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Full text of "Cent proverbes par Grandville et par [vignette]"

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CENT 



PROVERBES 



I M pi: m i: r. I F. de ii. foirmkr r. r c 
ni t .s * I N T - B r N c) i T , 7 



Mitft Wù 



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PUOVEUBES 



\*\i\ 



GRANDVILLE 




p A n I s 

H. FOLRiMKH, kditeur 

Il ri; s ^ I N I -uKNoiT, 7 



M i> c; (. (• \ I. V 




4 



#. ♦ 




Qwttud \v' \>\(v\Aç A<v\vu\ \\nvx , W s«ç, \a\\ ç\»\v\\c 




LES 



PROVERBES VENGES. 




igurez - vous , Mesdames , 
un château des environs 
de Paris ; devant ce châ- 
teau , une vaste pelouse 
unie comme le velours et 
ornée de toutes les fleurs, 
bordures et plantes rares 
que votre imagination et 
vos serres - chaudes vous 
fourniront. Les oiseaux 
chantent à demi-voix, les feuilles des arbres frémissent à 
peine; on respire l'odeur des violettes, des joncpiilles. 
des calycanthus, des jasmins, des tid)éreuses, des jacinthes, 
des roses et de beaucoup d'autres Heurs que je citerais, si 

1 



2 LES PROVERBES VENGES. 

je ne craignais de faire pousser les fleurs d'aiilonine en 
même temps que celles du printemps. 

Là-bas, autour de ce tulipier, vous apercevez sur des 
bancs de gazon une assemblée de vingt à trente personnes : 
plusieurs fenunes sont jeunes et jobes, plusieurs liommes 
sont empressés et galants. Les femmes ont toutes de ces 
toilettes de campagne, soi-disant négligées, qu'inspirent 
la nature et les journaux de modes ; les bomnies sont non- 
cbalamment couchés sur Therbe à leurs pieds. 

Cependant, malgré la beauté de la journée, malgré les 
agréments du Heu, toute cette intéressante réunion s'ennuie. 
Mesdames, oh! mais s'ennuie à tel point que la conversa- 
tion vient de s'éteindre brusquement, et sans que personne 
songe à la ranimer. Et notez bien que cet ennui -là dure 
depuis plusieurs jours, et qu'on n'est encore qu'au com- 
mencement d'avril, et qu'il est deux heures de l'après-midi, 
et que la cloche du dîner, cette cloche douce et vénérée, ne 
sonnera guère que dans quatre heures. 

Alors, un honune déjà sur le retour, poudré à frimas, 
habit vert-pomme, bottes à revers, figure ouverte et réjouie, 
se lève et tousse... On r;q)j)elle « chevalier ». (Le chevalier 
ne se trouve plus qu'à la campagne.) 

Aj)rès avoir considéré tout le monde atlenlivement et 
s'être frotté le front d'un air de satisfaction : 

— Si nous jouions des proverbes? s'écrie-l-il. 

— Des proverbes! y pensez-vous, chevalier? dirent tontes 
les dames à la fois; mais il y a un siècle (pi'on ne joue plus 
de |)ro\erl)es. — Sonnnes-nous donc a Saiiil-.Malo on à 
Carpentras? Autant Nandrait nous aflid)Ier du chignon, (h's 
paniers et des làlhalas. — Ah! ah! jouer des proverbes! 



I.KS PHOVKKBKS VENCKS. O 

voilà (|iii esl plaisant, ajouta avec un rire lorcé un ^land 
jeune !iomni(> à luoustaelies l)londes. Je uie souviens, Mes- 
dames, d'avoir ligure une seule lois en ma vie dans un 
[)i(t\erl)e; ('"('tait au collège, le luot était dsi/ms asuiuni 
f'ricdt... J'étais mi si hou écolier que tout le monde disait 
(|ue je devais me charger des deux rôles. 

On s'égaya ainsi pendant quelques instants aux déj)ens 
du pauvre chevalier, qui, sans ajouter un seul mot, alla 
reprendre sa place sm* la ])elouse en cachant un sourire 
' malicieux sous un air (rindilTérence. Cependant, pour chas- 
ser l'ennui, on eut recours h. divers expédients. 

Le jeune homme à moustaches hlondes tira de sa poche 
un volume de poésies intitulé Crises nerveuses, et se mit à 
déclamer les passages les plus saisissants. An hout de deux 
pages, plusieurs dames prirent leurs flacons; par précau- 
tion sanitaire, la lecture fut interrompue. 

Une autre personne déploya un journal, et proposa de 
lire la suite d'un roman en trois cent soixante-cinq feuille- 
tons, qui avait commencé le premier janvier et devait tinir 
à la Saint -Sylvestre. L'auteur n'en était encore qu'aux 
gelées hlanclu>s ; on résolut de l'attendre aux chaleurs. 

On essaya aussi de la musique : on entonna des chœurs, 
des nocturnes, des mélodies sur la mort, les tomheaux, le sui- 
cide, les fluxions de poitrine, etc. Alors quelqu'un demaiula 
le De profundis; on applaudit, et les voix se turent. 

Enfin , quand on eut épuisé toutes les distractions et tous 
les passe-temps possibles, il arriva... Mais comment vous 
dire. Mesdames, ce qui arriva? Comment vous peindre 
toutes ces jolies têtes s'inclinant à demi sur ces blanches 
é[)anles; ces paupières se fermant à la fois comme des belles 



4 LES PROVERBES VENGES. 

de nuit; les lioniiiies bâillant de leur côté et cédant à ce 
sommeil frais et doux que le far nieiite répand dans 
l'après-dîner sur le front des heureux habitants de Naples? 
Au bout de quelques instants, vous n'eussiez plus vu dans 
toute la réunion un seul œil ouvert; tordes les poitrines 
murmuraient à l'unisson; c'était le palais de la Belle au 
bois dormant. 

Mais à peine l'assemblée fut-elle assoupie que la pelouse 
s'aaita, les arbres tremblèrent, et l'on entendit dans toute 
l'étendue du parc un bruit pareil à celui qui se fit dans le - 
jardin du duc, au moment (m le brave don Quichotte de la 
JManche et son fidèle Sancho se disposèrent à monter sur le 
dos de Chevillard. 

Des timbales, des fifres, des clairons, des instruments 
guerriers, mêlés au son du tonnerre et à des décharges 
d'artillerie, firent d'abord un vacarme effroyable; puis une 
nuit épaisse couvrit la pelouse, et, après quelques minutes 
d'une obscurité profonde, tout le parc parut illuminé. On 
vit alors sortir de toutes les allées des personnages bizarre- 
ment accoutrés; les uns ailés, les autres diaphanes ; celui-ci 
haut comme un géant, celui-là rabougri comme un nain. 
Quand cette fantastique multitude fut rassemblée devant le 
château, on entendit ces paroles sortir des rangs : — Ven- 
geons-nous, vengeons-nous ! Guerre aux téméraires qui ont 
osé nous mépriser, nous, les seuls dieux; nous, les seuls 
enchanteurs de ce monde; nous, qui avons inventé et mis en 
circulation toutes les légendes , diableries , scènes , fabliaux , 
histoires, nouvelles, traditions, comédies, que messieurs 
les poètes et romanciers de tous les âges n'ont fait que nous 
emprunter pour les varier suivant leur fantaisie ! 



LES PROVERRKS VENT. ES. 5 

Un coup de silUcl \iiit couper court à cette iniprovisatioii 
remarquable ; la nuit rc»gna de nouveau , et bientôt un per- 
sonMaji,(' d'une baute taille, \ètu d'babits couleur de l'eu 
jusqu'à la ceinture, et couleur de fumée depuis la ceinture 
jusqu'aux pieds, se mit à parcourir la pelouse, une torcbe 
à la main, en ayant l'air de faire des préparatifs : 

— Vous voyez en moi, dit-il, le plus vieux et le plus 
célèbre artificier de la terre; car sans le secours de ma 
tête et de mes pieds, je défie tous les Ruggieri du monde de 
lancer en l'air la moindre fusée volante... 

En disant cela, il frappa du pied, et l'on vit commencer 
un feu d'artifice si éblouissant , si nouveau , si bardi , que 
l'on comprit bien que l'enfer en personne y avait mis la 
main. Après une succession de feux de toute espèce, et dont 
le moindre eût fait pâlir de jalousie tous les bouquets de 
notre pyrotecbnie officielle, on vit s'élever en l'air un palais 
tout de flammes, au milieu duquel était assis sur un trône 
pbosphorescent le personnage éminemment combustible qui 
s'était annoncé, avec raison, comme le premier artificier du 
monde. Siu'sa tête, on lisait cette pbrase écrite en majus- 
cules flamboyantes sur un fond noir : 

IL n'y a pas de feu sans fumée. 

On voulait porter en triomphe le proverbe de l'artifice; 
mais le palais de flammes s'éteignit aussitôt, et il en résulta 
une fumée si noire et si épaisse, que les spectateurs, tout 
endormis qu'ils étaient, furent obligés de se frotter les yeux 
en proclamant la vérité du proverbe. 

Leurs yeux se rouvrirent pour contempler un spectacle 
d'un tout autre genre. La pelouse parut illuminée d'innoin- 



G LES PROVERBES VENOES. 

hrables bougies et ornée de roses du Bengale, de buissons 
verl-[)onnne, de cascades bleues, de piédestaux, de \ases. 
de statues; chacun reconnut l'île des Ballets. 

On vit sortir de dessous tei're de charmants petits Amours, 
liaiils de trois pieds tout au plus, ayant les cheveux couleui' 
d'azur, portant des colliers formés de cailloux transparents, 
mie urne sous le bras, des couronnes de cresson sur la tèle. 
ils allèrent tous se jeter les uns après les autres, la tète la 
première, dans un réservoir entouré de fleurs, placé sur le 
devant de IS scène. Quand le dernier Amour eut fait le saut 
périlleux, il s'éleva du fond du réservoir une nymphe d'une 
haule slature, coui'omiée de roseaux, aux mouvements 
simieux, qui se mil a e\(''cuter plusieurs pas ciiarmanls en 
forme de méandres. 

On demanda l'auteur, et on apprit que ce ballet avait été 
composé par un vieux provei'be connu sous le nom de : 

LES PETITS UIISSEAIX FONT LES GRANDES UI VI ÈRES. 

Mais voici que tout à coup s'élève de terre une ville 
d'Orient avec ses fontaines odoriférantes, ses dômes, ses 
minarets, ses tours en ])ierre dorée; c'est Bagdad du temps 
du célèbre Haroun-Alraschild. Un pauvre jeune homme 
s'avance et déplore la perte de ses biens ; on apprend par 
son récit qu'il est devenu le plus pauvre particulier de Bag- 
dad : mais un moment après il est l'honnue le plus riche et 
le plus ])uissant de la ville, car le voilà assis sm* le trône du 
kalife lui-même; il est vêtu de brocard, d'or et de perles, 
entouré d'eunuques noirs, d'émirs et de dames de la phis 
grande beauté, qui attendent un d(^ ses regards. Chacun le 
reconnaît ; c'est ce l)on Abou-Hassan , le Dormeur Eveillé; 



LES I>iun KRHKS VKNGKS. 7 

on ;i|)j)l;ni(lil. — (Tcsl moi, dit à dciiii-Noix un vicillaid en 
lialtil (le hralinianc . caclu' dans loinhi-c, qui suis le M-ri- 
lal)l(' aulcur de colle \i\(' cl brillante comédie; moi, (|ui ne 
suis |)onrlanl (|u"un pauvre \i(Mi\ pi'ovcflx' ([u'on appelle: 

I, A K H T V s E \ 1 K N T EN D O U M A N T . 

Au mèmeinslanl, une di\inilé descend sur un nuage; 
ccst la Vérité. Elle oumv un liM'c d'or, qui n'est autre que 
le livre des proverbes, et elle trace au premier l'euillet cette 
phrase au milieu de tant d'autres du uième geure que Rabe- 
lais, Cervantes, La Fontaine, Molière, Boileau, Sterne, 
Lesage, n'ont pas dédaigné d'inscrire de leur propre main 
dans ce registre immortel. 

Je renonce, Mesdames, à vous décrire toutes les scènes 
drolatiques, mythiques, allégoriques, comiques, satiriques 
ou môme pastorales , que représentèrent successivement les 
étranges magiciens qui s'étaient tout à coup emparés du })arc 
et du chtiteau. Mais je vous laisse à deviner quel lutrétonue- 
ment des personnes que nous avons vues dans le milieu du 
jour réunies sur la pelouse et accablées d'un si mortel ennui. 
lorsqu'à leur réveil elles se trouvèrent transportées, connue 
j)ar enchantement, dans le château, cl se virent revêtues 
d habits de théâtre, poudri'es, l'artlées, prèles enlin à ligu- 
rer dans toute esj)èce de com(''dies. 

(Ml entendit aussitôt sonner mie clo(li(>. mais (|ui. celle 
fois, n'avait rien de diabolicpie ; — celait la cloche du 
diner. On passa dans la salle à manger; une |)orle à deux 
ballants s'ouvrit , el on a]>ercul une galerie où se trouvait 
un théâtre (pii axait dû être inq)roviséen moins de (piehpies 
heures. Le rideau se leva, et on vit s'avancer, en costume de 



8 LES PROVERBES VENGES. 

Bacchus, le chevalier, qui dit, après s'être incliné profon- 
dément : — Le proverbe, Mesdames, que nous allons avoir 
l'honneur de représenter devant vous ce soir, a pour titre... 

— Comment! nous allons représenter un proverbe!... 
Est-il vrai?... Se peut-il?... On applaudit de tous les côtés; 
on cria vivat aux proverbes qui s'étaient si bien vengés par 
eux-mêmes en se faisant commenter, conter, orner et mettre 
en scène par leurs détracteurs. — Mais enfin , le titre du 
proverbe que nous allons jouer?... 

— Le titre du proverbe , Mesdames , dit le chevalier en 
avalant un verre de vin de Champagne, est : 



■_/'cu/(ffuc , /c itc 



/' 



ou IL NE FAIT PAS DIRE : 





VoW*: csV Va V)Vdv\^ \\\\\ ww Vauv^ ^k: av\\\v'^^»:. 




iLl¥Il LE (S(O)M1A0 



IL TE CREVERA LES YEUX 




ers lu iiii (lu seizième sieele, il \ avail 

\(^^ dans le eoiiilé de Duiiilries , en Ecosse, 

un liuiinèle l'erinier iioiiiiné Robert El'liiiu. 



qui était l)ieii le meilleur et le plus vaillant 

t"^:^ jeuue homme de la e(tiili(''e. 

Kohert 11 a\ail ni frère ni sd'iir; mais Hicu . (|iii ne 

voulait pas lui l'aire une solitude amère, lui avait donné 

une cousine, charmante lille aux ^eux noirs, (pii ga/ouil- 

lail autour de la maison comme une l'au\ette. Ouaiul 



10 ÉLÈVE LE CORBEAU, 

Liicy accourait au -(lovant do lui ot jetait autour do son 
cou SOS beaux bras mis, avec ce naît" sourire que l'in- 
noconco lait écloro sur les lèvres des enfants, Robert se 
sentait le cœur joyeux et n'aurait pas donné sa ferino pour 
un royainiie. 

Un jour (pie Robert passait dans un vallon, il \il un 

rouue-uorue sautiller de brancbe en brancbe dans une haie 

ri o p 

de sureaux. Cotait bien le plus joli oiseau (ju'il eût jainiiis 
aperçu; il a\ait le plumage pourpre, et son bec brillait 
conune do l'ivoire. Tout à couj), et tandis (jue le rouge- 
gorge cbantait ses plus mélodieuses chansons, un épervier 
fondit sur lui du haut des nues. Ui'jà l'épervier, rasant les 
buissons de ses serres recourbées, allait ravii- le rouge- 
gorge, lors([ue Robert Kl'ling saisit sa carabine v[ lira sm* 
le bandit ailé. L'épervier tomba , et le rouge-gorge s'enfonça 
sous l'asile fleuri des sureaux. 

Robert Eiting achevait de recharger sa carabine, (piand 
une voix, douce connue le soupir d'une llùte, muiinura ces 
mots dans l'air : 

— Merci, Robert; lu m'as sauvé la vie; je m'en sou- 
viendrai. 

Le fermier tourna la tète autour d(; lui, et ne \it (pie le 
petil oiseau cpii, de sou bec, lustrait ses plumes tout au haut 
d une brancbe. 

— Lsl-ce ([ue je rêve? se dit-il. 

Mais Lucy vint surprendre Koberl on rombi assaut . et 
Robert ne |teusa plus au rouge-gorge. 

Or. on \\\;\'\[ en ce temps-là au milieu dv rapines et 
de troubles peij)oluels. Toutes sortes de gens sans a\eii 
j)arcouraionl le pays, ne se laisanl l'auto d";!lta(|uor les 



IL TK ('. HKVERA LES YKLX. 11 

feniics isolées, de détrousser les voyageurs, de [)iller les 
châteaux. 

La ferme de Robert Effiug, étant une des pins eonsidé- 
ral)les du comté, tentait la cuj)idité des maraudeurs (pii 
battaient la campagne; un soir, on s'aperçut que |)bisienrs 
d'entre eux lu relaient autour de la terme; on se (inl siii- 
ses gardes, et durant une semaine il n'eu l'ut plus (pics- 
tion. .Mais, par une nuit sombre, tout à coup on l'ut i-(''\pillc 
par des cris, des aboiements furieux et des coups de i'usil. 
La bande pillarde venait d'atlacpier la ferme. Robert sauta 
sur ses armes, chacun l'imita, et les cultivateurs, voyani 
leur jeune maître s'élancer dans la cour dont la porte vciiail 
dctre forcée, se précij)itèrent à sa suite. 

Robert était généralement aimé; ses ouvriers se ballireul 
comme de vieux soldats, et bientôt les bandits, surpris de 
cette résistance inattendue, ])rirent la fuite de tous côW'^. 
Plusieurs restèrent sur le terrain, et le reste, vi\eni(Mil 
poursuivi, se dispersa dans la foret voisine. Parmi ceux (pii 
tombèrent au pouvoir de Robert , blessés ou saisis dans le 
désordre de la retraite, se trouvait un jeune adolesciNil à 
moitié nu. Robert, ému à la vue de cet eid'anl dont les 
yeux noirs brillaient sous un front pâli j)ar la terreur, 
défendit qu'on lui fît aucun mal. Les brigands étaient 
vaincus; les instincts généreux de Robert revenaient avec 
la confiance et la sécurité, il interrogea le prisonnier. 

— Je m'appelle Snag; les gens que vous avez repoussés 
m'ont enlevé, il y a déjà longtemps, à ma famille ((ui habite 
un comté d'Angleterre; depuis lors, je les ai suivis, 

— \ eux-lu rester avec nous'.' 

— \ olontiers. 



12 ÉLÈVE LE CORBEAU, 

— Touche là; oul)lie k' passé, deviens honnête , et tu 
n'auras pas à te plaind.ie de moi. 

Roherl lit donner des hahits à Snag, le présenta à Lncy, 
(pii ne put retenir un mouvement d'effroi en voyant sa figure 
olivâtre et l'éelair rapide de ses yeux sauvages, et malgré les 
o])serva(ions des vieux fermiers il l'installa dans l'intérieur 
des hàlinients. Puis, quand tout lut rentré dans l'ordre, 
Rohert se retira dans sa ehamhre. 

Le lendemain, Snag se mêla aux travailleurs; c'était le 
))lus leste et le plus adroit des garçons de la ferme ; nul ne 
le distançait à la course, aucun ne savait mieux dompter un 
chexal, diriger la halle d'un mousquet, franchir un torrent 
à la nage , grimper à la cime d'un arhre. Rohert ne tarda 
pas à le prendre en affection; son adresse le charmait, son 
intelligence l'étonnait. Bientôt ce hit à Snag qu'il confia le 
soin de panser son cheval favori , de soigner ses chiens de 
chasse, d'entretenir ses armes; Snag faccompagnait quand 
il allait hattre les collines à la poursuite des coqsdehrnyère, 
pécher le saumon dans la rivière, attendre les canards à 
lalTùt sur le hord des étangs. Snag ne craignait ni le vent, 
ni la pluie, ni la neige; les rayons du soleil d'été glissaient 
sur son front hronzé, et les hronillards de décemhre ne 
l'empêchaient pas d'exposer sa |)oitrine aux hrises froides 
qui viennent de l'Océan. 

Malgré famitié croissante de Rohert pour Snag, Lncy 
n'avait aucune synq^athie pour le jeune captif. Elle ne 
pouvait s'empêcher de baisser les yeux quand elle rencon- 
trait les siens, ardents comme une flamme sous leurs épais 
sourcils. Souvent le regard hardi du hohémien faisait 
inoiiler à ses joues les couleins empourprées de la tl<'ur du 



II. TE cnkw.nx i.ks Yi:rx. 15 

lïrenadicr. Oiiaiid clic le rencontrait, Lucv s'ccaifait (l(> 
son chemin. 

— Vons n'aimez |)as mon panvre Snag, lui disait par- 
lois Rol)(M"t. 

— i'.v n'es! pas mon eoiisiii, {('pondait en sonriant I ai- 
inahlc lillc à (pii I amour (Miseigiiail la cocpicttcrie. 

— \ ons (pii êtes si hoimc pour t(tus. jxturcpioi èles- 
vons dédai<;iiense ponr lui seul? 

— Oh! Rohert, ne m'en vcnillez pas! s'écriait alors 
Lncy. .Vai Iroid an cœur ([uand le regard de Snag sarrète 
sm' moi; son sonrire est amer comme mu' raillerie, el 
lorsqne dans mes promenades jCutends sa voix, je tressaille 
comme an cri de l'orfraie. 

Cependant, tandis que Snag gagnait de ])lns en plus la 
confiance de son maître, des vols étaient chaque jour com- 
mis à la ferme. Tantôt un mouton disparaissait, tantôt nu 
hœnf ne rentrait pas à l'étahle; les lavandières cherchaient 
vainement les plus belles pièces de toile étendues le soir sui' 
l'herbe des prairies. Mille rnmenrs circulai<'nt parmi les 
gens de la ferme à 1 heui'c du re[)as , les vieux pâtres se 
|)arlaient bas à l'oreille en regardant Snag; mais Snag 
demeurait dédaignenx et muet, et nul n'osait dire ses souil- 
lons à Robert Efling. 

Parfois Snag s'éloignait aux premières clartés du jour, el 
ne rentrait qn'après le soleil couchant. Il l'tait alors tout 
trempé de sueur, et semblait avoir fourni une longue car- 
rière dans les halliers et les marécages, tant ses habits 
étaient souillés de fange et ses jambes déchirées par les 
ronces. 

Lorsqne Robert lui demandait d'où il \enail, Snag 



14 ÉLÈVE LE CORBEAr, 

répondait en riant qu'il avait suivi la piste d'un troupeau 
de daims. 

— Que Dieu vous garde de ce gibier maudit ! reprit un 
jour un vieu\ chasseur qui avait a|)pris à Rol)ert à tirer ses 
premiers coups de fusil. 

A quelque temps de là, Robert pensa que nulle part il ne 
trouverait cœur plus tendre et beauté jdus virginale que le 
cœur et la beauté de Lucy. Il le dit à sa cousine un soir 
qu'ils se promenaient ensemble sous les saules, au bord 
d'un ruisseau. Lucy rougit, et mit sa main dans la main de 
Robert. 

— Tu seras ma temme dans trois jours, dit le jeune 
bonunc, et il se pencha sur le h'ont de Lucy. 

An moment oii ses lèvres touchaient le front d'ivoii-e de 
la belle enfant, elle tressaillit, et du doigt lui montra Snag 
(pii se glissait entre les saules , sonple et agile comme un 
chat ligr(\ 

— Toujours lui ! tlit-ellc. 

Le matin du jour des noces, un berger raconta aux gens 
(le la ferme (pie, tout en parcourant les binyéi-es, il avait 
vu |)asser des honnnes à visages sinistres. 

— Veillons, frères, dit le vieux chasseur. 

Après les danses et les festins les convives se séparèrent; 
quelque temps on vit briller les torches dans les ténèbres 
(]e la campagne on sifflait \v vent d'automne; puis les clarli's 
s'éteignirent, et Robert, prenant la main de Lncv rougis- 
sante, la conduisit vers sa cluunbre nnptiale. toute \)i\\vc 
de borupiets. 

La ferme dormait; et le silence profond étendait ses doux 
mvstères des bois aux collines. Robert roida son bras aniom* 



IL TK CUEVKHA MIS VKUX. |.) 

(le la taille de Liicv, cl sa main drlacliail (l(''jà les Meurs 
d'oraiiger, lorsque vin^l eoiips de l'iisil éclatèiciil dans 
Tonibn»; trcMite baiidils escaladèrent les niui's a\ec des cris 
sanvaues, et Snau, à leur Iclc, une hache à la main, hundil 
dans la cour. 

Rohert \oulul s'élancer, mais ime halle le Irappa a la 
poitrine; il j)onssa un cri el oiixril les yeux — 

Le soleil inondait la (•hand)re de ses j)urs rayons; mille 
chants joyeux retentissaient (Mitre les branches des tilleuls 
fleuris; Robert était sm- son lit. il |)assa la main sur sou 
IVout, et les événements de la nuit lui revinrent à la mé- 
moire. 

— J'ai rè\é! dit-il. 

— Oui, c'est un ré\e, r(''|)ondit la \oi\ douce comme le 
soupir d'uue flûte. 

Robert tressaillit. Sur le i-ebord de la l'enètre un joli 
rou<^e-goryo sautillait. 

— Tu m'as sauvé la vie, rej)rit la voix, un jour (|ue j al- 
lais être pris par un oiseau de [)roie; je t'avais j)romis de 
ui'en souvenir. (À>1 entant ({ue tu as recueilli sous ton toit es! 
un bohémien; sa ch(n (dure semblable à l'aile du corbeau 
est uioius uoire (pie son àme. J'ai prié ma sœur, la (ee Mal), 
de \erser le sommeil siu' les paupiÎM'cs, et, dans un souj^c, 
je tai l'ait \oir la v(''ril(''. i.e\e-loi donc, et liàle-loi de 
renvoNcr Sua^. 

— Mais qui donc es-tu? demanda Rol>eil l'^l'liu^. 

— Je suis le lutin KIpIn. rjia(pie année, peudaul trois 
jours, je suis obli^i'. pai' la loi (pii j^ouverue les es|)ri[s, de 
prendre la l'orme (rmie cr(''aliu-e \i\ante. J (''lais |)ei-(lu sans 
ton secom-s généreux. Ma capli\it('' finit ce matin. Adieu, 



1() ÉLÈVE LE CORBEAU, ETC. 

Robert l*]riii)g, adieu; souviens-loi de eet adage écossais : 

j';i,i:VK LE CORBEAU, IL TE CREVERA LES YELX. 

h]u achevant ces mots, le rouge-gorge ouvrit ses ailes et 
dis])arut dans un tourliillon de flanunes roses et bleues. 

Robert se leva. Snag était dans la cour; se croyant seul, 
il glissait dans sa poche une tasse d'argent. 

— l'^lpliy a raison, (ht le jeiuie lionnne, et, prenant sa 
carabine, il descendit. Une lieure après, Snag quittait la 
ternie en compagnie du vieux chasseur cpii avait ordre de 
IVMubarquer à bord du pi'cnu'er navire en charge sur la 
côte. 

— Lucy! ma colond)e, dit Robert à sa cousine, le 
coibeau iTest plus sous notre toit. Le ciel bénii'a notre 
union. 





\/K,»\\(nvV \^\a\ AuWt'VC \er. aXVCï'. 




SOUVENT SE TIENT LE DIABLE 




^%\4^ (iciiiieGalabertvcnail dv [)ass('r(le sacliaiiilirc 
^^y^^' à coucher dans la salle à mander, (iii iiiic 
espèce de ^ouveniaiile disposait un plateau 
^ à thé sur nu petit guéridon. 
'^^^ — ]\hidanie Gauthier, dit-il tout a eoiii), 
\oilà trois jours que je suis resté à la chasse, aoiis devez 
a\oir reçu des Iclli'es pour moi'? 

— Des lettres, non; mais une lettre, oui; elle nous 
attend depuis hier ou avant-hier, l.a \(iilà. 

Ktienne (lalalxirt brisa le cachet , et lut rapideiuenl 

5 



18 DERRIÈRE LA CROIX 

c'et(c letlre en imirmurant quelques paroles à demi-voix. 

— Quoi ! de mon \ ieil ami Jacques Maubertin !.. « Quand 
« on a traduit Virgile sur les mêmes bancs à Sainte-Barbe, 
«on ne saurait se marier sans...» 11 se marie! lui! il 
m'invite à l'assister en qualité de témoin! Ali! mon 
Dieu! Madame Gauthier, vite mon habit le ])lus noir, 
ma cravate la plus blanche , mon gilet le plus beau , mes 
gants les plus jaunes, mon chapeau le plus neuf... Je ne 
déjeune pas. 

Etienne Galabert s'habilla à la hâte, descendit l'esca- 
lier, sauta dans un cabriolet de place, et cria au cocher, 
en lui glissant une pièce de cent sous dans la main : Rue de 
Provence , 40 ! 

Au bout d un quart d'heure, Galabert s'arrêtait de\aut 
une maison de belle apparence, et bientôt il entrait dans 
un a})partement coquet , au premier sans entresol. 

— ^Tute maries! s'écria Etienne aussitôt qu'il aperçut 
son ami. Bien sur tu te maries, toi"? Toi qui, comme moi, 
remerciais chaque jour Dieu de t'avoii' conservé célibataire 
eu te taisant Jiaîlre reulier? 

■ — Je me marie, et tu ferais comme moi s'il pouvait y 
a\(>ir (li'iix Rosine daus le monde, l'éjxnulil Jac(pies. 

— Ah! elle s'appelle Uosiue? 

- Rosine de h'ernange. Ouelle ienuue, mon ami! I^lle 
a toutes les grâces, comme elle a toutes les veilus de son 
sexe. 

— Cest-H-diie (|ue tu eu v> amoureux? 

— Je lui it'uds justice... D'ailleurs lu la \erras, 

— Oii donc as-tu rencontré celle mer\eille'.' 

— Ici, rue de I^'ovence, 4(1, au premier. Vli! Etienne, 



SOUYKNT SK TIENT LK DlAIîl.K. 10 

(|ii(' lii laiirais adori'c si lu l'aNais mic comiiic moi! ('Jia(|ii(' 
jour Rosine allait à la messe de .Notrc-Dame-dc-l^orcilc", 
sa paroisse ; jamais on ne la surprenait au bal, au eoncerl, 
au théâtre; sa charité soulageait les lualheurenx dans 
Tomhre ; mdie visit(^ chez elle. Ah! ([ue de |)eine j'ai 
(Mie à me faire admettre" dans soji délicieux jX'tit ermitage ! 
Si je n'avais pas eu de cheveux gris , ])eut-èti'e n'y serais-jc 
jamais parvemi. 

— Voyez ])ourtant à quoi tient le bonheur! En voilà \\u 
qui était suspendu à une nuance! s'écria Galabei't. 

— Quel langage! Ab! mon cher Etienne, tu ne sais 
donc plus honorer la vertu? 

— Pardonne-moi, mon cher Maubertin , j'oublie tou- 
jours qu'un témoin doit être sérieux quand même; mais la 
gravité ne tardera sans doute pas à venir, j'ai déjà l'habit 
de l'emploi. Cependant permets-moi encore une question ; 
tu m'as dit le nom et les vertus de ta prétendue, mais tu 
ne m'as rien dit de son état social. (Jui est-elle? tille ou 
veuve, l'iche ou j)auvre? 

— Madame de Eernange est veu\e d'un lieulenaiil- 
général mort en Afrique, 

— Mon ami, ne te semble-t-il pas que l'AfrKpie lue 
trop d'olliciers-généraux? Les veuves de la jeune armée se 
multiplieni à l'aire peur. 

— Madame de Eernange a du bien du côté de sa mère, 
une terre en Bourbonnais, où sa famille était fort consid(''i(''e. 

— Noblesse d'épée sans doute? reprit Etienne iwrc un 
sourire que ne vit pas Jacques Maubeilin. 

— Noblesse de robe, répondit sérieusement le |)i-(''teMdu. 
Mais suis-moi, et je te ])résenterai à ma Uosiue. 



20 DERRIÈRE LA CROIX 

— Va donc, Almaviva. 

Madame Rosine de Fernange se tenait dans nn bou- 
doir giis-])('rle rehaussé d'or; c'était une femme blonde, 
fivle, délicaie; ses cheveux bouclés a l'anglaise descen- 
daicn! jusque sui- sa poitrine ; et ses yeux bleus, le plus 
souvent baissés vers la ferre, ne se relevaient (|ue pour 
irgarder le eiel; mais elle avait le nez pointu et les lèvres 
miiu^es. I'>lle accueillit Etienne Galabert avec un sourire 
charmant, et nn instant son l'cgard glissa sur le visage du 
c(''lil)alaire a\ec la rapidité d"un éclair. Bi(>ntôt Jacques 
Mauherlin se retira, voulant, disaii-il. leni' laisser toule 
liiterle de l'aire connaissance. 

Madame de Fernange , bien (pie modeste et toute pleine 
de timidili', avait Tespril alerle e( la j)arole facile. La con- 
versation fui pronq^tement engag(''e enli-e elle et Fllienne 
(ialaberl. 1ji deux benres. ceti(^ c(inv(n^sation fit le tour du 
monde; de la Madeleine à la iîaslille il n y avait qu'une 
re|)!i(pie. cl Ion se promena an iravers de Paris à vol de 
parole. 

Mais, c[noi ([u il dît. cl de quebjue fornude quil seservîl, 
au |M'emie!" mol (pii ne scnitait pas loitliodoxie, madame 
Kosiiie de Fernange ramenait Etienne Galabert au sentier 
de la vertu. (Juand le célibataire se cabrait sons les admo- 
neslalions de la jeune veuve, elle lui picnail la main avec 
im sourire mignard ; le célibataire se pencbail et baisai! 
celle main (ju'on lui abandonnait un instaul. 

-— Ob', je vons convertirai, lui disait-on. 

Dans c(^s moments-là. quand il sentait sous ses lèvres la 
peau line cl Inslri'c de la jcnnc^ piaule. b]lieime Galabert 
ii"(''l,iil |.as loin d'clre IoiicIk' par la grâce. Gejtendanl 



SOUVENT SK Tli'.NT LF. DlAliLE. 21 

.l;u'([ii('s .Maiilx'rliii rciilia, cl le c'('lil)alaii(' piil congô de 
Miadaini' de l'cnian^c. 

— I']li l)i(Mi 1 (jn (Ml dis-lii'? s"(''ci'ia le prciciidii (juand d '■ 
Inrciil si'ids. 

— Jo dis que la Hosinc (>sl une losiric. A un (diàlcaii 
elle prclci'c une (iiannucrc; à lU) linhd . une luaisonncltc ; 
à une calcclic . la pruuicuadc au lond des Itois . à piiui. niais 

— (lui. (|uaii(l le second csl moi, son l'idur mari. Oli' 
je nioiiorc rien; je sais (jue madame de Kernanj^i' |)i(''rere 
à nn hal le coin du l'eu; à un manlcaii de \(donrs. un chàlc 
de laine; à des laquais ])oudr(''s, nue honne eu soc(|iies; aux 
vaudevilles de MM. Duvert el Lausanne, les homélies de 
M. 1 alihe (iombalol; aux jdaisirs cU'^ eaux, les soins de son 
ménage. Bref, (die a les grâces d'iuie païenne. uni(^s à 
I à me d "nue abbcsse. 

— Dialde! que de vérins cIk^z une l'emme si jetme el si 
|(>li(^ ! 

— Va eel ange \a ni a|)|)ai'leiiir. a moi. (|ui ai (|uaraiile 
ans d(''jà el seulemenl (|uaranle mille li\res de renies avec. 
Mais, mon ami. si nous troiiNons une aiilre Uosine. cidle-la 
sei"a pour loi. 

— Merci, monclier; jai failli me marier il va dix ans. 
el j'ai rompn les n(''>focialions . loul simj)lement j)arce (pie 
ma femme avail trop de (pialilcs. Or. la lianci'c en a deux 
lois davanlage ; c'csl (pialre lois plus (pi il n en laiil. 

Le lendemain, i^li(Mmc relomiia chez madame de l'ei- 
nange. el le coniral lui sigiu' le soir nu'ine. .Iac(|ues se 
demandail si Dieu . vonlaul l'aire un miracle en sa laveur, 
n avait jias \o'^v le paradis rue de i*ro\enc(>. 



22 DERRIÈRE LA CROIX 

Deux jouis après, Etienne Galabert s'absenta pour un 
vovafïo. A son retour à Paris, vers la fin de l'hiver, il 
n'eut rien de pins pressé que de se rendre chez Jacques 
Maubertiii. 

Aussitôt qu'il l'apeirut, Jacques Maubertin lui tendit la 
main. Hélas! que le pauvre homme était changé! La pâleur 
s'étendait sur ses joues; un cercle bleuâtre entourait ses 
|)au])ières; un triste sourire errait sur ses lèvres. 

— Es-tu malade? s écria Etienne. 

Xon; mais je suis marié, répondit Jacques. 

— Quoi ! ton archange?... 

— Est un démon. 

— Ecoute , mon ami Jacques ; je crois que tu exagères 
encore ; si je ne crois pas aux séraphins , je ne crois pas non 
|)lus aux diables. Je veux bien supposer, puisque tu l'exiges, 
que ta femme n'est pas la Sain te -Vierge; mais encore 
permets-moi de n être pas convaincu que ce soit Lucifer. 

— C'est au moins son cousin, Astaroth ou Belzébuth. 

— Quoi! l'héritière d'une famille de noblesse de robe du 



Bon 



rnonnais: 



— Belle noblesse, ma foi! Pour jendre service à leurs 
amis, son père et "^sa mère aunaienl du calicot dans un 
faubourg de Moulins. 

— La veuve d'un lieutenant-général! 

— Lieutenant, oui; mais général, non. 

— Une femme qui a des goûts si modestes ! 

— Begarde : elle marche sur l'aubusson, s'assied sur le 
velours, se couche dans la batiste. 

— Elle qui ne voulait qu'un pauvre chàle de laine! 

— Pourvu que cette laine vînt de (iachcMuire. 



SOrVKNT SE TIKNT M'. DIAlîLK. 2.) 

— Tii I;i caloiimics! lA\c a lioiTcur du \aii(l('\ill(' cl 
liciil le îiu'lodi'aïuc en al)omiiKiti()ii ! 

— Oui ; mais elle a sa lo^c au\ Italiens cl une aud'c a 
l'Opéra. 

-— Elllo adorait le coin du l'eu ! 

— Elle le clierit eucoic. (juaud il \ a eiu<| cculs pcr- 
suiines à reiitoiu-, 

— - Et sa passion poiu' les cliaiunièrcsct les uiaisonuedes ? 

— Elle la nourrit toujours; ses albums en sont pleitis, 
chaumières à l'aquarelle et maisonnettes à la sej)ia. 

— Une Rosine qui ne voulait vivre que })our ses enfants 1 

— Elle n'en a pas. 

— Une dévote qui prelere une bonne en socques a des 
laquais en poudn^! 

— Aussi n'a-t-elle (jue des ^looius ou des chasseurs. 

— Une veuve qui l'aisail li des eaux! 

— Elle ne conq)te pas en j)rendre; mais elle est li-es- 
résolue à y aller. La vertu ])ropose, et la névrose disjidse. 

— Elle qui ne conq^renait pas qu'on put user dune 
calèche ! 

— Sans doute, et c est pourcpioi elle a ])ris nu C(»uj;e. 
Tiens, mon ami, regarde. 

En ce moment, les roues d'un brillant (''(|ui|)af;(' ('biau- 
lei'enl les pavés de la cour. Madame .Maubertin desccudil 
paiement a[)puvéc siu' le hras (Vwn jeiuic lionuuc |^anlc et 
\erni connue une «gravure de mode. 

Etienne mterro^ca du i-e|;ard sou ann .lac(pies. 

— Oh! c est im cousin... .le lai a pciue \u... ^obles^(• 
déj)ée. celle-là; il es! . je crois, ollicM'i' de s|iahis à (!( ir- 
tantine. 



'1\ 



DfclHHIEHE J,A CROIX, ETC. 



Tout (Ml parlant, Jacqiu's s'approclia d uik^ ni;i<;iiili(HM' 
jardiiiicn' (|iii aiTondissait sa gcrhc de llciirs dans une 
embrasure de lenèlre; d inie main impatiente il >()u!nl 
arraeher une rose, mais mie épine lui déehira le doi^t. 



Uliî lit-il en retirant sa main rougie de gouttes de 



sang. 



— C'est un symbole, mon ami. lui dit Klienne; si der- 
rière la Heur se lient l'épine, 

1) 1 1; m i: R E la croix souvEiNT sk tient le diable. 




un'/ 1 , i / \^ SÇ ',. ^ \\* ' ' 






W ^'' >^ 




\\\ w\va\\\\\{ >\*:^ ^\^\v^\\<f \^> Vu^Y^^^\c^ ^ouV vm^. 




2E?5!]JJY?]]>J^ 



A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON 



non se représente le salon de iiiadaiiic Li 

iiiarcjiiisc de M nous [loni-rions aussi bien 

(lue la (Incliesse ; Ions ses anus s \ lion\enl 
réunis. La soirée a ini hul S(''iieu\, Il ne 
v^ s'a«;it eepeiidant ni cl(> tirer une loterie, ni 
d'organiser nne souscription eu l'axenr de 
(piel(pie (en\re pieuse, ni même de danser la polka; la 
(jneslion à I ordre du joiu' est le elioi\ du pro\erl»e à jouer 
poni- la l'été de la maltresse de la maison. 

Clonnne il ari'ive toujours en pareil cas. après a\oir été» 

'i 




20 Zi:i'HVRlNE. 

aussi arik'iilc (|iu' possililc, la discussion se traînait pénible- 
iiicLit an inilini de lindilTcreiice générale, etnienaeail nièinc; 
de s'éteindre, lors([u une voix, partie d'un des angles dw 
salon, s'écria tout à coup : — Si je vous contais une histoire? 

— Une liistoire de revenants? demanda une jeinie dame 
blonde, (pii avait proposé poiu' sujet de proverbe : 

QUI AIME BIE.N, TAHD OUBLIE. 

— Les revenants sont passés de mode; mais il s'agit 
d'une histoire d'amour, ce qui vaut bien tous les spectres 
d'Anna RadclilTe. 

Nous dirons tout de suite au lecteur impatient de con- 
naître celui ([ui va lui raconter une histoire d amour, (pi'ii 

se nomme D...., qu'il est notaire à la résidence de (' , 

Agé de trente-quatre à quarante ans, portant des lunettes, 
et renommé pour son esprit dans tous les châteaux de l'ar- 
rondissement d' A.... 

I) — prit })lace devant la cheminée, et, le coude ren- 
versé, la jambe droite posée sur la gauche, la botte en 
|)ointe, il commença ainsi : 

— \ous vous étonnez sans doute, Messieurs et Mes- 
danu's, (pi'un garçon aussi bien touiiié (pie moi, jouissant 
de tontes ses lacultés et dune ('tude bien achalandée, soit 
resté célibataire. N(> vous hâtez j)as de me juger; n'allez 
|ias croii'e que je sois resté constannneut insensible aux 
traits de (iupidon. Mon C(eur de notaire a baUii . trop battu 
même; et ramour. qui depuis Troie a perdu lanl de 
choses, a été la cause de ma ruine, je veux dire de mon 
célibat, .le vais vous r(''vt''ler ce mvsière ; écoutez la cou- 
fession d'un l'ulanl du siècle. 



A giKijjiK c.iiosi: MAi.iiKru r.sr iîon. zt 

iJaiis les [)r('ini('ri's .iimci's qui siiiMrciit la rcNoliiliou de 
juillet, mou |)î'n> m'avait placé choz uu notaii'c de ses amis. 
J'avais uu canw de \\\v^\ aus. un iiai»it de viiij^t ans, en un 
uiot joules les |)assioiis cl tous les charmes d(» la jcuiicss(>. 
Mes lai'incs coidciil ricu (ju'cu souj»caut à c^' lcui])s heu- 
reux oii l'àuie chasse aux papillous, oii l'on es! hloud, (tù 
Ton est habillé en drap bicu-barheau. 

Pénétré des devoirs qu'impose la cléricature , je n'avais 
encore gravé dans mou cieui* que (piehpu^s articles du (iode 
de procédure civile, lors(pruu matin, en masseyani devaiil 
mon bureau, je vis sur la grande })lace, en lace de la 
fenêtre de Tétude, une image dont le souvenir gracieux 
me poursuit encore. (Tétait une toile de plusieurs pieds de 
haut, représentant une l'emme sanvage avalant des cailloux 
et des lames de sabre; je la vis, et soudain j'en devins 
amoureux. 

— De la femme sauvage? demanda la marquise. 

— De Zéphvrine, de l'adorable Zéphyrine! Elle se tenait 
debout montrant la toile avec sa baguette. Immobile contre 
la vitre, je l'admirais accueillant les amateurs avec un irré- 
sistible sourire, et recevant les gros sous de sa main blanche 
et agile. Je la vois encore, le l)ras arrondi sur la hanche, la 
taille cambrée, l'œil noir, le teint nuancé de rose, la narine 
mobile, le nez vif et droit, son jupon bleu chamarré de 
paillettes laissant voir ses jambes mignonnes, auxquelles 
s'attachaient deux pieds de fée. Je vous épargne r(>nuui de 
mes premières émotions; je ne vous dis ni mes regii'ds 
ardents, ni mes soupirs de iliimne, ni mes lettres héue- 
li(jues... 

— \ ous écrivîtes à Z(''|)bvrine'? 



28 ZKPHVRINE. 

— Je lui écrivis, et je me rappelle encore ma première 
le lire : 

«Vierge de mes songes, je l'ai vue, el je l'ai aimée; 
le \(»ii- el le le dii'e, voilà ma siMile amhilion. Tu es helle 
coimiie Véims, ci modesle comme Minerve. La rosée que 
l'Anrore dépose au sein des Heurs est moins pure que loi. 
Ame de mon àme, lu liens ma vie entre tes mains; aiine- 
nioi. si lu ne veux voir mourir à tes ])ieds celui que lu 
peu\ l'aii'e le plus Ikmu-cuv on le plus malh(nn"eux des 
morlels. » 

Après une correspondance des ])lus orageuses , elle 
me répondit qu'elle m'aimait, en |)osl-scriptum. Je bai- 
sai el rebaisai cent fois le bas de sa lettre, et' je me mis 
à marcber à grands pas dans ma cliambre, clierchani 
les movens de me réunir pour jamais à celle que j'ado- 
rais, el de I arracber h \\n nK'lier (pii nc'lail pas fait j)onr 
elle. 

Non; m'écriais-je dans mon entbousiasme , tu n'es point 
n(''e poin- vivre iwec des saltind)an(pies qui abuseront tôt ou 
lard de Ion imiocence , pour le faire avaler des cailloux et 
des lames de sabre ! -le saurai sousliaire ton palais à cette 
ignominieuse extrémité; la voix , (pii s'enroue à vanter les 
sujX'rhes qualités de la fenmie sauvage , ne devrait murum- 
rer (pie des paroles d'amour; ta main, si line et si petile, 
ne devrait tenir d'autre baguette que celle d'une fée; je 
le rendrai au monde dont tu feras le |)lus bel ornement; 
a\aut un mois, je \eii\ (pie lu d.inses dans les salons de la 
prelécliire 1 



A OlKlAHF. CIIOSK MAI.lIKl K KSI' lUtX. 20 

J'en ('tais ià (le ce moiKtlo^uc, (|iiaiRl jeiileiitlis ma jxtric 
s"(iii\ lir (loiifCMUMil . cl je icciis dans mes bras Zé|)liMin(' 
|)al|iilant(\ 

Ancc (|nt'l plainir je la rcj^ardais 1 Ancc (inelle an\i('(('' je 
suivais snr ses Irails la (race des cmolioiis que dcvail l'airo 
naîlrc dans son àmc nnc sitnation si iiniivcllo! Je vonins 
lui prendre la main, elle me repoussa d'tm air plein de 
dignité. 

— - Monsieur, \nv dit-elle, no me laites pas re})enfii' de 
ma confiance ; je ne suis point ce que vous croyez. Je m a|i- 
pelle Zéphyrine de Valconi-; mon père, officier su |)(''riem' 
de la garde, mort en juillet 

— Zéphyrine! m"ecriai-je hors de moi-même, mes 
pressentiments ne mont ])oint trompé; tu n'es pas née 
saltiud)anque ; mais hélas! quelle dislance lu^us st'pare! 
Le fatal préjugé de la noblesse... 

— Ne m'empêchera pas de yous donner ma niam si vous 
vous en montrez digne. Il faut me soustraire aux persécu- 
tions d'un hounne qui, après aM)ir jure à mon })ère mou- 
rant de veiller sur moi, m'exploite indignement, et veut 
me forcera épouser son paillasse C.abochai-d . dit l'incom- 
parable Mexicain. 

— Je te sauverai, Zéphyrine, je t'enlèverai à ces misé- 
rables. Je vais tout préparer pour notre fuite; en attendant, 
cette chambre te servira d'asile; je t'v laisse sous la sauAc- 
garde de l'honneur et de l'amour. 

J'ai oublié de vous dire (pie mon |)atron était maire de la 
ville. Comme j'allais chercher dans mou bureau quel(|nes 
centaines de francs, finit de mes ('conomies de jeune 
homme, il me lit entrer dans son cabinet, et. me mon- 



50 ZKIMIYRINF.. 

Iraiit iiii lioiiiincdassc'z inauvaisc iiiiiic ([iii se Iciiait dcliout 
à son ('ùt('', il me dit diiii (ou brusque et uieuaeant : 

— (l'est done \ous qui voulez réduire à la misère ee 
diiiiic Billutquel ({ui lait depuis trente ans les déliées de 
notre ville, en lui enlevant une artiste qui n'a pas sa 
[lareille pour le saut périlleux? .le vous sonune, au nom 
de la loi et de la morale, de déclarer où vous Taxez 
eaehée. 

— C'est aussi au nom de la morale et de la loi, ré])on- 
dis-je avec une indignation contenue, que je vous somme de 
l'aire arrêter le susdit Bilboquet, coupable de suppression 
d'état à ré<;ard de mademoiselle Zéphyrine de Valcour, fille 
de M. le comte de Valcour, olllcier supérieur de la garde, 
mort à Paris en 1830, victime de sou dévouement à la 
monarcliie. 

Bill)0([uet haussa les éj)aules, et me toisa dédaigneuse- 
ment. 

— Connu! connu! s'écria-t-il ; c'est la troisième fois 
que Zéphyrine s'amuse ainsi aux dépens des âmes sensibles 
([ui ont comme vous vingt ans et un habit bleu-harbeau. 
Klle éprouve de tem])s en tenq)s le besoin de me quitter; 
mais elle l'evient toujours au bercail : je suis si bon pom* 
mes pensionnaires! Rendez-moi Zéphyrine, jeune impru- 
dent; la représentation va coiumencer, et il faut bien ([ue 
quelqu'un crie : Prenez vos billets! 

— Tu mens, tu n'es qu'un vil imposteur! Je demande 
justice ])our mademoiselle de Valcour. 

— Voilà, reprit Bilboquet, des pa])iers qui constatent 
que mademoiselle de Valcour est sortie de l'hospice des 
Kul'ants-Trou\(''s. Je vovdais b^s l'aire légaliser par M. le 



A giKi.gi !•: ciiosi-: mai.iiki k kst iîon, 7)1 

maire, aliii de pfoccdcr (oui de siiilc au iiiai-ia^c de iiiadc- 
inoiscllc ZcpliMiiic. saltiiiil)aii(|ii(', a\('c .M. (lahocliaid . 
padlassc. IN)iir\ii (luil ignore ICscapadc de sa pri-tciidiic 1 
l/iiiC()iii|;aral)lL' Mo\iraiii scrail tapahic de n'cii |)liis \(»ii- 
loir; cl vous êtes trop ^éiici-ciix. jciiiic lioiiimc. jwiiir coiii- 
proiiicdi'c une laihle l'eniMic. 

Aiiu's sensibles , cœurs qui avez aiu)é. nous couiprendie/ 
mon désespoir 1 Je voulus me (uer après avoir plongé un 
poignard dans le sein de la |)erlide ; mais elle disj)aru( le jour 
même. J'ai eu plus tard la consolation d'apprendre que je 
n'avais pas nui à son avenir. Zéj)livrine devint madame 
Cabochard. 

Ce (piil \ avait de plus terrible dans ma situation , c est 
que je ne trouvais personne à qui confier mes chagrins; 
tout le monde riait en vovant ma ]divsionomie de doulou- 
reuse résignation. 

Mon patron s'était hâté de racoul(M" mon aventure à mes 
collègues de l'c-tude , elle a\ait couru tout le pavs; j'étais 
devenu un héros à di\ lieues à la rondi*: si bien qu;', 
quel(]ue teiiijs après, lorscpie mou père songea à me ma- 
rier, je me hasardais diliicilement à me montrer en plein 
jour dans les rues. 

.Ma pi'efeu(hie elitit jolie, ses j;arents bien disposés en 
ma l'axenr. Je lis ma première visite; à peine mCtais-je 
approche de niademoiselle llenrietle pour lui adresser un 
conq)liment. (juClle se le\a. mil sa main siu' sa bouche, cl 
disj)ai'nl (M, poussant un eclal de rnc eloulTe : le souxeuu' 
de ma déplorable passion avait produit son elTel. Je I enten- 
dis eusuile dans la cband)re voisine lire loiil a sou aise; sa 
mère me dit cpielle était sujette a ces accès, (pii devenaient 



o2 



ZEPHYRINE. 



plus rares de joui- en jour, cl (|uo le mariât;*' dcNail lairc 
disparaître. 

— ]\\] l'îles-vous l'essai? deiiiauda la maîtresse de la 
maison. 

— Non \i-aimeiil. I)e|uiis. je n'ai |)lus voulu me marier. 

— I']li hieii 1 dit im des assistants, vous venez, sans \ons 
en donter, de nous donner le sujet du j)roverl»e (\{\v uons 
eherehions loid à llieui'e. 

— \'ovons le titre. 

A (,»ri;i. yiK r; 110 SI-: maliieiu i;st h on. 





"S av'\\\i.' Y^^ V*: ('.\\(vV i\\v\ ^VoyV. 




POUR AVOIR LES POUSSINS 



adeiiioiselle Euplirosine monta vcm-s la 
brune dans la chambre qu elle occupait 
au faîte d'une maison de la rue des Cin(f- 
Dianianls, tenant à la main un boisseau 
de chaibon enveloppé dans m\ mnnéi-o 
de la Gazette des Tribunaux , et bien 

déterminée à eu linii-. 

— Que lais-je dans la vie'? dit-elle d'uiu' voix S()nd)re; 

où vais-je? que suis-je'? d'où sors-je, et à qui ))lais-je?... 
Elle ne put continuer ces barmonieuses exclamations, et 

alla ouvrir un tiroir où se trouvait un ))aquet de lettres 




34 IL FAIT AMADOUER LA POULE 

qu'elle déplovti (F une main égarée par le désespoir. Elle 
tomba sur les p;issages les plus échevelés : 

« mon hiinge ! ô ma perle ! sais-tu bien (juc ma destinée est 
antièroment confondue dedans la tienne? Oui, jeune fille, tu est mon 
incendit, mon Nésuve! Grasse à toi, hange dessieu, mon existance est 
enivrante, haroniatique comme l'Arabie; il me semble que tout est 
autour de moi vanille, amande douce, crème de rose, Portugal.... 

« ZÉPHYRiN, artiste en cheveux. » 



Enphrosine aussi était artiste; — artiste en corsets. 

— Et il me trahit ! ajouta-t-elle , et pour qui?... Pour une 
personne qui pesait cent soixante-dix-neuf livres sept onces 
et neuf gros à la dernière fête de Saint-Cloud... Ah! le... 

Elle n'acheva pas. 

Elle ferma le tiroir aux lettres, boucha hermétiquement 
la fente de sa porte et sa fenêtre à tabatière , renversa la 
braise sur un fourneau, et quand tout fut prêt... elle prit 
son accordéon, et se mit à entonner le chant du cygne, en 
jouant dans les cordes lugubres de l'instrument, dans l'oc-. 
tave du canard. 

L'accordéon se tut, et l'instrumentiste se décida à Ai\re 
encore une nuit; mais c'était la dernière, oh! oui, la der- 
nière, à moins pourtant que... 

Elle souilla sa chandelle et s'endormit. 

Le lendemain, elle descendit à la boutique à Iheure or- 
dmaire; mais elle eut beau regarder dans la rue. <li('rcliai!l 
a apercevoir Zéphyrin, elle n"aj)erçut rien, cl la [iiKlcur ne 
lui permit jtas de r<'sfer jilus lougtemjjs sur le seuil de la 
porte. 

^ers les dix heures du malin, on \il paraître dans la 



l'Ol |{ VVOIH I.KS IMilSSlNS. or) 

lj(»iili(jvii' c'('llt> (jirKii|)Iii()siii{' appelait sa rivale, la radieuse 
madaine lîosailm Louehard, jeune veuve âgée de neuf 
lustre? et très-rigide dans ses principes. 

Quelques mois an|iai'avaiit, il ne s'en était pas fallu de 
ré|)aisseur dini ehe\(Mi que madame Louehard ne eongi'- 
diàt sa première ouvrière, mademoiselle Euphrosine, qui 
attirait dans le magasin un petit garc^'on coiffeur du voisi- 
nage, nommé Zéplivrin , qu'elle avait surpris im jour 
devant le comptoir, gesticulant, et faisant à mademoiselle 
Euphrosine une déclaration d'amour, tirée des profondeurs 
de sa poitrine d'homme, comme à rAmbigu. 

Cependant, depuis quelque temps, madame Louehard 
trouvait Zéphyrin plus posé, et susceptible d'apprécier 
une personne d'éducation, quels que fussent son âge et son 
poids. Le bruit courait même dans le quartier que madame» 
Louehard songeait à se remarier; Zéphyrin n'avait rien, il 
est vrai; mais la maîtresse corsetière avait, disait-on, du 
foin dans ses socles; et pourquoi l'amour sans capitaux 
ne s'unirait-il pas à l'embonpoint inscrit à la Caisse 
d'épargne? 

— Zéphyrin n'est pas encore venu? dit madame Lou- 
ehard en caressant les mèches de son tour. 

— Non, il n'est pas venu, murmura Euphrosine entre 
ses dents, vieille... 

Elle n'acheva pas. 

Au même instant, une apparition, sentant l'huile de 
Macassar, traversa la boutique comme un éclair : c'était 
Zéphyrin. Il s'élança d'un bond dans l'arrière-boutique, où 
l'attendait madame Louehard ; et là, il se mit à la coiffer, 
nu plutôt à coiffer son tniu'. comme on ne coiffe plus que 



56 IL FAUT AMADOUER LA POULE 

dans la rue dos Cinq-Diamants : c'était à la l'ois \aporeux 
et monumental. Madame Louchard j)arut rajeunie d'au 
moins cinq semaines : son tour, c'était sa vie. 

Zépliyrin retraversa la boutique comme l'éclair, sans 
même jeter un mot, une œillade au comptoir. Et cepen- 
dant Euphrosine était Là!... Elle est là, ton Euphrosine, 
ingrat coiffeur! 

— Ah! c'est trop fort! dit Euphrosine en elle-même; ne 
])as daigner me gratitier du simple coup d'œil que se doi- 
vent au moins les personnes bien élevées! 

Elle regretta de n'en avoir pas fini la veille. Mais 
qu'importe? Le charbon est tout prêt; et, pour ne plus 
souffrir, pour se venger dun être atroce, que faut-il'?... Un 
moment de résolution et une allumette chimique. 

Madame Louchard et son tour sortirent pour allei* 
faire des visites. Alors Euphrosine n'hésite plus, elle 
prend un prétexte pour monter à sa mansarde; mais, au 
moment oi^i elle va quitter le comptoir pour accomplir son 
fatal dessein, l'Amour paraît dans la boutique. 

Oui, l'Amour lui-même, représenté par Zépliyrin, qui 
tient sur ses deux poings deux perruques de débardeur qu'il 
va porter dans le voisinage pour un bal masqué du soir. 

11 se place devant Euphrosine; il s'écrie en agitant ses 
deux perruques : 

— Oh! mais quoi!... Qui?... Toi?... De moi?... Pour 
elle?... Non... Ciel!... Terre!... Mort!... Enfer!!! 

— Ah! je te comprends, s'écrie Euphrosine; mais 
explique-toi. 

— Non; vois-tu, ajoute Zéphyrin toujours avec ses deux 
|)erruques à la main, dans les veines de ce bras-là bouil- 



poru Avoiu iJ'S POUSSINS. 57 

IoihkmIii ?an<i' (rarlisic... Oui, moi, je végéterais! J'em- 
ploiciais (•tei'iicliciiKMil mon exislence d'homme à erèper et 
à poiidfei' (les eriiiières!... Initie'.... .laiine larl (M1 grand, 
il me l'aiil la earriei'e du It'nor... .l'ai 1'///; oin. I tit... 

Olil Miitliild.'. iilo!... 

Luc sonnette se iait enl(Muli'e à l'extrémité de la ru(\ 
— -■ On Y va ! s'écrie le coilTeur de l'avenir. 

— Arrête, oh! arrête, dit Enphrosine ; pins (pinn 
mot... 

Mais Zéphyrin ne l'entend pins; il est df"].! dans la nie, 
il lève en l'air ses denx perrnqnes, et les secone d'un 
monvement frénétiqne en criant: « Honrrah ! » 

— Il m'aime encore! se dit Enphrosine; mais com- 
ment accorder ces prenves d'amonr avec ce qn'il est ponr 
madame Lonchard*?... Zéphyrin, Zéphyrin, mangeriez- 
vons à denx râteliers? 

dépendant, malgré cette idée, la jonrnée hit meillenre 
|)onr Enphrosine qnelle n'anraitcrn. Mais qne devint-elle, 
et qnelle nonvelle secousse, lorsqne madame Lonchard, 
rentrant vers qnatre heures, dit en traversant la Ixinticjue : 
■ — Je vais ce soir aux Folies-Dramatiques avec Zc'phyrin ! 

A ces mots, le corset qn' Enphrosine achevait lui toinha 
des mains. Ses yeux se fermèrent; elle fut sur le point de 
s'évanouir; mais elle pensa qne ce serait assurer le 
trionq^he de sa rivale, et parvint à reprendre son sang- 
IVoid et son corset. 

A six heures précises, un fiacre s'arrêta devant la hon- 
tique; c'était encore l' Amonr; mais cette lois. l'Amour 



58 IL FAUT AMADOIF.R LA POULE 

réoiilier, correct; plus de perruques de débardeur, de la 
distinction, de la tenue, gants serin à 29. 

Zéplivrin s'approcha familièrement de madame Louchard, 
el. après avoir j-etouché sa coiffnre, lui adressa quelques 
paroles à Toreille. (lelle-ci sourit a<i;réal)lement , et dit, en 
se tournant vers la cantonnade : 

— Mesdemoiselles, c'est demain dimanche; M. Zéphvrin 
veut bien vous inviter à une promenade à Romainville... Il 
y aura des ânes... 

Il faudrait connaître la langue musicale de M. Sudre 
pour rendie laccent d'amertume et de raillerie avec lequel 
cette phrase fut prononcée. Euphrosine ne répondit pas; 
elle avait pris son ])arti : tout cela était évidemment trop 
mesquin. 

— jNou, non, s'écria-t-elle dès que le tiacre se fut éloi- 
gné, ce n'est plus la mort cachée, ignorée, qu'il me faut; 
c'est la mort en plein vent, à la campagne, à la face du 
ciel, sous tes propres yeux, monstre!... Demain, il y aura 
des ânes, dis-tu, à Romainville; eh bien! je choisirai l'ani- 
mal le plus fougueux, le plus sauvage, et je veux qu'il 
m'entraîne n'importe où... J'irai finir ma vie dans le fond 
de quelque précipice... connue Mazelta... 

La journée du lendemain fut pour la sensible Euphrosine 
une série de chagrins et de vexations. Elle eut le plus mau- 
vais àne de la société; un de ces ânes sans amour-propre, 
que, ni la persuasion, ni les épingles, ne peuvent faire 
marcher. 

Madame Louchard triomj)liait au contraire; Zéphyrin 
n'avait d'attentions et de cajoleries que pour elle. Il s'était 
tait son premier écuver. Madame Louchard était montée 



l'OlK AVOlIt I.KS lOLSSlNS. 59 

siii' iiii àiitMl un li'iii|t('i'aiiit'iil cxtraordiiiaiit'. (|iii Nolli^cail, 
gal(i|)ai(, caracolaii à ^(»l(tlll(''; un Nolcan. nn anuturd'ànc. 

A llicnic (In dîner, on revint par la ii,raii(l(' allée de la 
lonM; Ions les ânes. ('lecliMses par lein- éenrie, allaienl. 
eonnne le \eiil. Madame Loneliard était en tète, léndani 
les airs, éclievelée, délirante; Zéph\rin lui-niéine avait 
peine à la suivre. On criait : « Vive madame [.oucluird! » 
(piand tout à coup son àne tait nn chassé -croisé, la selle 
tourne, et voilà la perle des amazones qui tombe à la ren- 
verse sur le gazon. 

On la crut blessée ; mais elle n'était qu'émue. 

Dés qu'elle fut remise sur ses jambes, son premier mou- 
\ement fut de s" écrier d'un ton désespéré: — -Et mon tour! 
mon tour! 

— - Preuve qu'elle pens(> toujours à Zéphyrin, se dit 
Euphrosine. 

Le tour était resté sous l'une, qui se roulait sur le gazon. 

On transporta madame Louchard à l'auberge du Tourne- 
Bride. Zéphyrin, qui voyait que son plus grand chagriii 
était de se sentir décoiffée, était déjà en fonctions, les 
manches retroussées, les pincettes en main. Toutes les 
jeunes filles étaient occupées à rendre la l'orme humaine au 
chapeau de madame Eonchard. 

— Xe craignez rien, dit Zé[)hvrin à I infortunée corse- 
lière, tout sera bientôt réparé, ohî ma |)oule... 

— Sa poule! sécrie Euphrosine sur le point dCclati'r. 
Zé'pinrin lui uiai'che Moh-unnenl siu' Torteil : 

— Aidez-moi donc au moins, lui dil-il eu alléclant de 
la hi-ns(pier, vous qui êtes la a me icgarder les bras croi- 
sés... Tenez-moi cela... 



40 



IL FAUT AMADOUER LA POT LE, ETC. 



Eli même temps, il lui met dans la main un papier 
en forme de triangle, sur lequel elle jette maehinalemeiit 
les yeux. 

surprise! o joie! qui l'eût pensé? sul)lime adresse 
(Kune àme sensible, qui ne s'arrête de>anl aucune espèce 
de désagrément, d'abnégation ni de fieelle! 

Eupbrosine, transportée loul à coup du dernier ])a- 
roxisme de la désolation au faîte de rencbantemenl, a lu 
sur le papier triangulaire, destiné à former la plus belle 
papillote du tour de madame Loueliard, ee ])roverbe, ce 
proverbe du bonbeur qui la rend à la vie en bii expliquanl 
de point en point la conduite du coiffeur : 

IL FAIT AMADOl Kli L\ l'Ol LE POl U AVOIR LKS l'OLSSLNS. 










iT^^r-'^h 




\\\\^s\\^ <\\^\\^ ^r.- \\\v ^i^vVé \oV\ \\>r>tt^,\v;. 



mw^ 




©U/hm^E ©hâlIzÀU 



TROUVE SON NID BEAU. 




g^ ne aigi'otlede Heurs à son chapean, le malin 
esl arrivé, d'un pas lesle et le lïonl joyeux, 
au sonunel de la colline. Il regarde les 
maisons du villi^e d nn aii' doux el i ien- 
veillaid. Le eo(|, à son a|)proclie, s'esl mis 
à chanter de joie. Toutes les Fenêtres s'ouvrent; celle de 
(iolelte nest pas la dernière à l'èter sa hienviMuie. Colette 
aime à voir le matin, el le malin sourit à Colette; n'est- 

6 



42 CHAQUE OISEAU 

elle pas la plus jolie comme la plus sage des filles de l'en- 
droit ? Que de belles promesses, que de galants propos 
le maître du eliàteau a perdus en causant avec elle ! Colette 
est fiancée à Colin, elle ne veut pas d'autre mari que lui. 
En un tour de main sa toilette est achevée ; vermeille 
connue l'Aurore, elle paraît im instant, pour respirer 
la brise sans doute ; mais non , une autre croisée est ouverte 
depuis longtemps en face de la sienne. C'est le fiancé (pii 
épie le réveil de la liancée; enfin elle se montre. — Bon- 
jour, (k)lelte! — Bonjour, Colin! 

Le village a pris un air de travail et d'activité; tout le 
monde en passant salue Colette; le bouvier pique ses bœufs 
indolents, les feneuses se dirigent en chantant vers le pré. 
Colin conduit son blond troupeau en jouant de la musette. 

Oli vont ces deux moineaux tenant chacun un brin de 
paille dans leur bec? Ils se posent dans une fente de mur, 
juste à côté de la fenêtre où Colette vient de suspendre une 
cage habitée par deux fauvettes. 

Colette a mis tout en ordre chez elle. Frais réduit de la 
villageoise , comme vous êtes propre, comme vous êtes gai ! 
Elle-même, comme elle est heureuse en regardant son rouet, 
son vase de fleurs, son crucifix, et quehpiefois aussi le miroir 
dans lequel se refiètent ses traits naïfs! 

Pendant (pie Colette liavaille oi file sa laine. I alieille 
butin(> sur le vase de ileui's. les fauN elles chantent dans leni' 
cage, et les moineaux babillenl sur le nuu'. Ce ménage aile 
s'est placé sur le rebord de sa demeure et semble appeler 
ses voisins; les fauvettes a\ancent la tête hors de leurs bar- 
reaux , connue ])our se prêter de meilleure grâce à la 
conversaiion. Qiu) se disent-ils entre eux? 



TU(>r\K SON Ml) li r..\r. 4."î 

Colette les eompreiid; ear Culetle est lilleule d'une t'ée. 
Elle peut parler avee les oiseaux, comme le Petit Chaperon 
Rouge s'amusait le soir à causer avec les rouges -gorges 
le long des buissons. 

La iauveltc disait an moineau : 

— Regarde mon nid, connue il est gracieux et doux, 
suspendu entre ces deux bâtons ([ui soutiendront ma couvée ! 
Ce sont les doigts de Colette ([ui ont préparé la laine sin- 
laquelle s'étendront mes [)etits. Je ne crains ni le hibou (jui 
loge à ton côté, ni le chat qui rôde sur la gouttière, ui la 
pluie, ui Forage, ni le v(Mit. Il uest pas de nid plus beau 
que le mien. 

]a' moineau répondait à la fauvette : 

— J'ai ramassé les fleurs lanées que Colette laisse tomber 
chaque soir de ses cheveux, et avec leurs tiges entrelacées 
j'ai bâti mon nid; je l'ai garni avec le duvet dont le prin- 
temps couvre les jeunes saules. C'est un abri sûr et impé- 
nétrable, d'où ma famille s'élancera pleine de force et de 
gaité. Mou nid est celui d'un oiseau libre, il est plus beau 
que le tien. 

Du haut du toit, une hirondelle éleva la voix : 

— Vous ne savez ce «pu' vous dites, gazouillait-elle aux 
fauvettes et aux moineaux. Mon nid est fait d(> ciment 
comme une forteresse; les architectes les plus habiles n'ont 
rien à lui comparer pour la hardiesse de sa construction ; le 
soleil le dore le ])remier à son lever, et son dernier rayon 
s'arrête sur lui axcc comidaisaïu-e. Mon nid (^sf le plus heau 
de tons les nids. 

Colette écoutait tous ces discours en souriant. 

— La fauvette, disait-elle, sVudort siu' la laine (|U{\je 



44 CHAQUK OISE.M' 

lui ai préparée; le moineau est fier parce (pi'il caclie sa 
couvée dans mes vieux bouquets; l'hirondelle s'enorgueillit 
de sa citadelle aérienne; mais ma demeure est bien plus 
jolie que leurs nids. Comme la lumière se joue gaîment au 
milieu de mes fleurs! La vigne qui grimpe me fait un 
rideau de ses jets capricieux ; je vois la rivière qui coule à 
travers la claire feuillée, et le vent m'apporte avec le fré- 
missement des arbres les sons de la nuisette de Colin. La 
fauvette, le moineau et riiirondelle ont beau se vanter, 
ils ne sont pas mieux logés (pie moi. 

Et Colette, jetant autour d'elle un regard de satisfac- 
tion , se lut pour écouter : c'était Ibeure sans doute oii 
Colin confiait à li-clio les accents de sa chanson amou- 
r(Mise. 

Mais la pauvre nmsette aura bien de la peine à se faire 
entendre aujourd'hui! Le seigneur du village revient de la 
chasse; les piqneurs crient, les chiens aboient, la fanfare 
retentit. Le seigneur est monté sur un magnifique cheval 
blanc ; une cbaîui» d'or brille à son cou , son œil est lier, et 
sa plumi^ rouge flotte au vent. 

Il s'arrête, comme d'habitude , sous la fenêtre de Colette, 
et pour la saluer il ôte son chaperon. 

— Ont' faites- vous ainsi toute seule dans votre cham- 
brette, la belle fille aux yeux bleus? Ne vous ennuyez-vous 
point entre ces quatre murs tristes et nus? Venez dans mon 
palais, je vous donnerai des pages; je remplacerai par des 
perles les fleurs qui sont dans vos cheveux; aujourd'hui 
vous n'êtes qu'une bergère, vous serez duchesse demain si 
vous consentez à quitter votre chaumière. 

— Fa pourquoi, ié|)ondit Colette, quitterais-je ma chau- 



rUolNK SON Ml) BRAl'. 4o 

miî'iT? Non , Moiisci^iiciir, je la trouve [)liis hclli' ([iic vos 
palais. A quoi l)oii les diainaiils, quand on a les (leurs de la 
prairie? A quoi servent les titres, quand on a déjà le bon- 
heur? D'autres recevront avec plaisir vos honnnages, elles 
seront heureuses et lières d'être duchesses; moi je veux 
être toujours votre vassale, Monseigneur. Je viens de l'ap- 
prendre tout à l'heure, chaque oiseau trouve son nid beau; 
moi , je dis comme les oiseaux, et je reste dans ma cham- 
hrette. 

L'écho lointain répéta les sons d'une musette. On eut 
dit que Cohn chantait pour remercier Colette. 

Le seigneur s'était éloi-jné triste et baissant la tête, car il 
aimait la jeune iille. 

La bergère descend pour se mêler aux danses qui termi- 
nent les travaux de la journée. Jamais le ménétrier n'a été 
l)lus eu train. Voici l'instant où le danseur embrasse sa 
danseuse; on s'arrête un instant, puis la danse reconnnence. 
Le gai ménétrier fait entendre une seconde fois le trille 
impératif; il faut que tout le monde obéisse. La ronde vil- 
lageoise a noué la main de Colette à celle de Colin; elle 
rougit, son sein palpite ; le berger, non moins ému, presse 
doucement les doigts qu'on lui confie; il l'entraîne sous 
l'ormeau, il lui peint son amoureux délire, il lui parle des 
dangers que l'amour du seigneur lui fait courir; il est si 
pressant, si tendre, si éloquent, que la jeune (illc^ ne lui 
répond que par des soupirs. — A cpiand notn» mariage, 
t'olette? — A demain, Colin. 

Dix heures sonnent à l'horloge de l'éghse. Les fauvettes 
se sont endormies sur leur édredon, les moineaux sur leur 
litière de fleurs; l'hiiondelle. pom- être prête au premier 



46 CH.AOrK OISEAU, EIC, 

signal d'alarme, montre sa tête vigilante au créneau de sa 
tour; le hibou lui-même quitte à regret le nid qu'il aime 
pour effleurer les toits de son aile cofonnense; le repos des- 
cend sur le village. Après ce qni vient de se passer, la 
demeure de (lolette lui send)le encore embellie. Elle fait sa 
prière, et s'endort en pensant à son bonheur du lendemain. 
L'essaim des songes heureux s'abat sur les chaumières; 
tandis que les paysans dorment , le seigneur du village 
veille seul, et jetant un regard dédaigneux sur ses vastes 
appartements, ([ue Colette n'a j)as voulu habiter, ilsécrie: 
Sans eMe . je ne pourrai jamais dire : 

CIIAO'^'K OlSKAl TI'.orVF. SON NID «KAT. 





âUJ\t^D VJ£AJT 1LJ\ ^L(6jJ;lîE 



S'EN VA LA MÉMOIRE. 



^5^<_^5< VvJ e 14 aoi'il de Tau 1840, M. .Icaii-Fniii- 
rP/^v^^'-^ cois-Claude Perriii, clici' do la iiiaisoii .Icaii- 
Z^' -V'_^ FniiH'ois PcMM'iu , Diiinolard et (!"'. dail 
dans un grand Irouhle cl dans un grand 
émoi. L'iîonnôto inaïuifacturicr navail pas 
dormi (l('|)uis trois nuils. cl. dès lanrorc de cctlc l'amcnsc 
journée, sa euisinière l.iNail vn se glisser dans son eabinel. 
d(''jà rasé, cl portant la eravale hianehc des solennités cl 
1 lial)it noir des eéréiuonies. (Test (]nc. ce jonr-là. la des- 



48 QUAND VIENT LA GLOIRE. 

linée électorale de M. Jean-Franeois-Claude Perrin allait 
se jouer au jeu du scrutin. Il s'agissait de vaincre ou de 
mourir; de rester l'une des unités inscrites au grand livre 
des vingt-cinq mille adresses, ou d'être député; de n'être 
rien ou d'être tout. 

Tandis que, pour la vingtième t'ois, il supputait les listes 
électorales, marquant à l'encre rouge les noms douteux, un 
domestique vint lui annoncer à voix basse . en honnne qui 
comprenait toute la gravité des circonstances, que M. Dumo- 
lard, son associé, et deux messieurs demandaient à lui 
])arler. 

— Mais qu'ils entrent donc ! s'écria le candidat en s'avan- 
cant vers la porte. Kh' c'est mon lidéle Achate, avec 
Buisson et ce cher Coustou , mes deux appuis dans le col- 
lège ! Est-ce à vous à vous faire annoncer? Je croyais que 
ma maison était la vôtre. 

— Excellent Perrin! répondit Dnmolard; toujours le 
même! Ah! cà, mon cher associé, vous savez que c'est 
aujourd'hui que nous triomphons. Je viens de voir nos 
amis, j'ai réchauffé leur zèle; nos chances sont excellentes 
ce matin. 

— Les voix portées hier sur M. Kagon se porteront 
aujourd'hui sur vous, dit M. Coustou. 

— Et vous serez nouuné à une im])osante majorité , 
s'écria M. Buisson. 

— (Testa vous que je devrai mon mandai, dit alors 
M. Jean -François Perrin en serrant la main à ses amis. 

En ce moment, madame Perrin entra clu'z son mai'i ; 
elle était snivie de mademoiselle Alplionsine Perrin , h'ur 
inii(jne héritièi'e. 







i(\Wi\\'? fOWY vVe \V\vA ^V^: >\vw\\m\\ uç, ^V Ac w*v\ i\ CVçt&\. 



s'en va la mémoikk. 49 

— Khi bonjour, ma filleule, s'écria M. Duniolard; 
vcnc/ vile embrasser votre parrain. Ourlle esl donc jolie, 
ma lilleule ! On la prendrai! déjà pour votre sœur, tant elle 
est embellie, ajouta-l-il en se tournant vers madame Perrin. 

— Flatteur, dit la mère en minaudant. 

— Ah! çà, vous n'oubliez pas, reprit M. Duniolard, 
(jue vous dînez tous chez moi demain? Mon neveu y sera; 
mon gaillard est en train de Unir son stage; vous le pous- 
serez . monsieur le député. 

— Nous en parlerons ce soir; car si nous dînons chez 
vous demain, vous dînez tous ici aujourd'hui. 

Quelques électeurs entrèrent, et les dames Perrin s'es- 
quivèrent. 

— Le neveu Gustave y sera; as-tu entendu, ma tille? 
dit la mère. 

— Oui, maman, répondit Alphonsine en baissant les yeux. 

La rougeur qui se répandit sur son front révélait tout 
un secret de famille. Depuis longtemps les deux associés, 
Perrin et Duniolard, avaient conçu le projet de resserrer 
leurs liens commerciaux par une plus intime union ; 
les paroles étaient échangées; et si les jeunes gens n'en 
avaient rien appris, il est permis de croire qu'ils l'avaient 
deviné. 

A cinq heincs, .M. Dmnolard entra d'un Jjond dans le 
salon de la famille Perrin. 

— Victoire! s'écria-t-il tout essoufflé. La nominalion 
esl enlevée à cent vingt-trois voix de majorité. 

(]e furent pendant un ([uart d'heure mille embrassenients. 
après lesquels M. Dmnolard partit pour réparer sa toilette . 
toute ébouriffée par la bataille électorale. Mais , (piand il 



30 QUAND VIENT LA GLOIRE, 

revint avec son neveu Gustave, M. Perrin n'était plus au 
louis. Pendant l'absence de M. Dumolard , une lettre était 
arrivée en croupe d'un cuirassier; cette lettre, émanée du 
sous-secrétariat du ministère de l'intérieur, invitait M. Per- 
rin à passer sur le champ chez l'honorable chef de cette 
importante partie du service; M. Perrin, à qui sa nouvelle 
[)osition créait de nouveaux devoirs, n'avait pas cru ])ouvoir 
se dispenser de cette visite. 

— Mais que contenait donc de si pressant ce Ijillet minis- 
tériel? demanda M. Dumolard déjà effarouché. 

— Mon Dieu! si je m'en souviens bien, reprit madame 
Perrin , le dernier paragraphe était à peu près conçu en ces 
termes : « Vous avez tracé, pour le quartier des Bourdon- 
nais, un plan d'ahgnement qu'on dit fort ingénieux. Tout 
ce qui peut contribuer à l'assainissement de Paris m'inté- 
resse à un haut degré. L'administration supérieure, qui 
s'occupe d'un plan général, serait heureuse de connaître 
cehii (pii a fait le sujet de vos études. Je vous attends ce 
soir chez moi à six heures; nous causerons de son opportu- 
nité en dînant. Pas de refus; c'est une affaire de service. » 

— Et mon ami Perrin a accepté? s" écria M. Dumolard. 
- — Sans doute. Ainsi que mon mari l'a dit lui-même, il 

se doit loiit enlier à ses connuellanls. 

M. Dumolard ne réjiondil |)as; mais le dîner n'eut [tas la 
gaîlc (pir [tronieltait la suite d'une première victoire. 

Le lendemain. M. .Ican-Franvois-Claude Perrin s'en- 
ferma seul dans son cabmel ; sa porte lut condamnée. A 
c.Mix (jui \enaient le demander le domesti(pie répondait 
loujdins (|ue le di'puli' étail eu affaire. Or. celte affaire, ([ui 
prenait tout le temps de M. Perrm, néiail autre chose que 



s'en \A I.A MKMolllF.. .')'l 

rdahoralioii du l'amciix plan (l'ali^iicmciil du ([iiarlicr des 
liourdduuais. 

La \ cille, M. \c sous-sccirlairi» d'Klal avait dit au uouvcl 
(Mu, a|)i'('s a\()U' ('coutr les indications dv son projet : 
« Monsieur l'errin, il y a Ar^ architectes (|ui seraient liers 
de M)lre idée, et jai souvent deinandc au ministre le rid)an 
de la Léliion-d'IloulKMn' en l'aNCur d(> gens (pii avaient l'ait 
moins ([ue nous |)()nr le bien du }>ays. » 

Vers midi, mi cabriolet de place amena M. Diimolard 
devant la porte de la maison de la me des Bourdonnais; an 
même instant , un bussard, lancé au grand trot, passa sous 
la porte cocbère , et remit au concierge un pli scellé de cire 
ronge. Le pli et M. Dumolard ])arvinrent ensemble dans 
Tappartement de M. Perrin ; mais le papier entra avant 
l'ami. Alors qu'il s'apprêtait à frapper au cabinet de son 
associé, M. Dumolard eut la mortitication d'entendre celui- 
ci crier à son domestique: — Etienne, je n'y suis pour 
personne; pour personne, comprenez-vous? 

M. Dumolard tourna les talons, et dégringola les degrés. 
Au même instant M. Perrin passa cbez madame Perrin , le 
pli ouvert à la main. On éloigna les l'emmes de cluunbic, et 
une conférence conjugale s'ouvrit. 

— Ma clière amie, dit le député d'un air joyeux, a|»prê- 
tez votre plus gracieuse toilette ; nous assistons au coiu'crt 
que Son Excellence le miuislr(Mle lintérieur donne ce soir. 

— ■ Ce soir? 

— Ce soir même, en fîimille. 

■ — Mais, mon ami, nous sonnnes iuvili's cbez M. Dumo- 
lard , et nous avons pronus. 

— Sans doute; mais je ne saurais vous ré|)éter tro|) sou- 



52 QlîAKD VIENT LA GLOIRE, 

Acnl ce que je vous ai déjà dil : je inc dois à mes coniniet- 
laiils. M. Diiniolard soupe à liuit heures; qui est-ce qui 
soujX! à celle heure aujourd'luii? Uu houime pohtique doit 
l'aire |)asser les aflaires du pays avaut ses plaisirs. Ce soir, 
pendant le concert, le ministre veut m' entretenir de mon 
projet. Vous le voyez, je ne puis pas me dispenser de me 
rendre à cette invitation. D'ailleurs, je viens de répondre 
à .AI. le sous-secrétaire ; il a ma parole. 

— Alphonsine doit-elle nous accompagner? 

— Certainement. La femme du sous-secrélaire d'Etat 
veut ahsolument la conduire demain à l'Opéra, dans sa 
looe. I^]lle l'a vue une fois, et notre fille lui a phi au-delà de 
toute expression. « Si j'étais homme, m'a-t-elle dit, je ne 
voudrais pas d'autre femme. » En parlant ainsi, son regard 
s'est dirigé vers un de ses cousins, maître des requêtes au 
conseil d'État, M. de Cerny. 

Ici la conversation fit un détour, et la communauté pesa 
les espérances qu'elle pouvait asseoir sur ce regard. Un 
])ost-scriptum de la lettre d'invitation , portant que M. de 
(^erny se rappelait au souvenir de l'honorable député, donna 
fort à réfléchir à M. et a. madame Perrin ; et il fut décidé , 
à l'unanimité des voix, qu' Alphonsine serait hien plus heu- 
reuse sous le nom de madame de Cerny que sous le nom de 
madame Dumolard. 

Ou fit appeler mademoiselle Alphonsine, et la nouvelle 
du concert lui fut annoncée; les apprêts d'une toilette mi- 
nistérielle réclamaient tout son temps et tous ses soins. 
AI|)honsine hattit des mains d'al)ord, puis le souvenir du 
dîner elle/ M. Dumolard lui traversa l'esprit. 

— Mais l'invitation de mon parrain? fit-elle observer. 



s'en va la mémo IKK. .')5 

— Ma clit'ic lillc, i'(''|)oii(lil .M. l'iM'i'iii. il laiil sa\(»ii- se 
soiimcthc aii\ circoiislanfcs. Je suis (h'piilc. cl je me (|(iis 
à mon pavs; vc ('(mccil csl une alTaiic. I"^l puis, uc vous 
I ai-jc |)as dil? je dois prciidic jour avec Sou IaccIIcucc 
|»our |)rcsculcr au Koi uiou projet d assaiiiisseuieul. 

— Au l\()i! répclcreiil les deux l'cunncs eiiseuihle. 

— Oui . à Sa Majesté ([ui a hicu \oulu nie l'aii'c l'elicilcr 
sur rexcelleuce de mes idées. Nous serons portés, I an 
prochain, sur les listes d'invitation auv bals de la cour. 

A ces dernières paroles, madame et mademoiselle Perrin 
tressaillirent. 

— Xons irons aux hais de la cour! s'écria Alphonsine. 

— Jeu ai la promesse, dit M. Perrin dun ton parle- 
mentaire. Ah! ce sont de beaux bals! On y rencontre les 
^ens les plus distingués, ceux parmi les([uels je pi't'tends te 
choisir un mari , ma fille. 

Alphonsine rougit ; mais cette fois elle ne pensait plus à 
Gustave. 

M. Buisson, qui demeurait à l'étage au-dessus, et qui 
était du dîner Dumolard, vint, sur ces entrefaites, s'infor- 
mer si la famille Perrin était prête. Il insistait pour entrer. 

— ^ Mais c'est une tyrannie! s'écria M. Perrin; parce 
({u'on a bien voulu s'aider de leur concours pour em])orfer 
l'élection d'assaut, ces gens-Là se croient tout permis. Ou 
n'est plus libre chez soi ! Dites à M. Buisson (pi'il parte seid ; 
nous n'irons pas. 

Après que M. Buisson se fut éloigné tout étourdi, M. Per- 
rin se tourna vers sa femme et sa tille : 

— - Allez et hàtez-vous; l'exactitude est la politesse des 
députés. 



54 QUAND VIENT LA GLOIRE, ETC. 

M. Buisson arri\a, coiitiitct confus, chez M. Dumolard, 
qui déjà s'iuipatienlail. A la prciuièro parole de son invité, 
M. Dnniolard IVonca le sourcil. ■ — ■ (rosi impossible, dit-il. 

Presque aussitôt, un domestique lui remit une lettre oii 
M. et jnadame Perrin s'excusaient eu trois lignes de ne 
ponvoir se rendre à son dîner. Le ïuinistre les atlendail. 
disaient-ils. 

— Tiens, lis! s'écria M. Dumolard eu passant le billet 
à son neveu. 

— C'est iiuitile, répliqua (ius(a\e,j"en devine leconleim; 
en voici la traduction libi-e : 

(JCAM» VIKNT LA (il.OIKE, s'eN VA LA M K M IIl E 








D'EVX ^j]©i\n2AVX ê]]}\ ]^tM1 1?] 



NE SONT PAS LONGTEMPS UNIS. 




I y aN.iit une lois, au Icmps où les aniiiiauv 
Y |)ai"Jai('nl , dans une caiiipa'^iic loiilc parscmi'c 
;,' (le l)os(|ii<>ts , aux hoids de ri^M|»lirat(' , un 



jardin cliarnianl (|ii liahilail nnc colonie de 
(■liai'ddnncrcis. Les IViiils les plus savoureux . 

les baies les plus sueeulenles se nièlaieul aux Heurs, el . 

sur ilierix' dr'<' piu's. uiunniu'ail I eau erislalliue dv^^ lou- 

laines- 



50 DEUX MOINEAUX SUR MÊME ÉPI 

Un jour, un jeune cliardojnu'irt , qui était allé rendre 
visite à une alouette de ses amies, reneontra sur la lisière 
dun l)()is un oiseau dont le plumage lui était entièrement 
inconnu. 

Cet étranjfer était perché tout en liant d'un arbre, et 
regardait au loin dans les champs. Mille perles blanches 
constellaient sa j"obe brune, et, quand un rayon de soleil 
glissait sur ses ailes moirées, on voyait luire un éclair 
chalovaut connne le rellet d'une émeraud(\ Le chardon- 
neret s'approcha à tire-d'aile du bel oiseau, et, l'ayant 
salué , lui demanda s'il ne pourrait pas lui être bon à 
quelque chose. 

— Ma loi, vous ine tirez d'un grand embarras, répondit 
laulre ; tel que vous me voyez, j'arrive d'un pays lointain, 
et voilà vingt-quatre heures que je n'ai rien mis sous mon 
bec. 

Le chardounei'el invita poliment Toiseau à déjeuner, et 
tous les deux prirent en l'air le chemin du beau verger. 

Le chardonneret était fort curieux d'apprendre le nom et 
les aventures du voyageur; mais, en personne discrète, il 
n'osait le questionner. L'oiseau n'imita pas cette réserve, et, 
chemin taisant, il ne se lassa ])as d'interroger son guide sur 
lesnueurs, les habitudes, le gouveriuMiieiit de son j)euj)le. 
Le chardonneret répondait à tout avec disecrnenicMil et 
civilil('\ 

nuaud on lut ai-ri\e au nid du chardonneret. 1 étranger 
se mit à manger d'un si grand appétit que son hôte fut bien- 
tôt à court de j)rovisions. Après avoir dépêché une dernière 




A\uu\«\?t WiVoî t\0\\ Vo\v\0\v\î 



NK SONT PAS LONdTKMl'S INIS. 57 

grappe de raisin, le voya^tuir sV'leiulit sur un tas de mousse 
à l'ombre. 



— Voilà le meilleur déjeuner que j'aie fail dej)uis louf;- 
temps ! s'écria-t-il. 

— Il ne tient qu'à vous d'en faire tous les jours autant, 
reprit le ehardonneret; vous n'avez qu'à vous établir dans 
ce canton. 

— Si mes frères les étourneaux se doutaient des repas 
qui les attendent ici, je crois qu'ils ne demanderaient pas 
mieux. 

— Ab ! vous êtes étourneau ? 

— De père en fils. Je suis né en Germanie; à six mois 
j'avais déjà vu la moitié de l'Europe. Me trouvant au bord 
delà mer, aux colonnes d'Hercule, j"ai prolité de l'occasion 
d'un coup de vent qui m'a conduit dans lîle de Calypso ; 
là, je me suis marié. Ma femme étant morte au bout de 
cinq semaines, j'ai repris mon vol. En Egypte, je me suis 
rencontré avec une compagnie d'étourneaux en train de faire 
le tour du monde; ils m'ont engagé à les suivre, et nous 
sommes partis il v a quelques jours. O'^-'^ntl ^^ii^ m'avez 
aperçu , je prenais le frais en attendant l'occasion de prendre 
autre cbose. 

— Et vos camarades? 

— Ils font la sieste dans le bois. Venez avec moi ; je vous 
présenterai à toute la bande, ((ui sera encbantée de faire 
votre connaissance. 

Le cbardonneret n'avait jamais quitté ses bosquets; il 
croyait que toute la terre ressemblait à ce séjour qui faisait 



;>S DEUX MOINEAUX SUR iMÊME ÉPI 

pallie jadis du jardin d'Eden, et qu'il n'y avait pas d'antre 
ll('u\c ([ue l"lMij)lirale. Les discours de Tétonmeau le reni- 
pliri'iit d'étonuemeut; les récits qu'il faisait des différentes 
contiées où habitent tant de races diverses, son langage 
])ittoresque, les histoires merveilleuses qu'il racontait sur 
les mœurs, les goûts, les usages, les guerres, les amours 
de mille espèces d'oiseaux, inspirèrent an chardonneret le 
désir de retenir dans sa patrie de si gentils savants. 

Il communiqua son projet à la tribu ; on discuta. Les 
vieux hochèrent la tête ; les jeunes crièrent à plein bec que 
les étourneaux donneraient à leurs enfants l'éducation qui 
leur manquait; que ce serait pour tout le monde une grande 
joie d'entendre l'odyssée de leurs voyages pendant les 
longues soirées d'hiver; que ceux qui ont beaucoup vu 
peuvent avoir' beaucoup retenu, et que, par conséquent, la 
présence des illustres voyageurs assurerait la prépondérance 
des chardonnerets sur les pinçons, linots, mésanges et 
grives du voisinage. Cet avis prévalut , et on envova une 
ambassade aux étourneaux pour les prier de s'arrêter aux 
bords de l'Euphrate. 

Les étourneaux, étant quelque peu las, acceptèrent et se 
mirent en disposition de déménager du bois. 

Cependant, quelques chardonnerets inquiets se rendirent 
chez une vieille pie qui avait bâti son nid dans un antique 
noyer. 

Cette pie , qui datait du temps oii les anges se prome- 
naient sur la terre, passait j>our sorcière dans le ])ays ; 
tous les oiseaux \enaient la consulter, et ses prophc'ties 
n'étaient jamais démenties par l'événemenl. La pie s'assit à 
l'entrée de son nid , les deux pattes apj)uvées sui' une b<''(piille 



NK SONT 1>AS I.()N(.Ti:.M l'S IMS. .»!) 

qui lui S('r\ail à uiaiclicr; puis, a\au( ('coûte les cliardou- 
neivls , elle caqueta cette répoiisi' syinl)olique : 

DEIX MOINEACV Sl'U M lî M K K I' 1 
Mî SONT PAS I,().N(.Ti:.MI»S IMS. 

A])i'ès (ju'elle eut parlé, elle deuiauda deux douzaiues de 
li<;ues pour sa récompense, et rentra dans son doniicile. 

— Bon ! il s'agit de moineaux ! s'écria l'un des oiseaux ; 
ça ne nous re<i;arde pas. 

— Hum ! la lettre tue ! murmura un vieux chardonneret. 
Mais on ne l'écouta pas, et les étourneaux s'étaldireut 

dans le jardin des chardonnerets. 

Pendant les premiers jours, tout alla pour le mieux; les 
étourneanx racontaient leurs voyages ; on venait les entendre 
de tous les vergers, de toutes les prairies, de tous les hois 
d'alentour; on ne se lassait pas de les écouter. (Iliaque soir, 
c'était un nouveau plaisir, et l'on dausait après. Mais, 
tandis que les disconrs allaient leur train, les vivres diuii- 
nuaienl à vue d'œil; chatpie étouriieau mangeait pour trois 
chardonnerets. 

Il fallut songer aux provisions ; les chel's de la ti'ibn assem- 
blèrent les plus forts, et ou fut à la picorée; celui-ci ra[)- 
portait uue prune, celui-là une cerise; les plus vaillants 
Iraînaieut un abricot. Peudaut (pie la colonie s'épuisait en 
efforts, les étourneaux, qui restaient au logis, fiiisaient la 
cour aux [)lus jolies tilles de leurs h(')les. D'étranges ])ertur- 
balious éclalèi-eut au milieu des nids; les chai'donuerets 



60 DEUX MOINEAUX SUR MÊME ÉPI 

s'en aperçurent, et prièrent les étrangers de voler aux 
champs avec eux. 

Les étourneaux se mirent à siffler de toutes leurs forces ; 
les plus roués d'entre eux chansonnèrent les pauvres maris, 
et plus d'un chardonneret dut s'esquiver au milieu des 
éclats de rire. 

En attendant, les déjeuners, les diners et les soupers 
allaient de plus belle. Tout ce que récoltaient les pauvres 
chardonnerets disparaissait à mesure. Quand les travailleurs 
rentraient le soir, ils trouvaient les étourneaux frais, reposés, 
la queue bien peignée, l'œil brillant, les ailes lustrées, 
jouant aux jeux innocents de buisson en buisson , avec 
leurs sœurs, leurs filles et leurs femmes. Ce spectacle leur 
déchirait le ca^ur. 

Un jour, un des plus fougueux chardonnerets surprit nu 
étourneau en conversation très-animée avec sa cousine, au 
plus épais d'une haie. Le chardonneret fondit sur l' étour- 
neau, la cousine s'évanouit, etl'étourneau cria au meurtre; 
ses camarades accoururent. Quelques chardonnerets vinrent 
au secours de leur ami. Personne ne voulait avoir tort; plus 
on jacassait, et moins on s'entendait; bientôt les injures 
volèrent de bec en bec , et les coujis de pattes s'en mêlèrent. 
Les chardonnerets, depuis quelque tenq)s , faisaient maigre 
chère, ils étaient fatigués; ils furent battus. 

En ce moment la vieille pie passait par là : — Tu las 
voulu, Georges Dandin ! dit-elle. 

Les étourneaux chîuitèreul victoire, soupèreiit gaîmenl , 
et se couchèrent dans les nids de leurs hôtes. 



NK SONT PAS LON(iTEMPS UNIS. 61 

IMais, pciidaiil la imil , 1rs cliardoniuM'cMs, ornupôs sur 
un ^rautl chêne, linrent conseil. 11 lui décidé qu'une dépu- 
lation serait envoyée au paclia ([ui gouvernait la ])rovince , 
avec prière d'expulser les élrauj^ers. Ce pacha élait un vieux 
grand-duc ([ui hahitait le creux d'un sa[)in ; il était loil 
sage, tort expert, et ne se montrait presque jamais, à la 
manière des princes d'Orient. Après qu'il eut écouté la 
harangue des ambassadeurs , il fit appeler son connétable, 
et lui commanda de partir sur le champ avec un escadron 
de sa garde noire; c'était le nom ([u'on donnait à un régi- 
ment de merles, commandé par un l'ameux corheau revêtu 
du haut grade de connétable. 

Les merles partirent à tire d'ailes, guidés par les char- 
donnerets. 

Ouand leurs premiers rangs atteignirent le verger, les 
é'tourneaux dormaient encore. Les uns se laissèrent arrétcM- 
sans opposer de résistance ; les plus nmtins furent garrottés ; 
et bientôt toute la bande , gardée à vue par les merles, prit 
la route des grandes forêts qui sont derrière l'Euphrate. 

Mais, avant de quitter le verger, le connétable rassembla 
tous les chardonnerets autour de lui, et leur tint à peu j)rès 
ce langage : 

— chardonnerets inqu'udeuts! vous ave/ donc des 
oreilles pour ne pas entendre! Souvenez-vous de la r(''|)ouse 
de l'oracle. La pie ne vous a-t-elle pas dit : 

DEUX MOINEACX SCK MKMK HPI 
NE SONT PAS LONliTE MI'S CMS. 

Ce (pii s'applique aux moineaux s'appli(pie aux chardon- 



62 DEUX MOINEAUX SUR MÊME ÉPI, ETC. 

neirfs, aux c''loiirnoaii\, aux inerlos , à Ions 1rs oiseaux; et 
ce qui s'ai)plique aux oiseaux peut s'appliquer aux hommes 
uos emieuiis ! 

Ayaul ainsi pai'lé, le eorbeau ouvrit les ailes ci jjartit. 













©[Hj\T âi\NTiE 



N'A JAMAIS PRIS DE SOURIS. 




V plus yraïul lioiiiinc d'état, le luiiiislri' le 
plus proloiul et le plus liahilo des temps 
modernes, c'est sans contredit le (iliat 
Botté. 
Ou"est-ce (|u"nn ministre ? im homme 
(pii conserve à son roi ou à son euipereiu- ses états dans 
leur plus complète iut(''^rit(''. Le Lhat Botté l'ait mieuv 
que cela; il invente im royaume, il improvise un lie!', ce 
fameux fief de Carahas; il est à la l'ois (llnistophe (^olond) 



64 CHAT GANTÉ 

et Olivarès; cl quelle modestie dans ses prétentions! son 
portefeuille, c'est une paire de bottes. 

L'histoire a été bien injuste et bien froide envers le Chat 
Botté. Perrault, son historien, n'a pas même introduit son 
portrait dans ses hommes illustres. Ce même Perrault, qui 
a reçu de la main de PSicolas Boileau tant de coups de 
griffes, termine ainsi l'histoire de cet idéal des chats : « Le 
« chai devint grand seigneur, et ne courut plus après les 
« souris que pour se divertir. » Un si grand chat méritait 
mieux que cette insuffisante conclusion. Quoi! après qu'il a 
lait du fils du meunier un prince souverain , qu'il lui a con- 
stitué un marquisat avec tous les prés, champs, castels et 
hourgades qu'il rencontre sur sa route, y compris les 
gardes-champêtres; après enfin que son maître est devenu 
le gendre dn roi, deux lignes seulement sur la biographie 
future de cet immortel quadrupède ! Est-ce ainsi , je vous le 
demande, qu'on écourte l'histoire? Ce Perrault mériterait 
d'être traité comme le fut Racine à l'époque àHemani. 

Cependant, à force tie fureter au milieu des souricières 
de la Bibliothèque du Roi, nous avons fini par arracher 
aux rats de la section des manuscrits (juelques renseigne- 
ments relatifs au Chat Botté. 

11 est certain qu'il florit dans la seconde moitié du 
XVII' siècle. Son maître , qui lui devait tant , l'avait comblé 
de biens; et, quoiqu'à la cour de Louis XIV on n'aimàl 
guère les bêles, le roi l'y voyait toujours venir d'un bon 
œil. 11 donnait lui-même des ordres pour qu'un Vatel 
( moins le suicide) préparât au maître chat un repas composé 
des plus délicieuses souris parmi celles qui commençaient 
(lès lors à trotter dans les salles basses dn château de Ver- 




XVï-cwV \e i'.\\u\ . \^^ SowYvv. i\aA\^»: 



u\ 



n'a jamais pris de sornis. 65 

saillos. Mais ce qu'il y cul de irniarquahlr cluv, ce clial 
d'un si grand ])t)n sens, c'est (jucii venant à la cour il cul 
le soin de conserver le costume de son ancienne condilioii. 
(".ouuue.lean Bail a\ail gardé sa pipe; et ses habits de loup 
de mer, il avait, lui , garde' ses hottes. 

Le Chat Botté eut donc en partage une grande simplicité 
de manières, unie à heaucoup de prudence. 11 transmit sa 
simplicité et ses hottes à son iils, lequel hérita à sa mort 
d'une innnense fortune , accrue encore par de nouvelles 
donations faites par la famille des Carahas, la même qui 
^int s'éteindre sous la Restauration dans une chanson de 
Béranger. 

Chat Botté lils continua à aller comme son père en hottes 
fortes , et sans que le régent songeât à s'en plaindre. Mais, 
sous Louis XV, il toniha en disgrâce complète, et le roi 
tinit môme par l'éloigner de sa cour et l'envoyer faire des 
rosières parmi les chattes de ses terres. 

A quoi tiennent cependant les grandeurs humaines ! 
Savez-vous ce qui occasionna l'exil de notre héros? Ce fut 
le duc de Richelieu. Le vainqueur de Mahon et de madame 
Michelin avait hérité de l'aversion insurmonfahle qu'avait 
toujours eue pour les chats son grand-oncle h; fameux 
cardinal, qui n'avait absolument (pie cette faihlesse-là avec 
celle de la tragédie. Richelieu intrigua tellement auprès de 
mesdames de Chàteauroux, de Pompadour, Duharr\, et 
de toutes les chattes successivement blotties sous les cous- 
sins du trône de France, cpiil obtint que le Chat Botti' ne 
mettiail jamais la palle à Nersailles. 

A rép0(|ue de la lévoluliou , de uou\eau\ uiallieurs allen- 
daienl le descendaiil de I illustre premier miuisire du uiar- 



66 CHAT GANTÉ 

qiiis de Carabas. Le château de Carabas fut jeté par terre; 
on eonlisqua tout le domaine, et du même eoup de griffe 
toutes les terres du ébat, qui se trouvaient englobées dans 
le niaiïinisal. On lui prit tout, fors ses bottes. 

Mais ave(! des bottes ou va loin, surtout une fois qu'on 
est placé sur la pente de l'exil. Le Cbat Botté émigra; il 
erra longtemps dans toutes les gouttières de l'Europe; il 
fut réduit à d'étranges extrémités. Un certain jour, il se 
trouvait à Vienne, sur un toit; il s'était assoupi douce- 
ment. Tout à coup, il sent autour de lui comme un trem- 
blement de terre ; il entend im vacarme effroyable qui 
s'étend d'un bout de l'Europe à l'autre. Il aperçoit près du 
toit de l'exil où il est étendu une sorte de màt de cocagne; 
il Y grimpe pour observer l'horizon politique; mais à peine 
est-il arrivé au sommet que le prétendu màt se met h ges- 
ticuler. Le chat s'aperçoit qu'il est juché au faîte d'un télé- 
graphe, qui s'agite pour annoncer au monde entier que le 
général Bonaparte vient d'être proclamé Empereur des 
Français. 

Ce que devint le Chat Botté sous rF]mpire, on l'ignore; il 
est probable pourtant qu'à titre de chat émigré il fut dans 
l'opposition. La Restauration arriva; il eut sa large part 
dans le milliard d'indemnité; on le réintégra dans tous ses 
biens; mais il eut le bon esprit de vendre ses terres, qui fai- 
saient partie du domaine de (larabas, de crainte de nouveau 
naufrage. Sentant sa lin prochaine, il acheta de la rente, 
et s"(''f(M'giiit paisiblement entre les pattes de son 111s, qui le 
miaula pendant plus de trois mois, et coucha dans la hutte 
d'un charbonnier en signe de deuil. 

Cependant, dès que Chat Botté III eut secoué son al'Ilic- 



n'a jamais puis DK SOIHIS. (m 

lion, il i'cs()lii( (le faire danser les |)isl(>l('s palcrnclles. Il 
(loinia, oreilles haissees, dans les s|)(''enlali()ns; il acheta 
dc^' lerrains à linlini; il j)rélendit (jne son j)èi'e el (|ue 
son t;rand-[)ère , (|ni lui avaiiMit laissé nne immense l'orlnne, 
n'enlendaienl rien à lexislenee. Amasser une l'orfnnf", beau 
mérite! Il laut savoir en user, en al)nser même; osons, 
spéculons, risquons, buvons, rions, chantons! — Ainsi 
s'exprimaient en chœur le Chat Botté et ses amis. 

Bientôt même il rougit de son nom de Cliat Botté; il 
prit en aversion ses hottes, ses hottes innnortelles, Tori^ine 
de sa splendeur, la })erle de son hlason , que son j)ére lui 
avait l'ait promettre à son lit de mort de ne jamais quitter. 
Il les quitta et prit tilhury; dès lors, ce ne fut plus Chat 
Botté , ce fut Chat lion , Chat gant-jannc. 

Il se jeta dans les folies les plus monstrueuses. Que vous 
dirai-je? Il devint éperdument amoureux dune ])etite 
chatte grosse comme le poing, douée, il est vrai, d'une 
queue blanche magnitique, et qui avait déjà ruiné trois 
angoras anglais. Il lui loua un vaste hôtel gris de souris; 
les chambres à coucher, le salon, le boudoir, furent entiè- 
rement tapissés d'hermine. Jugez du reste d'après cela. 

Enfin, ses yeux se dessillèrent; il vit que cette chatte le 
trompait, et n'avait absolument d'affection que pour les 
fourrures dont il ne cessait d'entourer son àme égoïste et 
glacée. Les fourrures s'usèrent; l'ingrate bayadère à la 
queue blanche déclara que son amour était usé aussi, et lui 
ferma sa porte. 

Alors les malheurs se succédèrent; il fut obligé de vendre 
son hôtel, de congédier ses gens, jusqu'à son secrétaire 
intime, le docte et littéraire Murr, qui l'endormait Ions les 



6S CHAT CANTÉ 

soirs (Ml lui racoiitaul des contos fantastiques et complète- 
iiieiil inédits, que lui (ionnail jadis à litre de gages son 
îuieien maître, le fameu\ ilolïmann, qin.l^nait en long- 
tenq)s à son service. 

Ouand il se vit dénué de tout , il alla frapper à la porte 
des anciens amis de son père; plusieurs d'entre eux lui 
devaient leur fortune; mais pas un ne voulut le reconnaître. 

— -Vous, le fils du Chat Botté , de ce chat de tant de hon 
sens et de finesse, qui attrapait tout le monde, et courait 
plus vite que tous ses rivaux et ses concurrents à l'aide de 
ses grosses bottes , toujours couvertes de poussière ! Oii sont 
vos hottes? Vous avez des gants à vos pattes de devant; vous 
avez fait vernir vos pattes de derrière. Allez, allez, mon 
jeune gentilhomme, ce n'est pas en pareil équipage qu'on 
fait son chemin dans la vie ! 

Le pauvre chat était d'autant plus désespéré de ce qu'il 
entendait, qu'au milieu de ses désastres il tenait toujours 
à afficher une certaine élégance. Rentrer dans ses grosses 
hottes qui le rendaient souverainement ridicule jusqu'à la 
ceinture! Ah! plutôt la mort! 

La mort ne vint pas, et l'argent non plus. 

Le descendant des anciens serviteurs de la maison de 
Carahas tomha dans une telle détresse, qu'il lui fallut son- 
ger à entrer en condition. Il alla frapper à plusieurs portes; 
il fit insérer dans les petites affiches : « Un chat pour tout 
faire, etc. » On lui proposa... devinez quoi"? 

On lui proposa de se faire comédien, lui, le petit-fils du 
noble personnage qui avait eu ses grandes et petites entrées 
dans les souricières de Louis XIV ! 

Dans un de ces théâtres en plein vent d'origine naj)oli- 



n'a .lAMAlS MUS Dr. SOFUIS. 60 

laine, qu'on xoil s'élever dans la grande allée dos C]ianij)s- 
Elysées, un de ces théâtres que Pierre Bayle et (lliarles 
Nodier affeetionnaient tant, et que quelques-uns de leurs 
élèves ont égalé à Molière et à Shakespeare, le théâtre des 
marionnettes, enfin, pour parler sans métaphore; ce fut 
là seulement (pie noire héros trouva de l'emploi . Le matou 
qui donnait la réplique à Polichinelle venait de mourir 
d'un coup de hàton, par trop paradoxal, que celui-ci lui 
avait appliqué. Ou proposa cette condition au pauvre chat, 
qui la rehisa , ne voulant pas descendre à ce degré d'avi- 
lissement. 

Il préféra se retirer fièrement dans un grenier; et lui, 
qui était habitué à vivre d'alouettes, de grives, d'ortolans, 
il résolut de braver les coups du sort et de vivre, comme 
ses pères, de souris. 

Mais, hélas! il avait entièrement oublié le métier d'al- 
trapeur de souris, qui exige plus de main d' œuvre et de 
pratique qu'on ne croit; sa patte manquait d'agilité, sa 
griffe était rouillée. La famine lui pendait h l'oreille. 

Il ne lui restait plus du mobilier de ses pères qu'une 
huche beaucoup trop rustique et délabrée pour qu'aucun 
brocanteur eût jamais daigné l'estimer; elle remontait 
cependant à mie haute antiquité. Le chat l'ouvrit et se cou- 
cha au fond, bien décidé à se laisser mourir d'inanition. 
Mais, comme il fermait les yeux, il avisa, à l'un des angles 
du meuble, les lignes suivantes griffonnées par son aïeul : 

« 16... — Quand mon fils, petit-fils ou arrière-petit-fils, s'avisera 
« d'ouvrir cette huche, je crains bien qu'il n'ait pas trop à se louer de 
« la destinée. J'ai cependant, durant toute ma jeunesse, dormi et couché 
« dans ce vieux meuble qui nppaileuait nu meunier, le père de mon 



70 



CHAT GANTÉ N A JAMAIS PRIS DE SOIRIS. 



maître; et c'est là que j'ai ruminé le plan du fameux marquisat de 
Carabas, qui a fait notre fortune. Si mes enfants ou petits-enfants 
tombaient jamais dans le malheur, qu'ils sachent qu'il n'est pas de 
position, fausse ou désespérée, dont on ne puisse se tirer dans ce 
monde; témoin celte huche dont je suis sorti, et dont ils peuvent 
sortir à leur tour, pourvu qu'ils méditent seulement sur cette simple 
phrase qui a toujours él(^ ma devise : 



«CHAT CANÏK NA JAMAIS PniS DE SOLI\IS. » 





iPag^nH ©IDLl H@UL 



N'AMASSE PAS MOUSSE. 




oiis esi-il arrive'' de roncoiiIrcT, sur los 
I Ijords dune roule poudreuse, luie claire 
c k^^^ * ^SL'^/ fonlaine onihra'iée de saules et de peu- 
0. j\m!& , pliers? L'herbe qui croît à leutour iiivile 



^^ _y^^r -^ le voyageur l'atigué à s'cleudre; le luur- 
luure de l'eau l'engage à se désaltérer ; la fraîcheur de 
l'ombrage lui fait oublier que sa demeure est encore loin, 
et peut-être qu'il n'a ]>;is de demeure. 

La plus riante, la plus fraîche, la jdus voluptueuse; de 



72 PIERRE QUI ROULE 

ers oasis, s'élève à quelque distance.de Séville. Quand 
vient l'époque des fêtes de la Giralda, qui se célèbrent 
cluujue année dans cette ville, la fontaine del Piwblo est 
fréquentée par tous les marchands forains, piétons, saltim- 
banques, pipeurs de dés, étudiants, qui vont chercher 
fortune, et troubler l'eau des citadins pour y pêcher plus 
à leur aise. 

Arrêtez-vous un moment devant cette champêtre Cour 
des Miracles; prêtez l'oreille à la conversation de ces cinq 
ou six compagnons assis sur l'herbe; elle doit être intéres- 
sante, à en juger par leur costume délabré et par leur 
physionomie originale. 

— Parbleu, camarades, disait l'un des étrangers, puis- 
que l'heure de la sieste est passée, et que par des raisons 
particulières nous désirons n'entrer dans la ville qu'à la 
nuit, que chacun de nous raconte aux antres son histoire ; 
cela nous aidera à passer le temps, et à regarder nos 
misères d'un œil plus philosophique. Si vous acceptez ma 
proposition, je donnerai l'exemple. 

Celui qui parlait ainsi était un petit vieillard sec et 
maigre, à l'œil gris, cà la physionomie burlesque ; son cos- 
tume offrait un bizarre mélange de toutes les professions. 

Ses compagnons n'étaient pas gens, comme on le verra 
par la suite, à refuser une telle offre; on lui donna la 
parole avec empressement, (4 il commença en ces termes : 

— Tel que vous me voyez, mes chers gentilshommes, 
je suis un personnage; j'ai conqiosé trois cents (iiitos 
sacniinentale.s., sans compter les coinedias Jamosas. 
Mon nom a dû voler jusqu à vous. Je suis le célèbre 
Miguel Zapata ! 




U \v\\ vv Yo\u\ Ae WAV'^^ Vv\Mnvi. nw A( \av\v\c* Xmaxvv^. 



N AMASSE PAS MOISSE. 7.» 

Il se lit dans l'aiiditoiic un silciRc (jiii doiiiiail un 
diMUcnti fonncd anv j)n'l(Mili()ns (\u narrateur; mais celui-ci 
|)rif c<' silence pour un accjuiesceinenl, et il continua. 

— .lai toujours eu un penchant décidé j)our larl dra- 
niati(pu>; à seize ans je m'engageai dans une troupe de 
comédiens qui parcouraient la province. Je débutai dans 
la capitale de lEstramadure avec un succès prodigieux; 
TAragon ne me fut pas moins favorable; j'étais l'idole du 
public et le soutien de la troupe. 

La femme du directeur avait cpielque penchant pour 
moi, et je faisais semblant de ne pas m'en apercevoir; à 
cette époque, je recevais au moins cinq ou six visites de 
duègnes par jour. (Cependant notre directeur mourut . 
laissant quelque vingt mille réaux à sa femme; elle moiïrit 
alors de me mettre à la tête de sa troupe si je consentais à 
l'épouser; j'acceptai par aifiour de l'art. 

Investi des fonctions difliciles et importantes de direc- 
teur, je ne bornai pas ma tâche à la mise en scène des 
pièces, à la distribution des rôles; je devins auteur moi- 
même, et j'ose dire que mes ouvrages ne furent pas médio- 
crement goûtés de la portion intelligente du public. L'autre 
portion s'obstinait, il est vrai, à les trouver froids et ( n- 
nuyeux; mais les suffrages des gens de goût me vengèrent. 
Cependant, nos recettes baissant, nous résolûmes de nous 
embarquer pour le Mexique, où l'art dramatique, disait- 
on, conduisait directement à la fortune. 

Pendant la traversée, je fis ample provision de sujets 
que je comptais traiter selon le goût du Nouveau-Monde. 
Arrivés à Mexico, nous nous empressâmes d'annoncer nos 
représentations ; personne n'y vint,. Les auto-da-fé et lej? 

19 



74 PIERRE Qll ROLLE 

processions nous l'aisaicnt iino concurrence trop redou- 
table; pour comble de malbeur, nui femme me quitta 
pour suivre un Cacique converti, non sans enlever la 
caisse. 

Depuis celte éj)oque, je n"ai pas cessé un seul instant 
d'être malbeureux ; j'adressai des petits vers aux maî- 
tresses des grands seigneurs, qui ne les lurent pas ; je 
demandai l'aumône aux prêtres, qui me la refusèrent. 
Enfin un collecteur du lise me prit pour domestique, et 
me ramena en Espagne. Une telle condition n'était pas 
faite pour moi ; je quittai le service, et je voulus remonter 
sur les planches; mais on ne me trouva bon qu'à remplir 
le vil emploi de bouffon : c'est dans les rôles de i^racioio 
que la vieillesse m'a surpris. Maintenant je ne puis plus 
trouver d'engagement ; ces oripeaux qui couvrent mon 
corps, derniers débris de ma garde-robe dramatique, sont 
tout ce que je possède; je suis perdu si je ne trouve pas à 
Séville quelque àme charitable qui prenne pitié de moi. 
En attendant, je me suis arrêté ici pour faire la sieste, et 
pour rêver à la meilleure manière de sortir d'embarras. 

— Ton histoire est un ])eu longue, digne Miguel Zapala, 
et lu aurais pu la l'ésumer d'un seul mot, «comédien 
ambulant » ; nous aurions parfaitement deviné ton passé, 
ton présent et ton avenir. Puisqu'il faut, mes chers cama- 
rades, que je vous apprenne mou histoire, vous saurez que 
je me suis beaucoup battu, et que j ai ([uelque peu écrit ; 
mes combats mont rapporté des blessure», mes livres m ont 
valu la misère. Je suis poète; (pi est-il besoin de vous en 
dire daxantage'.' .le m iri(|uièle peu de 1 avenir, je prends 
la vie comme elle esl, les honunes comme ils \enlent, le 



n'vmassk i'vs MorssE. 7.") 

liMiips (■oiniuc il \i('ii(. cl je me suis arrêt»' ici p()iir l'aire la 
sieste en attciulanl riiciire d'entrei- à Séville pour y tleiiiaii- 
(1er raumone à la j)()rle des é<ilises. 

La pliysionoinie de rinterloniteiir était reiiiai-qiiahle pai" 
iiii cerlaiii air de ii()l)l(>sse et de uiélaiieolie ; son regard 
Nil'el pereant, sa hoiielie sardoiTupic. sa |)arole iiiordaiile. 
anMoiieaieiil la supériorité d"iiiie intelligence éprouvée. Sol- 
dat et poi'Ie. connue il l'avait dit, il portait un justaucoi-ps 
lie hultle et un manteau d'étudiant, usés par de longs cl 
pénibles services. A ses côtés était étendue une béquille qui 
lui servait à soutenir son corps affaibli par de nombreuses 
blessures ; un rouleau de papier sortait de ses poches, et 
sur les marges déjà jaunies on eut pu lire ce nom : lh)H 
Quichotte. 

Quand il eut lini , un de ses voisins commença sou 
histoire. 

— Je suis né, dit-il, dans la ville d'Ormuz; dès mon 
enfance, je désirai vovager sur mer; c'est ce qui me lit 
donner le surnom de Syndbad le Marin. J'ai trafiqué avec 
tous les peuples, j'ai visité des pavs inconnus au reste des 
mortels ; je rentrais dans ma j)atrie, maître d'une fortune 
considérable, lorsque le vaisseau qui me portait a fait nau- 
frage en vue des cotes d'Espagne. Je n'ai pu sauver (pu» 
ma vie; toutes mes richesses ont été englouties. Je me suis 
arrêté ici pour faire la sieste, avant de me rendre à Séville 
et de voir si ses négociants, qui sont renommés par tout 
le globe, voudraient me placer à la tète d'une nouvelle 
expédition. 

Le tour du j)his jeune de la band»' était arrivé. On 
vovait à la coupe de ses babils (pi" il a\ail eu des pi-eleu- 



76 PIERRE QVA ROULE 

tions à r élégance; la plume de sa loque était flétrie et bri- 
sée; le velours de ses chausses uioutrait la corde; il avait 
été obligé d'envelopper dans des espardilles ses souliers de 
satin crevés en maints endroits. 

— Messieurs, commenca-t-il , je suis Italien de nais- 
sance , et troubadour de mon métier. J"ai cru qu'avec une 
jolie figure, un cœur sensible, des talents, il était aisé de 
faire fortune. J'ai mis tout cela au service des femmes; les 
unes ont aimé mes chansons, les autres ma jeunesse; 
celles-ci m'accueillaient parce que je leur apprenais à 
danser, celles-là parce que je leur enseignais les belles 
manières ; je trompais les maris, et j'étais trompé à mon 
tour. L'Allemagne, l'Angleterre, la France, ont vu mes 
triomphes éphémères; maintenant la fleur de ma jeunesse 
commence à se flétrir; je suis connu, c'est-à-dire usé; 
les châteaux se ferment devant moi. 11 me restait à visi- 
ter l'Espagne; c'est ce que je fais en ce moment. Je me 
suis arrêté ici pour faire la sieste et réjiarer un peu le 
désordre de ma toilette avant de gagner Séville, où j'espère 
trouver une femme qui m'aimera; car on dit que les Espa- 
gnoles ont le cœur tendre. 

Un cinquième compagnon allait prendre la parole, lors- 
(piun inconnu, qui s'était approché de la fontaine sans 
tpie personne fît attention à lui. arrêta le narrateur à son 
début. 

L'étranger s'apj)UNait sur un bâton long et noueux; sa 
barbe descendait sur sa poitrine ; une espèce de caftan flot- 
lait sur ses épaules; son front sillonné de lides se cachait 
sous un bonnet fourré; des bottes de cuir flexible étaient 
fixées à sps jambes j)ar des bandelettes rouges, (let accou- 



n'amasse pas MorssK. 77 

tivineiit ranlasli(|iit' doiiiiail à riioiniiic (jiii le portait un 
aspect puissant et siujiulier «pi au^uieutait eneoi"e Téelat 
l)i7,arre de ses yeux. Tous les assistants le regardèrent avec 
étonnement. 

11 connnenç^'a j)ar deniandef j)ai'(loii à la socit''l('' d'oscar 
ainsi se mêler à la conversation; il i'ej)rit ensuite : 

— Comédiens, troubadours, négociants, poètes, vous 
avez cherché la gloire, la l'orlunc, l'amour; vous n'avez 
rencontré que la misère : ceci prouve que pour être heu- 
reux il faut n'avoir point de désirs. Le ciel vous donnera 
])eut-ètre un jour d'atteindre le but que vous avez pour- 
suivi; seul je vois toujours ma prière re|)oussée, et |)our- 
tant je ne demande que le repos ! 

Je suis le plus malheureux de tous ceux qui cherchent 
sur la terre; permettez-moi à ce titre de vous olïrir mes 
petits services. Voici cinq sous que je prie chacun de vous 
d'accepter; si je pouvais m'arrèter jdus d'un quart d'hem-e 
au même endroit, je vous donnerais davantage ; mais il y 
a longtemps qne je parle, et il faut que je vous ([uitte sans 
délai. 

Il s'éloigna en même tenqjs, et au bout de (pieKpies 
minutes on le vit disparaître à l'horizon. 

— Miséricorde! s'écria Miguel Zapata, ne touchez pas à 
ces cinq sous ; nous venons de \oir le Juif Errant. 

— Pour moi, je les accepte, reprit l'homme au manus- 
crit ; si c'est là le Juif Errant, il faut convenir que Dieu a 
bien fait de l'empêcher de s'arrêter plus d'un quart d'heure 
au même endroit, car i^'est un métaphysicien bien euuu>eu\. 
Puisque vous avez voyagé en France, ajouta-l-ii en s adres- 
sant à Joconde. vous devez avoir retenu un proverbe qui 



78 



PIERRE Qll ROILE, ETC. 



définit iiii(Mi\ uoivc siliiation quo iniiles les tirades de maître 
Ahasvérus. 

— (i'csl vrai. r(''j)(»iidit Iristeiiicnl le Iroiiljadoiii' : 

PIERUF. Qll non.K NAMASSF. l' A S MOlSSi:. 





'NIET^ rOi'\ MAHrtàV 



COMME VIENT LE VENT. 




OUI' |)<'u ([iiOii se soil iHomt'iic sur le hdiilcN.ird 
j (les Italiens, trois ou (juatrc iicin-cs par jour. 
/ pendaul trois ou (juatrc ai!s, ou uo doit |)as 
, {;^> iiiau([U('r de l'ouiiaîliv Paul DulVcsuy. 
^tifêc' Paul DulVcsuv demeurait rue Taitixtul. a 
deux pas de ee hoidevard, où il passait le ])lus clair de sou 
temps; il douuail le reste à ses plaisirs: si hieu (pnl poii- 
\ail justement être eit(' pour le ^arc^-on le |)lus iuoeeu| é 



80 METS TON MANTEAU 

d'une ville où il y a beaiicoiij) d'oisifs. Mais (-"était en outre 
nn des jeunes gens les plus originaux qui lussent du JockeN- 
Glub au Café de Paris. 

Son père lui avait laissé une fort honnête fortune, trente 
a (piarante mille livres de rente à peu j)rès, et le titre de 
baron. Paul avait aceepté l'héritage et refusé le titre. A ceux 
(uii lui demandaient la raison de ce dédain, il répondait 
gravement (pie la (|ualité de baron n'allait (ju'aux personnes 
douées par la Providence d'un gros ventre et de lunettes 
d'or. « J'ai le malheur d'être passablement maigre, ajou- 
tait-il, et le malheur plus grand encore d'y voir très-bien. » 
La vérité est (jue Paul ne voulait pas d'un titre dont son 
père n'avait jamais pu lui expli(pu^r clairement l'origine, le 
grand-père de Paul étant un riche armateur de Nantes, fort 
roturier de naissance. 

M. Dufresny eu agissait largement avec sa fortune. 
Ouand on le faisait jouer, il jouait; et, s'il perdait (quelque 
argent, il n'v pensait guère. Ses chevaux étaient à tout le 
monde, et l'on ne pouvait pas dire qu'il eut rien à lui; 
rien , pas même mademoiselle Florestinc , coryphée de 
l'Opéra, qui l'honorait de son estime. Au demeurant, il 
mangeait bien, dormait mieux, riait au vaudeville, s'atten- 
drissait au mélodrame , et trouvait dans un cigare l'oubli 
de tous les petits ennuis qui s'attachent aux ])as des gens 
fortunés. 

Un beau matin, le bruit se répandit que h; notaire au(|uel 
Paul avait conlié ses fonds s'était subitemisnt enfui de 
Pans. Le soir même, en dînant au Café Anglais, Paul 
confirma cette nouvelle à ses amis. 

— Que te reste-t-il çloîiç? s'écrifi l'up d eux, 




Va\ Èvot\\e\ \t\\\ y\\\^ ii^u \vA\e LçWk àç Y\:to\\\\\\(\uèa\\OA\, 



COMME VIENT LE VENT. 81 

— CiiKj à six mille IVaiics (pic j'ai clicz moi. cl mu 
créance siii- im dchilciir insolvable. 

— Dialtic! mais c'est un conp terrible. 

— Penb! on n'en menft pas. 

I*anl dîna de tort bon appétit, et passa la soirée à lOpcTa. 

Le lendemain, on apprit qu'il vendait tout, cbevaiix, 
voiture, mobilier; et, vers cin(| lieures, on le rencontra 
au coin de la rue Laflitte, llànant les mains dans ses poclies; 
gants paille et bottes vernies avaient disparu. 

— Ah! çh, iYoh viens-tu dans cet équipage? lui dit un 
de ses camarades. 

— De chez mademoiselle Florestine. Elle n'a pas voulu 
me recevoir, prétextant qu(^ ma \ue la ferait tondre en 
larmes. 

— L'ingrate! 

— Bah! les pleurs rougissent les yeux et gâtent le teint. 
11 faut bien que tout le monde vive ! 

— Et que comptes-tu faire? 

— Je pars demain. Dans ma jeunesse j'ai ouvert des 
livres de mathématiques; il m'en reste assez pour monter, 
en qualité de lieutenant, à bord de quelque brick. J'ai 
réalisé vingt à vingt-cinq mille francs que je convertirai 
en marchandises, et je naviguerai. 

— Toi? loi, qui ne pouvais j)as aller à pied jnsqn'anx 
Chanq)s-Elysécs? 

— Oui, quand j'avais un couj)é; mais à présent (pie je 
n'ai rien, j'irai jnscpi'an bont du monde à la \oile. 

Panl Did'resny tint parole. Il se rendit à Nantes, oii les 
vieux armateuis si; sou\enaient encore de son grand'[ȏre. 
U trouva l)ientot à s'emltarcpier; et |e dandv, transformé en 

M 



82 METS TON MANTEAU 

marin, parlil })()ur le Brésil, à bord tir la Jeune Adol- 

pliiiie. 

Paul rcMicoiilra à Hio-Jaiiciro un ami de sa famille, qui 
était en marché pour acheler une sucrerie; Paul vendit sa 
pacotille et s'associa au planteur. Trois jours après, il s'in- 
slalla dans la campa^^ne. 

Les habitués du boulevard d(>s Italiens rirent beaucouj) à 
la réception (Tune lettrt^ oii Ton remarquait ce passage: 
« .)(> fume des cigares de la Havane fabriqués à Rio avec 
des feuilles de tabac du Maryland; j'ai un pantalon blanc, 
une veste blanche et des bas blancs, le tout en coton; un 
chapeau de paille me défend des ardeurs de la canicule. 
Au Brésil, ou ne connaît (piuu seul mois, le mois d'août. 
Il Y a des instants oii je passerais pour un vrai Paul si 
j'avais la moindre Virginie; mais je n'ai autour de moi 
que des nègres : je les appelle tous Domingo. Ils plantent 
des cannes du matin au soir en chantant des ballades 
sénégalaises... Notre habitation ressemble à une décoration 

d'opéra- comique le dine de perroquets et soupe de 

singes. J'apprends la langue franque.... Quand j'aurai 
découvert une mine de topazes, j'enverrai à mademoiselle 
Floresline le collier de rubis que mon notaire m"a empêché 
de lui donner... S'il vous prend fantaisie de chasser aux 
alligators, venez me voir; j'ai, dans mon parc, qui est 
une forêt vierge, mie rivière où ils grouillent comme des 
goujons... » 

Il y en avait dix pages sur ce ton-là. 

Au bout de quatre ans , on vit arriver Paul à Paris. Son 
premier soin fut de se rendre au boulevard des Italiens. II 
n'était pas changé, si ce n'est qu'il avait un peu bruni. 



COMMK vu: NI- I.K VKNT. 85 

— Tiens. \(»ll;i l'aiil I l'aiil le cnloiil l'aiil le plaiilciirl 
sccrii'rcii! dix jcimcs f^cns. 

— i'aiil liii-inènio, répondit-il ; j'ai lire une assez jolie 
fortune de mes cannes et de mes caféiers, et je me suis (oui 
de suite souvenu du boulevard. 

L'appartement de la rue Tailhoul fut bien Aile reloué et 
remeublé; Paul reparut à l'Opéra, et mademoiselle Flores- 
tine lui écrivit, en style chorégraphique, qu'elle serait ravie 
d'entendre le récit de ses aventures. 

Mais, sur ces entrefaites, le vent jeta à la côte le navire 
qui portait les richesses de M. Dufresny. Un correspondant 
avait négligé de les faire assurer. Tout était perdu. 

Paul prit cette fois, comme la première , le parti de tout 
vendre, et, le soir même, on le vit, en pantalon de gros 
drap, en blouse de toile, chaussé de lourds souliers garnis 
de guêtres de cuir, et coiffé d'un feutre gris à larges bords, 
se diriger vers les messageries Laffîtte et (iaillard. 

— Pars-tu pour les Grandes-Indes? lui dit-on. 

— Non ma foi, c'est trop loin; je vais en Normandie 
gérer une terre qui appartient à un de mes oncles; dun 
planteur on peut bien faire un métayer. 

El, roulant autour de ses épaules une limousine à raies 
noires, Paul grimpa sur la banquette d'une diligence. 

Il y avad non loin de cette ferme, aux environs de (laen, 
un château dont le propriétaire avait maintes fois sou|ie 
avec Paul à la suite* dun bal masqué. Lu jour (piil cbassait 
à courre, la meute tondja sur un champ oîi deux charrues 
manœuvraient sous la direction d'un jeune agi-iculleui' en 
savon de velours. Le propriétaire eut (pu'hpie peine a re- 
connaître Paid. 



84 METS TON MANTEAU 

— Oiie diable fiiites-voiis là, mon cher"? lui dit-il en 
retenant son cheval empêtré dans les terres labourées. 

— Eh! mais, jessaie deux extirpateurs de nouyelle 
invention. L'expérience a réussi; je crois que je les adop- 
terai. 

— Ouoi ! vons vous êtes fait agronome? 

— C'est la nécessité qui l'a voulu; elle a parlé, et je 
me suis souvenu de Cincinnatus, répondit Paul. Faites 
place à mes bœufs, s'il vous plaît; la chasse ne doit ])as 
déranj^er l'agricultnre. 

L'oncle ne laissa pas longtemps son neveu dans la ferme. 
Jugeant de sa dextérité et de son jugement par ce qn'il avait 
fait au Brésil et ce qu'il faisait à la ferme, il le ht venir 
auprès de lui, à Rouen, et le mit à la tête de sa maison, en 
attendant que son iils aîné fût en âge de la diriger. 

Un des amis de Paul, que le désœuN rement conduisait au 
Havre, passa par Rouen. La première personne qu'il ren- 
contra sur le quai, ce fut Paul, un carnet à la main, sur- 
veillant le déchargement d'un navire; autour de lui s'éle- 
vaient des barricades de caisses et de tonneaux. Le Parisien 
eut quel(|ue peine à reconnaître le dandv. Paul avait coupé 
sa barbe et taillé sf^s cheveux; un bout de plmne passait 
entre sa tempe et son oreille ; sa toilette était propre , mais 
sentait la Normandie d'une lieue. Paul vit un sourire sur 
les lèvres du touriste. 

— Parbleu ! lui dit-il, si tu veux te moquer de moi, ne 
te gêne pas; je t'abandonne le négociant, le coimnerce n'a 
j)as d'amour-propre. 

L'oncle normand armait cha(pie année un ou deux 
baleiniers. Paul avait montré tant d'a|)tiliide et de zèle, (pie 



COMME VIENT LE VENT. 85 

roiK'lt' lui proposa de partir sur un de ces l)àtiments pour 
la nier du Sud. Paul accepta; c'était sa coutume. Di\ à 
douze mois après, un de ses amis de Paris reçut, par la 
voie de Valparaiso, une lettre où on lisait entre autres 
choses: «J'ai vu le pùle Antarctique, où j'ai l'aiili perdre» 
le nez, tant il v taisait froid. Mon trois-màts ilàne dans 
rOcéan, à la |)()ursuitc des baleines qui s'obstinent à ne pas 
se montrer. La baleine est un mythe ; quant aux cachalots, 
on n'en voit plus que dans les dictionnaires d'histoire natu- 
relle. Aous avons relâché aux iles Marquises, où j'ai mangé 
à table d'hot:' de l'épagneul en salmis; c'est fort bon. Je 
comprends maintenant pourquoi Dieu a donné le Kings- 
Cliarles à l'homme... Dans ce pavs-ci les sauvagesses font 
la sieste une moitié du jour, et lisent la Bible après. Durant 
cette première moitié, elles oublient ce qu'elles ont appris 
pendant l'antre.., Je suis vêtu de peau comme Robinson 
Crusoe ; si je n'avais pas un oncle, je m'abandonnerais 
dans une île déserte pour mettre le roman en action ; il y a 
justement à bord un nègre qui me servirait de Vendredi... » 

Après dix-huit mois de navigation , Paul revint an 
Havre, où il apprit que son ami du Brésil était mort du 
vomito-negro, non sans ra\oir institué son légataire uni- 
versel. La sucrerie, les comptoirs et les marchandises 
valaient bien un million. Paul envoya sa procuration au 
consul français à Rio-Janeiro, et partit pour Paris ajn-ès 
avoir remercié son oncle l'armateur. 

La limousine et l'habit de pean avaient fait place au tweed. 

— C'est encore Paul ! répétèrent ses amis ipiand ils 
le virent sur le boulevard {\c<^ Italiens. Es-tu riclu" [xhu- 
longtemps? 



86 METS TON MANTEAU, ETC. 

.Qui le sait? Mais si je me ruine encore, cette fois je 

prendrai un l)urnous et me ferai spahis. On n'est jamais 
perdu quand on sait 

METTRE SON MANTEAU COMME VIENT LE VENT. 




j-iSt^^iy^'-^-^f'' 




wg mm DE^ji^WD'Ë. [p@yn ©3'iy 



DEMANDE POUR DEUX. 




rois personnes étaient réunies un matin, 
autour d'une petite table, dans un élé- 
gant appartement de la Chaussée-d'Antin : 
un monsieur d'âge mûr, le front ehauve, 
une eravate hlanehe autour du cou et vêtu 
d'une ro])e de chambre à ramages; une dame qui pouvait 
avoir de vingt-sept à trente-cinq ans, luii ou l'autre, selcui 
riieure à laquelle on la voyait; et un jeune honuue mis 
avec une simplicité pleine de distinction. Tes dois |)eis(tnnes 



88 MOINE QUI DEMANDE POUR DIEU 

(h'icmiaiont ; le? tiède? rayons d'un soleil du mois de mai 
cliucelaient sur les cristaux, qui renvoyaient des gerbes 
diamantées. Dans une chambre voisine, on entendait une 
voix claire el vibrante qni chantait sur divers tons : 

Oh! oh! oh! qu'il était beau, 
Le postillon de Lonjumeau! 

— Ce cher enfant! il s'amuse, dit la dame en tournant 
vers la jiorte entre-bàillée un regard plein de sollicitude 
maternelle. 

— Eh! notre AHVed court sur ses onze ans, s'écria le 
monsieur. Tandis quil s'anuise, nous devons penser à son 
a\enir; il est temps d'y songer. Qu'en ferons-nous? 

— Fait(>s-en un ])hilanthrope, répondit le jeune homme. 

— Un philanthrope? dit la dame en lançant un regard 
interrogateur. 

— Eh! ne voyez -vous pas, ma chère Hortense, que 
Georges en veut toujours à ce digne M. de Suriac, dont je 
lui citais tout à l'heure les admirables traits de charité. 

— Une charité qui ne l'empêche pas de vivre en un fort 
bel hôtel. 

— Ne voulez-vous pas que, par bonté d'àme, il se loge 
dans un grenier? Mais tenez, jai justement à parler à M. d(^ 
Suriac pour affaire qui concerne le liurcau de bienfaisance 
de son arrondissement; accompagnez-moi dans ma visite; 
vous verrez cet honnête homme , vous l'entendrez et le 
jugerez mieux. 

— Soit, dit (ieorges, je ne serai pas lâché de Noii' la plu- 
laiillir()|)ie dans son iiiléricur. 

M. et madame de IManlade se levèrent de table, la dame 




W u t^\ yV'VV' W^ V-\c\\ t\\v( e\c Ytmwç. 



DEMANDE POUR DEUX. 89 

(Ml souriiiiil . If nioiisiciir en ^rdiiiinclaiil ; cl hiciilùl Ions 
les li'ois se diri^vriMit, |)ar les Tuileries, mms la nie de 
NCriieiiil, où deineiiraient M. et madame de Siiriae. 

M. de Plantadc laissa sa l'emme au salou ehc/ madame 
de Suiviae, et pénétra, avec sou neveu, dans le eahiuel du 
mari. 

Ce cabinet, ^rand et hieu aéré, avait vue sur un jai'din 
planté d'arbustes exotiques et de magnifiques tillenls. Tout 
autour de l'appartement s'élevaient des casiers remplis de 
cartons, et sur les nuu's, tapissés d'une étofTe brune, on 
voyait divers plans d'édifices et des vues de momnnente 
d'un aspect sévère. M. de Suriac se tenait assis deriière 
un bureau ta cylindre surchargé de pajx-rasses et de dos- 
siers. C'était un homme encore vert, portant lunettes; sur 
son habit noir brillait la rosette d'officier de la Légion- 
d'Hoimeur. 

— Toujours occupé! dit M. de Plantadc en entrant. 

— Eh! mon Dieu! il le faut bien; la misère est si grande 
cette année que toutes mes heures sont dues à nos pauvres. 
Je rédigeais un mémoire au ministre poiu* solliciter l'éta- 
blissement d'une maison de secours en faveur des fenunes 
de chambre sans emploi. A quels dangers ne sont |)as e\|)o- 
sées ces infortunées dans une ville oii la corruj)tion fait 
chaque jour d(> nouveaux progrès ! 

— Ce sera une bien sage institution, ditCeorges grave- 
ment. 

— M. de IMantade, à (pii jCn ai parie, pourra vous en 
faire apprécier rimporlance. i^lais puiscpie nous nous inté- 
ressez à ces matières, permettez-moi, Monsieui', de vous 
faire bommag(> d'un volume (pie j'ai uagii('r(> publié sur 



90 MOINE QUI DEMANDE POUR DIEU 

rutilité (rime iiiaison de refuge pour les postillons mis à la 
rélbriue par les clieniius de ler. 

— Je le liiai avec d'autant plus d'intérêt que le mi- 
nistre, jugeant de son mérite par votre réputation, en 
a fait prendre, je erois, pour toutes les hibliothècpies du 
royaume. 

— Oui, Monsieur, le garde-des-seeau\, M. le ministre 
de l'Intérieur et celui des Travaux Publics en ont pris deux 
mille exemplaires. S. M. elle-même a bien voulu souscrire 
pour les châteaux royaux. 

"~ En vous donnant qumze mille francs on n'a pas 
même payé le premier chapitre de cet excellent travail , 
dit Georges toujours sérieusement. 

M. de Suriac sourit et s'inclina. 

— C'est à peine si j'aurai le temps de terminer le travail 
dont je vous parlais tout à l'heure, reprit M. de Suriac; 
le gouvernement vient justement de me charger d'une 
mission en Hollande pour étudier le système pénitentiaire 
de ce royaimie , et à mon retour je devrai me rendre dans 
le Périgord, oii s'élève en ce moment une maison de 
détention dont j'ai fourni les plans. J'en surveillerai les 
travaux. 

— N'avez-vous pas par là un beau domaine? demanda 
Georges d'un petit air innocent. 

— Un modeste manoir qui avait jadis appartenu à ma 
famille, et que j'ai racheté avec mes économies; c'est la 
dette du souvenir. 

Ouand l'affaire du bureau de bienfaisance fut terminée, 
M. de Plantade lit demander sa femme. 

— Eh bien"? ma tante, dit Georges, que vous a donc 



DKMANDK l'Olll DFAIX. 9t 

;i|)|)ris niadiiinc de Siiriiic'? Si clic partage* les ^dùls de son 
mari, jimagiiic ([iic vous (levez être ('diliée. 

— Elle m'a proposé des hillels pour un hal par sous- 
criptiou qu'elle organise au profit des réfugiés Mouléué- 
grins. .l'eu ai pris (rois, 

— Va vous avez bieu l'ail, Ilorlense ; ali ! si toules les 
familles suivaieut l'exeuiple de ce digue ménage, il n'y 
aurait plus ni pauvres ni criminels en France! 

— Mais, mon oncle, s'il n'y avait })lus de pauvres et 
plus de criminels, il n'y aurait plus ni maisons de refuge, 
ni prisons. Que deviendraient les inspecteurs? Ceci ne 
ferait pas le compte de M. de Suriac. 

— Quoi! ce que vous avez vu ne vous a pas converti? 

— Ma foi, j'ai vu une foule de cartons et de tiroirs 
tout cousus d'étiquettes : Mémoires sur les inondés 
DES Deux-Sèvres... Maisons cellulaires,.. Système de 
Pensylvanie... Suppression de la gélatine... Quêtes a 
DOMICILE... Hospice pour les orphelines de la Sarthe... 
Réforme dans le régime alimentaire... Souscriptions 
diverses... Plan d'un pénitencier modèle... Recherches 
SUR l'emploi du navet et de la carotte substitués au 
RIZ... Préau d'aliénés... Pétitions a examiner... Distri- 
butions DE comestibles... MÉMOIRES SUR L'ÉTABLISSEMENT 

d'un CHAUFFOIR public l'ai \u hien d'autres choses 

encore; mais j'ai vu aussi que M. de Suriac ne niarclie 
qu'en coupé, qu'il a vingt-quatre mille francs sur le bud- 
get à divers titres, qu'il achète par-ci par-là une ou deux 
terres , et qu'il mange , le ])auvre hounne , dans de la 
porcelaine de Chine. Quant à sa fennue, elle uc saurait 
porter une robe si elle n'était de velours ou tout au moins 



92 MOINK QUI DEMANDE POL'R DIEU 

de salin ; c'est ap])areiiiinent pour faire en plus galant 
équipage les honneurs de ses bals charitables. 

M. de Plantade ne répondit rien; mais, prenant le bras 
de sa femme, il l'entraîna vivcincnl après avoir lancé un 
regard furibond à son jeune parent. 

La plupart des personnes qui auraient entendu Georges 
auraient ftiit comme M. de Plantade. En vingt endroits la 
n'jnitation de M. de Suriac était solidement établie; on en 
parlait comme d'un homme austère, grave, voué dès sa 
jeunesse à l'étude des plus sérieuses questions sociales, 
qu'on était sur de rencontrer à la tète des fondations utiles 
et des comité»; philanthropiques. Cependant, quelques per- 
sonnes gangrenées par l'incrédulité du siècle hochaient la 
tète à cette renommée de vertu ; l'association du dévoue- 
ment et du luxe, de la richesse et du désintéressement, 
leur paraissait tout au moins douteuse. 

A quelque temps de là , on apprit que madame de Suriac , 
en l'absence de son mari, avait fait renouveler le mobilier 
de son hôtel. 

— Un bienfait n'est jamais perdu, dit Georges. Voilà ce 
([ue c'est que d'organiser des concerts au profit des vigne- 
rons grêlés. 

— C'est bien la peine de médire, s'écria M. de Plantade; 
ne sait-on pas que M. de Suriac s'est intéressé dans une 
entreprise de fers galvanisés (jui rapporte de beaux béné- 
fices? 

— Vraiment, je suis heureux d'apprendre que M. de 
Suriac possède une de ces charités qui ne vont pas jiisqu'à 
proscrire la spéculation. 

M. de Plantade lui tourna le dos. 



DK.MANDK 1M)I U DK IX. 9,") 

Un |)(Mi plus tard, M. de Siiiiac se rciulit acqiK'i'dir 
d'mio l(M"ine en Beaiicc. i'.vWv a('([nisili()n suivit do [)r('s la 
londalion d'un coniilé contrai pour los socours onv(n(''s à do 
corlains inoondiôs du Laiifijuodoo. 

— 11 ost avoc la philanthropie dos aoooniinodonionls, dit 
n(M)r^'os (oui has. 

— La hollo at'fairo! Ignoroz-vous qu'une |)arlio dos fonds 
(le M. de Suriae était placée sur les actions du chemin de 
for d'Orléans? Faut-il (pie lui seul ne prolite j)as d'une 
hausse"? 

— Sans doute; charit('' hion ordoiniée conniienco [)ai"soi. 
M. de Plantade donna un Anaeux coup de canne conlre 

nu meuhlcj et sortit. 

Un peu plus tard encore, après l'adoption par le minis- 
tère d'un système de réforme philanthropicpie applicahle 
aux maisons de détention, et imaginé par M. de Suriae, 
on \it l'ingénieux réformateur acheter un htitel dans la 
Chaussée-d'Autin. Pour le coup, M. de Plantade ne chercha 
point à dissimuler son étonnement. 

— Je ne le savais engagé dans aucune spéculation, 
dit-il. 

— Bah! répondit Georges; de l'aisance à la forlune le 
plus court chemin est la charité. 

— Ne raillez jias, mon cher; cet achat me sm-prend 
surtout dans les circonstances actuelles; M. de Suriae se 
plaignait à moi dernièrement de n'avoir plus même un 
hillet de cinq cents francs disponihlc pour les besoins du 
bureau de bienfaisance dont il est un des administrateurs. 
Je sais encore (pie tout son temps était pris par les confé- 
rences auxquelles a donné lieu son projet de réforme pour 



94 MOINE QUI DEMANDE POUR DIEU, ETC. 

lequel il a sollicité une allocation de huit cent mille francs 
à nn million. 

— Qu'il a obtenus? 

— Sans doute. Mais pourquoi riez-Yous? 

• — Oli! pour peu de chose. Cette sollicitation charitable 
me rappelle un vieux proverbe espagnol que voici : 

JIOrNE Ori DEMANDE POIR DIEU DEMANDE POl R DEUX. 





C'É PAS Z'AFFAI MOUTONS,' 



LA MARQUISE HERMIME DE C. AU MARQUIS DE C- 

COLONF.L DI-: nOYAL ***. 



Dos f.liavanpttos , 27 jiiillft 1" 




Monsieur et cher époux 



e ne sais s'il ne vous semblera point fâcheux 
de recevoir, après un long silence, la 
marque il" un souvenir que vous semhlez 
vouloir (Iclmii'e par les j)reuves réitérées 
(le votre imIilTérence. Depuis plus d'un an, 



1. Proverbe criiule .- Les affaires des Cabris ne vo.'ii i>as les affaires îles 
}toulo)is. 



96 z'affai cabris 

reléguée par yos ordres dans une retraite qui serait un 
paradis si vous la partagiez a\ec moi, je n'ai point osé vous 
importuner de mes lettres. Je m'y vois aujourd'hui foreée 
par les cireonstances, et vous m'excuserez d'y avoir cédé. 

Madame T..., dont vous n'avez peut-être pas oublié le 
nom, et qui a donné à mon éducation tant de soins dévoués, 
est en ce moment privée de son tils unique. De mauvais 
conseils et de pernicieuses liaisons ont égaré ce jeune 
homme. Enfin, tout dernièrement, pressé par le besoin 
aussi bien (jue par un désir insensé d'échapper aux l'emon- 
frances de sa famille, le malheureux s'est engage, sous un 
nom supposé. Après beaucoup de recherches, sa mère et 
ses amis ont pu retrouver ses traces; et l'on a su que le 
recruteur auquel il s'est vendu pour quelques écus, appar- 
tenait au régiment que vous tenez de la bonté du roi. 

A cette nouvelle, madame T... n'a pas douté un instant 
que son tils ne lui lût rendu. Elle est venue de sa province 
éloignée se jeter à mes genoux, et je ne saurais vous rendre 
les paroles touchantes qu'elle a fait entendre à son ancienne 
élève. Les larmes vraies dont elle les accompagnait ont 
pénétré mon cœur, et je me suis dit que bien certainement 
elles trouveraient accès dans le vôtre. 11 ne s'agit, à ce 
qu'il paraît, que d'un engagement à déchirer; et la circon- 
stance du nom supposé, rend encore plus facile cette bonne 
action qui dépend de vous, de vous seul. 

Je n'ai pas cru m'engager trop, au vis-à-vis de la mère 
éplorée, en promettant que vous l'aideriez, sur ma prière, 
à réparer le coup <le tète de ce jeune insensé qu'elle aime 
plus que la vie. Songez, Monsieur, que par cet acte si juste 
eu lui-même vous me domiez le moyen d'acquitter une 




k \)ow CA\aV V)o\\ îia\. 



C'É PAS Z'.MKAI MOITONS. 07 

(Icllo sacivo onvors la ])orsoiint' qui juscju'à jjivseiit a le plus 
morilr lua reconuaissauce ( à rcxccpliou de uiou cher éjmux). 
Songez aussi à la douleur que j'éprouverais si la première 
demande que je \ous ai adressée depuis que jai 1" honneur 
de porter voire iu)m. mêlait froidement refusée. 

Puisse votre réponse ne pas me dire trop hrièvenieul (pie 
mon luunble reipiéte a lrou\é <iràee devant vous! 

\ oti'i' lidèle et toujours dé\ouee. 
Herminie de C. 



I.E MARoriS A LA MARQUISE. 

Versailles, 2i août ITT'. 

Je suis désespéré, Madame, que le service du roi ne me 
permette pas de rendre libre le jeune homme auquel vous 
voulez bien prendre intérêt; mais il serait mon parent, que 
je ne saurais prendre cela sur moi, maintenant surtout que 
l'engagement est sorti de mes mains pour passer dans les 
bureaux du ministre. 

Croyez à tout le regret que j'ai d'être obligé de vous 
refuser, et à toute ma reconnaissance pour les sentiments 
exprimés dans votre lettre. Ils se retrouvent naturellement 
dans le cœur 

De Notre époux bien affectionné 
qui vous j)rie d'agréer son respect. 

Le MAKQiis de C. 

15 



98 z'affai cabris 



A MADEMOISELLE MAGDELEINE MIRÉ, DE L'OPÉRA. 

La piesantc, chaire camarade, ait pour te dire comme 
quoi mon povre jeune homme que tu sais a eu l'enfantiage 
de se lesser raccoler par désespoir, vu qu'il ii'avet plus le 
you, et qu'il étet toujour de plus en plus amoureux de moi. 
G'oret pu fére demandé sa crasse au marki de C... son 
colonel par mon lilosofe amériquain auquel je suis attachée, 
mais ça lui depleret, à sept homme, tout filosofe qu il ait. 
Toi qui ait si honne camarade, lu oras du marki colonel 
tout œ que tu voudra, car il eme les demoiselles; et je te 
seré toujour reconnaissante, a jamais et pour la vie, si tu 
otes mon povre petit de la peine où il ait, dont voici le nom 
de son regimau au has de la page. Il t'interaiseret si tu le 
connesset, ce cher ami, tendre, élevé, charman et toujour 
enchanté. Dans l'aucasion, tu peux ocy compter sur la 
pareille, comme cela se doigt antre amies. Je t'embrase de 
cœur, mille , mille et cent lois. 

Ta camarade , 

Manon Lecler. 



A M. LE MARQUIS DE C. 

On dit que vous êtes plein de sentiment, monsieur le 
marquis, et je vous ai toujours distingué de ces êtres ma- 
chines qui tourbillonnant, bourdonnant autour de moi, sans 
cesse m'obsèdent. Vous comprendrez donc l'intérêt que je 
porte à un jeune homme de mes parents qu'on veut enmie- 



c'É PAS z'affai moutons. 00 

lier clans les armées. .le suis eaiise de sa perte, vu (jik! ses 
sentiments pour moi l'ont égaré à s'enrôler depuis un mois 
dans votre régiment sous le nom de Valentin, qui n'est pas 
le sien. \ Oyez donc le joli soldat que vous aiu'iez, amou- 
reux à n'en pouvoir plus, et qui déserterait comme l'Alexis 
de M. Sedaine. Allons, monsieur le marquis, rendez-le- 
moi de suite, ce pauvre garçon. Vous ne trouverez pas tou- 
jours une aussi belle occasion d'obliger une petite personne 
dont l'ingratitude n'est pas le péché mignon, et qui sera 
heureuse de vous montrer la reconnaissance avec laquelle 
elle ose se dire , en attendant mieux , 

Votre très-humble servante, 
M. Miré, 

Pensionnaire de l'Opéra. 



A MADEMOISELLE MANON LECLERC, DE L'OPÉRA. 

Manon, Manon, je suis libre : la grâce a touché mon 
farouche colonel. Il avait refusé à la marquise, sa femme, 
d'annuler mon engagement, et je croyais t' avoir à jamais 
perdue, lorsque hier, par son ordre, un sergent m'a con- 
duit à son hôtel. Je soupçonne que tu sais déjà la S(X'ne de 
comédie, oii j'ai dû jouer, impromptu , le rôle le plus 
bizarre. 

Le marquis était, en négligé du matin, dans un petit 
salon , derrière sa chambre à coucher : près de lui , sur un 
fauteuil , une petite femme , qui tournait le dos à la porte . 
et dont je n'apercevais d'abord que les mules de satin rose. 



10(1 ZAFFAl CABHIS 

Pardonne, Manon : je crus nn instant qne c'était toi; mon 
sang ])Ouillonnait déjà dans mes veines, qnand cette jolie 
personne se leva pour accourir au-devant de moi, et ne 
m'offrit qu'un visage inconnu : 

— Mon cousin, me dit-elle, je n'ignore pas qne je suis 
pour beaucoup dans le mauvais parti que vons avez pris et 
qui désolait notre famille. Je me suis crue obligée de réparer 
le mal que j'avais fait sans le vouloir; et j'y suis parvenue 
grâce à la générosité de monsieur votre colonel. Cédant à 
mes instances, il m'a rendu ce papier que je vous rends à 
mon tour, en vous priant de ne pas me forcer à vous 
racbeter une seconde fois. 

Pendant ce discours, où je ne comprenais goutte, et qui 
égayait visiblement le colonel, j'ai dû faire une mine des 
plus bébétées et des plus tristes. Aussi, ma cousine m'a- 
t-elle tourné le dos avec un sourire de pitié , tandis que le 
marquis me congédiait, ce qu'il a fait de très-bonne grâce, 
en me reconduisant jusqu'à la pièce voisine. Là il m'a dit à 
demi-voix : 

— Ne vous désolez point trop , Monsieur. Vous êtes plus 
aimé que moi. Cela suffit pour que je ne sois pas longtemps 
votre rival. Ne m'en veuillez pas d'avoir profité de mes 
avantages, et, en échange de la liberté que je vous rgnds, 
laissez-moi espérer de vous un léger service. 

Madame votre mère et la marquise m'avaient demandé 
sans 1 obtenir ce que j'accorde à mademoiselle votre cou- 
sme... Ceci lient uniquement, je vous prie de le croire, au 
talent avec lequel cette aimable personne rédige ses placets 
et fait valoir les causes dont elle se cbarge... Mais comme 
ma comj)laisance pour elle sei'ait peut-être mal interprétée. 



C !• l'As 7. AFIAI MOI TONS. 



101 



vous maidcrcz à jx'rsii.ulci' voire mric (inc jo vous rends a 
clic... cl à sou élève. 

.lai (ont promis, connne lu peux li' penser, sans laire 
})arl an colonel de tontes mes conjeclnics et de tontes mes 
réflexions. La pins sériense (pie m'inspire celle folle a\eii- 
tnro est qne cliacnn ici-bas a son talent, son })elil sa\oii', 
et doit s'occuper des alïaires où ils sont de mise. Madame la 
marquise a bien des vertus; mais si je n'avais pas eu de 
meilleures protectrices, j'allais tout droit an réj^iment. Pour 
servir dans l'occasion un mauvais sujet de mon espèce, 
rien ne vaut Aci^ l'emmes counue vous. Au revoir, ma 
Terpsicbore ! 

ÉnoiARi) T... dit Valkntin. 




If ' '^ 








M Là MàUQë ©ly yii^JgTiFllllIi 



CHACUN EST DANSEUR. 




fortune ennemie ! quand cesseras -tu de 

me poursuivre? Et toi, Terpsichore, si 

§ jamais mes entrechats et furent agréables, 

^ (<^;î^" ^' jamais tu daignas sourire à mes pi- 



l5^-.ù rouettes, prends en pitié un de tes plus 
fidèles serviteurs. Depuis le jour fatal où l'imprudence d'un 
machiniste de province me précipita du haut de F Olympe 
et me rendit boiteux, cette affreuse déesse qu'on nomme 
la débine n'a cessé de me poursuivre. J'ai dû dire adieu 



EN LA MAISON DU M KNÉTR 1 ER , ETC. 103 

à la danse, au public, et surtout aux engagements de dix 
mille francs. Je ne danse plus, et je suis l'orcé de faire 
danser les antres; j'étais dieu , et je suis devenu ménétrier ; 
je racle des contredanses pour un orcliestre de barrière, à 
trente francs par mois. Henreux encore si cette ressource 
me restait; mais l'infâme directeur du Bal d'idalie vient de 
faire bancpieroule , il s'est enfui en emportant la caisse! 
Deux mois d'appointements me sont enlevés ; (pi'allons- 
nous devenir ? » 

Ainsi parlait le père Pastourel en se laissant tomber dans 
son vieux fauteuil ; d'un geste désesj)éré, il lant;a son violon 
sur son lit , et l'instrument rendit un sourd murmure 
comme pour se plaindre. Pastourel croisa ses bras contre 
sa poitrine, ramena sur ses genoux les vastes pans de sa 
redingote, et darda contre le ciel un regard menaçant. 
Après quelques minutes de cette pantomime antique, il 
parcourut sa cbambre à grands pas; puis il s'arrêta en 
disant : « Je casserais bien une croûte. 

« Mais, hélas ! je snis sûr qu'il n'y a rien à la maison ; 
cherche dans tes armoires, malheureux, lu n'y trouveras 
que le vide ; contemple ton foyer, misérable, il ne contient 
que des cendres. Et que vont dire Fanny et Irma quand 
elles rentreront? J'avais promis de les régaler aujourd'hui 
d'une tourte aux boulettes et d'un flan au café; ô espérance 
folle ! ô bizarrerie de la vie ! ô vengeance du sort ! la 
tourte court sur la route de la Belgique, et le flan est tombé 
dans le gouffre du déticit. Après tout, elles feront connne 
moi, puisque, malgré mes conseils, elles veulent deve- 
nir artistes. Pourquoi n'ont-elles pas suivi l'exemple de 
leur frère, de ce bon Joseph, qui fera, j'en suis sûr, un 



104 EN LA MAISON DU MÉNÉTRIER 

excellent menuisier, et qui deviendra le soutien de son 
père ! » 

Des pas légers se l'ont entendre à la porte du grenier; 
elle s'ouvre, c'est Irma et Fanny cpii entrent. Chapeau de 
paille, tartan, cabas, robe d'indienne frangée de boue, 
vous les reconnaîtriez enlre mille; ce sont des élèves du 
cours de danse de l'Opéra; deux petites lilles, à l'œil vif et 
mobile, à la bouche tine et délicate, charmantes souris qui 
brûlent de grandir et de montrer dans les coulisses leur 
museau de rats. 

Elles se jettent au cou de leur père ; |)uis (piaiid elles ont 
déposé et chapeau, et tartan, et cabas, dans leur cham- 
brette. elles se disent qu'il est temps de mettre le couvert. 
L'une apporte la nappe, l'autre les assiettes; en un clin 
d'œil la table est prête. Fanny a une faim de loup, Irma 
un appétit violent. — Oii avez-vous mis la tourte aux bou- 
lettes, bon papa? — (Ju'avez-vous l'ait du flan, petit père? 

Figurez-vous la situation du pauvre Pastourel; pour 
moi , je n'ai pas le courage de vous la dépeindre. 

11 fallut bien cependant raconter et la hiite du directeur, 
et la perte des appointements , et l'absence forcée de 
comestibles qui en n'sidtait. Oiiand Pastourel eut achevé 
ce menu, les deux jeunes lilles se regardèrent. 

— As-lu encon^ faim , Fanny ? 

— i\on, je m'étais tronijiée; la faim m'a passé. Et toi, 
Irma ? 

— Ma migraine ma repiis; il me serait impoi^siblc de 
manger. 

Pastourel s'approcha de la fenêtre pour essuyer une 
larme; il était sensible, quoique danseur. 






Pi--, -..-j!mi}'^^'' 




Qwv t\■v^^\t bVtw t\\àVvt V)\tu. 



1 



IIHACUN KST DANSEl H. 105 

L(S croisses silures an l'oiid de la cour (''laiciil oun crics 
aussi; Tune clail IraNcrsc'c par une ^uiiiandc de (leurs 
arlilicielles; à laidre on \ovail lloller du lin^c (|ui si'eliait 
au soleil : une (leurisle cl inie l)lan( liisseuse liahilaienl les 
uiodesles mansardes (|ui i-e<^ardaienl celle de l*as(oin(d. 
L'heure du repas élail aiaivcc, cl les (\vn\ ouvrières. 
assises devant une lal)le pi'opretle. niauginiienl du lucil- 
leiir appétil. A ce speclacle , Pastourel ne put seinpè- 
cher de l'aire un triste retour sur lui-même. 11 appela ses 
filles. 

Fanny appnya sa joue sur l'épaule de son père, et passa 
son bras autour de son cou; Irma en fit autant de son 
côté. 

Un poète aurait comparé Pastourel à un vieux cocotier 
entouré de lianes flexibles; un peintre se serait arrêté pour 
dessiner ce groupe , dont nous nous bornons à indiquer la 
grâce. 

— Si tu avais voulu, F'anny, dit le vieux danseur à sa 
fdle en lui montrant la fleuriste, tu serais une ouvrière 
laborieuse, gagnant de quoi dîner tous les jours, et de 
quoi acheter une robe de soie pour le dimanche. 

En même temps, le père Pastourel soupira. 

— Et toi, Iruîa, continua-t-il , n'envies-lu pas le sort 
de cette gentille repasseuse? Elle n'est j)as obligée de se 
contenter d'une migraine pour dîner. Ecoutez mes conseils, 
enfants, pendant quil en est temps encore : tous les beaux- 
arts de la terre ne valent pas un bon métier. Quelle jolie 
fleuriste tu serais, Fanny! Et toi, Irma, quelle charmanle 
blanchisseuse! Vous ne manqueriez pas d'amoureux, j'en 
suis sûr; les amoureux deviendraient bien vite des maris; 



106 EN LA MAISON DU MENETRIER 

je jellcrais mon violon aux orties^, et je ne l'émis plus danser 
que vos enfants sur mes genoux. 

Pastourel sdupira eneorc. 

lima et Faun\ répondirenl j)ar une moue à lallocution 
paternelle. 

— A mon tour, dit Irma, de vous l'aire remarquer 
quelque chose. Vovez-vous cette calèche qui entre dans lu 
cour? une dame en descend; comme elle est élégante et 
parée ! Pour elle notre voisine la tleuriste sera trop heureuse 
de quitter sa tahle et de laisser son dîner; elle s'inclinera 
devant elle, F accablera de salutations, se fera humble et 
petite; tout cela pour qu'elle joigne à sa commande de 
Heurs un billet pour la représentation de demain. Cette 
dame, c'est la première danseuse de l'Opéra; elle gagne 
trente mille francs par an; toutes les fois qu'elle danse, on 
la couvre de bouquets et de bravos. Un jour nous serons 
comme elle; nous aurons un équipage; vous verrez briller 
sur l'affiche les noms de vos deux tilles, mesdemoiselles 
Pastourel T" et Pastourel 2"""; vous lirez notre éloge dans les 
journaux; vous nous accompagnerez dans une bonne chaise 
de poste quand nous irons en congé. 

— Mais vous naxez pas seulement débuté, reprit le 
père, souriant à demi à la perspecti\e qu'Irma venait 
d'ouvrir devant ses yeux. 

Ce fut Fanny qui lui répontlit : 

— Dans un mois nous ferons partie du corps de ballet, 
sans compter qu'aujourd'hui même, en me voyant prendre 

■ ma leçon, le professeur a dit : « A oilà une pii'ouette cpii 
avant un an ira à I^ondres. » 

— Le professeur a dit cel.i '.' 



CIIACIN i:ST DANSlirU. 107 

— \][ il a lail li' mrmc complimciil à ma sumii'; \()M)11S, 
[X'iil \)i\v , nous rcprocliez-voiis eiicoro tlaNoii" \oulu ctro 
arlislos comme \oiis'? 

Deux baisers \ieimeii( se poser à la fois sur les joues du 
vieillard. 

— Tout cela est i'orl beau sans doule; mais en attendant 

il lanl dîner, et comment s'y prendre? il me vient une 

idée. 

— Laquelle? demandèrent à la lois mesdemoiselles 
Pastourel 1" et Pastourel 2"". 

— Heureusement pour vous, mes enfants, vous avez nu 
frère pour lequel la vie d'artiste n'a jamais en d'attraits; 
celui-là aime la tranquillité, la paix, le travail; il est 
modeste, laborieux et rangé; il n'ambitionne ni le vain 
bruit des applaudissements, ni les éloges des journaux. 
Je vais le trouver à son atelier, son bourgeois ne refusera 
pas de lui avancer une petite sonnne, cl Terj)sicbore dînera 
aujourdbui aux frais du rabot. 

Les deux sœurs se regardèrent en même temps; Irma lit 
Mil mouvement comme [)()ur ])arler, mais Fannv la retint. 
— (Ju'allais-tu faire ? dit-elle à sa sœur quand le \ieillard 
fut parti; il vaut bien mieux qu'il rap])renne par d'autres 
que par nous. 

Au bout d'une heure, Pastourel était de retour. 11 frois- 
sait entre ses mains crispées une lettre que le portier lui 
avait remise, et (pi'il n'avait jias même pris la peine de 
décacheter. La douleur et le désespoir anxipiels nous 
l'avons vu en proie au commencement de cette histoiic, 
ne sont rien auprès de ce qu'il éprouve eu ce moment. 

— jour fmu^sfc ! s'écrie-l-il . jour de diMiil et de 



108 EN LA MAISON DU MÉNÉTRIER 

iiialédicliuii ! puissos-tu être le deriiier de mes jouis ! Je 
perds à la fois ma place et mon fils; il ne me reste plus 
qu'à perdre la vie. Le malheureux s'est engagé dans une 
troupe ambulante ! Pendant que je le croyais occupé à 
manier la scie ou le marteau, il désertait l'atelier, il allait 
prendre des leçons de danse; il me trompait, le scélérat, il 
trompait tout le monde! Le mensonge conduit à tout, 
cet enfcint déshonorera mes cheveux blancs ! 

Fanny et h^ma se mirent aux genoux de leur père, et 
essayèrent de le calmer. 

— Laissez-moi ! continua-t-il en les repoussant; je lui 
donne ma malédiction. Mépriser mes avis et s'engager dans 
une troupe de cabotins! est-ce là, je vous prie, le début 
d'un artiste véritable ? Qu'y a-t-il à faire pour un danseur 
sur des planches nomades? Quelques misérables entrées 
dans une obscure bourgade; tout au plus un pas de deux si 
l'on s'élève jusqu'à la sous-préfecture. 

— Mais ne faut-il pas un commencement à tout? reprit 
doucement Fanny. Notre frère ne s'en tiendra pas là; il 
nous a dit en nous embrassant : « Je reviendrai bientôt 
débuter à Paris; moi aussi, je veux être artiste comme mon 
père. » 

— Toujours la même réponse! Ingrates lilles, non 
contentes de perdre mon Joseph, vous l'avez aidé dans sa 
fuite, vous n'avez pas craint de devenir ses complices. Je 
vous maudirais comme lui, si vous n'étiez à jeun... Y a-t-il 
longtemps qu'il est parti? 

— Une semaine. 

— Reviendra-t-il bientôt? 

— Il nous fera savoir l'époque de son i-elour. 



nllACUN EST DANSEUR. 109 

' — Ce nest [)as (juc je désire le revoii', au moins; je 
1 "ai pour jamais l)auui de ma j)résence; qu'il ne s'avise pas 
d(> inellre les pieds chez moi, je le chasserais. 

Au même instant Irma poussa un cri de joie, et remit 
à son père la lettre que la colère lavait empêché de lire. 

— De Joseph? dit Pastourel en essayant de cacher sa 
joie. 

— De votre directeur; lisez. 

Le vieux danseur mit ses lunettes et lut. 

Monsieur, 

Pliicé, en vertu d'une délibération des actionnaires, à la tèle du 
Bald'Idalie, j"ai l'honneur de vous informer que les soirées dansantes 
de cet établissement recommenceront à partir de demain ; vous êtes en 
conséquence invité à vous rendre à votre poste aux lieures accoutumées. 
La nouvelle entreprise, désireuse de stimuler le zèle des artistes, paiera 
l'arriéré à bureau ouvert; il vous sufïira de présenter vos titres au siège 
de l'administration. 

Bagnolet , Directeur. 

— Voilà un h'ait qui fait honiu'ur à l'espèce Immaine ; 
ce Bagnolet est un honnête honnne qui mérite de prospérer; 
mon archet lui est tout dévoué. Puisse Joseph avoir toujours 
affaire à des directeurs pareils ! 

— Vous lui pardonnez donc à ce pauvre Joseph? 

— Je vous dirai cela à mon retour, mes enfants; je 
vais voir si la caisse est ouverte; en attendant rcmellez 
dans son étui mon hon vieux violon que tout à 1" heure 
j'ai manqué de hriser. 

— Soyez tranquille, petit père, nous aurons hien soin 
de lui, à condition que vous ne reprocherez plus à Fanny, 



110 



EN LA MAISON DU MENETRIER, ETC. 



à moi, à Josepli, de n'être ni lleurisle, ni l)lancliissense , 
ni menuisier. Vous nous le promettez, n'est-ce pas? 

— Si je l'oublie, rappelez-moi ce proverbe qui me 
force à la résignation : 

ES I. A MAISON DU MKNKTKIKR CHACUN EST nANSKlIl. 



''l'j. 



^ill/fiH^-' 





VOUS POUVEZ EN BOIRE L'EAU 



m hilippe! 
' fe^ V ^ — Ernest ! 

Les habitiiés du cale de Paris enlendenl 
cv,^/^:^ fort peu de ces exclaïualious (jue la suipiise 
liP^' et l'élan du co'ui- Innl vibrer sur de jeunes 
It'M'es. De tous coli's les \eii\ se le\èreHl. le hciiil (\r^ 
lourciiettes sairèla; il \ eut lUie sus|)eiisiou dliostililés 
sur ce cliaui|) de balailli' déjà ciiuvcm'I de vicliuies. 




112 NE CRACHEZ PAS DANS LE PUITS, 

Mais quand on vit deux jeunes gens se lever en même 
lemps, et, quelque peu interdits de l'effet qu'ils avaient 
produit, échanger à demi-voix, avec une cordiale poignée 
de mains, leurs félicitations réciproques, la curiosité ne 
tint })as longtemps la gastronomie en arrêt. (Chacun se remit 
à l'œuvre de plus belle; et nos deux amis, à qui personne 
ne prenait garde, s'attablèrent paisiblement, côte h côte, 
autour d'une table où trois autres convives avaient pris 
place. C'étaient de joyeux garçons, invités, à ce qu'il sem- 
blait, par le dandy qui répondait au nom de Philippe. 

Leur conversation, que chacun put écouter sans scru- 
pule vu le diapason très-élevé qu'ils lui avaient donné, 
courait et sautelail d un sujet à l'autre avec une prestesse 
énu'nemment parisienne. On questionna d'abord M. Ernest 
qui revenait du Yucatan , où il était allé dessiner je ne 
sais quels anciens temples d'une arcbitecture idéale. Ceci 
conduisit à parler de Fernaiid Cortez et des jambes d'une 
choriste. 

11 fut ensuite question d'un suicide, et Ton disserta 
longuement sur de nouveaux pistolets à double détente, 
perfectionnés par un arnuu'ier allemand dont le nom 
m'échappe. 

L'Allemagne mit sur le tapis im académicien récennnent 
élu, dont on discuta vivement les titres philosophiques, 
et, pour bien peu, la grande question de l'enseignement 
universitaire allait tout envahir. Par bonheur, une mé- 
chante épigramme sur un ex-ministre de l'instruction 
j)ublique détourna lorage , et l'on ne parla plus, durant 
un gros quart d'heure, que d'une tentative d'assassinat 
[)ratiquée naguère par une dame poëte sur un romancier 




-7,>T;_0 



Yrt Yjw t\\\\<\»; \v\'\V (\\\\\\i\ \nn\. 



vous POUVEZ EN UOIUE i/EAU. 115 

liorlii'iillour. C'était de Ihisloin' aiicicnnt»; mais elle 
intéressait le revenant du Mexique, auditeur él)alii de ces 
plaisantes chroniques. 

Prenant enlin la parole connue par inspiialioii : 

— Puisque nous ])arlons de has-Lleus, s"éeria-l-il, 
donnez-moi des nouvelles d'Antonia Fouinard! 

A ce nom prononcé sans le moindre endjarras, et tout 
uniment jeté dans le courant du dialogue, une vive siu'prise 
se peignit sur la ligure des trois convives d<> Pliilip])e. 
Philippe lui-même pâlit légèrement, et voulut couper la 
parole à son ami. 

— Veux-tu des fraises? lui demanda-t-il. 
Ernest pelait une orange , et ne s'aperçut de rien. 

— Merci, répondit-il négligemment; Antonia Fouinard, 
cette jolie personne que Philippe appelait sans façon Nini, 
et que je surnommai jNini-Fo le jour où je lus dans un 
dictionnaire mvthologique : 

« NiNi-Fo, déesse de la volupté chez les Chinois. » 

Sur ce trait spirituel, Frnest s'arrêta d'autant plus 
volontiers qu'il venait davaler son premier quartier d'o- 
range. 

Mais comme pcrsojme n'avait ri, le pauvre gai'çon 
pensa que son mot ratait. « Je reviens du Yucatan, se 
dit-il, et je n'ai pas le sens connnun. Tentons encore la 
fortune. » 

— Ah! reprit-il, quelles honnes soirées nous passions à 
nous moquer d'elle ! Imaginez-vous, Messieurs, (pie le sei- 
gneur Philippe, ici présent, avait eu l'indigne faihiesse, 



114 NE CRACHEZ PAS DANS LE PUITS, 

(juiiizo jours (liiranl, tlo la prendre au sérieux. Il faisait des 
vers pour elle... JNe t'en défends pas, je les ai lus... Elle 
l'appelait son Clair de lune!... Le surnom passa dans le 
commerce, et trois ou quatre mauvais sujets, dont j'étais, 
se donnèrent le plaisir de rendre Philippe inlidèle pour 
pouvoir écrire à madame Antonia que son clair de l'une 
était aussi le clair de r autre... 

Cet abominable calembour n'obtint aucun succès. Deux 
des convives avaient le nez sur buu' assiette , le troisième 
roulait des yeux ébaubis. Le malaise de Philippe allait 
croissant. 

— Voyons, veux-tu des fraises? redemanda-t-il au 
malencontreux Mexicain , qui, plus que jamais, maudissait 
le Yucatan, séjour mortel pour un bel esprit de Paris. 

Ernest saisit le plat qu'on lui tendait, et, par une heu- 
reuse distraction , le renversa tout entier sur ce qui restait 
de son orange. Ecrasé pôle-mêlc, et noblement sucré, 
ceci forme im délicieux sorbet que je recommande à mes 
lecteurs; s'ils peuvent y émietter une moitié de grenade, le 
régal sera complet. 

Ranimé par ce rafraîchissant mélange : 

— Çà, mon bon Philippe, tu n'es pas devenu bavard 
depuis trois ans. Antonia Eouinard t'inspirait mieux autre- 
fois. Carandnil pour peu que ce nom fût prononcé, — 
(juand lu fus guéri de ton fatal amour, — c'étaient des his- 
toires, des facéties, des charges à n'en plus finir. 

— - Je n'ai pas le moindre souvenir de ces sornettes. 

— Vraiment?... On oublie donc bien vite par ici! Pour 
moi, jeu avais l'esprit si bien garni, que j'en ai fait rire 
trois sefioras mexicaines, en déjeunant avec elles dans un 



vous POUVEZ EN liOIIlE I, EAT. II.) 

corridor des ruines de Palenquc. 11 me l'alliil, je m'en sou- 
viens, un peu de lemps, et pas mal de délinitions pour leur 
ftiirc comprendre, — par à peu près, — ce que pouvait 
être le curieux animal apj)elé chez nous femme de lettres; 
mais les caricatures, Philippe, nTaidèrent merveilleuse- 
nienl. 

— • Mes... caricatures? Je ne sais de quoi tu veux parler. 

— Allons,... fais le hou apôtre, à présent.,. Est-ce 
que tu veux entrer à l'Académie, toi aussi?... Comment? 
tu n'as plus souvenance de cette ravissante pochade où la 
suhlime Antonia était représentée avec le corps allongé, le 
museau pointu, l'rt'il méchant de la fouine, ■ — • heureuse 
allusion au joli nom de son mari, — et ravageant un 
poulailler dont tu étais un des hahitanls les j)lus maltrai- 
tés?... Edouard, Henri, le petit Roussac, — celui que 
nous appelions le Petit Alhert; — ils étaient tous là, très-t 
ressemblants, ma foi; mais sous forme de poulets... Et, 
comme, — votre cadet à tous, — je restais aussi le seul 
de notre bande que la fouine eût jusqu'alors épargné, lu 
m'avais mis dans un coin, poussin à peine éclos, monlranl 
loul juste mon petit bec hors de l'œuf... 

— Tout cela est bien vieux, mon brave Ernest, el 
je ne pense pas que ces messieurs prennent un grand 
intérêt... 

— Peut-être as-tu raison ; mais c'est ton affectation de 
tout à l'heure qui m'avait mis hors de moi... Renier Anto- 
nia, la joie de notre jeunesse , la marotte de nos dîners d'ar- 
tistes , le but obligé de toutes nos méchantes plaisanteries 
pendant plus d'un an! Elle (pii chantait si bien, entre deux 
élégies, des couplets à casser lesvilres! Elle cpii inquoM- 



116 NE CRACHEZ PAS DANS LE PUITS, 

sait si lestement, entre deux cigares, un conte moral à 
l'usage de la jeunesse!... Oublier Nini, les turbans de Nini, 
les raouts excentriques de Nini , les petits billets passionnés 
de Nim' , sur ])apier à vignettes, empestés de vétiver (M 
caelielés de cire jaune!... Oublier enlln tout ce dont je me 
souviens si bien, moi, le Juif Errant, moi, le voyageur 
aventureux, moi, dont elle n"a jamais été... 

Cette foudroyante tirade en était là , quand Ernest s'aper- 
çut que son auditoire lui faisait faux bond. Pbilippc causait 
à demi-voix avec son voisin, et les deux autres convives 
imitaient, — non sans une intention marquée, — l'exemple 
donné par leur ainpbitryon. 

L'orateur, averti par un instinct secret qu'il avait lâcbé 
quelque sottise, prit un peu tard le parti de se taire, et 
couvrit sa retraite en avalant coup sur coup une demi- 
^)Outeille de tisane-cbampagne. Le dîner était fini. On se 
sépara tristement, sans effusion, sans cordialité, sans regret. 
Un mur de glace semblait être lombé tout à coup entre ces 
jeunes gens si affectueux au début. Pbilippe paraissait en 
proie à quelque accès d'bypocondrie. 

Ernest apprit le soir même ce qu'il eut du savoir avaut 
le dîner: le mariage de Pbilippe et de madame Antonia, 
veuve Fouinard, ornée d'un brillant bérilage , lauréat de 
l'Académie , et protégée par un de nos plus influents 
députés. Cette audacieuse union s'était accomplie trois 
mois auparavant, à la grande stupéfaction de beaucoup de 
gens. 

D'abord un peu confus de l'aventure, mais ensuite riant 
sous cape , Ernest fit un petit paquet des chansons , épi- 
grammes, caricatures, etc., dont il avait été question peu- 



VOIS POUVEZ i:n 1!oiuh l km. 



17 



danl lo dîner, et, drs lo IcndcMiiaiii , il Tadrossa sons nno 
donblo enveloppe à Timpi-ndent déliaelenr de la helle 
Aiilonia. 

Snr l('sec(tii(l pli. se Ironvait écril le |»r()\('ii)i' inoseoNite 
(pie nos leeleni's onl \ii en lèle de ce véi'idi([ne cliaijili'e. 








SE LÈVE AVEC DES PUCES 




n aurait ^aiiitMiienl ciiorclié, en l'an de 
'P^ grâce 1584, depuis les collines du royaume 
W m| des Algarves jusqu'aux plaines d'Oporto, 
un cavalier plus content de sa personne 
%^^^ et s'estimant plus heureux (pie dom Bar- 
tholomeo-Henrique Gamboa , licencié de lUniversité de 
Coïmbre. 

L'honorable doiii Baitholomeo-Henrique Gamboa était 
arrivé de la veille seulement dans la capitale du Portugal, 
(M déjà il se promenait sur les ri\es du Tage avec l'air d"nn 



on SE corcHK avkc. dks chiens, v.tc. ll<) 

ca\alirr qui a goùlr de lous les plaisirs (riiiic ^laiidc \ill(î. 

Si le jeune «jçentillioinine avail répélé (oui haut les propos 
(pie sa peiisi'c lui redisait loul has, ou aurait enleiidu 
r(''(rau^<' discoius cpie voici : 

— Parbleu ! si la vice-reine me voyait passer, ne me 
[)rendrail-elle pas pour un infant d'Espagne, tant j\ii 
l)ouue mine? Mon père, un digne lionnne, ma foi! me 
donne un hon cheval, vingt écus d'or, et une lettre pour Sa 
Seigneurie le marquis de Belcazer, grand d'Espagne, un 
des hommes les plus influents auprès de l'illustre Vascon- 
cellos. « Va. me dit-il, et fais ton chemin dans le monde. » 
J'arrive à Lisbonne, et je descends à rhôtellerie des Trois- 
Mages, oii tout d'abord je rencontre un honnête ca\alier 
qui se prend d'amitié pour moi sur l'air de ma figure. Le 
seigneur dom César Mandurio , marquis de Torreal , m'in- 
vite à souper, et me conduit, après m'avoir fait boire les 
meilleurs vins, chez la senhoraDorotliea de Santa-Cruz. .le 
trouve chez cette aimable personne les gens qui peuvent le 
mieux me pousser à la cour; on fait de la musique, on 
danse, on joue, et je gagne cent écus d'or; je crois même 
que la senhora Dorothea n'a pas été trop insensible à ma 
tournure, si j'en juge par les regards qu'elle m'a jetés. J'ai 
eu l'honneur de prêter mon cheval au noble marquis pour 
faire ce matin une promenade jus([u'au.\ jartlins du grand- 
inquisiteur, à qui il m'a promis de me présenter. Je l'attends 
|)our dîner chez le meilleur traiteur <le Lisbonne; je sin's 
habillé connue un fils de |)rince, et ce soir je rev«'riai la 
senhora Dorothea de Santa-Cruz! 

Le seigneur Gand)oa en était là de ses discours intimes, 
lorsqu'une main s'appuya familièrement sur son épaule. 



120 QUI SE COUCHE AVEC DES CHIENS 

— Quoi! c'est vous déjà, Seigneur dom César? s'écria 
dom Bartholomeo. — Moi-même , grâce à votre cheval qui 
va comme une hirondelle. Quand vous voudrez vous en 
défaire, j'ai cent écus à votre disposition. Mais, pourrais-je 
vous demander, Seigneur dom Bartholomeo, quelle pensée 
vous occupait tout à l'heure? — Je revais, dit le jeune 
gentilhomme. — Je gage mon épée contre un niara>édi que 
vous songiez à la belle dona Dorothea de Santa-Cruz? — 
C'est la vérité; le souvenir de ses beaux yeux me suit par- 
tout. — Eh bien! seigneur cavalier, la fortune vous traite 
en enfant gâté; car la senhora, en brillante compagnie, a 
lait la partie de déjeuner ce matin au bord de l'eau. Si 
vous voulez me suivre, nous la trouverons dans ce bois 
d'orangers, à cent pas d'ici. — Vous suivre. Seigneur dom 
César? Mais, })Our voir la s(Mih()ra Dorothea, je vous sui- 
vrais jusqu'au cap des Tempêtes! 

Cinq minutes après, les deux jeimes gens pénétraient 
sous un bosquet verdoyant, où deux ou trois dames et cinq 
ou six gentilshommes devisaient à l'abri des feux du jour. 

— Mon ami le comte Gamboa, dit dom César en s'in- 
clinant. 

A ce titre de comte, dom Bartholomeo rougit de plaisir; 
un regard de la senhora Dorothea, qui aurait donné de la 
vanité à de plus modestes, acheva de lui faire perdre la 
léle. On s'assit sur l'herbe autour d'un déjeuner exquis. Les 
vins d'Espagne et d'Italie, i-afraîcliis (hitis la neige, cir- 
culaient de toutes parts; et , tandis (pie les coupes s'enq)lis- 
saienl, la main de dom Barlholomeo cflleurail parfois la 
main de dona Dorothea. 

— ■ De par saint Jacques de Composlelle, mon bienheU" 



/- t. 



M 







"^(cc'p^Wi; \\\v \Ao\\\\ *\{ Vo\. 



SE LÈVE AVEC DES PUCES. 121 

l'i'iix palroii, s"(''i'ri;i un cavalior, jionrqiioi ne coiilicrioiis- 
iioiis pas le l)iil (le uolrc réunion au sci^ut'ui- couilc 
(îainlxta? Il l'sl lioiuuic à (.■(>uij)r('ii(lr(' une j)laisan[(M'i('. 

— jMais voiulra-l-il s'y associer? dit la sruliora Doiollica 
en jolanl au ^enlilhomuie une œillade ii'résislihle. 

— Refuser d être où vous êtes! répliqua dom Barlliolo- 
nieo; mais, madame, je ne vous ai pas donné le droil 
d'insulter mon cœur et mes yeux. 

— Voici de quoi il s'agit, continna un genlillionune 
en pourpoint de satin vert; un de nos amis, le martjuis de 
Belca/er. . . 

— i\e le connaissez-vous pas? demanda l)rus(|uenieiil 
dom César à dom Bartholomeo ; il me send)le que aous 
m'avez parlé d'une lettre à son adresse? 

— Je l'ai justement sur moi, s'écria (iand)oa. 

— Le marquis de Belcazer, reprit le cavalier au poin- 
j)oint vert, a parié que jamais il ne serait arrêté par les 
voleurs qui pullulent, dit-oji, aux environs de Lisbonne; 
mille écus d'or sont le prix de la gageure. Aujourd'hni 
même , il doit venir à son château ; ce château est si près de 
Lisbonne que le comte n'aura certainement pas pris la pn''- 
caution de se faire suivre par des domestiques armés. Nous 
allons nous embusquer derrière un bouquet d'arbres, et, 
vers le soir, quand il sortira de ses jardins pour se prome- 
ner en bateau sur le Tage, nous fondrons sur lui... 

— Un bandeau tombera sur ses yeux, dit dom (-ésar. 

— Mon carrosse le i-ecevra, reprit doua Dorollu'a; nous 
partirons au galop; deux heures aj)rès . nous aiii\erons à 
ma villa... 

— Et le marquis de Belcazer se trouvera à table au 



122 QUI SE COUCHE AVEC DES CHIENS 

•milieu (le ses amis, sans barbues, sans bijoux, sans épée, 
s'écria le narrateur. N(; yous semble-t-il pas qu'il aura bien 
perdu ses mille écus? 

— Sans doute, et c'est charmant! dit Gamboa. 

— Il n'y a (pi'une petite difficulté, ajouta la senhora 
Dorothea de Santa-Cruz; tout est bien prévu, et nous 
sonnnes sûrs de nous emparer du marquis de Belcazer si 
nous pénétrons dans ses jardins ; mais quel moyen avons- 
nous de nous y introduire? 

— Vous oubliez ma lettre, Madame! s'écria avec joie 
dom Bartholomeo; c'est un talisman qui nous ouvrira toutes 
les portes. Partons! 

— Partons! répéta toute la troupe. 

L'intendant du château avait jadis connu le seigneur 
Gamboa, père de dom Bartholomeo ; à la vue de ses armes 
imprimées dans la cire, il ne fit aucune difficulté de laisser 
passer le jeune gentilhomme et ses amis. Les dames, pour 
n'être pas reconnues, s'étaient couvert le visage de masques 
de velours noir ; les cavaliers avaient rabattu leurs cha- 
peaux sur leurs yeux, et tous s'enfoncèrent dans les bos- 
quets. Bientôt ils arrivèrent à l'endroit où la barque du 
marquis était amarrée. — C'est ici, dit dom César; cachons- 
nous derrière ces buissons , et attendons. 

On se blottit au milieu des haies ; dom Bartholomeo 
était à côté de doua Dorothea de Santa-Cruz, si près, si 
près, qu'une feuille de rose u'anrait pu se glisser entre elle 
et lui. Le soir vint avec ses ombres mystérieuses. On en- 
tendit marcber dans les allées; le gravier craquait sous les 
j)ieds des promeneurs. 

— C'est lui! dit doua Doiodien. Voyons, seigneur 



SK I.KVK AVKC DKS PUCKS. 125 

Gainl)oa, (■oiiimciil vous jouerez voire lole. Oserez-voiis 
r arrêter le premier'.' 

— .rarrcHerais le vice-roi , si nous le vouliez. 

Un soupir lui répondil; le marquis do Belcazer arriva 
sur la plage, et tlom Barlholomeo s'élança vers lui. 

— Seigneur marquis, rendez-vous! s'écria-t-il. 

Le marquis n'avait avec lui que quatre laquais sans 
armes; il voulut tirer son épée, mais dom César le désar- 
ma, tandis que ses amis terrassaient les valets; un st'ul 
parvint à s'enfuir, grâce à la nuit. 

— Vite, dépêchons, dit dom César à voix basse; des 
quatre drôles qui accompagnaient Sa Seigneurie , je n'en 
vois que trois couchés sur le sahle ; craignons que l'autre 
ne donne l'alarme au château. 

En un tour de main, le marquis de Belcazer fut dépouillé, 
garrotté et bâillonné. On le transporta dans le bateau, et la 
compagnie s'apprêta à s'embarquer. 

— Il me semble voir de la lumière briller du coté du 
château, dit doua Dorothea; vite , informez-vous de ce que 
ça peut être , seigneur dom Bartholomeo. 

Gamboa courut dans la direction que lui indiquait le 
doigt de la senhora. 11 ne vit rien, et se hâta de retourner 
vers la plage. Tout avait disparu, la barque, les cavaliers, 
les captifs et doua Dorothea. Tandis que dom Bartholomeo 
cherchait du regard autour de lui, il entendit un grand 
tumulte dans les jardins; vingt torches flamboyaient entre 
les arbres, où passaient les silhouettes noires do grands 
laquais armés de longues épécs. Le seigneur Gamboa rolli'- 
chit qu'il était seul; do là lui vint la pensée de fuir. 11 se 
jeta au milieu des taillis qui bordaient le fleuve, et gagna. 



124 QUI SE COUCHE AVEC DES CHIENS 

à la laveur de la nuit, les murs du pare, qu'il escalada en 
s'aidant des espaliers. En ini quart d'heure, il arriva dans 
les faubourgs de Lisbonne, et se dirigea rapidement vers 
l'hôtellerie des Trois-Mages. 

Le cheval qu'il avait prêté la veille au marquis de Tor- 
real n'était pas rentré à l'écurie. Cette longue absence, 
jointe à la subite disparition de ses amis de fraîche date, ne 
laissa pas d'inquiéter le seigneur dom Bartholomeo. En se 
déshabillant, il s'aperçut que la bourse où reposaient les écus 
d'or, gagnés la nuit précédente chez la senhora Dorolhea 
de Santa-Cruz , s'était envolée de sa poche. Cette décou- 
verte augmenta ses craintes, et l'héritier du seigneur 
Gamboa s'endormit l'esprit plein d'images lugubres. 

Au petit jour, un domestique heurta à sa porte. 

— Seigneur, lui dit-il, voici un billet qn'un inconnu m'a 
prié de vous remettre. 

Dom Bartholomeo ouvrit la lettre , et lut ce qui suit : 

« Je vous remercie , seigneur comte, de riiimnble secours que nous 
nous avez prêté. Sans votre aide, jamais nous n'aurions réussi à nous 
emparer du marquis de Belcazer, qui vient de nous i)ayer une riche 
rançon. La senhora Dorothea de Santa-Cruz, qui porte aussi le nom de 
Sa|)hira la Gitana, vous prie d'agréer ses plus gracieux compliments, 
.le désire que le ciel me ménage une occasion de renouveler connai.-^- 
sance avec vous, qui a])preudriez en ma compagnie ce ([u'on n'ap|)ren(l 
pas à l'Université de Coïmbre. » 

« CiiRisTOVAL G.\LiER.\, ex-marquis de Torreal. » 

Dom Bartholomeo se dressa sur son séant. 

— Christoval (jiaUcra! s'écria-t-il, le lanieux voleur! — 



SE LKVE AVEC DES PUCES. 



125 



Lui-iiitMUO, rôpondit un cslalicr qui venait trontr'ouvrir 
brusquement la porte; et je vous arrête comme sou com- 
plice. — Moi? — Vous-même; linteudaut du marquis de 
Belcazcr nous a donné les renseignements les plus circon- 
slaneiés à votre éf!;ard. Au nom du roi! suivez -nous. 
— (Jli ! l'étrange aventure! reprit Gamhoa. 

— Honorable seigneur, elle n'est que trop simple au 
contraire : Lorsqu'on se couche avec des chiens... 

— On se lève avec des puces, continua nu aiilre 
aluuazil. 





VANTE SON POT 



15 avril 1844, M. Desloiigrais fit 
appeler dans son cabinet son neven, 
Gabriel Mangis. 

— Mon ami, dit-il an jenne liomnie 
en tirant sa montre, il est midi, et c'est 
anjonrd'hni le 15 avril; tn es majenr 
depuis nn ([uart d'benre. Je t'anrais fait prier cinq minutes 
|)his tôt de passer dans ce cabinet, s'il ne m'avait t'alln ce 
temps pour liquider mes comptes de tutelle. Toutes les 




CHAQUE POTIER VANTE SON POT. 127 

piècc's sont rruiiics, là, sur ce hiircaii; (ii peux en prendre 
comiaissaïuv... 

— (Hi ! iiioii onde ! 

— Bien, bien; je sais (|ne lu vas nie |)iier de j^arder la 
direction de tesalîaires, et médire qn'elles ne sauraient èlre 
placées en meilleures mains. 

— Vous m'avez deviné. 

— Oui, mais je suis un vieil égoïste qui ne me i'ati^ne 
|)onr les autres que lorsqu'il m'est impossible de faire 
autreuient... Tu as trente mille livres de rente à toi, c'est 
dix mille de plus que je n'en ai reçu ; j'ai assez fait travail- 
ler tes fonds pour avoir le droit de me reposer. Mais avant 
de t'abandonner la direction suprême de tes affaires, je 
me permettrai seulement de t'adresser une seule question : 
As-tu lu V Amour Mcdccin? 

— IJ Amour Médecin de Molière'? Oui, mon onel(>. 

— N'oublie jamais la première scène du premier acte . 
mon ami, tonte la science de la vie est là-dedans; le monde 
est pavé de M. Josse. Je n'ai pas d'autres conseils à te 
donner; mais pour que tu n'en perdes jamais le souvenir, 
je prétends mettre cette morale en action. Suis-moi. 

Un quart d'heure après, M. Deslongrais et son ne\eu 
entraient chez un jeune bancpiier, rue du Houssaie. 

— Mon cher rjambier, lui dit ronde, nous venons, mon 
neveu et moi, vous demander un service. 

— Vous qui avez trente mille livres de rente? Votre 
neveu ([ui en a autant? 

— Eh! précisément, ce soûl ces maudiles trente mille 
livres de rente qui nous gênent! Oiie faire du capital? Vous 
tpii êtes dans les affaires domie/-nous donc im bon conseil. 



128 CHAQUE POTIER 

— Six cent mille francs! s'écria le hanqnier. Eh! mais, 
il iieji l'aut ])as davantage ponr soumissionner un joli 
fi-ont'on de chemin de fer. Placez cet argent chez nn capita- 
liste bien famé, il le fera valoir dans des entreprises sûres; 
l'intérêt vous sera servi à quatre pour cent, vous aurez une 
part dans les bénétîces de la maison, et dans dix ans vos 
capitaux seront doublés. La banque règne et gouverne 
aujourd'hui. 

— Xous v penserons, mon cher Gambier, dit M. Des- 
longrais; et poussant Gabriel du coude, il mnrnnu'a à son 
oreille ces mots : M. Josse ! 

Bientôt après tous les deux arrivèrent chez un notaire, 
d'âge mùr. qui faisait les contrats de la famille. 

— Ah! monsieur Dupuis , dans qnel lenq)s Aivons-nous! 
s" écria M. Deslongrais. Vous connaissez les affaires de mon 
neveu, le pauvre garçon ne sait à quel usage appliquer sa 
fortune ; nous venons vous consulter. 

Le notaire parut réfléchir un instant. 

— Oci est très-délicat, Messieurs, dit-il enlin ; les opé- 
rations de bourse sont aléatoires, et les prêts sur hvpothè- 
ques d'une liquidation pénible ; la propriété mobilière est 
accablée d'impôts, et les revenus n en sont jamais certains. 
Je crois que le plus sage serait d'acheter une bonne charge à 
Paris. Une charge met le titulaire en position de faire un 
beau mariage; elle lui assure un rang honorable dans la 
société et des bénétices considérables; les charges tiennent à 
présent le haut du pavé. Je connais une personne qui, pour 
des raisons de santé, a (pielque désir de vendre la sienne. 
\ oulez-vous que je lui en parle? 

— Parlez-lui-en; reprit M. Deslongrais, et tout bas il 



i 




\a Wof'pu \\\; \o\\ Yv\^ fa Vosî-e-, wi\'\s W xo'A i'd\c A< ^ow ^•ou\vo-c. 



VANTE SON l'OT. 129 

ajonla : La j)crsomu> malade, c'csl encore lui (lui se jioile 
bien. Oh! M. Josse! 

Coninie ils ([nillai(Mil la rne Saint-Mare on denieniail 
M. I)n[)nis, l'oncle el le neven rencontrèrent nne de lenrs 
coiniaissances qni tonrnait le coin de la me \ ivienne. 

— Eh! ce cher Dervicu ! s'écria M. Deslongrais; (jne je 
snis aise do le voir! Voilà un homme de bon cojiseil, el il 
va tout de suite nous le prouver. Si vous aviez six cent mille 
IVancs comptants, qu'en feriez-vous? 

— J'en achèterais tout de suite une terre dau moins 
un million. 

— Est-ce un bon placement? 

— Merveilleux! les terres bien cultivées rapportent de 
trois à trois et demi pour cent; si l'on y applique les nou- 
veaux procédés d'assolement, on arrive à quatre. Et puis la 
terre reste toujours; il n'y a pas de banqueroute qni puisse 
emporter des prés ! 

— Vous avez peut-être raison. Sauriez-vous par hasard 
([uelque beau domaine en vente? 

— Je n'en connais qu'un ; mais il est mannili(pie. La 
terre des Futaies, près de Meaux. Je l'ai achetée huit cent 
mille francs, et j'ai fait faire des réparations considérables 
aux bâtiments. Je suis obligé de m'en défaire, ma femme 
voulant se fixer à Toidouse auprès de sa famille. Onand 
vous voudrez voir ce domaine, écrivez-moi, et nons iions 
ensemble. Mais hàtez-vous; les concurrents sont nond)reii\. 
La [)ropriété est nu (pialrième pouvoir de 1 elal. 

— C'est entendu , répondit M. Deslongrais. 

— La fait en tont trois M. Josse, ajouta (labriel en lianl. 

— Oh! nous ne sonnnes pas an dernier. 



130 CHAQUE POTIER 

En quittant le propriétaire, M. Deslongrais et Gabriel 
Maugis se dirigèrent vers le faubourg Saint -Antoine, où 
demeurait un certain M. Louis Ferrandin qui était de leurs 
parents. M. Louis Ferrandin avait élevé une fabrique de 
produits chimiques k laquelle il consacrait tout son temps. 
La visite de ses parents parut le charmer; mais lorsqu'il en 
connut le motif, il ne put dissimuler sa joie. 

— Vous ne sauriez mieux vous adresser, s'écria-t-il; ma 
fabrique a des relations immenses; je couvre de mes produits 
les cinq parties du monde et leurs îles; mais, pour donner à 
mon industrie tout le développement qu'elle comporte, il 
me faudrait encore à peu près cinq cent mille francs. Versez 
vos fonds dans ma fabrique; nous nous associons, et la 
signature Ferrandin, Maugis et G", ira jusqu'aux antipodes. 
L'industrie est la reine du monde. 

— Nous examinerons cela, dit M. Deslongrais. A bien- 
tôt, mon cher Louis. 

— Et lui aussi! s'écria Gabriel. Trouver M. Josse sous 
l'habit d'un cousin ! 

Une invitation à laquelle ils avaient promis de se rendre 
conduisit M. Deslongrais et Gabriel chez un agent de change, 
rue Laffitte. Quand ils arrivèrent, cinq cents personnes 
circulaient dans des salons qui pouvaient bien en contenir 
deux cent cinquante ; on en attendait trois cents encore. 
Bientôt le bruit se répandit dans le bal qu'un jeune homme, 
majeur depuis quelques heures seulement, cherchait à pla- 
cer sa fortune et sa personne : six à sept cent mille francs et 
un joli garçon, deux choses charmantes auxquelles l'associa- 
lion |)rète im attrait irrésistible. 

' — 11 faut, mon cher, vous marier, disait im \ieux rentier 



VANTE SON POT. 151 

à Gabriel; le ménage est un IVein qui calmera votre jeu- 
nesse, et vous empècliera (1(^ gaspiller votre l'orlune; si j'étais 
votre père, les bans seraient publiés demain. 

— 11 a trois lîUes à poui'voir, le bonliomme, murnuu'a 
M. Deslongraisà l'oreille de (Jabricl. M. Josse!!! 

— Ce n'est point mon avis , continua un employé supé- 
rieur du ministère des tinances; avant de se marier, un 
jeune bomme doit expérimenter la vie ; quand il aura vu le 
monde et ses écueils, et conquis la maturité du jugement 
par le travail, il sera temps alors qu'il se marie. 

— Le bureaucrate a une iille, mais cette tille n'a que 
douze ans; quand lu auras de l'expérience, elle aura dix- 
sept à dix-buit ans, le bon âge pour trouver un époux- 
Toujours M. Josse!!! dit encore M. Deslongrais. 

— Bah! interrompit l'agent de cbange, le mariage n'est 
pas l'affaire importante de la vie; on ne doit aujourd'hui 
songer qu'à la richesse, et la richesse est ta la Boui-se. 
M. Maugis a une fortune honorable; qu'il la réalise et se 
lance dans les spéculations. La spéculation est la fée du dix- 
neuvième siècle. Je veux, avant un an, que la coulisse 
tremble au nom de Maugis. 

— Et l'agent de change aura gagné trente mille francs 
de courtages, si tu en as perdu deux ou trois cent mille 
sur les chemins de fer. 

En achevant ces mots, M. Deslongrais passa son bras 
sous celui de Gabriel, et ils sortirent du bal pour souper. 

— Nous avons justement une bécasse dodue à faii'e [)lai- 
sir, dit un garçon du Café de Paris aux deux convives. 

— Ah ! vous avez une bécasse? Eh bien ! donnez-nous un 
perdreau ! s'écria M. Deslongrais. 



'J52 CHAQUE POTIER VANTE SON POT. 

(ial)riel se mit à rire. 

— Tu ris, toi! Cette bécasse est au restaurateur ce que 
le domaine est au propriétaire , la fabrique à ton cousin , la 
charge au notaire, la jeune personne au rentier. Il veut s'en 
débarrasser; laisse-la manger à d'autres. 

— Quoi! un M. Josse en maître-d'hôtel! 

— M. Josse est ])artout, M. Josse est immortel; M. Josse 
est un proverbe fait homme , et ce proverbe le voici : 

CHAQUE POTIKR VANTE SON POT. 





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DEVANT UNE POULE QUE DERRIÈRE UN BŒUF. 



p n V i: n it r. c. ii i N o i 



''^il^^/^d-j'iP'' w village de Tchang-Yo, situé à deux lys 
<^^-^si^fe i^^^^ la porte orientale de Ping- Kiaiig . 

''/t^':':-I^WW-„'P chef- lieu du département de Kiang-iSan, 
\ivait un homme dont le nom de liinn'lle 
^^'^>^^ était Hou, et le petit nom Kong. Il descen- 
dait dune lignée de cultivateurs ; mais il s"()ccti[)ait de 
littérature, et il avait eom])osé des vers de sept syllabes, 
qui auraient ligure avee honneur parmi les morceaux 




154 MIEUX VAUT MARCHER 

d'élite rassemblés par Fiit-Zée dans le Chi-King, le troi- 
sième des Cinq Classiques. Yètn d'habits très - simples , 
usant d'une nourriture frugale, mais toujours dans l'ai- 
sance et le contentement, il possédait encore du superflu , 
malgré la modicité de sa fortune, et savait venir au secours 
des pauvres du village. Aussi le comparait-on à un Prin- 
temps mâle pourvu de pieds. 

11 avait pour voisin un fermier, non des plus riches , et 
qui se distinguait seulement par son grand amour pour 
l'horticulture. Dans son vaste jardin, fermé par des treil- 
lages de bambous, il réunissait l'altlia^a, la balsamine, la 
ketmie aux (leurs cbangeantes, la pivoine en arbre, l'ama- 
ranlhc, le lychnis couronné, le calycantbe, le corcborus, 
l(î bouton d'or, et beaucoup d'autres plantes non moins 
rares. Depuis longtemps, cet honnête homme, surnomnié 
dans le pays le Fou des Fleurs [Hod-Tclij] , nourrissait 
le désir secret d'entendre réciter des vers par IIou-Kong. 

On voit dans le livre des Dix mille Mots que : 

{'.elui qui chante est une incarnation de Bouddha, 
Du Dieu qui répand l'or et l'abondance. 

En conséquence, un jour que l'occasion lui parut favo- 
rable, le Hoa-Tchy mit ses habits de nouvel an, et alla 
frapper à la porte de son voisin. 

Celui-ci était sous ses arbres, occupé à chanter et à 
boire du vin de Niao-Tching dans une tasse d'or, présent 
du vice-roi de la province. Près de lui était une table por- 
tant un vase de porcelaine du milieu duquel s'élevait une 
branche de pêcher couverte de belles fleurs marbrées. A 
l'aspect de son voisin que lui amenait un serviteur, il 



DEVANT UNE POULE QUE DERRIÈRE UN BOEUF. 15.-> 

oiivril ses you\ appesantis par le vin. cl lui récita ce ^c^s 
avec un accent de joyeuse insouciance : 

Je suis ivre, je veux dormir : ainsi, allez vous promener ' 

Mais le lerniier ne se méprit pas à cet accueil si peu 
obligeant. 

— Le Fou des Fleurs, dit-il, sait bien que telle l'ut la 
réponse du Nénupliar Bleu ( du poëte Ly-Pe ) quand le 
comédien Koueï-INien allait le chercber de la j)art de Teni- 
pereur; mais M. Hou-Kong, qui est un bonnne civil en 
même temps qu'un poëte distingué, ne voudra pas repous- 
ser l'humble demande de son plus indigne serviteur. 

A ces paroles si convenables, Hou-Kong sentit quil 
avait affaire à un amateur de poésie; et, se levant, il le 
salua d'un tchin-tchin empressé. 

— Le vieux Chinois , dit-il ensuite , croit avoir aperçu 
\otre Seigneurie cultivant des Heurs dans un jardin fermé 
de bambous. 

— Il est vrai, répondit Hoa-Tcby, que j'ai dans un 
misérable recoin de terre quelques pauvres plantes qui ne 
méritent pas d'arrêter les regards de Votre Seigneurie; et 
pourtant, telle est l'idée que je me fais de ses bontés, que 
je la crois capable d'y venir passer une heure ou deux, en 
compagnie de quelques amis, qui, de temps en temps, boi- 
vent et composent des vers en écoutant chanter les loriots 
dans cette pauvre retraite. 

— Rien de plus agréal)le ([uune aussi glorieuse invita- 
tion, répliqua Hou-Kong; mais quel j<'Ui-, s il nous plaît, 
permettrez-vous à votre lunnble serviteur d'assister en 
silence à cette fête de l'amitié'? 



156 MIEUX VAUT MARCHER 

— Ce serait, saiii' le bon plaisir de Fillustre poêle, le 
Ireizième jour de la lune et à l'heure du Mouton. 

— J'éprouve un grand désespoir, dit Hou -Kong après 
a\oir réiléclii quelques instants; mais ce jour et à cette 
heure, je suis attendu chez les examinateurs qui siègent ce 
printemps pour la province. L'un d'eux, — - ajouta-t-il en 
se rengorgeant, — est Son Excellence \ang-Koueï-Tclu)ng, 
premier ministre et frère de l'impératrice; l'auh'e est le 
duc Kao-L)-Sse, commandant des gardes impériales. Vous 
conqn-eiu^z... 

— .le comprends, interrompit le Fou des Fleurs, que 
M. IIou-Kong ne saurait manquer à d'aussi éminents per- 
sonnages pour vm stupide et illettré paysan comme moi. 
J'insisterai pourtant, et lui demanderai de venir dans ma 
pauvre chaumière. Nous nous réunirions plutôt à l'heiu'e du 
Cheval, et il serait libre de se rendre à Ping-Kiang aussitôt 
qu'il aurait vidé quelques tasses de mauvais vin. 

Hou-Kong ne vit pas le moyen de rehiser, sans une 
grave impolitesse , cette invitation qu'il dédaignait secrè- 
tement. 

— \otre h'ère cadet accepte avec transport l'honneur de 
passer quelques instanis en votre compagnie, répondit-il; 
mais à condition que vous hoirez avec lui mi peu de celte 
insiguiliante liqueur. 

Ils burent ensemble plusieurs lasses d(> INiao-Tching, el 
se séparèrent après maintes civilités. Le Fou des Fleurs 
rentra chez lui lorl joyeux; el , le douzième joiu-, il ne 
man(|u;i [)()iul de j(Mi(»u\eler, [)arun lilsee surj)apier rouge, 
l'invilalioi] déjà l'aile. 

IJou-Kong, néanmoins, était tort contrarié; le treizième 




'SWnvx \u\v\ VttYiV i\u\; \^\\\\t\\î.. 



DKVANl' INK l'OILK Ol F. DKIUUKKK IN lîOKlF, [7)1 

jour, eu passaiil son liahil de crri'iiionic , il miiiiimiail 
foulro son voisin dont il accusait la présomplioii. 

— Oucl orgueil, disail-il , dans ces pclilcs ncns de \il- 
lagc ! En voici un qui, me sachant in\ilc parles plus giaiuls 
personnages de l'empire, ne craint j)as de nrobliger à nie 
«•(Mulre chez lui pour y boire de la pi([uette, sans doute avec 
des manants ! Ah! si je losais, je lui enverrais à ma jdace 
une pièce de vers où ses convives et ses loriots seraient 
tournés en ridicule. 

11 se mit incontinent à rédiger cette satire en vers libres , 
et il en rimiinait les derniers traits quand il arriva dans le 
jardin du Fou des Fleurs. 

Le coup-d'œil qui s'offrit à lui était aussi charmant (pie 
celui du lac Sy-IIou. L'éclat de ce jardin, planté des tleurs 
les plus rares, était pareil à celui d'un paravent enrichi de 
mille couleurs. Par des allées de cyprès, on arrivait dans 
trois salles couvertes, il est vrai, en simple chaume, et 
meublées en bois uni, mais où tout resplendissait de 
propreté. On eût balayé le sol sans rencontrer un atome de 
poussière. 

Quant aux fleurs, soignées par Hoa-Tchy comme autant 
de filles chéries, elles étaient d'une abondance et d'une 
richesse extraordinaires. 

Le thé qui ins|)ir(> de bcllos rinios, 
La vanille qui j>arl'uine l'ombre, 
L'hémérocalle'toujours debout sur les degrés, 
Le lotus d'ar2;ent qui abonde' dans les bassins, 
La cannelle ([ui dérobe son odeur a la lune , 
L'immortelle des eaux , au corps de jade, 
La mussonda aux précieux boutons dediamani , 



158 MIEUX VAUT MARCHER 

La rose panachéo , la [letite prune yo-Iy, 
Suinommée le ballon de soie brodée, 

y Ibriîiaient des l)erceaiix et des guirlandes, des pelouses 
émaillées et des buissons odorants. On ne saurait décrire la 
magnificence de cette ravissante perspective. Les loriots, 
sautillant légèrement au sein des grands arbres, et ])ecqiie- 
tant çà et là les baies parfumées des tleurs, chantaient d une 
voix flexible et harmonieuse. 

Les amis du Hoa-Tchy ressemblaient aux Sept Sages 
de la Foret de Bambous. Ils étaient assis en demi-cercle 
sur un épais tapis , auprès d'un massif de pivoines épa- 
nouies , où Ton pouvait voir les cinq espèces les pins 
remarquables de cette lleur, qui est la reine des parterres : 
l'Etage d'or, le Papillon vert, la Richesse du melon d'eau, 
le Lion bleu scintillant, et l'Elégant génie doré. A côté de 
chacun d'eux était une assiette remplie de beaux fruits, et 
une cruche de sam-tsieou préparé avec le plus grand soin. 
A l'aspect de M. Ilou-Kong, tous se levèrent, et firent 
deux fois devant lui le ko-toou de cérémonie qu'on réserve 
aux plus grands personnages. On le contraignit , malgré 
sa résistance, à occuper la place d'honneur, marquée par 
des coussins de soie ronge; puis, alin de lui témoigner leur 
admiration pour son talent, chacun des assistants récita 
tour à tour une des pièces de vers composées par lui. Le 
poëte souriait en s'inclinant <à mesure qu'on lui rappelait 
ainsi les plus beaux ouvrages de sa jeunesse , et son cœur 
s'enflait de joie ; les fleurs lui semblaient les plus belles 
qu'il eût jamais vues, et dignes (hi j)aradis de l'Occident, il 
estimait h la vérité que les oiseaux gazonillaient un peu trop 
fort, et gâtaient le jdaisir de ceux qui écoutaient ses vers; 



HKVANT rXH l'OlLK QVE DEURIHHK IN BOF.IF. !.")<) 

mais phisiinirs lasses de sani-tsicoii lui liiciif ouhlicr ce 
léger cliagriii , et il abaiuloiina son cu'ur au plaisir. 

Après Tavoir eéléhré sur tous les tous, sou liùte lui 
(leuiauila dhonorer la réuniou par (piehpies eouplels; et 
llou-Kou^, se laissant ilécliir après bien des prières, donna 
l'essor à sa verve poétique. Les belles images , les nobles 
expressions lui venaient en Ibule, et il improvisa eonnne 
bien d'autres anraient voulu écrire. Le temps s'éeoulait 
pourtant, trop rapide au gré des joyeux buveurs, et l'beure 
du Mouton était déjà sonnée, lorsque M. Hou-Kong songea 
que le frère de l'impératrice et le conunandanl des gardes 
l'attendaient à la ville. Le Fou des Fleurs et ses amis l'ac- 
compagnèrent jusqu'au delà de l'enceinte en le comblant 
de remerciements , et en exaltant le bonbeur qu'ils lui 
devaient. 

Tout étourdi de leurs éloges, et la tète un peu entreprise 
parla liqueur qu'il avait bue, Hou-Kong, cbeminant sur 
sa mule, se serait pris volontiers pour Lao-Tse sur sou 
buftle noir. Il fredomiait des cbansons, et composa ces 
quatre vers : 

Quand on a bu trois verres , on a rinlelligence de la Grande Voie ; 
Quand on a vid(^ la bouteille , on est identifié avec elle. 
Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-iMre; 
Et , sans s'éveiller de son ivresse , le poète passe à la postérité. 

Peu s'en fallut, qu'enqiorté par le Ilot de ses pensées, il 
ne passât sans s'arrcler devant la salle de la belle littéra- 
ture, où les examinateurs lui avaiiMit donné rendez-vous. 

Ces messieurs étaient cboqués au plus liant point de ce 
que le vieux poète ne IVit ])oint encore venu, et qu'il les 



MO MIEUX VAUT MARCHER 

(!Ùl fail altondro au cli'là de l'heure ludicpiée. Aussi avaieut- 
ils résolu de l'eu faire repentir, et , d'après leurs ordres , 
on avait coiniueucé la représentation d'une comédie jouée 
par d'excellents acteurs de IVan-King. Lorsque M. IIou- 
Kong parut à l'entrée de la salle, un seul domestique était 
là pour l'introduire sans aucune cérémonie. Les meilleurs 
sièges étaient occupés par Yang-Koueï-Tchong et Kao-Ly- 
Sse , qui n'en avaient réservé aucun à leur hôte retarda- 
taire. Celui-ci, plein de confiance, avança pourtant jus- 
qu'aux premiers gradins; mais il vit toutes les banquettes 
occupées par une foule de lettrés subalternes qui ne firent 
pas mine de l'apercevoir, et dont aucun ne se leva pour lui 
offrir une place. 

Afin d'attirer les regards, M. Hou-Kong salua profondé- 
ment et à plusieurs reprises le premier ministre, frère de 
l'impératrice , qui ne détourna pas seulement les yeux de 
la scène , et feignit de ne point prendre garde à l'arrivée 
du nouveau spectateur. 

Découragé de ce côté , le poëte saisit un moment favo- 
rable, et, surprenant le duc Kao-Ly-Sse, qui le lorgnait 
en dessous, il lui adressa une magnitique révérence. Le duc 
ne riposta que par un léger signe de tête. Hou-Koug , déjà 
mécontent elle cœur serré, mais n'osant toutefois battre 
en retraite , chercha un asile sur les gradins les plus éloi- 
gnés du théâtre; mais la valetaille qui s'en était emparée, 
voyant un pauvre homme en l'honneur de qui pas un des 
lettrés n'avait voulu se déranger, ne prêta aucune attention 
à cette manœuvre. Le poëte allait réprimander un de ces 
marauds si peu polis, quand, aux premiers mots qu'il pro- 
nonça, une rumeur s'éleva du côté des premiers gradins. 



DRVANT UNE l'OrLF. ()\'V. DKUIUKHE UN BOEIF. I Vl 

— Silence ! disait-on, ce l)ruit n'est pas loléral)le ! 

— Oue les valets se taisent! ajonla le commissaire 
impérial en agitant son éventail avec im mouvement de 
colère. 

Hou-Kong perdit en ce moment le peu d'assurance (|ui 
lui restât encore. 11 demeura debout, appuyé contre un(> 
colonne, et sans souiller mot jusqu'à la lin de la représen- 
tation. Au moins alors, pensait-il, je serai dédommagé 
[)ar des attentions empressées de ces rebuffades involon- 
taires. 

Mais le premier ministre, en passant devant lui, et sans 
s'arrêter autrement, dit à un petit chung-ya qui portait son 
ombrelle : 

— N'est-ce point là ce Hou-Kong dont on cliante les 
poésies dans tous les cabarets de Ping-Kiang? 11 n'a guère 
Tair d'un liomme d'esprit. 

Et le commissaire impérial, qui suivait, se crut obligé 
de renchérir sur l'incivilité de son collègue : 

— On devrait, en compagnie honorable, se présenter à 
propos et ne point infecter la salle par l'odeur du vin . 
s'écria-t-il d'un ton fort emphatique, en regardant Hou- 
Kong par-dessus l'épaule. 

Le malheureux, confondu de tant de dédains, sortit de la 
salle après tous les autres lettrés, et s'empressa de remonter 
sur sa mule pour retourner au village de Tchang-Yo. 

— Hélas! pensait-il, bien fou qui recherche la com])a- 
gnie des grands et s'expose à leurs caprices plutôt (pie de 
hanter les petits et de recevoir leurs hommages. Dans le 
jardin du pauvre fermier, j'étais le j)lus habile et le j)lus 
honoré, j'y étais heureux; mais dans la salle de la belle 



142 MIEUX VAUT MARCHER, ETC. 

liltérature , quels durs moments j'ai passés! Les proverbes 
ont raison : les oiseaux de même plume doivent habiter 
même nid, et d'ailleurs 

>1IEU\ VAUT MARCHER DEVANT UNE P V Lt: 
ij U E 1) E R R I k R E 11 N R OE l F . 



Ê\^^ 





PLAIT SA MAROTTE. 



orsque la mille vi (Iciixii'iiif nuit fut venue, 

le sultan , après avoir lait gràee à Selielie- 

razade, ne manqua pas do lui di-mandcr 

ym de ces contes que M. (lalland devait si 

bien laeonler (juehjurs siècles ])lus lard. 

— Soleil de mes jours, lime de mes miits. ^Iai\e de 

justice, trésor de puissance, lui i'('|)ondil la sidiane dans 

ce style que nous avons tous admiié. je n'ai ])iiis lieii 

à l'apprendre, j'ai vidé mou sac. 




144 A CHAQUE FOU 

\a' siillaii , iiK'c'onlcnt de cotte réponse , regretta de n'avoir 
])as l'ait couper le cou à Schelierazade; il eut même uu 
moment la velléité de se livrer à cette fantaisie pour se 
distraire; il résista néanmoins à ce désir, en se répétant ces 
mots mémorables : Un sultan n'a que sa parole. Cette vic- 
toire remportée sur ses passions mérite d'être signalée, sur- 
tout chez un monarque aussi absolu que l'était Schahriar. 

Cependant le sultan maigrissait à vue d'œil, et restait 
plongé dans une mélancolie profonde; son nain favori, son 
fou qu'il aimait tant, ne pouvait parvenir à le distraire; le 
malheureux fut même exilé de la cour. Les courtisans , 
forcés de maigrir comme leur maître et de feindre uiu" déso- 
lation immense , résolurent de tirer leur souverain d'un étal 
qui pouvait compromettre leur tempérament et affecter leur 
intelligence. Les ministres et les grands de la cour se réu- 
nirent en conseil; on y appela la sultane Schelierazade, qui 
avait déjà réussi une fois à dissiper l'immeur noire de son 
époux , et dont la réputation de sagesse commençait à se 
répandre dans tout l'Orient. 

Quand le conseil fut réimi autour d'ime table recouverte 
d'un tapis vert, selon l'étiquette orientale, le visir prit la 
parole en ces termes : 

Messieurs et cliers collègues. 

Ainsi qu'il convient à des sujets fidèles et (lé\oués, nous 
ne devons pas avoir de souci plus grand que le bonheur de 
notre maître. ( Très-bien. ) La santé , s'il faut en croire le 
poëteFerdoussi, est la clef du bonheur; (Assentiment.) l'ennui, 
dit le philosophe Al-Fliarbi, est la j)ire des maladies. 




LOtav^vow Vv\V \c \a\v\o\\. 



PLAIT SA MAROTTK. 145 

Notre maître s'ennuie, donc il est malade. (Sensation.) 
Si mes l'ail)les lumières ne me tout pas dél'aiil, le |)r()l)lèmu 
([lie nous sommes appelés à résoudre est eelui-ei : étant 
donné un prince qui s'ennuie, quels sont les moyeus les 
plus propres à le guérir? 

Une voix. — C'est cela. 

De tous côtés. — Très-bien ! très-bien ' 

Le visir. — Je ne vous dissimulerai point, Messieurs et 
chers collègues, que notre tâche est grave ; mais avec l'aide 
du Prophète, nous la remplirons courageusement, ne deman- 
dant d'autre récompense que celle d'avoir sauvé le prince et 
l'état. ( Acclamations prolongées. ) 

Après ce speech, les membres du conseil prirent la 
parole à leur tour. L'un proposa d'engager Schahriar à 
apprendre à jouer aux échecs; l'autre demanda qu'on lui 
achetât sept ou huit Circassiennes , et davantage s'il le fal- 
lait; celui-ci voulait qu'on fît venir d'Europe des montreurs 
d'ours et des danseurs de polka; celui-là offrait d'ouvrir 
un théâtre oîi l'on jouerait la comédie et le vaudeville ; 
aucun de ces moyens n'obtmt la majorité. 

Le visir, se tournant vers Scheherazade , lui dit alors : 
— Madame , soyez assez bonne pour nous donner votre 
opinion. 

-T- Volontiers, répondit la sultane, écoutez-moi avec la 
plus grande attention. 11 v avait non loin de Bagdad une 
chaumière habitée par un pauvre bûcheron. In jour \\n 
calender vint fra[)per à la porle 

Nous supprimons le reste du conte , pour qu'on ne nous 

10 



146 A CHAQUE FOU 

accuse pas d'avoir inventé une mille et deuxième nuit. Nous 
verrons bientôt quel l'ut le moyen de guérisou que Scliehe- 
razade fit adopter grâces à son apologue. 

Pendant que le conseil délibérait, Schabriar se disait, en 
lançant au ciel l'odorante fumée de son nargbilé : J"ai promis 
à la sultane de respecter sa vie; mais je n'ai fait aucune 
promesse de ce genre au visir, ni aux ministres, ni aux 
grands de la cour; si je leur faisais trancher la tête pour me 
distraire? Comme il ruminait en lui-même cette pensée, les 
nu'nistres et les grands de la cour demandèrent à être admis 
auprès de Sa Haulesse. Scbahriar les lit introduire. Le visir 
se prosterna la face contre terre, baisa six fois les baboucbes 
de son maître : 

— Fils du Prophète, s'écria-t-il , cœur de lion, trône 
de splendeur, mer de magnificence 

— Assez! assez! interrompit Schabriar, que me Youlez- 
vous? 

— - Nous voulons , sublime sultan , chasser les nuages qui 
volent autour de ton front , ramener le sourire sur tes lèvres , 
et rendre la sérénité à ton auguste face. Nous avons décou- 
vert im nioven de te distraire. 

— J'en ai trouvé un aussi ; si le vôtre n'est pas meilleur, 
je renq)loierai : je suis décidé à vous faire trancher la lête. 

Un long frémissement parcourut l'assemblée. Le visir 
poursuivit son discours d une voix entrecoupée. En suppri- 
mant les citations, les métaphores, les épitbètes oiseuses, 
ce discours, qu'on a conservé dans les archives de la cour 
(le Perse, remplirait encore cinq livraisons de cet ouvrage. 
Nous pri\erons nos lecteurs de ce morceau d'éloquence; 
nous leur dirons seulement que Schabriar adopta le moyen 



PLAIT SA MAROTTK. 147 

do (lislractioii qu'on lui proposait, ce qui valut à la Perse 
environ trente tètes de plus, sans eonq)ter eelle du grand- 
visir. 

Ce moyen, dû à riniagiiialiou fertile de Selielierazade, 
consistait à faire entreprendre un voyage au sultan dans le 
but de déeouvrir quel était l'honime le plus malheureux de 
son royaume; la philanthropie, employée comme passe- 
temps, n'est pas une invention aussi moderne ([uon pour- 
rait le croire. 

Le premier jour de la lune de Cheval, Schahriar se mit 
en route déguisé en marchand arménien, n'emmcmant 
avec lui que le grand- visir, également travesti en marchand. 
Vers la treizième heure du jour, qui correspond à celle où 
l'on dîne, le sultan, dont la marche et le grand air avaient 
aiguisé l'appétit, proposa à son compagnon de frapper à la 
première habitation et d'y demander l'hospitalité. Ils se 
trouvaient eu face d'une chaumière d'assez mince aj)j)a- 
rence , et comme il n'y en avait pas d'autre dans tout le 
voisinage , ils furent obligés d'y entrer. 

Assis sur un banc de bois, entouré d'alambics et de cor- 
nues , le maître de la maison s'aperçut a peine de la pré- 
sence des vovaoeurs. 11 attisait le feu d'un fourneau situé au 
mdieu de la salle, et ne perdait pas de vue le récipient 
placé au-dessus du feu. Tout h coup les flammes s'étei- 
gnirent, un charbon noir remplaça le liquide qui bouillait; 
l'homme poussa un grand cri , et se roula par terre en 
s' arrachant les cheveux. 

— Ou'avez-vous , mon ami"? lui demanda Schahriar avec 
bonté. 

— Seigneur marchand, répondit-il, vous voyez le plus 



148 A CIIAOUE FOU 

malheureux des hommes. J'ai trouvé le moyen de faire de 
l'or. Pour me livrer aux expériences nécessaires, j'ai aliéné 
mon héritage , et ma femme est morte de chagrin. J'allais 
recueillir le prix de mes sacrifices ; mais l'argent me man- 
quait pour entreprendre l'expérience décisive; alors le 
démon m'a tenté, et j'ai vendu mon unique enfanta des 
marchands d'esclaves. Vous venez de voir échouer ma der- 
nière espérance ; il ne me reste plus rien , pas même de quoi 
souper ! 

Schahriar ordonna au visir de prendre le nom du cher- 
clieur d'or, et, après Tavoir inscrit sur un calepin, ils sor- 
tirent. L'alchimiste se nommait Nadir. 

— ^ Voilà un homme hien malheureux! dit le sultan. 

— Très-malheureux ! répondit le visir. 

En causant ainsi , ils rencontrèrent un vieillard qui venait 
de puiser de l'eau à la rivière; il marchait péniblement, 
s'arrèlant à chaque instant pour déposer son vase et le 
reprendre ensuite. La vieillesse indigente excite la pitié des 
âmes généreuses : ce spectacle émut Schahriar, il voulut 
connaître l'histoire du vieillard. 

— Je m'appelle Ghaour, dit l'homme à la cruche; depuis 
cinquante ans je m'occupe de la nature des choses et de 
l'essence de l'âme. J'étais riche, et un incendie a dévoré 
tous mes biens ; je ne regrette ni mes palais , ni mes meubles , 
ni luon argenterie, mais seulement ma bibliothèque. La 
vérité est dans les livres, comme vous savez; et pour en 
acheter je suis obligé de boire de l'eau, de manger des 
racines, et de me servir moi-même; je ne puism'empècher 
parfois de me trouver bien malheureux. 

Le visir nota le nom de Ghaour sur sc^s tablettes. 



l'LAIT SA MAROTTF. 149 

Dos sanglots qui partaient diin l)ois voisin gnidrrcnt le 
sultan vers nn pauvre paysan qui pleurait abondamment, 
assis au pied d'un arbre. Schahriar s'informa des causes de 
sa douleur. 

— Hélas! répondit le rustn», j'aimais Fathmé, la jdus 
belle lille du village; en l'épousant je lui ai fail donation de 
mes biens; maintenant qu'elle n'a plus rien à attendre de 
moi, elle me bal, elle me cbasse de la maison pour faire 
chère lie avec d'autres, et quand je veux me plaindre on 
me rit au nez; tout le monde se moque du pauvre Fernicli ! 

Le nom de Ferrueh prit place à côté de ceux de Nadir 
et de Ghaour. En sortant du bois, ils virent s'avancer vers 
eux un individu déguenillé qui marchait en tournovant sur 
lui-même avec une rapidité effrayante ; on eût dit un tour- 
billon vivant. Schahriar l'appelait en vain depuis plusieurs 
minutes; l'individu ne se serait point arrêté, si un obstacle 
qu'il n'apercevait pas au milieu du chemin ne lui eût fail 
faire une cabriole dans la poussière. 

— Pourquoi tournez-vous ainsi sur vous-même d'une 
façon si bizarre? lui demanda Schahriar, en laidant à se 
relever. 

— C'est ma manière de voyager. Je suis le derviche 
Ahmet, et pom* une faute que j'ai commise on ma con- 
damné à aller ainsi jusqu'à la grande mosquée d'Ispahan. 
J'ai encore quinze jours de marche; laissez-moi partir, car 
si je n'arrive pas à l'époque fixée, je suis perdu! 

Ahmet reprit sa course, en laissant le sultan et le visir 
aussi surpris qu'affligés d'une telle infortune. 

Nous ne parlerons pas des autres malheureux que ren- 
contrèrent nos voyageurs philanthropes. Schahriar, embar- 



150 A CHAQUE FOr 

rassé pour décerner le prix du malheur ^ résolut de les 
réunir à sa cour, de les interroger séparément, afin de 
prononcer avec connaissance de cause. Le sultan rentra 
dans Bagdad, et son premier soin fut de donner des ordres 
pour taire arrêter Ahmet partout oii il tour])illonnerait. 

Au jour fixé pour l'épreuve, Schahriar, entouré de toute 
sa cour, ayant à son côté Scheherazade , ordonna qu'on fît 
entrer successivement les malheureux qu'il avait découverts 
dans sa tournée. Aucun d'eux ne répondit à l'appel. Nadir 
avait vendu sa cahane, et sûr de réussir avec cet argent, 
les plaisirs de la cour ne pouvaient tenter un homme qui 
allait frUre de l'or. Ghaour, sur le point de découvrir l'es- 
sence de l'àme, n'avait pas le temps d'interrompre ses 
méditations. Ferruch avait pardonné à sa femme; il l'aimait 
trop pour la quitter un seul instant. Ahmet, saisi au pas- 
sage, s'était échappé des mains des gardes, disant qu'il 
aimait mieux mourir que de renoncer à un pèlerinage qui 
devait lui assurer le ciel. Les autres malheureux mirent en 
avant des prétextes semblahles pour ne pas renoncer à leur 
malheur. 

Schahriar commençait à trouver que pour se disirai rt^ il 
aurait mieux valu faire couper la tète au visir, aux ministres 
et aux grands de la cour, lorsque Scheherazade se tourna 
vers lui, et hii dit avec cette voix douce que les poêles lau- 
réats de Bagdad comparaient au murmure d'une fontaine : 
— Prince, que ceci vous serve de leçon ; il n'y a de mal- 
heureux que ceux qui n'ont pas de désirs : alchimie , philo- 
sophie , amour, dévotion, tout ce qui remplit le cœur 
contrihue à la félicité. 

— Ces gens-là ne se trouvent pas mallieureux, reprit 



PLAIT SA MAROTTE. 



151 



Sclialiriiu' au coinhlc» de rrloiiiiciiicnl ; mais ils soiil lotis! 

A ('.IIAOIK For l'LAlT SA MAIiOTTK ! s'irria IIM |»('lil 

homme roiilrclail (|iii srlait glissé au milieu des eourtisaus; 
rends-moi la mienne, si tu veux que je vive. 

I']n même temps, le nain lavori se jeta aux pieds du sul- 
tan. Sehalu'iar rélléchit ])endant quelques instants; puis il 
daigna soui'ire à toute la coui". il laiil . dil-il , une passion à 
riionuue; j'ai déjà choisi la mienne. Un témoin oculaire 
de cette histoin^ raconte quen prononçant ces mots, il 
regarda tendrement la sultane, 








LUi ©©KlilllLS ®[l L'giMKiaDl 



SONT LES CONSEILS DU DIABLE. 




rémond est-il arrivé? deiiiandait mi matin 
à une femme de cliainbre un monsieur chauve 
(jui venait de monter an deuxième étage d'une 
maison de la rue Sainl-llonoré. 

— Entre donc, monsieur Bruneau, repai- 
tit une voix de l'intérieur; et, presque aussitôt, on vil 
paraître au milieu de rantichand)re un gros bonhonnne 
au teint fleuri, qui tenait d'une main un rasoir et de l'autre 
un pinceau. 

— Eh bien ! as-tu réussi dans tes projets? 




Ci ;\\ ( Yowwu \v\v\, VVvav \v: \nvV. 



LES CONSEILS DE i/ENMI, E I'C. 155 

— Lorsque AllKUiase-l)(''sii'é-JiU'qii('sBr(''iiioiul se (•h;ir«>o 
d'iiiio affaire, esl-il dans l'lial)iliide de ne pas réussir? 

— Ainsi, ta llllc est tianeée? reprit ^\. Bruneau après 
s'être assis dans un fauteuil, sa canne entre ses genoux et 
son chapeau sur sa canne. 

— Ma Lueile est fiancée, et mou futur cendre», arrive 
aujourd'hui même avec son père, M. Christophe Deschanips, 
d'Elbeuf. 

— Et ta fourniture? 

— FA\c est certaine; les fonds sont prêts; ma fennne est 
l'amie de madame Ducornet, dont le mari, chef de division 
au ministère de la guerre, a promis de présenter le trait('' 
à la signature de Son Excellence. Madame Brémond le por- 
tera à madame Ducornet, apostille d'une pièce de satin de 
Chine, qui nous est arrivée de Pékin , et dont notre pro- 
tectrice a la plus grande envie pour paraître au bal de la 
cour. Ainsi tout est arrangé : le ministre signe le traité ce 
soir; ce soir, nous signons le contrat, et tu vas m' accom- 
pagner pour acheter la corbeille de noces. 

— Justement, j'ai une citadine à ta porte. 

— Alors partons. 

— Partons!... Mais n'as-tu rien à dire à ta femme? 

— Bah! elle est maussade ce matin. 

— (Ju'a-t-elle donc? 

— Elle s'ennuie. 

— Hein ! que dis-tu là? elle s'enmiie! 

— Eh bien ! oui, elles'ennuie! De quelair me regardes-tu? 

— Mon ami, sais-tu bien ce que c'est que l'ennui? 

— Quelle question! Parbleu, oui, je le sais. L'ennui... 
Eh bien ! c'est l'ennui. 

•20 



154 LES CONSEILS DE l'eNNUI 

— Tu le Ironipes, monsieur Brémond; l'ennui, c'est le 
diable. Oiiancl madame Bruneau s'ennuie, j'ai peur. 

A ces mois, M. Brémond regarda M. Bruneau, haussa 
les épaules, prit sou chapeau et sortit. 

Or, taudis que les deux amis montaient eu citadine, 
madame Brémond , à demi couchée sur un sofa , dans son 
boudoir, laissait flotter ses rêveries au hasard. A quoi pen- 
sait-elle? Dire qu'elle ne pensait à rien, c'est dii-e qu'elle 
pensait à tout. Madame Brémond était une fenuue à qui 
ses amies donnaient trente-neuf ans ; elle en avait donc 
trente-deux ou trente-trois. Les molles clartés qui filtraient 
par les persieuues voilées de stores, noyaient les lignes 
charmantes de son visage, et teignaient d'une lueur rose 
les plans nacrés de ses épaules. Ce matin -là madame 
Brémond s'ennuyait. Pourquoi? Sa camériste, tout au plus, 
aurait pu le deviner. Elle-même l'ignorait certainement. 

Pour ouvrir le cœur d'une femme à l'ennui, il est mille 
raisons ; pour le fermer, il n'en est qu'une. Or, madame 
Brémond était mariée depuis dix-sept ans. 

Au bout d'une heure, n'enlendant pas la sonnette de sa 
maîtresse, la camériste entra. — Il est ])ieulôt midi, dit- 
elle, madame veut-elle que je la coiffe? 

— Comme vous voudrez , Suzetle. 

Tandis que Suzctte présidait à ces nulK' détails où les 
femmes déploient plus de diplomatie que des ambassadevu's 
dans lui congrès, un violent coup de sonnette retentit à la 
porte. 

— xMadame, dit pres([ue aussitôt une fenuue de chand)re 
eu ])assaiil sa lèle derrière une portière, il y a là un mou- 
sieur qui demande à vous pailer. 



SONT M:s C.ONSFIl.S |)l DIAliLE. 1.").") 

— .Mais je ne puis rcccNitir pcrsoiiiic... 

— Pcrsoiiiic . t'\c('[)l('' un l)('aii-|)('ix' , iiilcii'ompil une 
o'i'ossc! \()i\; cl presque anssilùl nu uionsieur, gras, grand, 
vermeil el joulllu. se présoiiUi au seuil du l)()ud()ir. 

— -M. (lluislojdie Desehanips, dit-il en s'annoneani lui- 
nièuie. 

Madame Biémond s" inclina en s'elïoreaiil de soniire. 

— Je vous sur[)reiids dans l'asile des Grâces, Madame; 
mais hall! un beau-père a ses petites entrées partout. Par- 
bleu 1 j eu ai vu bien d'autres à Elbeuf! Une belle ville, ma 
loi! (]on naissez-vous Elbeut"? Non? Après le mariage de 
mon tils, je vous y conduirai. C'est moi qui suis l'adjoint 
de l'endroit; vous verrez ma fabrique et mon Casimir. Par 
le chemin de fer, c'est une bagatelle que ce voyage; une 
petite maîtresse fait ça entre son déjeuner et son dhier. 
C'est plus difticile à moi qui fais mes cinq repas par jour. 
Mais bail ! en voyage comme à la guerre !... Mais, Madame, 
ne vous gênez pas pour moi; continuez; voyez, j'en agis 
sans façon, moi; je m'installe. 

Cette tirade avait été débitée tout d'une haleine, el, avant 
que madame Brémond eût trouvé le temps de glisser un 
mot, M. Deschamps s'était assis carrément sur l'ottomane 
de salin. En toute autre circonstance, madame Brémond 
aurait ri de tout son cœur; c'était une femme d'esprit qui 
s'annisait des ridicules plus qu'elle ne s'en offensait; mais 
en ce moment elle s'ennuyait. 

Ses sourcils se froncèrent, et une moue dédaigneuse se 
dessina sur sa bouche; à ce flux de paroles, elle ne répon- 
dit (pie par un regard glacial. 

Mais M. Deschamps n'était |)as homme à se découcerl<'r 



156 LES CONSEILS DE l'eNM'I 

pour si peu ; il se répondit à lui-uiémc , et la conversation 
recommença sous forme de monologue. 

— Parbleu! s'écria- 1 -il encore, j'ai grand' faim; le 
voyage et le grand air m" ont mis en appétit. Aous allons 
déjeuner ensemble ; ce sera fort gai ; quand M. Brémond 
rentrera, il nous trouvera à table à côté l'un de l'autre. Eb ! 
eli ! il verra que nous avons fait connaissance sans lui. 

— • Merci, Monsieur; je ne déjeune jamais, répondit 
d'un ton sec madame Brémond. 

— Jamais! s'écria le Normand ébouriffé. 

— Jamais à midi. Suzette, donnez ordre qu'on serve à 
monsieur un pâté, quelque poulet froid, deux ou trois bif- 
tecks; la moindre des clioses entin. 

— Au moins me tiendrez -vous compagnie? reprit 
M. Deschamps. 

Au moment où madame Brémond allait répondre, la 
femme de chambre vint annoncer qiK^ M. Alfred de Lespars 
attendait madame au salon. 

— Veuillez m' excuser, Monsieur, dit vivement madame 
Brémond ; c'est pour une affliire importante qui ne souffre 
aucun retard. 

M. Deschamps, un peu étourdi, passa dans la salle à 
manger, où le pâté et le poulet lui tirent oublier la moitié 
de sa déconvenue. 

Or, l'affaire qui ne souffrait aucun retard n'était rien 
moins que l'offre d'un billet pour le bal de la liste civile. 
M. Alfred de Lespars était éloquent; mais madame Bré- 
mond était ennuyée. 

— La valse vous distraira, disait le dandy. 

— Mais je n'ai pas de robe, répondait la dame. 



SONT J.KS CONSKIl.S DU DIAlil.i:. lo7 

Los rcmiiics, ciissciil-cllt's mille icihcs. iiCii oui jamais 
une la Ncillc d un hal. 

— Voilà justciiKMit iiiii' j)i('c'(' (le salin dini dessin inei- 
veilleux; je suis sur ([ue votre laiseiise de modes est l'ennne 
à tailler une robe dans une jnn'l. 

— (l'est vrai, dit nonch;dannnenl madame Brémond. 

— (a'oycz-moi, Madame, reprit le dandy insinuant, il 
faut condwttre remuii ])ar le plaisir; le spleen est dange- 
reux pour une jolie l'ennne. 

Madame Brémond sourit, hésita un instant; mais la 
main de M. de Lespars avait déjà saisi le cordon de la son- 
nette. Suzette entra, et reçut ordre de porter tout de suite le 
satin chez la couturière. 

Madame Brémond avait tout à l'ait oublié son amie, 
madame Ducornet. 

M. Deschamps parut à cet instant à la porte du salon ; sa 
présence acheva d'irriter les nerfs de madame Brémond. 

— Je ne vous dérange pas, j'espère? dit le fabricant. 

— Oh! mon Dieu, non; mais voilà justement M. de 
Lespars qui me priait d'aller choisir des bracelets, ])our sa 
S(Pm', chez Janisset. Me permettez-vous de l'accompagner'? 

— Faites, Madame, répondit M. Deschamps, qui sem- 
blait avoir perdu toute sa loquacité et sa joveuse humeur. 

Dix minutes après, madame Brémond, enunaillotée dans 
un cachemire, montait en calèche avec M. de Lesj)ars. 

— Au bois de Boulogne! cria le valet de pied au cocher; 
et la calèche partit. 

M. Christophe Deschamps entendit la voix sonore du 
laquais; il tressaillit, frappa de sa canne sur le parquet, 
enfonça son chapeau sur sa. tète, et sortit avec fracas. 



158 LES CONSEILS DE l'eNNUI 

Vers le soir, M. Brémond et son ami M. Bruneau 
revinrent h la maison de la rue Saint-IIonoré. Dix commis- 
sionnaires les suivaient, chargés de caisses et de cartons. 

— Madame Brémond? demanda M. Brémond à la 
camériste. 

— Madame n'est pas rentrée; mais voici deux lettres 
pour vous. 

— L'écriture de mon ami Deschamps! A quelle heure 
est-il arrivé '? 

— Monsieur, il est parti à (piatre heures. 

— Parti! qu'est-ce à dire? 

— Lis, et tu le sauras, lit ohserver M. Bruneau. 
M. Brémond ouvrit précipitamment la lettre. 

« Mon cher correspondant , 

(( Je retourne à Elbeuf. Votre femme est peut-être cliarmante, mais 
elle n'a pas voulu se donner la peine de me le prouver. Je ne veux pas 
être pour elle un sujet de contrariété; et, pour lui épargner l'ennui 
d'une présence trop assitlue, je renonce pour mon lils à l'iionneur d'en- 
trer dans votre famille. Comptez toujours néanmoins sur mon amitié et 

mon crédit. » 

« Christophe Descuamps. m 

— A l'autre, dit M. Brémond; et une seconde fois il 
rompit le cachet. 

« Mon cher Monsieur, 

« Madame Ducornet a vainement attendu madame Brémond toute 
raj)rès-midi ; je regrette infiniment que son absence ne m'ait pas permis 
(le faire pour vous ce dont j'avais cru pouvoir vous donner l'espérance; 
mais, vous le savez, une lettre était indispensable, et cette lettre que je 
devais soumettre à M. le ministre , je ne l'ai pas reçue. Dans la pensée 
que peut-être vous aviez renoncé à solliciter la fourniture, j'ai dû 
présenter un autre soumissionnaire, et S. E. vient designer le traité. 



SONT LES GONSEir.S \)V niAHI.K. 



:iO 



« Madame Ducornel se rappelle au siuiveiiir de iiiiidaine l?ri'iiuind , et 

la remercie de son offre oblii^eante. Kilo a trouvé [)uuf le bal de la cour 

une étoffo propre à remplacer la pièce de salin dont madame Brémond 

lui a\ail })arli'v » 

Noire luul dévoué , 

K B. DrcORNET. 1) 

— Que signilie tout cola? s'écria M, Brémond en frois- 
sant les deux lettres. Un mariage rompu et une tburniture 
manquée 1 

— Mon ami, ta femme s'ennuyait ; elle a suivi les con- 
seils du diable. La voilà justement (|ni rentre avec M. Alfred 
de Lespars. Tu u'as plus qu à prier Dieu pour que son 
ennui s'en tienne mainfenani à la fourniture mancpiée et 
au mariage ronqni. 





A ©(s)L@[M]i[l§ i@yL[ 
CERISES SONT AMÉRES 



1 y a qiielqi]es années, les journaux signalèrent 
l'existence d'un club des Suicides, établi, 
disaient-ils, dans une \ille d'Allemagne. 

Ceci parut à tous les gens d'esprit une j)lai- 
santerie d'un goiil médiocre, et ils ne conce- 
vaient pas bien comment un candidat, — à moins de s'y 
présenter à l'instar de feu saint Denis, sa tète à la main , et 
d'établir ainsi qu'il s'était préalablement coupé la gorge, — 
pouvait justitier de ses titres, et mériter les suffrages d une 





3y9tJ 



Lt* Lou^s Y.t t,t ''^\»i.^\vv;)^^^\V ^w- 



A COLOMBES SOULES, ETC. 161 

assciiililt'o i[uo sans cloute ils supposaiciil coinposôc ch^ 
li'épassi's. 

Pour se créer des tlillieullés il sul'lil tFappartenir à la 
classe, hélas! si nombreuse, des gens d'esprit. Les trois 
(juarls du temps, — comme feu Gribouille, qui, pour évi- 
ter la pluie, se jetait dans la rivière, — ces honnêtes dupes 
du scepticisme s'appliquent à ne rien croire de ce qui est 
vi'ai pour arriver à douter de ce qui est faux : — et à ceci, 
par j)arenthèse, elles ne réussissent pas toujours. 

Donc, cette fois encore, les gens d'esprit se trompaient; 
le club des Suicides a existé, ou, pour mieux dire, failli 
exister. . . un jour seulement , il est vrai ; mais enlin ce jour-là 
mérite qu'on en parle. Sur lettres de convocation , dùmcnl 
scellées et distribuées, plusieurs individus, de tout pays et 
de tout âge, se réunirent certain jour de certain mois, dans 
certaine maison de certaine rue , à Berlin ou ailleurs , pour 
y former le club en question. 

La compagnie n'était pas nombreuse; en revanche, on 
n'en eût pas trouvé facilement de plus choisie. Presque tous 
les membres étaient venus en carrosse, et avaient laissé aux 
portes une livrée nombreuse. La plupart d'entre eux portaient 
les insignes de quelque chevalerie; énervés par les joies 
sensuelles, presque tous exhalaient les parfums excitants 
du musc; et les cinq sixièmes marchaient à grand'])eine, 
attardés par la goutte , cette maladie des millionnaires. 

Une telle assemblée ne pouvait se passer d'un président 
anglais. Le plus morose et le plus jaune des nababs. Fré- 
déric-James Mordaunt , de Latcutia, ex-|)aveur général de 
la compagnie des Indes, hit j)orté au fauteuil parmi vote 
unanime, et par quatre grands Lasatrs à face cuivrée. 



162 A COLOMBES SOULES 

Pour tout remerciement , il croisa ses l)ras sur sa poitrine 
à la manière des idoles de Jaggernaut, et un interprète 
habile, qui ne le quittait jamais, se chargea de traduire ce 
geste en bon français; — on ne s'exprime jamais autrement 
dans une réunion cosmopolite. 

« Messieurs, dit-il, l'honorable esquire vous remercie de 
lui avoir décerné les honneurs de la présidence, et vous 
offre à chacun , — pour vous témoigner sa gratitude , — 
deux onces du meilleur opium qui se récolte dans le Haut- 
Assam. Il désire seulement que la pensée qni vous réunit, 
et l'opération qui doit en être la conséquence... » 

Cet euphémisme gracieux excita un nuu'uuu'e d'appro- 
bation. 

«Qui doit en être la conséquence, répéta l'orateur, ne 
soient obscurcies par aucun nuage , ni marquées par aucun 
désordre. Tout doit se passer décemment, avec entière con- 
naissance de cause , à loisir, comme il sied à des gentlemen 
à qui la vie est devenue assez indifférente pour qu'une 
heure ou deux de plus à passer dans ce bas monde leur 
semble une bagatelle tout à fait insignifiante. 

« Et , comme les honorables membres du club glorieux 
que vous allez instituer acceptent ime véritable solidarité 
de principes, il est bon que chacun d'eux fasse agréer à 
ses futurs collègues les motifs de sa résolution suprême. 
Le président invite donc les candidats qui réclament leur 
admission à expliquer sommairement , l'un après l'autre , 
en commençant par le plus jeune, les raisons qu'il a de 
renoncer à l'existence. On statuera par un scrutin séparé 
sur le mérite de chaque candidature. » 

La motion du président fut accueillie avec fa\eur. el les 



CERISES SONT AMÈHES. 163 

cluhislt'S aspirants s'ciiIrCxaiiiiiii'rciil pour sa\(»ir (pii par- 
lerait le |)r(Mni('r. i'.c lut un iM'anrais (pii sclcNa. Jehan .Mar- 
cottcau avait dix-ncul' ans , de trop lon^s c'Iicvl'ux , cl aussi 
peu (le inollels qu'une élégie moderne en comporte. 

(( Je veux me tuer, dit-il, procédant en vrai romantique 
par petites phrases courtes et saccadées. J'ai vécu un siècle 
en (pielques jours. Tout homme m'est antipathique. Aucune 
femme ne me rejouit plus. Sardanapale était un innocent, 
au prix de yotre serviteur; Alcihiade , un épicier; don Juan 
et Lovelace, deux crétins. Puis j'ai fait un drame, Mes- 
sieurs. Je vous le jure, une œuvre cyclopéenne! On l'a fort 
goûté, par malheur. J'espérais une lutte, des orages, 
quelque chose de grand, enfin, sur quelque mont Sinaï, 
couronné d'éclairs et de tonnerres. Mais on m'a traité 
comme le premier vaudevilliste venu. J'ai dû suhir les 
bravos furieux de plusieurs centaines de croquants. Fatal et 
méprisable triomphe! Ils m'ont souffleté de leurs applaudis- 
sements. Ils m'ont craché mon succès à la face. Donc je 
fus médiocre , ou du moins on peut dire de moi : Il fut mé- 
diocre un tel jour. ]\'est-ce point assez pour en mourir? 
Qu'en pensez-vous, Messeigneurs? » 

Les sages de l'assemblée se regardèrent sans mot dire à 
cette bizarre interpellation ; puis on alla au scrutin , et le 
candidat fut exclu par un vote significatif. Silvio , bel Italien 
aux cheveux noirs, prit alors la parole. 

« Je supplie, dit-il, vos excellentissimes Seigneuries 
d'écouter en toute faveur leur humilissime esclave. Les 
femmes, — que j'aime passionnément, — ont toujours tait 
le tourment de ma vie. Jadis, c'était parleurs rigueurs; le 
tyran de Paphos jetait ses flèches de i)loiub à toutes les 



lOi A COLOMBES SOULES 

beautés dont le rc^gard faisait couler dans mes yeines le poi- 
son subtil de l'amour. Aujourd'bui, les cboses ont changé 
de face. Comment vous dire, Excellences, sans blesser la 
modestie, que je suis le trop heureux objet de trois préfé- 
rences, dont la moindre est bien au-delà de mes faibles 
mérites, et snl'lirait à combler mes vœux? Il en est pourtant 
ainsi : trois zentil donne ^ toutes trois accomplies en mérite 
et en vertus singulières, ont abaissé leurs yeux sur moi. 
Pareil aux captifs de Mézence, mon pauvre cœur, tiraillé à 
droite et à gauche, comme par des cavales indomptables, 
est chaque jour prêt à se rompre. Folles querelles, jalousies 
insensées, ardeurs inquiètes, de tous côtés me minent et 
m'assiègent. A une journée sans repos succède une nuit 
orageuse; à la tempête nocturne, un jour rempli d'alarmes. 
Autrefois, j'avais trois ressources contre le désespoir d'a- 
mour: l'opéra, l'atelier, les dolci. Mais, hélas! l'une de 
mes amantes est prima donna; la seconde, modèle en 
renom, a ses libres entrées chez tous les peintres; la troi- 
sième tient le seul magasin de nnisiacciuoli et de pain 
d'Espagne oii un honnête homme puisse aller se distraire. 
Elle seule a le dépôt des /rwino/i de Santa-Ghiara et des 
stntjfoli de San-Gregorio-Armeno. Ce fut même là, s'il 
m'en souvient, ce qui loi valut mes imprudents honnnages. 
A présent que faire, sinon aller chercher aux sombres 
bords le repos qui me fuit ici bas? Ce que me refuse le fils 
de Cypris, Pluton me l'accordera peut-être. (Ju'en pensez- 
vous? » 

Pour toute réponse, le président lit un signe à son inter- 
prète, et celui-ci alla demander à Silvio, le plus discrète- 
ment qu'il sût le faire, s'il n'aurait point sur lui par hasard 



CEIUSES SONT AMÈllKS. 165 

l(>s |)(»i'lrails do ses (rois [XM^sriMilriccs. Silvio poilail riiii à 
l"(''j)iiiglo (le sa cravalc, le second en médaillon, cl le Ifoi- 
sième eu bracelet. Le président, après les avoir examinés, 
end devoir les faire passer sous les yeux des assistants. 
(Tétaient trois tètes eharmantes, celle de la pâtissière sur- 
tout. I']lles (h'cidèreni la (piestion contre le malcnconti'cnx 
Silvio, (pie le \icn\ l'rédéric-James Mordauut foudroyait 
de sa mnellc indignation. Ponr se consoler dn vote sponlani- 
par lequel on le uiettait au ])au du suicide, le bel italien se 
fit apporter un poncio spoiigato ^ et savoura leidemcut ce 
délicieux sorbet. 

«Le non-moi tîuit pres(pie tonjours par tuer le moi, 
s'écria d'une voix creuse mynbeer Llricbs Kupferberg, ])ro- 
fesseur allemand , dont le tour était venu... Et même quand 
le subjectif s'exécute lui-même, il n'est que l'agent de l'ob- 
jectif. Supposons un exemple : si la trois fois beurense 
assemblée, à qui je fais l'iionneur de m'expli(|uer devant 
elle, parvenait à me comprendre et m'admettait dans son 
sein; si, ensuite, détruisant les conditions de mon être 
individu{d, je rentrais dans les vagues domaines de l'infini, 
(pielle serait la cause de cette dissolution, de ce divorce 
amiable, prononcé entre mon corps et mon âme? Lne 
cause seconde, une fortuite, pas autre cbose; un sinq)le 
malentendu de ce -po-çtoTov mystérieux que le vulgaire 
appelle Providence. Pourquoi m'a-t-il placé, moi voyant, 
dans un milieu de ténèbres? Pourquoi m'a-t-il donné, — 
j'établis à regret ce fait qui vous désobligera peut-être, — 
la perception interne de mon ijielfable supériorité sur tous 
les êtres créés avant ou eu même temps que moi"? Est-ce ma 
faute si je snis investi de facnitcs inouïes dont Texercice 



lOG A COLOMBES SOULES 

ni'esl inlerdif? Voici ce qui m'ariivc. A force de travailler 
la raison pure et les idées innées, non-seulement jai con- 
staté ce fait imporlaut que l'àme est un être multiple, mais 
je suis parvenu h dédoubler mon moi. Je puis le transmettre 
à un autre sans cesser pour cela de le posséder, et prouver 
parla même que l'âme humaine n'est pas identique, ainsi 
que renseignent les ânes hâtés de l'Ecole française. J'ai 
donc fout simplement mis la main sur la pierre philosophale 
du monde métaphysique. J'ai en poche la plus nouvelle de 
toutes les vérités connues, et probablement la solution de 
tous les problèmes à venir. Ce n'est point, vous le pensez , 
un bonheur médiocre. Maintenant , depuis que je suis en 
possession de ce merveilleux dictame , je n'ai pu ni l'expé- 
rimenter pour moi-même, ni l'appliquer de manière à con- 
vaincre les autres. La faute en est à mon siècle , qui ne me 
fournit pas un être égala moi. Or, le contenant ne peut pas 
être plus petit que le contenu. Mon âme ne saurait entrer 
dans un autre vase intellectuel , si ce vase n'a point la même 
capacité, les mêmes moyens d'abstraction, de généralisa- 
tion, etc., etc., qui m'ont été trop généreusement départis; 
et j'ai acquis à mes dépens la triste conviction que pas un 
être humain n'est assez vaste pour servir à mes projets. Un 
esprit où l'orgueil régnerait en maître serait particulière- 
ment flatté de cette circonstance; mais le vrai savant ne 
saurait supporter un isolement pareil. Donc, si bornés que 
le ciel vous ait faits, vous comprendrez que je ne puisse 
point habiter une sphère trop étroite , dont mon œil a 
dépassé les limites. Je pars, géant désolé de vivre parmi 
des nains, et vraiment malheureux d'avoir deux ou trois 
siècles d'avance sur ma déplorable époque. Vous ne vou- 



CERISES SONT AMKRES. 167 

(liiez |)as, je |)('iis(', noms ojjposcr à rc ^rand acte de jiislicc 
(lisli'ibulivo, à ccl oslracisnic iicccssairc. » 

Porsoniic ne irpoiulit; et cela par une raison inajourc. 
c'est que tout le iiioiult' était eiuloriiii. On cul grantlpeiiic à 
réveiller assez de votants pour exclure l'ennuyeux pédant 
(pii venait de pailei'. Il sortit de la salle en se trottant les 
mains, et on renleiidil se t'éliciler d'être inintelligible, mal- 
gré tous les elïorls qu'il a\ait laits pour se mettre au niveau 
de son auditoire. 

L'épreuve conlinna trois heures, absolument comme elle 
avait connnencé. Ambitieux trop promptemenl satisfaits, ou 
bien désappointés par une victoire incomplète; Crésus dé- 
goûtés de la richesse par la satiété qu'elle entraîne; voliqi- 
tueux fatigués de l'amour par de trop faciles plaisirs , tous 
ces convives se plaignaient de la vie connue d'un banquet 
trop riche et trop abondant. Aussi, pas un d'eux ne trou\a 
grâce devant ses juges, et le résultat final du scrutin laissa 
le président isolé dans son fauteuil, en lace d'une quadruple 
rangée de banquettes vides. 

Cette conclusion, tout à fait imprévue, le contraignit à 
s'examiner lui-même avec plus de sévérité qu'il n'avait fait 
jusque-là. 

— Daiun\ye\ s'écria-t-il, s' adressant à son interprète, 
je ne suis pas très-certain de nétre pas aussi absurde que 
ces impudents camarades. La seule bonne raison que jaie 
de m'envoyer dans l'autre monde, c'est que je ne puis plus 
digérer l'excellent curry dont mon cuisinier parsis possède 
seul la recette, et que j'aime par-dessus toute chose. Peut- 
être n'est- il pas tout à fait raisonnable de se tuer parce 
(pion a le meilleiu' cuisinier des cin([ |)ailies du monde. 



168 A COLOMBES SOULES, ETC. 

— Si Votre Honneur me demande mon avis là-dessus, 
répliqua le docile truchement, je lui apprendrai que je con- 
nais cent cinquante millions d'honnnes très-heureux de 
vivre , et qui jamais n'ont mangé autre chose que du riz 
bouilli sans sel ni poivre. Mais tout dépend des circon- 
stances, et une trop grande ])rospérité gcàte bien des choses. 
Connue la dit un sage derviche , 

A COLOMBES SOUMIS CRRISKS SO.NT AMURES 



ihlll w , 1, 





Vil AJT J 



t'0£=:i n' V 




'\d "NiWvVw, \d NHvVçV. 




mm [i^j'AfliMiE -M, 



©M ©mEîB 




on ami Auvray est-il chez lui? 

— Non, Monsieur, il est sorti; mais 
Murpli y est, et si vous désirez le voir... 

— Comment! si je le désire? mais 
c'est un devoir, une obligation... Ce cher 

Murph! trop heureux vraiment cpi'il veuille bien me rece- 
voir ! . . . 

Mon ami Auvray est Fort élégamment meublé, connue 
tous les gens qui ont un tant soit peu de goût et beaucoup 
d'argent. Après avoir traversé une pièce dans le style renais- 
sance ,June autre dans le style Louis XV, j'arrivai dans une 



2-2 



170 QUI m"aime 

dernière pièce qui n'est d"aiicun style, mais où Ton a réuni 
tout ce qui peut flatter les goûts dun chien gastronome et 
blasé: coussins, oreillers, massepains, pâtes, contitures. 
Comme j'espérais trouver Murph au gîte, j'avais eu soin de 
me munir d'avance de pralines à l'ananas ; c'est un bonbon 
entièrement inédit, et dont je voulais lui offrir la première 
édition. 

Je plaçai sur son oreiller deux ou trois pralines qu'il con- 
templa pendant quelques instants dnn air pensif, en cli- 
gnotant de la prunelle, avec une inq)ertinence adorable. 
Enfin, il se décida à toucher une des pralines dune langue 
mélancolique et languissante ; il finit par en croquer une , 
puis deux; je m'aperçus que la praline à l'ananas était com- 
prise, et, tandis qu'il achevait le sac. je me mis à considé- 
rer les portraits qui garnissaient le boudoir. Murph avait été 
représenté dans toutes les attitudes, à l'huile, au crayon, a la 
gouache, à l'aquarelle. Les glaces multipliaient son image. 

Tandis que j'étais absorbé dans cette contemplation, mon 
ami Auvrav rentra; il m'indiqua d'un air d'abattement 
rottomane sur laquelle Murph était couché. 

- — Voici trois grands jours, me dit-il. qu'il n'a quitté ce 
coussin ; il ouvre à peine les yeux quand il me voit ; je ne 
sais même pas s'il me reconnaît... Il n'a absolument voulu 
prendre depuis ce malin qu'une tasse de café, une douzaine 
de biscuits de Reims, plusieurs tranches de baba au rhum, 
du gâteau de fleur d'orange . des meringues k la vanille . 
quelques verres de chocolat glacé, de la gelée de cédrat et 
des framboises de Bar... 

— Et des pralines a l'ananas, ajoutai-je en poussant un 
profond soupir. 



AIME M(tN CHIEN. 171 

— Ail I l'esl VOUS qui les lui avez apportées, rejiiit Au- 
vray; et eu a-l-il goûté? 

— Il vient d'achever la demi-livre. 

— Merci, merci , me dit-il dun ton pénétré en me ser- 
rant la main ; il n'y a que vous au monde avec moi qui le 
compreniez. Je Tai quitté pendant quelque temps, car vous 
savez que je passe tous les jours trois ou quatre heures à la 
Bihliothèque du Roi . oîi je rassemhle les documents qui 
me sont nécessaires pour dresser sou arhre généalogique... 
J'ai découvert que Murph navait guère une origine moins 
ancienne que nous autres Français, qui descendons tous, 
comme vous le savez, de Francus, fils d'Hector. Nous des- 
cendons des Trovens ; mais ]Murph descend des Grecs par 
le chien d'Ulysse, qui viiît mourir aux pieds du héros, à 
son retour dans l'île d'Ithaque... J'ai lu une dissertation 
insérée dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et 
Belles-Lettres , dans laquelle un savant archéologue prouve 
clairement que ce chien d'Ulysse ne pouvait être qu'une 
chienne; il appuie son opinion sur des raisons au moins 
aussi solides que celles de Zadig quand on l'accuse d'avoir 
volé l'épagneule de la reine sur les hords de TEuphrate. 
Cette chienne, avant de mourir, avait mis has alin de ne 
point laisser périr sa race , et son rejeton a dû être un des 
ancêtres de Murph. Pour s'en convaincre , on n'a qu'à 
jeter les yeux sur le quadrupède antique trouvé dans une 
niche d'Herculanum . et connu dans l'archéologie sous le 
nom du petit-fils de la cf demie dilysse; c'est al)solu- 
ment le poil . le regard , le crâne , le museau de notre chère 
idole. J'enverrai une note à ce sujet à l'Annuaire historiipie. 

Comme Auvray achevait sa dissertation , un domestique 



172 gri m'aime 

entra, et lui annonça que quelqu'un désirait lui parler. 

— Je n'y suis pas ! dit-il brusquement en continuant à 
contempler Murpli. 

— Mais , Monsieur, il s'agit d'une affaire très-grave... 
Auvray fit un geste d'impatience et sortit brusquement, 

se promettant bien de congédier promptement l'importun 
qui venait ainsi l'arracher à la plus délicieuse des extases. 
J'entendis aussitôt dans l'anticliandire s'élever la voix 
d'Auvrav, qui paraissait en proie à une émotion violente. 
Son accent s'abaissait par moments , mais pour s'élever 
bientôt de plus belle. Je ne pus m'empêcher d'être inquiet; 
quant à Murpli, sa tète, ses pattes, ses oreilles, ne témoi- 
gnèrent pas la moindre émotion ; tout son corps conserva 
sa pose indolente et égoïste. Une telle froideur chez un être 
enveloppé de tant de sollicitude et de sucreries commençait 
à m'exaspérer, lorsque heureusement Auvrav rentra dans 
le boudoir. Je ne pus me défendre d'un sentiment de com- 
passion en jetant les veux sur lui : il était pâle, haletant, 
aussi hérissé que Murph était lisse et calme. 

— Voyez, me dit-il en me présentant un papier timbré, 
voyez ce qui m* arrive. Ah! je n'y survivrai pas; ils ont 
juré de me tuer ! 

Il se laissa tomber sur l'ottomane où reposait Murph au 
milieu d'un rempart de dragées. Je lus le papier; c'était 
une assignation pour paraître devant le juge de paix, à 
l'effet de s'entendre avec une certaine marquise de Saint- 
Azor, qui réclamait un chien à elle appartenant, connu 
maintenant sous le pseudonyme de Murph, mais dont le 
vrai nom était Fortuné. Ce chien avait été dérobé par un 
domestique qui avait dû \o vendre, sous un faux nom. à 



\IMi: MON CIIIKN. 173 

un iii;ircliaii(l de chiens du lionlcvard Hcainnarcliais, dans 
la boutique ducjncl le niaîlic aclucl l'avait sans doute trouvé. 

— Fb bien! puisqu'elle le veut, uous plaiderons! s'écria 
Auvray (juand j'eus achevé de lire rassionalion ; mais ils 
in'arraeberont Tànie plutôt que de m'arracher Murpb ! 

— Oui, nous plaiderons! ni'écriai-je en m'associant à 
son transport ; et je ne pus nrempêcher de songer aux 
plaidoiries de Petit-Jean et de l'Intimé; mais je me gardai 
bien de laisser paraître sur mes traits le moindre svmptôme 
facétieux. 

— Ce qu'il y a de pis, ajouta Auvray, c'est qu'on exigera 
sans doute que Murpb paraisse en justice , et le médecin a 
expressément défendu qu'on l'exposât au grand air ; il est 
horriblement enrhumé du cerv..., du museau... 

Pour calmer ses inquiétudes, je m'engagerai à voir moi- 
même cette marquise de Saint-Azor, et à faire tous mes 
efforts pour arranger l'affaire à l'amiable. J'eus le bonheur 
de réussir dans ma négociation diplomatique , et je revins 
annoncer à Auvray que raneienne maîtresse, ou plutôt 
l'ancienne esclave de Murph dit Fortuné ( c'était le langage 
de la marquise), consentait à couper le différend |)ar la 
moitié. 

— Couper Murph en deux? interronqiit Auvray; mais 
c'est donc le jugement de Salomon ! 

— Non, lui dis-je, vous conserverez Murph tant qu'il 
voudra; mais madame de Saint-Azor exige que, lorsque le 
chien ira visiter le royaume des ombres, vous lui remettiez 
son corps... Elle veut h> h\ve gaimaliser... 

— • Gannaliser! reprit Auvrav, Murph! >'iinj)orte. jy 
consens; qu'on dresse l'acte, je le signerai puiscpi il tant 



174 QUI m'aime 

que je me résigne à placer mes affections en viager, et à 
voir gannaliser un jour la plus chère moitié de moi-même ! 

Quelque temps après cette affaire, un mariage des plus 
avantageux s'offrit pour Auvray. Il n'avait guère que trente 
mille livres de rentes; l'héritière qu'on lui proposait en 
avait plus de soixante, sans compter les oncles atteints 
d'hydropisic , les tantes asthmatiques, les grands parents 
jiaralyliques et goutteux, etheaucoup d'autres maladies que 
dans les familles on est convenu d'appeler des espérances. 

Les amis d' Auvray comptaient sur cette union pour le 
détacher un peu de Murph ; mais cette liaison était de celles 
qui ne se dissolvent que par quelque événement plus mira- 
culeux que ne l'est un mariage. Auvray se décida à aller 
faire sa cour, à condition toutefois que son chien ne le 
quitterait jias. Le médecin avait consenti pour cela k lever 
la consigne; il répondait des influences atmosphériques, 
mais non pas des influences morales qui , chez les chiens 
impressionnahles , sont indépendantes du haromètre. 

Auvray se présenta chez sa future avec un houquet de 
Heurs à la main droite, et son chien Murph sous le bras 
gauche. On voulut bien adresser au chien quelques com- 
pliments pour la forme , auxquels celui-ci ne répondit que 
par un grognement sourd et disgracieux. Auvray s'approcha 
de sa prétendue , et commença à lui adresser de ces dou- 
ceurs officielles qui sont le prologue obligé de tout hymen 
intéressé ou non. Mais à peine eut-il commencé à prendre 
une attitude galante, que Murph, qui était d'une jalousie 
extrême, et ne pouvait comprendre que son maître adressât 
à un autre que lui ses attentions et ses prévenances, se mit 
à pousser des cris d'Othello si perçants, qu'il (it trembler 



AIME MON CHIEN. 175 

les vi(i-('s, ('t rnidit hiciilùl (ont (li;il()<j,iiP iin|)ossil)lo. Oii 
cIkmcIki h lapaistM', on lui lit respirer des sels aii<i,lais, ou 
lui bassina les tempes avec du vinaigre de la reine Poniaré ; 
rien ne put ealniei- ses cris ni ses nerfs. Le conj) était 
j)orté, et Aiivray vit hien qne le plus couit parti était de 
l'eninienei'. Il lit a|)pi'oelier une chaise à porteurs juscpu; 
sous le vestihide, et placer sur la banquette de derrière 
l'infortuné Murpb (jui continuait ses gauinies chroma- 
tiques. 

Le soir même de cette scène, Mur})h hit pris dune fièvre 
violente qui ne lit qu'augmenter d'heure en heure pendant 
la nuit; et le lendemain, au point du jour, il se trouva si 
accablé, si affaibli, qu'on désespéra de le sauver. On eut 
beau lui prodiguer les remèdes les plus empressés et les 
plus tendres, on ne put parvenir à renouer la trame de ses 
destinées; quelques heures après, Murpli était devenu la 
proie de la Parque et de M. Gannal. 

Je n'ai pu savoir en détail ce qui se passa dans la maisoji 
d'Auvray pendant les premiers jours qui suivirent la mort 
de son chien; je sais S(nilement qne sa porte hit fermée à 
tout le inonde. J'étais de tous ses amis le seul qu'il eût con- 
servé; moi seul comprenais Murph; moi seul avais su res- 
pecter cette étrange passion. Mais le désespoir d'Auvray 
était si profond, ([ue ma vue seule eût irrité ses peines; 
comme la Matrone d'Ephèse, il était résolu à se laisser 
mourir dans une solitude complète. 

Murph était mort depuis trois mois, et je me cro\ais à 
jamais séparé du sensible et malheureux Aiivray, que je 
regardais comme enseveli dans son deuil. lors(pi un matin 
je reçus un billet de notre ami commun, lillustre et spiri- 



176 QUI m'aime 

liiol docteur B , qui m'invitait à me rendre chez Auvray 

sur-le-champ. 

Je fus introduit dans le boudoir où Murpli avait coulé 
jadis des jonrs filés de sucre et de vanille. (Jucl l'ut mon 
étonnement lorsqu'en entrant je m'aperçus que tous les 
portraits du chien avaient disparu , et se trouvaient rempla- 
cés par les armures orientales, les boucliers, les flèches et 
les pipes turques, qui garnissaient les murailles de cet 
asile avant que Murph n'eût remplacé tous les goûts dans 
le cœur de son maître, même le goût du tabac ! 

— 11 est guéri, entièrement guéri, me dit le docteur B — 
du plus loin qu'il m'aperçut, et c'est surtout à vous que 
nous devons cette cure ; vous avez compris que cette mono- 
manie si étrange , que dans la médecine moderne nous appe- 
lons la cjuophilie , devait avoir son cours. Ce qui la rend 
si souvent incurable, c'est que, lorsqu'une personne ido- 
lâtre quelque caniche ou quelque épagneule , presque tou- 
jours on la heurte , on veut la railler, tandis qu'il faudrait 
au contraire entrer dans sa passion. 

— Oui, je sais tout! s'écria Auvray en sortant précipi- 
tamment d'une pièce voisine : C'est vous, ô le modèle des 
amis! qui avez inventé toutes sortes de stratagèmes pour 
amuser à la fois et guérir ma faiblesse. J'aimais un chien, 
et vous m'aimiez encore!... Mais où donc avez-vous puisé 
tant de complaisance et d'abnégation? 

— Tout simplement, lui répondis-je en souriant, daus 
le Li\re des Proverbes, où j'ai Irousé une vieille phrase 
qui m'a })aru être une excellente recette contre \otre 
folie. 

— Oiielle est cette phrase? 




iL ^ .1 T-niiV 



AIME M'OS ClIIS. 



— E3î 1 \ma^ h 
Horph : 



177 
dber 



Ôtl a.AiJIE. AilHE aes CMJEJf. 








©[^giOi ©@iM]l>T[l 



LE LOUP LES MANGE 




ur les bords du Lignoii, ce beau fleuve au 
cours tortueux et sentimental près duquel 
tant d'amants ont vécu de soupirs et de 
larmes, un jeune berger menait paître ses 
brebis. 11 n'avait rien de comnum avec les 
bergers de \ uéstrée; il ne s'appelait ni Lindamor, ni Syl- 
vandre . ni Alcidore , ni Artamène ; il s'appelait Guillot 
tont court, et ne |>urlait ni rubans à sa boulette, ni rose à 
son chapeau. H aNait dix-huit ans, et ce bouquet-là en vaut 
bien un autre; deux veux noirs, brillants comme deux 



15UKHIS COMPTKKS, ETC. 170 

soleils, et an milieu de (oui cela iiii air (l'innocence et de 
naïveté qui ne nuisait pas à la beauté de son visage. 

Les jeunes bergères du voisinage, qui passaient leur 
temps à courir le long du lleuve en cueillant des tleurs et 
en récitant des vers, lui disaient sans cesse : 

— Viens avec nous, Guillot, viens l'asseoir sous ces 
arbres touffus ; nous raconterons toin* à toiu' ([uelque bis- 
loire d'amour, et quand nous aurons aclievé nos récits , nous 
nous mettrons à danser, et tu nous joueras tes plus jolis airs 
sur ta musette. 

— J'ai bien le temps vraiment, répondait Guillot, d'aller 
avec vous danser et me divertir; et mes brebis, qui les gar- 
dera? Savez-vous bien que si je m'écarte un seul instant le 
loup peut venir et m' emporter la plus belle ? 

A peine avait-il prononcé ces mots qu'il aperçoit sur la 
crête de la montagne voisine une brebis noire qu'il recon- 
naît pour être une des siennes. Il veut la rappeler, la con- 
traindre à rejoindre le troupeau ; mais il est déjà trop tard . 
le loup paraît, l'emporte et s'enfuit de l'autre C(Mé de la 
montagne. Pauvre Guillot ! 

— Maudit loup! que ne m'emportes-tu avec ma l)rebis î 
s'écrie-t-il. 

Le soir, il revint à la ferme abattu, consterné; Robin le 
fermier ne plaisantait pas quand il s'agissait de son troupeau : 
Guillot eut beau se jeter à ses genoux en pleurant, lui jurer 
que, si le loup avait emporté une de ses brebis, ce n'était 
pas faute de les avoir comptées ; tout cela n'empêcha pas 
que Robin ne l'attachât à un arbre et ne lui donnât autant 
de coups de bâton qu'il y avait de brebis dans le troupeau. Le 
pauvre Guillot n'entendait rien au calcul; mais il coniuil 



180 BREBIS COMPTÉES, 

bien ce soir-là le nombre de ses brebis : ce fut là sa pre- 
mière leçon d'aritlimétique. 

Le lendemain, il était sur pieds avant le jour, non pas 
pour Yoir lever l'anrore, mais pour panser ses meurtris- 
sures. Il se rendit tout boitant, tout perclus, le long du 
Lignon, à sa place ordinaire, à l'endroit où l'herbe était 
la plus épaisse et la plus touffue. Il marchait tristement 
derrière ses brebis ; mais quand les nymphes et les autres 
bergers, tous accoutumés aux mœurs de Téglogue, virent 
paraître Guillot avec un bras en écharpe , un bandeau sur 
l'œil et un emplâtre à la place du cœur, ils furent saisis 
d'indignation. Le fameux Céladon proposa de punir le fer- 
mier Robin en le traitant comme Virgile traita Mévius , 
c'est-à-dire en composant contre lui des vers satiriques que 
l'on graverait sur l'écorce de tous les hêtres d'alentour. 

— Hélas ! dit Guillot, le mieux est encore, je crois, de 
bien compter mes brebis. 

Il aperçut dans les environs une grotte profonde, et il 
imagina, à l'imitation d'un de ses confrères, le fameux ber- 
ger Polyphème , dont il n'avait assurément jamais entendu 
parler, de faire entrer dans celte grotte ses brebis une à une , 
afin de les compter plus à l'aise et de les garder ensuite en 
se plaçant en sentinelle à la porte. Il en fit entrer une , puis 
deux; mais comme il allait en faire entrer une troisième, 
le loup, qui se trouvait blotti dans le fond de la grotte, 
s'élança tout à coup en tenant la première brebis dans sa 
gueule. 

Guillot voulait se précipiter dans le Lignon ; les autres 
bergers lui firent remarquer qu'il n'aurait de l'eau que jus- 
qu'à mi-jambe, el quil serait à la fois plus doux et plus 



I.E LOUP LFS MAN(iE. 181 

poétique de s(> laisser inoui'ir tic mélancolie et d'essayer de 
se noyer dans les larmes. Qui sait? peut-être quelque divi- 
nité favorable finirait-elle par le changer en fontaine. 

En attendant cette métamorphose, Guillot regagna la 
ferme à la nuit tombante ; et Robin, qui la veille avait eu le 
soin de ne le fustiger que sur le côté droit afin de se réservei- 
tout le côté gauche en cas de récidive , ne larda pas à établir 
le plus juste équilibre entre les étrivières de la veille et celles 
du jour. Guillot passa la nuit à conq)ter ses brebis sur ses 
cicatrices. 

Le soleil levant lui suggéra un antre stratagème ; il em- 
prunta à Hylas, un des bergers les plus tendres et les plus 
littéraires du Lignon, des tablettes sur lesquelles celui-ci 
avait l'habitude d'inscrire des devises et des madrigaux. 
Guillot, qui avait de bonnes raisons pour n'avoir ])as la fibre 
j)oétique très-développée , employa ces tablettes à fabriquer 
des numéros qu'il attacha au cou de chacune de ses brebis, 
afin d'en rendre le dénombrement plus focile. Mais ces 
numéros furent pour le loup comme un point de mire. 

Guillot achevait à peine de numéroter la dernière , et 
la tenait encore entre ses jambes, quand le loup, qui s'était 
mis en embuscade derrière un boucpiet de ])ois, s'élança 
d'un bond. Guillot poussa un cri, mais trop tard; le n" 15 
était déjà dans la gueule du ravisseur, qui regagna la lorèl 
après avoir donné cette autre leçon de soustraction au pauvre 
Guillot. 

Le soleil se coucha sur les nouvelles contusions du jeune 
berger; mais le lendemain, quand il conduisit son trou|)eaii 
le long du fleuve, on eût cru voir en lui nu tout autre 
berger. Lui d'ordinaire si triste, si grave, qui ne cessail 



182 BRKBIS COMPTÉES, 

d'avoir les yeux atlachés sur ses brebis, les comptant et les 
recomptant sur ses doigts tout le long de la journée, semblait 
maintenant avoir livré aux zépliyrs du Lignon ses soucis et 
ses calculs ordinaires. 

Il cueillit dans les bois voisins autant de fleurs sauvages 
qu'il en eût fallu pour illustrer plusieurs livres aussi gros 
que la fameuse Guirlande de Julie, qui était sous presse 
en ce moment : il mit à son chapeau , à son côté , à son 
iront, à ses jarretières toutes sortes d'emblèmes odoriférants 
qui répandaient autour de lui les plus suaves haleines de 
l'aube et de la rosée. Il alla ensuite prendre place au milieu 
des bergers et des bergères qui se trouvaient autour d'une 
fontaine rangés en décaméron, et il raconta une histoire 
des plus longues et des plus langoureuses. Quand les danses 
se formèrent, il fut des premiers à y prendre part. Les 
nymphes, qui ne l'avaient vu jusqu'alors que sous les tristes 
couleurs de l'arithmétique pastorale, le félicitèrent sur sa 
métamorphose ; l'une d'elle lui proposa de visiter avec elle 
le village de Petits soins , l'autre de naviguer sur le fleuve 
du Tendj^e. 

Quand Guillot eut ainsi passé la journée à danser et à 
se divertir, il ne douta pas qu'il ne dût lui manquer au 
moins trois ou quatre brebis , car il n'avait pas même jeté 
les yeux sur son troupeau ; mais il avait pris d'avance son 
parti. 

— Puisqu'en comptant mes brebis, s'était-il dit, j'en 
trouve toujours quelqu'un(î de moins, je ne cours aucun 
risque à ne les pas compter; et si je suis sur d'être battu 
en rentrant à la ferme, autant vaul-il m'èfre diverti le long 
du jour. 



LE LOUP LES MANGE. 183 

Mais ({iicllc lut sa surprise, lorsque le soir, en l'aisanl 
son (léuouihrcnieul . il s'aperç^'ut que pas une ne nuuKpiail 
à rap])el ! Uohiu, le l'ermier, le eoniplimenla de ce cpi'il 
avait euliu appris à faire bonne garde. 

Le lendemaiu, les choses allèrent de même; Guillol ré- 
solut de ne s'occuper que de danses, de teudres propos et de 
chansons, sans même s'inquiéter si le loup venait ou non 
rendre visite à ses brebis. Cette nouvelle manière de gardei- 
son troupeau lui réussit également ; mais il conqn-it bientôt 
pourquoi le loup était devenu tout à coup si humain. Un 
jour qu'il jouait de la musette au milieu des autres bergers , 
s' étant retourné par hasard , il aperçut derrière un arbre 
voisin le loup qui se tenait les pattes croisées, la tète incli- 
née, dans une attitude d'extase et de dilettantisme, prêtant 
l'oreille aux jolis airs que jouait le jeune berger. La musette 
de Guillot le transportait dans le troisième ciel ; pouvait-il 
songer à croquer ses brebis? 

Guillot rentrait chaque soir à la ferme eouroimé de fleurs 
et de rubans que lui donnaient les nymphes du Lignon; on 
l'eût pris pour un dieu, tant il était vif, aimable, brillant. 
Lui, naguère pauvre et triste compteur de brebis, gardait 
maintenant son troupeau comme Apollon avait autrefois 
gardé celui d'Admète, avec des vers et des chansons. 

Robin le fermier avait une tille très-jeune et très-belle 
nonnné Gillette, qui devint éperdument éprise de Guillot, 
et linit par déclarer à son père qu'elle n'aurait jamais que 
lui pour époux. Robin, ([ui avait dejiins longtenq)s renoncé' 
à donner des coups de bàtou à (iuillot et qui savait «pi il 
est impossible de contrarier les inclinations des iilles du 
Lignon, n'essaya pas, suivant l'habitude des pères de sop- 



184 BREBIS COMPTÉES. 

poser aux sentimouls de Gillette. 11 craignait (.railleurs les 
madrigaux, les chansons, les devises tendres qui couraient 
le pays, et préféra envoyer Guillot et Gillette droit àTéglise. 
afin de les soustraire à linllueuce de régloirue. 

Peu de temps après ce mariage , le fermier Robin mourut ; 
il laissa sa ferme à Guillot, qui eut des bergers à son tour, 
mais qui leur recommanda surtout de ne jamais compter 
ses brebis, sachant par expérience ce qu'il en coûte pour 
faire ce compte. A force de passer son temps avec Astrée et 
Céladon . il avait tini par exprimer ses pensées sous une 
forme mythologique : — Le mieux, disait-il, est de recom- 
mander son trou})eau à Pan . à Paies et aux autres divinités 
champêtres. 

Guillot de Ni ut le plus riche fermier du Forest et en outre 
le plus heureux des époux ; Gillette effaçait toutes les autres 
fermières par sa beauté et sa fécondité : chaque année elle 
mettait au monde une fille, si gracieuse et si jolie qu'avant 
qu'elle eût atteint l'âge de sa première dent, les autres 
bergers lui avaient déjà adressé des sonnets, et toutes sortes 
de galanteries champêtres. Guillot eut ainsi successivement 
d'années en années jusqu'à neuf tilles, qui furent comparées 
aux neuf Muses et baptisées sous des noms poétiques. 

Mais, une année après avoir mis au monde la dernière , 
Gillette mourut, et Guillot se trouva seul, ayant à élever et à 
surveiller neuf merveilles, neuf astres, neuf divinités,. dont 
une seule eût sufti pour devenir l'Hélène du Forest et bou- 
leverser ces lieux fabuleux et enchanteurs que nous ap- 
pelons aujourd'hui le département de la Loire. 

Guillot laissa grandir ses filles , et parvint à un temps où 
la plus jeune avait treize ans à peine et où l'aînée n'en avait 




W w \^ w Y^f Ae ^o\ 'ftvtWtv. 



LK LOI F LKS MANliK. 185 

pas viii^l-ciiuj. IMiis (|ut' lout autre, il (ciiail à ce que ses 
iillos consenassenl leur sagesse et lussent à l'abri de la iné- 
tlisance. Mais il eut recours à un moyen singulier et auquel 
Fénelon n'avait certainement pas songé dans son livre sur 
\ Éducation des Filles. Il les laissa courir librement le 
long du Lignon, sans jamais chercher à observer leurs 
démarches, se (laut entièrement à leur candeur, ne leur 
demandant compte ni des compliments que l'on semait sous 
leurs pas, ni des déclarations en vers et en prose que le 
zéphyr leur apportait: Guillot savait que les choses n'iraient 
jamais plus loin que l'allégorie. 

Cependant, un des seigneurs du voisinage voulut, à la fête 
du pays, qu'on lui désignât la fille la plus sage pour lui dé- 
cerner de ses mains la couronne de rosière. Ce fut à qui lui 
indiquerait les neuf filles du fermier Guillot, qui avaient 
eu le mérite d'être restées toujours pures et vertueuses au 
miheu des bergers les plus tendres. 

Le seigneur regretta de n'avoir pas à distribuer neuf cou- 
ronnes ; mais pour éviter que la jalousie se mît entre ces 
charmantes sœurs, il sépara la couronne en neuf parties 
égales et remit à chacune une rose blanche. Guillot était 
vieux alors, et comme il regardait avec attendrissement celte 
cérémonie, le seigneur, qui faisait des rosières pour se 
consoler d'avoir vu sa fille aînée s'échapper récemment d'un 
couvent très-austère sous la conduite d'un page d'Anne 
d'Autriche, dit au fermier : 

— Maître Guillot , pour conserver ainsi vos neuf filles si 
pures, si sages, vous avez dû prendre de grands soins, les 
surveiller nuit et jour*?. . . 

— Point du tout , Monseigneur , répondit Guillot avec 

24 



186 



BREBIS COMPTEES, ETC. 



naïveté; je les ai au contraire laissées entièrement libres; 
je me suis contenté d'invoquer un vieux proverbe dont j'ai 
reconnu la vérité quand j'étais berger, et qui m'a appris par 
expérience que : 



ItHKBI s coin PTEKS, LE LOUl' LES ,MA>r.E. 



.G^^,^-"^ \Mm-h"':- 




^.^ "^fe'î^^t^î^. 




À ©[H]^@(mg ë/hun i:Q)M ©ai'HiâE 




toutes les académies la plus illustre esl 
sans contredit celle de Pékin ; elle lut l'ondée 
environ six mille ans avant la notre, ce (|ui 
ne l'empêche pas de travailler encore à ini 
dictionnaire de la langue chinoise : nous 
aurions tort, on le voit, d'accuser la lenteur de nos acadé- 
miciens. Cette académie se compose, du reste, de (piaranle 
membres qui prennent de leur vivant le titre d'immortels; 
ils ont en outre le droit de porter des palmes vertes sur leur 
robe , et d'entrer sans passe-port dans les musées. Il n'est 
pas absolument nécessaire d'avoir du génie pour l'aire parlie 



188 A CHAQUE SAINT 

(le l'académie de Pékin. En beaucoup de points, cette 
académie se rapproche de celle de Paris. 

L'immortel Hiu-Li venait de mourir. Ce Hiu-Li avait 
fait un bon mot à l'âge de quarante ans. Ce bon mot avait 
été raconté chez le gouverneur de la province, qui le répéta 
à une soirée du premier ministre, qui en parla à l'empe- 
reur. Sa Majesté ayant daigné rire , Hiu-Li fut proclamé un 
des hommes les plus spirituels de la Chine, et l'académie 
n'hésita pas à l'appeler dans son sein. Hiu-Li vécut sur ce 
bon mot, et mourut sans en avoir fait d'autre. 

Quelques jours après la mort de Hiu-Li, un écrivain 
dont la réputation est sans doute venue jusqu'à vous, le 
célèbre Fi-Ki, rédacteur de la Revue de Pékin , s'adressa 
la harangue suivante : 

« jMoii cher Fi-Ki , 

' « Voilà bientôt dix ans que tu tiens le sceptre de la 
critique dans un des recueils les plus estimés de la Chine, 
et par conséquent de l'univers. Tu as dit tour à tour du bien 
et du mal de toutes les écoles; tu as su distribuer l'éloge 
avec une sage profusion; il faut voir maintenant combien 
l'encens rapporte. Tu deviens vieux, le pul)lic commence 
à se lasser de tes articles; le moment est venu de faire 
une lin; tâche d'entrer à l'académie : une fois immortel, 
c'est bien le diable si l'on ne te nomme pas bibliothécaire; 
tu achèveras ainsi ta vie au sein d'une médiocrité dorée. 
conuTie dit un de ces poètes de l'Occident dont je parle déjà, 
connue si j'étais académicien , sans les connaître. » 

l'i-Ki lrou\a son raisonnement fort juste. Il se lit taire 



SON ClKlUiK. IS!) 

la (|U(Mit>, mil iiiic pliinic iictivc à son Ixmiicl, endossa 
sa plus belle rohe, el loua nu |)alan([nin à I lieinc ])oin" allei- 
l'aire ses visites. 

A Pékin, comme à Paris, l(!s candidats à l'académie sont 
obligés de se présenter individuellement cbez cbacun de 
leurs lulurs collègues, et de leur déclarer qu'ils sont les 
seuls dignes de leur choix. Fi-Ki se rendit d'abord chez 
l'académicien Fank-Ilou. (l'était un bonze, qui avait publié 
un recueil d'homéhes et d'oraisons funèbres. 

— Seigneur, lui dit-il, mon nom ne vous est peut-être 
pas inconnu. Je suis Fi-Ki, un des rédacteurs habituels de 
la Revue de Pékin , et je viens solliciter votre suffrage pour 
être de l'académie. 

— Vous voulez remplacer le fameux Hiu-Li, l'homme le 
plus spirituel de la Chine ? 

— Hélas! j'ai bien peu de droits, je le sens, à un tel 
honneur; mais je me consolerai de ma défaite si j'obtiens 
votre voix. L'éloquence de la chaire est selon moi la plus 
importante branche de la littérature, et, de l'avis de tout le 
monde, vous êtes le premier de nos orateurs religieux; je 
sais que de soi-disant critiques contestent ce fait; mais je ferai 
justice dans la Revue de Pékin de leurs sottes prétentions. 

— Quand paraîtra votre article? demanda Fank-Hoii. 

— Après l'élection, répondit Fi-Ki; et il se retira en 
saluant humblement. Il se lit conduire chez Hang-Hong. 

Hang-Hong, autrefois capitaine dans les Tigres d(! la 
garde inqiériale, était l'auteur d'une vingtaine de volumes 
de poésies fugitives; il célébrait perpétuellement les jeux, 
l'amoui'et les ris, et sablait |)arl'ait(nuent ro|)ium, qui est le 
clunnpagne de la (Ibine. 



190 A CHAQUE SAINT 

— Salut, dit Fi-Ki en entrant, au plus grand poète de 
l'Empire Céleste! 

— Qui êles-YOus? demanda Hang-Hong mécontent d'être 
dérangé au moment où il allait fumer sa pipe. 

— Un sectateur ardent de la poésie fugitive , un de vos 
plus profonds admirateurs, un humble critique qui sait vos 
vers par cœur. 

— Vous savez mes vers par cœur? répondit Hang-Hong 
radouci. 

— Qui ne retiendrait pas cet impromptu charmant que 
vous avez adressé à mademoiselle All-Mé, qui vous deman- 
dait son épitaphe"? 

Surl'écorce d'an noir cyprès, 
Vous voulez en vain que je trace 
Votre épitaplie el nos regrets; 
I^amour sans cesse les efface 
Avec la pointe de ses traits. 
Crois-tu , dit-il , qu'à son aurore , 
All-Mé, plus brillante que Flore, 
Ait rendu le dernier soupir"? 
I.e premier même esta venir; 
Mon ami, je l'attends encore. 

Et ces stances pleines d'une grâce si douce? 

L'amour vrai se plaît dans les larmes . 

Et nous adorons la lieauté , 

Peut-être encor moins pour ses charmes . 

Que pour sa sensibilité. 

Si la rose aux jardins de Flore 

Fixe les regards amoureux , 

C'est lorsqu'elle brille à nos yeux 

Couverte des pleurs de l'Aurore 



SON ClKK(ii:. 101 

— Ah! jo le vois, s'ôcria ll;m^-llong altonclri, vous 
coiiiprciic/ la poésie riigiliNc. Hélas! le nombre de ses 
lidèles décroît tons les jours! 

— Je sais ([u'il est des ind)éeiles ([ui S(! nio(|uenl du 
madrigal et dn eouplet; mais leurs railleries ne prévaudront 
pas; déjà une réaction se manifeste en faveur do. la poésie 
fugitive; l'académie devrait s'y associer en me nommant a 
la place de feu lliu-Li; à mes yeux, il n'y a pas d'autre 
poésie que la poésie fugitive. 

— Voire nom? 

— Fi-Ki, rédacteur de la Ileviic de Pckiii^ (pii deviendra 
l'organe de la réaction fugitive. 

— C'est bien. Comptez sur ma voix. 

Décidément, pensa Fi-Ki, ma manière de solliciter est 
la meilleure ; voilà ma candidature en bon chemin. Allons 
maintenant chez Nung-Po. 

A celte époque, l'académie! chinoise était divisée en deux 
camps bien distincts : les classiques et les romantiques. 

Nung-Po représentait la tradition; il avait fait jouer dans 
sa jeunesse une tragédie, et il nuMlait en ce moment la der- 
nière main à un poëme en trente-quatre chants, intitulé 
la Kong-Fu- Tzélde. 11 avait à cœur de répondre aux lit- 
térateurs étrangers qui reprochaient à la Chine de n'avoir 
pas de poëme épique. Nung-Po reconnnençait pour la 
vingtième fois l'indispensable invocation à la nuise, lorsqu'on 
lui amiouça que M. Fi-Ki , rédacteur de la Revue de Pékin, 
demandait à le voir. 

C'est un journaliste, se dit Nung-Po, qui était prudent 
comme tous les tragicjues ; qu'il entre. 

— Que l'illustre Nimg-Po me |)ardomie de troubler ses 



192 A CHAQUE SAINT 

méditations; mais les grands hommes sont indulgents. 

— (jne vonlez-vons , jeune homme? 

— Vous demander un conseil. 

— Parlez. 

— J'ai l'intention de jnihlier dans la Bévue de Pékin 
une série d'articles sur les tendances de l'école dramatique 
moderne ; je voudrais remettre en liunière quelques gloires 
qu'on oublie depuis trop longtemps. Qui mieux que le 
(célèbre iSung-Po peutm'ètre utile dans cette grande entre- 
prise? Je prétends terrasser le romantisme. 

— Nos ennemis sont puissants, audacieux. 

— On doit s'attendre à tout de la part de gens qui ont 
brisé la césure. 

— Qui ne reculent devant aucune monstruosité, pas 
même devant l'enjambement. 

— Qui violent toutes les unités. 

— N'importe, illustre Nung-Po, avec votre appui je les 
combattrai, et j'espère les vaincre; je crains seulement une 
chose. 

— Laquelle ? 

— C'est que cette polémique ne nuise à ma candidature 
à l'académie. 

— Vous voulez remplacer Hiu-Li? 

■ — J'ai déjcà la voix de votre ami Hang-Hong. 

— Vous aurez la mienne , jeune honnne ; il faut secon- 
der ceux qui veulent mettre en lumière les gloires oubliées ; 
vous serez des nôtres. Venez me voir demain ; en attendant , 
je vous promets mon appui. 

Fi-Ki remonta en palanquin , et se fit descendre devant 
la porte de Nou-Fou. Nou-Fou était le chef de l'école 




0»vù ta%4i \t4 xn-\xî« \<J% "Çt^'w- 



SON C:iER(iE. 195 

romanliqiic; Fi-Kl le connaissait de lonp^uc dalc ; il avail 
j)uissaniiiu'iil contribué à sa gloire; c'était lui qui s'était 
placé à la tète de cette troupe de mineurs littéraires qui 
avaient lait sauter devant Nou-Fou les portes de l'académie. 
Pas un jour ne s'était écoulé depuis une dizaine d'années 
sans que Fi-Ki eût lait pour son chef de file un de ces 
articles d'éloges qu'en Chine on appelle réclames; c'était 
bien le moins que Nou-Fou se montrât reconnaissant. Fi- 
Ki l'aborda de la manière suivante. 

— Comment se porte notre grand Nou-Fou? 

— Et le plus spirituel de nos critiques, répondit celui- 
ci, comment va-t-il? 

— 11 est malade. 

— Qu'a-t-il donc? 

— Une candidature à l'académie. 

— Si jeune , et déjà vous songez à mourir ! 

— L'école moderne est menacée ; la tragédie relève la 
tète; il faut payer de sa personne : voilà pourquoi je me pré- 
sente. On m'a fait des propositions de la part de Nung-Po 
si je voulais passer aux classiques avec la Revue de Pékin. 

— Qu'avez-vous répondu? 

— Que jamais je ne changerais de drapeau , et que mes 
amis sauraient bien me faire entrer à l'académie. Je veux 
rester fidèle aux idées et au drame modernes; je mourrai 
sur la brèche du lyrisme dans l'art. Jugez si je pouvais con- 
sentir à voir la Revue de Pékin arborer sur sa bannière un 
autre nom que celui de notre grand , de noti'e gigantesque, 
de notre pvramidal, de notre formidable Nou-Fou? 

— Je n'attendais pas moins de vous, cher ami. A quand 
l'élection? 



194 



A CHAQUE SAINT SON CIERGE. 



— Au premier jour do la luue uouvelle. 

— (J'est bieu. Vous serez iui mortel . 

Fi-Ki visita successivement tous les académiciens, et 
employa auprès de chacun d'eux le })rocédé dont nous 
venons d(^ voir quelques échantillons. Ouoiqu'il eût pour 
coiicm-rents le plus fameux romancier et le plus grand 
philosophe de son temps, il fut nommé au premier tour de 
scrutin. Comme un de ses amis lui adressait des félicita- 
tions quehpie peu mêlées de surprise, Fi-Ki lui répondit 
par ce disti(pie allégorique : 

Miti I (» hâve iiii-li 
l'ui^-nam kci'-mi no 

que M. Ahcl Rémusaf traduit de la façon suivante : 

A ClIAQUK SAINT SON OIERGK. 





QUAND TU ES PRESSÉ 




1 y avait à la cniir do Franco, dans le sirch» 
:^ dornior, un huninio qui l'aisail rôlonnomiMil 
;,' de tous ceux qui le IVéquonlaiont, et cet honniio 
connaissait beaucoup do inonde. Dès sa ])lus 
londro jounesso, il avail nidiilrc une i^iaiidc 
pnidoiice unie à une extrême finesse. Dans les occasions les 
plus délicates, loin de se troubler, il déployait une ])résence 
d'esprit et une babileté incroyables. Aucune circonstance 
ne pouvait le prendre en défaut, ni niénio réniouvoir : 



190 HABILLE-TOI LENTEMENT 

([u'oii lui annonçât son déjeuner on la ])eiie d'nne bataille, 
c'était du môme air qu'il recevait la nouvelle. 

Versailles était alors le lieu du monde où l'on se donnait 
le plus de mouvement pour réussir; les courtisans étaient 
toujours sur pied , tout prêts à mouler leur physionomie sur 
le visage du maître , et se pressant le plus possible pour se 
devancer les uns les autres. 

Le duc de P., ainsi s'appelait notre personnage, suivait 
ime méthode contraire. Alors que toute la cour était boule- 
versée par le changement du ministère ou le renvoi de la 
favorite , on le voyait toujours calme et serein ; aux nou- 
velles les plus imprévues il gardait son sang-froid impertur- 
bable ; et lorsque la foule des grands seigneurs se pressait 
autour du roi, à la veille d'un événement considérable , il 
s'étendait sur un solii ou s'en allait dans son carrosse faire 
un tour à Paris. 

Un vieux courtisan avait mal auguré de cette habitude. 
« Le pauvre duc n'ira pas lom, dit-il quelque temps après 
la présentation de M. de P. à Versailles; le moindre cadet 
lui passera sur le corps. » * 

Mais au bout de peu d'années il se trouva que le duc de 
P. avait obtenu en honneurs, en dignités, en faveurs, 
plus que les plus habiles et les plus persévérants. Il ne 
demandait rien , et gagnait tout ; on ne le voyait pas solli- 
citer, et il arrivait à des emplois que les plus ambitieux 
n'osaient espérer. 

Cette fortune et cette conduite semblaient inexplicables. 
Comme on était au temps des Cagliostro et des Saint-Ger- 
maiii, quelques personnes s'avisèrent de croire que le duc 
de P. avait un auneau constellé ou ([uelque secret inagi- 



glAM) TC i:s l'HKSSK. 197 

(jiu' |)(tiir t'oiiiiiiaïKlcr an s(ti(. Oiiaiid on lui Taisait |>ail de 
CCS soupçons, .M. de V. lianssail les ('paulcs cl l'cpoiidail 
(|nc son scci'cl clail à la poitcc Ac (onl le monde. 

(Ml sail (|iril n'\ a pas de Icriain pins glissant (pic la 
coni'. I^à les dcsIiiK'cs uoul rien d'assuré, cl (piand on 
jouit de la l'aNcni- il l'anl se presser don profiter; le lende- 
main est rarement seml)l;d)le à la veille. M. de P... ne, 
paraissait pas se douter de celte vérité ; il agissait en toute 
chose connue si sa fortune ent du être éternelle. Le fait est 
([ne la constance de son bonheur taisait mentir 1 axiome. 
Ouand une déhàcle suivait le renversement dun cabinet, 
bien loin de perdre son emploi, le duc en gagnait un supé- 
rieur; si la lavorite succombait sous la beauté d'une rivale, 
M. de P. obtenait de la nouvelle maîtresse plus encore 
(ju'il n'attendait de l'autre; et ce cjuil y avait de plus mer- 
veilleux, c'est que tous ces miracles s'accomplissaient sans 
fatigue. M. de P. était fort gourmet et fort paresseux, et 
jamais, dans aucune circonstance, pour si grave qu'elle 
fût, on ne lui vit retarder l'heure de son souper ou avancer 
celle de son lever. 

Le duc de P. avait un neveu, garçon alerte, intelli- 
gent , spirituel et ambitieux. M. de T. était fort jeune 
encore lorsque son oncle occu})ait déjà une ])OsitIon émi- 
nente à la cour. 11 passait chez son parent la majeure jiartie 
(le son temps, et se plaisait dans sa conversation, oii il 
trouvait sans cesse mille sujets de méditations. Mais ce (pii 
l'étonnait encore plus que l'esprit, le grand sens et le 
scepticisme élégant de son oncle, c'était l'apparente indo- 
lence de son caractère. Sur ce chapitre-là ses surprises 
étaient de tous les instants. 



198 IIABILLE-ÏOI LENTEMENT 

Un jour M. de T. apprit de la bouche même d'un due 
et pair, qui avait toute la confiance du roi, une nouvelle 
assez importante pour changer toute la politique de la 
France; on n'en pouvait prévoir les conséquences. M. de 
T..., qui comprenait à demi-mot le hid de cette contidence, 
quitta Versailles en toute hàle et tond)a chez ^î. de P. 
comme la i'oudre. M. de P. lisait un pamphlet dans son 
cabinet, un cabinet où il ne Taisait jamais rien. M. de T. 
raconta bien vite ce qu'on lui avait souftlé tout bas. 

— Mon carrosse est à la porte, ajouta-t-il ; dans deux 
heures la cour sera dans une contusion extrême ; courez. 

— Nous aurons tout le temps de causer de cette alTaire 
après souper; va l'aire dételer tes pauvres chevaux que lu 
as jailli crever, et repose-toi. Demain on verra. 

Le lendemain M. de P. hit revêtu d'une charge plus 
importante qu'aucime de celles qu'il avait jamais occupées. 

M. de P. se servait quelquefois de M. de T. comme de 
secrétaire, M. de T. ayant gagné sa contîance ])ar la dex- 
térité de son esprit; M. de P. lui reprochait seulement de 
céder trop promptement aux inq)ressions de son cœur ou 
de son jugement. 

— Mais mon oncle, lui disait alors M. de T., le pre- 
mier mouvement est comme une voix intérieure qui crie la 
vérité ; c'est une flamme qui éclaire. 

— Ce sont là des phrases bonnes à mettre en vers, lui 
répondait le duc de P.; mais en simple prose je t'engage 
à te métier du premier mouvement, non point tant parce 
qu'il est quelquefois bon que parce qu'il engage. 

Après une bourrasque de cour devant laquelle le minis- 
tère succomba , au moment on chacun crovait M. de P. 



OIANI) Tl" i:s PRKSSK. 199 

{•iilraiiic dans la cliiilc diiii cal)!!!!-! a\('c l('(|ii('l on connais- 
sai( ses relations iiilinics. le dnc Int eliar^c |iai' le foi dn 
j)()i{ls des all'airi's. Il ne ra(( cpla ([ne sur l'ordic inipc- 
lalir (In sonNci'ain. cl après s'en èlre l()n|ili'nij)s dércndii. 
-M. de T. resta j)res de Ini, et s'oeenpa de rénnir ([nelques 
jennes ^ens liahiles et discrets ])onr 1(^ li'a\ail conlidentiel 
tin cabinet. 

Lnn d en\ montra bientôt nne ^i'and(> aptilnde ; sa cor- 
icspondance était irré|)rncbal)le , et ses ra])p()rts témoi- 
gnaient d'une rare inlelb'gence des matières dipiomati(|nes. 
Cependant un matin, M. de T. apprit qne le jenne secré- 
taire avait été congédie' la veille par M. de P. 

— Aviiit-il connnis quelque indiscrétion? lui demanda- 
t-il. 

— Non pas. 

— S"était-il trompé dans mi tiavail iiiqiorlant ? 

— Point. 

— Avait-on cjnelque crainte snr sa moralité? 

— Aucunement. 

— .Mais (pia-t-il donc lait? s'écria enlin M. de T. 

— 11 avait trop de zèle. 

Avant le terme de sa carrière le duc de P. a\ait occnpé 
les emplois les plus considérables et obtenu les dignités les 
plus enviées ; on lavait \n tour à toiu' lieutenant de jtolice. 
surintendant des tinances . giand-ecnver, ministre, and)as- 
sadenr; il était décore (\vf^ oi'dres de Sa .Majesté, et tons les 
monai'ques de IF-nrope se plaisaient à le couNnr de croix 
et de colliers. 

(Juand M. de I*. paraissait a la cour, ses moindres 
paroles étaient r<'ciieillies avec im soin extrême et conunen- 



200 HABILLE-TOI LENTEMENT 

tées de mille manières : il est vrai qu'il parlait l'oit peu. 
On lui supposait le don de prévoir les événements, et 
quand il lui arrivait d'éviter un homme en place , chacun 
tournait le dos au pauvre gentilhonmie, bien convaincu 
qu'il allait être destitué ; le plus souvent l'avenir se char- 
geait de réaliser ces muettes prédictions. 

— Comment donc vous y prenez-Aous pour si bien pré- 
voir les choses? lui demandait un jour M. de T. 

— J'attends et j'écoute. 

Un jour M. de T. vantait très-fort l'habileté et l'ardeur 
d'un gentilhomme ([ui , voulant se pousser à la cour, ne 
mettait jamais qu'une heure à faire ce que d'autres ne 
pouvaient ébaucher qu'en ti'ois. M. de P. sourit. — Je ne 
me suis jamais pressé , dit-il , et je suis toujours arrivé à 
temps. 

M. de T. se plaignait parfois de la rapidité avec laquelle 
les heures passent. — Pour avoir le temps de tenir tête à 
tout, disait-il, il faudrait que les jours eussent quarante- 
huit heures. 

— Ce serait ([uatre fois trop, réjdiqua le duc ; réduits le 
jour à la moitié, et il en restera toujours assez pour que 
les neuf dixièmes des hommes trouvent encore le loisir de 
se casser le cou. 

M. de P. était dans toute sa faveur quand la mort 
arriva; mais elle ne put le surprendre : il était prêt. Avant 
d'expirer il lit approcher son neveu. 

— Voila, lui dit-il, l'instant de le prou\ei- mon amilie. 
l\i es jeune et ambitieux ; dans le chemin de la politique 
on peut tomber si Ton n"a pas l'œil et le })ied sûrs. Prends 
ce portefeuille ; j"ai eu le soin d'y tracer les conseils que 










WowvVvwwc ^v^ V\o\* wc ^vwW va*. 



QUAND TU ES PRESSE. 



201 



nidii ('\[)('ii('iicc me doiiiK" le droil de le rccoiiiMiaïKli-r ; 
siiis-lfs (ou joins, cl lu ;iiriv(M'as. \;i, lu es le mieux jtar- 
la<;('' (le mes lu-riliors ; jo le laisse le l'ruil de (jualre-vin^ls 
ans d'éludés. 

Oiiaud M. de P. l'ut mort, M. de T. ouvrit le porle- 
leuille. Sur la première feuille on lisait ee proverbe, écrit 
de kl main du due : 

IIABILLE-TOI LENTEMENT QUAND TU ES PRESSÉ. 

Toules les autres feuilles étaient blanches. M. de T. 
suivit le conseil à la lettre, et sa fortune sous la révolution, 
le consulat, l'empire, la restauration et le gouvernement 
de juillet, lui prouvèrent que M. de P. avait raison. 





©g IMl^fl'â/ill :P@aL ÂJ>s~iE M^'Ûê'^^ÂE 



l.XTUAIl UE ME5I()I11KS INUOIfS 




'avais gagné quelque argent au jeu. 11 s"a- 
gissait de nie meubler; plusieurs de mes 
amis me conseillèrent de m' adresser à Nic- 
colo Gritti , jeune tapissier qui venait de 
s'établir. J'en parlai à Casanova de Seingalt, 
le célèbre aventurier ; il baussa les épaules. 

— Je ne conseille personne, me dit-il; mais le mois 
dernier j'ai garni im casino , et c'est au vieuv Vélo que je 
me suis adressé. 

— Tout le monde assure que Vélo est horriblement cher. 

— Tout le monde a raison; ])ourtant je gagerais bien 
que votre Gritti le sera davantage. 



DK MAKIUK 1>(»1[. Al'Ki: MoltSlllE. 205 

— Cent ])orsoiiii(>s m'ont dil 1(> conli'aiic , l'c-poiulis-jc, et 
volontiers j'en ferai l'épreuve. 

Sur ce, je nie lis donner en délail la (lescii|)ti()ii du 
casino en (|ueslion , le nond)re evact des «places, di's lustres 
en crislal de roche, des girandoles, des Irunieauv peints, 
des lambris ciselés en or moulu, des paresseuses, des ten- 
tures de soie à llenrs, des tapis veloutés, des chambranles 
de marbre, etc., etc. Mons Gritti l'ut appelé, reçut mes 
ordres en toute joie et en toute humilité , me promit le plus 
grand luxe et la plus grande économie, m'assura que j'au- 
rais toutes ces choses ta un grand tiers de rabais sur le prix 
de son illustre confrère , et , peu de jours après la livraison 
des meubles, m'apporta une note dont le total était effrayant. 

J'allai trouver dès le lendemain le spirituel chevalier. Il 
déjeunait seul par aventure, mais en homme comme il faut. 
Le chocolat préparé remplissait la chambre d'une forte odeur 
de vanille ; à côté de deux flacons vides , qui avaient con- 
tenu d'excellent scopolo, mon ami dépêchait les restes d'une 
salade de blancs d'œufs, assaisonnée à l'huile de Lucques 
et au vinaigre des Quatre Voleurs. 

— Je sais ce qui vous amène, s'écria-t-il, comme si mes 
nombres me l'avaient dit; et, en effet, il ne faut pas être 
grand cabaliste pour cela. Je vous ai donné un conseil; vous 
ne l'avez pas suivi; votre homme vous a volé? 

— -Je le crains, répliquai-je. 

— J'en suis sûr, reprit le chevalier, et je suis sûr aussi 
que vos sequins s'en vont rondement d'un autre coté. La 
Tonina était d'une gaieté folle hier soir au Ridotto. 

— Eh bien ! demandai-je, non sans un peu de confusion 
tant bien que mal déguisée, qu'y a-t-il de ('(Munum?... 



204 DE MAIGRE POIL 

— Je vais vous le dire , iiiterrompit-il ; nous avons un 
proverbe infaillible : Donna che ride, horsa che piange. 
Vous avez gagné trois mille ducats la semaine dernière; 
vous avez soupe deux fois avec cette petite danseuse; elle 
rit au nez de tous ceux qui la regardent; gageons que les 
deux tiers de votre gain sont déjà mangés. 

— Voilà, répondis-je, une conjecture fort indiscrète. 
Pour en revenir à Gritti... 

— N'achevez pas; je vais encore vous dire comment 
vont les choses de ce côté. Vous avez sa note en poche; j'ai 
celle de Vélo dans ce secrétaire; nous les comparerons si 
.vous voulez, et je parie votre jabot de point d'Alençon 
contre cette bague en brillants , que la différence en moins 
du côté de Gritti ne va pas à plus de dix sequins. Je parie 
encore que, nonobstant cette différence en moins, il gagne 
six fois plus que son confrère , plus habile , plus riche et 
plus renommé que lui. Je parie, sans l'avoir vu, que tout 
ce qui est chez moi damas de Lyon , chez vous est taffetas 
de Vicence ; que vous avez des cristaux de pacotille aux 
pendeloques de vos lustres , des bronzes mal dorés à vos 
girandoles , des marbres défectueux sur vos cheminées. 
Maintenant, autre différence : vous espériez peut-être 
quelque rabais et quelque crédit. Vélo prend mes billets 
à trois mois, et je lui ai fait subir, suivant l'usage du 
beau monde qu'il sert, une diminution notable; votre ma- 
raud de Gritti veut , j'en suis sûr, être payé séance tenante, 
et , quand vous lui avez parlé d'une estimation , il vous a 
menacé d'un procès. 

J'étais attéré; car, de point en point, le chevalier avait 
deviné juste. 



Ai'Ki: MOUS r RE. 205 

— Soiilïi'c/. rcjH'il-il ;i[)irs a\oii- joui de iiioii cinltarras, 
souffrez qu o]\ instiiiiso voii'c jeunesse. Laissons la volrc 
tapissier, ([ui est uu fi'ijxuiueau . et qu il laudra rouiM' de 
coups de canne quand vous lui aurez jeté son argent à la 
ligure; puis dites-moi, s'il vous plaît, quel maladroit ami 
vous a guidé dans nos coulisses"? Autant aurait valu tout 
dabord vous mener en pleine Calabre. Cependant , il y a 
danseuse et danseuse, comme il v a tapissier et tapissier, 
comme il y a bandit et bandit : — par quels motifs avez- 
vous préféré la Tonina? 

— Eh ! mais, repris-je , a-t-on des motifs?... 

— AAOïiés ou secrets, on en a toujours. Comme je ne 
vous A'ois pas très-disposé à vous confesser, je vais continuer 
mon rôle de nécroman. Lorsque vous avez porté votre 
hommage à cette petite fille, brune et maigre comme 
un clou de girofle , vous navez cédé ni à lattrait fort mé- 
diocre de sa danse effrontée, ni h celui de ses petits veux 
noirs passablement dépareillés. Vous n'aviez pas Tombre 
d un penchant pour elle, et je n'en veux d'autre preuve que 
la belle ardeur dont vous brûliez naguère pom* la véritable 
déesse de nos fêtes, cette veuve milanaise, hionchi e gnis- 
sottn, autour de laquelle vous avez rôdé tout bas pendant 
])lus d'un an. Donc il a fallu que certains calculs, certaines 
considérations, dont vous-même n'avez pas conscience, 
vous tissent agir en sens inverse de votre instinct naliiicl. 

Nous vous êtes dit.... n'allez pas vous fâcher (piinic 

pauvre débutante, arrivée à Venise il y a deux mois, 
dédaignée jusqu'à présent , fort mal en point dans ses 
affaires, portant des robes fanées et des colliers de fausses 
pierres, devait être plus facilement abordable, et (passez- 



206 DE MAIGRE POIL 

moi le mot) d'un usage plus économique qu'aucune de 
ses compagnes gâtées par la prospérité, qui vous éblouis- 
saient de leurs atours insolents. Le malheur de ce raison- 
nement, si juste en apparence, est d'être constamment 
démenti par les faits. Vous n'avez trouvé la Tonina ni 
moins vaniteuse , ni plus accommodante que ses camarades 
les plus à la mode. Du moment où elle vous a vu tenter 
fortune auprès d'elle, cette pécore a fait la renchérie, 
comme si elle n'était pas endettée jusqu'aux oreilles, cou- 
verte de mauvais haillons, et, faute de crédit, réduite les 
trois quarts du temps à dîner par cœur. Tous ces désavan- 
tages, elle les aura présentés avec adresse comme autant 
de mérites singuliers. Dieu sait si elle aura fait sonner haut 
son titre de débutante ! Dieu sait quels contes elle vous aura 
bâtis sur sa vie passée! Et, quant aux dédains dont elle 
a été l'objet depuis son arrivée ici, elle n'a pas manqué 
sans doute de les attribuer à sa vertu farouche qui décou- 
rageait toute tentative. Voyons, carissi/no , n'est-ce point 
cela ou à peu près? 

Il m'eût fallu plus d' à-plomb que je n'en avais alors pour 
contredire messer Casanova. Sa perspicacité n'avait omis 
aucun détail , et l'on eût dit qu'il avait prêté l'oreille à tous 
mes entretiens avec la Tonina. 

Voyant que ses conjectures tombaient juste, il reprit sur 
un ton d'ironie encore plus marqué : 

— Après que votre divinité s'est entourée ainsi de tous 
les prestiges qu'elle a pu réunir, trouvant en vous la noble 
crédulité d'un galant homme qui n'a pas encore été dupe, 
elle a profité largement d'une occasion qu'elle n'aurait osé 
altendre. Elle vous a vendu de simples espérances, — el 



APRE MORSURE. 207 

([iicllcs ('S|)('r;uic(!S, grands dieux! — au prix des plus 
si'duisault's réalités. — Couveuoz-cii , la moitié de la somnio 
(|ii(' NOUS a\('z donu('(î à ce niaïaud de (îiitli a étc' dépeiis(''e 
pour tiier de sou galetas 1 iullexihie ohjel de \os \(eu\. 
Un sourire indulgent, ou tout au moins un chaste soupir, 
a payé ce généreux sacrilice. 11 y a mieux: Touina, cédant 
à vos instances, vous a permis de lui donner à souper, 
mais à condition que la hideuse matrone dont elle se dit 
la tille assisterait, poiu' empêcher la glose, à cet innocent 
l'estin. .le vous connais assez, et je vous vois rougir de trop 
hou cœur pour douter que les choses se soient passées 
connue elle la voulu. Grande chère, vins de choix, ser- 
vice magnitique, le tout assaisonné de mystère, et vous 
en avez eu pour vos cinquante ducats tout au moins. 
Peut-être commenciez-vous à vous repentir; mais il était 
trop tard, et depuis lors, spéculateur aventureux, vous 
courez, comme on dit, après votre argent. Plus elle vous 
voit engagé, plus cette laideron vous tient la dragée haute, 
toute tière de vous trouver docile à ses moindres caprices. 
Je vous fais bien mon compliment du costume dans lequel 
nous l'avons vue au dernier bal masqné ; son habit de 
velours rose , brodé en paillettes d'or, était d'une richesse 
extrême; le solitaire qu'elle avait au doigt vous coûte, je 
m'y connais, de cent trente à cent cinquante ducats. Sa 
haute de blonde noire était d'une beauté remarquable pour 
la tinesse et le dessin. D'ailleurs n'a-t-elle pas pris graïul 
soin de vider ses poches devant nous? Tabatière d'or, étui 
d'or, jjonbonnière entourée de perles tines, lorgnette su- 
perbe, breloques étincelantes de petits diamants, rien ne 
manquait à cet ajustement magnifique dont je ne \eux pas 



208 DE MAIGRE POIL 

\oiis rappeler la valeur, pour ne pas ajouter à \os déboires. 
Mais, si je ne vous dis pas ce qu'il vous a coûté, je puis au 
moins vous dire ce qu'il vous rapporte ; c'est le très-sincère 
mépris du petit monstre pour lequel vous vous ruinez. 
Toniiia, maintenant que, grâce à vous, elle fait une espèce 
de figure, trouverait charmant de vous planter là sans 
vous avoir rien accordé, pour un homme qui n'attendit 
pas sa fortune d'un coup de dé ou d'un heureux paroli. 

En revanche, — et c'est le plus piquant de votre his- 
toire, — avec beaucoup moins de tourments et de dépenses, 
jeune et bien fait comme vous lêtes, vous pouviez aspu*er 
aux plus beaux succès. La comtesse, oui, la comtesse elle- 
même , — bien qu'elle ne soit pas à vendre, — eût accepté 
vos soupirs si, courageux à propos, vous eussiez fait pour 
elle, au carnaval dernier, la moitié des folies auxquelles vous 
a induit une créature qu'il ne faut pas même songer à lui 
comparer. Remarquez que je ne vous parle point de la 
Baletti, de la Ramon, de la Steffani, de la Papozze; quels 
que soient leur vogue et leur renom , la plus huppée d'entre 
elles sait trop bien ce qu'elle vaut au fond pour imposer 
des conditions très-sévères. Avec une pluie d'or comme 
celle qui vous a ouvert les portes du grenier où végétait 
Tonina , je me serais fait fort de ])énétrer chez toutes les 
Danaé du corps de ballet. 

Casanova, se levant alors de son fauteuil, se promena par 
la chambre en agitant son mouchoir inq)régné d'essence. 

— Sachez, carino ^ continua-l-il d'un ton protecteur, 
qui me déplut horriblement, sachez une fois pour toutes 
que, dans la vie, on se trouve toujours bien d'avoir affaire 
aux marchands enrichis, dnuseiises ou non; leur position 




\i^ Y^^^"^^ ^^^'^^^^■'^^ VYo\dVt v^vx\o\^ uut SVAXU^^ OmVw. 



APllE MORSURE. 



209 



laite les rend inuins UNides. Au coiilraiiv, (jiiieoii(|iio 
a U)uli> sa loiiiine à créer marclie vers ce hul /jer Jas et 
/te/as. Si vous craignez les comptes d'apothicaire, n'appe- 
lez jamais le notaire (uii vient (Taclieter sa charge ; n'entrez 
jamais chez l'auhergiste récemment étahli ; tenez-vous à 
l'écart de ces jeunes praticiens en tout genre qui déharqiient 
sur la scène du monde , les poches vides, l'œil au guet, les 
mains en avant. Dans tout ventre creux la conscience est 
au large; il n'est guère de scrupule que le besoin n'apaise ; 
moins on a, plus on veut avoir; et, suivant un vieil adage 
dont j'ai reconnu la justesse, il faut toujours attendre 

OK MAIGIiK POIL APRE MORSUKF. 





rlFmn Li ©D^BLg f/h'Px L/h â^iyg 



NE MENE LOIN JEUNES NI VIEUX. 




roverbe, que nie veux- lu? D'où viens- tu? 
Qui es- tu? Qu'enlend-on au juste par ces 
mots-là : «Tirer le diable par la queue?» — 
i;'";~ Cherchons. 

k^^â' Ca) j)roverhe voudrait-il dire qu'on est avec 
le diable sur un pied d'intimité? A-t-on dit, par exemple, 
du fameux docteur Faust, (pii «Mail, connue chacun sait, 
à la l'ois le com[)ère, l'hôte, l'ennemi iutime et le séide 
de Méphistophelès , qu'il tirait le dial)le par la queue, 
pour exprimer ([u'il était a\('c le diaiile connue les deux 



TIRE 11 LK DIAIJLK PAU LA OU EUE, ETC. i2 1 1 

(loigls (le la main'? Mais celle él\|iii()lo^ie nous seiiii)!erail 
biiMi tirée par les cheveux, pour ikî pas dii-e plus. 

Ou bien ci' proverbe aurail-il élé inveuh- à lOccasion de 
eel au(r(> personnage j'anlaslicpie de la cbanson de (ioi'lbe : 
rElève du so/'cicr? L'élève d'un magicien a releini cer- 
taines paroles cabalisti([ues à l'aide desquelles son niaîln; se 
fîiit servir j)ar le diable. En ral)sence de son maître, l'élève 
imagine de l'aire paraître le diable devant lui, et lui ordonne 
d'aller lui cbercber de l'eau; malbenrensenuMil il a oïdilié 
les paroles à l'aide desquelles on l'arrête, et le diable lui 
apporte coup sur couj) tant de seaux d'eau, que bientôt la 
maison est inondée. Au momeut où le diable s'élance pour 
apporter eucore de l'eau, l'élève se précipite sur ses pas, et 
l'arrête... Je pense que ce ne put être que par la queue; 
car le diable ne se laisse guère saisir que par là. 

Tirer le diable par la queue voudrait donc dire alors 
agir inconsidérément, sans réflexion , et risquer de tomber 
dans un abîme, ou de se voir submergé comme l'élève du 
sorcier? 

Cherchons encore. 

— Rien de plus simple , nous dit un homme déjà sur le 
retour, et qui a connu intimement feu M. de la Mésangère: 
tirer le diable par la queue signifie tout bonnement vivre 
dans la gêne; porter des culottes râpées, un paraj)luie 
rouge, des besicles en cuivre, des gants de peau d(; la[)in, 
et des épingles sur sa manche; — voilà ce qu'on appelle 
tirer le diable par la queue. 

— Halle là , Monsieur, je vous arrête; car votre défini- 
tion est insurtisante... Et ce diable que vous oubliez, ce 
diable qui a l'ait le proverbe, (pii en est, on peut le dire, le 



212 TIRER LE DIABLE 

chef et Fàine , croyez-Yous donc qu'on puisse romettre?... 
Kemarquez que le proyerbe ne dit pas tirer l'existence par 
la queue; tirer l'arnent, la destinée, le crédit, la misère 
par la queue ; il dit le diable... le diable , Monsieur; enten- 
dez-vous? dominent ce diable ne vous a-t-il })as sauté aux 
yeux? 

Quoi! une jeune tille travaille du matin au soir, et est 
citée comme un ange de résignation et de sagesse! Il est vrai 
qu'elle est très-pauvre; mais qu'importe, puisqu'elle ne 
doit son existence qu'au travail de ses doigts ; que son 
économie suffit à tout?... Et vous osez dire de cette pauvre 
innocente qu'elle tire le diable par la queue, elle qui n'a 
même jamais vu ses cornes? 

On ne met généralement pas à la caisse d'épargne quand 
on tire le diable par la queue. 

A plus forte raison n'obtient-on pas le prix Monthyon , 
attendu que le diable n'a pas reçu jusqu'à ce jour de prix 
de vertu. 

Mais sans vouloir en aucune façon faire ici l'apologie du 
désordre ni du décousu dans la vie ordinaire, je soutiens 
([ue, pour tirer le diable par la queue, il faut ne point avoir 
les mœurs épicières; il faut surtout comprendre l'imagina- 
tion , l'imprévu , la fantaisie; enfin la vie d'artiste. 

Vous ne direz jamais d'un musicien qui a une fois 
par mois cinquante mille livres de rentes pendant vingt- 
quatre heures , ou de la danseuse qui a un coupé et 
trois termes en souffrance , qu'ils sont au-dessous de leurs 
aftaires, qu'ils sont sur le point de faire faillite, qu'une 
liquidation, une assemblée de créanciers, est nécessaire... 
Fi donc! Ils tirent le diable par la queue; c'est bien 



1>AR LA QUEUE, ETC. 215 

plus poélique. «(Hier (lial)Jo , toi qui as inspiré lanl de 
grands génies; loi qui as su ranger parmi les apôtres 
Dante, Micliel Ange, (ballot, llolTniann, Panurge, Scapin. 
Figaro, sans compter tous les poètes qui se domieid à 
toi vingt l'ois ])ar jour ])our atlra[)(M' la rime, et quel- 
([uelois le bon sens, inspire-moi donc quelque heureuse et 
nouvelle idée, pour adoucir la férocité de mes dettes; rogne- 
leur les griffes; lime-leur les dents; fais-leur faire, s'il se 
peut, patte de velours... » Mais le diable souvent reste 
sourd à de pareils appels que tant de personnes lui adres- 
sent de tous les côtés , et il faut bien qu'il se fasse un peu 
tirer... non pas seulement l'oreille, mais par ce que nous 
disions, et on conçoit enfin que, malgré toute sa bonne 
volonté, la queue du diable ne puisse répondre à tout le 
monde à la fois. 

Ecoutez , mon ami , vous êtes aujourd hui un des riches 
notaires de Paris ; votre maison est des plus recherchées ; 
chaque soir votre table est garnie de convives; le matin, 
votre étude est assiégée de clients de toute espèce. 

Mais vous souvenez-vous du temps où nous étudiions , 
on plutôt où nous n'étudiions pas ensemble? Vous rappe- 
lez-vous la fameuse lettre que vous écrivîtes à votre oncle 
de Louviers , peu de temps après les journées de juillet, 
lettre colossale et patriotique, datée du Panthéon, que nous 
composâmes à quatre , et dans laquelle vous annonciez à 
votre oncle l'intention de figurer dans la garde citoyenne, 
et de prêter X appui de votre bras à Tordre ])ublic et à 
la charte? 

Vous comptiez sur l'envoi de bank-notes; mais votre 
oncle , qui était la sagacité même , jugea à propos de vous 



214 TIRER LE DIABLE 

envoyer seulement un énorme paquet contenant un équi- 
pement complet, qui permit à vos instincts patriotiques de 
ne plus battre sous l'enveloppe du péquin. 

A ons m'avez souvent raconté qu'à une certaine faction , 
de minuit à deu\ heures, vous eûtes comme un vertige; 
vos yeux se fermèrent à demi, et vous YÎtes distinctement 
])araitre devant votre guérite un personnage enveloppé duu 
domiiH), et couvert d'un masque noir, que vous avez 
déclaré ne pouvoir être que le diable en personne. Ce 
personnage se mit , avec la main la })lus mignonne et la 
])lus blanche du monde, à détacher lestement, une à 
une, tontes les pièces de votre uniforme, vos épanlettes, 
votre sabre, votre ceinturon; il cacha le tout dans sa 
robe, et s'enfuit à toutes jambes sans qu'il vous fût pos- 
sible de le rejoindre. 

Comment se lit-il que, le lendemain de cette singulière 
aventure , tout votre équipage se trouva chez un fripier du 
voisinage? Adieu la gloire, tout était vendu ; et, de votre 
équipement, il ne vous resta absolument qu'un billet de 
garde ! 

Quel dîner nous fîmes à Montmorency avec votre babil, 
votre houpelande, votre bonnet à poil et votre plumet ! Et 
vos buffleteries , votre fusil et le reste de votre fourniment , 
n'est-ce pas là ce qui vous permit d'assister à la première 
représentation de Napoléon ou les Cent Jours, toujours 
avec le diable de la guérite? 

Mais (fue devint votre oncle de Louviers, lorsque, arrivé à 
Paris à limproviste, il voulut se procurer la satisfaction 
d'aller, sans vous prévenir, vous contempler à une des 
urandes revues? Hélas! il vit vainement déliler devant ses 



PAR LA QUEUE, ETC. 21.") 

veux les fliasscurs, les artilleurs, los ^rouadiers; il voiiï-- 
clioirha , jo crois, jusque parmi les sapeurs. .Mais, (pielle 
l'ut sa douloureuse cousieruatiou lorscpu^ en uiontaut la rue 
Saint-Jae([ues, il aperyul à Télala^c d'une friperie un uni- 
l'onne complet, ([ue son coup d"(eil d"lial)itant de Louviers 
lui lit aisément reconnaître! L'uiiilorme. les bullleteries, le 
bonnet, le tout avait été placé sur un mannecpiin dont la 
figure de carton souriait à votre oncle de l'air du monde le 
plus bète. Votre oncle fut sur le point de prendre au collet 
son mannequin de neveu; mais il se contint, et préféra cpiit- 
ter Paris le soir même, sans vouloir vous voir. Ouelques 
jours après, une lettre datée de Louviers vous arriva, lettre 
fulminante , écrasante. 

Mon ami , avouez que le diable était alors à peu près votre 
seul client; que d'affaires n'avez-vous pas faites avec lui! Il 
vous rendait souvent visite, et cependant ses visites n"a- 
vaient pour vous rien dimportun. Vous n'étiez pas obligé, 
comme maintenant, d'étouffer ces bâillements nerveux que 
produit en vous le récit de certaines aftaires ([u'on vous 
rebat périodiquement depuis plusieurs années. 

Le diable était de toutes nos parties de plaisir. Dans 
le carna\al. ne pouvions-nous pas dire à la lettre, et 
sans nous olfenser, que le diable nous empoitail ? 

Il ai'rivait souvent que nous a \ ions reçu quelques jouis 
a\ant la visite du tailleur du Havre ou de Taïti, qui s'était 
présenté à notre hôtel avec de grandes révérences , et une 
longue queue passant sous son justaucorps , mais que nos 
yeux inexpérimentés ne nous jennedaieiil [)as d'ajjerccNoir. 
Ce tailleur nous faisait changer nos meilleurs vèteuienis 
contre des foulards tartares , des pipes liu-ques. (]('<■ camées 



l V. 




Ce aA\\ x\e\\\ ^e \a V\ùVe. ^\u \c\o\vYft« ww AawVvMv; 



l'AK l.A OIKLU:. 



217 



|)()iir iK^ |»as devenir (Milin un lourd el assonnnanl (iri'sns. 
diin iliaiinanl cl bienheureux [)auM'e diahle (juun élail 
aulrelois, il l'aul peul-èlre avoir coniinencé rexislencc/ 
par : 



Il m; Il m; diaiîi.k vxw la yuKiiE 




2S 




mm ©yoTTi i^ ^l^©i là ^i 



La scène se passe ou à Berlin , ou à Munich , ou à Stutlgai'd , ou à Frauct'orl , 
ou à Cassel , ou à Dresde. 



ACTE PREMIER. 




E CHOEUR. — Voici venir l'étudiant Stenn, 
plus amoureux que jamais de la belle 
Dorothée, la fille de Liebmann, le riche 
marchand de draps. C'est l'heure où ils 
causent ensemble au comptoir. N'est-ce 
point aussi l'étudiant Anselme qui se dirige du même 
côté? Il marche en composant un sonnet pour la char- 
mante Dorothée. Lequel des deux est le préféré? Nous ne 
tarderons pas à l'apprendre, sans doute. Anselme a reconnu 



OUI QUITTE SA PLACE LA PERD. 210 

Slonn ; les deux rivaux se soûl jeté uu coup d'œil fou- 
droyant. Anselme cependant ne s'est pas arrêté devant 
Dorothée. II reviendra lout-à-l'heure, gardons-nous d'en 
douter. N'effarouchons point Stenn et Dorothée. (Le chœur 
se met à l'écart.) 

Stenn. — Bonjour, mademoiselle Dorothée. 

Dorothée. — Bonjour, M. Stenn. 

Stenn. — Comme ce honjoiu' est froid ! Je v ois que vous 
ne m'aimez pas, mademoiselle Dorothée ; vous me préférez 
Anselme. 

Dorothée. — M. Anselme est un bon garçon; mais ce 
n'est pas à moi de décider si je le préfère. Je lérai ce que 
mon père ordonnera. 

Stenn. — Jamais d'autre réponse. Quoi ! pas un mot 
d'amonr? 

Dorothée. — Partez ! voici mon père. (Stenn sort; survient 
Anselme.) 

Anselme. — Bonjour, mademoiselle Dorothée. 

Dorothée. — Bonjour, M. Anselme. 

Anselme. — Votre père vient de sortir, et je prolite du 
moment pour vous offrir ce sonnet, qui mieux que toutes 
mes paroles vous dépeindra les tourments que j'endure ; 
car je souffre pour vous, cruelle, et vous ne m'aimez })as. 
Sans doute vous me préférez Stenn ? 

Dorothée. — M. Stenn est un hou garçon; mais c'est 
mon père qui doit choisir entre vous deux. Le voici qui 
rentre ; fuyez. 

Anselme. — Hélas ! hélas ! vous me désespérez. (Il sort.) 

Le choeur. — Stenn n'était pas content quand il a quitté 



220 QUI QUITTE SA PLACE 

Dorothée ; la ligure d'Anselme n'exprimait pas non plus 
une grande satisfaction. Il est évident que l'éternelle réponse 
de la jeune tille commeuce à les l'aligner tous deux. De la 
résolution (pi'ils vont jn-endre dépendi-a leui' succès. Tâchons 
de savoir ce qu'ils méditent. fSte'nn rentre.) 

Stenx. — Décidément il faut en linir. Mon moyen est 
excellent. J'irai, s'il le faut, jusqu'au suicide. 

Le choeur. — Fichtre ! 

Stenn. — Oui me parle ? 

Le choeur. — -C'est nous, ami Stenn, nous sommes le 
chœur antique ; notre emploi est de consoler, de raffermii* 
le héros, et de lui donner d'excellents conseils. 

Stenn. — C'est le ciel qui vous envoie. Figurez-vous que 
jadore mademoiselle Doroll^'c, la lille de Liehmann , le 
riche marchand. 

Le choeur. — Connu. 

Stenn. — J'ai un rival qui se nomme Anselme. La petite 
ne veut pas se prononcer entre nous ; j'ai trouvé une ruse 
qui l'y forcera. 

Le choeur. — Voyons. 

Stenn. — Je quitte la ville dès ce soir, et je vais m'éta- 
hlir à une vingtaine de lieues d'ici. Chaque jour j'écrirai 
une lettre à Dorothée. Je connnencerai par des plaintes 
tendres, je continuerai par des lamentations, et je termi- 
nerai par des menaces de mort. 11 tant effrayer les jeunes 
tilles pour en être aimé. Dorothée ne résistera pas à mon 
éloquence; elle donnera en plein dans le roman; sa tète 
s'exaltera, et je l'éjiouserai. Que pensez-vous de ce ])rojet ? 

Le choeur. — Fuh ! euh ! euh ! 



% 



i.A l'Kin). 221 

Stenn.^ — ^ Merci de \olri' appixjbalioii. Je coiti's le incltro 
à exécution. '11 sort; Aiisclnio ciilrt'.) 

Anselme. — (Icla ik; |)ciiI diiicr daNaiilaj^c ; il l'aiil altso- 
liinuMil qu'avaiil liuil jouis je sache à (|iioi iu"eii teiiif. 

Le choeur. — Eh ! pail»leii. xoila retmhaiii Aiisehne. 

Anselme. — Oui ètes-vous? 

Le cuoEiR. — .Nous sommes le chœur anti([uo; noh-e 
emploi est.... 

Anselme. — De consoler, de raU'ermir le héros, et de lui 
donner d'excellents conseils; mon professeur de rhétorique 
me Ta appris. Sachez donc, ])uisque vous moffrez vos ser- 
vices, que je suis amoureux, à en perdre la rime, de made- 
moiselle Dorothée, la fille de Liehmann, le riche marchand. 
J'ai un rival qui se nonune Steun. La friponne hésite entre 
nous deux; j'ai décou\ert un moyen de forcer son choix. 

Le choeur. — Lequel? 

Anselme. — Je cultiverai la connaissance du vienx Lieh- 
mann ; mie fois dans la maison, j'entourerai la tiUe de 
j)etits soins et de délicates attentions. On ne réussit (pie par 
la patience auprès des femmes. Je serai sans cesse auprès 
d elle, elle s'hahituera à moi, et je deviendrai sou mari. 
Ouel est votre avis là-dessus ? 

Le choeur. — Eh ! eh ! eh ! 

Anselme. — Je vous comprends parfaitement. Je cours 
me faire présenter chez le vieux Liehmann. 11 sort.) 

Le choeur. — Le projet de Steun me paraît hou; mais le 
moyen d'Anselme n'est pas mauvais. L'un s'adresse à lima- 
«jçination, l'autre à l'hahitiide ; lequel des deux lriom|)hera ? 
Attendons ; les drôles commencent à deveuir auuisaiits. 



222 QUI QUITTE SA PLAGE 



ACTE DEUXIEME. 



Dorothée , seule. — Pauvre Stenn ! il passe sa journée dans 
les bois à gémir sur mes rigueurs. Sa lettre m'a vivement 
touchée. La voix du rossignol lui rappelle ma voix ; les 
fraises des bois n'ont pas , dit-il , un parfum plus doux que 
mon haleine ; et l'azur du lac sur les bords duquel il va 
rêver, est moins pur que mes yeux. Il m'aime bien, celui-là ; 
j'ai presque envie de lui écrire de revenir. (Entre Anselme.) 

Anselme. — Ainsi que votre père me Ta permis, made- 
moiselle Dorothée, je viens vous chercher pour vous con- 
duire à la fête. 

Dorothée. — Déjà ! 

Anselme. — Craindriez-vous de vous ennuyer? 

Dorothée. — Non, partons, (ils partent.) 

Le choeur. — La lettre de Stenn a eu beaucoup de suc- 
cès. Nous avons vu des larmes tomber des yeux de Dorothée 
en la lisant. Anselme pourrait bien être enfoncé. Allons à 
la fête. (Il sort.) 

Dorothée. — J'ai à peine la force de détacher les fleurs 
de mes cheveux , mes paupières se ferment presque malgré 
moi ; quelle fatigue ! Mais aussi comme je me suis amusée ! 
Anselme est charmant ; que de prévenances ! que d'atten- 
tions ! et puis comme il valse bien ! Il faut qu'il soit bien 
amoureux pour se montrer si dévoué. Comme il a bien 
répondu à cet ofticier qui soutenait m'avoir engagée ! La 
voix du rossignol!... la valse... le parfum des fraises... 
Stenn... Anselme... Je m'endors 1 



LA PERD. 223 

Le choeur. — Aiiselinc lait des progrès effrayants. Doro- 
thée peiidanl la valse se pressait d'une laroii trcs-lendre 
coiilic lui. Steim pourrait bien perdre la partie. 

ACTE TROISIÈME. 

Dorothée. — Une nouvelle lettre ! c'est la huitième (pie 
je reçois. La dernière était pleine de reproches et de me- 
naces. Il m'écrit qu'un feu intérieur le consume, et que la 
vie lui semble un désert. Il finit par me rendre triste à mon 
tour, si triste que je suis bien obligée de chercher des dis- 
tractions quelque part. Un mot de moi le consolerait ; mais 
si ses lubies allaient le reprendre !... Quelle différence avec 
Anselme ! celui-là ne vous aborde jamais que le sourire 
sur les lèvres; s'il ouvre la bouche, c'est pour raconter 
quelque histoire amusante ; il ne songe qu'aux plaisirs des 
autres. Certainement, comme le disait hier mon père, il 
serait le meilleur des maris Lisons la lettre de Stenn. 

Chère Dorothée, 

A l'heure où vous recevrez celle leltre, mon àine se sera envolée 
vers les régions du bonheur éternel. Vos dédains m'avaient blessé , la 
balle d'un pistolet m'a guéri. Je n'ai plus que quelques jours à vivre; 
plaignez-moi , car je meurs sans vous voir ! Stenn. 

Grands dieux! il s'est tué pour moi! je le sens bien, 
c'est lui que j'aime. ( Survient Anselme. ) 

Anselme. — Qu'avez-vous, mademoiselle Dorothée? je 
vous trouve bien pâle. 

Dorothée. — Moi, je n'ai rien; mais vous, pourquoi ce 
bras en écharpe ? 



224 QUI QUITTE SA PLACE 

Anselme. — Une simple égratignure qiio j'ai reçue tle 
cet officier qui voulait danser [)ar l'orce avec vous. Mais ce 
ne sera rien, et je viens vous offrir mon autre bras ponr 
vous conduire au théâtre où jouent les acteurs français. 

Dorothée j à part. — Que faire? Si je reste à la maison 
ponr regretter celui-là, celui-ci aura raison de se plaindre. 
En définitive, c'est pour son plaisir que Slenn s'est tué, 
taudis que c'est pour moi qu'Anselme a exposé sa vie. 
(llaiii ) Parlons, M. Anselme. 

ACTE QUATRIEME. 

Stenn. — Me voilà de retour. J'étais fou de croire qu'elle 
allait accourir anprès de moi; elle ne pouvait raisonna- 
blement braver à ce point les convenances ; son père en 
serait mort de chagrin. ^'inq)orte ! le coup est porté ; j'ai 
enfoncé Famour dans son cœur avec la doulenr. Quel effet 
je vais produire font à T heure, lorsque je lui dirai : «Mon 
adorée, le désir de te revoir m'a lait vivre, c'est ta main 
qni m'a ramené des portes du tombeau ! » Elle me répondra : 
« ciel ! n'est-ce point un songe? C'est lui ! » Elle tom- 
bera dans mes bras, et dans huit jours elle sera madame 
Stenn. Pour se tirer d'affaire dans ce monde, il suffit d'un 
peu d'imagination. (Une troupe tle musiciens traverse la place en 
chantant.) Oii vont donc tous ces musiciens ? 

Le choeur. — Us vont jouer une sérénade sous les fenêtres 
de la belle Dorothée, la fille du riche marchand Liebmann, 
qui se marie aujourd'hui. 

StExNN. — Avec qui ? 

Le choeur. — Avec l'étudiant Anselme. 



f 




To\v\ te i\\v\ Yc\u\\ u\>?«V ^0.9. ov. 



LA l'KUl). 



22H 



Stknn. — Kllc 11.1 donc |t;is su (|ii(' je in'i'lais Itrùh' l,i 
cor vol le. 

Le Cll()i:ri!. — (Tes! an (•onlraii'c ce (|iii Ta (l(''ci(l(''('. 

Stenn. — MalluMU" sur moi ! il ne me rcslc ])lns (ju'à me 
tncr |)onr loni de hon. 

Lk ciioeuu. — Nons t'ompoclierons l)i(Mi de coinmellrc 
c'ctlc folie. Fuis Ircvc un moiiionl à (es lameulations, aliii 
que nous puissions adresser quelques mots au public. 

Messieurs et Mesdames, 

Le rôle du chœur anlique, outre l'obligation de consoler, 
de ralTermir le héros, et de lui donner d'excellents conseils , 
loi inq)ose encore le soin de résiuner la morale de la pièce. 
C'est pourquoi nous croyons devoir terminer par l'apho- 
risme de circonstance : 

Ql I yllTTE SA IM, ACK LA l> E U U 




V. 1 



;o 




LES LOUPS LE IVIANGENT 




omiiie il est gentil Jacquot, comme il 
j^^^^^QI ^'^'bat joyeusement an milieu des prés! 11 
va, il vient, il court, il saute. Le voilà qui 
s'arrête au bord du ruisseau; son gros œil 
l'ond se li\e sur le cuuiani d'un air curieux; 
tout à COU]) ses oreilles se dn^ssenl droites et immobiles , 
il a vu son ombre, et il a peur. Mais bientôt il reprend 
coinage; ii se met de j)lns belle à cabrioler, à se rouler 



i/aNK \)E PLlSlF.rUS, V.TC. ±±1 

sur riicfhc rpaissc cl Iciidrc, tloiil il ioiul à cIkuiik! iiistaiil 
lin peu plus ([iic la lai'<i(Mir de sa laiij^iic. Les ciiraiils du 
iiu'iiiiicr le poiirsiiivciil ; ("t lui, fcl antre ('iilaiil, il jour 
a\('C ('ii\ cl maille dans iciii' main. 

NOiis ailliez beau parcourir tons les moulins, tontes les 
l'ermes des environs, mille ])art vous ne trouveriez un àne 
aussi joli, aussi gracieux ({ue Jac([Uot. Sa robe est «irise, le 
bout de son museau ])lanc comme le lait; ses ([ualre jambes 
sont traversées par une raie noire, jusle à l'endroit oii la 
jeune meunière allacbe ses jarretières; sa (pieuc esl ter- 
minée par une ma<;nitique touffe de poils frisés et soyeux ; 
il a ce qu'il faut d'oreilles à un àne de bonne conditioji. 
Certainement l'àne qui inspira à M. de Biiffon son fameux 
chapitre, n'était ni mieux fait, ni plus beau (pie notre 
Jacquot. 

Jusqu'ici on l'a laissé libre, il a pu sans contrainte se 
livrer aux joies bruyantes de l'enfance; mais le jour esl 
arrivé où il doit faire son entrée dans le monde. Quelle 
belle journée ! comme les foins sentent bon ! quelle douce 
saveur ont les fleurs de la luzinaie ! Jac([not n'a jamais été 
plus vif, plus espiègle, plus coquet; oji dirait, à voir sa 
légèreté, qu'il court après les papillons qui voltigent autour 
de lui. Sois heureux, Jacquot; jouis une dernière fois des 
charmes de cette matinée de printemps. L'enfance, c'est la 
liberté, c'est l'insouciance, c'est le bonheur; dans un 
moment tu diras adieu à tout cela. Le meunier s'avance , 
tenant la bride d'une main, de l'anire le bat; Jaccpiot le 
laisse approcher sans détiance. L'éclat des pompons rouges 
le séduit; voiLà, pense-t-il , une parure ([ui ue me messiéra 
point, j'irai tantôt me mirer dans l'onde* voisine. La bride 



228 l'ane de plusieurs 

est passée, le ])àt est sanglé; Jacquut ne se possède pas de 
joie, il veut s'élancer du côté de la rivière; mais un poids 
inconnu relient son élan, la pression du fer sur sa bouche 
lui fait pousser un cri de douleur. Voilà Jacquot bien étonné 
d'être obligé d'aller oii il n'a nulle envie de se rendre, c'est- 
à-dire au moulin. 

Le mallieiu" donne une prompte expérience ; Jacquot ne 
tarda pas à comprendre la vanité de ses espérances. Déjà 
les maudits pompons qui l'avaient séduit ont perdu leur 
éclat; porter le blé au moulin ou la farine chez les ])ra- 
tiques, se lever à l'aube, se coucher à la brune, rester 
enfermé le dimanche , ne plus aller au pré que pendant 
quelques jours de printemps, et encore n'y rester qu'à la 
condition d'être attaché à un vil poteau : tel est le sort de 
Jacquot. Cependant son excellent naturel ne s'est point 
altéré dans l'esclavage. Après tout , se dit-il, en comparant 
ma situation avec celle des autres ânes mes confrères, je ne 
dois pas me trouver trop malheureux ; ils travaillent comme 
des forçats, on les nourrit mal, et on les accable de coups. 
Je travaille comme tout àne honnête homme doit le faire; 
ma paille est tendre et ma litière fraîche ; les enfants de mon 
maître, qui ont été mes camarades d'enfance, m'aiment et 
m'apportent de temps en temps quelques friandises dont je 
jne régale; le meunier lui-même m'estime, et j'en suis 
quitte avec lui pour quelques bourrades qu'il m'administre 
lorscju'en revenant de la ville il s'est arrêté un peu trop 
longtemps à la porte d'un cabaivt. 

Raisonnable comme nous le voyons , Jacquot aurait du 
mourir au moulin, regretté de tous comme un membre de 
la faniill(\ Le meunier, sa femme et ses enfants y coin})- 



I.KS I.()II1>S l,K MANdllNT. 22i) 

laiciil l)i('ii; mais loiil à i'nii|> un ^raiu! chaii^cinciil s'csl 
opriv dans le l'araclôrc de .la((|n(il. Lni, (|n(Mioiis avons 
\nsi docile, si irsi^iK", si bon j^airon , il rs( dcNcnii rclir, 
ond)i'a^(Mi\ ; il se nicl à hiaiic à ('lia((iie iuslaul , sans rime 
ni raison. Sil [loilc (l(>s sacs an inoidiii, il feint do l'aire un 
faux pas. el il laisse loini)ei' sa cliai'^c ; si le niciiniei- l'en- 
ibiirche , il elioisil à dessein l'endroil le ])liis raboteux pour 
se uiellre à Irollei-; si l(>s enlanls lui appoitent une poignée 
dasoine on ICeorce IVaîehe et appétissante d'un melon, il 
dédaigne ces marques d'amitié qui lui étaient autrefois si 
])récieuses , et répond par des ruades aux caresses de ses 
amis. Sans doute quelque vieux mendiant en haillons , 
jaloux d'entendre partout l'éloge de Jacquot, lui aura jeté 
un sort en passant le soir devant le moulin. 

Ce n'est point un malétice qui tourmente Jacqnot ; ou 
plutôt c'est le plus grand, le plus terrible, le plus funeste 
de tous les malélices : l'amour ;, puisqu'il faut l'appeler ])ar 
son nom. Jacquot n'a pu se soustraire à runiverselle loi. 
une invisible tlècbe a percé son cœur, il est amoureux fou 
d'une jeune ànesse qui demeure à une lieue de chez lui , 
l'ànesse du curé. Elle est blanche, elle est grasse, elle est 
potelée; quand elle monte au moulin, elle tient constam- 
ment les yeux baissés sans prendre garde aux ruades d'ad- 
miration , aux braiments d'enthousiasme que sa présence 
excite de tous côtés. Comment Jacquot pouvait-il résister à 
tant d'innocence et de candeur? 

Dans un élat de civilisation oii l'on tiendrait plus comj^te 
qu(> dans le nôtre des intérêts du cœur, Jacquot serait de- 
venu l'époux de Jacqueline (c'était le nom de l'ànesse ) ; 
mais par un sot orgueil on la maria à un cheval. Fa\ a])pre- 



250 l'ane de plusieurs 

liant cette iiouAelle, Jaeqiiot devint fou de désespoir; quand 
on Yonlail lui mettre son bât. il se roulait par terre; si on 
le conduisait à la Aille, il quittait brusquement le grand 
cbemiii et courait comme un insensé dans la campagne, 
rechercliant la solitude des forêts pour braire à l'écho le 
nom de son Amaryllis. 11 en fit tant et tant que le meunier 
le vendit pour s'en débarrasser. 

Son nouveau maîti'e était un loueur d'ànes de Montmo- 
leucy. Le temps et réloignemeiit rendirent à Jacquol une 
])artie de son ancien calme. La condition dans laquelle il se 
trouvait n'était pas trop mauvaise. On n'avait pas pour lui 
les mêmes soins ni les mêmes attentions que dans la famille 
du meunier; le bourgeois était grossier, mal parlant, et 
très-prompt à se mettre en colère; il nentendait plus la 
meunière lui dire de sa douce voix : Allons, Jacquot, du 
courage. Mais quelquefois des grisetles de Paris caressaient 
sa crinière courte et épaisse; elles tendaient leur tablier de- 
vant lui pour que sa grande bouche vînt y saisir quelque 
bon gros morceau de galette ou de pain d'épioes ; puis elles 
montaient sur son dos et couraient dans les bois, riant, 
folâtrant, causant de leurs amours; tout cela rappelait à 
Jacquot sa blanche Jacqueline, il songeait aux lieux qui 
lavaient vu naître, au moulin, et il ne se trouvait plus aussi 
malheureux quil avait craint de l'être quand on l'amena 
pour la première fois à Montmorency. 

Rien n'est durable sur cette terre, pas même ces sem- 
blants fallacieux qu'on est bien forcé, faute d'autre chose, 
de prendre pour le bonheur. L'été avait été phivieux , les 
amoureux s'étaient vus forcés de rester à la ville ; quand vint 
l'hiver , le loueur d'ànes fut obligé de réduire son personnel. 



LES LOUPS LE MANDENT. 251 

Il céda .l;u(|ii()t à un salliuihaiiqiR'; celui-ci tlcsii"ail rem- 
placer |)ai- un àne son chien savant qui venait de mourir. 

Voilà Jae(|n(il dhli^i' (réludier l(>s sciences occultes, aliu 
(fiMi'e un j<iur en élal de j)r(''dii'e de bons niafiages aux 
jtnmes lilles et aiLV jeunes garçons. Jacquot était un àne fort 
intelligent , et il neuf pas beaucoup de peine à se mettre au 
courant de sa profession. Le jour de ses débuts il obtint un 
succès colossal; la place publique était trop étroite pour 
contenir la foule. — Jacquot, quelle heure est- il ? — 
Jacquot, (piel est le plus laid de la société? — VA les rires 
d'éclater, les gros sons de pleuvoir. Le saltimbanque encaisse 
une recelte d'au moins 7 fr. 50 cent. Ma fortune est faite , 
se dit-il; évidemment cet àne a du Munito dans l'esprit; il 
jouera aux dominos comnu> un chien. 

Malgré cela, noire ami Jacquot n était [)as dans une 
position trop biillanle ; après avoir travaillé tout le jour, il 
ne trouvait au logis qu'une maigre prébende. Imi route, il 
])ortait le bagage de son maître, son costume de sauvage, ses 
cyndjales, sa clarinette, ses gobelets, son épée ])Our ai'ra- 
cher les dents . son tapis et sa boîte à onguents; souvent il 
en était réduit à jeûner ou à l)r()uter Iherh'.' coriace qui 
croit au bord des fossés; ([uelquefois, en le voyant racler 
piteusement le sol , son maître partageait avec lui un mor- 
ceau de pain noir. 

En somme , Jacipiot . a\ec sa philosophie accoutumée . se 
serait lait à sa situation. Je suis exilé de mon pavs; il me 
serait troj) dm- de \(>ir Jac(]iierme aux bras d'un antre; il 
n y a plus assez de grisettes et d amomcnx pour faire \i\re 
les loueurs de MoutniorencN ; il [)ou\ait m arri\(>r pire (jue 
de toudier sur ce saltimhau(pie . (pii n'est pas meelianl an 



252 l'ane de plusieurs 

Tond, et qui partage avec moi eu iVère ; d'ailleurs je uièue 
la vie d'artiste, et j'avoue qu'elle n'est pas sauschaiiue pour 
inoi. 

Voilà eouuiient Jacquot se cousolait. La vie d'artiste! mot 
brillant qui cache une bien triste réalité. Celui (jui, naguère, 
faisait des recettes de 7 fr. 50 cent., arrache à peine quel- 
ques sous à rindilTérence du public blasé. Jacquot n'a plus 
de succès , son maître le vend pour acheter des puces 
savantes et des serins artilleurs. 

Darliste qu'il était, Jacquot est devenu militaire; c'est 
une vivandière qui en a fait l'acquisition. Le fifre qui crie , 
les tambours qui battent , les fusils qui résonnent , les éten- 
dards qui llottent, le canon qui gronde ; ce bruit, cet éclat 
ont ébloui Jacquot. Un autre se plaindrait d'être obligé sans 
cesse, par la jiluie, par le froid, i)ar la grêle, par l'orage, 
de suivre le régiment ; mais il est lier, lui, de marcher sous 
les drapeaux, d'affronter le péril, de porter sur son dos la 
gaie vivandière et ses provisions. Jacquot n'a pas toujours 
sa ration suffisante , sa maîtresse fait pourtant ce qu'elle 
peut; mais bah ! à la guerre comme h. la guerre, nous nous 
referons en pays conquis. 

Les soldats aimaient trop la vivandière pour ne pas 
reporter un peu de leur affection sur son âne ; il était le 
bienvenu au bivouac, et les vieux troupiers, (juand il 
passait, avaient toujours quelque bonne facétie à lui dire. 
Cela faisait sourire Jacquot, qui préférait ces gaudrioles 
aux galettes de Montmorency : la gloire militaire a fait 
tourner de bien ])lus fortes tètes. 

Malheureusement pour notre héros la vivandière lut tuée 
dans une bataille. 1^'emienii victorieux força à la retraite 




Ltî. N.Vr.twVî' o\\\ \ovV 



LES LOUPS LE MANGENT. 253 

rcinnée dont liiisail partie .)ac(jiiot; .hu([uo( vit lo inoiueiit 
où il allait être abandonné do tous. Ciiu[ ou six grognards 
s'opposèirnt à cetto cniello séparation; Jacquot, dirent-ils, 
portera noire marmite et notre l)ois ; nous l'adoptons , il sera 
l'àne du régiment. 

Un soir on tit halte an milieu d'une forêt. Les feux du 
bivouac s'allumèrent; les soldats se mirent à sou})er, puis 
les rondes circulèrent, les yeux se fermèrent, le camp se 
livra au repos. Jacquot, laissé libre, errait tristement au- 
tour du bivouac , la mine allongée , l'estomac creux : il 
commençait à sentir le néant de la gloire. Hélas ! se disait-il, 
tant que j'ai appartenu a un seul maître, j'ai été heureux; 
un régiment m'a adopté, et rien n'égale ma misère. Le meu- 
nier , le loueur , le saltimbanque , la vivandière , s'inquié- 
taient de moi de temps en temps; aujourd'hui personne ne 
s'aperçoit seulement que j'existe. Quand j'arrive au bivouac 
accablé de fatigue, chaque compagnie fait bouillir la mar- 
mite, on mange gaîment, et à moi l'on me dit: Jacquot, 
mon ami, arrange-toi comme tu voudras; la route est 
libre , va brouter ; si l'ennemi se montre , viens nous 
avertir. Je serais un lâche si j'abandonnais les drapeaux; 
mais dès que la paix sera signée, adieu le service mili- 
taire; je rentrerai dans la vie privée, je me ferai de nouve;ui 
àne de moulin. 

En se livrant à ces réllexions, Jacquot s'était avancé dans 
la forêt pour y découvrir un peu d'herbe fraîche; la senli- 
tinelle l'avait laissé franchir h; camp sans l'avertir du danger 
qu'il allait courir. On était dans le conu' de l'hiver, et des 
bêtes sauvages infestaient la forêt; Jacquot avait à peine 
fait cent pas dans la forêt, qu'un loup se précipita sur lui et 



254 



LANE DE PLUSIEURS, ETC. 



le saisit à la gorge. Jacquot poussa un cri terrible pour 
appeler au secours; les soldats dormaient, personne ne 
vint; il essaya de lutter, mais il avait affaire à forte partie. 
Il vit qu'il était perdu, donna une dernière pensée à Jacque- 
line, et se rappela en mourant un mot qu'il avait entendu 
souvent répéter au meunier : 

L A MO DE PLUSIEURS, LES L U l> S LE MANGENT- 





A CAUSE DES BRANCHES 



(jeiils de mainte manière, de mâle naeion , 
Par le pays aloiont prendre lor mansion. 
Il ne demoiMjit beuf, ne vaelic, ne moiilon , 
Ne eliar, ne vin, ne pain, ne oie, ne cliapun. 
Tuit pillart, murdier, traiteur et larron. 

(CuvELiER, Chron. de Bertrand i Gncscliii. 
Ed. Charrière, v. "H8 . 

\^ Il rannée 1558, selon Froissai'l, «aucunes 
^/f^'^i^}^: gens des villes champêtres sans chef s'assem- 
blèrent, et ne furent mie cent hommes les 
^. j.^ premiers , et dirent que tous les nobles de 
gs<3/ France, chevaliers et écuycrs, trahissoient 
le royaume, et que ce seroit grand bien qui tous les détrui- 



236 BON FAIT VOLER BAS 

roit. Et chacun (Feux tlil : Il dit voir [vrai)\ il dit voir! 
Honni soit celui par qui il demeurera que tous les gentils- 
hommes ne soient détruits! Lors se assemhlèrent et s'en 
allèrent, sans autre conseil et sans autres armures, fors 
que de bâtons ferrés et de couteaux. » 

L'orateur véhément qui avait si bien devisé, parlé si i^oir 
et si haut, et, h. vrai dire, déterminé l'insurrection, s'appe- 
lait tout simplement Guillaume Caillet. Il n'était ni plus ni 
moins malheureux que les autres paysans du Beauvoisis. 
Les routiers des grandes compagnies ne lui avaient point 
mangé plus de blé qu'au premier venu, ni plus ravagé son 
champ, ni mis à plus mal sa femme ou ses sœurs. Mais 
Guillaume Caillet avait toujours eu la tête plus près du bon- 
net qu'aucun des manants de sa paroisse. 

Tout enfant, — qu'importe le titre de la chronique où 
nous puisons ces détails? — il aspirait à dominer ses égaux ; 
h courir plus vite que les plus agiles ; à lutter contre les plus 
robustes; à servir la messe du curé de préférence aux plus 
clercs; h. tenir l'étrier de Monseigneur, si par hasard les 
pages de Monseigneur n'y mettaient ordre. 

Nombrer les tordions, les nasardes, les ruades, les élri- 
vières, les gaulées , que lui valut son amour immodéré de la 
gloire, serait une opération arithmétique dont la patience 
de nos lecteurs ne nous permettrait pas de venir à bout; 
nous la leur laissons à méditer. 

Plus tard, Guillaume Caillet voulut être le héros des 
fêtes rustiques. Il lui fallait le prix de l'arbalète , le premier 
rôle dans toutes les cassades, la victoire à l'estoc volant, 
porter la bannière aux processions, être le plus renommé 
bouleur du pays, et aussi le plus vert galant et le meilleur 



A CAUSE DES BRANCHES. 257 

joueur (lo vèzc : encore; voloiilicrs se scrail-il l'ail passer 
|)oiii- le |)liis noble, n'élail (jne son père, — un simple 
lavernier, — porlail en ses armes im(! écncllce de elionx 
hiilelés (le laid. 

Aussi que de l'ois man([na-l-il d'être éreinté! One de fois 
joua-t-il à longue ccliine ^ balais ^ balais] Que de Ibis fn(- 
il veitnenscmenl taboulé! Sans compter les mépris que lui 
valait son outrecuidance; les nuits passées en vain à l'huis 
de Margot-la-Ilalée, on de (lolichon-la-.Iambue; et les 
mauvais tours de tout genre que les copieux, les gausseurs, 
les fins frétés blasonneurs du village^ ne se faisaient faute 
de lui jouer. 

Malgré tout, Guillaume Caillet avait un ami; et, par la 
raison qu'en amitié comme en bien d'autres choses, qui se 
ressemble ne s'assemble pas, Geoffroy Thibie était d'un na- 
turel tout opposé : fort peu amoureux de l'éclat ou du bruit, 
faisant sa besogne, mauvaise ou bonne, par-dessous main , 
volontiers mystérieux, et, comme le chien de Nivelle , tou- 
jours prêt à s'en aller si on l'appelait. 

Or, quand il voyait son cher Guillaume revenir à lui de 
quelque malavenlure, tout grimaud, le mouchoir au nez, 
triste, biscarié, marmileux, — Geoffroy ne l'aillait jamais, 
en le consolant, à lui rappeler une des plus sages maximes 
que nos anciens nous aient laissées : 

BON FAIT VOLEU BAS A CAUSE DES BBANCHES. 

Mais, l'heure passée, les sermons allaient au diable; 
Caillet , de plus belle entraîné par les suasions de son hu- 
meur vaniteuse, rebrassail son chaperon, et s'en allait de 
côté et d'autre étalant sa grande brave. 



258 BON FAIT VOLER BAS 

Ce qui s'en suivit quand les vilains du Beauvoisis décla- 
rèrent la guerre aux nobles , nous l'avons dit en commen- 
çant. 

Seigneur de paille bat vassal (racler, c'est le dicton 
de nos ajusteurs de procès; et, dans cette occurrence, les 
seigneurs d'at'ier hachèrent menu les vassaux de paille; 
mais non tout d'ahord, néanmoins. Pendant quelques mois, 
les Jacques, — on les nommait ainsi, — prirent gaillar- 
dement leurs éhats aux dépens des hauts et puissants gen- 
tilshommes. Equipés de bons bâtons de pommier, fourches, 
vouges, leviers et tortouers, et d'aventure de quelque mé- 
chante pertuisane, ou de quelque forte arbalète de passe, 
Dieu sait comme s'en donnèrent ces mangeurs de fèves. En 
fait, ils se sentaient les prévôts aux trousses, et, au déses- 
poir de leur salut, se démenaient comme les onze mille 
diables à la journée des sabots. 

Brûler les grands bois , démolir les chàtellenies , occire 
et rôtir les chevaliers , efforcer les dames et damoiselles , 
c'était pain bénit pour ces honnêtes villageois , — à la vérité 
bien mal menés depuis les batailles de Poitiers et de Crécy. 
Parmi eux , — laissons encore parler messire Froissart , — 
« qui plus feroit de maux et de vilains faits, tels que créa- 
ture humaine ne devroit et n'oseroit penser, celui étoit le 
plus prisé d'entre eux et le plus grand maître. » 

Or, qui eùt-ce été sinon Caillet? Non point qu'au fond 
il eût plus de malice ou de vilenie en son escarcelle ; mais 
afin de se montrer le plus vaillant et le plus enragé. De 
même qu'il eût fait de son mieux pour courir après le loup, 
chanter: Allcgez-nioi , plaisant' brunette, ou danser un 
branle sur les pelouses; de même, — et plus en paroles 



A CAUSE DES I5UANCHES. 259 

(|u'('ii actions, — inaii^cail-il les nobles cl Icnis pclils; — 
bragard ctvanlaid (|iii scnihlail an\ malaviscs nn vi'ai tigre 
d'Hyrcanic, un Satanas à (jualrc cornes, nn raniasscur de; 
gens abandon ncs, })lns terrible cin(|nante l'ois (jiie le Romain 
Spartacns. 

Geolïroy Tbibic , tout au rebours, guerroyait lran([uille- 
nicnt cl sans tapage, esgorgillant à la doucette, ardant un 
manoir en tapinois, escofliant nn gendarme, sur toutes 
choses garnissant ses poches, et n'en disant mot; tout 
honteux et changeant de brigade quand on menaçait . 
sur sa réputation malgré lui croissante , de l'élire ])our 
capitaine. 

Dans un carrefour de lorêt , par une noire nuit , en l'ace 
d'une rôtissoire où brûlait à petit feu le sire de Pecquigny, 
vingt mille truands et plus , brandillant leurs bâtons à deux 
bouts et leurs broches sanglantes, poussèrent une grande 
clameur qui fit un roi. Ce roi des Jacques — ])elle royauté, 
n'est-ce pas? — fut Guillaume Caillet, couronné sous le 
nom de Jacques Bonhomme, premier et dernier de sa race. 
Il eut une marmite renversée pour trône, nn caparaçon 
pour manteau royal, et pour sceptre une cognée de bûche- 
ron. Des sujets à l'avenant, comme on peut penser. 

Geoffroy Thibie regardait sans la moindre envie , et sans 
en être émerveillé, le sacre de son ami. Le nouveau roi le 
fit chercher pour boire avec lui quelques verres de cervoise, 
et peut-être avec l'intention de le nommer premier ministre; 
mais Tautic était allé se cacher dans une grange en nnn- 
nnnant son refrain accciutunié : 

BON FArr VOLEK BAS A CAUSE DKS BUANCHES. 



240 BON FAIT VOLER BAS 

Trois semaines après , il le répétait de plus belle et avec 
plus de raison. 

Pendant ces (rois semaines, en effet, le sort des armes 
avait changé. Aidés par deux compagnies de mille hommes 
que les Parisiens leur avaient envoyées, et d'intelligence 
avec une notable minorité des bourgeois de Meaux, les 
Jacques avaient pourtant échoué devant cette forteresse. 
Une seule défaite suffit pour dissiper avec leurs folles espé- 
rances le prestige de leurs victoij-es passées. De tous côtés 
les compagnies d'aventure, les bandes anglaises, les milices 
bourgeoises , traquèrent comme des bètes féroces les armées 
de Jacques Bonhomme. Les plaines de la Champagne et de 
la Picardie furent rougies de leur sang, et s'engraissèrent 
de leurs cadavres. Le comte de Foix ( Gaston Phœbus ) , le 
roi de Navarre et le captai de Buch les enveloppaient de 
tous côtés, et faisaient grande boucherie de ces croquants. 

Entin, — le soir dont nous parlions, — Guillaume 
Caillet, tombé dans les griffes de Charles-le-Mauvais, expiait 
le meurtre du sire de Pecquigny, grand ami de ce prince. 
On l'avait jugé fort sommairement, — condamné, cela 
va sans dire; — et, coiffé d'un trépied brûlant, il dansait 
au bout des branches d'un chêne le seul branle durant 
lequel les pieds ne touchent jamais à terre. En bon français, 
on l'avait pendu haut et court. 

Geoffroy Thibie, — dont nous avons rapporté plus haut 
la réflexion philosophique , — avait repris à tenq)s l'exté- 
rieur d'un paysan soumis aux seigneurs ; — personne 
n'avait ouï parler de lui, — et il mourut obscurément de 
sa belle mort, quelque cinquante ans après ses glorieuses 
équipées. 



J 




ku àt '^^\a\^\, ^nv tVe N\Va\\\. 






m "" 





LIE !l^aa^L liT ^©^'K 
MAIS L'ABEILLE PIQUE 



La scène repréàciile un pays.'V-je de Poussin. ) 



^t)f^Sï^'wf'- RTÉMIDORE. — On m'a dit fort souvent, et 



m!h^ 

i^ !^^- je ne suis pas éloigné de le croire., que le 
!-^Jr.'^l,JW%!-f^-\ lever de l'aurore était favorable à l'inspi- 
^2 nation. Les zéphirs qui murmurent, les 
vl<^P"'S/^\^ fleurs qui s'entr' ouvrent, les oiseaux qui 
chantent , tout cela donne des idées. Je crois qu'il m'en 
vient une. Ecrivons. 

l/atirore aux doiii;ts de rose, à Fhorizon vennoil.... 



I.K MI Kl. EST DOrX. KTC. 2\T) 

DécidciiKMil, ccsl uiic idée; coiiliiiiioiis. 

L'auroro mix doigts dp roso, îi l'horizon vermeil.... 

Lo iTsle \ieii(lm bienlôl... (lise gratte le front.) L'aurore ;ui\ 
doigls de rose... ( Il regarde le ciel.) à l'horizon vermeil 



(Un bruit de pas se fait entendre. ) La peste soit des fâcheux qui 
viennent m'intcrrompre ! Réfugions-nous derrière cette char- 
mille ; j'y pourrai continuer en paix ce commenceir.ent de 
poëme épique. 

(Il entre dans le bosquet. Surviennent un berger et une liergère.) 



Dapiinis. — Pssst ! Pssst ! 

Chloé. — Oui m'appelle? 

Daphnis. — Ne me reconnaissez-yous pas? 

Chloé. — C'est vous, Daphnis? 

Daphnis. — Moi-même. L'épouse de Tithon vient <à 
peine de quitter la couche de sou vieil époux. Ouel 
motif si important fait sortir si tôt la belle Chloé de sa 
demeure? 

Chloé. — Et vous-même, Daphnis, pourquoi courez- 
vous ainsi les champs à une pareille heure? 

Daphnis. — Hélas ! le sommeil a hii depuis longtemps 
mon chevet solitaire; le soin de mes brebis ne mo loncbe 
plus; j'ai perdu l'appétit; je suis malade. 

Chloé. — Immolez un coq à Esculape. 

Daphnis. — Esculape ne saurait me guérir. 

Chloé. — Quelle est donc cette terrible maladie? 



244 LE ?*IIEL EST DOUX, 

Daphnis. — 11 osl un dieu , Gliloé , un dieu malin qui 
prend plaisir à tourmenter les mortels infortunés; il rôde 
sans cesse autour de nos demeures, et quand il aperçoit un 
gaillard frais , robuste, bien portant, il fir(> de sou carquois 
une flèche empoisonnée et la lance contre lui. Aussitôt le 
malheureux ne dort plus, ne mange plus; il s'étiole, il 
maigrit, il erre dans les champs conune un insensé, il est 
atteint de ce mal terrible qui fait souffrir plus que fous les 
antres maux. 

Chloé. — Comment rappelez-vous? 

Daphnis. — L'amour. 

Chloé. — Vous voulez rire, mon cher? l'amour faire 
souffrir! cest impossible. L'amour est un baume, un 
parfum , nu philtre , tout ce qu'il y a de plus salutaire , 
de plus doux, de ])lus enivrant sur la terre. L'amour 
peuple le sommeil de rêves charmants; au lieu de déco- 
cher des flèches enq)oisonnées , ce dieu que vous flé- 
trissez de lépithète de malin, voltige auprès de nous, 
rafraîchit notre visage avec ses ailes parfumées, et fait 
retentir une nuisique divine à nos côtés. On n'est jamais 
malade d'amour. 

Daphnls. — Qui vous l'a dit? 

Chloé. — Palémon. 

Daphnls. — Le grcdin! Je m'en doutais. . . 

Chloé. — Vous dites?. . . 

Daphnis. — Je dis que vous avez tort de parler avec 
Palémon. 

Chloé. — Pouj'quoi? 

Daphnis. — Parce que c'est un farc(Mii' (|ui no cherclie 
qu à tromper les jeunes bergères. 



AI Aïs l'a m: 1 1.1. K piQUK. 245 

Chloé. — Ah! bah! 

Daphnis. — C'est coiiiinc jai rhoiiiicur de nous le 
(lii'c. 

(Ihi.oi-:. — Viaiinciil? 

Daimims. — Laissons co sujet, Clihx'; m^iio/ ])liitol sous 
cet oinl)rage , et là, assis sur rhei])e teuih'e, je vous dirai 
C(> que c'est que l'auioiu". 

(iiiLob;. — Vous nie l'avez dit; l'aniour, selon vous, 
est quelque chose qui empêche de dormir et de mangei", 
qui lait maigrir, et ibrce les gens à se promener tonte la 
journée dans les champs. J'aime mieux 1 amour selon 
Palémon. 

Daphnis. — Suivez-moi dans ce l)osquet , et je cesserai 
de souffrir? 

Chloé. — Vous croyez? 

Daphnis. — J'en suis sûr. 

Chloé. — Je ne vois pas pourquoi je ne vous ren- 
drais pas ce petit service; d'autant plus que je me sens 
très - fatiguée : asseyons-nous donc sur l'herbe. Etes-vous 
mieux? 

Daphnis. — Bien mieux. 

Chloé. — L'amour s'en va. 

Daphnis. — Au contraire, il augmente. 

Chloé. — Je ne vous comprends plus. L'amour est 
une maladie, et quand elle augmente, vous v(tus liouvez 
mieux? 

Daphnis. — Oui. 

Chloé. — J'en suis chai'mée pom- vous. 

Daphnis. — Chloé ! 

Chloé. - Da))hnis! 



246 LE MIEL EST DOUX, 

Daphnis. — Vos yeux sont doux. 

Chloé. — Palémon me le disait hier. 

Daphnis. — Voire bouche est divine. 

Chloé. — Myrtil me le dira ce soir. 

Daphnis. — \os joues ont l'éclat de la rose et la hlan- 
cheur du lait. 

Chloé. — Chutl 

Daphnis. — Quoi donc? 

Chloé. — N'entendez -vous pas du bruit derrière la 
charmille ? 

Daphnis. — Sans doute quelque nymphe vous aura vue, 
et, pleine de dépit, elle agite les branches en s'enfuyant. 

Chloé. — C'est possible. 

Daphnis. — J'ai dans mon étable quatre chevreaux qui 
ont à peine brouté le cytise du mont Aliphère. 

Chloé. — Ah! 

Daphnis. — Cinq génisses blanches comme la neige 
errent dans mes prairies. 

Chloé. — Tiens! tiens! tiens! 

Daphnis. — Mon oncle , le vieux Anaximarque , a pas 
mal de fonds placés sur la banque d'Athènes. 

Chloé. — Où voulez-vous en venir? 

Daphnis. — A vous offrir tout cela , si vous voulez me 
suivre. 

Chloé. — Oii doue? 

Daphnis. — A l'autel de l'hyménée. Crois-moi, Chloé, 
ni Palémon, ni Myrtil, ne t'aimeront autant que moi. Est-il 
dans la contrée un berger qui puisse mètre comparé? 
Apollon oserait à peine me disputer la palme du chant. 
Aux derniers jeux, n'ai-je pas remporté le prix du bâton? 



MAIS LAIJEILLE PIOLE. 247 

J'excollc à lancer au milieu des quilles un globe pesant, et 
les Nymphes elles-mêmes qui eancannent au clair de lune 
sur le mont (ivlliéron iTont pas [)lus de grâce ([ue moi 
lorsque je danse à la l'ète du village aux sons de la nuisette 
à pistons. Tu seras ma sultane, mon Andalouse, mon 
Albanaise au pied léger. \(Hix-tu me suivre? de grâce, 
réponds- moi. 

Chloé. — Adressez-vous à ma mère. 

DaPHN'IS, lui prenant la main. — Ah! divine Chloé! 

Chloé. — Eh bien, Monsieur! 

Daphnis, voulant lui prendre la taille. — Oh! délirante 
bergère ! 

Chloé. — A bas les pattes! 

Daphnis. — Tu repousses ton époux? 

Chloé. — Vous ne l'êtes pas encore. 

Daphnis. — Laisse-moi prendre sur tes lèvres un baiser. 

Chloé , le repoussant. — J'entends du bruit. . . 

Daphnis. — C'est ce bois qui murmure de joie. 

Chloé, se débattant. — Berger, que faites- vous? 

Daphnis, l'embrassant. — Je cueille mon baiser; que le 
miel en est doux! 

Chloé, le souftletant. — Oui, mais l'abeille pique. 

(La joue de Daphnis se gonfle; la bergère s'enfuit derrière les saules. 
On les perd de vue tous deux. Artémidore sort de sa retraite. ) 



ARTExnDORE. — Palsembleu ! Les Muses me gâtent. C'est 
évidemment pour moi qu'elles ont conduit ces deux indi- 



248 



LE MIEL EST DOUX, ETC. 



vidus vers ce bocage. Leur entretien m'a i'orl diverti; j'en 
veux faire une pastorali^ sous ce titre : 

LE MIEL EST DOUX. MAIS l'aI!EILLE PIQUE. 

(iela \aiidra mieux que le poënie épique dont j"a\ais écrit le 
commencement. 








Ç\ l^avvA^vï HUtvvV\ s\ N\uV\e*%t v^^\vvw\V\ 




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^m ^OH© ¥/^yT 



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QUE DEUX ÉGHASSES 



^ ans les derniers mois de 1788, à la fin d'un 
petit souper donné par le duc d'Orléans, 
il arriva une chose qui parut extraordi- 
naire à tous les coiivives : le marcpu's de 
Genilliac prit la parole. Le marquis do 
Genilliac, dont peu de personnes ont entendu parler, était 
un homme maigre, noir et silencieux. Il passait pour sot 
dans une société oii le hahillage était à la mode ; partout 
ailleurs on lui eût reconnu un sens parfait. 




250 UN PIED VAUT MIEUX 

Ce soir-là, il défondit Rousseau, dont les convives avaient 
parlé avec le sans -façon de gens obligés par système à 
vanter tout haut le philosophe de Genève. On s'était moqué 
de \ Emile ^ et M. de Genilhac, sans repousser toutes les 
criticpies dont ce livre avait été l'objet, soutint qu'il ren- 
fermait des conseils réellement bons à pratiquer. 

— Vraiment! — s'écria le marquis de Sillcry, d'un ton 
léger; — ne pensez-vous pas qu'il nous eût servi à quelque 
chose , en notre jeune âge , d'apprendre à manier la truelle 
ou le rabot? 

— A fabriquer des souliers? ajouta M. de Moufelar. 

— Ou même à pétrir ces jolies choses , — dit encore 
M. (h' Valhenne , en montrant du bout des doigts à l'assem- 
blée une de ces timbales de confitures, qu'on appelait alors 
àcsjJiiits crai7iour. 

— Pourquoi pas? — reprit Genilhac quand on lui laissa 
la parole; — vous êtes tous, Messieurs , fort en règle du 
côté des parchemins; vos familles sont riches, vos appa- 
rentages sont puissants; rien ne vous manque de ce qui 
élève un homme au-dessus des autres; il est naturel que 
vous vous jugiez dispensés de travailler comme eux et pour 
eux. Mais prenez garde : tout ce qui vous fait grands est 
en dehors de vous; le sort, qui a détruit de plus hautes 
fortunes, peut mettre à bas et vos privilèges de caste, et 
votre richesse héréditaire, et votre crédit à la cour; en un 
mot, loules les conditions extérieures de votre élévation. 
Bien h('iireii\ alors celui d'entre vous (pii aura |)Our les 
renqdacer un de ces lalcnls modestes dont vous rougiriez 
aujourd'hui. 

Ces paroles, (pii étaient très-])anales pour le temps, et 



OUI-: DEUX KCH VSSKS. 251 

(jui Jiulinli'iiaiil le soiil |)liis <'iic();x', produisiieiit un ccr- 
lain effet, v(>iiaiit (iiiii homme aussi réservé que Geuilliac; 
mais ce l'ut l)ieii(ùl à (jui rirai! le plus liant de craintes 
ainsi expiinK'es , et chacun se mil à pcévoii' de la ma- 
nière; kl plus bouffonne ce (pii pouvait adNcnii' de lui, 
si la destinée le contraignait à faire œuvre de ses mains. 
ils inventèrent des professions inouïes, des métiers que la 
Rome des Césars, toute corrompue qu'elle fut, ne connut 
jamais, et des enseignements qui eussent étonné Pétrone 
lui-même. Onand ce joli chapitre fut épuisé, ils revinrent 
à Geuilliac. 

— Çà, mon cher, lui dit Valhenne, — quel lot t*es-lu 
réservé dans ce commun désastre? (Juelle est la richesse 
intérieure que tu sauveras du naufrage, à l'instar du vieux 
philosophe grec? 

Ici Genilhac fut embarrassé : à sa rougeur, on put croire 
qu'il allait dire quelque chose de ridicule. Sa réponse hit 
pourtant simple et naturelle : 

— Je sais, dit-il, un pen de géométrie — 

A ce seul mot, et tout simplement parce qu'il était 
sérieux , le rire éclata de toutes parts. Nos jeunes écervelés 
recommencèrent à railler de plus belle, et Genilhac, effa- 
rouché, retomba pour longtemps dans le silence (pi'il avait 
rompu si mal à propos. 

Langen-Schwalbach n'était point en 1794 cette jolie 
petite ville oii les baigneurs , que la mode n'appelle pas à 
Ems ou à Wiesbaden , vont retremper, et , pour ainsi dire , 
bronzer leurs muscles. Elle n'avait pas ces maisons jaunes, 
blanches et vert-clair; ces grands hofs ou hôtels, aux 



252 UN PIED VAUT MIEUX 

fenêtres nombreuses abritées de jalousies, qui en ont depuis 
modifié l'aspect. C'était un village bâti à coups de hache 
dans un carrefour, avec les troncs d'arbres à peine équarris 
d'une forêt vingt fois centenaire. 

Deux jeunes gens y arrivèrent un matin, vers l'époque 
que nous venons d'indiquer, et par un temps détestable. 
Leur uniforme vert et noir était celui des chasseurs de 
Condé; mais à peine le distinguait-on sous une espèce d'en- 
duit jaunâtre que la poussière et l'orage y avaient tour à 
tour déposé. Ils avaient une sorte de billet de logement, et 
allaient de porte en porte demander l'arpenteur de S. A. le 
duc de Nassau. 

Les bons paysans allemands, que le séjour des baigneurs 
étrangers n'avait point encore formés aux calculs avares, 
leur offraient spontanément l'hospitalité des anciens jours. 
Mais nos voyageurs, tout en les remerciant, paraissaient 
tenir à rester dans les limites de leur droit; car ils insis- 
taient toujours afin d'être conduits chez « Monsieur l'ar- 
penteur, » tenu de les héberger, nourrir, etc. 

Ils arrivèrent ainsi devant un grand chalet de bois, qu'on 
leur dit être l'habitation de ce digne fonctionnaire, et ils 
furent frappés en y entrant par l'aspect de quelques meubles 
d'origine étrangère, qui réveillaient en eux des souvenirs 
d'une autre époque. C'était une cassette de Boulle, négli- 
gemment posée sur le grossier bahut de chêne enfumé; 
c'était une épée de cour accrochée sous l'àtre à côté du 
fusil de chasse, et beaucoup plus rouillée que ce dernier; 
c'était enfin un pastel de Latour entre deux grossières 
images mal encadrées. Bientôt l'énigme fut expliquée ; car 
ils retrouvèrent dans le propriétaire de la maison un de 



OUF, DEUX KCHASSES. 255 

leurs ('(impaliiolcs , iiol)l(! coininc eux, cl avec lc([ucl ils 
avaiciil parla^i' j>lus (riiiic lois les douceurs de l'ancien 
rcginic. 

Pour ne point retarder plus inutilement une reconnais- 
sance que nos lecteurs ont probablement anticipée, nous 
leur dirons le nom des trois bannis : MM. de Valbenne et de 
Montclar venaient d'arriver chez le ci-devant marcpiis de 
Genilhac. 

On se doutera lîicilement qu'ils y furent bien accueillis. 
Un grand feu brilla dans la cheminée, une volaille 
appétissante, et qui avait encore plus d'un jour à vivre, 
hit sacrifiée sur l'autel de l'amitié. La cave de l'arpenteur 
n'était }>as à beaucoup près aussi bien fournie que celle 
de l'ancien Palais-Royal (devenu Palais-Egalité); mais 
il y sut trouver encore une ou deux bouteilles de vin du 
Rhin, qui, vu les circonstances, furent amplement et 
joyeusement fêtées. Rref , quatre ou cinq heures après leur 
arrivée dans cette maison bénie , les deux soldats de Mon- 
sieur le Prince , à peu près remis de leurs fatigues , et 
remontant avec méthode le cours des ans, racontèrent à 
leur hôte les incidents périlleux de leurs dernières cam- 
pagnes. Les misères, les souffrances, les déceptions de 
toutes sortes, rien ne fut oublié; mais dans chacun de leurs 
récits, et surtout vers la fin , ils laissèrent percer une sorte 
d'amertume contre ceux des nobles français qui n'étaient 
point venus se ranger sous les drapeaux de l'émigration. 
A les entendre, il y avait dans une pareille conduite toutes 
les conditions d'une complète dérngeance , et Genilhac put 
prendre à son compte une partie de leurs réflexions plus ou 
moins malveillAntes. 



254 UN PIED VAUT MIEUX 

Sans leur répondre anlrement, — car ils étaient chez 
lui, — ce digne homme leur raconta son histoire; elle était 
moins compliquée que la leur : 

— Je ne sais, leur dit-il, si vous vous rappelez certain 
souper d'il y a six ans, où, sans m'en douter, je fus ni 
plus ni moins prophète que M, Cazotfe. On m'y trouva fort 
absurde à ce qu'il me parut, et cela ne m'a point empêché 
de régler ma conduite d'après les idées que j'avais émises 
en celte occasion. Une seule fois, — et je m'en repens, — 
elles ont cédé à un sentiment de fausse honte ; ce fut le 
jour où je me laissai persuader que je devais faire à mon 
rang le sacrifice de ma patrie. Quoi qu'il en soit, à peine 
eut-on fermé derrière moi les portes de la France, que 
le sang-froid et le bon sens me revinrent ; je cherchai 
s'il y avait en moi une autre étoffe que celle d'un cheva- 
lier errant toujours prêt à faire le coup de lance pour des 
causes perdues, et je découvris, à ma très-grande satis- 
faction, que mon respect pour Rousseau m'avait pourvu 
de facultés plus essentielles. Les employer ne fut pas difti- 
cile ; il ne fallait pour cela que renoncer aux chimères d'une 
vaine espérance , aux illusions d'un fol orgueil. Je l'ai fint 
en acceptant une situation , fort humble sans doute , mais 
dont votre visite m'a révélé tout le prix. Quant à ce que 
vous semblez penser des devoirs que la naissance impose , 
des positions incompatibles avec tel ou tel préjugé de 
caste, etc., j'avouerai naïvement que je le comprends à 
peine ; et , a. ce sujet , je vous lirai volontiers quelques 
phrases d'un livre que je compose à bâtons rompus sur 
les marges de mon cahier d'arpentage. 



OUK DKUK É CHASSE S. 255 

Il pril, à CCS mois, iiiic cspccc (\o voliiiiic rccoiivcrl en 
paiTlicniiii , et sur les pages diKnici, j)aiiiii des plans de 
toutes sorles, ou trouvait en elTct (picl(pies senteuccs de 
philosophie piaticpie. 

L'une d'elles était ainsi coiicne : 

« Mélions-nous de tout ce ([iii grandit dune grandeui' 
factice; méfions-nous des échasses sociales sans lesquelles 
les autres hommes seraient nos égaux. 

« Une particule nobiliaire est une échasse ; échasse encore 
la protection d'un mmistre. L'héritage d'un nom célèbre, 
une fortune que vous trouvez en naissant sous l'oreiller 
brodé de votre berceau , la préférence d'une jolie femme en 
crédit, l'amitié d'un grand seigneur, — si tant est qu'il y 
ait encore des grands seigneurs, — autant d'échasses que 
tout cela. 

«La plupart sont bien fragiles, hélas ! et le sage doit 
toujours se tenir prêt au moment où elles se brisent. La 
moindre faculté personnelle, la moindre force iidu'rente à 
l'individu , est bien autrement solide , bien autrement dési- 
rable que les plus rares prodigalités du hasard. En d'autres 
termes, et comme dit le proverbe : 

UN l'IED VAUT MIKUX QUE DEUX K CHASSE S. 



— De fait. Messieurs, continua Genilhac, vos échasses 
sont brisées... et mon pied me reste. 



256 UN PIED VAUT MIEUX, ETC. 

MM. de Valbenne et de Montelar, dominés par l'évidence 
delà démonstration, ne purent s'empêcher de trouver ce 
propos fort raisonnable, bien que, venant d'un arpenteur, 
il ressemblent quelque peu à un calembour. 





Vo\v\- Àc WvAAjewV Vc* lAùtwî. »\tv\\î-t\\l 




LA [§?][i©ii %^u Lih M©mr!hm 



EST PLUS II A UT lî 



QUE LE TAUREAU DANS LA PLAINE 




arlo, quels sont ces cris perçants ([iie 
j'cntentls depuis quelques jours et qui me 
fendent la tête tous les malins à la même 
heure? 

— Monseigneur, ce que vous apj)e!(>z 
des cris perçants sont des trilles, des ar])èges, des points 
d'orgue, qui partent du gosier novice encore de la signora 
Amalia Barati , choriste du théâtre Saint- Charles, qui 
demeure dans votre palais. . . 



258 LA BREBIS SUR LA MONTAGNE 

— Comment! une choriste tron])ler le sommeil de l'nn 
des pins puissants seigneurs de la cour de Naples , de l'unique 
et dernier rejelon de la faniille Antivalomeni! Carlo, monte 
chez cette choriste, et fais-lui savoir qu'elle ait à cesser ses 
cris à l'instant même, si elle ne veut encourir le ressen- 
timent du prince Agnolo-Bernardo Antivalomeni. 

Le domestique sortit et reparut au hout de quelques 
instants : 

— Je viens d'exécuter les ordres de Votre Excellence; 
mais la signora Barati, quand je lui ai parlé de garder le 
silence , m'a répondu : — Dites à Tunique et dernier rejeton 
de la famille Antivalomeni qu'il en parle hien à son aise, 
niais que si je cesse un seul jour de filer des sons et d'exercer 
mon gosier, ma voix se rouillera et mon ittiprcsario me 
donnera mon congé. Ce que le prince a de mieux à faire 
est donc de s'apprivoiser avec mes cris, qui sont la seule 
ressource de sa très-humhle servante. 

En ce moment, une gamme chromatique partie du der- 
nier étage de l'hôtel Antivalomeni vint conlîrmer les paroles 
de Carlo. 

— Encore! s'écria le prince. Ah! c'est trop fort, et s" il 
y a une justice dans le royaume de Naples, j'aurai avant 
peu raison de cet insolent gosier. 

Le lidèle Carlo apporla aussitôt au j)rinci' sa plus large 
perruque, sa plus longue canne, ses has de soie les mieux 
hrodés; après quoi l'unique et dernier rejeton de la famille 
Antivalomeni s'élança de la rui^ d(^ Tolède, où son hôtel 
était situé, sur la place du Palais-Royal. Il se lit introduire 
près du seigneur Caro Cecchi , iidendanl des menus-plaisirs 
du roi , son ami intime , auquel il raconta ses peines. 



EST l'LUS llAlTi:, KTC. 2.')0 

— .Il' ne (lors plus , lui dil-il ; (jrs (|i!(' 1 aiiioïc a posé ses 
doigls de roses sui' le soiniiict de mon palais, une crca- 
Ini'c inrcinalc connnL'nce à gia[)ir cl a roiK'oul(>r; loiilc la 
journée, je suis pouisuiNi par ses niandiies noies. l']n (•<> 
nionieid même il me send)le .avoir tii's dièses et des bémols 
dans les oreilles. Ne pourricz-vous, par égard pour mon 
sonnneil du malin , l'aire écroner celle l'anvetle dans ([uel([ne 
lorleresse'?. . . 

— V pensez-vous, moR cher Agnolo-Beriiardo Antiva- 
lonieni? reprit l'intendant des menns-plaisirs. Ne savez-vons 
pas que Sa Majesté est toile de nuisique et ne pardonnerait 
pas une pareille violation du droit des cantatrices? Le roi 
veut que tous les chanteurs de son rovaume puissent crier, 
s'il leur plaît, à lue-tète du matin au soir;... malheur à 
qui essaierait de mettre une gamme ou une seule note à 
l'index! 

Le prince sortit désespéré du palais, et rentra dans le sien 
en méditant quelque vengeance contre son harmonieuse 
ennemie. Mais, après avoir comhiné plusieurs plans, il 
reconnut que le meilleur parti à prendre était celui de la 
résignation. En efl'et, comment atteindre ces notes aériennes? 
Comment étouffer ces sons voisins du (!iel qui s'échappaient 
tous les matins dans le limpide azur? 

— Eh! quoi! disait le prince d'un ton accablé, je puis 
tout ce que je veux dans le rovaume de Naples; après le roi , 
je jouis d'une puissance, pour ainsi dire, illinn'lée. Chacun 
m'honore, me respecte, s'incline devant moi quand je tra- 
verse les rues de Chiaja ; et je n'ai pas même le pouvoir de 
mettre une sourdine dans le gosier d'une choriste ([ue le 
hasard a logée au-dessus de moi!... Une idée me \ienl, 



2(J(J LA BREBIS SUR LA MONTAGNK 

offrons-lui de l'or pour qu'elle se taise. Le prince sonna 
aussitôt son iidèle Carlo et lui dit : — Monte chez cette 
sirène maudite et oflre-lui de ma part cent sequins si elle 
veut garder le silence. 

Muni d'une bourse, Carlo grimpa aussitôt chez la Barati 
en se disant ce que son confrère Figaro deyait chanter 
un siècle plus tard : Ail i de a dl (juci inetcdio... Il 
transmit à la choriste les offres du prince ; elles furent 
acceptées et le contrat passé à l'instant même. Cent sequins 
pour garder le silence! certes la somme était faible, si l'on 
songe à ce qu'exigent certains orateurs politiques de nos 
jours pour ne pas prendre la parole. 

Le lendemain la Barati, fidèle à sa promesse, n'ouvrit 
pas son piano; pour se dédommager, elle se mit à compter 
ses sequins. Mais quand elle les eut comptés et recomptés 
plusieurs fois, elle reconnut que cette occupation était mono- 
tone et qu'il était plus agréable de lancer dans le ciel des 
pluies de notes et des fusées de gammes. Aussitôt , comme 
le savetier de notre bon La Fontaine, elle renvoya la bourse 
de sequins au prince, en lui annonçant qu'elle aimait mieux 
lui rendre son argent que de s'engager à ne plus chanter. 
A peine les sequins furent-ils partis , qu'elle entonna une 
de ses plus brillantes cavatines; jainais sa voix n'avait été 
plus harmonieuse ni plus belle. 

' — Ces sons-là valent bien celui des sequins, s'écria- 
t-elle en battant des mains avec transport. 

— Ah ! l'infâme me tuera ! disait le prince du fond de sa 
chambre à coucher. 

Cependant, le lendemain du jour oii la bourse lui avait 
ét('' rendue par la virtuose, le prince s'étonna d'avoir dormi 



EST PIA'S HAUTE, ETC. 261 

CM (It'pit (les gammes l'I des roulades (lui srlanraieiil |)liis 
énergiques cl plus sonores (]ue jamais. Le surleiideinaiii , 
Morphée eoidiiuia à répandre ses pavois les |»lus donv snr 
les paupières de lunicpie el dernier rejeton do la l'aniille 
des Anlivalonieni. Le prince éprouva même une sensation 
voluptueuse ([ue son sommeil du matin ne lui avait pas 
juscpialors procurée; cette voix si fraîche et si pure le berça, 
et il dormit aux notes de la cliantcnise, connue on dort au 
bruit des arbres, à lécho dune jduie d'été snr le feuillage 
ou aux mélodieux souj)irs (ruiie fontaine. 

Mais il arriva qu'un matin la choriste ne chanta plus, ni 
ce jour-là, ni les jours suivants. Le prince eut beau appeler 
le sommeil de toute l'énergie de ses prunelles, le sonnneil 
lui tint rigueur; et cependant ses vœux étaient satisfaits. 
La fauvette était muette dans son nid ; mais d'importune 
qu'elle était autrefois, elle était devenue insensiblement 
agréable, nécessaire même; et le prince, qui ne craignait 
pas de passer ])our le plus versatile des dormeurs, dit bicMilot 
à Carlo : 

— J'avais offert à cette jeune choriste cent secpiins 
])our qu'elle cessât de chanter; à présent j'en mels le 
double à sa disposition, si elle veid chanter, comme ])ar 
le passé, dès le matin... Dis-lui que je suis un dilettante 
d'une espèce particulière. La plu))art des gens n'aiment 
gnère la musique que la mjit; moi, c'est surtout au \o\cv 
du jour (pi'elle m<> plaît. Pars, el (pi'avaul ton letonr l(^ 
plus mélodieux ramage vientu' m annoncer que mes vo- 
lontés sont remplies. 

Carlo s'accpiilta de sa connnission, et fit savoii- au 
prince qu'il de\ait renoncer désormais à entendre la cho- 



202 LA BREBIS SUR LA MONTAGNE 

riste , altoiulu qiR' depuis liiiit jours clic avait quitte la 
chambre qu'elle occiq^ait daus les conihles du palais pour 
se rcudre à la foire de Siuigaglia, où elle allait ligurer 
comme prima donna dans une (rouj)e d"o))éra i'raîche- 
mcnt recrutée. 

- H est donc écrit là-haut, dit le prince d'un ton de 
dépit, qu'uiu^ siiuple choriste me contrariera dans toutes 
mes volontc's! Ouoi ! je veux (pi'elle se taise, et elle chaule^ 
du matin au soir! je veux qu'cdle chante, et la soilà (pii 
s envole ! Décidément, il v a là quehpie sortilé«jiC. 

(^inq on six années après celte aventure, le prince Agnolo- 
Bernardo Autivalomeni avait entièrement perdu le som- 
meil ; mais celte fois, ce n'était qu'à lui-même qu'il devait 
s'en prendre : malgré son âge, son embonpoint, sa per- 
ruque à quatre marteaux et la fierté de sa race, le prince 
s était laissé prendre d'amour pour une chanteuse qui faisait 
les délices du théâtre Sau-Carlo. 

On représenl;ul alors un des preiuicrs opéras du fameux 
Léo, ce compositeur par excellence, dont nos grands- 
mères écorchaient encore par tradition quelques refrains. 
La chanteuse, qui jouait le principal rôle, enlevait tous 
les suffrages; elle rentrait chaque soir dans sa loge avec 
plusieurs volumes de sonnets que ses admirateurs avaient 
lancés à ses pieds. Quant aux bouquets, on les lui ])rodi- 
guait avec tant dabondance, qu'elle se trouvait comme 
retranchée dans une enceinte continue de lis, d'œillets, 
de jasmins et de roses. 

Le prince était l'adorateur le jdus passionné de la 
cantatrice en renom; mais il aNait en vain déclaré sa 



KST PLUS IIAl'TE, ETC. 205 

llamiiic |)ar Ions les inoyciis ciiiploys dans les annales 
(le la scdnclion : ses madrigaux Ini a\ai('nl rie rcnNoyi's 
cachclcs , ses hoiKincts rlaicnl consij^iu's à la |)()i'((' ; ses 
('(•fins (Mi\ - nirincs n'aNaicnl |hi ohlcnir andicncc. 

l n soir, après le spcclaclc , le prince n y tenait plus : 
— Janrai iviison , dil-iL de cette heante intraitable et 
t'aroiu'lie. N'est-ce pas nn scandale (pi'nne princesse de 
llieàtre ose rejeter les \œ\\\ d nn amant de ma (pialile'?. . . 

Ti-ansporti'; d'amour el de dépit, il se lait ouvi'ir la porte 
de coinmiinicalion du théâtre, et se rend à la lo<^e de la 
prinifi dojina, qu'il trouve heureusement seule et dans 
tout l'éclat de son costume : 

— Savez-Yous, ma reine, lui dit-il, qui vous l'el'usez? 
Savez-vous que celui ([ui vous recherche, (pii a perdu le 
sommeil pour vous, n'est autre que l'unicpie et dernier 
rejeton?. . . 

— De la famille Antivalomeni, interronq)it eu riant la 
cantatrice. Eh ! mou prince, il y a longtemps que nous nous 
connaissons. N'avons-nous pas hahité sous le même toit"? 
Vous souvenez-vous de cette ])auvre choiasti' ([ui occn|)ait, 
il y a quelques années, une jx'tite ehainhre dans \olre 
|)alais? 

— Onoi! vous seriez'/. . . 

I^a signora Amalia Barati en jx'i'soime, (pii de cho- 
riste (prcllc était alors est devemie/;//////'/ (loiind. Mais en 
changeant de condition, je n'ai pas changé de caractère, je 
NOUS jure; j ai conser\é mon goùl pour I iiidependaiice . 
et la preiiNe, c'est qu(^ j'épouse demain l'ippo le l(''nor. 
Ah! ([ue de lois, mon prince, à l'épocpu; où \ous tenq)ètiez 
contre moi du l'ond de votre magnilique appartement, n'ai-je 



264 LA BKEBIS SUR LA MONTAGNE, ETC. 

pas, dans ma mansarde, composa des xarialions sur ces 
|)ai-(»l('s ([iii s(M-onl toujours de ciiToustance , lanl qu'il y 
aura dans ce monde des rois et des hergères, des priuecs 
et des cautatriees : 



LA CllEBIS SUR LA MOMAONK 
EST PLUS HAITI-: Ql E LE TAlHEAi: DANS LA l'LAL\E. 





OxvvvNuV ou vv ^^^ VA\^.. o^\ .*\ \ov,ouv. \\ns\o- 







©d ip[|[io ©i î^^/h^, ©@y[^Ti ©^^1 



1 faut èlrc un fort grand seigneur, ou tout à 
X fait un manant, pour n'avoir pas appris (picl- 
|T que matin, par la voie des journaux, qu'un 
de vos amis , député plus ou moins éloquent , 
vient de gagner, au jeu de la politique , un 
portefeuille quelconque. 

Pour ma part, j'y suis fait, et je ne ni'émeus guère plus 
d'une pareille nouvelle que de ces lettres banales par les- 
quelles une simple connaissance vous lait part de son 




260 DE PEU DE DRAP, 

mariage , part de raccouclicnient de sa femme , ou part du 
baptême de son enfant; toutes choses, soit dit en passant, 
assez difficiles à partager. 

Mais la première fois que je vis un camarade de collège 
promu aux fonctions de Secrétaire d'Etat, je tressaillis 
comme le coursier de Job aux accents du clairon. L'hon- 
neur fait à mon ami, à ce brave Charles que je tutoyais 
depuis trente ans, me grandissait à mes propres yeux de 
quelques coudées; et dès que je le jugeai installé, j'allai 
adorer à son zénith le soleil que j'avais vu se lever dans 
les humbles régions où je suis resté. 

J'aime à croire que je ne dus pas à mon indépendance 
bien connue l'accueil obligeant que m'accorda le nouveau 
Colbert; mais je dois dire qu'il me serra la main d'une 
façon beaucoup plus franche, lorsqu' après l'avoir félicité 
je lui déclarai hautement mon inlention de ne le solliciter 
jamais, sous aucun prétexte, ni pour moi, ni pour les miens. 
Dès qu'il ne craignit pas d'avoir à m'ôlre utile, je lui fus 
tout à fait agréable. Et je ne m'en étonnai point, car je 
connais les hommes. 

Le minisire daigna m'initier à tous les petits arrange- 
ments de sa position nouvelle; il m'expliqua le mécanisme 
de la maison qu'il allait tenir, et toutes les combinaisons do 
celte épargne fastueuse qu'il faut aux grands ofticiers du 
gouvernement à bon marché, pour soutenir, avec la moitié 
d'im Irailemciil déjà mesquin, le Iraiii h<)iu)ral)le qui leur 
est impos('' par ropinion; — riiuoiislance des temps et des 
porlefeiiilles oMigc (ont homme juiideiil à écoiu)miser l'autre 
moitié. 

Si iugénieuses (|u"ellt'S hissent au premier coup dœil, 



CdiinK cAi'i:. '1(\1 

je II approiiNai pas . il sCii l'aiil . loiilcs les iiiNciilioiis 
(le nioii ami; j ciilrcvovais Irrs- bien les tristes laciiiios 
(lu luxe inciilciir (jiiil allait al'iiclicr, et je les lui signa- 
lais avec iiiii> iiu[)il(»\al)le iVaiieliise. A la longue, ceci 
le mit (le inanvaise Imnieur, et pour changer de conver- 
sation : 

— Jai renvovi' , — nie tlit-il , — mon valet de chambre, 
mon l)rave Joseph, (le pauvre garçon est sans place; tn 
devrais l'en accommoder. 

— Merci , Excellence , — répondis-je en m'inclinant ; — • 
mais, avant tout, je voudrais savoir pour quel motif tu t'es 
sépare de ce fidèle serviteur? 

— Je te le dirai très-volontiers, car cela ne peut lui faire 
aucun tort. 11 avait trop d'esprit pour moi. 

— Trop d'esprit!. . . m'écriai-je. — 

— Ou, si tu le veux, trop de perspicacité. En ma 
qualité d'homme politique, je n'agis presque jamais qu'en 
vertu d'un système; et l'une de mes théories les plus 
arrêtées, c'est que pour avoir des instruments commodes 
et dociles, il ne Rvut jamais s'entourer que de gens au 
moins médiocres. Ceux-là seuls pratiquent l'obéissance 
passive, et ne mêlent pas indiscrètement leurs inspira- 
lions aux vôtres; ils sont souples, dépendants, facilement 
effrayés... Bref, pour qui le connaît, c'est un véritable 
trésor qu'un indjécile. Je ne veux m'entourer que de 
cela. 

— Tu me permettras alors , — inlcrrompis-je , — de ne 
pas venir voir trop souvent ton Excellence : je craindrais 
de passer pour un de ses favoris. 

Nous bavardions encore sur ce texte plaisant, lorsque la 



268 DE PEU DE DRAP, 

porte du cabinet s'ouvrit. Un jeune homme entra, dont 
le front élevé, les yeux perçants, la bouche intelligente, 
m'inspirèrent une sorte d'attrait sympathique. C'était le 
secrétaire de l'homme d'état que mon ami remplaçait; 
il venait proposer h la signature un travail pressé dont 
il avait été chargé, peu de jours auparavant, par son 
ancien patron. Charles y jeta un conp d'oeil distrait, im- 
provisa d'un ton péremptoire quelques objections super- 
ficielles, et annonça son intention de faire recommencer 
cet exposé de motifs sur un plan tout différent, et d'après 
d'autres idées. 

Le jeune secrétaire rougit légèrement, — on n'est jamais 
disgracié sans quelque dépit; — mais le sourire sardonique 
dont il accompagna l'offre de sa démission , m'apprit qu'il 
savait à quoi s'en tenir sur les dispositions méfiantes du 
nouveau ministre. 

Cette démission fut acceptée immédiatement, et lorsque, 
après le départ du jeune homme, j'en témoignai ma sur- 
prise à Charles : 

— As-tu donc oublié, — me dit-il, — les principes 
dont je t'ai fait part? Le travail de ce jeune cadet révélait 
autant de talent que sa physionomie en promet ; c'est 
pour cela que je l'ai refusé sans hésiter. Avec un pareil 
acolyte , je perdrais bientôt la responsabilité de mes 
idées; on dirait que j"ai un faiseur, et véritablement 
j'en aurais un, car sur bien des points, je ne pourrais 
faire adopter mes opinions a un petit entêté si sûr des 
siennes. 

J'avais cru jusque-là que l'apologie des sots, dans la 
boiulie de mon ami, n'était qu'un ingénieux paradoxe. Dès 



COURTE CAPK. 269 

(jnc je \c lui \is preiulic au séntuix;, je m'en alarmai (oui 
de bon, et ne négligeai rien pour lui (Mer muc idée aussi 
eoulraire au bon sens ([uii ses véritables inlércMs. iMais 
j'avais affaire à trop forte partie, ou du moins à un bomme 
trop eonvaiiK'u de son infailliljilité, pour que mes paroles 
])ortassent coup. 

— (^c que je le disais en riant, à propos de mon valet de 
eliaud)re, — reprit Cbarles, — est une théorie très-démon- 
trée pour moi, et à laquelle j'ai subordoimé les principaux 
actes de ma vie politique. Dernièrement encore , appelé à 
donner mon avis sur la composition du ministère dont je 
fais partie, j'ai mis en pratique l'idée qui te send)le si para- 
doxale. Au lieu de choisir mes collègues parmi les hommes 
les plus émincnts de l'opinion parlementaire qui me portait 
au pouvoir, je n'ai appelé dans le cabinet que les notabi- 
lités secondaires, les talents d'un ordre inférieur. C'était le 
seul moyen de donner de l'unité à notre administration, 
de concentrer sa force et de. . . 

— Et de t'assurer la prééminence, — ajoutai-je en sou- 
riant. — Tu es comme beaucoup d'honnêtes gens, qui ne 
voient d'autorité" homogène que là où ils dominent sans 
contestation. 

Cette remarque effaroucha mon ami, qui, d'un air très- 
imposant, plaça son pouce dans l'entom-nure de son gilet. 
Après quoi il me déclara, dans les termes les plus polis thi 
monde, que mon intelligence n'allait point jusqu'à saisir la 
portée de certaines vues, le mérite de certaines tactiques. 
Je le trouvai quelque peu impertinent, et, j)renant tout 
aussitôt congé de lui : 

— Au revoir, dans un an ! — lui dis-je. — Nous repriMi- 



270 DE PEU DE DRAP, 

drons noire discussion, le jour où les affaires pul)liques 
t'en laisseront le loisir. 



Malheureusement c'était à coup sûr que je me donnais 
les gants d'une prophétie politique ; sept à huit mois après 
la conversation que j'ai racontée, les mômes journaux qui 
m'avaient appris la nomination de Charles , m'apportèrent 
l'ordonnance royale qui le rendait aux douceurs de la 
vie privée. Ce jour-là même, j'allai le chercher dans la 
retraite oii il fuyait les regards des honnnes. Il me fallut 
assez de peines pour pénétrer jusqu'à lui; son grand 
hutor de valet de chamhre ne voulait jamais comprendre 
que certaines consignes absolues ne concernent jamais la 
véritable amitié. 

Je trouvai Charles, comme je m'y attendais, dans un 
accès de misanthropie fiévreuse. Il voulait affecter une par- 
faite résignation ; mais son désappointement éclatait malgré 
lui en traits amers lancés contre ses antagonistes et contre 
ses adhérents politiques. 

— Tu as sans doute lu , — me dit-il , — le beau discours 
auquel je dois ma chute; le grand homme d'état qui la 
prononcé n'en est pas même l'auteur; il l'avait commandé 
un mois d'avance à un join-naliste de l'opposition. 

— Vraiment! — m'écriai-je, — et le nom de cet habile 
écrivain? 

Charles satisfit à l'instant même ma curiosité. — Oi' je 
reconnus, — mais sans oser en faire semblant, — le petit 
secrétaire si dédaigneusement congédié dans le journaliste 
puissant et redoutable. 

— II faut avouer, — repris -je, — que si ce discours 



conn'K CAi'K. 271 

a (lu )ii(''iil(', il ('(ail ccpeiulaiil Iticii l'arih' à rélorciiicr. 

— (<erlaiii('in(Mit, — s' ('("l'ia Charles; — inais([ii(> veiix-lu"? 
j'étais ce jour-là même retenu à la Chambre des pairs, et 
le ministère n'avait pour représentants, devant nos qualn^ 
cent cinquante-neui' souverains électil's, que cet ignorant 
de B***, ce l)avard de C***, cette poule mouillée de D***. 
Conunent voulais-tu (juils prévalussent contre une argu- 
mentation si capticHise et si serrée ? 

J'aurais pu rappeler à Charles que M. B***, M. C***, 
M. D***, ne devaient pas à d'autre qu'à lui leur élévation 
au ministère , et que par conséquent il était responsable de 
leur incapacité : mais ceci n'eût fait qu'ajouter à son déses- 
poir, et je gardai un respectueux silence. Lui, tout au 
contraire, revenait avec une espèce d'acharnement sur tous 
les incidents de sa défaite. 

— Figures-toi, — me dit-il, — qu'après cet infernal 
discours, rien n'était encore compromis. Du Luxembourg 
où j'étais, et où l'on m'avait apporté la nouvelle de ce qui 
se passait à l'autre Chambre, j'avais écrit au président de 
celle-ci pour qu'il réservât jusqu'au lendemain le droit de 
répondre qui nous appartient toujours, comme tu le sais. 
Par malheur, — et tu concevras cette distraction dans l'état 
de trouble où j'étais, — je n'avais mis sur mon billet que 
le nom de M. S'**. Or, mon imbécile de valet de chambre 
a perdu deux heures à courir d'hôtel cji holcl après ce 
grave et bénévole personnage qui, durant ces deux heures, 
laissait se consommer le vote inq)révu au(juel nousde\ons 
notre ruine. 

iiélas ! pensai-je , ceci ne serait point arrivé si l'adroit 
Joseph eût été chargé de la missive. 



il% 



DE PEU DE DRAP, COURTE CAPE. 



Mais je gardai encore cette réflexion à part moi , me 
réservant d'apprendre pins tard au ministre déchu com- 
bien les mibéciies sont de dangereux serviteurs, de mau- 
vais amis, d'insuffisants et fragiles étais. Dans les orages 
de la vie on a souvent besoin d'un manteau ample et solide; 
or, quelle que soit l'habileté du tailleur, jamais il ne pourra 
faire autre chose que : 

DE PEU DE DRAP, COURTE CAPK- 





Cç vuvv^ \vu\ \^v ^/^\vvc v\.v\\ a\v \.o\\\v 



^i^£ 




'W J\ SOUÏ^MT §[li@3]J 



DE PLUS PETIT QUE SOI 



W:^^(>tf a porte principale de riiùtel tlu prince 
^-"-' >\o^î de A. , situé à l'entrée du l'aubouro; 
' ^"^ Saint -Honoré, était ouverte à den\ 
*^ ^^^^E ballants, et laissait voir facilement de 
':^^^^ l'i i'n<^' ^"i^" <liii se passait dans l'intérienr. 
Les persiennes, exactement fermées, annonçaient (pie le 
maître devait être absent, ce qui assnrail aux \alels la 
faculté de mettre en action un de nos proNerbes : « Ab- 
sent le cliat, les souris dansent. » 

Les souris dansaient eu effet dans la cour où se troii- 




274 ON A SOUVENT BESOIN 

vaieiit rassoml)k's tous les domestiques mâles et femelles : 
euisinier, cocher, valet de chambre, femme de chambre, 
])alefrenier, tous, jusqu'au dernier aide de cuisine, pous- 
saient des cris de joie , riaient aux éclats , et se tenaient ras- 
semblés autour de la pompe , battant d'avance des mains 
dans l'attente du spectacle girifis qui se préparait. 

L'acteur principal, ou pour mieux dire le patient de 
cette scène, était -lacquot le ramoneur, qu'on venait de 
trouver endormi dans le cabinet de Monse'i'^neur^ à la 
suite d'un pèlerinage de plus de deux heures dans les 
cheminées de l'hôtel où il avait failli tomber asphyxié. 
Etre surpris en flagrant délit d'assoupissement, la tète 
toute barbouillée de suie et appuyée sur une magnifique 
ottomane en lampas jaune doré, voilà qui méritait un 
ch;\timent. 

Les fidèles serviteurs du prince de N. avaient tenu 
conseil et décidé, à l'unanimité, qu'il serait divertissant de 
jdacer Jacquot sous la pompe , et de lui administrer une 
douche prolongée, comme leçon de savoir-vivre. Le pauvre 
ramoneur, plus mort que vif, était déjà placé sous le tuyau ; 
le signal de l'irrigation allait être donné, quand tout à 
coup, luu' >oix de Steidor, partie du vestibule, lit entendre 
ces mots : — Le premier qui touche à cet enfant aura affaire 
à moi ! 

Celte menace était prononcée par l'illustre Belrose , le 
chasseur du prince de N. Titan de la livrée, Belrose était 
sans contredit le plus bel homme que l'on eût jamais vu 
planté derrière une voiture. Haut de deux mètres, il était 
en outre d'une force prodigieuse qui imj)rimail le respect à 
tous les gens de l'hôtel, 1| se fit faire place du geste an 



i)K i'i,is l'iiriT oi'K SOI. 275 

iiiilicii (lu cciclc (|iii ciiloiiiail la |)()iii|)(', saisil (rime sciih; 
main le raiiioiicui', cl r('in|)(tiia sous le Ncsiihulc, où il riil 
l)(MiiC()U|) (l(^ |»('iiii'à le i(''fliaiilï{'i', laiil la [x'iir lavail^lacé. 
A l'orce de soins, Belrose ])ai\inl à l'aninicr Jacquol; l'cliii- 
ci comnion(*a à éleiidrc les ])ias, à S(î IVoKer les yeux; eiiliii, 
un sourire Irais et rose se fit jour an milieu de la suie qui 
couvj'ail ses lè\res. Dès lors, le eo'iu' de Belrose fut "agné : 
il lit débarbouiller le pauvre eurani ({u'il avait si miraeu- 
leusemenl sauvé du déluge, et l'ésolul de le prendre sous 
sa prolecliou. 

Quinze jours après cet é\éncmeut, un petit groom, de la 
plus cbarmante espèce, livrée bleu de ciel, culotte courte, 
chapeau galonné légèrement incliné sur l'oreille, traversait 
la cour de Tbôtel. Reconnaîtriez-vous là notre ami Jae([uot 
le ramoneur, maintenant métamorphosé en Frontin du 
petit format? Vous dire comment il se fit que le prince 
de N. eut besoin d'un petit laquais; comment son chasseur 
Belrose lui proposa Jacquot, qui plut aussitôt au prince par 
sa mine éveillée, sa petite taille, et surtout son joli sourire 
couleur de rose, serait entrer dans des détails su|)er(lus. 
Ou'il nous suffise de savoir que Jacquot est maintenant la 
perle des grooms, et que, de la main dont il raclait autres- 
fois les cheminées , il porte des bouquets de camélias et de 
petits billets parfumés au réséda et au musc. Il s'appelait 
Jacquot, on l'appelle Jacques; on a raccourci son nom, 
contrairement à la plupart des vilains (|ui allongent \v lein- 
en s' anoblissant. 

(Cependant Belrose avait beau être le chasseur le plus 
inqjosant de tout le faubourg Saint-llonori' . il perdait 
chaque jour de son crédit dans l'esprit du [)rince; l'opinion 



276 ON A SOUVENT BESOIN 

même des gens de l'iiôtcl était qu'il ne conserverait pas 
longtemps sa place. Outre que le beau chasseur vieillissait, 
ce qui ôtait à son service beaucoup de sa promptitude et de 
son élasticité, il avait contracté la funeste habitude de boire 
le matin à jeim un grog, puis deux, puis trois, puis six; 
puis les verres de rhum et d'absinthe offerts par occasion ; 
sa journée avait tini par ne plus être qu'un tissu de liba- 
tions. Souvent, quand Belrose paraissait devant le prince, 
celui-ci s'était a])erçn que le chasseur parlait avec incohé- 
rence et chancelait sur sa base; des menaces de congé lui 
avaient été signitiées à plus d'une reprise. Ces menaces 
auraient même reçu leur exécution , si Belrose n'avait eu 
son bon ange dans la personne de Jacquet , qui veillait sur 
lui avec la tidélité d'un fils. Lorsqu'il s'agissait de monter 
le soir derrière la voiture du prince , et que le chasseur se 
trouvait avoir le cerveau plus allourdi qu'il ne convenait, 
Jacqnot avait le soin de grimper sur le marche-pied où se 
tenait Belrose , et de lui pincer les jambes de temps en 
temps, de manière à le tenir éveillé jusqu'au moment où il 
devait ouvrir la portière. 

Le prince avait-il à remettre au chasseur quelque lettre 
qui exigeait une prompte réponse , Belrose était à ])einc dans 
le vestibule que Jacques lui avait déjà arraché la lettre des 
mains, s'élançait dans la cour avec la vivacité de l'écu- 
reuil , et rapportait la réponse en moins de tem})s qu'il n'en 
avait souvent fallu pour l'écrire. 

Charmé de cette promptitude vraiment atmosphérique, le 
])rince se disait parfois en pensant à son chasseur: — Il a 
de grands défauts sans doute, négligent, paresseux, ivrogne; 
mais il s'acquitte des messages que j(! lui coidie avec une 



DE Pl.rs PFTIT QIK SOI. 277 

(elle (('lérili', (jiic je suis \ncn obligé de j)asscr sur ses iiiiper- 
Icc'lious. 

Jacquol ('(ait parlonl on il lallail ([uc Belrose se tronvàt ; 
il élail deveuu lànie secrète, le ressort caché de cette 
iiiachiiie gigaiites([ue, (pTil taisait a<i;ir et mouvoir à son 
gré. Le chasseur, eu voyant tout le mal ([tie son j)ro- 
tégé se donnait pour lui, disait |)arr(tis à Jac([ues d un l<»n 
attendri : 

— Je yeux que le prince sache tout ce que tu vanx ; je 
veux lui apprendre que, depuis que tu es attaché à Ihùlel, 
tu lais presque tout mon service. 

— Garde-t'en bien, s'écriait Jacques en caracolant au- 
tour du colossal valet à la manière des jeunes singes; si tu 
dis un mot de cela au prince, je lui déclare, moi, que tu 
m'as pris dans ses cheminées pour me faire endosser sa 
livrée, et nous verrons alors s'il trouve surprenant que je 
t'aide un peu dans ton ouvrage. 

Le prince était si content du service de son petit }aquais 
qu'il ne put lui refuser d'aller passer deux ou trois mois 
dans un village situé près d'Aurillac, pour porter à sa mère 
quelques économies qu'il avait faites depuis qu'il travaillait 
à Paris. L'absence du groom fut fatale au chasseur; dès 
que son protégé eut quitté riiôtel, ses défauts reparurent 
dans toute leur nudité, et finirent par amener une cata- 
strophe depuis longtemps imminente. Belrose fut remplacé 
])ar un autre géant de son espèce, et renvoyé par le prince 
vers ses dieux pénates. 

^Malheureusement le chasseur ne possédait pas de pénates; 
il avait toujours vécu fort éloigné du chemin de la (baisse 
d'épargne. 11 quitta l'hôtel sans la moindre ressource, et 



278 ON A SOUVENT BESOIN 

quand il eiil dépouillé son habit vert, son baudrier et son 
chapeau à plumes, ses cheveux se trouvèrent si blancs, 
son dos si voûté, ses jarrets si engourdis, qu'il reconnut 
lui-même la nécessité de prendre ses Invalides. 

Mais quelle l'ut la doideur de Jacques, lorsqu'à son retour 
il apprit qne Belrose était exilé pour jamais! Il l'aimait 
comme un père, et ne pnt s'empêcher de répandre des 
larmes lorsqu'il aperçut sous le vestibule un autre chasseur 
qui portait Thabit, le couteau de chasse, et jusqu'au plumet 
de Belrose. 

Il résolut aussitôt de retrouver celui qu'il regardait 
comme son bienfaiteur, fùt-il au l)out du monde. Mais il 
se passa plusieurs mois avant qu'il pût le rejoindre; car 
Belrose, par un reste d'orgueil, tenait à cacher sa destinée 
jadis si brillante, aujourd'hui si misérable. Jacques, à 
force d informations, apprit qu'il habitait une mauvaise 
chambre garnie située dans le fond de la rue Mouffetard. 
Il le trouva couché sur un grabat où le retenaient des 
rhumatismes, un asthme, la goutte et toutes les maladies 
(|ui s'attachent à la vieillesse des grands seigneurs et des 
domestiques de grande maison. Belrose fut attendri jus- 
qu'aux larmes lorsqu'il vit paraître dans sa mansarde 
Jacques , qui lui sauta au cou dès qu'il l'aperçut. 

— Tu ne m'as donc pas oublié? lui dit l'ex-chasseur ; je 
vois que j'ai bien fait autrefois de m' attacher à toi ; j'avais 
deviné ton bon cœur. . . 

Jacques, le voyant dans un dénuement extrême, l'obli- 
gea d'accepter tout ce qu'il avait d'argent : le prince l'avait 
pris en affection , et lui donnait souvent de petites gratifica- 
tions qu'il mettait de côté avec la scrnjmleuse économie 



DK l'irs Pi: Tir oik soi. 27!) 

(I iiii ciiriiiil (le rAii\('i'i;ii('. Il ne sr passait jir('S(|ii(' j)as de 
jours où il !)(> iil le (rajcl du l'aiiboiu-j;- Saiul-llouor('' au 
(|uaili('i- Saiul-Marccaii ; cl coiunic il a\ail la jainlic plus 
ajj,ilo ci plus légère (pic jauiais, ces courses ne nuisaient en 
rien à son SiM'vice, 

L M jour (pi'ii arrixait comme à l'ordinaire chez Belrose, 
on lui annonça que le pauvre homme était au plus mal. 
Désespéré et voulant au moins l'embrasser une dernière 
lois, Jacques s'élance dans l'escalier, et, en entrant dans la 
chandjre du malade, il est suffoqué par une forte odeur de 
fumée. 

— D'oiV vient cela? dit-il à Belrose. 

— Hélas! répond le vieux chasseur d une Aoix languis- 
sante, la cheminée n'a pas été ramonée de tout Ihiver; je 
me suis plaint ce matin; mais mon hôtesse, à qui je dois 
plusieurs mois de loyer, a déclaré que, pour le peu de 
temps qui me restait à vivre, cette nouvelle dépense était 
su])ertlue. 

A peine Jacques a-t-il entendu ces paroles que, saisi 
d'indignation , il met de côté son hahit bleu de ciel et sa 
cravate blanche, il s'arme d'un balai et d'un instrument 
tranchant qu'il trouve par hasard sous sa main , et, malgré 
les efforts de Belrose pour le retenir, il s'élance dans la 
cheminée en entonnant une chanson d'Auvergne. En des- 
cendant, il se place devant l' ex-chasseur, la face barbouillée, 
les cheveux remplis de suie : 

— Me reconnais-tu maintenant, lui dit-il. mon vieil 
ami? Me voici tel ([ue j'étais quand tu me pris autrefois 
sous ta protection et me sauvas des mains de ces damnés 
domestiques qui voulaient me faire ui] mauvqis parti, Je 



280 



ON A SOUVENT BESOIN, ETC 



u\c suis toujours rajjpclr les ])aroles : — roiirqiioi, leur 
dis-lii, vouloii" l'aire du mal à cel eiifaul ? Vous devriez 
au coulraire le protéger, le secourir; ne savez-vous pas 
que dans la vie 

ON A SOUVENT BESOIN DE PLUS PETIT OLE S 1 ? 




xO) V 



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©yfl ¥^ ©[H]!EK©[H][E?i ^E L/h LM^'E 



REVIENT TONDU 




oiis sommes dans une vallée agreste , 
située dans la partie la plus pittoresque 
du département de Tlndre ; une petite 
rivière court entre les saules, remplissant 
; de bruits joyeux les roues habillardes d"un 
moulin ; tie grands hieids l'auves rimiinent eouelK's dans 
riierl)e; la caille amoureuse glousse entre les sillons. Au 
loin l'aiguille dentelée d'un clocher s'effde sur le ciel 



282 QUI VA CHERCHER DE LA LAINE 

d'un bl(?ii nacré; quelques chaumières blotties au pied de 
la colline comme des nids d'oiseaux sous un buisson, 
trahissent leur présence par de minces filets de fumée 
flottant entre les arbres. Le vent se joue dans les feuilles, 
le grillon sous la luzerne , l'eau sur les cailloux. 

Trois hommes sont assis autour d'une table , dans une 
maisonnette dont les fenêtres curieuses s'ouvrent sur la 
vallée. Des fleurs s'épanouissent dans des vases de por- 
celaine blanche, le linge est parfumé de lavande et de 
romarin, les carreaux sont luisants; tout est frais, propre, 
souriant dans ce réduit. 

Les trois convives mangent de bon appétit; l'un d'eux 
surtout ne refuse rien de ce qui lui est offert; poisson , gibier, 
légume, tout est accepté avec le même empressement. 
Celui-ci est le plus jeune; cependant la souffrance et la 
fatigue ont déjà flétri son visage; les deux autres portent 
le costume aisé d'honnêtes campagnards, forts, dispos et 
gais. Ils regardent parfois leur camarade avec un sourire 
amical et doux. 

— Yeux-tu, frère, cette aile de perdreau? dit l'un. 

— Oui , mais je prendrai l'autre aussi. 
■ — Cette caille dodue te plairait-elle? 

- — Elle me plaît avec sa voisine. 

— Trouves-tu que cette omelette ait bonne mine? 

— Je croirais lui faire injure si je ne l'accueillais ])as 
aussi bien que ce brochet. 

Et le jeune convive ne laissait pas ses dents oisives. 
Cependant au bout diiiic iieui'e son activité se raleiilil. 11 
se renversa sur son fauteuil d osier. 



à 



UKVIF.NT TOXniî. 285 

— \ Dilà , sécria-l-il , le nuMllour re[tas (jiic j'aie fait 
depuis luiigienij)s ! 

— l]t pouilaiil tu en as fait d'excellents à Paris? 

— J'en ai pris l)eaucoup du moins , depuis Flieoleau 
jnscpiau Hocher de Cancale, depuis le père La Tuile jus- 
(pi'au (lafé de Paris, à dix-neuf sous et à cent francs. 

— (lent francs! s'écria le plus âgé des convives; tu buvais 
donc le Pactole en bouteille? 

— Penh ! je buvais le crédit. J'étais alors directeur-gérant 
d'une société en commandite pour l'exploitation des forets 
de cèdres de l'Atlas : superbe affaire sur le papier! Dix 
millions de capital, cent pour cent de dividende; maison à 
Medeah, comptoir à Bougie, agences à Bouffarick et à 
Coleah. Malheureusement la brouille avec le Maroc a fait 
peur aux actionnaires ; ils ne sont pas venus, et je suis parti. 

— Et les dividendes? 

— Ils sont sur pied, au col du Teniah. Cette gérance 
devait me rapporter vingt mille écus de bénéfices annuels , 
qui se sont soldés par vingt mille francs de perte mangés en 
prospectus. Mais j'ai souvent et bien dîné : dix cèdres au 
déjeuner, cinquante au souper; j'ai laissé une forêt chez 
Véfour. 

— Tu as vendu le bois avant de l'avoir coupé; qu'as-lu 
gagné à ce commerce-là? 

— L'expérience, mince capital que je vous apporte. 

— Ce n'était pas la peine, nous l'avions déjtà. 

— Que voulez-vous? on n'a pas deux fois vingt ans dans 
sa vie. Je m'étais mis en tête de faire fortune. Vous m'aviez 
compté en beaux écus ma part d'héritage, et je partis pour 
Paris. Nul ncst prophctc en son pays, me disais-je ; 



284 QUI VA CHERCHER DE LA LAINE 

cela est vrai dans le déparlement de l'Indre comme ailleurs. 
Ce proverbe m'a conduit au boulevard des Italiens. 

— Où sans doute tu fus bien accueilli? 

— ^ Parbleu ! j'avais cent cinquante mille francs ! Et cepen- 
dant cette somme j renfermée en bons billets de banque dans 
mon portefeuille , me semblait alors une misère î Je voulais 
cinquante mille livres de rente, ou rien. Je les ai eus pen- 
dant trois ans; maintenant je n'ai rien. 

— Tous tes vœux ont été remplis, reprit en souriant 
l'aîné des trois frères. 

— Trop remplis même. J'étais à peine arrivé depuis 
vingt-quatre heures que déjà j'avais un ami. 

— Un ami? 

— C'est le synonyme parisien d'un substantif désobli- 
geant. Cet ami me prit si fort en affection qu'il m'intéressa 
dans une affaire de pavage en fer creux; c'était le moment 
de la fièvre aux pavés. Tout homme qui se respectait avait 
son petit système de pavage dans la poche ; pavage en 
bitume, pavage en grès, pavage en chône, pavage en sapin, 
pavage en cailloutis; sous prétexte de paver Paris, on le 
dépavait. Je remerciai mon ami avec effusion , et mis vingt 
mille francs dans son entreprise. Ma fortune allait, grâce à 
notre pavage en fer creux, courir comme une locomotive 
sur un rail. Mon ami avait l'adjudication de la rue Ram- 
buteau, alors au berceau. Notre spéculation était superbe; 
malheureusement elle péchait par la base; le pavé nous 
coûtait quatre francs, et la ville nous le payait soixante 
et quinze centimes; mon ami me conseilla de me rattraper 
sur la quantité; je suivis son conseil. 

— Et tu perdis le double? 



in:\ii;NT tondt. 285 

— .IiisliMiionl. A la suilc de icllc oj)cralioii, mon ami 
changea dair ci jtailil |)(»iir IJriixcUcs. 

A quelque leuq)s de là, on me lit voir dans un eal'é 
uu mousiem" ([ui buvail un grog. — Voyez -vous ce 
monsieur? me dit mon interlocuteur. — Oui. — Ou'en 
pensez-vous'? — Je pense que c'est un monsieur qui a 
un gros ventre et une redingote marron, — C'est wn 
grand lionune. — Ali bah! — Permettez que je vous le 
présente. 

De celte présentation résulta un journal. 

— Eh quoi! de la littérature après de l'industrie? 

— Ce que je n'avais pas trouvé dans le pavé , je voulais 
le trouver dans le feuilleton. Notre jourjial fut fondé à la 
Maison d'Or, un soir d'été. Le lendemain /a Fondre se 
leva sur Paris. Il nous lallait un titre fougueux, incan- 
descent, terrible; nous voulions porter la flamme de nos 
convictions dans les ténèbres de rindifiérence, illuminer, 
aux lueurs de nos principes , les abîmes où la société se 
plonge. La Foudre fut tout à la fois socialiste, humanitaire, 
progressive et rénovatrice; elle sapa les abus et frappa de 
la cognée du premier-Paris l'arbre séculaire du privilège. 
Dix hommes d'étal rédigeaient la partie politique ; dix de 
nos plus féconds romanciers versaient leurs élucubrations 
dans la partie littéraire. C'est la Foudre qui a invente la 
question Valaco-Moldave et les romans en vingt-quatre 
volumes. Le roman est resté à son neuvième tome, et la 
question à sa cinquième phase. 

— L(i Fondre mourut donc? 

— Llle ])assa coninic un météore; mais en passant elle 
laissa des traces brûlantes de sa polémique; trois paradoxes 



286 QUI VA CHERCHER DE LX LAINE 

de plus dans la presse , ciiirpiantc mille francs de moins 
dans mon portefeuille. 

— Et le grand homme an gros venlrc? demanda l'nn 
des frères. 

— Il faillit devenir député. L'industrie et la littéra- 
ture ne m'ayant pas réussi , je me lançai dans les spécu- 
lations. Dans cette carrière périlleuse, on ne peut espérer 
le succès que par le secours de l'audace. A moi et à mon 
associé. . . 

— Ah ! tu avais un associé? 

— On a toujours un associé... A nous deux, esprits 
hardis, il fallait, dis-je, quekpie chose de neuf, d'imprévu, 
d'osé. Nous spéculâmes sur les huîtres. L'accaparement 
détermina la hausse; on faillit se révolter à la rue Mon- 
torgueil, où mille garçons de restaurants demandaient les 
cloyères qui n'arrivaient pas. Paris resta huit jours sans 
huîtres: la consternation était à son comhle; mais quand 
nous nous décidâmes à ouvrir nos parcs , les hivalves 
étaient morts. Mon capital s'en était allé en coquilles ; 
j'eus pour ma part un dividende de cent mille écailles. 
Les cèdres de l'Atlas mangèrent ce qui me restait. Quelque 
temps je battis le pavé de Paris; mais c'est un payé qu'on 
ne saurait hattre longtemps quand on n'a rien dans la 
poche. C'est alors que, secouant toute mauvaise honte, 
je suis parti pour cet honnête département de l'Indre où 
vous avez vécu loin des orages et des passions. Et vous, 
mes frères, vous m'avez accueilli comme l'enfant pro- 
digue, et vous avez eu même l'attention de supprimer le 
veau que je n'aime pas ponr le lemplacer par le gibier 
que j'aime beaucouj). 



REVIENT TONDL'. 



287 



— Maiiilcnanl que tu as ^hmé l'cxprrifMico. roslcnts-lii 
parmi nous (|ui avons moissonné le bonheur? 

— Oui , mes frères; ear j"ai ramassé dans vos gerbes un 
épi que la sagesse humaine a mùi'i. Ol épi est un proverbe, 
vi ee pioverije h; voiei : 

Qi;i VA ClIERCIlEr. DE LA LAINE UEVIknx fO.NDU 








J 



©yO WiiyT ÉTifllE [FlQ©I}^3ii lï^!] y>J ^N 



AU BOUT DE SIX MOIS EST PENDU. 



^ lusieiirs jeunes gens buvaient du llié , man- 
>di:^/^\ geaienl des sandAvich et fumaient dans un 
salon élégant de la Chaussée -d'Antin. Au 
laisser-aller de leurs diseours , à la désinvol- 
^i%i ture de leurs poses, à l'animation de leur 
visage , il était ;iisé de eomprendre ([n'ils venaient de 
diner longtemps et bien. Ouekpies-uns d'entre eux effleu- 
raient à peine leur majorité ; de blojules moustacbes 
ombrageaient mollement leurs lèvres, et sur l'ivoire poli 





i^u\ V\OY vwvVu'tVïrv \\\a\ (V\v\\\\. 



Ol 1 YKIT ÉTKE UlClll': EN UN AN, ETC. 280 

(le leur IVciiil iiiillc ])('iiu' iTavait oncoro laissé (lacc (l(! 
son passage. I) aiidrs ('laiciil parvenus à cet âge où la l'orce 
égale le désir; deux ou trois, les moins jeunes de tous, 
passaient leur main distraite dans les flots d'une chevelure 
où les soucis et le travail commençaient à semer leurs fils 
d'argent. Ceux-ci regardaient avec un sourire grave et 
rêveur fuir les spirales bleues des panatclas embrasés; ils 
savaient cpie les belles années de la jeunesse passent 
connnc la lu niée. 

Le vent sifflait avec force dans la rue, la pluie fouettait 
les volets clos , un feu clair pétillait dans la cheminée ; 
l'heure , le lieu , le temps , tout était propice aux causeries 
intimes. 

— Ma foi! vive la joie ! s'écria un jeune homme non- 
chalamment couché sur une ottomane. Le matin je broche 
des vaudevilles avec les plumes du ministère , le soir je grif- 
fonne des feuilletons sur le papier du ministère, et le trente 
du mois j'émarge cinq cents livres au trésor public en qua- 
lité de chef de bureau : c'est doux et facile ! 

— Parbleu! mes chers, reprit un autre, blotti au fontl 
d'une ganache, on a calomnié l'existence. Parole dhon- 
neur, elle est bonne personne. J'ai un entresol, dix mille 
livres de pension, trois mille écus de crédit et un cœur 
presque neuf; si tout cela ne fait pas le bonheur, le bonheur 
est un malotru. 

— Et toi, que fais-tu? reprit un buveur de thé en sadres- 
sant à un gros garçon rose et jouldu ([ui avalait méthodi- 
quement des verres de punch. 

— Moi ?.J 'attends. 

— Quoi? 

57 



290 QUI VEUT ÊTRE RICHE EN UN AN, 

— Une sinécure que m'a promise un mien cousin , député 
ministériel. 

— Tu l'attends, et moi je l'ai, continua un petit monsieur 
blond qui portait un œillet blanc à sa boutonnière; depuis 
hier j'inspecte les prisons au nom du gouvernement. 

Mille propos suivaient ceux-ci ; mais , à tous ces discours 
inspirés par la joie ou l'espérance, un pâle jeune homme, 
éleudu sur une pile de coussins, ne répondait que par les 
mouvements dédaigneux de sa bouche armée du bout ambré 
dune pipe turque. Au plus fort de ses aspirations et de son 
dédain , il fut brusquement apostrophé par l'un de ses cama- 
rades. 

— Eh! beau ténébreux! s"écria-t-il, depuis quand as-tu 
prisThabilude de ce silence qui ferait honneur à l'obélisque? 
Es-tu désillusionné, toi aussi? C'est bien usé, mon cher. 

— Et poiu-quoi voulez -vous que je parle? répondit 
l'homme à la pipe. Est-il bien nécessaire que je verse un 
contingent de billevesées au fleuve de sornettes qui s'épanche 
de vos lèvres d(>puis deux heures? ^ ous rayonnez de con- 
tentement, tant mieux; votre l)ouheur à tous a un bonnet 
de coton sur les oreilles et des socques aux pieds; gardez-le. 
L'un a mille écus de revenu, l'autre six mille francs; Achille 
a une plac(>, Gustave aussi, Paul de même; Joseph attend 
un héritage, Charles mange le sien ; Henri va se marier. A 
ce prix-là il me serait très-facile d'être heurtHrv ; mais cette 
joie ne m "auniserail guère. J'ai une centaine de mille livres 
([ui, bien placées sur première hypothèque, me rapporte- 
raient quatre à cinq mille francs de rente. Fi donc! je 
veux faire fortune au galop. 



AU BOUT DE SIX MOIS i.ST l'ENDT. 2!)1 

— |{ra\(>l sCi'l'ia I un (l('s rniiicms. Tu as iiiic pose 
d'ange déiliii (|tii l'ciail ciw'ic à M. Hocagv. 

— Arrière volic Ixiiilicur 1 il seul répiccrie. Je jouerai 
ma lortuiie sur un t'ouj) de de. 

Un grand personnage silencicnx , à l'œil noir el au leiid 
bronzé, que lun des convives avait conduit an festin, quitia 
la place oii il fumait pliilosopliiquement une cliibonque, et 
s'approclianl du discoureur lui loucha légèrement Tépaule : 
— J'ai voire affaire, lui dil-il tout bas. Voulez-vous me 
confier vos cent mille francs? Dans un an vous aurez un 
million, ou vous n'aurez rien. 

Léopold de Brus , c'était le nom de notre jeune ambitieux . 
suivit l'étranger dans un coin du salon; et tous les deux, 
assis sur un divan, causèrent un quart d'heure avec ani- 
mation. Au bout de ce temps l'étranger serra la main de 
Léopold et sortit. 

Léopold chercha du regard dans le salon , et voyant seul , 
au coin du feu , un jeune homme dont le front commençait 
à se dépouiller, il alla se placer à son côté. 

— Vous êtes, mon cher Etienne, lui dit-ih un garçon 
aisé; donnez-moi un bon conseil. 

— Volontiers; cela se donne toujours, et ne s'accepte 
jamais. 

— L'individu avec qui vous m'avez vu causer est un 
fameux navigateur; c'est une espèce de capitaine Ross; s'il 
y avait un passage du iu)rd-ouest , il l'aurait découvert, (h- 
le Vasco de Gama français a conçu un |Mojet auquel il m a 
offert de m'associer. 

— Pour rien ? 

— Pour cent mille francs dimt il a besoin. 



292 QUI VEUT ÊTRE RICHE EN UN AN, 

— Voyons le projet. 

Léopold se pencha et parla tont bas cà l'oreille d'Etienne. 
Etienne fronça le sourcil. 

— C'est illégal, dit-il. 
Léopold haussa les épaules. 

— Et c'est dangereux, reprit-il. 

— Qui ne risque rien n'a rien! répondit Léopold. 

— J'en étais sûr ! Vous m'avez demandé un conseil ; 
donc vous étiez décidé. Permettez -moi seulement une 
question. 

— Faites. 

— Avez-vous lu Do?i Quichotte? 

— Oui, sans doute. 

— Alors souvenez-vous d'un proverbe qui, s'il ny est 
])as, devrait y être : Qui veut être riche en un an, au 
bout de six niais est pendu. 

— Bah! on a supprimé le gibet! s'écria Léopold en 
riant. 

A quelque temps de là, un touriste qui parcourait les 
provinces basques rencontra sur le quai de Sàntander 
Léopold de Brus en habit de matelot. 

— Eh! mon cher! s'écria le Parisien, que (\utes-vous 
dans cet équipage ? 

— Je vais m'embarquer. Voyez -vous ce beau brick 
dont la vau:ue caresse amoureusement les flancs noirs, il va 
m'emporter avec lui vers les côtes de la Sénégambie et du 
Congo; peut-être même pousserai-je jusqu'au royaume de 
Zanguebar. 

— Les lauriers du capitaine Marryat vous (Mnpèchaient 
donc de dormir? 



AU IIOIT l)K SIX M(HS EST PENDU. 295 

— Point; mais j'ai loil ('inic de laiic le (■(>iiiiii('rc(> de la 
j)oii(lr(' d'or cl des d(>nls d'i'lc'pliaiils ; un le dil livs-lucialir. 
Adi(Mi ; 011 viciil de lircr le canon, ccsl le signal dn (lcj)art, 
el la Mdiyuesd d .imacLu^ni naticnd j)lns qnc moi j)om' 
lover l'ancre. 

Léopuld s'élança dans mi canot que dirigeait un mai'in 
de haute taille, gagna le brick, et une heure après la Mar- 
qnesii d'^niaegui disparaissait à Ihorizoïi. 

— C'est étrange, disait le touriste en regardant la blanche 
voilure du navire fuir comme l'aile d'un oiseau , il me semble 
avoir vu le capitaine du canot au dernier dîner où se trou- 
vait Léopold , à Paris ! 

Sept à huit mois après, les journaux IVançais contenaient , 
sous la rubri([ue de Londres, la traduction d'une nouvelle 
extraite du fiines : 

Porlsmoulh, ce 20juillcl 18i4. 

La corvette de S. ^I. Brit;itini([iie le Basilic, est entrée hier dans 
notre port; le lieutenant Thompson de la marine royale, qui la com- 
mande , vient d'adresser à l'amirauté im rapport fort intéressant. Il 
résulte de ce document que la corvette, naviguant au sud des des du 
("-ap Vert, reconnut un brick qui faisait route à l'ouest, i^e brick, loin de 
répondre aux signaux de la corvette, changea de roule et mit le cap au 
nord. Le lieutenant Thompson donna l'ordre d'appuyer le pavillon anglais 
d'un coup de canon et de poursuivre à toute voile le navire suspect «pii 
cherchait à l'éviter ; la chasse dura quatre à cinq heures. Le brick était 
bon voilier; mais le Basilic, étant d'une marche supérieure, atteignit 
enfin le fugitif et le menaça de le couler s'il n'amenait pas. Le brick , 
virant de bord, hissa pavillon espagnol et ouvrit le feu. Le combat fut 
vif, et durant une demi-heure il eût été impossible de prévoir, au milieu 
des nuages de fumées qui flottaient sur l'eau , auquel des deux navires 
resterait la victoire; mais une bordée du //as/Z/c ayant abattu le grand 
nuU du brick , force fut à celui-ci de se rendre. On reconnut alors qu'on 



294 QUI VEUT ÊTRE RICHE EN UN AN, ETC. 

avait eu affaire a la Marquera (F .-Imaegul , du port de Sanlander; 
trois cent quatre-vingt-dix nègres étaient à fond de cale ; le pont était 
couvert de morts et de mourants. Parmi les premiers on a relevé le 
cadavre d\in Français qui avait eu la tète brisée par un biscayen. On 
a trouvé dans sa ceinlure \\n portefeuille sur le{iucl on lisail le nom de 
Léopold de Brus.... 

Le journal tomba des mains d'Etienne qui le lisait. 

— Pauvre Léopold! s'écria-t-il. Je le lui avais bien 
prédit ; qnand on vent faire Ibrtnne en un an , an hont de 
six mois on est pendn! 

— Oii diable \oyez-vons ([nil ait été })endn , mauvais 
prophète? reprit l'un des auditeurs. 

— C'est vrai; il n'a pas été pendu, mais il a été tué. 





MOUCHE NE S'ATTAQUE 




es élals les [)liis llorissaiits , les peuples 
les plus heureux sont encore exposés à 
tous les inconvénients des troubles civils; 
le royaume d'Yvetot nous en olïie un nié- 
niorable exemple. C'est vers laimée 1700 

que se passèrent les événements (jue nous allons raconter. 

Cette date ne se trouve dans aucune chronologie; mais 

nous ne la croyons pas moins exacte ponr c(>la. 

Les ])efites causes ont toujours engendré de grands 

effets. Si Hélène n'avait pas eu les cheveux rouges, cou- 



296 A MARMITE QUI BOUT 

leur de prédilection du beau Paris, Troie uaurait pas été 
saccagée; si une pomme n'était pas tombée sur le nez de 
Newton pendant qu'il méditait sous un ponnnier, ce grand 
philosophe n'eût point résolu un des plus brillants pro- 
blèmes de l'intelligence humaine. Nous pourrions pour- 
suivre ces citations ; mais nous aimons mieux nous arrêter 
dans l'intérêt du lecteur qui doit brûler de connaître les 
événements qui se passèrent dans le royaume d'Yvetot et 
mirent la nation à deux doigts de sa perte. 

La. cause de tous les maux qui désolèrent pendant plus 
de quinze jours cette paisible contrée, fut une simple excla- 
mation. 

Un soir, maitre Hemy, un des plus riches fabricants de 
cidre d'Yvetot, vidait tranquillement, assis devant sa porte, 
(juelques pots avec ses amis. IMaître Uemy était un fin con- 
naisseur, un gourmet célèbre dont les opinions en matière 
de cidre faisaient loi à trois lieues à la ronde. Comme il 
déposait son verre sur la table en faisant claquer sa langue 
contre son palais d'un air de satisfaction joyeuse, maître 
Remy s'écria : — Par Notre Dame! on voit bien que c'est 
du cidre d'Ingeville, le meilleur de tous! 

En ce moment passait maître Jean, un des fermiers les 
plus opulents de Montreville , village qui de tout temps a 
disputé la ponnne du cidre à son voisin Ingeville. 

Maître Jean n'entendit pas sans un certain sentimein 
d'amertume l'exclamation de maître Remy ; il était très- 
chatouilleux sur le point d'honneur, et il ne pouvait souffrir 
qu'on portât la moindre atteinte à la réputation de son 
village; dadleurs , il \\i dans ce propos une flèche lancée 
à son adresse , et il n'en fut que plus irrité. 




AV\>-wo\ ^\\v\ V\v VivuVe^, \^ V^ ^V\vvv\ v\\v\ \\v c^ 



MOrCHE NE s'attaqik. 207 

Mailci' Jean, le ('(inii' uIcitû, s'arrèla devanl la poilc du 
Pot Eternel , la principale auberge d'Yvotol. Plusieurs 
persoiuies réunies autour d'une vasle table se livraient au 
plaisir de boire, qui est Toceupation la plus importante des 
liabitanls de cet lieureux pays. Dès que maître Jean parut , 
on s'empressa de lui faire place, mais lui refusa de s'asseoir. 

— Qu'avez-vous donc, maître Jean , vous si gai d'ordi- 
naire , que vous refusiez de boire un verre de cidre avec 
nous? 

— Je n'ai pas soif, répondit maître Jean avec Tair du 
père de Rodrigue après le soufflet de don Gomès. 

— Vous ne refuserez pas du moins de casser un morceau 
de cette excellente galette, préparée par la main inimitable 
de notre belle hôtesse. 

— Je n'ai pas faim. 

Maître Jean n'a ni soif ni faim , se dirent tous les specta- 
teurs consternés ; il doit s'être passé quelque chose de bien 
extraordinaire. Voyons. — Maître Jean , dirent-ils tous à la 
fois, quel grand malheur vous est donc arrivé? 

— La gelée a-t-elle brûlé les fleurs de vos pommiers ? 

— Votre femme est-elle malade? 

— Quelque méchante fée a-t-elle fait tourner votre cidre 
de l'année dernière ? 

Maître Jean, pour toute réponse, enfonça son large cha- 
peau de feutre sur sa tète grise , et leur dit : — Vous êtes 
tous des lâches. 

— Comment ! des lâches? s'écrient les buveurs. 

— Une buvez-\ous maintenant? reprit maître Jean. 

— Du cidre de Montreville, nous n'en voulons jamais 
d'autre. 

Ô8 



298 A MARMITE QUI BOUT 

— Eli bien! pendant qne vous êtes là à vous goberger 
avec ce neclar, on vous insulte, on vous outrage dans la 
réputation de votre boisson favorite. Maître Hemy et ses 
amis soutiennent que le cidre d'Ingevillc est le meilleur de 
tous. Souffrirez-vous un pareil affront? 

Les buveurs , déjà échauffés par des libations copieuses 
et entraînés par l'éloquence de maître Jean, répondirent 
qu'ils n'étaient pas d'humeur à tolérer de telles insolences, 
et qu'ils feraient bien voir à maître Remy et à ses amis 
que le cidre d'ingeville n'était que de la petite bière à côté 
de celui de Montreville. Ils soutinrent en même temps 
qu'il fallait, fout de suite, se porter vers la demeure du 
blasphémateur et lui faire rétracter ses paroles. Maître Jean 
se mit à la tète de la bande. 

Maître Uemy sacrifiait au Bacchus d'ingeville sans se 
douter de l'orage qui allait fondre sur sa tète, lorsque les 
partisans de Montreville se présentèrent devant lui, et le 
sommèrent de déclarer qu'il renonçait à l'hérésie qu'il avait 
soutenue. 

Maître Remv refusa connue de raison ; ses amis l'imilc - 
reid. La dispute s'envenima; on en vint aux gros mots, 
puis aux menaces, puis aux coups. Maître Jean eut le nez 
en sang, et maître Hemy laissa deux dents sur le terrai)]. 
La force armée essaya en vain de rétablir l'ordre. La ville 
tout entière ]»rit part à la dispute, ^^efof hd partagé en 
deux canqis ou plutôt en deux l)outeilles : les uns tiiuTut 
pour Ingeville, les autres pour Montreville. Le id\aume 
d'\^("tot l'ut en proie à tontes les horreurs de la guerre civile; 
il ne lui manqua plus qu'un grand lionnne pour écrire 
l'histoire des factions qui le déchiraient. 



MoiciiK NK s"ATiAgri:. 299 

Le rdi. {|iii ('lail alors Euslailic ti'oisiriiic du nom, noii- 
lul iiii'th'c un (ci'iiic à ces dissensions; il ceignit le l)i»niu'l 
de coton l'oval , convo(|ua les étals- générULix , et déclara 
dans un édil que ni le cidie (ringeville, ni le cidre de Mon- 
treville ne méritaient la piééminence , qu'elle apparl<Miait 
au cidre de Uonemille, et que tout le monde eût a se 
conformer, dans ses paroles, dans ses actes et dans sa 
boisson, à la teneur de cet édit. 

11 se forma alors en YvefuI un troisième parti, dit des 
politiques ; ceux-là tenaient pour le cidre en général et 
pour aucun cidre en particulier. Le roi , fort de Tappui 
de ce parti, crut avoir pour jamais assuré la tranquillité 
publique, et s'endormit comme un empereur qui n"a pas 
perdu sa journée. 

Le roi Eustache 111, auquel les mémoires contemporains 
accordent un sens politique assez étendu, se trompa cepen- 
dant dans cette circonstance. En croyant satisfaire les 
partis , il les indisposa tous. Comme il arrive toujours en 
pareil cas, les factions oublièrent l'objet de leurs disputes, 
elles se réunirent pour demandei" la révocation de 1 édil de 
Ronenville. Les IngeviUistes et les Montrevillistes entou- 
rèrent en armes le Louvre d'Yvetot. Eustacbe 111 fut cliassé 
et déclaré incapable de régner, lui et ses descendants. 

Le roi d'Yvetot se retira avec sa servante d'boiineur, 
qui seule lui était restée lidèle, cbez un seigneur du voisi- 
nage, le duc de Rocliefort, qui lui promit (rarnier ses 
valets et ses piqueurs pour le rétablir sui' le trône de ses 
ancêtres. 

Yvetot , privé de roi, cbercba tout de suite les moyens 
de se gouverner. Les uns proposèrent d'établir une repu- 



300 A MARMITE Ol'I BOUT 

bliqiie sur le modèle de celle de Rome , avec deux consuls 
qui seraient maître Jean et maître Remy. 

Les autres offrirent d'organiser le gouvernement d'après 
les lois de Salente, dont M. de Fénélon venait de tracer un 
modèle séduisant. 

Les politiques voulaient qu'on maintînt la monarchie, 
mais en établissant un juste équilibre entre les pouvoirs, 
au moyen de deux chambres, l'une héréditaire, l'autre 
élective. 

Pendant ce temps-là, le bruit des préparatifs faits par 
le duc de Rochefort était venu jusqu'à Yvetot. Les trois 
partis jurèrent de mourir en combattant l'ennemi commun. 
On réunit de grandes quantités d'armes et de munitions; 
chaque jour, les recrues s'exerçaient sur la place pubhque. 
Tous les cidres étaient devenus égaux devant la loi. Les 
femmes brodaient des écharpcs pour ks remettre aux vain- 
queurs; des orateurs enflammaient l'imagination du peuple 
en lui retraçant les grandes images de patrie et de liberté. 
Yvetot offrait un spectacle sublime; c'était une république 
de la Grèce qui ressuscitait en Basse-Normandie. 

Le duc de Rochefort , grâce à son or, entretenait des 
intelligences dans la ville : il v a des âmes vénales partout, 
inème à Yvetot. Ces espions représentaient au duc l'état de 
la ville, divisée par les partisans des trois systèmes de gou- 
vernement; ils lui peignaient l'anarchie des idées et des 
honnncs ; ils l'engageaient à profiter de cet état de crise 
qui augmentait la faiblesse des rebelles. Les espions agirent 
tellement sur le duc qu'il crut le moment favorable pour 
opérer une restauration. 

(!(• n'était point Va^h d'Kustache III; il avait trop d'ex- 



MOICIIH NK s'aTTAQIîK. 501 

périeiu'c pour ne pas savoir (pic la colrrc rend rcdoiilaMc 
rhoiiiiiii' le |)liis liuiidc, cl rcxcniplc ivcciil ilc rAiiglelciTc 
lui uiouliait (piuii j)('U[)k' uesl jamais })lus à craiiulro (pie 
lorscpul csl (Ml ivvoluliou, paire (pie les irvolulioiis fout 
toujours surgir des hommes d(; géuie. Pounpioi \velot 
n'aurait-il pas aussi son Cromwell? 

Le duc de Uoclicfort ne «oiita (pie médiocrement ces 
raisons, il les lit ri^jclcr par son coiis(^il. L'armée, compo- 
sée de vin<^l-(pialre hommes, reçut ordre de se mettre en 
mardie. Le duc partit pour en preiulre le commandement; 
il montrait sur sa route les chaînes dont il comptait charger 
maître Remy et maître Jean , les deux fauteurs de la ré- 
hellion. 

On sait assez ce cpii advint de celte formidable expédi- 
tion. L'armée de Rochelbrt fut battue à plate couture; lui- 
même, nouveau Xerxès, ne dut son salut (pi'à la fuite. 

Eustache III apprit cette nouvelle en roi, et en subit les 
conséquences en philosophe. — Je n'attends plus rien des 
hommes , dit-il , mais tout de la Providence , qui choisit 
pour auxiliaire le temps. 

Le roi d'Yvetot ne se trompait pas. Les partis ne purent 
parvenir k s'entendre dans son ancien royaume; chaque 
jour on regrettait davantage la prospérité passée. Les poli- 
tiques tirent des ouvertures au roi , qui rehisa d'accorder 
ré(|uilibre entre les pouvoirs, ne voulant pas, disait-il, 
changer l'antique constitution de l'Etat ; ce refus rompit 
les négociations entamées. La situation désespérée des af- 
faires força les polilifjues à les renouer. Ils renoncèreut au 
gouvernement constitutionnel, qui devait succéder un siècle 
et demi jdus tard à la monarchie pure et simple, telle qu'on 



302 



A MARMITE OUI BOLT, ETC. 



la cotiiprcnait en France et en Yvetot. Enstaelie 111, appelé 
parles uns, toléré par les antres, secrèlenient désiré par 
tons, reprit la couronne de ses pères. Le jour de son intro- 
nisation, il but de tous les cidres de son royaume, donnant 
en cela un niéniorable exemple de tolérance et donhli. 
Avant de mourir, il lit appeler le dauphin : — Mou lils, 
lui dit-il, en politique, comme dans la \ie ordinaii'e, 
l'homme sage est celui qui , lorsqu'il a alTaire à un houune 
(Ml colère ou à un peuple révolté , laisse passer le premier 
moment ; tout mon système est renfermé dans ces mots : 

A MAR.M1TF, ULI BOIT IMOl ClIE NE SATTAQl K. 








VAUT MIEUX QUE PIGEON QUI VOLE 




l \ a (|uJn/o ans environ, ilnix jcimcs amis, 
Paul B. cl Léon D. prcnai(Mit con^é Fini de* 
4yV' laiilir sur la rive ^aurlic de la Seine, en 
jurant, eoinnie il arrive lonjours |ors([u'()n se 
^^ sépare, tic se revoir aussi souvent que possible. 
L'un deux, Léon, s'écriait en étendant la main ascc un 
geste propliétiquc \ers la rive droite de la Seine : 



504 MOINEAU EN MAIN 

— C'est là que ma vocation m'appelle; là seulement 
je puis espérer de réaliser mes plans. A moi le monde, 
la gloire, l'éclat, tous les triomphes et les prestiges de la 
renommée ! 

Celui qui parlait ainsi était poète; l'exaltation de ses 
gestes et de son langage l'indiquait assez. 

L'autre, Paul, était poète aussi, mais d'un genre plus 
calme et plus modeste. 

— Tu pars, disait-il à son ami d'une voix attendrie, 
tu quittes le quartier de nos études et de nos rêves ; 
puisses- tu ne le regretter jamais! puisses-tu, dans la vie 
nouvelle oii lu vas entrer, ne pas te reporter avec tris- 
tesse vers le temps oi^i nous récitions ensemble des élégies, 
des sonnets et des ballades aux rossignols du Luxem- 
bourg ! 

— Pauvre esprit que tu es! répondait l'autre, ne vois-tu 
pas que le pays où je vais entrer est celui de la fortune et 
de la célébrité : végète et rampe, si telle est ta volonté; 
mais du moins n'empêche pas les aiglons de prendre leur 
essor. 

L'aiglon qui parlait de la sorte franchit le Pont-des-Arls 
triomphalement, et laissa son ami regagner tristement le 
(piartier Saint-Jacques qu'il habitait. Paul se trouvait ainsi 
logé dans le voisinage des institutions, où il exerçait les 
fonctions de répétiteur et enqdoyait ses loisirs à composer 
des vers et des travaux d'érudition, mêlant par une sage 
division de son temps \ utile du professoral au dulci des 
l)elles-lellres et des nuises. 

Paul resta ])rès d'une année sans avoir de nouvelles de 



ISk^- 










^\\\V\\ 'tV'VX ttVKnc A\( W\0\À ^AV, 



VAUT MIEUX QUE PIGEON QUI VOLE. 505 

Léon, (|iii (''l;iit allé, suivant l'usage des étudianls éman- 
cipés, se loger sur les einies de la (lliausséc-d'Anlin , le 
Mont-Parnasse des représentants des arts (^t de la littéra- 
ture moderne. 

Un jour, en jetant par hasard les yeux sur un journal 
de théâtre , Paul aperçut le nom de son ami Léon encadré 
avec le titre d'un drame nouveau dans une inagnilique 
réclame qui promettait au jeune auteur la plus hrillante 
réussite. Paul ne put retenir ses larmes en lisant cet ar- 
ticle : 

— Il est heureux, dit -il, et il m'a oubhé! Ne lui 
ai-je pas répété sans cesse que ses succès me seraient tou- 
jours plus chers que les miens ? 

Cependant , la veille de la représentation du drame de 
son ami, Paul trouva chez lui deux stalles avec une lettre 
de Léon , qui s'excusait en quelques lignes d'avoir été si 
longtemps sans lui donner de ses nouvelles; mais les tra- 
vaux qui l'accablaient, les soins, les fatigues inséparables 
d'un drame nouveau, avaient absorbé tous ses instants; 
enfin, il le reverrait le lendemain au foyer du théâtre, 
après la représentation. 

Dans ce temps-là, tous les drames réussissaient, pourvu 
qu'ils eussent la couleur moyen-àge. La pièce de Léon se 
passait en plein quatorzième siècle, elle alla aux nues. 
Paul, tout classique qu'il était, avait a})plaudi les vers de 
son ami avec le fanatisme et l'exaltation d'un romantique. 
Ivre de bonheur, il se rendit au foyer après la représenta- 
tion et trouva Léon entoiu'é de toutes sortes de barbes et 
de chevelures qui voulaient le porter en triomphe et l'ap- 
pelaient Goethe, Shakspeare, Corneille et Calderon. 



506 MOINEAU EN MAIN 

— Tu soupes avec nous, dit le dramaturge au citoyen 
de la rive gauche. 

Léon avait résolu de réunir tous ses amis à table. Le 
rendez -vous était à minuit; à huit heures du matin on 
entendait encore le bruit des toasts et les détonations du 
vin de Champagne. Le souper conta douze cents h'ancs. 
Léon traita ainsi huit jours de suite tous ses admirateurs. 

Paul le rencontra six mois après son succès ; trois autres 
drames avaient pendant ce temps accaparé successivement 
r enthousiasme du public, 

— Combien t'a rajiporlé la pièce? dit Paul à son ami. 

— Environ quinze mille francs. 

— 11 se pourrait'? Alors te voilà en fonds pour deux ou 
trois années au moins. 

— Du tout ; avant ma pièce , je devais vingt-cinq mille 
francs j et j'en dois trente maintenant. Mais n'importe, 
j'ai deux autres drames en répétition ; puis j'ai plusieurs 
romans sous presse, des mémoires, des voyages... Et toi, 
mon pauvre Paul, toujours tidèlc au quartier latin, que 
fais-lu maintenant? où vas-tn de ce pas? 

— Je me rends dans la rue des Postes, oii je dois don- 
ner une répétition de grec, et je passerai ensuite au Jouj-- 
fial des Sai'cints , oii j'espère publier un article... J'ai 
sous presse plusieurs traductions, deux histoires à l'usage 
des classes, un programme j)()ur les bacheliers... 

— Et combien as-tu gagné avec ta plume depuis notre 
séparation? 

— Dix mille francs enxiron. 

— Dix mille francs! s'écria Léon en éclatant de rire. 



VAUT MIEUX QUE PIGEON QUI VOLE. 507 

l'aiiM'c ami! A peine le (|uarl de ce (|ue je ^au,iu' dans 
nue année. A présent que me voilà lonl à l'ail lancé, 
je puis avec le prodnit do mes pièces, do mes livres et de 
mes articles, me considérer comme ayant nn revenu de 
quarante mille Irancs... A propos, as-tu cinq francs sur 
toi"? j'ai oublié ma bourse, et il tant absolument que je 
monte en voilure pour me trouver à la répétition. 

Paid , beureux de rendre un si léger service à son poé- 
tique et brillant ami , s'empressa de lui remettre ce qu'il 
lui demandait. Leur conversation avait lieu devant le jar- 
din des Tuileries; Léon s'élança dans un cabriolet et lui 
cria : — Sois tranquille , je te lancerai, je ferai ta fortune 
malgré toi... Ab ! j'oubliais de te dire , je prends voitmv 
le mois procbain ; tu verras mes chevaux , mon attelage 
est magnitique... A bientôt! 

Paul regagna son quartier, le cœur moins serré que 
lorsque Léon avait pris congé de lui pour la première fois 
et mis la Seine entre leur affection. Il était d'ailleurs sur 
le point de conclure un mariage a^ec une jeune lille qu'il 
aimait depuis longtemps, et c[ui , sans être ricbe , devait 
cependant lui apporter une petite dot plus que suflisaute 
pour faire face aux dépenses d'un jeune ménage habitué 
d'avanoc à vivre d'érudition et d'amour. 

Léon adressa à Paul des reproches mêlés de railleries 
lorsqu'il apprit qu'il était déterminé à se marier : — T"e?i- 
chaîner de la sorte , lui dit-il, toi qui pouvais aller si haut 
avec un peu plus de force et de conliance en toi-même ! 
J'aurais pu, si tu avais voulu , te faire conclure un mariage 
des plus brillants. 

En dé|)it des observations de son ami, Paul se maria. 



308 MOINEAU EN MAIN 

et Léon continua à voyager dans les hautes régions de 
l'existence littéraire. Il avait pris voiture comme il l'avait 
annoncé , et habitait un appartement somptueux , réunis- 
sant autour de lui toutes les apparences de la richesse et 
du luxe. 

Mais si le proverbe Ne vous fiez pas aux apparences 
a mérité de s'appliquer à quelqu'un , assurément c'était 
bien h. lui. Le riche mobilier, la livrée, les chevaux de 
Léon , recouvraient un gouffre sans fond de papier timbré , 
de protêts, de saisies et de contraintes, que l'homme le plus 
intrépide n'eût pu entrevoir sans trembler. Chaque matin, 
la sonnette du poète, ébranlée par une suite de créanciers, 
formait une symphonie peu mélodieuse qui se prolongeait 
souvent jusqu'à l'heure du dîner. 

Pendant un certain temps, son imagination infatigable 
fit face à tous. Les pièces qui se succédaient, les volumes 
qui s'accumulaient, lui permettaient d'amoindrir les dettes 
les plus menaçantes. Mais bientôt il fut,' comme on dit, 
débordé de toutes parts. Tous ses manuscrits étaient saisis 
à l'avance , ses plans de pièces, ses ébauches de volumes, 
ses moindres velléités poétiques devenaient la proie des 
recors. 

Alors, il n'y tint plus, sa tète se troubla, et un jour 
qu'il lui avait fallu donner audience à tous ses créanciers 
qu'il avait essayé d'amadouer avec plusieurs volumes in- 
octavo de promesses, d'excuses et de protestations, il s'avoua 
vaincu, et sortant précipitamment de son brillant intériem* 
qui était devenu pour lui un véritable enfer, il résolut de 
n'y plus rentrer. 

Il se dirigea machinalement vers ce docte quartier 



VAUT MIKHX ()VE PKiEON QUI VOLE. 500 

Sailli-Jacques «[ii'il avait dédaigne et dont la vue lui causa 
une impression de calme et de bonheur après tant d'émo- 
tions dramatiques et linancières. 

Au bout d'une heure de marche, il se trouva dans la 
rue de l'Oiu^st, devant une maison de modeste apparence, 
mais blanche, coquette, annonçant le bien-être. En ou- 
vrant la porte d'entrée, il aperçut un jardin émaillé de 
roses ; les oiseaux chantaient autour des fenêtres , et les 
tilleuls du Luxembourg parhmiaient le portique. 

Cette maison était celle de Paul. Léon n'avait pas même 
vu l'habitation de son ami depuis qu'il avait traversé la 
Seine. Paul, sans lui faire un seul reproche, sans lui 
demander aucune explication , le promena dans tous les 
coins de sa maison, lui fit admirer le jardin, les fleurs, 
le salon , et le conduisit enfin dans un pavillon couvert 
de mousse, élégamment tapissé, et où l'on avait réuni 
tout ce qui peut faire le charme de l'intérieur : livres, 
tableaux, albums, vases chinois, précieuses futilités qui 
font partie du nécessaire pour les femmes et pour les 
poètes. 

— Quelle ravissante habitation! s'écriait Léon en exa- 
minant chaque détail. Que de goût et d'élégance ! Pour 
qui donc as-tu fait meubler cette adorable cellule'?... 

— Pour toi, mon cher Léon, reprit Paul en lui serrant 
la main; je savais bien, en voyant ton nouveau train 
de vie, que tu nous reviendrais tôt ou tard. Je t'ai fait 
préparer cette retraite; tu y resteras deux ans, trois ans 
s'il le faut, occupé à travailler pour satisfaire tes créan- 
ciers que je me charge moi de recevoir; tu n'auras pins 
à redouter ici les importunités , les poursuites, tu vivras 



510 



MOINEAU EN MAIN, ETC. 



avec nous. Mais permets- moi seulement, à moi qui n'ai 
jamais été que le })liis lumiblo des passereaux, de rap- 
peler au plus })oétique et au plus inconstant des ramiers, 
que : 

MOINEAU EN MAIN VAIT MIECX QIE PIGEON QUI YOLE. 






AVEC LE FEU 



lie était devant sa toilette; l'iieuie du bal 
masqué approchait; la mantille, les gazes, 
les rubans, étaient encore répandus sur les 
fauteuils, et n'attendaient (ju'ini oi-dr(> de la 
magicienne pour se rassend)ler et composer 
un costume à l'aire tourner toutes les tètes. — (Tétait un 
samedi gras. 
Elle soima. 
— Rosalie ! 




312 IL NE FAUT PAS BADINER 

— Madame? 

— Mon mari est-il prêt? 

— Madame, M. le comte n'est pas encore rentré du 
club. 

Elle haussa les épaules; puis, après avoir dénoué ses 
cheveux qui tombèrent sur son cou en formant une magni- 
tique cascade , elle reprit : 

— Faites entrer le coiffeur. 

— Madame , il n'est pas encore arrivé. 

— Comment? pas arrivé ! Le sot ! Le. . . 
On sonna à la porte d'entrée. 

— Ah! c'est lui, sans doute. 
Rosalie rentra. 

— Eh bien! est-ce entin ce maudit coiffeur? 

— Non, Madame, c'est-à-dire si, Madame. . . C'est bien 
lui , ou plutôt ce n'est pas lui. M. Leblond fait dire à 
Madame qu'il ne pourra venir la coiffer ce soir, parce qu'il 
s'est foulé le poignet en tombant de son cabriolet. Mais il 
lui envoie à sa place son garçon. 

— Un garçon pour me coiffer ! Mais c'est une indignité , 
une trahison. Ce bal sera, dit-on, magnifique, et je n'ai 
jamais eu plus d'envie d'être jolie. . . Neuf heures et demie 
passées ! 

Dans sa fureur, elle prit un mouchoir brodé qu'elle 
déchira à belles dents , et en jeta les lambeaux dans la 
cheminée; cette action, fort simple en elle-même, apaisa 
un peu ses nerfs. Elle déboucha deux ou trois flacons, respira 
les bouchons, et se tournant vers la femme de chambre : 

— Faites entrer ce garçon. 
Quand il fut introduit : 



A 



^ 







\a';- Vo\\> \\\\n\\cu\ \{:^ \\\oi\jî.. ^'\ \ff '>m\c^ \f^ >\v'\vc\\\ 



AVEC I.H i'i;u. 7)1." 

D'où \(M)C/-\(HIS? 

— De pn)\iiic(', iMailamc. 

— Et vous venez poiii' me coifler? 

— J'ai du moins eetle ambition, Madame. 

— C'est en eflet une très-grande ambition , ajouta-t-elle 
sans pouvoir réprimer un impereepti])le sourire que bii 
causa l'expression empbalique du coitîenr; votre nom , je 
vous prie? 

— Mon nom de famille, Madame, était beaucoup (ro|) 
vulgaire pour que je pusse le conserver; j'ai pris celui de 
Télémaque Saint-Preux; c'est sous ce nom-là que je suis 
connu dans la coiffure. 

— Eh bien! voyons, monsieur.... Télémaque Saint- 
Preux, coiffez-moi, reprit-elle en affectant un très-grand 
sérieux. 

Il commença à prendre les nattes qui tombaient sur ses 
épaules; mais à peine eut-il essayé de les diviser qu'elle 
poussa un cri : 

— Ah! malheureux! vous allez m'arracher la tête! Me 
tirer les cheveux de la sorte ! Peut-on se mêler de coiffer, 
quand on est aussi maladroit que vous l'êtes! 

Il resta stupéfait; elle jeta les yeux sur lui. Il y avait une 
grande distinction dans sa figure. Elle se repentit de sa 
vivacité. 

— Le mieux, se dit-elle, est de j)rendre mon mal en 
patience. 

Elle se plaça (le\ant sa loilctlc d"iin air tout à fait 
résigné : 

— Je vais essayer, reprit-elle, de me coiffer moi-mênu . 
vous n'aurez qu'à me tenir les tleurs et les épingles. 

40 



514 IL NE FAUT PAS BADINER 

Elle commença à natter ses cheveux, et dit en se retour- 
nant à demi vers le garçon coiffeur : 

— Savez-vous bien, monsieur Saint-Preux, que vous 
ne paraissez pas fort habile dans votre étal? 

— Hélas! Madame; ce n'est peut-être pas absolument 
ma faute. 

— (k)mmcnt cela? 

— J'ai toujours eu en moi un obstacle qui a uni à mes 
progrès. 

— Et quel est cet obstacle? 

— Madame, c'est le sentiment. 

— Le sentiment ! s'écria-t-elle en éclatant de rire ; qu'en- 
tendez-vous par là? 

— J'entends, Madame, une émotion dont je ne suis pas 
le maître, lorsque j'aurais besoin de toute ma présence 
d'esprit; car vous n'ignorez pas tout ce qu'il faut de sang- 
froid , quand on tient le fer à papillottes, pour ne pas brûler 
la personne que l'on coiffe, et souvent pour ne pas se 
brûler soi-même... Eh bien! moi, Madame, alors ma main 
tremble, mon cœur bat, et il m'arrive ce qui m'est arrivé 
tout à rheure avec vous; on se fâche contre moi, et Fou 
me rend ainsi encore pins gauche que je ne le suis réelle- 
ment. Cependant, je sens que si j'avais le bonheur d'être 
conq)ris. . . 

— Vous êtes donc incomj)ris? ajoula-t-elle toujours avec 
le même sérieux. Elle était (li'cidée à s'amuser quelques 
instants du plaisant original que le hasard lui avait amené. 
D'ailleurs, n'était-ce pas le carnaval? 

— Hiez tant (pi'il vous plaira. Madame, de ma folie; 
niais est-ce ma faute si mon cœur n'est pas ce que ma 



AVi:r, i.K ii:r. ol;) 

c'Oiulilidii voudiail ([ii il rùt? IMiis-jc m cmprcluM' crôproii- 
ver des accès de tristesse ([uaud je me trouve introduit, 
comme je le suis luainleiiaiil , dans un l)()udoii', et quand 
je me dis que rien de ce que je sens, de ce que j'aperçois 
ne m'appartient, que toutes mes impressions sont, pour 
ainsi dire, des vols? En elTet, quand même je sacrifierais 
ma\ie, je n'aurais pas le droit de révéler rien de ce que 
renferme mon àme. Et tenez, Madame, tout à l'heure en 
vous regardant, en pensant à tout cela, il m'est venu dans 
l'esprit quelques vers qui exprimeraient peut-être mieux 
que tout ce que je pourrais vous dire ce qui se passe en 
moi. 

— Comment! monsiem' Saint -Preux, vous faites des 
vers? 

— Oui , Madame , quelquefois je cherche des rimes , 
j'improvise, et c'est encore ce qui peut vous expliquer le 
peu de progrès que j'ai faits dans la coiffure. 

— Voyons vos vers , récitez-les-moi ; je tiens l)eaucoup 
à connaître les idées que j'ai pu inspirer. 

Il baissa la tête, parut se recueillir, et commença d'une 
voix expressive et tremblante : 

Quand mon souffle égaré sur ces tresses profondes 
Eflleurait leurs anneaux sur l'ivoire étendus, 
Quand de ces longs cheveux ma main pressait les ondes, 
Quel trouble s'emparait de mes sens éperdus! 

D'un front pur et divin j'admirais la merveille: 
Et mes yeux se couvraient d'un nuage de [jleuis; 
Et mon àme enviait le destin de l'abeille , 
Libre de se jouer a la cime des tleurs. 



5JG IL NE FAUT PAS BADINER 

.le rêvais... Pardonnez, ô beauté souveraine, 
Oh ! vous qui de l'esclave avez troublé la paix; 
.le rêvais qu'une autre âme avait senti ma peine , 
Et la plaignait du moins... mais, hélas! je rêvais. 

Pendant qu'il récitait ces strophes, la figure de la eoni- 
lesse avait changé d'expression; de railleuse elle était deve- 
nue tout à coup pensive; elle garda le silence quelques 
instants, puis se fit répéter la dernière stance : 

— Oh! oui, certainement, reprit-elle d'un ton de dou- 
ceur, vous rêviez. Pouvez -vous vous mettre de pareilles 
chimères dans l'esprit? Vous êtes jeune, vous paraissez 
intelligent, vos vers annoncent de la sensibilité; il faut 
vous défaire de ces idées extravagantes qui ne feront que 
troubler votre raison. 

— Qu'entends-je, Madame ? Quoi ! vous daigneriez me 
conseiller, me donner des avertissements, quand tout à 
l'heure vous ne songiez qu'à vous moquer de moi! D'où 
vient ce changement? Aurais-je eu le bonheur de vous 
toucher ! 

— De me. . . 

— De vous plaire , Madame ! Je veux mettre le comble 
à mon extravagance en vous faisant uia confession tout 
entière; mais s'il était vrai qu'un pareil aveu put ne pas 
exciter votre colère. . . 

— Qu'entendez-vous par là? dit-elle en fronçant le sourcil 
et en jetant sur lui un regard où se peignaient à la fois la 
défiance et le dédain. Mais elle sentit aussitôt cond)ien il 
serait ridicule, dans une pareille situation, de témoigner le 
moindre ressentiment. 



AVKC I,E l'EU. .)! / 

— Non, jo lie vous imi veux pas, ajoiila-l-cllc diiii 
Ion sar(l(>ni([iio; au coulraire , monsieur Téléniaque Sainl- 
Proux, vous me plaisez infiniment; car je n'ai jamais \u 
(le eoiffeur plus divertissant ([ue vous. 

— On'entends-je , Madame! Est-ce ainsi que vous 
l'eccNe/ l"a\('u de mes sentiments les plus tendres! Cepen- 
dant , vous ne le nierez pas, j"ai eu le secret de vous émou- 
voir; votre son de voix, votre maintien, tout annonçait... 

— Comment n'avez-vous pas vu que je me moquais de 
vous? 

— Il se pourrait ! Et moi, qui croyais. . . que du moins. . . 
un peu de pitié. . . Adieu , Madame , adieu , je ne survivrai 
pas à une pareille déception ; dans un instant, je n'existerai 
plus. 

Sa figure était à la fois si belle et si désespérée lorsqu'il 
prononça ces derniers mots, que l'âme la plus froide n'eût 
pu s'empêcher de s'intéresser à lui. Il s'élança hors de la 
chambre , et par un mouvement dont elle ne fut pas la 
maîtresse , la comtesse lui cria : 

— Arrêtez, malheureux! Revenez, je vous l'ordonne. 
Je veux vous calmer, vous avouer que. . . 

Mais il était déjà hors du salon, et bien qu'il eût certai- 
nement entendu sa voix, il ne voulut pas se retourner. 

Elle rentra dans sa chambre et se laissa tomber dans un 
fauteuil. Elle agita la sonnette, Rosahe parut : 

— Courez après ce garçon qui vient de sortir, dites- 
lui qu'il remonte sur-le-champ, que j"ai un ordre à lui 
donner. 

Rosalie sortit aussitôt, et lorsqu'elle reparut : 

— Madame , le coiffeur était déjà dans la rue , il s'esl 



518 IL NE FAUT PAS BADINER 

élancé dans un cabriolet qui raltendait, il a fouetté le cheval 
sans vouloir me répondre. 

La comtesse fit un geste d'impatience et ordonna à Rosalie 
de se retirer; elle voulait être seule pour songer à ce qui 
venait de se passer. La porte de la chambre se rouvrit au 
même mstant, le comte parut : 

— Etes-vous prête, ma chère? dit-il à sa femme, sans 
remarquer son agitation. D'abord, que je vous fasse mou 
compliment sur votre coiffure, elle est ravissante; Leblond 
s'est surpassé aujourd'hui. 

Elle ne répondit rien, et sortit avec lui. 

Au bal elle fut distraite, préoccupée; longtemps même 
elle refusa de danser : tous les hommes qui se présentai(Mil 
lui semblaient maussades, ridicules, sans grâce et sans 
physionomie. Elle n'osait s'avouer à elle-même à qui elle 
pensait. 

Enfin, vers deux heures, quelqu'un vint se placer devant 
elle pour l'engager à danser. 

— Madame la comtesse voudra-t-elle bien accepter pour 
cavalier l'infortuné Télémaque Saint-Preux? 

Elle tressaillit et faillit laisser échapper un cri; elle avait 
reconnu le garçon coiffeur, qui n'avait rien changé à son 
costume. 

— De grâce, Madame, dit-il ne grondez pas trop ce 
pauvre Leblond. Je lui ai promis vingt-cinq louis, s'il 
voulait me laisser prendre sa place auprès de vous; nous 
sommes en carnaval, me pardounerez-vous?... 

— Oui, Monsieur, dit-elle d'un ton glacé, à condition 
que vous ne m'adresserez la parole de votre vie , si vous ne 
voulez que j'instrnise mon mari de tout. 



AVEC LE FEr. 



319 



- Un<- ,l,(,.s-vows, Madame^ Mais songoz-vons quo si 
.l''"'''l^"-M'liis vous i)arW,j-,.n mourrai? 



- Vous i„. nu.unv/ pas, Monsieur; mais s'il .s| vt- 
qu. vous éprouviez quelques regrets, vous vous souviendr ' 
«Itii^", nieuie en carnaval 



11 
ez 



IL NE FAIT PAS BADINER AV 



EC LE FEU. 








,ST SllP^i© L^[Ei^3^J\l^3T HiT i^iPTflSl 



QU'IL ARRIVE DES PARRAINS 




suis perdu, ruiné! Quel événement fu- 
neste ! Qui se serait attendu à un pareil coup 
du sort! Oh! saint Janvier, il ne me reste 
plus qu'à fermer mon théâtre si tu ne viens 
à mon aide ! 

Amsi parlait, il v a environ un siècle, le vieuv Geronimo 
Passavanti, directeur du lanieuv théâtre San-Carlino à 
Naples, situé alors, comme aujourdhui , dans une cave. 
ce qui n'empêchait pas la foule de s'y porter. 

Vous savez que toutes les extravagances, tous les ridicules 







\\\ Uo\v\\\\^v\\À\^'; tt Vwc \A\\s Ac i,\c\\> ^\\\c VV.v«. 



c'est quand l'KM'ANT KST ISAPTISK, KTC. 521 

(|iii se pfoiiu'iKMil [x'iulaiil la joiiiiicc dans la hoiiiic \illc de 
INaplos, se r('li'oiiv(M)l le soii- à San-darliiio , roprrscnlôs 
avoc un nain ici j)arl'ail. L'aclcur principal csl ccl imniorlt'l 
Piiîcinelld , (pie nous avons traduit en IVançais par une 
inariounctlc eu bois qui n'a guère que des coups de bâton 
pour toute éloquence. 

Le tbéàtre de San-Carlino, essentiellement satirique, a 
autant besoin de pièces nouvelles quini petit journal Fran- 
çais a besoin de nouveaux articles. Or, ce qui causait le 
désespoir du pauvre directeur Geronimo Passa vanti était 
précisément le manque absolu de pièces. 

Il était brouillé , par des raisons que l'histoire ne nous 
dit pas , avec tous les auteurs qui alimentaient ordinaire- 
ment son théâtre. La société des auteurs dramatiques n'é- 
tait cependant pas encore inventée de ce temps-là à Paris, 
et encore moins à Naples, ce qui prouve bien qne les 
intrigues, les brouilles, les discordes et les coalitions, sont 
plus vieilles que toutes les sociétés du monde. 

De désespoir l'infortuné directeur s'arrachait donc les 
cheveux; il en était déjà à sa troisième poignée, quand sa 
femme , la vénérable Barbara , lui dit : 

— D'où vient votre peine, cher époux? Ces maudits 
barbouilleurs de papier ont formé un complot contre vous ; 
eh bien! ne sauriez- vous vous passer d'eux? Ce matin, en 
rangeant mes coiffes, j'ai trouvé dans le fond dnii tiroir ce 
rouleau de papier, qui m'a tout l'air diuie pièce de 
théâtre. One ne la faites- vous représenter? Elle aura 
l'avantage de ne pas vous coûter un denier, et c'est peut- 
être saint Janvier qui vous l'envoie. 

Bien que Geronimo Passavanti eût reçu une certaine 



522 c'est quand l'enfant est baptisé 

éducation, il laillil se laisser aller à quelque geste de pan- 
tomime napolitaine, très -inconvenant, envers sa chère 
épouse, lorsqu'il eut jeté les yeux sur le manuscrit cou- 
vert (le poussière et de toiles d'araignée qu'elle lui pié- 
senlait. 

On lisait sur la couverture, en gros caractères : le 
Triomphe des Masques. Il était aisé de s'apercevoir ([ue 
cette pièce remontait au moins au temps de la Comédie 
(le f Jrt ^ lorsque les comédies n'étaient auti-e chose que 
de sinqiles canevas ((ue les acteurs remplissaient à leur 
guise. 

Cependant, le désespoir est iu\eutit' de sa nature, et, 
dès que Geronimo eut feuilleté pendant quelques instants 
le manuscrit du Triomphe des Masques, il se mit tout à 
coup à sourire à travers ses lai'mes, et se dit : — Pourcpioi 
pas ? 

Cq, pounjuoi pas voulait dire dans sa houclie : — Puis- 
que je n'ai rien à jouer, pourquoi n'essaierais-je pas de 
représenter celte pièce que le hasard a remise entre mes 
mains? Quand elle sera un peu rajeunie, rajustée, épous- 
selée surtout, elle vaudra peut-être hien ce que je joue tous 
les soirs. 

Consolé par l'idée qui lui était venue, Geronimo mit 
sous son bras le manuscrit du Triomphe des Masques, et 
se rendit à un petit café situé sur la place du marché, oii 
se réunissaient habituellement les (juinault et les Métastase 
du théâtre San-Carlino. 

Le premier poète au([uel s'adressa le tlirecteur était le 
fameux Burchiello, (pii mangeait du macaroni du matin au 
soir, et en était déjà à son cin(| cent soixaute-dix-neuvièuie 



oi'ir, AUi;i\i: dks i'aiuiains. 7)25 

oii\rag(Mli'ainali(|ii(' . I)i('ii (lu'il lui à'^c de (jiiai aille ans à 

[HMIIC, 

— Je ii(> vous (Icinaïulc |>as de u\r vc\uv\[\c une de \os 
pièces , lui dit ilcroiiiiiio diiu (on (riiimiilitt', jmis(|ii(' \oiis 
avez, dites-vous, juié eulfe vous pai' le M\v de ne plus 
tra\aillei' [)onr moi; mais permellez du moins cpie eelle 
\ieille laice, (pii m'est par hasard lombéfi sous la main, 
paraisse sous votre nom. Ce ne sera pas violer votre pro- 
messe; vous sauverez ainsi lui pauvre homme qui est sur 
le hoi (l du |»ré(ipiee , et je jiense ([ue le Sty\ ne s'en oflen- 
sera pas. 

— Quelle proposition venez-vous me l'aire là? s'écria le 
poète en aj^itant avec fureur sa main qui soutenait un cha- 
))elet magnilicpie de macaroni. Oui? moi, j'irais sij^uer de 
mon nom une misérable rapsodie qu'il vous a plu de tireur 
de la poussière! One diraient le mont Parnasse, Apollon, 
le cheval Pégase, le Permosse et les Neuf Muses, en voyant 
s'avilir de la sorte le grand poète Burchiello, l'auteur de... 
de... 

Il commençait à énumérer les titres de ses cin(j cent 
soixante-dix-neuf pièces, ce qui eût beaucoup retardé ]c 
pauvre (leronimo Passavanli. Vovant (ju'il n"v ;nait rien à 
espérer du C(Mé de Burchiello, le directeur se tourna vei's 
Pandolfo, Dottori , Binoccini, (locodrillo, et beaucoup 
d'autres poèies qui se trouvaient réunis dans le café; mais 
chaque fois qu'il déroulait son manuscrit du Triohiphe des 
Masques, tous lui riaient an nez, et l'accablaicMit de raille- 
ries et de dédains. 

Passavanti ne savait plus à (piel saint vouer son théâtre; 
sa ])eine (''tait d'autant jdns sensible que. dans c(> temps-là. 



324 c'est quand l'enfant est baptisé 

do inême qu'aiijourJliui, Fiisage voulait que l'on impri- 
mât d'avance sur une affiche le nom de l'auteur d'une 
pièce nouvelle. Le public se porte à la représentation sui- 
vant le degré d'estime qu'il accorde au nom du poète. 
Contrairement aux coutumes de France, les chefs-d'œuvre 
dramatiques de Naples ne peuvent se permettre l'incognito. 

— Lh bien ! se dit en rentrant chez lui Geronimo, puis- 
qu'ils ne veulent pas endosser la responsabilité de la pièce, 
c'est moi qui la signerai, et il ne sera pas dit qu'un théâtre 
périra faute d'un poète de ])onne volonté ! 

Il fit aussitôt fiibriquer une immense affiche sur laquelle 
on lisait : « Dans trois jours, rexcellente, l'incomparable, 
la sublime , la divine farce du Triomphe des Masques , par 
le directeur du théâtre San-Carlino, Geronimo Passavantl.» 

Cette affiche fut suspendue, à l'aide d'une corde, au 
milieu des rues les plus fréquentées qui avoisinent la rue de 
Tolède , forme de publicité qui rappelle un peu , par paren- 
thèse, celle de nos réverbères. Mais, quand les poètes que 
Geronimo avait implorés vainement virent son affiche se 
balancer au gré des zéphyrs, ils triomphèrent et s'applaudi- 
rent de la réussite de leur complot. 

— Un directeur de spectacle, dirent-ils, en être réduit à 
se donner comme le père de vieilleries ensevelies depuis un 
siècle ! Les habitués du théâtre ne peuvent manquer de s'é- 
loigner tous de concert; c'en est fait de San-Carlino, et nous 
aurons bientôt à composer une tragi-comédie sur sa ruine. 

Geronimo, sans se laisser intimider par ces prédictions 
sinistres, avait distribué ses rôles aux acteurs; mais, comme 
ils lui demandaient lous à la fois ce qu'ils auraient h dire et 
à faire : 



Ol'll. AHUINK DKS I>AI{HA1.NS. 525 

— .Mes enlaiils, leur r(''|)()ii(l;iil-il, joiiL'/ vos rôles ((iiiiiiic 
si NOUS les saviez j)ar C(riii'; oecupez-Nous de riMidi'e ce (|iie 
NOUS a\('z tous les jours sous les youx, de copier les gestes et 
la démarche de ceux ([ue vous voudrez imiter : une fois en 
scène, les paroles ne vous maurpierout |)as. Xos aïeux et 
bisaïeux les Arlequin , les Fulcinella , les Pantalon , les 
Covielle et les Scaramouche, ne jouaient jamais la comédie 
autrement, et ils n'en étaient pas plus niau\ais pour cela. 
La preuve, c'est que nous vivons encore aujourd'hui sur 
leur réputation et sur leurs masques. 

A force de zèle et d'activité, la pièce hit prête au bout de 
trois jours. Les poètes de la conjuration prétendaient que 
personne ne se dérangerait pour assister à la première 
représentation du Triomphe des Masques. Mais ils jiurent se 
convaincre que les poètes ne sont pas toujours d'intaillihles 
oracles. 

Chacun était curieux de voir une pièce que Ton disait 
avoir été composée par le directeur Geronimo Passavanti. 
L'affluence fut telle, qu'il ne fallait rien moins qu'une salle 
aussi solide que celle de San-Carlino, pour ne pas s'écrou- 
ler sous le poids des spectateurs. 

Dès les premières scènes, les poètes qui occupaient toute 
une banquette du parterre furent fort étonnés de voir que 
les acteurs entraient, sortaient, parlaient absolument comnu> 
si leur rôle eût été tracé d'avance. Souvent même , les sail- 
lies naissaient avec tant d"à-propos, le dialogue se parse- 
mait de lui-même de traits si comiques et si neufs, que la 
salle tout entière éclatait en applaudissements. La ])ièce 
avait trois actes; le premier venait de linir, et l'auteur 
j)iéltMi(hi , Geronimo Passavanti, rappelé plusieurs lois sur 



026 C EST QUAND i/kNI ANT EST DAl'TISÉ 

la scène, avait déjà gagné mie conrbature à force de révé- 
rences. 

Les deux derniers actes confirmèrent le succès du 
premier : jamais pièce plus singulière ni plus intéressante 
n'a\ait été offerte au public de San-Carlino. On voulait porter 
le directeur en triomphe; mais il avait eu le soin de si» 
blottir derrière la toile du fond , afin de se dérober aux 
démonstrations de l'assemblée délirante. 

Ce fut l:i que le trouvèi'eut les poètes cpii s'étaient em- 
pressés de franchir les banquettes pour se reiuhe sur le 
théâtre. 

Burchiello prit le directeur à part, et lui dit : 

— \ ous savez que c'est moi qui suis l'auteur de la pièce; 
c'est un ancien canevas que j'avais remis autrefois à votre 
])rédécesseur. Je n'ai pas voulu vous l'avouer pour ne pas 
me séparer de mes confrères; mais à })artir de demain , je 
vous autorise à mettre mon nom surlalliche. 

— Point du tout, interrompit Pandolfo, c'est mon nom 
qui doit être imprimé; n'ai-je pas reconim plusieurs scèiu's 
(pii ne peuvent appartenir (pi'à mon répertoire? 

— Voilà qui est un peu fort, criait de son c(Mé le poète 
Dottori ; oser dire que la pièce n'est pas de moi (piand tous les 
lazzis de Pulcinella et les bons mots de Casacciello sont de 
juon invention ! 

Messieurs, Messieurs, dit Geroninu» qui ne savait 

comnuMit se débarrasser de cette nuée de poètes criant 
tous à la fois, je vais vous mettre d'accord en vous décla- 
rant que la pièce appartient à vous tous, et que si mes 
pauvres acteurs ont eu le bonheur de réussir, c'est qu'ils se 
sont souNcnus des mots charmants et des excellenis (rails 



or II, AiiiuN !•: ih:s i'akkmns. 



527 



(loiil NOUS a\('/ i(Mii|tli les lolcs (HIC vous a\t'/ hicii \oiilii 
Iciii' t'crii-c. l'\iisoiis doue la paix, cl, |)oiii" coiicliiic le 
Iraih'. j"im|)i'iiii('rai (Icinaiii sio' mon aliichr (pic la pii'cc 
MoiiNcllc csl lion pas (le moi , mais dv> lics-illiislrcs [)oèlc- 
lînrcliicllo, l'aiulollo, Dollori. cl dv loiis ceux qui voudronl 
l)icu se pirsciilcr, à idiulition loulcfois ([iio vous me pci- 
mt'dicz désormais d'iiililulci' ainsi la pièce : le Triomphe 
(les M;iS(pies , ou 

CKST QIA.M) l'e.NFA.NT KST BAPTlsi: 
( » e " 1 1, A I! ft I V E DES P A !'. r, A I N S . 





^ 






i 



FiJiiJ IW^SST WùM 



GOMME LE FRUIT DEFENDU 



., __-^ e comte de G. a près de soixante ans, et 
■,>^^(^ sa femme n'en a pas vingt-cinq. Celte 
r''/-«}^ disproportion d'âge n'a nnllement nui 
I an l)onlieur du ménage, attendu que 
I M. de G. , en considérant sa reninie 
comme sa fille, lui épargne autant que 
j)ossiljle les remontrances et les gronderies qui marcheiil 
trop souvent à la suite des vieux maris. 

Cependant , il est des cas où un époux môme à cheveux 
jjlancs ne peut guère se dispenser d'adresser à sa femme 










f^ - --=^-; 












/i 




jifefi 



Y>A\( V\\\( (\ \\\rt\\a\\\( WvAx \vov\v(\\V \owV"V^ ^\\^\ Vtîi uiHVotVt 



lUKN n'esi' i5()n, i:n;, 529 

(|ii('l((ii('s rcpriiii.iiulcs. (iommciil soiilTrir, par ('\(Mii|i1o , 
([Il une rcmiiic jciiiii'. riche, el (|iii n'a giu're à s'occuper 
(pie (le ses plaisirs, ahaiulonne, par un pur caprice, des arts 
(l"a<;r(Mncnl qui doubleul la boault; d'une jolie femme et 
rendent presque jolies celles qui n'ont qu'une ligure mé- 
diocre? 

— Vous savez, .Inlielle. disait un jour à sa fcnune le 
couile (le (î,, qu'en vous épousant j'ai rec^'.u de nous la pro- 
messe que vous cultiveriez vos talents avec autant d'assi- 
duité qu'autrefois. Vous avez une Yoix charmant(\, il est 
des morceaux que vous rendez mieux que des cantatrices 
de profession; pourquoi votre piano reste-t-il fermé quel- 
(juefois des mois entiers? 

— Mon ami , j'ai depuis ([uelque temps la nuisique en 
horreur ; la vue seule de mon piano m'agace horri])lement 
les nerfs. 

— Sacritions donc la musique; mais la peinture, que 
vous a-t-elle fait? Je me souviens que dans votre pension 
vous faisiez des bouquets de roses presque aussi bien que 
Uedonté, et si vos aquarelles eussent été signées Decamps 
ou Delacroix, je suis persuadé que Susse les eut couvertes 
d'or. Cependant, votre boîte à couleurs reste fermée et 
votre king Charles est couché toute la journée sur votre 
palette. 

— Est-ce ma faule, si (ont ce (|ue je fais en dessin on 
en peinture me semble au-dessous du médiocre? Si nous 
voulez, mon ami, ne pas me désoler, ne m(^ forcez j)as à 
reprendic ces pinceaux auxquels je voudrais navoii- jamais 
touché de ma \ ie. 

— Je me sou\iens aussi (pie, dans les premiers temps 



530 RIEN n'est bon 

tlo noire mariage, vous paraissiez vous plaire à nii exercice 
qui ne peut, je crois, qu'être utile h votre santé; vous mon- 
tiez à cheval, et tout le monde admirait votre grâce et votre 
dextérité. A présent, je suis obligé d'aller galoper seul au 
Bois, et j'ai la douleur de penser qu'il me faudra bientôt 
vendre Tliecla , cette jument arabe que j'avais achetée pour 
vous et qui reste quelquefois huit jours sans sortir de son 
écurie. 

— Que voulez- vous? l'équitation me déplaît comme tout 
le reste : j'aime mieux demeurer oisive que de m'abandon- 
ner à des exercices qui ne sont plus des distractions pour 
moi. Exigez-vous donc que je chante, que je peigne ou 
que je monte à cheval avec une àme chargée d'ennuis et 
de tristesse? 

— Non, sans doute, ma chère Juliette, reprit M. de G. 
en souriant, et mon vœu le plus cher aujourd'hui, comme 
au premier jour de notre union , est qu'avant toutes choses 
vous ne subordonniez vos actions qu'à votre seule volonté. 

Peu de jours après cet entretien, la comtesse de G. 
se sentit atteinte de \apeurs, de frissons et de maux de 
nerfs qui lui donnèrent quelques inquiétudes sur sa santé. 
A peine avait-elle commencé à se plaindre, que le célèbre 
docteur L., en qui le comte avait pleine conliance, était déjà 
à ses côtés et l'interrogeait avec anxiété sur le genre de 
malaise qu'elle éprouvait. 

Quand elle eut achevé de dérouler aux yeux du docteur 
le chapitre de ses souffrances, celui-ci lui dit du Ion grave 
tlun liouHue sérieusement inquiéli' : 

— J'espère, Madame, que vous ne chantez jamais : je 
remarque que vous devez avoir le larynx très-susceptible. 



(iOMMÊ LK nUIT DKFKNDr. .».) 1 

L'I la uuisi([ii(' vocale aurait pour vous dos cousi'(|uc'uct's 
laclieuses. 

Kai chaulé aulri-fois, Jiiais depuis longtemps j'ai uiis 

de colé les cavaliues et les duos. Mes iusiiucts uie disaieul 
que je serais iorcée lot ou tard de reuoiicer au cliaul par 
raison de santé. 

— Avez-Yons également renoncé à la ])einture? 

— Entièrement. 

— A merveille. La position courbée que cet art exige 
fatiguerait votre poitrine, et augmenterait bientôt cette lan- 
gueur mélancolique où vous êtes habiluellenieut plongée. 
Vous ne faites jamais d'exercices de corps? 

— Depuis une semaine, je ne cpiitte pas cette causeuse. 

— C'est Hippocrate lui-même qui vous a inspirée; 
avec une complexion aussi frêle que la votre , vous devez 
vous interdire tout ce qui vous imposerait du mouvement, 
de la fatigue. Ainsi, point de danse, point de walse, jamais 
d'équitation surtout ; suivez mes prescriptions cà la lettre , 
et je puis vous garantir une prompte convalescence. 

Le comte de G. prit congé du médecin en lui assurant 
qu'il n'avait pas à redouter la moindre infraction à son 
ordonnance, attendu que, par une coïncidence heureuse, 
elle se trouvait entièrement d'accord avec les goûts de la 
malade. 

Le lendemain de cette consultation, M. de G. fut obligé 
de quitter Paris pour quelques jours. 11 revint plus tôt qu'on 
n'aurait cru; et comme il traversait la cour de Ihotel, il 
fut étonné d'entendre au premier étage ime voix énergique 
et vibrante qui chantait la grande cavatine de Xor///a : 
Casin (h\'(i. 



552 RIEN n'fst bon 

Le comte monta aussitôt dans le boudoir où se tenait 
liabituellement la comtesse, et lit sendjlant de ne point 
s'apercevoir que le piano était ouvert et que plusieurs mor- 
ceaux étaient accumulés sur le pupitre. 

— Est-ce que vous chantiez? dit-il d'un ton d'indiffé- 
rence en s' adressant à sa fennne. 

— Point du tout; je regardais cette musique, mais des 
yeux seulement, sans chanter. 

— Songez à la défense du médecin. 

— Je ne l'ai point oubliée, et si jamais je chantais à 
l'avenir, ce serait si bas, si bas, qu'à moins d'avoir Foreille 
contre mon piano, personne ne pourrait m' entendre. 

M. de G. avait quelques affaires à terminer, il revenait 
d(^ visiter une terre considérable qu'il avait dans la Brie : 
du moins, tel fut le prétexte qu'il donna à sa fennne pour 
s'absenter. Mais, au lieu de sortir, il se retira dans son 
cabinet et prêta de nouveau l'oreille. 

Au bout de quelques instants, l'air de Casta diva rc- 
conmiença de plus belle, puis le beau finale du premier 
acte ydh! se tu sei la vittiuui , puis le duo entre Norma et 
Adalgisa. Après Noijuci vint Paiisiiia, puis Senii'nunidc, 
puis Maria di liohaii ; tout le répertoire de mademoiselle 
Grisi y passa. 

M. de G. sortit de son cabinet , enchanté de voir si 
bien réussir l'idée que lui avait suggérée son médecin. 

Il descendit dans la cour et donna l'ordre de seller un 
cheval, ayant l'habitude de faire tous les jours une prome- 
nade d'une heure ou deux avant le dîner. 

Il alla lejoindre la comtesse, et feignit d'avoir employé à 
conférer avec son notaire et des honnnes d'affaires les trois 



COMMK LK l'IU rr DKFKNDli. DO a 

heures (Util \(Mi;iil de passci' dans son (•al)iii('l , aj)|»laii(lis- 
saiil iiiciilaleiiuMil les sons de sa eliaiananle voix. 

— Nous sorlez'? Ini dit-elle dès (jn elle le \il. 

— Oui , ma chère Juliette, j'essaie aujourd'hui le cheval 
{[ue m'a \endu sir John A. Je vais au Hois, mais avec 
ennui, avec tristesse; l'idée d'èlre seul à la promenade 
gale d'avance tout le plaisir (pie je pourrais avoir. 

— Si je vous accompagnais? 

— V pensez-vous? Et le médecin? 

— Il n'en saura rien, il visite ses malades en ce momeni 
el nous ne le rencontrerons certainement pas au hois de 
Boulogne. 

■ — ■ Non , ce serait compromettre votre sauté, je ne con- 
sentirai jamais... 

— ^ ous voulez donc que je meure de tristesse et de 
dépit. Autant vaut, ce me semhle , mourir en me divertis- 
sant. D'ailleurs, le docteur ma délendu de galoper, et je 
vous promets d'aller si doucement, vsi doucement, que je 
ne serai certainement pas plus l'alignée que si je restais 
dans mon l'auteuil. 

M. de (i. se laissa vaincre , et lit seller la jument Thecla 
que la comtesse montait ordinairement. A peine avait-elle 
l'ail quelques pas, que sa ligure depuis longtemps froide 
et attristée rayonnait de plaisir. Son mari lui avait recom- 
mandé de n'aller qu'au j)elil pas ; mais dès ([u'elle lui 
dans l'avenue de ?seuilly, elle se mit à galoper si l>ien tpie 
le comte avait peine à la suivre. 

En rentrant, elle était animée , joyeuse; son h-onl ('tait 
couvert de ces teintes de la santé qu'un exercice salutaire 
ramène sur les visages les plus pâles. 



534 RIEN N EST BON 

— Que dirait le docltuir s'il vous voyait dans cet ('lai? 
dit M. de G. en renlraul. 

— Il dirait, répondit-elle, que j'ai un peu enfreint son 
ordonnance. Mais que nous importe"? nous ne le verrons 
pas; ne partons-nous pas demain pour la campagne? 

On était alors au commencement du printenqis, et le 
comte de G. avait l'habitude à cette époque-là d'aller 
s'établir dans un magnitique château qn'il possédait dans 
les environs de Compiègne. 

Madame de G. ])arut plus heureuse encore que de cou- 
tume de quitter Paris. Mais elle était inslailée au château 
depuis deux jours à peine, qu'elle avait déjà pris Thabitude 
de ne descendre de sa chambre que vers deux heures de 
l'après-midi. Chaque matin , le jardinier lui montait eu 
cachette un bouquet de fleurs les plus belles et les |)lus 
variées. Le comte ne tarda pas à découvrir que sa fennnc 
employait toutes ses matinées à peindre; il rendit des actions 
de grâces au docteur. 

La fête de M. de G. se trouvait cire à la hn du mois 
de juillet. La veille de cet anniversaire, il vit paraître de- 
vant lui madame de G. , qui lui offrit d'un air embarrassé 
un magnitique album qu'elle venait d'achever. M. de G. se 
mit aussitôt à le parcourir, et quel fut son bonheur en 
remarquant (pi'il était rempli de fleurs peintes avec un goùl 
charmant ! 

— Vous allez me gronder, dit-elle ; j'ai voulu remplir 
cet album malgré les ordres du médecin. 

— Non, ma chère Juliette, s'écria M. de G. en Tem- 
brassant au front , car vous saurez que celte prétendue dé- 
fense de mon ami Tj. n't'tait (pTuiu' ruse de sa part des- 



COMMK LK FlUrr DKFIINDI 



,},)<) 



liiiéc à vous iriulrc à vos anciens passi'-lcnips. Il a jx-nsc 
(|n(' vous y irvicudiic/ dr vous-nièinc du jour où ou \ous 
k«s inlci-diiail. Paidouncz-uioi de ^l'àco eu l'avcm- de celle 
\éi-ilé, (jui s*aj)[)lique si bien aux <^oùls des jeunes leinnies, 
et souvenl aussi, hélas! à la |)osiliou des vieux luans : 

lUEN n'est bon CO.MMli LE ElU IT DÉEENDC 



A.^H 





LA POULE A LES YEUX 




^ 1 Y avait, non pas autrefois, jnais raniiée der- 
-f iiière, à Grenade, deux orphelines très-belles 
t et très-riches ; l'une s'appelait Soledad, l'autre 
Miranda. Elles étaient sous la garde d'une 
tante qui les aimait couinie ses propres enlaiils; 
de leur côté, les jeunes fdles voyaient en elle une mère 
véritable. La fanulle deniein*ait dans une maison de noble 
apparence, \is-a-vis l'hôtel de El Bey Boahdil, situé rue 
du Saint-Sacrement. 

Le hasard avait con(hiil à Grenade deux Français, jeunes 




¥>ow\o\v\- LwutVU^, ivA\av ï\\.\t\Vv.j. 



I..\ ou SONT l.KS POrSSlNS, l'.l'C, .),>7 

el beaux cominc (oiis ceux ([lie la lilUTaliirc lail voya^iT 
(Ml h]spa^ii('. l'j'Jiesl et Mii^i'iic lial)ilai(Mil riiùlcl de /:7 
IxC)- ilodlxid. Tous los jours, à l'hoiu'o où le vcul (|iii 
\iiMi( (les AIpuxaras ralVaîcliil raluiosphèrc, ils se iiicllaiciil 
à leur l'cuoliv; c'était aussi lo moment que iMiranda cl 
Solcclad choisissaient pour paraître à lenr balcon. Passons 
du côté de la lenètre ponr entendre ce qne disent les deux 
jeunes t;(Mis. 

— xMon cher Ernest , tn as grand tort de soutenir la pré- 
éminence des femmes de Paris. 

— Mais c'est toi , au contraire , (pii prétends que le 
royaume des jolies femmes est borné an nord par le Café 
de Paris, et an snd par la rne Montmartre. 

— Je n'ai jamais prétendu cela , reprit Eugène avec 
humeur. 

— Je ne me suis jamais fait , ajouta Ernest avec une 
certaine vivacité, le champion exclusif de nos compatriotes. 

— Les Espagnoles ont tant de lumière dans le regartl ! 
Examine plutôt Soledad. 

— Et tant de finesse dans le pied ! Fiegarde }»lulôl 
Miranda. 

— Ah çà ! qui t'a dit qu'elle s'appelait Miranda? 

— Qui t'a appris qu'elle se nommait Soledad? 

Les deux jeunes gens rougirent légèrement , puis ils 
échangèrent un sourire. 

— Avoue , Eugène, que tu es anioiuMMix. 

— Conviens, Eriiesl , (juc ton ccrur (>st pris, 

— Cela est vrai , jadore Soledad. 

— Je le confesse, je meurs d'amour j)our Miranda. 
Plaçons-nous maintenant sous le balcon ; les deux jeunes 



558 LA ou SONT LES POUSSINS 

filles jettent île temps en temps, en causant, un coup d'œil 
furtif vers la fenêtre. 

— Sais-tu, Miianda, ce que j'ai rêvé cette nuit? 

— Et moi? 

— J'ai rêvé que j'étais à Paris. 

— C'est justement ce que j'ai rêvé aussi. 

— J'étais au bal, et je dansais avec un jeune lionmie 
qui ressemble 

— A qui? 

— A l'un de ces jeunes gens, reprit Soledad en hésitant, 
que nous apercevons là-bas à la fenêtre. 

— J'étais aussi au bal, continua Miranda ; je dansais 
comme toi avec 

— Avec qui ? 

— Avec un de ces voyageurs , répondit-elle avec autant 
d'hésitation que sa sœur, que nous voyons d'ici à la fe- 
nêtre. 

— Si nous l'aimions toutes les deux! s'écria Miranda 
incapable de se contenir. Quel est son nom? 

Soledad tira un petit billet de son sein, et elle en montra 
la signature à Miranda , qui lut : Eugène. 

Miranda montra à Soledad un poulet soigneusement 
plié, et signé : Ernest. 

Se regarder, s'aimer, s'écrire, il est impossible de mieux 
faire l'amour à l'espagnole. Voilà, nous direz-vous aussi, 
une tante par trop tutrice; elle laisse ses nièces recevoir 
des billets donx sous son nez ; l'amour se glisse au logis 
sans qu'elle s'en aperçoive. Vous allez nous montrer quelque 
vieille femme au chef tremblant, au nez crochu, aux lu- 
nettes vertes , une duègne exhumée de Lesage , qui ne voit 



I.A l'ori.R A LES VKIX. 550 

rion, n\Mileiul rii'ii, ;i ciciiii avouglo, coiiipli'hMiu'iit souille, 
aux trois quarts porcluc. Eh bien! vous vous troiujx'z. 
Tous ceux (|ui c'oniiaisscnl la scfioia Montes vt)us diront que 
son œil est brillant, sou oreille tiue, sa jambe solide; ou 
ajoutera qu'elle est tort bien élevée, fort instruite, tort spi- 
rituelle. 

Du reste, si vous tenez à faire connaissance avec la sefiora 
Montes , elle passe la soirée chez le gouverneur. Entrez 
dans le salon , vous y verrez trôner la tante de nos liéroïnes; 
on l'écoute, on fait cercle autour d'elle. Quel est l'objet de 
la conversation? l'éducation des jeunes filles. La senora 
Montés soutient qu'il ne faut pas s'effrayer de l'amour, que 
c'est un sentiment naturel plus ou moins éprouvé par tout 
le monde, qu'il est toujours victorieux quand on l'attaque 
en face, et que la meilleure manière d'en venir à bout est 
de paraître l'ignorer; si de cette façon l'on ne réussit pas à 
l'éteindre, on parvient à le diriger; et que peut-on sou- 
haiter de plus? 

Quelques jours après les divers entretiens que nous venons 
de rapporter, Eugène entra dans la chambre d'Ernest. 

— Salue en moi, lui dit-il, le plus fortuné des honmies. 

— Reconnais en ma personne, répondit son ami. le plus 
heureux des mortels. 

— Elle m'accorde un rendez-vous. 

— Elle consent à m'entendre. 

— Où? 

— Dans les ruines , derrière l'Alhambra. 

— A quelle heure ? 

— Après la bénédiction. 

— Eh bien! partons, car moi aussi je suis attendu der- 



540 LA or SONT LES POUSSINS 

l'ièie les ruines de rAlhainbra, après ia Léiiédiclion. Les 
deux sœurs n'ont pas voulu se séparer ; nous ferons partie 
earrée. 

On n'attend pas de nous la description d'un rendez-vous 
(îspagnol à l'Alhanibra; nous renvoyons le lecteur aux 
nond)reux romans et aux non moins nombreuses nouvelles 
pul)liées sur l'Espagne. Qu'on se figure une miit étoilée, 
des arbres agités par la brise, des soupirs, des serments, 
des mots entrecoupés, des baisers... Je me trompe, au 
moment où les deux couples allaient sceller par un baiser, 
suivant l'usage antique et solennel , l'inviolable promesse 
d'un amour éternel, une vieille femme sortit tout à coup 
des ruines, et s'assit sans façon sur une pierre à côté des 
amoureux. 

— C'est sans doute une manière de demander raumône, 
pensa Ernest, et il jeta quelques réanx dans le tablier de 
la vieille. 

Celle-ci remercia, mais sans bouger de place. 

— Elle ne part pas! murmura Ernest; allons ailleurs 
reprendre cet entrelien. 

Ils se levèrent, la vieille en fit autant; ils s'éloignèrent, 
mais elle les suivit en les accablant d'actions de grâces. 
Ce fut un déluge de « Dieu vous protège et vous accorde 
d'heureux jours! » le tout accompagné de révérences à 
n'en plus finir. L'heure de rentrer étant arrivée, la vieille 
ne quitta les amounnix qu'aux portes de la ville. 

— ^laudits soient les mendiants et leur reconnaissance! 
s'écrièrent les deux jeunes gens, quand ils eurent quitté, 
bien malgré eux, leurs maîtresses; celle l'ennne nous a lait 
])er(he le bé)iélice de notre rendez-vous. 



\.\ poil, F A LES Yi:UX. o4l 

Les amours vont \ite en l'^spai^iic ; une l'ois 1 lial)ilii(l(' 
prise (le se \oir, ou ne renonce pas laeilenienl à C(> j)laisn'. 
Miraiula, Soledad, Krnesl el Enj^ène luultipliaient les ren- 
contres préméditées; la scfiora Montés paraissait no se dou- 
ter (le rien ; aucun obstacle ne traversait le bonheur des 
amants, si ce n'est le hasard. Ordinairement le hasard se 
ran<;(' du coté de ranioiu'; il n'en i'nt rien cette t'ois : j)as 
un rendez-vous qui ne t'iit troublé par la présence inat- 
tendne de quelque témoin importun. S'ils choisissaient une 
chaj)elle écartée, tout de suite une vieille dévote, la tète 
embéguinée , venait s'agenouiller à leur côté; s'ils allaient 
à la campagne, une paysanne s'asseyait sur l'herbe à (juel- 
ques pas d'eux et se mettait à tresser des espardilles : pas 
moyen d'être seuls pendant cinq minutes. 

Cependant toute la ville causait de la liaison des deux 
couples. — Voyez , disaient les Grenadines , à quoi sert 
Tesprit? La sefiora Montés ne se doute pas seulement que 
ses nièces ont des amoureux; elle ne l'apprendra que le 
jour où les Français les lui auront enlevées. 

A cette époque on donna à Grenade un bal masqué pour 
célébrer une victoire remportée sur les factieux; la senora 
Montés avait promis à ses nièces de les conduire à cette 
fête. Je vous laisse à penser si Eugène et Ernest en furent 
instruits. On convint d'un signal de ralliement; Soledad 
et Miranda mettront une rose rouge dans leurs cheveux; 
Ernest et Eugène arboreront un brin de bruyère blanche 
à leur domino. 

Les deux jeunes fdles sont charmantes, la rose ressort 
gracieusement au milieu de leurs cheveux noirs ; elles mon- 
tent en voilure; elles entrent dans la salle de bal; je ne 



342 LA ou SONT LES POUSSINS 

sais comiiicnl cela se fait, mais un flot de spectateurs les 
sépare de leur tante. N'avaient-elles pas compté là-dessus? 
Ne mirent -elles pas un peu de bonne volonté dans cette 
séparation? C'est à ceux qui connaissent mieux que nous 
le cœur des femmes rpi'il appartient de décider. 

Ernest et Eugène attendaient les roses rouges, adossés 
contre un pilier; ils sentirent tous les deux au même inslaul 
une main qui froissait leur domino; mais ils ne cherchèreut 
pas à deviner d'oi^i venait cette pression. Que faisaient pen- 
dant ce temps-là les deux roses rouges? Elles cherchaient 
la bruyère blanche. Mais pas la moindre bruyère qui fleurît 
à l'horizon. — Où sont donc nos deux chères roses? se 
demandaient les deux bruyères. — Ernest , ne vois-tu rien 
venir? — Eugène , aperçois-tu quelque chose? 

Le bal touchait à sa lin ; les deux fleurs ne s'étaient pas 
rencontrées. 

— Ce sont des infidèles, disait Soledad à sa sœur. 

— Ce sont des coquettes, murmurait Eugène à Ernest. 
La senora Montés avait rejoint ses deux nièces. — 

Malheureux coiffeur! dit -elle quand elles furent en voi- 
ture, vos roses ne sont plus dans vos cheveux; il les a si 
mal attachées qu'elles sont tombées, je parie, avant votre 
entrée au bal. 

Soledad et Miranda ne répondirent rien. — Pauvres 
amis ! pensèrent-elles , que vont-ils s'imaginer? 

En quittant leurs dominos , Eugène et Ernest s'aper- 
çurent que la bruyère n'y était plus. — Que vont-elles 
croire? se dirent-ils; attendons à demain pour nous ex- 
cuser. 

Chaque jour cependant l'amour s'accroissait de toutes 



LA POULE A LES YEUX. 515 

ces contrariétés; les amants avaient résoin do s'appartenir. 
Solcdad et Miranda avaient l'iniaoination exaltée, Enûène 
et Ernest étaient j(>nnes et non moins ardents; cpie (le\ ait-il 
résnlter de tont eela? nn enlèvement. 

L'ombre enveloppait Grejiade , d'épais nnages convraient 
le eiel ; c'était nne nnit propice anx entreprises amonrenses. 
A minuit, deux jeunes tilles, enveloppées dans leur mante, 
arrivèrent en un lieu écarté oîi les attendaient les deux 
jeunes gens et une chaise de poste. 

Elles allaient monter en voiture, lorsqu'une vieille lenime 
les tira par la robe. 

— La charité, mes nobles demoiselles, s"il vous plaît! 

— La mendiante de l'Alhambra ! s'écria Eugène avec 
emportement. Postillon, en avant! route de France! 

Les chevaux s'élancèrent ; mais la vieille sauta dans la 
voiture avec une légèreté qui n'était pas de son âge. Les 
jeunes filles poussèrent un cri d'effroi. 

— Cette femme ici ! dit Ernest avec un geste de colère. 

— N'est-ce point ma place? répondit la sefiora Montés 
en reprenant sa voix naturelle; ne suis-je pas la mère de 
ces deux enfants? Il est bien juste que je voyage avec mes 
gendres futurs ; le mariage aura lieu à Paris , j'en suis 
charmée. 

Soledad et Miranda se jetèrent au cuu de leur tante; 
Ernest et Eugène restaient interdits. 

- — - Messieurs, reprit la tante, je vous connais et je vous 
donne mes nièces avec plaisir ; je ne vous ai pas perdus de 
vue un seul instant , sans que vous vous en doutiez. Je; 
lisais vos lettres, elles m'instruisaient de tout. Je vous rends 
l'argent que vous avez donné à la vieille de l'Alhambra ; 



544 



LA OU SONT LES POUSSINS, ETC. 



mes nièces, voici les roses que je vous ai adroilement en- 
levées; et vous, mes neveux, tâchez luic autre lois de mieux 
veiller sur les bruyères, surtout quand elles doiveul servir 
à vous faire reconnaître. Vous voyez que j'ai assez bien 
renqdi mon rôle; on peut tronq)er une duègne, mais une 
mère jamais , car, vous le savez : 

LA ou SOM' LES POUSSLNS LA l'Ol"LE A LES VEUX. 





Lg ¥o^'\\v^^t Vt\ ^Aw^ «\A\\e vou'? Aowwt \e tYoe-tA\-'^çvm\)e.. 




PAPIER DE FOU 



( Lu scène se passe à Lisbonne et dans ses enviions 



JOURNÉE PREMIERE. 



Le jardin de don Manrique d'Almeïda. 



ON Manrique, seul. — Dans quel temps 
Yivons-iioiis , grand Dieu ! Jamais ou u"a 



\u tant d'impôts et tant de supplices! Nou- 
seulement le bas peuple, mais aussi la no- 
blesse est appelée à porter le fardeau. LU 
roi eruel ne se contente plus de notre sang; il a soit" de nos 




546 MURAILLE BLANCHE, 

trésors; et me voilà forcé de dissimuler ma richesse, comme 
je cacherais un vice honteux. Glorieux ancêtres, me par- 
donnerez-vous ce mensonge nécessaire pour sauver l'héri- 
iage de ma famille? Mais quel est ce bruit? — 

(Entre don Alvar de Benavidès.) 

Oui êtes-vous? 

Don Alvar. — Lu malheureux qui n'a d'espoir qu'en 
vous. 

Don Manrique. — Est-il courtois de s'introduire chez 
les gens par-dessus les murailles? 

Don Alvar. — Pardonnez-moi, noble seigneur, j'étais 
poursuivi... Mais d'abord, personne ne nous écoute? 

Don Manriqit. — Personne. Vous pouvez parler. 

Don Alvar. — Vous savez quelle est la rigueur des 
édits portés contre le duel ; et vous savez aussi ce que 
veulent les lois de l'honneur. L'honneur est un diamant, 
mais un souffle peut le consumer; un souffle, c'est-à-dire 
un mot, peut ternir son éclat, plus pur que cehii du soleil. 
t)r, jugez de ma disgrâce. Je rendais quelques soins à une 
noble dame, qu'il est inutile de nommer; j'eus bientôt la 
joie d'être distingué par elle. Cependant j'avais un rival pré- 
somptueux dans sa conduite et téméraire dans ses paroles. 
Tout à l'heure, sur le port où nous étions tous deux dans 
un groiq)e d'ofticiers, cette dame vint à passer. Sa démarche 
gracieuse attirant tons les regards et lui gagnant tous les 
cœurs, un capilahie dit : — Voilà une belle femme. — 
A ([uoi mon rival ajouta : — Le caractère est à l'avenant.— 
Serait-elle cruelle? demanda l'autre. — Non, répliqua-t-il ; 
mais les belles manquent en général de jugement, et celle- 



l'AlMl.K 1)K FOL'. .) l i 

ci. plus Ix'llc (juc les autres, s'est nioutiée aussi plus mal 
avisée. Alors moi, saisiss;ml l'allusion : — Personne, 
(lis-je. n"a obteuii ses l'a\enrs, parce (]ue persomie ne les 
mérite; mais si quelqu'un les méritait, à coup sûr ce serait 
moi. — Vous mentez, dit-il. A peine mon rival eut-il 
prononcé ce démenti que mon éj)ée rapide passa du four- 
reau dans sa poitrine. On n'eut pas le temps de m'arrèter. 
Le cliàliment suivit l'insulte, comnie la fondre suit l'é- 
clair. Connnis en public et à la face du jour, ce crime, si 
c'en est un, ne pouvait un seul instant rester ignoré. J'avais 
pris la fuite aussitôt après ce coup fatal; mais déjà les al- 
guazils couraient sur mes traces. Après plusieurs détours, 
épuisé de fatigue, j'allais me rendre à eux, lorsque, la mu- 
raille de votre jardin m'offrant un endroit propice à l'esca- 
lade , je m'v suis jeté sans réflexion. Maintenant, Seigneur, 
vous savez tout; ma vie est en vos mains. Vous pouvez, si 
vous craignez d'attirer sur vous la colère du roi, livrer don 
Alvar de Benavidès à ses bourreaux. 

Don Manrique. — Vous ne pensez pas que je le fasse , 
don Alvar, et si vous le pensiez, ce serait pour moi une 
mortelle injure. Comment s'appelait votre rival? . 

Don Alvar. — Don Manuel de Souza; c'est le fils aîné 
du gouverneur de Lisbonne. 

Don Manrique. — Son père est puissant , et je crains 
pour vous sa colère ; mais nous essaierons de vous y déro- 
ber. Vous n'êtes pas le sen.l proscrit que j'aie depuis un ;ui 
soustrait à la rigueur des lois. Venez, s'il vous jdaît, par ici. 

( Ils soriciil. j 



548 MURAILLE BLANCHE, 

JOURNÉE DEUXIÈME. 

— Chez dona Séraphine. — 

DoNA Séraphine. — Ainsi vous n'irez pas ce soir an 
sarao. 

Don Manrique. — Vons y serez, astre de ma vie? 

Dona Séraphine. — Je n'y saurais manquer; je l'ai 
promis à quelqu'un. 

Don Manrique. — A quelqu'un? malgré moi je tremble, 
et mon cœur souffre. A quelqu'un, dites-vous, dona Séra- 
])hine? Et quelle est, s'il vous plaît, cette personne? 

Dona Séraphine. — One vous importe?... c'est mon 
secret. 

Don Manrique. — Si je vous demande de me la nom- 
mer, me refuserez-vous donc, Séraphine? 

Dona Séraphine. — Me direz-vous , si je vous le de- 
mande, pourquoi vous n'allez pas ce soir au sarao? 

Don Manrique. — Je ne le puis sans manquer à l'hon- 
neur : c'est un secret qui n'est pas le mien. 

Dona Séraphine. — A votre aise, Manrique; ce n'est 
pas non plus mon secret que le nom de vos rivaux. 

Don Manrique. — Vous l'avouez donc... Il serait vrai?... 
Séraphine , je veux savoir le nom de cet homme. 

Dona Séraphine. — Je veux, Manrique, savoir qui vous 
occupe cette nuit? 

Don Manrique. — tyrannie sans bornes! ô lâcheté 
d'un cœur esclave !.. . Eh bien! sachez-le donc, despotique 
arbitre de mon sort. Ma nuit est consacrée à faire sortir de 



l'AlMKK ))K FOU. ."» iO 

Lishoiine dcuv jJioscrils tloiil je \i'ii\ sauvcf la vie. N'exi- 
gez pas tliic je les iioiiiine ; non (|iie ji' doute de vous, Ma- 
daiiie , mais pouf (jue ma coiiseienee ne me re[»i'o(lie [loint 
une tropcomjdète l'ailjlesse. Ouil vous suffise de savoir ceei : 
Tun de ces hommes a coupé Tunique branche d'un honc 
ilhistre ; le second a porté ses regards sur un astre dont les 
rayons donnent la mort. Tous deu\ sont destinés à périr, si 
l'on sait que je leur ai donné asile. Et déjà, si je ne me 
trompe, le lieu de leur rc^tiaite est soupçonné. Vous le voyez, 
il faut qu'ils partent, et ([u'ils partent sans retard. 

DoxA Séraphlne. — Je vois, mon ijoble cavalier, que 
vous êtes toujours le plus généreux des hommes. 

Don MANRion:. — Maintenant, Séraphine, à votre tour, 
dites-moi... 

DoNA Séraphlne. — Je n'ai rien à vous dire , Manrique ; 
vous n'avez pas de rival, et je n'ai promis à personne d'aller 
au sarao. Dites un mot, je renonce à ce bal. 

Don Manrique. — A Dieu ne plaise que j'exige un tel 
sacrifice! Je le devrais pourtant... car vous m'avez ftiit bien 
du mal. Maintenant, ma belle idole, prouvez-moi que vous 
me regardez toujours comme votre futur ^poux en obéis- 
sant à mes ordres. 

DoNA Séraphine. — Parlez, ils seront exécutés. 

Don Manrique. — Je veux d'abord qu'à ce bal vous 
soyez la plus belle. 

DoNA Séraphine. — Je ne désobéirai pas, si je le puis. 

Don Manrique. — Je veux aussi que vous ayez la ])lus 
riche parure, et je vous ordonne, — écoutez bien ce mot, 
— je vous ordonne de placer sur votre front cet insigne de 
royauté. 



OoO MURAILLE BLANCHE, 

DoNA Séraphine. — Un diadème!... Ouels magnitiques 
diamants! Mais, Manrique, n'est-ce point une folie? On dit 
])arloiit, vous dites vous-même, que la fortune des Almeïda 
n'est plus ee qu'elle était jadis. Les terres que vous avez 
vendues, cette vie retirée que vous menez... 

Don Manrique. — Rassurez-vous, Séraphiue, l'étoile des 
Almeïda ne pâlit que pour un temps; viennent des jours 
meilleurs, et vous verrez s'écarter les nuages dont elle s'en- 
toure à présent. Jusqu'alors, n'ayez aucun scrupule à rece- 
voir les présents dont jai tant de bonheur à vous combler. 
Et maintenant je pars. Adieu, ma reine et ma vie. 

DoNA Séraphine. — Adieu, mon amour et mon seiuneur. 



JOURNEE TROISIEME. 

— Un chemin dans une forêt — 

Don Luis de Souza. — Par ici , Garces : Tristan . par 
ici! Carlos et Lisardo feront le guet dans l'autre ballier. 
Par Notre-Dame d'Atocba, ces bonunes ne nous écbappe- 
rout ])as! — On'on appelle le liscal. 

(Surviennent le fiscal et son escorlo.) 

Mes ordres sont-ils exécutés? 

Le fiscal. — ^ Toutes les issues de la forèl sont occupées 
a l'heure qu'il est. Les gardiens des ponts ont été avertis. 
Fussent-ils changés en lièvres, les fugitifs trouveraient fer- 
mées toutes les routes d'Espagne. Maintenant ^otre Excel- 
lence daignera-t-elle me dire comment elle a sn?... 



|'ai'ii:h 1)1', FOU. o5l 

Don Lris. — l.u cliose (>sl simple, Monsieur; si nous 
a\i('z Ttril à loiil, comiiK» moi, les lois scraiciil mieux exé- 
cutées. (à'oiriez-\ous bien qu'une couronne tic diamanls 
m'a mis sur la voie de tout ceci*? (letle conromie ornai 1 le 
l'roiil (le (lona Séraphine Telle/. Lui voyant une parure si 
l'orl au-dessus de sa condition, je me mis en tcle de savoir 
ce (pii eu était. Oii(d([ues louanges adi'oites, mêlées d'iii- 
siuualious (pTelle devait avoir à cieur de repousser, me 
livrèrent hieiilùt ce secret... A propos, tiscal, je vous 
dénonce Almeïda comme un des plus riches gentilslionnnes 
du Portugal. 

Li: l'iscAL. — • Y pensez-vous , Monseigneur? la ruine de 
cette l'amille... 

Don Luis. — Est un conte forgé à plaisir pour éviter les 
connscations et les taxes. Dès demain vous ferez fouiller la 
maison du marquis , et si vous n'y trouvez ])as de quoi 
défrayer nos troupes pendant un mois , je consens à passer 
pour un visionnaire... Mais revenons : cet incident me lit 
remarquer Tabsence du prodigue amoureux, et je m'étonnai 
qu'il ne vint pas jouir du trionqilie de sa maîtresse. Mes 
questions d'ailleurs alarmèrent tellement doua Séraphine, 
que j'eidrevis là dessous un mystère quelconque; et, sans 
insister maladroitement, je m'arrangeai pour la faire inter- 
roger par (juehpies-unes de: ses amies les plus intimes. 
A l'une, elle parla d'un lionnne (pii avait « coiq)é l'unique 
branche d'un tronc illustre. » — Dr, mou cousin, le tils 
uni(pie du chef de ma maison avait é'ié tué ce matin même, 
en duel, par don Alvar de Henavidès. Avec laulre. il 
hd (picstion d'un audacieux ([ui avait <( poi-té ses l'cgai'ds 
sur un astre dont les rayons donnent la moil. » — Il ne 



552 MURAILLE BLANCHE, 

fallait pas une rare pénétration ponr deviner qu'il s'agissait 
de Fernand de Valor, Timprudent amoureux de notre reine. 
Un demi-mot suffit au sage, cl l'absence de don Manrique, 
la frayeur de dona Séraphine , les préoccupations qui la 
poursuivaient m'indiquèrent assez ce que j'avais h faire. Ce 
fut alors, que, sortant du sarao, je vous tis prévenir, pen- 
dant que par mon ordre on allait s'enquérir de don Man- 
rique. 11 était parti depuis un quart d'heure; mais, grâce 
aux détours qu'il a dû faire pour éviter les chemins royaux, 
nous avions encore le tem])s de prendre l'avance. Je ne 
doute pas que nous ne mettions bientôt la main sur les deux 
criminels d'état, et sur leur imprudent complice... Pied à 

terre, Garces, et l'oreille sur le sol N'entends-tu pas 

quelque bruit lointain? 

Le soldat, après un silence. — J'entends au pied de^ 
rochers le trot des mules. 

Don Luis. — A merveille!... préparez vos escopettes. 



JOURNÉE QUATRIEME. 

-^ Une prison de Lisbonne. — 

Don Alvah. — Taisez-vous, Manrique. N'ajoutez pas le 
mensonge à la trahison. 

Don Fernand. — Un Almeïda, \endr(! ses hôtes! Oui 
aurait pu s'y attendre? 

Don Manrique. — Nobles seigneurs, écoutez-moi : par 
tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré au monde, je 
n'ai ])oint fait ce dont vous m'accusez. Je vous ai gardé 












%€mi 




\\\i\i \\V'A\fO\\ ^\\VC aV\^ OU \< ^".OVX ^C \o:\\ d 0\V \V\ \^^\V\C v\\W\\\C. 



l'AIMF.R \)K roi. .LIT) 

en 1)011 ol lidMo «icntillioiniiK'; j"ai veillû siii" vous, coiiiinc 
sur le Irésor de ma maison. Lue seule ])ersomie au moii(l(> 
savait que j'étais riehe : une seule, que je vous avais recueillis 
chez moi. 

Don Ai.vah. — VA cette personne... 

Don MANRlon:. — (^elte personne est la [)lus Icndre, la 
plus lovale et la [)lus candide des femmes, celle (pic je 
devais épouser, une àme pure et droite connue il n'en lui 
jamais. 

Don Alvar. — = Et par elle nous allons périr. 

Don Fernand. — Par elle , nous sommes livi'és à nos 
bourreaux. 

Don Alvar. — Son innocence même et sa simplicité 
nous ont perdus. 

Don Fernand. — Sa loyauté nous coûte la vie. 

Don Alvar. — Fiez-vous donc à la candeur dune 
témme. 

Don Fernand. — Celles-là qui ne vous trompent pas à 
dessein , vous trahissent sans le vouloir. 

Don Alvar. — Dans un cœur de boue, nos secrets sont 
à la merci des serpents. 

Don Fernand. — Dans une àme de cristal sans tache, 
ils sont à la merci des espions. 

Don Llus, paraissant au fond du racliot. — Sans doute, sans 
doute; mais pourquoi tant de belles métaphores? Dites 
plutôt avec le proverbe : 

MURAILLE BLANCHE, l'AHlEU UE loi. 

Et maintenant, Seigneurs, debout, s il nous plait! 



554 • MURAILLE BLANCHE, ETC. 

Secouez VOS chaînes, et saluons gracieusement la noble 
assemblée. Elle voudra bien, en faveur de ce beau dicton, 
excuser les fautes de l'auteur. 





PU y ©il Lg¥J\flW 
AIGRIT GRAND'PATE 



iiicoiHjiK' a ('té 011 Aiilriclio sait qii(> les 
auberges de Vienne ne Talent pas grand" 
chose; encore doit-on supposer qu'elles sont 
supérieures aux tavernes de celte même 
ville en l'année du Christ 1195. A cette 
époque , et dans un des plus humbles cara- 
vansérails queùt alors la capitale de T Autriche , trois 
voyageurs arrivèrent un jour. 




556 PEU DE LEVAIN 

Tous les trois étaient pauvrement vêtus ; mais la noblesse 
de leur démarche , leur ton l)rcf et résolu , leurs comman- 
dements brusques et hautains laissaient soupçonner en eux 
des hommes accoutumés à l'autorité. L'un d'eux surtout 
parlait à ses compagnons avec une impérieuse familiarité , 
dans une langue que ne comprenait point le Jiqfmeister, 
déjà inquiet. Voyant toutefois qu'il avait afAiire à des 
soldats fort habitués à se fiiire comprendre par gestes, il 
déploya pour les servir une activité remarquable. 

Nonobstant ce bon vouloir forcé, les préparatifs du 
dîner qu'avaient commandé ses hôtes les effrayèrent quel- 
que peu. L'impéritie culinaire du brave homme se révé- 
lait de reste à chacun de ses mouvements, et la propreté 
fort écpùvoque de ses mains ajoutait aux anxiétés des 
voyageurs. 

— Par le ciel! sir Foulk, — s'écria celui d'entre eux 
qui donnait le plus librement son avis, — le drôle que 
voici , avec ses doigts gras et sa rustique façon d'apprêter 
cette oie , va me faire prendre en grand respect , non pas 
la cuisine, mais la Diète allemande. 

Sir Foulk salua d'un grand éclat de rire cette plaisan- 
terie, qui avait une portée politique. Se tournant alors vers 
son autre compagnon : 

— Sir Thomas, — reprit le joyeux voyageur, — vous 
qui savez l'allemand, ne pourriez-vous donner quelques 
conseils à notre hôte? sa volaille ne sera pas mangeable. 

Sir Thomas s'excusa de son mieux sur son ignorance 
profonde en ces matières. 

— Par la sainte croix! — reprit alors le compagnon de 
sir l'oulk et de sir Thomas, — je vais donc moi-même lui 



AI (i lui' (iUAM) l'ATi:. 0.l7 

ddiiiUM' imc Um'oii . et le iiiaiiaiil scia l)i(Mi surpris si jamais 
il sail (|ii('ll('s mains ont loiii'lu' sa laidoiic. 

Sur ([iioi , sans pins tarder, riuconnn s'approclia du 
fb>)('r, rcponssa du {-onde l'incxpérimmlc'' cuisinier, et a\ec 
une dcxicrilc remar(pial)lc remania son travail incomjjict. 
Sir h'oulk , sir Thomas et lliotc liii-mcmc contemplaient 
cette scciie avec un étounemcnt (jui la rendait encore plus 
j)i(pianle. 

Au plus vif de sa besogne, ce manipulateur impromptu 
lui dérangé par l'arrivée d'un nouveau témoin. Ce n'était 
rien moins qu'une Bohémienne errante, une Zingard. de 
quinze à seize ans au jdus. Si jeune qu'elle fi\t, on voyait 
à son teint hruni , et surtout à son costume oriental , 
qu'elle n'avait pas quitté depuis longtenqis la région 
hrùlante où les rayons du soleil avaient doré son cou, ses 
épaules et ses mains. 

— Au diable l'Egyptienne ! — s'écria le maître ([uenx 
en fonctions, — vous voilà tous à la regarder connue^ une 
luerveille , et ma leçon sera perdue si elle reste. 

Il croyait sans doute que ces dures paroles ne seraient 
pas entendues de la jeune tille ; mais elle s'avança vers lui 
d'un air moins intimidé qu'on ne lent pu croire, et dans 
la même langue dont il s'était servi : 

— Un brave d'Angleterre, — lui dit-elle, — n'empê- 
chera pas sans doute une pauvre tille de gagner sa vie. 

A ces mots, le voyageur parut plus contrarié que 
jamais. 

— Qui es-tu ? — demanda-t-il rudement à l'Egyptienne; 
— d'où es-tu? que nous veux-tu ? Va-t'en ! 

Ces interpellations huent faites d'une voi\ terrible, el 



588 



PET DE LEVAIN 



avec un regard qui eût fait ])àlir les plus braves. La jeune 
iille pâlit en effet , mais l'assurance de son regard ne se 
démentit point ; il demeura fixé sur la figure de l'homme 
brutal qui la chassait ainsi. On eût dit, ou qu'elle cher- 
chait à le reconnaître, ou qu'en véritable sorcière elle liû 
jetait le Mauvais OEil. 

— Je viens, — lui dit-elle, — de la Terre-Sainte; 
je viens de Saint-Jean-d'Acre et d'Ascalon, mon hardi 
soldat; mais, vous qui parlez, ne fûtes-vous jamais en 
Palestine? 

— Que t'inqoorle? — répondit plus irrité que jamais le 
voyageur inconnu; — me crois-tu lait pour deviser avec 
loi ou avec tes pareilles? Hors d'ici, maudite païenne! — 
Et vous, Thomas, — et vous, Foulk, — reprit-il, s adres- 
sant à ses compagnons , — à quoi songez-vous de laisser 
ici cette mendiante? Jetez-lui quelque argent, et (pielle 
parte ! 

L'ordre ainsi donné fut exécuté sur-le-champ ; mais la 
Bohémienne repoussa l'aumône qu'on lui faisait avec tant 
de dédain, et, sans attendre les violences dont elle était 
menacée, elle sortit, l'œil fixé sur \c discourtois soudard 
{[uï l'avait si mal accueilhe. 

Deux heures après, tandis que les trois voyageurs savou- 
raient avec un appétit remarquable le dîner préparé jîar 
l'un d'eux, cinquante hallebardiers vinrent investir l'au- 
berge où ils tenaient table. Le secrétaire du duc d'Autriche 
et un capitaine des gardes avaient pris le commandement 
de cette escouade. Quand ils entrèrent dans la salle, les 
trois convives, par un seul (>t même niouvemeut. se levé- 



Aicurr (;i5AM) patk. 7yM) 

iciil pour saisir leurs armes accrochées à la mmaille; mais 
le secrétaire, olant sa harelle cl sincliiiaiil a\ec un respect 
proloud : 

— Sire , — (lit-il , — vous êtes reconnu. Messcigneurs , 
ne tentez point une délense inutile ; nos ordres sont |)récis. 
Morts ou vils, le duc mon nuiîlro vous veut avoir. 

Un coup d'oeil aux fenêtres convainquit en effet les Aoya- 
geurs (jue toute résislanct' serait superllue. Sir Foulk d'Oyley, 
sir Thomas Mullon et Uichard (i(eur-de-Lion rendirent en 
frémissant leurs épées. 

En sortant de l'auberiie ils virent, derrière la triple 
rangée de soldats ([ui allait les envelopper, la petite 
Egyptienne aux yeux méchants, dont leur capture était 
l'ouvrage. Cœur-de-Lion , toujours violent, étendit vers 
elle sa main gantée de fer; mais la Zingara, conservant 
sur ses lèvres un sourire vindicatif : 

— Souviens-toi , — lui cria-t-elle en anglais , — du dra- 
peau de Saint-Jean-d'Acre ! 

Elle faisait allusion à l'ordre insolent donné par Richard 
de jeter dans un égoût la hannière allemande, ])laiitée sur 
une tour dont le duc Léopold s'était emparé. 

Pour ces deux insultes, — toutes deux d'assez peu d'im- 
portance, — IVichard passa quatorze mois dans la forteicsse 
de Worms. 11 hit cité devant la Diète (îermanique, et ohlige 
de répondre à des accusations de meurtre. Son royaume 
tout entier s" épuisa pour fournir les cent mille marcs de la 
rançon exigée. Enlin la couronne d" Angleterre fut doii- 
hlement humiliée devant le sceptre inq^érial et (le\ant 
IMiilij)pe-Auguste; — (iceur-de-Eion d'vme part, et Jean- 



560 



PEU DE LEVAIN AIGRIT (IRAN!) PATE. 



sans-Terre de l'autre, s'étant soumis à une déclaraliou de 
vasselage '. 

N'est-ce pas le cas de reconnaître que : 



PEU DE LEVAIN AIGRIT GRAND PATE. 



\. l'iciri! irEIrilo et Ollo do Saint-Hl.iizc, ;iiiisi (jiic presque ton» les ménesirel.s 
(lu xii« et du xiiie sièele, l'ont allusion à l'anecdote que nous venons de nous 
approprier. Aucun hislorien n'a paru la reiiarder comme authentique. 








\a\ WvVwv tWvï.'si \c. \.o\\Y ».\\\ Vo\>. 




l^l^iDliFi fl^i 



L'A^Ti^! 



-9<S>«> 



Le tliéàlre ropréserito une rue de Séville; — une boutique peinte en bleu,— 
vitrage en plomb , — trois palettes en l'air, — l'œil dans la main. — Sur l'enseigne 
ees mots.- Consilio mnnuque. Figaro, barbier." 




î^ IGARO , contiiuinnl un monolo.suo commencé 

'^ Le grand jour est venu, mon enfont. Si tu 
réussis, lu plantes là ta trousse et ton cuir 
■ ' anglais; tu deviens le valet d'un grand d'Es- 
pagne, son valet favori, autant vaut dire son 
maître. Situ échoues, tu n'es qu'un pauvre sot, et tu restes 
barbier comme devant. Le caprice d'un amoureux, la fantaisie 
iluiie petite fdle prisonnière, la surveillance plus ou moins 
active de son vieux geôlier, toutes choses auxquelles tu ue 
peux rien, décideront aujourd'hui de ton sort... J'oubliais 
le bon vouloir de la police, qui, nonobstant sa paresse 



562 UN BARBIER RASE l'aUTRE. 

ordinaire, ne laisse pas quelquefois d'être gênante... Réca- 
pitulons ! Il me faut, ce soir, un homme dévoué pour tenir 
l'échelle, un alcade aveugle et des screnos ' discrets. 11 me 
faut encore un asile sûr, oii, près d'une femme de bon 
renom, Rosine puisse attendre le notaire et le prêtre, si par 
hasard ceux-ci ne se trouvaient pas sous la main. La moindre 
de ces choses demanderait trois jours de recherches, et j'ai 
à peine trois heures devant moi ! Je le donne en vingt au 
plus matois des ambassadeurs... Eh ! mais, qu'est-ce donc 
que j'aperçois entassé contre la borne?... Ce manteau brun, 
ce bâton, cette plaque... Jour de Dieu ' c'est Barcino, le 
plus adroit corchete ^ de la place San-Francisco... Eh ! 
}3arcino, dors-tu, veilles-tu, maraud? 
Barcino, se réveillant à demi. 

Où va Juanica, la brune, 
Lorsqu'elle sort du couvent? 
l-llle ne craint pas le vent, 
Mais si fait le clair de lune... 
Elle ne craint pas le vent. 
Mais... si... fait... 

(11 se rendort.) 

Figaro. — Le drôle est plus ivre qu'un frère de la 

Capacha... Lève-toi, bête brute. 

(Il le pousse du pied.) 

Barcino. — Jijero^, je te méprise... va chercher tes 

puces ailleurs. 

1 11 se rendort. ) 

Figaro. — Je ne le réveillerai jamais, et le pauvre diable 



1. Sereno, criciii' de iiiiil. 

2. Corchete, olUcier de ijolice, iiil'érieur au\ ;iluu;i/.il^ 

3. Jifero, nom do mépris donné aux Itoiieliprs. 



Un i?AUi!ii:ii UASK i.'autiU'. o()/) 

Jiic l;iil j)ili(''. liicii (|u"il lie soil j)as mon [)èrt!, jcluiis , 
coinuie la lilli' de Lolh , un voile sur sa laiblesso. 

(11 reiii[)uil(' dans son aniiMi'-houtiquo. ) 

L'ai.CADE, arrivant à grands pas. — Bairiiio ! Bart'iiio ! .. . 
Où (liahlc se caclio ce; niaiulil sciciio?,.. Unit heures du 
matin, et pas de rapport encore!... Le corrégidor, que 
va-l-il dire? à (|ui demander?... Justement voici mon 
affaire. Seigneur Figaro! seigneur Figaro! je cherche le 
sereno du quartier; ne Tauricz-vous point vu, par hasard? 

Figaro. — Nullement. Mais, toute la nuit durant, je l'ai 
hien assez entendu pour mes péchés. (Parodiant la voix do 
Barcino.) «Le temps est beau!... la nuit est belle!... » 
Pensez que j'avais un bon mal de dents , et que je donnais 
de bon cœur au diable votre importun crieur de nuit ! 

L'alcade. — Ainsi donc, après tout, le drôle n'a pas 
manque à ses devoirs... Mais ce matin, ce matin, seigneiu" 
Figaro, où diable pensez-vous qu'il soit? 

Figaro. — Je l'ignore , illustre alcade ; mais je gagerais 
fort qu'il s'occupe de la sécurité publique. ()uq\ brave cor- 
chete vous avez là ! Personne ne s'entend comme lui h 
dépister nos drôlesses , et je l'ai vu un jour, à la porte de 
Xerez, désarmer à lui seul six fameux rulians, dont les 
épées passaient la longueur voulue par les ordonnances. Je 
restai stupéfait devant son audace, sa résolution et sa 
dextérité. C'était merveille que les coups qu'il portait d'estoc 
et de taille , ses revers , ses parades et son œil toujours au 
guet pour qu'on ne le prît point par derrière. Bref, ce 
nouveau Bodomont mena ses ennemis tambour battant, 
depuis la porte en question jusques au collège de maître 



364 UN BARBIER RASE l'aUTRE. 

Rodrigo, à plus de cent pas de là. Quel homme ! seigneur, 
quel homme ! 

L'alcade , avec orgueil. — Maîh'c Figaro, tous mes algua- 
zils sont de la même trempe ; je me flatte d'avoir Fescouade 
la plus aguerrie de tout Séville. Si vous voyez Barcino , 
dépêchez-le-moi, je vous en prie. 

Figaro. — Comptez sur moi, nohle magistrat. 

( L'alcade sorL) 

Barcino , passant la tète à travers la porte entrebâillée de l 'arrière- 
boutique. — Est-il parti? 

FiGAROr — Sans doute, gros animal. Sa voix t'a dégrisé, 
ce me semble? 

Barcino. — Quelle peur j'ai eue ! et quel cierge ne vous 
dois-je pas? Disposez de moi, seigneur Figaro; la nuit 
comme le jour, et le jour comme la nuit, je suis à vos 
ordres. 

Figaro. — J'y compte bien , et je t'attends ce soir an 
coin de la Coslanilla, près de la maison du docteur Bar- 
tholo. Ne demande ni pour qui, ni pour quoi lu y dois 
être ; sois-y seulement, et je te tiens quitte. J'entends quel- 
qu'un : sauve-toi. 

Barcino, s'enfuyant. — J'y serai, n'en doutez pas. 
(Entre la Colindrès.) 

La Colindrès. — Vous voyez une femme au désespoir. 

Figaro. — Qui peut donc, gracieuse dame, vous trou- 
bler à ce point? 

La Colindrès. — Mon mari est un monstre , seigneur 
Figaro. 

Fhjaro. — Qui cela? riionorable alcade? 



UN HAlUilKU IIASK I, AUTRK. 501) 

La (-Ol.lNDUKS. — Lliuiioiahlc ulcado a passé la miil 
hors (le chez lui. Il trompe sa pauvre femme; cela est 
cerlain. 

FicAHO. — - Vraiment !... Une j)auvre femme si fidèle! 

La Colindhès. — Vous pouvez bien le dire. Ll |)our 
fpii?... Sans doute pour quelqu'une de ces nynqdies ([ui 
Youl étaler leurs grâces à la Sauceda, (pudqu'une de ces 
loueuses de lit qu'il est chargé de surveiller. 

Figaro. — Mais êtes -vous sûre, au moins, de ce que 
vous dites là ? 

La Colindrès. — Gomment voulez-vous que j'en doute? 
Qui aurait pu le retenir toute la nuit hors de chez nous ? 

Figaro. — Etrange jalousie des femmes !... Et si je 
vous disais que nous avons passé la nuit ensemble , non 
pas , comme vous le soupçonnez , chez quelque nymphe ou 
quelque loueuse en garni, mais chez le corrégidor (!<> 
Séville , où nous servions l'un et l'autre de témoins? 

La Colindrès. — De témoins ? à quoi ? 

Figaro , gravement. — Ceci , Madame , est un secret 
d'état;... et je me repens déjà d'en avoir trop dit. Mais 
croyez -moi, votre mari n'est pas coupable... Qu'avez- 
vous donc à pâlir et à regarder ainsi du côté de la rue ? 

La Colindrès. — Seigneur Figaro, défendez -moi — 

cachez-moi, seigneur Figaro ! Je suis une femme morte. 

(Elle se jette dans rarrière-boutique. ! 
(Entre la Chicharona.) 

La Chicharona. — Elle est ici; on m'a dit qu'elle était 
ici. Par le ciel, ne m'arrêtez pas ! Je veux lui arracher les 
yeux, lui déchirer le visage; de ce couteau, je veux la 
marquer au front. 



560 UN BARBIER RASE L AUTRE. 

Figaro. — Malepeste, quelle fureur! Charmante gilana, 
qui doue cherchez-vous ainsi ? 

La Chicharona. — Tu le sais bien , maudit barbier ; 
c'est madame l'alcade, c'est cette Cohndrès de malheur. 
Oii se cache-t-elle ? Je la veux anéantir ! 

Figaro. — Tout doux, tout doux, ma belle amazone; 
prenez garde à mes carreaux, et ne gesticulez point de la 
sorte. Je n'ai jamais, que je sache, logé madame Colin- 
drès. Mais, pour Dieu, que vous a-t-elle fait'? 

La Chicharona. — Ce qu'elle m'a fait ! Elle veut me 
prendre ce que j'ai de plus cher. Elle écrit des billets doux 
à mon brave toréador. Jour de Dieu! Don Ramou n'est pas 
pour elle. Mais c'est assez qu'elle y ait songé; je l'arrange- 
rai de la belle sorte. Encore une fois, où est cette femme? 

Figaro. — Je n'en sais, ma foi , rien... Cependant vous 
m'étonnez fort, Chicharona, et j'aurais soupçonné quelque 
autre belle d'en conter h Don Ramon. 

La Chicharona. — Une autre! dites-vous. Et qui cela, 
s'il vous plaît? 

Figaro. — J'ai là-dessus mes petites idées... (Feignant de 
se raviser.) Ce billet dont vous parlez, l'avez-vous encore? 

La Chicharona. — Sans doute. Je l'ai gardé pour le 
faire avaler à celle qui l'a écrit. 

Figaro. — Voyons-le, par grâce. (Elle le lui donne.— Après 
l'avoir parcouru : ) Justement... Je ne m'étais pas trompé. 

La Chicharona, étonnée. — Quoi? comment?... Cette 
femme... ce n'est pas?... 

Figaro. — Au contraire : c'est celle que je pensais... 
Prenez garde , Chicharona , la colère vous aveugle , ma 
bonne amie. 



UN i?Ainui:i{ RASE l'autrk. 567 

La ( illli.llAUONA , indi'cise. — Mais Doii llainoii lui iiièine 
a\ail lair do diiv... 

Fu;ar(\ — Ali 1 Don Haiiion avait ce! air-là... Je nous 
plains, Chicharona. Don Ranion trame qiielquo perlitlio : 
il cherche à détourner \os soupçons. 

La Chicharona. — Vraiment! si je le croyais!... Au 
surplus, je le saurai bientôt. 

(Elle sort en couriint.) 

Figaro, riant aux éclats. — Gare à toi, Don Ramon, cl ]y,\ir 
cette botte. (A la ColindnV : Vous pouvez sortir, Madame, la 
tempête est déjà loin. 

La ColindrÈS, encore toute émue. — Seigneur Figaro , je 
vous dois l'honneur, et peut-être la vie... Un esclandre 
public... une marque ignominieuse... Oh! dites-moi , ne 
puis-je rien pour m' acquitter? 

Figaro. — Si fait, certes. (A voix basse) : Cette nuit, chez 
vous... 

La ColindrÈS, offensée. — (Jue signitie... 

Figaro, souriant. — ?S^on, vous vous trompez ; je sais tort 
bien que je ne suis pas Don Ramon... Cette nuit, chez vous, 
disais-je , il faudra donner asile , pour quelques heures 
seulement , et dans le plus grand secret , à une jeune fugi- 
live que je protège. 

La ColindrÈS, étonnée. — Mais vraiment, Figaro, j'i- 
gnore... si... 

Figaro. — Vous oubliez que sans moi, tout à llKuire... 

La ColindrÈS, vivement — Non, non... .Je ncuv, je 
dois me montrer reconnaissante... A cette nuit donc. 

Figaro. — .Jusque là, motus ! 

'Elle sort. — Apres un instant l'alcade paraît au bout de la rue) 



508 L'N BARBIER RASE L'AUTRE. 

Fi(;aR(). — Et de deux! Maintenant fiiisons savoir à l'al- 
cade... Oh! justement, voici ce majestueux personnage... 
Seigneur alcade, deux mois. 

L'alcade. — Que me voulez-vous, seigneur barbier? 

Figaro. — Où passâtes-vous la nuit dernière? 

L'alcade. — Plaisante question ! Et de quel droit?... 

Figaro. — Vous avez raison, et peu m'importe. Que 
ce soit chez Dolorès ou chez Loaïsa , chez Mari-Alonzo 
ou chez Léonor, cela ne me regarde en rien ; mais ce qui 
m'importe, et à vous aussi, c'est de n'être pas démenti 
dans un petit conte que je viens de faire à madame votre 
épouse. 

L'alcade , troublé. — Ma femme ! . . . 

Figaro. — Elle vous cherchait tout à l'heure. Votre 
absence nocturne lui avait mis la puce à l'oreille, et sans 
le soin que j'ai pris de la rassurer. .. 

L'alcade. — Ah ! seigneur Figaro, quel signalé ser- 
vice ! 

Figaro. — Connnent donc , seigneur alcade , il se faut 
bien entr aider quelque peu. Sachez, pour votre gouverne, 
que nous avons passé la nuit entière chez le corrégidor. 
Nos motifs doivent rester secrets. Tenez-vous-en à cette 
explication, que j*ai donnée sous la foi du serment. Main- 
tenant, seigneur, si cette nuit, à l'heure des sérénades, 
vous aperceviez votre dévoué serviteur en bonne fortune... 
si vous le trouviez, par exemple, sous les fenêtres du 
docteur Bartholo , prêt à monter chez... chez la duègne 
Marceline . . . J' espère . . . 

L" alcade, souriant. — 11 suftit. Nous nous comprenons 
à merveille, P^oiis m avez fait la barbe,,. 



../'\ 







\ w \w\\\\\\<. x\<\\i u"v:f-V \wwvv\t. \vv\A. yow ww*; \\V\t. 



UN liAintiKK UASK i/aithi:. 



r)(j!) 



iMdAUo. — /;/ VOUS me ferez le toupet. (Tcsl cxiic- 
Iciuciil cela. Il est cniciulu dans ce I)as monde qnc; qui 
se seni en laule, (ronve inlérèt à excnser les péchés de 
son voisin, el que, snivanl le [)rovcrbe, 



UN BARBIKU RASE l'aUTUK. 




47 




/h U/hM<ê)^Û [IT ^y i^iy 



ON S'HABITUE 




n'oserai jamais! 

— Fais coniiiio moi, imbécile! 

— .l'ai trop peur. 

— Peur d'une lilietle du seize ans ! Je rougis 
d'être ton cousin, Alain. 

— Mais, mon cher Léveillé 

Habit de lutaine grise et cœur sensible, bas chinés et 
\in"t ans, «iuètres nanivin, chai)eau rond placé en arrière, 
yeux bleus, cheveux ])louds; au-dessus de la lèvre supé- 



A 1. vMori! i;t AT Fi:r, ktc. .>/ I 

nciiic un |)('li( sii^iic (|(ii iii(li(|ii(' ([imI (>sl jimoufciiv de 
iiiadciiioiscllc Aiiiicllc : Noilà Alain. 

HappeK'z-voiis les ])i('('('s di; l'^avart, si vous Icmu'z à vous 
faiix' une idée de Lévcillé, de nions Léveillé, connue on 
disait au wiii'' siècle. \()i\sonor('j gestes gracieux, visage; 
empourpré, œil éinérillouné, jarret solide ; vous le recon- 
naîtriez entre mille. Saluez en sa personne le gars, le bon 
drille, le coq de village. Quel Don Juan (pic ce Léveillé! 
N'est-ce pas de lui que M. le bailli disait l'autre jour : 
« Comment voulez-vous qu'il y ait des rosières dans le can- 
ton? il cueille toutes mes roses! » Cependant M. le bailli 
tiendrait beaucoup à couronner des rosières; c'est le faible 
de tous les baillis. 

Alain est amoureux fou de mademoiselle Annette; il 
n'a plus le cœur à rien , ni à servir la jncsse à M. le curé, 
ni à chanter au lutrin , ni à écouter les contes du soir à la 
veillée; il passe et repasse sans cesse devant la fenêtre 
d* Annette; en levant la tête, il rougit; si elle est sur sa 
porte, il s'enfuit. 

L'autre jour il Ta rencontrée comme elle entrait dans 
l'église ; c'est à peine s'il a eu la force de lui dire : Bonjour, 
mademoiselle Annette. Elle, pourtant, lui a répondu d'un 
ton fort encourageant : Bonjour, monsieur Alain! — Ah! 
si l'on vendait des philtres pour se faire aimer ! A quels . 
moyens ont-ils eu recours ceux qui jouissent de ce bon- 
heur? Parbleu! il Aiut que je le demande à mon cousin 
Léveillé. 

Ce matin même , Alain est allé trouver Léveillé , et ils 
ont eu ensemble une conversation dont nous venons d'en- 
tendre les dernières phrases. Léveillé a développé devant 



572 A l'amour et au feu 

son cousin tout son système de séduction. Quand on veut 
faire la cour à une femme , on commence par la regarder 
bien tendrement, puis on essaie de lui parler; si elle répond, 
on lui serre la main, et on soupire. Si le lendemain est 
un dimanche, on lui présente des Heurs et on l'invite à la 
danse. Le matin, quand elle conduit ses moutons au pâtu- 
rage , on se trouve comme par hasard dans la prairie , on 
entame l'entretien par quelque flatterie adroite; on s'asseoit 
auprès d'elle, on lui dit : Je vous aime, et on lui prend un 
baiser. 

C'est à cet endroit de la leçon qu'Alain s'est écrié : Je 
n'oserai jamais! 

Ne jamais oser ! Charmante conviction de la jeunesse , 
naïveté, candeur, timidité de l'adolescence, les premiers 
feux de l'aurore ont moins de grâce que vous ! Léveillé, lui 
aussi, a cru qu'il n'oserait jamais; il a eu peur, il a reculé 

devant un premier baiser ; mais depuis Pourquoi Alain 

ne serait-il pas comme lui? pourquoi ne s'habituerait-il pas 
à l'amour? Il n'en sait rien lui-même. Le fait est qu'Annette 
vient de passer tenant son fuseau à la main ; ses brebis la 
suivent ; elle se dirige vers le petit bois qui borde la rivière. 
L'occasion est belle, Léveillé ne manquerait pas d'en pro- 
fiter; mais Alain se souvient que c'est l'heure où M. le curé 
l'attend; il s'enfuit, il plante là son professeur. Essayez 
après cela d'apprendre l'amour aux jeunes gens. 

M. le bailli s'est rendu de grand matin chez la mère 
d'Annette; il roule une grande pensée sous sa perruque à 
marteaux; sa figure est soucieuse, sa démarche solennelle; 
il se drape majestueusement dans son manteau de serge 
noire; il médite deux choses importantes, une rosière et 



ON s'ilABlTlK. 57." 

un discours pour l'arriNée du soigueur. Le discours ;un'a 
son lour; il a l)icu Irouvé la rosière. 

— Bonjour, nicrc Simonne, dit-il en entrant. 

— Dieu vous garde! monsieur le bailli. 

— Je viens vous apportei' une bonne nouvelle. Le sei- 
gneur arrive dans un mois; il nous faut à tout prix une 
rosière : j'ai clioisi volie lille. 

— (Test beaucoup d'bonneur pour nous, monsieur le 
bailli. 

— Dites-moi , mère Simonne , n'avez-vous jamais vu 
personne rôder autour de votre fille? c'est que, voyez- vous, 
je suis très-sévère en fait de rosières, et si... 

La mère Simonne allait répondre, lorsque tout-à-coup 
un bruit de tambour se fait entendre : Plan , ran , plan , 
plan, ran, plan. C'est le sergent Latulipe qui arrive à la 
tète de son escouade ; de beaux grenadiers , ma foi ! habits 
et pantalons blancs, revers bleus, le tricorne tièrement posé, 
la queue bien faite et les cheveux soigneusement poudrés. 
Tout le village s'est levé pour les voir passer. 

Latulipe donne le mot d'ordre au bailli; il \ient dans le 
pays pour le recrutement. Le roi a besoin de beaucou]) de 
grenadiers; on se bat dans le Palatinat ; qui ne brûlerait de 
partager les dangers des défenseurs de la patrie? Latulipe 
compte sur la bonne volonté de la jeunesse et sur l'assis- 
tance des cavaliers de la maréchaussée. 

Le bailli a remis des billets de logement à la trouj)e ; 
Latuhpe tiendra garnison pour le moment chez la mèi-e 
Simonne. Imprudent bailli, qui va loger le plus galant des 
sergents chez la plus jolie des rosières ! Qui ne connaît le 
fameux Latulipe? l'histoire est pleine de ses exploits mili- 



o74 A LAMOrU Et AU FEU 

taires et galants; une chanson les a transmis à la postérité^ 
chanson touchante dont le dernier couplet arrache de^ 
larmes. Latulipe s'adresse à son amante : 

Tiens, serre ma pipe, 
(iarde mon briquet; 
Et si Latulipe 
Fait le noir trajol. 
Tu seras la seule 
Dans le régiment 
Qu'ait le brùle-gueule 
T)e son tendre amant. 



A cette époque Latulipe ne songeait nullement à faire le 
noir trajet, et tout porte à croire qu'il ne connaissait pas 
encore cette Manon qui lui inspira ])lus tard de si éloquents 
adieux. 

Le sergent n"a que trois joiu's à passer dans le village ; 
jnais aussi comme il les emploie ! Ce sont sans cesse de nou- 
veaux compliments, de nouvelles galanteries à Annette; il 
lui donne le hras, il 1 accompagne aux champs, il danse 
avec elle. Pauvre Alain! il souffre, il est jaloux! On dirait 
qu' Annette prend plaisir à se monh'er à ses yeux en com- 
pagnie du sergent. Alain souffre tant, qu'il oublie qu'il est 
forcé de partir, que la loi l'oblige sous peine des galères à 
devenir un héros. 

— Puisque tu pars, lui disait Léveillé, c'est le moment 
de te déclarer. 

Alain répondait par son refrain ordinaire : Je n" oserai 
jamais. 



ON s" Il A in TUE. ?)7;i 

Cependant le jour du dépari est venu. Les grenadieis 
sont rangés en bataille sur la grande place; derrière eux se 
tiennent les recrues. Les mères, les sœurs, les fiancées se 
(lésoleiil : encore un i)aiser, un dernier seri'enienl de 
main; le signal est donné, le tambour bat; en avant, mar- 
clie ! Lalulipe , en passant devant la maison d'Aimette, lui 
j)orte les armes. La jeune fille pleiur , le sergent croit ([iie 
ces pleurs sont pour lui; mais elle a regardé Alain. En ce 
moment celui-ci se serait senti le courage de risquer un 
av(;u ; mais il est ti'op tard, le cloclier du village disparaît , 
les conscrits lui disent un dernier adieu du baut de la col- 
line. (Jui sait s'ils reviendront? Voilà la triste réllexion 
qu'ils font tous en ce moment. Quant au sergent Latulipe, 
il n'a qu'un seul regret, c'est de quitter si tôt Annette ; mais 
bah! n'aurait-il pas été obligé de la respecter? le bailli ne 
l'avait-il pas averti qu'en sa qualité de rosière la jeune tille 
était propriété du gouvernement? 

Quelques mois après le départ d* Alain, Léveîllé reçut de 
lui une lettre ainsi conçue : 

Clior cousin. 

Depuis mon arrivée au régiment, je n"ai [iiis Irop à me plaindre; nous 
sommes en Alsace; le pays est bon, et les femmes jolies; nous avons 
des vivres et de l'amour à discrétion : je serais presque heureux, si je 
pouvais oublier Annette. Après elle unectiose m'inquiète, c'est de savoir 
l'effet que fera sur moi la première grande bataille. .l'ai vu le feu une 
fois, et je n'étais pas tres-rassuré. Le sergent Lattiliiie, qui me i)rotege, 
prétend que je m'y h'abituerai , et que je finirai par obtenir les galon^ 
comme lui. C'est égal, si mon oncle voulait me faire remplacer, j'en 



576 A l'amour et \v feu 

sernis charmé. Adieu, mon cher cousin, donne-moi do tes nouvelles et 

de celles d'Annelte; il me semble que maintenant j'oserais lui prendre 

un baiser. 

Ton cousin pour la vie, 

Alain. 

Chantons! dansons! la paix est signée; c'est fête au vil- 
lage; le seigneur va arriver. Le bailli a terminé sa haran- 
gue, la rosière est prête. Ne vous étonnez pas qu'Annette 
soit restée sage si longtemps ; grâce à Léveillé, elle a connu 
l'amour d'Alain, elle lui a fait écrire quelle l'attendrait, 
qu'elle ne serait jamais qu'à lui. O^it'He joie, pensait An- 
nette, s'il pouvait assister à la cérémonie! surprise! o 
bonheur! le voilà, c'est lui! son oncle lui a acheté un 
homme. Comme l'habit militaire lui va bien ! 11 tombe aux 
genoux d'Annetle, il veut l'embrasser; heureusement le 
bailli survient : Attendez au moins, lui dit-il, qu'elle ne 
soit plus rosière. 

Un nuage de poussière s'élève sur la route; on entend le 
galop d'un cheval : C'est monseigneur! s'écrie le bailli, et 
il s'élance pour le recevoir. 

C'était un courrier qui venait annoncer que, monseigneur 
ayant été mis à la Bastille pour avoir fait un calembour 
contre madame de Pompadour, ses vassaux seraient privés 
de sa présence. 

Le lendemain Annettc épousa Alain. Le pauvre bailli se 
trouva sans rosière : heureusement monseigneur était en 
prison. 

La chaumière d'Alain devint la maison à la mode; c'est 
chez lui que les notables allaient passer les longues soirées 
d'hiver; son esprit s'était singulièrement développé au régi- 




\av "\>cV\\e Vwwôwc f?.\ \a \v?>\\\\(!. 



ON S llAlilTlK. 



.)/ / 



iiKMil. Il facoiilail à merveille les histoires de ^tiniison ; il 
aimait aussi à reNeiiirsiir la timidité de ses ])reinières années; 
alors il taisait jeter une bourrée de plus dans Tàlre, et serré 
contre sa femme, les mains teu(lu(>s \ers la llannne. il r(''j)e- 
lait en jouant un peu sui' les mois : 1. ("veillé et le sergent 
avaient raison , 

A l.A.MOV li KT \l i-El 0.\ s" 11 A lUT L: li. 




48 




ON SE COUCHE 



.4>^ 




ette maxime ne tend à rien moins qu'à 
:^y' nous faire envisager l'humanité comme un 
- "rè^ vaste dortoir en désordre. Pour une cou- 
Wr^^yi' chette bien entendue, dont les oreillers 
p^^ sont à leur place, dont la couverture est 
chaude et moelleuse, dont les rideaux, artistement fermés, 
arrêtent l'éclat du jour, sans gêner la circulation de 
l'air, combien de coussins disposés à contre-sens, et 
mettant le corps à la gêne! Combien de matelas inégaux et 
qui semblent rembourrés d'épines! Combien de lits mal 
faits, en un mot, et combien de gens dorment fort irial ! 
Damis, — brave et digue garçon d'ailleurs, — est remar- 
quable par son excessive paresse, Le sort l'oA-iit doué d'nn 



COMME ON FMI' SON MT, KTC. 7il\) 

paliimoiiic Ixtriu' , mais siillisaiil aii\ besoins (riiiic cxis- 
leiicc comme la sienne, aii\ e\i«;en('es d'nne ima^inalion 
lran(|iiille el inerte. Damis pouxail vivi-e liemcnx en pro- 
vince . eiilre nn cai'ré de tulipes cl une volière, i-àclant à 
loisir quelques uiélodies sur la guitare, et riniaid des 
madrigaux pour les (lydalises de l'endroit. Mais point du 
loul. Damis est venu à Paris ; il a voulu s'assurer les moyens 
d'y vivre sans profession ; il s'est jeté à l'étourdie dans la 
carrière des spéculations industrielles, celle-là même qui 
réclame les soins les plus assidus, et où son indolente nature, 
aux prises avec des luttes quotidiemies, devait lui valoir des 
revers quotidiens. Ou'est-il arrivé ? Sa modique foi-tuue 
s'est perdue. Le petit avoir, qu'il devait, avant tout, s'ap- 
pliquer à conserver, il l'a détruit en voulant l'accroître, 
(le qu'il a fait dans l'intérêt de sa paresse, a tourné contre 
elle. Aujourd'hui Damis est soldat. Il se lève bien avant le 
soleil, travaille plus que l'ouvrier le plus laborieux, et pour 
(|uel salaire, et avec quelle espérance ! Damis reconnaît trop 
lard aujourd'hui qu'il s'est trompé sur son aptitude el sa 
vocation, r^ctte erreur loi coûtera le bonheur de toute sa 
vie ; — il a mal fait son lit ; il est mal couché. 

Voyez au contraire l'inq^élueux Cléon. A celui-là conve- 
nait l'air parisien. Cléon ne dort jamais ; son ima<:i;inatiou , 
fiévreuse et créatrice, enfante chaque jour d^^ nouveaux 
])rojets. Rien qu'à voir son regard si vif , rien qu'à suivre 
sa parole si animée, vous reconnaissez l'homme énergique, 
lait j)om- vivre à son aise au sein des plus terribles agita- 
tions. Cléon serait à sa place sur le tillac d'un navire, com- 
mandant la manœuvre par un gros tenq)s. Cléon serait 
encore à sa place dans la tribune parlementaire, un jour 
de crise politique, .letez Cléon sur la voie des grandes spécu- 



580 COMME ON FAIT SON LIT 

laliolis ; il iieii est })as une dont la conception lui échappe, 
OU qui, par la nmltiplicité des travaux (pi' elle exige, 
dépasse les forces de ce courageux athlète. Mais Cléon , mal 
inspiré certain joiu", s'est persuadé qu'il pouvait vivre heu- 
reux dans un pauvre hourg du Finistère. Il s'y est laissé 
clouer par un sot mariage et par l'achat d'une misérable 
étude. Le sort en est jeté ; à moins de prendre une de ces 
résolutions héroïques, dont la responsabilité glace les plus 
entreprenants, il faudra que Cléon dévore jusqu'au bout sa 
noble ardeur, qu'il ronge son frein en silence, et qu'il res- 
treigne son génie aux proportions mesquines de quelques 
menus procès, de quelques transactions vulgaires. Il se 
sent déplacé dans cette sphère étroite; il s'y désole, il s'y 
tourmente; il dépense en caprices et en accès d'humeur le 
superihi de sa force ; il fatigue les autres et lui-même de sa 
vitalité surabondante. Il faudrait raccourcir ce géant, pour 
(pi il tint à l'aise dans son lit de Procuste. 

Lu lit mal fait, c'est encore celui où notre grand Molière 
('tend l'infortuné Georges Dandin. Qu'avait besoin ce brave 
bourgeois de prendre pour fennne une Sotenville ? La famille 
des Dandin , — cette honnête famdle , — méritait-elle une 
pareille disgrâce? Mais tu l'as voulu , pauvre sot ! Dans une 
folle envie de blasonner ton lignage et d'anoblir, — par le 
ventre, — ta postérité, ta cervelle s'est fourvoyée. Ce qui 
s'ensuit, vous le savez tous : les dédains du beau-père, les 
sottes prétentions de la belle-mère, — une La Prudoterie, 
— et le tendre penchant de la belle Angélique pour monsieur 
le vicomte de Clitandre. Bref, tous les détails de cette farce 
immortelle sont encore présents à votre esprit. Or, vous le 
savez aussi, Dandin, tout malheureux qu'il est, ne fait 
giaiid* j)eine à j^ersouuc. Personne , il est vrai, ne voudi'ail 



()\ s H cor cm:. .Isl 

(le son lil Mais, après loiil , j)(»iii(|ii(H I a-l-il si mal la il '.' 

c'csl-à-dirc si mal mciihlt'? — (icor^cs Ihiidiii. In las 
vonin, ne ton prends a d anlres «jn à loi-mème. 

Or, n a\oiis-iious pas de nos jours (piehpies Georges 
Daiidin lemelles? Vax cliercliani bien, ne Iroiiverioiis-nous 
|)as (piehpio lille de bampiier dont l'immense^ dol ail S(>rvi 
à tniner les terres obérées d'im |)atrifie!i deeonlil'.'' Deman- 
dez Ini , à eelle-là. dans (piels heanx draj>s elle sCst mise? 
I*ent-élre la sni'prendre/ -vous dans mi de ces l'ares 
moments où débordent les cœurs abreuvés d'outrages, et 
vous verrez alors par ([uelles humiliations elle expie le droit 
de se montrer au Bois, dans une calèche armoriée. I^^lle 
vous racontera de (juel air on lui iail ])lac(^ dans les salons 
evclnsii's où elle a voulu pénétrer; elle vous dira les i'roides 
imj)ertinences des vieilles douairières et des jeunes mar- 
quises, les grands airs de son noble époux, et juscpraux 
mépris de ses gens, très forts sur les distinctions héraldi(pies, 
Klle vous les dira, et vous ne trouverez pas en vous plus 
de compassion pour cette IVèle victime que pour le gros 
l^andin de Molière : «Cela l'ait pitié », dit-on quelquefois 
de la vanité punie ; mais ne vous y trompez pas, et ne pre- 
nez jamais an pied de la lettre cette locution méprisaide. 

Revenons à notre proverbe qni parfois change aussi d ac- 
ception. Faire son lit, s'entend aussi hien de « veiller à ses 
intérêts » que « d'arranger sa vie. » 

Si votre nom a du crédit, et si nous en décorez les pro- 
spectus séduisants d'une commandite, vous faites votre lit 
en vous assurant un bon nomhre d'actions à bas prix ; vous 
vous coucherez ensuite sur des bénéfices, plus ou moins 
douillets, suivant qu'ils sont plus ou moins gros. 

he même encoi'e, cinquième auteur d'un vaudevilh^ 



382 



COMME ON FAIT SON UT, ETC. 



prodiiclir, VOUS on ferez un lit excellent si, par quelque 
ingénieux stratauème, vous savez évincer de leurs droits vos 
quatre collaborateurs moins bien avisés que vous. Comptez 
en pareil cas sur leur rancune ; mais comptez aussi sur 
leur estime : — 11 sait son pain manger, dira l'un : — (Test 
un fin compère, ajoutera l'autre; il a toujours la part 
du lion : — Personne ne tire mieux la couverture à soi , 
reprendra le tioisième. Et, tout en se promettant d'être 
mieux sur ses gardes h l'avenir, le dernier déduira de sa 
mésaventure rpiebpie moi'ale ju-overbiale dans le goùl de 
celle-ci : 

(OMMF. ON 1- V IT SON LIT. ON SR COrClIK. 





LA PELL 



NE DOIT PAS SE MOQUER DU FOURGON 




(' sentais (|ue cette iiiissioii était délicate; 
mais eiilin je l'avais acceptée, et il lallail 
nrexécuter de ijoiiiie grâce. Je lis i\n}n- 
atteler. I autre matin, et je commençai mon 
\oyage dans le domain»' de la crifi(|ne. 
l^e début de ce voyage l'ut marqué par un accès d'imita- 

lience, lorsque, tiré tout à coup d'une distraction prolonde. 

je m'aperçus que nous luisions liuisse roule, Moii cocher. 



5)S4 LA PELLE NE DOIT PAS 

que je dirigeais vers la rue de la Victoire, naNait pas noiiIu 
j)araître ignorer le gisement tojwgraphiqiie de cette rue, et. 
An quartier de la Madeleiiu" , m'avait déjà égaré jusqu'à la 
place de la Bourse. 

Une explication s'ensuivit, que ma brusquerie rendit sans 
doute fort désagréable pour mon vieux Thibaut; car il se 
renferma aussitôt dans cette stupidité obstinée qui est la, 
dernière ressource des domestiques poussés à bout, Xultima 
ratio de la servitude humiliée. 

— Comment pouvais-je savoir, me demanda- 1- il en 
ouvrant de grands yeux, que Monsieur voulait aller rue 
('hantereine? 

— Vous l'auriez su, nigaud, si vous saviez... 

j'allais ajouter : l'histoire de France, — pensant à 

Napoléon, à son retour d'Egypte et au 18 brumaire ; mais 
je me repris à temps pour ne pas lâcher la bévue qui, déjà 
commise dans mon esprit , errait an bord de mes lèvres : 

— Si vous saviez, repris-je tout ce que vous devez 

savoir. 

Thibaut ne répliqua rien, tonrna bride, et nous arrêtâmes 
bientôt devant la porte que j'avais désignée. Une fois là, 
au lieu d'ouvrir la portièn^ de droite qui donnait sur le trot- 
toir, j'ouvris celle de gauche, doimant sur la rue, et le 
résultat de cette fausse manœuvre fut assez déplorable. Un 
cabriolet, ([ui arrivait au graïul trot derrière nous, \int 
doiuier en plein dans le battant poussé si mal à propos, el 
du choc, le mil en capilotade. Fort heureiisement ])onr moi, 
je n'étais point encore sorti du coiq)é , ce qui m'épargna 
ime ass(>z triste aventure. En revanche, il fallut subir ime 
hordée de reproches et d'injures que m'envoya le condnc- 



4 



■ô ^^ 



-c-^x. 











\V \auV \v\v\VeY vvvtt Vw \.o\vY^. 



SK MOOll'.R \)V FOrUfJON. .)<S.) 

Iciii' (lu cahiiolt't en (jucslioii, |t()iif |)i(''\ciiii' sans doute les 
j)laiul('s qu'il rodoulail de ma ])ail. Il attrslail les dieux el 
les lionimos qu'il u'avail eu iieu \iolé les règles de sou arl, 
et démontrait au\ passants, à grand renfort d'oxpliealious 
(ethniques, mon insigne et in([ualinable maladresse. 

La destinée a ses retours. Lorsque cet Aniomédon mal- 
encontreux, la discnssion épuisée, voulut r(q)reii(lr(! sa roule 
du même train qu'auparavant, son cheval \iut à uiauqiier 
des pieds de devant, et s'agenouilla brusquement sur le 
|)avé. Le cocher fut lancé , comme une bombe, par-dessus 
sa bête, et s'il n'avait rencontré fort heureusement, à l'ev- 
Irémité de sa périlleuse parabole, deux ou trois bottes de 
paille, placées là par une divinité favorable, il se lut infail- 
liblement brisé les membres. 

En le relevant, je ne résistai pas à la tentation de lui 
restituer la semonce qu'il m'adressait trois minutes aupa- 
ravant, et je pérorai fort longuement sur l'imprudence 
([u'on met à ne pas fermer les crochets qui retienneul le 
tablier d"un cabriolet, quand on n'est pas sur du cheval 
qui le mène. 

Tandis que je développais ce texte avec une remarquable 
éloquence, je crus surprendre un sourire sur les lèvres de 
mon cocher, lequel, en ce moment, se livrait, je le sou])- 
çonne, à des rapprochements satiriques. Il lui senddait plai- 
sant que j'eusse commis une grave étourderie, inuiiédiate- 
ment après l'avoir si vertement tancé sur sou ignorance, el 
qu'à mou tour, vivement repris par un orgueilleux censeur. 
j'eusse pu jendre à ce dernier, séance tenaide , son aigre 
homélie. 

Si je devinai juste en interprétant ainsi le sourire nar- 



5S0 LA PELLE NE DOIT PAS 

quuis de mon vieux l'hibaut , c'est ce que mes lecteurs déci- 
deront dans leur sagesse. Quant à moi. sans m'en informer 
autrement, yi montai chez le magistrat littéraire à qui j'al- 
lais rendre visite. 

En attendant qu'il congédiât un visiteur matinal, qui, 
me dit-on, m'avait prévenu, son valet de chambre me remit 
un faix de journaux dont machinalement je rompis les 
bandes. L'un d'eux renfermait une critique des plus 
excessives, justement dirigée contre l'aristarque dont j'atten- 
dais le loisir. A propos d'un roman qu'il venait de mettre 
au jour, certain auteur rancunier, jadis fustigé par lui , 
s'évertuait à démontrer — la critique de nos jours est 
passablement envahissante — que mon ami n'avait ni 
invention, ni stvle, ni esprit, ni bon sens, ni cœur, ni 
conscience. Bref, l'attaque était de telle nature que je me 
j)romis bien de ne l'avoir jamais lue, et par un sentiment 
de charité irrélléchie, je la glissai lestement dans la poche 
de mon paletot. 

Au même instant, l'aristarque apparut, dans toute la 
sérénité de sa puissance : 

— Ah ! vous voilà, très-cher! Je devine ce qui vous amène. 
Vous venez m'implorer pom- vos Trois Tètes et pour leurs 

Proverbes A merveille; vous savez que je suis bon 

prince... Mais, entre nous, convenez que c'est là une plai- 
sante idée... Des proverbes ;... qui se soucie maintenant 
de proverbes?... Cent Proverbes... pourquoi cent Proverbes? 

(ïent et un, je ne dis pas... Et ces Trois Tètes on dira 

qu'elles n'ont pas de l'esprit conune quatre Quant à 

(irandville, à la bonne heure... Encore nos Athéniens se 
lassent-ils de ses succès, comme cet autre se lassait de la 



SK MDiJI KK 1)1 l'ol KdON. .►«/ 

probité (lAristide... Allons, soyons IVaiics... Nous n'en 

dirons rien :... mais le li\n' csl nian([n('' Les anlcnis. 

gens dc'spiil, ))ren(lr()nt lenr revanelie... lùnhrassons-nons 
et qu'il n'en soit pltr- (|nestion... si ee n'est pour ii-s acca- 
bler d'éloges... 

Ce flux de paroles dédaigneuses ne m'avait pas laiss('' 
le temps de placer un seul mot. Tout à coup, vers la lin 
de la désobligeante apostropbe, il me vint une idée Innii- 
neuse : je tirai de ma poche la critique dont j'ai parlé; 
puis, sans autre explication, je la plaçai sous les yeux d(> 
l'aristarque. 

Dès les premières lignes , sou visage changea d'expres- 
sion: sa bouche souriait encore, il est vrai; mais son regard 
démentait ce sourire sardonique, et, bien que décochés par 
une main malveillante , tous les traits de cette boutade in- 
juste arrivaient droit à leur but. Il avait commencé par 
saluer d'un bravo désintéressé les épigrammes les pins 
mordantes, les plus amères attaques : mais peu à peu ce 
faux sang-froid disparut, et fut remplacé par un dépit pins 
sincère. Mon homme balbutia quelques })laintes inintelli- 
gibles contre l'injustice des hommes , la malveillance de 
parti pris, etc.. mais s' apercevant qu'il frisait le ridicule : 

— N'en parlons plus , s'écria-t-il , et revenons à vos 
Proverbes. Je vous promets de les lue... 

— Vous ne les avez donc pas lus? 

— Non vraiment. Cela vous étonne? 

— Votre opinion si bien arrêtée me faisait croire... 

— Ah bah!... Propos en l'air. Pures fadaises. N'y faites 
pas attention. 

Bref, l'aristarque se montra tout a coup plus modeste el 



7)HH LA PELLE NE DOIT PAS 

plus consolant. Je le quittai, très-certain qu'il apporterait à 
sa besogne beaucoup plus de modération et d'équité qu'il 
ne l'aurait fait sans la mortification imméritée qu'on lui 
avait infligée. 

Le soir même, au tbéàtre de ***, on jouait un vaudeville 
de l'écrivain rancunier. Je le rencojilrai sur le boulevard, 
tout rayonnant encore de sa malice du matin. 11 jouissait 
(le son triomphe , il chantait son article aux échos, il dan- 
sait en idée sur le corps de sa victime , avec une férocité de 
cannibale. On aurait perdu sa peine à lui prêcher en ce 
moment la concorde et la charité chrétienne : aussi me 
gardai -je bien de lui adresser le plus léger reproche. 

Mais deux heures après, sur ce même boulevard, ce can- 
nibale était devenu la plus douce brebis de l'univers. Il était 
tout oreilles à mes conseils, tout humilité devant mes re- 
j)roches. Si je l'eusse exigé de lui, j'aurais obtenu telle 

amende honorable quû m'eût plu de prescrire Le 

vaudeville nouveau venait d'être sifflé à plate couture. 

Je me contentai d'un petit sermon, aussi indulgent que 
possible, dans lequel je m'efforçai de faire comprendre à 
l'auteur sifflé, combien, dans ce monde où chacun tombe 
à son tour, la morale évangélique est salutaire et bonne. 
A ce sujet je lui racontai les divers incidents de ma course 
du matin, tels à peu près qu'on vient de les lire. 

11 sourit autant que son malheur lui permettait de 
sourire, et avec sa sagacité de littérateur à l'affût : 

— -Ne pensez-vous pas, me dit-il, que notre journée a 
pour moralité un de ces Proverbes dont vous parlez? 

— Bah! m"écriai-je; en ce cas, vous le ferez, irest-il 
pas vrai'/ 



SK MOQUEK Dl' KOllHiON. 589 

— Merci, iv|H)iulil-il. Failcs-lc Noiis-iiiriiie, donnez-lui 
pour titre : 

LA 1>I;LI,E NK doit pas SK MOOlEll I)f FOIRGON. 

Et puissent tous^os lecteurs tenir compte de cette recom- 
inandHlion bénigne. 

Son conseil me parut l)on ; il a été mis à profit. Vvis à 
tontes les pelles du rovannu». 









LJi [F3W 



COURONNE L'ŒUVRE 




nV près avoir fratcrnelloinonl vécu pendant 

un an sous le même l)onnet , les Trois Tètes 

%^ ■< que le -crayon de Grandville a représentées 

sur le frontispice de ce volume, se diicnl 

Tune à l'autre : 

— Le moment est venu d'abandonner le logis commun, 

et de reprendre chacune notre chapeau. Nous allons nous 

séparer; mais avant de nous dire adieu, il convient de 



LA FIN COURONNE l'oEUVRE. 591 

méditer ciisciiiMo le couplet iiiial (|iie nous adicsserous au 
|)Ml)lie. Il MOUS faut (|uel(jue chose de iieid , (rehloiiissaiit , 
enfin un ])oii([uet di^iie de ce t'en (rartilice d'esprit en 
cinquante livraisons que nous venons de tirer pour le plus 
grand amusement des lecteurs. Que pensez-vous d'un com- 
pliment en vers? 

— C'est bien usé. répondit la secoiule Tète ; d'ailleurs les 
compliments en vers ne se l'ont (jue pour les inau<2,urations. 

— Si nous écrivions une post-lace ! « Ce livre que vous 
venez de lire, Messieurs et Mesdames, est l'histoire abrégée 
de l'humanité. Qu'est-ce que le proverbe , sinon l'expres- 
sion la plus élevée de la philosophie? La philosophie elle- 
même n'est-elle pas la connaissance de l'honnne? Or, le 
proverbe c'est l'humanité. Remarquez en effet comme dans 
ce volume tout prend une voix, une forme, un sens : finan- 
ciers, bourgeois, oiseaux, quadrupèdes, Chinois, Français, 
Italiens, Grecs, Allemands, gens de tous les pays, de toutes 
les nations, de toutes les époques, tout le monde vit à la fois 
de la même vie et parle la même langue, celle du bon sens. 
Ce livre manquait à l'univers, l'univers ne manquera pas à 
ce livre; mais qu'on nous permette de développer notre 
pensée » 

— Assez de développements connue cela, dit a son tour 
la troisième Tête; je ne connais rien de })lus ennuyeux 
qu'une préface, si ce n'est une post-face : personne ne la lit. 

— Bornons-nous alors à solliciter 1" indulgence du pu- 
blic 

— Daignez excuser les fautes de l'auteur ? c'est trop 
lococo. Paix aux vieilles formules, ne faisons pas la palin- 
génésie des théâtres forains. 



592 LA FIN COURONNE L OEUVRE. 

— 11 me vient une idée, s'écria la première Tèle. 

— Voyons, dirent les deux autres. 

— Il y a une lacune dans notre livre. 

— Laquelle? 

— Réca[)ilulez tons les proverbes; ne voyez-vous pas ce 
qui leur manque? 

— Quoi donc? 

— Un proverbe sanscrit. 

— Parbleu, vous avez raison; mais vous n'apercevez 
pas une lacune bien plus importante encore? 

— Ma loi , non . 

— Relisez la liste des proverbes. Outre le provei-be sans- 
crit, que leur manque-t-il? 

— Je l'ignore. 

— Un proverbe persan. 

— Le proverbe sanscrit est bien pbis important; regar- 
dez comme celui-ci est joli : « La simplicité plaît à la gran- 
deur; la paille attire le diamant. » 

— Pour la grâce et la fraîcbeur rien ne vaut le proverbe 
persan; tenez, que pensez- vous de celui-là : « Pour cliaque 
rose, une abeille et un frelon? » 

— Il faut consacrer les dernières pages qui nous restent 
au proverbe sanscrit; cela donnera du poids à notre livre. 

— Présentons ;ui lecteur en finissant l'odorant bouquet 
de la sagesse persane; elle laissera son parfum dans tons les 
esprits. 

— Je tiens pour le sanscrit. 

— Je ne démordrai pas du persan. 

— Messieurs, reprit la Tète qui avait parlé la troisième, 
il me semble, sauf meilleur avis, que votre prétention est 






#* > 




^^ V 






I.A KIN COI HONNK I^OKINUK. r»!),"» 

coinpIctiMMciil iiiadinissihlc. Je suis loin de mopriscr les 
proverbes sanscrits, j'accorde aux proverbes persans loiilc 
Teslinie (piils niérilenl ; mais avec voire syslènie nous n'eu 
linirious pas, à moins d'un ^ros vobnne de |)his; car enlin 
le proverbe japonais a bien aussi son cbarme; le pro\erbe 
malais ne le cède en rien à celui-ci, et le proverlx! arabe 
les vaut bien tous deux. Le Lapon assis devant son l'eu de 
lonrbe invente des proverbes délicieux; le Hnron cbarme 
l(>s ennuis du wigvvam en résumant la sagesse dans des 
proverbes spirituels; le Holtentot lui-même elle YoloI 
apj)rennent dès leur bas âge à se bien conduire , grâce à 
des proverbes qui, pour être faits à l'usage des enlants, 
n'en sont pas moins goûtés des grandes personnes. Tous les 
proverbes sont égaux devant le bon sens : 

Ce nest point la naissance, 
INIais la seule vertu qui l'ail leur différence. 

(Uiaque proverbe est propbète en son pays. Vous parlez de 
lacunes^ mais à quoi bon cbausser les bottes de sept lieues 
pour en trouver? ne prenez pas la peine de IVancbir l'océan; 
restez cbez vous; jetez les yeux sur ces Jéuilles éparses; 
votre collection est-elle complète? aucune gerbe ne man- 
que-l-elle à votre moisson? Je ne vous parle ni de la Pers(!, 
ni de l'indostan, ni de l'Afrique, ni de 1" Amérique, mais 
de la France seulement. Pensez-vous avoir ('puisé toutes 
les mavimes de la sagesse po|)ulaire? Oiie de l'ecoius inex- 
plorés! que de proxerbes oubliés! 

« Coucbe-toi sans souper, tu te lèveras sans dettes : » 
précepte dUarpagon précbant l'économie. 



594 LA FIN COURONNE l'oELIVRE. 



l'égoïsme 



« Vie sans amis, mort sans témoins : » condamnation tir 

^oisme. 

« Qui mange la vache du roi maigre , la paie grasse : » 
raillerie hardie de Jacques Bonhonmie contre les exactions 
seigneuriales. 

« L'ami par intérêt est une hirondelle sur les toits : » 
charmant symhole des relations du monde. 

« Vin maudit vaut mieux qu'eau bénite : » aphorisme 
rabelaisien. 

« Fais-moi la barbe, et je te ferai le toupet : » devise qni 
pourrait servir à la littérature contemporaine. 

« Qui trébuche et ne tombe pas , ajoute à son pas : » 
adage prudent qui a dû prendre naissance au temps de 
Louis XL 

« La gouttière creuse la pierre. » Aujourd'hui Von dit : 
« La patience c'est le génie : » traduction qui ne vaut pas 
le texte. 

« Qui répond ne parle pas : » (pTon pourrait appliquer 
à bien des ministres. 

« Le hareng qui saute de la poêle tombe sur le charbon ; » 
« au gueux la besace : » témoignages de la fatalité qui pèse 
sur le faible. 

« Eau répandue; ne se ramasse j)as toute : » amer regret 
de la stérilité du repentir aj)rès certaines fautes. 

« Au 1er la rouille , à l'honnne l'ennui : » métaphore 
qu'on dirait sortie du cerveau de René ou d'Obermanu; 
antithèse (jui prouve que le désenchantement, que nous 
croyons avoir inventé, est vieux connne le nu)ude. 

« A l'ennemi mort, un coup de lance : » le courage du 
fanfaron; coup de patte à l'honune du lendemain. 



I.A i'IN C()1'|U)NNF, LOKl'VllI:. ."«K") 

(( (jiii J^i^'ii aime, lard oul)li(' : » allcslalidii loiu-liaiilc 
donnée à l'amoiir par un ('(inir niallieureiix. 

« ïià où le lleuve est plus pi'ofond, il lail moins de Itiiiil : » 
symbole des grands desseins el des «grandes passions. 

«Loin des yeux, loin du eienr : » \érilé eonlre la(jnelle 
on proteste qnand on aime. 

« De poltron à poltron, (pn attaque Lat. » — « Donne- 
moi pour m'asseoir, et je prendrai bien pour me coucher. » 

— « Qui mesure l'huile, se graisse les mains. » — « La 
femme est comme la botte, la meilleure est celle qui se 
tait. » — « Qui se garde de l'occasion. Dieu le garde du 
péché. » — « Si ta femme est mauvaise, méfie-toi d'elle; 
si elle est bonne, ne lui confie rien. » — « Chaque cheveu 
fait son ombre. » — « Il n'y a pas de mauvaise route quand 
elle finit. » — « Si Dieu ne veut, les saints ne peuvent. » 

— « Celui qui glane ne choisit pas. » — « A main dévote 
ongles de chat. » — « La gloire vaine ne porte graine. » — 
« Mauvais serment sur pierre tombe. » — « Mieux vaut 
ployer que rompre. » Et mille autres que je pourrais citer. 

Où sont-ils tous ces proverbes qui remuent tant de senti- 
ments, tant d'idées? vous les avez dédaignés; ils man- 
quent à votre répertoire. Baissez la tête , soyez humbles, et 
avant de songer au sanscrit et au persan, rougissez d'avoir 
oublié les proverbes fondamentaux de la sagesse des nations, 
ceux que j'appellerai les pères nobles des ])roverbes, les 
adages dans le genre de ceux-ci : 

« Aide-toi, dieu t'aidera. » 

« Trop parler nuit, troj) gratter cuit. » 

« Moins vaut rage que courage. » 

« Il faut battre le fer ))eudant (pi'il es! eliand. » 



T)Ç)() LA FIN CUl'RONNE r.'oErVRj'. 

(( Oui ;i J)ii J)oira. » 

« Loiseaii ne doit point salir son nid. » 

« Bion commencé est à moitié fait. » 

« Petite plnie al)at grand vent. « 

« Bon chien chasse de race. » 

« Ventre affamé n'a point doreilles. » 

« Oni refuse mnse. » 

« A hon vin point d'enseigne. » 

« Qni tient le fil tient le peloton. » 

(ionnnent s'étonner après cela que vons ayez j)assé sons 
silence cette élégie en cinq mots : « Ponr un plaisir mille 
donlenrs; » ces pensées profondes on ingénienses : « La 
faiito est grande comme cehii qui la commet; » — « la 
même tleur fait le miel de labeille, et le venin du frelon?» 

11 y avait là cependant matière à des histoires piquantes, 
à des rapprochements spirituels, enfin à de véritables ensei- 
gnements. Venez encore me parler du persan et du sans- 
crit, vous qui avez tiré si bon parti du français! 

Ce discours était trop vrai pour soulever des objections 
dft la part des deux autres Tètes; elles se baissèrent; puis, 
après quelques minutes de silence, l'une délies prit la 
parole : 

— • Mais tout cela ne nous apprend ])as comment nous 
allons finir notre volume. 

— Le finir? reprit l'autre; il s'agit bien de cela. Bén- 
irons bien vite sous notre bonnet, et continuons la besogne; 
H'parons les omissions que vient de signaler notre confrère; 
ce livre sera augmenté du double, mais il sera parfait. 

— Rien n'est parfait eu ce monde , reprit un quatrième 
iiilcrioetilenr arriv*'- à la lin du dt'bal; mes coininèi'es les 



1. A IIN COUKONNK L OK T \ |{ K. .-()7 

|>limi('.<, lie complcz plus sur le crayon; la sagesse lui a 
a|)j)ns <|u'il ne lallail ahuscr de ri(Mi , |)as iiiriiic des 
|»r(ivcrl»('s. \()iis clicrclu'z un uioycn de liuir; le voici. 
Nous iraiM'cz (|u"a uicllrc au has du dessin sui\anl le 
luoi sacranicnlcl : 

I. \ l'iv cocKowi; i.'oiic V 11 i;. 





TABLE 



PROVERBES AVEC TEXTE. 



Les Proverbes vent-'és ' 

Elève le Corbeau , il le ei'èvera les yeux ... 9 

Dei rière la Croix souvent se lieiil le Piable. 17 
Zéphjriiic, ou A quel(|ue ehosi? niallieiir 

est bon 2'> 

Il faut amadouer la Poule pour a\oir les 

Poussins •i'J 

Cliaipie Oiseau trouve son Nid beau 'i\ 

ynand vienl la Gloire, s'en va la Mémoire. 'iT 
Deux Moineaux sur même épi ne sont lias 

longtemps imis •">•"> 

Chat séante n'a jamais pris de Souris (.:i 

Pierre qui roule n'amasse pas mousse. ... 71 

Mets ton Manleau comme vient le venl... "9 
Moine cpii demande poui' Dieu demande 

pour deux J<" 

Z'all'ai Cabris. e"é pas /.'allai Moulons 9.'i 

En la maison du Ménéirier, eliacun est 

Danseur loi 

Ne crachez pas dans le Puits, nous pouvez, 

en boire l'eau 1 1 1 

Qui se couche avec des (jhiens se lè\t! avec 

des Puces 1 1« 

r.liaque Potier vante son Pot l-^'i 

Mieux vaut marcher devant une Potdequc 

derrière un Bœut . 133 

A chaque Fou plaît sa Marotte 1 13 

l.(;s conseils de l'Ennui soid l(^s con>eilsdii 

Diable l.VJ 

A Colombe soûle Cerises soid anières IGO 

Qui m'aime, aime mon Chien «69 

IJi'cbis conqjtées, le Ijjiqj les ma n lie 178 

A chaque Saint son Cieriic IS7 



llabille-toi lentement quand lu es pressi';. \9'o 

D(? maiiire Poil fqire Morsure 202 

Tirer le Diable par la ()ueue ne mène loin 

jemies ni vieux 210 

Qui quille sa place la perd 21 s 

L'Ane de plusiem-s, les Loups le manueid. 22C 

Bon fait voler bas à cause des branches. . . 235 

Le miel est doux, mais l'abeille pique 2^2 

Un Pied vaut mieux que deux Échasses... 2i9 
La Brebis sur la montagne est plus haute 

que le Taureau dans la plaine 257 

De peu de Drap , courte Cape 2C.H 

On a souvent besoin de plus petit que soi. Ti^ 

Qui va chercher de la laiin; rcrvient londu 28! 
Qui veut être riche en un an, au bout de 

six mois est pendu 288 

A Marmite qui bout Mouche ne s'alta(|ue. 295 
Moineau en main vaut mieux (pie Pi|,'eon 

qui vole 303 

Il ne faut pas badiner avec le leu 3H 

C'est quand l'enfant est baptisé qu'il arrive 

des parrains 32(i 

Rien n'est lion comme le fruit défendu . .. 32.s 
Là où sont les Poussins, la Poule a les 

yeux 33(i 

Muraille blanche. Papier de fou :î\:i 

Peu de levain aii-'rit grand'pàle :iX\ 

Un Barbier rase l'auti'e ;i(il 

A l'amour et au feu on s'habitue 37o 

Connue on fait son lit, on se conclu; 37s 

La Pelle ne doit pas s(! moqui.'r du Kom'- 

'rion ;i8:! 

La lin couronne l'u'uvre :!i)o 



iOO 



TABLi: 



PROVERBES SANS TEXTE. 



yiiand le Dialile duvii-iil vieux, il se fuit 
ermite en regard de la page I 

Folle est la Brebi.s qui au Loup se eontesse. 

I.Anioui' fait danser les .Anes 17 

Au royaume des Aveugles ks Borgnes sont 
rois ii.") 

N'éveille pas le Ciiat qui dorl ;« 

Jamais grand Nez n'a gâté joli Nisage fi i 

.lamais eoiip de pied de Jumenl ne lit d(! 
mal à Cheval 40 

Mauvaise Herbe croit toujoins 37 

Absent le Cliat , les Souris dansent 6.ï 

Il n'y a point de belles Prisons, ni de 
laides Amours ":i 

Un Brochet fait plus qu'une Lettre de re- 
commandation 

Il u'est plus foi't Lien que de Femme 

A bon Chat bon Rat 

(Jui aime i)ien ehàlie bien 

Ln peu d'aide fait grand bien 

Né(;essité n'a point de loi 

Le Bossu ne voit pas sa bosse: mais il \oit 
eeile de son confrère 

Mieux vaut tard ipie jamais 

L'Occasion fait le Larron 

Ce que Fenuiie vent , Dieu le veut 

Les Loups ne se mangeid pas 

Tel Maître, tel Valet 

Cliiicim prend son plaisir on il le trouve.. 

Il n'y a pas de sot métier 

yui casse les verres les paie 

Abondance de biens ne nuit pas. 

Un petit Honnne ])rojette pailois une 
uranile Ombi-e 209 



SI 

8i» 

117 

105 

113 

lit 

I:i0 
137 

153 
161 
169 
177 
185 
1ii3 
201 



Ce qui \ient de la Flûte s'en rebiurne au 

Tandiour 217 

Tout ce qui reluit n'est i)as or 2-25 

Les Absents ont tort 233 

Jeu de Main, jeu de Vilain 241 

Si Jeunesse savait ! si Vieillesse pouvait:.. 2i0 

Pour de l'argent les Chiens dansent 2:i7 

Ouand on a des Filles, on est loujoui-s 

Berger 26.ï 

Ce que fait la Louve plaîl an Loup '27;5 

L'Hoiume est de feu, la Feunne d'éloiipe; 

le Diable vient qui sontlte 981 

yui trop embrasse mal élieiut 2x9 

Dis-iTioi qui tu haides. je le dirai ipn 

tu es 29" 

(;hien qui aboie ne moi'd pas 305 

Les Fous inventent les modes, et les Sages 

les suivetd 313 

La Gourmandise a tué plus de gens que 

l'Épée 321 

Belle Fille et méchante Kobe trouvent tou- 
jours qui les accroche 329 

Bonjour Luiu'ttes. adieu Fillellrs 337 

La Fortune la plus amie vous donne le 

croc-en -jambe. 3t5 

Triste maison que celle où le Coq se tait cl 

où la Poule chaide 353 

La faim chasse le Loup du bois 361 

V\\ homme riche n'est jamais laid pour 

une tille 36!» 

La petite Aumône est la bonne 377 

Il faut hinler avec les Loups 383 

La V(''ijt(' est la massue qui chacun as- 
somme et lue 3'.i3 



PROVERBES FORMANT LES SUJETS DES FRISES. 



Tant \a la Cruche à l'eau , qu'à la tin elle 

se casse 9 

Où la Chèvre est allacbéi'. il i.iiil <prelli' 

broute 17 

Asinus Asinuiii frical 23 

N'éveille pas le Chat qui dorl 33 

Absent le Chat . les Soui-is (l;ni>eiil Ih. 



A bon Chat. 1)011 Bal :13 

Oui trop cmbi'asse mal i''lreint il 

Ll ne faut pas courir deux Lièvres à la fois. 47 
Celui qui tient ta queiu? de la poêle risque 

de se brûler 33 

A laver la tète d'un Ane on pertl sou temps 

et son savon 6'! 



I 1> |) li L.V lABLi;. 



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13 DEC. 1996 
3 JUIL iy95 

; 1 SEP 1 1996 



EP 1 1996 



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FEB 1 m 




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CENT PRGVE