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Full text of "Chamfort, étude sur sa vie, son caractère et ses écrits .."

CHAMFORT 

ETUDE SUR SA VIE 
SON CARACTÈRE ET SES ÉCRITS 



POITIRRS. — TYP OUDIN' ET C'^ 



m- 



CHAMFORT 



ÉTUDE SUR SA VIE 
SON CARACTÈRE ET SES ÉCRITS 
THÈSE 

PRÉSENTÉE A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS 



Maurice PELLISSON 

ANCEEX ÉLÈVE DE l'ÉCOLE NORMALE SLPÉRIEIRE 
AGRÉGÉ DES LETTRES 




PARIS 
LECÈXE, OUDIN ET C'% ÉDITEURS 

15, EUE DE CLUNT, 15 

1895 



H 






«325^54 



A MON CAMARADE 



F. -A. AULARD 

Professeur à la Faculté des Lettres de Paris 
En témoignage d'amitié 



Maurice Pellisson 



INTRODUCTION 



Les grands écrivains du xvm° siècle, dont les 
œuvres ont préparé la Révolution française, ne la 
croyaient point si proche, et, sans doute, s'ils 
eussent vécu, ils n'auraient pu ni voulu y jouer un 
rôle. On a eu raison de les nommer des philosophes ; 
ils n'étaient point faits pour sortir de la sphère de 
la spéculation. Cette société, que condamnaient 
leurs livres, ils s'y plaisaient en somme ; Rousseau, 
lui-même, l'aimait au fond. Leur intelligence 
s'éprit des idées de réforme ; mais elles ne pas- 
sionnèrent point leur âme '. Ils eussent été non 
seulement effrayés et indignés par les violences de 
la Révolution, mais surpris et choqués de ses belles 
ardeurs. 

Qu'on songe à la conduite de leurs disciples 
immédiats ! Dès le début de 1789, Sénac do Meil- 
han etRivarol se rangent du parti de la conserva- 



1. « Le propre de la vraie philosophie est de ne forcer aucune bar- 
rière, mais d'attendre que les barrières s'ouvrent devant elle, ou Je 
se détourner quand elles ne s'ouvrent pas. •> (D'Alembekt, lissai sur 
les gens de lettres.) 

1. 



2 INTRODUCTION 

tion politique el sociale et ne tardent guère à émi- 
grer. Maruionlel, i'auieur de ce Bélimire condamné 
par la Faculté de théologie, celui que Voltaire 
appelait « illustre profès », preud peur tout de suite. 
Un arrêt du Conseil ayant supprimé le Journal des 
Etats-Généraux publié par Mirabeau, l'Assemblée 
générale des électeurs du Tiers-Etat de Paris pro- 
testa unanimement contre cette mesure. Unanime- 
ment? Non. Un seul membre l'approuva ; et c'était 
Marmontel '. — Bernardin de Saint-Pierre, qui avait 
été plus que le disciple, l'ami de J.-J. Rousseau, vit 
à l'écart et comme caché dans sa maison de la rue 
delà Reine- Blanche; ainsi que le remarque Cham- 
fort, ses Vœux d'un Solitaire (1 789) retardent déjà 
sur ceux de la nation -. Avant la Révolution, le 
révolutionnaire le plus brillant et le plus bruyant, 
c'est, sans contredit, Beaumarchais : que fait-il aux 
premières heures de 1 789 ? II écrit aux Comédiens 
français une lettre fort timorée à propos du 
Charles IX de Joseph Chénier ^! Puis il s'efl'ace ; on 
n'entend plus parler de lui, sauf pour une afiaire de 
fusils à vendre à la nation ; il s'est rallié sans doute 
à la Révolution, mais en homme qui la subit plutôt 
qu'il ne l'accepte. — En 1781, le livre de Raynal, 
censuré par la Sorbonne, est brûlé au pied du 



1. Mémoires de Ba' Il !/, cités par Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, 
IV, 538. 

2. Chamfort, Œuvres, III, p. 28. Pourtoutesnos citations de Charn- 
fnrt, nous renvoyons toujours à l'édition Auguis. (Paris, 1824, 5 vo- 
lumes in-8°.) 

3. Sainte-Iîeuve, Causeries du Lundi, VI, 249. 



INTRODUCTION 3 

grand escalier ; l'auteur est obligé de quitter la 
France. Le 31 mai 1791, après la mort de Mira- 
beau, quand on venait d'obtenir pour lui la sup- 
pression de l'arrêt du Parlement qui le décrétait de 
prise de corps, Raynal s'empressa d'adresser à 
l'Assemblée un long et raide manifeste en faveur 
de l'autorité royale. — Les Suard , les Garât, 
hommes de mérite, mais sans flamme aucune, 
vécurent sous la Révolution avec prudence; Garât 
se poussa même en bonne place; mais on ne voit 
pas qu'ils aient jamais été entraînés par l'essor 
de celte grande époque. C'est que, pour presque 
tous ces hommes, les idées restèrent à la surface 
de leur esprit ; ils y virent sinon un jeu, au moins 
un pur travail, surtout un pur plaisir intellectuel ; 
elles n'atteignirent pas le fond de leur être '. Dans 
leur fait, il y a une sorte de libertinage de la pen- 
sée ; ils caressaient leurs idées, ils ne les épousaient 
pas. Et Diderot, dans son langage spirituellement 
cynique, a peut-être rencontré le mot juste et qui 
caractérise le mieux ce qu'il manquait de sérieux 
intime et de sève morale à tous ces écrivains, quand 
il dit, au début du IS'eveu de Rameau : « Mes pen- 
sées, ce sont mes catins " ». 

En fait, de tous les hommes de lettres qui avaient, 



1. « Tout semblait alors innocent dans cette philosophie, qui 
demeurait contenue dans l'enceinte des spéculations et ne cherchait, 
dans ses plus grandes hardiesses, qu'un exercice paisible de l'esprit." 
{Mémoires de Morellet, 1, 149. Cité par Tai>e, dans ÏAiicien Eegiwe, 
p. 365.) 

2. Diderot, (Euvres. Ed. Assézat, tome V, p. 387. 



4 INTKOIJLCTIO.N 

au temps de Louis XVI, une célébrité ou une 
réputation consacrée, Chamfort est presque le seul 
qui ait compris, aimé, servi avec entraînement la 
Révolution '. A son époque, on np connut de lui 
que des éloges académiques, des contes spirituels 
et libertins, des bluettes comiques, une tragédie 
correcte et quelques mots de causeur élincelant; 
sa vie ne fut point cachée, mais il n'ouvrit guère 
son âme qu'à quelques amis. Aussi l'on ne s'ex- 
pliqua pas son ardeur révolutionnaire ; beaucoup 
purent lui prêter les motifs les moins honorables. 
Quand il fut mort, Ginguené publia ces Maximes, 
Caractères et Anecdotes, qui sout comme les confi- 
dences de Chamfort; mais il était dès lors classé 
dans l'opinion ; comme il avait eu beaucoup d'es- 
prit, on continua à voir surtout en lui un homme 
d'esprit. Cependant voici que dans ces derniers 
temps l'on s'est avisé que Chamfort pouvait avoir 
une autre portée que les poètes légers, les héros de 
salon et les philosophes à la suite qui furent ses 
contemporains, ïaiue le consulte et le cite comme 
un témoin singulièrement pénétrant de la ruine de 
l'ancien régime ; M. Faguet l'appelle a le grand 
moraliste de la fin du xviii'' siècle » '. En étudiant 
attentivement sa vie et ses œuvres, nous voudrions 
montrer que si, dans notre littérature, Chamfort ne 
peut occuper les premiers rangs, son talent du 



1. Est-il besoin de dire que nous exceptons le grand Condorcet? 

2. E. Faglet, Dhv-l^eptièiiie siècle C&Tlicle sur La Rochefoucauld. 
Paris. Lecène et Oudin, in-18). 



INTRODUCTION O 

moins n'est pas de second ordre ; car il est sou- 
tenu, relevé par un caractère éminemment origi- 
nal, et il emprunte son accent à une âme tour- 
mentée, mais généreuse, à laquelle ne suffît pas le 
manège littéraire, qui s'éprit de l'action et qui, 
secouant la langueur el la fadeur morales des lettrés 
de ce temps, fut pleine de ressort et prouva une 
trempe énergique. 



CHAMFORT LIITERATEUR 



CHAPITRE PREMIER 



ORIGINE ET EDUCATION. 



Les registres de la paroisse Saint-Genest, à^Cler- 
mont, confiennent le baptistaire suivant, : « Ce 
sixième avril 1740, a été baptisé Sébastien-Roch 
Nicolas, né le même jour à midi, fîls légitime de 
François Nicolas, marchand épicier, et de Thérèse 
Croisât, son épouse, de cette paroisse.... etc.. » 
Une copie conforme fut délivrée à Chamfort le 
26 juin 1778, et on la retrouve dans les papiers 
qui ont été inventoriés, après sa mort, « à la 
requête des citoyens administrateurs nationaux » *. 
Sans doute, à ce moment de sa vie, il avait eu 
besoin de ce document, qui tenait alors lieu 
d'extrait de naissance, et l'avait demandé ou fait 
demander à Clermont. 



l. On trouve aux Archives nationales diverses pièces intéressantes 
relatives à Chamfort. Elles sont rangées sous les cotes F''468l, 0'671, 
T1458. Quand nous puiserons à cette source, nous renverrons siip- 
plement aux Archives nationales. 



a CHAMFORT 

Mais il ne s'en servit pas. — En 1782, devant 
M' Margantin, « conseiller du roi, notaire au Châ- 
telet de Paris », Cliamfort, « pour suppléer à la 
remise de son baptistaire, qu'il déclare ne pouvoir 
recouvrer, a déclaré être né et avoir été baptisé le 
vingt décembre mil sept cent quarante-deux, à 
Duport, en Auvergne » '. — Qu'il eût, un moment, 
égaré ce papier, on peut l'admettre ; mais com- 
ment s'expliquer qu'il ait fourni des renseigne- 
ments si différents de ceux que contient le baptis- 
taire d'avril 1740 I Aurait-il cédé à la tentation de 
se rajeunir? Cette puérilité ne convient pas à ce 
que nous savons de son caractère. Songeait-il à 
dissimuler une origine plébéienne ? Mais il ne se 
défit jamais de son nom rustique de Nicolas ; en 
se faisant appeler Cliamfort, il avait simplement 
suivi la mode répandue parmi les gens de lettres 
de prendre des noms de guerre, et il ne s'en ca- 
chait point. Ne disait-il pas, en raillant La Harpe 
qui prétendait « avoir des aïeux » : 

Eh ! mon ami, baisse les yeux sur moi ; 

Ma race est neuve, il est vrai ; mais qu'y faire ? 

Dieu ne m'a point accordé, comme à toi, 

Près de trente ans pour bien choisir mon père -. 

Si Cliamfort ne se servit point du baptistaire 
qu'on lui avait délivré, s'il ne retint pas les ren- 
seignements qui s'y trouvaient, c'est, pensons- 
nous, qu'il savait que cet acte ne se rapportait 
point à lui. 



1. Archives nationales. 

2. Bd. AuGUis, V, 241. 



ORIGINE ET ÉDUCATION 9 

Tous ses biographes ont dit qu'il était enfant 
naturel. Ginguené, son ami intime, son premier 
édileur, fait allusion à cette naissance irrégulière; 
Auguis, si souvent bien informé sur l'histoire 
anecdotique du xviii^ siècle, n'élève à ce sujet au- 
cun doute. « Il faut voir les commencements de 
cet enfant de l'amour... » écrit Sélis, dans les 
articles qu'il consacra à Chamfort dans la Décade 
philosophique ' ; et Sélis avait été pour lui un cama- 
rade aux jours de la jeunesse, un familier de tous 
les instants jusqu'à la dernière heure. Rœderer est 
plus explicite encore : « Chamfort, écrit-il, ne s'est 
jamais présenté dans les sections pour y exercer 
ses droits de citoyen, et l'on a dit que c'était dans 

la crainte de présenter son acte de baptême 

Chamfort était fils d'un chanoine de la Sainte- 
Chapelle. Il a constamment fait mystère de sa 
naissance, excepté à un ou deux amis » ^ Enfin, 
d'après Aigueperse {Biographie d'Auvergne) ^, 
Chamfort serait fils de M. Nicolas, chanoine à la 
cathédrale de Clermont, et de M"° de Montrodeix. 
A vrai dire, le livre d'Aigueperse ne se recom- 
mande pas en général par l'exactitude ; mais ici 
il n'a fait qu'enregistrer une tradition locale; et 
cette tradition ne saurait être négligée, si l'on 
songe que, sur la liste des chanoines du Chapitre 
de Clermont, figure en effet un Pierre Nicolas, 
chanoine serai-prébendé, en fonctions de 1741 
à 1783. 

1. La Décade philosoph'qtie. Paris, l'an IV, tome VII. 

2. Voir Œuvres d\i comte Rqederer, tome IV. 

3. P. Aigueperse, Biographie d'Auvergne. (X la Bibliotiièque na- 
tionale, sous la cote Ln"> 15 ) 



iO CIIAMFORT 

Mais ce qu'il imporle surtout de retenir, c'est 
que Cliamfort lui-même avait confié le mystère de 
sa naissance à un ou deux amis. Pourquoi, s'il eût 
eu vraiment une origine légitime, aurait-il fait un 
pareil mensonge? Dans quel intérêt semblable 
supercherie ? Aurait-il mieux aimé se donner pour 
un bâtard que s'avouer le fils d'un épicier? Sin- 
gulier calcul de vanité ; et d'ailleurs, si Chamfort 
eût voulu qu'il lui profitât, il aurait dû étaler sa 
bâtardise au grand jour et non pas en faire discrè- 
tement la confidence, 

Il est certain pourtant qu'il traita toujours 
comme sa mère celte Thérèse Croisel qui figure sur 
le baptistaire d'avril 1740 en qualité d'épouse de 
l'épicier Nicolas. Une lettre de lui (octobre 1784') 
nous apprend qu'il la perdit à quatre- vingt-cinq ans 
à peu près, et les registres de la paroisse Saint- 
Genest contiennent en eflet l'acte de décès suivant : 
« Le vingt-six juin mil sept cent quatre-vingt- 
quatre, a été enterrée Thérèse Creuset [sic), veuve 
de François Nicolas, décédée la veille sur cette 
paroisse, âgée de quatre-vingt-quatre ans envi- 
ron » ". 

Pour résoudre cette difficulté, nous sommes ré- 
duits aux conjectures. — Mais, comme il nous 
paraît impossible de révoquer en doute le témoi- 
gnage de Chamfort lui-même sur sa naissance, 
voici l'explication que nous serions tenté de pro- 



l. M. Aroras, V,279. 

2 Je dois communicatiim de cotte pièce à mon cher camarade 
M. ilasquet. aujourd'hui recteur de l'Académie de N'ancv. qui a bien 
voulu en prendre copie sur les registres de la paroisse Saint -Geuest. 



ORIGINE ET ÉDUCATION 11 

poser : son père, comme le rapporte la tradition 
locale, serait bien le chanoine Nicolas, qui, parent 
sans doute de l'épicier, son homonyme, aurait 
obtenu de Thérèse Croiset qu'elle se chargeât de 
l'enfant. Celle-ci devint et resta pour Chamfort 
une mère adoptive, lui confia le mystère de son 
origine, et comme il portait au collège le nom de 
Nicolas, comme on ne lui connut d'autre famille 
que celle du petit marchand de Clermonl, quand 
il réclama son baptistaire^ on lui adressa un acte 
qui semblait le concerner et appartenait à un autre 
enfant. 

Un autre acte relevé encore sur les registres de 
la paroisse Saint-Genest donne à cette conjecture 
bien de la vraisemblance : « -Ce vingt-deuxième 
juin mil sept cent quarante a été baptisé Sébastien- 
Roch, né le même jour sur cette paroisse, de pa- 
rents inconnus^ ». Voilà un enfant naturel, né sur 
la paroisse des époux Nicolas, qui porte les mêmes 
prénoms que Chamfort. N'est ce point là le baptis- 
taire qui lui convient ? A vrai dire, on n'y retrouve 
pas les indications de lieu et de date qu'il fournit 
lui-même au notaire Margantin ; mais il tint sans 
doute ces renseignements de Thérèse Croiset, .déjà 
fort vieille en 1782, à qui la mémoire put faire 
défaut, et qui, d'ailleurs, en matière de dates, ne 
se piquait pas d'exactitude ; elle se rajeunit de 
treize ans dans son acte de mariage. 

Si cette question de l'origine de Chamfort nous 
arrête si longtemps, c'est que, comme l'a compris 

1. Ce bîptistaire et l'acte ds mariage de Thérèse Croiset m'ont été 
commimiqu(^5 par M. Gasquet. 



12 nnAMiiiiiT 

son premier biographe, l'irrégiilnrité de sa nais- 
sance influa sur son caractère : « Uien de plus dou- 
loureux, dit Ginguené, pour un jeune homme à 
qui la nature a donné de l'élévation et de 1 énergie, 
que de se sentir défavorablement classé dans l'opi- 
nion. Il en résulte trop souvent pour lui le mal- 
heur de jeter sur la société un coup d'œil amer'.» 
Ce n'est point parla, pourtant, crojons-aous, que 
Chamfort eut surtout à soufïrir de sa bâtardiso ; 
elle ne fut, comme nous savons, révélée qu'à quel- 
ques-uns ; de plus, eùt-elle été connue, l'exemple 
de d'Alembert, de Delille, de M"" de l'Espinasse, nous 
montre assez que la société du xviii^ siècle n'avait 
point de rigueurs pour les enfants naturels. Mais 
il ne connut ni sa mère véritable, ni son père : 
n'est-ce point une cause suffisante de tristesse 
pour une âme bien née ? Ses vrais parents l'aban- 
donnèrent, ou du moins ne l'avouèrent pas; ils se 
crurent contraints, par leur situation, de s'écarter 
de lui et d'en rougir ; et cette conduite put très tôt 
lui faire directement et cruellement sentir ce qu'il 
y avait d'immoralité et d'égoïsme lâche chez les 
représentants des classes privilégiées. Lorsqu'il 
lit plus tard de si âpres satires du clergé et du 
patriciat, il n'oublia pas que dès le premier jour il 
en avait été la victime. 

Il était tout jeune encore lorsqu'on l'éloigna de 
Clermont. A la recommandation de Morabin, doc- 
teur de Navarre, un ami probablement du cha- 
noine Nicolas, une bourse lui fut accordée au 

1. Notice en tête des Œuvres de Chamfort. (Paris, an III, 4 vol. 
in-8'.) 



ORIGINE ET ÉDUCATION 13 

collège des Grassins. II ne justifia celle faveur 
qu'assez lard ; jusqu'à la Iroisième ses études 
furent médiocres. Mais à ce moment il sortit de 
pair, et devint un de ces empereurs de rhétorique 
qui faisaient la joie et l'orgueil de l'ancienne Uni- 
versité. Rhétoricien de première année, il rem- 
porte quatre prix au Concours général ; mais il 
avait manqué celui devers latins. Sous peine de se 
voir supprimer sa bourse, il lui fallut redoubler sa 
classe. Au concours de lin d'année, il obtint cette 
fois partout le premier rang, a L'an passé, disait-il, 
j'avais imité Virgile, et j'ai manqué mon prix ; 
j'ai, cette année, imité Buchanan et l'on me cou- 
ronne. » Cette malice n'était point la première 
qu'il laissât échapper ; au dire de Sélis, ses maîtres 
le savaient à la fois studieux et espiègle. Stu- 
dieux, ses succès le prouvent ; et il ne se conten- 
tait pas d'exceller dans les exercices classiques; il 
étudiait aussi, en se jouant, l'italien et l'anglais, 
qu'il posséda très complètement. Espiègle, Lebeau 
l'aîné, professeur de grec, s'en aperçut bien : 
Chamforl s'égayait des allures solennelles de ce 
maître, et troubla si souvent sa classe par des 
saillies, qu'il tut, à un moment, menacé d'exclu- 
sion. Son espièglerie ne s'en tint pas là: un jour, 
de compagnie avec Letourneur, qui devait plus tard 
traduire Shakespeare, il s'enfuit du collège. Us 
avaient le dessein de faire le tour du monde. .\r- 
rivés à Cherbourg, nos aventuriers se ravisèrent: 
ils s'aperçurent que leur projet présentait des 
difficultés auxquelles ils n'avaient pas songé et se 
hâtèrent de retournera l'école. On les y accueillit 



14 CHAMFORT 

sans trop de façons ; on pardonna à Chamfort son 
escapade en faveur de son esprit. Le grave Lebeau 
désarma-l-il ? il devait en toiil cas désarmer plus 
tard. Son terrible écolier, après un succès acadé- 
mique, lui envoya la pièce qui lui avait valu son 
prix, avec cette dédicace : « Chamfort demande 
pardon pour Nicolas ». Et Lebeau répondit ; « Je 
pardonne à Nicolas et j'admire Chamforl. » 

Sans famille, sans tortune, qu'allait faire ce 
jeune homme en quittant les bancs? D'Aireaux, 
principal des Grassins, qui paraît s'être intéressé 
à lui, Morabin, son protecteur, qui vécut jusqu'en 
1762, crurent vraisemblablement, quoiqu'il n'an- 
nonçât guère de vocation, que le mieux était de 
l'engager à se destinera l'Eglise. Il semble certain 
que Chamfort a pris alors le petit-collet; c'était 
un costume et non pas un état : costume d'ail- 
leurs plaisant à porter et qui n'obligeait à rien. 
Mais il ne rapportait rien non plus ; et pourtant 
il fallait vivre. En attendant qu'il pût obtenir un 
bénéfice, les patrons de Chamfort lui procurèrent 
un préceptorat. On peut douter qu'il eût des dis- 
positions pédagogiques, lui qui a écrit : « Il fallait 
(aux femmes) une organisation particulière pour 
les rendre capables de supporter, soigner, cares- 
ser des enfants '. » N importe : le comte Yan 
Eyck, ministre plénipotentiaire du prince de Liège 
à Paris depuis 1744, ayant été disgracié et rappelé 
par son souverain en 1760, Chamfort le suivit 
avec charge de faire l'éducation de son neveu. Il 

1. ^iJ. ALcns. I, Vm. 



ORIGINE ET ÉDUCATION 13 

était secrétaire en même temps, valet de chambre 
littéraire, comme il disait. Le sort le traitait bien 
à ses débuts. Van Eyck, en effet, n'est point un 
mince personnage ; outre qu'il possédait une 
grande fortune, il avait pour frères le prince évêque 
de Liège et l'électeur de Cologne, Clément- Au- 
guste. Chamfort était donc entré dans une bonne 
maison; avec de l'intrigue, ou même un peu de 
souplesse, il eût pu se pousser dès l'abord; mais 
■ il ne calcula pas tant. Très vite il se brouilla avec 
son patron ; ayant eu à se plaindre de l'avarice de 
Van Eyck, il ne la supporta pas. Dès le mois de 
juin 1761, il a quitté son préceptorat, et, de Co- 
logne, il adresse à un de ses amis une épître en 
vers où il lui fait part de ses mécomples. Au reste, 
il ne semble pas regretter d'avoir manqué sa for- 
tune : 

C'en est donc fait, la trompeuse Fortune 
A sur mes jours abdiqué tout pouvoir. 
Je la bénis ; sa faveur importune 
En aucun temps n'a fixé mon espoir. 

Il se déclare au contraire fort heureux d'échap- 
per au commerce des grands, 

illustres misérables. 
Fiers d'être sots, de leur faste éblouis. 
Toujours punis de n'avoir rien à faire '. 

Désormais il se consacrera à l'amitié et au tra- 
vail. Il est fâcheux que ces sentiments excellents 
s'expriment dans un langage d'une rare faiblesse 

1. Ed. Âuouis, V, 107. 



16 CUAilFOHT 

et d'une constante impropriété. Les premiers vers 
de Chamfort ne font nullement prévoir qu'il doive 
jamais devenir poète ; il ne le devint point en 
effet. Mais son premier mot, à son retour d'Alle- 
magne, annonçait un homme d'esprit : « Je ne 
sache pas de chose, dit-il, à quoi j'eusse été moins 
propre qu'à être un Allemand*. » 

Revenu à Paris, la pauvreté l'y attendait; maiselle 
ne l'eflrayait point. 11 semble que, dès ce moment, 
il ait dû venir en aide à Thérèse Croiset : gros souci 
etlourde charge pour un jeune homme de vingt ans, 
qui n'avait d'autres ressources que sa bonne mine 
et son courage, il fit donc sans hésiter toutes les 
besognes qui s'offrirent à lui. En échange de quel- 
ques louis, il écrivait des sermons pour le compte 
d'un de ses anciens camarades, devenu homme 
d'église ; nous le voyons à un moment dernier clerc 
chez un procureur. Vers le même temps il accepta un 
préceptorat ; mais, cette fois, il n'avait plus affaire 
à un Van Eyck. La mère de son élève était une 
veuve de vingt-cinq ans. Sélis nous conte gaiement 
comment finit la seconde expérience pédagogique 
de Chamfort. La veuve, voulut elle aussi, prendre 
des leçons au jeune professeur : « L'écolière de- 
vint amante et amante heureuse. Une sirène de 
soubrette de même. Une autre encore. Leur maî- 
tresse vit la trahison. En mère sensible elle dit : 
« Pardon, Monsieur, il faut nous séparer. Vous êtes 
infidèle à nos conventions ; toutes les fois que 
vous faites étudier mon fils, il maigrit. — El moi 

1. Sd. Alglis, II, 133. 



ORIGINE ET ÉDUCATION 17 

aussi, Madame, toutes les fois que je vous en- 
seigne. » Et Chamfort se retrouva libre et sans 
place. 

D'Aireaux, son ancien maître, qui ne le perdait 
pas de vue, aurait voulu l'arracher à cette exis- 
tence par trop aventureuse. Il le manda près de 
lui, le sermonna, et, vivement, le pressa de se 
faire prêtre : « Non, lui répondit résolument 
Chamfort ; j'aime trop le repos, la philosophie, les 
femmes, l'honneur, la vraie gloire, et trop peu les 
querelles, l'hypocrisie, les honneurs et l'argent. » 
Son parti dès lors était bien pris : il voulait être 
homme de lettres. Une expérience de vingt années 
devait lui apprendre qu'il ne trouverait pas dans 
celte carrière, où il entrait plein d'espoir, la sa- 
tisfaction des goûts que sa fierté juvénile avait si 
nettement déclarés à d'Aireaux '. 



1. La plupart de ces détails sur les débuts de Chamfort sont em- 
pruntés à la Notice de Gimguené et aux Extraits de Sélis dans la 
Décade philosophique, déjà cités. 



CHAPITUIi 11 

SES DÉBUTS LITTÉRAIRES. 



Pendant près de vingt ans, Cliamfort n'écrivit 
que des œuvres moyennes ou tout au plus dis- 
tinguées. Sa vocation ne se décida que tard, ou, 
du moins, c'est seulement sur le tard qu'il la con- 
nut. Il en fut pour lui comme pour ses prédéces- 
seurs dans ce genre : qui devint moraliste avant 
la trentième année dès longtemps passée? Théo- 
phraste, l'ancêtre, entreprit, nous dit-on, son ou- 
vrage à 99 ans ; Montaigne et La Bruyère ne son- 
gèrent pas heureusement à temporiser si fort ; 
mais enfin la quarantaine avait déjà sonné pour 
eux quand parurent les Essais et les Caractères. Il 
y a là une nécessité : on ne saurait juger la vie 
avant d'avoir eu le temps de vivre, et l'on ne peut 
connaître que les chemins par où l'on a passé et 
repassé. 

Sa vocation, l'eût-il connue dès le premier jour, 
Chamfort n'eût pu la suivre. Jamais, et surtout à 
ses débuts, il ne jouit de cette oisiveté du sage 
qui permit à La Bruyère, pendant huit années, 
de « méditer, lire et être tranquille ». Il était 
pauvre ; il lui fallait produire ce qui lui faisait ga- 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 19 

gner sa vie et ce qui pouvait le mettre en vue. 
Avant de devenir un grand écrivain, il dut être un 
homme de lettres, c'est-à-dire faire un métier. La 
Bruyère avait eu beau se moquer de Cydias et de 
sa profession de bel esprit : beaucoup à la suite 
de Cydias mirent une enseigne, ouvrirent un atelier 
et un magasin et attendirent les ouvrages de com. 
mande. L'écrivain n'eut plus seulement un cabinet, 
mais aussi une boutique. Chamfort a lui-même 
parlé quelque part « de son affiche littéraire » '. 

Dans ce qu'il écrivit durant cette période, 
Chamfort mit donc autre ciiose que ce qui venait 
de lui-même : il subit l'influence du métier, de 
la mode, de la convention ; il ne se déroba pas à 
l'empire qu'exercent les grands modèles sur les 
débutants. Nulle part il ne se donna tout entier. 
Il ne le pouvait pas. C'est son âme, plus encore 
que son talent, qu'on trouve plus tard dans ses 
Pensées ; nul ne possède son âme tout entière avant 
que le temps ne l'ait façonnée. Et pourtant ces 
vingt années de la vie de Cliamfort ne sont pas 
sans intérêt; il écrit alors des livres qu'il n'a pas 
vécus ; mais il vit le livre qu'il écrira. Son talent n'a 
pas trouvé sa forme, mais chaque jour fournit 
l'étoffe dont il doit se faire. 

Il débuta, comme on débute souvent aujour- 
d'hui, par des articles de journal. La presse poli- 
tique existait encore à peine, mais la presse lit- 
téraire avait déjà pris un notable développement. 
En 1750, un certain Pierre Rousseau, de Toulouse, 

1. Ed. AuGUis, I, 336. 



:20 CllAMFOHT 

fonda à, Liège, sous la protection du prince palatin 
et du prince d'Horion, premier ministre du car- 
dinal de Bavière, prince et évoque de Liège, une 
feuille périodique, bi-mensuelle, et qui contenait 
des extraits et analyses des livres français, beau- 
coup d'études sur les littératures étrangères et 
quelques nouvelles politiques. C'était le Journal 
Encyclopédique. Ce recueil, assez soigné, mais très 
dévoué au parti philosophique et spécialement à 
Voltaire qui ne dédaigna pas à celte époque, et 
plus tard, d'y envoyer des communications et des 
lettres, scandalisa vite les dévots Brabançons. 
Un mandement du cardinal de Bavière, daté du 
27 août 1759, prononça sou interdiction. Pierre 
Rousseau transportases presses d'abord à Bruxelles, 
puis à Bouillon, et le premier numéro de 1760 
est dédié au souverain de ce duché'. Itappelé sou- 
vent à Liège pour y régler ses affaires, il dut y 
connaître Chamfort qui s'y trouvait cette année 
même à la suite de Van Eyck. Rousseau fut cer- 
tainement un habile manufacturier littéraire ; on 
peut croire qu'il se mettait volontiers en quête de 
jeunes talents. Sans doute il enrôla Chamfort qui 
ne demandait qu'à exercer sa plume. Sa colla- 
boration au journal de Rousseau ne nous paraît 
pas douteuse. Elle dura deux ans environ, nous 
dit Séiis. Et en efiet dans le numéro du I "' mai 1 763 
nous avons relevé un Avis au sujet de la correspon- 
dance littéraire de ce journal, dans lequel le gazelier 
se plaint que certaines gens, à Paris, en s'intitulant 

r Voir Eugène Hatik, Histoi re de la Presse, tome III. 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 21 

correspondants, se fassent remettre des morceaux 
destinés à son recueil et qui ne lui parviennent 
jamais. « C'est, dit-il, pour arrêter le cours de ces 
interceptions que nous avertissons tous ceux qui 
veulent bien s'intéresser au succès de cet ouvrage, 
que nous composons à Bouillon tout ce qui entre 
dans nos journaux, à l'exception des pièces fugi- 
tives ; qu'à Paris surtout personne ne nous aide 
de ses lumières queM.de C..., notre ami, i|ui, 
bien loin de se dire notre collaborateur, ne veut 
pas même nous permettre de le nommer. » Voilà 
qui concorde bien avec le témoignage de Sélis 
nous disant que Chamfort collabora deux ans à 
peu près ' à ce recueil, « mais incognito et avec 
une sorte de honte. Il est impossible, ajoute-t-il, de 
reconnaître aujourd'hui ses articles ». El il est vrai 
qu'en feuilletant cette collection nous n'avons rien 
trouvé qui ait une marque propre. Cet article sur 
la Poétique de Marmontel (en trois extraits) est-il 
de Chamfort ? Il se peut ; et aussi ces comptes 
rendus des petits actes de Saurin (les Mœurs du 
temps), de Poinsinet (le Cercle), et encore cette ana- 
lyse des Lettres de deux amants écrites au pied des 
Alpes. Mais comment s'en assurer? Tout cela est 
clair, correct et sensé. La facture est bonne, mais 
il n'y a que de la facture. Et voilà justement, je 
crois, la raison pour laquelle Chamfort, ambitieux 
comme on l'est à son âge, tenait si fort à ce que 
ses productions restassent anonymes. Réduit à 
cette besogne de manouvrier littéraire, il voulait 

i. 11 est probable que la collaboration anonyme de Chamfort se 
prolongea au delà de ce délai de deux ans. 



22 CHAMFORT 

attendre l'heure où il pourrait signer des œuvres. 
11 semble que Pierre Rousseau fut un assez hon- 
nête homme et non pas un de ces âpres spécula- 
teurs comme il y en eut tant alors parmi les en- 
trepreneurs de journaux, et comme Brissot en 
connut plus tard. Mais il ne payait pas fort cher 
ses collaborateurs ; ce n'était pas l'usage, et, pro- 
bablement, il eût été d'ailleurs en peine de se 
montrer libéral. Tant que Chamlorl ne put compter 
pour vivre que sur ce qu'il gagnait au Journal Encij- 
clopédique, il lui fallut vivre assez mal. C'est le 
temps dont nous parle Aubin dans son Cluiinfur- 
tiaini ' : a Je l'allais voir (Chamfortj, dit-il, presque 
tous les matins ; nous lisions ensemble l'Arioste 
. et la Pucclle^ rapprochant l'imitation de l'original, 
autour d'un petit poêle oïi nos livres se dessé- 
chaient. » Mais Chamfort avait beau vivre alors à 
Paris, » ce singulier pays où il faut trente sous 
pour dîner, quatre francs pour prendre l'air, cent 
louis pour le superflu dans le nécessaire et quatre 
cents louis pour n'avoir que le nécessaire dans le 
superflu' », malgré sa gène, il se tenait pourtant 
en belle humeur. Il était alors » plein de feu, de 
gaieté, de passions ' », et sa jeunesse l'aidait à se 
passer du nécessaire et même du superflu. Tant 
qu'il n'eut pas pris rang, la pauvreté semble lui 
être restée indiiïérente; car, si elle lui devint pé- 
nible plus tard, ce n'est point qu'il regrettâtes jouis- 
sances matérielles qu'elle interdit, mais parce qu'il 



1. Paris, an IX, chez les marchanâs de nouveautés. 

2. M(l. Auouis, I, 4.i'.t. 

3. Sklis dans ses articles de la Décade philosophique. 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 23 

souffrit des dédains ou des hauteurs auxquels 
elle expose. Inconnu, il pouvait manquer de tout 
et ne désirer rien : « La fortune ni les privations 
n'ontjamais troublé son indépendance. Sa philo- 
sopliie à cet égard ne ressemblait à l'insouciance 
que parce qu'elle tenait peut-être plus à l'habitude 
de se passer de ce qu'il n'avait pas, qu'au moindre 
efTort pour s'en priver volontairement' •>. Mais 
s'il acceptait gaiement la pauvreté, il ne se résignait 
à l'obscurité qu'avec impatience. Que faire pour en 
sortir ? quelle voie suivre ? quel genre embrasser, 
et, puisque tous les débutants se posent cette ques- 
tion, quel modèle imiter? 

Un jeune homme de talent, qui s'interrogeait 
ainsi entre 1760 et 1702, avait le droit d'être per- 
plexe. Bufîon construit alors son monument, mais 
il vit dans la solitude, ne cherche pas les disciples, 
n'accepte que des collaborateurs anonymes. L'En- 
cyclopédie, enlveprhe en l7ol, se poursuit jusqu'en 
1772 ; mais les écrivains de V Encyclopédie forment 
un parti, une secte ; si l'on veut être avec eux, il 
faut s'enrôler, s'embrigader, subir une discipline 
étroite, sous peine de passer pour déserteur, 
bien plus, pour apostat. Des hommes de mérite 
s'occupent des matières de politique, d'adminis- 
tration ; en 1758 Quesnay a publié ses Maximes ; 
la Théorie de l'Impôt de yiiraheem, l' Ami des hommes, 
paraît en 1760. Mais, si l'on parle beaucoup d'eux, 
l'on ne les lit guère ; et leurs études sont bien 
arides pour un jeune homme de vingt ans. Il y a 

1. Chamfortiana, \\\. 



24 CIIAMFORT 

toujours une littérature de salon ; Dorât vieillit, 
on le goûte encore pourtant ; si Crébillon fils n'a 
plus guère donné de romans depuis le Sofa (1745), 
beaucoup de romanciers suivent sa manière et 
Boufflers, avec Aline (1761), rajeunit un moment le 
genre et obtient un vif succès. Mais ce sont lu des 
bagatelles ; tous les jeunes gens s'y plaisent, tous 
s'en croient capables, et, partant, se défendent de 
vouloir les imiter. Restent deux grands bommes : 
Voltaire et Rousseau, qui, précisément àcetleheure, 
sont dans tout l'éclat de leur gloire. Voltaire a 
déjàmérité son renom d'universalité ; l'universalité 
ne s'imite pas ; et Voltaire ne s'est pas élevé assez 
baut dans cbaque genre, pour qu'un esprit ambi- 
tieux et fier se résigne à marcher uniquement sur 
ses traces. D'ailleurs, à ce moment, il vient de pu- 
blier un livre plein d'ironie et de désenchantement, 
très propre à choquer et même à blesser les âmes 
jeunes, avides d'espérance et désireuses d'illusion. 
C'est précisément ce qu'éprouva Chamfort en lisant 
Candide et, bien que Voltaire exerçât alors sur les 
lettrés une sorte de royauté, le débutant ne craignit 
pas de décocher une épigramme irrévérencieuse 
contre le vieux maître : 



Candide est un petit vaurien 
Qui n'a ni pudeur ni cervelle ; 
A ses traits on reconnaît bien 
Frère cadet de la l'itrelle. 
Leur vieux papa pour rajeunir 
Donnerait une belle somme ; 
Sa jeunesse va revenir : 
Il fait des œuvres de jeune homme. 



SES DÉBUTS LITTERAIRES 



Tout n'est pas bien : lisez l'écrit, 
La preuve en est à chaque page ; 
Vous verrez même en cet ouvrage 
Que tout est mal comme il le dit '. 



En cette année 1759, en même temps que 
CaniUdc, parurent les Leilrcs de deux amants rcrilcs 
au pii'ddcs Alpes. Le roman de Voltaire est le chef- 
d'œuvre de cet esprit cynique et sec, de cette 
méchanceté, qui avait été la maladie du commen- 
cement du xviii" siècle. Julie fut, au contraire, sui- 
vant le mot deMichelet, « la résurrection du cœur»; 
et par là ce livre eut un succès d'enthousiasme. 
Rousseau avait conquis les jeunes gens et les fem- 
mes et, comme le remarque Chamfort, il se forma 
« une génération nouvelle remplie d'admiration 
pour Rousseau, nourrie de ses ouvrages, non 
moins éprise de ses vertus que de ses talents, qui, 
dans l'enthousiasme de la jeunesse, avait marqué 
les hommages qu'elle lui rendait de tous les carac- 
tères d'un sentiment religieux - ». C'est donc Rous- 
seau que Chamfort a pris d'abord pour maître, c'est 
Rousseau qui, h. ses débuts, lui donna le ton. 

Cette influence se marque d'une façon aimable 
et naïve dans la /''»nc Indienne, petit af^te envers 
joué à la Comédie-Française, le 30 avril 1764. Un 
jeune Anglais, Belton, pris de la passion des voya- 
ges, a quitté sa famille, et, après un naufrage, lia 
été jeté mourant dans une île oii il est soigné et 
sauvé par un vieillard et sa fille. Le vieillard mort, 



1. ^rf. Auouis, V, 222. 

2. Ed. Anuis. UI, SSfi. 



26 CUAMFORT 

Belton, las de la solitude, veut revoir Charlestown, 
sa patrie, et y ramène la jeune sauvage avec laquelle 
il a vécu quatre ans et dont il est aimé. Mais, à 
peine dans son pays, il est ressaisi par tous les pré- 
jugés sociaux ; il a peur de la pauvreté pour sa 
compagne, il en rougit pour lui-même, et, pour 
ne pas être exposé au dédain des puissants et des 
riches, il est sur le point de trahir Relli, lu jeune 
Indienne, et d'épouser une héritière qui lui était 
destinée avant ses aventures. Betti apprend tout 
et reproche à son amant de la trahir ; c'est, comme 
on pense, une occasion de faire la satire de l'odieux 
et du ridicule des conventions sociales ; enfin un 
vertueux quaker, tout justement le père de l'héri- 
tière destinée à Belton, et qui vit de la vie civilisée 
tout en la condamnant, réconcilie les deux amou- 
reux, puis les marie par- devant notaire. — Les 
critiques ne furent pas tendres pour ce premier 
essai de Chamfort. 'Fréron, qui le soupçonnait 
d'être entaché de philosophisme, lui reprocha de 
manquer de toute originalité. Collé, dans son Jour- 
nal ', déclara que l'auteur n'avait su que gâter en 
l'altérant l'historiette qu'il avait empruntée au 
Spectateur Anglais pour en faire le sujet de sa pièce. 
« C'est, dit Grimm, un ouvrage d'enfant dans le- 
quel il y a de la facilité et du sentiment, ce qui fait 
concevoir quelque espérance de l'auteur ; mais 
voilà tout^ ». Mais le public n'eut point, il s'en faut, 



1. Journal et Mémoires de Chaules Collé publiés ])ar IIomjhé liii.\'- 
iiOMME (tuine II, p. 364 sq.). 

2._ Correspondance littéraire de fjimni, éditée par Mm-hice Tock- 
NELX, tome V. 



SES DEBLTS LITTEMAIRES 2" 

tant de sévérité. Collé, peu favorable pourtant, doit 
avouer que la pièce « a été fort applaudie à la pre- 
mière représentation ». Et il ajoute : 



« L'on demanda l'auteur à. grands cris, et, pendant 
vingt minutes au moins, M. Duclos eut à combattre les 
sentiments des comédiens, de M. le duc de Duras, de 
M. d'Argental, gens pleins de raison et de délicatesse. Il y 
eut dans le corridor et dans les foyers de la Comédie une 
dispute assez vive entre eux et Duclos, qui les poussa et 
l'emporta. Le petit Chamfort suivit le conseil de l'acadé- 
micien et le préféra à ceux des histrions, du duc et du 
conseiller honoraire au Parlement '. 



Collé a beau le prendre sur le ton dédaigneux ; 
il n'en est pas moins vrai que le succès du petit 
Chanifort prit l'allure d'un triomphe. Voilà ce que 
nous nous expliquons mal aujourd'hui en lisant la 
Jeune Indienne et nous avons peine à concevoir que ce 
« début innocent - », comme dit Sainte-Beuve, ait 
reçu un accueil si flatteur et si vif. Ajoutons que ce 
ne fut pas le succès d'un soir ; dans sa nouveauté, 
la Jeune Indienne eut neuf représentations succes- 
sives ', ce qui, pour le temps, est un chiffre fort 
honorable ; en 1765, le roi la fit représenter 
devant lui à Versailles ' ; on la monta sur les 



1 . Journal de Cullé, II, 304 S(|. 

2. Causeries du Lundi, IV, 343. 

3. Les neuf représentations de la Jeune Indienne rapportèrent 
10271 livres 5 sols, sur quoi Chanifort toucha 524 francs qui lui fu- 
rent payés le 15 juin Hei. — Nous devons à l'oblifieance de M. G. 
Mo.Nv.vL, d'avoir pu consulter le dossier dramatique de Ch.\5ifort 
aux archives de la Comédie-Française. 

4. Journal de Papillo.n de l.\ Fekté. publié par Ernest Boysse 
(Paris, OUendorf, 1SS7, in-S'). 



28 CUAMKOHT 

théâtres de société, qui florissaient alors ; dix ans 
plus lard ou environ, elle enchante les exilés de 
Chanleloup et vaut à M'"" de Choiseul un triomphe 
d'actrice. Elle jouait pour ses invités Marianne du 
Tartufe, Lucinde du Médecin malgré liti. Mais le 
rôle de Betti lui convenait surtout, paraît-il. « La 
grand'maman, écrit l'abbé Barthélémy, était mise 
à ravir, et quand elle a paru, on l'a trouvée si jeune 
et si jolie que toute la salle a retenti d'applaudis- 
sements. Il Enfin la pièce resta au répertoire, et 
on la voit figurer sur l'affiche jusqu'en 1789. D'où 
vient cette faveur si vive et si persistante accordée 
à une bluette que nous jugeons aujourd'hui sans 
conséquence ? Remarquez d'abord que la coupe 
en un acte était alors assez goûtée : les Mœurs du 
Temps de Saurin sont de 1700, et aussi l'Amateur 
de Barthe ; en 176i on applaudit fort le Cercle de 
Poinsinet. Le public, qui avait essuyé tant de 
comédies froides et vides en cinq actes mortels, 
savait gré aux poètes de se montrer discrets avec 
lui. Mais ce n'est là qu'une raison accessoire du 
succès de Chamfort. Ce qui plut dans la Jeimc 
Indienne, c'est que pour la première fois on enten- 
dait au théâtre un écho, très affaibli sans doute, 
distinct pourtant, des éloquentes déclamations de 
Rousseau contre les misères et les vices de la 
civilisation ; c'est surtout que l'auteur avait eu 
l'idée ingénieuse de transformer ces violents 
anathèmes en traits de naïveté ou en plaintes 
touchantes et de les placer dans la bouche d'une 
jeune femme qui avait quelque chose de la tendresse 
et de la passion de Julie. Rousseau porta bonheur 



SES DEBUTS LITTERAIRES 29 

à la première œuvre de Chamfort, qui, lorsqu'il était 
en quête d'inspirations, aurait pu s'adresser plus 
mal. La Harpe l'a bien compris, et il loue le rôle 
de cette Betli qui fait » entendre la plainte de 
l'amour dans le langage d'une habitante des bois 
dont l'auteur a très bien saisi la vérité pénétrante 
et la douce simplicité ' ■>. Aujourd'hui que les 
idées et les héroïnes de Uousseau ne nous passion- 
nent plus, nous pensons, comme Grimm, que la 
pièce de Chamlort n'est qu'un ouvrage d'enfant, et 
nous faisons bon marché de son mérite littéraire. 
Mais, en étudiant la vie et le caractère de Cham- 
fort, nous ne pouvons cependant la négliger tout 
à fait. Malgré toutes les conventions de genre et 
démode, elle trahit son auteur par quelque endroit. 
Les jeunes écrivains ont cet aimable défaut de se 
livrer, quoi qu'ils en aient ; et Belton, à bien des 
égards, parle comme sentait Chamfort. Inconnu, 
il portait allègrement la pauvreté ; mais, pour 
faire représenter sa pièce, il dut voir les Gen- 
tilshommes de la Chambre, les gens de lettres et 
les comédiens. Il éprouva, dès qu'il chercha à se 
mettre en vue, ce que la pauvreté traîne avec elle 
d'embarras qui déconcerte, quels froissements 
accompagnent la bienveillauce qu'elle excite et 
qui sait mal se distinguer de la pitié, le sentiment 
de gêne, d'infériorité et de dépendance qu'elle 
impose à celui sur qui elle pèse, et combien elle 
rend lourd à porter le fardeau de la reconnaissance. 
Ce sentiment de pudeur ficre, voilà ce qui fait, 

1. L\ Harpe. Cours de Littérature, tome XI, p. 428 (Paris, an VIU, 
in-8'). 



30 CIIAMFORT 

comme on disait alors, le nœud de la pièce. lîelton 
ne songerait pas un seul moment à abandonner 
Belti, s'il ne redoutait 

Le mépris, ce tyran de la société, 
Cet horrible fléau, ce poids insupportable 
Dont l'homme accable l'homme et charge son 

[semblable '. 

Et ce sentiment impatient et ombrageux, celte 
préoccupation inquiète de préserver sa dignité 
contre toute atteinte est justement le point résis- 
tant autour duquel, pour ainsi parler, devait se 
former le caractère de Chamfort. 

Quelques mois après la représentation de la 
Jeune Indienne, l'Académie lui décerna un prix de 
poésie pour son Epîtrr d'un père à soit /ils sur la 
naissance d'un petit-fils. Ici encore nous retrouvons 
la marque de l'influence de Rousseau ; ce n'est 
plus du Discours sur l'Inégalité et de la Nouvelle 
tiéloise que s'inspire le poète ; l'Emile a paru en 
1762; le grand-père que fait parler Chamfort n'a 
pas négligé de le lire. Il a même, semble-t-il, 
devancé quelques-uns des conseils de Rousseau. 
« Au jour de ta naissance, dit-il à son fils, 

Je te pris dans mes bras ; un serment solennel 
Promit de t'élever dans le sein paternel. » 

Rousseau pourtant n'avait pas encore pu écrire la 
phrase fameuse : « Comme la véritable nourrice 
est la mère, le véritable précepteur est le père ». 

i. Sd. AuGuis, IV, p. 322. 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 31 

Nous reconnaissons dans l'épître académique l'ana- 
thème que Rousseau avait lancé contre " ces 
risibles établissements qu'on appelle collèges ». 

Loin de lui ces prisons oii le hasard rassemble 
Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble, 
Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs 
Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs. 

Sophie même, tant ce grand-père voit loin dans 
l'avenir, figure dans ces vers : 

Qu'un seul objet, mon tils, t'enchainant sous sa 

[loi, 
Te dérobe à son sexe anéanti pour toi '. 

11 est clair que cette seconde imitation de Rous- 
seau réussit moins bien à Chamfort que la pre- 
mière, et Grimm a bien raison de dire : « Vous ne 
serez peut-être pas content de la totalité de ce 
morceau ; vous n'y trouverez point ce langage lou- 
chant et grave qui convient à un père dans la cir- 
constance où le poète l'a placé ' ». Mais aussi quel 
étrange sujet à proposer à des jeunes gens que 
cette lettre d'un aïeul ! Si faible d'ailleurs que 
fût l'œuvre de Chamfort, elle avait réussi. Le 
théâtre et les concours académiques étaient alors 
les deux grandes portes qui donnaient accès à la 
réputation, elles s'étaient ouvertes pour lui. 

Dès lors il prend rang parmi les gens de lettres 
connus. 



1. FA. Auoms V, 103 sqq. 

2. Correspondance ic Gi\im«, VI, Ti. 



32 CIIAMKOIIT 

Voltaire qui, sans doute, ne sut pas quel élait 
l'auleur de l'épi5:;ramnie sur Candide, lui avait 
écrit, au début de !76i, qu'il attendait avec 
impatience la Jeune. Indienne, et, dans une seconde 
lettre, datée du 2o mai : « Je suis persuadé, lui 
disait-il, que vous irez très loin. » Mien que Vol- 
taire ne fût pas chiche de compliments pour les 
jeunes auteurs, de pareilles lettres valaient pour- 
tant un brevet de talent. Aussi, d'Alembert lulil 
lui-même en séance publique de l'Académie la 
pièce couronnée de Chamfort ' ; et certaines anec- 
dotes font croire qu'il y eut entre eux, vers ce 
temps, des relations assez fréquentes. Chamfort 
voyait aussi Marmontel, qui, bien qu'il eût perdu 
récemment le privilège du Mercure^ n'en était pas 
moins un des mieux accrédités et des mieux rentes 
entre les beaux esprits. Duclos surtout semble 
avoir été le grand introducteur littéraire de Cham- 
fort. « Duclos, dit Aubin, s'aperçut d'une ressem- 
blance frappante entre la tournure d'esprit du 
jeune Chamfort et la sienne ; il s'empressa d'au- 
tant plus volontiers à l'introduire dans le monde » '; 
et Duclos, en efïet, avec sa verve un peu âpre, avec 
ses brusqueries de langage et la rudesse, au moins 
apparente, de son caractère, pouvait bien plaire à 
celui que, dès ce temps-là, Sophie Arnould nom- 
mait Dom Brusquin d'Algarade. 

Dans le monde des lettres, Chamfort n'avait pas 

1. Nous trouvons ce détail dans un petit écrit paru à Paris en 1791 
sous ce titre : Petite lettre à M. de Cham/brt sur sa longue adresse 
contre les Académies,— par un acado'miciende province. (A la Bibl. na- 
tionale, sous la cote Lb 3'' 4938.) 

2. Cham/ortiana, V. 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 33 

seulement des protecteurs, mais aussi des amis : 
c'était Delille, son compatriote, peu connu encore, 
mais déjà goûté de ceux qui le connaissaient ; c'était 
Sélis, un jeune prolesseur de rhétorique,plein d'es- 
prit et de bonnes lettres ; c'était Saurin.déjà vieux, 
mais bienveillant, aimable, vivant heureux et 
souriant près de sa charmante femme ; c'était encore 
Thomas et Ducis dont Chamfort admirait la fra- 
ternelle amitié ; tous hommes d'un caractère 
estimable, de mœurs simples, et qui, quelle que 
fût leur doctrine morale, vécurent avec dignité, en 
stoïciens pratiques. Nul doute que ces relations 
n'aient été profitables à Chamfort ; elles furent sa 
sauvegarde aux heures delà jeunesse; grâce à elles, 
au milieu même de ses dissipations, il sut toujours 
défendre son honnêteté et sa générosité natives. 
Jeune, beau, spirituel, il fut en efiet, après son 
succès de la .A'W7/e Indienne, très fêté et très recherché 
dans le monde des théâtres ; son prix académique 
lui avait ouvert aussi les salons ; et, à ce moment, 
les salons n'étaient pas beaucoup plus sévères que 
les coulisses. Chamfort, d'ailleurs, l'a déclaré : il 
ne songea pas à vaincre ses passions ; avec elles il 
ne sut faire rien autre que les détruire.... en les 
satisfaisant. Autant qu'homme du siècle, il eut ce 
qu'on a appelé depuis une éducation sentimentale. 
Si l'on en croit les Actes des Apôtres, M"° Guimard 
fut une des premières femmes qu'il aima: « .M"' Gui- 
mard, dit le malin journal, qui imagine des confi- 
dences de Chamfort, était ' alors une des plus 
agréables danseuses de la nation ; je me fis une des 

1. Actesdes Apôtres, tome XX, p. 112. 

3 



34 CHAMFORT 

colombes du char de cette Vénus ». El ni l'âge, 
ni les mirurs de la danseuse et du poète ne ren- 
dent cette indiscrétion invraisemblable. Ajoutons 
que, dès 17(i3, (juimai'd, déjà riclie, a\ail à l'anlin 
un théâtre de société ; on y représentait des parades 
de Collé et des vaudevilles de Carmontelle ; n'y 
put- on pas jouer aussi la Jeune Indienne^ si fort à 
la mode, et encore cette Fanni qui, d'après le 
Dictionnaire dramatique \ fut donnée sur un théâtre 
de salon et dont nous n'avons retrouvé aucune 
trace ? Cette liaison ressembla, selon toute appa- 
rence, à celles de ce genre : orageuse et brève, 
Chamforl lui fit succéder d'autres amours plus 
faciles et moins relevées : « 11 succomba volon- 
tairement, dit Aubin," à toutes les tentations " ». 
Sans calcul (il n'avait pas encore tant d'expé- 
rience), il gagnait ainsi l'attention des grandes 
dames. N'a-t-il pas conté lui-même cette anecdote 

significative? « M , qui avait vécu avec des 

princesses, médisait: Croyez-vous que M. de L... ait 
M"" de S. . . ? — Je lui répondis : il n'en a pas même 
la prétention ; il se donne pour un libertin, un 
homme qui aime les filles par-dessus tout. — Jeune 
homme, me répondit-il, n'en soyez pas la dupe ; 
c'est avec cela qu'on a des reines ^. i Homme de 
plaisir, cela eût suffi à Chamfort, sans son esprit, 
pour devenir un homme à la mode. Vers ce temps, 
M™" de Genlis le rencontra chez M"" de Ronce, où 



\. DicHonnaire draniatiqnt {Vaj'is, Lacombe. mdixlxxvi, lome Ul, 
p. 526). 

2. Chamfortiana , IX. 

3. m.k.vc.m%, \\. 31. 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 33 

il était, ce semble, très en faveur et où il 
triomphait peu discrètement : " J'allais quelque- 
fois chez M"'° de lîoncé, ancienne dame de feu M""'la 
princesse de Condé ; elle recevait du monde tous 
les samedis; on y causait, on y faisait de la musique; 
j'y jouai quelquefois de la harpe. Je vis chez elle 
M. de Cliamfort qui avait déjà donné la Jeune 
Iniliennr ; il avait une jolie figure et beaucoup de 
fatuité ' 1). Un mot de douairière lui avait d'ail- 
leurs fait, dans le monde, ia réputation la plus 
avantageuse. La vieille M"" de Oraon, mère de cette 
marquise de Boufflers, qui fut la dame de volupté du 
roi Stanislas Leckzinski, avait dit de lui un jour 
dans un cercle déjeunes femmes : » V^ous le prenez 
pour un Adonis, c'est un Hercule ». 

il attirait en même temps l'attention des grands 
seigneurs et des hommes en place. Nous avons vu 
le duc de Duras, un des quatre Gentilshommes de 
la Chambre, et d'Argental, l'homme d'alTaires lit- 
téraire de Voltaire, s'occuper très fort de lui lors 
de la première représentation de la Jeune Indienne. 
Mais le duc de La Vallière surtout semble avoir été 
son premier patron. Grand amateur de livres, très 
riche et très prodigue, s'entourant volontiers de 
gens de lettres, le duc de La Vallière fréquentait 
aussi les déesses d'Opéra. C'est lui qui, voyant un 
jour la petite Lacour sans diamants, « s'approche 
d'elle et lui demande comment cela se fait : " C'est, 
lui dit-elle^, que les diamants sont la croix de Saint- 



1. Mémoires de M™" de Gexus (Paris, chez Ladvocat, tome I, 
p. 291). 

2. Ed.Avoms, H, 28. 



36 CHAJIFORT 

Louis de notre étal ». Et, comme il aimait l'esprit, 
sur ce mot, il devint d'elle amoureux fou. Par 
surcroît, il était motromane ; ou plutôt, suivant la 
tradition de Richelieu, il composait des livrets de 
ballet, des divertissements pour les spectacles de 
la cour, et les faisait versifier par des auteurs à ses 
gages. C'est ainsi que Cbamfort, qu'il avait dû ren- 
contrer à l'Opéra, lui servit de teinturier litléniire, 
comme dit Papillon de la Ferté. pour les deux 
ballets héroïques de Palmire, et Zénis et Almasie, 
joués devant le roi en 1765 '. Chamfort. comme 
il convient, disait très haut qu'il n'était pour rien 
dans ces ouvrages.» M. de Chamfort, écrit Grimm, 
s'en défend comme d'un meurtre : il prétend qu'on 
a assez de ses propres péchés sans se charger des 
péchés d'autrui '. " Mais il avait beau dire ; on 
parlait beaucoup de lui à cette heure ; on annon- 
çait qu'il préparait une tragédie de Polyxène et un 
Pharamond ; ses relations avec le duc de La Val- 
lière engageaient tout le monde à croire qu'il avait 
pour lui tenu la plume : et la maligne Sophie Ar- 
nould ne l'appelait plus que le ■ manteau ducal ». 
Ces rapides succès dans le monde et dans les 
lettres grisèrent Chamfort. Assez peu disposé à la 
modestie, il ne se garda pas de l'iufatuation. Plus 
tard il l'a confessé lui-même : « M*'* avait montré 
beaucoup d'insolence et de vanité après une espèce 
de succès au tbéàlre (c'était son premier ouvrage). 
In de ses amis lui dit : Mon ami. tu sèmes les ron- 



1. Tournai de Papillon de la Ferté (à la date du 30 juin et du 
31 juillet 1:60). 

2. Correspondance de Gruu, VI, 398. 



SES DEBUTS LITTERAIRES 37 

ces devant toi ; tu les retrouveras en repassant ». 
De même ses bonnes fortunes aisées lui firent per- 
dre toute prudence. Très épris du plaisir, il s'y 
livra avec la fougue de son tempérament et de 
son âge ; et, durant ces années où, comme il dit, 
a on se sert de son estomac pour s'amuser et de sa 
personne pour tuer le temps » -, il usa et abusa de 
sa santé. 11 linit par la compromettre, ou plutôt 
par la perdre pour toujours. Tombé gravement 
malade, « ses nerfs, dit Ginguené, restèrent affec- 
tés et des humeurs acres se jetèrent sur ses yeux ». 
\ cette heure il éprouva vraiment une extrême 
détresse. Les quelques louis de son prix académi- 
que, les 524 livres qu'il avait retirées des représen- 
tations de la Jeune Indienne, la maigre rétribution 
qu'il louchait au Journal Encyclopédique, s^ns, doute 
aussi quelques largesses du duc de La Vallière, lui 
avaient permis de vivre au jour le jonr ; mais, la 
maladie arrivée, que devenir ? Heureusement Sau- 
rin et sa femme lui vinrent en aide ; son rétablis- 
sement fut lent et incomplet ; mais enfin, après 
quelques mois, fout travail ne lui était plus inter- 
dit. Le bon abbé de La Roche, un ami desSaurin, 
aurait voulu le préserver à tout jamais contre le 
retour d'heures si pénibles. Il s'entremit pour lui, 
et, si Chamfort y eût consenti, il eût pu devenir le 
gouverneur de deux jeunes Anglais, qu'il aurait eu 
pour mission de guider dans un voyage en Italie ; 
le voyage achevé, il eût reçu une rétribution de 
40,000 livres. Mais l'argent ne le tentait pas ; 

1. Ed. .\uGiiis, II, 9S. 
2 Ed AiGiis, I, 374. 



38 CllAMI-OHT 

quand on lui proposa cette place lucrative :« .lésais, 
dit-il, qu'on vit avec de l'argent ; mais je sais aussi 
qu'il ne faut pas vivre pour de l'argent « '. Le 
monde, où il avait eu des triomphes d'amour-pro- 
pre, l'atlire et le retiendra longtemps encore ; il 
n'est point désabusé, tant s'en faut, des joies que 
donne la réputation littéraire ; et il se peut bien 
aussi qu'il se fasse illusion sur sa ^vocation poétique. 

Le libraire Panckoucke lançait alors une grande 
entreprise de librairie ; il recrutait des collabora- 
teurs pour la publication de son Grand VocdlniUdrc 
français, destiné à remplacer tous les dictionnai- 
res en usage, toutes les encyclopédies connues. Le 
tome I de cette compilation, qui n'en compte pas 
moins de trente, parut en 1767. Panckoucke enrôla 
Cliamfort, qui, d'après Sélis, serait l'auteur de 
plusieurs volumes de ce Grand Vocabulaire. Sélis 
veut dire sans doute qu'il composa la valeur de 
plusieurs volumes ; il est certain, entout cas, qu'il 
fut chargé de rédiger les arlicles de dramaturgie ; 
car dans les in-octavo massifs du Grand Vocabulaire 
nous avons retrouvé des pages entières que Cham- 
fort inséra plus tard, presque sans y retoucher, 
dans le Diclmnnaire dranialiijue |iaru en 1776. Pro- 
bablement aussi certains articles de critique litté- 
raire, de grammaire peut-être, sont de sa main ; et, 
si ce travail n'a rien de brillant, il atteste au moins 
que Chamfort, quoi qu'on en ait pu dire, sut, quand 
il le fallait, être laborieux. 

En ces années 1766 et 1767, tandis qu'il portait 

1. Ed. Ai'iiris, 11, IJO. 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 39 

courageusement le poids de cette lourde besogne, 
il s'essaya encore à des compositions poétiques. 
Un Discours philosophique en vers sur l'Homme de 
Lettres {\lQ(i) nefut point couronné par l'Académie; 
c'est La Harpe qui emporta le prix. Des odes sur 
la Grandeur (le l'Homme (M (il), sur les Volcans, sur 
la Vérité (1768), passèrent à peu près inaperçues ; 
et c'est en vérité ce qui pouvait leur arriver de 
mieux. La Harpe n'a été ni injuste ni trop dur 
pour ces vers, lorsqu'il dit à ce sujet : « Elles (ces 
odes) sont écrites avec assez de correction et de 
pureté, comme le sont d'ordinaire les productions 
de cet écrivain ; mais elles sont aussi frappées de 
froideur et de langueur, comme tout ce qu'il a com- 
posé en poésie noble » '. Chamfort, heureusement, 
ne récidiva plus : il était assez avisé pour compren- 
dre qu'il se trompait de voie. A dater de ce mo- 
ment, sauf sa tragédie de Mustapha, ses épigram- 
mes et ses contes, simples jeux de société, il 
n'écrivit plus rien qu'en prose. 

Toutes ces œuvres de début ne laissent poinl 
pressentir ce que Chamfort sera un jour, et ne per- 
mettent presque jamais de deviner ce qu'il était 
alors ; sa personnalité ne s'y marque point ; tout 
au plus s'y trahit-elle en quelques rares rencontres 
que nous avons signalées. Et pourtant il y aurait 
intérêt à savoir au juste quelle opinion l'on doit se 
faire de son caractère <à ce moment de sa vie. 
« L'idée qu'il aimpriméede lui, dit Sainte-Beuve -, 
est celle d'une sorte de méchanceté en- 

1. Cours de littérature, tome IX, p 123 sq(i. 

2. Causeries du Lundi, IV, 539. 



40 CHAMFORT 

vieuse ! « Nous pensons que c'est trop dire ; mais 
on ne peut, en fout cas, nier son amertume et sa 
causticité. Si l'on veut le juger en toute justice, 
n'importe-t-il pas de se demander si cette causticité 
et cette amertume étaient en germe dans son âme, 
s'il les tenait de son propre fond, ou si c'est, au 
contraire, à l'école de la vie qu'il prit des leçons 
de désenchantement ? 

Cette question ne saurait se résoudre très aisé- 
ment. Les mémoireset les correspondances parlent 
peu alors de Chamfort dont la notoriété est toute 
fraîche et encore assez restreinte ; les confidences 
qu'il a faites plus tard ne se rapportent guère qu'à 
l'époque où il avait atteint la quarantaine. 11 nous 
faut pourtant essayer, en ajoutant quelques traits 
à ceux que nous avons notés au passage, de saisir 
ce qu'aux heures de la jeunesse il veut d'essentiel 
dans sa conduite et dans sa physionomie morale. 

Homme de plaisir, à une époque d'extrême li- 
cence, il eut du moins cette excuse à son dérègle- 
ment, qu'il s'y livra avec une sorte de bonne foi. 
Plus tard, une femme lui dit, un jour, ce mot cu- 
rieux : (I Je n'aime pas les gens d'esprit en amour : 
ils se regardent passer ' » . Elle entendait qii'ils 
ne perdent jamais la tète, qu'ils ne s'oublient pas. 
Lui, s'oubliait à cette heure. Il payait de sa per- 
sonne sans ménagement et sans calcul. Point de 
calcul de bas intérêt ; et des calculs de ce genre 
étaienttrop peu rares ; point de calcul d'ambilion. 



1. J'emprunte ce uint à r|ueli:|ues pensées inédites deChanifi^rt qui 
m'ont été gracieusement communii|uées ]iar M. Ciiaravay. 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 41 

et ceux-là étaient plus communs encore. Ne sait-on 
pas tout ce que Marmontel et Hulliierre, pour n'en 
point citer d'autres, durent à leurs belles amies ? 
Chez Cliamfort nous ne voyons pas non plus trace 
de celte rouerie, de ces perfidies méchantes avec 
les femmes, que la mode autorisa et recommanda 
même vers ce temps, a Je n'ai pas toujours été 
aussi Céladon que vous me voyez, dit-il quelque 
part. Si je vous comptais trois ou quatre traits de 
ma jeunesse, vous verriez que cela n'est pas trop 
honnête, et que cela appartient à la meilleure 
compagnie'. » Mais ne prenons point cela pour un 
aveu ; il a voulu seulement, en parlant ainsi, se 
donner une occasion de lancer une épigramme 
contre les gens du bel air. « Dans ma jeunesse, 
dit-il, ailleurs, j'aimais à intéresser, j'aimais peu à 
séduire, et j'ai toujours détesté de corrompre » ". 
C'est ici qu'il est sincère. Emporté par l'ardeur 
de ses sens, il se peut qu'il n'eût pas grand respect 
pour les femmes et ne trouvât de bon en elles que 
ce qu'elles ont de meilleur. Mais pourtant il n'a- 
vait de mépris ni pour les femmes, ni pour l'a- 
mour. Le libertinage, qui ruina sa santé, ne le 
rendit pas incapable de tendresse. « Un jeune 
homme sensible et portant l'honnêteté dans l'a- 
mour était bafoué par des libertins qui se mo- 
quaient de sa tournure sentimentale. 11 leur répon- 
dit avec naïveté : Est-ce ma faute à moi si j'aime 
mieux les femmes que j'aime que les femmes que 



1. Ed. Auoms, I, 411. 

2. Ed. Auoms, H, 9H. 



42 ciiAiaroRT 

je n'aime pas » ' ? Chamfort nous a la mine d'avoir 
été le héros de celte anecdote. 

Epris de la réputation autant que des femmes, 
il la rechercha avec vivacité, ; mais il ne mit point 
d'àpreté à la poursuivre. N'est-ce pas un fait digne 
de remarque qu'il n'essaya point de faire violence à 
la gloire, qu'il ne songea point à la conquérir en 
dépit de Minerve, aux dépens de son naturel ?Mal- 
gré ses succès, il comprit vite qu'il n'était pas né 
pour la poésie et y renonça. C'est, dira-t-on, de la 
paresse; il se peut. Mais un renoncement si facile 
et si prompt se concilie-t-il bien avec cette éner- 
gie ardente, qui, au gré de Sainte-Beuve, aurait 
trop tôt brûlé son âme et tari en lui toute sensi- 
bilité ? Dans ses démarches pour se faire valoir, 
pour faire valoir ses -T'uvres, Irouve-t-on rien qui 
trahisse la jalousie, l'envie, le désir de se pousser 
à l'exclusion de ses rivaux ? Tout ce que l'on sait 
au contraire de ses rapports avec les gens de lettres 
indique qu'il y apporta beaucoup de réserve, de 
loyauté et une humeur pacifique peu commune 
chez les jeunes littérateurs de l'époque. Voltaire 
reçoit en hommage les œuvres de Chamfort ; mais 
c'est là une marque de déférence à laquelle nul ne 
se soustrait alors ; Chamfort est respectueux avec le 
patriarche, il ne lui fait point sa cour. Quand il 
brigue les couronnes académiques, il voit Mar- 
montel, Duclos, d'Alembert : ce sont démarches 
que l'usage impose. Chamfort est poli avec ses 
juges ; dans ses œuvres, on ne trouve pas un mol 

1. TSd. AuGUis, 11, 1. 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 4:$ 

de flatterie à leur adresse. Les coteries s'ouvrent 
sans peine aux gens pressés d'arriver; grâce à elles, 
on travaille commodément à détruire ses rivaux ; 
Chamfort fuit les coteries, au lieu de s'y engager. 
.\près le succès de la Jeune Indienne, il est, nous 
dit Sélis, recherché « par ce qu'on appelait alors 
le parti philosophique ». Il se dérobe. Serait-ce 
qu'il compte sur des appuis dans le parti adverse V 
Point. Car Fréron, c'est toujours Sélis qui l'atteste, 
« l'honora de ses mépris «.Avec sa verve de vingt- 
cinq ans, il est, à coup sûr, de ceux dont on peut 
dire qu'ils sont en état perpétuel d'épigramme 
contre leur prochain ; voit-on, lorsque son carquois 
est si bien garni, qu'il ait lancé quelques traits 
contre ses émules ? En aucune façon ; il n'est mêlé 
à aucune polémique. La Harpe est, dès ce temps, 
redouté et honoi. « Je ne connais pas ce jeune 
homme, dit Grimm, pas même de figure. Il a du 
talent ; on dit généralement qu'il a encore plus de 
fatuité, et il faut qu'il en soit quelque chose, car il 
a une foule d'ennemis, et son talent n'est ni assez 
décidé, ni assez éminent pour lui en avoir attiré 
un si grand nombre '. )> A ce moment on ne connaît 
pas d'ennemi littéraire à Chamfort. 

Déjà son ambition, je crois bien, ne s'enfermait 
pas dans le domaine de la littérature. Depuis la 
mission de Voltaire près de Frédéric, beaucoup de 
gens de lettres espéraient être mêlés aux grandes 
aflaires. Bernis n'était-il point arrivé au ministère? 
et l'on savait qu'il devait sa fortune, non pas à 
sa mince noblesse, mais à ses vers qui n'étaient 

1. Correspondance àe (jv.viy\,\'\l\, 48-49. 



44 CIIAMFORT 

pourtant que de bien petits vers. Pourquoi se fûl-on 
interdit les vastes espoirs ? Grands seigneurs et 
monarques étrangers faisaient des avances flat- 
teuses aux poètes et aux philosophes de la France; 
ne semblait-il pas qu'en France leur heure fût tout 
près de venir ? Chamfort chercha donc à s'ouvrir 
un accès dans le monde, et il est vrai qu'il réussit 
à y plaire, sinon sans le vouloir, au moins sans s'y 
eflorcer. Vers 1770, Grimm a tracé un portrait du 
Chamfort qu'on voyait alors dans les salons : 



« M. de Chamfort, dit-il, est jeune, d'une jolie figure, 
ayant T élégance recherchée de son âge et de son métier. 
Je ne le connais pas, mais s'il fallait deviner son caractère 
d'après sa petite comédie (le Marchand de Snujrne), je pa- 
rierais qu'il est petit maître ; hon enfant au fond, mais 
vain, pétri de petits airs, de petites manières,... en un mot, 
de cette pâte mêlée dont il résulte des enfants de vingt à 
vingt-cinq ans, assez déplaisants, mais qui mûrissent ce- 
pendant et qui deviennent, à l'âge de trente à quarante 
ans, des hommes de mérite '. » 



Grimm, il est vrai, dit qu'il ne connaît point 
Chamfort ; mais soyez sûr que ce portrait n'est pas 
de pure invention: Grimm est de ceux qui se ren- 
seignent. Or ce petit maître, bon enfant, qu'il nous 
peint, resserable-t-il en aucune façon à un ambi- 
tieux inquiet et morose ? 

Orgueilleux ? Ah ! certes, il ne manqua pas 
d'orgueil, si, par orgueil, on entend qu'il eut le 
souci de ne rien laisser entreprendre sur son indé- 
pendance et sur sa dignité. Très jeune, avant 

1. Correspondance i\v Gbimm. VUI, 448. 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 4S 

d'être devenu méfiant, il sentit que, dans la société 
de son temps, c'étaient là des biens sur lesquels 
il fallait toujours veiller. Le monde lui plaisait, 
mais à la condition d'y être traité sur le pied d'é- 
galité. 11 était pauvre et plébéien ; il se gardait de 
l'oublier, mais n'eût -pas toléré qu'on le lui rap- 
pelât, si l'on eût ainsi voulu lui faire entendre 
qu'il était inférieur. « Un homme de lettres, à qui 
un grand seigneur faisait sentir la supériorité de 
son rang, lui dit : « Monsieur le duc, je n'ignore 
pas ce que je dois savoir; mais je sais aussi qu'il 
est plus aisé d'être au-dessus de moi qu'à côté '. » 
Voilà une réplique de Chamfort dans le monde et 
quelle attitude il y prenait. Attitude honorable, 
mais pas toujours aisée. « On s'apercevait à ses ma- 
nières, nous dit Aubin, qu'il n'était pas né dans 
le grand monde ; il y était gauche, et crut rempla- 
cer ce défaut d'aisance en s'y mettant trop à son 
aise ^ » Assurément c'est dans des sentiments 
de fierté qu'il puisait les principes de sa con- 
duite : « L'homme le plus modeste, en vivant 
dans le monde, doit, s'il est pauvre, avoir un 
maintien très assuré et une certaine aisance qui 
empêchent qu'on ne prenne quelque avantage sur 
lui. Il faut, dans ce cas, parer sa modestie de sa 
fierté^». Mais, dans la pratique;, il dut arriver 
que sa fierté dégénéra en orgueil. 

Et d'ailleurs, reconnaissons-le sans difficulté, il 
ne fut pas exempt d'orgueil tout pur et tout simple. 



1. Ed. AuGUis, II, 116. 

2. Chamfortia>ia, X et XI. 

3. Hd. AuGUis, I, 390. 



46 CIIAMKORT 

sans équivoque possible. Lui même n'a pas dissi- 
mulé sa fatuilé après son premier succès litté- 
raire. M'"° de Genlis nous dil qu'il lui a paru très 
fat chez M'"" de Ronce, et Diderot, si bienveillant 
pour les jeunes, lémoi£;ne dans le même sens : 
« C'est, dit-il (en 1767), un petit ballon dont une 
piqûre d'épingle fait sortir un vent violent '. » 
Mais l'orgueil qui fait de pareils éclats peut être 
désagréable ; il n'indique point une nature sèche, 
froide et mauvaise. 

Au reste, des témoignages positifs assurent 
qu'il y avait dans l'âme de Chamfort des senti- 
ments puisés aux sources les plus vives et les 
plus pures de la sensibilité. En passant, nous 
avons parlé des soins qu'il prit de sa mère. Il faut 
y insister, et dire qu'au milieu de ses désordres, 
au milieu de ses succès, ni ses secours ni sa ten- 
dresse ne manquèrent jamais à l'humble Thérèse 
Croiset. «J'applaudissais à sa piété vraiment filiale 
pour sa mère qu'il soulageait. Elle vieillit assez 
pour jouir des bienfaits d'un fils qui venait la cher- 
cher dans l'ombre, où il ne rentrait plus que pour 
elle ". » Les bons fils ne sont pas rares heureuse- 
ment ; les bons camarades sont moins communs, 
et Cliamfort fut bon camarade. Sa camaraderie 
allait volontiers jusqu'à l'amitié. Lié, dans sa jeu- 
nesse, avec Bref, qui collaborait au Journal Knvij- 
cloiiédiquc , i\ e\x\. ionie sorte d'égards pour ce com- 
pagnon plus âgé que lui, qu'il soigna dans sa der- 
nière maladie et à qui il ferma les yeux. Au risque 

1. UinEiiOT, Ed. AssEZAT, XI, 'ilâ. 

2. Chamfortiaïia, VII. 



SES DÉBUTS LITTÉRAIRES 47 

de se compromellre, il épousait clialeureusement 
la cause de ceux qu'il croyait devoir lui être chers. 
C'est pour Rulhierre qu'il eut avec Marmontel 
celte algarade qu'a contée Diderot' ; à la veille de 
coucourir pour un prix académique, il attaquait un 
jugement de l'Académie parce qu'il lui paraissait 
léser un ami. 

Rien, en somme, dans la jeunesse de Chamforl, 
ne permet de prendre mauvaise idée de son carac- 
tère. Ne pardonne-t-on pas aux jeunes gens du 
libertinage, quelque ambition et un peu d'orgueil, 
surtout lorsque ces défauts sont compensés par du 
désintéressement, par le goût de l'indépendance, 
le respect des devoirs de famille et par ce que La 
Fontaine appelait « le don d'être ami »?D'Argen- 
son dit dans ses Mémoires que le siècle fut atteint 
à un moment d'une paralysie du cœur ; c'est une 
maladie que Chamfort jeune ne connut pas. 

1. DiriEROT, Ed. AssEZAT, XI, 3Tà. 



CHAPITRE ni 

SES SUCCÈS A l'académie ET AU THÉÂTRE. 

Jusqu'aux approches de la qiiarautaine, jusque 
vers 1780, rien dans la vie ou les œuvres de Cham- 
fort ne nous semble annoncer ce que l'on a nommé 
sa misanthropie et son pessimisme. Nous ne le 
voyons ni aigri, ni assombri, ni désenchanté, pas 
même assagi encore ; car le plaisir a beau lui 
avoir coûté la santé, il l'aime toujours et n'y re- 
nonce pas. Il nous paraît seulement plus enclin 
aux pensées sérieuses et même mélancoliques. 
La maladie l'oblige fréquemment à faire des retours 
sur lui-même : le souci des afïaires publiques, 
qu'il sent aussi vivement qu'aucun homme de son 
temps, l'invite à examiner la société au milieu 
de laquelle il vit ; ses travaux littéraires enfin le 
poussent à observer la nature humaine. N'est-ce 
pas à ce moment qu'il écrit ses dissertations 
sur Molière et sur La Fontaine, c'est-à-dire sur 
les deux hommes qui, peut-être, dans l'étude des 
mœurs, ont apporté le plus de haute clairvoyance 
et de sincérité ? C'est vraiment l'époque où Cham- 
fort fait son apprentissage de moraliste. 

Avant même qu'il eût définitivement renoncé à 
la poésie, la politique l'attirait déjà. Vers 1766, 



SES SUCCÈS A l'académie ET AU THÉÂTRE i!) 

l'Académie de Marseille mit au concours la ques- 
tion suivante ; Combien le génie des grands écrivains 
influe sur l'esprit de leur siècle. Chamfort concourut, 
et, en 1767, remporta le prix. Il n'y aurait pas 
lieu de s'arrêter sur ce discours dont la forme 
grandiloquente rappelle trop le goût de Thomas, 
dont les idées sont incertaines et la composition 
assez flottante, si l'on n'y voyait le jeune auteur 
bien moins préoccupé de la beauté des œuvres et 
de leur action sur les âmes, que de leur utilité et 
de leur influence sur le développement des idées 
politiques. Dans ces pages, entre les grands écri- 
vains du xviii^ siècle. Voltaire n'est pas même 
nommé ; bien plus, il n'y est pas fait allusion. Au 
contraire, Chamfort adresse h Montesquieu cette 
vibrante apostrophe: 

« Otoi! citoyen législateur des rois, sublime et profond 
Montesquieu, qui as fait remonter la philosophie vers le 
trône des souverains et qui fus le Descaries de la civilisa- 
tion, sera-t-il vrai que l'ouvrage immortel que ton génie 
mit vingt années à produire ne servira qu'à nourrir la vaine 
gloire de ta patrie ? Les hommes, toujours aveugles, tien- 
dront-ils dans leurs mains le code sacré de la raison pu- 
blique sans le concevoir? et, après l'avoir stérilement 
admiré, finiront-ils par le déposer, comme un vain orne- 
ment, dans le temple des Beaux-Arts, au lieu de le faire 
servir à leur bonheur? 
. * Non Après avoir été barbares et ignorants, supers- 
titieux et fanatiques, philosophes et frivoles, peut-être 
finirons-nous par devenir des hommes et des citoyens '. » 

Et ailleurs, dans une apostrophe aux rois (car 
les apostrophes abondent dans cette œuvre de jeu- 
nesse): 

1. Ed. AuGuis, 1, il G. 



50 CHAMFORT 

« rois, s'écrie-l-il, gardez-vous de croire que vous 
régnez seuls sur les nations el que vos sujets n'obéissent 
qu"à vous... Vous tenez dans vos mains le gouvernail de 
l'Etat ; mais c'est un vaisseau porté sur une mer incons- 
tante et mobile, sur l'esprit national et sur la volonté de 
l'homme : si vous ne savez vous rendre maîtres de la force 
et de la direction de ce courant inévitable et insensible, 
il entraînera le vaisseau loin du but que le pilote se pro- 
pose. Ce courant agit dans le calme comme dans la tem- 
pête ; l'on aperçoit trop tard, près de l'écueil, la grandeur 
de son effet imperceptible dans chaque instant. Et s'il se 
meut dans un sens contraire au mouvement que vous 
imprimez au gouvernail , qui pourra l'arrêter ou le 
changer ' ? n 

On voit, dans ces lignes, que si Cliamfort n'ap- 
pelle pas encore la Révolution, au moins il la pré- 
voit ; évidemment les questions politiques le 
préoccupent dès ce temps ; il ne les traita point 
dans des écrits spéciaux, sans doute parce qu'il 
vivait à une époque « où l'Almanach de Liège est 
interdit de temps en temps ' » ; mais on ne peut 
douter qu'elles aient tenu une large place dans ses 
réflexions et ses entretiens; et à certaines allusions 
on s'aperçoit même que, dans ses œuvres pure- 
ment littéraires, il ne les perd point de vue. 

En 1768, l'Académie française mil au concours 
l'éloge de Molière. Depuis 175.Ï, grâce à l'inter- 
vention de Duclos, elle avait cessé de proposer aux 
concurrents pour le prix d'éloquence d'insipides 
lieux communs, des textes de sermons, des versets 
de l'Evangile, ou des paraphrases édifiantes. On 
avait dès lors pris pour sujet de ces discours les 



1. M. Allons, n, 218. 
•1. Ed. Aïoiis, 11, lOS. 



SES SUCCÈS A l'académie ET AV THÉÂTRE ."il 

grands hommes qui avaient servi et illustré la 
France. A cette révolution académique on devait 
déjà les pièces d'éloquence de Thomas sur le maré- 
chal de Saxe (1739), d'Aguesseau (1 760), Duguay- 
Trouin (17611, Sully (I 763) et Descartes (176o\ ' 

Il était temps qu'après ces guerriers, ces hommes 
d'Etat et ce philosophe, l'illustre compagnie son- 
geât enfin à faire louer un littérateur. De plus, 
en proposant l'éloge de Molière, il semblait que 
l'Académie fit amende honorable à la mémoire de 
ce grand poète qu'elle n'avait point accueilli durant 
sa vie. Les concurrents se trouvaient dans une 
situation piquante, qui leur permettait de se dire 
que, s'ils remportaient le prix, leur travail serait 
en quelque façon le discours de réception posthume 
de .Molière. Ces circonstances, sans parler de l'in- 
térêt qui s'attache à l'oeuvre de Molière et à sa vie, 
offraient de quoi tenter un jeune homme de talent ; 
Chamfort se mit donc sur les rangs, et eut, dans 
cette lutte, à se mesurer avec des rivaux de mérite, 
La Harpe, entre autres, déjà connu au théâtre, et 
Sylvain Bailly, qui faisait partie de l'Académie des 
Sciences. Chamfort l'emporta (1769) et la séance 
où le prix lui fut décerné eut une solennité inac- 
coutumée. 



« Quand Messieurs sont entrés pour se mettre en place, 
disent les Mémoires de Bacliaumont, on a été surpris de 
voir siéger parmi eux un abbé qu'on ne connaissait pas ; 
M. Duclos, le secrétaire de l'Académie, a éclairci l'embar- 
ras général, en annonçant que M. l'abbé était un Pocquelin, 
petit neveu de Molière. Tout le monde a applaudi à celte 
distinction par des battements de mains multipliés. En- 



52 CHAMFORT 

suite, M. l'abbé de Boismont, Directeur, après avoir fait 
une espèce d'amende honorable à Molière, au nom de l'A- 
cadémie, qui,lo coniplanl au rang de ses maîtres, le voyait 
toujours avec une douleur amère omis entre ses membres, 
a déclaré que , pour réparer cet outrage autant qu'il 
était en elle , elle avait proposé son éloge au concours 
des jeunes candidats ; que M. de Chamfort avait obtenu le 
prix ; que trois autres pièces avaient fait regretter aux 
juges de n'avoir qu'un prix à donner et qu'une quatrième 
avait approché de très près celles-ci. Duclos s'était levé 
ensuite, pour inviter les auteurs qui avaient concouruavec 
Chamfort, à faire imprimer leurs pièces pour que le pu- 
blic pût juger, approuver ou casser l'arrêt de l'Académie, 
et il avait ajouté :« Nous nous croyons plus forls qu'un 
particulier, mais le public est plus fort que nous '. » 

11 est bien vrai que le discours de Chamfort ne 
reste pas trop indigne de tout cet apparat avec 
lequel il fut couronné. Pourtant, dans sa Corres- 
pondance, Grimm le maltraite fort. 

« Si, dit-il, le prix de l'Académie est fondé pour des en- 
fants qui babillent bien, elle a bien fait de couronner le 
discours de M. de Chamfort, et je me persuade aisément 

que c'était le meilleur de ceux qui ont concouru Les 

petites fleurs de rhétorique, les petites vues, les petites 
réflexions, même celles qui ont encore un air de nou- 
veauté pour bien des gens, ne sauraient se procurer au- 
jourd'hui un succès durable. L'art d'arranger les idées 
courantes avec un peu d'ordre et une certaine facilité et 
pureté est le mérite du siècle, de la culture générale, non 
de l'auteur -. » 



Quand il écrit ces lignes, Grimra n'est pas en 
humeur d'indulgence, pas même de justice ; il se 

\. Mémoires secrets de Bachaumont réunis et publiés parP.-L. Jacob. 
(Paris, 1859, in-18, p. 360-361.) 
2. Correspondance de Grimm, VUI, 448 sqq. 



SES SUCCÈS A L ACADÉMIE ET AU THÉÂTRE 53 

peut qu'il ne pardonne pas à Cliamfort d'être 
patronné par Duclos, devenu la bête noire de 
lVI""'d'Epinay ; et même je suisassez tenté de croire 
que Grimm condamne ce qu'il n'a pas lu. N'en fait- 
il pas à demi l'aveu?» Quandj'ouvre, dit-il, l'Eloge 
de M. Chamfort et que je vois, dès la première 
ligne, l'Académie appelée le sanctuaire des lettres, 
le ton m'est donné, et je n'ai plus envie de lire. » 
Et vraiment, il a bien tort. Voltaire n'avait pas de 
ces dédains. Il écrivait au jeune lauréat une lettre 
(ort obligeante, où l'on peut distinguer, à travers les 
formes de la politesse, l'estime réelle qu'il fait de 
son talent'. 

C'est en effet une œuvre de talent, sinon un chef- 
d'œuvre, que cet Eloge de Molière et qui vaut qu'on 
l'analyse. — Malgré les habitudes et les conven- 
tions académiques, qui réclamaient surfout de 
l'éloquence, c'est-à-dire de la rhétorique, Chamfort 
a écrit un morceau de critique exact, solide et 
agréable. Il commence par marquer rapidement, 
mais avec netteté, comment, à l'époque oîi débuta 
Molière, la société française présentait l'aspect le 
plus favorable aux tentatives d'un poète comique : 
au sortir des guerres civiles, il y a, dans les mœurs, 
une certaine âpreté, une certaine rudesse, qui con- 
traste avec les idées nouvelles que la culture clas- 
sique a répandues depuis la Renaissance. Tous les 
travers « se présentaient avec une franchise et une 
bonne foi très commodes pour le poète comique ; 
la société n'était point encore une arène où l'on 
se mesurât des yeux avec une défiance déguisée 

1. Voltaire, Correspondance. Lettre du 27 septembre 1169. 



54 CnAMFORT 

en politesse ' ». — Puis nous assistons à l'éduca- 
tion de Molière, et, avec raison, Chamfort insiste 
sur tout ce que la liberté de son esprit dut aux 
leçons de Gassendi : « Il eut l'avantage de voir de 
près son maître combattre des erreurs accréditées 
dans l'Europe, et il apprit de bonne heure ce qu'un 
esprit sage ne sait jamais trop tôt, qu'un seul 
homme peut quelquefois avoir raison contre tous 
les peuples et contre tous les siècles ^ ». Enfin Cham- 
fort refait avec Molière les lectures par lesquelles 
il nourrissait son talent et préparait sa poétique : 
ce qu'il dut aux théâtres grec, latin, espagnol, 
italien, ce qu'il emprunta aux dialogues de Platon, 
aux satires d'Horace et de Lucien, aux contes de 
Boecace, aux romans de Cervantes, aux nouvelles 
et joyeux devis de nos conteurs gaulois et même 
aux Provinciales de Pascal, comment il profita de 
tant d'éléments divers pour se faire une conception 
personnelle de son art, tout cela est analysé en 
quelques pages pleines et précises ; pour qui vou- 
drait faire une étude des sources de Molière, il n'y 
aurait, en somme, qu'à reprendre ces pages et à 
les développer. On sent que l'érudition de Chamfort 
n'est point de seconde main ; mais, enfermé dans 
les limites d'un discours académique, il n'avait 
point le loisir de lui donner carrière. Il arrive donc 
vite à ce qui est son objet propre : « saisir le génie 
de ce grand homme et le but philosophique de son 
théâtre ■ ». A. son gré, l'originalité de Molière con- 

1. Ed. AuGUis, I, 4. 

2. M. Ai'Guis, I, 5. 

3. £d. Auouis, 1, 12. 



SES SUCCÈS A l'académie ET AU THÉATliE 53 

siste à avoir fait jaillir la source du comique des 
caractères mêmes de ses personnages, o Le comique 
ancien, dit-il, naissait d'un tissu d'événements 
romanesques qui semblaient produits par le hasard , 
comme le tragique naissait d'une fatalité aveugle. 
Corneille, par un effort de génie, avait pris l'intérêt 
dans les passions; Molière, à son exemple, renversa 
l'ancien système ; et, tirant le comique du fond des 
caractères, il mit sur la scène la morale en action 
et devint le plus aimable précepteur de l'humanité 
qu'on eût vu depuis Socrate '. » Nous ne pensons 
pas autrement aujourd hui et nul critique n'a mieux 
défini la révolution opérée par Molière. Chamfort 
n'indique pas moins heureusement comment 
Molière, tout en ayant une haute idée delà dignité 
de son art, sut ne pas se faire d'illusion sur sa 
portée et ne point passer les limites au delà des- 
quelles il cesse de pouvoir être utile. « Il conçut 
qu'il aurait plus d'avantage à combattre le ridicule 
qu'à s'attaquer au vice. C'est que le ridicule est 
une forme extérieure qu'il est possible d'anéan- 
tir ; mais le vice, plus inhérent à notre âme, est un 
Protée qui, après avoir pris plusieurs formes, finit 
toujours par être le vice. Le théâtre devint donc en 
général une école de bienséance plutôt que de 
vertu ^ » Notons aussi que Chamfort témoigne 
pour la verve déployée dans les farces une admi- 
ration que nous trouvons pleinement justifiée, mais 
qui put bien surprendre les hommesdu xviii" siècle ; 
en ce temps, on croyait avoir assez fait pour notre 

1. :Ed. Auoras, I, 12. 

2. Ed. Arouis, I, 14. 



56 ci'amfout 

grand comique, en lui pardonnant en faveur du 
Misanthrope , d'avoir écrit M. dr Pourccaugnac. — 
Après cette étude du talent de Molière, vient celle 
de son caractère, de son âme, comme dit Cham- 
fort, qui, en quelques pages exactes, pénétrantes 
et émues^ nous montre comment ce poète unique 
fut aussi un homme supérieur. Enfin le discours 
s'achève par l'examen des efforls qui ont été tentés 
par ceux qui ont succédé à Molière, a Tout ce que 
peut faire l'esprit, venant après le génie, on l'a vu 
exécuté'. » On a même essayé de renouveler la 
scène en y introduisant la comédie attendrissante 
et le drame réaliste. Mais, bien que les mœurs 
offrent une ample matière à la comédie, « rien n'a 
dédommagé la nation forcée enfin d'apprécier ce 
grand homme, en voyant sa place vacante pendant 
un siècle ^ » 

Si brève que soit notre analyse, elle permet 
pourtant de voir qu'il y a autre chose dans l'Eloge 
de Molière que ce babil dont parle Grimm. « L'art 
d'arranger les idées courantes avec un peu d'ordre 
et une certaine facilité et pureté » ne serait point 
un mérite à dédaigner ; mais il semble bien, quoi 
que Grimm puisse en dire, qu'on trouve plus que 
des idées courantes dans le discours de Chamforl. 
J'ouvre le cours de littérature de La Harpe ; je lis 
le chapitre qu'il a consacré à la comédie, au siècle 
de Louis XIV ; je reconnais sans peine, à certaines 
formules oratoires, qui paraissent là un peu 
dépaysées, qu'il y a fondu son Eloge de Molière 

1. Bd. AuGuis, I, 26. 

2. .B<f. AuGUis, 1. 27. 



SES SUCCES A L ACADEMIE ET AU THEATRE 37 

présenté naguère à l'Académie ; et je ne vois pas 
qu'il nous dise rien des circonstances heureuses 
que rencontra le génie de Molière à ses débuts ; 
rien non plus sur l'élaboration de son talent qui 
s'assimile, en les transformant, tant d'éléments 
divers; rien sur l'heureuse influence qu'exerça sur 
son esprit l'enseignement de Gassendi. En vain je 
cherche aussi les vues de Chamforl sur le caractère 
et la portée philosophique de la comédie de Molière. 
Et, comme La Harpe, en somme, a été surtout 
l'interprète des idées et des opinions des lettrés de 
son temps, je me persuade, malgré Grimm, que 
« les petites réflexions » de Chamfort sont plus 
personnelles que l'auteur de la Correspondance ne 
veut l'avouer. Ce qu'on ne saurait nier en tout cas, 
c'est que le discours de Chamfort soit animé d'un 
bout à l'autre par une admiration émue, sincère, 
sans déclamation. Qu'il ait profité des idées d'autrui 
pour comprendre Molière, il se peut ; mais il l'a 
directement et pleinement goûté ; il nous le fait 
goûter; et son Eloge reste très digne d'ouvrir la 
longue liste des travaux qui, depuis lui, ont été 
écrits sur l'auteur de Tartufe et du Misanthrope. 

C'estsans doute ce commerce intime avec Molière 
qui engagea Chamfort à tenter pour la seconde fois 
la fortune au théâtre. En 1770, le 16 janvier, la 
Comédie-Française représenta le Marchand de 
Smxjrne. C'est un acte en prose, très court, mais 
fort agréable et qui réussit bien, puisqu'il eut treize 
représentations consécutives. Grimm, qui, à cette 
heure, a bien décidément de l'humeur contre Cham- 
fort, confesse de mauvaise grâce que c'est « une 



58 CIIAMFORT 

jolie bagatelle », mais qui, ajoute-t-il, « n'annonce 
rien du tout, et ne tient pas plus que sa Jeune 
Indienne ne promettait autrefois ' ». L'appréciation 
de Collé, plus sommaire, est encore moins favo- 
rable : « Cette pièce, dit-il, est un rien ; il a été 
accueilli comme tel ' j>. On s'explique mal la dureté 
de pareils jugements. Il n'y avait point de préten- 
tion dans ce petit acte, qui n'est qu'une bluelte à 
scènes épisodiques. Chamfort ne s'était pas même 
donné la peine de se mettre en quête d'un canevas ; 
ill'avait emprunté à l'histoire de Topalosman, que 
Fuzelier avait déjà mise au théâtre dans un des 
actes de ses Indes galantes. Mais, sur cette donnée 
d'un romanesque un peu banal, il avait semé d'une 
main légère de jolis détails, des traits de satire 
rapides et spirituels, de vives épigrammes contre 
les médecins, les jurisconsultes, les abbés et les 
gentilshommes, gens de dure défaite , à.\i\e marchand 
d'esclaves, qui est le protagoniste, parce qu'ils n'ont 
d'autre valeur que celle que leur donnent les con- 
ventions d'une société artificielle et parce qu'ils sont 
incapables de tout service utile. L'auteur n'atta- 
chait pas lui-même grande importance à son œuvre, 
puisque, au témoignage de Rœderer ^, il disait, en 
1789, que, s'il l'avait encore en portefeuille, il la 
jetterait au feu. Pourtant ce petit acte doit compter 
dans l'histoire du talent de Chamfort. C'est laque, 
pour la première fois, nous le voyons, délivré des 
exigences et des contraintes du goiit académique. 



1. Correspondance de Grimm, VIII. 448 sq. 

2. Journal et Mémoires de Charles Collé, III, 245. 

3. Œuvres du comte Roederer. tome IV. 



SES SUCCÈS A l'académie ET AU THÉÂTRE o9 

manier librement la prose ; et l'on s'aperçoit bien 
que sa langue est déjà aiguë, si elle n'est pas tran- 
chante encore. Notez aussi que la morale de sa 
pièce, c'est celle de la fable de La Fontaine: le Mar- 
chand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils d'un roi: 
morale révolutionnaire, puisqu'elle découvre la 
vanité des arts et des institutions de notre civilisa- 
tion. Chamfort sans doute ne songeait pas alors à 
ébranler les fondements de la société: rien d'amer, 
ni de violent dans ses railleries. Il n'en est pas 
moins vrai que, si les traits qu'il lance ne vibrent 
pas encore et n'ont point de vigueur, au moins ont- 
ils trouvé leur cible ; et l'on comprend qu'en 1793 
il ait parlé du Marchand de Smyrne comiue d'un de 
ses titres révolutionnaires '. 

Nous devons, au moins en passant, signaler un 
recueil d'anecdotes publié en 1771 chez Delalain 
sous le titre de Bibliothèque de société. Ce recueil, 
achevé par d'Hérissant, avait été entrepris par 
Chamfort. Il n'y faut voir assurément qu'un tra- 
vail de librairie. On n'y trouve que de la compila- 
tion, et non de l'observation ; car les ana qui 
composent ce livre (4 vol. petit in-12) se rappor- 
tent au règne de Louis XIV, à la Régence, et non 
pas à l'époque contemporaine. Mais ne se peut-il 
pas que ce travail ait donné à Chamfort l'idée de 
noter les anecdotes qu'il tenait de première main ? 
N'est-ce pas l'origine de ces petits papiers sur les- 
quels plus tard il a écrit sa vie, et la vie de son 
temps ? A ce titre nous ne pouvions omettre d'en 
parler. 

1. ^rf, Ai'c.uis, V, 323. 



60 CnAMFORT 

Cette année 1771 mit Cliamfort à une dure 
épreuve. 

« Le sieur Cliamfort (nous disent les Mrmoires secrets 
de Bachaumont, à la date du 28 janvier 1771), auteur de 
quelques ouvrages et surtout d'une comédie intitulée la 
Jeune Indienne, io\^nB\{'d. ses talents littéraires une jolie 
figure et de la jeunesse ; il cheminait vers la fortune et de- 
vait passer avec le baron de Breteuil dans une cour étran- 
gère. Tant de prospérités l'ont amolli : il s'est livré avec 
tant d'ardeur au plaisir qu'il se trouve aujourd'hui atteint 
d'une maladie de peau eifroyable, qui paraît tenir de la 
lèpre. » 

Ce passage est fort intéressant : il nous montre 
Cliamfort sur le point de réaliser ce qui, je crois 
bien, fut le rêve de toute la première partie de sa 
vie. D'esprit sérieux, malgré l'apparente frivolité 
de sa conduite, dévoré du désir d'agir, persuadé 
par ses succès dans le monde qu'il pourrait exercer 
une influence sur les hommes, il aurait souhaité 
être mêlé aux grandes affaires. Vauvenargues 
n'avait-il pas été tourmenté par l'ambition d'être 
employé dans la diplomatie ? Et Rulhierre, un ami 
de Chamfort, n'avait-il pas joué une manière de 
rôle près du baron de Breteuil, lorsque celui-ci, 
en 1 760, fut envoyé en ambassade en Russie ? Voilà 
ce qui tentait Chamfort ; Rulhierre lui ayant donné 
accès près de son patron, et, par lui, près de Choi- 
seul, il se trouvait, comme on voit, tout près 
d'atteindre son but ; mais sa maladie fit tout man- 
quer. Dure déception! Ajoutez que Chamfortn'ayant 
jamais cessé de vivre au jour le jour, se trouva, une 
fois malade, dans le dénûment le plus complet. 



SES SUCCÈS A l'académie et au théâtre 61 

Heureusement, il rencontra alors, comme en toutes 
les occasions semblables, un ami généreux et 
dévoué ; et c'est peut-être le cas de remarquer que 
ces actes de dévouement, dont Chamfort fut l'objet, 
témoignent eu faveur de son caractère autant que 
pour ceux qui les accomplirent : on n'aime pas 
tant qui ne mérite pas d'être aimé. Un amateur de 
lettres nommé Chabanon se trouvait avoir sur le 
Mercure, sans bien savoir à quel titre, une pension 
de 1200 livres ; comme d'ailleurs il possédait une 
fortune personnelle, iln'omit aucun eflort et aucune 
adresse pour décider Chamfort à accepter cette 
pension dont il le jugeait plus digne que lui. Grâce 
à cet ami généreux, Chamfort échappa à la misère ; 
il put se soigner, aller aux eaux de Contrexeville, 
et faire un séjour à la campagne. Il y travailla, nous 
dit Ginguené, à un commentaire sur Racine ; de ce 
travail il ne nous reste que des notes assez informes 
sur Estlier. Sans doute il fournissait en même temps 
de la copie au Grand Vocabulaire et au Journal Encyclo- 
pédique. Surtout, dans cette retraite, il se recueil- 
lait, jugeait les honnies et les événements, et, dans 
ces tristes dernières années du règne de Louis XV, 
commençait à concevoir pour l'institution monar- 
chique ce mépris qui se traduisit plus tard en 
traits si sanglants. Nous le voyons, quand il fut 
rétabli, fréquenter à Chanteloup : c'était un foyer 
de mécontentemei.t, mais là on n'avait affaire 
qu'au roi et à ses ministres ; Chamfort allait plus 
loin ; il s'en prenait déjà à la royauté. Au début d'un 
de ses contes, écrit, à ce qu'il semble, vers ce 
temps, il nous dit : 



62 cn\MFORT 

Je fus toujours un peu républicain ; 
C'est un travers sous une monarcliie. 
Vous conclurez, certes, que le destin 
Sous Louis XV a mal placé ma vie *. 

Je suis très tenté de croire qu'à ce moment il 
était parmi les frondeurs. Dans un pamplilet révo- 
lutionnaire, le Livre Rowje ', on dit qu'il est l'au- 
teur d'un roman scandaleux intitulé Leoquenisiil roi 
des Cofirans (c'est-à-dire Louis XV, roi des Fran- 
çais); cette attribution est fausse, et ce médiocre 
libelle appartient, soit à M'"' de Vieux-Maisons ^ 
soit à La Beaumelle. Il y a là pourtant un indice; 
et il semble bien vraisemblable que Cbamfort dut 
jouer son rôle dans cette opposition républicaine, 
qui existait dès longtemps, et que les bontés delà 
tin du règne avaient grossie. 

Pourtant, la santé une fois de retour, il dissipa 
<c ce fond de mélancolie qui lui revenait trop sou- 
vent » alors, comme il dit dans une lettre à 
M°" Saurin. Les dispositions de son âme devaient 
être tranquilles et douces, lorsque, vers la fin de 
1773, il écrit son aimable Eloge de La Foiitaine, mis 
au concours pour 1774 par l'Académie de Mar- 
seille. Ce concours fut accompagné de circonstances 
assez piquantes : 

a L'Académie de Marseille, lit-on dans la Correspon- 
dance secrète, politique et littéraire, a. proposé pour pris 
de cette année l'éloge de La Fontaine. AI. de La Harpe a 
composé, sur ce sujet, un ouvrage qu'il a lu dans toutes 

1. ad. AfGuis, V, 144. 

2. Sibl. nationale (Lbss 3187). 

3. V. Mémoires de M»» nii Uaisset (Pans, Baudoin, 1824), à la 
page 222 (en note). 



SES SUCCÈS A l'académie ET AU THÉÂTRE 63 

les sociétés dont il est le coryphée, et principalement chez 
M. Necker, homme riche, el dont la femme lient chez elle 
ce qu'on appelle bureau d'esprit. L'ouvrage de M. de La 
Harpe a été jugé si parfait par tous ses partisans qu'on a 
décidé en dernier ressort qu'il était impossible' qu'il ne 
remportât pas le prix. Enconséquence, M. Necker, voulant 
faire honnêtement un présent à son protégé, a prié l'Aca- 
démie de Marseille de joindre une somme *de deux mille 
livres au prix accoutumé. L'Académie a accepté la propo- 
sition. 

• Le hasard a fait que M. de Chamfort, jeune auteur très 
estimable et très connu par des contes charmants, s'est . 
mis dans la tète de concourir pour le prix de l'Académie 
de Marseille... L'Académie a jugé sa pièce victorieuse et 
lui a décerné le prix de deux mille livres, de manière que 
le don que M. Necker avait destiné à M. de La Harpe est 
passé à M. de Chamfort ; et, ce qui rend celte aventure 
plus risible , c'est que M. Necker est ennemi de M. de 
Chamfort, pour lequel il a eu les procédés les plus mal- 
honnêtes '. » 



Fut-ce le hasard seul, comme le prétend la 
Correspondance secrète, qui engagea Chamfort à 
concourir.^ Ne fut-il pas plutôt tenté par le plai- 
sir de jouer un bon tour à Necker et à La Harpe, 
qu'il n'aimait guère "^? Au reste, n'eût-il eu aucune 



1. Correspondance secrèle, politique et littéraire (tome I,p. 89. Bibl. 
nationale, Lc^ 77 a). 

2. Un passage de Grimm (^Correspondance, XI, 223) montre qu'il 
y eut toujours un peu plus que de la froideur dans les rapports de 
Necker et de Chamfort. Grimm rapporte que celui-ci, après la mort 
de Thomas, c[ui passait pour composer les ouvrages de Necker, aurait 
lancé l'cpigramme suivanli' : 

Vous jugez bien qu'à la mort de Thomas, 
A Saint-Ouen ce fut un grand fracas, 
Et N'ecker désolé fit, sans être en délire, 

Uu serinent d'un genre nouveau : 
i> Puisqu'un ami si cher, dit-il, est au tombeau. 

Je jure de ne plus écrire. i> 



64 CUAMFORT 

préméditation malicieuse, l'importance du prix à 
gagner avait de quoi le décider, et aussi l'éclat 
exceptionuel qui devait s'attacher à la victoire rem- 
portée dans ces circonstances. La libéralité de 
Necker faisait beaucoup de bruit : il se trouva des 
poètes pour la célébrer sur le mode lyrique, et 
François de Neufcbàteau termine une ode, qui tut 
insérée à la suite des Eloges publiés par les soins 
de l'Académie, par les deux strophes suivantes : 

Mais pourquoi te cacher à la France incertaine, 
toi, noble étranger, toi, qui de La Fontaine 
Par un culte si pur honores les succès ! 
Pourquoi nous dérober sous d'épaisses ténèbres, 

Amant des noms célèbres. 
Le nom du bienfaiteur du Parnasse français ! 

Une divinité dans Athène ignorée. 
Dans Athène, dit-on, fut jadis adorée ; 
Nous suivrons cet exemple, ô généreux mortel, 
Et nos muses qu'enchaîne une loi trop austère. 

Respectant ce mystère, 
Au Mécène inconnu dresseront un autel ' I 

Ajoutons qu'entre les Académies de province, 
l'Académie de Marseille tenait, et avec une 
grande avance, le premier rang. Elle avait pour 
protecteur François- Joachim de Pierre de Bernis, 
archevêque d'Albi; et sises membres actifs ne lui 
apportaient que des cotisations et non de l'éclat, 
en revanche elle comptait parmi ses associés régni- 
coles des personnages connus, comme Nicolaï, Le 
Franc de Pompignan, d'Ansse de Villoison, Chaba- 
non, Gaillard, de Rochefort, Elie-Catherine Fréron 

1. Recueil de l'Académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts de ^ïar- 
seille pouri774 (Marseille, Ant. Favet, 1174). 



SES SUCCÈS A l'académie ET AU THÉÂTRE 63 

et même un homme illustre, François-Marie 
Arouet de Voltaire ! Peut-être aussi Chamfort 
n'eut-il point d'autre raisun pour l'engager à con- 
courir que son goût pour La Fontaine et le plaisir 
d'en parler. Quoi qu'il en soit, il ne dut pas re- 
gretter de s'être mis sur les rangs. Son Eloge est 
charmant de tout point, et, lorsqu'on en a retranché 
quelques expressions un peu peinées et obscures, 
on y goûte un style d'une élégante fluidité et qui 
semble retenir quelque chose de l'aisance de La 
Fontaine. Un plan clair, naturel et qui consiste à 
étudier d'abord la morale du fabuliste, puis la 
finesse de son goût, enfin a l'accord singulier que 
l'un et l'autre eurent toujours avec la simplicité de 
ses mœurs ' » ; des citations toujours heureuse- 
ment choisies ; une extrême habileté à fondre dans 
la prose du discours, pour l'en parer, ce qu'il y a 
déplus aimable dans la poésie de La Fontaine; 
des morceaux éclatants, comme le parallèle de La 
Fontaine et de Molière, qu'il faudrait citer tout 
entier, car il « est plein de vues, de justesse et de 
sagacité»; toutes ces qualités mettent ces pages 
entre les meilleures qui aient été écrites sur notre 
grand fabuliste. Sainte-Beuve, de nos jours, les 
tenaiteniiaute estime" et les critiques du xviif siècle 
furent unanimes à applaudir à la décision de l'Aca- 
démie de Marseille. Grimm, cette fois, a désarmé : 

« Quoique, dit-il, M. de La Harpe tienne à un parti, et 
par ses soumissions continuelles aux chefs de ce parti, et 
par ses empressements à faire le coup de poing avec tous 

1. V. l'article de Fréron dans VA/itiée littéraire, 1774, tome VIII, 
p. lis sqq. 

2. Chateaubriand et so,i groupe littéraire, I, 120 (en note). 

5 



(iti ClIAMrORT 

ceux qui osent les attaquer ; quoique M. de Chamfort n'ait 
pour lui que son talent et quelques amis ; quoiqu'cnfin 
l'on n'ertl pas été fftché de trouver ;i casser le jugement 
d'une Académie de province, il me semble que, malgré 
toutes ces considérations. Ton s'accorde assez générale- 
ment à donner la préférence à l'ouvrage que Marseille a 
couronné. — D'abord tout le monde convient qu'il y a in- 
finiment plus d'esprit dans l'éloge de M. de Chamfort que 
dans celui de La Harpe. Tout le monde convient encore que 
le plan du premier a i)lus de profondeur et plus d'intérêt. 
On ne peut guère douter non plus que son admiration 
pour La Fontaine ne soit plus vive, plus sincère, plus sen- 
tie. Et ce titre seul ne devait-il paslui assurer une grande 
supériorité sur son rival ' ? » 



Fréron, dans l'Année littéraire, consacra à 
l'œuvre de Chamfort un article très élogieux et 
très molivé. Voltaire enfin ne se contenta plus 
d'envoyer à l'auteur un billet courtois et banal, 
mais il lui écrivit une vraie lettre, pleinement élo- 
gieuse et presque émue. La mort de Louis XV, 
l'avènement de Louis XVI purent diminuer un peu 
le retentissement du succès de Cbamfort ; on s'en 
occupa pourtant dans les salons littéraires. Une 
lettre de M"^ de Lespinasse (25 octobre) nous ap- 
prend qu'on se prépare à lire l'Eloge de La Fontaine 
dansson cercle, et, deux jours avant. M™'' du Defiand 
écrivait à l'abbé Barthélémy : » Vous auriez bien 
dû prévenir le Chamfort sur le désir que j'ai d'en- 
tendre son Eloge. » 

Par son esprit, Ciiamfort était déjà connu dans 
le monde; dès lors il passe célèbre. Il avait delà 
notoriété ; il gagne la considération. Bien accueilli 

l. Correspondance de Ghi.mm. X, 511 sq. 



SE? SUCCÈS A l'académie ET AU THEATRE tlT 

dans la société des Choiseiil (M"" la duchesse, 
nous l'avons vu, lui devait un de ses triomphes 
d'actrice), il va y prendre pied tout à fait. Pen- 
dant l'été de I 774, enrichi par le prix de l'Acadé- 
mie de Marseille, il se rendit aux Pyrénées pour 
y faire une cure. A Barèges, il rencontra .M"" de 
Choiseul-Gouffier, M'"" de Gramraont, d'autres en- 
core, et, comme il était plutôt convalescent que 
malade, il sut plaire beaucoup. M""' de Lespinasse, 
sur un ton de douce raillerie, en témoigne très 
expressément : « Il (Chamfort) revient des eaux 
en bonne santé, beaucoup plus riche de gloire et 
de richesse, et en fonds de quatre amies qui 
l'aiment, chacune d'elles comme quatre : ce sont 
M""" de Grammont, de Ronce, d'Amblimont et la 
comtesse de Choiseul. Cet assortiment est presque 
aussi bigarré que l'habit d'Arlequin; mais cela" 
n'en est que plus piquant, plus agréable et plus 
charmant. Aussi je vous réponds que M. de Cham- 
fort est un jeune homme bien content et il fait de 
son mieux pour être modeste. » (23 octobre 1774.) 
Elà ce moment en effet Chamfort, après les heures 
pénibles de maladie et de détresse qu'il venait de 
passer, éprouvait un contentement véritable. Ses 
quatre amies y contribuaient sans doute, mais à 
son àme déjà sérieuse il fallait d'autres motifs. 
Heureusement ils ne lui manquaient pas. 

« J'ai toutes sortes de raisons, écrit-il à M""'' Saurin, 
d'être enchaaté de mon voyage de Barèges. 11 semble 
qu'il devait être la fin de toutes les contradiotious que 
j'ai éprouvées, et que toutes les circonstances se sont 
réunies pour dissiper ce fond de mélancolie qui se repro- 



68 CIIAMFORT 

duisait trop souvent. Le retour de ma santé, les bontés que 
j'ai épriMivées de tout le monde ; ce bonheur, si indépen- 
dant do tout mérite, mais si commode et si doux, d'ins- 
pirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quel- 
ques avantages réels et positifs, les espérances les mieux 
fondées et les plus avouées par la raison la plus sévère, le 
bonheur public et celui de quelques personnes à qui je ne 
suis ni inconnu ni indill'érent, le souvenir de mes anciens 
amis, le charme d'une ami lié nouvelle mais solide avec un 
des hommes les plus vertueux du royaume, plein d'esprit, 
de talentet de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez 
de réputation ; une autre liaison non moins précieuse avec 
une femme aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pour moi 
tous les sentiments d'une sœur; des gens dont je devais le 
plus souhaiter la connaissance, et qui me montrent la 
crainte obligeante de perdre la mienne ; enfin la réunion 
des sentiments les plus chers etlesplusdésirables :voilàce 
qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il me semble que 
mon mauvais génie ait lùché prise ; et je vis, depuis trois 
mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante '. » 



On voit par ces lignes que Chamfort se réjouit 
d'autre choseque de satisfactions d'amour-propre ; 
il est doucement ému de la sympathie qu'on lui a 
marquée: les témoignages d'affection qu'il a reçus 
des amis anciens et nouveaux lui ont été au cœur; 
le bonheur public, c'est-à-dire les promesses de 
réforme du règne de Louis XVI, qui vient d'appe- 
ler Turgot au ministère, le remplissent de joie; 
et enfin, puisque dans toute joie il entre toujours 
de l'espérance, il conçoit pour son avenir « les 
espérances les mieux fondées et les plus avouées 
par la raison la plus sévère ». Que veut-il faire 
entendre par là ? Qu'attend-il ? Sans doute il 
compte que Choiseul reviendra au pouvoir, et que, 

1. Ed. Ai-GUis, V, 262 sq. 



SES SUCCÈS A l'académie ET AU THÉÂTRE 69 

par lui, il obtiendra enfin cet emploi près d'un de 
nos ministres à l'étranger qu'il avait manqué en 
1771, N'est-ce point ce qu'on peut lire entre les 
lignes de ce passage de sa lettre à M"" Saurin : 

« M. de B. (Breteuil) a trouvé absurde que je négligeasse 
l'occasion de voir M. de Choiseul. Il prétend que ma con- 
naissance avec M. de Gr. (Grammont) pourrait finir 
par n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne 
peut jamais arriver. 11 est actuellement à Chanteloup ; il 
peut s'en assurer par lui-même ; et, entre nous, je crois 
qu'il ne laissera pas d'être un peu surpris. » 

Au reste, si vives que fussent ses espérances et 
son ambition, Chamfort ne mit pas de hâte à cou- 
rir au-devant de la fortune qui, à ce moment, lui 
souriait. « La fortune, a-t-il dit, pourarriver à moi, 
passera par les conditions que lui impose mon ca- 
ractère' », et, en fait, il ne voulut être ni empressé, 
ni obséquieux. A son retour de Barèges, comme il 
l'avait promis, il se rendit à Chanteloup ; mais loin 
de s'y imposer, il ne s'y attarda même pas. « De 
cet Olympe où il passa plusieurs jours, nous dit 
Sélis, il descendit dans un humble entresol de la 
rue de Beaune. Là on lui donna de l'ouvrage à tant 
la feuille ^ » Il se mit avec courage à cette besogne 
mercenaire, et, comme l'atteste Sélis, il la fit avec 
probité. C'était le Dictionnaire dramatique, dont le 
privilège est de 1774, mais qui parut seulement en 
1776, et qu'il s'agissait sans doute de remanier et 
de refondre. Voici comment La Harpe appréciait 
cette compilation : 

« Le libraire Lacombea mis en vente le Dictionnaire dra- 

1. i:d. AuGuis, I, 408. 

2. La Décade philosophique, tome Vil. 



70 CIIAMFORT 

mnlique en 3 volumes. Nous avons déjA plusieurs nomen- 
clatures de cette espèce ; ce qui peut donner quelciue prix 
à celle-ci, c'est que les principes de l'art y sont traités par 
ordre alp]iabéli([ue. C'est une pelite encyclopédie lliéà- 
Irale, et ces arlicles-là sont faits par un homme d'esprit et 
de mérite, M. de CliamCorl. Ils sont dictés ])ar le hon goilt 
et la saine critique ; mais on n'en peut dire autant des 
jugements sur les pièces de théâtre : aussi celle partie 
n'est-elle pas du même auteur \ » 

Et il est vrai que, si les articles de Cliamfort ne 
nous le révèlent point comme un théoricien dra- 
matique original, au moins y voyons-nous que sa 
culture littéraire était assez étendue ; qu'il avait 
sur le théâtre ancien des idées plus exactes et plus 
complètes que la plupart des homines do son 
temps ; qu'il portait sur notre théâtre classique des 
jugements, non pas neufs sans doute, mais per- 
sonnels pourtant et qu'il faisait valoir par des 
exemples très heureusement choisis ; que son goût 
enfin manque de hardiesse, car il ne veut admettre 
ni la tragédie en prose de Lamolhe, ni la tragédie 
bourgeoise de Diderot, ni le drame réaliste de 
Beaumarchais, mais qu'il n'est pourtant ni timoré, 
ni retardataire, puisque la Comédie larinoijunle lui 
paraît avoir cause gagnée et que, sans superstition, 
il déclare seule indispensable l'unité d'intérêt. 

Chamfort, cependant, se tenait un peu à l'écart; 
il s'était retiré à Sèvres près de M""" Helvétius, cette 
femme si distinguée et si bonne, qui eut toujours 
de l'aiïection pour lui, même quand sou humeur 
la déconcertait un peu. Qu'il n'y eût point quelque 
coquetterie dans cette retraite, ou n'oserait l'affir- 

1. Correspondance litUraire de Lk U.wpe, I, 409 (Paris, an XI). 



SES SUCCÈS A l'académie et au théâtre 71 

mer. 11 est possible qu'il ait voulu, par sa ré- 
serve même, stimuler le zèle de ses amis; lui- 
même a indiqué qu'il croyait cette tactique permise 
et utile. « La considération de l'homme le plus 
célèbre, écrit-il dans une de ses lettres, tient au 
soin qu'il a de ne pas se prodiguer. Ayez donc cette 
coquetterie décente qui n'est indigne de per- 
sonne'. » Avec son caractère, il n'eût pas su sans 
doute faire jouer d'autres ressorts. Et il est vrai 
que, cette fois au moins, en se dérobant, il engagea 
ses amis puissants et ses belles amies à s'occuper 
de lui. La coterie des Choiseul avait, comme 
on sait, l'oreille de la reine; il semble qu'elle 
ait songé à faire de Chamfort l'auteur du nou- 
veau règne. Une cruelle disette de talents sé- 
vissait à ce moment; personne pour remplacer les 
illustres qui finissaient ou, tout au moins, vieillis- 
saient. Or ce jeune écrivain de trente-cinq ans, 
qui avait, au su de tout le monde, un esprit si bril- 
lant, qui venait d'écrire cet Eloffe Je La Fontaine 
qu'une approbation unanime avait accueilli, sem- 
blait désigné pour parcourir une belle carrière 
littéraire. Soutenu, porté par la faveur de la cour, 
il ne manquerait pas de prendre son essor. 

Chamfort avait en portefeuille une tragédie à 
laquelle il travaillait depuis quinze ans, disaient 
les uns, depuis dix ans, disaient les autres, depuis 
fort longtemps en tout cas. Ce pouvait être le chef- 
d'œuvre qui inaugurerait le règne de Louis XM. 
M""'' de Choiseul, de Grammont, d'Amblimont, 

I. Ed. Arr.iis, V, 262. 



72 CnAMFORT 

s'employèrent donc de leur mieux pour que la 
pièce fût jouée en grande solennité. Klle le fut en 
efïet. On la donna pour la première fois à Fontai- 
nebleau le 7 novembre 1776, au milieu de grandes 
fêtes qui eurent un éclat exceptionnel. " On ne se 
souvient pas, dit Grimm, d'avoir vu un voyage si 
brillant que l'a été celui-ci... Une affluence de 
monde prodigieuse, des fêles, des parties de jeu, 
des courses de chevaux, l'élégance et la variété des 
toilettes en ont fait presque tous les frais. » 
Presque tous les frais, oui, — car, ajoute Grimm, 
« les lettres... quoique très accueillies par notre 
jeune souveraine... ont encore assez peu contribué 
aux plaisirs de la cour ' ». Sur une douzaine de 
pièces qu'on représenta devant Leurs Majestés, il 
y en eut beaucoup de mauvaises, quelques-unes à 
peine de passables. La tragédie de Chamfort, il7i(s- 
tapha et Zéangir, triompha facilement, trop facile- 
ment. Du moins, ce succès d'une heure fut un 
succès très vif. Si l'on en croit La Harpe, la pièce 
avait eu par avance l'approbation royale. « Il 
avait eu l'honneur de lire sa tragédie au roi et à 
la reine qui en avaient témoigné leur satisfaciton 
et qui l'avaient honorée de leurs suffrages ". » On 
conte que Louis XVI (ut très ému par ce tableau 
de l'amitié fraternelle et les courtisans, pour bien 
montrer qu'ils comprenaient et goûtaient cette 
allusion à l'union de la famille royale, portèrent 
aux nues l'œuvre nouvelle. La reine, d'ailleurs, lit 
connaître la faveur de Chamfortde la façon la plus 

1. Correspondance de Giiuni, M, 3(îU. 

2. Correspondance Uitéraire de La Harpe, II. 15. 



SES SUCCÈS A l'académie ET AU TRÉATRE 73 

déclarée. « On fait courir dans Paris les propres 
paroles de cette princesse aimable dont l'afïabililé 
ajoute encore un nouveau prix à ses bienfaits ; 
elles méritent d'être conservées, et je vais les rap- 
porter telles qu'on me les a envoyées : M. de 
Chamfort, au plaisir que m'a procuré la représen- 
tation de votre pièce, j'ai voulu joindre celui de 
vous annoncer que le Roi, pour encourager vos ta- 
lents et récompenser vos succès, vous a fait une 
pension de 1,200 livres sur les iMenus. — Et, au 
remercîment de M. de Chamfort, la reine a ajouté : 
Je vous demande pour remercîment de faire re- 
présenter vos pièces à Versailles '. » Ces paroles, 
quoi qu'en dise le rédacteur de V Année littéraire, ne 
méritent peut-être pas d'être conservées ; mais il 
est certain qu'elles sont gracieuses, et l'on com- 
prend que Chamfort ait répondu à celui qui lui 
demandait de redire les choses flatteuses qu'il 
avait entendues de la bouche de la reine : « Je ne 
pourrai jamais ni les oublier, ni les répéter ». 
Chamfort était passé poète de cour. Il recevait plus 
que de douces paroles ; le roi lui donnait une pen- 
sion extraordinaire de 1,200 livres sur les Menus 
Plaisirs, et le prince de Condé l'appointait à cent 
louis pour qu'il devint secrétaire de ses comman- 
dements. Les courtisans, à l'ordinaire, se mirent 
à renchérir sur les applaudissements et les 
éloges que Chamfort avait reçus des souverains. 
c( Les courtisans, dit Collé, l'exaltèrent, que c'était 
une bénédiction ! Corneille et Racine devaient 

1. Année littéraù-e, 1766, toiue V. 



74 CIIAMKOUT 

faire place à Chamfort. On criait de partout : gare ! 
gare ' ! » 

Muxtapha eût-il été une œuvre de génie, un zèle 
si intempérant et si indiscret pouvait lui faire cou- 
rir bien des risques. Or Muslapha n'était qu'un ou- 
vrage correci, recommandable par des sentiments 
honnêtes, par une composition régulière et par un 
style d'une élégance et d'une pureté assez soute- 
nues. Quand Chamfort fut joué à la ville, il lui 
fallut payer ce qu'il y avait eu d'excessif dans son 
succès à la cour. Et l'on ne peut pourtant l'accuser 
d'avoir cédé à l'infatualion des auteurs heureux. 
Très patiemment il avait écouté les critiques, très 
docilement il avait remanié sa pièce ; très modes- 
tement il la recommandait à l'intérêt de MM. les 
Comédiens français. \ la première représentation 
(15 décembre 1777), comme les gens de la cour 
remplissaient les loges, il put croire que son suc- 
cès de Fontainebleau serait ratifié par Paris. De 
même qu'à la première représentation de la Jeune 
Indienne, le public le couvrit d'applaudissements 
et voulut qu'il parût sur la scène. « Toutes les 
voix, dit le Journal des Théâtres, se sont réunies en 
faveur de M. de Chamfort, et il a été demandé 
avec les instances les plus vives ; il n'a point voulu 
paraître; il a bien fait" .» Mais, ce soir-là, il 
n'avait pas aflaire au grand public. Les jours sui- 
vants, il fallut rabattre des espérances qu'il avait 
pu concevoir. « Les représentations de Mustapha, 

\. Journal et Mémoires de Chaules Collé, III, 243 sq. (en note). 
2. Lettre aux auteurs du Journal des Théâtres. Paris, 15 liécembre 
nn (tome IV, Bib. nationale, (Z 2284 Zqyr 3-4). 



SES SUCCÈS A l'académie ET AU THÉÂTRE 7o 

dit La Harpe, sont très peu suivies et très peu 
applaudies. Les samedis, le grand jour de nos spec- 
tacles pendant l'hiver, se soutiennent assez par 
l'avantage de la saison et l'ascendant de la mode ; 
mais, les lundis et les mercredis, oîi l'on ne pour- 
rait aller au spectacle que pour la pièce, il n'y a 
personne. Rien ne prouve mieux que toute la pro- 
tection et toute la faveur possibles ne peuvent pas 
faire réussir un ouvrage dont le fond est mau- 
vais '. » Mustapha eut quinze représentations qui 
rapportèrent 4i,770 livres avec le produit des pe- 
tites loges à l'année '. 

.Vssurément la pièce de Chamfort n'a rien qui 
puisse nous faire paraître étonnante cette indiffé- 
rence du public. Il était arrivé pourtant que bien 
des œuvres qui ne valaient pas mieux se fussent 
plus longtemps soutenues. On ne peut guère dou- 
ter que cette tragédie, trop louée par les uns, n'ait 
été trop dépréciée par les autres, et que des préoc- 
cupations, qui n'avaient rien de littéraire, n'aient 
nui à sa fortune. 

La preuve en est dans cette curieuse anecdote : 

« C'est une chose cruelle que l'esprit de parti. J'étais à 
la dernière représentation de Mustapha cl Zéangir, tragé- 
die que je n'estime pas plus qu'il ne faut, malgré la ca- 



1. Correspondance lilteraire de La.H\kve (U, 193). 

2. Arcliives de la Conie'die-França'se. Ces quiuzereprésenlations rap- 
portèrent à Chamfort 34S9 livres 19 sols 6 deniers. Beaumarchais 
fut chargé par l'auteur de les toucher eu son lieu et place, comme le 
prouve ce reçu : J'ai reçu pour M. de Chamfort, en vertu du pouvoir 
que je joins ici, la somme de..., etc., pour les honora.\res du Mustapha 
et Zeaiifflr échus jusqu'à ce jour, sans préjudice de l'avenir. 

A Paris, ce 21 décembre nSO. 

Cahox oe Beaimarchais. 



76 CUAMKOnT 

halo qui la porte aux nues, mais où il y a sans doute quel- 
ques beautés. Un abbé vint avec une dame se placer près 
de moi. Je vis que c'était l'abbé M. (Morellel), l'un des 
coryphées de la secte encyclopédique, et sa nièce qui 
vient d'épouser M. de M. (Marmontel). La jeune dame pa- 
raît avoir un cn'ur sensible ; ses larmes aux endroits tou- 
chants taisaient un contraste parfait avec le sourire dédai- 
gneux dont l'abbé accompagnait les applaudissements ou- 
trés du public. 11 n'y peut pas tenir : a Madame, lui dit-il 
avec aigreur, n'avez-vous pas de honte de vous laisser at- 
tendrir par un ouvrage d'un homme qui n'est pas des 
nôtres ? Oubliez-vous que vous êtes ma nièce et la femme 
de M. de M.... ? C'est un scandale affreux. » II faut que 
vous sachiez que M. deChamfort, auteur de cette tragédie, 
a refusé de se faire incorporer dans l'encyclopédisme, et 
l'intolérance des philosophes par état est plus féroce que 
celle tant reprochée des gens d'église '». 

Linguet, dans ses Annales \ conte la même aven- 
lure, qui a bien la mine d'être vraie ; en tout cas, 
elle semble fort vraisemblable. La Harpe, qui por- 
tait la parole pour le parti encyclopédique, qui, 
suivant un mot de Chamlbrt, était « son exécuteur 
des hautes œuvres », ne perdit aucune occasion de 
maltraiter d'autant plus l'œuvre d'un rival que, par 
elle-même, elle ne se défendait guère. C'est sans 
doute alors que, harcelé par le critique hargneux, 
Chamfort lui lança celle furieuse épigramme, ce 
mot cruel que Tacite, dit Grimm, eût pu ne pas 
désavouer: « M. de La Harpe! C'est un homme 
qui se sert de ses défauts pour cacher ses vices. ^ » 

A ce demi-succès Chamfort trouva certainement 
la cruauté d'un insuccès. Il avait fondé tant d'espé- 



1. Correspondance littéraire secrète, tome V, p. :!<>(;. 

2. Annales politiques, tome Hl, p. 154. 

3. Correspondance, tome XU, p. 248. 



SES SUCCÈS A l'académie et au théâtre 77 

rances sur « sa tant belle tragédie », comme dit 
Collé. " Vous voyez là ma fortune », avait-il déclaré 
naguère à Aubin, en lui montrant un manuscrit 
sur la table où il écrivait. C'était Mustapha el Zéan- 
(jir. Sa déconvenue ne pouvait manquer de lui 
causer un vif dépit. Et il l'exhalait sans doute 
quand il écrivait ce jugement sommaire : a Le 
public de ce moment-ci est, comme la tragédie 
moderne, absurde, atroce el plat' ». Mais que 
cette blessure d'amour-propre l'ail atteint à fond, 
que son humeur noire date de ce jour, qu'il n'ait 
point pardonné au siècle, comme l'ont prétendu 
quelques-uns, d'avoir trop peu prisé Mustapha et 
Zi'angir, c'est ce que nous nous refusons à admettre -. 
Où voit-on donc, en effet, qu'il ait, à celte heure, 
rompu avec le monde? S'il donna sa démission de 
secrétaire des commandements du prince de Condé 
vers cette époque (à la fin de 1777 ou au commen- 
cement de 1778), Mustapha et Zéangir ne fut pour 
rien dans l'atïaire. Il trouvait la charge dépendante 
et fatigante; il s'excusa en bons termes de ne la 
pouvoir remplir, et en abandonna généreusement 
les appointements d'abord, puis le titre à Grou- 
velle ^ . Mais il conserva ses relations avec le 
prince, qui, comme nous le verrons, assistait avec 
toute sa famille à sa réception académique. Il était 
aussi de la société de Monsieur avec Condorcel, 
Suard, Ducis, M. de Montesquiou, Moreau, l'histo- 



1. JE t. AuGUis, I, 389. 

2. C'est l'opinion d'AuoER iJifélanges philosophii/ues et littéraires. — 
Paris, Ladvocat 1S2S). 

3. Nous donnons, a. V appendice, la correspondance échangée entre 
Chamfort et le prince de Condé à cette occasion. 



78 CIIAMKORT 

riographe, etc. Monsieur avait aussi fondé une 
Sociétû des Ecliecs, vôrilable club, où l'on ne man- 
quait pas de voir Cliamfort qui avait la passion de 
ce jeu. Les questions qui intéressent les gens de 
lettres ne le laissent pas alors indiflérent ; il s'en- 
rôle sous la bannière de Beauinarcliais, quand celui- 
ci, par sa circulaire du 27 juin 1777, fonda en fait 
la Société des auteurs dramatiques, et il donne son 
adhésion, non par manière d'acquit, mais dans les 
termes les plus chauds et les plus vifs '. 

Enfin, c'est vers ce moment que commencent les 
relations de Talleyrand et deChamfort. Cliamfort, 
dans les fameux Mémoires, ne (ait pas la mine d'un 
poète aigri par un échec, ni d'un mauvais compa- 
gnon. 

« Mon temps, dit Talleyrand, se passait d'une manière 
fort douce et n'était point trop perdu ; mes relations aug- 
mentaient. Celles qu'il fallait avoir avec les beaux esprits 
d'alors me venaient d'une bonne femme , nommée 
M"» d'Héricourt, dont le mari avait occupé la place d'in 
tendant de la marine à Marseille. Elle aimait l'esprit, les 
jeunes gens et la bonne chère. Nous faisions chez elle tou- 
tes les semaines un diner fort agréable. Il était composé 
de M. de Choiseul, de M. de Narbonne, de l'abbé Delille, 
de Chamforl, de Ruilière, de Marmontel... La gai té con- 
tenait les prétentions, et je dois remarquer que, dans une 
réunion où il y avait tant d'amours-propres en présence, 
il n'est sorti, dans l'espace de cinq années, ni un bavar- 



1. Dans la collection des autof^raphes réunis par M. de Loniénie et 
vendus le 14 décembre 1883, se trouve une lettre de Cliamfort où il 
dit à Beaumarctiais ; " Je souiiaite, Monsieur, que les Etats-Généraux 
de l'art dramati(|ue qui doivent se tenir demain ctiez vous, n'éprouvent 
pas la destinée des autres Etats-Généraux, celle de voir tous nos maux, 
sans en soulaf^er un. » L'existence de cet autographe m'a été signalée 
par M. Henri Stein, le distingué archiviste. 



SES SUCCES A L ACADEMIE ET AU TllKATlIE /9 

dage, ni une tracasserie. Le comte de Creutz, ministre de 
Suède, qui croyait plaire à son maître, en se plaçant en 
France sur le rang du bel esprit, se donna beaucoup de 
soins pour que les mêmes personnes qui composaient le 
dîner de M'"'- d'Héricourt se réunissent un jour de la se- 
maine chez lui '. ■) 

Creulz ayant élé rappelé à Stockholm en 1783. 
c'est donc vers 1778 et 1779 qu'il faut placer ces 
réceptions aimables où Chamfort tenait sa place. 
— Et d'ailleurs, si sa vanité d'homme de lettres 
eût été profondément atteinte, elle aurait cherché 
certainement l'occasion, sinon de prendre une 
revanche, au moins d'exercer des représailles. 
Cette occasion, loin qu'il l'ait cherchée, Chamfort 
l'écarta quand elle s'offraitàlui.En 1 778, le libraire 
Lacombe, qui avait le privilège du Mercure, vint à 
faire faillite. Panckoucke, ce grand entrepreneur 
de publicité au xviii" siècle, prit celte feuille à son 
compte et fusionna avec elle le Juarnul de Pulilique 
et (le Lït t é ra t u re (Lingael), le Journal français {Clé- 
ment et Falissot), le Journal des Qames (Dorât) '. Le 
Mercure devenait ainsi, ou pouvait devenir, une 
grosse machine de guerre. Panckoucke, qui con- 
naissait Chamfort dès longtemps, lui proposa de 
faire partie de la rédaction et de traiter la partie 
des spectacles. Il reçut un refus très poli, mais très 
net. Chamfort s'excusait en disant que, dans un 
journal, il n'y avait point de place pour la vraie 
critique et qu'il ne voulait ni discréditer son juge- 
ment par l'indulgence extrême qui phùt aux au- 



1. Mémoires de Tallevhaxd (I, 43-46). 

2. Correspondance littéraire de La Haiu-e (Lettre 88, 1778). 



80 r.llAMKuUT 

leurs, ni compromettre son caractère par la mali- 
gnité qui, seule, agrée au public '. 11 s'en faut donc 
que l'échec de Mustapha lui ait donné l'impatience 
de devenir agressif, et après cela l'on devra 
reconnaître qu'il n'en avait pas été atteint jusqu'à 
l'âme. 

1. M. AuGUis, V, 302. 



CHAMFORT MORALISTE 



CHAPITRE PREMIER 

ANNÉES DE RETRAITE. — RELATIONS AVEC VAUDREUIL 
ET MIRABEAU. 

Dans une lettre qu'il écrivait, vers le commen- 
cement de 1784, à un de ses amis de province, 
l'abbé Roman : « J'ai fait mille lieues sur une feuille 
de papier, lui disait Chamfort, voilà mon histoire 
depuis quatre ans ' ». Ce n'est donc qu'en 1779 
qu'il commença, pour parler comme lui, « à retirer 
sa vie en lui-même ». Ceux qui se sont persuadé 
que la fâcheuse destinée de Muslapha fut la grande 
blessure de la vie de Chamfort n'ont pas assez 
remarqué que les atteintes portées à l'amour-propre 
littéraire ne tardent point tant à faire sentir leurs 
etlets. — D'ailleurs cette retraite sous la tente ne 
ressemble en rienàune bouderie. Il y eutsansdoute, 
durant ces quatre années, des intermittences dans 
sou existence de solitaire ; mais il est certain qu'il 
éprouve alors le besoin et le goût de la solitude. 
Elle n'était point nouvelle pour lui ; déjà la mala- 

l.i'rf. AuGuis, V, 288. 



82 CHAMFORT 

die l'avait forcé de la subir, et il l'avait acceptée ; 
mais à ce moment il la recherche, s'y attache et 
évile ce qui pourrait l'en arracher. Non seulement 
il cesse d'être un homme de plaisir, un homme à la 
mode ; mais il ne veut pas plus de bruit autour de 
son nom qu'il n'en veut autour de sa personne; et 
comme il renonce à se produire, il renonce à pro- 
duire ou plutôt à publier. Pareil renoncement est, 
je crois bien, chose assez rare dans l'histoire des 
lettres; du moins, au xviii' siècle, le cas me paraît 
unique ; et il vaut sans doute la peine d'en recher- 
cher les causes. 

Chamfort venait d'atteindre la quarantaine, ou, 
mieux, elle venait de l'atteindre; c'est un âge cri- 
tique: c'est le moment oii l'on sent que l'on porte 
la vie, qu'elle ne nous porte plus. Et nul ne le sent 
mieux que celui pour qui, dans la jeunesse, la 
volupté tut la grande affaire. « Les voluptueux, a- 
t-on dit, sont aisément mélancoliques... 11 semble 
que la volupté, quand elle s'empare d'un homme, 
s'y fasse à ce point la maîtresse de son être qu'a- 
près elle plus rien ne soit qui vaille la peine de 
vivre '. » Sans elle, tout au moins, l'existence perd 
singulièrement de son intérêt : écoutez cette confes- 
sion de Chamfort ; car le propos qu'il prêle à un 
tiers, c'est vraiment lui qui le tient : « M. de L... 
me disait, relativement au plaisir des femmes, que 
lorsqu'on cesse de pouvoir être prodigue, il faut 
devenir avare, et qu'en ce genre celui qui cesse 
d'être riche commence à être pauvre. Pour moi, 

1. IIekhy Fouqwer, Au siècle d'entier, 240 (Bruxelles, Kjstenoœc- 
kers). 



ANNÉES DE RETRAITE 83 

dit-il, aussitôt que j'ai été obligé de distinguer entre 
la lettre de change payable à vue et la lettre payable 
à échéance, j'ai quitté la banque' ». Sage en effet 
celui qui, à celte heure, peut quitter la banque; mai? 
cette sagesse coûte bien de la tristesse et des regrets ; 
on s'aperçoit que Chamfort n'y échappa point, à ce 
mot où il y a peut-être encore plus de mélancolie que 
d'esprit : « M..., ayant lu la lettre de saint Jérôme 
où il peint avec la plus grande énergie la violence 
de ses passions, disait : La force de ses tenta- 
tions me fait plus d'envie que sa pénitence ne me 
fait peur - ». Et cette sagesse, qui s'impose, brise 
comme un ressort de l'àme et l'emplit d'atonie. — 
Joignez que Chamfort sentait son énergie diminuée 
non seulement par l'âge, mais aussi par sa santé 
qui, dès lors, est pour toujours compromise ; lors- 
qu'il était jeune, à plusieurs reprises, nous l'avons 
vu, il avait été aux prises avec la maladie ; mais 
quelle différence entre tomber malade et être 
devenu maladif! On lutte contre les souffrances ; 
on se traîne sous le poids de la langueur. Et c'est 
ce qu'il exprime très bien dans un billet adressé 
vers ce temps à M"" de Créqui : il lui dit que, sans 
souffrir d'aucun mal particulier, il est contraint de 
garder la chambre et qu'il s'y résigne difficilement. 
« Il y a peut-être plus de cris dans un hôpital, 
ajoute-t-il ; mais, à coup sûr, il y a plus de larmes 
dans une prison ^. '• 

1. Sd. AoGuis, n, 116. 

2. Sd. AuGuis, H, 5. 

3. Catalogue des lettres autographes composant la collection de 
M. Alfred Bovet, décrites par Etienne Charavay (Charavay frères, 
1887). 



84 



CnAMFORT 



Il était pourtant capable de se consoler de la perte 
du plaisir par le sentiment de l'amour, qu'il savait 
bien en distinguer et qu'il comprenait dans toute 
sa délicatesse. « L'entêtement, a-t-il dit un jour, 
représente le caractère à peu près comme le tem- 
pérament représente l'amour '. » 11 trouvait aussi 
assez de ressources dans son âme ardente pour 
triompher de la débilité de sa santé. « Au physique, 
disait M...., homme d'une santé délicate et d'un 
caractère très fort, je suis le roseau qui plie et ne 
rompt pas ; au moral, je suis au contraire le chêne 
qui rompt et qui ne plie point. Homo intcrior tolus 
ncrvns, dit Van llelmonl '. » Ces misères physiques 
ont contribué sans doute à prédisposer son âme au 
découragement ; mais elles n'en sont pas la cause 
directe. 

Le spectacle des atïaires publiques exerça sur lui 
une intluence bien autrement active et profonde. 
Nous savons avec quellejoie il avait salué l'arrivée 
de Turgot auministère : il espérait qu'avec un pareil 
homme les réformes ardemment rêvées allaient 
bientôt s'accomplir. Et Turgot avait gouverné deux 
ans à peine ; sa tentative n'avait servi qu'à mon- 
trer comment tous les projets de bien public deve- 
naient impraticables sous un gouvernement arbi- 
traire et un régime social londé sur le privilège. 
En même temps, de l'autre côté de l'Atlantique, 
un peuple jeune, au milieu des épreuves, grandis- 
sait pour la liberté ; en France, on s'intéressait 
passionnément à la lutte soutenue par les Insur- 



1. m. AuGms, I, 369. 

2. Sd. Auouis, II, 121. 



ANNEES DE RETRAITE 85 

genls ; l'opinion publique contraignait le gouverne- 
ment à venir à leur aide. Mais les lenteurs calcu- 
lées du miaistère français, les répugnances de 
Louis XVI, déguisées à peine, prouvaient de reste 
à qui voulait voir que, dans les conseils du roi, l'on 
était hostile aux réformes populaires. Ceux qui, 
après Louis XV, les avaient attendues du jeune 
roi, pouvaient bien se sentir irrités et découragés; 
et ce découragement, Chamfort l'éprouva autant 
que personne et l'a énergiquement traduit : « Savez- 
vous pourquoi, me disait .^L de M...., on est plus 
honnête en France, dans la jeunesse et jusqu'à 
trente ans, que passé cet âge ? C'est que ce n'est 
qu'après cet âge qu'on s'est détrompé; que, chez 
nous, il faut être enclume ou marteau ; que l'on 
voit clairement que les maux dont gémit la nation 
sont irrémédiables '». 

Il aurait pu, il aurait dii, a-t-on dit, chercher de 
la consolation et du réconfort dans la production 
littéraire, a Le malheur de Chamfort, dès avant 
l'âge de quarante ans, remarque Sainte-Beuve, fut 
dans son inaction et dans sa stérilité ' ! » Cette 
stérilité dont il aurait souffert venait, au dire de 
Sainte-Beuve, d'un vice originel de son talent 
qui était sec, étroit, de courte haleine et de courte 
portée. Que Chamfort fût incapable d'une produc- 
tion abondante, cela est possible, mais ne peut 
guère se prouver ; ce qui est certain, c'est qu'il a 
dit très haut qu'il voulait, non pas ne plus rien 
produire, mais ne plus rien publier; qu'il a exprimé 

1. 5rf. Ai-guis, II, 11. 

2. Causeries du Ltmâ'\ IV, 350. 



86 CnAMFORT 

dans les termes les plus forts son dégoût du métier 
et de la vie d'homme de lettres, et qu'il a essayé 
de le justifier par des raisons qui méritent qu'on 
les examine et qu'on les pèse. 

Au commencement de 1784, quelques amis puis- 
sants s'occupaient de faire obtenir à Chamfort je 
ne sais quel emploi à la cour ; et, lui, songeant 
que, s'ils réussissaient, il lui faudrait rompre son 
silence et remettre son enseigne littéraire, faisait 
part de ses inquiétudes à son ami, l'abbé Roman, 
dans une lettre où l'on ne peut méconnaître l'ac- 
cent de la sincérité : « Il est certain, lui disait-il, 
que je désire le non-succès d'un événement pré- 
tendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, 
sont de me rengager dans une carrière pleine de 
misères et de dégoûts, de me faire exister pour le 
public que je méprise presque autant que les gens 
de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs 
vanités absurdes, etc. ; de me faire ou manquer 
ou atteindre une célébrité, qui, grâce au ton ré- 
gnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une in- 
famie illustre faite pour révolter un caractère 
décent' ■■. Ces lignes contiennent le résumé des 
griefs de Chamfort contre le métier et la vie litté- 
raires : voyons ce qu'ils valent. 

La profession d'écrivain éfait-elle donc aussi 
pleine de misères qu'il le prétend ? — On peut, 
je crois, affirmer hardiment que l'homme de 
lettres qui, à cette époque, n'eût voulu rien 
attendre que de ses œuvres, ne pouvait pas espé- 

i. Ed. AuGuis. V, 290. 



ANNÉES DE KETRAITE 87 

rer arriver à la richesse. Ce qui enrichit Voltaire, 
ce furent d'heureuses spéculations ; ses ouvrages 
ne contribuèrent que pour bien peu à sa grande 
fortune. Si Marmonfel se trouve, à un moment, 
fort bien rente, c'est qu'il a su se faire donner 
force pensions et sinécures. Et il faut même remar- 
quer que l'opinion des grands seigneurs et des 
gens du monde n'admettait guère que, même par 
des faveurs, un homme de lettres pût s'élever 
au-dessus de la médiocrité : « J'ai toujours été 
choqué, écrivait Cliamfort, de la ridicule et inso- 
lente opinion, répandue presque partout, qu'un 
homme de lettres qui a quatre ou cinq mille 
livres de rente est au périgée de la fortune ' ». 
Il n'y a pas là de mauvaise humeur ; c'est l'expres- 
sion même de la vérité ! En veut-on la preuve ? 
Suard rédigeait la Gazette de France. Il avait ima- 
giné une combinaison qui, tout en profitant à 
l'Etat, lui permettait d'augmenter ses appointe- 
ments. 



1 Comme tout le monde devait gagner, Madame de Tessé 
imaginait que tout le monde serait bientôt d'accord ; qu'il 
était superflu de s'adresser directement au ministre, M. de 
Choiseul, et qu'au premier mot du chef de division la déci- 
sion ministérielle serait dictée et signée. La marquise se 
rend en grande hàle dans les bureaux ; mais quelle est 
sa surprise ! Ce chef superbe de quelques commis ne con- 
teste pas les profits à faire et à partager ; mais il s'étonne 
et s'indigne que des hommes de lettres ne se trouvent pas 
assez riches avec 2500 francs, et lui, commis, en avait 
25000 ou 30000 - 1 » 



1. Ed. AuQUis, V, 267. 

2. Mémoires de Gai\at sur Si'Ann (Paris, 1S20, in-S»)- 



88 CUAMFORT 

Les bons commis n'ont point d'ordinaire d'opi- 
nions personnelles ; celui-là ne faisait que traduire 
l'opinion de ses supérieurs, l'opinion des gens du 
monde. 

Les libraires, éditeurs, entrepreneurs de jour- 
naux, ne pensent point autrement ; et de peur 
que les gens de lettres ne deviennent plus riches 
qu'il ne convient, ils les exploitent à l'envi. Brissot, 
à ce sujet, cite un mot bien caractéristique d'un 
libraire de la rue Saint-Jacques : « Que ne puis-je, 
s'écriait cet honnête commerçant, tenir dans un 
grenier Voltaire, llelvétius et Diderot sans culottes! 
Comme je gagnerais de l'argent I Comme je les 
ferais travailler ' ! » Ses confrères n'eussent pas 
désavoué ce propos. Pour se rendre compte des 
profits que pouvait tirer un écrivain d'une noto- 
riété modeste de la publication de ses œuvres, il 
n'est que devoir comment furent payés quelques- 
uns des auteurs les plus illustres pour leurs 
œuvres les plus retentissantes. La Nouvelle Héloï.se, 
au dire de Brissot, fut achetée 4000 livres à Rous- 
seau. Les libraires de V Encyclopédie s'étaient en- 
gagés vis-à-vis de Diderot à lui servir d'abord une 
rente de quinze cents livres jusqu'à la fin de l'ou- 
vrage, puis trois cent cinquante livres par volume 
de planches et trois cent cinquante livres par 
volume de discours, c'est-à-dire quinze mille francs 
qui devaient être payés dans l'intervalle de cinq 
ans '. 



1. Mémoires de Brissot, p. 2y8 (Paris, Firmiu-Didot, in-18). 

2. Diderot et la Société du baron d'Holbach, par Avezac-LavioiSE (Pa- 
ris, Lerniix, 1875, in-8', p. 122). 



ANNÉES DE RICTUAlTli 89 

Au reste, il ne suffit pas aux éditeurs de mettre 
à si bas prix la main-d'œuvre littéraire. Il en est 
parmi eux qui, non contents de prendre vis-à-vis 
des auteurs des engagements dérisoires, se dis- 
pensent même de les tenir. Brissot, qui, maintes 
fois, fut la victime de ces corsaires, a conté quel- 
ques-unes de leurs prises. Notez qu'il ne paraît 
pas s'en irriter beaucoup et qu'il ne s'en indigne 
en aucune façon ; on sent, à la façon dont il les 
conte, que c'était la pratique courante. 

Cette pauvreté forcée de l'homme de lettres, 
Chamfort, tout en protestant, l'eût supportée peut- 
être ; mais elle s'aggravait d'humiliations et de dé- 
goûts qu'il trouvait intolérables. Il les énuméra un 
jour dans une ligne: « .Gentilshommes de la Cham- 
bre, comédiens, censeurs, la police ». — Etiez- 
vous auteur dramatique ? 11 fallait, en efiet, vous 
ménager les bonnes grâces de messieurs les six 
rientilshommes de la Chambre à qui incombait la 
direction de la Comédie française et de la Comédie 
italienne ; surtout il fallait vous assurer la faveur 
de leur intermédiaire. Monsieur l'intendant des 
Menus-Plaisirs. Ce n'était point toujours besogne 
commode, et Sedaine s'en aperçut. Une fois qu'il 
s'était plaint de ce fonctionnaire, Papillon de la 
Ferté, celui-ci, arrivant furieux, crie très haut : 
a Où est Sedaine ? — La l'erlé, dit résolument ce- 
lui-ci, Monsieur Sedaine est ici ; que lui voulez- 
vous ? » La reine approuva la réplique du poète ; 
mais il ne fallait pas se risquer à donner de ces 
leçons-là tous les jours. — Messieurs les comé- 
diens étaient aussi en fonds de hauteur; les preuves 



90 CHAMFORT 

abondent sur ce point. Sans renvoyer aux Mémoires 
du temps, nous croirons avoir donné une idée suffi- 
sante de la sujétion où ils tenaient les auteurs en 
citant la lettre que leur écrivit Chamfort, lors- 
qu'il leur envoya le manuscrit de Mustapha el Zéan- 
gir : 



« Messieurs, vous ne devez pas être surpris qu'aux ap- 
proches des dangers d'une première représentation, je me 
sois effrayé et que j'aie cherché à tourner au profit de mon 
ouvrage les derniers moments qui me restaient, .le m'é- 
tais llatté qu'étant à peine prêts à jouer la comédie de 
YEgoisme, vous me demandiez mon manuscrit beaucoup 
trop tôt, et l'excès de ma timidité vous imputait, je vous 
l'avoue, un excès de prévoyance. Mais puisqu'il faut que 
je triomphe de mes craintes, j'ai l'honneur de vous en- 
voyer, Messieurs, le manuscrit de Mustapha el Zéanr/ir, au- 
quel je joins les rôles de Solyman et Roxelane, les seuls 
que j'eusse repris. — Il ne me reste plus qu'à recomman- 
der mon ouvrage à vos talents. Je leur dois l'indulgence 
qu'il a obtenue à Fontainebleau ; et la ville n'est pas moins 
favorable que la cour à ceux auxquels il est redevable de 
son succès. J'ai l'honneur d'être avec une parfaite consi- 
dération. Messieurs, votre très humble et très obéissant 
serviteur, Chamfort, secrétaire des commandements de 
S.A. Monseigneur de Coudé.» (De Chantilly, samedi 21 
juin 1777)'. 

Il est naturel qu'un poète dramatique se mette 
en (rais de gracieuseté avec ses interprètes ; mais 
à ces formules de protocole, ne sent-on pas dans 
cette lettre que Chamfort traitait avec une véritable 
puissance ? Inutile de rien dire de la censure et de 
la police qui étendaient leur empire sur toutes les 

1. Archives de la Comédie-Française. 



ANNÉES DE RETRAITE 91 

provinces de la littérature. D'un mot, qui n'a rien 
d'exagéré, Chamfort a indiqué ce qu'elles avaient 
alors de capricieux et de tracassier. « On reprochait 
à M. L. . . , homme de lettres, de ne rien plus donner 
au public : Que voulez-vous qu'on imprime, dit-il, 
dans un pays où ÏAlmanach de Liège est défendu de 
temps en temps ' ? » 

Si du moins ce triste métier d'homme de lettres 
était relevé par ceux qui l'exercent!... Mais non; 
lorsque l'on a mis à part quelques très grands 
écrivains, que trouve-t-on alors dans la gent litté- 
raire ? Un petit nombre d'amateurs, fort infatués 
d'eux-mêmes, des habiles, qui courent après les 
grâces et les pensions, et, tout en bas, une tourbe 
nombreuse, très décriée, très justement décriée, 
et qui ne rappelle notre bohème moderne que par 
son dénuement et son désordre. C'est la foule des 
compilateurs et des plagiaires ; ce sont ceux dont 
Chamfort disait qu'au lieu de mettre leurs livres 
dans leurs bibliothèques, ils mettent leurs 
bibliothèques dans leurs livres - ; — et encore : 
« Quelqu'un a dit que de prendre sur les 
anciens c'était pirater au delà de la ligne ; mais que 
de piller les modernes c'était filouter au coin des 
rues^ ». Ce sont ceux, romanciers ou poètes, qui 
flattent les basses passions du public, et qui se font 
ses pourvoyeurs de gravelures et d'obscénités. 
J'ai sous les yeux une liste d'almanachs publiés en 



1. Fd. XvGvis, U, 108. 

2. Cité par Kcieueheu (OEuvres, tome IV) 

3. Ed. Aur.ms, I, 425. 



92 CHAMFORT 

1778' ; leurs titres indiquent assez quel était le 
goût du public, même du public populaire, pour 
les œuvres libertines, et qu'il ne manquait pas de 
gens pour le salisfaire. Ce sont enfin les libellistes, 
les auteurs de pamphlets scandaleux, les f/azclicrs 
cuirassés, les Morande, les Pelleport, ceux qui 
écrivent les Amours du vizir de Vergpnncs, les Petits 
soupers de l'Hôlel de Bouillon, les Pusse-temps d'An- 
toinette, ceux qui diflamenf sur commande, et qui, 
parfois, emploient le chantage, non sans succès. 
On aurait tort de croire qu'on pouvait sans peine 
tenir ce vilain monde à l'écart ; ces gens fort mépri- 
sables étaient en même temps fort audacieux. 
Très bruyants, très remuants, ils entraient partout, 
se mêlaient à tout. On les trouvait dans toutes 
les cabales ; il fallait (fompter avec eux ; car les lau- 
riers de l'illustre La Morlière les empêchaient de 



i. Liste (les Almanachs nouveaux, chantants et lyriques, qui se 
trouvent, pour cette année ms, chez Valadc, libraire, rue Saint-Jac- 
ques, vis-à-vis celle des Mattiurins : 

Les Etrennes de l'Amour, almanach chantant et lyritiue. 

Les Bouquets de l'Amour, au beau sexe, almanach lyrique, dédié 
aux amants ; par M. Gai. 

Les caprices, ou l'aimable fantaisie du beau sexe, etrennes amu- 
santes sur des airs connus et choisis exprès. 

Etrennes à ma maîtresse, ou code de l'amour, ahuanach chan- 
tant. 

Le messager d'amour, almanach chantant et lyrique. 

Les folies amoureuses, ou le précepteur d'amour, almanach chan- 
tant. 

Tablettes de Flore, ou les etrennes de l'amour et de l'amitié. 

Passe-temps des jolies femmes, ou almanach des Lises et des 
Suzons. 

La rosée de Cythère, almanach lyrique, par H"*. 

Le présent sans prétention, ou ramusement de la jeunesse. 

L'Amuse/nent des coquettes, ou l'emploi d'un (juart d'heure, alma- 
nach chantant. 

Les charmes de la Volupté, almanach dansant, par .M. Guillaume 
maitre de danse. 



ANNÉES I)l£ RETRAITE 93 

dormir. Les cabales, au reste, ne se formaient pas 
seulement parmi ces stercoraires de la littérature; 
et nous avons vu que la secte encyclopédique, où 
l'on comptait tant d'honnêtes gens, avait fait payer 
à Chamfort l'indépendance qu'il avait voulu garder 
vis-à-vis d'elle. 

Sans doute, on pouvait citer des écrivains qui 
ne descendaient point à ces bassesses, et qui gar- 
daient une attitude décente. Mais ceux-là mêmes • 
n'échappaient pas à des défauts déplaisants que 
leur métier, si excédant, si bien fait pour surexciter 
l'amour- propre, leur imprimait comme des stig- 
mates. Ils ont beau se répandre dans le monde, 
ils conservent, malgré eux, comme un pli profes- 
sionnel, et, en dépit d'eux-mêmes, laissent toujours 
percer quelque pédantisme. Leur vanité surtout, 
qui les rend maladroits ou malheureux, fait que 
leur commerce est le plus souvent incommode. Us 
sont toujours empressés à parler d'eux-mêmes et 
de leurs œuvres. « L'abbé Delille devait lire des 
vers à l'Académie pour la réception d'un ami. Sur 
quoi il disait : Je voudrais bien qu'on ne le sût 
pas d'avance, mais je crains bien de le dire à tout 
le monde '. » Ils ont, fussent-ils très grands, un 
éternel et insatiable besoin de louanges, fussent- 
elles très basses. « M. de Buflon s'environne de 
flatteurs et de sots qui le louent sans pudeur ". t 
'Pour éviter que cette vanité ne reçoivedes atteintes, 
ils ne reculent pas devant des vilenies. « Lorsque 
l'Esprit des Lois parut, il s'en fit plusieurs critiques 

1. Ed. AuGcis, II, 69. 

2. Ed. Auoms, II, 24. 



94 CnAMFORT 

mauvaises ou médiocres qu'il (Montesquieu) méprisa 
fortement. Mais un homme de lettres connu en fit 
une dont M. du Pin voulut bien se reconnaître 
l'auteur et qui contenait d'excellentes choses. M. de 
Montesquieu en eut connaissance et en fut au 
désespoir. On la fit imprimer, et elle allait paraître, 
lorsque M. de Montesquieu alla trouver M'"" de 
Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur 
et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en 
sauva que cinq exemplaires '. » L'envie, enfin, 
suite ordinaire et comme nécessaire de la vanité, 
met dans les rapports que les gens de lettres ont 
entre eux une malveillance ou tout au moins une 
défiance continuelle. « M.... qui venait de publier 
un ouvrage qui avait beaucoup réussi, étaitsollicité 
d'en publier un second, dont ses amis faisaient 
grand cas : Non, dit-il, il faut laisser à l'envie le 
temps d'essuyer son écume -. » 

Les délices de la réputation sont telles que, dans 
tous les temps, elles ont suffi à bien des écrivains 
pour qu'ils oublient ce qu'il y a d'ingrat et d'âpre 
dans leur métier. Mais, à quarante ans, Chamfort 
avait cessé de les goûter : 

« J'ai aimé la gloire, je l'avoue, dit-il ; mais c'était dans 
un âge où l'expérience ne m'avait point appris la vraie va- 
leur des choses, où je croyais qu'elle pouvait exister pure 
et accompagnée de quelque repos, où je pensais qu'elle 
était une source de jouissances chères au cœur, et non une 
lutte éternelle de vanité ; quand je croyais que, sans être 
un moyen de fortune, elle n'était pas un titre d'exclusion à 
cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé ^. » 

1. Fd. AuGL-is, U, 64. 

2. id. AuGUis. II, 107. 

3. £d. AuGuis, V, 273. 



ANNÉES DE RETRAITE 95 

Et il avait été éclairé d'une lumière pénétrante 
et crue. Quoi de plus vain que la célébrité ? 
a Célébrité : l'avantage d'être connu de ceux qui 
ne nous connaissent pas '. » Quoi de moins hono- 
rable ? Ce public, par qui l'on devient célèbre, est, 
au vrai, si inditîérent au mérite ! « Le travail du 
poète, et souvent de l'homme de lettres, lui est 
bien peu fructueux à lui-même ; et de la part du 
public, il se trouve placé entre le Gi-and merci et le 
Va le promener °. » Ce public d'ailleurs n'est-il point 
de goût gâté et perverti '? a Un homme de goût est, 
parmi ce public blasé, ce qu'une jeune femme est 
au milieu d'un cercle de vieux libertins \ » Faites de 
votre mieux, travaillez à donner une œuvre torte 
ou distinguée : combien de chances pour que vous 
restiez « à moitié chemin de la gloire de Jean- 
not ' » ! L'homme qui ne se laisse point étourdir 
par le bruit dont la réputation l'entoure, ni 
aveugler par la poussière qu'elle soulève autour 
de lui, reconnaîtra vite qu'elle apporte plus de 
charges que d'avantages. Un écrivain en vue ne 
s'appartient plus à lui-même ; le monde, qui fait 
les réputations, n'entend pas les faire gratis ; il 
veut qu'on le paie en se soumettant à quelques- 
unes de ses servitudes : servitudes extérieures, 
visites, dîners, fêtes, cérémonial et, ce qui est 
plus grave, servitudes morales, préventions, pré- 
jugés de toute sorte. Il ne lui suffit pas qu'on 



1. i:d. AuGuis,!, 365. 
■i. Ed. AuGuis, 1, 427. 

3. Ed. Auouis, I, 427. 

4. Ed. AuQuis, I, 336. 



96 ' CHAMFORT 

soit des siens, il veut qu'on soit sien ; on ne s'ac- 
quitte avec lui qu'en le surpayant. Et les avantages 
de la célébrité ? En regard de ses inconvénients, 
Chamfort avec une parfaite netteté en a établi le 
bilan : « il est aisé de réduire à des ternies simples 
la valeur précise de la célébrité ; celui qui se fait 
connaître par quelque talent ou quelque vertu se 
dénonce à la bienveillance inactive de quelques 
honnêtes gens et à l'active malveillance de tous 
les hommes malhonnêtes. Comptez les deux classes 
et pesez les deux forces '. » 

Les misères et les tracasseries de la vie littéraire 
l'ont donc excédé sans qu'on puisse en être sur- 
pris ; mais surtout l'insignifiance, le vide de ce 
qu'on nommait alors la littérature, ont fait éprou- 
ver à son âme comme une lourde lassitude. Après 
de courtes excursions dans presque tous les genres 
consacrés, il sent que tous ces genres sont épuisés, 
qu'ils ne peuvent tout au plus servir que de distrac- 
tion à une société vieillie et blasée, que la litté- 
rature pure va à sa fin, qu'elle a cessé d'être 
autre chose qu'un jeu d'esprit, et un jeu d'esprit 
suranné. 

Le siècle est octogénaire ; il radote et ne se 
plaît plus qu'à l'absurdité ou à la platitude. Ecrire 
ot penser sont devenus des termes presque con- 
tradictoires : 

Je touche au midi de mes ans, 
Et je me dois tous mes instants 
Pour jouir, non pour faire un livre ; 

1. jîd. AiiGuis, I, 392. 



ANNÉES DE RETRAITE D" 

Amis, penser, sentir, c'est vivre ; 
Ecrire, c'est perdre du temps '. 



Cliamfort pressentait-il un renouvellement litté- 
raire'? le croyait-il proche? — Il en a parlé en tout 
cas : « Pour être un grand homme dans les lettres 
ou du moins opérer une révolution sensihle, il laut, 
comme dans l'ordre politique, trouver tout préparé 
et naître à propos " ». A coup sûr, il comprenait 
que, de son temps, l'heure de cette révolution 
n'avait point sonné. Alors à quoi bon publier? Et, 
très résolument, il prit le parti de ne plus rien 
donner au public. Pendant de longues années il a 
tenu l'engagement qu'il prenait vis-à-vis de lui- 
même dans une lettre écrite en 1784 à l'abbé 
Roman : 

« L'impression, disait-il..., j'en ai une si grande aver- 
sion que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai 
imaginé un moyen sûr de lui échapper et de faire en sorte 
que ce que j'écris existe, sans qu'il soit possible d'en faire 
usage, même en me dérobant tous mes papiers. Le moyen 
que j'ai inventé m'en rend maître absolu jusqu'au monu- 
ment et même par delà ; car je n'ai qu'à me taire ; et ce 
que j'aurai écrit sera mort avec moi ^.» 

Ainsi gagnée par le désenchantement, l'âme de 
Chamfort reçut, vers cette époque, dans des cir- 
constances restées obscures, une blessure qui enve- 
nima la tristesse qui s'était amassée en elle. 

L'expérience qu'il avait acquise de la vie suffi- 



l Ed. Auouis, V, 236. 

2. Ed. AuGBis, I, 425. 

3. Ed. Ai-Guis, V, 292. 



98 CdAMFORT 

sait sans doule à faire de lui un moraliste dés- 
abusé ; mais si la société de son temps ne lui eût 
point porté une atteinte directe et profonde, on ne 
trouverait pas, je crois, dans son livre une obser- 
vation si amère et une satire si cruelle. « J'ai été 
une fois, dit-il, empoisonné avec de l'arsenic sucré, 
je ne le serai plus ; manet alla mente rcposhim '. « 
A quoi fait-il allusion ? On ne sait. Fut-il trahi et 
bafoué par quelque grand seigneur à qui il avait 
donné son amitié ? « J'ai vu les plus intimes amis 
faire des blessures à l'amour-propre de ceux dont 
ils avaient surpris le secret. Il paraît impossible 
que, dans l'état actuel de la société (je parle de la 
société du grand monde), il y ait un seul homme 
qui puisse montrer le fond de son âme et les détails 
de son caractère et surtout de ses faiblesses à son 
meilleur ami ^. » Désireux, nous l'avons vu, d'ob- 
tenir un emploi dans la diplomatie, fut-il leurré, 
berné, et lui lît-on sentir sa déconvenue de façon 
humiliante ? Il y a chez lui plus d'un mot où éclate 
l'irritation d'avoir été pris pour dupe. Comme on 
le félicitait de ses relations avec les plus hauts 
personnages, il protestait : u Ce sont, disait-il, des 
joueurs qui m'ont montré leurs cartes, qui ont 
même, en ma présence, regardé dans le talon, 
mais qui n'ont point partagé avec moi les profits 
du gain de la partie ^ ». On a parlé aussi d'une pas- 
sion malheureuse : sur ce point rien de précis ; 
mais combien de vraisemblance! Dans les paroles 



i. Fd. AuGLis, V, 2"G. 

2. J!d. Ai'GUis, I, 3T,I. 

3. Ji(f. Allons, I. ;i21. 



ANNÉES DE RETRAITE 99 

de Chamforl sur les femmes, on distingue aisément 
l'accent d'une souffrance et d'une rancune person- 
nelles. A l'âge où il n'aimait plus seulement le 
plaisir, où il avait besoin de tendresse, il possédait 
ses grandes entrées dans les salons les plus bril- 
lants ; après avoir été « l'amant d'une femme 
galante, le jouet d'une coquette, le passe-temps 
d'une femme frivole, l'instrument d'une intrigante », 
de flatteuses avances ne purent-elles pas lui faire 
croire qu'il trouverait dans ce monde de choix une 
liaison « d'âme à âme » ? S'il le crut, combien sa 
déception dut être cruelle quand il fut convaincu 
qu'il n'y avait dans le monde que des a coucheries 
sans amour '! » 

Et là encore peut-être lui fît-on sentir, et en nulle 
occasion il ne la pouvait sentir de façon plus cui- 
sante, son infériorité sociale. Peut-être quelque 
grande coquette se fit-elle un jeu de rendre ridicule 
ce plébéien amoureux: « M... disait à propos de 
M"' de... : J'ai cru qu'elle me demandait un fou, et 
j'étais prêt à le lui donner; mais elle me deman- 
dait un sot, et je le lui ai refusé net " ». En battant 
en retraite, il était ulcéré. 

Quelle qu'ait été la cause de l'amertume de 
Chamforl, c'est vers l'année 1780 qu'elle se marque 
nettement pour la première fois. 11 quitte alors 
Paris et se retire dans ce qu'il appelle « son éta- 
blissement d'Auteuil ». Il ne fréquente plus que 
chez les Panckoucke et cliez M™" Helvétius dont il 
est devenu le voisin, .assurément la maison de cette 



1. Ed. Acons, H, 15. 

2. Ed. Ai;gdis. U, .39. 



100 CHAMFORT 

femme aimable n'est point une chartreuse ; mais, 
comme elle n'a guère pour familiers que quelques 
philosophes, on y trouve » un lieu de relâche, un 
asile contre les formes fatigantes du monde' ». 
C'est là que, sans contrainte, Cliamfort venait exha- 
ler sa hile, à l'heure où elle fermentait avec le plus 
d'àcrelé. Morellet, un des habitués du salon de 
M""' Helvétius, le vit et l'entendit à ce moment; et 
il fait de lui un portrait où il met une malveil- 
lance marquée, mais qui donne pourtant l'impres- 
sion de la vérité et de la vie. 



Il Je le voyais, dit-il, dans la société de Sauria et de 
M"" Helvétius... il m'es! arrivé vingt fois à Auteuil, après 
l'avoir entendu deux heures de la matinée contant anec- 
dotes sur anecdotes et faisant épigrammes sur épigrammes 
avec une facilité inépuisable, de m'en aller l'âme contris- 
tée comme si je fusse sorti du spectacle d'une exécution ; 
et M'"^ Helvétius, qui avait beaucoup plus d'indulgence 
que moi pour ce genre desprit, après s'être amusée des 
heuresentières de sa malignité, après avoir souri à chaque 
trait, me disait, après qu'il était parti : L'abbé, avez-vous 
jamais rien vu de si fatigant que la conversation de Cham- 
forl ? Savez-vous qu'elle m'attriste pour toute la journée ? 
et cela était vrai ■ ». 



Les blessures de Chamfort sont alors en effet 
toutes fraîches ; dans son irritation contre le siècle, 
il commence à recueillir, dans la solitude, ses 
anecdotes accusatrices ; et l'on imagine sans peine 
l'impression pénible et douloureuse que devaient 



1. D' Roussel, Notice sur^sl'" Helvétics (à la suite de Système 
physique et moral de la femme. — Paris, 1813, in-8°). 

2. Mémoires lie Mokei.let. tome U, chap. u (Paris, Ladvocat, 1821). 



ANNÉES DE RETRAITE 101 

laisser ses entretiens, où il s'efforçait de masquer 
ses souffrances par l'ironie. A peu près à celle date, 
il fit chez M™' Agasse la connaissance d'une femme 
dont l'influence fut grande sur lui : c'était M""" Buf- 
fon \ veuve d'un médecin du comte d'Artois, femûie 
d'esprit qui avait été élevée à la cour de la duchesse 
du Maine, et à qui son âge et sa situation avaient 
donné une grande expérience. C'était, nous dit un 
contemporain^ qui l'a connue, « une femme bien 
vive... bien spirituelle .. avec une physionomie 
pleine d'âme et d'exprc>sion... parlant bien, mais 
beaucoup trop peut-être pour toujours bien parler; 
elle avait conservé tout l'empire de son sexe, 
qu'elle n'exerçait plus que sur le cœur, par l'es- 
prit qu'elle avait aussi jeune, aussi aimable qu'à 
quinze ans ». Attiré vers elle, Cliamforl se mil en 
peine de lui plaire; comme entre elle et lui se ren- 
contrait <i une réunion complète d'idées, de senti- 
ments et de positions '' », il conçut pour elle une 
de ces a amitiés passionnées » où l'on a « le bon- 



1. Ginguené ne désigne l'amie de CiiamlVirt que par son initiale 
(Mme B....). Los biographes de notre temps, qui n'avaient plus de 
raisons pour être discrets, ne l'ont pas nommée, sans doute parce 
qu'ils ne savaient pas son nom. En allant visiter Vaudouleurs (com- 
mune de Morigny-Champigny). nous avons, srâce à l'obligeance de 
l'instituteur, M. Brizemure, trouvé dans les registres de Saint-Ger- 
main-lès-Estauipes (aujourd'hui Morigny), l'acte do décès suivant : 
" L'an mil sept cent quatre-vingt-trois, le vingt-neuf août, dame 
Marthe-Anne Bulîon. veuve de M. Bulîon, premier médecin de 
Mgr le comte d'Artois, de Madame la comtesse et des princes leurs 
enfants, âgée d'environ cinquante-cinq ans, décédée du jour d'hier, a 
été inhumée. .. etc. ». Outre qu'elle révèle le nom de Vinconnue de 
Chamfort, cette pièce offre cet intérêt qu'elle détruit la légende d'après 
laquelle il se serait marié avec cette rare amie ; on a vu qu'elle est 
qualifiée de veuve. 

2. Aubin, dans le Chamforiiana, XVI. 

3. Bd. Auiiuis, V, 2ir>. 



102 CriAMFORT 

lieur des passions, et l'aveu de la raison par-dessus 
le marché » '. Et ces relations aimables, qui devin- 
rent une véritable liaison dans l'été de 1781, ren- 
dirent son humeur moins sombre, apaisèrent l'ar- 
deur de ses colères et firent entrer un peu do calme 
dans son âme tourmentée. Lorsqu'en juillet 1781, 
il parut pour la dernière fois sur la scène litté- 
raire, lors de sa réception à l'Académie, il y porta 
l'esprit et les grâces qu'on lui avait connus naguère ; 
rien ne parut de sa tristesse et de son désenchan- 
tement ; l'Académie ne se douta pas qu'elle avait 
ouvert ses portes à un terrible satirique ; elle put 
croire qu'elle n'avait admis qu'un critique disert 
et un poète spirituel. « C'est, disait Rivarol, une 
branche de muguet entée sur des pavots. » 

Le jour oij il prit séance fut une fête mondaine 
(19 juillet 1781). On voulait entendre le causeur 
brillant qui, depuis quelque temps déjà, avait 
déserté les salons. Le prince de Condé, accompa- 
gné de M"* de Condé et de toutes les dames de sa 
cour, était dans l'assistance, et l'auditoire se com- 
posait « en grande partie... du beau sexe ». 
« M. de Chamfort a la réputation d'un des hommes 
de Paris qui a le plus d'adresse ; persouue ne brille 
plus dans la société ; on s'attendait que pour l'es- 
prit son discours de réception serait une espèce de 
feu d'artifice ; on n'a point été trompé entière- 
ment'. » Etenefiet, dans cet éloge de Sainte-Palaye, 
son prédécesseur, qui avait écrit une Histoire de la 
Chevalerie, il dit iorce jolies choses aux dames à 

i . Ed. AuGDis, 1, 405. 

2. Correspondance littéraire secrète, tome XI, p. 379 sqq. 



ANNÉES DE RETRAITE 103 

propos de la galanterie des anciens chevaliers. 
L'effort se sentait pourtant ; l'ironie même, par en- 
droits ; et, sans en comprendre la cause, les con- 
temporains s'aperçurent que l'orateur étaitàlagêne 
dans toute cette partie de son discours. « Le style 
en est peiné, les rapprochements en sont minu- 
tieux ; il semble que l'auteur ait été condamné à 
faire de l'esprit *. » En revanche, la fin de la haran- 
gue, consacrée à la peinture de l'union fraternelle 
des deux frères de Sainte-Palaye, fut goûtée sans 
réserve. Là Cliamfort qui, comme Montesquieu, a 
été « amoureux de l'amitié », parla d'abondance de 
cœur ; et tel passage, comme celui où il rappelle 
qu'une « éducation maternelle, bornée pour 
d'autres à la première enfance, et qui se prolongea 
pour lui jusqu'à la jeunesse, fut, pour M. de 
Sainte-Palaye, unedes sources de cette douceur insi- 
nuante, de cette indulgence aimable, dont le cœur 
d'une mère est sans doute le plus parfait mo- 
dèle ^ » ; tel aittre, où il nous montre chez son 
héros cet optimisme qui « n'est point la vertu sans 
doute, mais que la vertu même pourrait envier », 
ont, au milieu des formes traditionnelles, des élé- 
gances convenues, un accent de sincérité, une 
émotion contenue, qui approchent vraiment de 
l'éloquence. 

La cérémonie académique achevée et sa tâche 
remplie, Chamfort, malgré son succès, se hâta de 
rentrer dans le silence et la retraite. M^^ Buffon 



1. Correspondance littéraire secrète, tome XI. p. 379 sqq. 

2. Le discours de réception de Chamfort à rAcadémie française se 
trouve au tome I de l'édition Auouis. 



104 CnAWFORT 

avait bien pu l'empêcher de rompre brusquement 
et complètement avec le monde ; mais elle n'avait 
point changé l'opinion qu'il s'était faite de la sociélé 
de son temps ; elle n'y avait pas songé sans doute 
et peut-être la partageait-elle elle-même. Ce qui 
est certain, c'est qu'un jour l'un et l'autre jugèrent 
qu'à Paris ou aux portes de Paris on ne pouvait se 
créer une solitude assez complète ; au printemps 
de 1783, tous les deux allèrent vivre au petit châ- 
teau de Vaudouleurs, près d'Etampes. « Je vous ai 
déjà étonné, écrivait Chamfort à l'abbé Iloman en 
1784, en vous parlant d'un éternel adieu dit à la 
ville de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, 
c'en était fait, et j'ai vécu six mois en province, à 
la campagne, partagé entre l'amitié, un jardin et 
une bibliothèque. C'est presque le seul temps de 
ma vie que je compte pour quelque chose '. » Ce 
fut en eflet une retraite véritable et non pas une 
simple villégiature de blasés. Point de parties 
bruyantes et magnifiques ; Vaudouleurs est une 
maison fort modeste, mais entourée d'eaux fraîches 
et de beaux ombrages ; tout y respire le repos. 
Point de passion non plus : Chamfort et M""^ Buf- 
fon avaient tous les deux passé lu quarantaine. 
« 11 n'y avait point d'amour^ écrit Chamfort, parce 
qu'il ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plu- 
sieurs années de plus que moi ; mais il y avait plus 
et mieux que de l'amour, puisqu'il existait une 
réunion complète de tous les rapports d'idées, de 
sentiments et de positions ^ » Mais, à défaut 

1. Fd. Alt.uis, V, 28S sq. 

2. £d. Auûuia, V, 27* ,sq. 



ANNÉES DE RETRAITB 105 

d'amour, ils étaient unis par une tendresse très 
vive et qui y ressemblait fort. Chamforl a pu mettre 
une sorte de pudeur délicate à parler de sa liaison 
avec son amie. iMais, nous dit Aubin, » je l'ai vu 
l'aimer aussi ardemment qu'une maîtresse, aussi 
tendrement que sa mère ' ». Ce subtil roman, 
cette singulière idylle de deux quadragénaires eut 
un dénouement tragique : après six mois passés 
ainsi à Vaudouleurs, M'"= Buffon mourut brusque- 
ment. Les lettres oîi Chamfort parle de cette perte 
sont pleines de cœur et montrent de quelle afïection 
il avait aimé celle qui n'était plus : a Je ne finirais 
pas, dit-il à l'abbé Roman, si je vous parlais de ce 
que j'ai perdu. C'est une source éternelle de sou- 
venirs tendres et douloureux. Ce n'est qu'après 
six mois que ce qu'ils ont d'aimable a pris le dessus 
sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il n'y a pas 
deux mois que mon âme est parvenue à se soule- 
ver un peu, et à soulever mon corps avec elle ^ » 
Et, à peu près à la même époque, il écrit à M'"^ Agasse, 
qui avait été la meilleure amie de M"' Bufïon, 
qu'il n'a pas eu le courage d'aller la voir aussitôt 
après le coup qui l'a frappé : 

« J'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces pre- 
miers jours, la personne que mon amie aimait le plus, et 
dont nous parlions le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il 
lui faut. C'est de vous que j'ai besoin maintenant : j'irai 
vous voir au premier jour.... Je ne réponds pas du pre- 
mier moment ; mais je ne suffoquerai point, parce que 
mon cœur peut s'épancher auprès de vous. Mais quand je 
songe que ce même jour, et sans doute à la même heure 

\. Chamfortiana.. XVII. 
Qï:,:Ei. Auons, V, 289. 



106 CUAMFORT 

OÙ je serai chez vous, elle mo verrait aussi !... Je m'arrête, 
et ne puis plus écrire ; et c'est depuis qu'elle n'est plus, 
le moment le moins malheureux '. » 

Plus tard il écrivit des vers à la mémoire de 
cette morte si chèrement aimée ; et le sentiment 
qui les dicta est si profond et si sincère que, cette 
fois au moins, Chamfort fut vraiment poète ^ 

Cette retraite, pendant laquelle il connut le 
calme et la tendresse, n'est pas seulement un épi- 
sode singulier dans la vie aride et vainement agi- 
tée, que Chamfort mena comme presque tous les 
hommes de son temps ; ces deux ans de liaison 
avec M"° Buffon, surtout ces six mois de solitude à 
Vaudouleurs, comptent beaucoup dans l'histoire 
de son esprit et dans le développement de son 
talent. Loin des hommes et de leurs atteintes, les 
blessures qu'il en avait reçues devinrent moins 
cuisantes ; il songea moins à ses griefs personnels ; 
il voulut voir les choses de haut, se consoler des 
cruautés de l'expérience par l'exercice de sa pen- 
sée, et, pour tout dire en un mot, détourner sa 
vue des réalités pratiques pour rechercher les véri- 
,lés spéculatives. Cette tentative fut vite inter- 
rompue ; il ne semble guère d'ailleurs que Cham- 
fort pût y réussir. Elle lui fut utile pourtant, elle a 
son intérêt et mérite de nous arrêter. 

C'est sans doute à ce moment qu'il écrivit les 
lignes suivantes : 

» Je me suis réduit à trouver tous mes plaisirs en moi- 
même, c'est-à-dire, dans le seul exercice de mon intelli- 

1. Ed. ADonis, V, 304. 

2. M. AuGuis, V, 234. 



ANNÉES DE RETRAITE 107 

gence. La nature a mis, dans le cerveau de l'homme, une 
petite glande appelée cervelet, laquelle fait office d'un mi- 
roir ; on se représente, tant bien que mal, en petit et en 
grand, en gros et en détail, tous les objets de l'univers, et 
même les produits de sa propre pensée. C'est une lanterne 
magique dont l'homme est propriétaire, et devant laquelle 
se passent des scènes où il est acteur et spectateur. C'est 
là proprement l'homme ; là se borne son empire ; tout le 
reste lui est étranger '. » 

Par ce passage même on voit que Cliainfort n'eut 
point d'ambition métaphysique ; ce qu'il demande 
à la pliilosophie spéculative, c'est un divertisse- 
ment, au sens où Pascal entendait ce mot ; il ne 
prétend nullement à se faire un système, mais 
examine les divers systèmes, et cherche en quoi 
leurs grandes conclusions répugnent ou con- 
viennent à son intelligence. 

Il semble que, d'une façon générale, il ait incliné 
vers le spiritualisme ; au moins ne trouve-t-on pas 
chez lui une seule ligne qui puisse faire croire qu'il 
ait jamais partagé les idées de Diderot ou d'Helvé- 
tius. Et pourtant, devant les dogmes qui sont à la 
base de la doctrine spiritualiste, il reste singulière- 
ment hésitant et perplexe. Est-il déiste ? « Je ne 
me soucierais pas, dit-il quelque part, d'être chré- 
tien ; mais je ne serais pas fâché de croire en 
Dieu -. » Ailleurs il prend évidemment à son compte 
un mot de Diderot : 'i Les athées sont meilleure 
compagnie pour moi, disait M. D***, que ceux qui 
croient en Dieu. A la vue d'un athée, toutes les 
demi-preuves de l'existence de Dieu me viennent 

1. Sd. Anoms, II. 1. 

2. Ed. AcGuis, II, loO. 



108 CUAMFORT 

à l'esprit ; et, à la vue d'un croyant, toutes les 
demi-preuves contre son existence se présentent à 
moi en foule'. » Comme il ne cessa jamais d'être 
préoccupé de morale pratique, une de ces demi- 
preuves contre l'existence de Dieu qui le frappait le 
plus, c'était le désordre moral : « Le monde phy- 
sique, disait-il, paraît l'ouvrage d'un être puissant et 
bon qui a été obligé d'abandonner à un être mal- 
taisant l'exécution d'une partie de son plan. Mais le 
monde moral paraît être le produit des caprices 
d'un diable devenu fou". » Aussi ne peut-il admettre 
la Providence ; s'il en parle, c'est pour citer, en 
l'approuvant évidemment, le mot de M"" de Cré- 
qui : « Quelqu'un disait que la Providence était le 
nom de baplême du hasard ^.. » Quant à l'immor- 
talité de l'âme, question qui se lie intimement à 
celle de l'existence de Dieu, il ne la nie point, mais 
semble croire qu'elle se pose comme un problème 
que l'hommene saurait résoudre. « J'ai lu, dans je 
ne sais quel voyageur, que certains sauvages de 
l'Afrique croient à l'immortalité de l'àme. Sans 
prétendre expliquer ce qu'elle devient, ils la croient 
errante, après la mort, dans les broussailles qui 
environnent leurs bourgades et la cherchent plu- 
sieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas, ils 
abandonnent cette recherche et n'y pensent plus. 
C'est à peu près ce que nos philosophes ont fait et 
avaient de meilleur à faire '. » Mais, malgré tarit 
d'hésitations, on peut penser qu'en fin de compte 

1. Kd. AuRuis, H, 140. 

2. JSd. AuGuis, I, 337. 

3. Ed. Adguis. I, 352. 
t. Ed. AuGUis, I, 344. 



ANNÉES DE RETRAITE 109 

Chamfort acceptait le déisme ; n'en fait-il pas l'aveu 
quand il dit que les athées, qui l'inclinent à la 
croyance en Dieu, sont pour lui meilleure compagnie ? 
C'est qu'il s'est fait un idéal de justice et de vertu 
et que le besoin de donner une forme à cet idéal 
s'impose aisément à ceux qui, à l'ordinaire, ne 
vivent pas dans l'abstraction. De ses excursions 
dans le domaine de la métaphysique, Chamfort est 
revenu très sceptique. « Je dirais volontiers des 
métaphysiciens ce que Scaliger disait des Basques : 
on dit qu'ils s'entendent, mais je n'en crois rien '. » 
Mais, sceptique par l'esprit, il serait volontiers 
déiste par le cœur. 

On conçoit qu'ayant une foi si peu décidée aux 
dogmes de la religion naturelle, il ait moins encore 
accepté la religion révélée. En fait, il fut absolument 
iodévot. Une anecdote nous édifiera sur ce point. 

« M. de Chamfort, dit \s. Correspondance littéraire secrète 
(8 avril 1781), a enfin obtenu le fauteuil académique... Ce 
n'est pas son orthodoxie qui l'a conduit là. On en peut ju- 
ger par sa réponse au curé de sa paroisse qui le venait 
exhorter dans une maladie qu'il eut cet hiver. M. Marsol- 
lief, jeune poète, qui était témoin, l'a consignée dans la 
pièce de vers que voici... » 

Suivent des vers où l'on nous représente le pré- 

■e ei 
Puis, 



tre engageant le moribond à finir en bon chrétien. 



Le mourant, ouvrant la paupière, 
Lui répond : ilélas ! mon doux père. 
Je voudrais souscrire à vos vœux ; 

Mais il fallait venir plus vite. 
Car le docteur qui, dans l'instant, me quitte 

M'a défendu les farineux. 



1. Ed. AuGuis, I, 424. 



110 CnAMFORT 

A n'en pas doyter, rien ne contribua plus à 
l'éloigner do la religion que les privilèges exorbi- 
tants dont jouissait alors le clergé, et l'abus qu'il 
en taisait ; c'est un point sur lequel nous revien- 
drons bientôt. Mais pour l'écarter du christianisme, 
ne suffisait-il pas de la soumission intellectuelle 
qu'il exige de ses fidèles ? Chamfort avait le respect 
et l'orgueil de sa pensée ; il n'eût pas souflert qu'on 
lui demandât de l'abdiquer. Jamais il n'eût pu 
suivre le conseil qu'il prête à certain dévot : « J'ai 
entendu un dévot, parlant contre des gens qui 
discutent des articles de foi, dire naïvement : 
Messieurs, un vrai chrétien n'examine point ce 
qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de cela 
comme d'une pilule amère : si vous la mâchez, 
jamais vous ne pourrez l'avaler '. » 

Certes, nous sommes fort loin de prétendre que, 
dans ce que Chamfort a dit sur ces grandes ques- 
tions, il y ait autre chose que des mots; nous recon- 
naissons volontiers qu'il les aborda avec le préjugé 
du doute préalable qui était l'esprit même du 
siècle. Nous ne voulons nullement surfaire sa portée 
philosophique, et nous ne pensons point, quoi 
qu'il en ait dit, qu'il eût pu jamais trouver son 
plaisir « dans_le seul exercice de son intelligence ». 
Quand il vécut, on avait désappris dès longtemps 
ce qu'est la contemplation des pures idées ; com- 
ment, seul entre tous, fût-il arrivé à cet état de 
désintéressement, où quelques-uns, comme Goethe, 
ont atteint plus tard, où l'on n'a plus d'autre joie 

1. Ed. Aur.ms, H, 137. 



RELATIONS AVEC VAl'DREUIL ET MIRABEAU 111 

que de comprendre, où le monde extérieur, l'uni- 
vers visible, le monde intérieur, le moi, ne sont 
plus qu'un spectacle pour un témoin intelligent ! 
Tout ce que nous voulons faire entendre, c'est que, 
pour avoir seulement abordé ces grands problèmes, 
son esprit prit une trempe plus forte ; sa pensée 
ne s'éleva pas peut-être, mais elle s'élargit ; il 
devint capable, non pas de concevoir les idées uni- 
verselles, mais des idées générales. Sans ces 
heures de recueillement, il n'eût été sans doute 
qu'un satirique plein de malignité ; il devint un 
moraliste. El de plus, convaincu, beaucoup trop 
vite assurément, mais enfin convaincu de l'inutilité 
de son effort spéculatif, il s'attacha avec plus 
d'ardeur et de force aux questions pratiques. « La 
vie contemplative, pensa-t-il, est souvent misé- 
rable ; il faut agir davantage, penser moins et ne 
pas se regarder vivre. — L'homme peut aspirer à 
la vertu ; il ne peut raisonnablement prétendre de 
trouver la vérité '. » Il jugea qu'en tout, comme 
dit Rivarol, il ne faut pas songer à être plus 
qu'homme, mais seulement à être plus homme. Et, 
à y bien regarder, c'est là précisément qu'est son 
point de départ révolutionnaire. 

Quand survint la mort de M'^^Buffon, il fut brus- 
quement rejeté dans le monde. Choiseul-Gouffier, 
qu'il connaissait depuis plusieurs années et pour 
qui il venait d'écriie, sous l'anonyme, la préface 
du Voyage pittoresque de la Grèce ; M. de Vaudreuil, 
avec qui il était entré en relations depuis deux ans 

1. Ed. Aucuis, 410. 



112 CHAMFOHT 

environ, et dont il avait reçu maintes preuves 
d'afleclion, résolurent de l'enlever à sa retraite. 
Il Un ami, dit-il, est venu m'arracher en chaise de 
poste de ce séjour cliarmant ' » (Vaudouleurs). 
Pour distraire sa douleur, Vaudreuil et Clioiseul- 
Goufiier, qui s'étaient adjoint le vicomte de IS'ar- 
bonne, l'emmenèrent faire un voyage en Hollande. 
Puis, de retour en France, Vaudreuil ne négligea 
rien pour obtenir de Charafort qu'il consentit à 
accepter un logement dans son hôtel ; comme il 
connaissait son goût pour l'indépendance et qu'il 
vivait lui-même presque toujours à Versailles, 
quand il était absent, « il faisait servir une table 
pour Chamfort et ceux qu'il plaisait à Chamfort 
d'inviter ' ». Il ne s'en tint pas là; tandis que 
Chamfort, malade et quinteux, restait à l'écart et 
sur la réserve, il sollicitait pour lui des faveurs 
et travaillait « essentiellement à sa fortune ' ». 
C'est ainsi qu'il lui lit obtenir la place de secré- 
taire de M"" Elisabeth (12 septembre 1784) et, plus 
tard, par Galonné, une pension de 2000 livres sur 
la maison du roi (21 août 1786). 

A l'époque de la Révolution, les adversaires et 
les ennemis de Chamfort lui reprochèrent très 
durement cette liaison avec un des derniers favoris 
de l'ancien Régime. Faut-il croire, comme ils l'ont 
prétendu, que, par cupidité ou par ambition, il ait 
trahi son cœur et ses idées ? Il suffit d'ouvrir sa 



1. M. AuGUis.V, 289. 

2. Souvenirs de M"» Vidée-Lebrun, tome I, p. 222 (Paris, d835, 
3 vol. in-S"). 

3. Ed. Auouis, V, 289. 



RELATIONS AVEC VAUDREUIL ET MIRABEAU 113 

correspondance, de lire des lettres intimes où rien 
ne l'oblige à déguiser ses sentiments, pour recon- 
naître qu'il sentit pour M. de Vaudreuil une afîec- 
tion véritable : 

« Il faut vous dire de plus, écrit-il à Tabbé Roman, 
qu'indépendamment de ma nouvelle place, ma liaison 
avec M. de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a plus 
moyen de pensera quitter ce pays-ci. C'est l'amitié lapins 
parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne 
saurais vous en écrire les détails ; mais je pose en l'ait que, 
hors l'Angleterre où ces choses-là sont simples, il n'y a 
presque personne en Europe digne d'entendre ce qui a pu 
rapprocher, par des liens si forts, un homme de lettres 
isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la 
cour jouissant de la plus grande fortune et même de la 
plus grande faveur. Quand je dis des liens si forts, je de- 
vrais dire si tendres et si purs ; car on voit souvent des in- 
térêts combinés produire entre des gens de lettres et des 
gens de la cour des liaisons très constantes et très dura- 
bles ; mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout dans 
votre langue et dans la mienne '. » 

Pourquoi nous refuserions-nous à croire à la 
sincérité d'une amitié qui s'exprime en termes si 
vifs et si sentis? Que l'on juge aussi sévèrement 
que l'on voudra le rôle que Vaudreuil a joué dans 
l'histoire : il n'en faut pas moins reconnaître qu'il 
avait de quoi se rendre aimable ; aux meilleures 
traditions de politesse et d'élégance de l'ancien 
monde, il joignait les goûts de la société moderne. 

H M. de Vaudreuil aimait passionnément les arts et les 
lettres ; il se plaisait à les encourager plus encore en ama- 
teur qu'en homme puissant. Toutes les semaines il donnait 
un diner qui était uniquement composé de littérateurs et 

1. iV. .A.L0L1S, V, 281. 



I I '( CliAMI'OllT 

d'artistes. Lasoirùe se passait dans un salon 'lii Ion Lrou- 
vait des instruments, des crayons, , des couleurs, des pin- 
ceaux, des plumes, et chacun composait, peignait, écri- 
vait, selon son goût ou son talent. M. de Vaudreuil lui- 
même en cultivait plusieurs ; sa voix était fort agréable ; 
il était bon musicien '. « 

Il savait en outre, dans ses rapports avec les 
écrivains et les artistes, leur marquer une considé- 
ration flatteuse qui les lui gagnait vite. 

« Il trouve très bien, écrivait Chamfort à Morellel, très 
simple qu'on ait des talents, du mérite, même de l'élé- 
vation, et ([u'on soit honoré à ces titres, fùl-ce publique- 
ment, quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni 
ambassadeur, ni premier commis. Il devance de quelques 
années le moment où l'orviétan de ces Messieurs sera tout 
à fait éventé '■'. » 

Si ombrageux qu'il pût être, comment Ciiamforl 
eût-il résisté aux avances d'un homme si sédui- 
sant ? Et il est vrai qu'il aima très sincèrement 
Vaudreuil ; si, par lui, il obtint des places et des 
pensions, ce fut, non pas sans doute à son corps 
défendant, mais sans avoir clierché à user de la fa- 
veur de son ami. Mirabeau, ayant à faire recom- 
mander quelqu'un à M. de Vaudreuil, témoigne 
du désintéressement que Chamfort apporta dans 
ces relations : 

« .Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, 
dit-il dans une lettre datée de Londres, pas même moi, 
parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était de 
délicatesse et d'honnêteté envers un homme que son mé- 
rite personnel elle hasard des circonstances ont mis en 

i. Note (le l'éditeur des Mémoires de M"'« Campan, 1. 145 (l'aris. ISi'i, 
in-8"). 
2. Md. .Vur.iiis, V, 287. 



RELATIONS AVEC \AUDREUIL ET MIRAHEAU 115 

mesure, même intime, avec les grands, sans qu'il ait ja- 
mais voulu compromettre son indépendance, trafiquer de 
leur amitié, mettre, en manière quelconque, à profit, sa si- 
tuation ' . » 



Ce désintéressement lui donnait le droit de gar- 
der toute son indépendance, toute la liberté de son 
langage; il ne manquait pas d'user de ce droit. 
On a conservé de lui certains propos qui prouvent 
que sa franchise avec le grand seigneur, son ami, 
allait parfois jusqu'à la rudesse, a Se prome- 
nant, raconte liœderer, sur le pont d'Amsterdam 
avec le comte de Clioiseul et le comte de Vau- 
dreuil, qui admiraient l'activité des crocheteurs et 
des charpentiers : Qu'est-ce, leur dit-il, qu'un gen. 
tilhomme français en comparaison de ces hommes- 
là ' ? 1) Et comme, un jour, Vaudreuil lui repro- 
chait de ne pas vouloir, malgré sa pauvreté, lui 
confier ses besoins : « Je vous promets, lui répon- 
dit-il, de vous emprunter cent louis quand vous 
aurez payé vos dettes » \ Aux approches de la Ré- 
volution surtout, quand s'ouvrit, pour emprunter 
ses expressions, le grand procès entre vingt-cinq 
millions d'hommes et sept cent mille privilégiés, 
Ciiamfort ne déguisa point ses opinions et ne dis- 
simula pas ses espérances. Comme tant d'autres 
membres de la noblesse, Vaudreuil s'était montré 



1. Sd. AuGUis, V, 430. 

2. Œuvres du comte RoEDEBEii(tome IV). — L'attitude de Chamfort 
devant Vaudreuil ressemblait si peu à celle d'un subalterne, que, 
d après certain témoignage, il aurait imposé une sorte de sujétion à 
son protecteur. « J'ai ri, dit un rédacteur anonyuie du Journal de 
Paris, de l'humilité où il tenait l'élégant Vaudreuil, son patron. " 
(Cité dans Auglus, V, 34'.).) 

3. Ed. Arc.uis, II, 137. 



116 CMAMKiiUT 

favorable aux idées des novateurs, tant qu'elles 
avaient clé seulement un sujet d'entretien pour les 
gens d'esprit; mais, au moment où elles allaient se 
transformer en passions armées et redoutables, il 
se troublait, ne voyait plus clair dans cette situa- 
tion nouvelle : « Vous n'avez pas de taie dans l'œil, 
lui disait alors son ami, mais il y a un peu de pous- 
sière sur votre lunette ' ». 

Bientôt Vaudreuil, effrayé tout à fait, sejeta, sans 
réserve, dans le parti de la résistance. Lorsque Nec- 
ker convoqua une seconde assemblée des nota- 
bles, le G novembre 1788, pour délibérer sur la 
composition des Etats-Généraux et sur l'élection 
de leurs membres, le clergé et la noblesse repous- 
sèrent le doublement du tiers. Et Vaudreuil pensa 
et parla alors comme les hommes de sa caste. 11 
aurait voulu engager Chamfort à composer quelque 
badinage sur les débats de celte assemblée et sur 
l'objet même de ces débats ; mais celui-ci lui ré- 
pondit par une fort belle lettre d'une gravité émue, 
où l'on peut voir qu'il n'altendit point que la Révo- 
lution fût triomphante ou même commencée pour 
se prononcer hautement en sa faveur. 

« Ce n'est pas, dil-il à Vaudreuil, le moment de prendre 
les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons 
peut-èlre a des désastres. » 

Il montre ce qu'il y a d'injuste et de périlleux 
dans cette attitude de l'aristocratie, qui insulte à 
la nation en voulant lui « ravir le droit d'influer 

1. Ed. A.V0V1S, U, 41. 



RELATIONS AVEC VAUDREUIL ET MIRABEAU 117 

sur les lois qui doivent décider de son honneur et 
de sa vie », en prétendant aussi ne rien abandonner 
de ses privilèges pécuniaires qui font « de l'oppres- 
sion du faible le patrimoine du fort ». 

« Et vous voulez que j'écrive! poursuit-il. Ha! je n'é- 
crirai que pour consacrer mon mépris et mon horreur 
pour de pareilles maximes ; je craindrais que le sentiment 
de l'humanité ne remplit mon àme trop profondément et 
ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits 
déjà trop échauffés ; je craindrais de faire du mal par 
l'excès de l'amour du bien. » 



Puis, avec une netteté qui n'admet pas de ré- 
plique, il signifie à Vaudreuil que son opinion est 
faite sur ces sujets, et que rien ne saurait la chan- 
ger. « J'ai voulu vous faire ma profession de foi, 
alin que si, par hasard, nos opinions se trouvaient 
trop difîérentes, nous ne revinssions plus sur cette 
conversation. » Au reste, quelque divergence qu'il 
y ait entre leurs idées, son amitié pour Vaudreuil 
reste la même, mais, au nom même de cette amitié, 
il le conjure d'ouvrir les yeux sur ce qu'il y a d'in- 
juste et même d'inhumain dans cette résistance des 
aristocrates, et sur les tempêtes qu'ils vont déchaî- 
ner, s'ils ne veulent point s'en départir. 



• Souffrez que j'en appelle à la noble portion de cette 
âme que j'aime, à votre sensibilité, à votre humanité gé- 
néreuse. Est-il plus noble d'appartenir à une association 
d'hommes, quelque respectable qu'elle puisse être, qu'à 
une nation entière, si longtemps avilie et qui, en s'élevant 
à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait 
des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même 



H 8 ClIAMFOlil' 

injuste envers les noms de ceux ijui lui auront été dél'a- 
vorables ' ? » 



Est-ce ainsi qu'un parasite parle à son Mécène, 
un client h son protecteur? Si cette lettre eût été 
connue, les pamphlétaires de la réaction aristocra- 
tique, qui ont calomnié la nature des relations de 
Cliamfort avec Vaudreuil, auraient été réduits à se 
taire ; il leur aurait bien fallu reconnaître aussi que 
Chamfort ne devint point, comme ils l'ont dit, un 
partisan de la. Révolution seulement lorsqu'elle eut 
cause gagnée. 

Dès l'époque, en efiet, où Cliamfort accepta d'être 
l'hôte du marquis de Vaudreuil, il entretenait un 
commerce suivi avec Mirabeau. En même temps 
que son intimité avec le grand seigneur, favori des 
Polignac, familier du cercle de la reine, le met- 
tait, pour ainsi dire, au cœur même de l'ancienne 
société et lui permettait de confirmer, de dévelop- 
per ainsi ses premières observations, d'en recueillir 
de nouvelles, il devenait l'ami de l'homme qui al- 
lait être, sinon le créateur, au moins l'évocateur du 
monde nouveau. Cette liaison avec Mirabeau ne 
fut pas une simple liaison mondaine ; ils échan- 
gèrent leurs idées, écrivirent ensemble un livre 
dont le caractère révolutionnaire est, comme nous 
le verrons, bien accusé ; et, s'ils n'allèrentpas jus- 
qu'à préparer un plan de campagne, leur corres- 
pondance marque clairement qu'ils avaient con»- 

1. Voir toute cette lettre dansl'édition AuGUis, V, 293 sqq. 



RELATIONS AVEC VALDREUIL ET MIRABEAU 119 

cience de Taire, de concert, comme une veillée des 
armes 

Cette correspondance, dont il ne nous reste 
que les lettres de Mirabeau, s'ouvre à la date du 
4 décembre 1783. La première lettre atteste qu'il 
y a dès lors entre ces deux hoiumes, non pas en- 
core de l'intimité, mais déjà de la familiarité : ce 
qui indique que les deux correspondants avaient 
dû entrer en relations à une époque antérieure. 
Où et quand s'étaient-ils connus? Il se peut que 
Talleyrand les ait rapprocbés dès 1779. Peut-être 
aussi se rencontrèrent-ils vers 1780 ou 178!, au 
temps oîi -Mirabeau, sorti du donjon de Vincennes, 
ne s'était pas encore constitué prisonnier à Pon- 
tarlier. Franklin venait alors souvent visiter 
M°" Helvétius à Auteuil et, chez celte aimable 
femme, et chez lui-même à Passy, se pressaient les 
écrivains, les utopistes et même les simples curieux 
désireux de le voir et de l'entendre. Mirabeau ne 
pouvait guère manquer de se rendre à ces réunions, 
oii passa tout Paris ; et, dans le cercle de M"* Hel- 
vétius, où Chamfort, comme on sait, se faisait 
écouter', le futur tribun, aigri alors par tant de 
malheurs mérités ou non, remarqua probablement 
le causeur spirituellement amer qui, devant cet 
auditoire de choix, se donnait toute liberté d'être 
agressif. Les traverses par lesquelles Mirabeau 



1. Cn ne saurai! dniiter que Cliamfuit et Franklin se soient' rencon- 
trés et connus chez M"" Helvi-tius. On sait que Franklin, en 1781, 
écrivit à M"* Helvétius une lettre badine, où il contait avoir vu, aux 
enfers, Helvétius marié avec M™' Franklin, oc Vengeons-nous i, di- 
sait-il, en terminant. Or, un contemporain (Castéra) nous dit que 
la copie qu'il a de cette lettre intime est de la main de Chamfort. 



120 CDA.MI'OIIT 

passa de 1781 à 1783, sa captivité à Pontarlier, 
ses procès, ne lui permirent pas d'abord d entre- 
tenir avec Chamfort des relations régulières ; mais 
en 1784 leur liaison est complète, leur corres- 
pondance devient assez active, et, sur les dix-sept 
lettres de Mirabeau, qui nous ont été conservées, 
douze sont de cette année. 

Ces lettres, au début, n'offrent qu'un intérêt 
médiocre. Les huit premières, écrites de Paris, 
nous entretiennent, dans un langage que des allu- 
sions de société rendent fort obscur, d'une intrigue 
galante pour laquelle Mirabeau se faisait obligeam- 
ment l'intermédiaire de Chamfort. De quels per- 
sonnages s'agit-il en cette affaire ? On ne sait et 
l'on peut croire que cela importe peu. Mais ce qu'il 
faut retenir de ces lettres, ce sont les passages re- 
latifs à la publication du pamphlet sur l'Ordre des 
Cincinnati ; cet ouvrage, destiné en apparence à 
combattre l'institution d'un Ordre militaire aux 
Etats-Unis, était en réalité une attaque à fond 
contre toute noblesse héréditaire ; il contient des 
passages singulièrement éloquents et vigoureux et 
qui atteignent directement l'aristocratie française. 
Or, des termes mêmes des lettres de Mirabeau, il 
résulte évidemment que, quoi qu'en ail pu dire 
Lucas Montigny ', il s'était associé Chamfort comme 
collaborateur à cette œuvre, et que cette part de 
collaboration fut peut-être très large. 

« N'ayez pas peur, mon ami , (jne t-e que vous ferez 
soit mal fait, écrit un jour Mirabeau ; il n'est pas en vous 

1. Mimoi'-es de Mirabeau, par Lucas Montigny, lome V, p. 140 sqq 
(Paris, 1834-18C;i, 8 vol. in-8°.) 



RELATIONS AVEC VAUDREUIL ET MIRABEAL" 1-21 

de ne pas finir ; et, d'ailleurs, pour une âme aussi neuve 
et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration, 
surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n'est 
presque qu'à lui seul et dont la pratique a composé et di- 
rigé sa vie. C'est cependant une chose curieuse et remar- 
quable que la philosophie et la liberté s'élevant du sein de 
Paris, pour avertir le nouveau monde des dangers de la 
servitude et lui montrer de loin les fers qui menacent sa 
postérité '. » 

El ailleurs, comme Chamfort lui paraissait tra- 
vailler avec trop de lenteur : 

« Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre, lui 
écrit Mirabeau ; mais vous le seriez plus encore de pous- 
ser votre besogne : 1" parce que vous êtes dignade mettre 
la gloire à régner chez vous, 2" parce que la besogne 
presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication 
avec F... i Franklin pour expliquer le relard -. - 

Après avoir lu ces passages, on ne peut cons- 
tester, je crois, que Chamfort ait eu part à ce 
pamphlet des Cincinnati. 

11 est plus malaisé de savoir dans quelle mesure 
s'exerça sa collaboration. Quand, sous la Terreur, 
on le dénonça comme contre-révolutionnaire, dans 
sa réponse aux délateurs, il disait en parlant de 
lui-même : « C'est un homme à qui cette prétendue 
manie contre la noblesse a dicté les morceaux les 
plus vigoureux insérés dans le livre sur l'Ordre 
américain de Cincinnatus, ouvrage publié en 1786, 
et qui porta les plus rudes coups à l'aristocratie 
française dans l'opinion publique' ». A s'en tenir 

1. Ed. AuGuis, V, 371. 

2. Ed. AlGCis, V, 384. 

3. £d. AiGLis, V, 323. 



122 CUAMFORT 

à ce passage, il semblerait que son rôle s'est borné 
à ajouter au travail de Mirabeau quelques dévelop- 
pements, quelques morceaux à efïet. Malgré ce 
qu'il a dit lui-même, il me semble qu'il fit davan- 
tage. Dans une lettre de Mirabeau, datée du 27 
juin 1784, c'est-à-dire du moment oîi il put con- 
cevoir le projet de publier son pamphlet, ou lit 
les lignes suivantes: « J'attends avec une impa- 
tience proportionnée à l'objet, à la situation et à 
l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité 
par un tel homme, la traduction que vous savez. 
Ne la négligez pas, je vous en prie ; vos futures 
moissons y sont fortement intéressées ' ». De quel 
homme peut-il être question ici, de quelle traduc- 
tion, sinon de Franklin, et de la traduction de son 
livre sur les Cincinnati qui avait paru, en anglais, 
au commencement de 1784, à Philadelphie. Or, 
à ce moment, Mirabeau ne savait pas l'anglais ; il 
se mit à l'apprendre, dans le voyage qu'il fit à 
Londres, en août de celte même année 1784; 
mais, à son arrivée, il nous dit lui-même qu'il ne 
le comprenait point. Insulté par un « Gilles de 
carrefour » avec sa compagne. M"" de Nehra, il 
conte que des Anglais bien mis sont intervenus 
dans cette bagarre : « ils nous donnaient, dit-il, 
des conseils que malheureusement nous n'enten- 
dions pas " ». La traduction serait donc l'œuvre de 
Chamfort, qui, dès le collège, possédait bien la 
langue anglaise ; et c'est sur ce texte enrichi de 
quelques passages brillants composés par son ami, 

1. Ed. AuGuis, V, 367, 
■2. Ed. Aimis, V, 395. 



RELATIONS AVEC VAUDRKUII. ET MIR VREAU 123 

que Mirabeau se serait, comme il dit dans la pré- 
face du pamphlet, « abandonné à quelques-uns de 
ses mouvements ' » . 

Quoi qu'il en soit du reste, et la part, que Cham- 
fortprilà cet ouvrage eût-elle été assez restreinte, 
il reste toujours que sa collaboration certaine avec 
Mirabeau atteste qu'il y avait déjà entre eux une 
sorte d'intimité intellectuelle. C'est ce qui ressort 
encore plus clairement de la lecture des autres 
lettres de cette correspondance. Ce qu'on y trouve, 
ce n'est pas seulement des protestations d'amitié, 
des détails de vie intime, des anecdotes de voya- 
geur ; ce qui remplit surtout ces pages, ce sont des 
considérations sur la situation politique, écono- 
mique et sociale de l'Angleterre, ce sont des vues 
sur les rapports de la politique et de la morale. 
On sent que Mirabeau s'adresse à un homme avec 
qui il avait l'habitude de traiter ces hautes ques- 
tions, dont les pensées et les préoccupations civi- 
ques sont en communion avec les siennes ; et, — • 
chose qui a scandalisé les admirateurs du grand 
tribun et qui ne laisse pas en effet de surprendre 
au premier moment, — Mirabeau ne parle point 
ici à Cliamfort comme un maître à son disciple, 
mais plutôt comme un disciple à son maître. 



1. " L'iiiivrage qui occupait alors Mirabeau était celui sur l'Ordre 
de L'iiiciiinatus, dont on craignait en Amérique les conséquences 
factieuses pour la liberté. Franklin lui avait communiqué un petit 
pamplilet, dont il désirait une traduction Au lieu d'une traduction, 
Mirabeau en fit une imitation: il y ajouta ses propres idées sur la no- 
blesse tiéréditaire, sur les Ordres en général, et fit de cette bagatelle 
un livre excellent. •< {police sur Mih\beau. par M°"= de Neiiua, citée 
par LoMÉxiE, Revue des Deux-Mondes, i'^ juin ISliS.) — L'édition ori- 
ginale des Cincinnati a paru à Londres chez Johnson, .•udcclxxxv. 



12.'» CIIAMFOUT 

Lucas Montigny, qui, diins l'excès de sa piété 
filiale, nie, contre toute évidence, que Cliamlort ail 
eu part à la composition des Cincinnati, ne veut 
pas admettre davantage que Mirabeau lui ait 
témoigné de la déférence et de l'admiration. Dans 
les lettres de son père adopfif, il n'y a, dit-il, que 
c< beaucoup de louanges et de flatteries assez 
guindées pour qu'il soit permis d'en suspecter la 
sincérité ». Outre que Lucas-Montigny ne prend 
point garde que cette façon de présenter les choses 
n'est pas à l'honneur de Mirabeau, il oublie trop 
que le texte des lettres est là, et qu'elles sont 
conçues en termes trop peu équivoques pour qu'il 
soit possible de leur faire dire autre chose ou moins 
qu'elles ne disent. — Nous consentirons, si l'on 
veut, à penser que Mirabeau a forcé la louange, 
quand il vante le talent d'écrivain de Chamfort : 
» Pour vous, lui écrit-il, qui savez méditer et 
dilucider, composer et colorier, vous qui avez 
l'âme et le génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien 
et la muse de Voltaire, quand il rit et ne grimace 

pas ' ». Oui, il se peut que, sur ce point, 

Mirabeau, qui était du midi, se soit laissé aller 
aisément à l'exagération ; il aimait d'ailleurs à 
séduire et savait bien qu'on ne risquait pas de 
déplaire à un écrivain en faisant violence à sa 
modestie. 

Mais il est d'autres passages où il nous semble 
qu'il n'a exprimé que sa pensée et toute sa pensée. 
11 nous paraît pleinement sincère, quand il loue, 

i. Ed. AiT.i'is, Y, 3o4. 



RELATIONS AVKC VALDRFXIL ET MIRABEAU 125 

dans Chamforl, l'observateur bien informé et le 

moraliste original « riche en résultats moraux , 

en vues profondes, en aperçus nouveaux ' n ; quand 
il se réjouit de trouver, dans ses entretiens avec 
lui, un partner toujours fécond en ressources : 
a Je ne peux résister, lui écrivait-il, au plaisir de 
frotter la tète la plus électrique que j'aie jamais 
connue " ». Ne trouve-t-on pas comme contrôle de 
celte parole ce que Chamfort, qui savait comme 
Mirabeau aimait à faire valoir l'esprit des autres, 
disait, un jour, à Vitry, leur ami commun : 
(I Mirabeau est précisément le briquet qu'il faut à 
mon fusil » ? Et, certainement encore, Mirabeau 
parle sans hyperbole et sans feinte, quand il déclare 
que, s'il tentait quelque grand ouvrage philo- 
sophique, il voudrait avoir Chamfort pour inspi- 
rateur et pour guide. 

n Je n'ai jamais si bien senti combien vous étiez né- 
cessaire pour m'encourager et me guider. . . un grand ou- 
vrage de morale et de pliilosophie, je ne l'entreprendrai 
jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mou àme 
et de mon esprit ■■. • 

C'est que, à bien prendre les choses, la haute 
idée que Mirabeau se fait de l'intelligence de Cham- 
fort vient surtout de la grande estime où il tient 
son caractère ; en fait, Chamfort a sur lui une 
autorité surtout morale. Voilà ce que de nombreux 
passages de la correspondance manifestent jusqu'à 
l'évidence. Un jour, Mirabeau écrira ceci : 



1. Fd. Al-gi-is, V, 334. 

2. ]iil. .\iGi,is, V, 4(16. 
:i. JEd. AuGuis,V, 418. 



12G CIIAMFORT 

« Je np vous embrasserai pas de longtemps, moi qui 
m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'ob- 
server, de ne sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos 
yeux, de n'avoir qu'une âme avec mon meilleur et pres- 
que mon unique ami ' ». 

Et ailleurs : 

« Si j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix 

ans, combien ma marche eût été plus ferme! J'ai 

beaucoup gagné dans votre commerce, j'y gagnerai davan- 
tage : il est peu de jours, et surtout il n'est point de cir- 
constance un peu sérieuse où je ne me surprenne à dire : 
Chamfort froncerait le sourcil, n'écrivons pas cela, ou : 
Chamfort sera content, et alors la jouissance est doublée 
et centuplée'. ». 

Que l'on dise, si l'on veut, que l'amitié engagea 
Mirabeau à s'exagérer la valeur morale de son ami ; 
car cette amitié fut très vive, et il apporta, dans ce 
sentiment, calme d'ordinaire, toute l'ardeur et 
toute la fougue de son âme : « Je reçois, mon cher 
ami, une lettre dont l'écriture a fait palpiter mon 
cœur comme celle d'une maîtresse lorsque j'avais 

vingt ans Il est si doux de s'entendre répéter 

qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime, 
estime et respecte le plus ^ ! » Mais, sous peine de 
faire de Mirabeau le pire des comédiens et le plus 
plat des flatteurs, on ne saurait prétendre que ses 
protestations et ses louanges aient manqué de 
sincérité. — Il faut bien prendre garde d'ailleurs 
que cette amitié, si promptement, qu'elle fût née, 
si vive qu'elle ait été, ne ressemble en rien à cer- 



1. Ed. AUGUIS, V, 388. 

2. Ed. AuGiis, V, 377. 

3. Ed. AiGLis, V, 398. 



RELATIONS AVEC VAUDREUIL ET MIRAHEAL; 127 

laines affections, qui sont aussi aveugles que 
l'engouement. Il aimait à connaître les hommes, 
lorsqu'ils en valaient la peine ; et Chamfort est un 
de ceux qu'il prit soin d'étudier. Tout compte fait, 
si l'on atténue certains termes un peu trop enthou- 
siastes de cette correspondance, c'est par elle 
encore qu'on pourrait se faire l'idée la plus exacte 
de ce qu'était Chamfort vers ce temps. Au Cabinet 
des Estampes, on n'a de lui qu'un portrait d'une 
authenticité douteuse '. Mais voici quelques 
lignes de Mirabeau qui permettent d'entrevoir ce 
que pouvait être la physionomie de ce personnage 
à la constitution débile et au tempérament igné : 

« Vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent. 
Or la ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits 
et la douceur résignée et même un peu triste de votre 
physionomie, laquelle est calme, dès que votre tête et 
votre âme ne sont point en mnuvement, alarmeront et in- 
duiront toujours en erreur vos amis sur VDtre force. 
Pour moi, vous m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on 
ne meurt que de bêtise, mais que les forces vitales sont 
toujours proportionnées à la trempe de l'àme. Ainsi, 
l'axiome proverbial la lame use le fourreau n'est pas vrai 
pour l'espèce humaine. Comment son feu intérieur ne le 
consume-t'il pas, se dit-on ? Eh I comment le consume- 

1. En l'absence de documents iconographiques très sûrs, nous don- 
nerons au moins le signalement dp Chamfort : Taille de cinq pieds 
quatre pouces; c/ieoeux et sourcils châtains \ front découvert ; nez court ; 
yeux blcux [sic): bouche moyenne ; menton ordiuairc ; visage allongé- 
Ce signalement fut délivré à Chamfort qui avait demandé une carte 
civique, le 18 avril 1793 iArchii'es nationales). — Citons aussi le por- 
trait à la plume que Chateaubriand a tracé de Chamfort dans son 
lissai sur les Rérolutions :« Chamfort était d'une taille au-dessus de 
la médi'ocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. 
Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l'éclair 
quand il venait à s'animer. Des narines un peu ouvertes dcmnaient 
à sa physionomie l'expression de la sensibilité et de l'énergie. » JCité 
par Sai.nie-Bel've dans Chateaubriand et son groupe littéraire 1, 120). 



128 CUAMFORT 

rait-il? C'est lui qui le l'ait vivre. Donnez-lui une autre 
âme, cl sa frêle existence va se dissoudre '. >■ 

La singularité du caractère de Chanifort, que les 
contemporains comprirent peu, parce que la sen- 
limenlalité, qui venait du fond de son ûme, et le 
scepticisme cruel, qu'il tenait de l'expérience, 
semblaient se contrarier et même se contredire, 
est délicatement saisie par Mirabeau : « Vous avez 
trop (le raison pour être très romanesque ; vous 
avez l'imagination trop ardente et le cœur trop 
essentiellement bon pour ne l'être pas un peu " ». 
Et il diecerne à merveille ce qui fait la faiblesse de 
cet homme trop nerveux, ce qui peut l'empêcher 
de devenir persuasif : j'entends sa brusquerie 
caustique, son impatience irritée, qui donnent à ce 
qu'il a écrit, qui donnaient sans doute à sa parole, 
quelque chose de pénible et de troublant. 

Au lieu de contester l'admiration que Mirabeau 
professa pour Chamfort, alors que les textes la 
mettent hors de doute, il vaut mieux chercher à 
l'expliquer, puisqu'il est vrai qu'elle a de quoi 
surprendre un peu ; et pourtant cette explication 
est aisée. 

N'oublions pas d'abord que, au moment où leurs 
relations commencent, Mirabeau est très pauvre, 
très décrié, n'a guère d'autre notoriété que celle 
qui lui vient du scandale de ses aventures ; Cham- 
fort, au contraire, en possession de toute sa répu- 
tation littéraire, est connu dans la société la plus 
élevée, et l'Académie se prépare à lui ouvrir ses 

1. Ed. AiT.Lis, V, 399. 

2. Ji'd. AuGuis, V, 371. 



RELATIONS AVEC VAUDREUIL ET MIRABEAU 129 

portes. On a beau être un grand esprit, quand un 
homme a pris sur vous une pareille avance, on ne 
laisse pas que d'être prévenu en sa faveur. 

Combien peu de ressemblance, dit-on, entre Cham- 
fort et Mirabeau, pour le talent et le caractère ! — 
Mais précisément ce que Mirabeau admire en son 
ami, c'est ce par quoi il diflère de lui-môme. L'ora- 
teur bouillonnant, épandu, dont la voix éclatera 
demain, et qui est aujourd'hui déjà formé, considère 
avec intérêt et surprise le causeur qui sait con- 
centrer sa pensée en mots brefs et incisifs. L'aven- 
turier fougueux, débridé, tumultueux, se sent pris 
d'une sorte de respect pour l'homme du monde 
qui se montre capable « de retirer sa vie en lui- 
même » et qui peut suivre la règle de conduite 
qu'il s'est tracée. 

Ne sent-on pas enfin que rien n'est plus naturel 
que la sympathie qui rapprocha ces deux hommes ? 
Ne sont-ils pas consumés l'un et l'autre par une 
énergie ardente ? Ne nourrissent-ils pas contre la 
société de leur temps un commun mécontente- 
ment? N'éprouvent-ils pas, quoiqu'à des degrés 
divers, le besoin d'agir et de lutter ? Et, pour tout 
dire, à la veille de la Révolution, ne portent-ils pas 
l'un et l'autre dans leur âme les passions et les 
espérances révolutionnaires ? 



CHAPITRE II 

CHAMFORT OBSERVATEUh ET MORALISTE. 

C'est au cours des années que nous venons de 
parcourir (1780-1788), que Cliamforl trouva enfin 
la direction et l'emploi qui convenaient à son acti- 
vité et à son talent. Il a alors vécu dans la retraite, 
ou, du moins, lorsqu'il s'est mêlé au monde, il y 
a porté avec lui, suivant le mot de Schopenliauer, 
une partie de sa solitude. Il a cessé de se flatter 
que la société de son temps voulût jamais lui con- 
fier un de ces rôles qui sont réservés aux privilé- 
giés de la naissance, et que quelques favoris d'un 
jour n'ont pu jouer parfois que grâce à un coup de 
fortune. En même temps, il renonce à produire 
pour le public, au moins sous son nom, et, affran- 
chi des conventions et des formules en cours, il 
n'écrit plus ce qu'il voit, ce qu'il sent, ce qu'il 
pense, que sur de petits carrés de papier, aussitôt 
enfouis pêle-mêle dans des cartons, dont plu- 
sieurs, nous dit Ginguené, « se trouvèrent rem- 
plis au jour de sa mort ». 

Il est certain, nous le savons par une anecdote 
qu'il a pris soin dedater lui-même, que, dès 1 780 '^ 
il commençait à recueillir, au jour le jour, les 

1. Ed. AuGi'is, 11, 30. 



l'observatklr kt lk moraliste 131 

traits de mœurs qui le frappaient. Il est même 
probable que ce recueil fut commencé plus tôt ; 
car, dès 1784, Mirabeau nous apprend qu'il avait 
« un immense répertoire ' » d'anecdotes. Mais, au 
début, quand il en usait ainsi, il semble qu'il 
n'ait eu d'autre dessein que d'amasser des res- 
sources qu'il ferait valoir dans sa conversation ; il 
y a en effet, dans son livre, des bons mots qui ne 
sont que des bons mots, de simples calembours, 
des historiettes purement plaisantes. 

Au moment où la blessure mystérieuse, qui lui 
fit fuir le monde, était encore toute fraîche, ses 
petits papiers lurent pour lui comme des confi- 
dents sûrs entre tous ; sans réserve, sans réti- 
cence, il pouvait leur confier son dépit, ses colères, 
ses tristesses. Dans les Maximes, Caractères et. Anec- 
dotes, plus d'une page a un caractère tout intime ; 
et nul ne peut s'y méprendre. On sent qu'il n'a 
pu résister au besoin d'épancher son àme ; et 
comme elle est encore toute frémissante des pas- 
sions et des douleurs dont il a souffert, c'est en 
ces passages que se marque le plus ce qu'on a 
nommé sa misanthropie. 

Mais l'idée lui vint assez tôt qu'il pourrait faire 
de ces notes prises au jour le jour autre chose 
qu'un simple ana ou une sorte de journal intime. 
Dans la masse de petits papiers, que Ginguené re- 
cueillit après lamortde son malheureux ami, ilen 
trouva un oîi se lisaient ces mots : Produits de la 
CIVILISATION PERFECTIONNÉE. — V partie : Muximcs 

1. JFrf. Alglis, V, 41S. 



132 CHAMFORT 

et pensées ; — 2° partie : Caractères ; — 3" partie : 
Anecdotes. Ginguené fut persuadé qu'il y avait là 
le titre et les divisions d'un grand ouvrage dont 
Chamfort « avait parlé ù mots couverts à très peu 
de personnes». Et c'est bien sans doute ce même 
ouvrage auquel il fait allusion dans un morceau 
écrit en l78;Jou 1786 et où il répond à cette ques- 
tion : « Pourquoi ne donnez-vous plus rien au pu- 
blic ?» — « C'est que, dit-il entre autres choses, 
je travaille pour les Variétés amusantes, qui sont le 
théâtre de la nation , et que je mène de front, 
avec cela, un ouvrage philosophique, qui doit être 
imprimé à l'imprimerie royale '. » En rapprochant 
ce passage du témoignage de Ginguené, n'est-on 
pas conduit à penser que Chamfort ne tarda guère, 
en prenant ses notes, non pas peut-être à être 
guidé par un dessein, mais dominé par une préoc- 
cupation ? Il voulut, en observant la société de son 
temps, saisir l'influence que les institutions poli- 
tiques et sociales exerçaient sur les mo'urs, et 
marquer comment les abus engendraient la cor- 
ruption. C'est là le sens du titre ironique qu'il 
voulait donner à son ouvrage : Produits de la civi- 
lisation perfectionnée. Et ce qu'on y trouve surtout 
en effet, ce sont des études qui semblent bien avoir 
été faites pour composer un tableau de la déca- 
dence morale de la société monarchique et aristo- 
cratique en France. 

Pour faire cette œuvre d'observateur et d'histo- 
rien moraliste, il fut assurément bien placé. 

1. Ed. Auoiis, I, TM. 



L OBSEnVATElR ET LE MORALISTE 133 

Ministres d'hier, d'aujourd'hui el même de demain, 
Choiseul, Galonné et Necker, ambassadeurs et 
premiers commis, Breteuil et Henneval, diplo- 
mates étrangers, Caraccioli et Creutz, princes du 
sang, Condé et d'Artois, favoris de la cour et de 
la mode, Vaudreuil et Lau/.un, dames de l'ancienne 
cour élevées au rang d'arbitres des élégances et 
du bon ton, comme Mesdames de Luxembourg, 
de Rocheforl et de Créqui, jeunes femmes, qui, au 
temps de Louis XVI, sont devenues les reines des 
salons par leur faveur et leur beauté, comme 
M""" de Polignac et son entourage, toute la société 
de cette époque passa sous ses yeux, et non à 
distance. Car on ne peut dire de lui comme de La 
Bruyère, qu'il n'assista à la comédie de son temps 
que d'une place de coin ; il put voir le spectacle 
de face et même parfois entra dans les coulisses 
et se mêla aux acteurs. Les grands seigneurs du 
xviii" siècle, qui n'avaient pas moins d'orgueil que 
les gentilshommes du règne de Louis XIV, ne 
savaient pas garder la même réserve avec les 
hommes de lettres et se laissaient approcher de 
plus près. Il arrivait même que les hommes en 
place et ceux qui aspiraient à se mêler aux affaires 
publiques demandaient à certains écrivains de 
collaborer anonymement à leurs mémoires et leurs 
projets. « La vanité des gens du monde se sert 
habilement de la vanité des gens de lettres. Ceux- 
ci ont fait plus d'une réputation qui a mené à de 
grandes places*. » Il n'estguère possible de douter 

I. Ed. Ai'GWs, I, 431. 



13i CUAMFORT 

que Chamfort ait été employé plus d'une fois à des 
collaboralions de ce genre. 

« Il reste à vous expliquer, ùcril-il à l'abbé Roman, 
pourquoi on so faisait une peine do me voir prendre le 
parti de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous 
développer Mais je puis vous dire, sans ([ue vous de- 
viez me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes 
amis savent que je suis propre à plusieurs choses, hors de 
la sphère de la littérature '... » 

L'allusion est, je crois, assez transparente ; et 
l'on comprend qu'il ait pu dire que les ministres 
lui avaient montré « leurs cartes. » 

Mais ce n'est pas assez de se trouver à une 
bonne place pour bien voir ; il faut encore savoir 
regarder. Dès que, chez un moraliste, l'esprit de 
système ou la passion se laissent surprendre, ce 
n'est plus seulement telle ou telle observation qui 
nous inspire de la défiance ; celte défiance s'élend 
à tout, nous pensons que rien n'a pu être saisi 
d'une vue juste et nette. 

Or, s'il est vrai qu'il n'y a point, à proprement 
parler, de système dans l'œuvre de Chamfort, on a 
prétendu pourtant, non sans apparence de raison, 
que son esprit avait été dominé par une sorte de 
pessimisme instinctif, et qu'il y avait là de quoi 
fausser la justesse de ses remarques et surtout de 
ses réflexions. 

, Qu'il ait été atteint à un moment de celte 
espèce de jaunisse morale, on ne saurait ne 
pas le reconnaître. N'est-ce pas lui qui a écrit 

1. £d. Al GUIS, V, 210. 



L'OBSERVATlCUli ET LE MORALISTE 135 

ces lignes : « Vivre est une maladie dont le som- 
meil nous soulage toutes les seize heures ; c'est un 
palliatif; la mort est le remède' » ? Et ailleurs : 
« C'est une belle allégorie, dans la Bible, que cet 
arbre de la Science du Bien et du Mal qui produit 
la mort. Cet emblème ne veut-il pas dire que 
lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte des 
illusions amène la mort de l'àme, c'est-à-dire un 
désintéressement complet sur tout ce qui touche 
et occupe les autres hommes"? » Ou encore : 
« L'espérance n'est qu'un charlatan qui nous 
trompe sans cesse, Et, pour moi, le bonheur n'a 
commencé que lorsque jel'ai eu perdue. Je mettrais 
volontiers sur la porte du paradis le vers que 
Dante a mis sur celle de l'enfer : 

Lasciate ogni speranza, voi cli' entrate ^. » 

Comme on l'a remarqué, Schopenhauer a pu 
s'emparer de quelques-unes de ces idées et cons- 
truire « sur elles tout un système de décourage- 
ment et de désespérance universelle ». Mais ces 
pensées désolées n'expriment point une doctrine ; 
ce sont des plaintes ou des cris de révolte. On 
surferait Chamfort, si l'on s'avisait de prétendre 
qu'il fut pessimiste autrement que par accident 
ou plutôt par accès. Quelle apparence que le nihi- 
lisme intellectuel ait pu, avant l'heure où l'ensei- 
gnèrent les docteurs d'outre-Rhin, gagner l'esprit 
d'un Français cultivé par l'éducation classique ! 

l.Fd. AuGUis, I, 362. 

2. iV. AuGuis, I, 344. 

3. Sd. AuGWs, 1, 357. 



130 CIIAMFORT 

Il ne faut donc point se laisser tromper par quel- 
ques paroles cruelles qui lui furent arrachées, à 
un moment, par l'amertume de ses déceptions. Il 
pense autrement dès qu'il a repris possession de 
lui-même, et remarquant que, « dans les choses, 
tout est affaires mêlées, dans les hommes tout est 
pièces de rapport » , que « au moral et au physi- 
que tout est mixte : rien n'est un, rien n'est pur ' », 
il condamne les moralistes qui portent sur la vie 
un jugement absolu : « Il y a deux classes de 
moralistes et de politiques : ceux qui n'ont vu la 
nature humaine que du côté odieux et ridicule, et 
c'est le plus grand nombre, Lucien, Montaigne, La 
Bruyère, La Rochefoucauld, Swift, Mandeville, Hel- 
vétius, etc.. ; ceux qui ne l'ont vue que du beau 
côté et dans ses perfections : tels sont Shaftesbury 
et quelques autres. Les premiers ne connaissent 
pas ,1e palais dont ils n'ont vu que les latrines ; les 
seconds sont des enthousiastes qui détournent les 
yeux de ce qui les offense, et qui n'en existe pas 
moins. Est in medioverum -. » 

Mais siChamfort,le plus souvent et le plus long- 
temps, se tint ainsi fort loin du pessimisme, même 
le moins systématique, s'il n'eut pas, au vrai, la 
prévention radicale et définitive qu'on lui a prêtée 
à tort contre la vie et la nature humaine, s'il ne fut 
lié par aucun système, peut-on dire de même qu'il 
resta libre de toute passion ? A la question ainsi 
posée, la réponse est déjà faite : nous savons quels 
étaient ses sentiments et ses ressentiments, quand 



\. Ed. Aman, 1, 364. 
2. Fd. Aliguis, 1, 341. 



l'observa TEl R ET LE MORALISTE 137 

il quitta le monde et commença à écrire son livre 
de morale. Jamais personne plus que lui, à ce 
moment, ne fut éloigné de l'impassibilité et de 
l'impartialité. Ce sont qualités au reste dont il 
ne se pique pas alors. Loin de dissimuler ses 
rancunes et ses colères, il les proclame ; elles ne 
se décèlent pas, elles éclatent avec violence. C'est 
à cette heure qu'il écrit quelques-unes de ces pa- 
roles <i atroces et corrosives, comme dit Sainte 
Beuve, et qui brûlent en quelque sorte le pa- 
pier' ». Sa haine du monde s'affirme avec rage, 
et nulle hyperbole ne lui parait assez forte pour 
la rendre. « Qu'est-ce, dit-il, que la société, quand 
la raison n'en forme pas les nœuds ?... Une foire, 
un tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu 
et des petites maisons - ». Il arrive même, lorsqu'il 
n'a à faire qu'à des ridicules qui, vraiment, ne mé- 
ritent pas de provoquer l'indignation, que, dans 
son humeur, il grossisse la voix plus qu'il ne 
convient à un homme de tant d'esprit : « On 
donne, dira-t-il, par exemple, des repas de dix 
louis ou de vingt à des gens en faveur de chacun 
desquels on ne donnerait pas un petit écu pour 
qu'ils tissent une bonne digestion de ce même 
dîner de vingt louis ^». Imagine-t-on un amphi- 
tryon se préoccupant de favoriser de ses deniers la 
bonne digestion de ses invités ? Et le trait du sati- 
rique n'est-il pas ici plus ridicule que ceux qu'il 
prétend atteindre ? 



t. Causeries du lundi, IV, 556. 
2 Ed. Aufiuis, I, 373. 
3. Ed. AuGuis, 1, 317. 



138 CIIA.MIORT 

Pourtant, comme son livre ne lui point écrit 
d'une seule iialeine, à une seule époque de sa vie : 
comme, au contraire, nous savons (jue pendant dix 
années et plus peut-être il entassa ses petits papiers 
dans ses portefeuilles, on peut se dire qu'il dut 
venir un temps où il s'apaisa, car enfin l'on s'apaise 
toujours. Il est certain qu'il le crut lui-même ; et 
il se (iten elïet dans son âme une sorte de calme 
relatif, qui put lui persuader parfois qu'il était 
arrivé au désintéressement absolu, à l'ataraxie, 
comme eussent dit les stoïciens : 

« L'honnête homme détrompé de toutes ses illusions, 
écrit il en un passage, est l'homme par excellence. Pour 
peu qu'il ail d'esprit, sa société est très aimable. Il ne 
saurait être pédant, ne mettant de Timportance à rien. Il 
est indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des illu- 
sions comme ceux qui en sont encore occupés C'est un 

homme qui d'un endroit éclairé voit dans une chambre 
obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y promènent au 
hasard. Il brise en riant les faux poids et les fausses me- 
sures qu'on applique aux hommes et aux choses '. » 

Cette paix de l'âme, il est vrai qu'il fit effort 
pour y atteindre et, par moments, il ne douta pas 
qu'il eût appris la sérénité à l'école de la douleur : 
« Je ressemble, disait-il, aux Spartiates à qui l'on 
donnait pour lit des bancs épineux, dont il ne leur 
était permis de briser les épines qu'avec leur corps, 
opération après laquelle leur lit leur paraissait 
très supportable ". » Mais il eut beau faire: jamais 
il ne devint un philosophe pleinement désabusé. 

1. Ed. .U-oiiis, 1, 410. 

2. Ed. AuGois, II, 34. 



l'observateur et le moraliste 1;{0 

Quand il se croit le plus indépendant de la passion, 
elle se trahit, malgré lui, dans son langage. " La 
meilleure philosophie , relativement au monde , 
écrit-il, est d'allier, à son égard, le sarcasme de 
la gaieté avec l'indulgence du mépris '. » Il pen- 
sait bien, ce jour-là, parler en homme qui habite 
les templa serena. Mais il ne prenait pas garde que 
les mots qu'il emploie dénoncent ce qu'il y a d'a- 
gitation dans son âme. Ces mots ne hurlent-ils 
pas de se voir accouplés ? L'indulgence ne cesse- 
t-elle point où le mépris commence ?Le sarcasme 
n'exclul-il pas la gaieté et ne vient-il pas toujours 
d'une source troublée ? S'il lui advint de temps à 
autre de s'imaginer qu'il était un sage impassible, 
l'illusion fut, chez lui. de courte durée. Il ne res- 
semblait nullement, et il le savait bien, à ce per- 
sonnage qu'il nous représente ■■ inébranlable et 
appuyé sur une philosophie froide comme une 
statue de bronze sur du marbre " ». Et si l'on veut 
avoir une idée juste de ce qui fut en quelque sorte 
l'état moyen de son âme tandis qu'il écrivait sur la 
morale, il faut se souvenir d'un passage oîi il a évi- 
demment voulu se peindre lui-même : 

« M. ..jouit excessivement des ridicules qu'il peut saisir 
et apercevoir dans le moade. Il parait mOme charmé lors- 
qu'il voit quelque injustice absurde, des places données à 
contre-sens, des contradictions ridicules dans la conduite 
de ceux qui gouvernent, des scandales de toute espèce 
que la société ofifre trop souvent. D'abord j'"ai cru qu'il 
était méchant ; mais en le fréquentant davantage, j'ai dé- 
mêlé à quel principe appartient cette étrange manière de 

1. £d. Algiis, 1, 345. 

2. M. AcGuis, II, 11. 



140 CHAMFOKT 

voir: c'est un sonlimciil lioiincMo, une indignai ion ver- 
tueuse (|ui l'a rendu liiiijj;toinj)s inallieurcux, et à laquelle 
il a stiljslilué une lialiilude de plaisanterie, i|ui voulant 
n'être que gaie, mais qui, devenant quelquefois ainère et 
sarcasmaliijue, dénonce la source dont elle part'.» 



Après cet aveu, on pourrait donc refuser à 
Chamfort toute autorité comme observateur, si l'on 
admet, comme on le fait généralement, que la 
passion fausse toujours la vue de celui qui se mêle 
d'examiner et de juger les hommes. Reste seule- 
ment à s'assurer que cette opinion est bien 
fondée. 

Ceux qui ne voient dans la passion qu'une maî- 
tresse d'erreur pour le moraliste, considèrent 
surtout qu'elle est exclusive et exagératrice. — Il 
est, pensent-ils, des choses qu'elle ne peut ou ne 
veut pas voir, qu'elle omet à son insu ou qu'elle 
écarte de parti-pris ; il en est d'autres qu'elle mar- 
que de traits plus accentués, et plus forts que ceux 
qu'elles ofirent dans la réalité. Un observateur 
passionné ne saurait dire toute la vérité et dit 
plus que la vérité. — On aurait tort de s'attendre 
à le trouver complet et exact ; — sans doute; mais 
s'ensuit-il qu'il ne puisse jamais être vrai '? Voilà 
une conséquence qui ne paraît pas nécessaire. 

Bien plus, ne se peut-il point que la passion 
serve l'observateur plus qu'elle ne lui nuit? Qu'on 
y veuille songer en eflet : la passion est exclusive ; 
mais qui dit exclusion, dit choix ; et ce choix 
qu'elle impose devient souvent une garantie contre 

1. M. Arons, II, 115. 



l'observateur et le moraliste lil 

la confusion et une première cliance de netteté. 
De deux images, dont l'une reproduit tous les traits 
de l'original, confus et brouillés, et dont l'autre, 
où plus d'un détail est omis, offre des contours 
accusés et nets, laquelle donne le mieux l'impres- 
sion de la vérité et de la vie ? — La passion est 
exagératrice aussi, nous n'y contredisons point. 
Mais, si le peintre qui exagère court le risque de 
déformer les objets, il advient en revanche qu'il 
les rende avec plus de relief et de vigueur. — Tout 
pesé, en demandant l'impassibilité à l'observateur, 
on s'expose à lui faire le même tort qu'à l'historien 
de qui l'on exigerait une impartialité absolue. 

A vouloir interdire la passion à un peintre de 
mœurs, il y a donc excès de rigueur. Mais il est 
incontestable qu'on ne peut la tolérer que sous 
certaines conditions et dans une certaine mesure. 
Quand on reconnaît qu'un observateur, en cédant 
à la passion, non seulement subit son empire, 
mais qu'il y acquiesce, quand, au lieu d'être en- 
traîné par elle, il s'y livre et s'y abandonne, et que, 
manifestement, il ne fait en aucun cas aucun effort 
pour lui résister; quand elle ne le domine pas à son 
insu, mais qu'il consent à toutes ses suggestions, 
assurément, alors, on ne peut ni se confier à lui, 
ni le croire. Il devient de même plus que suspect 
dès que sa passion prend sa source dans un intérêt 
tout personnel, dès qu'elle l'engage à ne chercher 
que des résultats pratiques, à ne viser qu'un but 
immédiat ou prochain. La passion permise au 
moraliste est d'une espèce toute spéciale ; il faut 
qu'elle se soit épurée, qu'elle ne soit passion, 



142 CIIAMFORT 

poiirainsi parler, qu'an second degré et qu'elle par- 
ticipe de l'intelligence presque autant que de la sen- 
sibilité. 

Or, ne doit-on pas reconnaître que, malgré les 
violences qui lui échappent parfois, Chamfort s'est 
eflorcé de tenir sa passion en bride, et qu'il eut le 
dessein de faire œuvre, non de pamphlétaire, mais 
d'historien des mœurs ? Ne faut-il pas remarquer 
que les anecdotes qu'il recueille, il se garde de les 
prendre de toute main ? Il ne cite ces témoignages 
contre la société de son temps que lorsqu'il les 
croit véridiques ; souvent il nous avertit qu'il les 
tient d'original ; souvent il nomme ses autorités. 
De plus, autant que pas un, il a souci d'observer 
avec attention et fidélité. Loin qu'il s'en tienne 
aux surfaces, au premier couj» d'œil, une obser- 
vation à moitié faite lui paraît de nulle valeur; 
car, dit-il, « les hommes qu'on ne connaît qu'à 
moitié; on ne les connaît pas; les choses qu'on ne 
sait qu'aux trois quarts, on ne les sait pas du tout' ». 
A son sens, c'est un devoir strict que de ne rien 
noter qu'on n'ait pris sur le vif et directement 
constaté ; ce qu'on apprend parles conversations 
ou par les livres, « même ceux qui ont pour objet 
de faire connaître la société... est faux ou insuf- 
fisant " ». Et même, à son gré, une attention 
toujours éveillée ne saurait suffire, il faut encore 
une patience capable d'aller jusqu'à la minutie. 
« Dans les grandes choses, (-n effets les hommes se 
montrent comme il leur convient de se montrer ; 

1 Fil. Aliouis, I, 3'J4. 
2. Ed. AfUuis, 1, 37o. 



l'observateur kï lu moralistk 143 

dans les petites, ils se montrent comme ils sont'. « 
Si bien qu'il est convaincu que la connaissance du 
monde ne peut être, au vrai, que « le résultat de 
mille observations fines ». Avec cette conviction, 
bien qu'il veuille donner à son livre une portée 
générale, il se trouve en garde contre la tendance 
à généraliser et il juge comme des cbarlatans les 
moralistes qui y cèdent trop aisément. De pareils 
scrupules n'ont-ils pas de quoi rassurer et ne 
peut-on croire d'un écrivain, qui s'inquiète si fort 
de la vérité, que, s'il lui arrive de la sacrifier à 
sa passion, ce n'est qu'à son insu et à son corps 
défendant? 

Qu'on n'oublie pas surtout que la passion qui 
anime Cliamfort n'est point celle de ces hommes 
médiocres qui ne s'émeuvent que de ce qui les 
atteint dans leurs intérêts. A la vérité, de ses dé- 
boires, de ses déceptions personnelles, vint d'abord 
son irritation contre la société de son temps ; à une 
heure, nous l'avons dit, il eut de la rancune et ne 
la cacha pas. Mais il ne tarda pas à se perdre de 
vue lui-même, ou plutôt, sans oublier qu'il avait 
été victime de l'iniquité sociale, il s'indigna moins 
des maux dont il avait eu à souffrir personnellement 
que de ceux qui pesaient sur la nation. Sa passion 
prit, pour ainsi parler, un caractèrepresque abstrait ; 
avec de la haine contre les institutions de l'ancien 
régime, il ne montra pas d'animosité contre les 
personnes ; etquand ses traits atteignent le roi ou les 
nobles, c'est la royauté, c'est la noblesse qu'il a 

1. Ed. AtGUis, I, 351. 



m cnAMFORT 

visées: «J'ai, dit-il, ;ï me plaindre des choses 
très certainement et peut-êlre des hommes; mais 
je me lais sur ceux-ci ; je ne me plains que des 
choses ; et, si j'évite les hommes, c'est pour ne 
pas vivre avec ceux qui me font porter le poids des 
choses . » Ajoutons que, de ce livre qu'il conçut 
et mûrit dans le secret, il voulait bien faire un 
acte d'accusation, mais sans avoir la pensée ni 
l'espoir qu'il pût à bref délai amener la sentence 
contre le monde qu'il accuse. Chamfort prévit la 
Révolution, il se vante même de l'avoir prédite, dès 
le règne de Louis XV ; mais on ne prédit guère que 
ce qu'on croit encore lointain . Les événements 
de 1789 purent, sans doute, ne pas l'étonner ; mais, 
comme bien d'autres, ils le surprirent ; jusqu'alors 
l'histoire n'avait pas marché d'un pas si rapide. 
Et cela est si vrai que Chamfort, en même temps 
qu'il recueillait ses observations, se mettait en 
peine de se tracer une règle de conduite qui lui per- 
mît de sauvegarder l'indépendance de sa pensée et 
la dignité de son caractère sous un gouvernement 
despotique, au milieu d'une société de privilégiés* 
Morale provisoire, je le veux bien ; mais enfin on 
ne prend point ainsi ses dispositions pour habiter 
une maison, lorsqu'on travaille à en précipiter la 
ruine et lorsqu'on la croit toute proche. En pei- 
gnant l'ancienne société, il n'avait donc d'autre 
but que de réagir contre elle; il voulait la mieux 
connaître, pour mieux se préserver de ses atteintes ; 
mais il ne prétendait point à la détruire. Son livre, 
en somme, est un recueil d'études morales et non 
point une œuvre de polémique. 



l'observateur et le moraliste 143 

Nous pouvons donc examiner, sinon sans avoir 
pris nos précautions, du moins sans éprouver une 
défiance générale, le tableau si piquant et si vigou- 
reux qu'il a tracé de la haute société française à la 
fin du xviii" siècle. 

Prévenons d'abord une erreur qu'on a parfois 
commise : quelques-uns ont cru que Cbamfort avait 
pris le même point de départ que J.-J. Rousseau, 
et qu'il condamnait, non pas seulement les abus 
sociaux de son époque, mais le principe même de 
toute société. Il n'en est rien. La société lui pa- 
raît fondée sur la nécessité même. « Les fléaux 
physiques et les calamités de la nature humaine 
ont rendu la société nécessaire *. » Il ne ferme pas 
les yeux à cette vérité évidente que l'individu livré 
à lui-même n'aurait pu trouver ni une sûreté, ni 
une sécurité suffisante, pour qu'il fût possible à 
l'humanité de subsister. Bien plus, son bon sens 
le garde contre le paradoxe cher à Rousseau et qui 
consiste à exalter les vertus des sociétés primitives 
aux dépens des sociétés civilisées. « Si l'on avait 
dit à Adam, le lendemain de la mort d'Abel, que, 
dans quelques siècles, il y aurait des endroits où 
dans l'enceinte de quatre lieues carrées se trouve- 
raient réunis et amoncelés sept ou huit cent mille 
hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent 
jamais vivre ensemble ? Ne se serait-il pas fait une 
idée encore plus affreuse de ce qui s'y commet de 
crimes et de monstruosités - ? v Qu'est-ce à dire, 
sinon que l'institution sociale, quels que puissent 

1. iV. AUGUis, I, 3.Ï4. 

2. Ed. AUGUIS, I, 348. 

10 



14(i CIIAMFOHT 

être ses abus, a amené un progrès d'humanité et 
de raison? — Au reste, la société, aux yeux de 
Cliumfort, n'est point seulement le résultat de né- 
cessités extérieures ; mais il estime qu'elle naît 
d'un besoin intime, d'une aspiration spontanée 
de l'àme humaine. C'est, dit-il très explicitement, 
« la nature qui a formé les hommes pour la so- 
I ciété ' ». Avec Cliamfort nous n'avons donc point 
1 1 afïaire à un utopiste épris de théories anti-sociales. 
Mais en même temps qu'il reconnaît que la na- 
ture a donné à l'homme » tout le bon sens néces- 
saire pour former une société raisonnable " », il 
constate aussi que, pour des causes diverses, qu'il 
n'indique point d'ailleurs, mais qui, sans doute, 
sont d'ordre historique, la société, telle qu'il l'a 
sous les yeux, «. n'est pas, comme on le croit d'or- 
dinaire, le développement de la nature, mais bien 
sa décomposition et sa refonte entière "^ ». C'est 
ainsi que « la société a ajouté aux maux de la na- 
ture ' » en la comprimant, en la faussant au lieu 
de la développer et de la régler. Avec le temps, 
là où il devait y avoir harmonie, il y a eu antago- 
nisme, a Telle est la misérable condition des 
hommes qu'il leur faut chercher, dans la so- 
ciété, des consolations aux maux de la nature, 
et, dans la nature, des consolations aux maux de 
la société °. » Et cet antagonisme qui, selon lui, 
vient de la faute des hommes, non des choses, est 

1. Sd. AiGi-is, I, 449. 

2. £d. AUGDis, I, 449. 

3. i'rf. AuGuis, 1, 339. 

4. Fd. AuGUls, 1, 334. 
a. Hd. AuGUIs, 1, 338. 



l'observateur et le moraliste 14" 

justement ce qui blesse l'âme de Chamfort, et ce 
qu'il s'efforce de faire ressortir dans l'organisation 
sociale de son temps et de son pays. Selon lui, 
« le principe de toute société est de se rendre jus- 
tice à soi-même et aux autres ' » ; c'est-à-dire que 
chaque individu a le droit de prétendre au déve- 
loppement complet de ses facultés, tant qu'il res- 
pecte ce même droit chez autrui. Or, la société 
française du xviif siècle l'observe-t-elle ce principe 
dejustice ? — Elle semble au contraire organisée 
dans le dessein exprès de le violer. « Quel est l'être 
le plus étranger à ceux qui l'environnent ? Est- 
ce un Français à Pékin ou à Makao ? Est-ce un 
Lapon au Sénégal ? Ou ne serait-ce pas par ha- 
sard un homme de mérite sans or et sans parche- 
mins, au milieu de ceux qui possèdent l'un de ces 
deux avantages, ou tous les deux réunis? N'est-ce 
pas une merveille que la société subsiste avec la 
convention tacite d'exclure du partage de ses droits 
les dix-neuf vingtièmes de la société ^ ? » — Pour 
que cette étrange merveille soit possible, ce n'est 
point assez que la société interdise à l'homme de 
méritede s'élever; il faut encore qu'elle le déprime. 
Voilà pourquoi les institutions sociales de son 
temps paraissent à Chamfort « avoir pour objet de 
maintenir l'homme dans une médiocrité d'idées et 
de sentiments qui le rendent propre à gouverner et 
à être gouverné ^ ». Et, parce qu'elle est ainsi con- 
traire à la Justice, à l'ordre véritable, cette orga- 



1. Ed. AïGliis, 1, 406. 

2. M. AUGiiiS, I, 38S. 

3. Ed. AoGUis, I, 443. 



l-iS CllAMFORT 

nisation corrompt, rapetisse ou déforme ceux qui 
semblent en profiter autant que ceux qui en souf- 
frent. 

« Oq peut considérer Tédifice raiMapliysique de la so- 
ciété comme un édilicî matériel qui serait composé de dif- 
férentes niches ou compartiments, d"une grandeur plus ou 
moins considérable. Les places, avec leurs prérogatives, 
leurs droits, etc., forment ces divers compartiments, ces 
différentes niches. Elles sont durables et les hommes pas- 
sent. Ceux qui les occupent sont lant(Jt grands, tanlùl pe- 
tits ; et aucun ou presque aucun n'est fait pour sa place. 
Là, c'est un géant courbé ou accroupi dans sa niche ; là, 
c'est un nain sous une arcade : rarement la niche est faite 
pour la statue. Autour de l'édifice, circule une foule d'hom- 
mes de différentes tailles. Ils attendent tous qu'il y ail une 
niche de vide, afin de s'y placer, quelle qu'elle soit. Cha- 
cun fait valoir ses droits, c'est-à-dire sa naissance ou ses 
protections pour y être admis On sifïïerait celui qui, pour 
avoir la préférence, ferait valoir la proportion qui existe 
entre la niche et l'homme, entre l'instrument et l'étui. Les 
concurrents même s'abstiennent d'objecter à leurs adver- 
saires cette disproportion '. » 

A la suite de Chamfort, nous allons parcourir 
ce bizarre édifice où ceux qui l'habitent sont si 
mal logés et dont l'accès est interdit aux » dix-neuf 
vingtièmes » de la nation. 

La première place, la plus haute « niche », c'est 
la royauté qui l'occupe. Plus haut elle est placée 
dans la hiérarchie sociale, plus elle pèse sur l'ordre 
social véritable, plus elle le trouble elle fausse. 
Par sa définition même, elle rend l'ordre impos- 
sible ; car la royauté, en France, à cette époque, 
n'est que le despotisme pur et simple. Sous l'ancien 

1. Ed. AlGcis, I, 373. 



l'observateur et le moraliste 149 

régime, écrit Chamfort, a la vraie Turquie d'Europe 
c'était la France. On trouve dans vingt écrivains 
anglais; les pays despotiques tels que la France et la 
Turquie^ ». Comparaison forcée, dira-t-on. Oui, 
peut-être, pour ceux qui ne se préoccupent que des 
risques que court leur vie ; non, pour ceux qui 
songent à ce qui peut menacer leur fortune ou leur 
honneur. Si ceux-là se retournent vers le passé, 
ont-ils de quoi se rassurer? 

B Si un historien, tel que Tacite, eût écrit l'histoire de 
nos meilleurs rois, en faisant un relevé exact de tous les 
actes tyranniques, de tous les abusd'autorité, dont la plu- 
part sont ensevelis dans l'obscurité la plus profonde, il y 
a peu de règnes qui ne nous inspirassent la même horreur 
que celui de Tibère ". « 

« On compte cinquante-six violations de la foi pu- 
blique, depuis Henri IV jusqu'au ministère du cardinal de 
Loménie inclusivement. M. D.. . appliquait aux Iréquentes 
banqueroutes de nos rois ces deux vers de Racine : 

Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée 
Que sur la foi promise et rarement gardée ^ » 

Si l'on regarde dans l'avenir, pourquoi espérer 
mieux? — Les mêmes causes subsistent; comment 
échapper aux mêmes effets ? Chamfort est convaincu 
en effet que, dans un pays où la forme du gouver- 
nement est despotique, le métier de roi gâte néces- 
sairement l'âme la plus honnête, dévie l'esprit le 
plus droit et abaisse le caractère le plus élevé. Ne 
voit-on pas en France l'éducation qu'on donne à 
nos rois leur inspirer un orgueil absurde qui leur 

1. Ed. AUGUIS, I, 't.'iS. 

2. Ed. AuGUis, I, i:n. 

3. Md. AuGliis, il, 99. 



180 CHAMFORT 

persuade qu'ils sont faits d'une autre argile, sur un 
autre modèle que leurs sujets?» C'est un fait avéré 
que Madame, fille du roi, jouant avec une de ses 
bonnes, regarda à sa main, et, après avoir compté 
ses doigts : — Comment! dit l'enfant avec surprise, 
vous avez cinq doigts aussi, comme moi ? — Et elle 
recommença pour s'en assurer '. » — Si les rois 
ne sont plus cruels, c'est que la cruauté a été 
comme évincée des mœurs et qu'elle paraît inutile 
en général. Mais ils ne doutent point que leur pou- 
voir soit sans limites ; et les moins impérieux, les 
plus bénévoles croient fermement que les cons- 
ciences mêmes sont comme une cire sous leurs 
doigts. « Le roi de Pologne, Stanislas, avait des 
bontés pour l'abbé Porquet, et n'avait encore rien 
fait pour lui. L'abbé lui en faisait l'observation : 
— Mais, mon cher abbé, lui dit le roi, il y a beau- 
coup de votre faute : vous tenez des discours très 
libres ; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu. 
Il faut vous modérer; tâchez d'y croire: je vous 
donne un an pour cela °. » Les nécessités mêmes, qui 
naissent des choses, s'ils les subissent, ne pouvant 
mais, ils ne les acceptent pas sans protestations et 
sans une sorte de scandale. « Pendant la dernière 
maladie de Louis XV, qui, dès les premiers jours, 
se présenta comme mortelle. Lorry, qui fut mandé 
avec Bordeu, employa, dans le détail des conseils 
qu'il donnait, le mot : il faut. Le Roi, choqué de ce 
mot, répétait tout bas, et d'une voix mourante : Il 
faut! il faut '! » 

1. Sd.KvGms. II. 2. 

2. Sd. AuGUis, U, 89. 

3. Ed. AUGUis, II. 24. 



l'observateur et le moraliste 151 

Comme l'orgueil est, pour un roi de France, un 
vice attaché à son état, l'incapacité en est aussi une 
conséquence presque inévitable. Dès longtemps le 
roi s'est entouré ou a été entouré d'un culte com- 
pliqué, aux rites multiples, qui se nomme l'éti- 
quette et qui lui enlève le temps de penser etd'agir. 
« Allons, Darget (disait Frédéric II à son valet de 
chambre), divertis-moi; conte-moi l'étiquette du 
roi de France ; commence par son lever. — Alors 
Darget entre dans tout le détail de ce qui se fait, 
dénombre les officiers, valets de chambre, leurs 
fonctions, etc.... — Le roi en éclatant de rire : Ah! 
grand Dieu ! si j'étais roi de France, je ferais un 
autre roi, pour faire ces choses-là à ma place '. » 
D'où il suit que ce tout-puissant, très ignorant, très 
inhabile, et, en même temps, esclave de cette éti- 
quette, n'est souvent qu'un pur automate. « Du 
temps de M. deMachault, on présenta au roi le pro- 
jet d'une cour plénière, telle qu'on a voulu l'exécu- 
ter depuis. Tout fut réglé entre le roi, madame 
de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les 
réponses qu'il ferait au premier président, tout fut 
expliqué dans un mémoire dans lequel on disait : 
Ici le roi prendra un air sévère ; ici le front du roi 
s'adoucira; ici le roi fera tel geste, etc. — Le mé- 
moire existe ". » 

De princes ainsi formés ou plutôt déformés, com- 
ment attendre qu'ils mènent un grand peuple ? Ils 
pourront commander sans doute, mais non diriger. 
Us feront des coups d'autorité, mais non pas des 

1. Fd. AuGOis, I, 329. 

2. Fd. Aucuis, U, 22. 



152 CUAMFORT 

actes de gouvernement. On les quitterait d'ail- 
leurs du soin de conduire les affaires publiques, 
s'ils avaient l'attention de les remettre entre des 
mains habiles et fermes. Mais, tandis qu'ils parais- 
sent les chefs de vingt-cinq millions d'hommes, ils 
sont les jouets d'une coterie. Leurs ministres ? ils 
ne les choisissent pas. On leur impose les uns ; les 
autres s'imposent eux-mêmes. Louis XV ne nomma 
jamais d'Aiguillon ministre des affaires étrangères. 
M"" du Barry, qui voulait le voir à cette place, 
lui dit d'aller remercier le roi de la lui avoir con- 
fiée. « 11 y alla ; le roi ne dit rien, et M. d'Aiguillon 
entra en fonctions sur-le-champ '. » Louis XVI ne 
songeait à faire de Maurepas ni un ministre ni un 
premier ministre. Comme il l'avait mandé pour 
causer avec lui : « Je développerai mes idées, de- 
main, au conseil, lui dit Maurepas. » Et poussant 
sa pointe : « Voire Majesté me fait donc premier 
ministre ? — Non, dit le roi, ce n'est point du tout 
mon intention. — .l'entends, dit M. de Maurepas: 
Votre Majesté veut que je lui apprenne à s'en 
passer '. » Le fait est que, sur ce mot, il resta 
en place jusqu'à sa mort. Pourquoi d'ailleurs un 
roi de France se mettrail-il en peine de gouver- 
ner ? — La machine du despotisme a été cons- 
truite depuis deux siècles ; elle est montée ; 
elle marche toute seule : « M... Provençal, qui a des 
idées assez plaisantes, me disait, à propos des rois 
et même des ministres, que, la machine étant bien 
montée, le choix des uns et des autres était indif- 

1. ^rf. AUGUis. H, 52. 

2. Sd. Adguis, h, 33. 



L'oiiSERVATEl'R ET LE MORALISTE I.j3 

férent. — Ce sont, disait-il, des chiens dans un 
tournebroche ; il suffit qu'ils remuent les pattes 
pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, 
qu'il ait de l'intelligence ou du nez, ou rien de tout 
cela, la broche tourne, et le souper sera toujours à 
peu près bon '. » 

En somme, routine aux heures les moins mau- 
vaises ; caprice et arbitraire aux pires moments : 
voilà ce qu'est le gouvernement monarchique en 
France. L'Administration ne vaut pas mieux, ou 
moins encore ; car elle a pour point de départ une 
énorme iniquité. « M... me disait : — Je ne regarde 
le roi de France que comme le roi d'environ cent 
mille hommes, auxquels il partage et sacrifie la 
sueur, le sang et les dépouilles de vingt-quatre 
millions neuf cent mille hommes dans les propor- 
tions déterminées parles idées féodales, militaires, 
anti-morales et anti-politiques qui avilissent l'Eu- 
rope depuis vingt siècles ". » Il est trop vrai que le 
revenu de la France est, en droit, tout entier, en 
fait pour la plus grande partie, entre les mains du 
roi. Il lui arrive bien d'encourager quelques œuvres 
utiles, de soutenir quelques hommes de mérite ; 
mais c'est là pure aventure, et il arrive aussi qu'on 
refuse un bureau de tabac à Montgolfier '. Les 
privilégiés de la naissance sont seuls assurés 
d'avoir toujours part à cet énorme gâteau. Ils y 
mordent à belles dents, sans discrétion. Aussi 
« autrefois le trésor royal s'appelait Epargne ; on a 



1. Ed. AuGUis, H, 19. 
-2. M.,AUGi]is, 11, 110. 
o. Eà. AuGUls, II, 128. 



154 CHAMFORT 

rougi de ce nom qui a semblé une contre-vérité 
depuis qu'on a prodigué les trésors de l'Etat ; et on 
l'a tout simplement appelé le Trrsnr royal \ » Du 
haut de sa « niche n élevée, le roi voit bien les 
courtisans qui se pressent autour de sa cassette 
pour l'épuiser ; mais il n'aperçoit point la foule 
obscure qui travaille et qui souffre pour l'alimen- 
ter. Même avec un cœur généreux, il lui reste indif- 
férent, car il l'ignore presque, et l'on ne peut 
guère refuser la valeur d'un jugement historique 
au joli mot de Fontenelle: « Autrefois on tirait le 
gâteau des rois avant le repas. M. de Fontenelle fut 
roi ; et, comme il négligeait de servir d'un excel- 
lent plat qu'il avait devant lui, on lui dit : — Le 
roi oublie ses sujets. — A quoi il répondit : — 
Voilà comme nous sommes, nous autres ' ! » 

En enlevant à la féodalité tous ses pouvoirs 
politiques, la royauté avait dû se substituer à elle 
dans la tutelle qu'elle exerçait sur la nation. Mais 
cette charge était trop lourde ; quelques grands 
hommes, pendant un temps, suffirent à peine à la 
porter. Ceux qui vinrent ensuite parurent très tôt 
insoucieux de leur devoir propre, ou incapables de 
le remplir. 

Puisque l'autorité royale ne s'appuyait pas sur 
les services rendus, par quoi donc était-elle con- 
sacrée ? — On avait essayé de la fonder sur un 
principe théologique ; un très grand esprit, un 
admirable écrivain, Bossuet, avait dans sa Pulitique 
tirée de rEcriture sainte formulé la théorie du 



1. Ed. AuGUis, I, 436. 

2. Ed. Ancuis, H, 6. 



l'observateur et le moraliste 1o5 

droit divin. Mais, si l'on y veut prendre garde, l'on 
s'aperçoit que la croyance au droit divin n'eut 
jamais de racines profondes dans notre ancienne 
France, et que, parmi les fidèles mômes du pou- 
voir royal, beaucoup ne virent là qu'une fiction. 
En réalité, la royauté n'a pas d'autre assise que 
le respect invétéré dans la nation pour l'hérédité ; 
ce qui n'était qu'un fait avait pris, à travers le 
temps, la valeur d'un principe. Or, ce principe 
n'est-ce pas celui sur lequel repose la prérogative 
aristocratique ? D'où il suit que la prérogative 
royale ne se distingue d'elle que par son étendue 
et non par sa nature. Le roi a plus de terres, de 
revenus et de pouvoir qu'aucun des grands sei- 
gneurs ; mais il n'est, en somme, que le premier 
gentilhomme de France. Nos derniers rois le sen- 
tirent bien ; les hommes d'opposition le comprirent 
aussi, et c'est pourquoi Chamfort mit tant de viva- 
cité dans les attaques qu'il dirige contre ce qu'il 
appelle le préjugé de la noblesse héréditaire. 

Il n'admet pas que, dans l'histoire de notre 
patriciat, rien explique et justifie ce préjugé ; à son 
gré, nobles et anoblis furent toujours le fléau du 
peuple : 

« Je ne fais pas plus de cas, je l'avoue, des trente mille 
oppresseurs ba rdés de fer, qui, la lance à la main, ont 
foulé sous les pieds de leurs chevaux de bataille dix ou 
douze millions de Gaulois, que je n'estime les milliers de 
vampires calculateurs qui ont sucé par le tuyau d'une 
plume le sang appauvri de vingt millions de Français. .le 
vois seulement que les premiers, pour se perpétuer et se 
maintenir dans la possession de leurs avantages, se sont 
recrutés chez les seconds, .l'observe que la férocité et l'or- 



156 CHAMFOHT 

gueil se sont emparés des rapines de l'avarice, et que l'u- 
nion du pouvoir et de l'argent a réuni contre le peuple la 
dureté du conquérant harl)arc et l'avide industrie du con- 
cussionnaire. Il m'est impossible de révérer le résultat et 
le produit de ce noble mélange. .le doute de temps en 
temps que ce soit là ce qu'il y a de plus respectable sur 
la terre ; et, en voyant que c'est au moins ce qu'il y a 
de plus respecté, je prends quelquefois pitié du genre hu- 
main '. » 

Loin de penser que l'hérédité puisse avoir la 
valeur d'un principe social, il dit bien haut qu'elle 
rend impossible toute morale politique : 

« Ces idées ont quelque chose de dur et de triste, di- 
ront les écrivains à, la mode avec la grâce aimable et fa- 
cile de leur esprit. — Il ne s'agit pas de savoir si elles 
sont dures, mais si elles sont justes, raisonnables et hon- 
nêtes. Pour moi, je trouve que, si on les rejette, la morale 
porte sur des bases conventionnelles ; et surtout je ne 
sais plus ce que devient la morale politique. Il me semble 
que, ces idées une fois repoussées, la morale est beaucoup 
moins applicable à la politique que les mathématiques ne 
le sont à la médecine ; et le vœu des honnêtes gens, des 
vrais amis du genre humain seraitque la morale fût appli- 
quée à la science du gouvernement avec le même succès 
que l'algèbre l'a été à la géométrie. C'est un rêve, dira-t-on. 
D'abord je suis loin de le croire ; mais si c'est un rêve, qu'on 
ne me parle donc plus de morale, qu'on pose hardiment 
le fait pour le droit. En un mot, qu'on m'enchaine sans 
m'ennuyer et sans insulter ma raison -. » 

Autant que ces considérations historiques et 
morales, ce qui condamne, aux yeux de Chamfort, 
le préjugé de la noblesse héréditaire, c'est qu'il est 

1. Considérations sur l'Ordre de Cincinnatus, p. 2li (Londres, 1185). 
Cfr. M. Aucuis, 1, 4311. 

2. Considérations sur l'Ordre de Cincinnatus, p. il. 



l'observateur et le moraliste 137 

non seulement absurde, mais encore ridicule ; ne 
voit-on pas en eflet que 

l'honneur de succession.... s'accroît dans l'opinion à 
mesure qu'ils'affaiblitréellement ens'éloignant de plus en 
plusde sa source? » — t Ceci, dit Chamfort, n'est pas seule- 
ment une vérité philosophique ; c'est encore un calcul ma- 
thématique de la démonstration la plus simple et la plus 
facile. En effet, on conviendra que le fils d'un Jiomme n'ap- 
partient que pour moitié à la famille de son père ; l'autre 
appartient à la famille, de sa mère : ainsi, quand le fils en- 
tre dans une autre famille, la part du père de celui-ci sur 
son petit-Hls n'est que de \ 
sur l'arrière petit-fils de '- 
à la génération suivante de fg- 
ensuite de -^ 
et progressivement ainsi, de sorte qu'en neuf générations 
qui embrasseront environ trois cents ans, tel qui est au- 
jourd'huichevalier de Ciucinnatus ne participera que pour 
ï-J^ dans le chevalier existant alors '. » 

On confessera que le calcul est plaisant ; bien 
plus, il pouvait sembler concluant, sans réplique, 
à une époque où les théories physiologiques sur 
l'atavisme étaient encore inconnues. 

L'observation qu'il fit de la noblesse de son 
temps et de son pays confirma Chamfort dans ces 
idées. On aura beau citer quelques gentilshommes 
qui, vers la fin du wiii" siècle, surent se dégager 
lies intérêts et des mœurs de leur caste ; il reste 
vrai d'une vérité générale, que le patriciat fran- 
çais, devenu noblesse de cour, de noblesse féodale 
qu'il avait été, avait contracté les vices polis et bas 
de la cour, sans renoncer toujours aux mœurs 
impérieuses et dures de la féodalité. 

1. Considérations ^ur l'Ordre di Cincinnatus,p. 74. 



158 C1IA51F0RT 

L'orgueil nobiliaire restait inentamé ; parfois il 
prend une forme ridiculement transcendante, 'i Une 
forte preuve de l'existence de Dieu, selon Dorilas, 
c'est l'existence de l'homme, de l'homme par excel- 
lence, dans le sens le moins susceptible d'équi- 
voque, dans le sens le plus exact, et, par consé- 
quent, un peu circonscrit; en un mot, de l'homme 
de qualité. C'est le chef-d'œuvre de la Providence, 
ou plutôt le seul ouvrage immédiatde ses mains'.» 
Croira-t-on que Dorilas est une caricature imaginée 
par Chamfort? On se trompera. Qu'on se rappelle 
en effet le mot de la maréchale de La Meilleraye. 
On parlait devant elle de la mort du chevalier de 
Savoie, qui avait été fort débauché, et l'oa expri- 
mait des craintes pour son salut éternel. Elle 
écouta quelque temps, puis, avec un air de con- 
viction et d'assurance : a Pour moi, dit-elle, je 
suis persuadée qu'à un homme de cette naissance 
Dieu y regarde à deux fois avant de le damner ». 
Si elles avaient été restreintes à l'ordre supra-na- 
turel, ces prétentions n'auraient paru que plai- 
santes ; mais elles étaient aussi pesantes, parce 
qu'elles se marquaient et avaient leurs effets dans 
la vie politique et sociale. Au gré des patriciens, 
c'est à eux seuls que le gouvernement appartient ; 
ils souflrent sans doute qu'un étranger à leur 
caste arrive parfois aux afïaires publiques, mais 
à la condition qu'il fera leurs afïaires à eux. Joli 
de Fleury, contrôleur des finances en 1781, n'ex- 
primait point une opinion personnelle, mais le 
sentiment de la noblesse tout entière quand il 

i. M. AUGUis, I, 346. 



l'observateur et le moraliste 159 

disait : << Il n'y a que depuis ces derniers temps 
que j'entends parler du peuple dans les conversa- 
lions où il s'agit du gouvernement. C'est un fruit 
de la philosophie nouvelle. Est-ce qu'on ignore 
que le tiers n'est qu'adventice dans la constitu- 
tion ? » — « Cela veut dire, ajoute Chamfort, que 
vingt-trois millions neuf cent mille hommes ne 
sont qu'un hasard et qu'un accessoire dans la to- 
talité de vingt-quatre millions d'hommes '. » Et 
c'est en effet ce que pensent les nobles, exactement. 
Ils croient à la lettre qu'ils peuvent seuls diriger 
la France ; et cela se marque par l'indifférence 
absolue qu'ils témoignent à tout homme de mérite 
qui n'est point des leurs. « Il y a une profonde 
insensibilité aux vertus, qui surprend et scanda- 
lise beaucoup plus que le vice. Ceux que la bassesse 
publique appelle grands seigneurs ou grands pa- 
raissent, pour la plupart, doués de cette insensi- 
bilité odieuse ^ » Ils croient aussi qu'ils doivent 
conduire le pays, à l'exclusion de tous autres ; 
et ils en viennent non pas seulement à être indif- 
férents, mais hostiles à quiconque semble se dési- 
gner par son talent, par son caractère, par son 
travail pour occuper une situation élevée. S'ils 
ont besoin d'hommes de cette sorte, ils ne man- 
quent pas l'occasion de peser sur eux de tout leur 
poids, de tâcher de les déprimer et de les ravaler. 
« Les favoris, les hommes en place mettent quel- 
quefois de l'intérêt à s'attacher des hommes de 



1. Sd. AUGUis, H, 67. 

2. £d. AUGUJS, 1, 383. 



100 CUAMFORT 

mérite ; mais ils en exigent un avilissement préa- 
lable, qui repousse loin d'eux tous ceux qui ont 
quelque pudeur '. » Aux dernières heures de 
l'ancien régime, il est manifeste que la noblesse 
française a bien moins la fière attitude d'une caste 
qui garde fidèlement ses prérogatives, que la mine 
inquiète et jalouse d'une coterie qui tremble qu'on 
ne lui ravisse des privilèges et des faveurs. Une 
sorte de conspiration occulte se forme dans ses 
rangs contre ceux qu'elle regarde comme des 
intrus : <■ une convention tacite avait tourné en 
mode, chère à l'orgueil, la nécessité des ménage- 
ments entre gens de la même espèce. Ainsi faciliter 
ou du moins permettre l'oppression d'un inférieur 
était une convenance d'état, dont on ne pouvait, 
entre honnêtes gens, se dispenser sans indé- 
cence *. » C'était, comme au temps de Louis XI, 
une ligue du bien jnddic \, et Chamfort, qui en avait 
saisi le secret, la dénonçait avec indignation. 
« Cette impossibilité d'arriver aux grandes places, 
à moins que d'être gentilhomme, est une des ab- 
surdités les plus funestes dans presque tous les 
pays. Il me semble voir des ânes défendre les 
carrousels et les tournois aux chevaux '. /i Au 
reste, sous Louis XVI, Turgot une fois éloigné du 
ministère, le secret ne fut plus gardé ; les pré- 
tentions exclusives de la noblesse se dévoilèrent, 
s'affichèrent même. On vit le gouvernement faire 
tout pour favoriser ce que Chamfort appelle « les 



1. r,d. Ai'Guis, 1. 3sn. 

■2. £d. Aliguis, ni, 284. 
3. M. AUGBis, 1, 437. 



L OBSERVATEUR ET LE MORALISTE 161 

idées de la gentilhommerie ». Des mesures qui 
dataient de Louis XIV furent jugées trop démocra- 
tiques. Il se trouva un ministre de la guerre, 
M. de Ségur, pour détruire les dispositions du 
fameux ordre du tableau, établi par Louvois, et 
qui instituait un ordre d'avancement indépendant 
de la naissance. Après l'ordonnance de M. de Sé- 
gur, il fallut faire les preuves de quatre générations 
de noblesse pour pouvoir devenir officier. « La 
nécessité d'être gentilhomme pour être capitaine 
de vaisseau, disait alors Chamfort, est tout aussi 
raisonnable que celle detre secrétaire du roi pour 
être matelot ou mousse \ » Et en effet la pratique 
découvrit bien vite l'absurdité de cette mesure, qui 
menaça de rendre impossible le recrutement des 
cadres. « M. de Ségur ayant publié une ordonnance 
de ne recevoir dans le corps de l'artillerie que des 
gens instruits, il arriva une chose plaisante : c'est 
que l'abbé Bossut, examinateur des élèves, ne 
donna l'attestation qu'à des roturiers et Chérin 
qu'à des gentilshommes. Sur une centaine d'élèves, 
il n'y en eut que quatre ou cinq qui remplirent les 
deux conditions '. » Aussi quelques représentants 
de la noblesse blâmèrent-ils la mesure prise par 
M. de Ségur. Mais pourquoi? parce qu'elle était 
inique ? En aucune façon ; seulement parce qu'elle 
était malhabile, en rendant publique une exclusion 
qu'on eût du se contenter de pratiquer secrètement. 
" Il ne fallait jamais, dit Tilly dans ses Mémoires, 
faire une loi de l'Etat d'une condition qu'il fallait, 

1. Fd. Ai'GUis, I, 437. 

11 



162 CHAMFOBT 

pour être admis, laisser dans son application, aux 
chefs de corps, au ministre du département de 
la guerre, et, en dernière analyse, à la sanction 
de l'aulorilé. Il était aisé de ne Faire que des excep- 
tions ; mais cette convention tacite n'eût pas dû 
être changée en ordonnance réglementaire'. » 
L'aveu est on ne peut plus significatif, et confirme 
bien tout ce que Chamfort a dit et pensé de la po- 
litique abusivement exclusive de la noblesse 
sous les règnes de Louis XV et Louis XVL 

Cet exclusivisme est d'ailleurs tout ce qu'elle a 
retenu des mœurs publiques de la féodalité. Plus 
de dignité chez les plus grands seigneurs ; on les 
trouve disposés aux plus bas valetages ; le duc de 
Richelieu, dans ses Mémoires^ se défend d'avoir 
donné M"" de Châteauroux pour maîtresse à 
Louis XV; mais ce n'est pas qu'il trouve une pa- 
reille démarche blâmable en elle-même, « puisqu'il 
déclare que cette complaisance est la moindre qu'on 
puisse avoir pour son roi, et qu'il voit fort peu 
de différence entre lui procurer une maîtresse et 
lui faire agréer un bijou ^ ». Quelques-uns même 
se targuent tout haut de leur humiliation : « Le 
comte d'Argenson, homme d'esprit, mais dépravé, 
et se jouant de sa propre honte, disait : Mes enne- 
mis ont beau faire, ils ne me culbuteront pas ; il 
n'y a ici personne plus valet que moi ^ » . On conçoit 
après cela qu'ils ne sauraient répugner au manège 
de l'intrigue, ni même à l'attitude de la mendi- 



1. TiLLY, Mémoires, p. 368 {Paris, Firmin-Didot, in-18). 

2. Ed. AUGI'IS, III. 263. 

3. £d. AuGUis, II, 23. 



L'OBSERVATEin ET LE MORALISTE 163 

cité. C'est, à dire vrai, dans cette posture que 
nous les voyons le plus souvent devant le roi et 
ses ministres. Mendier n'est-il pas devenu pour 
eu\ une nécessité? Dès longtemps la vie de cour 
a fait, pour un gentilhomme, du luxe et de l'appa- 
rat un besoin, une habitude, bien plus une conve- 
nance. Rien de plus onéreux que de tenir alors 
son rang : aussi la plupart des grands de la cour 
de France eussent-ils pu avoir le même langage 
que ces gentilshommes de Sardaigne, qui, très 
pauvres, se présentèrent pourtant devant leur roi 
en magnifique équipage ; comme celui-ci leur fai- 
sait entendre qu'il voyait bien qu'ils n'étaient pas 
aussi pauvres qu'on le disait : " Sire, lui répon- 
dirent-ils, nous avons appris l'arrivée de Votre 
Majesté : nous avons fait tout ce que nous devions; 
mais nous devons tout ce que nous avons fait'. » 
On sait avec quelle effronterie la noblesse se mit 
à quémander plus que jamais lors du ministère de 
Galonné, et c'est alors sans doute que Chamfort 
écrivait cette définition : a Les courtisans sont des 
pauvres enrichis par la mendicité ». Il s'en faut 
bien pourtant que tous aient pu s'enrichir ; la 
plupart se couvrirent de dettes, qui passaient de 
beaucoup leurs ressources. Que faire en cet état? 
Abandonner tous leurs biens à leurs créanciers, et 
aller vivre obscurément dans quelque terre de 
province ? C'était le parti de l'honnêteté : bien peu 
s'y décidèrent. Le plus souvent, on préférait ne 
pas s'acquitter et il y eut bien d'autres banque- 

[.Ed. AuGOis, II, 139. 



164 CIIAMFOHT 

routes que la banqueroute sérénissime du prince 
de Guéménée. Insensiblement la noblesse en venait 
à évincer la probité de l'idée qu'elle se faisait de 
l'honneur. Chamforl s'irrite qu'on ose encore, après 
cela, jurer foi de rjentilliommp. « Car, dit-il, rien 
de si difficile à faire tomber qu'une idée triviale 
ou un proverbe accrédité '. » Peut-être ne remar- 
que-l-il pas assez que cette façon de parler n'était 
plus alors acceptée que par les gentilshommes 
eux-mêmes ; dans le reste de la nation, on savait 
bien qu'elle était vide de sens. 

Tous ces torts eussent été aisément pardonnes 
et même oubliés, si l'on avait j)u croire que la 
noblesse était vraiment le soldat de la France. 
Avec sa bravoure brillante et très réelle, il semblait 
qu'elle dût noblement tenir ce rôle. Mais elle se 
comporta de façon à faire penser qu'elle n'en avait 
point souci. Souvent les gentilshommes traitent la 
guerre comme un jeu; ils y ont la mine de gens 
qui courent une aventure, et ne paraissent nulle- 
ment songer aux intérêts et aux dangers de leur 
pays. Trop manifestement ils ne se considèrent 
que comme une sorte de garde d'honneur du roi, 
et point du tout comme l'armée de la nation. D'un 
mot, il leur manque le patriotisme, sans lequel il 
n'est point de véritables vertus militaires : « Dans 
les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après 
la perte des batailles de Turin, d'Oudenarde, de 
^lalplaquet, de Ramillies, d'Hochsledt, les plus 
honnêtes gens de la cour disaient : Au moins le 

1. Ed. Afcuis, I, 377 



l'observateur ej le moraliste 163 

roi se porte bien, c'est le principal ' ». C'est ainsi 
qu'ils en viennent à parler des malheurs nationaux 
avec une parfaite inditlérence, et même, en cer- 
tains cas, avec une scandaleuse légèreté. On citait 
devant des courtisans une épigramme sur nos 
défaites : y Un d'eux, enchanté jusqu'à l'ivresse, 
dit en levant les mains après un instant de silence 
et avec un air profond : Comment ne serait-on pas 
charmé des grands événements et des bouleverse- 
ments même qui font dire de si jolis mots ? — On 
suivit celte idée, on repassa les mots, les chansons 
faites sur tous les désastres de la France. La 
chanson sur la bataille d'Hochstedt fut trouvée 
mauvaise et quelques-uns dirent à ce sujet : Je suis 
fâché de la perte de cette bataille, la chanson ne 
vaut rien ". » Ces propos, dont on ne faisait d'ail- 
leurs nul mystère, se répandaient vite ; comment 
s'étonner que les Français aient un jour rompu 
violemment les liens qui les attachaient à la no- 
blesse, alors qu'elle-même avait tout fait pour les 
dissoudre ? 

Lorsqu'on songe aux tempêtes que la question 
religieuse déchaîna au temps de la Révolution, on 
est surpris de voir qu'elle ait assez peu préoccupé 
Chamfort, et que, dans ses remarques, le clergé 
n'ait guère tenu de place. Mais il faut songer que, 
durant le règne de Louis XVI, les querelles de reli- ^ 
gion restèrent, pour ainsi dire, assoupies. En 
1 788, Necker publia un livre sur V Importance des 
idées religieuses. On le lut beaucoup, au témoignage 

1. Hd. Ai'GUis, U, la. 

2. Ed. AUGUIS, U, 46. 



16fi CIIAMFORT 

de Hivarol, qui y répondit par deux Lettres sur lu 
religion ri la morale. Mais le succès de cet ouvrage 
était drt surtout à la curiosité qu'excitait la per- 
sonne de Necker, qui venait de quitter le pouvoir : 

« Vous vous plaigne/, Monsieur, vershi (inde votreouvrage 
de ce qu'on alTeclc aujourd'hui de ne plus parler de reli- 
gion dans la société... Ces questions ont fatigué le monde, 
il n'y a que quelques jeunes gens, vexés par des pratiques 
minutieuses de dévotion, qui s'en vengent par des pro- 
pos au sortir du collège ; mais l'expérience leur apprend 
bientôt que si l'homme est une trop chétive créature pour 
offenser l'Etre Suprême, il n'en est pas moins vrai que les 
irrévérences sont des crimes envers la société ; qu'il ne 
faut ni blesser les dévots, ni ennuyer les gens d'esprit ; et 
qu'en tout il est plus plaisant de parler de ce monde que 
de l'autre'. » 

Et Rivarol parle juste : la polémique religieuse 
est alors comme épuisée; onena été excédé. L'école 
philosophique a vidé son carquois. Chamfort pou- 
vait-il songer à ramasser à terre des traits lancés 
depuis longtemps ? Remarquons, d'autre part, que 
vers ce temps, le haut clergé, c'est-à-dire le seul 
qui compte (car le bas clergé se confond dans le 
peuple et s'y perd), se recrute exclusivement, ou 
à peu près, dans la noblesse. En même temps que 
M. de Ségur rendait ses fameuses ordonnances sur 
le recrutement des officiers, l'on décida secrète- 
ment qu'à l'avenir « tous les biens ecclésiastiques, 
depuis le plus modeste prieuré jusqu'à la plus riche 
abbaye, seront réservés à la noblesse ". » iXobles 
et prêtres, c'est donc tout un ; et si Chamfort eût 

1. Rivarol, Œuvres, tome II, p. 121 (Paris, Léopold Collin, 1808). 

2. Cité par Taine dans VAnoieti Ili'ginie. 



l'observateur et le moraliste 167 

voulu faire la satire des représentants de ce clergé 
aristocratique, il fût tombé souvent dans les re- 
dites. 

Cependant, si rares qu'aient été sur ce point ses 
observations, il n'en est pas moins vrai qu'il a vu 
nettement ce qu'était alors devenue l'Eglise de 
France. En 1792, La Harpe relevait les bévues com- 
mises par Soulavie dans les Notes que ce compila- 
teur avait mises aux Mémoires de Maurepas et disait 
à ce propos : 

« Il ne sait pas que le règne des cheveux plats et des 
grands chapeaux, commencé sous Fleury , a fini avec 
Boyer, l'imbécile ; qu'à dater de l'évêque d'Orléans, on 
éloignait le bigotisme comme dangereux et qu'on préfé- 
rait les esprits doux et conciliants ; qu'on craignait telle- 
ment le bruit dont on était las, qu'il valait mieux être un 
peu libertin que trop rigoriste ; qu'à celte même époque, 
la philosophie s'était glissée jusque sous le rochel et la 
barrette, et que l'archevêque de Vienne (Pompignan) 
s'en plaignit amèrement dans une assemblée du clergé, 
criant que la moderne philosophie avait infecté même le 
sanctuaire, déclamation qui fut très mal accueillie ; qu'en 
un mot, c'était l'esprit du monde, des affaires et de la 
cour, qui, de nos jours, dominait dans le clergé '. » 

Dans ce tableau se trouvent comme résumés les 
traits que Chamfort avait recueillis dans ses notes. 
Déjà en effet il avait remarqué que le bigotisme, 
l'intolérance fanatique n'avaient plus cours dans le 
clergé. « On sait le discours fanatique que l'évêque 
deDôle atenu au roi, au sujet du rappel des protes- 
tants. Il parla au nom du clergé. L'évêque de Saint- 

l. L'article auquel ce passage est emprunté a été attribué à tort 
à Chamfort par Auguis qui le fait figurer au tome III de son édition, 
p. 398 sqq. 



168 CUAMFORT 

Pol lui ayanl demandé pourquoi il avait parlé au 
nom de ses confrères sans les consulter : J'ai con- 
sulté, dit-il, mon crucifix. — En ce cas, répliqua 
l'évèque de Sainl-Pol, il fallait répéter exactement 
ce que votre crucifix vous avait répondu '. » Mais, 
enobservateurclairvoyant, Chamfortse rendait bien 
compte aussi que les prêtres n'étaient devenus to- 
lérants qu'en perdant leur foi. L'exemple du scep- 
ticisme leur était venu de loin et de haut. Combien, 
à ce point de vue, est significative l'anecdote que 
notre auteur conte sur Massillon : « Madame du 
Défiant étant petit fille, et au couvent, y prêchait 
l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse fit 
venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. 
Massillon se retira en disant : Elle est charmante ! 
— L'abbesse, qui mettait de l'importance à tout 
cela, demanda à l'évèque quel livre il fallait faire 
lire à cette enfant. Il réfléchit une minute et il 
répondit : Un catéchisme de cinq sous. On ne put 
en tirer autre chose" ». Encore ce scepticisme, 
tout en étant très manifeste, garde-t-il de la dis- 
crétion et de la convenance. Mais, plus tard, beau- 
coup de prêtres firent moins de façons : très déli- 
bérément, ils plaisantèrent tout haut des choses 
saintes, des pratiques du culte, et s'en jouèrent. 
En pleine procession, un jour qu'on promenait 
la châsse de sainte Geneviève pour obtenir de 
la sécheresse, comme il commençait à pleuvoir, 
l'évèque de Castres dit en riant : <i La sainte se 



1. Ed. Aucnis, II, 2. 

2. Ed. AUGUis, II, 35. 



l'observateor et le moraliste 169 

trompe ; elle croit qu'on lui demande de la 
pluie '. » Un abbé va visiter un évêque qui le prie 
à déjeuner. L'abbé refuse, le prélat insiste : « Mon- 
seigneur, dit l'abbé, j'ai déjeuné deux fois; et d'ail- 
leurs c'est aujourd'hui jeûne ". » On connaît le 
mot de Rivarol : « L'impiété est la plus grande 
des indiscrétions ». Assurément il ne date pas du 
moment dont nous parlons ; car alors l'impiété, 
pour un membre du clergé, est devenue presque 
de rigueur, s'il veut passer pour un homme de 
bon ton : « Il semble que, d'après les idées reçues 
dans le monde et la décence sociale, il faut qu'un 
prêtre, un curé croie un peu pour n'être pas hypo- 
crite, ne soit pas sûr de son fait pour n'être pas 
intolérant. Le grand vicaire peut sourire à un pro- 
pos contre la religion, l'évêque rire tout à fait, le 
cardinal y joindre son mot \ » Joignez que ce 
clergé, qui se dispense de croire, ne se croit pas 
obligé non plus à observer les mœurs chrétiennes, 
ni même les bonnes mœurs ; c'est l'époque où les 
Brienne, les Montazet, les Rohan, remplissent la 
cour et la ville du bruit de leurs scandaleuses 
aventures. 

Sans foi et sans mœurs, partant sans autorité 
pour enseigner la doctrine et pour édifier les âmes, 
le clergé s'est lui-même dépouillé de son prestige 
propre ; lui-même il a accrédité cette opinion qu'il 
n'est rien de plus qu'une caste qui s'est mise au ser- 
vice du gouvernement monarchique. Encore laisse- 



1. Ed. AuGUis, II, 19. 

2. JSd. AuGUis, n, 136. 

3. Ed. AuGuis, I, 344. 



170 ciiAMi'iurr 

t-il trop voir que ce n'est point le dévouement qui 
l'atlaclie à la royauté. La première et la dernière 
des préoccupations des assemblées du clergé, qui 
se tinrent dans les cinquante années qui précédè- 
rent la Révolution, fut toujours de défendre les 
intérêts du corps envers et contre tous ; la royauté 
put s'en apercevoir k maintes reprises. L'exemple 
de celte politique égoïste de la collectivité devait 
être nécessairement suivi par les individus. Et il 
l'était en effet, s'il faut en croire une plaisante anec- 
dote de Chamfort. « Le curé de Bray ayant passé 
trois ou quatre fois de la religion catholique à la 
religion protestante et ses amiss'étonnant de cette 
indifférence : Moi, indifférent ! dit le curé, moi, 
inconstant ! rien de tout cela ; au contraire, je ne 
change point, je veux être curé de Bray '. » Certains 
jugèrent que cette politique était fort habile. Mer- 
cier écrivait en 1783 en parlant du clergé : 

• Il est éclairé, il ne commettra point de grandes fautes, 
il songe à Victile Ce corps me paraît doué de la poli- 
tique la plus fine, et jusqu'ici la plus heureuse. Moins per- 
sécuteur que jamais, ne sollicitant presque plus de lettres 
de cachet contre les protestants et leurs filles, parlant de 
tolérance, occupé de jouissances voluptueuses et paisibles, 
satisfait tant que l'extérieur du culte ne recevra aucune 
brèche, il laissera passer lesopinions contraires sans leur 
opposer une digue imprudente °. » 

Mais quand l'heure de la Révolution sonna, il se 
trouva que cette politique était la plus périlleuse 
de toutes ; pour avoir abdiqué, ou à peu près, sa 

1. î:d. AuGlils, H, 'JO. 

ï.\Tableau de Paris. Edition de 1783, à Nyon, tome III. 



l'observateur et le moraliste 171 

mission spirituelle, l'Eglise s'était mise, aux yeux 
des révolutionnaires, sur le même rang que les 
autres puissances du vieux monde. En vain eût- 
elle prétendu avoir plus de titres au respect : ses 
titres, ne les avait-elle pas oubliés et répudiés pen- 
dant longtemps ? Pendant près de cinquante ans 
elle n'avait eu souci que des choses de la terre, elle 
n'avait plus eu foi dans son rôle céleste ; on n'y 
eut pas plus foi qu'elle-même. Et La Harpe a fort 
bien montré que par là s'explique le peu de scru- 
pules qu'on mit à porter la main sur ce qui avait 
été naguère l'arche sainte. 

« Ce qui a détruit le clergé, c'est avant tout l'indifTé- 
rence philosophique qui apprit à ne plus le considérer que 
sous les rapports du gouvernement : et ces rapports le 
montraient évidemment comme une corporation anti-poli- 
tique, comme un des arcs-boutants du despotisme, comme 
tellement redoutable qu'il pouvait toujours renaître de ses 
débris s'il n'était entièrement anéanti ; ce fut ensuite l'op- 
porlunilé de faire de ses dépouilles une ressource im- 
mense pour la nation ; et la ruine entière de ce corps 
étant liée intimement au plan de Mirabeau pour les assi- 
gnats, c'est lui qui porta ces deux grands coups à la 
fois '. » 

On ne conteste guère ces abus de l'ordre social, 
à la fin de l'ancien régime, et l'on reconnaît en 
général qu'à ce moment les mœurs publiques des 
hautes classes étaient vraiment gâtées. Mais on 
croit aussi volontiers que les hommes valaient 
mieux que les institutions, et que les mœurs du 
monde atténuaient, corrigeaient ce qu'il y avait 
d'inique dans la constitution de la société. 

1. Dans l'article attribué à Chamfort par Auguis, tome III, p. 433* 



1 72 CIIAMFORT 

Reconnaissons d'abord que la vie mondaine de 
l'aristocratie des derniers jours, vue à distance, 
paraît si brillante qu'elle exerce une sorte de pres- 
tige ; on n'entrevoit que des défauts séduisants, 
élégants et légers, l'amour du luxe, du plaisir, le 
goût d'une galanterie délicate, et il semble que l'on 
assiste à une fête rare donnée tout exprès pour 
enchanter la nation qui la regarde de loin. On 
remarque en outre que ces patriciens, dont la 
politique défendait jalousement l'accès des emplois 
publics, s'empressaient d'ouvrir les portes de 
leurs salons à tous les hommes de mérite, qu'ils 
étaient curieux des idées nouvelles, surtout épris 
du talent et de l'esprit, et que, la sensibilité étant 
devenue une mode, loin de rester indilTérents au 
sort des malheureux, ils s'attendrissaient aisément 
sur toutes les misères. « Ceux qui n'ont pas vécu 
dans les années qui ont précédé la Révolution, a 
dit Talleyrand, ne savent pas ce que c'est que 
la douceur de vivre. » Sur la foi de Talleyrand, 
beaucoup se persuadent que le monde de ce temps 
fut comme enveloppé dans une atmosphère de joie 
et de bonté facile, et s'étonnent que le peuple de 
France ne se soit pas laissé pénétrer et adoucir 
par elle. Ainsi, entre les historiens des mœurs de 
notre nation, il n'en est guère qui n'aient éprouvé 
de la complaisance ou au moins de l'indulgence 
pour les représentants de la vie mondaine sous le 
règne de Louis XYI. 

Si Ion consulte Chamfort, ce prestige se dissipe. 
Il faut avouer sans doute qu'il mit quelque empor- 
lement à briser les surfaces brillantes ; mais il est 



l'observatelr et le moraliste 173 

vrai aussi que celte société n'a été trop souvent 
jugée que par ses surfaces, et il est bon qu'un 
observateur, sévère à coup sûr, et peut-être même 
brutal, nous ait montré ses dessous. On a beau 
savoir que le tissu des affaires humaines est fait de 
contradictions ; en vérité, entre les iniquités de 
l'ancien régime et la grâce aimable qu'on prête 
à ses derniers salons, la contradiction paraît trop 
forte ; Chamfort nous montre qu'elle n'a jamais 
existé. 

Il n'accorde même pas que les défauts de la 
société de son temps aient eu ces formes sédui- 
santes dont l'imagination les a souvent parés. 
Selon lui, le luxe dont elle s'entoure n'est que de 
fort médiocre aloi, et, le plus souvent, banal et 
même trivial à ce point qu'il ne le trouve pas supé- 
rieur à celui qui se déploie dans les mauvais lieux. 
Dans les fêtes mondaines, on ne se met plus en 
peine d'élégance ni de bon goût; ce que l'on veut, 
ce que l'on cherche, c'est la dépense. Un ambas- 
sadeur ayant donné une fêle charmante, l'on vient 
à apprendre qu'elle ne lui a pas coûté fort cher : 
aussitôt on la dénigre. Lui, qui veut prendre sa 
revanche, annonce qu'il recevra une seconde fois. 
On accourt avec la pensée qu'il va éblouir ses 
invités par des merveilles somptueuses. 



< Grande aiïluence. Point d'apprêt. Enfin on apporte un 
réchaud à l'esprit de vin... « iMessieurs, dit-il, ce sont les 
dépenses el non l'agrément d'une fêle que vous cherchez : 
regardez bien (et il retrousse son habit dont il montre la 
doublure), c'est un tableau du Dominiquin qui vaut cinq 
mille guiuées ; mais ce n'est pas tout : voyez ces dix bit- 



174 CQAMFOnT 

lets, ils sont de mille guinéos chacun, payables à vue sur 
la banijue d'.VmsIerdam. ill en fait, un rouleau el les met 
sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas, Messieurs, que 
cette fête ne vous satisfasse et que vous ne vous retiriez 
tous contents de moi. Adieu, Messieurs, la fêle est finie '. >\ 

L'aventure se passe à Naples, mais Chamfort 
croyait que la leçon était bonne pour Paris. A ce 
moment, en efiet, les bals deviennent des cohues, 
l'on ne donne plus des soupers priés, on tient table 
ouverte. « Dans cette grande capitale, dit une 
brochure du temps, tous les gens opulents et qui 
ont ce qu'on appelle une maison montée, désignent 

des jours fixes où ils donnent à dînerel àsouper 

Toutes les personnes présentées chez eux peuvent 
y aller quand bon leur semble ; pourvu que leur 
dîner ou leur souper soit mangé, ils sont très 
contents et leur objet est rempli ". » Avec cet usage, 
le monde ressemblait à une auberge et l'on n'avait 
d'autre ressource pour relever cette banale hospi- 
talité que de la rendre très somptueuse. On en 
venait ainsi à assassiner les gens à force de 
mangeaille, et Chamfort, étonné de ces festins 
meurtriers, disait avec humeur : « Cela se con- 
cevrait entre parents qui héritent les uns des autres ; 
mais entre amis qui n'héritent pas, quel peut en 
être l'objet ' ? i 

Plus encore que le goût, la sincérité manque aux 
divertissements mondains. J'entends qu'on ne va 
plus à ces réunions sans arrière-pensée, sans 

1. Sd. AuGUis, II, 76. 

2. Zes Numéros, 'i' édition. — A Amsterdam — et se trouve à 
Paris, rue et hùtel Serpente — 1784. 

■i. Ed. Aucuis, II, 122. 



l'observateur et le moraliste 175 

calcul, pour le plaisir. Déjà une gêne est née du 
besoin de l'ostentation. Mercier l'a remarqué avec 
justesse : « Les dépenses qu'entraînent le luxe et 
la manie des superiluités ont rendu tout le monde 
pauvre... Affaires, embarras, servitudes, projets, 
tout cela se lit sur les visages. Dans une société 
de vingt personnes, dix-huit s'occupent des moyens 
d'avoir de l'argent et quinze n'en trouveront 
point '. Mais le monde a surtout cessé d'être 
plaisant, parce qu'il n'est plus un lieu de repos, 
de détente, un terrain neutre, où l'on oublie ses 
intérêts, son ambition ; il devient alors plus que 
jamais une arène, un champ clos pour les intrigues ; 
chaque salon aristocratique sert de prolongement à 
l'UEil-de-Bœuf ; partout il y a du manège ; nulle 
part il n'y en a plus que là même où il ne se laisse 
pas apercevoir : « Une vérité cruelle, mais dont il 
faut convenir, c'est que, dans le monde, et surtout 
dans un monde choisi, tout est art, science, cal- 
cul, même l'apparence de la simplicité, de la facilité 
la plus aimable. J'ai vu des hommes dans les- 
quels ce qui paraissait la grâce d'un premier 
mouvement était une combinaison, à la vérité très 
prompte mais très fine et très savante. J'en ai vu 
associer le calcul le plus réfléchi à la naïveté appa- 
rente de l'abandon le plus étourdi -. » 

Aussi les hautes traditions de politesse de la 
société française vont se perdant de jour en jour. 
Chamfort l'a finement senti : « En parcourant les 
mémoires et monuments du siècle de Louis XIV, 

1. Tableau de Parh. Tome I, p. oi. Ed. de 1183, à Nyon. 

2. Ed. AiGLis, I, 3TJ. 



l'C) CIIAMFORT 

on trouve même dans la mauvaise compagnie de ce 
lemps-Ià quelque chose qui manque à la bonne 
d'aujourd'hui '. » C'est que, si la politesse n'exclut 
pas complètement l'égoïsme, elle suppose au moins 
qu'on est capable de l'oublier pour une heure, et 
ne va pas sans quelque désintéressement, sans un 
désintéressement momentané. Mais dans ce milieu 
oîi les intérêts luttent sans trêve, où les vanités se 
choquent sans relâche, qui donc se risquerait à 
s'oublier, ne fût-ce qu'un moment ? Le temps est 
passé où l'on pouvait dire, non sans raison, que 
l'esprit de société tenait lieu parfois de l'esprit de 
charité ; les bonnes qualltésetles qualités aimables, 
c'est-à-dire les qualités de l'homme poli, sont 
devenues presque contradictoires. « Vous connais- 
sez M. le comte de Est-il aimable? — Non, 

c'est un homme plein de noblesse, d'élévation, 
d'esprit, de connaissances, voilà tout ". » Un écri- 
vain qu'on ne peut accuser d'avoir été hostile à 
l'ancien monde, le prince de Ligne, a rendu sur 
ce point le même témoignage que Chamfort : « On 
élait, dit-il, devenu mal élevé et peu attentif dans 
la société. 11 y avait encore quelques révéren- 
ciers ; mais c'était une politesse de jambes et non 
la véritable. On croyait en avoir en ne buvant un 
verre d'eau qu'à la porte et en y reconduisant 
avec les sots propos d'usage : c'est pour vous 
voir plus longtemps, c'est pour voir si vos gens 
sont là. Mais il faut avoir, ou une bonhomie cordiale 



1. Ed. Adguis, I, 373. 

2. Ed. AuGuis, I, 323. 



l'observateur et le moraliste 177 

ou un air de rendre à la personne qu'on veut 
distinguer ce qu'elle mérite '. » 

Ces hommes qui avaient désappris la politesse 
véritable, comment eussent-ils été capables de pra- 
tiquer l'art délicat de la vraie galanterie ? A 
cette époque on cite comme des exceptions cu- 
rieuses ceux qui ont conservé ces anciennes tra- 
ditions : le duc de Bouillon, le maréchal de Soubise, 
le duc de Coigny, le duc de Chabot et le comte de 
Vaudreuil. Dès longtemps, il est vrai, dès le début 
du xviii" siècle, on ne s'était plus mis en peine de 
marquer du respect aux femmes qu'on voulait con- 
quérir ; mais au moins on témoignait le désir de 
leur plaire par des égards, par des prévenances et, 
dans l'ettronterie même, on les traitait avec une 
sorte de tendresse sensuelle. Il semble que, sous 
Louis XVI, il ait été de bon ton de n'avoir plus pour 
elles qu'une indifférence méprisante et tranquille. 
Les maris ne font plus à leurs femmes l'honneur 
d'être jaloux, si elles ont des aventures. Lauzun, 
qui représente alors toutes les élégances, n'avaitpas 
vu sa femme depuis dix ans. Comme on lui de- 
mandait ce qu'il ferait si elle lui écrivait un jour : 
ce Je viens de découvrir que je suis grosse », il 
réfléchit un moment et répondit : « Je lui écrirais : 
Je suis charmé d'apprendre que le ciel ait enfin 
béni notre union. Soignez votre santé, j'irai vous 
faire ma cour ce soir " ». On pourrait citer vingt 
mots du même genre. D'ailleurs les femmes légi- 



1. Méiito'res et tnélmiges historiques et littéraires, tome IV, p. 71 
(Paris, 1S27, chez Ambroise Duponl. 3 vol. in-8'). 

2. M. Arcuis, II, 29. 

12 



178 CnAMFOHT 

times ne sont pas les seules ?i recevoir l'insulte de 
ce sang-froid dédaigneux ; et une maîtresse qui 
chasse son amant ou qui le quitte ne doit pas s'at- 
tendre à une explosion de regrets ou même aune 
parole de tristesse. Le cardinal de Rolian et Ma- 
dame de Brionne avaient vécu ensemble. Une in- 
trigue politique les ayant brouillés, une dispute 
s'émut entre eux. Madame de Brionne menaça le 
cardinal de le faire jeter par la fenêtre : » Je puis 
bien, répliqua-l-il tranquillement, descendre par 
où je suis monté si souvent '. » En somme, dans 
leur commerce avec les femmes, les hommes ne 
leurdemandentplus que le plaisir, etentre les deux 
sexes il n'y a plus, au moins dans le monde, que 
des sympathies d'épiderme. Souvent même, entre 
les amants, pas d'autre lien que la froide et plate 
habitude. « .M. de B.... voyait M"° de M.... tous 
les jours. Le bruit courut qu'il allait l'épouser : sur 
quoi il dit à l'un de ses amis : Il y a peu d'hommes 
qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi et 
réciproquement. Il serait bien étrange que dans 
quinze ans d'amitié nous n'eussions pas vu combien 
nous sommes antipathiques l'un à l'autre ". y< On 
dirait que cette société du temps de Louis XVI porte 
la peine des excès et des folies amoureuses du 
règne de Louis XV. On sent chez elle la lassitude 
et le dégoût qui traîne aprèslui la vulgarité, par- 
fois la grossièreté même. Les peintres des fêtes 
galantes, les Watteau, les Boucher, sont vraiment 
morts à leur heure, et pour les égaler, c'est peut- 

1. Fd. Arcuis, II, 10. 

2. £(1. AuGUis. U, 118. 



l'observateur et le moraliste 179 

être moins le talent qui manqua à Fragonard, leur 
disciple, que des modèles élégants et gracieux 
comme ceux qui figurent dans leurs tableaux. 

Qae servirait au peintre de cette société d'avoir 
des couleurs vives et une touche légère ? Sur elle 
je ne sais quoi de lourd et de terne s'est étendu 
comme une couche uniforme. L'éclat si vif qu'avait 
jeté l'esprit de conversation durant ce siècle a pâli, 
s'est effacé ; il y a encore des professionnels de la 
causerie ; mais les hommes du monde passent à 
travers les salons sans amuser, sans s'amuser ; ce 
spectacle qu'ils ont toujours sous les yeux, ils n'y 
prennent plus plaisir, ils ne songent plus à l'ani- 
mer ; beaucoup, que rien ne peut distraire d'eux- 
mêmes, ne le comprennent même pas, « par la 
raison qui tait que les hannetons ne savent pas l'his- 
toire naturelle ». L'ennui gagne, les ennuyeux se 
multiplient, si bien qu'il est plus profitable de savoir 
s'ennuyer que de savoir plaire. Savoir s'ennuyer 
devient un art nécessaire, et " le talent de faire 
fortune, comme celui de réussir auprès des femmes, 
se réduit presque à cet art-là ' ». 

Serait-ce, comme quelques-uns l'ont cru, que, 
le siècle finissant, le monde est enfin devenu grave, 
et qu'après avoir été si longtemps charmé par les 
jolis mots, il s'éprend pour les idées sérieuses? — 
Serait-ce, lorsqu'un renouvellement est si proche, 
qu'on se préoccupe des réformes attendues et qu'on 
a souci d'écouter les réformateurs ?... Au premier 
examen, l'on serait tenté de le croire. — Jamais 

1. EJ. AuGUis, 1.361. 



180 CHAMFORT 

les femmes ne furent plus avides de haute culture 
intellectuelle: non seulement on voit alors pulluler 
les bureaux d'esprit, où l'on parle pliilosopliie, 
théâtre, poésie, mais un nombreux auditoire fé- 
minin se presse aux leçons du Lycée et y suit ou 
feint d'y suivre les cours de Lavoisieret de Four- 
croy. La comtesse de Voyer rafîole de l'anatomie, 
et M""" de Coigny ne va point en voyage sans em- 
porter, dans sa voiture, un cadavre à disséquer. 
Les hommes ne demeurent point en reste : les livres 
austères de sciences, de linguistique, d'économie 
sociale, se débitent alors aussi bien que les romans 
elles petits vers ; n'est-ce pas durant ces années 
que la contrefaçon livrait jus(iu'à quarante éditions 
de \'IIisloircpliilosophi(i)ic desliidcs del'abbé Raynal? 
Bien plus, les grands seigneurs ne dédaignent pas 
décomposer ou du moins de publier des livres sur 
les matières de politique et d'administration ; et le 
prince de Ligne en a connu qui se levaient à six 
heures du matin « pour écrire des mémoires contre 
les pigeons et les lapins ' ». Enfin point de grande, 
ni de bonne maison qui n'ait son groupe familier de 
littérateurs, de savants ou de philosophes. Com- 
ment douter qu'une pareille société ait le respect 
et l'amour des choses de l'esprit? — Chamfort en 
doute pourtant ; parmi ces femmes qui tiennent un 
salon littéraire, combien peu aiment les lettres ! 
Combien sont disposées à juger du mérite d'un 
écrivain, comme cette Madame.... qui disait 
de L.... : « Je n'en fais pas grand cas, il ne 

1. Mélanges, etc., loin 



l'observateur et le moraliste 181 

vient pas chez moi ». Quelles déceptions on se 
niénage si on a la naïveté de faire état de leur ju- 
gement ! ' Parmi cette classe d'hommes nés avec 
*une imagination vive et une sensibilité délicate, 
plusieurs m'ont dit combien ils avaient été frappés 
de voir combien peu de femmes avaient de goût 
pour les arts, et particulièrement pour la poésie. 
Un poète connu par des ouvrages très agréables me 
peignait un jour la surprise qu'il avait éprouvée en 
voyant une femme pleine d'esprit, de grâces, de sen- 
timent, de goût dans sa parure, bonne musicienne 
et jouant de plusieurs instruments, qui n'avait pas 
l'idée de la mesure d'un vers, du mélange des rimes, 
qui substituait à un mot heureux ou de génie un 
autre mot trivial et qui même rompait la mesure 
du vers ' ! » Après cela, allez donc croire que leur 
goût pour les sciences et les hautes spéculations soit 
autre chose que de l'engouement ! Rien de super- 
ficiel comme cette prétendue ferveur scientifique : 
on feint de vouloir tout apprendre, mais on ne con- 
sent pas à rien étudier. '< De nos jours, un peintre 
fait votre portrait en sept minutes; un autre vous 
apprend à peindre en trois jours; un troisième vous 
enseigne l'anglais en quatre leçons. On veut vous 
apprendre huit langues, avec des gravures qui re- 
présentent les choses et leurs noms en dessous en 
huit langues. Enfin, si on pouvait mettre ensemble 
les plaisirs, les sentiments ou les idées de la vie 
entière et les réunir en l'espace de vingt-quatre 
heures, on vousferaitavaler cette pilule et on vous 

1. £d. AuGUis, II, 34. 



182 CllAMKilHT 

dirait : Allez-voiisen '. » Les gens de lettres, il 
est vrai, sont recliercliés par les gens du monde ; 
ils peuvent se flatter d'être accueillis avec empres- 
sement dans les salons; il arrive qu'ils y plaisent 
et qu'ils s'y plaisent; car ils réussissent parfois à 
distraire cette société ennuyée, et, eux, « ils aiment 
ceux qu'ils amusent, comme les voyageurs aiment 
ceux qu'ils étonnent ». Mais s'ils prétendent à 
quelque chose de plus, s'ils veulent obtenir quelque 
avantage positif, quelque influence, ils s'apercevront 
sans retard qu'ils sont loin de compte. « Les gens de 
lettres, surtout les poètes, sont comme les paons à 
qui on jette mesquinement quelques graines dans 
leur loge, et qu'on en tire quelquefois pour les voir 
étaler leur queue; tandis que les coqs, les poules, les 
canards, les dindons se promènent librement dans 
la basse-cour et remplissent leur jabot tout à leur 
aise ^ » Qu'ils ne soient pas dupes des cajoleries 
dont on les entoure ; qu'ils n'aillent pas s'imaginer 
qu'ils pourront avoir une action dans ce milieu où 
on leur fait fête : sfins considération, point d'in- 
fluence, et la considération n'est pas à la portée des 
hommes de lettres. » Ce mot magique, considération, 
nedéveloppaitguèresoninfluencequedansl'enceinte 
assez étroite d'un certain public, d'un public choisi, 
comme on disait Il était de règle qu'elle n'ap- 
partenait de droit qu'à tel rang, telle position, telles 
circonstances, etc. C'était un y^r/D/^e dont le brevet 
n'existait pas, mais était admis comme reconnu 
valable entre les initiés, les seuls intéressés à l'af- 

1. Ed. AUGUis, I, 393. 

2. Ed. AUGUis, I, 426. 

3. M. AUGUIS, I, 429. 



l'observateur et le moraliste 183 

faire '. » Aussi les lettrés et les philosophes qui 
s'imaginent que leurs idées gagnent du terrain dans 
le monde s'exposent à entendre un jour quelque 
profession de foi dans le genre de celle que fil en 
1788 le baron de Breteuil : « Moi, je veux que la 
puissance royale ne dégénère point en despotisme, 
et je veux qu'elle se renferme dans les limites où 
elle était resserrée sous Louis XIY ". » Il croyaiti 
en parlant ainsi, tenir le langage d'un hardi ci- 
toyen ; et c'était là tout le libéralisme qu'il avait 
pu apprendre avec Rulhierre, son familier. Bien 
d'autres grands seigneurs, qui écoutaient com- 
plaisamment dans leur salon des déclamations ré- 
publicaines, qui, eux-mêmes, prononçaient volon- 
tiers les grands mots de justice et de liberté» 
n'admettaient, au fait et au prendre, d'autre poli- 
tique que celle du baron de Breteuil. 

Chamfort n'a pas plus de confiance dans les sen- 
timents humanitaires qu'ils étalent. Dans les jour- 
naux du temps on trouve quelque chose comme 
une chronique du bien, sous la rubrique : traits de 
bienfaisance, et l'on y voit à chaque instant figurer 
de vertueux seigneurs et de charitables grandes 
dames. M. de Monthyon rencontre partout des 
émules. N'importe : Chamfort se refuse à croire 
que ces sentiments soient sincères et profonds et 
que cet élan puisse être durable : « Toutes les 
fois, dit-il, que je vois de l'engouement dans une 
femme ou même dans un homme, je commence 
à me défier de sa sensibilité. Cette règle ne m'a 

1. Fd. Aurais, in, 84, 83. 

2. Ed. Aucuis, U, 73. 



184 CUAMFOKT 

jamais trompé '. » Il pense qu'il faudrait être juste 
avant d'être généreux, « comme on a des chemises 
avant d'avoir des dentelles^ ». Or « les pauvres 
sont les nègres de l'Europe ^ » et « à voir la manière 
dont on en use envers les malades dans les hô- 
pitaux, on dirait que les hommes ont imaginé ces 
tristes asiles, non pour soigner les malades, mais 
pour les soustraire aux regards des heureux, dont 
ces infortunés troubleraient les jouissances * »• 
N'est-ce pas la preuve que, malgré les riches au- 
mônes et quelques traits isolés de charité, les pri- 
vilégiés n'ont pas grand souci des misérables et 
que l'injustice sociale n'est point pour eux un tour- 
ment ? 

Après avoir distingué d'une vue si aiguë ce qu'il 
y avait d'inique dans l'organisation sociale, ce 
qu'il y avait de médiocre ou de gâté dans la vie du 
monde, comprenant qu'on pouvait dire de la France 
du xviii" siècle qu'il est parfois utile d'y montrer 
ses vices, toujours dangereux d'y montrer ses 
vertus, sentant que la politique et les mœurs cons- 
piraient à l'exclusion du mérite, Chamfort, nous 
l'avons vu, jugea un moment que le meilleur parti 
était d'aller au-devant de cette exclusion, de sortir 
de cette société, de l'ignorer et d'en vivre ignoré. 
Quitter la partie, disait-il, c'est la gagner. Il entra 
résolument dans la retraite et essaya de goûter ce 
qu'elle apporte de sérénité à l'âme et de désinté- 
ressement à la pensée. Mais il eut beau éprouver, 

1. Fd. Accns, I, k\\. 
'2. Ed. AUGUis, 1,369. 

3. Ed. Aucuis, I, 446. 

4. Ed. Aucuis, I, 335. 



L OBSERVATEUR ET LE MORALISTE 185 

à une heure de sa vie, un goût sincère pour la so- 
litude, d'autres goûts se mettaient à la traverse et 
allaient finir par l'emporter. Il est vrai que sa re- 
traite lui a inspiré de belles paroles, où l'on sent 
une émotion forte, sinon tendre. « Dans le monde, 
a-t-il dit, tout tend à me faire descendre ; dans la 
solitude, tout tend à me faire monter'. » Il n'était 
point fait pourtant pour vivre seul avec sa pensée ; 
observateur par vocation, « cette scène de folies 
et d'iniquités qu'on appelle le monde - » l'attirait, 
quoi qu'il en eût. Il semble bien que son esprit 
manquait de cette élévation qui lui eût permis de 
suflire à la spéculation pure ; mais aussi la spécula- 
tion pure ne pouvait suffire à l'énergie de son âme, 
qui fut toujours impatiente d'agir. Comme il disait 
un jour que ce qu'il aimait par-dessus tout « c'était 
paix, silence, obscurité, on lui répondit: c'est la 
chambre d'un malade' ». Ce régime de valétudi- 
naire ne pouvait lui convenir; et ses amis ne fus- 
sent-ils point venus, après la mort de M"" Buffon, 
l'arracher à sa retraite de Yaudouleurs, il paraît 
fort vraisemblable que, tôt ou tard, il l'eût quittée 
de lui-même. 

En fait, la solitude ne fut pour Chamfort qu'un 
asile momentané ; il s'y réfugia lorsque son expé- 
rience était récente encore et comme cuisante, 
après que le désenchantement absolu l'avait incliné 
vers un scepticisme radical. Et quelques-uns, pour 
avoir été trop frappés des pensées désespérées 



1. Ed. Auouis, n, 59. 

2. Ed. AUGns, V, 215. 

3. Œuvres choisies de Chasifokt publiées par de Lescuhe, I, 31. 



18(1 CDAMFORT 

qu'il écrivit vers ce temps, pour leur avoir prêté, 
en les isolant, une portée trop générale, ont pré- 
tendu qu'à son gré l'Iiomme ne pouvait rien attendre 
des autres ni de lui-même, que l'action était un 
leurre elle progrès une illusion. Il s'en faut bien 
pourtant que ce soit là son dernier mot. Si amère, 
son œuvre est d'une amertume tonique. Certes, dans 
ces notes qu'il prenait au jour le jour et qui, du- 
rant plus de dix années, traduisirent ses impressions, 
les contradictions ne sauraient manquer ; cepen- 
dant un accent domine, celuid'une âme virile, pour 
qui la lutte est un besoin, l'effort un devoir, qui 
veut être ouvrière de sa propre destinée et avoir 
sa part dans l'œuvre commune de l'humanité. 

En quittant sa retraite, il s'est tracé un plan de 
conduite ; nous voudrions tenter de le restituer 
pour mettre en lumière ce que fut au vrai sa sagesse 
pratique. 

C'est en eflet uniquement de sagesse pratique 
qu'il voulut avoir afî'aire. Les théories morales 
paraissent lui inspirer la même défiance que les 
systèmes métaphysiques. « La philosophie, remar- 
que-t-il, a beaucoup de drogues, très peu de bons 
remèdes et presque point de spécifiques '. )> Or 
c'est un spécifique qu'il cherche, c'est-à-dire un 
moJus virendi qui convienne à sa nature propre 
et au milieu déterminé dans lequel il se trouvait 
placé. 

Homme d'esprit, il devait répugner avant tout 
à devenir dupe d'un monde qu'il jugeait ridicule ; 

1. Sd. AUGuis, L 342. 



l'observateur et le MOIiALISTE 187 

aussi son premier soin fut-il de se mettre en garde 
contre tous les pièges de la vie sociale, et il jugea 
qu'il n'y avait point de meilleur moyen pour les évi- 
ter que de renoncer à tous les objets que le monde 
offre à nos passions, comme des appâts, pournous 
attirer et nous retenir. Point d'amour ; car « l'a- 
mour est un commerce orageux, qui finit toujours 
par une banqueroute, et c'est la personne à qui 
l'on fait banqueroute qui est déshonorée ' ». Point 
d'amis : car « la plupart des liaisons de société, 
la camaraderie, etc., tout cela est à lamitiéce que 
le sigisbéisme est à l'amour », et si, par la plus 
rare des aventures, nous rencontrons « des amis 
qui nous aiment », à l'ordinaire, nous n'avons af- 
faire qu'à des amis qui ne se soucient pas de nous 
ou à des amis qui nous haïssent. La fortune, pres- 
que en toute rencontre, est plus onéreuse que pro- 
fitable, et semblable à ces « femmes riches et dé- 
pensières, qui ruinent les maisons où elles ont 
apporté une riche dot - » . Nulle passion plus capable 
de nous leurrer que l'ambition d'acquérir la consi- 
dération ou d'arriver aux honneurs. Qui donc en 
eftet en dispose souverainement, sinon les grands? 
Or « les grands veulent qu'on se dégrade non pour 
un bienfait, mais pour une espérance ; ils préten- 
dent vous acheter, non pour un lot, mais pour un 
billet de loterie ' ». Quant à la gloire, <i ce que les 
poètes, les orateurs, même quelques philosophes 
nous disent sur l'amour de la gloire, on nous le disait 



1. Fâ. AiiGUis. I, 421. 

2. Ed. AUGDis, I, 369. 

3. Ed. AuGi'is, I, 380. 



ISS CIIAMFriRT 

au collège pour nous encourager à avoir les prix. 
Ce que l'on dit aux enfants pour les engager à 
préférera une tartelette les louanges de leurs bon- 
nes, c'est ce qu'on répète aux hommes pour leur 
faire préférer à un intérêt personnel les éloges 
de leurs contemporains ou delà postérité '. » 

Donc ne cédons jamais aux inclinations ou aux 
impulsions de notre sensibilité; paralysons certains 
côtés de notre âme ; que notre cœur se bronze : 
ainsi nous serons sûrs de n'être point dupes, sûrs 
aussi de n'être pas victimes. Car rien ne pourra 
troubler notre repos. Et si l'on s'en tenait à 
certains passages de Chamfort, il n'aurait pas eu 
de visée plus haute, pas de désir plus cher. » Il 
est résulté, écrivait-il un jour, de ces expériences 
réitérées cent fois (l'expérience des passions), que... 
je suis devenu comme immobile, et que ma posi- 
tion actuelle me paraît toujours la meilleure, parce 
que sa bonté même résulte de son immobilité et 
s'accroît avec elle -. » Il aurait ainsi pratiqué pour 
son compte et conseillé aux autres cette apathie 
des épicuriens, qui est à elle-même son propre but 
et qui n'est qu'une forme un peu relevée de la sa- 
gesse utilitaire. 

N'être point trompé par les ruses et les hypo- 
crisies, n'être point troublé par les vaines agitations 
du monde, telle doit être en effet, à son gré, la pre- 
mière préoccupation du sage. « Je ne conçois pas, 
dit-il, de sagesse sans défiance. » Après l'expérience 
qu'il avait faite, c'est bien le premier mot qu'il 

1. Ed. AuGUis. I, 356. 

2. M. AliGUis, II, 56. 



l'observateur et le moraliste 189 

devait dire ; mais ce u'est point le dernier. Il a beau- 
coup moins souci, tout compte fait, de la sécurité 
et de la tranquillité de son existence que de la di- 
gnité de son âme. Sottise, pense-t-il, que se laisser 
duper; mais lâcheté, se laisser asservir. En obser- 
vateur avisé et trop éclairé, il songe d'abord à se 
préserver des déceptions ; mais, énergique et fier, 
il veut surtout se soustraire à tous les jougs. Lors- 
qu'en se traçant son plan de conduite, il se met en 
garde contre l'amour, l'amitié, l'ambition et, en 
général, contre les inclinations sociales, il craint 
moins les mauvais marchés qu'elles font faire que 
les servitudes où elles engagent. — Etre l'obligé, 
l'ami de quelqu'un, n'est-ce pas lui donner des droits 
sur notre âme ? Les tromperies de l'amour ne sont- 
elles pas moins cruelles que sa tyrannie n'est avi- 
lissante '? « Quelques hommes avaient ce qu'il faut 
pour s'élBver au-dessus des misérables considéra, 
tions qui rabaissent les hommes au-dessous de leur 
mérite ; mais le mariage, les liaisons de femme les 
ont mis au niveau de ceux qui n'approchaient pas 
d'eux '. » — Il est bon de s'interdire le désir de 
la fortune ; on évite ainsi de s'imposer bien des 
soins et bien des charges ; mais surtout on échappe 
aux sujétions qu'elle crée toujours. « L'homme 
pauvre, mais indépendant des hommes, n'est qu'aux 
ordres de la nécessité. L'homme riche, mais dé- 
pendant, est aux ordres d'un autre homme ou de 
plusieurs ". » Quant aux honneurs, quant à ce qu'on 
appelle un état dans le monde, qu'on le tienne de 

1. Ed. AUGl'is, I. 421. 

2. Ed. AUGD13, I, 358. 



190 CHAMFORT 

l'éclat de son rang ou de sa réputation, outre qu'il 
faut bien des peines pour y parvenir, quoi déplus 
propre à détruire la liberté de nos pensées et de nos 
actes ? Un élal dans le monde ! mais c'est pour un phi- 
losophe ce qu'une ville est pour les Tartares, c'est- 
à-dire une prison. « C'est un cercle où les idées se 
resserrent, se concentrent, en ôlant à l'âme et à 
l'esprit leur étendue et leur développement. Un 
homme qui a un grand état dans le monde a une 
prison plus grande et plus ornée ; celui qui n'y a 
qu'un petit état est dans un cachot'. » Quoi qu'on 
fasse, on reste toujours prisonnier de sa place, de 
son art, de son métier ; toujours ils laissent le pli, 
le stigmate de leur servitude : « Voulez-vous savoir 
jusqu'à quel point chaque état de la société cor- 
rompt les hommes ? Examinez ce qu'ils sont quand 
ils en ont éprouvé plus longtemps l'inlluence, 
c'est-à-dire dans la vieillesse. Voyez ce qu'est un 
vieux courtisan, un vieux prêtre, un vieux juge, 
un vieux procureur, un vieux chirurgien, etc.'? » 
Et cela est si vrai que ces marques, qui s'impriment 
dans les âmes, souvent aussi apparaissent même 
au dehors. Ne voit-onj)as que « nombre de cour- 
tisans ont l'œil faux par la même raison qui fait que 
la plupart des tailleurs sont cagneux ^ ? » 

Pour qui veut suivre le développement du plan 
de conduite que se traçait Chamfort, il est donc 
aisé de reconnaître que, s'il prise l'abstention et le 
détachement, ce n'est pas tant parce qu'ils lui 



1. sa. AoGUis, I, 395. 

2. Ed. AuGUis, I, 304. 

3. A'rf. AuGUis. I. 384. 



l'observateur et le moraliste 191 

paraissent des moyens d'assurer son repos que 
les conditions de son indépendance au temps où il 
vivait. Le but où tend constamment son effort, 
c'est à développer en lui-même ce qu'il appelle le 
caractère, c'est-à-dire cette force de volonté par 
laquelle nous faisons de notre conduite l'expres- 
sion même de notre conscience, sans jamais per- 
mettre que rien puisse la fausser, l'affaiblir ou 
l'étouffer. « Ne tenir dans la main de personne, 
être l'homme de son cœur, de ses sentiments », 
rien ne lui paraît plus beau ; mais « c'est, dit-il, 
ce que j'ai vu de plus rare ' )3. Dans la société, telle 
qu'elle est faite alors, il arrive, en effet, que k l'on 
fausse son esprit, sa conscience, sa raison comme 
on gâte son estomac ' « et« l'on anéantit son propre 
caractère par crainte d'attirer les regards et l'atten- 
tion ■' ». Voilà surtout ce dont il faut se garder : 
car « quiconque n'a pas de caractère n'est pas un 
homme, c'est une chose' » . Loin d'efiacer sa per- 
sonnalité, on doit pour ainsi dire la poser et l'affir- 
mer en face du monde. « On a trouvé le Moi de 
Médée sublime ; mais celui qui ne peut pas le 
dire dans tous les accidents de la vie, est bien peu 
de chose, ou plutôt ce n'est rien ^. » Et, par cette 
raison, tandis que Chamfort tient en défiance les 
inclinations et les passions qui nous exposent à 
subir les influences sociales ou mondaines, il se 
montre prêt à approuver des travers et des défauts 

1. m. AUGUis, I, 3j2. 

2. Ed. Aucuis, I, 355. 

3. Fd. AuGUiS, I, 353. 

4. Ed. AUGUis, I, 399. 

5. Ed. AuGuis I, 399. 



192 CDAMFORT 

mêmes, s'il les juge capables de donner au carac- 
tère une trempe plus forte et plus résistante. « Il 
y a certains défauts, dit-il, qui préservent de 
quelques vices épidémiques, comme on voit, en 
temps de peste, les malades de fièvre quarte échap- 
per à la contagion '. » S'il dit eu parlant de l'entè- 
tement : « L'entêtement est au caractère ce que le 
tempérament est à l'amour - », ce n'est pas, il 
s'en faut, qu'il le veuille condamner. Il y voit sans 
doute quelque chose d'inférieur, mais il veut évi- 
demment faire entendre eu même temps que l'en- 
têtement est parfois une chance d'avoir du carac- 
tère, ou plutôt une prédisposition à en acquérir; 
de même que, dans la vie ordinaire, on ne saurait 
guère voir naître l'amour, où le tempérament fait 
complètement défaut. Il ne semble pas non plus à 
Chamfortque la vanité soit mauvaise dans tous les 
cas ; car « c'est souvent le mobile de la vanité qui 
a engagé l'homme à montrer toute l'énergie de son 
âme '». Et c'est pour la même raison qu'il préfère 
l'orgueil qui résiste à la modestie qui abdique. 
Tandis qu'il est « un genre d'orgueil dans lequel 
sontcompris tous les commandements de Dieu ' », 
— « Il y a une modestie d'un mauvais genre fon- 
dée sur l'ignorance, qui nuit quelquefois à certains 
caractères supérieurs, qui les retient dans une sorte 
de médiocrité '". » Entre les deux, le choix de 



1. Ed. AiiGUis, I, 3fi3. 

2. Ed. AuGUis, I, 369. 

3. Ed. AuGUis, I, 365. 

4. Ed. AuGUis. 1, 362. 

3. Ed. Lescire, I, 57, 58. 



l'observateur et le moraliste 193 

Chamfort n'hésite pas, et l'on s'en aperçoit bien 
à la façon dont il rappelle » le mot que disait ù 
déjeuner à des gens de la cour un homme d'un 
mérite reconnu : Ah ! Messieurs, que je regrette 
le temps que j'ai perdu à apprendre combien je 
valais mieux que vous' ». 

On voit déjà que Chamfort s'est élevé fort au- 
dessus des préoccupations utilitaires. Mais des 
moralistes rigides ont remarqué qu'il entre de 
l'égoïsme dans le souci de la dignité comme dans 
le souci du repos. Chamfort, à leur sens, n'y aurait 
pas échappé. « L'homme du monde, l'ami de la 
fortune, même l'amant de la gloire, tracent tous 
devant eux une ligne directe qui les conduit à un 
terme inconnu. Le sage, l'ami de lui-même, décrit 
une ligne circulaire dont l'extrémité le ramène à 
lui. C'est le lotus teres atque rotundus d'Horace". » 
Celui qui a écrit ces lignes n'a-l-il pas donné la 
formule même de l'égoïsme ? Qu'il l'ait raftiné, 
spiritualisé, on n'y contredit point ; mais, en der- 
nière analyse, c'est toujours l'égoïsme qui domine 
dans son âme, et même, au dire de Sainte-Beuve, 
il aurait été atteint d'une sorte d'hypertrophie du 
Moi. Il ne suffit pas au critique peu bienveillant de 
prétendre que Chamfort est égoïste, 'il veut en faire, 
pour parler notre langage néologique, un égotiste. 
Et Sainte-Beuve, pour le convaincre de ce travers, 
s'empresse de citer ce mot de forme paradoxale et 
comme exaspérée : « J'ai vu peu de tîertés dont j'aie 
été content. Ce que je connais de mieux en ce 



1. Hd. Lescube. I, 57, 38. 

2. iV. AuGUis, I, 393. 



13 



IM CUAMFORT 

genre, c'estcelle de Satan dans le Paradis l'crdu^ ». 

11 ne faudrait pourtant point, sur la foi de quel- 
ques paroles violentes, faire tort à la vérité. — 
Chamfort a beau avoir parlé quelquefois en homme 
qui rapporte tout à sa propre personnalité, comme 
lorsqu'il dit : « Je n'étudie que ce qui me plaît ; 
je n'occupe mon esprit que des idées qui m'inté- 
ressent. Elles seront utiles ou inutiles, soit à moi, 
soit aux autres; le temps amènera ou n'amènera 
pas les circonstances qui me feront faire de mes 
acquisitions un emploi profitable. Dans tous les cas, 
j'aurai eu l'avantage inestimable de ne pas me 
contrarier, et d'avoir obéi à ma pensée et à mon 
caractère ' ». N'importe: on ne saurait douter 
qu'en s'isolant au milieu même de la société, en 
s'afTranchissant d'elle, en assurant contre les 
atteintes du monde la dignité et l'indépendance 
de son âme, il ait eu un autre but que de se com- 
plaire cà lui-même et de pouvoir, comme Epictète, 
se proclamer « pur en présence de sa propre 
pureté ». 

Il ne s'en lient pas plus à l'ataraxie des stoïques 
qu'à l'apathîe des Epicuriens. Le caractère n'est 
pointseulement, àson sens,unefacultéd'abslention 
passive, et il ne veut pas que la lutte qu'il engage 
contre le monde n'ait d'autre théâtre que son for 
intérieur. La résistance qu'il oppose aux influences 
du dehors, il estime qu'elle ne doit pas rester une 
résistance inerte et muette ; il faut qu'elle fasse 
sentir sa réaction par des paroles et des actes. Si 

l.JEd. Aixins, II, 123. 
2. £d. Al'GUis, 1. iU7. 



l'observateur et le moraliste 195 

fiers qu'ils puissent être, ses principes ne le satis- 
feraient point, si sa conchiile ne les manifestait pas 
àd'auli-es qu'à lui : « Ils tuent, ils massacrent^ ils 
maudissent ; qu'y a-t-il là qui empêche tonùme de 
rester pure, sage, modérée et juste? » Ainsi parle 
Marc-Aurèle, persuadé que nous devons sans peine 
nous résigner à l'injustice des hommes, pourvu 
seulement que nous trouvions en nous de quoi 
être contents de nous-mêmes. Voilà vraiment de 
l'égoïsme transcendant ; mais ce n'est pas là l'idéal 
de Chamfort ; et il sort de son livre unetoulaulre 
leçon. Une sagesse résignée et simplement sur la 
défensive, fùt-elle très haute, n'est pas son fait. 
En vain a-t-on conquis l'autonomie intérieure ; 
en vain condamne-ton dans son âme l'injustice et 
la servitude ; si, dans la vie, on les subit, ce n'est 
plus résignation et patience, mais faiblesse. « Au 
lieu de vouloir corriger les hommes de certains 
travers insupportables à la société, il aurait fallu 
corriger la faiblesse de ceux qui les souffrent '. » 
Chamfort pense qu'à porter patiemment la ser- 
vitude, on risque de contracter de la servilité : 
« Presque tous les hommes sont esclaves par la 
raison que les Spartiates donnaient de la servitude 
des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe 
non- », De même le plus souvent on devient com- 
plice de l'injustice, lorsqu'on la subit sans être 
tenté de protester : « Les gens faibles sont les 
troupes légères de l'armée des méchants ; ils font 
plus de mal que l'armée même ; ils infestent et 

1. Fd. AUGUis, I, 332. 

2. Ed. AuGDis, I, 400. 



190 CUAMFORT 

ils ravagent ' ». Et c'est ainsi qu'à travers le long 
esclavage de la France s'est façonné le type du 
Français du xviu'" siècle : ■< Le caractère naturel 
du Français est conaposé des qualités du singe et 
du chien couchant. Drôle et gambadant, comme 
le singe, et dans le fond très malfaisant comme 
lui, il est, comme le chien de chasse, né bas, cares- 
sant, léchant son maître qui le frappe, se laissant 
mettre à la chaîne, puis bondissant de joie quand 
on le délivre pour aller à la chasse ' ». Pour èlre 
vraiment un homme, il ne suffit donc pas de ren- 
dre son âme inaccessible ou indillérenle aux 
atteintes du dehors. Résolument, il faut repousser 
l'injure, d'où qu'elle vienne. » Un homme du peu- 
ple, un mendiant peut se laisser mépriser sans 
donner l'idée d'un homme vil, si le mépris ne 
paraît s'adresser qu'à son extérieur ; mais ce 
même mendiant, qui laisserait insulter sa cons- 
cience, fût ce par le premier souverain de l'Europe, 
devient alors aussi vil par sa personne que par 
son état '. » Et si l'on ne peut attendre du monde 
ni dignités ni honneurs, on doit toujours exiger 
de lui qu'il respecte notre honneur et notre dignité : 
« Tout homme qui se connaît des sentiments 
élevés, a le droit, pour se faire traiter comme il 
convient, de partir de son caractère plutôt que de 
sa position' ». En dernier ressort, c'est bien la 
liilte et non pas l'abstention, non pas la paisible 



1. Ed. Alcl'is, 1, 365. 

2. Hd. AuGi'is, 1, 436. 
i. M. .\ici;is, I, 340. 
•i. Ed. .Vicui.s 1, 401. 



l'observateur et le moraliste 197 

jouissance de soi-même que conseille Chamfort. 
La vie, lorsqu'il a réfléchi, ne lui apparaît plus 
comme un jeu où il faut être le plus prudent, le 
plus habile, et, suivant le mot de Fontenelle, avoir 
toujours les jetons à la main, mais comme un com- 
bat, où l'on doit être le plus courageux. La dé- 
fiance, le désabusement n'ont vraiment leur prix 
à ses yeux qu'autant qu'ils sont en quelque sorte 
une première forme de la résistance : " Un 
homme doué d'énergie, d'élévation et Je génie, 
écrivait, en 1874, M"' de Lespinasse, est, dans 
ce pays-ci, comme un lion enchaîné dans une mé- 
nagerie, et le sentiment qu'il a de sa force le met 
à la torture ; c'est un Patagon condamné à marcher 
sur les genoux ». Chamfort, qui avait compris que 
l'organisation sociale de son temps lui interdisait 
de déployer sa force, ne consentit point pourtant 
à rester à genoux ; c'est debout, sans plier, 
qu'il voulut vivre. Et, après avoir confondu 
la prudence avec la défiance, après l'avoir louée 
parce qu'elle peut dispenser du courage, il arrive à 
en donner une définition qui n'est autre que celle 
du courage même. « Il y a, dit-il, une prudence 
supérieure à celle qu'on qualifie ordinairement de 
ce nom : l'une est la prudence de l'aigle, l'autre 
celle des taupes. La première consiste à suivre 
hardiment son caractère avec les avantages et les 
inconvénients qu'il peut produire '...» 

De pareils principes ne peuvent se concilier 
avec une misanthropie sans restriction, non plus 

•1. Ed. AuGUis, i, 348. 



198 CIIAMFORT 

qu'avec un scepticisme moral, qui serait définitif. 
iCar, riiomme étant supposé absolument mauvais 
pourquoi engager la lutte contre l'injustice, lors- 
qu'on n'a aucun espoir de rien gagner sur elle ? 
pourquoi donner l'exemple de la résistance, s'il ne, 
doit pas être suivi ? — Aussi est-il vrai qu'on a 
eu tort de croire que les aphorismes misanthropi- 
ques de Cliamfort s'appliquaient à l'humanité tout 
entière. Souvent lui-même a pris soin de nous 
prévenir que, lorsqu'il exprime sa défiance ou son 
mépris des hommes, il entend parler de ceux qui 
composent ce qu'il appelle la société, c'est-à-dire 
les classes privilégiées. Si son livre de morale 
laisse une impression pénible, c'est qu'il a limité 
le champ de ses observations à cette société arti- 
ficielle et gâtée. Si ses anecdotes sont attristantes, 
c'est qu'on n'y voit guère figurer que des patri- 
ciennes et des grands seigneurs. « Je ne serais pas 
étonné; disait-il un jour, qu'il y ait quelque 
honnête homme caché dans quelque coin et que 
personne ne connaisse'. " La forme a beau être 
ironique ; ce mot exprime sans doute le fond 
même de la pensée de Chamfort. Au delà de l'ho- 
rizon du monde de la cour et des salons, il distin- 
gue la foule des humbles et des inconnus, et il 
croit qu'on y trouve des esprits droits, des âmes 
saines, que les abus, les préjugés, les conventions, 
n'ont pu ni fausser, ni corrompre. >< J'ai vu des 
hommes qui n'étaient doués que d'une raison sim- 
ple et droite, sans une grande étendue ni sans 

i. M. AUGUIS, n,94. 



l'observateur et le moraliste 199 

beaucoup d'élévation d'esprit ; et cette raison sim- 
ple avait suffi pour leur faire mettre à leur place 
les vanités et les sottises humaines, pour leur 
donner le sentiment de leur dignité personnelle, 
leur faire apprécier ce même sentiment dans 
autrui '. » Dans les Anecdotes, entre une foule 
de vilenies et de noirceurs, se détachent trois ou 
quatre traits vraiment admirables de désintéresse- 
ment : quels en sont les héros? Un vieux paysan, 
un pauvre portier, un modeste érudit, comme 
l'abbé de Molière*. Et non seulement Chamfort 
croit qu'il y a parmi les pauvres gens des réserves 
de générosité et de bonté, mais il le dit expressé- 
ment : ce Un homme d'une fortune médiocre se 
chargea de secourir un malheureux qui avait été 
inutilement recommandé à la bienfaisance d'un 
grand seigneur et d'un fermier général. Je lui 
appris ces deux circonstances chargées de détails 
qui aggravaient la faute de ces derniers. 11 me ré- 
pondit tranquillement : Comment voudriez-vous 
que le monde subsistât, si les pauvres n'étaient 
pas constamment occupés à faire le bien que les 
riches négligent de faire, ou à réparer le mal qu'ils 
font ^ ? » On ne peut dire après cela que Chamfort 
ait désespéré de l'humanité. 

Bien plutôt, ce qui donne tant d'âpreté à son 
accent, c'est qu'il avait compris que dans le sys- 
tème politique inique et mal conçu, auquel la 
France était soumise, les meilleures volontés 



1. Ed. Adguis, I. 343. 

2. Ed. AUGUis, U, 20-51-113. 

3. Ed. AuGUis, II, 145. 



iOO CUAMFORT 

demeuraient le plus souvent impuissantes à faire 
tout le bien dont elles étaient capables. Tout en 
croyant que rien n'interdisait d'attendre le proe;rès 
de l'humanité, il pensait que le progrès ne pouvait 
s'accomplir dans une société gouvernée et orga- 
nisée comme celle qu'il avait sous les yeux. Aussi, 
après s'être tenu vis-à-vis d'elle sur la défensive, 
aussi longtemps qu'aucun effort ne semblait pouvoir 
l'ébranler, il se trouva prêt un des premiers à 
monter à l'assaut de l'ancien régime L'observa- 
tion, la réflexion morale qui l'avaient d'abord for- 
tifié pour la résistance, l'armaient aussi pour l'atta- 
que. Dès longtemps il avait dit : « On s'effraie des 
partis violents, mais ils conviennent aux âmes 
fortes, et les caractères vigoureux se reposent dans 
l'extrême » '. Las, en effet, de se replier sur lui- 
même, il devait se lancer avec enthousiasme dans 
les premiers mouvements d'une lîévolution qui 
voulait faire cesser l'exclusion du mérite et libérer, 
pour ainsi dire, des énergies trop longtemps com- 
primées. 

1. iV. Aucuis, 1, 



CHAMFORT RÉVOLUTIONNAIRE 



CHAPITRE PREMIER 

SON ROLE AU DÉBUT DE LA. RÉVOLUTION. 

La RévoIutioQ venue, ses adversaires furent 
aussitôt les ennemis personnels de Cliamfort. A 
en juger par ses écrits, il ne fit point de polémique 
contre les hommes ; et pourtant les pamphlétaires 
de la réaction l'ont pris à partie, sans larder, et 
l'ont poursuivi constamment de leurs attaques. Il 
ne leur coûta rien de lancer contre lui les imputa- 
tions les plus graves ; et, comme certains écrivains 
de sens plus rassis l'ont aussi apprécié avec quel- 
que défaveur, son caractère et son rôle ont pu 
paraître plus tard au moins équivoques, même à 
des juges sans prévention. Sainte-Beuve, qui, 
presque toujours, est pénétrant, modéré le plus 
souvent, et volontiers équitable, laisse voir cepen- 
dant qu'il donnerait aisément raison aux méchants 
propos que la presse royaliste a tenus sur Cham- 
tort. C'est une impression qu'il faut dissiper ; et, 
sans avoir le goût de plaider, l'on peut bien mon- 
trer que la physionomie morale de Chamfort a été 



202 CHAMFORT 

altérée par des accusations que dicta seul l'esprit 
de parti. 

Comme il avait eu des pensions sur le Trésor 
royal, comme il avait vécu dans la familiarité de 
quelques grands seigneurs, les partisans de l'ancien 
régime, lorsqu'il se fut attaché au nouveau, ne 
manquèrent pas de le représenter comme un 
monstre d'ingratitude. Le journal Les Actes des 
Apâlres lui prête une lettre où il conte lui-même 
comment il atour à tour trahi tous ses bienfaiteurs. 
« Enfin, lui fait-on dire, la nation voulut se repré- 
senter elle-même, et je dis adieu à tous nos anciens 
amis avec une fermeté vraiment philosophique et 
que des aristocrates forcenés ont la lâcheté de me 
reprocher '. « Mais si l'on admet (et comment ne 
pas l'admettre ?) qu'en acceptant, comme tant 
d'autres, des pensions et des grâces, Chamfort 
avait pu croire qu'il n'aliénait pas à louljamais sa 
liberté de penser et d'agir, en quoi ceux qui 
l'avaient protégé eurent-ils le droit de se plaindre 
de lui ? 11 ne les trompa jamais sur ses sentiments 
et ses idées politiques ; devant Vaudreuil, nous 
l'avons vu, il professait très haut ses opinions, et, 
quand il était secrétaire de M""" Elisabeth, on lui 
connaissait, c'est lui qui le dit, « des maximes 
républicaines o. » Si les patrons de Chamfort ont 
prévu la Révolution, ils ont pu prévoir en même 
temps qu'il soutiendrait sa cause. Sachant bien 
qu'il n'avait jamais été de leur parti, comment 
eussent-ils songé à lui reprocher de l'avoir aban- 

i. Actes des Apôtres, tome XX, p. 112 sq. 
2. i';?. AuGUis, I, 409. 



SON ROLE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION 203 

donné ? Il est certain aussi qu'ils n'ont pas eu à 
élever contre lui de griefs personnels. Chamfort ne 
les défendit point ; mais c'est qu'il n'eut pas l'oc- 
casion de les défendre ; d'Arlois, Condé, Vaudreuil, 
ne furent-ils pas entre les premiers qui prirent le 
chemin de l'émigration ? Et, dans aucun des nom- 
breux articles qu'il écrivit aux heures de lutte pas- 
sionnée, on ne peullire une ligne qui contienne une 
calomnie, une injure, ou même une raillerie contre 
les grands seigneurs qu'il avait jadis fréquentés. 
«Dans l'énoncé le plus libre de mes opinions, j'... ai 
constamment, dit-il, respecté les personnes, déféré 
à tous les souvenirs '. » Il pouvait véritablement 
se rendre ce témoignage. En 1795, si près des 
événements et des hommes, Rœderer écrivait sans 
crainte d'être démenti : 

a On lui a reproché d'avoir été ingrat envers des amis 
qui l'avaient obligé pendant leur puissance ; et Ton s'est 
fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils vi- 
vaient. La belle raison ! L,a preuve que Chamfort ne fut 
point ingrat, c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés 
d'abus , comme il l'avait été quand ils en étaient revê- 
tus -. » 

Pour rendre plus odieuse la prétendue ingra- 
titude de Chamfort, ses ennemis soutinrent qu'il 
y fut poussé par la cupidité. Parasite de la royauté 
et de l'aristocratie, il les aurait abandonnées, d'après 
eux, pour devenir avec plus d'avantages le parasite 
des nouveaux maîtres. Ecoutez Rivarol : 

«. Des gens inexorables en fait de probité Font accusé 

1. Ed. AuGLis, V, 312. 

2. Ed. Ai'GUis, V, 344. 



204 CUAMFORT 

d'avoir abandonné la tyrannie après avoir vécu de ses in- 
fâmes aumônes: mais l'honnèle Cham''ort a répondu à la 
calomnie par des arguments sans réplique. D'abord il a 
objecté qu'il ne devait à la cour que son existence, en- 
suite il a prouvé qu'il ne sest jamais vendu qu'au souve- 
rain ; qu'aujourd'hui la nation est souveraine, que, par 
conséquent, il doit se vendre à la nation. Il s'est donc 
livré sans remords à tous les calculs de son patriotisme ' . » 

m 

Ecoutez aussi Marmontel : 

« Lorsqu'il crut voir ces fortunes et ces grandeurs.au 
moment d'être renversées, aucun ne lui étant plus bon 
à rien, il fit divorce avec eu.\ tous et se rangea du coté 
du peuple -. « 

Cette accusation semble peu vraisemblable 
lorsqu'on sait avec quelle insouciance Chamforl a 
traversé les heures besogneuses de sa jeunesse. 
Mais la cupidité, comme sa première pension qu'il 
n'obtint qu'en 1784, aurait pu lui venir sur le tard, 
et c'est ce qu'il faut examiner. 

11 ne lui eût pas été fort malaisé, semble-t-il, 
avec les relations qu'on lui connaît, de se faire 
largement renier par l'ancien régime. Faisons donc 
le compte de ses pensions. Après Mustapha et 
Zéangir, le roi lui accorda, sur les Menus, à titre 
de gratification annuelle, une somme de i 200 livres 
(6 novembre 1776) ; il cessa de la toucher à partir 
de 1779. Comme secrétaire de M""^ Elisabeth, il 
obtient sa première pension (2000 livres) le 12 
septembre 1784. Le 21 août 1786, Calonne lui fait 
donner par le roi une pension de 3200 livres, dans 

1. Petit dictionna're des grands hommes de la Eévolution : cité par 
Lescitre dans Rivarol et la Société française, p. 237-238, chez Pion. 

2. Makmontel, Mémoires. Livre XIV. 



SON BOLE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION 205 

le compte de laquelle il faut faire entrer les 120(' 
livres de la gratification de 177G, qui a été con- 
solidée '. Et c'est tout ; car s'il a 1500 livres sur le 
Mercure, c'est de l'amitié de Cliabanon qu'il les 
tient ; quant aux cent louis que lui avait alloués le 
prince de Condé pour être secrétaire de ses com- 
mandements, il demanda lui-même, au bout d'un 
temps très court, à ne plus en jouir. N'oublions 
pas toutefois que Cliamfort était de l'Académie, et 
que, de cette part, il eût pu, avec de l'assiduité, 
toucher encore 1200 livres environ. Mais il n'était 
pas assidu. Causant un jour de l'Académie avec 
l'abbé Roman : « Je me divertirai des intrigues, 
lui écrit-il ; ce sont mes seuls jetons, je n'en ai 
point d'autres ; j'y vais si peu, que je n'ai pas fait 
la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait 
demandée ^ ». En somme, à l'âge de quarante-cinq 
ans, Chamfort a un revenu d'à peu près 7000 livres, 
dont 5200 lui viennent de pensions de la cour. Ce 
chiffre ne paraît pas fort élevé si on le compare à 
la fortune de certains hommes de lettres, comme 
Rulhierre ou Marmontel, dont sans doute le mérite 
ne dépassait guère celui de Chamfort. Il ne permet 
pas de supposer des sollicitations bien ardentes, 
et nous savons d'ailleurs que Chamfort fut nommé 
secrétaire de M'"" Elisabeth, sans avoir demandé 
cette place ; alors, dit-il, «j'étais cloué dans mon 
lit depuis si.v semaines '* ». 

On peut, il est viai, citer tel passage de ses 



1. Voir le texte des brevets, à l'appendice. 

2. Ed. AiGuis, V, 278. 

3. Ed. Aucuis, V, 281. 



206 COAMFORT 

lettres qui engagerait à croire que l'argent ne lui 

lut pas chose indinérente : 

« Je ne suis pas de ceux, écrit-il en 1781, qui peuvent se 
proposer de la poussière l'I du bruit pour objet et pour 
fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et 
des lauriers : voilà ce que disait Boileau avec quinze mille 
livres de rcale des bienfaits du roi, qui en valaient plus 
de trente d'à présent ; voilà ce que disait Racine en rap- 
portant plus d'une fois de Versailles des bourses de mille 
louis. Cela ne laisse pas que de consoler de la haine des 
Pradon et des Boyer '. » 

11 est vrai aussi que Cliamfort, au témoignage 
de Marmontel, aurait dit un jour à Florian : « Ces 
gens-là doivent me procurer 20,000 livres de rente, 
je ne vaux pas moins que cela - ! » — Mais faut-il 
voir là les propos d'un avare ? Ne sont-ce pas plutôt 
des boutades d'un homme de lettres qui se dépite 
de rester pauvre, non parce qu'il souhaite la 
richesse, mais parce qu'il s'irrite en pensant que 
le mérite en est frustré ? Dans un passage du cha- 
pitre des Jugements^ La Bruyère tient à peu près 
le même langage que Chamfort. Qui donc a 
songé à lui reprocher d'avoir eu l'âme vénale ? 

Lorsque Chamfort vit que le Comité des Pen- 
sions de l'Assemblée nationale pouvait lui enle- 
ver sa modeste aisance, il n'en parut point troublé. 

« Le lendemain du jour oii I'.\ssemblée Constituante 
supprima les pensions, conte Iloederer, nous fiimes, lui et 
moi, voir Marmontel à la campagne. Nousle trouvâmes, et 
sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur 

1. Ed. Ai'Ciis, V, 213. 

2. Marmokiel, J/('/«oj"r«s. Livre XIV. 



SON ROLE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION 207 

faisait éprouver, et c'était pour leurs enfants qu'ils gé- 
missaient. Chamfort en prit un sur ses genoux : Viens, dit- 
il, mon petit ami, lu vaudras mieux que nous ; quelque 
jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la faiblesse de 
pleurer sur toi, dans l'idée que lu serais moins riche que 
lui ' . » 

Et ce n'est pas là une attitude héroïque prise 
parce qu'elle a des témoins. Dans une lettre tout 
intime, Chamfort tient le même langage : « J'en- 
tends crier à mes oreilles tandis que je vous écris : 
Suppressioti de toutes les pensions de France ; et je 
dis : Supprime tout ce que tu voudras ; je ne 
changerai ni de maximes, ni de sentiments -. » Loin 
de regretter ce que la Révolution lui ùtait, il lui 
oHrit de lui-même ce qu'elle ne demandait pas. Garât 
a conté que, pour le triomphe de la cause révolu- 
tionnaire, Chamfort « ouvrit sa bourse de cuir et en 
tira 1000 écus, c'est-à-dire les économies, de vingt 
ans de privations et de travaux^ ». Dira-t-on que 
cette générosité était calculée ; qu'il songeait à pla- 
cer son argent à gros intérêts, qu'il aurait réclamés 
quand la cause aurait été gagnée ? Outre que l'opé- 
ration doit paraître bien aléatoire, il faut noter 
que Chamfort, malgré ses relations avec les chefs 
du parti populaire, Talleyrand, Sieyès, Mirabeau, 
n'obtint ni places, ni honneurs : c'est sans doute 
qu'il n'en demanda point, car il était en passe de 
ne se voir rien refuser. Quand plus tard, en 1792, 
Roland le nomma avec Carra à la Ribliothèque 

1. Eil. AuGUis, V, 343. 

2. Ed. AUGUis, V, 310. 

3. Mémoires de Jforellet, tome II. (Sur Chamfort, voir les cha- 
pitres II et IV.) 



208 cuamfort 

Nationale, « il n'avait pas vu plus l'un que l'autre », 
affirme M"'° Roland. Pour transformer en parasite 
cupide un solliciteur si peu diligent, il faudrait 
donc se refuser à tenir conapte des témoignages les 
plus autorisés et des faits eux-mêmes. El, sur ce 
point encore, Rœderer a rendu à la mémoire de 
son ami l'hommage véridique qui lui était dû. 
« Son intérêt, dit-il, n'a été pour rien dans sa 
conduite. Toujours Chamfort s'y montra supérieur ; 
disons plus : il en fut toujours l'ennemi '. » Au 
reste, après sa mort, les objets mobiliers trouvés 
chez lui furent évalués au total à la somme de 189 
livres 15 sols. Il y avait en outre dans son appar- 
tement 3655 livres en assignats et 3 livres 16 sols 
en gros sols '. La vente de ses livres ne suffit pas à 
payer ses dettes. On reconnaîtra que ce n'est pas là 
la fin d'un thésauriseur. 

Sainte-Beuve, qui, peut-être, n'ignorait pas ces 
détails, semble assez disposé à acquitter Chamfort 
du chef de cupidité ; mais, pour expliquer son ar- 
deur révolutionnaire, il lui prête une passion moins 
basse sans doute, mais peu honorable encore. 

« Autrefois, dit-il, quand il (Chamfort] allait dans le 
monde, il avait souffert de n'avoir pas de voiture à lui. 
« J'ai une santé délicate et la vue basse, écrivait-il à un 
ami vers 1782, je n"ai gagné jusqu'à présent que des boues, 
des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans comp- 
ter le risque d'être écrasé vingt fois par hiver. 11 est temps 
que cela (inisse. u En effet, il répétait souvent en 1791 et 
en 1792 : « Je ne croirai pas à la Révolution française tant 
que je verrai ces carrosses et ces cabriolets écraser les 



1. Ed. AUGUls. V, 342. 

2. Archives nationales. 



SON ROLE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION 209 

passants ».ll y a bien de ces ressentiments personnels sous 
les grandes théories politiques. On voudrait un cabriolet 
en 1782, et, nel'ayant pas eu, on ne veut de cabriolet pour 
personne eu 1792'. » 

Donc, au compte de Sainte-Beuve, si Chamfort 
n'a point souhaité la richesse pour lui-même, au 
moins a~t-il envié les riches, et ses doctrines démo- 
cratiques n'auraient servi qu'à masquer sa jalou- 
sie de niveleur. Mais ne semble-t-il pas excessif de 
conclure, sur une boutade, contre le caractère d'un 
homme? Et d'ailleurs, si l'on a lu les journaux du 
temps, on s'aperçoit que le mot de Chamfort ne 
fut point dit pour donner le signal d'une Jacque- 
rie. C'était alors une mode parmi les gens qui 
avaient voiture que de parcourir à fond de train les 
rues de Paris. Déjà, Mercier, dans sonTableau de 
Paris ', s'était plaint de cette manie ; et les gazettes, 
dans leurs faits divers, rapportaient chaque jour 
des accidents causés par des cochers imprudents. 
L'écrasement des piétons était alors, comme nous 
dirions, une actualité. « Le docteur Retz, dit la 
Chronique scandaleuse (1791, tome III, page 150), a 
annoncé dans le Journal de Paris qu'il veut récom- 
penser un cocher pour ne l'avoir point écrasé '. » 
Pourquoi donc prendre le mot de Chamfort pour le 
cri de guerre d'un égalitaire farouche? C'est simple- 
ment le propos d'un bourgeois de Paris qui veut 
qu'un gouvernement populaire ne néglige pas d'as- 
surer la sécurité dans la rue aux modestes piétons. 

1. Causeries du Lundi, IV, 563. 

2. Tome 1, p. .^fi. 

3. La Chronique scaddateuse, m. dccxci, tomo UI, p. loO. 

14 



210 CUAMFORT 

Rien, en somme, n'autorise à croire qu'en em- 
brassant la cause de la Révolution, Cliamfort acédé 
à des mobiles intéressés, ou obéi à des passions 
mesquines et haineuses. Que ses ennemis politi- 
ques, que ses contemporains l'aient accusé de cu- 
pidité, d'ambition ou d'envie, passe encore ; ils ne 
connaissaient pas le recueil intime publié par Gin- 
guené. Mais, par ce recueil, nous savons, nous, 
avec quelle ardeur il aspirait vers la justice so- 
ciale ; nous devons comprendre l'enthousiasme 
avec lequel il accueillit un changement de régime 
qui pouvait rendre sa place au mérite et sa dignité 
au caractère. Il ne nous est plus permis de calom- 
nier son âme. 

Sans réserve, sans prudence, sans se garder la 
possibilité de retourner en arrière, Chamfort, dès 
les premiers jours, s'engagea dans les voies de la 
Révolution. 11 n'exerça point de fonctions publi- 
ques, et l'on ne voit pas qu'il en ait brigué aucune. 
Mais il a beau ne s'être pas mis au premier plan, 
il n'en est pas moins un des plus ardents ouvriers 
de la première heure. Dès le début de 1789, il n'a 
plus qu'une pensée, qu'un désir : le parti populaire, 
le triomphe du parti populaire. « C'était là, nous 
dit Séiis, le principe et le but de ses courses dans 
la ville, aux clubs, chez les chefs, chez les subal- 
ternes, de ses épigrammes, de ses rixes, de ses rê- 
veries, et des sollicitudes qui le saisissaient même 
au jeu » '. Il logeait alors au n" 18 des Arcades du 
Palais-Royal, c'est-à-dire en plein foyer révolution- 

■1. Dans le tome VII de la Décade philosophique, déjà cité. 



SON ROLE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION 211 

naire ; et, bien qu'il fût quinquagénaire et maladif, 
il ne restait pas dans sa chambre. Il ne craint pas 
de descendre dans la rue et de se mêler à la foule. 
Nous le trouvons aussi avec ceux qui suscitèrent 
les mouvements populaires et essayèrent de les di- 
riger. Il fait partie de cette réunion des 36 patrio- . 
tes qui donnèrent le signal de la Révolution ; on le 
compte parmi les organisateurs de ce club de 1789, 
où figurèrent Bailly, La Fayette, Sieyès, Chapelier, 
Rœderer, Talleyrand, .Mirabeau, et, quand cette 
réunion ne fut plus qu'un centre d'intrigues minis- 
térielles, il est de ceux qu'on nomma les émigrés 
de ] 789. Avec Mirabeau il fréquenta le club des 
Jacobins, et, lorsqu'après le 14 juillet 1791, la 
réaction bourgeoise menaça le fameux club, il ac- 
cepta d'y remplir les fonctions de secrétaire. 

Il Sans suivre assidûment les travaux de l'As- 
semblée, il venait assez fréquemment à Versailles, 
où l'appelaient ses relations avec quelques députés 
dont il traduisait les pensées, ou par l'organe des- 
quels il publiait les siennes. » C'est Arnault qui 
parle ainsi dans ses Souvenirs d'un sexagénaire '. 
Et il n'est pas douteux en efiet que, pour être resté 
dans la coulisse, Chamfort n'en exerça pas moins 
son influence dans les délibérations de l'Assemblée 
constituante. Etroitement lié avec quelques-uns 
des députés les plus éminents, on savait, dès cette 
époque, qu'il fut, en plus d'une occasion, leur ins- 
pirateur, ou tout au moins, pour employer le mot 



1. Vincent Arnault. Souvenirs d'un sexagénaire, tomel, p. 2ijG sq^j. 
(Paris, 1S33, in-S°.) 



212 CIIAMFÛRT 

de Baudin des Ardennes, leur co/o/i'.s7^' '. Quand les 
adversaires de Mirabeau lui reprochaient d'avoir 
des faiseurs parmi eux, ils n'omettaient jamais de 
designer Chamfort. 

« Mirabeau, lit-on dans un pamphlet anonyme de 1791, a 
fait toute sa vie le inétie'r de plagiaire et de larron des 
productions d'autrui. Ceux dont il a si bien déclamé les 
discours ou les opinions dans la tribune de l'Assemblée 
^ationale ne me démentiront pas sur ce point. MM. de 
P**(?), Cl** (avière), de C*' (hamfort), M** (éjan). P** (an- 
chaud), Ca** (banis', répondez -! » 

Brissot témoigne aussi, dans ses Mémoires, que 
Mirabeau emprunta souvent la plume de Cham- 
fort, et, s'il est vrai que le grand tribun s'est peint 
lui-même sous le nom à'iramba dans la Galerie des 
Etats-Généraux, il n'aurait pas fait difficulté d'a- 
vouer dans quelle étroite intimité intellectuelle il 
vécut avec le moraliste, son ami. Il désigne, sans 
les nommer, quatre hommes auxquels son génie a 
des obligations ; puis il ajoute : 

« Le dernier a étudié les hommes dans le monde, dans les 
livres et dans les événements ; l'habitude de la méditation 
lui a montré les caractères sous toutes les faces, et. assez 
heureux dans sa manière de peindre, ses portraits ont une 
expression fidèle et piquante. Iramba s'est identifié avec 
ces quatre hommes ; et s'appropriant leurs facultés qu'il a 
renforcées delà sienne, il a paru un colosse^. » 

L'allusion à Chamfort est assez claire ; et ce 
n'est pas un mince honneur pour lui que d'avoir 

1. Œuvres du Comte Rcederer, IV, 13.'! sqq. 

2. Que fut Mirabeau '? — (.\ la Bibliothèque Nationale sous la cote 
Lb39 4795.) 

i. Galerie des Etats-Géiiérau^t, tome I. (Lb^s 1784.) 



SON liOLE AU DÉBl'T DE LA RÉVOLUTION 213 

contribué au rayonnement du talent de Mirabeau. 
Ce fut aussi une opinion courante que Talley- 
rand, très noncbalant quand il s'agissait de com- 
poser et d'écrire, s'en remettait àChamfort du soin 
de rédiger ses rapports et ses discours, lise peut 
qu'on ait exagéré la paresse de l'évêque d'Autan 
et qu'il n'ait pas contracté envers Chamfort une 
dette aussi forte qu'on l'a prétendu. Mais il est 
au moins une occasion où très vraisemblablement 
il le prit pour secrétaire. Au mois de février 1790, 
il donna lecture à l'Assemblée nationale, au nom 
du Comité de Constitution, « d'une adresse desti- 
née à faire connaître au peuple l'esprit des décrets, 
à le prémunir contre les libelles dont les provin- 
ces sont inondées, et à l'engager au calme et à 
la contiance ». Ce morceau eut un vif succès, et 
valut à Talleyrand l'honneur d'être porté, peu 
après, à la présidence de l'Assemblée. Mais on ne 
crut guère qu'il en était l'auteur. On reconnut dans 
ce* pages la main de Chamfort,et les pamphlétaires 
du temps le désignèrent comme le rédacteur de 
l'adresse. <i Alors fut décrétée cette adresse du 
11 février. L'évêque d'Autun la rédigea : lisez, et 
vous verrez avec^quel talent Chamfort la com- 
posa'. » On lit encore dans un autre pamphlet où 
l'auteur prend directement Talleyrand à partie : 
« Des esprits mal faits vous ont reproché d'avoir 
fait faire cette adresse par un des Quarante et 
d'avoir reçu beaucoup d'argent des Juifs ; mais si 
vous êtes obligé de payer des collaborateurs pour 

1. Les chefs des Jacohites aux Français — an petit club. Rue Basse 
du Rempart, Paris, 1190 ; in-8'^. 



214 CUAMFORT 

écrire vos motions, n'est-il pas juste que vous en 
revendiez quelques-unes' ?» A l'Assemblée même 
il se trouva un député pour faire entendre qu'on 
savait bien quel était l'auteur véritable de l'adresse : 
« Elle est bien en principes et élégante en style, 
dit M. de Mortemart ; son succès serait assuré 
dans une séance académique. » Et il est clair que 
ces derniers mots, prononcés par un Mortemart, 
ne sauraient être qu'une épigramme contre Talley- 
rand et en même temps une allusion à Chamfort. 
Il n'est au reste que de lire ce morceau : d'un bout 
à l'autre on y sent l'âpre satisfaction de la défaite 
du despotisme, la joie hautaine de la liberté et de 
la dignité reconquise ; le langage, toujours correct, 
est parfois un peu brillante et tendu. Rien de tout 
cela ne convient à Talleyrand ; au contraire, il ne 
faut pas avoir beaucoup pratiqué Chamfort pour 
reconnaître sa marque dans ces pages. 

Ainsi, sans avoir été jamais député, sans être 
jamais monté à la tribune, il se trouva mêlé aux 
débats de la Constituante et eut, en fait, une part 
d'action sur cette Assemblée. Mais c'est surtout 
à l'opinion publique qu'il voulait s'adresser. 
La presse politique, qui naissait à peine, prit en 

1. Lettre à VEvêque d-Autuii et Ce (Lb»' 2946). 

Les Actes des Apôtres firent à ce sujet l'cpigramme suivante : 

Dans ses écrits chacun a sa manière : 
L'un brille en un discours, l'autre dans un rapport. 
Quant au prélat que la France révère, 
On sait que l'adresse est son fort. 
Du brûlot qu'en ce jour on prône avec transport, 
Ami, veux-tu savoir le père ? 
Tout le moelleux est à Chamfort : 
A Sieyès tout l'incendiaire, 
Tout ce qui cloche à Périgord. [Actes des Apôtres, t. 111, 1790.) 



SON ROLE AU DÉBIT nE LA REVOLUTION 213 

quelques mois, après 1789, un extraordinaire dé- 
veloppement, et le journal devint très vite aussi 
puissant que la parole. C'est ce que Chamfort saisit 
d'une vue nette ; et lui, qui, durant de longues 
années, s'était astreint à ne rien publier, fut alors 
un des journalistes les plus actifs et les plus 
féconds. Les bibliographes de la presse, Eugène 
Hatin, Maurice Tourneux, pensent qu'il collabora 
au Journal de 1789, au Courrier de Provence, à la 
Feuille villac/eoisc^ et, après 1791, à Is. Gazette na- 
tionale. Il a dit lui-même qu'à cette heure il n'é- 
pargnait pas son encre. » Ce même Chamfort n'a 
cessé d'envoyer à divers journaux patriotes, sans 
se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a 
cru utile à la chose publique '. » Mais comment 
reconnaître, dans la collection des feuilles révolu- 
tionnaires, ces articles qui n'étaient que des im- 
provisations sur les événements du jour ? Nous pou- 
vons pourtant juger du mérite de Chamfort comme 
journaliste en lisant la série d'extraits qu'il donna 
au Mercure avec sa signature ~. A dater du 12 dé- 
cembre 1789 jusqu'au F' décembre 1791, il fut 
attaché à la rédaction littéraire de ce recueil avec 
Marmontel et La Harpe ; et, quoique la politique 

1. £d. AuGUis, V, 325. 

2. Clinmlort collabora aussi à la Gazette de France. — Dans le 
n" du 18 juin 1792 du Moniteur on lit cette lettre : « kli Séiactear, le 
Il juin. — La réunion de circonstances et de personnes qui devait 
mettre les nouveaux rédacteurs de la Gazette de France en état de 
satisfaire aux engasements annoncés dans le dernier prospectus 
n'ayant pu s'effectuer depuis six semaines, et ne pouvant avoir lieu 
avant le 1"' juillet, époque du renouvellement de plusieurs souscrip- 
tions, je me crois en droit ou plutôt en devoir de ne plus concourir 
à la rédaction de ce jourual. Voulez-vous bien, Monsieur, en ad- 
mettant ce peu de lignes dans le votre, m'aidera me justifier auprès 
des souscripteurs et du public? — Champfort (st). » 



21f) ciiAMFOirr 

fût un domaine roservé àMallet du Pan, quoique le 
Mercure eùlV'dllave et le ton dune revue plus que 
d'un journal, nous pouvons nous rendre compte, 
par les articles qu'y inséra Chamfort, de l'ardeur 
de ses convictions, de la curiosité passionnée avec 
laquelle il suivait les questions du jour, de laviva- 
cilé de son esprit toujours prompt à les comprendre, 
de l'agilité de sa plume toujours habile à les dilu- 
cider. Il ne se résignait pas en effet à faire simple- 
ment œuvre de critique littéraire et de moraliste ; 
aux ouvrages d'histoire et de littérature pure, il 
préfère, pour en faire la matière de ses comptes 
rendus, des traités sur les questions financières, 
administratives oudiplomatiques. Dans le choix qu'a 
fait Auguis de ces articles, et qui forme le tome III de 
son édition, on peut en eflet relever, à côté des 
pages si ingénieusement et si fortement agressives, 
que Chamfort écrivait contre l'ancien régime, à 
propos des Mémoires de Richelieu ou des Mémoires se- 
crets de Duclos, des études rapides, mais justes et 
pleines, sur l&réforme de rorganisaliondes hôpitaux, 
d'après l'ouvrage de Cabanis, sur la question de la 
mendicité, d'après un mémoire de M. de Alontlinot, 
sarles théories fiiiancilresàeha.\\. Et Auguis, qui crai- 
gnait sans doute que ses souscripteurs ne fussent 
pas séduits par des sujets trop spéciaux, a écarté 
de sou recueil des extraits, à propos de Mémoiressur 
l'administration de la marine et des colonies, un 
compte rendu d'un Essai sur les aides et leur rem- 
placement, d'un Essai sur les réformes à faire dans la 
procédure criminelle, et même un article vraiment 
éloquent sur le duel politifjuc, à propos d'une bro- 



SON ROLE AU DÉBIT DE LA RÉVOLUTION 211 

chure de Grouvelle. Ces pages pourtant ont leur 
prix ; nettes, rapides et spirituelles, elles attestent 
que leur auteur a étudié ce dont il parle et qu'il 
y sait mettre de la lumière ; ces comptes rendus 
sommaires, parfois écrits d'une plume qui se hâte, 
n'en font pas moins sentir qu'ils partent de la 
main d'un homme bien informé et qui pense. 
Parmi les journalistes delà Révolution, il convient 
de réserver une place à Chamfort entre Loustalot 
et Camille Desmoulins. 

Pourtant ces articles, publiés dans un journal 
de lettrés, s'adressaient à un public restreint et 
n'allaient pas jusqu'aux masses populaires. Mais 
bien que Chamfort, dès longtemps maladif et sans 
doute gêné aussi par cette timidité particulière que 
les délicats éprouvent devant la foule, ne se soit 
pas mêlé aux débats orageux des clubs, bien qu'il 
n'ait pas pris directement contact avec le peuple, 
il n'en eut pas moins une action sur lui. A sa 
façon, il fut un des hommes éloquents de cette 
époque. Rœderer, qui joua toujours un rôle des 
plus actifs, a saisi et marqué à merveille la singu- 
lière portée de cette éloquence particulière à 
Chamfort. 



a II est, dit-il, des vérités imposantes, qui ne servent à 
rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits 
ou errantes et confuses dans l'entendement ; elles sont 
comme un métal précieux en dissolution; en cet état, il 
n'est d'aucun usage, on ne peut même apprécier sa va- 
leur. Pour le rendre utile, il faut que l'artiste le mette en 
lingot, l'afiine, l'essaie et lui imprime sous le balancier des 
caractères auxquels tous les yeux puissent le reconnaître. 
11 en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans 



218 CIIASIFORT 

la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme 
éloquent, qu'elle y soil marquée d'une empreinte inella- 
çable, frappante pour tous les yeux et garante de sonaloi. 
Chanirort n'a cessé de frapper ce genre de monnaie, et 
souvent il a frappé de la monnaie d"or ; il ne la distri- 
buait paslui-même au public, mais ses amis se chargeaient 
de ce soin ; et certes, il est resté plus de choses de lui qui 
n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans 
et chargés de tant de mots '. » 



Des harangues d'une verbosité un peu diffuse, 
des articles violents et lents des orateurs ou des 
polémistes, ses contemporains, Chamfort, plus 
d'une fois en effet, sut dégager des formules brèves 
et ailées qui entraient dans les esprits comme 
des flèches, et les aiguillonnaient vers le but. 



Rœderer cite sa réponse 



« à des aristocrates qui, après le 14'juillet 1780, se deman- 
daient douloureusement ce que devenait la Bastille : Mes- 
sieurs, elle ne fait que décroître et embellir ; ces autres pa- 
roles sur la manière de faire la guerre à la Belgique : 
Guerre aux châteaux ! Paix aux chaumières ' pavolcs qui, 
pour être devenues l'adage du vandalisme et de la tyran- 
nie en France, n'en étaient pas moins justes et politiques 
relativement à des ennemis étrangers et à des agresseurs 
cruels ; cette prédiction, malheureusement démentie par 
M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon et fournira à 
l'Angleterre un éternel reproche contre lui : L'Angleterre 
ne fera point la guerre à la France, elle aimera mieux sucer 
notre sang que de le répandre -. « 



1. Eil. Aiinois, V, 346, 

2. Ed. AugUis, V, 34";. — Le baron Thiébaiilt dans ses Mémoires 
(tomel. p. 312, Pari^:, Pion, 1893) coûte qu'il assista chez Bituubé 
à i7n diner où se trouvaient Chamfort et M"' Williams. « Je me 
rappelle, dit-il, qu'à propos d"un mot dit par M"' Williams sur les 
sentiments qui devaient animer nos bataillons de garde nationale, 



SON ROLE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION 219 

Mais il faut surtout se souvenir que c'est à Cliam- 
fort que Sieyès dut le titre de sa fameuse bro- 
chure : Qu'est-ce que le Tiers-Etat 'f Cette brochure, 
combien d'hommes du peuple, combien de bour- 
geois purent la lire ? Et, parmi ceux qui la lurent, 
combien purent comprendre l'aride dialectique de 
l'abbé philosophe ? Mais ce titre que Çhamfort 
avait fourni à son ami : Qu'est-ce que le Tiers-Etat ? 
Rien et tout, tous furent capables de l'entendre et 
de le retenir. Dès ce moment on peut dire que la 
séance du 1 7 juin était prévue, attendue, réclamée. 
Dans les nuages de la métaphysique politique de 
Sieyès, Çhamfort avait déposé l'étincelle. 

Son action, aux premières heures de la Révolu- 
tion, fut ainsi tellement marquée, que quelques- 
uns ne crurent pas pouvoir l'attribuer uniquement 
à ses paroles et à ses écrits. Marmontel, dans un 
passage fameux de ses Mémoires, nous l'a repré- 
senté comme un conspirateur; à l'en croire, Çham- 
fort aurait fait partie de je ne sais quel groupe de 
conjurés qui soudoyaient les hommes de désordre 
et les poussaient à l'assaut de l'ancienne société. 
Le passage estcurieux.et il fautle citer. — Comme 
Marmontel objectait aux projets de réforme de 
Çhamfort que 

déjà prêts à rejoindre nos armées, il (Çhamfort) fit à l'instant un 
couplet de cette pensée et termina ce couplet par : 

Troupes'guerrières, 

Sur vos drapeaux 

Placez ces mots : 

Paix aux chaumières, 
■ Guerre aux châteaux. 
Si l'anecdote contée par Thiébault est vraie, elle donne à penser 
que les mots de Çhamfort ne gagnaient pas à être mis en couplets, 
même par lui. 



220 CIIAMFOBT 

« la m(;ilk'urL' "partie de la nation ne laisserait porter 
aucune atteinte aux lois de son pays ci aux principes lon- 
damenlaux de la monarchie, il (Chamfort) convint que, 
dans ses foyers, à ses comptoirs, à ses ateliers d'industrie, 
une bonne partie de ces citadins casaniers trouveraient 
peut-être hardis des projets qui pourraient troubler leur 
repos et leurs jouissances. Mais, s'ils les désapprouvent, 
ce ne sera, dit-il, que timidement et sans bruit, et l'on a, 
pour leur en imposer, cette classe déterminée qui ne voit 
rien pour elle à perdre au changement et croit y voir tout 
à gagner. Pour Tameuter , on a les plus puissants 
mobiles, la disette, la faim, l'argent, des bruits d'alarme 
et d'épouvante, elle délire de frayeur et de rage dont on 
frappera ses esprits. Vous n'avez entendu parmi la bour- 
geoisie que d'élégants parleurs. Sachez que tous nos ora- 
teurs de tribune ne sont rien en comparaison desDémos- 
thênes à un écu par tête qui , dans les cabarets, dans 
les places publiques et sur les quais, annoncent des ra- 
vages, des incendies, des villages saccagés, inondés de 
sang, des complots d'affamer Paris. C'est là ce que j'ap- 
pelle des hommes éloquents. L'argent surtout et l'espoir 
du pillage sonttout-puissants parmi ce peuple. Nous ve- 
nons d'en faire l'essai au faubourg Saint-.\ntoine ; et vous 
ne sauriez croire combien peu il en a couteau duc d'Or- 
léans pour faire saccager la manufacture de cet honnête 
Réveillon qui, dans ce même peuple, faisait subsister cent 
familles. Mirabeau soutient plaisammentqu'avec un millier 
de louis on peut faire une jolie sédition '. • 

Faut-il prendre au sérieux ce témoignage de 
Marmontel ? et devons-nous croire, sur sa foi, que 
Çhamtort, à un moment, aurait joué le rôle d'un 
Catilina en sous-ordre ? 

On peut remarquer que les Mrmoires de Mar- 
montel n'ont paru qu'en 1800 ; que, vraisem- 
blablement, ils furent écrits peu de temps avant 
cette date, c'est-à-dire longtemps après l'époque 

i. Marmontel. Mémoires. Livre XIV. 



SON ROLE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION 221 

OÙ fut tenue la conversation qu'il rapporte. On 
note aussi dans ce morceau quelques traces d'arran- 
gement lilléraire ; on y relève des assertions qui 
ne semblent guère admissibles. Comment croire, 
par exemple, que Chamfort ait attribué au parti 
révolutionnaire, fiit-ce même au duc d'Orléans, le 
sac de la maison Réveillon? Ce sont bien là des 
raisons qui peuvent rendre ce récit suspect. — 
Mais d'autre part certains mots, le ton général de 
tout le morceau passent la portée ordinaire de 
Marmontel. Dans cet entretien, il se trouve des pa- 
roles aiguës et vibrantes qu'il n'eût pas inventées, 
que Chamfort seul a pu et dû dire, et où l'on croit 
entendre son accent. D'ailleurs Marmontel était 
de bonne foi ; certes, il n'aimait pas Chamfort ; mais 
il n'était pas homme pourtant à le charger d'une 
accusation gratuite longtemps après qu'il fut mort. 
Tout compte fait, il se pourrait qu'il y eût là tout 
simplement une fanfaronnade ou plutôt une malice 
de Chamfort, qui se fit un jeu de troubler dans sa 
quiétude de gras sinécuriste son placide confrère à 
l'Académie, et qui prit plaisir à effrayer, en se po- 
sant devant lui en conspirateur, ce satisfait d'esprit 
un peu court et de caractère un peu mou. 

Qu'il ait ou non tenu les propos qu'on lit dans les 
Mémoires de Marmontel, Chamfort, en fait, n'a 
guère la mine d'un conjuré. Sans doute il a vidé 
« sa bourse de cuir » pour favoriser la propagande 
des journaux et brochures révolutionnaires. Mais 
quel rôle eût-il pu jouer dans une conspiration ? 
Il manquait de la fortune avec laquelle on se fait 
des âmes damnées ; et s'il savait parler pour le 



222 CUAMFORT 

peuple, il ne savait pas parler au peuple ; en 
d'autres termes, il n'avait rien de ce qu'il faut 
pour entraîner et enrôler les simples dans l'entre- 
prise d'un complot. Il comprit d'ailleurs assez 
bien le grand mouvement auquel il était mêlé, 
pour voir nettement qu'entrer alors dans une 
conspiration c'était jouer un rôle inutile et su- 
ranné. Conspirer ! cela était bon dans les petites 
cités antiques ou dans l'Italie du moyen âge ! 

« On cite en preuve de l'illusion qu'on peut faire à le 
multitude plusieurs exemples pris dans l'histoire grecqua 
ou romaine, ou même quelques exemples plus modernes ; 
mais on oublie la prodigieuse différence des temps , des 
lieux, des mœurs, etc., etc. On oublie surtout ce moyen 
puissant qui manquait aux anciens, l'imprimerie, qui, en 
peu de jours et à de grandes distances, rallie les esprits à 
la raison, à la cause publique, dissipe les illusions, détruit 
les erreurs, les mensonges, les calomnies qu'elle-même 
avait d'abord propagées '. » 

La multitude d'ouvrages qui sortirent presque 
en même temps de tous les portefeuilles dans les 
premiers mois de 1789 prouvaient « à quel point 
la Révolution était préparée et presque faite d'a- 
vance dans tous les esprits ». — « Les abus,... les 
vices moraux et politiques,... en conduisant la 
nation au dernier terme du malheur et de l'avilis- 
sement, l'avaiefit placée dans l'alternative de périr 
ou de changer entièrement les bases de l'édifice 
social ", » Pourquoi donc se mêler de conspirer 
contre l'ancien régime, alors que, contre lui, 

1. Ed. Aicois, III, 322. 

2. El. Afci'is, III, 229. 



SON ROLE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION 223 

conspirait la nécessité même ? Quelle vaine entre- 
prise que de prétendre faire la Révolution, alors 
que, d'elle-même, elle se taisait ! « La Révolu- 
tion, disait Chamfort, n'est l'ouvrage d'aucun 
homme, d'aucune classe d'hommes ; elle est 
l'œuvre de la nation entière '. « Et l'on doit penser 
de lui ce qu'il pensait de ceux qui jouèrent les 
premiers rôles dans cette grande crise : « Il est 
également vrai, disait-il, pour l'Amérique et pour 
la France, que les chefs apparents de la Révolution 
ont pu en être les fanaux, mais n'en ont point 
été les boule-feux " ». 

Il ne paraîtdonc pas, s'il y eut alors des complots 
et des menées ténébreuses, que Chamfort s'y soit 
jamais mêlé. Eu revanche, tout porte à croire 
qu'il fut résolument partisan de la lutte à main 
armée et au grand jour. Conspirateur ? sans doute, 
non. lusurgé ? il y a toute apparence. Hetzel, sur 
je ne sais quelle autorité, affirme qu'il « entra 
un des premiers à la Bastille ' ». Il est certain 
que, dans ses Tableaux de la Révolution, son récit 
a souvent l'accent, non pas seulement d'un témoin, 
mais d'un acteur. Nul doute qu'il prit tout à faif 
au sérieux l'axiome révolutionnaire proféré par 
La Fayette : a L'insurrection est le plus saint des 
devoirs' ». Parce qu'il juge la Révolution néces- 
saire, il trouve légitime la rébellion qui rend sa 
marche plus prompte et ses progrès plus décisifs. 



i. Ed. AuGUis, u, %[. 

2. Ed. AUGUIS, ni, 323. 

3. C/ia»ifort, par P. J. Stahl. (Paris,Hetzel, in-lS, p. 3T.) 

4. Ed. Avcms, H, 381. 



224 CUAMFORT 

Dans l'arlicle que Rœderer écrivit sur Chamforl 
en 1795, et qu'il présente sous forme de conversa- 
tion, il l'ail dire par l'interlocuteur avec lequel il 
est censé discuter : « Je ne le (Cliainforti mettrai 
pas au nombre des esprits sages qui ont prévu les 
conséquences des déclamations incendiaires, ni 
des âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher 
les fureurs populaires, ni même des âmes sensi- 
bles qui en ont constamment gémi ' i>. Et Rœderer 
ne proteste point contre ce jugement. Il savait 
bien, en effet, que Cliamforl avait professé des 
théories insurrectionnelles de la façon la moins 
réservée. Les désordres qui accompagnèrent les 
premières journées de la Hévolution, ne lui inspi- 
rèrent ni répugnance, ni inquiétude : « Dans 
l'instant, disait-il, où Dieu créa le monde, le mou- 
vement du chaos dut faire trouver le chaos plus 
désordonné que lorsqu'il reposait dans un désor- 
dre paisible. C'est ainsi que, chez nous, l'embarras 
d'une société qui se réorganise doit paraître l'excès 
du désordre ' ». Ce serait assurément le trahir 
que de prétendre qu'il approuvât les violences 
populaires ; mais, s'il ne les approuve point, il ne 
les réprouve point non plus ; et il en parle sans 
indignation, sans sévérité môme, parce qu'elles lui 
paraissent moins des crimes que des représailles. 
Après avoir rappelé certaines insolences aristo- 
cratiques du duc de Richelieu : « Il faut convenir, 
ajoute-t-il, que tous ces traits et tant d'autres effets 
immédiats d'une féroce arrogance, trop commune 

i. Ed. AUGUis, V, 340. 
2. Ed. Aucuis, I, 447. 



SOS ROLE AU DÉBUT DK LA RÉVOLUTION 225 

en différentes classes autrefois privilégiées, ont 
dû provoquer d'autres punitions que celle du ridicule. 
C'est du souvenir de tant d'outrages que sont nés 
les plus grands événements d'une révolution qui 
foule aux pieds ce stupide orgueil et qui absout un 
peu les Français de leur longue patience '. ■> Lors 
du massacre de Foulon et Berthier, il ne pensa 
pas un seul instant que ce sang versé pût à jamais 
souiller et déshonorer la cause du peuple. C'est ce 
jour-là même qu'il prononça son mot fameux : 
« La Révolution fera le tour du globe » . Et pour- 
tant il était au Palais-Uoyal, quand on y apporta 
la tète de Foulon, et il avait été témoin de l'horri- 
ble scène : 

a Tout à coup un bruit nouveau se fait en tendre, c'est celui 
du tambour : il commande le silence. Deux torches s'élè- 
vent et attirent les yeux. Quel spectacle ! une tête livide 
et sanglante éclairée d'une horrible lueur ! Un homme qui 
précède et crie d'une voix lugubre : Z-aisse: passe/- la jus- 
tice du peuple ! Et les assistants muets qui regardent - ! » 

Sans doute, ces hideuses dépouilles lui font 
horreur ; il juge pourtant que le peuple n'a point 
fait œuvre de bourreau, mais de justicier; caril 
termine son récit par cette réflexion : 

« Ce mot d'un sens si profond: Laissez passer la justice 
du peuple 1 frappa vivement les esprits. Il les eût frappés 
davantage, si on l'eût considéré comme une allusion à un 
mot plus ancien : Z.a)sse:/9asser /fl justice du roi. C'était le 
cri d'un des satellites royaux qui, sous Charles VI, traîna, 
par ordre du monarque, dans les rues de Paris, le cadavre 

1. Ed. AUGLis, ni, 246. 

2. Ed. AiiGUis, U, 34S. 

15 



226 CHAMFORT 

sanglant d'un des amants de sa femme, Isabeau de Bavière. 
De ces deux justices, celle du peuple et celle du roi, 
laquelle était la plus odieuse et la plus révoltante ' ? » 

Serait-ce donc qu'il faut confondre Chamfort 
avec les énergunaènes et les hommes de sang ? 
Fut-il, comme le font entendre Morellet, Marmon- 
tel, d'autres encore, un factieux fanatique, qui se 
complut au milieu des violences de l'anarchie ? 
C'est l'opinion de Sainte-Beuve. Il cite une lettre 
que Chamfort écrivait à un ami après le JOaoiit: 

« Vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisé- 
ment triste. Ce n'est pas que le calme soit rétabli et que 
le peuple n'ait encore, cette nuit, pourchassé les aristo- 
crates, entre autres les journalistes de leur bord. Mais il 
faut savoir prendre son parti sur les contre-temps de cette 
espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple neuf, qui, 
pendant trois années, a parlé sans cesse de sa sublime 
Constitution, mais qui va la détruire, et dans le vrai, n'a 
iu organiser encore que l'insurrection . C'est peu de chose, 
il est vrai, mais cela vaut mieux que rien, ti 

Après avoir cité ces lignes et souligné ces deux 
passages que nous mettons ici en italiques, Sainte- 
Beuve ajoute : « De tels passages montrent à quel 
point Chamfort, malgré quelques parties perçantes 
et profondes, n'était qu'un homme d'esprit sans 
vraies lumières et fanatisé ". » 

Fanatisé? ce mot n'est-il pas excessif? Une 
fois de plus Sainte-Beuve n'a-t-il pas été un juge 
sans bienveillance ? 11 faut bien reconnaître que 
Chamfort ne fut ni timoré, ni timide, ni même 

\. Ed. Aur.uis. II. 348, 

2. Causeries du Lundi, IV, .'ifi3. 



SON ROLE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION 227 

prudent. « Le Français, avait-il remarqué unjour, 
respecte l'autorité et méprise la loi. Il faut lui en- 
seigner à faire le coatraire '. » L'action insurrec- 
tionnelle, pour laquelle il n'eut guère que de la 
complaisance, pouvait être une bonne école de 
mépris de l'autorité; mais quelle illusion de croire 
qu'elle n'enseignait pas en même temps à violer 
la loi ! Quelle erreur de penser que la violence 
populaire, après avoir triomphé d'un pouvoir 
vivant et armé, se laisserait arrêter et dompter par 
la puissance d'une idée abstraite ! Mais personne 
alors ne pouvait savoir ce qu'est la foule ni prévoir 
qu'il y avait sans doute de futurs septembriseurs 
parmi les vainqueurs de la Bastille. Que Chamfort 
ait eu une confiance téméraire dans la sagesse du 
peuple, c'est assez dire ; l'accuser de fanatisme, 
c'est trop. 

Et d'ailleurs, à cette heure de crise unique, 
y avait-il place pour les moyens modérés et pru- 
dents ? — Ainsi que le remarque Quinet, la Ré- 
volution civile entra, comme la nécessité même, 
dans nos codes ; le droit civil des Français fut 
changé de fond en comble en « trois quarts d'heure, 
suivant le mot de Cazalès " ». Mais ce n'était là 
qu'un côté de la Révolution ; ce n'était pas la Ré-- 
volution même. Dès que se posait la question 
essentielle, la question de droit politique, fatale- 
ment la force seule la pouvait trancher. Entre 
l'ancien régime et le nouveau, s'engageait un duel 



1. Ed. AuGUis, I, 445. 

2. Quinet, La Révolution, I, 12"), (Paris, Lacroix, Verbcckhœven 
et Cie, 1808, in-18.) 



228 CIIAMFORT 

à mort, où les adversaires, comme dans l'épopée 
antique, devaient se jeter le défi sans rémission : 
« Enlève-moi ou je t'enlève ' ! » Or, dès que la 
lutte fut commencée, Chamforl paraît en avoir 
nettement compris le caractère. A propos de l'em- 
pressement que mit le peuple à enlever les canons 
de divers châteaux pour les amener cà Paris : 

« Nous remarquerons à ce sujet, dit-il, que l'instinct du 
peuplel'a mieux conduit que ne l'eût fait la raison plus 
ou moins éclairée de la plupart de ses chefs, même les 
mieux intentionnés. Que fût-il devenu en effet, si, tandis 
qu'il était forcé à laisser entre les mains d'un pouvoir exé- 
cutif, son mortel ennemi, la disposition d'une autre force 
armée, il n'eût créé en quelque sorte dans son propre sein 
un second pouvoir exécutif vraiment à ses ordres, une 
autre force armée vraiment la sienne, capable de repous- 
ser la portion de force nationale encore placée sous la main 
de ses adversaires? Mais c'est là, disait-on, une doctrine 
d'anarchie. Qui en doutait? Et qui doutait aussi qu'il ne 
fallût opter entre l'anarchie et la servitude? Qui ne voyait 
que les fautes du roi constitutionnel, on perpétuant les dés- 
ordres, forceraient la nation à marcher vers une liberté 
complète, tandis que le retour prématuré de l'ordre ramè- 
nerait infailliblement le despotisme, incorrigible par son 
essence, par sa nature ' ? » 

Après cela, peut-être peut-on croire que Chamfort 
fut plus éclairé que ne le pense Sainte-Beuve, et 
que, lorsqu'il disait qu'o» ne nettoie pas les étabtes 
d'Aiiffias avec un plwneau, ou que ce n'était pas le 
temps (le faire une rci-oliition à feau rose, il avait 
plus de clairvoyance politique que d'enthousiasme 
et de fanatisme irréfléchi. 



1. Voir Tahleaux de la Révolution. Ed. Auouis, II, 3n7. 

2. Ed. AuGuis. 11,37.3. 



CHAPITRE II 

CHAMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE. 

Vers la fin de 1792, Chamfort, examinant la 
conduite des membres de la minorité de lanoblesse, 
cherchait à marquer le moment oii, après s'être 
associés au mouvement populaire, ils avaient tour 
à tour renoncé à la suivre : 

« C'est, disait-il, un plaisir qui n'est pas indigne d'un 
philosophe d'observer à quelle période de la Révolution 
chacun d'eux l'a délaissée, ou a pris parti contre elle. Tel 
l'a suivie ou accompagnée après le veto suspensif, qui 
l'eût abandonnée si le [roi n'eût été en possession de ce 
beau privilège, devenu bientôt après la cause de sa ruine. 
Tel autre vient de quitter la France à la destruction de la 
royauté qui, passant condamnation sur la royauté hérédi- 
taire, fût demeuré Français si on eût établi la royauté 
élective. Les préjugés, l'habitude, l'irréflexion entraînè- 
rent ceux que l'intérêt personnel n'avait pu dominer '. » 

Ces remarques et ces réflexions s'appliquent non 
pas seulement au petit groupe des gentilshommes 
démocrates, mais à la grande majorité des Consti- 
tuants qui rêvèrent d'établir en France une démo- 
cratie royale, une monarchie constitutionnelle. Il 
est étrange que ces hommes si éclairés, grands 
théoriciens politiques, les Malouet, les Mounier, 

t. Ed. AuGUis, II, 374-75. 



230 CUAMFORT 

les Sieyès, Mirabeau même, aient pu croire qu'il 
était possible d'asseoir le régime d'un grand pays 
sur une contradiction: la souveraineté du peuple 
proclamée, la souveraineté du roi maintenue. Par 
la logique lointaine qui sortait des principes mêmes 
qu'ils avaient mis à la base de leur Constitution, la 
souveraineté nationale devait aller jusqu'au bout 
d'elle-même ; et le bon sens indiquait qu'une 
royauté, vieille de plusieurs siècles, ne pouvait, 
sans résistance, subir un partage qui forcément lui 
apparaissait comme une spoliation. Entre la monar- 
chie et le peuple les Constituants voulurent con- 
clure, comme dit Quinet, un contrat impossible. Et 
cette impossibilité, Chamfort fut du petit nombre 
de ceux qui la discernèrent dès le début. Il vit com- 
ment la constitution monarchique, à laquelle on 
travailla, de 1790 à 1791, ne pouvait être qu'une 
œuvre non seulement transitoire, mais éphémère 
et caduque. L'attachement traditionnel des Fran- 
çais à leur royauté lui était pourtant bien connu : 
« Rappelez-vous, écrit-il à un ami, le symptôme que 
je vous citais de la passion française pour la royauté, 
ce que je vous prouvais parla facilité avec laquelle 
les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient 
de l'air : Ça ira, à l'air : Vive Henri IV ' ! » Sans 
doute il ne prévoyait pas, au début de la Révolu- 
tion, que, trois ans plus tard, la République serait 
le gouvernement de la France ; mais, sans la 
juger si prochaine, il la considérait comme inévi- 
•^able, parce qu'elle était le terme même de la 

1. Ed. AuGUis, V, 318. 



CHAMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 231 

Révolution, parce que la liberté ne pouvait dater 
vraiment que du jour où la royauté serait abolie. 
Et il fut ainsi ce que nous appellerions un républi- 
cain de la première heure. Dès juillet 1789, n'écri- 
vait-il pas à M"° Agasse : << Voulez-vous bien vous 
charger de tous mes compliments pour M... (Pan- 
koucke), et le prier de rendre le Mercure un peu plus 
républicain? Il n'y a plus que cela qui prenne '.» A 
peu près à la même époque, Marmontel ne nous le 
signale-t-il pas comme un des « plus outrés par- 
tisans de la faction républicaine » ? 

Il est certain que n'eût-il pas fait tout haut sa 
profession de foi, son opinion pourrait encore 
ressortir assez clairement pour nous de ce qu'il 
dit et écrivit durant la Constituante. Tout en ayant 
toujours professé un respect sincère pour la per- 
sonne de Louis XVI, il ne cessa de tenir en détîance 
le gouvernement de la cour. Il rendait volontiers 
hommage aux qualités privées du roi. Mais « qu'im- 
porte, disait-il, un Tibère ou un Titus sur le trône, 
s'il a des Séjan pour ministres " ? » On voit sans 
peine, dans ses articles sur les Mémoires secrets de 
Duclos, sur les Mémoires de Richelieu, qu'il est 
constamment préoccupé de détruire ce prestige de 
la monarchie dont il jugeait que les Français étaient 
comme aveuglés. C'est à grand'peine qu'il excuse 
Voltaire d'avoir pu « composer son Siècle de 
Louis XIV dans un esprit et sur des principes si 
peu favorables aux vrais intérêts de l'humanité ' ». 



1. Ed. AuGUis, V, 306. 

2. Ed. AUGuis, I, 437. 

3. Ed. Adguis, m, 75. 



232 CnAMFORT 

Lui, au contraire, il met une singulière vivacité à 
dépouiller le grand roi de sa « gloire mensongère 
payée des larmes et du sang de ses peuples » . C'est 
qu'il sait que cette gloire a rejailli sur la fonction 
royale, et qu'il souhaite de voir se dissiper promp- 
tement cette illusion de la foi monarchique qui 
naguère « laissait... la France avec ses disgrâces, 
sa misère et son avilissement, livrée à des arts 
agréables ou à des goûts futiles — , abandonnée à 
tous les hasards d'un avenir incertain, et aux 
caprices d'un despotisme qu'elle avait déifié 
soixante ans, dans la personne du prince qui en 
avait le plus longtemps et le plus constamment 
abusé' ». — Et lorsque des gens de lettres, amis 
de Chamfort, tentaient de désarmer son zèle anti- 
monarchique, en lui représentant tout ce que la 
littérature devait à la protection de nos rois, il 
n'était pas convaincu par cet argument et persistait 
à penser qu'acheter « de belles tragédies, de bonnes 
comédies, au prix de tous les maux qui suivent 
l'esclavage civil et politique, c'est payer un peu 
cher sa place au spectacle ' ». 

Très intimement lié avec Mirabeau, grand admi- 
rateur de son talent, il le loue et l'exalte toutes 
les fois que le tribun propose des mesures propres 
àafïaiblir le pouvoir exécutif. Mais dans une occa- 
sion solennelle, Mirabeau, déjà gagné sans doute 
au parti de la cour, prit la parole dans la discus- 
sion sur le Droit de paix et de guerre, et présenta 
un projet de décret rédigé de telle façon que le 

1. Ed. Aucuis, 111. 70. 

2. Ed. AUGUis, m, 76. 



CIUMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 233 

trhtmviral Lameth, Barnave, Diiport put soutenir 
qu'il voulait attribuer au seul pouvoir exécutif 
l'initiative de traiter avec les puissances étran- 
gères. Chamfort alors s'émeut. Il se rend au Club 
de 1189, et y ayant rencontré l'abbé Sieyès, il lui 
fait part de son opinion sur l'article 9 du fameux 
décret. Il voudrait qu'il agît avec lui près de Mira- 
beau pour l'amener à modifier cet article de façon 
aie rendre «populaire», c'est-à-dire anti-monar- 
chique. Et, sans plus tarder, il écrit à Mirabeau 
lui-même pour le presser de se ranger à son avis : 

« Veuillez, me dire en deux mois, ce soir même, dans la 
réponse que vous m"avez annoncée, si vous comptez faire 
la chose vous-même.... Il faudrait assister pour celaà l'ou- 
verture de la séance, sans quoi vous manqueriez le véri- 
table moment qui est celui du procès-verlial. » 

Si, du reste, son illustre ami ne veut point l'en- 
tendre, Chamfort lui déclare, sans crainte d'entrer 
en contradiction avec lui, qu'il s'adressera à 
d'autres députés pour faire porter son opinion à la 
tribune : 

« Si quelque raison que je ne prévois pas, dit-il en ter- 
minant sa lettre, vous empêche de faire vous-même la pro- 
position, marquez-le-moi de même, afin que jepuisse, dès 
demain matiu, trouver quelqu'un qui s'en acquitte ; car 
j'attache le plus grand prix à ce qu'on ne laiss(! pas de 
doute sur un article pareil ; et, d'un autre C(Mé, ne sachant 
point même ce que vous ferez sur ces garanties, je serai 
fort aise de faire jeter parmi les motifs de l'amendement 
quelque chose qui annonce bien que l'Assemblée ne veut 
pas laisser au roi le droit de compromettre la nation dans 
les afîaires des autres peuples ^ » 

1. Revue Rétrospective (seconde série, tome VU, p. 513 sqq.). 



i234 CHAMFORT 

Mais c'est surtout par la façon dont il attaque 
les institutions capables de servir de défense el de 
soutien à la royauté, que l'on peut juger des con- 
victions anti-monarciiiques de Cliamfort. Ses 
articles sur les Mémoires de Richelieu ne sont en 
réalité qu'un acte d'accusation contre l'aristocratie 
française : acte d'accusation qui porte d'autant 
plus que l'on n'y trouve pas le ton de la déclama- 
tion, et que l'ironie, qui circule à travers toutes 
ces pages, en restant presque toujours mesurée^ 
n'en devient que plus pénétrante et plus cruelle. 
Or, à notre sens, on s'est mépris en pensant que 
cette satire amère du patriciat français lui avait été 
inspirée par ses rancunes de plébéien, épris avant 
tout de l'égalité. Assurément, il sentit autant que 
pas un ce qu'il pouvait y avoir d'injurieux el d'ini- 
que dans les privilèges nobiliaires. Et pourtant, 
quand la nuit du 4 août eut aboli ces privilèges, 
Chamfort ne désarma pas. Même dépouillée, et 
dépouillée par ?es propres mains, la noblesse lui 
demeura suspecte. Il était convaincu en eflet 
qu'entre la royauté et l'aristocratie il existait dès 
longtemps une sorte de traité tacite, et qu'elles 
étaient conjurées pour mettre obstacle à l'égalité et 
à la liberté politiques. Pas un seul instant il ne 
consentit à ouvrir l'oreille aux théories renouvelées 
de Montesquieu et que certains membres de la 
noblesse essayaient d'accréditer. « Une aristo- 
cratie héréditaire, disaient-ils, est un bon corps 
intermédiaire entre le roi et le peuple ; il balance 
ces deux pouvoirs extrêmes et les maintient dans 
un juste équilibre. » Chamfort se refusa obstiné- 



CHAMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 235 

ment à croire aux heureux effets de celte mécanique 
politique. Il savait ce qu'avait été le rôle de la 
noblesse depuis deux siècles ; il pensait qu'avec la 
tradition et les mœurs que le temps lui avait faites, 
elle ne pouvait pas en jouer d'autre. Et ce rôle il 
le définissait d'un mot d'une justice rigoureuse, 
mais aussi d'une rigoureuse justesse : « La 
noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire 
entre le roi et le peuple... Oui, comme le chien 
de chasse est un intermédiaire entre le chas- 
seur et les lièvres '. » 

« Le trône et l'autel tomberont ensemble^ aurait- 
il dit à Marmontel ; ce sont deux arcs-boutanls 
appuyés l'un par l'autre, et que l'un des deux soit 
brisé, l'autre va fléchir. » Il ne pouvait manquer 
en efiet de comprendre que le clergé, comme la 
noblesse, était et devait être un appui de la 
royauté, et de l'attaquer à ce titre. Il est certain 
pourtant que de ce côté il porta des coups moins 
fréquents et moins rudes. Dans son recueil d'ar- 
ticles, on n'en trouve point qui donne à l'Eglise des 
atteintes aussi vives et aussi profondes que celles 
qu'il dirigea contre l'aristocratie. C'estque, comme 
nous l'avons remarqué, l'attitude du clergé sous 
Louis XVI avait été aussi réservée, aussi effacée, 
que celle de la noblesse s'était rendue arrogante ; 
c'est que Chamfort, tout en étant complètement 
indévot, n'avait point de passion anti-religieuse ; 
c'est enfin que, durant les années 1790 et 1791, les 
révolutionnaires se flattèrent d'incorporer dans la 

1. Ed. AUGUis, I, 443. 



236 CIIAMFORT 

démocratie nationale les éléments démocratiques 
de la hiérarchie ecclésiastique. Les adhésions 
bruyantes de quelques membres du bas clergé, et 
môme de quelques hauts dignitaires, avaient pu 
faire espérer que la fameuse Constitution civile 
allait changer la tradition et l'esprit de l'Eglise de 
France. Chamfort, comme beaucoup d'hommes de 
son époque, de son milieu, a cru sincèrement pen- 
Ni dant un temps au curé patriote. De là ses articles 
sur l'homélie du curé de Congis et sur les prônes 
civiques de l'abbé Lamourette '. Cette Adresse aux 
Provinces, qu'il avait rédigée pour le compte de Tal- 
leyrand, n'avait-elle pas été lue et commentée en 
chaire dans toutes les paroisses ' ? Etait-il interdit 
dépenser que tous ces humbles prêtres, délivrés 
de la tutelle de supérieurs qui les ruinaient et les 
opprimaient, seraient disposés à soutenir une 
révolution dont l'idéal moral et social se retrouvait 
dans l'Evangile ? — Mais si, pour ces diverses 
raisons, Chamfort a été sobre de traits contre les 
prêtres, il n'admet rien de ce qui, jusqu'à ce temps, 
a donné à l'Eglise sa forme et sa force. La théologie 
n'est pour lui qu'un «catéchisme de métaphysique 
absurde et inintelligible », ou encore le chef-d'œuvre 
de l'habileté sacerdotale qui a su « rendre tempo- 
relle la puissance spirituelle accordée parle Sauveur 
aux pasteurs de l'Eglise •* ». Dans la morale chré- 
tienne il rejette « cette doctrine de patience, de 
soudrance, d'abnégation de soi-même et d'avilisse- 



i. Voir édition AuGUis, lU, p. 119 sqq. et 178 sqq. 

2. Voir Moniteur. Séance du 11 février 1790. 

3. Bd. AuGUis, III, 195. 



CHAMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 237 

ment si commode au\ usurpateurs ' ». II ne souffre 
qu'à aucun degré l'Eglise puisse intervenir dans le 
maniement des affaires publiques, i Si les hommes 
veulent vivre en paix, il faut tracer une ligne 
de démarcation entre les objets vérifiables, c'est-à- 
dire qu'il faut ôter tout effet civil aux opinions 
théologiques et religieuses '. » Résolument enfin 
il veut que l'Eglise disparaisse, en tant que caste 
ou même en tant que corporation, et c'est, à ses 
yeux, la grande raison pour laquelle on doit abolir 
le célibat des prêtres. « Qui ne voit... que le 
mariage des prêtres est le seul moyen de prévenir 
la tendance à l'esprit de corporation, fruit des 
anciennes habitudes du clergé ? Qui ne voit que 
c'est le seul moyen de donner vraiment une patrie 
aux prêtres, de les confondre dans l'unité nationale, 
et d'en faire d'utiles instruments de la civilisation 
d'un grand peuple '?» 

Au reste, aux yeux de Chamfort, toute corpora- 
tion, quelle qu'elle soit, paraît un cadre qu'il faul 
briser. Les corporations, formées sous l'ancien 
régime, n'ont, en somme, vécu que par lui et pour 
lui ; elles lui empruntaient une partie de sa force, 
et lui prêtaient en échange une partie de la leur. 
Elles sont ainsi devenues les asiles et les citadelles 
de l'esprit du passé. Ce serait une vaine entreprise 
que d'essayer de les réformer; il faut les détruire ; 
car « ces corps répugnent à tous les changements^ 
etsemblent avoir pris pour devise le mot d'un pape 
sur les Jésuites : qu'ils soient comme ils sont, ou qu ils 

1. Ed. AUGUis, I, 447. 

2. Ed. AUGUIS. III, .376. 

3. Mercure de France, n' du 14 .loiit 179IJ. 



238 CHAMFOBT 

nesoientplus » '. Aussi la Constituante a-t-elle sup- 
primé les Parlements, après un discours de Mira- 
beau et une motion de Thouret où il disait, entre 
autres choses : « Les corps antiques se font une 
religion de leurs maximes, ils sont toujours atta- 
chés à ce qu'ils appellent leurs droits et leurs hon- 
neurs». (Séance du 3 novembre 1789.;. Chamfort 
est convaincu qu'il ne faut pas s'arrêter dans celte 
voie ; et c'est ainsi qu'il fut amené à composer sur 
les Académies un discours que Mirabeau devait 
prononcer, et qui, après la mort du grand tribun, 
fut retrouvé dans ses papiers et publié sous son 
propre nom par Chamfort, au mois de mai 1791. 
L'Assemblée Nationale avait demandé aux diverses 
académies de lui présenter le plan de la Constitu- 
tion que chacune d'elles jugerait à propos de se 
donner. L'Académie française nomma quelques- 
uns de ses membres commissaires pour l'examen 
et la rédaction de ses règlements. Il sortit de là 
un rapport rédigé par La Harpe et qui, dès le mois 
de février 1791 j fut imprimé dans le iWc/Ti/rp. Dans 
ces pages on trouve bien plutôt une apologie de 
r.\cadémie française qu'un projet quelconque de 
réorganisation. La Harpe avait beau être alors un 
ardent prosélyte de la Révolution, sa religion aca- 
démique passait avant tout, et il est visible qu'il lui 
déplaisait qu'on voulût toucher à la tradition de la 
docte Compagnie. Chamfort, au contraire, surfout 
préoccupé du succès de ses idées politiques, n'hésita 
pas à demander la suppression radicale de ce qu'il 

1. Ed. AUGUis, III, U9. 



CnAMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 239 

appelle " les jurandes littéraires i> . Et c'est surtout 
contre l'Académie française, « dont, dit-il, la cons- 
titution est plus connue, plus simple, plus facile à 
saisir », qu'il dirigea son efiort '. 

Dans ce discours, il y adeux parties bien distinc- 
tes : l'une écrite sur le ton du pamphlet (ce qui 
permettait à Mirabeau de dire que Chamfort avait 
composé une Lucianide), a pour objet de démon- 
trer que l'Académie est inutile, et de déverser sur 
elle le ridicule. Dans ces premières pages, Cham- 
fort n'a guère fait que reprendre et grouper en fais- 
ceau les griefs dès longtemps élevés contre cette 
institution : mauvais choix, exclusions iniques, 
lenteur apportée à la confection du dictionnaire, 
puérilité des concours et des prix d'éloquence et 
de poésie, ridicule des harangues de réception, etc. 
— Tout cela semble un peu rebattu et il faut bien 
reconnaître que Chamfort, quoi qu'en dise Mira- 
beau, n'a pas toujours retrouvé l'esprit de Lucien 
pour relever par le piquant des détails ce que le 
fond de ce réquisitoire ofire d'un peu banal. Ses 
traits ne sont pas toujours bien aiguisés et surtout 
ne portent pas toujours juste. On dirait qu'il 
n'a écrit ces pages que par manière d'acquit et 
pour amuser la galerie, qu'il lance ses flèches d'une 
main distraite, peu soucieux de faire une plaie 
profonde. Lui-même, d'ailleurs, n'avait-il pas dit 
en parlant des corps (académies, parlements), que 
le ridicule glisse sur eux « comme les balles de 
fusil sur un sanglier, sur un crocodile » ? — Mais il 

1. le Discours sur les Académies c^t avi tomnl de l'Edilion Auguis. 



2i0 CUAMFORT 

ressaisit toute sa vigueur, il retrouve toute sa verve 
âpre et cinglante, quand il en vient à l'objet véri- 
table de son discours, quand il expose le motif 
essentiel pour lequel il demande la suppression de 
l'Académie. A son avis, elle n'est pas seulement 
inutile aux progrès des lettres, elle est moralement 
et politiquement dangereuse. En excitant le ma- 
nège des amours-propres, elle amène les gens de 
lettres à n'abdiquer leurs prétentions que devant 
les puissants, à se faire serviles devant les grands 
et les rois. Depuis son origine due à un homme 
« qu'un instinct rare éclairait sur tous les moyens 
d'étendre ou de perfectionner le despotisme », 
toute son histoire montre qu'elle a constamment 
suivi une tradition de servilité. — Et, après avoir 
cité quelques exemples des lâches adulations par 
lesquelles l'Académie avait lassé Louis XIV lui- 
même, ce prince pourtant « exercé et en quelque 
sorte aguerri à soutenir les plus grands excès de 
la louange », Chamforl ajoute ces lignes décisives : 



« Je sais que le nouvel ordre de choses rend désormais 
impossibles de pareils scandales, et qu'il sauverait, même 
à l'Académie, une partie de ses ridicules accoutumés. On 
ne verrait plus l'avantage d'un rang tenir lieu de mérite, 
ni la laveur de la cour influer, du moins au même degré, 
sur les nominations. Non, ces abus et quel([ues autres ont 
disparu pour jamais ; mais ce qui restera, ce qui est même 
inévitable, c'est la perpétuité de l'esprit qui anime les 
compagnies. En vain tenteriez-vous d'organiser pour la 
liberté des corps créés pour la servitude : toujours ils cher- 
cheront, par le renouvellement de leurs membres succes- 
sifs, à conserver, à propager les principes auxquels ils 
doivent leur existence, ii prolonger les espérances insen- 
sées du despotisme, en lui oH'ranl sans cesse des auxiliaires 



CIIAMIORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 2il 

et des allidés. Dévoués, par leur nature, aux agents de 
l'autorité, seuls arbitres et dispensateurs des petites grâces 
dans un ordre de choses où les législateurs ne peuvent dis- 
tinguer i[ue les grands talents, il existe entre ces corps et 
les dé[)ositairt;s du pouvoir exécutif une bienveillance mu- 
tuelle, une laveur réciproque, garant tacite de leur alliance 
secrète, et, si les circonstances le permettaient, de leur 
complicité future. » 

Périsse donc l'Académie!... 

« Vous avez tout affranchi : faites, pour les talents, ce 
que vous avez fait pour tout autre genre d'industrie. Point 
d'intermédiaire, personne entre les talents et la nation. 
Range-toi de mon soleil, disait Diogène à Alexandre ; et 
Alexandre se rangea. Mais les compagnies ne se rangent 
point, il faut les anéantir. « 

On voit de reste qu'en celte question les préoc- 
cupations d'ordre littéraire sont assez loin de l'es- 
prit de Chamfort. Son but n'est pas de revendiquer 
l'indépendance pour les écrivains mécontents que 
l'Académie prétende être juge de l'orthodoxie en 
littérature. S'il rompt des lances, ce n'est pas con- 
tre une assemblée de lettrés, mais contre une ins- 
titution qui, créée par la monarchie, a conservé et 
conservera l'esprit monarchique. Ici l'homme de 
lettres s'elïace, et laisse la parole au citoyen, au 
républicain pressé de renverser tous les étais du 
gouvernement qu'il veut détruire. 

Pendant les premières années de la Révolution, 
les républicains se tinrent et furent tenus à l'écart, 
et l'on peut dire que leur parti s'ignorait lui-même. 
Jusqu'à la fuite du roi, comme le remarque Mignet, 
« il (ce parti) avait été ou dépendant ou caché, 
parce qu'il n'avait pas eu d'existence propre ou de 

16 



242 f.llAMFORT 

prétexte pour se montrer » '. Ce n'est qu'après l'ar- 
restafion de Louis XVI à Varennes, qu'il fit sa pre- 
mière démonstration. Le 17 juillet 1791, fut portée 
sur l'autel de la Pairie, au Champ-de-Mars, une 
pétition dont les signataires demandaient la dé- 
chéance du roi. Il y a bien de l'apparence que, 
parmi les signatures, figurait celle de Chamfort. 
En tout cas, c'est du club des Jacobins que l'idée 
du pélitionnement était sortie, et, après que Bailly 
eut fait déployer le drapeau rouge, que La Fayette 
eut donné l'ordre de tirer sur les pétitionnaires, 
c'est aux Jacobins, comme pour affirmer sa foi ré- 
publicaine, que Chamfort s'empresse d'accourir. 
« En juillet 1791, après le massacre du Champ-de- 
Mars, entraîné malgré mon état de maladie et de 
souffrance par une force irrésistible, je courus aux 

Jacobins, moi vingtième ou trentième ' » Une 

pareille démarche, à un pareil moment, quand pe- 
sait une sorte de petite terreur sur tous ceux qui 
étaient suspects de républicanisme, lorsque Dan- 
ton, Fréron, Camille Desmoulins étaient contraints 
de s'enfuir en hâte de Paris, équivalait à la profes- 
sion de foi la plus éclatante. Sans doute, jusqu'à ce 
jour Chamfort n'avait pas fait mystère de ses opi- 



1. '(iUqs^i, Histoire de l^RévoltUion française, I, IS". (Paris, Didief, 
in-8*.) 

2. Ed. Al'cuis, V, 333. — Dans le fameux cliili, Chamfâit remplit' 
les fonctions de secrétaire pendant un mois envifon. — Le Journal 
des débats de la Société des amis de la Constitution nous apprend qu'à 
la séance du mercredi 31 août 1791, ■■ MM. Bose et Fàbre d'Eglanline 
ont été nommés membres du Comité de correspondance, à la place de 
MM. Thomas et Cliamfurt ». Nous lisons aussi d.ins le même journal : 
« M. Chamfort (séance du mercredi 10 août 1791) fait lecture d'un 
projet de lettre à M. Prictsley : la Société adopte ce projet et en 
ordonne l'envoi. " fi u^ t^ 



^%' 



CUAMFORT RÉPURI.ICAIN F.T DÉMOCRATE 243 

nions républicaines ; mais dès lors il est classé et 
regardé non seulement comme un soldat, mais 
comme un des chefs du parti. « Avec le secours du 
ci-devant marquis de Condorcet, dit le journal les 
Sabbats Jacobites, il (Brissot) avait fait choix des 
plus vertueux citoyens de la France pour les 
mettre à la tète de sa République. Je vais en donner 
ici la liste telle qu'elle a été trouvée dans les pa- 
piers de M. Brissot... » Et, sur cette prétendue 
liste, on voit en tête Brissot et Condorcet comme 
consuls, puis Prieur, Millin, Buzot, Chamfort, et 
d'autres, comme sénateurs ' . 

De même qu'il prenait ainsi l'avance sur l'opi- 
nion moyenne de son temps par ses doctrines po- 
litiques, il la distançait au moins autant par ses 
idées sociales. Bien qu'il ait donné à Sieyès le titre 
de sa fameuse brochure, il ne faut pas croire qu'il 
n'ait vu dans la Révolution que l'avènement d'une 
classe nouvelle. «Vous avez, lui [disait Lauraguais, 
donné à Sieyès le peuple à vendre au Tiers-Etat. 
— Je m'en pendrai, répliqua Chamfort '. » Et, en 
eflet, il n'était pas de ceux, nombreux alors, qui 
se fussent tenus satisfaits de substituer l'aristocra- 
tie de la forlune à celle delà naissance. Déjà, sous 
l'ancien régime, il avait compris qu'il fallait se dé- 
fier del'égoïsme bourgeois : « Tout ce qui sort de 
la classe du peuple, disait-il, s'arme contre lui 
pour l'opprimer, depuis le milicien, le négociant 
devenu secrétaire du roi, le prédicateur sorti d'un 
village pour prêcher la soumission au pouvoir ar- 

1. les Sahbats JacolUes (tome III, p. 294). 

2. Lettresde i.^B. Lauraguais à Madame... (an X, in-8*). 



C1IA>II-(]UT 



bilraire, l'historiographe fils d'un bourgeois, etc. 
Ce sont les soldats de Cadmus ; les premiers armés 
se tournent contre leurs frères et se précipitentsur 
eux '. .> Çelcgoïsmc, il le vit se manifester encore, 
après 1789, et constatant que les prétentions de la 
bourgeoisie trouvaient faveur parmi la plupart des 
Constituants, il disait avec amertume : « En voyant 
le grand nombre des députés à l'Assemblée na- 
tionale de 1789, étions les préjugés dont la plu- 
part étaient remplis, on eût dit qu'ils ne les avaient 
détruits que pour les prendre, comme ces gens 
qui abattent un édifice pour s'approprier les dé- 
combres ". » Quanta lui, il ne voulait pas souffrir 
que la bourgeoisie confisquât la Révolution à son 
profit. La République, telle qu'il la concevait, de- 
vait être un régime largement démocratique ; et, 
dans un mot éloquent, il en donnait la formule mo- 
rale et sociale : " Moi tout, le reste, rien : voilà le 
despotisme, l'aristocratie et leurs partisans. .Moi, 
c'est un autre ; un autre, c'est moi : voilà le régime 
populaire et ses partisans. Après cela décidez^. » 
Sa décision était prise et son choix fait. 

Tandis, en eflet, que journalistes, publicistes et 
hommes d'État sont, après 1789, comme absorbés 
parles questions de politique constitutionnelle, et 
qu'ils vivent un peu dans l'abstraction, Chamfort 
y ouvre les yeux sur la misérable condition des clas- 

' ses populaires, que l'on s'était trop habitué à ne 

considérer que dans un lointain fort reculé. Au 

i. Ed. Al'GUIS, 1, iio. 

2. Ed. AUGUIS, 1, 447. 

3. iirf. AUGBis, I, 440. 



CIIAMFORT RÉPl'BLICAi:? ET DÉMOCRATE 243 

spectacle de tant de détresse, il éprouve une émo- 
tion poignante et une sorte d'eflroi. 

« Sur uiip population do vingt-cinq millions d'hommes, 
écrit-il en 1790, cinq millions de pauvres, de pauvres dans 
toute la force du terme, c'est-à-dire mendiants ou prêts à 
mendier, c'est là une de ces idées qui pénètrent l'âme de 
tristesse et d'elTroi, un de ces résultats qui l'ont mettre en 
question sila société est un bien... Voilà ce que n'ont pas 
voulu voir ceux qui jusqu'à présent ont écrit sur le peu- 
ple Tel est l'excès de la misère, et il serait encore 

plus fcrand, si le remède n'était pas dans le mal même, si 
les dix-neuf vingtièmes des gens sans propriétés ne mou- 
raient pas avant le temps... C'est le remède, c'est là ce qui 
soulage r.\dministration d'un poids qu'elle ne pouvait 
seulement pas soulever. Ecartons ces idées ; mais pardon- 
nons à J.-,I.|Rousseau ses déclamations contre l'état social. 
Il ne l'a vu que d'un côté : c'est ce qui fait qu'on déclame ; 
mais il faut l'avouer, ce côté fait frémir, et ce qu'il a d'af- 
freux justifie la sensibilité qui s'en indigne et s'en irrite 
Qvec violence ', » 

La Révolution ne lui parait donc pas pouvoir se 
flatter d'avoir accompli son œuvre, si elle se con- 
tente d'opérer un changement dans les'institutions 
politiques : il pense que devant elle se pose la 
question sociale et qu'elle doit travailler à la ré- 
soudre. 

Quant à lui, lorsqu'il arrête ses regards sur cette 
plaie de la misère, il ne croit pas qu'on pourra la 
guérir par des eflusions d'homme sensible, et pense 
qu'on serait coupable de l'exaspérer par des récri- 
minations violentes. Mais il suit avec attention, 
avec passion presque, les tentatives qui sont faites 
pour apporter au mal social, sinon un remède, au 

1. Ed. Ai'Guis, 111, IGo sqq. 



2if) CIIAMFORT 

moins tics altcnualions. Dans la partie liUéraire du 
Mercure, au lieu de donner seulement des articles 
de critique ou de morale, il examine et discute le 
projet de Cabanis sur la réorganisation des hôpi- 
taux, V Essai sur la mendicité de M. de Montlinot , 
V Essai sur les réformes à faire dans notre procédure 
criminelle, par M. de Comeyras. Il est visible que, 
lorsqu'il rend compte de ces ouvrages, ce sont moins 
les ouvrages eux-mêmes qui l'intéressent, que les 
matières dont ils traitent ; ou sent qu'il voudrait 
attirer l'attention des législateurs et du public qui 
pense sur ces questions d'hospitalisation, de répres- 
sion et d'assistance publique. — Après la mise en 
ventedes biens ecclésiastiques, on fut fort en peine 
d'une nuée de pauvres, qui, ne trouvant plus l'au- 
mône à la porte des couvents fermés ou ruinés, 
erraient à travers les campagnes ou refluaient vers 
les villes. L'Assemblée nationale nomma alors un 
Comité dit « de mendicité ». Ce Comité, qui avait 
pour président le duc de La Rochefoucauld-Lian- 
court, ne crut pas que sa mission se bornait à parer 
aux difficultés de la situation présente ; il eut l'am- 
bition de créer de toutes pièces la législation de 
l'assistance publique, et, dans six grands rapports, 
en traça le pland'ensemble. Mais, au milieu des évé- 
nements qui se précipitaient, ce travail passa à peu 
près inaperçu. La Constituante, malgré les instan- 
ces de La Rochefoucauld, ne procéda que par des 
réformesde détail et rien n'était fait, lorsqu'elle se 
sépara. — En octobre 1 790, les trois premiers rap- 
ports de La Rochefoucauld avaient déjà paru. Cham- 
fort ne fut pas de ceux qu'ils laissèrent indiflérents : 



CllAMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 247 

dans son article sur le livre de M. de Montlinot, il 
les résume avec une brièveté lumineuse, fait res- 
sortir la noblesse des principes qui les ont inspirés, 
et montre fortement que les questions qu'ils traitent 
sont des questions vitales. 

<t II faut, dit-il, rendre constitutionnelles les lois qui 
étàblissentradministration des secours donnés aux pauvres. 
La classe indigente de la société étant partie intégrante 
de la société, la législation qui gouverne cette classe doit 
faire partie de la Constitution : c'était le seul moyen d'em- 
pêcher que cette grande idée ne se réduisît à n'être qu'une 
belle conception de l'esprit, sans application à un empire 
qui jouit du bonheur d'avoir une Constitution. C'est la 
première fois que les législateurs ont ainsi parlé aux 
hommes : et nombre de gens, nous ne l'ignorons pas, en 
concluront qu'il ne fallait pas leur parler ce langage. Il 
est à, croire que la postérité ne sera pas de leur senti- 
ment ^ » 

Ces dernières lignes, et tout l'article qu'elles 
terminent, peuvent sans doute compter entre les 
pages qui font le plus d'bonneur à l'intelligence 
et au cœ.ur de Cbamfort. 

En se préoccupant de tout ce qui peut améliorer 
la condition matérielle du peuple, il obéit avant 
tout à des sentiments de justice et d'humanité ; 
mais il a en même temps une vue de haute pru- 
dence politique. Quand les souffrances des hum- 
bles sont excessives, « l'édifice social, dit-il, 
chancelle et court risque d'être renversé '' ». C'est 
cette catastrophe qu'il faut prévoir et prévenir : 
K Diminuez les maux du peuple, vous diminuez sa 



1. Ed. Aucuis , III, ns. 

2. Ed. AuGUis, III, 165. 



2i8 CnAMFORT 

férocité, comme vous guérissez ses maladies avec 
du bouillon » '. il esl fort loin pourtant de penser 
comme Hivarol, qui disait avec sa hautaine im- 
pertinence : « En général, le peuple est un souve- 
rain qui ne demande qu'à manger, et Sa Majesté 
est tranquille quand elle digère ». Chamfort, au 
contraire, s'indigne aulant contre ceux qui le mé- 
prisent, que contre ceux qui le font ou le laissent 
souffrir. 

L'économie sociale, telle qu'il la conçoit, n'a 
point pour unique ni même pour principal objet 
d'assurer au peuple sa part de bien-être, ou du 
moins c'est un soin qu'elle ne doit prendre que 
si elle peut garantir en même temps le respectde sa 
dignité. Dans son article sur Cabanis, Chamfort le 
loue de ramener tout à « des considérations mo- 
rales ». Lui, de même, n'admet pas qu'une démo- 
cratie véritable puisse n'être qu'une sorte d'assu- 
rance mutuelle contre les besoins et les misères 
physiques. Il n'accepterait pas pour les misérables 
un système d'assistance qui ne laisserait pas « sub- 
sister dans le pauvre le respect que tout homme 
doit avoir pour lui-même ». Il aurait horreur 
d'une nation bien repue, bien pansée, — et sans 
âme, et, comme d'instinct, il a protesté par avance 
contre la tendance que devaient manifester les 
futures écoles socialistes à faire trop bon marché 
de la liberté. Dans ses conceptions politiques, ja- 
mais il n'abjura cette haute inspiration idéaliste 
que nous avons marquée dans le programme moral 

1. Ed. Ai'GUis. I, 44C. 



CnAMFORT KÉPLBLICAIN ET DÉMOCRATE 249 

qu'il s'était tracé à lui-même. Et c'est ainsi que 
l'œuvre de la (^constituante avait beau lui paraître 
incomplète sur plus d'un point, il sent cependant 
que cette Assemblée a dignement ouvert la Révo- 
lution en rendant ses droits à la conscience et en 
conviant le peuple à être libre. Pour lui, nulle 
réforme sociale et économique ne saurait primer 
cette conquête morale. 

Dans l'Adresse aux Provinces, à ceux qui repro- 
chent à la Constituante de n'avoir rien fait pour 
le peuple, il répond avec une conviction cordiale 
et pleine : 

« Elevés au rang de citoyens, admissibles à tous les em- 
plois, censeurs éclairés de l'administration, quand vous 
n'en serez pas les dépositaires, silrs que tout se fait et 
par vous ot pour vous, égaux devant la loi, libres d'agir, 
de parler, d'écrire, ne devant jamais compte aux hommes, 
toujours à la volonté commune, quelle plus belle condi- 
tion ! >i 

La liberté est la pierre angulaire de la démO' 
cratie qu'il a rêvée. 

Par le fait seul qu'elle a donné la liberté au 
peuple, la Révolution a été, pour lui, bienfaisante ; 
de l'abjection ou de la nullité dans lesquelles il 
végétait, elle l'a fait accéder à la vie morale. Elle 
a fait disparaître <> les difTormités monstrueuses... 
d'un gouvernement monstrueux », qui avilissait 
ou annihilait des millions d'hommes. « Les 
hommes marchaient sur leur tète, et ils marchent 
sur leurs pieds '. ■» 

\.Ed. Auciis, V, 3i0, 



250 CHAMFORÏ 

Mis en possession de la liberté, le peuple en 
eflet se trouve investi d'un pouvoir nouveau, ca- 
pable de transformer la vie sociale et morale de la 
nation. Ce pouvoir, c'est celui de l'opinion pu- 
blique. Et, dans un article qu'Auguis a négligé, 
bien à tort, de recueillir dans la collection du 
Mercure, Ciiamlorl fait ressortir ce qu'il y a là de 
conséquences incalculables pour les destinées de 
la démocratie future. 

« Naguère parmi nous, dit-il. le grand nombre ne sa- 
vait, n't)sait et ne pouvait juger. Qu'était-re, il y a quel- 
ques années, ce qu'on appelait le public? Rien autre chose 
que le concours d'une centaine de sociétés qui, réunissant 
tous leurs moyens de domination et d'influence, commu- 
niquaient leurs travers à tout l'empire. 11 est bien temps 
de le reconnaître : les préjugés des Français, comme tous 
leurs maux, n'étaient que des émanations aristocratiques. 

Un petit nombre de tyrans nous donnait le signal des 
erreurs favorables à sa tyrannie. Comme ils armaient le 
bras du peuple, pour opprimer le peuple, ils employaient 

son esprit à l'avilir lui-même Ils s'étaient faits les 

juges de l'esprit et du beau, de toutes les vertus, de 
toutes les convenances, et la nation abusée mettait une 
lâche vanité à répéter les arrêts de leurs caprices : imiter 
leurs maîtres, c'est l'ambition des esclaves. Mais enfin 
les bases sont renouvelées.. Les hommes, devenus égaux, 
s'estimeront également et ne voudront recevoir que deux- 
mêmes leurs sentiments ou leurs erreurs. Toutes les pas- 
sions, tous les caractères pourront lutter ensemble. De ce 
mélange d'éléments libres et de mouvements spontanés 
se formera la véritable opinion. Indépendante et souve- 
raine, ellesera, comme la loi, l'ouvrage de tous... En vain 
vous objectez les habitudes prises et la dilliculté de les 
vaincre. Les habitudes des nations, comme celles des in- 
dividus, ne s'accroissent que lorsqu'elles sont volontaires; 
aussi n'y a-t-il de caractère national, de préjugés na- 
tionaux que chez un peuple libre. Le Français était donc 
sans caractère et sans préjugés propres, comme sans li- 



CnAMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 251 

berté. II n'aura donc point à quitter des opinions, mais 
plutôt à en choisir une : il ressemble à un rocher muet 
qu'une divinité vient d'animer. Tout à l'heure ce n'était 
qu'un écho, maintenant c'est une voix '. » 

Mais le peuple, devenu maître de juger les 
hommes et les choses, et, par là même, d'influer 
sur sa propre destinée, est-il en état d'exercer, 
comme il convient, la liberté qu'on lui a rendue ? 
Ne faut-il pas avouer que la Constitution, 

« ouvrage en partie de l'opinion publique, se trouve à 
quelques égards supérieure aux lumières actuelles de la 
plupart des citoyens, et surtout aux habitudes du grand 
nombre? C'est un embarras plus qu'un danger ; mais en- 
fin, si l'ancien gouvernement a péri par le désavantage 
contraire et pour être resté trop en arrière de la nation, 
il n'est pas moins à craindre que la Constitution nouvelle 
ne soit gênée quelque temps dans sa marche par la diffi- 
culté d'élever sur-le-champ à son niveau les idées d'une 
multitude longtemps ignorée et avilie -. » 

En affranchissant le peuple, la Révolution n'au- 
rait donc, aux yeux de Chamfort, acquitté qu'une 
partie de sa dette envers lui, si elle ne créait point 
une instruction publique qui éclaire son intelligence 
et une éducation nationale qui guide sa volonté. 
Là est, pour Chamfort, le plus important des pro- 
blèmes sociaux, celui qu'il faut étudier et résoudre 
avant tous les autres. 

Dès longtemps avant 1 789, les questions d'édu- 
cation l'avaient d'ailleurs préoccupé et occupé. Il 
n'avait que vingt-deux ans lorsque parut l'Emile; 

\. Mercure de France, w Aa il juillet ITJO. 
2. Ibid. 



2^2 cnAMFonT 

mais parmi les amis de sa jeunesse il compta Sélis, 
Thomas, d'autres professeurs de l'Univorsilé, et, 
dans ce milieu, les réformes dont l'd'uvre de Rous- 
seau avait donne le signal éclatant ne pouvaient 
guère manquer de servir de sujet aux entretiens 
ordinaires. A la fin des Notes xur les fables de La 
Fontaine, on lit ces réflexions : 

« On a pu roiiiarquer quelques fables dont la morale est 
évidemment mauvaise.... On voit par cet exemple quelle 
attention il faut porter dans sa lecture pour ne point ad- 
mettre de fau.'-ses idées dans son esprit... Que faire donc ? 
Ne point lire léfi;èrement, ne point être la dupe des grands 
noms, ni des écrivains les plus célèbres, former son. ju- 
gement par l'habitude tle rélléchir, .Mais c'est recommen- 
cer son éducation. Il est vrai ; et c'est ce qu'il faudra faire 
constamment , jusqu'à ce que l'éducation ordinaire soit 
devenue meilleure , réforme qui ne parait pas pro-. 
chaîne '. » 

Cette remarque, inattendue en pareil sujet, 
montre assez l'intérêt que Chamfort attachait à 
celte question, 

Au reste, tout en suivant avec attention les ten' 
talives des réformateurs, il pensait qu'elles ne pou- 
vaient alors aboutir à rien d'essentiel ni de décisif. 
Selon lui, une éducation vraiment rationnelle, 
vraiment raisonnable, était impossible sous le 
régime monarchique : 

« On ne cesse, disait-il, d'écrire sur l'éducation, et les 
ouvrages écrits sur cette matière ont produit quelques 
idées heureuses , quelques méthodes utiles, ont fait, en 
un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut être en 
grand l'utilité de ces écrits, tant qu'on ne fera pas mar- 
cher de front les réformes relatives à la législation, à la 

1. Ed. .\UGIMS. I, 198. 



\ 



CIIAMFORT Hi:ri IILICAIN ET DÉMOCRATE 2o3 

religion, à l'opinion pulili([ue ? L'éducation n'ayant d'au- 
tre objet que de conformer la raison de l'enfance à la rai- 
son publique relativement à ces trois objets, quelle ins- 
truction donner tant que ces trois objets se combattent ? 
En formant la raison de l'enfance, que faites-vous que de 
la préparer à voir plus tôt l'absurdité des opinions et des 
mœurs consacrées par le sceau de l'autorité sacrée, publi- 
que ou législative, par conséquent à lui en inspirer le mé- 
pris ' . » 

Mais la Révolution, en inaugurant un nouvel 
ordre de choses, rendait possible une réforme 
organique de l'éducation nationale ; celte réforme 
devenait en même temps d'une instante nécessité. 
Pour que le peuple pût profiler des avantages que 
lui offrait la nouvelle Constitution, il fallait qu'il 
fût en état de la connaître et de la comprendre : 
« L'Assemblée nationale de 1789 a donné au peuple 
français une Constitution plus forte que lui. Il faut 
qu'elle se hâte d'élever la nation à cette hauteur 
par une bonne éducation publique. Les législateurs 
doivent faire comme ces médecins habiles qui, 
traitant un malade épuisé, font passer les restau- 
rants à l'aide des stomachiques » -. 

Pour que la souveraineté du peuple n'exposât 
pas à d'étranges périls le peuple lui-même et la 
société tout entière, il fallait que le peuple ne restât 
pas sans lumières : « S'il y a jamais eu une raison 
d'instruire et d'éclairer le peuple, c'est à coup sûr 
lorsqu'il est devenu le plus fort '. » Enfin, pour 
soutenir les institutions nouvelles et les faire durer, 
il fallait des mœurs nouvelles aussi. Ciiamfort 

1. Erf. AUGlus, I, .338. 

2. Ed. AuGisi, 1, 147. 

3. Ed. AUGUis, UI, 148. 



25i CIIAMI-ORT 

estime que la Hévoliition ne saurait être un simple 
changement dans le mode de gouvernement : sans 
une réforme morale la réforme politique sera illu- 
soire et avortera : « Les Français, en se donnant 
une Constitution plus forte que ne l'était la nation 
à l'époque où elle se l'est donnée, se sont mis dans 
la nécessité de hâter leur marche vers des mœurs 
simples et fortes, dignes de cette Constitution » '. 
Chamfort travailla-t-il k l'organisation de celle 
éducation nouvelle dont il comprenait si bien toute 
la portée ? — Un témoignage, non sans valeur, 
fait de lui un des premiers et des meilleurs ouvriers 
de cette grande entreprise que la Révolution pour- 
suivit sans la pouvoir mener à terme. Il serait, au 
dire de Vincent Arnault, le rédacteur, ou tout au 
moins l'un des rédacteurs, du Rapport sur l'Ins- 
truction publique présenté par Talleyrand à 
l'Assemblée nationale en septembre 1791. 

«Sa signature (celle de Talleyrand), dit Arnault, n'est 
qu'une faible garantie pour quiconque est un peu au cou- 
rant de ses habitudes. Ne se trouve-t-elle pas au bas de 
quantité de travaux soit sacrés, soit profanes, soit théolo- 
giques, soit philosophiques , soit diplomatiques, tels que 
mandements, monitoires, textes, rapports, voire certains 
rapports sur l'organisation de l'instruction publique , 
lesquels ne sont pas plus sortis de la plume de Son Altesse 
que le texte de certain contrat de mariage, auquel sa si- 
gnature se trouve aussi ? A défaut de feu Chamfort, l'abbé 
Desrenaudes qui n'est pas mort et tel homme qui vil en- 
core, pourraient nous donner sur tout cela d'utiles éclair- 
cissements ; mais le premier est discret comme un con- 
fesseur, et quant au second, (juisail tout le prix d'un se- 

1. £rf. AuGlis, III. 3:>S. 



CIUMKORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 25o 

crel, il n'est pas aisé de le faire parler si on n'est pas 
riche '. » 

Arnault a beau être l'ennemi de Talleyrand : ses 
affirmations ne sauraient être suspectées ni écartées 
de prime abord. Lorsqu'il écrivait ces lignes, il 
avait exercé de hautes fonctions officielles ; il était 
membre de l'Institut, où il avait Talleyrand pour 
collègue. En pareille situation, si malicieux qu'on 
soit, l'on ne médit pas à la légère. En tout cas, 
bien que l'œuvre d'Arnault, qui contient cette 
affirmation, ait paru du vivant de Talleyrand, 
celui-ci ne la démentit point et ne la lit point 
démentir. — Ilsemble même qu' Arnault a recueilli 
le renseignement qu'il nous donne de la bouche 
même de Chamfort. Dans les premières années de 
la Révolution, il le rencontrait souvent, à Ver- 
sailles, chez Maret et Méjean : « Sans suivre assi- 
dûment les travaux de l'Assemblée, dit-il de Cham- 
fort, il venait assez fréquemment à Versailles, où 
l'appelaient ses relations avec quelques députés 
dont il traduisait les pensées ou par l'organe 
desquels il publiait les siennes. D'après ce qu'il 
m'a dit, Mgr l'évèque d'Autun lui aurait plus 
d'une obligation de ce genres». Ces raisons ont 
sans doute frappé M. Dreyfus-Brissac, qui, dans 
un article de la Revue iuleniationale de l'Enseii/nc- 
ment, se déclare disposé à croire que Chamfort a 
tenu la plume pour Talleyrand. 

M. Aulard n'en juge pas ainsi. Il estime qu'il 



1. Ciik -ptir Dreijfiis-Brissac. ^ liei'ue idtei'Hatioiiale de renseigne- 
ment, lï octobre 1892. 

2. Souvenirs d'un sexagénaire (déjà cité)-. 



250 CIIA.MKÛKT 

convient de ne pas disputer la paternité du Rapport 
à celui qui l'a signé : « Il n'y a rien d'invraisem- 
blable, dit-il, à ce que ces pages si pleines d'idées 
et si négligées déforme soient l'œuvre personnelle 
d'un liomme (jui se piquait de rester grand sei- 
gneur en tout » '.A plusieurs reprises il revient 
sur ce que la forme de ce document lui paraît avoir 
de faible et d'incorrect, et, à ses yeux, c'est la meil- 
leure preuve que Talleyrand en est le véritable 
auteur. 

Mais, à y bien regarder, ce rapport est-il donc écrit 
dune plume si peu soigneuse et si peu surveillée ? 
Lorsque M. Aulard, qui a lu tant de prose révo- 
lutionnaire, juge ces pages négligées et incor- 
rectes, ne se monlre-t-il pas bien rigoureux ? Il 
me semble qu'il serait aisé de détacber de ce 
Rapport des passages assez étendus, qui sont écrits 
dans une langue vigoureuse et cbàliée, très éla- 
borée en tout cas. Sans doute, on relève aussi des 
incorrections; mais beaucoup paraissent venir de 
ce que les épreuves furent très mal corrigées, et il 
en est bon nombre que le lecteur peut sans peine 
redresser au passage. Des négligences, il n'en 
manque pas non plus ; mais, à mon sens, elles sont 
moins du fait d'un liomme qui ne daigne pas tra- 
vailler son style que d'un écrivain qui n'a pas 
toujours eu le loisir de donner à ses idées une 
expression dépouillée et précise. Quand le rédac- 
teur du Rapport écrit mal, ce n'est pas par l'aban- 
don qu'il pèche; on voit plutôt qu'il s'empêtre 

i. Dictionnaire de pédagogie de Buisson (à l'article Talleyhaxd). 



CIIAMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCIÎATE 237 

dans le jargon des encyclopédistes. Où trouve-t-on 
dans ces pages rien qui sente le laisser-aller du 
grand seigneur? Où voit-on là un style d'homme 
de qualité, c'est-à-dire d'un liomme qui écrit 
« bien, pas trop bien pourtant, non comme un 
homme de lettres, qui doit y regarder, qui tâche, 
mais en homme comme il faut, qui fait bien tout, 
naturellement, cela comme le reste, sans préten- 
tion : qui a de l'esprit, il est vrai, du talent même, 
si l'on veut, mais qui en serait dispensé, et dans 
le fond n'est tenu à rien » '? Les négligences du 
Rapport ne me paraissent point avoir l'allure patri- 
cienne ; en tout cas, elles ne peuvent, je crois, suf- 
fire à rendre vraisemblable que Talleyrand ait pris 
la peine, contre ses habitudes bien connues, de 
rédisier tout au lona; un document de cette éten- 
due sur un sujet pour lui peu familier, alors que 
les affaires financières el ecclésiastiques, alors 
que les intrigues parlementaires lui donnaient 
d'ailleurs tant de soins et d'occupations. 

Combien d'apparences au contraire en faveur 
de Chamfort ! Puisqu'on sait, à n'en pas douter, 
qu'il fut souvent le coloriste de l'évêque d'Autun, 
en quelle occasion pouvait-il mieux lui rendre cet 
office? Ne semble-t-il pas qu'il dut être tenté de 
s'ofirir de lui-même à traiter cette question de l'é- 
ducation nationale dont il s'inquiétait si fort ? Il 
était lié avec Condorcet,qui préludait alors au Rap- 
port qu'il présenta à la Législative par cinq mé- 
moires sur l'Instruction insérés dans la Bibliothèque 

1. Ed. Aucuis, m, 237. 

17 



258 CUAMFORT 

de V homme public ; il vivait dans l'inlimilé de Caba- 
nis, qui piiljiiail un livre sur la réforme de l'ensei- 
gnement médical et qui aidait Mirabeau dans son 
Travail sur l'Education publique- ; il comptait des 
amis dans les collèges de l'Université ; il avait de 
nombreuses relations dans le monde des Acadé- 
mies. Entre les faiseurs ordinaires de Talleyrand, 
nul ne se trouvait donc situé mieux que lui pour 
recueillir tous les renseignements, tous les maté- 
riaux nécessaires à la composition du fameux Rap- 
port '. — Ajoutons que quelques-unes des idées 
lesplusimportantes développées dans ce document 
se trouvent comme indiquées dans des articles 
publiés par Chamfort avant 1791. Qu'on lise en 
particulier un extrait imprimé dans le yi/erci//T à la 
date du 2 octobre 1790 ; on y trouve les critiques 
formulées dans le Rapport contre l'éducation du 
passé ; on y voit allégués les mêmes motifs pour 
prouver la nécessité d'une instruction publique ; 
l'auteur de l'article, comme l'auteur du Rapport, 
déclare la gratuité indispensable et la restreint à 
l'enseignement primaire, demande que les maîtres 



l. On lit dans les jlfémoires de Talleyrand, au tome 1, p. Kiii, le 
passage suivant : « Je me chargoai... du Rapport du comité de Cons- 
titution sur l'Instruction puhlique. Pour faire ce grand travail, je 
consultai les hommes les plus instruits et les savants les plus remar- 
qués de cette époque où existaient M. de Lagrange, .\I. de Lavoisier, 
M. de la Place, M. Monge, JI. de Condorcet, M. Vici| d'Azyr, M. de la 
Harpe. Tous m'aidèrent. L'espèce de réputation que ce travail a 
acquise exigeait que je les nommasse. » Talleyrand ne prononce 
pas le nom de Cliauifort. Mais est-ce bien une raison pour (pi'il ne 
lui doive rien ? Ce silence ne ferait-il pas plutôt présumer qu'il lui 
doit tout... ou à peu prés ? — Arnault a désigné l'abbé Uesrenaudes 
comme ayant peut-être pris part à la rédaction du Rapport ; il se 
peut en effet qu'il ait mis la main à la partie relative aux écoles ecclé- 
siastiques ; mais sa collaboration dut se borner à cela. 



CHAMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE ^39 

des écoles du second degré soient non pas rétri- 
bués, mais subventionnés par l'Etat, et proteste 
contre tout monopole en matière d'éducation. 
Quelle est la pensée maîtresse de l'œuvre signée 
par Talleyrand ? C'est que l'école a surtout pour 
butde former le citoyen. « 11 faut donc que la dé- 
claration des droits et les principes constitution- 
nels composent à l'avenir un nouveau catéchisme 
pour l'enfance, qui sera enseigné jusque dans les 
plus petites écoles du royaume. Vainement on a 
voulu calomnier cette déclaration ; c'est dans les 
droits de tous que se trouveront éternellement les 
devoirs de chacun, b Qu'on mette en regard de ce 
passage les lignes suivantes de Cliamfort: « Suppo- 
sons qu'au lieu de mettre dans leurs mains (des 
hommes du peuple) un catéchisme de métaphy- 
sique absurde et inintelligible, on en eût fait un 
quieùf contenu lesprincipesdes droits des hommes 
et de leurs devoirs fondés sur leurs droits, on 
serait étonné du terme où ils seraient parvenus en 
suivant cette route tracée dans un bon ouvrage élé- 
mentaire '. » On peut dire sans doute qu'il n'y a 
là qu'une rencontre ; mais il iaut au moins avouer 
qu'elle est frappante. 

Peut-être ne serait-il pas impossible, si l'on fai- 
sait sur le style du Rapport une étude minutieuse, 
d'y retrouver la main de Chamfort. \ première vue 
on y remarque des alliances de mots qui 
sont assez dans son goût, et aussi des formules 
qui ont quelque chose de ce tour aphoristique 

•i 1. Ed. AUGUIS, 1, 447. 



260 CIIAMFORT 

qu'il aimait à donner à sa pensée; mais des in- 
dications de ce genre peuvent toujours paraître 
incertaines et trop discutables. On aurait plutôt de 
quoi se convaincre, en notant dans le Rapport cer ■ 
lains traits qui appartiennent en propre à Çliamfort, 
des opinions qui lui sont particulières. Par exemple, 
je lis dans le Rapport : « La vérité est la morale de 
l'esprit, comme la justice est la morale du cœur »; 
et dans les Pensées : « La conviction est la con- 
science de l'esprit ». Là je vois : « Il est raille fois 
prouvé qu'on ne sait réellement, qu'on ne voit clai- 
rement que ce qu'on découvre » ; et ici : « Ce qu'on 
sait le mieux, c'est ce qu'on a deviné »; ou encore : 
« Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je 
sais encore, je l'ai deviné ». Dans ses réflexions sur 
l'esclavage et la liberté en France avant et depuis la 
Révolution, il déclare que les Français n'ont pas, ne 
peuvent pas avoir d'iiistoire : « Il n'y a d'bistoire 
digne d'attention que celle des peuples libres; l'his- 
toire des peuples soumis au despotisme n'est qu'un 
recueil d'anecdotes ". Et l'auteur du Rapport parle 
et pense de même : « On offrira à leur mémoire 
(des enfants) l'histoire des peuples libres, l'histoire 
de France, ou plutôt desFrançais, quand il en exis- 
tera une. » Ces rapprochements, qui paraissent 
significatifs, ne sont pas les seuls du même genre 
qu'on puisse établir. 

Nous nous gardons bien d'ailleurs de prétendre 
que tout cela suffise pour pouvoir revendiquer har- 
diment au profit de Chamfort la paternité du Rap- 
port sur r Instruction publique. Mais il y a là, croyons- 
nous, de quoi renforcer le témoignage d'Arnault; 



CHAMFORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 261 

or, par lui-même, ce témoignage paraît avoir déjà 
quelque autorité ; Arnault a pu être bien informé 
et son assertion ne surprend guère, lorsque l'on 
connaîtla situation queChamfort occupait près de 
Talleyrand, lorsque surtout l'on songe que, préoc- 
cupé dès longtemps des questions d'éducation et 
passionné pour le bien public, il n'apasdù manquer 
l'occasion de traiter un sujet qui l'attirait et qui 
intéressait si tort l'avenir de la Révolution. 



CHAPITRE m 

SES DERNIÈRES ANNÉES, SON SUICIDE ET SA MORT. 

Quand la Constituante se fut séparée, Cliamfort 
semble s'eflacer, ou tout au moins, comme nous 
dirions aujourd'hui, se retirer de la vie militante. 

Sa santé, depuis si longtemps mauvaise, ne pou- 
vait manquer d'avoir été éprouvée par cette tièvre 
d'émotions et de travail qui l'avait brûlé pendant 
les premiers jours de la Hévolution. 11 a dit lui- 
même comment, devenu valétudinaire, il lui avait 
fallu de plus en plus renoncer à l'action, et com- 
ment il s'y était résigné, sentant que son concours 
devenait moins utile à une cause près de triompher : 

« Il est vrai qu'aux approches de l'hiver (de 1792), ma 
déplorable saiilé, qui suspend Irop souvonl mes travaux, 
et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me força, 
par degrés, à me priver des vôtres (celles du club des 
Jacobins).... La patrie, il est vrai, n'était pas encore sau- 
vée, mais l'affluence toujours croissante parmi vous sem- 
blait le garant de son triomphe et du vôtre, et, dans le 
redoublement des incommodités que la foule me cause, 
je n'étais plus soutenu par ce sentiment si impérieux 
sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché 
aux périls très instants '. » 

En outre, ses amis les plus anciens et les plus 

t. Ed. Aucuis, V, 334. 



SES DERNIÈRES ANNÉES 263 

intimes avaient disparu de la scène politique* 
Mirabeau, que Chamfort avait fréquenté presque 
jusqu'à sa dernière heure ', était mort le 2 avril 
1791. — Talleyrand, dès le commencement de 
1792, suivait en Angleterre l'ambassadeur Biron, 
et, après être revenu quelques jours en France, 
il retournait à Londres au printemps de cette 
même année. — Pendant toute la durée de l'As- 
semblée Législative, Sieyès se tient à l'écart, et 
déjà d'ailleurs il avait commencé à se renfermer 
dans ce silence que Mirabeau avait appelé « une 
calamité publique ». La plupart des représentants 
à la Législative étaient jeunes ou inconnus. Cham- 
fort ne pouvait guère songer à se lier avec ces 
nouveaux venus. Dès longtemps il n'était plus 
d'âge ni de caractère à rechercher des amitiés 
nouvelles : il savait trop bien ce que valent ces 
liaisons formées dans l'arrière-saison de la vie : 
« Les nouveaux amis que nous faisons après un 
certain âge, a-t-il dit, et par lesquels nous cher- 
clions à remplacer ceux que nous avons perdus, 
sont à nos anciens amis ce que les yeux de verre, 
les dents postiches et les jambes de bois sont aux 
jambes de chair et d'os 2. » 

Mais, bien que Chamfort se mette alors moins 
en vue, il s'en faut qu'on puisse dire qu'il se soit 
désintéressé de la marche de la Révolution K Ce 



1. Mirabeau mourut le 2'avril 1791. Le 29 mars, il se romlit à sa 
campagne du Marais avec Frochut, Lachèze et Chamfort. (Y. Cabanis, 
Journal de la maladie de JIrubeau, Paris, 1791, iii-8°.) 

2. Ed. AuGUis, I, 403. 

3. S'il ne faisait rien pour qu'on songeât à lui, il semble pourtant 
(qu'on ne l'oubliait pas tout à l'ait. On lit dans le .Mercure de Fniiice 

partie historique et politique, n* du 21 avril 1792) : a .M. Delessart 



CHAMFORT 



que l'on a pu recueillir de sa correspondance à 
celte époque est évidemment fort incomplet. Nous 
n'avons que deux lettres de lui écrites en 1792. 
Mais l'une (de janvier) nous le montre très atten- 
tif à l'attitude que les puissances monarchiques de 
l'Europe prennent vis-à-vis delà France révolu- 
tionnaire ; et dans l'autre, datée du 12 août, nous 
voyons qu'il aime toujours à se mêler aux mouve- 
ments populaires, et qu'il se réjouit à la pensée 
que le courant d'opinion parti de Paris entraîne 
la nation vers la République '. Et, la coalition 
une fois formée, après la prise de Verdun, quand, 
dans un dîner chez le ministre Lebrun, il dit, avec 

un rire dédaigneux : « Ah! oui ! on dit qu'il y 

a des Prussiens ! » ce mot n'est point celui d'un 
sot, comme le prétend Baudin des Ardennes; c'est 
la fière parole d'un homme qui sait ce qu'il y a de 
ressources de vaillance dans l'âme du peuple de 
France, et qui partage l'héroïsme confiant d'une 
nation qui, contre l'Europe entière, va jouer sa vie 
dans une partie qu'elle ne craint pas de perdre. 

Il ne semble pas que Chamfort se soit engagé 
dans aucun des partis qui se formèrent à cette 
époque. Pourtant, lorsqu'il fut dénoncé à la Conven- 
tion, ses dénonciateurs incriminèrent ses relations 
avec les hommes de la Gironde. 11 s'en défendit. 



avait renouvelé presque tout le corps diplomatique. Son successeur 
vient d'opérer un nouveau déménagement. 11 a nommé M. de Maulde, 
inconnu même de ceu.x qui connaissent tout le monde, à la Haye, à 
la place de M. de Gouvernet ; M. de Vibraye remplace l'abbé Louis 
à Copenhague ; .\I. Villars, secrétaire des Jacobins, passe à Mayence. 

On parle de JI. Chamfort pour la Dicte de Itatisbonuc » 

l. Ed. AuGUis, tome V, p. 313-3i" sqq. 



SES DERNIÈRES ANNEES 265 

« Il (le dénonciateur) me prétend lié avec la Gironde, 
dont je n'ai jamais vu un seul membre que dans des ren- 
contres rares, imprévues et fortuites... Je porte un défi 
public à quelque homme que ce puisse être, de dire qu'il 
m'ait jamais vu chez un député de la Gironde et qu'il ait 
jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand 
nombre de personnes savent et peuvent se rappeler que 
mes idées ont été en opposition absolue avec les leurs sur 
presque toutes les questions importantes, comme la garde 
départementale, le jugement de Louis Capet, l'appel au 
peuple et plusieurs autres '. » 

Quoique ces déclarations aient été écrites par 
ChamfcTrt à un moment où sa liberté et peut-être sa 
vie sont en jeu, il ne les fait pas pour le seul 
besoin de sa cause ; elles paraissent sincères et 
exactes. Au mois de janvier 1792, quand les Giron- 
dins poussent à la guerre contre l'Autriche, Cham- 
fort condamne cette politique, et, s'il connaît Hris- 
sot, Faucliet, rien ne marque qu'il ait eu des 
rapports suivis avec eux ; quand Uoland le nomma 
à la Bibliothèque, il ne l'avait jamais vu ; il n'a pas 
eu avec Vergniaud d'autres relations que des rela- 
tions mondaines '. — Pourtant l'accusation portée 
contre lui, tout en étant fausse, ne manquait pas 
de vraisemblance ; si aucun lien ne l'attacha à la 
Gironde, il avait des affinités avec ce parti. Com- 
me les Girondins, il afficha tout haut son mépris 



1. Ed. AuGUts, V, 330. 

2. Dans les Souvenirs d'un sexagénaire an Vincent Arnault (tome II, 
p. 133), il est parlé de cette Julie qui fut la femme de Talma, et du 
charme de son salon : «. Dire que, dans son salon, où le vicomte de 
St'gur et le comte de Narbonne se rencontraient avec Chamfort et 
David avant 1789, David et Chamfort s'étaient rencontrés habituelle- 
ment depuis avec Mirabeau, Vergniaud et Dumouriez, c'est prouver 
qu'à ces diverses époques ce salon avait été le point de réunion des 
hommes les plus remarquables. » 



266 CHAMFORT 

pour certaias révolutionnaires sans scrupules 
sans conscience. « C'est un ange que votre Pache, 
disait il un jour à un ami de celui-fi; mais à sa 
place je rendrais mes comptes. » Il disait aussi, à 
l'heure où Barère commençait à prendre de l'as- 
cendant : « C'est un brave homme que ce Barère, 
il vient toujours au secours du plus fort ». Avec 
les Girondins, il fut des premiers à appeler et à 
hâter l'avènement de la République. 11 partagea 
cette foi généreuse qu'ils avaient dans la toute- 
puissance des idées, dans la vertu bienfaisante 
de la liberté. 

a Chamfort, écrit M™" Roland, a partagé l'extrême con- 
fiance que j'ai toujours reprochée aux philosophes acteurs 
dans le nouvel ordre de choses ; il ne pouvait croire à 
l'ascendant de quelques mauvaises tètes et au boulever- 
sement qu'elles seraient capables de produire. Vous pous- 
sez les choses à l'extrême, me disait-il quelquefois... Ces 
gens-là se perdent par leurs propres excès ; ils ne feront 
point rétrograder les lumières de dix-huit siècles '. » 

Comme les Girondins enfin, après avoir mis de 
l'idéalisme dans sa vie, il sut mettre du stoïcisme 
dans sa mort. 

Quoi qu'il en soit, si Chamfort s'est mêlé, à 
celte époque, de la politique, il n'a pas désiré, 
selon toute vraisemblance, y être mêlé; il n'était 
pas devenu un indifïérent, mais ne se souciait 
plus d'être un acteur. La cinquantaine une fois 
venue, combien peu d'hommes, à moins d'être au 
pouvoir, songent à rester à un poste de combat ! 
Et pour ceux qui ont le talent et le goût de l'obser- 

i. M"« Roland, Œuvres, \ovac il. (Paris, an VIII, in-8°.) 



SES DERNIÈRES ANNÉES 267 

valion, quelle tentation, au lieu de poursuivre 
leur marche, que de revenir sur leurs pas et de 
se rendre compte du chemin parcouru! C'est là 
sans doute ce qui amena Cliamfort à accepter 
d'écrire les Tableaux de la Révolution. 

Cette entreprise de librairie avait été commencée 
par l'abbé Fauchet'. Au début de l'année 1791, 
un prospectus (s. 1. n. d., in-8", 4 p.) l'avait annon- 
cée en termes ronflants au public: 

« Des artistes citoyens vont buriner les grands tableaux 
de notre Révolution d'une manière digne de la France libre, 
de l'Europe qui s'ébranle pour l'être, et du genre humain 
destiné à le devenir. Ils ont à retracer des mouvements 
violents , des scènes terribles, des événements heureux 
et des prodiges de vertu. La nature sociale , comme 
la nature physique , est sublime dans ses boulever- 
sements et ses orages , qui préparent l'équilibre 
des éléments et la sérénité des beaux jours.... Celte 
société, qui réunit, pour la partie des artistes, toute la 
perfection des talents, a trouvé pour historien un homme, 
un patriote, témoin, acteur lui-même dans les scènes prin- 
cipales; tous les jours de "péril, toutes les nuits orageuses, 
il les a passés à la maison commune de la capitale ou sur 
le lieu de l'événement ; il a servi la liberté de sa fortune, 
de son zèle, de sa voix, de sa main, de sa vie... » 

Cet historien qui se recommandait ou qu'on re- 
commandait si bien au lecteur, c'était Claude Fau- 
cliet. Mais nommé, au mois d'avril 1 791 , évêque du 
Calvados, il ne tarda pas à s'apercevoir que ses 
fonctions épiscopales pouvaient suffire à l'absorber; 
il sacrifia à l'administration de son diocèse son 
ambition d'écrire l'histoire, et, dans ce qui figure 

1. Voir Maurice ToTONEUx, Bibliographie de l'histoire de Paris pen- 
dant la Révolution française. 



i68 CIIAMFOHT 

au recueil d'Auguis, il y a apparence que VliUroduc- 
lion seuleest de lui ; après l'avoir composée, il passa 
la maia à Chamfort, qui accepta. 

Il se chargeait, en vérité, d'une tilche assez in- 
grate et fort malaisée. Il faut songer, en effet, que 
dans cette publication illustrée, l'écrivain était sub- 
ordonné au dessinateur ; celui-ci choisissait les 
sujets de ses planches que l'autre devait expliquer. 
Au lieu que le texte fût, à l'ordinaire, illustré par 
les images, les images devaient être illustrées par 
le texte. La suite, l'ordonnance, la proportion dans 
les développements devenaient presque impossibles. 
Chamfort a vivement senti cette gène, et, au risque 
de déplaire à son éditeur, il s'en est plaint tout 
haut : 

« Nos lecteurs, dit-il, s'aperçoivent sans doute d'une des 
principales difficultés attachées au genre encore plus qu'à 
l'ordonnance de cet ouvrage, moins favorable souvent à 
l'historien qu'au peintre. C'est surtout dans l'histoire des 
premiers jours de la Révolution, que cette difficulté se 
fait remarquer, en rendant plus sensible la disproportion 
des moyens entre la plume et le pinceau. .\ux premiers 
moments de l'insurrection parisienne, la multitude des ta- 
bleaux simultanés , ou rapidement successifs , sert à 
souhait le talent de l'artiste ; tandis que l'historien, dans 
une dépendance plus ou moins gênante, rencontrant un 
sujet tantôt trop fécond, tantôt trop stérile, se voit forcé 
de resserrer 1 un, d'étendre l'autre, au gré d'une conve- 
nance étrangère '. » 

Il a sans doute compris aussi, sans le déclarer de 
façon expresse, qu'une pareille œuvre comportait 
une difficulté plus grave : puisque l'éditeur des 

1. Ed. Aucris. n. 2fi7. 



SES DEHNIKRES ANNÉES 269 

Tableaux (le la Révolution cLnnonQa\t nettement son 
dessein de faire de la propagande révolutionnaire, 
l'écrivain ne pouvait songer à se donner pour im- 
partial et, partant, courait le risque d'être suspecté 
de n'être point exact. Ne pouvait-on point penser 
aussi que, suivant les cas, il hausserait le ton de 
l'apologie ou rembrunirait les teintes de la sa- 
tire ? 

A en croire Auguis, c'est là justement ce qui se- 
rait arrivé à Chamfort : 

<( Il nous semble, dit-il, que les Tableaux de la [{évolu- 
tion sont peints moins avec les couleurs de l'histoire qu'a- 
vec les passions du temps... Il n'est pas étonnant que, 
placé sur le cratère, au milieu des éclairs et des détona- 
tions, il porte dans ses récits le feu et la chaleur de tout 
ce qu'il entend... C'est vainement que le sang innocent a 
coulé, que le trône est ébranlé jusqu'en ses fondements, 
que la couronne chancelle sur le front des rois, que l'a- 
narchie dresse une tète altière, et que les institutions s'é- 
croulanl ne laissent après elles que le désordre : tranquille 
au milieu de leurs ruines, il ressemble aux filles d'^- 
son, qui attendent des maléfices de Médée le rajeunisse- 
ment de leur vieux père ' . » 

Mais ces lignes d'Auguis datent de 1824, c'est- 
à-dire des belles années de la Restauration, et il 
n"en faut pas plus pour expliquer tout « ce tinta- 
marre et ce brouillamini », comme eût ditM. Jour- 
dain. 

Ajuger les choses posément, sans déclamation 
et sans comparaisons mythologiques, il est permis 
d'estimer que, si Chamfort n'a pas fait complète- 

1. Ed. Auguis, II, .\vant-Propos, v. 



270 CUAMI'ORT 

ment œuvre d'historien, au moins a-t-il laissé des 
pages qui ne sont pas sans valeur historique. 
Heureux sans doute de retracer et de revivre ces 
premières journées de laRévoIution, si belles et si 
ardentes, il ne songe pointa dissimulersonenlliou- 
siasmect ne cache point qu'il veut le faire partager 
à son lecteur ; il se donne nettement pour ce qu'il 
est, c'est-à-dire pour un homme de parti. Mais 
songeons que ce parti comprend alors tout un 
peuple, que l'esprit qui l'anime n'a rien de l'étroi- 
tesse des coteries et des sectes. Tout en recon- 
naissant que Çhamfort, emporté dans l'élan 
révolutionnaire, n'a eu ni le désir ni le loisir d'ap- 
pliquer aux hommes et aux choses cette critique 
indifférente à tout, hormis à la vérité, quenous exi- 
geons de l'historien, on doit aussi remarquer, que, 
sans se tenir en défiance contre son enthousiasme, 
au moins veut-il s'en rendre compte. 11 avait d'ail- 
leurs trop de probité dans le caractère et trop de 
clairvoyance dans l'esprit pour ne pas se défendre 
contre l'injustice délibérée et la partialité aveugle. 
On peut bienrelever dans son ouvrage des passages 
où l'apologie de la Révolution prend le tondu di- 
thyrambe ; mais ne convient-il pas de passer con- 
damnation sur ces formes conventionnelles, accep- 
tées ou plutôt imposées par la rhétorique du temps? 
Cela empêche-t-il qu'à plus d'une reprise son récit 
porte la trace de ses scrupules d'exactitude ? En 
est-il moins vrai que ses jugements, pour la plu- 
part, ont pu être, plus tard, re visés dans la forme, 
mais non cassés pour le fond ? Si bien qu'en somme 
ces Tableaux de l'insurrection parisienne restent 



SES DERNIÈRES ANNÉES 271 

comme un document qu'il faut consulter, et que 
Mignet,un historien prudent et modéré sans doute, 
n'a pas hésité à leur faire de larges emprunts. 

Il y a de plus fréquemment, dans ces pages, des 
traits d'observation morale qu'on ne saurait ren- 
contrer partout ailleurs que plus espacés et moins 
expressifs : « L'histoire morale de la Révolution, 
a dit Chamfort, n'est pas d'un moindre intérêt que 
son histoire politique i. . . » L'histoire, considérée de 
ce point de vue, est vraisemblablement celle qui 
lui agréait le plus et qu'il eût souhaité pouvoir 
écrire. Comme on ne demandait pas tant au rédac- 
teur des Tableaux de la Révolution et qu'on lui de- 
mandait autre chose, Chamfort ne se trouvait pas 
maître de traiter sa matière uniquement en mora- 
liste. Mais heureusement il a cru pouvoir en plus 
d'un cas manifester ses préoccupations préférées et 
les marquer dans des morceaux qui relèvent sin- 
gulièrement l'intérêt de son ouvrage. C'est ainsi 
qu'il démêle avec bien de la sagacité les divers 
sentiments des partisans de la cour quand, pour la 
première fois, ilsse trouvèrent en face de l'émeute; 
qu'il peint la peur et la colère qui, après la charge 
de Lambesc, firent de bourgeois timides des insur- 
gés déterminés; qu'il discerne lescalculsdes agents 
du gouvernement qui, au milieu de Paris soulevé, 
se décidèrent à servir la Révolution en la détestant. 
Même aux heures d'entraînement général, les man- 
œuvres des intrigants et des habiles ne lui échap- 
pent pas, et il conte comment MM. La Vigne et Mo- 

1. £d. AlGUis, II, 1S7. 



272 CHAMFORT 

reau Saint-Méry, après avoir, le 9 juillet, donné leur 
démission de présidenls des électeurs, « pour n'être 
pas comptables aux despotes de l'énergie de l'As- 
semblée », se hâtent de reprendre leurs fonctions 
quand l'insurrection est triomphante. « La prise de 
la Bastille, ajoute-t-il ironiquement, acheva de les 
rendre intrépides '.» 

L'imagination n'est point, d'ordinaire, le fait de 
Chamfort ; mais ici, encore plein de l'émotion pui- 
sée dans des spectacles dont il avait été le plus sou- 
vent témoin et que le burin du graveur replaçait 
sous ses yeux, il a pu peindre certaines scènes 
d'une couleur franche et vive, sinon éclatante. 
L'effarement de la population parisienne dans la 
nuit du! 2 au 13 juillet, la marche de nuit des Gardes 
Françaises contre les troupes campées aux Champs- 
Elysées, la promenade du peuple après l'enlève- 
ment des armes au Garde-Meuble, le Palais-Royal 
le jour de la mort de Foulon, tout cela forme autant 
de descriptions pleines d'animation et de vérité; 
et l'on s'étonnerait de ne pas les trouver dans les 
anthologies, si l'on ne songeait que les Pensées et 
Anecdotes de Chamfort ont relégué dans l'ombre le 
reste de son œuvre. 

Selon toute apparence, c'est à ces Tableaux de la 
Révolution qu'il dut d'être nommé à la Bibliothèque 
Nationale". Au mois d'août 1792, il y avait un an 
déjà qu'il poursuivait l'entreprise commencée par 
Fauchel et faisait œuvre d'écrivain patriote. Or le 

i. Ed. AUGUis, U, 199. 

2. Le brevet est daté du 19 août 1792, l'an IV" de la Liberté, ainsi 
que la lettre qui raccompagne. Voir le Moniteur. 



SES DERNIÈRES ANNÉES 273 

puritain Roland ne put guère être sensible qu'à ce 
titre, quand il lui décerna son brevet de bibliothé- 
caire ; et c'est ce que semble indiquer le libellé 
même de la pièce officielle : « Désirant, y est-il dit, 
confier la direction et la surveillance de la Biblio- 
thèque Nationale et de toutes ses parties à des ci- 
toyens recommandables parleur savoir et leur pa- 
triotisme, sur le compte qu'il nous a été rendu des 
talents littéraires et du civisme éprouvé du sieur 
Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, nous l'avons 
commis à la place de l'un des deux bibliothé- 
caires ». C'était la première récompense qu'il 
recevait pour les services qu'il avait rendus à la Ré- 
volution. 

Cette récompense, qu'il n'avait point sollicitée, 
n'avait d'ailleurs rien de magnifique : on ne le nom- 
mait point à une sinécure dorée, et le texte de son 
brevet l'en avertissait expressément. 

« Comme sous le régime simple de l'égalité, disait ce 
documeut, la richesse n'est plus un prix digne du mérite 
et de la vertu, comme l'ordre sévère d'un gouvernement 
libre exige par rapport à ses fonctionnaires plus de ser- 
vices et moins d'émoluments, nous avons jugé que le trai- 
tement annuel des deux bibliothécaires nationaux devait 
être borné à la somme de quatre mille livres et à l'ancien 
logement qu'ils se partageront entre eux. » 

La place était donc modeste et laborieuse ; mais 
elle convenaità la santé de Chamfort. Elle était aussi 
conforme à ses goûts; car s'il est vrai, comme nous 
le croyons, qu'il a collaboré au Rapport de Talley- 
rmid sur t' Inslruct ion publique, il s'était déjà occupé, à 
cette occasion, des Bibliothèques publiques, et avait 

18 



274 i;iiAMFonT 

conçu OU tout au moins examiné des projets de ré- 
forme relatifs à leur organisation. Aussi, à cette 
heure, où il ne s'agissait pas seulement d'assurer 
la bonne distribution des richesses du dépôt qui lui 
était confié, mais encore d'y aménager les acquisi- 
tions nouvelles venues des bibliothèques princières 
ou conventuelles, Chamfort jugea que son emploi 
pouvait suffire à toute son activité. Aucune autre 
occupation ne vint l'en distraire; et s'il ne nous a 
pas été possible de rien retrouver qui nous permette 
de montrer son action sur la marche de son ser- 
vice, au moins savons-nous qu'il était entré en re- 
lations étroites avec les membres de son personnel ; 
et, au témoignage de M. Léopold Delisle, il aurait, 
d'après la tradition de la maison, distingué et en- 
couragé Van Praet '. N'eût-il rendu que ce service 
à la Bibliothèque, Chamfort devrait encore compter 
parmi ceux qui lui ont été le plus utiles. 

Mais à peine était-il entré dans cette paix stu- 
dieuse que s'ouvrit le régime de la Terreur. Il ne 
prit pas la plume pour le combattre ; mais très tôt 
il protesta contre lui par quelques-uns de ces mots 
que tous entendaient, retenaient et répétaient : 
« La Révolution, disait-il, est comme un chien 
perdu que personne n'ose arrêter y>. — Commen- 
tant la fameuse devise : « La{raternité|ou la mort u, 
il la traduisait ainsi : iSois mon frère ou jeté tue »; 
ou encore : « La fraternité de ces gens-là est celle 

1. M. Léopold Delisle, fpie nmis avons consulté sur le passage de 
Cliamfcirt à la Bililiii|lir(|ii(: Nationale, nous a l'ait l'iionncur de nous 
répoudre par une lettre dont nous détachons les lifjnes suivantes : 
« I^a tradition veut ipie Clianifort ait proté^'é Van Praet. Si elle est 
fondée, nous devons en savoir ■irc à Cliaud':irl. T) 



SES DEli MERES ANNÉES 273 

de Gain et d'Abel » . Ces libres propos ne pou- 
vaient passer inaperçus. Il paraît en outre que sol- 
licité par Héraut-Séchelles, qui comptait sur les 
tenailles mordicantes de Cliamfort, d'écrire contre 
la liberté de la presse, il s'y refusa tout net. C'était 
plus qu'il n'en fallait pour le compromettre et le 
perdre. Aussi était-il déjà suspect, lorsqu'il fut dé- 
noncé au Comité de Sûreté générale, par un de ses 
subordonnés à la Bibliothèque, nommé Tobiesen 
Duby. 

On n'écouta pourtant pas ce triste personnage 
dès sa première délation. Mais il ne perdit pas pa- 
tience, et le 21 juillet 1 793 il priait le citoyen Gom- 
baud-Lachaise, « militaire vétéran, rédacteur du 
Bulletin de la Convention », de transmettre aux 
membres du Comité de Sûreté générale un factum 
dont nous extrayons les lignes suivantes qui inté- 
ressent Chamfort ; 



Tobiesen Duby aux citoyens membres du Comilc de Sûreté 
générale. 

« Dimanche 21 juillet, l'an deuxième de la République. 

« Citoyens, 

« Je vous ai déjàdénoncé quelques détails des entretiens 
contre-révolutionnaires qui ont lieu tous les jours chez les 
citoyens Chamforl et Carra. En voici d'autres plus récents 
et qui m'ont trop révolté pour pouvoir en garder le se- 
cret. 

« L'assassinat de Marat est pour eux le sujet d'une grande 
joie. Le roi Marat est mort : voilà leurs expressions. 
Ils s'entretenaient beaucoup avant-hier de la lettre de 
Marie-Charlotte Cordet (sic) à Barbaroux. C'est, disaient- 
ils, un chef-d'œuvre. C'est l'œuvre la plus sublime qui soit 



276 CI1AMF0HT 

jamais sortie de la ualure, elc — L'on m"a bien assuré 
que ces Messieurs gardaient précieusement cette lettre sur 
eux, en prédisant que dans vingt ans on recueillerait avec 
vénération les restes de celle qui Ta écrite. Le citoyen 
Bonnicu, seul patriote que je connaisse à la Bibliothèque 
Nationale... voulut défendre la mémoire de Marat et sou- 
tenir les principes. Chamlort tomba sur lui, l'accabla de 
sa colère, lui prodigua toutes les qualifications d'usage et 
lui reprocha de ne voir et de ne fréquenter que des Ma- 
ratistes. 

A cette lettre était jointe une dénonciation contre 
les autres employés delà Bibliothèque, Desaulnay, 
Van Praet, « Caristocrate sournois », Caperonnier, 
Barlhélemy de Courçay, Barbier du Bocage, « aris- 
tocrate ricaneur », Cointreau, Lévrier de Cham- 
prion, Girey-Duprey, Parquoy, les frères Chevrette 
et Cazenave (ces derniers garçons de service). — 
Le citoyen Gombaud-Lachaise ne pouvait rester 
indiflérentà tant de zèle. Aussi, le 8 août n93, 
transmit-il la lettre de Tobiesen Duby au Comité 
de Sûreté générale; et, ne voulant sans doute pas 
être en reste de civisme, il dénonça Chamfort en 
son nom propre. 11 lui faisait un grief d'avoir logé 
chez lui des députés montagnards ; car, à son gré, le 
« ci-devant secrétaire des commandements de Son 
Altesse pourrie le prince de Condé », en donnant 
l'hospitalité à ces bons citoyens, n'avait d'autre 
dessein que de les corrompre. 

« Je vous préviens, ajoutait-il, que ce Chamfort dîne 
souvent chez le ministre de l'intérieur, non que je veuille 
inculper le ministre, mais c'est pour vous dire que c'est 
un serpent qui par des replis tortueux (sic) tâche de s'in- 
sinuer jusqu'à la poitrine de Garât. Je suis moi-même té- 
moin de ses propos inciviques, de ses jérémiades sur les 



SES DERNIERES ANNEES 277 

circonstances; je serai son accusateur... Au nom de la Ré- 
publique, point de demi-mesures ; rendez à la poussière 
ces êtres faits pour y être, et donnez aux patriotes la sa- 
tisfaction de voir leurs ennemis dans une nullité ab- 
solue '. « 

Chamfort, averti de ces menées, songea moins 
à se défendre lui-même qu'à protéger son person- 
nel. « J'allai, dit-il, l'un des premiers jours d'aoïU 
au comité de surveillance de notre section (celle 
de 1 792), sur les premiers bruits vagues qu'on cher- 
chait à répandre contre la Bibliothèque. Là, j'ai 
déposé sur le bureau un écrit dans lequel je de- 
mande que tous et chacun de ses membres soient 
examinés sur leurs actions, sur leurs principes et 
leurs sentiments -. » Mais déjà la dénonciation 
avait fait son chemin, et, à la find'août ou dans les 
premiers jours de septembre, tous ceux qu'avait 
désignés Tobiesen Duby furent incarcérés aux Ma- 
delonnettes.On ne les y retint pas longtemps, peut- 
être parce qu'on ne jugea pas suffisantes les charges 
élevées contre eux, plutôt parce que la prison était 
devenue trop étroite. Leur libération d'ailleurs 
n'était pas définitive : ils restaient soumis à la 
surveillance d'un gendarme, qu'ils devaient loger, 
nourrir et qui demeurait près d'eux en perma- 
nence. 

Il y avait là de quoi engager Chamfort à devenir 
prudent; mais il ne sut pas et sans doute ne voulut 
pas l'être. « La calomnie, avait-il dit, est comme 
la guêpe qui vous importune et contre laquelle il ne 

1. Ces citations sont extraites de pièces des Arcliives nationales. "^ 

2. Ed. AuGUis, V, 332. 



278 CIIAMFORT 

faut faire aucun mouvement, à moinsqu'on ne soit 
sûr de la tuer ; sans quoi elle revient à la charge 
plus furieuse que jamais '. » Au lieu de se faire 
oublier, il entreprit de démasquer Tobiesen Duby, 
et de montrer que ce triste personnage n'avait eu 
d'autre but que de se débarrasser de ceux dont il 
convoitait la place. Le délateur, irrité, revint à la 
charge : « Je défie Chamfort, écrivait-il au journal 
de \?i Montagne^ de rien avancer contre mon patrio- 
tisme; mais je prouverai, quand il voudra, qu'il 
disait, il n'y a pas plus de six semaines, à un bon 
républicain que, s'il n'avait pas pillé, assassiné, 
s'il n'était pas Jacobin, il n'aurait pas de certificat 
de civisme. Je prouverai qu'il ne cessait de décla- 
mer contre la Commune et tous les patriotes, et 
qu'il disait, à peu près en propres termes, que les 
honnêtes gens ne pouvaient pas mettre le pied dans 
leurs sections... » Quatrejours après (8 septembre), 
Chamfort répliquait par une lettre qui est bien 
plutôt un pamphlet contre son adversaire qu'un plai- 
doyer pour lui-même. Sans doute il y protestait 
d'une façon générale deson civisme, de son républi- 
canisme, et même de son admiration pour les Jaco- 
bins. Mais il ne niait aucun des propos qui lui 
avaient été prêtés, en particulier ses louanges de 
Charlotte Corday, ses imprécations contre Marat. 
Le silence sur de pareilles accusations prouve son 
courage ; car il le perdait irrémissiblement. 

Il semble bien qu'il fût alors assez disposé à 
faire bon marché de sa vie. A peine sorti de prison, 

1. Ed. AuGUis, 1, 4U3. 



SON SUICIDE ET SA MORT 279 

il envoya sa démission au Ministre de l'Intérieur, 
Paré. Le garnisaire de la Convention, chargé de le 
surveiller, assistait aux repas qu'il prenait avec 
ses collègues de la Bibliothèque ; et là, Chamfort 
« parlait aussi librement qu'il l'eût jamais fait au 
milieu des sociétés les plus sûres » . Par métier, 
cet homme devait tout écouter, et le soin de son 
avancement, de sa sûreté peut-être, l'engageait à 
redire ce qu'il avait entendu. Les rapports qu'il fit 
et, probablement, les incessantes menées de Tobie- 
sen Duby provoquèrent un nouvel ordre d'arres- 
tation. 

Dès qu'il le connut, Chamfort, qui, après son 
séjour aux malsaines Madelonnettes, s'était juré 
de ne jamais retourner en prison, se retira, sous 
prétexte de faire ses préparatifs ; et c'est alors 
qu'il essaya de se tuer. Cette tentative de suicide a 
été contée tout au long par Ginguené, qui, malgré 
son émotion sincère, dramatise et solennise un peu 
les circonstances de ce fait. Au lieu de citer sa 
Notice, nous préférons extraire du procès-verbal 
dressé par le commissaire de police de la section 
Lepelletier, la déposition même de Chamfort. 

• A lui demandé par qui il avait été blessé a dit : 

par lui-même ; qu'ayant été enfermé dans une maison de 
force, il avait juré en en sortant de n'y plus rentrer ; et 
qu'ayant été prévenu ce jourd'huy qu"il devait être recon- 
duit dans une maison de force, il avait voulu se tenir pa- 
role, et étant en conséquence entré dans son cabinet où 
il avait deux pistolets chargés, il les a tirés contre lui, et 
que, s'étant manqué, il s'était armé de son rasoir avec 
lequel il avait voulu se couper la gorge jusqu'à ce que 
mort s'en suivit ; et, n'ayant pas tout à fait réussi dans son 
dessein, il s'était porté des coups de rasoir sur les cuisses, 



280 CUAMFORT 

les jambes, et partout où il espérait se couper les veines, 
protestant au surplus de son innocence et de son patrio- 
tisme, ainsi qu'il sera prouvé par révénement ; ajoutant 
qu'il se soustraira toujours, autant qu'il sera en son pou- 
voir, par une mort volontaire aux horreurs et au dégoût 
des prisons quelconques, qui ne sont pas faites pour re- 
tenir plus de vingt quatre heures des hommes libres, et 
voulant qu'il soit déclaré qu'il a assisté au présent procès- 
verbal et qu'il a lui-même dicté sa déclaration, et a signé 
avec nous *. » 

Les chirurgiens, qu'on avait appelés, ne per- 
mirent pas qu'en cet état il fût conduit en prison. Us 
ne pensaient pas qu'il pût longtemps stirvivre à 
ses blessures; il ne le pensait pas lui-même. Ra- 
contaot h Ginguené comment il s'était perforé 
l'œil... au lieu de s'enfoncer le crâne, puis charcuité 
le col au lieu de se le couper, « Enfin, ajoutait-il, 
je me suis souvenu de Sénèque, et, en l'honneur de 
Sénèque,j'ai voulu m'ouvrir les veines; mais il 
était riche, lui ; il avait tout à souhait, un bain bien 
chaud, enfin toutes ses aises. Moi, je suis un 
pauvre diable, je n'ai rien de tout cela. Je me suis 
fait un mal horrible, et me voilà encore. Mais j'ai 
la balle dans la tête, c'est là le principal. Un peu 
plus tôt, un peu plus tard, voilà tout. » 

Contre toute espérance, il ne tarda pourtant pas 
à se rétablir ; mais, tout en goûtant la douceur de se 
sentir entouré d'amis fidèles,il ne se réjouissait pas 
de revenir à la vie. « Les horreurs que je vois, di- 
sait-il à Colchen, me donnent à tout moment l'idée 
de me recommencer. » Cependant, l'excès même des 
souffrances physiques et morales par lesquelles il 

1. Archives nationales. 



S0.\ SUICIDE ET SA MORT 281 

avait passé amena dans son àaie une sorte d'apai- 
sement. 11 paraît s'être détourné un moment du 
triste spectacle des affaires publiques, pour se ré- 
fugier dans la littérature et la philosophie. Gin- 
guené nous dit qu'il se distrayait à traduire l'Antho- 
logie, et Sélis nous le montre lisant Locke et Leib- 
nitz. Avec ces deux amis il songeait aussi à fonder 
un recueil qui fut la Décade philosophique. Mais la 
mort ne lui permit pas de voir son projet s'exécu- 
ter. Le chirurgien Dessault, ayant été appelé près 
de lui dans une crise, se trompa sur la nature de 
son mal, et Chamfort succomba le 24 germinal 
an 11(13 avril 1794)'. 

Quelques amis à peine -, osèrent suivre ses fu- 
nérailles, et il ne se trouva personne pour rappeler 
qu'ilavait servi la cause delà Révolution avec ta- 
lent et avec courage. On dirait qu'autour de sa 
tombe on ait dû se taire par ordre ; car les jour- 
naux du temps, et non pas tous, annoncèrent sa 
mort mais sans aucun commentaire. La Terreur qui 
l'avait condamné à la prison et poussé au suicide, 
semble avoir voulu l'ensevelir dans l'oubli. Mais, 
Thermidor venu, Rœderer écrit sur lui un article, 
où l'on sent, à travers des réserves prudentes, une 
estime et une sympathie profondes ; Ginguené 
réunit ce qu'il avait imprimé et, ce qui vaut mieux, 
publie ces pages inédites qui sont les meilleurs dé- 
fenseurs de sa mémoire. Quelques années plus tard 

1. Ces derniers dt-tails sont empruntés à la Xotice de Glnguené et 
aux Extraits de Sélis déjà cités. 

2. « Trois personnes seulement, dit Auguis, mouillèrent son cercueil 
de leurs larmes : Van Praet, Sieyès et Ginguené. •> iTome 11, Avant- 
Propos, XIV.) 



282 CIIAMFORT 

enfin, un contemporain deChamfort,homnae comme 
lui de talent généreux. rendit hommage à la dignité 
de la vie, à la constance des opinions de cette vic- 
time de la Révolution, h qui la persécution la plus 
injuste ne put arracher un reniement. 

« Nourri, dit M. J. Chénier, dans les principes d'une 
raison affermie par Tétude. Chamfort ne les abjura jamais. 
Il avait trop de justesse dans l'esprit, trop d'élévation dans 
le caractère, pour s'abaisser à des palinodies honteuses. 
Voyant s'évanouir l'aisance dont il avait joui, les espé- 
rances qu'il avait pu concevoir, persécuté au nom de la 
liberté par des hommes qui la détruisaient en l'invoquant, 
il détesta les persécuteurs, mais il méprisa les hypocrites ; 
il changea de fortune et ne changea point de cons- 
cience'. » 



i. Taileau historique de l'état et des progrès de l4i littérature fran- 
çaise depuis 1789, p. 131. (Paris, Baudouia, 1821.) 



CONCLUSION 



Nous avons essayé de faire connaître la vie et 
les écrits de Chamfort. A la fin de notre travail, 
nous souhaiterions pouvoir nettement marquer 
quelle est, en définitive, la valeur de son caractère 
et la portée de son œuvre. 

« Si Chamfort, a dit Rœderer, ne passait rien 
aux autres, il ne se passait rien non plus à lui- 
même. I) Ce mot juge l'homme. 11 eut un idéal mo- 
ral et voulut que sa conduite en fût l'expression. 
Probité, dignité, indépendance : voilà les termes 
du programme qu'il se traça à une époque, dans 
un milieu où dominaient l'intrigue et la servilité. 
Les nécessités et les hasards de la vie le placèrent 
parfois dans des situations qui étaient en contraste 
avec ses principes; mais, quoiqu'on aient dit ses 
ennemis, il ne fit rien qui fiiten contradiction avec 
eux. On a noté dans son caractère des petitesses 
et des travers : crainte exagérée du ridicule, défiance 
ombrageuse, morosité outrée, causticité amère. 
Nous ne l'en défendrons pas : mais serait-on bien- 
venu de ne pas l'en absoudre, lorsqu'on songe qu'on 
ne peut lui reprocher ni une platitude, ni une per- 



-8i CONCLUSION 

fidie, ni une lâclielé ? Probité, dignité, indépen- 
dance, il confessa cet idéal par sa vie et par sa 
mort. 

Moraliste, il n'eut point la curiosité avide et di- 
versifiée d'un Montaigne ou d'un La Bruyère. — 
Son observation se tint et voulut se tenir exclusi- 
vement dans le milieu où il vécut. A le lire, même 
distraitement, l'on s'aperçoit vite qu'il n'est pas 
sorti du cercle restreint des gens de lettres, des 
gens de fortune, des mondains et des courtisans. 
Plus d'une fois d'ailleurs lui-même prend soin de 
nous en avertir. « Si Chamfort avait voyagé...», di- 
sait le prince de Ligne : ce qui signifie qu'il lui 
manque d'avoir voyagé non pas àtravers les divers 
pays, mais à travers les diverses espèces d'hommes. 
N'ayant point songé à appliquer son observation à 
d'autres objets que ceux qu'il avait sous les yeux, 
les termes de comparaison lui firent défaut et il se 
montre peu capable d'abstraire et de généraliser. 
C'est au reste un point dont il ne se pique pas, et 
même il y répugne. Les généralisations sont, à ses 
yeux, une charlatanerie des moralistes. Chamfort, 
disait Rœderer, a plus observé le monde que la so- 
ciété ; et nous disons, nous, qu'il a observé l'huma- 
nité moins encore que la société. Aussi, manifes- 
tement, l'on commet une erreur autant qu'une in- 
justice,quand on le taxe de misanthropie;sa misan- 
thropie, s'il en a parlé lui-même, ce n'est qu'en 
commettant une impropriété d'expression. Il fut, 
sil'on veut, mélancolique, au sens étymologique du 
mot ; misanthrope non pas, il ne le pouvait pas être, 
et pessimiste, moins encore. 



CONCLUSION 285 

Pourlant, ses observations ont beau être circons- 
crites dans un champ assez restreint, leur intérêt 
n'est pas médiocre. — Tout d'abord ne voit-on pas 
que les hommes qu'il observe ont alors comme 
accaparé la vie même de la nation ? Ceux qui ne 
sont pas de leur groupe ne vivent pas; ils végètent. 
Ou trouve vite insipides les descriptions des mi- 
lieux populaires et bourgeois où nous conduit Res- 
tif de la Bretonne, et c'est le fait du sujet bien 
plusencore que de l'écrivain. — De plus, parce qu'il 
se limite, le coup d'œil de Chamfort se précise ; 
moins étendue, moins variée, son observation est 
plus concentrée et plus nette. Si nous n'avions 
point de mémoires et de correspondances sur la 
haute société de la fin du xviir siècle, son livre 
pourrait presque en tenir lieu ; au tableau qu'il 
trace il faut reconnaître qu'il manque des nuances ; 
mais les traits essentiels et la couleur générale 
sont exacts et vigoureux. — Remarquons enfin 
que le monde qu'il étudie est un monde factice ; les 
intérêts, les sentiments, les passions qui le font 
mouvoir ne tiennent presque rien des besoins, des 
affections et des tendances de la nature ; ils sont le 
résultat de l'organisation sociale, des usages, des 
conventions quien sont nés. C'est ce que Chamforta 
très bien vu ; et parlà,ses études morales, compa- 
rées à celles de ses devanciers, ont un caractère de 
nouveauté. Non pas que cette iafluence des formes 
sociales sur l'individu n'ait été jamais saisie avant 
lui ; mais jamais on n'en avait fait l'examen avec 
un dessein aussi exprès et aussi suivi. 

Lorsqu'il ne se contente plus d'observer et se 



286 CONCLUSION 

prend à réfléchir, il se garde de tonte métaphy- 
sique. Durant un court moment, nous l'avons vu, 
il essaya de s'élever jusqu'à la philosophie spécu- 
lative. Cette tentative n'eut d'autre résultat que de 
le décider à écarter plus résolument les problèmes 
et à s'attacher plus étroitement à la pratique. Dès 
lors il n'a plus occupé son intelligence que de ce 
qui intéressait son âme : point d'ambition de 
chercher une explication à sa vie, mais un cons- 
tant eftort pour lui trouver une direction et une 
règle. Rien ne lui paraît plus vain que l'exercice 
delà pensée, quand il est à lui-même son propre 
objet; et tandis que ce qu'il admire « dans les an- 
ciens philosophes, c'est le désir de conformer 
leurs mœurs à leurs écrits »,il laisse percer quelque 
irritation contre les hommes chez qui « l'esprit, 
cet instrument applicable à tout, n'est qu'un talent 
par lequel ils semblent dominés, qu'ils ne gou- 
vernent pas ». A l'heure où il vécut, les questions 
de religion, de philosophie, de politique avaient 
été agitées en tout sens parles grands écrivains du 
siècle ; on peut dire que la foi morale de l'homme 
moderne avait été formulée. Mais cette formule 
restait vide: une foi, mais pas d'actes; etRivarol 
ne semblait pas exagérer quand il dénonçait en 
1 788 le déficit des idées. Chamfort a senti ce danger : 
à la veille de la Révolution, il a compris quon n'a- 
vait plus aflaire de théories, que le détachement et 
même le désintéressement intellectuels n'étaient 
plus ni permis, ni possibles, que ce qui importait 
surtout, c'était de vouloir et d'agir. Dans un temps 
où la littérature trahit la lassitude et l'affadisse- 



CONCLUSION 287 

ment, voilà ce qui donne à son (l'uvre son carac- 
tère et son accent propres. « La conviction, a-t-il 
dit un jour, est la conscience de l'esprit. » Il aurait 
eu le droit de choisir ce mot pour épigraphe à son 
livre. 



APPENDICE 



CONTENANT DES PlIXES INKIilTES RELATIVES A CHAMFORT 



GRATIFICATION ANNI ELLE. — EXTRAORDINAIRE DES MENUS 
PLAISIRS. 

Il sera passé au sieur de Chamfort, auteur dramatique, 
sur l'Etal de mes Meuus Plaisirs une somme de douze cents 
livres de gratification annuelle que je lui accorde, pour 
récompense de ses talents. — A Fontainebleau, ce premier 
de novembre mil sept cent soixante-seize. 

Signé : mis au bas : Bon, de la main du roi. 

Nous, intendant contrôleur de l'argenterie, Menus Plaisirs 
et affaires de la Chambre du Roi, certifions le présent con- 
forme à l'original resté en nos mains. 

A Fontainebleau, ce 6 novembre 1776. 

De LA Ferté. 



11 

LETTRE DE CIIAMFDRT AU PRINCE CONDÉ. 

(sans date) 

Monseigneur, 

J'ai l'honneur de présenter à V. A. S. la vive et respec- 
tueuse reconnaissance dont me pénètrent ses nouvelles 
bontés. Le logement que j'ai l'honneur d'occuper dans sa 
maisiin le Palais Bourbon les constatant d'une manière 



APPENDICE 289 

plus authentique, ainsi que mon attachement pour sa per- 
sonne, me laissant de plus à portée de lui faire plus faci- 
lement ma cour lorsqu'elle voudra bien me le permettre, 
j'ai cru que ces considérations dévoient l'emporter sur 
toutes les autres et me défendoient même de m'y arrêter 
un moment. 

C'est maintenant. Monseigneur, que j'appartiens plus 
que jamais à V. A. S. Je ne dois pas en dire davantage 
dans ce moment. Le temps seul peut faire juger les hom- 
mes, et c'est lui qui mettra en évidence les sentiments 
dont je suis animé pour V. A. S, J'aurai l'honneur d'aller 
bientôt les mettre à ses pieds, et je me serois déjà acquitté 
de ce devoir sans des circonstances dont je ne dois pas 
l'occuper. 

Je suis avec respect. 

Monseigneur, 

de Votre Altesse Sérénissime, 
le très humble et très obéissant serviteur. 

Cn.\MFORT 
Paris. Mercredi. 



SECONDE LETTRE DE CnAMFORT AU PRINCE DE COXDE. 

Paris, lo août, sans date d'année. 

Monseigneur, 

On est quelquefois bien heureux de pouvoir pleurer, 
car on étoufferait. On a pu rendre à V. A. S. l'effet qu'a 
produit sur moi la lettre dont elle a daigné m'honorer. 
Cette lettre, après laquelle je dois être et suis à ses pieds, 
est digne de votre belle âme, de votre grand nom, de votre 
bonté ; car ce dernier éloge ne gâte rien ; et qu'y a-t-il 
au-dessus de la bonté t Après l'avoir lue et relue dix fois, 
toujours avec de nouvelles émotions et de nouvelles larmes, 
j'avoue. Monseigneur, que le secret ne m'étant point im- 
posé sans restriction, j'ai joui avec délices de l'admiration 
que cette lettre a causée à quelques âmes qui ne sont pas 

19 



290 APPENDICE 

indigncsd'en tendre la vôtre. Comme on étoit ému ! comme 
on étoit à vos pieds ! et presque avec autant de plaisir que 
moi ! C'était un des spectacles les plus doux dont je pusse 
jouir, car, Monseigneur, la gloire de V. A. S. m'est de- 
venue et me sera toujours bien chère, et mon plus grand 
désir seroit d'y contribuer par les faibles moyens qui sont 
en ma puissance. 

Ces sentimens si purs et si doux sont pourtant. Monsei- 
gneur, je ne le cache pas, mêlés de beaucoup d'amertume ; 
il est cruel pour moi que vous soupçonniez que j'agis 
d'après une séduction étrangère. La vérité est que je suis 
cacochyme décidé, passionné pour la liberté, que je n'avois 
jamais aliénée jusqu'à ce moment et dont je ne sentois 
pas le prix, passionné pour les lettres, que j'ai cru pouvoir 
accorder avec ma place, mais que ma manière d'être, de 
sentir et de travailler ne me permet pas de concilier avec 
mon nouvel état. La vérité est. Monseigneur, que j'ai agi 
d'après un sentiment non suggéré, mais personnel ; que 
ceux de mes amis qui doivent avoir et ont en effet le plus 
d'influence sur moi, en entrant plus ou moins dans mes 
peines , sont désolés que je sois affecté ainsi. Quelque 
simplicité, quelque bonhomie que Votre Altesse me 
suppose, seroit-il vraisemblable que je lusse assez aveugle 
pour me déterminer par les instigations de quelques per- 
sonnes indifférentes ou suspectes par préférence à celles 
qui me sont les plus chères et que j'afflige sensiblement ! 

J'insiste là-dessus. Monseigneur, parce que c'est celte 
prévention qui a montré à V. A. S. ma démarche sous un 
faux jour ; c'est elle qui lui a fait rejeter un moyen terme 
qui seul pouvoit parer à tous les inconvénients et auquel 
elle seroit peut-être venue d'elle même avec le tems pour 
le bien de son service dans ce détail journalier ; c'est elle 
qui a confondu dans l'esprit de V. A. S. deux idées que 
j'avois tâché de rendre distinctes, celle d'avoir l'honneur 
de lui être attaché par ce titre de secrétaire de ses comman- 
dcmens sans fonctions et sans appointements, et celle de 
renoncer à l'honneur de lui appartenir. Je suppose, Mon- 
seigneur, qu'actuellement je n'eusse pas cet honneur, que 
ma personne vous fût entièrement inconnue et que je sol- 
licitasse cette grâce pour la première fois, c'est-à-dire 
celle de vous appartenir en qualité de secrétaire des com- 



APPENDICE 291 

mandements, sans fonctions et sans appointements, ne 
diroit-on pas dans le public : « un tel sollicite la grâce 
d"ètre attaché à Monseigneur le prince de Condé » ? Par 
quelle fatalité, se fait-il donc. Monseigneur, que V. A. S. 
se soit méprise au sens de ma demande, que j"ai énoncée 
le plus clairement qu'il m'a été possible, ou pourquoi me 
suppose-t-elle une intention que je n'ai pas ? Pourquoi 
mon attachement sous cette l'orme serait-il plus suspect, 
moins réel, moins durable, moins établi dans l'opinion 
publique que celui de M. Desormeaux.parexemple, et celui 
de M. de Saiut-Alphonse ? Pourquoi la raison de son goût 
pour les lettres, que M. de Saint-Alphonse a alléguée, au- 
roit-elle moins de force en ma faveur qu'elle n'en a pour lui? 
Et pourquoi cette autre raison d'une convenance de for- 
tune qu'il a associée à la première auroit-elle auprès de 
V. A. S. plus de poids 'que celle de ma santé, raison qui, 
même dans les idées vulgaires, passe avant celle de la 
fortune? Quant à l'effet que ce changement peut faire dans 
le public relativement à moi, ne pouvois-je pas me flatter 
que vos bontés daigneroient lui donner la tournure qui me 
seroit la moins défavorable ? N'est-il pas évident. Monsei- 
gneur, que le coup d'œil que cela auroit dans le monde 
dépendroit absolument de vous, que V. A. S. fait la loi 
ici comme dans tout le reste, que sa manière de voir la 
chose décide l'opinion publique, qu'un mot dit à soulever, 
dans son salon, sur ma déplorable santé, sur la suite que 
demandent les travaux littéraires d'un certain genre, pré- 
vient toutes les interprétations qui peuvent mètre con- 
traires, et réduit la malignité au silence ? Il me semble, 
Monseigneur, que ces idées sont incontestables et qu'elles 
portent le caractère de l'évidence et de la bonne foi. 

Il y a dans la lettre de V. A. S., une page entr'autres, où 
elle daigne répondre à mes objections avec une précision 
mêlée de tant de bonté et de tant de grâces que ce pas- 
sage excite une sorte de gaité et qu'on sourit en pleurant. 
Mais, Monseigneur, après que ce charme a fait son effet, 
comment ne verrois-je pas qu'il est impossible que je 
profite des libertés que vous daignez m'accorder ? On 
s'aperçoit qu'en ce moment vous avez oublié l'empire que 
votre fortune exerce k votre insçu. Il est tel, cet empire, 
qu'il parle lors jue vous vous taisez, qu'il ordonne tout 



292 APPENDICE 

quand vous ne commandez rien, et qu'il agiroit pour ainsi 
dire contre votre volonté même et contre une défense 
positive de votre part. Ne point aller à Chantilli ! et Votre 
Altesse Sérénissime y passe neuf mois de Tannée. — Faire 
fermer ma porte I et les clameurs des mécontents ? — Me 
dispenser de quelques-uns de mes devoirs ! et les discours 
de mes confrères, le sarcasme, le ridicule? Tout cela 
revient à. celui qui en est l'objet, et la vie se passe dans 
l'amertume avec des sentimens qui dévoient en faire la 
douceur. Je me suis transporté à huit mois d'ici ; je me 
suis représenté vivant à la campagne, car ce seroit un 
parti nécessaire, occupé de mes exercices de santé, ne 
revenant quelquefois, que pour mettre à vos pieds, Mon- 
seigneur, l'hommage de mes sentimens et celui de mon 
travail, mais préoccupé de mes devoirs que je néglige- 
rois, des plaintes occasionnées par le délai et le renvoi 
des lettres, par la difficulté de me voir quand on auroit 
affaire à moi, et je me suis demandé si je serois heureux ; 
je me suis répondu que non, carje ne serois pas honnête ; 
et en effet. Monseigneur, quel homme, même avec une 
probité ordinaire et sans délicatesse, souliendroit une 
pareille position ! Je ne récuse ni votre sentiment intime 
el réfléchi, ni même votre premier mouvement. 

J'avoue, Monseigneur, que ces idées m'ont profondé- 
ment affecté. J'ai senti que dans le trouble de mes esprits 
et dans l'effusion de mes sentimens pour V. A. S. je 
n'étois pas en état de décider de mon propre sort, qu'il 
falloit me calmer, prendre du tems, me consulter moi- 
même, et ne consulter que moi ; que, ce moment passé, 
l'idée de revenir sur mes pasétoit intolérable, que je n'en 
aurois jamais la force, et que si j'étois malheureux, 
comme il est trop indubitable, le mal seroit absolument 
sans remède. Qu'ai-je fait ? Pardonnez, Monseigneur. Il 
s'agissoit du bonheur de ma vie ; ce n'a pas été un etfort 
médiocre de ma raison que de me défendre du charme de 
ce moment-ci où je voudrois pouvoir passer ma vie à vos 
pieds, s'il étoit possible, et faire à V. A. S. tous les sacri- 
fices imaginables. Mais je connois un peu le cœur 
humain; j'ai éprouvé que le sentiment le plus vrai ne 
repoussoit pas l'action constante des contradictions 
habituelles, et que c'est par ce sentiment même quelles 



APPENDICE 293 

sont plus amères et plus douloureuses Encore une fois, 
que V. /V. S pardonne si je cherche à m'épargner une 
nouvelle épreuve de cette cruelle vérité. Elle montre toute 
sjn indulgence et sa bonté en daignant dire que la petite 
malhonnêteté de quitter ma place no peut pas être mise 
en comparaison avec le bonheur de ma vie ; mais ce mot 
me fait voir qu'il y a désormais peu de bonheur pour 
moi, puisque quitter les fonctions de ma place, et perdre 
l'honneur de lui être attaché paroît la même chose à 
V. A. S. Je n'essayerai point de pallier cette faute par les 
raisons que j'ai déjà alléguées et dont la plus forte est la 
déférence trop entière au zèle de mes amis, qui ne m'ont 
pas assez mis au fait de quantité de détails étrangers à 
votre personne et qu'ils ignoroient. J'aime mieux me 
jetter aux pieds de V. A. S., mettre sous ses yeux les 
peines, les combats de mon âme, l'hommage d'un cœur 
pénétré de ses bontés, ma profonde vénération pour sa 
personne, et avec ces sentimens lui demander grâce pour 
l'impossibilité absolue où je me trouve sous plus d'un 
rapport d'exercer les fonctions de secrétaire des comman- 
demens, ni de rester dans la position équivoque où je ne 
pourrois être ni heureux, ni honnête, en profitant de ses 
bontés pour me dispenser de remplir les devoirs de ma 
place. Ainsi, le cœur serré et les larmes aux yeux, je suis 
forcé de revenir à ma première supplication et d'attendre 
la décision de V. A. S. avec la même inquiétude et la même 
douleur. 

Je n'ajoute plus qu'un mot. Monseigneur, mais qui 
détruit absolument l'idée de séduction étrangère, passée 
ou future. Si V. A. S. daigne m'accorder le titre de secré- 
taire de ses commandemens sans fonctions et sansappoin- 
temens, et que, dans la suite de ma vie, j'accepte un 
avantage quelconque incompatible avec ce titre, ou si 
j'accepte quelque avantage compatible avec ce titre, sans 
l'aveu de V. A. S., je la prie de me regarder comme le 
dernier des hommes. 

Je suis avec respect. 

Monseigneur, 
de Votre Ail esse Sérénissime, le très humble et 
très obéissant serviteur. 

Chamfort. 
A Paris, 15 août. 



2î)i APPENniCE 

MINUTE AUTOCnAPHE D'UNE LETTRE SANS RATE ADRESSÉE PAR 
LE PRINCE DE CONDÉ A CHAMFORT. 

Puisque vous le voulez absolument, mon cher Cham- 
fort, qu'il ne soit plus parlé de fonctions ni d'appointe- 
ments. Je vous laisse le titre de secrétaire de mes com- 
mandcmens, que vous paraissez désirer, mais je ne 
reçois point rengagement que vous voulez prendre avec 
moi de n'accepter aucune place qui ne soit compatible 
avec ce titre ; je serois bien fâché qu'il vous fût à charge ; 
ainsi vous le garderez tant qu'il vous conviendra, et je ne 
me choquerai point du tout quand vous me le remettrez. 
Il en sera de même du logement que vous occupez chez 
moi ; je vous laisse le maître de le garder, ou de me le 
rendre si cela vous convient mieux; si vous le gardez, je 
vous demande seulement d'en laissera Grouvelle (que vous 
logez déjà) ce qui lui sera nécessaire pour faire la besogne 
dont je le charge en attendant que je sois décidé sur le 
choix d'un autre secrétaire. Soyez heureux, mon cher 
Chamfort ; pensez, écrivez, et portez-vous bien ; je 
prendrai toujours beaucoup de part aux succès de votre 
esprit et au bonheur de votre âme '. 



III. 



BREVET DE SECRETAIRE ORDINAIRE ET DU CABINET DE MADAME 
ÉLIZABETU DE FRANCE POUR LE SIEUR DE CHAMFORT. 

Aujourd'hui douze septembre mil sept cent quatre-vingt- 
quatre, le Roi étant à Versailles, Madame Elizabeth de 
France ayant désiré que Sa Majesté voulût bien établir une 
place de secrétaire ordinaire et du cabinet de cette prin- 
cesse, et y nommât le sieur Sébastien-Roch-Nicolas Cham- 
fort, et Sa Majesté bien informée du mérite et des bonnes 
qualités du sieur Chamfort, ainsi que de son zèle et affec- 

1. CeUe correspondance entre le prince deCondéet ChaniTort se trouve 
aux archives du palais de CliMutilly. Elle m'a été communiiiuée. avrc 
l'autorisation de Mgr le duc d'Auniale, par M. Maçon, archiviste. Q .'il 
me soit permis de le remercier ici de sa courtoisie et de son obligeance. 



APPENDICE ^9'6 

lion pour son service et celui de cette princesse, à cet effet 
Sa Majesté a créé et établi une place de secrétaire ordinaire 
et du cabinet de Madame Elizabeth de France et a retenu 
et retient le sieur Chamfort pour la remplir et servir doré- 
navant en cette qualité près de celte princesse, jouir des 
honneurs, autorités, prérogatives, privilèges et autres 
avantages appartenant à ladite place et des appointemeus 
de doux mille livres que Sa Majesté a jugé à propos d'y 
attribuer, lesquels lui seront payés suivant les états ou 
ordonnances qui en seront expédiés, en vertu du présent 
Brevet que pour assurance de sa volonté Sa Majesté a signé 
de sa main et fait contresigner par moi, conseiller secré- 
taire d'Elat et de ses commandements et finances. 

Lob'is. 
Le baron de Breleull. 



IV. f 

BKEVET d'une pension DE 3200 1. SANS RETENUE EN FAVEUR DU 
SIEUR SÉBASTIEN R. N. CHAMFORT, 

m'' el baptisé le vingt décembre mil sept cent quarante-deux 
à Duport en Auvergne, de l'Académie française. 

Cette pension composée des objets ci-après, savoir : 

Une pension de douze cents livres pour lui tenir ieu 
de la gratification annuelle de pareille somme qui lui a 
été accordée sur les dépenses extraordinaires des Me- 
nus Plaisirs, sans retenue, par décision du 6 novembre 
1770. 

Nota. Cette pension de 1200 1. portée dans un précédent 
brevet expédié au département de la maison du roi le 
l"" octobre 1782, timbré mars, a été payée au trésor [royal 
jusqu'au 1" janvier 1786 sous le n° 17996. 

Une pension de deux mille livres sans retenue, qui 
lui a été accordée sur le trésor royal par décision de ce 
jour 21 août 1786, avec jouissance à compter du premier 
du présent mois, en considération de ses travaux litté- 
raires. 

Aujourd'hui vingt un août mil sept cent quatre-vingt- 
six, le roi étant à Versailles, Sa Majesté s'étant fait repré- 



29G APPENDICE 

scnter le brevet par lequel, en conséquence de ses lettres 
patentes du 8 novembre 1778 et de sa déclaration du 7 
janvier 1779, la première pension ci-dessus désignée, 
montantannuellomont à douze cents livres, a été confirmée 
au sieur S. R. N. Chamforl, de TAcadémie française. — 
El voulant lui donner une marque plus particulière dont 
Elle l'honore, Elle lui a en confirmant d'abondant la jouis- 
sance de la i'° grâce ci-dessus désignée, accordé et fait 
don de la somme de deux mille livres de pension annuelle 
sur son trésor royal, sans retenue, pour par le dit sieur 
en jouir sa vie durant, à compter du 1" du présent 
mois, pour augmentation de ladite pension de 1200 livres 
et ne former plus, à compter dudit jour, qu'une seule 
pension de trois mille deux cents livres sans retenue — 
etc., etc. 

Louis. 

Le baron de Breteuil. 
Il 



LETTRE (olographe) DE GALONNE, ANNONÇANT A CHAMFORT LE 
BREVET d'une PENSION DE DEUX MILLE LIVRES. 



Paris, 23 août 1786. 

Le Roi s'occupant. Monsieur, de récompenser et encou- 
rager les travaux littéraires, vos talents, les grâces de 
votre esprit et les sentiments qui régnent dans tous vos 
ouvrages. Lui ont paru mériter de sa part une faveur dis- 
tinguée, et Sa Majesté vient de vous donner deux mille 
livres de pension sans aucune retenue. Je vous prie d'être 
persuadé que la satisfaction que je trouve à vous l'ap- 
prendre égale les sentiments d'estime et d'attachement 
avec lesquels j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre affec- 
tionné serviteur. 

DE Galonné. 



APPENDICE 297 



VI. 



LETTRE DE CHAMFORT ANNONÇANT SADEMISSION DE BIBLIOTUECATRE. 

4" Région. 

Département de Paris. 

Section Lepelletier. 

Le 9 septembre, l'an 2 de la Répu- 
blique une et indivisible. 

Citoyen (?) 

J'ai toujours pensé qu'un fonctionnaire public devait ne 
pouvoir être atteint par le soupçon, par la calomnie. Jus- 
qu'à ce moment ils m'avaient épargné. Mais Us m'ont 
frappé enfin. J'ai repoussé leurs coups et voici les armes 
avec lesquelles je les ai combattus elles combats encore. 
Je joins ici ma réplique à mes calomniateurs. Veuillez, ci- 
toyen, y jetler les yeux. 

Après avoir fait pour ma justification que je rendrai 
publique, ce que me dicte le sentiment de mon innocence, 
il ne me reste qu'à donner ma démission de la place de 
Bibliotécaire de la Bibliotèque nationale, emploi qui, seul, 
j'ose le dire, a provoqué ces calomnies auxquelles, en 
d'autres tems, il m'eût certainement suffi d'opposer mes 
écrits, ma conduite et ma vie entière. 

CnAMFORT. 

P. -S. — Je viens de faire passer au ministre de l'intérieur 
ma démission de la place de bibliotécaire. 



VII. 

LETTRE DU MINISTRE DE L'iNTEHIELR A CUAMFORT POUR LUI ACCU- 
SER RÉCliPTlON DE SA DÉMISSION DE BIBLIOTHÉCAIRE. 

3' Division. 

Paris, le 30" jour du I" moi?, l'an 2" de la 
République une et indivisible. 

LE MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR AU CITOYEN CHAMFORT. 

J'ai reçu, citoyen, votre démission de bibliothécaire de 
la Bibliothèque nationale, je l'accepte et vais incessamment 
pourvoir à votre remplacement. Vos lumières et vos ta- 



208 AI'PENDICK 

lents reconnus ont des droits à mes regrets, et j'aurais 
sincèrement désiré que d'autres circonstances eusscntpor- 
mis que vos rclrilinns avec l'administration qui m'est confiée 
eussent été plus durables. 

Paré. 



Vlll 

EXTRAITS nu PROCKS-VEnnAL riL' SUICIDE DE CUAMFORT. 

Procès-v erbal du citoyen Ghamfnrt, à la Bibliothèque nationale. 
Dépaiteuient du Paris, 4" Région. 
Section Le Pelletier. 

Le vingt quatrième Brumaire, l'an deuxième de la 
République françaiseune et indivisible, Nous, Jean-Antoine 
Delorme, commissaire de police de la section Lepelletier, 
ci-devant 1792, requis, nous nous sommes transportés avec 
François-Hilaire Barré, faisant par intérim les fonctions 
de secrétaire-greffier, rue Neuve, des Petite-Champs, en une 
maison numérotée 18 — occupée par l'administration de 
la Bibliothèque nationale, où étant monté au premier étage 
dans un appartement occupé par le citoyen Chamfort, y 
avons trouvé et est comparu par devant nous le citoyen 
Louis Le Gourcheux, dit Rouard, gendarme près les tribu- 
naux du département de Paris, demeurant ordinairement 
rue Jean de l'Eglise, section des Arcis, n"> 13, et de présent, 
dans la maison, où nous sommes, depuis deux mois et demie 
{sic) auprès des citoyens Desaunay, Barthélémy neveu et 
Chamfort, pour la garde de leur personne, en vertu d'un 
ordre du Comité de si'ireté générale de la Convention en 
date du quatre septembre présente année, vieux style, le 
dit ordre a nous présenté signé Vaubertrand ; 

Lequel a dit qu'averti par son brigadier qu'il fallait 
reconduire les dits susnommés en une maison d'arrêt, il 
en avait donné avis aux dits citoyens sur la fin de leur 
dîner ; que le nommé Chamfort s'était levé et retiré de la 
table sans apparence d'aucun projet, était entré dans un 
cabinet où il s'était coupé la gorge avec un rasoir ; 
qu'après cette opération il était passé de ce cabinet dans 



APPENDICE 299 

un autre, où il s'était enfermé ; que Ton a eu connais- 
sance de cet événement parles traces de sang sur la pièce 
de communication de l'un à l'autre cabinet, et a déclaré 
ne savoir signer. Ainsi signé Boulouche, Barré et Delorme. 

Sur quoi nous commissaire sus dit et soussigné avant de 
procéder à l'audition de la déclaration du dit Chamfort 
que nous avons vu baigné dans son sang, avons ordonné 
que les médecins, chirurgiens et gens de l'art fussent 
invités de suite à se rendre sur les lieux, pour lui donner 
tous les secours nécessaires. Ainsi signé Boulouche, Barré 
et Delorme. 

Et de suite nous avons demandé au dit Chamfort ses 
noms, surnoms, âge, lieu de naissance et profession, 
lequel a dit se nommer Sébastien Roch Chamfort, Agé de 
cinquante et un ans, natif de Clermonl en Auvergne, 
ci-devant bibliothéquaire national et demeurant dans la 
maison où nous sommes. 

A lui demandé par qui il avait été blessé, a dit par lui- 
même ;(iu'ayant été renl'ermé dans une maison de force, il 
avait juré en en sortant de n'y plus rentrer, et qu'ayant été 
prévenu ce jourd'huy qu'il devait être reconduit dans une 
maison de force, il avait voulu se tenir parole, et était en 
conséquence entré dans son cabinet où il avait deux pis- 
tolets chargés, il les a tirés contre lui, et que, s'étant 
manqué, il s'était armé de son rasoir avec lequel il avait 
voulu se couper la gorge jusqu'à ce que mort s'ensuivît ; 
et n'ayant pas tout à fait réussi dans son dessein, il s'était 
porté des coups de rasoir sur les cuisses, les jambes et 
partout où il espérait se couper les veines, n'ayant rien de 

plus en horreur que d'aller pourrir en prison et de 

satisfaire aux besoins de la nature en présence et en com- 
mun avec trente personnes, protestant au surplus de son 
innocence et de son patriotisme, ainsi qu'il sera prouvé par 
l'événement : ajoutant qu'il se soustraira toujours autant 
qu'il sera en son pouvoir par une mort volontaire aux 
horreurs et au dégoût des prisons quelconques qui ne sont 
pas faites pour retenir plus de vingt-quatre heures des 
hommes libres, et voulant qu'il soit déclaré qu'il a assisté 
au présent procès-verbal et qu'il a lui-même dicté sa 
présente déclaration, et a signé avec nous le citoyen 
Boulouche, sergent de la force armée de la dite section, y 



300 APPENDICE 

demeurant, rue de Marivaux, par qui nous avons été requis, 
et aussi du citoyen Verger, chirurgien par nous invité. 

Ainsi signé : Ciiamfort, BouLOUcnE, Vergeîi, Barhk et 
Delorme . 

Suivent les dépositions de la femme Judilh 
Thierry, de la femme Lafauche, qui servait Cham- 
forl, de Lafauche, appelé ])ar sa femme, quand elle 
a vu du sanp;, sur les circonstances du suicide 

Comparaissent ensuite les chirurgiens Pierre 
Brasdor, Charles Beauduin, Marie François Ver- 
ger, Alexandre-Pierre Brasdor fils 

« Lesquels nous ont fait le rapport suivant, disant qu'il*» 
ont observé à la jambe gauche quatre plaies transversales 
du côté interne dont la supérieure plus profonde que les 
autres, à la cuisse du même côté une plaie superficielle, 
occupant la partie inférieure et interne ; deux petites plaies 
transversales à la partie inférieure et externe de la cuisse 
droite, quatre autres longitudinales et superficielles au 
côte interne et à la partie postérieure et moyenne de la 
jambe du même côté. Ces plaies ne peuvent pas être 
regardées comme graves. Mais ils en ont remarqué une à la 
partie antérieure du col qui a été faite par plusieurs coups 
de rasoir. Sa direction est traversalle (sic], elle divise la 
peau, le muscle peaucier et pénètre dans la môme 
direction plus profondément et même jusqu'à la partie 
supérieure du larynx, de manière que cette partie est ii 
découvert, la division delapeau étant inégale et à plusieurs 
lambeaux. Postérieurement ayant été déterminés à 
examiner si la balle des pistolets (qu'on n'a pu retrouver) 
n'aurait point pénétré dans le nez auquel nous avons 
remarqué du gonflement, nous avons découvert fracture à 
la cloison et l'espèce de délabrement que nous avons 
trouvé aux os fait juger qu'il esl possible que la balle 
dont nous venons de parler se soit nichée dans une partie 
qu'il nous est impossible de désigner, de manière que le 
pronostic ne peut être que très douteux et même fâcheux, 



APPENDICE 301 

et attendu l'état décrit cy-dessus et le danger du mouvement 
dans une pareille situation, ils ont déclaré que le blessé ne 
pouvait être transporté dans un autre lieu sans courir le 
risque d'une hémorragie peut-être mortelle et ont signé, 
etc. » 

Sur ce, le commissaire déclare que Chamfort 
restera sous la garde du citoyen gendarmeLeCour- 
cheux, auquel il adjoint deux volontaires de la force 
armée de la section Le Pelletier, 

a pour le surveiller , attendu la manifestation de ses 
dispositions attentatoires sur sa vie. »... « Et disons 
qu'expédition du présent sera faite le plus promptement 
possible et envoyée au Comité de sûreté générale pour être 
par les représentants du peuple composant ledit Comité 
statué ce qu'ils croiront convenable. » 

{Suivent les signatures.) 



BIBLIOGRAPHIE. 



A. Editions contempobaises. 



■'1. Epilrc (Tun père à son fils. Paris, Regnard, IICA, in-S». 
' 2. La Jeune Indienne, Paris, 1761, ia-8". 
3. L'Homme de lettres, Discours philosophique en vers, Paris, 
1766, iu-8". 
^ 4. De la grandeur de l'homme, Ode, Paris, 1767, in-8». 
^ 5. Discours qui a remporté le prix à l'Académie de Marseille sur 
cette question : Combien, etc. Paris, Duchesue, 1768, 
in-8". 
' 6. Eloi/e de Molière, Paris, 1769. in-S". 

7. Le marchand de Smyrne , Paris, Delalain, 1770, in-8°. 
' 8. Bibl. de société contenant des mélanges intéressants de litté- 
rature et de morale, des anecdotes, etc. (ouvrage laissé 
imparfait par Cliamfort et fini par Th. Hérissant), 
Paris, Delalain, 1771, 4 vol. petit in-12. 
9. Eloge de La Fontaine, Paris, Uuault, 1774. 
10. Recueil de l'Académie des Belles -Lettres, Sciences et Arts de 

Marseille, pour 1771, Marseille, Antoine Favet. 1774. 
H. Dictionnaire d'anecdotes dramatiques, cic, Paris, veuve Du- 
chesne, 1776, ;i vol. in-8". 
.11. Dictionnaire dramatique, etc , Paris, Laconibe, 1776, .t vol. 
in-8° 

12. Mustapha et Zéangir, Paris, veuve Ducliesne, 1778, in-8". 

13 Discours de réception à l'Académie française, avec les ré- 
ponses, Paris, Demonvillo, in-4",s. d. 

14. Considérations sur l'Ordre de Cincinnatus, Londvei, i ■ iohnson, 
1785, in-8°. 

13. Des Académies, 1791, in-S". 

16. Tableaux de la Révolution, Paris, Auber, 1792. 



BIBLIOGRAPHIE 3U3 



B. Editions posthumes. 



r Des Œuvres complètes. 

. 1. Œuvres de Chamfort recueillies et publiées par un de ses 
amis (Ginguené), avi>c une notice sur la vie et les écrits de 
l'auteur par leniênie. Paris, an III (1795). 4 vol. in-8°. 
2. UEuvresde Chamfort. Edition revue, corrigée, précédée d'une 
notice sur sa vie et augmentée de son discours sur l'in- 
fluence du génie des grands écrivains. Paris, Colnet, 1808, 
2 vol. in-8*. Paris, Maradan, 2 vol. in-8". 

' 3. Œuvres de Cliamfort, avec notice sur la vie et les écrits de 
l'auteur, par Auguis, Paris, Chaumerot, 1824. S vol. 
ia-18'. 

2° Des Œuvres choisies ou partielles. 

t 1. Ckamfortiana, précédé d'une notice sur la vie et les écrits de 

Cliamfort (par Aubin), Paris, an IX, in-18. 
^^2. Pensées. Maximes et Anecdotes. Dresde, Walther, 1803,tin-18. 
i' 3. Précis de l'art dramalique des anciens et des modernes, ouv. 

publié par Lacombe, Paris, 180S, 2 vol. in-8. 
i'--4. Caract. anecdotes, petits dialogues publiés parCbambet, Lyon, 

1828, in-32. « 
L^S. Œuvres citoisies, Paris, P. et F. Didot, 1813, in-18. 
" 6. UEuvres citoisies, avec une notice parCoUiu de Plaucy, Paris, 

1823, 2 vol. in-32. 
. 7. Œuvres c/wi.s-(>s (Nouv. bibl. des Classiques français), Paris, 

Lecointe, 1830. 
Œuvres choisies (notice de A. Houssaye), Paris, Delahaye, 

1832-57, in-18. 
' 9. Œuvres choisies (notice de Stahli, Paris, Hetzel, 1860, 

in-18. 
^10. rE«f')r,s ('/(o/.'îîc.s, (notice de Le.scure), Paris, Lib. des Biblio- 

pliiles 1879, in-18, 2 vol. 
' 11. Chamforl et tiivarut (avec notice). OEuvres cboisies, Paris, 

Dentu, 1884, iu-18. 

<). JOUBNAn,\ KT PAMPHLETS A CONSULTER SUR CHAMFORT. 

^ 1. Journal Encyclopédii/ !i' {[" mM 1763). 

^ 2. Année littéraire, 1764,1774, tome VIII, 1776 tome V. 

1. Quérard com|)are la fai;oii lionl sonl composées ces trois éditions, 
donne la liste des morceaux qii'ellej conlicnneiil et dil justement que 
l'édiliju .\uguis est la phis com|dcle. 



t/ 



304 BIBLIOGRAPHIE 

yi 3. Journal des théâtres, Iti décenibn^ 1777. 

V 4. Les Aunnles poUliqiies, de l^ingiirt (loino III, 1777). 

v/g. Correspuiiituiice tilléntire secrète (loiiii-s I, 8!) ; III, 417 ; V. 

3()(i; \l, 37111. 
■■'6. Chronique scandaleuse (années 1778-1791). 
"^7. Actes des apôtres [lomcsXIX, 70-219. X.\, 92-112^ 
8. La Décade philosophique, torne.s VII el VIII). 
' 9. Journal de Paris (22 el 28 ventùse an III). 

10. Journal des débuts de ta Société des amis de la Constitution 

(If) aoill, 31 auùt 1791). 

1 1 . Journal de la Montagne (n° 96 du 4 septembre 1793, n° 102 ilu 

12 septembre 1793). 

12. Le spectateur français, par Delacroix, (an III). 

13. Les sabbats Jacobites'\{lome III, 294). 

. 14. Le livre rouge, ou liste des pensions secrètes (6* et 7^ livrai- 
sous). 
i la. Galerie des Etats généraux (tome I). 

16. Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution. 

17. Mirabeau dévoilé (Lb 39 479o). 

18. Que fut Mirabeau f (Lb 39 479S). 

19. Les chefs des Jacobites aux Français (Paris, 1790, in-8"). 

20. Lettre à l'évêque d'Autun et C'e (Lb 39 2946). 

D. JIÉMOIBBS KT C0RRESP0NDA2<CES. 

"1. Correspondance de Voltaire Ijanvler llëi, 25 mai 1764, 2.') 

septembre 1769, 16 novembre 1774). 
'^ 2. Correspondance de Diderot (tome XI de l'édition Assézat, 

p. 375). 
■^ 3. Correspondance de Grimm. Edition Maurice Tourneux (voir 

la table au nom de Cbamfort). 
^ A. Correspondance littéraire de La i/rtcpc, Paris, an VII iu-8°, 

(tomes I, 409; II, 15, 57, 93, 206; III, 215, 2.59). 
''5. Lettres de M^^« de Lespinasse, Paris, 1809 (lettre du 25 oc- 
tobre 1774). 
"6. Mémoires de Bachaumont, édilion P. L.Jacob, Paris, 1859, 

iu-18 iP- 360-61 455). 
i/7. Journal de Papillon de la Ferlé, Paris, Ollendurf 1887. 
' 8. Journal et Méiuoires de Ch. Collé, édition Honoré Bon- 

bomme. 
" 9. Mémoires de Garât sur Suard, Paris, 1820, iû-8". 
'' 10. Mémoires de J)f">e de Genlis, Paris, Ladvocat, in-S" (tome I, 

p. 29i;. 
^' 11. Campenon, Mémoires sur Ducis, Paris, 1821. in-S» (pages 

62-63). 



BIBLIOGRAPHIE 305 

12. Jlémoires de Condorcet (apocryphes), Paris, 1824, in-S» 

(loniesl, 203, 210, 301 ; 111,43). 

13. Mémoires de Tatleyrand. Paris, Calinann-Lévv, I, 36, 37, 

4o, 46. 
.14. Mémoires de Mirabeau, pa,TLuc9tS-Moal\giiy,Pains, 1834, in-S" 

(tome IV, p. 140 et suiv.). 
13. Souienirs de ilime Vigée-Lebntn, Paris, 1833, in-8° (tome I, 

p. 122 et suiv.). 
16. Cabanis, Journal de la maladie de Mirabeau, Paris, 1791, 

in-S". 
"17. Vincent Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire, Paris, 1833, in-8° 

(tome I, 133, 206). 
'18. Lettres de J.-B. Lauraguais à Madame, Paris, an X, 

in-S". 
■"ig. Mémoires de Morellet, Paris, Ladvocat, 1821, in-8» (tome II, 

cliap. net iv). 
^0. Mémoires de Marmontel, Paris, 1800, in-8° (livre XIV). 
-21. Mémoires de Brissot, Paris, Firniin-Didot, 1877, in-18 

ïChap. lui). 
■^22. Œuvres de M'-"> Roland, Paris, an VIII, in-S» (tome H). 

23. (Euvres du comte Rœderer, Paris. 1833, grand in-8° 

(tome 1\). 

24. Souvenirs de Tiily, Paris, F. Didot, 1862, in-18 (p. 304 et 

suiv.). 
23. Chateaubriand, Essai sur les Révolutions. 
26. Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe. 



E. Recueils biographiques. 

1. Biographie universelle et portative des contemporains, pu- 

bliée sous la direction de Rabbe. 

2. Biographie universelle (Didot). 

3. Biographie universelle de Micbaud (article de Gin- 

guené). 

4. La grande Encyclopédie (tomeX). 

F. Etudes littéeaibes. 

yl. Sabatier ;de Castres), Les trois siècles de la littérature fran- 
çaise, Paris, 1779, in-S" (à l'article Chamfort). 
2. Desessarts et Barbier, Bibliothèque de l'homme de goût, Paris, 
1798, in-8° (tomes II et V). 
. 3. La Harpe, Cours de littérature, Paris, an VIII, in-8° (XI, 123, 
423). 

20 



306 BIBLIOGRAPHIE 

4. Auf^er, Mélanges philosophiques et littéraires, Paris, Ladvocat, 
1828, ia-8°. 
■^ 5. Mémoires pour servir à l'histoire de notre littérature, par 
Palissot. 

6. Dussjiull, Annales littéraires, Paris, Maradan, 1818 (I, 14, 

;tlO, :i"29;II, :Jâ9 ; m, 89, 564). 

7. Mort'llet, Mélanges, Paris, 1818, 10-8°. (Voir la réfutation 

du discours de Chauifort sur les Académies.) 
'8. M. J. Gliéuier, Tableau historique de l'État et des progrès 
de la littérature française depuis 1789 (Paris, Beaudouin, 
1821). 

^ 9. H. Rigault, Œuvres, Paris, 18o9, iu-8» (tome III) 
- 10. Sainte-Beuve, Causeries du lundi (tome IVI. 

» Chateaubriand et son-groupe littéraire \lome I, 

4" leçon). 

11. G. d'Héricault, Une bibliothèque de l'esprit français (Re\Tie 

des Deux-Mondes, l""" avril 1833). 

12. H. Fouquier, Au siècle dernier, BnixeWes, Kistemaekers, s.d, 

in-18. 
>^13. Rimijault, Chamfort el Fonlanes, Versailles, 1874, in-8°. 
•14. Bur\n-l>esyo7Aeri. Chawfort et Delille (Bulletin histor. et 

scieulif. de l'Auvergne, février 1891). 
-15. A. Philibert, Profils littéraires (Glermond-Ferrand, 1880, 

in-18j. 
16. D. Sleeckx, Chamfort (Gand, 1886, in-8o). 



TABLE DES MATIERES 



Introduction 1 

CHAMFORT LITTÉKATEUK 7 

Chapitre I. — Origine et éducation. — Doutes sur l'origine 
de Chamfort : les deux baplistaires. — Pourquoi il est 
intéressant d'examiner la question de son origine. — Son 
entrée au collège des Grassins ; ses succès et ses aventures 
scolaires. — Ses débuts dans la vie ; son préceptorat chez 
Van Eyck et ses années de bohème 

Chapitre 11. — Débuts littéraires. — Pourquoi Chamfort cher- 
cha longtemps sa vocation. — Collaboration au Journal 
Encijchpé'lique (de 1761 environV — Chamfort en quête d'un 
modèle. — La Jeune Indienne, 1764 : succès de cette 
petite pièce ; comment il s'explique. — Le premier prix 
académique de Chamfort : Epitre d'un père a sun fils, l'iëi. 

— Ses premiers rapports avec les gens de lettres : Voltaire. 
Duclos, d'Alembert. Delille. Sélis. Saurin. Thomas. — Succès 
galants et mondains. — Cliamfort et le duc de La Vallière. 

— Maladie et dénuement ; comment il est sauvé par Saurin 
et l'abbL- de La Roche. — Sa collaboration au Grand Voca- 
bulaire François. 1767. — Le caractère de Chamfort pen- 
dant ses années de jeunesse IS 

Chapitre UI. — Succès a l'.\cadémie et ad théâtre. — Aux 
environs de la trentième année, si Chamfort ne se prépare 
pas à devenir un moraliste, il y est préparé par les circons- 
tances de sa vie et par les sujets de concours académiques 
qu'il doit traiter. — Prix remporté à l'.\cadémie de Marseille 
sur cette question : Combien te génie des grands écrivains 
influe sur l'esprit de leur siècle (vers l'efi'i. — En 1768, 
Eloge de Molière : solennité de la séance où le prix est dé- 
cerné ; appréciation du discours de Chamfort. — La petite 
comédie du Marcimnd de Smyrne (1770) ; son mérite et sa 
portée. — bib ioilièque de Société, recueil composé avec 
d'Hérissant (1771), — Nouvelle maladie de Chamfort: quelle 
déception elle lui cause. — Eloge de La Fontanie (1774). — 
11 met Chamfort tout à fait en vue. — Mérite de cet ouvrage. 
— Chamfort dans le monde des Choiseul — Chamfort poète 
agréable à la cour. — Mustapfia et Zéangir ^1776). — His- 
toire des représentations de celte tragédie. — Il n'est pas 
vrai que son demi-succès ait été la grande cause de l'amer- 
tume de Chamfort 48 

CHAMFORT MORALISTE 81 

Chapitre I. — An-xées de retr.ute. — Relations de chamfort 
avec Vaudreul et Mir.\beau. — A partir de 177'J. durant 
quatre années, Chamfort recherche la solitude ; il recherche 



.'iOH TABLE DES MATIÈRES 

aussi l'oliscurité. — Pourquoi ? — L'âge, la maladie, ilécep- 
lions politiques. — Il se dcgoûlc de la vie d'homme de 
lellri!s et de son manège. Pouri|iioi ? l'iratcric des éditeurs et 
des libraires, morgue des gentil!.|i<>iniiiis et des comédiens. 
Iracisseries de la censure, vilenies et manies des écritains 
de prol'ession, vanité de la célébrité litléraiie. — l'ne circons- 
tance, restée mystérieuse dans la vie de Cliamfort. achève son 
désenchantement. — Sa liaison avec M""' lîulTon le déter- 
mine à la retraite absolue, après sa réception k l'Académie 
(1781). — Ce que fut celte liaison ; de l'influence qu'elle a 

eue sur l'esprit de Chanifort 81 

Après la mort de M™» Buffon, il rentre dans le monde. — Ses 
relations avec Vaudreuil : leur caractère. — Chamfort et 
.Mirabeau : leur correspondance, leur collaboration {Pam- 
phlet sur l'Ordre deCIncinnatus, 178.5).— Que penser de 
l'admiration de Mirabeau pour Chamfort ? 111 

Chapitre II. — Cii.\mfort onsEnvATEUR et moraliste. —Dès 1780 
Chanifort a certainement commencé son recueil de Pensées 
et d'Anecdotei. — Entrepris sans dessein exprès, il semble 
que ce recueil ait été plus tard destiné par Chamfort à deve- 
nir un tableau de la société aristocratique de son temps. — 
Les observations de Chamfort niérilent-elles créance ? 
Comment il juge la monarchie, la noblesse, le clergé ; ce 
qu'il pense de la vie mondaine à la fin du wm" siècle. — ' 
Examen de la règle de conduite qu'il se trace et de ses (Con- 
clusions de morale pratique 130 

CHAMFORT EÉVOLUTIONNAIRE 201 

Chapitre I. — Son rôle au début de la bévouition. — Quoi 
qu'en aient dit les pamphlets royalistes, ce n'est ni |^ cupi- 
dité, ni l'ambition, ni l'envie (|ui engagèrent Chamfort dans 
la cause de la Révolution. — Preuves de sa conviction et de 
son désintéressement. — 11 ne joue pas de réie olficiel, 
mais exerce une action réelle en tenant parfois la plume 
pour Mirabeau et Talleyr,ind. — l'Adresse aux Provincs 
de février 17'J0 a été rédigée par Chamfort. — Chamfort 
journaliste : ses articles au Mercure. — Ses rt\ots et leur 
portée. — A-t-il été un conspirateur ? — Ce qu'il faut penser 
de la conversation rapportée dans les Mémoires de .Mar- 
niontel. — A-t-il été un fanatique ? 201 

Chapitre II. — Chamfort bépurlicain et démocrate. — Cham- 
fort a vu très tôt que la République devait sortir de la Ré- 
volution, et a travaillé à bâter son avènement. — Sa polé- 
mique contre les institutions monarchiques, le Discourt sur 
les Académies (1791). — Le parti républicain après la 
fuite de Varennes : rôle qu'y joue Chamforl. — Ses ar- 
ticles sur les réformes sociales à accomplir. — Intérêt 
qu'il attache à l'organisation d'une éducation nationale. /îa/i- 
porl de Talleyrand sur l'Instruction publique (septembre 
1791). — ChamTorl n'en fut-i) pas le rédacteur ?. . . . 229 

Chapitre 111. — Ses dernières années ; sa tentative de sui- 
cide ET SA mort. — Après la Constituante. Chamfort se relire 
peu à peu de la vie militante. — Que furent ses relations 
avec les Girondins ? — Les Tableaux île la [{évolution de 
1791 à 1792. — Valeur historique et liltéraire de celte pu- 
blication. — Chamfort à la Bibliothèque nationale (août 1792>. 



TABLE DES MATIÈRES 309 

— Dénoncé par Tobiesen Duby. il est enfermé aux Made- 
lonneites en septembre (1793). — Relâche apri^s une courte 
détention, il donne sa démission de bibliothécaire. — Dénon- 
ciation nouvelle de Tobiesen Duby ; tentative de suicide de 
Chamfort. — Sa morH13 avril 1794) 262 

CONCLUSION 283 

APPENDICE contenant des pièces inédites relatives à Chamfort. . 2S8 

BIBLIOGBAPHIB ■ 302 



Vu et lu en Sorbonne. 
le 20 Février 1894, 
par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris. 

A. HIMLY. 



Vu et permis d'imprinner, 
le Vice-Recteur de l'Académie de Paris, 
GRÉARD. 



Poitiers. — Typ. Oudia et C'». 



têk^L^i. JUL 1 



PQ Pellisson, Maurice 

1963 3hamfort 

'34P^ 



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