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Full text of "Charles de Marillac, ambassadeur et homme politique sous les règnes de François 1er, Henry 2 et François 2, 1510-1560"

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£xJÇibris 

PROFESSORJ.S.WILL 



HANDBOUND 
AT THE 



UNIVERSITY OF 
TORONTO PRESS 



CHARLES DE MARILLAC 




CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND. 






CHARLES DE MARILLAC 

AMBASSADEUR ET HOMME POLITIQUE 

sous les règnes de françois i er , henry ii et françois ii 

i5io-i56o 



PAR 



PIERRE DE \ AISSIERE 

ARCHIVISTE A IX ARCHIVES NATIONALES 
DOCTEUR ES LETTRES 



4V 



PARIS 

H. WELTER, ÉDITEUR 

59, RUE BONAPARTE. 59 

1896 



De 




12 1962 



fSlTY «F T * 



808949 




A MA MÈRE 






NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE. 



Cette notice bibliographique sera divisée en trois parties 

I. Les documents publiés et les chroniques. 

II. Les documents inédits. 

III. Les ouvrages de seconde main. 



I. 
DOCUMENTS PUBLIÉS ET CHRONIQUES. 

§ 1. — DOCUMENTS. 

Voici la liste des recueils de documents qui ont été uti- 
lisés dans le présent travail : 

Calendar of state papers (foreign séries) of the reign of 

Edward VI (1546-1553), p. p. Turnbull. Londres, *Î861, 

in-4. 
Calendar of state papers (foreign séries) of the reign of Mary 

Tudor (1553-1558), p. p. Turnbull. Londres, 1861, in-4. 
Calendar of state papers (venetian), 1556-1557, p. p. Raw- 

don Biown. Londres, 1881, in-4. 
Castillon. V. Marillac. 
Charrrière. Négociations de la France dans le Levant (1515- 



Vin NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

1589). Paris, 1848-1860, 2 vol. in-4. (Coll. des Doc. in. 

de l'hist. deFr.) 
Cimber etDanjou. Archives curieuses de l'histoire de France. 

Paris, 1834-1840, 27 vol. in-8 (t. III de la l rc série). 
Drufiel (A. von). Briefe und Akten zur Geschichte des sech- 

zehntenJahrhunderls, mit besonderer Rite hic ht au f Bayer us 

Fûrstenhaus.. Munich, 1873-1882, 3 vol. in-8; le troi- 
sième en deux parties. 
Dumont. Corps universel diplomatique du droit des gens, 

Amsterdam et La Haye, 1726-1731, 8 vol. in-fol. (vol. IV). 
Gachard. La Bibliothèque nationale à Paris. Bruxelles, 1 875- 

1877, 2 vol. in-4. (Collect. de chroniques belges inédites.) 
Granvelle. Papiers d'État du cardinal Granvelle, p. p. Ch. 

Weiss. Paris, 1841-1852, 9v. in-4. (Coll. des doc. inédits.) 
Lanz. Correspond en z des Kaisers Karl Y. Leipzig', 184't- 

1846, 3 vol. in-8. 
L'Hospital (Michel de). Œuvres, p. p. Dufey. Paris, 1824- 

1826, 5 vol. in-8. 
Marillac. Correspondance politique de MM. de Castillon et 

de Marillac, ambassadeurs de France en Angleterre (1537- 

1542), p. p. MM. Kaulek, L. Farges et G. Lefèvre-Pon- 

talis. Paris, 1885, in-8. 
Marillac. Discours sur la roupture de la Tref've, en l'an 

MDLVI. Paris, Vascosan, MDLVI, in-8. 
Marillac. Sommaire de l'ambassade en Allemagne de feu 

M. l'Archevesque de Vienne, en l'an 1550, p. p. Ranke, 
Deutsche Geschichte im Zeitalter der Reformation, t. VI, 

p. 488-499. 

Mémoires-Journaux du duc François de Guise (1547-1563), 
p. p. Michaud et Poujoulat, Nouvelle collection de Mé- 
moires relatifs à l'histoire de France, l re série, t. VI. 

Mencken. Scriptores rerum germanicarum, praecipue Saxo- 
nicarum. Leipzig, 1728, 3 vol. in-fol. 

Michiel (Giovanni). Dépêches de G. Michiel, ambassadeur de 
Venise en Angleterre (1554-1557), p. p. Friedmann. Ve- 
nise, 1869, in-8. 



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE l\ 

Noailles. Ambassades de MM. de Noailles en Angleterre, 
rédigées par feu M. l'abbé de Vertot. Leytle, 1763, 5 vol. 
in-8. 

Paris (Louis). Négociations relatives au règne de Fran- 
çois II. Paris, 1841, in-4. (Coll. des doc. in.). 

Ribier. Lettres et mémoires d' Estât des roi/s... et ministres 
(1537-1559). Paris, 1606, 2 vol. in-fol. 

Selve (Odet de). Correspondance politique d'Odet de Selve, 
ambassadeur de France en Angleterre (1546-1549), p. p. 
G. Lefèvre-Pontalis. Paris, 1886, in-8. 

State papers during the reign of Henry VIII. Londres, 1830- 
1852, 11 vol. in-4. 

Teulet. Relations politiques de la France avec l'Ecosse au 
XVI siècle. Bordeaux et Paris, 1862, 5 vol. in-8. 



§ 2. CHKOXIQUES. 

Les chroniques nous donnent assez peu de renseigne- 
ments sur l'histoire diplomatique du temps. L'on n'y 
trouve, d'autre part, que de très rares mentions de Ma- 
rillac. Les suivantes, cependant, ont été mises à profit. 

Brantôme. Œuvres complètes, édit. Lalanne, 1864-1882, 

11 vol. in-8. (Soc. Hist. France ; tomes I, III, IV.) 
Castelnau. Mémoires (1569-1570), p. p. Le Laboureur. 

Bruxelles, 1731, 3 vol. in-fol. 
Journal d'un bourgeois de Paris (1515-1536), édit. Lalanne. 

Paris, 1854, in-8. (Soc. Hist. France.) 
La Chastre. Mémoires sur le duc de Guise (1556-1557). (Pe- 

titot, Coll. complète des Mém. relatifs à l'hist. de Fr., 

t. XXXU, l re série.) 
Monluc (Biaise de). Commentaires et Lettres, édit. de Ruble, 

1864-1872, 5 vol. in-8. (Soc. Hist. France ; t. I.) 
Rabutin (Fr. de). Commentaires (1551-1558), édit. Michaud 

et Poujoulat, l re série, t. IX. 

a. 



X NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

Régnier de la Planche. Histoire de V estât de la France, tant 
de la république que de la religion, sous le règne de Fran- 
çois II. Édit. Mennechet, Paris, 1836, 2 vol. in-12. 

Tavannes (Gaspard de Sanlx). Mémoires (1 530-1573). (Bu- 
chon, Coll. des Chron. fr., t. XI.) 



II. 
DOCUMENTS INÉDITS. 

S 1. 

Le premier chapitre de ce travail : « Les origines de 
Charles de Marillac » a été composé surtout à l'aide des 
divers fonds conservés au Cabinet des Titres à la Biblio- 
thèque Nationale (Nouveau d'Hozier — Cabinet de d'Ho- 
zier — Dossiers bleus — Pièces originales). Quelques ma- 
nuscrits du fonds français ont été aussi utilisés, entre autres 
les manuscrits 20229 et 20235. Dans ce dernier manuscrit 
se trouve la meilleure généalogie qui ait été dressée de la 
famille de Marillac. 

Malgré de très longues recherches, il nous a été impos- 
sible de découvrir aucun document relatif à l'ambassade 
de Marillac à Constantinople, fait regrettable à un double 
point de vue: au point de vue historique d'abord, ensuite 
parce que l'on eût aimé à assister à l'apprentissage du 
jeune diplomate. 

S 2. 

Comme on l'a vu dans la liste des « Documents publiés » , 
les correspondances de Marillac pendant son ambassade 
en Angleterre (1 539-1 543) ont été publiées parles soins de 
MM. Kaulek, Farges et Lefèvre-Pontalis. Cette édition 



NOTICE BIBLIOGR UPHIQ1 I. \l 

analytique est excellente et peut dispenser de consulter les 
manuscrits sur lesquels elle a été établie : les volumes J\ 
et V de la Correspondance politique d'Angleterre aux Ar- 
chives du Ministère des Affaires étrangères et le manuscrit 
de la Bibliothèque Nationale (ms. fr. 2955). Ce dernier 
manuscrit ne contient, d'ailleurs, ajoutons-le, qu'une 
partie des correspondances de Marillac. 

S 3. 

La mission de MM. de Brissac et de Marillac en Suisse 
et en Allemagne (1547) a pu être racontée par nous 
grâce aux lettres et aux mémoires contenus dans le ms. 
fr. 20449, lettres et mémoires inédits, mais dont les dates 
sont malheureusement trop espacées pour que nous ayions 
pu suivre aussi exactement que nous l'aurions désiré les 
négociations des deux ambassadeurs. 

§4. 

Marillac demeura ambassadeur à la Cour Impériale 
d'août 1547 à septembre 1551. Au point de vue des 
sources, cette ambassade se divise en cinq parties: 

1° D'août 1547 à août 1548. Pour cette période, 
les correspondances de notre ambassadeur sont perdues, 
et entre ces deux dates, nous ne possédons de lui aucune 
lettre isolée. C'est une lacune d'autant plus sensible que 
Marillac fut alors le témoin de quelques-uns des événe- 
ments les plus intéressants de l'histoire d'Allemagne au 
xvi e siècle (Résultats de la guerre de Schmalkalde : diète 
d'Augsbourg: discussion et publication de l'Intérim 
d'Augsbourg). 

2° D'août 1548 à décembre 1549 nous possédons la 
suite ininterrompue des dépêches de Marillac. Les meil- 



V!I NOTICE BIBLIOGRAPHIQ1 E 

leurs manuscrits de ces correspondances sont, à la Biblio- 
thèque Nationale, les mss. fr. 3098-3099, qui semblent 
être les registres officiels d'enregistrement de la Cour. Ils 
datent dans tous les cas du xvi° siècle. Une copie (du 
win e siècle) de ces manuscrits se trouve au volume 343 
du fonds Glairambault, à la Bibliothèque Nationale. 

Quelques-unes des leltrcs de cette année sont publiées : 
dans les Mémoires-Journaux du duc Fr. de Guise (Mi- 
chaud, l r0 série, t. VI), et dans Druflel, Briefe und Akten, 
t. I. — Les analyses de quelques autres ont été données 
par Gachard, La Bibliothèque JSaiionale à Paris, t. II. 
Mais en dehors d'une dizaine de dépêches, les correspon- 
dances de 1548-1549 restent inédiles. 

3° De décembre 1549 à juin 1 550, nouvelle lacune dans 
les correspondances de Marillac. Cette lacune, moins re- 
grettable que la précédente, ne peut être comblée à l'aide 
d'aucunes lettres isolées. 

4° De juin 1550 à mars 1551, le manuscrit français 
15917 (Bibl. Nat.) nous offre une bonne copie du 
xvi e siècle des correspondances de Marillac, et le manus- 
crit 89 du fonds Brienne, à la même Bibliothèque, une 
copie beaucoup moins bonne du xvm e siècle. — Les biblio- 
thèques de Troyes et de Dijon possèdent des copies du 
xvm e siècle de cette ambassade. 

Plusieurs des lettres de ces correspondances sont 
publiées in-extenso dans les Mémoires-Journaux du Duc 
de Guise et in-extenso ou en analyse dans Druflel. — 
Gachard, op. cit., a de même donné l'analyse de quelques- 
unes. 

5° De mars 1551 à septembre 1551 , nous ne possédons 
de Marillac que les lettres isolées (5) publiées dans les 
\l é moires- Journaux du Duc de Guise. 

Pour cette ambassade de Marillac à la Cour Impériale, 



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE XIII 

nous nous sommes servis, ajoutons-le, en dehors des cor- 
respondances de notre ambassadeur, soit d'autres manus- 
crits conserves à la Bibliothèque Nationale (recueils de 
dépêches diplomatiques surtout), soit des documents du 
fonds de Simancas aux Archives Nationales. 

§ 5. 

L'ambassade de Marillac à Metz et son ambassade en 
Suisse, consacrées toutes deux à renouer les rapports de la 
France avec les Princes d'Allemagne (1553-1554), ne pré- 
sentent, au contraire de la précédente, aucune lacune 
(Bibliothèque Nat. , fs. fr. 3 100 et 3 12 I : ce sont des copies 
du xvi e siècle, et probablement, comme les mss. 3098 
et 3099, les registres officiels d'enregistrement. — Fonds 
Clairambault, vol. 347). Le ms. 3121 contient un som- 
maire intéressant de la « négociation avec le Marquis 
Albert » . 

Plusieurs des dépêches contenues dans ces deux ma- 
nuscrits se trouvent insérées dans les Mémoires-Journaux 
du Duc de Guise, et dans Mencken, Scriptores ver uni ger- 
nianicarum, t. II. 

§ 6. 

Pour le compte rendu de la Conférence de Marck, nous 
avons utilisé le « Procès-verbal » qu'en a dressé Marillac, 
resté inédit jusqu'à ce jour (Bibl. Nat., fs. fr. 3945 ; fs. 
Dupuy, vol. 112): le « Procès-verbal » de Morvilliers 
(Bibl. Nat., fs. fr. 17910), et enfin une « Goppie du parle- 
ment et assemblée des depputez de France et des depputez 
de l'Empereur tenue en ung villaige nommé Marcq, terre 
angloise, prez d'Ardres et Gravelines, en may 1555 », re- 
lation anonyme conservée à la Bibl. Nat., fs. fr. 5045. 



XIV NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

A l'exce23tion d'une dépêche de Marillac, publiée dans 
les Mémoires-Journaux du Duc de Guise, les documents 
que nous avons mis en œuvre pour la rédaction de notre 
chapitre XII (Mission de Marillac à Rome), sont entiè- 
rement inédits et étaient restés inconnus jusqu'à ce jour. 
C'est dans le volume 745 du fonds Dupuy à la Biblio- 
thèque Nationale, qu'il nous a été donné de les découvrir. 
Nous avons trouvé là l'instruction délivrée à Marillac : le 
« Sommaire », rédigé par lai. de son ambassade ; deux 
autres mémoires relatifs à l'expédition du duc de Guise en 
Italie, mémoires anonymes, mais que nous n'hésitons pas 
à attribuera notre ambassadeur: enfin plusieurs lettres 
de lui, qui viennent s'ajouter à celles que nous avons 
trouvées dans les volumes du fonds français: 3128, 
20442,20460,20471,2064 4 , à la Bibliothèque Nationale . 

Une partie de ces documents a été utilisée dans le cha- 
pitre XIII de ce travail . 



§ 8. 

Le manuscrit du fonds français 3101 à la Bibl. Nat. 
nous a fourni la matière du chapitre XIV : Mission de 
Marillac àAugsbourg. Quelques lettres de cette correspon- 
dance avaient été publiées dans les Mémoires- Journaux du 
Duc de Guise, et aussi dans Ribier, Lettres et Mémoires 
d 'Estât, t. II. Mais ce ne sont point à beaucoup près les 
plus intéressantes, ni celles qui donnent le mieux une idée 
des agissements de la politique française. 

Le lecteur trouvera au cours de l'ouvrage l'indication 
des autres sources inédites que nous avons mises à profit. 



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE \\ 

mais que nous n'avons pas utilisées d'une manière assez. 
constante pour les citer ici en détail. 



III. 

OUVRAGES DE SECONDE MAIN. 

\ oici maintenant la liste des ouvrages de seconde main, 
cités dans le présent travail : 

Aumale (Duc d). Histoire des Princes de Condé, t. I. Paris, 

1863, in-8. 
Baguenault de Puchesse. Jean de Morvit Hier s, èvêque d'Or- 
léans, garde des sceaux de France (1506-1577). Paris, 

1870, in-8. 
Baguenault de Puchesse. Négociations de Henry II avec le 

duc de Ferrure (1555-1557); (dans Revue des questions his- 
toriques du 1 er octobre 1868). 
Baumgarten. Karl der Fiïnfte. Stuttgart, 1885-1890, 3 vol. 

in-8. 
Baumgarten. Karl V und die deutsche Reformation. Halle, 

1889, 1 br. in-8. 
Bezold. Geschichte der deutschen Reformation. 1 vol. gr. in-8, 

1886. (Coll. Oncken.) 
Blanchard (François). Les généalogies des Maistres des re- 

questes ordinaires de l'hostel du Roy. Paris, 1647, in-fol. 
Bouchet (Jehan). Les Annales d'Aquitaine. Poitiers, 1644, 

in-fol. 
Bouille (René de). Les Ducs de Guise. Paris, 1849-1850, 

4 vol. in-8. 
Bryce (J.). Le Saint-Fmpire-ro/nain-germanique, trad. de 

l'anglais par Lefebvre. Paris, 1889, in-8. 
Bucholtz. Geschichte der Regierung Ferdinands I. 1831- 

1838, 9 vol. in-8. 
Burnet. Histoire de la Ré formation de l'Église d'Angleterre, 

trad. de l'anglais par de Rosemond. Londres, 1683, 2 vol. 

in- 4. 



XVI NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

Charvet. Histoire de la Sainte Église de Vienne. 1680, 1 vol. 



in-4. 



Chorier (N.). État politique du Dauphiné. Grenoble, 1 1501 , 

2 vol. in-fol. 
Dareste. Histoire de France. Paris, 1868-1873, 8 vol. in-8 

(t. IV). 
Décrue. Anne de Montmorency, Grand Maître et Conné- 
table de France à la Cour, aux armées et au Conseil du 

Roi François I er . Paris, 1885, in-8. 
Décrue. Anne de Montmorency, Connétable et Pair de 

France, sous les Rois Henry II, François II et Charles IX. 

Paris, 1880, in-8. 
Delaborde. Gaspard de Coligny. Paris, 1878-1882, 3 vol. in-8. 
Druffel (A. von). Karl V und die rœmische Curie (1544-1546) 

— p. d. Abhandlungen der Kôn. Akad. der Wissenchaf 

ten, historicité classe; t. XIII. Munich, 1873. 
Dumoulin. Œuvres. Paris, 1681, t. III, in-fol. 
Dupré-Lasalle. Michel de U Hospital avant son élévation au 

poste de chancelier de France (1508-1558). Paris, 1875, 

in-8. 
Duruy (G.). Le cardinal Carlo Carafa (1519-1561). Paris, 

1882, in-8. 
Duruy (G.). De pactis anno 1556 apud Valcellas indutiis. 

Paris, 1883, in-8. 
Forneron. Les Ducs de Guise et leur époque. Paris, 1877, 

2 vol. in-8. 
Fronde. History of England from the fall of Wolsey to the 

death of Elizabeth. Londres, 1860 et ss., 8 vol. in-8. 
Gallia Christiana, t. XII, XIV, XVI. 
Grande Encyclopédie. Art. Cromwell. 
Green. Histoire du peuple anglais, trad. de l'anglais par 

Monod. Paris, 1887, 2 vol. in-8. 
Janssen. L'Allemagne et la Réforme, trad. de l'allemand par 

Paris. Paris, 3 vol. in-8, 1888-1890 (tome III). 
Jonquière (De la). Ambassade de M. de Castillan éi la Cour 
d'Henry VIII {Revue des Deux- Mondes, 1 er mars 1890). 



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE W 11 

Juste (Th.). Vie de Marie de Hongrie. Bruxelles, 1855, ln-8. 
Klopp. Kaiser Karl V... p. d. Historisçhe politische Blât- 

tern, t. 60. Munich, 1807. 
Langenn (A. von). Moritz, Herzog and Churfùrst zu Sach- 

sen. Leipzig, 1841, ? vol. in-8. 
La Ferrière (De). Amour mondain, amour mystique. Paris, 

1889, in-12. 
Marchand (Ch.). Charles I er de Cossé, comte de Brissac. 

Paris, 1889, in-8. 
Marchand (Ch.). Le maréchal François de Scèpeaux de 

Vieil leville et ses mémoires. Paris, 1893, iu-8. 
Maurenbrecher. Geschichte de/- Katholischen lie for ma don. 

Nôrdlingen, 1880, 1 vol. (le tome I seul paru) in-8. 
Maurenbrecher. Karl V and die deutschen Protestanten. 

Dusseldorf, 1805, iu-8. 
Mignet. Charles-Quint, son abdication, son séjour et sa mort 

au monastère de Yuste. Paris, 1854, iu-8. 
Moberly. Theearhj Tudors. Londres, 1890, in-12. 
Monstiers-Mérinville (Marquis des). Un êvêqtie ambassadeur 

au XVI e siècle, Jean des Monstiers, seigneur du Fraisse, 

èvêque de Bayonne. Limoges, 1895, iu-8. 
Morice (Dom . Histoire de Bretagne. Paris, 1750,2 vol.in-fol. 
Pallaviciui. Historia del Concilio di Trento. Rome, 1656- 

1057, 2 vol. in-fol. 
Pastor. Die Kirchlichen Reunionsbestrebungen wàhrend der 

Begierung Karls V. Fribourg, 1879, in-8. 
Picot (G.). Histoire des États-Généraux. Paris, 1872, in-8 

(tome II). 
Pietro Nores. Guerra degli Spagnuoli c.onlro papa Paolo I\ , 

p. cl. YArchmo storico italiano (Florence, 1874), t. XII. 
Ranke. Histoire de la Papauté pendant les XVI e et XVII e 

siècles, trad. Haiberet Saint-Chéron. Paris, 18 48, 3 v. in-8. 
Ranke. Deutsche Geschichte im Zeitalter der Reformation. 

Berlin, 1843, vol. in-8. 
Rivière. Histoire des institutions de l'Auvergne. Paris, 1875, 
2 vol. in-8. 



XVIII NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE 

Rommel. Philipp der Grossmùthige, Landgraf von Hessen. 
1830, 3 vol. in-8. 

Ruble (A. de). Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret. Pa- 
ris, 1881-1886, 4 vol. in-8 (vol. I). 

Ruble (A. de). François de Montmorency (Mém. de la Soc. 
de l'hist. de Paris, t. VI). 

Ruble (A. de). Le traité de Câteau-Cambrèsis. Paris, 1889, 
in-8. 

Sarpi (Paolo). Histoire du Concile de Trente, trad. de l'ita- 
lien par Le Courrayer. Genève, 1636, 2 vol. in-fol. 

Taillandier. Nouvelles recherches historiques sur la vie et 
les œuvres du Chancelier de L 'Hospital '. Paris, 1861, in-8. 

Thon (J. -A. de). Histoire universelle de 15d3 à 1607, trad. du 
latin par Desfontaines, Lebeau, etc. 16 vol. in-4 (t. III). 

Vaissière (P. de). La découverte à Augsbourg des instru- 
ments fnécaniques du monnai/age moderne et leur impor- 
tation en France en 1550. Montpellier, 1892, in-8. 

Voigt (Johannes). Markgraf Albrecht Alcibiades von Bran- 
denburg Kulmbach. Berlin, 1852, 2 vol. in-8. 

Woltmann. Geschichte und Politik. Berlin, 1803, 3 vol. in-8 
(tome III). 



ADDITIONS ET CORRECTIONS 



Paçc 4. notes 1, 4, et page 6, note 2. Une copie des « Lettres de réha- 
bilitation pour Julien de Marillac », bien meilleure que celle de la Biblio- 
thèque nationale, est conservée aux Archives nationales (Z la 529 : Cour des 
Aides). Nous l'avons connue trop tard pour y renvoyer au commencement de 
ce travail. (Cf. : p. 423, n. 1.) Elle contient ce passage qui n'est pas donné 
par la copie de la Bibl. ÏNat. : « ... N'ayant pul'exposant [Julien de Marillac] 
justifier des titres [de noblesse] desdicts Sebastien et Pierre [de Marillac] pour 
avoir esté vendus pendant les guerres. » 

Page 8, note, lignes 3 et 6, au lieu de : Guillaume de Marillac, lisez : 
Guillaume II de Marillac. 

Pa^es 11 et 12. Pour la rédaction de ces deux pages, nous nous sommes 
servi de deux ouvrages qui, par erreur, n'ont pas été cités: 1°) J.-B.Zellcr, 
La diplomatie française vers le milieu du xvi e siècle: Guillaume Pel- 
licier, évêque de Montpellier, ambassadeur de François I er à Venise. 
Paris, 1881, in-8°. — 2°) J.-B. Zeller. Quae primae fuerint legationes 
a Francisco I in Orientent missae. Paris, 1881, in-8°. 

Page 18, ligne 26, au lieu de : 1532, lisez : 1530. 

Page 19, ligne 25, au lieu de : oncle, lisez : neveu. 

Page 29, ligne 14, au lieu de : Dès le milieu de 1539, lisez: Dès le 
milieu d'août 1539. 

Page 30, ligne 4, au lieu de : ces suppositions, lisez : ses suppositions. 

Page 34, ligne 30, au lieu de : 30 octobre, lisez : 3 octobre. 

Page 36, note 1, au lieu de : 5 janvier 1539, lisez: h janvier 1540. 

Page 56, ligne 25, au lieu de : sembla s'offrir alors, lisez : s'était offert 
entre-temps. 

Page 88, ligne 7, au lieu de: au cardinal Granvelle, lisez: à M. de 
Granvelle. 

Page 89, note 2, ligne 9. Après : Papiers d'Etat de Granvelle, t. III, 
p. 298, ajoutez : Cette instruction est en espagnol. 

Page 97, lignes 17-18, au lieu de: inspiraient, lisez : inspirait. 

Page 120, ligne 2, au lieu de: train 1 , lisez: train; — ligne 7, au lieu 



V\ ADDITIONS ET CORRECTIONS 

de : propoz* »., lisez: propoz* ».; — ligne 12, au lieu de : l'Empereur», 
lisez : l' Empereur 2 ». 

Page 123, note 1, au lieu de 11 juin, lisez : 17 juin, et au lieu de : page 
36, lisez : page 42. 

Page 131, ligne 6, au lieu de : entièrement, lisez: entièrement. 

Page 136, ligne 7. au lieu de ; son frère Philippe, lisez: son fils Phi- 
lippe. 

Page 150, note 1, ligne 1, au lieu de: réponse, lisez: response. 

Page 156, ligne 18, au lieu de : portestations, lisez: protestations. 

Page 157, ligne 10, au lieu de: nouvelles»., lisez: nouvelles »*. 

Page 159, ligne 7, au lieu de : Etats, lisez : Estatz. 

Page 160, ligne 3, au lieu de : De la part, lisez : Du coté. 

Page 180, ligne 23, au lieu de : entièrement, lisez: entièrement. 

Page 181, note 2, ligne 7, au lieu de : arriva donc un jour, lisez : arriva 
un jour. 

Page 185, note 2, au lieu de : 30 janvier 155J, lisez : 3 décembre 1550, 
et au lieu de : fol. 113 v (Ê , lisez : fol. 77 r". 

Page 215, ligne 3, au lieu de : utile »., lisez: utile » ' 

Page 216, ligne 8, au lieu de: remplirait, lisez : rempliront. 

Page 216, ligne 9, au lieu de: consentait, lisez : consentoit. 

Page 295, ligne 6, au lieu de: soubtenue, lisez : soubztenue. 

Page 295, ligne 16, au lieu de : secrètement, lisez : secrètement . 

Page 311, note 3, ligne 5. L impression de ce livre était déjà terminée 
lorsqu'à paru l'ouvrage de M. E. Rodocanachi, Renée de France, duchesse 
de Ferrare. Paris, 1896, gr. in-8. 

Page 368, ligne 11, au lieu de : secrètement, lisez : secrètement. 

Page 368, note 2, ligne 4, au lieu de : M' s de Monstiers-Mérinville, 
lisez : M is des Monstiers-Mérinville. 

Page 399, note 1, ligne 1, après : De Thon, Op. cit., t. III, p. 561-563, 
ajoutez : Duc d'Aumale, Histoire des princes de Coudé, t. I, p. 85-86. 



CHAPITRE PREMIER. 

LES ORIGINES DE CHARLES DE MARILLAC. 

1510-1538. 



La famille de Marillac. — Les premières années de Charles de 
Marillac et son séjour à Constantinople. 



A Monsieur Desogiers\ généalogiste de France à Paris. 

Au Puy, le 4 mars 1777. 

Monsieur, 

Six garçons et une fille me mettent dans le cas, vue la 
modicité de ma fortune, de chercher à profiter des pré- 
rogatives attachées à la noblesse, ayant servy moy et mes 
pères et estant réformé capitaine de dragons. En consé- 
quence je me trouve despourvu des pièces nécessaires, 
par la négligence de mes ayeux, qui m'ont appris seulement 
que mon nom estoit Marillac et de la mesme famille que 



1. Il s" agit du généalogiste Antoine-Marie d'Hozier de Sérigny (1721-1810) 
qui rédigea avec son père Louis-Pierre d'Hozier (1685-1767) YArmovial 
général de Fiance. 



CHAPITRE PREMIER 



feu le mareschal, qui lut décappité sous Louis X11I et réha- 
bilité après la mort de Richelieu. . . Je demande donc à vous, 
Monsieur, ayant toutes les connaissances possibles des 
familles, s'il ne seroit pas en vostre pouvoir de me déterrer 
les pièces nécessaires... à l'efFect de me mettre dans le 
cas de placer mes enfans. Je n'épargnerai rien raesme à 
ce sujet, si vous pouvez me faire une généalogie jusqnes 
au mareschal de Marillac. 

de Marillac 1 . 

Ce représentant de la maison de Marillac au xvin siècle 
connaissait assez mal. on le voit, les origines de sa famille. 
El cependant son illustre aïeul, Louis de Marillac, dont 
il rappelle avec quelque fierté le souvenir, avait fait 
officiellement dresser en 1625 une généalogie, qui aurait 
pu donner pleine satisfaction à son descendant. « Les titres 
produits par Messire Louis de Marillac, Comte de Beau- 
mont, Conseiller du Roy en son Conseil privé,... pour la 
preuve de sa noblesse 2 , » sont en effet la source la plus 
précieuse que l'on puisse utiliser pour établir une généa- 
logie exacte des Marillac 3 . 



I. 

Le premier membre de la famille sur lequel nous pos- 
sédions quelques renseignements est Bertrand, seigneur 

1. Bibl. Nat., Cabinet des titres : Nouveau d'Hozicr ; dossier Marillac. 

2. On trouve des copies de ce document : 1° Bibl. Nat., Cabinet des Titres: 
Cabinet de d'Hozier ; doss. Marillac. — 2° Bibl. Nat., IV. 20235. — 
3 U Bibl. Nat., Cab. des Tit. : Dossiers bleus; doss. Marillac. 

3. Cette généalogie officielle des Marillac tire surtout sa valeur de ce fait, 
qu'elle a été établie d'après des actes authentiques : testaments, contrats 
de mariage, etc.. retrouvés par la Commission d'enquête chez divers notaires 
i. Auvergne. Nous compléterons les renseignements fournis par le document 



LES ORIGINES DE CHARLES DE MARILLAC 3 

de Marlhac 1 et de la Vastrie 2 , vers le milieu du xiv e siècle. 
A cetle époque les de Marillac devaient occuper en 
Auvergne une situation assez considérable, puisqu'une 
fille de la maison de Lastic, une des plus puissantes du 
pays, ne dédaigna pas de donner sa main au sire Bertrand 
de Marillac. 

Mais cette prospérité ne fut pas de longue durée. Les 
guerres anglaises, qui accablèrent si longtemps l'Auvergne, 
ruinèrent Marillac. Bertrand, ayant été fait prisonnier par 
les envahisseurs, dut se racheter en vendant la meilleure 
partie de son bien. Ce fut son fils Sébastien qui servit 
d'intermédiaire et qui délivra le captif au prix de très durs 
sacrifices, car, entre autres terres, il fut obligé d'aliéner la 
seigneurie de Marlhac 3 . 

Sébastien était le second fils de Bertrand de Marillac et 
de Suzanne de Lastic. Il avait d'abord été « mis religieux 
à Brioude S) : mais son frère aîné Henry étant mort de 
bonne heure, il abandonna l'état ecclésiastique sur l'ordre 
de son père, dont il resta l'unique héritier. Bertrand le 
laissa du reste « avec très peu de moyens"». Et à ce 
moment les de Marillac, comme tant d'autres familles 
nobles ruinées par la guerre de Cent ans, durent se mettre 



en question par d'autres pièces ou notes conservées à la Bibliothèque 
Nationale, principalement dans les divers fonds du Cabinet des Titres. 

1. Marlhac, aujourd'hui Chastel-Marlhac, canton de Saignes, arrond. de 
Mauriac. Marlhac se prononce dans le pays avec l'I mouillé : Marhac, d'où 
par corruption Marillac. 

2. La Vastrie, arrond. et canton de Saint-Flour. 

3. Le 3 mai 1382. (Titres produits par Messire Louis de Marillac : Bibl. 
Nat., fr. 20235. — Bibl. Nat., Cab. desTit. : Dossiers bleus, doss. Marillac). 

4. « Sébastien de Marillac fut mis jeune chanoine et comte de Brioude, 
à quoy il ne pouvoit estre parvenu sans avoir tout au moins fait preuve de 
quatre degrés de tous costés. » (Bibl. Nat., Cab. des Tit. : Dossiers bleus ; 
doss. Marillac.) 

5. Extrait du testament de Sébastien de Marillac dans les « Titres produits 
par Messire Louis de Marillac ». (Bibl. Nat., fr. 20235). 



CHAPITRE PREMIER 



sous la protection et le patronage d'une grande maison du 
pays. Se réclamant de son illustre parenté, Sébastien 
« se retira en la maison de Lastic... ayant esté retenu 
maistre d'hostel en icelle et pourveu de Testât de capitaine 
dudict Lastic ' » . Pourtant le fils de Bertrand de Marillac 
ne dérogea pas. Il fut fait chevalier sur le champ de bataille 
par Jean de Bueil, sénéchal de Toulouse 2 , et il épousa 
Antoinette de Canillac, fille du marquis de Beaufort, 
seigneur de Canillac, petite-nièce et nièce des papes 
Clément VI et Grégoire XI. Il mourut jeune encore au 
mois de mars 1400. 

Sébastien, qui s'était probablement trouvé assez bien de 
la faveur des de Lastic, avait eu la prudence de « faire 
élever son deuxième fils Pierre en la maison de Lastic, où 
le seigneur dudit Lastic, son parent, fut son tuteur et 
en eut soin comme de ses enfans 3 » . Après la mort de 
Sébastien, Pierre de Marillac « fut retenu dans les 
mesmes charges qu'avoit exercées son père 4 » et il devint 
en même temps le chef de la maison, car son frère aîné 
Hugues, (( religieux prieur de la Voulte », renonça en 
sa faveur à tous ses droits 5 . Par son mariage avec 
Marguerite de la Richardière, Pierre se trouva seigneur 
de Saint-Genest 6 . 



1. « Lettres de réhabilitation... pour Julien de Marillac. » (1577). (Bibl. 
Nat. , Cab. des Tit.: Dossiers bleus ; doss. Marillac.) 

2. Bibl. Nat., Cab. des Tit.: Cabinet de d'Hozier et Dossiers bleus; doss. 
Marillac. — Bibl. Nat., fr. 20229 et 20235. 

3. Sébastien recommanda son fils Pierre à M. de Lastic dans son testament 
dont une partie est citée dans les « Titres produits par Messire Louis de 
Marillac. » (Bibl. Nat., fr. 20235.) 

4. « Lettres de réhabilitation... pour Julien de Marillac. » (1577). 
(Bibl. Nat., Cab. des Tit. : Dossiers bleus; doss. Marillac.) 

5. Une partie de cet acte de renonciation est citée dans les « Titres pro- 
duits par Messire Louis de Marillac ». 

6. « Titres produits par Messire Louis de Marillac. » 



LES ORIGINES DE CHAULES DE M.UULEAC 



II. 



Cette seigneurie de Saint-Genest relevait des ducs de 
Bourbon ' et c'est peut-être comme vassaux de celte puis- 
sante maison que les Marillac arrivèrent à si bien s'ingérer 
dans ses bonnes grâces. On reconnaît la ténacité de la 
race dans les patients efforts et l'ambition qui les firent 
peu à peu parvenir à une situation meilleure. Ils aban- 
donnèrent bientôt la protection des de Lastic, et nous 
trouvons Gilbert, le fds de Pierre de Marillac, successi- 
vement « secrétaire de Madame Claire de Gonzague, com- 
tesse de Montpensier et mère de Charles de Bourbon 2 , et 
intendant des affaires dudit Charles de Bourbon, où il 
acquit de grands biens 3 ». Gilbert épousa Marguerite de 
la Forest et fut seigneur de la Vastrie, de la Motte, d'Her- 
ment, de Bicon et de Saint-Genest 4 . Il mourut en 151 1. 

On le voit, les de Marillac n'eurent à beaucoup de 
points de vue qu'à se louer de leur nouvelle situation. Ils 
y perdirent cependant un important avantage : leur 
noblesse. Julien de Marillac, commissaire des guerres, 
dans une supplique adressée en 1577 à Henry III, pour 
« estre restitué en ce privilège », expose en détail com- 
ment arriva ce fâcheux accident. « Guillaume, deuxiesmc 



1. « Ledit Pierre de Marillac, escuyer, seigneur de la Vastrie et de Saint- 
Genest, a possédé ladite seigneurie de Saint-Genest et porte toujours qualité 
d'escuyer, comme il appert par la foy et hommage extraicte du Trésor de 
Montpensier, en date du 6 juillet 1452. » (Titres produits par Messire Louis 
de Marillac : Bibl. Nat., fr. 20235.) 

2. Charles de Bourbon, connétable de France, était fils de Gilbert de 
Montpensier. On voit cpie les Marillac prenaient déjà les noms patronymiques 
de leurs protecteurs. 

3. Titres produits par Louis de Marillac. (Bibl. Nat., fr. 20235.) 
i. Localités du département du Puy-de-Dôme. 



6 CHAPITRE PREMIER 

fils de Gilbert de Marillac, et père de l'exposant, ayant esté 
nourry par son oncle, religieux bénéficier du prieuré con- 
ventuel de la Youlte ' , avoit préféré aux armes la plume et 
les lettres et estoit entré au service de Charles, duc de 
Bourbon, connétable de France... Establi en la ville 
d'Aigueperse en Auvergne, il fut imposé de la taille, pour 
avoir ignoré ou négligé les qualités de ses bisayeul et 
ayeul 2 . » Mais à part ce malheur, dont Guillaume de Ma- 
rillac s'affligea probablement assez peu, cet habile homme, 
devenu le chef de la famille après la cession cpie lui fit de 
ses droits son frère aîné Gilbert, eut une carrière des plus 
heureuses. « Secrétaire-contrerolleur de la despence de 
Madame de Montpensier 3 , contrerolleur des finances et 
auditeur des comptes du Duc de Bourbon 4 », il fut aussi 
« secrétaire de la Connestablie et greffier de la baronnie 
de Mercœur" ». Et il n'exerça pas seulement des fonctions 
au nom de la maison de Bourbon : il fut encore « pro- 
cureur en l'élection de Clermont et Bas-Païs d'Auvergne » 
au nom du Roi 6 . 



III. 

Mais le dévoûment des de Marillac à la maison de 
Bourbon n'alla pas jusqu'à approuver la révolte du Con- 
nétable. Guillaume « se retira du service de son maistre, 
quand il eut quelque sentiment de son entreprinse pour 

1. La Voulte-Chilhac (Haute -Loire). 

2. « Lettres de réhabilitation pour Julien de Marillac. » (Ibid.) 

o. 29 janvier 1500. (Bibl. Nat., Gab. des Tit. : Dossiers bleus, doss. 
Marillac.) 

4. 24 octobre 1505. (Ibid.). 

5 Jhid. — Mercœur, aujourd'hui chef-lieu de canton du département 
de la Corrèze. 

6. Bibl. Nat., Gab. des Tit.: Pièces originales. 1851. 



LES ORIGINES DE CHARLES DE MARILLAC 7 

laisser la France 1 ». Ce fut ou pure Loyauté, ou peut-être 
aussi, — q U oi de plus naturel, — souci d'intérêts bien 
entendus. Quelque motif que l'on puisse assigner à la 
conduite de ce digne homme, il sut, en tous cas, assez bien 
mener ses affaires, car il se fit accorder la proteclion plus 
sûre d'une plus illustre maison, la maison de France. Dès 
lors sa fortune et celle de ses fils, dont le plus célèbre devait 
être Charles de Marillac, fut mise pour longtemps à l'abri 
de tout revers. Le 6 novembre 1528, nous trouvons Guil- 
laume gratifié d'une « provision de Conseiller des Comptes 
à Moulins par Louise de Savoye, mère du Roy 2 ». « Il fut 
employé du reste en plusieurs commissions par Madame 
la Régente, dont il fut aussi Intendant jusqu'à la fin de ses 
jours 3 ». 11 avait épousé Marguerite Genest, fille de Ber- 
trand Genest, « maistre des requestes de la maison de 
Montpensier et agent général de ses affaires », et de 
Blanche de Chevillon '' ; il mourut à Tours et fut enterré 
dans l'église des Cordeliers de cette ville 5 . Il terminait une 
vie bien remplie et dont ses enfants devaient encore re- 
cueillir des avantages. 

Charles et Guillaume de Marillac. les deux plus connus 
de ses onze enfants 6 , surent en effet bien faire leur chemin 
dans le monde. 



1. Bibl. Nat., fr. 20229. 

2. Archives nationales, K 84. 

3. Bibl. Nat., Cab. des Tit.: Doss. bleus ; doss. Ma.uili.ac. 

4. Ibid. D'autres pièces font épouser à Guillaume Blanche de Chevillon 
elle-même. 

5. Ibid. 

6. Les onze enfants de Guillaume de Marillac furent: 1° Gilbert de 
Marillac, secrétaire du connétable de Bourbon « qu'il suivit en sa retraite, 
mais s'en retira, refusant une pension que lui offrit l'Empereur Charles V ». 
Il mourut en 1569 ; 2° Jean de Marillac ; 3° Gabriel de Marillac, avocat au 
Parlement de Paris, mort en 1551 ; 4° Pierre de Marillac, religieux, « qui 
se dévoya à 1 âge de quarante ans de l'ancienne religion de ses aïeux » et se 
maria à Poitiers; 5° Antoine de Marillac, religieux de 1 ordre de Saint- 



8 CHAPITRE PREMIER 



IV. 



Charles de Marillac naquit en Auvergne, probablement 
àAigueperse, entre 1510 et 1513. Il mourut certainement 
le 2 décembre 1560. Il serait donc né en 1510, si l'on 
admet l'opinion de ceux qui le font mourir à l'âge de 
50 ans. D'autre part, selon quelques-uns, il avait 22 ans 
au commencement de 1535; sa naissance se placerait 
alors vers 1512 ou 1513. 

Nous ne savons rien de ses premières années. Les docu- 
ments nous font, sur ce point, absolument défaut. Une 
note brève, reproduite par tous ses biographes, et dont on 
ne peut déterminer l'origine, nous apprend qu'il fut« dès 
ses jeunes ans fort advancé aux lettres ». Et comme, en 
dehors de ses correspondances officielles d'ambassadeur, 
nous ne possédons de lui aucune lettre familière, aucun 
acte d'ordre privé, il est impossible d'être plus complète- 
ment renseigné. 

Quoi qu'il en soit, il dut embrasser de bonne heure la 
carrière juridique, ne faisant d'ailleurs que suivre ainsi 
les traditions de sa province. A cette époque, en effet, 
l'Auvergne était depuis longtemps déjà un centre impor- 



Benoît à Thiers ; 6° Charles de Marillac ; 7° Julien de Marillac, commissaire 
ordinaire des guerres ; 8° Bertrand de Marillac, qui devint évèque de Bennes; 
9° François de Marillac, avocat au Parlement de Paris ; 10" Guillaume de 
Marillac, seigneur de Ferrières, contrôleur général et surintendant des 
finances de France ; 11° Catherine de Marillac. 

Guillaume de Marillac se maria deux fois. De son premier mariage avec 
Benée Aligret il eut sept enfants, dont Michel de Marillac, garde des sceaux 
de France ; d'un second lit il eut deux autres enfants, dont Louis de 
Marillac, maréchal de France. Michel et Louis de Marillac se trouvent donc 
être les neveux de Charles de Marillac. 






LES ORIGINES DE CHARLES DE MARILLAC 

lanl d'études juridiques. Dès la fin du xin e siècle, l'école 
de droit de Riom brillait d'un vif éclat ' et au commence- 
ment du xv° siècle, le pape Eugène IV avait accordé à 
l'école de Billom la permission d'enseigner le droit civil, 
dont l'étude était encore interdite à l'Université de Paris 2 . 
D'éminenls jurisconsultes s'étaient du reste succédé 
presque sans interruption dans la province. Au xm e siècle, 
Pierre de Limoges enseignait à Riom le droit canonique. 
Au xiv e siècle, nous ont été conservés les noms de Pierre 
Jacobi, auteur de la « Practica aiirea » et professeur à 
Toulouse et à Montpellier, de Pierre Masuer, « le Goutu- 
mier d'Auvergne )), de Jean Roland, qui à en croire son 
épitaplie fut « un jurisconsulte fameux », de Berbier d'Is- 
singeaux, des deux Aycelin. Au xv e siècle, Jean Masuer, 
neveu de Pierre, rédige sa « Practica forensis 3 » ; enfin 
au début du xvi e siècle, Pierre de Cambefort et Pierre 
Antony méritent une mention particulière, et c'est en 
partie à leur réputation de jurisconsultes qu'Antoine Du- 
prat* et Pierre Lizet J doivent leur élévation, l'un au poste 
de chancelier de France (1514), l'autre à la charge de pre- 
mier président au Parlement de Paris (1519). 

Le jeune de Marillac avait, on le voit, sous les yeux 
plus d'un exemple illustre de la considération et de la 
faveur qui s'attachaient aux travaux des jurisconsultes. El 
il dut s'y adonner pour sa part avec ardeur, car nous le 
trouvons, très jeune encore, avocat au Parlement de 
Paris (1534). Fit-il ses études à l'Université de Paris, ou 
bien à celle de Toulouse comme beaucoup de ses compa- 



1. Rivière, Histoire des institutions de l'Auvergne, t. II, p. 159. 

2. Ibid., p. 163. 

3. Chabrol, Coutume d'Auvergne, t. I, préf, p. IV. 

4. Antoine Duprat, né à Issoire en 1463, mort en 1535. 

5. Pierre Lizet, né à Salers en 1482, mort en 1554. 



10 CHAPITRE PREMIER 

triotes? Nous l'ignorons. Toujours esl-il qu'il dut débuter 
au barreau sous les auspices de son frère Gabriel de Ma- 
rillac, qui, plus âgé que lui de quelques années, était 
compté à cette époque, nous le savons, parmi les avocats 
les plus occupés du Parlement. 

Mais les événements devaient bientôt amener Charles 
de Marillac à renoncer aux études qu'il avait entreprises. 
A ce moment le protestantisme commençait à faire en 
France ses premiers adeptes et le gouvernement semblait 
très résolu à combattre l'hérésie par tous les moyens. Sur 
une simple dénonciation l'on pouvait être arrêté et sou- 
vent livré au supplice. Or nous savons qne Marillac fut 
soupçonné d'hérésie et sérieusement menacé 1 . Avait-il 
embrassé les nouvelles doctrines ? La suite de sa vie ne 
semble pas le prouver. Il est plus vraisemblable qu'il 
devait être lié d'amitié avec quelques-uns des partisans de 
la Réforme, comme il s'en trouvait beaucoup alors parmi 
les savants et les lettrés. Il dut être, dans tous les cas, 
assez en danger, car il jugea prudent de quitter Paris pour 
se soustraire à la situation difficile qui lui était faite. C'est 
à celle époque qu'il partit pour Constantinople. Voici à 
quelle occasion. 

« Vers la fin du moys de décembre 1534, dit le Journal 
d'un bourgeois de Paris, arriva en France l'ambassade du 
Turcq et allèrent à Chatellerault, où y estoient le Roy et 
la Royne, puis suivirent le Roy à Paris où il alloit. Le 
bruyet estoit qu'ils estoient venuz de par le Turcq pour 
prendre alliance avec le Roy par mariaige et pour soy faire 
baptiser luy et son fils, dont le Roy envoya vers le Turcq 



1. Extrait d'un catalogue manuscrit des abbés de Saint-Père-de- 
Melun. (Archives municipales de Melun GG.) — Brantôme, Œuvres (éd. 
Lalanne), t. I. p. 82. 



LES ORIGINES DE CHARLES DE MARILLAC I 1 

un nommé M. de la Forest; avec ledict ambassadeur et 
estoient environ douze hommes 1 . » 

Ce M. de la Forest, « gentilhomme du pays de la Li- 
magne en Auvergne, secrétaire du Chancelier Duprat 2 », 
était précisément le cousin de Charles de Marillac ; et le 
voyant désireux de quitter Paris, il le prit avec lui comme 
secrétaire 3 . Ils allèrent s'embarquer à Marseille, pour se 
rendre d'abord à Alger, d'où Barberousse les fit conduire 
à Conslantinople. Ils emportaient avec eux de riches pré- 
sents et entre autres choses « un excellent horloge », 
qu'ils comptaient offrir au Grand-Seigneur. 

Arrivé à Conslantinople, la Forest eut assez d'habileté 
pour négocier rapidement avec Ibrahim-Pacha, puis avec 
Lofty-Pacha des conventions commerciales fort avanta- 
geuses pour la France. Et lorsque le traité fut signé en fé- 
vrier 1536, Marillac fut chargé par son cousin d'aller le 
porter au roi de France et de le lui faire agréer et con- 
firmer ''. 

Le séjour de Marillac en France fut assez court, car 
le 27 septembre 1536 il était à Venise en chemin pour 
revenir à Constantinople. Le 2 8 octobre, l'évêque de 
Rodez, ambassadeur à Venise, écrivait en effet au Roi : 
« Marilhac arriva icy le 26' du moys passé, qui ne partit 
de Lyon que le 14 e , et deux jours après, nous l'avons faict 
embarquer sur une frégatte bonne et seure et bien armée, et 
espérons qu'il se conduira jusques à Raguse seurement ".» 



1. Journal d'un bourgeois de Paris. Édit. Lalanne (Soc. de l'IIist. de 
Fr.), p. 440. 
•2. Bibl. Nat., fr. 20977. 

3. De Thou, Histoire universelle (trad. fr. Desfontaincs, Lcbeau, etc.), 
t. III, p. 563. 

4. Ibid. 

5. Charrière, Négociations de la France dans le Levant (Coll. des 
Documents inédits de Vliistoire de Fr.), t. I, p. 320. 



12 CHAPITRE PREMIER 

L'année suivante, Marillac fit encore une fois le long et 
pénible voyage de Conslantinople à Paris. Nous sommes 
instruits de son passage à Venise au mois de juin 1537 par 
cette brève mention de notre ambassadeur dans cette ville: 
« Le secrétaire de la Forest, venant de Constantinople 
pour aller en France, passa à Venize le mardi précédent 1 . » 
Quel était le but de cette seconde mission ? Quelles négo- 
ciations nécessitaient pour la deuxième fois l'envoi en 
France de Marillac? La rareté des documents relatifs à 
cette première partie de la vie politique de Marillac ne nous 
permet pas de répondre à ces questions. Tout ce que nous 
savons, c'est qu'il repartit de France par mer sur la flotte 
du baron de Saint-Blancart qui fit voile de Marseille pour 
Constantinople le 15 août 1537 2 . 

Il n'arriva très probablement en Orient qu'après la mort 
de la Forest (sept. 1537). Il dut donc faire l'intérim de 
l'ambassade jusqu'à ce que le gouvernement eût été informé 
de sa vacance. Mais les deux missions du jeune secrétaire 
l'avaient fait remarquer de François I er , et le Roi ne jugea 
rien de mieux que de lui donner la succession de son 
cousin. — « La mort de la Forest, qui paraissait devoir 
priver Marillac d'un puissant appui à la Cour, fut donc au 
contraire l'origine de sa fortune 3 . )) — « Après la mort de 
la Forest, ledict Marillac sans amis et sans faveur à la 
Cour que du Roy François I er , qui l'avoit ouy en deux 
voyages faits durant la négociation dudict seigneur de la 
Forest, fut faict chef de la charge d'ambassadeur, contre 
la brigue d'infinis autres favoris 4 . » 



1. Ibid., p. 330. 

2. Ibid., p. 340. 

3. Correspondance politique de MM. de Castillon et de Marillac 
publiée par MM. Kaulok, Farges et G. Lefèvre-Pontalis. Préface, p. xvn. 

i. Bibl. Nat., fr. 20229. 



LES ORIGINES DE CHAULES DE MARILLAC 13 

Malheureusement toutes les correspondances du nouvel 
ambassadeur ayant été perdues, nous ne pouvons savoir 
comment il s'acquitta de ses fonctions. Nous ne connais- 
sons même pas exactement la date de sa rentrée en France. 
On peut la placer vers le milieu de 1538, puisque Rincon, 
son successeur, arriva à Constantinople en mars 1538. 

Quoi qu'il en soit, cette première mission décida de 
l'avenir de Marillac. Le jeune avocat au Parlement dut 
justifier pendant son séjour à Constantinople la bonne 
opinion que le Roi avait conçue de son zèle et de son intel- 
ligence. En effet, à son retour d'Orient, il fut désigné pour 
remplir une charge d'une importance extrême, l'ambas- 
sade auprès du roi d'Angleterre, Henry VIII. A partir de 
ce moment, nous possédons enfin sur lui des détails plus 
précis, grâce aux registres de ses correspondances diplo- 
matiques, qui nous ont été conservés à peu près complè- 
tement. Nous pourrons dès lors apprécier les réelles qua- 
lités qui lui méritèrent la faveur de la Cour, et nous 
verrons comment il sut reconnaître, par de nombreux et 
importants services, la confiance que le Roi lui avait 
témoignée en le chargeant de l'un des premiers postes di- 
plomatiques de l'Europe. 

Mais avant de suivre Marillac dans son honorable car- 
rière, il importe de jeter un coup d'oeil sur l'état de l'Eu- 
rope au moment où il entrait en charge. La connaissance 
de la situation politique d'alors permettra et de mieux com- 
prendre l'intérêt des ambassades de Marillac, et de mieux 
apprécier les excellents services qu'il rendit à son pays. 



CHAPITRE II. 

INTRODUCTION AUX AMBASSADES DE M. DE MARILLAC. 

Etat de l'Europe en 1539 : la paix européenne. 

L'année 1539, — date de l'entrée en charge de Marillac, 
— s'ouvre sur une promesse de paix. A la fin de 1538, 
la trêve de Nice et l'entrevue d'Aigues-Mortes ont mis un 
terme à la troisième lutte de François I er et de Charles- 
Quint, et les actives négociations entamées depuis entre 
les deux souverains permettent d'espérer leur prochaine et 
définitive réconciliation. Les autres puissances euro- 
péennes sont invitées elles aussi à déposer les armes. Tout 
annonce une pacification générale. Les rivalités ne tarde- 
ront pas, il est vrai, à renaître, puisqu'en 1543 une guerre 
acharnée mettra aux prises la France, l'Empereur et l'An- 
gleterre. Mais il n'en reste pas moins certain qu'au com- 
mencement de 1 539 la politique européenne est nettement 
orientée vers la paix. 

La trêve de Nice, signée par François I er et Charles- 
Quint, était l'œuvre du pape Paul III. Sincèrement aiïligé 
de l'inimitié des deux princes cl du trouble qu'elle entre- 
tenait dans le inonde chrétien, il n'avait négligé ni soins 
ni peines pour y mettre fin. Et ce lut là le premier 



INTRODUCTION AUX AMBASSADES DE M. DE MARILLAC 15 

succès de cette politique pacifique, dont le Pontife ne se 
départit jamais 1 . Il faut reconnaître d'ailleurs qu'il avail 
trouve à la cour de François I er comme à celle de l'Empe- 
reur un très ferme appui. Le connétable de Montmorency, 
représentant du parti de la paix en France, avait prêté son 
entier concours aux projets du Saint-Siège et plusieurs des 
minisires impériaux n'avaient pas ménagé le leur. Un fait 
pouvait permettre du reste d'espérer beaucoup du rappro- 
chement qui venait de s'opérer : on avait discuté à Nice le 
règlement de la question la plus brûlante de la politique 
du temps, — la question du Milanais, — et les deux partis 
n'avaient point paru trop éloignés d'une entente. Depuis 
les négociations s'étaient poursuivies ; finalement, le 
1 er février 1539, un projet de traité avait été signé, aux 
termes duquel la fille ou la nièce de l'Empereur devait 
apporter le Milanais en dot au duc d'Orléans, troisième 
fils de François I er2 . La raison la plus grave d'hostilités 
entre Charles-Quint et le roi de France était donc, au début 
de 1539, sur le point d'être écartée et jamais peut-être 
l'espérance d'un accord définitif entre les deux rivaux 
n'avait été mieux fondée. Ce premier avantage, obtenu par 
Montmorency, avait accru son crédit et les partisans de la 
paix triomphaient décidément à la cour de France. Il n'en 
allait pas autrement à la cour impériale. Là aussi on se 
berçait de l'espoir de voir enfin apaisée une interminable 
rivalité ; là aussi on se flattait de la perspective d'un rap- 
prochement durable entre François I er et Charles-Quint. 
Mais une question se posait : l'amitié des deux souve- 



1. Ranke, Histoire dé la Papauté aux XVI e et XVII e siècles (trad 
Haiber et Saint-Chéron), t. I, p. 269. 

2. Fr. Décrue, Anne de Montmorency, grand-maitre et connétable 
de France, à la cour, aux armées et au conseil du roi François I er , 
p. 358, 364-365. 



1 6 CHAPITRE II 

rains devait-elle assurer une paix générale à l'Europe? 
Réconciliés, n'allaient-ils pas s'unir contre leurs ennemis 
communs et de nouveau reprendre les armes ? Ces enne- 
mis communs des deux princes catholiques paraissaient 
être le Turc d'une part, les Luthériens d'Allemagne et 
d'Angleterre de l'autre. Charles-Quint, pour sa part, s'était 
trop souvent posé en champion du catholicisme en Europe, 
pour qu'on pût supposer que, libre maintenant de toute 
inquiétude du côté de la France, ilne réalisai point contre 
le Turc et contre l'hérésie protestante les menaces et les 
projets violents qu'il avait été tant de fois obligé de différer. 
Quanta François I er , il avait bien pu précédemment s'unir 
contre l'Empereur aux Infidèles, rechercher contre lui 
l'appui de l'Angleterre protestante, se créer des alliances 
parmi les Réformés d'Allemagne. Mais maintenant que ces 
alliances allaient lui devenir inutiles, devait-il persister 
dans une politique aussi compromettante pour un roi très 
chrétien, pour un fils aîné de l'Eglise ? En fait, depuis 
l'ouverture des négociations franco-impériales, Montmo- 
rency s'était efforcé de rompre avec les alliés dont son 
maître s'était rapproché, et dans ces conditions il était 
possible que la France acceptât de participer à la guerre 
religieuse que l'Empereur lui proposerait. 

Et cette perspective d'une entente des deux souverains 
catholiques contre l'hérésie était d'autant plus vraisem- 
blable que depuis la trêve le Pape ne cessait de les y en- 
courager. Au regard des Luthériens d'Allemagne, Paul 111 
avouait, il est vrai, garder quelque espoir de les ramener 
par des moyens pacifiques. Mais ce à quoi en revanche il 
poussait très vivement Charles et François, c'était à une 
croisade contre le Turc et l'Angleterre '. Un moment après 

1. Maurenbrecher, Karl V und die deutschen Protestante». (1535- 
1555), p. 40. 



INTRODUCTION VI \ AMBASSADES DE M. DE MARILLAC 17 

la trêve de \ice. on put croire être à la veille d'une conlla- 
gralion générale. 

Mais en dépit des apparences contraires, ces graves 
questions du Turc, des Luthériens d'Allemagne et d'Angle- 
terre semblèrent bientôt en voie d'être apaisées. 

A la question d'Orient la France tente tout d'abord de 
donner une solution pacifique. François I er , usant de l'in- 
tluenee qu'il a acquise à Constantinople, réussit à négocier 
un accord entre la Porte et les Vénitiens et met ainsi pour 
un temps l'Italie à l'abri des Infidèles. Et l'Empereur se 
montrant, d'autre part, assez bien disposé à accepter une 
trêve, la France s'entremet comme médiatrice entre lui et 
le Grand-Seigneur. Les pourparlers qui s'engagent font 
espérer que notre intervention ne sera pas vaine '. 

A l'abri de toute préoccupation du côté de l'Orient, 
Charles va-t-il donc tourner ses armes contre l'Allemagne 
« pour y exterminer de fond en comble l'hérésie luthé- 
(( rienne »? On pourrait le croire, car la force semble lui 
rester à ce moment comme l'unique moyen de mettre un 
terme aux progrès du Luthéranisme. lia essayé en 1530 
de négocier avec les Réformés, mais ses tentatives de con- 
ciliation sont demeurées infructueuses et les discussions 
de la Diète d'Augsbourg n'ont point abouti". — Jusqu'en 
1537, il a pu espérer du moins que d'un concile sortirait 
la solution de la question religieuse. Mais à cette date, les 
Luthériens ont refusé catégoriquement de se soumettre au 
concile tel que Charles peut seulement le leur offrir, c'est- 
à-dire réuni par le Pape et placé sous sa direction 3 . Après 



1. Ribier, Lettres et mémoires d'Estat, t. I, p. 293. 

2. Bezold, Geschichle der deutschcn Reformation, p. 615-626. — 
Ranke, Deutsche Geschichte im Zeitalter der Reformation, t. III, 
p. 275-282. 

3. Bezold, Op. cit., p. 676-679. — Rankc, Op. cit., t. IV, p. 95. 

2 



J8 CHAPITRE II 

ce double échec de sa politique pacifique, un seul parti 
reste donc ù prendre : il faul procéder par les armes à la 
répression de l'hérésie. L'heure est venue pour Charles 
d'exécuter les sanglantes menaces qu'au début de son règne 
et dans l'ardeur de la jeunesse il a proférées contre « la 
secte séductrice et damnée de Luther 1 ». Jusqu'à présent 
les luttes incessantes qu'il a soutenues contre François I er 
et contre les Turcs, ses démêlés avec le Pape ont pu expli- 
quer ses retards et ses hésitations. Mais voici qu'enfin il a 
les mains libres. Un an après l'audacieux refus des Luthé- 
riens de reconnaître les décisions du Concile, la trêve de 
Nice a été conclue. Charles est en paix avec la Papauté : il 
le sera bientôt, on peut l'espérer, avec le Turc. Tout laisse 
présager qu'une guerre religieuse est sur le point d'éclater 
en Allemagne. 

Pourtant au moment décisif. Charles-Quint hésite. Il 
sort épuisé de sa dernière lutte avec la France. Est-il vrai- 
ment en état d'entreprendre une nouvelle campagne? 
D'autre part, il y a sept ans qu'il a quitté l'Empire : il y a 
sept ans qu'il n'a pu intervenir personnellement dans les 
affaires d'Allemagne. Or pendant ce temps le parti luthé- 
rien a gagné du terrain. Les Réformés ont profité de l'abs- 
tention que depuis 1532 les mille préoccupations de la 
politique européenne ont imposée vis-à-vis d'eux à l'Empe- 
reur. Leurs doctrines se sont affermies et unifiées : leurs 
forces se sont organisées. Ils ont conclu en 1532 à Schmal- 
kalde une ligue pour la défense de leurs croyances 2 . Cette 



1. <( Instruction secrète de l'empereur Charles pour l'extermination de la 
secte luthérienne. » Puhl. dans Rommel, Geschickte Philipps des Gross- 
muthigen, t. III, p. 13. 

2. Bezold, Op. cil., p. 630-632. — Ranke, Op. cit., t. III, p. 303-320. 

— Baumgarten, Karl V und die deutsche lie formation, p. 62, 63, 67. 

— Maurenbrecher, Karl V und die deutsche Protestanten, p. 82-86. 



IMMdDI C'I'ION U \ AMBASSADES DE M. DK M AHILLAC 19 

li<me n'a cessé de se fortifier. Ses membres sont entrés en 

o 

rapport avec les antres nations protestantes du continent. 
Le Luthéranisme est devenu en 1539 une puissance euro- 
péenne, qui se dresse redoutable en face de son ennemi 
accablé. Et Charles ne peut garder beaucoup d'espérance 
d'obtenir pour une guerre religieuse en Allemagne l'appui 
de la France. François I er a bien pu se séparer des Luthé- 
riens, ses anciens alliés. Pourtant il n'est pas douteux qu'il 
répugnerait au dernier moment à prendre les armes contre 
eux. Toutes ces raisons font reconnaître à l'Empereur 
qu'une fois de plus il doit temporiser. Au commencement 
de 1539, il se prépare à tenter de nouveau une conciliation 
entre le Catholicisme et le Luthéranisme 1 . De ce côté 
encore la paix est sauvegardée en Europe. 

Elle le sera enfin du côté de l'Angleterre. Charles-Quint 
et François I er renoncent en effet à cette idée d'une croi- 
sade contre Henry VIII, que le Pape a voulu leur sug- 
gérer, lisse flattent bientôt de l'espoir de ramener l'Angle- 
terre à l'orthodoxie autrement que par la force. 

C'était en 1533, et sur les conseils du ministre Thomas 
Cromwell, qu'Henry VIII avait, de sa propre autorité et 
au mépris des censures papales, répudié sa première 
femme Catherine d'Aragon, pour épouser Anne Boleyn. 
L'Angleterre s'était alors séparée avec éclat de la Cour de 
Rome et de l'Empereur, oncle de Catherine 2 . Cromwell, 
devenu tout-puissant auprès du roi, n'avait rien fait pour 
parer à celte double rupture. Bien au contraire, il avait 
adopté vis-à-vis de l'Empereur une attitude de jour en 



1. Baumgarten, Karl der Fiïnfte, t. III, p. 267. — Baumgarten, Karl V 
und die deutsche Reformai ion, p. 86. 

2. Froude, History of England from the fall of Wolsey to the death 
of Elisabeth, t. I, p. 335 et seq. — Green, Histoire du peuple anglais 
(trad. Monod), t. I. p. 378. 



20 CHAPITRE II 

jour plus hostile, et, comme pour rendre impossible toute 
réconciliation avec le Saint-Siège, avait résolument en- 
traîné le pays vers le Luthéranisme. De 1533 à 1539 le 
gouvernement anglais n'avait point dissimulé ses ten- 
dances anti-impériales et luthériennes. Mais, dès cette 
dernière date, l'autorité de Gromwell avait commencé à 
décroître. C'est que la nation restait, malgré lui, profon- 
dément attachée à la foi catholique et qu'elle ne redoutait 
rien tant d'autre part qu'une guerre avec Charles-Quint 
qui eût fermé aux négociants anglais le marché des 
Flandres et ruiné le commerce de l'Ile. Le mécontente- 
ment populaire était d'ailleurs attisé par la noblesse an- 
glaise demeurée plus que tout autre fidèle à l'orlhodoxie 
et qui ne pouvait oublier que les princes d'Espagne 
avaient été pendant trois générations les alliés de l'An- 
gleterre 






Le parti catholique et impérial trouva l'occasion d'affir- 
mer son existence au moment de la trêve de Nice. La paix" 
venait d'être signée entre Charles-Quint et François I". 
Le bruit courait que le Pape encourageait les deux sou- 
verains à prendre les armes contre Henry VIII. A celte 
nouvelle, il y eut en Angleterre un cri d'universelle ré- 
probation contre Cromvvell. Voilà donc à quelles extré- 
mités les audacieuses provocations du ministre ont amené 
le pays ! Voilà donc quels sont les fruits de son impru- 
dente politique ! L'Empereur, qui depuis la répudiation 
de sa tante nourrit un sourd ressentiment contre le peuple 
anglais, a maintenant, grâce à Cronrwell, un motif tout 
trouvé pour l'attaquer. La protection ouverte, que le pre- 
mier ministre accorde aux doctrines luthériennes, va 
attirer sur l'Angleterre les armes redoutables du défenseur 

1. Fronde, Op. cit., t. III, p. 448. 



INTRODUCTION AUX AMBASSADES DE M. DE MARDLLAC "21 

de la foi catholique. Si encore la nation se déclarait favo- 
rable à ces doctrines! Mais non, elles lui sont odieuses. 
Les perpétuelles protestations, qui ont accueilli les mesures 
décrétées contre la vieille Eglise, en sont la preuve. Il 
faut donc au plus tut rétablir l'ancienne constitution reli- 
gieuse. On donnera ainsi satisfaction aux vœux du pays 
et l'on se mettra en même temps à l'abri de la colère 
impériale. 

C'est en profitant de la réaction, qui se manifestait en 
Angleterre, que la France et l'Empereur pensèrent assurer 
le succès de leurs projets. Une imposante majorité se 
prononçait dans l'Ile contre les vues religieuses et la poli- 
tique belliqueuse de Cronrwell. Pour regagner l'Angleterre 
à la cause catholique et l'amener à participer à la concorde 
générale, François I er et Charles-Quint avaient donc mieux 
a faire que d'intervenir les armes à la main : il suffisait 
d'encourager les adversaires du ministre, de diriger leur 
opposition et d'aider à leur victoire. Au lendemain d'une 
lutte accablante, la France et la maison d'Autriche de- 
vaient ainsi se soustraire à de nouveaux combats : 1 An- 
gleterre redevenue catholique, acceptant de se joindre au 
concert des puissances européennes, la paix serait déci- 
dément rétablie en Occident. 

Ce plan, qu'ils venaient de se tracer, Charles-Quint et 
François I er en entreprirent aussitôt l'exécution. La France 
y travailla pour sa part avec ardeur. Et nous insisterons 
assez longuement sur l'activité déployée par notre diplo- 
matie pour conquérir l'Angleterre à ses desseins pacifiques, 
car à cette œuvre fut employée la première année tout 
entière de l'ambassade de Marillac à Londres. Marillac 
reçoit à son départ l'ordre de soutenir au nom de son 
gouvernement la faction hostile à Cronrwell et dès lors il 
est permis d'espérer que du côté de l'Angleterre comme 



22 CHAPITRE II 

du côté de l'Allemagne et du Turc toutes complications 
seront bientôt écartées. 

La politique, qu'au commencement de 1539 François I" 
se dispose à tenir, fait honneur sans doute à ses senti- 
ments. Elle n'est point, en revanche, sans présenter de 
sérieux dangers. Entièrement acquise à des idées de paci- 
fication universelle, la France s'apprête à faire triompher 
dans l'Ile le parti catholique. Mais ce parti est aussi le 
parti impérial. Et cette considération a son importance. 
Sans doute à cette heure l'Empereur et François I er font 
cause commune : mais que leur alliance vienne à se 
rompre et François I er se trouvera avoir préparé contre lui 
une union anglo-impériale. Néanmoins notre politique ne 
s'arrête point à cette idée. Sans arrière-pensée elle se met 
à l'œuvre : elle y consacre tous ses efforts et peut les voir 
bientôt couronnés de succès : grâce à elle en effet l'oppo- 
sition catholique et impériale l'emporte en Angleterre. 
Malheureusement a cette heure se réalise l'éventualité que 
l'on devait prévoir : une rupture se produit entre la 
France et la maison d'Autriche ; le glorieux dessein d'un 
désarmement général est abandonné et dans la lutte qui va 
renaître il n'est pas douteux que l'Empereur n'obtienne 
l'appui de l'Angleterre. C'est aux infructueuses tentatives 
faites par notre gouvernement pour racheter sa faute et 
séparer Henry VIII de Charles-Quint que sera consacrée 
la seconde partie de l'ambassade de Marillac. 



CHAPITRE III. 

AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE. 

(l ,e Partie) 

Avril 1539-juillet 1540. 

La paix européenne et l'Angleterre. 

An moment où Marillac arrivait en Angleterre avec la 
mission d'y soutenir la réaction impériale et catholique, 
cette réaction était loin encore d'être triomphante. 
Henry VIII ne pouvait se résoudre à retirer sa faveur à 
Thomas Cromwell qui, se sentant soutenu, n'abandonnait 
aucun de ses projets. Malgré les protestations générales, 
il continuait à accorder son appui aux luthériens du 
royaume, ne dissimulait point sa haine contre Charles- 
Quint et se préparait activement à résister à une inter- 
vention possible des puissances catholiques en Angleterre. 
A peine débarqué, Marillac signale à son gouvernement 
les levées de troupes, les travaux de défense des côtes, les 
armements de navires ordonnés par le ministre. On re- 
crutait jusqu'aux jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans : 
on avait même contraint des négociants français à s'en- 
rôler '. En entrant à Londres, Marillac avait vu mouillés 

1. De Marillac au Connétable, 2 avril 1539. (Correspondance politique 



24 CHAPITRE III 

près de la ville, sur la Tamise, tous les navires el gallions 
du roi armés et prêts à faire voile. Ces vaisseaux devaient 
aller sous peu de jours se joindre à ceux qui stationnaient 
à Portsmouth, et la flotte ainsi au complet serait, disait- 
on, de 150 voiles 1 . Le roi passait de continuelles revues 
de troupes de terre et de mer : des transports de vivres et 
de munitions encombraient les routes ; enfin le commerce 
lui-même était suspendu. « Tout le traffic de marchans 
pour aller et venir est interdit, écrit Marillac, car tous les 
navires sont arrestez avec très exprès commandement que 
nul subjcct de ce Roy n'ayt à despartir de ce royaulme, 
duquel ceux qui estoient dehors ont esté rappelez pour re- 
venir le plus tost qu'il leur sera possible 2 . » Cromwell 
bravait ainsi ouvertement l'opposition el les dangers dont 
l'union franco-impériale pouvait menacer l'Angleterre. 

Il faut dire que son attitude n'élait point aussi inconsi- 
dérée qu'elle le paraissait. Le ministre ne croyait ni à la 
solidité, ni à la durée de la nouvelle entente entre Charles- 
Quint et François I er , et il ne désespérait point d'amener 
ce dernier à la rompre. Il n'était pas encore question, se 
disait-il, entre les deux souverains d'une paix définitive, 
mais seulement d'une trêve. Etait-il donc impossible que 
la France acceptât de recommencer la lutte contre son 
rival, lorsqu'elle serait assurée de l'alliance de Henry VIII? 
Dès son arrivée, Marillac reconnut très nettement du 
reste où voulait en venir la diplomatie anglaise. A la pre- 
mière audience qu'il accorda à Marillac, Henry VIII, se 
faisant l'écho des projets de son ministre, demanda for- 



cée MM. de Castillon et Marillac, ambassadeurs de France en Angle- 
terre, p. p. MM. Kaulck, Fargcs et Lefèvre-Pontalis, p. 88.) 

1. Ibid., p. 88-89, et lettre Je Marillac au Roi, du 15 avril 1539. (Op. 
cit., p. 90.) 

2. De Marillac au Connétable, 2 avril 1539. (<)/>■ cil., p. 89.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC E3N ANGLETERRE 25 

mellementà L'ambassadeur si le roi de France « ne L'avoit 
chargé d'aulcune déclaration particulière touchanl L'al- 
liance contre l'Empereur 1 ». El celle demande, le mo- 
narque y revint à plusieurs reprises, insistant chaque lois 
davantage « pour congnoistre le ions des intentions » de 
François 1". 

La France, on le comprend, n'était guère disposée à se 
laisser gagner à ces propositions : et aussitôt qu'il eu eut 
été informé par Marillac, François I er ordonna à son repré- 
sentant d'y répondre par un refus formel 2 . Marillac n'avait 
point attendu cette injonction pour agir. Il avait déjà dé- 
claré à Henry A III cpie rompre la trêve avec l'Empereur 
semblerait au roi de France « chose indigne et malséante 3 » 
et que sous aucun prétexté il n'y consentirait. Au reçu des 
ordres de son maître, l'ambassadeur crut devoir revenir 
encore sur cette déclaration et il le fit en des termes tels 
que Cromwell put considérer comme définitivement com- 
promis l'espoir de séparer la France de Charles-Quint. 

C'était là un sérieux échec et de la plus haute impor- 
tance, si l'on considérait la situation périlleuse où se trou- 
vait le ministre. Sonatlitnde belliqueuse et intransigeante, 
les préparatifs de guerre qu'il ordonnait exaspéraient sin- 
gulièrement le pays. L'idée d'une lutte contre Charles- 
Quint soutenue au nom des principes luthériens devait 
suffire à mécontenter les partisans de l'orthodoxie et de 
l'Empereur, et ils étaient nombreux dans l'Ile, nous l'avons 
vu. Mais voici que par surcroît il était prouvé que celte 
lutte, l'Angleterre en supporterait seule tout le poids et 
que pas un allié n'y prendrait part. Il y avait là un nou- 



1. De Marillac au Roi, 2 avril 15)59. (Op. cit., p. 87.) 

2. Du Roi à Marillac, 18 avril L539. (Ibid., |». 93.) 
:;. De Marillac au Roi, 2 avril 1539. (Jbid, p. 87.) 



26 



ciiAi'iriu: ni 



veau grief à invoquer contre la politique d'un ministre 
odieux, et l'opposition ne manqua pas de se prévaloir des 
dernières déclarations de la France. 

Au surplus, Marillac ne demeurait pas inactif, et, d'ac- 
cord avec l'ambassadeur impérial', il ne cessait d'encou- 
rager en secret les chefs du mouvement hostile à Cromwell. 
11 essayait avant tout de détacher de ce dernier Henry VIII 
qui flottait encore indécis entre les desseins de son mi- 
nistre et les vœux de la nation. Peu à peu il y réussit. Le 
roi avait été particulièrement effrayé du refus de la France 
de se séparer de Charles-Quint. Depuis qu'il se sentait 
isolé et sans appui en Europe, ses idées se modifiaient pro- 
fondément et il inclinait chaque jour davantage vers les 
plans de politique extérieure que - lui suggéraient les adver- 
saires de Croimvcll. Et comme, d'autre part, ces plans de 
pacification, — avant tout de réconciliation avec l'Em- 
pereur, — étaient fondés sur le retour de l'Angleterre à 
l'orthodoxie, Henry ^ III se surprenait à ne plus considérer 
du même œil le rétablissement des doctrines catholiques 
dans le royaume. Les excès du luthéranisme protégé par 
Cromwell étaient bien faits du reste pour l'encourager 
dans ces sentiments. Soutenus par le gouvernement, les 
Réformés prenaient chaque jour plus de force et plus d'au- 
dace. Ils reconnaissaient la protection qui leur était 
donnée par de continuelles attaques contre l'ancienne 
Eglise et en arrivaient à la plus étrange insolence vis-à-vis 
du catholicisme. Les dogmes catholiques étaient ridiculi- 
sés dans d'odieuses chansons et les cérémonies du culte 
perpétuellement tournées en dérision dans de grotesques 
parodies 2 . 



I. I)<> Marillac ati Connétable, 1" mai 1539. (fbid., p. 96.) 
'1. Green, Histoire du peuple anglais, t. 1, |>. o'.*8. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC K\ ANGLETERRE 27 

Or llenr\ \Ill était toujours resté au fond du cœur 
fidèle à la cause d'une réforme modérée et ces attaques l'in- 
disposaient très vivement contre celui qui les inspirait. 
Marillac ne perdait pas une occasion d'exciler ce mécon- 
tentement, en déclarant combien la France s'indignait de 
voir triompher l'hérésie en Angleterre. Si bien qu'en 
partie dans la crainte d'une attaque prochaine de la France 
et de l'Empereur, en partie par conviction personnelle, 
Henry ^ III se décide soudainement à donner satisfaction 
à la réaction. Le catholicisme, menacé par Gromwell, est 
officiellement rétabli dans l'Ile, « hors, il est vrai, l'obéis- 
sance au siège apostolique ' » et le roi insiste solennel- 
lement en plein Conseil privé sur la portée politique de ce 
retour à l'orthodoxie, qui prouve les sentiments pacifiques 
de l'Angle terre et combien elle désire participer à la con- 
corde qui règne en ce moment entre les souverains de 
l'Europe. (( Le principal propoz mis dernièrement en avant 
par ce Roy en son Conseil Privé, écrit Marillac au mois de 
juillet 1539, a esté de se plaindre du Pape, qui s'efforçoit 
de révocquer l'Empereur et le Roy de France ses amys de 
son alliance et dévotion, pour lui faire la guerre, soubz 
prétexte de dire qu'ilz estoient icy Ions héréticques et infi- 
delles ; dont pour prouver le contraire, il requérait que les 
oppinions qu'on avoit à tenir en la religion fussent déter- 
minées, afin que ung chascun sceust à quoy s'en tenir et 
que les Princes congneussent par effect que ce que ledict 
Sainct-Père mettoit en avant contre lui ne contenoit 
vérité ''. » 

Ainsi et grâce en partie, peut-on dire, aux efforts de la 
France. I Angleterre semblait décidément gagnée à la paix. 



1. De Marillac au Connétable, 13 juillet 1539. (Corr. pol., p. 115 ) 

2. Ibid. 



28 CHAPITRE 111 

Son entière et complète réconciliation avec l'Empereur ne 
pouvait tarder et François I er paraissait devoir en être 
l'instrument. 

Cependant les choses n'étaient pas près de se dénouer 
aussi heureusement. En dépit de la réaction, Cromwell 
était resté au pouvoir et tout en affectant une entière com- 
plaisance pour le roi et sa nouvelle politique T il méditait 
une revanche. Cette revanche, il ne tarda pas à l'obtenir. 

Les excès de la réaction lui apparurent bientôt en effet 
comme tout à lait propres à lui faire regagner le terrain 
perdu. Le mouvement religieux, qui avait abouti au réta- 
blissement du catholicisme, prenait chaque jour plus de 
force, trop de force même, car le parti victorieux se mon- 
trait impitoyable. Les « articles d'union » étaient transfor- 
més par les évêques en ordonnances de persécution vin- 
dicative. Des comités de dénonciation étaient organisés et 
un grand nombre d'accusés mis en jugement. L'on pouvait 
craindre que l'Angleterre n'assistât bientôt à des persécu- 
tions dignes d'Alva et de Torqucmada ' . 

Or, malgré son désir de rétablir l'ordre dans l'Eglise, 
Henry A lll demeurait toujours éloigné des partis extrêmes 
et Crormvell, reprenant son ascendant sur l'esprit du 
roi, sut l'indisposer si bien contre le parti catholique que 
Henry ne tarda pas à rendre sa confiance à son ancien 
favori. Les catholiques fanatiques sentirent alors de nou- 
veau peser sur eux la lourde main de Cromwell. Les luthé- 
riens arrêtés furent bientôt mis en liberté sans jugement, 
les poursuites suspendues, les magistrats obligés bon gré 
mal gré de se relâcher de leur sévérité et un pardon géné- 



1. Mobcrly, The early Tudors, |>. 206. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC l.\ ANGLETERRE 29 

rai débarrassa les prisons des hérétiques incarcérés depuis 
la nouvelle loi ' . 

C'était là un premier succès; mais' il importait de le 
rendre définitif et d'assurer une J'ois pour toutes le 
triomphe du luthéranisme en Angleterre. Dans ce but il 
fallait chercher un appui à l'extérieur contre l'ennemi le 
plus redoutable de la Réforme, c'est-à-dire contre Charles- 
Quint. Les derniers événements n'avaient fait qu'accroître 
la haine de Cromwell à l'égard de « l'Espagnol » ; il rêvait 
d'affranchir son pays et l'Europe même de la terreur su- 
perstitieuse que leur inspirait l'Empereur, et c'est ainsi 
qu'il en vint à concevoir le plan d'attaque le plus auda- 
cieux qui ait été formé au xvi e siècle contre la maison d'Au- 
triche. Dès le milieu de 1539, Cromwell a ressaisi toute 
son influence sur Henry VIII : l'œuvre de pacification à 
laquelle la France vient de donner ses soins est de nouveau 
et gravement compromise. 

Unir dans une action commune contre l'Empereur, la 
France, les Luthériens d'Allemagne et l'Angleterre, tel est 
en deux mots le plan de Cromwell. Le ministre, toujours 
sceptique sur la récente réconciliation de l'Empereur et de 
François I er , se flatte de l'espoir d'en amener la rupture. 
Elargissant en même temps ses desseins, il s'efforce d'en- 
traîner à l'offensive les plus sérieux adversaires de Charles- 
Quint : les protestants d'Allemagne. Une triple alliance 
doit ainsi être constituée qui forcera la maison d'Autriche 
à abandonner ses prétentions de suprématie universelle, et 
l'obligera à renoncer pour longtemps à ses entreprises de 
perpétuelle ingérence dans les affaires de l'étranger. 

C'est du côté de l'Allemagne que se tournèrent tout 
d'abord les efforts de Cromwell. Dès la fin de juillet en 

1. Green, Op. cit., t. I. p. 399. 



30 CHAPITRE III 

effet, Marillac était informe des menées très actives de la 
politique anglaise dans l'Empire. L'ambassadeur soupçon- 
nait « les choses d'estre surtout conduites chaudement aux 
cartiers de Clèves » et ces suppositions étaient fondées. Là 
en effet les événements avaient paru à Cromwell tout à 
fait propres à favoriser ses projets. Le duc de Clèves, 
membre de la ligue de Schmalkalde, soutenait à ce moment 
contre l'Empereur une très âpre querelle au sujet de la 
principauté de Gueldres. dont Charles lui contestait la 
souveraineté. Le différend allait s'aggravant tous les jours 
et une occasion unique s'offrait là au ministre d'Henry 'S 111 
de faire échec comme il le souhaitait à la politique impé- 
riale. Pour que cette question de Gueldres, comme le re- 
marquait Marillac, devînt le point central d'une confla- 
gration générale en Allemagne, il suffisait d'envenimer les 
rapports déjà très tendus de l'Empereur et du duc, d'ex- 
citer « en soubz main » l'irritation qui se manifestait en 
Germanie, d'offrir enfin l'appui de l'Angleterre à Clèves et 
à ses confédérés de Schmalkalde contre Charles-Quint '. 
Ce programme fut bientôt arrêté et Gromwellne perdit pas 
un instant pour le réaliser, car, au mois d'août 1539, 
Marillac apprenait le prochain mariage de Henry VIII, — 
veuf de sa seconde femme Anne Boleyn, — avec la sœur 
du duc de Clèves, Anne. Le 1 er septembre, l'ambassadeur 
affirme à François I er « scavoir au vray comme un painctre 
excellent en son art que ce Roy avoit envoyé en Alle- 
magne, pour luy rapporter le pourtraict au vif delà sœur 
du duc de Clèves, est en ces jours arrivé à la Cour 2 ». Et 
l'on annonce, continuc-t-il. « qu'ambassadeurs sont par- 



1. Froude, Op. cit., t. III, p. 249. — Moberly, The early Tudors, 
p. 208-209. 

2. De Marillac au Roi. 1 er septembre 1589. (Corr. pol., p. 125.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC i:\ \M: LE I 'ERRE 'M 

tiz de la part dudict Seigneur Duc pour venir traicter et 
conclure mariaige d'entre ce Roy et ladicleDame 1 ». Dans 
la même lettre, il signale l'arrivée de représentants du duc 
de Saxe. « Tant y a, Sire, à ce que je puys veoir, pour es- 
lablyr laseureté de ses Estatz, ce Roy cherche à taire amy- 
lié avecques tous ceulx qu'il luy est possible, en montrant 
d'aillieurs, par toutes les contenances et propoz, qu'il n'a 
chose autant à cueur que de persévérer en vostre amytié et 
alliance, en laquelle il désyreroit encore se resserrer plus 
estroictement s'il lui estoit possible 2 . » 

Et en effet Cromwell appelait de tous ses vœux à ce mo- 
ment une union avec la France. Pour la seconde fois 
Marillac se vit adresser à ce sujet les demandes les plus 
pressantes. Le roi et le ministre tenaient à l'ambassadeur 
a les mesmes propoz d'amytié, donnant assez à entendre 
qu'ilz vouloient entrer en nouvelle capitulacion 3 ». La 
prétendue proposition d'un seigneur milanais au roi d'An- 
gleterre de lui livrer le duché de Milan fut un des premiers 
moyens mis en œuvre par le gouvernement anglais pour 
influer sur la politique française. Renonçant pour lui aux 
avantages qu'on lui proposait, le roi d'Angleterre déclarait 
à Marillac qu'il était prêt à céder sa place à François I er et 
qu'il se chargeait de faire consentir le seigneur milanais à 
cette substitution 4 . 

Ce n'était point sans intention que Crormvell soulevait 
à ce moment la question de Milan. La dernière entente de 
François I er et de Charles-Quint était fondée, on se le rap- 
pelle, sur la cession que l'Empereur devait faire à la 
France du Milanais. Pourtant, jusqu'à ce jour, Charles 

1. Ibid. 

2. Ibid. 

3. Ibid. 

4. De Marillac au Roi, 12 août 1539. (Ibid., p. 121.) 



32 CHAPITRE III 

avait paru très peu dispose à exécuter ses engagements. 
Sans cesse il présentait de nouvelles excuses, sans cesse il 
opposait de nouvelles fins de non-recevoir aux réclamations 
de François I er . Il y avait là pour la politique anglaise une 
situation à exploiter, et en faisant briller à propos aux 
yeux de la France la perspective d'une facile conquête du 
Milanais, Gromwell pensait bien avoir découvert le plus 
sur moyen delà détacher de l'Empereur. 

Il ne devait pas conserver longtemps cette illusion. Mal- 
gré les retards de Charles-Quint, François I er et Montmo- 
rency lui gardaient toujours leur confiance et plus que 
jamais le gouvernement français restait attaché aux idées 
de pacification qu'il défendait depuis la trêve de Nice. Le 
retour aux affaires de Thomas Gromwell l'avait vivement 
mécontenté et François 1 er avait de nouveau donné ordre 
à Marillac de ne prêter l'oreille à aucune des avances du 
ministre. A propos des olï'res faites au sujet de Milan il lui 
réitéra ses instructions. L'ambassadeur fut chargé de 
remercier le roi d'Angleterre « de luy avoir librement 
exposé la practique qui luy avoit esté mise en avant... 
Toutesfoys, continuait François 1", quant à l'exécution 
deladicte practique, vous luy direz, Monsieur Marillac, et 
ferez entendre dextrement, que pour eslre l'amytié entre le 
Pape, l'Empereur et moy telle qu'elle est de présent, je ne 
vouldroys par ce moyen ny aultrement la diminuer ny 
altérer 1 . » 

Marillac transmit aussitôt à Henry VIII la réponse de 
son gouvernement et, se faisant l'interprète des sentiments 
de la cour de France, il essaya à plusieurs reprises d'éclairer 
le monarque sur la voie dangereuse où il s'engageait. 
L'Angleterre n'avait-elle pas mieux à faire vraiment que 

1. Du Roi à Marillac. 25 août 1539. (Ibid., p. 123.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE 33 

de rêver le bouleversement de l'Europe? Ne devait-elle 
pas préférer participer aux avantages d'une paix dont tous 
se réjouissaient ? Pendant près de vingt ans, des luttes 
incessantes avaient désolé le inonde chrétien: qui donc 
pouvait désirer les voir renaître? Mais à toutes ces repré- 
sentations Henry VIII répondait en des termes incertains 
cpii dissimulaient mal ses intentions. Il n'engageait point, 
disait-il un jour à Marillac, « le Roy son frère à recom- 
mencer la guerre », il lui conseillait seulement « de faire 
semblant de faire quelques alliances nouvelles et confirmer 
les anciennes pour faire condescendre l'Empereur à luy 
bailler ce qu'il luy avoit si souvent promis 1 ». Mais après 
avoir ainsi fait profession de ses sentiments pacifiques, le 
souverain oubliait bientôt son rôle et dans un autre entre- 
lien vantait à notre ambassadeur sur un ton qui n'avait 
plus rien de pacifique les excellentes relations que l'Angle- 
terre entretenait en ce moment avec le duc de Glèves et 
ses alliés de Schmalkalde. Et Marillac comprenait aisément 
que, par ces belles paroles, le monarque voulait surtout 
faire impression sur la cour de France et lui prouver 
« l'excellence du parti auquel il désyroit l'entraîner ». 

Henry VIII ne s'avançait pas trop cependant, Marillac 
dut le reconnaître, lorsqu'il célébrait la bonne entente 
qui se préparait entre lui et les protestants d'Allemagne. 
Au mois de septembre 1539, notre ambassadeur signale 
l'arrivée à Londres des envoyés des ducs de Saxe et de 
Glèves et de la ville de Nuremberg, venus celui de Glèves 
pour le mariage projeté et tous « pour faire ligue et capi- 
tuler avecques ce Roy qui ne cherche pour l'heure qu'à 
iaire alliance là où il peut 2 ». 



1. De Marillac au Connétable, 15 septembre 1539. {Ibid., p. 128-129.) 

2. De Marillac au Connétable, 26 septembre 1539. (Ibid., p. 132.) 

3 



34 CHAPITRE 111 

Cette menace d'une entente avec ses adversaires effrayait 
cependant à juste titre la cour impériale. L'union intime 
avec le duc de Clèves que se ménageait le gouvernement 
anglais était surtout inquiétante. Sur les ordres de son 
maître, l'ambassadeur impérial à Londres travaillait avec 
autant d'activité que Marillac à ramener Henry VIII à de 
plus sages résolutions. En présence même de l'imminence 
du danger, le duc Frédéric, frère du Comte Palatin, fut 
chargé par l'Empereur de partir pour l'Angleterre « afin 
d'y reprendre le propoz, qui avoit si longtemps trayné, du 
mariaige de la duchesse de Milan » avec Henry VIII 1 . Un 
moment l'entente de la cour de Londres avec le duc sembla 
possible à Marillac, car, écrivait-il, « il est vraisemblable 
que ce seigneur Duc Frédéric par tous moyens à luy pos- 
sibles, s'il est tel que tousiours il a esté, et qu'il se 
monstre estre vray serviteur de l'Empereur, cherchera à 
rompre ceste menée, affin que le Duc de Clèves ne se 
puisse renforcer de l'argent d'Angleterre pour résister à ce 
que l'Empereur pourroyt dessaigner à l' encontre de luy 
au moyen de Gueldres 2 ». 

Mais l'ambassadeur de France comprit bientôt que 
Henry Mil obéirait aux inspirations de son premier mi- 
nistre et que son mariage avec Anne de Clèves était décidé. 
L'équipement de dix navires en vue probablement « d'aller 
trouver ladicte Dame et delà conduire en ceste court », 
« les réparations et ornemens faitz de nouveau à la maison 
principalle du Roy », (( le peu de compte que l'on tenoyt 
du Duc Frédéric 3 » avaient permis à Marillac de pres- 
sentir la nouvelle du mariage royal, que Cromweli lui 
annonça le 30 octobre 1539. Henry VIII la lui confirma 

1. Du même au même, 15 septembre 1539. (Ibicl., p. 128.) 

2. Du même au même, 26 septembre 1539. (Ibid., p. 132.) 

3. De Marillac au Roi, 3 octobre 1539. (Ibid., p. 133.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE 35 

quelques jours plus tard. 11 lui exposa longuement les 
raisons « qui l'avoient meu à ce faire ». L'alliance avec le 
duc de Clèves entraînait celle du duc de Saxe son beau- 
frère et « conséquemment celle de tous les confédérez de 
Schmalkalde». Si donc un des ennemis du roi d'Angle- 
terre lui voulait nuire, « il auroyt prompt et aysé secours 
par la voye d'Allemagne, par laquelle il pourroyt faire 
que l'effort qu'on auroyt dessaigné à l'encontre de luy seroy l 
beaucoup moindre pour l'empescbement que de ce coslé 
là il pourroyt eslre baillé » . Le roi avait d'ailleurs des vues 
moins égoïstes : « c'est sur le faict de la relligion, dit Ma- 
rillac, où par intercession du Duc de Clèves et la sienne il 
espère faire adoulcir beaucoup de eboses qu'on a innovées 
en Allemagne, qui sont trop aspres ou aigres, pour trouver 
quelque honneste moyen de composer tant de troubles et 
différente ». Enfin n'ayant qu'un fils, le désir d'assurer la 
perpétuation de sa race n'était pas étrangère à la décision 
du monarque. Le roi termina l'entretien avec notre ambas- 
sadeur en faisant l'éloge de sa fiancée, « de sa stature élé- 
gante et de ses aultres grâces de nature 1 ». Mais il ne 
l'avait pas encore vue et allait être bientôt désabusé sur ses 
charmes . 

Anne de Clèves et sa suite arrivèrent le 3 janvier 1540 
à Greenwich. Il faut lire le portrait curieux que Marillac a 
laissé de la princesse et les quelques pages où il raconte 
avec humour le désappointement des Anglais à la vue de 
leur nouvelle souveraine. — « En effet, écrit l'ambassa- 
deur, selon le jugement de plusieurs qui l'ont veuede prez, 
elle ne s'est trouvée si jeune qu'on pensoyt ny de si grande 

beauté que tout le monde affermoit : elle est de aaige 

d'environ trente ans, estant de stature de corps haulte et 

1. De Marillac au Roi, 25 octobre 1539. (Ibid., p. 137-138.) 



36 CHAPITRE III 

gresle, de beauté moyenne et de contenance fort asseurée 
et résolue, par laquelle elle donne assez à congnoistre que 
le tour et la vivacité d'esperit, qui semble estre en elle, sup- 
plye le surplus de beauté qu'on pourront désirer 1 ». 

Ce qui choquait beaucoup aussi les Anglais, c'était l'ac- 
coutrement ridicule de ces étrangers. Sans être raffinées 
comme à la cour de France, les mœurs de la cour d'An- 
gleterre contrastaient néanmoins singulièrement avec les 
habitudes d'économie mesquine et le mauvais goût de ces 
petits souverains « pochi denari » d'Allemagne. L'entou- 
rage de la reine fit un effet très malheureux, a Elle amène, 
dit Marillac, du païs de son frère en sa compaignie jusques 
à douze ou quinze damoiselles, qui sont encore inférieures 
en beauté à leur maistresse et sont d'aillieurs vestues d'une 
façon d'habit sy lourd et sy mal savant, qu'à peine ne les 
trouveroyt-on que laydes, quant ores bien elles seroicnt 
belles 2 . » Marillac ne parle pas en particulier de la désil- 
lusion du roi: nous savons qu'elle ne fut pas moindre. A 
la première entrevue, il resta interdit: il oublia de tirer de 
sa poche le cadeau qu'il comptait offrir à la nouvelle reine. 
Aussitôt après il entra dans une violente fureur, disant 
qu'on ne pouvait s'en rapporter à personne pour juger de 
la beauté des femmes, que c'était une « vraie cavale fla- 
mande » qu'on lui présentait. Il hésitait même à l'épouser. 
Finalement il s'y résigna 3 . 

1. De Marillac au Connétable, 5 janvier 1539. (Ibid., p. 151.) 

2. Ibid. 

3. Moberly, Op. cit., p. 209. — Burnet, Histoire de la Réformation 
de V Eglise d'Angleterre (traduite de l'anglais par Rosemond). « Le len- 
demain Cromwell demanda au Roi ce qu'il pensait de la Reine. Le Roi 
répondit qu'il doutait que la princesse fût fdle, qu'elle sentait fort mauvais 
et qu'en étant plus dégoûté qu'auparavant il ne croyait pas être capable de 
consommer son mariage. » (Burnet, t. I, p. 374). — M ,s de Jonquières, 
Ambassade de M. de Castillon en Angleterre (Revue des Deux- 
Mondes, mars 1891). 






AMBASSADE DE M. DE MARILLAC ES ANGLETERRE 3 

C'est qu'il paraissait à Cromwcll plus nécessaire que 
jamais de s'assurer des alliés contre Charles-Quint. 11 ne 
fallait pas surtout jeter le duc de Clèves dans l'alliance 
franco-impériale qui prenait une tournure menaçante'. 
L'on apprenait à ce moment les splendidcs réceptions 
faites à l'Empereur, qui traversait la France pour aller 
châtier les révoltés de Gand. Puisque François I er ne vou- 
lait décidément pas s'unir à l'Angleterre, il fallait opposer 
à la coalition hispano-française une coalition anglo-alle- 
mande. Le voyage de l'Empereur avait en effet rendu 
Montmorency plus dédaigneux que jamais pour les avances 
du gouvernement anglais. Aussitôt après la soumission de 
Gand, le Connétable devait se rendre a Bruxelles auprès de 
l'Empereur pour y négocier avec lui la cession du Milanais. 
Aussi vantait-il à Marillac l'intimité de l'Empereur et du 
roi de France, intimité qui ne laissait pas que d'inquiéter 
singulièrement Cronnvell 2 . 

Et ce n'était pas assez que l'entente de François I ei et de 
Charles-Quint menaçât Henry VIII : la cour de France 
comblait de faveurs le roi d'Ecosse ennemi juré de l'An- 
gleterre et le Connétable laissait percer ses sentiments dans 
ses refus continuels de donner satisfaction pour des affaires 
courantes aux réclamations de la cour de Londres \ 

Malheureusement pour Montmorency les fruits de 
l'amitié de son maître et de Charles-Quint tardèrent à 
venir. La date de son voyage a Bruxelles fut renvoyée de 
jour en jour. Le Connétable jugea alors prudent de ne pas 

1. Pour s'attacher même davantage le duc de Clèves, Cromwell méditait 
à ce moment le mariage de Marie Tudor, fille de Henry VIII et de Catherine 
d'Aragon, avec le fils aîné du duc. (Lettre deChapuis, ambassadeur impérial 
en Angleterre, à Charles Quint, 9 janvier 15i0. Lanz, Correspondenz des 
Kaisers KarVs V. t. II, p. 303.) 

2. Décrue, Anne de Montmorency , p. 385-386. 

3. Ibid., p. 386. 



38 CHAPITRE 111 

brusquer les choses avec l'Angleterre. S'il exigea le rappel 
de l'ambassadeur d'Henry VIII qui lui avait tenu un lan- 
gage très violent à l'occasion d'une difficulté mari lime 
entre les deux pays, il le fit dans les termes les plus modé- 
rés. « Telles faillies et erreurs, disait-il, sont inexcusables 
à l'observation et entretenement de l'amitié, confédération 
et alliance qui est entre nos deux princes, laquelle je veoys 
ordinairement du costé du Uoy aussy bonne et aussy entière 
qu'elle fust oncques ' . » 

Ces paroles ne répondaient pas d'ailleurs à un change- 
ment de politique : elles étaient inspirées au Connétable 
par l'extrême prudence dont il ne se départit jamais. Le 
tort de la cour de Londres fut de s'y laisser tromper, lorsque 
vers le milieu de février 1540 le duc de Norfolk fui chargé 
d'aller présenter des propositions formelles d'alliance à 
François I er 2 . Il devait exposer au roi de France le peu de 
confiance que méritaient les promesses de l'Empereur. 
Charles avait-il réellement l'intention de se dessaisir 
du Milanais ? Ses belles paroles ne tendaient-elles pas 
à séparer le roi de France de ses amis et notamment 
a de son bon frère » le roi d'Angleterre ? L'alliance de 
François I er et d'Henry VIII devait déjouer ces calculs. Le 
duc de Clèves se joindrait à eux et son amitié assurerait à 
la Ligue l'appui du duc de Saxe, du landgrave de H esse, 
du duc de Bavière, du margrave de Brandebourg. « L'Em- 
pereur, disait 1 instruction de Norfolk, sera ainsi pris au 
piège et les confédérés pourront espérer le faire prison- 
nier et l'avoir à leur discrétion f . » 



1. Bibl. Nat., fs. fr., ms. 2955, f" 128. 

2. De Marillac au Connétable, 14 lévrier 1540. (Corr. pol., p. 161.) — 
Du Connétable à Marillac, 18 février 1540. (Ibîd., p. 163.) 

3. State Paper s, during the rejgn of Henry the Eigkth, tome VIII, 
p. 247-252. — Froude, History of England, t. III, p. 286-287. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC IN ANGLETERRE 39 

Mais ces projets d'union entre les ennemis de Charles- 
Quinl étaient condamnés d'avance. Les promesses de l'Em- 
pereur faisaient encore malgré tout illusion au gouverne- 
ment français. Dans la même lettre, où il annonce à 
Marillac le départ du duc de Norfolk, François I er ajoute : 
« Quant aux affaires qui restent encores à vuyder entre 
l'Empereur et moy, j'espère que entrecy et peu de jours 
mes cousins le Cardinal de Lorraine et Connestable parti- 
ront pour aller devers lui '. » Au môme moment, par une 
singulière fatalité, les princes allemands reculaient devant 
les hasards d'une lutte contre l'Empereur et les membres 
de la Ligue de Schmalkalde concluaient une paix provisoire 
avec Charles-Quint 2 . 

« Ainsi donc échoua, dit Green, ce plan de Cromwell, 
qui dans des circonstances plus favorables eût devancé 
d'un siècle la politique de Richelieu. Croimvell voulait 
allier l'Angleterre aux princes de l'Allemagne et à la France 
pour ruiner la maison d'Autriche et renverser Charles- 
Quint le chef du catholicisme. S'il avait réussi, la face de 
l'Europe aurait été changée. L'Allemagne du Sud serait 
devenue protestante et la guerre de Trente ans n'aurait pas 
eu lieu. Il échoua et Henry \'III resté seul exposé au res- 
sentiment de Charles-Quint, enchaîné à une femme qu'il 
détestait, se retourna contre son ministre avec une fureur 
sauvage 3 . » Ce fut le signal de la chute de Cronrwell. 

Il fut arrêté en pleine Chambre du Conseil, raconte 
Marillac, « par le cappitaine de la Tour, qui luy dénonça 
le commandement qu'il a voit du lloy son maistre pour le 
constituer prisonnier ». « Esmeu d'indignation », Crom- 
well prit son bonnet, « le jecta par despil en terre », puis 

1. Du Roi à Marillac, 23 février 1540. (Corr. pol., p. 165.) 

2. Maurenbrecher, Karl V und die deutschen Protesianten, p. 47-48. 

3. Green, Op. cit., t. I. p. 400. 



40 CHAPITRE 111 

se tournant vers le duc de Norfolk el les autres membres 
du Conseil, il leur demanda « si c'estoit là le guerdon des 
bons services qu'il avoit faictz audict Seigneur Roy » : il en 
appelait à leurs consciences « assavoir s'il estoit traistre ». 
Les autres l'accablèrent d'injures, lui répondirent que certes 
il l'était traître, « qu'il luy convenoyt maintenant estre 
jugé par les loix sanguinaires qu'il avoit faites ». Ils se 
jetèrent sur lui. Le duc de Norfolk lui arracha l'ordre de 
Saint-Georges, qu'il portait au cou et l'amiral Filz-William. 
« pour se monstrer estre aussi grant ennemi en l'adversité, 
que l'on cuydoit qu'il avoit esté amy en la prospérité, luy 
deslia la Jarretière ». Puis « sans aultre tumulte » on le 
mit dans une barque et on le conduisit à la Tour. Avant 
la nuit ses biens étaient portés au trésor du roi « qui est 
desjà un signe, ajoute Marillac à la fin de ce récit animé, 
que ce n'est pas en intention de les rendre ' ». Il fut exé- 
cuté le 29 juillet 1540 a . 

« Sire, concluait notre ambassadeur, à qui considère la 
conséquence des affaires publicqz, par là semble qu'ilz 
changent entièrement de cours 3 . » En effet, CroniAvell 
mort, le parti catholique et impérial revient au pouvoir 
en Angleterre. Le catholicisme est officiellement reconnu 
comme religion d'État 4 : Anne de Clèves est répudiée par 
Henry VHP et le nouveau ministère désavoue ainsi d'une 
manière éclatante la politique intérieure et extérieure de 
Cromwell. La cour de Londres semble très désireuse de 
participer à l'union franco-impériale et de s'associer aux 
vues pacifiques de l'Empereur el de François I". Au mois 



1. De Marillac au Connétable, 23 juin 1540. (Ibid., p. 193-194.) 

2. Burnet, Op. cit., t. I, p. 378-383. 

3. De Marillac au Roi, 11 juin 1540. (Cuir. pal., p. 189.) 

4. De Marillac au Roi, 21 juillet 1540. (Ibid., p. 202-203.) 

5. Fronde, Op. cit.. t. III. p. 329. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE I I 

dejuillel 15 'il), on peut croire « qu'une tranquillité grande 
est réservée à la chrestienté et que la volunté des Princes 
est entièrement aliénée de propoz de guerre ». 



CHAPITRE IV. 

AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE 

('2 e Partie) 

Août 1540 — avril 1543. 

La rupture de la paix et l'alliance anglo-impériale de 1543. 

Le triomphe du parti, qui venait de ressaisir le pouvoir 
à la cour de Londres, était, on peut le dire, l'œuvre de la 
France. Les exhortations à la concorde, dont Marillac 
s'était fait l'interprète auprès d'Henry VIII, et surtout le 
refus formel opposé à deux reprises par notre gouverne- 
ment aux propositions de Cromwell avaient en partie 
décidé de la chute de ce dernier. Le ministre avait escompté 
en vain la rupture de la trêve de Nice ; son activité et ses 
desseins belliqueux étaient venus se briser contre les iné- 
branlables résolutions de François I er et au dernier mo- 
ment, suivant la pittoresque expression de Marillac, il 
avait dû « se laisser couler comme désespéré et abandonné 
de tout le monde » . 

La France était donc arrivée à ses fins et pouvait se 
rendre cette justice d'avoir loyalement rempli la tache 
qu'elle s'était assignée en 1530. La pacification générale, 
dont à cette date François I" s'était fait le défenseur, s'éten- 
dait maintenant grâce à lui à l'Angleterre et par là il sem- 
blait qu'un nouveau lien fût venu resserrer l'union franco- 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC IN ANGLETERRE 'i.'i 

impériale. Charles-Quint pouvait-il méconnaître quel gage 
éclatant de confiance lui avait donné sou ancien rival, en 
assurant en Angleterre le succès d'un parti ouvertement 
dévoué à la maison d'Autriche ? 

Mais loul à coup et au moment même où l'Europe, 
applaudissant aux généreux efforts de la France, se réjouit 
de voir enfin apaisées de sanglantes rivalités, une incroyable 
nouvelle se répand en Occident. François 1 er , qui a si glo- 
rieusement combattu pour l'œuvre de paix, est, apprend- 
on, sur le point de rompre de nouveau avec Charles-Quint. 
La lutte va renaître bientôt « plus âpre et plus cruelle » 
cpie jamais entre les deux souverains ; la chrétienté va 
pour la quatrième fois être troublée par leur discorde. 

Et en effet, quelques jours seulement après la mort de 
Cromwell et la disparition de l'obstacle le plus sérieux 
qu'eussent rencontré les derniers projets de notre diplo- 
matie, une subite révolution de palais éelate à la cour de 
France, une politique nouvelle est inaugurée. Contre 
.Montmorency et ses desseins pacifiques s'élève le parti de 
la guerre dirigé par la duchesse d'Étampes. Le programme 
de ce parti est la reprise immédiate des hostilités contre 
Cbarles-Quint. En se fiant aux belles promesses de l'Empe- 
reur, quel avantages a obtenus en effet Montmorency? Mal- 
gré de solennels engagements Charles refuse de nous res- 
tituer le Milanais. Depuis la trêve de Nice la France joue 
un rôle de dupe et l'Empereur se moque. Par la force seu- 
lent on lui fera entendre raison. A ces inspirations Fran- 
çois I er cède bientôt, il disgracie Montmorency, et se pré- 
pare à reprendre les armes contre Charles-Quint 1 . 

C'est à la veille de ce nouveau conflit que la France 



1. Décrue, Anne do Montmorency sous François / e '\ p. 391-100. 
Fronde, Op. cil., t. III, p. 500-501. 



4 \ CHAPITRE IV 

devait reconnaître en quelle voie dangereuse l'avaient 
entraînée ses beaux rêves de concorde et d'union. Alors 
surtout elle put apprécier l'étendue de la faute qu'elle avait 
commise en soutenant inconsidérément en Angleterre les 
partisans de l'Empereur. Elle avait jeté Henry VIII dans 
les bras de Charles-Quint et maintenant que la guerre 
avec ce dernier allait recommencer, une grave question 
se posait : l'Angleterre ne s'unirait-elle pas contre nous à 
l'Empereur: pourrions-nous la regagner à notre cause ou 
obtenir au moins sa neutralité ? 

Marillac fut aussitôt mis en demeure par son gouverne- 
ment de faire connaître sur ce point sa manière de voir et 
ses réponses n'eurent rien de rassurant. Que la lutte éclatât 
de nouveau entre la France et la maison d'Autriche et la 
faveur d'Henry VIII, l'ambassadeur n'en pouvait douter, 
irait tout entière à notre ennemie. 

C'est qu'en effet la cour de Londres ne désirait plus seu- 
lement vivre en paix avec Charles-Quint. Ce vœu était 
dépassé. La vieille noblesse, définitivement maîtresse du 
gouvernement, rêvait maintenant une intime union avec 
l'Empereur. L'alliance impériale était restée, nous l'avons 
dit, une tradition pour l'aristocratie anglaise, et d'autre 
part à ce moment les desseins religieux de la réaction in- 
fluaient singulièrement sur ses projets politiques. « Les 
membres de la vieille noblesse, le duc de Norfolk en parti- 
culier, espéraient la réforme de l'Eglise par un concile 
général et la réconciliation de l'Angleterre avec l'Eglise 
catholique régénérée. Pour en arriver là il fallait repré- 
senter l'Angleterre comme fidèle à l'orthodoxie et surtout 
s'unir à l'Empereur qui seul pouvait provoquer la réunion 
d'une assemblée réformatrice 1 . » 

1. (irecn. Op cit., t. I. p. 501. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE i5 

A ces raisons de se rapprocher de Charles-Quint en 
répondaient d'autres pour le gouvernement anglais de 
s'éloigner de la France. Aussitôt après sa rupture avec 
Charles-Quint, François I er avait lente de se créer à tout 
prix des alliances en Europe. El à qui s'étail-il adressé 
d'abord? Au Pape et au duc dcClèves, c'est-à-dire aux deux 
ennemis jurés de Henry VIII. En dépit de son retour à 
l'orthodoxie, l'Angleterre demeurait toujours en effet 
l'adversaire déterminée du Saint-Siège. Quant au duc de 
Clèves, on peut supposer en quels termes il était avec son 
beau-1'rère depuis la répudiation de sa sœur 1 . Marillac 
apprécia bientôt d'ailleurs l'irritation que soulevaient en 
Angleterre les nouvelles amitiés de son maître et il put 
constater aussi quelle méfiance y excitaient les bonnes 
relations que François I er entretenait avec l'Ecosse. « Les 
Escossoys sont coustumiers de danser au son des Fran- 
coys », disait à quelque temps de là Henry VIII à Marillac 
et « lorsque le roy d'Escosse le menassoit avecques une 
grande insolence », il ne pouvait penser qu'il l'osât faire 
« sans l'adviz et le consentement » de François I er , ni 
qu'il pût rien exécuter « sans la bonne ayde et le sup- 
port » de ce dernier". 

Le gouvernement anglais, ainsi nettement impérial, ne 
faisait point d'ailleurs mystère de ses intentions. Henry \ III 
ne perdait pas une occasion de laisser percer ses sympa- 
thies à l'égard de Charles-Quint et il se disait couramment 
à Londres que le mariage de l'Empereur avec Marie Tudor, 
— fille d'Henry VIII et de Catherine d'Aragon, — ne pou- 
vait larder. Enfin au mois de novembre 1540, Marillac 
apprenait le départ de l'évêquc de Winchester, chargé 



1. De Marillac au Connétable, 11 octobre 1540. (Corr. pol, p. 230.) 

2. De Marillac au Roi, 19 avril 1541. (Ibid., p. 290.) 



46 CHAPITRE IV 

d'une mission auprès de Charles-Quint, cl l'ambassadeur 
tirait de cette nouvelle les plus mauvais présages. « Aulcungs 
veulent dire, il est vray, écrit Marillac, qu'on a faict ellection 
de cest evesque pour suyvre l'Empereur en Allemagne et 
se trouver en disputtes, qui se doibvcnt faire sur les dif- 
férens qui concernent la relligion, .... mais quant à ma part, 
s'il m'estoit permis de deviner avec lesaultres, jepourroys 
soubz correction, Sire, penser que le princippal motif de 
ce Roy soyt de mener telles praticques avecques l'Empe- 
reur, qu'il feil avecques vous, Sire, par le duc de > I or- 
fort 1 . » 

Quelles furent les propositions de l'évoque de "W inchester 
à Charles-Quint? La rareté des documents relatifs à cetle 
ambassade rend la réponse assez difficile. Le cardinal 
Sainte-Croix affirma bien à notre ambassadeur à Rome 
« qu'estant en Flandres il avoit entendu et touché au doigt 
les praticques de mariaige qui se manioient entre l'Empe- 
reur et le Roy d'Angleterre" ». Il assura « sur sa foy et sur 
son honneur que ledict Roy d'Angleterre chercheroit à 
mouvoir guerre au Roy incontinent qu'il auroyt asseuré 
lesdicles praticques 3 ». En somme l'on ne peut guère 
constater que l'insuccès de la mission de "VS inchester. Le 
gouvernement anglais essaya bien de donner le change par 
de belles paroles pendant toute la durée de l'ambassade. 
La lecture des dépêches de Marillac prouve même que les 
Anglais purent à un moment concevoir quelques espé- 
rances. Les affaires étaient en tout cas chaudement con- 
duites, a De trois en quatre jours, mande Marillac, ceux-ci 
ont courriers exprès qui leur viennent du costé d'Alle- 



1. De Marillac au Roi. 5 novembre 1540. (Ibid-, p. 240.) 

2. De M. de Monluc, ambassadeur de France à Rome, au Connétable, 
21 décembre 1540. (Ribier, Lettres et mémoires d'état, t. 1. p. 551.) 

3. Ibid. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE 'l 7 

magne 1 . )) Mais ces courriers apportèrent bientôt des nou- 
velles qui ne « plurent guères » à la cour de Londres» Ses 
avances n'avaient certainement pas dû êlre accueillies 
avec beaucoup d'empressement par l'Empereur, car « tous 
firent contenance d'estre bien peu contens », et le retour 
de Winchester ne tarda pas. 

Au même moment Charles-Quint obtenait de la Diète 
de Ratisbonne la reconnaissance de la suprématie du Pape 
« comme chief de l'Eglise 2 ». Cela ne répondait guère aux 
vues d'Henry VIII. Parlant « avccques visaige d'homme 
indigné » du résultat de la Diète, il disait à Marillac « que 
ces choses lui estoient de trop dure digestion et qu'il 
mourroit plus tost que d'y prester son consentement 3 ». 

L'échec de la mission de Winchester, tout en restant 
pour elle inexplicable, rendit du moins quelque confiance 
à notre politique. Et le gouvernement anglais ayant aban- 
donné à ce moment l'attitude nettement hostile des der- 
niers mois, lui ayant même fait quelques avances, Fran- 
çois I or y répondit avec empressement. 11 pria son 
ambassadeur d'assurer au roi d'Angleterre « qu'un des 
plus grans désirs qu'il avoit en ce monde » était de vivre 
avec lui « en bonne et perpétuelle amylié ». (( Un mariage 
luy paraissant le plus seur lien qu'on pust trouver pour 
fortifier ceste amytié », il chargea même bientôt Marillac de 
mettre en avant « comme de luy mesme » la proposition 
d'une union entre Marie Tudor et le duc d'Orléans '. 

Mais l'Angleterre ne comptait point aller aussi vite en 
besogne. Ses avances avaient trouvé, il est vrai, assez peu 



1. De Marillac au Roi, 1" avril 1541. (Corr. pol., p. 284.) 

2. Maurcnbrccher, Karl V..., p. 49-50. 

3. Do Marillac au Roi, 19 avril 1541. {Corr. pol., p. 291.) 

4. Du Roi à Marillac, 2 juin 1541. (Ibid., p. 311-312.) 



48 CHAPITRE 1\ 

d'écho auprès de Charles-Quint. Elle avait pris alors une 
situation indécise entre l'Empereur et le roi de France. 
Elle cherchait maintenant par des manœuvres habiles à se 
faire présenter des offres avantageuses par l'un pour en 
obtenir de plus avantageuses de la part de l'autre. Elle 
essayait de mettre en guerre les deux rivaux pour voir son 
alliance plus appréciée et mieux récompensée. 

Et du reste en dépit de celle attitude incertaine, la mé- 
fiance de l'Ile vis-à-vis de la France n'avait pas disparu. 
L'amitié de François I er avec le Pape et le duc de Clèves, 
ses bons rapports avec l'Ecosse devaient toujours inquiéter 
Henry A III et le pousser vers Charles-Quint. C'était, il 
faut l'avouer d'ailleurs, une singulière politique que nous 
poursuivions, en voulant faire participer l'Angleterre à 
une union avec ses pires ennemis. 

Si donc la cour de Londres encourageait la France par 
de belles paroles, elle n'était en réalité nullement pressée 
de conclure. Il fallait attendre, lui semblait-il, les proposi- 
tions que l'Empereur, inquiet des négociations franco- 
anglaises, ne pouvait manquer de faire à Henry MIL 
Marillac vit bientôt au surplus à quoi tendait la politique 
anglaise. Un entretien qu'il eut avec Norfolk éveilla sa mé- 
fiance. N'y avait-il pas « en la façon de faire » de ce mi- 
nistre « une grande dissimulation et soubz ses doulces 
parolles beaucoup de venyn » ? Le duc faisait semblant de 
le venir trouver « comme à la desrobée », à l'insu de son 
maître et des autres membres du Conseil. Marillac ne 
peut croire que « lelles visitations faictes en une ville de 
Londres, deux heures après midy , en compaignie de plus de 
cent hommes puissent estre celées ' ». 11 sait d'ailleurs que 
celle visite de Norfolk a été décidée en conseil des ministres. 

1. De Marillac au Roi, 14 juin 1541. (Corr. pol., p. 344.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE 'i'.) 

(( Tous ces propoz, écrivait-il, avant que le Roi l'eût chargé 
d'avancer la proposition de mariage de Marie Tudor et du 
duc d'Orléans, tous ces propoz n'auroyenl-ils pas pour 
but d'eschauffer les matières pour avoir de vostre costé, 
Sire, cpielque ouverture... et pour estre miculx veuuz 
envers l'Empereur, quand ilz allégueroient n'avoir voulu 
entendre aux ouvertures que vous, Sire, leur auriez of- 
fertes 1 . » Aussi l'ambassadeur reste-t-il toujours soupçon- 
neux sur les intentions des Anglais. Bientôt les allées et 
venues du représentant de l'Empereur à la cour d'Henry 
VIII l'inquiètent. « Là ont esté, écrit-il à propos d'un con- 
ciliabule tenu entre ÏNorfolk et l'ambassadeur impérial, là 
ont esté respectivement proposées aulcunes choses qui ont 
dû donner beaucoup à penser à l'une part et à l'autre 2 . » 
Ce qui « poise )) le plus aux Anglais, continue-t-il, c'est 
l'alliance du Roi et du duc de Clèves, « doubtans que 
quelque jour ne leur en advienne de l'ennuy à cause de 
l'injure qu'ilz ont i'aicte à madame sa sœur ; . . . et pour aul- 
tant que de toutes partz les amytiés de leurs voysins leur 
sont suspectes et qu'ilz n'ont plus de fiance aux intelligences 
qu'ils avoient ez Allemaignc, il est vraysemblable qu'ilz 
pourchasseront de se restraindre plus avant avecques 
l'Empereur, pour luy faire oublier l'injure qu'il pourroyt 
prétendre luy avoir esté faicte en la personne de la Royne 
Catherine sa tante ; ou bien, s'il leur est aulcunement pos- 
sible, ilz trouveront moyen de faire entrer ledict seigneur 
Empereur en guerre à l'encontre de vous, Sire, affin que 
cependant ilz vivent en seureté et soyent plus requis d'une 
part et d'aultre 3 ». 

Malgré tout la cour de France ne se laissait pas décou- 

1. Ibid., p. 313. 

2. De Marillac au Roi, 30 juin 1541. (Ibid., p. 319.) 

3. Ibid. 



50 CHAPITRE IV 

rager par les craintes de Marillac. L'on recommanda seu- 
lement à notre ambassadeur « de tenir les projets de 
mariaige et party si dextrement et prudemment qu'on ne 
congnoisse jamais que la chose vienne du Roy 1 ». Marillac 
dut donc entamer de longues discussions avec Norfolk. 
Mais (( il convenoit d'aultant plus meurement y proc- 
céder » qu'on avait à négocier avec « une nation assez 
cauteleuse, souspeçonneuse en toute extrémité et qui sou- 
vent se monstre aussy froide à joindre qu'on l'a congneue 
eschauflee aux premières approches 2 ». C'est que les 
Anglais n'avaient d'autre désir que de faire traîner les 
choses en longueur. Marie Tudor « sera-t-elle nommée 
fille de la Royne Catherine et confessera-t-on que sa mère 
a esté Royne » ? Sera-t-elle désignée comme « légitimée 
par la grâce de son père » ? Rccevra-t-elle ou non comme 
dot l'énorme créance du gouvernement anglais sur la 
France!* Toutes ces questions, Marillac les pose comme 
autant de difficultés probables 3 . Son maître envisageait les 
choses sous un jour plus favorable. Il demandait déjà à 
l'ambassadeur de « veoir ladicte Dame Marye, regarder 
et considérer la stature et proportion de son corps, sa 
beaulé et aultres choses par lesquelles on peut juger 
qu'elle soyt pour avoir enfans 4 ». 

Sur l'objet des négociations Marillac est moins pessi- 
miste que sur les négociations même. La fdle d'Henry VIII 
est digne à ses yeux d'entrer dans la maison de France. 
11 faut lire le curieux portrait qu'il a laissé de Marie Tudor. 
« Pour commencer, dit- il, à ce que tout le inonde en 
peull veoir, madicte Dame Marie est de stature moyenne, 



1. Du Roi à Marillac, 1" juillet 1541. (Ibid., [>. 316.) 

2. De Marillac au Roi, 1 \ juin 15'» I. (Corr. pol., p. 316.) 

3. Du même au même, 26 septembre 1541. (Ibid., p. 341-345.) 

4. Du Roi à Marillac, 17 septembre 1541. (Ibid., p. 3i0.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC l.\ ANGLETERRE M 

formée de ses membres à l' advenant, plus grosse d'osse- 
mens que de chair cl de gresse, combien qu'elle soyt assez 
refaicte. Elle ressemble du visaige et singulièrement de la 
bouche au Roy son père, comme aussy du rire et du 
parler, excepté qu'elle semble avoir la voix plus virile 
pour femme que ledict seigneur n'a pour homme. Quant 
à la gorge, elle retire quelque peu à la feue Royne sa 
mère... Le tainct du visaige est fort tempéré et fraiz et 
monstre à la regarder n'avoir point passé dix-huict ou 
vingt ans, combien qu'elle en ayt vingt-qualtre. La beauté, 
Sire, n'est médiocre et se peut dire qu'elle est une des 

belles de ceste Court Touchant les bonnes pars de 

l'esperit, j'estime, Sire, qu'aurez oy parler comme elle 
parle bien la langue française: elle entend pareille- 
ment le latin et se délecte à lire les bons livres de lettres 
humaines, ezquels, chaque foys qu'elle se réveille la nuict, 
elle a son seul recours du temps qu'elle est molestée. Elle 
se délecte pareillement aux instruments de musique, dont 
entre aultres elle joue singulièrement de l'épinette. Et 
avecques tel scavoir acquis, Sire, tous ceulx qui conversent 
avecques elle affirment que avecques une grande doulceur 
et bénignité qu'on veoit en elle, on observe aussy une 
grande prudence à tout ce qu'elle faict et singulièrement à 
parler, en quoy elle est fort réservée. » Enfui « on aper- 
çoit en elle toute la disposition qui peult estre requise en 
dame pour bientost avoir enfans 1 ». 

A tous les points de vue, l'alliance projetée devait donc 
tenter la France. Malheureusement, les Anglais semblaient 
de moins en moins disposés « à en venir à la conclusion ». 
Les troubles d'Ecosse n'étaient pas près d'être « com- 
posez », bien au contraire, et les relations de jour en jour 

1. De Marillac au Roi, 12 octobre 1541. (Ibid., p. 349-350.) 



52 CHAPITRE IV 

plus cordiales, que ce pays entretenait avec la France, in- 
quiétaient extrêmement l'Angleterre. Une entrevue du 
roi d'Ecosse et d'Henry VIII ayant échoué, la rumeur 
publique mit naturellement sur le compte du roi de 
France l'insuccès de ce projet 1 . Aussi malgré les belles 
protestations d'amitié, que les ministres anglais prodi- 
guaient à Marillac, ils se montraient toujours plus dilliciles 
sur les conditions de l'alliance proposée par la France. 
Avant de déclarer « quel party ilz voulloient l'aire à la 
Dame », les Anglais demandaient maintenant une com- 
mission du roi de France donnant pouvoir exprès et 
spécial à son ambassadeur « de passer oultre en cest 
affaire 2 ». François I er comprit très bien les menées de la 
politique anglaise. Si le mariage, répondait-il à Marillac, 
venait à ne pas se conclure, « comme il y a quelque pré- 
somption par cesle expresse demande de pouvoir », quel 
meilleur moyen l'Angleterre aurait-elle « de disjoindre 
totalement le Roy d'avecques l'Empereur », que de mon- 
trer à ce dernier le pouvoir donné par le roi de France ! ? 
Et lorsque les Anglais se plaignaient de ce que tout le 
monde « parloit à la voilée » de leurs négociations avec la 
France, étaient-ils davantage de bonne foi? N'étaient-ce 
pas eux qui divulguaient à dessein l'affaire ? Ne désiraient- 
ils pas prendre ainsi à l'avance « excuse sur aultruy de la 
déclaration qu'eux mesmes en vouloient faire, ... pour 
que la chose fut partout publyée, affin d'en faire leur prouf- 
lict aillieurs, comme il estoit à présumer 1 » ? 

Un événement inattendu vint à ce moment augmenter 
les inquiétudes de la France. Vers la lin de 1511, on 



1. De Marillac au Roi, 12 octobre 1541. (ibid., p. 347-348. ) 

2. Du même au même, 14 novembre 1541. (Ibid., p. 356.) 

3. Du Roi à Marillac, 23 novembre 1541. (Ibid., p. 368.) 

4. Du même au même, 1 er décembre 1541. (Ibid., p. 369.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC KN ANGLETERRE 53 

apprit en effet, presque coup sur coup, la déroule du roi 
des Romains, battu par les Turcs sous les murs de Bude, 
et la défaite de Charles-Quint devant Alger. Certes Fran- 
çois I er devait se réjouir de ce double désastre. Mais, 
d'autre part, quelle influence allaient avoir ces nouvelles 
sur la politique anglaise ? C'est la question que se pose 
avec anxiété le roi de France dans la même lettre où ils 
les annonce à Marillac. Si donc les Anglais « entrent en 
opinion » que le double échec de l'Empereur « pourroyt 
rendre le Roy de France plus fort et partant moins cher- 
chant leur estroicle amytié et alliance », Marillac les devra 
détromper et leur affirmer « la bonne volunté que leur 
porte » toujours François I er1 . 

Les appréhensions de notre souverain n'étaient pas 
vaines. La « piteuse » situation de l'Empereur allait en 
effet fournir à l'Angleterre d'autres raisons de se rappro- 
cher de lui et de s'éloigner décidément de la France. Ce 
sont évidemment « les nouvelles de l'Empereur, écrit 
Marillac, qui ont rendu toute ceste Court esbaye, le Roy 
peu joyeulx et ses ministres pensifs et mélancoliques 2 ». 
Et notre ambassadeur aperçoit très bien les causes de cette 
inquiétude, « 11 leur poise grandement. Sire, de veoir 
l'Empereur. . . contrainct d'entendre à l'ung de ces partys : 
ou de vous faire la raison , ou par nécessité de faire la 
guerre loing de vous : auxquelz cas, en l'ung vous auriez, 
Sire, ce que vous désirez, en l'aultre vostre ennemy se 
consumeroit sans que vous en travaillissiez aultrement. » 
En définitive, le roi de France reste « fraiz et fort » contre 
l'Empereur et « non moings suspect voisin » pour l'An- 
gleterre. Et c'est pourquoi « ceulx-ci ne se peuvent con- 



1. Du même au même, 8 décembre 15'tt. (Ibid., p. 372 ) 

2. De Marillac au Roi, 1 er janvier 1542. {Ibid., p. 377.) 



54 



CHAPITRE IV 



tenir que avccques exclamation et regret, Llz ne men- 
tionnent souvent la perte que l'Empereur et son frère ont 
ceste année soufferte ' » . 

Que faisait cependant l'Empereur? La politique incer- 
taine de l'Angleterre, que la France essayait de se rendre 
favorable, n'avait pas laissé que de produire aussi sur 
Charles-Quint l'impression que les Anglais en espéraient. 
On en avait eu la preuve dès le milieu de 1541. Si 
l'Empereur ne fit pas à ce moment d'avances à l'Angle- 
terre, les négociations entamées entre elle et la France 
l'inquiétèrent dès lors assez pour qu'il tentât de les rompre. 
Les Impériaux répandirent le bruit que l'Empereur et le 
roi de France étaient « en termes de se veoir et commu- 
niquer ensemble derechef pour prendre finable conclusion 
de tous les propoz qui avoient esté cy devant mis en 
termes entre eulx a ». Ensuite ils annoncèrent que Fran- 
çois I er n'avait point à espérer que son alliance avec Clève*s 
lui procurât l'amitié de l'Allemagne, car ce pays se dé- 
clarait hostile à une intervention française au pays de 
Gueldres 3 . 

Ces menées dénotaient des craintes assez vives. El 
lorsque après les désastres de Bude et d'Alger, Charles- 
Quint put se croire menacé de la coalition du Turc et de la 
France, il reconnut qu'une seule alliance possible lui de- 
meurait: celle de l'Angleterre. Vers la même date où les 
correspondances de Marillac font mention de la froideur 
de plus en plus prononcée des Anglais, notre ambassadeur 
signale avec inquiétude le bon accueil fait à l'ambassadeur 



1. Ihid., p. 379. 

2. Du même au même, 29 juillet 1541. {Ibid., p. 323-324.) Comme le 
dit Marillac, c'était une habile manœuvre « pour mettre les Angloys en 
souspeçon... et leur bailler mauvais goust en tout ce que la France leur 
pourroyt mectre en avant ». 

3. Ibid., ]>. 324. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC K\ ANGLETEKRE 55 

impérial à la cour d'Angleterre. Il sail même indirec- 
tement que ce dernier laisse percer l'espérance de voir 
bientôt son maître « espouzer Madame Marie el se res- 
traindre si avant en ligue qu'il fust oneques avecques le Roy 
d'Angleterre 1 ». Le bruit commun est d'ailleurs que les 
Anglais feront tout leur possible pour que l'Empereur « re- 
prenne sa force et sa vigueur ». Une seule chose sera peut- 
cire capable de les arrêter d'après Marillac : l'Empereur 
réclamera certainement de Henry VIII « bonne somme 
d'angelotz ainsi que despuys la fortune d'Alger son am- 
bassadeur le procure 2 » : or les Anglais « s'ilz treuvenl ay- 
sémcnl mille moyens pour attyrer et prendre à soy, n'en 
admettent pas ung seul pour laseher et bailler 3 ». 

L n motif d'un ordre plus élevé devait faire échouer en- 
core une fois ces tentatives d'union anglo-impériale. Ce fut 
la raison religieuse. Il faut se rappeler en effet que le roi 
d'Angleterre était alors publiquement excommunié et hors 
de l'Eglise. Après la mort de Cromwell on avait bien « rap- 
proché » le plus possible l'Angleterre de l'orthodoxie. 
« exception faicte loutesfoys de l'obéissance au Saint- 
Siège ». Mais celte dernière restriction devait avoir une 
importance capitale aux yeux de Charles-Quint. « A la 
chute de Cromwell, dit M. Froude, Charles avait pu aban- 
donner son altitude hostile à l'égard de l'Angleterre, mais 
il hésitait toujours à conclure avec elle une alliance positive, 
qui pouvait compromettre son orthodoxie et lui faire encou- 
rir les censures papales 4 . » Une entente avec Henry VIII 
n'était possible à son avis qu'autant que ce dernier se rappro- 
cherait du Pape. Il lui demanda de le faire. La France 



1. De Marillac à l'amiral Chabot, 17 janvier 1542. (Ibid, p. 384-385.) 

2. Ibid., p. 385. 

3. De Marillac au Connétable, 6 août 1540. {Ibid., p. 212.) 
i Froude, Flisïory of England t. III. p. 500. 



5G CHAPITRE IV 

était au courant des négociations. « Nous savons, disait 
l'amiral de Bryon à l'ambassadeur anglais en France Wil- 
liam Paget, que l'Empereur a proposé à votre maître de le 
réconcilier avec le Pape sans porter atteinte à son honneur 
et que cela se fera sur la demande du Pape '. » Mais c'était 
là trop exiger de l'Angleterre. Henry VIII, malgré tout 
son désir de s'unir à l'Empereur, ne pouvait accepter une 
réconciliation avec le Saint-Père, avec celui qu'il appelait 
« filz de perdition, ydole et Antéchrist 2 ». Il refusa nette- 
ment, et de même que l'affirmation de l'autorité du Pape 
à Ratisbonne avait décidé de l'échec des premières négo- 
ciations anglo- impériales, ce fut encore une fois « la re- 
nonciation » de l'Angleterre à la suprématie pontificale 
qui empêcha l'entente projetée entre Henry VIII et Charles- 
Quint d'être menée à bien (février 1542). 

L'Angleterre parut alors reprendre entre la France et 
l'Empereur la situation incertaine qu'elle avait aban- 
donnée. Et la France recommença les négociations avec le 
gouvernement anglais, d'autant plus activement que tout 
faisait prévoir à ce moment une rupture prochaine entre 
elle et Charles-Quint. Il importait de détacher définiti- 
vement Henry VIII de l'Empereur. 

Un moyen plus sûr que le mariage projeté entre Marie 
Tudor et le duc d'Orléans sembla s'offrir alors a la poli- 
tique française pour amener le roi d'Angleterre à une 
union anti-impériale. 

Au mois de novembre 154 1 , furent découverts les adul- 
tères de la reine Catherine Howard qui avait succédé à 
Anne de Clèves. Elle fut convaincue « d'avoir eu avant 

1. Paget à Henry VIII. (Burnet, Collectanea, p. 508, cité par Fronde, 
t. III, p. 508) 

2. De Marillac au Connétable. 6 juillet 1 5 'i . (Corr. pol., p. 198.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE o7 

que le Roy L'espouzasl plusieurs serviteurs familiers à 
elle » : ... « el au regard du temps où elle a esté Royne », 
il- y a, paraît-il, écrit Marillac, «de grandes et urgentes pré- 
somptions qu'elle ayt persévéré eu sa lubricité 1 ». La 
reine, ou le découvrit bientôt, « s'estoit accoinctéc d'un 
jeune gentilhomme de la Chambre du Boy nommé Cul- 
peper si familièrement », qu'à un des derniers voyages de 
Henry VIII, « il s'estoit trouvé avecques elle cinq ou six 
foys ». et qu'un jour entre autres, à Lincoln, ils étaient 
demeurés « enserrez cinq ou six heures ensemble 2 ». Dès 
lors, la perte de Catherine fut décidée et l'on « prépara 
bientost lieu en la 'Jour pour la loger 3 ». 

A ces nouvelles, la première pensée de Marillac lut de 
suggérer à son maître un plan qui ne manquait pas de 
hardiesse : c'était de faire a reprendre » à Henry VIII la 
sœur du duc de Clèves. a Ce scroit, remarque l'ambas- 
sadeur, moyen d'aullant plus aysé de faire l'alliance que 
désire le Roy et davantage bonne et forte ligue contre l'Em- 
pereur, mesmement que les Alemans y pourroyent eslre 
compris'. » Si Henry VIII rendait sa faveur à Anne, les 
princes luthériens ne devaient plus en effet avoir aucune 
raison de tenir rigueur au souverain. Sous l'inspiration de 
Marillac, la diplomatie française en revenait en tous points 
au plan de Cromwell. 

François I er entra aussitôt dans les vues de son ambas- 
sadeur. Depuis sa rupture avec Charles-Quint, il avait en- 
tamé, on l'a vu, de nouvelles négociations avec les Luthé- 



1. De Marillac au Roi, 14 novembre 1541. (Ibid., p. 355.) 

2. Ibid., p. 356. 

3. Du même au même, 22 novembre 1541. {Ibid., p. 367.) — Burnet, 
Op. cit., t. I, p. 428-429. 

4. Du même au même, 11 novembre 1541. {Ibid.. p. 353.) — Anne de 
Clèves après sa répudiation était demeurée en Angleterre. 



58 CHAPITRE IV 

riens d'Allemagne. Il soutenait indirectement le duc de 
Clèvcs dans sa querelle avec l'Empereur au sujei du duché 
de Gueldres : les princes de la Ligue de Schmalkalde pa- 
raissaient de nouveau résolus, on le croyait du moins, à 
intervenir en faveur du duc, el la question de Gueldres 
pouvait devenir le point central autour duquel se groupe- 
raient les ennemis de Charles-Quint 1 . Une occasion très 
favorable se présentait de rallier l'Angleterre à celle union, 
en ménageant une réconciliation entre Henry Mil et Anne 
de Glèves. Le roi de France répondit donc à son ambas- 
sadeur qu'il ne pouvait ([n'approuver l'heureuse idée qu'il 
avait eue : « il trouvoit fort bon, que estant le Roy d'An- 
gleterre en volunlé de se remarier, il preinst la sœur de 
Monsieur de Clèvcs" ». En même temps, il priait ce der- 
nier d'agir dans le même sens que la France et d'avertir 
son représentant à Londres qu'il eût à commencer les né- 



gociations. 



D'accord avec Marillac, le ministre du duc sollicita aus- 
sitôt une audience du roi Henry, « affin de lui parler pour 
le faict de Madame Anne ». Mais on lui répondit que 
« ledict Seigneur Roy pour l'ennuy qu'il avoit eu de ces 
derniers troubles ne pouvoit prester l'oreille à propoz de 
telle importance ». Il « se retira alors devers ceulx du 
Conseil » et leur exposa la mission qu'il avait reçue de 
son maître. Le duc l'avait chargé d'abord « de remercier 
grandement le Roy d'Angleterre de la libéralité dont il 
usoit au Iraictement de sa sœur Anne ». La conduite 
d'Henry Mil à l'égard de la princesse encourageait le duc 
de Clèves à lui taire part de son désir d'amener un rappro- 
chement entre les anciens époux. L'ambassadeur priait 



I. Maurenbrecher. Karl V ... p. 88-89. 

1. Du Roi ii Marillac, '-'< novembre 1541. (Ço/r. pol., p. 368) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC ES \ V. 1.1 TKIim; .)'.) 

donc les conseillers de Henry « de trouver quelque hon- 
neste moyen pour parvenir à la réconciliation de ce iha- 
riaige cl à ce que ladicte Dame Anne fust remise en son 
premier estât de Iloyne ». 

Les ministres du roi répondirent par un refus formel. 
« La séparation avoit esté faicte pour si juste et légitime 
cause », que le duc ne devait plus insister « sur la propo- 
sition et requeste ». donl il avait chargé son représentant. 
El comme celui-ci, « pourmieulx entendre eeste responce, 
requéroit ceulx du Conseil luy dire une aullre foys ce qu'il 
auroyt à escripre audict seigneur Duc, son maistre, 
l'evesque de Winchestre avec visaige d'homme indigné et 
parolle fort haultène, luy dict comme en collère que le 
Roy tant qu'il vivroyt ne seroyt pour reprendre ladicte 
Dame à femme et que ce qu'ilz avoient faict esloit fondé 
sur grande raison, quelque chose que tout le monde vou- 
lus! alléguer au contraire 1 ». 

Les espérances de la cour de France se trouvaient par 
cette réponse singulièrement compromises. Dans une 
lettre à la reine de Navarre, qui s'était occupée très active- 
ment des projets du gouvernement français, Marillac, 
revenant sur l'échec de l'ambassadeur de Glèves, estime 
que pour le moment le mieux qu'on ait à faire est « d'en- 
tretenir les choses en Testât où elles sont, plus tost que les 
averrir et hazarder en insistant davantage 2 ». Il est d'avis 
d'attendre que le Parlement, qui vient de s'ouvrir, ait pro- 
noncé sur le sort de Catherine Howard, avant de renou- 
veler aucune proposition. 

Le désir de voir réussir les desseins de la France ame- 



1. De Marillac au Roi, 16 décembre 1541. (Ibid., p. 375, pour celte 
citation et les précédentes.) 

1. De Marillac à la reine de Navarre (Marguerite de \alois), 17 janvier 
1542. {Ibid.. p. 382.) 



60 CHAPITRE IV 

nait du reste Marillac à juger Anne de Clèves beaucoup 
plus favorablement qu'il ne l'avait fait au moment de l'ar- 
rivée de cette princesse en Angleterre. Maintenant que la 
politique française était intéressée au sort d'Anne, il lui 
accordait toutes les qualités y compris la beauté. « L'on 
dict, écrit-il, qu'elle s'est faicte plus belle de la moytié 
despuys le temps qu'elle parlist de la Court... Tous ceulx 
qui la hantent s'esmerveillent de son honnesteté et les 
aultres, qui en oyent parler, la louent et prisent fort el 
tous ensemble la plaignent et regretlcnt beaucoup plus que 
ne fust la Royne Catherine 1 . » 

Malgré tout, le roi d'Angleterre refusa l'avantageux 
parti qu'on lui offrait, el il ne demeura plus à la France 
d'autre alternative que de reprendre les négociations rela- 
tives au mariage du duc d'Orléans. 

Là encore on se heurta de nouveau a mille difficultés . 
Une entrevue fut projetée entre François I er et Henry A 111 : 
mais ce dernier ne consentait pas à y admettre le roi 
d'Ecosse que la France voulait y voir au moins représenté. 
— L'on ne pouvait, d'autre part, parvenir à s'accorder sur 
les conditions de la prochaine union. C'est que les Anglais 
« n'avoient pas si grande volunté qu'ilz disoient avoir que 
cest affaire fust conduict à bonne fin ». Ne veulent-ils 
pas seulement, écrit Marillac, « se prévalloir à l'advenir 
d'avoir gaigné ce poinct qu'on seroyt entré en propoz et 
traictez de bailler à ung iilz de France une fille d'Angle- 
terre illégitime ' 2 » ') Et ces mauvaises dispositions s'expli- 
quaient assez bien. Après la défaite de l'Empereur devant 
Alger, l'Angleterre avait été très disposée à une alliance 



1. Ibid., p. 382-383. 

2. De Marillac au Roi, \ mars 1542. (fbid.. p. 393, pour cette citation et 
la précédente.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE 6 1 

avec Charles-Quint. La crainte de voir François I" deve- 
nir pour elle un trop puissant voisin L'y engageait. Main- 
tenant ([ne cette entente n'avait pu se réaliser, Henry \ 111 
comptait au moins rester neutre dans la guerre franco-im- 
périale qui menaçait. Comme die dit finalement en propres 
termes à Marillac, les Anglais « n'avoient ny occasion ny 
volunté de l'aire directement ou indirectement guerre à 
L'Empereur, envers lequel dz n'avoient ny querelle ny 
chose qui t'ust à demesler ' ». Marillac ne crut jamais du 
reste à une complète rupture des pourparlers entre l'An- 
gleterre et Charles-Quint. « Despuys le naufrage d'Alger, 
répète-t-il encore au mois de juin 1 542, ceulx-ci ont recher- 
ché et entretenu l'Empereur plus que jamais, de peur que 
à cause de la roulte qu'il avoit eue et que ses emprinses 
a voient mal succédé, il ne feust, Sire, pour rompre son 
obstination et vous faire la raison 2 . » 

Et les propositions de la France ne paraissaient pas suf- 
fisantes à la cour d'Angleterre pour lui faire négliger cette 
dernière considération. Le mariage de sa fille avec le duc 
d'Orléans ne devait-il pas faire concevoir à Henry Mil de 
légitimes inquiétudes sur le sort de sa couronne? Le roi 
était devenu « fort vieil et gris despuys le malheur de la 
dernière Royne 3 » . Qu'il se remariât ou demeurât veuf, 
« il n'estoit point pour avoir enfans ». Le prince héri- 
tier « sembloit estre de composition si grosse, si chernue 
et malsaine 4 », qu'on ne pouvait affirmer qu'il vécût. Il 
était donc possible que le duc d'Orléans vînt par là à la 
couronne d'Angleterre. Bien plus, le dauphin de France 
n'ayant pas encore d'enfants, le duc pouvait espérer réunir 



1. Du même au même, 6 mai 1542. {Ibid., p. 417.) 

2. Du même au même, 10 juin 1542. {Ibid., p 424.) 

3. Du même au même, 16 mars 1542. {Ibid., p. 397.) 

4. Du même au même, 29 octobre 1541. {Ibid., p. 351.) 



62 



ciiaimtiœ i\ 



un jour les deux couronnes de France et d'Angleterre. 
C'étaient là au moins des raisons pour que François I er 
se montrât moins exigeant. Or il demandait, en ma- 
nière de dot pour Marie Tudor, la remise intégrale de 
l'énorme délie de la France vis-à-vis de l'Angleterre : 
un million d'écus environ et une pension annuelle de 
100,000 écus, qui n'avait pas été payée depuis huit ans. 
Il n'était question que d'une quittance, disait Marillac, 
et « quel grant avantaige avoit le Roy d'Angleterre de 
marier si haultement sa fille sans mettre la main à la 
bourse, luy baillant pour dot une vieille et doubteuse 
dette 1 »! 

Mais Henry VIII se laissait de moins en moins con- 
vaincre. Et dès le mois de mai 15V2 François I er jugea 
impossible « de s'approcher plus près de la raison qu'il 
avoit faict ». Il écrivit à Marillac d'abandonner les négo- 
ciations. « Je veux, Monsieur de Marillac, que vous lais- 
siez les choses en Testai qu'elles sont sans pins en parler, 
ne mettre de ma part anlcnne chose en avant, vous advi- 
sanl que mon filz est d'assez bonne maison pour trouver 
femme, et ne s'est point encores, Dieu mercy, veu que 
ung filz de France soyt demeuré sans party 2 . » 

Ces paroles étaient d'autant plus audacieuses, que la 
guerre allait décidément éclater entre le roi de France et 
l'Empereur. Marillac fut informé le 8 juillet 1542 de la 
reprise des hostilités. Il avait déjà reconnu le bien fondé 
de ses doutes sur une. rupture définitive entre Henry VIII 
et Charles-Quint. La perspective d'une nouvelle lutte avec 
la France devait en effet faire disparaître les derniers scru- 
pules qui jusqu'à ce jour avaient retenu l'Empereur de 

1. Du même au môme, 21 mars 1542. (Ibid., p. 400.) — Froude, His- 
tory ofEngland t. III, p. 502. 

2. Du Roi à Marillac, 14 mai 1542. (Corr. pol., p. 419-420.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE (>,'} 

s'allier à un ennemi du Saint-Siège. Dos la fin de mai 1542, 
Marillac signale avec inquiétude les longs entretiens de 
l'évêque de Winchester, « aussi hou impérial que mauvais 
françoys », avec l'ambassadeur de Charles-Quint. « J'en- 
tendz de bon lieu, ajoute-t-il, (|ue ce Roy tient propoz de 
prendre sur luy la protection des Païs-Bas de l'Empereur, 
auquel davantaige il veult subvenir de grand nombre 
d'angelotz pour l'emprinse de Hongrye contre le Grand 
Seigneur, moyennant certaines villes des Païs-Bas dont il 
doibl estre saisy el impatronysé ' . » 

Et lorsque la guerre lut déclarée entre la France el 
l'Empereur, on vit bien à quel parti allaient les sympathies 
de Henry Mil. 11 fallait l'entendre parler avec mépris des 
alliés de François I er . Il demandait « quel ayde ce pouvre 
petit Pioy de Suède pourroyt faire » ; si le roi d'Ecosse 
était « pour faire la guerre, luy qui estoit si pouvre »? 
Pour lui, « l'on se pouvoit asseurer qu'il n'estoit pour 
entrer en guerre, à moings qu'on ne luy en donnast bien 
bonne et grande occasion 2 ». En attendant, il ordonnait les 
armements les plus considérables, fortifiait sa frontière 
d'Ecosse 3 et préparait sa rupture avec la France par des 
plaintes ininterrompues contre notre gouvernement. 

C'est que l'Empereur allait bientôt lui fournir « cesle 
bonne et grande occasion » dont il parlait. Les dernières 
hésitations de Charles de s'allier à l'Angleterre hérétique 
venaient en effet d'être dissipées par l'attitude du Pape. Il 
avait vainement engagé le Saint-Père à se déclarer pour 
lui contre François I er . Paul III avait tenu à rester neutre. 



1. De Marillac au Roi, 20 mai 1542. (Ibid., p. 421.) 

2. Corr. pol., p. 436-438, pour cette citation et les précédentes. 

:j. De Marillac au Roi, 16 août 1542. (Corr. pol.. p. 450-451.) — Du 
même au même, 2 septembre 1542. (Ibid., p. 459-461.) — Du même au 
même, 11 septembre 1542. (Ibid., p. 451-463.) 



(,4 CHAPITllE IV 

Bien plus, il avait exhorté l'Empereur et le roi de France 
d'une manière également pressante et paternelle à sus- 
pendre leur guerre malheureuse. Jamais acte de la papauté 
n'avait aussi profondément blessé Charles que cette tenta- 
tive. On le mettait, lui le Roi Catholique, le conservateur et 
le protecteur de la paix, sur le même pied que le roi de 
France, cet éternel perturbateur de la chrétienté, cet ami 
et cet allié du Turc incroyant. Rien ne l'empêchait plus 
dès lors de s'unir à une puissance orthodoxe en somme, 
en dépit de son schisme 1 . Dès le début de l'année 1543 2 , 
un traité formel d'alliance était donc conclu entre l'Empe- 
reur et Henry VIII et la France avait à résister aux efforts 
combinés des deux souverains. Marillac, retenu comme 
otage, ne put rentrer en France que le I er avril 1 543 3 . 

Au même moment où la France était abandonnée par 
l'Angleterre, elle l'était aussi par les Luthériens d'Alle- 
magne. Dès 1541, Charles-Quint avait réussi à maîtriser 
l'agitation que François I er s'était efforcé de soulever dans 
l'Empire. En celle année, le chef de la Ligue de Schmal- 
kalde, le landgrave Philippe de liesse s'était engagé à ne 
pas soutenir le duc de Clèves dans sa querelle avec l'Empe- 
reur au sujet du duché de Gueldres et il avait ainsi ruiné 
l'espoir conçu par François I 01 de rallier à la cause du duc, 
son allié, tous les princes réformés d'Allemagne. Bien plus, 
il avait promis à l'Empereur de s'opposer à la réception 
dans la Ligue de tout prince étranger et en particulier à 
celle du roi de France''. 

En 1544, à la diète de Spire, Charles obtint mieux en- 



1. Manrenbrecher, Karl V, p. 54-55. 

2. 11 février 1543. (Froude, Op. cit., t. III, p. 595.) 

3. State papers during the reign of Henry VIII, t. IX, p. 314. 

4. Baumgarten, Karl V und die deutsche lie formation, p. 69. 



AMBASSADE 1>K M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE 65 

core que cette abstention: il amena les Luthériens à lui 
prêter assistance contre la France, et il sut ainsi faire con- 
courir à ses projets ceux contre lesquels il allait tourner 
moins de deux ans après ses armes redoutables 1 . 

C'est qu'en Allemagne, comme partout ailleurs en Eu- 
rope, s'étaient évanouies les belles espérances de pacifica- 
tion qu'avait vues naître l'année 1539. Les deux conférences 
théologiques de Worms et de Ratisbonne, d'où devait 
sortir, on l'espérait, l'union religieuse de la Germanie, 
n'avaient servi qu'à rendre plus évident le schisme dont 
souffrait l'Église ; et, au printemps de 1541, Charles-Quint 
avait reconnu que la force seule aurait désormais raison 
de l'hérésie. La guerre qu'il allait soutenir contre Fran- 
çois I" le força à dissimuler et à ajourner ses desseins vio- 
lents. Mais lorsque grâce à l'appui de l'Angleterre et de 
l'Empire il eut imposé à son rival le traité de Crespy (154 4), 
il se retourna contre l'Allemagne. Les protestants expièrent 
alors cruellement leur imprévoyance et leur aveuglement , 
ils reconnurent la lourde faute qu'ils avaient commise en 
prêtant contre la France assistance à l'Empereur, au lieu 
d'entrer avec elle en une intime union. Marillac, nommé 
ambassadeur à la cour impériale en 1547, devait pouvoir 
apprécier la situation intolérable faite aux réformés d'Alle- 
magne à la suite des désastres de la guerre de Schmal- 
kalde. 

1. Maurenbrecher, Op. cit., p. 88-9i. 



CHAPITRE V. 

MISSION DE M. DE MARILLAC EN SUISSE ET EN ALLEMAGNE. 

(1547). 



Faveurs obtenues par Marillac pendant son séjour en Angleterre 
et à son retour. — Sa mission en Suisse et en Allemagne avec 
M. de Brissac. — Il est nommé ambassadeur ordinaire de France 
à la cour impériale. 



Les correspondances de Marillac relatives à son ambas- 
sade en Angleterre s'arrêtent au mois de septembre I 5 1 2 . 
Mais nous savons par d'autres documents qu'il ne rentra 
en France que beaucoup plus tard. 11 débarquait à Calais, 
venant de Londres, le 1 er avril 1543 2 . 

Si les premières négociations de notre ambassadeur 
dans le Levant avaient laissé pressentir ses talents de 
diplomate, son séjour en Angleterre était bien fait pour 
consacrer sa réputation. L'on a vu avec quelle maturité 
d'esprit, remarquable vraiment chez un jeune homme de 
trente ans. il avait su démêler les perpétuelles intrigues, 
expliquer les soudaines volte-faces de la politique anglaise. 
C'est qu'il ne se contentait pas déjà, comme beaucoup de 
diplomates de son temps, de rester simple spectateur des 

1 State papers during tlto reign of Henry VIII. t. IX. p. 314. 



MISSION K\ SI 1SSE ET EN ALLEMAGNE (J7 

événements et d'en transmettre seulement le récit fidèle à 
son gouvernement. Il cherchait « à tirer des faits leur 
conclusion » et se préoccupait avant tout d'éclairer de ses 
avis le Uoi et ses ministres. 

Pour bien apprécier d'ailleurs le mérite de Marillac, il 
faut songer à la situation difficile que lui créa pendant son 
ambassade l'altitude variable et indécise de son gouverne- 
ment, un jour partisan de la paix quand même, et assu- 
mant sans hésiter le lendemain la responsabilité d'une 
conflagration générale. De cette double politique Marillac 
fut successivement le représentant et il faut reconnaître la 
souplesse d'esprit qu'exigèrent de lui les circonstances. 
Pourtant, qu'il suive la ligne de conduite que lui trace 
à son départ Montmorency, ou celle que lui imposent 
bientôt après les ennemis du Connétable, son activité et 
son zèle ne se trouvent jamais en défaut. Après avoir tra- 
vaillé pour la paix et encouragé pendant toute une année 
les adversaires de Thomas Croimvell, il change sans effort 
de tactique, pour se faire le défenseur des projets belli- 
queux de la cour de France. Et il apporte dans cette nou- 
velle tache la même initiative que précédemment. C'est 
lui qui juge en 1542 que le rapprochement d'Henry VIII 
et d'Anne de Clèves est le plus sûr moyen de reconstituer 
une coalition anti-impériale et, si ce dessein échoue, on 
n'en doit pas du moins méconnaître la réelle originalité. 

Il convient de dire que le roi de France sut apprécier 
les mérites de son ambassadeur et ne perdit pas une occa- 
sion de le lui témoigner. Lorsque Marillac revint d'Angle- 
terre, il pouvait se considérer comme singulièrement 
favorisé de la fortune. Pendant son séjour à Londres il 
avait été véritablement comblé de faveurs. Faveurs de tout 
genre d'ailleurs : c'est d'abord une nomination de con- 
seiller-clerc au Parlement de Paris, dont il est informé 



(38 CHAPITRE V 

dans le mois qui suit son départ (18 avril 1539) et qui 
nous prouve qu'à son retour de Constantinople il avait dû 
faire sa profession ecclésiastique ' : — les registres du Par- 
lement, qui mentionnent sa nomination, n'indiquent point 
en effet qu'il ait été question pour lui de la dispense néces- 
saire en pareil cas à un laïque ; — c'est bientôt après une 
gratification de 3,000 écus qui, l'année suivante, lui est 
gracieusement renouvelée 2 et à laquelle succèdent d'autres 
dons de 900 et de 1 ,200 livres 3 . Au mois d'octobre 1540, 
il obtient l'abbaye du Mas, près de Verdun en Gascogne 4 : 
au mois de décembre 1541, celle de Saint-Père-de-Melun J . 
Entre temps (octobre 1541) il est pourvu de l'office de 
maître des requêtes ordinaires de l'Hôtel 6 , poste d'autant 
plus enviable qu'une décision royale venait de rétablir tous 
les privilèges de cette juridiction. 

Après son retour d'Angleterre, la vie de Marillac nous 
est très mal connue pendant quatre ans. Ful-il alors dé- 
signé de nouveau comme ambassadeur à Constanti- 
nople ? La chose semble bien peu probable. Une dépêche 
d'origine anglaise nous apprend, il est vrai, qu'au mois de 
janvier 1542 il fut question de le rappeler de Londres 
pour l'envoyer vers le Sultan ' et une autre de 1545 parait 
signaler son passage à Venise en lui donnant le Levant 
comme destination. Mais il y eut, croyons-nous, confusion. 
Le représentant de Henry VIII à la cour impériale parle, 
au mois de mai 1545, de l'arrivée à Venise d'un certain 



1. Du Roi à Marillac, 18 avril 1539. (Corr. pol., p. 94.) 

2. Bibl. Nat., fs. Clairambault, vol. 1215, fol. 79. 

3. Ibid., loi. 78. 

4. De Marillac au Connétable, 21 octobre 1540. (Corr. pol., p. 270.) 

5. Du même au même, 10 décembre 1541. (Ibid., p. 359.) 

6. Du Roi à Marillac, 7 octobre 1541. (Ibid., p. 346.) — Cf.: Blanchard, 
Histoire des maîtres des requêtes de l'Hôtel, p. 276-277. 

7. State papers dur in g the reign of Henry VIII, t. VIII, p. 649. 



mission i:n suisse et i:\ Allemagne 09 

Moreloch ou Marinack, envoyé par la France à Conslan- 
tinople '. Les correspondances anglaises trompées par une 
vague similitude de nom identifient Marinack el Marillac. 
Mais un mois auparavant, en avril 1545, Ilarvel, ambas- 
sadeur de Londres à Venise, avait donné à ce mystérieux 
envoyé de la France un nom plus reconnaissable en l'ap- 
pelant « Moluco '- ». Il n'y a pas de cloute qu'il ne s'agisse 
ici de Jean de Moulue que nous savons précisément avoir 
été dépêché à ce moment par François I er dans le Levant. 
« Moreloch, Marinack et Moluco » ne seraient donc qu'un 
seul et même personnage, Jean de Monluc, et il serait 
bien audacieux de conclure des documents dont nous 
venons de parler à un second voyage de Marillac en 
Orient. 

Ce que nous pouvons affirmer plus sûrement, c'est que 
pendant ces quatre années Marillac ne dut point laisser 
s'affaiblir son crédit a la Cour. Une note biographique 
nous informe « qu'il fut appelé au service du Roy Henry 
estant dauphin où finalement il eut entière authorité et 
passoit tout le mesnage de la maison soubz sa main et in- 
tendance, mesme lorsque M. le Cardinal de Lorraine y vint 
pour ce regard^ ». Il sut sans doute s'attirer dans ce poste 
les bonnes grâces du successeur de François I er . car, très 
peu de mois après la mort de ce dernier, il était chargé, 
de concert avec M. de Brissac, d'une mission de confiance 
en Allemagne (juillet 1547). 

Cette mission avait trait « au faict du Duc de Savoye ». 
Dépouillé du Piémont par le roi de France en 1536, 
Charles III, duc de Savoie, s'était efforcé depuis lors d'in- 
téresser à sa cause Charles-Quint el l'Allemagne. Il s'était 

1. Ibid., t. X, p. 443. 

2. Ibid., t. X, p. 400. 

3. Bibl. Nat., Cabinet des Titres ; Dossiers bleus, dossier Makillac. 



'0 CHAPITRE V 



rendu finalement à la cour impériale, et, au mois de 
juillet 1547, la France pouvait craindre de le voir bientôt 
réussir dans ses projets. Après la guerre de Schmalkaldc, 
l'Empereur venait de convoquer une diète à Augsbourg, et 
le bruit courait que Charles III avait obtenu de lui l'auto- 
risation de présenter à l'assemblée ses griefs et ses récla- 
mations contre Henry II, injuste détenteur de ses Etats. 
La perspective de voir sa conduite solennellement désap- 
prouvée par l'Allemagne était, on le comprend, singuliè- 
rement inquiétante pour notre gouvernement, et c'était 
dans le but de parer à cette grave éventualité que le roi de 
France dépêchait à Augsbourg MM. de Brissac et de Ma- 



rillac ' 



Nos deux ambassadeurs reçurent chacun une instruction 
spéciale. Celle de Brissac nous a seule été conservée. Elle 
nous fournit du moins des détails suffisants sur la charge 
de Marillac. Voici en quoi consistait la mission de l'un et 
de l'autre des deux envoyés. Effrayé de la résolution de 
Charles III d'en appeler à l'Allemagne assemblée, Henry II 
s'était décidé à terminer par une conciliation « le vieux 
différend de Savoye », et, comme témoignage de ses nou- 
veaux sentiments, il chargeait M. de Brissac d'aller 
« moienner » à Augsbourg un arrangement amiable entre 
le duc et la France. Brissac était autorisé à « mettre en 
avant » le mariage d'Emma uuel-Philibcrl, prince de Pié- 
mont et fils de Charles III, avec la sœur du roi de France, 
Marguerite de Valois. A la suite de cette union, le prince 
ne rentrerait point, il est vrai, en possession du Piémont, 
mais en revanche il devait recevoir en France une impor- 
tante compensation, et (( y acquérir sy honneste estât qu'il 



1. Sur cette mission de Brissac et de Marillac, cf.: Ch. Marchand, Charles 
de Cassé- Brissac, p. 83 et seq. 



MISSION EN SUISSE ET E3S ALLEMAGNE 71 

auroyl tout lieu de s'en contenter ». Le Roi pouvait-il 
montrer plus de condescendance et « s'approcher plus près 
de termes d'accord ' » ? 

C'était au cas où « ces moyens de doulceur et ces hon- 
nestes propoz et persuasions » n'empêcheraient point le 
duc de Savoie de donner suite à ses desseins, que Marillac 
devait entrer en scène. Malgré les offres si avantageuses 
de Henry II, Charles 111 persisterait peut-être à faire juges 
de sa cause les États d'Allemagne. Marillac devait alors 
être présenté à l'Empereur par M. de Brissac : orateur atti- 
tré du Roi, il était spécialement désigné pour défendre de- 
vant la Diète les droits que Louise de Savoie avait transmis 
sur le Piémont à la Couronne de France. « Si M. de Bris- 
sac, dit l'instruction de ce dernier, voytque, pourinduyre 
le Sainct Empire à prendre ledicl affaire de Piedmont à la 
Diette, l'on praticquast de faire plaindre le Duc de Savoye 
à ladicte Diette, il fera entendre à l'Empereur que le Roy a 
depesché M. de Marillac, Maistre des Requêtes de son 
hostel, pour faire remonstrance de ses droietz devant sa 
Majesté impériale et Estatz dudict Sainct Empire ". » M. de 
Brissac « présentera à ceste fin » son collègue à l'Empereur 
et le priera « qu'il soyt sur ce oy affin qu'il soyt congneu 
et entendu d'ung chascung que c'est avecques juste occa- 
sion . . . que le Roy de France a recherché par les armes 
ce qui luy apparlenoit, assavoir le Piedmont, aprez avoir 
essayé à plusieurs foys d'en avoir la raison par la voye 
amyahle 3 » . 

On se rend compte aisément de l'importance de la tâche 



1. « Instruction à M. de Brissac, chevalier de l'ordre du Roy, de ce 
qu il aura à faire entendre à l'Empereur de la part dudict seigneur Roy. » 
(Bibl. Nat., fr. 20449, p. 59 et 60.) 

2. Ibid., p. 62. 
:j. Ibid. 



72 CHAPITRE V 

qui incombait à Marillac. Quelque subordonné qu'il fût à 
celui de M. de Brissac, son rôle n'en exigeait pas moins un 
réel talent de diplomate et d'orateur et la preuve de con- 
fiance que le Roi donnait à son maître des requêtes était à 
tous égards infiniment honorable. 

MM. de Brissac et de Marillac devaient gagner l'Alle- 
magne par les Cantons suisses. En dehors en effet de leur 
mission officielle à Augsbourg, une action diplomatique 
commune auprès des Ligues suisses était, par instruction 
spéciale, confiée aux deux ambassadeurs. La Suisse, 
gagnée en grande partie dès ce moment au protestantisme, 
se séparait par là même chaque jour davantage de Charles- 
Quint, le champion du catholicisme en Europe. Quoique 
hostile aux nouvelles doctrines et bien qu'il commençât 
à persécuter impitoyablement les réformés dans son 
royaume, Henry II avait résolu de profiter des nouvelles 
tendances des Cantons suisses pour les attirer plus aisé- 
ment à une union avec la France. Brissac et Ma- 
rillac avaient donc ordre « de faire envers les Seigneurs 
des Ligues office qui pust tendre à la confirmation de 
l'ancienne Confédération et asseurance de l'amytié que le 
Roy leur portoit 1 ». Quelques dépêches de nos deux repré- 
sentants nous ayant été conservées, nous pouvons au 
moins apprécier avec quel succès ils surent remplir cette 
première partie de leur ambassade, où nous allons tout 
d'abord les suivre. 

Ils partirent de la Cour dans les derniers jours de juil- 
let 1547. L'instruction délivrée à Brissac est du 22. El 
« pour aultanl que leur chemyn s'y adressoil ilz commen- 
cèrent leurs visitations à Messieurs des Ligues », en s'arrê- 



1. De Brissac et Marillac au Roi, de Soleurc, 2 août 1549. (Bibl. Nat.. 
fr. 20449, p. 95.) 



MISSION K\ SUISSE ET EÎN ALLEMAGNE 7 '.) 

tant à Genève. Les « Seigneurs de Genève » se répu- 
tèrent très honorés de l'ambassade, offrirent « leurs très 
humbles services » au roi de France et exprimèrent nette- 
ment leur peu de sympathie pour l'Empereur et le duc de 
Savoie leur voisin. Ils avaient du reste pourvu à la défense 
de leur ville de telle manière, « qu'ilz n'avoienl crainte 
d'estre réduietz soubz la main d'aulcung prince leur enne- 
my » , si « celluy-ci n'avoit point premièrement tiré à sa 
dévotion ou vaincu tout le pais des Ligues et si eulx mesmes 
n'estoient point d'ailleurs destituez du bon ayde et secours 
du Roy de France ». Ils ajoutèrent qu'ils comptaient beau- 
coup sur leurs « combourgeois » de Berne et assurèrent 
à nos ambassadeurs qu'ils ne trouveraient pas chez ces 
derniers un moins bon accueil qu'à Genève 1 . 

Brissac et Marillac furent en effet fort bien reçus à Berne. 
Là aussi ils garantirent aux bourgeois l'amitié du Roi leur 
maître. Dans la négociation dont ils étaient chargés auprès 
de l'Empereur, Henry II leur avait en effet recommandé 
de ne pas oublier les intérêts de « Messieurs des Ligues », 
dont les affaires lui « estoient et seroient tousjours en mesme 
soin que les siennes propres ». Les « seigneurs de Berne » 
répondirent à « ces gracieux propoz » d'une manière tout 
à fait satisfaisante. Dans sept ou huit jours une diète 
devait avoir lieu à Berne et le roi de France, dont ils étaient 
« les plus affectionnez serviteurs », aurait certainement lieu 
d'être content des décisions qui y seraient prises. Eux 
aussi « estoient prelz à s'employer au service du Roy aus- 
sitost que le besoin le pourroyt requérir 2 ». 

Ces déclarations avaient d'autant plus de valeur qu'à ce 
moment même nos ambassadeurs étaient avertis de la 



1. Ibid. 

2. Ibid., p. 9i. (Il y a une inlcrversion de pages dans le ms.) 



7 \ CHAPITRE V 



présence dans les hauts cantons d'émissaires impériaux. 
L'Empereur semblait alors « tourner ses principaulx des- 
seings » du coté de la Suisse. « Par dons, présens, pro- 
messes et par tous aultres moyens à luy possible il las- 
choit de séparer ces liaulls cantons des aultres et de les 
tirer à sa dévotion 1 . » Ces agissements ne pouvaient qu'en- 
courager nos envoyés à poursuivre avec plus d'activité 
leurs démarches. A Soleure, ils apportèrent aussi aux 
bourgeois « les salutations empressées du Iloy très chres- 
tien, leur ancien confédéré allyé et meilleur amy » . Henry II 
avait appris « la bonne voluulé et disposition en laquelle 
ilz estoient de l'ayder et secourir, au cas où il seroyt assailly 
en ses Hoyaulme et Estatz ». Il les en remerciait et leur 
promettait d'en user de même à leur égard. Il les priait, 
comme tous leurs compatriotes du reste, « de ne point se 
diviser pour quelque différent de relligion ou aullrc,... 
mais d'ung mesme cueur et volunté deffendre leurs libér- 
iez et franchises », si quelque ennemi les voulait attaquer. 
A Schaffouze les choses se passèrent de même 2 . 

Le 6 août enfin, Brissac et Marillac arrivaient a Cons- 
tance, ville impériale. Constance avait plus que tout autre 
à craindre les vengeances de l'Empereur, à cause de l'atti- 
tude hostile qu'elle avait gardée pendant la guerre de 
Schmalkalde. On la « practiquoit mesme si vifvcment 
qu'elle estoit en termes de se rendre à composition amyable 
avecques l'Empereur... pour n'avoir de quoy souldoyer les 
gens de guerre qu'il convenoit tenir pour sa garde ». 
Aussi les habitants conjurèrent-ils nos ambassadeurs « de 
remémorer au Roy l'ancienne amytié et affection qu'il/ 
avoient tousjours portée à la Maison de France ». Ils 



1. ibid., p. '.»:;. 

2. Ibid., p. 93-94. 



MISSION EN SUISSE ET EN ALLEMAGNE 7 ."> 

demandaient aussi à Henry II d'intervenir en Leur faveur 
auprès des Ligues suisses, pour que celles-ci les reçussent en 
leur confédération '. Brissacet Marillac envoyèrent àlaCour 
lavis Le plus favorable sur ces demandes. Il était évidem- 
ment de l'intérêt du Roi de soutenir la ville. « L'Empereur, 
écrivaient-ils, usaul de commandement sur ceulx de Stras- 
bourg et ault ies villes, qui sont du costé de vostre Royaulme, 
Sire, il n'y a plus d'aultre issue que ceste cité de Constance 
par laquelle l'Allemagne vous puisse subvenir de gens". » 
De Constance nos envoyés prirent directement leur 
chemin sur Augsbourg. Ils y entrèrent le 15 août 15 47. 
Le dessein de M. de Brissac était d'entamer au plus tôt la 
négociation dont il avait charge. Mais une indisposition 
subite le força à s'aliter dès son arrivée et le condamna 
pendant plusieurs jours à l'inaction 3 . Au commencement 
de septembre seulement il se jugea assez bien remis pour 
s'occuper de l'affaire qui l'amenait en Allemagne. Il solli- 
cita aussitôt une audience de l'Empereur. Introduit en pré- 
sence du souverain, il lui fit part des volontés de son maître 
et de la proposition de mariage, qui, on pouvait l'espérer, 
devait mettre un terme à « la querelle de Savoye 4 ». Mais, 
malgré l'insistance de l'ambassadeur, il ne put tirer de son 
interlocuteur autre chose que des réponses vagues et éva- 
sives, et, lorsque peu de jours après il demanda de nouveau 
à être reçu par l'Empereur, celui-ci prit prétexte d'une indis- 
position pour s'y refuser. Il désigna en môme temps M. de 



1. De Brissac et Marillac au Connétable, 7 août 1547. (Jbid., p. 97-98.) 

2. De Brissac et Marillac au Boi, 15 août 1547. (Ibid., p. 99.) — Joindre 
aux lettres citées pour 1 ambassade en Suisse de Brissac et Marillac « Ce qui 
fut proposé à Messieurs des Ligues par MM. de lirissac et de Marillac 
aux moys de juillet et août 1547 ». (Ibid., p. 91.) 

3. De Brissac au Roi, 15 août 1547. (Jbid., p. 98.) 

4. « Mémoire des propoz qui furent tenus en troys assemblées 
l'mrtes le XII e , XIII e et XV e septembre à Auguste, 1547.» (Ibid.. p. 47 ) 



76 CHAPITRE V 

Granvelle, son garde des sceaux, le fils de ce dernier 
Antoine Perrenol de Granvelle, évêque d'Arras et le duc 
d'Albe pour discuter de concert avec Brissac les offres de 
la cour de France. 

Les conseillers impériaux prirent rendez-vous avec notre 
représentant pour le 12 septembre. Ce jour venu, Marillac 
et Mcsnage, ambassadeur ordinaire de France auprès de 
Charles-Quint, se joignirent à Brissac pour appuyer ses 
propositions et les délibérations commencèrent. M. de 
Granvelle parla le premier et, « reprenant les propoz que 
M. de Brissac avoit tenuz à son maistre », l'en remercia 
« en fort beau et bonnesle lanaraisre ' ». Mais la suite de 
son discours montra bien vite quels étaient au fond les 
sentiments de la cour impériale. Le roi Henry, dit Gran- 
velle, parlait d'une « compensation » qu'il était disposé à 
accorder au duc de Savoie, en la personne de son fds, le 
prince de Piémont. Il offrait à ce dernier la main de 
madame Marguerite de Valois, sa sœur. C'étaient là sans 
doute de très louables lémoignagnes de sympalbie. Mais 
étaient-ils suffisants à faire oublier à la famille de Savoie 
lin juste spoliation dont elle avait été victime;' Granvelle 
ne le croyait pas et, se faisant l'interprète du duc Charles. 
il déclara même en son nom qu'il ne pourrait être question 
d'un rapprochement entre les maisons de France et de 
Savoie, avant qu'entière et légitime satisfaction eût été 
donnée au duc au sujet du Piémont". 

Toutes les objections de nos représentants restèrent 
vaines devant celte déclaration que Granvelle ne consentit 
;i retirer ni dès celte première conférence, ni au cours des 
deux autres débals, qui eurent lieu le 1 3 et le 1 5 septembre 



1. fbid. 

2. Ibid., p. i;-'i8. 



MISSION EN SUISSE ET EN ALLEMAGNE 77 

entre les ambassadeurs de France et les conseillers de 
l'Empereur. Et comme personne n'était disposé à céder 
quoi cpic ce fut de ses prétentions, l'on se sépara sans qu'un 
seul pas eût été fait vers cette entente amiable qu'avait 
espérée le roi de France '. 

La mission de Brissac se trouvait par là même terminée. 
Selon ses instructions premières, il lui restait, il est vrai, à 
présenter à l'Empereur son collègue, M. de Marillac, comme 
l'orateur choisi par Henry II pour affirmer à la Diète les 
légitimes prétentions de la couronne de France sur le 
Piémont. Mais une lettre spéciale lui donna au dernier 
moment ordre de n'en rien faire. C'est que, comme l'avait 
très prudemment observé le Roi. il n'était point encore 
certain que la question de Savoie fût présentée à la Diète. 
Ni Brissac, ni Marillac n'en avaient entendu parler 
depuis leur arrivée à Augsbourg : d'ailleurs, l'importance 
et le nombre des affaires, qui allaient se traiter dans l'as- 
semblée, augmentait tous les jours et il était possible qu'au 
dernier moment les États négligeassent de s'occuper des 
réclamations du duc de Savoie. Mais si le roi de France 
accréditait un ambassadeur dans le but officiel et avoué 
de s'opposer à ces réclamations, si par là môme il semblait 
iueer certaine une éventualité encore douteuse, cela ne 
risquait-il pas d'attirer l'attention sur un point qui autre- 
ment eût passé inaperçu au milieu des mille intérêts qui 
allaient se trouver en jeu dans la Diète 2 ? N'était-il pas 



1. Ibid., p. 48-49. 

2. « De faire entendre que M. de Marillac est allé pour le différent d'entre 
M. de Savoye et moy, jusques à ce que l'on veoyt s'il en fera plaincte ou non, 
ce seroit hors de propoz et sera tout à temps si cella se mect sur le bureau 
que lors ledict Marillac die et remonstre audict Empereur et aux Princes et 
Estatz de 1 Empire selon son instruction ce qu'elle contient pour la défense 
et conservation de mes droietz. » Du Roi à M. de Brissac, 26 août 1547. 
{Ibid, p. 105.) 



78 CHAPITRE V 

préférable en somme de donner purement et simplement 
à l'ambassadeur ordinaire de France à la cour impériale 
mission spéciale et confidentielle de défendre les droits du 
Roi, au cas où la querelle de Savoie viendrait malgré tout 
en discussion.' 1 Henry H s'arrêta en effet à ce parti. Mais 
comme Marillac, arrivant de France, pourvu des dernières 
instructions de son maître, était mieux à môme que Mes- 
nage de servir utilement le Roi pendant la Diète, comme 
d'ailleurs ses talents oratoires l'en rendaient plus capable, 
l'on trancha la difficulté en rappelant Mesnage et en nom- 
mant Marillac ambassadeur ordinaire de France auprès de 
Charles-Quint (sept. L 547) * . A ce titre, notre nouveau 
représentant en Allemagne allait se trouver mêlé pendant 
près de quatre ans aux événements les plus considérables 
de la politique européenne. 

1. Ibid. 



CHAPITRE VI. 

AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUR IMPÉRIALE, 

A BRUXELLES. 

(Aoûl 15 48 — novembre 1549.) 



Les derniers résultats de l'alliance anglo-impériale de 1543. 

Disons-le tout de suite, l'incident que la Fiance recloutait 
si fort de voir soulevé à la Diète, ne s'y produisit heureu- 
sement pas. Le duc Charles ne trouva pas l'occasion de 
faire valoir ses réclamations devant les Etals, et Marillac 
n'eut point à plaider la cause de la cour de France. Des 
questions plus absorbantes que celle de Savoie occupèrent 
pendant l'année 1547-1548 les délibérations de cette 
assemblée d'Augsbourg, qui marque une date mémorable 
dans l'histoire d'Allemagne. 

C'est après la célèbre campagne de Schmalkalde, que 
l'Empereur convoqua une Diète à Augsbourg. S'étant 
assuré, comme on l'a vu, l'alliance de l'Angleterre, ayant 
séparé les Luthériens d'Allemagne de la France et imposé 
à celle-ci le traité de Crespy, Charles s'était trouvé libre 
de porter un coup terrible à l'hérésie. L'écrasement des 
Réformés à Muhlberg avait couronné ses desseins. A 
Augsbourg il prétendait maintenant dicter ses volontés à 



80 'H M'ITUE VI 

la« Germanie asservie ». Marillac arrivait en Allemagne 
pour assister au fatal dénoûment de la guerre de Schnial- 
kalde et au triomphe solennel de la fortune impériale. La 
Diète s'ouvrit au mois de septembre 1547 et se termina au 
mois de mai 1 548. Pendant celle année, notre ambassadeur 
fut à même d'apprécier la puissance exorbitante que les 
récents succès de Charles-Quint semblaient devoir pour 
longtemps lui assurer. 

Très malheureusement les correspondances de Manllac 
sont perdues pour l'année 1 5 i 7-1 548. Nous sommes ainsi 
privés de renseignements sur l'un des événements les plus 
considérables auxquels il ait été mêlé pendant sa longue 
carrière diplomatique. 

Il est difficile d'imaginer en effet un spectacle aussi 
extraordinaire que celui qui s'offrit alors à l'Europe. 
Maître politique de l'Allemagne, Charles-Quint ne crai- 
gnit pas d'en devenir le souverain religieux. Empiétant 
délibérément sur les droits de la Papauté, lui. le Roi Ca- 
tholique, il osa s'ériger à Augsbourg en (( pontife de la 
doctrine et des mœurs », et entreprit de remédier seul au 
schisme qui divisait la chrétienté. 

Dès avant la guerre de Schmalkalde, l'Empereur avait 
obtenu du pape Paul III la réunion à Trente d'un concile, 
qui devait dicter ses conditions aux Luthériens vaincus 1 . 
Mais l'accord entre les deux souverains du monde chrétien 
n'avait pas été de longue durée. Quoique très décidé à ce 
moment à réduire l'hérésie par la force, Charles ne se 
luisait point complète illusion sur ses desseins. Et, malgré 
les victoires prochaines qu'il espérait, l'entière soumission 
des Luthériens ne lui semblait possible qu'au prix de 



1. Druffel. Karl V und die rômische Curie (1544-1546). (Abhand- 
lungen der Kô/t. Akad. der Wissenchaften ; historische classe, tome 13.) 



AMBASSADE 1)1. M. DE MARILLAC \ LA COUR IMPERIALE S 1 

quelques concessions. Il avail invité les Pères du concile 
à entrer dans ces vues. Il leur avail demandé de faciliter 
de leur côté une entente en n'effrayant pas dès l'abord les 
protestants par des déclarations dogmatiques trop rigou- 
reuses, mais en paraissant disposés plutôt à donner sur 
certains points satisfaction aux Réformés. Le concile, sur 
l'ordre du Pape, adopta une ligne de conduite toute diffé- 
rente. Ses premières proclamations furent en quelque 
sorte une condamnation solennelle de l'hérésie ' ; et bien- 
lot pour mettre l'assemblée hors de l'influence de 
Charles-Quint et la mieux diriger dans le sens qu'il dési- 
rait, Paul III la transférait de Trente à Bologne 2 . 

Pendant ce temps l'Empereur avait triomphé de l'Alle- 
magne. Mais, même après ses succès, pouvait-il espérer 
faire accepter jamais aux Luthériens les décisions intran- 
sigeantes des théologiens de Bologne ? Il ne le crut pas et 
c'est alors qu'il renonça provisoirement à résoudre la ques- 
tion religieuse au moyen d'un concile. Si l'on voulait en 
effet profiter des victoires de la guerre de Schmalkalde, il 
fallait aller vite en besogne dans le règlement des affaires 
de la chrétienté. Or, combien de temps aurait-il fallu pour 
obtenir du Saint-Siège la reconstitution et le transfert du 
concile, et combien de temps pour discuter les conditions 
et préparer la réouverture de l'assemblée ! Et, y eût-on 
réussi, avait-on quelque chance d'arriver par là à un heu- 
reux résultât, étant données l'agitation et l'exaspération 
qu'avaient fait naître en Allemagne les déclarations si 
formelles des Pères de Bologne 3 ? 

Le temps manquait donc cl les circonstances élaienl 



1. Maurenbrecher, Karl V — p. 116-117. 

2. Ibid., p. 138. 
:;. Ibid., p. 182. 



8*2 CHAPITRE VI 

trop défavorables pour qu'on pût tenter la réunion d'un 
nouveau synode et en espérer le succès. 

C'est pourquoi à la Diète d'Augsbourg l'Empereur ne 
jugea rien de mieux que de fixer lui-même et de sa propre 
autorité les doctrines religieuses qu'il voulait voir désor- 
mais seules admises dans l'Empire. Ces doctrines furent 
énoncées dans une sorte de formulaire théologique qui 
maintenait tous les dogmes fondamentaux du catholi- 
cisme, mais où l'Empereur, sans l'aveu de la Papauté, crut 
devoir faire quelques concessions aux Luthériens. Il leur 
accorda le mariage des prêtres, la communion des laïcs 
sous les deux espèces et même la liberté sur plusieurs 
points de dogme. On désigna cet acte sous le nom 
d' « Intérim d'Augsbourg » pour marquer son caractère 
provisoire ; il ne devait être en effet valable que jusqu'à 
la réunion du futur concile. En attendant il offrait à l'Em- 
pereur un double avantage : 

1° Il lui permettait d'user immédiatement de ses ré- 
centes victoires, en imposant sans retard une limite aux 
réclamations du protestantisme ; 

2° Et les concessions qui y étaient faites aux Luthériens 
devaient, l'Empereur l'espérait, amener une conciliation 
qui préparerait les voies au « concile régénéré ». Charles 
n'était en effet disposé à reprendre l'idée d'un concile, 
que lorsque son Intérim aurait produit une pacification 
suffisante, pour qu'on pût envisager avec plus de sang- 
froid l'ouverture d'une nouvelle assemblée 1 . 

Cependant après l'écrasement de l'Allemagne, l'Europe 

1. Baumgarten, Karl V... p. 82. — Pastor, Die kirchlichen Reunions- 
bestrebungen wàhrend der Regierung Karl's V, p. 369. — Klopp, 
Kaiser Karl V... (llistoriche politische Blâtter, 1867. t. 60, p. 353.) — 
Druffel, Briefe und Akten zur Geschichte des XVI e " Jahrhunderts. 
(t. III, l re partie, préf., p. xi-xvm.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A F, A COUR IMPÉRIALE 83 

se demanda avec anxiété quels étaient les desseins de 
l'Empereur et où il allait trouver maintenant à occuper son 
activité et à salisfaire son ambition. 

La cour de France s'en inquiétait plus que toute autre \ 
Elle chargea Maiïllac, son ambassadeur en Allemagne, de 
s'informer des projets de Charles-Quint. 

C'est pour « le païs d'outre tombe », comme le dit 
Marillac, qu'on eût désiré surtout voir partir l'Empereur. 
L'Europe était fatiguée de l'ambition extraordinaire de cet 
homme et de l'agitation qu'elle entretenait dans le monde 
chrétien. Chacun redoutait de l'avoir pour voisin, et ce fut 
avec un véritable effroi que le gouvernement français 
apprit de Marillac, au milieu de 1548, celte nouvelle : 
l'Empereur se décidait à aller passer quelques mois dans 
les Flandres, son pays de prédilection. Au mois d'août 

1548, notre ambassadeur annonçait à son maître l'arrivée 
de la cour impériale à Bruxelles. A partir de ce moment, 
nous possédons la suite précieuse et ininterrompue des 
correspondances de Marillac, jusqu'au mois de décembre 

1549. On pourra apprécier désormais avec quel zèle et 
quelle intelligence il sut s'acquitter de ses fonctions. 

Le séjour de son redoutable rival à Bruxelles, aux portes 
de la France, jeta la politique française dans la plus cruelle 
perplexité. Notre pays était engagé à ce moment dans la 
lutte que l'Ecosse et sa jeune reine Marie Stuart soute- 
naient contre le duc de Somerset, protecteur d'Angleterre 
pendant la minorité d'Edouard YI. Officiellement en paix 
avec la cour de Londres depuis le traité d'Ardres (1546), 
Henry 11 ne laissait pas pourtant que de lui faire une 



1. Sur les craintes de la France d'une nouvelle guerre avec l'Empereur, 
cf.: lettres de M. de Saint-Mauris, ambassadeur impérial en France, du 15 
et du 21 février 1548. (Archives Nationales, K, 1488.) 



84 CHAPITRE \1 

guerre acharnée en Ecosse '. Or la France ne pouvait ou- 
blier que suivant le traité de 1543 la maison d'Autriche 
demeurait l'alliée du gouvernement britannique et l'arrivée 
inopinée de l'Empereur à Bruxelles devait dans ces con- 
ditions exciter sa méfiance et ses craintes. En se rappro- 
chant ainsi des Anglais, l'intention de Charles n'était-elle 
pas de (( favoriser de nouveau leur faicl » ? El grâce à l'in- 
quiétant voisinage, qui allait s'établir entre les cours de 
Londres et de Bruxelles, l'union anglo-impériale, qui avait 
assuré la défaite de la France en 1544, ne menaçait-elle 
pas de se reformer bientôt contre nous? La question fut 
aussitôt posée par Henry II à Marillac " et celui-ci ne jugea 
pas cette supposition invraisemblable. Notre ambassadeur 
en Angleterre, Odet de Selve, exprimait les mêmes appré- 
hensions. Il les fondait sur une ambassade que les Anglais 
avaient envoyée à Charles-Quint avant même que le voyage 
de Flandres eût été décidé 3 . N'étaient-cepas les demandes 
du gouvernement anglais qui amenaient maintenant l'Em- 
pereur à Bruxelles et les conventions anglo-impériales 
de 15 43 n'étaient-elles pas une voie tout ouverte pour 
justifier l'intervention de Charles dans la guerre d'Ecosse? 
Les affaires de France étaient alors dirigées par le 
connétable de Montmorency, revenu au pouvoir après la 
mort de François I". Il apportait toujours dans cette lutte 
éternelle contre l'Empereur les mêmes tendances paci- 
fiques \ Il fit de Marillac l'agent de sa politique. 

1 . Une flotte et une armée française étaient précisément parties de Brest 
en juin 1548, pour aller secourir l'Ecosse. (Froude, History of En gland, 
t. IV, p. 270, 291. — Teulel, Relations de la France avec l'Ecosse, 

t. I, p. 119.) 

2. Du Roi à Marillac, 28 août 1548. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 3.) 

3. Correspondance politique d'Odet de Selve, p. p. par G. Lefèvre- 
Pontalis, p. 461, 463. 

4. Décrue, Anne de Montmorency, connétable et pair de France 
sous les rois Henry If, François II et Charles IX, p. 39. 98 et passim. 



VMBASSADE DE M. DE MARILLAC A I. A col II IMPERIALE 85 

I) esl certain qu'en ce moment rien ne pouvait être plus 
funeste à la France qu'une rivalité nouvelle avec l'Empe- 
reur. La guerre d'Ecosse ne laissait pas que d'être absor- 
bante et la toute-puissance de Charles-Quint était formi- 
dable. 

Chose plus grave encore, la France n'avait pas un allié 
en Europe qui pût lui prêter assistance. L'Allemagne 
vaincue n'était pas en état de reprendre les armes. D'ail- 
leurs, comme le faisait observer Marillac, si une guerre 
eût éclaté entre la France et Charles-Quint, les Allemands, 
bien loin de s'y mêler, auraient peut-être fourni des secours 
à l'Empereur pour le tenir éloigné de leur pays. En échange 
ils auraient obtenu de lui quelques avantages '. 

Il semble que nous aurions dû pouvoir compter au 
moins sur l'appui de la Papauté. L'attitude du Pape dans 
l' affaire du concile avait amené une rupture entre lui et 
l'Empereur. De plus, en s'arrogeant le droit de régler de sa 
propre autorité la question religieuse, Charles avait pro- 
fondément offensé le Saint-Siège. Un autre grief excitait 
chez Paul III un très vif ressentiment. Au mois de sep- 
tembre 1 5 i7, le lieutenant impérial du Milanais, Don Fer- 
nand de Gonzague, s'était déloyalcment emparé d'une des 
villes les plus importantes des Etats Pontificaux, de Plai- 
sance. Le duc de Plaisance, Pierre-Louis Farnèse, fils du 
Pape, avait été assassiné. Et cependant depuis que celte 
iniquité avait été commise, l'Empereur n'avait pas semblé 
en vouloir donner satisfaction : il paraissait, au contraire, 
très disposé à conserver la conquête de son lieutenant 2 . 

Nos diplomates déployèrent aussitôt toute leur activité 
pour envenimer les rapports de Paul III et de Charles- 



1. De Marillac au Roi, 4 février 1549. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 136, 137.) 

2. Maurenbrecher, Karl V.. . p. 160-161. 



80 CHAPITRE VI 

Quint, cl à un moment une entente franco-papale fut sur 
le point de se conclure. 

Mais l'esprit affaibli du Saint-Père se laissa bientôt entraî- 
ner vers d'autres desseins. La politique impériale ne tarda 
pas à reprendre son ascendant sur lui 1 . L'Empereur, il est 
vrai, avait cru pouvoir publier son Intérim sans l'appro- 
bation de la Papauté. Mais il avait bientôt compris que la 
haute sanction du pontife de Rome était indispensable à 
ses projets. Comme le disait Marillac, « il ne pouvoit en- 
treprendre de refformer la relligion sans l'aulborité et contre 
le gré du supérieur 2 . » Aussi n'avait-il pas tardé à négo- 
cier un rapprochement avec le Saint-Siège, pour obtenir que 
la cour apostolique se montrât favorable à l'essai de conci- 
liation religieuse tenté par lui à Augsbourg. Cette attitude 
de Charles ayant fait espérer au gouvernement pontifical 
la prochaine restitution de Plaisance, le Saint-Père s'était 
prêté de bonne grâce aux avances de son spoliateur. II 
s'était séparé peu à peu de Henry II, et, au moment de 
l'arrivée de Marillac à Bruxelles, il était difficile de con- 
server encore des illusions sur les dispositions de la poli- 
tique romaine à notre égard. 



I. 



Effrayée par les récents triomphes de Charles-Quint, 
privée de toute alliance, engagée dans la guerre d'Ecosse, 
la France ne devait donc rien redouter autant qu'une in- 
tervention impériale en faveur de l'Angle terre. Mais com- 
ment pouvait-elle la prévenir ? 

1. Du connétable de Montmorency à Marillac, 7 septembre 1548. (Druf- 
fcl, Briefe und Akten, t. I, p. 154.) 

2. De Marillac au Roi, 19 septembre 154.S. (Bibl. Nat., IV. :5098, p. 7.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUR IMPÉRIALE (S 7 

Marillac, noire ambassadeur à Bruxelles, se rendait très 
bien compte de la situation. Notre gouvernement estima 
qu'il n'avait rien de mieux à faire que de se laisser diriger 
par ses avis. 

Pour Marillac, le moyen le plus sage de parer au grave 
danger qui menaçait la France, c'était de se rapprocher de 
L'Empereur et de négocier avec lui une entente cordiale 1 . 
On opposait ainsi aux désastreuses conventions anglo- 
impériales de 1543 un nouvel acte qui en annulait les dis- 
positions et en prévenait les conséquences. Cette tentative 
d'accord pouvait échouer. Mais aussi longtemps du moins 
que se prolongeraient les pourparlers, Charles devait être 
tenu d'ajourner ses desseins contre la France. Et cepen- 
dant des complications inattendues surviendraient peut- 
être qui obligeraient notre rival à s'éloigner de Bruxelles 
et nécessiteraient sa présence ailleurs. Un événement plus 
désirable encore pouvait se produire au cours des négo- 
ciations. Cet événement, c'était la mort de l'Empereur. 

A ce moment, en effet, la mauvaise santé de Charles 
permettait de prévoir sa fin prochaine. La France avec 
l'Europe entière attendait et souhaitait la disparition du 
grand Empereur, qui seule devait délivrer de ses craintes 
incessantes le monde occidental. Aussi avec quel soin Ma- 
rillac renseigne-t-il la cour de France sur la santé toujours 
chancelante de Charles-Quint ! Pendant ses années d'am- 
bassade, il a dressé un véritable journal de la santé de 
l'Empereur". Dès 1548 il fait espérer au roi de France la 



1. Do Marillac au Connétable, 13 octobre 1548. (liibl. Nat., fr. 3098, 
p. 33.) 

2. Voici le portrait qu'il trace de l'Empereur au commencement de 1549: 
« Il est assez mal de sa santé, ainsi que les indices qu'on en veoyt par dehors 
en donnent trop clair tesmoignaige et mesmement à veoir qu'il a l'oeil 
abbattu, la bouche pasle, le visaige plus d'homme mort que vif, le col 
exténué et gresle, la parolle foible, lalleiue courte, le doz fort courbé, et les 



88 CHAPITRE \ I 

niort de son rival. « Gaigner tems. écrit-il, gaigner leins 
ne peult qu'amener beaucoup de commoditez, quant ce ne 
seroyt que la mort dudicl Seigneur Empereur, qui ne 
peult cstre loing au dire d'aulcungs 1 ». 

Montmorency avait toujours été partisan de « gagner 
temps ». Marillac ne faisait qu'entrer dans ses idées. L'am- 
bassadeur reçut bientôt l'ordre de déclarer au cardinal 
Granvclle, « que le Roy de France n'auroyt riens plus 
agréable que de veoir quelque moyen ouvert d'entrer en 
plusestroicte amylié avecques ledict seigneur Empereur 2 ». 
On pourrait fonder cette amitié sur des mariages, sur celui 
par exemple de la sœur du roi, Madame Marguerite avec le 
prince Philippe d'Espagne. Et Montmorency chargeait un 
peu naïvement Marillac de faire ressortir aux ministres 
impériaux tous les avantages de ses propositions. « Vous 
direz à M. de Grandvelle, lui écrit-il, que pour donner 
moien à l'Empereur de parachever ses affaires en Alle- 
magne et en Italie, — où il peult bien penser qu'il n'y a 
prince au monde qui le puisse là troubler que le Roy, — il 
se pourroyt faire et traicler entre eulx une bonne paix et 
ligue et par là cslraindre leur amytié 3 ». La politique fran- 
çaise décelait ainsi toutes ses craintes. 



jambes si foibles qu'a grant paine il peult aller avec un baston de sa cbambre 
jusques à sa garde-robbe. Et combien qu'il face encore parfoys contenance 
de rire et qu'il s'essaye de sortir debors, disant qu'il ne sent point de mal, 
ceulx qui le peuvent bien savoir m'ont affirmé que cela provient de ce que 
toutes les parties de son corps sont sy affoiblies et luy en somme sy usé qu il 
ne peult avoir le sentiment si vil' qu'ung aultre. » (De .Marillac au Roi. le 
4 février 1549. — Bibl. Nat., fr. 3098. p. 136.) 

1. Ue Marillac au Connétable, le 13 octobre 1548. (Bibl. Nat., fr. 3098, 
p. 33.) 

2. Du Connétable à Marillac, le 17 septembre 1548. (Ibid., p. 19.) — 
Au sujet des propositions d alliance faites à lEmpereur, cf.: Lettre de Charles- 
Quint à M. de Saint-Mauris, son ambassadeur en France. 13 octobre 1548. 
(Archives Nationales, K, 1488.) 

3. Ibid., p. 20. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA C0« « IMPERIALE <S ( .) 

Quoi qu'il on soit, les négociations s'engagèrent bientôt. 
Aux offres de Marillac Granvelle répondit en affirmanl 
que L'Empereur était tout disposé à une « restriction d'al- 
liance ». — « H voyoit, disait-il, l'intention de son maistre 
aussy necte et bonne qu'on pourroyt souhaiter'. » Gran- 
velle approuvait fort le mariage de la princesse Margue- 
rite et du prince d'Espagne. Mais l'Empereur, il n'en 
doutait pas, mettrait au traité projeté une condition absolue: 
la restitution par la France de ses Etats au duc de Savoie. 
« Par là seullement l'on debvoit coupper la racine à tous 
les rejetons de contention et de picque qui pouvoienl 
naistre et pulluler 2 . » — « Tout cela, du reste, avecques 
ung million des plus honnestes et gracieuses parolles qui 
se peuvent tenir 3 . » 

Ainsi cette question de Savoie, cause première de la 
mission de Marillac à la cour impériale, se posait de nou- 
veau plus irritante que jamais et au moment certes où elle 
pouvait le plus sérieusement contrarier les desseins de la 
France. Néanmoins notre ambassadeur ne se laissa pas 
décourager par les conditions que venait de lui poser 
Granvelle: il les discuta. M. de Granvelle devait se sou- 
venir qu'à Augsbourg, en sa présence et devant M. de 
Brissac, l'Empereur n'avait point paru considérer « le laict 



i. De Marillac au Connétable, le 13 octobre 1548. (Ibid., p. 26) 
2. Du même au même, même date. (I/jid., p. 30.) — « Ce que les Français 
redoutent le plus, écrivait 1 Empereur au commencement de 1548, c'est 
l'obligation de^ restituer au duc de Savoye tout ce qu ils lui ont pris en deçà 
et au delà des monts. Pour ma part, chaque fois qu'il s'est agi de resserrer 
les liens avec le feu roi de France et son successeur, je n'ai jamais manqué 
d'insister sur cette restitution, suivant le devoir que m'imposaient l'autorité 
impériale, mes relations de parenté avec le duc, les conventions particulières 
faites entre nous. » (Instruction de Charles V à Dom Philippe. Augsbourg. 
18 janvier 1548. —Papiers d'État de Granvelle, t. III, p. 298.) 

:;. De Marillac au Connétable, 13 octobre 1548. (Bibl. Nat., fr. 3098. 
p. 30-31.) 



90 CHAPITRE VI 

du Duc Charles » comme un obstacle absolu à une « res- 
triction d'alliance » entre la France et lui. Il avait exprimé 
à M . de Brissac son désir de voir « se composer amyable- 
ment la question de Savoye, si faire se pouvoit », mais il 
avait ajouté « qu'en tout événement il ne vouldroyt se des- 
partir de l'amylié du Roy pour telle occasion, disant 
expressément, quant ores ce différent ne se pourroyt 
accorder, que néantmoings il désiroit demourer bon frère 
et amy dudict seigneur Roy ' ». Au surplus, Marillac ne 
pouvait que répéter ce que M. de Brissac avait déjà dit à 
Augsbourg, c'est que par les traités la France n'était 
tenue d'aucune restitution, qu'en rigueur de droit elle 
n'était obligée à rien vis-à-vis de M. de Savoie, que si seu- 
lement ce prince voulait « se soubzmellre à la bonté et 
grâce du Roy, ledict seigneur estoit si gracieux et humain, 
qu'il le traicteroyt en bon parent 2 ». 

Mais Granvelle ne se laissa point persuader et ses ré- 
ponses catégoriques donnèrent beaucoup à réfléchir au 
gouvernement français. C'est que le roi de France n'en- 
tendait nullement se dessaisir du Piémont et la volonté de 
l'Empereur paraissait d'autre part inébranlable. L'on ne 
prit donc d'autre résolution que celle de faire traîner pro- 
visoirement le projet d'alliance en longueur 3 . 

Malheureusement on devait redouter plus que jamais à 
ce moment « un raffraichissement d'alliance » entre 
Edouard VI et Charles-Quint. Le bruit courait qu'avec 
l'aveu de la cour de Bruxelles le duc de Somerset venait 
d'ordonner en Allemagne d'importantes levées d'hommes 



1. Du même au même, même date. (^Ibid., p. 31.) 

2. Ihid. 

;{. Du Connétable à Marillac. 24 octobre 1548. (Bibl. Nat., fr. 3098, 
p. 55.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUR IMPÉRIALE 91 

cl de chevaux, et ce premier gage de sympathie, accordé 
par Charles-Quint à nos ennemis, était bien fait pour 
aviver nos craintes. 

Notre politique change alors brusquement de tactique. 
N'ayant pu opposer, comme elle le souhaitait, aux conven- 
tions anglo-impériales une alliance entre la France et 
l'Empereur, elle tente d'écarter par d'autres moyens le 
danger qui la menace. Elle en vient à contester résolu- 
ment la portée du traité de 1543 : elle prétend démontrer 
que si en fait ce traité peut légitimer l'intervention de 
Charles dans la guerre d'Ecosse, en droit il reste insuffisant 
à la justifier. En attaquant l'Ecosse, Charles commettrait 
une véritable iniquité, dont aucun engagement antérieur 
avec l'Angleterre ne saurait l'absoudre. 

C'est cette thèse que Marillac reçut aussitôt l'ordre de 
défendre. A propos des levées de troupes récemment opé- 
rées par l'Angleterre en Allemagne, l'ambassadeur fut 
chargé de rappeler a l'Empereur « les deffenses très es- 
troictes, que ledict Empereur a laides naguères, de 
ne laisser passer aulcung lansquenet au service des 
Princes estrangiers sans en vouloir excepter le Roy de 
France 1 ». Aurait-il levé son interdiction dans le dessein 
de soutenir le roi d'Angleterre contre l'Ecosse ? Dans ce 
cas, dit la dépèche d'Henry II, M. de Marillac devra pré- 
senter à sa Majesté Impériale les protestations de la cour 
de France. 

Notre représentant eut, dès les premiers jours de no- 
vembre, audience de l'Empereur. Charles reconnut sans 
difficulté avoir consenti aux recrues faites par Somerset. 
« Suyvant les traictez qu'il avoit avec les Angloys il estoit 
obligé, déclara-t-il, de les ayder et deffendre dans le cas 

1. Du Roi à Marillac, 28 octobre 15.48. (fbid., p. 52.) 



92 CHAPITRE VI 

présent 1 ». Mais il n'entendait pas que cela pût nuire à ses 
bonnes relations avec le roi de France. Ce dernier n'ac- 
cordait-il pas d'ailleurs de son côte sa protection aux 
Ecossais ? Ne leur envoyait-il pas continuellement des 
secours? Et cependant les Ecossais étaient ennemis de 
l'Empereur; les actes d'hostilité sans cesse renouvelés de 
leurs marins contre ses sujets le prouvaient suffisam- 
ment 2 . 

Marillac, suivant les instructions qu'il avait reçues de 
sa Cour, reprit une à une les affirmations de l'Empereur et 
les réfuta. 11 commença par justifier l'attitude de son gou- 
vernement. Les Ecossais étaient « anciens amys et alliez de 
la Couronne de France », et à ce titre le Roi était tenu « de 
les soutenir pour la deilense de leur royaulme envers et 
contre tous 3 ». Les Ecossais avaient été attaqués par les 
Vnglais, leur territoire envahi; le devoir du gouvernement 
français n'élait-il pas de leur prêter assistance ? — Au con- 
traire une intervention impériale en faveur de l'Angleterre 
devait paraître injustifiable. Et arrivant ainsi au point qui 
allait faire le fond de son discours, Marillac sut très élo- 
quemment le développer. Quoi donc? Au mépris des 
traités les Anglais se sont déloyalement jeté sur l'Ecosse, 
lui ont sans provocation déclaré une guerre acharnée et 
Charles-Quint prêterait son appui aux agresseurs, soutien- 
drait leurs odieuses entreprises ! Sans doute des conven- 
tions le lient à l'Angleterre. Mais peut-on admettre que ces 
conventions consacrent une iniquité ? Non, car au-dessus 
de tous les traités se place le droit des gens, droit immuable 
qui défend d'attaquer les opprimés et d'encourager d'in- 
dignes spoliations. 

1. De Marillac au Roi. 1") novembre 1548. (Jbid., p. 67.) 

2. Ibid. 

3. Ibid., p. 68. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COI R [MPERIALE 93 

El comme l'Empereur, « voyant qu'il n'y avoit fonds de 
persister sur ce poinct, se rabattoit sur l'hostilité des Escos- 
soys... qui, disait-il, lui laisoient notoirement la guerre' », 
Marillac déclara ne pouvoir mieux admettre cette raison 
que la précédente. — D'une part « les prises et pilleries », 
que les marins écossais avaient fait subir aux sujets de 
l'Empereur, avaient toujours été sans difficulté ni retard 
désavouées par la reine et le gouvernement. Et, d'autre 
part, bien loin d'être les ennemis de Charles-Quint, les 
Écossais prétendaient avoir au contraire des titres 1res 
réels à son amitié. Ces titres, ils les avaient acquis lors du 
traité de Crespy en 1544. Un article des conventions, con- 
clues à cette date entre François I er et l'Empereur, portait 
en effet que, dans les deux mois qui suivraient la signature 
de l'accord, les deux souverains contractants pourraient se 
nommer l'un à l'autre leurs alliés respectifs et les faire 
admettre au bénéfice de leur entente. Or. dans le délai 
fixé, le feu roi François I er avait nommé à l'Empereur les 
Écossais. Ceux-ci se trouvaient depuis lors officiellement 
en paix avec la Maison d'Autriche. Ils ne désiraient rien 
tant que « la perpétuation de ceste paix 2 ». 

Pour terminer, Marillac ajouta « comme de lui mesme » 
que n'y eût-il ni confédération, ni traité, tout prince chré- 
tien devait avoir à cœur de prendre la protection d'un 
royaume, qui, comme celui d'Ecosse, était échu à une fille 
encore pupille et en bas âge. « S'appliquer le Royaulme 
d'Escosse, pour ensuite faire changer les subjeetz d'icelluy 
de prince et de relligion », tel était du reste le but 
des Anglais, et comment l'Empereur, « qui avoit hazardé 
ses forces et sa personne pour réduire les Allemans de 



1. /bid., p. 69-70. 

2. Ibid., p. 68 el 70. 



9 \ CHAPITRE VI 

leurs nouvelles doctrines à l'union de l'Eglize », pouvait- 
il se décider (( à bailler confort à ceux qui taschoient de 
réduyre les catholicques à la forme de la nouvelle relligion 
qu'ilz avoient naguères forgée 1 » ? 

A ces raisons données par Marillac, Charles-Quint, 
selon sa coutume, « ne répondit ni par oui ni par non ». 
Mais Granvelle, dont notre ambassadeur obtint bientôt 
après audience, fut plus affirmatif que son maître. Si 
l'Empereur a autorisé les menées du gouvernement an- 
glais en Allemagne, c'est qu'il y est tenu par les traités 
qui le lient à l'Angleterre. Les Ecossais n'ont, au demeu- 
rant, jamais été compris au traité de Crespy. Il fut bien re- 
connu alors que les signataires pourraient dans les deux 
mois se signaler l'un à l'autre leurs alliés, mais l'admis- 
sion définitive de ces alliés aux conventions franco-impé- 
riales restait subordonnée au consentement des parties 
contractantes. Or. l'Empereur refusa formellement d'en- 
tendre parler des Ecossais, avant qu'ils lui eussent donné 
satisfaction de leurs déprédations sur ses sujets. Comme 
par la suite « ilz feirenl pis qu'ilz n'avoient faict aupa- 
ravant, sy tant estoit que le lloyaulme d'Escosse méritast 
qu'on y consacrast une telle despence, la Cour Impériale y 
cust despuys longtemps envoie une bonne armée. Partant 
on ne debvoit trouver estrange si ladicte Cour estant de 
tant offensée avoit seullcment permis quelques levées à 
l'Angleterre 2 ». 

En résumé, conclut Marillac « aprez avoir respondu, 
disputé et faict toute instance à moy possible, ... j ay 
aperccuquc ledicl Seigneur de Grandvelle se fondoyl prin- 
cipalement sur l'hostilité des Escossoys, soubz coulleur de 



1. Ibid., p. 68. 

2. Ibid., [». 70-71, 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUR IMPERIALE !).") 

laquelle il seroyt bien aise d'excuser tout ce que cy aprez 
ilz vouldroyent Taire en faveur des Angloys 1 ». 

Les réponses catégoriques de Granvelle ne découra- 
gèrent pas néanmoins le gouvernement français, et Ma- 
rillac reçut ordre de prolonger quand même les discus- 
sions. Les Écossais ont été désignés dans les deux mois 
par la France, pour être compris au traité de Grespy, et 
Charles-Quint n'a pu ni ne peut refuser de les y admettre, 
sans alléguer « cause valable et apparente ». La raison 
mise en avant par lui est en effet insuffisante à légitimer 
ses fins de non-recevoir. — Encore une fois, les dépré- 
dations et actes de violence, dont il se plaint, ont été 
commis « par personnes privées exerceant la piratique », 
et n'ont jamais reçu l'aveu de la cour d'Ecosse. Le roi de 
France, dont les Écossais sont devenus les sujets par le 
mariage de la petite reine avec le Dauphin, y donnera bon 
ordre à l'avenir. Quel avantage pourra au reste retirer 
l'Empereur d'une nouvelle alliance avec l'Angleterre;' Le 
Roi n'y voit pour sa part que des inconvénients dont le 
premier et le plus grave sera peut-être « de porter une di- 
minution d'amitié » entre les deux souverains 2 . 

Mais toutes représentations devaient demeurer inutiles. 
Granvelle jugeait inacceptable l'interprétation donnée par 
le roi de France du traité de Grespy. Bien avant le dit traité, 
déclara-t-il, l'Empereur s'était engagé vis-à-vis du roi d'An- 
gleterre à le soutenir contre les Ecossais « comme leurs 
commungs ennemis ». Et à Grespy, l'Empereur avait dé- 
claré ne se devoir jamais départir de ses conventions avec 
l'Angleterre. — Granvelle assura cependant à Marillac que 
ni son maître, ni lui ne méprisaient l'amitié du roi de 



1. Ibid., p. 71. 

2. Du Roi à Marillac, le 20 novembre 1548. {Ibid., p. 75-70.) 



96 CHAPITRE VI 

France. Ils ne pouvaient faire de moins que de s'acquitter 
de leurs promesses vis-à-vis de l'Angleterre, « de quoy le 
Roy n'avoit bonnement cause de se plaindre ». 11 était faux, 
du reste, que l'Empereur eût averti le duc de Somerset 
« qu'en toutes aullres commoditez qu'il désireroyt de ses 
païs, il lui en grattifieroyt bien volontiers 1 ». 

Toutes ces raisons données par l'Empereur et ses mi- 
nistres étaient sans doute fort belles et fort judicieuses al- 
légations. Mais quelles étaient au fond les intentions réelles 
de Charles-Quint? Quels intérêts l'amenaient à soutenir 
l'Angleterre? Tels sont les points qu'il est temps d'éclaircir. 

Si Charles prêtait assistance à l'Angleterre, ce n'était 
pas qu'il eût plus de sympathie pour sa cause que pour 
celle de la France. Quant aux traités, il n'était pas prince 
à s'en embarrasser, ni à se croire lié par eux sans retour. 
En réalité, il n'avait d'autre dessein que de prolonger la 
guerre d'Ecosse. Les succès remportés jusqu'à ce jour par 
l'armée franco-écossaise pouvaient décider le duc de So- 
merset à accepter les conditions des vainqueurs et à mettre 
bas les armes, et c'était seulement pour l'en détourner 
que Charles lui accordait si libéralement son appui. Rien 
en effet, à ce moment, ne devait davantage effrayer l'Em- 
pereur que la perspective d'une paix prochaine entre la 
France et l'Angleterre: rien ne devait lui sembler désirable 
comme la continuation des hostilités en Ecosse 2 . Après la 



1. Do Marillac au Roi, le 25 novembre 15'i8. (Iùid., p. 79-81.) 

2. « Vous aurez également soin, dit l'Empereur à son fils, dans 1 instruc- 
tion citée plus haut, de vous maintenir en bonne intelligence avec les Anglais 
cl d'observer les traités conclus entre le père du roi actuel et moi parce que 
ainsi l'exige mon intérêt et celui des Etats que je vous laisserai. Une pareille 
conduite servira d'ailleurs à tenir clans l'hésitation les Français cjui ont plu- 
sieurs démêlés avec l'Angleterre... Mais vous vous abstiendrez autant que 
possible de prendre part à ces différends, vous bornant à la stricte exécution 
des traités... » (Instruction de Charles V à Don Philippe. Augsbourg, janvier 
1548. — Papiers d'État de Granvelle, t. III, p. 307.) 



AMBASSADE DE M. I>F. MARILLAC \ LA COI R IMPERIALE 07 

Diète d'Augsbourg, son vœu le plus ardent était d'assurer 
le rétablissement de l'ordre en Allemagne, sa crainte la 
pins vive était d'y voir surgir de nouvelles complications. 
Dans ces conditions, n'était-ce pas un heureux hasard que 
celui qui mettait aux prises et tenait occupées les deux 
puissances européennes les plus susceptibles de lui créer 
de sérieuses difficultés dans la tâche de pacification qu'il 
avait entreprise? Quant à la France, en effet, il semblait 
bien difficile d'admettre que, libre, elle ne cherchât aus- 
sitôt à encourager à la résistance les vaincus de Schmal- 
kalde. Sa politique antérieure était faite du moins pour 
légitimer pareille supposition. Et il était à craindre que 
l'Angleterre ne se laissai, elle aussi, entraîner aux mêmes 
errements. Sous la régence de Somerset, le protestantisme 
avait de nouveau triomphé dans l'Ile, et le Protecteur lui 
avait de bonne heure assuré un très ferme appui. Somerset 
dissimulait sans doute encore les sympathies que lui inspi- 
raient la cause luthérienne, dans le but intéressé de se 
concilier les faveurs de Charles-Quint contre l'alliance 
franco-écossaise. Mais il était très vraisemblable que, la 
guerre d'Ecosse une fois terminée, il n'hésiterait pas à 
répondre aux appels que lui avaient adressés déjà ses co- 
religionnaires d'Allemagne 1 . Ainsi soutenue par la France 
et l'Angleterre, l'opposition renaîtrait dans l'Empire, les 
plans de Gromwell et de François I er se réaliseraient peut- 
être et les fruits des victoires de la guerre de Schmalkalde 
seraient en tout cas irrémédiablement perdus. 11 y avait là 
de quoi expliquer et justifier les manœuvres de la politique 
impériale. 

Vaincue cependant sur le terrain du débat diplomatique 
qu'elle avait soulevé, la France ne crut alors pouvoir 

1. Maurenbrecher, Karl V, p. 261. 



98 CHAPITRE VI 

mieux faire que d'en revenir à ses premiers projets. .Malgré 
tout, elle n'abandonnait pas l'espoir de mener à bien une 
entente franco-impériale. Au mois de novembre 1548, 
Henry II décida son oncle, le duc de Ferrare. à envoyer à 
Bruxelles un gentilhomme de sa cour, chargé de mettre en 
avant, au nom de son maître, « semblables propoz à ceulx 
que M. de Marillac avoit ouverlz de la part du Gonnestable, 
pour de plus en plus lyer et estraindre la bonne et par- 
i'aicte amytié du Roy et de l'Empereur ' ». 

La mission de ce gentilhomme était secrète. Marillac 
lui-même, le Roi le lui enjoignait, ne devait point paraître 
en être informé. C'est qu'au cours des dernières négo- 
ciations qu'il avait menées, un nouveau danger était 
apparu à notre gouvernement: c'était la publicité que 
l'Empereur aurait voulu donner aux propositions de la 
France. Quel meilleur moyen, en effet, pouvait avoir 
Charles « d'advantaiger sa réputation » que de proclamer 
partout les avances qui lui étaient faites par Henry II? Les 
Impériaux, écrit Marillac, « quoique n'ayans pas grande 
volunté d'entendre à noslre alliance, si ce n'est à telles 
conditions qu'ils vouldrovcnt. désirerovent néantmoings 
abreuver toute la chrestienlé et mesmement l'Allemagne 
de ce bruict, qu'ayans le Pape en leur commandement ilz 
auroyent aussi le Roy de France pour faire valoir d'aultant 
leur grandeur 2 ». 

Les faits étaient venus donner raison aux craintes de 
Marillac. La reine douairière Eléonore. veuve du feu Roi, 
ayant quitté la France, pour venir à Bruxelles rendre vi- 



1. Du Roi à Marillac. 17 novembre 1548. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 85.) 
■ — -C'était d Urf'é qui. s en allant ambassadeur de France à Rome, avait 
transmis au duc de Ferrare le désir d Henry II. (De d'Frfé au Roi, 18 octobre 
1548. dans Ribier, Lettres et mémoires d'Estat, t. II, p. 1G8-169). 

2. De Marillac au Roi, 18 décembre 1548. (Ibid., p. 103.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COUR IMPÉRIALE '.)'.) 

silc à son frère Charles-Quint, les Impériaux firent aussi- 
loi courir le bruit qu'elle était chargée par Henry II d'une 
mission diplomatique el qu'elle devait à Bruxelles « parler 
du tnariaige de la sœur du Roy Madame Marguerite 1 ». 
L'Empereur voulait ainsi « faire son proufïict parmi les 
cslrangiers de l'allée par devers luy de ceste Royne, aflin 
de persuader à tout le monde que le Roy et luy estoient en 
quelque praticque de plus cslroicte amytié et de cella s'ay- 
der pour accoustrer ses affaires" ». Aisément d'ailleurs le 
roi de France réduisit à néant ces insinuations : il avait en 
effet à dessein omis de rendre visite à la reine avant son 
départ « redoutant que l'Empereur s'en pust prévaloir 3 ». 
Le secret de la mission de l'envoyé de Ferrare procédait 
des mêmes craintes. Marillac suivit strictement à ce sujet 
les instructions qui lui avaient été données. Après l'au- 
dience qu'obtint l'ambassadeur italien, il se garda de rien 
demander, pour qu'on ne découvrît pas que le roi de 
France s'intéressait à la négociation. Mais il apprit bientôt 
indirectement « qu'on avoit tenu propoz à cest ambassa- 
deur qu'il convenoyt rendre le Picdmont », avant de son- 
ger à une « restriction d'amytié », et que l'Empereur et 
ses ministres s'étaient montrés à ce sujet tout aussi affir- 
matifs que précédemment \ La seconde tentative de la 
France de se rapprocher de l'Empereur avait donc échoué. 



II. 

De nouveaux événements contribuèrent à ne pas enle- 
ver toute confiance à la politique française : ce furent les 

1. De Marillac au Connétable, 21 décembre 1548. (Ibid., p. 108.) —Du 
même au même, 23 février 1549. (Jbïd., p. 163-164.) 

2. Du Connétable à Marillac, 1 er janvier 1549. (Ibid., p. 114-115.) 

3. Ibid., p. 115. 

4. De Marillac au Connétable, 18 décembre 1548. (Ibid., p. 103.) 



100 CHAPITRE \l 

difficultés, que la politique impériale rencontrait à ce mo- 
ment à Rome et en Allemagne. La toute-puissance de 
Charles, qui après la Diète d'Augsbourg paraissait si assu- 
rée, n'obtenait ni auprès du Pape, ni auprès des Allemands 
ce que ses victoires lui avaient donné le droit d'espérer. 

Auprès du Pape tout d'abord. ÎNous avons vu, qu'après 
avoir promulgué sans l'approbation du Saint-Siège l'ordon- 
nance religieuse désignée sous le nom d'Intérim d'Augs- 
bourg, l'Empereur avait souhaité obtenir pour les conces- 
sions faites par cet acte aux Luthériens la sanction de la 
cour de Rome. A ce moment le Pape, dépouillé de Plai- 
sance par Charles-Quint, avait cru pouvoir négocier avec 
lui une restitution. Chacun des deux partis avait un avan- 
tage à demander à l'autre, mais en revanche une conces- 
sion à lui faire. Il paraissait possible qu'ils arrivassent 
dans ces conditions à une entente 1 . 

Mais dès le début des négociations le Pape seul avait été 
de bonne foi. Il était prêt, scmble-l-il, à accorder immédia- 
tement les « facultés ». — c'est-à-dire les permissions qui 
devaient rendre valables les concessions religieuses faites 
par l'Empereur dans son Intérim, — pourvu que ce der- 
nier consentit à lui remettre Plaisance. 

L'Empereur, au contraire, — ce fait ressort avec évi- 
dence, — comptait bien obtenir l'autorisation du Pape, 
mais il n'entendait nullement se dessaisir de Plaisance. Il 
considérait cette acquisition comme de la plus grande im- 
portance pour le maintien de la puissance impériale dans 
la haute Italie. Sa politique était donc de faire au Pape les 
plus belles promesses et les plus sûres en apparence, mais 
de remettre toujours à plus tard leur exécution et finale- 
ment de n'accorder rien. 

1. Maurenbrecher, Karl I', p. 204, 210. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ l.\ <:<>! R IMPÉRIALE 10 1 

Le Pape étanl de bonne foi avail l'ail les premières 
avances. Il avait consenti à l'envoi à Bruxelles des légats, 
porteurs des dispenses désirées par L'Empereur. Mais si 
confiant que parût être le pontife, il n'avait pas néanmoins 
jugé inutile de prendre ses précautions pour n'être point 
trompé. Il envoya donc les « facultés » et les commis- 
saires chargés de leur exécution ', mais par un très habile 
calcul « ces facultez n'estoient point si amples que l'Em- 
reur les a voit demandées » ; elles ne confirmaient, qu'avec 
de très importantes réserves, les deux principales laveurs 
accordées par l'Intérim aux Luthériens : le mariage des 
prêtres et la communion des laïcs sous les deux espèces. 
Ce n'était qu'au cas où Charles voudrait réellement exécu- 
culer ses promesses touchant Plaisance, que devaient être 
faites de plus larges déclarations". 

Marillac tenait son gouvernement au courant de la si- 
tuation des affaires et il lui signala aussitôt la très habile 
politique du Saint-Siège, « II semble, écrivait-il, que le 
Pape ayt voulu envoyer ces facultez pour complaire à 
l'Empereur et veoir ce qu'il pourra tyrer de luy et sellon 
qu'il verra ledicl seigneur délibérer de luy faire quelque 
bien, luy envoyer aprez amplialion desdictes facultez es 
poincts où elles sont défectueuses ; afïin que grattifiant en 
cest endroict l'Empereur, l'Empereur le grattifie en ung 
aultre et l'Empereur se retirant et le frustrant de son at- 
tente, Sa Saincteté puisse aussy se retirer, en luy refusant 
l'ampliatiôn qui est requise pour l'entière autorisation de 
l'Intérim 3 . » 



1. L'évèque de Fano avec le titre de nonce et les cvèques de Vérone et de 
Ferentino. 

2. « Avis de la Cour romaine sur l'envoi des Légats. » 31 août 15i8. 
(Druffel, Briefe und Akten, t. I, p. 146-150.) 

3. De Marillac au Roi, 28 septembre 1548. (Drufl'el. Briefe und Aklen 
t. 1, p. 162.) 



102 CHAPITRE M 

L'événement prouva bientôt que le Pape avait eu raison 
de tout craindre. Lorsqu'il fallut en venir à réaliser les es- 
pérances qu'il avait données relativement à Plaisance, 
l'Empereur recula. Il proposa d'abord de « donner récom- 
pense )) de la ville, qu'il détenait. Puis il déclara « qu'avant 
de passer oultre, il convenoit que celluy qui se disoit estrc 
spolié fust d'accord avecques les Estalz de l'Eglize et de 
l'Empire, dont despendoit la souveraineté de Plaisance : 
aprez l'on discuteroyt à qui elle debvoit appartenir 1 ». Il 
accorda enfin qu'on pourrait en « disputer » immédiate- 
ment, mais « par voie d'arbitrage judiciaire ». En faisant 
ainsi de la question une question de procédure, l'on en 
ajournait indéfiniment la solution et l'Empereur espérait 
cependant que le Pape, confiant dans son bon droit, n'hé- 
siterait pas à accepter cet arrangement. Peut-être même, 
en attendant un débat dont l'issue semblait devoir lui être 
favorable, consentirait-il à accorder de plus larges pouvoirs 
à ses légats. 

Mais le Pape se montra inflexible. Il fit répondre « qu'il 
ne trouvoit pas bon l'appoinctement que l'Empereur avoit 
offert à ses ministres..., tant pour la longueur de la procé- 
dure, dont on pourroyt attendre la fin jusques à ce que 
l'Empereur eust faicl toutes ses affaires en Allemagne, que 
pour la faveur des arbytres, qui pourroyent incliner au 
party dudict Empereur 2 ». Il ajouta qu'il allait du reste 
envoyer à Bruxelles un nouvel ambassadeur, Giulio Orsino, 
gentilhomme romain, chargé de faire connaître à la cour 
impériale les dernières résolutions du Saint-Siège. « En 
ceste sorte, Sire, écrit Marillac au mois de janvier 1549, 
quant aux practiques entre le Pape et l'Empereur, le tout 



1. Du même au même, 25 novembre 1 5 i 8 . (Bibl. Vil.. IV. o098. p. 82.) 

2. De Marillac au Connétable, 23 janvier 1549. (Ibid., p. 131-132.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COUR [MPERIALE 301 

est suspendu jusques à L'arrivée du seigneur Julles 

l isin ' ». 

\u même momcnl où le Saint-Père paraissait si peu dis- 
posé à en venir à une entente, Charles recevait d'Alle- 
magne les plus déplorables nouvelles. Malgré l'approbation 
donnée à ses projets par la Diète d'Augsbourg, les Etats 
d'Allemagne, encouragés à la résistance par l'absence 
de l'Empereur, refusaient presque tous d'introduire chez 
eux la doctrine religieuse formulée dans l'Intérim. Ils ju- 
geaient insuffisantes les concessions qui leur étaient faites 
et réclamaient énergiquement « des permissions plus 
amples ». 

Marillac avait pu du reste, dès son départ d'Allemagne, 
se rendre compte des mauvaises dispositions avec les- 
quelles on avait généralement accueilli l'Intérim. A son 
passage à Cologne, il avait assisté à un événement tout à 
fait significatif et l'avait signalé à son gouvernement. Le 
joui- où Charles, allant d'Augsbourg à Bruxelles, était entré 
à Cologne, Jacques Sturm, « conseiller de Strasbourg et 
ambassadeur pour ceux de sa ville », avait pris l'initiative 
des premières protestations. Il avait longuement exposé à 
l'Empereur qu'au moment de la dernière guerre Strasbourg 
et d'autres villes protestantes avaient aisément accepté de 
mettre bas les armes, mais seulement après « avoir entendu 
que l'Empereur, sans avoir volunlé d'innover leur relhgion , 
avoit seullemenl proposé de réduyre à son obéissance des 
princes qu'il disoit lui eslre rebelles ». Elles s'étaient donc 
réconciliées avec l'Empereur à la condition « qu'il les lair- 
royt vivre tant en leurs libériez et privilèges anciens, qu'en 
Testât delà relligion qu'elles suyvoient ». Et maintenant 



1. « Adviz de la Court de 1 Empereur... » Joints à la lettre de Marillac au 
Connétable du 'A lévrier 15'i'j. (Jbid., |». 148.) 



1 CHAPITRE VI 



leur seigneur voulail leur imposer « une façon de vivre en 
la relligion, qui n'csloil iry ordonnée par concile de l'eglizc, 
ny trouvée bonne par les docteurs de la Germanie les plus 
versez en théologie». Sturm suppliait donc l'Empereur, au 
nom de ses concitoyens, de leur permettre de ne pas rece- 
voir l'Intérim, (( tant pour les csgards de leur conscience, 
que des tumultes, séditions et dangiers qui ensuyvroyent ». 
Charles s'était montré inflexible : les Etats de l'Empire 
ayant consenti à ses propositions, il lui étail impossible 
de les retirer sans un nouveau vote des mômes Etals. Les 
Strasbourgeois n'avaient donc qu'à se soumettre et au plus 
tôt 1 . 

Peu de temps après, cette opposition, qui se laissait 
prévoir, avait éclaté sur tous les points de l'Empire. 
Marillac en lut bientôt informé. 11 s'était créé de nom- 
breuses relations pendant son voyage en Allemagne et les 
lettres de ses correspondants le renseignaient fréquem- 
ment sur les affaires delà Germanie. 11 savait d'ailleurs se 
tenir merveilleusement au courant de toutes les nouvelles 
qui arrivaient à la cour impériale. Faisant un choix judi- 
cieux des « advis » parvenus à sa connaissance, il excellait 
à en bien « esclaircir la matière » par les appréciations les 
plus nettes et les réflexions les plus sûres. 

La cour de France connut bientôt par lui l'agitation 
générale qui renaissait en Allemagne contre Charles- 
Quint. Les Electeurs, les princes et les villes, qui, « pour 
complaire à l'Empereur, » avaient voté l'Intérim à Augs- 
bourg, n'hésitaient pas à y apporter les premiers les plus 
graves réserves. « Par une résolution des Eslatz qui oui 



1. Sur ce fait et pour les citations précédentes voir la lettre de Marillac 
au Roi, du l'.l septembre 1548. (Druffel, Briffe und Akten, t. 1, p. 158- 
159.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COUR IMPERIALE 105 

esté tenuz despuys ung moys, écril Marillac, au pays du 
comte Palatin, marquis Ellecteur de Brandebourg et de 
George auss) do Brandebourg,... il appert comme ilz 
rejettent les poinctz qui sont plus spécifiiez par l'Intérim, 
comme touchant l'obligation de la confession, les cérémo- 
nies du baptesmc et dernière unction et canon de la 
messe 1 . » Tout aussi apparente est la soumission des villes 
d'Augsbourg, d'Ulm, de Nuremberg, de Francfort et 
d'autres encore aux ordonnances qu'elles ont approuvées 
à Augsbourg. On permet en quelques églises de « celle- 
brer l'office sellon l'ancienne institution »; on fait fermer 
les boutiques les jours de fête, et l'on y « défend la vente 
de cbair les jours probibez ». « Mais au demourant les 
babitans ont dans leurs temples leur façon de chanter, 
dire pseaulmes et sermons tout ainsy qu'ils avoient et où 
ilz se monstrent si obstinez qu'aux eglizes des ecclésiasti- 
ques il y a plus de prebstres et ministres que d'aultres 
gens qui assistent aux services qu'ilz font 2 . » 

Quant aux Etats, qui ont protesté dès la Diète d' Augs- 
bourg, continue Marillac, ils ne veulent sous aucun pré- 
texte se soumettre à l'Intérim, a Toutes les villes et 
noblesse du pays de Saxe » en ont refusé l'exécution, à 
l'exception du premier article « touchant la justification 
par la foy, qui est en termes si ambigus qu'on le peult en- 
tendre et interpréter sans contrevenir à leur doctrines 3 ». 
Les habitants de iMagdebourg ont, en vue d'une attaque de 
l'Empereur, fortifié leur ville et l'ont mise en état de sup- 
porter un siège. Puis les villes de Saxe ont conclu une 
union, qui a été bientôt suivie d'une confédération géné- 



1. De Marillac au Roi, 3 lévrier 1549. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 134.) 

2. Ibid., p. 134-135. 

3. De Marillac au Roi, 6 décembre 1548. {Ibid , p. 91.) 



]()() CHAPITRE M 

raie avec les cités maritimes de Brème, Lunebourg, Ham- 
bourg, « pour se maintenir toutes en leur relligion ». En 
même temps les ducs de Mecklembourg, de Poméranie, 
d'Ostfrise, Jean, marquis de Brandebourg, le duc de Prusse 
ont Tait déclarer à l' Empereur « qu'ilz n'avoient aulcunement 
délibéré d'accepter la réformation de l'Intérim, contre le- 
quel ledict seigneur Marquis de Brandebourg osa bien 
protester ' » . 

« Tout le inonde, conclut Marillac, s'esbahyt icy de 
ces nouvelles » et surtout l'évêque de Fano, nonce du Pape 
à Bruxelles, « qui, se trouvant plus loing de son compte 
qu'il l'ust oneques, escripl à Rome et dit que la Reforma- 
tion, dont veullent user ces seigneurs et villes, est plus 
confirmation de la pure doctrine de Luther que espérance 
de la réduction de ces gens à l'obéissance de l'Eglize 2 ». 

Ces nouvelles de Rome cl d'Allemagne comblaient 
d'aise le gouvernement français. Elles l'amenèrent à modi- 
fier sa politique. Les propositions d'alliance, qu'il avait 
faites à l'Empereur, avaient été repoussées. El cependant il 
fallait à tout prix délivrer la France du danger permanent 
auquel l'exposait le voisinage de Charles-Quint. En effet, 
sans vouloir s'engager davantage que précédemment dans 
la guerre anglo-écossaise, l'Empereur faisait toujours ses 
efforts pour l'entretenir par d'habiles manœuvres. Il con- 
tinuait à soutenir indirectement l'Angleterre, en autorisant 
ses levées de troupes en Allemagne et ne perdait pas une 
occasion d'envenimer les hostilités. 

Et lorsque la France eut compris que le Pape n'était 
point aussi lié qu'elle l'avait pu croire à la politique iinpé- 



1. Du même au même, 3 février Ij'jO. (/bid., p. 134.) 

2. Ibid., p. lo'5. 



IMBASSA.DE DE M. DE MAR1LLAC \ LA col II IMPERIALE 107 

lialc lorsqu'elle vit que malgré toul l'opposition s'orga- 
nisail en Allemagne, elle crut pouvoir inaugurer une tac- 
tique nouvelle. Notre gouvernement, n'ayant pu se rendre 
favorable le redoutable voisin qui était à ses portes, résolul 
d'augmenter « soubz main » à Rome et en Allemagne les 
difficultés qu'j rencontrait la politique impériale et de 
forcer ainsi l'Empereur à s'éloigner de Bruxelles, pour 
aller au plus tôt mettre ordre à ses affaires. 

Si la France pouvait décider le Pape à n'accorder à 
aucun prix les « facultés » à l'Empereur, si l'Allemagne 
encouragée par nous à la résistance refusait absolument 
de recevoir l'Intérim, l'intervention personnelle de l'Em- 
pereur en Allemagne deviendrait nécessaire et la France 
ne tarderait pas à être délivrée de son voisinage. 

Déjà au mois d'octobre 1548, Marillac, lorsqu'il entama 
des négociations d'alliance franco-impériale, avait prévu 
leur écliec, et avait tracé la ligne de conduite politique 
que la France se préparait maintenant à tenir, « Si l'on 
veoil, écrivait-il alors au connétable de Montmorency, 
que dans ce renouveau ceste praticque d'alliance né prenne 
fin et qu'on nous veuille tenir en longueur, l'on devra 
recourir aux aullres moyens du deuxiesme party que j'ay 
indiqué, qui est de tenir soubz main les affaires d'Alle- 
magne en la plus grande difficulté qu'on pourra, en con- 
fortant ceulx de Strasbourg el donnant quelque ayde à 
ceulx de Constance 1 . » La cour de France estima que le 
moment était venu de « recourir aux moyens de ce 
deuxiesme party ». Rien ne parut ebangé dans les rapports 
des cours de Paris et de Bruxelles. Notre gouvernement 
continua à affirmer ses bonnes dispositions à l'égard de 



1. De Marillac au Connétable, 13 octobre 15'i8. (Bibl. Nat., fr. 3098. 
p. 34.) 



108 CHAPITRE VI 

l'Empereur. Mais dès lors il ne perdit pas une occasion 
d'intervenir à Home et en Allemagne, « pour y tenir l'Em- 
pereur le plus occupé et enveloppé d'affaires ' » qu'il lui 
fût possible. 

A Rome, les ministres du roi, MM. du Bellay et d'Urfé, 
s'efforcèrent aussitôt de renouer avec le pontife les rela- 
tions, qu'avait interrompues le dernier rapprochement 
de l'Empereur et du Saint-Siège. Ils avaient pour mission 
de rendre évidente au Saint-Père la mauvaise foi de 
Charles-Quint et d'empêcher Paul 111 de céder à ses 
prétentions. 

Dès le mois de janvier 1549. le cardinal du Bellay 
essayait, pour commencer, de mettre obstacle au départ de 
Giulio Orsino, ce gentilhomme romain, qui était chargé 
d'apporter à l'Empereur les résolutions du Saint-Siège. 
L'on craignait en effet que ce personnage ne fût gagné 
très facilement au parti impérial. « Je diz au Saint-Père, 
qui m'avoit tiré à part, écrit du Bellay, la mauvaise vo- 
luntô dudicl Julio envers luy, ainsy que je luy monstray 
par tesmoignaige si évident et si cler que quant il l'eust 
entendu, il s'en trouva bien fasché 2 . » Le pontife en fut 
d'autant plus désespéré qu'il jugeait les affaires trop 
avancées à ce moment pour retirer ses pouvoirs à son 
ambassadeur. 11 se répandit ensuite « en parolles plaines de 
grandes braveries contre l'Empereur 3 » et les yeux pleins 
de larmes remercia le cardinal de ses bons avis et de son 
amitié. 

Orsino arriva à Bruxelles au commencement de février 
1549, et Marillac informa bientôt la cour de France des 



1. Ibid., p. 33. 

2. Du cardinal du Bellay à Henri II, 5 janvier 1549. (Druffel, Briefe 
ami Aidai, t. I, p. ISS.) 

3. Ibid. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA col li [MPERIALE ID'J 

négociations qui suivirent. Notre ambassadeur remplit à 
ce moment sa mission avec un zèle elunc intelligence tout 
à l'ail louables. Il était informé de tout ce qui se passait ;i 
la cour ci découvrait avec une parfaite lucidité les des- 
sous de la politique. Ce n'était pas une lâche aisée, car, 
dans sa négociation avec Orsino, l'Empereur sut mettre 
en jeu toute son activité diplomatique. Il fit tout d'abord 
répandre le bruit que la France recherchait son alliance et 
qu'une « restriction d'amitié » était proche entre le Koi el 
lui. «Je nepuys penser, écrit Marillac, d'où cesle nou- 
velle est procédée, si ce n'est que cculx-ci pcut-eslre 
lavent faict entendre soubz main affin que par là ilz 
eussent plus de moyens de faire leurs affaires avecques le 
Pape 1 . » L'avis d'une union franco-impériale ne devait-il 
pas en effet effrayer le Saint-Siège et le déterminer à sous- 
crire aux exigences de Charles-Quint? 

Dans sa réponse à Orsino, qui « luy avoit sommaire- 
ment faict entendre les raisons du droit que l'Eglize pré- 
tendoit avoir à Plaisance " », l'Empereur fut surtout d'une 
habileté consommée. Il renouvela d'abord à Orsino et au 
nonce ses promesses, et avec une telle assurance que ce 
dernier, « rapportant bien bonne espérance dudict Empe- 
reur », expédia aussitôt un courrier à Rome pour de- 
mander au Saint-Père « l'ampliation des facultés 3 ». 
Charles essayait en même temps de s'assurer le succès par 
une manœuvre beaucoup plus adroite et que sut fort bien 
découvrir Marillac. On était informé à Bruxelles que les 
parents du Pape et surtout le cardinal Farnèse, son neveu, 
« tenoient la main que l'affaire de Plaisance passast en toutes 

1. De Marillac au Connétable, 23 février 1549. (Bibl. Nat., IV. 3098, 
p. 164.) 

2. De Marillac au Roi, 13 février 1549. {Ibid., p. 154.) 

3. Ibid. 



I I CH VPITRE VJ 

sortes. ])lus lost que de venir en termes d'aigreur. » Ils 
riaient, l'Empereur le savail. assez bien disposés à agréer 
un arrangement ou même une composition pécuniaire, 
« affin que si le bonhomme, temporisant en ces longues 
praticques, venoit à decedder, ilz sauvassent au moings 
les cscuz ' ». Que va donc faire l'Empereur, écrit Marillac? 

II va renvoyer Orsino à Rome avec les plus belles paroles 
el le charger d'assurer à son maître que l'affaire de Plai- 
sance s'arrangera pour le mieux, s'il consent à laisser 
venir ici le cardinal Farnèse. L'Empereur affirme au Pape 
que l'envoi de son neveu à Bruxelles est le meilleur moyen 
« de mectre fin à ce négoce, ... à ceste fin, Sire, que ledict 
Cardinal est de toute ceste maison de Farnèse le plus affec- 
tionné à l'Empereur 2 ». 

Mais malgré tout, le Pape ne se laissa pas persuader. 
Les renseignements et avis communiqués par Marillac per- 
mettaient au c;ouvernemenl français d'édifier ses agents 
auprès du Saint-Siège sur l'état des affaires. Le roi taisait 
même parvenir à MM. du Bellay el d'Urfé les dépèches de 
son ambassadeur à Bruxelles". Ainsi informés, nos repré- 
sentants continuaient leur œuvre et ne perdaient pas une 
occasion d'exciter contre l'Empereur les ressentiments du 
Pape. 

Ils y réussirent, car. au commencement du mois de 
mai 4 , Orsino était de retour à Bruxelles, mais porteur 
d'un double refus. Le Pape ne consentait ni à l'envoi de 
« facultés plus larges », ni au départ du cardinal Farnèse. 



1. De Marillac au Roi. 6 novembre 1549. (Bibl. Nat., fr. 3099, p. 208- 
209.) 

2. Du même au même, 21 mars 1549. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 185.) — 
Orsino partit le 19 mars. 

3. Du Roi à Marillac. 15 mars 1549. (Ibid., p. 180.) — Du Roi ù du 
Bellay et à d'Urfé, 8 juillet 1549. (Druffel. Briefe und Akten, t. I, p. 241.) 

4. Le 10 mai. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA col R [MPERIALE 1 I I 

Ce qu'il voulait, c'était une réponse positive au sujet de 
Plaisance. Orsino arrivait chargé de documents authen- 
tiques qui prouvaient les droits du Saint-Siège sur cette 
\illc. Il devait l'aire valoir ces preuves auprès de l'Em- 
pereur 1 . 

Un long débat s'engagea alors entre les ministres de 
Charles-Quint et ceux du Pape, un de ces interminables 
débals diplomatiques comme on les aimait au xvi" siècle. 
Marillac en envoya un compte rendu détaillé à son gou- 
vernement. 

Les ambassadeurs du Saint-Siège présentèrent succes- 
sivement trois traités de ligue de 1511, de 1515 et de I 52 I 
où, affirmèrent-ils, Parme et Plaisance étaient reconnues 
comme possessions pontificales. Au traité de 1511, conclu 
contre Louis XII, il avait été entendu entre les contrac- 
tants, — Jules II, Maximilien I er , le Roi Catholique et Ve- 
nise, — que chacun d'eux reprendrait sur les conquêtes 
communes ce que la France lui avait enlevé. Or, le roi 
Louis \11 avait précisément dépouillé le Saint-Siège de 
Parme et de Plaisance, et si ces deux villes n'étaient pas 
expressément mentionnées dans l'acte de 1511, il ressor- 
tait du moins clairement du texte du traité qu'on avait 
entendu les y indiquer. — En tous cas, lors de la ligue de 
1 5 1 5 entre Léon X et Maximilien, pouvait-on nier que ce 
dernier se fût expressément engagé « àcedder et maintenir 
les deux citez à l'Eglize » ? — Enfin, en 1551 , le Pape et 
Charles-Quint ne s'étaient-ils pas unis, « en vue de chasser 
les François d'Italie et de restituer Parme et Plaisance à 
l'Eglize, pour les tenir en mesme sorte que Pape Julles çt 
lediet Léon les avoient tenues » ? 



1. De Marillac au Roi, 12 mai 15',9. (Bibl. Nat.. IV. 3908, p. 238.) — 
Du même au même, 20 mai 1549. (Bibl. Nat., fr. 3099, p. 3.) 



en vi'iTiii: \i 



Les Impériaux ne firent pas attendre leur réponse. Ils 
ne reconnaissaient d'abord aucune valeur au premier 
acte, puiscpie Parme et Plaisance n'y étaient pas expres- 
sément désignées. — Le Pape n'ayant accompli aucune 
des conditions sous lesquelles l'Empereur lui avait promis 
Parme et Plaisance en 151 5, on ne pouvait leur opposer 
le traité conclu à cette date. — Quant au troisième docu- 
ment, ils déclarèrent crue « ce n'estoit pas là escripture 
authentique mais minute de la Ligue faite de la main de 
Sadolet et glosée de celle de Jean Malteo Gilbert ». Ils 
conclurent donc à l'impossibilité d'affirmer que la Papauté 
eût jamais eu des droits sur Plaisance et sur Parme. 

A^ainement l'évoque de Fano lit-il valoir comme décisive 
l'excommunication prononcée par Léon X, à la demande 
de l'Empereur, « contre tous ceulx qui vouldroyent main- 
tenir que Parme et Plaisance n'estoient point du domaine 
de l'Eglize ». Vainement, demanda-t-il à l'Empereur de 
céder au moins sous condition Plaisance ; « une discussion 
de plus ample et solennel jugement » pourrait ensuite avoir 
lieu et une solution définitive en sortirait alors 1 . Ton! lut 
inutile. Le dernier mot de l'Empereur, écrit Marillac, a 
été celui-ci : il ne donnera pas récompense de Plaisance, 
car celte ville n'a jamais, selon lui, appartenu justement à 
l'Eglise; mais il veut bien accorder, en échange, une gra- 
lilicalion, soit en terres, soit de 40,000 ducats de rente, 
à la condition toutefois qu'on lui livrera Parme 2 . Malgré 

1. Le résumé de lu discussion et les citations sont empruntées au « Dis- 
cours de la négociation qui s'est faicte entre les ministres du Pape et 
de l'Empereur, pour lu restitution de Plaisance, » mémoire joint à la 
Lettre de Marillac au Roi, du ? juillet 1549. (Bibl. Nat.. IV. 3099, p. 63-69.) 

2. De Marillac au Roi. 15 juin 1549. (Bibl. A T at., fr. 3099, p. 40.) — 
22 juin 1549. (Ibid., p. 48.) — ? juillet 1549. {Ibid., p. 57.) — 6 juillet 
1549. (/&«?., p. 84.)— 24 août 1549. (Jbid.,p. 124-125.)- Du cardinal de 
Fcrrare à Henry II, 26 juillet 1549. (Ribier, Lettres et mémoires d'Estat. 
t. H, p. 220.) ' 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COUR IMPERIALE 1 1 il 

les protestations d'Orsino, que le Pape n'acceptera jamais 
ces propositions, le chargé d'affaires du Saint-Siège a été 
renvoyé à lionie, « pour essayer de faire gouster et trouver 
bon au Saincl Père ces dernières résolutions de l'Empe- 
reur 1 ». L'ambassadeur est parti, du reste, gratifié par 
Charles de mille écus, d'une chaîne d'or de 300, et de la 
promesse d'une charge de colonel de la frontière italienne 
avec 2,000 écus de provision par an ". 

Mais avant cpie les protestations du Pape, protestations 
qui étaient certaines, fussent arrivées, l'évêque de Fano, 
comprenant enfin la déloyauté de l'Empereur, se chargea 
de répondre à ses incroyables exigences. Si l'Empereur 
avait Plaisance, la Papauté avait, elle, le pouvoir d'ac- 
corder sans réserves ou non son approbation à l'Intérim. 
L'Empereur réclamait des « facultés plus larges » ? Il ne 
les aurait pas. Et c'est alors que le nonce, reprenant la 
bulle pontificale, se décida à donner l'interprétation la 
plus rigoureuse aux deux articles dont Charles demandait 
précisément « l'ampliation ». L'Intérim autorisait le ma- 
riage des prêtres et la communion des laïcs sous les deux 
espèces. Charles désirait que le Pape confirmât sans res- 
trictions ces deux points. Eh bien! la dernière résolution 
du Saint-Siège était celle-ci : les prêtres mariés seront 
absous, mais à la condition formelle qu'ils répudieront 
immédiatement leurs femmes : la communion sous les 
deux espèces sera permise aux laïcs, mais à la condition 
qu'ils confesseront tout d'abord que la communion sous 
une seule espèce est suffisante. L'Empereur ne doit pas 
compter obtenir jamais des « facultés plus amples 3 ». 



1. De Marillac au Roi, 24 août 1549. (BiM. Nat., fr. 3099, p. 124.) 

2. Du même au même, 6 juillet 1549. (Ibid., p. 84.) 

3. Du même au même, ? juillet 1549. (Jbid., p. 57-58.) 



114 CHAPITRE M 

La cour de France informa aussitôt ses ambassadeurs à 
Home de ces événements, qu'elle pouvait considérer 
comme un des premiers succès de sa nouvelle politique. 
MM. du Bellay et d'Urfé reçurent en même temps l'ordre 
de tout faire pour maintenir le Pape dans ses résolutions. 
« Vous direz au Sainct Père, leur écrit le Roi, que, pour le 
présent, il ne scauroyt prendre meilleure revenche de 
l'Empereur que de ne luy accorder une seule chose de ce 
dont il le faict requérir et chercher pour le faict de la Ger- 
manie, quant à ce qui despend de la relligion '. » 

Bientôt après, d'Urfé répondait à Henry II que le car- 
dinal et lui avaient exécuté ses ordres et que le Pape avait 
fort bien accueilli leurs conseils'. 

Au même moment où la France pouvait espérer voir 
décidément rompues les négociations de Charles-Quint et 
du Saint-Siège, les affaires impériales se compliquaient 
singulièrement en Allemagne. Notre politique n'y était pas 
étrangère. De même qu'elle intriguait à Rome, elle inter- 
venait secrètement dans l'Empire, pour « y tenir Charles- 
Quint le plus enveloppé d'affaires », qu'elle le pouvait et 
hâter ainsi son départ de Bruxelles. « Il est en vous, Sire, 
écrivait Marillac à Henry II, en donnant s'il est possible à 
l'Empereur l'occasion de s'attacher tousjours en Allemagne 
de rapporter la victoire, sans aultrement vous armer et 
sans riens hazarder, sur plus grant ennemy, quelque con- 
tenance qu'il porte, et plus puissant pour l'heure, qu'ayt 
jamais eu la Maison de France \ » 

Le Roi suivit en tous points les avis de son ambassadeur. 

1. Du Roi au cardinal du Bellay et à d'Urfé, 8 juillet 154'.). (DrufTel, 
Briefeund Akten, t. I. p. 241.) 

2. Ded'Urlë au Roi, 5 août 1549. (Ibid., p. 276.) 

3. De Marillac au Roi, 3 février 1549. (Bibl. Nat., IV. 3098. p. 140.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COI U IMPERIALE 1 15 

Il avait dans les principales villes de l'Empire des pension- 
naires ou des chargés d'affaires qui reçurent l'ordre de ne 
rien épargner pour exciter en secret à la résistance les 
villes où ils résidaient. Nous savons du reste très peu de 
chose sur les agissements de la France en Allemagne à ce 
moment. Ces intrigues étaient menées fort secrètement, 
et nous ne les connaissons guère que par les plaintes con- 
tinuelles de la cour impériale. Dans l'instruction donnée 
par l'Empereur à Simon Renard, envoyé comme ambas- 
sadeur en France au mois de janvier loi 9, il lui est re- 
commandé « d'eslre vigilant à enfoncer, si du costé de 
France il se fera aulcunes suspectes practiques en la Ger- 
manie, par le moyen des pencionnaires du lloy ». L am- 
bassadeur devait s'informer s'il y avait à la cour de France 
« cappitaines italiens ou allcmans » et savoir au juste 
l'objet de leurs négociations et « avecques quelz ilz han- 
tent ' ». On signalait l'arrivée à Paris d'un envoyé de la 
ville de Hambourg, la présence d'un secrétaire du comte 
Palatin et celle d'un ambassadeur du duc Christophe de 
Wirtemberg 3 . 

Cependant l'opposition augmentait de jour en jour en 
Allemagne. De toutes les villes d'Empire, « qui ont receu 
l'Intérim », écrit Marillac, il n'y en a pas une seule qui 
l'ait exécuté selon l'intention de l'Empereur. Dans cer- 
taines villes « les habitans sont sy durs et injurieux aux 
ministres de l'Eglize, qu'il n'est possible que les Catolicques 
puissent plus vivre parnry eulx, s'ilz ne sont les plus fortz ; 
car ceulx d'Augsbourg disent que le peuple vient de nuict 
à rompre toutes les verrières et à faire plusieurs insol- 

1. Instruction à Simon Renard, janvier 1 5 r i9. (Papiers cl État de Gran- 
velle, t. III, p. 343.) 

2. Ibid., p. 336. 

3. Ibid., p. 360 et 363. 



116 CHAPITRE VI 

lences tant aux eglizes qu'à leurs maisons' ». Les catho- 
liques de Strasbourg s'esliment beaucoup plus malheureux 
qu'avant l'Intérim, et il en est de même dans la plupart des 

villes 2 . 

Les (( presclieurs de l'Intérim » n'étaient pas mieux 
traités. Ceux que l'Empereur avait envoyés aux pays de 
l'électeur de Brandebourg, — qui avait promis pourtant 
de faire exécuter l'ordonnance, — « avoient esté chassez 
des eglizes avecquesgros tumulte et sédition :i ». En même 
temps l'Allemagne était inondée de pamphlets publiés par 
les théologiens protestants. Ces écrits el les prédications 
étaient un excitant pour le peuple. Aussi les révoltes s'ac- 
cenluaient-elles. Les Magdebourgeois avaient fait imprimer 
et répandre dans toute l'Allemagne un violent manifeste, 
« où ilz disent, écrit Marillac, que, puisqu'ilz n'ont peu à 
justes conditions recouvrer la grâce de l'Empereur, ilz ont 
du tout proposé de se deffendre et endurer tous les mal- 
heurs qu'il plaira à Dieu leur envoyer plus lost que d'en- 
durer la tyrannie et servitude où on les veult réduyre 4 ». 

Mais « l'on disoit surtout merveilles de la force des 
villes maritimes et de celles de Saxes ». En ce dernier 
pays, le frère du duc Maurice de Saxe, Auguste « avoit si 
bien remué mesnage, que la pluspart des nobles adhéroienl 
à luy et qu'on parloit aussy de le faire cappilainc de la 
Ligue des villes maritimes " » . 

La France entra de bonne heure en relations avec ces 
villes par l'intermédiaire du IUiingravc Philippe de Salm, 
que la cour impériale estimait être l'un des plus dange- 



1. De Marillac au Roi, ? juillet I5'i9. (Bibl. Nat., fr. 3099, p. 59.) 

■2. Ibid. 

3. Du même au même, 15 avril 1549. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 209.) 

4. Du même au même, 5 mars 1 5 'i 9 . {Ibid., p. 169.) 

5. Du même au même, ? juillet 1549. (Bibl. -Nat., fr. 3099. p. 00.) 



AMBASSADE DE M. DE MAllILLAC A LA coi H IMPÉRIALE 117 

reux agents de la politique française en Allemagne 1 . Au 
mois de février 1549, Marillac transmettait au Roi les 
plaintes des minisires de l'Empereur à ce sujet, « L'evesque 
de Bresme, écrivait-il, qui est icy comparu, a dict qu'on 
avoit veu audict Bresme ambassadeur de votre part, Sire, 
qui faisoit toutes sortes de practiques avecques le Comte 
de Mansfcld et aultres du pais". » Vers la même date, les 
avis des chargés d'affaires anglais en Allemagne signalent 
expressément les intrigues du Rhingrave. Le bruit courait 
que le roi de France avait envoyé 100,000 écus aux villes 
maritimes 3 et qu'il ne ménagerait rien pour entretenir la 
résistance en Allemagne. Fort heureusement pour la 
France la cour impériale dut se borner à des accusations 
assez vagues. L'on ne put saisir dans l'Empire aucun des 
agents de Henry II. Vainement l'Empereur ordonna- t-il 
d'arrêter tous les « serviteurs » du Roi à Strasbourg 4 : vai- 
nement essaya-t-on de s'emparer de la personne du Rhin- 
grave'. L'on ne réussit pointa acquérir une preuve for- 
melle et absolue des menées françaises en Germanie. Et 
cependant l'Empire « parut bientost prez d'entrer en plus 
giande combustion qu'il n'avoit jamais esté, si l'Empereur 
n'y donnoit ordre 6 ». 



t. « Quant à ce qu'avez entendu do la négociation du Rhingrave en 
Allemagne dez le partement du président Sainct Mauris et crainte que ledict 
Rhingrave avoit de passer oultre... vous faites bien de vous en enquérir» 
(De Charles V à Simon Renard, son ambassadeur en France, Bruxelles, 
28 mai 1549. Papiers d'État de Granvelle, t. III, p. 359.) — Pour la 
lettre de Simon Renard à laquelle il est fait allusion dans la lettre précédente, 
cf.: Archives Nationales, K, 1488 (B 7 , n° 126,) Cette lettre n'est pas datée. 

2. De Marillac au Roi, 23 février 1549. (Druffel, Briefe und Akten, 
t. I, p. 204.) 

3. Du même au même, 4 avril 1549. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 199.) 

4. Du Roi à Marillac, 29 mars 1549. (Ibid., p. 192.) 

5. De Marillac au Roi, 15 mars 1549. (Jbid., p. 177.) 

6. Du même au même, 12 mai 1549. {Ibid., p. 238.) 



1 18 CHAPITRE VI 

En Allemagne, aussi bien qu'à Home, les snceès de 
notre diplomatie étaient donc évidents. Pourtant le but des 
efforts de la France, l'éloignement de l'Empereur, n'était 
pas atteint. Cliarles semblait désirer « s'esbattre encore à 
veoir les diffërendz d'Escosse ». On annonçait toujours 
son départ prochain, sans qu'il se réalisât jamais. A son 
arrivée à Bruxelles, Marillac fixait à cinq ou six mois la 
durée du séjour de l'Empereur dans les Flandres'. Ce 
temps était passé et l'on ne parlait pas du départ de la 
cour impériale. L'Empereur attendait, disait-on, son iils 
le prince d'Espagne 2 : mais le prince arrivé (avril 1 549), 
il ne parut pas encore disposé à abandonner les Pays- 
Bas 3 . 

Ces retards devenaient de jour en jour plus inquiétants 
pour la politique française. A mesure en effet que se pro- 
longeait son séjour, Charles était mieux informé des intri- 
gues de la France : il s'en plaignait continuellement et 
avec tant d'âpreté que notre gouvernement envisagea 
bientôt avec effroi cette redoutable hypothèse: l'Empe- 
reur, irrité des difficultés qu'on lui suscitait auprès des 
Allemands et du Pape, n'allait-il pas en prendre occasion 
pour nous déclarer brusquement la guerre ? Un mot de lui 
pouvait suffire à pacifier la Germanie : il n'avait qu'à lui 
accorder provisoirement la liberté religieuse, pour calmer 
aussitôt l'opposition et les révoltes qui s'y préparaient. 
« S'il veoyoit, Sire, écrivait Marillac, qu'il y eust de vostre 
part tel préparatif qu'il eust à craindre pour le regard de 
ses pais, de peur de mettre tous ses Estatz en hazard, s'il 
tournoyt ailleurs ses desseings, il laisseront les Allemans 



1. Du même au même, 6 novembre 1 5 'i 8 . (Ibid., p. 64.) 

2. Du même au même. 3 février 1549. (Jbid., p. 137.) 

3. Du même au même, i avril 1549. (Jbid., p. 201.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC V LA COUR IMPERIALE 1 11) 

vivre à leur guyse et est sans double qu'il seroyl leur 
amy 1 . » 

Lue lourde charge incombait à noire ambassadeur ;i 
Bruxelles. C'était lui vraiment qui soutenait loul le poids 
de la politique française. Pour parer au danger qui mena- 
çait la France, Marillac devait, à ebacune des plaintes de 
l'Empereur sur les agissements du Roi, le rassurer par des 
protestations d'amitié et essayer de le détromper sur la 
portée des intrigues françaises. Aussi avec quelle impa- 
tience l'ambassadeur attendait-il le départ de l'Empereur 
de Bruxelles ! « Ce voyage d'Allemagne, écrit-il au Conné- 
table, me donne de jour en aultre la fiebvre 2 . » C'est que 
son rôle était écrasant. Il ne recevait de son gouvernement 
que des instructions générales qui, laissant le champ libre 
à son initiative, rendaient d'autant plus grande sa respon- 
sabilité. Il voyait très nettement la situation. Comme il 
l'écrivait au Roi, « il falloit laisser reprendre à l'Empereur 
le voyage d'Allemagne, sans luy donner cause de penser 
qu'en son absence la France fust pour attenter aucune- 
ment contre luy, de peur que d'heure il neveinst à changer 
de propoz 3 ». Aussi l'ambassadeur conseillait-il à son 
maître de céder le plus « gracieusement » possible sur 
toutes les questions litigieuses et sans portée immédiate \ 
Le comte de Mansfeld, gouverneur impérial du Luxem- 
bourg, ayant été fouillé à la frontière française et dépouillé 
de son argent, Marillac supplie le Roi de lui faire donner 
prompte satisfaction. Il importe, Sire, écrit-il, de ne point 
perdre cette occasion d'affirmer vos bonnes dispositions 



1. Du même au même, 3 lévrier 1549. (Jbid., p. 136.) 

2. De Marillac au Connétable, 29 septembre 1549. (Bibl. iNat., IV. 3099, 
p. 153.) 

3. Du même au même, 25 avril 1549. (Jbid., p. 219.) 

4. De Marillac au Connétable, 26 avril 1549 (Ibid., p. 226.) 



120 CHAPITRE VI 

envers l'Empereur « de peur (pie les affaires qui sont bien 
encheminez ne viennent à changer de train 1 ... comme 
aussy pour ne point faire rompre ce desseing de retourner 
en Allemagne, où les aultres diffîcultez que j'ay cy devant 
escriptes, joinctes avecques la deffiance qu'on auroyt 
conecue de vostre part, pourroyentàl'advanture faire chan- 
ger propoz 2 . » 

En même temps, l'ambassadeur usait lui-même des plus 
belles paroles et des meilleurs arguments pour justifier la 
politique française. Il affirmait que le roi de France 
(( n'avoit riens tant à cueur que de demourer en perpé- 
tuelle amytié avec son bon frère l'Empereur ». Il venait 
quelquefois aussi à parler un peu plus haut. Charles-Quint 
se plaignait des menées françaises en Allemagne. Mais n'in- 
triguait-il pas lui-même en Suisse? Ne faisait-il pas tous 
ses efforts pour empêcher le renouvellement de l'alliance 
de MM. des Ligues avec le roi Henry 3 ? Ce dernier recon- 
naissait avoir des représentants en Allemagne, mais « ce 
n'estoit que pour maintenir les Estatz de l'Empire en son 
amytié, comme ses perpétuels amys et ligue héréditaire 
avecques la maison de France ' ». Il était lié vis-à-vis d'eux 
par des traités, comme l'Empereur prétendait l'être vis-à- 
vis de l'Angleterre. 

C'est au moment critique où la cour de France en était 
venue à redouter une déclaration de guerre de la part de 
Charles-Quint, que l'on apprit l'arrivée à Bruxelles d'un 
ambassadeur anglais. Sir William Paget, premier secré- 
taire d'Etat, était chargé de solliciter officiellement l'inter- 



1. De Marillac au Roi, 4 février 1549. (lltid., p. 140-141.) 

2. Du même au même, 3 septembre 15'i9. (Bibl. Nat., fr. 3099. p. 135.) 

3. Du même au même, 4 avril 1549. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 198.) — 
Du Roi à Marillac, 29 mars 1549. (M/7/., p. 192.) 

4. De Marillac au Roi, 20 février 15'i9. (fbic!.. p. 175.) 



V.MBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COUR IMPÉRIALE 121 

vention de l'Empereur dans la guerre d'Ecosse et de lui 
rappeler solennellement les conventions de 1543 1 . 



111. 



Le gouvernement anglais avait préparé la mission de 
sir William Pagel par une très liabile manœuvre diploma- 
tique. Au mois de juin 1549, le protecteur d'Angleterre, 
lord Edward Seymour, avait envoyé au roi de France un 
ambassadeur pour lui proposer « amyable composition 
de tous différend/ ». Des commissaires nommés par les 
deux Cours devaient diriger les négociations et préparer 
entre les deux nations « bonne et sincère paix 2 ». 

Ces propositions avaient paru suspectes à Henry IL 
Malgré les succès importants de l'alliance franco-écossaise, 
il ne pouvait croire que le gouvernement anglais abandon- 
nât sitôt la partie, sans insister davantage auprès de l'Em- 
pereur pour en avoir assistance \ Il en écrivit à Marillac. 
Celui-ci, avec la très sûre expérience que lui avaient donnée 
de la diplomatie anglaise quatre années d'ambassade à 
Londres, partagea aussitôt les soupçons du Roi. Il devait 
« y avoir beaucoup de venin caché » dans les offres de 
l'Angleterre 4 . N'étaient-elles pas faites à la France en vue 
d'amener un arrêt provisoire des hostilités et de permettre 
à l'Angleterre « de reprendre force et haleine' ». Les 

1. Du Roi à Marillac. 11 juin 1549. (Bibl. Nat , fr. 3099, p. 36.) - 
De Marillac au Roi, 15 juin 1549. {Ibid., p. 37.) — Du même au môme, 
22 juin 1549. {Ibid., p. 48.) 

2. Du Roi à Marillac, 11 juin 1549. {Ibid., p. 35.) 

3. Ibid., p. 35-36. 

4. De Marillac au Roi, 15 juin 1549. {Ibid., p. 38.) 

5. Ibid. 



122 CHAPITRE VI 

commissaires déjà désignés par le Protecteur étaient con- 
nus de Marillac comme personnages sans importance ; il 
était évident que, les négociations entamées, ils ne pour- 
raient rien décider d'eux-mêmes : « car n'estans d'autho- 
rilé pour s'ingérer d'enfoncer et passer oullre, synon que 
de jour en aultre ilz auront instruction, ilz feront traisncr 
ceste practique en infinie longueur 1 ». 

Une autre raison pouvait, il est vrai, expliquer l'attitude 
du gouvernement anglais. Les révoltes se multipliaient 
dans l'Ile, où le peuple réclamait à grands cris la paix. La 
guerre arrêtait le commerce et le mouvement des affaires, 
augmentait les impôts, appauvrissait le pays. En parais- 
sant souhaiter la paix, le Protecteur comptait peut-être 
empêcher la population exaspérée d'entrer en rébellion 
ouverte 2 . 

Ces divers motifs mis en avant par Marillac, pour jus- 
lifier la conduite de lord Sevmour, étaient sans doute fort 
plausibles. Mais la cour de France sut bientôt découvrir 
le mobile plus important qui dirigeait la politique anglaise. 
Comme le l\oi l'exposa très clairement à Marillac, le but 
des propositions de l'Angleterre était de décider l'Empereur 
à la soutenir plus efficacement qu'il ne l'avait fait jusqu a- 
lors et voici comment : Charles ne tenait à rien autant 
qu'à la continuation de la guerre entre la France et l'An- 
gleterre : rien ne pouvait le mieux décider à intervenir plus 
activement en faveur de cette dernière que la crainte de 
voir suspendues les hostilités franco-anglaises. « Les An- 
gloys, écrivait Henry II à Marillac, veulent donc mettre 
l'Empereur en oppinion qu'ilz sont prez de cappiluler 
avecques moy de quelque chose de grande importance, 



1. Ibid. 

■1. Ibid., p. 37. -■- Froudc. History of England, I. IV, p. 397-400. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COUR IMPERIALE 123 

car ilz entendent bien qu'il n'\ a riens que ledicl Empe- 
reur ne fasse pour empescher l'accord d'entre eulx cl 
moy'. » 

C'était bien là en efl'el, comme le supposait Henry II, 
le véritable objectif de la politique de lord Edward Seymour. 
La mission de William Paget prouva que les conjectures 
du Roi étaient justes. Elle avait en somme pour but d'obtenir 
assistance de l'Empereur, en faisant valoir auprès de lui, 
suivant les prévisions d'Henry II, l'entente qui était près 
de se négocier entre la France et l'Angleterre. L'on pré- 
tendait bien que Paget venait à Bruxelles pour visiter le 
prince d'Espagne : mais, écrit Marillac, « cella auroyt esté 
beaucoup mieulx colloré soubz le nom d'aultre person- 
nage, seigneur ou gentilhomme du pais, que dudict Paget, 
que tout le monde scayt estre filz d'ung sergent de Lon- 
dres, et qui de mon teins n'estoit que huissier de salle et 
premier clerc de la chambre du conseil ordinaire de son 
maistre 2 ». Au reste notre ambassadeur toujours bien 
informé sut bientôt que Paget « avoit mis troys articles en 
avant auprez de l'Empereur. » 1" Il demandait la confir- 
mation « des traitez et confédération mutuelle », que l'An- 
gleterre et Charles-Quint, comme maître des Pays-Bas 
« avoient pour la deffense des deux pais ». 2° Les effectifs 
de troupes et les secours en argent, que chacun d'eux 
devait fournir à l'autre en cas de guerre, avaient été rap- 
pelés à l'Empereur par l'ambassadeur. 3° Et pour sanc- 
tionner ce renouvellement d'alliance, Paget avait enfin 
proposé le mariage d'une des filles du roi des Romains avec 
le roi d'Angleterre son maître 3 . 



1. Du Roi à Marillac, 11 juin 1549. (Bibl. Nat., i'r. 3099, p. 36.) 

2. De Marillac au Roi. 15 juin 1549 (Ibid., p. 39.) 

3. Du même au même, ? juillet 1549. (Ibid., p. 58-59.) — Lettres de 
Paget au Protecteur, 23 juin 1549. — De Paget à William Pctre, 24 juin 



124 CHAPITRE VI 

On comprend sans peine les craintes de la France à la 
nouvelle des agissements de Paget. Au moment même où 
notre gouvernement redoutait le plus une déclaration de 
guerre de la part de Charles-Quint, l'Angleterre essayait de 
décider l'Empereur à intervenir contre nous dans la guerre 
d'Ecosse. Pendant quelques jours, la cour de France 
vécut dans de perpétuelles alarmes. La situation allait 
se dénouer ! On allait connaître enfin les projets de Charles- 
Quint ! 

Ce fut heureusement une bonne nouvelle que, le 2 août 
1549, Marillac transmit à son gouvernement. De l'au- 
dience, qu'il venait d'obtenir, Paget n'avait rapporté qu'un 
refus 1 . L'Empereur ne voulait décidément pas consentir à 
prendre part à la guerre d'Ecosse. La France pouvait res- 
pirer, car le bruit courait à Bruxelles que Charles allait 
tourner ses desseins du côté de l'Allemagne et abandonner 
les Pays-Bas. Les efforts de la politique française, pour ag- 
graver l'état des affaires à Rome et dans l'Empire, n'avaient 
donc pas été infructueux 2 . C'est à ce moment que la 
France crut pouvoir lancer contre l'Angleterre une décla- 
ration formelle de guerre, qui transforma en hostilités ou- 
vertes la lutte déguisée que nous avions soutenue jusqu'a- 
lors au nom de l'Ecosse (8 août 1549) 3 . 



L'échec de la mission de Paget, dont la France se ré- 



1549. — De Paget et de Sir Philip Hoby ambassadeur ordinaire d'Angleterre 
à la cour impériale, de la même date. (Turnbull, Càlendar of s ta te papers 
ofthe reign of Edward VI, p. 38-39.) — Burnet, t. It, p. 198-202. 

1. Paget au Protecteur, 30 juin 1549. (Turnbull, p. 40-41.) — Paget à 
William Petre, 8 juillet 1549. (Ibid., p. 43.) — Froude, t. IV, p. 456-458. 

2. De Marillac au Roi, 2 août 1549. (Bibl. Nat. , fr. 3099, p. 102.) — 
Du même au même, 13 août 1549. {Ibid., p. 111-112.) 

3. Du Roi à Marillac, 8 août 1549. {Ibid., p. 114.) — Instruction à 
M. de Chemault, chargé d'informer officiellement l'Empereur de la décla- 
ration de guerre. {Ibid.. p. 1 18-120.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COI I! IMPÉRIALE 125 

jouissait comme d'une victoire, était assez facilement expli- 
cable. Notre gouvernement, il faut en convenir, s'était 
beaucoup exagéré les dangers de la situation. Ses craintes 
sur la possibilité d'une rupture avec l'Empereur n'étaient 
pas fondées . Les intrigues de la France à Rome et en 
Allemagne, si irritantes qu'elles fussent pour l'Empereur, 
ne pouvaient vraiment l'amener à abandonner la tache 
immense qu'il avait entreprise. Accorder la liberté reli- 
gieuse à l'Empire, pour déclarer la guerre à la France, eut 
été pour Charles renoncer aux avantages des victoires de 
Schmalkalde : et de plus, la rivalité de l'Angleterre et de la 
France lui laissant les mains libres en Allemagne, n'était-ce 
pas le moment d'en profiter? S'il avait jusqu'à ce joui- 
retardé son départ de Bruxelles, c'est qu'il aurait voulu 
obtenir de Rome une réponse favorable touchant l'Intérim, 
avant de gagner l'Allemagne. 

Dans ces conditions, il était bien décidé à ne pas se 
mêler à la guerre franco-anglaise. S'il pouvait, sans trop 
de sacrifices et sans frais considérables, favoriser la conti- 
nuation des hostilités, il ne se souciait pas de soutenir en 
ce moment contre Henry II une lutte en règle, qui eût 
absorbé une partie de ses ressources. Il autorisa donc l'An- 
gleterre à continuer ses levées de troupes en Allemagne, 
mais jugea impossible d'accéder aux sollicitations de 
Paget. 

Cependant, malgré l'insuccès de la mission de son am- 
bassadeur, l'Angleterre ne désespérait pas d'obtenir l'in- 
tervention de l'Empereur en sa faveur. Les avances du 
Protecteur avaient été repoussées ; ce ne fut qu'un grief 
de plus que ses ennemis firent dès lors valoir contre lui. 

Le parti le plus violemment opposé à lord Seymour 
était celui de la vieille noblesse, restée fidèle aux doctrines 
catholiques et que la protection accordée par le Régent au 



1 26 CHAPITRE \ I 

luthéranisme mécontentait autant que sous Cromwell. Les 
membres de ce parti se persuadèrent que le refus de l'Em- 
pereur de soutenir l'Angleterre provenait seulement de sa 
répugnance a s'allier à une puissance protestante. Si l'on 
voulait avoir aide et secours du défenseur de la foi catholi- 
que, l'on devait revenir selon eux à des doctrines modérées. 
Les ordonnances religieuses nettement luthériennes, que 
Sevmour avait imposées à l'Angleterre, étaient la cause 
tout indiquée de la froideur marquée de Charles-Quint 1 . 
L'aristocratie résolut donc de s'emparer du gouvernement 
et d'obtenir l'approbation et l'assistance impériale en ra- 
menant le pays à l'orthodoxie. 

Les dépèches de Marillac nous fournissent sur celle 
période troublée de l'histoire d'Angleterre les détails les 
plus intéressants. M. de Selve, notre dernier ambassadeur 
à Londres, avait été rappelé aussitôt après la déclaration 
de guerre : les nouvelles d'Angleterre parvinrent alors à 
la cour de France par l'intermédiaire de Marillac. C'était 
un intermédiaire autorisé. Il connaissait fort bien les 
hommes et les choses de l'Angleterre, et sut donner à son 
gouvernement, mieux que de simples renseignements, 
des appréciations tout à fait remarquables de diplomate. 

Les tendances religieuses de la noblesse anglaise et les 
projets de politique extérieure qui en étaient la consé- 
quence, n'étaient pas les seules raisons qui poussaient 
l'aristocratie à prendre position contre le Régent. Elle avait 
contre lui d'autres griefs. La politique intérieure de Sey- 
mour n'avait été que la perpétuelle cl violente affirmation 
du pouvoir central contre les prétentions de la vieille no- 
blesse, a Les grands, écrivait Marillac, sont Irez marriz de 
ce que le Protecteur seul et sans tenyr grant compte d'eulx 

1. De Marillac au Roi. 13 août L549. (Ibid.. p. 111.) 



AMBASSADE DF M. DE MARILLAC \ LA COI I! IMPERIALE 1 2 7 

manye cl dispose des affaires du Royaulme 1 . » Se croyant 
assez fort pour résister aux attaques de l'aristocratie, le 
Régent l'avait eu effet systématiquement tenue éloignée de 
la conduite des affaires et il s'élail attiré ainsi la haine 
d'une partie de la nation 2 . 

Malheureusement pour lui il n'avait pas su s'acquérir la 
laveur de l'autre. Aussi bien que la vieille nohlesse, le peu- 
ple se déclarait en majorité contre lui. Si certaines de ses 
mesures contre les privilégiés avaient été bien accueillies 
par les classes inférieures, en revanche son altitude reli- 
gieuse avait indisposé une grande partie du peuple anglais, 
demeuré en beaucoup d'endroits aussi attaché que 1 an- 
cienne noblesse à la vieille foi catholique 8 . 

Enfin à ces causes très réelles de mécontentement s'en 
joignaient d'autres plus générales. La mauvaise fortune 
des troupes anglaises dans leur lutte contre l'Ecosse et la 
France, les embarras commerciaux que créait forcé- 
ment celle guerre désastreuse, les impôts énormes qui 
augmentaient sans cesse, tels étaient les griefs de la nation 
tout entière contre le Régent \ 

Ce fut le peuple qui fit valoir le premier ses plaintes. 
Dès le commencement de juillet 1549, Marillac apprenait 
à son gouvernement les premiers soulèvements. Depuis 
Douvres jusqu'à Londres et même jusqu'à Lincoln et 
York, le peuple prenait les armes contre le Protecteur 3 . 
Dans le pays de Cornouailles les gens se révoltaient «pour 
ne vouloir permettre qu'on leur ostast l'usage et office de 



1. Du môme au même, 17 octobre 1519. (Ibid.. p. 177.) 

2. Froude, t. IV, p. 480. 

3. De Marillac au Connétable, 11 juillet 1549. (Bibl. Nat , IV. 3099, 
p. 87.) — Froude, t. IV, p. 403. 

4. De Marillac au Roi, 17 octobre 1549. (Bibl. Nat., IV. 3099, p. 177.) 

5. Du même au même, 11 juillet 1549. (Jbid., p. 85.) 



128 CHAPITRE \I 

la messe ». — « Nous voulons, disaient-ils dans une 
pétition que Marillac sut se procurer et qu'il transmit à 
la cour de France, nous voulons que les Lois et Ordon- 
nances du Roy Henry VIII sur les Six-Arlicles soyent 
observez comme par le passé ' . » 

On aurait pu croire que la noblesse allait soutenir ces 
soulèvements dirigés contre un même ennemi et inspirés 
par des sentiments de modération religieuse tout à fait 
conformes à ceux de l'aristocratie. Cependant les grands 
s'abstinrent de faire cause commune avec le peuple et, 
cliose curieuse, aidèrent même la Cour à triompher des 
révoltés. C'est que le peuple en plusieurs endroits avait 
ajouté à ses réclamations des plaintes très vives contre la 
noblesse, ce qui signifiait clairement qu'il entendait tra- 
vailler pour son compte 2 . Les deux partis auraient pu 
s'entendre à la rigueur, pour faire valoir de concert bon 
nombre de griefs. Mais leurs aspirations et leurs besoins 
étaient sur d'autres points trop différents pour qu'on pût 
espérer de leur part une action simultanée. 

Ce ne fut qu'après la défaite des révoltés populaires 3 que 
la noblesse commença à son tour la lutte contre le Protec- 
teur. « Les plus appareils du Conseil d'Angleterre et de la 
noblesse » firent alors entendre leurs protestations contre 
l'absolutisme du Régent: ils formulèrent ensuite leurs 
plaintes contre la réintroduction dans l'Ile de l'hérésie 
luthérienne 4 . 

Ces dernières réclamations, liées comme nous l'avons 



1. Bibl. Nat., fr. 3099, p. 137-138. — Fronde, t. IV, p. 416-419. 

2. De Marillac au Roi, 17 octobre 1549. (Bibl. Nat., fr. 3099, p. 179.) 
— Burnet, Op. cit., t. II, p. 173. 

3. Sur cette révolte, voir Froude, t. IV, p. 408-454. 

4. De Marillac au Roi, 17 octobre 1549. (Bibl. Nat., fr. 3099, p. 177- 
178.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUB IMPERIALE 129 

vu à un programme politique, s'affirmèrent d'une manière 
tout à fait extraordinaire. L'évêque de Londres, dans la 
chaire de l'église cathédrale de Saint-Paul, se fit sur ce 
point l'interprète de la réaction. En présence du maire, 
des shérilTs et conseillers de Londres, il réprouva toutes 
les nouvelles ordonnances religieuses et conclut « au resta- 
blissement de la messe et des aullres cérémonies, qui 
estoient au tems du feu Roy Henry dernier 1 ». Ce qu'il 
demanda en somme nettement, ce fut l'introduction en 
Angleterre de l'Intérim de l'Empereur. 

Les troubles intérieurs de l'Angleterre avaient été suivis 
jusqu'alors avec la plus vive satisfaction par le gouver- 
nement français. Mais les déclarations de la noblesse et de 
l'évêque de Londres firent bientôt soupçonner à Marillac 
quelles allaient être les suites des changements qui se pré- 
paraient. L'évêque de Londres était bon impérial. Marillac 
l'avait connu en Angleterre et savait ses tendances. Son 
discours était tout à fait significatif. Notre ambassadeur à 
Bruxelles reconnut bientôt qu'il allait s'opérer en Angle- 
terre une révolution analogue à celle dont il avait, été 
témoin pendant son séjour à Londres, après la chute de 
Cromwell. Revenir à des opinions religieuses modérées 
avait presque toujours à ce moment en Angleterre une si- 
gnification politique et indiquait un désir ou un besoin de 
se rapprocher de l'Empereur. « Hz veullent en somme, 
écrivait Marillac, mettre en avant l'Intérim dudict Empe- 
reur, tant pour aulcunement contenter le peuple que pour 
complaire audict seigneur Empereur, qu'ilz scavent n'avoir 
pour agréable leur façon de vivre sellon les nouvelles doc- 



trines 2 . » 



1. Du même au même, 16 septembre 15'i9. (Jbid., p. 144.) 

2. Du mémo au même, 26 octobre 1549. (Jbid., p. 198.) 

9 



1 30 CHAPITRE VI 

La France fixa dès lors ses regards avec inquiétude sur 
les troubles qui agitaient l'Angleterre, Elle se prit à re- 
douter le triomphe d'un parti dont le plan était de se 
rendre Charles-Quint favorable. Les craintes qu'avait sus- 
citées l'ambassade de Paget à Bruxelles furent presque 
renouvelées. Non pas qu'on pût redouter maintenant une 
déclaration de guerre de la part de Charles. L'insuccès de 
la négociation de Paget avait calmé sur ce point les plus 
vives appréhensions du roi de France. Mais l'Empereur 
n'allait-il pas se croire obligé d'accorder au moins « ayde 
plus importante » qu'il ne l'avait fait jusqu'ici à l'Angle- 
terre redevenue catholique? Le souvenir du funeste traité 
de 1543 était toujours présent à la pensée de notre gou- 
vernement. 

Cependant les événements se précipitaient dans l'Ile. 
L'évoque de Londres fut bien emprisonné à la Tour. Mais 
les défaites continuelles des Anglais en Ecosse et sur le 
continent hâtèrent le dénouement, en exaspérant le parti 
hostile au Protecteur. Au commencement d'octobre 1549, 
la guerre civile éclatait en Angleterre. Le Régent, ne se 
jugeant plus en sûreté à Londres, « se saisit de la per- 
sonne du Roy et ayant en sa compaignie quattre mil hom- 
mes s'absenta de la ville et veint à vingt milles de là en 
ung lieu qu'on estime eslre Windsor 1 ». Aussitôt le comte 
de Warwick assemble le Conseil de Londres, fait déclarer 
le Protecteur traître à la couronne et met la cilé en étal de 
siège. El l'on fait courir le bruit, ajoute Marillac, « qu'il 
est dans l'intention de restablir bientost la messe et d'édic- 
ter deffenses de manger chair les jours prohibez 2 ». 

A celte audacieuse révolte de la noblesse anglaise le Ré- 



1. Du même au même, 13 octobre 1549. {Ibid., p. 175.) 

2. Ibid. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COUR [MPERIALE 131 

gent opposa un sang-froid cl une énergie remarquables. 
De Windsor, il lança une proclamation invitant le peuple 
de Londres à prendre les armes pour la sûreté du roi: par 
des mandements répandus dans toute l'Angleterre il rap- 
pelait à la nation « qu'il l'avoit tousjours favorizée contre 
les grans, lesquelz vouloient entièrement tiranniser les 
pelitz ». En même temps, ayant le roi en sa puissance, 
<( il luy faisoit escripre tout ce qui tournoit à son prouiïict, 
jusques à luy faire dire qu'il ne vouloit aultre gouverneur 
que le Protecteur son oncle, lequel luy avoit esté ordonné 
par le feu Roy son père, et où il y auroit homme qui vou- 
lus! conlrevenir, que luy mesme prendrait les armes en 
faveur de son dict oncle ' » . 

Pendant ce temps Warwick occupait Londres, se sai- 
sissait de la Tour, des trésors et des munitions qu'elle 
contenait et déclarait résolument la guerre au Régent. « Par 
ses faulses et détestables procédures, disait la proclamation 
de Warwick, envoyée par Marillac à Paris, le duc de So- 
merset a suborné et corrompu les loix de justice et bonnes 
ordonnances du Royaulme: ... davantaige par son mau- 
vais gouvernement, négligence et faute de prévision s'en 
sont ensuivies de grandes pertes oultre la mer 2 . » Cinq 
mille chevaliers se réunissaient à cet appel, et le 26 oc- 
tobre 1549, Marillac annonçait à la cour de France la 
défaite et l'emprisonnement du despote, auquel l'Angle- 
terre avait obéi en tremblant pendant trois ans. 

Quelques jours après, le nouveau gouvernement pro- 
clamait l'introduction de l'Intérim d'Augsbourg en Angle- 
terre, et sans plus tarder envoyait un nouvel ambassadeur 
à Charles-Quint. Sir Thomas Cheyne et un autre grand 



1. Du même au même, 17 octobre 1549. (fbid., p. 178.) 

2. Proclamation faite par les révoltés. (Jbid., p. 192-194.) 



13-2 CHAPITRE VI 

personnage, écrit Marillac, sont députés ici pour venir 
négocier avec l'Empereur et lui offrir Boulogne pour prix 
de son alliance 1 . 

Mais cette seconde tentative de l'Angleterre devait 
échouer. Certes, c'était un succès pour l'Empereur de voir 
une nation officiellement protestante adopter cet Intérim, 
qu'il essayait depuis plus d'un an d'imposer comme une 
conciliation à l'Allemagne. « Par la réception de cest In- 
térim, écrit Marillac. l'Empereur pourra monstrer aux 
Allemans qu'il a pouvoir non seullement de leur donner 
la loy et de leur faire recepvoir ledicl Intérim, mais aussy 
qu'il a eu cest advantaige que les aullres nations l'ont 
trouvé sy raisonnable, que se desparlissant des doctrines 
qu'ilz avoient introduites, conformes à celles des Alle- 
mans, ilz se sont maintenant de leur volunté réduietz à 
vivre selon son Intérim 2 . » N'était-ce pas en effet un beau 
triomphe pour Charles-Quint que « d'estre recongneu 
comme conciliateur cl arbytre propre à réduyre tous les 
différendz de la foy à la voye moyenne 3 », à un moment 
où il ne pouvait s'accorder avec le Pape sur les moyens à 
employer pour préserver la chrétienté de l'hérésie luthé- 
rienne ! 

Mais en dépit de la satisfaction que lui causait l'attitude 
du gouvernement anglais, il jugea impossible d'écouter les 
demandes de ses ambassadeurs. L'on sut bientôt qu'il avait 
répondu aux députés anglais « qu'il ne vouloit prendre 
Boulogne ny en sa main, ny en sa protection 4 ». 

1. Instruction à Sir Thomas Cheyne, 22 octobre 1549. (Turnbull, 
Calendar of stdte Papers during tlie reign of Edward VI, p. 47.) — 
De Marillac au Roi, 12 novembre 1549. (Bibl. Nat., fr. 3099, p. 219.) — 
Burnet, Op. cit., t. II, p. 211. 

2. Du même au même, 26 octobre 1549. (Ibid., p. 198.) 

3. Ibid. 

4. Du même au même, ? novembre 1549. {Ibid., p. 239.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA col B IMPERIALE 133 

La mort du Pape qui arriva à ce moment (1 nov. 1 549), 
l'agitation toujours croissante en Allemagne détournèrent 
définitivement l'attention de l'Empereur de la guerre 
franco-anglaise. Il se prépara à quitter Bruxelles, laissant 
la France et l'Angleterre aux prises et espérant bien que 
cette rivalité qu'il avait encouragée se prolongerait assez 
pour lui donner le temps de redevenir le maître de l'Alle- 
magne. 

11 se trompait. Le traité du 50 mars 1 550 termina la que- 
relle de la France et de l'Angleterre, avant même que 
Charles eût abandonné les Pays-Bas pour aller rétablir 
l'ordre dans l'Empire. La France, ayant enfin les mains 
libres, devait pouvoir à son tour intervenir dans les affaires 
impériales. Elle le fit, on va le voir, et non sans succès, 
grâce à l'actif concours de Marillac 1 . 



1. De décembre 1549 à juin 1550, il y a dans la correspondance de 
Marillac une interruption, qu il nous a été impossible de combler. Cette cor- 
respondance reprend au moment de la Diète d Augsbourg en 1550. 



CHAPITRE VIL 

AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUR IMPÉRIALE 

A AUGSBOURG. 

(Juin 1550, — Septembre 1551.) 



L'intervention française en Allemagne : la Diète d'Augsbourg. 

Marillac avait raison de dire à la fin de 1549 que « la 
Germanie menassoit d'entrer en plus grande combustion 
qu'elle n'avoit jamais esté ». Loin d'amener la pacification 
religieuse que l'Empereur en espérait, l'Intérim, nous ve- 
nons de le voir, n'avait servi qu'à irriter davantage les 
partis. Tout était remis en question, et malgré les victoires 
de Cliarles, la situai ion des affaires, au commencement de 
l'année 1550, ne s'annonçait pas très différente de l'état de 
eboses antérieur à la guerre de Schmalkalde 1 . iVIasdeboLiru 

u DO 

et les villes maritimes étaient décidément en pleine révolte. 
Il était à craindre que leur soulèvement ne se propageai. 
L'intervention de l'Empereur en Allemagne apparaissait 
comme nécessaire. Charles se décida à quitter Bruxelles 
et convoqua une diète à Augsbourg pour le mois de 
juin 1550. 

La question la plus importante, qui devait être traitée 
dans cette assemblée, était celle du concile. Après l'échec 

1. Langenn, Moritz Herzog und Churfursl zn Sachsen, l. I, p. loi. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COI I! IMPÉRIALE 135 

de l'Intérim, le concile semblait être en Hfet « le su- 
presme moyen de donner ordre au laid, de la relligion ». 
— « C'est le poinct où l'Empereur lend tous les nerfz de 
son esperit, écrivait Marillac au mois de novembre 1549... 
Il est sans double que sans cella, il ne peull espérer pou- 
voir réduyre les Allemans, car oultre qu'il ne veoyt point 
comment faire tenir son Intérim, qui n'est ny aulhorisé 
de l'Eglize, ny receu par les Protestans, il considère que 
tost ou tard tout ce qu'il feroyt ne pourroyt estre de durée 
sans l'aulborilé de l'Eglize 1 . » A ce moment, il est vrai, la 
Papauté n'avait point encore obtenu satisfaction dans l'af- 
faire de Plaisance. Mais Paul III était mort et son suc- 
cesseur, Jules III, ne semblait point avoir hérité de ses 
griefs. Elu pape grâce à l'appui de la cour impériale, il ne 
pouvait garder vis-à-vis de Charles-Quint l'attitude hostile 
qu'à la fin de sa vie avait adoptée son prédécesseur". 
Comme gage des nouveaux sentiments du Saint-Siège, il 
venait de consentir au rétablissement du concile à Trente 3 . 
L'Empereur devait donc s'occuper sans relard de régler 
avec les représentants de l'Allemagne les conditions de 
réouverture de l'assemblée. 

Une autre question que Charles désirait voir résolue par 
la Diète élait la « question des rebelles ». Il élail nécessaire 
d'obtenir des Etats contre les villes soulevées du Nord une 
condamnation solennelle et des subsides. Si l'on voulait 
en effet que le concile pût accomplir son œuvre, il fallait 
qu'au plus tôt l'Empire fût pacifié. 

Enfin l'Empereur espérait de la réunion de la Diète un 

1. De Marillac au Roi, ? novembre 1549. (Bibl. Nat., fr. 3099, p. 237.) 

2. Lettres de d'Urfe, ambassadeur de France à Rome, à Henry II : des 
7 et 16 novembre, du 6 décembre 1549 ; du 20 janvier, des 2 et 13 février, 
du 4 a\ril 1550. (Ribier, Lettres el mémoires d Estât, t. II, p. 252- 
267.) 

3. Maurenbrechcr, Karl V, p. 228-229. 



136 CHAPITRE \II 

dernier avantage. Il voulait profiler de la présence à Augs- 
bourg de son frère Ferdinand et des Electeurs, pour leur 
faire approuver un nouveau règlement de la succession à 
l'Empire, au profit de la branche espagnole de la maison 
impériale. Charles avait lait décerner, en 1530, à son frère 
Ferdinand le titre de roi des Romains, avec succession 
future à l'Empire, et n'avait réservé alors à son frère Phi- 
lippe que la couronne d'Espagne. Regrettant à celte heure 
de voir ce dernier dépouillé de l'héritage impérial, il sou- 
haitait le lui assurer, soit aux dépens de Ferdinand lui- 
même, soit au détriment du fils aîné de Ferdinand, Maxi- 
milieu. 

L'Empereur quitta Bruxelles le 31 mai 1550. Marillac, 
maintenu comme ambassadeur auprès de lui, raccom- 
pagnait. La cour impériale était à Cologne le 1 1 juin : elle 
arriva à Augsbourg les premiers jours de juillet. L'ouver- 
ture de la Diète, d'abord fixée au 25 juin, fut reculée à 
diverses reprises. On annonça finalement qu'elle commen- 
cerait ses travaux le 10 août. 

Cependant la politique française, libre maintenant de 
toute inquiétude du côté de l'Angleterre, — depuis le 
traité du '20 mars 1550, — se préparait à résister aux des- 
seins de l'Empereur. Mettre obstacle à la réunion du con- 
cile, soutenir la rébellion des révoltés d'Allemagne, empê- 
cher la reconstitution au profit du prince Philippe de la 
puissance formidable qui opprimait l'Europe depuis trente 
années, tel fut durant la Diète le triple but des efforts de 
la France. Ses projets s'opposaient un à un, on le voit, à 
ceux de Charles-Quint. Pendant les sept mois que dura la 
Diète d' Augsbourg, notre diplomatie fut vraiment admi- 
rable d'activité et de persévérance. Nous verrons quelle 
part Marillac doit avoir à ces éloges. Son habileté n'avait 
servi jusqu'alors qu'à nous épargner des revers. L'occasion 



AMBASSADE DE M. DE MVHII,I,\C \ LA <<>l i; [MPERIALE 137 

se présentai maintenant de rendre à son pays des services 
plus positifs. Il ne laillil pas à la tâche. Exposer en détail 
à son gouyernemenl les agissements de l'Empereur, le 
renseigner sur les dispositions des Etats, encourager secrè- 
leinenl ceux-ci à la résistance en leur promettant l'appui 
du roi de France, voilà quelle l'ut l'œuvre de noire ambas- 
sadeur. C'est à ses excellents avis, à sa perspicacité, à sa 
prudence, que la France dut, en 1550, en Allemagne, une 
bonne partie de ses succès. 



I. 



La première affaire, qui devait venir en discussion à la 
Diète, était, nous l'avons dit, celle du concile. Cette ques- 
tion préoccupait depuis près de six mois la diplomatie eu- 
ropéenne. Cédant aux instances de l'Empereur, le nouveau 
pape. -Iules III. avait consenti à réunir le concile à Trente. 
Agir autrement eût été, il le comprenait, s'attirer la désap- 
probation d'une grande partie de la chrétienté. Le pontife 
ne se dissimulait pas d'ailleurs le réel danger auquel l'ex- 
posait la concession qu'il venait de faire. Il n'ignorait pas 
que l'Empereur s'elïbrcerait de devenir le maître de l'as- 
semblée et que sa puissance, déjà excessive, en serait 
accrue. Pour parer au moins en partie à celle éventualilé. 
le Pape avait alors voulu s'assurer de la participation de la 
France au concile. Il espérait que l'influence française 
contrebalancerait au sein du synode l'ambition impériale 
et s'opposerait aux excès de pouvoir qui étaient à craindre 
de la part de Charles-Quint. Au mois de février 1550, il 
accrédita l'abbé de Rosetto comme ambassadeur extraordi- 
naire auprès de la cour de France. Rosetto était chargé d'an- 
noncer au Roi la résolution que le Pape avait prise de cou- 



[38 CHAPITRE VII 

voquer le concile. Le Saint-Père n'y avait point été poussé, 
comme on le prétendait, par le désir de se ménager la fa- 
veur impériale. Non, le zèle religieux avait suffi à l'y 
décider. Quelle responsabilité n'aurait-il pas encourue, s'il 
avait refusé de satisfaire aux réclamations du monde 
catholique? Le Pape demandait donc à Henry II de lui 
promettre son concours pour l'œuvre sainte qu'il avait 
entrepris de mener à bien 1 . C'est ainsi que la Fiance avait 
été amenée à prendre position dans l'affaire du concile. 

Devait-elle, oui ou non, y participer? Sur cette question 
les avis de nos diplomates s'étaient trouvés partagés. Ma- 
rillac, représentant une première opinion, tenait pour 
l'abstention. Il estimait que la France devait s'opposer à 
l'ouverture du futur synode et les raisons qu'il faisait va- 
loir étaient graves. Le désir manifesté par Charles de voir 
au plus tôt se réunir l'assemblée provenait surtout d'après 
Marillac de son excessive ambition. 11 prétendait faire du 
concile l'instrument de sa politique. « L'Empereur, écri- 
vait notre ambassadeur, veult avoir le Concile pour entre- 
tenir son nom de catholique et refformaleur des mauvaises 
doctrines. ... mais en effet c'est pour sa grandeur, parce 
qu'il luy semble qu'il tirera mieulx des Allemans et du 
Pape ce qui servira au bien de ses affaires 2 . » Charles 
voyait très clairement de quelle importance un concile, 
dirigé et conduit par lui, devait être pour le maintien de la 
suprématie impériale en Europe. « Estonner les Allemans 
alfin qu'ilz soyenl plus à son commandement', » telles 

1. Instruction à l'abbé de Rosetto. ambassadeur auprès d'Henry H, 20 
février 1550. (Drufful, Briefe und Akten, t. I, p. 368-369.) — Pallavicini, 
Isloria dot concilio di Trento, liv, XI, ebap. vin, § 1-5. 

2. « Sommaire de l'ambassade en Allemagne de M. de Marillac, » 
p. dans Ranke, Deutsche Geschichte im Zeitalter cler Reformation, 
t. VI, p. 498-i99. 

:;. llnd., p. 499. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA col I! IMPERIALE 139 

étaient avant tout, affirmait Marillac, les préoccupations 
de l'Empereur. Kl, ajoute l'ambassadeur, «le respect, qu'il 
a à l'advancement de ses affaires, le mène plus en celle-cy 
cpie le zèle et affection qu'il porte à la relligïon l . » Si en 
effet le premier devoir de l'assemblée de Trente était de 
traiter tout d'abord « de la doctrine et des mœurs », il 
s'occuperait aussi, disait-on « de Testât des Princes », for- 
mule très comprébensive, qui pouvait vraiment dissimuler 
beaucoup de projets politiques. 

11 fallait donc à tout prix que la France empêchât ou re- 
tardât du moins le plus longtemps possible la réunion du 
prochain concile. Notre gouvernement devait déclarer son 
intention formelle de ne point s'y faire représenter. Ainsi 
seulement on ferait échec aux plans de Charles-Quint. 11 
ne suffisait pas en ellet que l'Empereur eût obtenu le con- 
cile du Pape : il lui fallait maintenant le faire accepter aux 
Luthériens. Or, un concile, assemblé par le Saint-Siège, 
placé sous la haute direction de la cour de Rome, devait 
répondre assez peu aux vœux des Réformés, « J'ay ci-de- 
vant entendu, écrivait Marillac, et entends encore de divers 
lieux que leur volunté est de refuser la continuation duclict 
concile de Trente ". » Il était pour la France de bonne po- 
litique d'encourager cette opposition. De là naîtraient peut- 
être des complications qui ajourneraient indéfiniment la 
réunion de l'assemblée et ruineraient les desseins de 
Charles-Quint. 

Au contraire, comme Marillac le faisait remarquer au 
Roi, (( la plus grande géhenne que l'Empereur scauroyl 
bailler aux Allemans, pour les ranger à l'acceptation de ce 
concile, seroyt de leur mettre en avant voslre consen- 



1. De Marillac au Roi, 5 juillet 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, fol. i v°.) 

2. De Marillac au Roi, 22 juillet 1550. (Druffel, t. 1, p. 452.) 



CIIAIMTHK \ll 



tement, Sire, et de vostre Eglizc, disant qu'ilz sont seuls 
de la chrestienté qui reculent à une chose si saincte, au 
moyen de quoy ilz se pourroyent laisser couller comme 
désespérez, ce qui seroyt d'aultant plus advancer et faciliter 
les projeetz dudict seigneur Empereur '. » 

Mais d'autres diplomates étaient d'un avis contraire à 
celui de M. de Marillac. Dans un long mémoire adressé à 
Henry II, le cardinal de Tournon et l'évèque de Mirepoix, 
ministres de France à Rome, exposèrent les raisons qui 
leur semblaient militer en faveur de la participation de la 
France au concile. Ils n'accordaient pas à la future assem- 
blée l'importance que lui attribuait Marillac et n'en redou- 
taient nullement les conséquences. Il est vraisemblable, 
écrivaient-ils, « qu'il ne se fera riens audict Concile, . . . car 
prenant train ladietc affaire, avant qu'il soyt peu de temps, 
Sa Saincteté et l'Empereur seront aux poings et il ne se 
concluera riens ». En admettant du reste « que ce qui 
debvoit se traitera Trente fust d'importance », ne valait-il 
pas mieux pour le gouvernement français y avoir des repré- 
sentants qui pussent défendre ses intérêts et protester 
contre toute usurpation de l'Empereur:» « Si le Roy, di- 
saient nos ambassadeurs, si le Roy n'envoyé point audict 
Concile et que encores moins les Protestans y aillent ou 
envoyent, Sadicte Saincteté et l'Empereur auront meilleur 
moyen de poursuivre ledict concile à leur mode. . . De plus 
le Roy y envoyant l'on ne pourra rejecter la faulte sur luy 
d'avoir esté cause d'empescher ung si bon œuvre... Et 
pour ce que le Roy pourroyt faire, pour le regard des 
Protestans, quelques difficultez d'envoyer audict Concile, 
ledict Seigneur pourroyt pour commencer se contenter 
d'y envoyer quelques prélats, lesquelz iroyent comme 

1. Ibid. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUR IMPÉRIALE I 'i I 

d'eulx niesmes et pourroyt ledict Seigneur faire entendre 
à ceulx qu'il luy sembleroyt ne les y avoir envoyez, — ou 
bien les y avoir envoyez de peur qu'il ne se fisl quelque 
chose à son desadvantaige et qu'en leur absence luy fust 
faict aulcun tort ' . » 

Malgré cet avis, le roi de France adopta la manière de 
voir de Marillac qui, inspirée par une extrême prudence, 
convenait mieux aux circonstances très délicates où l'on se 
trouvait. Il fut décidé que la France n'enverrait point ses 
prélats à Trente. Le Saint-Siège essaya vainement de faire 
revenir notre gouvernement sur cette décision. Un nouvel 
ambassadeur pontifical, l'évêque de Toulon, fut envoyé en 
France pour tenter de rompre les résolutions du Roi. Il 
était chargé de représenter à Henry II « que le Pape faisoit 
principalement fonds sur l'assistance de Sa Majesté très 
chrestienne et l'intervention des évesques de son royaume : 
qu'il espéroit cela du Roy comme protecteur de la foy et 
imitateur de ses ancestres, qui ne s'estoient jamais écartés 
des sentimens des Papes 2 » : qu'enfin on ne s'attacherait 
dans le concile qu'à la déclaration et à la réformation des 
dogmes et des mœurs, sans toucher à rien de ce qui inté- 
ressait les Etats ouïes privilèges particuliers de la couronne 
de France*. Tout fut inutile. Ilcnrv II informa Marillac 
que les intentions de la Cour étaient conformes aux avis 
qu'il avait donnés. Le Roi chargeait son ambassadeur de 
le faire savoir autant qu'il lui serait possible en Allemagne 4 . 



1. Mémoire du cardinal de Tournon et de l'évêque de Mirepoix au roi 
Henry II, 8 avril 1551. (Ribier, Lettres et mémoires d' Estât, t. II, p. 319.) 

2. Sarpi, Isloria ciel concilio tridentino (trad. IV. par Le Courrayer), 
t. II, p. 493. — Pallavicini, liv. XI, cli. vin, § 6 ; ch. ix, § 1-2. 

3. Instruction à l'évêque de Toulon, ambassadeur extraordinaire du Saint- 
Siège auprès de Henry II, 5 juillet 1550. (Druffel, t. I, p. 434-438.) — 
Du roi Henry II à M. d'Urfé, 5 août 1550. (Ribier, t. II, p. 279.) 

4. Du Roi à Marillac, 5 juillet 1550. (Druffel, t, I, p. 432-433.) 



1 J2 CHAPITRE \ Il 

Mais avant que la décision de noire gouvernement fût 
connue et tenue pour certaine en Germanie, un événement 
imprévu menaça de tout compromettre. L'ouverture de la 
Diète avait été, on le sait, fixée au 10 août. Le 26 juillet, 
sans même attendre l'arrivée de tous les députés, contre 
l'opinion générale, l'Empereur fit sa proposition aux 
Etats. La première question qu'il leur soumit fut celle du 
concile. Au même moment, le bruit se répandait par ses 
soins que la France approuvait la réunion du concile et s'y 
ferait représenter. « Au regard des persuasions par les- 
quelles on veult attirer les Allemans, Sire, écrivait Ma- 
rillac, — dans la même lettre où il annonçait l'ouverture 
imprévue de la Diète. — l'on a publyé icy et ne faiz aul- 
cung doubte qu'on n'en ayt faict aultant partout que oultre 
le consentement du Pape, vous, Sire, aviez offert celluy de 
vostre Eglize, de sorte qu'il ne reste plus qu'auxdictz Alle- 
mans à faire ce que le surplus de la clirestienlé a desjà 
accordé, qui est la chose du monde qui plus les doibt es- 
lonner 1 . » En somme, les prévisions de notre ambassadeur 
se trouvaient réalisées. Charles avait compris que l'adhé- 
sion de la France au concile devait amener les Protestants 
d'Allemagne à donner la leur ; il voulait donc profiter de 
l'incertitude où ils étaient encore des intentions de Henry II 
pour les abuser sur les véritables desseins de ce dernier et 
obtenir ainsi d'eux plus aisément un vote favorable. Il 
avait avancé l'ouverture de la Diète dans la crainte qu'une 
déclaration formelle de la cour de France ne vînt bientôt 
éclairer l'opposition. 

La précipitation de l'Empereur était d'ailleurs justifiée, 
au dire de Marillac, par un autre motif. Ce motif, c'était la 
situation très embarrassée où la politique impériale pou- 

1. De Marillac au Roi, 29 juillet 1550. (Ibicl., p. 461.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COI R IMPERIALE I \ 3 

vait incessamment se trouver placée vis-à-\ is de la Papauté. 
Après avoir en effet obtenu du Saint-Siège la promesse 
d'un concile, Cbarles redoutait de voir surgir du côté de 
Rome des complications inattendues et il avait dessein de 
les prévenir, « en menant au plus tost l'affaire de Trente à 
sa conclusion ». 

Lorsqu'au moment de l'avènement du nouveau Pape, 
l'Empereur avait sollicité de lui la convocation du concile. 
il savait parfaitement qu'à la dernière dièle d'Augsbourg, 
en 1548, les Protestants avaient déclaré mettre à leur re- 
connaissance du futur synode des réserves formelles. Néan- 
moins, au commencement de 1550, pour amener plus 
facilement le pontife à faire droit à sa demande, il s'était 
efforcé de lui persuader « qu'il ne pouvoit y avoir retar- 
dement que du costé de la cour de Rome, veues les bonnes 
dispositions des Eslats de l'Empire ». Ceux-ci s'étaient, 
disait-il, soumis au concile dès la dernière Diète. Quant 
aux conditions de cette soumission, Charles les avait passées 
sous silence et avait seulement affirmé au Pape que sur ce 
point « les Ellecteurs et principaux seigneurs de l'Empire 
estaient par nécessité obligez de se conformer à sa vo- 
lonté ' ». 

Se fiant à ces déclarations, Jules III avait alors très lar- 
gement promis le concile, et avait même, grave impru- 
dence, jugé inutile de fixer immédiatement les conditions 
de réouverture de l'assemblée. Charles avait cru à ce mo- 
ment sa victoire complète : le Pape accordait le concile, 
l'accordait sans restriction d'aucun genre. Les Luthériens 
repousseraient-ils le moyen d'entente qui leur était si libé- 
ralement offert ? 



1. De Marillac au Roi, 29 juillet 1550. (Druffel, t. I, p. 460-461.) — 

Du même au même, 26 août 1550. (Ibid., p. 493.) 



I \ \ CHAPITRE Vil 

Mais cette satisfaction de l'Empereur avait été de courte 
durée. Quelques jours seulement après son arrivée à 
Augsbourg, il avait appris en effet que le Saint-Siège n'était 
point disposé à une aussi entière condescendance qu'il 
l'avait pensé. Le nonce Sebastiano Pighino devait, au 
commencement du mois d'août, apporter à Augsbourg les 
dernières résolutions de la cour de Rome \ Il était chargé 
de taire connaître à l'Allemagne assemblée en quelle forme 
le Pape allait décidément réunir le concile et quelle ligne 
de conduite il avait intention de tracer à ses membres. 

C'étaient ces nouvelles, aussi bien que la crainte des 
déclarations de la France, qui avaient engagé Charles à 
l'ouverture immédiate de la Diète. Quelles allaient être les 
prétentions émises par Pighino.'* On ne le savait encore, mais 
il était à craindre qu'elles ne vinssent singulièrement com- 
pliquer les affaires. Des exigences inattendues de la part du 
Pape n'allaienl-elles pas déterminer les Luthériens à ré- 
sister aux volontés de l'Empereur? C'est pourquoi Charles 
s'était décidé à brusqueries choses. Avant l'arrivée du nonce 
et aussi longtemps que les derniers desseins du Pape ne se- 
raient pas connus à Augsbourg, il pouvait offrir le concile 
aux Protestants, tel que le pontife le lui avait à lui-même 
accordé en principe, c'est-à-dire sans conditions. 11 fallait 
profiter au plus tôt de cette faculté, et sans hésitation 
l'Empereur s'y était décidé. Si l'Empereur, écrit Marillac, 
a fait aussi inopinément sa proposition aux Etats, c'est 
qu'il veut se hâter d'user avant l'arrivée de Pighino à 
Augsbourg « des très amples déclarations que le Pape luy 
a faicles jadis touchant le concile », pour le faire accepter 



1. Instruction de Sebastiano Pighino, archevêque de Siponto, 1 er juillet 
1550. (Ibid., p. i23-429.) — Pallavicini, liv. XI, ch. ix, § 3; ch. x. 
§ 1-3. 



AMBASSADE DE M. DE MAIULLAC A LA COI Et IMPERIALE I 45 

plus aisément et peut-être sans discussion aux Luthériens '. 
Si d'ailleurs une fois le vote des Étals obtenu, le nonce ve- 
nait à mettre en avant « chose qui fust pour retarder ce 
desseing du concile », les arguments ne devaient pas 
manquer pour légitimer le l'ait acquis. L'on alléguerait que 
les réserves tardives mises par le Pape à ses engagements 
étaient imprévues, que ses déclarations antérieures n'a- 
vaient point permis de supposer pareille rétractation, 
qu'enfin « l'on n'estimoit point qu'en chose si saincte que 
celle qui s'agiloil, il fust pour faire le reslif 2 » et mettre 
ohstacle à la conciliation qui venait de s'opérer. C'était là, en 
somme, impudemment surprendre la bonne foi pontificale. 
Après avoir ainsi déloyalement écarté la France et la 
cour de Home du débat qui allait s'engager à Augsbourg, 
il ne restait plus à l'Empereur pour couronner son œuvre 
qu'à user vis-à-vis de la Diète de la même duplicité. 11 n'y 
manqua pas et prétendit tromper les Etats par un grossier 
subterfuge. Dans sa proposition, écrit Marillac, il a an- 
noncé simplement « que le concile auquel les Protestants 
s'estoient soubmiz en 1548 leur estoit maintenant ac- 
cordé 3 ». Dans la pensée de Charles, la forme très large de 
cette ouverture pouvait faire naître une équivoque. Les 
Luthériens devaient croire que, par ces mots : « le concile 
auquel ils s'étaient soumis », l'Empereur voulait désigner 
non pas le concile d'une manière générale, mais bien le 
concile tel qu'ils l'avaient accepté à la dernière diète 
d' Augsbourg, avec les conditions expresses qu'ils avaient 



1. De Marillac au Roi, 29 juillet 1550. (Jbid., p. 459.)— Lorsque 
Pighino arriva, « l'on a voit desjà publyé partout que le Pape accordait le 
Concile libre et sans aulcune exception ». Dé Marillac au Roi, 5 août 1550. 
(Druffel, t. I, p. 469.) 

2. Jbid., p. 460. 

3. Cf.: « Proposition faite par l'Empereur à la Diète d' Augsbourg. » 
(Druffel, t. I, p. 455.) 

10 



146 CHAPITRE VII 

alors fait valoir, Comme le remarqua très justement Ma- 
rillae, on les amenait ainsi à répondre à la proposition de 
Charles-Quint par un simple vote de confiance, sans qu'il 
leur parût nécessaire de poser de nouveau leurs réserves : 
ils devaient se figurer que l'Empereur y faisait tacitement 
droit et dès lors l'ambiguité des termes de la déclaration im- 
périale permettait d'affirmer que les Protestants venaient 
de se soumettre purement et simplement au concile '. 

On voit de quelles manœuvres l'Empereur espérait le 
succès et par quels expédients il prétendait obtenir la sou- 
mission des Luthériens. Au reste, Marillac apprit bientôt 
à la cour de France que toutes ces « fourberies » étaient 
démasquées. 

Tout d'abord les Etats ne se laissèrent pas abuser par les 
termes équivoques de la proposition impériale. Et à celte 
occasion se révéla pour la première fois à l'Empereur 
l'hostilité redoutable d'un de ses anciens partisans, Mau- 
rice de Saxe. Après avoir combattu par ambition sous 
l'étendard impérial, par ambition encore le célèbre Elec- 
teur préparait sa défection 2 . 11 voulait devenir maintenant 
le chef du parti luthérien, et il vit dans l'affaire du concile 
l'occasion de se faire pardonner par les Protestants les 
succès qu'il avait remportés sur eux. Retenu dans le Nord 
de l'Allemagne, il avait envoyé à Augsbourg quatre repré- 
sentants 3 , et dans une instruction spéciale, leur avait par- 
ticulièrement enjoint de maintenir très fermement sur le 
fait du concile toutes les prétentions du Luthéranisme. Les 



1. De Marillac au Roi, 19 août 1550. (Jbid., p. 482-483.) — Proposition 
de l'Empereur à la Diète, 26 juillet 1550. (Jbid., p. 454-456.)— Sur les 
agissements de Charles à la Diète, voir Ranke, op. cit., t. V, p. 118. 

•1. Langenn, Moritz, Herzog und Churfurst zu Sachsen, t. I, p. 435- 
436. 

3. Nous savons le nom de trois d'entre eux. C étaient Konncritz, Kneut- 
lingen et Kram. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA col It [MPERIALE 1 M 

députés exécutèrent consciencieusement les volontés de 
leur maître. Avant même que la Diète eût fait sa réponse, 
ils répliquèrent à la proposition de l'Empereur, de manière 
à dissiper tout malentendu. Le concile auquel les protes- 
tants s'étaient soumis en 1548 allait se réunir. Etaient-ils 
toujours disposés à l'accepter? Oui, répondaient les dé- 
putés de l'Electeur, mais sous cette réserve formelle, 
que les conditions mises par les Luthériens, lors de la der- 
nière diète d'Augsbourg, à leur acceptation du concile, 
fussent intégralement respectées. « L'Empereur avoil sim- 
plement dict en sa proposition que les Allemans s'estoient 
submiz au concile en 1548 et il avoit tu les conditions qui 
lurent lors proposées par les Ellecteurs et par les villes 
franches baillées par escript 1 . » Or, ces conditions étaient 
expresses et, pas plus maintenant qu'en 1548, les Luthé- 
riens n'entendaient s'en départir. Elles étaient, l'Empereur 
devait s'en souvenir, au nombre de quatre : 1° Le concile 
devait être d'abord franc et général, c'est-à-dire que tout le 
monde y devait être admis et ouï « jusquesaux ravaudeurs 
et savaliers », « ce qui seroit, écrit Marillac, remettre la 
conclusion d'icelluy au jour du grand jugement de Dieu ». 
— 2° L'on exigeait ensuite « que le Pape se submist audict 
concile et n'y présidast point ny par luy, ny par ses 
Légats ». — 3° En troisième lieu, tous les évêques et pré- 
lats, prenant part aux délibérations, devaient être absous 
de leur serment de fidélité au Pape, « pour leur permettre 
d'opiner plus librement de l'authorité » de ce dernier. — - 
4° L'on demandait enfin que les « Prescheurs des Proles- 
tans » eussent au concile « oppinion non seulement con- 
sultative, mais aussi décisive 2 ». 



1. De Marillac au Roi, 19 août 1550. (Drulïcl, t. I, p. 483.) 

2. Ibid. — Palla\icini, liv. XI, cli. xi, § 3. — Sarpi, t. II. p. 496. 



148 CHAPITRE VII 

C'est alors que le nonce Sebastiano Pighino, qui venait 
d'arriver à Augsbourg, reconnut toute la déloyauté dont 
l'Empereur avait usé vis-à-vis de la cour de Rome, en lui 
promettant la soumission sans réserves des Protestants au 
concile. Son étonnemenl et son indignation furent tels, 
qu'il refusa tout d'abord de croire à la bonne foi des dé- 
putés protestataires. « L'Empereur n'avoit-il pas faict dire 
et maintenir à Rome qu'il avoit la soumission des Alle- 
mansP ' » Marillac se cliargea de lui prouver que les récla- 
mations des représentants de Maurice de Saxe ne faisaient 
que reproduire expressément celles des Etats de 1548. 
a Je luy ay remonstré, écrit notre ambassadeur, que, dez 
la Diette passée, ces conditions susdicles avoient esté pro- 
posées.., luy laissant à penser comme le Pape avoit esté 
bien servy de n'avoir entendu ce que tout le monde savoil 
icy". » Et comme Pighino hésitait encore, Marillac put 
lui donner la preuve formelle de ce qu'il avançait. Notre 
ambassadeur avait conservé le compte rendu des séances 
de la Diète de 1548: il le soumit au nonce et celui-ci, 
enfin éclairé, affirma alors à Marillac que le Pape n'accor- 
derait jamais le concile, « voire quant il n'y resteroit que 
la moindre desdictes conditions », et que l'Empereur pou- 
vait être certain de « n'avoir riens de ce qu'il prétendoit 3 ». 

A ce moment enfin les espérances de Charles se trou- 
vèrent déçues sur un autre point : l'Allemagne était déci- 
dément informée des véritables intentions de la France 
touchant le concile. iNolre gouvernement était en effet 
moins disposé que jamais à y prendre part. La question 
du concile s'offrait comme un terrain de résistance commun 
à tous les adversaires de Charles-Quint, et Henry 11 avait 

1. De Marillac au Roi, 19 août 1550. (Druflel, t. I, p. 484.) 

2. Ibid. 

3. Ibid. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC V LA COI H [MPÉRIALE 149 

au |)lus tôt averti l'opposition luthérienne de l'appui qu'il 
comptait lui prêter. Marillac devait avoir sa part dans les 
éloges que méritait celle politique. Après avoir tracé à 
noire diplomatie la voie qu'il lui fallait suivre, il n'avait 
cessé de l'encourager à y persister, a II seroyt soubz cor- 
rection fort à propos, Sire, écrivait-il au l\oi le 29 juil- 
let 1 550, il seroyt fort à propoz de faire entendre tant aux 
villes maritimes par le moyen du sieur Danzay et au duc 
Maurice par l'Italien que j'ai renvoyé, qui est congneu de 
ceste maison là, comme aussy à Strasbourg, que vous 
n'avez proposé aulcunement de vous résoudre sur le faict 
du concile, que vous n'ayiez sceupar avant leur intention, 
car s'ilz ne trouvent bon le part y encore moings avez cause 
de vous en contenter, tant pour les grattifier, d'aultant 
qu'ils sont anciens amys de vostre couronne, comme aussy 
pour estre le lieu de Trente trop lointain de vostre Royaulme 
et trop suspect, pour plusieurs raisons qui se pourroyenl 
alléguer 1 . » Quant à la Diète. Marillac se chargeait de la 
renseigner sur les résolutions de la cour de France. « De 
mon costé, Sire, ajoutait-il, j'ay moyen assez de faire mon 
office sans qu'on m'en puisse accuser directement, ainsy 
que desjà j'ay faict soubz main entendre que tout ce mis- 
lère de la Diète estoit seullement encheminé en faveur des 
affaires particuliers de l'Empereur, à la diminution de 
ceulx de l'Empire 2 . » Peu de jours après, le Moi avait ré- 
pondu à Marillac cpi'il se conformerait à ses bons avis, et 
« l'Empereur, déclarait-il, ne me trouvera point sy aysé à 
conduyre qu'il pense, ez choses que je congnois seulle- 
ment propres à sa grandeur et qu'il mène, comme il se 
pcult veoir. soubz umbre de la relligïon :î . » 

1. De Marillac au Roi, 29 juillet 1550. (Druffel, t. I, p. 462.) 

2. Ibid. 

3. Du Roi à Marillac. 10 août 1550. (Ibid., p. 475.) 



150 CHAPITRE VII 

Les habiles manœuvres dont Charles espérait le succès 
étaient ainsi dévoilées, et il semblait bien difficile qu'il pût 
sortir d'embarras. Il le tenta cependant . 

Très peu de temps après les députés de Maurice de 
Saxe, les Etats firent leur réponse à la proposition impé- 
riale, mais d'une manière un peu différente. Ils étaient re- 
connaissants à l'Empereur de ses oilres touchant le con- 
cile: « ilz le prioient seullcment, comme le dit Marillac, 
leur esclaircir et déclairer, en quelle sorte ce Concile sero\ I 
tenu pour savoir si cela s'accordeioyt à la soubzmission 
qu'ilz avoient faicte à la dernière Dielte : ilz estoient bien 
recors d'avoir mis plusieurs conditions a leur soubzmission 
et désiroient scavoir avant toutes choses si elles leur se- 
royent accordées par ledict Seigneur 1 ». 

C'était en dire en réalité autant que les députés de Mau- 
rice, puisque ceux-ci n'avaient fait que rappeler expres- 
sément les conditions auxquelles les Etats se référaient 
tacitement: mais c'était le dire sous une forme un peu 
vague, en des termes très modérés. La Diète n'énumérait 
pas formellement les restrictions énoncées en 1548 par 
les Luthériens : elle ne sommait pas l'Empereur d'y faire 
droit. Elle le priait seulement de vouloir bien lui fournir 
des explications à ce sujet. 

Charles vit aussitôt le parti avantageux qu'il pouvait 
tirer de cette réponse. Bien que les représentants de Mau- 
rice eussent fait enregistrer leurs déclarations, il affecta 
donc de considérer celles des Etats comme seules officielles. 
« Répliquer » à la protestation de Maurice eût été dange- 
reux, car il aurait fallu fournir des explications catégo- 



1. Extraict de la réponse des Estatz joint à la lettre de Marillac 
du 26 août 1550. (Bibl. Nat., coll. Brienne, vol. 89, loi. 25 v°.) -- CI: 
Réponse des Etats à la proposition impériale, 20 aoùl 1550. (Drullcl, 
t. I, p. '.85.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC *. LA COUR IMPERIALE l.)l 

riques à des questions aussi précises que celles de l'Elec- 
teur. Au contraire, le ton général de la demande de la 
Diète, les termes assez larges dans lesquels elle était conçue 
devaienl permettre à l'Empereur de répondre en même 
sorte aux interrogations qui lui étaient posées. Charles 
s'efforça donc de formuler sa a réplique » de la manière 
la plus vague. Les Etals s'inquiétaient de savoir en quelle 
l'orme serait célébré le concile? Il leur affirma qu'il en sé- 
rail sur ce point comme ils le souhaitaient, « II estoil 
aprez négocier avec le Nunce du Pape, leur a-t-il dit, écrit 
Marillac, tout ce qui estoit requis et expédient en cest en- 
droict, y adjouslant qu'il y voyoit Sa Saincteté si bien dis- 
posée qu'il n'y pourroyt y avoir aulcung retardement, 
synon du tems qu'il estoit convenable employer à s'ap- 
prester'. » Les Etats n'avaient qu'à accepter purement et 
simplement le concile ; pas n'était besoin de réitérer les 
conditions qu'ils y avaient mises: l'Empereur se chargeait 
d'aplanir toutes les difficultés: il demandait seulement un 
vote de confiance. « Il fait tous ses efforts envers ces 
Princes de l'Empire, écrivait Marillac, pour obtenir d'eulx 
que sans mettre aulcunes conditions, qui soient pour le 
présent, et sans discuter, ilz accordent le Concile soubz pa- 
rolles générales et qui se pourroyent aprez interpretter 
comme chascung vouldroyt 2 . » Sachant qu'aussitôt ses 
affaires terminées, l'Empereur quittera l'Allemagne, les 
Allemands, ajoutait notre ambassadeur, lui accorderont 
peut-être ce qu'il demande « pour l'envye qu'ilz pourront 
avoir de l'envoyer hors de leur pais 3 ». Après avoir ainsi 

1. De Marillac au Roi, 9 septembre 1550. (Mémoires-journaux du duc 
Fr. de Guise, publiés dans Michaud et Poujoulat, Nouvelle collection de 
Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. VI, p. 51.) 

2. Du même au même, 30 septembre 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, loi. 
ï'i r°.) 

3. Ibid. 



I 52 CHAPITRE VII 

amené les Protestants à accepter le concile « en termes gé- 
néraulx et sans aultrement spécifier les conditions d'icel- 
luy 1 », l'Empereur comptait alors faire valoir auprès du 
Pape toute l'importance des termes de cette déclaration. 

II voulait lui persuader ainsi que les Luthériens n'avaient 
jamais été animés de sentiments irréconciliables, que l'en- 
tente était près de se réaliser cl que les bonnes disposilions 
des hérétiques permettaient de publier la bulle de convo- 
cation du concile. 

Dès lors il arrivait à ses fins, le concile se réunissait. 
Charles ne doutait pas, du reste, qu'à l'ouverture de l'as- 
semblée, les discussions ne reprissent plus violentes qu'au- 
paravant. Mais à ce moment il n'aurait plus à se mêler à 
ces différends : il n'aurait qu'à en profiler. Avec l'expé- 
rience qu'il avait acquise au cours de son ambassade, Ma- 
rillac voyait très nettement où voulait en arriver l'Empe- 
reur. « L'advantaige qu'il prétend tirer de l'ouverture de 
ce Concile, écrivait noire représentant, est la division de 
l'Allemagne ; car les ungs y voullans venir et les aultres 
non, il tirera tousjours quelque chose à son prouffict des 
deux costez, ... comme il faisoyt aprez la guerre des Pro- 
testans, quand il exigeoit deniers des Calholicques soubz 
coulleur de voulloir opprimer les Protestans et des Protes- 
tans pour ne consentir du tout à l'appétit des Catho- 
licqucs 2 ». Ensuite que les partis en vinssent ou non à une 
entente, « le Concile seroyl néanlmoings ouvert sans qu'on 
le pust honnestement révocquer ou clorre 3 », et Charles 
aurait ainsi réussi à obtenir du Pape l'assemblée qui devait 
être, dans sa pensée, le puissant auxiliaire de sa politique. 
Ces projets semblèrent destinés à réussir. L'Empereur 

1. Ibid. 

2. De Marillac au Roi, 27 novembre J550. (Druffel, t. I, p. 533.) 

3. Du même au même, le 30 septembre 1550. (Ibid., p. 509.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COI 15 IMPÉRIALE 153 

|);ir\inl à arrachera la Dièlc la déclaration générale et 
vague qu'il souhaitait. Les Elats, espérant le bon résultat 
final de l'affaire du concile, déclaraient placer en l'Empe- 
reur I ou le leur confiance: ils décidaient de s'en remettre 
sur celte question du concile au recès de la dernière Diète 1 . 
« A ce recez, écrit Marillac, il y a clause générale que 
V Empereur promect faire en sorte q ne pour le regard d'aul- 
cunes conditions, — qui ne sont aultrement speciffiées, les- 
quelles néanmoings ont esté mises sur l'article du concile, 
— il fera en sorte que tout le momie sera content 2 )) . Mais, re- 
marque l'ambassadeur, les conditions tacitement comprises 
«sous cette clause générale» sont précisément celles qui ont 
été récemment et de nouveau posées par les députés de Mau- 
rice de Saxe, et en conséquence les Protestants pourront 
toujours interpréter leur réponse comme ils l'entendront. 
Cependant le Saint-Siège allait se trouver placé dans la 
situation la plus difficile. Le nonce Sebastiano Pighino, 
diplomate d'une rare intelligence, comprenait aussi bien 
que Marillac à quoi voulait en venir la politique impériale. 
Depuis que notre ambassadeur lui avait prouvé, pièces en 
mains, la déloyauté de l'Empereur, il était « en perpétuelle 
défiance ». Un autre fait avait contribué du reste à lui 
ouvrir les yeux sur les agissements de Charles. L'Empe- 
reur lui avait fait remettre une traduction de la première 
réponse des Etats. Or, il confia h Marillac qu'ayant com- 
paré cet extrait à l'original en allemand il l'avait trouvé 
(( deffectueux en quelques endroits et faux évidemment en 
aultres :î ». Il s'était ainsi aperçu qu'on voulait lui déguiser 
la vérité, comme on l'avait fait à son maître. 



1. Réponse des Etats à la réplique impériale, 8 octobre 1550. 
(Ibid., 512-513.) 

2. De Marillac au Roi, 19 octobre (?) 1550. {Ibid., p. 518.) 

:;. De Marillacau Roi, 2 septembre I 550. (lîibl. Nat. , fr. 15917, fol. 36 V.) 



154 CHAPITRE Vil 

Néanmoins, comme il l'exposa à notre représentant, il 
était en ce moment « en merveilleuse perplexité de ce qu'il 
pouvoit escripre au Sainct Père ». L'Empereur affirmait 
avoir obtenu la soumission des Protestants au concile. 
Mais lui, le nonce, savait à quoi s'en tenir sur le bien fondé 
de cette prétention. Si le Pape convoquait l'assemblée, (( il 
prévoyoit aysément quel grant inconvénient il en sour- 
droyt ». La conciliation obtenue par l'Empereur était pu- 
rement apparente et factice ; elle reposait sur des mots. Le 
concile une fois ouvert, les discussions devaient nécessai- 
rement renaître plus après que jamais. « Les Allemans qui 
y viendroyent maintiendroyent qu'il debvoist estre ccl- 
lebré en une sorte et le Pape en une aullre. en quov il 
estoit notoire qu'ilz ne seroyent point d'accord 1 , ... les 
deux partys seroyent embrouillez et néantmoings l'Em- 
pereur les liendroyt bridez par ce concile pour tirer de 
l'ung ou de l'aultre ce qui seroit propre au bien de ses 
affaires " : ... parlant il ne s'en pourroyt espérer aulcung 
fruvet. ains plustost diminution de Tauctorilé ecclésias- 
tique 3 . » 

Si d'autre part le Pape refusait le concile, ce serait 
donner occasion à l'Empereur de a blasmer le Sainct- 
Siège, faisant entendre à toute la chrestienté n'avoir tenu 
à luy nv aux Allemans que les choses de la relligion ne 
succédassent bien, ains seullement au Sainct Père, qui 
auroyt reculé au besoing contre tant de belles offres v ». 

Or. comme le cardinal de Tournon l'écrivait au conné- 
table de Montmorency, la chose que redoutait le plus le 
Pape, c'était précisément (pic l'on put croire « qu'il crai- 



1. De Marillac au Roi, 30 septembre 1550. (Druflel, t. I, p. 509-510.) 

2. Du même au même, 19 octobre (?) 1550. {Ibid., p. 519.) 

3. Du même au même, 30 septembre 1550. (Ibid., p. 510.) 
',. Ibid. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COI R [MPERIALE 155 

gnît ou refusai le concile' ». \ussi. dans une de ses con- 
versations avec Marillac, le nonce lui expliqua qu'il ne 
voyait qu'un moyen de sortir d'embarras : c'était d'accor- 
der le concile, mais a de causer la bulle de convocation, en 
sorte qu'on le pust révocquer ou transférer chacune fois que 
les Allemans vouldroyent persister en leurs conditions 2 ». 

Marillac crut devoir répondre à la confiance que lui té- 
moignait Pighino, en essayant de le faire revenir sur cet I*' 
décision. Avant de donner ainsi satisfaction aux volontés 
de l'Empereur, ne valait-il pas mieux, lui dit-il, provoquer 
un débat sur les termes mêmes de la déclaration des dé- 
putés de Maurice de Saxe P N'était-il pas préférable « d'es- 
claircir toutes choses avant de se résoudre que de chercher 
le remède aprez avoir faict résolution 3 » ? Un bon concile 
était certainement désiré de tous. Mais il était évident 
qu'une assemblée religieuse n'aboutirait à rien en ce mo- 
ment. L'on ne pourrait donc reprocher au Pape d'en ajour- 
ner la réunion. 

En même temps le roi Henry II donnait ordre à ses am- 
bassadeurs à Home d'insister dans un sens identique auprès 
du Pape. Marillac avait transmis à la cour de France 
« l'extraict de tout ce qui s'estoit faict aux Dielles d'Augs- 
bourgez années 15 48 et 1550 ». Cet extrait avait été aus- 
sitôt renvoyé à notre représentant à Rome, M. d'Urfé, 
« affin qu'il advisast d'en faire dextrement entendre le con- 
tenu à nostre Sainct Père le Pape et que là dessus il face 
jugement, si le faict du concile va le train que les Impé- 
riaux luy ont voulu tousjours persuader'' ». 



1. Du cardinal de Tournon au connétable de Montmorency, 6 octobre 
1550. (Druffel, t. I, p. 511.) 

2. De Marillac au Roi, 19 octobre (?) 1550. (Ibid., p. 519.) 
'S. Ibid., p. 520. 

ï. Du Roi à Marillac, 7 septembre 1550. (Bibl. Nat., (Y. 15917, fol. 95 v.) 



156 CHAPITRE VII 

Miiis les insistances de Marillac auprès du nonce, celles 
de notre ambassadeur à Rome auprès du Saint-Père, res- 
tèrent inutiles. Le 27 novembre, Marillac informait son 
gouvernement que la bulle de convocation du concile 
était arrivée à Augsbourg le 25. Les desseins de l'Empe- 
reur semblaient avoir pleinement réussi. 

Cependant les eboses n'étaient pas près de se terminer 
aussi heureusement que l'Empereur pouvait l'espérer à ce 
moment. Tandis, en effet , que la majorité de la Diète s'op- 
posait mollement aux volontés de Charles, un parti prenait 
chaque jour plus de force au sein de l'assemblée, c'était le 
parti de la résistance. Il était dirigé par le nouvel adver- 
saire de l'Empereur, Maurice de Saxe, ou du moins par 
ses représentants, car l'Electeur n'avait pas encore paru à 
la Diète. Après avoir fait violemment affirmer par eux les 
prétentions du parti luthérien. Maurice donna ordre à ses 
ambassadeurs d'intervenir auprès des princes protestants 
de l'assemblée, pour les décider à appuyer ses portesta- 
tions. L'Electeur de Brandebourg fut un des premiers à y 
consentir. Il n'était pas lui non plus à Augsbourg, mais 
il enjoignit à ses représentants de se mettre d'accord avec 
ceux de Maurice. Le comte Palatin suivit bientôt cet 
exemple. Grâce à l'activité de ses membres, le parti de 
l'opposition intransigeante gagna donc rapidement du ter- 
rain. « Le duc Maurice, écrit Marillac, et l'Ellecteur de 
Brandebourg avecques lesquelz on estime que le Comte 
Palatin se joindra bientost font instance envers le surplus 
des Princes de l'Empire de déclairer à l'Empereur les con- 
ditions, soubz lesquelles ilz se sont soubmiz au Concile 
et aussy que ledict Seigneur fasse clairement entendre 
comme le Pape et luy l'entendent cellebrer 1 . » 

l. De Marillac au Roi, 16 septembre 1550. (fbid., fol. 93 v°.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC V LA COUR IMPERIALE 157 

L'intérêt de la cour de France était, on le comprend, 
d'encourager ces menées. Elle n'y manqua pas, et Marillac 
fut là encore le principal agent de sa politique. Aussitôt 
après la déclaration des députés de Maurice, notre ambas- 
sadeur avait fait exprimer au secrétaire de l'Electeur la 
satisfaction de son gouvernement, et lui avait fait pro- 
mettre l'appui du roi de France. Le secrétaire avait fort 
bien accueilli ces avances et y avait répondu dans les 
termes les plus courtois. Il informait Marillac « qu'il lui 
feroit entendre prochainement de bonnes nouvelles ». 

On put d'ailleurs constater bientôt la force qu'avait prise 
le nouveau parti, dirigé par l'Electeur de Saxe. La bulle 
venait d'arriver à Augsbourg. Mais avant même qu'elle fût 
publiée, les députés de Maurice, du margrave de Brande- 
bourg et de huit autres princes protestants « entendirent 
que ceste bulle portoit expressément que le Concile seroit 
reprins et continué aux mesmes termes qu'il se trouvoit. 
par où s'en ensuivroyt nécessairement la confirmation des 
décrets desjà faictz en la dernière assemblée de Trente 2 » . 
Aussitôt ces députés déclarent solennellement et par écrit 
que les Luthériens n'ont accepté le concile que sous 
les conditions énoncées en la diète de 1548: ils men- 
tionnent de nouveau expressément ces conditions: ils 
exigent qu'on n'impose point à l'Allemagne les décrets de 
la première assemblée de Trente et terminent en récla- 
mant un concile tel que l'Empereur le leur a promis, « libre, 
franc et général 3 )) . 

1. Du même au même, 19 aoùl 1550. (Druflel, t. I, p. 484.) — D'autre 
pari Maurice était entré déjà en relations avec la cour de France. « Le duc 
Maurice de Sa\e a ces jours envoyé devers mov homme exprès me déclairer 
le désvr qu'il a de m'estre serviteur et entier amy. » Du Roi à Marillac, 
5 juillet 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, loi. 5 v°.) 

2. De Marillac au Roi, 2 décembre 1550. (Ibid., fol. 71 r".) 
J. Ibid., fol. 71 v". 



158 CHAPITRE VII 

Comme on le voit, la situation menaçait de s'aggraver 
singulièrement. Cette nouvelle protestation des Luthériens 
ne démasquait-elle point les ruses de la politique impé- 
riale ? Ne pouvait-elle décider le Pape à retirer la bulle ? 
« En ceste sorte, Sire, écrivait Marillac à Henry II, s'est 
découverte la dissimulation dont l'Empereur s'aidoit en ce 
faict du Concile, auquel il asseuroit au Pape que les Pro- 
testans s'estoient submiz, sans jamais avoir voullu per- 
mettre qu'on esclarcist ny spéciffiast les conditions, dont 
esloit faicte mention en termes généraulx dans une clause 
du recez de l'aultre Dictte 1 . » Dès lors, suivant Marillac, 
il ne restait plus que deux partis à l'Empereur: ou bien il 
devait consentir à faire célébrer le concile en la forme et 
en la ville qu'exigerait le Pape: ou bien, s'il voulait y sou- 
mettre les Allemands, il lui fallait recourir à la force 2 . 

Ce ne fut néanmoins ni à l'une ni à l'autre de ces deux 
résolutions que s'arrêta Charles. Il ne jugeait point encore 
la situation désespérée. Le récent manifeste des députés 
luthériens n'avait rien d'officiel, n'étant point fondé sur un 
acte, — la bulle, — régulièrement promulgué. Mais comme 
il ne falloit point fournir aliment à de nouvelles et à de plus 
dangereuses protestations contre la dernière décision de la 
Papauté 3 , Charles demanda et obtint du nonce qu'on re- 
tardât la publication de la bulle en Allemagne jusqu'au 

1. De Marillac au Roi, 2 décembre 1550. (Druffcl, t. I, p. 538.) 

2. Ibid. 

3. D'autant plus que les Etats pouvaient en avoir bientôt l'occasion. On 
attendait en effet leur réponse à la « Triplique » de l'Empereur, c'est-à-dire 
à sa troisième proposition. Marillac dans sa lettre du 16 décembre regrette 
de ne pas avoir reçu de France le texte de la bulle assez tôt « pour l'aire 
gouster à ces Estatz combien ils sont différents en oppinion eulx et le Pape 
et mesmement avant qn'ilz eussent rendu ceste dernière responce. qu'ils ont 
délayée le plus qu'ilz ont pu en attendant de veoir plus tost ladicte Bulle. 
Mais l'Empereur présupposant bien à quoy ilz tendoient, tint la main à ce 
que le Nunce ne la leur communiquast. » De Marillac au Connétable, 
16 décembre 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, fol. 84 v°.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUR IMPERIALE 1 59 

recès de la Diète 1 . 11 savait avec quelle impatience ce recès 
était attendu des députés, « qui. sy ennuyez d'avoir dc- 
mouré cinq mois entiers, sans qu'on cust comme riens 
advancé, crioyent sans cesse pour avoir leur congé" ». 
Aussi l'Empereur comptait-il leur donner en même temps 
connaissance du recès et notification officielle de la bulle, 
«présupposant, comme ledit Marillac, que les Etals ayant 
clos la Diettc par ce recez n'auroient plus moyen de pro- 
tester ny donner aullres obstacles sur le faict du Concile :i ». 
La solution de toutes les difficultés serait ajournée et ren- 
voyée à l'ouverture de l'assemblée de Trente. 

En même temps. l'Empereur envoyait en Italie un am- 
bassadeur chargé de demander au Pape que la bulle fût 
promulguée à Rome plus tôt qu'à Augsbourg. Des protes- 
tations pouvaient, malgré les précautions de Charles, se 
produire à Augsbourg avant le recès ; mais si, quand 
elles auraient lieu, le Pape avait publié la bulle, il ne 
pourrait s'en prévaloir pour la retirer. «L'Empereur, man- 
dait Marillac au Pioi, estime que Sa Saincteté aprez une 
solemnelle publication ne pourra pour son honneur faire 
aultrement que laisser ouvrir le Concile à Trente, quelques 
choses que les Allemands puissent aprez alléguer 1 . » 

Le Pape n'accorda pas à l'Empereur ce qu'il demandait, 
et celui-ci fut obligé de publier la bulle quelques jours 
avant le recès 3 . Mais après que Charles eût fait briller à 



1. De Marillac au Roi, 9 décembre 1550. (Ibid., fol. 74 v°.) 

2. De Marillac au Connétable, 9 décembre 1550. (Druflel, t. I, p. 542.) 

3. De Marillac au Roi, 22 décembre 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, loi. 
85 V.) 

4. Du même au même, 30 décembre 1550. (Druflel, t. I, p. 552.) 

5. « Sire, lEmpereur voyant ne pouvoir obtenir que la publication de 
la bulle du Concile fust faicte à Rome plus tost que par deçà et que d'ailleurs 
tout le monde en avait recouvert un double par aullre moyen que le sien, 
finalement a voulu que la dicte publication fust icy faicte. » De Marillac au 



100 CHAPITRE VII 

propos aux yeux du Saint Siège l'espérance d'une heureuse 
solution de l'affaire toujours pendante de Plaisance, la Pa- 
pauté ne lui suscita plus d'embarras sérieux 1 . De la part 
des Protestants, il ne survint pas d'autre part de trop 
graves complications. Les villes impériales, quand il lut 
question de l'aire leur protestation « sur le faict du concile, 
comme les députez du duc Maurice et aultres leur avoyent 
monstre le chemyn », ne tombèrent pas d'accord 2 . Au 
reste, les membres de la Diète avaient bâte de s'éloigner 
d'Augsbourg. Ils comprenaient qu'une entente avec l'Em- 
pereur était décidément impossible et ils étaient las de ces 
« réplicques » inutiles, qui retardaient seulement leur 
départ. Ils faisaient « instance perpétuelle d'avoir lerecez » , 
et aussitôt qu'il fut publié, ils quittèrent Augsbourg bien 
décidés, les uns à ne pas se rendre au concile, les autres à 
y envoyer des députés protestataires. « Je trouve, écrivait 
Marillac, que une partie des Protestans ne faict point 
compte d'aller audicl Concile et que l'aullre comme les 
Ellecteurs et aulcunes villes envoyeront députez ; mais ce 
sera plus pour réitérer les mesmes protestations qu'ilz ont 
faictes en ceste Diette qu'en intention de consentir que les 
choses passent plus avant, disant qu'il est du tout impos- 
sible qu'ilz se soubmeltent à la détermination du Concile 



Roi, 8 janvier 1551. (Druffel, t. I, p. 556. ) — Sur cette affaire de la bulle, 
cf.: Pallavicini, liv. VI, ch. xi, § 4-7. 

1. « Monseigneur on annonce l'arrivée de l'evcsque de Fano 

Tant y a que je ne puys espérer que si maulvais ministre et si impérial 
puisse faire bon office à l'advantaige de son maistre, si d'adventure ce n'estoit 
qu'on voulsist renouer la négociation de Plaisance en quoy il se monstre 
tousj ours obstiné. » De Marillac au Connétable, 10 février 1551. (Bibl. 
Nat., fr. 15917, fol. 112 r°.) L'instruction de l'évêque de Fano est publiée 
dans Druffel, t. I, p. 563-565. Elle est du 27 janvier. — Cf.: Mauren- 
brecher, Karl V, p. 262. 

2. De Marillac au Roi, 20 janvier 1551. (Bibl. Nat., fr. 15917, fol. 
ÎOJ r°.) — Du même au même, 9 déc. 1550. (Ibid., fol. 75 r".) 



AMBASSADE DE M. DE MÀRILLAC A LA COUR IMPÉRIALE 161 

qui seroyt cellébré eu la forme que la bulle du Pape 
porte '. » 

L'Empereur avait donc triomphé en apparence. Mais 
l'on voit, d'après ces dernières réflexions de Marillac, que 
l'opposition luthérienne était loin d'être vaincue. L'avenir 
réservait à Charles d'autres luttes. Ce concile, dont il avait 
voulu obtenir coûte que coûte la réunion, devait poursuivre 
ses séances pendant huit mois à peine (septembre 1551- 
avril 1552) 2 . 



1T. 



Aux longues discussions qu'avait soulevées dans la Diète 
l'affaire du concile, était venu se joindre le très vif débat 
d'une autre question : celle des rebelles. Au moment de 
l'ouverture des Etats, Magdebourg, Brème et presque 
toutes les villes maritimes de l'Allemagne du Nord étaient 
en pleine révolte. L'Intérim d'Augsbourg, que l'Empereur 
voulait leur imposer, en était la cause. <x Du costé des 
villes maritimes, écrit Marillac, viennent tous les jours 
nouveaux escripts contre l'Intérim et contre ce que l'Em- 
pereur entend faire en Germanie, pleins d'opprobres et 
aultres parolles grossières contre l'honneur dudict Seigneur 
et de son Conseil. Pareillement ont esté veues plusieurs 
pièces de monnoie battues en ces cartiers avec des figures 
ignominieuses contre le Pape et l'Intérim 3 . » Malgré la 
réunion imminente du concile, Charles n'avait point en 



1. Du même au même, 24 février 1550. (////>/., fol. 116 v°.) 

2. Maurcnbrecher, Karl V, p. 284. 

3. Ads'iz transmis par Marillac et joints à sa lettre du 19 juillet 1550. 
(Bibl. Nat., fr. 15917, fol. 17 r°.) 

11 



162 CHAPITRE VII 

effet renoncé à faire respecter son Intérim. Il ne pouvait 
plus croire cependant à la vertu conciliatrice de cette ordon- 
nance. Craignait-il de demeurer sans moyen d'action 
contre l'Allemagne, au cas où le Pape viendrait à retirer 
sa promesse de réunir un concile 1 ? Voulait-il déterminer 
ainsi les Luthériens à accepter plus facilement le prochain 
synode : il ne tenait qu'à eux d'être dégagés de l'obser- 
vation de l'Intérim, en se soumettant purement et sim- 
plement à l'assemblée de Trente 2 ? Charles faisait-il enfin 
de cette affaire une question d'amour propre? S'il voulait 
que l'on respectât jusqu'au dernier moment ses ordon- 
nances, n'était-ce pas « pour la conservation de son estime, 
comme aussy pour l'aucthorité des décrets de l'Empire qui 
dcbvoient estre inviolablement observez puisqu'ils avoient 
esté délibérez 3 ». Toutes ces suppositions faites par Ma- 
rillac lui paraissaient également vraisemblables. C'était là, 
en effet, autant de motifs qui pouvaient expliquer l'alti- 
tude de Charles-Quint. 

Mais ces raisons de politique personnelle ne devaient 
guère toucher les révoltés. Ils demandaient la suppression 
de l'Intérim et ne s'inquiétaient nullement de la solution 
de la question religieuse. Leurs réclamations prenaient 
donc chaque jour plus de force. Peu de temps après son 
arrivée à Augsbourg, Marillac était informé « que les villes 
maritimes qui, au nombre de soixante-cinq, avoient faict 

1. « J'ay observé. Sire, que 1 Empereur fait mention en sa proposition 
que. . . l'Intérim soyt observé, qui me fait penser qu'ilz ne sont du tout 
asseurez de la volonté da Pape. » De Marillac au Roi, 29 juillet 1550. 
(Druffel, t. 1, p. 460.) 

2. « ... L'Intérim estoit doctrine mise scullement en avant pour estre 
tenue pendant les difficultez qu on i'aisoit sur la cellébration du Concile, 
laquelle considération cessant maintenant par conséquent l'eflect debvoit 
cesseraussi. » De Marillac au Roi, 12 août 1550. (Bibl. Xat., i'r. 15917, 
fol. 22 r°.) 

3. Ibid. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC V LA COUR IMPERIALE 1 (il) 

ligue pour la défense de leur relligion, s'esloient assem- 
blées prez de Magdebourg allin de délibérer sur leurs 
affaires et que le lloy de Danemark secreltement les con- 
ibrtoil et aydoit ' » . 

On comprend quelle satisfaction le roi de France devait 
éprouver à ces nouvelles. S'il était de son intérêt de mettre 
obstacle à la réunion du concile, il ne l'était pas moins 
d'encourager les soulèvements qui menaçaient l'Empereur. 
Par l'intermédiaire de son ambassadeur près des cours 
Scandinaves, M. Danzay, il ne cessait de témoigner la plus 
grande sympathie aux révoltés. Lorsque Charles exigea 
de la Diète une déclaration et un vote de subsides contre 
les rebelles, la France résolut donc de soutenir l'oppo- 
sition, qui se manifesta aussitôt dans l'assemblée. Si, en 
effet, les États faisaient droit aux exigences de l'Empereur, 
l'ordre serait bientôt rétabli dans l'Empire, et la France 
perdrait du même coup le point d'appui que lui offraient 
en Allemagne les villes soulevées. 

Dans sa proposition à la Dièle, l'Empereur fit preuve 
de la plus grande habileté. Il affecta de considérer la résis- 
tance des villes du Nord comme une révolte politique. Si 
les États l'envisageaient comme une protestation contre 
l'Intérim, il était évident qu'hostiles eux-mêmes a l'acte 
de 1548, ils se refuseraient à condamner les rebelles. 
Charles s'efforça donc de représenter ceux-ci comme « des 
perturbateurs des loix et de la paix publique », contre 
lesquels il était urgent de sévir. Il n'espérait qu'ainsi 
obtenir de la Diète les contributions pécuniaires néces- 
saires à une entrée en campagne. Marillac porte même à 
celle occasion contre Charles-Quint de plus graves accu- 
sations. Dans « ces demandes de grosses sommes de deniers 

1. De Marillac au Roi, 5 août 1550. (Druffel, t. I, ». 470.) 



164 CHAPITRE VU 

soubz coulleur de chastier les rebelles » , il voit un véri- 
table moyen « de ruiner la Germanie, de piller du tout les 
Allemans, ou bien de les battre de leurs propres armes ». 
Il imagine une véritable conspiration de la politique impé- 
riale contre l'Allemagne. Après la guerre de Schmalkalde, 
l'Empereur a dépouillé ses ennemis de leur artillerie: il 
veut maintenant les appauvrir « pour qu'il ne reste ung 
seul Prince ny estât qui osent ouvrir la bouche pour leur 
liberté ' » . 

Notre ambassadeur ne perdait pas du reste une occasion 
d'éclairer les Etats sur les intentions secrètes de Charles- 
Quint. 11 « faisoil entendre aux députez que l'Empereur, 
ayant une ibys les finances en main, tourneroyt les armes 
contre ceux qu'il voudroyl , soubz coulleur d'estre rebelles » : 
(( qu'il desiroyt seullement remplir sa bourse et se l'aire 
grand en affaiblissant les Estatz », « car les deniers estant 
levez il en seroyt le dispensateur et les emploieroit à l'as- 
servissement de la Germanie ». En même temps, il assurait 
la Diète des bonnes dispositions de la France : l'Allemagne 
révoltée trouverait toujours auprès d'Henry II un très sûr 
appui. En un mot, il ne négligeait rien pour exciter « en 
soubz main » l'opposition". 

D'ailleurs les Etats ne se laissèrent pas abuser par la pro- 
position impériale. Aux demandes de subsides que Charles 
leur adressait contre les rebelles, les députés répondirent 
qu'il ne s'agissait pas là de soulèvements politiques, 
comme on prétendait le leur faire croire, mais seulement 
de réclamations religieuses. Il y avait d'autres moyens que 
la force pour calmer ces troubles. Il ne tenait qu'à l'Em- 
pereur de leur enlever toute raison d'être en supprimant 



1. De Marillac au Roi, 29 juillet 1550. (Ibid., p. 462.) 

2. Ibid. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA <:<>! 15 IMPÉRIALE 165 

L'Intérim, qui était la seule cause du mal 1 . Puisqu'il se 
faisait fort d'avoir maintenant un concile, pourquoi donc 
voulait-il contraindre l'Allemagne à l'observation de l'acte 
de 1 ."> 48? Les Électeurs et la majorité des Etats furent fina- 
lemenl d'avis qu'il fallait envoyer un sauf-conduit aux 
prétendus rebelles pour les admettre à s'expliquer devant 
la Diète. Avant leur arrivée, aucune mesure de rigueur 
ne pouvait être prise contre eux 2 . 

I n pareil conseil n'était point pour satisfaire l'Empe- 
reur. Si les rebelles comparaissaient à Augsbourg, ils con- 
firmeraient le dire des Etals : la question religieuse appa- 
raîtrait plus clairement dès lors comme le seul motif des 
soulèvements 3 . 

Après plusieurs jours d'hésitation, Charles se décida 
néanmoins à répondre aux Etats qu'il acceptait leurs pro- 
positions : « Touchant les rebelles, écrit Marillac, l'Empe- 
reur a déclairé estre content de procedder gracieusement 
pour veoir si lesdicts rebelles... se mettroient en debvoir 
de se réconcilier et rentrer en la deue obéissance à laquelle 
ilz estoient obligez 4 . » Mais Charles demandait en même 
temps quels moyens on pourrait employer contre eux, au 
cas où ils persisteraient « en leur obstination " » . 

Se fiant cependant aux promesses de Charles, les Etals 
entrèrent aussitôt en relations avec les révoltés. « Hz leur 
ont envoyé, écrit Marillac, lettres signées de la main de l'Em- 



1. <f Tous les troubles... estoient par la tolluz et conséquemment s'en 
ensuivoit l union et tranquillité des Estatz du pais, par quoy il n'estoit plus 
besoin de prendre les armes pour ce regard ny mettre sus deniers pour 
courir aux rebelles d aultant qu'ilz n'y en restoient point aulcungs, car ceulx 
qu'on dict rebelles sont seullement pour le regard de la relligion. » De 
Marillac au Roi, 12 août 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, fol. 22 r°.) 

2. De Marillac au Roi, 26 août 1550. (Ibid., fol. 31 V>.) 

3. Ibid., fol. 31, r :) et v". 

4. De Marillac au Roi, 16 septembre 1550. {Ibid., fol. 93 v°.) 

5. Ibid. 



166 CHAPITRE VII 

pereur portant sauf-conduit, pour comparoir par deçà et né- 
gocier sur le faict de leur réconciliation 1 . » Grâce à la fermeté 
de la Diète, l'affaire semblait donc en bonne voie, lorsqu'on 
apprit tout à coup que Maurice de Saxe avait reçu de l'Em- 
pereur l'ordre de marcher contre Magdebourg 2 . Après 
s'être formellement engagé h ne point entamer les hosti- 
lités avant la comparution des rebelles à Augsbourg, 
Charles s'était brusquement décidé à les assaillir. 

Comme le remarqua Marillac, il y avait là autre chose 
qu'une déloyauté, il y avait une très habile manœuvre. 
L'Empereur voulait par celle attaque inopinée pousser à 
bout ceux de Magdebourg ; il comptait les amener ainsi à 
commettre des actes d'hostilité tels qu'il pût avoir dès lors 
« juste occasion d'emploier contre eux l'ayde de l'Em- 
pire 3 ». Aussi les Magdebourgeois, irrités de cette dupli- 
cité, firent-ils bientôt savoir à la Diète qu'il leur était pour 
le moment impossible de venir se disculper à Augsbourg, 
« veu que tout le monde leur courroyt sus k ». Les révoltés 
de Brème, qu'on n'avait pas encore attaqués, semblèrent, 
il est vrai, plus conciliants: ils annoncèrent leur arrivée à 
Augsbourg. « Ils monstreroient là, disaient-ils, ne tenir à 
eulx qu'ilz ne se réconcilient avecques l'Empereur, pourveu 
qu'il ne leur parlast point de changer leur religion, ny 
fasse compte qu'ilz fussent pour jamais accepter son In- 
térim 3 . » Mais les longues discussions auxquelles donna 



1. De Marillac au Roi, 7 octobre 1550. (Ibid., fol 46 v°.) 

2. Ibid. 

3. Ibid., fol. 46 v° et 47 r°. 

4. De Marillac au Roi, 28 octobre 1550. {Ibid., fol. 55 r°.) Sur le siège 
de Magdebourg par Maurice et les négociations de l'Empereur avec cette 
ville, voir Ranke, Deutsche Gcsc/uclite, t. V, p. 177-187. — De Tbou, 
Historiarum sui temporis libri CXXXVIII (trad . fr. par Dcsfontaincs, 
Lebeau, etc.), t. 1, p. 432-434. 

5. De Marillac au Roi. 28 octobre 1550. (Bibl. Nat., fr. 15'J17, fol. 
55 r°.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA <:<>! R IMPERIALE 167 

lieu l'arrivée tics ambassadeurs brêmois, n'eurent pour 
Brème qu'un avantage: ou ne put L'attacraer comme on 
avait al laque Magdebourg. 

Les hostilités étaient nettement engagées à ce moment 
entre cette dernière ville et l'Empereur, et les Magde- 
bourgeois semblaient disposés à résister énergiquement. 
a Ils estaient plus animeux et obstinez que jamais 1 . » Les 
encouragements de la France étaient pour eux « un exci- 
lanl r>. A la nouvelle de l'attaque de Magdebourg, Marillac 
avait aussitôt fait ressortir au connétable de Montmorency 
les avantages que la France pouvait retirer d'une inter- 
vention active auprès des Réformés. « Il seroyt soubz cor- 
rection, Monseigneur, fort à propoz, écrivait-il, de faire 
conforter secrètement ceux de Magdebourg ou par le 
moyen de quelque Alleman, ou par quelque personnaige 
des nostres, qui sceust dextrement faire cest office et ne 
fust point de ces cerveaux esventez qui scandalisent bien 
souvent le maistre et la nation. Si le Roy veult seullement 
soubz main favoriser quelque peu les nouvelletez qui nais- 
tront en Allemagne, l'Empereur se trouvera enveloppé 
de difficultez telles qu'il n'en sortira de sa vie 2 . )) Des 
ouvertures formelles avaient d'ailleurs été faites sur ce 
point à Marillac. Plusieurs membres de la Diète « person- 
naiges d'estime, luy avoient baillé un petit escript dressé 
par forme de discours », où étaient exprimés les vœux 
de l'Allemagne. Notre ambassadeur était chargé de 
transmettre cet avis à la cour de France 3 . Une ligue, disait 
cette déclaration, se constituait en ce moment entre les 
princes les plus puissants de l'Empire. Les rois de Dane- 



1. Du cardinal du Bellay à Montmorency, janvier 1551. (Druflél, t. I, 
p. 569.) 

2. De Marillac au Connétable, 7 octobre 1550. (Ibid., p. 514.) 

3. Du même au même, 9 décembre 1550. (fbid., p. 542-543.) 



168 CHAPITRE VII 

mark et de Pologne s'y étaient joinls. a Les choses estant 
ainsy, pour conforter et entretenir ces alliez, il ne seroyt 
pas hors de propoz qu'il y eust quelque prince de grande 
puissance et qui fust redoulé lequel voulust s'unir aAec- 
ques eux, ... de sorte que par tel moyen la puissance de 
l'Empereur, qui aultrement s'augmenteroyt de plus en 
plus, seroyt de tant diminuée qu'il auroyt pour F advenir 
bien peu d'auctorité en Allemagne ' . » 

Ces ouvertures ne pouvaient qu'être agréables à la poli- 
tique française. Le roi de France mandait donc à Marillac 
de redoubler d'activité « pour donner cueur à ceulx de 
delà 2 ». Et le connétable de Montmorency informait notre 
ambassadeur que la Cour, de son côté, ne restait pas inoc- 
cupée. Les menées de la France étaient en effet très vive- 
ment conduites « dans les cartiers de Magdebourg » et l'un 
des plus fidèles serviteurs de Charles, Lazare de Schwendi, 
ne cessait dans ses lettres d'en faire ressortir le danger à 
son maître. « Enceste rébellion, lui écrivait-il, conviennent 
les pratiques et voluntez de plusieurs Princes, Roys et citez 
qui désirent quelque mauvaise aventure, ... et je crains 
que le roy de France ne s'y mesle et veuille par tel moyen 
donner affaire ailleurs à Vostre Majesté 3 . » 

Cependant les prévisions de Marillac se réalisaient. L'at- 
taque inopinée de Magdebourg n'avait eu d'autre but que 
d'amener les révoltés à des actes d'hostilité ouverte, pour 
décider ensuite plus facilement les Etats à prêter contre 
eux aide et secours à l'Empereur. Celui-ci représentait à la 
Diète, sous les plus noires couleurs, l'audace des rebelles; 



1. « Adviz baillé à M. de Marillac sur ce qui est expédient tou- 
chant les affaires d'Allemagne. » (Ibid., p. 543.) 

2. Du Roi à Marillac, 7 janvier 1551. (Jbïd., p. 555.) 

3. De Lazare de Schwendi à l'Empereur, 7 novembre 1550. (Ibid., 
P . 529.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COI R IMPERIALE 169 

il insistait sur les violences commises par eux chaque jour 
vis-à-vis de leurs voisins. L'on devait détendre contre eux, 
ajoutait-il, la cause de l'ordre menacé. Il fallait que les 
États consentissent aux sacrifices que leur demandait 
l'Empereur. 

Mais la Diète résistait toujours. 11 ressortait du dernier 
manifeste des Magdebourgeois qu'ils combattaient seule- 
ment pour leur religion et qu'ils n'entendaient nullement 
s'insurger contre l'ordre public, comme l'Empereur per- 
sistait à l'affirmer. « Lesdicts de Magdebourg, écrit _\Ia- 
rillac, ont de nouveau faicl imprimer et publyer un escript 
dans lequel ilz disent... leur dernière délibération de s'ex- 
poser à toutes extremitez de malheur, plus tost que de per- 
mettre que l'Empereur puisse altérer leur relligion par le 
moyen de son Intérim 1 . » Les Etats prétendaient donc 
qu'on devait envoyer aux révoltés un nouveau sauf- 
conduit, suspendre les attaques dirigées contre eux et les 
admettre à s'expliquer à la Diète 2 . Devant l'insistance de 
l'Empereur, voici cependant quelle fut l'offre finale des 
députés : les États devaient « composer quelques condi- 
tions gracieuses pour offrir à ceulx de Magdebourg », et si 
ces derniers les refusaient, l'Empereur pourrait employer 
contre eux 50,000 florins par mois pris sur le « Dépôt de 
l'Empire », c'est-à-dire sur les contributions votées lors de 
la dernière Diète 3 . 

Charles jugea ces offres inacceptables. Il refusait l'assi- 
gnation sur le dépôt de l'Empire et demandait 1 00,000 flo- 
rins une fois payés et après 60,000 florins tous les mois v . 
Mais les États demeurèrent inflexibles. Ils préférèrent 



1. De Marillac au Roi, 28 octobre 1550. (Bib. Nat., l'r. 15917, fol. 55 r°.) 

2. Du même au même, 27 novembre 1550. (Ibid., fol. 69 r°.) 

:!. Du même au même, 2 décembre 1550. (Ibid., fol. 72 v°-7o r°.) 

i. Du même au même, 9 décembre 1550. (fbicl.. fol. 76 r".) 



170 CHAPITRE VII 

accorder quelques subsides au roi des Romains pour pré- 
server l'Allemagne des Turcs 1 que fournir à l'Empereur les 
moyens d'entretenir une guerre civile. En présence même 
des graves événements qui signalaient les débuts de cette 
lutte intestine, ils crurent de leur devoir de faire une fois 
de plus appel à la clémence de l'Empereur. Ils le (( requi- 
rent » encore « de recevoir ceulx de Bresme et de Magde- 
bourg à bonnestes conditions de réconciliation 2 ». Au 
même moment, des ambassadeurs de Hambourg, de Lù- 
nebourg et de Lùbeck essayaient d'amener une entente 
entre l'Empereur et les rebelles 3 . 

Au reste, en Allemagne, la majorité était de cœur avec 
les révoltés. A Augsbourg on priait publiquement pour 
eux. Et l'Empereur ayant fait afficher dans la Aille une 
proclamation contre les rebelles, les affiches furent lacérées 
dans la nuit. Les choses allèrent donc de jour en jour en 
s'aggravant. Le duc Maurice de Saxe, qui assiégeait Mag- 
debourg 4 , annonçait qu'il craignait fort que la révolte ne 
prît le caractère « d'une esmeute universelle 5 ». Aussi 
Charles s'estima-t-il heureux d'accepter finalement les se- 
cours qui lui étaient proposés par les Etats. La « question 
des rebelles » restait pendante comme celle du concile : les 
conséquences pouvaient en être plus sérieuses encore. 



1. Du même au môme, 17 février 1551. {Ibid., fol. llir'.) 

2. Du même au même, 27 janvier 1551. (Ibid.. fol. 107 r°.) 

3. Du même au même, 10 février 1551. (Ibid., fol. 111 v°.) 

4. Prêt à ce moment à abandonner le parti impérial, l'Électeur s'acquittait 
mollement de la mission qui lui était confiée. « Lui aussy. écrit Marillac, 
escript qu'il luy semble qu'on doibt recepvoir lesdicts de Magdebourg à rai- 
sonnable et ainyable composition. » 

5. De Marillac au Roi, 3 février 1551. (KM. >"at., fr. 15917, fol. 110 r".) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA col II [MPÉRIALE 17 I 



III. 



Au moment où les embarras les plus graves s'opposaient 
ainsi aux projets de Charles- Quint, une 1res malheureuse 
coïncidence se produisait: la famille impériale, dont 
l'union eût été alors si nécessaire, se trouvait divisée, et 
divisée par une question d'intérêt : la question de la suc- 
cession à l'Empire. 

Lorsqu'en 1530, après la diète d'Augsbourg, la scission 
se fût accentuée entre les partis, Charles s'était résolu à 
prendre toutes les mesures nécessaires pour affermir sa si- 
tuation politique. Il avait alors décidé les Electeurs de 
l'Empire à choisir comme roi des Romains son frère Fer- 
dinand, qui devait l'aider à accomplir la lourde tache dont 
il était accablé ' . Son fils Philippe était à peine âgé de trois 
ans : lui-même allait être obligé de quitter pour longtemps 
peut-être l'Allemagne, appelé ailleurs par des affaires pres- 
santes. L'on comprend aisément que, dans ces conditions, 
l'appui dévoué de son frère n'ait point paru inutile à 
Charles et qu'il ait songé à lui déléguer ses pouvoirs en 
Allemagne et sa succession au titre d'Empereur. 

Les deux frères gouvernèrent longtemps dans la plus 
parfaite harmonie. Mais une question restait irrésolue : 
si Ferdinand devait succéder à Charles, quel serait le 
successeur de Ferdinand ? Cette question fut posée par 
Ferdinand lui-même avant la guerre de Schmalkalde. 
Cette guerre pouvait coûter la vie aux deux frères ; n'était- 
il pas nécessaire, dans l'intérêt des Habsbourg, de pré- 

1. Maurenbrecher, p. 25 et 239. 



172 CHAPITRE Ml 

venir celle éventualité, en réglant la succession à l'Em- 
pire au profit de cette maison. Ferdinand n'insista pas, 
du reste, sur les moyens d'y pourvoir. Que l'on instituât 
un gouvernement à deux têtes au profit des fils aînés des 
deux frères, ou que l'on constituât un séniorat dans la 
maison des Habsbourg, telle n'était pas à ce moment la 
question capitale. Ce qui importait surtout, c'était de main- 
tenir dans la famille la dignité impériale. Néanmoins, les 
deux frères ne prirent à celte époque aucune décision 1 . 

A la diète d'Augsbourg, en 15 48, l'affaire revint en dis- 
cussion, mais ne fut pas encore résolue. Il ne semble pas, 
d'ailleurs, qu'à ce moment, Cbarles désirât l'élévation à 
l'Empire de son fils Philippe. L'Empereur revenait à la 
tradition d'une étroite union entre l'Espagne et l'Italie : il 
paraissait souhaiter que son fils se présentât sur la scène 
européenne comme \icaire de l'Empire en Italie, comme 
représentant et titulaire du pouvoir impérial dans la Pénin- 
sule et que l'archiduc Maximilien fût investi de la dignité 
d'empereur d'Allemagne, après la mort de son père Fer- 
dinand". 

Ces plans trouvèrenl dans le prince Philippe un adver- 
saire déterminé. Peut-être sous l'influence du duc d'Albe, 
peut-être de son propre mouvement, il demanda à son 
père d'ajourner la décision de cette question, qui touchait 
de si près les intérêts des Habsbourg, jusqu'à son arrivée à 
Bruxelles, où il devait venir rejoindre l'Empereur. Charles 
céda à ces instances, et il convint en même temps avec 
son frère, vers le milieu de l'année 1548, que le successeur 
de Ferdinand, au litre de roi des Romains, ne pourrait être 



1. Bucholtz, Gesch. der Regierung Ferdinands I, t. IX. p. 400. 
Ranke, Deutsche Geschichte, t. VI, p. 392. — Ribier, t. II, p. 17. 

2. Maurenbrecher, p. 197. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COI R [MPERIALE 17^ 

choisi qu'après un débat sérieux et une discussion appro- 
fondie '. 

Depuis ce moment jusqu'à son arrivée à Bruxelles 
(avril 1549), le prince Philippe dul l'aire valoir auprès de 
son père de 1res loris arguments en sa faveur, car revenant 
sur tous ses projets, l'Empereur médita bientôt d'enlever à 
son frère La dignité de roi des Romains pour en investir 
Philippe. S'il faut en croire Marillac, dès le mois de fé- 
vrier 1549, « l'on commençoit fort à parlera la cour de 
Bruxelles de faire le prince des Espaignes roy des Ro- 
mains 2 ». Le bruit courait que « l'on avoit tenu propoz à 
Ferdinand de se démettre du lillre qu'il avoit pour suc- 
cedder à l'Empire 3 », que l'on désirait dans cette vue l'at- 
tirer à Bruxelles. L'on ajoutait, il est vrai, que Ferdinand 
« ne vouloit en aulcune façon qui fust prester l'oreille à 
ces propoz... Ce seroyt en effet, au dire de tout le monde, 
remarque Marillac, un acte de grande simplicité que de 
quitter ce qui luy est acquis ' ». 

Sur le refus de Ferdinand de se rendre à Bruxelles, 
l'Empereur envoya alors vers lui en Hongrie M. de Chan- 
lonnay, iils aîné de M. de Granvelle. Cet ambassadeur 
était chargé de proposer au roi le mariage d'une de ses 
filles avec Philippe et d'essayer de le décider par là à rési- 
gner ses pouvoirs en faveur du prince 5 . Mais Chantonnay 
ne larda pas à revenir annonçant que « les choses estoient 

1. Un échange de lettres eut lieu à ce sujet entre le jeune Granvelle et le 
duc d'Albe, comme en l'ait preuve une lettre de Granvelle à la reine Marie de 
Hongrie du 7 mai 15i8, utilisée par Juste, Vie de Marie de Hongrie, 
p. 9091. — Voir aussi Buclioltz, t. IX, p. 732. 

2. De Marillac au Roi, 13 février 1549. (Bibl. Nat., IV. 3098, p. 152.) 

3. Ibid. 

4. Du même au même, 20 février 1549. {Ibid., p. 164.) 

5. L'instruction de Chantonna) est du 12 juillet 1549. (Drulïel. t. 1, 
p. 242-251.) 



17 



I CIIAl'irUE VII 



aussy mal disposées qu'il esloit possible ». Il lui semblait 
bien difficile, ajoutait-il, qu'on pût jamais fléchir Fer- 
dinand '. 

Ce premier projet de l'Empereur était trop radical. 
Aussi, convaincu de l'inutilité de ses elïbrts sur ce point, 
Charles s'arrêta, dès avant son départ de Bruxelles, à une 
autre combinaison qui avait plus de chances d'aboutir : 
c'élait de faire son fils deuxième coadjuteur de l'Empire, 
second roi des Romains avec succession future à la dignité 
impériale, non plus au désavantage de Ferdinand, mais au 
détriment du fils aine de Ferdinand, Maximilien. L'Em- 
pereur vil dans la diète qu'il avait convoquée à Augsbourg 
une occasion de faire triompher ses desseins. Dès avant la 
Dièle, du reste, on fit à ce sujet des ouvertures à Ferdi- 
nand 2 . Mais celui-ci n'accueillit pas mieux les projets mo- 
difiés de son frère. 11 se rendit pourtant à Augsbourg, et 
c'est là que fut disculée pendant huit mois la queslion de 
la succession à l'Empire. 

Cette question était, on le comprend, du plus haut in- 
térêt pour la politique française. Si les plans de l'Empe- 
reur aboutissaient, la puissance redoutable dont il dispo- 
sait reviendrait au prince Philippe aussitôt après la mort 
de Ferdinand. La France devrait alors recommencer contre 
le fils la lutte sans trêve qu'elle soutenait contre le père 
depuis 1520. Et cette perspective se laissait entrevoir au 
moment où la santé toujours déclinante de Charles-Quint 
faisait présager la prochaine délivrance du monde occi- 
dental! « Tous ceux qui voyoient son visage jugeoient 

1. Cf.: Lettre de Ferdinand à Charles-Quint, du 27 juillet 15'i9. (Ibid., 
p. 268-269.) — Bucholl/, t. VI, p. 457. 

2. Lettre de Marie de Hongrie à Ferdinand, du I e '' mai 1550, citée par 
Buchollz, t. IX, p. 495. 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A 1>\ COI R IMPERIALE I 75 

bien qu'il n'estoit pas disposé pour faire longue vie... qu'il 
estoit bien vieil et maladif et ne tarderoyt point à s'en aller 
en l'aultre monde 1 . » — Depuis le mois de juillet qu'il est 
arrivé à Augsbourg, écrit Marillac, jusqu'à ce mois de fé- 
vrier ( I 55 1 ) « l'Empereur a eu si peu de santé qu'il ne s'est 
guères monstre hors de son logis et despuis la Toussaint n'a 
euères boui^é de sa chambre. Il s'est seullement laissé 
veoir en une salle... joignant à sadicte chambre et auss) 
chaude qu'une fournaise lors des festes de Sainct-André, 
Noël et aussy quand il bailla le recez de la Dielte 2 ». La 
goutte torturait ce vieillard précoce. Il avait parfois « les 
mains sy contractées et retirées qu'il ne s'en pou voit 
avder », et au dire de Marillac, « il estoit demouré une 
foys six jours entiers sy froid qu'à peine on le pouvoit res- 
chauuer et pensoient les médecins que la chaleur naturelle 
fust du tout pour s'esteindre ». — « Je ne veux obmetlre, 
Sire, écrivait Marillac à son maître, qu'il est fort atténué 
et foible de grandes évacuations de sang. Il a eu ces jours 
passez son flux accoustumé d'hemorroydes... et da vuydé, 
dit-on, par bas, en moings de quatre ou cinq jours, de dix 
à douze livres de sang 3 . » 

1. « ... Atant je me partis de luy (l'Empereur) le laissant en bien ponvre 
estât. Car oultre ce que despuys ne l'avoys veu le visage luy est fort rappe- 
tissé, la parolle affoiblye et baleine accourue, il est devenu gros et enflé par 
le ventre et par les jambes, laquelle ebose les médecins disent estre ung signe 
évident d'vdropisie, incurable en l'aage de soixante huict ans qu'il a. » De 
Marillac au Connétable, 15 juillet 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, fol. 4 r«.) 

2. De Marillac au Connétable, 24 février 1550. (Ibid.. fol. 119 r».) 

3. De Marillac au Roi, 4 novembre 1550. (Ibid., fol. 59 v .)— Marillac 
a tenu, peut-on dire, pendant son ambassade un véritable journal de la santé 
de Charles-Quint. L'Empereur, écrit-il le 5 août 1550, s'est « trouvé aucu- 
nement mal disposé de sa personne à cause du temps qui a esté froit et plu- 
vieux, qui lui a ramené la goutte et a esté cause que ledict seigneur a esté 
contrainct de se purger pour la troisiesme ou quatriesme foys despuis qu'il est 
arrivé par deçà, laquelle chose ne semble soubz correction, Sire, désigner 
rien de bon. » (Ibid.. fol. 18 v".) — « Despuis son retour de Municq. 
mande l'ambassadeur, le 18 août 1550, lEmpereur s est toujours si mal 



176 CHAPITRE VII 

(( Mais l'ardeur de l'ambition qu'il a, ajoute l'ambas- 
sadeur, n'en est en riens diminuée. » Celte puissance, que 
la mort menaçait de lui arracher, Charles voulait en effet 
la laisser en héritage à son fds. La disparition si longtemps 
et si impatiemment attendue du grand Empereur ne pou- 
vait tarder. Ne devait-elle donc point délivrer notre pays de 
ses perpétuelles alarmes? 

On se figure aisément avec quelle anxiété notre gouver- 
nement suivit pendant la Diète le débat de la question de 
succession. Marillac eut encore là une occasion de déployer 
son zèle. Dans cette affaire, aussi bien que dans celles du 
concile et des rebelles, il ne devait s'attirer que des éloges. 

Dans une de ses dépêches, notre ambassadeur donne un 
compte rendu très net de la situation. « L'Empereur, 
écrit-il, au mois de septembre 1550. veult essayer de faire 
le Prince d'Espaigne second coadjuleur de l'Empire, si tant 

trouve qu'il a gardé la chambre sans se laisser vcoir. Les médecins sont en 
granl doubte de sa santé d'aultant que voyant ce flux d'hemorroydes con- 
tinuer, ilz ont peur s ilz se resserrent que l'hydropisie s'en ensuive pour la 
grant corruption d'humeurs qui sont au corps, et de le permettre ainsy 
couller ilz craignent qu advenant quelque petit accident de fiebvre ou de 
goutte ledict seigneur fust pour succomber, d'aultant que par ce flux il 
demeure merveilleusement foible. Davantaige, Sire, à considérer comme 
l'espérance de se porter bien estoit fondée sur la saison d esté, où toulesfoys 
l'on a veu maintenant le contraire, l'on peult aisément inférer que l'hyver qui 
approche n'est pas pour amender le mal, avecques ce qu'à veoir ledict sei- 
gneur prendre de troys en quatre jours médecine il y a peu de gens qui 
estiment que cela puisse durer, laquelle chose faict penser à tout le monde 
qu ung de ces matins sans qu aultrement on n'en prenne garde l'on orra dire 
que 1 Empereur sera déceddé et que courriers seront depeschez de toutes 
parlz. » (Ibid., fol. 35 r° et v°.) — « L'Empereur pour l'heure... se trouve 
bien mal du corps pour estre fort atténué et foyble d'une grande évacuation 
de sang qu'il a eue ces jours passez par son flux accoustumé d hemorroydes, 
depuis lequel la goutte l'a saisy aux pieds, mains, espaulles et aultres lieux, 
de sorte qu'il n'a guères membre qui puisse faire son office, ains garde le 
lict sans se pouvoir ayder ny remuer, et qui pis est aulcuns veulent dire qu'il 
ne sent point de douleurs ez lieux qui sont les plus sensibles comme les mains 
et les pieds, laquelle chose on prend pour mauvais présage de pouvoir durer 
longtemps. » De Marillac au Roi, 4 novembre 1550. (Ibid., loi. 58 r°.) 



AMBASSADE DU M. DE MARILLAC A LA COUR IMPÉRIALE 177 

est que le Roy des Romains l'accorde et que les Ellecteurs 
y consentent et combien que ce dessaing semble estre 
plein de plusieurs difficulté/, par la disposition des vo- 
luntcz desdicts seigneurs Roy et Ellecteurs qui sont assez 
esloignez de ce parti ' . » 

Et d'abord les sentiments des Electeurs ne faisaient de 
doute pour personne. Le prince Philippe leur était odieux, 
et il paraissait bien difficile que Cbarles pût le leur im- 
poser comme futur Empereur. L'Allemagne tout entière 
aurait du reste prolesté contre ceclioix. Elle haïssait le fils 
de l'Espagnol et ne cachait pas ses préférences pour Maxi- 
mi lien- « espérant plus de luy qui est Alleman et person- 
naige ouvert et affable, écrit Marillac, que de ce Prince 
d'Espaigne, qui est de complexion estrange et peu congneu 
par ceulx qui le hantent le plus 2 » . Le caractère sombre et 
taciturne de Philippe, l'ardeur de ses convictions catho- 
liques, la raideur espagnole de ses manières n'étaient 
point faits pour lui concilier des sympathies, qui allaient 
toutes à son cousin le roi de Bohême, « prince gentil et de 
grande expectation 3 ». D'ailleurs, après trente ans de ser- 
vitude, l'Allemagne voulait enfin s'affranchir de la domi- 
nation étrangère des rois d'Espagne et ressaisir la liberté 
et l'indépendance sous des souverains nationaux, tels que 
Ferdinand et Maximilien. Elle aussi avait cruellement 
souffert du despotisme de Charles, elle aussi attendait im- 
patiemment la mort du terrible maître qu'elle s'était 
donné ! 



1. De Marillac au Roi, 9 septembre 1550. {Mémoires-journaux du duc 
de Cuise, publics dans Michaud et Poujoulat, Nouvelle collection de 
mémoires relatifs à l'histoire de France, t. VI, p. 52.) 

2. De Marillac au Roi, 29 septembre 1549. (Bibl. Nat., l'r. 3099, p. 151- 
152.) 

3. Du même au même, 16 septembre 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, fol. 
93 r°.) 

12 



1 78 CHAPITRE \ Il 

Les Electeurs étaient très disposés à faire droit aux dé- 
sirs de l'Allemagne. Dès les premiers jours de son arrivée 
à Augsbourg, Marillac put le constater. Trois d'entre eux 
manifestèrent clairement leurs intentions en ne paraissant 
pas à la Diète. C'étaient les Electeurs de Saxe, de Brande- 
bourg et du Palatinat. « Les Ellecteurs séculiers, écrit Ma- 
rillac, taschent le mieux qu'ilz peuvent de s'excuser et 
s'exempter de venir à la Dietle 1 . » Le Comte Palatin dit 
qu'il est si vieux et si malade qu'il ne peut plus guère 
quitter sa maison : le duc Maurice allègue qu'il redoute les 
entreprises de son frère Auguste : le margrave de Brande- 
bourg écrit à l'Empereur qu'il est sur le point de se con- 
stituer prisonnier entre les mains des enfants du landgrave 
de liesse 2 . Les autres membres du collège électoral, les 
arclievêques de Trêves, de Mayence et de Cologne étaient, 
il est vrai, présents à la Diète, mais Marillac apprit bientôt 
qu'ils n'étaient pas dans de meilleures dispositions que les 
absents. L'ancien nonce du Saint-Siège, l'évêque deFano, 
n'avait pas encore quitté la cour impériale, malgré l'arrivée 
de Pigbino. L'Empereur l'avait prié d'user de son autorité 
pour obtenir des trois prélats une résolution favorable. 
Peu de jours après, le nonce eut une conversation avec 
notre ambassadeur et lui avoua qu'il avait éeboué dans sa 
mission. Les Electeurs ecclésiastiques lui avaient formel- 
lement déclaré qu'ils ne consentiraient jamais à faire le 
prince d'Espagne coadjuteur de l'Empire. Si même Ferdi- 



1. De Marillac au Roi, 15 juillet 1550. (Bihl. Nat., fr. 15917, fol. 2 r°.) 

2. Le Landgrave Philippe de Hesse était prisonnier de Charles Quint 
depuis Mùhlberg. En voulant se constituer lui-même prisonnier entre les 
mains des enfants du Landgrave, le margrave de Brandebourg prétendait que 
c'était « pour s'acquitter de sa foy qu'il leur avoit donnée en parolle de prince, 
leur promettant que en cas que ledict seigneur Empereur le traictast (le Land- 
grave) en la sorte qu'on veoyt qu'il faict, il se submettoit à souffrir niesme 
prison et traitement que recepvroyt ledict Lantgrave. » (Jbid., fol. 2 v°.) 



AMBASSADE DE M. DE MABILLAC V LA COUB [MPEBIALE 171) 

nand se ralliail aux desseins de son frère, ils renonceraient 
à leurs évêchés et droit d'élection plutôt que de sanc- 
tionner une pareille violation du droit public allemand' . 

Pourtant malgré ces protestations, l'Empereur n'aban- 
donna pas ses projets. Les Électeurs pouvaient dire qu'il 
ne lui servirait de rien d'obtenir l'adhésion de Ferdinand à 
la nouvelle loi électorale, que dans ce cas même ils refu- 
seraient, eux, leur approbation. Il passa outre, sans tenir 
compte de ces avertissements. 11 se disait qu'ayanl une fois 
arraché le consentement du roi des Romains, le principal 
intéressé, il ne pouvait manquer de triompher du mauvais 
vouloir du corps électoral. Et dans celte pensée, il entama 
aussitôt les négociations avec Ferdinand. 

Mais celui-ci paraissait de moins en moins disposé à 
laisser dépouiller sa famille de la dignité impériale. Et en 
même temps qu'il informait son gouvernement des dispo- 
sitions des Électeurs, Marillac se félicitait d'avoir à lui an- 
noncer l'opposition du roi des Romains. La France pou- 
vait espérer beaucoup de cette double résistance. « Ce Roy 
des Romains adict entre aultres propoz à M. de Granvcllc, 
écrit Marillac, et me l'a-t-on répété, que, combien que les 
royaulmes de ce monde fussent en la main de Fortune, qui 
lespouvoit oster et transporter selon qu'il plaisoit à Dieu, 
toutesfoys le nom, tiltre et dignité estoient de telle impor- 
tance qu'on n'en pouvoit despouiller et priver les hommes 
par force, . . . sans que cella proccddast de grande laschelé et 
abjection de cueur. » — ((Et M. de Granvelle s'est desparti 
de luy, ajoute l'ambassadeur, sans enfoncer plus avant". » 
Ses premières démarches étant restées infructueuses, 
Charles résolut alors d'user auprès de son frère de l'in- 



1. De Marillac au Roi. le 2 septembre 1550. (Ibid., fol. 36 v°.) 

2. Du même au même, 29 juillet 1550. (Druflel, t. I, p. 464.) 



1 80 CHAPITRE VII 

Aliénée que leur sœur Marie de Hongrie 1 , gouvernante 
des Pays-Bas, avait toujours eue sur Ferdinand. Il la savait 
toute dévouée aux intérêts de la branche espagnole, et il 
lui parut que son intervention ne pourrait qu'être favo- 
rable à ses desseins. « Il y a grande apparence, Sire, écri- 
vait Marillac au roy Henry II en lui annonçant l'arrivée de 
la reine de Hongrie, il y a grande apparence que ce voyaige 
soyt pour essayer de faire le Prince deuxiesme coadjuteur 
de l'Empire 2 ; ... l'on estime cclla estre la seule cause pour 
laquelle ladicte Dame a esté appelée par deçà, comme 
estant instrument plus propre à induyre le Roy des Romains 
à accepter ce party que n'eust esté ni le feu Seigneur de 
Granvelle, ny aultre ministre de l'Empereur, pour n'oser 
si privéement entrer en ces termes comme peull faire une 
sœur envers le frère 3 . » 

En même temps, l'Empereur expédiait courriers sur 
courriers aux Electeurs pour les attirer à Augsbourg. Si 
quelque résolution était prise pendant le séjour de la reine 
Marie en Allemagne, on voulait tenter d'arracher aussitôt 
le consentement du corps électoral « en bastant le fer pen- 
dant qu'il estoit chaud ». L'Empereur insistait donc de la 
manière la plus pressante auprès des Electeurs. Il écrivait 
à Maurice de Saxe « qu'il auroit cause de demeurer entiè- 
rement content et satisfaicl » de sa venue à Augsbourg : à 
l'Electeur de Brandebourg il offrait de se charger des dé- 
penses de son déplacement, « en sorte que les fraiz qu'il 
feroyt au voiaige seroyent moindres que la récompense qu'il 

1. Marie d'Autriche sœur de Charles Quint (1503-1558) épousa en 1521 
Louis II, roi de Hongrie et de Bohème, qui fut tué à la bataille de Mohacz 
en 1526. En 1531 Charles confia à Marie le gouvernement des Pays-Bas 
qu'elle exerça jusqu'en 1555. (Juste, Vie de Marie de Hongrie.) 

2 De Marillac au Roi, 9 septembre 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, fol. 
39 v".) 

3. Uu même au même, 16 septembre 1550. (Ibid., fol. 43 r°.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUR IMPERIALE 181 

en recepvroyt ». L'on cherchait aussi à « amadouer » le 
Comte Palatin : « mais luy, comme vieil renard, écrit Ma- 
rillac, paye l'Empereur en mcsme langaigc, faisant en- 
tendre n'avoir regret en ce monde plus grand comme de 
ne pouvoir accomplir son commandement, à cause de son 
indisposition 1 ». Au reste, aucun des trois absents n'était 
arrivé lorsque Marie de Hongrie entra à Augsbourg le 
10 septembre 1550 2 . 

Les pourparlers commencèrent aussitôt entre elle et son 
frère. Marillac ne larda pas à être informé par des indis- 
crétions « du fons de la besongne ». La reine fil briller aux 
yeux de Ferdinand tous les avantages dont on comptait 
payer le désistement de sa famille. Elle mit en avant le 
mariage d'une des filles du roi des Romains avec le prince 
d'Espagne, et celui de son second fils avec la fdle de la 
reine Eléonore : « par le moyen desquelz mariaiges, il au- 
royt environ ung million d'or, dont il se pourroyt aydcr à 
marier ses aultres fdles et désengager tant de terres siennes 
qui estoicnt hipotecquées 3 ».. L'Empereur, ajouta la reine, 
promettait à son frère de le rendre paisible possesseur du 
duché de Wirtemberg, dont il avait été dépouillé : l'on 
devait enfin lui aider à repousser les attaques des Turcs en 
Hongrie et à s'emparer de la Transylvanie \ 

1. Do Marillac au Roi, 9 septembre 1550. (Tbid., fol. 40 r°.) 

2. « Sire, la Royne de Hongrye doibt arriver jeudy prochain en ceste ville 
... qui est trois jours plus tost qu'on n'en faisoit le compte, car l'on l'attendoit 
seullement au quatorziesme de ce moys ; et partant se trouvera qu'elle aura 
f'aict le voyage de Bruxelles icy en seize jours combien qu'il y ayt aultant deux 
l'oys que de Paris à Lion, laquelle chose, Sire, accroist et confirme l'oppiniou 
de tout le monde à croyre que ceste soubdaineté n'est pas sans grant mistère » 
(Ibid., fol. 39 v°.) — La lettre de Marillac est du mardi; la reine arriva 
donc un jour avant la date indiquée par lambassadeur. — Cf.: Lettre do 
Marillac au Roi, 16 septembre 1550 : «... après l'arrivée de la Royne de 
Hongrye qui fut le dixiesme jour de ce moys ...» (Ibid., fol. 43 r".) 

3. De Marillac au Roi, 16 septembre 1550. (Ibid., fol. 43 r°.) 

4. Ibid., fol. 43 v°. 



182 CHAPITRE VII 

Marillac Irace clans ses dépêches un tableau 1res vivant 
de la cour impériale à ce moment. « A oyr parler les Im- 
périaux et quelques Italiens qui discourent de ceste menée, 
écrit-il, il semble que l'Empereur obtiendra aisément ce 
qu'il désyre veus les partys qu'on a mis en avant à ce Roy 
des Romains '. » Les Espagnols s'extasiaient en effet devant 
les immenses avantages que l'Empereur faisait à Ferdinand. 
« Endebté, engagé etpaouvre, avecques expectative d'avoir 
encores des affaires de la part de la Ilongrye 2 », qu'avait-il 
de mieux à faire, « en présence de la grandeur de ces 
partys, . . . qu'à prester son consentement en faveur du Prince 
son nepveu? » Mais les Allemands affirmaient au contraire 
que le roi persisterait à conserver l'Empire aux siens. 
Etant empereur et son fils aîné roi des Romains, il assu- 
rerait aisément l'avenir de ses enfants. S'il avait droit au 
duché de Wirlemberg, il trouverait bien moyen de se le 
conserver, sans que l'Empereur s'en mît le moins du 
monde en peine. Toutes les offres qu'on lui faisait ne pou- 
vaient en un mot « contrepoiser la valeur d'ung Empire, 
sur la rétention duquel se fondoient la conservation et ac- 
croissement de sa maison 3 ». Et du reste Ferdinand n'ac- 
corderait rien sans avoir le consentement de son fils aîné, 
le roi de Bohême, maintenant en Espagne. Ce prince était 
bien dans l'affaire le principal intéressé, puisque les projets 
de l'Empereur le privaient de ses droits à l'Empire. Enfin 
les affaires ne marchaient pas si vite que le prétendait le 
parti espagnol, puisqu'on avait vu la reine de Hongrie 
sortir de la seconde entrevue avec son frère « toute effa- 



1. Ibid , fol. 43 r°. 

2. Ibid., fol. 43 v°. 

3. Ibid., fol. 93 r°. (Il y a une interversion de pages clans le ms. 15917.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC \ LA COI R [MPÉRIALE 1 83 

rouchée et comme personne violente, qui ne peult bonne- 
ment dissimuler sa passion 1 ». 

Le bien fondé de ces bruits sembla confirmé par le 
brusque départ de la reine le 26 septembre 1550. « Quant 
à ce qu'elle estoit icy venue procurer envers le Roy des Ro- 
mains, dit Marillac, l'on continue à dire qu'il n'y ariens 
de faict pour les conjectures qu'on en a eues et mesmement 
que les conseillers dudict seigneur Roy disent publicque- 
mentque leur maistre a tenu bon 2 . » Les Espagnols, il est 
vrai, conlinue l'ambassadeur, persistent bien à affirmer au 
contraire que l'Empereur a obtenu le consentement de son 
frère, et qu'il ne lui manque plus que celui des Electeurs: 
mais les Electeurs absents ne se hâtent pas de venir, et la 
France peut toujours compter sur cette opposition. 

D'autres personnages, mieux informés, soutenaient que 
la conclusion de l'affaire avait été renvoyée à l'arrivée du 
roi de Bohême, que son père hésitant s'était remis sur lui 
de la décision à prendre et lui avait ordonné de venir le 
rejoindre à Augsbourg. C'était là, en effet, le parti auquel 
s'était arrêté Ferdinand 3 . 

Le jeune roi de Bohème, Maximilien, n'attendait que 
cet ordre. 11 avait épousé l'une des filles de l'Empereur et 
était « gouverneur en Espagne ». Dès qu'il avait appris les 
projets de son oncle, il avait déclaré qu'il n'entendait sous 
aucun prétexte « eslre privé de l'espérance qu'il pouvoit 
avoir par le moyen de son père a la succession à l'Em- 
pire » : il avait demandé avec instance son rappel d'Es- 

i. Ibid. 

2. De Marillac au Roi, 30 septembre 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, fol. 
98 r°.) Pour cette lettre, comme pour celle du 16 septembre, il y a une 
interversion de pages dans le manuscrit 15917. Le commencement de cette 
dépêche est au fol. 98 r° et v°, la suite aux folios 4'i et 45 r° etv°. 

3. Ibid., fol. 99 v°. 



18 



4 CHAPITRE VII 



pagne 1 . Le cardinal de Trente, qui avait 616 en Espagne 
« quérir » le prince Philippe pour l'amener à Bruxelles, 
« mal content de ce qu'il attendoit avoir plus de rescom- 
pense et défaveur de l'Empereur, qu'il n'en avoit eue pour 
ce service » , encouragea Maximilien dans ses réclamations \ 
Et, à cette époque, vers la fin de 1510, il ne fallut rien 
moins qu'un ordre formel de son père pour que le roi de 
Bohême consentît à demeurer en Espagne. Aussi fut-il 
prêt à partir au premier signal. 

Une occasion de faire échec à la politique impériale se 
présentait en ce moment à la France. Henry II avait tou- 
jours entretenu les meilleures relations avec le prince Ma- 
ximilien. Ill'avait choisi comme parrain de son troisième 
fils et lui avait envoyé à cette occasion un ambassadeur, 
M. d'Andelot, chargé des compliments les plus flatteurs 3 . 
Lorsque la cour de France apprit l'intention de Ferdinand 
de s'en remettre, sur l'affaire de la succession, à la décision 
de son fils, elle se crut donc en droit d'intervenir auprès 
de Maximilien, « pour l'encourager dans son obstination ». 
Le jeune prince devait gagner l'Allemagne par le midi de 
la France et l'Italie. Henry II donna aussitôt ses ordres 
pour qu'il lui fut fait le meilleur accueil dans le royaume. 
A son passage à Aiguës-Mortes des fêtes furent organisées 
en son honneur, « où l'on se récréa bien ». On lui offrit 
de magnifiques présents. Il fut ensuite rejoint par un am- 
bassadeur du Roi, M. de Bonnivet, gentilhomme de l'armée 
de Piémont, qui lui présenta les vœux de bienvenue de 
son maître. Sous le prétexte d'aller saluer Maximilien, 
M. de Bonnivet avait en réalité une très importante mis- 
sion. Il était chargé d'exprimer au prince la vive sympa- 

1. Du même au même, 29 septembre 1519. (Bibl. Nat., fr. 3099, p. 151.) 

2. Ibid. 

3. Du Moi à Marillac, 30 juin 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, fol. 1 r°.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUR IMPÉRIALE 185 

lliie du Roi à son égard : la Franco était instruite du mau- 
vais vouloir de l'Empereur envers son neveu ; elle était 
prêle à appuyer secrèlement la résistance du prince l . 

En même temps, le connétable de Montmorency trans- 
mettait à Marillac les ordres du Roi. Aussitôt après l'arrivée 
du roi de Bohême à Augsbourg, notre représentant devait 
solliciter de lui une audience et lui confirmer dès qu'il le 
pourrait les intentions de la France 2 . 

Le 16 décembre, Marillac informait son gouvernement 
de l'arrivée du prince. Il était entré à Augsbourg le 10 du 
mois, à deux heures du matin, « pour avoir commodité de 
conférer avecques le Roy des Romains, avant qu'il fut em- 
pesché par le prince d'Espaigne et aultres seigneurs de 
l'Empire, qui le viendroient visiter 3 ». Suivant les recom- 
mandations reçues, Marillac demanda aussitôt une audience 
et l'obtint très peu de jours après. Il assura le prince des 
bonnes dispositions du roi de France, « à quoy il respondil 
fort bien ». L'ambassadeur affirmait du reste qu'il em- 
ploierait toute son activité « à mener si importante négo- 
ciation v ». Comme le disait en effet Henry II, le mieux 
que l'on pouvait faire « estoit de tenir painct et imprimé 
dans le cueur du Prince le tort qu'il se feroyt et rccepvroyt, 
s'il accordoit ce qu'on luy demandoit B ». 

Cependant l'Empereur ne perdait pas de vue ses projets. 
Mais dans l'incertitude où il était de voir aboutir le dernier 
plan qu'il avait soumis à son frère, il avait imaginé une 
nouvelle combinaison. Avait-elle plus de chances de 



1. De l'évêque d'Arras à la reine Marie, 16 décembre 1550. (Druflel, t. I, 
p. 547.) 

2. Du Connétable à Marillac, 30 janvier 1551. (Bibl. Nat., fr. 15917, 
fol. 113 v°.) 

3. De Marillac au Roi, 16 décembre 1550. (fbid., fol. 82 r°.) 
i. Ibid., fol. 82 v". 

5. Du Roi à Marillac, 11 février 1551. (Ibid., fol. 120 v°.) 



186 



CHAPITRE VU 



réussir? Il propose au roi Ferdinand, écrit Marillac, de le 
« coopter au tiltre et nom de l'Empire, en égale puissance 
que la sienne, pour estre comme deux testes en ung cha- 
peron, à l'exemple d'aulcungs anciens Empereurs Ro- 
mains ». D'autre part, le prince d'Espagne, une fois fait 
roi des Romains, coopterait de même manière le roi de 
Bohême : en sorte qu'après la mort des deux Césars, les 
fds vivraient comme avaient fait leurs pères l . 

Un tel arrangement eût été certainement possible entre 
Charles et Ferdinand. Mais il semblait bien difficile d'ame- 
ner une entente entre Philippe et Maximilien, « dont l 'ung, 
le Roy de Bohesme, écrivait Marillac, est trop remuant 
pour s'accorder avecques la stupidité de l'aultre 2 ». D'ail- 
leurs, ce nouveau plan ne devait pas convenir à l'Alle- 
magne plus que les précédents. L'Empire voulait avant 
tout s'affranchir de la domination espagnole, et il était 
moins disposé que jamais à accepter pour maître le fds de 
Charles-Quint. Le séjour du prince d'Espagne à Augsbourg 
n'avait servi en effet à lui concilier les sympathies de per- 
sonne. Depuis son arrivée en Allemagne, il essayait bien, 
mais vainement, de paraître bon Allemand. Il avait « vestu 
robbe à la tudesque », et offrait d'interminables repas aux 
députés de la Diète. « Il se monstre, écrit Marillac, disciple 
si docile en cest endroict et mesmement à boire, que deux 
ou troys foys l'on l'a rapporté qu'il n'en avoit plus prins 
qu'il n'en pouvoit bonnement porter ». Son précepteur 
affirmait « qu'il concevoit par là sy bonne espérance qu'en 
continuant de faire ainsy, il gagneroyt par temps le cueur 
des Allemans 3 ». Mais ces grâces étaient forcées et les 



1. De Marillac au Roi, 27 novembre 1550. (Ibid., fol. 69 r° et v° ) 

2. Ibid., fol. 69 v°. 

3. De Marillac au Connélable. 21 octobre 1550. {Ibid., fol. 53 r".) 



AMBASSADE DK M. DE MARILLAC A LA COUR IMPERIALE 187 

festins succédaient aux festins sans amener un réel chan- 
gement clans les dispositions des Electeurs. 

L'arrivée du roi de Bohème parut être en effet le signal 
d'une opposition générale. Ferdinand entretenait une cor- 
respondance suivie avec sa sœur Marie de Hongrie 1 et, 
d'après ses lettres, on peut croire qu'il avait été un mo- 
ment irrésolu sur le parti qu'il avait à prendre. Mais après 
un premier entretien avec son fils, il lit savoir à sa sœur 
qu'il n'avait pu persuader à Maximilien d'accepter les offres 
qui lui étaient faites. « Ung personnage de dignité » en 
avertit Marillac, et « l'autheur de cest avis, écrit l'ambas- 
sadeur, le tient de celluy qui a escript la lettre ». Lorsque 
Marie avait quitté Augsbourg, il avait été convenu qu'elle 
y reviendrait aussitôt après l'arrivée de Maximilien. Fer- 
dinand l'informait que la résolution très ferme du prince 
rendait ce voyage inutile. 

%j O 

D'autre part, les Electeurs déclarèrent au même mo- 
ment qu'ils ne consentiraient jamais à créer un deuxième 
roi des Romains. Ils avaient, dirent-ils, juré d'observer 
« la loi de l'Empire qui estoit directement contraire à 
telle façon de succession». Du reste, ils s'étaient promis 
de ne jamais plus élever un Espagnol à la dignité impé- 
riale ; les Electeurs absents seraient entièrement de leur 
avis, ils n'en doutaient pas 2 . 

Malgré tout, la reine de Hongrie, cédant aux instances 
de l'Empereur, avait repris le chemin d'Augsbourg. Elle 
y arriva le 1" janvier 1551. Les affaires « s'échauffèrent » 
alors singulièrement. Les dépèches de Marillac nous don- 

1. Cette correspondance a été publiée par M. de Druffel dans le premier 
fascicule du tome III des Briefr uiid Akten zur Geschichte des sechzehn- 
ten Iahrhunderts, p. 160-20 i. (Voir surtout la première lettre et les 
savantes notes qui l'accompagnent, p. 161-176.) 

2. Do Marillac au roi, 16 décembre 1550. (Bibl. Nat., fr. 15917, fol. 
82 v°.) 



188 CHAPITRE VII 

nent un récit très animé des négociations. Nuit et joui-, 
M. d'Arras ne faisait qu'aller et venir du logis de l'Empe- 
reur à celui du roi des Romains. Les bruits les plus contra- 
dictoires couraient. On allait jusqu'à prêter à Charles le 
projet de faire son fils « consort et compagnon de l'Em- 
pire ' ». En réalité, les mois de janvier et de février se 
passèrent sans qu'on pût rien savoir. Un jour, la reine de 
Hongrie sortait de chez le roi des Romains « en contenance 
et coulleur telle que tout le monde s'apercevoit qu'elle es- 
toit fort indignée ». L'on en concluait aussitôt que les 
affaires n'avançaient pas au gré de l'Empereur. Voyait-on 
bientôt après les rois des Romains et de Rohême et la reine 
de Hongrie « porter visaiges joyeulx, les Espaignols en ve- 
noient à inférer que la praticque avoit esté renouée 2 » . 
Quant aux deux jeunes princes, Philippe et Maximilien, 
« leur contenance donnoit assez à penser qu'ils n'estoient 
guères amys ». — « Hz ne se veoyent, ny parlent en- 
semble à peine une foys la sepmaine, écrit Màrillac, en- 
cores c'est la nuicl, quant de fortune ilz se rencontrent 
dans la chambre de l'Empereur, où par forme d'acquit ilz 
se disent deux ou troys mots, sans aultrement se visiter en 
leur logis, ny se veoir à la messe, à manger, à la chasse 
ou aultres passe-temps :! . » 

Les rapports de la famille impériale étaient, on le voit, 
fort tendus. D'autre part, les Electeurs ne fléchissaient pas. 
Celui de Trêves, au nom de ses collègues, affirma encore 
« qu'il ne debvoit y avoir en Allemagne qu'ung Empereur, 
non plus qu'ung soleil au monde et en son absence ung 
seul Roy des Romains 4 ». Aussi lorsque le recès de la Diète 



1. Du môme au même, 8 janvier 1551. (Ibid., fol. 101 r°.) 

2. Du même au même, 20 janvier 1551. (Ibid., fol. 103 v°.) 
,'}. Du même au même, 10 mars 1551. (Dru fiel, t. I, p. 591.) 
î. Du même au même. 2'i février 1551. {Ibid., p. 582.) 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUH IMPERIALE 189 

eut été publié le 14 février 1551 \ et que tous les princes 
et députés lurent partis, tout le monde, et Marillac le pre- 
mier, lut persuadé que l'Empereur n'avait pas convaincu 
son frère mieux que les Electeurs. Les Impériaux, écrivait 
notre ambassadeur, affirment bien qu'une entente secrète 
a été conclue entre les membres de la famille impériale, 
et que le mariage du prince d'Espagne a été convenu avec 
une lille du roi des Romains ; mais « ce propoz, ajoutait 
Marillac, est plus ridicule que vraysemblable 2 )). 

Eh bien! le 9 mars 1551, cette entente, dont Marillac 
doutait si fort, avait été arrêtée. Ferdinand conservait la 
dignité de roi des Romains ; si donc il survivait à l'Em- 
pereur, il hériterait de la dignité impériale. Le prince Phi- 
lippe serait alors nommé roi des Romains, mais à la con- 
dition que « parvenant ledict seigneur Prince à se coroner 
Empereur, les Ellecteurs asseurent dez à ceste heure d'es- 
lire lors pour Roy des Romains très hault, très puissant et 
très excellent Prince Maximilien, Roy de Bohesme 3 ». En 
même temps, Charles et Ferdinand convinrent de tra- 
vailler en commun à faire approuver leur plan par les 
Electeurs de l'Empire 4 . Cette lâche n'était pas la moins 
difficile. Tant que l'Empereur n'avait point obtenu l'adhé- 
sion du corps électoral au pacte de famille du 9 mars, la 
partie n'était pas gagnée pour lui et la France pouvait ne 
pas désespérer. 

Beaucoup d'historiens représentent Charles-Quint 
comme arrivé, après la Diète de 1550, au comble de sa 



1. Du mémo au même, 17 février 1551. (Bibl. Nat., i'r. 15917, fol. 
113 v°.) 

2. Du même au même, 17 mars 1551. (Druffel, t. I, p. 596.) 

3. Maurenbrecher, Karl V. Appendice, p. 136*-137*. 

4. lOid., p. 247. 



190 CHAPITRE VII 

fortune. Il a obtenu du Pape la convocation du concile : 
les Prolestants oui fait leur soumission à la future assem- 
blée. Les discussions relatives à la succession impériale se 
sont terminées à l'avantage du prince Philippe. La fortune 
sourit enfin au grand Empereur après tant de luttes et lant 
de travaux ! 

Mais tous ces succès ne sont qu'apparents : apparente la 
soumission des Protestants au concile : ils le prouveront 
bientôt à Charles. Dans moins d'une année, l'assemblée de 
Trente sera dispersée et suspendue. Apparente aussi l'heu- 
reuse fortune du prince Philippe, qui ne sera pas Empe- 
reur, qui sera seulement Philippe II. Après la diète d'Augs- 
bourg, l'avenir réserve à Charles bien des déceptions et 
bien des revers. 

La puissance impériale décroît, celle de la France renaît. 
Charles semble avoir triomphé en 1550 ; le véritable vain- 
queur, c'est Henry II. L'année 1550 marque en effet la 
date des premiers succès réels de la politique française en 
Allemagne. Sans doute, dès avant celte époque, nos sou- 
verains avaient compris quels avantages inappréciables 
devaient résulter pour eux d'une intime union avec les Lu- 
thériens allemands et à plusieurs reprises ils avaient 
essayé de se gagner les sympathies des Réformés. Mais par 
une singulière fatalité, aucune de ces tentatives de rap- 
prochement n'avait abouti. Tantôt des embarras inté- 
rieurs étaient venus paralyser nos efforts, tantôt des com- 
plications à l'extérieur nous avaient obligés à détourner 
nos regards de l'Allemagne. En 1550, au contraire, 
l'œuvre est poussée avec activité. La France se trouve à ce 
moment avoir les mains libres ; elle est réconciliée avec 
l'Angleterre et n'a plus rien à redouter pour l'instant de 
son ancienne rivale. « Mes affaires, écrit le Roi à Marillac, 
au mois de février 1551, vont grâce à Dieu de mieux en 



AMBASSADE DK M. DE MARILLAC A LA COUR IMPERIALE 191 

mieux de tous coslez et mesmement de eelluy d'Angle- 
terre, où l'amytié et alliance qui est entre nous se fortifie 
de jour en jour par tous les plus honncstes déportemens 
dont il est possible d'user 1 . » D'autre pari, les inimitiés 
des factions semblent se calmer à la cour de France ; et, 
dégagée ainsi de toute préoccupation, noire politique peut 
se consacrer sans arrière-pensée aux affaires d'Allemagne. 

A ce moment, la foule de nos ambassadeurs, de nos plé- 
nipotentiaires, de nos chargés d'affaires, de nos agents se- 
crets couvre la Germanie. C'est comme un vaste réseau 
qui enserre de ses mailles le Nord de l'Europe. M. Danzay 
intrigue près des cours Scandinaves ; les pensionnaires du 
Roi le servent à Magdebourg, à Brème, à Strasbourg, à 
Cologne ; M. de Marillac défend nos intérêts à Augsbourg. 
Tous ces diplomates encouragent princes et villes à secouer 
le joug impérial, leur promettant l'appui de la France, 
prête, elle aussi, à prendre les armes au premier signal. 
Et ainsi se prépare cette union franco-germanique qui, 
scellée à Friedwald et à Chambord, doit infliger en 1552 
un si terrible échec à l'Empereur et nous valoir l'impor- 
tante conquête des Trois-Evêchés. 

Nous venons de citer le nom de Marillac et, en effet, 
l'on a pu s'en convaincre par ce qui précède, son ambas- 
sade à Augsbourg se trouve être un des épisodes les plus 
intéressants de la campagne diplomatique menée à cette 
date par la France en Allemagne. Ce fut dans tous les cas 
sa « négociation de 1550 » qui lui valut, nous le savons, 
auprès des contemporains la meilleure partie de sa répu- 
tation. Aujourd'hui encore, on apprécie d'autant mieux 
ses dépêches qu'elles constituent la source la plus utile à 
consulter pour l'histoire de la diète cl' Augsbourg. En cette 

1. Du Roi à Marillac, 23 février 1550. (Bibl. Nat.,, fr. 15917, fol. 128 v°.) 



192 CHAPITRE VII 

occasion, il déploya du reste la plus louable activité et fit 
preuve d'une intelligence peu commune. Son principal 
mérite fut, semble-t-il, d'avoir su très bien distinguer en 
quoi les intérêts de la France se trouvaient mêlés aux dé- 
bais de l'assemblée d'Augsbourg. Tandis que d'autres di- 
plomates engagent inconsidérément Henry II à envoyer 
ses prélats au concile, il supplie au contraire le Roi de n'en 
rien faire, mais bien plutôt de soutenir la résistance de la 
Diète. Une occasion unique se présente de gagner les suf- 
frages des Luthériens d'Allemagne; on ne doit point la 
laisser échapper. 11 ne se borne pas d'ailleurs à prodiguer 
de sages conseils : il agit, et toujours à propos. Dans ses 
fréquents entretiens avec le nonce, il essaye de l'éclairer 
sur la déloyauté de l'Empereur. Il entre en même temps 
en relations avec les représentants de Maurice de Saxe pour 
leur affirmer que la France est disposée à appuyer leurs 
réclamations. Dans l'affaire des rebelles, il prend aussi 
très nettement position au nom de son gouvernement et 
son attitude décide plusieurs députés à le charger de pro- 
positions d'alliance auprès de Henry II. A propos de « la 
succession à l'Empire », il ne peut, il est vrai, intervenir 
aussi activement qu'il le souhaiterait, mais du moins com- 
prend-il tout l'intérêt que la cour de France doit porter au 
débat qui s'agite et s'efforce-t-il de lui transmettre jour par 
jour le fidèle récit des négociations. En sorte que parmi 
tant de diplomates, qui travaillent à ce moment en Alle- 
magne à la réalisation des desseins de la politique française, 
Marillac mérite une place à part et est digne des plus légi- 
times éloges. 

Mais aussi la tache lui semble lourde à certains mo- 
ments. Voilà bien longtemps qu'il est absent de France ! 
Il est parti au mois d'août 1547 : les derniers registres de 
ses correspondances nous mènent jusqu'au mois de 



AMBASSADE DE M. DE MARILLAC A LA COUR IMPERIALE 193 

mars L55 I , et nous savons qu'il resta encore en fonctions 
après la Diète. Il demande son rappel « eu esgard qu'il y 
aura bientost quattre ans qu'il est en charge ». Mais par qui 
le remplacer à un moment où la situation est si grave ? Quel 
autre aurait une aussi parfaite connaissance des affaires 
dWllemagnc ? On le laisse donc encore en fonctions. Il est, 
il est vrai, récompensé de ses services. On le fait évêque 
de Vannes au mois de juin 1550 1 . Mais il n'est rappelé 
qu'au mois de septembre 1551, après la rupture officielle 
de Charles-Quint et d'Henry II 2 . En 1 553, il reparlait pour 
l'Allemagne: nous allons voir à quelle occasion. 



1. Il succéda à Laurent III Pucci. Sa nomination fut approuvée parle 
Saint-Siè^re le 20 octobre 1550. {Cailla Christiana, t. XIV, col. 934. 
— Dom Morice, Histoire de Bretagne, t. II, p. xxxvi.) 

2. Lettre de b évoque d'Arras à l'ambassadeur Renard, 24 septembre 1551. 
(Granvelle, Papiers d'État, t. III, p. 596.) 



13 



CHAPITRE VIII. 

MISSION DE M. DE MARILLAC A METZ. 

(1553.) 



L'intervention française en Allemagne : les dernières négociations 
de la France avec Maurice de Saxe. 



Au commencement de 155?, Charles se reposait à 
Innsbrùck, se persuadant follement qu'après la Diète son 
œuvre était finie. Il attendait le retour du printemps pour 
se rendre à Trente, où les Pères catholiques venaient 
de se réunir, lorsque tout à coup la nouvelle se répandit 
que le Nord de l'Allemagne était en armes, que Maurice 
de Saxe, décidément rebelle, s'était emparé de Donauwœrth 
et accourait à marches forcées pour surprendre son sou- 
verain. L'Europe vit alors, et l'Empereur reconnut qu'à 
Augsbourg son triomphe sur l'esprit de révolution avait été 
imaginaire et qu'il n'avait fait qu'arrêter pour un instant 
un torrent irrésistible 1 . On sait le terrible échec que les 
Protestants d'Allemagne et la France, secourus par l'An- 
gleterre, infligèrent à Charles-Quint en cette année 1552. 
11 suffît de rappeler que la glorieuse conquête des Trois- 



1. Bryce, Le Saint-Empire romain-gcrmafiitjue (trad. Lcfebvre), 
p. 422. 



MISSION DE M. DE MAHILLAC A METZ L95 

Évêchés récompensa enfin nos eflbrls, cl qu'au mois 
d'août 1552, le traité de Passau autorisa, provisoirement 
du moins, dans l'Empire le libre exercice des religions ro- 
maine et luthérienne. Une seule chose est à regretter: c'est 
que l'union de la France et de l'Allemagne n'ait point 
assez duré pour nous permettre d'imposer, nous aussi, à ce 
moment, nos conditions à Charles-Quint. Après Passau, 
la France se trouve en effet de nouveau seule en face de 
l'Empereur, et la guerre se poursuit « plus acharnée que 
jamais ». 

Ainsi, après une lutte de près de trente ans, l'Empereur 
se trouvait vaincu et humilié. Renonçant à ses espérances, 
il avait dû accorder à la Germanie la liberté religieuse : il 
avait vu son peuple s'allier ouvertement contre lui à 
l'étranger, et l'Empire démembré d'une portion de son ter- 
ritoire. 

Néanmoins, si accablé qu'il fût par la maladie et les pré- 
occupations de toutes sortes, Charles se remit immédia- 
tement à l'œuvre. Il voulut tenter par un nouvel effort de 
reconquérir la situation qu'il venait de perdre. Ce fut le 
dernier acte de la longue tragédie dont l'Empereur tenait 
le premier rôle depuis si longtemps. 11 fut donné à Ma- 
rillac d'assister de près à ce dramatique spectacle. 



I. 

Aussitôt le traité de Passau conclu, l'Empereur n'eut 
qu'un désir : empêcher l'Allemagne de profiter de la paix 
religieuse et politique qu'elle venait de lui arracher et 
ne point lui permettre de devenir ainsi trop forte contre 
lui. Il résolut donc de faire au plus tôt renaître la 
guerre dans l'Empire. Mais comme à ce moment la lutte 



196 CHAPITRE VIII 

avec la France continuait toujours et absorbait toutes 
ses forces, ce fut une guerre civile que Charles voulut sus- 
citer en Germanie, « pour du tout la ruiner et destruire ' ». 

Une autre raison l'encourageait dans ses projets. Après 
les succès de la dernière alliance des princes d'Allemagne 
et de la France, les menées d'Henry II auprès des Etats 
allemands étaient toujours à redouter. Si par une guerre 
civile on pouvait tenir occupée 1" Allemagne, cette manœu- 
vre devait « empescher la France d'y avoir intelligences 
et practiques pour en tirer quelque ayde 2 ». 

Animé de ces desseins, l'Empereur s'était préparé aus- 
sitôt à les réaliser. Un certain nombre de princes avaient 
protesté contre les conventions de Passau, esprits inquiets 
et cupides, qui voyaient leur avantage dans la continuation 
des hostilités 3 . Charles s'était empressé de favoriser sous 
main leurs prétentions. Les levées de troupes faites par le 
comte de Mansfeld, quoique contraires à l'ordre de la paix, 
furent encouragées par l'Empereur ; et il appuya secrè- 
tement le duc de Brunswick, quand il le vit réclamer 
contre les conditions à lui imposées par l'acte de 1552 . 
Mais une occasion plus favorable allait bientôt se présenter 
à Charles. 

Puisqu'il s'agissait avant tout de reprendre l'avantage 
sur la France, il avait été mettre le siège devant Metz et il 
y avait trouvé, employé au service de Henry II, le mar- 
grave Albert de Brandebourg-Kulmbach. « Le Marquis 
Albert », comme on l'appelait en France, était le prince le 
plus remuant et le plus batailleur de l' Allemagne. Il guer- 



1. Cf.: Maurenbrecher, Karl V, p. 3i2. 

2. De MM. de Marillac et Vieilleville au Roi, 12 septembre 1553. (Bibl. 
Nat. 3 fr. 3100, p. 155.) 

3. Langenn, Moritz Herzog uad Churfûrst zu Sachsen, t. I, p. 547-548. 

4. Maurenbrecher, p. 314-315. 



MISSION DE M. DE MARILLAC V METZ 1 !)7 

royait continuellement hors de ses pclils Etats de Fran- 
conic, et tout l'Empire connaissait son écharpe blanche. 
Des instincts de pillard, soutenus par une réelle valeur 
militaire, un courage à toute épreuve, assez peu de con- 
victions pour servir indifféremment toute cause, une acti- 
vité toujours en éveil, telle était la nature d'Albert. « Sur 
le champ de bataille, disait un contemporain, tonnerre, 
éclairs et feu dévorant ne peuvent être plus terribles que 
lui l . )) Il avait simplifié à son usage la question religieuse, 
et on le soupçonnait fort de ne croire à rien. « Je veux, avait- 
il coutume de dire, faire de mon âme l'enjeu d'un combat 
entre Dieu et le diable: le plus fort l'aura 2 . » Il goûtait 
beaucoup, du reste, la plaisanterie grossière et triviale. Et 
cependant il n'était pas dépourvu de dons naturels ; sa pa- 
role était facile et entraînante, et s'il n'estimait guère les 
savants, du moins n'était-il pas sans posséder quelque cul- 
ture 3 . Quoiqu'il eût combattu avec Maurice de Saxe et 
qu'il eût été un des négociateurs de l'alliance française, le 
traité de Passau lui avait été tout aussi désagréable qu'à 
l'Empereur lui-même *. Que désirait-il en effet, sinon la 
continuation de la guerre? Il avait profité des troubles 
d'Allemagne pour piller le territoire de Nuremberg et les 
possessions des évêques de Bamberg et de Wiirzbourg, et 
il leur avait imposé de si énormes contributions que l'Em- 
pereur avait cru devoir casser les traités ainsi arrachés par 
la violence. La paix conclue, Albert avait néanmoins con- 



1. ,J. Voigt, Markgraf Albrecht Alcibiades von Brandenburg-Kulm- 
bach, t. II, p. 7. 

2. Langcnn. t. I, p. 548. 

3. Arnold, Vita Mauritii (Mencken, Scriptores rerum germanicarum 
praecipue saxonicarum, t. II, p. 1253). — Wollinan, Geschichte und 
Politik, t. III, p. 336. 

4. Bucholtz, Ferdinand I. t. VII, p. 123. 



198 CHAPITRE VIII 

tinué à son compte une guerre de rapines et élait venu se 
mettre finalement au service de la France \ 

L'Empereur avait là un sérieux ennemi. Dans les cir- 
constances actuelles, « Albert, comme l'écrivait le duc 
d'Albe à son maître, élait un prince que la Majesté impé- 
riale ne pourrait jamais assez payer 2 ». En sorte qu'on en 
arriva bientôt à une entente. Albert, quittant le service 
d'Henry II, accepta les offres de Charles 3 . 

Celui-ci ne tarda pas à comprendre qu'il pourrait retirer 
de cette alliance avec le Margrave un avantage plus grand 
encore que son aide contre Henry II. La guerre de France, 
qui paraissait devoir se prolonger, permettait moins que 
jamais à l'Empereur de songer à intervenir personnellement 
en Allemagne contre le traité de Passau. Mais comme il 
était décidé à faire rompre à tout prix la paix dans l'Em- 
pire, il résolut d'utiliser les forces de son nouveau confé- 
déré et de le lancer sur l'Allemagne. Le prix dont il paya 
l'alliance d'Albert prouve bien quelles étaient ses inten- 
tions. Nous voulons parler ici de la mesure qui a livré dé- 
cidément le nom de Charles-Quint à l'exécration de l'Al- 
lemagne \ Il confirma les traités que le Margrave avait im- 
posés à Bamberg,W iïrzbourg et Nuremberg, traités qu'une 
décision impériale avait une première fois cassés. Ravivant 
ainsi une vieille querelle, l'Empereur alluma au cœur de 
l'Allemagne le feu dévorant d'une guerre civile °. 

1. Maurenbrecher, p. 315. — Voigt, t. I, p. 345-347. 

2. Voigt, t. II, p. 3. 

3. Ibid., p. 3-5. — BucholU, t. VII, p. 112. 

4. Maurenbrecher, p. 316. 

5. Voigt, t. II, p. 10-11. — C'est à propos de cette confirmation des 
traités que parut en Allemagne une chanson satirique d'Hans Sachs, qui, 
faisant allusion au double aigle impérial, disait : « L'un casse, | L'autre con- 
lirme, | L'un dit oui, l'autre non. | Par Dieu ce doit être l'un des deux 
seulement. | Si dans un même pot on fait cuire deux choses, | Gela sent 
malheureusement très mauvais. » (Voigt, t If, p. 12.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A METZ 199 

Charles savait bien en effet ce qu'il faisait en encou- 
rageant les désirs guerriers etla cupidité d'Albert. Il savait 
que le parti dont Maurice de Saxe était le chef, et qui 
avait combattu pour la paix de Passau, se lèverait aussitôt 
contre celui qui la voulait rompre. L'Empereur opposait 
ainsi à l'Electeur, qui l'avait trahi, un chef militaire de 
premier ordre, un soldat sans scrupule, à qui tous les 
moyens étaient bons, et qui se chargerait de semer l'agi- 
tation et le trouble dans l'Empire. 

En face d'Albert, l'audacieux perturbateur de la paix, se 
dressa bientôt en effet la ligue de tous ceux qui avaient 
souscrit au traité de Passau. Le roi des Homains et .Mau- 
rice de Saxe s'unirent les premiers contre l'ennemi que 
l'Empereur venait de susciter à l'Allemagne. Et pendant 
qu'Albert commençait avec acharnement son œuvre de 
destruction, les princes du Sud conclurent à Ileidelberg 
une union pour la défense de leurs biens et le maintien de 
la paix publique ' . 

Les confédérés commencèrent par demander des expli- 
cations à l'Empereur. Comment avait-il pu autoriser une 
spoliation solennellement désavouée une première fois? 
Lequel des deux actes reconnaissait-il maintenant? 
Charles ne put naturellement fournir que des explications 
embarrassées. Il allégua qu'en face des forces françaises il 
avait été obligé coûte que coûte de se faire un allié. Il offrit 
bientôt, du reste, déjouer le rôle de conciliateur entre les 
princes et Albert, proposition presque dérisoire, car il était 
à ce moment intimement convaincu que tout serait inutile 
pour arrêter le Margrave. L'assemblée de Francfort resta 



1. Maurenbreclicr, p. 318-320. — Sur l'attitude du Roi des Romains 
Ferdinand à cette occasion, voir Rucholtz, t. MI, [>. 122. — Voigt, t. II, 
p. 35-38. — Lanz, Coirespondenz des Kaisers Karl's V, t. III, p. 533, 
537 et 538, 540, 552, 564. 



200 CHAPITRE VIII 

en effet sans résultat 1 . « L'Empereur, écrivait un peu plus 
lard Marillac, — qui, nous le verrons, devait être au 
courant de la situation, — voulant monstrer bonne mine 
en mauvais jeu, désire seullement persuader aux Allemans 
qu'il est en délibération de composer les affaires d'Alle- 
magne 2 . » L'intention de Cbarles en était bien loin. Néan- 
moins, l'on ne peut dire avec certitude si à ce moment il 
se sépara d'Albert ou s'il continua à l'appuyer secrètement. 
Les Allemands, eux, se refusèrent toujours à voir dans 
Albert autre chose que « le serviteur et le mercenaire » de 
l'Empereur 3 . 

C'est alors que Henry II proposa le secours de ses armes 
aux États d'Allemagne. Depuis que Maurice de Saxe avait 
traité avec Charles-Quint à Passau, les intérêts français 
périclitaient dans l'Empire *. Beaucoup de princes avaient 
vu en définitive, d'un très mauvais œil, l'annexion des 
Trois-Évêchés. Henry jugea l'occasion favorable pour se 
faire reconnaître et ratifier, au prix de nouveaux services, 
la possession incontestée de sa récente conquête. Il était 
résolu à la payer une seconde fois pour se la mieux assurer. 

Au reste, les agissements mêmes d'Albert ne laissaient 
pas que d'inquiéter sérieusement le gouvernement français. 
Le bruit courait que son ancien allié, une fois victorieux 
en Allemagne, viendrait porter contre nous secours à 
Charles-Quint et attaquer notre frontière des Pays-Bas 5 . 

1. Voigt, t. II, p. 60-65. 

2. De Marillac au connétable de Montmorency, 24 juin 1553. (Mémoires- 
journaux du duc François de Guise, p. p. Michaud et Poujoulat dans 
la Nouvelle collection de mémoires relatifs à l'histoire de France, 
t. VI, p. 184.) 

3. Bucholtz, t. VII, p. 129. 

4. Décrue, Anne de Montmorency ... sous Henri If..., p. 137-138. 

5. Du roi Henry II à MM. de Marillac et de Vieilleville, 9 juillet 1553. 
(Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 194.) 



MISSION ,DE M. DE MARILLAC A METZ t? 1 

Il fallait prévenir ce péril en aidant l'Empire à écraser au 
plus lot le Marquis. 

Enfin, dès ce moment, l'intention de Henry II était, l'on 
n'en peut douter, de donner à la lutte qui se préparait de 
plus larges proportions : il prétendait la transformer en une 
nouvelle guerre générale contre la Maison d'Autriche. Les 
conventions de Friedwald et de Chambord nous avaient 
valu sans doute une riche proie et de brillants succès. 
Mais ces succès, le traité de Passau était venu brusquement 
les interrompre. Après avoir obtenu de l'Empereur les 
concessions qu'elle souhaitait, l'Allemagne s'était retirée 
de la lutte, laissant supporter à la France seule tout le 
poids de la colère impériale. Le Roi ne pouvait s'en con- 
soler et gardait toujours le secret désir de voir se reformer 
contre Charles-Quint la ligue formidable qui l'avait mis 
récemment à deux doigts de sa perte. Il vit dans la der- 
nière déloyauté de l'Empereur un moyen très sûr de réa- 
liser ses desseins. Qu'allait-il faire? Il gagnerait tout 
d'abord de nouveau les faveurs des princes de l'Empire en 
leur offrant son aide pour triompher d'Albert et mettre au 
plus tôt un terme à la guerre civile. Mais, en même temps, 
il exciterait leur ressentiment contre Charles-Quint et leur 
représenterait quel juste châtiment méritaient ses odieuses 
menées. Suffisait-il vraiment qu'Albert fût vaincu ? Ne 
fallait-il pas aussi tirer vengeance de l'Empereur, son pro- 
tecteur et son complice, de l'Empereur seul responsable 
des troubles nouveaux qui menaçaient? Dans ce but, la 
France et la Germanie devaient s'unir contre le Marquis 
d'abord, ensuite contre le commun ennemi de l'Europe et 
tenter d'infliger au souverain et à son « mercenaire » un 
sanglant échec. Un prétexte s'offrait de renouveler l'avan- 
tageuse alliance de 1552 ; le Roi était bien résolu à ne pas 
le laisser échapper. 



505 CHAPITRE VIII 

Il essaya donc aussitôt de renouer ses relations avec 
Maurice de Saxe. L'Électeur ayant promis d'envoyer à 
Metz des ambassadeurs pour s'entendre avec ceux du Roi \ 
Marillac reçut l'ordre de partir pour la Lorraine (juin 1 553) . 
Il allait y représenter les intérêts de la France. Le cardinal 
de Lenoncourt, nouvel évêque de Metz, et le Lieutenant 
d'Henry II, M. de Vieilleville, devaient agir de concert 
avec lui. Marillac emportait les instructions de la cour de 
France. Nos représentants étaient chargés d'exprimer aux 
députés de l'Allemagne « l'affection cpie le Roy de France 
avoit toujours portée à la liberté germanicpie et combien 
avoient différé les offices, que Sa Majesté Impériale avoit 
faietz et practiquez et faisoit et pratiquoil encore aujour- 
d'hui a l'entière ruyne et oppression d'icculx et de leur 
dicte liberté ». Les ambassadeurs avaient ordre d'insister 
tout particulièrement à ce sujet. Ils devront, dit l'instruc- 
tion, (( faire ressortir de poinct àaultre » l'odieuse déloyauté 
de l'Empereur et encourager par tous les moyens les désirs 
de vengeance de l'Allemagne. Ils feront part ensuite des 
intentions de leur maître. « Pour l'offension du Marquis 
et pour l'aller trouver et combattre », le Roi promet vingt 
à vingt-cinq mille écus. Si les alliés veulent aussi attaquer 
l'Empereur, ils doivent déclarer quelles forces ils comptent 
« mettre sus », et « en quelz lieux et endroietz ilz préten- 
dent les exploiter ». Le Roi désire fort que les Pays-Bas 
soient spécifiés, et à son avis l'armée mise sur pied doit 
compter au moins 12,000 fantassins, 3,000 chevaux et 
« estre pourveue d'un esquipage d'artyllerie à l'équi- 



1. L'intermédiaire entre le Roi de France et Maurice fut le comte Volrad 
de Mansfeld qui vint en Fiance au mois de mai jurer au nom de Maurice 
fidélité à la couronne de France. (Jansscn, Histoire du peuple allemand 
(trad. fr.), t. III, p. 753.) — Rankc, Deutsche Geschichte im Zeitalter 
der Reformation, t. V, p. 323. — Mencken, t. II, p. 1405. 



MISSION DE M. DE MARILLAC A METZ 203 

pollent » : auquel cas la Franco prendra à sa charge l;i 
moitié des frais de guerre. — Si enfin l'Empereur et le 
Marquis attaquent simultanément l'Allemagne, le Roi 
s'engage à fournir aux princes vingt à vingt-cinq mille 
écus par mois, c( pourvu que de leur part ilz accordent un 
mutuel ayde pour sa dicte Majesté, si elle est envahie en 
ses pais par ledict Empereur ou ses adhérans soit Princes 
de la Germanye ou aultres ». — Tous les Princes et Etats 
de l'Allemagne qui voudront entrer au traité y seront reçus. 
— Quant à la pension annuelle demandée par le duc Mau- 
rice, aussitôt l'alliance conclue, le Roi lui donnera 
G, 000 écus par an, mais en revanche « ledict Seigneur 
Duc devra faire serment qu'il demourera fidèle et affectionné 
serviteur du Roy et portera et favorisera ses affaires en la 
Germanye et dehors, ... ne permettra ne consentira qu'il 
se fasse chose au préjudice de sadicte Majesté ny des droietz 
de la Couronne de France 1 ». 

En même temps que cette instruction générale, l'on re- 
mit à Marillac une instruction particulière et confidentielle. 
Le Roi a appris, dit cet acte, « que l'Empereur est mort 
ou tellement affligé et exténué de diverses maladies qu'il 

1. Cette citation et les précédentes sont extraites des « Instructions à 
Monseigneur le Cardinal de Lenoncourt et Messieurs de Vieilleville, 
Lieutenant du Boy à Metz et pays messin et de Marillac, Evesque de 
Vannes, Conseiller dudict seigneur et Maistre des Requestes ordinaires 
de son Hostel, de ce quilz auront à traicter et négocier avecques les 
ambassadeurs et députez que Monsieur le Duc Morice de Saxe Ellec- 
teur du Saint-Empire et aultres Electeurs, Princes et Estatz de la 
Germanye doivent envoyer à Metz. » (Michaud et Poujoulat, t. VI, 
p. 179-180.) — Ces instructions prouvent une ibis de plus que le dessein de 
la Franco était d'aider les Princes confédérés à triompher du Margrave pour 
ensuite obtenir leur alliance contre Charles-Quint. Ce dernier était informé 
des intentions de Henry II. « Les advertissemens de tous costez correspon- 
dent, écrit-il à son frère Ferdinand le 26 août 1553, que le duc Morice 
surmontant ledict Marquis debvoibt venir assaillir mes pais de par deçà. » 
(Lanz, Correspondenz des Kaisers Karls V, t. III, p. 586.) — Cl: 
Rankc, Deutsche Geschichte, t. V, p. 323. 



204 CHAPITRE VIII 

est pour dcmourer le de mourant de ses jours du tout inu- 
tile ». Or ledit Roi ne veut à aucun prix que le frère de 
l'Empereur ou quelque autre membre de la Maison d'Au- 
triche succède à l'Empire. Pendant son séjour à Metz, Ma- 
rillac se renseignera donc avec soin sur les affaires d'Alle- 
magne et fera connaître sans tarder à la cour de France 
« celluy des Ellecteurs que l'on debvra plus solliciter el 
favoriser pour entreprendre sa promotion en la dignité 
d'Empereur ». Le Roi forme des vœux tout particuliers en 
faveur de la candidature de Maurice de Saxe, et Marillac 
informera les ambassadeurs du prince de ce désir. Puis 
aussitôt « qu'on aura certaineté » de la mort de Charles, 
l'évêque de Vannes avertira les Electeurs, princes et Etats 
de la Germanie, que le roi de France doit envoyer auprès 
d'eux un ambassadeur et demandera un sauf-conduit pour 
la sûreté du voyage dudit ambassadeur 1 . 

Ces propositions de la France étaient, on le voit, fort 
avantageuses. Mais la plupart des Etats allemands trou- 
vaient qu'en définitive le roi de France avait une première 
fois fait payer trop cher son alliance. Aussi étaient-ils assez 
peu disposés à une nouvelle entente avec Henry II. 
D'ailleurs l'Allemagne souhaitait ardemment la paix et les 
projets belliqueux du Roi ne répondaient guère à ses vœux. 
Elle désirait seulement la défaite d'Albert et le rétablis- 
sement de l'ordre dans l'Empire. Et malgré les indignes 
agissements de Charles, il semblait bien peu probable 
qu'elle cherchât à en tirer vengeance, ni qu'elle consentît 
à s'engager dans une nouvelle guerre, ainsi que l'aurait 

1. Cette pièce que nous venons d'analyser est publiée dans Michaud, t. VI, 
p. 180, sous ce titre : « Instruction particulière à M. l'evesque de 
Vannes. » — Sur la mission de Marillac et Vieilleville, cf.: Marchand, 
Le Maréchal François de Scépeaux de Vieilleville, ch. III. On y 
verra cpi'en dehors de sa charge diplomatique Marillac devait travailler avec 
M. de Vieilleville à affermir l'autorité du Roi à Metz. 



MISSION DE M. DE MA1ULLAC A METZ 205 

désiré la France. Comme pour donner raison à ces ten- 
dances pacifiques, la ligue d'Heidelberg, au début de I 553, 
s'était formellement prononcée contre toute intervention 
étrangère dans les affaires de l'Empire 1 . 

Sur ce point, de même que sur beaucoup d'autres, il est 
malaisé de savoir au juste quels étaient les sentiments de 
Maurice de Saxe. « La conduite politique de l'Electeur 
Maurice, dit M. Maurenbrecher, est très difficile à juger 
dans celte dernière période. Peu communicatif, circon- 
spect dans toutes ses paroles, il ne s'est que très rarement, 
peut-être jamais, explicitement ouvert sur ses plans pos- 
térieurs et ses projets. Dans la dernière pliase de sa vie 
politique, on ne peut connaître le but qu'il poursuit, avant 
qu'il l'ait atteint 2 . » Après le traité de Passau, il n'est pas 
douteux que .Maurice n'ait rompu avec la France toutes rela- 
tions. Mais il est certain aussi qu'il renoua avec elle vers 
le commencement de l'année 1553. « Il comprit peut-être 
alors qu'il était de son intérêt de ne pas foncier seulement 
sur le bon vouloir de la politique impériale les conquêtes 
de Passau et qu'il importait de se créer encore d'autres 
garanties 3 . » Du reste, la récente politique de l'Empereur 
en Allemagne le visait tout particulièrement. C'était à lui 
surtout que Charles essayait des susciter des rivaux, contre 
lui surtout qu'il avait 'armé le margrave de Brandebourg- 
Kulmbach, et qu'il excitait l'ancien Electeur de Saxe, Jean- 
Frédéric, jadis dépouillé de ses Etats par Maurice, avec 
l'aide de Charles-Quint lui-même' 1 . Enfin, il se peut fort 



1. Maurenbrecher, p. 320. 

2. Ibid., p. 324. 

3. Ibid. 

\. Bucholtz, t. VII, p. 122. — « Le Duc Maurice .... ne voudra perdre 
ccsle occasion de faire alliance avecques le Roy la plus estroietc qu'il pourra, 
ayant congneu par expérience qu'en ce dernier appareil de guerre toute ceste 
menée se dressoit contre lui pour le destruyre et confondre du tout, affin que 



206 CHAPITRE VIII 

bien que Maurice frit poussé vers la France par des vues 
d'ambition personnelle : l'instruction spéciale de Marillac 
semblerait le prouver. 

Ce n'est donc très probablement pas l'Electeur qu'il 
faut accuser de la rupture des relations franco-allemandes. 
Cette rupture ne devait pas larder à éclater. Les négocia- 
tions dont étaient cliargés MM. de Marillac, Vieillevillc et 
Lenoncourt restèrent en effet sans résultai. 

Marillac était entré à Metz le 23 ou le 24 juin 1553, 
sans y trouver les députés de Maurice, ni aucunes nou- 
velles de leur prochaine arrivée. Le 2 juillet seulement, 
nos représentants reçurent des lettres d'Allemagne, où on 
leur demandait une prorogation de terme de deux ou trois 
semaines \ Une dépêche du vieux comte de Mansfeld, l'un 
des partisans de l'alliance française, vint encore ajouter 
aux inquiétudes de la France. « Je puis vous dire à la vé- 
rité, écrivait Mansfeld au Roi, qu'en tout ce qui touche le 
bien, honneur etadvantaige de vous et de vostre couronne, 
je trouve le Duc Morice fort affectionné, veoir jusques là 
qu'il ne se fascheroit d'employer son bien, sa personne, 
pais et subjectz pour vous ; ... et ledict Seigneur Duc par 
les ambassadeurs qu'il espère envoier de brief vers vous le 
déclairera plus amplement. » — Mais « pour l'importance 
de ses grandes affaires », il était impossible au prince 
Électeur, continuait Mansfeld, de s'occuper activement de 
l'alliance projetée : il suppliait le Roi de lui envoyer avant 
tout quelques secours en argent, lui assurant qu'on trou- 
verait aisément plus tard « les moyens et les voies pour 



aprez l'Empereur jouist de la Gcrmanye et en feist à sa volunté par le moyen 
du Duc Jehan-Frédéric qui est tout sien. » (Lettre de MM. de Marillac et de 
Vieilleville au Roi, s. d. — Michaud, t. VI, p. 197.) 

1. De Marillac au Roi, 3 juillet 1553. (Michaud, t. VI, p. 191.) 



MISSION DE M. DE M.VIULL A.C A METZ L }i)l 

l'aire amplement ladiclc alliance 1 ». — « Messieurs, écri- 
vait quelques jours après le Roi à ses ambassadeurs, j'ay 
receu une lettre du comte de Mansfeld, par où vous verrez 
qu'il semble que le Duc Morice seroit bien content tirer 
quelque argent de moy, devant que venir en aullre com- 
munication, qui ne seroyt pas, comme assez congnoissez, 
le plus seur clicmyn 2 . » 

Quelles étaient donc les raisons qui pouvaient faire hé- 
siler Maurice à conclure cette alliance avec la France P 11 
s'y était pourtant montré bien disposé au début, et les avan- 
tages en étaient évidents pour lui. 

Ce furent très probablement les dispositions de ses alliés 
qui arrêtèrent ainsi l'Electeur. Le roi des Romains, avec 
lequel il venait de s'unir définitivement contre le Mar- 
grave 3 , et les princes de la Ligue d'IIeidelberg, qui four- 
nissaient des secours, étaient moins décidés que jamais à 
une alliance avec Henry II 4 . « Sire, écrivait Marillac, ce 
retard du Seigneur Duc d'envoyer ses députez ne peull 
estre sans quelque mistère, fondé peult estre sur ce qu'il a 
quelques practiques avec le Roy des Romains, duquel il es- 
père bien tirer secours, comme ces derniers adviz por- 
toient, ce qu'il vouldroyt essayer plus tost qu'on décou- 
vrist qu'il ayt si grande intelligence avec vous. » Du reste, 
ajoutait l'ambassadeur, « toutes choses sont croyables en 
ung prince tel que le Duc Morice, qui est subtil, en esperit 
soubçonneux, de nature variable enoppinion et qui n'entre 
jamais si advant en party qu'il ne tasclie avoir une porte 

1. Du comte de Mansfeld au Roi, 4 juillet 1553. (Ibîd., p. 198-199.) 

2. Du Roi à Marillac et Vieillcville, 22 juillet 1553. (Jbid., p. 20i.) 

3. « Extraict des lettres imprimées et publiées eu la Germanie au 
nom du Roy des Romains et duc Morice contenant les causes, qui les 
ont meuz de faire la guerre contre le Marquis Albert de Brandebourg. » 
(Bibl. Nat., fr. 3100, p. 107 à 112.) 

P- 



"208 CHAPITRE VIII 

ouverte pour s'encheminer en ung aultre ». Mais, concluait 
Marillac, « c'est un prince qu'il vaut mieux retenir sus- 
pect amy, que de lui donner occasion d'estre du tout en- 
neray ■ ». Les ambassadeurs se résignèrent donc à attendre 
avec patience. 

Cependant, si l'alliance des princes se fortifiait tous les 
jours, le Marquis ne restait pas non plus inactif. Il avait 
groupé sous son étendard un certain nombre de mécon- 
tents. Le duc Ericli de Brunswick et beaucoup de nobles 
de ce pays, irrités de la tyrannie du duc Henry de Bruns- 
wick, s'étaient joints au Brandebourg, aussitôt qu'ils 
avaient vu le duc Henry au rang des confédérés. C'était 
« pour confondre et destruire ce mesmc prince », que les 
villes maritimes de Brème, de Hambourg, de Lunebourg 
avaient envoyé des secours à Albert 2 . Au surplus, on per- 
sistait à croire que le Marquis n'agissait pas pour lui 
seul en cette affaire. L'Empereur continuait, disait-on, aie 
soutenir secrètement. Les explications embarrassées et les 
demi-mesures de Cbarles étaient d'ailleurs tout à fait 
propres à autoriser de telles rumeurs 3 . Il semble bien ce- 
pendant, nous l'avons déjà dit, qu'après avoir lancé le 
Margrave sur l'Allemagne, l'Empereur soit désormais de- 
meuré simple spectateur de la guerre civile qu'il venait 
d'allumer 4 . Sa lutte avec la France suffisait à absorber ses 
ressources. Mais ce n'était point l'opinion générale. « En 



1. De Marillac au Roi, 3 juillet 1553. (Michaud, t. VI, p. 191-192.) 

2. « Adviz d'Allemagne » du 27 juin 1553. (Ibid., p. 188, 189.) 

3. Maurenbrccher, p. 322. — Arnold, Vïla Mauritii (Mencken, Script. 
rer. y;enn., t. II, p. 1240.) — Ranke, Deutsche Geschichte, t. V, p. 240. 

i. Il n'y a aucunes preuves absolument incontestables du contraire. On 
vit cependant à Sievershausen parmi les troupes d'Albert les étendards de 
Bourgogne. Il est très difficile de se prononcer sur ce point. Gbarles-Quint, 
dans une lettre à son frère Ferdinand du 2(i août 1553, se purge des accu- 
sations portées contre lui. (Lanz, t. III, p. 585). 



MISSION OE M. DE MARILLAC A MET/ 209 

ccste perplexité de choses, dit un avis venu d'Allemagne, 
tout le monde craint que le Marquis Albert ne soit merce- 
naire de l'Empereur, lequel, comme jadis Gatilina Ro- 
main, désire que la Germanye soyt destruietc 1 . » 

Quoi qu'il en soit, les choses ne tardèrent pas à se dé- 
cider. Le 9 juillet, la bataille eut lieu entre Albert et Mau- 
rice à Sievershausen. La victoire resta au bon droit ; la 
défaite du Marquis fut complète. Mais Maurice, mortel- 
lement blessé, expira le 1 1 juillet. Il demanda qu'on le 
portai pour mourir « en la chancellerie du Marquis, car la 
mort luy seroyt plus douce, s'il avoit plus tost entendu 
les practiques de l'Empereur 2 ». 



II. 



La mort de l'Electeur de Saxe semblait devoir être funeste 
aux intérêts de notre politique en Allemagne. On a vu, 
d'après les instructions de Marillac, quels étaient les des- 
seins de la France : Henry II voulait aider les princes confé- 
dérés et les décider ensuite à attaquer l'Empereur aux 
Pays-Bas de concert avec la France. Les espérances que le 
Roi avait fait briller aux yeux de Maurice avaient amené 
celui-ci à entrer en relations avec nous. Mais l'ouverture 
des négociations avait été reculée de jour en jour, et fina- 
lement la mort de l'Electeur venait de les rompre. 



1. « Ads'iz d'Allemagne », 11 juillet 1553. (Michaud, t. VI, p. 194.) 

2. « Adviz d'Allemagne », 27 juillet 1553. (Ibid., p. 205-207.) — 
Sur la bataille de Sievershausen, voir la lettre du comte de Mansfcld au 
Connétable du 15 juillet 1553. (Ibid., p. 203.) — Voigt consacre un récit 
animé à la bataille. (Markgraf Albrecht, t. II, p. 90-100.) Ranke en 
étudie les conséquences. (Deutsche Geachic/ite, t. V, p. 328.) — ■ Lettre 
du Roi à M. d'Aramon, son ambassadeur auprès du Sultan. 10 juillet 1553. 
(Ribier. t. II, p. 442.) 

14 



210 CHAPITRE VI II 

Et celte rupture menaçait d'être définitive. Les nouvelles 
qui arrivaient d'Allemagne ne faisaient en effet que con- 
firmer les mauvaises dispositions dont la majorité des 
princes allemands semblait animée contre la France. Du 
vivant de Maurice, l'on pouvait toujours espérer que l'in- 
dépendance de son caractère, que les avantages secrets qui 
lui étaient faits, l'aideraient à triompher des sentiments de 
ses alliés. Mais maintenant qu'il avait disparu, la perspec- 
tive de voir se créer en Allemagne un parti favorable à 
1'inlervenlion française se trouvait singulièrement com- 
promise. 

Cependant, en annonçant au Roi la bataille de Sievers- 
liausen et la mort de l'Electeur de Saxe, Marillac se posait 
deux questions : qu'était devenu Albert après sa défaite et 
qu'allait-il faire? — Si la guerre devait se continuer, quel 
prince allait prendre le commandement de l'armée de Mau- 
rice et qui hériterait dans tous les cas de son Electorat de 
Saxe ' ? 

Chose curieuse, les nouvelles étaient très défavorables 
aux vainqueurs. On annonçait qu'Albert, quoique vaincu 
et blessé, ne perdait pas courage. Le bruit commun était 
« que par tous moyens à lui possibles il vouloit rassembler 
nouvelle armée, de sorte qu'il promettoit 12 thalers par 
mois à tout homme de cheval » . Il avait été « marry de la 
perle de tant de bons hommes » qu'il avait avec lui à Sie- 
vershausen : mais cette affaire, disait-il, « n'avoistesté que 
jeu, au prix des choses qui s'en ensuyvroient et qui se- 
royent plus grandes et plus atroces ». Il se vantait de de- 
voir tenir promesse à l'Empereur et de lui amener bientôt 
aux Pays-Bas 0,000 chevaux et 80 enseignes de gens de 
pied. On prétendait que la reine de Hongrie lui avait cn- 

1. De Marillac au Roi, 31 juillet 1553. (Bibl. Nat., fr. 3100, p. 60 à 62.) 



MISSION DE M. OE MARILLAC A METZ 511 

voyé des secours d'argent et « il estoit aussi en espérance 
d'avoir moyen de se remettre sus par l'aydc des villes ma- 
ritimes ' ». 

L'on apprenait en même temps à la cour de France que 
l'Empereur prétendait concevoir la meilleure espérance de 
ses affaires. Le Pape avait envoyé deux légats, l'un vers 
Henry II, l'autre vers Charles, pour tenter de réconcilier 
les deux rivaux. Mais ces négociateurs devaient s'en re- 
tourner sans avoir rien fait. Comme M. de l'Aubespine le 
mandait à Marillac, le légat qui s'était rendu à Bruxelles 
avait trouvé l'Empereur dans les pires dispositions. Charles 
lui avait expressément donné son congé. « Il voyoit, lui 
avait-il dit, que Nostre Seigneur commençoit tant à favo- 
riser sa fortune, qu'il la vouloit poulser jusques au bout, 
luy estans survenues despuys ung moys ou six sepmaines, 
sans y avoir pensé, les plus heureuses nouvelles qu'il 
sceust désirer » : la prise de Térouanne et d'Hesdin, l'ac- 
cession à la couronne d'Angleterre de sa cousine Marie 
Tudor, la mort du duc Maurice, « son plus fascheux en- 
nemy », enfin « la résurrection d'ung Marquis Albert le 
plus grant et mortel ennemy que scauroient avoir les 
Francoys, comme il leur feroit bientost sentir ». Le Mar- 
quis, ajoutait-il en effet, « estoit aprez à amasser gens, 
pour venir en Champagne faire un échec plus grant que 
l'on ne pouvoit penser ». M. de l'Aubespine tenait ces 
nouvelles du cardinal Saint-Georges, le légat en France, 
à qui son collègue de Bruxelles les avait transmises 2 . 

Au contraire, la situation des vainqueurs de Sievers- 
hausen empirait, disait-on, chaque jour. L'on ne savait 
d'abord qui pourrait remplacer le duc défunt. « Certes, 

1. « Adviz d'Allemagne », du 27 juillet 1553. (Micliaud, t. VI, p. 206- 
207.) 

2. Do M. de l'Aubespine à Marillac, 7 août 1553. (fbid., p. 209.) 



21 '2 ghàpïttre a m 

écrivait l'un de nos chargés d'affaires d'Allemagne, plu- 
sieurs bonnes partz se sont perdues avec le Duc Moricc, 
car il csloit prince de grand conseil, laborieux, belliqueux 
et courageux et ne veoys point qui soil digne d'estre mis 
on son lieu 1 . » Celait le prince Henry de Brunswick 
qu'Albert avait reconnu pour son adversaire après la mort 
de l'Électeur : il lui avait envoyé des lettres de défi sous 
celle adresse : « A très illustre Prince Henry de Brunswick 
estant maintenant dictateur et chef souverain de la Ligue 
des prebstres infidèles' 2 ». Cependant il était peu probable 
qu'Henry devint le chef de l'armée confédérée, car « il 
estoil sy fort hay que ses propres souldars le laissoient et se 
retiroient par grandes troupes au Marquis 3 ». L'on parlait 
aussi du bis aîné de Ferdinand, le roi de Bohême. Gomme 
le faisait observer Marillac, la charge semblait néanmoins 
devoir revenir plutôt au frère de Maurice, Auguste. La 
mort du vainqueur de Sievershausen le faisait héritier de 
là dignité électorale 4 . Ne devait-il pas prendre les armes 
pour la disputer à l'ancien duc, Jean Frédéric, soutenu 
par Albert de Brandebourg? Au moment de la mort de son 
frère, Auguste était en Danemarck et l'on savait qu'il était 
parti aussitôt après avoir reçu la nouvelle de Sievers- 
hausen. Mais la rumeur courait qu'il élait mort de la peste 
au cours de son voyage. En attendant, les soldats restés 
sans chef pouvaient se disperser et l'armée victorieuse 
s'affaiblir de jour en jour. 

Ces nouvelles, on le comprend, effrayaient au plus haut 



1. « Adviz d Allemagne », du 27 juillet 1553. (Ibid., p. 207.) 

2. « E.rlraict des lettres r/ui ont esté recettes d'Allemagne tant dit 
comte de Mansfeld du 1 i L> juillet, que d'aultres serviteurs du lioy de 
Strasbourg du 5 L ' d'aoust. » (Bibl. Nat., fr. 3100, p. 93.) - Yoigt, t. H, 
p. 107-108. 

3. Ibid. 

4. Maurice ne laissait en effet qu'une fille. 



MISSION DE M. DE MARILLAC \ METZ 213 

point le gouvernement français. Elles le décidèrent à per- 
sévérer dans sa politique. Si la guerre se terminait brus- 
quement par le triomphe d'Albert ou par une convention 
à l'amiable entre les belligérants, le redoutable sen iteur de 
Charles pourrait accomplir ses promesses : il porterait 
aussitôt aux Pays-Bas secours contre nous à l'Empereur. 
Le seul moyen de parer à celle éventualité était d'encou- 
rager les hostilités et de faire accepter à l'Allemagne le 
secours de nos armes pour écraser plus sûrement le 
Marquis. 

11 semblait d'ailleurs qu'à ce moment notre intervention 
eût de nouveau des chances sérieuses d'être bien accueillie 
en Germanie. En présence du grave danger qui les me- 
naçait, les princes pouvaient mieux apprécier qu'aupa- 
ravant les avantages de notre alliance. Dans la situation 
critique où ils se trouvaient, ne devaient-ils point faire 
taire leurs répugnances et leurs antipathies: 1 La proposition 
que leur avait faite Henry II d'attaquer l'Empereur en 
même temps que le Marquis, leur avait tout d'abord singu- 
lièrement déplu. N'avait-elle pas maintenant de quoi les 
séduire? Le péril déplus en plus grand qu'Albert faisait 
courir à l'Allemagne devait exciter chaque jour davantage 
contre Charles-Quint la haine des confédérés, et il n'était 
plus impossible qu'ils consentissent à s'unir à nous contre 
le chef de la Maison d'Autriche. L'alliance franco-alle- 
mande serait alors reconstituée suivant les désirs du roi de 
France. 

Notre diplomatie se remit donc aussitôt à l'œuvre 
qu'avait interrompue la mort de l'Electeur de Saxe. « Il 
me semble estre fort nécessaire, écrivait le connétable de 
Montmorency à Marillac, de faire conforter les Princes, qui 
sont de l'alliance du feu Duc Morice. cl de les assurer que 
le Roy n'est point pour les abandonner, mais au contraire 



2 1 \ CHAPITRE VIII 

pour embrasser leur protection et la conservation de la 
liberté germanique plus estroictement qu'il n'a faict par le 

passé l . )) 

Quelques jours après la nouvelle de la mort du duc 
Maurice, Marillac avait demandé son rappel. « Il y a bien 
peu d'apparence pour le présent, écrivait-il au Connétable, 
qu'il se présente quelque chose où l'on puisse négocier par 
deçà, n'estoit que quelqu'un qui auroyt reprins le lieu du 
feu Duc Morice voulus t rechercher la protection du Roy 
et qu'on voulust dextrement l'entretenir pour s'en servir, 
sellon que les affaires le requerraient 2 . » Or, à ce moment 
« quelqu'un » venait « de reprendre le lieu du feu Duc 
Morice ». C'était le duc Auguste, son frère, qui lui succé- 
dait dans l'Électorat de Saxe. Il était revenu heureusement 
de Danemark. Le nouvel Électeur, il est vrai, ne recher- 
chait nullement la protection de Henry II. Celui-ci résolut 
néanmoins « de l'entretenir pour s'en servir ». Il ordonna 
donc à Marillac de demeurer à Metz et de s'informer 
soigneusement des affaires d'Allemagne. « Je ne veux 
oublyer à vous dire, M. de Vannes, écrivait le Roi à son 
ambassadeur, que j'ay entendu que vostre séjour par delà 
n'a pas esté inutile à mon service, ... qui me fait désirer, 
congnoissant que vous m'y pouvez beaucoup servir poul- 
ies choses de la Germanye, que vous n'en bougiez encore, 
dont je vous prye bien fort'. » A cette lettre était joint un 
billet du cardinal de Lorraine. Serait-il hors de propos, 
demandait le prélat à Marillac, serait-il hors de propos 
« d'envoyer devers le Duc Auguste... pour le conforter à 



1. Du Connétable à Marillac, lu 4 août 1553. (Bibl. ISat., IV. 3100, 

p. 98-99.) 

2. Do Marillac au Connétable, 27 juillet 1553. (Ibid., p. 57.) 

.;. Du Roi à MM. de Vannes et de Vieilleville, 27 juillet 1553. {Ibid., 
p. 59.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A METZ 215 

suivre les erremens de son frère et en venger l'injure et 
par là tenir les choses de delà en la confusion qui nous est 
utile ' ». 

Marillac ne fui point d'avis d'aller si vite en besogne. Il 
était dangereux, d'après lui, de faire des propositions for- 
melles à tel ou tel prince, sans être fixé par avance sur ses 
intentions. Avant que la situation se soit éclaircie, écrivait 
Marillac, « il pourroyt, Sire, à l'advanture aullant nuyre à 
vostre service que proumeter d'envoyer en la Germanye 
personnaige de vostre part pour conforter et induyre 
quelques ungs de ces princes à reprendre les armes; ... car 
au lieu de gratifïier l'ung, l'on pourroyt offenser l'aultre 
qui peut estre seroyt plus à vostre service 2 ». Le Comte 
Palatin, ajoute l'ambassadeur, est, paraît-il, bien disposé 
a faire service au Roi, et « il est expérimenté et cault ». — 
« Mais aussy pour estre réputé fort inconstant, variable et 
de peu d'arrest il y auroyt danger qu'il ne communiquast 
le tout à l'Empereur, ... joinct aussy que, estant vieil et 
son païs sans aulcune forteresse, au moindre bruyet qu'il 
auroyt de la prospérité dudict Empereur il seroyt pour 
tourner sa robbe, comme il est coustumier de faire à tous 
vens 3 . » Toute démarche immédiate et décisive en Alle- 
magne était donc imprudente. D'après l'évêquede Vannes, 
il n'y avait pour le moment que deux choses à faire : agir 
auprès du Turc, le décider à prolonger la trêve qu'il avait 
avec Ferdinand et s'attirer ainsi la reconnaissance du roi 
des Romains : envoyer un personnage de la Cour vers le 
landgrave de Hesse, beau-père de Maurice, « pour se con- 
douloir avecques luy » de la perte de son gendre et « le 



1. Du cardinal de Lorraine à MM. de Vannes et de Vieillcville. 27 juillet 
1553. (//;/>/.) 

2. De Marillac au Roi, 31 juillet 1553. (fbid., p. 62.) 

3. Ibid. 



216 CHAPITRE VIII 

taster pour voir s'il vouldroj I entrer en jeu, ou bien y faire 
entrer son filz ». Si le représentant du Roi était bien ac- 
cueilli cliez le Landgrave, « il passeroit alors jusques chez 
le duc Auguste », et, sous le prétexte de prendre part au 
chagrin de ces deux princes, le Roi pourrait peut-être 
réussir à connaître leurs intentions. « Le hérault Piedmont, 
ajoutait Marillac, expérimenté au faict de la Germanye et 
qui est icy avecques moy remplirait bien honorablement 
cest office, si le Roy consentait à luy envoyer des lettres 
de créance \ » 

Nous savons que Henry II suivit les conseils de Marillac. 
Le 6 août 1553, il écrivait à ses ambassadeurs à Metz : « Je 
trouve bon d'envoyer le hérault Piedmont jusques vers 
mon cousin le Landgrave de liesse pour se condouloir 
avecques luy de la perte de son beau-fîlz et, suivant ung 
petit mémoire que j'en ay faict dresser, sonder son inten- 
tion, pour, s'il la trouve bonne, l'informer de ce que ledict 
mémoire contient. » Piémont devait de là « passer jus- 
ques vers le duc Auguste », s'il entendait que ce dernier 
fut bien disposé « à se ressentir du tort qui avoit esté faict 
à son frère ». Henry II chargeait MM. de Vannes et Vieil- 
leville (( de depescher ledict hérault par delà le plus lost et 
le mieux instruict qu'il seroyt possible 2 ». 

A la lettre du Roi était joint le « mémoire des propoz 
qu'il falloit tenir ». Piémont devait exprimer au Landgrave 
la douleur qu'avait ressentie Henry de la mort de l'Elec- 
teur Maurice et « qu'il n'en estoit pas moins fasché et do- 
lent que s'il eust esté son propre frère, pour les grandes 
vertus dont Nostre Seigneur l'avoit accompli et l'espérance 
qui estoit en luy de le veoir ung jour le plus grant prince 

1. Ibid. 

2. Du Roi à MM. de Marillac et de Vieilleville. fi août 1553. {Ibid.. 

p. 100.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A METZ 217 

qui a\t jamais esté en sa race ». « L'ayde et laveur » du 
roi de France ne lui eussent certes pas été épargnées ; elles 
ne le seront jamais du reste en Allemagne, « pour le bien 
et advancement de ceulx que Sa Majesté ayme et congnoit 
dignes de si grandes choses qui estoient dans le Duc Mo- 
ricc ». Le Prince s'est en effet immolé et sacrifié pour la 
liberté de la Germanie. Et à ce propos, Piémont, dit le 
mémoire, « touchera au Duc le plus avant qu'il pourra 
et comme de luy mesme les injures et dommages que 
ledict Duc a receues de l'Empereur et la grande playe 
que l'Empereur a faicte en sa maison, luy ayant perdu et 
faict luer ung tel gendre, ... mettant peyne ledict hérault 
de sentir du Landgrave comme il le prendra ». « S'il 
congnoit que le Prince morde en ce morceau », et à cette 
condition seulement, il pourra lui dire que le roi de 
France, lui aussi, s'inquiète de l'ambition impériale, 
(( qu'il ne veult abandonner les Eslalz d'Allemagne qui 
congnoissent ce danger commun, . . . mais au contraire em- 
brasser leur protection, . . . les pryant regarder ce qu'ilz voul- 
droyent de luy ' ». 

Le 10 août, Marillac et Vieilleville écrivaient au Roi 
qu'ils avaient reçu ses instructions et fait partir le héraut 
Piémont. Mais cependant, malgré l'habileté avec laquelle 
la cour de France, sur les conseils de ses représentants à 
Metz, menait les négociations, il paraissait de jour en jour 
moins probable qu'on pût en arriver à une union avec les 
princes d'Allemagne. Un nouveau grief était maintenant 
mis en avant par eux contre nous : c'étaient les persécutions 
ordonnées en France contre l'hérésie luthérienne. « Il y a 
beaucoup de babillards, écrivait à Montmorency le comte 



1. « Mémoire envoyé de la Court au hérault Piedmont, le 6 e aoust 
1553. »(Ibid., p. 102-104, passim.) 



218 CHAPITRE VIII 

de Mansfeld, ... qui usent icy de calomnies malheureu- 
sement trouvées... Hz allèguent la mort de quelques ungs 
de Berne, lesquelz on dit avoir esté bruslez en France 
pour avoir faicl confession à nostre foy et relligion, lequel 
bruyct, encores que j'estime qu'il soyt faulx, si suis-je 
merveilleusement marry qu'il soyt escloz en ce temps-ci, 
car l'on ne scauroyt dire combien cella a rendu le nom du 
Roy odieux envers tout le monde '. » 



III. 



Cependant la France n'avait plus à rechercher bien 
longtemps les causes de la froideur inquiétante que lui 
témoignaient les Princes de l'Empire. Vers le milieu 
d'août, en effet, des nouvelles imprévues vinrent éclairer 
décidément la situation où depuis plus de trois mois 
s'agitait l'Allemagne et dont nous n'avions pu réussir 
encore à percer l'obscurité. 

L'on reçut tout d'abord au sujet d'Albert des informa- 
tions beaucoup plus exactes. Le 16 août, Marillac appre- 
nait à son gouvernement que le Marquis était loin de 
posséder les forces et les ressources que l'on avait dites : 
« Et à la vérité, Sire, ajoutait l'ambassadeur, il estoit mal 
croyable queledict Marquis estant rompu eust trouvé incon- 
tinent moyen de se remettre 2 . )) En réalité il n'a ni artil- 
lerie ni argent. Les villes maritimes et la mère du duc 
Erich de Brunswick lui avaient, afïirmail-on, prêté d'énor- 
mes sommes. On est certain aujourd'hui que ce sont là de 
fausses nouvelles. En revanche l'armée des alliés a repris 



1. Du comte de Mansfeld au Connétable, 16 août 1553. (Ibid., p. 139.) 

2. De Marillac et Vieille ville au Roi, 16 août 1553. (l/nd., p. 116-117.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A METZ 219 

très énergiquement l'offensive cl le roi des Romains, 
après avoir fait son union avec les troupes de Nuremberg 
cl celles des évêques de Bambcrg et de \\ urzbourg, s'est 
emparé de quelques-unes des places les plus importantes 
d'Albert 1 . 

La cour de France apprenait en môme temps que le 
Marquis n'était plus depuis longtemps « serviteur » de 
l'Empereur, que celui-ci l'avait décidément abandonné", 
et que c'était seulement dans le but d'effrayer la France 
que Cliarles annonçait l'arrivée du Brandebourg aux Pays- 
Bas. « Il contient ses gens aux Païs-Bas, écrit Marillac, 
soubz l'espérance du renfort que ce Marquis lui doibt 

amener, mais en mesme temps il faict tous ses effortz 

pour se nettoyer de la mauvaise oppinion qu'il a donnée 
de luy aux Alleinans d'avoir soubtenu le Prince Albert 3 . » 
Cliarles s'était en effet séparé définitivement du Margrave. 
Il était en somme arrivé à ses fins, c'est-à-dire à se rendre 
la Germanie « bien peu redoutable » et il n'avait plus 
besoin du Brandebourg pour y semer l'agitation. « Les 
troubles, écrivait Marillac à la fin du mois d'août 1553, 
sont en Allemaigne aussy grans qu'ilz furent oneques, 
soit pour le regard de la succession du feu Duc Morice, qui 
est chose mal aysée à composer, d'aultaiit que le Duc Jehan 
Frédéric demande beaucoup et le Duc Auguste ne veult 
riens diminuer ; soit pour le regard du Marquis Albert et 
des evesques, où le feu est plus eschauffé que jamais : soit 
pour le Duc de Brunswick, qui poursuit la vengeance de 



1. « Adviz contenus en la lettre escripte à levesque de Vannes, du 
12 e aoust 1553. » (Ibid., p. 119-120.) 

2. Albert avait envoyé le duc Erich de Brunswick demander l'appui de 
Charles-Quint ; celui-ci avait refusé. (Cf. Voigt, t. Il, p. 109-111.) 

3. De MM. de Vannes et de Vieilleville au Roi, 12 septembre 1553. (Bibl. 
Nat., fr. 3100. p. 156 ) 



220 CHAPITRE VI 11 

ses enfans ' et au contraire des aultres seigneurs qui le 
veulent destruire ; soit pour la division de la rclligion, 
qui produit tous les jours nouveaux troubles et baille 
coulleur aux ungs de faire la guerre aux catliolicques et à 
tous ensemble de s'y tenir armez \ » 

Aussi l'Empereur, maintenant que ses odieux projets 
avaient réussi, s'efforçait-il plus que jamais de paraître 
innocent de tout ce qui s'était passé. Il se déclarait ou- 
vertement contre le Marquis. Nos chargés d'affaires 
en Allemagne communiquaient même à la cour de France 
des nouvelles plus circonstanciées. Non content d'aban- 
donner le Marquis, l'Empereur se proposait « de faire 
contre luy ligue avecques le Duc Auguste et le Duc 

Henry de Brunswick et de tirer ensuite aux Païs-Bas 

l'armée desdits Ducs 3 ». En transmettant celte nouvelle 
au Roi, Chélius, notre représentant à Strasbourg, préten- 
dait la tenir d'une source très sûre. D'autre part, le comte de 
Mansfeld signalait h la France la présence dans l'Empire de 
Lazare de Schwendi « homme fin et malicieux, disait-il, que 
l'Empereur fait tournoyer en divers lieux non pas à mon aviz 
pour mettre paix, mais pour y semer plus tost nouvelles 
dissensions 4 ». Quoi qu'il en fut de ces suppositions, un 
fait restait certain : Albert était devenu l'ennemi de 
Charles-Quint. 

La cour de France reconnut alors que, depuis Sievers- 
hausen, elle avait été presque continuellement abusée par 
de fausses nouvelles. Et les avis, qu'elle venait de rece- 
voir, lui expliquaient clairement pourquoi les princes 
d'Allemagne accueillaient plus froidement que jamais ses 

1. Tués tous les deux à Sieversliausen. 

2. DeMarillacau Roi, 28 août 1553. (Ilnd., p. 135.) 

3. Lettre de Chélius au Connétable du 25 août 1553. (Ibid., p. 137-138.) 

4. Du comte de Mansfeld au Connétable, 16 août 1553. (Jbid., p. 140.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A METZ 221 

avances. Ils avaient bonne espérance de triompher du 
Marquis sans le secours de l'étranger : el d'autre part 
la nouvelle altitude de Charles-Quint venait de faire dis- 
paraître la principale raison, qu'ils eussent pu avoir, de 
s'unir contre lui à la France. L'Empereur se séparait du 
Margrave, promettait son aide pour le combattre ; la paix 
ne pouvait larder à être rétablie en Allemagne, maintenant 
que « le larron » n'aurait plus l'appui impérial. C'était là 
tout ce que désirait la Germanie. 11 était, il est vrai, bien 
peu probable que les princes confédérés fussent, comme 
on le disait, pour prêter contre nous secours à l'Empereur 
après avoir triomphé du Marquis. Mais il n'était pas 
moins certain qu'à ce moment leurs sympathies n'iraient 
pas davantage à la France. 

Ces suppositions furent d'ailleurs confirmées bientôt 
par les nouvelles que le héraut Piémont rapporta d'Alle- 
magne. Le Landgrave et le duc Auguste l'avaient bien 
reçu, mais sans lui faire la moindre proposition, ni la 
moindre avance. Notre envoyé rejoignit le 20 septembre 
à Bar-le-Duc M. de Marillac, qui avait quitté Metz le 18, 
cl tous deux regagnèrent la Cour '. 

]. De Marillac au Roi, 20 septembre 1553. (Ibid., p. 168-169.) 



CHAPITRE IX. 

MISSION DE M. DE MARILLAC EN SUISSE. 

(1554.) 

L'intervention française en Allemagne : les négociations de la 
France avec le margrave Albert de Brandebourg. 

Cependant les hostilités menaçaient de se prolonger 
entre la France et l'Empereur. Après avoir échoué devant; 
Metz, Charles avait transporté la guerre aux Pays-Bas et 
nos troupes épuisées commençaient à soutenir avec peine 
l'effort de l'armée impériale. Nous avions perdu Thé- 
rouanne au mois de juin : au mois de juillet, Hesdin 
capitula. « Mes ennemis estant devant Hesdin, écrivait 
alors le Roi à Marillac, ont faict tel et si furieux effort de 
halterye et tellement miné et sappé le rempart que finale- 
ment ilz ont contrainct mes gens de venir à compo- 
sition Et encore que ce fust une place, qui n'est pas 

de grant compte, comme chascung scait, toutesfoys, je 
ne puys dire que je n'en aye grant regret 1 ». 

Et ce qui effrayait surtout la cour de France, c'est qu'elle 
se trouvait à ce moment sans un allié. Pendant que 
l'Allemagne refusait de participer à une lutte nouvelle 
contre Charles-Quint, l'Angleterre s'était, elle aussi, 
séparée de Henry H. Edouard \ I était mort sans enfants 

1. Du Roi à Marillac, 22 juillet 1553. (Michaud, op. cit., p. 20'i.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SUISSE 223 

cl l'Empereur avait aussitôt résolu de faire donner la cou- 
ronne à sa cousine Marie Tudor 1 . 11 avait, il est vrai, 
échoué dans sa première tentative et Jane Grey était 
devenue malgré lui reine d'Angleterre. « L'Empereur, 
écrivait le connétable de Montmorency à Marillac, pres- 
sentant de longtemps et prévoyant la mort du Koy d'An- 
gleterre, — je ne scais s'il a des espies en l'aultre 
inonde, — avoit pieçà faict de grandes praticques pour 
faire tumber ceste couronne ez mains de sa cousine 
Madame Marie et la marier à son plaisir pour aprez se 
servir du Royaulme comme il a faict des aultres où il meit 

le pied Mais les seigneurs du Conseil ont appelé à 

ladicte couronne la fdle aisnée de la Duchesse de Suffort 

comme la plus apte d'appréhender cette succession, 

ayant ladicte Dame Marie esté cy-devant et pieçà déclarée 
illégitime 2 . » Malheureusement le règne de Jane Grey ne 
dura cpie dix jours, et le 27 juillet 1553, Henry II infor- 
mait Marillac de l'accession au trône de Marie Tudor. Les 
partisans de Jane Grey et « ses plus grans ainys, écrit le 
Koi, ont tourné leurs robbeset appelé ladicte Dame Marie, 
icelle approuvée et proclamée pour leur Royne, de sorte 
qu'elle l'est paisible et sans difficulté 3 ». L'Empereur 
comptait faire épouser à la nouvelle souveraine son fils 
Philippe, et, dans ces conditions, nous pouvions consi- 
dérer l'alliance anglaise comme aussi bien perdue pour 
nous que celle de l'Allemagne. 

Telle était la situation des affaires, lorsqu'à la fin de 
1553, le Roi apprit indirectement qu'Albert de Brande- 



1. Papiers d'Etat de Granvelle, t. TV, p. 17, 38-39. 

2. Du Connétable à MM. de Vannes et Vieillevillc, 13 juillet 1553. (Bibl. 
Nat., fr. 3100, p. 37.) 

3. Du Roi à MM. de Vannes et de Vieillevillc, 27 juillet 1553. (Ibid., 
p. 59.) 



224 CHAPITRE IX 

bourg, devenu l'ennemi de l'Empereur, serait heureux 
d'entrer à son service. Le duc de Mccklembourg était 
chargé par le Margrave de transmettre ce désir à Henry II. 
Un ambassadeur nommé Spes vint à Paris entamer la 
négociation. Le prétexte de ces avances avait été aisé à 
trouver. Albert offrait au Roi de traiter de la délivrance du 
duc d'Aumale qu'il retenait captif depuis le siège de 
Metz 1 . A la suite des pourparlers, que nécessiterait cette 
affaire, « l'on pourroit mettre en avant quelque propoz 
d'une union contre l'Empereur ». Albert prétendait en 
effet tirer une éclatante vengeance de ce qu'il appelait la 
trahison de Charles-Quint. 

Quant aux conditions de l'alliance projetée, elles étaient 
très nettement posées : pour que le Marquis fût libre de 
nous prêter secours contre Charles-Quint, il fallait avant 
tout que ses affaires fussent rétablies dans l'Empire. 11 
réclamait donc comme prix de ses prochains services l'aide 
de la France contre ses ennemis d'Allemagne 2 . 

Une telle demande n'avait, on le comprend, aucune 
chance d'être agréée par Henry II. Le Roi ne voulait 
sous aucun prétexte encourir la haine de la Germanie, en 
soutenant contre elle « le pillard et le larron » qui la 
désolait. Le bruit courait, nous l'avons vu, que quelques- 
uns des princes confédérés s'uniraient peut-être contre 
nous à l'Empereur, une fois « la guerre du Marquis » ter- 
minée. N'était-ce pas les y encourager que de soutenir leur 

1. Sur la prise et la captivité de cTAumale, voir Bouille, Les Ducs de 
Guise, t. I,p. 280-281. 

2. Sur l'intervention du duc de Mecklembourg, sur la mission de Spes 
(ou Spée), voir le « Discours de la négociation passée entre messieurs 
de Vannes, Bassefontaine et Saint- Laurens, ambassadeurs du Roy et 
le sieur Silvestre Raid, député de monsieur le marquis le jeune Albert 
de Brandebourg à Solleure le sixiesme jour d'avril 1554 » et le 
« Traité mentionné dans le précédent discours. » (Michaud, op. cit., 
p. 223-229, passim.) — Voigt, Markgraf Albreckt, t. II, p. 198. 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SUISSE 255 

pire ennemi? Dès qu'il avait appris qu'Albert était déci- 
dément abandonné par l'Empereur, bien avant les pro- 
positions du duc de MecklemboLirg, Marillac avait entrevu 
la possibilité d'une entente entre le Marquis et la France. 
« 11 seroyt aysé, disait l'ambassadeur, de retirer ledict 
Marquis dans le Royaulme ». Mais il faudrait, ajoutait-il. 
que le Roi consentit « à perdre par ce moyen l'amytié cl 
réputation qu'il a acquises en Germanie 1 ». 

Malgré tout, les offres d'Albert tentaient singulièrement 
Henry II. Aucune alliance n'était à dédaigner en ce mo- 
ment, et le Roi entrevoyait dans la proposition qui lui 
était faite une compensation à la déconvenue, que ses 
récentes négociations auprès de la Ligue des princes lui 
avaient causée. Il crut pouvoir finalement concilier les 
intérêts généraux de la politique française avec les avan- 
tages que présentait l'alliance du Brandebourg. Pour 
assurer la position du Marquis en Allemagne et lui per- 
mettre de nous fournir ensuite assistance aux Pays-Bas, 
la France avait mieux à faire, pensait le Roi, que d'inter- 
venir dans l'Empire les armes à la main en faveur d'Albert. 
N'était-il pas préférable d'amener un accord entre le prince 
et ses ennemis ? La maison de Brandebourg, atteinte dans 
un de ses membres par les dernières défaites du Margrave, 
tentait, le Roi le savait, de jouer entre les partis le rôle 
de conciliatrice. Henry II résolut de joindre ses efforts à 
ceux de cette famille, et d'insister en même temps auprès 
d'Albert pour le décider à mettre bas les armes. L'on 
devait faire briller à ses yeux, pour l'y déterminer, « le 
bon accueil et bon traitement » qu'il recevrait en France, 
aussitôt que la guerre serait terminée en Allemagne. El en 



1. De Marillac au Connétable, 20 septembre 1553. (Bibl. Nat., fr. 3100, 
p. 169 et 170) 

15 



226 CHAPITRE 1\ 

elïbt, à ce moment, rien ne pourrait nous empêcher d'ac- 
cepter ses services : nous n'aurions plus à craindre le res- 
sentiment des princes de l'Empire. Leur reconnaissance 
devait même nous être acquise, si, grâce à nos efforts, le 
Brandebourg était « tiré » hors de Germanie, et le pays 
délivré d'une guerre désastreuse '. Un nouvel ambassadeur 
d'Albert, Silvestre Raid, venait d'arriver à Paris. Le Roi 
lui exposa ses projets et en reçut une réponse satisfaisante. 
Raid croyait pouvoir affirmer que son maître désirait lui 
aussi la paix. A son avis, le Marquis devait accepter volon- 
tiers des princes confédérés d'honorables conditions d'ac- 
cord. Et la proposition faite par le Roi de subordonner au 
rétablissement de l'ordre en Allemagne une entente entre 
la France et le Margrave n'était pas pour déplaire à ce 
dernier 2 . 

Un point était donc gagné. Après les déclarations de 
Raid, l'on pouvait, semblait-il, considérer comme arrêtée 
au moins en principe noire alliance avec Albert. Mais une 
question restait à discuter. Cette alliance, à quel moment 
devait-on en débattre les conditions et en régler les dé- 
tails? Attendrait-on, pour entamer les négociations, que 
les hostilités fussent terminées entre le Marquis et les 
Princes? Ou bien « en viendrait-on immédiatement à la 
conclusion », sauf à mettre au traité la réserve expresse 



1. Les desseins de la France rassortent clairement d'un grand nombre de 
lettres des correspondances qui vont être utilisées ci-après. Voir notamment 
les lettres : de Marillac, Bassefontaine et Saint-Laurens au Roi du 6 mars 
155 'i. (Bibl. Nat., fr. 3121, loi. 7 r û ); des mêmes au même, 11 mars 1554! 
(Ibid., toi. M v° et 9 r°.) — Cf.: « Discours de la négociation », G avril 
lôa'i. (Michaud, op. cit., p. 226.). — Ribier, t. II, p. 538-539. 

2. Sur la mission de Raid, voir: Bucholtz, o/>. cit., t. MI, p. 150-151. 
— .lanssen, Geschichte des deutschen Volkes (trad. fr. par Paris), t. 111, 
p. 75S. — Il est l'ait allusion à cette mission dans la lettre de S. Raid à 
M. de Bassefontaine du 26 mars 1554. (Bibl. Nat., fr. 3121, fol. 13 r°.) 



MISSION DE M. 1>K MARILLAC EN SUISSE 227 

qu'il serait seulement valable et définitif après la pacifi- 
cation de l'Empire? 

Cette alternative avait pour la France plus de portée 
qu'il ne peut le paraître au premier abord. Chacun des 
deux partis offrait un danger. 

Entrer immédiatement en relations avec Albert, avant 
même la fin de la « guerre de Germanie », c'était exciter 
les défiances de l'Allemagne. Nous devions être aussitôt 
soupçonnés de préparer de concert avec le Marquis 
quelque entreprise contre l'Empire. Nous pourrions bien 
protester sans doute de la loyauté de nos intentions, affir- 
mer que notre union avec Albert était seulement condi- 
tionnelle et subordonnée aux événements d'Allemagne. 
Mais il ne fallait point se le dissimuler, les apparences 
seraient contre nous. 

En différant d'autre part de traiter avec le Brandebourg, 
nous risquions de perdre la seule alliance qui nous fût 
offerte. L'humeur changeante et variable du prince pou- 
vait l'entraîner loin de nous. Et serait-il toujours disposé 
à nous vendre ses services au moment où, l'Empire 
pacifié, nous jugerions opportun de conclure? 

Le Roi estima que celte dernière considération devait 
passer avant toute autre et il offrit au Marquis d'entrer, 
sans plus de retard, en pourparlers. Cette politique n'était 
certes point sans danger. Elle éveillerait, l'on n'en pouvait 
douter, bien des méfiances en Allemagne. Mais elle sem- 
blait nécessaire. 

Une autre raison que la crainte d'une rétractation pos- 
sible de la part du Margrave encourageait d'ailleurs 
Henry II dans ses projets. La cour de France était impa- 
tiente d'obtenir la mise en liberté du duc d'Aumale, retenu 
prisonnier par Albert depuis plus d'un an et dont on 
n'aurait point vu sans peine se prolonger la captivité. 



228 CHAPITRE IX 

M. l'abbé de Saint-Laurens l'ut chargé daller soumettre 
au Marquis les dernières résolutions du Roi. Le prince 
se trouvait alors dans la capitale de ses Etals de Franconic 
à Schweinfurt 1 . Les propositions, qui lui étaient laites, 
durent lui agréer, car il fut convenu que vers le milieu de 
lévrier 1554, les députés de la France et ceux du Mar- 
grave se réuniraient « aux cartiers de SchalTouze, au pays 
des Ligues » pour y négocier la délivrance du duc d'Au- 
male et y jeter les premières bases d'un traité d'alliance, 
qui serait ratifié ultérieurement et prendrait date du jour où 
la paix serait rétablie en Germanie. Aussitôt après la libéra- 
tion du duc, GO, 000 écus devaient être comptés au Mar- 
quis, qui s'engagerait à accompagner en personne son 
prisonnier jusqu'en Suisse: 40,000 lui seraient ensuite 
versés, au moment où il serait libre de marcher contre 
l'Empereur. Dès lors il entrerait au service de la France 
et en serait largement récompensé par d'autres faveurs 2 . 

La Suisse était choisie à dessein comme lieu d'assem- 
blée des ambassadeurs. Les pourparlers devaient passer 
là plus inaperçus qu'en France et notre politique comp- 
tait ainsi mieux dissimuler à l'Allemagne ses relations avec 
Albert. 

M. de Marillac et l'abbé de Saint-Laurens furent chargés 
à cette occasion de représenter les intérêts de la France. 
Ils devaient rejoindre à Soleure M. de Bassefonlaine 3 , 
notre ambassadeur ordinaire en Suisse, et agir de concert 
avec lui. Curieux retour de la politique, M. de Marillac 
allait traiter au nom de son gouvernement avec « ce 

1 . Il est fait allusion à cette ambassade de Saint-Laurens en Allemagne 
dans la lettre de MM. de Marillac et Saint-Laurens au Roi, du 1 er mars 
1554. (Bibl. Nat., fr. 3121, loi. G r°.) 

2. « Discours de la négociation ». (Michaud, op. cit., p. 225.) — 
Voigt, t. II, p. 198-199. 

3. Sebastien de lAubcspine, abbé de Bassefontaine. 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SI ISSK 229 

larron, cet ennemi de Dieu cl du monde », qu'il n'avait 
pas assez de termes pour flétrir quatre mois auparavant! 

Nos députés entrèrent à Soleure le 19 février 1554. Ils 
y trouvèrent M. de Bassefontaine ' . Le représentant 
d'Albert, Silvestre Raid, était déjà dans le pays. Le doc- 
leur Boyer de Schalfouze, agent du Marquis en Suisse, 
devait défendre avec lui les intérêts du Brandebourg. 

Les négociateurs convinrent d'ouvrir leur assemblée à 
Bade 2 . Ils s'y réunirent pour la première fois le 22 fé- 
vrier 3 . MM. deMarillacet Saint-Laurens firent un exposé 
sommaire de la situation. « Nous avons faict récit, écrivent- 
ils à Henry II, de la bonne opinion que vous, Sire, avez 
conceue du s r Marquis et de l'asseurance que vous estimez 
trouver en lui, comme prince qui avoit congneu la foy de 
l'Empereur, mieulx que nul aultre\ » Le Roi, conti- 
nuèrent nos députés, était donc prêt à s'entendre avec 
Albert de Brandebourg sur les Irois points qui allaient 
être mis en débat : 1° sur la délivrance de Mgr le duc 
d'Aumale : 2° « sur le propos du s 1 marquis touchant 
l'entreprinse qu'il projectoit de mener contre l'Empereur 
de concert avec la France )) : 3° sur la « subvention » que 
le Roi promettait « à ce double effect ». Et pour faire 
preuve des bonnes dispositions de leur maître, nos am- 
bassadeurs ajoutèrent qu'ils avaient apporté « la finance » 
destinée à la rançon du Duc et aux premiers préparatifs 
de l'expédition, que l'on comptait diriger contre Charles- 
Quint. Mais ils n'étaient disposés « à bailler ung seul 

1. De MM. do Marillac et Saint-Laurens au Roi, 19 février 1554. (Bibl. 
Nat., i'r. 3121, fol. 3 r°.) 

2. Bade d'Argovic. 

3. De MM. de Marillac. Saint-Laurens et Bassefontainc à la duchesse de 
Valentinois, 1" mars 1554. (Bibl. Nat., fr. 8121, fol. 3v°.) 

4. De MM. de Marillac et Saint-Laurens au Roi, 1" mars 1554. (Ibid., 
fol. 5 r*> ) 



230 CHAPITRE IX 

escu » avant que Mgr d'Aumale ne fût remis entre leurs 
mains. Puis, « sans particulariser aullremcnt », ils prièrent 
Silvestre Raid et Boyer de librement leur exposer les 
articles de leurs instructions 1 . 

Ceux-ci déclarèrent à leur tour que « leur maistre ne 
désiroit rien tant que d'eslrc remis en la bonne grâce du 
Roy et de s'establir en son service pour si longlems qu'il 
plairoit à Sa Majesté ». Malbeureusement les députés ne 
pouvaient encore prévoir exactement la date à laquelle 
M. d'Aumale devait être mis en liberté. Ils savaient posi- 
tivement que le Margrave avait l'intention de conduire 
lui-même son prisonnier en Suisse et qu'il était en route 
pour gagner « ces cartiers des Ligues ». Mais il leur était 
difficile de fixer l'époque exacte de son arrivée. Raid avait 
dernièrement envoyé deux messagers pour s'en assurer ; 
aucun des deux courriers n'était encore de retour. Ils 
priaient donc nos représentants de vouloir bien patienter 
deux ou trois jours. Au reste, ajoutaient-ils, rien n'em- 
pêchait pendant ce temps de commencer les discussions 
relatives à la ligue contre l'Empereur. Les nouvelles 
attendues ne pouvaient tarder \ 

A cette offre M. de Marillac répondit au nom de ses 
collègues par un refus catégorique. (( Je leur ay dict. 
écrit-il au Roi, qu'à la vérité notre instruction principale 
estoit de traiter une bonne ligue et intelligence pour exé- 
cuter lost quelque grande chose contre l'Empereur, mais 
pour ce que l'appareil de ceste exécution deppendoit des 
deniers qui seraient baillez lorsque Mgr d'Aumale serait 
délivré, nous ne pouvions traiter de une chose sans 
l'aultre, comme estant les deux si connexes qu'il n'estoil 



1. Ibid., fol. 5 r°. 

2. Ibid., fol. 5 r° et v°. 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SUISSE 231 

pas possible de les séparer ' ». Mieux donc valait attendre 
des nouvelles certaines. 

Plusieurs jours se passèrent dans cette incertitude. Le 
premier courrier envoyé par Raid revint enfin et avec 
« très bonne responce » ; les députés du Marquis le pré- 
tendaient du moins. « Silvestre, écrivaient nos représen- 
tants, nous a faict entendre que l'homme qu'il avoit 
depesché pour aller scavoir nouvelles de son maislre et 
l'advertir de nostre venue, estoit présentement revenu et 
que le marquis de Bade... lui avoit dict que le marquis 
Albert seroit bientôt en ceste ville ayant en sa compaignie 
M. d'Aumale 2 ». 

Cependant, malgré ces assurances, une semaine entière 
s'écoula, sans qu'aucune nouvelle ni aucun message 
d'Albert parvinssent à Bade. Et Raid et Boyer en furent 
finalement si « estonnez et esbaïs » qu'ils renoncèrent à 
dissimuler plus longtemps. Ils avouèrent alors que non 
seulement ils ignoraient où était leur maître et quand il 
devait arriver, mais que, depuis qu'ils avaient quitté 
l' Allemagne, ils n'avaient reçu de lui ni lettre, ni instruc- 
tions d'aucune sorte 3 . Nos ambassadeurs n'apprenaient là 
rien qu'ils ne sussent déjà. Quelques jours auparavant ils 
avaient intercepté deux dépêches adressées d'Allemagne à 
Silvestre Raid par des partisans du Marquis ; les deux cor- 
respondants disaient ne point savoir ce qu'était devenu 
Albert 4 . D'autre part, écrivait Marillac, « quelque dilligence 

qu'ayions faicte d'envoyer gens vers Constance, Basle, 

Strasbourg et aultres endroietz où nous pensions avoir 



1. Ibid.. fol. 5 v». 

2. De MM. de Marillac, Bassefontaine et Saint Laurens au Roi, G mars 
1554. {Ibid., fol. 6 r°.) 

3. Des mêmes au même, 11 mars 1554. {Ibid., fol. 8 r° et v°.) 

4. Ibid., fol. 8 r°. 



232 CHAPITRE IX 

nouvelles de Mgr d'Aumale, nous n'en avons riens sceu 
auvray 1 ». Dans ces conditions, les négociateurs furent 
d'accord pour se séparer pendant quelques jours. Ceux du 
Margrave se rendirent à Schaflbuze, « où ils avoient plu- 
sieurs congnoissances et plus de moyen qu'à Bade d'en- 
voyer gens devers leur maistre ». M. de Bassefon laine 
regagna Solcure. Quant à MM. de Marillac et de Saint- 
Laurens, ils résolurent de s'avancer jusqu'à Baie pour 
lâcher d'y recueillir quelques informations 2 . 

Dès ce moment d'ailleurs, les chargés d'affaires de 
France auguraient très mal du résultai de leur mission. 
Tout d'abord la conduite du Marquis leur inspirait les plus 
graves soupçons. « En ung tel galand toutes choses 
estoient considérables et croyables \» L'absence prolongée 
d'Albert, la violation de Ja promesse qu'il avait faite 
d'amener sans retard Mgr d'Aumale près de Schaflbuze 
auraient suffi à exciter la défiance de nos représentants. 
Mais un avis de la plus haute importance augmentait 
encore leurs craintes. Le comte Georges de Wirtemberg, 
« qui avoit secrète intelligence au service du Roy », ve- 
nait de les informer que la négociation entamée par 
Albert avec la France ne l'empêchait pas d'être en même 
temps « en practiques » avec l'Empereur. ((Il inarchandoit 
des deux costez pour enclouer la part où il verroyt pouvoir 
mieux faire son prouffict. » Un agent, que le comte entre- 
tenait près la cour impériale à Bruxelles, avait mis la 
main « sur toutes les lettres, mémoires et instructions, 
que le Marquis avoit envoyées en France, avecques les 
responses qu'il avoit receues des minisires du Roy 4 ». 

1. Ibid. 

2. Ibid. — Lettre de Marillac, Bassefontaine et Saint-Laurens au Conné- 
table, 1 l mars 1551 (Jkid., fol. 9 v°.) 

:>. Des mêmes au même, 1 er mars 1554. {Ibid., fol. 5 r°.) 
i. Ibid., fol. 6 r". 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SUISSE 233 

C'était 1res probablement Albert, qui avait fait parvenir 
lui-même ces différentes pièces à Bruxelles. En dévoilant 
son projet d'alliance avec la France, il espérait sans doute 
que, pour l'éloigner d'Henry II, l'Empereur n'hésiterait 
poinl à lui faire des offres plus avantageuses. « Il nous 
semble, Sire, écrivait Marillac, (pie ce Marquis est en telle 
praclique de ce cousté de Bruxelles, qu'il ne veut se dé- 
clarer de vostre cousté sans avoir plus tost sceu ce qu'il 
pourroit tirer de l'aultre, affin de se donner aprez au plus 
offrant 1 .» 

D'autres raisons pouvaient faire d'ailleurs considérer 
comme de plus en plus improbable l'alliance du roi de 
France et d'Albert. Cette alliance était subordonnée avant 
tout, nous l'avons vu, au rétablissement de la paix en 
Allemagne. Or, ni le Margrave, ni ses adversaires ne 
semblaient disposés à renoncer de sitôt aux hostilités. Le 
parti de la conciliation n'avait encore obtenu aucun succès. 
« Nous avons adviz, disent Marillac et Saint-Laurens, que 
la journée de Rottembourg, où il y a voit, depuis six sep- 
maines en çà, assemblée grande pour adviser entre aultres 
choses de faire une paix entre le Marquis et ses ennemis, 
estoit dissolue et rompue et partant les deux hors d'espé- 
rance d'accord 2 . » Aux environs de Constance et de Stras- 
bourg s'opéraient de continuelles recrues, que l'on disait 
faites au nom du roi des Romains. Et d'autre part, l'on 
tenait pour certain que « le Marquis se trouvoil bien fort 
armé, ayant assistance de tous ceux de son nom et famille 
de Brandebourg, du duc de Mecklembourg, du comte 
d'Oldenbourg et des villes maritimes 3 ». L'on ne pouvait 

1. Des mêmes au même, 11 mars 1554. (Ibid., fol. 9 r' J .) 

2. Des mêmes au même, 1 er mars 1554. (Ibid., fol. 6 r°.) — Sur la 
Diète de Rotenbourg, cf.: Voigt, t. II, p. 172-175. 

3. Des mêmes au Connétable de Montmorency, 15 mars 1554. (Bibl. 
Nat., fr. 3121, fol. 12 r».) 



234 CHAPITRE IX 

donc espérer qu'Albert fût bientôt libre de nous porter 
secours aux Pays-Bas et dès lors l'intérêt des négociations 
de Suisse se trouvait au moins singulièrement diminué. 
Nos ambassadeurs exposèrent en détail la situation à leur 
gouvernement, clans une dépêche où se révèle toute leur 
sagacité de diplomates. De l'agitation qui règne en Alle- 
magne, écrivaient-ils, « on peult aysément inférer que 
tant de gens entrant en mesme jeu ont proposé de pour- 
suivre quelque desseing particulier, concernant leur 
propre faict et aultre que celluy qui touche le Roy ou 
l'Empereur, comme pourroit estre de conspirer contre les 
evesques et tascher de s'appliquer les eveschez et bien des 
catholiques, ou telle aultre entreprise, auquel cas il seroyl 
bien malaisé de tirer de ce cous lé là la chose qui pusl 
tourner au bien de nos affaires, attendu qu'ilz ne laisse- 
ront point leur propre querelle pour espouser la nostre n\ 
tourneront les armes aillieurs qu'ilz n'ayent premièrement 
pour le moings osté l'empeschement qui est donné aux 
places du Marquis, qui sont assiégées, et asseuré son païs, 
ce que ne se peut faire sans difficulté veu les ennemys 
qu'ilz trouveront en teste, comme le Roy des Romains et 
aultres de sa ligue et pour le moings il faudra tant de 
temps que l'esté coullera. Dont il s'ensuit que les choses 
estant en ces termes l'on en peult peu espérer pour le 
regard du Roy l . » 

Enfin, et c'était là pour la France un dernier et très 
grave sujet d'inquiétude, les relations du Roi avec Albert 
étaient maintenant connues en Allemagne et y excitaient, 
comme on pouvait le prévoir, les plus sérieux soupçons. 
En dépit des précautions prises pour dissimuler nos 
rapports avec le Marquis, la négociation était « éventée » 

1. Ibid. 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SUISSE 235 

par loul le monde. Et malgré L'intention 1res renne 
de noire gouvernement de n'intervenir à aucun prix 
contre l'Empire en faveur du Margrave, le bruit courait 
que nous ne larderions point à l'aider contre les princes 
alliés. Si bien cpie nos ambassadeurs estimèrent inutile de 
dissimuler plus longtemps. Mieux valait avouer nettement 
quels étaient nos desseins. Depuis ses dernières ambas- 
sades, Marillac avait conservé, on le sait, en Allemagne, 
de nombreux correspondants. C'est à eux qu'il s'adressa 
pour les prier de détruire les allégations malveillantes ré- 
pandues contre nous dans l'Empire. « Pour aultant. Sire, 
écrivait-il au Roi, pour aultant que nostre assemblée et sé- 
jour baille beaucoup à penser à touz les Princes et Eslatz 
de la Germanie, et que la venue dudict Marquis Albert 
pourroit croistre et augmenter le soubçon, nous avons 
advisé d'escripre et envoyer lettres latines en divers 
lieux à ceulx de nostre congnoissance, — scachant bien 
qu'elles seront veues partout, — contenant en substance 
que nous n'avons ici riens à traicter cpii ne touebe le 
bien de la Germanie et la dignité de l'Empire.., et que 
nous n'entendons riens faire avecques ce Marquis que les 
armes qui troublent l'Allemagne ne soient ostées 1 . » Le 
seul ennemi du Roi est l'Empereur ; c'est contre lui qu'est 
dirigée l'alliance du Marquis et de la France. Et le 
résultat de cette alliance ne peut qu'être favorable à 
l'Allemagne. En décidant Albert à entrer en campagne 
contre Charles-Quint, le Roi doit l'attirer hors de Ger- 
manie et en délivrer ainsi l'Empire, « qui sera dez lors 
réduict au repos et à la tranquillité qu'il peult souhaiter... 
Et nous avons adjousté en nos lettres que si ce bien se 



1. De MM. de Marillac, Bassefontaine et Saint-Laurcns au Roi, 6 mars 
1554. (Ibid., fol. 7 r°.) 



230 CHAPITRE IX 

peult obtenir, nous aurons satisfaict à noslre charge et à 
l'intention de vous, Sire 1 ». 

MM. de Marillac et de Saint-Laurens arrivèrent à 
Baie le 13 mars. Ils s'informèrent du Margrave : mais 
ils ne purent avoir aucun renseignement précis. « Le se- 
crétaire des Seigneurs de la ville » leur affirma seulement 
que l'abbé de Saint-Biaise, près Baie, avait reçu quelques 
jours auparavant une lettre de menaces d'Albert. « Le 
Marquis l'inviloit à luy prester et faire tenir quelque 
somme de deniers », et ajoutait, qu'en cas de refus. « il 
trouveroyt le moyen d'en avoir davanlaige» qu'il n'en de- 
mandait. Ce fait tendait à prouver qu'Albert n'était poinl 
très éloigné de Baie et qu'il ne pouvait beaucoup tarder à 
se trouver en Suisse 2 . 

Dès leur arrivée à Bâle, nos ambassadeurs rencontrèrent 
le docteur Boycr et l'interprète de Silvestre Raid qui les 
avaient devancés. Le jour même où MM. de Marillac et de 
Saint-Laurens avaient quitté Bade, trois gentilshommes, 
serviteurs du Marquis, étaient arrivés de Scfnveinfurt. Ils 
avaient conféré longuement avec les représentants de leur 
maître, et finalement l'on avait décidé que le docteur 
Boyer et l'interprète de Raid se rendraient au plus tôt au- 
près du comte Georges de Wirtembcrg. Ce prince leur 
donnerait peut-être des renseignements satisfaisants au 
sujet du Marquis et du duc d'Aumale. Au cas con- 
traire, l'interprète devait pousser jusque chez le duc Fré- 
déric de Simmerrt, beau-frère d'Albert, « ez confins ou 
environs de Lorraine où l'on pensoit que M. d'Aumale 
estoit ». Les deux envoyés affirmèrent à MM. de Marillac 
et de Saint-Laurens qu'avant peu ils seraient fixés, « d'aul- 

1. Ibid. 

2. Des mêmes au Connétable de Montmorency, 1 \ mars 155'i. (Ibid., 
fol. 11 r°.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SUISSE 237 

tant qu'il n'y pouvoit y avoir plus de trois ou quatlre 
journées à tout rompre jusques au cartieroù il/ tiroient 1 ». 

Le 18 mars, Marillac et l'abbé de Saint-Laurens avaient 
rejoint M. de Bassefontaine à Soleure, sans avoir en déli- 
nilive rapporté de leur voyage aucune nouvelle certaine. 
Les trois ambassadeurs désespéraient de plus en plus du 
succès de la négociation. Faisant part de leurs craintes au 
Roi, ils lui demandaient s'il jugeait leur présence en 
Suisse nécessaire encore pour longtemps : ils parlaient déjà 
de leur rappel 2 . Le Roi les pria de temporiser. On venait 
d'apprendre à la cour de France que le duc d'Aumalc se 
trouvait chez le frère du rhingrave Philippe de Salm, l'un 
de nos partisans'. Henry II engageait donc ses députés à 
patienter quelque temps et à ne pas risquer de compro- 
mettre par une trop grande précipitation le résultat de la 
négociation. Au même moment, Silvestre Raid s'excusait 
auprès de nos représentants des longs retards apportés 
bien involontairement de sa part à la conclusion du traité 
projeté. En présence des ordres du Roi, des prières de 
Raid, nos ambassadeurs n'avaient plus qu'à attendre : 
c'est ce qu'ils firent. 

Huit jours se passèrent sans nouvelles. Enfin, le 
26 mars, ils reçurent un avis satisfaisant de Raid. Celui- 
ci les informait qu'il venait de recevoir une lettre de son 
maître, datée du 16. Albert se trouvait à ce moment à 
Brelin 4 . « Il m'escript, disait Raid, qu'il veult ensuyvre ce 
dont j'ay charge, désirant faire tel service au Roy qu'il es- 
père que Sa Majesté en aura grant prouffict et contenle- 

1. Ibid., fol. 10 v°. 

2. De MM. de Marillac et Saint-Laurcns au Roi, 11 mars 1554. (Ibid. 
fol. 9 r°.) 

3. Du Connétable à MM. de Marillac, Bassefontaine et Saint-Laurens, 
24 mars 1554. (Jbid., fol. 14 v°.) 

4. Berlin.* 



238 CHAPITRE IX 

ment, eslans ses collonelz tous de bonne volonté de bien le 
servir, voulant aussy lcdict seigneur Marquis asscurément 
satisfaire à ce que j'ay proposé au Roy '. » Raid confirmait 
la nouvelle transmise par la cour de France : le duc d'Au- 
male se trouvait chez le vieux Rhingrave. L'ambassadeur 
proposait donc aux nôtres d'ouvrir de nouveau leurs con- 
férences à Soleure. Il se préparait à les y rejoindre sans 
retard. Cette offre ayant été acceptée, Raid arriva à So- 
leure accompagné du docteur Boyer, et les discussions 
recommencèren t . 

a Dès l'entrée », Raid afficha des prétentions extraordi- 
naires. Son maître était, dit-il, instamment « recherché )) 
par l'Empereur, qui lui faisait les plus engageantes pro- 
messes pour le déterminer à abandonner le parti du Roi. 
Charles, Raid l'assurait du moins, avait fait consigner 
en lieu sûr « grosse somme de deniers », qui devait être 
remise au Marquis aussitôt qu'il se serait déclaré. Le 
représentant d'Albert exagérait, d'autre part, les ressources 
dont disposait son maître. A l'entendre, les forces de celui- 
ci étaient considérables. Il avait 3,000 chevaux, « tous 
ceux de sa maison lui assistoient jusques à l'Electeur de 
l'Empire Joachim... et il feroit si beau feu en tous lieux 
où ses ennemis seroyent qu'ilz se repentiroyent de l'avoir 
irrité 2 ». 

Tous ces (( beaux propos », les nôtres le comprirent aus- 
sitôt, n'avaient qu'un but : décider la France à payer au 
plus haut prix les services du Marquis. Et en effet, « aprez 
avoir ainsy enchéri sa marchandise », Raid se crut autorisé 
à poser impérieusement ses conditions. La rançon du duc 



1. « Translat de la lettre escripte à M. de Bassefontainé par l< 
député du marquis Albert de Brandebourg, » 2G mars 155 i. (Ibid., 

fol. 13 r<\) 

2. « Discours de la négociation. » (Michaud, op. cit., p. 22'».) 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SUISSE '•?.'>!) 

d'Aumale avait été fixée, l'on s'en souvient, à 60,000 écus. 
L'ambassadeur en réclama 100,000, affirmant que son 
instruction le lui prescrivait cl qu'au resle celle somme 
avait élé promise par Henry 11 : 00,000 écus devaient lui 
être comptés aussitôt après la libération du Duc : le resle, 
soit 40,000 écus, serait versé « aux termes qui seroyent 
advisez ' ». 

Nos députés se firent répéter une pareille réclamation. 
Cent mille écus, ils le reconnurent, avaient élé promis au 
Marquis, mais non pour la seule rançon de M. d'Aumale. 
Cette rançon avait élé lixée à 60,000 écus, et rien de plus. 
Quant aux 40,000 écus, il avait été convenu qu'ils se- 
raient le prix d'un tout autre service : ils devaient être 
versés à Albert au moment où il serait libre de venir aux 
Pays-Bas secourir la France contre l'Empereur. Et le Moi 
était très décidé à ne point compter cette somme avant 
qu'Albert pût entrer effectivement en campagne. En effet, 
les troubles d'Allemagne menaçant de se prolonger, l'ex- 
pédition du Marquis aux Pays-Bas pouvait être retardée 
assez longtemps encore, ou même indéfiniment renvoyée, 
et la cour de France ne voulait à aucun prix que la sub- 
vention promise au margrave de Brandebourg, pour faire 
la guerre à Charles, servit à entretenir les bostilités en 
Germanie. Pour conclure, nos représentants se déclarèrent 
prêts à verser 60,000 écus, « aussitost qu'ilz auroient veu 
le Duc d'Aumale, ou seroient asseurez de luy ». Ils accep- 
taient d'autre part, suivant leurs instructions, de négocier, 
sans plus de retard, un traité d'alliance entre Albert et le 
roi de France, mais un traité d'alliance conditionnelle, qui 
ne recevrait exécution et ne serait sanctionné par le verse- 
ment de 40,000 écus, que lorsque la paix serait rétablie 

1. Ilnd., p. 224-225. 



240 CHAPITRE IX 

en Allemagne, cl qu'Albert serait prêt à offrir ses services 
contre Charles-Quint 1 . 

Malgré ces observations si justes, Raid s'obstina dans 
ses prétentions. Il voulait 100,000 écus pour la seule 
rançon du duc d'Aumale. Et il déclara que si on ne lui 
donnait point satisfaction, il quitterait Soleure, «yadjous- 
tant en se levant de table que l'Empereur n'estoit pas en- 
core mort et que son maislre n'auroit point faulle de parti, 
ce disant en telle fierté et arrogance, qu'il méritoit bien de 
rapporter une bien aspre responce ». Marillac lui fit pour- 
tant simplement observer que « le Marquis se reliant 
avecques l'Empereur n'en rapporterait aulcung fruict que 
une telle repentanec qu'il en avoyt sentie l'an passé, où il 
expérimenta combien l'on pouvoit mettre d'espérance et 
asseurance aux promesses dudict Empereur " ». 

Les députés français ne laissaient pas pourtant que 
d'être fort inquiets de l'obstination de Silveslre Raid. Pour 
ne point paraître abandonner la négociation et ne point 
jeter Albert entre les bras de Charles-Quint, ils rédigèrent 
finalement une note où étaient exposées en détail leurs der- 
nières résolutions. Ils prièrent le docteur Boyer de la com- 
muniquer à Raid. Dans cette note, ils maintenaient leur in- 
tention de ne verser que 60,000 écus lors de la mise en 
liberté du duc d'Aumale, et sur ce point ils ne transi- 
geraient jamais. Les 40,000 écus ne seraient comptés au 
Marquis que plus tard et en récompense d'autres ser- 
vices. En revanche, nos représentants faisaient briller aux 
yeux de Raid les avantages qui attendaient son maître en 
France, si la négociation se poursuivait. Aussitôt qu'Al- 
bert commencerait les hostilités contre l'Empereur, il rc- 



1. Ibid., p. 225. 

2. Ibid. 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SUISSE 241 

cevrait une subvention mensuelle de 3,000 écus et une 
pension annuelle de 6,000 '. 

Les docteur Boyer remit « ces articles » à Raid qui, 
« ayant pensé plus sérieusement à son faict, et aprez avoir 
veu et examiné lesdicts articles,., vint déclairer qu'il les 
trouvoit raisonnables si ce n'est en troys poincls sur les- 
quels il faisoit encor difficulté ». Il demandait d'abord 
4,000 écus par mois au lieu de 3,000, et exigeait ensuite 
que, lorsque son maître entrerait en campagne aux Pays- 
Bas, trois mois lui fussent payés d'avance. Enfin, il voulait 
faire porter le chiffre de la pension annuelle de 6,000 à 
8,000 écus 2 . 

Les nôtres répondirent qu'en faisant droit à ces de- 
mandes, ils excéderaient les termes de leur instruction, et 
qu'il leur était nécessaire d'obtenir l'approbation du Roi. 
Ils offraient à Raid de lui rendre une réponse dans les 
quinze jours. 

Raid demanda à réfléchir. « 11 revint vers nous deux 
heures aprez, écrivent nos ambassadeurs, ayant comme il 
est vraisemblable trop bu ou bien estant entré en merveil- 
leuse défiance, et sans cause nous dict ouvertement qu'il 
vouloit traicter et conclure immédiatement en la sorte 
qu'il requéroit, aultrement qu'il vouloit dez lors et sans plus 
s'arrester icy monter à cheval pour s'en aller 3 . » H ajouta 
qu'en présence des mauvaises dispositions de la France, il 
se repentait amèrement d'avoir indiqué le lieu où se trou- 
vait M. d'Aumale, mais qu'on préviendrait un enlève- 
ment en transportant aussitôt le duc en un autre endroit. 

En présence de ces soupçons injurieux et de cette « façon 



1. Ibid., p. 226. — Le texte dit : 30,000 écus par mois. Mais il semble 
Lien qu'il y ait erreur et qu'il ne s'agisse que de 3,000 écus. 

2. Ibid. 

3. Ibid. 

16 



242 CHAPITRE IX 

de l'aire odieuse el barbare ». les serviteurs de Henry II ne 
faiblirent pas. Ils ne voulaient à aucun prix être désavoués 
par le Roi, et les quelques jours d'attente qu'ils deman- 
daient à Raid leur étaient strictement nécessaires pour s'as- 
surer des intentions de leur souverain. Mais toutes leurs 
remontrances restèrent inutiles. « Le député du Marquis 
se despartit d'eulx, fist apprester ses chevaulx, paya son 
hoste, prit ses bottes et feit démonstration entièrement de 
desloger 1 . » Il pensait ainsi faire une très grande impres- 
sion sur les nôtres, et s'attendait sans doute à ce qu'on le 
suppliât de rester. 11 se trompait. Et lorsqu'il s'en aperçut, 
il renonça à jouer son rôle, « changea d'advis, et prenant 
meilleur parti, revint faire amande honorable et promist 
d'attendre quinze jours 2 ». 

Il fut décidé alors qu'un projet de traité serait rédigé sur 
l'heure. Nos ambassadeurs y devaient inscrire les conces- 
sions qui leur paraîtraient raisonnables. Le texte des con- 
ventions serait ensuite envoyé sans retard à la cour de 
France pour être soumis au Roi. Si ce dernier approuvait 
le résultat de la négociation, la « conclusion se feroit de 

brief » . 

Voici sur quelles bases fut établi le traité : 60,000 écus 
devaient être délivrés au Marqnis aussitôt que le duc d'Au- 
male serait remis entre les mains de nos députés ou entre 
celles des représentants du Roi à Metz. Les 40,000 écus 
« restans » seraient versés « lorsque ledict Marquis auroit 
mis à exécution ce qu'il avoit entrepris de faire sur les païs 
et terres de l'Empereur». En revanche, satisfaction était 
donnée, sauf approbation postérieure du Roi, aux trois 
dernières réclamations de Silvestre Raid. « Affin que le 



1. Ibid. 

2. Ibid. 



MISSION DE M. DE MARILLAC EX SUISSE 243 

Marquis eongnust davantaige la bonne intention dudict 
seigneur Roy envers luy , et qu'il pust plus aysément suppor- 
ter les fraiz, qu'il lui conviendroit faire durant le temps de 
l'exécution de l'entreprise aux Pais-Bas », on lui accor- 
dai! : I " une indemnité de 4,000 écus par mois, 2° le paye- 
ment de trois mois d'avance. 3° une pension annuelle de 
8,000 écus. Si d'ailleurs la campagne contre Charles- 
Quint était heureuse, d'autres avantages devaient « en ad- 
venir » à Albert. 11 était entendu « qu'il seroit impatronisé 
de la Duché de Gueldres ». par où commencerait l'attaque, 
et « qu'il en demoureroit seigneur comme de son vray 
conquest et hérilaige » : le pillage et le butin fait sur l'en- 
nemi lui devaient appartenir « pour en faire et disposer 
ainsy que bon lui semblerait » : sur les pays héréditaires 
de l'Empereur « il pourroit prendre soit par rançonne- 
ments, exactions et aultres moyens qu'il adviseroit jusques 
à la somme de 50,000 escus » ; enfin le Roi s'en^açcait à 
refuser toute paix ou trêve avec l'Empereur, si le Marquis 
n'y était pas compris. 

Au cas, d'autre part, où la fortune serait défavorable 
aux alliés, et où Albert serait contraint « d'abandonner et 
perdre sa demeure en Allemagne », il recevrait très hono- 
rable accueil en France et serait pourvu dans le Royaume 
« d'une telle seigneurie maison et retraite, qu'il pourroit 
honneslement et suivant sa condition y vivre et s'entre- 
tenir ». 

Mais en regard de ces promesses, les obligations du 
Margrave étaient très nettement stipulées. Tout d'abord il 
prenait un engagement formel au sujet du duc d'Aumale: 
une fois mis en liberté et sa rançon de 60,000 écus payée, 
ledit duc devait « pouvoir s'en aller franchement devers 
Sa Majesté sans qu'on luy pust demander ou quereller à 
l'advenir auculne chose pour le regart de sa prinse et 



2 4 4 CHAPITRE IX 

détention ». En second lieu, nos ambassadeurs insistaient 
formellement sur un point capital: il fallait qu'Albert fit 
sans tarder la paix avec ses ennemis d'Allemagne. Il est 
en effet nécessaire, disait le traité. « pour l'exécution de 
l'entreprinse, que la guerre, que le Marquis a à présent à 
l'cncontre des évesques, de ceux de Nuremberg, du duc 
de Brunswick et aultres, ... cesse ... et que la paix, avant 
que d'entrer dans tout ce qui dessus est dict, soyt traitée 
et conclue, ou bien quelque bonne et longue trefve ». Le 
Roi espérait d'ailleurs qu'Albert « auroit plus de respect à 
la si louable et si digne œuvre » , qui se préparait contre 
l'Empereur, « qu'à sa propre vindicte ». Et nos représen- 
tants, dans leur rédaction du traité, faisaient ressortir la 
grandeur du dessein, auquel allaient travailler en commun 
le Roi et le Marquis. C'était une nouvelle revanche de 
l'Europe asservie qui s'organisait contre l'Empereur, 
c'était « à l'extirpation du tyran de la Germanie » qu'al- 
laient s'employer les efforts de la France et d'Albert. 
Projet glorieux, périlleux aussi, qu'entreprenait le Roi ! 
Mais chacun savait qu'il avait toujours « préposé » le bien 
et la liberté de la Germanie aux affaires de son propre 
Royaume. Et dans ces lignes se révélaient bien les ma- 
nœuvres de la diplomatie française s'efforçant toujours et 
quand même de représenter l'alliance du Roi et du Bran- 
debourg comme un service rendu à l'Empire et de voiler 
ainsi ce que pouvait avoir d'étrange et d'inquiétant pour 
la Germanie notre union avec celui qui malgré tout en 
était à cette heure le pire ennemi. 

Une fois la paix rétablie en Allemagne, rien ne devait 
plus retarder l'entrée en campagne d'Albert. El voici ce 
que la France croyait pouvoir exiger de lui à ce moment. 
Le Marquis assemblerait 40 enseignes de gens de pied et 
3,000 chevaux . Ces troupes seraientpourvues de grosseartil- 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SI ISSE 2 \ 5 

leric de campagne. « Avecques ceste force, sans s'amuser 
à aultres desseings ny particulières querelles », le Marquis 
attaquerait au plus tôt l'Empereur vers ses terres et sei- 
gneuries des Pays-Bas, soit du côté de Gucldre, soit du 
côté de la Frise et de la Hollande. En dehors de la réserve 
faite du duché de Gueldre, les villes et pays conquis 
devaient être remis entre les mains du Roi ou de ses géné- 
raux, et le Margrave devait s'engager à faire partout 
« œuvre de hon serviteur 1 ». 

Le traité ainsi établi, Raid déclara en accepter toutes les 
conditions, et il mit au bas sa ratification. Nos ambassa- 
deurs n'avaient plus qu'à obtenir l'approbation du Roi. 
L'un d'eux, M. de Saint-Laurens, fut chargé d'aller pré- 
senter à Paris le texte du traité. Les députés y joignirent 
un long mémoire relatif aux négociations qu'ils avaient 
conduites, et où ils justifiaient les concessions qu'ils avaient 
cru devoir faire à Silvestre Raid. « Il plaira au Roy, 
disait cet acte, il plaira au Roy et à Messeigneurs de son 
Conseil considérer tout d'abord que par ce traité l'on 
recouvrera M. d'Aumale pour 60,000 escus, et que quant 
au surplus de ce qui est promis, le Marquis n'en peult 
riens avoir qu'il n'ayt faict la paix avec les evesques et 
conséquemment que ce bien ne soyt rendu à la Germanie, 
et aussi avant que ledict Marquis ne marche contre l'Em- 
pereur 2 . » C'était là le premier point gagné par les 
ambassadeurs de France sur l'obstination de Raid. Quant 
aux concessions faites par nos envoyés en dehors de leur 
instruction, le Roi jugerait de leur opportunité, mais 



1. Toutes les citations précédentes sont empruntées au « Traité mentionné 
dans le précédent discours de la négociation et signé par Silvestre 
Raid, conseiller et serviteur du marquis Albert, et envoyé au Roy. Du 
mercredi 4 e jour d'avril 1554. » (Michaud, op. cit., p. 227-221), passiml) 

2. « Discours de la négociation. » (fbid., p. 226.) 



2'i6 CHAPITRE IV 

elles pouvaient, semblait-il, se justifier. « La condition de 
4,000 escus par mois n'estoit point trop déraisonnable, 
attendu les forces que le Marquis debvoit amener ». Quant 
à « l'advancement de 3 moys au coup, il despendoyt de la 
commodité des finances du Roy ! » : mais l'inexécution de 
cette clause en cas de force majeure, c'est-à-dire de manque 
d'argent, ne pouvait suffire à faire rompre le traité. Enfin, 
« touchant la pension, un exploict tel que celui qui se 
préparait » ne devait pas être retardé pour "2,000 écus, 
(( joinct aussi que telles pensions ne se payent si non 
aultant qu'on veult 2 ». 

M. de Saint-Laurens devait d'autre part faire observer 
au Roi qu'il ne se liait nullement les mains vis-à-vis 
d'Albert. Si après avoir « recouvert » M. d'Aumale, 
Henry II (( ne vouloit point entrer en telle despence pour 
avoir le Marquis à son service », il pourrait aisément 
trouver des moyens dilatoires. Le traité stipulait le réta- 
blissement de la paix en Allemagne comme condition 
expresse de l'alliance. « Le Roy n'auroit donc qu'à reculer 
ou empescher l'accord qui debvoit se faire entre le mar- 
quis et les evesques et néantmoins tenir tousjours ledict 
Marquis en suspens, sans qu'il se puisse tourner du costé 
de l'Empereur :i . » Henry II avait donc tout avantage à 
ratifier l'acte dressé à Soleure : les dispositions n'en étaient 
point trop onéreuses, et si plus tard ou les jugeait telles il 
serait aisé de s'y soustraire ". 

M. de Saint-Laurens trouva la Cour à Meudon '. Il 

1. Ibid. 

2. Ibid. 

3. Ibid., p. 227. 

4. De MM. de Marillac et Bassefontaine au Connétable, 6 avril 1554. 
(Bibl. Nat., fr. 3121. fol. 17 v°.) — Des mêmes, même date, à M. le car- 
dinal de Guise. {Ibid., fol. 18 r IJ .) 

5. Du Roi à MM. de Marillac et Bassefontaine, 13 avril 155 i {Ibid., 
fol. 27 r°.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SLISSE 247 

présenta le projet de traité au Roi, mais celui-ci lui parut 
très hésitant. Le temps de la réflexion était venu : Henry 
se demandait si les avantages d'une union avec le Marquis 
compenseraient le discrédit qu'elle jetterait sur la politique 
française. Dans la lettre d'envoi qui accompagnait le texte 
des conventions projetées, nos ambassadeurs exprimaient 
de nouveau leurs craintes à ce sujet. Ils allaient bien, 
comme ils le disaient, essayer de parer encore a toute 
fâcheuse éventualité « en dressant lettres latines pour 
envoyer en Germanie, afïin de donner à entendre que 
c'estoit le Roy qui vouloit oster les armes de l'Empire et 
lui rendre son ancienne tranquillité ' )). Mais ces affirma- 
tions de la partie intéressée seraient-elles suffisantes à 
dissiper les soupçons et les craintes de l'Allemagne 2 ? 

D'autre part il semblait de moins en moins probable 
que la première condition du traité pût être réalisée, c'est- 
à-dire que la paix fût rétablie en Allemagne entre Albert 
et ses ennemis. Tout paraissait annoncer au contraire que 
les (roubles se prolongeraient longtemps encore 3 , et que la 
forte somme, qu'allait toucher le Margrave pour la rançon 
duducd'Aumale, l'encouragerait seulement à ne pas aban- 
donner les hostilités. Dès lors à quoi bon se compromettre 
par un traité qui vraisemblablement n'aurait pas d'effet? 

Malgré tout, le Roi se fût décidé à souscrire aux enga- 
gements qui lui étaient proposés. Car enfin le premier 
résultat du traité était la délivrance du duc d'Aumale. 
Mais au moment où, comme il le dit lui-même, « il estoit 



1. De MM. de Marillac et Bassefontaine au Connétable, 6 avril 1554. 
(Ibid., fol. 17 v°.) 

2. L'Empereur et Ferdinand son frère furent au courant de tout ce qui 
s'était passé à Bade, comme le prouvent deux lettres de Ferdinand à Charles- 
Quint, l'une du 2 mai 1554 (Lanz, t. III, p. 612). l'autre du S mai 1554. 
(Ibid., t. III. p. 615) 

3. Voigt, t. II. p. 201-204. 



248 CHAPITRE IX 

prest a redespecher en Suisse M. de Saint-Laurens », il 
reçut deux lettres qui le firent aussitôt triompher de ses 
hésitations. Ces deux lettres lui étaient adressées par 
Albert et M. d'Aumale. Le Marquis était en compagnie 
du duc : il exprimait avec quelle surprise il avait appris 
que ses ambassadeurs n'avaient point encore achevé leurs 
négociations, et il espérait que le Roi ne trouverait pas 
étrange qu'il terminât de lui-même l'affaire avec son pri- 
sonnier. Il savait par Silvestre que la France était disposée 
à lui verser seulement 60,000 écus. En vrai gentilhomme 
large en affaires il déclarait s'en contenter, « quoiqu'il 
eust eu bon besoing du reste pour l'amour des gens de 
guerre dont il faisoit lever une belle compaignie ». 11 priait 
seulement qu'on voulût bien lui faire parvenir la somme 
à Metz, car « Silvestre n'auroit pas les moyens de la por- 
ter bien seurement à Schaffouze ». De l'alliance projetée, 
il n'était pas question, et s'il demandait qu'on lui fît par- 
venir au plus tôt la rançon du Duc, « c'est que vous pouvez 
penser, Sire, écrivait-il, que j'ai despendu grant somme 
d'argent d'avoir mené si longtemps la guerre, sans l'ayde 
de tous mes amys, et de la mener plus longtemps à grant 
peine ne me seroyt possible ». En somme, comme le 
prévoyait le Roi, Albert était absorbé par ses querelles 
d'Allemagne, et il ne voyait dans les écus qu'allait lui 
délivrer la France qu'un moyen de la continuer et de 
relever ses affaires ; il songeait vraiment a tout autre chose 
qu'à entreprendre la campagne des Pays-Bas. A sa lettre 
était joint un billet du duc d'Aumale qui la confirmait ' . 

Dans ces conditions, il n'y avait pas à poursuivre les 
négociations. Nous perdions un allié, mais quel allié ! 



1. Lettre du marquis Albert an Roi, 9 avril 1554. — Lettre du duc 
d'Aumale au Roi, 10 avril 1554. (Bibl. Nat., fr. 3121, fol. 28 r° et v°.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC EN SLISSR ? 'l 9 

Devions-nous nous en affliger? Les services plus que dou- 
teux, que nous eût rendus un tel « mercenaire », ne méri- 
taient pas qu'on les regrettât. Le Roi informa donc 
ses ambassadeurs en Suisse que tout était terminé. 
« Messieurs, vous verrez par les lettres dont je vous envoie 
le double que mon cousin le duc d'Aumale et le marquis 
Albert ... sont d'accord de la rançon de mondict cousin 
et ne veux pour le présent aultre traité,... dont je n'ay 
voullu faillir vous adverlir par ce courrier exprès en 
extresme dilligence, affîn que vous ne passiez plus oultre 
à riens faire ne traicter avecques ces députez \ » 

Une lettre du Connétable, jointe à la dépêche du Pvoi, 
autorisait Marillac à rentrer en France, après avoir rempli 
les derniers devoirs de sa charge : il devait d'une part 
informer les ambassadeurs du Margrave de ce qui s'était 
passé, au cas où ils n'auraient point reçu de nouvelles de 
leur maître ; et d'autre part le sieur de la Mesnardièrc, 
porteur de la lettre du Roi, devait recevoir de MM. de 
Basscfontaine et Marillac les 60,000 écus, dont ils étaient 
dépositaires, pour gagner Metz au plus tôt. Le 18 avril, 
Marillac informait la Cour qu'il s'était conformé aux ordres 
donnés et qu'il avait fait partir immédiatement la Mes- 
nardière, « pour aller à Metz en prenant son chemin d'icy 
à Nantua et de là vers la Bourgogne ». Quant à lui il s'en 
retournerait « à ses journées, ou bien en prenant la poste" » . 

1. Du Roi à MM. de Marillac et Bassefontaine, 13 avril 1554. (Ibid., 
fol. 27 r<\) 

2. De Marillac au Connétable, 18 avril 1554. (IbicL, fol. 29 r° et v° .) 



CHAPITRE X. 

LA MISSION DE M. DE MARILLAC A MARCK. 

(1555.) 

La médiation du Saint-Siège et de l'Angleterre entre la France 
et l'Empereur. — Les conférences de Marck. 

L'échec des deux tentatives faites par Henry II pour se 
créer des alliances en Allemagne se trouve coincider avec 
un événement plus déplorable encore : le mariage du 
prince Philippe d'Espagne avec la reine d'Angleterre Marie 
Tudor. Au moment où nous perdions le seul appui, qu'il 
nous fût permis d'espérer en Europe, la maison d'Autriche 
élait sur le point de gagner celui de la cour de Londres. 
L'union politique des nouveaux époux ne pouvait tarder 
en effet, et tout laissait prévoir que nous aurions bientôt à 
lutter contre une formidable coalition. 

Cette épreuve devait heureusement nous être épargnée. 
Chose curieuse, ce fut précisément l'Angleterre, dont nous 
redoutions les projets belliqueux, qui s'interposa alors 
comme médiatrice entre l'Empereur et nous et qui préten- 
dit obtenir la suspension des hostilités. En 1555 s'ouvrait 
à Marck, « en terre anglaise » et sous les auspices de Marie 
Tudor, une conférence où les députés d'Henry II et ceux 
de Charles-Quint devaient essayer de mettre un terme aux 
querelles qui divisaient leurs maîtres. 

De cette conférence, Marillac nous a laissé un compte 
rendu détaillé. Désigné par Henry II pour aller prendre 



MISSION DE M. DK MARILLAC A MARCK 251 

parla « l'assemblée », il rédigea 1res pou de temps après 
son retour un « sommaire de sa légation » qui nous a été 
conservé sous ce titre : « Procez-verbal de la conférence 
tenue à Marcq, prez Ardres, l'an 1555, en présence du 
cardinal Polus, légat du Pape, entre les députez de l'Em- 
pereur Charles Y e et ceulx du Roy Henry II", pour termi- 
ner les différens pour plusieurs Royaulmes et seigneuries 
entre lcsdicls Princes et particulièrement pour le Duché de 
Milan, mis par escript par Charles de Marillac, évesque de 
Vannes, despuys archevesque de Vienne, l'un des députez 
dudict Roy Henry II e1 . » C'est ce document qui nous 
permettra de suivre presque jour par jour les discussions 
des négociateurs, qui nous prouvera aussi la conscience 
avec laquelle Marillac sut remplir la nouvelle mission qui 
lui incombait. Après avoir assisté de près à la ruine des 
espérances que nous avions fondées à deux reprises sur 
l'alliance des princes d'Allemagne, l'évêque de Vannes 
devait plus que tout autre souhaiter ardemment la fin 
d'une guerre, dont tout le poids allait décidément retomber 
sur la France. A ce sentiment sans doute il faut attribuer 
l'activité qu'il déploya à Marck et le « bon service » qu'il 
y fit au Roi. 

Comment Marie Tudor avait-elle été amenée à prendre 
entre la France et l'Empereur le rôle de conciliatrice? 
Tel est le point qu'il importe avant tout d'éclaircir. Un fait 
indéniable, c'est que son nouvel époux n'avait rien négligé 
pour la décider à joindre ses forces à celles de la maison 
d'Autriche. Et nous savons d'autre part que la reine n'avait 
d'abord montré aucune répugnance à donner satisfaction 



1. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 1 r°. — Un compte rendu de la conférence 
nous a aussi été laissé par Jean de Morvilliers, évèque d'Orléans. (Bibl. 
Nat., fr. 17910.) Cf.: Baguenault de Pucliesse, Jean de Morvilliers, évèque 
d'Orléans, garde des sceaux de France (1506-1577), p. 71-73. 



252 CHAPITRE X 

à ces demandes 1 . Pour l'en détourner, il n'avait rien 
moins fallu que de pressantes considérations politiques. 

Des considérations de politique intérieure d'abord. 
C'était la nation qui les avait fait valoir. La noblesse et le 
peuple d'Angleterre n'avaient pas craint en effet de pro- 
tester hautement contre le dessein de leur souveraine 
d'entraîner le royaume à de nouvelles hostilités 2 . Les 
troubles religieux qui divisaient le pays, les charges finan- 
cières qui l'accablaient, les intérêts du commerce de l'Ile 
étaient tout autant de raisons, qui devaient déterminer le 
gouvernement à ne pas se départir d'une sage neutralité 
et à ne se point mêler au conflit anglo-impérial. Marie 
s'était alors trouvée partagée entre le désir de se concilier 
les bonnes grâces de son nouveau maître et la crainte de 
déplaire a l'Angleterre. Mais elle avait reconnu bientôt 
qu'elle devait obéir aux vœux de ses sujets et elle avait 
renoncé à une guerre, qui eût épuisé les dernières ressour- 
ces et compromis la sûreté intérieure de l'Etat 3 . 

D'autres raisons l'avaient engagée ensuite à faire dans 
cette voie un pas plus décisif. Dès son avènement, la 



1. Dans l'été de 1554 la guerre fut près d'être déclarée à la France par 
Marie et Philippe II. (Calendar of State papers, foreign séries, of the 
reign of Mary, p. 82, 122, 137, 152, 183. — Froude, Hlstory of 
England, t. V, p. 367, 372, 37'*, 401.) 

2. « Tant ceste noblesse que le peuple ne désirent la guerre mais au con- 
traire la craignent. » De M. deNoailles, notre ambassadeur en Angleterre, au 
connétable de Montmorency, 26 décembre 1554. (Ambassades de M. de 
Nouilles en Angleterre rédigées par feu M. l'abbé de Vertot, t. IV ; 
pièces justificatives, p. 75.) — Philippe II et Marie Tudor souhaitent la paix 
plus encore que la France <c pour les dangiers qu'ilz veoyent tous les jours 
se présenter au gouvernement et maniement de ce Royaulme, estans si hays 
et malvoulus de leurs subjeetz qu'ilz attendent l'heure d'y voir un grand 
désordre. A quoy ilz proposent donner ordre par le moyen d'icelle paix ou 
tresve et s'y faire obéir absolument aux parlemcns. » Avis joints à la lettre 
de M. de Noailles au Connétable du 25 mai 1555. (Ibid., t. IV, p. 332- 
333.) 

3. Froude. t. VI, p. 344. 



MISSION DE M. DE MARILLAC A MARCK 253 

reine avait formé le projet très arrêté de ramener l'Angle- 
terre à la foi catholique. Dans ce but, elle avait envoyé à 
Home le cardinal Pôle, en le chargeant de proposer au 
Saint-Père un rapprochement. Or, à peine arrivé en Italie, 
le Cardinal avait pu constater que le plus vif désir de 
Jules III était de voir la paix rétablie entre l'Empereur et 
Henry II. Le Pontife avait expressément fait part de ses 
vœux au prélat anglais, il lui avait même laissé entendre 
qu'il verrait avec joie la reine Marie se joindre à lui pour 
(enter de préparer la réconciliation qu'il souhaitait. Ces 
ouvertures avaient aussitôt fait du cardinal Pôle l'adver- 
saire déclaré d'une intervention anglaise contre la France. 
Au moment où l'Angleterre cherchait à s'attirer la faveur 
de Rome, le Pape lui en fournissait l'occasion, lui suggé- 
rait le moyen le plus sûr d'y réussir. Pouvait-on espérer 
mieux et fallait-il compromettre le succès de l'entente 
anglo-pontificale en refusant d'acquiescer aux pacifiques 
exhortations de Jules III? Le Cardinal ne l'avait pas cru, 
et, ayant obtenu l'approbation de la reine, il avait sans 
relard assuré au Pape que l'Angleterre était prête à lui 
donner le premier gage de soumission qu'il paraissait 
désirer, et qu'elle serait heureuse de concourir avec lui au 
rétablissement de la paix en Europe. Le Pape s'était em- 
pressé de reconnaître l'obéissance filiale que lui témoignait 
Marie Tudor. A son départ de Rome, le cardinal Pôle avait 
été investi en effet de la haute dignité de légat du Saint- 
Siège : il était à ce titre chargé par Jules III d'être son 
représentant et son mandataire dans l'œuvre de pacifica- 
tion que la Cour Apostolique et le gouvernement anglais 
s'accordaient à entreprendre de concert'. C'est ainsi qu'a- 



1. Sur la mission de Pôle, cf.: State Papers ; reign of Mary, p. 10, 46, 
47. — .Granvelle, Papiers d'État, t. IV, p. 241-243. — Froude, t. V, 



254 CHAPITRE X 



près avoir été au moment d'encourager la querelle de 
Charles-Quint et d'Henry II, Marie en était arrivée à 
accepter une plus noble mission: celle de médiatrice entre 
les deux souverains. 

La lourde tâche, qu'il venait de recevoir du Saint-Siège, 
le Cardinal en entreprit aussitôt l'exécution. A son retour 
d'Italie, il s'arrêta plusieurs jours à la cour de France, et 
dans les Flandres auprès de l'Empereur, pour engager les 
deux adversaires à écouter les paternels conseils qu'il avait 
charge de leur transmettre au nom du Saint-Père. Les 
circonstances, il faut le reconnaître, semblaient favorables 
aux desseins du prélat. L'Empereur aussi bien que le roi 
de France, épuisés par une lutte sans trêves, souhaitaient 
également de déposer les armes. Malheureusement ni l'un 
ni l'autre ne voulaient paraître renoncer a leurs espérances. 
Aussi, malgré ses efforts, le Cardinal ne put arracher 
d'eux que des promesses vagues et des déclarations incer- 
taines ' . 

La France, la première, abandonna celte politique. 
Tandis que Charles continuait à dissimuler son désir d'ob- 
tenir la paix, nous fûmes au contraire assez vite amenés à 
nous départir de l'attitude que nous avions prise. La froi- 
deur marquée que nous témoigna l'Angleterre après le 
retour du cardinal Pôle' 2 , le silence prolongé, qui suivit la 
démarche que le prélat avait tentée, persuadèrent bientôt 

p. 513. — Voir aussi le « Mémoire de la négociation faicte par M. de 
Noailles avecques le chancelier d'Angleterre au sujet de la paix entre 
la France et l'Empereur. » (Vertot, t. IV, p. 9-13.) Cet acte est du 
18 novembre 1554. — Voir enfin Bibl. Nat., fr. 5045, fol. 27 r°. 

1. Sur la négociation du cardinal Pôle en France, cf.: « Iiespon.se de la 
part du Roy aux propositions du Cardinal d'Angleterre, Légat pour la 
paix. » (Ribier, t. II, p. 513-515.) Cet acte est du 8 avril 1554. 

2. De M. de Noailles au Connétable, 30 novembre 1554. (Vertot, Am- 
bassades de M. de Noailles, t. IV, p. 31-32.) 



MISSION DE M. DK MARILLAC A MARCK ?55 

à Henry II que l'alliance anglo-impériale était près de se 
former contre nous, et, pour prévenir ce danger, le plus 
grave qui pût nous menacer, notre ambassadeur en Angle- 
rerrc, M. de Noailles, reçut ordre de rappeler au Cardinal 
le vœu qu'il avait dernièrement manifesté à son passage 
en France 1 . C'était là une faute que pouvaient seules 
excuser les cruelles appréhensions de notre gouvernement. 
Une telle conduite devait encourager l'Empereur à per- 
sister dans sa réserve. Et, en effet, plus Henry II s'avance, 
plus son rival s'efface . La cour impériale nous oblige à 
nous compromettre, à insister chaque jour davantage au- 
près de la reine Marie et de ses ministres « pour obtenir 
d'eulx l'ouverture de quelque bon moyen de faire paix 
avecques l'Empereur ». Ce moyen de « faire paix », notre 
ambassadeur à Londres et deux envoyés extraordinaires 
de France en conviennent même avec le cardinal Pôle. 
Une conférence pourrait réunir nos représentants et ceux 
de Charles-Quint; ils y discuteraient, en présence des 
députés anglais et sous l'autorité du légat du Saint-Siège, 
les différends qui séparent leurs maîtres et essayeraient 
« par honnestes moyens » de préparer un accord 2 . Le roi 
de France va jusqu'à désigner les « serviteurs » qui parle- 
raient en son nom « à ceste journée. » Mais ces avances 
sont impuissantes à faire sortir l'Empereur de son silence. 
Le prince Philippe, à ce moment à Londres, reste aussi 
impénétrable. Mis en demeure de se prononcer, il répond 



1. Du Connétable à M. de Noailles, 18 novembre 1554. (Ibid., t. IV, 
p. 5-6.) 

2. « Instructions et mémoires délivrés à la Marque » envoyés au Roi 
par M. de Noailles, le 16 décembre 1554. (Ibid., t. IV, p. 54-59.) — Les 
deux envoyés extraordinaires de la France furent le protonotaire de Noailles, 
frère de l'ambassadeur, et M. du Fresne (Florimond Robertet.) Voir leurs 
instructions dans Vcrtot, op. cit., t. IV, p. 84-90 et 254-259. Elles sont, 
la première du 30 décembre 1554, la seconde du 23 mars 1555. 



556 CHAPITRE \ 

par une fin de non-recevoir en se retranchant derrière l'au- 
torité de son père 1 . Si bien qu'en dernier lieu le cardinal 
Pôle, désormais assuré des dispositions de la France, croit 
devoir faire demandera l'Empereur si oui ou non il accepte 
d'entrer en négociations avec Henry Iï 2 . Ainsi pressé de 
faire connaître sa décision, Charles se résout enfin à parler. 
Il accepte en principe l'idée d'une assemblée contradictoire, 
chargée de régler les différends qui sont en question entre 
la France et lui; il admet que les Anglais pourront y jouer 
le rôle de conciliateurs. Celle déclaration faite, on peut 
croire qu'il va imiter Henry II et désigner sans retard ceux 
qu'il chargera de le représenter. Il n'en est rien. Et ce n'est 
qu'après de nouvelles et de non moins vives instances qu'il 
se détermine à nommer ses plénipotentiaires. 

Cinq mois entiers (novembre 1554-avril 1555) avaient 
été employés à ces négociations. Encore était-il heureux 
qu'elles eussent abouti. Le consentement de l'Empereur 
obtenu, les choses allèrent plus vite. La France avait déjà 
fait choix de ceux qui devaient défendre ses intérêts au 
congrès. C'étaient le cardinal de Lorraine, le connétable 
de Montmorency, l'évêque de Vannes Charles de Marillac, 
M. de Morvilliers, évêque d'Orléans et Claude de l'Aubes- 
pine, secrétaire d'Etat 3 . L'Empereur déléguait de son coté 



1. « Instructions cl mémoires délivrés à la Marque. » (Vcrtot, t. IV 
p. 57.) 

2. Sur la mission de l'abbé de Saint-Salut dépêché par le cardinal Pôle 
auprès de l'Empereur, voir : la lettre de Noailles au Connétable, du 20 jan- 
vier 1555. (/bid., p. 150-152.) — « Relation de la négociation de l'abbé 
de Saint-Salut à la cour de l'Empereur, » 22 mars 1555. (ibid., 
p. 2'i8-252.) — ■ Lettre de l'évêque d'Arras à l'ambassadeur Renard, 
1 er mars 1555. (Papiers d'Etat de Granvelle, t. IV, p. 407.) — Vincent 
Parpaglia, piémontais, abbé de Saint-Salvator de Turin, était alors attaché 
au cardinal Polo ; il passa ensuite au service du cardinal Farnèse. 

3. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 2 r°. — Lettre de M. de Noailles au Roi, 
17 avril 1555. (Vertot, op. cit., p. 280-283.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A MARCK ?57 

le duc de Medina-Cœli, Antoine Perrenot de Granvelle 
évêque d Viras, le comte de Lalaing, seigneur de Bugni- 
court, Wiglius Zw iehemus, président du Conseil d'Etat 
des Pays-Bas, Bravenus, président de Malines, et le se- 
crétaire Bave. — Le cardinal Pôle, comme légat du Saint- 
Siège, Etienne Gardiner, évêque de Winchester et chan- 
celier d'Angleterre, le comte d'Arundel, et sir William 
Paget, au nom de Marie Tudor, devaient s'interposer 
comme médiateurs '. 

Restait à fixer le lieu où s'ouvrirait la conférence. La 
reine Marie proposait l'Angleterre. Mais la France refusa 
cette offre. (( L'on scayt assez, écrivait Henry II à son am- 
bassadeur à Londres, M. de Noailles, crue une si poisante 
chose que la pacification de tant et de si graves différens 
se doibt demesler en lieu libre et neutre 2 . » Après de 
nouvelles discussions, l'on s'arrola donc à un autre parti, 
et le petit village de Marck, situé sur le territoire anglais à 
égale distance des villes impériales d'Ardres et de Grave- 
lines, parut réunir finalement tous les avantages désirables. 
Les Anglais devaient s'établir à Marck; ils se chargeaient 
d'y faire préparer « lieu propre à la négociation ». Les 
ambassadeurs français résidant à Ardres, ceux de l'Empe- 
reur à Gravelines viendraient chaque jour à Marck, car ce 
dernier village était insuffisant à les nourrir eux et leur 
suite '. L'ouverture du congrès fut fixée aux premiers jours 
de mai 1555. 

Ce sont les discussions de ce congrès que nous expose 
en détail le (( procès-verbal » qu'en rédigea Marillac et 
dont nous avons déjà parlé. C'est là un document d'une 

1. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 2 r°. — Du Connétable à Noailles, 30 avril 
1555. (Vertot, op. cit., p. 286.) — Froude, t. VI, p. 314. 

2. Du Roi à Noailles, 13 janvier 1555. (Vertot, op. cit., p. 127-128.) 

3. De Noailles au Connétable, 7 mai 1555. (Ihid., p. 295.) 

17 



258 chapitre x 

réelle valeur. Complété par le récit des événements que 
nous a laissé un autre député, Jean de Moryilliers, le 
« sommaire » de l'évêque de Vannes permet en effet de 
se faire une idée très juste et très vivante des négociations 
de Marck, négociations qui restèrent infructueuses, mais 
qui méritent malgré tout d'être racontées. Les réclamations 
réciproques des adversaires, les prétentions exprimées, 
les droits défendus par eux nous font bien saisir à quelle 
période aiguë en était arrivée la rivalité franco-impériale, 
et quelles profondes inimitiés avaient produites trente-cinq 
ans de luttes. L'exposé des débals « qui s'ensuivirent » à 
Marck prouvera d'ailleurs le rôle honorable qu'y joua 
notre personnage. 

Marillac fut de nos diplomates l'un des premiers que la 
cour de France résolut d'adjoindre au connétable de 
Montmorency et au cardinal de Lorraine, qu'elle avait tout 
d'abord désignés pour représenter le Roi à Marck. Dès le 
24 mars 1555, en effet, Montmorency écrivait de Nogent 
à l'évêque de Vannes qu'il eût à se tenir prêt « pour le 
voyage d'Ardres' ». Le prélat se trouvait alors à Sainl- 
Père-lès-Melun, séjour qu'il paraît avoir affectionné. Il s'y 
reposait des fatigues de sa dernière ambassade en Suisse. 

Ce ne fut qu'à la fin d'avril qu'il quitta son abbaye. 
L'ouverture des négociations étant résolue, le Connétable 
convoquait Marillac à une première réunion qui devait 
servir de préliminaire à la mission de nos députés. 

Cette assemblée se tint probablement à Nogent. Le 
cardinal de Lorraine, M. du Mortier, évêque de Soissons, 
M. de Morvilliers, évêque d'Orléans, y assistèrent en 
même temps que Marillac. L'on décida qu'il fallait songer 

1. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 3 r°. 



MISSION DE M. DE MARILLAC A MARCK 259 

avant loul à établir solidemenl les droits et principalement 
les droits territoriaux que l'on comptait faire valoir à 
Marck. MM. de Marillac et de Morvilliers furent dans ce 
bul dépêchés à Leuville auprès du Chancelier, pour en 
conférer avec lui. M. du Mortier eut mission de son côté 
d'aller recueillir à Paris les pièces intéressant la domina- 
tion française sur la frontière des Pays-Bas et relatives 
surtout aux cités de Lille, Douai, Orchies et Tournai '. 

Les évoques de Vannes et d'Orléans arrivèrent à Leu- 
ville le I er mai. Ils y eurent un long entretien avec le 
Chancelier. La question se posait très nette : quelles récla- 
mations devions-nous présentera Marck? sur quels points 
précis devaient porter nos revendications? Il était hasar- 
deux, l'observation en fut faite par Marillac, et l'on en 
convint aisément, il était hasardeux de remettre en discus- 
sion les points réglés par les précédents traités. Dans ce 
cas, en effet, les Impériaux ne nous opposeraient-ils pas 
qu'avant la guerre nous ne pensions point à « débattre 
lesdicts traitez », et que nous n'avions maintenant aucune 
raison nouvelle de les attaquer? — Il valait mieux, selon 
Marillac, « mettre en avant » un litige qui n'avait jamais 
reçu une solution définitivement acceptée par nous : celui 
de Milan. Nos droits restaient là entiers et indiscutables, 
et nous avions une excellente occasion de les affirmer. Il 
fut donc entendu que « le faict de la restitution de Milan 
serait proposé en première ligne ». Le moment était venu 
d'exiger à ce sujet complète satisfaction. Pour ne pas 
entrer d'ailleurs « en un labyrinthe infini », l'on ne pose- 
rait point d'autres conditions d'accord, mais on maintien- 
drait en revanche très énergiquement celle-là. Les ambas- 



1. Ibid , fol. 3 y". 



260 CHAPITRE X 

sadeurs devaient s'occuper de réunir sans relard les 
documents établissant les droits de la France en Italie 1 . 

Une troisième assemblée préliminaire eut lieu enfin ava 11 1 
le départ des députés. Le 3 mai, le Moi réunit son Conseil. 
Le Connétable, les cardinaux de Lorraine et de Ghâtillon, 
l'évêquede Soissons, les ducs de Vendôme, de Guise et 
d'Aumale y lurent présents. L'on s'y occupa plus particu- 
lièrement des mariages qui pourraient « se brasser » à 
Marck et des conditions qui les rendraient acceptables. 
Les députés furent munis à ce sujet des instructions les 
plus détaillées 2 . 

Pourvus d'autre part des pièces nécessaires à la défense 
des intérêts de la France, ils quittèrent Paris le 5 mai. 
Quelques jours leur étaient accordés « pour visiter leurs 
maisons » et faire leurs derniers préparatifs. Ils devaient 
se retrouver à Beauvais le 1 1 mai 3 . 

Ils furent exacts au rendez-vous et avec eux entrèrent 
dans la ville un grand nombre de gentilshommes et de 
prélats qui se disposaient à les accompagner jusqu'à 
Marck. Ils se mirent en route dès le lendemain. A Boulo- 
gne, ils reçurent de l'Empereur le sauf-conduit qui les 
rendait inviolables eux et leur suite pendant leur voyage 
et leur séjour sur les terres impériales. En même temps leur 
était confirmée la nouvelle de l'arrivée à Marck des députés 
anglais. Leur entrée a Ardres eut lieu le dimanche soir 20 
mai. Dès le lendemain, sir William Paget venait apporter 
à nos représentants les compliments du Légat. 11 était 
chargé en outre de les informer de la présence à Gravelines 
des ambassadeurs impériaux et de leur proposer le surlen- 
demain 23 mai, fête de l'Ascension, comme date d'ouver- 



1. Jbid., fol. 3 v°-6 v°. 

2. Ibid., fol. 6v». 

3. Bibl. Nat.. fr. 17910. (Compta rendu de Morvilliers, non folioté.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A VIARCK 261 

ture dos négociations. Le Connétable et le cardinal de 
Lorraine répondirent le plus gracieusement qu'ils purent 
aux bonnes paroles crue Pagct était chargé de leur trans- 
mettre et acceptèrent de se trouver à Marck au jour 
fixé '. 

Ce village était distant d'Ardres d'environ trois lieues. 

D 

Nos députés partirent le 23 au matin « accompagnez d'une 
centaine de seigneurs, prélatz et gentilshommes ». A 
quelque distance de Marck, ils trouvèrent Milord Grey, 
venu à leur rencontre, qui « les salua au nom de la Royne 
d'Angleterre et les mena descendre dans la tente préparée 
pour eux ». Aussitôt qu'ils eurent mis pied à terre, l'évoque 
de Winchester, le comte d'Arundel et sir William Paget 
« les recueillirent et visitèrent 2 ». 

Les Anglais avaient choisi pour la conférence un 
emplacement très proche du village. Ils y avaient fait 
dresser en triangle trois pavillons, l'un pour eux, l'autre 
pour les Français, le troisième pour les Impériaux. Les 
deux derniers étaient reliés à celui des Anglais par des 
galeries couvertes, et « les choses, écrit Marillac, estoient 
si bien à propoz que d'icelle maison des Anglois l'on pou- 
voit aller en celle des députez de l'Empereur, et ceux-ci 
pareillement en celle desditz Anglois, et par semblable 
moyen en celle des députez du Roy et les députez du Roy 
en celle desdietz Anglois, sans que les Impériaulx ny 
François se peussent veoirny rencontrer 3 ». 

Mêmes dispositions avaient été adoptées pour un pavillon 
central, uni aussi par des passages couverts aux trois 
autres constructions « pour que chascun peust venir 
commodément de son costé sans estre veu de l'aultre jus- 



1. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 7 r°-8 r° 

2. Ibid., fol. 11 v°, 12 r°. 

3. Bibl. Nat., fr. 17910. 



20*2 CHAPITRE X 

qucs à l'entrée de la salle ' ». Cette salle réservée aux assem- 
blées était très richement ornée. Le tout faisait honneur à 
William Pagct, qui avait dirigé les travaux. 

Les ambassadeurs impériaux ne firent pas attendre 
longtemps les autres négociateurs. Ils arrivèrent très peu 
iiprès les députés français, furent visités par les Anglais, 
allèrent saluer le Légat, puis se retirèrent dans leur 

pavillon. 

La journée du 23 fut employée aux présentations offi- 
cielles. Tous les plénipotentiaires se réunirent au pavillon 
central pour échanger les salutations d'arrivée. Une longue 
table était dressée au milieu de la salle « avec deux grands 
bancs pour asseoir les députez ». A l'un des bouts de la 
table était établie une chaire, recouverte en drap d'or, qui 
était réservée au Légal, et un peu en arrière de laquelle se 
trouvaient des sièges destinés aux Anglais. A la droite du 
Légat, et le long de la table, prirent place les représentants 
de l'Empereur, dont deux, le duc de Medina-Cœli et 
l'évêque d'Arras, avaient une chaire, et à sa gauche s'éta- 
blirent les nôtres. Le cardinal de Lorraine et le Conné- 
table jouissaient du même privilège que le duc de Medina- 
Cœli et l'évêque d'Arras. A côté du Connétable s'assit 
M. de Marillac. M. de Morvilliers et M. de l'Aubespine se 
placèrent à sa suite". 

Les ambassadeurs s'étant embrassés, le cardinal Pôle 
prit la parole. 11 exprima la joie que lui causait la réussite 
de ses projets. Le duc de Medina-Cœli et l'évêque d'Arras 
lui répondirent en l'assurant des sentiments pacifiques de 
leur maître : le Connétable et le cardinal de Lorraine en 
tirent autant. Etienne Gardiner, évêque de Winchester, se 



1. Ibid. 

2. Bibl. Nat., IV. :J9'j5, fol. 13 



MISSION DE M. DE RtARILLAC \ MARCK 263 

leva alors et proposa à l'assemblée de régler une question 
qui n'avait encore reçu aucune solution définitive : « celle 
de la forme que l'on tiendroit )) pendant les négociations 
qui allaient s'ouvrir. Français el Impériaux devaient-ils 
entrer sans plus de retard en discussions, se soumettre 
directement leurs prétentions réciproques et régler con- 
Iradictoircment leurs différends? Ou bien n'était-il pas 
préférable pour eux de confier séparément leurs griefs 
et leurs réclamations aux députés anglais qui serviraient 
de porte-paroles, exposeraient successivement aux deux 
partis leurs résolutions respectives « et mettroient ensuite 
en avant auprès des ungs et des aultres les eboses propres 
à moienner quelque bon accord ». « Hz estoient d'adviz, 
écrit Marillac, que nous leur disions nos intentions et les 
Impériaulx les leurs, et qu'ils rapporteroient d'une part el 
d'aultre ce qui serait proposé; et où les partis seraient 
trop durs aux aimables compositions, les arbitres advise- 
roient de les régler doulcement et composer nos demandes 
le plus amyablement qu'ilz pourraient faire 1 . » D'après 
eux « l'on obvioit ainsy à beaucoup de parolles d'aigreur 
qui pouvoient survenir en telles affaires entre les ministres 
des Princes qui estoient en guerre ». 

Cette proposition ne devait en aucune manière convenir 
à nos ambassadeurs, et, « aprez qu'ilz se furent retirez 
quelques instants à part » pour y réfléchir, ils répondirent 
aux Anglais par un refus catégorique. L'offre faite par 
ceux-ci « d'aller de l'un à l'aultre party pour exposer les 
demandes et rapporter les réplicques » était inacceptable, 
car ce mode de procéder bien loin ce d'accélérer le négoce 
le mettrait en longueurs et l'envelopperait en infinies 
difficultez ». En réalité « l'affaire ne se pouvoit bien con- 

1. Ibid-, toi. 9 r°. 



'2G'i CHAPITRE X 

duyre ny terminer si les députez ne desduysoient point 
respectivement et ensemble assemblez leurs causes, raisons 
et moyens. » S'élait-il jamais vu d'ailleurs traité de paix 
ou trêve conclus entre deux princes, sans que leurs repré- 
sentants n'eussent auparavant discuté conlradictoirement 
les droits de leurs maîtres ? L'évêque de Winchester redou- 
tait que des « parolles d'aigreur » fussent échangées, 
mais c'était là une appréhension injustifiable. Les ambas- 
sadeurs désiraient sincèrement de part et d'autre que la 
paix fut rétablie entre leurs souverains, et ils connaissaient 
trop bien, pour s'en départir jamais, « l'honneur et le res- 
pect qui doibt se garder en matière de négociation 1 ». 

Ces raisons mises en avant par les nôtres n'étaient au 
reste pas les seules qui pussent légitimer leur refus ; et en 
effet le discours de Gardiner avait excité chez eux des 
craintes plus sérieuses que celles qu'ils venaient d'expri- 
mer. Ces craintes leur avaient été suggérées par Marillac 
pendant la courte délibération qui avait précédé leur 
réponse. Comme l'avait alors fait observer l'évêque de 
Vannes, l'auteur de la proposition mise en question était 
Etienne Gardiner, évèque de Winchester, bien connu pour 
ses tendances impériales. Marillac avait pu apprécier pen- 
dant son ambassade en Angleterre quel chaud partisan de 
l'Empereur était ce prélat et depuis ce moment il le tenait 
en méfiance. Gardiner prétendait à cette heure empêcher 
toute discussion contradictoire entre les envoyés de la 
France et ceux de Charles-Quint, il voulait que « nous 
parlions par sa bouche ». Or pouvait-on affirmer que par 
cette manœuvre il n'eût point pour but de servir les Impé- 
riaux à nos dépens? Nous faire dire à l'occasion plus ou 
moins que nous n'aurions voulu dire, dénaturer nos récla- 

1. lùid., fol. 15 r' cl v°. — Bibl. Nat., i'r. 1791(1. 



MISSION DE M. DR MARII/LAC V MARCK 265 

mations auprès de nos adversaires, leur exagérer la portée 
de nos concessions et nous forcer ensuite à accepter comme 
un fait acquis un accord conclu sur ces bases, telles pou- 
vaient être les intentions « détestables » de l'évêque de 
\\ inchester. Et Marillac l'avait remarqué en terminant, il 
importait d'autant plus de s'opposer aux premières exi- 
gences de ce personnage, qu'il paraissait devoir jouer le 
rôle principal dans la conférence, le cardinal Pôle lui- 
même s'eflaçant devant lui. 

C'étaient ces considérations développées par Marillac, 
qui avaient surtout déterminé nos ambassadeurs à repous- 
ser l'offre qui venait de leur être faite. A leur refus ils 
mirent toutefois une réserve. Il était nécessaire, ils le re- 
connurent, de décider comment s'engageraient les négo- 
ciations et quel en serait le point .de départ. Sur ce détail 
ils s'en remettaient aux Anglais. Ceux-ci devaient au début 
agir à leur guise, « taster successivement les deux partz » 
et s'assurer des moyens les plus propres « à escliauffer les 
matières et à entrer en termes de discussions ». L'on con- 
vint que la première et la deuxième assemblée seraient 
consacrées à cette affaire. Mais aussitôt « le propoz en- 
tamé », les députés de la reine s'effaceraient et repren- 
draient leur simple rôle de conciliateurs 1 . 

Les Impériaux souscrivirent à cet arrangement. Une 
collation fut alors offerte par les Anglais « en grande abon- 
dance de confitures ». Le Légat porta une santé aux am- 
bassadeurs, qui burent ensuite les uns aux autres et se 
séparèrent pour gagner Ardres, Gravelines et Marck. 

Le lendemain 2 4 mai, ils se trouvaient de nouveau 
réunis. Suivant les conventions du jour précédent, les 
Anglais se disposèrent à entendre successivement les deux 

1. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 16 r° et v°. 



5GG -CHAPITRE X 

par lis, (( pour tirer de leurs propoz quelque moyen 
d'accord. » Ce furent les serviteurs du Roi qui les premiers 
en délibérèrent avec les médiateurs. Après les compliments 
d'usage, l'évêque de Winchester déclara que la conclusion 
d'un double mariage lui semblait être la préface obligée 
d'une entente durable entre l'Empereur et le roi de France. 
M me Elisabeth, la fille aînée d'Henry II, devait s'unir au fils 
du prince Philippe, M me Marguerite, sœur du Roi, au prince 
de Piémont. L'une de ces deux princesses recevrait en dot 
les droits de la France sur le Milanais, la seconde l'Etat de 
Piémont occupé injustement par les armées françaises, et 
« l'on coupperoit ainsi la racine aux différents » qui depuis 
si longtemps agitaient l'Europe '. 

L'on peut aisément se figurer avec quelle indignation 
nos représentants accueillirent ces propositions. Ils soup- 
çonnaient déjà de partialité l'évêque de Winchester. Son 
discours ne venait-il pas confirmer leurs craintes ? Ils pro- 
testèrent donc de la façon la plus formelle. On voulait 
dépouiller la France du Piémont et du Milanais ; or le 
Roi ne se dessaisirait jamais du Piémont et n'abandon- 
nerait à aucun prix ses droits sur Milan. Il était si peu 
disposé surtout à ce dernier sacrifice qu'il avait précisé- 
ment chargé ses ambassadeurs à Marck de poser comme 
condition essentielle d'accord la restitution du Milanais à 
la France. Et, s'adressant à l'évêque de Winchester, le 
cardinal de Lorraine et le Connétable lui déclarèrent qu'en 
effet la « question de Milan » serait mise en avant par eux 
avant tout autre « comme celle qui estoit la plus claire, 
et où il n'y avoit aucune response suffisante pour les 
exclure de leur demande ». Valentine Visconti avait trans- 
mis à son fils Charles d'Orléans ses droits sur Milan, 

1. Ibid., fol. 17 r°. — Bibl. Nat., fr. 17910. — Bibl. Nat, fr. 5045, 
fol. 27 vo-28 r°. 



MISSION DE M. DE MARILLAC V MARCK 267 

droits d'autant plus indiscutables que la descendance mas- 
culine de son père Galéas était éteinte. Louis XII, iils de 
Charles d'Orléans, en avait hérité et n'avait cessé de les 
faire valoir 1 . A son avènement il avait pris le titre de roi 
des Deux-Siciles et de duc de Milan. Au reste ce même 
Louis Xll avait à deux reprises, en 1504 et en 1509, reçu 
du roi des Romains Maximilien investiture solennelle du 
Duché pour lui et ses descendants mâles, et à leur défaut 
pour sa fdle Claude et ses enfants mâles. Le seul survivant 
de ces enfants de la reine Claude étant Henry IL les récla- 
mations actuelles de la France n'avaient rien que de par- 
faitement raisonnable 2 . 

L'évêque de Winchester ne se déclara point convaincu. 
Les ambassadeurs français parlaient d'investitures. Mais 
un autre prince que Louis XII en avait reçu une : c'était 
François Sforza. Lorsqu après le traité de Cambrai (1 529), 
l'Empereur avait réglé de concert avec le Pape le sort 
de l'Italie, il avait investi Sforza du Milanais. Ce dernier 
étant mort quelques années pins tard avait laissé le 
Duché à la disposition de Charles-Quint. C'était pendant 
la vie de Sforza que la France aurait dû protester contre 
une investiture qui annulait celles de 1504 et de 1509. La 
cause aurait alors été portée devant l'Empereur, seigneur 
du fief, qui en aurait décidé en dernier ressort. Maintenant 
il était trop tard pour réclamer. 

M. de Morvilliers se chargea de répondre à ces allé- 
gations. L'Empereur nous avait dépouillé de Milan par 
la force. On nous demandait pourquoi nous ne nous 
étions pas adressés à lui pour en obtenir restitution : 

1. Louis XII, étant duc d'Orléans, n'avait pas cessé en effet de réclamer 
ses droits à la possession de Milan comme l'avait fait son père Charles 
d'Orléans. 

2. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 17 v<>. -- Bibl. Nat., fr. 50'i5, fol. 28 r°. 



268 CHAPITRE X 

« ceux qui sont spoliez par voye de faict agissent-ils 
clone par voye de droict auprès de leur spoliateur ? )) 
Au surplus, l'investiture de François Sforza ne pouvait 
valoir contre la nôtre, car elle avait été purement imagi- 
naire. L'Empereur était resté le maître du Duché : il en 
avait séparé Monza transmis à titre de Comté à Antonio 
de Leiva, s'était réservé les principales villes fortes du 
pays. Milan entre autres, avait été en un mot « beaucoup 
plus jouissant » que Sforza '. 

Cette réponse était catégorique et laissait peu de prise 
à une réplique. Aussi l'évêque de Winchester crut-il né- 
cessaire de nous opposer un autre argument en faveur de 
Sforza. Les députés français n'admettaient pas que ce 
prince eut été justement investi par l'Empereur. Mais 
après le traité de Madrid, lors de la ligue de la France, 
de l'Angleterre et des Vénitiens contre Charles-Quinl. 
François I er n'avaif-il pas reconnu la légitimité du titre de 
Sforza ? N'avait-il pas attiré le Duc dans la triple alliance 
en lui promettant formellement de l'aider à reconquérir le 
Milanais, et ne s'était-il point ainsi tacitement dépouillé 
« de la possession de droict qu'il prétendoit sur ledict 
estât » ? 

Marillac, avec une subtilité toute juridique, réduisit à 
néant cette argumentation. Il admit que l'acte du feu Roi 
pouvait paraître compromettant. L'était-il en réalité? 
Evidemment non. En aucune manière du moins, il ne 
devait être préjudiciable au roi Henry II. François I er 
n'avait jamais eu sur le duché de Milan des droits absolus. 
Sans doute Claude de France, sa femme, l'en avait investi 
en 15I5 2 . Mais cette investiture n'avait pu lui conférer 



1. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 18 r° et v° ; — fr. 17910. 

2. Cette donation est du 28 juin 1515. (Dumont, Corps diplouiati</ue, 
t. IV, part. i. p. 211.) 



MISSION DE M. DK MARILLAC A MARGE 269 

des droits aussi étendus que ceux qui, d'après les actes de 
1504 cl de 1509, revenaient avant tout aux fils aines de 
la Heine. Elle ne lui avait donné que l'administration du 
Duché, et les fds de la reine Claude étaient restés les 
véritables maîtres du Milanais; ils avaient conservé en 
leur entier les droits de propriété qu'ils tenaient de leur 
mère. Si le l'eu Roi n'avait point rempli ses devoirs de 
bon administrateur, s'il avait outrepassé sa charge en dis- 
posant de Milan, ces actes étaient nuls et ne pouvaient 
maintenant être opposés à son fds Henry II. Au nom de 
ses collègues, Marillac affirma donc de nouveau que la 
restitution du Milanais ne serait qu'un acte de justice, et 
que dans tous les cas la France en faisait la condition for- 
melle d'un accord avec l'Empereur '. 

Les médiateurs renoncèrent à discuter davantage. Ils se 
déclarèrent prêts à communiquer aux Impériaux les pré- 
tentions de nos ambassadeurs. Sans plus tarder, ceux-ci 
se retirèrent donc pour faire place aux députés de Charles- 
Quint. 

La conférence dura près de deux heures entre nos adver- 
saires et les Anglais. Vers six heures du soir ces derniers 
revinrent auprès des nôtres et leur firent connaître les in- 
tentions des « serviteurs » de l'Empereur. Elles étaient 
formelles : ils exigeaient la rétrocession à eux ou à leurs 
alliés de toutes les conquêtes faites dernièrement par la 
France, c'est-à-dire du duché de Piémont, des Trois-Evê- 
chés, des places du Luxembourg, du duché de Mantoue et 
de la Corse. Ils prétendaient d'autre part que, la rupture du 
traité de Crespy nous étant imputable, nous étions respon- 
sables à ce litre de tous les dommages qui « s'estoyent en- 
suivis ». Enfin le Milanais était et resterait leur propriété \ 

1. Bibl. Nat., fr. 39i5, fol. 18 v° et 19 r°. 

2. Ilnd., fol. 19 r°-20 v<>. 



270 CHAPITRE X 

Il serait difficile de dépeindre l'indignation de nos am- 
bassadeurs, lorsque les Anglais leur communiquèrent 
ces nouvelles. Les Impériaux voulaient en somme « nous 
despouiller de ce qui d'ancienneté estoit nostre, et de 
nouveau par droicl des armes nous estoit acquis » . Non 
contents de ne point nous donner satisfaction sur « le faicl 
de Milan », ils osaient nous réclamer nos légitimes con- 
quêtes. L'heure, qui s'avançait, put seule interrompre ces 
protestations. Mais le résultat de cette deuxième journée 
était significatif. Les deux partis venaient de prendre 
position et leurs prétentions respectives étaient telles que, 
s'ils les maintenaient entières, tout accord devenait impos- 
sible ' . 

11 fallait donc à tout prix obtenir des uns et des autres 
quelques concessions qui permissent « d'entrer en ma- 
tière ». C'est à cette tâche que les médiateurs consacrèrent 
leurs efforts pendant la troisième assemblée, qui avait été 
fixée au dimanche 26 mai. Insistant de la manière la plus 
pressante auprès des nôtres d'abord, ensuite auprès des 
Impériaux, ils essayèrent par tous les moyens de faire 
revenir les adversaires sur leurs dernières déclarations. 
Tout fut inutile. L'évêque de Winchester, ayant voulu de 
nouveau contester nos droits sur le Milanais, entendit 
pour la seconde fois le Connétable et Marillac les justifier 
très énergiqueinenl. Et malgré les exhortations du car- 
dinal Pôle, les représentants de l'Empereur ne consentirent 
à abandonner aucune des réclamations qu'ils avaient pré- 
cédemment posées 2 . 

En présence d'aussi mauvaises dispositions, les média- 
teurs ne voyaient toujours qu'un moyen de conciliation 



1. Ibid., fol. 20 v°-21 r° ; — fr. 17910. 
■1. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 21 V-25 v°. 



MISSION DE M. DE MARILLA.C A MARGE '271 

possible, c'étail de terminer la vieille querelle de Milan 
par un mariage. El de nouveau ils mirent en avant l'union 
du fds aîné du prince d'Espagne avec la iillc du Uoi qui 
recevrait pour dot le duché de Milan. « Par cesle alliance 
seroit quitté le droict par nous prétendu sur icelluy 
Duché. » 

Celle offre parut tout aussi inacceptable qu'avant aux 
députés français. Lorsqu'on mariait les filles de France, 
répliqua Marillac, « la coustume estoit de leur bailler 
argent et non pas terres, lesquelles estoient réservées poul- 
ies masles ». Si l'on voulait parler de l'union du duc 
d'Orléans avec la petite nièce de l'Empereur, fille du roi 
de Bohême, en accordant le Duché en dot à celle dernière, 
le parti paraîtrait plus convenable. Dans ce cas le Roi 
serait très disposé à accorder au prince don Carlos la main 
de sa fille, à laquelle il donnerait dot « dont on auroyt 
raison de se contenter ». Sinon il était inutile de prolonger 
la conférence '. 

Transmettre ces propositions aux Impériaux était chose 
presque inutile. Ne pouvait-on prévoir quel accueil leur 
serait fait P Les Anglais néanmoins s'y jugèrent tenus. 
Mais après les dénégations formelles, qui leur furent op- 
posées, ils estimèrent qu'ils ne restait plus qu'à ménager 
une entrevue entre les deux partis. 

Cette entrevue, nos représentants l'attendaient impa- 
tiemment. Le compte rendu de Marillac en fait preuve. 
L'attitude des médiateurs, les arguments dont Gardiner 
ne cessait de nous accabler augmentaient de jour en jour 
les soupçons de nos députés. Suivant les prévisions de 
Marillac, l'évèque de Winchester avait pris le premier 
rôle au détriment du Cardinal, et sous ses inspirations la 



1. Ibid., fol. 26 r°. 



272 CHAPITRE X 

partialité des plénipotentiaires anglais semblait s'accentuer 
de plus en plus. 11 était donc temps pour les nôtres de 
s'assurer personnellement de l'état de la négociation. 

Le 31 mai. les ambassadeurs des trois puissances se 
trouvaient réunis. L'évêcpie de Winchester avoua que ses 
efTorts et ceux de ses collègues étaient jusqu'à ce jour 
demeurés infructueux. Certes on ne pouvait leur 
reprocher d'avoir rien négligé « pour parvenir au bien du 
saincl œuvre qu'on avoit entreprins ». Mais puisque toutes 
tentatives avaient été vaines, les adversaires n'avaient plus 
qu'à a entendre face à face quelles estoienl leurs inten- 
tions et celles de leurs maistres sur ce négoce 1 ». 

Sans hésiter, chacun fit aussitôt valoir ses prétentions 
avec une apreté extraordinaire. Restitution par l'Empereur 
du Milanais : restitution par la France du Piémont et des 
conquêtes faites pendant les dernières guerres, tel fut le 
double ultimatum que se posèrent Français et Impériaux. 
Mais bientôt ils en arrivèrent à de plus graves dissenti- 
ments. Nous réclamions le Milanais, les « serviteurs » de 
Charles se crurent en droit d'exiger en récompense la 
cession de la Bourgogne. Par contre, à leurs réclamations 
touchant le Piémont, nous opposâmes la réciproque, en 
demandant à notre tour les territoires enlevés par la force 
à nos alliés le duc de Mantoue, le duc de Plaisance et le 
roi de Navarre. Ainsi, bien loin de rien résoudre, le débat 
contradictoire ménagé entre les plénipotentiaires ne ser- 
vait qu'à envenimer leurs querelles 2 . 

Que restait-il à faire? N'était-ce pas une rupture défini- 
tive dont les deux partis venaient de convenir? Et en fait; 
après s'être si nettement signifié leurs intentions, les 



1. Ibid., fol. 32 v°. 

2. Ibid., fol. 33 ro-34 v° ; — fr. 17910. 



MISSION DE M. DE MARILLAG A MARGE 273 

adversaires se regardèrent embarrassés. « chascun, dit 
Marillac, provoquant son compaignon de mettre en termes 
quelque nouveau expédient 1 ». Mais tous restèrent muels. 
Quel expédient pouvait-on imaginer? Les propositions de 
mariage laites par les Anglais étaient restées sans écho. 
X était-ce point là cependant à cette époque l'une des voies 
les plus sûres pour résoudre les difficultés diplomatiques? 
Sollicités de nouveau, les médiateurs s'estimèrent donc 
incompétents. Ils ne voyaient, ils le déclarèrent, qu'un 
moyen de sortir d'embarras, c'était de soumettre les diffé- 
rends dont il s'agissait à des arbitres librement choisis et à 
la décision desquels l'Empereur et le roi de France pro- 
mettraient expressément de se conformer. « Selon qu'ils 
prononceraient, chascun devroit faire raison de tout ce qui 
estoit en contention, affin que toute la chrestienté con- 
gneust que Francoys et Impériaulx estoient pretz de se 
mettre en tout debvoir pour donner repos au monde 2 . » 
Ce n'était là en somme qu'un échappatoire permettant de 
reculer devant une décision immédiate. Néanmoins les 
deux partis affectèrent de croire à l'efficacité de cet expé- 
dient et se prétendirent disposés à en faire l'expérience. 
Mais, comme l'observa aussitôt l'évêque d'Arras, une 
double question était à régler. Il fallait s'entendre, d'une 
part, sur la qualité et le choix des arbitres et, d'autre part, 
sur les revendications que chacun des rivaux ferait déci- 
dément valoir. Sur ce dernier point notamment, il était 
particulièrement nécessaire de bien préciser « de quelles 
querelles les juges auraient à congnoistre ». Les demandes 
des Impériaux portaient sur deux points, M. d'Arras le 
rappela : 1 ° ils exigeaient de la France la rétrocession de la 



1. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 34 v. 

2. Ibid., fol. 35 r°. 

18 



974 CHAPITRE X 

Bourgogne et 2° réclamaient d'autre part les conquêtes 
faites par Henry II au cours de la dernière guerre. M. d'Ar- 
ras avoua, sans plus tarder, que ces secondes revendica- 
tions ne lui semblaient en aucune manière devoir faire 
l'objet d'un arbitrage. Les droits de son maître sur les terri- 
toires, dont nous l'avions injustement dépouillé, étaient 
trop bien fondés pour qu'il fût nécessaire d'avoir recours 
sur ce point à des juges. Le roi Henry n'avait à s'acquitter 
là que d'une pure et simple obligation d'honneur. En 
revanche, aussitôt que l'Empereur aurait reçu cette pre- 
mière et légitime satisfaction, il reconnaîtrait le bon vou- 
loir de la France en en usant de même à son égard. Pour 
en donner un éclatant témoignage, il accepterait alors de 
soumettre à un arbitrage la querelle de Milan et de Bour- 
gogne ; et encore que ses prétentions sur le Milanais et la 
Bourgogne lui parussent incontestables, il promettait de 
donner pleine et entière satisfaction à la sentence qui lui 
serait signifiée * . 

En somme le mauvais vouloir de nos ennemis se mani- 
festait une fois de plus. Et le cardinal de Lorraine, soutenu 
par M. de Marillac, ne put qu'exprimer la pénible surprise 
que les exigences impériales causaient aux ambassadeurs de 
France. Encore une fois, les droits du Roi sur ses dernières 
conquêtes étaient imprescriptibles. 11 ne pouvait s'en des- 
saisir à moins que l'Empereur n'en lit de même à son 
égard. L'assemblée prit lin sur cette protestation qui sem- 
blait ruiner toute espérance d'entente. Néanmoins les 
députés sur la prière des Anglais se donnèrent rendez-vous 
pour le lendemain \ er juin \ 

Ce jour là le différend s'accentua, comme l'on devait s'y 



1. Ihid., fol. 35 v° et 36 r°. 

2. Ihid., fol. 36 v°. 



MISSION DE M. DE MARILLAG A MARCK 27T) 

attendre. L'é\ êquede Winchester s'efforça bien de faire faire 
quelques progrès à la question d'un arbitrage, en propo- 
sant comme arbitres les Pères du Concile, et sur ce point 
l'on tomba d'accord 1 . Mais sur les réclamations, qui seraient 
soumises à la haute assemblée, l'on ne put mieux s'entendre 
que la veille : chacun resta inébranlable, les Impériaux 
n'admettant pas qu'on parlât d'arbitrage avant de leur 
avoir restitué les territoires que nous leur avions enlevés, 
les nôtres refusant expressément d'en rien faire. 

Aussi la septième et dernière réunion que se fixèrent les 
députés put-elle par avance être considérée comme inutile. 
Vainement les Anglais essayèrent-ils encore une concilia- 
tion. Mariages, cessions à peu près équivalentes, sacrifices 
d'intérêt réciproques, rien ne fut accepté et rien ne devait 
l'être étant donnée l'exaspération des partis. La méfiance 
de nos représentants vis-à-vis des ambassadeurs anglais leur 
rendait d'ailleurs suspectes les offres de ces derniers. L'on 
ne put convenir même d'une suspension d'armes. Les 
plénipotentiaires résolurent donc de se séparer, tout en 
affirmant « que ce parlement ne seroit point interprété 
à rompture, mais que c'esloit seulement temporiser en 
attendant qu'il se présentast quelque aullre party 2 ». Et 
M. d'Arras souligna ce dire en protestant que, dans ce cas, 
« son maistre seroit tousjours disposé à prester l'oreille et 
à monstrer par effect combien il désiroit le bien et repos 
de la chrestienté, et combien l'amytié et bonne voisinance 
du Roy d ». « Ce faict », les députés s'embrassèrent, — ils 
n'en avaient guère envie peut-être, — et regagnant leurs 
domiciles firent leurs préparatifs de départ 4 . Il semblait 

1. Ibid., fol. 38 v" et 39 r°. — Bibl. Nat., fr. 5045, fol. 29 v°. 

2. Bibl. Nat., fr. 3945, fol. 52 r°. 

3. Ibid., fol. 52 v° et 53 r°. 

4. Sur la rupture des conférences, voir les lettres du Connétable à 



276 CHAPITRE X 

écrit qu'aucune puissance ne serait capable de mettre un 
terme à la sanglante rivalité qui divisait le monde chrétien. 
Marillac, qui venait decombattre « pour l'œuvre de paix », 
allait l'année suivante proclamer dans un violent mani- 
feste la nécessité de la guerre. 



Noailles, du 4 juin 1555 (Vertot, t. IV, p. 347-348) et du Connétable et 
du cardinal de Lorraine au même, du 8 juin 1555 (llnd., p. 348-349) ; 
du Connétable au chancelier Olivier, 24 juin 1555. (Ribier, t. II, p. 613- 
614.) 



CHAPITRE XI. 

LE « DISCOURS SUR LA ROUPTURE DE LA TREFVE ». 

La rupture de la trêve de Vaucelles et le traité franco-papal 

de 1556. 

C'était au nom du pape Jules III que le cardinal Pôle 
avait tenté à Marck une conciliation. Pontife indolent et 
irrésolu, Jules III souhaitait avant tout le rétablissement 
de la paix en Europe 1 et il avait pris le premier l'initiative 
des négociations qui venaient d'échouer. Marcel II, son 
successeur, avait continué cette politique. Devenu Pape au 
moment même où allait s'ouvrir la conférence préparée 
par le Légat, il n'avait cru pouvoir mieux faire que d'en- 
courager les médiateurs 2 . 

La mort prématurée de Marcel et l'avènement de 
Paul IV donnent une direction nouvelle à la politique du 
Saint-Siège. Aux deux « grands amateurs de paix » suc- 
cède un pontife belliqueux. Paul IV est un ennemi person- 
nel de Charles-Quint et un adversaire déclaré de l'Espagne. 
Et lorsqu'après la conférence de Marck les hostilités recom- 



1. G. Duruy, De pactis anno 1556 apud Valcellas indutiis, p. 29- 
30. — ■ Lettre de M. de Villandry au Roi, de Rome, 14 novembre 1554. 
(Ribier, t. II, p. 542.) — Lettre de M. de Selve au Roi, de Rome, 8 février 
1555. (Ribier, t. II, p. 596-599.) 

2. Michiel (Giovanni), Dépêches de G. Mickiel, ambassadeur de 
Venise en Angleterre (1554-1557) publ. par P. Friedmann, p. 36. — Du 
connétable de Montmorency à M. de Noailles, 21 avril 1555. (Vertot, t. IV, 
p. 285.) 



278 CHAPITRE XI 

mencent entre la France et l'Empereur, une nouvelle puis- 
sance, la Papauté, est prête à s'y mêler et à intervenir en 
laveur de Henry II. Ce n'est plus « une mission de paix et 
d'amour » dont le Saint-Siège prétend avoir charge, c'est 
à une guerre acharnée contre Charles-Quint qu'il veut par- 
ticiper. 

La haine de Paul IV envers l'Empereur datait de loin. 
Du vivant de Ferdinand le Catholique, Giovanni Pietro 
Carafa avait à plusieurs reprises indisposé ce prince par 
la liberté de son langage. Charles-Quint avait donc aisé- 
ment prêté l'oreille aux récriminations que les anciens 
conseillers de Ferdinand ne cessaient de diriger contre cet 
âpre censeur 1 . Malgré les Impériaux, Carafa avait pourtant 
été élevé au cardinalat et dès lors il n'avait cesse de mettre 
obstacle aux vœux et aux désirs de la Maison d'Autriche. 
Dans les congrégations et les consistoires, il appelait publi- 
quement Charles-Quint « fauteur d'hérétiques » et parlait 
de lui et de ses actions sans aucun égard. Cette haine, il 
Fétcndait à tous les Espagnols : il les nommait « schisma- 
tiques, maudits de Dieu, semence de Juifs et de maranes", 
lie du monde » et déplorait la misère de l'Italie astreinte à 
supporter le joug d'une race aussi abjecte et aussi vile. 
Ecarté à deux reprises de la dignité pontificale par l'oppo- 
sition acharnée des cardinaux impérialistes, il arrivait 
donc au Siège Apostolique avec le renom mérité d'ennemi 
mortel des Espagnols, de Charles-Quint et de Philippe 3 . 
Son entourage n'était pas fait pour calmer ses ressenti- 
ments. Après Paul IV, celui à qui la nouvelle élection ponti- 
ficale semblait devoir le plus profiler était don Carlo Carala, 
son neveu . Dès les premiers jours qui suivirent le Conclave , 

1. Duruy, Le cardinal Carlo Carafa (1519-1561), p. 20-21. 

2. On appelail maranes les juifs convertis. 

3. Duruy, Carlo Carafa, p. 21. 



LE (( DISCOURS SUR LA ROUPTURE DE LA TREFVE )) 279 

on put prévoir quel rôle important jouerait ce personnage 
et quel ascendant il saurait prendre sur l'esprit de son 
oncle. Or Carlo Carafa, lui aussi, détestait Charles-Quint 
et il tenait trop à sa vengeance pour détourner le nouveau 
Pape de ses projets belliqueux. 

Cadet de famille, Carlo Carafa avait eu la jeunesse la 
plus orageuse. Page du cardinal Pompeo Colonna, che- 
valier de l'ordre de Saint-Jean-de- Jérusalem, attaché à la 
cour de Pierre-Louis Farnèse, il passe ensuite au service 
d'Octave Farnèse et sous ce nouveau chef et pour le compte 
de l'Empereur il fait la guerre aux protestants d'Allemagne. 
Des démêlés avec un noble espagnol survenus au cours 
de cette campagne, une condamnation à plusieurs mois de 
prison, que lui inflige à cette occasion Charles-Quint, lui 
font abandonner l'armée impériale. Il voue dès ce moment 
une haine implacable aux Espagnols. Le refus de l'Empe- 
reur de lui conférer la possession et les revenus du Prieuré 
de Naples, qu'il a obtenus du pape Paul III, enveniment 
encore ses griefs. Cette injustice et la violence dont il a été 
victime le décident à se mettre à la solde de la France et, 
en 1555, nous le retrouvons guerroyant en Toscane sous 
les ordres du maréchal Strozzy. Sa vie ne serait jusque-là 
qu'aventureuse, si nous ne savions qu'entre temps il se livra, 
pendant plusieurs séjours à Rome, à des actes qui lui méri- 
tèrent la prison et qu'à Bénévent il joua le rôle vénal et san- 
guinaire d'un bravo. Mais tout à coup un changement subit 
s'opère en lui. Il se rapproche de son oncle le cardinal 
Giovanni Carafa dont l'ont séparé ses désordres ; il cherche 
à se faire pardonner ses erreurs. La carrière des armes n'a 
eu pour lui que des déboires ; il tente d'aborder une voie 
nouvelle. Le renom de piété et de vertu de son oncle l'a 
fait désigner à plusieurs reprises comme candidat éventuel 
au Saint-Siège. Don Carlo se décide à s'attacher à s'a for- 



280 CHAPITRE XI 

lune. Le condottiere se métamorphose en un saint cl pieux 
personnage, obtient sa grâce du Cardinal et, quand ce der- 
nier est nommé pape sous le nom de Paul IV, Carafa réus- 
sit à se faire accorder par lui la dignité de cardinal en 
même temps qu'il devient son plus intime conseiller et le 
véritable directeur de la politique pontificale 1 . 

Connaissant les griefs de l'oncle et du neveu contre 
l'Empereur, l'on ne s'étonnera pas d'apprendre qu'arrivés 
au pouvoir, l'un et l'autre songèrent à se venger. Plus 
animé peut-être que son oncle, le nouveau cardinal avait 
du moins assez d'ascendant sur l'esprit du vieillard pour le 
faire passer sur toute hésitation. 

C'est alors qu'abandonnant les errements de Jules III et 
de Marcel II, le Saint-Siège prend parti pour la France 
contre Charles-Quint. Bien peu de jours après son élection, 
poussé par son neveu, Paul IV propose formellement son 
alliance à Henry II 2 . Le Cardinal fait briller aux yeux des 
ministres du Moi à Rome la flatteuse espérance de la con- 
quête du royaume de Naples. En même temps il pratique 
sous main les princes italiens, rassemble de l'argent et des 
hommes et s'efforce de se concilier le peuple de Rome. 

Le ressentiment des Carafa contre l'Empereur doil-il 
suffire à expliquer celte activité P Evidemment non. Il y 
faut voir de la part du Cardinal autre chose que des désirs 
de vengeance. Cette alliance, que Carafa proposait à la 
France et qui devait satisfaire sa haine, son intérêt et 
l'intérêl de sa famille la lui conseillaient aussi. « Les Bor- 
gia, les délia Rovere, les Médicis, les Farnèse avaient eu 
ou possédaient encore des Etats en Italie. Pourquoi les 



1. Duruy, op. cit., ch. i et ni. — Forneron, Les ducs de Guise, 
t. I. p. 191. 

2. De M. de Lansac au Roi, de Rome, 28 août 1555. (Ribier, t. II. 
p. 615-616.) 



LE « DISCOT ISS SUR LA ROUPTURE DE LA TREFVE )) "281 

Carafa n'en auraient-ils pas comme eux? Or, l'expérience 
avail démontré que, pour se tailler une principauté dans 
la Péninsule, il ne suffisait pas de l'indulgente complicité 
du Pape. La protection de l'Espagne ou de la France était 
pins efficace encore. Les Médicis auraient-ils fait souche 
ducale, si l'Empereur ne s'était, en mainte circonstance, 
ouvertement déclaré pour eux? Ce que Charles-Quint 
avait fait pour les Médicis, le Cardinal entendait bien que 
Henry II le ferait pour les Carafa 1 . » 

Restait à savoir si la France accéderait aux propositions 
du Saint-Siège ? Deux partis étaient en présence dans le 
Conseil du Lloi. L'un, inspiré par les Guise, ne trouvait 
qu'avantages dans les offres du Pape et poussait résolument 
à la guerre. L'autre, dirigé par le connétable de Montmo- 
rency, se représentait très vivement l'incertitude de l'en- 
treprise à laquelle le Saint-Siège voulait entraîner la France 
et désirait ardemment le rétablissement de la paix 2 . 

Le lloi eût plutôt penché vers ce dernier avis. La France, 
accablée par le poids d'interminables hostilités, lui semblait 
en effet incapable de résister longtemps encore à son 
redoutable adversaire. Mais cette paix, qu'il souhaitait au 
fond, Henry ne voulait sous aucun prétexte la solliciter 
de Charles-Quint. Se résoudre à celte humiliante démarche 
eût été se soumettre par avance à toutes les exigences impé- 
riales. Il fallait donc que l'Empereur parlât le premier et 
que l'initiative d'une nouvelle proposition d'entente lui 
appartînt tout entière. Or, après la récente rupture des 
conférences de Marck, pouvait-on espérer de sa part une 
semblable concession.'' Dans ces conditions un parti s'im- 
posait : l'on devait continuer la guerre et pour la rendre 

1. Duruy, Carlo Carafa, p. 32-33. 

2. Ibid., p. 85. — Décrue, Anne de Montmorency sous Henri II, 

p. 170. 



282 CHAPITRE XI 

heureuse accepter l'alliance du Saint-Siège. Henry II s'était 
ainsi décidé à écouter les conseils de la maison de Guise. 

Dès lors les relations les plus suivies s'étaient établies 
entre Rome et la cour de France. La diplomatie pontificale, 
d'accord avec M. d'Avanson, notre ambassadeur à Rome, 
avait jeté les premières bases d'un traité d'alliance, et un 
envoyé extraordinaire avait été expédié en France par le 
cardinal Carafa pour décider le Roi à une union immédiate ! . 
Henry II avait répondu à ces avances par l'ambassade des 
cardinaux de Lorraine et de Tournon en Italie. Chargés des 
pleins pouvoirs du Roi, les deux prélats avaient finalement 
signé avec le Saint-Siège, le 1 5 décembre 1 555, un traité d'al- 
liance offensive et défensive entre leur maître et Paul IV 2 . 

Ainsi la polit icpie des Guise semblait avoir triomphé 
des prudentes hésitations du connétable de Montmorency. 
La France, unie à la Papauté, acceptait décidément les 
hasards d'une lutte nouvelle contre Charles-Quint. 

Les choses en étaient là, et tout permettait de croire 
qu'une armée commandée par le duc François de Guise 
allait bientôt passer les Alpes 3 , lorstpie, le 15 février 
1 556, une foudroyante nouvelle arrivait à Rome. Le nonce 
apostolique en France annonçait à Paul IV qu'une trêve de 



1. Duruy, op. cit., p. 57-62. On trouvera là longuement analysée l'ins- 
truction délivrée à Annibale Rucellai, lambassadeur extraordinaire du Saint- 
Siège. Rucellai partit de Rome le 14 septembre 1555. — Sur le projet de 
traité conclu par M. d'Avanson, voir Duruy, op. cit.. cb. ix. — ■ Décrue, 
op. cit., p. 188. — Voir aussi une lettre du cardinal de Lorraine au duc 
Fr. de Guise, de Toulon, 26 octobre 1555. (Michaud, l re série, t. VI, p. 250.) 

2. Cf.: Instruction du cardinal de Lorraine, ambassadeur extraordinaire à 
Rome, septembre 1555. (Micbaud. op. cit., p. 257-258.) — Lettres du car- 
dinal de Lorraine au duc de Guise et du duc de Guise au cardinal de Lorraine. 
Qbid , p. 251. 252.) — Lettre du cardinal de Lorraine au Connétable, 
décembre 1555. (Bibl. Nat., fr. 20442, fol. 138.) -- Duruy, op. cit., ch. x. 

I!. « Pouvoir donné à M. François de Lorraine ... pour s'acheminer en 
Italie en qualité de lieutenant général pour le Roy ... » décembre 1555. 
(Micbaud, op. cit.. p. 255-257.) 



LE (( DISCOURS SIK LA ROUPTURE DE LA TREFVE )) 283 

ciiuj ans venait d'être signée àVaucelles, le 3 février, entre 
les plénipotentiaires de Henry II et ceux de l'Empereur 1 . 
Chose curieuse, c'était la politique belliqueuse du Roi 
qui avait amené la paix. Effrayé des négociations franco- 
papales, et de l'union qui menaçait de se former contre lui, 
Charles-Quint s'était décidé à faire cette concession 
inespérée du roi de France: il avait demandé la paix 2 . 
Fatigué d'ailleurs des luttes incessantes qu'il soutenait 
depuis près de quarante ans, il songeait à résigner cette 
dignité impériale, qui avait été pour lui une si lourde 
charge, et il voulait laisser le monde pacifié avant de s'en 
retirer. Henry II s'était trouvé alors placé dans celle alter- 
native : ou de continuer la guerre que lui facilitait sa nou- 
velle alliance avec le Saint-Siège ; ou d'adopter un parti 
plus raisonnable, celui de la paix. Les motifs, qui l'avaient 
empêché d'obéir aux conseils de Montmorency, n'existaient 
plus : Charles réclamait le premier une suspension d'armes ; 

1. Voir : la lettre d'Henry II à M. d'Avanson, son ambassadeur à Rome, 
(s. d.) pour lui annoncer la trêve (Ribier, t. II, p. 625-626); — la « Harangue 
faicte au Pape par L'ambassadeur de France, sur la conclusion de la 
trefve. » (Ibid., p. 631-633) ; — la lettre du cardinal de Lorraine au duc 
Fr. de Guise, qui l'avait informé de la prochaine conclusion de la trêve, 
17 janvier 1555 (anc. st.): «... Le Boiteux arriva le soir avec la dépesche 
que le Roy nous envoyoit sur le faict de la conclusion de la paix, de laquelle 
je seroys tousjours bien aise, pour le zèle que je porte à la tranquilité et 
repos de toute la crestientp ; mais je vous ose bien asseurer que jamais Roy 
n eust et n'aura peut estre telle occasion par deçà pour augmenter sa gran- 
deur et réputation, comme avoit nostre maistre, ainsy qu'il congnoistra par 
les choses que je lui portois sy à son advantage que quand luy mesme les eust 
dressées et souhaitées il ne les eust sceu désirer meilleures. » Le dépit du 
Cardinal, dont les négociations sont sur le point d être rendues inutiles, 
apparaît bien dans cette lettre. (Michaud, op. cit., p. 230-231.) — Cf.: 
Duruy, De indutiis apud Valcellas, p. 73, 75, 82, 87 ; Carlo Carafa, 
ch. xu. 

2. « C'est chose très véritable que dez lors que lEmpereur a seullement 
senty le bruit que Vostre Sainteté avoit embrassé la querelle de son fils aisné 
sa dure obstination s'est tout à coup rompue. » (« Harangue faicte au Pape 
par l'ambassadeur de France sur la conclusion de la trefve. » (Ribier, 
t. II, p. 632.) 



28' 



i CHAPITRE XI 



la France pouvait parler haut et obtenir dès lors des condi- 
tions avantageuses 1 . La voix de Montmorency s'était de 
nouveau fait entendre dans le Conseil du Roi et les évé- 
nements donnaient si bien raison à sa politique qu'il fut 
écouté. La trêve de Vaucelles fut signée 2 et le projet d'union 
franco-papale abandonné. Quelques jours après, Charles- 
Quint se retirait au monastère de Yuste 3 : son frère 
Ferdinand héritait de la dignité impériale, Philippe II, son 
fils, se trouvait placé à la tête de la monarchie espagnole. 

Cependant le Saint-Siège venait d'éprouver un échec, 
dont il lui était difficile de se dissimuler la gravité. Tous 
les beaux projets de vengeance du cardinal Carafa, tous 
les brillants avantages, qu'il espérait de l'alliance française, 
s'évanouissaient sans retour. Une consolation lui restait : 
la cour de Rome était à l'abri du ressentiment de l'Em- 
pereur : en traitant à Vaucelles, Henry II avait pris soin 
en effet de stipuler expressément que le Pape son allié 
serait compris dans la trêve et qu'en Italie aussi bien qu'en 
France les hostilités seraient suspendues \ Mais cet avan- 
tage pouvait-il vraiment compenser tant d'efforts perdus, 
tant de travaux inutiles ? 

La déception des Guise n'avait guère été moins cruelle 
que celle du Saint-Siège. La victoire de Montmorency et 
le retour aux idées pacifiques qu'il représentait marquaient 
un regain de faveur sur lequel n'avaient point compté les 
adversaires du Connétable. Ainsi donc aux vœux d'un 



1. Duruy, De indutiis apud Valcellas, p. 61-67. 

2. Le 5 février 1556. 

3. Mignet, Charles-Quint au monastère de Yuste, spécialement p. 108. 

4. « Et de la part dudict seigneur Roy très chrestien sont compris nostre 
très Sainct Père le Pape et le Sainct Siège Apostolique, la Royne et Royaulme 
d'Escosse. le Roy de ÏNavarre ... » (Ribier, t. II, p. 629.) — Le margrave 
Albert de Brandebourg était également compris dans la trêve. (Ibid., p. 630.) 



LE (( DISCOURS SUR LA ROUPTLRE DE LA TREFVE )) 285 

vieillard le Roi sacrifiait l'espérance de triompher de son 
plus terrible adversaire ? Depuis si longtemps que la 
France combattait seule, fallait-il abandonner la lutte au 
moment même où une alliance s'offrait à nous ? Et le souci 
d'ambitions déçues, qui venait s'ajouter à la honte de 
leur échec, augmentait encore la colère des Guise. De 
même en effet que chez Carafa, l'intérêt personnel n'était 
point resté étranger aux sentiments belliqueux de la mai- 
son de Guise. Le duc François et son frère le cardinal de 
Lorraine avaient vu dans les offres du Pape l'occasion de 
jouer un rôle glorieux en Italie : l'un comptait bien obtenir 
le commandement d'une prochaine expédition au delà des 
Alpes ; l'autre espérait faire brillamment valoir à la cour 
de Rome ses talents de diplomate ' . Tout conspirait donc 
à leur rendre plus sensible la défaite qu'ils venaient 
d'éprouver. 

C'est a Carafa qu'ils durent de ne point perdre courage. 
Malgré tout en effet, le neveu de Paul IV ne renonçait 
pas à ses projets. Il appartenait, comme César Borgia, à 
cette école d'ambitieux tenaces qui se contentent de dire 
après un échec : « Ce qui ne s'est pas fait aujourd'hui se 
fera demain 2 . » En somme la France et la Maison d'Au- 
triche n'avaient point conclu une paix définitive. La trêve 
de \ aucelles avait seulement mis un terme provisoire aux 
hostilités. Cette trêve ne pouvait-on décider Henry II à la 
rompre ? Telle était la question que se posait le Cardinal 
cl à laquelle il prétendait donner une solution affirmative. 
Aussi le voyons-nous bientôt reprendre ses menées avec 
une activité nouvelle. Il ranime l'ambition découragée des 
Guise, les engage à ne point désespérer du succès. La 



1. Duruy, Carlo Carafa,^. 85. 

2. Ibid., p. 110. 



28G CHAPITRE XI 

situation lui paraissant même exiger un suprême effort, il 
décide le Pape à l'envoyer comme légat auprès d'Henry II 1 . 
Il arrive à la cour de France le 1 5 juin 1 550. Là, pendant 
deux mois entiers, avec une habileté incomparable, il tra- 
vaille à faire triompher sa cause : la rupture de la trêve de 
Varicelles, la conclusion d'une nouvelle alliance offensive 
et défensive entre Paul IV et Henry II, un revirement 
complet de la politique française. Souple, insinuant, 
diplomate consommé, il sait merveilleusement circonvenir 
le Roi. A la suite de la trêve de Vaucelles, Charles-Quint, 
abandonnant la dignité impériale, s'est retiré de la lutte. 
Quel meilleur moment choisir, pour accabler Philippe II, 
que celui où il se trouve pour la première fois privé de 
l'expérience et des conseils paternels? D'ailleurs quelle 
triomphante expédition se prépare pour la France en 
Italie ! Le duc de Ferrare, beau-père du duc François de 
Guise, est prêt à joindre ses forces à celles de Henry II et 
du Saint-Siège, et peut-être déciderait-on le duc de Florence 
à agir de même. Veut-on des raisons pour légitimer une 
entrée en campagne? Elles ne manqueront pas. Voici 
assurément la plus concluante : le roi Henry a fait com- 
prendre le Saint-Siège à la trêve de Vaucelles, et pourtant 
les Impériaux ne cessent de violer leurs engagements vis-à- 
vis du Pape. Le duc d'Albe vient de former un corps de 
troupes espagnoles destiné à opérer sur la frontière des 
États Pontificaux : il en a donné le commandement à 
Marco Antonio Golonna, l'ennemi juré des Carafa. La 
France acceptera-t-elle la situation intolérable qui est faite 
à son allié ? Le l\oi très chrétien ne viendra-t-il pas au 
secours du Pape opprimé ? Et en même temps le Cardinal 
fait plaider sa cause auprès d'Henry II par les Guise, par 

1. fbid., n. 121-128. 



LE (( DISCOURS SUR LA ROUPTURE DE LA TREFVE )) "287 

Diane de Poitiers et par la Reine. Si bien que le succès 
finit par couronner de si grands efforts. Lorsque Carafa 
quitte la France à la fin d'août I 5.50, les plans pacifiques 
de .Montmorency sont abandonnés, la trêve de Vaucelles 
est rompue, l'union conclue l'année précédente entre le 
Pape et Henry II reconstituée ; le duc François de Guise 
reçoit le commandement d'une armée chargée d'aller 
secourir les Etats Pontificaux 1 . Dans leur précipitation, 
les alliés ne prennent même pas la peine de reviser leurs 
conventions de 1555: sans s inquiéter de savoir si elles 
répondent encore aux exigences de la situation, sans y 
rien modifier, ils déclarent en accepter de nouveau et 
expressément tous les articles. Ils se préparent ainsi pour 
l'avenir les plus sérieuses difficultés. 

A l'occasion de la rupture de la trêve de Vaucelles, 
Marillac rentre en scène, et il est dès lors si intimement 
mêlé aux événements qui suivent, que les développements 
précédents se trouveront par là justifiés. Le Roi venait de 
se résoudre à dénoncer les conventions de Vaucelles. Il 
iallait, il le comprenait, légitimer publiquement sa con- 
duite et faire connaître au monde chrétien les motifs de sa 
décision inattendue. Si non, la France ne risquait-elle pas 
de s'attirer la désapprobation de l'Europe ? Ce fut à l'évêque 
de Vannes qu'échut la tache difficile de disculper le Roi et 
c'est pour s'en acquitter qu'il écrivit son « Discours sur la 
roupture de la trefve », l'un des plus brillants pamphlets 
du xvi e siècle. 



1. Sur la mission de Carafa en France, voir le récit qu'en a fait M. Duruy 
dans son Cardinal Carlo Carafa, ch. xv. — Sur les motifs qui poussèrent 
Henry II à rompre la trêve, voir du même auteur : De indutiis apud Val- 
cellas, p. 69-74. — Voir aussi les Mémoires de Gaspard de Saulx- 
Tavannes (éd. Buchon). p. 218. 



0,S8 CHAPITRE XI 

Cet acte marque une date clans la vie politique de 
Marillac. Pour la première fois nous le trouvons en désac- 
cord avec Montmorency, le protecteur auquel il devait 
sa fortune. Lui qui s'était si souvent fait l'écho des sages 
et prudents avis du Connétable, le voilà au rang des 
adversaires qui prétendent supplanter le vieux conseil- 
ler dans les faveurs du Roi. C'est qu'à ce moment, 
l'ambition parle chez lui plus haut que la reconnaissance. 
Entre le Connétable temporisateur et ami de la paix, dont 
l'influence diminue chaque jour 1 , et les Guise nouveaux 
favoris qui viennent de prouver leur crédit en obtenant du 
Roi la reprise des hostilités, Marillac n'hésite point à 
prendre parti : il se tourne résolument du côté du soleil 
levant. 11 accepte de légitimer la rupture de la trêve de 
Vaucelles et se charge de justifier les projets belliqueux de 
la maison de Lorraine. L'ardeur avec laquelle il expose dans 
son manifeste la nécessité où s'est trouvé le Roi de re- 
prendre les armes, la multiplicité des arguments qu'il in- 
voque à l'appui de sa thèse nous le présentent comme un 
partisan résolu de la guerre. C'en est fait, il est devenu « le 
serviteur des Guise » . 

Quelque opinion que l'on ait sur cette brusque volte-face 
de Marillac, l'on ne peut méconnaître du moins l'habileté 
avec laquelle il sut remplir la tache qui devait lui conci- 

1. Certains auteurs, entre autres Forneron dans les Ducs de Guise et 
leur époque (t. I, p. 194), s'appuyant du reste sur Tavannes, la Place, 
Beaucaire, Haton. prétendent qu'au dernier moment le Connétable se déclara 
partisan de la guerre, soit pour perdre Guise, soit pour acquérir les bonnes 
grâces de Paul IV et arracher au pontife une dispense religieuse en faveur 
de son fils aîné « qui vouloit se défiancer à Rome d'avecques une fille de 
Piennes. » (Tavannes, Mémoires (édit. Petitot), p. 187.) M. Décrue {Anne 
de Montmorency ... sous Henri IL p. 191) a fort bien démontré la 
fausseté de ces allégations, qui ne peuvent tenir contre des témoignages 
beaucoup plus probants. Jusqu'au dernier moment Montmorency resta opposé 
à la guerre. 



LE (( DISG01 HS SUR LA ROUPTURE DE LA TREFVE )) 289 

lier la faveur de ses nouveaux maîtres. Pamphlet, si l'on 
veut, que le « Discours sur la rupture de la trêve », mais 
pamphlel merveilleux d'aprelé et de cruelle ironie ! Le roi 
Henry a rompu la trêve; mais est-ce à lui « que se doibl 
imputer le tort et blasme de ceste roupturc » P Telle est la 
question que se pose Marillac en débutant et sur laquelle 
il veut éclairer l'opinion. Non, déclare-t-il, le Roi n'a 
point manqué à la foi jurée en dénonçant le pacte de 
\ aucclles, il n'a fait que répondre à la perfidie et aux cou- 
pables menées du roi d'Espagne. 

L'argumentation de Marillac repose sur deux faits, qui 
ont été précédemment mis en lumière. L'on se rappelle 
que, d'une part, l'initiative des négociations de Vaucelles 
appartenait aux Impériaux, qui les premiers nous avaient 
proposé une suspension d'armes, et que, d'autre part, 
Henry II avait expressément stipulé dans le traité l'admis- 
sion du Saint-Siège au bénéfice de la trêve. Ces deux faits, 
Marillac prétend en tirer la condamnation des Espagnols 
et la justification de la politique française. 

Les Impériaux ont demandé les premiers la suspension 
des hostilités, « Le Roy, comme prince débonnaire, y a 
consenti. » L'aurait-il fait pourtant, s'il n'avait consulté que 
son intérêt? A aucun moment ne se présentaient à lui plus 
belles espérances de triomphe. « En ce temps-là toute 
l'Italie l'appeloit, toute l'Allemagne le favorisoit, toute 
l'Europe l'invitoit et la félicité de la première fortune 
quasi le forçoit et au contraire qu'en tous succès se dé- 
clairoil contraire aux Impériaux 1 . » Il n'a pas voulu néan- 
moins « clore l'oreille aux ouvertures du Roy d'Espaigne, 
désyrant que par nouvelle alliance toutes injures passées 



1. « Discours sur la roupture de la trefre, en l'an M.D.LVI. », 
fol. 5 v°. 

19 



290 CHAPITRE XI 

du temps de l'Empereur fussent entièrement oubliées 
avecques son filz ' » . Eh bien ! sait-on comment les Espa- 
gnols ont reconnu cette générosité : depuis la trêve qu'ils 
ont implorée, qu'on a eu la pitié de leur accorder, ils n'ont 
cessé au mépris de leurs engagements « de violer le droit 
des gens et de faire entreprinse sur les places du Roy » ; 
si bien qu'on peut les soupçonner de n'avoir demandé la 
paix que pour triompher plus sûrement d'un ennemi 
désarmé. 

Il y a plus : le Saint-Siège, allié de la France et qui à ce 
titre devait bénéficier des conventions de Yaucelles, a 
éprouvé lui aussi l'indigne mauvaise foi des Espagnols. Le 
Pape est menacé dans Rome par les troupes du duc d'Albe. 
Une situation intolérable est faite dans sa capitale au chef 
de la Chrétienté". 

Et entrant alors dans le détail de l'accusation, Marillac 
relève tous les traits de perfidie dont vis-à-vis de la France 
et vis-à-vis du Saint-Siège ont usé les Espagnols. 

Vis-à-vis de la France d'abord. Aussitôt « qu'ilz se sont 
veus hors des diflicultez où auparavant ilz estoient 
réduiclz, ilz n'ont cherché en effet que les moyens d'offen- 
ser secrètement le Roy ». De quelle indigne duplicité, n'ont- 
ils pas fait preuve lorsque, « la trefve publiée et jurée, il 
s'est agi de prendre conclusion sur la délivrance des pri- 
sonniers ». La mise en liberté pure et simple de tous les 
captifs a été stipulée à Vaucelles. Mais le roi d'Espagne ne 
s'embarrasse point de ses promesses. « Forgeant de jour 
en jour nouvelles diflicultez », il va bientôt jusqu'à exiger 
le paiement d'énormes rançons, et ce n'est qu'après mille 
retards qu'il se décide enfin à remplir ses engagements. El 



1. Ihid., fol. 10 r<» et v°. 

2. Jbid., fol. 11 r". 



LE (( DISCOURS SUR LA ROUPTURE DE LA TREFVE )) 591 

pendant ce temps, quel sort cruel était fait à nos prison- 
niers! « Les rigueurs extresmes, les particulières indignitez 
qu'il/ ont receues sont plus dignes delà façon des Maures 
et des Barbares que de l'observance mutuelle dont on use 
entre les Chresliens 1 . » Pouvait-on pourtant leur faire un 
crime d'avoir bien et fidèlement servi leur Roi et « d'avoir 
myeulx aymé estre prins avecques leur honneur que d'avoir 
commis chose ignominieuse à leur réputation et domma- 
geable au service de leur maistre 2 »? 

Pourquoi d'ailleurs ne pas préciser ces accusations ? 
Parmi nos malheureux prisonniers, l'un a payé de sa vie 
son attachement au Roi : c'est M. le duc de Bouillon, maré- 
chal de France. Emmené en captivité après la prise d'Hes- 
din, « il fut mis dans une si estroicte geôle faicte en façon 
de cage, qu'il n'avoit moyen d'estre aydé d'un seul varlet, 
quelque maladie qui luy survinst, ou pour les infirmitez 
de nature 3 ». On espérait ainsi le réduire et l'amener « à 
laisser le service du Roy pour se dédyer au party de l'Em- 
pereur ». Prières, menaces de mort, tout étant resté inu- 
tile, on se vengea de sa constance en lui infligeant les plus 
odieux traitements. Cependant la trêve conclue, il pouvait 
espérer revoir la France. M me de Bouillon arrive aussitôt à 
Gand avec sa fdle et demande la mise en liberté du pri- 
sonnier. On lui répond qu'elle doit tout d'abord garantir le 
payement de sa rançon. Ce payement sera acquitté dans les 
quinze jours : pendant ce temps le captif demeurera en sur- 
veillance à Gand et si, le délai expiré, la somme exigée 
n'a pas été versée par la Duchesse, la prison s'ouvrira de 
nouveau pour son mari, sans que l'obligation souscrite par 
elle perde rien de sa valeur. N'écoutant que ses sentiments, 

1. Ibid:, fol. 14 r°. 

2. Ibid. 

3. Ibid., fol. 14 vo. 



292 CHAPITRE XI 

M me de Bouillon accepte ces conditions. Accompagné de sa 
femme et de sa fille, l'infortuné prisonnier peut donc s'éloi- 
gner du pays où il a tant souffert. Mais à peine a-t-il passé 
la frontière, qu'un terrible mal le force à s'arrêter à Guise. 
Deux jours après, il meurt. Au moment d'expirer, il se 
déclare empoisonné par les Espagnols. Le médecin du 
prince de Savoie lui a administré avant son départ une 
potion qui lui a causé, aussitôt prise, les plus cruelles soul- 
rances. Trois docteurs en médecine, trois chirurgiens et 
deux apothicaires « les plus nommez et expérimentez » 
font l'autopsie du cadavre et concluent à l'empoisonnement. 
« Hz rapportent et tcstifient que ceste mort est violente 
proceddant de l'effort du venyn, pour avoir trouvé la taye de 
l'estomach intérieure ulcérée et pénétrée en treize endroietz 
jusques à la taye extérieure, pour avoir aussy veu plusieurs 
tasches purpurées, faicles par corrosion de venyn qui desjà 
avait esthiomené le fons de l'estomach, avecques tous les 
aultres signes de poison observez aux poulmons, ez en- 
droietz du cueur, ez intestins, à la coulleur du visaige 1 . » 
Peut-on douter dès lors de la perfidie des Espagnols? 
« Soubz coulleur de rendre un g homme vif, ilz se sont 
asseurez de la rançon d'ung mort, plus grande et plus 
damnable que celle qu'on dict qu'Achille toucha pour le 
corps d'Hector ! 2 » Le vaillant et courageux ennemi, qu'ils 
n'avaient pu décider à trahir le Roi, ils l'ont traîtreusement 
et lâchement assassiné. 

Et après ce forfait, est-il besoin de rien ajouter? Si cet 
acte sans nom ne pouvait d'ailleurs suffire à juslilicr la 
rupture de la trêve, bien d'autres raisons la légitimeraient. 
Faut-il rappeler l'entreprise tentée sur la ville de Metz par 



1. lbid., fol. 17 r° et v°. 

2. lbid., fol. 18 r". 



LE (( DISCOURS SUR LA ROUPTURE DK LA TREFVE )) 293 

le comlc de Megen, gouverneur du Luxembourg? Niera- 
!-on qu'après avoir corrompu trois soldats de la garnison 
de Metz, le comte n'ait tout préparé pour une surprise? 
N'a-t-il pas envoyé des espions pour relever les plans des 
fortifications et s'assurer de l'état de la défense? N'a-t-il 
pas réuni à Thionville tout un matériel de siège? N'a-t-il 
pas réglé les moindres détails de ce complot, qui n'a échoué 
que par un merveilleux hasard ? Et est-ce une réponse 
digne d'un prince que celle du duc de Savoie à l'ambassa- 
deur du Roi. qui lui exprimait son indignation : « C'estoit, 
à son adviz, usance et ruse de guerre d'entreprendre ainsi 
l'ung sur l'aultre 1 ». Ruse de guerre légitime certes en 
temps d'hostilités, odieuse lorsqu'une trêve a séparé les 
comhattants ! 

Est-ce aussi loyale « usance de guerre » que d'empoi- 
sonner les eaux d'une ville, pour plus aisément venir à 
bout de ses défenseurs, comme a tenté de le faire le même 
comte de Megen à Mariembourg ? Esl-ce une honorable 
entreprise que d'envoyer des ingénieurs reconnaître les 
villes de la frontière ? Et cependant peut-on nier la pré- 
sence continuelle d'espions à Montreuil, à Doullens, à 
Saint-Quentin, à Mézières, à Boulogne, à Abbe ville. 
« Attenter sur les villes du Roy, corrompre les subjeetz, 
machiner trahisons, violer la foy qui est le seul lien 
d'honneur entre les Princes, enfreindre la relligion du 
serinent solennel preste publiquement à Dieu 2 », voilà 
donc ce que l'on nomme ruses de guerre ! Doit-on 
s'étonner, si le roi de France préfère une lutte ouverte et 
loyale à cette paix simulée et « à de si sales et indignes 
machinations » ? 



1. Ibid., fol. 20 r°. 

2. Ibid., fol. 21 r°. 



294 CHAPITRE XI 

Néanmoins, soucieux comme il est de la tranquillité et 

du repos de la chrétienté, il eut peut-être patienté encore 
avant de reprendre les armes. Oui, il aurait souffert 
« d'autres indignitez » de la part du roi d'Espagne, plutôt 
que de voir troublée la paix si nécessaire à l'Europe. Mais 
les Espagnols ne se sont pas contentés de violer par de 
secrètes menées les conventions de Vaucelles. Ils en sont 
bientôt venus à des hostilités ouvertes, et le Saint-Siège, 
allié du Roi, compris pourtant dans la trêve, a été la pre- 
mière victime de leur déloyauté. « On a vu le duc d'Albe, 
avecques grosse armée mise en campagne, faisant la guerre 

au Pape jusques à venir aux portes de Rome pour y 

assiéger le Sainct-Père l . )) Ce vieillard, que « sa doctrine 
si admirée et ses vertus si célébrées ont conduict par degrez 
en la chaire de Sainct Pierre, s'est trouvé, en sa ville 
capitale, environné d'une infinité d'ennemys simulez et 
couvertz et d'ailleurs assiégé par armée d'aultres ennemys 
déclarez et ouvertz '' ». C'est alors qu'il a imploré l'aide du 
roi de France. Il l'a supplié « d'avoir commisération du 
povre et misérable estât de l'Eglize ... Ne sera-t-il pas 
escouté tenant tel et semblable langaige en justification de 
sa cause et damnation de celle de son adversaire, lequel 
il appelle en jugement du ciel et de la terre pour le réduire 
à meilleur sens 3 ? » 

Et laissant la parole à l'opprimé lui-même, Marillac 
lui fait exprimer en un véhément langage ses accusations 
et ses plaintes. C'est peut-être là le plus beau morceau du 
manifeste. « Si vous estes filz de l'Empereur des Romains, 
s'écrie le Pape, s'adressant à Philippe II, si vous estes 
extraict du sang des Roys Catholiques d'Espaigne, com- 

1. Ibid., fol. 26 r°. 

2. Ibid., fol. 26 v°. 

3. Ibid., fol. 27 r". 



LE « 



DISCOURS SUR LA ROUPTURE DE LA TREFVE )) 295 



ment pouvez-vous prendre les armes pour offenser le 
pasteur de l'Églize, que voslre père a juré deffendre, ayant 
à cest effect esté couronné Empereur, et promis deffendre 
la ville mesmc que vostre lieutenant tient ores assiégée? 
Par quel droict pouvez-vous oppugner l'Eglize que vos 
ancestres ayans tant soubtenuc ont rapporté le nom de 
Catholiques ? Ont-ilz laissé à vous et à la postérité si glo- 
rieuse histoire, pour en perdre sitost la souvenance et 
l'exemple tant digne d'estre imité, pour sitost dégénérer 
de leur vertu et vous armer contre" vostre père spirituel, 
le successeur des Apostres, le Vicaire de Sainct Pierre, 
comme s'il estoit quelque tyrant, Maure et infidèle qui 

cust voulu reprendre le Royaulme de Grenade? Vous 

faictes trefve avecques vos voisins, en laquelle vous me 
nommez et, le traicté estant encore fraiz, vous inventez 
les moyens de m'opprimer : . . . vous machinez secrètement 
contre ma vie et, pour ce que Dieu fait descouvrir vos 
conspirations, vous estimez avoir juste cause de nous faire 
la guerre, pour ce que nous ne voulons permettre que vos 
mains soyent souillées de tel parricide et qu'en rescompense 
de ee beau faict, Rome ne soyt une aultre foys saccagée et 
que ses povres habitans ne souffrent toutes les calamitez 
en leur bien et abominations en leurs enfans et familles, 
que les victorieux du temps de vostre père ont exercées 
sur eulx, pour à la fin triompher de la captivité du Sainct 
Siège, sans lequel vostre père ne rapporta oneques vic- 
toires soit en Allemagne ou ailleurs Vous envoyez 

vostre duc d'Albe, pour me tenir assiégé, occuper le patri- 
moine de l'Églize, affliger misérablement les subjeetz, 
violer toutes les loys tant divines que humaines ' ! ô 
Et pourtant quelle filiale reconnaissance les rois d'Es- 

1. Ibid., fol. 27 r°-29v°. 



296 CHAPITRE XI 

pagne ne devraient-ils pas témoigner au Saint-Siège? Qui 
donc leur a donné l'investiture du Royaume de Naples et 
de Sicile? Qui donc les a aidés à devenir les maîtres de la 
Lombardie? Ne sont-ce pas les Papes à qui la maison 
d'Autriche est redevable de tant de succès? Ah! « ilz 
croyoient loger prez d'eulx et gratifier ungfilz d'obédience. . . 
et ilz ont bientost congneu qu'ilz avoient nourry un g 
serpent dans le sein, lequel en rescompense leur saisit le 
cueur ' . » Voici que le Roi Catholique fait cause commune 
avec les Colonna, les plus anciens ennemis du Saint-Siège, 
voici « qu'avec ces brigans, il compte contenir le Pape en 
bride, comme les anciens Empereurs faisoyent le Sénat 
par les soldars qu'ilz tenoient prez de Rome 2 )). Mais le 
successeur de Pierre ne faiblira pas, « il fera teste contre 
le filz d'ingratitude ». Les princes d'Italie viendront à son 
secours, « pour empescher la tyrannie, qu'ung jeune 
Roy veult establir en la plus florissante partyc de l'Eu- 
rope ». — (( Je voy d'ailleurs, s'écrie le Pape, je voy le 
Roy très chrestien, premier fdz du l'Eglize, qui n'a peu 
endurer que l'Empereur, soubz le nom et masque de 
relligion, proslituast la liberté de l'Allemagne, pour servir 
à son ambition et qui, par plus grande raison, n'endurera 
maintenant que son filz, ne pouvant plus nuyre aux pro- 
testans, n'attente contre les Catholiques. Je voy un Roy 
qui n'a jamais refusé de bailler la main à ceulx qui par 
injure de fortune estoyent tumbez, ny de soubstenir ceulx 
que la violence du temps cl des ennemys vouloient esbran- 
ler... Je voy un Roy, qui a prins la protection des vassaux 
de l'Eglize, sans considération des services qu'il eust receu 
ou peu espérer d'eulx... Je voy un Roy, successeur du 



I. IlùcL, fol. 28 v°. 
:!. Ibid., fol. 30 v. 



LE (( DISCOURS SUR LA ROUPTURE DE LA TREFVE )) 297 

Royaulme et de la gloire de ses ancestres, que les anciens 
ont tanl louez cl que la postérité célébrera d'avoir souvent 
remis au Siège Apostolique ceulx qui en estoienl par vio- 
lence ostez, d'avoir délivré de la main de leurs ennemys 
ceulx qui estoient assiégez, d'avoir donné, augmenté et 
amplifié le patrimoine que les Espa.ignols veulent ravir. » 
Eli bien ! ce Roi ne permettra point « que le fdz, reprenant 
les arres du père, ayt seullement la gloire de faire preuve 
de ses forces contre un vieillard octuagénaire, à qui l'aagc 
n'a rien laissé que l'esprit et la voix : contre un prestre 
qui. n'estant exercité aux armes, doibt estre couvert de 
celles d'aulruy, contre un Pape qui par relligion seule se 
pourroit deffendre, s'il n'avoit à faire contre ceulx qui ne 
reçoivent religion que celle qui sert à leur proufïict ' » ! 

Et maintenant, il restait à conclure. Marillac le fait en 
quelques lignes. Le Roi a rompu la trêve. El qui donc 
lui en fera un crime lorsque seront connus « le fons et la 
cause de la guerre )) ? « Assailly en la personne du Pape », 
il est tenu de défendre le Saint-Siège. Cette considération 
seule justifierait son attitude, si d'ailleurs on oubliait « les 
sales machinations » du Roi d'Espagne. Puisque «. les 
ennemys du Roy, qui ne peuvent' durer en guerre sans 
faire trefve, ne peuvent ayans la trefve se garder de si sou- 
vent la rompre 2 », ils méritent une juste et sévère leçon. 
Certes il n'est point douteux que « ceulx qui ayment 
la paix. . . ne soyent grandement offensez, au lieu d'atteindre 
icelle paix tant désyrée,... de voir la guerre ouverte et 
allumée aultant que jamais. . . et d'oyr les plaintes du povre 
peuple ». Mais c'est là une croix qu'il faut courageusement 
accepter. « Le malheur de Dieu cherra » d'ailleurs tôt ou 



1. Ibid,, fol. 31 r°-33 v°. 
■1. Ibid., fol. 33 v"-3'i r°. 



298 CHAPITRE XI 

lard « sur les autheurs des scandales » et l'on doit tout 
attendre de sa miséricorde ' . 

On peut louer l'éloquence du manifeste de Marillac. 
Comme la plupart des manifestes du temps, il est conçu 
sous une forme oratoire, dont l'auteur, il faut le recon- 
naître, lire souvent d'heureux effets. Mais cette forme sert 
aussi plus d'une fois à masquer la faiblesse du fond, et 
sur le fond il importe de faire d'expresses réserves. 
Marillac avait à justifier coûte que coûte la conduite de 
son gouvernement, la tache était commandée et le souci 
de la bien remplir quand même éclate à chaque page. En 
réalité la cause qu'il défendait était mauvaise : son seul 
mérite est de l'avoir brillamment défendue. Pour apprécier 
en effet à sa valeur le factum de Marillac, il convient de 
remarquer tout d'abord que plusieurs des faits invoqués 
par lui à l'appui de sa thèse sont notoirement suspects. De 
ce nombre est le prétendu empoisonnement du duc de 
Bouillon, qui encore aujourd'hui est loin d'être prouvé. 
L'extrême propension à supposer du poison dans toutes 
les maladies des princes était une des faiblesses de l'époque; 
on doit s'en défier, même quand la torture arrachait des 
aveux aux malheureux que l'on soupçonnait". Il y eut 
sans doute ici un examen médical. Mais il est permis de 
n'avoir qu'une confiance limitée dans la science d'alors et 
il semble plus naturel d'attribuer la mort du Duc aux 
fatigues et aux chagrins d'une longue captivité 3 . Il im- 
porte d'autre part de se bien persuader que parmi les 
motifs eux-mêmes que Marillac nous paraît de bonne foi 



1. Ibid., fol. 34 v°. 

2. Forneron, Les Ducs de Guise, t. I, p. 63-64. 

3. Bouchet, Annales d'Aquitaine, p. 662-663. — Froudc, History of 
England, t. VI, p. 8. 



LE « DISCOl HS SUR LA ROUPTURE DE LA TREFVE » "^OO 

faire valoir en faveur de sa cause, — incursions du duc 
d'Albe sur le territoire pontifical, entreprises des Espagnols 
sur les places du roi de France, espionnage sur ses fron- 
tières, — aucun pourtant n'eût décidé Henry II à dénoncer 
la trêve, si des raisons d'un loul autre ordre ne l'y avaient 
déterminé. Ces raisons sont les seules sur lesquelles 
Marillac se taise : seules cependant elles pesèrent dans la 
balance. L'espérance caressée par Henry II de triompher 
plus aisément de l'Espagne, en attaquant Philippe II au 
moment où son père venait de se retirer brusquement de 
la lutte : le désir de s'emparer du royaume de Naples, 
objet séculaire de nos convoitises, telles furent, à n'en pas 
douter, les causes réelles qui amenèrent la France à 
rompre les conventions de Vaucelles. Pendant son séjour 
en France, Carafa, on l'a vu, n'avait fait qu'aviver cette 
espérance et ce désir. Et lorsque Marillac en appelle aux 
trahisons des Espagnols, à leurs ténébreux agissements, 
ce n'est que manière de couvrir son gouvernement, en 
rejetant sur l'ennemi l'odieux d'une rupture qui n'était 
imputable au fond qu'à nos desseins ambitieux. Il invoque 
contre les Espagnols les menées et les ruses de leurs 
espions. La France était-elle sur ce point à l'abri de tout 
reproche ? N'acceptons pas de même, sans en beaucoup 
rabattre, le récit de la surprise tentée sur Metz, surprise 
que Philippe II désavoua d'ailleurs formellement. Un des 
faits avancés par Marillac peut paraître, il est vrai, con- 
cluant : c'est l'attitude hostile du duc d'Albe à l'égard du 
Saint-Siège notre allié. Mais le roi de France aurait-il vu 
là un casus belli, si les avantages promis par le Pape à 
celui qui prendrait sa protection avaient été moins ten- 
tants ? 

En résumé donc, le « discours » de Marillac demeure 
au fond un pamphlet, pamphlet dont l'unique mérite est, 



300 CHAPITRE XI 

comme nous le disions tout à l'heure, de défendre victo- 
rieusement en apparence une cause en réalité indéfendable. 
Nous allons voir d'ailleurs que ces projets belliqueux. 
. dont la France escomptait déjà le succès, ne devaient 
lui causer finalement qu'amères déceptions et cruelles 
désillusions. Pendant l'ambassade dont il fut chargé à 
Home l'année suivante, Marillac put assister en particulier 
à l'un des plus lamentables épisodes de la nouvelle lutte, 
dont Henry II venait d'assumer si légèrement la lourde 
responsabilité. 



CHAPITRE XII. 

MISSION DE M. DE MA.RILLAC A ROME. 
(1557.) 

Les négociations franco-papales relatives à l'expédition 
du duc de Guise en Italie. 

Ce fut clans les derniers jours de décembre 1556, que 
l'armée française, chargée d'opérer au delà des Alpes, fit 
son entrée en campagne, sous les ordres du duc François de 
Guise. Comme le Roi s'y était engagé, elle comptait 
12,000 fantassins et 1,200 cavaliers. « Guise parvint 
rapidement à Turin. L'occupation du Piémont par les 
troupes du maréchal de Brissac diminuait sensiblement 
les difficultés ordinaires d'un passage des Alpes. L'heureux 
généra] n'eut à surmonter que les obstacles naturels, au 
lieu d'avoir à lutter encore, comme tant de ses devanciers 
ou de ses successeurs, contre une armée maîtresse des 
passages et des débouchés. A Turin, il fit sa jonction avec 
Brissac. Une partie de ses troupes descendit le Pô sur des 
barques et ne rencontra quelque résistance qu'à Ponto- 
scuro, où la garnison d'un petit fort bâti par les Espagnols 
essaya de se défendre. Avec le reste de son armée le Duc 
passa le lleuve à Casale et marcha droit sur Valenza, qui se 
rendit après quelques jours de siège. Là, les deux géné- 
raux français, qui jusqu'alors avaient agi de concert, se 
séparèrent. Brissac regagna le Piémont, tandis que Guise, 
par le Placentin et le Parmesan, se dirigeait sur Reggio, 



302 CHAPITRE XII 

où il était attendu par le duc Hercule de Ferrarc, son 
beau-père, et par le cardinal Carafa 1 . » 11 y entrait les 
premiers jours de 1557. 

Au moment cependant où les troupes d'Henry II étaient 
prêtes à commencer l'attaque, bien des questions restaient 
irrésolues entre les alliés, bien des difficultés demeuraient 
pendantes dans le règlement de leurs conventions. 

La première, et l'on peut dire la plus importante de 
toutes, avait trait à l'adoption d'un plan de campagne en 
llalie. Le croira-l-on. l'armée française venait de passer 
les Alpes, et l'on en était encore à se demander de quel côté 
il valait le mieux attaquer la puissance espagnole dans la 
péninsule. Était-ce au nord dans le Milanais et la Toscane, 
ou au midi dans le royaume de tapies que devait se porter 
l'effort des alliés? A la veille des premiers combats, ce 
point restait encore incertain. 

Ce singulier retard avait sa raison d'être dans l'excessive 
précipitation qui avait présidé au renouvellement de l'al- 
liance franco-papale. Lors du voyage du cardinal Carafa 
en France, les alliés avaient décidé, on l'a vu, de reconsti- 
tuer leur union sur la base de leurs premières conventions 
de 1555 et ils n'avaient même pas pris le temps de s'assu- 
rer si ces conventions répondaient bien à toutes les néces- 
sités de l'heure présente. De ce fait étaient aussitôt résul- 



1. Duruy, Carlo Carafa. p. 217. — Cf.: « Le parlement de M. de 
Cuise en Italie. » (Michaud. op. cit., p. 260-261.) — Mémoires de la 
Chastre. Coll. Pctitot, série I. t. o2. — Cette réunion à Regrgio avait été 
préparée par le duc de Guise. « Et d'aultant que je suis adverty epic le Car- 
dinal Caraffa me vouldroit Lien voir avant son retour à Rome (le Cardinal 
avait'été à Venise solliciter 1 alliance de la Républicpie), il me semble debvoir 
envoyer le sieur de Fourquenvaulx vers luy de ma part le visiter et le prier 
que je le puisse veoir en ung lieu ou Monsieur le Duc de Ferrare se puis-e 
aussy trouver pour conférer ensemble de toutes choses. » (Lettre de M. de 
Cuise à MM. de Selve et Lansac escripte pendant le voyage d'Italie, s. d.. 
Michaud, op. cit., p. 265 ) 



MISSION DE M. DE MARILLA.C A ROME 303 

tés les embarras les plus graves. Lorsque, très peu après 
le départ du Cardinal, s'était posée cette question capitale 
du plan d'opérations, l'on s'était aperçu qu'elle n'avait 
point été réglée en 1555; les circonstances, disait le traité 
conclu à celte date, devaient seules au dernier moment en 
décider 1 . Or le dernier moment était arrivé, il fallait 
prendre parti, difficulté d'autant plus sérieuse qu'une 
opposition très marquée n'avait pas tardé à se manifester 
à ce sujet entre les projets de la France et ceux du Saint- 
Siège. Des négociations, bientôt entamées, n'avaient point 
encore abouti à une entente, lors de l'arrivée du duc de 
Guise en Italie. 

C'est qu'il était malaisé de concilier des avis aussi diffé- 
rents que ceux du Pape et du roi de France. L'un voulait 
commencer la campagne au midi, l'autre au nord, et aucun 
moyen terme n'avait pu encore être accepté. 

La cour de Rome ne dissimulait pas son désir de voir 
s'engager l'action dans le royaume de Naples. De ce côté 
en effet les Etats Pontificaux paraissaient le plus sérieuse- 
ment et le plus immédiatement menacés. Après une 
marclie triomphante à travers les possessions du Saint- 
Siège, le duc d'Albc, vice-roi de Naples, s'était emparé 
d'Anagni et d'Oslie 2 , et, s'il venait d'accepter une trêve de 
40 jours 3 , il était facile de prévoir que, ce terme passé, 
Rome serait de nouveau exposée aux plus grands périls. 
A cette occasion d'ailleurs, l'intérêt personnel, ce puissant 
mobile de l'existence tout entière de Carafa, parlait aussi 

1. « La guerre devra commencer clans le Royaume de Naples ou en Tos- 
cane Si les circonstances viennent à changer et s'il devient opportun de 

faire la guerre en Lombardie... » (Articles XI et XII du traité, dans Durny, 
Carlo Carafa, p. 80.) 

2. Duruy, Carlo Carafa, p. 189, 197-201. 

3. Ibid., p. 202. — Lettre de de Selve et Lansac au Roi, 19 novembre 
1556. (Ribier, t. II, p. 668). 



30'{ CHAPITRE XII 

haut que les considérations politiques. A ers le midi de 
l'Italie se dirigeaient surtout les convoitises du Cardinal et 
l'espérance d'y créer à sa maison une principauté plus 
riche et plus indépendante que dans la Haute-Italie passait 
peut-être avant toute autre. Sur les conquêtes faites dans 
le royaume de Naples, le roi de France avait pris l'engage- 
ment de constituer deux Etats indépendants au profil de 
chacun des frères du Cardinal, don Antonio Carafa et le 
comte de Monlorio. La première de ces deux dotations 
devait représenter une rente de 15,000 écus au moins, 
disaient les traités, la seconde un revenu de 25,000', et la 
perspective de tels avantages était bien faite, on le com- 
prend, pour encourager le Cardinal à défendre un projet, 
qui s'accordait d'ailleurs avec les intérêts généraux du 
Saint-Siège. 

Malheureusement le plan de campagne, qu'on pré- 
tendait nous imposer, ne pouvait en aucune manière con- 
venir à notre politique. L'armée française, le Roi le re- 
connaissait, était entrée en campagne pour protéger le 
Saint-Père, et la France était très désireuse d'accomplir 
la mission qu'elle avait acceptée 2 . Devait-elle néanmoins 
abdiquer toute initiative et se laisser aveuglément diriger 
par la cour de Rome? S'aventurer dans le royaume de 
Naples, sans avoir au préalable assuré ses derrières contre 
une attaque possible dans la Haute-Italie, était un « détes- 
table )) dessein, et le roi de France n'y pouvait à aucune 
condition souscrire. Le duc de Florence, Cosme de Médi- 
cis, l'un des princes les plus puissants du nord de la Pénin- 
sule, paraissait nettement hostile à l'alliance franco-papale. 
Sans doute, il ne s'était point encore expressément déclaré, 
mais son attitude trahissait assez ses sentiments: aussi- 

1. Ibid., p. 83. 

2. Du Roi à M. de Selve, 23 novembre 1556. (Ribier, t. II, p. 670.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 305 

lui que les troupes françaises, descendues dans le midi de 
l'Italie, seraient aux prises avec le duc d'Albe, Cosme de- 
vait mettre bas le masque etenvahirles Etats Pontificaux 1 . 
Prise dès lors entre deux redoutables adversaires, l'armée 
d'Henry II ne ferait une retraite honorable qu'à la condi- 
tion de renouveler l'héroïque fait d'armes de Fornoue. 
Pour parer à cette éventualité, il fallait donc avant tout 
s'assurer du nord de l'Italie, du duc de Florence en parti- 
culier, et prévenir ainsi les entreprises d'un ennemi 
(! ('loyal. 

Ce premier différend entre la France et le Saint-Siège 
était à tous égards infiniment regrettable, mais du moins 
s'expliquait-il. Le traité de 1555 restant muet sur la ques- 
tion du plan de campagne, chacun des confédérés demeurait 
libre, en effet, de défendre sur ce point ce qu'il pensait être 
le meilleur parti. Que la France déplorât à ce sujet l'aveu- 
glement du Saint-Siège, rien de plus naturel. Toutefois 
elle ne pouvait faire un crime à son allié d'avoir un avis 
différent du sien sur une question que laissaient entière les 
conventions antérieures. 

Ce qu'il était possible d'exiger en revanche, c'était le 
respect absolu de ces conventions sur tous les points 
qu'elles réglaient expressément. Au Saint-Siège, aussi 
bien qu'à la France, elles imposaient des charges rigou- 
reuses, indiscutables, auxquelles il était difficile sans 
mauvaise foi de se soustraire. Il ne pouvait s'agir ici d'in- 
voquer le silence des traités, ni de prétendre y suppléer 
chacun à sa manière. La France, pour sa part, n'avait 
point hésité à accomplir scrupuleusement tous ses engage- 
ments. Au jour dit, son armée était prête ; au jour dit, une 

1. De lévèque de Lodève au Roi. de Venise, 4 février 1557. (Ribier, 
t. II, p. 677.) — ■ Du Cardinal de Tournon au Roi. 27 février 1557. 
(Michaud, op. cit., p. 336.) 

20 



306 CHAPITRE XII 

contribution de 300,000 écus était déposée par elle dans 
le trésor de la Ligue. Et au contraire, le Saint-Siège sem- 
blait vouloir au même moment s'affranchir des obligations 
qu'il avait acceptées. Si peu nombreuses que fussent ces 
obligations, deux du inoins étaient formelles. Le Pape 
devait tout d'abord prononcer dès le début de la campagne 
la déchéance de Philippe II comme roi de Naples et 
investir de cette dignité le duc d'Orléans, second fils de 
Henry II 1 ; il avait été entendu d'autre part que le Saint- 
Siège subviendrait aux charges pécuniaires de la campagne 
par un premier versement de 150,000 écus, ensuite par 
de nouvelles et régulières indemnités. 

Or. au commencement de 1557, ces deux engagements 
se trouvaient arrivés à terme sans que, — chose singu- 
lière, — le Pontife parût s'en inquiéter le moins du 
monde. Les troupes françaises étaient sur pied, les arme- 
ments étaient terminés, les derniers préparatifs achevés, 
et la Cour romaine n'avait pris aucune part à l'œuvre 
commune. Et si l'obstination du Pape à défendre un plan 
de campagne injustifiable compromettait gravement le 
succès des futures opérations, les longueurs, qu'il appor- 
tait à l'exécution des traités, n'étaient pas d'un moins 
fâcheux augure pour l'avenir. 

Les choses en étaient là et rien ne laissait prévoir le 
dénoûment de telles difficultés, lorsqu'arriva à la cour de 
France une nouvelle qui, bien à propos, vint y relever les 
espérances et les courages. Dans les premiers jours de 
janvier 1557, le Pape informait Henry II de la possibilité 
de gagner à la Ligue un nouveau partisan, le duc de Flo- 
rence; il s'offrait en même temps à tenter dans ce but une 
démarche auprès du prince 2 . 

1. Duruy, Carlo C ara fa, p. 79-83, passim. 

2. « Instruction à l'Archevesque do Vienne s'en allant ambassadeur. 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 307 

Esl-il besoin de dire avec quelle satisfaction noire gou- 
vernement accueillit celle proposition? Certes bien peu 
d'alliances devaient à cetlc heure nous sembler plus dési- 
rables que celle des Médicis. En obtenant l'amitié de celle 
puissante maison, nous privions le roi d'Espagne du plus 
terme soutien de sa politique dans la Péninsule et nous 
assurions du même coup peut-être le succès de l'expédi- 
tion d'Italie. Mais, parmi tous les avantages que pouvait 
offrir celte union, un surtout apparaissait très vivement à 
Henry II : l'adhésion du duc de Florence à la Ligue 
franco-papale, c'était la solution inattendue du désaccord, 
qu'avait suscité entre la France et le Saint-Siège la ques- 
tion du plan de campagne le plus sage à adopter en Italie. 
La crainte d'une attaque inopinée de Cosme de Médicis, 
telle avait été, l'on s'en souvient, la raison capitale mise 
en avant par Henry II, pour justifier son opposition aux 
désirs du Saint-Siège et se refuser à l'envahissement du 
royaume de Naples. Si donc le duc de Florence devenait 
notre allié, toute cause de conflit se trouvait par là même 
écartée entre la France et la cour de Rome. 

Cependant le temps pressait, et il importait d'aller vite 
en besogne, si, avant les premières hostilités, l'on voulait 
négocier l'alliance inespérée qui se présentait. Le Pape 
offrait d'intervenir auprès du Duc, mais il ne pouvait agir 
avant de connaître les intentions de la France. Dans le 
même message qui contenait sa proposition, le Saint-Père 
priait donc très instamment le roi de France de l'informer 
au plus tôt de ses résolutions, des conditions auxquelles il 
agréerait les services du Médicis, du prix enfin dont il était 
disposé à les payer ' . 

à Rome. » (Bibl. Nat., fs. Dupuy, vol. 745, fol. 195 r°.) Celte instruction 
est du 20 janvier 1557. 

1. Giacomo Soranzo, ambassadeur de Venise en France, au Doge et au 



308 CHAPITRE XII 

Ce fut M. de Marillac qui reçut mission d'aller porter à 
Rome les réponses du gouvernement français. Il avait 
charge d'accepter au nom de son maître les offres du 
Saint-Siège et devait en môme temps, de concert avec le 
Pape et le cardinal Garafa , régler tous les détails de la négo- 
ciation qui allait s'ouvrir. « Le Roy, disait l'instruction, 
ayant entendu — que le Pape désyroit grandement que le 
Duc de Florence entrast en la Saincte Ligue et fust du 
parly du Roy, a bien voulu depescher Monsieur de Maril- 
lac pour aller en diligence devers Sa Saincleté communic- 
quer avecques elle sur ce poinct et conclure ce qu'il appar- 
tiendra 1 . » Certes le duc de Florence « avoit plus d'une 
fois donné cause à la France d'estre grandement indignée 
pour l'aydc, faveur et assistance qu'il avoit donnée aux 
Impériaulx ses ennemis 2 ». Si juste néanmoins que fût son 
ressentiment, Henry II consentait à le sacrifier à l'intérêt 
général de la Ligue. L'occasion qui se présentait était en effet 
« trop grandement importante », pour qu'il pût être ques- 
tion de la négliger. Le Roi souscrivait donc à l'offre faite par 
le Saint-Père d'intervenir auprès de Florence, « estant déli- 
béré entendre à toutes bonnestes ouvertures de party qui 
se pourraient concilier avecques l'honneur 3 ». Et comme 
preuve de ses bonnes dispositions, il autorisait le Pape à 
mettre en avant le mariage de la troisième fdle de la 
maison de France avec l'héritier de Florence. Si cet hon- 
neur môme ne semblait pas suffisant au Duc, « le Roy 
condescendroit jusqu'à ce poinct de bailler Madame Isa- 
belle, sa fdle aisnée ». Au surplus il donnait plein pouvoir 

Sénat, Paris, 6 février 1557. (Calendar of state papers ; Venetian; 
(1556-1557), lettre n° 810. 

1. Instruction à l'archevêque de Vienne. (Bibl. Nat. , fs. Dupuy, 
vol. 7'i5, fol. 195 r».) 

2. Ibid. 

3. Ibid., fol. 195 v°. 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 309 

au Pape, pour « conduire les choses au bien commune 
connue il l'adviseroit », et s'en remettait entièrement 
d'autre part à M. de Marillac, pour régler de concert avec 
la cour de Home et au mieux des intérêts de la France et 
de la Ligue les difficultés qui surgiraient peut-être. 

Cette dernière déclaration, honorable témoignage de la 
confiance du Roi en son représentant, nous permet d'ap- 
précier quelle large part était faite à l'intelligence et à l'ini- 
tiative de M. de Marillac. Son instruction l'accréditait 
auprès du Saint-Siège, en quelques lignes lui exposait 
l'objet de sa mission, les concessions que le Roi était dis- 
posé à faire; à son habileté était confié le reste. « Le sur- 
plus, dit le texte de l'instruction, a esté dict de bouche par 
le Roy à M. de Marillac, sur la suffisance et prudence 
duquel il s'en remect du reste, pour en user selon la par- 
faicte seureté et fiance qu'il a en luy 1 . )) 

Une lourde charge était, on le voit, réservée à notre 
ambassadeur. Les récentes faveurs dont il venait d'être 
honoré l'en rendaient, il est vrai, tout à fait digne. Les 
Guise avait reconnu le dévouement de leur nouveau servi- 
teur en lui faisant obtenir l'archevêché de Vienne 2 et en 
lui donnant entrée au Conseil Privé du Roi. A ce dernier 
titre, Marillac avait pu assister à l'assemblée des trois 
ordres au Louvre le 1 5 janvier 1557 3 . Ayant justifié d'ail- 
leurs la rupture de la trêve de Vaucelles, il se trouvait 
mêlé très naturellement aux complications et aux embarras 
qui en résultaient. 

Si la négociation de l'affaire de Florence avait l'heu- 
reuse issue qu'on en espérait, la question jusque-là pen- 

1. Ibid., fol. 199 r°. 

2. Marillac avait été nommé par le Roi à l'archevêché de Vienne avant 
son départ pour Rome. Il ne fut agréé par le Pape que le 24 mars 1557. 
(Gallia Christiana, t. XVI, col. 123.) 

3. Ghorier, Etat politique du Dauphiné, t. I, p. 337. 



3 1 CHAPITRE XII 

dante du plan de campagne devait donc être définitivement 
résolue. Mais cette première dilliculté écartée, une autre 
perspective demeurait toujours inquiétante : c'était le 
retard mis par le Pape à s'acquitter des charges que lui 
imposaient les traités. La proclamation de la déchéance de 
Philippe II de son titre de roi des Deux-Siciles avait, il 
est vrai, paru un instant prochaine, le Saint-Père ayant 
décidé de soumettre incessamment la question à une Com- 
mission en cour de Rome. Mais les membres de cette com- 
mission n'étaient pas encore nommés et rien ne laissait 
espérer qu'ils le fussent encore de longtemps 1 . Quant à la 
contribution de guerre due par le Saint-Siège, les choses 
en étaient exactement au même point que précédemment. 
Une pareille situation était intolérable. Le roi de France 
résolut donc de profiter du départ de M. de Marillac pour 
le charger de représenter très vivement au Saint-Père le 
tort qu'il causait aux intérêts de la France et de la Ligue 
en négligeant d'exécuter ses promesses. Et c'est ainsi 
qu'aux déjà lourdes obligations, qu'imposait à l'arche- 
vêque de Vienne le titre officiel de son ambassade, vint 
s'ajouter une nouvelle et non moins délicate mission : 
celle de rappeler le Saint-Siège au respect de conventions 
solennelles. 

L'instruction de Marillac est du 20 janvier 1557. Son 
départ doit se placer à peu de jours près à cette date 2 . Il 
prit son chemin vers l'Italie par la Suisse et les Grisons. 

1. Il est fait plusieurs fois allusion à cette promesse de réunir une Com- 
mission dans les lettres postérieures de Marillac. 

2. Montmorency annonce au duc de Guise la mission de Marillac le 20 
janvier 1557. « ... Le Roy ... envoyé présentement devers nostre Sainct 
Père le Pape et vous Monsieur l'Archevesquc de Vienne... La suflisance 
duquel est telle comme vous sçavez que je luy feroys tord si je vous faisoys 
par luy plus longue lettre. » De Montmorency au duc de Guise, 20 janvier 
1557. (Michaud, op. cit., p. 266.) — Cf.: lettres de Bernado Navagero, 
ambassadeur de Venise à Rome, au Doge et au Sénat, des 20 et 27 février 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 3 I I 

Avant de gagner Rome, il devait s'arrêtera Reggio auprès 
du duc de Guise et de là rendre visite au duc de Ferra re 
de la part du Roi. Les pluies torrentielles qui ne disconti- 
nuèrent pas pendant tout son séjour en Suisse et les diffi- 
cultés que présentait en plein hiver la traversée des Gri- 
sons lui firent perdre beaucoup de temps. 11 entrait pourtant 
à Reggio le 1 4 'février ' . 

Il trouva là réunis le duc de Guise, le duc de Ferrare et 
le cardinal Carafa. Ce dernier venait de \enise, où il avait 
inutilement sollicité l'alliance du Sénat 2 . Après avoir, 
selon les ordres de son maître, présenté au duc de Ferrare 
les compliments de la cour de France, l'ambassadeur 
exposa sommairement à la petite assemblée l'objet princi- 
pal de sa mission et lui fit part des dernières résolutions 
du Roi touchant l'affaire de Florence. Tous furent una- 
nimes à les approuver. Le duc de Ferrare en particulier en 
témoigna une entière satisfaction. En acceptant un rappro- 
chement et en faisant taire ses ressentiments, le Roi avait 
à son avis pris le meilleur parti. Sans aucun doute, Cosmc 
apprécierait à leur juste valeur les avantages qui lui 
étaient offerts et bientôt il serait tout à la dévotion de la 
France 3 . 

Marillac quitta Reggio sur ce premier el heureux pré- 
sage. Le duc de Guise comptait partir incessamment pour 



1557. {Cal. of state papers ; Venetlan ; (1556-1557), lettres n os 820 et 
823.) 

1. De Marillac au Roi, de Reggio, 15 février 1557. (Bibl. Nat., fr. 20442, 
fol. 184 r°.) — De Marillac au Connétable, de Reggio, 16 février 1557. 
(Bibl. Nat., fr. 20460, p. 125.) 

2. Sur le voyage de Carafa à Venise, voir Duruy, Carlo Carafa, 
p. 208-21'.. 

3. Lettre de Marillac au Roi, 15 février 1557. (Bibl. Nat., fr. 20442, 
fol. 184 r°-186 r°.) — De Marillac au Connétable, 16 février 1557. (Bibl. Nat., 
fr. 20460, p. 125 ) — Baguenault de Pucbesse, Négociations de Henry II 
avec le duc de Ferrare (1555-1557). (Revue des questions historiques, 
!<='• octobre 1868, p. 512.) 



3 1 *2 CHAPITRE \II 

Rome, le cardinal Garafa allait y être bientôt de retour. 
Noire représentant jugea donc inutile de s'attarder plus 
longtemps à Reggio : il en sortait le 16 lévrier 1557 \ 

Le Cardinal dut se mettre en route bien peu de temps 
après Marillac, car les deux prélats se retrouvèrent à 
Bologne. Ils y eurent un long entretien, qui est sans con- 
tredit un des incidents les plus significatifs de la négocia- 
tion de Marillac. 

Vraiment curieuses furent en effet les déclarations que 
notre ambassadeur recueillit de la bouche de Carafa. Le 
Cardinal commença par donner à l'archevêque de Vienne 
le meilleur espoir sur le succès de sa mission. Puisque 
le roi de France était disposé à reconnaître d'une très 
large manière les services de Florence, la Ligue, on pou- 
vait l'espérer, ne larderait point à s'augmenter d'un nou- 
veau membre. C'était là une heureuse fortune : elle devait 
épargner aux alliés l'obligation, qui autrement leur eût 
été imposée, d'ouvrir les hostilités en Toscane, et ce pre- 
mier avantage était surtout à considérer. En effet, ajouta 
Carafa, — aussi naturellement du reste que si ce qu'il allait 
dire n'eût jamais fait l'objet du moindre désaccord entre 
la France et le Saint-Siège, — cette question de Florence 
semblait capitale et il importait qu'elle fût réglée avant 
toute autre par la diplomatie ou par les armes : il fallait que 
Cosme donnai à la Ligue des gages certains de bonne 
amitié, ou qu'il fût « du tout traité en ennemi » et immé- 
diatement attaqué en conséquence. Grâce aux bonnes dis- 
positions, dont il venait de faire preuve, cetle dernière 
perspective semblait devoir être écartée. Mais le Cardinal 
affirma que, si par hasard la négociation qu'allait entre- 
prendre le Pape échouait, il était tout à fait d'avis « que 

1. De Marillac au Connétable, 16 février I. r i57 (déjà cité.) 



MISSION ni: M. DE MARILLAC A ROME 313 

les premiers efforts de l'armée des alliez tombassent sur le 
Médicis », et le missent au plus lot hors d'état de nuire à 



la Ligue 1 



Ainsi l'ambassade de Marillae paraissait s'ouvrir sous 
les plus favorables auspices. Après le duc de Ferrare, et 
d'une voix plus autorisée, le cardinal Carafa confirmait 
toutes les espérances que la Cour pontificale avait fait 
déjà concevoir à notre gouvernement au sujet des Médicis. 
Et d'autre part, si opposé naguère à l'idée d'une attaque 
de la Toscane, voici que le Saint-Siège se déclarait prêt ;i 
accéder sur ce point aux désirs de la France, dans le cas 
où Gosme repousserait les avances des alliés. « Le faict du 
plan de campagne » semblait donc de toute manière déci- 
dément réglé. 

Au surplus, la politique romaine paraissait consacrer à 
cette affaire de Florence toute son activité. Un détail le 
prouva a Marillae : Carafa lui affirma en effet en terminant 
qu'aussitôt fixé sur les intentions de la France, et de Reg- 
gio même, il avait envoyé un courrier à Rome pour en 
informer le Saint-Père et l'engager à entrer sans retard en 
relations avec la Toscane. Lorsque Marillae arriverait à 
Rome, les négociations seraient donc déjà entamées entre 
les Médicis et la Cour apostolique, et l'on pourrait en espé- 
rer la prompte et heureuse conclusion 2 . 

Notre ambassadeur entra à Rome le 23 février 3 . Il se 



1. De Marillae au Roi, de Rome, 26 février 1557. (Michaud, op. cit., 
p. 332-833, passim. 

2. Ibid. 

3. Avant d'arriver à Rome, Marillae s'était arrêté à Casteldurante, 
aujourd'hui Urbania (Emilie), « pour communiquer le faict de sa charge à 

M. le Cardinal de Tournon selon que son instruction portoit lequel en 

substance, dit l'ambassadeur, je trouvay conforme à ceste opinion que 1 en- 
treprmse de Naples seroit par trop difficile et hazardeuse, sans qu'on feust 
asseuré du Duc de Florence, pour les moyens qu'il avoit d'y donner empes- 
chement et autres considérations qui sont notoires, en cas qu'il advint quelque 



3 I 4 CHAPITRE XII 

rendit aussitôt au domicile de M. de Selve, l'ambassadeur 
ordinaire du Roi, et s'entendit avec lui pour obtenir au- 
dience du Saint-Père. Le 25, nos deux représentants étaient 
admis en présence du Pape. 

« Remettant à plus tart de se déclarer sur aulcunos 
aultres particularitez de sa mission » , l'archevêque de Vienne 
résolut « de pourveoir d'abord au plus important », et il 
vint sans hésiter « au faict de Florence ». Il exposa de 
nouveau au Pontife les instructions qu'il avait reçues à ce 
sujet : pour obéir aux conseils du Pape et ne point com- 
promettre les succès de la Ligue, le Roi consentait à ou- 
blier les injures du Médicis : il acceptait son admission au 
rang des alliés et donnait plein pouvoir à la politique pon- 
tificale pour la négocier. Etait-il besoin d'ailleurs d'insis- 
ter plus longuement ? Le Saint-Père devait être suffisam- 
ment édifié à ce sujet par le message que son neveu lui 
avait envoyé de Reggïo, et peut-être était-il entré déjà en 
pourparlers avec la cour de Toscane 1 ? 

Si habitué que pût être Marillac aux brusques volte-faces 
de la politique, jamais pourtant il n'eût imaginé l'étrange 
palinodie dont il fut alors le spectateur. Aux déclarations 
si nettes et si franches de notre ambassadeur, le Pape 
répondit en effet par un discours évasif, plein de réticences 
et vraiment inexplicable. Il commença par affirmer n'avoir 
reçu de son neveu aucun message particulier. Le Cardinal 
avait bien expédié un courrier à Rome, mais ce courrier 
n'avait parlé ni de la négociation avec les Médicis, ni du 
désir du roi Henry II de la voir au plus tôt entamée. Avant 

désastre en ceste armée ou quelque mutation au Papal. » (Ibid., p. 333.) 
— C'est le 23 février que Marillac arriva à Rome et le 25 qu'il eut audience. 
Il y a une erreur de lecture dans la lettre publiée par Michaud dans les 
Mémoires-journaux du duc de Guise, (t. VI, p. 333.) Cf. : Bibl. Nat., 
fr. 3128. fol. 14 v" : or.) 
1. Ibid. 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 315 

d'intervenir auprès du Duc, le Saint-Père avait donc cru 
devoir attendre L'arrivée de M. de Marillac. Maintenant 

sans doute il était prêt à agir. Mais ne semblait-il pas que 
la France n'attachât à cette cpiestion de Florence beaucoup 
plus d'importance cpi'elle n'en méritait peut-être ? Le but 
principal de l'expédition d'Italie était en somme la cou- 
quête du royaume de Naples : c'était à quoi il fallait surtout 
songer. Le Médicis n'était point et ne pouvait être un 
ennemi bien redoutable et « l'on seroit tousjours a tems 
de le chastier au cas », improbable d'ailleurs, « où il 
vouldroit empescber les desseings des alliez ». Certes, si 
tel était le désir du Moi, la cour de Rome ne refusait point 
d'envoyer un ambassadeur à Gosme « pour scavoir le 
fons de son intention ». Mais ne paraissait-il pas au moins 
aussi nécessaire de discuter et préparer l'attaque du 
royaume de Naples, afin de frapper sans retard le roi 
d'Espagne au cœur môme de sa puissance en Italie ' ? 

Quel étonnement dut causer à Marillac « ce long et 
grand discours », on peut aisément se le figurer. Après 
avoir lait briller aux yeux d'Henry II les plus belles espé- 
rances, voici donc que maintenant, le Saint-Siège l'invitait 
à y renoncer. Car aucune illusion n'était possible. Malgré 
les mille réserves « qu'il avoit entremises en sa responce », 
le Saint-Père venait de manifester clairement quelle 
répugnance il éprouvait à tenter auprès de Florence la 
démarche dont il s'était d'abord si délibérément chargé. 

Sans se laisser décourager cependant par l'accueil qu'il 
recevait, Marillac voulut accomplir jusqu'au bout sa mis- 
sion. Il ne suffisait pas de dire que l'affaire de Florence 
était chose secondaire et qui devait s'effacer devant des 
préoccupations plus sérieuses. Tel n'était pas l'avis de la 

1. Ibid., P . 333-334, passim. 



3 I 6 CHAPITRE XII 

France et notre ambassadeur ne craignit point de le faire 
entendre très énergiquement au Saint-Père. Il fallait au 
contraire, il le déclara, être au plus tôt fixé sur les senti- 
ments des Médicis : le moment était venu pour le Saint- 
Siège d'exécuter les promesses que, sur ce point, il avait 
faites. Marillac demandait donc qu'un ambassadeur fût 
chargé sans retard par le Saint-Père d'aller porter à Flo- 
rence les offres des alliés. Devant d'aussi pressantes ins- 
tances le Pape dut s'exécuter. Le même jour (55 février), 
Francesco Villa, gentilhomme de la Cour pontificale, par- 
tait pour la Toscane \ 

Dans la même dépêche, qui contient le récit de tant 
de difficultés, Marillac ne cherche point à dissimuler la 
gravité de la situation. Les singulières hésitations du Pape 
lui inspirent les craintes les plus vives sur l'issue de cette 
négociation de Florence dont on se promettait naguère 
l'heureux résultat. Pour que le Pontife abandonnât ainsi 
brusquement un projet dont il avait été l'inspirateur, dont 
son neveu exposait les avantages, il y avait encore peu de 
jours, il fallait qu'un événement inattendu fût venu subi- 
tement modifier l'état des affaires. Cet événement, quel 
était-il? Notre ambassadeur ne vit qu'une supposition 
possible. La cour de Rome avait dû recevoir tout récem- 
ment de mauvaises nouvelles de Florence : à la dernière 
heure sans doute des avis éclairés étaient venus désabuser 
le Saint-Père sur les sentiments qu'il avait jusque-là prêtés 
au duc de Florence, et cette alliance des Médicis, qu'il 
s'était fait fort d'obtenir, lui était apparue alors comme 
décidément compromise. Le temps lui avait manqué pour 
informer le Cardinal, absent de Rome, de cette déplorable 
surprise, et c'est ainsi seulement que pouvaient à la fois 

1. « Addition à lu lettre du Boy du 26 février 1557. y>(Ibid., p. 335.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 317 

s'expliquer et la brusque volte-face de la politique romaine 
et les déclarations contradictoires de l'oncle et du neveu '. 

Ces hypothèses de Marillac étaient d'ailleurs appuyées 
sur des faits. « Sire, écrivait l'ambassadeur, par tout ce 
qui se peut descouvrir et juger, il y a bien peu d'apparence 
que ce Duc de Florence se rallye à vostre party. )) Ses 
principales forteresses sont aux mains des Espagnols, et 
jusqu'à ce jour il n'a point paru vouloir les en chasser. 11 
en renforce seulement les garnisons avec des secours qu'il 
fait venir d'Allemagne, et récemment sont arrivés en Tos- 
cane 4,000 hommes et 500 chevaux. D'énormes approvi- 
sionnements s'accumulent dans ses places fortes, et il com- 
plète l'armement et la défense de son territoire sur tous les 
points où il peut avoir à redouter une attaque de l'extérieur. 
Au surplus, sa femme, « impériale aullant qu'on scauroit 
penser et audacieuse à merveille», garde, paraît-il, tout son 
ascendant sur lui, et « ces considérations joinctes ensemble 
font à peu près estimer qu'il n'est pas pour se despartir 
bientpst de l'Empereur et I\oy Philippes ». 

L'on objecte, il est vrai, continuait Marillac, que Cosme 
a semblé dernièrement accueillir très favorablement les 
premières avances du Saint-Siège. Mais qui peut dire si 
ces bonnes dispositions, dont le Duc a fait parade, ne re- 
couvraient pas quelque habile stratagème? En feignant 
d'entrer dans la Ligue, n'a-t-il pas eu seulement dessein 
d'effrayer Philippe II et de se faire ainsi payer plus cher par 
l'Espagne ses services et son alliance? Encore maintenant, 
il fait publier partout que la France le recherche et qu'il 
pourrait certes prendre le parti du Roi « avec honnestes et 
grandes conditions » . Les lettres des marchands de Paris, de 
Venise, de Lyon ne font bruit que de l'arrivée en Italie d'un 

1. Ibid., p. 334. 



318 CHAPITRE XII 

ambassadeur de France chargé, paraît-il, des plus belles 
propositions pour le duc de Florence. L'on parle ouverte- 
ment du mariage dune des filles d'Henry II avec l'héritier 
de Toscane. Cosme est l'inspirateur de ces nouvelles. Il 
dévoile ainsi à l'Italie les projets des alliés, pour montrer 
à quel prix est estimée son alliance et par là même « con- 
duyre plus advantageusement ses affaires avec les Impé- 
riaulx ' » . 

Les suppositions de Marillac n'étaient, on le voit, rien 
moins que rassurantes. El il les déduisait si rigoureusement 
des faits, qu'il eût été difficile d'y contredire. En somme, 
dès ce moment, il considérait l'alliance de Florence comme 
perdue : une déclaration de neutralité de la part du Duc 
élait, affirmait-il au Roi, le plus heureux résultat qu'on 
put espérer de la négociation. 

Malgré tout, il ne se laissait point abattre, et en atten- 
dant que le retour de Francesco A illa vint apporter une 
solution au premier point de sa charge, il se mit en devoir 
de s'acquitter des autres obligations qu'elle lui imposait. 

La proclamation solennelle de la déchéance de Philippe II 
comme roi de Naples, et la concession de l'investiture des 
Deux-Siciles au duc d'Orléans, telle élait, l'on s'en sou- 
vient, la double satisfaction qu'il importait avant tout que 
la France obtint du Saint-Siège. Dès sa seconde audience, 
Marillac exprima donc au Pape la surprise que causaient au 
gouvernement français les relards qui perpétuellement 
venaient « s'interposer en ceste si importante matière ». 

Ces réclamations ne restèrent pas sans effet sur le Pontife. 
Peut-être pensait-il avoir à se faire pardonner son attitude 
dans l'affaire de Florence. Il reconnut dans tous les cas le 
bien fondé de la demande de Marillac et. très peu de jours 

1. Ibid. 



MISSION DE M. DjE MARILLAC A ROME 319 

après, il procédait à la nomination « des Commissaires char- 
gez d'entendre au faict de la privation du Roy d'Angleterre 
quant au Royaulmc de ÏSaplcs, et à celluy de l'investiture de 
Monsieur d'Orléans ». Le Pape faisait à l'archevêque de 
Vienne L'honneur de le désigner un des premiers. Avec lui 
étaient délégués les cardinaux de Pise et de Mirepoix, le 
sieur Benedetto de Bonavento et quelques autres prélats de 
la Cour pontificale 1 . Dès leur première assemblée les 
commissaires parurent animés du plus vil* désir de mener 
activement à sa lin la charge qui leur était confiée. Ils 
prirent la résolution de s'assembler tous les jours « jusques 
à ce que tout fut faict » ; et sur ce point du moins Marillac 
crut pouvoir se llatter d'avoir réussi. 

Cependant Francesco Villa, parti de Rome le 25 février, 
n'était point encore de retour le 10 mars, et ce retard, 
Marillac en tirait les plus fâcheux présages. Si le Duc eût 
consenti à entrer en négociations, eût-il fait attendre aussi 
longtemps sa réponse ? 

Enfin le 16 mars, l'ambassadeur pontifical arrivait à 
Rome, accompagné de l'éveque de Cortone, principal mi- 
nistre de Cosme, et « alors, écrit Marillac, nous avons 
quasi plus tost sceu la fin de ceste practique de Florence 
que le commencement ». Reçu aussitôt en audience par le 
Saint-Père et le cardinal Carafa, le représentant du Duc 
déclara en effet « n'avoir aulcung pouvoir ny charge de 
traicter ». Il venait seulement exprimer au Saint-Siège la 
vive reconnaissance que le Duc lui garderait de ses 
avances. Mais les propositions faites par les alliés étaient 
« trop grandement importantes » pour que Cosme les 



1. De Marillac au Connétable, 10 mars 1557. (Bibl. Nat., fr. 20442, fol. 
187 v° ; or.) — Mémoire envoyé à la Cour par M. de 'Selve, ambas- 
sadeur ordinaire de France à Borne, 15 mars 1557. (Ribier, t. II, 
p. 679-682.) 



3?0 CHAPITRE XII 

acceptât ou les refusai sans plus de réflexion. Il demandait 
à délibérer, réponse dérisoire et perfide ; « car combien 
que ce Duc ne fasse mention aultrement d'estre ennemy, 
ses œuvres sans parler tesmoignent assez de ce qu'il a sur 
le cueur ». Et en effet au moment même où l'évêque de 
Corlone « se répandoit ainsi en langaige plein de douceur » , 
les gens du Pape « prenoient en mer » un secrétaire de 
Cosmc, porteur d'une lettre au duc d'Albe, qui ne laissait 
aucun doute sur les véritables sentiments de la cour de 
Toscane. « Cesle lettre, écrit Marillac, contient en subs- 
tance que non seullement ce Duc ne veult entendre à 
aûleune ouverture de réconciliation avccquesles Françoys, 
mais au contraire se veult armer pour leur faire la guerre, 
soyt a les repousser, s'ilz attentent sur luy, ou courir sus 
sur les terres de' l'Eglize, pour les divertir de l'entreprinse 
de Naples, quant ils y seront entrez 1 .» 

En somme, les appréhensions de Marillac se trouvaient 
pleinement confirmées. Ainsi qu'il l'avait prévu, le Ducre- 
fusait finalement de prendre parti pour les alliés. Et un 
fait prouvait surtout avec quel sens et quelle perspicacité 
l'archevêque de Vienne avait su préjuger des événements : 
comme il l'avait en effet supposé, Cosme n'avait feint de se 
prêter un moment aux projets du Saint-Siège, que pour 
alarmer le roi d'Espagne et le décider à raffermir par une 
concession opportune la fidélité chancelante de son plus 
utile serviteur. Celte habile manœuvre avait d'ailleurs 
entièrement réussi. Philippe II effrayé avait consenti aux 
plus importants sacrifices pour conserver l'alliance pré- 
cieuse de Florence: il avait donné au Duc investiture de 
Sienne, présent vraiment royal, si bien que la négociation 



1. De Marillac au Roi, 17 mars 1557. (Bibl. Nat., fs. Dupuy, vol. 745, 
fol. 199 v°.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 321 

menée par Paul TV en Toscane n'avait servi qu'à favoriser 
la forlune des Médicis 1 . 

On le voit, la cour de Florence avait joué en celle affaire 
le jeu le plus habile. Et le refus, transmis en dernier lieu 
par l'évoque de Cortone, venait très dignement couronner 
l'œuvre. Ce refus, déguisé sous les plus belles protesta- 
tions d'amitié, était à lui seul un chef-d'œuvre de diplo- 
matie. Le Duc ne repoussait point les offres du Saint-Siège; 
bien au contraire il exprimait au Pape toute sa gratitude. 
Il demandait seulement pour se décider le temps de la 
réflexion. Rien ne pouvait être plus habile. L'armée fran- 
çaise était aux portes de ses Etals, prèle à entrer en cam- 
pagne : refuser brutalement et sans formes l'alliance qu'on 
lui proposait eût semblé une déclaration de guerre ; c'eût 
été exposer la Toscane aux hasards et aux calamités d'une 
invasion. Affecter au contraire une neutralité bienveillante, 
envelopper son refus des marques les plus chaleureuses de 
sympathie, c'était persuadera l'armée française qu'aucun 
danger sérieux ne la menaçait dans le nord de la Péninsule, 
c'était réussir à l'éloigner des frontières de la Toscane, 
c'était la pousser enfin vers le midi de l'Italie, dans les 
bras du duc d'Albe. Et alors devait se trouver accompli le 
plus vif désir de Cosme. II se sentait incapable de résister 
seul à l'effort du duc de Guise; mais aussitôt que nos 
troupes seraient descendues vers le royaume de Naplcs, 
son rôle commencerait: il envahirait les Etals Pontificaux, 
prendrait à revers l'armée française et, de concert avec le 
duc d'Albe, lui infligerait le plus sanglant échec. 

Fort heureurenient tous ces beaux calculs étaient main- 
tenant déjoués par notre diplomatie : Marillac avait démas- 

1. Pietro Nores, Guerra degli Spagnuoli contro papa Paolo IV (p. d. 
YArchivio Storico Italiano.) p. 178 et suivantes; cité par Duruy, Le car- 
dinal Carlo C 'ara fa, p. 22'i. 

21 



32$ CHAPITRE XII 

que la perfidie de Florence et les menées tortueuses de sa 
politique. Le duc de Guise venait d'arriver à Rome 1 . L'ar- 
chevèque de "Vienne lui exposa la situation et fort aisé- 
ment lui fit partager ses idées. Tous deux tombèrent très 
vite d'accord sur ce point, qu'en présence de l'inimitié 
déguisée de Cosme, il importait de s'assurer au plus tôt de 
la Toscane. La politique française devait en revenir au plan 
de campagne que la perspective de l'adhésion du Duc à la 
Ligue lui avait provisoirement permis d'abandonner. Et. 
cette décision prise, nos plénipotentiaires convinrent de 
soumettre dès le lendemain leurs projets au Cardinal. 

A ce moment d'ailleurs, comme l'observa Marillac, l'on 
pouvait compter que le Saint-Siège ne ferait plus aucune 
opposition aux sages et prudents desseins mis en avant par 
nous. Notre ambassadeur se rappelait en effet qu'à 
Bologne Carafa lui avait très nettement laissé entendre 
que, si le Duc refusait d'accéder aux propositions des 
alliés, il faudrait l'attaquer au plus tôt- 
Mais nos représentants comptaient sans la mauvaise foi 
italienne, et une amère déception les attendait. A leur pro- 
position Carafa répliqua en effet par la fin de non-recevoir 
la plus formelle. C'est que, comme il l'expliqua, il n'y 
avait aucun motif plausible d'attaquer le duc de Florence. 
L'on alléguait les mauvaises dispositions dont il venait de 
faire preuve. Le Cardinal avouait ne pas comprendre une 
pareille raison. Le Duc n'avait point accepté de participer 
à la Ligue, mais il l'avait fait en des termes si modérés et 
si courtois qu'il était difficile en vérité d'en tirer argument 
contre lui. Sans aucun doute, il garderait une stricte neu- 
tralité. En l'attaquant, on le forçait à la rompre et la France 
assumait ainsi une bien lourde responsabilité. Le Saiut- 

1. Il entra à Rome le 2 mars 1557, laissant son armée s'acheminer vers 
celte ville par la Romagne et la Marche. 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 323 

Siège, quant à lui, ne prêterait jamais les mains à une 
pareille infraction au droit des gens 1 . 

Alors apparut à Marillac la duplicité de la cour de 
Home. Et rapprochant les récentes déclarations de Garafa 
de celles qui, quelques semaines auparavant, lui avaient 
été faites à Bologne, l'archevêque de Vienne resta confondu 
de tant d'impudence. Comment expliquer en effet une 
aussi subite volte-face, et quelle négociation était pos- 
sible avec de pareils diplomates ! « Ils disent oui, ils disent 
non, écrit l'ambassadeur, ils disent blanc, ils disent noir 
et finalement ne se résolvent qu'aultant que leur intérêt les 
guide : et par ainsi, Sire, quant au faict de l'entrée en cam- 
pagne, il est aussi loin de solution qu'il fut oneques mal- 
gré les belles promesses de M. le Cardinal. » 

A cette heure du reste, comme l'ajoutait Marillac, tout 
semblait aller à F encontre des efforts et des désirs de notre 
diplomatie. L'on se souvient du succès, — bien relatif il 
est vrai, — qu'avait remporté notre ambassadeur en obte- 
nant du Saint-Siège la réunion, tant de fois ajournée, de 
la commission qui devait préparer l'acte de déchéance de 
Philippe II comme roi de Naples. Il avait pu sembler alors à 
Marillac que là du moins sa tache était terminée et qu'il 
était au bout de ses peines. Et en fait, les premières réu- 
nions de la Commission avaient justifié cette espérance. 
Mais bientôt une main invisible était venue paralyser ces 
bonnes dispositions. Insensiblement l'ardeur des premiers 
jours avait fait place chez la plupart des Commissaires à 
une mauvaise volonté ou à une indifférence évidentes. 
Maintenant survenaient des difficultés inattendues, se pro- 
duisaient des retards inexplicables. Près de trois semaines 
s'étaient écoulées depuis l'ouverture de la conférence et 

1. De Marillac au Roi, 17 mars 1557. (Bibl. Nat., fs. Dupuv, vol. 745, 
fol. 200 r°.) 



324 ' CHAPITRE XII 

l'on ne se trouvait guère plus avancé que les premiers 
jours. Aussi bien que la question du plan de campagne, la 
question « de la privation du Roy Philippes » attendait une 
solution ' . 

Restait enfin une dernière difficulté qui, de l'avis de 
l'archevêque de A ienne, risquait fort de ne pas être 
plus facilement écartée que les précédentes. Il s'agissait 
de la participation du Saint-Siège aux charges de la cam- 
pagne. Malgré que notre ambassadeur n'eût encore 
présenté à ce sujet aucune réclamation officielle au 
gouvernement pontifical, il avait pu néanmoins se con- 
vaincre des mauvaises dispositions dont on devait avoir là 
aussi à triompher. Le silence, qu'avait gardé le Cardinal 
à chaque fois que Marillac avait voulu aborder ce sujet 
brûlant, en était une preuve significative. 

En résumé, après deux mois de persévérants efforts, de 
pourparlers, de négociations, aucun des points de la mis- 
sion de Marillac n'avait pu recevoir de règlement définitif. 
Les trois difficultés, qui s'étaient primitivement élevées 
entre la France et le Saint-Siège, restaient entières et tout 
aussi embarrassantes que précédemment. 

Dans un curieux compte rendu de son ambassade et 
sous ce titre : « Sommaire de la légation à Rome de M. de 
Vienne », Marillac nous a tracé de la Cour pontificale 
un tableau, véritable chef-d'œuvre de sens et d'observation 
qui d'un jour très vif vient éclairer les dessous si obscurs 
de la politique romaine. Ces quelques pages, pleines de 
jugement -et de sagacité, nous édifient entièrement sur les 
perfides menées de la diplomatie italienne. Leur principal 



1. De Marillac au Connétable, 15 avril 1557. (Bibl. Nat., fr. 20442, 
fol. 193 r\) 



MISSION DK M. l)i: MARILLAC \ ROME 325 

intérêt sera en ce moment de bien faire ressortir les mol ifs 
inavouables qui, jusqu'à ce jour, avaient empêché le Saint- 
Siège de donner satisfaction aux légitimes exigences de la 
France. 

Sur la principale figure, — en dignité du moins, — de 
la Cour apostolique, sur le Pape, Marillac penche plutôt 
vers l'indulgence. « C'est ung homme, Sire, écrit-il au 
Roi, qu'on ne peut nyer estre affectionné à vostre party 1 . » 
Que celte affection soit dégagée de tout calcul, qu'elle 
ne s'inspire point parfois de raisons très personnelles, tel 
n'est point l'avis de l'ambassadeur. La haine des Espa- 
gnols, le désir d'être délivré « du grant et suspect voisin 
qu'est le Roy Philippe » , l'espérance « d'exalter sa mai- 
son » doivent bien souvent provoquer les démonstrations 
d'amitié et de sympathie dont le Saint-Père est à ses heures 
si prodigue. « L'cstat de l'Eglize est affligé de toutes partz 
et en danger d'estre opprimé et mis en proyeparles Espai- 
gnols, s'iln'y est remédié. » Le Pape comprend que la France 
seule peut « rabaisser la force et la grandeur » de ses enne- 
mis, f< pourvoir au vrai establissement et seureté du Papat 2 » . 
Mais de quelques motifs en somme que partent ses senti- 
ments, ils sont, on doit le reconnaître, favorables en prin- 
cipe à Henry II. 

« Reste à scavoir les obstacles qui sont cause que ceste 
amytié et affection ne produisent les effects qu'on en deb- 
vroyt par raison attendre. Et aprez m'estre longtemps tra- 
vaillé à les découvrir, — car en cela consiste tout le fons 
de la négociation, —je trouve, continue Marillac, que le 
premier et sans contredict le plus important est l'influence 



1. « Sommaire de la légation à Rome de M. de Vienne. » (Bibl. 
Nat., fs. Diipuy, vol. 745, fol. 200 v°.) 

2. Ibid. 



326 CHAPITRE Ml 



1 )). 



que le Pape a laissé prendre sur luy à ses nepveux 1 
Ceux-ci le tiennent véritablement en tutelle. On ne peut ob- 
tenir audience du Saint-Père sans leur autorisation ; on 
ne lui peut écrire sans cpie les lettres passent entre leurs 
mains: on ne peut tenter une démarche auprès de sa per- 
sonne, «qu'ilz ne trouvent aussitost moyen d'elîacer par of- 
fice contraire , sy elle ne cloibt tourner à leur proufïict » . « De 
sorte que quant l'on aura bien imprimé une chose au Pape 
et qu'on en attendra l'exécution, s'ilne plaist à ses nepveux, 
il ne s'en fera riens, à tout le moings l'on différera tant 
qu'il ne sera plus temps de le faire 2 . » 

Et le seul mobile auquel obéissent ces détestables con- 
seillers, c'est leur propre intérêt et leur ambition. « Ah ! 
Sire, s'écrie notre ambassadeur, il y a de terribles ministres 
par deçà et qui regardent plus à leurs passions qu'au ser- 
vice du Roy :1 ! » Au premier rang de cet entourage se place 
le cardinal Carafa. Il est le véritable directeur de la politique 
pontificale. Le Pape ne fait qu'obéir docilement à ses ins- 
pirations et c'est lui dont assurément la France a le plus à 
se défier. « Il embrasse et anglobe tout sans qu'on lui ose 
contredire, et finalement veult tirer seul le principal 
prouffict du Papat. Et ses honneurs, joinetz aux imper- 
fections qu'il a de nature, — comme d'estre collère, 
impassiant, incapable d'ouïr homme qui lui contredise, — 
luy font espérer que ses excuses seront toujours receues 
pour deniers comptans, et qu'aiant ou par imporlunilé ou 
par dissimulation gaigné quelque chose, il pourra tousjours 
en gaigner davanlaige *. » En un mot il est le mauvais 



1. Ibid., fol. 201 r°. 

2. Ibid. 

3. De Marillac au Roi, 10 mars 1557. (Bibl. Nat., fr. 20442, fol. 187 v°.) 

4. « Sommaire de la légation. » (Bibl. Nat., fs. Dupuy, vol. 745, 
fol. 203 r°.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC \ ROME .'!"27 



génie du Pape. Certes il ne perd pas une occasion de se 
confondre auprès de nos ambassadeurs en protestations de 
dévouement. Mais sa sympathie est suspecte, car elle est 
avant tout subordonnée à ses intérêts. « Ce sont bien là en 
effet les artz et les traitz de ceulx de ceste nation, lesquelz, 
quelque chose qu'ilz dyent et qu'ilz promettent, ne se 
meuvent jamais synon en tant que cela tourne à leur 
advantaige 1 . » En réalité, par ses « artifices », Carafa se 
trouve aujourd'hui responsable de toutes les difficultés qui 
se posent entre la France et le Saint-Siège. Malgré ses 
promesses, il refuse d'approuver une campagne en Toscane. 
Il exige que l'armée française dirige au plus tôt ses efforts 
vers le royaume de Naples. Est-ce une idée politique, un 
sentiment désintéressé qui le guide? Non, c'est uniquement 
le souci de la grandeur de sa maison. Bien peu lui importe 
que ses projets heurtent de front les intérêts de la France, 
qu'ils préparent peut-être un terrible échec à notre armée. 
Il a les yeux fermés à l'évidence sur toute autre chose que 
« l'exaltation de sa maison ». 

Du moins, puisqu'il souhaite si ardemment cette 
conquête du royaume de Naples, devrait-il dans ce but 
prêter son concours à la France. Qui donc pourtant, sinon 
lui, empêche la Commission nommée par le Pape d'accorder 
enfin au duc d'Orléans l'investiture des Deux-Siciles et de 
proclamer l'indignité de Philippe II? C'est que, si en ce 
moment le Cardinal est l'ami de la France, il entrevoit 
déjà peut-être le jour où ses intérêts lui commanderont 
d'être celui de Philippe II. Dès lors il voudrait éviter de 
rompre irrémédiablement et solennellement avec le roi 
d'Espagne. « Il mect en teste au Pape que proceddant à 



1. DeMarillac au Connétable, 16 mars 1557. (Bibl. Nat., fr. 20644, 
fol. 120 v°.) 



3 "2 8 CHAPITRE XII 

la privation du Roy Philippcs, il l'offenseroit si avant qu'il 
n'y auroit plus d'espérance de réconcilialion . ' » Et si 
l'armée française était défaite, ne regretterait-il pas de ne 
s'être ménagé aucun moyen de rentrer en grâce auprès 
du vainqueur? « Il y a bien des gens qui accusent ce Car- 
dinal d'avoir le pie en deux estriers 2 » et de servir deux: 
maîtres. Du moins en changerait-il, peut-on croire, sans 
hésitation le jour où son intérêt le lui conseillerait. « En 
tems de prospérité, Sire, écrit Marillac à Henry II, les 
CaraiTes vous seront amys onéreux et en lems d'adversité 
serviteurs suspects, veu que la seule considération, qui les 
meuvent à se dire vostres, est le fruicl qu'ilz espèrent de là, 
lequel cessant, il n'y a fondement qu'on se puisse dire bien 
asseuré de leur costé 3 . » 

Mais là peut-être où ses neveux, et surtout et toujours 
le Cardinal, ont le plus abusé de la bonne foi du Pape, 
c'est sur le fait de la contribution de guerre due par le 
Saint-Siège. « Le Pape est ung homme qui n'entend la 
conduite des affaires d'Estat qu'en gros comme philosophe 
et non par là même en politique expérimenté,... comme 
à dire qu'il faut faire l'entreprinse de tapies, comme estant 
la teste des Estats que l'Empereur tient en Italie : qu'il y 
convient mener grosse armée et grant nombre d'artillerye ; 
que pour n'estre diverty il convient avoir grandes forces en 
Allemagne et en la Toscane...: que M. le Mareschal de 
Brissac doibt faire grant effort en Piémont pour tenir les 
forces de l'Empereur occupées : qui sont en substance des 
maximes que tout homme de quelque sens peut discourir 
et trouver bonnes : mais cependant le Sainct-Père ne parle 



1. « Sommaire de la légation. » (Bibl. Nat., fs. Dupuy, vol. 745, fol. 
201 v°.) 

2. Ibid., fol. 203 r°. 

3. Ibid. 



MISSION DE V. DE MARILLAC A ROME 329 

pas des moyens d'exécuter 1 . » Sur ce point encore il 
donne pleins pouvoirs à ses neveux et ceux-ci se font un 
devoir d'entretenir ses illusions. Ils lui persuadent aisémenl 
que ses coffres sont pleins, que les soldais sont payés, « qu'il 
y a fons pour les entretenir », et pendant que le Pape, 
toujours confiant, « pense s'estre bien acquitté de ce qu'il 
doibt, quand il s'en est remis à ses nepveux, ces derniers 
tirent à eulx les deniers qu'ilz recueillent, les mettent ail- 
leurs à leur prouiïict et s'en jouent, comme Ton dict du 
Cardinal Caraffa 2 ». Si l'on ajoute que le Pape est assez 
pauvre et qu'en outre des dilapidations de son entourage, 
lui-même mesure si mal ses dépenses, « que deux papals ne 
seroyent suffîsans à l'entretenir en la sorte qu'il vit 3 », l'on 
comprendra aisément les longueurs qui rendent intermi- 
nable tout règlement pécuniaire. « Quant on leur parle en 
effect de contribuer à leur part, écrit Marillac, ilz remettent 
les gens de jour à aultre, et lorsqu'enfin on les peult joindre 
ilz se perdent en responses ambiguës, disent aujourd'hui 
d'une sorte et demain d'une aultre, et fmallement, quant 
toutes raisons faillent, ilz viennent à parolles collérées et de 
telle passion qu'on n'ose quasi les aborder 4 . » 

Ainsi la situation apparaissait très nette. C'était aux 
intrigues des ministres pontificaux qu'étaient dus les 
retards et les surprises qui avaient tant de fois déroulé 
notre diplomatie. Et cette consla talion, si décourageai! le 
qu'elle pût être, avait du moins un avantage. En faisant 
connaître la cause et l'étendue du mal, elle donnait plus de 
facilité pour en triompher. 



1. Ibid., fol. 201 v° et 202 r°. 

2. Ibid., fol. 202 r°. 

3. Ibid. 
'i. Ibid. 



330 CHAPITRE XII 

Malheureusement le mauvais vouloir du Saint-Siège 
n'était pas le seul danger qui menaçât de compromettre le 
succès des négociations entamées. D'autres embarras non 
moins sérieux provenaient du fait même de nos représen- 
tants à Rome et des dissentiments perpétuels qui s'élevaient 
entre eux. Le duc de Guise et Marillac s'entendaient, il est 
vrai, fort bien, mais les choses n'en allaient pas de même 
entre l'archevêque de Vienne et l'ambassadeur ordinaire de 
France, Jean de Selvc. De Selve avait été profondément 
offensé de voir confiée à Marillac une mission qu'il eût 
pu remplir, pensait-il, avec autant d'autorité que son col- 
lègue, et celui-ci avait probablement par son attitude enve- 
nimé cette rancune. En sorte que les deux ambassadeurs 
avaient l'un pour l'autre une profonde antipathie et ne 
perdaient pas une occasion de se la témoigner. Aussi 
était-ce entre eux discussions continuelles, interminables 
débats, injustifiables querelles. S'agissait-il de régler la 
matière d'une entrevue avec le Cardinal ou le Saint-Père, 
les deux rivaux se disputaient le privilège de parler le 
premier, se contestaient le droit de préséance, ne tombaient 
jamais d'accord sur ce qu'il y aurait à dire et ne pas dire. 
Les courriers diplomatiques qui se succédaient de jour en 
jour à Rome apportant de la Cour ordres, contre-ordres, 
injonctions, défenses, autorisaient chacun tour à tour à 
croire qu'il défendait le meilleur parti. Et cette rivalité, 
survenant à un moment où tous auraient eu besoin de leur 
sang-froid, nuisait singulièrement au bon résultat de 
l'œuvre commune. 

Quoi qu'il en soit, il s'agissait avant tout de faire échec 
aux projets ambitieux des Carafa et de les amener à déga- 
ger leur politique des mille considérations intéressées 
dont elle s'inspirait. Et nos représentants, pour une fois 
d'accord, ne virent qu'un moyen d'y réussir : c'était de 



MISSION DK M. 1)1'. MARILLAC \ ROME 331 

passer résolument par dessus ministres et favoris cl de 
porter directement devant le Pontite lui-même leurs 
réclamations et leurs doléances. Le Saint-Père, — Marillac 
l'avait reconnu, — semblait bien disposé envers la France, 
et peut-être trouverait-on chez lui, sinon un entier désinté- 
ressement, au moins plus de loyauté et de franchise que 
chez ses neveux. 

Reçus en audience par le Pape, MM. de Guise, de Ma- 
rillac et de Selve lui exposèrent donc très respectueuse- 
ment mais très fermement leur requête : des difficultés 
sans cesse renouvelées venaient retarder la négociation 
dont ils avaient charge ; elles se produisaient ou sur des 
points qui, réglés par les traités, — comme la question de 
l'investiture de Naples et celle de la contribution de guerre, 
— ne pouvaient être l'objet d'aucun débat, ou sur d'autres 
qui, — comme la question du plan de campagne, — 
n'avaient plus après les déclarations formelles du cardinal 
Carafa aucune raison d'être mises en discussion. Nos 
ambassadeurs croyaient en conséquence devoir prier le 
Saint-Père d'user de son autorité pour mettre un terme à 
ces incertitudes. 

Sur un seul point ils obtinrent satisfaction, sur celui de 
l'investiture de Naples. Le Pape leur promit d'intimer à la 
Commission l'ordre d'accélérer ses travaux, et il leur iil 
entrevoir comme très prochaine l'heureuse issue de celle 
affaire. Quant aux « deux autres débats » relatifs au plan 
de campagne et « au faict des deniers », il les renvoya 
purement et simplement à ses neveux 1 . 

Dans ces conditions, il ne restait plus à nos représen- 
tants qu'à tenter une dernière démarche auprès des mi- 



1. Mémoire envoyé à la Cour par M. de Selve, 15 mars 1557. (Ribier, 
t. II, p. 678-685.) 



3 3 '2 chapitre xn 

nistres pontificaux et qu'à discuter avec eux les doux ques- 
tions que le Pape déclarait si formellement hors de sa 
compétence. L'on convint donc qu'un débat contradictoire 
mettrait sans retard en présence les « serviteurs » de 
Henry II et ceux du Pape, et, dans la dernière semaine 
d'avril, le duc de Guise, MM. de Marillac et de Selve, au 
nom de la France, le cardinal Carafa, le duc de Paliano et 
deux autres ministres, au nom du Saint-Siège, se réunis- 
saient pour essayer décidément « d'en arriver à la con- 
clusion 1 ». 

La première question, qui « vint en délibération », fut 
celle du plan de campagne. Sur ce point en effet, — comme 
le déclara le duc de Guise, — s'imposait avant tout la né- 
cessité d'une solution très prompte. Chacun des membres 
de l'assemblée fut donc aussitôt admis à exposer ce qu'il 
estimait être le meilleur parti, et à faire valoir les motifs 
de sa décision. 

Les ministres du Pape parlèrent les premiers, et l'on 
eut bientôt la preuve que leurs sentiments ne s'étaient en 
rien modifiés. Aussi nettement que précédemment, ils 
restaient partisans de l'attaque immédiate du royaume de 
Naples et adversaires déterminés de l'ouverture des hosti- 
lités en Toscane. Et ils présentèrent leurs raisons de telle 
manière que, dès l'abord, le succès de celle première négo- 
ciation parut à nos représentants singulièrement compro- 
mis. 

Partant de ce fait que la Ligue franco-papale était prin- 
cipalement fondée « sur la conservation et le recouvrement 
des terres de l'Eglize », le cardinal Carafa prétendit en 



1. Marillac nous a laissé un compte rendu détaillé de ces discussions. 
C'est d'après ce compte rendu que nous les raconterons. — Ce compte rendu 
n'est pas daté. Il doit se placer dans les derniers jours de mars ou les pre- 
miers jours d'avril. 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 333 

tirer un premier argument en faveur de sa thèse. Lors des 
traités qu'il avait solennellement aceeplés, Je roi de France 
s'clail engagé avant tout à proléger le Saint-Père. Or, de 
quel côté maintenant le Pape pouvait-il être plus gravement 
menacé, pouvait-il être secouru plus à propos que du côté 
du royaume de Naples? Le duc d'AIbe venait d'usurper là 
une partie du territoire pontifical. 11 s'était emparé des 
villes d'Anagni et d'Oslie, et après une courte trêve, 
obtenue au prix de combien d'efforts, il menaçait 
d'infliger au Saint-Siège un échec plus sérieux encore. 
N'était-ce pas pour la France l'occasion d'accomplir ses 
promesses et de remplir ses engagements? Le duc de Flo- 
rence paraissait plus disposé que jamais à demeurer 
neutre. Dans tous les cas on ne pouvait lui imputer 
aucun acte d'hostilité déclarée. En sorte que les circons- 
tances dictaient vraiment à cette heure son devoir à Henry II 
et que la cour de Home s'étonnait à bon droit de ses 
hésitations 1 . 

Ses propres intérêts semblaient d'ailleurs, d'après 
Carafa, commander au Roi l'envahissement immédiat de 
l'Etat des Deux-Siciles. Si la France voulait s'établir solide- 
ment dans la Péninsule, c'est du royaume de Naples 
qu'elle devait s'assurer tout d'abord. Là était en effet la 
tête de la puissance espagnole en Italie ; de là Philippe II 
tirait argent, vivres et chevaux, et l'on ne pouvait espérer 
triompher du roi d'Espagne avant de l'avoir privé de 
cette source de richesses et de ce centre de résistance. 
« L'entreprinse du Royaulme, disait Carafa, est la plus 
expédiente, car l'ennemy par le Royaulme trouvera tous- 
jours moyen de travailler toute l'Italie. 2 » Qu'arrivera-l-il 

4 

1. Compte rendu de Marillac. (Bibl. Nat., fs. Dnpuy, vol. 745, fol. 
205 r°.) 

2. Ibid. 



334 CHAPITRE XII 

en effet si les alliés s'aventurent en Toscane? Aussitôt le 
duc d'Albe, poursuivant sans obstacle sa marche en avant, 
envahira les Etats Pontificaux; le pays de l'Eglise sera en 
proie à l'ennemi, et l'armée d'Henry II exposée aux plus 
grands périls. 

A ces raisons venait enfin s'ajouter, au dire de Carafa, 
une considération capitale : c'étaient les chances de succès 
qu'offrait une campagne contre le duc d'Albe, opposées 
aux réelles incertitudes que devait présenter une expédi- 
tion en Toscane. Le duc d'Albe était affaibli par l'effort 
sérieux des derniers mois, et l'on pouvait par là même 
espérer en triompher plus aisément que du duc de Flo- 
rence, qui venait de pourvoir « bien et diligemment » à la 
sûreté de ses places et d'appeler 6,000 Allemands ou 
Espagnols pour en renforcer les garnisons. Si l'on ajoutait 
d'autre part les difficultés que l'armée française aurait à 
s'approvisionner et à entretenir surtout sa cavalerie dans 
un pays qui, comme la Toscane, était actuellement « en- 
tièrement desnué de vivres », l'attaque de Florence appa- 
raissait comme la plus funeste entreprise qui pût être en ce 
ce moment tentée par les alliés l . 

Quelque poids qu'eussent en apparence les arguments 
de Carafa, nos représentants en découvrirent bientôt les 
cotés faibles et Marillac se chargea d'y répondre de la ma- 
nière la plus concluante. 

Il estima d'abord nécessaire de rétablir la vérité sur deux 
points qui, de la part du Cardinal, avaient pourtant fait 
l'objet des plus positives affirmations. L'on prétendait en 
premier lieu qu'aux termes des traités la France était 
tenue de tenter sans retard la conquête de Naplcs. C'était 
là une interprétation injustifiable des conventions anlé- 

1. Ibid. 



MISSION DE M. DE MAHILLAC A ROME 335 

rieures. Celles-ci disaient en réalité que la guerre se pour- 
rait faire en Toscane ou au royaume de Naples et que les 
circonstances en décideraient seules au dernier moment '. 
Aucune obligation d'honneur n'engageait donc la France 
comme on prétendait le faire croire. La question du plan 
de campagne demeurait entière et il était parfaitement 
légitime de la discuter. 

Marillac observait en second lieu que l'un des argu- 
ments invoqués par Carafa à l'appui de sa thèse pouvait 
aisément être retourné contre lui. L'on parlait de la possi- 
bilité d'une invasion du duc d'Albe sur le territoire ponti- 
fical, pendant le séjour de l'armée française en Toscane. 
Mais une éventualité identique ne se produirait-elle pas si, 
au lieu d'attaquer Florence, l'on envahissait le royaume 
de Naples? Cosme ne pourrait-il pas alors jouer le rôle que 
l'on redoutait de voir prendre au duc d'Albe? Ne pourrait- 
il pas, aussi bien que le général espagnol, se jeter sur 
les Etals pontificaux et leur faire courir un aussi grand 
danger? Il n'y avait donc rien à retenir de la seconde allé- 
galion du Cardinal, puisque, de quelque manière qu'on 
agit, le péril qu'il signalait était inévitable 2 . 

Après avoir ainsi déblayé le terrain de la controverse, 
Marillac put exposer les motifs qui faisaient considé- 
rer à la France l'expédition de Toscane comme « la plus 
aisée et celle dont on tireroit le plus de fruietz ». L'armée 
française, déclara notre ambassadeur, se trouvait prise 
entre deux adversaires : Cosme de Médicis d'une part, le 
« ltoy de Naples » de l'autre. 11 importait de mettre sans 
retard l'un des deux hors de combat, et la plus élémentaire 



1. « Le traitté de la Ligue portoit que la guerre se feroyt en Toscane ou 
au Roiaumc et partant convenoit adviser ce epai seroyt le plus expédient. » 
(fbid.) 

2. fbid., fol. 205 v°. 



336 CHAPITRE XII 

prudence conseillait de se tourner d'abord contre celui 
dont on avait le plus de chance de triompher. Or, malgré 
les affirmations du Cardinal, les ministres de France per- 
sistaient à croire « que l'on viendrait plus tost à bout d'un 
Duc de Florence que d'un Roy de Naples 1 ». Et d'abord 
l'on avait déjà un pied en Toscane. Le roi de France occu- 
pait une partie du Siennois et l'armée devait avoir là une 
excellente base d'opérations 2 . Au contraire dans le 
royaume de Naples les allies ne possédaient aucun point 
d'appui, aucune secrète intelligence, « comme il estoit du 
tems de Louis d'Anjou, du Roy René de Cicille et du Duc 
Jehan de Calabre ». Le Royaume « bien uni maintenant 
soubz un prince puissant », peuplé en beaucoup d'endroits 
d'importantes colonies d'Espagnols, opposerait, l'on n'en 
pouvait douter, une très vive résistance, la résistance de 
gens qui défendent leurs maisons et leurs biens 3 . 

Une autre circonstance devait d'ailleurs faciliter la 
victoire des alliés en Toscane. Les Etats pontificaux 
regorgeaient de bannis florentins, qui n'aspiraient qu'à 
se venger du Duc qui les avait proscrits. Leur nom- 
bre viendrait heureusement grossir les rangs des troupes 
franco-papales. Ils offraient en ce moment d'armer 2,000 
d'entre eux et de mettre sur pied 3,000 chevaux. Il sem- 
blait probable, qu'au prix de quelques instances, on ob- 
tiendrait mieux encore, et une pareille considération devait 
entrer sérieusement en ligne de compte, si on l'oppOsait 
surtout à l'indifférence ou à l'hostilité de la population du 
royaume de Naples 4 . 

1. ibid. 

2. C était Monluc qui occupait le Siennois, une partie du moins, puisque 
Sienne n'était pas à nous. Cf.: Monluc, Commentaires, liv. IV. (t. I de 
l'éd. de la Soc. de l'IIist. de Fr.) 

3. Compte rendu de Marillac {Ibid., fol. 205 v°.) 

4. Ibid., fol. 207 r\ 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME ,'}37 

L'armée, disait-on, il est vrai, ne pourrait vivre en Tos- 
cane. Mais ceci demandait à être prouvé. M. de Moulue 
se faisait fort au contraire de pourvoir à l'entretien des 
troupes pendant quatre ou cinq mois, en attendant l'épo- 
que des récoltes. Quant aux chevaux, l'herbe qui serait, 
bientôt grande devait suiïîre à en nourrir le plus grand 
nombre. Les autres seraient laissés en garnison dans les 
villes des Etats pontificaux, jusqu'au moment où on en 
aurait besoin. De ce côté encore par conséquent toute 
objection demeurait sans portée '. 

Au surplus, comme Marillac le fit observer très habile- 
ment en terminant, cette campagne en Toscane, à laquelle 
la cour de Rome se déclarait si hautement hostile, n'avait 
pas toujours suscité de sa part nue aussi vive opposition. 
Et notre ambassadeur, rappelant les déclarations qu'à 
Bologne lui avait faites le cardinal Carafa, en demanda 
très énergiquement compte à ce dernier. Carafa avait 
alors affirmé, — la chose était indéniable, — que si le 
duc de Florence refusait les avances des alliés, un seul 
parti resterait à prendre, celui de l'attaquer au plus tôt. 
L'hypothèse, que prévoyaient ces paroles, se réalisait au- 
jourd'hui. D'où venait donc l'étrange revirement qui se 
produisait dans les sentiments du Cardinal 2 ? 

Malgré tout, aucune des représentations de notre 
ambassadeur ne trouva, — et ne pouvait d'ailleurs trou- 
ver, — favorable accueil auprès des ministres pontificaux. 
En dépit de tous les efforts des représentants de France, le 
Cardinal refusa formellement de rien abandonner de ses 
prétentions. « Répétant et réplicquant ce qu'il avoit dict, 
il s'obstina entièrement sur les parolles du traité, sur 
l'occupation des terres de l'Eglize, sur la descente que le 

1. fbid., fol. 205 v°. 

2. Ibid., fol. 206 r u . 



99 



338 CHAPITRE XII 

duc d'Albe feroit dans les Estats pontificaux cl le dommage 
qui en résulteroyt, l'armée estant occupée ailleurs 1 . » La 
France affirmait sans doute qu'à ce dernier point de vue 
l'on avait tout autant à craindre de Cosme que de l'Espa- 
gnol, et que l'un aussi bien que l'aulre n'hésiterait pas à 
faire irruption sur les possessions du Saint-Siège, aussitôt 
qu'il les saurait sans défense. Mais tel n'était point 
l'avis du Cardinal. Selon lui, le duc de Florence était 
surtout jaloux de sauvegarder son état et « il debvoit 
penser plus à la conservation d'icelluy qu'à une invasion 
sur les terres de l'Églize ». C'était d'ailleurs un prince 
indécis, pusillanime, et les forces, que M. de Moulue 
commandait dans le Siennois, devaient suffire à le tenir 
en respect et « à le garder de s'oublier 2 ». 

Quant aux déclarations, qu'il avait faites à Bologne, le 
Cardinal, avec le plus parfait sang-froid et la plus admira- 
ble audace, s'en excusa en disant simplement « qu'alors 
il parloit par forme de discours et maintenant par forme 
de conclure, puisque la nécessité y estoit telle 3 ». Les 
opinions, ajouta-t-il, étaient commandées en somme par 
les événements et les subits revirements de la politique 
pouvaient suffire à justifier une affirmation téméraire. 

Carafa termina en posant ce très net ultimatum : ou 
l'armée française s'engagerait sans retard dans le royaume 
de Naples, ou la ligue franco-papale serait considérée 
comme rompue et le traité de 1555 comme non avenu. 

Devant une pareille mise en demeure, M. de Guise 
demanda réflexion jusqu'au lendemain. Le soir même, 
ayant réuni MM. de Selve et de Marillac, M. de Monluc, 
le maréchal Strozzi et le duc de Somma, il tint avec eux 



1. Ibid. 

2. Ibid. 

3. Ibid., fol. 207 r'. 



MISSION T)K M. DE MARILLAC A ROME 339 

conseil sur la situation si grave où la mauvaise foi 
pontificale venait d'amener les affaires. Tous furent 
unanimes à flétrir l'odieuse attitude du Cardinal. Néan- 
moins ils reconnurent que refuser d'accéder à ses exi- 
gences, serait exposer l'armée française à de très grands 
dangers. L'entreprise de Naples pouvait assurément avoir 
pour la France des suites funestes. Mais une rupture avec le 
Saint-Siège n'en aurait-elle pas de pires? Irrité de la 
résistance qui lui serait faite, le Cardinal ne se jetterait-il 
pas dans les bras du duc de Florence et de l'Espagne 
pour nous chasser d'Italie? En somme entre deux maux 
il fallait choisir le moindre, et donnant satisfaction à 
Carafa, diriger au plus tôt l'armée vers le royaume de 
Naples. Ce très dur sacrifice nous était imposé par les cir- 
constances 1 . 

Le duc de Guise se rendit à la sagesse de ces conseils 
et le lendemain les ministres pontificaux apprirent que 
cette question du plan de campagne, si ardemment discu- 
lée depuis plus de cinq mois, se trouvait enfin réglée 
suivant leurs désirs. Certes c'était un beau triomphe que 
remportait là la diplomatie pontificale. Mais au prix de 
quelles déloyales manœuvres l'achelail-elle ! Comme 
Marillac l'écrivait au roi de France, notre défaite était plus 
honorable qu'un pareil succès. 

Cependant « l'entreprinse de Naples estant conclue » 
et le plan des prochaines hostilités décidément arrêté, il 
importait de « pourvoir à ce que l'on a lousjours estimé 
estre le nerf de la guerre, c'est-à-dire au faictdes deniers 2 ». 
C'était d'ailleurs, l'on peut s'en souvenir, le second point 
que le duc de Guise et MM. de Marillac et de Selve avaient 
résolu de régler en assemblée contradictoire avec les 

1. Ibid., fol. 207 r° et v". 

2. Voir plus haut p. 30G. 



340 CHAPITRE XII 

représentants du Saint-Siège. Il s'agissait pour les nôtres 
d'obtenir du Cardinal cl de ses collègues une déclaration 
catégorique à ce sujet: quand et comment la cour de 
Home devait-elle satisfaire aux obligations pécuniaires que 
lui imposaient ses traités avec la France? 

Ces obligations, — nos ambassadeurs le rappelèrent, 
— s'étaient accumulées depuis l'arrivée de l'armée fran- 
çaise en Italie, sans qu'aucune eût reçu le moindre sem- 
blant d'exécution. Et le roi de France, très décidé à ne 
plus supporter ces retards, exigeait maintenant : 

1° Le remboursement immédiat de la partie des frais 
d'entrée en campagne dont la Cour Apostolique était rede- 
vable : soit 150,000 écus ; 

2° Le paiement d'une indemnité représentative d'une 
portion des dépenses consacrées depuis deux mois par le 
gouvernement français à l'entretien de son armée ;' 

3° La promesse formelle que dorénavant le Saint- 
Siège participerait régulièrement à toutes les charges de 
la guerre ' . 

A notre tour, nous posions un ultimatum. 

Ce fut Carafa qui y répondit. Sur les deux derniers points, 
il se reconnut obligé de donner raison à nos réclamations 
et il ajouta que « pour le regart de l'indemnité des mois 
de mars et avril et aullres qui aprez suivroient, les deniers 
estoient et seroieni pretz 2 ». 

Mais sur le premier point mis en avant par nos ambas- 
sadeurs, (( assavoir sur ce qui avoit été despendu par la 
France pour l'armée conduite par M. de Guise jusques au 
pais du Pape », la question changeait du tout au tout, et 
le Cardinal déclara que la cour de Rome ne se croyait de 
ce fait tenue à aucune contribution. En effet, en descendant 

1. Compte rendu de Marillac, fol. 207 v°. 

2. Ibid. 



■MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 341 

vers l'Italie, l'armée française n'avait point eu seulement 
pour objectif la défense des Etats Pontificaux. Elle s'était 
arrêtée au siège de Valenza : elle avait été employée en 
Piémont. Et ne serait-il point étrange que le Saint-Siège 
eùl à supporter les frais d'une campagne préliminaire, 
faite tout au profit de la France, et dont il n'avait retiré 
aucun avantage ? ' . 

Telle était la bonne foi pontificale. Et nos ambassadeurs 
ayant fait observer au Cardinal que les traités pourtant 
étaient formels, qu'ils spécifiaient nettement l'obligation 
dont le Saint-Siège prétendait s'affranchir, Carafa déclara 
qu'il estimait au contraire avoir pour lui les conventions 
antérieures. Il en ressortait très clairement, selon lui, que 
(( le Roy avoit prins la protection du Pape, sans que pour 
cella celluy-ci dust contribuer à aulcune chose, avant que 
l'armée fust passée en ces quartiers 2 ». 

Toutefois devant l'unanime protestation des nôtres, le 
Cardinal comprit qu'il ne pouvait soutenir plus longtemps 
une pareille prétention. Changeant alors de tactique, il en 
vint à adopter une situation beaucoup plus solide. Oui, le 
Saint-Père se reconnaissait débiteur envers le Roi d'une 
partie des frais occasionnés par l'armement et le passage 
en Italie des troupes françaises. Seulement du chef des 
préparatifs de guerre faits sur son territoire, de la mise en 
état de siège de ses places, le Pape, lui aussi, avait fait 
face à des dépenses considérables et pour lesquelles à son 
tour il demandait la coopération d'Henry II. La cour de 
Rome se trouvait avoir ainsi vis-à-vis de la France la dou- 
ble qualité de créancière et de débitrice. Il fallait donc 
tout d'abord établir le montant de sa dette et celui de sa 



1. Ibid. 

2. Ibid. 



342 CHAPITRE XII 

créance; ensuite l'on « useroit de compensation », l'on 
ferait la balance, et si alors une différence était constatée 
à son détriment, le Pape s'en acquitterait sans retard. 
« Mais, écrit Marillac, ilz auront soin de grossir en telle 
façon le caicr des fraiz iaiclz par eulx, qu'ilz ne debvront 
plus riens ' . » 

La diplomatie était vraiment, on le voit, transportée sur 
le terrain de la procédure et de la chicane. Et lassés par 
tant d'arguties, découragés par tant de mauvaise foi. nos 
représentants se décidèrent à en passer par où le voulait le 
Cardinal. L'on convint donc « d'en venir promplement à 
compte », et d'opérer sans retard la liquidation, « ce qui ne 
se passera pas sans grandes difficultez, écrivait Marillac, 
veu le peu de bonne volunté qu'ilz ont de paier. » Sur le 
fait des deniers, aussi bien que sur la question du plan de 
campagne, c'est en réalité au Saint-Siège que demeurait 



l'avantage. 



Et il sut le garder enfin sur le troisième point qui avait 
fait l'objet des négociations. Marillac dut en effet quitter 
Home, sans avoir pu obtenir contre Philippe II cette sen- 
tence de déchéance qu'il avait si souvent et si inutilement 
sollicitée. L'on se souvient des dernières promesses que 
le Pape avait faites à ce sujet à nos ministres, et de 
rengagement qu'il avait pris de donner satisfaction à 
leurs désirs. Et en effet à ce moment la question avait 
paru devoir être bientôt décidée. La veille du jour des 
Rameaux, en plein consistoire, le Pape avait semblé en 
vouloir « venir à la conclusion. » «Parlant du lilz de l'Em- 
pereur, écrit Marillac, il l'a nommé jadis Roy d'Angleterre 
et d'Espaigne, et aprez l'avoir appelé scismatique, héré- 
tique et sans religion, il a adjousté qu'il estoit tems défaire 



1. Ibid., fol. 208 v°-209 r' 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 343 

un aultre Roy, entendant de Naples, puisqu'on voyoit sa 
contumace et félonye, puisque son obstination esloit telle 
que ny la conscience, ny la crainte de ceste armée venue 
pour le cliaslicr ne l'avoient pu mouvoir à se repentir des 
rébellions par lui commises contre son Pasteur 1 . » L'un 
des membres de la commission nommée par le Pape avait 
alors affirmé à notre ambassadeur que le jeudi de la Se- 
maine Sainte les vœux de la France seraient accomplis et 
le duc d'Orléans officiellement investi du Royaume de 
Naples. La minute de la « sentence de privation » était 
faite et il ne pouvait plus y avoir aucun retard. Mais la date 
fixée étant arrivée, « il fallut changer la mynute, la coucher 
en une aultre sorte », et renvoyer par conséquent la pro- 
clamation attendue au lendemain des fêtes de Pâques. 
Finalement, le 8 mai, rien encore n'était décidé et Ma- 
rillac découragé allait s'embarquer à Civila-Veccliia pour 
regagner la France 2 . 

A cette date, le duc de Guise était déjà entré en cam- 
pagne. L'armée française, qui pendant près de deux mois 
avait attendu dans la Marche les ordres de son général, 
était accourue à son premier signal. Le 24 avril, elle cam- 
pait devant Civilella 3 , dont la prise devait lui ouvrir la 
route de Naples. Mais il semblait écrit que cette expédition 
d'Italie ne nous ménagerait que des déboires. Marillac, 
qui avait déjà assisté à l'échec de notre diplomatie, put, en 
effet, dès avant son départ, assister à celui de nos armes. 
11 était encore à Rome, lorsqu'y arrivèrent les plus mau- 
vaises nouvelles : Civitella opposait une résistance déses- 
pérée ; le duc de Guise et les généraux italiens étaient en 

1. De Marillac au Connétable, 15 avril 1557. (Bibl. Nat., fr. 20442, 
fol. 193 r°.) 

2. De Marillac au Connétable, 17 mai 1557. (Bibl. Nat., fr. 20460, 
p. 129.) 

3. Duruy, Carlo Carafa, p. 226. 



3 \ \ CHAPITRE XII 

perpétuelles discordes : les forces du duc d'Albe crois- 
saient au contraire de jour en jour. En débarquant à Mar- 
seille, l'archevêque de Vienne adressa d'ailleurs à son 
gouvernement une longue lettre qui nous donne de la si- 
tuation l'idée la plus exacte. Déjà y perce la crainte que 
dans un avenir très rapproché le Roi ne soit obligé d'aban- 
donner l'entreprise d'Italie. « Quand je partis de Rome, 
écrit l'ambassadeur.... nostre camp estoit devant Civitella 
en la Brusche 1 , avecques peu d'espérance de la pouvoir 
prendre, tant pour l'assiette du lieu où l'on vient en mon- 
tant et par une seule advenue, que pour le bon nombre de 
soldartz estans en la place... Nostre camp estant d'aillieurs 
en ce siège le Marquis de Montebello, qui avoit la charge 
des chevaux-légiers italiens, aprez avoir usé de parolles 
fort insolentes a prins congé de M. de Guise, laissant ses 
gens débendez et non payez et s'en est revenu en poste à 
Rome. Quant à ce qui sera survenu despuys je ne le peux 
deviner, pour avoir le jour mesme faict voile. Tant il y a 
qu'il n'y aura chose qui ayt amendé nos affaires, sy ce n'est 
le brief retour de nostre camp. Car oultre que par les lon- 
gueurs, dont a cy-devant usé le Sainct Père, — n'ayant 
riens prest quand il a esté question d'entrer au Royaulme 
de Naples, — les ennemys se sont renforcez d'aultant.... 
leurs places sont d'aillieurs sy bien fortifiées et sy bien 
munyes de tout ce qu'il appartient, les Barons du Royaulme 
sont sy bien unys,... que nous n'avons... aulcung fon- 
dement d'exécuter quelque bonne chose... Qui me faict 
penser pour résolution que si l'on ne change de façon de 
faire, le Roy pour le passé et pour l'advenir perdra en cest 
affaire tout ce qu'il y a mis et mettra 2 . )) 

1. L'Àbbruzc. 

•2. De Marillac au Connétable, 17 mai 1557. (Bibl. Nat., fr. 20460, 
p. 129-130, passim.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A ROME 3 \ Ô 

Et quelques jours après, clans un long mémoire qu'il 
transmettait à la Cour, Marillac était plus affirmatif encore: 

il abordait très nettement cette fois la question de l'oppor- 
tunité du retour en France du duc de Guise. Quels incon- 
vénients peut présenter le rappel d'Italie de notre armée ? 
Quels avantages peut-il offrir? Telle était la double inter- 
rogation que se posait Marillac. Quant aux inconvénients, 
disait-il, nul doute qu'ils ne soient sérieux. Le Roi perdra 
ainsi « toute espérance de s'accroistre en Italie par aultre 
voye que le Picdmont » , il laissera le duc de Ferrare 
son allié « en party d'avoir tous les efforts des ennemys 
contre lui et son nom sera d'aultant diminué en Italie 
que croistra cellui du Roy Philippes 1 ». — Toutefois 
ces considérations n'en peuvent faire oublier d'autres qui 
imposent au contraire à nos troupes un prompt départ. En 
demeurant plus longtemps en Italie, le duc de Guise 
donne aux ennemis loisir et moyen de lui couper le chemin 
de France et de « pourvoir à tout ce qui peult empescher 
son retour ou le rendre plus difficile 2 ». Si encore il 
avait l'espérance d'être bientôt maître du royaume de 
Naples. Mais c'est là une perspective irréalisable. «L'armée 
se consomme de jour en aultre et ne pourroit estre ren- 
forcée qu'à grande difficulté et despense excessive 3 ». 
De compter sur les promesses du Pape il ne saurait être 
question, car l'expérience du passé montre assez quelle 
confiance il est permis d'avoir dans le Saint-Siège. 
Est-ce au moment d'ailleurs où les frontières du Royaume 
sont menacées que le Roi doit se priver volontairement 



1. « Discours touchant l'armée de M. de Guise estant à l'entrée du 
Royaulme de Naples en délibération de retourner en France. » (Bibl. 
Nat., fs. Dupuy, vol. 745, fol. 203 v°.) 

2. lbid. 

3. Ibid., fol. 204 r». 



3 ^ (> CHAPITRE XII 

d'une partie de ses ressources en hommes et en argent? 
Après la rupture de la trêve de Varicelles, la reine d'Angle- 
terre, Marie Tudor, a uni ses forces à celles de Philippe II ; 
il faut songer désormais non à de lointaines et incertaines 
expéditions, mais bien à la défense du pays « affin que le 
le principal siège de l'empire du Roy soyt au moings 
conservé en son entier ». « La guerre qu'on fait pour 
garder le Pape est pour la gloire et réputation, celle qui 
se fait en France est pour la nécessité ' . » Qu'on n'objecte 
point les engagements pris vis-à-vis du Saint-Siège. Car 
ce serait folie de compromettre les destinées du Royaume 
pour (( les Italiens qui suyvent les amytiez aultant qu'elles 
leur sont commodes, qui s'en despartent aussy tost qu'ilz 
voyent plus grand prouiïict aillieurs et qui, au lieu de 
sentir gré de ce qu'on fait pour eulx, nous objectent qu'ilz 
sont réduiclz en nécessité par nous 2 ». De toutes manières 
donc, conclut Marillac, le « brief retour de M. de Guise » 
semble s'imposer. Il est non seulement utile au Royaume 
mais aussi nécessaire, « et si se présentent à présent des 
difïicultez, il faut considérer qu'elles seront àl'advenirplus 
grandes ou pareilles 3 ». 

Croirait-on vraiment que ce « discours » de Marillac 
soit sorti de la même plume, qui, l'année précédente, avait 
justifié la rupture de la trêve de Vaucelles, et proclamé la 
nécessité d'une intervention française en Italie? C'est que 
les longues et pénibles négociations qu'il venait de mener 
à Rome avaient enfin ouvert les yeux de l'archevêque de 
Vienne. Il savait maintenant à quoi s'en tenir sur les falla- 
cieuses promesses, sur les trompeuses affirmations de la 
Cour Pontificale. Il voyait à quoi avait abouti cette cam- 

1. Ibid. 

2. Ibid. 

:{. Ibid., 204 v\ 



MISSION DE M. DE MARILLAC \ ROME 347 

pagne d'Italie si délibérément acceptée, si audacieusement 
entreprise par la France, et, sans hésiter, avec une entière 
bonne foi, il essayait de prévenir les derniers et funestes 
résultats d'un acte auquel il avait à se reprocher d'avoir 
participé. Malheureusement ses avis éclairés ne furent pas 
immédiatement suivis. Plus de trois mois s'écoulèrent 
avant qu'Henry II consentît enfin à les écouter. Encore 
fallut-il le désastre de Saint-Quentin pour l'y décider. Si la 
voix de Marillac avait été plus tôt entendue, peut-être cet 
échec nous eût-il été épargné. Que l'on reproche donc à 
l'archevêque de Vienne l'imprudence qui l'avait poussé à 
se faire en 155G « le prescheur de la guerre » : qu'on la 
lui pardonne toutefois en faveur des efforts si loyalement 
tentés par lui l'année suivante pour épargner à son pays 
les malheurs qu'il prévoyait. Efforts vraiment méritoires, 
ajoulons-le ; car en reconnaissant ainsi publiquement son 
erreur et en avouant tacitement l'échec de sa récente 
ambassade, Marillac donnait contre lui des armes à ceux 
qui travaillaient à le perdre dans l'esprit du Roi et de ses 
ministres. 



CHAPITRE XIII. 

MARILLAC A LA COUR. 

(1557.) 



Les accusations portées contre M. de Marillac 
à son retour de Rome. 



Dans une lettre datée de Reims, du 18 juin 1557, et 
adressée au duc François de Guise, Marillac nous instruit 
lui-même « des calomnies » auxquelles il se trouva en 
butte à son retour de Rome et « dont il lut tant enveloppé » 
que, suivant ses expressions, « il cuyda succomber sous le 
faiz ». — (( Jamais, dit-il, tant de choses controuvées ne 
furent mises à coup sur la teste d'ung pouvre homme, 
comme ceste foys sur moy. 1 » En son absence, en effet, de 
puissants ennemis, jaloux sans doute de son crédit à la 
Cour et de sa rapide fortune, s'étaient employés à le des- 
servir auprès du connétable de Montmorency et avaient 
même tenté de le perdre dans l'esprit du Roi. 

Les adversaires de l'archevêque de Vienne avaient eu 
beau jeu pour exciter contre lui le ressentiment de Mont- 
morency. Entre les deux partis qui se disputaient le 
pouvoir à la Cour, le Connétable et les Guise, Marillac, 

1. De Marillac au duc François de Guise. 18 juin 1557. (Bibl. Nat., 
IV. 20471, p. 14.) 



MARILLAC A LA COUR 349 

nous l'avons vu, avait pris, avec éclat, position en faveur 
de ces derniers, au moment de la rupture de la trêve de 
Vaucelles. Montmorency avait dû lui garder rancune de 
cet abandon, car depuis lors le prélat n'avait cessé de 
témoigner hautement de ses nouvelles sympathies. La 
lettre de lui, que nous venons de citer, suffirait à nous le 
prouver. Il y nomme le cardinal de Guise « son bon sei- 
gneur et protecteur)), se félicite des nombreuses obliga- 
tions dont il est redevable au duc François « son bienfai- 
teur 1 »; il nous apparaît en un mot comme dévoué corps 
et âme à la maison de Lorraine. Et dans ces conditions, 
l'on peut croire que le Connétable dut très volontiers 
prêter l'oreille aux accusations portées contre son ancien 
favori et saisir avec empressement la première occasion de 
se venger de sa défection. ^ oici quelle fut cette occasion. 

On connaît la touchante histoire des amours de Jeanne 
de Piennes et de François de Montmorency, fds du Con- 
nétable. Cette histoire, récemment contée et avec quel 
charme ! par M. de la Ferrière 2 , reste présente à toutes les 
mémoires. En 1553, avant de partir pour la guerre, 
François de Montmorency, depuis longtemps épris, pro- 
met à Jeanne son amour pour la vie. Fait prisonnier au 
siège de Thérouanne, il continue à envoyer pendant deux 
ans à sa fiancée les témoignages de son affection, et, en 
1556, aussitôt libre, il lui renouvelle ses serments. Mais à 
ce moment le Connétable, ignorant les projets de son fds, 
dispose autrement de son avenir et obtient pour lui la 
main de la fdle naturelle du Roi, Diane de France. 
Tel est le prologue de cette « pileuse » aventure. La 
colère du père, lorsqu'il apprend les imprudents engage- 



1. Ibid. 

2. II. do la FerritTC. Amour mondain, amour mystique, p. 3-GO. 



350 chapitre xni 

menls de son fils, sa fureur, lorsque ce dernier lui déclare 
qu'il ne se parjurera jamais vis-à-vis de Jeanne, en sont 
les premiers épisodes. Le Connétable n'entend sous aucun 
prétexte sacrifier a de vains sentiments la fortune de sa 
maison et l'honneur d'une union royale, et, toutes les 
instances restant inutiles auprès de l'amant de Jeanne, il 
se décide à user de rigueur. Il arrache au Roi l'ordre de 
faire comparaître les deux fiancés devant un tribunal 
d'évêques et de conseillers de la Couronne. Le cardinal de 
Lorraine, Mathieu de Longuejoue, évoque de Soissons, 
Charles de Marillac, évèque de Vannes, Jean de Morvil- 
liers, évêque d'Orléans, André Guillard, seigneur du 
Mortier, Pierre Séguier, président du Parlement de 
Paris composent la commission devant laquelle sont cités 
Jeanne et François. La sentence n'est pas douteuse. Le 
Roi l'a dictée d'avance aux juges. Ceux-ci, pour obéir au 
souverain, condamnent les fiançailles comme clandestines. 
Jeanne est, sur leur ordre, enfermée au couvent des Filles- 
Dieu. Les deux amants étant ainsi séparés, le Connétable 
enjoint à son fils d'aller au plus tôt à Rome demander au 
Pape l'annulation de ses promesses (oct. 1 556) , et François, 
qui faiblit déjà, se conforme aux exigences de son père. Il 
part pour l'Italie et, une fois arrivé à Rome, il oublie déci- 
dément ses serments. Il exprime bientôt son repentir au 
Connétable et lui promet de ne rien négliger pour obtenir 
du Saint-Père la sentence d'annulation qu'il est venu sol- 
liciter '. 

C'est alors que Marillac se trouve une seconde fois 
mêlé à ces lamentables événements. Parti au commence- 
ment de novembre 1556, François de Montmorency, mal- 

1. Ibid., p. 16-24. — Décrue, Anne de Montmorency... sous Henry //, 
p. 180-182. — De Ruble, François de Montmorency, clans les Mémoires 
de la Soc. de l'kist. de Paris,\. VI, p. 200. 



MARILLAC A LA COI R 35 I 

gré sa bonne volonté, attendait encore à la fin de janvier 
1557 une réponse favorable du Saintr-Siège. A celle dalc 
Marillac quittait la France pour se rendre à Home, on a vu 
à quelle occasion. Ayant fait partie de la commission 
d'enquête qui avait jugé les deux amants, l'ambassadeur 
devait connaître mieux que personne le fond de l'affaire. 
En dehors de sa charge officielle, il reçut donc très natu- 
rellement mission secrète et confidentielle d'appuyer auprès 
du Pape les démarches de l'héritier du Connétable. Com- 
ment s'acquilta-t-il de cette mission? Très loyalement 
semblerait-il d'après ses lettres. Dès le 16 mars, il écrit à 
Montmorency « qu'il ne partira de Rome avant de savoir 
la dernière résolution du Saint-Père », et il encourage le 
Connétable à ne se désister sous aucun prétexte de sa 
demande 1 . Ln mois plus tard, alors que François de 
Montmorency a abandonné l'Italie, découragé, Marillac 
s'occupe encore, à l'entendre, « du propos de la dispense ». 
Il a en personne, écrit-il, insisté auprès du Saint-Père, il 
lui a longuement exposé les raisons qui justifient la requête 
de la cour de France. (( J'ay remonslré à Sa Sainctelé, 
Monseigneur, mande-t-il au Connétable, comme les deux 
partys, interrogez... parles seigneurs deppulez de la part 
du Roy,... avoient confessé que leurs promesses n'estoient 
que parolles entre elles prononcées sans intervention de 
tesmoings ny d'aulcun ministre ecclésiastique et contre le 
sceu et gré de leurs parens : . . . ce que je dis à Sa Sainctelé 
pour tesmoigner que c'estoit une promesse clandestine, 
réprouvée de Dieu et des hommes 2 . » Toutes cesreprésen- 



1. De Marillac au Connétable, 16 mars 1557. (Bibl. Nat., IV. 206i4, 
fol. 120 v°.) 

2. Du même au même, 17 mai 1557. (Bibl. Nat., fr. 20460, p. 131-132. 
— Voir aussi la lettre du même au même, du 15 avril 1557. (Bibl. Nat., 
fr. 20442, fol. 19IJ r° et v°.) 



352 CHAPITRE XIII 

talions n'ont pu triompher, il est vrai, du mauvais vouloir 
du Tape : mais la faute n'en doit certes point être rejetée 
sur l'ambassadeur, qui. en celle occasion comme en toute 
autre, a fait ce qui dépendait de lui pour bien servir le Roi 
et le Connétable. 

Ces protestations étaient-elles sincères? On n'a pour en 
douter que des présomptions. Ce furent dans tous les cas 
ces présomptions que les ennemis de Marillac firent valoir 
auprès de Montmorency, pour aggraver le ressentiment 
que le Connétable nourrissait déjà contre lui. Depuis plu- 
sieurs mois, disaient ces « calomniateurs », l'archevêque 
deVienne ne dissimulait plus ses sympathies pour la maison 
de Guise, et l'affaire de la dispense était venue bien à propos 
lui fournir l'occasion de prouver son dévouement à ses 
nouveaux maîtres. Ceux-ci, jaloux de voir le fils de Mont- 
morency sur le point d'entrer dans la famille royale, avaient 
juré de s'opposer par tous les moyens au glorieux avenir 
que son mariage avec Diane de France réservait au jeune 
homme 1 . Ils avaient facilement décidé Marillac, « leur 
serviteur », a entrer dans leurs vues. Pour faire ajourner 
l'union rêvée par le Connétable, il suffisait d'empêcher la 
prononciation de la sentence pontificale qui devait rendre 
libre François de Montmorency. C'est à quoi l'archevêque 
de Vienne s'était, sans aucun doute, employé, pour com- 
plaire à ses pro lecteurs. A lui, sans aucun doute, était 
imputable l'échec de Montmorency à Rome. Au lieu de 
servir loyalement les intérêts qu'on lui avait confiés, il 
avait cédé à de perfides inspirations et, « par les pires 
offices, avoil travaillé à envenimer l'affaire )). 

Qui faut-il croire de Marillac ou de ses accusateurs? La 
réponse est bien difficile. Dans sa lettre au duc de Guise 

1. H. de la Fcrrière. Amour mondain, p. 21, 'i'2. — Décrue, p. 184. 



MARILLAC A LA COUR 353 

citée plus haut, Marillac se défend énergiquemenl contre 
les soupçons qu'oui fait planer sur lui de « meschans 
conseillers ». « Certains ont, écrit-il, imprimé en la teste 
de Monseigneur le Gonnestable, que j'avois faict mauvais 
office en l'affaire de son filz et il en demoure encores forl 
courroucé contre moy :... et toutesfoys je n'y avois jamais 
pensé ainsy, ains avois usé de tous les offices, dont je 
m'estois puadviser, pour parvenir à cesle dispense, laquelle 
estant refusée, il faut que j'en porte la peine comme y avanl 
soubz main donné empeschement, dont Dieu nie soyt 
tesmoing et confonde s'il est ainsy 1 . » 11 y a évidemmenl 
dans ces déclarations de quoi nous rendre perplexes. 
Remarquons d'ailleurs que la lettre où Marillac se disculpe 
ainsi solennellement est adressée à François de Guise, c'est- 
à-dire à l'un de ses prétendus complices. Y reconnaît-on 
pourtant le langage d'un agent secret rendant compte à son 
maître de sa mission? N'y faut-il pas voir plutôt la légitime 
indignation d'un homme injustement accusé? 

Au reste les attaques dirigées contre l'archevêque de 
Vienne n'eurent point d'aussi graves conséquences que 
pouvaient l'espérer ses ennemis. Lorsqu'il arriva en effet 
à la Cour, le mariage de François de Montmorency avec 
Diane de France était célébré depuis près d'un mois. Las 
d'attendre la sentence pontificale, le Connétable avait eu 
ecours pour dégager son fils de ses promesses à des pro- 
cédés plus expéditifs. 11 avait d'abord obligé François à 
rendre officiellement sa parole à Jeanne 2 : il avait ensuite 
obtenu du Roi un édit condamnant les mariages consentis 
sans l'autorisation des parents des époux:. Ainsi avaient 



1. De Marillac au duc François de Guise, 18 juin 1557. (Bihl. Nat. 
fr. 20471, p. 14.) 

2. De la Ferrière, op. cit., p. 29-38. — Décrue, op. cit., p. 183-184. 

23 



i 



354 CIIAI'Il'lti: Mil 

été annulés de plein droit les engagements des deux 
amants; lejeune duc de Montmorency, rentré en grâce au- 
près de son père, était devenu le gendre du Moi et, l'ambi- 
tion du Connétable une fois satisfaite, son ressentiment 
contre Marillac en avait été d'autant diminué. 

Mais là très malheureusement ne devait pas se borner 
la mauvaise fortune de l'archevêque de Vienne, et lui- 
même nous apprend qu'il fut exposé, à son arrivée en 
France, à des accusations plus violentes encore que celles 
dont les partisans du Connétable venaient de se faire 
l'écho. Dans la lettre au duc de Guise, déjà plusieurs fois 
mentionnée, le prélat se plaint amèrement des sanglantes 
attaques dirigées contre lui. Les uns prétendaient qu'il 
avait voulu « chasser de son poste » l'ambassadeur de 
France auprès du Saint-Siège, pour être investi de ses 
fonctions; d'autres disaient que les négociations franco- 
papales n'avaient autant traîné que parce que le prélat 
désirait prolonger son séjour à Home et obtenir le chapeau 
de cardinal ; certains enfin allaient plus loin et affirmaient 
que Marillac s'était laissé corrompre par la Cour pontifi- 
cale : l'insuccès de sa mission n'avait pas d'autre cause, 
assurait-on : dans ce milieu vénal, l'archevêque de ^ ienne 
n'avait pas su résister à la tentation et pour un peu d'or 
avait trahi les intérêts de son pays 1 . 

Quels furent les auteurs de ces « propoz », Marillac ne 
nous le dit pas et nous n'avons aucun moyen de le savoir. 
On pourrait penser, il est vrai, que de Selve, représentant 
ordinaire de France à la Cour apostolique, en fut l'insti- 
gateur. On se rappelle en effet en quels mauvais rapports 



1. De Marillac au duc François de Guise, 18 juin 1557. (Bibl. >at., 
IV. 20171, p. 14.) 



M Util. LAC A LA COI R 355 

il vécut avec Marillac, pendant lo séjour de ce dernier à 
Homo, et il semble dès lors naturel de lui imputer la res- 
ponsabilité des accusations portées contre son collègue. 
Cette supposition paraît même très vraisemblable quand 
on apprend que quelques jours après le départ de Marillac, 
de Sclvc adressa au Hoi contre lui une plainte conçue en 
les termes les plus après 1 . Mais en lisant cette plainte on 
est forcé de reconnaître que toutes les hypothèses sur les 
prétendues calomnies de de Selve sont hasardées. Quelque 
violentes que puissent être les attaques de l'ambassadeur, 
pas une en effet ne porte sur l'honorabilité de Marillac, 
ni sur sa probité d'homme public. C'est à l'homme privé 
seulement, à son caractère difficile que s'en prend de Selve, 
et, si l'on peut conclure, nous le verrons, de son mémoire 
au tempérament irritable, à la nature violente de l'arche- 
vêque deVienne, il serait difficile d'y découvrir même une 
allusion entachant la réputation du prélat et de l'ambassa- 
deur. Ce silence d'un ennemi parait être d'ailleurs, ajou- 
tons-le, la meilleure justification de Marillac. 

Quoi qu'il en soit, les choses eurent une plus heureuse 
issue qu'il n'était permis de l'espérer. Admis, comme il 
nous l'apprend, à présenter sa défense, l'Archevêque dut 
habilement s'en acquitter, « car le Roy l'oyt humainement 
et l'admit à purgation ». « Le Roy, écrit-il au duc Fran- 
çois de Guise, a descouvert par le récit que je luy ay faict 
que les faulses accusations, que l'on avoit répandues contre 
moy, ne debvoient estre receues, car je luy ay fidèlement 
rendu compte de tout ce qui avoit esté négocié... etj'eS- 



1. Sous ce titre : « Les propoz qui ont esté tenuz entre V Archevesque 
de Vienne et de Seh'e, ambassadeur du Boy à Borne. » — Le mémoire 
se trouve dans le ms. fr. 3125, fol. 47, à la Bibl. Nat. Il a été publié clans 
Cimber et Danjou, Archives curieuses de l'Histoire de France, l ie série, 
t. III. 



356 CHAPITRE Mil 

lime avoir faict congnoistre que je ne iïiz oncques ny traistre 
ny déloyal 1 . » Les Guise n'abandonnèrent pas du «este 
leur favori et leur crédit, qui grandissait chaque jour, était 
bien fait pour le mettre à l'abri de tout danger. Le cardinal 
de Guise surtout s'employa activement en sa faveur et par 
là se trouvèrent resserrés les liens qui unissaient déjà Ma- 
rillac à ses prolecteurs. « Monseigneur le Cardinal, inande- 
t-il au Duc François, a de sa grâce tesmoigné... de ma 
fidélité, de quoy je luy demoure infiniment tenu, oultre 
les précédentes obligations que j'ay receues de vous, 
Monseigneur, de luy et de tous les vostres. Qui est cause 
que je ne puys faire de moings que de vous dédyer et vouer 
mon petit service, lequel je vous supplye, Monseigneur, 
d'accepter et de retenir d'aussy bon cueur que je vous le 
présente 2 . » Un fait prouve d'ailleurs que Marillac rentra 
bientôt en grâce. L'année suivante, le lioi lui donnait en 
effet une nouvelle preuve de confiance en le chargeant 
d'une importante mission en Allemagne. 



1. De Marillac au duc François de Guise, 18 juin 1557. (Bibl. Nat. 
fr. 20471, p. 15.) 

2. Ibid. 



CHAPITRE XIV. 

MISSION DE M. DE MARILLAC A AUGSBOURG. 

(1559.) 

L'Allemagne et le traité de Càteau-Cambrèsis. 

Au moment où Marillac partait pour l'Allemagne, la 
lutte était enfin près de s'interrompre entre la France, 
Philippe II et Marie Tudor. L'épuisement réciproque des 
partis avait produit ce résultat qu'aucune autre considé- 
ration n'eût été suffisante à amener. Après la victoire de 
l'armée espagnole à Saint-Quentin (10 août 1557), et 
après la prise de Calais (8 janvier 1558), par le duc de 
Cuise, revenu d'Italie, les avantages obtenus parles adver- 
saires s'étaient trouvés être ?i peu près équivalen (s. Henry II 
avait estimé alors qu'il n'y aurait pour lui aucun déshon- 
neur à demander la paix, et Philippe II avait accueilli avec 
empressement ces premières avances. A Cercamp, les plé- 
nipotentiaires de la France, de l'Espagne et de l'Angleterre 
étaient d'abord convenus d'une suspension d'armes (17 
octobre- 1 er décembre 1558). Ensuite devait s'ouvrir à Câ- 
leau-Cambrésis une conférence, d'où sortirait, on l'espé- 
rait, une entente définitive entre les trois puissances '. 



I . Sur les conférences de Cercamp et les préliminaires de la paix de 
Càteau-Cambrésis, voir Décrue. Anne de Montmorency (sous Henry II), 
p 213-222. — De Ruble, Le traité de Câteau-Canibrt'xi.s , p. 1-19. 



3 5 (S CHAPITRE \1V 

C'est à ces négociations que se rattache indirectement 
la mission de Marillac en Allemagne. Depuis 1552, il est 
vrai, l'Allemagne avait cessé de se mêler aux guerres euro- 
péennes et ses dernières relations officielles avec la France 
avaient été en apparence des relations d'excellente amitié. 
Il semblait donc, à première vue, que ses intérêts fussent 
en dehors de ceux qui allaient être discutés entre les 
belligérants. Mais à première vue seulement. Et en effet, 
au commencement de 1559, les sentiments de l'Empire à 
notre égard s'étaient si profondément modifiés, qu'à juste 
titre nous pouvions craindre l'intervention hostile de la 
politique allemande à Câteau-Cambrésis. 

On se rappelle le sourd mécontentement qu'avait sus- 
cité en Allemagne l'occupation par la France des Trois- 
Évêchés et combien avait alors paru exorbitant le prix 
auquel Henry II avait fait payer son alliance à l'opposition 
luthérienne. Soigneusement entretenue par Charles-Quint , 
ensuite par son frère et son successeur Ferdinand II, ce 
mécontentement n'avait pas tardé à se manifester ouverte- 
ment, et peu à peu cette question des Trois-Evêchés était 
devenue pour les Princes de l'Empire un thème à perpé- 
tuelles revendications. Cette nouvelle attitude de ses anciens 
alliés avait de bonne heure sérieusement inquiété notre 
gouvernement ; mais jamais peut-être ses appréhensions 
n'avaient été aussi vives qu'à l'époque des négociations de 
Câteau-Cambrésis. A cette date en effet les circonstances 
semblaient sur le point de favoriser les prétentions de 
l'Allemagne. La lutte, qui s'était prolongée presque sans 
trêve depuis 1552, était suspendue; Philippe II et Henry II 
s'accordaient à mettre un terme à leur querelle ; une confé- 
rence allait s'ouvrir qui réglerait les différends du vieux 
monde. N'était-ce pas là pour l'Allemagne une occasion de 
faire officiellement valoir ses réclamations? Ne devait-elle 



MISSION DE M. DE MAUILLAC A A.UGSBOURG 359 

pas prétendre intervenir elle aussi au congrès de la paix cl 
avoir le droit d'y présenter ses doléances? Ne pouvait-on 
redouter du moins qu'elle ne fit plaider sa cause par Phi- 
lippe II et que ce dernier n'en vint à nous poser, au nom 
de son oncle Ferdinand, comme condition essentielle d'ac- 
cord, la restitution à l'Empire des Trois-Evèchés ' ? 

Telles étaient les craintes de la France et ces craintes 
n'étaient pas vaines. Le bruit courait en elYet que l'Alle- 
magne était très décidée à agir dans le sens que nous sup- 
posions. Une diète allait se réunir à Augsbourg au com- 
mencement de 1559 : l'Empereur lui soumettrait, disait-on, 
son dessein de faire exposer à Câteau-Gambrésis les reven- 
dications de la Germanie et l'état général des esprits ren- 
dait probable une réponse favorable de l'assemblée 2 . Dès 
lors aux difficultés, pourtant si nombreuses, que laissaient 
présager nos prochaines négociations avec Philippe II, 
viendrait s'ajouter un nouvel élément de discorde, qu'il 
serait peut-être malaisé d'écarter. 

En cette occurrence, la politique française déploya la 
plus louable activité. La difficulté se posait nettement : il 
fallait empêchera tout prix l'intervention de l'Empire à 
Câteau-Gambrésis, et ne point permettre que la question 
des Trois-Evêchés y lut présentée au cours des discussions. 
Pour y parvenir le roi de France usa d'une double et très 
habile manœuvre. 



1. Décrue, Anne de Montmorency, p. 222. 

2. Voir l'instruction délivrée à MM. de Marillac et Bourdillon, ambas- 
sadeurs en Allemagne, analysée plus bas. (Michaud, Mém. journ. du duc de 
Cuise. Nouv. Coll. de mém., 1™ série, t. VI. p. 395-398.) — Voir aussi 
plusieurs lettres postérieures du Roi à ses ambassadeurs, et des ambassadeurs 
au Roi (Ibid., p. 404, 407, 408, 410); — le « Sommaire de la négo- 
ciation d'Allemagne » par Marillac (Bibl. Nat., fr. 3101, p. 244-245); 

l'instruction au sieur Rascalon <c de ce qu'il aura à faire en Germanie pour 
le service du Roy où il est envoyé par sa Majesté », le 2 4 novembre 1558. 
(Ribier, t. Il, p. 772-774.) 



360 CHAPITRE XIV 

Il interdit tout d'abord à ses représentai! Is à Gâteau- 
Cambrésis de consentir sous aucun prétexte « à traitter 
avec les Espaignols du faict des Trois-Evêchés ». Ce point, 
— nos envoyés avaient charge de le déclarer, — était in- 
dépendant de la rivalité de la France et de l'Espagne; Les 
négociations, qui allaient s'ouvrir, devaient porter sur les 
différends de Henry II, de Philippe II et de l' Angleterre : 
aucune autre nation n'était autorisée à s'y mêler. Il y 
avait six ans que l'Allemagne s'était retirée du conflit euro- 
péen : depuis la disparition de Charles-Quint, ses intérêts 
se trouvaient séparés de ceux de la monarchie espagnole : 
à quel titre rendrait-elle aujourd'hui sa cause solidaire de 
celle de Philippe II? Si elle avait quelques griefs à invo- 
quer contre la France, elle pouvait en demander sa1 Israël ion 
au roi Henry en particulier. Mais il élaii inadmissible 
qu'elle les fil valoir aux conférences de Cateau-Cambrésis, 
où devait s'agiter seulement la querelle des trois puissances 
jusqu'alors en guerre". 

Celle protestation solennelle de ses ambassadeurs était 
dans l'esprit d'Henry II le premier moyen de prévenir 
le danger qui menaçait. La mission en Allemagne de 
MM. de Bourdillon et de Marillac répondait aux mêmes 
préoccupations. L'instruction des deux envoyés nous a été 
conservée et elle nous permet de très bien saisir les menées 
de la politique française. 

L'archevêque de Vienne et M. de Bourdillon, lieute- 
nant-général au gouvernement de Champagne, reçurent 
ordre au commencement de janvier 1 559 de partir à 
petites journées pour Augsbourg, où la Diète était décidé- 
ment convoquée. En chemin ils devaient s'arrêter chez le 



1. Demie, op. cit., [>. 219. — Dareste, Histoire de Franco, t. IV, 
p. 131-132. — De Ruble, Le traité de Cateau-Cambrésis, p. 214. 



MISSION 1)1. M. DE MARILLAC A IUGSBOURG 361 

Comlc Palatin, chez le duc de \\ Qrtemberg, chez le land- 
grave de Hesse et le duc Jean de Saxe et assurer ces 
princes de l'amitié du Roi. Puis, aussitôt arrivés à Augs- 
bourg, ils feraient même oiïice à l'égard de l'Empereur 
Ferdinand. « Hz luy exposeront, dit l'instruction, que sy 
tost que l'occasion et la commodité luy oui esté données, 
le Roy n'a voulu faillir d'envoyer devers luy pour faire le 
debvoir d'amy et bon frère en son endroict et se resjoyr 
avecques luy de son advènement à la dignité impériale, 
comme Prince qu'il en estime digne et qu'il a tousjours 
congneu amateur du repoz et conservation de la liberté 
germanique'. )) Et les ambassadeurs accompagneront 
leurs déclarations « des plus lionnestcs propoz dont ilz se 
pourront adviser, pour concilier l'amytié et bonne intelli- 
gence que le Roy désire doresnavant avoir avecques ledict 
seigneur Empereur 2 ». Ensuite l'archevêque de A ienne 
sollicitera de Ferdinand la faveur d'être entendu à la Diète. 
11 est chargé, dira-t-il, d'exprimer aux représentants de 
l'Empire « l'ennuy et le regret que Sa Majesté le Roy de 
France a eus cy-devant de n'avoir eu plus tost moyen de 
les envoyer visiter, pour rafraischir la parfaicte et entière 
alliance el confédération, qui a. de tout temps esté entre 
le Sainct Empire et ses prédécesseurs 3 ». Si l'Empereur, 
comme il est probable, fait droit à cette demande, Ma- 
rillac, dès l'ouverture de l'assemblée, s'acquittera de sa 
charge. « Il remémorera aux Estatz ce que les Roy s de 
France ont cy-devant mérité dudict Sainct-Empire, et 
comme leur affection s'est continuée jusques en la per- 

1. Instruction à MM. de Bourdillon et de Vienne, janvier 1559. (Michaud. 
op. cit., p. 396.) — Sur la mission de Marillac et de Bourdillon, voir 
François de Rabutin, Commentaires. (Michaud, Nom 1 . Coll. de Mémoires, 
1" série, t. VII, p. 607.) 

2. Ibid. 

3. Ibid. 



362 CHAPITRE XIV 

sonne du Roy Henry par les grans et bons offices qu'il 
s'est efforcé faire, despuys son advènement à la Couronne, 
pour le bien et grandeur de l'AUemaigne et entrelenement 
de sa liberté. » Dans ce but, on le sait, (( il n'a espargné 
îiv sa personne ny ses facultez, qu'il est bien prest d'em- 
ployer encores quand il en sera besoing 1 . » Il espère que 
la Germanie « voudra aussy user de semblable bonne 
volunté envers luy et des mcsmes bons et agréables clépor- 
temens de commune et mutuelle intelligence 2 ». Ainsi 
sera confirmée (( ceste réciproque bienveillance », que se 
sont, depuis si longtemps, témoignée la France et l'Em- 
pire. Enfin, MM. de Marillac et de Bourdillon achèveront 
leur tâche en rendant « visite particulière » aux Princes 
et aux représentants les plus marquants de l'assemblée, et 
en leur affirmant « la bonne volunté du Roy et le désir 
qu'il a de leur demourer amy ». 

Du ton général de cette première partie de l'instruction 
se dégage nettement le dessein de notre politique. iSos 
députés à Câteau-Cambrésis ont déjà mission de protester 
contre la participation possible de l'Allemagne à la confé- 
rence. Mais leurs efforts suffiront-ils à écarter l'éventualité 
que redoute la France? La chose semble douteuse. 
Henry II recourt alors à une manœuvre plus efficace. 
L'Empire est au moment de nous contester l'une de nos 
plus belles conquêtes, l'opinion publique favorise cette pré- 
tention. Que va faire le Roi? Il va intervenir auprès de 
l'Empereur et auprès de l'Allemagne, essayer de s'attirer 
les bonnes grâces de l'un, de réveiller les sympathies de 
l'autre. A Ferdinand il déclarera ses désirs pacifiques ; aux 
Princes de l'Empire il rappellera la part que la France a 
prise naguères à leur affranchissement, les services signalés 



1. Ibid. 

2. Ibid., p. 396-397 



MISSION DE M. DE MARILLAC A IUGSBOURG 363 

qu'elle a rendus à la cause do la liberté germanique! Par 
là Henry II espère conjurer les projets de ses anciens 
alliés. Il doit même lui suffire de les l'aire ajourner. Si la 
Diète, qui est sur le point de se réunir à Àugsbourg, 
gagnée par les déclarations d'amitié de la France, ne ma- 
nifeste à son égard aucun sentiment hostile, si aucune des 
complications, que l'on redoute, ne surviennent à Caleau- 
Cambrésis, avant la fin des négociations, la situation est 
sauvée. La paix, une lois conclue avec Philippe II, le roi 
Henry pourra braver les colères de l'Allemagne. Libre 
enfin de toute inquiétude, il lui sera permis de parler 
plus haut, de se refuser aux sacrifices que l'on voudra 
exiger de lui. Mais, jusqu'à ce jour, il importe de dissi- 
muler, de temporiser. Et c'est là l'objet des dernières 
recommandations faites à nos ambassadeurs. « Il y a sans 
doubte grant apparence, dit l'instruction en terminant, 
qu'à la Diette lesdicts Princes et Estatz menez par l'Em- 
pereur et par ceulx de sa Ligue et faction, pourront faire 
instance auxdits seigneurs de Bourdillon et archevesque 
de Vienne des villes de Metz, Thoul et Verdun, et re- 
monstrer beaucoup de choses tendantes à en vouloir faire 
dessaisir le Roy '. » Dans ce cas, les députés devront dé- 
clarer n'avoir reçu aucune charge à ce sujet. Ils diront 
savoir seulement « que, quand les Princes du Sainct- 
Empire voudront faire parler au Roy de cest affaire, ilz le 
trouveront en cclla si raisonnable qu'ilz auront occasion 
de demourer contens et cognoistront qu'ilz n'ont amy, ni 
allié, plus observateur des biens, liberté et grandeur dudicl 
Sainct-Empire que luy 2 ». Par ces vagues déclarations, 
l'on décidera peut-être l'assemblée à renoncera ses projets : 



1. lltid., p. 398. 

2. Ibid. 



36 \ CHAPÏÏRE XIV 

au pis-aller ou réussira sans doulc « à faire renvoyer le 
différend à la prochaine Diette ». Tel est avant tout le 
désir de la France ' . 

Nos ambassadeurs quittèrent la Cour vers la fin de 
janvier 1559, attendirent quelque temps en Lorraine le 
sauf-conduit de l'Empereur, visitèrent en passant le duc 
de Wurtemberg 2 , puisse bâtèrent de gagner Augsbourg, 
ayant appris que la Diète allait incessamment commencer 
ses délibérations. Ils entrèrent dans la ville le 22 février 3 . 
Ferdinand y était déjà arrivé et avait fixé l'ouverture de 
l'assemblée au 4 mars. Marillac et Bourdillon sollicitèrent 
aussitôt une audience et, le 24 février au matin, ils étaient 
admis en présence de l'Empereur. « Celluy-ci, écrivent 
nos députés, estoit en sa ebambre, retiré en ung coin et 
l'archiduc Charles avecques le duc de Bavières et aultres 
de son conseil rengez le long delà muraille debout et des- 
couvertz. Ledict seigneur nous voyant venir à luy s'ad- 
vança la teste nue pour nous recueillir, ce qu'il fit fort 
gracieusement. » L'entretien fut d'ailleurs le plus courtois 
du monde. Après avoir présenté leurs lettres de créance, 
Marillac et Bourdillon exposèrent l'objet de leur mission 
et Ferdinand leur répondit en les meilleurs termes. Il 
parut tout particulièrement satisfait de se voir officielle- 
ment reconnu par le roi de France son nouveau titre 
d'Empereur, que le Pape prétendait lui contester, et il en 
exprima aux ambassadeurs sa très vive gratitude. Après 
« divers propoz de parfaicte bonnesteté », l'on en vint 



1 . En même temps qu'il faisait partir ses ambassadeurs, Henry II les 
accréditait auprès de 1 Empereur et auprès des États de l'Empire par des 
lettres que le héraut Piémont reçut l'ordre de porter en Allemagne. Voir 
ces lettres, dans Michaud, op. cit., p. 399. 

2. De Marillac et Bourdillon au Roi, 14 février 1559. (Bibl. Nat., IV. 3101, 
p. 'i7-'.9.) 

3. Des mêmes au même, 22 février 1559. (Michaud, op. cit., p. 411.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A A.UGSBOURG 365 

môme à aborder le sujet brûlant de la conférence de Câ- 
teau-Gambrésis, et là-dessus, comme sur le reste, les 
interlocuteurs affectèrent de conserver tout leur sane- 
froid. L'Empereur avait reçu récemment la nouvelle de 
l'ouverture des négociations et il désirait fort « qu'elles 
pussent produire quelque bonne chose propre à mettre 
la chrestienté en repoz ». « En ce temps si plein de 
troubles et d'affliction », chacun devait souhaiter ardem- 
ment la fin des hostilités et ce n'était pas lui qui y mettrait 
(( le moindre retardement ». Marillac et Bourdillon protes- 
tèrent aussitôt des sentiments pacifiques de leur maître : 
et, arrivant ainsi au second point de leur instruction, ils 
déclarèrent que le Roi les avait précisément chargés d'être 
auprès de la Diète les interprètes de ces sentiments. Ils 
espéraient donc que l'Empereur les autoriserait à prendre 
la parole aux Etals, pour y faire, au nom de leur gouver- 
nement, « déclaration d'amylié et bonne intelligence ». 
Ferdinand y consentit, et les nôtres se retirèrent empor- 
tant de cette première entrevue le meilleur espoir '. 

Quelques jours après, Marillac prononça à la Diète un 
long discours, qui nous a été conservé et qui n'est d'ailleurs 
qu'une habile paraphrase de l'instruction que nous avons 
analysée. Par les arguments souvent les plus inattendus, 
l'orateur s'efforce de prouver quels liens étroits unissent la 
France cl l'Allemagne. 11 va jusqu'à rappeler que nos rois 
se glorifient de tirer leur origine de la Germanie et 
qu'ainsi la fraternité des deux peuples remonte à la plus 
haute antiquité. Cette fraternité s'est perpétuée à travers 
les siècles, et d'innombrables traités sont là pour en témoi- 
gner. Peut-on nier en effet, qu'à de rares exceptions près, 



1. De Marillac ol Bourdillon au Roi. 24 février 1559. (Michaud, op. fit., 
p. 'il 2- 'il 't. passim.~) 



',]{]{) CHAPITRE XIV 

une entière et parfaite communauté d'idées et de senti- 
ments ne se soit toujours manifestée entre l'Empire et la 
France ? Les intérêts de ces puissantes nations sont au 
surplus un garant de leur amitié pour l'avenir. Et entrant 
alors dans le cœur de son sujet, Marillac fait brillamment 
valoir les services que nos souverains ont rendus sans 
compter à la Germanie, ceux aussi qu'ils sont prêts à lui 
rendre encore. Soit que l'Empereur ait à se défendre 
contre l'ennemi extérieur, soit qu'il s'agisse de la sûreté 
intérieure de l'Etat, le I\oi très chrétien sera toujours heu- 
reux de contribuer pour sa pari et comme l'ont fait ses an- 
cêtres « à la félicité de l'Allemaigne ». Aussi dorénavant à 
chacune des diètes qui se tiendront dans l'Empire, il en- 
verra des députés qui lui rediront les désirs et les besoins 
de ses alliés. Il pourra alors en pleine connaissance de 
cause s'employer à les satisfaire '. 

Le 10 mars, Marillac transmettait au Roi la traduction 
française de son discours " et l'informait en même temps 
qu'il était permis d'espérer une réponse prochaine et favo- 
rable de l'assemblée. L'Empereur et les Etats, écrit-il, ont' 
semblé « prendre en bonne part ceste tant amyable décla- 
ration de bonne volunté que nous leur faisions de vostre 

part, Sire, et ce qui se peult dire pour l'heure c'est 

qu'ilz ont usé de toute honnesleté et gracieuseté envers 



1. Discours de Marillac. (Bibl. Nat., fr. 3101, p. 267-276, passim.) — 
Sur le discours de Marillac, cf.: Brantôme, t. I, p. 83. 

2. « Monseigneur ce matin a esté prononcée par moy la proposition en 
latin epic j'avois auparavant dressée et dont la copie est en latin avecques la 
présente et la translation en françois dans le pacquet du Roy ; Dieu m'a l'aict 
ceste grâce non seullcment de la dire par cueur et sans prothocolle, comme 
nos ambassadeurs cy-devant avoient accoustumé user, mais aussi d'avoir eu 
merveilleuse silence avecques démonstration de les avoir tous satisi'aicts. a 
De Marillac au Cardinal de Lorraine, 16 mars 1559. (Michaud, op. cit., 
p. 418.) Celte lettre est faussement datée du 17 dans Michaud. Cf.: Bibl. 
Nat. , fr. 3101, p. 119. 



MISSION DE M. Dl. MARILLAC \ VUGSBOURG 36"î 

nous, tant à nous envoyer quérir en nos logiz pour nous 
y faire ramener par seigneurs depputez de la pari de l'Em- 
pereur, des Elleclcurs et des Eslalz, qu'en tous autres res- 
peels qui concernoient l'ofFice qu'avons à faire 1 . » 

Ainsi la négociation paraissait « s'encheminer » au gré 
des désirs de la France et le Roi en exprima aussitôt sa 
satisfaction à MM. de Marillac et Bourdillon. De Caleau- 
Cambrésis, ajoutait-il, il recevait aussi d'excellentes nou- 
velles. Ses députés étaient sur le point de s'accorder avec 
ceux du Roi Catholique sur la plupart des articles du traité et 
bientôt la France serait de ce côté libre de toute inquiétude 2 . 

Malheureusement les choses n'étaient pas aussi (( prez 
de la conclusion », qu'il pouvait le paraître. Quelques 
jours en effet s'étaient à peine écoulés depuis leur arrivée 
à Augsbourg que déjà nos ambassadeurs perdaient de leur 
assurance. L'excellent accueil qu'ils avaient reçu, les 
« bons traitemens », dont ils avaient été l'objet, avaient 
pu leur faire illusion sur les véritables sentiments de l'Em- 
pire et de l'Empereur surtout. Cette illusion ne résista pas 
à une observation plus attentive des hommes et des choses. 
Des mains amies se chargèrent du reste de leur ouvrir les 
yeux. Marillac avait retrouvé à Augsbourg un grand 
nombre des relations qu'il s'était créées en Allemagne 
pendant son dernier séjour. Son ancien interprète notam- 
ment, « homme de grande suffisance et intelligence », 
était très à même de le bien renseigner 3 . De divers côtés 
nos députés apprirent donc bientôt qu'ils n'étaient pas au 

1. Addition à la leltre du Roi, 16 mars 1559. (Michaud, op. cit., p. 418.) 

2. Du Roi à MM. de Marillac et de Bourdillon. (Bibl. Nat., fr. 3101, 
p. 155-159. passim.") 

'À. La présence à Augsbourg de ce personnage était connue de la cour de 
France, puisque l'instruction de MM. de Marillac et de Bourdillon les auto- 
risait « à luy accorder telle pension qu'ilz adviseroient ». 



368 CHAPITRE \I\ 

bout de leurs peines. Ferdinand, on le leur affirma du 
moins, n'avait nullement renoncé à l'aire valoir à Câteau- 
Cambrésis les droits de l'Allemagne : il y était môme en ce 
moment très vivement poussé par ses conseillers et les bel- 
les paroles, qu'il avait prodiguées aux envoyés de la 
France, n'étaient qu'un moyen de mieux dissimuler les 
rapports suivis qu'il entretenait avec la cour d'Espagne et 
avec l'ambassadeur de Philippe II, présent à la Diète. 
Marillac ne tarda pas du reste à remarquer lui-même 
les manœuvres suspectes de ce dernier personnage, « qui 
usoit de tous les offices qu'il pouvoit pour défavoriser secrè- 
tement les intérêts de la France en Allemaigne 1 », et ne 
perdait pas une occasion de desservir nos représentants 
auprès de l'Empereur et auprès des Etats. « Les prac- 
liques » du due d'Arembcrg n'étaient guère moins à re- 
douter. A ces influences était dû sans doute le bruit qui 
commençait à courir que MM. de Marillac et de Bour- 
dillon étaient venus à Augsbourg dans le but « de troubler 
la Germanie », comme Henry II l'avait fait « du tems du 
feu Duc Morice de Saxe ». Et beaucoup de princes, prenant 
Marillac pour l'évêque de Bayonne, « qui avoit conduict 
toute la tragédie qui avoit esté alors jouée », étaient très 
disposés à accueillir ces perfides insinuations". 

Dans les derniers jours du mois de mars, un événement 
significatif vint d'ailleurs donner raison aux craintes 
de nos députés. La nouvelle se répandit tout à coup à 
Augsbourg que la paix allait être signée à Câteau-Cam- 
brésis et dans les conditions, disait-on, les plus désavan- 

1. « Sommaire de l'ambassade ». (Bibl. Nat., fr. 3101, p. 248.) 

2. Ibid., p. 247-248. — Jean du Fraissc, évêque de Bayonne, avait été 
chargé en 1551 par Henry II, d'une mission auprès des Princes d'Allemagne. 
Celte mission avait précédé de quelques mois le traité de Fricdwald. Cf. : 
M is de Monsticrs-Mérinvillc, Un évêque ambassadeur au XVI e siècle. 
Jean des Monsiiers, seigneur du Fraisse, évêque de Bayonne. 



MISSION DE M. DE MAMLLAC \ \ l (isiioi lu; 369 

lagcuses pour la France. Sur ce dernier point surtout les 
ennemis du Roi ne tarissaient pas. Henry II, aies entendre, 
étaitprès de se soumettre à toutes les exigences de son ri- 
val. Il consentait à restituer presque en leur entier les con- 
quêtes laites par lui au cours de la dernière guerre. Tel 
riait son désir de la paix, qu'il ne croyait pas l'acheter trop 
cher au prix de ces sacrifices. Et afin que l'on ajoutât foi 
à ces avis, leurs auteurs prétendaient les tenir de divers 
anihassadcui's aux Pays-Bas 1 . 

De pareilles nouvelles élaient faites, il faut l'avouer, 
pour étonner et effrayer à la fois nos représentants : pour 
les étonner, car ils n'en recevaient aucune confirmation 
de leur gouvernement 2 ; pour les effrayer aussi, car ils 
virent bientôt clairement à qui en remontait la respon- 
sabilité et dans quel but agissaient les ennemis delà France. 
L'Empereur, écrivent-ils, peut redouter que la Diète, 
circonvenue par les belles promesses de la France, refuse 
de se prononcer en faveur d'une intervention de l'Alle- 
magne à Gâteau-Cambrésis. C'est à une semblable éven- 
tualité qu'il veut s'opposer de tout son pouvoir. La Ger- 
manie doit-elle en elfet laisser échapper l'occasion unique 
qui se présente de recouvrer ce qu'elle a perdu ? Ne serait- 



1. De Marillac et Bourdillon au Roi, 2 avril 1559. (Bibl. Nat., fr. 3101, 
p. 137.) — « Les jours de Pasques derniers sont passez en ces propoz de 
paix qu'on publyoit par deçà avecques telle défaveur du Roy que sans nostre 
contradiction tout le monde eust esté surmonté par la persuasion des adhérans 
du Roy Catholique. Il n'est pas jusques au maistre de la poste de cestc ville 
qui ne retirast des ambassadeurs des présens pour les avoir asseurez de ceste 
bonne nouvelle. » De Marillac et Bourdillon au Connétable, 2 avril 1559. 
(Jbid., p. 141-ri2.) 

2. « Monseigneur, despuys huit jours en ça tout ce monde fit un grant 
bruyet de la paix qu'on disoit estre faicte avecques si grand désadvantaige du 
Roy qu'il n'est possible de plus sans ce qu eussions moyen de con- 
tredire pour n'avoir eu aulcune lettre de la Court despuys le cinquiesme du 
moys passé. » Des mêmes au même, 26 mars 1559. (/Lie/., p. 132-133) 

24 



370 CHAPITRE XIV 

ce pas la la plus lourde faulc qu'elle pourrait commettre ! } 
Ferdinand se décide donc à forcer en quelque sorte la main 
à l'assemblée. Voici qu'il présente la France comme dis- 
posée à tout accepter au prix de la paix. Philippe II n'a 
eu qu'a demander pour obtenir. L'Empire doit imiter cet 
exemple et joindre ses réclamations à celles de l'Espagne. 
Au lieu de se fier aux vagues protestations d'une sympathie 
douteuse, il faut exiger immédiate satisfaction du roi de 
France. Le moment est favorable, il ne se retrouvera peut- 
être jamais. Lorsque Henry II aura traité avec l'Espagne, 
il redeviendra bientôt « frais et fort contre la Germanie», 
et ce sera seulement les armes à la main que celle-ci pourra 
revendiquer son bien. Tout à l'heure au contraire, l'Empire 
n'a qu'à parler et par l'intermédiaire de Philippe II, il est 
assuré d'une facile victoire 1 . 

Et ce qui augmentait les appréhensions de MM. de Ma- 
rillac et de Bourdillon, c'est que les Etats paraissaient près 
d'obéir à ces funestes suggestions. Celte réponse favorable, 
que l'assemblée avait promis de leur rendre dans un très 
court délai, nos négociateurs l'attendaient depuis trois 
semaines, et ce retard leur causait de cruelles inquiétudes". 
Finalement ils en arrivèrent à juger la situation désespérée. 
La Diète, écrivent-ils au Roi, va sans aucun doute se laisser 
entraîner aux desseins qu'on lui dicte. Elle enverra des 
agents à Câteau-Cambrésis : Philippe II acceptera de pren- 
dre en main la cause de l'Allemagne et d'inscrire au traité 
la restitution immédiate par la France des Trois-Evèchés. 
Pour l'y décider, l'Empereur lui promettra le secours de 
ses armes, au cas d'une reprise des hostilités avec Henry IL 



1. De Marillacct Bourdillon au Roi, 2 avril 1559. (Ibid., p. 137-138.) 
— Sommaire de la légation. (Ibid., p. 249.) — De Marillac et Bour- 
dillon au Boi, 7 avril 1559. (/bid.. p. 149.) 

2. De Marillac au cardinal de Lorraine, 7 avril 1559. (fbid., p. 153.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A UJGSBOURG 37J 

Dès lors la France se trouvera pincée dans celle terrible 
alternative : ou de se dessaisir d'une précieuse conquête, 
ou, pour la défendre, de recommencer la guerre contre 
l'alliance de Philippe II et de l'Allemagne. 

Nos ambassadeurs passèrent plusieurs jours dans de 
perpétuelles alarmes. Ils ne recevaient de France aucune 
nouvelle, et ce silence venant confirmer leurs prévisions, 
ils demeuraient en proie au plus profond découragement. 
Mais, grâce à Dieu ! le malheur qu'ils prévoyaient nous fut 
épargné et l'on peut aisément se figurer leur satisfaction, 
lorsqu'ils apprirent enfin que, le 3 avril, la paix avait été 
signée entre la France et l'Espagne et que les plénipoten- 
I mires étaient tombés d'accord pour écarter expressément 
de leurs discussions la question des Trois-Évêchés ' . 

MM. de Marillac et de Bourdillon s'étaient d'ailleurs, il 
faut le reconnaître, singulièrement exagéré la gravité de la 
situation. Lue chose certaine, c'est que Ferdinand était 
intervenu auprès de Philippe II pour essayer de le décider 
à appuyer, le moment venu, les revendications de l'Alle- 
magne 2 . Ce fait doit demeurer hors de doute, bien que la 
rareté des documents ne nous permette pas d'aller au 
delà d'une simple affirmation et que le détail des menées 
impériales à Câteau-Cambrésis nous échappe. Mais ce que 
nous savons mieux, ce sont les causes de l'échec de Ferdi- 
nand. En réalité ses projets n'avaient pu gagner ni l'adhé- 
sion de Philippe II, ni l'approbation de la Diète. L'adhésion 
de Philippe II d'abord. Le Roi Catholique désirait en effet 
la paix tout aussi sincèrement que Henry II et il n'avait pas 



1. Du Roi à MM. de Marillac et Bourdillon, 8 avril 1559. (Ibid.,u. 196- 
197.) 

2. Du Roi à MM. de Marillac et Bourdillon, 6 février 1559. (Michaud, 
op. cit., p. 407.) — De Marillac et Bourdillon au duc de Guise, 22 février 
1559. (Ibid., P . 410.) 



372 CHAPITRE XIV 

cru devoir compromettre le succès des négociations enta- 
mées avec la France, en se faisant le champion des récla- 
mations de l'Allemagne. « Monsieur l'ambassadeur, disait 
Philippe II à l'envoyé vénitien, je veux la paix à tout prix 
et si le roi de France ne l'avait pas demandée, je l'aurais 
demandée moi-même 1 . » Et quelques jours plus tard il 
écrivait à Granvelle : « Je vous dis qu'il est de toute im- 
possibilité de continuer la guerre 2 . » C'est que les finances 
de la monarchie espagnole étaient épuisées et que l'argent 
manquait pour payer les troupes. Dans ces conditions, 
Philippe II pouvait-il se prêter aux désirs de Ferdinand:* 
11 était vraisemblable que la France romprait les pourpar- 
lers de Cateau-Cambrésis et reprendrait les armes, plutôt 
que d'abandonner les Trois-Evêchés. L'Empereur assurait, 
il est vrai, que l'Allemagne serait prêle alors à intervenir 
elle aussi dans la lutte. Mais ces avances ne pouvaient 
suffire à triompher des très fermes résolutions de Phi- 
lippe II. 

Au surplus, malgré les pressentiments de nos ambassa- 
deurs à Augsbourg, les desseins de Ferdinand n'avaient 
guère trouvé plus d'écho auprès de la Diète qu'auprès de 
Philippe II. Certes, l'Allemagne déplorait autant que son 
maître la perle qu'elle avait faite en 1552. Mais, d'autre 
part, elle comprenait, aussi bien que Philippe II, qu'en 
dépit de toutes les instances et de toutes les menaces, la 
France préférerait recommencer la guerre que condescendre 
au sacrifice que l'Empire prétendrait lui imposer. Or, 
la Germanie souhaitait avant tout de vivre en paix, et 
la perspective des plus brillants avantages devait rester 



1. Lettre de Suriano, ambassadeur vénitien auprès de Philippe II, citée 
par Forneron, Les ducs de Guise, t. I. p. 255. 

2. Lettre de Philippe II à Granvelle, citée par Forneron. (fbid.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC \ AI GSBOURG 373 

impuissante à lui faire abandonner la neutralité où elle se 
retranchait depuis sept ans. Aussi n'avail-elle accueilli 
qu'avec froideur les propositions de Ferdinand 1 . 

En dépit cependant de l'échec qu'il venait d'éprouver, 
l'Empereur n'abandonna pas l'espoir de faire triompher 
ses plans. La conclusion de la paix de Cateou-Cambrésis 
le privait décidément du concours de l'Espagne sur lequel 
il avait compté. Mais, malgré tout, la situation ne lui 
semblait pas trop compromise et il ne renonçait pas à 
l'idée d'obtenir de la France les avantages qu'il ambition- 
nait. Une chose n'était pas douteuse : les engagements 
auxquels Henry II venait de souscrire à Câteau-Cambrésis 
étaient des plus onéreux. Il avait rendu toutes ses posses- 
sions du Piémont et de la Savoie, un grand nombre de ses 
places du Nord ou du Milanais. Le seul profit réel était 
pour lui l'acquisition de Calais et de Guines 2 . De ce fait 
il était permis de conclure à l'extrême nécessité où devait 
se trouver le monarque et ce fut là le point de départ des 
nouveaux projets de Ferdinand. Philippe II a refusé de 
seconder les prétentions de l'Allemagne. Pourquoi celle-ci 
ne tenterait-elle pas d'agir aujourd'hui en son propre nom? 
Sans doute la paix, que la France vient d'obtenir de l'Es- 
pagne, lui permettra de reprendre bientôt ses forces: mais 
en ce moment elle reste bien peu redoutable, et il est encore 
temps pour l'Empire de poser des conditions à l'ennemi 
qui vient de donner la preuve éclatante de sa faiblesse. 
Telles sont les idées que Ferdinand développe aussitôt 



1. « Los Allemans ne sont si obstinez à deflendre ce qu'ilz ont perdu qu'ilz 
y veullent deppendre et hazarder le leur, comme il est dict dez deux mil ans 
en ça qu'ilz oblient voluntiers les biens et les maux qu'on leur faict » 
{Sommaire de la légation. Bibl. JNat., fr. 3101, p. 252.) 

2. Dccnie, op. éd., p. 227-228. 



374 CHAPITRE XIV 

devant la Dièlc. Il lui peint sous les plus noires couleurs 
« le pouvre estât de la France » et l'abaissement où elle 
est tombée. Il conjure les députés de se résoudre enfin à 
parler baut et ferme et leur fait entrevoir le succès que 
peuvent encore obtenir à ce moment d'énergiques reven- 
dications. (( jNous avons sceu de bien bon lieu, écrit Maril- 
lac, que l'Empereur a répété en pleine assemblée des 
Estatz que le Roy, son nepveu, . . . . rccouvroit par le moyen 
de la paix, tant pour luy que pour ses amis, bien l w 25 
villes ou places fortes,.... en donnant par là assez à con- 
gnoistre combien il désiroit imprimer à ceste nation le party 
de son nepveu estre grant et avantageux et d'aultant 
amoindrir le vostre et partant inciter ces Estatz d'avoir 
inoings de respect à vous entamer, Sire, le propoz desdicls 

Metz, Tboul et Verdun Ceulx qui veulent défavoriser 

vos affaires tascheront en effet de rendre lesdicts Estatz 
indienez, si vous ne leur laites raison, comme ilz disent 

o 

qu'avez faict à tous aultres 1 . » 

Les déclarations de Ferdinand réveillaient ainsi toutes 



1. De Marillac et Bourdillon au Roy, le 14 avril 1559. (Bibl. Nat., 
fr. 3101, p. 188-192, /Htssim.) — « En ceste sorte, Sire, et devant la paix 
et despuis la conclusion d'iccllc l'on a faict tout ce qu'on a peu pour défa- 
voriser vos affaires et pour aigrir l'Empire contre vous et vous faire Lascher 
Metz. L Empereur mesme a remonstré cpie vous, Sire, estant espuysé de 
finances aviez pour la paix rendu plus de six-vingt places à son nepveu ou à 
ses ainvs et partant que si Ion laissoyt couller ceste vraye saison de ravoir 
Metz, Thoul et Verdun qu'il ne convenoyt plus espérer qu'on les peust 
jamais ravoir, d'aultant que vous, Sire, ayant par ceste paix laissé l'espérance 
de vous agrandir en Italye, tourneriez vos desseings vers le Rhin au dom- 
mage de la Germanie y ayant desjà ung tel pied comme Metz. Et pour 
donner plus de coulleur à ce faict, pour ce que 1 Allemaigne est composée 
d une infinité de villes, princes et potentatz, Ion a faict translater et tourner 
le traité de la paix en allemant et en latin et maintenant se vent par toute 
la Germanie, pour monstrer la paix estre faietc a vostre désadvantage et par- 
tant que vous, Sire, ayant esté réduict à faire la pluspart de ce que le Roy 
Philippes a voulu, c'estoit la saison de poulser oultre pour vous faire aussj 
rendre Metz. » {Sommaire de la légation. Ibid., p. 249.) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A A.UGSBOURG 375 

les craintes de nos envoyés. Assurément la situation était 
moins grave que précédemment. Car si des difficultés 
survenaient du côté de l'Allemagne, la France, délivrée 
maintenant de son plus redoutable adversaire, Philippe II, 
pourrait mieux y Taire face. Mais, d'autre part, comme le 
supposait Ferdinand, Henry II sortait épuisé d'une lutte 
de sept ans et n'était pas en état de défendre bien énergi- 
quement ses droits. MM. de Marillac et de Bourdillon le 
comprenaient, et ils n'apprirent pas sans effroi qu'une 
commission nommée par la Diète allait au premier jour 
se présenter à leur logis, pour les interroger expressément 
sur le fait de leur charge. Les Etats s'étaient-ils donc 
ralliés aux plans de Ferdinand et un ultimatum allait-il 
être signifié à la France? 

Mais encore une fois tout devait se terminer heureuse- 
ment. Et aussi bien, dès les premiers mots des envoyés de 
la Diète, Marillac et Bourdillon sentirent se calmer leurs 
appréhensions. Sans doute les délégués de l'assemblée 
abordèrent délibérément le « différend de Metz » : sans 
doute ils exposèrent que dès 1555 « les Princes avoienl 
escript lettres au Roy de France sur l'occupation d'aulcungs 
éveschés et territoires de l'Empire, comme de Thoul, 
Metz et Verdun et partie de Liège )), et qu'ils s'étonnaient 
de n'avoir reçu depuis aucune réponse ; sans doute enfin 
ils demandèrent à MM. de Marillac et de Bourdillon «. s'ilz 
avoient aulcune mission de leur déclairer sur ce poinct le 
fons de l'intention de leur maistre ». Mais ils parurent 
agir sans conviction et par pur acquit de conscience. Lors- 
qu'en effet les nôtres eurent répondu qu'à leur connais- 
sance le roi de France n'avait jamais reçu d'Allemagne le 
message auquel il était fait allusion: lorsqu'ils eurent 
ajouté que leur seule charge était d'assurer la Germanie du 
bon vouloir et de l'amitié de Henry II, les députés sem- 



376 CHAPITRE XIV 

Lièrent se contenter de ces déclarations et se retirèrent 
sans insister davantage 1 . 

En fait, les projets modifiés de Ferdinand n'avaient pas 
trouvé à la Diète plus de partisans que ses premières pro- 
positions. Et nos représentants ne tardèrent pas d'ailleurs 
à être entièrement rassurés. Le 27 avril, leur fut rendue 
cette réponse jusque-là si impatiemment attendue : elle se 

trouva combler leurs désirs. « Sire, écrit Marillac au l\oi 

ce jourd'huy la responce nous a esté faicte en pleine assem- 
blée des Estatz, avecques mesmes cérémonies qui furent 
tenues lors de nostre proposition. Pour le faire court, les 
parolles en sont fort doulces et gracieuses pour le regard 
de l'amitié du Sainct-Empire en vostre endroict et res- 
pondent par ordre à ce qui estoit contenu en noslre propo- 
sition 2 . » La Diète affirmait, il est vrai, en commençant, 
« qu'au sujet de Metz », l'Empire n'oublierait point défaire 
en lemps opportun « instance auprès du Roy ». Mais 
puisque MM. de Marillac et de Bourdillon n'avaient reçu 
sur ce point aucune instruction, les Etats ne voulaient pas 
pour le moment insister davantage. Ils se contentaient 
donc de remercier la France des témoignages de sympa- 
thie qu'elle leur avait fait parvenir et des intentions paci- 
fiques qu'elle avait tenu à leur manifester. L'Allemagne ne 
désirait rien tant, elle aussi, « qu'une ferme et syncère 
alliance», et elle se réjouissait et « se congratuloit fort » 
des sentiments du Roi 3 . 

En somme les vœux de la cour de France étaient ac- 
complis. Aux déclarations de nos ambassadeurs, la Diète 



1. De Marillac et Bourdillon au Roi, 14 avril. {Ibid., p. 189-191, 
passim.) 

2. De Marillac et Bourdillon au Roi, 27 avril 1559. {Ibid.. p. 216-217.) 

3. Ibid. — Voir le texte de la réponse des Étals. {Ibid.. p. 2.'50-235), 
et la « réplicque » faite par les ambassadeurs {Ibid.. p. 235-236-) 



MISSION DE M. DE MARILLAC A V.UGSB0URG 377 

répondail de la manière la plus satisfaisante et la plus 
propre à dissiper nos craintes. Certes elle avouait ne pas 
renoncer à l'espoir de rentrer un jour ou l'autre en pos- 
session des Trois-Evêchés. Mais pouvait-elle en vérité agir 
autrement? Un point capital restait toujours acquis : l'Al- 
lemagne ajournait pour un temps ses revendications et 
c'était là le plus précieux avantage qu'il nous fût possible 
d'espérer. La paix conclue à Câtcau-Cambrésis allait nous 
permettre de bientôt recouvrer nos forces et si l'Empire 
venait un jour à soulever de nouveau « ce différend de 
Metz », il n'aurait plus affaire à un adversaire épuisé et 
abattu, mais à un ennemi capable de résister victorieu- 
sement. 

Bien des raisons au surplus devaient en ce moment 
rassurer la France contre la crainte d'une prochaine agres- 
sion de l'Allemagne. Les considérations, qui avaient ins- 
piré les déclarations pacifiques de la Diète, étaient trop 
graves en effet pour qu'elles pussent de longtemps encore 
être écartées. Devaient-elles même l'être jamais ? Et ceci 
nous amène naturellement à rechercher les causes de l'at- 
titude que les Etats venaient d'adopter vis-à-vis de la 
France. Ces causes, Marillac va nous les exposer en détail. 

L'archevêque de Vienne rédigea en effet à son retour 
d'Allemagne un « sommaire de son ambassade », qui 
éclaire très nettement la situation politique de l'Empire en 
cette année 1550, situation singulièrement embarrassée et 
qui était bien faite, reconnaissons-le, pour justifier les tem- 
porisations de la Diète à l'égard de la France. « Sire, écrit 
Marillac au Roi, à qui observe l'eslat de la Germanye, il 
n'y a apparence par laquelle on puisse congnoistre qu'elle 
soyt de longtemps pour prendre les armes contre vous 1 . » 

1. Sommaire de la légation. (Ibid., p. 250.) 



378 



CHAPITRE XIV 



Ne considérerait-on d'abord que les troubles religieux qui 
la divisent, qu'on aurait déjà là une raison suffisante d'a- 
voir confiance. « Ces troubles sont en effet pour croistre 
plustost que pour diminuer. » Les catholiques veulent 
recouvrer les territoires enlevés à leurs pasteurs par les 
protestants et ceux-ci non seulement sont résolus à ne rien 
restituer, mais bien au contraire prétendent « s'agrandir 
encore aux despenz des ecclésiastiques ». Et il ne faut 
point compter que l'empereur Ferdinand mette un terme 
à ces querelles. « L'Empereur Charles, qui estoit grant et 
heureux, n'en put jamais venir à bout, par où l'on doibt 
estimer que cestuy-cy, qui est pouvre de bien et foible de 
jugement et d'aillieurs malheureux, fera encores m oings ' . » 
Réussirait-il du reste à amener une entente « sur le faict 
de la relligion », l'Empire serait encore bien loin d'être 
pacifié. Aux différends religieux viennent s'ajouter en effet 
d'autres divisions, des divisions politiques et des haines 
profondes entre les princes, qui vivent en perpétuelle dé- 
fiance les uns des autres, si bien qu'au cas où l'Allemagne 
déclarerait la guerre à la France, « les Estatz seroient em- 
peschez de s'accorder mesme d'un capitaine 2 ». 

Et les embarras extérieurs ne le cèdent en rien à ceux 
du dedans. Sans parler du danger, ancien déjà mais tou- 
jours imminent, que les Turcs font courir à la Germanie, 
sans parler des continuelles usurpations des Vénitiens, un 
nouveau et sérieux péril menace l'Empire : « cellui du 
Moscovite ». « L'on parle fort en Allemagne de la des- 
cente du Moscovite dans le païs de Livonie, qui est de 
l'Empire, où il a faict un grant progrez avecques apparence 
de s'étendre sur la mer Baltique. » Le Tsar mène là « une 
guerre cruelle et barbare jusques à faire désenterrer les 

1. Ibid., p. 251. 

2. Ibid., p. 253. 



MISSION DE M. Dli MARILLAC A ALGSBOLUG 'Mi) 

morts et parlantes! pour la Germanye ung second Turc i ». 
En sorte que, si déjà les Allemands « n'avoient point tant 
d'affaires dans leur maison », les dangers extérieurs, qui 
les menacent, « suffiraient à leur faire tourner le visaige 
d'un aultre coslé que de celluy de la France ». 

Néanmoins, « pour ce qu'il n'y a riens de certain en ce 
monde », le Roi doit toujours persévérer dans la politique 
qu'il a adoptée à l'égard de l'Allemagne. 11 faut continuer 
« à entretenir les Princes gracieusement, sans toutesfoys 
faire démonstration qu'on en ayt grand; affaire,... mais 
en leur monstrant seullement combien ilz doivent attendre 
de l'amylié de la France ». 11 faut surtout empêcher que 
l'Empereur ne prenne sur eux trop d'ascendant, et le meil- 
leur moyen d'y réussir, c'est de ne jamais perdre une 
occasion de (( les exciter en soubz main à la rébellion » . 
« Estant asseurez du costé du Roy, ilz se sentiront plus 
fortz et se rendront plus difficiles à accorder les demandes 
de l'Empereur. » Quelques-uns d'entre eux pourront 
d'ailleurs être aisément gagnés. Vis-à-vis de l'archevêque 
de Trêves, du duc des Deux-Ponts, de l'Electeur Palatin, 
du landgrave de Hesse, il suffira de quelques avances et de 
quelques pensions 2 . 

Ainsi, aux services qu'il venait de rendre à son maître 
pendant son ambassade, Marillac en ajoutait d'autres sous 
la forme des plus sages et des plus prudents conseils. Il 
faisait profiler la cour de France de la longue expérience 
qu'il avait acquise pendant près de vingt années de diplo- 
matie et de la connaissance approfondie que lui avaient 
donnée des affaires de l'Empire ses précédents séjours en 



1. Ibid., p. 253. — Lettre de MM. de Marillac et Bourdillon au Roi, 
2 avril. (Bibl. Nat., l'r. 3101, p. 140.) 

2. « Sommaire de la légation. » {lbid., p. 254-256 ) 



380 CHAPITRE XIV 

Allemagne. Malheureusement pour notre politique, sa 
négociation à Augsbourg était la dernière dont il devait être 
chargé. Il ne lui restait plus qu'un an à vivre, et pendant 
cette année c'est sous un jour nouveau, comme homme 
politique, qu'il va nous apparaître. 



CHAPITRE XV. 

MARILLAC, HOMME POLITIQUE. 
(1560.) 



Le discours de M. de Marillac à l'assemblée des Notables de 
Fontainebleau. — Sa conspiration contre les Guise. — Sa mort. 



Trois mois après la conclusion de la paix de Câteau- 
Gambrésis, Henry II mourait et sa mort était le signal des 
plus déplorables événements. Ce roi, que l'on a si souvent 
accusé d indolence et de faiblesse, avait eu du moins ce mé- 
rite de tenir la balance égale entre les deux factions qui, 
depuis plus de dix ans, divisaient la cour de France. Il avait 
su profiler tantôt de la vieille expérience du connétable de 
Montmorency, tantôt des talents militaires du duc François 
de Guise, et s'il devait à l'un quelques-uns des plus beaux 
succès diplomatiques du règne, il était redevable à l'autre 
de la prise de Calais. Lui disparu, le trône de France est 
occupé par un enfant de seize ans et le dénoûment, qu'avait 
relardé la prudence du monarque défunt, se précipite. Dès 
avant les funérailles de Henry II, l'on entrevoit le triom- 
phe définitif de la maison de Guise. Les Lorrains pren- 
nent la direction des affaires, dominent le Roi, s'assurent 
de la neutralité de la reine mère Catherine de Médicis 1 , 

1. Forneron, Les ducs de Guise et leur rpoque, t. I, p. 285-291. 



382 CHAPITRE XV 

et écartent de la Cour tous ceux qui jusqu'à ce jour leur 
ont fait opposition. Le vieux Connétable esl un des premiers 
sacrifiés. Toute part au gouvernement lui est retirée: on 
ne lui laisse que le droit strict d'assister au Conseil Privé ; 
il est exclu du Conseil politique des affaires ' ; la plupart de 
ses partisans l'abandonnent, et, après avoir reçu du Roi un 
affront public, il comprend que l'heure de la retraite a 
sonné et se relire dans sa demeure princière de Chantilly 2 . 
Dès lors les Guise sont les maîtres. Le duc François et le 
cardinal de Lorraine s'arrogent une autorité discrétionnaire 
et ne maintiennent dans les charges et emplois de la Cour 
que des gens sûrs et des partisans éprouvés. Marillac fut 
naturellement parmi ces favorisés. Nous avons vu les 
témoignages et les protestations de fidélité que, pendant les 
dernières années du règne de Henry II, il n'avait cessé de 
prodiguer aux Guise. En conséquence nous ne pouvons 
nous étonner d'apprendre qu'il ne perdit rien, bien au 
contraire, à la révolution de palais qui venait de s'opérer. 
Il demeure membre du Conseil Privé, où ne siègent plus 
guère que des créatures des Lorrains 3 et, au début du 
règne de François II, il nous apparaît comme entièrement 
dévoué au parti vainqueur. 

Pourtant, moins d'un an après, nous le trouverons au 
rang des adversaires les plus déterminés de ce parti : il ne 
craindra point alors de protester énergiquement contre les 
desseins des Guise, il se rapprochera de Montmorency et sa 
carrière politique se trouvera finalement compromise dans 
une conspiration contre la maison de Lorraine. 

Cette dernière volte-lacc de l'homme politique chez 



1. lbid., p. 260-262. 

2. Décrue, Anne de Montmorency (sous Henry 11, François II et 
Charles IX), p. 258-259. 

3. Bibl. Nat., fs. Dupiiy, vol. 128, fol. 9 r°. 



MARILLAC, HOMME POLITIQUE 383 

Marillac a d'ailleurs, disons-le tout de suite, des motifs 
plus graves et des raisons plus élevées que celle qui, en 
1556, lui avait fait abandonner le service du connétable 
de Montmorency. Peut-être même estimera-t-on que l'ar- 
chevêque de Vienne a racheté, par sa courageuse con- 
duite en 1560, ce qu'avait pu avoir de blâmable l'altitude 
qu'il avait prise quatre ans auparavant vis-à-vis de son an- 
cien protecteur. 

La soudaine évolution de Marillac, à laquelle nous fai- 
sons allusion, a ses causes dans la réaction qui, quelques 
mois seulement après leur victoire, se manifesta contre les 
Guise chez la plupart des esprits éclairés et des patriotes 
sincères. Ce mouvement trouva des partisans parmi ceux- 
là mêmes qui avaient favorisé le triomphe des Lorrains et 
l'on peut aisément se l'expliquer. Les motifs de méconten- 
tement ne manquèrent pas bientôt en effet contre la faction 
qui avait mis la main sur le pouvoir. L'indignation qu'ex- 
citent chez les anciens conseillers de François I" et 
d'Henry II les complaisances des Guise vis-à-vis de l'Es- 
pagne 1 ; l'abandon de la vieille politique française, dont la 
tradition avait été jusqu'alors de s'appuyer à l'extérieur sur 
les pires ennemis de l'Espagne et de l'Autriche, c'est-à- 
dire sur les Réformés d'Allemagne et d'Angleterre 2 ; les 
persécutions incessantes que le fanatisme des nouveaux 
favoris dirige contre les Prolestants du royaume et qui 
soulèvent chez tous les esprits libéraux la plus légitime 



1. De Thou, Histoire universelle (Trad. fr. par Desfontaines, 
Lebeau, etc.), t. III, p. 381-382. 

2. Dès leur arrivée au pouvoir les Guise rompent nettement avec les 
princes luthériens d'Allemagne et mettent fin à l'espèce de compromis pra- 
tiqué par Henry II, persécutant les Réformés de France et recherchant 
l'alliance des protestants d'Allemagne. La politique des Lorrains est aussi 
nettement hostile à l'Angleterre, contre laquelle ils soutiennent les droits à 
la couronne d'Ecosse de leur nièce Marie Stuart. 



384 CHAPITRE XV 

irritation 1 ; telles sont quelques-unes des raisons qui ex- 
pliquent et justifient la sourde opposition avec laquelle la 
maison de Lorraine va bientôt avoir à compter. Cène sont 
point les seules, ni les plus sérieuses. La conjuration 
d'Amboise, fomentée sans doute par les Réformés de 
France, mais aussi par les ennemis du nouveau gouverne- 
ment, nous dévoile en effet bien d'autres griefs, parmi les- 
quels deux surtout devaient rallier les voix de l'opinion. 
« Le premier prétexte de la conjuration, dit de Thou, fut 
que les Guise avoient usurpé l'autorité souveraine sans le 
consentement des États-Généraux et, qu'abusant de la 
faiblesse du jeune Roi, ils s'étoient rendus maîtres des ar- 
mées 2 . » En fait, tous les modérés, voyant le sort delà na- 
tion placé entre les mains d'un monarque encore enfant et 
de dangereux ambitieux, estimaient que le salut ne pouvait 
être espéré que de la nation elle-même. Ils souhaitaient 
donc ardemment la convocation des Etats Généraux, qui 
devaient faire entendre hautement les plaintes que chacun 
murmurait tout bas, mais dont personne n'osait assumer la 
responsabilité. La représentation du pays tout entier était 
seule capable en ce moment de contrebalancer auprès de 
la Royauté les funestes conseils et la détestable influence 
des Guise. Mais ceux-ci, sentant le danger, résistaient à 
toutes les sollicitations et à tous les avis et le Roi était tenu 
par eux trop en tutelle pour prendre sur lui de convoquer 
les États. — Un autre sujet de mécontentement contre les 
Lorrains était leur caractère d'étrangers et de parvenus, 
qui rendait d'autant plus difficilement pardonnable l'inso- 
lence qu'ils affectaient vis-à-vis des Princes du sang. Nom- 
breux étaient ceux qui déploraient de voir systématique- 
ment écartés du pouvoir les représentants des lignes 

1. Le supplice d'Anne du Bourg excita surtout une réprobation universelle. 

2. De Thou, op. cit., t. III, p. 467. — Décrue, op. cit., p. 270. 



MARILLAC, HOMME POLITIQUE 38.") 

cadettes de la maison de France et des grandes familles du 
royaume. Ces derniers n'avaient-ils pas pourtant plus <1<> 
droits que tous autres à participera la direction des affaires 
publiques? « Il se disoit que les Guise vouloient faire pé- 
rir la noblesse de France et que leurs prétentions étoient 
d'autant plus insupportables, qu'eux-mêmes n'étoient que 
des Princes de second ordre que l'on devoit regarder 
comme des comètes dans le monde des Princes chrétiens 1 . » 
Ainsi se formait peu à peu, et en dehors même de l'oppo- 
sition protestante, un parti national, celui des « Malcon- 
tents », résolu à défendre contre la maison de Lorraine la 
cause de la liberté et à affranchir la patrie de « sa tyrannie » . 
De ce parti, qui devait devenir plus tard celui des Poli- 
tiques et s'incarner si glorieusement en L'Hospital, Marillac 
fut, on peut le dire, l'un des premiers représentants. 
Avec une remarquable sûreté de coup d'œil, il comprit 
bientôt à quels dangers la politique des princes Lorrains 
exposait la France et « il ne feignit point de se déclarer 
contre eux, aussitôt qu'il les vit travailler contre le Roi et 
le bien de l'Etal 2 ». Attitude d'autant plus courageuse, 
qu'il allait ainsi ruiner son crédit et sa faveur et qu'il se 
préparait pour la fin de sa vie une éclatante disgrâce ! 

C'est au mois d'août 1560, à l'assemblée des Notables 
de Fontainebleau, que Marillac donna le premier gage de 
sa sympathie aux modérés. Le discours qu'il prononça 
alors, « pour monstrer quels moyens sont propres pour 
conserver l'obéissance du Roy et faire cesser les séditions 
et tumultes, qu'on voit de jour en aultre et mesmemenl 
pour le faict de la relligion 3 », est une éloquente, grave et 

1. De Thon, op. cit., p. 507. 

2. Charvot, Histoire de la Sainte Eglise de Vienne, p. 554. 

3 Le texte de ce discours se trouve à la Bibl. Xat., dans le ms. fr. 513, 

25 



386 



CHAPITRE \\ 



attristée protestation contre la politique de ceux dont il se 
disait quelques mois auparavant le plus dévoué serviteur. 

Presque débordés par l'unanime indignation que soule- 
vait leur conduite, les Guise, sur les instantes repré- 
sentations du chancelier L'Hospital, avaient enfin consenti 
à donner satisfaction partielle aux vœux du pays ' . Tou- 
jours désireux d'éloigner la réunion des Etats généraux, ils 
avaient cru du moins nécessaire de convoquer une assem- 
blée des Notables 2 . Dans leur pensée, cette concession 
devait suffire à calmer les esprits et à rassurer l'opinion. 
Mais c'était là une illusion. L'assemblée de Fontainebleau 
ne servit en effet qu'à confirmer dans leurs exigences les 
membres du tiers-parti : Marillac se fit l'interprète des 
sentiments de ces derniers, et, en exprimant hardiment 
les réclamations que personne, jusqu'alors, n'avait osé 
formuler, son discours prit la valeur d'un véritable mani- 
feste, le manifeste de tous ceux qui en France restaient 
partisans de l'ordre et de la liberté: « A ceste assemblée 
de Fontainebleau, dit la Planche, Charles de Marillac. 
archevesque de Vienne, emporta l'honneur, car il estoit 
personnaige doué de dons et grâces singulières, employé 
de long-tems es ambassades d'importance près et loin, avec 
grande louange ; aussi fut-il non seulement estimé d'avoir 
très doctement opiné, mais aussi contenta la plus part de 
la compagnie par sa docte, sage et chrestienne haran- 
gue 3 . » 



fol. 328 et seq. — Il est exactement reproduit dans Régnier de la Planche, 
Histoire de C estât de France, tant de la République que de la religion 
sous le règne de François II . C'est d'après cet ouvrage cpie sont faites nos 
citations. (Edit. Mcnnechet, Paris, 1836.) 

1. Décrue, op. cit., p. 275. 

2. Picot, Histoire des Ffats Généraux (éd. in-8°). t. II. p. 11, 12. 

3. Régnier de la Planche. Histoire de l' estât de la France, t. 1. 
p. 373, 39'*. — Monluc, évêque de Valence, parla avant Marillac et son dis- 
cours fut aussi très élocpient. De Thon en donne une analyse détaillée (De 



MARILLAC, HOMME POLITIQUE 387 

La religion et l'Etat sont menacés. Quels remèdes peu- 
vent rire apportés à ce double danger? Tel est le thème du 
discours de Marillac. « Il y a, dit l'orateur, comme deux 
pilliers ou colonnes principales, sur lesquelles est tondre la 
seureté de l'Eslat du Roy : l'intégrité de la relligion et la 
bénévolence du peuple envers le Roy. » Il faut que le 
Monarque garantisse l'une et gagne l'autre. « Le Roy doit 
considérer à quoy il est appelé et pourquoy il est eslably 
de Dieu,... en quoy il trouvera que c'est pour contenir ses 
sujets en la congnoissance et service de Dieu,... et en tout 
se rendre si enclin à procurer leur bien, qu'il puisse estre 
aimé et révéré comme père du peuple 1 . » La tache est 
lourde en ce moment, mais avec l'aide de Dieu et le con- 
seil des gens de bien il peut espérer en venir à bout. 

Et abordant pour commencer « le chapitre de la reli- 
gion », Marillac se pose dès ce premier point en adversaire 
déclaré de la politique des Guise. Le catholicisme est en 
péril, il ne faut point se le dissimuler. Les nouvelles doc- 
trines gagnent chaque jour des partisans et l'Eglise de Dieu 
est près d'être divisée par un schisme. Or, quels moyens 
a-t-on employés jusqu'ici pour essayer de prévenir la 
catastrophe? — La violence et la force. De part et d'autre, 
du côté des protestants aussi bien que de celui des catho- 
liques, les adversaires ont discuté à coups d'épée ; ils ont 
espéré faire triompher leur cause dans le sang et par les 
supplices. Les conjurés d'Amboise ont pris les armes sans 
l'aveu du Roi, et se sont ainsi élevés contre l'autorité légi- 
time de leur souverain ; mais les catholiques n'ont rien à 

Thon, op. cit., t. III, p. 527-530.) — Cf. sur cette assemblée de Fontai- 
nebleau : Régnier de la Planche, op. cit., p. 369-394; Castelnau. 
Mémoires (Michaud, l re série, t. IX, p. 433) ; Picot, Histoire des Etats 
Généraux, t. II, p. 13-19 ; Delaborde, Gaspard de Coligny, t. I, 
p. 462-4G9. Marillac prononça son discours le 23 août. 
1. R. de la Planche, op. cit., p. 37."). 



388 CHAPITRE \\ 

leur reprocher, car eux aussi ont eu une conduite désho- 
norante. « Il y a eu des hommes tuez, s'écrie l'orateur, sous 
couleur qu'ilz esloient prolestans ; ... il y a eu des prescheurs 
qui, pour extirper les protestons, ont voulu faire eslever 
le peuple sous couleur d'une saincte sédition, comme s'il 
y avoit religion qui permist que pour la planter ou retenir, 
il fusl permis d'user de séditions ' ! » Et après avoir ainsi 
flétri les dernières violences conseillées ou approuvées par 
les Guise, Marillac se demande si c'est vraiment par tant 
d'odieuses persécutions que l'on peut espérer ramener les. 
dissidents à la vraie foi. L'Église ne doit-elle pas plutôt, 
déclare-t-il, faire un retour sur elle-même, reconnaître que 
les dissensions du monde chrétien sont imputables à elle 
seule, aux abus qu'elle a autorisés, aux scandales qu'elle a 
tolérés dans son sein et qui, de jour en jour, ont éloigné d'elle 
un plus grand nombre d'esprits indignés ou découragés. 
« Qui vist jamais en effet la discipline ancienne de l'Eglise 
plus dissipée, plus abattue, plus négligée, . . la vie des minis- 
tres plus reprenable 2 ? » La majorité des prélats ne résident 
point dans leurs diocèses; ils en abandonnent la direc- 
tion à des favoris indignes ou incapables ; « au temps des 
hérésies, de l'athéisme qui croist à vue d'œil, ... ils se recu- 
lent de la bataille 3 » . Le clergé se trouve ainsi sans maîtres, 
sans surveillance ; les mœurs des ecclésiastiques se relâchent 
et se corrompent ; leur ignorance de la doctrine augmente. 
Ce n'est plus d'ailleurs au mérite, à la piété, aux bonnes 
œuvres que vont les faveurs et les dignités. Non, « tout se 
fait par argent... et ceste grande beste babylonique, qui est 
avarice », a élu son repaire dans l'Eglise de Dieu. Faut-il 
s'étonner dès lors du schisme dont souffre la Chrétienté? 



1. Ibid., p. 3S3. 

2. Ibid., p. 376. 

3. Ibid., p. 379. 



MARILLAC, HOMME POLITIQUE 389 

Les hérétiques peuvent-ils respecter une institution qui 
n'est plus respectable, et ne leur donne-t-on pas des armes 
pour accabler le catholicisme ? Aussi la violence ne servira- 
l-clle de rien pour les ramener. Ce à quoi il importe de 
pourvoir au plus tôt, c'est a une réforme radicale de l'Eglise, 
c'est à l'extirpation des abus, c'est au rétablissement des 
mœurs, car une fois ce résultat obtenu, « la plus part des 
controverses sur la doctrine se trouveront facilement com- 
posées ' » . 

Suivant l'orateur, un concile seul peut mènera bien une 
œuvre si sainte. Que l'on ne parle point d'un concile 
général, car « avant que le Pape, l'Empereur, les Roys et 
les Allemans soient d'accord... du temps, du lieu et de la 
forme qu'on y doibt tenir 2 », la situation pourrait devenir 
désespérée. Non, il faut s'en référera un concile national. 
L'on ne fera d'ailleurs ainsi que revenir à de vieilles tradi- 
tions. « Et en effet par le discours des histoires de France, 
à commencer du roy Clovis jusques à Cliarlemaigne et des- 
puis jusques au roy Charles septiesme, l'on trouvera quasi 
en tous ces règnes assemblées de l'Eglise gallicane, main- 
tenant de tout le royaume, autresfois de la moitié, par- 
fois de deux ou trois provinces, dont jamais ne procéda 
que grand fruict... L'on ne doibt donc plus différer à 
suyvre le chemin que nos majeurs ont tenu, ny craindre 
en cest endroict d'estre accusez de nouvelleté, puisque 
nous en avons tant d'exemples, ny estimer qu'il en puisse 
advenir aultre chose que bien, puisque Dieu assiste à ceux 
qui sont assemblez en son nom, ny aussy plus attendre, 
puisque la nécessité nous presse de si près que sans nous 
haster nous voyons les présages delà désolation'. » Un 



1. Ibid.. p. 379-380. 

2. Ibid., p. 376. 

3. Ibid., p. 377-378. 



390 CHAPITRE XV 

prompt remède doit être apporté au misérable état de 
l'Église, (( sinon Jésus-Christ, qui est aussi puissant qu'il 
fust oneques, descendra du Ciel et reprendra le fouet pour 
nous chasser du temple ainsi qu'il fit des marchans ' ». 

Il importe donc, continue Marillac, de préparer sans 
relard les voies au synode qui doit sauver l'Eglise. Le 
premier et le plus sûr moyen est de profiter de cette 
assemblée de Fontainebleau pour commencer la réforme. 
Il serait bon de montrer dès maintenant, « par quelque 
acte insigne ». la très ferme intention où est l'Eglise de 
mettre un terme aux abus qui la déshonorent. Que l'on 
n'allègue pas que l'assemblée en ce moment réunie s'in- 
gérerait à tort (( en ceste matière», et qu'elle n'a point 
autorité pour devancer les décisions d'un concile. Cet ar- 
gument reste sans valeur,, si l'on songe à l'imminence du 
danger et à la grandeur de la tache, qui est assez vaste 
pour que chacun y apporte sans distinction sa bonne vo- 
lonté et son concours. — Il faut en second lieu se préparer 
au concile par la prière et les bonnes œuvres. « Il faut 
confesser nos fautes, s'écrie l'orateur,... il faut recourir 
aux armes accouslumées des anciens qui sont jeusnes 
publics, oraisons et larmes, et surtout prendre le glaive 
de Dieu, qui est sa parole, dont maintenant nous n'avons 
plus que la gaine, c'est-à-dire l'extérieur, et ne penser plus 
que les mitres, crosses, rochels, chapeaux et tiares, qui 
estoyent anciennement introduietz pour accompagner 
l'intérieur, qui est la doctrine de bonne vie, et pour nous 
rendre par là plus admirables, soyent pour nous garantir 
du mépris du peuple, puisque l'intérieur n'y est plus et 
qu'il n'y a que le masque extérieur 2 . » 



1. /I,id.,p. 382. 

2. Ibid., p. 382. 



MAIULLAC, HOMME POLITIQUE 391 

La sainte Église catholique une lois rétablie en sa 
splendeur primitive, « ce grand lien de toutes les actions 
des hommes, qui est religion,... sera conservé en son 
entier 1 )). Mais ce n'est pas «en ce seul endroict que 
doibvent se tourner les desseins et les délibérations » de 
ceux qui sont en ce moment réunis au nom du Roi à 
Fontainebleau. Si, en effet, après avoir constaté Failli- 
géante situation de l'Eglise, ils jettent leurs regards 
sur la situation politique du pays, ils reconnaîtront que 
de ce côté aussi ils ont mission de parer aux plus pressants 
dangers. Les calamités des guerres passées, les énormes 
dettes qui accablent l'Etat, la multiplicité des charges qui 
pèsent sur le peuple mettent en ce moment le Royaume 
en une horrible détresse. Les plaintes de la nation se font 
entendre de tous côtés, et il n'est que temps d'aviser au 
remède que nécessitent d'aussi graves complications. Or, 
de même que l'Eglise ne se relèvera du malheur où elle 
est tombée, que si l'assemblée de ses membres prend cou- 
rageusement l'initiative d'une réforme, de môme le pays 
ne peut espérer le salut que d'une réunion solennelle des 
Etals Généraux. Et sans souci de déplaire aux Guise, l'ora- 
teur proclame alors la nécessité où se trouve le pouvoir de 
convoquer au plus tôt les représentants de la nation. C'est 
assurément là la partie la plus brillante, la plus solide, la 
plus audacieuse de son discours. 

(( Si les surcharges extraordinaires imposées sur le 
peuple, s'écrie le prélat, sontereiies et multipliées de sorte 
que non seulement il ne peut plus porter ce grand faiz, 
mais encore ne peut satisfaire aux anciens devoirs, n'est- 
ce pas plainte digne d'estre traitée aux Estais? 

a Si le Roy au contraire veut faire entendre la calamité 

1. Ibid., p. 380. 



30 2 CHAPITRE XV 

des guerres qui ont sy longtemps duré, les despences qui 
s'en sont ensuyvies, la faute des finances, et les grandes 
debtes qu'il a trouvées à son advènement à la Couronne, 
n'est-ce pas propoz dignes d'estre remonstrez aux Estais? 

« S'il est par nécessité besoin de retrancher les des- 
pences du Royaume et que ceux qui en ont la charge ne le 
puissent sans s'attirer une envie incrédible, proceddunt 
du mescontentement de ceux qui ne se soucient si la 
bourse du Roy est vuyde, pourveu que la leur soyl pleine, 
comment se peut-il mieux, ne plus seurement exécuter 
que par l'adviz de grande assemblée, puisque aultrement 
peu de gens ne le peuvent faire ? Il faut doneques que ce 
soit aux Estats. 

« Si les premiers ministres du Roy sont calomniez 
comme autheurs et cause de tout le mal passé et qui peut 
advenir, comme ceux qui tournent toute chose à leur ad- 
yantage et font leur prouffict particulier de la calamité de 
tous; y a-t-il aultre moyen., pour se nettoyer de toutsous- 
peçon, que de faire entendre en telle assemblée en quel 
estât l'on a trouvé le Royaume, comme il a esté administré 
et comme ceux qui sonl asseurez d'avoir bien versé ne 
veullent fuyr la lumière, ains sont appareillez d'en rendre 
si bonne raison qu'on aura cause d'en estre satisfaict 1 ? » 

Le peuple, on n'en peut douter, reconnaîtra d'ailleurs 
cette loyale attitude du gouvernement, le peuple, « qui 
ayant entendu les nécessités de son Roy,... n'a jamais 
recullé de luy subvenir de tout ce qui a es lé en son pou- 
voir » , le peuple qui rendra grâce à son souverain « d'avoir 
repris au commencement de son règne l'ancienne coustume 

l. Ibid., p. 385-S86. 



MARILLAG HOMME POLITIQI i 393 

cl cellébration des Estats.. . et d'avoir voulu entendre par 
le menu toutes les affaires de son royaume 1 », le peuple 
enfin, qui se soumettra sans hésiter ù ce que décideront ses 
représentants, « car combien que le Roy soyt seul autheur 
de la loy et qu'à lui seul appartienne de commander, tou- 
tesfois ce qu'il ordonne en assemblées d'Estats a plus de 
force et le peuple s'y rend d'aultant plus obéissant qu'il 
voyt ceste ordonnance conforme à l'adviz de plusieurs 2 ». 

Sait-on au surplus ce qu'il adviendra, si ces conseils 
sont méprisés? L'orateur ne craint pas de le prédire, les 
destinées du Royaume sombreront dans une révolution. 
Et en effet le mécontentement règne partout. Déjà, 
« le Roy n'est plus obéy en ses loix et commandemens, 
ce qui est ung des plus grans présages de séditions 
qui puisse estre considéré ». C'est encore malgré tout le 
pauvre peuple qui jusqu'ici est resté le plus fidèle à l'au- 
torité royale. Mais n'en arrivera-t-il pas lui aussi à la 
révolte? « N'estant point escoulé en ce qu'il dit estre 
grevé, il vient à perdre peu à peu l'espérance d'eslre sou- 
lagé et finalement tombera en ce désespoir de se soustraire 
aux charges qu'il porte, sans révérer ny le consentement 
du Roy, ny l'authorité de sa justice; ains se disposera à 
tout ce qui peult advenir, prenant pour maxime qu'il ne 
peult pire avoir que la mort qui mettra fin à ses mal- 
heurs 3 . » 

Et il y a pourtant des hommes, continue l'orateur, des 
conseillers écoutés, qui détournent le Roi de convoquer les 
Etats, et qui rejettent le seul remède dont la France si gra- 
vement atteinte peut attendre sa guérison . Reste à répondre 
à leurs objections. Ils allèguent que « c'est chose dez long- 

1. Ibid., p. 389. 

2. Ibid. 

3. Ibid. 



39 1 CHAPITRE W 

temps discontinuée, qui tend à diminution de L'autorité du 
Roy, et qui surtout est dangereuse en temps de divisions ' » . 
Aucune de ces raisons n'est sérieuse. Quant à la première 
d'abord, à savoir que depuis longtemps le Roi s'est désha- 
bitué de réunir l'assemblée de la nation, elle n'est qu'une 
dangereuse pétition de principe : car c'est précisément 
« ceste discontinuation de convoquer les Estats qui a 
ouvert la porte à toutes les inventions mauvaises ». — 
L'on ajoute que l'autorité souveraine du Roi sera diminuée 
par les États et « que le Roy se bride de n'avoir rien sans 
le consentement du peuple ». Mais ceux qui invoquent un 
tel argument « ne semblent point congnoistre le cœur des 
Françoys 2 ». L'on peut être assuré que la nation n'exigera 
rien que de juste et que le Roi pourra en tout honneur 
donner satisfaction à ses réclamations. — Enfin, si l'on 
vient à dire qu'il est dangereux d'assembler les Etats en 
un temps troublé, si l'on rappelle que, sous le roi Jean, 
a les Estats réduisirent le Dauphin à plusieurs partis indé- 
cens », l'orateur remarquera d'abord « qu'entre tant de 
proufficls qui sont proceddez des Estats, l'espace de plus 
de mille ans, c'est un foible argument de vouloir rompre 
telle observance pour un inconvénient une seule foys ad- 
venu 3 ». D'autre part, les troubles et les divisions, qui 
agitent en ce moment le Royaume, ne peuvent malgré tout 
se comparer à la situation désespérée, où se trouvait la 
France, au xiv° siècle, alors que le Roi était prisonnier des 
Anglais, le peuple sans chef, le pays tout entier en proie 
à la guerre civile. Non, la France n'est point encore, au 
xvi e siècle, descendue si bas; mais qu'on y prenne garde, 
c'est l'avenir qui lui est réservé, si par un courageux effort 



1. [bid., p. 390. 

2. /bid., p. 391. 

3. /bid.. p. 392. 



MARILLAC, HOMME POLITIQI E 395 

le I\oi et ses ministres, l'Eglise et ses prélats ne s'opposent 
énergiquement « aux folles machinations de ceux qui ne 
veulent cheminer droict » et ne se décident à entreprendre 
sans relard les réformes politiques et religieuses qui sont 
ardemment souhaitées par tous les gens de bien. Les Etats 
Généraux et le concile y pourvoiront. 

Ainsi Marillac prenait avec éclat position en face de ses 
anciens protecteurs et ceux-ci durent en concevoir un 
ressentiment d'autant plus vif que le prélat n'avait pas 
seulement obtenu à Fontainebleau un succès de parole : 
son discours avait décidé les Notables à se prononcer una- 
nimement en faveur de la convocation immédiate des Etats 
Généraux, et les manœuvres, à l'aide desquelles les 
Guise avaient réussi jusqu'à ce jour à éloigner une pers- 
pective dangereuse pour leur despotisme, s'étaient trouvées 
ainsi déjouées. La perte de Marillac, instrument de celte 
défaite, fut dès lors chose décidée ; lui-même le sentit et 
sans hésiter s'apprêta à la résistance. Ne bornant plus son 
opposition à des discours, ce fut par des actes qu'il tenta 
de faire échec à la faction qui voulait fermer la bouche aux 
défenseurs de la liberté. 

En face des Guise et comme leurs adversaires tout dési- 
gnés, se dressaient, on l'a vu, les Princes de la maison 
nationale de Bourbon. \ ers eux, vers le roi de Navarre ' et 
le prince de Condé 2 surtout, s'étaient tournées de bonne 
heure les espérances des modérés et des ennemis de Lor- 
raine. Le roi de Navarre, il est vrai, n'avait jamais paru 
très disposé à accepter le rôle qu'on désirait lui voir prendre. 



1. x\.ntoine de Bourbon, duc et pair de Vendôme, gouverneur de Picardie, 
puis roi de Navarre. \ oir : de Ruble, Antoine de Bourbon, t. II. 

2. Louis de Vendôme, prince de Condé, dit Monsieur le Prince, duc et 
pair d'Engbien-le Français, auteur de la maison de Bourbon-Condé. \ oir : 
Duc d'Aumale. Histoire des princes de Condé, t. t. 



396 CHAPITRE XV 

Mais le prince de Condé. cadet de famille aventureux, 
n'avait point hésité à se mettre à la tête de l'opposition 
protestante et des mécontents. L'homme le plus capable 
d'encourager et de guider surtout celte résistance était 
assurément le connétable de Montmorency. L'honneur de 
Marillac est de l'avoir compris et d'avoir loyalement fait 
taire de vieilles rancunes, pour ne plus considérer que le 
prix des services que son ancien ennemi pouvait rendre à la 
cause nationale. Nous le voyons en efTel l'un des premiers 
intervenir auprès de Montmorency : il veut le décider à 
prêter l'appui de son nom et le secours de sa vieille expé- 
rience à l'opposition. Il le conjure de donner à la révolte de 
Condé ce qui, jusqu'à ce jour, lui a manqué peut-être, par 
suite de la légèreté et de l'inconsistance du Prince, c'est- 
à-dire un programme arrêté et une ferme direction. Il insiste 
sans relâche auprès du vieux conseiller de François I er et 
d'Henry II et c'est seulement, lorsqu'il désespère de lui 
voir jamais adopter une altitude énergique vis-à-vis des 
Guise, qu'il se décide à préparer de concert avec la duchesse 
de Montpensier une véritable conspiration contre les Lor- 



rains 1 



Jacqueline de Longwy, duchesse de Montpensier, 
quoique prolestante, était la confidente la plus en faveur 
auprès de la Reine mère, Catherine de Médicis, et chacun 
connaissait son antipathie pour les Guise. Marillac voulut 
faire de cette princesse intelligente et ambitieuse l'âme de 
la conjuration qu'il méditait. Dès le mois de septembre, 
le prélat entrait en relations avec la Duchesse et obtenait 
d'elle une entière adhésion à ses projets. Le mois suivant, 
il lui adressait une longue lettre pour lui rappeler ses pro- 



l. Décrue, op. cit., p. 282. 



MARILLAC, HOMME POLITIQUE \\\)~t 

messes. Le texte de cette lettre ne nous a point été con- 
servé, niais de Tliou nous en a laissé une analyse détaillée, 
qui suilil à nous éclairer sur les desseins de Marillac. oc II 
mandoit à la Duchesse, ditdeThou, qu'elle se souvint de 
la parole qu'elle lui avoit donnée, que, dès qu'elle auroil 
relire des mains du Roi les biens de Charles de Bourbon, 
elle feroit ses efforts pour s'opposer aux desseins des Guise ; 
qu'étant rentrée en possession de la principauté de Dombcs 
et du Beaujolais, le temps étoit arrivé de tenir sa pro- 
messe : que les choses étoient venues à ce point que, quand 
même elle n'auroit pas la jouissance de ses terres, elle 
devroit préférer le bien de l'Etat à ses intérêts particuliers : 
qu'il n'y avoit pas un moment à perdre pour prévenir des 
desseins ambitieux ; qu'il avoit appris depuis peu que le 
dessein des princes Lorrains étoit de faire arrêter le prince 
de Condé, s'il se rcndoit auprès du Roi ' et de si bien 
observer le roi de Navarre, qu'il fût comme prisonnier au 
milieu de la Cour : qu'on ne devoit point compter sur le 
cardinal de Bourbon, qui s'étoit livré lâchement aux 
Guise, pour tromper les Princes ses frères; qu'il ne res- 
toit plus que deux Princes du sang, le duc de Montpensier 
son mari et le prince de la Roche-sur-Yon, qui n'avoient 
nulle autorité ; qu'on faisoit partout cette plaisanterie, qu'on 
avoit trouvé moyen de les attirer et de les amuser comme 
des en fans, l'un par les bonnes prunes de la Touraine, 
et l'autre par l'excellent coing d'Orléans : qu'il la supplioit 
de se souvenir qu'elle lui avoit dit elle-même, que, si les 
Princes du sang venoient à mourir, la Reine mère séduite 



1. Les Guise cherchaient à ce moment à attirer à la Cour Condé pour le 
faire prisonnier. Condé négligea les avis que lui donnait Madame de Mont- 
pensier et fut arrêté à son arrivée à Orléans, où les Etats allaient se réunir. 
(30 octobre 1560.) 



3 9 (S CHAPITRE XV 

par l'adulation des Guise ou accablée par leur puissance 
auroilpeu de ressources ; que la noblesse seule étoiten état 
de soutenir le Royaume chancelant ; que les Potons 1 , les 
Vignolles et d'autres capitaines de cette réputation pour- 
raient assurer la liberté publique, pourvu que les Bourbons 
ne se manquassent pas à eux-mêmes : que le Connétable 
agissoil faiblement dans les circonstances présentes, que, 
se confiant en son innocence, il négligeoit trop les secours 
humains, pour s'appuyer uniquement sur l'autorité des 
lois : que néanmoins il ne devoit pas ignorer qu'on avoit 
fait confesser à la Sague, au milieu des tourmens, que 
c'éloit par ses ordres qu'il s'étoit rendu auprès de la reine 
d'Angleterre 2 ; qu'il falloit donc avertir Montmorency de 
profiter du passé et de prendre des mesures convenables : 
qu'on devoit animer la lenteur du roi de Navarre, en le 
faisant souvenir du Prince son fils : qu'elle devoit engager 
le duc de Bouillon son gendre à recevoir les enfans du 
prince de Condé dans Sedan et Jamets et à consentir qu'on 
enfermât dans ces places les frères ou les enfans du duc 
de Guise, si l'on en pouvoit prendre quelqu'un, parce 
que leur vie répondroit de celle des Bourbons : que d'ail- 
leurs il seroit à propos d'envoyer vers les princes d'Alle- 
magne et les autres Princes affectionnés à la France, poul- 
ies engager à s'opposer aux Lorrains, qui n'avoient pour but 
que d'entretenir les séditions et les guerres civiles : qu'à 
peine on avoit rendu l'Ecosse tranquille, qu'on avoit em- 
ployé les troupes qui en étaient revenues à soutenir d'am- 



1. Rassin-Poton, sénéchal d'Agenois et capitaine de la garde du Roi. 

2. Le t'ait, auquel de Thou, — qui a certainement eu sous les yeux la 
lettre de Marillac, — t'ait ici allusion, est obscur. Le Rasquc la Sague avait 
été envoyé par Antoine de Rourbon au Connétable et renvoyé par celui-ci, 
chargé de messages compromettants. 11 fut pris et livré aux Guise. Mais 
nous ne savons rien de sa mission auprès de la reine d'Angleterre. 



VIARILLAC, HOMME POLITIQUE 399 

bilieux desseins : qu'enfin si on ne remédioit à ces désor- 
dres, la vie lui scroil à charge, comme à tous les gens de 
bien, et qu'il en verroit la fin avec plaisir 1 . » 

Celte lettre, dont les Guise curent connaissance on ne 
sait comment, devait consommer la perte de Marillac. Il 
reçut aussitôt l'ordre de quitter la Cour et au chagrin de voir 
échouer sa généreuse tentative vint s'ajouter celui de sa 
disgrâce. Retiré dans son abbaye de Saint-Père de Melun, 
dit de Thou, l'archevêque de Vienne tomba dans une pro- 
fonde mélancolie : sensible aux maux de sa patrie, 
il ne survécut que quelques jours à la ruine de ses espé- 
rances et expira le 5 décembre 1560, à peine âgé de cin- 
quante ans 2 . 

Cette version de de Thou est la plus favorable aux en- 
nemis de Marillac. Nous savons en effet qu'un mystère 
plana sur la disparition du prélat. On mit en avant, mois 
« discrètement » l'hypothèse d'un crime. Les uns affirmè- 
rent que l'Archevêque avait été étranglé dans son lit pendant 
la nuit du ? au 3 décembre ; d'autres racontèrent que le 
soir de sa mort, il avait dîné avec Rostaing, le plus intime 
confident de la Reine mère, et que, terrifié par ce que lui 
avait dit son hôte des intentions du cardinal de Lorraine 



1. De Thou, op. cit., t. III, p. 561-563. 

2. De Thou, t. III, p. 563. — « Par devant Pierre Rayard et Claude 
Boreau, notaires jurez du Roy nostre sire en Ghastelet de Paris et furent 
présens en leurs personnes Françoys Soumaire, secrétaire de feu messire 
Charles de Marillac, en son vivant Arche vescpje et Comte de Vienne et 
conseiller du Roy en son Privé Conseil, Symon Pichon, harhier et valet de 
chamhre dudict deffunt et Guillaume Claudy, vigneron, demeurant à Melun ; 
chascung d'eux ont dict cpie ledict deffunt messire Charles de Marillac décéda 
le lundi, deuxiesme jour de ce présent mois de décemhre. — ■ Délivré à nohles 
hommes Gilbert de Marillac, seigneur de Saint-Genest, Julien de Marillac, 
seigneur de Bicon et messire Guillaume île Marillac, seigneur de Ferrières, 
ce mardi 31 e jour de décembre. » (Bibl. Nat., Cabinet des titres, Pièces 
originales, 1854.) 



00 CHAPITRE XV 



à son égard, il avala du poison '. La chose n'est pas invrai- 
semblable et dans cet ordre d'idées les mœurs du temps 
permettent de tout supposer. Néanmoins le document, 
qui nous rapporte ces dires, n'a point assez d'autorité pour 
qu'il soit possible de rien affirmer. 

Marillac fut enterré dans son abbaye de Saint-Père de 
Melun. Il n'y reste aujourd'hui aucun vestige de sa tombe. 



1. Extrait d'un catalogue manuscrit des abbés de Saint-Père de 
Melun (Archives municipales de Melun, GG.) 



CHAPITRE XVI. 



L'HOMME. 



Le diplomate, le politique, l'homme privé, l'écrivain. 

Après avoir raconté la vie de Charles de Marillac, il 
nous reste à dire ce que fut l'homme : à apprécier d'abord 
le personnage officiel, — le diplomate, le politicpie, le 
prélat, — à pénétrer ensuite dans l'intimité de l'homme 
privé. 

Est-il besoin de dire que, chez Marillac, c'est la figure de 
l'ambassadeur qui ressort avec le plus d'éclat? De 1534 à 
1559, sur vingt-cinq années, il en compte dix-sept de 
services actifs. 

De 1534 à 1538, il est à Constantinople ; de 1539 à 
1543, en Angleterre : de 1547 à 1551, à la Cour Impé- 
riale. Nous le trouvons à Metz en 1553, en Suisse en 
1554, à Marck en 1555, à Rome en 1557, à Augsbourg 
en 1559. 

Une carrière si bien suivie et si rarement interrompue 
mérite à coup sûr d'être signalée. Sous les règnes de 
François I" et de Henry II, la Cour est livrée aux compé- 
titions incessantes des partis : chaque faction a ses servi- 
teurs qui apparaissent et disparaissent avec elle et bien peu 
sont assez habiles pour s'assurer une faveur de quelque 
durée. La position des diplomates est particulièrement 

26 



i02 CHAPITRE XXI 

difficile : les questions de politique extérieure sont avant 
toutes autres matière à dissentiments et rivalités : il y a un 
parti de la guerre et un parti de la paix, et du jour au 
lendemain les ambassadeurs doivent être prêts à servir 
l'un ou l'autre. Beaucoup s'y refusent et préfèrent sacri- 
fier leur avenir aux idées politiques dont ils ont été naguère 
les représentants et les défenseurs, comme M. de Noailles, 
qui en 1559 est brutalement destitué de son poste d'am- 
bassadeur à Londres, pour n'avoir point voulu abandonner 
la ligne de conduite que lui avait tracée son vieux protec- 
teur Montmorency. Beaucoup aussi se conforment le 
mieux qu'ils peuvent à ces brusques et perpétuels revire- 
ments et ne croient pas devoir refuser leurs services à de 
nouveaux maîtres. 

Nous mettrons Marillac au nombre de ces derniers. 
Pendant toute sa carrière de diplomate, il fut ce que nous 
appelons aujourd'hui un gouvernemental. Il débute sous 
les auspices du connétable de Montmorency ; bientôt après 
le voilà qui sert le parti de la duchesse d'Etampes. Mont- 
morency revenu au pouvoir, il se range de nouveau parmi 
ses fidèles, jusqu'à l'arrivée aux affaires des Guise, dont il 
accepte sans hésitation de défendre les projets de politique 
extérieure. 

On reconnaît aisément dans cette attitude le caractère 
souple et ambitieux de la race à laquelle appartenait 
Marillac. On y voit aussi très nettement se continuer la 
tradition de la famille. Guillaume de Marillac avait, nous 
l'avons vu, donné à son fils un bel exemple de cette mer- 
veilleuse aptitude à s'accommoder des hommes et des 
choses. Et ce que nous savons delà nature de Charles de 
Marillac nous prouve que ces leçons étaient tombées dans 
un terrain bien préparé. Le souci de parvenir apparaît 
très clairement dans les correspondances officielles elles- 



l'homme 403 

mêmes do noire ambassadeur. A aucun moment il ne se 
laisse oublier. Pendant son séjour en Angleterre, revien- 
nent continuellement clans ses lettres des plaintes sur 
« son si petit estai de fortune qu'il n'a moyen en ce monde 
de vivre aultre cpie celluy que le Roy lui donne » ' , sur sa 
pauvreté « qui est si notoire qu'il n'est besoin d'en faire 
plus ample démonstration » 2 . Au mois d'avril 1541, il 
demande même son rappel, incapable qu'il est avec son 
modeste traitement de faire figure honorable à la cour de 
Londres 3 . C'est en un mot un tempérament d'ambitieux 
tenace et l'on s'explique ainsi la facilité avec laquelle il a 
si souvent « tourné sa robbe », pour lui emprunter une de 
ses expressions favorites. 

Ne soyons point pourtant trop sévères, et à côté du 
mal. faisons la part du bien. Reconnaissons d'abord le 
réel talent qu'il fallut à cet ambitieux pour se plier aux 
exigences imprévues, à la politique variable et changeante 
de son gouvernement. A son départ pour Londres on lui 
donne mission de soutenir en Angleterre le parti de la paix 
et il s'en acquitte à l'entière satisfaction de Montmorency. 
Un an après, il s'agit d'entraîner Henry VIII à la guerre et 
l'habile diplomate emploie à cette nouvelle œuvre tout 
autant d'activité, tout autant d'initiative qu'à la première. 
A Marck, il défend avec éloquence les plans pacifiques 
du Connétable et, l'année suivante, sous l'inspiration des 
Guise, il publie son manifeste sur la rupture de la trêve, 
où il prétend justifier la dénonciation de la paix. Ce sont là, 
dira-t-on, des traits fort peu honorables. Ces mots sont 
peut-être bien sévères, appliqués à un diplomate. 

1. De Marillac au Connétable, 12 février 1541. {Correspondance poli- 
tique de Marillac en Angleterre, p. 270.) 

2. Du même au même, 3 septembre 1540. (Ibid., p. 219.) 

3. Du même au même, 19 avril 1541. (Ibid., p. 292.) 



404 CHAPITRE \\1 

Au reste il ne faudrait point croire que la carrière poli- 
tique de Marillac n'ait été qu'une incessante volte-face. Les 
faits donneraient tort à pareille supposition. Sur les huit 
ambassades de Marillac, il importe en effet de ne pas l'ou- 
blier, quatre furent consacrées, sans nulle défaillance de 
sa part, à la réalisation du plan glorieux que se traça au 
xvi e siècle la politique française et que devaient si heureu- 
sement poursuivre Henry IV et Richelieu : l'alliance de la 
France avec les Protestants d'Allemagne. Pendant son 
séjour à la cour impériale, pendant ses missions à Metz, 
en Suisse et à Augsbourg-, Marillac travailla avec ardeur à 
cette œuvre et là est certainement l'honneur de sa vie de 
diplomate. On peut dire que dans la première moitié du 
xvi c siècle, il fut de nos hommes politiques le mieux éclairé 
sur les affaires d'Allemagne et le mieux en état de servir 
utilement à ce point de vue son gouvernement. Les som- 
maires, qu'il rédigea au retour de chacune de ses quatre 
ambassades et qui nous ont fourni au cours de ce travail 
de précieux renseignements, nous prouvent en effet quelle 
connaissance il avait acquise des aspirations politiques et 
religieuses, des ressources morales et matérielles de la 
Germanie, et quelle expérience lui avait donnée des 
hommes et des choses de ce pays le long séjour qu'il y 
avait fait. 

Ces sommaires, auxquels il convient de joindre celui 
que Marillac composa après sa mission à Rome, forment 
assurément la partie la plus originale et la plus personnelle 
de l'œuvre écrite de notre ambassadeur. Aucun diplomate 
du temps n'a compris mieux que lui l'utilité et les avan- 
tages de ces comptes rendus, où sont exposés les causes, 
les divers épisodes et les résultats d'une négociation. Bien 
souvent d'ailleurs il en élargit le cadre et donne à une 
simple note diplomatique les proportions d'une véritable 



l'homme i05 

étude de politique générale. Tel le sommaire, qu'il rédigea 
à son retour de la cour impériale (1551), où il expose en 
détail les raisons des succès de Charles-Quint, qu'il attribue 
avant tout à la désunion et aux fautes de ses adversaires : 
aux fautes de la France d'abord, qui a sans cesse laissé 
échapper l'occasion favorable de « remporter la victoire » ; 
aux fautes des Protestants d'Allemagne qui « pensans que 
tout le monde ensemble neleur pustnuyre 1 )), ont méprisé 
l'appui de la France et ont attendu d'avoir été battus pour 
se tourner vers nous ; aux fautes du Pape enfin qui n'a pas 
compris le danger que faisait courir au Saint-Siège la 
puissance impériale et qui n'a cessé d'offenser nos souve- 
rains, « jusques à donner le chappeau de Cardinal à des 
gardeurs de singes 2 » au détriment des plus éminents de 
nos prélats. El pendant ce temps l'Empereur profitait de ces 
dissensions et les encourageait « jectant partout semences 
de défiance », se parant « d'un zèle de relligion et de jus- 
tice 3 » qui n'était qu'hypocrisie, mais qui ne laissait pas 
cpie de faire impression sur le monde. Cette idée que 
Charles-Quint n'a été en somme qu'un « hypocrite raffiné » 
plaît particulièrement à Marillac. « C'est là, dit-il, la plus 
grande poison dont l'Empereur se soit jamais prévalu. En 
voyant ses parolles et ses façons ne montrer que saincteté 
et équité l'universel a esté gagné et n'a pu estre capable de 
congnoistre la vérité 4 ». La vérité est que « ceste conte- 
nance a esté une vraye hypocrisie » . L'Empereur l'a adoptée 
non par conviction, mais « pour ce qu'elle pouvoit servira 
son prouffict et pour que tout le monde eust imprimé au 

1. Sommaire de l'ambassade en Allemagne de M. de Marillac, 
publ. dans Ranke, Deutsche Geschichte itn Zeilalter der lie formation, 
t. VI, p. 495. 

2. Ibid. 

S. Ibid., p. 498. 
'.. Ibid. 



106 CHAPITRE XVI 

cerveau l'oppinion qu'il est prince relligieux, juste et d'hon- 
neur et qu'on se fiast à luy plus aysément 1 ». Et Marillac 
passant en revue différents actes de Charles-Quint conclut 
à la vérité de sa thèse. « S'il eust le zèle pour la relligion 
qu'il montra, dit-il, pourquoy n'ostoit-il les preschcurs 
des Protestans, quant il fut victorieux en Allemaigne, dont 
son confesseur mesme fut si scandalisé, qu'il ne le voulut 
point absoudre, ainsprint congié de luy et s'en alla? Pour- 
quoy, quant les villes se rendoient à luy, ne leur propo- 
soit-il qu'elles eussent à se réduyre à l'Eglize Romaine, dont 
il ne parla jamais ? Pourquoy n'a-t-il faict restituer les 
ecclésiastics spoliez par les Protestans, comme il avoit 
promis? Et cependant il s'y est porté si froidement, que 
s'apercevant les catoliques de ceste dissimulation, ilz se 
sont peu à peu rengez avec les Protestans, pour la conser- 
vation de la liberté de leur patrie? Et mesmement que les 
trois Ellecteurs ecclésiastiques ont congneu que au lieu de 
les asseurer, il estoit le premier qui les spolioit. N'a-t-on 
pas veu aussy la prinse de Homme et du pape Clément, où 
en effet il montra qu'il pouvoit plus que les luthériens, 
car au lieu qu'ilz ne pensent qu'à dire mal du Pape, luy 
sceut très bien le prendre et lui faire paier rançon aprez 
avoir faict piller et saccager Rommc et commettre sur les 
Cardinaux et aultres ecclésiastics tous les exemples de déri- 
sion, cruauté et inhumanité, de sorte qu'il n'y a barbare 
au monde qui en sceust faire davantage 2 ». 

Quelque opinion que l'on ait sur ce curieux essai de 
psychologie de Charles-Quint, il est difficile cependant 
d'en nier l'intérêt, si l'on songe surtout que son auteur 
avait vécu pendant quatre années à la cour impériale. Il y 
a là au moins de quoi nous prouver quel observaleur 

1. Ibid. 

2. Ibid., p. i96. 



l'homme 'i()7 

attentif fut Marillac. Ce n'csl point du reste ehosc isolée 
dans son œuvre que ces appréciations originales sur 
telles ou telles personnalités historiques. De tous les 
princes qu'il a approchés, il nous a tracé le portrait, mar- 
qué les goûts et l'humeur. A côté de Charles-Quint ambi- 
tieux et hypocrite, voici Henry VIII, « avare et convoiteux 
au point que toutes les richesses de ce monde ne seroient 
suffisantes pour le contenter », « défiant et craint il" 
car congnoissant quelle tragédie et scandale il a excitez, il 
ne se fie à ung seul homme pensant les avoir tous offen- 
sez», « légier et inconstant, troisiesme et dernière peste 
qui procède des deux premières 1 . » — L'on se souvient 
du tableau très observé et très vivant, que Marillac nous a 
laissé de la cour de Rome, et où la figure de Carafa est si 
fortement mise en relief. — Il faut aussi rappeler son 
jugement sur Maurice de Saxe, « prince inquiet, subtil, 
d'esprit soubçonneux, de nature variable en oppinion, 
qui n'entre jamais si avant en parti, qu'il ne tasche avoir 
porte ouverte pour s'enchemincr en ung aultre » 2 : et aussi 
ses réflexions sur le type curieux d'aventurier que fut 
Albert de Brandebourg. 

Des peuples aussi bien que des individus Marillac a noté 
les mœurs et le caractère. Il semble d'ailleurs n'avoir eu 
une idée bien haute d'aucune des nations avec lesquelles 
il a négocié. Les Allemands sont grossiers, brutaux, 
ivrognes, vantards. Bien loin d'être reconnaissants à la 
France de l'appui qu'elle leur prête contre Charles-Quint, 
« ils estiment que nostre seureté deppend entièrement 
d'eulx et que sans leur support nostre Roy ne peult con- 



1. De Marillac au Roi, G août 1540. (Corr. pol. d'Angleterre, p. 211- 
212.) 

2. De Marillac au Roi, 3 juillet 1553. {Mémoires-journaux du dur de 
G ni sf. y. p. Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 191.) 



108 CHAPITRE XVI 

server son estât 1 ». Ce qui leur manque surtout, c'est la 
décision. A les entendre, ils sont continuellement sur le 
point de secouer le joug impérial ; mais ces belles réso- 
lutions ne s'exécutent jamais, car aussitôt « qu'ilz sentent 
leur maistre prez d'eulx », leur « pusillanimité » reprend 
le dessus et les fait se soumettre la plupart du temps sans 
résistance. Les populations « des cartiers de Saxes » 
seraient, il est vrai, plus belliqueuses et montreraient 
« une plus grande obstination. » Il ne faudrait pas néan- 
moins compter beaucoup sur leur « perlinacité ". » En 
général en effet, « les Allemans, comme il est dict dez 
deux mil ans en çà, oblyent voluntiers les biens cl les 
maux qu'on leur faict 3 ». 

Les Anglais sont plus antipathiques encore à Marillac. 
« Comme la vie du prince est le blanc où tous les subjectz 
mirent et l'exemple auquel ilz se composent, tel est le 
maistre, telz sont les ministres et tel est le peuple. » Sous 
l'influence néfaste de Henry Mil « les droictz les plus 
sacrez de relligion, de mariaige, de foy et promesse sont 
pervcrtiz en Angleterre * ». C'est de plus une nation avare 
et rapace, « qui treuve ay sèment mille moyens pour 
attirer et prendre à soy, mais n'en admect pas ung seul 
pour lascher et bailler' ». Ajoutez à ces vices une mau- 
vaise foi incroyable qui rend impossible toute négociation 
suivie avec les Anglais. Ils s'avancent, se retirent, vous 
accordent un point pour vous le contester le lendemain, 



1. Sommaire de l'ambassade d'Allemagne. (Rankc, u/j. cil., t. M, 

p. 490.) 

2. De Marillac au Roi, 14 mars 1549. (Bibl. Nat., fr. 3098, fol. 35 r°.) 

3. Sommaire de la négociation d'Allemagne (1559). (Bibl. Nat., 
fr. 3101, fol. 254 v°.) 

4. De Marillac au Roi, 6 août 1540. (Corr. pol. d'Angleterre, p. 212- 
213.) 

5. Ibid. 



l'homme i09 

vous lonl « les plus beaux sermens » (juillo à se parjurer 
sans houle à la première occasion. 

Mais en fait de perfidie, nuls n'approchenl des Maliens. 
L'on trouverait difficilement en effet peuple « plus fourbe, 
plus menteur et plus indigue ». « Quelque chose qu'ilz 
disent et qu'ilz promeelent, ilz ne se meuvent jamais synon 
en tant que cela tourne à leur proufïict » et il serait im- 
prudent de « faire fondement sur leurs ouvertures », car 
leur coutume est de « changer au premier vent » cl de 
se donner toujours (( au plus offrant et dernier renché- 
risseur ' ». 

Que l'on rapproche ces considérations si personnelles, 
ces observations si solides de la pauvreté et de l'étroitesse 
de vues de beaucoup de négociateurs du temps, et l'on 
reconnaîtra l'incontestable supériorité de Marillac, dont la 
place doit être marquée à côté des plus célèbres diplomates 
du \vi e siècle, à côté des du Bellay, des de Selve, des 
Pélicier, des d'Urfé, des de Tournon, des du Ferrier. 

S'il nous a été permis d'adresser quelques reproches à 
Marillac ambassadeur, nous n'avons en revanche à donner 
que des éloges à Marillac homme d'Etat. Diplomate, il 
n'aA r ait jamais perdu de vue son intérêt personnel ; homme 
d'Etat nous le trouvons prêt à sacrifier honneur et crédit 
au triomphe de ses idées et de ses principes. Sa harangue 
à l'assemblée des Notables rachète ainsi bien des faiblesses 
et nous laisse sous une impression favorable à celui qui 
n'hésita pas à se séparer d'un parti, dont il pouvait espérer 
encore des faveurs, mais dont la conduite ne répondait 
plus à son honnêteté, ni à son patriotisme. 

Nous avons l'heureuse fortune de posséder les notes que 

1. De Marillac au Connétable, Rome, 16 mars 1557. (liibl. Nat., fr. 
20644, fol. 120 v°.) 



10 CHAPITRE XVI 



Marillac avait réunies en vue de son discours el qui lui 
servirent à le préparer. Dans les (( mémoires trouvez entre 
les papiers de feu Charles de Marillac, archevesque de 
Vienne l )) nous reconnaissons, consignées sous une forme 
nerveuse et serrée, la plupart des idées qu'il développa à 
Fontainebleau. Devant se borner d'ailleurs, le prélat 
n'utilisa qu'une partie de ses notes : il n'insista que sur 
les points essentiels, mais l'on peut s'assurer par la lecture 
de son manuscrit du nombre et de l'importance des ren- 
seignements qu'il avait recueillis, du soin avec lequel il 
avait étudié son sujet, des patientes réflexions qui avaient 
présidé à la composition de sa harangue. Ces « mémoires » 
et le discours lui-même nous permettent de saisir très 
nettement chez Marillac la physionomie de l'homme 
politique. 

En ce temps où la question religieuse primait toutes les 
autres et servait à couvrir les plus odieux excès, un sen- 
timent bien rare était celui de la tolérance. Et Marillac 
nous apparaît à ce point de vue sous un jour trop favo- 
rable pour que nous ne marquions pas tout d'abord ce 
premier trait de son caractère. A Fontainebleau, on l'a vu, 
il s'était élevé avec indignation contre les violents et les 
exaltés qui prétendaient faire triompher leurs croyances 
les armes à la main. Dans les notes de son discours, nous 
trouvons plus fermement exprimées encore les mêmes 
idées. (( Soubz umbre de la relligion, dit-il, on ne se doibt 
enquérir des mœurs, ny procedder pour une injure ou op- 
probre proférées contre le ministre : comme celluy qui fut 
prisonnier pour ce qu'il dit qu'il aymeroit mieux veoir un 
diable que ung prestre mal vivant. — Que nul ne soyt 
tenu subir jugement sur quelque parollelégièrement dicte, 

1. Publiés par Paris, Négociations, lettres et pièces diverses relatives 
au règne <h> François II, p. 772-779. (Coll. des Doc. in. de l'hist. de Fr.) 



l'homme l I I 

quand il ne vouldra persévérer, s'il n'es! prédicateur ou 
constitué en dignité ecclésiastique ou degré; aultremenl 
tout homme, qui auroyt ennemi, seroyt en dangier d'estre 

accuse, ayant profère quelque parolle qu'il ne vouldroyt 
soutenir. — Qu'il soyt deffendu aux prescheurs de dis- 
puter propositions qui sont en controverses touchant la 
relligion ; qu'ilz preschent simplement bonne doctrine, re- 
meclant les disputtes aux escolles 1 . » Que l'on songe que 
ces lignes ont été écrites en 15G0 et l'on n'hésitera pas à 
faire honneur à Marillac d'avoir été l'un des premiers 
apôtres de cette tolérance qui ne devait que si longtemps 
après, et au prix de quels combats, s'établir décidément en 
Europe. 

Mais au xvi c siècle, une telle largeur d'idées était dange- 
reuse, et Marillac en fit l'expérience. On l'accusa d'hé- 
résie. « De ce temps, dit Brantôme, il y eut quelques 
évesques d'une haute volée soubçonnez tenir mal de la re- 
ligion catholique, entre aultres M. de Marillac, évesque de 
A ienne 2 . » Ainsi, à la fin de sa vie, se renouvelaient les 
mêmes accusations qui, pendant sa jeunesse, avaient 
obligé Marillac à quitter Paris. 

Marillac fut-il ou ne fut-il pas protestant? La question 
est aussi délicate à son sujet que pour beaucoup de person- 
nages du temps. Nous y répondrions cependant assez vo- 
lontiers par la négative. Remarquons d'abord que, dans 
aucun de ses écrits, il ne lui est échappé contre le catholi- 
cisme de mots haineux ou agressifs et que dans aucun 
n'apparaissent surtout des préférences marquées pour la 
Réforme. A Fontainebleau il trace, il est vrai, un tableau 
lamentable de l'état de l'Eglise et des abus qui la désho- 



1. Paris, op. cit., p. 775. 

2. Brantôme, OEuvres (édit. Lalannc), t. IV. p. '16 — Cf.: L I, p. 8o. 



\ 1 2 CHAPITRE XVI 

norent. Mais il faut voir là plutôt les constatations attris- 
tées d'un catholique sincère que le fait d'un dissident se 
réjouissant des fautes de ses adversaires. N'affirme-t-il pas 
d'ailleurs, expressément, dans les notes de son discours, 
« qu'il ne faut riens innover en la relligion que par grande 
nécessité... car mutation en la relligion amène commu- 
nément mutation d'estat. De tel changement en relligion, 
ajoute-t-il, vient le douhte entre le petit peuple, du doubte 
la variation, de la variation l'incertitude de ce qu'il doibt 
croire, de l'incertitude une malheureuse fin qui est 
l'athéisme *. » Au surplus, toutes les critiques qu'il adresse 
à l'état actuel de l'Eglise n'ont qu'un but. il le répète à 
différentes reprises, « c'est d'empescher l'accroissement 
des protestans et la diminution de l'obéissance à l'Eglize 
Romaine, ... c'est de parer aux maux advenuz en la relli- 
gion, . . . c'est d'imposer silence à ceux qui parlent mal des 
catolicques ». Et il est vraiment étrange enfin que, si 
Marillac a réellement incliné vers les nouvelles doctrines, 
nous ne trouvions, — nous ne disons pas dans la harangue 
publique de Fontainebleau, mais dans les mémoires per- 
sonnels qu'il avait rédigés, — ni une phrase, ni une allu- 
sion où se trahisse sa sympathie pour la Réforme. 

En somme, l'archevêque de Vienne fut, semble-t-il, un 
tolérant et rien de plus, un tolérant de l'école de Michel 
de L'Hospital, son compatriote et son ami. Et l'on peut 
faire, à ce point de vue, entre les deux hommes, un rap- 
prochement bien fondé. Lorsque L'Hospital, nommé 
chancelier, le 2 juillet 1560, se rendit le 5 du même mois 
au Parlement pour y faire enregistrer l'édit de Romorantin, 
il prononça devant la cour une longue harangue où, en 
les termes les plus élevés, il prêchait la conciliation et la 

1. Paris, op. cil., p. 773. 



l'homme \ I 3 

paix. Or, nous savons que Marillac accompagna ce jour-là 
son ami au Parlement, el il est intéressant de constater 
(pic les mômes idées, exprimées parfois d'une manière 
identique, se retrouvent dans la harangue de L'Hospital et 
dans celle que le mois suivant Marillac prononça à Fon- 
tainebleau '. Louable accord de ces deux hommes indé- 
pendants el courageux qui ne craignirent pas de s'attirer 
la haine de tous les partis, en se plaçant au-dessus d'eux 
et en se faisant les défenseurs des plus sages « propo- 
sitions ». 

La tolérance de Marillac s'explique donc assez naturel- 
lement et par son caractère, qui semble avoir été « volun- 
tiers esloignô des partiz extresines » et par l'amitié qui le 
liait au plus illustre des modérés du temps. Mais la cause 
en doit être recherchée aussi dans les circonstances où le 
plaça sa longue carrière de diplomate. Au cours de ses 
fréquents séjours à l'étranger, il avait pu voir de près les 
maux causés par les divisions religieuses et il en avait gardé, 
parait-il, un souvenir très vif. A plusieurs reprises, il y fait 
allusion et dans son discours à l'assemblée des Notables et 
dans ses « mémoires ». 11 avait assisté en Angleterre aux 
discordes incessantes des partis, (( qui fournissoient chaque 
jour plus fraische matière à plus grandes boucheryes que 
jamais » : pendant son ambassade d'Allemagne, il avait 
reconnu combien « le seur establissement de la relligion 
est nécessaire au seur establissement de Testât », et le 
désir d'épargner à son pays les malheurs dont il avait été 
le témoin devait l'encourager à défendre les idées géné- 
reuses dont il se faisait l'interprète. 



1. Cf.: la harangue de L'Hospital, dans Dufey, Œuvres de Michel de 
L'Hospital, t. I, p. 319-333. — V. aussi Taillandier, Nouvelles recherches 
historiques sur la vie et les ouvrages du Chancelier de l'Hospital 
p. 37-45. 



\ 1 \ CHAPITRE XVI 

Chez Marillac l'homme politique doit donc heaucoup à 
l'ambassadeur. Mais nulle part ailleurs on ne le constate 
mieux que dans l'exposé des moyens qu'il propose « comme 
les plus propres à mettre un terme à l'hérésie ». 

Il demande d'abord que l'on oblige les évêques à résider 
dans leurs diocèses, car, dit-il, « l'exemple de l'Allemagne 
nous admoneste » des dangers que court une Eglise aban- 
donnée par son prélat 1 . 11 déclare ensuite qu'il importe de 
réunir au plus tôt un Concile national, car sur le Concile 
général il ne faut point compter. Et là apparaît bien l'ex- 
périence du diplomate. C'est qu'au cours de ses ambas- 
sades, Marillac avait pu se convaincre qu'un Concile géné- 
ral, où tous les peuples seraient représentés et où le monde 
chrétien tout entier se mettrait d'accord, était chose impos- 
sible, à laquelle s'opposeraient toujours les ambitions et 
les intérêts politiques des souverains. Lui-même, en 1 550, 
n'avait-il pas conseillé au roi Henry II de refuser de par- 
ticiper au Concile de Trente, dans le seul but de faire échec 
aux projets de Charles-Quint? Non, chaque Etat doit se 
suffire à lui-même et essayer de se guérir lui-même ; et 
empruntant à L'Hospilal une de ses comparaisons fami- 
lières, Marillac compare la France à un malade « qui, 
espuisé d'une fiebvre continue, où la saignée ou aultre 
remède prompt est nécessaire, ne peut attendre qu'on soyt 
allé quérir un médecin bien loin, lequel on n'est certain 
encore qu'il viendra 2 ». 

Sur le fait de la politique comme sur le fait de la religion 
Marillac nous semble digne des éloges les plus mérités. 
Nous avons vu avec quelle éloquence et quel courage il 
défendit à Fontainebleau les droits de la nation contre les 



1. Paris, op. cit., p. 774. 

2. Discours à Fontainebleau, dans La Planche, Histoire de l'estat de la 
France (éd. Mcnncchct), p. 376. 



l'homme \ 1 5 

desseins ambitieux des Guise et l'absolutisme de la Cou- 
ronne. Là encore il était en parfaite communauté d'idées 
avec Michel de L'Hospital. Le discours prononcé par le 
Chancelier au Parlement, le 7 septembre 1560, n'est en 
effet, on peut le dire, cpie la reproduction de la harangue 
de l'archevêque de Vienne '. Les deux amis s'inspiraient et 
se soutenaient ainsi l'un l'autre, « ayant le plus rare de tous 
les courages, celui de la modération entre les partis fu- 
rieux » . 

Le nom de Marillac doit enfin se trouver confondu avec 
celui de L'Hospital dans une dernière louange. L'arche- 
vêque de Vienne fut en effet le conseiller écouté et le col- 
laborateur zélé du Chancelier dans une des réformes que 
celui-ci eut le plus à cœur : la réforme de la justice. A Fon- 
tainebleau, Marillac n'avait point abordé cette question. 
Mais elle est en revanche longuement développée dans les 
(( mémoires ». On trouve là tous les éléments d'une élude 
complète sur les abus de l'administration judiciaire du 
temps et sur les moyens d'y remédier. Marillac se fait de 
la justice la conception la plus haute. « La justice est par- 
tie de la relligion, dit-il, en ce que c'est l'office du prince, 
comme magistrat ordonné de Dieu. Elle est aussi partie 
de l'establissement des royaulmes. 2 » Voilà pourquoi il 
faut s'affliger de voir cette noble fonction « en la situation 
à laquelle elle est réduicle ». « Les choses sont allées en 
déclination en France despuys que la justice y a esté cor- 
rompue » 3 , et il est à craindre que pis ne survienne si l'on 
n'y pourvoit. Deux maux « sont en la justice : la longueur 
et la cherté ». La longueur d'abord, qui a pour cause la 



1. Duicy, OEus'res de l'Hospital, t. I, p. 347-366. — Taillandier, 
op, cit., p. 50 et seq. 

2. Paris, op. cit., p. 775. 

3. Ibid. 



'i ] 6 CH UMTRE XVI 

multiplicité des juridictions, « car la calamité des guerres 
a admené création d'une infinité d'officiers, »' et la mul- 
tiplicité des édits et ordonnances, « source de toute con- 
fusion. )) Et sur ce dernier point, constatons une fois de 
plus l'entière conformité des vues de Marillac avec celles 
de L'Hospital, qui souhaitait, comme le dit Hotman, « de 
réduire toute la législation en un ou deux beaux volumes 
de langage vulgaire et intelligible 2 », pour couper court à 
la chicane et simplifier la procédure. Mais ce qu'il importe 
avant tout de réprimer, continue Marillac, c'est la vénalité 
des magistrats. Ceux-ci pour acheter leurs charges « ont 
souvent vendu la pluspart de leur bien et ilz s'en veulent 
rembourser par la justice 3 ». Aussi « avant qu'un paouvre 
homme ayt passé par les mains du notaire, du tabellion, 
du procureur, de l'advocat, du juge et aultrcs semblables, 
il se trouve bien plumé 4 ». 

A ces abus, voici les remèdes qu'il convient d'apporter. 
L'on commencera d'abord par diminuer le nombre des 
« ministres », des conseillers au Parlement, des procu- 
reurs « qui ne servent qu'à nourryr procez » , des avocats 
(( qui pour la pluspart sont solliciteurs ». L'on veillera 
ensuite à ce que tous ces gens-là « ne puissent plus exiger 
des parties que ce que la loi leur permet ». « L'on oslera 
notamment aux procureurs le privilège par lequel pour dix 
livres ilz font venir de cent lieues ung paouvre laboureur, 
ung orphelin, une vesve, qui sont deslruictz dez qu'ilz 
tombent entre leurs mains 6 ». Quant aux magistrats, on 



1. Ibid., p. 776. 

2. Cité par Darcstc, Essai sur F. Ilolman, p. 22. — Taillandier, op. 

cit., p. 276. 

3. Paris, op. cit., p. 776. 
i. Ibid., p. 777. 

5. Ibid., p. 777-778. 

6. Ibid.. p. 777. 



I. HOMME \ 1 



t. I -r 



l 1 i 



les rappellera constamment à la dignité de leur charge, et 
à la pratique de leurs devoirs : il n'est fonction au monde 
plus liante que la leur et il faut qu'ils se souviennent que 
« les juges en l'Escriplure sont appelez dieux, non parce 
qu'il y a plus d'ung Dieu, mais pour ce que rendant jus- 
lice, ilz doivent despouiller tout ce qui est de l'homme et 
n'y apporter que ce qui est de Dieu ' ». 

Sur cette belle pensée se terminent les réllcxions de Ma- 
rillac « sur lestât de la justice ». Ce sont les dernières 
lignes qui soient sorties de sa main, et en dehors de l'intérêt 
historique qu'elles présentent elles nous prouvent qu'il y 
avait en lui autre chose qu'un diplomate, autre chose 
qu'un homme d'Etat, mais qu'il y avait aussi un tempé- 
rament d'administrateur prompt à démasquer les abus, à 
en découvrir les causes, et soucieux de les détruire. Et 
l'on doit exprimer le regret qu'une mort prématurée 
l'ait empêché de donner sur ce point la mesure de sa valeur 
et de son talent. Nul doute, en effet, qu'une fois de plus il 
ne se fût associé à son ami L'Hospital pour travailler à 
cette grande œuvre de réformation judiciaire et adminis- 
trative, dont le Chancelier poursuivit avec tant d'ardeur la 
réalisation. 

A Fontainebleau, Marillac s'était, on l'a vu, élevé avec 
âpreté contre les prélats qui ne résidaient point dans leurs 
diocèses. Pourtant, il ne résida jamais dans les siens, ni à 
Vannes, ni à Vienne. Aussi faut-il croire que, dans ses 
attaques, il visait surtout ceux de ses collègues que leur 
intérêt ou leurs plaisirs seuls retenaient à la Cour, et non 
les prélats qui y demeuraient comme lui en raison d'une 
charge officielle. En fait, cette distinction était légitime, et 

1. Ibid., p. 779. 

27 



\ 18 CHAPITRE \\ I 

elle fut admise dans l'édit du 5 mai 1 56 1 , qui décida que 
tous les évêques séjourneraient dans leurs diocèses « à 
l'exception de ceux que le Roy enverra en ambassade ou 
qu'il appellera auprez de lui 1 ». Pour justifier la contra- 
diction qui existe entre la conduite de Marillac et ses 
plaintes à l'assemblée des Notables, on pourrait prétendre, 
il est vrai, qu'il ne se voua jamais à l'Eglise et qu'il ne 
posséda jamais ses abbayes et ses évêchés qu'à titre de 
commende. Mais une telle supposition serait téméraire. 
Non pas que le cas fût rare au xvi' siècle. Sébastien de 
l'Aubcspine, évêque de Limoges, Moulue, évêque de Va- 
lence, Morvilliers, évêque d'Orléans, Paul de Foix, arche- 
vêque de Toulouse, n'avaient point les ordres sacrés ou 
ne les reçurent que très lard. Toutefois, en ce qui con- 
cerne Marillac, on ne saurait être aussi affirmatif qu'au 
sujet de ces personnages. En réalité, et la chose est presque 
incroyable, on ne rencontre dans toutes les œuvres de Ma- 
rillac, ni un mot ni une allusion qui permettent de croire 
qu'il ait ou non appartenu à l'Eglise. Nous avons pourtant 
signalé plus haut un détail, qui nous ferait incliner vo- 
lontiers vers la première de ces deux hypothèses. A 
l'époque où il reçut au Parlement une charge de conseiller- 
clerc, il ne fut point question pour lui, nous l'avons re- 
marqué, des dispenses nécessaires en pareil cas à un laïque. 
Et pourtant ces dispenses sont en général très soigneu- 
sement enregistrées clans les registres du Parlement vers la 
date d'entrée en fonctions de leurs bénéficiaires 2 . Nous 
pouvons donc conclure avec assez de vraisemblance que 
dès avant sa nomination au Parlement. Marillac avait été 

1. Archives Nationales, Registres du Parlement, X la 1597, fol. 109 
r° et v°. 

2. Archives Nationales, Registres du Parlement, X 1 -' 1589, fol. 322. — 
X la lo'.S, fol. 2 v». 



l'homme ', | 9 

« promeu in sacris », probablement, comme nous l'avons 
dit, à son retour de Gonstantinople. D'autre part, Le La- 
boureur, dans les Mémoires de Castelnau, prétend que Ma- 
rillae « eut un fils naturel qui laissa postérité ». El il 
ajoute: « Je crois qu'il lui naquit auparavant qu'il fût en- 
gagé dans les ordres sacrés, parce qu'il prétendoit estre lé- 
gitime. 11 fut d'ailleurs homme de mérite et eut l'honneur 
de commander une compagnie au régiment des Gardes '. » 

Quoi qu'il en soit, nous savons que Marillac confia la 
direction de ses deux évêchés à son frère Bertrand de Ma- 
rillac, de l'ordre des Frères Mineurs, qui en occupa le 
siège en son lieu et place. Ce Bertrand de Marillac mourut 
lui-même évêque de Rennes. Nous ne connaissons aucun 
détail de son administration à Vannes, et un seul souvenir 
de son passage à Vienne nous a été conservé : l'hôpital 
des pauvres de cette ville fut achevé par ses soins. 

Quant à Charles de Marillac, la seule de ses résidences 
ecclésiastiques qu'il semble avoir affectionnée est son ab- 
baye de Saint-Père-de-Melun où il mourut. On voit en- 
core à Melun, dans le parc de la Préfecture, des restes im- 
portants de cette abbaye. Deux corps de bâtiments sont 
demeurés à peu près intacts, à l'extérieur du moins. Le 
premier semble avoir fait partie des communs du monas- 
tère ; les appartements de l'abbé auraient été compris dans 
le second. On y montre, en effet, désignées sous le nom 
de cabinet et de chambre de l'abbé, deux pièces, dont 
l'une est de plain pied avec un petit cloître bâti au midi et 
dont la seconde a ses fenêtres au Nord, sur l'un des plus 
beaux points de vue de la contrée. L'état de ces apparte- 
ments est-il resté le même depuis Marillac? Il serait difficile 
de l'affirmer. La décoration, — très sobre, il est vrai, — 

1. Le Laboureur, Mémoires de Castelnau, t. I, p. 498. 



420 CHAPITRE XVI 

de la chambre de l'abbé, trahit bien le goût du x\T siècle. 
Mais pendant les guerres de religion le monastère de 
Saint-Père fut, on le sait, pillé par les Protestants et subit 
très peu après d'importants remaniements. On ne saurait 
donc dire que l'on a sous les yeux l'appartement môme où 
vécut Marillac. Pourtant on évoque aisément sa figure en 
ce séjour charmant qu'il aima et qu'attriste seulement le 
souvenir de la mort misérable qu'il y lit. 

Nous savons fort peu de chose sur le caractère et la vie 
privée de Marillac. Les chroniqueurs du temps ne men- 
tionnent que bien rarement son nom et encore est-ce 
toujours à l'homme public qu'ils font allusion. El comme, 
d'autre part, il n'a été conservé de lui ni lettres familières, 
ni même un seul acte d'ordre privé, la difficulté est grande 
de pénétrer dans son intimité. Essayons-le cependant à 
l'aide des quelques renseignements isolés qui nous sont 
parvenus. 

Nous avons déjà noté le trait le plus apparent de son 
caractère, l'ambition et la préoccupation très vive de 
s'élever qui en faisaient le fonds. Nous n'y reviendrions 
pas, si nous n'avions à constater les mêmes sentiments 
chez les divers membres de sa famille et si ce n'était une 
occasion toute trouvée de parler de celle-ci. Guillaume de 
Marillac, père de onze enfants, dut les laisser sans grandes 
ressources. Ils surent pourtant presque tous faire très hono- 
rablement leur chemin et Charles de Marillac n'eut à rougir 
d'aucun des siens, sauf peut-être d'un certain Pierre de 
Marillac, religieux à Pontigny, « qui se dévoya de l'an- 
cienne religion de ses aïeux, quitta son habit et se maria 
à Poitiers 1 ». De cette nombreuse famille, Gilbert, l'aîné, 

1. Bibl. Nat , IV. 20229 (non folioté.) 



l'homme 'i 2 I 

fut baron de Porsac et dans une excellente situation de 
fortune, semble-t-il : un autre frère, Julien, fut commis- 
saire ordinaire des guerres : un troisième, Bertrand, devint, 
on l'a vu, éveque de Rennes '. Mais les trois noms de la 
famille les plus connus au xvi° siècle sont ceux de Charles 
de Marillac, de Gabriel de Marillac et de Guillaume de 
Marillac. Gabriel et Guillaume durent avoir avec leur 
frère Charles des relations assez suivies qu'autorisait leur 
séjour commun dans la capitale. Gabriel était, nous 
l'avons dit, avocat très distingué au Parlement de Paris et 
c'est sous ses auspices, on se le rappelle, que Charles 
débuta au barreau, a C'étoit, dit une note généalogique, 
un personnage d'honneur et de mérite, qui joignit une 
science exquise à une grande probité et fut grand zélateur 
de la justice 2 ». Il mourut en 1551 et nous avons conservé 
l'épi laphe que ses frères firent graver sur son tombeau en 
la chapelle de Sainte-Anne de Sainle-Claire-d'Aigueperse. 
Les Marillac restaient, on le voit, fidèles à leur petite 
patrie. Quant à Guillaume de Marillac, il eut une carrière 
plus brillante encore. Beaucoup plus jeune que Gabriel 
et Charles, il dut profiter de la fortune naissante de ses 
aînés. « Il fut, nous dit un biographe anonyme, nourry à 
la Cour des Boys Francoys I er et Henry II et restitua en 
France la vraye forme des monnoies, tenant siège déjuge 
souverain sur les finances et estant maistre en la chambre 
des Comptes de Paris durant treize ans. Il exécuta plu- 
sieurs commissions et charges honorables et fut fait che- 
valier à la tète de l'armée du Roy Charles IX par Monsieur 
le Duc d'Anjou Henry de France, depuis roy troisiesme 
du nom à la mémorable journée de Montcontour ! ». Le 

1. ibid. 

2. Ibid. 

'A. Ibid. — « Lettres de elievalerie pour Guillaume de Marillac Conseil- 



122 CHAPITRE XVI 

souvenir nous a été conserve d'une de ces « commissions 
honorables » auxquelles fait allusion le biographe. Lorsque 
Charles de Marillac, alors ambassadeur à Augsbourg, si- 
gnala à son gouvernement l'invention qui venait d'être faite 
dans cette ville par un certain Schwab de la presse et des 
divers instruments mécaniques du monnayage moderne, 
ce fut Guillaume de Marillac, — accompagné d'Aubin 
Olivier, un autre Auvergnat, — qui se rendit en Allemagne 
pour y faire l'essai des nouveaux engins, en prendre li- 
vraison et les amener à Paris 1 . Ce même Guillaume fut à 
diverses reprises employé comme courrier diplomatique 
auprès de son frère, les correspondances de celui-ci en 
font foi. Les frères de Marillac semblent d'ailleurs avoir 
vécu dans la plus parfaite union. Ils se prêtaient appui et 
assistance et le dernier survivant, Julien, bénéficiait 
encore en 1577 des bons souvenirs que ses aînés avaient 
laissés à la Cour, puisque c'était (( en considération des 
services de M. Gabriel de Marillac, avocat général au 
Parlement, de ceux de M. Charles de Marillac, arche- 
vesque de Vienne, conseiller au Conseil Privé des Roys 
Henry II et Francoys II, de ceux enfin de M. Guillaume de 
Marillac, aussy conseiller au Privé Conseil, contrerolleur 
général et intendant des finances du feu Roy Charles IX e », 
que Henry III accordait à Julien de Marillac « la réhabili- 
tation en la noblesse de ses ancestres, lesquelz a voient 



1er du Roy, Superintendant et Contrôleur général des finances, délivrées par 
Henry, duc d'Anjou... Donné à Saint-Maur, le 3 e jour d'octobre 1569. » — 
« Lettres de confirmation desdictes lettres de chevalerie... par le Roy Char- 
les IX e ... au mois de mars 1570. » (Archives Nationales, Z la 529.) 

1. P. de Vaissière, La découverte à Augsbourg des instruments méca- 
niques du monnayage moderne et leur importation en France en 1550. 
— Cf.: larticle consacré à ce travail par M. Buff. archiviste municipal de la 
ville d'Augsbourg. dans « Beilage zur AUgemeinen Zeitung », du 28 
juillet 1892. M. Bull" démontre que le nom de 1 inventeur, qui n'est pas 
donné par Marillac, est Schwab. 



i. iiommi: 



i23 



négligé ou ignoré leur qualité de privilégiez et s'esloient 
laissé imposer à la taille 1 ». 11 faut ajouter en terminant que 
Guillaume de Marillac fut le père de Michel de Marillac, 
garde des sceaux de France et du maréchal Louis de 
Marillac. 

Les Marillac furent du reste récompensés de leur dévoue- 
ment autrement que dans leurs descendants. Quant à 
Charles en particulier, nous avons énuméré les honneurs 
que lui valurent ses services. Et le profit matériel qu'il en 
retira dut aussi être considérable. Sans doute, son traitement 
d'ambassadeur ne contribua pas à l'enrichir. En Angle- 
terre, il touchait 300 livres par mois, 600 en Allemagne 2 . 
Mais à ces chiffres venaient perpétuellement s'ajouter et 
des remboursements de frais extraordinaires, toujours 
très largement comptés, et des gratifications fréquentes. 
Gomme conseiller au Conseil Privé d'autre part, il recevait 
annuellement 4,000 livres tournois 5 . Enfin les revenus de 
ses abbayes du Mas et de Saint-Père et de son évêché de 
Vienne devaient s'élever à un chiffre respectable. En vé- 
ritables Auvergnats, les Marillac semblent d'ailleurs avoir 
connu le prix de l'argent. Ce sentiment apparaît plus d'une 
fois dans les correspondances de l'ambassadeur. La preuve 
en estaussidans l'acte curieux, où, quelques jours après le 
décès de leur frère, Guillaume et Julien de Marillac récla- 
ment une somme de 338 livres tournois représentant exac- 
tement l'indemnité à lui due pour un mois, — novembre 
1500, — et un jour — I er décembre, jour de sa mort 4 . 

Bon parent, Charles de Marillac fut-il bon collègue et 



1. « Lettres do réhabilitation pour Julien de Marillac. commissaire ordi- 
naire des guerres » (mars 1577). (Archives Nationales. Z la 529). 

2. Bibl. Nat., fs. Glairarabault, vol. 1215. loi. 78 ; vol. 1220, fol. 25. 
o. Bibl. Nat., Cab. desTit.; Pièces originales, 185'i. 

<i. Ibid. 



424 CHAPITRE XVI 

bon ami? On en pourrait douter à lire le rapport adressé au 
Roi par Jean de Selve, ambassadeur de France à Rome, 
et relatif au séjour de l'archevêque de Vienne à la Cour 
Pontificale en 1557 *. Nous l'avons dit, ce rapport ne 
vise en rien l'honorabilité de Marillac comme homme 
public, mais il nous le présente en revanche comme 
homme privé sous les plus noires couleurs. Une violence 
de caractère incroyable, un orgueil cl une vanité déme- 
surés, une arrogance insupportable, tels sont les traits 
sous lesquels l'archevêque de Vienne nous est dépeint. 
En arrivant à Rome, il était descendu ù l'ambassade 
française et il y avait reçu, d'après de Selve, « tous les 
honneurs, honnestes et gracieux trailemens qu'il avoit 
esté possible ». Pourtant loin d'être reconnaissant de cet 
accueil, — c'est toujours de Selve qui parle, — il avait 
au contraire pendant la durée de sa mission semblé 
prendre à tâche de rabaisser et d'humilier cruellement 
son collègue. Singulièrement animé est d'ailleurs le 
récit de l'ambassadeur. Laissons-lui pour un moment la 
parole. Un jour, — ce fut, dit le rapport, « le principal 
propoz de querelle passé entre l'archevesque de Vienne et 
l'ambassadeur du Roy », — un jour M. de Marillac, M. de 
Selve et M. de la Chapclle-aux-Ursins s'occupaient à 
régler la matière de leur prochain entretien avec le Pape. 
i( M. de Marillac despartissoit à chacun sa charge et com- 
mission sur laquelle ilauroyt à négocier avecques le Pape, 
disant au sieur de la Chapelle : « Vous parlerez du faict 
des Cardinaux : je parleroy du faict de la privation du 
Royaulme et du voyaige du marquis de la Cave et de mon 
congé. Vous, Monsieur de Selve, vous parlerez de la pri- 

1. Les propoz qui ont esté tenuz entre l'Areevesque de Vienne et de 
Selve, ambassadeurs du Roy à Rome, dans Cimber et Danjou, Archives 
curieuses de l'Hist. de France, l' e série, t. III, p. 205-212. 



l'homme 42 



îVo 



vallon de M. de Sainct-Papoul suivant ce que la Royne 
vous en a escripl ' ». Puis se reprenanl tout à coup : « Vous 
oubliez une chose », dit-il à M. de Selve. — « Moy, répond 
l'ambassadeur, je n'oublye riens que je scaiche, car je n'a\ 
encore de riens parlé. Qu'est-ce quej'oublye? — Vous ou- 
bliez de parler de ce dont vous avez parlé ce malin à Mon- 
sieur delà Chappelle et à moy ». A ces mots, prononcés 
sur un ton arrogant et agressif, la patience échappe à 
M. de Selve. « Sy je vous en ay parlé ce malin, s'écrie-t-il, 
c'est signe que je ne l'ay pas oublyé. . . Mais quandj'y pense, 
Monsieur, vous me traiclez d'une estrange façon, car il 
semble que je sois voslre clerc et vostre disciple et que vous 
me vouliez icy régenter comme sy vous estiez mon péda- 
gogue. Je le treuvebien estrange, car je ne l'ay pas accous- 
lumé et il y a longtemps que je scay aller tout seul ». Ces 
paroles donnent un moment à réfléchir à M. de Marillac. 

— « Ce que j'ay faict, déclare-l-il, n'estoit que pour 
bien. Ce n'est pas ma faulle si je suis ainsi mal gracieux. 
Si vous congnoissiez mon cueur, vous trouveriez que je 
vous ayme et vous révère. 

— Si vous voyiez le mien, repartit M. de Selve, vous 
trouveriez le semblable. 

— .1 ay négocié avecques vous aussy sincèrement et net- 
tement qu'homme scauroyt faire. 

— Et moy avecques vous aussy sincèrement et neltc- 
ment que vous avecques moy pour le moings. 

— Vous voulez donc dire qu'il y a quelque chose de 
plus? Vous ne scauriez avoir négocié plus sincèrement que 
moy. 

— Je ne veux point dire plus, je veux dire ce qui est el 
que je vous redis encores; vous me déclairez que vous avez 

1. lbid., p. 208. 



126 CHAPITRE MI 

négocié sincèrement et licitement avecques moy, je dis 
que j'en ay faict aultant avec vous pour le moings ». 

Là dessus « sans aultre raison ny propoz », l'Arche- 
vêque entre en fureur, se répand en injures et finalement 
accuse son collègue « d'en avoir menty ». M. de Selve 
bondit sous l'outrage. Il confesse avoir été près « de saisira 
la barbe et à la gorge » M. de Marillac et de lui faire cruelle- 
ment payer son offense. Mais il se retient. « Maislre fol, 
maistre sot, se contente-t-ilde répondre, vous m'avez indis- 
creltementet insolentement démenty en ma maison, tenant 
le lieu que je tiens, souvenez-vous en. Sy je n'avois respect 
au maistre que nous servons et au lieu où je me trouve et 
plus de discreltion que vous, je vous feroys sauter par les 
feneslres et il n'y auroy t point de faulte et vous apprendroys 
comme il faut parler aux gens de bien ; mais j'espère que 
je vous le feroy sentir. 

— Moy aussi: nous nous retrouverons, riposte M. de 
Marillac. 

— Quant vous vouldrez, répond M. de Selve; plust 
à Dieu que ce pust estre à cesle heure ! 

— Je ne suys point homme d'espée. 

— Ne moy, non plus que vous, mais je ne suis point 
homme pour endurer cesl oultrage et puysque vous n'avez 
respect à moy ne à mon honneur et que vous me traic- 
tez en valet, j'en auroy aussy peu à vous que à ung la- 
quay ». 

— N'allez pas plus loin, Monsieur, notre querelle se 
videra au Conseil Privé. J'en fais partie et nous verrons à 
qui le Roi donnera raison. 

— J'accepte votre proposition et ne redoute pas ce dont 
vous me menacez. « Les aryens et moy mesme esloient 
congneus des Roys et de leurs Conseils, avant qu'on sceust 
que vous fussiez au monde et quant le Roy entendra le 



I. HOMME i?7 

faict, il jugera quej'aj usé tic grande patience clde grande 
discrettion, veu Le lieu que je tiens, l'oultrage qui m'esl 
faict et le moyen (jnc j'ay de m'en ressentir. Au contraire 
il estimera que vous avez sottement et témérairement parlé 
cl il sera recongneu d'aillieurs que ce n'est pas la première 
foys (pie vous n'avez parlé avecques toute la discrettion et 
le respect que vous debviez avoir. 

— ^ oulez-vous dire que j'ay este juge indiscret du 
Conseil Privé, interroge M. de Marillac ? 

— Je ne dis point cella, reprend M. de Selve ; mais je dis 
que le Conseil congnoislra que ce n'est pas la première 
folye que vous avez faicte. . . Je seroy oy au Conseil du Roy 
tout aussy bien que vous et n'ay peur là de vous tout 
évesque que vous estes, car vostre diocèse ne s'estend point 
jusques là et je ne suys point vostre brebis et vostre mouton 
et n'avez nulle aulhorité sur moy 1 . » 

Le dernier mot reste ainsi à M. de Selve. Mais le soir 
même, lorsque les représentants du Roi sont admis en 
présence du Pape, l'archevêque de Vienne prend sa 
revanche. Pendant toute la durée de l'audience, il affecte 
de parler en son nom, « de magnifier son aulhorité et de 
déprimer celle de l'ambassadeur ordinaire du Roy ». Il 
déclare au Saint-Père qu'il va s'en retourner en France ; 
il est nécessaire, ajoute-t-il, qu'avant son départ toutes 
les affaires pendantes soient réglées et bien réglées entre la 
Cour Pontificale et le Roi son maître; lui parti de Rome, 
qui pourrait en effet s'en occuper ? Au cas toutefois où le 
Pape aurait encore quelque message à faire parvenir en 
France, un des parents de M. de Marillac restant à Rome 
se chargera de cette commission. Dans ce discours pas une 
seule fois n'est prononcé le nom de M. de Selve, « comme 

1. Ihtd.. p. 208-21!. 



4 "2 8 CHAPITRE XVI 

s y en toutes choses il debvoit estre compté pour riens et 
que ce fust à M. de Marillac à ordonner et mesme à dispo- 
ser des depesches et de ceux qui les doivent porter. . . A quoy 
ledict M. de Selve par modestie ne voulut aucune chose 
répondre ou réplicquer combien que ce fust une notable 
arrogance et une nouvelle bastonnade qui luy estoit 
donnée en bonne compaignie 1 . » 

« Et voilà, termine la plainte, les parolles advenues aprez 
que l'ambassadeur du Roy a recueilly, honoré et bien 
traicté M. l'Archevesque de Vienne plus de deux mois. 2 » 

Dans cette plainte, il faut, sans aucun doute, faire la 
part de l'irritation et du dépit du fonctionnaire qui se voit 
subitement mis dans l'ombre par un collègue le dépassant 
en autorité et en crédit. En fait, le rapide avancement du 
parvenu, que quinze ans auparavant Henry A III trouvait 
« trop petit personnaige pour luy servir d'otaige ». la 
brillante carrière du prélat, qui venait d'obtenir le siège 
envié de l'archevêché de Vienne, l'heureuse fortune du 
courtisan, pour lequel chaque jour avait jusque là marqué 
une faveur, avaient dû susciter à Marillac plus d'un ennemi 
et plus d'un envieux. Mais, malgré tout, le récit de de 
Selve a bien souvent un air de vérité, qui doit en laisser 
suspecter difficilement la bonne foi. Il nous présente en 
somme l'archevêque de Vienne, le conseiller au Conseil 
Privé comme un personnage gonflé de son importance, 
persuadé de sa supériorité, tout prêt à s'estimer indispen- 
sable. Et. si nous ne savions les solides amitiés qu'il ins- 
pira, nous serions vraiment tentés, il faut l'avouer, de faire 
après cela de Marillac un homme à l'esprit morose et 
chagrin, au caractère étroit et difficile. 



1. Ibid., p. 212. 

2. Ibid. 



I. HOMME W.) 

Que ce tut là véritablement sa nature, il ne le semble 
pas cependant. Pour le laver des accusations exposées plus 
haut, nous en sommes réduits, sans doute, à supposer un 
emportement subit, une mauvaise humeur passagère, ou 
bien encore quelque rancune ignorée contre de Selve. 
Mais ce que nous pouvons affirmer c'est que Marillac ne 
tut point le même dans ses relations avec beaucoup de 
personnages de son temps et que plus d'un de ses contem- 
porains eut à s'applaudir au contraire de ses bons offices 
et de la sûreté de son commerce. 

La plus étroite union ne cessa tout d'abord de régner 
entre lui et Michel de L'Hospital, et jamais aucun dissen- 
timent ne parait avoir troublé leur amitié. C'était, il est 
vrai, une amitié d'enfance. Leurs pères avaient été, l'un, 
Guillaume de Marillac, intendant de Charles de Bourbon, 
l'autre, Jean de L'Hospital, médecin du Prince. Les deux 
enfants durent donc être élevés ensemble jusqu'au moment 
où Michel fut en von é à Toulouse pour y faire ses éludes, 
c'est-à-dire vers 1 5 1 8. Ils se retrouvèrent plus tard à Paris 
et suivirent, à peu près à la même époque, semble-t-il, la 
même carrière. Tous deux étaient vers 1534 avocats au 
Parlement de Paris : tous deux furent ensuite nommés 
conseillers à la cour, Michel en 1537, Charles en 1539. 
Mais, dès avant cette date, les obligations de la vie publique 
avaient séparé les deux amis. Pourtant nous les trouvons 
au même moment (août 1547) investis de la charge d'am- 
bassadeurs, l'un en Allemagne, l'autre auprès du concile 
de Bologne. Et ces deux missions étaient trop connexes, 
pour qu'on ne puisse supposer que leurs titulaires ne se 
soient mis d'accord avant leur départ sur les points com- 
muns de leur charge et n'aient peut-être correspondu pen- 
dant leur séjour à l'étranger. Mais ce fut là la première et 
dernière ambassade de Michel de L'Hospital, qui allait 



430 CHAPITRE XVI 

bientôt s'illustrer comme homme d'Etat, tandis que son 
ami devait continuer pendant plus de dix ans à servir la 
France à l'étranger. Nous avons vu cependant qu'en 1560 
s'ouvre une nouvelle période de la vie de Marillac, — pé- 
riode trop tôt interrompue, — et pendant laquelle il est un 
des soutiens les plus fermes de cetle politique de tolérance 
et de liberté dont son ami s'était fait le représentant. Un 
dernier trait commun à ces deux hommes de bien est qu'enfin 
ils moururent tous deux disgraciés. L'Hospital s'éteignit 
du moins entouré de l'affection des siens ; Marillac mou- 
rut de mort violente peut-être et dans tous les cas dans 
un isolement qui dut lui rendre singulièrement douloureux 
ses derniers moments '. 

jNous avons conservé un témoignage de l'intimité de 
Marillac et de L'Hospital. C'est une épître en vers adressée 
par ce dernier à l'archevêque de Vienne et où, sur un ton 
empreint de mélancolie, il se plaint à son ami de l'exis- 
lence du fonctionnaire. Certes, si l'habitude ne nous atta- 
chait bon gré mal gré à nos occupations quotidiennes, nous 
en supporterions difficilement le poids et la continuelle 
répétition. Et, traçant alors un tableau de la vie du ma- 
gistrat, le poète en énumère sans aigreur, mais avec dé- 
couragement, les petitesses, les ridicules et l'incurable mo- 
no tomie 2 . 

Charles Dumoulin, le célèbre jurisconsulte, doit aussi 
être compté au nombre des amis de Marillac. Et la dédi- 
cace que lui lit Dumoulin de son « Novus intellectus quin- 
que legum » nous prouve les excellents rapports qu'entre- 



1. Sur Michel de L'Hospital, cf.: Dufey, Œuvres de Michel de L'Hos- 
pital. — Dupré-Lasalle, Mic/tel de L'Hospital jusqu'à son élévation au 
poste de chancelier de Francs. — Taillandier, Nouvelles recherches 
sur la vie et les œuvres du chancelier de L'Hospital. 

2. Dufey, Œuvres de Michel de L'Hospital, t. III, p. 168-172. 



L HOMME i3 



tenaient les deux hommes. « Je ne pouvais, dit l'auteur, 
dédier plus heureusement ce traité qu'à vous, à vous, qui 
avant que j'eusse pu vous prévenir par quelques bons offices, 

vous êtes si généreusement intéressé à mes immenses tra- 
vaux, à mes travaux d'Hercule, s'il m'est permis de le 
dire. El ce serait de ma part une véritable ingratitude que 
de ne point reconnaître ici publiquement votre amitié... 
Je ne célébrerai pas vos mérites, la rare connaissance que 
vous avez acquise de plusieurs langues, l'expérience que 
vous ont donnée vos voyages, les mille travaux de votre 
vie publique, les heureuses négociations que vous avez 
menées en Orient, en Angleterre et en Allemagne. Non, 
ma lettre n'y sufïirait pas et d'ailleurs votre habileté et votre 
jugement solide sont connus, au Conseil Privé du Roi 
surtout. Je voudrais seulement en terminant évoquer la 
mémoire de votre frère, le sage et prudent Gabriel de Ma- 
rillac, vrai conservateur de la vertu et de la justice dans 
notre Parlement de Paris ' . » 

On voit quel cas le premier jurisconsulte du temps fai- 
sait de Marillac et quels éloges il lui décernait. Et ces 
louanges ont du prix dans la bouche de Dumoulin, qui 
passait pour n'en élre prodigue qu'à son endroit, fort peu 
à l'égard des autres. 

George Buchanan, poète et historien, précepteur de 
Montaigne, qu'il dut connaître pendant le séjour que ce 
savant lit à Paris de 154 4 à 1547 comme professeur au 
collège du Cardinal Lemoine ; Henry Estienne, le célèbre 
imprimeur de Genève , furent liés aussi tout particulièrement 



1. Dumoulin, Œuvres, t. III, préf., p. xnr. La lettre-dédicace à Charles de 
Marillac est du 14 octobre 1559. Elle est écrite en latin ; nous en donnons 
ici la traduction. — Cf.: le Novus intellectus quinque legum, Dumoulin, 
t. III, p. 352 et seq. — Sur Gabriel de Marillac, avocat au Parlement de 
Paris, voir p. 421. 



\;]-> CHAPITRE XVI 

avec Marillac. On a prétendu qu'il connut Henry Estienne 
pendant sa dernière ambassade d'Allemagne et l'auteur qui 
nous fournit ce renseignement 1 ajoute qu'à Augsbourg il 
eut le courage d'inviter à sa table Henry Estienne alors 
exilé. Ni l'une ni l'autre de ces deux affirmations ne sont 
absolument exactes. Henry Estienne ne fut jamais exilé de 
France. Son père, persécuté à Paris, s'était, il est vrai, ré- 
fugié à Genève, mais quant à Henry, il venait très souvent 
à Paris où l'appelaient ses affaires, le débit de ses livres et 
ses relations avec les savants. Il fit même exécuter dans la 
capitale plusieurs de ses ouvrages et il est très naturel de 
supposer que c'est là que Marillac le connut d'abord. Qu'il 
fut à Augsbourg en 1 559, et que l'ambassadeur de France 
ail pu renouer alors avec lui de vieilles relations, la chose 
est d'ailleurs très vraisemblable. A cette date en effet Henry 
Estienne était en commerce suivi avec Llricli Fugger, le 
riche banquier d' Augsbourg, qui avait mis sa bibliothèque 
à la disposition du savant et auquel celui-ci dédia par 
reconnaissance, en 1550 précisément, son édition de Dio- 
dore de Sicile. 

En dehors de ces amitiés, dont le souvenir nous a été 
conservé, on ne peut douter que Marillac n'en ait eu bien 
d'autres. Sa carrière le mit certainement en rapports avec 
un grand nombre de notabilités du temps, avec le cardinal 
du Bellay, avec Paul de Foix, archevêque de Toulouse, avec 
Arnould du Ferrier, ambassadeur de France au concile de 
Trente et à Venise, avec Odet de Selve, ambassadeur en 
Angleterre. Chez son frère, si estimé dans le monde judi- 
ciaire, il rencontrait d'autre part les magistrats et les avo- 
cats les plus marquants: Pierre Lizet, son compatriote. 
Christophe de Thou, le père de l'historien, les avocats 

1. Charvet, Histoire de la Sainte Eglise de Vienne, p. 552. 



l'homme 133 

Durant Gilles, Jean du Vair, Antoine du Lac, tous trois 
Auvergnats 1 . Enfin chez L'Hospital, Marillac put se lier 
avec la foule des honnîtes politiques, des savants, des lillé- 
rateurs qui \ fréquentaient. Il dut voir là probablement 
Joachim du Bellay et Ronsard 2 . 

\ îvanl dans un milieu aussi distingué, Marillac possé- 
dait sans aucun doute une très large culture. Dumoulin, 
nous l'avons vu, le félicite de la connaissance appro- 
fondie qu'il a acquise de plusieurs langues et nous savons 
qu'il eut de son temps la réputation d'un autre Mécène 3 . 
Néanmoins il ne faudrait rien exagérer, ni prodiguer sans 
réserve l'éloge à Marillac. Ce fut en somme, à ce qu'il 
paraît, un esprit très solide, mais beaucoup plus solide 
que brillant. S'il ne fut pas, loin de là, réfractaire aux 
lettres, du moins n'a-t-il laissé aucune œuvre qui nous 
permette de l'apprécier à ce point de vue : et ceux de ses 
écrits, qui nous ont été conservés, nous autorisent d'ailleurs 
à supposer qu'il s'intéressait plus volontiers aux graves 
travaux du jurisconsulte ou de l'historien qu'aux études 
purement littéraires. 

Qu'il y eût en lui l'étoffe d'un juriste, la ebose est tout 
d'abord indéniable. Dans ses correspondances diploma- 
tiques comme dans ses discours apparaît en effet très nette- 
ment l'esprit un peu subtil, un peu compliqué de l'homme 
de loi. Il a une tendance fâcheuse à envisager une question 
politique comme un avocat pourrait le faire d'une question 
de jurisprudence. Ce défaut devient assurément une qua- 
lité dans l'exposition d'un débat de droit public. Marillac 
est là tout à fait excellent. Ses discussions avec Charles- 
Quinl el Granvelle « louchant les Escossoys cl le traité de 

1. Ri\ière, Histoire des institutions de l'Auvergne, t. II, p. 173-174. 

2. Sainte-Beuve. Tableau de la poésie française au XVI e siècle, p. 296. 

3. ('.allia Christiana, t. XVI, col. 12.J. 

28 



'i3'j CHAPITRE \\l 

Crespy », lors de son séjour à Bruxelles ; — ses réflexions 
à la conférence de Marck, au sujet des droits de la France 
sur le Milanais : — plusieurs des passages de sa harangue 
à l'assemblée des Notables sont des modèles de déduction 
rigoureuse, d'argumentation serrée et pressante, de toutes 
les qualités de l'avocat en un mot. Mais ces habitudes de 
juriste déplaisent lorsqu'elles s'appliquent à des considé- 
rations purement politiques. L'on reprocherait volontiers 
à Marillac d'être souvent trop clair, trop analytique. Une 
affaire se présente presque toujours à lui non seulement 
sous les divers aspects qu'elle a, mais aussi sous ceux qu'elle 
aurait pu avoir. Ouvrez ses correspondances diplomatiques : 
il est rare qu'à côté du parti qu'il conseille à son gouver- 
nement d'adopter en telle circonstance, l'ambassadeur ne 
signale point en môme temps celui qu'il eût fallu prendre 
en telle autre. Et cela produit à la longue chez le lecteur, 
nous ne dirons pas la confusion, car tout chez Marillac est 
nettement et clairement ordonné, mais du moins une fa- 
tigue réelle. En somme, l'esprit de Marillac a plus d'une 
affinité avec celui de Dumoulin, son ami, et on le qualifie- 
rait très bien en l'appelant un juriste-diplomate. Pardon- 
nons lui d'ailleurs des défauts qui sont ceux de sa race, — 
de cette race de la Basse-Auvergne qui a produit plus de 
jurisconsultes et de mathématiciens que de littérateurs, — 
de son éducation aussi, puisque sa jeunesse se passa, 
semble-t-il, tout entière dans l'étude assidue du droit. 
Constatons seulement une fois de plus l'influence trop 
souvent déformatrice de cette étude. 

Nous disions tout à l'heure (pie Marillac paraît avoir eu 
un goût très vif pour l'histoire. Et en effet ses correspon- 
dances d'ambassadeur, et tous ses écrits en général, décèlent 
à chaque instant les préoccupations de l'historien, qui se 
rend compte de la valeur des précédents, cherche des leçons 



l'homme i35 



clans les faits et tente d'éclairer le présent par le passé. \ 
propos de Ici incident diplomatique, de la « querelle de 
Plaisance » par exemple en Ire le Pape et l'Empereur, il 
sa il clairement et méthodiquement exposer les origines 
historiques du conflit. Les droits de la couronne de France 
sonl-ils contestés comme à Marck, c'est avec des preuves 
historiques qu'il appuie ses réclamations. Lors de la rupture 
de la trêve de Varicelles, il ne craint pas de remonter aux 
premières relations du Saint-Siège avec l'Espagne. A Fon- 
tainebleau enfin il se révèle érudit autant qu'orateur, in- 
voquant l'histoire ecclésiastique quand il s'agit du Concile, 
et trouvant clans notre histoire nationale la confirmation de 
ses théories gouvernementales. Si bien que l'on se plaît à 
penser qu'il eût écrit l'histoire à la manière d'un de Thon 
avec autant de gravité, de conscience et d'érudition. 

En revanche, il est un sens qui paraît avoir entièrement 
manqué à Marillac. C'est le sens artistique. Et cela pourrait 
confirmer la prédominance de l'esprit pratique que nous 
venons de signaler chez lui. Sa carrière si mouvementée 
de diplomate, ses nombreux voyages lui permirent de con- 
templer sans doute bien des merveilles. Pourtant, même 
pendant sa mission à Rome, il semble avoir considéré d'un 
œil indifférent l'Italie déjà si riche en chefs-d'œuvre. Du 
moins ne trouve-l-on rien dans sa correspondance qui 
puisse laisser supposer le contraire. A Bruxelles, il reste 
tout aussi insensible aux productions de l'art flamand. 
Lorsque, durant son séjour à Augsbourg (1 550), il informe 
son gouvernement de l'importante découverte qui vient 
d'être faite dans cette ville de nouveaux instruments de 
monnayage, c'est au point de vue pratique, beaucoup plus 
qu'au point de vue artistique, qu'il envisage la chose. Cela 
abrégera la frappe, voilà le grand avantage. Pas un mot 
sur l'origine de l'invention, née cependant, peut-on croire. 



'l 36 CHAPITRE XVI 

autant du désir de faire mieux que du désir de faire plus 
vite ; pas un détail sur l'inventeur, dont il ne nous a trans- 
mis ni le nom, — Schwab, suppose-t-on, non sans vrai- 
semblance, — ni la profession, — on conjecture que c'é- 
tait un orfèvre-médailleur, — pas une allusion à l'étal des 
arts industriels en Allemagne à cette époque. Tous les 
renseignements qu'il donne sont nets, précis ; on y sent 
l'homme pratique, mais à aucun moment n'apparaît l'ar- 
tiste, et on le regrette. 

Connaissant l'homme, il nous reste à apprécier le style, 
à rechercher ce qu'il peut d'une part y avoir de personnel 
dans la langue de Marillac, ce que d'autre part il doit à ce 
point de vue aux influences extérieures. 

Nous avons dégagé plus haut le trait essentiel de l'esprit 
de Marillac, en disant qu'il est avant tout un juriste. Son 
stvle a certainement subi l'influence de son esprit ; c'est à 
bien des endroits un style de juriste : phrases un peu lon- 
gues, coupées de réserves, alourdies d'observations acces- 
soires, semées de parenthèses. — Nous avons noté d'autre 
part chez lui le manque presque absolu de sens artistique ; 
ne nous étonnons pas dès lors de nous trouver en présence 
d'une langue très peu brillante, sans comparaisons ingé- 
nieuses, sans tours piquants ni hardiesses imprévues, la 
langue d'un homme pratique, dépourvu d'imagination. 

Cette langue est cependant la langue d'un lettré, et il 
est facile de reconnaître qu'elle doit beaucoup aux tradi- 
tions classiques de la Renaissance. Des tournures d'une 
très pure latinité n'y sont pas rares et la structure et la 
construction de plus d'une phrase rappellent les bons au- 
teurs de l'antiquité. 

Mais, et là-dessus nous voudrions insister davantage, 
car nous achèverons ainsi de peindre l'homme, ce qui 



l'homme i37 

caractérise surtout la langue de Marillac, c'esl la gravi lé el 
la convenance. Quels que soienl les faits dont le diplomate 
rende compte à son gouvernement, quelque matière que 
traite l'orateur, le style de l'un el de l'autre ne s'écarte ja- 
mais d'une réserve scrupuleuse et d'une parfaite bien- 
séance. Dans toutes les œuvres de Marillac. attentivement 
lues ligne à ligne, nous n'avons pas trouvé un seul de ces 
écarts de langage, une seule de ces expressions grossières 
ou déplacées qui sentent le terroir gaulois et dont les per- 
sonnages les plus en vue du temps ne se faisaient pas faute 
d'user et d'abuser. Nulle part ailleurs cette qualité de Ma- 
rillac n'apparaît mieux que dans ses correspondances d'An- 
gleterre. Certes, les mésaventures conjugales d'Henry \III 
lui auraient aisément fourni matière à plaisanteries faciles. 
Et son prédécesseur à Londres, Castillon. ne s'en était [tas 
privé : ce dernier appelle si bien les eboses par leur nom 
qu'il tombe trop souvent dans l'obscénité. Marillac ne se 
départit jamais au contraire du sérieux qui convient à un 
diplomate. Ses dépêches y perdent assurément en piquant. 
Ce n'est plus la vivacité, la bonne humeur gauloise, le 
style alerte et vivant de Castillon ; c'est la langue d'un 
homme poli de la Renaissance, qui peut-être a subi aussi 
le contre-coup des théories moralo-littéraires de la Réforme. 
Le prélat, nous l'avons vu, semble s'être soustrait aux nou- 
velles doctrines, l'écrivain n'est pas. au point de vue que 
nous venons de signaler, sans quelque parenté avec les 
littérateurs calvinistes. 

En résumé, un diplomate de premier ordre, aux vues 
larges, au sens observateur et pénétrant et qui durant dix- 
sept années de négociations donna la mesure de sa valeur 
en les circonstances les plus difficiles et les plus variées : — 
un homme d'Etat, qu'il est permis de considérer comme 



438 CHAPITRE Wi 

un des précurseurs de ce parti des Politiques, qui, à la fin 
du xvi e siècle, arracha la France aux fureurs des guerres 
civiles el prépara l'avènement d'Henry IV : — un prélat, 
qui ne craignil pas de se poser en apôtre de la tolérance à 
une époque où il y avait à le l'aire quelque courage : — un 
ami sûr, dont l'honneur est d'avoir plus d'une l'ois inspiré 
le chancelier L'Hospital : — un esprit grave, solide et 
cultivé ; — par dessus loul un honnête homme « vir 
recti propositi », comme le qualifie l'historien de Thou, 
tels sont les traits essentiels de la figure de Marillac. En 
leur laveur, pardonnons au courtisan quelques faihlesses, 
à l'homme quelques travers, a l'écrivain quelques défauts. 



FIN 






TABLE DES CHAPITRES 



Pages. 

Notice bibliographique i à xvm 

CHAPITRE PREMIER. —Les Origines de Charles de Mark. lac 
(1510-1538). — La famille de Marillac ; les premières années 



le Charles de Marillac et son séjour à Constantinople. 



CHAPITRE II. — Introduction aux ambassades de M. de Ma- 
rillac. — État de l'Europe en 1539: la paix européenne. . 14 

CHAPITRE III. — Ambassade de M. de Marillac en Angleterre 
(l ie partie, avril 1539-juillet 1540). — La paix européenne 
et l'Angleterre) , 23 

CHAPITRE IV. — Ambassade de M. de Marillac en Angleterre 
(2 e partie, août 1540-avril 1543). — La rupture de la paix et 
l'alliance anglo impériale de 1543 42 

CHAPITRE V. — Mission de M. de Marillac en Suisse et en- 
Allemagne (1547). — Faveurs obtenues par Marillac pendant 
son séjour en Angleterre et à son retour. — Sa mission en 
Suisse et en Allemagne avec M. de Rrissac. — Il est nommé 
ambassadeur ordinaire à la cour impériale 66 

CHAPITRE VI. — Ambassade de M. de Marillac a la Cour im- 
périale, a Bruxelles (août 1548-novembre 1549). — Les 
derniers résultats de l'alliance anglo-impériale de 1543. . . 79 

CHAPITRE VII. — Ambassade de M. de Marillac a la Cour im- 
périale, a Augsbourg (juin 1550-septembre 1551). — L in- 
tervention française en Allemagne: la diète d' Augsbourg. . . 134 



\ 'i(> TABLE DES CHAPITRES 

CHAPITRE VIII. — Mission du M. de Marillac a Metz (1553). 

— L'intervention française en Allemagne : les dernières négo- 
ciations de la France avec Maurice de Saxe 194 

CHAPITRE IX. — Mission de M. de Marillac en Suisse (1554). 

— L'intervention française en Allemagne : les négociations de 

la France avec le margrave Albert de Rrandcbourg. . . . 222 

CHAPITRE X. — Mission de M. de Marillac a Marck (1555). 

— La médiation du Saint-Siège et de l'Angleterre entre la 
France et l'Empereur : les conférences de Marck 250 

CHAPITRE XL — Le « discours sur la roupture de la treeve » 
(1556). — La rupture de la trêve de Vaucelles et l'alliance 
franco-papale de 1556 277 

CHAPITRE XII. - Mission de M. de Marillac a Rome (1557). 

— Les négociations franco-papales relatives à l'expédition du 

duc de Guise en Italie 301 

CHAPITRE XIII. — Marillac a la Cour (1557). — Les accusa- 
tions portées contre M. de Marillac à son retour de Rome. . 348 

CHAPITRE XIV. — Mission de M. de Marillac a Augsbourg 

(1559). — L'Allemagne et le traité de Càteau-Cambrésis. . 357 

CHAPITRE XV. - Marillac, homme politique (1560). — Le dis- 
cours de M. de Marillac à l'assemblée des Notables de Fontai- 
nebleau. — Sa conspiration contre les Guise. — Sa mort. . 381 

CHAPITRE XVI. — L'Homme. — Le diplomate. — Le politique. 

— Le prélat. — L'homme privé 401 



(MARTRES. — IM1>. DURAND, RUE FULBERT. 



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DC Vaissière, Pierre de, 

112 Charles de Marillac 

M4V3