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Full text of "Chasses au lion et à la panthère en Afrique"

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THE LIBRARY 

OF 

THE UNIVERSITY 

OF CALIFORNIA 



PRESENTED BY 

PROF. CHARLES A. KOFOID AND 

MRS. PRUDENCE W. KOFOID 



CHASSES 



AU LION ET A LA PANTHÈRE 



EN AFRIQUE 




IMPRIMERIE NOUVELLE 

E. Màzereàu, ii, passage Richeliea 



BENJAMIN GASTINEAU 



CHASSES 



A(l llOi IT i U PiiîBiRi 



EN AFRIQUE 



\0 



lUostrées de duc-sept dessins par Gdstatb DORi 



PARIS 
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C" 



1^» me I^ierre - SaxrrasBin', 1<4: 



. ^ j«i--^«*^J«^:t» 



18 6 3 ^0'''^--'^ 



^■4- 



AMSTI 






INTRODUCTION 



Oublions nos mœurs, nos^ habitudes, notre civilisation; 
franchissons la Méditerranée^ et soyons Africains pour une 
heure. 

Ce n'est pas la France avec les richesses, le comfort, les 
agréments, les délicatesses, les mièvreries, les raffinements 
de sa civilisation, avec son climat tempéré, ses jardins chargés 
de fleurs, ses paysages dorés et coupés de ruisseaux, — ses 
palais, ses théâtres, ses bals, ses expositions, — ses savants, 
ses artistes et ses industriels, — ses femmes spirituelles et 
coquettement parées, — ses livres et ses journaux, — son 
ag'itation féconde et son perpétuel mouvement ; c'est l'Afrique 
nue, sauvage, monotone, avec ses jours brûlants et ses nuits 
froides, son simoun et son ciel d'airain, ses montagnes aux 
jets aériens, aux plans grandioses, ses sphinx, son désert et^ 
ses oasis, son immobilité et son fatalisme, son burnous, son 
Koran et sa tente, ses étranges concerts de chacals, de pan- 
thères et de lions! 

Votre regard ne se brise plus aux tom-s de Notre-Dame 



1^304085 



VI 

de Paris ou au dôme du Panthéon ; il se perd dans les lignes 
indéfinies d'un immense horizon et décomre, par delà les 
assises des monts, les lointaines perspectives du désert. Nous 
chercherions en vain cette population capricieuse et pas- 
sionnée, sensuelle et artiste, ardente au plaisir et au labe.ur, 
mobile dans ses goûts, prosée dans ses mœurs, fiévreuse dans 
ses idées ; la réalité africaine nous montre une race placide, 
pétrifiée, calquée sur une pensée étemelle, orgueilleuse de 
son uniformité, de son ignorance, de sa croyance religieuse, 
de son austère simplicité. % 

Benjamin GASTINEAU. 



PanSy avril 1863. 



I. 



La bête triomphe en Algérie; elle est raliment 
obligé de toutes les conversations. A déjeuner, les 
narrateurs vous servent le lion; la panthère est 
réservée pour le dîner, et à la légère collation on se 
contente du chat- tigre et.de l'hyène. Avoir vu le 
lion équivaut à avoir vu le loup en France. 

Les tueurs de bêtes féroces sont donc choyés et 
recherchés. Ce sont les penseurs et les artistes du 
pays. Leurs exploits passent de bouche en bouche. 
Les dames leur tressent des couronnes; volontiers 
elles les ceindraient d'écharpes, comme au moyen 
âge les chevaliers qui allaient conquérir le tombeau 
du Christ, et les déifieraient sur le patron d'Hercule 
ou de Thésée. 

Mon tueur de lions et de panthères est complète- 
ment inédit, et si je ne m'étais rencontré avec lui à 
Souk-Arras, il serait sans doute mort inconnu du 
monde européen, emportant dans son cercueil sa 
belle épopée des trente-neuf lions et des quinze pan- 
thères qu'il a tués, et qui ont marqué son corps de 

i 



— 8 — 

coups de griffes et de coups de gueule, baisers et 
étreintes de bêtes féroces à Fagonie, que j'ai vus de 
mes yeux et touchés de mes doigts. J'ai vu les cica- 
trices encore béantes des griffes de la lionne sur son 
omoplate, et j'ai mis les doigts dans les trous de son 
crâne creusé par les coups de dents de la bête. Quant 
à la liste de ses exploits, elle est inscrite sur les 
registres du bureau arabe de Souk-Arras. Il n'y a 
pas de saint Thomas qui puisse douter de la réalité 
des faits ainsi stéréotypés sur le papier et sur 
l'honmie. 

Ahmed -ben-Amar m'a raconté lui-même ses 
prouesses. J'écris en ce moment son odyssée sur des 
notes prises au crayon, en l'écoutant dans la forêt 
d'Aïn-Sanour. Comment pourrais -je communiquer 
à mes lecteurs les impressions terribles que ses récits 
m'ont fait ressentir? Quelle plume pourrait rivaliser 
avec ce théâtre en action, cette parole vivante, 
chaude, concise, colorée, modulant les gammes les 
plus étranges : rugissements du lion, miaulements 
de la panthère, aboiements plaintifs du chacal, jus- 
qu'aux frémissements nocturnes des forêts; — ces 
yeux, qui, par leur éclat et leur fixité, magnétisent 
la bête féroce, — cette mobile physionomie dépei- 
gnant tour à tour l'attente paisible du danger, la 
résolution, l'enthousiasme, l'orgueil; cette panto- 
mime mettant en mouvement tous les signes, tous 
les décors, toutes les créations de la nature? Ben- 
Amar est le premier homme qui m'ait fait comprendre 
qu'en l'homme se résume le théâtre tout entier de ses 
moyens d'action. 




Ahmed-Ben-Amar, le tueur de lions et de panthères. 



IL 



Ahmed-ben-Amar a perche son nid d'aigle sur un 
plateau de la forêt d'Aïn-Sanour, qui roule ses chênes- 
liége et fait ruisseler ses ravins de verdure jusqu'à 
la plaine où Souk-Arras est bâti. Singulière ville 
que Souk-Arras, ancienne Thagaste, cité n|itive de 
saint Augustin, qui a été détruite par les Vandales; 
sa position sur la route de Carthage à Hippone lui 
donnait autrefois une grande importance. Thagaste 
faisait partie de la Numidie. Le champ de bataille de 
Zama, sur lequel se décida, par la défaite définitive 
d'Ânnibal, la ruine de Carthage, se trouve aux envi- 
rons de Souk-Arras. Cette contrée fut également le 
théâtre des opérations militaires contre Jugurtha, et 
de la défaite des Vandales par Bélisaire. A Thagaste 
se rattache le souvenir des grands noms de Fanti- 
quité. 

En 1856 et en 1857 encore, avant que Ben-Amar 
purgeât cette contrée de lions et de panthères, on 



— 12 — 

ne pouvait venir sans danger de Souk-Arras à Bone; 
il fallait faire la part du lion; et bienheureuse la 
caravane qui passait saine et sauve en abandonnant 
sur ses derrières quelque mulet ou quelque cheval 
au roi des forêts. Aujourd'hui, grâce aux hécatombes 
de Ben-Amar, qui a fait œuvre de pionnier de la 
civilisation, la route est sûre, à moins qu'on ne che- 
mine ou chevauche du côté de la frontière tuni- 
sienne; alors on risque de tomber dans une embus- 
cade de Cromirs, tribus de pirates qui rôdent sans 
cesse autour de nos frontières de la Galle et de Souk- 
Arras, cherchant quelque proie à dévorer, — quœrens 
quem devoret, — volant, égorgeant ou enlevant les 
Européens isolés. Au mois de juillet 1858, un habi- 
tant fut assassiné aux portes de Souk-Arras. On ne 
put retrouver le tronc du cadavre; la tête seule fut 
enterrée au cimetière de Souk-Arras. 

On voit que Souk-Arras, auquel son admirable 
situation, sa ceinture de trente mille hectares de 
forêts et ses montagnes recelant des richesses miné- 
rales considérables, réservent un brillant avenir, est 
encore à Tétat primitif. Sa population hétérogène de 
Maltais, d'Italiens, d'Allemands, de Juifs, de Tuni- 
siens, de Mozabites, de Français, connaît à peine 
l'usage du lit et mange plus souvent des filets de 
panthère et des tranches de lion que des filets de 
bœufs. J'ai mangé à Souk-Arras, apprêtés par mes 
amis, d'exquis morceaux de panthère. La chair du 
lion est beaucoup plus dure que celle de la panthère. 
Quelques habitants de Souk-Arras, empoisonnés et 
surexcités par les mauvaises liqueurs dont ils font 



— 13 — 

un étrange abus, ont plus souvent le couteau à la 
main que la raison à la bouche. En un mot, Souk- 
Arras donne une idée exacte du premier noyau dont 
a été formée la population algérienne, noyau d'aven- 
turiers, conune toutes les populations coloniales, de 
chercheurs de fortune, d'individus rendus nomades 
par la nécessité de faire oublier leurs dettes ou de 
fuir un compromettant passé, et qui finissent, après 
des opérations très-hasardeuses, en excellents chré- 
tiens, honnêtes propriétaires, et dignes gardes na- 
tionaux veillant au maintien de la moralité pu- 
blique. 



III 



Ahmed-ben-Amar, d'origine mulâtre, est né au 
Keff, en Tunisie, A peine adulte, il tua un sanglier. 
Son premier exploit se fît sur un lion qui était venu 
ravager sa tribu. Après avoir abattu deux bœufs, le 
terrible animal se dirigeait* vers le premier blessé 
pour s'en emparer, lorsque le jeune Ama'r, caché 
derrière le bœuf, lui brisa audacieusement le crâne 
à bout portant. La joie du triomphe, la sensation du 
bonheur qull éprouva à ce moment, décida de sa 
vocation de chasseur. Il débarrassa sa tribu des lions 
qui rimportunaient et répondit à Fappel des tribus 
voisines dont les troupeaux étaient décimés par la 
gent léonine. Il vint ainsi dans les forêts de Souk- 
Arras, peuplées de lions et de panthères. 

C'est en plein jour, à la face du soleil, que Ben- 
Amar a tué la plupart de ces animaux féroces, et non 
pas traîtreusement la nuit. Cependant, il a son cos- 



— 15 — 

tume de nuit, burnous noir, et son costume de jour, 
burnous blanc. 

Dès Taube, Ben-Amar part, armé d'un fusil arabe 
à rouet et à pierre et d'un couteau arabe dans sa 
gaine, à la rencontre des lions et des panthères dans 
les forêts qui entourent Souk-Arras, et chasse jusqu'à 
ce qu'il ait trouvé son gibier. Il marche rapide et 
discret comme le vent; il passe silencieux comme le 
fantôme d'Hamlet au château d'Elseneur; il glisse 
entre les fourrés de bruyères, de lentisques, de cac- 
tus, comme un chat7tigre. A peine si l'oreille la plus 
fine pourrait saisir le frôlement de son passage qui 
se confond ^vec la brise. Dès qu'il a trouvé une piste, 
il traque le lion et la panthère comme en France on 
traque un lapin ou un lièvre. Avec l'ardeur d'un sol- 
dat français montant à l'assaut, il aborde de front 
l'animal, qu'il va chercher dans son antre, dans un 
fourré, et qu'il appelle à lui en faisant claquer sa 
langue contre son palais, l'attaque, le tire, et lutte 
souvent corps à corps avec la bête lorsqu'elle n'est 
que blessée. 

Telle est la manière de chasser du mulâtre musul- 
man Ahmed-ben-Amar, surnommé le Negro, et dont 
l'héroïsme est tellement apprécié, que deux coura- 
geux officiers, chasseurs délions, m'ont dit : 

— Notre maître en saint Hubert, sans en excepter 
Gérard, et qui nous dépasse tous de cent coudées, 
c'est l'Arabe Ahmed-ben-Amar, n'opposant à la bête 
féroce ni balles explosibles, ni balles à pointes d'acier, 
ni appâts, ni pièges, mais seulement un mauvais fusil 
arabe, un couteau et sa force musculaire. 



— 16 — 

Maintenant, nous allons donner à nos lecteurs le 
récit de quelques-unes des chasses d'Ahmed -ben- 
Amar. Nous choisirons naturellement dans nos notes 
les chasses les plus remarquables, les plus fertiles 
en incidents dramatiques. 



IV. 



La première^chasse d'Ahmed -ben-Amar se fit à 
rappel d'Arabes de la Medjerda, dont un lion noir 
avait déjà dévoré chevaux, bœufs et mulets. Après 
avoir recueilli les indications des indigènes, victimes 
de la rapacité du lion noir, Ben-Amar, par une de 
ces lumineuses nuits d'Afrique qu'éclairent comme 
un jour d'Europe la lune et les étoiles brillantes, se 
blottit derrière un gros chêne-liége, sur le passage 
habituel de l'animal. En effet, le chasseur ne tarda 
pas à entendre une sonore respiration, et vit bientôt 
deux énormes lions marchant côte à côte et presque 
au pas, comme deux soldats aguerris. 

Ahmed laissa le couple le dépasser de dix pas dans 
le sentier; à cette distance, un désir anacréontique 
ayant stimulé le lion, il passa la patte autour du cou 
de la lionne, qui rugissait. Le moment était favorable 
pour l'attaque. Ahmed fit feu sur le lion en le pre- 



— 18 — 

nant par le flanc. La balle le traversa de part en part 
et blessa légèrement la lionne, qui s'enfuit. Ben- 
Amar, toujours retranché derrière Fénorme tronc 
d'arbre, se hâta de recharger son fusil, en prévision 
d'une attaque. En effet, le lion vint de son côté et fit 
un terrible bond, que Ben-Amar évita en tournant 
autour du chêne qui lui servait de bastion. Le lion 
tourna avec lui, et ce manège dura quelques minutes, 
jusqu'au moment où bête et chasseur se trouvèrent 
face à face. Alors Ben-Amar déchargea à bout portant 
son fusil sur le lion, dont le crâne sauta. Il alla 
requérir le plus fort mulet de la tribu voisine, car 
le lion était de telle taille, qu'on ne pouvait tenir sa 
queue entre les deux mains rapprochées, et qu'il 
fallut faire reposer le mulet, en le déchargeant de 
cent pas en cent pas Amar porta ce magnifique lion 
noir au bureau arabe de Souk-Arras, et toucha la 
prime allouée de quarante francs. 

La chasse la plus dangereuse de Ben-Amar, qui 
faillit être sa dernière, et dont il gardera toute sa vie 
les traces, eut lieu dans la petite montagne de bois 
brûlé de l'Alfa, derrière la Medjerda. Il gravissait en 
plein jour cette montagne embroussaillée, lorsqu'à 
trente pas de lui il aperçut une lionne entourée de 
quatre lionceaux assez forts. Résolu et rapide comme 
la foudre, il vise aussitôt la lionne, la frappe d'une 
balle qui lui traverse Tépaule. Les lionceaux effarés 
se sauvent, leur mère s'enfuit d'un autre côté. Mais, 
selon son habitude, l'agile Ben-Amar avait prompte- 
ment rechargé son arme et était arrivé à temps pour 
couper à la lionne le passage du sentier, qu'elle sui- 



— le- 
vait en laissant sur ses traces une traînée de sang. 
A cinq pas d'elle il tira un second coup de fusil qui 
lui traversa le cou. Rugissante, elle bondit sur Ben- 
Amar, qui tomba et roula sous son poitrail. L'intré- 
pide Arabe, à terre, ne perdit pas la tramontane : 
il sortit son couteau de sa gaîne fixée à sa ceinture 
et chercha à poignarder la lionne; mais, n'ayant pas 
assez de jeu, son couteau glissait sur le poil de son 
ennemie. Ben-Amar appartenait sans défense possible 
à la fureur de la lionne, qui le traîna au bord d'un 
profond ravin et le lâcha sur la pente de l'abîme. 
Ben-Amar s'accrocha à quelques touffes d'alfa, en 
serrant convulsivement dans sa main le couteau qui, 
jusque-là, lui avait été inutile. La lionne s'assit 
en rugissant devant lui comme pour le narguer. 
Ben-Amar répliqua à ses rugissements par les plus 
outrageantes épithètes qu'il put trouver dans son 
répertoire, la traitant d'aZot^/* (sanglier), de roumi 
(chrétien), la taxant de lâcheté et de félonie, si bien 
que la lionne se rejeta sur l'Arabe, lui enveloppa la 
tête dans son haïck, et fît disparaître tête et haïck 
dans sa mâchoire. Amar labourait inutilement d'inof- 
fensifs coups de couteau les flancs de son ennemie. 
La lionne, après avoir donné un coup de gueule au 
dur crâne d'Ahmed, — qui conserve encore aujour- 
d'hui et qui conservera toujours sur son crâne la 
glorieuse couronne creusée par les dents de la lionne, 
— lâcha la tête d'Ahmed, le reprit avec ses griffes 
à la cuisse et le tint ainsi suspendu au-dessus de 
l'abîme. Par un mouvement énergique, dont est seul 
capable un homme de sa force musculaire, Ben- 



— 20 — 

Amar, réunissant tous ses efforts dans ce danger 
suprême, se redressa et plongea son couteau dans 
la gorge de la lionne, qui s'abattit et râla. Ben-Amar 
tomba mourant à côté d'elle ; le sang coulait abon- 
daniment de ses cinq ou six blessures. Il perdît 
connaissance. 

Concevez-vous un plus glorieux spectacle de la 
puissance humaine, que cet Arabe, évanoui sur la 
limite d'un abîme, aux côtés du terrible animal que 
son héroïsme a vaincu? 

Revenu à lui, Ben-Amar, ensanglanté, eut le 
courage de se traîner sur les pieds et sur les mains 
jusqu'à un douar, puis il fut transporté à Souk-Arras. 
C'est à peine si Ben-Amar avait figure d'homme. Les 
coups de griffe et les coups de gueule de la lionne 
l'avaient mutilé et défiguré. On fut obligé de lui 
extraire deux petits os fracturés du bras droit; son 
crâne était percé à jour, et les quarante francs que 
le bureau arabe lui donna en recevant le corps de 
la lionne suffirent à peine à payer ses médicaments. 

Une autre fois, dans une semblable circonstance, 
il fut plus heureux. Il avait jeté une pierre dans un 
fourré, lorsqu'il en vit sortir une lionne qui se dressa 
devant lui prête à s'élancer. Il la tira au cœur. Fai- 
sant un énorme bond, la lionne passa sur lui, le 
renversa et alla mourir plus loin. Il s'empara de 
deux lionceaux, et après quelques recherches, il 
retrouva le cadavre de la lionne. 



Ben-Amar explorait le bois d'Aïn-Taoura, en plein 
jour, car il ne faut pas perdre de vue qu'à rencontre 
de presque tous les chasseurs européens qui sur- 
prennent le lion la nuit, Ben-Amar a tué la plupart 
de ses lions à la face du soleil, sans se servir d'aucun 
appât, ni employer aucune ruse, faiblement armé 
d'un cftuteau et d'un fusil arabe, en poussant droit 
sur l'animal qu'il attaque souvent corps à corps, 
quoique le lion ait trois ou quatre cents fois plus de 
force musculaire que l'homme. Il ne faut jamais 
oublier les conditions héroïques dans lesquelles 
Ben-Amar a accompli ses chasses, pour l'apprécier 
avec justice. Là est son mérite, son originalité. 

Ahmed-ben-Amar s'en allait donc insoucieux dans 
le bois d'Aïn-Taoura, sans penser à faire sitôt de 
rencontre sérieuse, lorsqu'on débouchant dans une 
clairière, il vit deux magnifiques quadrupèdes, un 



— 22 — 

mâle et une femelle, s'arrêta court, visa la lionne 
et rétendit. Le lion fit dix pas, chercha des yeux 
le meurtrier de sa compagne, ne vit rien, et revint 
vers la lionne qu'il lécha tendrement sur sa blessure 
mortelle. Ben-Amar choisit le moment favorable 
pour tirer. Il frappa à la tête le lion, qui tomba sur 
le premier cadavre. 

Ahmed-Ben-Amar vendit les peaux cent francs à 
un officier supérieur en tournée d'inspection à Souk- 
Arras. Cent francs! quelle aubaine pour le pauvre 
Ahmed. Mais il n'était pas toujours aussi heureux, 
et achetait parfois ses quarante francs de prime du 
bureau arabe par des fatigues inouïes, témoin la 
chasse suivante. 

Ben-Amar avait passé la frontière de Tunis, du 
côté de la Galle. Il avait battu sans succès une forêt 
du côté de la Medjerda; il était furieux de ne rien 
trouver. Enfin, en arrivant à pas de loup et s'embus- 
quant derrière d'épaisses broussailles, limites d'une 
clairière, il découvrit la plus intéressante scène de 
famille que jamais pinceau flamand puisse repré- 
senter sur ses toiles intimes. Lion, lionne et lion- 
ceaux formaient un entrelacement sentimental, un 
Laocoon retourné : le lion léchant la lionne, les 
lionceaux jouant avec les énormes pattes de leur 
père. Ben-Amar, embarrassé, se demandait quelle 
serait la première victime de cette intéressante 
famille; il la triait déjà du regard. Par malheur, 
un de ses mouvements pour mettre en joue dérangea 
quelque brindille de la broussaille et mit debout, 
en un clin d'oeil, toute la famille léonine. Se sentant 



— 23 — 

en mauvaise situation pour résister à ce bataillon de 
lions, il se réfugia derrière un chêne-zend. La lionne, 
en bonne mère, qui voit sa progéniture en danger, 
courut la première sur lui, en ouvrant une énorme 
gueule. Ben-Amar la coucha à terre d'un coup de 
feu. Laissant la lionne se rouler sur le sol en rugis- 
sant, Ben-Amar rechargea promptement son fusil 
et s'élança, ardent et intrépide chasseur, à la pour- 
suite du reste de la famille. Il descendit le cours de 
la Medjerda, battit les bois et le ravin, mais il ne put 
retrouver aucune piste de lion ni de lionceau. Tout 
en déplorant d'avoir manqué une partie de sa chasse 
faute d'un fusil à deux coups, il revint vers la lionne, 
qui avait rendu l'âme et qu'il porta, en se faisant 
aider d'Arabes, jusqu'au bureau de Souk-Arras. 



VI. 



La chasse à la panthère offre infiniment plus de 
dangers et de difficultés que celle du lion. Rien n'est 
plus débonnaire que le lion, ce pendant de Tours 
Martin des Pyrénées, auquel les bergers pyrénéens 
donnent des coups de houlette. Les chasseurs euro- 
péens prennent le lion au piège comme un renard 
surprend une poule; quelques-uns Tassassinent tout 
à leur aise et conquièrent sans péril sérieux les lau- 
riers de saint Hubert. Mais quoique les naturalistes 
aient rangé le lion et la panthère, deux animaux de 
caractère bien différent, dans la même classe, et leur 
aient également assigné la distinction féline, sous 
prétexte que Tun et Tautre vivent, chassent la nuit 
et ont les prunelles dilatées par les ténèbres, la 
panthère seule est vraiment, pour la férocité, la 
ruse, rénergie vitale, de race féline. Jamais, sinon au 
cas de légitime défense, le lion n'attaque Thomme. 

Comme beaucoup de voyageurs, j ai rencontré 




A ma voix, une jeune moukère sortit un yatagan à la maiu. 



— 27 — 

maintes fois, en allant et en venant de Bone à Guelma 
et de Guelma à Bone, le lion couché sur le travers de 
la route. Une allumette chimique, un claquement de 
fouet suffisaient pour que messire lion, comprenant 
qu'il n'avait pas le droit d'intercepter la voie pu- 
blique, nous livrât aussitôt passage. Il ne se sauvait 
pas; il se levait lentement, d'un pas grave et com- 
passé de roi de tragédie, regagnait la montagne, — 
et nous passions. 

Pendant mon séjour aux thermes de Hammam- 
Meskoutine, dans la province de Constantine, j'en- 
tendais de mon lit rugir et hurler lions et panthères. 
Je m'endormais bercé par ces rauques concerts en 
pleine forêt. J'ai vu des Arabes tuer à coups de ma- 
trak, derrière l'établissement de Meskoutine, un 
audacieux lion qui, en plein jour, était venu attaquer 
leurs troupeaux. Je suis allé souvent puiser de l'eau 
à une source où, à certaines heures de la nuit, le 
lion venait s'abreuver. Je ne dissimulerai pas la viva- 
cité de mon émotion lorsqu'un jour je l'aperçus près 
de la source, et non loin d'un douar. 

— Le lion ! le lion ! m'écriai-je aussitôt, comme 
si j'eusse appelé à mon secours. 

A ma voix, une jeune moukère sortit impétueuse- 
ment de sa tante, un yatagan à la main. J'oubliai, 
ma terreur pour contempler la ravissante jeune fille 
arabe. 

Elle était d'une belle stature; son corps, élancé 
comme le palmier, ployait sous le poids de l'or, de 
la soie, des bijoux dont elle était littéralement cou- 
verte. La transparence de son haïck en mousseline 



— 28 — 

laissait voir les boucles de sa chevelure noire, cons- 
tellées de cercles et de grappes d'argent accrochés 
aux oreilles. Deux grands yeux de gazelle pleins de 
molles et suaves lumières éclairaient sa physiono- 
mie un peu sauvage; ses lèvres saillantes étaient 
vermillonnées de henné et parfumées de souak. Les 
tatouages de son front, distinction de sa tribu, figu- 
raient un losange bleu; ceux qui enguirlandaient ses 
bras un bouquet de palmes. Son pied mignon, sur 
lequel retombait un lourd anneau d'argent massif, 
chaussait une babouche du Maroc brodée de bril- 
lantes arabesques. Lorsque mes yeux se reportèrent 
de la moukère à la source, je ne vis plus le lion. 
Avait-il subi comme moi le charme, renchantement 
de la beauté enivrante de cette enfant, ou avait-il 
jugé dans sa sagesse léonine que deux personnes à 
dévorer eussent été un morceau de digestion trop 
difficile? Je ne sais; toujours est-il que je revins sou- 
vent près de la tente de LallaNéfiza, mais que je ne 
revis plus messire lion. 



VII 



Les prêtres arabes, les marabouts, domptent des 
lions, qu'ils promènent en laisse conune des caniches 
au milieu des villes et des tribus algériennes en invo- 
quant la charité. Les Arabes, avides de choses mer- 
veilleuses, attribuent naïvement à la vertu religieuse, 
à la puissance mystique de leurs marabouts la doci- 
lité des lions ainsi domptés. Je fus témoin d'un fait 
semblable dans un marché tenu aux portes de la ville 
de Mascara. La foule s'écartait repectueusement à 
l'approche d'un magnifique lion qui obéissait aux 
volontés d'un marabout. Les Arabes prétendaient 
que quelques versets du Koran avaient suffi pour 
accomplir cette œuvre miraculeuse. Aussi le mara- 
bout, qui n'avait pour moyen d'existence, comme 
bon nombre d'individus de sa caste, que la charité 
musulmane, voyait-il tomber les boudjouds et les 
douros dms le capuchon de son burnous. 

Cependant les Arabes, tout crédules qu'ils pa- 



— 30 — 

raissent être, surveillaient le moindre mouvement 
du lion et faisaient prudenMnent le vide autour de 
sa majesté. L'animal s'avançait dé notre côté en sou- 
levant lentement Tune après l'autre ses énormes 
pattes, semblables à des madriers, traînant sa queue 
sur le sol en montrant aux badauds, qui reculaient 
devant lui, une superbe encolure, un râtelier admi- 
rablement monté, un nez écrasé et un œil de colère 
et de mépris. Le marabout cherchait à l'apaiser en 
lui récitant des versets du Livre ayant trait aux ani- 
maux et le frappant sur l'os frontal d'un bâton d'oli- 
vier; mais rien n'y faisait. La sauvage physionomie 
du quadrupède s'animait de plus en plus. Il était 
évident que les curieux l'importunaient de leurs re- 
gards indiscrets et qu'il voulait s'en débarrasser 
d'une manière ou de l'autre. 

Nous prévoyions une scène tragique, lorsqu'un 
terrible rugissement remua le sol et bouleversa le 
marché. Infidèles et croyants. Africains et Euro- 
péens, disparurent aussitôt en se précipitant les uns 
sur les autres pour échapper plus vite. Nous aper- 
çûmes alors à une portée de fusil du lion une cen- 
taine de chameaux qui beuglaient horriblement, 
sautaient de droite et de gauche et dansaient sur 
leurs quatre pattes d'une manière grotesque en cher- 
chant à s'éloigner sans pouvoir y réussir. C'était une 
caravane arrivant du désert. Le lion avait senti le 
chameau, et le chameau le lion. Amis comme le loup 
et l'agneau, ils s'étaient immédiatement reconnus. 

Cependant le marabout, qui avait été forcé de 
lâcher prise, sans perdre de temps et avec une pré- 



— 31 — 

sence d'esprit digne d'admiration, s'était jeté hardi- 
ment au-devant du lion pour lui barrer le passage. 
Sa pose d'athlète sembla en imposer à l'animal, qui 
s'arrêta dans son élan, et dont il se rendit de nou- 
veau maître absolu. Le marabout le frappa sur la 
tête, et cette fois sans réciter aucun verset du Koran. 
Son influence était manifeste. L'animal grondait 
sourdement, mais sa colère s'éteignait comme un 
orage qui s'éloigne. Il se laissa entraîner par son 
maître, et la circulation du marché reprit son cours. 

Les vaisseaux du désert, en proie à une violente 
émotion, remuaient constamment leurs tuberculeuses 
échines, tendaient leur long cou d'un air craintif et 
béat, et se retranchaient les uns derrière les autres 
Le chamelier eut toutes les peines du monde, en se 
pendant à leur cou, à les accroupir pour décharger 
sa cargaison de laines du désert que des juifs vinrent 
reconnaître et faire enlever. Pendant ce temps notre 
chamelier, assis sur la croupe de l'une de ses bêtes, 
avait tiré de sa djebira une pipe bourrée d'herbes 
aromatiques et s'était mis tranquillement à fumer. 

Je me rappellerai toujours le caractère de simpli- 
cité, de noblesse, de quiétude religieuse de l'Arabe 
du désert. Un œil noir, bien ouvert, habitué à con- 
templer les larges horizons du Sahara, à découvrir 
sur les sables la trace du passage des tribus nomades, 
illuminait comme un phare un angle facial aigu, un 
visage d'ascète parcheminé par le soleil. 

Deux morceaux de peau de bouc fixés par une 
ficelle à ses pieds, une chemise de laine [habaya) 
usée, déchirée, dévorée par la poussière, sous la- 



— 32 — 

quelle se dessinait un torse sec et nerveux, une 
calotte rouge recouverte d'un haïck serré sur la tête 
par une corde en poil de chameau, composaient tout 
son costume. Il n'y avait pas dans la foule ime pa- 
reille expression de sauvage fierté. La face superbe 
du lion du marabout offrait seule de l'analogie avec 
la mâle physionomie du chamelier. 

Nous ne nous lassâmes pas de scruter du regard 
ce sphinx du désert. Nous analysions sa vie, nous 
nous incarnions en lui, nous aurions voulu le suivre 
dans les immenses solitudes qu'il avait du traverser 
pour apporter sa cargaison de laines à Maskara. Que 
de fatigues il avait subies, que de dangers il avait 
courus, mais aussi quel spectacle il avait vu! — 
Voici le désert, c'est-à-dire le silence et l'infini par- 
tout ! Muets, le ciel et la terre semblent se confondre 
dans une incandescente étreinte. Une atmosphère de 
tièdes vapeurs fait le mirage et voile l'horizon. Au 
milieu des sables enflammés qui ondoient dans l'es- 
pace comme une mer aux flots d'or, la caravane 
indolente et confiante en Dieu suit le sillage tracé 
par les pilotes du Sahara. Un coup d'aile du terrible 
* vend du sud, du simoun, des pas indicateurs effacés 
par une trombe de sable suffisent pour égarer ou 
pour engloutir la caravane; mais en revanche qu'il 
est beau de lutter contre le désert et d'en triompher I 
Quelle indicible joie de voir saillir dans le vide la 
verte oasis où les lèvres desséchées se désaltéreront, 
de trouver le doux repos après la fatigue, les om- 
brages et les sources babillardes après la soif, les 
visages riants des femmes et des enfants après la soli- 
tude, l'amour après les dangers de la mort ! 



— 33 — 

Aiirait-il été possible à un Européen d'accompa- 
gner le chamelier qui venait du fond du Sahara, de 
Timimoum ou d'Ouargla, et s'était contenté chaque 
jour, durant trois mois de voyage, au milieu des 
plus grandes fatigues et de dangers sans nombre, 
d'un mince filet d'eau à désaltérer à peine un oiseau 
et d'une pincée de farine cuite au soleil, de la rhuina 
du voyageur arabe? Et pourtant dans ces misérables 
conditions, le nomade avait vécu parfaitement heu- 
reux. Libre de soucis et d'importunes pensées, il 
avait bondi dans les incommensurables espaces du 
Grand-Désert avec l'insouciance et l'agilité de l'au- 
truche, de la gazelle et de l'antilope. Chaque force 
a son destin.- 



VIII. 



Le lion est ranimai débonnaire et magnanime par 
excellence. Il se livre, tombe dans tous les pièges, 
ne craint rien, ne doute de rien, ne prévoit rien. 
Mais la panthère n'est ni aussi noble ni aussi coura- 
geuse, ni aussi large dans ses allures; elle se laisse 
difficilement surprendre et surprend souvent; aussi 
est-elle plus rarement tuée, car, dans le règne ani- 
mal, il est de règle que les natures nobles soient 
sacrifiées et souffrent la mort, la disette, souvent 
l'expulsion du foyer, de Tantre, du nid, et que 
les natures félines et rusées échappent au danger 
M. Bombonnelle, d'Alger, en sait quelque chose, lui 
qui, moins favorisé que beaucoup de chasseurs de 
lion dont pas un coup de griffe n'a effleuré l'épi- 
derme, a livré corps à corps une lutte avec la pan- 
thère qui l'avait terrassé sur le bord d'un abîme, au 
fond duquel M. Bombonnelle, malgré de sérieuses 



— 35 — 

blessures, a pu, par une adroite et courageuse éner- 
gie, faire rouler sa terrible ennemie. 

La panthère rampe plutôt qu'elle ne marche; tou- 
jours inquiète du danger, elle évite les pièges, se 
tapit dans un sûr repaire, dans une embuscade, et 
de là saute sur une proie en la surprenant par der- 
rière. Les quelques Africains que la panthère a tués 
ont été ainsi saisis par les reins ou par la nuque. Il 
n'y a donc pas de comparaison à établir entre la 
chasse du lion et celle de la panthère. Aussi Ben- 
Amar, qui a tué une quarantaine de lions, n'a-t-il 
tué que seize panthères. 



IX. 



Averti par les Arabes qu'une panthère passait ha- 
bituellement dans le sauvage ravin de la Medjerda, 
Ben-Amar explora les pentes abruptes de ce ravin 
couvert de chênes-liége, de chênes-zend, de vignes 
vierges, de roches embroussaillées, et aperçut enfin 
une panthère qui se glissait par Tétroite ouverture 
d'une grotte presque inaccessible et en partie dissi- 
mulée sous des ronces, A peine entrée, la défiante 
panthère ressortit pour s'assurer sans doute qu'elle 
n'avait pas été suivie ou dépistée; cette inspection 
de corps-de-garde terminée, elle rentra. 

Ben-Amar, trop éloigné d'elle pour la tirer, certain 
d ailleurs qu'il la retrouverait, alla coucher sous une 
tente de la tribu qui lui avait désigné cette panthère, 
et le lendemain matin, dès l'aube, il revint se poster 
en embuscade à portée de fusil du repaire de l'ani- 
mal. Après quelques moments d'attente, la panthère 
montra sa tête hors de l'antre, scruta du regard à 



— 37 — 

droite, à gauche, et sortit enfin. Une balle vint à cet 
instant la frapper à la tête et la fit rouler au fond 
du ravin. Il l'emporta. Le lendemain Ben-Amar re- 
vint à la charge, monta la faction devant Tantre. 
Deux panthereaux en sortirent. Ben-Amar les tua. 

Une autre fois, le Négro, comme on appelle sou- 
vent le mulâtre Ben-Amar, battait d'épais fourrés 
dans lesquels il entre et se glisse comme un chat- 
tigre, quand il entendit des cris de sanglier. Il se 
dirigea vers Fendroit d'où partaient ces cris. Un râle 
lui apprit que le sanglier expirait sous Fétreinte d'un 
lion ou d'une panthère. En effet, retenant son souffle 
et éteignant le bruit de ses pas, il vit bientôt une 
magnifique panthère léchant voluptueusement le 
sang de l'animal qu'elle venait d'égorger. Ben-Amar, 
complètement caché au regard, fit du bruit en se 
remuant. La panthère, défiante, lâcha le sanglier, 
tourna, retourna sur elle-même, fouilla les brous- 
sailles d'un œil allumé par l'inquiétude, et jugea pru- 
dent de disparaître. Ben-Amar traîna le sanglier der- 
rière un gros arbre, près d'une clairière où il voulait 
attirer la panthère, et attendit patiemment sa venue. 
Elle revint en prenant les mêmes précautions de 
prudence, tâta le terrain, huma le vent pour savoir 
si le danger qui l'avait fait fuir était encore à redou- 
ter, et se décida enfin à s'approcher du sanglier, 
objet de sa convoitise. Ben-Amar la tira; la balle lui 
traversa le cou. Le premier mouvement de la pan- 
thère fut de fuir; mais, se sentant blessée, elle re- 
broussa vers Ben-Amar et se posta menaçante en face 
de lui, sur une petite éminence qui le dominait. 



— 38 — 

L'Arabe fait feu sur elle une seconde fois; cette fois, 
la balle l'atteint au défaut de Tépaule et laboure ses 
flancs. Furieuse, la panthère s'élance sur Ben-Amar, 
dont le fusil était déchargé. Une lutte corps à corps 
s'engage entre l'homme et la bête féroce; mais le 
vigoureux Négro fut assez heureux pour se dégager 
des étreintes de son ennemie, et pour lui asséner un 
terrible coup de crosse qui abattit à ses pieds la pan- 
thère blessée et brisa son fusil : le canon lui resta 
entre les mains. Cet accident, que la bourse plate 
de Ben-Amar n'aurait peut-être pas pu réparer, fut 
largement compensé par la générosité du capitaine 
Fauvelle qui conunandait la place de Souk-Arras 
en 1857, et qui a péri d'une chute de cheval. Le 
capitaine Fauvelle fit cadeau à Ben-Amar d'un beau 
fusil à deux coups, et lui promit d'envoyer ses lion- 
ceaux et ses panthereaux, qui s'ébattaient dans une 
cour du bureau arabe de Souk-Arras, au Jardin des 
Plantes de Paris. Le cadeau et la promesse, qui ne 
put se réaliser par la mort accidentelle du comman- 
dant de place, rendirent fou de joie le valeureux 
Ben-Amar. 



Il fit une autre chasse à la panthère du côté de 
rOued-Medjerda. Las, cette fois, d'entrer dans les 
fourrés, de traquer les broussailles, de suivre d'é- 
troits et impraticables sentiers que personne ne con- 
naît que lui, dit -il; n'ayant rien dépisté malgré 
toutes ses recherches, ayant vainement appelé lions 
et panthères et jeté des pierres au milieu des brous- 
sailles, il résolut d'user de ruse. 11 acheta aux Arabes 
un mouton, le tua, en fit rôtir sur les lieux une 
moitié qu'il mangea avec un appétit de Gargantua, 
et glissa l'autre moitié dans une peau de chèvre 
qu'ail suspendit au sommet de l'arbre le plus gros 
et le plus élevé du bois. 11 attendit toute la nuit 
sans avoir de nouvelles du lion ni de la panthère. 
De dépit et de fatigue il s'endormit. Quand il ou- 
vrit les yeux, son mouton ne se balançait plus à la 
branche de l'arbre à laquelle il l'avait attaché. Un 
lion ou une panthère étaient venus et avaient enlevé 
le gibier en respectant l'homme, ce qui prouve une 

3 



— 40 — 

fois de plus que la bête féroce n'attaque rhomme 
qu'avec répugnance. Ben-Amar trouva sur le tronc 
de Tarbre Tempreinte des griffes de la panthère et 
se mit aussitôt en chasse. De vingt pas en vingt 
pas, il trouvait des bribes de son mouton. Guidé 
par ce nouveau fil d'Ariane, il arriva près d'une 
grotte qui domine le cours de l'Oued -Zedra. Un 
monceau d'ossements, composé de squelettes, do 
détritus d'animaux, se trouvait à l'entrée de la 
grotte et formait un portique respectable. Le chas- 
seur fit de ces ossements une chaise curule, et ap- 
pelant, en faisant claquer sa langue contre le palais, 
la panthère, qtf il apercevait couchée et assoupie 
dans son antre, et qu'il n'avait pas réveillée, tant 
sa marche avait été légère ! A son appel de langue, 
la |)anthère leva la tête. Ben-Amar fit feu sur elle à 
bout portant et l'atteignit à l'aine. Comme le chat, 
il est rare que la panthère reste sur le coup. Celle- 
ci fit un bond en dehors de sa caverne, cherchant 
son ennemi inconnu. Ben-Amar, abrité derrière un 
rocher, avait rechargé son fusil et l'attendait àe 
pied ferme. Las de l'attendre, il alla au devant d'elle 
et la trouva étendue sans souffle sur lé flanc du 
ravin. Ben-Amar la chargea sur. son dos d'Hercule 
et la porta au bureau arabe de Souk-Arras, qui lui 
remit les quarante francs de prime. 



XL 



Ahmed-Ben-Amar n'a pas toujours chassé seul. 
A l'exemple de Jean-Jacques Rousseau, qui a fait 
un Emile, il a formé un élève, un seul, qui marche 
dignement sur ses traces et qui le-surpassera peut- 
être, car il a un entrain diabolique, dans les chasses 
à la panthère principalement. Le kif-kif (semblable), 
c'est répithète avec laquelle Ben-Amar a caractérisé 
Begless-bel-Kassem-ben -Salât, a sa tente placée à 
côté de celle de Ben-Amar, dans la forêt d'Aïn- 
Sanour. Ils vivent en frères. Bel-Kassem est dévoué 
à Ben-Amar, comme les musulmans fanatiques 
Tétaient autrefois au Vieux de la Montagne. Sur un 
signe de Ben-Amar, Bel-Kassem obéit, se jette dans 
un fourré en vrai porc-épic, et chasse le lion et la 
panthère à tous crins, sans réfléchir un instant au 
danger qu'il court. 

Bel-Kassem, né dans une tribu voisine de Souk- 
Arras, est âgé de vingt-cinq ans. Il a une encolure 
de taureau et des épaules à porter l'Atlas. Deux 



— 42 — . 

yeux vifs et pénétrants donnent de la vivacité à sa 
physionomie. A Texemple de son kif-kif Ben-Amar, 
il vit de chasse et du rapport d'une petite concession 
qu'il cultive à Aïn-Sanour; mais, moins heureux 
que Ben-Amar, possesseur aujourd'hui de deux 
femmes, d'un bourricault et d'un fusil à piston, il 
se sert d'un mauvais fusil arabe, et n'a pas encore 
acquis la somme nécessaire à l'achat d'une houri 
de Mahomet. Ses haillons de laine, déchirés aux 
cailloux et aux ronces de la montagne, indiquent 
suffisamment son état de pauvreté. On lui a fait 
cadeau, pour sa chasse de nuit, d'une capote mili- 
taire. 

Le pauvre Bel-Kassem faillit laisser sa peau dans 
sa première chasse, qui eut lieu en compagnie de son 
maître et kif-kif Ahmed-Ben- Amar, sur la frontière 
de Tunis, à Aïn-Taoura, à huit lieues du Keff, contrée 
fertile en lions, panthères, chats-tigres, sangliers, 
antilopes et cerfs noirs. Les tribus arabes avaient 
demandé Ben-Amar pour avoir raison de la terrible 
lionne d'Aïn-Taoura, qui décimait leurs troupeaux. 

Pendant deux jours et deux nuits, Ben-Amar et 
son kif-kif Bel-Kassem explorèrent les ravins et bat- 
tirent sans fruit les broussailles d'Aïn-Taoura, et 
pourtant Bel-Kassem est un enragé traqueur. Ben- 
Amar, à bout d'expédients, rencontrant un troupeau 
de chèvres, ordonna à Bel-Kassem de leur mordre 
les oreilles jusqu'au sang pour attirer la lionne, ce 
que fit sans succès le docile Bel-Kassem. Enfin, au 
crépuscule, au moment où ils désespéraient de décou- 
vrir les traces de l'ennemie, ils aperçurent dans le 




Ahmed-Ben-Âmar et son kif-kif chassant la panthère. 

(P. 52.) 



— 45 — 

lointain la lionne si redoutée des Arabes, qui descen- 
dait rapidement un ravin et se dirigeait, selon toute 
probabilité, vers son repaire. Le jeune et ardent 
Bel-Kassem, que son maître suit, s'élance à la pour- 
suite de la lionne. Nos chasseurs découvrirent la 
lionne et deux lionceaux blottis dans une épaisse 
broussaille. Le trop vif Bel-Kassem fait feu tout de 
suite sur la lionne, qui, blessée, s'échappe. Ben-Amar 
cherche à l'arrêter en lui tirant un second coup de 
feu, qu'elle essuie et qui ne l'arrête pas, malgré une 
nouvelle et sérieuse blessure. La nuit étant venue, 
les chasseurs se retirèrent dans un douar voisin, et 
prièrent le cheik de ce douar de commander à tous 
les Arabes de battre avec eux la contrée le len- 
demain, pour retrouver la lionne, ce qui fut accordé. 
A la première heure du jour, la tribu entière se mit 
en campagne et traqua tous les buissons, toutes les 
broussailles, qui avec les pieds, qui avec les ma- 
tracks, en criant comme des forcenés. Mais le plus 
ardent de cette meute de traiqueurs était sans con- 
tredit Bel-Kassem. Alléché par la lutte de la veille, 
il roulait comme un ouragan dans le bois, à travers 
les broussailles, les fourrés, tombant, se relevant, 
et appelant comme un beau diable la lionne en 
combat singulier. Enfin, il l'aperçoit à dix pas de lui 
dans un sentier; il la tire rapidement, la blesse de 
nouveau. Mais la lionne d'Aïn-Taoura, fatiguée de 
servh* de cible à Bel-Kassem, de recevoir les pro- 
jectiles de l'apprenti chasseur, se jette sur lui, le 
renverse, lui plante bel et bien ses griffes (Bel-Kassem 
prétend en avoir senti six I) dans les reins, et poursuit 



— 46 — 

son chemin aussi vite que ses blessures et le sang 
qu'elle perdait en abondance le lui permettaient. Le 
kif-kif Bel-Kassem, tout blessé qu'il est, se relève 
plus furieux que .la lionne, recharge son fusil et 
poursuit sans trêve ni merci son ennemie qui, sti- 
mulée par ses blessures, brise tout sur son passage, 
en jetant d'horribles rugissements aux échos, qui les 
répètent et les prolongent. Épuisée par la perte de 
son sang, la lionne d'Aïn-Taoura, forcée, s'arrête 
devant d'inextricables broussailles, qu'elle n'a plus 
la force de franchir. L'ingénieux Bel-Kassem, qui 
n'était pas tenté de renouveler une lutte corps à 
corps, grimpe, agile comme un écureuil, sur un 
arbre, et de cette position achève, d'un dernier coup 
de fusil, la lionne. Il partagea généreusement et sans 
contestation le fruit de cette chasse avec son kif-kif 
Ben-Amar, qui toucha, comme lui, vingt francs du 
bureau arabe de Souk-Arras, en livrant le beau corps 
de la lionne d'Aïn-Taoura. 



XII. 



Chaque semaine nos deux héros chassaient dans 
la forêt des Beni-Salat et en rapportaient quelque 
trophée. Se trouvant, par une nuit noire, dans la 
montagne du Bois-Brûlé, — c'est ainsi que les Arabes 
nomment des portions de terrains embroussaillés 
et couverts d'arbustes rabougris qu'ils incendient 
pour faire leur combustible, — les deux chasseurs, 
convaincus qu'il n'y avait rien à espérer par le temps 
noir et le ciel veuf de toute étoile, s'endormirent 
du sommeil du juste. Ben-Amar fut réveillé par le 
bruit d'un animal dans une broussaille, à dix mètres 
de lui. Il crut que ce remue-ménage était produit 
par un mulet de la tribu voisine, ne s'en inquiéta 
pas plus et reprit son sommeil interrompu. Il est de 
nouveau réveillé par un bruit plus fort; Bel-Kassem 
sort précipitamment de ses heureUx rêves de chasse, 
et nos deux dormeurs, courageux comme Turenne 
qui reposait sur l'affût d'un canon, voient confuse- 



— 48 — 

ment la forme d'un animal qui se meut dans la 
pénombre de la nuit, et qui se dirige vers eux. Ben- 
Amar s'arme de son fusil et frappe ime lionne, qui 
tombe en rugissant. Sans se donner la peine de 
vérifier si cette lionne est tuée ou blessée, nos 
téméraires chasseurs se recouchent et redorment. 
Mais leur sonuneil est encore interrompu par la 
bruyante respiration du lion. Cette fois, il était temps 
de se réveiller : un lion colosse, paré d'une magni- 
fique crinière touchant à terre, soufflait bruyamment 
à quatre pas de Ben-Amar, qui lui rendit souffle pour 
souffle, coup d'œil pour coup d'œil, et dent pour 
dent. Ben-Amar tire; par malheur, la pierre de son 
fusil se brise; le coup rate. Irrité par le bruit et 
Tétincelle, le lion bondit sur Ben-Amar et Bel- 
Kassem, qui, se croyant perdus, s'étaient enveloppés 
dans leurs burnous pour mourir dignement, leur 
donne à chacun un coup de patte qui enlève à Bel- 
Kassem une partie de la peau du crâne, revient à la 
lionne, qu'il flaire, qu'il lèche, qu'il caresse, qu'il 
s'efforce inutilement de ranimer et de faire marcher, 
et disparaît enfin, à la grande satisfaction des deux 
témoins de cette étrange scène, en déplorant le 
trépas de la lionne par d'effroyables rugissements 
jetés aux échos de la sonore forêt. Ben-Amar et 
Bel-Kassem étaient sauvés, grâce à l'obscurité de la 
nuit, grâce surtout aux nobles habitudes du lion, 
qui s'acharne rarement sur son ennemi, se conten- 
tant de le frapper, de le souffleter d'un coup de sa 
queue ou de ses terribles griffes. Il est vrai que ces 
coups-là équivalent souvent à. la mort. 




Uon pris daii§ la fosçc çt lapidé'par les arabes. (P. 60.) 



— 51 — 

Les Arabes signalèrent à Ben-Amar et à Bel-Kassem 
le passage d'un lion dans la forêt de Fedj-Makta. La 
nuit venue, les deux kif-kifs se placèrent des deux 
côtés du sentier de passage de Tanimal. En effet, ils 
voient rni lion qui va s'abreuver dans le ravin de la 
source; ils ne tirent pas, car un autre lion le suit à 
quelques mètres de distance. Les chasseurs atten- 
daient, au retour, ces altérés, pour les saluer d'ime 
balle. Dès que la tête du premier lion se montre, le 
fougueux Bel-Kassem Tajuste; le coup part et atteint 
ranimai au ventre; il s'abattit et se traîna vers les 
fourrés en montrant ses intestins sortis; le second 
lion, à cette attaque, avait fait quelques tours dans 
le sentier et s'était approché de Ben-Amar, qui le 
foudroya presque à bout pourtant. Le lendemain, 
les kif-kifs se mirent en devoir de rechercher le 
premier lion blessé par Bel-Kassem. Ils le trouvèrent 
gisant, agonisant au fond d'un ravin, entouré d'ime 
vingtaine de chacals, lâches héritiers qui convoi- 
taient son cadavre, et attendaient le dernier soupir 
du noble animal pour le dépecer. Ils lui tirèrent 
cinq coups de feu. Le dernier lui brisa les reins. Il 
bondit pourtant encore, et retomba en rendant 
l'âme. 

Une autre nuit, le Négro et son kif-kif s'étaient 
embusqués entre l'Oued-Sanour et l'Oued-Cham, au 
centre d'un cirque naturel formé par des roches. 
Ben-Amar et Bel-Kassem s'étaient placés dos à dos, 
comme deux plaideurs renvoyés après jugement, de 
façon à ne pas être surpris et à pouvoir inspecter de 
tous côtés par le regard. Dans cette position, ils 



— 52 — 

attendaient le lion; mais ce fut la panthère qui* 
marcha dans Tombre des rochers, la rusée conmière^ 
sans bruit et sans miaulement. Pourtant Toeil de 
lynx de Bel-Kassem découvrit son manège. Il visa 
la panthère en la prenant par Tépaule droite qu'elle 
lui présentait, et la frappa d'un coup fortement 
chargé à deux balles, qui atteignirent le cœur. En 
recevant les projectiles, la panthère fit un bond sur 
elle-même pour ne plus se relever, mais en mon- 
trant encore dans son impuissante rage une brillante 
rangée de dents aiguisées à son vainqueur. Ben-Amar 
félicita vivement son élève de son adroite équipée. 
La veille, au même endroit, un spahi avait tué un 
lion qui avait dévoré une trentaine de bœufs enlevés 
à des douars, en l'attirant dans un silo couvert de 
fascines, sur lequel il avait placé comme appât une 
chèvre. Nous l'avons dit, le lion se laisse prendre à 
tous les pièges, aussi est-il plus souvent assassiné 
que chassé. 




Les nègres se prosternent encore très-sérieusement devant 

l'idole de marbre et de chair, devant le bœuf et le reptile. 

(P. 60.) 



XIIL 



Bel-Kassem eut une belle série d'accidents de 
chasse; mais ces accidents, qui auraient découragé 
un disciple de saint Hubert moins décidé que Far- 
dent Bel-Kassem, ne firent que lui donner goût à 
Taventure. Il s'émancipa de son kif-kif jusqu'à 
chasser seul. 

Des Arabes dénoncèrent à Bel-Kassem un lion dans 
un bois des Beni-Salat, où l'obstiné et novice chasseur 
se tint trois jours et trois nuits à l'affût. Le quatrième 
jour, au crépuscule, étant rompu de fatigue, il se fit 
un moelleux lit dans le feuillage d'un chêne-liége, 
s'y nicha et attendit. Bientôt, la bruyante respiration 
d'un lion se fit entendre ; il le vit passer hors de 
portée. Ne voulant pas se déranger de son lit de 
repos, Bel-Kassem laissa passer tranquillement le 
lion et se rendormit en ronflant comme un pandour. 
Mais il s'éveilla de nouveau au souffle brûlant d'une 

4 



— 56 — 

haleine sur son visage ; il leva la tête et se trouva nez 
à nez avec une panthère, qui était venue le flairer. 
Effrayée de son mouvement, la panthère descendit 
de Farbre; mais TArabe Tavait déjà ajustée : il 
rétendit au pied de Farbre. Il toucha quarante francs 
en rapportant sa proie au bureau arabe, qui, en 
outre, lui fit cadeau d'un bon fusil de munition. 

Bel-Kassem, qui a tué un lion et trois panthères, 
commence seulement son odyssée de tueur de bêtes 
féroces. Il aspire à marcher sur les traces de son kif- 
kif Ahmed-ben-Amar, et il est probable qu'il le rem- 
placera, d'autant plus que le Ben-Amar d'aujourd'hui 
n'est plus le Ben-Amar d'autrefois. Depuis qu'il a 
pris femme et qu'il désire la croix d'honneur, il 
semble avoir perdu sa chevelure de Samson, son 
énergie de lion. — Mortol Mortol.... murmure Bel- 
Kassem, dans cette langue sabir, qui se parle en 
Algérie, composée d'espagnol, de français, d'italien, 
d'arabe, langue vraiment babélique. — Moi mirar, 
moi tocar, morto ! — Traduction libre : Je l'ai vu, je 
l'ai tiré, je l'ai tué I — C'est du César tout pur. 

Ahmed-Ben-Amar n'a pas eu d'autre élève que 
Begless-bel-Kassem-ben-Salat. Il a presque toujours 
refusé la compagnie d'Européens qui lui demandaient 
de le suivre dans ses chasses, ou lorsqu'il était forcé 
d'y consentir, il ne les conduisait pas sur le passage 
du lion. Un jour, cédant aux instances réitérées d'un 
officier, il consentit à se laisser suivre par lui. La 
nuit, il le posta sur un point de la forêt, derrière un 
épais fourré et lui dit d'attendre là, 'sans broncher 
d'une semelle, le passage du lion, tandis qu'il irait 




Quand les nègres résistent, les Bédouins du désert les tuent sans pitié. 
(P. 61.) 



— 59 — 

lui-même le guetter à trente pas plus loin. L'officier 
promit de tenir bon, et tint bon, en effet, pendant 
une heure de silence dans la forêt. Mais, ayant 
entendu les rugissements du lion qui se rapprochaient 
de plus en plus de lui, Toffîcier appela à son secours 
Ben-Amar, qui ne vint pas. Le lion, terrible à en 
juger par son rugissement, se rapprochait toujours. 
Un tremblement nerveux s'empara de rinexpéri- 
menté chasseur de bêtes féroces; une sueur abon- 
dante coula sur son visage, et il tomba en syncope 
entre les bras du lion, car le lion nëtait autre que 
Ben-Amar lui même, qui avait contrefait le rugis- 
sement léonin pour donner une leçon à Tofficier et 
lui ôter Tenvie de raccompagner, de Timportuner 
dans ses chasses, — ce qui prouve que Ton peut être 
très-brave sur le champ de bataille et très-faible 
devant le lion. 



XIV. 



Mohammed-ben-Amar et son kif-kif sont des ex- 
ceptions parmi les indigènes; en général, les Arabes 
ne sont pas chasseurs de lions. Aujourd'hui, ils sont 
plus hardis, parce que les colons leur ont appris 
qu'on pouvait lutter sans trop de danger coutre le 
roi des forêts. Avant la conquête, les Arabes se con- 
tentaient de tendre des pièges au lion en creusant 
très-profondément une fosse qu'ils recouvraient de 
branchages; dès que le lion était tombé dans l'abîme, 
les Arabes accouraient et le lapidaient au fond de la 
fosse malgré les terribles bonds et les rugissements 
de l'animal pris au piège. 

Quant aux nègres de l'Afrique, soit qu'ils voient 
dans l'animal un frère inférieur, soit que ce sphinx 
les effraie, ils ne sont pas chasseurs. Dans la Guinée 
et le Soudan, ils se prosternent encore très-sérieu- 
sement devant l'idole de marbre et de chair, devant 
le bœuf et le reptile; dans d'autres contrées de 



— 61 — 

l'Afrique, de jeunes négresses célèbrent les fêtes en 
dansant devant un énorme serpent encagé, qui, pour 
couronner la réjouissance, est lâché sur la foule. Du 
côté du cap de Bonne-Espérance et de Tombouctou, 
les bédoins du Sahara, les redoutables tribus des 
Touareggs, chassent les nègres comme des bêtes 
fauves, les attirent loin de leurs cases en leur jetant 
quelque amulette, quelque coquillage, les enlèvent 
et les vendent à des pirates qui font la traite des 
noirs, et dont les caravanes sillonnent le sud de 
l'Afrique; quand les nègres résistent, les bédouins 
du désert les tuent sans pitié. 



XV. 



De tous les points cardinaux de TEurope, on 
vient maintenant chasser la bête fauve en Afrique. 
En 1856, dans la province d'Oran, quelques Anglais 
se proposèrent de signifier son congé définitif à un 
lion dont les rugissements ébranlaient chaque nuit 
les échos des monts d'Oued-el-Hammam; ils se ren- 
dirent à Tendroit indiqué par les Arabes, et ne crai- 
gnirent pas de s'embusquer dans Tantre même du 
lion. Bientôt nos Anglais virent deux prunelles 
briller dans la nuit. Le féroce animal s'avançait vers 
eux en descendant à pas mesurés le mamelon ; lors- 
qu'il fut à une petite distance des chasseurs, Fun 
d'eux tira sur le lion deux coups de fusil si bien 
ajustés, qu'on entendit presque aussitôt la chute 
d'un corps retentir dans le ravin. L'énorme bête 
était tombée foudroyée, ^ 




Les moiîls d'Oued-el-Hammam. (P. 62.; 



XVI. 



Les chasseurs n'ont pas toujours la chance de 
trouver le lion. J'entends encore les imprécations 
d'un Parisien qui, en 1858, resta un mois en forêt 
sans avoir pu rencontrer le lion ; et précisément, la 
veille du jour où il partit de Bone pour la France, 
un magnifique lion, franchissant le mur d'enceinte, 
était entré dans la ville; peu s'en fallut qu'il ne 
montât dans la chambre du chasseur déçu pour lui 
attester l'existence du roi des forêts; du moins, de 
sa demeure, il put entendre ses rugissements. Le 
Parisien n'a pas assez de constance pour les chasses 
africaines, qui exigent quelquefois trois semaines, 
c'est-à-dire une vingtaine de nuits passées à la belle 
étoile, avant que se découvre la piste d'une bête 
féroce. Anglais, Russes et Allemands, se font mieux 
à ce jeu de patience. 

En 1858, une altesse d'Allemagne, quelque peu en 
disgrâce à la cour de son père, s'était installée dans 



— 66 — 

une mauvaise auberçe, à Jemmapes, d'où chaque 
nuit elle partait à la recherche du lion. Son altesse 
tua quatre rois des forêts. Cette même année, le 
major russe K***, qui avait reçu deux blessures en 
Crimée, et à qui un climat plus chaud que celui de 
la Russie avait été reconunandé par la Faculté, 
chassa obstinément le lion, et ne rencontra jamais 
que la panthère; cependant il passait toutes ses nuits 
dans les ravins des forêts ou dans les huttes de char- 
bonniers. Le major russe se trouvait au milieu de la 
forêt des Beni-Salat, près de Souk-Arras, lorsque des 
Arabes vinrent lui signaler le passage d'une panthère 
qui avait décimé leurs troupeaux. 

Le major, se faisant accompagner d'un Arabe et 
précéder d'une vache qui devait tenter la panthère 
et la faire sortir de son fourré ou de son repaire, alla 
aussitôt au-devant de l'ennemi, armé de son magni- 
fique fusil Devismes, dont le canon droit était chargé 
d'une balle explosible et l'autre canon d'une balle à 
pointe d'acier. 

Nous n'avons pas besoin de dire ce qu'est la balle 
à pointe d'acier; le mot désigne suffisanMnent le 
danger de ce projectile et indique sa facilité à pénétrer 
dans les chairs les plus opulentes ou à briser les os 
les plus durs. Mais la balle dite explosible, inventée 
par Devismes est un congé en règle donné à toutes les 
bêtes féroces de l'Algérie, qui, spéculant sur la ter- 
reur de leurs griffes et de leurs respectables râteliers, 
pourraient effrayer les colons nouveaux. C'est im 
projectile creux et conique, dans lequel le chasseur 
adapte une capsule, où il glisse à sa volonté dix ou 



_67 - 

quinze grammes de poudre, et qui, comme une 
bombe, fait explosion en frappant Tanimal. Dès que 
le chasseur a tiré, une seconde explosion plus sourde 
se fait entendre : c'est la balle, qui, entrée dans les 
chairs, asphyxie et foudroie Tepuemi. 

On n'avait encore rien imaginé de plus terrible, 
de plus exterminateur : une bombe projetée par un 
fusiL 



XVII. 



Ainsi armé, le major cheminait en observateui* 
dans Tune des montagnes boisées des Beni-Salat, 
quand il vit, à trente pas de lui, la vache émissaire 
saisie au cou et presque couverte par une énorme 
panthère qui, d'un fourré, s'était élancée,, rapide - 
comme la poudre, sur sa proie. Aussi rapide qu'elle, 
le major russe ajuste : le coup atteint la bête fauve 
au défaut de l'épaule; la balle pénètre dans les intes- 
tins, produit une explosion sourde, asphyxiant et 
foudroyant la panthère, qui tombe aux pieds de la 
pauvre vache offerte en holocauste aux mânes de 
saint Hubert. 

Le major n'a pas fait ses premières armes de chas- 
seur de bêtes féroces en Algérie. Il a chassé l'ours 
de Russie, qu'il ne faut pas confondre avec l'ours des 
Pyrénées, aimant passionnément les jeunes filles et 
recevant des coups de houlette des bergers. L'ours 




Le féroce animal s*avançaît veîrs eux. {P. éâ.) 



— 71 — 

de Russie, soit de jour, soit de nuit, pousse droit au 
chasseur dès qu'il Taperçoit, et lui livre un duel à 
mort. 

Dans une des premières chasses de M. K***, les tra- 
queurs avaient rabattu Tours de son côté. Le temps 
était sombre et pluvieux. M. K*** tira inutilement les 
deux gâchettes de son fusil, dont la pluie avait dé- 
térioré les amorces, sur un ours énorme qui poussait 
vers lui une charge furieuse, et il aurait été perdu 
s'il n'avait eu la présence d'esprit de s'abriter der- 
rière un gros arbre, en jetant son inutile fusil et en 
tirant son couteau de chasse. L'implacable ours con- 
tinua sa charge, se leva sur ses pattes de derrière^ et 
embrassa des pattes de devant l'arbre et le chasseur; 
mais, à ce moment, M. K*** lui plongea jusqu'à la 
garde son couteau de chasse dans la gorge, et roula à 
terre en même temps que son terrible adversaire; car 
ses forces, surexitées par le danger, étaient épuisées 
et se détendirent. 

Les autres chasseurs trouvèrent M. K*** inanimé, 
près du cadavre de l'ours; ils le crurent mort; il 
n'était qu'évanoui. On voit que la chasse à l'ours de 
Russie présente un danger aussi sérieux que la chasse 
aux lions et aux panthères d'Afrique. 

Rien n'est agréable, en Algérie, comme la chasse 
au sanglier. Une caravane d'une vingtaine de per- 
sonnes s'organise; on emporte une tente, des piquets, 
des vivres pour deux jours, d'abondants liquides, une 
inaltérable gaité, et l'on bat toute une contrée en lan- 
çant les petits chiens gris-noirs si terribles au san- 
glier. Les plus hardis chasseurs de la caravane se 

5 



— 72 — 

« 

dévouent au plaisir commun; ils font Toffice de tra- 
queurs, ils entrent dans tous les fourrés, ils battent 
tous les buissons; alors vous entendez une fusillade 
nourrie sur les sangliers noirs, qui sortent par bandes, 
mères-laies, solitaires et marcassins, de leur bouge; 
ils courent plus vite que des lapins; ils grimpent les 
mamelons avec une étonnante rapidité; mais au 
sommet, ils tombent dans la ligne des chasseurs 
postés qui les entourent d'un cercle de feu. 

Le soir venu, les chasseurs relèyent les cadavres, 
les vident immédiatement, les accrochent aux bran- 
ches d'un caroubier ou d'un olivier, puis ils se reti- 
rent sous la vaste tente où se vident les brocs en 
narguant les exploits cynégétiques, où se racontent 
les histoires algériennes les plus désopilantes. 

Souvent les chasses au sanglier se transforment — 
excellente surprise I — en chasses au lion et à la pan- 
thère. Les traqueurs, qui courent un danger réel, — 
habituellement ce sont des Arabes, — font parfois 
sortir des fourrés un lion ou une panthère. Alors, ce 
n'est plus une chasse, c'est un combat terrible entre 
la bête débusquée et les chasseurs de sangliers. 
Comme aux courses de taureaux, il y a quelques 
éventrements; mais le plaisir n'est jamais si vif qu'en 
touchant au danger et à la douleur. 



DEUXIEME PARTIE 



LE 



ROMAN COniQUE DE L'ALGÉRIE 



Le l*''inars 1851, quatre Parisiens se trouvaient réu- 
nis dans la chambre d'un hôtel garni du quartier latin, 
où ils discutaient chaudement les moyens d'assurer 
leur existence problématique. Celui qui était assis 
sur le lit parlait avec volubilité en secouant sa blonde 
chevelure. Il se nommait Charles Fromentin. C'était 
un étudiant en droit de huitième année et un poète 
inédit. Il avait confié au papier une kyrielle d'odes, 
de ballades, de sonnets, qui étaient discrètement 
restés en portefeuille. En face de lui, à califourchon 
sur une chaise, se tenait Eugène Marcillac, peintre 
gascon, qui n'avait jamais pu obtenir un tableau de 
commande. Son torse, vigoureusement accusé, con- 
trastait avec la complexion blonde et délicate du 
poète. Près de la cheminée était modestement assis 
sur un escabeau Pierre Balard, ancien professeur de 
philosophie d'un collège de province. Son teint pâle, 
son crâne chauve, son front sillonné de rides pré- 



— 78 — 

coces, attestaient de grandes études ou de grandes 
misères. Il gardait une humble attitude, que sem- 
blaient justifier ses bottes éculées et ses vêtements 
plus qu'usés. Le quatrième héros de cette histoire, 
Théodore Aldenis, ex-violon de la Porte-Saint-Martin, 
se promenait de long en large, dans la chambre, avec 
des mouvements fébriles de colère, qui divertissaient 
fort ses amis. Il s'emportait, il déclamait, il gesticu- 
lait comme un comédien. Aldenis avait contracté les 
habitudes théâtrales en accompagnant sur son violon 
les entrées et les sorties de M. Frédérik Lemaître à la 
Porte-Saint-Martin . 
Maintenant que nous avons regardé, écoutons. 

— Messieurs, disait avec emphase Théodore Alde- 
nis, vous connaissez Tordre du jour de notre réunion : 
il s'agit de sortir de la citadelle où la misère nous 
assiège. Qu'allons-nous faire? Moi, je suis parfaite- 
ment décidé à tenter l'aventure. J'ai perdu l'espoir 
de retrouver une position comme celle que j'occupais 
à la Porte-Saint-Martin, et qu'un rendez-vous d'a- 
mour à rheure du spectacle m'a fait perdre. 

— Je n'ai rien non plus à attendre de la civilisation, 
interrompit Charles Fromentin. Tous ces affreux Phi- 
listins de libraires m'ont refusé ma Tour de Babel. 

— Tu parlais peut-être toutes les langues là-de- 
dans, ricana le Gascon. Mais, ajouta- t-il comme cor- 
rectif, le talent n'assure pas le succès, puisque les 
marchands de tableaux ne vendent pas mes œuvres. 

— Décidément, le public n'entend plus rien au 
beau, railla Fromentin à son tour. 

— Et que pense de tout cela maître Platon? de- 




Et le philosophe Pierre Balard^ sondainement métamorphosé en arabe, 
suivit la négresse au ravin des Lauriers-Roses. (P. M9.) 



— 81 — 

manda Aldenis en frappant sur Tépaule de Pierre 
Balard. 

— Il serait peut-être sage, hasarda timidement le 
philosophe Pierre Balard, de se contenter de son sort, 
de son rayon de soleil, de son modeste nid, de vivre 
enfin dans une salutaire médiocrité, — auvea medio- 
critas, — dit Horace. Vous le savez, mes amis, j'ai 
accepté ta vie avec ses ombres et ses tristesses. Ma 
place de pion dans la pension Desmoineaux, qui me 
rapporte huit francs par mois et le dîner, suffit à mon 
existence matérielle. 

— Nous ne nous séparerons pas de toi, Pierre ! s'écria 
Marcillac. Ta solide raison nous est indispensable 
pour servir de frein, de contre-poids à notre légèreté. 
Voyons, promets-nous d'accompagner nos nouvelles 
destinées! 

— Mon Dieul mes amis, répondit Pierre Balard, je 
ne veux pas vous contrarier, et je sacrifierais de 
grand cœur ma place, si ma personne pouvait vous 
être de quelque utilité. 

— Bravo! dit Marcillac. Dans la bonne comme 
dans la mauvaise fortune, jurons, mes amis, de res- 
ter toujours unis. 

— Oui! oui! nous le jurons! disent en chœur les 
artistes. 

— Mais abordons le vif de la question, reprit Mar- 
cillac, qu'allons-nous faire? 

— Si nous inventions une machine quelconque? 
hasarda Fromentin. 

— Bah ! répliqua Marcillac, nous ne trouverions 
jamais un .capitaliste qui voulût avancer les fonds de 
l'entreprise. A un autre. 



— 82 — 

— Si nous montrions une femme géante dans les 
foires et les marchés. Si nous fondions un bureau 
de mariage, ou un office général d'annonces, ou im 
remplacement militaire? Qui nous empêcherait aussi 
d'essayer du magnétisme, du somnambulisme, des 
jeux de bonne aventure, d'homœopathîe, de la dé- 
couverte de nouvelles planètes, du théâtre de pro- 
vince? 

Ces motions ridicules d'Aldenis furent couvertes 
de huées par ses camarades. 

— Alors, Messieurs, reprit -il dépité, il ne nous 
reste plus qu'à déclarer la guerre au genre humain, 
à nous faire pirates ou contrebandiers. 

— Il ne suffit pas de déclarer la guerre, dit judi- 
cieusement Pierre Balard, il faut vaincre. 

— jMoi, dit Marcillac, j'opine sérieusement pour 
que nous mettions le soleil en actions. Nous trou- 
verions des actionnaires I 

— Pourquoi pas la lune et les étoiles, la terre et 
la mer, persifla Al dénis 

— A propos, si nous voyagions, dit Pierre Balard. 
L'homme est un être merveilleusement ondoyant et 
divers; il vit partout où il y a terre et ciel I 

— Oh I quelle idée I s'écria Marcillac. Le voyage ! 
vive le voyage ! Malheureux dans un pays, heureux 
dans l'autre I Mais vers quel point de la terre diri- 
geons-nous nos destinées! A l'Orient ou à l'Occi- 
dent, au Nord ou au Midi? En Chine, aux Grandes- 
Indes, en Russie, en Californie, en Australie? Le 
monde est vaste. Choisissons. 

— Je préférerais une colonie française, l'Algérie, 
par exemple, dit Pierre Balard. 



— 83 — 

— Va pour TAlgériel s'écria Fromentin. Se- 
couons la poudre de nos souliers sur la France, in- 
grate patrie qui nous a méconnus. L'Afrique me 
sourit; TAfrique, pays des lions, des panthères, 
des gazelles, des aigles, des aimées, de toutes les 
créatures nobles, gracieuses et terribles. Ohl les 
femmes du désert!... élancées comme le palmier, 
ardentes conune le soleil de leur tropique, dange- 
reuses comme le simoun. Aimer une de ces femmes- 
là, et mourir!.... 

— Pourtant, si je ne laisse pas mon cadavre au 
désert, j'en rapporterai un roman en dix volumes. 

— Ton lyrisme, Guzman, ne connaît pas d'obs- 
tacle, dit Aldenis. Qui paiera les frais du voyage? 

Un moment solennel de silence se fit. 

— J'ai la clef, reprit Fromentin. Nous aurons 
notre passage gratuit en Algérie; ainsi, préparons 
nos paquets ! 

A la suite de cette grave décision, le peintre, le 
poète et le musicien se cotisèrent pour dîner dans 
un modeste restaurant d'étudiants de la rue de la 
Harpe, laissant à regret s'acheminer vers Batignolles 
Pierre Balard, qui avait voulu profiter jusqu'au der- 
nier jour du repas de sa pension. 

Une semaine jour pour jour après leur délibéra- 
tion, les quatre amis dûment munis de passe-ports, 
arrivaient à Marseille et s'embarquaient sur la fré- 
gate VAjax, qui devait les conduire francs de port 
en Algérie. 

En attendant l'ordre du départ, ils devisaient de 
leurs nouvelles destinées, de la fortune qui sans nul 



— 84 — 

doute allait les accueillir au rivage d'Afrique, de 
mille et un rêves, de mille et un projets fantasti- 
ques. Oh I jeunesse, tes horizons sont toujours éclai- 
rés par cette éblouissante fée qu'on nomme TEspé- 
rance I 

Pendant le voyage, Fromentin se complaisait à 
réciter ses pièces de vers inédites aux matelots. 
Aldenis écoutait les harmonies mystiques que rou- 
laient avec une admirable mesure les vagues de la 
Méditerranée. Pierre Balard restait en contemplation 
devant les horizons infinis de la mer. 

Quant à Marcillac, il cherchait des sujets de ta- 
bleaux dans les plus petites évolutions de ce spec- 
tacle grandiose et nouveau pour lui. 

La traversée se fit heureusement. Deux jours après 
sa sortie du port de Marseille, VAjax entrait dans le 
port d'Oran. Le classique Pierre Balard, en posant 
le pied sur le rivage, s'écria comme César : — Terre 
d'Afrique, je te tiens 1 

Les artistes repoussèrent les offres intéressées de 
commissionnaires Juifs, arabes, espagnols, chargèreni 
eux-mêmes leurs bagages sur leurs épaules et s'in- 
quiétèrent de trouver un logement en rapport avec 
leur modeste bourse. Mais ils ne purent résoudre ce 
problème; les chambres qu'ils visitaient leur étaieni 
offertes à des prix exorbitants. Ce que voyant, l'in-r 
génieux Marcillac proposa à ses camarades de loger 
sous la tente, à la manière arabe. Les artistes sillon- 
nèrent en tous sens le village nègre, situé à la porte 
d'Oran, marchandant les tentes, les gourbis, les 
huttes en pisé des indigènes; enfin ils se décidèreni 




Jacques le zouave. 



— 87 — 

à payer quinze francs la hutte d'un nègre où ils cam- 
pèrent et se reposèrent tant bien que mal, au milieu 
de nombreux insectes, des fatigues du voyage, jus- 
qu'au lendemain matin. 

Mais de sérieuses déceptions attendaient les aven- 
turiers à leur réveil. Comptant sur la Providence, 
ils avaient emporté plus de lettres de recommanda- 
tion que de billets de banque. Ils apprirent, à leurs 
dépens, qu'il ne faut jamais juger d'un pays sur des 
récits de voyage. Les personnes auxquelles ils étaient 
adressés leur firent un triste tableau de l'avenir qui 
les attendait en Algérie. 

— Est-ce possible? leur disait-on; vous avez eu la 
naïveté de prendre l'Algérie pour une Californie ou 
pour une Australie; mais rien n'est si rare, si introu- 
vable que l'or ici. Ne songez donc plus à vous enrichir, 
mais à vivre modiquement. Bien heureux si vous y 
parvenez, car vous n'êtes ni agriculteurs, ni mar- 
chands, ni prêteurs à la petite semaine. Il y a en 
Algérie ime foule de parasites, d'aventuriers, qui 
cherchent leur existence, s'ingénient à trouver un 
moyen de faire face à la mauvaise fortune, et avec 
de la hardiesse, du courage, une aptitude universelle, 
ne parviennent pas à la vaincre. En tout état de 
choses, ce n'est pas à Oran que vous trouveriez votre 
nid; il faudrait choisir une ville moins exploitée. 
Tlemcen ou Maskara, par exemple. 

A la suite de cette explication, les quatre artistes 
s'entre-regardèrent d'un air penaud, comme si un 
dentiste malhabile leur eût arraché à chacun une 
bonne dent. Ils restèrent quelques instants muets et 

6 



— 88 — 

immobiles, frappés de stupeur. Marcillac retrouva le 
premier la parole. 

— Comment, s'écria-t-il, vous êtes transportés 
dans le pays des aimées, des odalisques, des lions, 
des djennouns, dans la contrée des mirages, des 
rêves, du hachich, et vous prenez cette pose d'ibis, 
et vous faites cette grimace piteuse? Soyons hommes^ 
mille dious ! 

— La vie est un tric-trac dont nous sommes les 
ridicules pions , débita sentencieusement Pierre 
Balard. 

— Votre scepticisme s'arrange de tout, dit Al- 
dénis. 

— Hé, répliqua le philosophe, ne vaut-il pas mieux 
rire comme Rabelais, que pleurer comme Pascal? 
Pourquoi nous attrister de notre séjour en Afrique, 
puisque nous devons y rester quand même. Croyez- 
vous que tous les pays , comme toutes les fenmaes, 
n'ont pas leurs grâces, leurs sourires et leur beauté, 
en dépit de ce qu'on vient de nous dire sur l'Algérie? 
Le bien est toujours à côté du mal. 

— Ah I ah I messieurs , ricana Fromentin , Pierre 
est un sectaire de la doctrine de compensation. Il 
pense qu'un malheureux touche à la suprême féli- 
cité parce qu'il n'a plus de motifs de craindre les 
yicissitudes du sort. En un mot, la logique de cette 
école conclut que tuer un homme, c'est lui rendre 
service, car on le guérit radicalement de toutes les 
maladies; système médical et humanitaire fort en 
usage, comme vous savez. 

— Trêve de mauvaises plaisanteries, dit Marcillac. 



— 89 — 

Ne nous laissons pas gagner par le découragement. 
Décidons quelque chose : allons aux frontières du 
Maroc ou dans la cité d'Abd-el-Kader, à Tlemcen ou 
à Maskara, comme on nous Ta conseillé. 

L'assemblée était fort indécise; on tira les deux 
villes au sort. Maskara sortit triomphalement du 
chapeau. Aussitôt les paquets furent faits; la hutte 
achetée la veille fut vendue; avec le produit de la 
vente, les voyageurs firent Femplette d'un ânon sur 
le dos duquel ils chargèrent leurs bagages : après 
quoi ils se mirent en route vers la terre promise. 

Cependant la première expérience de T Algérie 
avait considérablement refroidi Tenthousiasme des* 
artistes. En vain le philosophe cherchait à rasséréner 
Tesprit de ses compagnons par un véritable flux de 
sentences stoïques; en vain le poète lançait au hasard 
ses paradoxes les plus spirituels; en vain le musi- 
cien fredonnait ses thèmes favoris, et le peintre s'ex- 
tasiait à chaque instant devant les chauds horizons 
ou les pittoresques chaînes de montagnes; quoi- 
qu'elle s'ingéniât à masquer ses secrets sentiments, 
la troupe nomade n'était pas gaie. 

Un regrettable incident vint encore ajouter à la 
tristesse des artistes : à mi-chemin d'Oran à Maskara, 
ils perdirent leur précieux ânon pour avoir oublié 
de lui donner à manger. Cependant ils arrivèrent 
sains et saufs au terme de leur voyage; ils firent 
leur entrée dans la ville de Maskara d'une manière 
théâtrale, en drapant leurs vêtements couverts de 
poussière et déchirés aux aspérités de la route. 

A peine les artistes eurent-ils franchi la porte de 



— 90 — 

Maskara, qu'à leur grande surprise ils furent solli- 
cités de tous côtés par des hôteliers qui leur van- 
taient chacun son établissement. Après avoir écouté 
ces diverses propositions attentivement, avec une 
dignité de capitalistes, ils donnèrent la préfé- 
rence à l'aubergiste du Spahi, où ils commandèrent 
à souper. L'hôtelier slmaginant avoir affaire à des 
touristes de qualité, croyant avoir trouvé en eux le 
Pérou, criait à tue-tête à son cuisinier : — Chef! des 
voyageurs ! — Bon, répondait le chef d'une voix de 
stentor. — Chef, à vos fourneaux. — Voilà. — Chef, 
potage, purée Crécy. — Bon. — Chef, deux gigots. 
— Bon. — Et le chef de danser dans son ofiBcine et 
de révolutionner toutes ses casseroles. 

Nos convives firent le plus grand honneur au 
repas. Les mets furent arrosés de vin d'Espagne; au 
vin d'Espagne succédèrent le café et les liqueurs, si 
bien que la note de l'hôtelier, nouvelle tête de 
Méduse, sembla terrifier les consommateurs; elle 
arrêta brusquement le cours jusque-là paisible de 
leur digestion. 

— C'est bien, dit Marcillac avec sang-froid à l'au- 
bergiste en insérant la note dans sa poche. Nous 
additionnerons cela... Vous savez que nous prenons 
domicile chez vous. 

— Ah ! mais pardon, rectifia l'hôtelier, je n'ai pas 
l'avantage de vous connaître, messieurs. Certaine- 
ment, je ne doute pas de votre solvabilité, bien loin 
de là... Mais j'aimerais autant être payé tout de 
suite. 

— Qu'à cela ne tienne, brave homme, reprit Mar- 



— 91 — 

cillac impassible. Qui a la bourse de la communauté? 
Toi, je crois, Théodore? 
Le musicien balbutia et répondit naïvement : 

— Non, ma foi; tu te trompes. Tu sais bien que 
tu t'en es chargé... 

— Parbleu ! se hâta de répondre Fromentin, en 
clignant de Tœil à ses amis; ne vous rappelez- vous 
pas que Bourriquaud s'était chargé du trésor de la 
communauté. 

— Pauvre Bourriquaud ! soupira le philosophe. 
Quel malheur de Tavoir perdu en route ! 

L'hôtelier qui suivait mot à mot cet étrange dia- 
logue, avec une inquiétude croissante, demanda des 
explications. 

— Comment, vous avez perdu Bourriquaud, votre 
caissier, en route... Je ne comprend pas bien, mes- 
sieurs. 

— Il s'est égaré aux environs du Sig, continua 
Marcillac, mais il reviendra intact avec son sac d'écus, 
car Bourriquaud n'a jamais rien perdu... que son 
chemin. 

— Je ne doute pas de vous, messieurs, dit l'hôte- 
lier impatienté; cependant veuillez excuser mon 
insistance. Vous ignorez les mœurs et les usages de 
ces contrées. Entre nous, on peut le dire, nous 
sommes dans un pays de voleurs... 

— Misérable 1 tonna Marcillac menaçant, en se 
dressant de toute sa taille, tu nous traites de vo- 
leurs! 

— Infâme gargotier ! cria Fromentin à son tour, 
tout ton sang ne suffirait pas à payer cette injure. 



— 92 — 

— Pourvu que je ne la paie pas de mon dîner, 
c'est tout ce que je demande, répliqua vertement 
Faubergiste. Mais je vais vous faire consigner chez 
le commandant de la place. 

— C'en est trop, mille dious ! hurla Marcillac en 
sortant de table. 

En ce moment un spahi, un zouave et un zéphir 
(bataillon d'Afrique) qui se trouvaient dans la pre- 
mière pièce, ouvrirent la porte du salon et s'inter- 
posèrent entre les parties belligérantes. 

— • Qu'y a-t-il? Pourquoi tant d'évolutions? de- 
mandèrent-ils. 

— Il y a, répondit l'aubergiste furieux, que ces 
messieurs se sont gavés chez moi et qu'ils ne veulent 
pas me payer. 

— Est-ce vrai, messieurs? questionna le zouave. 

— Nous ne demandons pas mieux que de payer, 
dit Marcillac, 

— Eh bien! alors... dit le zouave. 

— Mais nous n'avons pas le sou, acheva Mar- 
cillac. 

— Pas le sou! Je suis ruiné! s'écria l'aubergiste 
en tombant comme une masse sur une chaise. 

— Pas le sou! répéta le chef de cuisine présent à 
la scène. Eh bien ! comment ferai-je mon marché 
demain? 

— Allons I allons ! père gargotier, dit le zouave, 
pas tant d'esbrouf pour le quibus. Ces camarades-là 
n'ont pas figures de fripons. 

— Mais en attendant ils digèrent mon dîner franc 
de port, — répondit l'aubergiste. 




Le juif Salomon. 



— 95 — 

— Eh bien ! nous vous en répondons de votre 
dîner, moi et mes amis le spahi et le zéphir, à con- 
dition que vous logerez cette nuit ces messieurs, et 
demain nous réglerons tous ensemble ce compte-là; 
ça vous va-t-il? 

Les mains du zouave, du spahi et du zéphir furent 
disputées à la fois par le chef, Faubergiste et les 
artistes. Il y eût une effusion de sentiment difficile 
à décrire. L'aubergiste, remué par une subite émo- 
tion, pleura abondanunent ; le chef désormais 
sûr de son marché, eut des accès de gaîté folle. 
Tous les acteurs de cette scène trinquèrent à plu- 
sieurs reprises, au milieu de Tenthousiasme général. 

— Mes enfants, dit le zouave attablé et le verre 
en main, nous devons nous expliquer franchement, 
car demain sans doute vous serez dans le même 
embarras qu'aujourd'hui, et, tout en causant, nous 
pourrions vous trouver quelque bonne affaire. 
Voyons, confiez-vous à Jacques le zouave, un vieux 
dur à cuire. Quelles ressources avez-vous? quelle est 
votre profession? D'abord, vous, tête blonde? 

— Poète, homme de lettres, répondit Charles Fro- 
mentin interpellé. 

Le vieux zouave fit une grimace épique de mau- 
vais augure. 

— Un homme de lettres en Afrique, s'écria-t-il, 
voilà du nouveau. Vous ne ferez rien ici, mon jeune 
ami. Nous manquons absolument de cabinets de lec- 
ture et d'académie ! Ah 1 si vous vouliez être souffleur 
de notre théâtre. 

— Tout de même, fil Fromentin. 



— 96 — 

— Bon! j'ai votre affaire. A votre tour, camarade, 
questionna Jacques, en touchant amicalement Té- 
paule d'Aldenis. 

— Moi ! je suis un ex-deuxième violon de Tor- 
chestre de la Porte-Saint-Martin. 

— Un ex-violon, fit le zouave. Mauvais instrument. 
Ah I si vous aviez la vocation de cardeur de matelas. . . 
le besoin de cette profession se fait généralement 
sentir à Maskara... Je vous enseignerai la manière 
de battre la laine en mesure. 

— Cardeur de matelas I répéta Aldenis. Le mé- 
tier n'a rien d'attrayant : mais enfin... faute de 
mieux... 

— A un troisième, demanda le zouave. 

— Je vous présente un peintre de paysages, dit 
Marcillac, en se prenant par le poignet. 

— Si vous étiez peintre de victoires, mon cher, 
dit avec orgueil le vieux Jacques, zouaves, spahis, 
zéphirs, turcos, chasseurs d'Afrique, nous poserions 
gratis! Mais puisque vous avez le maniement des 
couleurs, vous deviendrez un excellent teinturier- 
dégraisseur. 

— Va pour la teinture, s'écria gaiement Marcil- 
lac. 

— Et le quatrième, là-bas, le taciturne, qu 'est-il? 
dit Jacques. 

— Ancien professeur de philosophie, répondit 
Marcillac. 

— Bon ! nous en tirerong un avocat ou un honmie 
d'affaires... Eh bien! mes enfants, il me semble que 
vous voilà à peu près casés. 



— 97 — 

— Ce sont des professions peu libérales ! objecta 
Aldenis, à qui le métier de cardeur de matelas sou- 
riait peu. 

— Ah ! si vous conservez les préjugés de TOcci- 
dent, mes petits agneaux, répliqua le vieux zouave, 
vous êtes certains de vivre aussi heureux en Algérie . 
que sur le radeau de la Méduse. Vous ne trouverez 
pas ici, comme en Europe, des sociétés de secours 
mutuels, des frères et des sœurs de charité. Chez 
nous, chacun pour soi et Dieu pour tous ! Mais à vos 
yeux écarquillés, à vos oreilles tendues, à votre air 
de novices à bord, je juge que vous êtes diablement 
étrangers à nos us et coutumes. Écoutez donc reli- 
gieusement mon sermon et faites-en votre profit. 

« Les Européens d'Afrique peuvent se diviser en trois 
classes : les fonctionnaires, les colons agriculteurs 
et les individus sans profession déterminée. Respect 
à la première catégorie ! Elle a des appointements 
fixes. Rien à dire de la seconde, sinon qu'elle ne met 
pas le pot au feu tous les jours. Mais la troisième 
dont vous faites partie... Ah! voilà celle qui vous 
intéresse, car vous tranchez de la bohème. Notre 
régiment de nomades est composé en grande partie 
d'aventuriers, de gens décidés à tout pour arriver à 
la fortune. Ils sortent on ne sait trop d'où; l'homme 
qui débarque sur notre terre fait peau neuve. Per- 
sonne ne peut trahir son origine douteuse ou divul- 
guer son histoire. Nouveau phénix, l'émigrant renaît 
de ses cendres. Il se blasonne de titres, d'honnêteté 
et de vertus dignes de l'âge d'or; il se donne d'il- 
lustres aïeux, de riches parents qui l'ont excommu- 



— 98 — 

• 

nié pour une vétille; en un mot, il s'attribue la plus 
intéressante et la plus poétique des odyssées. Mais, 
malheur sur sa vie, si ses fantasques histoires lui 
font perdre de vue la terre, s'il ne travaille pas, s'il 
n'a pas argent en poche pour répondre à ses pre- 
miers besoins, car le crédit est brûlé en effigie. Une 
pièce de cent sous vaut dix francs; encore, pour 
l'avoir, doit-on s'agenouiller humblement devant les 
fils d'Israël. Lorsqu'on a conune vous, messieurs, le 
gousset vide, il ne s'agit donc pas de s'amuser aux 
bagatelles de la porte; il faut se mettre tout de 
suite à une œuvre quelconque, à n'importe quoi, à 
carder des matelats, à vendre des aiguilles, et se 
garder de rougir de son métier. Il y a une absence 
complète de préjugés chez nous. Le même homme 
qui vend aujourd'hui du cirage ou des épingles sur 
la place publique, obtiendra demain la concession 
d'une vaste propriété, soumissionnera une impor- 
tante entreprise, prêtera à la petite semaine, ou 
prendra un grand établissement. L'Algérie est le 
pays des métamorphoses! Ainsi, mes enfants, ar- 
rière les vains amours-propres et les inutiles timi- 
dités de la civilisation. Soyons chrétiens en France 
et musulmans en Afrique! A l'œuvre! à l'œuvre! 
Les travaux ne manquent pas chez nous; ce sont les 
bras qui manquent; voilà le vrai défaut de la cui- 
rasse. Nous avons moins bçsoin de peintres, de 
poètes, de philosophes, de musiciens que d'indus- 
triels, de maçons, de remueurs de terre ! J'ai dit. » 

Les artistes remercièrent avec effusion le zouave, 
le zéphir et le spahi, sauf pourtant Aldenis, qui 



— 99 — 

gardait encore sa rancune. Ce que voyant, le zouave 
lui dit : 

— Puisque vous ne vous sentez pas de vocation 
pour le tricotage de la laine et que vous montez si 
bien à Téchelle, nous ferons de vous un peintre en 
bâtiment. 

Cette dernière saillie mit en joyeuse humeur toute 
la troupe, qui ne se sépara qu'à minuit. On promit 
de se revoir. 

L'hôtelier conduisit les quatre amis au premier 
étage de sa maison, pour leur indiquer leurs loge- 
ments respectifs. 

Dans le corridor, il les arrêta et leur dit : 

— Qui de vous. Messieurs, veut être logé à la 
française? 

— Tous I répondirent les artistes. 

— Ah ! mais c'est impossible, reprit Thôtelier; je 
n'ai qu'une chambre ornée de lit. Les autres sont 
garnies d'un moelleux tapis qui assurément vaut 
mieux que de la plume. 

— Je réclame le lit comme le plus éreinté ! s'écria 
A dénis. 

Ses camarades ne contrarièrent pas le désir du 
musicien, qui s'empara de la chambre ornée du lit. 

Aussitôt couchés, nos aventuriers s'endormirent 
du sommeil du juste; mais vers les trois heures du 
matin ils furent réveillés en sursaut par les cris : 
Au voleur I à l'assassin ! Tous les voyageurs de l'hô- 
tel du Spahi envahirent instantanément la chambre 
d'AIdenis, d'où étaient partis ces cris, et là furent 
témoins d'un spectacle grotesque. Aldenis venait de 



— 100 — 

terrasser Thôtelier lui-même et s'apprêtait à Tétran- 
gler, lorsqu'il en fut empêché par ses amis. On 
s'expliqua de part et d'autre. Cet événement, qui 
avait failli tourner au tragique, résultait d'une mé- 
prise. Des voyageurs étaient arrivés à trois heures 
du matin; l'hôtelier du Spahi, manquant de meubles 
et de linge, avait pénétré à pas de loup dans la 
chambre d'Aldenis pour lui enlever subrepticement 
un vase de nuit et un couvre-pieds, qu'il destinait 
aux nouveaux venus. Mais, en pratiquant cette opé- 
ration difficile, il eut le malheur de réveiller Alde- 
nis, qui en ce moment rêvait de batailles et d'Arabes. 
Le musicien crut qu'il avait affaire à un assassin et 
le traita comme tel. Grâce à Dieu, Thôtelier en fut 
quitte pour la peur. L'explication terminée, chacun 
regagna son lit, en riant de cette aventure. 

Dès sept heures du matin, Jacques ouvrit la porte 
de Fromentin. 

— Qui va là? murmura le poète encore endormi. 

— C'est moi, et j'entre ! dit le zouave. 

— Ah! c'est vous, l'ami; donnez- vous donc la 
peine de vous asseoir 

— Sur votre tapis, n'est-ce pas? dit le zouave. 
J'espère que vous êtes crânement meublé. Un pot à 
tabac et un tapis. Voilà un hôtel bien garni, ou je 
ne m'y connais pas. Cependant, il ne faudrait pas 
s'endormir au sein des délices de Capoue. Vous 
n'êtes plus à Paris, camarade! 

— Mais, à propos, où diable sommes-nous? de- 
manda Fromentin en se posant sur son séant 

— A Maskara, la ville d'Abd-el-Kader, située à 




Je vous apprendrai la manière de battre la laine en mesure. 
(P. 96.) 



— 103 — 

quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer, 
et à quatre mille lieues du Désert, répondit plaisam- 
ment le zouave. 
— Du Désert..., répéta Fromentin pensif; diable! 

— Allons, réveillez-vous, bel endormi, dit Jacques. 
Voici la servante qui vous apporte le champoreau du 
matin. 

— Champoreau! qu'est-ce que cela? 

— Un mélange de café et d'eau-de-vie, de lait et 
de sucre, ça nettoie Testomac, buvez de confiance 1 
Moi je vais, pendant ce temps, réveiller vos cama- 
rades. Nous devons nous entendre pour entrer en 
campagne aujourd'hui même. 

Lorsque les quatre artistes furent réunis, le zouave 
leur fit à chacun la leçon. Il donna à Marcillac tout 
ce qui est nécessaire au dégraissage des effets; fiel 
de bœuf, potasse, alcali, gomme en poudre pour 
lustrer l'étoffe dégraissée, et lui enseigna la manière 
de s'en servir. Passant à Théodore Aldenis, il carda 
un matelas devant lui en moins de vingt minutes. 
Puis il montra à Eugène comment il fallait tirer h 
voix de la poitrine afin de bien souffler aux acteurs 
deMaskara, qui ne savaient jamais leurs rôles. 

— Quant à vous, Pierre Balard, dit le zouave, 
vous cumulerez les importantes fonctions d'écrivain 
public, d'homme d'affaires et d'avocat. Demandez 
toujours dix francs d'avance à ceux qui vous appor- 
teront leurs dossiers. Dix francs d'avance! Toute la 
science des hommes d'affaires est là. 

A ce moment, l'hôtelier entra dans la chambre où 

7 



— 104 — 

étaient réunis les cinq personnages, prit à part le 
zouave et lui dit quelques mots à Toreille. 

— Ohl quelle aubaine! s'écria Jacques. Faites 
monter, corbleu! faites monter. 

— Qu'y a-t-il donc? qu'arrive- t-il? demandèrent 
les artistes intrigués. 

— 11 arrive un client ! s'écria le zouave avec en- 
thousiasme. 

En effet, un individu à figure de fouine parut au 
fond du corridor. 

— A vos appartements, Messieurs ! dit le zouave 
à ses élèves. 

La sortie simultanée des artistes troubla le nou- 
veau venu, qui demanda timidement l-avocat récem- 
ment arrivé de Paris. Le zouave le conduisit dans la 
chambre de Pierre Balard. 

— Ah ! oui, le célèbre Balard, fit Jacques en allant 
au devant du client. 11 est arrivé hier de Paris, et il 
n'a pu s'installer convenablement. Je suis son bros- 
seur, son confident; mais je ne sais pas s'il consen- 
tira à vous recevoir. Il a tant d'affaires! 

— La mienne presse. 

— C'est bien. Je vais le prévenir. 

Le zouave disparut quelques instants et revint 
auprès du client, qu'il introduisit dans la chambre 
d'Aldenis, Qù se trouvait Pierre Balard. 

— Monsieur, dit aussitôt le client, j'ai appris ce 
matin par la rumeur publique qu'un célèbre avocat 
de Paris avait franchi nos murs, et j'accours vers 
vous... J'ai une affaire très-difficile, très-laborieuse... 



— 105 — 

— LaboT improbus omnia vincit, — dit senten- 
cieusement le philosophe. 

-=- Il s'agit d'un terrain, reprit le colon, dont la 
concession m'avait été accordée par l'administration, 
et que la tribu des Hachem-Gharabas a ensemencé 
sans m'en demander l'autorisation. Naturellement j'ai 
pris les récoltes de ma terre; elles me revenaient de 
droit. Mais la tribu, par l'organe de son caïd, a 
adressé une plainte contre moi au commandant de 
place. Un procès m'est fait, et je compte vous charger 
de ma défense. Vous comprenez : il faut prouver que 
les récoltes des Arabes m'appartiennent. 

— Avez-vous entre les mains les titres de votre 
concession? demanda Pierre Balard. 

— Non, je ne les ai pas, répondit naïvement le 
colon; cependant, ne pourrait-on pas prouver que 
le terrain m'appartenait, puisque j'ai enlevé les ré- 
coltes? 

— Diable! le syllogisme pèche par la base. Le 
terrain ne vous appartenait pas de jure ni de facto, 
et la loi exige... 

— Oui, interrompit brusquement le zouave, en 
marchant sur le pied de l'innocent avocat qui allait 
rebuter son client; oui. Monsieur, nous prouverons 
que les Arabes sont des misérables... 

— Des brigands, fit le colon. 

— Des voleurs, reprit le zouave. Leurs récoltes 
ne leur appartenaient pas. Ils ont volé un terrain 
qui ne vous appartenait pas, mais qui aurait pu 
vous appartenir. Nous le prouverons de juro et de 
facto. M. Balard a prouvé bien d'autres choses 



— 106 — 

à Paris. Monsieur ne viendrait pas de Paris pour ne 
rien prouver ! 

— Oh ! je me confie pleinement au talent éprouvé 
de Monsieur, dit le colon, gagné par les paroles de 
Jacques. 

— Votre cause est gagnée d'avance... Mais vous 
n'ignorez pas les usages de Paris. Un petit dépôt 
préalable en numéraire est indispensable pour pre- 
miers frais d'actes, de significations, etc. N'est-ce 
pas, Monsieur? demanda le zouave à l'avocat im- 
provisé. 

— Oui, confirma Pierre Balard. Dix francs seule- 
ment. 

— Dix francs I murmura le client. Diable! si j'avais 
su avant de partir de la maison... Je n'ai que cinq 
francs sur moi. 

— Eh bien! donnez-les, dit vivement Jacques... 
ça passera comme à-compte pour aujourd'hui. 

Le client tira avec précaution une pièce de cent 
sous de sa poche; mais l'œil exercé de Jacques 
découvrit une autre pièce dans les profondeurs du 
gilet du colon. 11 résolut de la lui faire donner. 

— C'est bien entendu. Monsieur, dit le colon en 
remettant l'argent à Balard, vous vous chargez de 
mon affaire. Je vous apporterai demain tous mes 
papiers. 

— Quand vous voudrez. Monsieur, répondit le 
philosophe 

— Ah ça ! Monsieur, dit le zouave en reconduisant 
le client, n'auriez-vous pas, par hasard, de la Hterie 
à refaire... Cet hôtel possède un cardeur de matelas 



- 107 — 

à nul autre pareil... Tenez, le voici, ajouta Jacques 
en ouvrant la porte de la chambre d'Aldenis. 
Celui-ci, stupéfait, ne sut rien dire. 

— Non, non, zouave, je vous le répète, s'écria le 
client, je n'ai pas de mauvais matelas ! 

— Au moins, revint à là charge Tobstiné zouave, 
vos maisons ont-elles besoin d'être remises en état, 
d'être réparées et repeintes à neuf? Voilà votre 
homme! Monsieur Marcillac de Paris, peintre en 
tableaux et en bâtiments. 

— Mes maisons sont nouvellement bâties, répondit 
le colon; je n'ai que faire d'un peintre. 

— Comment, Monsieur, dit le zouave en recon- 
duisant le client, vous, un riche colon , vous portez 
des habits aussi souillés de taches, maculés de vile- 
nies. Venez donc ! Nous possédons dans cet hôtel le 
plus célèbre dégraisseur de Paris. Il va vous nettoyer 
comme un gant. 

Et ce disant, le zouave prit le colon au collet et 
l'entraîna dans la chambre de Marcillac en faisant 
signe à ce dernier de l'imiter. Ils se mirent tous deux 
à savonner, à frotter cet homme des pieds à la tête, 
en disant : 

— Monsieur, que vous étiez dans un triste état ! 
Quel habit immonde! Quel sale pantalon et quel 
gilet ! On ne vous reconnaîtra plus lorsque vous sor- 
tirez de nos mains. Tenez, vous voilà métamorphosé ! 
Regardez-vous dans ce miroir. 

— Merci, Messieurs, dit sans plus de f^çon le 
client en tournant les talons. 

— Pardon! s'écria Jacques, vous nous devez cinq 
francs. 



— 108 — 

— Cinq francs ! Mais je ne vous ai pas demandé ce 
nettoyage, moi! 

— Qui ne dit mot consent, répliqua Jacques. 
Comment! vous marchandez le plus célèbre dégrais- 
seur de Paris, qui vous a mis au net? C'est mesquin. 
Vos vêtements valent le double maintenant. Allons, 
exécutez-vous de bonne grâce. 

— Je consentirais volontiers; mais, vous le savez, 
j'ai oublié de prendre de Targent chez moi. Je me 
trouve au dépourvu. 

— Cependant, dit le zouave, en dégraissant votre 
gilet j'avais cru sentir une résistance sous les doigts. 

— Ah! oui, ah! oui, fit le client, rouge de honte 
et de peur, et mettant la main dans sa poche pour 
s'assurer qu'il n'était pas volé. La voici! la voici! 
Mais c'est hors de prix. 

— Tenez, je vous donne un morceau de savon par- 
dessus le marché, dit Jacques en prenant la pièce de 
cinq francs. 

Le client sortit, complètement nettoyé, de la 
chambre du dégraissage, jurant, mais un peu tard, 
qu'on ne l'y prendrait plus. 

— Eh bien ! mes amis, dit le zouave aux artistes, 
vous voilà à la tête de dix francs. Ne désespérez 
jamais de la Providence. Aide-toi, le ciel t'aidera! 
Ah çà ! tenez- vous sur vos gardes. Je vais faire an- 
noncer aujourd'hui dans la ville, par l'embouchure 
de mon ami le trompette, que les habitants de 
Maskalli trouveront à l'hôtel du Spahi une cargaison 
d'industriels et d'artistes parisiens : teinturiers, dé- 
graisseurs, cardeurs de matelas, peintres en bâti- 




^'I 



Aldenis venait de terrasser Thôtelier lui-même et s'apprêtait 
à rétranglcr. (P. 99.) 



— 111 - 

ments, hommes d'affaires, professeurs de belles- 
lettres et de philosophie, etc. Les travaux ne vous 
manqueront pas, je vous en réponds. Voyez, j'ai 
semé ce matin seulement la bonne nouvelle, et nous 
avons déjà récolté un client ! 

— Quel homme étonnant vous êtes I dit Marcillac 
au brave Jacques. 

— Non, pas un homme étonnant, répliqua Jacques, 
mais un vrai zouave, je m'en fais gloire, également 
propre à battre Tennemi et à se tirer d'affaire dans 
la pratique industrielle de la vie civile ! Tête, bras 
et jambes toujours en avant ! 

— Mais enfin, dit Marcillac, pourquoi vous dé- 
vouer ainsi à notre cause? Qu'avons-nous fait pour 
que vous vous intéressiez si fort à nous? 

— Est-ce que je sais, moi ! Je vous ai vu hier au 
soir exposés, avec votre inexpérience et vos illusions, 
à mourir de faim, et, ma foi, j'ai voulu me mettre 
en travers du destin! Et puis, vrai! votre physio- 
nomie m'a plu au premier coup d'œil. C'est peut-être 
parce jue vous êtes de beaux, de fringants jeunes 
gens, tandis que je suis vieux comme Hérode. J'ai 
besoin de m'attacher à quelqu'un, à quelque chose. 
Je m'ennuie... Il y a longtemps que je n'ai tripoté les 
Arabes. Après tout, quoi ! une bonne action, par-ci, 
par-là, rachète quelque vieux péché, vous com- 
prenez. . . la balance. . . Au diable l'explication ! Est-ce 
qu'on se rend compte du pourquoi et du parce que 
de ces choses-là! Je vous aime et je vous servirai 
tant que je pourrai, voilà la chose I 

— Vous êtes notre sauveur, maître Jacques, s'écria 
Marcillac. 



— 112 — 

— Oh! pas tant d'épithètes. Songeons à Faction. 
Vous, le héros de la teinture, à vos baquets. Vous, 
Thomme d'affaires, à votre bureau. Vous, Aldenis, 
au tricotage de vos matelas. Quant au seigneur 
Fromentin, je vais le présenter inunédiatement au 
directeur du théâtre de Maskara, qui a besoin d'un 
souffleur. Allons, les enfants, bon courage et joyeuse 
humeur! Tête, cœur, bras et jambes toujours en 
avant ! 

Sur cette dernière parole, le zouave prit le bras du 
poète et sortit avec lui de Thôtel du Spahi. 

Eugène Fromentin fut agréé par le directeur du 
théâtre de Maskara. Le soir même, il soufflait les 
Premières amours de M. Scribe, à la satisfaction 
générale des artistes. Le lendemain, il dut jouer un 
rôle de comparse dans un ballet, car la troupe du 
père Laurenton était assez pauvrement composée. Le 
machiniste jouait les seconds comiques; la première 
amoureuse dansait le pas de deux avec le jeune pre- 
mier, un fort beau maréchal-des-logis des spahis. Un 
artiste de la troupe du père Laurenton devait être 
universel : jouer la tragédie, le drame, la comédie 
et le vaudeville, chanter Fopéra, danser le ballet, 
doubler, souffler et figurer au besoin. 

Fromentin eut d'abord beaucoup de mal à tirer 
de sa poitrine la voix de ventriloquie des souffleurs 
de théâtrej en outre, sa position dans le trou de 
Forchestre était fort gênante; mais il trouva d'a- 
gréables compensations à ces petites misères du 
métier. Avant le lever du rideau, les aétrices pre- 
naient leur voix la plus caressante pour lui recom- 



- 113 — 

mander tel ou tel passage de la brochure : et lorsqu'il 
était retiré au fond de son antre, il pouvait admirer 
les tibias et les pieds mignons de ces dames, si bien 
qu'à force de contempler aux feux de la rampe le 
pied cambré d'une actrice espagnole qui jouait les 
ingénues, le poète-souffleur en devint amoureux fou. 
Il passait sa vie au théâtre, il y couchait, il ne voyait 
plus ses amis de Thôtel du Spahi, Ceux-ci, de leur 
côté, trimaient furieusement. 

Grâce au trompette de zouaves, les clients étaient 
venus en nombre. Aldenis maugréait toujours contre 
sa position sociale de cardeur de matelas ; il se plai- 
gnait d'une toux causée par la poussière de la laine. 
Quant à Marcillac, il s'acquit bientôt à Maskara une 
réputation d'excellent teinturier-dégraisseur. Il eut 
spécialement la clientèle des fils d'Israël. Tous les 
juifs qui ne s'étaient pas fait nettoyer depuis Moïse*lui 
apportèrent turbans, vestes, culottes, caftans. Mais 
la roche Tarpéienne est près du Capitole. La pré- 
somption perdit Marcillac. Se croyant sûr de son 
talent, il entreprit de dégraisser avec de l'alcali une 
magnifique robe plaquée d'or et la brûla. 

Cette robe de juive valait au moins quinze cents 
francs. Lorsqu'il la reporta à son propriétaire, la 
femme Salomon menaça Marcillac du poing, l'injuria 
en hébreu, lui fit une scène qui se serait terminée 
d'une façon si dramatique, une jeune fille n'était 
venue se placer, nouvelle Sabine, entre les cham- 
pions. C'était mademoiselle Salomon elle-même, 
pianotant agréablement et parlant purement la langue 
française. Elle désarma le fougeux Marcillac, par sa 



— 114 - 

parole harmonieuse, autant que par sa ravis3ante 
figure du plus pur type Israélite. Le teinturier-dé- 
graisseur se retira en emportant dans son cœur cette 
angélique apparition. 

Marcillac croyait sa malencontreuse affaire ter- 
minée, lorsqu'il reçut une assignation à comparaître 
devant le commissaire civil pour avoir à payer deux 
mille francs de dommages-intérêts comme indemnité 
de la robe brûlée. Grande rumeur dans la colonie 
artistique. Comment se tirer de ce mauvais pas? 
Deux mille francs à payer ! Jamais les quatre amis 
ne réaliseraient pareille somme. Cette nouvelle 
atterra le zouave Jacques lui-même ; il ne parlait de 
rien moins que de désosser le juif Salomon. Enfin on 
prit un parti; il fut décidé que Tavocat Pierre Ba- 
lard défendrait Marcillac. 

Le jour des débats, une nombreuse assistance, 
attirée par Tétrangeté de la cause, assiégeait la barre 
du commissaire civil. Maître Salomon se présenta 
armé de la robe, pièce de conviction du délit, 
exposa ses griefs, réclama chaudement ses dommages- 
intérêts, s'écriant qu'il n'aurait pas donné la robe 
de sa femme pour dix mille francs. Il pleura, il 
émut l'auditoire. A son tour Pierre Balard, le dé- 
fenseur de l'inculpé, se leva. Il ouvrit la harangue 
par des considérations philosophiques, fort étrangères 
au dégraissage, sur les costumes de l'antiquité 
grecque et romaine, qui lui valurent de nombreux 
rappels à l'ordre de la part du commissaire civil. 
Ces, interruptions le troublèrent et jetèrent une 
grande confusion dans sa plaidoirie. 



- 115 - 

S'apercévant que son ami le perdait bel et bien, 
Marcillac demanda la parole. Il convint avec fran- 
chise de la brûlure de la robe, contesta la valeur du 
donamage causé, et termina son allocution en disant 
qu'il lui était impossible de remettre deux mille 
francs au juif, mais qu'il lui offrait, en revanche, 
d'épouser sa fille sans dot. Cette conclusion fort 
inattendue provoqua un rire homérique dans l'as- 
semblée. 

— Ne riez pas, messieurs ! s'écria Marcillac avec 
une imperturtable gravité ; mon père possède deux 
châteaux avec ponts-levis et mâchicoulis sur les 
bords de . la Garonne ; ma tante maternelle ne con- 
naît pas l'étendue de ses terres, et, dès que je serai 
rentré en grâce avec mes parents, il me sera facile, 
si ma proposition de mariage n'est pas agréée de la 
plaignante, de donner deux misérables billets de 
mille francs! 

Ces affirmations hardies arrêtèrent les moqueries 
de la foule. Le juif Salomon lui-même considéra 
d'un air d'intérêt l'homme qui se proposait de deve- 
nir son gendre. 

— S'il n'était pas chrétien, murmura-t-il. Au sur- 
plus, c'est à voir. En attendant, je me désiste. 

Le commissaire civil, désarmé, acquitta Marcillac 
de la plainte portée contre lui, en lui recommandant 
cependant de ne pas brûler, à l'avenir, les robes, 
sous prétexte de les nettoyer. 

L'aventure de la robe juive popularisa Marcillac 
à Maskara. Ses amours furent commentées, cou- 
rurent de bouche en bouche Marcillac se piqua au 



-116 — 

jeu. S'étant rendu à une soirée donnée par le com- 
mandant de place à la population de Maskara, il 
eut le bonheur de causer et danser avec la belle 
Rachel Salomon. Dès lors il passa àTétat d'amou- 
reux fou comme son ami Charles Fromentin; mais 
le poète ne manœuvra pas aussi bien que Marcillac. 
Il eut Fimprudence de s'aliéner le public en défen- 
dant publiquement Tactrice espagnole contre le 
public. Un soir qu'on la sifflait à outrance, Fromentin 
surgit impétueusement de son trou de souffleur, 
d'où il n'aurait jamais dû sortir, et harangua le par- 
terre d'une manière inconvenante. 

— A ta niche! à ta niche! lui cria le public. 
Cette sortie insolite le couvrit de ridicule et lui 

valut un duel. Heureusement, Jacques le zouave 
arrangea l'affaire. Mais l'actrice sifflée dut quitter 
Maskara; elle se rendit à Barcelone, où Charles 
Fromentin l'accompagna contre le vœu de ses amis. 

Une pierre de l'édifice enlevée, le reste croule. 
Bientôt l'association des artistes se démembra com-- 
plétement. Marcillac épousa Rachel la belle juive 
et suivit la famille Salomon, qui allait résider à 
Constantine. 

Aldenis, de plus en plus dégoûté du cardage, s'en- 
gagea dans la musique militaire à Mostaganem. 
Pierre Balard fut le seul qui tint ferme à Maskara, 
à la grande satisfaction du bouave, que ces départs 
successifs avaient attristé. 

— On ne vous enlèvera pas, philosophe, comme 
ces étoumeaux de Fromentin et de Marcillac, disait-il 
souvent à Pierre Balard. 




En ciîet, un individu à figure de fouine parut au fond 
du corridor. (P. 104.) 



— 119 — 

Le zouave se trompait. 

Après un éclatant insuccès devant le tribunal du 
commissaire civil, Pierre Balard, qui avait quelques 
connaissances en médecine, se fit docteur consultant 
des indigènes. 

Il réussit dans cette nouvelle profession. Les 
Arabes des plus riches tribus renvoyèrent chercher 
fréquemment. Une Mauresque de Cacherou réclamait 
souvent sa présence, quoiqu'elle ne fût pas le moins 
du monde malade, causait quelques instants avec lui 
et le payait avec générosité. 

Pierre Balard cherchait vainement à comprendre 
le sens caché de cette étrange conduite, lorsque Tex- 
plication lui en fut donnée un jour par la négresse 
de la Mauresque, qui lui apporta un riche costume 
arabe et lui dit que sa maîtresse les attendait au ravin 
des Lauriers-Roses de la plaine d'Eghris, pour partir 
ensemble au désert. Le philosophe fut si stupéfait 
d'avoir inspiré cette passion, qu'il chaussa machi- 
nalement les babouches et se laissa vêtir sans oppo- 
sition par la négresse du reit, du haïk, du burnous. 

— Cela tient des Mille et une Nuits, pensait-il.- 
Pourquoi n'obéirais-je pas au destin. Je n ai plus 
damis àMaskara. Le sort en est jeté! Allons étudier 
les mœurs des Bédouins au désert ! 

Et le philosophe Pierre Balard, soudainement 
métamorphosé en Arabe, suivit la négresse au ravin 
des Lauriers-Roses. 

Lorsque Thôtelier du Spahi apprit à Jacques le 
départ de Pierre Balard, le zouave s'écria furieux : 

— Oh! les Juifs! les Espagnols! les Arabes! Ils 

8 



— 120 — 

m'ont enlevé mes amis 1 Ils me le paieront cher à la 
première occasion. 

Cette explosion de colère passée, le zouave, resté 
seul, se mit à pleurer comme un enfant sur ses 
élèves qu'il ne devait plus revoir. 

Ainsi ces quatre compagnons, après avoir juré de 
rester unis jusqu'à la tombe, s'étaient séparés au 
premier choc de la passion, comme les grains de 
poussière que le tourbillon disperse dans l'espace; 
et ce voyage, qui avait conunencé par l'enthou- 
siasme, l'union, la misère et la gaité, finit par l'isole- 
ment, la fortune et la tristesse. N'est-ce pas la vie en 
abrégé? 



TROISIÈME PARTIE 



LA FAHTASIA DU RAMADAH 



« ÀahA! aahA! aahô! Plas vite encore, 
mon coursier. Tues agilecomme la panthère» 
gracieux comme la gatelle; tu bondit comme 
le lion; le feu Kort de tea naseaux. Aahâ, 
aahô, le paradis est à nous. Vole an sep- 
tième ciel du prophète. » 

{Légende arabe.) 



Oui, elle a jeûné pendant une lune entière; oui, 
elle a suivi, jusque dans ses prescriptions les plus 
cruelles, la loi de son prophète, cette race austère et 
croyante, fille dlsmaël le bâtard et le maudit; — 
oui, pendant trente jours, de Taurore au couchant, 
elle s'est abstenue de tout aliment. — Effrayantes 
macérations, qu'elle seule au monde puisse sup- 
porter avec cette résignation et ce stoïcisme dignes 
deTantiquitél 

Mais voyez s'illuminer tout à coup de rayons de 
gaîté toutes ces physionomies mortes, tous ces 
visages hâves et anguleux, aux rides creusées par 
la maigreur et la faim. C'est que la dernière heure 
du ramadan a sonné 1 Aussitôt des troupes de nègres 



— 126 - 

font irruption dans Maskara. Ils vont de porte en 
porte en criant, dansant, faisant un infernal chari- 
vari; les uns frappent sur de grosses caisses, avec 
un bambou, trois coups précipités d'une étemelle 
monotonie, les autres battent des mains de petits 
tams-tams de forme cylindrique, qu'ils retiennent 
sous Taisselle, tandis que ceux-là remuent vivement 
d'énormes castagnettes en cuivre, ressemblant assez 
à des bouches de soupape, rendant un son discordant 
comme des casseroles en ré^^olution, et que ceux-ci 
pivotent sur eux-mêmes avec la rapidité d'une toupie. 
Les deux nègres qui tourbillonnent sont entourés de 
musiciens, dansant alternativement sur le pied droit 
et sur le pied gauche, se baissant et se relevant en 
cadence par mouvements convulsifs. Les Arabes ou 
les juifs qui sont l'objet de ces honneurs ne sont 
délivrés du vacarme diabolique des nègres qu'après 
leur avoir donné un boudjoud. 

La dernière heure du ramadan a sonné... Quelle 
joie! quel délire 1 II est enfin permis de se nourrir, 
de manger à loisir du couscoussou. On ne saurait 
trop célébrer l'heureux jour de délivrance, la Pâque 
musulmane. Les moukères, entourées de musiciens, 
exécutent la danse du yatagan. Fantasia! fantasia! 
vite la splendide parure du cheval! D'abord sa housse 
brodée de palmes, sa bride lamée d'argent, sa selle 
damasquinée et poinçonnée d'or. Quel luxe! quelle 
magnificence ! Comme le coursier arabe dresse fière- 
ment sa tête intelligente et fine sous ce somptueux 
harnachement ! Comme ses veines, où coule un sang 
impétueux, dessinent leurs lignes sous sa blanche 



- 127 -- 

robe? Orgueil de TArabe, Theureux animal est plus 
choyé que la houri reléguée sous la tente. A la 
femme Tisolement, Fesclavage, la nuit; — au 
cheval les honneurs, les riches draperies, le soleil, 
la fantasia I 

Pour être digne de son coursier, l'Africain a 
chaussé ses larges bottes de maroquin rouge; il 
s'est drapé de son superbe haïck; il a endossé son 
burnous brodé d'arabesques, au capuchon orné d'une 
myriade de glands de soie ; il a coiffé son chapeau- 
pyramide tressé de pailles jaunes et rouges; il a pris 
son yatagan et son fusil au long canon cerclé d'an- 
neaux d'argent, et dont la crosse, petite et très- 
aplatîe, est surmontée d'une grossière batterie à 
pierre, serrée par une vis à rouet, comme les arque- 
buses du moyen âge. 

— A cheval ! à cheval ! et courons au rendez-vous 
général de la fantasia, aux plaines de Maskara. 

Avant de parler de la pièce et des acteurs, quel- 
ques mots du théâtre. 

C'est grandiose et vaste comme la mer. L'admi- 
rable bassin qui entoure Maskara, assis sur une 
éminence, étend au loin ses immenses nappes de 
chaume et de palmiers nains. Elles sont cerclées du 
côté dû désert par des vagues de mamelons, qui 
moutonnent sous le dôme profond d'un ciel dont 
pas une teinte ne trouble Tazur. Au levant, trois 
assises parallèles de granit, comme une trinité de 
monstrueux sphynx, allongent leurs blocs dans la 
vallée. Une chaude et limpide lumière baigne ces 
plaines fertiles, coloriées de mille nuances diverses 



- 128 - 

et coupées par intervalles de larges oasis, chatoie 
sur les roches anguleuses, et comble de grandes 
ombres les ravins des montagnes au-dessus des- 
quelles planent aigles et vautours. 

Mais à rhorizon glissent des armées de nuages, 
poussées par une brise sud-est entre les étroites 
vallées qui fuient en perspectives infinies à travers 
les assises affaissées des monts. Ce sont les belli- 
queuses tribus des Beni-Chougrans et des Hachem, 
qui arrivent à franc-étrier des montagnes du désert. 
En un instant la plaine se tatoue, comme par 
enchantement féerique, d'une myriade de bouquets 
de lys, qui scintillent aux rayons du soleil. Chaque 
sillon vomit un burnous. Tous ces groupes mobiles 
convergent vers un même but et y sont bientôt réu- 
nis. Mais telle est l'immensité de ce théâtre, de ces 
plateaux, vastes comme Thorizon, que cinq à six 
mille Arabes tourbillonnant sur un seul point, se 
confondant dans un pêle-mêle inextricable où une 
foule de teintes légères bariolent le fond blanc des 
burnous, ressemblent à ime fourmilière en travail, 
où chaque insecte remue. 

Quels signes pourraient exprimer la majesté de 
cette nature, au milieu de laquelle Thomme apparaît 
conune un ciron à côté d'un mastodonte? A-ucun, si 
ce n'est l'adoration de ce pauvre nègre tout meurtri 
de fatigue, et qui pourtant oublie la fantasia pour 
remercier Allah. Les curieux le voient prosterné, 
embrassant de tout cœur et à pleine bouche la terre, 
roulant son front meurtri dans la poussière. Il se 
relève à genoux, et, tourné ^ers l'orient, reste im- 



~ 129 - 

mobile, enseveli dans une muette contemplation. La 
chaude lumière qui embrasse ces espaces incommen- 
surables, se joue dans les labyrinthes de ces pro- 
fondes perspectives, ondule avec les lignes aziu^ées 
des monts, éblouit sa vue et son esprit. Ce n'est pas 
un Prométhée ni un idéaliste; il n'a pas le courage 
de soulever le coin du voile qui lui cache la Divi- 
nité; il n'a pas la force de mesurer de Tœil et de 
la pensée les mystères grandioses de la création; 
cette puissance incompréhensible le renverse à terre; 
il retombe accablé de toute la grandeur de Dieu, 
en murmurant un nouvel acte de soumission et de 
respect. Simplicité religieuse, que tu es grande sous 
le ciel 1 

Déjà les chevaux arabes bondissent en vraies ga- 
zelles à travers les palniiers nains; les tribus s'erl- 
chevêtrent, et leurs coursiers, lancés au trot ou au 
galop, forment des cercles, des anneaux, des lo- 
sanges, une foule de figures plus ou moins géomé- 
triques qui se brisent à' peine formées. Mais l'heure 
de la fantasia a sonné, et, à la voix des aghas et des 
caïds, qui jettent deâ sons gutturaux dont les Euro- 
péens ne distinguent que ces syllabes souvent répé- 
tées : Arroi fissaf (marche vite), les Arabes, toujours 
dociles à leurs chefs, viennent se ranger autour des 
bannières de leurs tribus. Et ces chevaux si tur- 
bulents, si emportés tout à l'heure, sont mainte- 
nant d'une inunobilité surprenante : le lion s'est fait 
agneau. C'est là du reste le caractère de la race 
arabe : désordonnée et furieuse dans l'action, pé- 
trifiée dans le repos. La modération bourgeoise du 



~ 130 ^ 

pâle Occident est une vertu inconnue à ce peuple 
du soleil. 

Les cavaliers se disposent en guirlandes sur le 
terrain qui leur est assigné par le commandement. 
Il se forme là un chapelet vivant de huit à dix goums 
et d'une quarantaine de tribus, accourues de toutes 
les montagnes dépendant de la subdivision de Mas- 
kara. Chacune d'elles se compose de cent à cent 
vingt hommes. Ce ne sont que les notables du douar, 
ce qu'on pourrait appeler l'aristocratie arabe, les 
guerriers. Les pauvres, qui n'ont pas eu assez de 
boudjouds pour acheter une monture, en sont ré- 
duits au rôle de spectateurs et de piétons, posture 
de la dernière humiliation pour les Arabes. 

Chaque tribu, — signe distinctif de l'organisation 
politique des Arabes, — a son drapeau qui lui est 
particulier et qui la différencie des autres; ces ban- 
nières, d'une nuance unique, pour la plupart vertes, 
oranges, jaunes ou bleu lapis, sont de soie brochée. 
La hampe est couronnée d'une boule en cuivre doré, 
supportant un croissant d'argent. Dans l'ampleur 
de l'étoffe, une main, invariablement brodée de soie 
blanche, indique de ses cinq doigts un mot mysté- 
rieux qui doit préserver la tribu ou le goum de Tin- 
fluence du djinn, du mauvais esprit. Celui qui porte 
le drapeau, — très-haute dignité, — est vêtu d'un 
manteau écarlate. Toutes ces bannières, de nuances 
très -vives, flottant au-dessus de blancs escadrons 
arabes, produisent un effet enchanteur. 

Nous pouvons nous approcher sans danger pour 
admirer de plus près ces Africains, majestueusement 



— 131 — 

drapés dans leurs manteaux, fièrement campés sur 
leurs selles, dont les deux extrémités très-relevées 
leur emboîtent Fabdomen et les reins, tandis que 
leurs pieds sont chaussés à Taise dans leurs larges 
étriers. Tous ces cavaliers, dont les figures sont 
visiblement amaigries et parcheminées par le jeûné 
du ramadan, regardent avec admiration leur chef, 
leur agha, qui se tient à quelques pas devant eux. 
Il est facile de deviner qu'ils ne supportent pas Tau- 
torité à la manière occidentale, mais qu'elle est pour 
eux une religion, qu'ils Taiment et la respectent 
sans prêter la moindre attention à ses nombreux 
écarts ou à ses actes d'arbitraire. 

Aussi quelle magnificence, quel luxe éclatant 
couvre la personne vénérée de l'agha ! Son chapeau- 
pyramide est couronné de plumes d'autruche; son 
burnous, de la laine la plus fine, d'une blancheur 
immaculée, est à moitié couvert d'un autre man- 
teau de drap rouge dont les plis retombent à profu- 
sion sur la croupe de son admirable cheval à la 
crinière ondoyante, à la belle encolure, qui porte 
orgueilleusement la tête, et semble comprendre de 
quel précieux fardeau il est chargé. La selle n'est 
qu'un massif d'or, de brillantes arabesques; les 
brides et les étriers sur lesquels reposent les bottes 
de l'agha sont plaqués d'argent. La poignée de son 
yatagan recourbé est incrustée de pierreries, et la 
crosse de son fusil sillonnée de serpents diamantins. 
Toutes les richesses luxuriantes et prodigues de 
l'Orient sont accumulées sur cette magnifique statue 
équestre. 



- 132 - 

On bat aux champs pour signaler Tarrivéé des 
troupes françaises. Les spahis, en grande partie re- 
crutés parmi les Arabes, ouvrent la marche, et les 
chasseurs la ferment. Au milieu défilent un régi- 
ment de ligne et le 1*' bataillon d'Afrique (compa- 
gnie de discipline) qui porte le glorieux trophée de 
Mazagran. Ce drapeau criblé de balles, réduit en 
charpie, inspire à tous les Français qui le voient 
une sainte émotion, le légitime orgueil d'appartenir 
à une nation qui compte dans ses annales de tels 
faits d'armes; et le philosophe est heureux de pen- 
ser que rhéroïque défense de Mazagran a été faite 
par des hommes mis au ban de l'armée, par des dis^ 
ciplînés. 11 ne faut jamais désespérer d'un être chez 
lequel la grandeur et la dignité originelles de la 
créature de Dieu restent toujours empreintes d'un 
signe ineffaçable. 

Mais un grand mouvement se fait dans les tribus, 
qui, pour laisser place aux bataillons français, sont 
contraintes de briser leur anneau et d'élargir leur 
zone. Elles galopent alors en masse avec une telle 
rapidité, que leur bannières ressemblent à des mâts 
de navires glissant sur l'onde. C'est à peine si, d'un 
morne élevé, le spectateur peut suivre ces évolu- 
tions; la plaine n'offre plus à l'œil ébloui qu'un 
vaste incendie. Les rayons solaires éclaboussent sur 
les yatagans, les fusils, les brillants harnachements 
des chevaux. Ce n'est partout qu'or et argent ruis- 
selant dans les flots de lumière; la nature a en- 
flammé tous ses tons, les montagnes sont effacées 
et noyées par les teintes dorées. Rien ne peut don- 



— 133 - 

ner une idée de cette lumineuse fusion, de cet enfer 
africain. 

Les spahis, couverts de leurs manteaux écarlate, 
qui ressortent vivement sur les blanches draperies 
des Arabes, se placent à quelque distance de leurs 
compatriotes, dont ils sont plus redoutés qu'aimés. 
L'ombre légère du tableau est faite par les lignes des 
régiments français qui se portent en face des tribus. 
Toutes ces troupes ne prendront pas de part active à 
la fantasia ; ce drapeau mutilé de Mazagran, ces ca- 
nons qui allongent signifîcativement leurs gueules, 
ces bataillons et ces escadrons disciplinés et alignés 
au cordeau, ont Tutile but de convaincre les Arabes de 
la puissante valeur de leurs conquérants, dans le cas 
où ils s'aviseraient de changer en guerre sérieuse les 
combats simulés auxquels ils vont se livrer tout à 
rheure. 

Le général, commandant la subdivision de Maskara, 
arrive, suivi de son état-major. Il parcourt au galop 
le champ de manœuvre sur son cheval Isabelle , et 
commence la revue des tribus, qui, à son passage, 
élèvent en son honneur des colonnes d'encens en 
tirant en l'air des coups de feu. Les nuages de poudre, 
qu'aucune brise ne repousse, forment au-dessus des 
Arabes un ciel brumeux. 

Cependant la foule de curieux presse, de ses flots 
impatients, la banderole circulaire formée par les 
escadrons arabes et les troupes françaises. La plaine 
est couverte de tentes et de groupes; les tribunes 
regorgent de dames. On attend anxieusement le si- 
gnal de la course, qui a été tracé sur un terrain d'une 



— 134 — 

lieue de longueur, et dont le point de départ et le 
but sont marqués par des trophées de feuillages 
couronnés de drapeaux tricolores. Enfin le canon 
retentit et aussitôt une foule de cavaliers volent sur 
la pelouse 

Qui n'a. pas vu de levrettes lancées dans une 
plaine sur un lièvre, qui n'a pas fait sortir de son 
gîte un cerf effrayé, ne peut pas se faire une idée de 
la vélocité de ces petits chevaux arabes, se ramas- 
sant sur eux-mêmes et se détendant avec une fougue 
furieuse. Le sol s'enflamme sous leurs pas; leurs cri- 
nières flottent en désordre et se mêlent aux draperies 
de leurs cavaliers. Les concurrents se suivent égale- 
ment, se mesurent et se pressent jusqu'à la moitié de 
la course; mais alors deux coureurs plus agiles se 
détachent du gros de la troupe. 

Les têtes ardentes de leurs chevaux sont au même 
niveau. Le noir a plus de feu, mais le blanc plus de 
mesure et de nerf dans son galop. Trente mètres seu- 
lement les séparent du but. Lequel triomphera? Les 
deux tribus intéressées ne se contiennent plus, elles 
sortent de leurs rangs malgré les ordres de leurs 
chefs... elles hurlent, jettent des cris sauvages, en- 
couragent du geste et de la voix leurs représentants 
La lutte touche à sa péripétie, et les deux coursiers 
semblent n'en faire qu'un. Ils ne peuvent se dépasser. 
La partie sera-t-elle nulle? Qui l'emportera donc du 
blanc ou du noir? C'est ce dernier. Il franchit d'un 
bond de tigre le dernier espace qui le séparait du 
trophée; mais, à peine arrivé, il tombe à terre et se 
roule ensanglanté : l'Arabe lui avait enfoncé ses 



- 135 — 

longs éperons dans les flancs. Cependant le coura- 
geux animal se relève, il peut marcher encore. Son 
cruel maître reçoit des mains du général le prix du 
vainqueur , un magnifique fusil , et le porte tout 
triomphant à sa tribu, qui manifeste par toutes sortes 
de cris et de contorsions son exubérante joie. 

Un autre escadron volant sillonne la plaine. Cette 
fois se sont les burnous rouges qui montent les cour- 
siers les plus agiles. Les spahis.se serrent de près. 
La victoire doit appartenir à Tun d'entre eux : mais 
une espèce de gnome,, un Marocain nu conmie ver, 
qui, par ruse, s'était un peu écarté de la troupe, coupe 
tout à coup le terrain en diagonale; son cheval, ra- 
pide comme Toiseau, dépasse bientôt ses adversaires 
et arrive le premier au but, à Fébahissement général 
du public. 

Le Marocain, dans son costume par trop primitif, 
surtout pour les spectatrices, se présente devant la 
tribune du général, qui Tadmoneste sévèrement sur 
son inconvenante tenue et cependant lui donne le 
prix : un riche sabre. 

Deux autres courses auxquelles prennent part 
Arabes, spahis et chasseurs suivent celle-ci; ce sont 
toujours les Africains qui remportent la palme et qui 
sont accueillis en triomphe par les vociférations de 
leur tribu. 



IL 



Hélas ! le soleil a ses nuages, chaque chose à son 
ombre ici-bas, toute beauté sa caricature, — sar- 
casme du néant jeté sur la création entière. La 
femme a la vieillesse, les gracieux rires de la joie, 
les grimaces de la douleur, Thomme a le singe, et 
le cheval Tâne... Oui, pardieu! c'est bien d'un trou- 
peau d'ânes qu'il s'agit. 

Toutes les bourriques du pays, — et ce n est pas 
peu dire, — ont été réunies, se sont donné rendez- 
vous pour concourir. Mais , que c'est triste ! Comme 
ces Aliborons échinés de fatigue , le corps tout pelé 
par les caresses du maître, ont un air penaud qui 
contraste avec la fierté de' port du cheval arabe ! Il 
faut une peine infinie et un déluge de coups de ma- 
trak pour les placer en rang. Enfin, après une foule 
d'épisodes comiques, les Arabes sont maîtres de leurs 
montures. 

Le signal est donné.... Mais le départ des ânes est 
accueilli par un rire universel. Au lieu de suivre la 



— 137 — 

ligne directe, ils se jettent de tous côtés, comme une 
fusée qui éclate dans les mains d'un artificier; ils se 
répandent à tort et à travers dans la plaine. Cepen- 
dant trois bourriques d'un esprit plus droit s'ache- 
minent en trottinant paisiblement vers le but. Mais 
tout à coup, ennuyées des coups de bâton que les 
cavaliers leur administrent pour accélérer leur 
marche, elles s'arrêtent en jetant des braiements 
formidables. On a beau les frapper, elles ne remuent 
pas plus qu'une roche. Un Arabe, mieux avisé que les 
autres, triomphe de Tempêchement en chargeant 
Fane sur son dos et en le portant jusqu'aux trophées, 
au milieu des huées et des rires des spectateurs. Ce 
trait d'esprit est couronné de succès. L'Arabe reçoit 
le prix, d'une modique importance, et l'âne se retire 
triomphalement à pied. 



IIL 



Une multitude d'enfants arabes grouillent d'impa- 
tience dans un pêle-mêle où Ton ne distingue que 
deux nuances : celle de leur longue chemise, de leur 
blanche tunique et celle de leur calotte rouge. Ils 
sont du reste nu-pieds. La baguette du commissaire 
est à peine levée qullâ courent en désordre, se cul- 
butant, sautant les uns par-dessus les autres, pour 
arriver plus promptement. Chose bizarre, c'est le 
plus petit de la troupe qui met le premier le pied 
dans l'enceinte et remporte la victoire. Que sa mère 
n'est-elle là pour jouir de son succès! Mais l'absurde 
coutume la retient esclave au gourbi (1). 

Autant les enfants sont faits pour courir, autant 
les hommes paraissent ridicules dans cet exercice. 
C'est ce que nous prouvent des soldats, qui sont 
certes plus gracieux, quand ils chargent l'ennemi. 
La course à pied avec sac et fusil, exécutée par trente 

(1) Hutte, demeure. 



_ 139 — 

militaires, offre pourtant quelque intérêt. G'esl un 
zéphyr (bataillon d'Afrique) qui remporte; mais le 
général, parfaitement instruit des mœurs rusées de 
ces soldats, ordonne de visiter le sac du vainqueur : 
on le trouve vide. Étonnez -vous de la légèreté du 
zéphyr ! Le général ne parait pas enchanté de ce tour 
d'espiègle, et il donne le prix au coureur qui a suivi 
de plus près le zéphyr, à un voltigeur qui avait eu 
la bonhomie de remplir son sac, selon Tordonnance. 



IV. 



Arrièi^e les jeux d enfants.... Ils sont terminés et 
la véritable fantasia commence. La fougue africaine 
se donne libre carrière. Deux cavaliers se détachent 
des tribus et traversent au galop le champ de course 
en faisant tournoyer au-dessus de leur tête leurs 
longs fusils, qu'ils jettent en lair et qu'ils reçoivent 
dans la main droite, en habiles jongleurs. Puis, se 
dressant de toute leur hauteur sur leurs étriers, ils 
placent la crosse de leur arme sous leur aisselle et 
ajustent leur ennemi, pendant cinq ou dix minutes, 
avec une précision admirable, sans paraître le moins 
du monde gênés par la course furibonde de leui's 
chevaux, qui s'animent étrangement aux cris de 
leurs maîtres et bondissent comme des gazelles. 

Ces deux éclaireurs sont suivis de trois, de quatre, 
de huit, puis de dix autres. Enfin, des tribus entières 
s'ébranlent, tournoient comme une bombe dans la 
plaine en répétant l'exercice des premiers cavaliers 



— 141 — 

et faisant retentii' Tair de nombreuses détonations. 
Aussitôt les armes déchargées, les chevaux, rompus 
à ce manège, pivotent sur eux-mêmes et reviennent 
sur leurs pas avec la même rapidité pour reconmien- 
cer une nouvelle charge guerrière. 

Quelle rage anime ces Africains au visage sombre, 
au teint oxydé, aux yeux enflammés par la passion ! 
Quelle sauvage fureur ! Comme ils se précipitent sur 
Tennemi, le yatagan d'une main, le fusil de l'autre ! 
— comme ils manœuvrent à Faise sur leurs chevaux 
rapides! La lutte les exalte. Ils chargent au milieu 
d'une ronde infernale, en jetant des cris aigus, as- 
sourdissants. 

Les tribus roulent comme un tonnerre dans la 
plaine, où Ton ne voit plus que des tourbillons de 
fumée et de flammes, à travers lesquels flottent les 
blancs burnous. Pendant une heure, elles donnent 
ainsi le spectacle de leur ardeur belliqueuse sur ce 
vaste champ de bataille digne des Pyramides. Mais 
les Arabes n'ont pas l'organisation ni l'audace des 
mamelucks; ils ne cherobent pas même à entamer 
les bataillons français. Toute leur tactique consiste 
à charger avec fougue leur ennemi, à tirer avec 
adresse un coup de fusil et à s'enfuir aussi prompte- 
ment qu'ils sont venus. C'est la manière scythe. 
Mais ils ne peuvent se mesurer sérieusement avec 
des troupes disciplinées à l'européenne- Aussi les 
engagements en Afrique ne sont-ils jamais que des 
escarmouches plus ou moins meurtrières pour les 
ennemis de la France. 



V. 



Cependant les coups de feu difninuent; la poudre 
distribuée pour la fantasia s'épuise. Alors une pro- 
cession d'Arabes piétons, au nombre de cinq à six 
cents, traverse gravement le champ de course. Les 
uns portent au bout de pieux aiguisés aux extrémités 
des quartiers de mouton rôti, d'autres des agneaux 
entiers. Ceux-ci sont chargés d'écuelles de couscous- 
sou, ceux-là de marmites en bois remplies d'une 
sauce épaisse autour desquelles dansent follement 
une troupe de nègres et d'Arabes en frappant à coups 
redoublés leurs tams-tams. Tous ces Africains, qui 
vont renouveler sur une grande échelle les noces de 
Gamache, se rendent au point central de la plaine, où 
les rejoindront tout à l'heure les tribus à cheval pour 
célébrer avec eux la fin du jeûne du ramadan. 

L'agha de Maskara fait présenter par ses esclaves 
un mouton entier au général, qui en coupe un mor- 
ceau et le partage avec son convive. Un agneau rôti, 



— 143 — 

c'est le plus grand cadeau des Arabes, leur plus écla- 
tant témoignage d'estime et d'amitié. Aussi faut -il 
bien se garder, à peine de devenir son ennemi mor- 
tel, de refuser cette singulière offre lorsqu'elle vous 
est présentée par un fils d'Ismaël. 

Les détonations ont entièrement cessé. Alors les 
spahis et les chasseurs d'Afrique défilent au trot 
allongé devant le général et son état-major. Les chas- 
seurs, la meilleure cavalerie française, sans contre- 
dit, se distinguent par leur tenue sévère et la préci- 
sion mathématique de leurs mouvements. Pas une 
tête de cheval ne dépasse l'autre. Les rangs restent 
toujours de niveau, alignés au cordeau. 

A leur tour, les tribus défilent au triple galop, 
^toutes brides lâchées, toutes voiles dehors, en tirant 
leur dernier coup de feu C'est la mêlée la plus fou- 
gueuse, le chaos le plus épouvantable qu'on puisse 
imaginer : six mille Arabes chargeant à fond de train 
et se culbutant en hurlant comme des forcenés. Leur 
entraînement et leur joie sauvage tiennent du délire, 
et les longs éperons s'enfoncent dans les flancs en- 
sanglantés des chevaux, qui soulèvent dans leur 
course désordonnée des flots de poussière, sous les- 
quels les spectateurs sont littéralement noyés. C'est 
une véritable apothéose de soleil, de sable et de 
poudre. Les curieux se retirent comme ils peuvent 
de ces nuages enflammés, très -satisfaits, même à ce 
prix, de connaître la fantasia arabe. 



LA 



FANTASIA NÈGRE 



On s'est beaucoup occupé des nègres. Les uns les 
ont condamnes à Tinfériorité morale de par la créa- 
tion, les ont dénigrés systématiquement; d'autres 
les ont vantés outre mesure. A notre avis, le seul 
moyen d'éclairer cette question encore pendante, 
consisterait à faire des études sérieuses sur la cons- 
titution physique et morale, sur les tendances et 
les affinités des divers autochthones de l'Afrique . 
On jetterait ainsi une grande lumière sur le pro- 
blème ; mais il faudrait peindre sur le vif de la na- 
ture. En attendant qu'un audacieux penseur exécute 
ce travail scientifique, nous donnerons un petit aperçu 
des mœurs de la race nègre, aussi capable, selon 
nous, d'évolutions progressives que les races blanche 
ou arabe-indo-européenne, brune ou malaisienne, 
rouge ou américaine. 

C'est un peuple d'enfants, qui a tous les défauts 
et toutes les qualités de l'enfance. Il est sympa- 
thique, doux, enjoué, naïf; suivant toujours les im- 
pulsions de sa spontanéité, de son ardente imagi- 



— 148 — 

nation qui lui montre les choses les plus simples à 
travers un prisme éblouissant, surnaturel; esclave 
de ses sens, s'assimilant aux animaux et ne songeant 
même pas à résister aux terribles ardeurs, aux folles 
passions que lui souffle son climat de feu, vivant 
enfin de la vie instinctive et non de la vie de ré- 
flexion et de raison. 

Sans doute, pour qui ne veut pas se souvenir des 
siècles de barbarie traversés par toutes les nations 
européennes, et ne voit que le trajet fait, le progrès 
accompli, Tespèce nègre semble inapte à toute civi- 
lisation. Elle a d'étranges erreurs, des vices mons- 
trueux. Sous ses tropiques, elle adore encore le pal- 
mier, le rocher, le grain de datte, le léopard, le 
serpent; elle se prosterne encore devant les ridi- 
cules fétiches de sa démence. 

Sur la foi des voyageurs, nous aurions pu vous 
parler d'Abyssins dévorant avec avidité la chair de 
Tennemi vaincu, d'Achantis de Guinée construisant 
des temples avec Targile détrempée de sang hu- 
main; de rois béninois et ibbos qui, assis sur un 
trône de têtes de morts, rendent la justice en faisant 
décapiter les deux parties plaignantes; de fêtes où 
Ton voit un essaim de jeunes -filles danser, devant un 
énorme serpent encagé qui, pour couronner la ré- 
jouissance, est lâché sur la foule; de mille supers- 
titions odieuses, de coutumes extravagantes. Mais, 
sans atténuer en rien la véracité de ces voyageurs, 
nous préférons vous raconter une scène de mœurs 
nègres dont nous avons été le témoin oculaire. 

Les noirs dont il est question viennent de la Gui- 



— i49^— 

née, du cap de Bonne-Espérance, du Soudan, de 
Tombouktou. Jeunes, ils ont été vendus sur le 
marché de TÉgypte ou pris comme des oiseaux au 
filet par des Bédouins du désert, qui les attirent loin 
de leurs cases en leur jetant des coquillages, des 
amulettes, les enlèvent et les vendent a des trafi- 
cants de chaire humaine dont les caravanes sillon- 
nent le sud de TAfrique. Aucun soin n'a été donné à 
leur enfance; à peine nés, ils ont rampé sur la terre, 
qui leur a servi de nourrice, de lit et d'escabeau. 
Et malgré tout, ils sont devenus des êtres robustes, 
gazelles à la course, taureaux au travail. N'ayant 
reçu d'autre éducation que celle de la nature, mé- 
prisés, maltraités, ils n'en sont pas moins recon- 
naissants et dévoués jusqu'à la mort à leurs maîtres, 
tendant la joue gauche quand on frappe sur la droite, 
rendant le bien pour le mal, vrais caniches de l'hu- 
manité. 

Qui ne se sentirait ému de tant de courage et de 
résignation? qui ne se réjouirait de leur joie, les 
voyant danser et s'ébattre follement aux bruyantes 
notes de leurs castagnettes de cuivre et de leurs 
tambourins? 

• Cette facile gaîté, sans cause précise, est particu- 
lière à la race nègre, et la différencie surtout de la 
race arabe, toujours austère et sombre, renfermant 
en elle-même ses impressions, et considérant la joie 
bruyante comme un enfantillage indigne d'êtres sé- 
rieux, de disciples de Mahomet. Par exemple, il 
n'est pas rare parmi les Arabes d'entendre ainsi faire 
l'éloge d'un des leurs : « 11 n'a jamais ri ! » tandis que - 



— 150 — 

si vous rencontrez un nègre sur votre route, à la 
première parole que vous lui adresserez, il vous mon- 
trera ses blanches dents et sourira à vos discours, 
sans les comprendre le plus souvent. 

Dans les heures perdues de notre séjour parmi 
eux, nous avons eu maintes fois l'occasion de cons- 
tater le naturel débonnaire des nègres. Lorsque, 
assis sur une pierre de la fontaine Bab-Aly, nous 
interpellions les indigènes qui venaient puiser Teau 
dans leurs petits chaudrons et en gonfler leur peau 
de bouc, les sectateurs d'Abd-el-Kader et leurs mou- 
kères nous répondaient presque toujours par un re- 
gard ironique ou par deux syllabes sèches : manarf 
(je ne sais pas). Mais de jeunes négresses au torse 
superbement modelé , à peine vêtues d'un morceau 
de toile à larges raies brunes et rouges, serré aux 
hanches par une ceinture de laine, les pieds dans 
Teau de la source jusqu'à la cheville, cessaient im- 
médiatement leur travail et semblaient heureuses 
d'entrer en relation avec nous. Il en était de même 
de leur père ou de leur époux. La plupart d'entre 
eux nous exprimaient, dans leur langage oriental et 
concis, leur satisfaction de voir les Français maîtres 
de cette partie de l'Afrique. En effet, c'est depuis 
notre conquête seulement que les nègres ont été 
relevés de l'esclavage que leur imposaient les 
Arabes. 

Cette race asiatique, orgueilleuse de sa conquête 
et de la révélation de son prophète, placide; austère, 
décalquée sur une pensée d'éternité, contraste sin- 
gulièrement avec le tempérament vif et mobile, le 



— 151 — 

sentiment humble et idolâtre du nègre, véritable 
autochthone de l'Afrique. L'assimilation était im- 
possible entre des natures hostiles à ce point que 
l'Arabe croirait déchoir en s'alliant à une femme de 
couleur. Quelques oasis perdues dans le Sahara 
offrent seulement des exemples de ces unions ré- 
prouvées par la généralité des croyants. Les Arabes 
ont toujours maintenu une démarcation absolue 
entre eux et les peuplades vaincues auxquelles ils 
se sont contentés d'imposer l'esclavage et le Koran. 
On comprend pourquoi les noirs regardent en quel- 
que sorte la conquête française comme une déli- 
vrance, tandis que les Arabes l'acceptent si diffici- 
lement. Les nègres ont une prédilection très-pro- 
noncée pour nous. Dans les contrées de l'Afrique 
limitrophes à la domination française, les nègres 
maltraités menacent leurs maîtres de passer aux 
roumis (chrétiens). On sait qu'ils sont libres en 
Algérie. 

Avec cette nature expansive, cette ardeur à com- 
muniquer leurs sentiments, à échanger leurs pen- 
sées, leurs sensations, comment croire à l'injuste 
malédiction lancée sur les noirs, à leur infériorité 
originelle, à leur crétinisme incurable! C'est im- 
possible. Conmie leurs frères d'Europe, ils sont per- 
fectibles et capables de se transformer sous l'in- 
fluence du progrès et de la science. 

Mais revenons. 

La gent nègre est en grande liesse; elle se livre 
à toutes les extravagances de la fantasia pour fêter 
dignement son nouveau marabout (prêtre). C'est 

10 



~ 152 ~ 

un maboul (fou); aussi est-il vénéré connue un 
santon. 

En Occident, on se prosterne devant la raison; 
en Orient, on adore la folie. Les fous sont les pos- 
sédés de Dieu, dit-on ; un esprit supérieur s'est in- 
carné en eux. Ils ne s'appartiennent plus, ils sont 
rinstrument et le jouet du djinn. De sorte qu'un fou, 
dans ces contrées, peut se permettre impunément 
toutes les excentricités. Il est admis sous les tentes 
les plus riches, le couvert est constamment mis pour 
lui; ses coreligionnaires s'estiment trop heureux 
d'héberger et de secourir l'esprit divin égaré sous 
cette forme humaine. 

Les nègres à cet égard jouissent des mêmes pri- 
vilèges que les Arabes. J'ai connu plusieurs mabouls 
dans la province d'Oran, tous très-inoffensifs. L'un 
d'eux avait la monomanie des déguisements. Un jour 
il apparaissait sous le costume arabe, le lendemain il 
vêtait le paletot français, le surlendemain on le 
voyait en spahis ou en zouave, en juif ou en améri- 
cain . — Tel autre, véritable hercule, — avait la pas- 
sion de décharger les voitures des rouliers et de 
porter de lourds fardeaux. — Celui-ci, du matin au 
soir et du soir au matin, salue le levant, embrasse 
alternativement la terre, ou pirouette sur lui-même 
comme un derviche; celui-là prie pour son émir Abd- 
el-Kader; un autre joue du monocorde, du derbou- 
kah, du rebab, et danse à la porte des malades indi- 
gènes, sous prétexte de les guérir, — superstition 
très-répandue en Afrique. Il n'y a pas de mabouls dan- 
gereux. On ne peut donc les comparer, en aucune 



— 153 — 

manière, à nos fous d'Occident. Ceux-ci héritent des 
vices d'une civilisation complexe où les sentiments 
les plus mobiles, comme les passions les plus hi- 
deuses, sont perpétuellement en jeu. Mais, dans 
l'état patriarcal et religieux de l'Afrique, où trouver 
l'envie, la vanité, l'ambition, ces dépravations du 
scepticisme , ces énervements qui étiolent et démo- 
ralisent les races occidentales? Une tente, un cheval 
et une femme , c'est l'idéal du bonheur. 11 ne reste 
après cela que les jouissances paradisiaques pro- 
mises par le prophète à toutes les âmes dévotes. 

Dès l'aube, la ville est pleine de tumulte, de bruit 
et de poussière. De nombreux musiciens jouant du 
monocorde, des castagnettes et des cymbales, bat- 
tant du tambour à tour de bras, la sillonnent en tous 
sens de leurs gammes stridentes et monotones. Les 
Européens, qui aperçoivent de loin le drapeau nègre 
représenté par un foulard jaune, frangé d'une bor- 
dure verte, vont curieusement au-devant du cortège 
dans les rues de Maskara. 

Une nuée de nègres et de négresses, vêtus de 
leurs draperies les plus éclatantes, accompa^ent en 
vociférant et en sautant convulsivement, comme des 
insensés, trois animaux qui marchent au supplice 
la tête basse et le pressentiment éveillé. Ils vont être 
sacrifiés à la nature, au soleil, et leurs entrailles 
palpitantes, présages des influences climatériques et 
des futures récoltes, diront si la terre fécondée ren- 
dra en abondance les germes qui ont été déposés dans 
son sein. 

L'or, les perles, l'ambre, le corail, les coquillages 



— 154 — 

peints resplendissent sur la peau bronzée de cette 
population. Plus coquettes que les blanches Euro- 
péennes, les filles de Nigritie ont accroché plusieurs 
cercles d'or, de cuivre et de plomb, de huit à dix 
centimètres de diamètre, à leurs larges oreilles; de 
riches colliers s'entortillent en serpent autour de 
leur cou; leurs poignets sont ornés de bracelets 
d'ambre et d'or ; des anneaux d'argent massif appe- 
lés krolkhrall cerclent leurs janabes et tombent sur 
leurs babouches. 

Pour la fantasia nègre, rien n'est trop beau. Elles 
ont vêtu le blanc gandourah , lamé d'or ; elles ont 
drapé le haïck de mousseline, brodé de palmes; 
et enfin le voile à fleurs, qui cache presque entière- 
ment les soieries multicolores enroulant leur tête 
ou dessinant leur taille. La joie dilate leurs noires 
prunelles. Brillantes comme le soleil qui verse sur 
elles ses flammes, elles dansent follement autour des 
victimes. 

Deux nègres tiennent chacun par une corne un 
superbe taureau. Sa robe noire, coupée d'une ligne 
fauve qfc suit l'épine dorsale dans la longueur, l'a 
fait choisir entre ses concurrents. Il est suivi d'un 
bélier, aux cornes frisées en volute, et un bouc 
noir, aussi barbu que Platon le philosophe, ferme le 
convoi funèbre. Ces animaux ne comprennent pas 
trop pourquoi tant de noirs démons se trémoussent 
autour d'eux; ils se défient de cette fête bruyante; 
ils s'avancent très-inquiets, regrettant fort l'étable, 
au milieu des flots d'encens, des aspersions et des 
jonchées de sel que les sacrificateurs leur pro- 
diguent. 



lilr r^'^ \! î^''»» 




-î^ 



La danse du yatagan (P. 158.]' 



— 157 — 

La troupe fait halte devant une mosquée pour 
rendre hommage à Mohanmied, car les nègres d'A- 
frique sont meslems (musulmans); seulement ils ont 
conservé certaines coutumes idolâtres, telles que le 
sacrifice des animaux, antiques traditions que ni 
le temps, ni la religion nouvelle n'ont pu entière- 
ment effacer. 

La procession nègre fait irruption dans la cour de 
la mosquée et s'arrête respectueusement à la porte 
du temple. Le maboul, le marabout nègre, présente 
les animaux contrits à Timan, qui, accroupi sur le 
seuil dans une posture de sphinx, les purifie par ces 
versets du Koran : 



Parmi les animaux, les uns sont faits pour porter des far- 
deaux, les autres pour être égorgés. Nourrissez-vous de ce 
que Dieu vous a accordé et ne suivez pas les traces de Satan , 
car il est votre ennemi déclaré ! 

Allah kébir! Allah kébir! (Dieu est grand!) répètent en 
chœur les nègres. 

La vie de ce monde , reprend Timan , n'est qu'une comédie 
et une frivolité; la vie future vaut mieux pour ceux qui 
craignent. 

Allah kébir! Allah kébir! 

Ces formules dites et redites, un dialogue chanté 
s'engage entre Timan et le maboul, et les assistants, 
conune un chœur de Sophocle ou d'Euripide, ap- 
prouvent les interlocuteurs en chantant de minute 
en minute, c'est-à-dire en enflant la voix et en la 
diminuant brusquement, ce refrain de la foi mu- 
sulmane : 



— 158 — 

— La ilah Allah, Mohammed ou recoul Allah. 
(Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète 
de Dieu). 

Après la prière, la danse du yatagan en honneur 
du prophète, car Tislamisme mêle sans œsse le 
sacré au profane; la foule s'écarte, et deux jeunes 
Arabes, aux vêtements éclatants, paraissent devant 
riman. 

De la main gauche ils tiennent un foulard à 
franges d'or, de la droite un yatagan. Ils dansent en 
mesure aux sons de la musique nègre, s'avancent 
par mouvements saccadés l'un vers l'autre, en se 
menaçant de leurs armes, puis font tourner alter- 
nativement au-dessus de leur tête le mouchoir et le 
yatagan : cercles mystiques, signes de l'hymen et de 
la mort qui doit punir de l'infidélité féminine. 

Les armes et les foulards se croisent, se séparent, 
dessinent en l'air une foule d'arabesques. L'iman 
incline la tête pour témoigner sa satisfaction et 
mettre un terme à la fureur des danses; les né- 
gresses jettent des sgarits (cris perçants), et les 
danseurs, après un quart-d'heure de désarticula- 
tion à rompre un serpent, se séparent et se confon- 
dent dans la foule. Les tambours battent; la cara- 
vane poursuit sa route, l'oriflamme de la patrie en 
tête. 

Les nègres sortent de Maskara, traversent Bab-Aly, 
et s'arrêtent à une source qui coule en deçà du vil- 
lage arabe. C'est le théâtre de la cérémonie. 

Rien de plus imposant que cet autel de la nature. 
Le regard se perd partout, au nord et au sud, du 



— 159 — 

côté de la mer et du désert, au milieu d'une immen- 
sité de montagnes phosphorescentes figurant de gi- 
gantesques pyramides, des sphinx, des ^échelles de 
pierre, et ondulant à Thorizon comme les vagues 
d'un océan. Au-dessous des cases enfumées du vil- 
lage de Bab-Aly, Maskara, entourée de son collier de 
verdure, apparaît avec ses blanches et coquettes 
maisons sur un petit mamelon. Une lumière opale, 
versée par un soleil perpendiculaire, enflamme tous 
les tons et frappe d'éclairs les bijoux des négresses. 
L'âme, émerveillée de ce spectacle grandiose, con- 
fond sa prière avec celle de l'harmonieuse source 
dont les eaux pures comme le cristal, vont tout-à- 
l'heure se teindre de sang. 

Les négresses s'échelonnent sur une montagne 
qui domine en amphithéâtre la fontaine; les plus 
riches occupent le premier rang, les plus pauvres 
le dernier. Parmi celles-ci, plusieurs sont chargées 
de leurs enfants, qui dorment paisiblement sur leur 
dos, dans une sorte de berceau de toile. 

Quant aux nègres, ils forment un cercle de trois 
rangs de profondeur, et placent, de distance en dis- 
tance, des sentinelles chargées de tenir hors de portée 
les Arabes ou les roumis (chrétiens) qui voudraient 
assister à la cérémonie. Néanmoins un thaleh (écri- 
vain français) obtint l'insigne faveur de faire partie 
de la réunion, sous la condition qu'il se déchaussera 
et s'y montrera nu-pieds. Le thaleb se déchausse 
avec empressement de ses bottes et de ses bas devant 
un nègre à l'air narquois, qui l'introduit parmi les 
siens. 



— 160 — 

Les vases contenant Tencens, les parfums, les 
calebasses pleines de sel, les couteaux, tous les 
ustensiles du sacrifice, sont déposés sur les roches 
granitiques, détachées de la montagne par un trem- 
blement de terre, et amenées jusqu'à Torifice de la 
source. 

Alors commence une invocation rehgieuse que les 
nègres exécutent en se tournant vers TOrient et en 
élevant par intervalles les deux mains à la hauteur 
des tempes. Ce préliminaire achevé, la musique 
couvre de ses accents cuivrés les cris, les bêlements 
des victimes, qui sont encensées, parfumées et lavées 
avec des précautions infinies. 

Déjà les poulets blancs et noirs ont été inunolés; 
le sacrificateur tient le bouc couché sur son genou, 
et il s'arme d'un coutelas. Les artistes et les dan- 
seurs s'animent étrangement : ils frappent à coups 
précipités leurs tambours; ils font retentir leurs 
cymbales. Ces notes métalliques, augmentant d'in- 
tensité, exaltent le cerveau des prêtres et des prê- 
tresses qui suivent les opérations du sacrificateur. 
Ce sont des fous, des malades. Selon la ferme 
croyance des noirs, ils ne peuvent être guéris qu'en 
buvant le sang des victimes. Ils exécutent une danse 
extravagante; leurs yeux roulent avec une vitesse 
effrayante dans leur orbite, leurs lèvres grimacent 
la joie de l'hyène. Il faut du sangl C'est le rédemp- 
teur universel ! 

Le couteau est enfoncé dans la gorge du bouc. A 
peine en est-il retiré qu'un nègre maboul se jette sur 
l'animal, s'attache à sa plaie comme une sangsue. 




Un nègre maboul se jette sur l'animal et s'attache à sa plaie 
comme une sangsue (P. 160.) 



~ 163 — 

et boit à longs traits les flots de sang qui s'en échap- 
pent. Pendant que le bouc et Thomme se débattent 
dans le ruisseau rouge, le sacrificateur, penché sur 
le corps de la victime, étudie ses palpitations, la 
fraîcheur ou Timpureté de son haleine, les trépida- 
tions de ses membres pour en tirer augure. Si l'au- 
gure est déclaré favorable, les noirs ne se con- 
tiennent plus; ils se tordent les membres; les 
fenunes répondent à ces bruyantes manifestations 
par des cris aigus, et le prêtre du sang, après avoir 
épuisé les forces du bouc, se relève ivre, se tient 
debout un instant, puis tombe commie foudroyé. On 
Tenlève et on le transporte sur un amas de cailloux. 
Ses amis Tabandonnent là, laissant au soleil, qui 
darde des rayons brûlants, le soin de le guérir ho- 
mœopathiquement de son apoplexie. 

Nous arrivons à la seconde phase de la tragédie. 
Le bélier, parfumé et lavé, subit le même sort, et 
dans les mêmes conditions que le bouc. Le prêtre, 
qui suce sa plaie jusqu'à épuisement, reste ivre- 
mort sur une des pierres de la fontaine. Les nègres 
l'entourent, récitent une prière dictée par leur ma- 
rabout, chant monotone et cadencé, en élevant et 
en abaissant toujours les mains en mesure; puis, 
voyant qu'il ne revient pas à la vie, ils l'abandon- 
nent et se préparent, au son du tam-tam et par des 
danses furibondes, au dernier sacrifice. 

Évidemment l'on touche à la péripétie, car les 
acteurs de cette scène de cannibales redoublent de 
fureur. Le tour du taureau est venu. Il résiste et ne 
peut être terrassé que par des bras vigoureux. 



~ 164 — 

A ce moment s'avance sur le théâtre de Texécu- 
tîon ime négresse jeime et belle, aux formes char- 
nues, aux extrémités fines, à peine vêtue d'un 
gandourah. Elle danse à se briser le corps, et s'a- 
nime extraordinairement, le regard toujours fixé 
sur la victime. Son visage bouleversé traduit une 
horrible expression de férocité; elle se lèche les 
lèvres avec la langue, comme un tigre qui va bondir 
sur sa proie. 

En effet, elle se précipite furieuse sur le taureau 
égorgé par le marabout. Elle aspire voluptueusement 
le sang qui sort en bouillonnant de sa blessure. Mais, 
ô surprise I il se relève, il marche I... Présage des 
plus heureux... La négresse est suspendue sous l'a- 
nimal, la bouche toujours collée à sa plaie, les mains 
accrochées à ses cornes. Un duel horrible s'engage 
entre la prêtresse et le taureau, qui se débat vaine- 
ment sous l'étreinte de ce vampire femelle. Vaincu 
dans la lutte, il tombe épuisé et roule dans le ruis- 
seau en mugissant sourdement. 

La prêtresse se dresse triomphante, les vêtements, 
le visage, les mains, le corps entier, maculés de 
sang. La musique célèbre sa victoire, les femmes 
applaudissent de leurs cris sauvages; hideux spec- 
tacle, qui n'est plus de l'humanité, la sanglante 
bacchante, en délire, se livre à une danse incroya- 
blement folle pour qui n'en a pas été témoin. Les 
nègres dansent avec elle et imitent tous ses mouve- 
ments. Voir les contorsions et les grimaces de ces 
étranges créatures, leur joie féroce, leurs danses 
furibondes, leurs gestes extravagants, l'expression 



— 165 — 

bestiale de leur physionomie, c'est avoir vu Fenfer. 

Enfin la sarabande diabolique cesse; la prêtresse 
du sang, exténuée par le tourbillonnement, s'abat 
comme un cadavre sur une pierre de la fontaine. 
On remporte en triomphe jusqu'à sa case de Bab- 
Aly, devant laquelle se donne le bal du sacrifice, 
présidé par le nouveau marabout. Les trois victimes, 
le bouc, le bélier, le taureau, sont dépouillées, dé- 
pecées en autant de morceaux que de convives. Le 
festin se prépare. En attendant qu'il soit prêt, les 
musiciens appellent à la danse, en frappant sur le 
tam-tam et sur des calebiasses couvertes d'une peau 
légère. 

Aussitôt le rond est formé. Deux nègres ouvrent 
le bal; ils se démènent, en simulant par des figures 
expressives leurs peines et leurs joies, leurs travaux 
et leurs amours, jusqu'à ce qu'ils tombent en épi- 
lepsie. 

Deux jeunes négresses, coiffées par leurs compa- 
gnes du mouchoir de prédilection, leur succèdent. 
Elles sautent alternativement d'un pied sur l'autre, 
en marquant une mesure de trois temps. Leurs 
gestes, d'abord rares, deviennent très -expressifs; 
les musiciens s'enthousiasment; ils chantent en 
jouant et en agitant la tête comme les Chinois de 
porcelaine; ils encouragent ainsi les danseuses qui, 
d'ailleurs, applaudies par l'assistance frappant des 
mains en cadence, redoublent de vigueur et d'en- 
train. Elles prennent alors un nerf de bœuf et sil- 
lonnent de coups leurs flancs et leurs reins, puis le 
jettent loin d'elles pour exprimer des sensation^ 



«ft. 



— 166 — 

plus agréables. Leur pas suit toujours la musique : 
si elle hâte la mesura, leurs mouvements, d'une 
incroyable vivacité, révèlent une vive passion. Elles 
impriment à leur corps une trépidation indicible. 
Une danseuse tombe mourante, hors d'haleine, et 
l'autre la suit un instant après. 

Le même exercice est répété par d'autres négresses 
dont les poses, les figures et les attitudes ne seraient 
assurément pas tolérées par les sergents de ville du 
Château-Rouge ou de la Closerie des Lilas. 

Enfin, un noir vient faire un signe cabaUstique à 
l'assistance. Les musiciens jettent au diable leurs 
instruments, et la foule se précipite sur les mor- 
ceaux de viande à peine effleurés par le feu. 

— Bon appétit, noirs enfants de l'Afrique!.... 
Qu'Allah vous pardonne vos sanglantes folies ! . . . . 



QUATRIÈME PARTIE 



11 



L'ALGÉRIE ROMAINE 



J'ai parcouru les trois provinces deTAlgérie, le Tell 
et le Sahara. Mais ce ne sont ni les oasis, ni les hori- 
zons infinis du désert, ni les majestueuses chaînes de 
montagnes de TAtlas, ni les exubérances et les jeux 
de lumière d'une nature enivrée de soleil qui m'ont 
le plus vivement impressionné, ce sont des aqueducs, 
des tombeaux, des portiques, des temples païens, 
des arcs - de - triomphe en ruines. Qui ne serait 
attendri au souvenir des sombres métamorphoses, 
de la destinée tourmentée des villes romaines de 
l'Afrique? Les premiers chrétiens, dans leur haine 
du génie païen, commencèrent l'œuvre de destruc- 
tion que les Vandales et les Arabes consonunèrent. 
Cependant, les cadavres profanés des géants de 
l'antiquité n'étaient pas entièrement méconnai^s- 
sables. La moitié d'un arceau était restée en équi- 
libre sur le pan d'une muraille, un chapiteau à la 
feuille d'acanthe n'avait été qu'écorné; un fût sup- 
portait la première pierre d'un aro-de-triomphe sous 
lequel avaient passé victorieuses les légions romaines; 



— 172 - 

les inscriptions du lapicide se lisaient facilement sur 
les tombeaux en marbre; grâce à Tindestructible 
ciment romain, les murs d'un temple dédié à Vénus 
étaient encore debouts; statues de divinités païennes 
et de proconsuls dormaient paisibles sur Therbe, 
lorsqu'en 1831 le génie de Tutilitarisme, plus des- 
tructif que les fureurs du chrétien primitif, du Van- 
dale et de FArabe, prit ces pierres, ces grands 
souvenirs lapidaires de Théroïsme et de la beauté 
antiques, et les employa à Tédification de casernes, 
d'églises, de villages; de sorte qu'on bat le tambour 
dans un prétorium, on fait la cuisine devant la 
statue coupée en pierre de taille du Jupiter olym- 
pien, on dit la prière dans le temple de Diane victo- 
rieuse. C'est ainsi que disparaissent les grandes 
choses de ce monde : le marteau et le carnage 
d'abord, l'indifférence, la profanation et l'oubli 
ensuite. 

L'ancienne Rome n'a pourtant pas disparu en 
entier du sol africain, qu'elle avait couvert de ses 
établissements, de ses routes, de. ses aqueducs, de 
ses palais de marbre, de ses monuments, devant 
lesquels nos villages algériens à la Potemkin font la 
plus piteuse figure. Rome ne savait pas s'élever ici 
et s'abaisser là. Aussi belle, aussi riche, aussi forte, 
aussi grande en Afrique que sur ses sept collines, 
partout où elle posait le pied elle laissait l'ineffaçable 
empreinte de son génie guerrier et colonisateur. 

Avec quel bonheur on retrouve, au milieu des 
ruines des villes romaines, devant ces chefs-d'œuvre 
mutilés de l'art antique, l'harmonie, le grandiose. 



— 173 — 

la lumière, la simplicité du plan, la netteté de la 
pensée, le divin enthousiasme de la nature, le senti- 
ment de la véritable force et de la vraie beauté, 
après avoir parcouru nos villes algériennes, mal- 
propres, mal bâties, mêlant les arcades surbaissées, 
les trèfles à Temporte^- pièce, les ornementations 
surchargées des maisons mauresques à Farchitecture 
moderne, roulant dans leurs ruelles obscures une 
foule confuse de chrétiens inquiets et songeurs, de 
juifs dissimulés, de musulmans abrutis, juxtaposant 
des races ennemies sans rapprocher leurs cœurs et 
leurs intelligences, confondant dans le plus triste 
chaos tous les fanatismes et tous les scepticismes, 
toutes les corruptions et toutes les guenilles, toutes 
les laideurs de TOrient et de TOccident. 

C'est en sortant de ce noir Phlégéton, de ce heurt 
homérique de toutes les croyances, de cette Babel 
criarde de physionomies et de costumes multiples, 
que Ton revoit avec des cris d'enthousiasme l'anti- 
quité logique, forte et radieuse, élégante et simple, 
que Ton est tenté de prosterner son front dans la 
poussière des ruines romaines. Là, vibre la lumière, 
règne la sérénité, s'assied la paix, cette précieuse 
paix du cœur et de l'esprit vainement cherchée au 
moyen âge par Dante, fuyant sa patrie avilie, et mon- 
tant le dur escalier de l'étranger. 

Rome ancienne apparaît plus majestueuse au mi- 
lieu des solitudes pensives de l'Afrique, au fond de 
ses ravins et sur ses hauts plateaux, que sur le Tibre 
ou sur les ruines de la Voie Sacrée. Les sites sau- 
vages, le ciel ardent, les aspects énergiques enca- 



— 174 — 

drent et traduisent merveilleusement le génie fier, 
rhéroïsme systématique, la haute stature et la pensée 
vaste du monde romain. Ce n'est pas en Italie qu'il 
faut aller interroger la sibylle antique, c'est en 
Afrique. 

A chaque pas se lèvent sous les pieds du voya- 
geur les souvenirs des luttes herculéennes de l'an- 
tiquité; les armées frémissantes se heurtent les unes 
contre les autres dans les immenses solitudes, les 
montagnes enchevêtrées, les gorges profondes du 
cirque africain que la nature semble avoir formées 
pour que l'humanité s'égorge à l'aise. 

Scipion, Marins, Sylla, César, Théodore, conduisent 
les armées romaines contre Siphax, Annibal, Jugur- 
tha, Tacfarinas, Maures et Numides subissent le joug 
de Rome. Mais un ouragan dévastateur confond dans 
les ruines qu'il sème sur son passage hommes et 
villes, conquérants et conquis. Les horribles Van- 
dales, vêtus de la casaque de buflQe, traînant après 
eux sur de grossiers chariots leurs familles, renver- 
sent les Romains sur les Numides, les chrétiens sur 
les païens, jusqu'à ce que l'épée victorieuse de Béli- 
saire les arrête. Une horde asiatique met fin à la 
domination romaine en Afrique : ce sont les Arabes, 
qui, après avoir terrassé Rome, s'emparent de toute 
l'Afrique, relient en un seul faisceau Berbères, Maures 
et Numides, en leur donnant l'évangile de la ba- 
taille et le paradis des guerriers : le Koran ! en leur 
faisant crier : Malheur aux infidèles I synonyme de : 
Malheur aux vaincus! Puis ils les entraînent avec 
eux, par le détroit de Gilbraltar, contre l'Espagne et 



— 175 — 

contre la France chrétiennes. Charles-Martel et le 
Cid ébrèchent le brillant cimeterre de Mahomet. Les 
Arabes vaincus, reviennent en Afrique, où les suivent 
de près les Espagnols, commandés par le belliqueux 
cardinal Ximenès. Ils s'installent à Oran et dans les 
villes du littoral, jusqu'à ce que les Turcs, unis aux 
Maures, leur fassent regagner l'Espagne le yatagan 
aux reins. Maîtres absolus de leur pays, les Africains 
le transforment en nids de pirates. Ces Maures, si 
chevaleresques autrefois, qui avaient conquis l'Es- 
pagne et avaient entrepris de conquérir la France, 
guettaient la proie chrétienne au passage de la Médi- 
terranée, transformée en coupe-gorge. Mais, en 1830, 
la France rendit la Méditerranée navigable en s'em- 
parant définitivement de l'indomptable Africa. 

Toutes ces phases historiques ont leurs témoins 
irrécusables dans leurs ruines éparses de nos pro- 
vinces algériennes. A défaut de ruines, les princi- 
paux événements de l'Afrique seraient d'ailleurs 
attestés par les indigènes eux-mêmes. 

Un grand nombre d'Arabes et de Kabyles se glo- 
rifient de descendre des Romains. Les tribus kabyles 
surtout, qui sont, en effet, composées des débris des 
anciens conquérants de l'Afrique, montrent une fière 
émulation à établir leur filiation romaine. 

En Kabylie, à la frontière du Maroc ou dans l'an- 
cienne Numidie, le touriste est assez étonné d'en- 
tendre raconter les faits relatifs à l'occupation ro- 
maine, les combats livrés aux Andalous (Espagnols), 
que la tradition, suppléant à l'histoire, a transmis de 
père en fils. 



- 176 — 

Pendant les deux années 1852 à 1854, que j'ai 
passées dans la province d'Oran, j'ai recueilli de la 
bouche des marabouts maures les récits des combats 
vraiments titaniques livrés durant deux siècles par 
leurs coreligionnaires aux Espagnols. De 1509, année 
où le valeureux prélat Ximenès s'empara d'Oran, jus- 
qu'en 1790, époque à laquelle un tremblement de 
terre renversa cette ville et livra les Espagnols 
presque à la merci des Maures, l'histoire n'enre- 
gistre qu'un choc continuel de musulmans et de 
catholiques, une série de massacres, une frénésie 
de batailles à épouvanter l'imagination. L'Iliade et 
les tueries de Salvator Rosa sont des idylles compa- 
rées à ces luttes implacables, qui dureraient encore, 
si la nature elle-même n'était venue congédier les 
Espagnols de la province d'Oran en renversant leur 
Gibraltar, leurs maisons, leurs forteresses, la cas- 
bah, l'imprenable château de Vera-Cruz, placé au 
point culminant d'une abrupte montagne à l'entrée 
d'Oran. Le jour où, friand de ruines, je fis cette 
ascension pour visiter les murailles démantelées du 
Château de Vera-Cruz, je trouvai accroupi sur des 
débris un vieil Espagnol qui avait échappé au trem- 
blement de terre de la nuit du 8 au 9 octobre 1790; 
sur ma prière, il me narra cette catastrophe avec 
une physionomie effrayée et une pantomime drama- 
tique dont le souvenir me frappe encore. Au milieu 
des décombres faits par le tremblement de terre, il 
se livra une horrible bataille entre les Maures, ac- 
courus comme des vautours prêts à se jeter sur des 
cadavres, et les Espagnols qui, restés victorieux, 



— 177 — 

purent se retirer, Thonneur sauf, après avoir signé 
un traité de départ avec leurs ennemis. 

Romains, Maures, Espagnols, Turcs, ont tour à 
tour doniiiné la province d'Oran et y ont laissé la 
trace de leur sanglants débats. C'est à Tlemcen et 
dans ses environs que se voient les plus belles ruines 
romaines de la province d'Oran. Les Romains n'a- 
vaient guère dépassé notre limite actuelle d'occu- 
pation; leur domination s'étendait à peine jusqu'au 
pays occupé aujourd'hui par les Beni-Snassen du 
Maroc. 

A vingt lieues d'Oran, la ville de Maskara, la cité 
d'Abd-el-Kader, offre de nombreuses ruines de pa- 
lais, de mosquées, de maisons mauresques. On voit, 
à la seule inspection de tant de décombres, que le 
Jugurtha ou plutôt le Tacfarinas moderne a livré, 
sur ce terrain, le dernier combat de l'indépendance 
africaine contre la France, héritière de Rome dans 
ces contrées. 

Une singulière croyance des indigènes veut que 
les ruines et les tombeaux contiennent des trésors 
mystérieux dont les clés ou les ipots magiques né- 
cessaires pour ouvrir ces cassettes auraient été per- 
dues depuis les Romains. Ainsi, suivant les Arabes, 
les mausolées des rois maures et numides, que 
l'archéologie africaine compte au nombre de ses 
plus anciens monuments, cachent d'immenses ri- 
chesses. 

A quelque distance d'Alger, près des ruines de 
Tipaza, cette importante ville phénicienne occupée 
par les Romains et détruite par les Vandales, qui 



— 178 — 

était située dans une magnifique baie formée par 
un hardi cap et les montagnes du Chenoua, se 
trouve le kobeur roumia (tombeau de la chré- 
tienne). Ce monolithe, d'un aspect grandiose, qui 
a servi de sépulture conmiune aux rois de Mauri- 
tanie, est formé d'un énorme amas de pierres tail- 
lées, et flanqué de colonnes d'ordre ionique. Il date 
du roi Juba H, qui civilisa les Maures, soumit les 
Gétules, et fut Fami constant du peuple romain. 
Sa tête en marbre, diadêmée, découverte en 1856, 
au milieu des décombres de Fopulente Julia Cœsa- 
rea, qu'il avait fondée, a été déposée au musée de 
Cherchell, où l'on a réuni la statuaire antique trou- 
vée dans cette contrée fertile en ruines romaines. 
J'y ai vu mille fragments de chefs-d'œuvre : Vénus 
sans jambes, empereurs et proconsuls sans* têtes, 
bas-reliefs fendus, chapiteaux brisés, divinités sculp- 
tées et médaillées si nombreuses, qu'à l'exemple de 
Varrus, j'aurais volontiers accusé les Romains d'a- 
voir trente-sept mille dieux. On sort le cœur un peu 
serré de ces hypogées de dieux morts, de ces morgues 
de grands personnages rouilles et écornés, qui ont 
« subi des ans l'irréparable outrage. » 

A Césarée naquit Macrinus, qui assassina Caracalla 
et se proclama sans façon empereur à sa place. 

L'antique et belle Césarée de Mauritanie entoure 
la Cherchell française de ses aqueducs, de ses temples 
renversés, de ses pierres tumulaires couvertes d'ins- 
criptions; près du port se voient les anciens bains 
romains, et sur le bord de la mer les restes d'un 
temple attribué à Amphitrite. Sans respect pour la 



— 179 — 

fille de rOcéan et de Thétis, la Méditerranée a lavé 
de ses flots les inscriptions du temple et réduit les 
archéologues aux hypothèses. 

L'Algérie romaine ne se trouve qu'à Tétat impar- 
fait, morcelé, dans les provinces d'Alger et d'Oran; 
mais elle surgit tout armée dans la province de 
Constantine, l'ancienne Numidie, où le peuple -roi 
avait dû s'installer complètement, rjBlier les villes 
entre elles, construire de nombreuses et larges voies, 
pour déjouer les insurrections réitérées des Numides 
de Jugurtha et de Tacfarinas. Je parle plus loin 
d'Anouna, la mystérieuse cité à moitié debout en- 
core, qui reliait Hippo-Regius (Bône) à Cirta (Cons- 
tantine), et dont l'histoire ne nous a pas même 
laissé le vérrtable nom. Tebessa, l'ancienne Tebeste, 
sur la. frontière de Tunisie, s'est conservée presque 
entière avec ses aqueducs, son élégant arc-de-triom- 
phe de Caracalla, son admirable temple de Minerve 
au portique élancé, qui fut consacré au culte catho- 
lique, en 1856, par M. le grand-vicaire Pavy, au- 
jourd'hui évêque d'Alger. Le grand - vicaire avait 
alors pour escorte des turcos (Arabes engagés au 
service de la France), qui assistèrent bravement à 
la cérémonie de consécration catholique du temple 
de Minerve. Du reste, chaque année, les Arabes 
dignitaires, aghas, caïds, cadis, accompagnent les 
fonctionnaires français à la messe commémorative 
de la prise d'Alger. Les sectaires de Mahomet ont 
aussi leur casuistique. Un agha à qui je témoignais 
mon étonnement du croc-en-jambe qu'il allait don- 
ner au Koran pour garder sa place, d'un rapport de 
dix mille francs environ, me répondit : 



— 180 — 

— Bah ! c'est une messe militaire I 

On voit, par le trait de ce Henri IV carthaginois 
que, dans tous les pays, Fhomme, incomparable 
escamoteur, sait faire adroitement plier ses opinions 
à la nécessité de bien vivre, à la douce violence 
d'accepter des dignités grassement rétribuées. 

Les Arabes de Tebessà se sont servis des maté- 
riaux des ruines pour construire leurs gourbis. Rien 
n'est plus étrange, au premier abord, que ces deux 
civilisations confondues, que cette cité romaine 
transformée en maisons mauresques, en marabouts, 
en mosquées. 

Les ruines, en Afrique, offrent souvent le rap- 
prochement bizarre, la fraternité dans la mort, des 
débris de temples païens, de basiliques chrétiennes 
et de mosquées. Tebessa n'a de rivale dans la pro- 
vince de Constantine que l'ancienne Lambèse, dont 
on voit le prétorium, le portique du temple d'Escu- 
lape, les arcades de Septime- Sévère, de l'empereur 
Commode, et d'autres ruines avec lesquelles on re- 
construit facilement en imagination l'ancienne ville 
où Rome envoyait ses détenus politiques, en quoi 
notre temps l'a imitée. A quelque distance de Lam- 
bessa, on trouve un monument à peu près semblable 
au Tombeau de la Chrétienne de la province d'Alger, 
c'est le Medracen, qui, selon les probabilités, recou- 
vrirait la dépouille des rois de Numidie, dont le 
siège était à Cirta (Constantine). 

Puisque nous en sommes aux monuments funé- 
raires, relatons ici qu'un savant archéologue, après 
avoir découvert à Khemissa une croix unie au crois- 



— 181 — 

sant sur un tombeau païen, a établi que la croix 
n'est pas un signe exclusivement chrétien. En effet, 
au croissant, symbole d'Hécate, la déesse infernale 
adorée à Carthage, qui surmonte les sépultures 
païennes, carthaginoises et romaines de l'Afrique, 
se joint sur quelques tombeaux la croix ansée à la 
main des dieux de FÉgypte, exprimant dans le vieil 
Orient une idée de la vie future. 

Notre province de Constantine, Tancienne Numi- 
die, n'est pas seulement intéressante par sa belle et 
puissante nature, par ses ruines architecturales, par 
ses œuvres d'art antique, par les monuments histo- 
riques dont elle est couverte, mais encore par les 
grandes luttes dont elle fut le théâtre. Tour à tour 
elle a vu la première invasion des Arabes, celle des 
Vandales, égorgeant les chrétiens dans les cavernes, 
dans les grottes de saints sculptées de croix; les 
débats sanglants des premiers hérétiques, donatistes 
et autres, et des catholiques commandés 'par saint 
Augustin; elle a tressailli sous, le pied d'un Scipion, 
d'un Bélisaire, d'un Jugurtha, d'un Annibal; enfin, 
chez elle s'est accompli le dernier épisode du grand 
duel de Rome et de Carthage. Ce Waterloo de l'an- 
tiquité, que les historiens indiquent vaguement sous 
la dénomination de bataille de Zama, a été fixé par 
le conunandant supérieur de Souk-Arras, petite ville 
de notre colonie algérienne, élevée sur les ruines de 
Thagaste, où est né saint Augustin, et aux environs 
de laquelle s'est livrée la bataille de Zama. 

Le conunandant supérieur de Souk-Arras a trouvé 
des preuves matérielles des ruines : les puits qu'An- 



— 182 — 

nîbal avait fait creuser pour étancher la soif de son 
année; il a reconnu en outre que Ksar-Jabeur était 
bien remplacement de Naraggara, campement de 
Tannée romaine. Après avoir dépassé Thagaste et 
envahi la vallée de la Medjerda, Scipion, grâce à la 
cavalerie numide de Massinissa, se porta prompte- 
ment sur Naraggara (Jabeur). Par ce mouvement 
stratégique fort habile, il coupa Annibal, qui avait 
déjà quitté Zama pour marcher vers la Numidie de 
Siphax, son allié, et il le mit dans Falternative de 
livrer bataille ou d'opérer une retraite à travers de 
vastes plaines dépourvues de sources, dans lesquelles 
la cavalerie romaine aurait facilement écrasé Farmée 
carthaginoise. Annibal accepta le combat, et, mal- 
gré ses admirables dispositions, fut complètement 
vaincu, conune on sait. 

En 1858, me trouvant à Souk-Arras, j'eus la curio- 
sité de me rendre à Ksar-Jabeur et de visiter le 
fameux champ de bataille ïetrouvé. J'interrogeai ce 
sol, engraissé des cadavres de milliers de soldats 
romains, numides, gaulois, liguriens, qu'il me sem- 
bla voir ressusciter et se disputer de nouveau l'em- 
pire du monde dans un choc formidable des masses 
heurtées les unes contre les autres. 

Annibal représentait la protestation politique des 
nations contre la conquête romaine. Le général car- 
thaginois avait rassemblé dans son camp les débris 
des peuples terrassés par l'Hercule italien, les avait 
unifiés, disciplinés et poussés de toute la puissance 
de son génie, de toute la force de sa haine contre 
l'ennemi conunun. Qu'il fût resté vainqueur à Zama 



— 183 — 

comme à Cannes, il n'y aurait eu qu'un déplacement 
d'hommes et de choses. Carthage aurait pris des 
mains de Rome le sceptre du monde; le principe 
despotique de la conquête et de Tesclavage qui ré- 
gissent Fantiquité n'en eût pas été affaibli. Mais 
Rome, qui était la nation la plus digne de faire le 
faisceau des temps antiques, ne devait être vaincue 
que par un nouvel idéal, une nouvelle évolution 
morale de Thunianité. 



n 



RUINES & LÉGENDES D'AFRIQUE. 



n n'est pas de spectacle plus intéressant que d'é- 
voquer, après Volney, le génie du passé en parcou- 
rant les plaines et les montagnes de l'Afrique, cette 
patrie née des ruines, ce sol tant saccagé, ce vaste 
cimetière de toutes les races, cette terre maltraitée 
par les barbares qui semble courber son front ridé 
sous les grands et les tristes souvenirs. 

Mes bottes se sont usées sur les ruines qui jonchent 
le sol de la Numidie romaine, aujourd'hui la province 
de Constantine. Mes yeux se sont éraillés a déchif- 
frer les inscriptions latines presque effacées par la 
patte d'oie du temps sur les pierres vermiculées 
comme l'éponge, recouvertes d'orchis. A ce souvenir, 
les chauve-souris des portiques et des temples païens 
s'ébattent encore dans mon cerveau, et la poussière 
des siècles s'amoncelle sous ma plume. 

Ma première excursion aux nécropoles africaines 
fut faite aux ruines de Hammam-Meskoutine (en 
français bains des maudits, des damnés,) thermes 
célèbres où les légions romaines fatiguées par les 



— 188 — 

marches sous un soleil de feu et les combats inces- 
sants, venaient se retremper, réparer leurs forces 
épuisées. Grâce à Tefficacité de ces eaux thermales, 
le soldat mutilé cicatrisait ses blessures, guérissait 
ou du moins était soulagé. C'est ainsi que Rome en- 
tretenait la santé et la vigueur de ses robustes 
armées. 

Les thermes de Meskoutine se trouvent entre 
Bône et Constantine. Je partis de Bône en me diri- 
geant sur Guelma. Rien de pittoresque conmie cette 
route qui traverse rinunense plaine de Dréan, dont 
le regard n'atteint pas les limites et côtoie la ru- 
gueuse échine des monts Edough jusqu'au lac Fet- 
zara, où les contreforts de TAtlas viennent mourir et 
se coucher comme un dromadaire qui s'abat sous un 
lourd fardeau. 

Après avoir dépassé le bourg de Penthièvre, on 
monte la route à pic du col du Fedjouje qui traverse 
Tune des plus hautes chaînes de l'Atlas et se déve- 
loppe parallèlement avec l'ancienne voie romaine 
qui conduisait d'Hippone à Cirta (Constantine). Des 
Arabes faisaient paître leurs bestiaux sur les flancs 
escarpés d'Aïn-Chouga. Le col du Fedjouje rappelle 
un des plus tristes et des plus glorieux souvenirs de 
la retraite de Constantine. Une dernière foià les ba- 
taillons français, décimés à chaque étape depuis Cons- 
tantine, furent attaqués là par une nuée d'Arabes qui 
les criblèrent. Les blessés roulaient dans le ravin 
au fond duquel ils trouvaient la mort. La dame d'un 
capitaine, placée dans un fourgon^ en souleva le cou- 
vercle et regarda avec autant d'intrépidité que de 



— 189 — 

sang-froid les incidents de cette horrible lutte ; elle 
fut heureusement épargnée. Enfin, sortie de la dan- 
gereuse gorge du Fedjouje, la poignée de braves 
échappés à cette sanglante retraite put rentrer à 
Bône. 

La nature, toujours belle, me fit oublier les dou- 
leurs de la guerre. Par une échappée que forment les 
dépressions des mamelons culbutant les uns sur les 
autres, Foeil ravi découvre les flots du lac Fetzara, 
qui reflètent Tazur. du ciel et semblent baigner les 
pieds de TEdough. Sur le lac Fetzara se tuent les 
grèbes à Fimmaculé plumage, dont les coquettes de 
FEurope se font une élégante fourrure. Par une autre 
dépression de mamelons se montre un coin bleu de 
la Méditerranée : c'est Finfini du ciel, de la mer et des 
montagnes. 

Au-delà du Fedjouje, la perspective est aussi belle. 
En sortant du col sévère, le regard se dilate à Finfini 
sur d'immenses espaces et n'est arrêté au sud que par 
les crêtes du mont Taïa, et du côté de Guelma par la 
crête radieuse de la Mahouna, dont la dépression 
évidée fait dire aux Arabes que la jument Borak du 
prophète a laissé sur ce mont élevé Fempreinte de sa 
selle. La Mahouna et d'autres montagnes aux envi- 
rons de Guelma furent le théâtre d'une insurrection 
arabe en 1852, époque assignée pour l'expulsion des 
Français de l'Algérie. Mais Moulessa, le maître de 
Fheure, et Mouledra, le père de la force, n'ayant 
pas secouru les musulmans comme ils l'avaient 
promis formellement aux fanatiques marabouts, les 
Arabes furent encore une fois vaincus et se sou- 
mirent. 



- 190 — 

Le village d'Héliopolis, aux maisons cachées sous 
la verdure des plantes grimpantes, est placé conmie 
un oasis au milieu du désert. Un riche colon d'Hé- 
liopolis a réuni dans son exploitation dQ3 honmies de 
toutes les races : Nègres, Arabes, Italiens, Maltais. 
Les Nègres lui ont créé un magnifique jardin à faire 
pâlir celui du Paradis terrestre. Nous avons vu, sous 
leurs ajoupas aux joncs entrelacés, ces originaires du 
Tombouctou et du Fezzan qui rachètent leurs lai- 
deurs physiques par un courage, un dévouement à 
toute épreuve , et une bonté réelle dont les blancs 
ont depuis longtemps perdu le secret. 

La ville de Guelma, la Calama des Romains, est 
située au centre d'une vaste plaine, au milieu de 
laquelle elle apparaît de loin comme un sépulcre 
blanchi. Les maisons françaises nouvellement édi- 
fiées sur la vieille terre d'Afrique, désharmonisent le 
paysage et impressionnent toujours le voyageur. 

Avant d'entrer à Guelma, je visitai un cirque 
romain à ses portes, le plus entier que j'aie vue en 
Algérie. Presque toutes les assises sont intactes, ainsi 
que ses gradins, les tribunes réservées du proconsul 
et les deux fosses dans lesquelles on renfermait les 
animaux, les lions, les panthères, qui luttaient avec 
les gladiateurs. Le théâtre est entier; il ne manque 
à ces magnifiques vestiges que le spectacle et les 
spectateurs. 

Les ruines romaines abondent à Guelma, elles sont 
si communes que, méprisant l'antiquité comme de 
vrais Yankees, le génie et les habitants les ont uti- 
lisées pour élever maisons et bâtiments de l'État. 



— 191 — 

Je me suis souvent distrait, dans la cour ou dans la 
chambre de la maison où j'étais logé, à déchiffrer 
des inscriptions latines presque effacées sur les murs, 
mémentos en pierre, propres à nous rappeler le 
néant de la vie, et remplaçant avantageusement les 
longs sermons sur la vanité des choses humaines. 

Près de Guelma se trouvent les ruines de Suthul. 
C'est là, s'il faut en croire Salluste, que Jugurtha 
avait enfermé tous ses trésors. Quelques pierres seu- 
lement marquent le souvenir de la Suthul de Jugur- 
tha. Du reste, un auteur a prétendu que Suthul n'a- 
vait été qu'un des faubourgs de Calama. 

Je partis de Guelma pour Meskoutine avec deux 
amis munis comme moi de bons fusils, car plusieurs 
habitants nous avaient conseillé de nous armer, en 
nous racontant l'histoire suivante : 

Un médecin, venu de Paris pour étudier l'organi- 
sation projetée d'un corps de médecins français qui 
devaient être répartis parmi les tribus arabes déci- 
mées par de terribles maladies, voyageait au-delà de 
Mjez-Amar, en compagnie de l'un de ses confrères de 
Bône et de quelques spahis, lorsque les chevaux bon- 
dirent en passant à côté d'un magnifique lion noir 
couché sur le bord de la route. Les chevaux passè- 
rent vite. Mais le médecin parisien émit l'avis coura- 
geux de faire volte-face, et d'aller s'assurer si ce lion 
était en pierre, comme le lion des Tuileries, ou de 
chair et d'os. Ce qui fut dit fut fait. Les spahis char- 
gèrent leurs fusils, et l'on revint se poster en face du 
lion, à quelques pas de lui. Ainsi toisé et lorgné, 
l'animal, troublé dans ses méditations, se mit sur 



<i 



— 192 — 

son séant et regarda avec la même curiosité nos in- 
discrets. C'était surtout un magnifique mulet de la 
compagnie des spectateurs que le lion noir guignait 
avec prédilection, et auquel il n'aurait pas tardé, 
sans doute, à prouver toute sa sympathie. Mais nos 
spectateurs coupèrent court à Tentrevue et tour- 
nèrent le dos au lion, qui, n'ayant pas encore satis- 
fait sa curiosité à leur égard, les suivit l'espace de 
trois kilomètres en véritable chien caniche. Voyant 
que nos voyageurs étaient infatigables et qu'ils 
fuyaient toujours comme un mirage du désert, le 
lion noir renonça à sa conduite et disparut. 

Malgré les sinistres prédictions, nous ne fîmes pas 
de mauvaise rencontre, et nous pûmes nous aban- 
donner en toute sécurité aux charmes de la nature 
africaine. Je ne l'ai jamais vue plus splendide, plus 
grandiose et plus séduisante que dans le trajet de 
Guelma à Meskoutine. 

La Seybouse, que nous côtoyons, roulait ses eaux 
couvertes de lauriers-roses dans une verte vallée 
plantée d'oliviers. Dès que nos chevaux eurent passé 
la rivière à gué, la nature changea de caractère, et 
nous nous trouvâmes comme des fourmis perdues 
au milieu d'un pâté de montagnes, contreforts du 
Petit- Atlas, dont les pics les plus élevés poignardent 
l'horizon, tandis que les autres mamelons fuient en 
perspectives infinies du côté du désert. Pas un être, 
pas une âme ne venait animer ces sauvages solitudes, 
autrefois parcourues par les armées romaines bardées 
de fer, et par les Numides de Jugurtha et de Tacfa- 
rinas. Une maison abandonnée vous ramène brus- 



— 193 — 

quement de Tantiquité aux temps modernes : c'est 
Torphelinat de Mjez-Amar, refuge des orphelins 
laissés par les colons de la province de Constantine, 
et dirigé par des curés, des Augustins et des Au- 
gustines, qui n'ont malheureusement pas su mener 
à bien ce magnifique établissement. Pauvres orphe- 
lins de Mjez-Amar, qu'êtes-vous devenus depuis 
votre dispersion? Je fis entrer mon cheval dans 
la cour de Torphelinat abandonné, où poussait drue 
rherbe au pied d'une croix de fer rongée par la 
rouille. 

Pendant que j'étais resté le cœur serré devant 
cette ruine de la civilisation française, mes amis 
s'étaient arrêtés, de leur côté, au pied du fameux 
mamelon pris et repris par les Français et les Arabes 
dans la retraite de Constantine. Enfin, nous nous 
arrachâmes à tous ces souvenirs poignants, et nous 
piquâmes des deux sur Meskoutine. Nos chevaux 
nous emportèrent sur une étroite route taillée au 
vif du roc qui surplombe un abîme, au fond duquel 
sourit un frais vallon et chantent TOued-Cherfs et 
rOued-Bou-Hamden, dont les eaux réunies forment 
la rivière de la Seybouse. 

Un des nôtres s'écrie : Meskoutine, avec l'enthou- 
siasme de Christophe-Colomb criant : terre ! en dé- 
couvrant les rivages d'Amérique. Nous ne voyons 
encore qu'un épais brouillard formé par les eaux en 
ébuUition de Hammam-Meskoutine. Mais à mesure 
que nous avançons, le rideau de vapeurs se lève, et 
une multitude de cônes d'où jaillissent les eaux, et 
au-dessus desquels s'élèvent deux fortes colonnes de 



— 194 — 

vapeurs, nous apparaissent. Les pieds de nos chevaux 
font crier un sable sonore qui est miné jusqu'à la 
croûte par les feux souterrains et le parcours des 
eaux chaudes. A peine arrivés sur le terrraîn même 
des bains thermaux, nous nous arrêtons, regardant 
d'un œil émerveillé d'immenses marmites naturelles 
dans lesquelles bouillonnent à 98 degrés les eaux 
d'Hammam-Meskoutine, qui se répandent par nappes 
sur des gradins multicolores et pétrifiés. Qu'on se 
représente les cascades de Saint-Cloud à l'état bouil- 
lant. Les eaux, en se déplaçant, ont laissé derrière 
elles des cônes de calcaire, ressemblant assez aux 
chapeaux pointus des Italiens, qui ont l'air de monter 
la garde à l'endroit délaissé. 

Les Arabes, toujours Imaginatifs, — ces étemels 
conteurs des Mille et une Nuits, — prétendent que 
ces pétrifications représentent le frère qui allait, 
contre toute loi divine et humaine, épouser sa 
sœur, ainsi que le marabout et les témoins de ce 
mariage incestueux , tous foudroyés et pétrifiés par 
le courroux céleste. Le chameau qui portait les pré- 
sents du mariage n'a pas échappé à la pétrification, 
et les Arabes vous montrent avec gravité le bloc 
tourmenté qui représente le pauvre animal. De là, le 
nom de Hammam-Meskoutine, bains des maudits, 
ou hains des damnés. 

Du reste, voici la véritable légende arabe, telle 
que je l'ai entendue raconter par le savant Mac 
Carty. 

Brahim et Fatma avaient deux enfants, dont trois 
moissons avaient à peine séparé la naissance. 



— 195 — 

Ali, le premier né, était à quinze ans le plus 
beau cavalier de sa tribu. Nul mieux que lui ne 
domptait un cheval fougueux ; il excellait à lancer 
un trait à la course, à frapper Thyène ou la pan- 
thère ; et ce courage si brillant n'effaçait en lui au- 
cune des grâces naïves de la jeunesse. 

Aurida (Rose), sa sœur, était belle comme la fleur 
dont elle portait le nom, fraîche comme la rosée du 
matin; ses pieds étaient légers comme les pieds de la 
gazelle; ses mains étaient douces et blanches comme 
du lait; ses yeux étincelaient comme une étoile au 
sein des nuits. 

Ils s'aimaient tous deux d'un amour tendre et 
pur. Les premières ardeurs de la jeunesse, loin 
d'affaiblir ce lien sacré , les resserrèrent de plus en 
plus. 

Vainement les jeunes filles de la tribu provo- 
quaient Ali du regard et du sourire; vainement, 
dans les fantasias bruyantes, Aurida se voyait en- 
tourée des hommages des jeunes cavaliers amis de 
son frère; leurs deux cœurs demeuraient insen- 
sibles. 

Pour Ali, nulle fille n'égalait en beauté Aurida; 
et, de son côté, Aurida se disait tout bas que nul 
homme n'était comparable à son frère. 

Déjà, à ce sentiment si tendre que remplissait leurs 
âmes, se mêlait un trouble secret. Aurida rougissait 
sous les baisers de son frère; Ali était tremblant 
cemme une tige d'asphodèle lorsqu'il tenait dans 
sa main la main brûlante de sa sœur. 

Bientôt la révélation fut complète; cet amour, 



— 196 — 

jusque-là si touchant, si noble et si pur, ne fut plus 
qu'une passion incestueuse et coupable. 

Qui le croirait? leurs parents ne cherchèrent point 
à éteindre ces feux sacril^es. 

C'est que Brahim était riche et possédait d'im- 
menses troupeaux qui couvraient les rives de Cha- 
dakra, lorsqu'ils venaient le soir s'y désaltérer, avant 
de rentrer dans le cercle du douar. Ces tentes, ces 
bœufs, ces esclaves, toutes ces richesses de Brahim 
n'auraient donc point à subir de partage si le frère 
et la sœur s'unissaient dans un hymen incestueux. 

Cependant Amar, le cadi, était un homme de bien, 
juste et soumis à la foi de Dieu; il résista aux cou- 
pables intentions de Brahim, aux prières d'Ali, aux 
larmes de la jeune fille. 

Horreur I Un matin le cadi fut trouvé mort dans 
sa tente, et on ne put découvrir la main qui l'avait 
frappé. 

Le vertueux Amar eut pour successeur un homme 
puissant et considéré, lié d amitié avec Brahim depuis 
longues années. 

Bientôt le mariage d'Ali et d'Aurîda fut publi- 
quement annoncé, et le cadi ne refusa pas de prêter 
ses mains à l'accomplissement de cette union cou- 
pable. 

Les préparatifs de la noce se font avec éclat; de- 
vant le luxe déployé par le vieux Brahim, la cons- 
science publique se tait et s'apaise. 

Le jour est fixé; de toutes parts arrivent des ca- 
valiers revêtus de leurs plus beaux costumes; des 
tentes hospitalières, aux couleurs éclatantes, s'é- 



— t97 — 

lèvent au loin dans la plaine, par les soins des 
esclaves de Brahim; de grands feux, allumés çà et 
là, préparent d'incessants festins; le couscoussou 
bouillonne dans des vases immenses; les bœufs et 
les moutons rôtissent tout entiers sur la braise. Les 
jeunes gens marient leurs chansons aux bruits de la 
fantasia; les hennissements des chevaux, les cris de 
la foule se mêlent aux sons aigus du thoul et de la 
derbouka. 

Silence I voici le cortéger. 

Voyez la fiancée, comme elle est belle et comme 
elle éclipse cet essaim de jeunes filles qui se pressent 
autour d'elle toutes parées de leurs plus beaux pen- 
dants d'oreille et de leurs colliers de girofle parse- 
més d'ambre et de corail ! Entendez ces cris joyeux, 
ces chants d'amour et de fête ! Que parliez-vous de 
crime et d'inceste? Tenez, jamais le ciel ne fut plus 
pur, jamais les rayons du soleil ne parèrent d'un 
plus vif éclat la cime des bois et le gazon des plaines. 
Dieu lui-même pardonne à cette union inaccou- 
tumée. 

Non, Dieu ne pardonne pas ! 

Tout à coup le ciel s'obscurcit; l'éclair sillonne 
et déchire la nue; le tonnerre gronde avec fracas; 
la terre tremble et menace de s'entr'ouvrir. On fuit 
en désordre, on se presse, on se heurte; mais dans 
ce moment suprême les deux amants n'ont point 
oublié leur amour : Ali presse sa fiancée dans ses 
bras et semble défier la colère céleste. 

Tenez! les voyez-vous encore, s'étreignant dans 
un dernier baiser? Les corps qu'animaient naguère 



— 198 — 

tant de jeunesse et un amour si criminel ne sont 
plus maintenant que deux pierres colossales, monu- 
ments éternels du châtiment divin ! 

Auprès d'eux, cette pierre plus élevée c'est le 
cadi, victime de sa coupable indulgence; on le re- 
connaît encore au turban qu'il portait sur la tête. 

Derrière Aurida, voyez-vous le chameau qui por- 
tait ses présents de noce, et plus loin Brahim et 
Fatma, qu'une étreinte convulsive a rapprochés en 
mourant? 

Et cette foule foudroyée, ces musiciens dont la 
tempête a brisé les instruments; ces serviteurs, ces 
vierges immobiles, ces tentes pétrifiées; tout enfin, 
tout atteste et la grandeur du crime et la puissance 
du châtiment. 

Et pour que les hommes ne perdent pas la mé- 
moire de cette punition solennelle, pour que sans 
cesse la colère céleste se montre présente et inas- 
souvie. Dieu permet que les feux du festin brûlent 
éternellement, qu'une fumée épaisse, des eaux brû- 
lantes jaillissent du sein de la terre, et que des 
grains blancs, pareils à ceux du couscoussou, cou- 
vrent le sol désolé. 

Une explication scientifique des eaux thermales, 
des sels alcalins, des cônes calcaires de Meskoutine 
pourrait-elle valoir cet ingénieux roman arabe attri- 
buant toutes les révolutions du globe aux crimes 
conunis par les hommes? 

Longtemps avant notre occupation, les indigènes 
avaient reconnu l'efficacité des eaux chaudes de Mes- 
koutine. Les malades buvaient de cette eau, s'en 



— 199 — 

lavaient et en emportaient dans des gargoulettes, ou 
dans des peaux de bouc. 

Pour guérir les maladies invétérées, les prêtresses 
arabes faisaient des sacrifices religieux au bord des 
sources. Aujourd'hui encore les négresses mara- 
boutes donnent aux baigneurs le spectacle étrange 
de ces idolâtries. 

Après avoir allumé des cierges autour des sources 
qu'elles parfument en passant sur Teau des casso- 
lettes remplies d'aromates, elles soumettent les vic- 
times, habituellement c'est un mouton ou un vola- 
tile, à la purification, à des onctions d'huile et de 
feuilles de henné. Alors le sacrificateur, tourné vers 
rOrient, appuie le couteau sacré sur la gorge de la 
victime et la lui coupe; le sang est recueilli par le 
malade, qui en baigne toutes les parties souffrantes 
de son corps, et emporte chez lui le cadavre des 
animaux immolés. 

S'il est bon musulman, sa guérison est assurée. 
Cependant, pour que le sacrifice réussisse, il faut 
que les plumes des poulets voltigent sur la source 
et que le mouton ait, dans son agonie, certaines 
crépitations connues seulement des sacrificateurs. 
C'est le secret des dieux. 

Ces cérémonies idolâtres sont terminées par des 
danses nègres avec accompagnement de bamboula 
et de cris sauvages à effrayer les djenouns eux- 
mêmes. 

Selon les Arabes, le bruit souterrain que l'on 
entend en passant sur le plateau des sources serait 
produit par la musique infernale des djenouns, génies 

13 



— 200 — 

qui doivent s'opposer à notre établissement dans 
cette contrée, de même qu'ils ont déjà renversé 
tous les établissements romains dont les ruines 
jonchent le sol de Meskoutine. D autres Arabes 
prétendent que les cônes des sources représentent 
les tentes pétrifiées de leurs ancêtres; ceux qui 
affectent une forme irrégulière sont des hommes, 
des femmes, des enfants ou des animaux de la tribu. 
Une autre version veut que Salomon ait confié la 
garde des bains qu'il avait créés sur divers points 
du globe à des génies sourds, muets et aveugles, afin 
qu'ils ne pussent ni voir, ni entendre, ni raconter 
ce qui s'y passerait. Mais voyez la merveille : depuis 
deux mille ans personne n'a pu faire entendre à ces 
djenouns sourds et entêtés que Salomon est mort, 
et ils continuent et continueront à chauffer les bains 
jusqu'à la fin des siècles. En approchant l'oreille de 
l'orifice des sources, on peut croire en effet à un 
enfer entretenu par une légion de diables; car une 
chaleur suffocante vous monte au visage, en même 
temps qu'un bruit strident vous brise le tympan. 
Nos cannes trempées dans l'eau se chargèrent aus- 
sitôt d'un vernis calcaire d'une éblouissante blan- 
cheur. Tous les objets laissés quelque temps dans 
les eaux se couvrent de curieuses pétrifications. 
Nous aurions bien voulu faire cuire notre déjeuner 
sur cette marmite naturelle chauffée à cent degrés, 
à l'exemple de certains baigneurs; mais la semelle 
de nos trop minces souliers fumait déjà, et nous 
nous retirâmes prudemment de cette fournaise pour 
aller visiter les ruines des anciens thermes. 



— 201 — 

Les Romains avaient édifié de nombreux thermes 
près des eaux chaudes. Le vallon de Meskoutine est 
couvert de piscines en ruines. La mieux conservée 
de ces piscines a au moins 40 mètres de longueur; 
toute une légion pouvait s'y baigner en une journée. 
A cette heure, les soldats roumains sont remplacés 
par ceux de TAlgérie et de la Crimée, qui viennent 
cicatriser leurs blessures à Meskoutine. Les civils 
demandent également à ces eaux thermales la gué- 
rison de leurs rhumatismes ou de leurs phthisies. 
L'hôpital ne pouvant renfermer tous les malades ou 
prétendus malades, des tentes se sont montées dans 
un délicieux ravin, près de rétablissement. J'ai passé 
presque toutes les nuits de Meskoutine bercé par les 
gammes des chacals, des panthères et des lions, et 
Tœil fixé sur une ruine romaine blanchie par les 
rayons de la lune. Que de siècles on vit en une nuit 
de méditations sur le sein de la vieille Numidie, 
devant ce spectre de la vieille Rome, qui vous appa- 
raît au milieu des ruines de ses villes, drapé de ses 
blanches draperies et se couchant comme un exor- 
cisé dans la poussière de son empire, aux premières 
lueurs du matin ! A ce moment, les animaux féroces 
se taisent les uns après les autres; le burnous d'un 
Arabe se montre à l'horizon ; le blanc costume d'une 
moukère tatoue iin mamelon ; on commence à dis- 
tinguer les tentes et les gourbis accrochés aux flancs 
des ravins. L'activité humaine chasse la nuit pares- 
seuse et voluptueuse. 

Autour des bains Meskoutine cabriolent et s'écar- 
tèlent des montagnes au front feuilleté et sourcil- 



~ 202 - 

leux, au pied desquelles éclatent les fleurs vives du 
laurier, le feuillage découpé à Temporte-pièce de 
Tolivier, et chantent les oueds coulant dans les ra- 
vins verts et roses. Tous les aspects sont réunis là, 
les plus tendres comme les plus sauvages. C'est un 
paysage suisse repoussé par la rudesse africaine. La 
nature étrange de ce pays ne procède que par vifs 
contrastes. C'est toujours le guerrier farouche qui 
combat ou la bayadère vaincue par le plaisir, Toasis 
riante et colorée après le désert aride et sans pitié. 
Les sites de Hammam-Meskoutine rappellent aux 
touristes les Pyrénées et les Alpes ; mais les Alpes 
et les Pyrénées ne possèdent pas cette lumière afri- 
caine qui allume une fournaise dans Texcavation 
d'un rocher, fait vibrer tous les tons, le vert vif d'une 
touffe de myr^s aussi bien que le vert pâle d'un bois 
de lentisques, différencie les nuances les plus déli- 
cates. Meskoutine est le décor d'un paradis terrestre. 
Qui ne serait tenté d'oublier au fond de ces solitudes 
africaines, — choisies avec raison par les anachorètes 
du Christianisme, — les vaines agitations de la vie 
civilisée, si on y trouvait une Eve? — mais pas 
d'Êves ! Elles laissent toujours une blessure au cœur; 
— si on y trouvait un ami et un restaurant confor- 
table! 

Mes journées s'écoulaient rapides à Hammam- 
Meskoutine. Le matin, je prenais, comme tous les 
domiciliés à l'hôpital, mes douches et mon bain 
d'eau chaude, car on ne sort pas de la fournaise à 
Meskoutine. Grillé par un soleil de 50 degrés, vous 
vous rafraîchissez en vous jetant dans une brûlante 



~ 203 - 

piscine. On s'acclimate à la manière de ces poissons 
qui vivent sous les eaux chaudes. La pêche à la 
ligne est fort curieuse à Meskoutine II s'y prend 
d'excellents barbeaux dans la couche inférieure des 
eaux chaudes, dont la température est moins élevée 
qu'à la surface, et le pêcheur, pour manger séance 
tenante son poisson cuit au bout de sa ligne, n'a 
qu'à la maintenir quelques minutes dans la région 
supérieure du ruisseau d'eau chaude. 

Après le déjeuner, les baigneurs de Meskoutine 
se dirigent à travers des champs plantés de coton- 
niers, encadrés de l'éternel laurier-rose, vers le ravin 
du Lion, pour y puiser leur bouteille d'eau ferru- 
gineuse. Cette eau, chargée de protoxyde de fer, 
me disait l'aide-major directeur de l'établissement, 
guérit plus de malades que les eaux des bains. Elle 
coule en telle abondance, que certes elle pourrait 
suffire à l'approvisionnement de Paris, redresser 
bien des échines et calfater bien des poitrines re- 
belles. 

Le ravin du Lion est torrentueux en hiver. L'été, 
ses énormes galets sont immobiles; ses chênes-zend, 
ses vignes vierges, dont les puissantes racines per- 
cent le roc, restent presque à sec. Ce sauvage ravin, 
ouvert à l'extrémité d un bois, donne une idée de 
la sève vigoureuse, de l'exubérance du sol africain. 
Sur ses bords s'éparpillent des fûts, des chapiteaux 
brisés, ruines de quelque bourgade romaine. Je me 
serais volontiers laissé prendre à la méditation le pre- 
mier jour que je visitai ce ravin, n'eût été la crainte 
que le lion vînt y boire en même temps que moi. 



— 204 - 

M'étant demandé ce que je répondrais au lion s'il 
na 'adressait la question que le loup de la fable fait à 
Tagneau, et n'ayant pas trouvé de réplique con- 
cluante, je déguerpis en me promettant de ne revenir 
qu'en bonne compagnie. En effet, je fis chaque jour 
le trajet avec un vieux chasseur d'Afrique, couturé 
de blessures, qui me racontait ses batailles du Tell 
et du Sahara, ses razzias (il avait posé pour la Smala, 
d'Horace Vernet, et il en était fier), ses réjouissances, 
ses chants de victoire après la bataille, au milieu 
des gémissements des ennemis blessés, tous les in- 
cidents terribles du carnage humain. Je frissonnais 
involontairement au récit animé de ce brave, mais 
ce n'était plus par peur du lion. Que vaut le débon- 
naire lion comparé à l'homme? La contrée de Mes- 
koutine, peuplée de bêtes féroces, a enfanté des cen- 
taines de Gérards. Tous les soirs, une dizaine de 
malades de Meskoutine, guéris comme par enchan- 
tement, se jetaient dans les bois pour chasser la 
bête féroce, et revenaient le lendemain matin, qui 
avec un lièvre, qui avec un chacal, qui avec une 
panthère ou un lionceau. On ne se doute pas, en 
France, que l'Algérie possède autant de chasseurs 
de bêtes féroces, témoin le colon de Sétif, qui a déjà 
tué vingt lions. Un jour, on trouva, entre Guelma 
et Meskoutine, la tête de l'un de ces aventureux 
chasseurs de lions. Avait-il été assassiné par des 
Arabes ou broyé sous les dents d'un lion? C'est ce 
que, malgré les recherches, on ne put savoir. ' 

Je ne voulus pas quitter Hammam-Meskoutine 
sans faire une excursion dans ses ruines. J'avais en- 




Un jour, on trouva, entre Guelma et Meskoutine, la tête 
de Tun de ces aventureux chasseurs de lions. (P. 20i). 



— 207 ~ 

tendu dire que les plus belles ruines romaines de la 
province de Constantine étaient celles d'Anouna, de 
la mystérieuse Anouna, dont le nom antique est 
ignoré et Fhistoire enveloppée de la plus grande 
obscurité. Serait-elle Tancienne Tibilis, et aurait-elle 
donné son nom, — aqusa tibilitanœ, — aux eaux 
de Meskoutine? C'est fort douteux, car Anouna se 
trouve à cinq lieues de ces thermes célèbres. 

Je me décidai à entreprendre cette expédition avec 
Taide-major et le pharmacien de Thôpital. Nous 
eûmes toutes les peines du monde à trouver un indi- 
gène qui connût la situation d'Anouna. Enfin, le caïd 
Bou-Nar nous ayant envoyé pour cicérone un de ses 
Arabes, nous partîmes dès Taube, biren approvision- 
nés de vivres et montés sur d'excellents chevaux, qui 
grimpèrent des mamelons à pic et descendirent les 
pentes les plus rapides sans faire choir leurs mauvais 
cavaliers. Nous nous écartâmes de notre chemin 
pour visiter la grotte profonde de Dhamous-Djemâa, 
qui a servi, prétend-on, de refuge aux chrétiens 
persécutés par les Vandales. Des inscriptions indé- 
chiffrables et des croix sont gravées dans la pierre 
des premières parois. Les voûtes de la grotte sont 
constellées de stalactites. Nous ne pénétrâmes pas 
très-avant; il faut marcher avec la plus grande pru- 
dence pour ne pas tomber dans les excavations. 

Sortis de ce lieu sauvage, nous éprouvons une véri- 
table sensation de bonheur à traverser des bois de 
lentisques et d'oliviers, peuplés de douars dont les 
tentes surgissent brusquement au détour d'un sen- 
tier. Nous surprenons le village dans son désordre. 



— 208 — 

dans toute la vérité de ses détails. Les hommes sont 
assis en rond, les pieds sous leurs burnous, écoutant 
un cheik qui raconte un épisode de la guerre d'autre- 
fois, ou une mystérieuse histoire de djenouns; des 
enfants coiffés de la rouge chachia et couverts par 
une loque se roulent dans la poussière; les femmes 
ramassent du bois mort, font la cuisine ou se mon- 
trent mutuellement les cadeaux du maître, un an- 
neau de pied en argent, morceau d'étoffes à ramages, 
un haouly de fine mousseline, un miroir enjolivé de 
Tunis. Excepté les détestables chiens arabes qui 
jappent aux jambes de nos chevaux, et les ramiers 
reposés sur les gourbis qui s'envolent à notre ap- 
proche, notre passage ne trouble rien dans le douar. 
Les Arabes nous toisent d'un air carthaginois sans 
interrompre leurs discours, sans se déranger de leur 
paresseuse pose de singe, et nous sortons de cette 
pastorale, de ce tableau de la vie biblique sur lequel 
nous faisions tache, escortés par les aboiements des 
kelbs et par les regards moitié curieux, moitié 
effrayés, des jeunes moukères au visage tatoué d'é- 
toiles bleues et colorié de henna. 

Nous gagnons la route qui doit nous conduire 
à Anouna. Un musulman voyageur s'arrête à la 
limite d'un champ moissonné par des Arabes; il met 
un genou à terre et fait un signe. Tous les moisson; 
neurs prennent leur peau de bouc gonflée d'eau et 
se livrent à un steeple-chase pour désaltérer le 
voyageur, qui boit une gorgée de chameau, ne souffle 
pas mot et continue son chemin. — pays du si- 
lence, du recueillement, de la simplicité et de l'hos- 



— 209 — 

pitalité ! ne vaux- tu pas les pays d'orgueil, de misère 
et de philanthropie? Des femmes arabes en palan- 
quin à dos de mule, le visage protégé contre les ar- 
deurs du soleil par une draperie rouge qui les enve- 
loppe complètement, passent à côté de nous en nous 
lorgnant par les trous de leur talika. Ces belles 
moukères ont été achetées deux mille francs au 
moins par leur maître et seigneur. D'autres malheu- 
reuses en haillons marchaient nu-pieds devant un 
podagre arabe à califourchon sur un âne qu'il éreinte 
de coups avec le même martinet servant le soir à sa 
femme. C'est la pauvre moukère achetée deux cents 
francs. 

Notre cicérone, qui jusque-là avait marché devant 
nous, s'arrête brusquement, et, prenant un de nos 
chevaux par la bride, s'écrie : — Manarf! — c'est- 
à dire, je ne sais pas, j'ai perdu mon chemin. Nous 
avons beau nous récrier, le malheureux ne com- 
prend pas un mot de français; pour lui faire en- 
tendre la langue et retrouver son chemin, le phar- 
macien, malgré mes protestations humanitaires, lui 
administre une volée de coups de bâton que l'Arabe 
reçoit en conscience, sans bouger; après quoi il se 
décide à marcher devant nous, et nous fait monter 
et redescendre des mamelons en cherchant toujours 
Anouna, qui fuyait comme un mirage. Tout à coup 
l'Arabe enfonce ses longs éperons dans le ventre de 
son cheval, pousse une fantasia à tous crins, et nous 
le voyons bientôt s'arrêter devant un vallon et une 
colline couverts de ruines. 

A notre tour, nous galopons et nous jetons des 



— 210 — 

exclamations enthousiastes en poussant nos chevaux 
au milieu d'une imposante et vaste cité romaine qui 
semble plutôt endormie ou pétrifiée qu'en ruines. 
Un temple païen, aux chapiteaux corinthiens artiste- 
ment sculptés, est presque intact. Vénus et Apollon 
Tout sans doute défendu contre le génie de la des- 
truction ; un portique qui reliait le plateau à la col- 
line a peu souffert des ravages; dernier soldat du 
combat séculaire, il regarde avec une tristesse fîère 
les vaincus couchés sur le sol. Mais, que parlons- 
nous de vaincus? Deux arcs-de- triomphe, aux cha- 
piteaux acanthes, parfaitement conservés, main- 
tiennent Torgueil de Rome en face d'un aqueduc 
qui pourrait encore alimenter une nouvelle ville. 
Anouna inspire Fidée la plus grandiose de l'anti- 
quité; elle ressuscite cette cité romaine imbue du 
sentiment de sa mission et de sa force, aussi majes- 
tueuse, aussi imposante au fond des déserts africains 
qu'en Italie. Le cadavre de Rome, partout où on le 
voit, commande le respect, l'admiration. C'est le 
cadavre d'un héros, et la mort ne diminue pas le 
héros, elle le consacre. 

Il est impossible de ne pas se sentir saisi par lelo- 
quence de ces ruines couchées dans un site sauvage, 
loin de toute habitation. C'est le mariage du souvenir 
et de la solitude. Le silence plane sur les ruines. 
Des monts dénudés, horriblement crevassés, qui 
semblent s'être arrachés les entrailles de désespoir à 
la chute de la ville romaine font un cercle triste à 
Anouna. Moins sensibles que les montagnes, les 
vallons mamelonnés, couverts de blé et d'orge, 



— 211 — 

viennent insulter Rome de leurs riantes moissons 
jusqu'au milieu des ruines qui pleurent sur sa gran- 
deur passée. Du côté de Constantine, Thorizon est 
fermé par le Djebel-Dellar et le Taïa, qui passent 
leurs têtes altières au-dessus de toutes les autres 
montagnes. 

La zone des tombeaux sur la colline fait supposer 
qu'Anouna devait contenir une population de six à 
huit mille âmes. Anouna avait d'ailleurs une situa- 
tion très-importante, puisqu'elle reliait Constantine 
à- Carthage et à Hippone. Nous relevâmes les inscrip- 
tions latines à moitié effacées d'une vingtaine de 
pierres tumulaires aux piédestaux de marbre saccha- 
roïde. Elles commencent invariablement par Tinvo- 
cation aux dieux mânes, fixent le nombre d'années 
vécues, et finissent leur Ci-gît par cette espérance : — 
« Que ses os reposent bien ! » En voici quatre que je 
retrouve sur mon carnet de voyage : 



D'.'M'.'S 




XORNAIOPRAI 


SEXTIA 


CONPRIMiEFIDA 


SATVRNI 


CARDVLORUM 


NAXVXA 


MSITHVS CONSTANS 


XV 


FRATRI CARACDvLX 


H%*S\*E 


CISSIMOVALX 


D%'M".'S 


FLAVIVS 


L'.'SITTIVS MEOM 


QANNIANOS 


RVFINO EORVBE 


VIXAN 


EXbRNATO DEO 


H S E 


CIRTENSAMNX 


SEVIVOS IBI 


V A- XXV 


COLOCAVIT 


H*.*S*,*E 







— Ît2 — 

Malgré le soleil qui nous inondait de sueur et 
nous brûlait les yeux, nous ne pouvions quitter les 
chapiteaux écornés, les colonnes brisées, les ruines 
couvertes de ronces qui semblaient s'attacher à 
nous et vouloir nous garder pour que nous leur ra- 
contions sans doute les histoires du temps présent. 
Enfin, nous secouâmes cette poussière séculaire, — 
poussière est le mot, — puisque cette ville romaine 
n'a pas laissé un mot de sa vie à Thistorien, et 
qu'elle reste ensevelie sous un nom de femme 
arabe. 



LES CITÉS MORTES DE L'AFRIQUE. -HIPPONE 
ET SAINT AUGUSTIN. 



En Afrique , je me suis beaucoup plus préoccupé 
des cités mortes que des cités vivantes, et j'ai tou- 
jours préféré les ruines laissées par Rome aiix mai- 
sons mauresques et aux mosquées. Fidèle à mon 
système, je me mis en devoir, dès que je fus arrivé 
dans la province de Constantine, de visiter les ruines 
d'Hippone, la ville de saint Augustin. 

J'expédiai Bône. Une journée me sufi&t pour con- 
naître cette ville qui a gardé la physionomie primi- 
tive de son origine arabe, pour parcourir sa belle 
place que rafraîchissent une véritable oasis et de 
vrais palmiers, et qu'encadrent de vastes galeries à 
arcades continuellement peuplées de juifs, de Mal- 
tais et de nègres, — pour visiter sa mosquée au mi- 
naret élancé, — pour monter au sonunet de sa 
casbah , taureau de Phalaris qui a fait crier dans ses 
flancs des milliers de détenus politiques, — pour 
grimper et dégringoler ses tortueuses ruelles en- 
combrées de juives aux chaires opulentes, de yaou- 
lets à peine vêtus d'une chemise trouée et de Mau- 

14 



— 216 — 

resques enterrées sous le long voile quadrillé de vert 
et de jaune. Ces ruelles séparent à peine des maisons 
serrées Tune contre l'autre comme des cloportes, et 
invariablement terminées par des plates-formes ser- 
vant de terrasses, sur lesquelles, en sautant de Tune 
à Taulre, un habile clown pourrait traverser toute la' 
ville. 

Bône, exclusivement livrée à son mercantilisme, 
à ses avides préoccupations, en dehors de toute 
communion avec la pensée et Fart, me semblait, 
malgré son admirable situation sur la Méditerranée, 
ses mœurs bizarres et son agglomération de races 
diverses, une cité pétrifiée. La vie s'était retirée à 
quelques portées de fusil de ses murs, où avait 
habité si longtemps la pensée, au milieu des ruines 
de la ville de saint Augustin. Aussi, le lendemain 
de mon arrivée à Bône, dès la première heure, je 
m'acheminai vers la célèbre Hippone, qui couvrait, 
avant d'avoir disparu sous terre, — car les villes s'en- 
terrent comme les hommes, comme les peuples, — 
la surface des deux mamelons que l'on aperçoit à 
Bône de la porte de Constantine. 

Je contournai le premier mamelon, du côté de la 
mer, heurtant à chaque pas de mon épais soulier, ou 
à chaque coup de ma canne ferrée, une mosaïque 
grossière, une lampe en terre rouge sculptée d'un 
triton, des médailles à l'effigie des derniers empe- 
reurs romains, quelques scories des mines de fer 
que les Romains avaient exploitées là avant la com- 
pagnie des hauts fourneaux de l'Alélik, en pleine 
activité, en pleine prospérité aujourd'hui, tant le 



— 217 — 

fer est commun dans le rayon de Bône, autant que 
rétait autrefois le beau marbre de Numidie que les 
minéralogistes modernes n'ont pas encore retrouvé, 
— marchant pensif sur les vestiges d'une voie ro- 
maine, traversant un pont que la lourde massue des 
siècles n'a pu effondrer et que nous avons restauré. 
J'arrivai ainsi, à travers tant de souvenirs heurtés, 
remués, foulés aux pieds, jusqu'à la base du second 
mamelon, sur lequel étaient édifiés les faubourgs de 
la ville détruite par les Vandales. 

On gagne ce mamelon par un chemin creux 
ombragé d'oliviers, de caroubiers, de figuiers, de 
jujubiers, qui font une délicieuse promenade au 
touriste et le disposent merveilleusement à la mé- 
ditation. 

Lorsque je visitai Hippone, au mois d avril 1858, 
tout était vert, arbres et gazons. Le desséchant soleil 
d'Afrique n avait pas encore fait pâlir les vives cou- 
leurs du printemps. Je gravis lentement le mamelon 
d'Hippone en m'arrêtant devant des arcades en 
plein-cintre aux bases éternelles, inébranlables , 
construites et cimentées, comme seuls les Romains 
savaient construire et cimenter. On croit que ces 
arcades sont les restes des thermes de Socius. 

A quelques mètres des thermes, on a élevé un 
monument à saint Augustin, statuette en bronze sur 
un piédestal en marbre, qui représente le docteur de 
la grâce en costume d'évêque, mitre sur la tête, 
tenant un livre ouvert de la main gauche, sur lequel 
il appuie son cœur qu'il tient de la main droite, — 
figure naïve de saint Augustin écrivant, avec les ins- 



— 218 - ^ 

pirations de son cœur, ses Confessions, la Cité ds 
Dieu, le Traité de la grâce. Sur la face principale du 
piédestal, un pélican s'ouvre les entrailles pour 
nourrir ses petits, — encore un emblème du génie 
dévoré par ceux-là même qu'il sauve. 

Ce petit monufnent est indigne d'un tel homme. 
Néanmoins, son aspect émeut par le grand souvenir 
qu'il évoque. Les temps barbares apparaissent et 
roulent sous vos yeux, les hordes bardées de fer, 
jetant au ciel et à la terre leurs cris de vœ victis! 
Luttes grandioses des premiers siècles du christia- 
nisme I D'un côté, les légions toujours inassouvies 
de l'insatiable conquérant, promenant le carnage, 
le fer et le feu sur la surface du globe; de l'autre 
quelques docteurs essayant d arrêter l'armée de la 
force en lui opposant l'intelligence, le verbe, la 
parole ardentrùgiTertullien, la persuasion de Chry- 
sostome, le livre d'Augustin, du Platon du christia- 
nisme. Alors le monde vacillait, malade, sur les étais 
pourris de ses tristes principes. Plus de port, plus 
de boussole : le combat incessant sur une mer fu- 
rieuse jusqu'au naufrage général I La terre ivre du 
sang des vaincus ressemblait à une vaste Babel, ou 
recevoir ou donner la mort était la vie de tous les 
hommes. Le vieux monde de la conquête et des 
dieux sensuels expirait dans la nuit et dans le sang. 
Le christianismajeta son bateau sur ce torrent; en 
face de la force exubérante il exalta la faiblesse; il 
fut le refuge du vieillard, de la femme et de l'enfant; 
— à l'orgie des sens, il opposa la macération, les 
joies saintes de la douleur, l'exaltation de l'âme; à 



. - 219 - 

répée, le sentiment; aux brillantes tragédies des 
combats, le silence, le recueillement du cloître; à 
Tapologie de Tignorance brutale, la sainte étude, 
mère de la civilisation; à la ménagerie des dieux du 
Panthéon romain, Jéhovah, le dieu des Juifs. Armés 
d'une croix de bois et d'un Evangile, les premiers 
chrétiens arrêtèrent les barbares, les désarmèrent, 
les apaisèrent, les enrégimentèrent dans la milice 
céleste. Le christianisme rendit une assiette çoiorale 
au monde détraqué. Aucun philosophe, si rationa- 
liste qu'il soit, ne refusera cette justice au passé du 
christianisme qui a souffleté la force et nargué au 
prix du martyre le mal triomphant. 

Devant une telle œuvre, c'est à peine si l'on se 
sent le courage de blâmer sévèrement les chrétiens 
des troisième, quatrième et cinquième siècles, qui 
ont repoussé les premiers philos^j^^s, c'est-à-dire 
les hérétiques du temps qui niaient ie péché originel, 
la damnation des enfants morts sans baptême, la 
nécessité de la grâce, qui professaient le pélagia- 
nisme, Tarianisme, le manichéisme, le donatisme, 
— hérésies combattues avec ardeur par l'évêque 
d'Hippone. 

L'hérésie et les barbares, la raison absolue et 
l'absolu de la force, tels furent les deux ennemis si 
opposés de nature, vaincus par les géants du chris- 
tianisme, qui vaccinèrent le monde couvert de pus- 
tules avec l'autorité imposante de la foi, de la 
croyance révélée; la plupart succombèrent à la 
peine, comme saint Augustin, qui mourut pendant 
que les Vandales faisaient le siège d'Hippone, en 430. 



- 220 - 

L'évêque d'Hippone était né dans la ville romaine 
de Thagaste, aujourd'hui Souk-Arras, à vingt-cinq 
lieues de Bône. 

La montagne d'Hippone serait déserte, si quelques 
touristes de Londres et de Paris ne traversaient les 
mers pour connaître la ville de saint Augustin. 
Pourtant, Bône daigne se souvenir une fois Tan de 
révêque d'Hippone : c'est le jour de sa fête, le 
28 août. Et savez-vous ce que la population de Bône 
vient faire ce jour-là sur la montagne d'Hippone? 
Elle y danse le soir, après avoir entendu la messe 
le matin. Prier et danser, s'agenouiller et polker, 
mélange électrique de sacré et de profane, moyen 
agréable et commode trouvé au dix-neuvième siècle 
pour faire spn salut. 

La curiosité me conduisit, en août 1858, à cette 
fête de saint Augustin, célébrée par des entrechats, 
des balancés, des tournoiements, des jetés -battus 
fort risqués au point de vue même d'une morale 
épicurienne. Ceux qui ne dansaient pas festoyaient 
grassement autour de la salle du bal; d'autres cher- 
chaient les parties boisées de la montagne, le mys- 
tère et l'ombre étoilée de l'enivrante nuit d'Afrique. 
Les lumières des ifs du bal champêtre rayonnaient 
au sommet du mamelon et jetaient leurs rougeâtres 
lueurs sur le versant opposé à Saint-Augustin, dont 
la statue se trouvait dans l'ombre, comme si le grand 
docteur se fût voilé la face à l'aspect étrange de ces 
bacchanales. Ce n'étaient plus les bandes redoutées 
des Vandales qui couvraient la coUine d'Hippone : 
c'étaient des pèlerins du dix-neuvième siècle, de 



— 221 — 

. pieux catholiques dont le scepticisme dansait sur le 
paganisme et sur le christianisme, sur les ruines 
romaines et sur le tombeau de saint Augustin. 

Le temps impitoyable fait donc ruine de tout, 
pensai-je? Hommes sur hommes, villes sur villes, 
nations sur nations, doctrines sur doctrines! Tu 
voyais ton œuvre éternelle, ô grand docteur de la 
grâce, e.t le ver du scepticisme en a eu raison en 
moins de quinze siècles I Le monde n'est plus en 
proie aux enivrements de la force brisant toute 
résistance sur son passage comme un jeune taureau 
furieux, mais indifférent au bien et au mal; aussi las 
de ceci que de cela, il est couché comme un vieux 
bœuf dans son immonde étable.. Il est tenu au joug 
lâche de Tinaction par le doute, cet en tr 'acte de la 
croyance qui meurt à la croyance qui va naître, 
ce prodrome de transformations morales de l'hu- 
manité. 

Je faisais ainsi, sur les débris de la ville romaine, 
accoudé au tombeau de l'évêque d'Hippone, la triste 
synthèse des ruines matérielles du paganisme et 
des ruines morales du christianisme; je ne voyais 
que poussière et néant, qu'œuvres raillées par le 
rictus du scepticisme et anéanties d'un coup d'aile 
du temps, lorsqu'une nouvelle ruine m'apparut. 

Dans le sentier qui contourne le mamelon de 
Saint- Augustin, un Arabe, découvert par un bur- 
nous troué, s'était arrêté pour faire la prière du 
coucher du soleil. Il se jeta par trois fois sur le sol, 
qu'il embrassa en répétant, assez haut pour que je 
l'entendisse : Allah Kébir! — La illah Allah Mo- 



~ 222 - 

liammed, recoul Allah ! — Dieu est grand. Il n'y a de 
Dieu que Dieu. Mahomet est le prophète de Dieu. 

Arabes I pauvres ilotes! dépourvus du sentiment 
de la liberté qui seule donne à Thomme une signifi- 
cation, une impulsion féconde, une sonore vibration , 
de la raison et de la science qui Téclairent, le gui- 
dent dans Tàpre et obscur sentier de la vie; Maho- 
met ne vous sauvera pas, puisqu'il a perdu TOrient. 
C'est pour s'être attaché à la lettre du Koran que 
l'Orient est resté, après six siècles de domination, 
de conquêtes, à l 'arrière-garde des nations de l'Occi- 
dent, émancipées du fanatisme, de J'esclavage reli- 
gieux, et marchant vers l'avenir malgré elles et 
presque à regret, poussé par l'irrésistible force de 
la science et du libre examen. 

Je crus voir se lever devant moi l'étroit et san- 
glant fanatisme de l'Orient, qui couchait la société 
musulmane, le Koran, Allah et Mahomet, dans la 
poussière des ruines romaines et chrétiennes. 

La pensée, lasse de s'appesantir sur les dissolu- 
tions morales des sociétés, se reporte avec bonheur 
vers la nature, toujours harmonieuse et victorieuse 
au milieu des débats humains. Le court crépuscule 
des jours d'Afrique avait déjà enveloppé d'ombre 
la montagne d'Hippone. Mais le couchant, du côté' 
do Constantine, éclatait en îlots coloriés des nuances 
les plus vives au sein d'un azur rembruni. Derrière 
moi se profilait la gigantesque échine, zig-zaguée 
comme celle d'un dromadaire, des monts boisés de 
l'Edough, qui faisait courir leurs profonds ravins 
peuplés de chênes-liége jusqu'aux falaises escarpées 



— ns — 

du Cap -de -Fer, jusqu'aux anciennes grottes qui 
servaient de refuge aux premiers chrétiens pour- 
chassés par les Vandales; à mes côtés, les rivières 
de TAbou-Gemma et de la Seybouse allaient mou- 
rir en chantant dans la Méditerranée, qui semblait 
refermer sur elles comme deux grands bras ses caps 
Rose et de Fer. Bône se détachait du crépuscule 
avec ses blanches maisons couchées en paresseuses 
sultanes au bord de la mer, qui leur .fait de ses 
vagues brisées une fraîche écharpe d'écume. 

Rasséréné par cette quiétude africaine, je souhai- 
tai à mes semblables Tharmonie, la paix, la poésie 
de la nature, et je descendis du mamelon Saint- 
Augustin en m'écriant avec le grand panthéiste 
Goethe : « De la lumière. Seigneur, de la lumière! 
— Et moins de fanatisme, d'erreurs, de sang et de 
ruines! » 



FIN. 



Tours.— Imprimerie nouvelle.— E. Mazereau, passage Richelieu, \ \ . 



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