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Full text of "Mémoires d'outre-tombe"

LlBRAfîT 
UNIVERSITY OF CALIFORNtA 

RIVFRSIDF 



/ 






LIBRARY 

UNfVERSITY or CALIFORNIÂ 

RIVFRSIO' 



Ex Libris 
ISAAC FOOT 







MÉMOIRES 

D'OUTRE-TOMBE 



TOME VI 



Digitized by the Internet Archive 

in 2009 with funding from 

University of Ottawa 



Iittp://www.archive.org/details/chateaubriand06fran 



CIIATEAUBRIANI» 



MÉMOIRES 

D'OUTRE-TOMBE 

NOUVELLE ÉDITION 
Avec une Introdactioa* des Notes et des Appeudices 

PAR 

Edmond BIRÉ 



TOME VI 




PARIS 
LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES 

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 i. 



MÉMOIRES 



LIVRE ni' 



Infirmerie de Mario-Thérèse. — Lettre de Madame la duchesse 
« Berry, de la citadelle de Blaye. — Départ de Paris. — 
Calèche de M. de Talleyrand. — Bâie. — Jouraal de Paris i 
Prague, du 14 au 24 mai 1833, écrit au crayon dans la voi- 
tore, à l'encre dans les auberges. — Bords du Rhin. — Saut 
du Rhin. — Moskirch. — Orage. — Le Danube. — Ulm. — 
Blenheim. — Louis XIV. — Forêt hercynienne. — Les Bar- 
bares. — Sources du Danube. — Ratisbonne. — Fabri.jue 
d'empereurs. — Diminution de la Tie sociale à mesure qu'on 
s'éloigne de la France. — Sentiments religieux des Allemands. 
— Arrivée à Waldmûnchen. — Douane autrichienne. — L'en- 
trée en Bohême refusée. — Séjour à WaldmQnchen. — Lettres 
au comte de Choteck. — Inquiétudes. — Le viatique. — Char 
pelle. — M» chambre d'auberge. — Description de Waldmûa- 
chea. — Lettre du comte de Choteck. — La paysanne. '— 
Départ de Waldmûnchen. — Douane autrichienne. — Entrée 
en Bohfime. — Forêt de pins. — Conversation avec la luae.— 
Pilsea. — Grands chemins du nord. — Vue de Prague. 



Paris, rue d'Enfer, 9 mai 1833. 

J'ai amené la série des derniers faits jusqu'à ce 
jour; pourrai-je reprendre enfin mon travail? Ce tra- 
vail consiste dans les» diverses parties de ces Mémoires 
non encore achevées, et j'aurai quelque difficulté à m'y 

1. Ce livre a été écrit, d'abord à Paris le 9 mai 1833 et joan 
•oivants, — puis, du 14 au 24 mai, sur U route ds Pans à 
Prague. 

VI. 1 



s MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE 

remettre ex abrupto, car j'ai la tête préoccupée des 
choses du momônt; je ne suis pas dans les dispositions 
convenables pour recueillir mon passé dans le calme 
oti il dort, tout agité qu'il fut quand il était à l'état de 
vie. J'ai pris la plume pour écrire; sur quoi et à pro- 
pos de quoi, je l'ignore. 

En parcourant du regard le journal dans lequel, 
depuis six mois, je me rends compte de ce que je fais 
et de ce qui m'arrive, je vois que la plupart des pages 
sont datées de la rue d'Enfer. 

Le pavillon que j'habite près de la barrière pouvait 
monter à une soixantaine de mille francs; mais, à l'é- 
poque de la hausse des terrains, je l'achetai beaucoup 
plus cher, et je ne l'ai pu jamais payer : il s'agissait 
de sauver l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les 
soins de madame de Chateaubriand et contiguë au 
pavillon ; une compagnie d'entrepreneurs se proposait 
d'établir un café et des montagnes russes dans le sus- 
dit pavillon, bruit qui ne va guère avec l'agonie. 

Ne suis-je pas heureux de mes sacrifices? sans 
doute ; on est toujours heureux de secourir les mal- 
heureux; je partagerais volontiers aux nécessiteux le 
peu que je possède ; mais je ne sais si ceKe disposition 
s'élève chez moi jusqu'à la vertu. Je suis bon comme 
un condamné qui prodigue ce qui ne lui servira plus 
dans une heure. A Londres, le patient qu'on va pendre 
vend sa peau pour boire : je ne vends pas la mienne, 
je la donne aux fossoyeurs. 

Une fois la maison achetée, ce que j'avais de mieux 
à faire était de l'habiter; je l'ai arrangée telle qu'elle 
est. Des fenêtres du salon on aperçoit d'abord ce que 
les Anglais appellent pleasure-ground, avant scène 



KÉMOIRES d'outre-tombe 3 

formée d'un gazon et de massifs d'arbustes. Au delà 
de ce pourpris, par-dessus un mur d'appui que sur- 
monte une barrière blanche losangée, est un champ 
variant de cultures et consacré à la nourriture des 
bestiaux de V Infirmerie. Au delà de ce champ vient 
un autre terrain séparé du champ par un autre mur 
d'appui à claire-voie verte, entrelacée de viornes et 
de rosiers du Bengale ; cette marche de mon État con- 
siste en un bouquet de bois, un préau et une allée de 
peupliers. Ce recoin est extrêmement solitaire, il ne 
me rit point comme le recoin d'Horace, angulus ridet . 
Tout au contraire, j'y ai quelquefois pleuré. Le pro- 
verbe dit : // faut que jeunesse se passe. L'arrière- 
saison a aussi quelque frasque à passer : 

Les pleurs et la pitié, 
Sorte d'amour ayant ses charmes. 

(La Fontaine.) 

Mes arbres sont de mille sortes. J'ai planté vingt- 
trois cèdres de Salomon et deux chênes de druides : 
ils font les cornes à leur maître de peu de durée, bre- 
vem dominum. Un mail, double allée de marronniers, 
conduit du jardin supérieur au jardin inférieur; le 
long du champ intermédiaire, la déclivité du sol est 
rapide. 

Ces arbres, je ne les ai pas choisis comme à la 
Vallée aux Loups en mémoire des lieux que j'ai par- 
courus : qui se plaît au souvenir conserve des espé- 
rances. Mais lorsqu'on n'a ni enfants, ni jeunesse, ni 
patrie, quel attachement peut-on porter à des arbres 
dont les feuilles, les fleurs, les fruits ne sont plus les 
cbiffres mystérieux employés au calcul des époque? 



4 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBS 

d'illusion? En vain on me dit : « Vous rajeunissez », 
croit-on me faire prendre pour ma dent de lait ma 
dent de sagesse? encore celle-ci ne m'est venue que 
pour manger un pain amer sous la royauté du 7 août. 
Au reste mes arbres ne s'informent guère s'ils servent 
de calendrier à mes plaisirs ou d'extraits mortuaires 
à mes ans; ils croissent chaque jour, du jour que je 
décrois : ils se marient à ceux de l'enclos des Enfants 
trouvés et du boulevard d'Enfer qui m'enveloppent. Je 
n'aperçois pas une maison; à deux cent lieues de Pa- 
ris je serais moins séparé du monde. J'entends bêler 
les chèvres qui nourrissent les orphelins délaissés. 
Ah! si j'avais été comme eux dans les bras de saint 
Vincent de Paul! né d'une faiblesse, obscur et inconnu 
comme eux, je serais aujourd'hui quelque ouvrier 
sans nom, n'ayant rien à démêler avec les hommes, 
ne sachant ni pourquoi ni comment j'étais venu à la 
vie, ni comment ni pourquoi j'en dois sortir. 

La démolition d'un mur m'a mis en communication 
avec l'Infirmerie de Marie-Thérèse; je me trouve à la 
fois dans un monastère, dans une ferme,un verger et 
un parc. Le matin, je m'éveille au son de V Angélus; 
j'entends de mon lit le chant des prêtres dans la cha- 
pelle; je vois de ma fenêtre un calvaire qui s'élève 
entre un noyer et un sureau : des vaches, des poules, 
des pigeons et des abeilles; des sœurs de charité en 
robe d'étamine noire et en cornette de basin blanc, 
des femmes convalescentes, de vieux ecclésiastiques 
vont errant parmi les lilas, les azaléas, les pompadou- 
ras et les rhododendrons du jardin, parmi les rosiers, 
les groseilliers, les framboisiers et les légumes du po- 
tager. Quelques-uns de mes curés octogénaires élaieat 



HÉHOIRES d'outre-tombe B 

exilés avec moi : après avoir mêlé ma misère à la 
leur sur les pelouses de Kensington, j'ai offert à leurs 
derniers pas les gazons de mon hospice ; ils y traînent 
leur vieillesse religieuse comme les plis du voile du 
sanctuaire. 

J'ai pour compagnon un gros chat gris-roux à 
bandes noires transversales, né au Vatican dans la 
loge de Raphaël : Léon Xll l'avait élevé dans un pan 
de sa robe, où je l'avais vu avec envie, lorsque le pon- 
tife me donnait mes audiences d'ambassadeur. Le 
successeur de saint Pierre étant mort, j'héritai du 
chat sans maître, comme je l'ai dit en racontant mon 
ambassade de Rome. On l'appelait Micetto, surnommé 
le chat du pape. Il jouit en cette qualité d'une extrême 
considération auprès des âmes pieuses. Je cherche à 
lui faire oublier l'exil, la chapelle Sixtine et le soleil 
de cette coupole de Michel-Ange sur lac^uelle il se pro- 
menait loin de la terre. 

Ma maison, les divers bâtiments de V Infirmerie Ay&c 
leur chapelle et la sacristie gothique, ont l'air d'une 
colonie ou d'un hameau. Dans les jours de cérémonie, 
la religion cachée chez moi, la vieille monarchie à 
mon hôpital, se mettent en marche. Des processions 
composées de tous nos infirmes, précédés des jeunes 
filles du voisinage, passent en chantant sous les arbres 
avec le Saint-Sacrement, la croix et la bannière. Ma- 
dame de Chateaubriand les suit, le chapelet à la main, 
fière du troupeau objet de sa sollicitude. Les merles 
sifflent, les fauvettes gazouillent, les rossignols luttent 
avec les hymnes. Je me reporte aux Rogations dont 
j'ai décrit la pompe champêtre; de la théorie du chris- 
tianisme, j'ai passé à la pratique. 



6 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Mon gfte fait face à l'occident. Le soir, la cime dea 
arbres éclairés par derrière grave sa silhouette noire 
et dentelée sur l'horizon. Ma jeunesse revient à cette 
heure; elle ressuscite ces jours écoulés que le temps 
a réduits à l'insubstance des fantômes. Quand les 
constellations percent leur voûte bleue, je me souviens 
de ce firmament splendide que j'admirais du giron 
des forêts américaines, ou du sein de l'Océan. La nuit 
est plus favorable que le jour aux réminiscences du 
voyageur; elle lui cache les paysages qui lui rapelle- 
raient les lieux qu'il habite ; elle ne lui laisse voir que 
les astres, d'un aspect semblable, sous les différentes 
latitudes du même hémisphère. Alors il reconnaît ces 
étoiles qu'il regardait de tel pays, à telle époque; les 
pensées qu'il eut, les sentiments qu'il éprouva dans 
les diverses parties de la terre, remontent et s'atta- 
chent au même point du ciel. 

Nous n'entendons parler du monde à V Infirmerie 
qu'aux deux quêtes publiques et un peu le dimanche : 
ces jours-là, notre hospice est changé en une espèce 
de paroisse. La sœur supérieure prétend que de belles 
dames viennent à la messe dans l'espérance de me 
voir; économe industrieuse, elle met à contribution 
leur curiosité : en leur promettant de me montrer, elle 
les attire dans le laboratoire; une fois prises au trébu- 
chet, elle leur cède, bon gré, mal gré, pour de l'argent, 
des drogues en sucre. Elle me fait servir à la vente 
du chocolat fabriqué au profit de ses malades, comme 
La Martinière m'associait au débit de l'eau de gro- 
seilles qu'il avalait au succès de ses amours. La sainte 
femme dérobe aussi des trognons de plume dans l'en- 
crier de madame de Chateaubriand; elle les négocie 



MÉMOIRES d'outre-tombe 7 

parmi les royalistes de pure race, affirmant que ces 
trognons précieux ont écrit le superbe Mémoire sur la 
captivité de madame la duchesse de Berry. 

Quelques bons tableaux de l'école espagnole et ita- 
lienne, une vierge de Guérin, la Sainte Thérèse, der- 
nier chef-d'œuvre du peintre de Corinne*, nous font 
tenir aux arts. Quand à l'histoire, nous aurons bientôt 
à l'hospice la sœur du marquis de Favras et la fille de 
madame Roland : la monarchie et la république m'ont 
chargé d'expier leur ingratitude et de nourrir leurs 
invalides. 

C'est à qui sera reçu à Marie- Thérèse. Les pauvres 
femmes obligées d'en sortir quand elles ont recouvré 
la santé se logent aux environs de V Infirmerie, se 
flattant de retomber malades et d'y rentrer. Rien n'y 
sent l'hôpital : la juive, la protestante, la catholique, 
l'étrangère, la Française y reçoivent les soins d'une 
délicate charité qui se déguise en affectueuse parenté; 
chacune des affligées croit reconnaître sa mère. J'ai 

1. La Sainte- Thérèse du baron Gérard décorait depuis 1828 
la chapelle de l'Infirmerie de Marie-Thérèse. Le 5 mars de cette 
année 1828, Chateaubriand, à l'occasion de ce tableau, avait 
adressé à l'éditeur du Globe la lettre suivante : 

Monsieur, 

Je viens de lire dans votre excellent journal l'article oti vons avez aa- 
noncé la Sainte -Thérèse de M. Gérard, ouvrage véritablement incom- 
parable et destiné par ce grand peintre à l'hospice qui doit son établis- 
sement au zèle et à la charité de M"" de Chateaubriand. 

M"* de Chateaubriand et moi, Monsieur, loin d'être avares du chef- 
d'œuvre que l'on nous confie, désirons qu'il soit communiqué à tous. C'est 
dans ce sens que j'ai répondu à une lettre que le comte de Forbin 
m'avait fait l'honneur de m'écrire. Je me reprocherais trop de soustraire 
à sa juste renommée le nouveau chef-d'œuvre de M. Gérard : la gloire, 
en France, est une de nob libertés publiques ■ tout le monde est appelé A 
en jouir at à l'admirer. 
Agréez, etc. 

CHÀTBÀQBaiàjn. 



8 MÉMOIRES d'outre-tombe 

TU une Espagnole, belle comme Dorothée, la perle de 
Séville, mourir à seize ans de la poitrine, dans le dor- 
toir commun, se félicitant de son bonheur, regardant 
en souriant, avec de grands yeux noirs à demi éteints, 
une figure pâle et amaigrie, madame la Dauphine, qui 
lui demandait de ses nouvelles et l'assurait qu'elle 
serait bientôt guérie. Elle expira le soir même, loin 
de la Mosquée de Cordoue et des bords du Guadal- 
quivir, son fleuve natal : « D'où es-tu? — Espagnole. 
— Espagnole et ici! » (Lope de Véga.) 

Grand nombre de veuves de chevaliers de Saint- 
Esprit sont nos habituées ; elles apportent avec elles 
la seule chose qui leur reste, les portraits de leurs ma- 
ris en uniforme de capitaine d'infanterie : habit blanc, 
revers roses ou bleu de ciel, frisure à l'oiseau royal. 
On les met au grenier. Je ne puis voir leur régiment 
sans rire : si l'ancienne monarchie eût subsisté, j'aug- 
menterais aujourd'hui le nombre de ces portraits, je 
ferais dans quelque corridor abandonné la consolation 
de mes petits-neveux. « C'est votre grand-oncle Fran- 
« çois, le capitaine au régiment de Navarre : il avait 
« bien de l'esprit I il a fait dans le Mercure le logo- 
« griphe t^ui commence par ces mots : Retranchez ma 
« tête, et dans l'Almanach des Muses la pièce fugitive : 

le Cri du cœur. » 

Quand je suis las de mes jardins, la plaine de Mont- 
fouge les remplace. J'ai vu changer cette plaine : que 
n'ai-je pas vu changer! Il y a vingt-cinq ans qu'en 
allant à Méréville, au Marais, à la Vallée aux Loups, 
je passais par la barrière du Maine ; on n'apercevait à 
droite et à gauche de la chaussée que des moulins, 
les roues des grues aux trouées des carrières et la 



HÉMOIRES D'OUTRE-TOHBE 9 

pépinière de Cels, ancien ami de Rousseau. Desnoyers 
bâtit ses salons de cent couverts pour les soldats de la 
garde impériale, qui venaient trinquer entre chaque 
bataille gagnée, entre chaque royaume abattu. Quel- 
ques guinguettes s'élevèrent autour des moulins, de- 
puis la barrière du Maine jusqu'à la barrière du Mont- 
parnasse. Plus haut était le Moulin janséniste et la 
petite maison de Lauzun pour contraste. Auprès des 
guinguettes furent placés des acacias, ombrage des 
pauvres, comme l'eau de Seltz est le vin de Champagne 
des gueux. Un théâtre forain fixa la population no- 
made des bastringues; un village se forma avec une 
rue pavée, des chansonniers et des gendarmes, Am- 
phions et Cécrops de la police. 

Pendant que les vivants s'établissaient, les morts 
réclamaient leur place. On enferma, non sans opposi- 
tion des ivrognes, un cimetière dans une enceinte où 
fut enclos un moulin ruiné, comme la lour des Abois : 
c'est là que la mort porte chaque jour le grain qu'elle 
a recueilli; un simple mur la sépare des danses, de 
la musique, des tapages nocturnes; les bruits d'un 
moment, les mariages d'une heure les séparent du 
silence sans terme, de la nuit sans fin et des noces 
éternelles. 

Je parcours souvent ce cimetière moins vieux que 
moi. où les vers qui rongent les morts ne sont pas 
encore morts; je lis les épitaphes : que de femmes de 
seize à trente ans sont devenues la proie de la tombe! 
heureuses de n'avoir vécu que leur jeunesse ! La du- 
chesse de Gèvres, dernière goutte du sang de Du 
Guesclin, squelette d'un autre âge, fait son somme au 
milieu des dormeurs plébéiens. 



10 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Dans cet exil nouveau, j'ai déjà d'anciens amis : 
M. Lemoine y repose. Secrétaire de M. de Montmorin, 
il m'avait été légué par madame de Beaumont. Il 
m'apportait presque tous les soirs, quand j'étais à 
Paris, la simple conversation qui me plaît tant quand 
elle s'unit à la bonté du cœur et à la sûreté du carac- 
tère. Mon esprit fatigué et malade se délasse avec un 
esprit sain et reposé. J'ai laissé les centres de la 
noble patronne de M. Lemoine au bord du Tibre. 

Les boulevards qui environnent V Infirmerie parta- 
gent mes promenades avec le cimetière; je n'y rêve 
plus : n'ayant plus d'avenir, je n'ai plus de songes. 
Étranger aux générations nouvelles, je leur semble 
un besacier poudreux, bien nu; à peine suis-je recou- 
vert maintenant d'un lambeau de jours écourtôs que 
le temps rogne, comme le héraut d'armes coupait la 
jaquette d'un chevalier sans gloire: je suis aise d'être 
à l'écart. Il me plait d'être à une portée de fusil de 
la barrière, au bord d'un grand chemin et toujours 
prêt à partir. Du pied de la colonne milliaire, je re- 
garde passer le courrier, mon image et celle de la 
vie. 

Lorsque j'étais à Rome, en 1828, j'avais formé le 
projet de bâtir à Paris, au bout de mon ermitage une 
serre et une maison de jardinier; le tout sur mes 
économies de mon ambassade et les fragments d'anti- 
quités trouvés dans mes fouilles i\ Torre Vergala. 
M. de Polignac arriva au ministère; je fis aux liber- 
tés de mon pays le sacrifice d'une place qui me char- 
mail ; retombé dans mon indigence, adieu ma serre : 
fortuna vitrea est. 

La méchante habitude du papier et de l'encre fait 



MÉMOIRES d'outre-tombe 11 

qu'on ne peut s'empêcher de griffonner J'ai pris la 
plume, ignorant ce que j'allais écrire, et j'ai bat- 
bouillé cette description, trop longue »n moins d'uo 
tiers : si j'ai le temps, je l'abrégerai. 

Je dois demander pardon à mes amis de l'amer- 
tume de quelques-unes de mes pensées. Je ne sais 
rire que des lèvres; j'ai le spleen, tristesse physique, 
véritable maladie; quiconque a lu ces Mémoires a vu 
quel a été mon sort. Je n'étais pas à une nagée du 
sein de ma mère que déjà les tourments m'avaient 
assailli. J'ai erré de naufrage en naufrage ; je sens 
une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour 
cette cahute de roseaux. Que ceux que j'aime ne se 
croient donc pas reniés ; qu'ils m'excusent, qu'ils 
laissent passer ma fièvre : entre ces accès, mon cœur 
est tout à eux. 

J'en étais là de ces pages décousues, jetées pêle- 
mêle sur ma table et emportées par le vent que lais- 
sent entrer mes fenêtres ouvertes, lorsqu'on m'a re- 
mis la lettre et la note suivantes de madame la du- 
chesse de Berry : allons, rentrons encore une fois 
dans la seconde partie de ma double .vie, la partie 
positive. 

« De la citadelle de Blaye, 7 mai 1833. 

« Je suis péniblement contrariée du refus du gou- 
« vernement de vous laisser venir auprès de moi, 
« après la double demande que j'en ai faite. De toutes 
« 'es vexations sans nombre qu'il m'a fallu éprouver, 
t( celle-ci est sans doute la plus pénible. J'avais tant 
« de choses à vous dire! tant de conseils à vous récla- 
« mer ! Puisqu'il faut renoncer à vous voir, je vais du 



12 HÉHOIRES d'outre-tombe 

« moins essayer, par le seul moyen qui me reste, de 
« vous remettre la commission que je voulais vous 
« donner et que vous accomplirez : car je compte 
« sans réserve sur votre dévouement pour mon fils. 
« Je vous charge donc, monsieur, spécialement d'al- 
« 1er à Prague et de dire à mes parents que, si je me 
« suis refusée jusqu'au 22 février à déclarer mon ma- 
« riage secret, ma pensée était de servir davantage la 
«< cause de mon fils et de prouver qu'une mère, une 
« Bourbon, ne craignait pas d'exposer ses jours. Je 
«t comptais seulement faire connaître mon mariage à 
« la majorité de mon fils ; mais les menaces du gou- 
«f vernement, les tortures morales, poussées au der- 
« nier degré, m'ont décidée à faire ma déclaration. 
« Dans l'ignorance où je suis de l'époque à laquelle 
« la liberté me sera rendue, après tant d'espérances 
« déçues, il est temps de donner à ma famille et à l'Eu- 
« rope entière une explication qui puisse prévenir des 
« suppositions injurieuses. J'aurais désiré pouvoir la 
« donner plus tôt ; mais une séquestration absolue et 
« les difficultés insurmontables pour communiquer 
« avec le dehors m'en avaient empêchée jusqu'ici. 
« Vous direz à ma famille que je suis mariée en Italie 
«au comte Hector Lucchesi-Palli, des princes de 
* Campo-Franco. 

« Je vous demande, 6 monsieur de Chateaubriand, 
« de porter à mes chers enfants l'expression de toute 
« ma tendresse pour eux. Dites bien à Henri que je 
« compte plus que jamais sur tous ses efforts pour 
e devenir de jour en jour plus digne de l'admiration 
« et de l'amour des Français. Dites à Louise combien 
« je serais heureuse de l'embrasser et que ses lettres 



MÉMOIRES d'outre-tombe 13 

« ont été pour moi ma seule consolation. Mettee mes 
« hommages aux pieds du roi et offrez mes tendres 
« amitiés à mon frère et à ma bonne sœur. Je vous 
« demande de me rapporter partout où je serai les 
« vœux de mes enfants et de ma famille. Renfermée 
« dans les murs de Blaye, je trouve une consolation 
« à avoir un interprète tel que monsieur le vicomte 
« de Chateaubriand ; il peut à tout jamais compter 
« sur mon attachement. 

« Marie -Carouns. • 



KOTB. 

« J'ai éprouvé une grande satisfaction de l'accord 
« qui règne entre vous et M. le marquis de La Tour- 
« Maubourg, y attachant un grand prix pour les inté- 
« rets de mon fils. 

« Vous pouvez communiquer à madame la dau- 
« phine la lettre que je vous écris. Assurez ma sœur 
« que, dès que je serai mise en liberté, je n'aurai rien 
« de plus pressé que de lui envoyer tous les papiers 
« relatifs aux affaires politiques. Tous mes vœux au- 
« raient été de me rendre à Prague aussitôt que je 
« serai libre ; mais les souffrances de tout genre que 
« j'ai éprouvées ont tellement détruit ma santé, que 
« je serai obligée de m'arrêter quelque temps en Ita- 
« lie pour me remettre un peu et ne pas trop effrayer, 
« par mon changement, mes pauvres enfants. Étudiez 
« le caractère de mon fils, ses qualités, ses penchants, 
• ses défauts même ; vous direz au roi, à madame la 
« dauphine et à moi-même ce qu'il y a à corriger, à 



14 MÉMOIRES d'outre-tombe 

<< changer, à perfectionner, et vous ferez connaître à 
«la France ce qu'elle a à espérer de son jeune roi. 

« Par mes divers rapports avec l'empereur de Rus- 
«sie, je sais qu'il a fort bien accueilli à diverses re- 
« prises des propositions de mariage de mon fils avec 
« la princesse Olga. M. de Cboulot vous donnera les 
« renseignements les plus précis sur les personnes 
« qui se trouvent à Prague. 

« Désirant rester Française avant tout, je vous de- 
« mande d'obtenir du roi de conserver mon titre de 
« princesse et mon nom. La mère du roi de Sardaigne 
« s'appelle toujours la princesse de Carignan^ malgré 
« qu'elle aitépousé M. de Montléar, auquel elle a donné 
a le titre de prince. Marie-Louise, duchesse de Parme, 
« a conservé son titre d'impératrice en épousant le 
« comte de Neipperg, et elle est resiée tutrice de son 
« fils : ses autres enfants s'appellent Neipperg. 

« Je vous prie de partir le plus promptement possi- 
« ble pour Prague, dé^rant plus vivement que je ne 
« puis vous le dire que vous arriviez à temps pour 
« que ma famille n'apprenne tous ces détails que par 

^<: VOUS. 

« Je désire le plus possible qu'on ignore votre dé- 
« part ou que du moins l'on ne sache point que vous 
« êtes porteur d'une lettre de moi, pour ne pas faire 



1. Marie-Christine-Albertine-Charlotte, fille dxx duc Charles- 
Chrétien de Saxe et Gourlande, née le 9 décembre 1779, mariée 
d'abord à Charles-Emmanuel-Ferdiridnd, prince de Carignan. 
Elle en avait eu deux enfants : Charles-Amédée-Albert, né le 2 
octobre 1798 et devenu roi de Sardaigne le 27 avril 1831, et 
Marie-Elisabeth-Charlotte, née le 13 avril 1800. Le prince de 
Carignan étant mort le 16 août 1800, sa veuve épousa plus tard 
M. de Montléar. Elle est morte en 1851, 



HÉMOIRES d'outre-tombe 1A 

« découvrir mon seul moyen de correspondance qui 
1 est si précieux, quoique fort rare. M. le comte Luc- 
M chesi, mon mari, est descendant d'une des quatre 
« plus anciennes familles de Sicile, les seules qui res- 
« lent des douze compagnons de Tancrède. Cette fa- 
• mille s'est toujours fait remarquer par le plus noble 
« dévouement à la cause de ses rois. Le prince de 
« Campo-Franco, père de Lucchesi, était le premier 
« gentilhomme de la chambre de mon père. Le roi de 
« Naples actuel', ayant une entière confiance en lui, 
« l'a placé auprès de son jeune frère, le vice-roi de 
« Sicile. Je ne vous parle pas de ses sentiments ; ils 
« sont en tous points conformes aux nôtres. 

« Convaincue que la seule manière d'être com- 
M prise par les Français, c'est de leur parler tou- 
« jours le langage de l'honneur et de leur faire envi- 
.( sager la gloire, j'avais eu la pensée de marquer 
« le commencement du règne de mon fils par la réu- 
« nion de la Belgique à la France. Le comte Luc- 
« chesi fut chargé par moi de faire à ce sujet les 
« premières ouvertures au roi de Hollande * et au 

1. Ferdinand II. Il était monté sur le trône en 1830 et étràit 
régner jusqu'en 1859. 

2. Guillaume 1<"", roi des Pays-Bas depuis 1815, réunissait 
sous son sceptre la Belgique et la Hollande. Mais, à la suite de 
l'insurrection de Bruxelles (25 août 1830), le Congrès belge avait 
voté la déchéance de la maison d'Orange-Nassau. Le 21 juillet 
1831, le prince Léopold de Saxe-Cobourg avait été élu et pro- 
clamé roi des Belges. Guillaume I*' toujours maître de la cita- 
delle d'Anvers, avait refusé de reconnaître le nouveau royaume, 
et, même après le siège d'Anvers et la capitulation de la cita- 
delle (23 décembre 183'2), il s'obstinait encore dans sa résistance. 
A la date où la duchesse de Berry écrivait sa note (7 mai 1833), 
il n'avait pas encore cédé. Ce fut seulement le 21 mai qu'il 
•ouscrivit à une convention pour la suspension des hostilités et 



16 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« prince d'Orange* ; il avait puissamment contribué à 
« les faire bien accueillir. Je n'ai pas été assez heu- 
« reuse pou? terminer ce traité, l'objet de tous mes 
« vœux ; mais je pense qu'il y a encore des chances 
« de succès; avant de quitter la Vendée, j'avais donné 
« à M. le maréchal de Bourmont des pouvoirs pour 
« continuer cette afiFaire ; personne n'est plus capable 
« que lui de la mener à bien, à cause de l'estime 
« dont il jouit en Hollande. 

« M.-C. 
« Blaye, ce 7 mai 1833. » 

« Dans l'incertitude où je suis de pouvoir écrire au 
« marquis de La Tour-Maubourg, tâchez de le voir 
« avant votre départ. Vous pouvez lui dire tout ce que 
« vous jugerez convenable, mais sous le secret le plus 
« absolu. Convenez avec lui de la direction à donner 
« aux journaux. » 

Je fus ému à la lecture de ces documents. La fille 
de tant de rois, cette femme tombée de si haut, après 
avoir fermé l'oreille à mes conseils, avait le noble 
courage de s'adresser à moi, de me pardonner d'avoir 
prévu le mauvais succès de son entreprise : sa con- 
fiance m'allait au cœur et m'honorait. Madame de 
Berry m'avait bien jugé; la nature même de cette en- 

pour le rétablissement de la navigation de l'Escaut et de la Meuse . 
Il n'accéda défiaitiTement à la séparation de la Belgique et de la 
Hollande que cinq ans plus tard, en 1838. Il abdiqua la couronne 
de Hollande en 1840 et se retira à Berlin, où il mourut subi- 
tement. 

1. Guillaume-Georges-Frédéric, fils du précédent. Il succéda 
à son père «a 1840. sous le nom de Guillaume II, «t mourut 
en 1848. 



MEMOIRES d'outre-tombe 17 

treprise qui lui faisait tout perdre ne m'éloignait pas. 
Jouer un trône, la gloire, l'avenir, une destinée, n'est 
pas chose vulgaire : le monde comprend qu'une prin- 
cesse peut être une mère héroïque. Mais ce qu'il faut 
vouer à l'exécration, ce qui n'a pas d'exemple dans 
l'histoire, c'est la torture impudique infligée à une 
faible femme, seule, privée de secours, accablée de 
toutes les forces d'un gouvernement conjuré contre 
elle, comme s'il s'agissait de vaincre une puissance 
formidable. Des parents livrant eux-mêmes leur fille 
à la risée des laquais, la tenant par les quatre mem- 
bres afin qu'elle accouche en public ; appelant les au- 
torités du coin, les geôliers, les espions, les passants, 
pour voir sortir l'enfant des entrailles de leur prison- 
nière, de même qu'on avait appelé la France à voir 
naître son roi I Et quelle prisonnière? la petite-fille 
de Henri IV 1 Et quelle mère ? la mère de l'orphelin 
dont on occupe le trône ! Trouverait-on dans les ba- 
gnes une famille assez mal née pour avoir la pensée 
de flétrir un de ses enfants d'une telle ignominie? 
N'eût-il pas été plus noble de tuer madame la du- 
chesse de Berry que de lui faire subir la plus tyran- 
nique humiliation ? Ce qu'il y a eu d'indulgence dans 
cette lâche affaire appartient au siècle, ce qu'il y a eu 
d'infamant appartient au gouvernement. 

La lettre et la note de madame la duchesse de 
Berry sont remarquables par plus d'un endroit : la 
partie relative à la réunion de la Belgique et au ma- 
riage de Henri V montre une tête capable de choses 
sérieuses ; la partie qui concerne la famille de Prague 
est touchante. La princesse craint d'être obligée de 
8'arrêter en Italie pour se remettre un peu et ne pas 



i8 MÉMOIRES D'OUTKE-TOMBE 

trop enrayer de son changement ses pauvres enfanu. 
Quoi de plus triste et de plus douloureux ! Elle ajoute : 
« Je vous demande, ô monsieur de Chateaubriand ! 
« de porter à mes chers enfants l'expression de toute 
« ma tendresse, etc. » 

madame la duchesse de Berry ! que puis-je pour 
vous, moi faible créature déjà à moitié brisée ? Mais 
comment refuser quelque chose à ces paroles : « Ren- 
« fermée dans les murs de Blaye, je trouve une con- 
« solation à avoir un interprèle tel que monsieur de 
« Chateaubriand ; il peut à jamais compter sur mon 
« attachement. » 

Oui : je partirai pour la dernière et la plus grande 
de mes ambassades ; j'irai de la part de la prison- 
nière de Blaye trouver la prisonnière du Temple; j'irai 
négocier un nouveau pacte de famille, porter les em- 
brassements d'une mère captive à des enfants exilés, 
et présenter les lettres par lesquelles le courage et le 
malheur m'accréditent auprès de l'innocence et de la 
vertu. 

Une lettre pour madame la Dauphine et un billet 
pour les deux enfants étaient joints à la lettre qui 
m'était adressée. 

11 m'était resté de mes grandeurs passées un coupé, 
dans lequel je brillais jadis à la cour de George IV, 
et une calèche de voyage, autrefois construite à 
l'usage du prince de Talleyrand. Je fis radouber celle- 
ci, afin de la rendre capable de marcher contre na- 
ture : car, par son origine et ses habitudes, elle est 
peu disposée à courir après les rois tombés*. Le 14 

1. Un jour, montrant à M. de Marcellas, la calèche de M. de 



MÉMOIRES d'outre-tombe 19 

iTiKi, à hdit heures et demie du soir, anniversaire de 
l'assassinat de Henri IV, je partis pour aller trouver 
Henri V enfant, orphelin et proscrit. 

Je n'étais pas sans inquiétude relativement à mon 
passe-port : pris aux affaires étrangères, il était sans 
signalement, et il avait onze mois de date ; délivré 
pour la Suisse et l'Italie, il m'avait déjà servi à 
sortir de France et à y rentrer; différents visas attes- 
taient ces diverses circonstances. Je n'avais voulu ni 
le faire renouveler ni en requérir un nouveau. Toutes 
les polices eussent été averties, tous les télégraphes 
eussent joué ; j'aurais été fouillé à toutes les douanes 
dans ma vache, dans ma voiture, sur ma personne. 
Si mes papiers avaient été saisis, que de prétextes de 
persécution, que de visites domiciliaires, que d'arres- 
tations ! Quelle prolongation de la captivité royale 1 
car il demeurait prouvé que la princesse avait des 
moyens secrets de correspondance au dehors. H m'é- 
tait donc impossible de signaler mon départ par la 
demande d'un passe-port; je me confiai à mon étoile. 

Évitant la route trop battue de Francfort et celle de 
Strasbourg qui passe sous la ligne télégraphique, je 
pris le chemin de Bâle avec Hyacinthe Pilorge, mon 
secrétaire, façonné à toutes mes fortunes, et Baptiste, 
valet de chambre, lorsque j'étais monseigneur, et re- 
devenu valet tout court à la chute de ma seigneurie : 
nous montons et nous descendons ensemble. Mon 
cuisinier, le fameux Monmirail, se retira à ma sortie 
du ministère, me déclarant qu'il ne reviendrait aux 

Tallejrand, Chateaubriand disait à son jeune ami : « Que ufe 
Tai-je laissée coorir toute seule, elie m'eOt naené d elle-même k 
la fortone. » 



20 MÉMOIRES d'outre-tombe 

affaires qu'avec moi. Il avait été sagement décidé, par 
Tintroducteur des ambassadeurs sous la Restauration, 
que tout ambassadeur mort rentrait dans la vie pri- 
vée ; Baptiste était rentré dans la domesticité. 

Arrivé à Altkirch, relais de la frontière, un gen- 
darme se présenta et me demanda mon passe-port. 
A la vue de mon nom, il me dit qu'il avait fait, sous 
les ordres de mon neveu Christian, capitaine dans les 
dragons de la garde, la campagne d'Espagne en 1823. 
Entre Altkirch et Saint-Louis je rencontrai un curé et 
ses paroissiens ; ils faisaient une procession contre 
les hannetons, vilaines bêtes fort multipliées depuis 
les journées de Juillet. A Saint-Louis, les préposés 
des douanes, qui me connaissaient, me laissèrent 
passer. J'arrivai joyeux à la porte de Bâle où m'at- 
tendait le vieux tambour-major suisse qui m'avait 
infligé au mois d'août précédent un bedit garantaine 
fun quart d'Aire; mais il n'était plus question de cho- 
léra et j'allai descendre aux Trois-Rois, au bord du 
Rhin ; c'était le 17 mai, à dix heures du matin. 

Le maître d'hôtel me procura un domestique de 
place appelé Schwartz, natif de Bâle, pour me servir 
d'interprète en Bohême. Il parlait allemand, comme 
mon bon Joseph, ferblantier milanais, parlait grec en 
Messénie en s'enquérant des ruines de Sparte. 

Le même jour, 17 mai, à 6 heures du soir, je dé- 
marrai du port. En montant en calèche, je fus ébahi 
de revoir le gendarme d' Altkirch au milieu de la 
foule ; je ne savais s'il n'était point dépêché à ma 
suite : il avait tout simplement escorté la malle-poste 
de France. Je lui donnai pour boire à la santé de son 
ancien capitaine. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOKBE îl 

Un écolier s'approcha de moi et me jeta un papier 
avec cette inscription : « Au Virgile du xix* siècle ; » 
on lisait écrit ce passage altéré de l'Enéide : Macte 
animo, generose puerK Et le postillon fouetta les che- 
vaux, et je partis tout fier de ma haute renommée à 
Bâle, tout étonné d'être Virgile, tout charmé d'être 
appelé enfant, generose puer. 

Je franchis le pont, laissant les bourgeois et les 
paysans de Bâle en guerre au milieu de leur répu- 
blique 2, et remplissant à leur manière le rôle qu'ils 
sont appelés à jouer dans la transformation générale 
de la société. Je remontai la rive droite du Rhin et 
regardais avec une certaine tristesse les hautes col- 
lines du canton de Bâle. L'exil que j'étais venu cher- 
cher l'année dernière dans les Alpes me semblait une 
fin de vie plus heureuse, un sort plus doux que ces 
affaires d'empire où je m'étais réengagé. Nourrissais- 
je pour madame la duchesse de Berry ou son fils la 
plus petite espérance ? non ; j'étais en outre convaincu 
que, malgré mes services récents, je ne trouverais 
point d'amis à Prague. Tel qui a prêté serment à 
Louis-Philippe, et qui loue néanmoins les funestes 

1. Le vers de l'Enéide (Livre IX, vers 641) est celui-ci : 

Macte nova virtnte, poer ! sic itur ad astra. 
C'est Stace qui a dit, en modifiant légèrement le vers de Virgile : 
Macte animo, generose puer ! sic itur ad astra. 

2. Des troubles graves venaient d'éclater dans le canton de 
Bâle, entre les paysans de Bâle-Campagne et les bourgeois de 
Bâle- Ville. Les premiers réclamaient le droit de se constituer et 
de s'administrer séparément, les conditions d'union offertes par 
la tîIIp n* leur ayant pas semblé équitables, les deux parties al- 
iUUif.ni en Tonir bientôt à une lutte armée et sanglante. 



22 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

ordonnances, doit être plus agréable à Charles X que 
moi qui n'ai point été parjure. C'est trop auprès d'un 
roi d'avoir deux fois raison : on préfère la trahison 
flatteuse au dévouement sévère. J'allais donc à Prague 
comme le soldat sicilien, pendu à Paris du temps de 
la Ligue, allait à la corde : le confesseur des Napo- 
litains cherchait à lui mettre le cœur au ventre et lui 
disait chemin faisant : « Allegramente ! allegrameiite ! n 
Ainsi voguaient mes pensées tandis que les chevaux 
m'emportaient ; mais quand je songeais aux malheurs 
de la mère de Henri V, je me reprochais mes regrets. 

Les bords du Rhin fuyant le long de ma voiture me 
faisaient une agréable distraction : lorsqu'on regarde 
un paysage par une fenêtre, quoiqu'on rêve à autre 
chose, il entre pourtant dans la pensée un reflet de 
l'image que l'on a sous les yeux. Nous roulions parmi 
des prairies peintes des fleurs de mai ; la verdure 
était nouvelle dans les bois, les vergers et les haies. 
Chevaux, ânes et vaches, porcs, chiens et moutons, 
poules et pigeons, oies et dindons, étaient aux champs 
avec leurs maîtres. Le Rhin, fleuve guerrier, semblait 
se plaire au milieu de cette scène pastorale, comme 
un vieux soldat logé en passant chez des laboureurs. 

Le lendemain matin, 18 mai, avant d'arriver à 
Schafifouse, je me fis conduire au saut du Rhin ; je 
dérobai quelques moments à la chute des royaumes 
pour m'instruire à son image. Je me serais bien ar- 
rangé de finir mes jours dans le castel qui domine le 
chasme. Si j'avais placé à Niagara le rêve d'Atala non 
encore réalisé, si j'avais rencontré à Tivoli un autre 
songe déjà passé sur la terre, qui sait si, dans le donjon 
de la chute du Rhin, je n'aurais pas trouvé une vision 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 23 

plus belle, naguère errante à ses bords, et qui m'eût 
consolé de toutes les ombres que j'avais perdues ! 

De Schaffouse j'ai continué ma route pour Ulm. Le 
pays ofiFre des bassins cultivés, où des monticules 
couverts de bois et détachés les uns des autres plon- 
gent leurs pieds. Dans ces bois qu'on exploitait alors, 
on remarquait des chênes, les uns abattus, les autres 
debout ; les premiers écorcés à terre, leurs troncs et 
leurs branches nus et blancs comme le squelette d'un 
animal bizarre ; les seconds portant sur leurs ra- 
meaux hirsutes et garnis d'une mousse noire la 
fraîche verdure du printemps : ils réunissaient ce qui 
ne se trouve jamais chez l'homme, la double beauté 
de la vieillesse et de la jeunesse. 

Dans les sapinières de la plaine, des déracinements 
laissaient des places vides ; le sol avait été converti 
en prairies. Ces hippodromes de gazon au milieu des 
forêts ardoisées ont quelque chose de sévère et de 
riant, et rappellent les savanes du Nouveau Monde. 
Les cabanes tiennent encore du caractère suiiSse ; les 
hameaux et les auberges se distinguent par cette 
propreté appétissante ignorée dans notre pays. 

Arrêté pour dîner entre six et sept heures du soir 
à Moskirch, je musais à la fenêtre de mon auberge : 
des troupeaux buvaient à une fontaine, une génisse 
sautait et folâtrait comme un chevreuil. Partout où 
l'on agit doucement envers les animaux, ils sont gais 
et se plaisent avec l'homme. En Allemagne et en An- 
gleterre, on ne frappe point les chevaux, on ne les 
maltraite pas de paroles ; ils se rangent d'eux-mêmes 
au timon ; ils partent et s'arrêtent à la moindre émis- 
sion de voix, au plus petit mouvement de la bride. 



24 MEMOIRES D'OUTRE-TÛMBE 

De tous les peuples, les Français sont les plus inhu- 
mains : voyez nos postillons atteler leurs chevaux? 
ils les poussent aux brancards à coups de botte dans 
le flanc, à coups de manche de fouet sur la tête, leur 
cassant la bouche avec les mors pour les faire reculer, 
accompagnant le tout de jurements, de cris et d'in- 
sultes au pauvre animal. On contraint les bêtes de 
somme à tirer ou à porter des fardeaux qui sur- 
passent leurs forces, et, pour les obliger d'avancer, 
on leur coupe le cuir à virevoltes de lanières : la fé- 
rocité du Gaulois nous est restée : elle est seulement 
cachée sous la soie de nos bas et de nos cravates. 

Je n'étais pas seul à béer ; les femmes en faisaient 
autant à toutes les fenêtres de leurs maisons. Je me 
suis souvent demandé en traversant des hameaux in- 
connus : « Voudrais-tu demeurer là ? » Je me suis 
toujours répondu : « Pourquoi pas? » Qui, durant les 
folles heures de la jeunesse, n'a dit avec le troubadour 
Pierre Vidal* : 

Don n'ai mais d'un pauc cordo 
Que Na Raymbauda me do. 
Quel reys Richartz ab Peitieus 
Ni ab Tors ni ab Angieus. 

« Je suis plus riche avec un ruban que la belle 
« Raimbaude me donne, que le roi Richard avec Poi- 
« tiers, Tours et Angers. » Matière de songes est par- 
tout ; peines et plaisirs sont de tous lieux : ces femmes 
de Moskirch qui regardaient le ciel ou mon chariot de 

1. Pierre Vidal, de Toulouse, troubadour du xn« siècle, mort 
en 1229. L'académicien Raynouard a reproduit quelques-unei 
de ses pièces dans son Choix de poésiet des Troubadours, t III 
et IV. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 26 

poste, qui me regardaient ou ne regardaient rien, 
û'avaient-elles pas des joies et des chagrins, des inté- 
rêts de cœur, de fortune, de famille, comme on en a 
à Paris ? J'aurais été loin dans l'histoire de mes voi- 
sins, si le dîner ne s'était annoncé poétiquement au 
fracas d'un coup de tonnerre : c'était beaucoup d^ 
bruit pour peu de chose. 

19 mai 1833. 

A dix heures du soir, je remontai en voiture ; je 
m'endormis au grignotement de la pluie sur la capote 
de la calèche. Le son du petit cor de mon postillon me 
réveilla. J'entendis le murmure d'une rivière que je 
ne voyais pas. Nous étions arrêtés à la porte d'une 
ville ; la porte s'ouvre ; on s'enquiert de mon passe- 
port et de mes bagages ; nous entrions dans le vaste 
empire de Sa Majesté wurtembourgeoise. Je saluai de 
ma mémoire la grande-duchesse Hélène*, fleur gra- 
cieuse et délicate maintenant enfermée dans les serres 
du Volga. Je n'ai conçu qu'un seul jour le prix du 
haut rang et de la fortune : c'est à la fête que je don- 
nai à la jeune princesse de Russie dans les jardins de 
la villa de Médicis. Je sentis comment la magie du ciel, 
le charme des lieux, le prestige de la beauté et de la 
puissance pouvaient enivrer ; je me figurais être à la fois 
Torquato Tasso elAlfonso d'Esté ; ie valais mieux que 
le prince, moins que le poète ; Hélène était plus belle 
que Léonore. Représentant de l'héritier de François I" 
et de Louis XIV, j'ai eu le songe d'un roi de France. 

On ne me fouilla point : je n'avais rien contre les 

1. La grande-duchesse Hélène était une princesse de Wurtem- 
toerg. Voir sur elle, tome V, la note de la page 19c. 



26 MÉMOIRES D OUTRE -TOMBE 

droits des souverains, moi qui reconnaissais ceux d'uo 
jeune monarque, quand les souverains eux-mêmes ne 
les reconnaissaient plus. La vulgarité, la modernité de 
la douane et du passe-port contrastaient avec l'orage, 
la porte gothique, le son du cor et le bruit du torrent. 

Au lieu de la châtelaine opprimée que je me pré- 
parais à délivrer, je trouvai, au sortir de la ville, un 
vieux bonhomme ; il me demanda six cruches (kreu- 
tzer), haussant de la main gauche une lanterne au 
niveau de sa tête grise, tendant la main droite à 
Schwartz assis sur le siège, ouvrant sa bouche comme 
la gueule d'un brochet pris à l'hameçon : Baptiste, 
mouillé et malade, ne s'en put tenir de rire. 

Et ce torrent que je venais de franchir, qu'était-ce? 
Je le demandai au postillon, qui me cria : « Donau 
(le Danube). » Encore un fleuve fameux traversé par 
moi à mon insu, comme j'étais descendu dans le lit 
des lauriers-roses de l'Eurotas sans le connaître ! Que 
m'a servi de boire aux eaux du Meschacébé, de TÉri- 
dan, du Tibre, du Céphise, de l'Hermus, du Jourdain, 
du Nil, du Bétis, du Tage, de l'Èbre, du Rhin, de la 
Sprée, de la Seine et de cent autres fleuves obscurs 
ou célèbres ? Ignorés, ils ne m'ont point donné leur 
paix ; illustres, ils ne m'ont point communiqué leur 
gloire : ils pourront dire seulement qu'ils m'ont vu 
passer comme leurs rives voient passer leurs ondes. 

J'arrivai d'assez bonne heure, le dimanche, 19 mai, 
àUlm, après avoir parcouru le théâtre des campagnes 
de Moreau et de Bonaparte. 

Hyacinthe, membre de la Légion d'honnenr, en 
portait le ruban : cette décoration nous attirait des 
respects incroyables. N'ayant à ma boutonnière qu'une 



MÉMOIRES d'outre-tombe tl 

petite fleur, selon ma coutume, je passais, avant qu'on 
sût mon nom, pour un être mystérieux : mes Mame- 
lucks, au Caire, voulaient, bon gré, mal gré, que je 
fusse un général de Napoléon déguisé en savantasse; 
ils n'en démordaient point et s'attendaient de quart 
d'heure en quart d'heure à me voir mettre l'Egypte 
dans la ceinture de mon cafetan. 

C'est pourtant chez les peuples dont nous avons brûlé 
les villages et ravagé les moissons que ces sentiments 
existent. Je jouissais de cette gloire ; mais si nous 
n'avions fait que du bien à l'Allemagne, y serions- 
nous tant regrettés? Inexplicable nature humaine ! 

Les maux de la guerre sont oubliés ; nous avons 
laissé au sol de nos conquêtes le feu de la vie. Cette 
masse inerte mise en mouvement continue de fer- 
menter, parce que l'intelligence y commence. En 
voyageant aujourd'hui, on s'aperçoit que les peuples 
veillent le sac sur le dos ; prêts à partir, ils semblent 
nous attendre pour nous mettre à la tête de la colonne. 
Un Français est toujours pris pour l'aide de camp qui 
apporte l'ordre de marcher. 

Ulm est une petite ville propre, sans caractère par- 
ticulier; ses remparts détruits se sont convertis en 
potagers ou en promenades, ce qui arrive à tous les 
remparts. Leur fortune a quelque chose de pareil à 
celle des militaires ; le soldat porte les armes dans sa 
jeunesse ; devenu invalide, il se fait jardinier. 

J'allai voir la cathédrale, vaisseau gothique à 
flèche élevée. Les bas côtés se partagent en deux 
voûtes étroites soutenues par un seul rang de piliers, 
de manière que l'édifice intérieur tient à la fois de la 
cathédrale et de la basilique. 



28 MÉMOIRES d'outre-tombe 

La chaire a pour dais un élégant clocher terminé 
tu pointe comme une mitre ; l'intérieur de ce clo- 
cher se compose d'un noyau autour duquel tournt 
une voûte hélicoïde à filigranes de pierres. Des 
aiguilles symétriques, perçant le dehors, paraissent 
avoir été destinées à porter des cierges; ils illumi- 
naient cette tiare quand le pontife prêchait les jours 
de fêle. Au lieu de prêtres officiant, j'ai vu de petits 
oiseaux sautillants dans ces feuillages de granit ; ils 
célébraient la parole qui leur donna une voix et des 
ailes le cinquième jour de la création. 

La nef était déserte ; au chevet de l'église, deux 
troupes séparées de garçons et de filles écoutaient 
des instructions. 

La réformation (je l'ai déjà dit) a tort de se mon- 
trer dans les monuments catholiques qu'elle a enva- 
his ; elle y est mesquine et honteuse. Ces hauts por- 
tiques demandent un clergé nombreux, la pompe des 
solennités, les chants, les tableaux, les ornements, 
les voiles de soie, les draperies, les dentelles, l'argent» 
l'or, les lampes, les fleurs et l'encens des autels. Le 
protestantisme aura beau dire qu'il est retourné au 
christianisme primitif, les églises gothiques lui répon- 
dent qu'il a renié ses pères : les chrétiens, architectes 
de ces merveilles, étaient autres que les enfants de 
Luther et de Calvin. 

19 mai 1833. 

Le 19 mai, à midi, j'avais quitté Ulm. A Dillingen, 
les chevaux manquèrent. Je demeurai une heure dans 
la grande rue, ayant pour récréation la vue d'un nid 
de cigogne planté sur une cheminée comme sur un 
minaret d'Athènes ; une multitude de moineaux 



MEMOIRES d'outre-tombe 29 

avaient fait insolemment leurs nids dans la couche de 
la paisible reine au long cou. Au-dessous de la cigo- 
gne, une dame, logée au premier étage, regardait les 
passants à l'ombre d'une jalousie demi-relevée ; au- 
dessous de la dame était un saint de bois dans une 
niche. Le saint sera précipité sur le pavé, la femme 
de sa fenêtre dans la tombe : et la cigogne ? elle s'en- 
volera: ainsi finiront les trois étages. 

Entre Dillingen et Donawert, on traverse le cliamp 
de bataille de Blenheim. Les pas des armées de Mo- 
reau sur le même sol n'ont point effacé ceux des 
armées de Louis XIV; la défaite du grand roi domine 
dans la contrée les succès du grand empereur. 

Le postillon qui me conduisait était de Blenheim ; 
arrivé à la hauteur de son village, il sonna du cor: 
peut-être annonçait-il son passage à la paysanne qu'il 
aimait; elle tressaillait de joie au milieu des mêmes 
guérets où vingt-sept bataillons et douze escadrons 
français furent faits prisonniers, oii le régiment de 
Navarre, dont j'ai eu l'honneur de porter l'uniforme, 
enterra ses étendards au bruit lugubre des trom- 
pettes : ce sont là les lieux communs de la succession 
des âges. En 1793, la République enleva de l'église de 
Blenheim les guidons arrachés à la monarchie en 
1704 : elle vengeait le royaume et immolait le roi ; 
elle abattait la tête de Louis XVI, mais elle ne per- 
mettait qu'à la France de déchirer le drapeau blanc. 

Rien ne fait mieux sentir la grandeur de Louis XIV 
que de trouver sa mémoire jusqu'au fond des ravines 
creusées par le torrent des victoires napoléoniennes. 
Les conquêtes de ce monarque ont laissé à notre 
pays des frontières qui nous gardent encore. L'écolier 



30 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBB 

de Brienne, à qui la légitimité donna une épée, en- 
ferma un moment l'Europe dans son antichambre; 
mais elle en sortit : le petit-fils de Henri IV mit cette 
même Europe aux pieds de la France ; elle y est res- 
tée. Cela ne signifie pas que je compare Napoléon à 
Louis XIV : hommes de divers destins, ils appar- 
tiennent à des siècles dissemblables, à des nations 
différentes : l'un a parachevé une ère, l'autre a com- 
mencé un monde. On peut dire de Napoléon ce que dit 
Montaigne de César: « J'excuse la victoire de ne 
s'être pu dépêtrer de lui. » 

Les indignes tapisseries du château de Blenheim, 
que je vis avec Peltier, représentent le maréchal de 
Tallart* ôtant son chapeau au duc de Marlborough, 
lequel est en posture de rodomont. Tallart n'en 
demeura pas moins le favori du vieux lion : prison- 
nier à Londres, il vainquit, dans l'esprit de la reine 
Anne, Marlborough qui l'avait battu à Blenheim, et 
mourut membre de l'Académie française : « C'était, 
selon Saint-Simon, un homme de taille médiocre avec 



1. Camille d'Bostim, duc de Tallart (1652-1728). Lieutenant- 
général en 1693, maréchal en 17U3, à la suite de la bataille de 
Spire, qu'il arait gagnée sur les Impériaux, il fut à son tour, 
Tannée suivante, défait à Hochstœdt par le prince Eugène et 
Marlborough, qui appela sa victoire la victoire de Blenheim, du 
nom d'un village voisin de Hochstœdt, et qui reçut en récom- 
pense, par un vote du Parlement, un superbe château qu'on 
nomma Blenheim. Fait prisonnier et conduit à Londres, le maré- 
chal de Tallart resta huit ans captif en Angleterre, où il avait 
été précédemment ambassadeur, et où il prit sa revanche contre 
le dac de Marlborough, qu'il contribua ik faire disgracier. A son 
retour en France, il fut nommé duc et pair ; pois membre du 
conseil de Régence, et enfin, sous Louis XV, ministre d'Etat. — 
11 était membre de l'Académie des sciences, et non de l'Académi* 
française, comme Chateaubriand le dit par erreur. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOHBE 91. 

des yeux un peu jaloux, plein de feu et d'esprit, mais 
sans cesse battu du diable par son ambition. » 

Je fais de l'histoire en calèche : pourquoi pas? César 
en faisait bien en litière ; s'il gagnait les batailles 
qu'il écrivait, je n'ai pas perdu celles dont je parle. 

De Dillingen à Donawert est une riche plaine d'iné- 
gal niveau où les champs de blé s'entremêlent aux 
prairies : on se rapproche et on s'éloigne du Danube, 
selon les courbures du chemin et les inflexions du 
fleuve. A cette hauteur, les eaux du Danube sont 
encore jaunes comme celles du Tibre. 

A peine étes-vous sorti du village que vous en 
apercevez un autre ; ces villages sont propres et 
riants : souvent les murs des maisons ont des 
fresques. Un certain caractère italien se prononce 
davantage à mesure que l'on avance vers l'Autriche : 
l'habitant du Danube n'est plus le paysan du Danube. 

Son menton nourrissait une barbe touffue ; 

Toute sa personne velue 
Représentait un ours, mais un ours mal léché. * 

Mais le ciel d'Italie manque ici : le soleil est bas et 
blanc; ces bourgs si dru semés ne sont pas ces 
petites villes de la Romagne qui couvent les chefs- 
d'œuvre des arts cachés sous elles ; on gratte la terre, 
et ce labourage fait pousser, comme un épi de blé, 
quelque merveille du ciseau antique, 

A Donawert, je regrettai d'être arrivé trop tard 
pour jouir d'une belle perspective du Danube. Lundi 
20, même aspect du paysage ; cependant le sol 
devient moins bon et les paysans paraissent plus 

1. Lft Fontaine, le Paysan du Danube. 



')2 MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE 

pauvres. On commence à revoir des bois de pma et 
des collines. La forêt Hercynienne débordait jusqu'ici ; 
les arbres dont Pline nous a laissé la description sin- 
gulière furent abattus par des générations malatenant 
ensevelies avec les chênes séculaires. 

Lorsque Trajan jeta un pont sur le Danube, l'Italie 
ouït pour la première fois le nom si fatal à l'ancien 
monde, le nom des Goths. Le chemin s'ouvrit à des 
myriades de sauvages qui marchèrent au sac de 
Rome. Les Huns et leur Attila bâtirent leurs palais 
de bois en regard du Colisée, au bord du fleuve rival 
du Rhin, et comme lui ennemi du Tibre. Les hordes 
d'Alaric franchirent le Danube en 376 pour renverser 
l'empire grec civilisé, au même lieu où les Russes 
l'ont traversé en 1828 avec le dessein de renverser 
l'empire barbare assis sur les débris de la Grèce. 
Trajan aurait-il deviné qu'une civilisation d'une 
espèce nouvelle s'établirait un jour de l'autre côté 
des Alpes, aux confins du fleuve qu'il avait presque 
découvert? Né dans la forêt Noire, le Danube va 
mourir dans la mer Noire. Où gît sa principale 
source? dans la cour d'un baron allemand, lequel 
emploie la naïade à laver son linge. Un géographe 
s'étant avisé de nier le fait, le gentilhomme proprié- 
taire lui a intenté un procès. 11 a été décidé par arrêt 
que la source du Danube était dans la cour dudit 
baron et ne saurait être ailleurs. Que de siècles il a 
fallu pour arriver des erreurs de Ptolémée à cette 
importante découverte ! Tacite fait descendre le 
Danube du monde Abnoba, montis Abnobœ. Mais les 
barons hermondures, chérusques, marcomans et 
quades, qui sont les autorités sur lesquelles s'appuia 



MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE 33 

rhistorien romain, n'étaient pas si avisés que mon 
baron allemand. Eudore n'en savait pas tant, quand 
je le faisais voyager aux embouchures de l'Ister, où 
l'Euxin, selon Racine, devait porter Mithridate en 
deux jours. * « Ayant passé l'Ister vers son embou- 
« chure, je découvris un tombeau de pierre sur lequel 
« croissait un laurier. J'arrachai les herbes qui cou- 
« vraient quelques lettres latines, et bientôt je par- 
« vins à lire ce premier vers des élégies d'un poète 
« infortuné : 

« Mon livre, vous irez à Rome, et vous irez à Rome sans moi. » 

(Martyrs.) » 

Le Danube, en perdant sa solitude, a vu se repro- 
duire sur ses bords les maux inséparables de la so- 
ciété : pestes, famines, incendies, saccagements de 
villes, guerres, et ces divisions sans cesse renais- 
santes des passions ou des erreurs humaines. 

Déjà nous avons vu le Danube inconstant. 
Qui, tantôt catholique et tantôt protestant, 

Sert Rome et Luther de son onde, 

Et qui, comptant après pour rien 

Le Romain et le Luthérien, 

Finit sa course vagabonde 

Par n'être pas même chrétien. • 

L Dontez-vons que l'Euxin ne me porte en deux jours 

Aux lieux où le Danube y vient finir son cours. 

• On rapporte, dit La Harpe, qu'à ces vers de Mithridate, an 
vieux militaire, qui avait fait la guerre dans ces contrées, dit 
assez haut: Oui assurément, j'en doute. Il n'avait pas tort. » 
{Cours de littérature, II" partie, liv. I, ch. III.) 

2. Les Martyrs, livre VII. 

3. C«s vers sont du vieil académicien Régnier-Desmaraiti 

vr 3 



34 MEMOIRES D*OUTRE-TOMBE 

Après Donawert, on trouve Burkheim et Neu- 
bourg. Au déjeuner, à Ingolstadt, on m'a servi du 
chevreuil : c'est grand'pitié de manger cette char- 
mante bête ♦. J'ai toujours lu avec horreur le récit de 
la fête d'installation de George Neville, archevêque 
d'York, en 1466 : on y rôtit quatre cents cygnes chan- 
tant en chœur leur hymne funèbre ! Il est aussi ques- 
tion dans ce repas de deux cent quatre butors : je le 
crois bien ! 

Regensburg, que nous appelons Ratisbonne, offre, 
en arrivant par Donawert, un aspect agréable. 
Deux heures sonnaient, le 21, lorsque je m'arrêtai 
devant l'hôtel de la poste. Tandis que l'on attelait, ce 
qui est toujours long en Allemagne, j'entrai dans une 
église voisine appelée la Vieille chapelle, blanchie et 
dorée tout à neuf. Huit vieux prêtres noirs, à cheveux 
blancs, chantaient les vêpres; j'avais prié autrefois 
dans une chapelle de Tivoli pour un homme qui priait 
lui-même à mes côtés*; dans une des citernes de Gar- 

(Poétits françoitet, nouTelle édition, 1716, terne I, p. 216-217). 
Dans le poèmo de Régnier-Desraarais, qui a pour titre : Voyage 
de Munik, la tirade citée par Chateaubriand s'achève par cea 
d«az Ters, qui sont devenus proverbe : 

Rarement à courir le monde 
On devient plus homme de bien. 

1. Lamartine a fait écho à ces lignes dts Àfémoires dans cette 
page des EntretUiu, où il nous peint le chevreuil innocent qu'il 
vient de blesser d'une balle : « Le pauvre et charmant animal 
n'était pas mort, il me regardait, la tête couchée sur l'herbe, avec 
des yeux où nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce re- 
gard, auquel l'étonnement, la douleur, la mort inattendue, sem- 
blaient donner des profondeurs humaines de sentiment, aussi 
intelligibles que des paroles. Car l'œil a son langage, surtout 
Snand il s'éteint. » (III" Entretien, p. 214.) 

S. Chateaubriand fait ici allusion k un passage de ta lettre à 



MEMOIRES d'outre-tombe Vi 

«<sage, j'avais oflfert des vœux à Saint-Louis, mort 
non loin d'Utique, plus philosophe que Caton, plus 
sincère qu'Annibal, plus pieux qu'Enée : dans la cha- 
pelle de Ratisbonne, j'eus la pensée de recommander 
au ciel le jeune roi que je venais chercher ; mais je 
craignais trop la colère de Dieu pour solliciter une 
couronne ; je suppliai le dispensateur de toutes grâces 
d'accorder à l'orphelin le bonheur, et de lui donner 
le dédain de la puissance. 

M. de Fontanes. C'est une des plus belles pages qu'il ait écrites : — 
« En traversant le bois des rieux oliviers dont je viens de votu 
parler, j'aperçus une petite chapelle blanche dédiée à la Madone 
Quintilanea, et bâtie sur les ruines de la villa de Varus. C'était 
un dimanche; la porte de cette chapelle était ouverte, j'y entrai. 
Je vis trois petits autels disposés en forme de croix ; sur celui 
du milieu s'élevait un grand crucifix d'argent devant lequel brû- 
lait une lampe suspendue à la voûte. Un seul homme, qui avait 
l'air très malheureux, était prosterné au pied d'un banc; il 
priait avec tant de ferveur, qu'il ne leva pas même les yeux sui 
moi au bruit de mes pas. Je sentis ce que j'ai mille fois éprouvé 
•n entrant dans une église, c'est-à-dire un certain apaitemtnt 
des troubles du cœur (pour parler comme nos vieilles bibles), et 
je ne sais quel dégoût de la terre. Je me mis k genoux à quel- 
que distance de cet homme, et, inspiré par le lieu, je prononçai 
cette prière: « Dieu du voyageur, qui avez voulu que le pèlA- 
« rin vous adorât dans cet humble asile b&ti sur les ruines da 
« palais d'un grand de la terre I Mère de douleur, qui avez éta- 
« bli votre culte de miséricorde dans l'héritage de ce Romain 
■ infortuné, mort loin de son pays dans les forâts de la Germa- 
« nie 1 nous ne sommes ici que deux fidèles prosternés au pied 
« de votre autel solitaire. Accordez à cet inconnu, si profondé- 

• ment humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous demanda; 

• faites que les prières de cet homme servent à leur tour à 
« guérir mes infirmités, afin que ces deux chrétiens qui sont 
« étrangers l'un à l'autre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant 
« dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus se revoir ici- 
« bas, soient tout étonnés, en se retrouvant au pied de TOtM 
« trône, de se devoir mutueliement unt parti* de leur bonlMor 

• par les miracles de la charité i » 



'i6 MÉMOIRES d'outre-tombe 

je courus de la Vieille chapelle à la cathédrale. 
Plus petite que celle d'Ulm, ellle est plus religieuse et 
d'un plus beau style. Ses vitraux coloriés renténèbrent 
de cette obscurité propre au recueillement. La blanche 
chapelle convenait mieux à mes souhaits pour l'inno- 
cence de Henri ; la sombre basilique me rendit tout 
ému pour mon vieux roi Charles. 

Peu m'importait l'hôtel dans lequel on y élisait 
jadis les empereurs, ce qui prouve du moins qu'il y 
avait des souverains électifs, même des souverains 
que l'on jugeait. Le dix-huitième article du testament 
de Charlemagne porte : « Si quelques-uns de nos 
« petits-fils, nés ou à naître, sont accusés, ordonnons 
« qu'on ne leur rase pas la tête, qu'on ne leur crève 
« pas les yeux, qu'on ne leur coupe pas un membre, 
« ou qu'on ne les condamne pas à mort sans bonne 
« discussion et examen. » Je ne sais quel empereur 
d'Allemagne, déposé, réclama seulement la souve- 
raineté d'un clos de vigne qu'il affectionnait. 

A Ratisbonne, jadis fabrique de souverains, on 
monnayait des empereurs, souvent à bas titre ; ce 
commerce est tombé : une bataille de Bonaparte et le 
prince Primat, plat courtisan de notre universel gen- 
darme, n'ont pas ressucité la cité mourante. Les 
Regensbourgeois, habillés et crasseux comme le 
peuple de Paris, n'ont aucune physionomie particu- 
lière. La ville, faute d'un assez grand nombre d'habi- 
tants, est mélancolique ; l'herbe et le chardon assiè- 
gent ses faubourg : ils auront bientôt haussé leurs 
plumets et leurs lances sur ses donjons. Kepler, qui 
1 fait tourner la terre, de même que Copernic, repose 
à jamais à Ratisbonne. 



MEMOIRES d'outre-tombe 97 

flous sommes sortis par le pont de la route de 
Prague, pont très vanté et fort laid. En quittant le 
bassin du Danube, on gravit des escarpements. Kirn, 
le premier relais, est perché sur une rude côte, du 
sommet de laquelle, à travers les nues aqueuses, j'ai 
découvert des collines mortes et de pâles vallées. La 
physionomie des paysans change ; les enfants, jaunes 
et bouffis, ont l'air malade. 

Depuis Kirn jusqu'à Waldmilnchen, l'indigence de 
la nature s'accroît : on ne voit presque plus de ha- 
meaux ; des chaumières en rondins de sapin, liés 
avec un gâchis de terre, comme sur les cols les plus 
maigres des Alpes. 

La France est le cœur de l'Europe ; à mesure qu'on 
s'en éloigne, la vie sociale diminue : on pourrait juger 
de la distance oti l'on est de Paris par le plus ou moins 
de langueur du pays où l'on se retire. En Espagne et 
en Italie, la diminution du mouvement et la progres- 
sion de la mort sont moins sensibles : dans la pre- 
mière contrée, un autre peuple, un autre monde, des 
Arabes chrétiens vous occupent ; dans la seconde, le 
charme du climat et des arts, l'enchantement des 
amours et des ruines, ne laissent pas le temps vous 
opprimer. Mais en Angleterre, malgré la perfection de 
la société physique, en Allemagne, malgré la moralité 
des habitants, on se sent expirer. En Autriche et en 
Prusse, le joug militaire pèse sur vos idées, comme 
le ciel sans lumière sur votre tête ; je ne sais quoi 
vous avertit que vous ne pouvez ni écrire, ni parler, 
ni penser avec indépendance ; qu'il faut retrancher de 
votre existence toute la partie noble, laisser oisive en 
vous la nremière des facultés de l'homme, comme un 



39 MÉMOIRES D'OUTR£-TOHB£ 

inutile don de la divinité. Les arts et la beauté de la 
nature ne venant pas tromper vos heures, il ne voua 
reste qu'à vous plonger dans une grossière débauche 
ou dans ces vérités spéculatives dont se contentent les 
Allemands. Pour un Français, du moins pour moi, 
cette façon d'être est impossible ; sans dignité, je ne 
comprends pas la vie, difficile même à comprendre 
avec toutes les séductions de la liberté, de la gloire et 
de la jeunesse. 

Cependant une chose me charme chez le peuple al- 
lemand, le sentiment religieux. Si je n'étais pas trop 
fatigué, je quitterais l'auberge de Nittenau où je 
crayonne ce journal ; j'irais à la prière du soir avec 
ces hommes, ces femmes, ces enfants qu'appelle à 
l'église le son d'une cloche. Cette foule, me voyant à 
genoux au milieu d'elle, m'accueillerait en vertu de 
l'union d'une commune foi. Quand viendra le jour où 
des philosophes dans leur temple béniront un philo- 
sophe arrivé par la poste, offriront avec cet étranger 
une prière semblable à un Dieu sur lequel tous les 
philosophes sont en désaccord ? Le chapelet du curé 
est plus sûr : je m'y tiens. 

2i mai. 

Waldmiinchen, où j'arrive le mardi matin 21 mai, 
est le dernier village de Bavière, de ce côté de la Bo- 
hême. Je me félicitais d'être à même de remplir 
prompteme.Mt ma mission; je n'étais plus qu'à cin- 
quante lieues de Prague. Je me plonge dans l'eau gla- 
cée, je fais ma toilette à une fontaine, comme un am- 
bassadeur qui se prépare à une entrée triomphale; je 
pars et, à une demi-Ueue de Waldmiinchen, j'aborde 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBI 30 

plein d'assurance la douane autrichienne. Une barrière 
abaissée ferme le chemin; je descends avec Hyacinthe, 
dont le ruban rouge flamboyait. Un jeune douanier, ar- 
mé d'un fusil, nous conduit au rez-de-chaussée d'une 
maison, dans une salle voûtée. Là, était assis à son 
bureau, comme à un tribunal, un gros et vieux chef de 
douaniers allemands ; cheveux roux, moustaches rous- 
ses, sourcils épais descendant en biais sur deux yeux 
verdâtres à moitié ouverts, l'air méchant; mélange 
de l'espion de police de Vienne et du contrebandier 
de Bohême. 

Il prend nos passe-ports sans dire mot; le jeune 
douanier m'approche timidement une chaise, tandis 
que le chef, devant lequel il a l'air de trembler, exa- 
mine les passe-ports. Je ne m'assieds pas et je vais 
regarder des pistolets accrochés au mur et une cara- 
bine placée dans l'angle de la salle ; elle me rappela 
le fusil avec lequel l'aga de l'isthme de Corinthe tira 
sur le paysan grec. Après cinq minutes de silence, 
l'Autrichien aboie deux ou trois mots que mon Bâlois 
traduisit ainsi : « Vous ne passerez pas. » Gomment, 
je ne passerai pas, et pourquoi? 

L'explication commence : 

« Votre signalement n'est pas sur le passe-port. — 
* Mon passe-port est un passe-port des aflaires étran- 
« gères. — Votre passe-port est vieux. — Il n'a pas un 
« an de date; il est légalement valide. — Il n'est pas 
« visé à l'ambassade d'Autriche à Paris. — Vous vous 
« trompez, il l'est. — Il n'a pas le timbre sec. — Ou- 
« bli de l'ambassade; vous voyez d'ailleurs le uwades 
« autres légations étrangères. Je viens de traverser le 
« canton de Bâle, le grand-duché de Bade, le royaume 



40 MÉMOIRES d'outre-tombe 

a de Wurtemberg, la Bavière entière, on ne m'a pas 
« fait la moindre difficulté. Sur la simple déclaration 
« de mon nom, on n'a pas même déployé mon passe- 
« port. — Avez-vous un caractère public? — J'ai été 
« ministre en France, ambassadeur de Sa Majesté 
« très-chrétienne à Berlin, à Londres et à Rome. Je 
« suis connu personnellement de votre souverain et 
« du prince de Metternich. — Vous ne passerez pas. 
« — Voulez-vous que je dépose un cautionnement? 
« Voulez-vous me donner une garde qui répondra de 
« moi? — Vous ne passerez pas. — Si j'envoie une 
a estafette au gouvernement de Bohème? — Comme 
« vous voudrez. » 

La patience me manqua; je commençai à envoyer 
le douanier à tous les diables. Ambasseur d'un roi sur 
le trône, peu m'eût importé quelques heures de per- 
dues; mais ambassadeur d'une princesse dans les 
fers, je me croyais infidèle au malheur, traître envers 
ma souveraine captive. 

L'homme écrivait : le Bâlois ne traduisait pas mon 
monologue, mais il y a des mots français que nos 
soldats ont enseignés à l'Autriche et qu'elle n'a pas 
oubliés. Je dis à l'interprète : « Explique-lui que je me 
c rends à Prague pour offrir mon dévouement au roi 
« de France. » Le douanier, sans interrompre ses 
écritures, répondit : « Charles X n'est pas pour l'Au- 
« triche le roi de France. » Je répliquai : « Il l'est 
« pour moi. » Ces mots rendus au Cerbère parurent 
lui faire quelque effet; il me regarda de côté et en 
dessous. Je crus que sa longue annotation serait en 
dernier résultat un visa favorable. Il barbouille encore 
quelque chose sur le passe-port d'Hyacinthe, et rend le 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOHBE 41 

tout à l'interprète. Il se trouva que le visa était une 
explication desmotifs qui ne lui permettaient pas de me 
laisser continuer ma route, de sorte que non seule- 
ment il m'était impossible d'aller à Prague, mais que 
mon passe-port était frappé de faux pour les autres 
lieux ou je pourrais me présenter. Je remontai en ca- 
lèche, et je dis au postillon : « A Waldmiinchen. » 

Mon retour ne surprit point le maître de l'auberge. 
Il parlait un peu français, il me raconta que pareille 
chose était déjà arrivée ;• des étrangers avaient été 
obligés de s'arrêter à Waldmiinchen et d'envover leurs 
passe-ports à Munich au visa de la légation d'Autriche, 
Mon hôte, très brave homme, directeur de la poste 
aux lettres, se chargea de transmettre au grand bur- 
grave de Bohême* la lettre dont suit la copie : 

u WaldmQnchen, 21 mdi 1833. 
« Monsieur le gouverneur, 

« Ayant l'honneur d'être connu personnell'inent de 
« Sa Majesté l'empereur d'Autriche et de M. le prince 
« de Metternich, j'avais cru pouvoir voyager dans les 
« États autrichiens avec un passe-port qui, n'ayant 
« pas une année de date, était encore légalement va- 
« lide et lequel avait été visé par l'ambassadeur d'Au- 

1. Le comte de Choteck, dont il sera parlé plus loin. Le mar- 
quis de Villeneuve en parle ainsi dans ses Mémoires sur 
Charles X en exil : « Son titre de grand burgraye peut s'assimi- 
ler aux fonctions de nos préfets, avec moins de surchage dan» 
les détails et de diversité dans les matières. Mais sa préfecture 
à lui était tout un royaume. Il administrait quatre million» 
d'habitants. Bien que sa fortune fût immense, il occupait un 
hôtel sans splendeur. Ses opinions politiquos étaient fortomoat 
•mpreintes de libéralisme. • 



42 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« triche & Paris pour la Suisse et l'Italie. En effet, 
« monsieur le comte, j'ai traversé l'Allemagne et mon 
a nom a suffi pour qu'on me laissât passer. Ce matin 
tt seulement, M. le chef de la douane autrichienne 
« de Haselbach ne s'est pas cru autorisé à la même 
« complaisance et cela par les motifs énoncés dans son 
« visa sur mon passe-port ci-joint, et sur celui de 
« M. Pilorge, mon secrétaire. Il m'a forcé, à mon 
« grand regret, de rétrograder jusqu'à Waldmiinchen, 
« où j'attends vos ordres. J'ose espérer, monsieur le 
« comte, que vous voudrez bien lever la petite diffi- 
« culte qui m'arrête, en m'envoyant. par l'estafette 
« que j'ai l'honneur de vous expédier, le permis 
« nécessaire pour me rendre à Prague, et de là à 
« Vienne. 

« Je suis avec une haute considération, monsieur 
« le gouverneur, votre très-humble et très-obéissant 
« serviteur. 

« CHATEAUBRIA^■D. » 

« Pardonnez, monsieur le comte, la liberté que je 
« prends de joindre un billet ouvert pour M. le duc de 
« Blacas. » 

Un peu d'orgueil perce dans cette lettre : j'étais 
blessé; j'étais aussi humilié que Cicéron, lorsque, 
revenant en triomphe de son gouvernement d'Asie, 
ses amis lui demandèrent s'il arrivait de Baies ou de 
sa maison de Tusculum. Gomment, mon nom, qui 
volait d'un pôle à l'autre, n'était pas venu aux oreilles 
d'un douanier dans les montagnes d'Haselbach! chose 
d'autant plus cruelle qu'on a vu mes succès à Bâle. 
En Bavière, j'avais été salué de Monseigneur ou d'Ex- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 43 

cellence; un officier bavarois, à Waldraunchen, disait 
hautement dans l'auberge que mon nom n'avait pas 
besoin du visa d'un ambassadeur d'Autriche. Ces con- 
solations étaient grandes, j'en conviens; mais enfin 
une triste vérité demeurait : c'est qu'il existait sur la 
terre un homme qui n'avait jamais entendu parler de 
moi. 

Qui sait pourtant si le douanier d'Haselbach ne me 
connaissait pas un peu! Les polices de tous les pays 
sont si tendrement ensemble 1 Un politique qui n'ap- 
prouve ni n'admire les traités de Vienne, un Français 
qui aime l'honneur et la liberté de la France, qui 
reste fidèle à la puissance tombée, pourrait bien être 
à l'index à Vienne. Quelle noble vengeance d'en agir 
avec M. de Chateaubriand comme avec un de ces 
commis voyageurs si suspects aux espions 1 Quelle 
douce satisfaction de traiter comme un vagabond dont 
les papiers ne sont pas en règle, un envoyé chargé de 
porter traîtreusement à un enfant banni les adieux 
de sa mère captive ! 

L'estafette partit de Waldmiinchen le 21, à onze 
heure du matin; je calculais qu'elle pourrait être de 
retour le surlendemain 23, de midi à quatre heures ; 
mais mon imagination travaillait : Qu'allait devenir 
mon message ? Si le gouverneur est un homme ferme 
et qu'il sache vivre, il m'enverra le permis ; si c'est 
un homme timide et sans esprit, il me répondra que 
ma demande n'étant pas dans ses attributions, il s'est 
empressé d'en référer à Vienne. Ce petit incident 
peut plaire et déplaire tout à la fois au prince de Met- 
ternich. Je sais combien il craint les journaux ; je 
l'ai vu à Vérone quitter les affaires les plus impor- 



44 uÉMOiRES d'outre-tombe 

tantes, s'enfermer tout éperdu avec M. de Gentz *, 
pour brocher un article en réponse au Constitutionnel 
et aux Débats. Combien s'écoulera-t-il de jours avant 
la transmission des ordres du ministre impérial? 

D'un autre côté, M. de Blacas" sera-t-il bien aise 
de me voir à Prague? M. de Damas ^ ne croira- t-il pas 



1. Frédéric de Gentx (1764-1832), célèbre publiciste allemand. 
D avait été secrétaire des Conférences de Vienne en 1814 et 1815. 

2. Sur le duc de Blacas, voir au tome III la note 1 de la page 
493. — M. de Blacas avait suivi en exil le roi Charles X et 
il exerçait sur la petite cour de Prague une influence prépondé- 
rante. Il mourut à Prague le 17 novembre 1839. 

3. Damas (Anne-Hyacinthe-Maxence, baron de), né à Paris le 
30 septembre 1785. Il n'avait que six ans lorsqu'il quitta la 
France avec sa famille, au milieu des sinistres menaces de la 
Révolution. A dix ans, il entra à l'école des cadets de l'artillerie, 
à Saint-Pétersbourg, sur la recommandation de son oncle, le duc 
de Richelieu. Il aurait pu s'appuyer aussi du comte Roger de 
Damas, qui, sous le drapeau moscovite, s'était si brillamment 
battu contre les Turcs. Il servit avec distinction dans l'armée 
russe ; en 1813, il était général major (maréchal de camp). A la 
première Restauration, il fut attaché au duc d'Angoulème comme 
gentilhomme et comme aide de camp. Louis XVIII le nomma 
lieutenant général, le 10 août 1815. Lors de la campagne d'Es- 
pagne en 1823, à la tête d'une division de l'armée de Catalogne, 
il manœuvra si bien qu'à Llers et à Llado (15 et 16 septembre) 
il fit prisonnière toute la colonne ennemie. La reddition de Fi- 
guières suivit de près cette défaite des Espagnols. Le petit corps 
étranger, qui venait de combattre contre nous, et dont faisaient 
partie Armand Carrel et plusieurs autres Français, fut en grande 
partie détruit. « Les quelques débris survivants, dit Sainte- 
Beuve (CauseHes du lundi, t. VI, p. 73), n'échappèrent que 
grâce à une capitulation généreusement offerte par le général 
baron de Damas, et qui garantissait la vie et l'honneur des capi- 
tules. « Quant à ceux des étrangers qui sont Français, était-il 
dit dans la convention rédigée le lendemain, le lieutenant-géné- 
ral s'engage à solliciter vivement leur grâce ; le lieutenant- géné- 
ral espère l'obtenir. » En récompense des services qu'il venait de 
rendre, le baron de Damas fut nommé pair de France le 9 et 
ministre de la guerre le 19 octobre 1823. L'année suivante, il fot 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB 45 

que je viens le détrôner? M. le cardinal de Latil 
n'aura-t-il aucun souci ? Le triumvirat ne profitera-t-il 
pas de la raalencontre pour me faire fermer les 
portes au lieu de me les faire ouvrir? Rien de plus 
aisé : un mot dit à l'oreille du gouverneur, mot que 
j'ignorerai toute ma vie. Dans quelle inquiétude seront 
mes amis de Paris? quand Taventure s'ébruitera, que 
n'en feront point les gazettes? que d'extravagances ne 
débiteront-elles pas? 

Et si le grand burgrave ne juge pas à propos de 
me répondre? s'il est absent? si personne n'ose le 
remplacer? que deviendrai-je saiia passe-port? où 
pourrai-je me faire reconnaître? à Munich? à 
Vienne? quel maître de poste me donnera des chevaux? 
Je serai de fait prisonnier dans Waldmiinchen. 

Voilà les dragons qui me traversaient la cervelle; je 
songeais de plus à mon éloignement de ce qui m'était 

appelé an ministère des affaires étrangères, où il remplaçait Cha- 
teaubriand, qui, je crois bien, lui en a toujours gardé rancune. Le 
4 janvier 1828, il fut enveloppé dans la chute du cabinet de M. de 
Villèle. Le 23 avril 1827, après la mort du duc de Rivière, il 
avait été choisi par le roi pour être gouverneur du duc de Bor- 
deaux. Il suivit son élève en exil, et continua ses fonctions jus- 
qu'au mois de novembre 1833. La retraite du baron de Damas 
dans sa terre d'Hautefort, en 1834, fut pour lui le commencement 
d'une vie nouvelle. « Quelque chose de l'apôtre, dit M. Poujou- 
lat, apparaissait dans ce gentilhomme possédé de la passion du 
bien. Il voulait rendre meilleurs et plus heureux les hommes au 
milieu desquels devait s'écouler le reste de sa vie. » Il mourut 
l« 6 mai 1862. Ses dernières paroles furent celles-ci : « Priez, 
mes enfants, pour que je âoisse sans lâcheté, mais aussi, sans 
confiance exagérée. » 

1. Sur le cardinal de Latil, voir an tome V la note 1 de la 
page 158. — Premier aumônier du roi Charles X, il l'accom- 
pa^-na sur la terre étrangère et ne revint en France qu'en 1836, 
après la mort de son maître. Il monmt en 1839, la même année 
que M. (U bla,ciu. 



46 MEMOIRES D*OUTR£-TOMbB 

cher : j'ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce 
peu. Horace a dit : « Carpe diem, cueillez le jour. » 
Conseil du plaisir à vingt ans, de la raison à mon âge. 
Fatigué de ruminer tous les cas dans ma tête, j'en- 
tendis le bruit d'une foule au dehors; mon auberge 
était sur la place du village. Je regardais par la fenê- 
tre un prêtre portant les derniers sacrements à un 
mourant. Qu'importaient à ce mourant les affaires des 
rois, de leurs serviteurs et du monde? Chacun quittait 
son ouvrage et se mettait à suivre le prêtre; jeunes 
femmes, vieilles femmes, enfants, mères avec leurs 
nourrissons dans leurs bras, répétaient la prière des 
agonisants. Arrivé à la porte du malade, le curé donna 
la bénédiction avec le saint viatique. Les assistants se 
mirent à genoux en faisant le signe de !a croix et bais- 
sant la tête. Le passe-port pour l'éternité ne sera 
point méconnu de celui qui distribue le pain et ouvre 
l'hôtellerie au voyageur. 

Quoique j'eusse été sept jours sans me coucher, je 
ne pus rester au logis; il n'était guère plus d'une 
heure : sorti du village du côté de Ratisbonne, j'avisai 
adroite, au milieu d'un blé, une chapelle blanche; 
j'y dirigeai mes pas. La porte était fermée; à travers 
une fenêtre biaise on apercevait un autel avec une 
croix. La date de l'érection de ce sanctuaire, 1830, 
était écrite sur l'architrave : on renversait une mo- 
narchie à Paris et l'on construisait une chapelle à 
Waldmunchen. Les trois générations bannies devaient 
venir habiter un exil à cinquante lieues du nouvel 
asile élevé au roi crucifié. Des millions d'événements 
l'accomplissent à la fois : que fait au noir endormi 



MEMOIRES D'OUTRE-TOMBK 47 

SOUS un palmier, au bord du Niger, le blanc qui 
tombe au même instant sous le poignard au rivage 
du Tibre ? Que fait à celui qui pleure en Asie celui qui 
rit en Europe? Que faisait au maçon qui bâtissait cette 
chapelle, au prêtre bavarois qui exaltait ce Christ en 
1830, le démolisseur de Saint-Germain-FAuxerrois, 
rabatteur des croix en 1830? Les événements ne 
comptent que pour ceux qui en pâtissent ou qui en 
profitent; ils ne sont rien pour ceux qui les ignorent, 
ou qu'ils n'atteignent pas. Telle race de pâtres, dans 
les Abruzzes, a vu pas9«r, sans descendre de la mon- 
tagne, les Carthaginois, les Romains, les Goths, les 
générations du moyen âge, et les hommes de l'âge 
actuel. Cette race ne s'est point mêlée aux habitants 
successifs du vallon, et la religion seule est montée 
jusqu'à elle. 

Rentré à l'auberge, je me suis jeté sur deux chaises 
dans l'espoir de dormir, mais en vain ; le mouvement 
de mon imagination était plus fort que ma lassitude. 
Je rabâchais sans cesse mon estafette : le dîner n'a 
rien fait à l'aflFaire. Je me suis couché au milieu de la 
rumeur des troupeaux qui rentraient des champs. A 
dix heures, un autre bruit ; le watchman a chanté 
l'heure ; cinquante chiens ont aboyé, après quoi ils 
sont allés au chenil comme si le watchman leur eût 
donné l'ordre de se taire : j'ai reconnu la discipline 
allemande. 

La civilisation a marché en Germanie depuis mon 
voyage à Berlin : les lits sont maintenant presque 
assez longs pour un homme de taille ordinaire ; mais 
le drap de dessus est toujours cousu à la couverture, 
et le drap de dessous, trop étroit, finit par se tordra 



48 uÉMoiRES d'outre-tohbe 

et se recoquiller de manière à vous être très incom- 
mode ; et puisque je suis dans le pays d'Auguste La- 
fontaine S j'imiterai son génie; je veux instruire la 
dernière postérité de ce qui existait de mon temps 
dans la chambre de mon auberge à Waldmiinchen 
Sachez donc, arrière-neveux, que cette chambre était 
une chambre à Titalienne, murs nus, badigeonnés en 
blanc, sans boiseries ni tapisserie aucune, large plinthe 
ou bandeau coloré au bas, plafond avec un cercle à 
trois filets, corniche peinte en rosaces bleues avec une 
guirlande de feuilles de laurier chocolat, et au-dessous 
de la corniche, sur le mur, des rinceaux à dessins 
rouges sur un fond vert américain. Çà et là, de petites 
gravures françaises et anglaises encadrées. Deux fe- 
nêtres avec rideaux de coton blanc. Entre les fenêtres 
un miroir. Au milieu de la chambre, une table de 
douze couverts au moins, garnie de sa toile cirée à 
fond élevé, imprimé de roses et de fleurs diverses. 
Six chaises avec leurs coussins, recouverts d'une toile 
rouge à carreaux écossais. Une commode, trois cou- 
chettes autour de la chambre ; dans un angle, auprès 
de la porte, un poêle de faïence vernissée noir, et 
dont les faces présentent en relief les armes de Ba- 
vière ; il est surmonté d'un récipient en forme de 
couronne gothique. La porte est munie d'une machine 
de fer compliquée, capable de clore les huis d'une 
geôle et de déjouer les rossignols des amants et des 

1. Lafontaine (Auguste-Henri-Jules), né à Brunswick, le 10 
octobre 1759, mort à Halle le 20 avril 1831. Ses romans, au 
nombre d'une cinquantaine, ont eu un succès considérable, et 
plusieurs ont été traduits en français. Le plus célèbre de ses 
ouvrages, publié k Berlin, de 1797 à 1804, sous le titre d'Eu- 
toirea de famille, ne forme pas moins de 12 volumes. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 49 

▼oleurs. Je signale aux voyageurs l'excellente chambre 
où j'écris cet inventaire qui joute avec celui de l'Avare ; 
je la recommande aux légitimistes futurs qui pour- 
raient être arrêtés par les héritiers du bouquetin roux 
de Haselbach. Cette page de mes i/emofre^ fera plaisir 
à l'école littéraire moderne. 

Après avoir compté, à la lueur de la veilleuse, les 
astragales du plafond, regardé les gravures de la. jeune 
Milanaise, de la belle Belvétienne, de la jeune Fran- 
çaise, de la jeune Russe, du feu roi de Bavière, de la 
feue reine de Bavière, qui ressemble à une dame que 
je connais et dont il m'est impossible de me rappeler 
le nom, j'attrapai quelques minutes de sommeil. 

Délité le 22 à sept heures, un bain emporta le reste 
de ma fatigue, et je ne fus plus occupé que de ma 
bourgade, comme le capitaine Cook d'un îlot décou- 
vert par lui dans l'océan Pacifique. 

Waldmiinchen est bâti sur la pente d'une colline; 
il ressemble assez à un village délabré de l'État romain. 
Quelques devants de maison peints à fresquo. une 
porte voûtée à l'entrée et à la sortie de la principale 
rue, point de boutiques ostensibles, une fontaine à 
sec sur la place. Pavé épouvantable mêlé de grandes 
dalles et de petits cailloux, tels qu'on n'en voit plus 
que dans les environs de Quimper-Coreniin. 

Le peuple, dont l'apparence est rustique, n'a point 
de costume particulier. Les femmes vont la tête nue 
ou enveloppée d'un mouchoir, à la guise des laitières 
de Paris ; leurs jupons sont courts ; elles marchent 
jambes et pieds nus, de même que les enfants. Les 
hommes sont habillés, partie comme les gens du 
peuple de nos villes, partie comme nos anciens pay- 
VI. 4 



60 MÉMOIRES D*OUTR£-TOMfiE 

sans. Dieu soit loué I ils n'ont que des chapeaux, et 
les infâmes bonnets de coton de nos bourgeois leur 
sont inconnus. 

Tous les jours ii j «, ut mos, spectacle à Waldmun- 
chen, et j'y assistais à la première place. A six heures 
du matin, un vieux berger, grand et maigre, parcourt 
le village à différentes stations ; il sonne d'une trompe 
droite, longue de six pieds, qu'on prendrait de loin 
pour un porte-voix ou une houlette. Il en tire d'abord 
trois sons métalliques assez harmonieux, puis il fait 
entendre l'air précipité d'une espèce de galop ou de 
ranz des vaches, imitant des mugissements de bœufs 
et des rires de pourceaux. La fanfare finit par une 
note soutenue et montante en fausset. 

Soudain débouchent de toutes les portes des vaches, 
des génisses, des veaux, des taureaux ; ils envahissent 
en beuglant la place du village ; ils montent ou des- 
cendent de toutes les rues circonvoisines, et, s'étant 
formés en colonne, ils prennent le chemin accoutumé 
pour aller paître. Suit en caracolant l'escadron des 
porcs, qui ressemblent à des sangliers et qui grognent. 
Les moutons et les agneaux placés à la queue, font 
en bêlant la troisième partie du concert ; les oies 
composent la réserve : en un quart d'heure tout a 
disparu. 

Le soir, à sept heures, on entend de nouveau la 
trompe ; c'est la rentrée des troupeaux. L'ordre de la 
troupe est changé : les porcs font l'avant-garde, tou- 
jours avec la même musique ; quelques-uns, détachés 
en éclaireurs, courent au hasard ou s'arrêtent à tous 
les coins. Les moutons défilent ; les vaches, avec leurs 
flis. leurs filles et leurs maris, ferment la marche ; les 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB SI 

oies dandinent sur les flancs. Tous ces animaux re- 
gagnent leurs toits, aucun ne se trompe de porte; 
mais il y a des cosaques qui vont à la maraude, des 
étourdis qui jouent et ne veulent pas rentrer, de 
jeunes taureaux qui s'obstinent à rester avec une 
compagne qui n'est pas de leur crèche. Alors viennent 
les femmes et les enfants avec leurs petites gaules ; 
ils obligent les traînards à rejoindre le corps, et les 
réfractaires à se soumettre à la règle. Je me réjouis- 
sais de ce spectacle, comme jadis Henri IV à Chauny 
s'amusait du vacher nommé Tout-le-Monde qui ras- 
semblait ses troupeaux au son de la trompette. 

Il y a bien des années qu'étant au château de Fer- 
vacques, en Normandie, chez madame de Custine, 
j'occupais la chambre de ce Henri IV : mon lit était 
énorme : le Béarnais y avait dormi avec quelque Flo- 
rette : j'y gagnai le royalisme, car je ne l'avais pas 
naturellement. Des fossés remplis d'eau environnent 
le château. La vue de ma fenêtre s'étendait sur des 
prairies que borde la petite rivière de Fervacques. 
Dans ces prairies j'aperçus un matin une élégante 
truie d'une blancheur extraordinaire ; elle avait l'air 
d'être la mère du prince Marcasssin. Elle était couchée 
au pied d'un saule sur l'herbe fraîche, dans la rosée : 
un jeune verrat cueillit un peu de mousse fine et den- 
telée avec ses défenses d'ivoire, et la vint déposer sur 
la dormeuse ; il renouvela cette opération tant de fois 
que la blanche laie finit par être entièrement cachée : 
on ne voyait plus que des pattes noires sortir du du- 
vet de verdure dans lequel elle était ensevelie. 

Ceci soit dit à la gloire d'une bête mal famée dont 
je rougirais d'avoir parlé trop longtemps, si Homère 



5Î MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

ne l'aTait chantée. Je m'aperçois en efifet que ceria 
partie de mes Mémoires n'est rien moins qu'une odys- 
sée : Waldmiinchen est Ithaque ; le berger est le fidèle 
Eumée avec ses porcs ; je suis le fils de Laërte, revenu 
après avoir parcouru la terre et les mers. J'aurais 
peut être mieux fait de m'enivrer du nectar d'Évan- 
théeS de manger la fleur de la plante moly, de m'a- 
languir au pays des Lotophages, de rester chez Circé 
ou d'obéir au chant des Sirènes qui me disaient : 
« Approche, viens à nous. » 

22 mai 1833. 

Si j'avais vingt ans, je chercherais quelques aven- 
tures dans Waldmiinchen comme moyen d'abréger 
les heures ; mais, à mon âge, on n'a plus d'échelle de 
soie qu'en souvenir, et l'on n'escalade les murs qu'a- 
vec les ombres. Jadis j'étais fort lié avec mon corps ; 
je lui conseillais de vivre sagement, afin de se montrer 
tout gaillard et tout ravigoté dans une quarantaine 
d'années. Il se moquait des sermons ^ de mon âme, 
s'obstinait à se divertir et n'aurait pas donné deux 
patards pour être un jour ce qu'on appelle un homme 
bien conservé: « Au diable ! disait-il: quegagnerais-je 
« à lésiner sur mon printemps, pour goûter les joies 

1. Chateaubriand se délecte ici aux souvenirs de l'Odyssée. 
Evanthée {le bien fleuri), que l'auteur emprunte au 197» vers da 
IX» chant, y figure en qualité de père de Maron. C'est un sui»- 
nom de Bacchus, ce que confirme Euripide dans le Gyclopê 
(vers 141). Nous sommes un peu brouillés aujourd'hui arec tout 
ces noms et surnoms, à travers lesquels me sert de guide l'excel- 
lent M. de Marcellus, non moins familier que ChateaabrUnd 
•Tce tous les souvenirs homériques. 

2. Dans les éditions précédentes, on a imprimé : « Il se m»- 
qnait des serments de mon âme ». M. de Marcellus propose dft 
lire sermons. Sa ieçoD m'a paru bonne, et je l'ai suivie. 



MâMOIKES O'OUTBE-XOUBB 53 

i de la vie quand personne ne voudra plus les par- 
« tager avec moi ?» Et il se donnait du bonheur par- 
dessus la tête. 

Je suis donc obligé de le prendre tel qu'il est main- 
tenant : je le menai promener le 22 au sud-est du 
village. Nous suivîmes parmi les molières un petit 
courant d'eau qui mettait en mouvement des usines. 
On fabrique des toiles àWaldmiinchen ; les lés de ces 
toiles étaient déroulés sur les prés; de jeunes filles, 
chargées de les mouiller, couraient pieds nus sur les 
zones blanches, précédées de l'eau qui jaillissait de 
leur arrosoir, comme les jardiniers arroseraient une 
plate-bande de fleurs. Le long du ruisseau je pensais 
à mes amis, je m'attendrissais à leur souvenir, puis 
je demandais ce qu'ils devaient dire de moi à Paris : 
« Est-il arrivé ? A-t-il vu la famille royale? reviendra- 
« t-il bientôt ? » Et je délibérais si je n'enverrais pas 
Hyacinthe chercher du beurre frais et du pain bis, 
pour manger du cresson au bord d'une fontaine sous 
une cépée d'aunes. Ma vie n'était pas plus ambitieuse 
que cela : pourquoi la fortune a-t-elle accroché à sa 
roue la basque de mon pourpoint avec le pan du 
manteau des rois ? 

Rentré au village, j'ai passé près de l'église , deux 
•anctuaires extérieurs accolent le mur ; l'un présente 
saint-Pierre es Liens, avec un tronc pour les prison- 
niers ; j'y ai mis quelques kreutzer en mémoire de la 
prison de Pellico et de ma loge à la Préfecture de 
police. L'autre sanctuaire offre la scène du jardin des 
Oliviers : scène si touchante et si sublime qu'elle n'est 
pas même détruite ici par le grotesque des person- 
oageâ. 



64 MÉMOIRES d'outre-tombe 

J'ai hâté mon dîner et couru à la prière du soir que 
j'entendais tinter. En tournant le coin de l'étroite rue 
de l'église, une échappée de vue s'est ouverte sur des 
collines éloignées : un peu de clarté respirait encore 
à l'horizon, et cette clarté mourante venait du côté de 
la France. Un sentiment profond a poigne mon cœur. 
Quand donc mon pèlerinage finira-t-il ? Je traversai 
les terres germaniques bien misérable lorsque je re- 
venais de l'armée des princes, bien triomphant lors- 
que, ambassadeur de Louis XVIII, je me rendais à 
Berlin ; après tant et de si diverses années, je péné- 
trais à la dérobée au fond de cette même Allemagne, 
pour chercher le roi de France banni de nouveau. 

J'entrai à l'église : elle était toute noire ; pas même 
une lampe alhimée. A travers la nuit, je ne reconnais- 
sais le sanctuaire, dans un enfoncement gothique, 
que par sa plus épaisse obscurité. Les murs, les au- 
tels, les piliers, me semblaient chargés d'ornements 
et de tableaux encrêpés; la nef était occupée de bancs 
serrés et parallèles. 

Une vieille femme disait à haute voix en allemand 
les Pater du chapelet ; des femmes jeunes et vieilles, 
que je ne voyais pas, répondaient des Ave Maria. La 
vieille femme articulait bien, sa voix était nette, son 
accent grave et pathétique ; elle était à deux bancs de 
moi; sa tête s'inclinait lentement dans l'ombre, toutes 
les fois qu'elle prononçait le mot Christo, en ajoutant 
quelque oraison au Pater. Le chapelet fut suivi des 
litanies de la Vierge ; les ora pro nobis, psalmodiés en 
allemand par les priantes invisibles, sonnaient à mon 
oreille comme le mot répété espérance, espérance, es- 
pérance ! Nous sommes sortis pêle-mêle ; je suis allé 



KÉHOIRES d'outre-tombe 55 

me coucher avec l'espérance ; je ne l'avais pas serrée 
dans mes bras depuis longtemps ; mais elle ne vieillit 
point, et on l'aime toujours, malgré ses infidélités. 

Selon Tacite, les Germains croient la nuit plus an- 
cienne que le jour ; nox ducere diem videtur. J'ai 
pourtant compté de jeunes nuits et des jours sempi- 
ternels. Les poètes nous disent aussi que le Sommeil 
est le frère de la Mort : je ne sais, mais très certaine- 
ment la Vieillesse est sa plus proche parente. 

' 23 mai 1833. 

Le 23, au matin, le ciel mêla quelques douceurs à 
mes maux : Baptiste m'apprit que l'homme considé- 
rable du lieu, le brasseur de bière, avait trois filles, 
et possédait mes ouvrages rangés parmi ses cruchons. 
Quand je sortis, le monsieur et deux de ses filles me 
regardaient passer : que faisait la troisième demoi- 
selle? Jadis m'était tombée une lettre du Pérou, écrite 
de la propre main d'une dame, cousine du soleil, la- 
quelle admirait Atala ; mais être connu à Waldmiin- 
chen, à la barbe du loup de Haselbach, c'était une 
chose mille fois plus glorieuse : il était vrai que ceci 
se passait en Bavière, à une lieue de l'Autriche, nargue 
de ma renommée. Savez-vous ce qui me serait arrivé 
si mon excursion en Bohême n'eût été entreprise que 
de mon chef? (Mais que serais-je allé faire pour moi 
seul en Bohême?) Arrêté à la frontière, je serais re- 
tourné à Paris. Un homme avait médité un voyage à 
Pékin ; un de ses amis l'aperçoit sur le pont royal à 
Paris : « Eh comment I je vous croyais en Chine ? — 
« Je suis revenu : ces Chinois m'ont fait des difficul- 
« tés à Canton, je les ai plantés là. » 



56 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBË 

Comme Baptiste me racontait mes triomphes, le glas 
d'un enterrement me rappelle à ma fenêtre. Le curé 
passe, précédé de la croix ; des hommes et des femmes 
afQuent, les hommes en manteaux, les femmes en 
robes et en cornettes noires. Enlevé à trois portes de 
la mienne, le corps est conduit au cimetière : au bout 
d'une demi-heure, les cortégeants reviennent, moins le 
cortège. Deux jeunes femmes avaient leur mouchoir 
sur les yeux, l'une des deux poussait des cris ; elles 
pleuraient leur père ; l'homme décédé était celui qui 
reçut le viatique le jour de mon arrivée. 

Si mes if^moirej parviennent jusqu'à Waldmûnchea, 
quand moi-même je ne serai plus, la famille en deuil 
aujourd'hui y trouvera la date de sa douleur passée. 
Du fond de son lit, l'agonisant a peut-être ouï le bruit 
de ma voiture ; c'est le seul bruit qu'il aura entendu 
de moi sur la terre. 

La foule dispersée, j'ai pris le chemin que j'avais 
ru prendre au convoi dans la direction du levant 
d'hiver. J'ai trouvé d'abord un vivier d'eau stagnante, 
^ l'orée duquel s'écoulait rapidement un ruisseau, 
comme la vie au bord de la tombe. Des croix au 
revers d'une butte m'ont indiqué le cimetière. Je 
gravis un chemin creux, et la brèche d'un mur m'in- 
troduisit dans le saint enclos. 

Des sillons d'argile représentaient les corps au- 
dessus du sol; des croix s'élevaient çà et là: elles 
marquaient les issues par lesquelles les voyageurs 
étaient entrés dans le nouveau monde, ainsi que les 
balises indiquent à l'embouchure d'un fleuve les 
passes ouvertes aux vaisseaux. Un pauvre vieux creu- 
sait la tombe d'un enfant; seul, en sueur et la tête 



MEMOIRES t'OUTRE-TOMBE 67 

nue, il n« chaniait pas, il ne plaisantait pas à Tinstar 
des clowns d'Hamlet. Plus loin était une autre tosse, 
près de laquelle on voyait une escabelle, un levier et 
une corde pour la descente dans l'éternité. 

Je suis allé droit à cette fosse qui semblait me dire : 
« Voilà une bonne occasion I » Au fond du trou gisait 
le récent cercueil recouvert de quelques pelletées de 
poussière blanche en attendant le reste. Une pièce de 
toile blanchissait sur le gazon : les morts avaient soin 
de leur linceul. 

Loin de son pays, le chrétien a toujours moyen de 
s'y transporter subitement : c'est de visiter autour des 
églises le dernier asile de l'homme: le cimetière est le 
champ de famille, et la religion la patrie universelle. 

Il était midi quand je suis rentré ; d'après tous les 
calculs, l'estafette ne pouvait être revenue avant trois 
heures ; néanmoins chaque piétinement de chevaux 
me faisait courir à la fenêtre : à mesure que l'heure 
approchait, je me j^ersuadais (jue le permis n'arrive- 
rait pas. 

Pour dévorer le temps je demandai la note de ma 
dépense ; je me mis à supputer les poulets que "avais 
mangés: plus grand que moi n'a pas dédaigné ce 
soin. Henri Tudor, septième du nom, en qui finirent 
les troubles de la Rose blanche et la Rose rouge, comme 
je vais unir la cocarde blanche à la cocarde tricolore, 
ï'enri Vil a paraphé une à une les pages d'un livret 
de comptes que j'ai vu : « A une femme pour trois 
pommes, 12 sous; pour avoir découvert trois lièvres, 
f) schellings 8 sous ; à maître Bernard, le poète aveu- 
gle, 100 schillings (c'était mieux qu'Homère) ; à un 
petit homme, Utile tnarit à Shaftesbury, 20 schel- 



58 MÉMOIRES d'OUTR£-TOMBE 

lings. » Nous avons aujourd'hui beaucoup de petits 
hommes, mais ils coûtent plus de 20 schellings. 

A trois heures, heure à laquelle l'estafette aurait pu 
être de retour, j'allai avec Hyacinthe sur la route 
d'Haselbach. Il faisait du vent, le ciel était semé de 
nuages qui passaient sur le soleil en jetant leur ombre 
aux champs et aux sapinières. Nous étions précédés 
d'un troupeau du village, qui élevait dans sa marche 
la noble poussière de l'armée du grand-duc de Qui- 
rocie, combattue si vaillamment par le chevalier de 
la Manche. Un calvaire pointait au haut d'une des 
montées du chemin; de là on découvrait un long 
ruban de la chaussée. Assis dans une ravine, j'inter- 
rogeais Hyacinthe : « Sœur Anne, ne vois-tu rien 
« venir ? » Quelques carrioles de village aperçues de 
loin nous faisaient battre le cœur; en approchant, 
elles se montraient vides, comme tout ce qui porte 
des songes. Il me fallut retourner au logis et dîner 
bien triste. Une planche s'offrait après le naufrage : 
la diligence devait passer à six heures ; ne pouvait- 
elle pas apporter la réponse du gouverneur? Six 
heures sonnent : point de diligence. A six heures un 
quart, Baptiste entre dans une chambre : « Le cour- 
« rier ordinaire de Prague vient d'arriver; il n'y a 
« rien pour Monsieur. » Le dernier rayon d'espoir 
s'éteignit. 

A peine Baptiste était-il sorti de ma chambre, que 
Schwartz paraît, agitant en l'air une grande lettre, à 
grand cachet, et criant : « Foilà le bermis. » Je saute 
sur la dépèche ; je déchire l'enveloppe ; elle contenait, 
avec une lettre du gouverneur, le permis et un billet 



MÉMOIRES d'outre-tombe 59 

de M. de Blaeas. Voici la lettre de M. le comte de 
Choteck : 

« Prague, 33 mai 1833. 
« Monsieur le vicomte, 

« Je suis bien fâché qu'à votre entrée en Bohême 
« vous ayez éprouvé des difficultés et des retards 
« dans votre voyage. Mais, vu les ordres très sévères 
« qui existent à nos frontières pour tous les voya- 
« geurs qui viennent de France, ordres que vous 
« trouverez vous-même bien naturels dans les cir- 
« constances actuelles, je ne puis qu'approuver la 
« conduite du chef de la douane de Haselbach. Malgré 
« la célébrité tout européenne de votre nom, vous 
« voudrez bien excuser cet employé, qui n'a pas 
« l'honneur de vous connaître personnellement, s'il 
« a eu des doutes sur l'identité de la personne, d'au- 
• tant plus que votre passe-port n'était visé que pour 
« la Lombardie et non pour tous les États autri- 
« chiens. Quant à votre projet de voyage pour Vienne, 
a j'en écris aujourd'hui au prince de Metternich, et 
« je m'empresserai de vous communiquer sa réponse 
« dès votre arrivée à Prague. 

« J'ai l'honneur de vous envoyer ci-jointe la réponse 
« de M. le duc de Blaeas, et je vous prie de vouloir 
« bien recevoir les assurances de la haute considéra- 
« tion avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc. 

« Le comte de Choteck. » 

Cette réponse était polie et convenable ; le gouver- 
nement ne pouvait pas m'abandonner l'autorité infé- 
rieure, qui après tout avait fait son devoir. J'avais 



60 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMB» 

moi-même prévu à Paris les chicanes dont mon vieux 
passe-port pourrait devenir la cause. Quant à Vienne, 
j'en avais parlé dans un but politique, afin de rassu- 
rer M. le comte de Choteck et de lui montrer que je 
ne fuyais pas le prince de Metternich. 

A huit heures du soir, le jeudi 23 mai*, je montai 
en voiture. Qui le croirait? ce fut avec une sorte de 
peine que je quittai Waldmûnchen 1 Je m'étais déjà 
habitué à mes hôtes; mes hôtes s'étaient accoutumés 
à moi. Je connaissais tous les visages aux fenêtres et 
aux portes ; quand je me promenais, ils m'accueil- 
laient d'un air de bienveillance. Le voisinage accou- 
rut pour voir rouler ma calèche, délabrée comme la 
monarchie de Hugues Capet Les hommes ôtaient 
leurs chapeaux, les femmes me faisaient un petit signe 
de congratulation. Mon aventure était l'objet des con- 
versations du village ; chacun prenait mon parti : 
les Bavarois et les Autrichiens se détestent ; les pre- 
miers étaient fiers de m'avoir laissé passer. 

J'avais remarqué plusieurs fois, sur le seuil de sa 
chaumière, une jeune Waldmiinchenienne à figure de 
vierge de la première manière de Raphaël : son père, 
& prestance honnête de paysan, me saluait jusqu'à 
terre avec son feutre à larges bords, il me donnait en 
allemand un bonjour que je lui rendais cordialement 
en français : placée derrière lui, sa fille rougissait en 
me regardant par-dessus l'épaule du vieillard. Je 
retrouvai ma vierge, mais elle était seule. Je lui fis un 
adieu de la main ; elle resta immobile ; elle semblait 
étonnée ; je voulais croire en sa pensée à je ne sais 

1. Et non la jeudi 24, comme 1» jioneac les précédenMf idi* 
lions. 



MÉMOIRES D'oUTRE-TOMBS 81 

quels vagues regrets : je la quittai comme une fleur 
sauvage qu'on a vue dans un fossé au bord d'un che- 
min et qui a parfumé votre course. Je traversai les 
troupeaux d'Eumée ; il découvrit sa tête devenue grise 
au service des moutons. Il avait achevé sa journée ; 
il rentrait pour sommeiller avec ses brebis, tandis 
qu'Ulysse allait continuer ses erreurs. 

Je m'étais dit avant d'avoir reçu le permis: c Si je 
« l'obtiens, j'accablerai mon persécuteur. » Arrivé à 
Haselbach, il m'advint, comme à Georges Dandin, 
que ma maudite bonté me reprit; je n'ai point de 
cœur pour le triomphe. En vrai poltron, je me blottis 
dans l'angle de ma voiture, et Schwartz présenta 
l'ordre du gouverneur; j'aurais trop souffert de la 
confusion du douanier. Lui, de son côté, ne se mon- 
tra pas et ne fit pas même fouiller ma vache. Paix lui 
soit I qu'il me pardonne les injures que je lui ai dites, 
mais que par un reste de rancune je n'effacerai pas 
de mes Mémoires. 

Au sortir de la Bavière, de ce côté, une noire et 
vaste forêt de sapins sert de portique à la Bohême. 
Des vapeurs erraient dans les vallées, îe jour défail- 
lait, et le ciel, à l'ouest, était couleur de fleurs de 
pêcher ; les horizons baissaient presque à toucher la 
terre. La lumière manque à cette latitude, et avec la 
lumière la vie ; tout est éteint, hyémal, blêmissant ; 
l'hiver semble charger l'été de lui garder le givre jus- 
qu'à son prochain retour. Un petit morceau de la luna 
qui entreluisait me fit plaisir ; tout n'était pas perdu, 
puisque je trouvais une figure de connaissance. Elit 
avait l'air de me dire : « Comment ! te voilà ? te sou- 
« vient-il que je t'»i tu dans d'autres forèLs ? te »ou- 



6!2 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE 

« viens-tu des tendresses que tu me disais quand tu 
« étais jeune? vraiment tu ne parlais pas trop mal 
« de moi. D'où vient maintenant ton silence? Oùvas- 
« tu seul et si tard? Tu ne cesses donc de recommen- 
« cer ta carrière ? » 

lune ! vous avez raison ; mais si je parlais bien 
de vos charmes, vous savez les services que vous me 
rendiez ; vous éclairiez mes pas, alors que je me pro- 
menais avec mon fantôme d'amour ; aujourd'hui ma 
tête est argentée à l'instar de votre visage, et vous 
vous étonnez de me trouver solitaire! et vous me 
dédaignez I J'ai pourtant passé des nuits entières 
enveloppé dans vos voiles ; osez-vous nier nos ren- 
dez-vous parmi les gazons et le long de la mer? Que 
de fois vous avez regardé mes yeux passionnément 
attachés sur les vôtres I Astre ingrat et moqueur, 
vous me demandez où je vais si tard : il est dur de 
me reprocher la continuation de mes voyages. Ah ! si 
je marche autant que vous, je ne rajeunis pas à votre 
exemple, vous qui rentrez chaque mois sous le cercle 
brillant de votre berceau ! Je ne compte pas des lunes 
nouvelles, mon décompte n'a d'autre terme que ma 
complète disparition, et, quand je m'éteindrai, je ne 
rallumerai pas mon flambeau comme vous rallumez 
le vôtre ! 

Je cheminai toute la nuit; je traversais Teinitz, 
Stankau, Staab. Le 24 au matin, je passai à Pilsen, à 
la belle caserne, style homérique. La ville est em- 
preinte de cet air de tristesse qui règne dans ce 
pays. A Pilsen, Wallenstein espéra saisir un spectre : 
j'étais aussi en quête d'une couronne, mais non pour 
moi. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 63 

La campagne est coupée et hachée de hauteurs, 
dites montagnes de Bohême ; mamelons dont le bout 
est marqué par des pins, et le galbe dessiné par la 
verdure des moissons. 

Les villages sont rares. Quelques forteresses affa- 
mées de prisonniers se juchent sur des rocs comme de 
vieux vautours. De Zditzà Beraun, les monts à droite 
deviennent chauves. On passe un village, les chemins 
sont spacieux, les postes bien montées ; tout annonce 
une monarchie qui imite l'ancienne France. 

Jehan l'Aveugle, sous Philippe de Valois, les am- 
bassadeurs de George*, sous Louis XI, par quelles 
laies forestières passèrent-ils? A quoi bon les che- 
mins modernes de l'Allemagne ? ils resteront déserts, 
car ni l'histoire, ni les arts, ni le climat n'appellent 
les étrangers sur leur chaussée solitaire. Pour le 
commerce, il est inutile que les voies publiques soient 
aussi larges et aussi coûteuses d'entretien ; le plu" 
riche trafic de la terre, celui de l'Inde et de la Pers», 
s'opère à dos de mulets, d'ânes et de chevaux, par 
d'étroits sentiers, à peine tracés à travers les chaînes 
de montagnes ou les zones de sable. Les grands che- 
mins actuels, dans des pays infréquentés, serviront 
seulement à la guerre ; voraitoires à l'usage de nou- 
veaux Barbares qui, sortant du nord avec l'immense 
train des armes à feu, viendront inonder des régions 
favorisées de l'intelligence et du soleil. 

A Beraun passe la petite rivière du même nom, 
assez méchante comme tous les roquets. En 1748, 
elle atteignit le niveau tracé sur les murs de l'hôtel 
de la poste. Après Beraun, des gorges contournent 

1. Oeorg* Podiebrad. roi de Bohâme (1458-1468^. 



M MÉMOIRES d'outre-tombe 

quelques collines, et s'évasent à l'entrée d'un plateau. 
De ce plateau le chemin plonge dans une vallée à 
lignes vagues, dont un hameau occupe le giron. Là 
prend naissance une longue montée qui mène à Dus- 
chnick, station de la poste et dernier relais. Bientôt, 
descendant vers un tertre opposé, à la cime duquel 
s'élève une croix, on découvre Prague aux deux bords 
de la Moldau. C'est dans cette ville que les fils aînés 
de saint Louis achèvent une vie d'exil, que l'héritier 
de leur race commence une vie de proscription, tan- 
dis que sa mère languit dans une forteresse sur le sol 
d'où il est chassé. Français I la fille de Louis XVI et 
de Marie-Antoinette, celle à qui vos pères ouvrirent 
les portes du Temple, vous l'avez envoyée à Prague ; 
rous n'avez pas voulu garder parmi vous ce monu- 
ment unique de grandeur et de vertu ! mon vieux 
roi, vous que je me plais, parce que vous êtes tombé, 
à appeler mon maître ! jeune enfant, que j'ai le pre- 
mier proclamé roi, que vais-je vous dire? comment 
oserai-je me présenter devant vous, moi qui ne suis 
point banni, moi libre de retourner en France, libre 
de rendre mon dernier soupir à l'air qui enflamma 
ma poitrine lorsque je respirai pour la première fois, 
moi dont les os peuvent reposer dans la terre aatalei 
Captive de Blaye, je vais voir votre fiiâ ' 



LIVRE IV 



Château des rois de Bohême. — Première entrevue avec 
Charles X. — Monsieur le Dauphin. — Les Enfants de France, 
— Le duc et la duchesse de Guiche. — Triumvirat. — Made- 
moiselle. — Conversation avec le roi. — Henri V. — Diiier et 
soirée à Hradschin. — Visites. — Musée. — Général Skrzy- 
necki. — Dîner cher le comte de Choteck. — Pentecôte. — Le 
duc de Blacas. — Incidences. — Tycho-Brahé. — Perdita, suite 
des incidences. — De la Bohême. — Littérature slave et néo. 
latine. — Je prends congé du roi. — Adieux. — Lettres des 
enfants à leur mère, — Un juif. — La servante saxonne. — 
Ce que je laisse à Prague. — Le duc de Bordeaux. — Madame 
la Dauphine. — Incidences. — Sources. — Eaux minérales. — 
Souvenirs historiques. — Vallée de U Tèple. — Sa flore. ^ 
Dernière conversation avec la Dauphine. — Départ. 

Entré à Prague le 24 mai, à sept heures du soir, je 
descendis à l'hôtel des Bains, dans la vieille ville 
bâtie sur la rive gauche de la Moldau. J'écrivis un 
billet à M. le duc de Blacas ^ pour Tavertir de mon 
arrivée ; je reçus la réponse suivante: 

1. Ce livre a été écrit à Prague, da 24 au 30 mai 1833, — et 
à Garlsbad le l'^juin. 

2. Dans ses Mémoires sur Charles X et le dac d'Angoa- 
léme en exil, le marquis de Villeneuve a tracé dn doc de Bla- 
cas ce vivant portrait : 

« Il avait fréquenté la plupart des rois et des ministres d'Eu- 
rope, il jouissait d'une fortune immense. A ces deux avantages, 
dont l'adversité tctuelle rehaussait le prix, il joignait un esprit 
assez délié, un caractère ferme, des principes absolus, an godt 
naturel de despotisme. Bien de graves défauts altéraient ses qav 

VI. 5 



66 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBB 

« Si VOUS n'êtes pas trop fatigué, monsieur le 
•( vicomte, le roi sera charmé de vous recevoir dès ce 
* soir, à neuf heures trois quarts ; mais si vous dési- 
« rez vous reposer, ce serait avec grand plaisir que 
« Sa Majesté vous verrait demain matin, à onze 
« heures et demie. 

« Agréez, je vous prie, mes compliments les plus 
« empressés. 

« Ce vendredi 24 mai, à sept heures. 

« Blacas d'Aulps. » 



litép... Point d'éloquence, point d'idées, mais un silence imper- 
turbable qui déconcertait les paroles d'autrui ; une gravité qui 
prenait l'apparence des pensées réfléchies. A cette grave tacitur- 
nité s'unissaient une figure noble, belle, glaciale, un regard fixe 
et hautain, une stature élevée et raide, des formes aigiles et 
sèches. Il aimait, cultivait, connaissait très bien les beaux-arts, 
les antiquités, les livres et leurs éditions. Ces goûts honorables 
décelaient en lui moins un amateur qui suit son instinct qu'un 
protecteur éclairé qui use noblement de son opulence, et il en 
était fier; sa fortune avait surgi de l'humilité au comble. Or- 
gueilleux comme gentilhomme, comme favori, comme ministre, 
comme beau, il avait soulevé la haine et l'envie de Paris, de la 
cour et de presque tous ceux qui croisaient ou suivaient sa route. 
Mais il n'en tenait nul compte, ne croyait qu'en sa bonne étoile, 
aspirait à être tout n'importe où, ministre de l'adversité, ne 
pouvant l'être sous Louis XVIII, roi lui-même à Prague, ne pou- 
vant l'être à Saint-Cloud. 

« Toutefois, il est juste d'adoucir ces traits rigoureux et vrais, 
par d'autres remarques non moins sinières. Son ambition fut 
sans proportion avec ses talents : mais il la dévoua à la famille 
royale dont tant d'autres amis désertaient le triste et lourd dra- 
peau. Sa richesse était colossale : mais, à l'imitation de tant 
d'opulents serviteurs du trône, ne pouvait-il pas en jouir soit 
dans ses terres de Provence, soit dans son hôtel de Paris ? Son 
cabinet d'antiques et de médailles, objet de ses soins assidus, 
l'avait-il suivi en Ecosse, en Bohême ? Et si des goûts ambi- 
tieux étaient satisfaits, d'autres goûts plus doux et plus complet! 
n'étaient-Us pas immolés?... » 



MEMOIRES d'outre-tombe 67 

Je ne crus pas pouvoir profiter de l'alternalive qu'on 
me laissait : à neuf heures et demie du soir, je me 
mis en marche; un homme de l'auberge, sachant 
quelques mots de français, me conduisit. Je gravis 
des rues silencieuses, sombres, sans réverbères, jus- 
qu'au pied de la haute colline que couronne l'im- 
mense château des rois de Bohême. L'édifice dessinait 
sa masse noire sur le ciel ; aucune lumière ne sortait 
de ses fenêtres: il y avait là quelque chose de la soli- 
tude, du site et de la grandeur du Vatican, ou du 
temple de Jérusalem vu de la vallée de Josaphat. On 
n'entendait que le retentissement de mes pas et de 
ceux de mon guide: j'étais obligé de m'arrêter par 
intervalles sur les plates-formes des pavés échelonnés, 
tant la pente était rapide. 

A mesure que je montais, je découvrais la ville au- 
dessous. Les enchaînements de l'histoire, le sort des 
hommes, la destruction des empires, les desseins de 
la Providence, se présentaient à ma mémoire, en s'iden- 
tifjant aux souvenir de ma propre destinée . après avoir 
exploré des ruines mortes, j'étais appelé au spectacle 
des ruines vivantes. 

Parvenu au plateau sur lequel est bâtie Hradschin % 

1. Lors de son arrivée en Angleterre, au mois d'août 1830, 
Charles X accepta l'hospitalité d'une famille catholique et jaco- 
bite, la famille Weld, qui payait ainsi aux Bourbons la dette des 
Stuarts. Le chef de cette famille, le cardinal Weld, fit offrir au 
roi de France, qui l'accepta, le château de Lulworth, situé dans 
le Dorsetshire, non loin de la petite ville de Warcham. Après 
un séjour de deux mois à Lulworth, la famille royale alla s'éta- 
blir au château d'Holy-Rood, à Edimbourg, où elle devait rester 
drux ans. Le 25 octobre 1832, Charles X arrivait à Prague, au 
château du Hradschin, que l'empereur d'Autriche avait mis à sa 
ÔJfDOsition. en attendant qu'il trouvât une résidence oariiculière 



68 MÉMOIRES D*OUTRE-T0MBB 

nous traversâmes un poste d'infanterie dont le corps 
de garde avoisinait le guichet extérieur. Nous péné- 
trâmes par ce guichet dans une cour carrée, environ- 



« C'est de la place du Hradschin, dit ua des risitears de l'exil, 
le ricomte de Nagent, qu'il faut contempler la ville de Pragae : 
les dômes et les clochers des égliseï, la rieille rille avec ses 
tourelles élancées, le pont et ses trente-deux statues, les Iles ver- 
doyantes qui se baignent dans la Moldau, le Laurenzberg entouré 
de remparts crénelés, tout cela forme un admirable panorama. 
J'ai TU Naples, Edimbourg et Messine, et je n'hésite point à dire 
que Prague est un des lieux les plus pittoresques et les plus 
poétiques qu'il y ait au monde. » Charles X passa trois ans et 
demi à Prague; au mois de mai 1836, il loua an comte Coronini 
le château de GrafTenberg, situé à l'une des extrémités de la Tilia 
de Goritz, sur un terrain élevé qui la domine. — Les Mémoires 
du marquis de Villeneuve, contiennent d'intéressants détails sur 
l'installation de la famille royale au Hradschin : « ~C'est, dit-il, 
un édifice colossal formé de pierres immenses élevées on ne sait 
par quelle force à une telle hauteur. Extérieurement, il a plutôt 
l'aspect citadelle que palais. Intérieurement, il est superbe. Le 
premier étage se compose de onze salles, très richement décorées. 
Six croisées éclairent quelques-unes de ces vastes divisions. 
Une pièce était destinée aux Etats de Bohftme ; Charles-Quint y 
avait, dit-on, présidé... Tout près de cette vaste salle se trou- 
vait la chambre à coucher des empereurs... En offrant l'hospi- 
talité du Hradschin à Charles X, l'empereur François II s'était 
réservé, pour son usage personnel, le premier étage du monu- 
ment. Mais la famille impériale d'Autriche n'y venait que rare- 
ment, pendant la belle saison, de sorte que ces appartements 
somptueux demeuraient inhabités la majeure partie de l'année. 
Le deuxième étage, plus sobre de décoration, mais non moins 
vaste que l'étage inférieur, avait été mis à la disposition de 
Charles X. C'était donc li qu'étaient éparpillés, et non entas- 
sés, comme on s'est permis de le dire, les exilés de France... Le 
train de maison, au Hradschin, offrait un pâlereâetdel'ancienna 
splendeur des Tuileries. Aux grilles du palais, Charles X 
avait sa garde d'honneur, son factionnaire aux portes de 
son appartement. L'étiquette officielle n'y perdait pas ses 
droits. Tout était réglé et ordonné comme à Paris. Pour obtenir 
une audience do Roi, il fallait écrire au premier ministre, le da4 
de Blacas : celui-ci répondait : et l'on éictit admis. • 



HÉMOIRES d'outre-tombe 69 

aée de bâtiments uniformes et déserts. Nous enfilâmes 
à droite, au rez-de-chaussée, un long corridor qu'é- 
clairaient de loin en loin des lanternes de verre accro- 
chées aux parois du mur, comme dans une caserne 
ou dans un couvent. Au bout de ce corridor s'ouvrait 
un escalier, au pied duquel se promenaient deux sen- 
tinelles. 

Comme je montais le second étage, je rencon- 
trai M. de Blacas qui descendait. J'entrai avec lui 
dans les appartements de Charles X; là étaient encore 
deux grenadiers en faction. Cette garde étrangère, 
ces habits blancs à la porte du roi de France, me 
faisaient une impression pénible : l'idée d'une prison 
plutôt que d'un palais me vint. 

Nous passâmes trois salles anuitées et presque 
sans meubles : je croyais errer encore dans le terrible 
monastère de l'Escurial. M. de Blacas me laissa dans 
la troisième salle pour avertir le roi, avec la même 
étiquette qu'aux Tuileries. Il revint me chercher, 
m introduisit dans le cabinet de Sa Majesté, et se re- 
tira. 

Charles X s'approcha de moi, me tendit la main 
avec cordialité en me disant : « Bonjour, bonjour, 
« monsieur de Chateaubriand, je suis charmé de vous 
« voir. Je vous attendais. Vous n'auriez pas dû venir 
« ce soir, car vous devez être bien fatigué. Ne restez 
« pas debout; asseyons-nous. Comment se porte votre 
« femme? » 

Rien ne brise le cœur comme la simplicité des pa- 
roles dans les hautes positions de la société et les 
grandes catastrophes de la vie. Je me mis à pleurer 
comme un enfant; j'avais peine à étouffer avec mon 



70 liÉMOIRES d'outre-tombe 

mouchoir le bruit de mes larmes». Toutes les choses 
hardies que je m'étais promis de dire, toute la vaine 
et impitoyable philosophie dont je comptais armer 
mes discours, me manqua. Moi, devenir le pédagogue 
du malheur 1 Moi, oser en remontrer à mon roi, à mon 
roi en cheveux blanc, à mon roi proscrit, exilé, prêt à 
déposer sa dépouille mortelle dans la terre étrangère ! 
Mon vieux prince me prit de nouveau par la main en 
voyant le trouble de cet impitoyable ennemi, de ce dur 
opposant des ordonnances de Juillet. Ses yeux étaient 
humides; il me fit asseoir à côté d'une petite table de 
bois, sur laquelle il y avait deux bougies; il s'assit 
auprès de la même table, penchant vers moi sa bonne 
oreille pour mieux m'entendre, m'avertissant ainsi de 
ses années qui venaient mêler leurs infirmités com- 
munes aux calamités extraordinaires de sa vie. 

Il m'était impossible de retrouver la voix, en regar- 
dant dans la demeure des empereurs d'Autriche le 
soixante-huitième roi de France, courbé sous le poids 
de ces règnes et de soixante-seize années : de ces 
années, vingt-quatre s'étaient écoulées dans l'exil, 
cinq sur un trône chancelant ; le monarque achevait 

1. « On se sent pleurer avec l'auteur, écrit M. de Marcellus, 
en assistant à son entrevue avec « ce soixante-huitième roi de 
France, courbé sous le poids de tant de règnes et de soixante- 
seize années ». La lecture de ce fragment des Mémoires qui ra- 
conte la visite à Prague mouilla de larmes aussi les yeux d'un 
nombreux auditoire réuni chez madame Récamier. La comtesse 
de Nesselrode y assistait et partageait notre émotion. « Eh quoi ! 
madame, • lui dit M. Brifaut, « serier-vous donc de notre pa- 
roisse? — Oh ! oui, » répondit-elle ; et à ce récit des nobles in- 
fortunes de l'exil, deux grosses larmes descendirent sur un visage 
que la diplomatie rendait presque toujours impassible, comme 
il convient sans doute à l'épouse d'an premier ministre. • {Cha- 
teaubriand et ton temps, p. 411.) 



MÉMOIRES d'outre-tombe 71 

g«s derniers jours dans un dernier exil, avec le petit- 
fUs dont le père avait été assassiné et de qui la mère 
était captive. Charles X, pour rompre ce silence, m'a- 
dressa quelques questions. Alors j'expliquai briève- 
ment l'objet de mon voyage : je me dis porteur d'une 
lettre de madame la duchesse de Berry, adressée à 
madame la dauphine, dans laquelle la prisonnière de 
Blaye confiait le soin de ses enfants à la prisonnière du 
Temple, comme ayant la pratique du malheur. J'ajou- 
tai que j'avais aussi une lettre pour les enfants. Le 
roi me répondit : « Ne la leur remettez pas ; il ignorent 
ot en partie ce qui est arrivé à leur mère ; vous me 
« donnerez cette lettre. Au surplus, nous parlerons 
■ de tout cela demain à deux heures : allez vous cou- 
« cher. Vous verrez mon fils et les enfants à onze 
« heures et vous dînerez avec nous. » Le roi se leva, 
me souhaita une bonne nuit et se retira. 

Je sortis; je rejoignis M. de Blacas dans le salon 
d'entrée; le guide m'attendait sur l'escalier. Je retour- 
nai à mon auberge, descendant les rues sur les pavés 
glissants, avec autant de rapidité que j'avais mis de 
lenteur à les monter. 

Prague, 25 mai 1833. 

Le lendemain, 25 mai, je reçus la visite de M. le 
comte de Cossé, logé dans mon auberge. lime raconta 
les brouilleries du château relatives à l'éducation du 
duc de Bordeaux. A dix heures et demie je montai à 
Hradschin; le duc de Guiche* m'introduisit chez M. le 

1. Né aa château de Versailles, le dac de Guiche, fils da duo 
de Gramonl, capitaine des gardes-da-corps du Roi, était à peine 
âgé de trois semaines, lorsqu'il suirit sa famille en émigration, 
parcourant successivement avec elle toutes les contrées de l'Eu- 



72 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBB 

dauphin. Je le trouvai vieilli el amaigri ; il était vêtu 
dun habit bleu râpé, boutonné jusqu'au menton et 
qui, trop large, semblait acheté à la friperie : le pau- 
vre prince me fit une extrême pitié. 

M. le dauphin a du courage; son obéissance à 
Charles X l'a seule empêché de se montrer à Saint- 
Cloud et à Rambouillet. tel qu'il s'était montré à Chi- 
clana : sa sauvagerie en est augmentée. Il supporte 
avec peine la vue d'un nouveau visage. Il dit souvent 
au duc de Guiche : « Pourquoi êtes-vous ici ? Je n'ai 
« besoin de personne. 11 n'y a pas de trou de souris 
« assez petit pour me cacner. » 



rope. Il servit en Portugal et en Espagne dans Tarmée de Wel- 
lington. A la suite de la bataille de Vitoria, il pénétra en 
France, se mit en relations avec les royalistes du Midi et fut dé- 
pêché par eux auprès de Louis XVIII, en Angleterre, pour lui 
demander un prince de son sang qui pût être placé à la tête du 
mouvement que l'on organisait. Il réussit dans sa mission et 
revint à Bordeaux, précédant de quelques jours dans cette ville 
le duc d'Angoulême. Jusqu'à cette époque, il n'avait été connu 
que sous son nom de comte de Gramont. Par ordre de 
Louis XVIII, il prit, en rentrant en France, le nom et le titre 
de ^uc de Guiche, qui avaient été autrefois portés dans la fa- 
milli oar les fils aînés. Le duc de Guiche devint, à la Restaura- 
tion, premier écuyer du duc d'Angoulême, fit sous ses ordres, la 
campagne du Midi pendant les Cent-Jours, et plus tard, ea 
1823, la campagne d'Espagne. Au mois d'août 1830, il accompa* 
gna la famille royale de Rambouillet à Cherbourg, d'où il fut 
renvoyé k Paris pour mettre ordre aux affaires personnelles dn 
duc d'Angoulême. Cette mission terminée, il alla, avec toute sa 
famille, rejoindre ce prince à Edimbourg, et il le suivit ensuite 
à Prague. Le duc de Guiche rentra en France à la fin de 1^33, 
et, à la mort de son père (28 août 1836), prit le titre et le nom 
de duc de Gramont. — L'un de ses fils (Antoine-Agénor- Alfred, 
prince de Bidache, duc de Guiche, puis duc de Gramont) a été, 
sous le second Empire, ambassadeur à Turin, à Rome et à 
Vienne, puis, da 15 mai sa 9 août 1870, ministre des affairet 
étrangères. 




PKilappot- 



£;^Ê EUTriEVUE AVEC CHAIBLES 

A PraS-ue 



Garnier frères, Editeurs 



MÉMOIRES d'outre-tombe 73 

11 a dit encore plusieurs fois : « Qu'on ne parle pas 
c de moi; qu'on ne s'occupe pas de moi; je ne suis 
cf rien; je ne veux rien être. J'ai 20,000 francs de 
« rente, c'est plus qu'il ne me faut. Je ne dois songer 
« qu'à mon salut et à faire une bonne fin. » 11 a dit 
encore : « Si mon neveu avait besoin de moi, je le 
« servirais de mon épée; mais j'ai signé, contre mon 
« sentiment, mon abdication pour obéir à mon père; 
c je ne la renouvellerai pas; je ne signerai plus rien; 
o qu'on me laisse en paix. Ma parole suffit : je ne mens 
« jamais. » 

Et c'est vrai : sa bouche n'a jamais proféré un men- 
songe. Il lit beaucoup; il est assez instruit, même 
dans les langues; sa correspondance avec M. de Vil- 
lèle pendant la guerre d'Espagne' a son prix, et sa 
correspondance avec madame ladauphine, interceptée 
et insérée dans le Moniteur, le fait aimer. Sa probité 
est incorruptible; sa religion est profonde; sa piété 
filiale s'élève jusqu'à la vertu; mais une invincible 
timidité Ole au dauphin l'emploi de ses facultés. 

Pour le mettre à l'aise, j'évitai de l'entretenir de 
politique et ne m'enquis que de la santé de son père; 
c'est un sujet sur lequel il ne tarit point. La difTérence 
du climat d'Edimbourg et de Prague, la goutte pro- 
longée du roi, les eaux de Tœplitz que le roi allait 
prendre, le bien qu'il en éprouverait, voilà le texte de 
notre conversation. M. le dauphin veille sur Charles X 
comme sur un enfant; il lui baise la main quand il 
s'en approche, s'informe de sa nuit, ramasse soa 
mouchoir, parle haut pour s'en faire entendre, l'em- 

1. Cette corres^pondance a été publiée dans les Mémoires et 
Correspondance du comie de Villéle, tomes III et IV. 



74 MBHOIRES U'OUTRE-TOMBB 

pêche de manger ce qui l'incommoderait, lui fait 
mettre ou ôter une redingote selon le degré de froid 
ou de chaud, l'accompagne à la promenade et le ra- 
mène. Je n'eus garde de parler d'autre chose. Des 
journées de Juillet, de la chute d'un empire, de l'ave- 
nir de la monarchie, mot. « Voilà onze heures, me dit- 
• il : vous allez voir les enfants ; nous nous retrouve- 
« rons à dîner. » 

Conduit à l'appartement du gouverneur, les portes 
s'ouvrent: je vois le baron de Damas avec son élève; 
madame de Gontaut avec Mademoiselle, M. Barrande', 
M. la Villate* et quelques autres dévoués serviteurs; 



1. M. Barrande éuit le principal professeur du dac de Bor- 
deaux. Sans avoir le titre de précepteur, il réunissait dans ses 
mains toutes les branches de l'enseignement ; ce qui lui permit 
d'imprimer aux études du prince une impulsion précieuse. 
M. Barrande avait alors de trente à trente-cinq ans ; c'était un 
homme de la génération nouvelle, élève distingué de l'Ecole 
polytechnique, d'un caractère ferme et sévère. Il se retira à la 
fin de 1833, lorsque M. le baron de Damas cessa de remplir les 
fonctions de gouverneur. 

2. M. de la Villate avait servi dans les grenadiers de la garda 
royale à l'époque de la Restauration. C'était un brave et loyad 
officier, ce qu'on appelle en style militaire un grognard. Le duc 
de Bordeaux lui montra de bonne heure une vive afl'ection. Si 
M. de la Villate n'eut point de part a son éducation proprement 
dite, puisqu'il ne lui enseigna aucune branche des connaissanceg 
humaines, il exerça une action réelle sur son caractère, en lai 
faisant aimer la vérité dite hautement et quelquefois rudement, 
sans apprêt et sans art. Le jeune prince l'aimait pour sa fidé- 
lité, pour sa franchise militaire, — et aussi pour ses cheveux 
blancs. Ce n'était point l'âge qui avait ainsi blanchi sa tête. Il 
avait du-huit ans, lorsque son père, en 1794, fut jeté en prison. 
Résolu à mettre tout en œuvre pour le sauver, il réussit à péné- 
trer près de lui. Après une longue lutte, vaincu par ses larmes 
et ses instances, le prisonnier consentit à revêtir les vêtemeatd 
de son fils et à le laisser prendre sa place. Il ne se pouvait pxs, 
erovait-il, que le tribunal révolutionnaire fit mont«r à i •ic^*- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 75 

tout le monde debout. Le jeune prince, effarouché, 
me regardait de côté, regardait son gouverneur comme 
pour lui demander ce qu'il avait à faire, de quelle 
façon il fallait agir dans ce péril, ou comme pour obte- 
nir la permission de me parler. Mademoiselle souriait 
d'un demi-sourire avec un air timide et indépendant; 
elle semblait attentive aux faits et gestes de son frère. 
Madame de Gontaut se montrait fière de l'éducation 
qu'elle avait donnée*. Après avoir salué les deux en- 

faud, sous les traits de ce courageux enfant, la piété filiale elle- 
même. Il arriva, ea effet, que les bourreaux, qui ne reculaient 
pourtant devant aucun crime, reculèrent devant celui-là. 11 fut 
sursis à l'exécution ; le 9 thermidor survint et rendit le jeune la 
Villate à sa famille. Mais les émotions poignantes de cette nuit 
terrible, pendant laquelle il avait lutté contre les refus do son 
père, avaient fait en quelques heures blanchir ses cheveux et 
avaient donné cette couronne à ses dix-huit ans. 

1. Sur Madame deGontaut, voir au tome II la note 2 de la paga 
162. — Madame de Gontaut avait oté nommée, en 18L9, gouver- 
nante de la fille du duc de Berry, M ade^noiselle, la future 
duchesse de Parme. En 1820, le duc de Bordeaux lui fut égale- 
ment confié, et elle reçut à cette occasion le litre de gouver- 
nante des enfants de France. Lorsque le duc de Bordeaux eut 
«ix ans et que M. de Rivière lui fut donné pour gouverneur, 
Charles X écrivit à Madame de Gontaut une lettre remplie de 
bonté, lui recommandant d'avoir courage pour le jour de la 
séparation. Le roi lui annonçait en même temps qu'il lui don- 
nait le titre et le rang de duchesse. Elle restait chargée de l'édu- 
cation de MademoiselU. Le 16 août 1830, elle s'embarqua à 
Cherbourg avec la famille royale, à bord du navire américain 
le Great-Britain. Avec le vieui roi, avec le duc d'Angoulèm* 
et Madame la Dauphine, elle reprenait, comme aux jours de sa 
jeunesse, le chemin de l'exil. Elle les suivit en Angleterre, en 
Ecosse et en Bohême, à Lulworih, à Holy-rood et au Hradschin. 
L'éducation de Mademoiselle une fois terminée, et il n'en tut 
jamais de plus parfaite, madame de Gontaut aurait pu rentrer 
en France, puisque sa tâche était remplie; mais se séparer de 
éo» élèves, de ses maîtres proscrits, lui paraissait impossible : 
elle a'j songaa paa un instant. < J'avais ma plaça, dit-elio daaa 



76 MÉMOIRES d'outre-tombe 

fants, je m'avançai Ter«i rorphelin et je lui dis : 
« Henri V me veut-il permettre de déposer à ses pieds 
« l'hommage de mon respect? Quand il sera remonté 
« sur son trône, il se souviendra peut-être que j'ai eu 
« l'honneur de dire à son illustre mère : Madame, votre 
a fis est mon roi. Ainsi j'ai le premier proclamé Henri V 
« roi de France, et un jury français, en m' acquittant, 
« a laissé subsister ma proclamation. Vive le roil » 

L'enfant, ébouriflFé de s'entendre salué roi,dem'en- 
tendre lui parler de sa mère dont on ne lui parlait 
plus, recula jusque dans les jambes du baron de Da- 
mas, en prononçant quelques mots accentués, mais 
presque à voix basse. Je dis à M. de Damas : 

« Monsieur le baron, mes paroles semblent étonner 
« le roi. Je vois qu'il ne sait rien de sa courageuse 
o mère et qu'il ignore ce que ses serviteurs ont quel- 
« quefois le bonheur de faire pour la cause de la 
« royauté légitime. » 

Le gouverneur me répondit : « On apprend à Mon- 
« seigneur ce que de fidèles sujets comme vous, mon- 

« sieur le vicomte » Il 

n'acheva pas sa phrase. 

M. de Damas se hâta de déclarer que le moment 
des études était arrivé. Il m'invita à la leçon d'équi- 
tation à quatre heures. 

J'allai faire une visite à madame la duchesse de 
Guiche *, logée assez loin de là dans une autre partie 

ces Mémoires, page 385, k cette coar de exil, et cette place, je 
pois le dire sans Tanité, obtenue tout naturellement, s'était 
agrandie par la dignité de ma conduite, plus encore peut-êtr* 
que par la scrupuleuse exactitude de mon dévouement. » 

\. Sur la duchesse de Guiche, voir au tome lY la note 2 d« U 
F^age 256. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOUBE 77 

du château; il fallait près de dix minutes pour s'y 
rendre de corridor en corridor. Ambassadeur à 
Londres, j'avais donné une petite fête à madame de 
Guiche, alors dans tout Téclat de sa jeunesse et sui- 
vie d'un peuple d'adorateurs ; à Prague, je la trouvai 
changée, mais l'expression de son visage me plaisait 
mieux. Sa coifiFure lui seyait à ravir: ses cheveux, 
nattés en petites tresses, comme ceux d'une odalisque 
ou d'une médaille de Sabine, se festonnaient en ban- 
deau des deux côtés de son front. La duchesse et le 
duc de Guiche représentaient à Prague la beauté en- 
chaînée à l'adversité. 

Madame de Guiche était instruite de ce que j'avais 
dit au duc de Bordeaux. Elle me raconta qu'on vou- 
lait éloigner M. Barrande ; qu'il était question d'ap- 
peler des jésuites ' ; que M. de Damas avait suspendu, 
mais non abandonné ses desseins. 

Il existait un triumvirat composé du duc de filacas, 
du baron de Damas et du cardinal de Latil ; ce trium- 
virat tendait à s'emparer du règne futur en isolant le 
jeune roi, en l'élevant dans des principes et par des 
hommes antipathiques à la France. Le reste des habi- 
tants du château cabalait contre le triumvirat; les 
enfants eux-mêmes étaient à la tête de l'opposition. 

1. A la fin de 1833, après la retraite de M. Barrande, deux 
jésuites, les Pères Etienne Déplace et Julien Druilhet, forent 
appelés à Prague et attachés à l'éducation du duc de Bordeaux. 
Ils avaient occupé l'un et l'autre des postes importants au col- 
lège de Saint-Âcheul. u Le père Druilhet, dit 1* marquis de 
Villeneuve {Mémoires, p. 51), possédait la grâce et l'aménité du 
langage, le père Déplace, l'art et la vivacité de l'enseignement. » 
Us ne restèrent que trois mois à Prague et furent remplacés par 
réréque d'Hermopolis, M. Fiaysainous, qui dirigea l'édacatioD 
du prince de 1833 à 1838. 



78 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Cependant ropposition avait différentes nuances; le 
parti Gontaut n'était pas tout à fait le parti Guiche ; 
la marquise de Bouille, transfuge du parti Berry, se 
rangeait du côté du triumvirat avec l'abbé Moligny *. 
Madame la dauphine, placée à la tête des impartiaux, 
n'était pas précisément favorable au parti de la jeune 
France, représenté par M. Barrande ; mais comme 
elle gâtait le duc de Bordeaux, elle penchait souvent 
de son côté et le soutenait contre son gouverneur. 
Madame d'Agoult *, dévouée corps et âme au trium- 

1. L'abbé de Moligny était un intime ami de Tabbé Dupanloup 
et son collègue dans les catéchismes de la Madeleine et auprès 
de Madame la Dauphine ; tous deux étaient attachés à l'aumô- 
nerie de la princesse. L'abbé Dupanloup avait en outre été choisi, 
dans les dernières années de la Restauration, pour être le caté- 
chiste et le confesseur du jeune duc de Bordeaux. Il résolut de 
ie suivre en exil, après les journées de Juillet, et de lui consa- 
crer son dévouement, sa vie. Lorsqu'il en fit la demande, il 
apprit que le choix de la famille royale s'était déjà porté sur 
l'abbé de Moligny. Il cessa dès lors toute démarche et écrivit à 
son ami: «.... Je viens de lire une lettre que tu écris à Emma- 
nuel (M. l'abbé de Borie), et qui m'apprend que ton sort est 
heureusement fixé ; je dis heureusement, car bien que tout soit 
et me paraisse malheur aujourd'hui, j'appelle volontiers bon- 
heur la fidélité agréée et le dévouement possible à Celui qui 
seul sur la terre représente en ce moment la vérité, la religion 
et la justice... Il m'a paru que je devais à notre amitié (et c'est 
à peu près le plus grand sacrifice que je puisse lui faire) de ne 
pas oflrir une concurrence et un choix à faire, dont sans contre- 
dit tu étais plus digne que moi, mais qu'enfin j'ai cru ne devoir 
embarrasser par aucun obstacle... Adieu, mon cher ami, j'envie 
ton sort : la Providence l'a permis et l'a fait. Je ne puis m'en 
plaindre. Duo curruut discipuli ; Joannes apostolus cucurrit 
Petro citius ; venit prius. C'est tout simple : Heureux celui à 
qui cela arrive, voilà tout ; que l'autre fasse ensuite de son 
mieux ». (Vie de Mgr Dupanloup, par l'abbé Lagrange, 
1. 1, p. 115). 

?. La vicomtesse d'Agoult était la compagne habituelle de 
Madame la Dauphine. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 79 

virât, n'avait d'autre crédit auprès de la dauphine 
que celui de la présence et de rimportunité. 

Après avoir fait ma cour à madame de Guiche, je 
me rendis chez madame de Gontaut. Elle m'attendait 
avec la princesse Louise. 

Mademoiselle rappelle un peu son père : ses che« 
veux sont blonds ; ses yeux bleus ont une expression 
fine ; petite pour son âge, elle n'est pas aussi formée 
que la représentent ses portraits. Toute sa personne 
est un mélange de l'enfant, de la jeune fille et de la 
princesse : elle regarde, baisse les yeux, sourit avec 
une coquetterie naïve mêlée d'art; on ne sait si on 
doit lui dire des contes de fées, lui faire une déclara- 
tion, ou lui parler avec respect comme à une reine. 
La princesse Louise joint aux talents d'agrément 
beaucoup d'instruction : elle parle anglais et com- 
mence à savoir bien l'allemand ; elle a même un peu 
d'accent étranger, et l'exil se marque déjà dans son 
langage. 

Madame de Gontaut me présenta à la sœur de mon 
petit roi ; innocents fugitifs, ils avaient l'air de deux 
gazelles cachées parmi des ruines. Mademoiselle Va- 
chon, sous-gouvernante, fille excellente et distinguée, 
arriva. Nous nous assîmes et madame de Gontaut me 
dit: « Nous pouvons parler, Mademoiselle sait tout; 
« elle déplore avec nous ce que nous voyons. » 

Mademoiselle me dit aussitôt : « Oh 1 Henri a été 
« bien bête ce matin : il avait peur. Grand-papa nous 
« avait dit : Devinez qui vous verrez demain : c'est 
« une puissance de la terre 1 Nous avioos répondu : 
* Eh bien 1 c'est l'empereur. Non, a dit grand-papa» 
m Nous avons cherché ; nous n'avons pas pu deviner 



80 HÉMOIRES D'OUTRE-TOMBZ 

« Il a dit : C'est le vicomte de Chateaubriand. Je ma 
« suis tapé le front pour n'avoir pas deviné. » Et la 
princesse se frappait le front, rougissant comme une 
rose, souriant spirituellement avec ses beaux yeux 
tendres et humides ; je mourais de la respectueuse 
envie de baiser sa petite main blanche. Elle a re- 
pris : 

« Vous n'avez pas entendu ce que vous a dit Henri 
« quand vous lui avez recommandé de se souvenir 
« de vous? Il a dit : Oh ! oui, toujours ! mais il l'a dit 
« si bas 1 II avait peur de vous et il avait peur de son 
« gouverneur. Je lui faisais des signes, vous avez 
« vu ? Vous serez plus content ce soir ; il parlera : 
€ attendez. » 

Cette sollicitude de la jeune princesse pour son 
frère était charmante ; je devenais presque criminel 
de lèse-majesté. Mademoiselle le remarquait, ce qui 
lui donnait un maintien de conquête d'une grâce 
toute gentille. Je la tranquillisai sur l'impression que 
m'avait laissée Henri. « J'étais bien contente, me 
« dit-elle, de vous entendre parler de maman devant 
€ M. de Damas. Sortira-t-elle bientôt de prison? » 

On sait que j'avais une lettre de madame la du- 
chesse de Berry pour les enfants, je ne leur en parlai 
point, parce qu'ils ignoraient les détails postérieurs à 
la captivité. Le roi m'avait demandé cette lettre; je 
crus qu'il ne m'était pas permis de la lui donner, et 
que je devais la porter à madame la dauphine, à 
laquelle j'étais envoyé, et qui prenait alors les eaux 
de Carlsbad. 

Madame de Gontaut me redit ce que m'avaient dit 
M. de Cossé et madame de Guiche. Mademoiselle 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 81 

gémissait avec un sérieux d'enfant. Sa gouvernaate 
ayant parlé du renvoi de M. Barrande et de l'arrivée 
probable d'un jésuite, la princesse Louise croisa les 
mains et dit en soupirant : « Ça sera bien impopu* 
« laire I » Je ne pus m'empêcher de rire ; Mademoi- 
selle se prit à rire aussi, toujours en rougissant. 

Quelques instants me restaient avant l'audience du 
roi. Je remontai en calèche et j'allai chercher le 
grand burgrave, le comte de Choteck. Il habitait une 
maison de campagne à une demi-lieue hors de la 
ville, du côté du château. Je le trouvai chez lui et he 
remerciai de sa lettre. Il m'invita à dtner pour le 
lundi 27 mai. 

Revenu au château à deux heures, je fus introduit 
comme la veille auprès du roi par M. de Blacas. 
Charles X me reçut avec sa bonté accoutumée et cette 
élégante facilité de manières que les années rendent 
plus sensible en lui. Il me fit asseoir de nouveau à la 
petite table. Voici le détail de notre conversation: 
« Sire, madame la duchesse de Berry m'a ordonné 
« de venir vous trouver et de présenter une lettre à 
« madame la dauphine. J'ignore ce que contient 
« cette lettre, bien qu'elle soit ouverte ; elle est écrite 
« au citron, ainsi que la lettre pour les enfants. Mais 
« dans mes deux lettres de créance, Tune ostensible, 
« l'autre confidentielle, Marie-Caroline m'explique sa 
« pensée. Elle remet, pendant sa captivité, comme je 
« l'ai dit hier à Votre Majesté, ses enfants sous la 
«< protection particulière de madame la dauphine. 
« Madame la duchesse de Berry me charge en outre 
« de lui rendre compte de l'éducation de Henri V. 
VI. 8 



82 MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBE 

« que l'on appelle ici le duc de Bordeaux. Enfin, 
« madame la duchesse de Berry déclare qu'elle a 
« contracté un mariage secret avec le comte Hector 
« Lucchesi Palli, d'une famille illustre *. Ces mariages 



i. Le second mari de la duchesse de Berry appartenait, en 
effet, à la plus Tieille noblesse italienne. Sa famille, originaire 
du pays de Lucques, émigra au XI* siècle et vint se fixer en 
Sicile, où elle prit une situation importante : un de ses membres 
fut créé vers 1699 duc délia Grazia; un autre joignit à ce titre 
celui de prince de Campofranco. 

Hector, comte Lucchesi-Palli était le fils cadet d'Antoine, duc 
délia Grazia, prince de Campofranco, qui fut deux fois lieute- 
nant-général en Sicile (1822 et 1835), et devint conseiller d'État, 
ministre des finances, de l'intérieur, des afl'aires étrangères et 
de la guerre, puis en dernier lieu, président de la Consulte gé- 
nérale du royaume. 

Né vers 1808, il entra dans la diplomatie, à l'exemple d'un de 
ses oncles, qui fut ambassadeur à Madrid. Attaché d'abord à la 
légation du Brésil, puis à l'ambassade d'Espagne, il conquit à la 
cour du roi Très Catholique une telle faveur qu'il excita la 
jalousie d'un ministre et que ce dernier obtint son rappel. Il 
était désigné pour continuer sa carrière à la Haye, lorsque fut 
conclu et célébré à Rome, le 14 décembre 1831, son mariage 
morganatique avec la Teuve du duc de Berry. Le comte Lucchesi- 
Palli rentra alors dans la vie privée et se consacra à ses devoirs 
de famille. 

Il avait un frère aîné, Emmanuel, qui en 1856 renonça en sa 
faveur à ses titres. Le roi de Naples concéda à Hector celui de 
duc délia Grazia, maintenant à son frère pendant sa vie celui de 
prince de Campofranco. Hector Lucchesi-Palli, duc délia Gra- 
lia, est mort à Venise le l»"" avril 1864. La duchesse de Berry 
lui a survécu jusqu'au 16 avril 1870. 

Plusieurs enfants sont nés de leur mariage. L'Annuario délia 
nobiltà italiana de 1895, (17* année, p. 726 et suiv.) signale 
comme vivant encore à cette date : 

1» Mario Adinolpho Lucchesi-Palli, prince de Campofranco, 
duc délia Grazia (titres reconnus à lui et à ses descendants par 
décret du roi d'Italie du 27 juin 1892), né le 10 mars 1840, marié 
à Brunsée, en Styrie, le 7 septembre 1860, à Lucrèce Rutlo, 
fille de Vincent Roffo, prince de Saint-Antimo, duc de b*" 
guara. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 83 

« secrets de princesses, dont il y a plusieurs exemples, 
«t ne les privent pas de leurs droits. Madame la du- 
« chesse de Berry demande à conserver son rang de 
« princesse française, la régence et la tutelle. Quand 
« elle sera libre, elle se propose de venir à Prague 
« embrasser ses enfants et mettre ses respects aux 
« pieds de Votre Majesté. » 

Le roi me répondit sévèrement. Je tirai ma réplique, 
tant bien que mal, d'une récrimination. 

« Que Votre Majesté me pardonne, mais il me 
« semble qu'on lui a inspiré des préventions : M. de 
« Blacas doit être l'ennemi de mon auguste cliente. »> 

Charles X m'interrompit: « Non; mais elle l'a traité 
« mal, parce qu'il l'empêchait de faire des sottises, 
« de folles entreprises. » — « Il n'est pas donné à 
« tout le monde, répondis-je, de faire des sottises de 
M cette espèce : Henri IV se battait comme madame 
« la duchesse de Berry, et comme elle, il n'avait pas 
« toujours assez de force. 

« Sire, continuai-je, vous ne voulez pas que madame 
« de Berry soit princesse de France; elle le sera mal- 
M gré vous ; le monde entier l'appellera toujours la 
« duchesse de Berry, l'héroïque mère de Henri V ; 
« son intrépidité et ses souffrances dominent tout , 
a vous ne pouvez pas, à l'instar du duc d'Orléans, 
'< vouloir flétrir du même coup les enfants et la mère : 
« vous est-il donc si difficile de pardonner à la gloire 
« d'une femme? » 

2o Clémentine, née le 19 novembre 1835, mariée le 30 octobre 
1856 au comte Camille Zéleri délia Verme, de Parme ; 

3« Françoise de Paule, née à Gratz, le 12 octobre 1836, mariée 
k Brunsée, le 21 juin 1860, à Cam'lle Massimo, prince d'Arsoli, 
patricien romain. 



84 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« — Eh bien, monsieur r ambassadeur, dit le roi 
« avec une emphase bienveillante, que madame la 
« duchesse de Berry aille à Palerme ; qu'elle y vive 
« maritalement avec M. Lucchesi, à la vue de tout le 
« monde; alors on dira aux enfants que leur mère 
« est mariée; elle viendra les embrasser. » 

Je sentis que j'avais poussé assez loin l'affaire; les 
principaux points étaient aux trois quarts obtenus, 
la conservation du titre et l'admission à Prague dans 
un temps plus ou moins éloigné : sûr d'achever mon 
ouvrage avec madame la dauphine, je changeai la 
conversation. Les esprits entêtés regimbent contre 
l'insistance ; auprès d'eux, on gâte tout en voulant 
tout emporter de haute lutte. 

Je passa à l'éducation du prince dans l'intérêt de 
l'avenir : sur ce sujet, je fus peu compris. La religion 
a fait de Charles X un solitaire ; ses idées sont cloî- 
trées. Je glissai quelques mots sur la capacité de 
M. Barrande et l'incapacité de M. de Damas. Le roi 
me dit : « M. Barrande est un homme instruit, mais 
« il a trop de besogne ; il avait été choisi pour ensei- 
« gner les sciences exactes au duc de Bordeaux, et il 
« enseigne tout, histoire, géographie, latin. J'avais 
« appelé l'abbé Mac-Carthy *, afin de partager les 
« travaux de M. Barrande ; il arrivera bientôt. » 



1. Mac-Carthy (Nicolas de), né à Dublin le 19 mai 1769. Soa 
père, bibliophile distingué, ne tarda pas à se fixer en France. 
Destiné à l'état ecclésiastique avant la Rérolution, Nicolas de 
Mac-Carthy ne reçut la prêtrise qu'en 1814 et entra en 1818 
dans la Compagnie de Jésus. Son talent lui acquit une prompte 
réputation, et dès 1819 11 prêcha l'Avent aux Tuileries, arec an 
succès extraordinaire. Doué d'une éloquence chaleureuse et péné- 
trante, il brillait surtout par son improvisation. L'action da 



MEMOIRES b'OUTRE-TOMBE 85 

Ces paroles me firent frémir, car le nouvel institu- 
teur ne pouvait être évidemment qu'un jésuite rem- 
plaçant un jésuite. Que, daus l'état actuel de la société 
en France, l'idée de mettre un disciple de Loyola 
auprès de Henri V fût seulement entrée dans la tête 
de Charles X, il y avait de quoi désespérer de la race. 

Quand je fus revenu de mon étonnement, je dis : 

« Le roi ne craint-il pas sur l'opinion l'effet d'un 
* instituteur choisi dans les rangs d'une société 
« célèbre, mais calomniée? » 

Le roi s'écria : « Bah ! en sont- ils encore aux jé- 
« suites? » 

Je parlai au roi des électionsau château à 
six heures moins un quart ; le couvert était mis dans 
une des salles d'entrée. Je trouvai au salon le cardinal 
Latil. Je ne l'avais pas rencontré depuis qu'il avait été 
mon convive à Rome, au palais de l'ambassade, lors 
de la réunion du conclave, après la mort de Léon XII. 
Quel changement de destinée pour moi et pour le 
monde entre ces deux dates I 

C'était toujours le prestolet à ventre rondelet, à nez 
pointu, à face pâle, tel que je l'avais vu en colère à la 
Chambre des pairs, un couteau d'ivoire à la main. On 
assurait qu'il n'avait aucune influence et qu'on le 
nourrissait dans un coin en lui donnant des bourrades ; 
peut-être : mais il y a du crédit de différentes sortes ; 
celui du cardinal n'en est pas moins certain, quoique 
caché ; il le tire, ce crédit, des longues années passées 
auprès du roi et du caractère de prêtre. L'abbé de 
Latil a été un confident intime ; la remembrance de 
madame de Polastron ' s'attache au surplis du con- 

1. Marie-Louise-Françoise d'Ksparbez de Lussan était née le 
19 octobre 1764. Mariée fort jeune au comte de Polastron, [lètt 



MEMOIRES d'outre-tombe 95 

fesseur ; le charme des dernières faiblesses humaines 
et la douceur des premiers sentiments religieux se 
prolongent en souvenirs dans le cœur du vieux mo- 
narque. 

Successivement arrivèrent M. de Blacas, M, A. de 
Damas*, frère du baron, M O'Hégerty père, M. et 
madame de Cossé. A six heures précises, le roi parut, 

de la duchesse de Polignac, elle fut présentée par celle-ci à la 
cour, le 3 décembre 1780, et, en 1782, elle fut nommée dame du 
palais (surnuméraire). Elle émigraen 1789, aussitôt après la prise 
de la Bastille et en même temps que les Polignac, qu'elle rejoi- 
gnit à Berne. Sa liaison avec le comte d'Artois, commencée à 
Versailles, se continua sur la terre étrangère. La comtesse de 
Polastron mourut à Londres (Brompton grove) le 27 mars 1804. 
« Une maladie de langueur, dit Lamartine, {Histoire de la Res- 
tauration, t. II, p. 81), aggravée par le climat brumeux de l'An- 
gleterre, atteignit madame de Polastmn. Elle vit lentement 
venir la mort dans tonte la fraîcheur de ses charmes et dans 
tous les délices d'une passion partagée. La religion la consola 
comme elle avait consolé La Vallière. Elle roulut en faire par- 
tager les consolations et les immortalités k son amani. Il se 
convertit à la voix de ce même amour qui l'avait si souvent et 
si délicieusement égaré des pensées graves. Un de «es aumô- 
niers, qui fut depuis le cardinal de Latil, reçut, dans la cham- 
bre même de la beauté repentie, les aveux et les remords des 
deux amants. * Jurez-moi, dit madame de Polastron au jeune 
prince, que je serai votre dernière faute et votre dernier amour 
sur la terre, et qu'après moi vous n'aimerez plus que le seul 
objet dont je ne puisse pas être jalouse, Dieu ». Le prince jura 
du cœur et des lèvres. Madame de Polastron consolée emporta 
avec son dernier embrassement son serment au ciel. Le comte 
d'Artois, à genoux au pied du lit de >a inaîtres!<e, répéta ce ser- 
ment à son ombre, et il le garda, quoique jeune, beau, prince. 
roi aimé encore, à travers une longue vie jusqu'au tombeau. — 
De ce jour, ce fut un autre homme. » 

1. Alfred-Charles François-Gabriel, comte de Damas, né à 
Munster le 18 décembre 1794, lieutenant-colonel de cavaleri»- 
chevalier de l'ordre de Saint Louis et de la Légion d'honneur 
gentilhomme honoraire de la chambre du roi Charles X; mort. 
niOD marié, le 16 janvier 1840. 



96 MEMOIRES O'OUTRE-TOMBB 

guivi de son fils ; on courut à table. Le roi me plaça à 
sa gauche, il avait M. le dauphin à sa droite ; M. dâ 
Blacas s'assit en face du roi, entre le cardinal et ma- 
dame de Cossé : les autres convives étaient distribués 
au hasard. Les enfants ne dînent avec leur grand-père 
que le dimanche : c'est se priver du seul bonheur qui 
reste dans l'exil, l'intimité et la vie de famille. 

Le dîner était maigre et assez mauvais. Le roi me 
vanta un poisson de la Moldau qui ne valait rien du 
tout. Quatre ou cinq valets de chambre en noir rô- 
daient comme des frères lais dans le réfectoire ; point 
de maître d'hôtel. Chacun prenait devant soi et offrait 
de son plat. 

Le roi mangeait bien, demandait et servait lui- 
même ce qu'on lui demandait. Il était de bonne hu- 
meur; la peur qu'il avait eue de moi était passée. La 
conversation roulait dans un cercle de lieux communs, 
sur le climat de la Bohème, sur la santé de madame 
la dauphine, sur mon voyage, sur les cérémonies de 
la Pentecôte* qui devaient avoir lieu le lendemain ; pas 
un mot de politique. M. le dauphin, le nez plongé dans 
son assiette, sortait quelquefois de son silence, et 
s'adressant au cardinal de Latil : « Prince de l'Ëglise, 
« l'évangile de ce matin était selon saint Matthieu? — 
« Non, monseigneur, selon saint Marc. — Comment, 
a saint Marc? » Grande dispute entre saint Marc et 
saint Matthieu, et le cardinal était battu. 

Le dîner a duré près d'une heure ; le roi s'est levé; 
nous l'avons suivi au salon. Les journaux étaient sur 
une table; chacun s'est assis et Ton s'est mis à lire çà 
et là comme dans un café. 

1. La Peatocôte tombait, ea 1833, le dim&nche 2(i oiaL 



MÉMOIRES d'outre-tombe 97 

Les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit 
par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouver- 
nante. Ils ont couru embrasser leur grand-père, puis 
ils se sont précipités vers moi; nous nous sommes 
nichés dans l'embrasure d'une fenêtre donnant sur 
la ville et ayant une vue superbe. J'ai renouvelé mes 
compliments sur la leçon d'équitation. Mademoiselle 
s'est hâtée de me redire ce que m'avait dit son frère, 
que je n'avais rien vu; qu'on ne pouvait juger de rien 
quand le cheval noir était boiteux. Madame de Gon- 
taut est venue s'asseoir auprès de nous, M. de Damas 
un peu plus loin, prêtant l'oreille, dans un état amu- 
sant d'inquiétude, comme si j'allais manger son pu^ 
pille, lâcher quelques phrases à la louange de la 
liberté de la presse, ou à la gloire de madame la du- 
chesse de Berry. J'aurais ri des craintes que je lui 
donnais, si depuis M. de Polignac je pouvais rire d'un 
pauvre homme. Tout d'un coup Henri me dit : « Vous 
« avez vu des serpents devins? — Monseigneur veut 
« parler des boas; il n'y en a ni en Egypte, ni à Tunis, 
« seuls points de l'Afrique où j'ai abordé; mais j'ai 
« vu beaucoup de serpents en Amérique. — Oh! oui, 
« dit la princesse Louise, le serpent à sonnettes, dans 
« le Génie du Christianisme. » 

Je m'inclinai pour remercier Mademoiselle. « Mais 
« vous avez vu bien d'autres serpents? a repris Henri. 
« Sont-ils bien méchants? — Quelques-uns, monsei- 
« gneur, sont fort dangereux, d'autres n'ont point de 
« venin et on les fait danser. » 

Les deux enfants se sont rapprochés de moi aiec 
joie, tenant leurs quatre beaux yeux brillants fixés suc 
les miens. 

VL 7 



98 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« Et puis il y a le serpent de verre, ai-je dit : il est 
« superbe et point malfaisant; il a la transparence et 
« la fragilité du verre ; on le brise dès qu'on le touche. 
« — Les morceaux ne peuvent pas se rejoindre? a dit 
« le prince. — Mais non, mon frère, a répondu pour 
« moi Mademoiselle. — Vous êtes allé à la cataracte 
« de Niagara? a repris Henri. Ça fait un terrible ron- 
« flement? peut-on la descendre en bateau? — MoDsei- 
« gneur, un Américain s'est amusé à y précipiter une 
« grande barque; un autre Américain, dit-on, s'est jeté 
« lui-même dans la cataracte; il n'a pas péri la pre- 
t mière fois ; il a recommencé et s'est tué à la seconde 
« expérience. » Les deux enfants ont levé les mains et 
ont crié : « Ohl » 

Madame de Gontaut a pris la parole : « M. de Cha- 
« teaubriand est allé en Egypte et à Jérusalem. » Ma- 
demoiselle a frappé des mains et s'est encore rappro- 
chée de moi. « M. de Chateaubriand, m'a-t-elle dit, 
« contez donc à mon frère les pyramides et le tombeau 
« de Notre-Seigneur » 

J'ai fait du mieux que j'ai pu un récit des pyra- 
mides, du saint tombeau, du Jourdain, de la Terre 
sainte. L'attention des enfants était merveilleuse : 
Mademoiselle prenait dans ses deux mains son joli vi- 
sage, les coudes presque appuyés sur mes genoux, et 
Henri perché sur un haut fauteuil remuait ses jambes 
ballantes. 

Après cette belle conversation de serpents, de cata- 
ractes, de pyramides, de saint tombeau. Mademoiselle 
m'a dit : « Voulez-vous me faire une question sur 
c l'histoire? — Gomment, sur l'histoire? — Oui, ques- 
« tionnez-moi sur une année, Tannée la plus obscure 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 99 

« de toute l'histoire de France, excepté le xvii* et le 
« xvm» siècle que nous n'avons pas encore commencés 
« — Oh! moi, s'écria Henri, j'aime mieux une année 
« fameuse : demandez-moi quelque chose sur une 
« année fameuse. » Il était moins sûr de son affaire 
que sa sœur. 

Je commençai par obéir à la princesse et je dis : 
« Eh bien I Mademoiselle veut-elle me dire ce qui se 
« passait et qui régnait en France en 1001 ? » Voilà le 
frère et la sœur à chercher, Henri se prenant le 
toupet. Mademoiselle ombrant son visage avec ses 
deux mains, façon qui lui est familière, comme si elle 
jouait à cache-cache, çnis elle découvre subitement sa 
mine jeune et gaie, sa bouche souriante, ses regards 
limpides. Elle dit la première : « C'était Robert qui 
« régnait, Grégoire V était pape, Basile III empereur 
« d'Orient... — Et Othon III empereur d Occident », 
cria Henri qui se hâtait pour ne pas rester derrière 
sa sœur, et il ajouta : « Veremond II en Espagne. » 
Mademoiselle lui coupant la parole dit : « Ethélrède 
« en Angleterre. — Non pas, dit son frère, c'était Ed- 
« mond. Côte-de-fer. » Mademoiselle avait raison; 
Henri se trompait de quelques années en faveur de 
Côte-de-fer qui l'avait charmé; mais cela n'en était 
pas moins prodigieux, 

« Et mon année fameuse? demanda Henri d'un ton 
« demi-fâché. — C'est juste, monseigneur : que se 
«passait-il en l'an 1593? — Bahl s'écria le jeune 
« prince, c'est l'abjuration d'Henri IV. » Mademoi- 
selle devint rouge de n'avoir pu répondre la pre- 
mière. 

Huit heures sonnèrent : la voix du baron de Damas 



100 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

coupa court à notre conversation, comme quand le 
marteau de Thorloge, en frappant dix heures, sus- 
pendait les pas de mon père dans la grande salle de 
Combourg. 

Aimables enfants! le vieux croisé vous a conté les 
aventures de la Palestine, mais non au foyer du châ- 
teau de la reine Blanche I Pour vous trouver, il est ve- 
nu heurter avec son bâton de palmier et ses sandales 
poudreuses au seuil glacé de l'étranger. Blondel a 
chanté en vain au pied de la tour des ducs d'Au- 
triche: sa voix n'a pu vous rouvrir les chemins de la 
patrie. Jeunes proscrits, le voyageur aux terres loin- 
taines vous a caché une partie de son histoire ; il ne 
vous a pas dit que, poète et prophète, il a traîné dans 
les forêts de la Floride et sur les montagnes de la 
Judée autant de désespérances, de tristesses et de 
passions, que vous avez d'espoir, de joie et d'inno- 
cence: qu'il fut une journée où, comme Julien, il jeta 
son sang vers le ciel, sang dont le Dieu de miséri- 
corde lui a conservé quelques gouttes pour racheter 
celles qu'il avait livrées au dieu de malédiction. 

Le prince, emmené par son gouverneur, m'invita 
à sa leçon d'histoire, fixée au lundi suivant, onze 
heures du matin ; madame de Gontaut se retira avec 
Mademoiselle*. 



1. La duchesse de Gontaut quitta Prague et rentra en France 
au mois d'avril 1834. Dans ses Mémoires (page 389), elle indique 
à peine les circonstances qui amenèrent son départ. Le marquis 
de Villeneuve, son neveu, et en même temps, à la petite cour de 
Prague, son plus ardent adversaire, entre au contraire, dans ses 
Souvenirs, en de longs détails à ce sujet. Rien de plus hono- 
rable pour Madame de Gontaut que ce témoignage d'un membre 
du contraire parti. « L'un des personnages les plus insignes 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE lOft 

Alors commença une scène d'un autre genre : la 
royauté future, dans la personne d'un enfant, venait 
de me mêler à ses jeux ; la royauté passée, dans la 
persQune d'un vieillard, me fit assister aux siens. 
Une partie de whist, éclairée par deux bougies dans 
le coin d'une salle obscure, commença entre le roi et 
le dauphin, le duc de Blacas et le cardinal Latil. J'en 
étais le seul témoin avec l'écuyer O'Hégerty. A tra 
vers les fenêtres, dont les volets n'étaient pas fermés, 
le crépuscule mêlait sa pâleur à celle des bougies : la 
monarchie s'éteignait entre ces deux lueurs expiran- 
tes. Profond silence, hors le frôlement des cartes et 
quelques cris du roi qui se fâchait. Les cartes furent 
renouvelées des Latins afin de soulager l'adversité de 
Charles VI : mais il n'y a plus d'Ogier et de Labire 

entre les courtisans du malheur, écrit M. de Villeneuve, c'étaùt 
ma tante la duchesse de Gontaut, si courageuse, si vigilante et 
si habile gouvernante des deux précieux rejetons de feu le duc 
de Berry. Douée du tact féminin au suprême degré, mais subi- 
tement docile à un fatal travers, elle avait dévié vers la duchesse 

de Berry Aucune langue ne manie la conversation avec 

plus d'agrément ; aucune tête n'est plus vide en politique. Deax 
travers s'y étaient mis. La Charte Constitutionnelle en était un ; 
l'autre, un vieux projet de mariage entre Mademoiselle et le duc 
de Chartres. La duchesse de Gontaut entrevoyait dans cette 
union son élève, le duc de Bordeaux, installé sur le trône de 
France, et sa seconde élève. Mademoiselle, établie solidement au 
premier degré du même trône ; avec sa jeune et jolie épouse, le 
duc de Chartres était tout prêt à former une autre lignée de 
rois, si la lignée primitive défaillait. Résultat de cette combinai- 
ion : branche cadette, Bordeaux, Orléans, Coudé, présent et ave- 
nir, tout cela confondu, uni par la main, par le sang, par l'inté- 
rêt, par la fortune, tous agglomérés autour d'un trône iden- 
tique ; tel était l'ingénieux roman qui charmait sa vivacité et 
qui aplanissait en exil des devoirs scrupuleusement accomplis. » 
(Mémoires inédits du marquis de Villeneuve, publiés par so« 
arrière-petit-ûls, p. 39. — 1889.) 



102 MÉMOIRES d'outre-tombe 

pour donner leur nom, sous Charles X, à ces distrac- 
tions du malheur. 

Le jeu fini, le roi me souhaita le bonsoir. Je passai 
les salles désertes et sombres que j'avais traversées 
la veille, les mêmes escaliers, les mêmes cours, les 
mêmes gardes, et, descendu des talus de la colline, 
je regagnai mon auberge en m'égarant dans les rues 
et dans la nuit. Charles X restait enfermé dans les 
masses noires que je quittais : rien ne peut peindre la 
tristesse de son abandon et de ses années, 

Prague, 27 mai i833. 

J'avais grand besoin de mon lit; mais le baron 
CapelleS arrivé de Hollande, logeait dans une cham- 
bre voisine de la mienne, et il accourut. 

Quand le torrent tombe de haut, l'abîme qu'il 
creuse et dans lequel il s'engloutit fixe les regards et 
rend muet; mais je n'ai ni patience ni pitié pour les 
ministres dont la main débile laissa tomber dans ce 
gouffre la couronne de saint Louis, comme si les flots 
devaient la rapporter ! Ceux de ces ministres qui pré- 
tendent s'être opposés aux ordonnances sont les plus 
coupables ; ceux qui se disent avoir été les plus mo- 
dérés sont les moins innocents : s'il y voyaient clair, 
que ne se retiraient-ils? « Ils n'ont pas voulu aban- 
« donner le roi; monsieur le dauphin les a traités de 
« poltrons. » Mauvaise défaite ; ils n'ont pu s'arracher 
à leurs portefeuilles. Quoi qu'ils en disent, il n'y a 
pas autre chose au fond de cette immense catastro- 
phe. Et quel beau sang-froid depuis l'événement 1 

1. Sur le baron Capelle, ministre des Travaux publics dan» le 
eabinet Polignac, voir, au tome V, la note de la page 265 



MÉMOIRES d'outre-tombe 103 

L'un' écrivaille sur l'histoire d'Angleterre, après avoir 
si bien arrangé l'histoire de France ; l'autre ^ lamente 
la vie et la mort du duc de Reichstadt, après avoir 
envoyé à Prague le duc de Bordeaux. 

Je connaissais M. Capelle : il est juste de se souve- 
nir qu'il était demeuré pauvre ; ses prétentions ne 
dépassaient pas sa valeur; il aurait très volontiers dit 
comme Lucien : a Si vous venez m'écouter dans l'es- 
« poir de respirer l'ambre et d'entendre le chant du 
a cygne, j'atteste les dieux que je n'ai jamais parlé de 
« moi en termes si magnifiques. » Par le temps ac- 
tuel, la modestie est une qualité rare, et le seul tort 
de M. Capelle est de s'être laisser nommer ministre. 

Je reçus la visite de M. le baron de Damas : les 
vertus de ce brave officier lui avaient monté à la tète; 
une congestion religieuse lui embarrassait le cerveau; 
Il est des associations fatales : le duc de Rivière ' re- 
commanda en mourant M. de Damas pour gouver- 
neur du duc de Bordeaux ; le prince de Polignac était 
membre de cette coterie. L'incapacité est une franc- 
maçonnerie dont les loges sont en tout pays ; cette 
charbonnerie a des oubliettes dont elle ouvre les sou- 
papes, et dans lesquelles elle fait disparaître les 
États. 

1. Le baron d'Hau^sez, ministre de la marine dans le cabinet 
Polignac, écrivit en exil un ouvrage plein d'observations judi- 
cieuses et de fines remarques : La Grande Bretagne en 1833. 

2. Le comte de Montbel, ministre de l'Intérieur, puis des Fi- 
nances dans le cabinet Polignac, publia en 1833 une Notice sur 
la vie du duc de Reichstadt. 

3. Rivière (Charles-François Riffardeau duc de), né à la Ferté 
(Ardennes) le 17 décembre 1763. Nommé gouverneur du duc de 
Bordeaux après la mort de Mathieu de Montmorency, au mois 
de mars 1826, il mourut un an après, le 21 avril 1827. 



104 MÉMOIRES d'outre-tombe 

La domesticité était si naturelle à la cour, que 
M. de Damas, en choisissant M. La Villatte, n'avait 
jamais voulu lui octroyer d'autre titre que le titre de 
premier valet de chambre de monseigneur le duc de 
Bordeaux. A la première vue, je me pris de goût pour 
ce militaire à crocs gris, dogue fidèle, chargé d'a- 
boyer autour de son mouton. Il appartenait à ces 
loyaux porte-grenade qu'estimait l'effrayant maréchal 
de Montluc, et dont il disait : « Il n'y a point d'ar- 
« rière-boutique en eux. » M. La Villatte sera renvoyé 
pour sa sincérité, non à cause de sa brusquerie : de 
la brusquerie de caserne, on s'en arrange; souvent 
l'adulation au camp fume la flatterie d'un air indé- 
pendant. Mais, chez le vieux brave dont je parle, tout 
était franchise ; il aurait retiré avec honneur sa 
moustache, s'il avait emprunté dessus 30,000 pias- 
tres comme Jean de Castro. Sa figure rébarbative 
n'était que l'expression de la liberté ; il avertissait 
seulement par son air qu'il était prêt. Avant de mettre 
au champ leur armée, les Florentins en prévenaient 
l'ennemi par le son de la cloche Martinella. 

Prague, 27 mai 1833. 

J'avais formé le projet d'entendre la messe à la 
cathédrale, dans l'enceinte des châteaux; retenu par 
les visiteurs, je n'eus que le temps d'aller à la basi- 
lique des ci-devant jésuites. On y chantait avec ac- 
compagnement d'orgues. Une femme, placée auprès 
de moi, avait une voix dont l'accent me fit tourner la 
tête. Au moment de la communion, elle se couvrit le 
visage de .?es deux mains et n'alla point à la sainte 
table. 




SDJÏ^II A y\JlADlVr\m 



MÉMOIRES d'outre-tombe 105 

Hélas 1 j'ai déjà exploré bien des églises dans les 
quatre parties de la terre, sans avoir pu dépouiller, 
même au tombeau du Sauveur, le rude cilice de mes 
pensées. J'ai peint Aben-Hamet errant dans la mos- 
quée chrétienne de Cordoue : « Il entrevit au pied 
« d'une colonne une figure immobile, qu'il prit d'a- 
« bord pour une statue sur un tombeau. » 

L'original de ce chevalier qu'entrevoyait Aben- 
Hamet était un moine que j'avais rencontré dans 
l'église de l'Escurial, et dont j'avais envié la foi. Qui 
sait cependant les tempêtes au fond de cette âme si 
recueillie, et quelle supplication montait vers le pon- 
tife saint et innocent ? Je venais d'admirer, dans la 
sacristie déserte de l'Escurial, une des plus belles 
Vierges de Murillo ; j'étais avec une femme : elle me 
montra la première le religieux sourd au bruit des 
passions qui traversaient auprès de lui le formidable 
silence du sanctuaire. 

Après la messe à Prague j'envoyai chercher une 
calèche ; je pris le chemin tracé dans les anciennes 
fortifications et par lequel les voitures montent au 
château. On était occupé à dessiner des jardins sur ces 
remparts : l'euphonie d'une forêt y remplacera le fra- 
cas de la bataille de Prague ; le tout sera très beau dans 
une quarantaine d'années : Dieu fasse que Henri V 
ne demeure pas assez longtemps ici pour jouir de 
l'ombre d'une feuille qui n'est pas encore néel 

Devant dîner le lendemain chez le gouverneur, je 
crus qu'il était poli d'aller voir madame la comtesse 
de Ghoteck : je l'aurais trouvée aimable et belle, 
quand elle ne m'eût pas cité de mémoire des pas- 
sages de mes écrits. 



106 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Je montai à la soirée de madame de Guiche ; j'y 
rencontrai le général Skrzynecki * et sa femme. Il me 
fît le récit de l'insurrection de la Pologne et du com- 
bat d'Oslrolenka. 

Quand je me levai pour sortir, le général me de- 
manda la permission de presser ma vénérable main 
et d'embrasser le patriarche de la liberté de la presse ; 
sa femme voulut embrasser en moi l'auteur du Génie 
du Christianisme : la monarchie reçut de grand cœur 
le baiser fraternel de la République. J'éprouvais une 
satisfaction d'honnête homme; j'étais heureux de ré- 
veiller, à différents titres, de nobles sympathies dans 
des cœurs étrangers, d'être tour à tour pressé sur le 



1. Jean-Sigismond Shrzynecky (et non dernicky comme le 
portent les précédentes éditions des Mémoires). Né dans la Ga- 
licie autrichienne en 1787, il servit dans les armées impériales, 
de 1805 à 1814. Lors de la campagne de France, il commandait 
le fameux carré de Polonais qui, près d'Arcis-sur-Aube, sauva 
l'Empereur assailli par les cosaques et les cuirassiers russes. Le 
26 février 1831, il fut choisi par la diète polonaise pour com- 
mander l'armée insurrectionnelle. Son inaction et ses fausses 
manœuvres ne contribuèrent pas peu au triomphe des Russes. 
Surpris à Ostrolenka par le général Diebitsch, il se battit héroï- 
quement et resta maître du champ de bataille ; mais les pertes 
cruelles qu'il avait éprouvées le forcèrent à se retirer sur Var- 
sovie. Après la mort de Diebitsch, il laissa échapper l'occasion 
d'attaquer les Russes décimés par le choléra. Le maréchal Pas- 
kéwitch put, sans être inquiété, jeter des ponts et passer la Vis- 
tule. Devant le cri de l'indignation populaire, Skrzynecki dut se 
démettre et céder le commandement au général Dembinski (19 
août 1831). S'étant réfugié en Galicie, puis en Bohême, il habita 
Prague jusqu'au jour où le roi Léopold !«'' l'appela au comman- 
dement de l'armée belge ; mais en 1839 les réclamations de la Rus- 
sie, de l'Autriche et de la Prusse obligèrent Léopold à le mettre 
en disponibilité. Après avoir vécu pendant vingt ans à Bruxelles 
dans la plus profonde retraite, il obtint en 1859 la periuissioo 
de s'établir i Cracovie, où il mourut l'année suivante. 



MEMOIRES d'outre-tombe 107 

sein du mari et de la femme par la liberté et la reli- 
gion. 

Lundi 27, au matin, V opposition vint m'apprendre 
que je ne verrais point le jeune prince : M, de Damas 
avait fatigué son élève en le traînant d'église en 
église aux stations du Jubilé. Cette lassitude servait 
de prétexte à un congé et motivait une course à la 
campagne : on me voulait cacher l'enfant. 

J'employai la matinée à courir la ville. A cinq heu- 
res j'allai dîner chez le comte de Choteck. 

La maison du comte de Choteck, bâtie par son père 
(qui fut aussi grand burgrave de Bohême), présente 
extérieurement la forme d'une chapelle gothique : rien 
n'est original aujourd'hui, tout est copie. Du salon, 
on a une vue sur les jardins; ils descendent en pente 
dans une vallée : toujours lumière fade, sol grisâtre, 
comme dans ces fonds anguleux des montagnes du 
Nord, où la nature décharnée porte la haire. 

Le couvert était mis dans le pleasure-ground, sous 
des arbres. Nous dînâmes sans chapeau : ma tête, 
que tant d'orages insultèrent en emportant ma che- 
velure, était sensible au souffle du vent. Tandis que 
je m'efforçais d'être présent au repas, je ne pouvais 
m'empécher de regarder les oiseaux et les nuages qui 
volaient au-dessus du festin ; passagers embarqués 
sur les brises et qui ont des relations secrètes avec 
mes destinées ; voyageurs, objets de mon envie et 
dont mes yeux ne peuvent suivre la course aérienne 
sans une sorte d'attendrissement. J'étais plus en 
société avec ces parasites errants dans le ciel qu'avec 
les convives assis auprès de moi sur la terre : heu' 



108 MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBB 

reux anachorètes qui pour dapifer aviez un corbeau 1 
Je ne puis vous parler de la société de Prague, 
puisque je ne l'ai vue qu'à ce dîner. Il s'y trouvait 
une femme fort à la mode à Vienne, et fort spirituelle, 
assurait-on ; elle m'a paru aigre et sotte, quoiqu'elle 
eût quelque chose de jeune encore, comme ces arbres 
qui gardent l'été les grappes séchées de la fleur qu'ils 
ont portée au printemps. 

Je ne sais donc des mœurs de ce pays que celles du 
XVI* siècle, racontées par Bassompierre* : il aima 
Anna Esther, âgée de dix-huit ans, veuve depuis six 
mois. Il passa cinq jours et six nuits déguisé et caché 
dans une chambre auprès de sa maîtresse. Il joua à 
la paume dans Hradschin avec Wallenstein. N'étant 
ni Wallenstein ni Bassompierre, je ne prétendais ni à 
l'empire ni à l'amour : les Esther modernes veulent 
des Assuérus qui puissent, tout déguisés qu'ils sont, 
se débarrasser la nuit de leur domino : on ne dépose 
pas le masque des années. 

Prague, 27 mai 1833. 

Au sortir du dîner, à sept heures, je me rendis 
chez le roi ; j'y rencontrai les personnes de la veille, 
excepté M. le duc de Bordeaux, qu'on disait souffrant 
de ses stations du dimanche. Le roi était à demi cou- 
ché sur un canapé, et Mademoiselle assise sur une 
chaise tout contre les genoux de Charles X, qui ca- 
ressait le bras de sa petite fille en lui faisant des his- 
toires. La jeune princesse écoutait avec attention : 
quand je parus, elle me regarda avec le sourire d'une 

1. Mémoires du maréchal dé Bassompierre, t. i, p. 326 cl 

BUiT. 



MÉM01HES d'outre-tombe 109 

personne raisonnable qui m'aurait voulu dire : « Il 
faut bien que j'amuse mon grand-papa. » 

« Chateaubriand, s'écria le roi, je ne vous ai pas 
« vu hier? — Sire, j'ai été averti trop tard que Votre 
« Majesté m'avait fait l'honneur de me nommer de 
« son dîner : ensuite, c'était le dimanche de la Pen- 
« tecôte, jour où il ne m'est pas permis de voir Votre 
« Majesté. — Comment cela? dit le roi. — Sire, ce 
« fut le jour de la Pentecôte, il y a neuf ans, que, me 
« présentant pour vous faire ma cour, on me défen- 
« dit votre porte. » 

Charles X parut ému : « On ne vous chassera pas 
« du château de Prague. — Non, sire, car je ne vois 
« pas ici ces bons serviteurs qui m'éconduisirent au 
« jour de la prospérité. » Le whist commença et la 
journée finit. 

Après la partie, je rendis au duc de Blacas la visite 
qu'il m'avait faite. « Le roi, me dit-il, m'a prévenu 
« que nous causerions. » Je lui répondis que le roi 
n'ayant pas jugé à propos de convoquer son conseil 
devant lequel j'aurais pu développer mes idées sur 
l'avenir de la France et la majorité du duc de Bor- 
deaux, je n'avais plus rien à dire. « Sa Majesté n'y 
« point de conseil, repartit le duc de Blacas avec u<, 
« rire chevrotant et des yeux tout contents de lui, il 
« n'a que moi, absolument que moi. » 

Le grand-maître de la garde-robe a la plus haute 
idée de lui-même : maladie Française. A l'entendre, 
il fait tout, il peut tout ; il a marié la duchesse de 
Berry ; il dispose des rois; il mène Metternich par le 
bout du nez ; il tient Nesselrode au collet; il règne en 
Italie ; il a gravé son nom sur un obélisque à Rome ; 



110 MÉMOIRES d'outre-tombe 

il a dans sa poche les clefs des conclaves ; les trois 
derniers papes lui doivent leur exaltation ; il connaît 
si bien l'opinion, il mesure si bien son ambition 
à ses forces, qu'en accompagnant madame la du- 
chesse de Berry, il s'était fait donner un diplôme qui 
le nommait chef du conseil de la régence, premier 
ministre et ministre des affaires étrangères ! Et voi'à 
comment ces pauvres gens comprennent la France et 
le siècle. 

Cependant M. de Blacas est le plus intelligent et le 
plus modéré de la bande. En conversation il est rai- 
sonnable : il est toujours de votre avis : « Vous pen- 
« sez cela ! c'est précisément ce que je disais hier. Nous 
« avons absolument les mêmes idées!» 11 gémit de son 
esclavage ; il est las des affaires, il voudrait habiter 
un coin de la terre ignoré, pour y mourir en paix 
loin du monde. Quant à son influence sur Charles X, 
ne lui en parlez pas ; on croit qu'il domine Charles X : 
erreur I il ne peut rien sur le roi ! le roi ne l'écoute 
pas ; le roi refuse ce matin une chose ; ce soir il ac- 
corde cette chose, sans qu'on sache pourquoi il a 
changé d'avis, etc. Lorsque M. de Blacas vous raconte 
ees balivernes, il est vrai, parce qu'il ne contrarie 
jamais le roi ; il n'est pas sincère, parce qu'il n'ins- 
pire à Charles X que des volontés d'accord avec les 
penchants de ce prince. 

Au surplus, M. de Blacas a du courage et de l'hon- 
neur ; il n'est pas sans générosité ; il est dévoué et 
fidèle. En se frottant aux hautes aristocraties et en 
entrant dans la richesse, il a pris de leur allure. Il est 
très bien né ; il sort d'une maison pauvre, mais an- 
tique, connue dans la poésie et dans les armes. Le 



MÉMOIRES d'outre-tombe lit 

guindé de ses manières, son aplomb, son rigorisme 
d'étiquette, conservent à ses maîtres une noblesse 
qu'on perd trop aisément dans le malheur : du moins, 
dans le Muséum de Prague, l'inflexibilité de l'ar- 
mure tient debout un corps qui tomberait. M. de 
Blacas ne manque pas d'une certaine activité ; il ex- 
pédie rapidement les affaires communes ; il est or- 
donné et méthodique. Connaisseur assez éclairé dans 
quelques branches d'archéologie, amateur des arts 
sans imagination et libertin à la glace, il ne s'émeut 
pas même de ses passions : son sang-froid serait une 
qualité de l'homme d'État, si son sang-froid n'était 
autre que sa confiance dans son génie, et son génie 
trahit sa confiance : on sent en lui le grand seigneur 
avorté, comme on le sent dans son compatriote La 
Valette, duc d'Épernon. 

Ou il y aura ou il n'y aura pas restauration ; s'il y 
a restauration, M. de Blacas rentre avec les places et 
les honneurs ; s'il n'y a pas restauration, la fortune 
du grand-maître de la garde-robe est presque toute 
hors de France ; Charles X et Louis XIX seront morts ; 
il sera bien vieux, lui, M. de Blacas : ses enfants res- 
teront les compagnons du prince exilé, d'illustres 
étrangers dans des cours étrangères. Dieu soit loué 
de tout ! 

Ainsi la Révolution, qui a élevé et perdu Bona- 
parte, aura enrichi M. de Blacas : cela fait compensa- 
tion. M. de Blacas, avec sa longue figure immobile et 
décolorée, est l'entrepreneur des pompes funèbres de 
la monarchie ; il l'a enterrée à Hartwell, il l'a enter- 
rée à Gand, il l'a réenterrée à Edimbourg et il la 
réenterrera à Prague ou ailleurs, toujours veillant i 



112 MÉMOIRES d'outre-tombe 

la dépouille des hauts et puissants défunts, comme 
ces paysans des côtes qui recueillent les objets nau- 
fragés que la mer rejette sur ses bords. 

Prague, 28 et 29 mai 1833. 

Le mardi 28 mai, la leçon d'histoire à laquelle je 
devais assister à onze heures n'ayant pas lieu, je me 
trouvai libre de parcourir ou plutôt de revoir la ville 
que j'avais déjà vue et revue en allant et venant. 

Je ne sais pourquoi je m'étais figuré que Prague 
était niché dans un trou de montagnes qui portaient 
leur ombre noire sur un tapon de maisons chaudron- 
nées : Prague est une cité riante où. pyramident vingt- 
cinq à trente tours et clochers élégants; son architec- 
ture rappelle une ville de la renaissance. La longue 
domination des empereurs sur les pays cisalpins a 
rempli l'Allemagne d'artistes de ces pays ; les villages 
autrichiens sont des villages de la Lombardie, de la 
Toscane, ou de la terre ferme de Venise : on se croi- 
rait chez un paysan italien, si, dans les fermes à 
grandes chambres nues, un poêle ne remplaçait le 
soleiL 

La vue dont on jouit des fenêtres du château est 
agréable : d'un côté, on aperçoit les vergers d'un 
frais vallon, à pente verte, enclos des murs dentelés 
de la ville, qui descendent jusqu'à la Moldau, à peu 
près comme les murs de Rome descendent du Vatican 
au Tibre ; de l'autre côté, on découvre la ville tra- 
versée par la rivière, laquelle rivière s'embellit d'une 
île plantée en amont, et embrasse une île en aval, en 
quittant le faubourg du Nord. La Moldau se jette dans 
l'Libe. Un bateau qui m'aurait pris au pont de Pra- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 113 

gue m'aurait pu débarquer au Pont-Royal à Paris. Je 
ne suis pas l'ouvrage des siècles et des rois ; je n'ai 
ni le poids ni la durée de l'obélisque que le Nil en- 
voie maintenant à la Seine; pour remorquer ma ga- 
lère, la ceinture de la Vestale du Tibre suffirait. 

Le pont de la Moldau, bâti en bois en 795 par 
Mnata, fut, à diverses époques, refait en pierre. Tan- 
dis que je mesurais ce pont, Charles X cheminait sur 
le trottoir ; il portait sous le bras un parapluie ; son fils 
l'accompagnait comme un cicérone de louage. J'avais 
dit, dans le Conservateur, qu'on se mettrait à la fenêtre 
pour voir passer la monarchie : je la voyais passer sur 
le pont de Prague. 

Dans les constructions qui composent Hradschin, 
on voit des salles historiques, des musées que tapis- 
sent les portraits res^^urés et les armes fourbies des 
ducs et des rois de Bohême. Non loin des masses in- 
formes, se détache sur le ciel un joli bâtiment vêtu 
d'un des élégants portiques du cinquecinto : cette ar- 
chitecture a l'inconvénient d'être en désaccord avec 
le climat. Si l'on pouvait du moins, pendant les hi- 
vers de Bohême, mettre ces palais italiens en serre 
chaude avec les palmiers? J'étais toujours préoccupé 
de l'idée du froid qu'ils devaient avoir la nuit. 

Prague, souvent assiégé, pris et repris, nous est 
militairement connu par la bataille de son nom et 
par la retraite où se trouvait Vauvenargues. Les bou- 
levards de la ville sont démolis. Les fossés du châ- 
teau, du côté de la haute plaine, forment une étroite 
et profonde entaille maintenant plantée de peupliers. 
K l'époque de la guerre de Trente Ans, ces fossés 
étaient remplis d'eau. Les protestants, ayant pénétré 
VI 8 



114 MÉMOffiES D OUTRE-TOMBE 

dans le château le 23maî 1618, jetèrent par la fenêtre 
deux seigneurs catholiques avec le secrétaire d'Etat : 
les trois plongeurs se sauvèrent. Le secrétaire, en 
homme bien appris, demanda mille pardons à l'un 
des deux seigneurs d'être tombé malhonnêtement sur 
lui. Dans ce mois de mai 1833, on n'a plus la même 
politesse : je ne sais trop ce que je dirais en pareil 
cas, moi qui ai cependant été secrétaire d'Etat. 

Tycho-Brahé mourut à Prague : voudriez-vous, pour 
toute sa science, avoir comme lui un faux-nez de cire 
ou d'argent? Tycho se consolait en Bohême, ainsi que 
Charles X, en contemplant le ciel ; l'astronome admi- 
rait l'ouvrage, le roi adore l'ouvrier. L'étoile apparue 
en 1572 (éteinte en 1374), qui passa successivement 
du blanc éclatant au jaune rouge de Mars et au blanc 
plombé de Saturne, offrit aux observations de Tycho 
le spectacle de l'incendie d'un monde. Qu'est-ce que 
la révolution dont le souffle a poussé le frère de 
Louis XVI à la tombe du Newton danois, auprès de 
la destruction d'un globe, accomplie en moins de 
deux années ? Le général Moreau vint à Prague con- 
certer avec l'empereur de Russie une restauration que 
lui, Moreau, ne devait pas voir. 

Si Prague était au bord de la mer, rien ne serait 
plus charmant ; aussi Shakespeare frappe la Bohême 
de sa baguette et en fait un pays maritime : 

« Es-tu certain, dit Antigonus à un matelot, dans le 
« Conte d'hiver, que notre vaisseau a touché les dé- 
« serts de Bohême ? » 

Antigonus descend à terre, chargé d'exposer une pe- 
tite fille à laquelle il adresse ces mots : 



MÉMOIRES d'outre-tombe 115 

« Fleuri prospère ici... La tempête commence... 
« Tu as bien l'air de devoir être rudement bercée 1 ^ 

Shakespeare ne semble-t-il pas avoir raconté d'à 
vance l'histoire de la princesse Louise, de cette jeune 
(leur, de cette nouvelle Perdita*, transportée dans les 
déaerts de la Bohême? 

Prague, 28 et 29 mai 1833. 

Confusion, sang, catastrophe, c'est l'histoire de la 
Bohême ; ses ducs et ses rois, au milieu des guerres 
civiles et des guerres étrangères, luttent avec leurs 
sujets, ou se collettent avec les ducs et les rois de 
Silésie, de Saxe, de Pologne, de Moravie, de Hongrie, 
d'Autriche et de Bavière. 

Pendant le règne de Venceslas VI, qui mettait à la 
broche son cuisinier quand il n'avait pas bien rôti un 
lièvre, s'éleva Jean Huss, lequel, ayant étudié à Oxford, 
en apporta la doctrine de Wiclef. Les protestants, qui 
cherchaient partout des ancêtres sans en pouvoir trou- 
ver, rapportent que, du haut de son bûcher, Jean 
chanta, prophétisa la venue de Luther. 

« Le monde rempli d'aigreur, dit Bossuet, enfanta 
« Luther et Calvin, qui cantonnent la chrétienté. » 

Des luttes chrétiennes et païennes, des hérésies pré- 
coces de la Bohême, des importations d'intérêts étran- 
gers et de mœurs étrangères, résulta une confusion 
favorable au mensonge. La Bohême passa pour le pays 
des sorciers. 

D'anciennes poésies, découvertes en 1817 par 

1. Perdita, dUe de Léonte, roi de Sicile, l'héroïne du ConU 
d'hiver. 



116 MÉMOIRES D'OUTRE-TOkSE 

M. Hanka, bibliothécaire du musée de Prague, dans 
les archives de l'église de Kœniginhof, sont célèbres. 
Un jeune homme que je me plais à citer, fils d'un sa- 
vaat illustre, M. Ampère*, a fait connaître l'esprit de 
ces chants. Célakowsky a répandu des chansons popu- 
laires dans l'idiome slave. 

Les Polonais trouvent le dialecte bobême efféminé ; 
c'est la querelle du dorien et de l'ionique. Le Bas- 
Breton de Vannes traite de barbare le Bas-Breton de 
Tréguier. Le slave ainsi que le magyar se prêtent à 
toutes les traductions : ma pauvre Atala a été accou- 
trée d'une robe de point de Hongrie ; elle porte aussi 
un doliman arménien et un voile arabe. 

Une autre littérature a fleuri en Bohême, la littéra- 
ture moderne latine. Le prince de cette littérature, 
Bohuslas Hassenstein, baron de Lobkowitz, né en 1462, 
s'embarqua en 1490 à Venise, visita la Grèce, la Syrie, 
l'Arabie et l'Egypte. Lobkowitz m'a devancé de trois 
cent vingt-six ans^ à ces lieux célèbres, et, comme lord 
Byron, il a chanté son pèlerinage. Avec quelle diffé- 
rence d'esprit, de cœur, de pensées, de mœurs, nous 
avons, à plus de trois siècles d'intervalle, médité sur 
les mêmes ruines et sous le même soleil, Lobkowitz, 
Bohême; lord Byron, Anglais; et moi, enfant de 
France ! 

A l'époque du voyage de Lobkowitz, d'admirables 
monuments, depuisrenversés, étaient debout. Ce devait 

1. Jean-Jacques Ampère, Po^*t««nafionoî«5 de la Bohème. Pu- 
blié d'abord dans le Globe en 1828, ce morceau a été recueilli 
par iauteur, en 1850, au tome i*' du recueil intitulé : Liitéra- 
ture, Voyages et Poésies. 

2. De trois cent seize ans, et non de trois cent vingt-six. 
Chateaubriand se trompait quelquefois dans ses addition*. 



MEMOIRES d'outre-tombe 117 

«tre un spectacle étonnant que celui de la barbarie 
dans toute son énergie, tenant sous ses pieds la civi- 
lisation terrassée, les janissaires de Mahomet II ivres 
d'opium, de victoires et de femmes, le cimeterre à la 
main, le front festonné du turban sanglant, échelonnés 
pour l'assaut sur les décombres de l'Egypte et de la 
Grèce : et moi, j'ai vu la même barbarie, parmi les 
mêmes ruines, se débattre sous les pieds de la civili- 
sation. 

En arpentant la ville et les faubourgs de Prague, les 
choses que je viens de dire venaient s'appliquer sur 
ma mémoire, comme les tableaux d'une optique sur 
une toile. Mais, dans quelque coin que je me trouvasse, 
j'apercevais Hradschin, et le roi de France appuyé sur 
les fenêtres de ce château, comme un fantôme domi- 
nant toutes ces ombres. 

Prague, 29 raai 1833. 

Ma revue de Prague étant faite, j'allai, le 29 mai, 
dîner au château à six heures. Charles X était fort gai. 
Au sortir de table, en s'asseyant sur le canapé du sa- 
lon, il me dit : « Chateaubriand, savez-vous que le 
« National, arrivé ce matin, déclare que j'avais le 
« droit de faire mes ordonnances? — Sire, ai-je ré- 
« pondu, Votre Majesté jette des pierres dans mon 
« jardin. » Le roi, indécis, hésitait; puis prenant son 
parti : « J'ai quelque chose sur le coeur : vous m'avez 
« diablement maltraité dans la première partie de 
« votre discours à la Chambre des pairs. » Et tout de 
suite, le roi, ne me laissant pas le temps de répondre, 
s'est écrié : « Oh 1 la fin I la fin !... le tombeau vide à 
« Saint-Denis... C'est admirable I... c'est très bien 1 



il8 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« très bien... n'en parlons plus. Je n'ai pas voulu gar- 
« dercela... c'est fini... c'est fini. » Et il s'excusait 
d'avoir osé hasarder ce peu de mots. 

J'ai baisé avec un pieux respect la main royale. 

« Que je vous dise, a repris Charles X : j'ai peut-être 
« eu tort de ne pas me défendre à Rambouillet; j'avais 
« encore de grandes ressources... mais je n'ai pas 
« voulu que le sang coulât pour moi ; je me suis 
« retiré. » 

Je n'ai point comb^tiii cette noble excuse ; j'ai ré- 
pondu : 

« Sire, Bonaparte s'est retiré deux fois comme 
a Votre Majesté, afin de ne pas prolonger les maux de 
« la France. » Je mettais ainsi la faiblesse de mon 
vieux roi à l'abri de la gloire de Napoléon. 

Les enfants arrivés, nous nous sommes approchés 
d'eux. Le roi parla de l'âge de Mademoiselle : « Com- 
« ment! petit chiffon, s'écria-t-il, vous avez déjà 
« quatorze ans ! — Oh ! quand j'en aurai quinze ! dit 
« Mademoiselle. — Eh bien! qu'en ferez-vous?» dit le 
roi. Mademoiselle resta court. 

Charles X raconta quelque chose : « Je ne m'en 
« souviens pas, dit le duc de Bordeaux. — Je le crois 
m bien, répondit le roi, cela se passait le jour même 
« de votre naissance. — Oh ! répliqua Henri, il y a 
« donc bien longtemps ! » Mademoiselle penchant un 
peu la tête sur son épaule, levant son visage vers son 
frère, tandis que ses regards tombaient obliquement 
sur moi, dit avec une petite mine ironique : « Il y • 
c donc bien longtemps que vous êtes né? » 

Les enfants se retirèrent ; je saluai l'orphelin : je 
devais partir dans la nuit. Je lui dis adieu en français. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 119 

en anglais et en allemand. Combien Henri apprendra- 
t-il de langues pour raconter ses errantes misères, 
pour demander du pain et un asile à l'étranger? 

Quand la partie de whist commença, je pris les 
ordres de Sa Majesté. « Vous allez voir madame la 
« dauphine à Carlsbad, dit Charles X. Bon voyage, 
« mon cher Chateaubriand. Nous entendrons parler 
« de vous dans les journaux. » 

J'allai de porte en porte offrir mes derniers hom- 
mages aux habitants du château. Je revis la jeune 
princesse chez madame de Gontaut; elle me remit pour 
sa mère une lettre au bas de laquelle se trouvaient 
quelques lignes de Henri. 

Je devais partir le 30 à cinq heures du matin; le 
comte de Choteck avait eu la bonté de faire comman- 
der les chevaux sur la route : un tripotage me retint 
jusqu'à midi. 

J'étais porteur d'une lettre de crédit de 2,000 francs 
payable à Prague ; je m'étais présenté chez un gros 
et petit matou juif qui poussa des cris d'admiration 
en me voyant. Il appela sa femme à son secours ; elle 
accourut, ou plutôt elle roula jusqu'à mes pieds ; elle 
s'assit toute courte, toute grasse, toute noire, en face 
de moi, avec deux bras comme des ailerons, me re- 
gardant de ses yeux ronds : quand le Messie serait 
entré par la fenêtre, cette Rachel n'aurait pas paru 
plus réjouie ; je me croyais menacé d'un Alléluia. 
L'agent de change m'offrit sa fortune, des lettres de 
crédit pour toute l'étendue de la dispersion Israélite ; 
il ajouta qu'il m'enverrait mes 2,000 francs à mon 
hôtel. 

La somme n'était point comptée le 29 au soir ; le 



420 MÉMOIRES d'outre-tombe 

30 au malin, lorsque les chevaux étaient déjà attelés, 
arrive un commis avec un paquet d'assignats, papier 
de différente origine, qui perd plus ou moins sur la 
place et qui n'a pas cours hors des Etats autrichiens. 
Mon compte était détaillé sur une note qui portait 
pour solde, bon argent. Je restai ébahi : « Que voulez- 
« vous que je fasse de cela? dis-je au commis. Com- 
« ment, avec ce papier, payer la poste et la dépense 
« des auberges? » Le commis courut chercher des 
explications. Un autre commis vint et me fit des cal- 
culs sans fin. Je renvoyai le second commis ; un troi- 
sième me rapporta des écus de Brabant. Je partis, 
désormais en garde contre la tendresse que je pour- 
rais inspirer aux filles de Jérusalem. 

Ma calèche était entourée, sous la porte, des gens 
de l'hôtel, parmi lesquels se pressait une jolie ser- 
vante saxonne qui courait à un piano toutes les fois 
qu'elle attrapait un moment entre deux coups de son- 
nette : priez Léonarde du Limousin, ou Fanchon de 
la Picardie, de vous jouer ou de vous chanter sur le 
piano Tanti palpiti ou la Prière de Moïse ! 

Prague et route, 29 et 30 mai 1833. 

J'étais entré à Prague avec de grandes appréhen- 
sions. Je m'étais dit : Pour nous perdre, il suffit sou- 
vent à Dieu de nous remettre entre les mains nos des- 
tinées ; Dieu fait des miracles en faveur des hommes, 
mais il leur en abandonne la conduite, sans quoi ce 
serait lui qui gouvernerait en personne : or, les hom- 
mes font avorter les fruits de ces miracles. Le crime 
n'est pas toujours puni dans ce monde ; les fautes le 
sont toujours. Le crime est de la nature infinie et 



MEMOIRES d'outre-tombe 121 

générale de l'homme ; le ciel seul en connaît le fond 
et s'en réserve quelquefois le châtiment. Les fautes 
d'une nature bornée et accidentelle sont de la compé- 
tence de la justice étroite de la terre : c'est pourquoi 
il serait possible que les dernières fautes de la mo- 
narchie fussent rigoureusement punies par les 
hommes. 

Je m'étais dit encore : On a vu des familles royales 
tomber dans d'irréparables erreurs, en s'infatuant 
d'une fausse idée de leur nature: tantôt elles se regar- 
dent comme des familles divines et exceptionnelles, 
tantôt comme des familles mortelles et privées ; selon 
l'occurrence, elles se mettent au-dessus de la loi com- 
mune ou dans les limites de cette loi. Violent-elles les 
constitutions politiques? elles s'écrient qu'elles en 
ont le droit, qu'elles sont la source de la loi, qu'elles 
ne peuvent être jugées par les règles ordinaires. Veu- 
lent-elles faire une faute domestique, donner par 
exemple une éducation dangereuse à l'héritier du 
trône ? elles répondent aux réclamations : « Un parti- 
« culier peut agir envers ses enfants comme il lui plaît, 
« et nous ne le pourrions pas 1 >. 

Eh non, vous ne le pouvez pas : vous n'êtes ni une 
famille divine, ni une famille privée; vous êtes une 
famille publique ; vous appartenez à la société. Les 
erreurs de la royauté n'attaquent pas la royauté seule; 
elles sont dommageables à la nation entière : un ro* 
bronche et s'en va; mais la nation s'enes, il appuya chaudement la réforme parlementaire. La lettre 
à laquelle font ici allusion les Mémoires est une brochure de 
Cobbett sur la guerre d'Espagne, écrite, à la date du l*' mars 
1823, sous forme de Lettre à M. de Chateaubriand. Ce dernier ea 
a publié la traduction au chapitre XLIX du Congrès do /iront. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 131 

France, ce sang qui l'avait faite ce quelle est, Ta sau- 
vée encore. Pourquoi s'obstiner à nier éternellement 
les faits ? On a abusé contre nous de la victoire, comme 
nous en avions abusé contre l'Europe. Nos soldats 
étaient allés en Russie; ils ont ramené sur leurs pas 
les soldats qui fuyaient devant eux. Après action 
réaction, c'est la loi. Gela ne fait rien à la gloire de 
Bonaparte, gloire isolée et qui reste entière; cela ne 
fait rien à notre gloire nationale, toute couverte de la 
poussière de l'Europe dont nos drapeaux ont balayé 
les tours. Il était inutile, dans un dépit d'ailleurs trop 
juste, d'aller chercher à nos maux une autre cause que 
la cause véritable. Loin d'être cette cauce, les Bour- 
bons de moins dans nos revers, nous étions partagés. 
Appréciez maintenant les calomnies dont la Restau- 
ration a été l'objet; qu'on interroge les archives des 
relations extérieures, on sera convaincu de l'indépen- 
dance du langage tenu aux puissances sous le règne 
de Louis XVIII et de Charles X. Nos souverains avaient 
le sentiment de la dignité nationale; ils furent surtout 
rois à l'étranger, lequel ne voulut jamais avec fran- 
chise le rétablissement, et ne vit qu'à regret la résur- 
rection de la monarchie aînée. Le langage diploma- 
tique de la France à l'époque dont je traite est, il faut 
le dire, particulier à l'aristocratie; la démocratie, 
pleine de larges et fécondes vertus, est pourtant arro- 
gante quand elle domine : d'une munificence incom- 
parable lorsqu'il faut, d'immenses dévouements, elle 
échoue aux détails; elle est rarement élevée, surtout 
dans les longs malheurs. Une partie de la haine dea 
cours d'Angleterre et d'Autriche contre la légitimité 
vient de la fermeté du cabinet des Bourbons. 



132 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

Loin de précipiter cette légitimité, mieux avisé on 
en eût étayé les ruines; à l'abri dans l'intérieur, on 
eût élevé le nouvel édifice, comme on bâtit un vaisseau 
qui doit braver l'Océan sous un bassin couvert taillé 
dans le roc : ainsi la liberté anglaise s'est formée au 
sein de la loi normande. Il ne fallait pas répudier le 
fantôme monarchique; ce centenaire du moyen âge, 
comme Dandolo, avoit les yeux en la tête beaux, et 
si, n'en véoit ^owffe; vieillard qui pouvait guider les 
jeunes croisés et qui, paré de ses cheveux blancs, im- 
primait encore vigoureusement sur la neige ses pas 
ineffaçables. 

Que, dans nos craintes prolongées, des préjugés et 
des hontes vaniteuses nous aveuglent, on le conçoit; 
mais la distante postérité reconnaîtra que la Restau- 
ration a été, historiquement parlant, une des plus 
heureuses phases de notre cycle révolutionnaire. Les 
partis dont la chaleur n'est pas éteinte peuvent s'é- 
crier : « Nous fûmes libres sous l'Empire, esclaves 
« sous la monarchie de la charte l » Les générations 
futures, ne s'arrêtant pas à cette contre-vérité, risible 
si elle n'était un sophisme, diront que les Bour- 
bons rappelés prévinrent le démembrement de la 
France, qu'ils fondèrent parmi nous le gouvernement 
représentatif, qu'ils firent prospérer les finances, 
acquittèrent des dettes qu'ils n'avaient pas contrac- 
tées, et payèrent religieusement jusqu'à la pension de 
la sœur de Robespierre. Enfin, pour remplacer nos 
colonies perdues, ils nous laissèrent, en Afrique, une 
des plus riches provinces de l'empire romain. 

Trois choses demeurent acquises à la légitimité res- 
taurée : eUe est entrée dans Cadix; elle a donné k 



MÉMOIRES d'outre-tombe 133 

Navarin l'indépendance à la Grèce ; elle a affranchi la 
chrétienté en s'emparant d'Alger : entreprises dans 
lesquelles avaient échoué Bonaparte, la Russie, 
Charles-Quint et l'Europe. Montrez-moi un pouvoir de 
quelques jours (et un pouvoir si disputé), lequel ait 
accompli de telles choses. 

Je crois, la main sur la conscience, n'avoir rien 
exagéré et n'avoir exposé que des faits dans ce que je 
viens de dire sur la légitimité. Il est certain que les 
Bourbons ne voudraient ni ne pourraient rétablir une 
monarchie de château et se cantonner dans une tribu 
de nobles et de prêtres ; il est certain qu'ils n'ont 
point été ramenés par les alliés; ils ont été l'accident, 
non la cause de nos désastres, cause qui vient évi- 
demment de Napoléon. Mais il est certain aussi que 
le retour de la troisième race a malheureusement 
coïncidé avec le succès des armes étrangères. Les 
Cosaques se sont montrés dans Paris au moment où 
l'on y revoyait Louis XVIII : alors pour la France 
humiliée, pour les intérêts particuliers, pour toutes 
les passions émues, la Restauration et l'invasion sont 
deux choses identiques ; les Bourbons sont devenus 
la victime d'une confusion des faits, d'une calomnie 
changée, comme tant d'autres, en une vérité-men- 
songe. Hélas 1 il est difficile d'échapper à ces calamités 
que la nature et le temps produisent; on a beau les 
combattre, le bon droit n'entraîne pas toujours la vie 
toire. Les Psylles, nation de l'ancienne Afrique, 
avaient pris les armes contre le vent du Midi ; un 
tourbillon s'éleva et engloutit ces braves : « LesNasa- 
moniens, dit Hérodote, s'emparèrent de leur pays 
abandonné. > 



134 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE 

En parlant de la dernière calamité des Bourbons, 
leur commencement me revient en mémoire : je ne 
sais quel augure de leur tombe se fit entendre à leur 
berceau. Henri IV ne se vit pas plutôt maître de Paris 
qu'il fut saisi d'un pressentiment funeste. Les entre- 
prises d'assassinat qui se renouvelaient, sans alarmer 
son courage, influaient sur sa gaieté naturelle. A la 
procession du Saint-Esprit, le 5 janvier 1595, il parut 
habillé de noir, portant à la lèvre supérieure un em- 
plâtre sur la blessure que Jean Ciiàtel lui avait faite à 
ia bouche en le voulant frapper au cœur. Il avait le 
visage morne ; madame de Balagni lui en ayant 
demandé la cause : « Comment, lui répondit-il, pour- 
« rois-je être content de voir un peuple si ingrat, 
fc qu'encore que j'aie fait et fasse tous les jours ce que 
« je puis pour lui, et pour le salut duquel je voudrois 
t sacrifier mille vies, si Dieu m'en avoit donné autant, 
« me dresser tous les jours de nouveaux attentats, car 
« depuis que je suis ici je n'oy parler d'autre chose? » 

Cependant ce peuple criait : Vive le roi 1 « Sire, dit un 
« seigneur de la cour, voyez comme tout votre peuple 
« se réjouit de vous voir. » Henri, secouant la tète : 
« C'est un peuple. Si mon plus grand ennemi étoit là 
« où je suis, et qu'il le vît passer, il lui en feroit autant 
« qu'à moi et crieroit encore plus haut. » 

Un ligueur apercevant le roi affaissé au fond de son 
carrosse, dit : « Le voilà déjà au cul de la charette. » 
Ne vous semble-t-il pas que ce ligueur parlait de 
Louis XVI allant du Temple à l'échafaud ? 

Le vendredi 14 mai 1610, le roi, revenant des Feuil- 
lants avec Bassompierre et le dac de Guise, leur dit : 
« Vous ne me connoissez pas maintenant, vous autres. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 135 

« et quand vous m'aurez perdu, vous connoîtrez alors 
« ce que je valois et la différence qu'il y a de moi aux 
« autres hommes. — Mon Dieu, sire, repartit Bassom- 
« pierre, ne cesserez-vous jamais de nous troubler, 
'< en nous disant que vous mourrez bientôt? » Et 
alors le maréchal retrace à Henri sa gloire, sa pros- 
périté, sa bonne santé qui prolongeait sa jeunesse. 
« Mon ami, lui répondit le roi, il faut quitter tout 
« cela. » Ravaillac était à la porte du Louvre. 

Bassompierre se retira et ne vit plus le roi que dans 
son cabinet. 

« Il étoit étendu, dit-il, sur son lit; et M. de Vie, 
« assis sur le même lit que lui, avoit mis sa croix de 
« l'Ordre sur sa bouche, et lui faisoit souvenir de 
« Dieu. M, le Grand en arrivant se mit à genoux à la 
« ruelle et lui tenoit une main qu'il baisoit, et je 
« m'étois jeté à ses pieds que je tenois embrassés en 
« pleurant amèrement' » 

Tel est le récit de Bassompierre. 

Poursuivi par ces tristes souvenirs, il me semblait 
que j'avais vu dans les longues salles de Hradschin 
les derniers Bourbons passer tristes et mélancoliques, 
comme le premier Bourbon dans la galerie du Louvre ; 
j'étais venu baiser les pieds de la royauté après sa 
mort. Qu'elle meure à jamais ou qu'elle ressuscite, 
elle aura mes derniers serments : le lendemain de sa 
disparition finale, la république commencera pour 
moi. Au cas que les Parques, qui doivent éditer mes 
Mémoires, ne les publient pas incessamment, on saura, 
quand ils paraîtron»,, qnand on aura tout lu, tout pesé, 
jusqu'à quel point je me suis trompé dans mes regrets 

1. Mémoires du tnaréchal de Bassompierre, tome i, p. 435. 



13Ô MÉMOIRES d'outre-tombe 

et dans mes conjectures. — Respectant le malheur, 
respectant ce que j'ai servi et ce que je continuerai de 
servir au prix du repos de mes derniers jours, je trace 
mes paroles, vraies ou trompées, sur mes heures 
tombantes, feuilles séchées et légères que le souffle 
de l'éternité aura bientôt dispersées. 

Si les hautes races approchaient de leur terme 
(abstraction faite des possibilités de l'avenir et des 
espérances vivaces qui repoussent sans cesse au fond 
du cœur de l'homme), ne serait-il pas mieux que, par 
une fin digne de leur grandeur, elles se retirassent 
dans la nuit du passé avec les siècles? Prolonger ses 
jours au delà d'une éclatante illustration ne vaut rien; 
le monde se lasse de vous et de votre bruit; il vous 
en veut d'être toujours là : Alexandre, César, Napo- 
léon ont disparu selon les règles de la renommée. 
Pour mourir beau, il faut mourir jeune; ne faites pas 
dire aux enfants du printemps : « Comment! c'est là 
« ce génie, cette personne, cette race à qui le monde 
« battait des mains, dont on aurait payé un cheveu, 
« un sourire, un regard du sacrifice de la vie 1 » Qu'il 
est triste de voir le vieux Louis XIV ne trouver auprès 
de lui, pour parler de son siècle, que le vieux duc de 
Villeroi I Ce fut une dernière victoire du grand Condé 
d'avoir, au bord de sa fosse, rencontré Bossuet : l'ora- 
teur ranima les eaux muettes de Chantilly; avec l'en- 
fance du vieillard, il repétrit l'adolescence du jeune 
homme; il rebrunit les cheveux sur le front du vain- 
queur de Rocroi, en disant, lui, Bossuet, un immortel 
adieu à ses cheveux blancs. Vous qui aimez la gloira- 
soignez votre tombeau ; couchez-vous-y bien ; tâche» 
d'y faire bonne figure, car vous y resterez. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 137 

Le chemin de Prague à Carlsbad s'allonge dans les 
ennuyeuses plaines qu'ensanglanta la guerre de Trente 
Ans. En traversant la nuit ces champs de bataille, je 
m'humilie devant ce Dieu des armées, qui porte le 
ciel à son bras comme un bouclier. On aperçoit d'assez 
loin les monticules boisés au pied desquels se trou- 
vent les eaux. Les beaux esprits des médecins de 
Carlsbad comparent la route au serpent d'Esculape 
qui, descendant la colline, vient boire à la coupe 
d'Hygie. 

Du haut de la lourde la ville, Stadlthurm, tourem 
mitrée d'un clocher, des gardiens sonnent de la trompe, 
aussitôt qu'ils aperçoivent un voyageur. Je fus salué 
du son joyeux comme un moribond, et chacun de se 
dire avec transport dans la vallée : « Voici un arthri- 
« tique, voici un hypocondriaque, voici un myope I » 
Hélas I j'étais mieux que tout cela, j'étais un incurable. 

A sept heures du matin, le 31, j'étais installé à YÉcu 
d'Or, auberge tenue au bénéfice du comte de Bolzona, 
très noble homme ruiné. Logeaient dans cet hôtel le 
comte et madame la comtesse de Cossé (ils m'avaient 
devancé), et mon comoalriote le général de Tro^off', 

1. Joachim-Simon, comte de Trogo/f, né au château de Penlan, 
paroisse de Quimper-Guézennec, évêché de Tréguier, en 1763. 
Entré au service en 1779, il passa en Amérique, se battit dans 
la guerre de l'Indépendance, et, revenu en France, avec la dé- 
coration de Cincinnatus, servit activement jusqu'à l'émigration, 
en 1790. Aide de camp du lieutenant- général prince de Roche- 
fort, puis major au corps de Rohan, au service de l'Allemagne, 
plus tard encore, capitaine de grenadiers autrichiens à Prague, 
il obtint le commandement de la Légion de l'archiduc Charles 
et resta jusqu'en 1814 au service de l'Autriche. La RestauratioQ 
réleva au grade de maréchal de camp, et le comte d'Artois l'ad- 
mit dans son intimité. Le prince, qui se plaisait k l'appeler s m 
sanglier breton, goûtait fort la franchise de son caractère un 



138 MÉMOIRES d'outre-tombe 

naguère gouverneur du château de Saint-Cloud, ci- 
devant né à Landivisiau dans le rayon de la lune de 
Landernau, et, tout trapu qu'il est, capitaine de gre- 
nadiers autrichiens à Prague, pendant la Révolution, 
Il venait de visiter son seigneur banni, successeur de 
saint Clodoald, moine en son temps à Saint-Cloud. 
Trogoff, après son pèlerinage, s'en retournait en Basse- 
Bretagne. Il emportait un rossignol de Hongrie et un 
rossignol de Bohême qui ne laissaient dormir personne 
dans Thôtel, tant ils se plaignaient de la cruauté de 
Térée. Trogoff les bourrait de cœur de bœuf râpé, 
sans pouvoir venir à, bout de leur douleur. 

El mœstis late loca quettibus impiet*. 

Nous nous embrassâmes comme deux Bretons, Tro- 
goff et moi. Le général, court et carré comme un Celte 
de la Cornouaille, a de la finesse sous l'apparence de 
la franchise, et du comique dans la manière de con- 
ter. Il plaisait assez à madame la dauphine, et, comme 
il sait l'allemand, elle se promenait avec lui. Instruite 
de mon arrivée par madame de Cossé, elle me fitpro- 

pea rade et Toriginalité piquante de son esprit. Devenu roi, 
Charles X !• nomma gouverneur de Saint-Cloud. « Tu es le 
plus pauvre de mes gentilshommes, lui dit le Roi, et tu auras le 
plus beau château ». Les événements de 1830 le surprirent dans 
ce poste. L'ordre de la retraite de Saint-Cloud fut pour le gé- 
néral Trogoff un coup de foudre. Lors de la halte à Rambouillet, 
il fut nommé par interin . gouverneur du château ; il eut voulu 
combattre, mais on ne le lui permit pas. Il suivit le roi jusqu'au 
vaisseau qui allait 1 emporter en Angleterre, et, ce devoir ac- 
compli, il M retira au château de Keruzoret, près d« Stint-Pol. 
Il n'en sortait que pour aller voir son vieux maître fur la term 
d'exil. Le général Trogoff est mort en 1840. 
1. Virgile, Géorgiquet, livre rv, Ters 515. 



MÉMOIRES d'oUTKE-TOMBE 139 

poser de la voir à neuf heures et demie, ou à midi : 
à midi j'étais chez elle. 

Elle occupait une maison isolée, à l'extrémité du 
village, sur la rive droite de la Tèple, petite rivière 
qui se rue de la montagne et traverse Carlsbad dans 
sa longueur. En montant l'escalier de l'appartement 
de la princesse, j'étais troublé : j'allais voir, presque 
pour la première fois, ce modèle parfait des souffran- 
ces humaines, cette Antigone de la chrétienté. Je 
n'avais pas causé dix minutes dans ma vie avec ma- 
dame la dauphine ; à peine m'avait-elle adressé, dans 
le cours rapide de ses prospérités, deux ou trois pa- 
roles ; elle s'était toujours montrée embarrassée avec 
moi. Bien que je n'eusse jamais écrit et parlé d'elle 
qu'avec une admiration profonde, madame la dau- 
phine avait dû nécessairement nourrir à mon égard 
les préjugés de ce troupeau d'antichambre, au milieu 
duquel elle vivait : la famille royale végétait isolée 
dans cette citadelle de la bêtise et de l'envie, qu'assié- 
geaient, sans pouvoir y pénétrer, les générations 
nouvelles. 

Un domestique m'ouvrit la porte ; j'aperçus ma- 
dame la dauphine assise au fond d'un salon sur un 
sofa, entre deux fenêtres, brodant à la main un mor- 
ceau de tapisserie. J'entrai si ému que je ne savais 
pas si je pourrais arriver jusqu'à la princesse. 

Elle releva la tête qu'elle tenait baissée tout contre 
son ouvrage, comme pour cacher elle-même son émo- 
tion, et, m'adressant la parole, elle me dit : « Je suis 
« heureuse de vous voir, monsieur de Chateaubriand; 
« le roi m'avait mandé votre arrivée. Vous avez passé 
« la nuit? vous devez être fatigué. » 



140 MEMOIRES d'outre-tombe 

Je lui présentai respectueusement les lettres de 
madame la duchesse de Berry ; elle les prit, les posa 
sur le canapé près d'elle, et me dit : « Asseyez-vous, 
a asseyez-vous. » Puis elle recommença sa broderie 
avec un mouvement rapide, machinal et convulsif. 

Je me taisais ; madame la dauphine gardait le si- 
lence : on entendait le piquer de l'aiguille et le tirer 
de la laine que la princesse passait brusquement dans 
le canevas, sur lequel je vis tomber quelques pleurs. 
L'illustre infortunée les essuya dans ses yeux avec le 
dos de sa main, et, sans relever la tête, elle me dit : 
« Comment se porte ma sœur? Elle est bien malheu- 
« reuse, bien malheureuse. Je la plains beaucoup, je 
a la plains beaucoup. >> Ces mots brefs et répétés cher- 
chaient en vain à nouer une conversation dont les 
expressions manquaient aux deux interlocuteurs. La 
rougeur des yeux de la dauphine, causée par l'habi- 
tude des larmes, lui donnait une beauté qui la faisait 
ressembler à la Vierge du Spasimo. 

a Madame, répondis-je enfin, madame la duchesse 
« de Berry est bien malheureuse, sans doute; elle 
« m'a chargé de venir remettre ses enfants sous votre 
« protection pendant sa captivité. C'est un grand sou- 
« lagement de penser que Henri V retrouve dans 
« Votre Majesté une seconde mère. » 

Pascal a eu raison de mêler la grandeur et la misère 
de l'homme : qui pourrait croire que madame la dau- 
phine comptât pour quelque chose ces titres de reine, 
de Majesté, qui lui étaient si naturels et dont elle 
avait connu la vanité ? Eh bien I le mot de Majesté fut 
pourtant un mot magique; il rayonna sur le front de 
la princesse dont il écarta un moment les nuages; 



MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 14i 

ils revinrent bientôt s'y replacer comme un dia- 
dème. 

« Oh ! non, non, monsieur de Chateaubriand, me 
'• dit la princesse en me regardant et cessant son ou- 
« vrage, je ne suis pas reine. — Vous l'êtes, madame, 
« vous l'êtes par les lois du royaume : monseigneur 
« le dauphin n'a pu abdiquer que parce qu'il a été 
« roi. La France vous regarde comme sa reine, et 
« vous serez la mère de Henri V. » 

La dauphine ne disputa plus : cette petite faiblesse, 
en la rendant à la femme, voilait l'éclat de tant de 
grandeurs diverses, leur donnait une sorte de charme 
et les mettait plus en rapport avec la condition hu- 
maine. 

Je lus à haute voix ma lettre de créance, dans la- 
quelle madame la duchesse de Berry m'expliquait son 
mariage, m'ordonnait de me rendre à Prague, deman- 
dait à conserver son titre de princesse française, et 
mettait ses enfants sous la garde de sa sœur. 

La princesse avait repris sa broderie; elle me dit 
après la lecture : « Madame la duchesse de Berry a 
« raison de compter sur moi. C'est très bien, mon- 
« sieur de Chateaubriand, très bien : je plains beau- 
« coup ma belle-sœur, vous le lui direz. » 

Cette insistance de madame la dauphine à dire 
qu'elle plaignait madame la duchesse de Berry, sans 
aller plus loin, me fit voir combien, au fond, il y avait 
peu de sympathie entre ces deux âmes. Il me parais- 
sait aussi qu'un mouvement involontaire avait agité 
le cœur de la sainte. Rivalité de malheur 1 La fille de 
Marie-Antoinette n'avait pourtant rien à craindre dans 
cette lutte; la palme lui serait restée. 



142 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« Si Madame, repris-je, voulait lire la lettre que 
« madame la duchesse de Berry lui écrit, et celle 
« qu'elle adresse à ses enfants, elle y trouverait 
« peut-être de nouveaux éclaircissements. J'espère 
« que Madame me remettra une lettre à porter à 
« Blaye. » 

Les lettres étaient tracées au citron. « Je n'entends 
« rien à cela, dit la princesse, comment allons-nous 
« faire? » Je proposai le moyen d'un réchaud avec 
quelques éclisses de bois blanc; Madame tira la son- 
nette dont le cordon descendait derrière le sofa. Un 
valet de chambre vint, reçut les ordres et dressa l'ap- 
pareil sur le palier, à la porte du salon. Madame se 
leva et nous allâmes au réchaud. Nous le mîmes sur 
une petite table adjoignant la rampe de l'escalier. Je 
pris une des deux lettres et la présentai parallèlement 
à la Qamme. Madame la dauphine me regardait et sou- 
riait parce que je ne réussissais pas. Elle me dit : 
« Donnez, donnez, je vais essayer à mon tour. » Elle 
passa la lettre au-dessus de la flamme ; la grande écri- 
ture ronde de madame la duchesse de Berry parut • 
même opération pour la seconde lettre. Je félicitai 
Madame de son succès. Étrange scène : la fille de 
Louis XVI déchiffrant avec moi, au haut d'un escalier 
à Carlsbad, les caractères mystérieux que la captive 
de Blaye envoyait à la captive du Temple 1 

Nous revînmes nous asseoir dans le salon. La dau- 
phine lut la lettre qui lui était adressée. Madame la 
duchesse de Berry remerciait sa sœur de la part qu'elle 
avait prise à son infortune, lui recommandait ses en 
fants et plaçait particulièrement son fils sous la tutelle 
des vertus de sa tante. La lettre aux enfants était 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 143 

quelques mots de tendresse. La duchesse oe Berry 
invitait Henri à se rendre digne de la France. 

Madame la dauphine me dit : « Ma sœur me rend 
«< justice, j'ai bien pris part à ses peines. Elle a dû 
« beaucoup souffrir, beaucoup souffrir. Vous lui direz 
« que j'aurai soin de M. le duc de Bordeaux. Je l'aime 
« bien. Comment l'avez- vous trouvé? Sa santé est 
« bonne, n'est-ce pas? Il est fort, quoiqu'un peu nep 

veux. » 

Je passai deux heures en tête-à-têle avec Madame, 
honneur qu'on a rarement obtenu : elle paraissait con- 
tente. Ne m'ayant jamais connu que sur des récits en- 
nemis, elle me croyait sans doute un homme violent, 
bouffi de mon mérite; elle me savait gré d'avoir figure 
humaine et d'être un bon garçon. Elle me dit avec 
cordialité : « Je vais me promener pour le régime des 
« eaux; nous dînerons à trois heures, vous vien- 
« drez si vous n'avez pas besoin de vous coucher. 
« Je veux vous voir tant que cela ne vous fatiguera 
« pas. » 

Je ne sais à quoi je devais mon succès; mais cer- 
tainement la glace était rompue, la prévention effacée; 
ces regards qui s'étaient attachés, au Temple, sur les 
yeux de Louis XVI et de Marie-Antoinette, s'étaient 
reposés avec bienveillance sur un pauvre serviteur. 

Toutefois, si j'étais parvenu à mettre la dauphine à 
l'aise, je me sentais extrêmement contraint la peur 
de dépasser certain niveau m'ôtait jusqu'à cette faculté 
des choses communes que j'avais auprès de Charles X. 
Soit que je n'eusse pas le secret de tirer de l'âme de 
Madame ce qui s'y trouve de sublime; soit que le res- 
pect que j'éprouvais fermât le chemin à la commuai- 



i44 KÉMOIKES D OUTRE-TOMBE 

cation de la pensée, je sentais une stérilité désolante 
qui venait de moi. 

A trois heures, j'étais revenu chez madame la dau- 
phine. J'y rencontrai madame la comtesse Esterhazy 
st sa fille, madame d'Agoult, MM. O'Hégerty fils et de 
frogoff ; ils avaient l'honneur de dîner chez la prm- 
cesse. La comtesse Esterhazy, jadis belle, est encore 
bien : elle avait été liée à Rome avec M. le duc de 
Blacas. On assure qu'elle se mêle de politique et qu'elle 
instruit M. le prince de Metternich de tout ce qu'elle 
apprend. Quand, au sortir du Temple, Madame fut 
envoyée à Vienne, elle rencontra la comtesse Esterhazy 
qui devint sa compagne. Je remarquais qu'elle écou- 
tait attentivement mes paroles; elle "^ut le lendemain 
la naïveté de dire devant moi qu'elle avait passé la 
nuit à écrire. Elle se disposait à partir pour Prague, 
une entrevue secrète était fixée dans un lieu convenu 
avec M. de Blacas ; delà elle se rendait à Vienne. Vieux 
attachements rajeunis par l'espionnage ! Quelles 
affaires, et quels plaisirs 1 Mademoiselle Esterhazy 
n'est pas jolie, elle a l'air spirituel et méchant. 

La vicomtesse d'Agoult, aujourd'hui dévote, est une 
personne importante comme on en trouve dans tous les 
cabinets des princesses. Elle a poussé sa famille tant 
qu'elle a pu, en s'adressant à tout le monde, particu- 
lièrement à moi : j'ai eu le bonheur de placer ses ne- 
veux; elle en avait autant que feu l'archichancelier 
Cambacérès. 

Le dîner fut si mauvais et si exigu que j'en sortis 
mourant de faim; il était servi dans le salon même de 
madame la dauphine, car elle n'avait point de salle à 
manger. Après le repas, on enleva la table ; Madame 



MÉMOIRES d'outre-tombe 145 

revint s'asseoir sur le sofa, reprit son ouvrage, et nous 
fîmes cercle autour. Trogoff conta des histoires, Ma- 
dame les aime. Elle s'occupe particulièrement des 
femmes. Il fut question de la duchesse de Guiche : 
« Ses tresses ne lui vont pas bien, » dit la dauphine, 
à mon grand étonnement ». 

De son sofa, Madame voyait à travers la fenêtre ce 
qui se passait au dehors : elle nommait les prome- 
neurs et les promeneuses. Arrivèrent deux petits che- 
vaux, avec deux jockeys vêtus à l'écossaise; Madame 
cessa de travailler, regarda beaucoup et dit : « C'est 

a madame (j'ai oublié le nom) qui va dans lamon- 

« tagne avec ses enfants. » Marie-Thérèse curieuse, 
sachant les habitudes du voisinage, la princesse des 
trônes et des échafauds descendue des hauteurs de sa 
vie au niveau des autres femmes, m'intéressait singu- 
lièrement; je l'observais avec une sorte d'attendrisse- 
ment philosophique. 

A cinq heures, la dauphine s'alla promener en ca- 
lèche; à sept, j'étais revenu à la soirée. Même établis- 
sement : Madame sur le sofa, les personnes du dîner 
et cinq ou six jeunes et vieilles buveuses d'eau élar« 
gissant le cercle. La dauphine faisait des efforts tou- 
chants, mais visibles, pour être gracieuse ; elle adres- 

i. « Ses tresses, en effet, dit ici M. de Marcellus {Chateau- 
briand »t son temps, p. 453), ne laissaient pas admirer danstouto 
leur beauté et leur abondance les cheveux de la duchesse de 
Guiche. En 1814, je les avais vus errer plus libres sur set 
épaules adolescentes un jour où mademoiselle Ida d'Orsay assis- 
lait à une revue de la garde royale. Cette revue montrait à la 
fois son père, le superbe général, et, tout auprès, un charmant 
colonel, le duc de Guiche, qu'elle devait plus tard choisir pour 
époux : Achille et Nirée, les deux plus beaux guerriers de l'ar* 
mé« aui assiégea Troie ». 

VI. 10 



f46 MÉMOIRES D 'outre-tombe 

sait un mot à chacun. Elle me parla plusieurs fois, en 
affectant de me nommer pour me faire connaître; mais, 
entre chaque phrase, elle retombait dans une distrac- 
tion. Son aiguille multipliait ses mouvements, son 
visage se rapprochait de sa broderie; j'apercevais la 
princesse de profil, et je fus frappé d'une ressemblance 
sinistre : Madame a pris l'air de son père; quand je 
voyais sa tête baissée comme sous le glaive de la dou- 
leur, je croyais voir celle de Louis XVI attendant la 
chute du glaive. 

A huit heures et demie, la soirée finit ; je me couchai 
accablé de sommeil et de lassitude. 

Le vendredi, trente-et-un de mai', j'étais debout à 
cinq heures; à six, je me rendis au Miihlenbad (bain 
du moulin) : les buveurs et les buveuses se pressaient 
autour de la fontaine, se promenaient sous la galerie 
de bois à colonnes, ou dans le jardin attenant à cette 
galerie. Madame la dauphine arriva, vêtue d'une mes- 
quine robe de soie grise; elle portait sur ses épaules 
un châle usé et sur sa tête un vieux chapeau. Elle 
avait l'air d'avoir raccommodé ses vêtements, comme 
sa mère à la Conciergerie. M. O'Hégerty, son écuyer, 
lui donnait le bras. Elle se mêla à la foule et présenta 
sa tasse aux femmes qui puisent l'eau de la source. 
Personne ne faisait attention à madame la comtesse 
de Marnes ^. Marie-Thérèse, sa grand'mère, bâtit en 
4762 la maison dite du Miihlenbad ; elle octroya aussi 



1. Et non, le vendredi, premier de Juin, comme le portent 
les précédentes éditions. 

2. Madame la duchesse d'Angoulême. Après la réTolution de 
Juillet, le duc d'Angoulême avait pris dans l'exil le nos» d* 
^omte de Marnes. 



MEMOIRES d'outre-tombe 147 

Carlsbad les cloches qui devaient appeler sa petite- 
fiile au pied de la croix. 

Madame étant entrée dans le jardin, je m'avançai 
vers elle : elle sembla surprise de cette flatterie de 
courtisan. Je m'étais rarement levé si matin pour les 
personnes royales, hors peut-être le 13 février 1820, 
lorsque j'allai chercher le duc de Berry à l'Opéra*. La 

1. Dans ses Mémoires sur le duc de Berry, Chateaubriand 
parle en ces termes de cette nuit du 13 au 14 février 1820: « L* 
foule s'était écoulée du spectacle : le plaisir avait cédé la place 
à la douleur. Les rues devenaient désertes : le silence croissait; 
on n'entendait plus que le bruit des gardes et celui de l'arrivée 
des personnes de la cour : les unes surprises au milieu des plai- 
sirs, accouraient en habits de lete : les autres réveillées au mi- 
lieu de la nuit, se présentaient dans le plus grand désordre. Çà 
et là se glissaient quelques obscurs amis des Bourbons qu'on ne 
▼oit point dans les temps de la prospérité, et qui se retrouvent, 
on ne sait comment, au jour du malheur. Les passages condui- 
sant à l'appartement du prince étaient remplis; on se pressait à 
ces mêmes portes où l'on s'étouffe pour rire ou pour pleurer aux 
fictions de la scène. On cherchait à découvrir quelque chose 
lorsque les portes venaient à s'ouvrir, on interrogeait ses voi- 
sins, et, par des nouvelles, subitement affirmées, subitement 
démenties, on passait de la crainte à l'espérance, de l'espérance 
au désespoir. » 

Témoin de quelques-unes des scènes de cette nuit à jamais 
funeste. Chateaubriand les a ainsi décrites : 

« Nuit d'épouvante et de plaisir 1 nuit de vertus et de crimes I 
Lorsque le Fils de France blessé avait été porté dans le cabinet 
de sa loge, le spectacle durait encore. Dun côté, on entendait 
les sons de la musique, de l'autre les soupirs du prince expirant ; 
un rideau séparait les folies du monde de la destruction d'un 
empire. Le prêtre qui apporta les saintes huiles traversa une 
troupe de masques. Soldat du Christ, armé pour ainsi dire de 
Dieu, il emporta d'assaut l'asile dont l'Ëgliselui interdisait l'en- 
trée, et vint, le crucifix à la main, délivrer un captif dans la- 
prison de l'ennemi. 

« Une autre scène se passait près de là : on interrogeait l'as- 
sassin. Il déclarait son nom, s'applaudissait de son crime ; il dé 
darait qu'il avait frappé Monseigneur le duc de Berry pour tuer 



148 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 

princesse me permit de faire cinq ou six tours de 
jardin à ses côtés, causa avec bienveillance, me dit 
qu'elle me recevrait à deux heures et me donnerait 
une lettre. Je la quittai par discrétion; je déjeunai à 
la hâte, et j'employai le temps qui me restait à 
parcourir la vallée. 

Carlsbad, l"juin 1833. 

Comme Français, je ne trouvais à Carlsbad que des 
souvenirs pénibles. Cette ville prend son nom de 
Charles IV, roi de Bohème, qui s'y vint guérir de 
trois blessures reçues à Crécy, en combattant auprès 
de son père Jean. Lobkowitz prétend que Jean fut 
tué par un Écossais; circonstance ignorée des histo- 
riens. 

Sed cura Gallorum fines et arnica tuetur 
Arva, caledonia cuspide fossus obit. 

en lui toute sa race ; que si lui, meurtrier, s'était échappe, il 
serait ailé se coucher, eX que le lendemain il eût renourelé son 
attentat sur Monseigneur le duc d'Angoulême. Se coucher 1 Pour 
dormir I Malheureux I Votre bienveillante Tictime avait-elle 
jamais troublé votre sommeil ? Dans la suite de son interroga- 
toire, cette brute féroce, sans attachement même sur la terre, a 
déclaré que Dieu n'était qu'un mot, qu'elle n'avait d'autre regret 
que de n'avoir pas sacrifié toute la famille royale. Et le prince 
expirant, plein de tendresse et d'amour, n'a d'autre regret que 
de ne pouvoir sauver la vie de son meurtrier, et il n'accuse per- 
sonoe et sa rigueur ne tombe que sur lui-même. Ce prince, qui 
sait que Dieu n'est pas un mot, tremble de comparaître au tri- 
bunal suprême; le martyre lui ouvre les portes du ciel, et il r.e 
se croit pas assez pur pour jiller rejoindre le saint roi et le roi 
martyr : il ne peut trouver dans son innocence l'assurance qu« 
l'assassin trouve dans son crime. Voilà les hommes tels que la 
révoluUon les a faits, et tels que U religion les faisait autre- 
fois. • 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 149 

« Tandis qu'il défend les confins des Gaules et les 
« champs amis, il meurt percé d'une laoce calédon- 
« nienne. » 

Le poète n'aurait-il pas raïs CaledoniapouT la quan- 
tité? En 1346, Edouard était en guerre avec Robert 
Bruce, et les Écossais étaient alliés de Philippe. 

La mort de Jean de Bohème l'Aveugle, à Crécy, est 
une des aventures les plus héroïques et les plus tou- 
chantes de la chevalerie. Jean voulait aller au secours 
de son fils Charles ; il dit à ses compagnons : « Sei- 
« gneurs, vous êtes mes amis : je vous requiers que 
« vous me meniez si avant que je puisse férir un 
« coup d'espée; ils répondirent que volontiers ils le 
« feroienl... Le roi de Bohême alla si avant, qu'il férit 
« un coup de son espée, voire plus de quatre, et re- 
« combattit moult vigoureusement, et aussi firent ceux 
« de sa compagnie ; et si avant s'y boutèrent sur les 
ft Anglois, que tous y demourèrent et furent le lende- 
« main trouvés sur la place autour de leur seigneur, 
« et tous leurs chevaux liés ensemble. » 

On ne sait guère que Jean de Bohême était enterré 
à Montargis, dans l'église des Dominicains, et qu'on 
lisait sur sa tombe ce reste d'une inscription effacée ; 
« Il trépassa à la tête de ses gens, ensemblemenl les 
« recommandant à Dieu le Père. Priez Dieu pour ce 
« doux roi. » 

Puisse ce souvenir d'un Français expier l'ingrati- 
tude de la France, lorsqu'aux jours de nos nouvelles 
calamités nous épouvantâmes le ciel par nos sacrilèges 
et jetâmes hors de sa tombe un prince mort pour nous 
a\ix jours de nos anciens malheurs ! 

A Garlsbad, les chroniques racontent que Charles IV, 



150 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

fils du roi Jean, étant à la chasse, un de ses chiens 
s'élançant après un cerf tomba du haut d'une colline 
dans un bassin d'eau bouillante. Ses hurlements firent 
accourir les chasseurs, et la source du Sprudel fut 
découverte. Un pourceau qui s'échauda dans les eaux 
de Tœplitz les indiqua à des pâtres. 

Telles sont les traditions germaniques. J'ai passé à 
Corinthe ; les débris du temple des courtisanes étaient 
dispersés sur les cendres de Glycère; mais la fontaine 
Pirène, née des pleurs d'une nymphe, coulait encore 
parmi les lauriers-roses où volait, au temps des Muses, 
le cheval Pégase. La vague d'un port sans vaisseaux 
baignait des colonnes tombées, dont le chapiteau trem- 
pait dans la mer, comme la tète de jeunes filles noyées 
étendues sur le sable ; le myrte avait poussé dans leur 
chevelure et remplaçait la feuille d'acanthe : voilà les 
traditions de la Grèce. 

On compte à Carlsbad huit fontaines ; la plus célèbre 
est le Sprudel, découverte par le limier. Cette fontaine 
émerge de la terre entre l'église et la Tèple avec un 
Bruit creux et une vapeur blanche ; elle saute par bonds 
irréguliers à six ou sept pieds de haut. Les sources 
de l'Islande sont seules supérieures au Sprudel, mais 
nul ne vient chercher la santé dans les déserts de 
l'Hécla, où la vie expire; où le jour de l'été, sortant 
du jour, n'a ni couchant ni aurore ; où la nuit de 
l'hiver, renaissant de la nuit, est sans aube et sans 
crépuscule. 

L'eau du Sprudel cuit les œufs et sert à laver la 
vaisselle; ce beau phénomène est entré au service des 
ménagères de Carlsbad : image du génie qui se dé- 
grade en prêtant ss puissance à des œuvres viles. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE IM 

M. Alexandre Dumas a fait une traduction libre de 
Tode latine de Lobkowitz sur le Sprudel : 

Fons heliconianum, etc. 

Fontaine consacrée aux hymnes du poète, 

Quel est donc le foyer de ta chaleur secrète? 

D'où vient ton lit brûlant et de soufre et de chaux? 

La flamme dont l'Etna n'embrase plus les nues 

S'ouvre-t-elle vers toi des routes inconnues, 

Oa, voisine du Styx, fait-il bouillir tes eaux? 

Garlsbad est le rendez- vous ordinaire des souverains; 
ils devraient bien s'y guérir de la couronne pour eux 
et pour nous. 

On publie une liste quotidienne des visiteurs du 
Sprudel : sur les anciens rôles on lit les noms des 
poètes et des hommes de lettres les plus éclairés du 
Nord, Gurowsky, Dunker, Weisse, Herder, Goethe; 
j'aurais voulu y trouver celui de Schiller, objet de ma 
préférence. Dans la feuille du jour, parmi les arrivants 
obscurs, on remarque le nom de la. comtesse de Marnes; 
il est seulement imprimé en petites capitales. 

En 1830, au moment môme de la chute de la famille 
royale à Saint-Cloud, la veuve et les filles de Chris- 
tophe* prenaient les eaux de Garlsbad. LL. MM. haï- 

1. Henri Christophe (1767-1820), esclave noir aflFranchi, hôte- 
lier au Gap, se signala dans l'insurrection de Saint-Domingu» 
(Haïti) en 1790, fut nommé général de brigade par Toussaint, 
défendit en 1802 le Cap contre les Français, fut nommé prési- 
dent en 1806 et, en 1811, se proclama roi du nord de l'île, soui 
le nom de Henri I»'. Il régna neuf ans. En 1820, une insurrec- 
tion ayant éclaté parmi ses sujets et sa garde l'ayant abandonné, 
il se tua d'un coup de pistolet le 8 octobre 1820. Le roi Christo- 
phe avait créé une noblesse dont les dénominations, emprun- 
tées aux anciennes plantations de llle, avaient amusé toute l'Eu» 



152 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

tiennes sont retirées en Toscane auprès des Majestés 
napoléoniennes. La plus jeune fille du roi Christophe, 
très instruite et fort jolie, est morte à Pise : sa beauté 
d'ébène repose libre sous les portiques du Campo- 
Santo, loin du champ des cannes et des mangliers à 
l'ombre desquels elle était née esclave. 

On a vu à Carlsbad, en 1826, une Anglaise de Cal- 
cutta passée du figuier banian à l'olivier de Bohême, 
du soleil du Gange à celui de la Tèple ; elle s'éteignait 
comme un rayon du ciel indien égaré dans le froid et 
la nuit. Le spectacle des cimetières, dans les lieux 
consacrés à la santé, est mélancolique : là sommeil- 
lent déjeunes femmes étrangères les unes aux autres, 
sur leurs tombeaux sont gravés le nombre de leurs 
jours et l'indication de leur patrie : on croit parcourii 
une serre où l'on cultive des fleurs de tous les climaia 
et dont les noms sont écrits sur une étiquette aux 
pieds de ces fleurs. 

rope; il avait fait des ducs de Marmelade, des comtes de Limo- 
nade, des barons de la Seringue, etc. Sa mort, survenue en ua 
moment où les Congrès étaient fort à la mode (Congrès de 
Carlsbad et de Troppau, etc.), inspira à Béranger une jolie chan- 
son : la Mort du roi Christophe, ou Note présentée par la No- 
blesse d'Haïti aux trois grands Alliés (décembre 1820). fin voici 
le premier couplet : 

Christophe est mon, et du royaume 
La noblesse a recours à vous. 
François, Alexandre, Guillaume, 
Prenez aussi pitié de nous; 
Ce n'est point pays limitrophe, 
Mais le mal fait tant de progrès! 

Vite, un congrès ! 

Deux, trois congrès I 

Quatre congrès ! 
Cinq congrès, dix congrès ! 
Princes, vengez ce bon Christophe, 
Roi digne de tous vos regrets 1 



MÉMOIRES D'OUTRE- TOMBE 153 

La loi indigène est venue au devant des besoins de 
la mort exotiqne; prévoyant le décès des voyageurs 
loin de leur pays, elle a permis d'avance les exhuma- 
tions. J'aurais donc pu dormir dans le cimetière de 
Saint-André une dizaine d'années, et rien n'aurait en- 
travé les dispositions testamentaires de ces Mémoires. 
Si madame la dauphine décédait ici, les lois françaises 
permettraient-elles le retour de ses cendres? Ce serait 
un point de controverse entre les sorboniqueurs de la 
doctrine et les casuistes de proscription. 

Les eaux de Carlsbad sont, assure-t-on, bennes pour 
le foie et mauvaises pour les dents. Quant au foie, je 
n'en sais rien, mais il y a beaucoup d'édentés à Carls- 
bad; les années plus que les eaux sont peut-être cou- 
pables du fait : le temps est un insigne menteur et un 
grand arracheur de dents. 

Ne vous semble-t-il pas que je recommence le chef- 
d'œuvre d'un inconnu * ? un mot me mène à un autre ; 
je m'en vais en Islande et aux Indes. 

Voilà les Apennins et voici le Caucase*. 

1. Le Ghef-d'otuvre d'un inconnu, aujourd'hui bien oublié 
avait paru, en 1714, avec un succès qui se soutint pendant tout 
le xviii* siècle. Publié au milieu de la Querelle des Anciens et 
des Modernes, c'était une satire de la manie de l'érudition alors 
en faveur. L'auteur, sous le pseudonyme du Docteur Chrysoa- 
tomus Mathanasius, y commentait longuement un poème mer- 
veilleux, récemment découvert, très supérieur à ïlliade, décla- 
rait-il, et qui n'était autre chose qu'une chanson encore plu» 
inepte que burlesque. Cette satire, assez plaisante et où « un 
mot mène à un autre », était le premier ouvrage de Hyacinthe 
Cordonnier, dit Saint-Hyacinthe, né le 24 septembre 1684 i 
Orléans, mort en 1746 à Genecken, près de Bréda. Il concourut 
à la fondation du Journal littéraire de la Haye (1713) et pu- 
blia, en 1728, des Lettres critiques sur la Henriade. 

2. Lafont&ine, le Rat et l'Huître. 



154 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

Et pourtant je ne suis pas encore sorlJ de la vallée 
ëelaXèple. 

Pour voir d'un coup d'oeil la vallée de la Tèple, je 
gravis une colline, à travers un bois de pins : les co- 
lonnes perpendiculaires de ces arbres formaient un 
angle aigu avec le sol incliné; les uns avaient leurs 
cimes, les deux tiers, la moitié, le quart de leur tronc 
où les autres avaient leur pied. 

J'aimerai toujours les bois : la flore de Carlsbad, 
dont le souffle avait brodé les gazons sous mes pas, 
me paraissait charmante; je retrouvais la iaicbe digi- 
iée, la belladone vulgaire, la salicair€ commune, le 
millepertuis, le muguet vivace, le saule cendré : doux 
sujets de mes premières anthologies. 

Voilà que ma jeunesse vient suspendre ses réminis- 
cences aux tiges de ces plantes que je reconnais en 
passant. Vous souvenez-vous de mes études botani- 
ques chez les Siminoles, de mes œnothères, de mes 
nymphéas dont je parais mes Floridiennes, des guir- 
landes de clématite dont elles enlaçaient la tortue, de 
notre sommeil dans l'île au bord du lac, de la pluie 
de roses du magnolia qui tombait sur nos têtes? Je 
n'ose calculer l'âge qu'aurait à présent ma volage fille 
peinte; que cueillerais-je aujourd'hui sur son front? 
les rides qui sont sur le mien. EUe dort sans doute à 
l'éternité sous les racines d'une cyprière del'Alabama ; 
et moi qui porte en ma mémoire ces souvenirs loin- 
tains, ignorés, je visi Je suis en Bohême, non pas 
avec Atala et Céluta, mais auprès de madame la dau- 
phine qui va me donner une lettre pour madame la 
duchesse de Berry. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 155 

A une heure, j'étais aux ordres de madame la dau- 
fyhine. 

« Vous voulez partir aujourd'hui, monsieur de Cha- 
« teaubriand? 

« — Si Votre Majesté le permet. Je tâcherai de re- 
« trouver en France madame de Berry; autrement je 
« serais obligé de faire le voyage de Sicile, et Son 
« Altesse Royale serait trop longtemps privée de la ré- 
« ponse qu'elle attend. 

« — Voilà un billet pour elle. J'ai évité de prononcer 
« votre nom pour ne pas vous compromettre en ca^ 
« d'événement. Lisez. » 

Je lus le billet; il était tout entier de la main de 
madame la dauphine : je l'ai copié exactement. 

« Carlsbad, ce 31 mai 1833. 

« J'ai éprouvé une vraie satisfaction, ma chère sœur, 
« à recevoir enfin directement de vos nouvelles. Je 
« vous plains de toute mon âme. Comptez toujours 
« sur mon intérêt constant pour vous et surtout pour 
« vos chers enfants, qui me seront plus précieux que 
« jamais. Mon existence, tant qu'elle durera, leur sera 
« consacrée. Je n'ai pas encore pu faire vos commis- 
« sions à notre famille, ma santé ayant exigé que j», 
« vinsse ici prendre les eaux. Mais je m'en acquitter 4 
« aussitôt mon retour près d'elle, et croyez que nouo 
« n'aurons, eux et moi, jamais que les mêmes senti- 
« ments sur tout. 

« Adieu, ma chère sœur, je vous plains du fond de 
« mon cœur, et vous embrasse tendrement. 

m M. T. » 



156 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

Je fus frappé de la réserve de ce billet : quelques 
expressions vagues d'attachement couvraient mal la 
sécheresse du fond. J'en fis la remarque respectueuse, 
et plaidai de nouveau la cause de l'infortunée prison- 
nière. Madame me répondit que le roi en déciderait. 
Elle me promit de s'intéresser à sa sœur; mais il n'y 
avait rien de cordial ni dans la voix ni dans le ton 
de la dauphine; on y sentait plutôt une irritation 
contenue. La partie me sembla perdue quant à la 
personne de ma cliente. Je me rabattis sur Henri V. 
Je crus devoir à la princesse la sincérité dont j'avais 
toujours usé à mes risques et périls pour éclairer les 
Bourbons; je lui parlai sans détour et sans flatterie 
de l'éducation de M. le duc de Bordeaux. 

« Je sais que Madame a lu avec bienveillance une 
« brochure à la fin de laquelle j'exprimais quelques 
« idées relatives à l'éducation de Henri V. Je crains 
« que les entours de l'enfant ne nuisent à sa cause : 
« MM. de Damas, de Blacas et Latil ne sont pas po- 
« pulaires. » 

Madame en convint; elle abandonna même tout à 
fait M. de Damas, en disant deux ou trois mots à 
l'honneur de son courage, de sa probité et de sa reli- 
gion, 

« Au mois de septembre, Henri V sera majeur ; 
« Madame ne pense-t-elle pas qu'il serait utile de 
« former auprès de lui un conseil dans lequel on fe- 
« rait entrer des hommes que la France regarde avec 
« moins de prévention? 

« — Monsieur de Chateaubriand, en multipliant les 

• conseillers, on multiplie les avis : et puis, qui pro- 

• poseriez-vous au choix du roi ? 



MÉMOIRES d'outre-tombe 157 

« — M. de Villèle. » 

Madame, qui brodait, arrêta son aiguille, me re- 
garda avec étonnement, et m'étonna à mon tour par 
une critique assez judicieuse du caractère et de l'es- 
prit de M. de Villèle. Elle ne le considérait que comme 
un administrateur habile. 

« Madame est trop sévère, lui dis-je : M. de Villèle 
« est un homme d'ordre, de comptabilité, de modéra- 
« tion, de sang-froid, et dont les ressources sontinfi- 
« nies; s'il n'avait eu l'ambition d'occuper la première 
« place, pour laquelle il n'est pas suffisant, c'eût été 
« un ministre à garder éternellement dans le conseil 
« du roi ; on ne le remplacera jamais. Sa présence 
« auprès de Henri V serait du meilleur effet. 

« — Je croyais que vous n'aimiez pas M. de Villèle? 

« — Je me mépriserais si, après la chute du trône, 
« je continuais de nourrir le sentiment de quelque 
«c mesquine rivalité. Nos divisions royalistes ont déjà 
« fait trop de mal; je les abjure de grand cœur et 
« suis prêt à demander pardon à ceux qui m'ont of- 
« fensé. Je supplie Votre Majesté de croire que ce 
« n'est là ni l'étalage d'une fausse générosité, ni une 

* pierre posée en prévision d'une future fortune. Que 
« pourrais-je demander à Charles X dans l'exil ? Si la 
« Restauration arrivait, ne serais-je pas au fond de 

* ma tombe? » 

Madame me regarda avec affabilité ; elle eut la bonté 
de me louer par ces seuls mots : « C'est très bien, 
« monsieur de Chateaubriand! » Elle semblait tou- 
jours surprise de trouver un Chateaubriand si diffé- 
rent de celui qu'on lui avait peint. 

« 11 est une autre personne madame, qu'on pour- 



158 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE 

« rait appeler, repris-je : mon noble ami, M. Laine. 

« Nous étions trois hommes en France qui ne devions 
« jamais prêter serment à Philippe : moi, M. Laine 
« et M. Royer-Collard. En dehors du gouvernement 
« et dans des positions diverses, nous aurions formé 
« un triumvirat de quelque valeur, M. Laine a prêté 
« son serment par faiblesse, M. Royer-Collard par 
« orgueil; le premier en mourra; le second en vivra, 
« parce qu'il vit de tout ce qu'il fait, ne pouvant rien 
« faire qui ne soit admirable. 

« — Vous avez été content de monsieur le duc de 
« Bordeaux? 

« — Je l'ai trouvé charmant. On assure que Vatre 
« Majesté le gâte un peu. 

« — Oh! non, non. Sa santé, en avez-vous été con- 
« tent? 

« — Il m'a semblé se porter à merveille ; il est dé- 
« licat et un peu pâle. 

c — Il a souvent de belles couleurs; mais il est ner- 
« veux. — Monsieur le dauphin est fort estimé dans 
« l'armée, n'est-ce pas? fort estimé? on se souvient 
« de lui, n'est-ce pas? » 

Cette brusque question, sans liaison avec ce que 
nous venions de dire, me dévoila une plaie secrète 
que les jours de Saint-Gloud et de Rambouillet avaient 
laissée dans le cœur de la dauphine. Elle ramenait le 
nom de son mari pour se rassurer ; je courus au de- 
vant de la pensée de la princesse et de l'épouse; j'af- 
firmai, avec raison, que l'armée se souvenait toujours 
de l'impartialité, des vertus, du courage de son géné- 
ralissime. 

Voyant l'heure de la promenade arriver : 



MÉMOIRES d'outre-tombe £S0' 

« Votre Majesté n'a plus d'ordres à me donner? je 
« crains d'être importun. 

« — Dites à vos amis combien j'aime la France; 
« qu'ils sachent bien que je suis Française. Je vous 
« charge particulièrement de dire cela; vous me ferez 
« plaisir de le dire : je regrette bien la France, je re- 
« grette beaucoup la France. 

« — Ah! madame, que vous a donc fait cette France? 
« vous qui avez tant souffert, comment avez-vous en- 
« core le mal du pays? 

« — Non, non, monsieur de Chateaubriand, ne 
« l'oubliez pas, dites-leur bien à tous que je suis 
« Française, que je suis Française. » 

Madame me quitta ; je fus obligé de m'arrêter di^-ns 
l'escalier avant de sortir; je n'aurais pas osé me mon- 
trer dans la rue; mes pleurs mouillent encore ma pau- 
pière en retraçant cette scène. 

Rentré à mon auberge, je repris mon habit de 
voyage. Tandis qu'on apprêtait la voiture, Trogoff 
bavardait; il me redisait que madame la dauphine 
était très contente de moi, qu'elle ne s'en cachait pas, 
qu'elle le racontait à qui voulait l'entendre. « C'est 
« une chose immense que votre voyage ! » criait Tro- 
goff, tâchant de dominer la voix de ses deux rossi- 
gnols. «Vous verrez les suites de cela! » Je ne croyais 
à aucune suite. 

J'avais raison; on attendait le soir même M. le duc 
de Bordeaux. Bien que tout le monde connût son ar- 
rivée, on m'en avait fait mystère. Je me donnai garde 
de me montrer instruit du secret. 

A six heures du soir, je roulais vers Paris. Quelle 
que so»! l'immensité de l'infortune à Prague, la peti- 



160 MÉMOIRES d'outre-tombe 

tesse de la vie de prince réduite à elle-même est dé- 
sagréable à avaler ; pour en boire la dernière goutte, 
il faut avoir brûlé son palais et s'être enivré d'une foi 
ardente. — Hélas ! nouveau Symmaque, je pleure 
l'abandon des autels ; je lève les mains vers le Capi- 
tole ; j'invoque la majesté de Rome ! mais si le dieu 
était devenu de bois et que Rome ne se ranimât plus 
dans sa poussière? 



LIVRE V» 



Joamal d« îarlsbad à Paris. — Cynthie. — Egra. — WallenK 
tein. — Weissenstadt. — La voyageuse. — Berneck et souve- 
nirs. — Bajrreuth. — Voltaire. — Hohlfeld. — Eglise. — La 
petite fille à la hotte. — L'hôtelier et sa servante. — Bamberg. 

— Une bossue. -^ Wùrtzbourg : ses chanoines. — Un ivrogne. 

— L'hirondelle. — Auberge de Wiesenbach. — Un Allemand 
et sa fernme. — Ma vieillesse. — Heidelberg. — Pèlerins. — 
Ruines. — Manheim. — Le Rhin. — Le Palatinat. — Armée 
aristocratique; Armée plébéienne. — Couvent et Château. — 
Monts Tonnerre. — Auberge solitaire. — Kaiserslautern. — 
Sommeil. — Oiseaux. — Saarbrilck. — Conseil de Charles X en 
France. — Idées sur Henri V. — Ma lettre à Madame la Dau- 
phine. — Ce qu'avait fait Madame la duchesse de Berry. 



!•' juin au soir, 1833. 

Le chemin de Carlsbad jusqu'à Ellbogen, le long de 
TÉgra, est agréable. Le château de cette petite ville est 
du XII' siècle et placé en sentinelle sur un rocher, à 
l'entrée d'une gorge de vallée. Le pied du rocher, 
couvert d'arbres, s'enveloppe d'un pli de l'Égra : de 
là le nom de la ville et du château, Ellbogen (le 
coude). 

Le donjOQ rougissait du dernier rayon du soleil, 

1 Ce livre a été écrit, sur la route de Carlsbad à Paris, du 
!•' au 5 juin 1833, — et à Paris, rue d'Enfer, du 6 juin aa 
25 août 1833. 

VI. H 



162 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

lorsque je l'aperçus du grand chemin. Au-dessus des 
montagnes et des bois penchait la colonne torse de la 
fumée d'une fonderie. 

Je partis à neuf heures et demie du relais de Zwoda. 
Je suivais la route où passa Vauvenargues dans la 
retraite de Prague*, ce jeune homme à qui Voltaire, 
dans l'éloge funèbre des officiers morts en 1741, 
adresse ces paroles : « Tu n'es plus, ô douce es- 
« pérance du reste de mes jours ; je t'ai toujours 
« vu le plus infortuné des hommes et le plus tran- 
quille*. » 

Du fond de ma calèche, je regardais se lever les 
étoiles. 

N'ayez pas peur, Cynthie^; ce n'est que la susurra- 
tion des roseaux inclinés par notre passage dans leur 
forêt mobile. J'ai un poignard pour les jaloux et du 
sang pour toi. Que ce tombeau ne vous cause aucune 
épouvante ; c'est celui d'une femme jadis aimée comme 
vous : Cecilia Metella reposait ici. 

Qu'elle est admirable, cette nuit, dans la campagne 
romaine ! La lune se lève derrière la Sabine p-our re- 
garder la mer ; elle fait sortir des ténèbres diaphanes 

1. Cette célèbre retraite s'exécuta sous la conduite du maré- 
chal de Belle-lie, qui sortit de Prague dans la nuit du 16 au 
17 décembre 1742 et se rendit à Egra le 26. Le froid fut exces- 
sif. Vauvenargue, naturellement faible, en souffrit plus que 
les autres, et se vit bientôt obligé de donner sa démission 
d'officier : il était alors capitaine au régiment du Roi, infan- 
terie. 

2. Eloge funèbre des officiers qui sont morts dans la guerrt 
de 1741, Voltaire, Œuvres complètes, tome 47, édition a- 
KehI. 

3. L'auteur s'adresse ici à une Cynthie imaginaire. Cynthie 
»st un des noms antiques de Diane, née au pied du mont Cyn- 
thus. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 163 

les sommets cendrés de bleu d'Albano, les lignes plus 
lointaines et moins gravées du Soracte. Le long canal 
des vieux aqueducs laisse échapper quelques globules 
de son onde à travers les mousses, les ancolies, les 
giroflées, et joint les montagnes aux murailles de la 
ville. Plantés les uns sur les autres, les portiques aé- 
riens, en découpant le ciel, promènent dans les airs le 
torrent des âges et le cours des ruisseaux. Législatrice 
du monde, Rome, assise sur la pierre de son sépulcre, 
avec sa robe de siècles, projette le dessin irrégulier 
de sa grande figure dans la solitude lactée. 

Asseyons-nous : ce pin, comme le chevrier des 
Abruzzes, déploie son ombrelle parmi des ruines. La 
lune neige sa lumière sur la couronne gothique de la 
tour du tombeau de Metella et sur les festons de 
marbre enchaînés aux cornes des bucranes ; pompe 
élégante qui nous invite à jouir de la vie, sitôt écou- 
lée. 

Écoutez! la nymphe Égérie chante au bord de sa 
fontaine ; le rossignol se fait entendre dans la vigne 
de l'hypogée des Scipions ; la brise alanguie de la 
Syrie nous apporte indolemment la senteur des tubé- 
reuses sauvages. Le palmier de la villa abandonnée 
se balance à demi noyé dans Taméthyste et l'azur des 
clartés phébéennes. Mais toi, pâlie par les reflets de 
la candeur de Diane, ô Cynthie, tu es mille fois plus 
gracieuse que ce palmier. Les mânes de Délie, de 
Lalagé, de Lydie, de Lesbie, posés sur des corniches 
ébréchées, balbutient autour de toi des paroles mys- 
térieuses. Tes regards se croisent avec ceux des étoiles 
et se mêlent à leurs rayons 

Mais, Cynthie, il n'y a de vrai que le bonheur dont 



164 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

tu peux jouir. Ces constellations si brillantes sur ta 
tête ne s'harmonisent à tes félicités que par l'illusion 
d'une perspective trompeuse. Jeune Italienne, le temps 
finit I sur ces tapis de fleurs tes compagnes ont déjà 
passé. 

Une vapeur se déroule, monte et enveloppe l'œil de 
la nuit d'une rétine argentée; le pélican crie et re- 
tourne aux grèves ; la bécasse s'abat dans les prêles 
des sources diamantées ; la cloche résonne sous la 
coupole de Saint-Pierre ; le plain-chant nocturne, voix 
du moyen âge, attriste le monastère isolé de Sainte- 
Croix ; le moine psalmodie à genoux les laudes, sur 
les colonnes calcinées de Saint-Paul; des vestales se 
prosternent sur la dalle glacée qui ferme leurs cryptes ; 
le pifferaro souffle sa complainte de minuit devant la 
Madone solitaire, à la porte condamnée d'une cata- 
combe. Heure de la mélancolie, la religion s'éveille et 
l'amour s'endort 1 

Cynthie, ta voix s'afl'aiblit : il expire sur tes lèvres, 
le refrain que t'apprit le pêcheur napolitain dans sa 
barque vélivole, ou le rameur vénitien dans sa gon- 
dole légère. Va aux défaillances de ton repos ; je pro- 
tégerai ton sommeil. La nuit dont tes paupières 
couvrent tes yeux dispute de suavité avec celle que 
l'Italie assoupie et parfumée verse sur ton front. 
Quand le hennissement de nos chevaux se fera en- 
tendre dans la campagne, quand l'étoile du matin 
annoncera l'aube, le berger de Frascati descendra 
avec ses chèvres, et moi je ne cesserai de te bercer 
de ma chanson à demi-voix soupirée : 

« Un faisceau de jasmins et de narcisses, une Hébé 
« d'albâtre, récemment sortie de la cavée d'une fouille, 



MEMOIRKS d'outre-tombe 165 

« OU tombée du fronton d'un temple, g!t sur ce lit 
« d'anémones : non, Muse, vous vous trompez. Le 
'< jasmin, l'Hébé d'albâtre, est une magicienne de 
« Rome, née il y a seize mois de mai et la moitié 
« d'un printemps, au son de la lyre, au lever de l'au- 
« rore, dans un champ de roses de Pœstum. 

o Vent des orangers de Palerme qui soufflez sur 
• l'île de Circé ; brise qui passez au tombeau du Tasse ; 
« qui caressez les nymphes et les amours de la Far- 
« nésine; vous qui vous jouez au Vatican parmi les 
« vierges de Raphaël, les statues des Muses, vous qui 
« mouillez vos ailes aux cascatelles de Tivoli ; génies 
« des arts qui vivez de chefs-d'œuvre et voltigez avec 
■« les souvenirs, venez : à vous seuls je permets 
« d'inspirer le sommeil de Cynthie. 

c Et vous, filles majestueuses de Pythagore, Par- 
« ques à la robe de lin, sœurs inévitables assises à 
•« l'essieu des sphères, tournez le fil de la destinée de 
« Cynthie sur des fuseaux d'or ; faites-les descendre 
« de vos doigts et remonter à votre main avec une 
« ineffable harmonie ; immortelles fîlandières, ouvrez 
« la porte d'ivoire à ces songes qui reposent sur un 
« sein de femme sans l'oppresser. Je te chanterai, ô 
« canéphore des solennités romaines, jeune Charité 
« nourrie d'ambroisie au giron de Vénus, sourire 
« envoyé d'Orient pour glisser sur ma vie; violette 
M oubliée au jardin d'Horace . . 



« Mein Herr7 dix kreutzer bour la parrière. * 
Peste soit de toi avec tes cruches I j'avais changé 
de ciel I j'étais si en train ! la muse ne reviendra pas t 



166 MÉMOIRES d'outre-tombe 

ce maudit Égra, où nous arrivons, est la cause de 
mon malheur. 

Les nuits sont funestes à Égra. Schiller nous mon- 
tre Wallenstein trahi par ses complices, s'avançant 
vers la fenêtre d'une salle de la forteresse d'Égra : 
« Le ciel est orageux et troublé, dit-il, le vent agite 
« l'étendard placé sur la tour ; les nuages passent ra- 
te pidement sur le croissant de la lune qui jette à 
« travers la nuit une lumière vacillante et incer- 
« taine. » 

"Wallenstein, au moment d'être assassiné, s'atten- 
drit sur la mort de Max Piccolomini, aimé de Thécla: 
« La fleur de ma vie a disparu ; il était près de moi 
« comme l'image de ma jeunesse. Il changeait pour 
« moi la réalité en un beau songe. » 

Wallenstein se retire au lieu de son repos : « La 
« nuit est avancée ; on n'entend plus de mouvement 
« dans le château : allons I que l'on m'éclaire ; ayez 
« soin qu'on ne me réveille pas trop tard ; je pense 
« que je vais dormir longtemps, car les épreuves de 
« ce jour ont été rudes. » 

Le poignard des meurtriers arrache Wallenstein aux 
rêves de l'ambition, comme la voix du préposé à la 
barrière a mis fin à mon rêve d'amour. Et Schiller, et 
Benjamin Constant (qui fit preuve d'un talent nouveau 
en imitant le tragique allemand*), sont allés rejoindre 
Wallenstein, tandis que je rappelle aux portes d'Égra 
leur triple renommée. 

1. Benjamin Constant a donné, en 1809, une imit&tion e»- 
timée de la trilogie de Wallenstein, de Schiller. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 167 

2 juin 1833. 

Je traverse Égra, et samedi, premier de juin, à la 
pointe du jour, j'entre en Bavière : une grande fille 
rousse, nu-pieds, tête nue, vient m'ouvrir la barrière, 
comme l'Autriche en personne. Le froid continue ; 
l'herbe des fossés est couverte d'une gelée blanche ; 
des renards mouillés sortent des aveinières; des nues 
grises, échancrées, à grande envergure sont croisées 
dans le ciel comme des ailes d'aigle. 

J'arrive à Weissenstadt à neuf heures du matin ; 
au même moment, une espèce de voiturin emportait 
une jeune femme coiffée en cheveux ; elle avait bien 
l'air de ce que probablement elle était : joie, courte 
fortune d'amour, puis l'hôpital et la fosse commune. 
Plaisir errant, que le ciel ne soit pas trop sévère à tes 
tréteaux ! il y a dans ce monde tant d'acteurs plus 
mauvais que toi. 

Avant de pénétrer dans le village, j'ai traversé des 
wastes : ce mot s'est trouvé au bout de mon crayon ; 
il appartenait à notre ancienne langue franke : il peint 
mieux l'aspect d'un pays désolé que le mot lande, qui 
signifie terre. 

Je sais encore la chanson qu'on chantait le soir en 
traversant les landes : 

C'est le chevalier des Landes : 
Malheureux chevalier 1 
Quand il fut dans la lande, 
A ouï les sings sonner. 

Après Weissenstadt vient Berneck. En sortant de 
Berneck, le chemin est bordé de peupliers, dont l'a- 



168 MÉMOIRES d'outre-tombe 

venue tournoyante m'inspirait je ne sais quel senti- 
ment mêlé de plaisir et de tristesse. En fouillant dans 
ma mémoire, j'ai trouvé qu'ils ressemblaient aux peu- 
pliers dont le grand chemin était aligné autrefois du 
côté de Paris à l'entrée de Villeneuve-sur- Yonne. Ma- 
dame de Beaumont n'est plus. M. Joubert n'est plus; 
les peupliers sont abattus, et, après la quatrième 
chute de la monarchie, je passe au pied des peupliers 
de Berneck : « Donnez-moi, dit saint Augustin, un 
« homme qui aime, et il comprendra ce que je dis. » 

La jeunesse se rit de ces mécomptes ; elle est char- 
mante, heureuse ; en vain vous lui annoncez le mo- 
ment où elle en sera à de pareilles amertumes ; elle 
vous choque de son aile légère et s'envole aux plaisirs : 
elle a raison si elle meurt avec eux. 

Voici Bayreuth, réminiscence d'une autre sorte. 
Cette ville est située au milieu d'une plaine creuse 
mélangée de céréales et d'herbages : les rues en sont 
larges, les maisons basses, la population faible. Du 
temps de Voltaire et de Frédéric II, la margrave de 
Bayreuth * était célèbre : sa mort inspira au chantre 
de Ferney la seule ode où il ait montré quelque talent 
lyrique. 

Tu ne chanteras plus, solitaire Sylvandre, 
Dans ce palais des arts où les sons de ta voix 
Contre les préjugés osaient se faire entendre, 
Et de l'humanité faisaient parler les droits. 

Le poète se loue ici justement, si ce n'est qu'il n'y 
avait rien de moins solitaire au monde que Voltaire- 

1. Sur la margrave de Bayreuth, sœur du grand Frédéric 
Toir au tome lY la note 1 de la page 189. 




LA IPEÏiïE FILLE 



MÉMOIRES d'outre-tombe 169 

Sylvandre. Le poète ajoute, en s'adressant à la mai»» 
grave : 

Des tranquilles hauteurs de la ptiilosophie, 
Ta pitié contemplait, avec des yeux sereins, 
Les fantômes changeants du songe de la vie, 
Tant de rêves détruits, tant de projets si vains. 

Du haut d'un palais, il est aisé de contempler avec 
des yeux sereins les pauvres diables qui passent dans 
la rue, mais ces vers n'en sont pas moins d'une raison 
puissante... Qui les sentirait mieux que moi? J'ai vu 
défiler tant de fantômes à travers le songe de la vie l 
Dans ce moment même, ne viens-je pas de contem- 
pler les trois larves royales du château de Prague et 
la fille de Marie-Antoinette à Carlsbad? En 1733, il y 
ajuste un siècle, de quoi s'occupait-on ici? avait-on 
la moindre idée de ce qui est aujourd'hui ? Lorsque 
Frédéric se mariait en 1733, sous la rude tutelle de 
son père, avait-il vu dans Matthieu Laensberg M. de 
Tournon intendant de Bayreuth, et quittant cette in- 
tendance pour la préfecture de Rome ? En 1933, le 
voyageur passant en Franconie demandera à mon 
ombre si j'aurais pu deviner les faits dont il sera le 
témoin. 

Tandis que je déjeunais, j'ai lu des leçons qu'une 
dame allemande, jeune et jolie nécessairement, écri- 
vait sous la dictée d'un maître : 

« Celui qu'il est content, est riche. Vous ety« nous 
• avons peu d'argent ; mais nous sommes content. 

1 . Sur le comte de Tournon qui, après avoir été intendant d» 
Bayreuth, fut préfet de Rome, de 1809 à 1814, voir au tome V 
la note 1 de la page 58. 



170 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« Nous sommes ainci à mon avis plus riches que tel 
« qui a un tonne d'or, et il est. » 

C'est vrai, mademoiselle, vous et je avons peu d'ar- 
gent ; vous êtes contente, à ce qu'il paraît, et vous 
vous moquez d'une tonne d'or ; mais si par hasard 
je n'étais pas content, moi, vous conviendrez qu'une 
tonne d'or pourrait m'être assez agréable. 

Au sortir de Bayreuth, on monte. De minces pins 
élagués me représentaient les colonnes de la mosquée 
du Caire, ou de la cathédrale de Cordoue, mais rape- 
tissées et noircies, comme un paysage reproduit dans 
la chambre obscure. Le chemin continue de coteaux 
en coteaux et de vallées en vallées ; les coteaux larges 
avec un toupet de bois au front, les vallées étroites et 
vertes, mais peu arrosées. Dans le point le plus bas 
de ces vallées, on aperçoit un hameau indiqué par le 
campanile d'une petite église. Toute la civilisation 
chrétienne s'est formée de la sorte : le missionnaire 
devenu curé s'est arrêté ; les Barbares se sont canton- 
nés autour de lui, comme les troupeaux se rassemblent 
autour du berger. Jadis ces réduits écartés m'au- 
raient fait rêver de plus d'une espèce de songe; 
aujourd'hui, je ne rêve rien et ne suis bien nulle part. 

Baptiste, souffrant d'un excès de faligue, m'a con- 
traint de m'arrêter à Hohlfeld. Tandis qu'on apprêtait 
le souper, je suis monté au rocher qui domine une 
partie du village. Sur ce rocher s'allonge un beffroi 
carré ; des martinets criaient en rasant le toit et les 
faces du donjon. Depuis mon enfance à Combourg, 
cette scène composée de quelques oiseaux et d'une 
vieille tour ne .s'était pas reproduite ; j'en eus le cœur 
tout serré. Je descendis à l'église sur un terrain pea- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 171 

dant à l'ouest ; elle était ceinte de son cimetière dé- 
laissé des nouveaux défunts. Les anciens morts y ont 
seulement tracé leurs sillons ; preuve qu'ils ontlabouré 
leur champ.- Le soleil couchant, pâle et noyé à l'hori- 
zon d'une sapinière, éclairait le solitaire asile où nul 
autre homme que moi n'était debout. Quand serai-je 
couché à mon tour? Êtres de néant et de ténèbres, 
notre impuissance et notre puissance sont fortement 
caractérisées : nous ne pouvons nous procurer à vo- 
lonté ni la lumière ni la vie; mais la nature, en nous 
donnant des paupières et une main, a mis à notre 
disposition la nuit et la mort. 

Entré dans l'église dont la porte entre-bàillait, je 
me suis agenouillé avec l'intention de dire un Pater 
et un Ave pour le repos de l'âme de ma mère ; servi- 
tudes d'immortalité imposées aux âmes chrétiennes 
dans leur mutuelle tendresse. Voilà que j'ai cru en- 
tendre le guichet d'un confessional s'ouvrir ; je me 
suis figuré que la mort, au lieu d'un prêtre, allait ap- 
paraître à la grille de la pénitence. Au moment même 
le sonneur de cloches est venu fermer la porte de 
l'église, je n'ai eu que le temps de sortir. 

En retournant à l'auberge, j'ai rencontré une petite 
hotteuse : elle avait les jambes et les pieds nus ; sa 
jupe était courte, son corset déchiré ; elle marchait 
courbée et les bras croisés. Nous montions ensemble 
un chemin escarpé ; elle tournait un peu de mon côté 
son visage hâlé : sa jolie tête échevelée se collait con- 
tre sa hotte. Ses yeux étaient noirs ; sa bouche s'en- 
tr'ouvrait pour respirer : on voyait que, sous se$ 
épaules chargées, son jeune sein n'avait encore senti 
que le poids de la dépouille des vergers. Elle donnait 



172 MÉMOIRES d'outre-tombe 

envie de lui dire des roses: PoSa ji* cî p^i^aç. (Aristo- 
phane.) 

Je me mis à tirer l'horoscope de l'adolescente ven- 
dangeuse : vieillira-t-elle au pressoir, mère de famille 
obscure et heureuse? Sera-t-elle emmenée dans les 
camps par un caporal? Deviendra- t-elle la proie de 
quelque don Juan? La villageoise enlevée aime son 
ravisseur autant d'étonnement que d'amour; il la 
transporte dans un palais de marbre sur le détroit de 
Messine, sous un palmier au bord d'une source, en 
face de la mer qui déploie ses flots d'azur, et de l'Etna 
qui jette des flammes. 

J'en étais là de mon histoire, lorsque ma compagne 
tournant à gauche sur une grande place, s'est dirigée 
vers quelques habitations isolées. Au moment de dis- 
paraître, elle s'est arrêtée ; elle a jeté un dernier re- 
gard sur l'étranger ; puis, inclinant la tête pour pas- 
ser avec sa hotte sous une porte abaissée, elle est 
entrée dans une chaumière, comme un petit chat sau- 
vage se glisse dans une grange parmi des gerbes. 
Allons retrouver dans sa prison Son Altesse Royale 
madame la duchesse de Berry. 

Je la suivis, mais je pleurai 

De ne pouvoir plus suivre qu'elle*. 

i. Voltaire n'a peut-être rien écrit de plus charm&nt oae .«et 
vers sur ï Amitié : 

Du ciel alors daignant descendre, 
L'Amitié vint à mon secours. 
Elle était peut-4tre aussi tendre. 
Mais moins vive que les Amours. 
Epris de sa beauté nouvelle 
Et par sa lumière éclairé. 
Je la suivis, mais je pleurai 
D« B« pouvoir plus suivre qnV.îA. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE i73 

Mon hôte de Hohlfeld est un singulier homme : lui 
et sa servante sont aubergistes à leur corps défendant; 
ils ont horreur des voyageurs. Quand ils découvrent 
de loin une voiture, ils se vont cacher en maudissant 
ces vagabonds qui n'ont rien à faire et courent les 
grands chemins, ces fainéants qui dérangent un hon- 
nête cabaretier et l'empêchent de boire le vin qu'il est 
obligé de leur vendre. La vieille voit bien que son 
maître se ruine ; mais elle attend pour lui un coup de 
la Providence ; comme Sancho elle dira : « Monsieur, 
« acceptez ce beau royaume de Micomicon qui vous 
« tombe du ciel dans la main. » 

Une fois le premier mouvement d'humeur passé, le 
couple, flottant entre deux vins, fait bonne mine. La 
chambrière écorche un peu le français, vous bigle 
ferme, et a l'air de vous dire : « J'ai vu d'autres gode- 
« lureaux que vous dans les armées de Napoléon I » 
Elle sentait la pipe et l'eau-de-vie comme la gloire au 
bivouac ; elle me jetait une œillade agaçante et mali- 
gne : qu'il est doux d'être aimé au moment même où 
Ton n'avait plus d'espérance de l'être 1 Mais, Javotte^ 
vous venez trop tard à mes tentations cassées et mor- 
tifiées, comme parlait un ancien Français ; mon arrêt 
est prononcé : « Vieillard harmonieux, repose-toi, » 
m'a dit M. Lerminier*. Vous le voyez, bienveillante 
étrangère, il m'est défendu d'entendre votre chanson " 

1. Jean-Louis-Eugène Lerminier (1803-1857). Après avoir dé- 
buté au barreau de Paris, il ouvrit un cours privé sur l'histoire 
et la philosophie du droit, écrivit en même temps dans les jour- 
naux de l'opposition, notamment dans le Globe, et fut appelé, en 
1831, à une chaire de Législation comparée, créée pour lui an 
Collège de France. Ses idées libérales et la forme oratoire qu'il 
leur donnait lui valurent, auprès de la jeunesse des écoles, un*- 



174 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Vivandière du régiment, 

Javotte l'on me nomme. 
Je vends je donne, et bois gaiment. 

Mon vin et mon rogomme. 
J'ai le pied leste et l'œil mutin. 
Tin tin, tin tin, tin tin, tin tin, 
R'iin tin tin*. 

C'est encore pour cela que je me refuse à vos séduc- 
tions ; vous êtes légère ; vous me trahiriez. Volez donc, 
dame Javotte de Bavière, comme votre devancière, 
madame Isabeau. 



bruyante popularité. En 1839, s'étant rallié au gouvernement, il 
perdit aussitôt la faveur de son public et fut obligé de quitter 
sa chaire. Resté fidèle à la maison d'Orléans, il devint, après la 
révolution de 1848, un des principaux rédacteurs de VAssemblée 
nationale, et fit dans cette feuille une guerre très vive à la ré- 
publique. Outre de nombreux articles de revues et journaux, il 
a publié : Introduction à l'histoire du droit (1829) ; — Philoso- 
phie du droit (1831) ; — Influence de la philosophie sur la lé- 
gislation (1833); — Lettres philosophiques écrites de Paris à un 
Berlinois (1833); — Au delà du Rhin, tableau de l' Allemagne 
depuis M™» de Staël (1835) ; — Histoire des législations compa- 
rées (1837); — Histoire des législateurs et des constitutions de 
la Grèce antique (1852). — Le 15 octobre 1832, il avait publié 
dans la Revue des deux Mondes un article intitulé : De l'Opinion 
légitimiste; M. de Chateaubriand. C'est à cet article que fait 
allusion l'auteur des Mémoires dans la page qu'on vient de lire. 
1. C'est le premier couplet d'une des chansons de Béranger, 
la Vivandière (1817), dont voici exactement le premier cou- 
plet : 

Vivandière du régiment. 

C'est Catin qu'on me nomme. 
Je vends, je donne et bois gaiement 
Mon vin et mon rogomme. 
' J'ai le pied leste et l'œil mutin, 

Tintin, tintin, tintin, r'lin tintin. 
J'ai lo pied leste et l'œil mutio. 
Soldats, voilà Catin I 



MÉMOIRES d'outre-tombe 175 

2 juin 1833, 

Parti de Hohlfeld_, il est nuit quand je traverse Bam- 
berg. Tout dort . je n'aperçois qu'une petite lumière 
dont la débile clarté vient du fond d'une chambre 
pâlir à une fenêtre. Qui veille ici? le plaisir ou la dou- 
leur? l'amour ou la mort? 

A Bamberg, en 1815, Berthier, prince deNeuchâtel, 
tomba d'un balcon dans la rue' : son maître allait 
tomber de plus haut. 

Dimanche, 2 juin. 

A Dettelbach, réapparition des vignes. Quatre végé- 
taux marquent la limite de quatre natures et de qua- 
tre climats : le bouleau, la vigne, l'olivier et le pal- 
mier, toujours en marchant vers le soleil. 

Après Dettelbach, deux relais jusqu'à Wiirtzbourg, 
et une bossue assise derrière ma voiture; c'était l'An- 
drienne de Térence : Inopia egregia forma, œtate inté- 
gra. Le postillon la veut faire descendre ; je m'y op- 
posé pour deux raisons : i° parce que je craindrais 
que cette fée me jetât un sort; 2° parce qu'ayant lu 
dans une de mes biographies que je suis bossu, toutes 

1. Le maréchal Berthier, major-général de Napoléon, qui 
l'avait créé vice-connétable, prince de Wagram et prince souve- 
rain de Neuchâtel, et qui lui avait fait épouser la nièce du roi 
de Bavière, avait été des plus empressés, en 1814, à abandonner 
l'empereur et à jurer fidélité à Louis XVIII, qui le nomma pair 
de France et capitaine des gardes. Au 20 mars, il suivit d'abord 
le roi à Gand; mais, mal vu de la petite cour du prince, il se 
retira en Bavière, à Bamberg. Le désespoir s'empara de lui. Un 
jour, le !•' juin 1815, un régiment russe, musique en tête, passo 
sous ses fenêtres, se dirigeant vers la frontière de France. A 
cette vue, comme frappé subitement de folie, Berthier se préci- 
pite du balcon d« son château sur le pavé et se tue. 



176 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

les bossues sont mes sœurs. Qui peut s'assurer de 
n'être pas bossu? qui vous dirajamais que vous l'êtes? 
Si vous vous regardez au miroir, vous n'en verrei 
rien; se voit-on jamais tel qu'on est? Vous trouverez 
à votre taille un tour qui vous sied à merveille. Tous 
les bossus sont fiers et heureux ; la chanson consacre 
les avantages de la bosse. A l'ouverture d'un sentier, 
ma bossue, affîstolée, mit pied à terre majestueuse- 
ment : chargée de son fardeau, comme tous les mor- 
tels, Serpentine s'enfonça dans un champ de blé, et 
disparut parmi les épis plus hauts qu'elle. 

A midi, 2 juin, j'étais arrivé au sommet d'une col- 
line d'où l'on découvrait Wurtzbourg. La citadelle sur 
une hauteur, la ville au bas avec son palais, ses clo- 
ches et ses tourelles. Le palais, quoique épais, serait 
beau même à Florence ; en cas de pluie, le prince 
pourrait mettre tous ses ses sujets à l'abri dans son 
château, sans leur céder son appartement. 

L'évêque de Wurtzbourg était autrefois souverain 
à la nomination des chanoines du chapitre. Après son 
élection, il passait, nu jusqu'à la ceinture, entre ses 
confrères rangés sur deux files ; ils le fustigeaient. 
On espérait que les princes, choqués de cette manière 
de sacrer un dos royal, renonceraient à se mettre sur 
les rangs. Aujourd'hui cela ne réussirait pas : il n'est 
pas de descendant de Charlemagne qui ne se laissât 
fouetter trois jours de suite pour obtenir la couronne 
d'Yvetot. 

J'ai vu le frère de l'empereur d'Autriche, duc de 
Wurtzbourg* ; il chantait à Fontainebleau très agréa- 

1. Ferdinand-Joseph-Jean-Baptiste, archiduc d'Autriche, frère 
d« l'empereur François !•■', né le 6 mai 1769. Orand-duc de 



MÉMOIRES d'outre-tombe Ht 

blement, dans la galerie de François I", aux concerts 
de l'impératrice Joséphine. 

On a retenu Schwartz deux heures au bureau des 
passe-ports. Laissé avec ma voiture dételée devant 
une église, j'y suis entré : j'ai prié avec la foule chré- 
tienne, qui représente la vieille société au milieu de 
la nouvelle. Une procession est sortie et a fait le tour 
de l'église ; que ne suis-je moine sur les murs de 
Rome 1 les temps auxquels j'appartiens s'accompli- 
raient en moi. 

Quand les premières semences de la religion ger- 
mèrent dans mon âme, je m'épanouissais comme une 
terre vierge qui, délivrée de ses ronces, porte sa pre- 
mière moisson. Survint une brise aride et glacée, et 
la terre se dessécha. Le ciel en eut pitié ; il lui rendit 
ses tièdes rosées; puis la brise souffla de nouveau. 
Cette alternative de doute et de foi a fait longtemps 
de ma vie un mélange de désespoir et d'inefl"ables dé- 
lices. Ma bonne sainte mère, priez pour moi Jésus- 
Christ : votre fils a besoin d'être racheté plus qu'un 
autre homme. 

Je quitte Wiirtzbourg à quatre heures et prends la 
route de Manheim. Entrée dans le duché de Bade ; 
village en goguettes ; un ivrogne me donne la main 
en criant : Vive Vempereurl Tout ce qui s'est passé, 
à partir de la chute de Napoléon, est en Allemagne 

Toscane iepuis le 2 juillet 1790, il perdit ses Etals en 1796. 
En 1815, l'évêché de Wiirtzbourg ayant été sécularisé par lo 
traité de Presbourg et transformé en grand-duché, l'archiduc 
Ferdinand en devint titulaire. A la chute de l'Empire, la Tos- 
cane revint à l'Autriche et Ferdinand y fut réintégré; il mourut 
en 1824. Lorsqu'il avait recouvré la Toscane, en 1814, le terri- 
toire de l'évêché de Wûrtzbourg était retourné à la Bavièrd. 

VI. 42 



<78 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

comme non avenu. Ces hommes, qui se sont levés 
pour arracher leur indépendance nationale à l'ambi- 
tion de Bonaparte, ne rêvent que de lui, tant il a 
ébranlé l'imagination des peuples, depuis les Bédouins 
sous leurs tentes jusqu'aux Teutons dans leurs huttes. 

A mesure que j'avançais vers la France, les enfants 
devenaient plus bruyants dans les hameaux, les pos- 
tillons allaient plus vite, la vie renaissait. 

A Bischofsheim, où j'ai dîné, une jolie curieuse 
s'est présentée à mon grand couvert : une hirondelle 
vraie Procné, à la poitrine rougeâtre, s'est venue per- 
cher à ma fenêtre ouverte, sur la barre de fer qui 
soutenait l'enseigne du Soleil d'Or; -puis elle a ramage 
le plus doucement du monde, en me regardant d'un 
air de connaissance et sans montrer la moindre fray- 
eur. Je ne me suis jamais plaint d'être réveillé par 
la fille de Pandion; je ne l'ai jamais appelé babillarde, 
comme Anacréon : j'ai toujours, au contraire, salué 
son retour de la chanson des enfants de l'île de 
Rhodes : « Elle vient, elle vient l'hirondelle, rame- 
« nant le beau temps et les belles années! ouvrez, ne 
« dédaignez pas l'hirondelle ^ » 

« François, m'a dit ma convive de Bischofsheim, 
« ma trisaïeule logeait à Gombourg, sous les chevrons 
« de la couverture de ta tourelle ; tu lui tenais com- 
« pagnie chaque année en automne, dans les roseaux 
« de l'étang, quand tu rêvais le soir avec ta sylphide. 
« Elle aborda ton rocher natal le jour même que tu 
« t'embarquais pour l'Amérique, et elle suivit quelque 
« temps ta voile. Ma grand'mère nichait à la fenêtre 

1. Ces lignes sont une traduction du Chélidonisme conservé 
par AthénéA. 



MÉMOîUES d'outre-tombe 179 

« de Charlotte ; huit ans après, elle arriva à Jaffa 
« avec toi ; tu l'as remarqué dans ton Itinéraire^. Ma 
« mère, en gazouillant à l'aurore, tomba un jour dans 
« ton cabinet aux Affaires étrangères'^ ; tu lui ouvris la 

1. On lit, en effet, dans l'Itinéraire, lorsque Chateaubrianà 
raconte son arrivée à JaËfa : <•. Le vent tomba à midi. Le calme 
continua le reste de la journée et se prolongea jusqu'au 29 (sep- 
tembre 1806). Nous reçûmes à bord trois nouveaux passagers ; 
deux bergeronnettes et une hirondelle. Je ne sais ce qui avait 
pu engager les premières à quitter les troupeaux ; quant à la 
dernière, elle allait peut-être en Syrie, et elle venait peut-être 
de France. J'étais bi*.a tenté de lui demander des nouvelles de 
ce toit paternel que j'avais quitté depuis si longtemps. Je me 
rappelle que, dans mon enfance, je passais des heures entière» 
à voir, avec je ne sais quel plaisir triste, voltiger les hirondelles 
en automne ; un secret instinct me disait que je serais voyageur 
comaie ces oiseaux. Ils se réunissaient à la fin du mois de sep- 
tembre, dans les joncs d'un grand étang: là, poussant des cris 
et exécutant mille évolutions sur les eaux, ils semblaient essayer 
leurs ailes et se préparer à de longs pèlerinages. Pourquoi de 
tous les souvenirs de l'existence, préférons-nous ceux qui remon- 
tent vers notre berceau? Les jouissances de l'amour-propre, les 
illusions de la jeunesse ne se présentent point avec charme à la 
mémoire, nous y trouvons au contraire de l'aridité ou de l'amer- 
tume ; mais les plus petites circonstances réveillent an fond du 
cœur les éducations du premier âge et toujours avec un attrait 
nouveau. Au bord des lacs de l'Amérique, dans un désert in- 
connu qui ne raconte rien au voyageur, dans une terre qui n'a 
pour elle que la grandeur de sa solitude, une hirondelle suffisait 
pour me retracer les scènes des premiers jours de ma vie, comme 
elle me les a rappelées sur la mer de Syrie, à la vue d'une terre 
antique, retentissante de la voix des siècles et des traditions de 
l'histoire. * 

« 2. La page du Congrès de Vérone (t. II. p. 389), où Cha- 
teaubriand raconte son renvoi du ministère des affaires étran- 
gères, le 6 juin 1824, débute par ces lignes charmantes : « Le 6, 
au matin, nous ne dormions pas ; l'aube murmurait dans le petit 
jardin ; les oiseaux gazouillaient : nous entendîmes l'aurore se 
lever ; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre 
chambre ; nous lui ouvrîmes la fenêtre : si nous avions pu nom 
envoler avec elle I ■ 



180 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« fenêtre. Ma mère a eu plusieurs enfants; moi qui te 
« parle, je suis de son dernier nid; je t'ai déjà ren- 
« contré sur l'ancienne voie de Tivoli dans la cam- 
« pagne de Rome : t'en souviens -tu? Mes plumes 
« étaient si noires et si lustrées I Tu me regardas 
« tristement. Veux-tu que nous nous envolions en- 
« semble? » 

— tt Hélas! ma chère hirondelle, qui sais si bien 
« mon histoire, tu es extrêmement gentille ; mais je 
« suis un pauvre oiseau mué, et mes plumes ne 
« reviendront plus ; je ne puis donc m'envoler avec 
« toi. Trop lourd de chagrins et d'années, me porter 
« te serait impossible. Et puis, où irions-nous? le 
« printemps et les beaux climats ne sont plus de ma 
« saison. A toi l'air et les amours, à moi la terre et 
« l'isolement. Tu pars; que la rosée rafraîchisse tes 
« ailes! qu'une vergue hospitalière se présente à ton 
« vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d'Ionie I 
« Qu'un octobre serein te sauve du naufrage ! Salue 
« pour moi les oliviers d'Athènes et les palmiers de 
« Rosette. Si je ne suis plus quand les fleurs te ramè- 
« neront, je t'invite à mon banquet funèbre : viens au 
« soleil couchant happer les moucherons sur l'herbe 
« de ma tombe; comme toi, j'ai aimé la liberté, et j'ai 
« vécu de peu*. » 

3 et 4 juin 1833. 

Je me mis moi-même en route par terre, quelques 
mslants après que l'hirondelle eut appareillé. La nuit 
fut couverte; la lune se promenait, affaiblie et rongée, 
entre des nuages; mes yeux, à moitié endormis, se 

1. Voir ['Appendice N* 1 : Chateaubriand et VhirondelU. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 181 

fermaient en la regardant; je me sentais comme expi- 
rer à la lumière mystérieuse qui éclaire les ombres : 
« j'éprouvais je ne sais quel paisible accablement, 
« avant-coureur du dernier repos. » (Manzoni.) 

Je m'arrête à Wiesenbach : auberge solitaire, étroit 
vallon cultivé entre deux collines boisées. Un Alle- 
mand de Brunswick, voyageur comme moi, ayant 
entendu prononcer mon nom, accourt. Il me serre la 
main, me parle de mes ouvrages ; sa femme, me dit- 
il, apprend à lire le français dans le Génie du Chris' 
tianisme. Il ne cessait de s'étonner de ma jeunesse. 
« Mais, a-t-il ajouté, c'est la faute de mon jugement; 
« je devais vous croire, à vos derniers ouvrages, 
« aussi jeune que vous me le paraissez. » 

Ma vie a été mêlée à tant d'événements que j'ai, 
dans la tête de mes lecteurs, l'ancienneté de ces évé- 
nements mêmes. Je parle souvent de ma tête grise : 
calcul de mon amour-propre, afin qu'on s'écrie en me 
■voyant : « Ah 1 il n'est pas si vieux ! » On est à l'aise avec 
des cheveux blancs : on peut s'en vanter ; se glorifier 
d'avoir les cheveux noirs serait de bien mauvais goût : 
grand sujet de triomphe d'être comme votre mère 
vous a fait 1 mais être comme le temps, le malheur et 
la sagesse vous ont mis, c'est cela qui est beau ! Ma 
petite ruse m'a réussi quelquefois. Tout dernièrement 
un prêtre avait désiré me voir ; il resta muet à ma 
vue ; recouvrant enfin la parole, il s'écria : « Ah I mon- 
« sieur, vous pourrez donc encore combattre long- 
« temps pour la foi I » 

Uo jour, passant par Lyon, une dame m'écrivit; 
elle me priait de donner une place à sa fille dans ma 
Toiture et de la mener à Paris. La proposition me pa- 



iB2 MÉMOIKES D OUTRE-TOMBE 

rut singulière ; mais enfin, vérification faite de la 
signature, l'inconnue se trouve être une dame fort 
respectable ; je répondis poliment. La mère me pré- 
senta sa fille, divinité de seize ans. La mère n'eut pas 
plutôt jeté les yeux sur moi, qu'elle devint rouge écar- 
iate ; sa confiance l'abandonna : « Pardonnez, mon- 
o sieur, me dit-elle en balbutiant; je n'en suis pas 
« moins remplie de considération... Mais vous com- 
« prenez les convenances... Je me suis trompée... Je 
« suis si surprise... » J'insistai en regardant ma future 
compagne, qui semblait rire du débat; je me confon- 
dais en protestations que je prendrais tous les soins 
imaginables de cette belle jeune personne ; la mère 
s anéantissait en excuses et en révérences. Les deux 
dames se retirèrent. J'étais fier de leur avoir fait tant 
de peur. Pendant quelques heures, je me crus rajeuni 
par l'Aurore. La dame s'était figuré que l'auteur du 
Génie du Christianisme était un vénérable abbé de 
Chateaubriand, vieux bonhomme grand et sec, pre- 
nant incessamment du tabac dans une énorme taba- 
tière de fer-blanc, et lequel pouvait très bien se ckar- 
ger de conduire une innocente pensionnaire au Sarré- 
Cœur. 

On racontait à Vienne, il y a deux ou trois lustras, 
que je vivais tout seul dans une certaine vallée appelée 
la Vallée-aux-Loups, Ma maison était bâtie dans une 
île : lorsqu'on voulait me voir, il fallait sonner du cor 
au bord opposé delà rivière. (La rivière à Châtenay!) 
Alors, je regardais par un trou : si la compagnie me 
plaisait (chose qui n'arrivait guère) je venais moi- 
même la chercher dans un petit bateau ; sinon, non. 
Le soir, je tirais mon canot à terre, et Ton n'entrait 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 183 

point dans mon île. Au fait, j'aurais dû vivre ainsi ; 
cette histoire de Vienne m'a toujours charmé : M. de 
Metternich ne l'a pas sans doute inventée; il n'est pas 
assez mon ami pour cela. 

J'ignore ce que le voyageur allemand aura dit de 
moi à sa femme, et s'il se sera empressé delà détrom- 
per sur ma caducité. Je crains d'avoir les inconvé- 
nients des cheveux noirs et des cheveux blancs, et de 
n'être ni assez jeune ni assez sage. Au surplus, je 
n'étais guère en train de coquetterie à Wiesenbach ; 
une bise triste gémissait sous les portes et dans les 
corridors de l'hôtellerie : quand le vent souffle, je ne 
suis plus amoureux que de lui. 

De Wiesenbach à Heidelberg, on suit le cours du 
Necker, encaissé par des collines qui portent des 
forêts sur un banc de sable et de sulfate sanguine. 
Que de fleuves j'ai vus couler! Je rencontrai des pèle- 
rins de Walthuren : ils formaient deux files parallèles 
des deux côtés du grand chemin : les voitures pas- 
saient au milieu. Les femmes marchaient pieds nus, 
un chapelet à la main, un paquet de linge sur la tête; 
les hommes nu-tête, le chapelet aussi à la main. Il 
pleuvait ; dans quelques endroits, les nues aqueuses 
rampaient sur le flanc des collines. Des bateaux char- 
gés de bois descendaient la rivière, d'autres la remon- 
taient à la voile ou à la traîne. Dans les brisures des 
eollines étaient des hameaux parmi les champs, au 
milieu de riches potagers ornés de rosiers du Bengale 
et difl'érenls arbustes à fleurs. Pèlerins, priez pour 
mon pauvre petit roi : il est exilé, il est innocent ; il 
commence son pèlerinage quand vous accomplissez le 
vôtre et quand je finis le mien. S'il ne doit pas régner, 



184 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 

ce me sera toujours quelque gloire d'avoir attaché le 
débris d'une si grande fortune à ma barque de sau- 
"vetage. Dieu seul donne le bon vent et ouvre le port. 

En approchant de Heidelberg, le lit du Necker, semé 
de rochers, s'élargit. On aperçoit le port de la ville et 
la ville elle-même qui fait bonne contenance. Le fond 
du tableau lui-même est terminé par un haut horizon 
terrestre : il semble barrer le fleuve. 

Un arc de triomphe en pierres rouges annonce l'en- 
trée de Heidelberg. A gauche, sur une colline, s'élèvent 
les ruines d'un château du moyen âge. A part leur 
effet pittoresque et quelques traditions populaires, les 
débris du temps gothique n'intéressent que les peuples 
dont ils sont l'ouvrage. Un Français s'embarrasse-t-il 
des seigneurs palatins, des princesses palatines, toutes 
grasses, toutes blanches qu'elles aient été, avec des 
yeux bleus? On les oublie pour sainte Geneviève de 
Brabant. Dans ces débris modernes, rien de commua 
aux peuples modernes, sinon la physionomie chré- 
tienne et le caractère féodal. 

Il en est autrement (sans compter le soleil) des mo- 
numents de la Grèce et de l'Italie; ils appartiennent à. 
toutes les nations : ils en commencent l'histoire; leurs 
inscriptions sont écrites dans des langues que tous 
les hommes civilisés connaissent. Les ruines mêmes 
de l'Italie renouvelée ont un intérêt général, parce 
qu'elles sont empreintes du sceau des arts, et les arts 
tombent dans le domaine public de la société. Une 
fresque du Dominiquin ou du Titien, qui s'efface; un 
palais de Michel-Ange ou de Palladio, qui s'écroule» 
mettent en deuil le génie de tous les siècles. 

On montre à Heidelberg un tonneau démesuré, Co- 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 185 

lisée en ruine des ivrognes; du moins aucun chrétien 
n'a perdu la vie dans cet amphithéâtre des Vespasiens 
du Rhin; la raison, oui : ce n'est pas grande perte. 

Au débouché de Heidelberg, les collines à droite et 
à gauche du Necker s'écartent, et l'on entre dans une 
plaine. Une chaussée tortueuse, élevée de quelque.- 
pieds au-dessus du niveau des blés, se dessine entre 
deux rangées de cerisiers maltraités du vent et de 
noyers souvent du passant insultés^. 

A l'entrée de Manheim, on traverse des plants de 
houblon, dont les longs échalas secs n'étaient encore 
décorés qu'au tiers de leur hauteur par la liane grim- 
pante. Julien l'Apostat a écrit contre la bière une jolie 
épigramme ^ ; l'abbé de la Bletterie ' l'a imitée avec asseï 
d'élégance : 

Tu n'es qu'un faux Bacchus... 
J'en atteste le véritable. 



Que le Gaulois, pressé d'une soif éternelle, 
Au défaut de la grappe ait recours aux épia, 
De Gérés qu'il vante le fils : 
Vive le fils de Semèle. 

1. Boileau, Epître VI. 

?. Voici la traduction — en prose — de l'épigramme de Jo- 
lien . 

« Qui es-tu ? d'où viens-tu, nouveau Bacchus ? Certes, je ne 
reconnais point en toi le Bacchus véritable, et je n'en sais pas 
d'autre que celui de Jupiter. Il a le parfum du nectar, et toi tu 
sens le bouc. Puisque, à défaut de raisins, les Celtes t'ont formé 
d'épis, il faut t'appeler le produit de Cérès et non de Bacchus. 
Vraiment, Pyrogène, tu n'es plus bromios, mais bromes seu- 
lement. » 

3. La Bletterie (Jean-Philippe-René de) était Breton comm» 
Chateaubriand. Il naquit à Renn«a le 25 férrier 1696. Son Hi»- 



186 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Quelques vergers, des promenades ombragées de 
saules, à toute venue, forment le faubourg verdoyant 
de Manheim, Les maisons de la ville n'ont souvent 
qu'un étage au-dessus du rez-de-chaussée. La princi- 
pale rue est large et plantée d'arbres au milieu : c'est 
encore une cité déchue. Je n'aime pas le faux or; 
aussi n'ai-je pas voulu d'or de Manheim; mais j'ai cer- 
tainement de l'or de Toulouse, à en juger par les dé- 
sastres de ma vie ; qui plus que moi cependant a res- 
pecté le temple d'Apollon? 

3 et 4 juin 1833. 

J'ai traversé le Rhin à deux heures de l'après-midi; 
Au moment où je passais, un bateau à vapeur remon- 
tait le fleuve. Qu'eût dit César s'il eût rencontré une 
pareille machine lorsqu'il bâtissait son pont? 

De l'autre côté du Rhin, en face de Manheim, on 
retrouve la Bavière, par une suite des odieuses cou- 
pures et des tripotages des traités de Paris, de Vienne 
et d'Aix-la-Chapelle. Chacun a fait sa part avec des 

toire de l'empereur Julien VApostat lui valut d'être nommé 
membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. On lui 
doit également une Histoire de l'empereur Jovien et une tra- 
duction de Tacite (1755-1768). Voltaire, qui lui reprochait d'a- 
voir fait parler l'historien latin en bourgeois du Marais, lança 
contre lui, à cette occasion, plusieurs épigrammes, enfce autres 
ce Uuitain bigarré : 

On dit que ce nouveau Tacite 
Aarait dû garder le tacet; 
Ennuj'er ainsi non liceî. 
Ce petit pédant prestolet 
Motet bilem, la bile excite. 
En français, le mot de sifflet 
Convient beaucoup, multum dee»tt 
, A ce translateur de Tacite. 

La Bietterie mourut le i" juin 1772. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 187 

ciseaux, sans égard à la raison, à l'humanité, à la jus- 
tice, sans s'embarrasser du lopin de population qui 
tombait dans une gueule royale. 

En roulant dans le Palatinat cis-rhénan, je songeais 
que ce pays formait naguère un département de la 
France, que la blanche Gaule était ceinte du Rhin, 
écharpe bleue de la Germanie. Napoléon, et la Répu- 
blique avant lui, avaient réalisé le rêve de plusieurs 
de nos rois et surtout de Louis XIV. Tant que nous 
n'occuperons pas nos frontières naturelles, il y 
aura guerre en Europe, parce que l'intérêt de la 
conservation pousse la France à saisir les limites 
nécessaires à son indépendance nationale. Ici, nous 
avons planté des trophées pour réclamer en temps et 
lieu. 

La plaine entre le Rhin et les monts Tonnerre est 
triste ; le sol et les hommes semblent dire que leur 
sort n'est pas fixé, qu'ils n'appartiennent à aucun 
peuple; ils paraissent s'attendre à de nouvelles inva- 
sions d'armées, comme à de nouvelles inondations du 
fleuve. Les Germains de Tacite dévastaient de grands 
espaces à leurs frontières et les laissaient vides entre 
elles et leurs ennemis. Malheur à ces populations limi- 
trophes qui cultivent les champs de bataille où les na- 
tions doivent se rencontrer I 

En approchant de..., j'ai vu une chose mélanco- 
lique : un bois de jeunes pins de cinq à six pieds 
abattus et liés en fagots, une forêt coupée en herbe. 
J'ai parlé du cimetière de Lucerne où se pressent à 
part les sépultures des enfants. Je n'ai jamais senti 
plus vivement le besoin de finir mes courses, de mou- 
rir sous la protection d'une main amie appliquée sui 



188 MEMOIRES D OUTRE-IOMBE 

mon cœur pour l'interroger lorsqu'on dira : « Il ne 
bat plus. » Du bord de ma tombe, je voudrais pouvoir 
jeter en arrière un regard de satisfaction sur mes 
nombreuses années, comme un pontife arrivé au sanc- 
tuaire bénit la longue file des lévites qui lui servirent 
de cortège. 

Louvois incendia le Palatinat; malheureusement la 
main qui tenait le flambeau était celle de Turenne.La 
révolution a ravagé le même pays, témoin et victime 
tour à tour de nos luttes aristocratiques et plé- 
béiennes. Il suffit des noms des guerriers pour juger 
de la difl"érence des temps : d'un côté Condé, Turenne, 
Créqui, Luxembourg, La Force, Villars ; de l'autre, 
Kellermann, Hoche, Pichegru, Moreau. Ne renions 
aucun de nos triomphes; les gloires militaires surtout 
n'ont connu que des ennemis de la France, et n'ont eu 
qu'une opinion : sur le champ de bataille, l'honneur 
et le péril nivellent les rangs. Nos pères appelaient le 
sang sorti d'une blessure non mortelle, sang volage : 
mot caractéristique de ce dédain de la mort, naturel 
aux Français dans tous les siècles. Les institutions ne 
peuvent rien changer à ce génie national. Les soldats 
qui, après la mort de Turenne, disaient : « Qu'on lâche 
la Pie, nous camperons où elle s'arrêtera », auraient 
parfaitement valu les grenadiers de Napoléon. 

Sur les hauteurs de Dunkeim, premier rempart des 
Gaules de ce côté, on découvre des assiettes de camps 
et des positions militaires, aujourd'hui dégarnies de 
soldats : Burgondes, Francs, Goths, Huns, Suèves, 
flots du déluge des Barbares, ont tour à tonr assailli 
ces hauteurs. 

Non loin de Dunkeim, on aperçoit les éboulements 



MÉMOIRES d'outre-tombe 189 

i'un monastère. Les moines enclos dans cette retraite 
avaient vu bien des armées circuler à leurs pieds; ils 
avaient donné l'hospitalité à bien des guerriers : là, 
quelque croisé avait fini sa vie, changé son heaume 
contre le froc ; là furent des passions qui appelèrent 
le silence et le repos avant le dernier repos et le der- 
nier silence. Trouvèrent-elles ce qu'elles cherchaient? 
ces ruines ne le diront pas. 

Après les débris du sanctuaire de la paix, viennent 
les décombres du repaire de la guerre, les bastions, 
mantelets, courtines, tourillons démolis d'une forte- 
resse. Les remparts s'écroulent comme les cloîtres. Le 
château était embusqué dans un sentier scabreux pour 
le fermer à l'ennemi : il n'a pas empêché le temps et 
la mort de passer. 

De Dunkeim à Frankenstein, la route se faufile dans 
un vallon si resserré qu'il garde à peine la voie d'une 
voiture ; les arbres descendant de deux talus opposés 
se joignent et s'embrassent dans la ravine. Entre la 
Messénie et l'Arcadie, j'ai suivi des vallons semblables, 
au beau chemin près : Pan n'entendait rien aux ponts 
et chaussées. Des genêts en fleurs et un geai m'ont 
reporté au souvenir de la Bretagne ; je me souviens 
du plaisir que me fit le cri de cet oiseau dans les mon- 
tagnes de Judée. Ma mémoire est un panorama ; là, 
viennent se peindre sur la même toile les sites et les 
cieux les plus divers avec leur soleil brûlant ou leur 
horizon brumeux. 

L'auberge à Frankenstein est placée dans une prai- 
rie de montagnes, arrosée d'un courant d'eau. Le 
maître de la poste parle français ; sa jeune sœur, ou 
sa femme, ou sa fille, est charmante II se plaint d'être 



190 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Bavarois; il s'occupe de rexploilation des forêts; lime 
représentait un planteur américain. 

A Kaisersiautern, où j'arrivai de nuit comme à Bam- 
Derg, je traversai la région des songes : que voyaient 
dans leur sommeil tous ces habitants endormis? Si 
j'avais le temps, je ferais l'histoire de leurs rêves; rien 
ne m'aurait rappelé la terre, si deux cailles ne s'étaient 
répondu d'une cage à l'autre. Dans les champs en 
Allemagne, depuis Prague jusqu'à Manheim, on ne 
rencontre que des corneilles, des moineaux et des 
alouettes ; mais les villes sont remplies de rossignols, 
de fauvettes, de grives, de cailles; plaintifs prison- 
niers et prisonnières qui vous saluent aux barreaux 
de leur geôle quand vous passez. Les fenêtres sont 
parées d'oeillets, de réséda, de rosiers, de jasmins. Les 
peuples du nord ont les goûts d'un autre ciel ; ils 
aiment les arts et la musique : les Germains vinrent 
chercher la vigne en Italie; leurs fils renouvelleraient 
volontiers l'invasion pour conquérir aux mêmes "«ieux 
des oiseaux et des fleurs. 

Le changement de la veste du postillon m'avertit, le 
mardi 4 juin, à Saarbruck, que j'entrais en Prusse. 
Sous la croisée de mon auberge je vis défiler un esca- 
dron de hussards ; ils avaient l'air fort animés : je 
l'étais autant qu'eux; j'aurais joyeusement concouru 
à frotter ces messieurs, bien qu'un vif sentiment de 
respect m'attache à la famille royale de Prusse, bien 
que les emportements des Prussiens à Paris n'aient 
été que les représailles des brutalités de Napoléon à 
Berlin; mais si l'histoire a le temps d'entrer dans ces 
froides justices qui font dériver les conséquences des 
principes, l'homme témoin des faits vivants est en- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 191 

traîné par ces faits, sans aller cherclier dans le passé 
les causes dont ils sont sortis et qui les excusent. Elle 
m'a fait bien du mal, ma patrie; mais avec quel plaisir 
je lui donnerais mon sang! Oh! les fortes têtes, les 
politiques consommés, les bons Français surtout, que 
ces négociateurs des traités de 1813! 

Encore quelques heures, et ma terre natale va 
de nouveau tressaillir sous mes pas. Que vais-je ap- 
prendre? Depuis trois semaines j'ignore ce qu'ont dit 
et fait mes amis. Trois semaines ! long espace pour 
l'homme qu'un moment emporte, pour les empires 
que trois journées renversent! Et ma prisonnière de 
Blaye, qu'est-elle devenue? Pourrai-je lui transmettre 
la réponse qu'elle attend? Si la personne d'un ambas- 
sadeur doit être sacrée, c'est la mienne; ma carrière 
diplomatique devint sainte auprès du chef de l'Église; 
elle achève de se sanctifier auprès d'un monarque 
infortuné ' j'ai négocié un nouveau pacte de famille 
entre les enfants du Béarnais; j'en ai porté et rapporté 
les actes de la prison à l'exil, et de l'exil à la prison. 

4 et 5 juin. 

En passant la limite qui sépare le territoire de Saar- 
bruck de celui de Forbach, la France ne s'est pas 
montrée à moi d'une manière brillante : d'abord un 
cul-de-jatte, puis un autre homme qui rampait sur les 
mains et sur les genoux, traînant après lui ses jambes 
comme deux queues torses ou deux serpents morts ; 
ensuite out paru dans une charrette deux vieilles, 
noires, ridées, avant-garde des femmes françaises. Il 
y avait de quoi faire rebrousser chemin à l'armée 
prussienne. 



192 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Mais après j'ai trouvé un beau jeune soldat à pied 
avec une jeune fille ; le soldat poussait devant lui la 
brouette de la jeune fille, et celle-ci portait la pipe et 
le sabre du troupier. Plus loin une autre jeune fille 
tenant le manche d'une charrue, et un laboureur âgé 
piquant les bœufs; plus loin un vieillard mendiant 
pour un enfant aveugle; plus loin, une croix. Dans 
un hameau, une douzaine de têtes d'enfants, à la 
fenêtre d'une maison non achevée, ressemblaient à un 
groupe d'anges dans une gloire. Voici une garçonnette 
de cinq à six ans, assise sur le seuil de la porte d'une 
chaumière; tête nue, cheveux blonds, visage bar- 
bouillé, faisant une petite mine à cause d'un vent 
froid; ses deux épaules blanches sortant d'une robe 
déchirée, les bras croisés sur ses genoux haussés et 
rapprochés de sa poitrine, regardant ce qui se passait 
autour d'elle avec la curiosité d'un oiseau; Raphaël 
l'aurait croquée, moi j'avais envie de la voler à sa 
mère. 

A l'entrée de Forbach, un groupe de chiens savants 
se présente : les deux plus gros attelés au fourgon des 
costumes ; cinq ou six autres de différentes queues, 
museaux, tailles et pelage, suivent le bagage, chacun 
son morceau de pain à la gueule. Deux graves ins- 
tructeurs, l'un portant un gros tambour, l'autre ne 
portant rien, guident la bande. Allez, mes amis, faites 
le tour de la terre comme moi, afin d'apprendre à 
connaître les peuples. Vous tenez tout aussi bien votre 
place dans le monde que moi ; vous valez bien les 
chiens de mon espèce. Présentez la patte à Diane, à 
Mirza, à Pax, chapeau sur l'oreille, épée au côté, la 
queue en trompette entre les deux basques de votre 



MÉMOIRES d'outre-tombe 193 

faabit; dansez pour un os ou pour un coup de pied, 
comme nous faisons nous autres hommes ; mais n'al- 
lez pas vous tromper en sautant pour le roi 1 

Lecteurs, supportez ces arabesques; la main qui les 
dessina ne vous fera jamais d'autre mal; elle est sé- 
chée. Souvenez-vous, quand vous les verrez, qu'ils ne 
sont que les capricieux enroulements tracés par uq 
peintre à la voûte de son tombeau. 

A la douane, un vieux cadet de commis a fait sem- 
blant de visiter ma calèche. J'avais préparé une pièce 
de cent sous ; il la voyait dans ma main, mais il n'o- 
sait la prendre à cause des chefs qui le surveillaient. 
Il a ôté sa casquette sous prétexte de me mieux fouil- 
ler, l'a posée sur le coussin devant moi, me disant 
tout bas : « Dans ma casquette, s'il vous plaît. >> Oh I 
le grand mot! Il renferme l'histoire du genre humain; 
que de fois la liberté, la fidélité, l'amitié, le dévoue- 
ment, l'amour ont dit : « Dans ma casquette, s'il vous 
« plaît ! » Je donnerai ce mot à Béranger pour le re- 
frain d'une chanson. 

Je fus frappé, en entrant à Metz, d'une chose que je 
n'avais pas remarquée en 1821; les fortifications à la 
moderne enveloppent les fortifications à la gothique : 
Guise et Vauban sont deux noms bien associés. 

Nos ans et nos souvenirs sont étendus en couches 
régulières et parallèles, à différentes profondeurs de 
notre vie, déposés par les flots du temps qui passent 
successivement sur nous. C'est de Metz que sortit en 
1792 la colonne engagée sous Thionville avec notre 
petit corps d'émigrés. J'arrive de mon pèlerinage à la 
retraite du prince banni que je servais dans son pre- 
mier exil. Je lui donnai alors un peu de mon sang, je 
VI. 13 



194 MÉMOIRES d'outre-tombe 

■viens de pleurer auprès de lui ; à mon âge, on n'a guère 
plus que des larmes. 

En 1821 M. de Tocqueville, beau-frère de mon frère, 
était préfet de la Moselle'. Les arbres, gros comme 
des échalas, que M. de Tocqueville plantait en 18-20 à 
la porte de Metz, donnent maintenant de l'ombre. 
Voilà une échelle à mesurer nos jours; mais l'homme 
n'est pas comme le vin, il ne s'améliore pas en comp- 
tant par feuilles. Les anciens faisaient infuser des 
roses dans le Falerne ; lorsqu'on débouchait une am- 
phore d'un consulat séculaire, elle embaumait le fes- 
tin. La plus pure intelligence se mêlerait à de vieux 
ans, que personne ne serait tenté de s'enivrer avec 
eUe. 

Je n'avais pas été un quart d'heure dans l'auberge 
à Metz, que voici venir Baptiste en grande agitation : 
il tire mystérieusement de sa poche un papier blanc 
dans lequel était enveloppé un cachet; M. le duc de 
Bordeaux et Mademoiselle l'avaient chargé de ce ca- 
chet, lui recommandant de ne me le donner que sur 
terre de France. Ils avaient été bien inquiets toute la 
nuit avant mon départ, craignant que le bijoutier 
n'eût pas le temps d'achever l'ouvrage. 

Le cachet a trois faces : sur l'une est gravée une 
ancre ; sur la seconde, les deux mots que Henri m'avait 
dits lors de notre première entrevue • « Oui, tou- 
jours! » sur la troisième, la date de mon arrivée à 
Prague. Le frère et la sœur me priaient de porter le 

1. Le père d'Alexis de Tocqueville. Ch. — Sur M. de Tocqug- 
ville le père, voir au tome I, la note 2 de la page 232. M. de 
Tocqueville administra le département de la Moselle du 19 f*- 
frler 1817 au 27 juin 1823. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 195 

cachei pour l'amour d'eux. Le mystère de ce présent, 
l'ordre des deux enfants exilés de ne me remettre le 
témoignage de leur souvenir que sur terre de France, 
remplirent mes yeux de larmes. Le cachet ne me quit- 
tera jamais; je le porterai pour l'amour de Louise et 
de Henri. 

J'eusse aimé à voir à Metz la maison de Fabert*, 
soldat devenu maréchal de France, et qui refusa le 
collier des ordres, sa noblesse ne remontant qu'à son 
épée. 

Les Barbares nos pères égorgèrent, à Metz, les Ro- 
mains surpris au milieu des débauches d'une fête ; nos 
soldats ont valsé au monastère d'Alcobaça avec le 
squelette d'Inès de Castro : malheurs et plaisirs, 
crimes et folies, quatorze siècles vous séparent, et 
vous êtes aussi complètement passés les uns que les 
autres. L'éternité commencée tout à l'heure est aussi 
ancienne que l'éternité datée de la première mort, du 
meurtre d'Abel. Néanmoins les hommes, durant leur 
apparition éphémère sur ce globe, se persuadent qu'ils 
laissent d'eux quelque trace : eh! bon Dieu, oui, cha- 
que mouche a son ombre. 

Parti de Metz, j'ai traversé Verdun oti je fus si mal- 
heureux, où demeure aujourd'hui l'amie solitaire de 
CarreP. J'ai côtoyé les hauteurs de Valmy; je n'en 

1, Abraham Fabert, né en 1599 à Metz, où son père était im- 
primeur. Il reçut le bâton de maréchal de France en 1658 et 
mourut en 1663. 

2. Au mois d'août 1830, Armand Carrel fut nommé préfet du 
Cantal : il refusa. « Des circonstances de sa vie intérieure, ^ue 
chacun savait alors, dit Sainte-Beuve {Causeries du lundi, 
t. VI, p. 93), et que ses amis, arrivés au pouvoir auraient dû 
apprécier, le détournaient, impérieusement, d'accepter des fonc- 
tions publiques en province. » Dans ses Indiscrétions contempo- 



196 MÉMOIRES d'outre-tombe 

veux pas plus parler que de Jemmapes : j'aurais peur 
d'y trouver une couronne. 

Châlons m'a rappelé une grande faiblesse de Bona- 
parte; il y exila la beauté*. Paix à Châlons qui me dit 
que j'ai encore des amis, 

A Château-Thierry j'ai trouvé mon dieu, La Fon- 
taine. C'était l'heure du salut : la femme de Jean n'y 
était plus, et Jean était retourné chez madame de la 
Sablière. 

En rasant le mur de la cathédrale de M eaux, j'ai 
répété à Bossuet ses paroles : « L'homme arrive au 
« tombeau traînant après lui la longue chaîne de ses 
« espérances trompées. » 

A Paris j'ai passé les quartiers habités par moi avec 
mes sœurs dans ma jeunesse ; ensuite le Palais de jus- 
rames, le D"" Bonnet de Malherbe, l'un des collaborateurs de Carrel 
au National, a été, comme de raison, beaucoup moins discret 
que Sainte-Beuve : « Lorsqu'il était sous-lieutenant dans un ré- 
giment d'infanterie, écrit M, de Malherbe, Carrel était devenu 
l'amant de la femme d'un de ses chefs de bataillon, avec lequel 
cette irrégularité lui valut, lorsqu'il eut quitté le service, un 
duel. Cette liaison devint bientôt une chaîne, â laquelle Carrel 
fut rivé jusqu'à la fin de ses jours et qui eut une grande in- 
fluence sur sa destinée. Après la révolution de Juillet, on lui 
offrit la préfecture du Cantal... Quelque maigre que put sem 
bler la pitance à l'ancien collègue de MM. Thiers et Mignet 
Carrel ne refusa pas et il se disposait à se rendre à son poste 
lorsqu'il reçut la visite d'un ambassadeur officieux que M. Guizot 
ministre de l'intérieur, lui envoyait pour lui faire quelques ob 
servations au sujet de son intérieur, dont le ministre avait été 
informé, et lui faire comprendre qu'il devait aller seul prendre 
la direction administrative qui lui était confiée. Carrei écon- 
duisit l'ambassadeur sans avoir donné de réponse positive ; mais, 
après en avoir conféré avec la personne intéressée, il notifia aa 
ministre un refus très net. » 

1. Sur l'exil de M™» Récamier à Châlons, voir tome 17, 
page 420. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 197 

tice, remémoratif de mon jugement; ensuite la Préfec- 
ture de police, qui me servit de prison. Je suis enfin 
rentre dans mon hospice, en dévidant ainsi le fil de 
mes jours. Le fragile insecte des bergeries descend au 
bout d'une soie vers la terre, où le pied d'une brebis 
va l'écraser. 

Paris, rue d'Enfer, 6 juin 1833. 

En descendant de voiture, et avant de me coucher, 
j'écrivis une lettre à madame la duchesse de Berry 
pour lui rendre compte de ma mission. Mon retour 
avait mis la police en émoi ; le télégraphe l'annonça 
au préfet de Bordeaux et au commandant de la forte- 
resse de Blaye : on eut ordre de redoubler de surveil- 
lance ; il paraît même qu'on fît embarquer Madame 
avant le jour fixé pour son départ*. Ma lettre manqua 
Son Altesse Royale de quelques heures et lui fut por- 
tée en Italie. Si Madame n'eût point fait de déclara- 
tion; si même, après cette déclaration, elle en eût nié 
les suites; bien plus, si, arrivée en Sicile, elle eût pro- 
testé contre le rôle qu'elle avait été contrainte de jouer 
pour échapper à ses geôliers, la France et l'Europe 
auraient cru son dire, tant le gouvernement de Phi- 
lippe était suspect. Tous les Judas auraient subi la 
punition du spectacle qu'ils avaient donné au monde 
dans la tabagie de Blaye. Mais Madame n'avait pas 
voulu conserver un caractère politique en niant son 
mariage; ce qu'on gagne par le mensonge en répula- 
tion d'habileté, on le perd en considération : l'ancienne 
sincérité que vous avez pu professer vous défend à 

1. L'embarquement de It duchesse de Berry eut lieu le 8 juin 
1833. 



198 MÉMOIRES d'outre-tombe 

peine. Qu'un homme estimé du public s'avilisse, il 
n'est plus à l'abri dans son nom, mais derrière son 
nom. Madame, par son aveu, s'est échappée des 
ténèbres de sa prison : l'aigle femelle, comme l'aigle 
mâle, a besoin de liberté et de soleil. 

M. le duc de Blacas, à Prague, m'avait annoncé la 
formation d'un conseil dont je devais être le chef, avec 
M. le chancelier' et M. le marquis de La Tour-Mau- 

1. Le marquis de Pastoret. — Claude -Emmanuel- Joseph- 
Pierre, marquis de Pasioret (1755-1840), était maître des requêtes 
au moment de la Révolution, et il en adopta les principes. En 
1791, il fut élu procureur-général syndic du département de 
Paris; il fit en cette qualité rendre le décret qui transformait 
l'église Sainte- Geneviève en Panthéon et composa l'inscription 
célèbre qui se lit encore sur la frise du fronton : Aux grands 
hommes la Patrie reconnaissante. A l'Assemblée législative, où 
l'envoyèrent les électeurs de Paris, il siégea au côté droit et 
défendit avec une égale ardeur la Constitution et le Roi. Après 
le 10 août, il dut pourvoir à sa sûreté, s'enfuit en Provence, 
puis en Savoie, d'où il ne revint qu'en 1795. Elu aussitôt député 
du Var au Conseil des Cinq-Cents, il y marqua sa place au pre- 
mier rang des défenseurs de la liberté, ce qui lui valut d'être 
condamné à la déportation au 18 fructidor. Il put échapper aux 
poursuites et gagner la Suisse. Rentré en France après le 18 
brumaire, il fut nommé, en 1804, professeur de législation au 
collège de France, professeur de philosophie à la Faculté des 
lettres en 1809, et, la même année, membre du Sénat conserva- 
teur. Louis XVIII l'appela à la pairie le 4 juin 1815 et lui con- 
féra en 1817 le titre de marquis. Vice-président de la Chambre 
des pairs en 1820, ministre d'Etat et membre du Conseil privé 
en 1826, il fut élevé à la dignité de chancelier de France en 
1829, à la mort de M. Dambray. Après la révolution de Juillet, 
il fut destitué de toutes ses fonctions publiques pour refus de 
serment. Charles X le choisit en 1834 pour tuteur des enfants du 
duc de Berry. Louis XVIII lui avait donné pour devise : Bonus 
semper et fidelis, par allusion aux deux chiens qui supportaient 
ses armes. Le marquis de Pastoret était membre de trois Aca- 
démies (Française, des Inscriptions et des Sciences morales). Son 
principal ouvrage est V Histoire de la législation des ancien* 
peutales (1817-1837, onze vol. in-8».) 



MÉMOIRES d'outre-tombe 199 

bourg» : j'allais devenir seul (toujours selon M. le duc) 
le conseil de Charles X, absent pour quelques affaires. 
On me montra un plan : la machine était fort compli- 
quée ; le travail de M. de Blacas conservait quelques 
dispositions faites par la duchesse de Berry, lorsque, 
de son côté, elle avait prétendu organiser l'État en ve- 
nant follement, mais bravement, se mettre à la tète de 
son royaume in partibus. Les idées de cette femme 
aventureuse ne manquaient point de bon sens : elle 
avait divisé la France en quatre grands gouverne- 
ments militaires, désigné les chefs, nommé les offi- 
ciers, enrégimenté les soldats, et, sans s'embarrasser 
si tout son monde était au drapeau, elle était elle- 
même accourue pour le porter ; elle ne doutait point de 
trouver aux champs la chape de saint Martin ou l'ori- 
flamme, Galaor ou Bayard, Coups de haches d'armes 
et balles de mousquetons, retraite dans les forêts, 
périls aux foyers de quelques amis fidèles, cavernes, 
châteaux, chaumières, escalades, tout cela allait et 
plaisait à Madame. Il y a dans son caractère quelque 
chose de bizarre, d'original et d'entraînant qui la 
fera vivre. L'avenir la prendra à son gré, en dépit 
des personnes correctes et des sages couards. 

J'aurais porté aux Bourbons, s'ils m'avaient appelé, 
la popularité dont je jouissais au double titre d'écri- 
vain et d'homme d'État. Il m'était impossible de dou- 
ter de cette popularité, car j'avais reçu les confidences 
de toutes les opinions. On ne s'en était pas tenu à des 
généralités; chacun m'avait désigné ce qu'il désirait 
en cas d'événement ; plusieurs m'avaient confessé 

1. Sur le marquis de La Tour-Maubourg, voir au tome V, la 
note 1 de la page 286. 



200 MÉMOIRES d'outre-tombe 

leur génie et fait toucher au doigt et à l'œil la place à 
laquelle ils étaient éminemment propres. Tout le 
monde (amis et ennemis) m'envoyait auprès du duc 
de Bordeaux. Par les différentes combinaisons de mes 
opinions et de mes fortunes, par les ravages de la 
mort qui avait enlevé successivement les hommes de 
ma génération, je semblais être resté le seul au choix 
de la famille royale. 

Je pouvais être tenté du rôle qu'on m'assignait ; il 
y avait de quoi flatter ma vanité dans l'idée d'être, 
moi serviteur inconnu, et rejeté des Bourbons, d'être 
l'appui de leur race, de tendre la main dans leurs 
tombeaux à Philippe-Auguste, saint Louis, Charles V, 
Louis XII, François I", Henri IV, Louis XIV ; de pro- 
téger de ma faible renommée le sang, la couronne et 
les ombres de tant de grands hommes, moi seul contre 
la France infidèle et l'Europe avilie. 

Mais pour arriver là qu'aurait-il fallu faire? ce que 
l'esprit le plus commun eût fait : caresser la cour de 
Prague, vaincre ses antipathies, lui cacher mes idées 
jusqu'à ce que je fusse à même de les développer. 

Et, certes, ces idées allaient loin : si j'avais été gou- 
verneur du jeune prince, je me serais efforcé de ga- 
gner sa confiance. Que s'il eût recouvré sa couronne, 
je ne lui aurais conseillé de la porter que pour la dé- 
poser au temps venu. J'eusse voulu voir les Capet dis- 
paraître d'une façon digne de leur grandeur. Quel 
beau, quel illustre jour que celui où, après avoir relevé 
la religion, perfectionné la constitution de l'État, élargi 
les droits des citoyens, rompu les derniers liens de la 
presse, émancipé les communes, détruit le monopole, 
balancé équitablement le salaire avec le travail, raf- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 201 

fermi la propriété en en contenant les abus, ranimé 
l'industrie, diminué l'impôt, rétabli notre honneur 
chez les peuples, et assuré, par des frontières reculées, 
notre indépendance contre l'étranger ; quel beau jour 
que celui-là, où, après toutes ces choses accomplies, 
mon élève eût dit à la nation solennellement convo- 
quée : 

« Français, votre éducation est finie avec la mienne. 
« Mon premier aïeul, Robert le Fort, mourut pour 
« vous, et mon père a demandé grâce pour l'homme 
« qui lui arracha la vie. Mes ancêtres ont élevé et for- 
« mé la France à travers la barbarie ; maintenant, la 
« marche en avant, le progrès de la civilisation ne 
« permettent plus que vous ayez un tuteur. Je des- 
« cends du trône; je confirme tous les bienfaits de 
« mes pères en vous déliant de vos serments à la mo- 
« narchie. » Dites si cette fin n'aurait pas surpassé ce 
qu'il y a de plus merveilleux dans cette race ? Dites si 
jamais temple assez magnifique aurait pu être élevé à 
sa mémoire? Comparez-la, cette fin, à celle que fe- 
raient les fils décrépits de Henri IV, accrochés obsti- 
nément à un trône submergé dans la démocratie, 
essayant de conserver le pouvoir à l'aide des mesures 
de police, des moyens de violence, des voies de cor- 
ruption, et traînant quelques instants une existence 
dégradée? « Qu'on fasse mon frère roi, disait Louis XIII 
« enfant, après la mort de Henri IV, moi je ne veux 
« pas être roi. » Henri V n'a d'autre frère que son 
peuple : qu'il le fasse roi. 

Pour arriver à cette résolution, toute chimérique 
qu'elle semble, il faudrait sentir la grandeur de sa 
race, non parce qu'on est descendu d'un vieux sang, 



202 MEMOIRES d'outre-tombe 

mais parce qu'on est Théritier d'hommes par qui la 
France fut puissante, éclairée et civilisée. 

Or, je viens de le dire tout à l'heure, le moyen 
d'être appelé à mettre la main à ce plan eût été de 
cajoler les faiblesses de Prague, d'élever des pies- 
grièches avec l'enfant du trône à l'imitation de Luynes, 
de flatter Concini à l'instar de Richelieu. J'avais bien 
commencé à Carlsbad ; un petit bulletin de soumission 
et de commérage aurait avancé mes afifaires. M'enter- 
rer tout vivant à Prague, il est vrai, n'était pas facile, 
car non seulement j'avais à vaincre les répugnances 
de la famille royale, mais encore la haine de l'étran- 
ger. Mes idées sont odieuses aux cabinets ; ils savent 
que je déteste les traités de Vienne, que je ferais la 
guerre à tout prix pour donner à la France des fron- 
tières nécessaires, et pour rétablir en Europe l'équi- 
libre des puissances. 

Cependant avec des marques de repentir, en pleu- 
rant, en expiant mes péchés d'honneur national, en 
me frappant la poitrine, en admirant pour pénitence 
le génie des sots qui gouvernent le monde, peut-être 
aurais-je pu ramper jusqu'à la place du baron de Da- 
mas ; puis, me redressant tout à coup, j'aurais jeté 
mes béquilles. 

Mais, hélas, mon ambition, où est-elle? ma faculté 
de dissimuler, où est-elle? mon art de supporter la 
contrainte et l'ennui, où est-il? mon moyen d'attacher 
de l'importance à quoi que ce soit, où est-il? Je pris 
deux ou trois fois la plume, je commençai deux ou 
trois brouillons menteurs pour obéir à madame la 
dauphine, qui m'avait ordonné de lui écrire. Bientôt, 
révolté contre moi, j'écrivis d'un trait, en suivant mon 



MEMOIRES d'outre-tombe 203 

allure, la lettre qui devait me casser le cou. Je le sa- 
vais très bien; j'en pesais très bien les résultats : peu 
importait. Aujourd'hui même que la chose est faite, 
je suis ravi d'avoir envoyé le tout au diable et jeté 
mon gouvernât par une aussi large fenêtre. On me 
dira : « Ne pouviez-vous exprimer les mêmes vérités 
« en les énonçant avec moins de crudité? » Oui, oui, 
en délayant, tournoyant, emmiellant, chevrotant, 
tremblotant : 

.... Son œil pénitent ne cleure qu'eau bénite'. 

Je ne sais pas cela. 

Voici la lettre (abrégée cependant de près de moitié) 
qui fera hérisser le poil de nos diplomates de salon. 
Le duc de Choiseul avait eu un peu de mon humeur; 
aussi a-t-il passé la fin de sa fin à Chanteloup. 

Paris, rue d'Enfer, 30 iuin 1833. 
« Madame, 

a Les moments les plus précieux de ma longue car- 
• rière sont ceux que madame la dauphine m'a per- 
« mis de passer auprès d'elle. C'est dans une obscure 
« maison de Carlsbad qu'une princesse, objet de la 
« vénération universelle, a daigné me parler avec con- 
« tiance. Au fond de son âme le ciel a déposé un tré- 
« sor de magnanimité et de religion que les prodiga- 
« lités du malheur n'ont pu tarir. J'avais devant moi 
« la fille de Louis XVI de nouveau exilée; cette orphe- 
a line du Temple, que le roi martyr avait pressée sur 
« son cœur avant d'aller cueillir la palme! Dieu est le 

1. ilathurin Régnier, dans le portrait de Macette. 



204 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

« seul nom que ron puisse prononcer quand on vien 
« à s'abîmer dans la contemplation des impénétrables 
t( conseils de sa providence. 

« L'éloge est suspect quand il s'adresse à la prospé- 
« rite : avec la dauphine l'admiration est à l'aise. Je 
« l'ai dit, madame : vos malheurs sont montés si 
« haut, qu'ils sont devenus une des gloires de la révo- 
« lution. J'aurai donc rencontré une fois dans ma vie 
« des destinées assez supérieures, assez à part, pour 
« leur dire, sans crainte de les blesser ou de n'être 
« pas compris, ce que je pense de l'état futur de la 
* société. On peut causer avec vous du sort des em- 
« pires, vous qui verriez passer sans les regretter, 
« aux pieds de votre vertu, tous ces royaumes de la 
« terre dont plusieurs se sont déjà écoulés aux pieds 
« de votre race. 

« Les catastrophes qui vous firent leur plus illustre 
« témoin et leur plus sublime victime, toutes grandes 
« qu'elles paraissent, ne sont néanmoins que les acci- 
« dents particuliers de la transformation générale qui 
« s'opère dans l'espèce humaine ; le règne de Napo- 
« léon, par qui le monde a été ébranlé, n'est qu'un 
« anneau de la chaîne révolutionnaire. Il faut partir 
« de cette vérité pour comprendre ce qu'il y a de pos- 
« sible dans une troisième restauration, et quel moyen 
« cette restauration a de s'encadrer dans le plan du 
« changement social. Si elle n'y entrait pas comme un 
« élément homogène, elle serait inévitablement reje- 
« tée d'un ordre de choses contraires à sa nature. 

« Ainsi, madame, si je vous disais que la légitimité 
« a des chances de revenir par l'aristocratie de la no- 
« blesse et du clergé avec leurs privilèges, par la cour 



MÉMOIRES d'outre-tombe 20o 

« avec ses distinctions, par la royauté avec ses pres- 
« tiges, je vous tromperais. La légitimité en France 
« n'est plus un sentiment; elle est un principe en tant 
« qu'elle garantit les propriétés et les intérêts, les 
« droits et les libertés; mais s'il demeurait prouvé 
« qu elle ne veut pas défendre ou qu'elle est impuis- 
a santé à protéger ces propriétés et ces intérêts, ces 
« droits et ces libertés, elle cesserait même d'être un 
« principe. Lorsqu'on avance que la légitimité arri- 
« vera forcément, qu'on ne saurait se passer d'elle, 
« qu'il suffît d'attendre, pour que la France à ge- 
« noux vienne lui crier merci, on avance une erreur, 
« La Restauration peut ne reparaître jamais ou ne 
« durer qu'un moment, si la légitimité cherche sa 
« force là où elle n'est plus. 

a Oui, madame, je le dis avec douleur, Henri V 
« pourrait rester un prince étranger et banni; jeune 
« et nouvelle ruine d'un antique édifice déjà tombé, 
« mais enfin une ruine. Nous autres, vieux serviteurs 
« de la légitimité, nous aurons bientôt dépensé le 
« petit fonds d'années qui nous reste, nous reposerons 
« incessamment dans notre tombe, endormis avec 
a nos vieilles idées, comme les anciens chevaliers 
c avec leurs anciennes armures que la rouille et le 
« temps ont rongées, armures qui ne se modèlent 
« plus sur la taille et ne s'adaptent plus aux usages 
« des vivants. 

« Tout ce qui militait en 1789 pour le maintien de 
« l'ancien régime, religion, lois, mœurs, usages, pro- 
« priétés, classes, privilèges, corporations, n'existe 
« plus. Une fermentation générale se manifeste; l'Eu- 
" rope n'est guère plus en sûreté que nous ; nulle so- 



206 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« ciété n'est entièrement détruite, nulle entièrement 
« fondée; tout y est usé ou neuf, ou décrépit ou sans 
« racine; tout y a la faiblesse de la vieillesse ou de 
« l'enfance. Les royaumes sortis des circonscriptions 
« territoriales tracées par les derniers traités sont 
« d'hier; l'attachement à la patrie a perdu sa force, 
« parce que la patrie est incertaine et fugitive pour 
« des populations vendues à la criée, brocantées 
a comme des meubles d'occasion, tantôt adjointes à 
« des populations ennemies , tantôt livrées à des 
« maîtres inconnus. Défoncé, sillonné, labouré, le sol 
« est ainsi préparé à recevoir la semence démocra- 
« tique, que les journées de Juillet ont mûrie. 

« Les rois croient qu'en faisant sentinelle autour de 
« leurs trônes ils arrêteront les mouvements de l'in- 
« telligence; ils s'imaginent qu'en donnant le signale- 
« ment des principes ils les feront saisir aux fron- 
« tières ; ils se persuadent qu'en multipliant les 
« douanes, les gendarmes, les espions de police, les 
« commissions militaires, ils les empêcheront de cir- 
« culer. Mais ces idées ne cheminent pas à pied, elles 
« sont dans l'air, elles volent, on les respire. Les gou- 
a vernements absolus, qui établissent des télégraphes, 
* des chemins de fer, des bateaux à vapeur, et qui 
« veulent en même temps retenir les esprits au niveau 
a des dogmes politiques du xiv« siècle, sont inconsé- 
« quents; à la fois progressifs et rétrogrades, ils se 
u perdent dans la confusion résultante d'une théorie 
« et d'une pratique contradictoires. On ne peut sépa- 
« rer le principe industriel du principe de la liberté; 
« force est de les étouffer tous les deux ou de les ad- 
« mettre l'un et l'autre. Partout où la langue française 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 207 

« est entendue, les idées arrivent avec les passe-ports 
« du siècle. 

« Vous voyez, madame, combien le point de départ 
" est essentiel à bien choisir. L'enfant de l'espérance 
" sous votre garde, l'innocence réfugiée sous vos ver- 
" tus et vos malheurs comme sous un dais royal, je 
" ne connais pas de plus imposant spectacle ; s'il y a 
« une chance de succès pour la légitimité, elle est là 
« toute entière. La France future pourra s'incliner, 
« sans descendre, devant la gloire de son passé, s'ar- 
« rêter tout émue devant cette grande apparition de 
« son histoire représentée par la fille de Louis XVI, 
« conduisant par la main le dernier des Henris. Reine 
« protectrice du jeune prince, vous exercerez sur la 
« nation l'influence des immenses souvenirs qui se 
« confondent dans votre personne auguste. Qui ne se 
« sentira renaître une confiance inaccoutumée lorsque 
« l'orpheline du Temple veillera à l'éducation de l'or- 
« phelin de saint Louis? 

« 11 est à désirer, madame, que cette éducation, di- 
« rigée par des hommes dont les noms soient popu- 
€ laires en France, devienne publique dans un certain 
« degré. Louis XIV, qui justifie d'ailleurs l'orgueil de 
« sa devise, a fait un grand mal à sa race en isolant 
« les fils de France dans les barrières d'une éducation 
« orientale. 

« Le jeune prince m'a paru doué d'une vive intelli- 
« gence. Il devra achever ses études par des voyages 
« chez les peuples de l'ancien et même du nouveau 
« continent, pour connaître la politique et ne s'effrayer 
« ni des institutions ni des doctrines. S'il peut servir 
« comme soldat dans quelque guerre lointaine et 



208 MÉMOIRES d'outre-tombe 

étrangère, on ne doit pas craindre de l'exposer. lia 
« l'air résolu; il semble avoir au cœur du sang de son 
« père et de sa mère; mais s'il pouvait jamais éprou- 
« ver autre chose que le sentiment de la gloire dans 
« le péril, qu'il abdique : sans le courage, en France, 
« point de couronne. 

« En me voyant, madame, étendre dans un long 
K avenir la pensée de l'éducation de Henri V, vous 
» supposerez naturellement que je ne le crois pas 
« destiné à remonter de sitôt sur le trône. Je vais 
« essayer de déduire avec impartialité les raisons 
« opposées d'espérance et de crainte. 

« La restauration peut avoir lieu aujourd'hui, de- 
ce main. Je ne sais quoi de si brusque, de si incons- 
« tant se fait remarquer dans Je caractère français, 
« qu'un changement est toujours probable ; il y a tou- 
« jours cent contre un à parier, en France, qu'une 
« chose quelconque ne durera pas : c'est à l'instant 
« que le gouvernement paraît le mieux assis qu'il 
« s'écroule. Nous avons vu la nation adorer et détes- 
« ter Bonaparte, l'abandonner, le reprendre, l'aban- 
« donner encore, l'oublier dans son exil, lui dresser 
« des autels après sa mort, puis retomber de son 
« enthousiasme. Cette nation volage, qui n'aima ja- 
« mais la liberté que par boutades, mais qui est 
« constamment affolée d'égalité ; cette nation multi- 
« forme fut fanatique sous Henri IV, factieuse sous 
« Louis XIII, grave sous Louis XIV, révolutionnaire 
« sous Louis XVI, sombre sous la République, guer- 
« rière sous Bonaparte, constitutionnelle sous la Res- 
« tauration : elle prostitue aujourd'hui ses libertés à 
« 1& monarchie dite républicaine, variant perpétuel- 



MEMOIRES d'outre-tombe 209 

« lement de nature selon l'esprit de ses guides. Sa 
« mobilité s'est augmentée depuis qu'elle s'est affran- 
« chie des habitudes du foyer et du joug de la religion. 

« Ainsi donc, un hasard peut amener la chute du 
« gouvernement du 9 août ; mais un hasard peul se 
«« faire attendre : un avorton nous est né ; mais la 
« France est une mère robuste ; elle peut, par le lait 
« de son sein, corriger les vices d'une paternité dé- 
« pravée. 

« Quoique la royauté actuelle ne semble pas viable, 
« je crains toujours qu'elle ne vive au delà du terme 
« qu'on pourrait lui assigner. Depuis quarante ans, 
« ans, tous les gouvernements n'ont péri en France 
s que par leur faute. Louis XVI a pu vingt fois sauver 
« sa couronne et sa vie; la République n'a succombé 
« qu'à l'excès de ses fureurs ; Bonaparte pouvait éta- 
« blir sa dynastie, et il s'est jeté en bas du haut de sa 
• gloire; sans les ordonnances de Juillet, le trône légi- 
« time serait encore debout. Le chef du gouvernement 
a actuel ne commettra aucune de ces fautes qui tuent; 
« son pouvoir ne sera jamais suicidé ; toute son habi- 
« leté est exclusivement employée à sa conservation : 
« il est trop intelligent pour mourir d'une sottise, et 
« il n'a pas en lui de quoi se rendre coupable des mé- 
« prises du génie, ou des faiblesses de l'honneur et 
« de la vertu. Il a senti qu'il pourrait périr par la 
« guerre, il ne fera pas la guerre ; que la France soil 
« dégradée dans l'esprit des étrangers, peu lui im- 
« porte : des publicistes prouveront que la honte est 
« de l'industrie et l'ignominie du crédit. 

<• La quasi- légitimité veut tout ce que veut la légi- 
« timité, à la personne royale près : elle veut l'ordre; 
VI. 14 



ÎIO BtÉMOLRES d'outre-tombe 

« elle peut l'obtenir par l'arbitraire mieux que la légi« 
« timité. Faire du despotisme avec des paroles de li- 
>• berté et de prétendues institutions royalistes, c'est 
t tout ce qu'elle veut; chaque fait accompli enfante 
>■ un droit récent qui combat un ancien droit, chaque 
« heure commence une légitimité. Le temps a deux 
i< pouvoirs : d'une main il renverse, de l'autre il édi- 
« fie. Enfin le temps agit sur les esprits par cela seul 
« qu'il marche; on se sépare violemment du pouvoir, 
« on l'attaque, on le boude; puis la lassitude sur- 
« vient; le succès réconcilie à sa cause : bientôt il ne 
« reste plus en dehors que quelques âmes élevées, 
« dont la persévérance met mal à l'aise ceux qui ont 
« failli. 

a Madame, ce long exposé m'oblige à quelques ex- 
« plications devant Votre Altesse Royale. 

« Si je n'avais fait entendre une vois libre au jour 
« de la fortune, je ne me serais pas senti le courage 
K de dire la vérité au temps du malheur. Je ne suis 
« point ailé à Prague de mon propre mouvement; je 
o n'aurais pas osé vous importuner de ma présence : 
« les dangers du dévouement ne sont point auprès de 
m votre auguste personne, ils sont en France : c'est 
« là que je les ai cherchés. Depuis les journées de 
« Juillet je n'ai cessé de combattre pour la cause légi- 
« time. Le premier, j'ai osé proclamer la royauté de 
« Henri V. Un jury français, en m'acquittant, a laissé 
« subsister ma proclamation. Je n'aspire qu'au repos, 
« besoin de mes années; cependant je n'ai pas hésité 
« à le sacrifier lorsque des décrets ont étendu et re- 
« noiuvelé la proscription de la famille royale. Des 
« offres m'ont été faites pour m'attacher au gouv»- 



MÉMOIRES D'OGTRE-TOMBE 211 

« nement de Louis-Philippe : Je n'avais pas mérité 
« cette bienveillance; j'ai montré ce qu'elle avait d'in- 
« compatible avec ma nature, en réclamant ce qui 
« pouvait me revenir des adversités de mon vieux roi. 
« Hélas! ces adversités, je ne les avais pas causées et 
« j'avais essayé de les prévenir. Je ne remémore point 
« ces circonstances pour me donner une importance 
« et me créer un mérite que je n'ai pas; je n'ai fait 
« que mon devoir; je m'explique seulement, afin d'ex- 
« cuser l'indépendance de mon langage. Madame par- 
« donnera à la franchise d'un homme qui accepterait 
« avec joie un échafaud pour lui rendre un trône. 

« Quand j'ai paru devant Votre Majesté à Carlsbad, 
« je puis dire que je n'avais pas le bonheur d'en être 
« connu. A peine m'avait-elle fait l'honneur de m'a- 
ie dresser quelques mots dans ma vie. Elle a pu voir, 
« dans les conversations de la solitude, que je n'étais 
« pas l'homme qu'on lui avait peut-être dépeint; que 
« l'indépendance de mon esprit n'ôtait rien à la mo- 
« dération de mon caractère, et surtout ne brisait pas 
« les chaînes de mon admiration et de mon respect 
« pour l'illustre fille de mes rois. 

« Je supplie encore Votre Majesté de considérer que 
« l'ordre des vérités développées dans cette lettre, ou 
« plutôt dans ce mémoire,estcequifaitraa force, si j'en 
« ai une ; c'est par là que je touche à des hommes de 
« divers partis et que je les ramène à la cause roya- 
« liste. Si j'avais répudié les opinions du siècle, je 
« n'aurais eu aucune prise sur mon temps. Je cherche 
« à rallier auprès du trône antique ces idées moder- 
« nés qui, d'adverses qu'elles sont, deviennent amies 
« en passant à travers ma fidélité. Les opinions libé- 



212 MÉMOIRES d'outre-tombe 

<• raies qui affluent n'étant plus détournées au profit 

* de la monarchie légitime reconstruite, l'Europe me - 
« narchique périrait. Le combat est à mort entre 1 s 
« deux principes monarchique et républicain, sMs 
« restent distincts et séparés : la consécration d' m 

* édifice unique rebâti avec les matériaux divers de 
« deux édifices vous appartiendrait à vous, madam , 
« qui avez été admise à la plus haute comme à la plus 
« mystérieuse des inUiations, le malheur non mérité, 
« à vous qui êtes marquée à l'autel du sang des victi- 
« mes sans tache, à vous qui, dans le recueillement 
« d'une sainte austérité, ouvririez avec une main pure 
« et bénie les portes du nouveau temple. 

« Vos lumières, madame, et votre raison supérieure 
« éclaireront et rectifieront ce qu'il peut y avoir de 
« douteux et d'erroné dans mes sentiments touchant 
« l'état présent de la France. 

« Mon émotion, en terminant cette lettre, passe ce 
« que je puis dire. 

« Le palais des souverains de Bohême est donc 
« le Louvre de Charles X et de son pieux et royal 
« fils! Hradschin est donc le château de Pau du jeune 
« Henri 1 et vous, madame, quel Versailles habitez- 
« vous! à quoi comparer votre religion, vos gran- 
o deurs, vos souffrances, si ce n'est à celles des fem- 
a mes de la maison de David, qui pleuraient au pied 
« de la croix? Puisse Votre Majesté voir la royauté 
« de saint Louis sortir radieuse de la tombe ! Puisse- 
« je m'écrier, en rappelant le siècle qui porte le nom 
« de votre glorieux aïeul; car, madame, rien ne vous 

* va, rien ne vous est contemporain que le grand et 
« le sacré 



MÉMOIRES d'outre-tombe 213 

jour heureux pour moi! 

De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi * î 

« Je suis, avec le plus profond respect, madame, 
• de Votre Majesté 

« Le très-hrmble et très-obéissant serviteur, 

« Chateaubriand, » 

Après avoir écrit ce*,te lettre, je rentrai dans les ha- 
bitudes de ma vie : je retrouvai mes vieux prêtres, 
le coin solitaire de mon jardin, qui me parut bien plus 
beau que le jardin du comte de Choteck, mon boule- 
vard d'Enfer, mon cimetière de l'Ouest, mes Mémoi- 
res ramenteurs de mes jours passés, et surtout la 
petite société choisie de TÂbbaye-aux-Bois. La bien- 
veillance d'une amitié sérieuse fait abonder les pen- 
sées ; quelques instants du commerce de l'âme suffi- 
sent au besoin de ma nature; je répare ensuite cette 
dépense d'intelligence par vingt-deux heures de rien- 
faire et de sommeil. 

Paris, rue d'Enfer, 25 août 1833. 

Tandis que je commençais à respirer, je vis entrer 
un matin chez moi le voyageur qui avait remis un 
paquet de ma part à madame la duchesse de Berry, 
à Palerme; il m'apportait cette réponse de la prin- 
cesse : 

<' Naples, 10 août 1833. 

« Je vous ai écrit un mot, monsieur le vicomte, 
m pour vous accuser la réception de votre lettre, vou- 

1, Raciac, Athalie, Acte I, scène I. 



214 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« lant une occasion sûre pour vous parler de ma re- 
« connaissance de ce que vous avez vu et fait à Pra- 
• gue. Il me paraît que l'on vous a peu laissé voir, 
« mais assez cependant pour juger que, malgré les 
« moyens employés, le résultat, en ce qui regarde 
« notre cher enfant, n'est pas tel qu'on pouvait le 
« craindre. Je suis bien aise d'en avoir de vous l'as- 
« surance ; mais on mande de Paris que M. de Bar- 
« rande est éloigné. Que cela va-t-il devenir? Com- 
« bien il me tarde d'être à mon poste! 

« Quant aux demandes que je vous avais prié de 
« faire (et qui n'ont pas été parfaitement accueillies), 
« on a prouvé par là que l'on n'était pas mieux infor- 
« mé que moi : car je n'avais nul besoin de ce que je 
« demandais, n'ayant en- rien perdu mes droits. 

« Je vais vous demander vos conseils pour répondre 
« aux sollicitations qui me sont faites de toutes parts. 
« Vous ferez de ce qui suit l'usage que, dans votre 
« sagesse, vous jugerez convenable. La France roya- 
« liste, les personnes dévouées à Henri V, attendent 
« de sa mère, libre enfin, une proclamation. 

« J'ai laissé à Blaye quelques lignes qui doivent 
« être connues aujourd'hui; on espère plus de moi; 
« ou veut savoir la triste histoire de ma détention 
« pendant sept mois dans cette impénétrable bastille. 
« Il faut qu'elle soit connue dans ses plus grands dé- 
« tails; qu'on y voie la cause de tant de larmes et de 
« chagrins qui ont brisé mon cœur. On y apprendra 
« les tortures morales que j'ai dû souffrir. Justice 
« doit y être rendue à qui il appartient; mais aussi 
« il y faudra dévoiler les atroces mesures prises con- 
« tre une femme sans défense, puisqu'on lui a tou 



MÉMOIRES d'outre-tombe 215 

» jours refusé un conseil, par un gouvernement à la 
« tête duquel est son parent, pour m'arracher un se- 
rt cret qui, dans tous les cas, ne pouvait concerner la 
« politique, et dont la découverte ne devait pas chan- 
« ger ma situation si j'étais à craindre pour le gou- 
« vernement français, qui avait le pouvoir de me 
« garder, mais non le droit, sans un jugement que j'ai 
« plus d'une fois réclamé. 

a Mais mon parent, mari de ma tante, chef d'une 
« famille à laquelle, en dépit d'une opinion si géné- 
« ralement et si justement répandue contre elle, j'a- 
« vais bien voulu faire espérer la main de ma fille, 
« Louis-Philippe enfin, me croyant enceinte et non 
« mariée (ce qui eût décidé toute autre famille à 
« m'ouvrir les portes de ma prison), m'a fait infliger 
« toutes les tortures morales pour me forcer à des 
« démarches par lesquelles il a cru pouvoir établir le 
« déshonneur de sa nièce. Du reste, s'il faut m'expli- 
« quer d'une manière positive sur mes déclarations et 
« ce qui les a motivées, sans entrer dans aucuns dé- 
« tails sur mon intérieur, dont je ne dois compte à 
« personne, je dirai avec toute vérité qu'elles m'ont 
« été arrachées par les vexations, les tortures mora- 
« les et l'espoir de recouvrer ma liberté. 

« Le porteur vous donnera des détails et vous par- 
« lera de l'incertitude forcée sur le moment de mon 
« voyage et sa direction, ce qui s'est opposé au désir 
« que j'avais de profiter de votre offre obligeante en 
« vous engageant à me joindre avant d'arriver à Pra- 
« gue, ayant bien besoin de vos conseils. Aujourd'hui 
« il serait trop tard, voulant arriver près de mes en- 
« fants le plus tôt possible. Mais, comme rien n'est 



216 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« sûr dans ce monde, et que je suis accoutumée aux 
« contrariétés, si, contre ma volonté, mon arrivée à 
« Prague était retardée, je compte bien sur vous à 
« l'endroit où je serais obligée de m'arrêter, d'où j 
« vous écrirai; si, au contraire, j'arrive près de mon 
« fils aussitôt que je le désire, vous savez mieux que 
« moi si vous y devez venir. Je ne puis que vous as- 
« surer du plaisir que j'aurais à vous voir en tout 
« temps et en tous lieux. 

« Marie- Caroline. » 

« Naples, 18 août 1833. » 

« Notre ami n'ayant pu encore partir je reçois des 
« rapports sur ce qui se passe à Prague qui ne sont 
« pas de nature à diminuer mon désir de m'y rendre, 
« mais aussi me rendent plus urgent le besoin de vos 
« conseils. Si donc vous pouvez vous rendre à Venise 
« sans tarder, vous m'y trouverez, ou des lettres 
« poste restante, qui vous diront où vous pouvez me 
« rejoindre. Je ferai encore une partie du voyage avec 
a des personnes pour lesquelles j'ai bien de l'amitié 
« et de la reconnaissance, M. et madame de Baufifre- 
« mont. Nous parlons souvent de vous; leur dévoue- 
« ment à moi et à notre Henri leur fait bien souhai- 
<« ter de vous voir arriver. M. de Mesnard* partage 
« bien ce désir. » 

1. Mesnard (Louis -Charles-Bonaveniure-Pierre, comte de), 
né à Luçon (Vendée) le 18 septembre 1769. Elère de l'Ecole de 
Brienne. il devint sous-lieutenant aux carabinieps en 1786, capi- 
taine au régiment de Conti-Dragons en 1789, émigra en 1791 et 
fii,, dans tes gardes du corps du roi, la campagne de 1792, à 
l'armée des princes. Lorsqu'elle fut licenciée, il se retira «a 



MÉMOIRES d'outre-tombe 217 

Madame de Berry rappelle dans sa lettre un petit 
manifeste' publié à sa sortie de Blaye et qui ne valait 
pas grand'chose, parce qu'il ne disait ni oui ni non. 



Angleterre et prit part à l'expédition de l'île d'Yeu (1795). Atta- 
ché à la personne du duc de Berry, il ne le quitta pas jusqu'en 
1814, rentra avec lui en France et devint son aide de camp et 
son gentilhomme d'honneur. En 1816, il fut chargé d'aller à 
Marseille recevoir la duchesse de Berry, dont il fut nommé pre- 
mier écuyer. Dans la nuit du 13 février 1820, il était auprès du 
duc de Berry lorsque le prince fut assassiné par Louvel. A la 
naissance du duc de Bordeaux, il fut choisi pour être son aide 
de camp. Le 23 décembre 1823, il fut promu pair de France. 
Après les journées de juillet, il suivit la famille royale et reprit 
ses fonctions auprès de la duchesse de Berry, la suivit en Ven- 
dée et fut arrêté avec elle à Nantes le 7 novembre 1832. Tra- 
duit devant la Cour d'assises de Montbrison, il fut acquitté, le 
15 mars 1833, après une admirable plaidoirie de M. Hennequin, 
le plus éloquent des avocats royalistes après Berryer. Il rejoi- 
gnit alors la duchesse de Berry, ne revint en France qu'en 
1840, et mourut à Paria le 18 avril 1842. 

1. Voici ce petit manifeste, que les journaux du temps n'osè- 
rent pas publier, et qui est très peu connu. 

« Mère de Henri V, j'étais venue sans autre appui que ses 
malheurs et son bon droit, pour mettre un terme aux calamités 
que subit la France, en y rétablissant l'autorité légitime, l'ordre 
et la stabilité, gages nécessaires au repos et à la paix des nations. 
La trahison m'a livrée à nos ennemis. Retenue prisonnière et 
longtemps opprimée par des personnes auxquelles je n'avais fait 
que du bien, j'ai gémi de leur ingratitude et souffert avec rési- 
gnation les maux dont ils m'ont accablée ; mais je ne cesserai 
de protester contre l'usurpation des droits d'un enfant que la 
justice, les liens du sang, l'honneur et la foi jurée obligeaient ï 
proléger et à défendre. 

« Je remercie les Français des nombreux témoignages d'atta- 
chement qu'ils m'ont donnés ; mon cœur n'en perdra jamais la 
souvenir. 

Je prie tous ceux qu'on a persécutés à cause de mon fils ou 
de moi, ceux qui m'avaient offert des conseils dont on m'a 
privée malgré la triste situation où j'étais réduite et ceux qui 
eni réclamé, au nom de la France et du mien, contre la séques- 
tr.tnon et las souffrances morales qui étouffaient jusqu'à mes 



218 MÉMOIRES d'outre-tombe 

La lettre d'ailleurs est curieuse comme document 
historique, en révélant les sentiments de la princesse 
à l'égard de ses parents geôliers, et en indiquant les 
souffrances eidurées par elle. Les réflexions de Ma- 
rie-Caroline sont justes ; elle les exprime avec anima- 
tion et fierté. On aime encore à voir cette mère cou- 
rageuse et dévouée, enchaînée ou libre, constamment 
préoccupée des intérêts de son fils. Là, du moins dans 
ce cœur, est de la jeunesse et de la vie. Il m'en coû- 
tait de recommencer un long voyage; mais j'étais trop 
touché de la confiance de cette pauvre princesse pour 
me refuser à ses vœux et la laisser sur les grands 
chemins. M. Jauge accourut au secours de ma misère, 
comme la première fois. 

Je me remis en campagne avec une douzaine de 
volumes éparpillés autour de moi, Or, pendant que je 
pérégrinais derechef dans la calèche du prince de Bé- 

plaintes, de recevoir l'assurance que je n'oublierai jamais leur 
affection, ni les peines qu'ils ont endurées. 

• Les reproches qu'on a osé m'attribuer envers des amis dont 
je connaissais trop le dévouement pour accuser la conduite 
m'ont vivement ottensée : je désavoue avec indignation ces sup- 
positions injurieuses. 

« Quel que soit l'avenir que la Providence réserve à mon fils, 
limer la France, consacrer à réparer ses malheurs, ses soins et 
la vie, désirer qu'elle soit heureuse, s'il n'était pas chargé lui- 
même de faire son bonheur, tels seront, dans tous les temps, 
•es sentiments et ses vœux, tels seront toujours aussi le» 
miens. 

« Les Français n'ont joui de la vraie liberté que sous la pro- 
tection de leur souverain légitime : c'est à l'héritier du nom, e% 
j'espère, des vertus du grand Henri, qu'il appartiendra d'en 
continuer le règne, et de réaliser ce qu'il avait promis k la 
France. 

Marie-Caroline. 

• De la citadelle de Blaje, le 7 juin 1833. • 



MÉMOIRES d'outre-tombe 219 

névent, il mangeait à Londres au râtelier de son cin- 
quième maître, en expectative de l'accident qui l'en- 
verra peut-être dormir à Westminster, parmi les 
saints, les rois et les sages; sépulture justement ac- 
quise à sa religion, sa fidélité et ses vertu*. 



LIVRE VI> 



iouiual de Paris à Venise. — Jura. — Alpe8. — Milan. — Veron©. 

— Appel des morts. — La Brenta. — Incidences. — Venise.— 
Architecture vénitienne. — Antonio. — L'abbé Betio et 
M. Gamba. — Salles du Palais des Doges. — Prisons. — Pri- 
son de Silvio Pellico. — Les frari. — Académie des Beaux- 
Arts. — UAssomption du Titien. — Métopes du Parthénon. 

— Dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et 
de Raphaâl. — Eglise de Saints-Jean-et-Paul. — L'arsenal. — 
Henri IV. — Frégate partant pour l'Amérique. — Cimetière 
de Saint-Christophe. — Saint-Michel de Murano. — Murano. 

— La femme et l'enfant. — Gondoliers. — Les Bretons et les 
Vénitiens. — Déjeuner sur le quai des Esclavons. — Mesda- 
mes à Trieste. — Rousseau et Byron. — Beaux génies ins- 
pirés par Venise. — Anciennes et nouvelles courtisanes. — 
Rousseau et Byron nés malheureux. 



Du 7 au 10 septembre 1833, sur la route. 

Je partis de Paris le 3 septembre 1833, prenant la 
route du Simplon par Pontarlier. 

Salins brûlé était rebâti ; je l'aimais mieux dans sa 
laideur et dans sa caducité espagnoles. L'abbé d'Oli- 
vet naquit au bord de la Furieuse ; ce premier maître 
de Voltaire, qui reçut son élève à l'Académie, n'avait 
rien de son ruisseau paternel^. 

1. Ce livre a été écrit, du 7 au 10 septembre 1833, sur la 
route de Paris à Venise, — et à Venise du 10 au 15 septembra 
1833 

2. Pierre-Joseph Thoulier, abbé à'Olivet (1682-1768) était né 



222 MÉMOIRES D OUTRE-rOMBE 

La grande tempête qui a causé tant de naufrages 
dans la Manche m'assaillit sur le Jura. J'arrivai de 
nuit aux wastes du relais de Levier. Le caravansérail 
bâti en planches, fort éclairé, rempli de voyageurs 
réfugiés, ne ressemblait pas mal à la tenue d'un sab- 
bat. Je ne voulus pas m'arrêter; on amena les che- 
vaux. Quant il fallut fermer les lanternes de la calè- 
che, la difficulté fut grande ; l'hôtesse, jeune sorcière 
extrêmement jolie, prêta son secours en riant. Elle 
avait soin de coller son lumignon, abrité dans un 
tube de verre, auprès de son visage, afin d'être vue. 

A Pontarlier, mon ancien hôte, très légitimiste de 
son vivant, était mort. Je soupai à l'auberge du Na- 
tional : bon augure pour le journal de ce nom. Ar- 
mand Carrel est le chef de ces hommes qui n'ont pas 
menti aux journées de Juillet. 

Le château de Joux défend les approches de Pon- 
tarlier; il a vu succéder dans ses donjons deux hom- 
mes dont la révolution gardera la mémoire : Mira- 
beau et Toussaint-Louverture, le Napoléon noir, imité 
et tué par le Napoléon blanc. « Toussaint, dit mada- 
« me de Staël, fut amené dans une prison de France, 

à Salins, récemment cédée à la France par le traité de Nimègue 
(1678) et située sur la Furieuse, affluent de la Loire. Depuis sa 
sortie du collège jusqu'en 1713, il avait fait partie de la Compa- 
gnie de Jésus, où il portait le nom de P. Thoulier. Professeur au 
collège Louis-le-Grand, il avait eu Voltaire pour élève. Il 
quitta les Jésuites pour suivre plus librement la vie littéraire. 
Dès 1723, il entrjiit à l'Académie française et en devenait un 
des membres les plus actifs. Ses traductions de la plupart des 
œuvres de Cicéron ont régné longtemps sans rivales. On lui 
doit une excellente Histoire de V Académie française, qui fait 
suite à celle de Pellisson et qui comprend la période allant de 
1652 à 1700. Ce fut lui, en effet, comme directeur, qui recul 
Voltaire à l'Académie, le 9 mai 1746. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 223 

« OÙ il périt de la manière la plus miséraole. Peut- 
« être Bonaparte ne se souvient-il pas seulement de 
« ce forfait, parce qu'il lui a été moins reproché que 
« les autres. » 

L'ouragan croissait : j'essuyai sa plus grande vio- 
lence entre Pontalier et Orbe. Il agrandissait les mon- 
tagnes, faisait tinter ks cloches dans les hameaux, 
étouffait le bruit des torrents dans celui de la foudre, 
et se précipitait en hurlant sur ma calèche, comme 
un grain noir sur la voile d'un vaisseau. Quand de 
bas éclairs lézardaient les bruyères, on apercevait 
des troupeaux de moutons immobiles, la tête cachée 
entre leurs pattes de devant, présentant leurs queues 
comprimées et leurs croupes velues aux giboulées de 
pluie et de grêle fouettées par le vent. La voix de 
l'homme, qui annonçait le temps écoulé du haut d"un 
beffroi montagnard, semblait le cri de la dernière 
heure». 

A Lausanne tout était redevenu riant : j'avais déjà 
bien des fois visité cette ville ; je n'y connais plus 
personne. 

A Bex, tandis qu'on attelait à ma voiture les che- 
vaux qui avaient peut-être traîné le cercueil de ma- 
dame de Custine, j'étais appuyé contre le mur de la 
maison où était morte mon hôtesse de Fervacques. 
Elle avait été célèbre au tribunal révolutionnaire par 
sa longue chevelure. J'ai vu à Rome de beaux che- 
veux blonds retirés d'une tombe. 

1. <i A la rapidité de ma marche, vous voyez que je n'ai pas 
couché. J'ai pourtant pris quelques notes et fai eu dans le 
Jura, et ensuite sui le Simplon, un coup de vent que je ne 
donnerais pas pour cent éous. » (Lettre à M™« Recamier diU» 
de Domo d'Oisola, samedi soir 7 septembre.) 



224 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Dans la vallée du Rhône, je rencontrai une garçon- 
nette presque nue, qui dansait avec sa chèvre ; elle 
demandait la charité à un riche jeune homme bien 
vêtu qui passait en poste, courrier galonné en avant, 
deux laquais assis derrière le brillant carrosse. Et 
vous vous figurez qu'une telle distribution de la pro- 
priété peut exister? Vous pensez qu'elle ne justifie 
pas les soulèvements populaires? 

SioD me remémore une époque de ma vie : de se- 
crétaire d'ambassade que j'étais à Rome, le premier 
consul m'avait nommé ministre plénipotentiaire au 
Valais. 

A Brigg, je laissai les jésuites s'efforçant de rele- 
ver ce qui ne peut l'être* ; inutilement établis aux 
pieds du temps, ils sont écrasés sous sa masse, com- 
me leur monastère sous le poids des montagnes. 

J'étais à mon dixième passage des Alpes; je leur 
avais dit tout ce que j'avais à leur dire dans les diffé- 
rentes années et les diverses circonstances de ma vie. 
Toujours regretter ce qu'il a perdu, toujours s'égarer 
dans les souvenirs, toujours marcher vers la tombe 
en pleurant et s'isolant : c'est l'homme. 

Les images empruntées de la nature montagneuse 
ont surtout des rapports sensibles avec nos fortunes; 
celui-ci passe en silence comme l'épanchement d'une 



1. « Quand la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum, vint, le 
7 août 1814, sanctionner l'œuvre de restauration de la Compa- 
gnie de Jésus, les cantons primitifs de la Suisse ne restèrent 
pas insensibles aux joies de la catholicité. Ignace Brocard, Jac- 
ques Roh, Gaspard Rothenflue et plusieurs de leurs compatrio- 
tes s'engagèrent sons le drapeau de l'Ordre à peine rétabli. Le 
Valais rendit aux Jésuites leur ancien collège de Brigg. ■ 
(J. Crétineau-Joly, Histoire du Sonderbund, t. I, p. 428). 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 225 

«ource ; celui-ci attaciie un bruil à son cours comme 
un torrent; celui-là jette son existence comme une 
cataracte qui épouvante et disparaît. 

Le Simplon a déjà l'air abandonné, de même que 
la vie de Napoléon ; de même que cette vie, il n'a 
plus que sa gloire : c'est un trop grand ouvrage pour 
appartenir aux petits États auxquels il est dévolu. Le 
génie n'a point de famille ; son héritage tombe par 
droit d'aubaine à la plèbe, qui le grignote, et plante 
un chou où croissait un cèdre. 

La dernière fois que je traversai le Simplon, j'al- 
lais en ambassade à Rome; je suis tombé; les pâtres 
que j'avais laissés au haut de la montagne y sont 
encore : neiges, nuages, roches ruiniques, forêts de 
pins, fracas des eaux, environnent incessamment la 
hutte menacée de l'avalanche. La personne la plus 
vivante de ces chalets est la chèvre. Pourquoi mou- 
rir? je le sais. Pourquoi naître? je l'ignore. Tou- 
tefois, reconnaissez que les premières souffrances, les 
souffrances morales, les tourments de l'esprit sont de 
moins chez les habitants de la région des chamois et 
des aigles. Lorsque je me rendais au congrès de Vé- 
rone, en 1822, la station du pic du Simplon était te- 
nue par une Française; au milieu d'une nuit froide 
et d'une bourrasque qui m'empêchait de la voir, elle 
me parla de la Scala de Milan; elle attendait des ru- 
bans de Paris : sa voix, la seule chose que je con- 
naisse de cette femme, était fort douce à travers les 
ténèbres et les vents. 

La descente sur Domo d'Ossola m'a paru de plus 
en plus merveilleuse ; un certain jeu de lumière et 
d'ombre en accroissait la magie. On était caressé 
VI 15 



^6 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

d'un petit souffle que notre ancienne langue appelait 
Vaure; sorte d'avant-brise du matin, baignée et par 
fumée dans la rosée. J'ai retrouvé le lac Majeur, où 
je fus si triste en 1828, et que y'aperçus de la vallée 
de Bellinzona, en 1832. A Sesto-Calende, l'Italie s'est 
annoncée : un Paganini aveugle chante et joue du 
violon au bord du lac en passant le Tessin. 

Je revis, en entrant à Milan, la magnifique allée de 
tulipiers dont personne ne parle ; les voyageurs les 
prennent apparemment pour des platanes. Je réclame 
contre ce silence en mémoire de mes sauvages : c'est 
bien le moins que l'Amérique donne des ombrages 
à l'Italie. On pourrait aussi planter à Gênes des ma- 
gnolias mêlés à des palmiers et des orangers. Mais 
qui songe à cela? qui pense à embellir la terre? on 
laisse ce soin à Dieu. Les gouvernements sont occu- 
pés de leur chute, et l'on préfère un arbre de carton 
sur un théâtre de fantoccini au magnolia dont les ro- 
ses parfumeraient le berceau de Christophe Colomb. 

A Milan, la vexation pour les passe-ports est aussi 
stupide que brutale. Je ne traversai pas Vérone sans 
émotion ; c'était là qu'avait réellement commencé ma 
carrière politique active. Ce que le monde aurait pu 
devenir, si cette carrière n'eût été interrompue par 
une misérable jalousie, se présentait à mon esprit. 

Vérone, si animée en 1822 par la présence des 
souverains de l'Europe, était retournée en 1833 au si- 
lence; le congrès était aussi passé dans ses rues soli- 
taires que la cour des Scaligeri et le sénat des Ro- 
mains. Les arènes, dont les gradins s'étaient offerts 
à mes regards chargés de cent mille speclacteurs, 
béaient désertes; les édifices, que j'avais admirés 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 227 

SOUS l'illumination brodée à leur architecture, s'en- 
veloppaient, gris et nus, dans une atmosphère de 
pluie. 

Combien s'agitaient d'ambitions parmi les acteurs 
de Vérone 1 que de destinées de peuples examinées, 
discutées et pesées 1 Faisons l'appel de ces poursui- 
vants de songes; ouvrons le livre du jour de colère : 
Liber scriptus proferetur; monarques I princes! mi 
nistres 1 voici votre ambassadeur, voici votre collègue 
revenu à son poste : où êtes-vous? répondez. 

L'empereur de Russie Alexandre ? — Mort. 

L'empereur d'Autriche François I? — Mort. 

Le roi de France Louis XVIII? — Mort. 

Le roi de France Charles X? — Mort. 

Le roi d'Angleterre George IV? — Mort. 

Le roi de Naples Ferdinand I"? - Mort. 

Le duc de Toscane? — Mort. 

Le pape Pie VII? — Mort. 

Le roi de Sardaigne Charles-Félix? — Mort. 

Le duc de Montmorency, ministre des affaires étran- 
gères de France? — Mort. 

M. Canning, ministre des afiFaires étrangères d'An- 
gleterre? — Mort. 

M. de Bernstorf, ministre des affaires étrangères 
en Prusse? — Mort. 

M. de Gentz, de la chancellerie d'Autriche ? — 
Mort. 

Le cardinal Consalvi, secrétaire d'État de Sa Sain- 
teté? — Mort. 

M. de Serre, mon collègue au congrès? — Mort. 

M. d'Aspremont, mon secrétaire d'ambassade? — 
Mort. 



228 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Le comte de Neipperg, mari de la veuve de Napo- 
léon? — Mort. 

La comtesse Tolstoï? — Morte. 

Son grand et jeune fils? — Mort. 

Mon hôte du palais Lorenzi? — Mort». 

Si tant d'hommes couchés avec moi sur le registre 
du congrès se sont fait inscrire à l'obituaire ; si des 
peuples et des dynasties royales ont péri ; si la Polo- 
gne a succombé ; si l'Espagne est de nouveau anéan- 
tie; si je suis allé à Prague m'enquérir des restes fu- 
gitifs de la grande race dont j'étais le représentant à 
Vérone, qu'est-ce donc que les choses de terre? Per- 
sonne ne se souvient des discours que nous tenions 
autour de la table du prince de Metternich; mais, 6 
puissance du génie ! aucun voyageur n'entendra ja- 
mais chanter l'alouette dans les champs de Vérone 
sans se rappeler Shakespeare. Chacun de nous, en 
fouillant à diverses profondeurs dans sa mémoire, 
retrouve une autre couche de morts, d'autres senti- 
ments éteints, d'autres chimères qu'inutilement il 

1. Dans son Congrès de Vérone, publié en 1838, Chateau- 
briand complète ainsi cet Appel des personnages de Vérone et 
de la guerre d'Espagne ? « Combien manque-t-il encore de 
personnages parmi ceux que l'on a comptés pendant la guerre 
d'Espagne. Ferdinand VII n'est plus, Mina n'est plus, M. de 
Rayneval n'est plus, sans parler du premier de tous à mes yeux, 
de Carrel, échappé des champs de la Catalogne et tombé k 
Vincennes. Carrel, je vous félicite d'avoir, d'un seul pas, achevé 
le voyage dont le trajet prolongé devient si fatigant et si désert. 
J'envie ceux qui sont partis avant moi : comme les soldats de 
César, à Brindes, du haut des rochers du rivage, je jette ma vue 
•nr la grande mer ; je regarde vers l'Epire, dans l'attente de 
Toir revenir les vaisseaux qui ont passé les premières légions 
pour m'enlever à mon tour. » {Congrès de Vérone, deuxième 
partie, chapitre XXYII). 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 229 

allaita, comme celles d'Herculanum, à la mamelle de 
l'Espérance. En sortant de Vérone, je fus obligé de 
changer de mesure pour supputer le temps passé ; je 
rétrogradais de vingt-sept années, car je n'avais pas 
fait la route de Vérone à Venise depuis 1806. A Bres- 
cia, à Vicence, à Padoue, je traversai les murailles 
de Palladio, de Scamozzi, de Franceschini, de Nicolas 
de Pise, de frère Jean, 

Les bords de la Brenta trompèrent mon attente; 
ils étaient demeurés plus riants dans mon imagina- 
tion : les digues élevées le long du canal enterrent 
trop les marais. Plusieurs villa ont été démolies; 
mais il en reste encore quelques-unes très élégantes. 
Là demeure peut-être le signor Pococurante^ que les 
grandes dames à sonnets dégoûtaient, que les deux 
jolies filles commençaient fort à lasser, que la musi- 
que fatiguait au bout d'un quart d'heure, qui trou- 
vait Homère d'un mortel ennui, qui détestait le pieux 
Énée, le petit Ascagne, l'imbécile roi Latinus, la bour- 
geoise Amate et l'insipide Lavinie; qui s'embarras- 
sait peu d'un mauvais dîner d'Horace sur la route de 
Brindes; qui déclarait ne vouloir jamais lire Cicéron 
et encore moins Milton, ce barbare, gâteur de l'enfer 
et du diable du Tasse. « Hélas 1 disait tout bas Can- 
« dide à Martin, j'ai bien peur que cet homme-ci n'ait 
« un souverain mépris pour nos poètes allemands* 1 » 

Malgré mon demi-désappointement et beaucoup de 
dieux dans les petits jardins, j'étais charmé des arbres 

1. Et non le signor Procurante, comme le portent les précé- 
dentes éditions des Mémoires. 

2. Voltaire, Candide, chapitre XXV : VisiU ehex le seigneuf 
Pococurante, noble vénitien. 



230 MÉMOIRES d'outre-tombe 

de éoie, des orangers, des figuiers et de la douceur 
de l'air, moi qui, si peu de temps auparavant, chemi- 
nais dans les sapinières de la Germanie et sur les 
monts des Tchèques où le soleil a mauvais visage. 

J'arrivai le 10 de septembre au lever du jour à Fu- 
sina, que Philippe de Comines et Montaigne appel- 
lent Chaffousine. A dix heures et demie, j'étais débar- 
qué à Venise. Mon premier soin fut d'envoyer au bu- 
reau de la poste : il ne s'y trouva rien ni à mon 
adresse directe ni à l'adresse indirecte de Paolo : de 
madame la duchesse de Berry, aucune nouvelle. J'é- 
crivis au comte Griffî, ministre deNaples à Florence, 
pour le prier de me faire connaître la marche de Son 
Altesse Royale. 

M'étant mis en règle, je me résolus d'attendre pa- 
tiemment la princesse : Satan m'envoya une tenta- 
tion. Je désirai, par ses suggestions diaboliques, de- 
meurer seul une quinzaine de jours à Thôtel de l'Eu- 
rope, au détriment de la monarchie légitime. Je sou- 
haitai de mauvais chemins à l'auguste voyageuse, 
sans songer que ma restauration du roi Henri V pour- 
rait être retardée d'un demi-mois : j'en demande, 
comme Danton, pardon à Dieu et aux hommes. 

Venise, hôtel de l'EuropCy 40 septembre 4833> 

VENISE. 

Salve, Italum Regina . . 

Nec tu semper eris. (SANNàZAR.) 

d'Italia dolente 

Eterno lume 

Venexia 1 (Ciubrera.) 



MÉMOIRES d'outre-tombe 231 

On peut, à Venise, se croire sur le tillac d'une 
superbe galère à l'ancre, sur le Bucenture, où l'on 
vous donne une fête, et du bord duquel vous aper- 
cevez à l'entour des choses admirables. Mon auberge, 
l'hôtel de l'Europe, est placée à l'entrée du grand 
canal, en face de la Douane de mer, de la Giudecca et 
de Saint-Georges-Majeur. Lorsqu'on remonte le grand 
canal entre les deux files de ses palais, si marqués de 
leurs siècles, si variés d'architecture, lorsqu'on se 
transporte sur la grande et la petite place, que l'on 
contemple la basilique et ses dômes, le palais des 
doges, les procurazie nuove, la Zucca, la tour de 
l'Horloge, le beffroi de Saint-Marc, la colonne du Lion, 
tout cela mêlé aux voiles et aux mâts des vaisseaux, au 
mouvement de la foule et des gondoles, à l'azur du 
ciel et de la mer, les caprices d'un rêve ou les jeux 
d'une imagination orientale n'ont rien de plus fantas- 
tique. Quelquefois Cicéri* peint et rassemble sur une 
toile, pour les prestiges du théâtre, des monuments 
de toutes les formes, de tous les temps, de tous les 
pays, de tous les climats • c'est encore Venise. 

Ces édifices surdorés, embellis avec profusion par 
Giorgione, Titien, Paul Véronèse, Tintoret, Jean Bel- 
Uni, Paris Bordone, les deux Palma, sont remplis de 
bronzes, de marbres, de granits, de porphyres, d'an- 
tiques précieuses, de manuscrits rares ; leur magie 
intérieure égale leur magie extérieure ; et quand, à la 

1. Cicéri (Pierre-Luc-Charles), peintre-décorateur français, né 
le 17 août 1782, mort le 22 août 1868. Les toiles qu'il exécuta 
pour TAcadémie royale de musique ont fait de lui le maître de 
l'art décoratif. Ses plus célèbres décors sont ceux de la Lampe 
merveilleuse, de la Muette de Portici, de Guillaume Tell, de 
Robert le Diable, de la Vestale, de Moïse et à'Armide, 



232 MÉMOIRES d'outre-tombe 

clarté suave qui les éclaire, on découvre les noms 
illustres et les nobles souvenirs attachés à leurs 
voûtes, on s'écrie avec Philippe de Comines : « C'est 
la plus triomphante cité que j'aie jamais vue! » 

Et pourtant ce n'est plus la Venise du ministre de 
Louis XI, la Venise épouse de l'Adriatique et domi- 
natrice des mers; la Venise qui donnait des empe- 
reurs à Constantinople, des rois à Chypre, des princes 
à la Dalmatie, au Péloponèse, à la Crète; la Venise 
qui humiliait les Césars de la Germanie, et recevait à 
ses foyers inviolables les papes suppliants ; la Venise 
de qui les monarques tenaient à honneur d'être 
citoyens, à qui Pétrarque, Pléthon,Bessarion léguaient 
les débris des lettres grecques et latines sauvées du 
naufrage de la barbarie ; la Venise qui, république au 
milieu de l'Europe féodale, servait de bouclier à la 
chrétienté ; la Venise, planteuse de lions, qui mettait 
sous ses pieds les remparts dePtolémaïde, d'Ascalon, 
de Tyr, et abattait le croissant à Lépante ; la Venise 
dont les doges étaient des savants et les marchands 
des chevaliers ; la Venise qui terrassait l'Orient ou lui 
achetait ses parfums, qui rapportait de la Grèce des 
turbans conquis ou des chefs-d'œuvre retrouvés ; la 
Venise qui sortait victorieuse de la ligue ingrate de 
Cambrai, la Venise qui triomphait par ses fêtes, ses 
courtisanes et ses arts, comme par ses armes et ses 
grands hommes ; la Venise à la fois Corinthe, Athènes 
et Carthage, ornant sa tête de couronnes rostrales et 
de diadèmes de fleurs. 

Ce n'est plus même la cité que je traversai lorsque 
j'allais visiter les rivages témoins de sa gloire ; mais, 
grâce à ses brises voluptueuses et à ses flots amènes, 



MÉMOIRES d'outre-tombe îi-'îl 

ehe garde un charme ; c'est surtout aux pays en déca- 
dence qu'un beau climat est nécessaire. Il y a assez 
de civilisation à Venise pour que l'existence y trouve 
ses délicatesses. La séduction du ciel empêche d'avoir 
besoin déplus de dignité humaine ; une vertu attrac- 
tive s'exhale de ces vestiges de grandeur, de ces 
traces des arts dont on est environné. Les débris 
d'une ancienne société qui produisit de telles choses, 
en vous donnant du dégoût pour une société nouvelle, 
ne vous laissent aucun désir d'avenir. Vous aimez à 
vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de 
vous ; vous n'avez d'autre soin que de parer les 
restes de votre vie à mesure qu'elle se dépouille. La 
nature, prompte à ramener de jeunes générations sur 
des ruines comme à les tapisser de fleurs, conserve 
aux races les plus afTaiblies l'usage des passions et 
l'enchantement des plaisirs. 

Venise ne connut point l'idolâtrie; elle grandit 
chrétienne dans l'île où elle fut nourrie, loin de la 
brutalité d'Attila. Les descendantes des Scipions, les 
Paule et les Eustochie, échappèrent dans la grotte de 
Betliléem à. la violence l'Alaric. A part de toutes les 
autres cités, fille aînée de la civilisation antique sans 
avoir été déshonorée par la conquête, Venise ne 
renferme ni décombres romains, ni monuments des 
Barbares. On n'y voit point non plus ce que l'on voit 
dans le nord et l'occident de l'Europe, au milieu des 
progrès de l'industrie; je veux parler de ces cons- 
tructions neuves, de ces rues entières élevées à la 
hâte, et dont les maisons demeurent ou non achevées, 
ou vides. Que pourrait-on bâtir ici ? de misérables 
bouges qui montreraient la pauvreté de conception 



234 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

des fils auprès de la magnificence du génie des pères; 
des cahutes blanchies qui n'iraient pas au talon de» 
gigantesques demeures des Foscari et des Pesaro. 
Quand on avise la truelle de mortier et la poignée de 
plâtre qu'une réparation urgente a forcé d'appliquer 
contre un chapiteau de marbre, on est choqué. Mieux 
valent les planches vermoulues barrant les fenêtres 
grecques ou moresques, les guenilles mises à sécher 
sur d'élégants balcons, que l'empreinte de la chétive 
main de notre siècle. 

Que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en har- 
monie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, 
oii Dante, Pétrarque, Byron, passèrentl Que ne puis-je 
achever d'écrire mes Mémoires à la lueur du soleil 
qui tombe sur ces pages ! L'astre brûle encore dans 
ce moment mes savanes floridiennes et se couche ici 
à l'extrémité du grand canal. Je ne le vois plus; mais, 
à travers une clairière de cette solitude de palais, ses 
rayons frappent le globe de \a. Douane, les antennes des 
barques, les vergues des navires, et le portail du cou- 
vent de Saint-Georges-Majeur. La tour du monastère, 
changée en colonne de rose, se réfléchit dans les va- 
gues; la façade blanche de l'église est si fortement 
éclairée, que je distingue les plus petits détails du ci- 
seau. Les enclôtures des magasins de la Giudecca sont 
peintes d'une lumière titienne; les gondoles du canal 
et du port nagent dans la même lumière. Venise est là, 
assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme 
qui va s'éteindre avec le jour : le vent du soir soulève 
ses cheveux embaumés; elle meurt saluée par toutes 
les grâces et tous les sourires de la nature.* 

i. £d même temps qu'il traçait ces belles pages, le mftme jour, 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 235 

Venise, septembre 1833. 

A Venise, en 1806. il y avait un jeune signor Ar- 
mani, traducteur italien ou ami du traducteur du 
Génie du Christianisme. Sa sœur, comme il disait, 
était nonne, monaca. Il y avait aussi un juif allant à 
la comédie du grand Sanhédrin de Napoléon* et qui 
reluquait ma bourse ; plus M. Lagarde, chef des 
espions français, lequel me donna à dîner : mon tra- 
ducteur, sa sœur, le juif du Sanhédrin, ou sont morts 
ou n'habitent plus Venise. A cette époque je demeu- 
rais à l'hôtel du Lion-Blanc, près du Rialto; cet hôtel a 
changé de lieu. Presque en face de mon ancienne 
auberge est le palais Foscari qui tombe. Arrière toutes 

Chateaubriand trouvait le loisir d'écrire à M™<> Récamier cette 
jolie lettre: 

« Venise, 10 septembre 1833. — Je voudrais bien que vous 
fussiez ici. Le soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient 
de paraître. Je suis logé à l'entrée du grand canal, ayant la 
mer à l'horizon et sous ma fenêtre. Ma fatigue est extrême, et 
pourtant je ne puis m'empêcher d'être sensible à ce beau et 
triste spectacle d'une ville si charmante et si désolée, et d'une 
mer presque sans vaisseaux. Et puis, les vingt-six ans écoulés à 
compter du jour où je quittai Venise, pour aller m'embarquer 
à Trieste pour la Grèce et Jérusalem I Si je ne vous rencontrais 
pas dans ce quart de siècle, que je dirais des choses rudes au 
siècle 1 Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici : on est bien bon, 
mais bien étourdi. Je vais être obligé d'attendre des réponses 
de Florence. C'est donc huit jours à courir Venise ; je les met- 
trai à profit, et à la Saint-François je vous montrerai tout cela. 
A vous, avec toute la douceur de ce climat si différent de celui 
des Gaules 1 

« Je ne suis point encore sorti de mon auberge. On faisait 
des prières pour la cessation de la pluie ; elle a cessé à mon 
arrivée : c'est de bon augure. A bientôt. » 

1. Sur le grand Sanhédrin, qui se réunit à Paris, sur l'ordre 
de Napoléon, à la fin de 1806, voir au tome III la note l de la 
page 202. 



236 MÉMOIRES d'outre-tombe 

ces vieilleries de ma vie! j'en deviendrais fou à force 
de ruines: parlons du présent. 

J'ai essayé de peindre l'effet général de l'architec- 
ture de Venise; afin de me rendre compte des détails, 
j'ai remonté, descendu et remonté le grand canal, 
vu et revu la place Saint-Marc. 

Il faudrait des volumes pour épuiser ce sujet. Le 
fabbriche più cospicue di Venezia du comte Cicognara 
fournissent le trait des monuments ; mais les exposi- 
tions ne sont pas nettes. Je me contenterai de noter 
deux ou trois des agencements les plus répétés. 

Du chapiteau d'une colonne corinthienne se décrit 
un demi-cercle dont la pointe descend sur le chapi- 
teau d'une autre colonne corinthienne: juste au milieu 
de ces styles s'en élève une troisième, même dimen- 
sion et même ordre ; du chapiteau de cette colonne 
centrale partent à droite et à gauche deux épicycles 
dont les extrémités se vont aussi reposer sur les cha- 
piteaux d'autres colonnes. Il résulte de ce dessin que 
les arcs, en se coupant, donnent naissance à des 
ogives au point de leur intersection», de sorte qu'il se 
forme un mélange charmant de deux architectures, 
du plein cintre romain et de l'ogive arabe gothique 
ou moyen âge d'origine; mais il est certain qu'elle 
existe dans les monuments dits cyclopéens: je l'ai 
vue très pure dans les tombeaux d'Argos.^ 

Le palais du doge offre des entrelacs reproduits 

1. Il est clair à mes yeux que l'ogive dont on va cher:her si 
loin l'origine prétendue mystérieuse est née fortuitement d« 
l'intersection des deux cerles de plein cintre ; aussi la retrouve- 
t-on partout. Les architectes n'ont fait dans la suite que 1« 
dégager des dessins dans lesquels elle figurait. Ch. 

2. Voyei la note précédente. Ch. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 237 

dans quelques autres palais, particulièrement au 
palais Foscari: les colonnes soutiennent des cintres 
ogives; ces cintres laissent entre eux des vides : entre 
ces vides l'architecte a placé deux rosaces. La rosace 
déprime l'extrémité des deux ellipses. Ces rosaces, 
qui se touchent par un point de leur circonférence 
dans la façade du bâtiment, deviennent des espèces 
de roues alignées sur lesquelles s'exalte le reste de 
l'édifice. 

Dans toute construction, la base est ordinairement 
forte; le monument diminue d'épaisseur à mesure 
qu'il envahit le ciel. Le palais ducal est tout juste le 
contraire de cette architecture naturelle : la base, per- 
cée de légers portiques que surmonte une galerie en 
arabesques endentées de quatre feuilles de trèfle à 
jour, soutient une masse carrée presque nue : on dirait 
d'une forteresse bâtie sur des colonnes, ou plutôt d'un 
édifice renversé planté sur son léger couronnement 
et dont l'épaisse racine serait en l'air. 

Les masques et les têtes architecturales sont remar- 
quables dans les monuments de Venise. Au palais 
Pesaro, l'entablement du premier étage, l'ordre dori- 
que, est décoré de tètes de géants ; l'ordre ionique 
du second étage est enlié de têtes de chevaliers qui 
sortent horizontalement du mur, le visage tourné vers 
l'eau : les unes s'enveloppent d'une mentonnière, les 
autres ont la visière à demi baissée; toutes ont des 
casques dont les panaches se recourbent en ornements 
sous la corniche. Enfin, au troisième étage, à l'ordre 
corinthien, se montrent des têtes de statues féminines 
aux cheveux différemment noués. 

A Saint-Marc, bosselé de dômes, incrusté de mosaï- 



238 MÉMOIRES D'ODTRE-TOMBE 

ques, chargé d'incohérentes dépouilles de l'Orient, je 
me trouvais à la fois à Saint-Vital de Ravenne, à Sainte- 
Sophie de Constantinople, à Saint-Sauveur de Jéru- 
salem, et dans ces moindres églises de la Morée, de 
Chio et de Malte: Saint-Marc, monument d'architec- 
ture byzantine, composite de victoire et de conquête 
élevé à la croix, comme Venise entière est un trophée. 
L'effet le plus remarquable de son architecture est 
son obscurité sous un ciel brillant; mais aujourd'hui, 
10 septembre, la lumière du dehors, émoussée, s'har- 
moniait avec la basilique sombre. On achevait les 
quarante heures ordonnées pour obtenir du beau 
temps. La ferveur des fidèles, priant contre la pluie, 
était grande: un ciel gris et a<iueux semble la peste 
aux Vénitiens. 

Nos vœux ont été exaucés: la soirée est devenue 
charmante; la nuit je me suis promené sur le quai. 
La mer s'étendait unie; les étoiles se mêlaient aux 
feux épars des barques et des vaisseaux ancrés çà et 
là. Les cafés étaient remplis ; mais on ne voyait ni 
Polichinelles, ni Grecs, ni Barbaresques : tout finit 
Une madone, fort éclairée au passage d'un pont, atti- 
rait la foule : de jeunes filles à genoux disaient dévo- 
tement leurs patenôtres ; de la main droite elles fai- 
saient le signe de la croix, de la main gauche elles 
arrêtaient les passants. Rentré à mon auberge, je me 
suis couché et endormi au chant des gondoliers sta- 
tionnés sous mes fenêtres. 

J'ai pour guide Antonio, le plus vieux et le plus ins- 
truit des ciceroni du pays : il sait par cœur les palais» 
les statues et les tableaux. 

Le 11 septembre, visite à Tabbé Betio et à M. Gamba» 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 239 

conservateurs de la bibliothèque: ils m'ont reçu avec 
une extrême politesse, bien que je n'eusse aucune 
lettre de recommandation. 

En parcourant les chambres du palais ducal, on 
marche de merveilles en merveilles. Là se déroule 
l'histoire entière de Venise peinte par les plus grands 
maîtres : leurs tableaux ont été mille fois décrits. 

Parmi les antiques, j'ai, comme tout le monde, 
remarqué le groupe du Cygne et de Léda, et le Gany- 
mède dit de Praxitèle. Le cygne est prodigieux 
d'étreinte et de volupté ; Léda est trop complaisante. 
L'aigle du Ganymède n'est point un aigle réel; il a 
l'air de la meilleure bête du monde. Ganymède, charmé 
d'être enlevé, est ravissant : il parle à l'aigle qui lui 
parle. 

Ces antiques sont posées aux deux extrémités des 
magnifiques salles de la bibliothèque. J'ai contemplé 
avec le saint respect du poète un manuscrit de Dante, 
et regardé avec l'avidité du voyageur la mappemonde 
de Fra-Mauro (1460). L'Afrique cependant ne m'y 
semble pas aussi correctement tracée qu'on le dit. 11 
faudrait surtout explorer à Venise les archives : on y 
trouverait des documents précieux. 

Des salons peints et dorés, je suis passé auxprisons 
et aux cachots ; le même palais offre le microscome de 
la société, joie et douleur. Les prisons sont sous les 
plombs, les cachots au niveau de l'eau du canal, et à 
double étage. On fait mille histoires d'étranglements 
el de décapitations secrètes ; en compensation, on 
raconte qu'un prisonnier sortit gros, gras et vermeil 
de ces oubliettes, après dix-huit ans de captivité : il 
avait vécu comme un crapaud dans l'intérieur d'une 



240 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

pierre. Honneur à la race humaine I quelle belle chose 

c'est! 

Force sentences philanthropiques barbouillent les 
voûtes et les murs des souterrains, depuis que notre 
révolution, si ennemie du sang, dans cet affreux 
séjour, d'un coup de hache a fait entrer le jour. En 
France, on encombrait les geôles des victimes dont 
on se débarrassait par regorgement ; mais on a déli- 
vré dans les prisons de Venise les ombres de ceux 
qui peut-être n'y avaient jamais été; les doux bour- 
reaux qui coupaient le cou des enfants et des vieil- 
lards, les bénins spectateurs qui assistaient au guillo- 
tiner des femmes s'attendrissaient sur les progrès de 
l'humanité, si bien prouvés par l'ouverture des 
cachots vénitiens. Pour moi, j'ai le cœur sec; je n'ap- 
proche point de ces héros de sensibilité. De vieilles 
larves sans têtes ne se sont point présentées à mes 
yeux sous le palais des doges ; il m'a seulement sem- 
blé voir dans les cachots de l'aristocratie ce que les 
chrétiens virent quand on brisa les idoles, des nichées 
de souris s'échappant de la t^te des dieux. C'est ce 
qui arrive à tout pouvoir éventré et exposé à la 
lumière ; il en sort la vermine que l'on avait adorée. 

Le pont des Soupirs joint le palais ducal aux pri- 
sons de la ville ; il est divisé en deux parties dans la 
longueur : par un des côtés entraient les prisonniers 
ordinaires ; par les autres les prisonniers d'État se 
rendaient au tribunal des Inquisiteurs ou des Dix, Ce 
pont est élégant à l'extérieur, et la façade de la prison 
est admirée: on ne se peut passer de beauté à Venise, 
même pour la tyrannie et le malheur ! Des pigeons 
£ont leur nid dans les fenêtres de la geôle; de petites 




"'P l'ravilion- 



S.iL¥iS PELLiefi) 



MEMOIRES d'outre-tombe 241 

colombes, couvertes de duvet, agitent leurs ailes et 
gémissent aux grilles, en attendant leur mère. On 
encloitrait autrefois d'innocentes créatures presque 
au sortir du berceau; leurs parents ne les aperce- 
Taient plus qu'à travers les barreaux du parloir ou le» 
guichets de la porte. 

Venise, septembre 1833. 

Vous pensez bien qu'à Venise je m'occupais néces- 
sairement de Silvio Pellico. ' M. Gamba m'avait appris 
que l'abbé Betio était le maître du palais, et qu'en 
m'adressant à lui je pourrais faire mes recherches. 
L'excellent bibliothécaire, auquel j'eus recours un 
matin, prit un gros trousseau de clefs, et me condui- 
sit, en passant plusieurs corridors et montant divers 
escaliers, aux mansardes de l'auteur de Mie Prigioni. 

M. Silvio Pellico ne s'est trompé que sur un point; 
il a parlé de sa geôle comme de ces fameuses prisons- 
cachots en l'air, désignées par leur toiture sotto i 

1. La lecture des Mie Prigioni avait vivement frappé Cha- 
teaubriand. Dès son précédent voyage en Italie, il en parlait en 
c«s termes à M™» Récamier, dans une lettre datée de Bâle, 
17 mai 1833: « Me voilà à Bâle sans accident. Vous avez vu 
passer ce beau fleuve qui va vous porter en France, un moment, 
de mes nouvelles. Les voyages me rendent toujours force, sen- 
timent et pensée ; je suis fort en train d'écrire le nouveau prO' 
logue d'un livre. J'ai lu Pellico tout entier en courant. J'eo 
sais ravi ; je voudrais rendre compte de cet ouvrage, dont la 
sainteté empêchera le succès auprès de nos révolutionnaire», 
libres à la façon de Fouchô. N'êtes-vous pas enchantée de la 
Zanze sotto i Piombi ? et le petit sourd-muet ? et le vieux geôlier 
Schiller, et les conversations religieuses par la fenêtre, et notre 
pauvre Maroncelli? et cette pauvre jeune femme du sopr^ inten- 
dente, qui meurt si doucement? et le retour dans la belle 
Italie? » 

16 

VI. 



242 MÉMOIRES d'outre-tombe 

piombi. Ces prisons sont, ou plutôt étaient au nom- 
bre de cinq dans la partie du palais ducal qui avoi- 
sine le pont délia Pallia et le canal du Pont des Sou- 
pirs. Pellico n'habitait pas là; il était incarcéré à l'au- 
tre extrémité du palais, vers le Pont des Chanoines, 
dans un bâtiment adhérent au palais; bâtiment trans- 
formé en prison en 1820 pour les détenus politiques. 
Du reste, il était aussi sous les plombs, car une lame 
de ce métal formait la toiture de son ermitage. 

Ladescription que leprisonnier fait de sa première et 
de sa seconde chambre est de la dernière exactitude. 
Par la fenêtre de la première chambre, on domine les 
combles de Saint-Marc; on voit le puits dans la cour 
intérieure du palais, un bout de la grande place, les 
différents clochers de la ville, et, au delà des lagunes, 
à l'horizon, des montagnes dans la direction de 
Padoue; on reconnaît la seconde chambre à sa grande 
fenêtre et à son autre petite fenêtre élevée ; c'est par 
la grande que Pellico apercevait ses compagnons d'in- 
fortune dans un corps de logis en face, et à gauche, 
au-dessus, les aimables enfants qui lui parlaient de la 
croisée de leur mère. 

Aujourd'hui toutes ces chambres sont abandonnées, 
car les hommes ne restent nulle part, pas même dans 
les prisons ; les grilles des fenêtres ont été enlevées, 
les murs et les plafonds blanchis. Le doux et savant 
abbé Betio, logé dans cette partie déserte du palais, 
en est le gardien paisible et solitaire. 

Les chambres qu'immortalise la captivité de Pellico 
ne manquent point d'élévation; elles ont de l'air, une 
vue superbe ; elles sont prison de poète ; il n'y aurait 
pas grand'chose à dire, la tyrannie et l'absurde admis : 



MÉMOIRES d'outre-tombe 243 

mais la sentence à mort pour opinion spéculative! 
mais les cachots moraves 1 mais dix années de la vie, 
de la jeunesse et du talent ! mais les cousins, vilaines 
bêtes qui me mangent moi-même à l'hôtel de l'Eu- 
rope, tout endurci que je suis par le temps et les 
maringouins des Florides 1 J'ai du reste été souvent 
plus mal logé que Pellico ne l'était dans son belvédère 
du palais ducal, notamment à la préfecture des doges 
de la police française: j'étais obligé de monter sur 
une table pour jouir de la lumière. 

L'auteur de Françoise de Rimini pensait à Zanze 
dans sa geôle; moi je chantais dans la mienne une 
jeune fille que je venais de voir mourir. Je tenais beau- 
coup à savoir ce qu'était devenue la petite gardienne 
de Pellico. J'ai mis des personnes à la recherche: ai 
j'apprends quelque chose, je vous le dirai. 

Venise, septembre 1833. 

Une gondole m'a débarqué aux Frari^ oil, nous 
autres Français, accoutumés que nous sommes aux 
extérieurs grecs ou gothiques de nos églises, nous 
sommes peu frappés de ces dehors de basiliques de 
brique, ingrats et communs à l'œil; mais à l'intérieur 
l'accord des lignes, la disposition des masses pro- 
duisent une simplicité et un calme de composition 
dont on est enchanté. 

Les tombeaux des Frari, placés dans les murs laté- 
raux, décorent l'édifice sans l'encombrer^. La magni- 

1. L église des Frari, bel édifice roman-gothique, bâti au 
treizième siècle par Nicolas de Pise, C'est là que Titien fut 
enterré. 

2. L'église des Frari est remplie de mausolées. Là reposent des 



244 MÉMOIRES d'outre-tombe 

ficence des marbres éclate de toute part, des rinceaux 
charmants attestent le fini de l'ancienne sculpture 
vénitienne. Sur un des carreaux du pavé de la nef on 
lit ces mots : « Ici repose le Titien, émule de Zeuxis et 
(VApelles. » Cette pierre est en face d'un des chefs- 
d'œuvre du peintre. 

Canova a son fastueux sépulcre non loin de la dalle 
titienne; ce sépulcre est la répétition du monument 
que le sculpteur avait imaginé pour le Titien lui- 
même, et qu'il exécuta depuis pour l'archiduchesse 
Marie-Christine. Les restes de l'auteur de VHébé et de 
la Madeleine ne sont pas tous réunis dans cette 
œuvre : ainsi Canova habite la représentation d'une 
tombe faite par lui, non pour lui, laquelle tombe 
n'est que son demi-cénotaphe. 

Des Frari, je me suis rendu à la galerie Manfrini. 
Le portrait de l'Arioste est vivant. Le Titien a peint 
sa mère, vieille matrone du peuple, crasseuse et 
laide : l'orgueil de l'artiste se fait sentir dans l'exagé- 
ration des années et des misères de cette femme. 

A Y Académie des Beaux-Arts^ ^ j'ai couru vite au 
tableau de V Assomption, découverte du comte Cico- 
gnara' * dix grandes figures d'hommes au bas du 

généraux illustres de la République : Melchior Trévisan, Alrnéric 
d'Esté, Benoît Pesaro, Paul Savelli, François Carmagnola, Et à 
côté des généraux, les doges : François Dandolo, Nicolas Tron, 
François Foscari, Jean Pesaro. 

1. C'est le musée de l'école vénitienne. L'Académie des Beaux- 
Arts fut fondée en 1807. Le comte Leopoldo Cicognara y réunit 
les plus beaux ouvrages des maîtres de Venise, qui étaient dis- 
persés dans des églises obscures, ou qui provenaient de couvents 
supprimés. 

2, UAssomption du Titien est un des chefs-d'œuvre de la 
peinture. Cet admirable tableau fut, en effet, découvert, par 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB 245 

tableau ; remarquez à gauche Thomme ravi en extase, 
regardant Marie. La Vierge, au-dessus de ce groupe, 
s'élève au centre d'un demi-cercle de chérubins; 
multitude de faces admirables dans cette gloire : une 
tête de femme, à droite, à la pointe du croissant, 
d'une indicible beauté; deux ou trois esprits divins 
jetés horizontalement dans le ciel, à la manière 
pittoresque et hardie du Tintoret. Je ne sais si un 
ange debout n'éprouve pas quelque sentiment d'un 
amour trop terrestre. Les proportions de la Vierge 
sont fortes; elle est couverte d'une draperie rouge; 
son écharpe bleue flotte à l'air; ses yeux sont levés 
vers le Père éternel, apparu au point culminant. 
Quatre couleurs tranchées, le brun, le vert, le rouge 
et le bleu, couvrent l'ouvrage : l'aspect du tout est 
sombre, le caractère peu idéal, mais d'une vérité et 
d'une vivacité de nature incomparables : je lui pré- 
fère pourtant la Présentation de la Vierge au Temple^ 
du même peintre, que l'on voit dans la même salle *. 

En regard de V Assomption, éclairée avec beaucoup 
d'artifice, est le Miracle de saint Marc, du Tintoret, 
drame vigoureux qui semble fouillé dans la toile 
plutôt avec le ciseau et le maillet qu'avec le pinceau. 

Je suis passé aux plâtres des métopes du Parthé- 

Cicognara dans l'église des Frari, où personne ne le regardait. 
En enl-svant trois siècles de poussière, on a rendu cette toile à 
sa primitive splendeur. (Voy. Charles Blanc, De Paris à Venise, 
p. 182). 

1. Chateaubriand écrivait à M"« Récamier le 12 septembre : 
« Aujourd'hui, je vais continuer mes courses : il me tarde de 
voir l'Assomption du Titien. On marche ici sur ses chefs-d'œuvre; 
sa lumière est si juste, que, quand on regarde un de ses tableaux 
et ensuite le ciel, on ne s'aperçoit pas d'avoir passé de l'image à 
'objet même. • 



246 MÉMOIRES D'ODTRE-rOMBE 

non; ces plâtres avaient pour moi un triple intérêt : 
j'avais vu à Athènes les vides laissés par les ravages 
de lord Elgin, et, à Londres, les marbres enlevés dont 
je retrouvais les moulures à Venise. La destinée 
errante de ces chefs-d'œuvre se liait à la mienne, et 
pourtant Phidias n'a pas façonné mon argile. 

Je ne pouvais m'arracher aux dessins originaux de 
Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. 
Rien n'est plus attachant que ces ébauches du génie 
livré seul à ses études et à ses caprices; il vous admet 
à son intimité; il vous mitie à ses secrets; il vous 
apprend par quels degrés et par quels efforts il est 
parvenu à la perfection : on est ravi de voir comment 
il s'était trompé, comment il s'est aperçu de son 
erreur et l'a redressée. Ces coups de crayon tracés 
au coin d'une table, sur un méchant morceau de 
papier, gardent une abondance et une naïveté de 
nature merveilleuses. Quand on songe que la main 
de Raphaël s'est promenée sur ces chiffons immortels, 
on en veut au vitrage qui vous empêche de baiser 
ces saintes reliques. 

Je me suis délassé de mon admiration à Y Académie 
des Beaux-Arts par une admiration d'une autre sorte 
àSainls-Jean-et-Paui'; ainsi l'on se rafraîchit l'esprit 
en changeant de lecture. Celte église, dont l'architecte 
inconnu a suivi les traces de Nicolo Pisano^, est riche 
et vaste. Le chevet où se retire le maître-autel repré- 

1. L'église Saints-Jean-et-Paul (Santi- Giovanni e Paolo). Les 
Vénitiens prononcent Zanipolo. 

2. Nicolas de Pise, dit le Pisan, sculpteur et architecte, né à 
Pise vers 1200, mort à Sienne, vers 1270. Ses principaux chefs- 
d'œuvre sont: à Pise, le clocher de l'église des Augustins et la 
chaire en marbre du baptistère ; à Bologne, le couvent et l'é- 



MÉMOIRES D"OUTRE-TOMBE 247 

sente une espèce de conque debout; deux autres 
sanctuaires accompagnent latéralement cette conque : 
ils sont hauts, étroits, à voûtes multicentres, et sépa- 
rés du chevet par des refends à rainures. 

Les cendres des doges Mocenigo, Morosini, Vendra- 
min, et de plusieurs autres chefs de la République, 
reposent ici*. Là se trouve aussi la peau d'Antoine 
Bragadino, défenseur de Famagouste, et à laquelle 
on peut appliquer l'expression de Tertullien : une 
peau vivante. Ces dépouilles illustres inspirent un 
grand et pénible sentiment : Venise elle-même, ma- 
gnifique catafalque de ses magistrats guerriers, 
double cercueil de leurs cendres, n'est plus qu'une 
peau vivante. 

Des vitraux coloriés et des draperies rouges, en 
voilant la lumière de Saints-Jean-et-Paul, augmentent 
l'elTet religieux. Les colonnes innombrables apportées 
de rOrient et de la Grèce ont été plantées dans la 
basilique comme des allées d'arbres étrangers. 

Un orage est survenu pendant que j'errais dans 
l'église : quand sonnera la trompette qui doit ré- 
veiller tous ces morts? J'en disais autant sous Jéru- 
salem, dans la vallée de Josaphat. 

Après ces courses, rentré à l'hôlel de l'Europe, j'ai 
remercié Dieu de m'avoir transporté des pourceaux 
de "WaldmUnchen aux tableaux de Venise. 

glise des Frères-Prêcheurs, et, dans cette église, le merTeillem 
tombeau de saint Dominique 

1. L'église Santi-Gioyanni e Paolo est le Westminster de 
Venise. Elle est obscure comme une nécropole. Dix-sept doges, 
ïes Tiepolo, les Morosini, les Mercenigo, les Loredan, les Valier, 
les plus grands capitaines de la République, les savants les plut 
âlnstres, y sont enterrés. 



248 MÉMOIRES D OUTRE-TOHBE 

Venise, septembre 1833. 

Après ma découverte des prisons où la matérielle 
Autriche essaye d'étouffer les intelligences italiennes, 
je suis allé à l'Arsenal. Aucune monarchie, quelque 
puissante qu'elle soit ou qu'elle ait été, n'a offert un 
pareil compendium nautique. 

Un espace immense, clos de murs crénelés, ren- 
ferme quatre bassins pour les vaisseaux de haut bord, 
des chantiers pour bâtir ces vaisseaux, des établis- 
sements pour ce qui concerne la marine militaire et 
marchande, depuis la corderie jusqu'aux fonderies 
de canons, depuis l'atelier où l'on taille la rame de la 
gondole jusqu'à celui où l'on équarrit la quille d'un 
soixante-quatorze, depuis les salles consacrées aux 
armes antiques conquises à Constantinople, en 
Chypre, en Morée, à Lépante, jusqu'aux salles où sont 
exposées les armes modernes : le tout mêlé de gale- 
ries, de colonnes, d'architectures élevées et dessinées 
par les premiers maîtres. 

Dans les arsenaux de la marine de l'Espagne, de 
l'Angleterre, de la France, de la Hollande, on voit 
seulement ce qui a rapport aux objets de ces arse- 
naux; à Venise, les arts s'unissent à l'industrie. Le 
monument de l'amiral Emo, par Canova, vous attend 
auprès de la carcasse d'un navire; des files de canons 
vous apparaissent à travers de longs portiques : les 
deux lions colossaux du Pirée gardent la porte du 
bassin d'où va sortir une frégate pour un monde 
qu'Athènes n'a point connu, et qu'à découvert le gé- 
nie de la moderne Italie. Malgré ces beaux débris de 
Neptune, l'arsenal ne rappelle plus ces vers de Dante: 




Philxppoteaxijï: de! 



LE PKasûMn^aETii 



MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 249 

Quale nell' Arzanâ dé Viniïiani 
bolle r inverno la tenace pece 
A rimpalraar li legni lor non sani, 

Che navicar non ponno, e'n quella vece 
Chi fa suo legno nuovo, et chi ristoppa 
Le coste a quel che più viaggi fece ; 

Chi ribatte da proda, e chi da poppa; 
Altri fa remi, ed altri volge sarte; 
Chi terzeruolo ed artimon rintoppa'. 

Tout ce mouvement est fini ; le vide des trois quarts 
et demi de l'arsenal, les fourneaux éteints, les chau- 
dières rongées de rouille, les corderies sans rouets, 
les chantiers sans constructeurs, attestent la même 
mort qui a frappé les palais. Au lieu de la foule des 
charpentiers, des voiliers, des matelots, des calfats, 
des mousses, on aperçoit quelques galériens qui 
traînent leurs entraves : deux d'entre eux mangeaient 
sur la culasse d'un canon ; à cette table de fer ils pou- 
vaient du moins rêver la liberté. 

Lorsque autrefois ces galériens ramaient à bord du 
Bucentaure, on jetait sur les épaules flétries une 
tunique de pourpre pour les faire ressembler à des 
rois fendant les QoLs avec des pagaies dorées; ils 
réjouissaient leur labeur du bruit de leurs chaînes 
comme au Bengale, à la fête de Dourga, les baya- 
dères, vêtues de gaze d'or, accompagnent leurs 
danses du son des anneaux dont leurs cous, leurs 
bras et leurs jambes sont ornés. Les forçats vénitiens 
mariaient le doge à la mer et renouvelaient eux- 
mêmes avec l'esclavage leur union indissoluble. 

1. L'Enfer, chant xxi, vers 7-1&. 



250 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

De ces tlolles nombreuses qui portaient les croisés 
aux rivages de la Palestine et défendaient à toute 
voile étrangère de se dérouler aux vents de l'Adria- 
tique, il reste un Bucentaure en miniature, le canot 
de Napoléon, une pirogue de sauvages, et des dessins 
de vaisseaux, tracés à la craie sur la planche des 
écoles des gardes-marine. 

Un Français arrivant de Prague et attendant à 
Venise la mère de Henri V devait être touché de voir 
dans l'arsenal de Venise l'armure de Henri IV. L'épée 
que le Béarnais portait à la bataille d'Ivry était 
jointe à cette armure : cette épée manque aujour- 
d'hui. 

Par un décret du grand conseil de Venise, du 
3 avril 1600 : Enrico di Borbone IV, re di Francia e di 
Navarra. con li figliuoli e discenditi suoi, sta annume- 
rato ira i nobli di questio nostro maggior constglio. 

Charles X, Louis XIX et Henri V, descendants di 
Enrico di Borbone, sont donc gentilshommes de la 
république de Venise qui n'existe plus, comme ils 
sont rois de France en Bohème, comme ils sont cha- 
noines de Saint-Jean-de-Latran à Rome, et toujours 
en vertu de Henri IV; je les ai représentés en cette 
dernière qualité : ils ont perdu leur épitoge et leur 
aumusse, et moi j'ai perdu mon ambassade. J'étais 
pourtant si bien dans ma stalle de Saint-Jean-de- 
Latran! quelle belle église I quel beau ciel! quelle 
admirable musique! Ces chants-là ont plus duré que 
mes grandeurs et celles de mon roi-chanoine. 

Ma gloire m'a fort gêné à l'arsenal; elle rayonne 
sur mon front à mon insu : le feld-maréchal Pallucci, 
amiral et commandant général de la marine, m'a re- 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 251 

connu à mes cornes de feu. 11 est accouru, m'a montré 
lui-même diverses curiosités; puis, s'excusant de ne 
pouvoir m'accompagner plus longtemps, à cause d'un 
conseil qu'il allait présider, il m'a remis entre les 
mains d'un officier supérieur. 

Nous avons rencontré le capitaine de la frégate en 
partance. Celui-ci m'a abordé sans façon et m'a dit, 
avec cette franchise de marin que j'aime tant : 
« Monsieur le vicomte (comme s'il m'avait connu 
« toute sa vie), avez-vous quelque commission pour 
« l'Amérique? — Non, capitaine : faites-lui bien 
« mes compliments; il y a longtemps que je ne l'ai 
« vue 1 » 

Je ne puis regarder un vaisseau sans mourir d'envie 
de m'en aller : si j'étais libre, le premier navire cin- 
glant aux Indes aurait des chances de m'emporter. 
Combien ai-je regretté de n'avoir pu accompagner le 
capitaine Parry aux régions polaires! Ma vie n'esta 
l'aise qu'au milieu des nuages et des mers : j'ai tou- 
jours l'espérance qu'elle disparaîtra sous une voile. 
Les pesantes années que nous jetons dans les flots du 
temps ne sont pas des ancres; elles n'arrêtent pas 
notre course. 

Venise, septembre 1833. 

A l'arsenal, je n'étais pas loin de l'île Saint-Chris- 
tophe, qui sert aujourd hui de cimetière. Celte île 
renfermait un couvent de capucins; le couvent a été 
abattu et son emplacement n'est plus qu'un enclos de 
forme carrée. Les tombes n'y sont pas très multi- 
pliées, ou du moins elles ne s'élèvent pas au-dessus 
du sol nivelé et couvert de gazon. Contre le mur de 



252 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 

l'ouest se collent cinq ou six monuments en pierre, 
de petites croix de bois noir avec une date blanche 
s'éparpillent dans l'enclos : voilà comment on enterre 
maintenant les Vénitiens dont les aïeux reposent 
dans les mausolées des Frari et de Saints -Jean -et 
Paul. La société en s'élargissant s'est abaissée; la 
démocratie a gagné la mort. 

A l'orée du cimetière', vers le levant, on voit les 
sépultures des Grecs schismatiques et celles des pro- 
testants; elles sont séparées entre elles par un mur, 
et séparées encore des inhumations catholiques par 
an autre mur : tristes dissentiments dont la mémoire 
se perpétue dans l'asile où finissent toutes querelles. 
Attenant au cimetière grec est un autre retranche- 
ment qui protège un trou où l'on jette aux limbes les 
enfants mort-nés. Heureuses créatures 1 vous avez 
passé de la nuit des entrailles maternelles à l'éter- 
nelle nuit, sans avoir traversé la lumière! 

Auprès de ce trou gisent les ossements bêchés dans 
le sol comme des racines, à mesure que l'on défriche 
des tombes nouvelles : les uns, les plus anciens, sont 
blancs et secs ; les autres, récemment déterrés, sont 
jaunes et humides. Des lézards courent parmi ces 
débris, se glissent entre les dents, à travers les yeux 
et les narines, sortent par la bouche et les oreilles des 
têtes, leurs demeures ou leurs nids. Trois ou quatre 

1, a J'ai pris Venise autrement que mes devanciers ; j'ai cherché 
des choses qae les voyageurs, qui se copient tous les uns les 
antres, ne cherchent point. Personne, par exemple, ne parle do 
cimetière de Venise; personne n'a remarqué les lombes des juifs 
•a Lido; personne n'est entré dans les habitudes des gondoliers. 
«te. Vuu4 verrei tout c«la. • (Lettre à M"» Récaouer, ou 
15 septembre). 



MÉMOIRES d'outre-tombe 233 

papillons voltigeaient sur des fleurs de mauves entre- 
lacées aux ossements, image de l'âme sous ce ciel qui 
tient de celui où fut inventée l'histoire de Psyché. Un 
crâne avait encore quelques cheveux de la couleur 
des miens. Pauvre vieux gondolier 1 as-tu du moins 
conduit ta barque mieux que je n'ai conduit la 
mienne ? 

Une fosse commune reste ouverte dans l'enclos ; 
on venait d'y descendre un médecin auprès de ses 
anciennes pratiques. Son cercueil noir n'était chargé 
de terre qu'en dessus, et son flanc nu attendait le 
flanc d'un autre mort pour le réchauffer. Antonio 
avait fourré là sa femme depuis une quinzaine d^ 
jours, et c'était le médecin défunt qui l'avait expé- 
diée: Antonio bénissait un Dieu rémunérateur et ven- 
geur, et prenait son mal en patience. Les cercueils 
des particuliers sont conduits à ce lugubre bazar dans 
des gondoles particulières et suivis d'un prêtre dans 
une autre gondole. Comme les gondoles ressemblent 
à des bières, elles conviennent à la cérémonie. Une 
nacelle plus grande, omnibus du Cocyte, fait le ser- 
vice des hôpitaux. Ainsi se trouvent renouvelés les 
enterrements de l'Egypte et les fables de Caron et do 
sa barque. 

Dans le cimetière du côté de Venise s'élève une 
chapelle octogone consacrée à saint Christophe. Ce 
saint, chargeant un enfant sur ses épaules au gué 
d'une rivière, le trouva lourd: or, l'enfant était le fils 
de Marie qui tient le globe dans sa main; le tableau 
de l'autel représente cette belle aventure. 

Et moi aussi j'ai voulu porter un enfant roi, mais 
je ne m'étais pas aperçu qu'il dormait dans son ber- 



254 MÉMOIRES D OL'TRE-TOMBE 

ceau avec dix siècles : fardeau trop pesant pour me» 
bras. 

Je remarquai dans la chapelle un chandelier de 
bois (le cierge était éteint), un bénitier destiné à la 
bénédiction des sépultures et un livret : Pars Ritualis 
romani pro usu ad exsequianda corpora defiinctorum ; 
quand nous sommes déjà oubliés, la Religion, parente 
immortelle et jamais lassée, nous pleure et nous suit, 
exsequor fugam. Une boîte renfermait un briquet ; 
Dieu seul dispose de l'étincelle de la vie. Deux qua- 
trains écrits sur papier commun étaient appliqués 
intérieurement aux panneaux de deux des trois portes 
de l'édifice: 

Quivi dell' uom le frali spoglie ascoce 
Pallida morte, o passeggier, t'addita, etc. 

Le seul tombeau un peu frappant du cimetière fut 
élevé d'avance par une femme qui tarda ensuite dix- 
huit ans à mourir ; l'inscription nous apprend cette 
circonstance; ainsi cette femme espéra en vain pen- 
dant dix-huit ans son sépulcre. Quel chagrin nourrit 
en elle ce long espoir ? 

Sur une petite croix de bois noir on lit cette autre 
épitaphe: Virginia Acerbi, d'Anni 72, 1824. Morta 
nel bacio del Signore. Les années sont dures à une 
belle Vénitienne. 

Antonio me disait : Quand ce cimetière sera plein, 
« on le laissera reposer, et on enterrera les morts 
« dans l'île Saint-Michel de Murano. » L'expression 
était juste : la moisson faite, on laisse la terre en 
je chère et l'on creuse ailleurs d'autres sillons. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 255 

Venise, septembre 1833. 

Nous sommes allés voir cel autre champ qui attecd 
le grand laboureur. Saint-Michel de Murano est un 
riant monastère avec une église éléganle, des porti- 
ques et un cloître blanc. Des fenêtres du couvent oa 
aperçoit, par-dessus les portiques, les lagunes et 
Venise ; un jardin rempli de fleurs va rejoindre le 
gazon dont Tengrais se prépare encore sous la peau 
fraîche d'une jeune fille. Cette charmante retraite est 
abandonnée à des Franciscains ; elle conviendrait 
mieux à des religieuses chantant comme les petites 
élèves des Scuole de Rousseau. « Heureuses celles, 
« dit Manzoni, qui ont pris le voile saint avant d'a- 
a voir arrêté leurs yeux sur le front d'un homme I » 

Donnez-moi là, je vous prie, une cellule pouF 
achever mes Mémoires. 

Fra Paolo* est inhumé à l'entrée de l'église ; ce 
chercheur de bruit doit être bien furieux du silence 
qui l'environne. 

Pellico, condamné à mort, fut déposé à Saint* 
Michel avant d'être transporté à la forteresse du 
Spielberg. Le président du tribunal où comparut 
Pellico remplace le poète à Saint-Michel ; il est ense- 
veli dans le cloître; il ne sortira pas, lui, de cette 
prison. 

1. Sarpi (Pierre-Paul), dit Fra Paolo, né à Venise en 1552, 
mort en 1623. Il eQt''a chez les Servîtes et devint, en 1585, pix)- 
cureur général do son ordre. La République le nomma son théo- 
logien consultant, puis membre du Tribunal des Dix. Le plus 
célèbre de ses ouvrages, L'Histoire du Concile de Trente, publié 
à Londres en 1619, est moins l'œuvre d'un moine que celle d'uo 
protestant. Le cardinal Pallavicino a écrit, pour le réfuter, ua 
Hùtoirt du même concile. 



25g MÉMOIRES d'outre-tombe 

Non loin de la tombe du magistrat, est celle d'une 
femme étrangère mariée à l'âge de vingt-deux ans, 
au mois de janvier ; elle décéda au mois de février 
suivant. Elle ne voulut pas aller au delà de la lune de 
miel; l'épilaphe porte : Ci revedremo. Si c'était vrai I 

Arrière ce doute, arrière la pensée qu'aucune an- 
goisse ne déchire le néant I Athée, quand la mort 
vous enfoncera ses ongles au cœur, qui sait si dans 
le dernier moment de connaissance, avant la destruc- 
tion du moi, vous n'éprouverez pas une atrocité de 
douleur capable de remplir l'éternité, une immensité 
de souffrance dont l'être humain ne peut avoir l'idée 
dans les bornes circonscrites du temps ? Ah 1 oui, ci 
revedremo. 

J'étais trop près de l'île et de la ville de Murano 
pour ne pas visiter les manufactures d'où vinrent à 
Combourg les glaces de la chambre de ma mère. Je 
n'ai point vu ces manufactures maintenant fermées ; 
mais on a filé devant moi, comme le temps notre 
fragile vie, un mince cordon de verre: c'était de ce 
verre qu'était faite la perle pendante au nez de la 
petite Iroquoise du saut de Niagara : la main d'une 
Vénitienne avait arrondi l'ornement d'une sauvage. 

J'ai rencontré plus beau que Mila. Une femme por- 
tait un enfant emmaillotté ; la finesse du teint, le 
charme du regard de cette Muranaise, se sont idéa- 
lisés dans mon souvenir. Elle avait l'air triste et 
préoccupé. Si j'eusse été lord Byron, l'occasion était 
favorable pour essayer la séduction sur la misère; on 
va loin ici avec un peu d'argent. Puis j'aurais fait le 
désespéré et le solitaire au bord des flots, enivré de 
mon succès et de mon génie. L'amour me semble 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 257 

autre chose : j'ai perdu de vue René depuis maintes 
années; mais je ne sais s'il cherchait dans ses plai- 
sirs le secret de ses ennuis. 

Chaque jour après mes courses j'envoyais à la poste, 
et il ne s'y trouvait rien : le comte Griffî ne me ré- 
pondait point de Florence ; les papiers publics permis 
dans ce pays d'indépendance n'auraient pas osé dire 
qu'un voyageur était descendu au Lion Blanc. Y enise, 
où sont nées les gazettes, est réduit à lire l'affiche 
qui annonce sur le même placard l'opéra du jour et 
l'exposition du saint sacrement. Les Aides ne sortiront 
point de leurs tombeaux pour embrasser dans ma 
personne le défenseur de la liberté de la presse. Il 
me fallait donc attendre. Rentré à mon auberge, je 
dînai en m'amusant de la société des gondoliers sta- 
tionnés, comme je l'ai dit sous ma fenêtre, à l'en- 
trée du grand canal. 

La gaieté de ces fils de Nérée ne les abandonne 
jamais : vêtus du soleil, la mer les nourrit. Ils ne 
sont pas couchés et désœuvrés comme les lazzaroni 
à Naples : toujours en mouvement, ce sont des mate- 
lots qui manquent de vaisseaux et d'ouvrage, mais 
qui feraient encore le commerce du monde et gagne- 
raient la bataille de Lépante, si le temps de la liberté 
et de la gloire vénitiennes n'était passé. 

A six heures du matin ils arrivent à leurs gondoles, 
attachées, la proue à terre, à des poteaux. Alors ils 
commencent à gratter et laver leurs barchette aux 
Tragnetti, comme des dragons étrillent, brossent et 
épongent leurs chevaux au piquet. La chatouilleuse 
cavale marine s'agite, se tourmente aux mouvements 
de son cavalier aui puise de l'eau dans un vase de 

VI. . i~! 



îo8 MÉMOIRES d'outre-tombe 

bois, la répand sur les flancs et dans l'intérieur de la 
nacelle. Il renouvelle plusieurs fois l'aspersion, ayant 
soin d'écarter l'eau de la surface de la mer pour 
prendre dessous une eau plus pure. Puis il frotte les 
avirons, éclaircit les cuivres et les glaces du petit 
château noir ; il époussette les coussins, les tapis, et 
fourbit le fer taillant de la proue. Le tout ne se fait 
pas sans quelques mots d'humeur ou de tendresse, 
adressés, dans le joli dialecte vénitien, à la gondole 
quinteuse ou docile. 

La toilette de la gondole achevée, le gondolier passe 
à. la sienne. 11 se peigne, secoue sa veste et son bon- 
net bleu, rouge ou gris; se lave le visage, les pieds et 
les mains. Sa femme, sa fille ou sa maîtresse lui ap- 
porte dans une gamelle une miscellanée de légumes, de 
pain et de viande. Le déjeuner fait, chaque gondo- 
lier attend en chantant la fortune : il l'a devant lui, 
un pied en l'air, présentant son écharpe au vent et 
servant de girouette, au haut du monument de la 
Douane de mer. A-t-elle donné le signal? le gondo- 
lier favorisé, l'aviron levé, part debout à l'arrière de 
sa nacelle, de même qu'Achille voltigeait autrefois, 
ou qu'un écuyer de Franconi galope aujourd'hui sur 
la croupe d'un destrier. La gondole, en forme de 
patin, glisse sur l'eau comme sur la glace. Sia, stati! 
sta longo ! en voilà pour toute la journée. Puis vienne 
la nuit, et la calle verra mon gondolier chanter et 
boire avec la zitella le demi-sequin que je lui laisse 
en allant très certainement remettre Henri V sur la 
trône. 



MEMOIRES d'outre-tombe 259 

Venise, septembre 1833. 

Je cherchais, en me réveillant, pourquoi j'aimais 
tant Venise, quand tout à coup je me suis souvenv 
que j'étais en Bretagne : la voix du sang parlait e\ 
moi. N'y avait-il pas au temps de César, en Armorique, 
un pays des Vénètes, civitas Venetum, civitas Ve?ieti- 
ca? Strabon n'a-t-il pas dit qu'on disait quelesYénèies 
étaient descendants des Vénètes gaulois? 

On a soutenu contradictoirement que les pécheurs 
du Morbihan étaient une colonie des pescatori de Pa- 
lestrine : Venise serait la mère et non la fille de 
Vannes. On peut arranger cela en supposant (ce qui 
d'ailleurs est très probable) que Vannes et Venise sont 
accouchées mutuellement l'une de l'autre. Je regarde 
donc les Vénitiens comme des Bretons ; les gondoliers 
et moi nous sommes cousins et sortis de la corne de 
la Gaule, cornu Gallise. 

Tout réjoui de cette pensée, je suis allé déjeuner 
dans un café sur le quai des Esclavons. Le pain était 
tendre, le thé parfumé, la crème comme en Bretagne, 
le beurre comme à la Prévalais ; car le beurre, grâce 
au progrès des lumières, s'est amélioré partout ; j'en 
ai mangé d'excellent à Grenade. Le mouvement d'un 
port me ravit toujours : des maîtres de barque fai- 
saient un pique-nique; des marchands de fruits et de 
fleurs m'offraient des cédrats, des raisins et des bou- 
quets; des pêcheurs préparaient leurs tartanes; des 
élèves de la marine, descendant en chaloupe, allaient 
aux leçons de manœuvre à bord du vaisseau-amiral ; 
des gondoles conduisaient des passagers au bateau à 
vapeur de Trieste. C'est pourtant ce Trieste qui pensa 



260 MÉMOIRES d'outre-tombe 

me faire sabrer sur les marches des Tuileries par 
Bonaparte, comme il m'en menaça lorsque, en 1807, 
je m'avisai d'écrire dans le Mercure : 

a II nous était réservé de retrouver au fond de la 
« mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois 
« dont nous avions entendu prononcer l'oraison fu- 
« nèbre dans un grenier à Londres. Ah! du moins la 
« tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une 
« fov. 'nterrompre son silence; le bruit des pas d'un 
« Français aura fait tressaillir deux Françaises dans 
« leur cercueil. Les respects d'un pauvre gentilhomme, 
« à Versailles, n'eussent été rien pour des princesses ; 
« la prière d'un chrétien, en terre étrangère, aura 
« peut-être été agréable à des saintes. » 

11 y a, ce me semble, quelques années que je sers 
les Bourbons : ils ont éclairé ma fidélité, mais ils ne 
la lasseront pas. Je déjeune sur le quai des Escla- 
vons, en attendant l'exilée. 

Venise, septembre 1833. 

De ma petite table mes yeux errent sur toutes les 
rades: une brise du large rafraîchit l'air ; la marée 
monte; un trois mâts entre. Le Lido d'un côté, le pa- 
lais du doge de l'autre, les lagunes au milieu, voilà le 
tableau. C'est de ce port que sortirent tant de flottes 
glorieuses ; le vieux Dandolo en partit dans la pompe 
de la chevalerie des mers, dont Villehardouin, qui 
commença notre langue et nos mémoires, nous a laissé 
la description : 

« Et quand les nefs furent chargies d'armes, et de 
« viandes, et de chevaliers, et de serjanz. et li escus 
« furent portendus inviron de borz et des chaldeala 



MÉMOIRES d'outre-tombe 261 

« (haubans) des nefs, et les bannières dont il avoit 
« tant de belles. Ne oncques plus belles estoires 
« (flottes) ne partit de nul port. » 

Ma scène du matin à Venise me fait encore souvenir 
de l'histoire du capitaine Olivet et de Zulietta, si bien 
racontée : 

« La gondole aborde, dit Rousseau, et je vois sortir 
« une jeune personne éblouissante, fort coquettement 
« mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la 
« chambre ; et je la vis établie à côté de moi avant que 
« j'eusse aperçu qu'on y avait mis un couvert. Elle 
« était aussi charmante que vive, une brunette de 
« vingt ans au plus. Elle ne parlait qu'italien ; son 
« accent seul eût suffi à me tourner la tête. Tout en 
« mangeant, tout en causant, elle me regarde, me fixe 
« un moment, puis s'écriant : « Bonne Vierge! Ah! 
« mon cher Bremond, qu'il y a longtemps que je ne 
« t'ai vu! » se jette entre mes bras, colle sa bouche 
« contre la mienne, et me serre à m'étoufîer. Ses 
« grands yeux noirs à l'orientale lançaient dans mon 
« cœur des traits de feu ; et quoique la surprise fît 
« d'abord quelque diversion, la volupté me gagna très 

« rapidement 

« Elle nous dit que je ressemblais 

« à s'y tromper à M. de Bremond, directeur des 
« douanes de Toscane : qu'elle avait raffolé de ce 
« M. de Bremond; qu'elle en raffolait encore; qu'elle 
« l'avait quitté parce qu'elle était une sotte ; qu'elle 
« me prenait à sa place ; qu'elle voulait m' aimer parce 
« que cela lui convenait; qu'il fallait, par la même 
« raison, que je l'aimasse tant que cela lui convien- 
« drait; et que, quand elle me planterait là, je pren- 



262 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« drais patience comme avait fait son cher Bremond# 

« Ce qui fut dit fut fait 

« Le soir, nous la 

« ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux 
a pistolets sur sa toilette, a Ah 1 ah ! dis-je en en pre- 
c nant un, voici une boîte à mouches de nouvelle fa- 
« brique ; pourrait-on savoir quel en est l'usage ? » 

« 

« Elle nous dit avec une naïveté 

« fîère qui la rendait encore plus charmante : « Quand 
« j'ai des bontés pour des gens que je n'aime point, 
« je leur fais payer l'ennui qu'ils me donnent: rien 
« n'est plus juste : mais, en endurant leurs caresses, 
« je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne man- 
« querai pas le premier qui me manquera. » 

« En la quittant j'avais pris son heure pour le len- 
« demain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in 
« vestito di confidenza, dans un déshabillé plus que 
« galant, qu'on ne connaît que dans les pays méridio- 
« naux, et que je ne m'amuserai pas à décrire, quoi- 

« que je me le rappelle trop bien 

« . . . .Je n'avais point d'idée des voluptés qui 
« m'attendaient. J'ai parlé de madame de L....e, dans 
« les transports que son souvenir me rend quelquefois 
« encore; mais qu'elle était laide, et vieille, et froide, 
« auprès de ma Zuliettal Ne tâchez d'imaginer les 
« grâces et les charmes de cette fille enchanteresse, 
« vous resteriez trop loin de la vérité; les jeunes vier- 
« ges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du 
« sérail sont moins vives, les houris du paradis sont 
« moins piquantes. » 

Cette aventure finit par une bizarrerie de Rousseau 



MÉMOIRES d'outre-tombe 263 

et le mot de Zulietta : Lascia le donne e studia la ma- 
tematica. 

Lord Byron livrait aussi sa vie à des Vénus payées : 
il remplit le paJais Mocenigo de ces beautés véni- 
tiennes réfugiées, selon lui, sous les fazzioli. Quelque- 
fois, troublé de sa honte, il fuyait, et passait la nuit 
sur les eaux dans sa gondole. Il avait pour sultane fa- 
vorite Margherita Cogni, surnommée, de l'état de son 
mari, la Fornarina : « Brune, grande (c'est lord By- 
« ron qui parle), tète vénitienne, de très beaux yeux 
« noirs, et vingt-deux ans. Un jour d'automne, allant 

« au Lido . nous fûmes surpris par 

« une bourrasque 

« Au retour, après une lutte terrible, je trouvai Mar- 
« gherita en plein air sur les marches du palais Moce- 
« nigo, au bord du grand canal. Ses yeux noirs étin- 
« celaient à travers ses larmes ; ses longs cheveux de 
« jais détachés, trempés de pluie, couvraient ses sour- 
« cils et son sein. Exposée en plein à l'orage, le vent 
« qui s'engouffrait sous ses habits et sa chevelure les 
« roulait autour de sa taille élancée ; l'éclair tourbil- 
« lonnait sur sa tète, et les vagues mugissaient à ses 
« pieds; elle avait tout l'aspect d'une Médée descendue 
« de son char, ou d'une sibylle conjurant la tempête 
« qui rugissait à l'entour ; seule chose vivante à por- 
« tée de voix dans ce moment, excepté nous-mêmes. 
« Me voyant sain et sauf, elle ne m'attendait pas pour 
« me souhaiter la bienvenue ; mais vociférant de loin : 
« Ah! can délia Madonna! dunque sta il tempo per an- 
« dar al Lido! Ah! chien de la Vierge, est-ce là un 
« temps pour aller au Lido? » 
Dans ces deux récits de Rousseau et de Byron. oq 



264 MÉMOIRES d'outre-tombe 

sent la différence de la position sociale, de réducalion 
et du caractère des deux hommes. A travers le charme 
du style de l'auteur des Confessions, perce quelque 
chose de vulgaire, de cynique, de mauvais ton, de 
mauvais goût ; l'obscénité d'expression particulière à 
cette époque gâte encore le tableau. Zulietta est supé- 
rieure à son amant en élévation de sentiments et en 
élégance d'habitude; c'est presque une grande dame 
éprise du secrétaire infime d'un ambassadeur mes- 
quin. La même infériorité se retrouve quand Rousseau 
s'arrange pour élever à frais communs, avec son ami 
Carrio, une petite fille de onze ans dont ils devaient 
partager les faveurs ou plutôt les larmes. 

Lord Byron est d'une autre allure ; il laisse éclater 
les mœurs et la fatuité de l'aristocratie ; pair de la 
Grande-Bretagne, se jouant de la femme du peuple 
qu'il a séduite, il l'élève à lui par ses caresses et par 
la magie de son talent. Byron arriva riche et fameux 
à Venise, Rousseau y débarqua pauvre et inconnu ; 
tout le monde sait le palais qui divulgua les erreurs 
de l'héritier noble du célèbre commodore anglais* ; au- 
cun cicérone ne pourrait vous indiquer la demeure où 
cacha ses plaisirs le fils plébéien de l'obscur horloger 
de Genève. Rousseau ne parle pas même de Venise; 
il semble l'avoir habitée sans l'avoir vue : Byron l'a 
chantée admirablement 2. 

Vous avez vu dans ces Mémoires ce que j'ai dit des 

1. Le commodore John Byron (1723-1786) fut le précurseur 
de Cook. Il explora la Mer du Sud, à l'O. de la Terre de Ma- 
gellan, et découvrit, en 1765, plusieurs lies, entre autre celle 
des Mulgraves qui porte son nom. II a publié une relation de 
■es voyages. Lord Byron était son petit-fils. 

2. Le Pèlerinage de Chiîde-Earold, ch. iv. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 265 

rapports d'imagination et de destinée qui semblent 
avoir existé entre l'historien de René et le poète de 
Childe-Harold. Ici je signale encore une de ces ren- 
contres tant flatteuses à mon orgueil. La brune Forna- 
rina de Lord Byron n'a-t-elle pas un air de famille 
avec la blonde Vélléda des Martyrs, son aînée? 

« Caché parmi les rochers, j'attendis quelque temps 
« sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est 
« frappée des sons que le vent m'apporte du milieu 
« du lac. J'écoute et je distingue les accents d'une 
« voix humaine ; en même temps je découvre un es- 
« quif suspendu au sommet d'une vague ; il redescend, 
« disparaît entre deux flots, puis se montre encore 
« sur la cime d'une lame élevée; il approche du ri- 
« vage. Une femme le conduisait; elle chantait en lut- 
« tant contre la tempête, et semblait se jouer dans les 
« vents : on eût dit qu'ils étaient sous sa puissance, 
« tant elles paraissait les braver. Je la voyais jeter 
« tour à tour dans le lac des pièces de toile, des toi- 
« sons de brebis, des pains de cire et de petites meules 
c d'or et d'argent. 

« Bientôt elle touche à la rive , s'élance à terre , 
« attache sa nacelle au tronc d'un saule, et s'enfonce 
« dans le bois en s'appuyant sur la rame de peuplier 
« qu'elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi 
« sans me voir. Sa taille était haute; une tunique 
« noire, courte et sans manches, servait à peine de 
« voile à sa nudité. Elle portait une faucille d'or sus- 
« pendue à une ceinture d'airain, et elle était couron- 
« née d'une branche de chêne. La blancheur de ses 
« bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de 
t rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars. 



266 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par 
« leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. 
« Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles ter- 
« ribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait 
« comme l'écume des flots.» » 

Je rougirais de me montrer entre Byron et Jean- 
Jacques, sans savoir ce que je serai dans la postérité, 
si ces Mémoires devaient paraître de mon vivant; mais 
quand ils viendront en lumière, j'aurai passé et pour 
jamais, ainsi que mes illustres devanciers, sur le ri- 
vage étranger; mon ombre sera livrée au souffle de 
l'opinion, vain et léger comme le peu qui restera de 
mes cendres. 

Rousseau et Byron ont eu à Venise un trait de res- 
semblance : ni l'un ni l'autre n'ont senti les arts. 
Rousseau, doué merveilleusement pour la musique, 
n'a pas l'air de savoir qu'il existe auprès de Zulietta 
des tableaux, des statues, des monuments ; et pour- 
tant avec quel charme ces chefs-d'œuvre se marient à 
l'amour dont ils divinisent l'objet et augmentent la 
flamme! Quant à lord Byron, il abhorre V infernal éclat 
des couleurs de Rubens; il crache sur tous les sujets 
des saints dont les églises regorgent ; il n'a jamais 
rencontré tableau ou statue approchant d'une lieue de 
sa pensée. Il préfère à ces arts imposteurs la beauté 
de quelques montagnes, de quelques mers, de quel- 
ques chevaux, d'un certain lion de Morée, et d'un tigre 
qu'il vit souper dans Exeter- Change, N'y aurait-il 
pas un peu de parti pris dans tout cela? 

Que d'affectation et de forfanterie! « 

1. Les Martyrs, livre ix. 

2. Le Tartuffe, acte m, scène ii. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 267 

Venise, septembre 1833. 

Mais quelle est donc cette ville où les plus hautes 
Intelligences se sont donné rendez-vous ? Les unes 
l'ont elles-mêmes visitée, les autres y ont envoyé leurs 
Muses. Quelque chose aurait manqué à l'immortalité 
de ces talents, s'ils n'eussent suspendu des tableaux 
à ce temple de la volupté et de la gloire. Sans rappe- 
ler encore les grands poètes de l'Italie, les génies de 
l'Europe entière y placèrent leurs créations : là respire 
cette Desdemona de Shakespeare, bien différente de la 
Zulietta de Rousseau et de la Margherita de Byron, 
cette pudique Vénitienne qui déclare sa tendresse à 
Othello : « Si vous avez un ami qui m'aime, appre- 
nez-lui à raconter votre histoire, cela me pénétrera 
d'amour pour lui. » Là paraît cette Belvidera d'Otway* 
qui dit à Jaffier : 

Oh smile, aswhen our loves were in Iheir spring. 

I lead me to some désert wide and wild, 
Barren as our misfortunes, where my soûl 
May hâve its vent, where I may tell aloud 
To the high heavens, and ev'ry list'ning planets, 
With what a boundless stock my bosom's fraught ; 
Where I may throw my eager arms about thee, 
Give loose to love, with kisses kindling joy, 
And lest ofF ail the flre that's in my heart. 

1. Thomas Ottoay (1651-1685), poète dramatiqae anglais. La 
plus célèbre de ses tragédies est Venise sauvée (Venice preser- 
Ted, 1682), d'après la Conjurattonde Venise, de l'abbé de Saint- 
Réal, qui avait paru en 1674. La pièce d'Otway a été imitée par 
Lafosse dans son Manlius. Belvidera et Jaffier sont les princi- 
paux personnages de Venise sauvée. 



268 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

« Oh ! souris-moi comme quand nos amours étaient 

■ dans leur printemps 

« Conduis-moi à quelque dé- 

« sert vaste, sauvage, stérile comme nos malheurs, 
« où mon âme puisse respirer, où je puisse à grands 
« cris dire aux cieux élevés et aux astres écoutants 
« de quelles richesses sans bornes mon sein est 
^ chargé; oùje puisse jeter mes bras impatients autour 
« de toi, donner passage à l'amour par des baisers 
« qui rallument la joie, et laisser aller tout le feu qui 
« est dans mon cœur. » 

Gœthe, de notre temps, a célébré Venise, et le gen- 
til Marot, qui le premier fit entendre sa voix au réveil 
des Muses françaises, se réfugia aux foyers du Titien. 
Montesquieu écrivait : « On peut avoir vu toutes les 
villes du monde et être surpris en arrivant à 
Venise. » 

Lorsque, dans un tableau trop nu, l'auteur des 
Lettres persanes représente une musulmane abandon- 
née dans le paradis à deux hommes divins, ne semble- 
t-il pas avoir peint la courtisane des Confessions de 
Rousseau et celle des Mémoires de Byron ? N'étais-je 
pas, entre mes deux Floridiennes, comme Anaïs entre 
ses deux anges ? Mais les filles joeintes et moi, nous 
n'étions pas immortels. 

Madame de Staël livre Venise à l'inspiration de 
Corinne : celle-ci écoute le bruit du canon qui annonce 
l'obscur sacrifice d'une jeune fille Avis solen- 
nel « qu'une femme résignée donne aux femmes qui 

luttent encore contre le destin. » Corinne 

monte au sommet de la tour de Saint-Marc, contem- 
ple la ville et les flots, tourne les yeux vers les nuages 



MÉMOIRES d'outre-tombe 269 

« côté de la Grèce : « La nuit elle ne voit que le reflet 
« des lanternes qui éclairent les gondoles : on dirait 
« des ombres qui glissent sur l'eau, guidées par une 
« petite étoile. » Oswald part; Corinne s'élance pour 
le rappeler. « Une pluie terrible commençait alors ; le 
« vent le plus violent se faisait entendre ; » Corinne 
descend sur le bord du canal. « La nuit était si obs- 
« cure qu'il n'y avait pas une seule barque ; Corinne 
« appelait au hasard des bateliers qui prenaient ses 
« cris pour des cris de détresse de malheureux qui 
« se noyaient pendant la tempête, et néanmoins per- 
« sonne n'osait approcher, tant les ondes agitées du 
« grand canal étaient redoutable. * » 

Voilà encore la Margherita de lord Byron. 

J'éprouve un plaisir indicible à revoir les chefs- 
d'œuvre de ces grands maîtres dans le lieu même 
pour lequel ils ont été faits. Je respire à l'aise au 
milieu de la troupe immortelle^ comme un humble 
voyageur admis aux foyers hospitaliers d'une riche 
et belle famille. 

t. Corinne^ livre xt, cûap. vu, vui at ix. 



LIVRE VIP 



Arrivée de Madame de Bauffremont à Venise. — Le Catajo — 
Le duc de Modène. — Tombeau de Pétrarque à Arqua. — 
Terre des poètes. — Le Tasse. — Arrivée de Madame la 
duchesse de Berry. — Mademoiselle Lebeschu. — Le comte 
Lucchesi Palli. — Discussion. — Dîner. — Bugeaud le geô- 
lier. — Madame de Saint-Priest, M. de Saint-Priest. — Ma- 
dame de Podenas. — Notre troupe. — Mon refus d'aller à 
Prague. — Je cède sur un mot. — Padoue. — Tombeaux. — 
Manuscrit de Zanze. — Nouvelle inattendue. — Le gouverneur 
du royaume Lombardo-Vénitien. — Lettre de Madame à 
Charles X et à Henri V. — M. de Montbel. — Mon billet au 
gouverneur. — Je pars pour Prague. 



De Venise à Ferrare, du 16 au 17 septembre 1833. 

L'intervalle était immense entre ces rêveries et les 
vérités dans lesquelles je rentrais ea me présentant à 
l'hôtel de la princesse de Bauffremont ; « il me fallait 

1. Ce livre a été écrit à Ferrare du 16 au 18 septembre 1833, 
et à Padoue le 20 septembre. 

2. La princesse Théodore de Bauffremont. Elle était la sœur 
du dernier duc de Montmorency, Anne-Louis-Raoul- Victor de 
Montmorency, qui mourut sans enfants le 18 août 1862. La 
princesse de Bauffremont était l'aînée des deux sœurs du duc ; 
la plus jeune était la duchesse de Valençay. Toutes deux décé- 
dèrent avant leur frère, la première en 1860, la seconde en 1858. 
Après la mort de M. le duc Raoul, avec qui s'éteignait le titre 
qu'il avait porté, il y eut une prétention élevée sur ce titre par 
le fils de sa sœur aînée, le prince Gontran de Bauffremont. Le 
duché de Montmorency étant "m duché femelle, U réclamai'* 



272 MÉMOiKES d'outre-tombe 

sauter de 1806, dont le souvenir venait de m'occuper, à 
1833, là où je me trouvais en réalité : Marco Polo tomba 
de la Chine à Venise, précisément après une absence 
de vingt-sept ans. 

Madame de Bauflfremont porte à merveille sur son 
visage et dans ses manières le nom de Montmorency : 
elle aurait pu très bien, comme celte Charlotte, mère 
du grand Condé et de la duchesse de Longueville, 
être aimée de Henri IV. La princesse m'apprit que 
madame la duchesse de Berry m'avait écrit de Pise 
une lettre que je n'avais pas reçue : Son Altesse Royale 
arrivait à Ferrare oii elle m'espérait. 

Il m'en coûtait d'abandonner ma retraite ; une hui- 
taine était encore nécessaire à ma revue ; je regret- 
tais surtout de ne pouvoir mettre à fin l'aventure de 
Zanze ; » mais mon temps appartenait à la mère 
de Henri V, et toujours, quand je suis une route, vient 
un heurt qui me jette dans un autre chemin. 

Je partis laissant mes bagages à l'hôtel de l'Europe, 
comptant revenir avec Madame. 

Je retrouvai ma calèche à Fusina : on la tira d'une 
vieille remise, comme un joyau du garde-meuble de la 
couronne. Je quittai la rive qui prend peuL-élre son nom 
de la fourche à trois dents du roi de la mer: Fuscina. 

non comme une faveur, mais comme un droit, le titre de duc 
de Montmorency. L'un des enianis ae la duchesse de Valençay, 
le comte Adalbert de Talleyrand-Périgord, sollicita, de son côte, 
comme faveur, l'honneur de relever le titre éteint par la mort 
de son oncle ; ce titre lui fut concédé par un décret impérial, 
du 14 mai 1864. — Voir, au tome iv des Plaidoyers de Berryer, 
V Affaire de la famille de Montmorency contre M. Adalbert de 
Talleyrand-Périgord. 

1. Voyez, page 243 de ce volume, ce qui est dit de Zanze^ 
et plus bas son manuscrit. 



MEMOIRES D'OUTRE-TOMBB 273 

Rendu à Padoue, je dis au postillon : « Route de 
Ferrare. » Elle est charmante, cette route, jusqu'à 
Monselice : collines d'une élégance extrême, vergers 
de figuiers, de mûriers et de saules festonnés de 
vignes, prairies gaies, châteaux ruineux. Je passai 
devant le Catajo, tout orné de soldats : l'abbé Lenglet', 
fort érudit d'ailleurs, a pris ce manoir pour la Chine. 
Le Catajo n'appartient pas à Angélique, mais au duc 
de Modène. ' Je me suis trouvé nez à nez avec Son 
Altesse. Elle daignait se promener à pied sur le grand 
chemin. Ce duc est un rejeton de la race des princes 
inventés par Machiavel ; il a la fierté de ne pas recon- 
naître Louis-Philippe. 

Le village d'Arqua montre le tombeau de Pétrar- 
que, chanté avec son site par lord Byron : ' 

1. L'abbé Nicolas Lenglet-Dufresnoy (1674-1755). Ses livres 
renferment des trésors d'érudition, mais il avait peu de goût et 
de critique. Ses principaux ouvrages sont une Histoire de la 
philosophie hermétique, un Traité sur les apparitions, VHis- 
toire de Jeanne d'Arc, V Histoire justifiée contre les romans, et 
De l'usage des romans, avec une bibliothèque des romans. 
Avant de se livrer tout entier à l'érudition, il avait été mêlé à 
la politique. En 1718, le Régent avait mis à profit son habileté 
pour découvrir les complices de la conspiration de Cellamare. 

2. François-Joseph-Jean de Lorraine, archiduc d'Autriche 
(1779-1847). Fils de l'archiduc Ferdinand d'Autriche-Modène et 
de la princesse Marie-Béatrix d'Esté, il était, par son père, petit- 
fils de l'Impératrice Marie-Thérèse et neveu de la Reine Marie- 
Antoinette. En 1815, le Congrès de Vienne l'avait réintégré dans 
le duché de Modène, dont son aïeul Hercule III avait été dépos- 
sédé par les Français en 1797. Il avait pris alors le titre de 
François IV. En 1829, il avait accru ses domnines du duché de 
Massa. Tant qu'il vécut, il se refusa à reconnaître le roi Louis- 
Philippe. Sa fille, la princesse Maufie-Thérèse de Modène, épousa 
le comte de Chambord le 14 novembre 1846. 

3. Le Pèlerinage de Childe-Harold, chant it, stances jtx- 

XXIII. 

VI. 18 



274 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Che fai, che pensi ? che pur dietro guardi 
Nel tempo, che tornar non pote omai, 
Anima sconsolata ? 

« Que fais-tu, que penses-tu? pourquoi regarder, 
« en arrière dans un temps qui ne peut jamais reve- 
« nir, âme inconsolée ? » 

Tout ce pays, dans un diamètre de quarante lieues 
est le sol indigène des écrivains et des poètes : Tite- 
Live, Virgile, Catulle, Arioste, Guarini, les Strozzi, 
les trois Bentivoglio, Bembo, Bartoli, Bojardo, Pinde- 
monte, Varano, Monti, une foule d'autres hommes célè- 
bres, ont été enfantés par cette terre des Muses. Le 
Tasse même était Bergamasque d'origine. Je n'ai vu 
des derniers poètes italiens qu'un des deux Pinde- 
monte'. Je n'ai connu ni Cesarotti^, ni Monti^; j'aurais 
été heureux de rencontrer Pellico et Manzoni, rayons 
d'adieux de la gloire italienne. Les monts Euganéens, 
que je traversais, se doraient de l'or du couchant 
avec une agréable variété de formes et une grande 

1. Hippolvte et Jean Pindemonte, nés tous les deux à Vérone. 
Hippolyte, le plus célèbre des deux frères (1753-1828), est auteur 
de plusieurs tragédies, de Poésies champêtres et d'une remar- 
quable traduction de l'Odyssée en vers blancs. — Jean Pinde- 
monte (1751-1812), député au Corps législatif italien, a aussi 
écrit des tragédies publiées sous le titre de Componimenti tea- 
trali (Venise, 1804, 4 vol. in-8<»). 

2. Melchiorre Cesarotti (1730-1808) a publié, outre des traduc- 
tions de Juvénal, de Démosthène, de trois tragédies de Voltaire 
et des poèmes d'Ossian (son meilleur ouvrage), deux traductions 
de l'Iliade, l'une en vers et l'autre en prose. 

3. Vinconzo Monti (1754-1828) a chanté tour à tour la Papauté, 
la Révolution, Napoléon et la domination autrichienne. Il avait 
du reste un rare talent. Sa traduction en vers de ïlliade est 
d'une grande beauté et son poème satirique contre la R/volutioa 
française, la Bassvilliana (1793), est un chef-d'œuvre. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 275 

pureté de lignes: un de ces monts ressemblait à la 
principale pyramide de Saccarah, lorsqu'elle s im- 
prime au soleil tombant sur l'horizon de la Libye. 

Je continuai mon voyage la nuit par Rovigo ; une 
nappe de brouillard couvrait la terre. Je ne vis le Pô 
qu'au passage de Lagoscuro. La voiture s'arrêta; le 
postillon appela le bac avec sa trompe. Le silence 
était complet; seulement, de l'autre côté du fleuve, le 
hurlement d'un chien et les cascades lointaines d'un 
triple écho répondaient à son cor ; avant-scène de l'em- 
pire élyséen du Tasse dans lequel nous allions entrer. 

Un froissement sur l'eau, à travers le brouillard et 
l'ombre, annonça le bac; il glissait le long de la cor- 
delle soutenue sur des bateaux à l'ancre. Entre les 
quatre et cinq heures du matin, j'arrivai le 16 à Fer- 
rare ; je descendis à Vhôtel des Trois Couronnes ; 
Madame y était attendue. 

Mercredi 17. 

Son Altesse Royale n'étant point arrivée, je visitai 
l'église de Saint-Paul : je n'y ai vu que des tombes; 
du reste, pas une âme, hormis celles de quelques 
morts et la mienne qui ne vit guère. Au fond du 
chœur pendait un tableau du Guerchin. 

La cathédrale est trompeuse : vous apercevez un 
front et des ûancs oii s'incrustent des bas-reliefs à 
sujets sacrés et profanes. Sur cet extérieur régnent 
encore d'autres ornements placés d'ordinaire à l'inté- 
rieur des édifices gothiques, comme rudentures, 
modillons arabes, soffites à nimbe, galeries à colon- 
nettes, à ogives, à trèfles, ménagées dans l'épaisseur 
des murs. Vous entrez, et vous restez ébahi à la vu© 



276 MÉMOIRES d'outre-tombe 

d'une église neuve à voûtes sphériques, à piliers mas- 
sifs. Quelque chose de ces disparates existe en France 
au physique et au moral : dans nos vieux châteaux on 
pratique des cabinets modernes, force nids à rats, 
alcôves et garde-robes. Pénétrez dans l'âme d'un bon 
nombre de ces hommes armoriés de noms historiques, 
qu'y trouvez-vous? des inclinations d'antichambre. 

Je fus tout penaud à l'aspect de cette cathédrale : 
elle semblait avoir été retournée comme une robe 
mise à l'envers; bourgeoise du temps de Louis XV, 
masquée en châtelaine du xii' siècle. 

Ferrare, jadis tant agitée de ses femmes, de ses 
plaisirs et de ses poètes, est presque déshabitée : 
là où les rues sont larges, elles sont désertes, et 
les moutons y pourraient paître. Les maisons déla- 
brées ne se ravivent pas, ainsi qu'à Venise, par 
l'architecture, les vaisseaux, la mer et la gaieté na- 
tive du lieu. A la porte de la Romagne si malheu- 
reuse, Ferrare, sous le joug d'une garnison d'Autri- 
chiens, a du visage d'un persécuté : elle semble por- 
ter le deuil éternel du Tasse ; prèle à tomber, elle se 
courbe comme une vieille. Pour seul monument du 
jour sort à moitié de terre un tribunal criminel, avec 
des prisons non achevées. Qui mettra-t-on dans ces 
cachots récents? la jeune Italie. Ces geôles neuves, 
surmontées de grues et bordées d'échafaudages, 
comme les palais de la ville de Didon, touchent à l'an- 
cien cachot du chantre de la Jérusalem. 

Ferrare, 18 septembre 1833. 

S'il est une vie qui doive faire désespérer du bon- 
heur pour les hommes de talent, c'est celle du Tasse 



MÉMOIRES d'outre-tombe 277 

Le beau ciel que ses yeux regardaient en s'ouvrant 
au jour fut un ciel trompeur. 

« Mes adversités, dit-il, commencèrent avec ma vie. 
« La cruelle fortune m'arracha des bras de ma mère. 
« Je me souviens de ses baisers mouillés de larmes, 
« de ses prières que les vents ont emportées. Je ne 
« devais plus presser mon visage contre son visage. 
« D'un pas mal assuré comme Ascagne ou la jeune 
« Camille, je suivis mon père errant et proscrit. C'est 
« dans la pauvreté et l'exil que j'ai grandi. » 

Torquato Tasso perdit à Ostille Bernardo Tasso. * 
Torquato a tué Bernardo comme poète ; il l'a fait vivre 
comme père. 

Sorti de l'obscurité par la publication du Rinaldo, 
Tasse fut appelé à Ferrare. Il y débuta au milieu des 
fêtes du mariage d'Alphonse II avec l'archiduchesse 
Barbe. Il y rencontra Léonore, sœur d'Alphonse : 
l'amour et le malheur achevèrent de donner à son 
génie toute sa beauté. « Je vis, raconte le poète pei- 
« gnant dans VAminte la première cour de Ferrare, 
« je vis des déesses et des nymphes charmantes, sans 
« voile, sans nuage : je me sentis inspiré d'une nou- 
« velle vertu, d'une divinité nouvelle, et je chantai la 
« guerre et les héros... !» 

La Tasse lisait les stances de la Gerusalemme, k 
mesure qu'il les composait, aux deux sœurs d'Al- 
phonse, Lucrèce et Léonore. On l'envoya auprès du 

1. Bernardo Tasso (1493-1569), père de l'auteur de la Jérttsa- 
lern délivrée, s'était acquis un assez grand renom littéraire «a 
composant un Amadis de Gaule (Amadigi di Francia), poème 
•n 100 chants et 57,000 vers. Il est encore auteur d'un poème de 
Floridant, à'Eqlogues, d'Oder et d'Elégies, qui témoig'naDt d'an 
esprit aimable et d'un talent facile. 



278 MÉMOIRES d'outre-tombe 

cardinal Hippolyte d'Esté, fixé à la cour de France : 
il mit en gage ses vêtements et ses meubles pour 
faire ce voyage, tandis que le cardinal qu'il honorait 
de sa présence faisait à Charles IX le fastueux cadeau 
de cent chevaux barbes avec leurs écuyers arabes 
superbement vêtus. Laissé d'abord dans les écuries, 
le Tasse fut ensuite présenté au roi poète, ami de 
Ronsard. Dans une lettre qui nous est restée, il juge 
les Français avec dureté. Il composa quelques vers de 
sa Gerusalemme dans une abbaye d'hommes en 
France dont le cardinal Hippolyte était pourvu ; c'é- 
tait Châlis, près d'Ermenonville, oti devait rêver et 
mourir J.-J. Rousseau : Dante aussi avait passé obs- 
curément dans Paris. 

Le Tasse retourna en Italie en 1571 et ne fut point 
témoin de la Saint-Barthélémy. Il se rendit directe- 
ment à Rome et de là revint à Ferrare. L'Aminte fut 
jouée avec un grand succès. Tout en devenant le rival 
d'Arioste, l'auteur de Renaud admirait à un tel point 
l'auteur de Roland, qu'il refusait les hommages du 
neveu de ce poète : « Ce laurier que vous m'offrez, lui 
« écrivait-il, le jugement des savants, celui des gens 
« du monde, et le mien même, l'ont déposé sur la tête 
« de l'homme à qui le sang vous lie. Prosterné 
« devant son image, je lui donne les titres les plus 
« honorables que puissent me dicter l'affection et le 
« respect. Je le proclamerai hautement mon père, 
« mon seigneur et mon maître. » 

Cette modestie, si inconnue de notre temps, ne 
désarma point la jalousie. Torquato avait vu les fêtes 
données par Venise à Henri III revenant de Pologne, 
lorsqu'on imprima furtivement uo manuscrit de la 



MÉMOIRES d'outre-tombe 279 

Jérusalem : les minutieuses critiques des amis dont 
le Tasse consultait le goût le vinrent alarmer. Peut- 
être s'y montra-t-il trop sensible ; mais peut-être 
avait-il bâti sur l'espérance de sa gloire le succès de 
ses amours. Il se crut environné de pièges et de tra- 
hisons; il fut obligé de défendre sa vie. Le séjour de 
Belriguardo, où Goethe évoque son ombre*, ne le put 
calmer : « De même que le rossignol (dit le grand 
« poète allemand faisant parler le grand poète ita- 
« lien), il exhalait de son sein malade d'amour l'har- 
« monie de ses plaintes ; ses chants délicieux, sa 
« mélancolie sacrée, captivaient l'oreille et le cœur... 

« . . . . Qui a plus de droits à traverser 
« mystérieusement les siècles que le secret d'un 
« noble amour, confié au secret d'un chant sublime?.. 

« . . . . Qu'il est charmant (dit toujours Goethe 
« interprète des sentiments de Léonore), qu'il est 
« charmant de se contempler dans le beau génie de 
« cet homme, de l'avoir à ses côtés dans l'éclat de 
« cette vie, d'avancer avec lui d'un pas facile vers 
« l'avenir! Dès lors le temps ne pourra rien sur toi, 
« Léonore ; vivante dans les chants du poète, tu 
« seras encore jeune, encore heureuse, quand les 
« années t'auront emportée dans leur cours. » 

Le chantre d'Herminie conjure Léonore (toujours 
dans les vers du poète de la Germanie) de le reléguer 
dans une de ses villa les plus solitaires : « Souffrez, 

1 . Le drame de Torquato Tasso, par Goethe, est une des plus 
belles œuvres du grand poète allemand. Si l'action est un peu 
languissante, ce défaut est largement racheté par la beauté du 
style, l'intérêt du dialogue et la profondeur du sentiment. Ce 
drame, comme Ylphigénie en Tauride, du même poète, est écrit 
en vers iambiques. 



280 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

« lui dit-il, que je sois votre esclave. Comme je soi- 
« gnerai vos arbres! avec quelle précaution, en 
« automne, je couvrirai votre citronnier de plantes 
« légères ! Sous le verre des couches j'élèverai de 
« belles fleurs. » 

Le récit des amours du Tasse était perdu, Goethe 
Ta retrouvé. 

Les chagrins des Muses et les scrupules de la reli- 
gion commencèrent à altérer la raison du Tasse. On 
lui fît subir une détention passagère. Il s'échappa 
presque nu : égaré dans les montagne», il emprunta 
les haillons d'un berger, et, déguisé en pâtre, il arriva 
chez sa sœur Gornélie. Les caresses de cette sœur et 
l'attrait du pays natal apaisèrent un moment ses 
souffrances : « Je voulais, disait-il, me retirer à Sor- 
« rente comme dans un port paisible, quasi in porto 
« di quiète. » Mais il ne put rester ou il était né ! Un 
charme l'attirait à Ferrare: l'amour est la patrie. 

Reçu froidement du duc Alphonse, il se retira de 
nouveau ; il erra dans les petites cours de Mantoue, 
d'Urbino, de Turin, chantant pour payer l'hospitalité. 
Il disait au Metauro, ruisseau natal de Raphaël : « Fai- 
« ble, mais glorieux enfant de l'Apennin, voyageur 
« vagabond, je viens chercher sur tes bords la sûreté 
« et mon repos. » Armide avait passé au berceau de 
Raphaël ; elle devait présider aux enchantements 
de la Farnésine. 

Surpris par un orage aux environs de Verceil, le 
Tasse célébra la nuit qu'il avait passée chez un gen- 
tilhomme, dans le beau dialogue du Père de famille. 
k Turin, on lui refusa l'entrée des portes, tant il était 
dans un état misérable. Instruit qu'Alphonse allait 







LE TASSE 



Garnier frèrcG Editeurs 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE tHi 

contracter un nouveau mariage, il reprend le chemin 
de Ferrare. Un esprit divin s'attachait aux pas de ce 
dieu caché sous l'habit des pasteurs d'Admète ; il 
croyait voir cet esprit et l'entendre : un jour, étant 
assis près du feu et apercevant la lumière du soleil 
sur une fenêtre: « Ecco l'amico spirito che cortese- 
« mente è venuto a favellarmi. Voilà l'esprit ami qui 
« est venu courtoisement me parler. » Et Torquato 
causait avec un rayon de soleil. Il rentra dans la ville 
fatale comme l'oiseau fasciné se jette dans la gueule 
du serpent ; méconnu et repoussé des courtisans, 
outragé par les domestiques, 11 se répandit en 
plaintes, et Alphonse le fit enfermer dans une maison 
de fous à l'hôpital Sainte-Anne. 

Alors le poète écrivait à un de ses amis : « Sous le 
« poids de mes infortunes, j'ai renoncé à toute pensée 
« de gloire ; je m'estimerais heureux si je pouvais 
c seulement éteindre la soif qui me dévore... L'idée 
« d'une captivité sans terme et l'indignation des mau- 
« vais traitements que je subis augmentent mon dé- 
« sespoir. La saleté de ma barbe, celle de mes che- 
« veux et de mes vêtements, me rendent un objet de 
« dégoût pour moi-même. » 

Le prisonnier implorait toute la terre et jusqu'à 
son impitoyable persécuteur ; il lirait de sa lyre des 
accents qui auraient dû faire tomber les murs dont 
on entourait ses misères. 

Piango il morir ; non piango il morir solo, 
Ma il modo. . 



Mi saria di conforto, aver la tomba, 
Gh' altra mole innalzar credea co' carmi. 



282 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 

« Je pleure le mourir ; je ne pleure pas seulement 
« le mourir, mais la manière dont je meurs... Ce 
« sera un secours d'avoir la tombe à celui qui croyait 
« élever d'autres monuments par ses vers. » 

Lord Byron a composé un poème des Lamentations 
du Tasse ; mais il ne se peut quitter, et se substitue 
partout aux personnages qu'il met en scène; comme 
son génie manque de tendresse, ses lamentations ne 
sont que des imprécations. 

Le Tasse adressa au Conseil des anciens de Ber- 
game cette supplique : 

« Torquato Tasso, Bergamasque non-seulement 
« d'origine, mais d'affection, ayant d'abord perdu 
« l'héritage de son père, la dotde sa mère... et (après 
« le servage de beaucoup d'années et les fatigues d'un 
« temps bien long) n'ayant encore jamais perdu au 
« milieu de tant de misères la foi qu'il a dans cette 
« cité (Bergame), ose lui demander assistance. Qu'elle 
« conjure le duc de Ferrare, jadis mon protecteur et 
« mon bienfaiteur, de me rendre à ma patrie, à mes 
« parents et à moi-même. L'infortuné Tasso supplie 
« donc vos seigneuries (les magistrats de Bergame) 
« d'envoyer monseigneur Licino ou quelque autre 
« pour traiter de ma délivrance. La mémoire de leur 
« bienfait ne finira qu'après ma vie. Di VV. SS. 
« affezionatissimo servidore, Torquato Tasso^ prigione 
« e infermo nel ospedal di SanVAnna in Ferrara. » 

On refusait au Tasse de l'encre, des plumes, du 
papier. Il avait chanté le magnanime Alphonse, et le 
magnanime Alphonse plongeait au fond d'une loge 
d'aliéné celui qui répandit sur sa tête ingrate un 
éclat impérissable. Dans un sonnet plein de grâce, le 



MÉMOIRES d'outre-tombb ' 283 

prisonnier supplie une chatte de lui prêter la luisance 
de ses yeux pour remplacer la lumière dont on Ta 
privé : inoffensive raillerie qui prouve la mansuétude 
du poète et l'excès de sa détresse . « Comme sur l'o- 
« céan qu'infeste et obscurcit la tempête. .... 

«s 

« le pilote fatigué lève la tête, durant la nuit, vers 
« les étoiles dont le pôle respendit, ainsi fais-je, ô 
« belle chatte, dans ma mauvaise fortune. Tes yeux 
« me semblent deux étoiles qui brillent devant moi... 
« chatte, lampe de mes veilles, (^ chatte bien-aimée! 
M si Dieu vous garde de la bastonnade, si le ciel vous 
« nourrit de chair et de lait, donnez-moi de la lumière 
« pour écrire ces vers : 

Fatemi luce a scriver queste carmi. » 

La nuit, le Tasse se figurait entendre des bruits 
étranges, des tintements de cloches funèbres ; des 
spectres le tourmentaient. « Je n'en puis plus, s'é- 
« criait-il, je succombe! » Attaqué d'une grave 
maladie, il crut voir la Vierge le sauvant par miracle. 

Egro io languiva, e d'alto, sonno awinto, 



Giacea con guancia di pallor dipinta, 
Quando di luce incoronata ..... 
Maria, pronta scendesti al mio dolore. 

a Malade, je languissais vaincu du sommeil;... je 
gisais, la pâleur répandue sur mes joues, quand, 
de lumière couronnée,... Marie, tu descendis rapi- 
dement à ma douleur. » 
Montaigne visita le Tasse réduit à cet excès d'ad- 



284 MÉMOIRES d'outre-tombe 

versité, et ne lui témoigna aucune compassion. A la 
même époque, Camoëns terminait sa vie dans un 
hospice à Lisbonne ; qui le consolait mourant sur un 
grabat? les vers du prisonnier de Ferrare. L'auteur 
captif de la Jérusalem, admirant l'auteur mendiant 
des Lusiades, disait à Vasco de Gama : « Réjouis-toi 
« d'être chanté par le poète qui tant déploya son vol 
« glorieux, que tes vaisseaux rapides n'allèrent pas 
« aussi loin. » 

Tant' oltre stende il glorioso volo 

Che i tuoi spalraati legni andar men lungo. 

Ainsi retentissait la voix de l'Éridan au bord du 
Tage ; ainsi, à travers les mers, se félicitaient d'un 
hôpital à l'autre, à la honte de l'espèce humaine, 
deux illustres patients de même génie et de même 
destinée. 

Que de rois, de grands et de sots, aujourd'hui noyés 
dans l'oubli, se croyant, vers la fin du xvi" siècle, des 
personnages dignes de mémoire, ignoraient jusqu'aux 
noms du Tasse et de Camoëns 1 En 1754, on lut pour 
la première fois « le nom de Washington dans le récit 
« d'un obscur combat donné dans les forêts entre une 
« troupe de Français, d'Anglais et de sauvages : quel 
« est le commis à Versailles, ou le pourvoyeur du 
« Parc-aux- Cerfs, quel est surtout l'homme de cour 
« ou d'académie qui aurait voulu changer son nom à 
« cette époque contre le nom de ce planteur araéri- 
« cain * ? » 

1. Mes Études historiques. Cr. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE ^83 

Ferrare, 18 septembre 1833. 

L'envie s'était empressée de répandre son poison 
sur des plaies ouvertes. L'Académie delaCruscaavait 
déclaré: « que la Jérusalem délivrée était une lourde 
« et froide compilation, d'un style obscur et inégal, 
« pleine de vers ridicules, de mots barbares, ne ra- 
« chetant par aucune beauté ses innombrables dé- 
« fauts. » Le fanatisme pour Arioste avait dicté cet 
arrêt. Mais le cri de l'admiration populaire étouffa les 
blasphèmes académiques : il ne fut plus possible au 
duc Alphonse de prolonger la captivité d'un homme 
qui n'était coupable que de l'avoir chanté. Le pape 
réclama la délivrance de l'honneur de l'Italie. 

Sorti de prison, le Tasse n'en fut pas plus heureux. 
Léonore était morte. Il se traîna de ville en ville avec 
ses chagrins. A Lorette, près de mourir de faim, il 
fut au moment, dit un de ses biographes, « de tendre 
« la main qui avait bâti le palais d'Armide ». A Naples, 
il éprouva quelques doux sentiments de patrie. 
« Voilà, disait-il les lieux d'où je suis parti enfant... 
« Après tant d'années, je reviens blanchi, malade à 
« ma rive native. » 

, . . E donde 
Partii fanciuUo, or dopo tanti lustri 

Torno 

Canuto ed egro aile native sponde. 

Il préféra à des demeures somptueuses une cellule 
au couvent de Montoliveto. Dans un voyage qu'il fit 
à Rome, la fièvre l'ayant saisi, un hôpital fut encore 
son refuge. 

De Rome et de Florence revenu à Naples, s'en pre- 



286 MÉMOIRES d'outre-tombe 

nant de ses maux à son poème immortel, il le refit et 
le gâta. Il commença ses chants délie sette giornate 
del mondo creato, sujet traité par Du Bartas*. Le Tasse 
fait sortir Eve du sein d'Adam, tandis que Dieu « ar- 
« rosait d'un sommeil paisible les membres de notre 
« premier père assoupi. » 

Ed irrigô di placida quiète 

Tutte le membra al sonnachioso. . , 

Le poète amollit l'image biblique, et, dans les douces 
créations de sa lyre, la femme n'est plus que le pre- 
mier songe de l'homme. Le chagrin de laisser ina- 
chevé un pieux travail qu'il regardait comme un 
hymne expiatoire détermina le Tasse mourant à con- 
damner à la destruction ses chants profanes. 

Moins respecté de la société que des voleurs, le 
poète reçut de Marc Sciarra, fameux chef de condot- 
tierri, l'ofiFre d'une escorte pour le conduire à Rome. 
Présenté au Vatican, le pape lui adressa ces mots : 
« Torquato, vous honorerez cette couronne qui ho- 
« nora ceux qui la portèrent avant vous. » Éloge que 
la postérité a confirmé. Le Tasse répondait aux éloges 
en répétant ce vers de Sénèque : 

Magaifica verba mors prope admota excutit. 

« La mort va rabattre bientôt de ces paroles magni- 
« fiques. » 

Attaqué d'un mal qu'il pressentait devoir guérir 
tous les autres, il se retira au couvent de Saint- 
Onufre, le 1" d'avril 1595. Il monta à son dernier 

1. Dans le plus célèbre de ses poèmes, la Semaine ou La 
Créatio/i en sept journées (1579). 



MÉMOIRES d'outre-tombe 287 

a?ile pendant une tempête de vent et de pluie. Les 
moines le reçurent à la porte où s'effacent aujourd'hui 
les fresques du Dominiquin. Il salua les pères : « Je 
« viens mourir au milieu de vous. » Cloîtres hospita- 
liers, déserts de religion et de poésie, vous avez prêté 
votre solitude à Dante proscrit et au Tasse mou- 
rant! 

Tous les secours furent inutiles. A la septième ma- 
tinée de la fièvre, le médecin du pape déclara au ma- 
lade qu'il conservait peu d'espérance. Le Tasse l'em- 
brassa et le remercia de lui avoir annoncé une aussi 
bonne nouvelle. Ensuite il regarda le ciel et, avec une 
abondante effusion du cœur, il rendit grâces au Dieu 
des miséricordes. 

Sa faiblesse augmentant, il voulut recevoir l'eucha- 
ristie à l'église du monastère : il s'y traîna appuyé sur 
les religieux et revint porté dans leurs bras. Lorsqu'il 
fut étendu de nouveau sur sa couche, le prieur l'in- 
terrogea à propos de ses dernières volontés. 

« Je me suis bien peu soucié des biens de la for- 
« tune durant la vie; j'y tiens encore moins à la mort. 
« Je n'ai point de testament à faire. 

« — Où marquez- vous votre sépulture? 

« — Dans votre église, si vous daignez tant honorer 
« ma dépouille. 

« — Voulez-vous dicter vous-même votre épi- 
« taphe? » 

Or, se tournant vers son confesseur: « Mon père, 
« écrivez: Je rends mon âme à Dieu qui me l'a 
« donnée, et mon corps à la terre dont il fut tiré. Je 
« lègue à ce monastère l'image sacrée de mon Ré- 
« dempteur. >» 



288 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 

Il prit dans se^ mains an crucifix qu'il avait reçu 
du pape et le pressa sur ses lèvres. 

Sept jours s'écoulèrent encore. Le chrétien éprouvé 
ayant sollicité la faveur des saintes huiles, survint le 
cardinal Cintio, apportant la bénédiction du souve- 
rain pontife. Le moribond en montra une grande 
joie. « Voici, dit-il, la couronne que j'étais venu 
« chercher à Rome : j'espère triompher demain avec 
elle. » 

Virgile fit prier Auguste de jeter au feu V Enéide; 
le Tasse supplia Cintio de brûler la Jérusalem. En- 
suite, il désira rester seul à seul avec son cruci- 
fix 

Le cardinal n'avait pas gagné la porte, que ses 
larmes, violemment retenues, débordèrent : la cloche 
sonna l'agonie, et les religieux, psalmodiant les 
prières des morts, pleurèrent et se lamentèrent dans 
les cloîtres. A ce bruit, Torquato dit aux charitables 
solitaires (il lui semblait les voir errer autour de lui 
comme des ombres) : « Mes amis, vous me croyez 
« laisser; je vous précède seulement. » 

Dès lors il n'eut d'entretien qu'avec son confesseur 
et quelques pères de grande doctrine. Près de rendre 
le dernier soupir, on recueillit de sa bouche cette 
stance, fruit de l'expérience de sa vie : « Si la mort 
« n'était pas, il n'y aurait au monde rien de plus 
« misérable que l'homme. » Le 25 avril 1595, vers le 
SQilieu du jour, le poète s'écria : « In manus tuas, 
« Domine ; . . » 

Le reste du verset fut à peine entendu, comme 
prononcé par un voyageur qui s'éloigne. 

L'auteur de la Henriade s'éteint à l'hôtel de Villette, 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 289 

sur un quai de la Seine, et repousse les secours de 
l'Église ; le chantre de la Jérusalem expire chrétien à 
Saint-Onufre ; comparez, et voyez ce que la foi ajoute 
de beauté à la mort. 

Tout ce qu'on rapporte du triomphe posthume du 
Tasse me paraît suspect. Sa mauvaise fortune eut 
encore plus d'obstination qu'on ne l'a supposé. Il ne 
mourut point à l'heure désignée de son triomphe, il 
survécut vingt-cinq jours à ce triomphe projeté. Il ne 
mentit point à sa destinée; il ne fut jamais couronné, 
pas même après sa mort; on ne présenta point ses 
restes au Capitole en habit de sénateur au milieu du 
concours et des larmes du peuple; il fut enterré, 
ainsi qu'il l'avait ordonné, dans l'église de Saint- 
Onufre. La pierre dont on le recouvrit (toujours 
d'après son désir) ne présentait ni date ni nom; 
dix ans après, Manso, marquis délia Villa, dernier 
ami du Tasse et hôte de Milton, composa l'admirable 
épitaphe : « Hic jacet Torquâtus Tassus. » Manso 
parvint difficilement à la faire inciser : car les moines, 
religieux observateurs des volontés testamentaires, 
s'opposaient à toute inscription; et pourtant, sans 
l'Aie jacet^ ou les mots Torquati Tassi ossa, les 
cendres du Tasse eussent été perdues à l'ermitage du 
Janicule, comme l'ont été celles du Poussin à San 
Lorenzo in Lucina. 

Le cardinal Cintio forma le dessein d'ériger un 
mausolée au chantre du saint sépulcrs; dessein 
avorté. Le cardinal Bevilacqua rédigea une pompeuse 
épitaphe destinée à la table d'un autre mausolée 
futur, et la chose en resta là. Deux siècles plus tard, 
le frère de Napoléon s'occupa d'un monument h 
VI. 19 



290 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Sorrento : Joseph troqua bientôt le berceau du Tasse 
pour la tombe du Cid. 

Enfin, de nos jours, une grande décoration funèbre 
est commencée en mémoire de l'Homère italien, jadis 
pauvre et errant comme l'Homère grec : l'ouvrage 
s'achèvera-t-il? Pour moi, je préfère au tumulus de 
marbre la petite pierre de la chapelle dont j'ai parlé 
ainsi dans Yltinéraire : « Je cherchai [à Venise, 1806)^ 
« dans une église déserte, le tombeau de ce dernier 
« peintre {le Titien) et j'eus quelque peine à le trou- 
« ver : la même chose m'était arrivée à Rome (en 
« 1803) pour le tombeau du Tasse. Après tout, les 
« cendres d'un poète religieux et infortuné ne sont 
« pas trop mal placées dans un ermitage. Le chantre 
« de la Jérusalem semble s'être réfugié dans cette 
« sépulture ignorée, comme pour échapper aux per- 
« sécutions des hommes; il remplit le monde de sa 
« renommée et repose lui-même inconnu sous l'oran- 
« ger* de Saint-Onufre. » 

La commission italienne chargée des travaux nécro- 
lithes me pria de quêter en France et de distribuer 
les indulgences des Muses à chaque fidèle donateur 
de quelques deniers au monument du poète. Juillet 
1830 est arrivé; ma fortune et mon crédit ont pris 
de la destinée des cendres du Tasse. Ces cendres 
semblent posséder une vertu qui rejette toute opu- 
lence, repousse tout éclat, se dérobe à tous honneurs; 
il faut de grands tombeaux aux petits hommes et de 
petits tombeaux aux grands. 

Le Dieu qui rit de tous mes songes, me précipitant 

i. J'ai eu raison de dire l'oranger. C'est un oranger qui est 
dans les préaux de Sainl-Onufre. (Note de Paris, IS-W ) Ch. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 291 

du Janiculeavec les vieux pères conscrits, m'a ramené 
d'un<3 autre manière auprès du Tasse. Ici je puis 
juger encore mieux du poète dont les trois filles sont 
nées à Ferrare : Armide, Herminie et Glorinde. 

Qu'est-ce aujourd'hui que la maison d'Esté? qui 
pense aux Obizzo, aux Nicolas, aux Hercule? Quel 
noai reste dans ces palais ? le nom de Léonore. Que 
cherche-t-on à Ferrare? la demeure d'Alphonse? non, 
la prison du Tasse. Où va-t-on processionnellemenl 
de siècle en siècle? au sépulcre du persécuteur? non, 
au cachot du persécuté. 

Le Tasse remporte dans ces lieux une victoire plus 
mémorable : il fait oublier l'Arioste ; l'étranger 
quitte les os du chantre de Roland au Musée, et 
court chercher la loge du chantre de Renaud à 
Sainte-Anne. Le sérieux convient à la tombe : on 
abandonne l'homme qui a ri pour l'homme qui a 
pleuré. Pendant la vie, le bonheur peut avoir son 
mérite ; après la mort, il perd son prix ; aux yeux de 
l'avenir il n'y a de beau que les existences malheu- 
reuses. A ces martyrs de l'intelligence, impitoya- 
blement immolés sur la terre, les adversités sont 
comptées en accroissement de gloire; ils dorment au 
sépulcre avep leurs immortelles souffrances, comme 
des rois avec leur couronne. Nous autres vulgaires 
infortunés, nous sommes trop peu de chose pour que 
nos peines deviennent dans la postérité la parure de 
notre vie. Dépouillé de tout en achevant ma course, 
ma tombe ne me sera pas un temple, mais un lieu de 
rafraîchissement; je n'aurai point le sort du Tasse; 
je tromperai les tendres et harmonieuses prédictions 
de l'amitié * 



292 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Le Tasse, errant de ville en ville, 

Un jour accablé de ses maux, 

S'assit près du laurier fertile 

Qui, sur la tombe de Virgile, 

Etend toujours ses verts rameaux', etc. 

Je me hâtai de porter mes hommages à ce fils des 
Muses, si bien consolé par ses frères : riche ambassa- 
deur, j'avais souscrit pour son mausolée à Rome: 
indigent pèlerin à la suite de Vûjtil, j'allai m'age- 
nouiller à sa prison de Ferrare. Je sais qu'on élève 
des doutes assez fondés sur l'identité des lieux; 
mais, comme tous les vrais croyants, je nargue l'his- 
toire; cette crypte, quoi qu'on en dise, est l'endroit 
même que le pazzo per amore habita sept années 
entières; on passait nécessairement par ces cloîtres; 
on arrivait à cette geôle où le jour se glissait à travers 
les barreaux de fer d'un soupirail, oii la voûte ram- 
pante qui glace votre tête dégoutte l'eau salpètrée sur 
un sol humide qui paralyse vos pieds. 

Aux murs, en dehors de la prison, et tout autour 
du guichet, on lit les noms des adorateurs du dieu : 
la statue de Memnon, frémissante d'harmonie sous le 
toucher de l'aurore, était couverte des déclarations 
des divers témoins du prodige. Je n'ai point char- 
bonné mon ex-voto; ']e me suis caché dans la foule, 
dont les prières secrètes doivent être, en raison de 
leur humilité même, plus agréables au ciel. 

Les bâtiments dans lesquels s'enclôt aujourd'hui la 
prison du Tasse dépendent d'un hôpital ouvert à 
toutes les infirmités ; on les a mises sous la protec- 

1. C'est la première des belles stances que M. de Fontaaes' 
adressa en 1810 à l'auteur des Martyrs. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 293 

tion des saints : Sancto Torquato sacrum. A quelque 
distance de la loge bénie est une cour délabrée; au 
milieu de cette cour, le concierge cultive un parterre 
environné d'une haie de mauves; la palissade, d'un 
vert tendre, était chargée de larges et belles fleurs. 
J'ai cueilli une de ces roses de la couleur du deuil des 
rois, et qui me semblait croître au pied d'un Cal 
vaire. Le génie est un Christ; méconnu, persécuté^ 
battu de verges, couronné d'épines, mis en croix 
pour et par les hommes, il meurt en leur laissant la 
lumière et ressuscite adoré. 

Ferrare, 18 septembre 1833. 

Sorti le 18 au matin, en revenant aux Trois-Cou- 
ronnes, j'ai trouvé la rue encombrée de peuple; les 
voisins béaient aux fenêtres. Une garde de cent 
hommes des troupes autrichiennes et papalines occu- 
pait l'auberge. Le corps des officiers de la garnison, 
les magistrats de la ville, les généraux, le prolégat, 
attendaient Madame, dont un courrier aux armes de 
France avait annoncé l'arrivée. L'escalier et les salons 
étaient ornés de fleurs. Oncques ne fut plus belle 
réception pour une exilée. 

A l'apparition des voitures, le tambour battit aux 
champs, la musique des régiments éclata, les soldats 
présentèrent les armes. Madame, parmi la presse, eut 
peine à descendre de sa calèche arrêtée à la porte de 
l'hôtellerie; j'étais accouru; elle me reconnut au mi- 
lieu de la cohue. A travers les autorités constituées et 
les mendiants qui se jettaient sur elle, elle me tendit 
la main en me disant : « Mon fils est votre roi : aidez- 
€ moi donc à passer. » Je ne la trouvai pas trop 



294 MÉMOIRES D'OUIRE-TOMBE 

changée, bien qu'amaigrie ; elle avait quelque chose 
d'une petite fille éveillée. 

Je marchais devant elle; elle donnait le bras à M, de 
Lucchesi; madame de Podenas* la suivait. Nous mon- 
tâmes les escaliers et entrâmes dans les appartements 
entre deux rangs de grenadiers, au fracas des armes, 
au bruit des fanfares, aux vivat des spectateurs. On 
me prenait pour le majordome, on s'adressait à moi 
pour être présenté à la mère de Henri V. Mon nom 
se liait à ces noms dans Tesprit de la foule. 

Il faut savoir que Madame, depuis Palerme jusqu'à 
Ferrare, a été reçue avec les mêmes respects, malgré- 
les notes des envoyés de Louis-Philippe. M. de Broglie 
ayant eu la bravoure de demander au pape le renvoi 
de la proscrite, le cardinal Bernetti répondit : « Rome 
« a toujours été l'asile des grandeurs tombées. Si 
« dans ses derniers temps la famille de Bonaparte 
« trouva un refuge auprès du Père des fidèles, à plus 
« forte raison la même hospitalité doit-elle être 
« exercée envers la famille des rois très chrétiens. » 

Je crois peu à cette dépêche, mais j'étais vivement 
frappé d'un contraste ; en France, le gouvernement 
prodigue des insultes à une femme dont il a peur; 
en Italie, on ne se souvient que du nom, du courage 
et des malheurs de madame la duchesse de Berry. 



l. La marquise de Podenas, dame d'honneur de la duchesse 
de Berry, était une demoiselle de Nadaillac. Elle eut un fils qui 
épousa M"e Yermoloff, dont le père vendit le château de Kirch- 
berg au duc de Blacas, traitant pour le compte de Charles X. 
Lan de ses petit-fils s'engagea dans les zouaves en 1870; frappé 
d'une balle au front à Champigny, il dit aux hommes qui vou- 
laient le relever : « Ne pensez pas à moi, mais à l'honneur de 
TOtre drapeau. » (Mémoires du duc des Cars, p. rr). 



MÉMOIRES d'outre-tombe 295 

Je fus obligé d'accepter mon rôle improvisé de pre- 
mier gentilhomme de la chambre. La princesse était 
extrêmement drôle : elle portait une robe de toile 
grisâtre, serrée à la taille ; sur sa tête, une espèce de 
petit bonnet de veuve, ou de béguin d'enfant ou de 
pensionnaire en pénitence. Elle allait çà et là, comme 
un hanneton; elle courait à l'étourdie, d'un air 
assuré, au milieu des curieux, de même qu'elle se 
dépêchait dans les bois de la Vendée. Elle ne regar 
dait et ne reconnaissait personne; j'étais obligé de 
l'arrêter irrespectueusement par sa robe, ou de lui 
barrer le chemin en lui disant : « Madame, voilà le 
« commandant autrichien, l'officier en blanc ; Ma- 
" dame, voilà le commandant des troupes pontificales, 
« l'officier en bleu; Madame, voilà le prolégat, le 
i< grand jeune abbé en noir. » Elle s'arrêtait, disait 
quelques mots en italien ou en français, pas trop 
justes, mais rondement, franchement, gentiment, et 
qui, dans leur déplaisance, ne déplaisaient pas : 
c'était une espèce d'allure ne ressemblant à rien de 
connu. J'en sentais presque de l'embarras, et pour- 
tant je n'éprouvais aucune inquiétude sur l'effet pro- 
duit par la petite échappée des flammes et de la geôle. 

Une confusion comique survenait. Je dois dire une 
chose avec toute la réserve de la modestie : le vain 
bruit de ma vie augmente à mesure que le silence 
réel de cette vie s'accroît. Je ne puis descendre au- 
jourd'hui dans une auberge, en France ou à l'étranger, 
que je n'y sois immédiatement assiégé. Pour la 
vieille Italie, je suis le défenseur de la religion; pour 
la jeune, le défenseur de la liberté; pour les auto- 
rités, j'ai l'honneur d'être la Sua Eccellenza gia am- 



Î96 MÉMOIRES d'outre-tombe 

basciadore di Francia à Vérone et à Rome. Des dames, 
toutes sans doute d'une rare beauté, ont prêté la 
langue d'Angélique et d'Aquilan le Noir à la Flori- 
dienne Atala et au More Aben-Hamet. Je vois donc 
arriver des écoliers, des vieux abbés à larges calottes, 
des femmes dont je remercie les traductions et les 
grâces; puis des mendicanti^ trop bien élevés pour 
croire qt^'un ci-devant ambassadeur est aussi gueux 
que leurs seigneuries. 

Or, mes admirateurs étaient accourus à l'hôtel des 
Trois-Couronnes, avec la foule attirée par madame la 
duchesse de Berry : ils me rencognaient dans l'angle 
d'une fenêtre et me commençaient une harangue 
qu'ils allaient achever à Marie-Caroline. Dans le 
trouble des esprits, les deux troupes se trompaient 
quelquefois de patron et de patronne : j'étais salué 
de Votre Altesse royale et Madame me raconta qu'on 
l'avait complimentée sur le Génie du christianisme : 
nous échangions nos renoreimées. La princesse était 
charmée d'avoir fait un ouvrage en quatre volumes, 
et moi j'étais fier d'avoir été pris pour la fille des rois. 

Tout à coup la princesse disparut : elle s'en alla à 
pied, avec le comte Lucchesi, voir la loge du Tasse; 
elle se connaissait en prisons. La mère de l'orphelin 
banni, de l'enfant héritier de saint Louis, Marie-Caro- 
line sortie de la forteresse de Blaye, ne cherchant dans 
la ville de Renée de France que le cachot d'un poète, 
est une chose unique dans l'histoire de la fortune et 
de la gloire humaine. Les vénérables de Prague au- 
raient cent fois passé à Ferrare sans qu'une idée 
pareille leur fût venue dans la tête; mais madame de 
Berry est Napolitaine, elle est compatriote du Tasse 



MÉMOIRES d'outre-tombe 297 

qui disait : Ho desiderio di Napoli, come Vaiiiyne ben 
disposte, dcl paradiso : « J'ai désir de Naples, comme 
« les âmes bien disposées ont désir du paradis. » 

J'étais dans l'opposition et en disgrâce; les ordon- 
nances se mitonnaient clandestinement au château 
et reposaient encore en joie et en secret au fond des 
cœurs : un jour la duchesse de Berry aperçut une 
gravure représentant le chantre de la Jérusalem aux 
barreaux de sa loge : « J'espère, dit-elle, que nous 
« verrons bientôt comme cela Chateaubriand. » Pa- 
roles de prospérité, dont il ne faut pas plus tenir 
compte que d'un propos échappé dans l'ivresse. Je 
devais rejoindre Madame au cachot même du Tasse, 
après avoir subi pour elle les prisons de la police. 
Quelle élévation de sentiments dans la noble prin- 
cesse, quelle marque d'estime elle m'a donnée en 
s'adressant à moi à l'heure de son infortune, après le 
souhait qu'elle avait formé I Si son premier vœu élevait 
trop haut mes talents, sa confiance s'est moins trom- 
pée sur mon caractère. 

Ferrare, 18 septembre 1833. 
M. de Saint-Priesl*, madame de Saint-Priest et 

1. Saint-Priest (Emmanuel-Louis-Marie Guignard, vicomte 
de), né à Paris le 6 décembre 1789, mort au château de Lamotte 
(Hérault), le 27 octobre 1881. Il suivit sa famille à Saint-Péters- 
bourg lors de l'émigration, et en 1805 entra dans l'armée russe 
où il servit jusqu'à la chute de Napoléon. Colonel en 1814, il fut 
fait prisonnier; l'ordre de le fusiller, envoyé par l'Empereur fut 
intercepté par les Cosaques. Il s'échappa, servit avec ardeur la 
cause du gouvernement royal, tenta pendant les Cent-Jours de 
soulever les populations du Midi, s'embarqua à Marseille à la 
DOQTelle de la capitulation de la Pallud, fut pris par un corsaire 
de Tunis, et, après quelques semaines de captivité, put gagner 
TEspagne et rentrer à k seconde Restauration. Il fut Mors 



298 MÉMOIRES d'outre-tombe 

M. A. Sala* arrivèrent. Celui-ci avait été officier dans 
la garde royale, et il a été substitué dans mes affaires 
de librairie à M. Delloye^, major dans la même 
garde. 



Bommé maréchal de camp, gentilhomme d'honneur du duc d'An- 
gonlême et inspecteur d'infanterie. En 1823, il prit part à l'ex- 
pédition d'Espagne, où sa conduite lui valut le grade de lieute- 
nant-général. Ambassadeur à Berlin (1825), puis à Madrid (1827), 
il négocia le traité par lequell'Espagne s'engageait à rembourser 
k la France, par annuités de 4 millions, sa dette de 80 millions. 
Au mois d'août 1830, il donna sa démission et fut nommé par le 
roi Ferdinand VII grand d'Espagne et duc d'Almazan. Derenu 
l'un des conseillers de la duchesse de Berry, il fut l'un des prin- 
cipaux organisateurs de la tentative royaliste de 1832, et s'em- 
barqua avec la princesse sur le Carlo-Alberto. Arrêté à la Cio- 
tat, au moment où il débarquait, et traduit devant la cour d'as- 
sises de Montbrison, ainsi que les autres prévenus de l'affaire 
du Carlo- Alberto et de la « conspiration de Marseille », il fut 
acquitté, le 15 mars 1833, de même que tous ses co-accusés. A 
peine libre, il alla rejoindre en Italie la duchesse de Berry. Il 
fat élu, en 1848, représentant de l'Hérault à l'Assemblée légis- 
lative, où il fut l'un des chefs de la majorité. Sous le second 
Empire, il fut l'an des serviteurs les plus zélés et les plus intel- 
ligents du comte de Chambord, qui lui écrivit en 1867, sur la 
situation politique, une lettre qui eut un grand retentissement. 

1. Sur M. Adolphe Sala, voir au tome V la note 2 de la 
page 287. 

2. Ancien officier de la garde royale, démissionnaire en 1830, 
M. Delloye s'était fait libraire. Il n'éditait guère, comme de rai- 
son, que des ouvrages royalistes. Ce fut lui qui, en 1836, quand 
Chateaubriand était dans les plus grands embarras d'argent, sut 
trouver une combinaison satisfaisante pour les intérêts et les 
intentions de l'illustre écrivain. La société formée par M. Deiloye 
garantissait à M. et à M™« de Chateaubriand une rente viagère 
honorable, lui fournissait les sommes dont il avait besoin dans 
le moment, et ajournait à des époques éloignées la publication 
des Mémoires d'Outre- Tombe, du Congrès de Vérone, et des 
œuvres auxquelles l'auteur voudrait consacrer les loisirs que le» 
événements lui avaient faits. 

Le 30 juin 1836, Chateaubriand adressa à l'honorable éditeo» 
la lettre suivante : 



MÉMOIRES d'outre-tombe 299 

Deux heures après l'arrivée de Madame, j'avais vu 
mademoiselle Lebeschu, ma compatriote; elle s'é- 
tait empressée de me dire les espérances qu'on vou- 
lait bien fonder sur moi. Mademoiselle Lesbeschu 
figure dans le procès du Carlo Alberto^. 

Revenue de sa poétique Visitation, la duchesse de 
Berry m'a fait appeler : elle m'attendait avec M. le 
comte Lucchesi et madame de Podenas. 

Le comte Lucchesi Palli est grand et brun : Ma- 
dame le dit Tancrède par les femmes. Ses manières 
avec la princesse sa femme, sont un chef-d'œuvre de 
convenance; ni humbles, ni arrogantes, mélange 
respectueux de l'autorité du mari et de la soumission 
du sujet. 

« A Monsieur H.-D. Delloye, lieutenant-colonel 
en retraite, chevalier de l'Ordre royal de Saint-Louis et de la 
Légion d'honneur. 

Paris, ce 30 juin 1836, 

• Voilà, Monsieur, notre affaire en bon train ; aussitôt le MiV 
ton achevé, je me suis remis aux Mémoires, et j'ai fait commen- 
cer la copie que je dois vous livrer dans les premiers mois de 
l'année piochaine. Je me félicite, Monsieur d'avoir rencontré uu 
brave et loyal officier de la garde royale qui a terminé une 
aflaire qui, sans lui, n'aurait peut-être jamais fini. C'est donc à 
vous, Monsieur, que j'aurai dû le repos de ma vie et, ce qui 
m'importe ie plus, celui de Madame de Chateaubriand. Dieu ai- 
dant, le reste ira bien, et j'espère que ni vous, ni les action- 
naires, dans un temps donné, n'auront à regretter d'être deve- 
nus les propriétaires de mes Mémoires. 

m Croyez, je vous prie, Monsieur, à mon sincère dévouement, 
et ayez l'assurance de ma considération très distinguée. 

« Chateaubriand. » 

1. M"» Mathilde Lebeschu, ancienne femme des atours de la 
duchesse de Berry. Elle avait suivi la princesse en exil et s'était 
embarquée avec elle sur le Carlo- Alberto, le 21 avril 1832. Pour- 
suivie, comme le vicomte de Saint-Priest et M. Adolphe Sala, elle 
fat, comme eux, acquittée à Montbrison, le 15 mars 1833. 



300 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

Madame m'a sur-le-champ parlé d'affaires ; elle m*a 
remercié de m'être rendu à son invitation; elle m'a 
dit qu'elle allait à Prague, non seulement pour se 
réunir à sa famille, mais pour obtenir l'acte de D)a- 
jorité de son fils : puis elle m'a déclaré qu'elle m'em- 
menait avec elle. 

Cette déclaration, à laquelle je ne m'étais pas at- 
tendu, me consterna: retourner à Prague I Je présen- 
tai les objections qui se présentèrent à mon esprit. 

Si j'allais à Prague avec Madame et si elle obtenait 
ce qu'elle désire, l'honneur de la victoire n'appartien- 
drait pas tout entier à la mère de Henri V, et ce serait 
un mal ; si Charles X s'obtinait à refuser l'acte de majo- 
rité, moi présent (comme j'étais persuadé qu'il -le 
ferait), je perdrais mon crédit. Il me semblait donc 
meilleur de me garder comme une réserve, dans le 
cas où Madame manquerait sa négociation. 

Son Altesse Royale combattit ces raisons • elle sou- 
tint qu'elle n'aurait aucune force à Prague si je ne 
l'accompagnais ; que je faisais peur à ses grands 
parents, qu'elle consentait à me laisser l'éclat de la 
victoire et l'honneur d'attacher mon nom à l'avène- 
«Jient de son fils. 

M. et madame de Saint-Priest entrèrent au milieu 
de ce débat et insistèrent dans le sens de la princesse. 
Je persistai dans mon refus. On annonça le dîner. 

Madame fut très gaie. Elle me raconta ses contestes, 
à Blaye, avec le général Bugeaud, de la façon la plus 
amusante. Bugeaud l'attaquait sur la politique et se 
fâchait ; Madame se fâchait plus que lui : ils criaient 
comme deux aigles et elle le chassait de la chambre. 
Son Altesse Royale s'abstint de certains détails dont 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOHBB 30i 

elle m'aurait peut-être fait part si j'étais resté avec 
elle. Elle ne lâcha pas Bugeaud ; elle raccommodait 
de toutes pièces : « Vous savez, me dit-elle, que je 
« vous ai demandé quatre fois? Bugeaud fît passer 
« mes demandes à d'Ârgout. D'Argout répondit à 
« Bugeaud qu'il était une bête, qu'il aurait dû refuser 
« tout d'abord votre admission sur l'étiquette du sac: 
« il est de bon goût, ce M. d'Argout. » Madame appuyait 
sur ces deux mots pour rimer, avec son accent italien. 
Cependant le bruit de mon refus s'étant répandu 
inquiéta nos fidèles. Mademoiselle Lebeschu vint après 
le dîner me chapitrer dans ma chambre ; M, de Saint- 
Priest, homme d'esprit et de raison, me dépêcha 
d'abord M. Sala, puis il le remplaça et me pressa à 
son tour. « On avait fait partir M. de La Ferronnays 
« à Hradschin,afin de lever les premières difficultés'. 
« M. de Montbel était arrivé ; il était chargé d'aller 

* à Rome lever le contrat de mariage rédigé en bonne 

• et due forme, et qui était déposé entre les main» 
<' du cardinal Zurla. * » 

« En supposant, a continué M. de Saint-Priest, que 
« Charles X se refuse à l'acte de majorité, ne serait-il 
« pas bon que Madame obtînt une déclaration de son 
o fils ? Quelle devrait être cette déclaration ? — Une 
« note fort courte, ai-je répondu, dans laquelle Henri 
« protesterait contre l'usurpation de Philippe. » 

1. Sur la mission confiée par la duchesse de Berry au comte 
Auguste de la Ferronnays et sur le voyage de ce dernier à 
Prague (août et septembre 1833), voir le récit de M. de la Fer- 
ronnays, publié par le Marquis Costa de Beauregard dans le 
Correspondant du 25 janvier 1899. 

2. Voir l'Appendice N« II : le Mariage morganatique de Im 
iuchesse de Berw. 



302' MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

M. de Saint- Priest a porté mes paroles à Madame. 
Ma résistance continuait d'occuper les enlours de la 
princesse. Madame de Saint-Priest, par la noblesse de 
ses sentiments, paraissait la plus vive dans ses 
regrets. Madame de Podenas n'avait point perdu l'ha- 
biLude de ce sourire serein qui montre ses belles 
dents : son calme était plus sensible au milieu de notre 
agitation. 

Nous ne ressemblions pas mal à une troupe ambu- 
lante de comédiens français jouant à Ferrare, par la 
permission de messieurs les magistrats de la ville, la 
Princesse fugitive, ou la Mère persécutée. Le théâtre 
présentait à droite la prison du Tasse, à gauche la 
maison de l'Ârioste ; au fond le château où se donnè- 
rent les fêtes de Léonore et d'Alphonse. Cette royauté 
sans royaume, ces émois d'une cour renfermée dans 
deux calèches errantes, laquelle avait le soir pour 
palais l'hôtel desTrois-Couronnes; ces conseils d'État 
tenus dans une chambre d'auberge, tout cela complé- 
tait la diversité des scènes de ma fortune. Je quittais 
dans les coulisses mon heaume de chevalier et je 
reprenais mon chapeau de paille; je voyageais avec la 
monarchie de droit roulée dans mon porte-manteau, 
tandis que la monarchie de fait étalait ses fanfrelu- 
ches aux Tuileries. Voltaire appelle toutes les royau- 
tés à passer leur carnaval à Venise avec Achmet III : 
Ivan, empereur de toutes les Russies, Charles-Edouard, 
roi d'Angleterre, les deux rois des Polacres, Théo- 
dore, roi de Corse, et quatre Altesses Sérénissimes. 
« Sire, la chaise de Votre Majesté est à Padoue et la 
« barque est prête. — Sire votre majesté partira 
« quand elle voudra. — Ma foi, sire, on ne veut plus 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 303 

* faire crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus, et 
« nous pourrions bien être coffrés cette nuit. » 

Pour moi, je dirai comme Candide : « Messieurs, 
« pourquoi êtes-vous tous rois? Je vous avoue que 
« ni moi ni Martin ne le sommes. » 

Il était onze heures du soir ; j'espérais avoir gagné 
mon procès et obtenu de Madame mon laisser-passer. 
J'étais loin de compte 1 Madame ne quitte pas si vite 
une volonté ; elle ne m'avait point interrogé sur la 
France, parce que, préoccupée de ma résistance à son 
dessein, c'était là son affaire du moment. M. de Saint- 
Priest, entrant dans ma chambre, m'apporta la mi- 
nute d'une lettre que Son Altesse Royale se proposait 
d'écrire à Charles X. « Comment, m'écriai-je. Madame 
« persiste dans sa résolution ? Elle veut que je porte 
« cette lettre ? mais il me serait impossible, même 
« matériellement, de traverser l'Allemagne ; mon 
« passe-port n'est que pour la Suisse et l'Italie. 

« — Vous nous accompagnerez jusqu'à la frontière 
« d'Autriche, repartit M. de Saint-Priest ; Madame 
« vous prendra dans sa voiture ; la frontière fran- 
« chie, vous rentrerez dans votre calèche et vous 
« arriverez trente-six heures avant nous. » 

Je courus chez la princesse ; je renouvelai mes ins- 
tances : la mère de Henri V me dit : « Ne m'abandon- 
« nez pas. » Ce mot mit fin à la lutte; je cédai; 
Madame parut pleine de joie. * Pauvre femme 1 elle 

i. Chateaubriand écrivait le lenaemain à M=^» Récamier : 
« Jeudi, 19 septembre 1833. — Tout est changé. On veut ab- 
•olument que j'aille jusque au terme du voyage où l'on n'ose 
arriver sans moi. Toutes mes résistances ont été inutiles; il a 
fallu me résigner. Je pars donc. Cela prolongera mon absence 
d'an mois. Je Tais envoyer Hyacinthe à Paris, qui vous porter» 



304 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

avait tant pleuré ! commeDt aurais-je pu résister au 
courage, à l'adv-ircité, à la grandeur déchue, réduits 
à se cacher sous ma protection! Une autre princesse, 
madame la dauphine, m'avait aussi remercié de mes 
inutiles services : Carlsbad et Ferrare étaient deux 
exils de divers soleils, et j'y avais recueilli les plus 
nobles honneurs de ma vie. 

Madame partit d'assez grand matin, le 19, pour 
Padoue, où elle me donna rendi.z-vous ; elle devait 
s'arrêter au Catajo, chez le duc Modène. J'avais cent 
choses à voir à Ferrare, des palais, des tableaux, des 
manuscrits, il fallut me contenter de la prison du 
Tasse. Je me mis en route quelques heures après Son 
Altesse Royale. J'arrivai de nuit à Padoue. J'envoyai 
Hyacinthe chercher à Venise mon mince bagage d'éco- 
lier allemand, et je me couchai tristement à VÉtoUe 
d'or, qui n'a jamais été la mienne. 

Padoue, 20 septembre 1833. 

Le vendredi, 20 septembre, je passai une partie de 
la matinée à écrire à mes amis mon changement de 
destination. Arrivèrent successivement les personnes 
de la suite de Madame, 

N'ayant plus rien à faire, je sortis avec un cicérone. 
Nous visitâmes les deux églises de Sainte-Justine et de 
Saint-Antoine de Padoue. La première, ouvrage de Jé- 
rôme de Brescia, est d'une grande majesté : du bas de la 
nef, on n'aperçoit pas une seule des fenêtres percées 
très-haut, de sorte que l'église est éclairée sans qu'on 

un« longue lettre et des détails. Rien ne m'a plus coûté dans m<i 
vie que ce dernier sacrifice, si ce n'esi celai de ma démission de 
Rome. » 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 305 

sache par où s'introduit la lumière. Cette église a plu- 
sieurs bons tableaux de Paul Véronèse, de Liberi, de 
Palma, etc. 

Saint-Antoine de Padoue {il Santo) présente un 
monument gothique grécisé, style particulier aux 
anciennes églises de la Vénétie. La chapelle Saint- 
Antoine est de Jacques Sansovino et de François son 
fils : on s'en aperçoit de prime abord ; les ornements 
et la forme sont dans le goût de la loggetta du clo- 
cher de Saint-Marc. 

Une signora en robe verte, en chapeau de paille re- 
couvert d'une voile, priait devant la chapelle du saint, 
un domestique en livrée priait également derrière 
elle: je supposai qu'elle faisait un vœu pour le soula- 
gement de quelque mal moral ou physique; je ne me 
trompais pas ; je la retrouvai dans la rue : femme 
d'une quarantaine d'années, pâle, maigre, marchant 
roide et d'un air souffrant, j'avais deviné son amour 
ou sa paralysie. Elle était sortie de l'église avec l'es- 
pérance : dans l'espace de temps qu'elle offrait au 
ciel sa fervente oraison, n'oubliait-elle pas sa douleur, 
n'était-elle pas réellement guérie? 

// Santo abonde en mausolées; celui de Bembo ' est 
célèbre. Au cloître on rencontre la tombe du jeune 
d'Orbesan, mort en 1595. 

Galtus eram, putavi, morior, spes una parentum 1 

1. Le cardinal Pierre Bembo (1470-1547), secrétaire de Léon X 
pour les lettres latines. Le monument élevé à Bembo dans l'in- 
èériear de Saint-Antoine de Padoue b_l une des plus belles 
œuvres de la renaissance italienne ; son buste, ouvrage exquia 
de Cattaneo Danese, est ju-t^onnt vanté par Vasari et par 
i'Arétiiu 

20 

VI. 



306 MÉMOIRES d'outre-tombe 

L'épitaphe française d'Orbesan se termine par un 
vers qu'un grand poète voudrait avoir fait : 

Car il n'est si beau jour qui n'amène sa nuit. 

Charles-Gui Patin' est enterré à la cathédrale : son 
drôle de père ne le put sauver, lui qui avait traité un 
gentilhomme âgé de sept ans, lequel fut saigné treize 
fois et fut guéri dans quinze jours, comme par mira- 
cle. 

Les anciens excellaient dans l'inscription funèbre : 
• Ici repose Épictète, disait son cippe, esclave, con- 
« trefait, pauvre comme Irus, et pourtant le favori 
« des dieux. » 

Camoëns, parmi les modernes, a composé la plus 
magnifique des épitaphes, celle de Jean III de Portu- 
gal: « Qui gît dans ce grand sépulcre? quel est celui 
« que désignent les illustres armoiries de ce massif 
« écusson ? Rien ! car c'est à cela qu'arrive toute 
« chose... Que la terre lui soit aussi légère à cette 
« heure qu'il fut autrefois pesant au More. » 

i>!jou cicérone padouan était un bavard, fort diffé- 
rent de mon Antonio de Venise ; il me parlait à tout 

1. Charles Patin, né à Paris le 23 février 1633, mort à Padoue 
le 10 octobre 1693, fils du célèbre médecin et écrivain français 
Gui Patin, exerçait lui-même avec distinction la médecine à 
Paris lorsqu'il dut s'expatrier en lt68 sous le coup d'une accusa- 
tion vague et grave. Il fut soupçonné d'avoir introduit en France 
des libelles contraires au roi ou aux personnes royales. Il s'éta- 
blit à Padoue, et y occupa successivement les chaires de méde- 
cine et de chirurgie. On doit à Charles Patin plusieurs ouvrages 
de numismatique et d'archéologie, notamment une Introduction 
à r histoire par la connaissance des médailles, souvent réimpri* 
mée sous le titre d'Histoire des médaille*. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 307 

propos de ce grand tyran Angelo : ' le long des rues 
il m'annonçait chaque boutique et chaque café; au 
Sanlo, il me voulait absolument montrer la langue 
bien conservée du prédicateur de l'Adriatique. La 
tradition de ces sermons ne viendrait-elle pas de ces 
chansons que, dans le moyen dge, les pêcheurs (à 
l'exemple des anciens Grecs) chantaient aux poissons 
pour les charmer? Il nous reste encore quelques-unes 
de ces ballades pélagiennes en anglo-saxon. 

De Tite-Live, ^ point de nouvelles; de son vivant, 
j'aurais volontiers, comme l'habitant de Gades, fait 
exprès le voyage de Rome pour le voir ; j'aurais volon- 
tiers, comme Panormita, vendu mon champ pour 
acheter quelques fragments de Vhistoire romaine, ou, 
comme Henri IV, promis une province pour une 
Décade^. Un mercier de Saumur n'en était pas là; il 
Hit tout simplement couvrir des battoirs un manus- 
ïrit de Tite-Live, à lui vendu, en guise de vieux 
papiers, par l'apothicaire du couvent de l'abbaye de 
Fonte vrault. 

Quand je rentrai à l'Étoile d'or, Hyacinthe était re»- 
Tenu de Venise. Je lui avais recommandé de passer 
chez Zanze, et de faire mes excuses d'être parti sans 
îa voir. Il trouva la mère et la fille dans une grande 
colère ; elle venait de lire Le mie Prigioni. La mère 

1. Angelo Malipieri, potestat de Padoue. Lorsque Chateaubriand 
écrivait cette page (20 septembre 1833), Victor Hugo n'avait pas 
encore fait jouer son drame à'Angeîo, dont la première repré- 
sentation a eu lieu au Théâtre-Français le 28 avril 1835. 

2. Tite-Live est né à Padoue en 59 avant J.-C, et il est mort 
dans la même ville en 17 après J.-C. 

3. L'Histoire de Rome par Tite-Live comprenait cent quarante- 
deux livres. Nous n'en possédons que trente-cinq. Elle est divi- 
sée en Décades, ou groupes de dix livres. 



308 MÉMOIRES d'outre-tombe 

disait que Silvio était un scélérat, il s'était permis 
d'écrire que Brollo l'avait tiré, lui Pellico, par une 
jambe, lorsque lui Pellico était monté sur une table. 
La fille s'écriait : « Pellico est un calomniateur; c'est 
« de plus un ingrat. Après les services que je lui ai 
« rendus, il cherche à me déshonorer. » Elle mena- 
çait de faire saisir l'ouvrage et d'attaquer l'auteur 
devant les tribunaux; elle avait commencé une réfu- 
tation du livre: Zanze est non-seulement une artiste, 
mais une femme de lettres. 

Hyacinthe la pria de me donner la réfutation non 
achevée ; elle hésita, puis elle lui remit le manuscrit' : 
elle était pâle et fatiguée de son travail. La vieille 
geôlière prétendait toujours vendre la broderie de sa 
fille et l'ouvrage en mosaïque. Si jamais je retourne 
à Venise, je m'acquitterai mieux envers madame 
Brollo que je ne l'ai fait envers Abou Gosch, chef des 
Arabes des montagnes de Jérusalem ; je lui avais pro 
mis, à celui-ci, une coufTe de riz de Damiette, et je 
ne la lui ai jamais envoyée. 

Voici le commentaire de Zanze: 

« La Veneziana maravigliandosi che contro di essa 
« vi sieno personache abbia avutto ardire di scrivere 
« pezze di un romanzo formalto ed empitto di impie 
« falsità, si lagna fortemente contro l'auttore mentre 
« polteva servirsi di altra persona onde dar sfogo al 
« suc talento, ma non prendersi spasso di una gio- 

i. Chateaubriand écrit de Padoue, le 20 septembre, àM™eRè» 

tomier : « J'étais asse^ content de ma course italienne. A 

t^eniee, imaginez-vous que j'avais retrouvé la Zanze l et que 
.'étais à la découverte du plus beau roman du monde I L'his- 
toire est venue l'étrangler; enfin, vous en verrez le premier 
chapitre. » 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 309 

« vine onesta di educazione e religione, e questa sli- 
« matta ed amatta e conosciutta a fonda da tutti. 

« Comme Silvio puo dire che nella età mia di 13 
« anni (che talli erano, alorquando lui dice di avermi 
« conosciuta), comme puô dire che io fossi giornariera- 
« mente statta a visitarlo nella sua abitazione? se io 
« giuro di essere statta se non pochissime volte, e 
« sempre accompagnata o dal padre, o madre, o fra- 
« tello? Comme puô egli dire che io le abbia confi- 
« datto un amore, che io era sempre aile mie scuoUe, 
« e che appena cominciavo a conoscere, anzi non an- 
« cor poteva ne conosceva mondo, ma solo dedicatta 
« alli doveri di religione, a quelli di doverosa figlia, 
« e sempre occupatta a miei lavori, che quesLi erano 
« il mio sollo piacere? Io giuro che non ho mai par- 
« latto con lui, ne di amore, ne di altra qualsiasi 
« cosa. Sollo se qualche volte io Io vedeva, Io guar- 
a dava con ochio di pielà, poichè il mio cuore era per 
« ogni mio simille, pieno di compazione; anzi io 
« odiava il luogo che per sola combinazione mio 
« padre si ritrovava : perché altro impiego Io aveva 
« sempre occupatto; ma dopo essere stato un bravo 
« soldato, avendo bene servito la repubblica e poi il 
« suo sovrano, fù statto ammesso contro sua volontà, 
« non che di quella di sua famiglia, in quell' impiego. 
« Falsissimo è che io abbia mai preso una mano del 
« sopradetto Silvio, ne comme padre, ne comme fra- 
« tello; prima, perché abenchè giovinetta e priva di 
« esperienza, avevo abastanza avutta educazione onde 
« conoscere il mio dovere. Comme puô egli dire di 
« esser statto da me abbraciatto, che io non avrei 
« fatto questo con un fratello nemeno ; talli erano li 



310 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBB 

« scrupoli che aveva il mio cuore, stante l'educa- 
« zione avutta nelli conventi, ove il mio padre mi 
« aveva sempre mantenuta. 

« Bensî vero sarà che lui a fondo mi conoscha più di 
« quello che io possa conoscer lui, mentremi sentiv* 
« giornarieramente in compagnia di miei fralelli, iû 
« una stanza a lui vicina; che questa era il luogo ove 
« dormiva e studiava li miei sopradetti fratelli, e 
« comme mi era lecitto di stare con loro? comme pud 
« egli dire che io ciarlassi con lui degli affari di mia 
« famiglia, che sfogava il mio cuore conlro il riguore 
* di mia madré c benevolenza del padre, che io non 
« aveva molivo alcuno di lagnarmi di essa, ma fù da 
« me sempre ammalta ? 

« E comme puô egli dire di avermi sgridatta aven- 
« dogli portato un cativo caffè ? Che io non so se 
« alcuna persona posia dire di aver avutto ardire di 
« sgridarmi : anzi di avermi per soUa sua bontà tutti 
« stimata. 

« Mi formo mille maraviglie che un uomo di spirito 
« et di tallenti abbia ardire di vantarsi di simile cose 
« ingiuste conlro una giovine onesLa, onde farle per- 
« dere quella stima che lutti professa per essa, non 
« che l'amore di un rispetoso consorte, la sua pace e 
« tranquilità in mezzo il bracio di sua famiglia e 
« lîglia. 

« Io mi trovo oltremodo sdegnatta contro questo 
« auttore, per avermi esposta in questo modo in un 
« publico libro, di più di tanto prendersi spaso del 
m nominare ogni momento il mio nome. 

« Ha pure avutto riguardo nel mettere il nome di 
« Tremerello in cambio di quello di Mandricardo; 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 311 

« che taie era il nome del servo che cosl bene le por- 
« tava ambaciatte. E questo io potrei farle certo, per- 
< chè sapeva quanto infedelle lui era ed interessato : 
<■ che pur per mangiare e bevere avrebe sacrificatto 
" (jualuiique persona ; lui era un perfido contre tutti 
•■ coloro che per sua disgrazia capitavano poveri e non 
V poleva mangiarlo quanto voleva; trattava questi 
" infelici pegio di bestie. Ma quando io vedeva, lo 
<* sgridava e lo diceva a mio padre, non potendo il 
» mio cuore vedere simili tratti verso il suc simile. 
«. Lui ero buono sollamente con chi le donava una 
« buona mancia e bene le dava a mangiare. — II 
« cielo le perdoni I Ma avrà da render conto délie sue 
« cative opère verso suoi simili, e per l'odio che a me 
t< professava et per le coressioni che io le faceva. Per 

* taie cativo sogelto Silvio a avutto riguardo, et per 
« me che non meritava di essere esposta, non ha 
« avutto il minimo riguardo. 

« Ma io ben saprô ricorere, ove mi ver mi verane 
« fatta una vera giustizia, mentre non intendo ne 
« voglio esser, ne per bene ne malle, nominatta in 
« publico. 

« lo sono felice in bracio a un marito, che tanto 
« mi amo, e ch'è veramente evirtuosamente coriposto, 
« benconoscendo il mio sentimento, non chevedendo 
« il mio operare : e dovrô a cagione di un uomo che 

* si è presso un punto sopra di me, onde dar forza 
« alli suoi mal fondati scritti, essendo questi posti in 
« falso ! 

« Silvio perdonerà il mio furore ; ma doveva lui 
« bene aspetarselo quando al chiaro io era dal suo 
« operatto. 



312 MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE 

« Questa è la ricompensa di quanto ha fatto la mia 
« famiglia, avendolo trattatto con quella umanità, 
« che mérita ogni creatura cadutta in talli disgrazie, 
« e non trattata come era li ordini ! 

« lo intanto faccio qualunque giuramento, che 
« tutto quello che fù detto a mio riguardo, dà falso. 
« Forse Silvio sarà statto malle informato di me ; ma 
« non puô egli dire con verità talli cose non essendo 
« vere, ma sollo per avère un piîi forte motivo onde 
« fondare il suo romanzo. 

« Vorei dire di più ; ma le occupazioni di mia fami- 
« glia non mi permette di perdere di più tempo. 
« Sollo ringraziarô intanto il signor Silvio col suo 
« operare e di avermi senza colpa veruna posto in 
« seno una continua inquietudine e forse una perpétua 
« infelicità. > 

TElADUCTIOl». 

« La Vénitienne va s'émerveillant que quelqu'un 
« ait eu le courage d'écrire contre elle deux scènes 
« d'un roman formé et rempli de faussetés impies. 
« Elle se plaint fortement de l'auteur qui se pouvait 
« servir d'une autre personne pour donner carrière à 
« son talent, et non prendre pour jouet une jeune 
« fille honnête d'éducation et de religion, estimée, ai- 
« mée et connue à fond de tous. 

« Comment Silvio peut-il dire qu'à mon âge de 
m treize ans (qui étaient mes ans lorsqu'il dit m'avoir 
« connue); comment peut-il dire que j'allais journel- 
« lement le visiter dans sa demeure, si je jure de n'y 
c être allée que très peu de fois, et toujours accompa- 



MÉMOIRES D OLTRE-TOMBB 313 

« gnée ou de mon père, ou de ma mère, ou d'un frère? 
« Comment peut-il dire que je lui ai confié un amour, 
« moi qui étais toujours à mes écoles, moi qui, à peine 
« commençant à savoir quelque chose, ne pouvais 
« connaître ni l'amour, ni le monde ; seulement con- 
« sacrée que j'étais aux devoirs de la religion, à ceux 
« d'une obéissante fille, toujours occupée de mes tra- 
a vaux, mes seuls plaisirs? 

« Je jure que je ne lui ai jamais parlé (à Pellico) ni 
€ d'amour, ni de quoi que ce soit ; mais si quelque- 
« fois je le voyais, je le regardais d'un œil de pitié, 
« parce que mon cœur était pour chacun de mes sem- 
« blables plein de compassion. Aussi je haïssais le 
« lieu où mon père se trouvait par fortune : il avait 
« toujours occupé une autre place ; mais après avoir 
« été un brave soldat, ayant bien servi la République 
« et ensuite son souverain, il fut mis contre sa volonté 
« et celle de sa famille dans cet emploi. 

« Il est très faux [falsissimo) que j'aie jamais pris 
« une main du susdit Silvio, ni comme celle de mon 
« père, ni comme celle de mon frère ; premièrement 
« parce que, bien que jeunette et privée d'expérience, 
« j'avais suffisamment reçu d'éducation pour connaî- 
« tre mes devoirs. 

« Commentpeut-il dire avoir été par moi embrassé, 
« moi qui n'aurais pas fait cela avec un frère même. 
« tels étaient les scrupules qu'avait imprimés dans 
€ mon cœur l'éducation reçue dans les couvents où 
« mon père m'avait maintenue 1 

a Vraiment, il arrivera que j'ai été plus connue de 
« lui (Pellico) qu'il ne le pouvait être de moi I Je me tt, 
« nais journellement en la compagnie de mes frères 



314 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

« dans une chambre à lui voisine (laquelle était le 
« lieu où dormaient et étudiaient mes susdits frères); 
" or, puisqu'il m'était loisible de demeurer avec eux, 
s comment peut-il dire que je discourais avec lui des 
« affaires de ma famille, que je soulageais mon cœur, 
« au sujet de la rigueur de ma mère et de la bonté de 
« mon père ? Loin d'avoir un petit motif de me plain- 
« dre d'elle, elle fut par moi toujours aimée. 

« Gomment peut-il dire qu'il a crié contre moi pour 
« lui avoir apporté de mauvais café? Je ne sache per- 
« sonne qui puisse dire avoir eu l'audace de crier 
« contre moi, m'ayant tous estimée par leur seule 
« bonté. 

« Je me fais mille étonnements de ce qu'un homme 
«I d'esprit et de talent ait eu le courage de se vanter 
« injustement de semblables choses contre une jeune 
« fille honnête, ce qui pourrait lui faire perdre l'es- 
« time que tous professent pour elle, et encore l'a- 
« mour d'un respectable mari, lui faire perdre sa paix 
« et sa tranquilité dans les bras de sa famile et de sa 
« Hlle. 

« Je me trouve indignée outre mesure contre cet 
« auteur pour m'avoir exposée de cette manière dans 
« un livre publié, et pour avoir pris une si grande 
« liberté de citer mon nom à chaque instant. 

« Et pourtant il a eu l'attention d'écrire le nom de 
« Tremerello au lieu de celui de Mandricardo, nom de 
« celui qui si bien lui portait des messages. Et celui- 
« là je pourrais le lui faire connaître avec certitude, 
« parce que je savais combien il lui était infidèle et 
« combien intéressé. Pour boire et manger il aurait 
« sacrifié tout le monde ; il était perfide à tous ceux 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 313 

« qui, pour leur malheur, lui arrivaient pauyres, et qui 
* ne pouvaient autant l'engraisser qu'il aurait voulu. 
« Il traitait ces malheureux pire que des bêtes; mais 
«^ quand je le voyais, je lui adressais des reproches et 
« le disais à mon père, mon cœur ne pouvant sup- 
« porter de pareils traitements envers mon sembla- 
« ble. Lui fMandricardo) était bon seulement avec 
« ceux qui leur donnaient la buona manda et lui don- 
« naient bien à manger ; le ciel lui pardonne ! mais il 
« aura à rendre compte de ses mauvaises actions en- 
« vers ses semblables, et de la haine qu'il me portait 
« à cause des remontrances que je lui faisais. Pour 
«« un tel mauvais sujet Silvio a eu des délicatesses, et 
« pour moi, qui ne méritais pas d'être exposée, il n'a 
« pas eu le moindre égard. 

« Mais moi je saurai bien recourir oti il me sera 
« fait une véritable justice; je n'entends pas, je ne 
« veux pas être, soit en bien, soit en mal, nommée 
« en public. 

« Je suis heureuse dans les bras d'un mari qui 
« m'aime tant, et qui est vraiment et vertueusement 
« payé de retour. Il connaît bien non-seulement ma 
« conduite, mais mes sentiments. Et jedevrai, à cause 
« d'un homme qui juge à propos de m'exploiter dans 
« l'intérêt de ses écrits mal fondés et remplis de faus- 
« setés 1 

a Silvio me pardonnera ma fureur, mais il devait 
« s'y attendre, alors que je viendrais à connaître 
« clairement sa conduite à mon égard. 

« Voilà la récompense de tout ce qu'a fait ma 
« famille, l'ayant traité (Pellico) avec cette humanité 
« que mérite chaque créature tombée en une pareille 



316 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

« disgrâce, et ne lavant pas traité selon les ordres. 

« Et moi cependant je fais le serment que tout ce 
« qui a été dit à mon égard est faux. Peut-être Silvio 
« aura été mal informé à mon égard, mais il ne peut 
« dire avec vérité des choses qui, n'étant pas vraies, 
« lui sont seulement un motif plus fort de fonder son 
« roman. 

« Je voudrais en dire davantage; mais les occupa- 
« tiens de ma famille ne me permettent pas de per- 
« dre plus de temps. Seulement je rends grâces au 
« signor Silvio de son ouvrage et de m'avoir, inno- 
a cente de faute, mis dans le sein une continuelle 
« inquiétude, et peut-être une perpétuelle infélicité. » 

Cette traduction littérale est loin de rendre la verve 
féminine, la grâce étrangère, la naïveté animée du 
texte; le dialecte dont se sert Zanze exhale un par- 
fum du sol impossible à transfuser dans une autre 
langue. Vapologie avec ses phrases incorrectes, nébu- 
leuses, inachevées, comme les extrémités vagues d'un 
groupe de l'AIbane; le manuscrit, avec son orthogra- 
phe défectueuse ou vénitienne, est un monument de 
femme grecque, mais de ces femmes de l'époque où 
les évéques de Thessalie chantaient les amours de 
Théagène et de Chariclée. Je préfère les deux pages 
de la petite geôlière à tous les dialogues de la grande 
Isotte, qui cependant a plaidé pour Èvecontre Adam, ' 
comme Zanze plaide pour elle-même contre Pellico. 

1. La grande Isotte était une aame savante du xv» siècle, qui 
TJvail à Vérone et s'appelait Isotta Nogarola. Elle plaida pour 
Eve dans un Dialogue, qui remplit un bel in-quarto, publié à 
Venise, chez les Aide, sous ce titre : Dialogus quo ut)'ùm Adam 
vel Eva magis peecaverit, quœstio satis nota,ted non adeo ex~ 
plicata, continetur. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 317 

Mes belles compatriotes provençales d'autrefois rap- 
pellent davantage la fille de Venise par l'idiome de 
ces générations intermédiaires, chez lesquelles la lan- 
gue du vaincu n'est pas encore entièrement morte et 
la langue du vainqueur pas encore entièrement for- 
mée. 

Qui de Pellico ou de Zanze a raison? de quoi s'agit- 
il aux débats? d'une simple confidence, d'un embras- 
sement douteux, lequel, au fond, ne s'adresse peut- 
être pas à celui qui le reçoit, La vive épousée ne veut 
pas se reconnaître dans la délicieuse éphèbe repré- 
sentée par le captif ; mais elle conteste le fait avec 
tant de charme, qu'elle le prouve en le niant. Le por- 
trait de Zanze dans le mémoire du demandeur est si 
ressemblant, qu'on le retrouve dans la réplique de la 
défenderesse: même sentiment de religion et d'huma- 
nité, même réserve, même ton de mystère, même 
désinvolture molle et tendre. 

Zanze est pleine de puissance lorsqu'elle affirme, 
avec une candeur passionnée, qu'elle n'aurait pas osé 
embrasser son propre frère, à plus forte raison M. Pel- 
lico. La piété filiale de Zanze est extrêmement tou- 
chante, lorsqu'elle transforme BroUo en un vieux so^ 
dat de la république, réduit à l'état de geôlier joer sola 
combinazione. 

Zanze est tout admirable dans cette remarque : Pel- 
lico a caché le nom d'un homme pervers, et il n'a pas 
craint de révéler celui d'une innocente créature com- 
patissante aux misères des prisonniers. 

Zanze n'est point séduite par l'idée d'être immor- 
telle dans un ouvrage immortel ; cette idée ne lui vient 
pas même à l'esprit : elle n'est frappée que de l'in- 



318 MÉMOIRES d'outre-tombe 

discrétion d'un homme ; cet homme, à en croire l'of- 
fensée, sacrifie la réputation d'une femme aux jeux 
de son talent, sans souci du mal dont il peut être la 
cause, ne pensant qu'à faire un roman au profil de sa 
renommée. Une crainte visible domine Zanze : les 
révélations d'un prisonnier n'éveilleront-elles pas la 
jalousie d'un époux? 

Le mouvement qui termine Vapologie est pathéti- 
que et éloquent: 

« Je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage, et 

« de m'avoir, innocente de faute, mis dans le sein 

« une continuelle inquiétude et peut-être une perpé- 

'« tuelle infélicité, » una continua inquietudine e forse 

una perpétua in félicita. 

Sur ces dernières lignes écrites d'une main fati- 
guée, on voit la trace de quelques larmes. 

Moi, étranger au procès, je ne veux rien perdre. Je 
tiens donc que la Zanze de Mie Prigioni est la Zanze 
selon les Muses, et que la Zanze de Vapologie est la 
Zanze selon l'histoire. J'efface le petit défaut de taille 
que j'avais cru voir dans la fille du vieux soldat de la 
république ; je me suis trompé : Angélique de la pri- 
son de Silvio est faite comme la tige d'un jonc, comme 
.e stipe d'un palmier. Je lui déclare que, dans mes 
Mémoires, aucun personnage ne me plaît autant 
qu'elle, sans en excepter ma sylphide. Entre Pellico 
et Zanze elle-même, à l'aide du manuscrit dont je suis 
dépositaire, grande merveille sera si la Veneziana ne 
va pas à la postérité 1 Oui, Zanze, vous prendrez place 
parmi les ombres de femmes qui naissent au- 
tour du poète, lorsqu'il rêve au son de sa lyre. Ces 
ombres délici^t-îs, orphelines d'une harmonie expirée 



MÉMOIRES d'outre-tombe 319 

et d'un songe évanoui, restent vivantes entre la terre 
et le ciel, et habitent à la fois leur double patrie. « Le 
a beau paradis n'aurait pas ses grâces complètes si tu 
« n'y étais, » dit un troubadour à sa maîtresse absente 
par la mort. 

Padoue, 20 septembre 1833. 

L'histoire est encore venue étrangler le roman. J'a- 
chevais à peine de lire à l'Étoile d'or la défense de 
Zanze, que M. de Saint- Priest entre dans ma cham- 
bre en disant: « Voici du nouveau. » Une lettre de 
Son Altesse Royale nous apprenait que le gouverneur 
du royaume lombard-vénitien s'étaitprésenté au Catajo 
et qu'il avait annoncé à la princesse l'impossibilité où 
il se trouvait de la laisser continuer son voyage. 
Madame désirait mon départ immédiat. 

Dans ce moment un aide de camp du gouverneur 
frappe à ma porte et me demande s'il me convient de 
recevoir son général. Pour toute réponse, je me rends 
à l'appartement de Son Excellence, descendue comme 
moi à l'Étoile d'or. 

C'était un excellent homme que le gouverneur. 

€ Imaginez-vous, monsieur le vicomte, me dit-il, 
« que mes ordres contre madame la duchesse de 
« Berry étaient du 28 août: Son Altesse Royale m'avait 
« fait dire qu'elle avait des passe-ports d'une date 
« postérieure et une lettre de mon empereur. Voilà 
« que, le 17 de ce mois de septembre, je reçois au 
« milieu de la nuit une estafette : une dépêche, datée 
« du 15, de Vienne, m'enjoint d'exécuter les premiers 
« ordres du 28 août, et de pas laisser s'avancer 
« madame la duchesse de Berry au delà d'Udine ou 



320 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

« de Trieste. Voyez, cher et illustre vicomte, quel 
« grand malheur pour moi I arrêter une princesse 
« que j'admire et respecte, si elle ne se veut pas con- 
« former au désir de mon souverain ! caria princesse 
k ne m'a pas bien reçu ; elle m'a dit qu'elle ferait ce 
« qui lui plairait. Cher vicomte, si vous pouviez obte- 
« nir de Son Altesse Royale qu'elle restât à Venise ou 
« à Trieste en attendant de nouvelles instructions de 
« ma cour ? Je viserai votre passe-port pour Prague ; 
« vous vous y rendrez tout de suite sans éprouver le 
« moindre empêchement, et vous arrangerez tout 
« cela ; car certainement ma cour n'a fait que céder à 
« des demandes. Rendez-moi, je vous en prie, ce ser- 
« vice. » 

J'étais touché de la candeur du noble militaire. Ea 
rapprochant la date du 15 septembre de celle de mon 
départ de Paris, 3 du même mois, je fus frappé d'une 
idée : mon entrevue avec Madame et la coïncidence de 
la majorité de Henri V pouvaient avoir effrayé le gou- 
vernement de Philippe. Une dépêche de M. le duc de 
Broglie, transmise par une note de M. le comte de 
Sainte-ÂulaireS avait peut-être déterminé la chancel- 
lerie de Vienne à renouveler la prohibition du 28 août. 
Il est possible que j'augure mal et que le fait que je 
soupçonne n'ait pas eu lieu; mais deux gentilshommes, 
tous deux pairs de France de Louis XVIII, tous deux 
violateurs de leur serment, étaient bien dignes, après 
tout, d'être contre une femme, mère de leur roi légi- 
time, les instruments d'une aussi généreuse poUti 

1. Sur le comte de Sainte-Aulaire, voir au tome V, ia note de 
la page 380. — Il était, en 1833, ambassadeur de France à 
Vienne. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 321 

que. Faut-il s'étonner si la France aujourd'hui se con- 
firme de plus en plus dans la haute opinion qu'elle a 
des gens de cour d'autrefois? 

Je me donnai garde de montrer le fond de ma pen- 
sée. La persécution avait changé mes dispositions au 
sujet du voyage de Prague ; j'étais maintenant aussi 
désireux de l'entreprendre seul dans les intérêts de 
ma souveraine, que j'avais été opposé à le faire avec 
elle lorsque les chemins lui étaient ouverts. Je dissi- 
mulai mes vrais sentiments, et, voulant entretenir le 
gouverneur dans la bonne volonté de me donner un 
passe-port, j'augmentai sa loyale inquiétude ; je répon- 
dis: 

« Monsieur le gouverneur, vou» rne proposez une 
« chose difficile. Vous connaissez madame la duchesse 
« de Berry ; ce n'est pas une femme que l'on mène 
« comme on veut: si elle a pris son parti, rien ne la 
« fera changer. Qui sait? il lui convient peut-être 
« d être arrrêtée par l'empereur d'Autriche, son oncle, 
« comme elle a été mise au cachot par Louis-Philippe, 
«son oncle 1 Les rois légitimes et les rois illégitimes 
« agiront les uns comme les autres ; Louis-Philippe 
« aura détrôné le fils de Henri IV, François II empê- 
« chera la réunion de la mère et du fils ; M. le prince 
« de Metternich relèvera M. le général Bugeaud dans 
« son poste, c'est à merveille. » 

Le gouverneur était hors de lui : « Ah I vicomte, 
« que vous avez raison I cette propagande, elle est 
« partout I cette jeunesse ne nous écoute plus ! pas 
« encore autant dans l'État vénitien que dans la Lom- 
« hardie et le Piémont. — Et la Romagne 1 me suis- 
« écrié, et Naples ! et la Sicile ! et les rives du Rhin f 

VI. 21 



322 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« et le monde entier ! — Ah I ah ! ah 1 criait le goa- 
« verneur, nous ne pouvons pas rester ainsi : tou«- 
« jours l'épée au poing, une armée sous les armes, 
« sans nous battre. La France et l'Angleterre en 
i< exemple à nos peuples ! Une jeune Italie maintenant, 
•< après les carbonari I La jeune Italie 1 Qui a jamais 
« entendu parler de ça ? 

« — Monsieur, ai -je dit, je ferai tous mes efforts 
a pour déterminer Madame à vous donner quelques 
*< jours ; vous aurez la bonté de m'accorder un passe- 
« port: cette condescendance peut seule empêcher Son 
« Altesse Royale de suivre sa première résolution. 

« — Je prendrai sur moi, me dit le gouverneur 
« rassuré, de laisser Madame traverser Venise se 
« rendant à Trieste ; si elle traîne un peu sur les che- 
* mins, elle atteindra tout juste cette dernière ville 
« avec les ordres que vous allez chercher, et nous 
« serons délivrés. Le délégué de Padoue vous don- 
« nera le visa pour Prague, en échange duquel vous 
« laisserez une lettre annonçant la résolution de Son 
« Altesse Royale de ne point dépasser Trieste. Quel 
« temps! quel temps I Je me félicite d'être vieux, 
M cher et illustre vicomte, pour ne pas voir ce qui ar- 
« rivera. » 

En insistant sur le passe-port, je me reprochais in- 
térieurement d'abuser peut-être un peu de la parfaite 
droiture du gouverneur, car il pourrait devenir plus 
coupable de m'avoir laissé aller en Bohême que d'a- 
voir cédé à la duchesse de Berry. Toute ma crainte 
était qu'une fine mouche de la police italienne ne mît 
des obstacles au visa. Quand le délégué de Padoue 
vint chez moi, je lui trouvai une mine de secrétariat. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 3'^ 

un maintien de protocole, un air de préfecture comme 
à un homme nourri aux administrations françaises. 
Cette capacité bureaucratique me fit trembler. Aussi- 
tôt qu'il m'eut assuré avoir été commissaire à l'armée 
des alliés dans le département des Bouches-du-Rhône, 
l'espérance me revint : j'attaquai mon ennemi en 
tirant droit à son amour-propre. Je déclarai qu'on 
avait remarqué la stricte discipline des troupes sta- 
tionnées en Provence. Je n'en savais rien, mais le 
délégué, me répondant par un débordement d'admi- 
ration, se hâta d'expédier mon affaire : je n'eus pas 
plutôt obtenu mon visa, que je ne m'en souciais plus, 

Padoue, 20 septembre 1833. 

La duchesse de Berry revint du Catajo à neuf heu- 
res du soir : elle paraissait très animée ; quant à moi, 
plus j'avais été pacifique, plus je voulais qu'on ac- 
ceptât le combat : on nous attaquait, force était de 
nous défendre. Je proposai, moitié en riant, à S. A. R. 
de 1 emmener déguisée à Prague, et d'enlever à nous 
deux Henri V. Il ne s'agissait que de savoir où nous 
déposerions notre larcin. L'Italie ne convenait pas, à 
cause de la faiblesse de ses princes ; les grandes mo- 
narchies absolues devaient être abandonnées pour un 
millier de raisons. Restait la Hollande et l'Angle- 
terre : je préférais la première parce qu'on y trou- 
vait, avec un gouvernement constitutionnel, un roi 
habile. 

Nous ajournâmes ces partis extrêmes ; nous nous 
arrêtâmes au plus raisonnable : il faisait tomber sur 
moi le poids de l'affaire. Je partirais seul avec une 
Lettre de Madame : je demanderais la déciaraiion de la 



6iA MÉMOIRES d'outre-tombe 

majorité ; sur la réponse des grands parents, j'enver- 
rais un courrier à S. A. R. qui attendrait ma dépêcùe 
à Trieste. Madame joignit à sa lettre pour le vieux roi 
un billet pour Henri: je ne le devais remettre au jeune 
prince que selon les circonstances. La suscription du 
billet était seule une protestation contre les arrière- 
pensées de Prague. Voici la lettre et le billet : 

« Ferrare, 19 septembre 1833. 

« Mon cher père, dans un moment aussi décisif 
« que celui-ci pour l'avenir de Henri, permettez-moi 
« de m'adresser à vous avec toute confiance. Je ne 
« m'en suis point rapportée à mes propres lumières 
« sur un sujet aussi important ; j'ai voulu, au con- 
« traire, consulter dans cette grave circonstance les 
« hommes qui m'avaient montré le plus d'attache- 
« ment et de dévouement. M. de Chateaubriand se 
« trouvait tout naturellement à leur tète. 

« Il m'a confirmé ce que j'avais déjà appris, c'est 
« que tous les royalistes en France regardent comme 
« indispensable, pour le 29 septembre, un acte qui 
« constate les droits et la majorité de Henri. Si le 
« loyal M... est en ce moment auprès de vous, j'invo- 
« que son témoignage que je sais être conforme à ce 
« que j'avance. 

« M. de Chateaubriand exposera au roi ses idées au 
« sujet de cet acte ; il dit avec raison, ce me semble, 
« qu'il faut simplement constater la majorité de 
« Henri et non pas faire un manifeste : je pense que 
« vous approuverez cette manière de voir. Enfin, mon 
« cher père, je m'en remets à lui pour fixer votre at- 
• lention et amener une décision sur ce point néces- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 3^5 

« saire. J'en suis bien plus occupée, je vous assure, 
« que de ce qui me concerne, et l'intérêt de mon 
« Henri, qui est celui de la France, passe avant le 
« mien. Je lui ai prouvé, je crois, que je savais m'ex- 
« poser pour lui à des dangers, et que je ne reculais 
« devant aucun sacrifice ; il me trouvera, toujours la 
« même. 

« M. de Montbel m'a remis votre lettre à son arri- 
« vée : je l'ai lue avec une bien vive reconnaissance ; 
« vous revoir, retrouvermes enfants, sera toujours le 
« plus cher de mes vœux. M. de Montbel vous aura 
« écrit que j'avais fait tout ce que vous demandiez ; 
« j'espère que vous aurez été satisfait de mon em- 
« pressement à vous plaire et à vous prouver mon 
« respect et ma tendresse. Je n'ai plus maintenant 
« qu'un désir, c'est d'être à Prague pour le 29 septem- 
« bre, et, quoique ma santé soit bien altérée, j'espère 
« que j'arriverai. Dans tous les cas, M. de Chateau- 
« briand me précédera. Je prie le roi de l'accueillir avec 
« bonté et d'écouter tout ce qu'il lui dira de ma part. 
« Croyez, mon cher père, à tous les sentiments, etc. » 

« P. S. Padoue, le 20 septembre. — Ma lettre était 
« écrite lorsqu'on me communique l'ordre de ne pas 
« continuer mon voyage : ma surprise égale ma dou- 
« leur. Je ne puis croire qu'un ordre semblable soit 
« émané du cœur du roi ; ce sont mes ennemis seuls 
« qui ont pu le dicter. Que dira la France ? Et com- 
« bien Philippe va triompher ! Je ne puis que presser 
« le départ du vicomte de Chateaubriand, et le cbar- 
« ger de dire au roi ce qu'il me serait trop pénible de 
« lui écrire dans ce moment. » 



326 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

Suscription : «A Sa Majesté Henri V, mon très-cher 
« FILS, Prague. » 

« Padoue, 20 septembre 1833. 

« J'étais au moment d'arriver à Prague et de t'em- 
« brasser, mon cher Henri, un obstacle impréMi 
« m'arrête dans mon voyage. 

« J'envoie M. de Chateaubriand à ma place pour 
« traiter de tes affaires et des miennes. Aie confiance, 
Ci mon cher ami, dans ce qu'il te dira de ma part et 
« crois bien à ma tendre affection. En t'embrassant 
« avec ta sœur, je suis 

a Ton affectionnée mère et amie, 

« Caroline. » 

M. de Montbel tomba de Rome à Padoue au milieu 
de nos cancans. La petite cour de Padoue le bouda ; 
elle s'en prenait à M. de Blacas des ordres de Vienne. 
M. de Montbel, homme fort modéré, n'eut d'autre res- 
source que de se réfugier auprès de moi, bien qu'il 
me craignît ; envoyant ce collègue de M. de Polignac, 
je m'expliquai comment il avait écrit, sans s'en 
apercevoir, l'histoire du duc de Reichstadt», et ad- 
miré les archiducs, le tout à soixante lieues de Prague, 
lieu d'exil du duc de Bordeaux; si lui, M. de Montbel, 
avait été propre à jeter par la fenêtre la monarchie 
de saint Louis et les monarchies de ce bas monde, 
c'est un petit accident auquel il n'avait pas pensé. Je 

\. Sur M. de Montbel, voir au tome V la note 2 de la 
page 254, — M. de Montbel avait publié en 1833 une notice sur 
le duc de Reichstadt. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 327 

fus gracieux envers le comte de Montbel ; je lui parlai 
du Colisée. Il retournait à Vienne se mettre à la dis- 
position du prince de Metternich et servir d'intermé- 
diaire à la correspondance de M. de Blacas. A onze 
heures, j'écrivais au gouverneur la lettre convenue : 
je pris soin de la dignité de Madame, n'engageant point 
S. A. R. et lui réservant toute faculté d'agir. 

« Padoue, ce 20 septembre 1833. 
« Monsieur le gouverneur, 

« S. A. R. madame la duchesse de Berry veut bien, 
« pour le moment, se conformer aux ordres qui vous 
« ont été transmis. Son projet est d'aller à Venise en 
« se rendant à Trieste; là, d'après les renseignements 
« que j'aurai l'honneur de lui adresser, elle prendra 
« une dernière résolution. 

« Agréez, je vous prie, mes remercîments les plus 
« sincères, et l'assurance de la haute considération 
a avec laquelle je suis, 

« Monsieur le gouverneur, 

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

« Chateaubriand. » 

Le délégué, enlisant cette lettre, en fut très content. 
Madame sortie de la Lombardie vénitienne, lui et le 
gouverneur cessaient d'être responsables; les faits et 
gestes de la duchesse de Berry à Trieste ne regar- 
daient plus que les autorités de l'Istrie ou du Frioul ; 
c'était à qui se débarrasserait de l'infortune : dans 



328. MÉMOIRES d'outre-tombe 

un certain jeu, on se hâte de passer à son voisin un 
petit morceau de papier. 

A dix heures, je pris congé de la princesse. Elle 
remettait son sort et celui de son fils entre mes 
mains. Elle me faisait roi de France de sa façon. 
Dans un village de Belgique, j'ai eu quatre voix pour 
monter au trône qu'occupe le gendre de Philippe. Je 
dis à Madame : « Je me soumets à la volonté de 
« Votre Altesse Royale, mais je crains de tromper ses 
« espérances. Je n'obtiendrai rien à Prague. » Elle 
me poussa vers la porte : « Partez, vous pouvez 
« tout. » 

A onze heures, je montai en voiture : la nuit était 
pluvieuse. Il me semblait retourner à Venise, car je 
suivais la route de Mestre; j'avais plus envie de revoir 
Zanze que Charles X. 



LIVRE VIII» 



Joamal de Padoue à Pragjue, du 20 au 26 septembre ISTî'i. — 
Conegliano. — Traduction du Dernier Abencerage. — Udine. 

— La comtesse de Samoylolf . — M. de la Ferronnays. — Un 
prêtre. — La Carinihie. — La Drave. — Un petit paysan. — 
Forges. — Déjeuner au hameau de Saint-MicheL — Col du 
Tauern. — Cimetière. — Atala : Combien changée. — Lever 
du soleil. — Salzbourg. — Revue militaire, — Bonheur des 
paysans. — Woknabrùck. — Planoouët et ma grand'mère. — 
Nuit. — Villes d'Allemagne et villes d'Italie. — Linz. — Le 
Danube. — Waldmùnchen. — Bois. — Combourg. — Lucila. 

— Voyageurs. — Prague. — Madame de Gontaut. — Jeunes 
Français. — Madame la Dauphine. — Course à Butschirad. — 
Butschirad. — Sommeil de Charles X. — Henri V. — Récep- 
tion des jeunes gens. — L'échelle et la paysanne. — Dîner à 
Butschirad. — Madame de Narbonne. — Henri Y. — Partie 
de whist. — Charles X. — Mon incrédulité sur la déclaration de 
majorité. Lecture des journaux. — Scène des jeunes gens. — 
A Prague. — Je pars pour la France. — Passage dans Buts- 
chirad la nuit. — Rencontre à Schlau. — Carlsbad vide. — 
Hollfeld. — Bamberg : le bibliothécaire et la jeune femme. — 
Mes Saint-François diverses. — Epreuves de religion. — La 
France. 



Je me désolai en passant à Mestre, vers la fin de la 
nuit, de ne pouvoir aller au rivage : peut-être un 
phare lointain des dernières lagunes m'aurait indiqué 
la plus belle des îles du monde ancien, comme une 

i. Ce livre a été écrit sur la route de Padoue à Prague, du 
20 au 26 septembre 1833, — et, sur la route de Prague à Paris. 
du 26 septembre au 6 octobre. 



330 MÉMOIRES d'outre-tombe 

petite lumière découvrit à Christophe Colomb la pre- 
mière île du Nouveau-Monde. C'était à Mestre que 
j'étais débarqué de Venise, lors de mon premier 
voyage en 1806 : fugit aetas. 

Je déjeunai à Conegliano : j'y fus complimenté par 
les amis d'une dame, traducteur de VAbencerage, et 
sans doute ressemblant à Blanca : « Il vit sortir une 
« jeune femme, vêtue à peu près comme ces reines 
« gothiques sculptées sur les monuments de nos an- 
« ciennes abbayes; une mantille noire était jetée sur 
« sa tête ; elle tenait avec sa main gauche cette man- 
« tille croisée et fermée comme une guimpe au- 
« dessous de son menton, de sorte que Ton n'aper- 
« cevait de tout son visage que ses grands yeux et sa 
« bouche de rose. » Je paye ma dette au traducteur 
de mes rêveries espagnoles, en reproduisant ici son 
portrait. 

Quand je remontai en voiture, un prêtre me haran- 
gua sur le Génie du Christianisme. Je traversais le 
théâtre des victoires qui menèrent Bonaparte à l'in- 
vasion de nos libertés. 

Udine est une belle ville : j'y remarquai un por- 
tique imité du palais des doges. Je dînai à l'auberge,^ 
dans l'appartement que venait d'occuper madame la 
comtesse de Samoyloff ; il était encore tout rempli de 
ses dérangements. Cette nièce de la princesse Bagra- 
tion, auh^e injure des ans, est-elle encore aussi jolie 
qu'elle l'était à Rome en 1829, lorsqu'elle chantait si 
extraordinairement à mes concerts? Quelle brise 
roulait de nouveau cette fleur sous mes pas? quel 
souffle poussait ce nuage? Fille du Nord, tu jouis de 
la vie; hâte-toi : des harmonies qui te charmaient ont 



MÉMOIRES d'outre-tombe 331 

déjà cessé; tes jours n'ont pas la durée du jour po- 
laire. 

Sur le livre de l'hôtel était écrit le nom de mon 
noble ami, le comte de La Ferronnays, retournant de 
Prague à Naples, de même que j'allais de Padoue à 
Prague. Le comte de la Ferronnays, mon compa- 
triote à double titre, puisqu'il est Breton et Malouin, 
a entremêlé ses destinées politiques aux miennes : il 
était ambassadeur à Pétersbourg quand j'étais à 
Paris ministre des affaires étrangères; il occupa cette 
dernière place, et je devins à mon tour ambassadeur 
sous sa direction. Envoyé à Rome, je donnai ma 
démission à l'avènement du ministère Polignac, et 
La Ferronnays hérita de mon ambassade. Beau- 
frère de M. de Blacas, il est aussi pauvre que celui-ci 
est riche; il a quitté la pairie et la carrière diploma- 
tique lors de la révolution de Juillet; tout le monde 
1 estime, et personne ne le hait, parce que son carac- 
tère est pur et son esprit tempérant. Dans sa dernière 
négociation à Prague, il s'est laissé surprendre par 
Charles X, qui marche vers ses derniers lustres. Les 
vieilles gens se plaisent aux cachotteries, n'ayant rien 
à montrer qui vaille. En exceptant mon vieux roi, je 
voudrais qu'on noyât quiconque n'est plus jeune, 
moi tout le premier avec douze de mes amis. 

A Udine, je pris la route de Villach; je me rendais 
en Bohème par Salzbourg et Linz. Avant d'attaquer 
les Alpes, j'ouïs le branle des cloches et j'aperçus 
dans la plaine un campanile illuminé. Je fls interro- 
ger le postillon à l'aide d'un Allemand de Strasbourg, 
cicérone italien à Venise, qu'Hyacinthe m'avait amené 
pour interprète slave à Prague. La réjouissance dont 



332 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

je m'enquérais avait lieu à l'occasion d'un prêtre nou- 
vellement promu aux ordres sacrés ; il devait dire le 
lendemain sa première messe. Combien de fois ces 
cloches, qui proclament aujourd'hui l'union indisso- 
luble d'un homme avec Dieu, appelleront-elles cet 
homme au sanctuaire, et à quelle heure ces mêmes 
cloches sonneront-elles sur son cercueil? 

22 septembre. 

Je dormis presque toute la nuit, au hruit des tor- 
rents, et je me réveillai au jour, le 22, parmi les 
montagnes. Les vallées de laCarinthie sont agréables, 
mais n'ont rien de caractéristique : point de costume 
parmi les paysans; quelques femmes portent des 
fourrures comme les Hongroises; d'autres ont la 
tête couverte de coiffes blanches mises en arrière, 
ou de bonnets de laine bleue renflés en bourrelet sur 
le bord, tenant le milieu entre le turban de l'Osmanli 
et la calotte à bouton du Talapoin. 

Je changeai de chevaux à Villach. En sortant de 
cette station, je suivis une large vallée au bord de la 
Drave, nouvelle connaissance pour moi : à force de 
passer les rivières, je trouverai enfin mon dernier 
rivage. Lander* vient de découvrir l'embouchure du 
Niger ; le hardi voyageur a rendu ses jours à l'éter- 
nité au moment où il nous apprenait que le fleuve 
mystérieux de l'Afrique verse ses ondes à l'Océan. 

1. Richard Lander, voyageur anglais (1804-1834), a fait plu- 
sieurs voyages de découvertes à travers l'Afrique, en 1827, 1830 
et 1832. Lors de sa dernière expédition dans une petite île for- 
mée par le Niger, il fut assailli par les indigènes et reçut ua 
coup de hache, des suites duquel il mourut à Fernando-Po. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 833 

A rentrée de la nuit, nous faillîmes d'être arrêtés 
au village de Saint-Paternion : il s'agissait de graisser 
la voiture ; un paysan vissa l'écrou d'une des roues à 
contre-sens, avec tant de force qu'il était impossible 
de l'ôter. Tous les habiles du village, le maréchal 
ferrant à leur tète, échouèrent dans leurs tentatives. 
Un garçon de quatorze à quinze ans quitte la troupe, 
revient avec une paire de tenailles, écarte les travail- 
leurs, entoure l'écrou d'un fil d'archal, le tortille avec 
ses pinces, et, pesant de la main dans le sens de la 
▼is, enlève l'écrou sans le moindre effort : ce fut un 
vivat universel. Cet enfant ne serait-il point quelque 
Ârchimède? La reine d'une tribu d'Esquimaux, cette 
femme qui traçait au capitaine Parry* une carte des 
mers polaires, regardait attentivement des matelots 
soudant à la forge des bouts de fer, et devançait par 
son génie toute sa race. 

Dans la nuit du 22 au 23, je traversai une masse 
épaisse de montagnes; elles continuèrent leur brouil- 
lée devant moi jusqu'à Salzbourg : et pourtant ces 
remparts n'ont pas défendu l'empire romain. L'auteur 
des Essais, parlant du Tyrol, dit avec sa vivacité 
ordinaire d'imagination : « C'étoit comme une robe 
« que nous ne voyons que plissée, mais qui, si elle 
« étoit espandue, seroit un fort grand pays. » Les 
monts où je tournoyais ressemblaient à un ébou- 
lement des chaînes supérieures, lequel, en couvrant 
un vaste terrain, aurait formé de petites Aljpes offrant 
les divers accidents des grandes. 

Des cascades descendaient de tous côtés, bondis- 

1. Snr le capitaine Parry, voyez, au tome III, la note 1 de la 
page 177. 



334 MÉMOIRES d'outre-tombe 

saient sur des lits de pierres, comme les gaves des 
Pyrénées. Le chemin passait dans des gorges à peine 
ouvertes à la voie de la calèche. Aux environs de 
Gemiind, des forges hydrauliques mêlaient le reten- 
tissement de leurs pilons à celui des écluses de 
chasse; de leurs cheminées s'échappaient des colonnes 
d'étincelles parmi la nuit et les noires forêts de sa- 
pins. A chaque coup de soufflet sur l'âtre, les toits à 
jour de la fabrique s'illuminaient soudain, comme la 
coupole de Saint-Pierre de Rome un jour de fête. 
Dans la chaîne du Karch, on ajouta trois paires de 
bœufs à nos chevaux. Notre long attelage, sur les 
eaux torrentueuses et les ravines inondées, avait Tair 
d'un pont vivant : la chaîne opposée du Tauern était 
drapée de neige. 

Le 23, à neuf heures du matin, je m arrêtai au joli 
hameau de Saint-Michel, au fond d'une vallée. De 
belles grandes filles autrichiennes me servirent un 
déjeuner bien propre dans une petite chambre dont 
les deux fenêtres regardaient des prairies et l'église 
du village. Le cimetière, entourant l'église, n'était 
séparé de moi que par une cour rustique. Des croix 
de bois, inscrites dans un demi-cercle et auxquelles 
appendaient des bénitiers, s'élevaient sur la pelouse 
des vieilles tombes : cinq sépulcres encore sans ga- 
zon annonçaient cinq nouveaux repos. Quelques-unes 
des fosses, comme des plates-bandes de potager, 
étaient ornées de soucis en pleine fleur dorée; des 
bergeronnettes couraient après des sauterelles dans 
ce jardin des morts. Une très vieille femme boiteuse, 
appuyée sur une béquille, traversait le cimetière et 
rapportait une croix abattue : peut-être la Joi lui 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMDE 335 

permettait-elle de butiner cette croix pour sa tombe ; 
le bois mort dans les forêts, appartient à celui qui l'a 
ramassé. 

Là dorment ignorés des poètes sans gloire, 

Des orateurs sans voix, des tiéros sans victoire*. 

L'enfant de Prague ne dormirait-il pas mieux ici 
sans couronne que dans la chambre du Louvre où le 
corps de son père fut exposé? 

Mon déjeuner solitaire en société des voyageurs re- 
pus, couchés sous ma fenêtre, aurait été selon mes 
goûts, si une mort trop récente ne m'eût affligé : 
j'avais entendu crier la geline servie à mon festin. 
Pauvre poussin 1 il était si heureux cinq minutes avant 
mon arrivée I il se promenait parmi les herbes, les 
légumes et les fleurs; il courait au milieu des trou- 
peaux de chèvres descendues de la montagne ; ce soir 
il se serait couché avec le soleil, et il était encore 
assez petit pour dormir sous l'aile de sa mère. 

La calèche attelée, j'y suis remonté entouré des 
femmes, et les garçons de l'auberge m'ont accom- 
pagné; ils avaient l'air heureux de m'avoir vu, quoi- 
qu'ils ne me connussent pas et qu'ils ne dussent 
jamais me revoir : ils me donnaient tant de bénédic- 
tions I Je ne me lasse pas de cette cordialité alle- 
mande. Vous ne rencontrez pas un paysan qui ne 
vous ôte son chapeau et ne vous souhaite cent bonnes 
choses : en France, on ne salue que la mort; l'inso- 
lence est réputée la liberté et l'égalité; nulle sympa- 
thie d'homme à homme; envier quiconque voyage uo 

i. Vers de Chateaubriand dans les Tombeaux champêtre»^ 
élégie imitée de Gray. {Œuvres complètes, tome XXII, p. 329.) 



336 MÉMOIRES d'outre-tombe 

peu commodément, se tenir sur la hanche prêt à 
olinder» contre tout porteur d'une redingote neuve ou 
d'une chemise blanche, voilà le signe caractéristique 
de l'indépendance nationale : bien entendu que nous 
passons nos jours dans les antichambres à essuyer 
les rebuffades d'un manant parvenu. Cela ne nous 
aie pas la haute intelligence et ne nous empêche pas 
de triompher les armes à la main ; mais on ne fait pas 
des mœurs à priori : nous avons été huit siècles une 
grande nation militaire; cinquante ans n'ont pu nous 
changer ; nous n'avons pu prendre l'amour véritable 
de la liberté. Aussitôt que nous avons un moment de 
repos sous un gouvernement transitoire, la vieille 
monarchie repousse sur ses souches, le vieux génie 
français reparaît : nous sommes courtisans et soldats, 
rien de plus. 

23 et 24 septembre 1833. 

Le dernier rang de montagnes enclavant la pro- 
vince de Salzbourg domine la région arable. Le Tauern 
a des glaciers ; son plateau ressemble à tous les pla- 
teaux des Alpes, mais plus particulièrement à celui 
du Saint-Gothard. Sur ce plateau, encroûté d'une 
mousse roussâtre et gelée, s'élève un calvaire : con- 
solation toujours prête, éternel refuge des infortunés. 
Autour de ce calvaire sont enterrées les victimes qui 
périssent au milieu des neiges. 

Quelles étaient les espérances des voyageurs pas- 
sant comme moi dans ce lieu, quand la tourmente les 
surprit ? Qui sont-ils ? Qui les a pleures ? Comment 

1. Tirer l'épée. — Olinder est un néologisme de Chateaubriand, 
ré du mot Olinde, sorte de lame d'épée. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 337 

reposent-ils là, si loin de leurs parents, de leur pays, 
entendant chaque hiver le mugissement des tempêtes 
dont le souffle les enleva de la terre ? Mais ils dor- 
ment au pied de la croix; le Christ, leur compagnon 
solitaire, leur unique ami, attaché au bois sacré, se 
penche vers eux, se couvre des mêmes frimas qui 
blanchissent leurs tombes : au séjour céleste il les 
présentera à son Père et les réchaufTera dans son 
sein. 

La descente du Tauern est longue, mauvaise et 
périlleuse; j'en étais charmé: elle rappelle, tantôt 
par ses cascades et ses ponts de bois, tantôt par 
le rétréci de son chasme, la vallée du Pont-d' Espa- 
gne à Cauterets, ou le versant du Simplon sur Domo 
d'Ossola ; mais elle ne mène point à Grenade et à 
Naples. On ne trouve point au bas des lacs brillants 
et des orangers : il est inutile de se donner tant de 
peine pour arriver à des champs de pommes de terre. 

Au relais, à moitié de la descente, je me trouvai en 
famille dans la chambre de l'auberge : les aventures 
d'Âtala, en six gravures, tapissaient le mur. Ma fille 
ne se doutait pas que je passerais parla, et je n'avais 
pas espéré rencontrer un objet si cher au bord d'un 
torrent nommé, je crois, le Dragon. Elle était bien 
laide, bien vieillie, bien changée, la pauvre Atala I 
Sur sa tête de grandes plumes et autour de ses reins 
un jupon écourté et collant, à l'instar de mesdames 
les sauvagesses du théâtre de la Gaîté. La vanité fait 
argent de tout ; je me rengorgeais devant mes œuvres 
au fond de la Carinthie, comme le Cardinal Mazarin 
devant les tableaux de sa galerie. J'avais envie de 
dire à mon hôte : « C'est moi qui ai fait cela ! » Il fal- 
VI. 22 



338 MÉMOIRES d'outre-tombe 

lut me séparer de ma première-née, moins difficile- 
ment toutefois que dans l'Ile de l'Ohio. 

Jusqu'à Werfen, rien n'attira mon attention, si ce 
n'est la manière dont on fait sécher les regains : on 
fiche en terre des perches de quinze à vingt pieds de 
haut; on roule, sans trop le serrer, le foin écru au- 
tour de ces perches ; il y sèche en noircissant. A une 
certaine distance, ces colonnes ont tout à fait l'air de 
cyprès ou de trophées plantés en mémoire des fleurs 
fauchées dans ces vallons. 

24 septembre, mardi. 

L'Allemagne s'est voulu venger de ma mauvaise hu- 
meur contre elle. Dans la plaine de Salzbourg, le 24 
au matin, le soleil parut à l'est des montagnes que je 
laissais derrière moi ; quelques pitons de rochers à 
l'occident s'illuminaient de ses premiers feux extrême- 
ment doux. L'ombre flottait encore sur la plaine, 
moitié verte, moitié labourée, et d'où s'élevait une 
fumée, comme la vapeur des sueurs de l'homme. Le 
château de Salzbourg, accroissant le sommet du mon- 
ticule qui domine la ville, incrustait dans le ciel bleu 
son relief blanc. Avec l'ascension du soleil, émer- 
geaient, du sein de la fraîche exhalaison de la rosée, 
les avenues, les bouquets de bois, les maisons de bri- 
ques rouges, les chaumières crépies d'une chaux écla- 
tante, les tours du moyen âge balafrées et percées, 
vieux champions du temps, blessés à la tête et à la 
poitrine, restés seuls debout sur le champ de bataille 
des siècles. La lumière automnale de cette scène avait 
la couleur violette des veilleuses, qui s'épanouissent 
dans cette saison, et dont les prés le long de la Saltz 



MÉMOIRES d'outre-tombe 339 

étaient semés. Des bandes de corbeaux, quittant les 
lierres et les trous des ruines, descendaient sur les 
guérets ; leurs ailes moirées se glaçaient de rose au 
reflet du matin. 

Fête était de saint Rupert, patron de Salzbourg. Les 
paysannes allaient au marché, parées à la façon de 
leur village : leur chevelure blonde et leur front de 
neige se renfermaient sous des espèces de casques 
d'or, ce qui seyait bien à des Germaines. Lorsque 
j'eus traversé la ville, propre et belle, j'aperçus, dans 
une prairie, deux ou trois mille hommes d'infanterie; 
un général, accompagné de son état-major, les pas- 
sait en revue. Ces lignes blanches sillonnant un gazon 
vert, les éclairs des armes au jour levant, étaient une 
pompe digne de ces peuples peints ou plutôt chantés 
par Tacite : Mars le Teuton offrait un sacrifice à l'Au- 
rore. Que faisaient dans ce moment mes gondoliers à 
Venise ? Ils se réjouissaient comme des hirondelles après 
la nuit à l'aube renaissante et se préparaient à raser 
la surface de l'eau ; ensuite viendront les joies de la 
nuit, les barcaroUes et les amours. A chaque peuple 
son lot : aux uns, la force ; aux autres, les plaisirs : 
les Alpes font le partage. 

Depuis Salzbourg jusqu'à Linz, campagne plantu- 
reuse, l'horizon à droite dentelé de montagnes. Des 
futaies de pins et de hêtres, oasis agrestes et pareil- 
les, s'entourent d'une culture savante et variée. Des 
troupeaux de diverses sortes, des hameaux, des égli- 
ses, des oratoires, des croix meublent et animent le 
paysage. 

Après avoir dépassé le rayon de la fête de saint Ru- 
pert (les fêtes chez les hommes durent peu et ne vont 



340 MÉMOIRES d'outre-tombe 

pas loin), nous trouvâmes tout le monde aux champs, 
occupé des semailles d'automne et de la récolte des 
pommes de terre. Ces populations rustiques étaient 
mieux vêtues, plus polies, et paraissaient plus heu- 
reuses que les nôtres. Ne troublons point l'ordre, la 
paix, les vertus naïves dont elles jouissent, sous pré- 
texte de leur substituer des biens politiques qui ne 
sont ni conçus ni sentis de la même manière par tous. 
L'humanité entière comprend la joie du foyer, les af- 
fections de famille, l'abondance de la vie, la simpli- 
cité du cœur et la religion. 

Le Français, si amoureux des femmes, se passe très 
bien d'elles dans une multitude de soins et de tra- 
vaux; l'Allemand ne peut vivre sans sa compagne; il 
l'emploie et l'emmène partout avec lui, à la guerre 
comme au labour, au festin comme au deuil. 

En Allemagne, les bêtes mêmes ont du caractère 
tempéré de leurs raisonnables maîtres. Quand on 
voyage, la physionomie des animaux est intéressante 
à observer. On peut préjuger les mœurs et les pas- 
sions des habitants d'une contrée à la douceur ou à 
la méchanceté, à l'allure apprivoisée ou farouche, 
à l'air de gaieté ou de tristesse de cette partie ani- 
mée de la création que Dieu a soumise à notre em- 
pire. 

Un accident arrivé à la calèche me força de m'ar- 
rèter à Woknabriick. En rôdant dans l'auberge, une 
porte de derrière me donna l'entrée d'un canal. Par 
delà s'étendaient des prairies que rayaient des pièces 
de toile écrue. Une rivière, infléchie sous des collines 
boisées, servait de ceinture à ces prairies. Je ne sais 
quoi me rappela le village de Plancouët, où le bon- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 341 

heur s'était offert à moi dans mon enfance. Ombre de 
mes vieux parents, je ne vous attendais pas sur ces 
bords! Vous vous rapprochez de moi, parce que je 
m'approche de la tombe, votre asile ; nous allons nous 
y retrouver. Ma bonne tante, chantez- vous encore aux 
rives du Léthé votre chanson de YÉpervier et de la 
Fauvette ? Avez- vous rencontré chez les morts le volage 
Trémigon, comme Didon aperçut Énée dans la région 
des mânes ? 

Quand je partis de Woknabriick le jour finissait ; le 
soleil me remit entre les mains de sa sœur: double 
lumière d'une teinte et d'une fluidité indéfinissables. 
Bientôt la lune régna seule: elle avait envie de 
renouer notre entretien des forêts de Haselbach ; mais 
je n'étais pas en train d'elle. Je lui préférai Vénus, 
qui se leva à deux heures du matin le 23; elle était 
belle comme parmi ces aurores oîi je la contemplais 
en l'implorant sur les mers de la Grèce. 

Laissant à droite et à gauche force mystères de bos- 
quets, de ruisseaux, de vallées, je traversai Lam- 
bach, Wells et Neviban, petites villes toutes neuves 
avec des maisons sans toit, à l'italienne. Dans l'une de 
ces maisons on faisait de la musique ; de jeunes fem- 
mes étaient aux fenêtres: du temps des Maroboduus, * 
cela ne se passait pas ainsi. 

Aux villes d'Allemagne, les rues sont larges, alignées, 
comme les tentes d'un camp ou les files d'un bataillon; 
les marchés sont vastes, les places d'armes spacieuses • 
on a besoin de soleil, et tout se passe en public. 

1. Maroboduus (et non Maraboduus, comme l'ont imprimé lei 
précédentes éditions), roi des Germains, dont il est parlé au lirr» 
•econd des Annales de Tacite. 



342 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Dans les villes d'Italie, les rues sont étroites et tor- 
tueuses, les marchés petits, les places d'armes res- 
serrées : on a besoin d'ombre, et tout se passe en 
secret. 

A Linz, mon passe-port fut visé sans difficulté. 

24 et 25 septembre 1833. 

Je passai le Danube à trois heures du matin : je lui 
avais dit en été ce que je ne trouvais plus à lui dire 
en automne ; il n'en était plus aux mêmes ondes, ni 
moi aux mêmes heures. Je laissai loin sur ma gauche 
mon bon village de Waldmûnchen, avec ses troupeaux 
de porcs, le berger Eumée et la paysanne qui me 
regardait par-dessus l'épaule de son père. La fosse 
du mort dans le cimetière aura été comblée ; le décédé 
est mangé par quelques milliers de vers pour avoir 
eu l'honneur d'être homme. 

M. et Madame de BaufTremont, arrivés à Linz, me 
devançaient de quelques heures ; ils étaient eux- 
mêmes précédés de quelques royalistes : porteurs de 
message de paix, ils croyaient Madame cheminant 
tranquillement derrière eux, et moi je les suivais tous 
comme la Discorde, avec des nouvelles de guerre. 

La princesse de Bauffremont, née Montmorency, 
allait à Butschirad* complimenter des rois de France 
nés Bourbons : rien de plus naturel. 

Le 25, à la nuit tombante, j'entrai dans des bois. 
Des corneilles criaient en l'air ; leurs épaisses volée 
tournoyaient au-dessus des arbres dont elles se pré 

1. Pendant l'été et une partie de l'automne, la famille royale 
habitait Butschirad, triste et solitaire résidence située dans un 
pays morne et désole, k cinq heures à peu près de Prague. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 343 

paraient à couronner la cime. Voilà que je retournai 
à ma première jeunesse : je revis les corneilles du 
mail de Combourg ; je crus reprendre ma vie de fa- 
mille dans le vieux château : ô souvenirs, vous tra- 
versez le cœur comme un glaive 1 ô ma Lucile, bien 
des années nous ont séparés ! maintenant la foule de 
mes jours a passé, et, en se dissipant, me laisse mieux 
voir ton image. 

J'étais de nuit à Thabor : sa place, environnée d'ar- 
cades, me parut immense ; mais le clair de lune est 
menteur. 

Le 26 au matin, une brume nous couvrit de sa soli- 
tude sans limite. Vers les dix heures, il me sembla 
que je passais entre deux lacs. Je n'étais plus qu'à 
quelques lieues de Prague. 

La brouée se leva. Les approches par la route de 
Linz sont plus vivantes que par le chemin de Ratis- 
bonne ; le paysage est moins plat. On aperçoit des 
villages, des châteaux avec des futaies et des étangs. 
Je rencontrai une femme à figure pieuse et résignée, 
accablée sous le poids d'une énorme hotte ; deux 
vieilles marchandes étalent quelques pommes au bord 
d'un fossé ; une jeune fille et un jeune homme assis 
sur la pelouse, le jeune homme fumant, la jeune fille 
gaie, le jour auprès de son ami, la nuit dans ses 
bras ; des enfants à la porte d'une chaumière jouant 
avec des chats ou conduisant des oies au pâtis ; des 
dindons en cage se rendant à Prague comme moi 
pour la majorité de Henri V; puis un berger sonnant 
de sa trompe, tandis que Hyacinthe, Baptiste, le cicé- 
rone de Venise et mon excellence, nous cahotions 
dans notre calèche rapiécetée : voilà les destinées de 



344 MÉMOIRES d'outre-tombe 

la vie. Je ne donnerais pas un patard de la meil- 
leure. 

La Bohême ne m'offrait plus rien de nouveau ; mes 
idées étaient fixées sur Prague. 

Prague, 29 septembre 1833. 

Le surlendemain de mon arrivée à Prague j'envoyai 
Hyacinthe porter une lettre à madame la duchesse de 
Berry, que selon mes calculs il devait rencontrer à 
Trieste. Cette lettre disait à la princesse: « que j'avais 
a trouvé la famille royale partant pour Leoben, que 
« de jeunes Français étaient arrivés pour l'époque delà 
« majorité de Henri et que le roi leur échappait, que 
« j'avais vu madame la dauphine, qu'elle m'avait in- 
« vite à me rendre immédiatement à Butschirad, où 
« Charles X se trouvait encore ; que je n'avais point 
« vu Mademoiselle parce qu'elle était un peu souf- 
« frante, qu'on m'avait fait entrer dans sa chambre 
« dont les volets étaient fermés, qu'elle m'avait tendu 
« dans l'ombre sa main brûlante en me priant de les 
« sauver tous ; 

« Que je m'étais rendu à Butschirad, que j'avais vu 
m M. de Blacas et causé avec lui sur la déclaration de 
a la majorité de Henri V ; qu'introduit dans la cham- 
« bre du roi, je l'avais trouvé endormi, et que, lui 
« ayant ensuite présenté la lettre de madame la du- 
« chesse de Berry, il m'avait paru fort animé contre 
« mon auguste cliente ; que, du reste, le petit acte 
« rédigé par moi sur la majorité avait paru lui 
« plaire. » 

La lettre se terminait par ce paragraphe : 

« Maintenant, Madame, je ne dois pas vous cacher 




LE FOSSOYEUR SE ¥¥ALË)îiUWC&IEM 



Garnier frères Editeurs 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE ^45 

« qu'il y a beaucoup de mal ici. Nos ennemis pour- 
« raient rire s'ils nous voyaient nous disputer une 
« royauté sans royaume, un sceptre qui n'est que le 
« bâton sur lequel nous appuyons nos pas dans le 
« pèlerinage peut-être long de notre exil. Tous les in- 
« convénients sont dans l'éducation de votre fils, et 
« je ne vois aucune chance pour qu'elle soit changée. 
« Je retourne au milieu des pauvres que madame de 
« Chateaubriand nourrit ; là, je serai toujours à vos 
« ordres. Si jamais vous deveniez maîtresse absolue 
« de Henri, si vous persistiez à croire que ce dépôt 
« précieux puisse être remis entre mes mains, je se- 
« rais aussi heureux qu'honoré de lui consacrer le 
« reste de ma vie, mais je ne pourrais me charger 
« d'une aussi effrayante responsabilité qu'à la condi- 
« tion d'être, sous vos conseils, entièrement libre 
« dans mes choix et dans mes idées, et placé sur un 
« sol indépendant, hors du cercle des monarchies 
« absolues. » 

Dans la lettre était renfermée cette copie de mon 
projet de la déclaration de la majorité: 

c Nous, Henri V du nom, arrivé à l'âge où les lois 
« du royaume fixent la majorité de l'héritier du trône, 
« voulons que le premier acte de cette majorité soit 
« une protestation solennelle contre l'usurpation de 
« Louis-Philippe, duc d'Orléans. En conséquence, et 
« de l'avis de notre conseil, nous avons fait le présent 
« acte pour le maintien de nos droits et de ceux des 
« Français. Donné le trentième jour de septembre de 
« l'an de grâce mil huit cent trente-trois. » 



346 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

Prague, 30 septembre 1833. 

Ma lettre à madame la duchesse de Berry indi- 
quait les faits généraux, mais elle n'entrait pas dans 
les détails. 

Quand je vis madame de Gontaut, au milieu des 
malles à moitié faites et des vaches ouvertes, elle se 
jeta à mon cou, et en sanglotant : « Sauvez-moi ! 
Sauvez-nous! disa: elle. — Et de quoi vous sauver, 
madame? J'arrive, je ne sais rien de rien. » Hradschin 
était désert; on eût dit des journées de Juillet et de 
l'abandon des Tuileries, comme si les révolutions s'at- 
chaient aux pas de la race proscrite. 

Des jeunes gens viennent féliciter Henri sur le 
jour de sa majorité* ; plusieurs sont sous le coup 

1. La majorité des rois de France était fixée, par les anciennes 
lois de la monarchie, à l'âge de quatorze ans commencés : ce fut 
le souvenir de cette loi qui décida plusieurs centaines de Fran- 
çais à venir à la fois, à cinq cents lieues de leur pays, visiter 
l'exil de la branche aînée des Bourbons. Il y avait dans cette 
manifestation quelque chose d'hostile à la dynastie nouvelle. Le 
gouvernement de Juillet ne se fit donc pas faute — et, après 
tout, c'était assez naturel, — de susciter aux voyageurs quelques 
tracasseries. Il obtint du gouvernement autrichien qu'un assez 
grand nombre d'entre eux fussent ramenés aux frontières. A 
Francfort, à Munich, les chargés d'affaires du roi Louis-Philippe 
refusèrent les visas nécessaires; à Pilsen et à Waldmûnchen, il 
y en eut plusieurs de retenus, comme aussi à Mayence etàEgra. 
Cette petite manifestation était, d'ailleurs, presque aussi mal vue 
à Prague qu'à Paris. Le roi Charles X et son fils le Dauphin 
avaient abdiqué à Rambouillet, et ils ne songeaient point à re 
tirer cette abdication ; seulement, pour maintenir l'irresponsabi- 
lité morale du duc de Bordeaux, et aussi pour rendre plus 
aisés les rapports de l'exil avec les cabinets, et en particulier 
avec celui de Vienne, ils voulaient conserver, sur la terre étran- 
gère, un titre qui leur semblait inséparable de celui de chefs de 
Ift famille de Bourbon. Le voyage des jeunes Français venos 



MÉMOIRES d'outre-tombe 347 

d'un arrêt de mort : quelques-uns, blessés dans la 
Vendée», presque tous pauvres, ont été obligés de se 
cotiser pour être à même de porter jusqu'à Prague 
l'expression de leur fidélité. Aussitôt un ordre leur 
ferme les frontières de la Bohême. Ceux qui par- 
viennent à Butschirad ne sont reçus qu'après les 
plus grands efforts ; l'étiquette leur barre le passage, 
comme MM. les gentilshommes de la chambre défen- 
daient à Saint-Cloud la porte du cabinet de Charles X 
tandis que la révolution entrait par les fenêtres. On 
déclare à ces jeunes gens que le roi s'en va, qu'il ne 
sera pas à Prague le 29. Les chevaux sont commandés, 
la famille royale plie bagage. Si les voyageurs obtien- 
nent enfin la permission de prononcer à la hâte un 
compliment, on les écoute avec crainte. On n'off're pas 
un verre d'eau à la petite troupe fidèle ; on ne la 
prie pas à la table de l'orphelin qu'elle est venue cher- 
cher de si loin ; elle est réduite à boire dans un cabaret 
à la santé de Henri. On fuit devant une poignée de 
Vendéens, comme on s'est dispersé devant une cen- 
taine de héros de Juillet. 

Et quel est le prétexte de ce sauve qui peut ? On 
va au-devant de madame la duchesse de Berry, on 
donne à la princesse un rendez-vous sur un grand 

pour saluer Henri de France, le jour où il entrait dans sa qua 
torzième année, pouvait déranger ces arrangements particuliers 
de l'exil. Il n'était donc pas pour plaire au vieux roi et à son 
fils. De là les petits incidents que notera tout à l'heure l'auteur 
des Mémoires. 

1. « Il y avait parmi les visiteurs de Prague des Vendéens 
dont les blessures n'étaient [pas fermées, et jusqu'à huit contu- 
maces, qui avaient dérobé par la fuite leurs têtes à un arrêt de 
mort. • (Alfred Nellemeni; Henri de France, tome 1, page 
264.) 



348 MÉMOIRES d'outre-tombe 

chemin pour la montrer à la dérobée à sa fille et à 
son fils. N'est-elle pas bien coupable ? elle s'obstine 
à réclamer pour Henri un titre vain. Pour se tirer de 
la position la plus simple, on étale aux yeux de l'Au- 
triche et de la France (si toutefois la France aperçoit 
ces néantises) un spectacle qui rendait la légitimité, 
déjà trop ravalée, la désolation de ses amis et l'objet 
de la calomnie de ses ennemis. 

Madame la dauphine sent les inconvénients de l'é- 
ducation de Henri V, et ses vertus s'en vont en lar- 
mes, comme le ciel tombe la nuit en rosée. Le court 
instant d'audience qu'elle m'accorda ne lui permit pas 
de me parler de ma lettre de Paris du 30 juin ; elle 
avait l'air touchée en me regardant. 

Dans les rigueurs mêmes de la Providence, un moyen 
de salut semblait se cacher : l'expatriation sépare 
l'orphelin de ce qui menaçait de le perdre aux Tuile- 
ries ; à l'école de l'adversité, il aurait pu être élevé 
sous la direction de quelques hommes du nouvel 
ordre social, habiles à l'instruire de la royauté nou- 
velle. Au lieu de prendre ces maîtres du moment, 
loin d'améliorer l'éducation de Henri V, on la rend 
plus fatale par l'intimité que produit la vie res- 
serrée en famille : dans les soirées d'hiver, des vieil- 
lards, tisonnant les siècles au coin du feu, enseignent 
à l'enfant des jours dont rien ne ramènera le soleil; 
ils lui transforment les chroniques de Saint-Denis 
en contes de nourrice ; les deux premiers barons 
de l'âge moderne, la Liberté et YÉgaliié, sauraient 
bien forcer Henri sans terre à donner une grande 
charte. 

La dauphine m'avait engagé à faire la course de 



MÉMOIRES d'outre-tombe 349 

Butschirad. MM. Dufougerais ' et Nugent* me menè- 
rent en ambassade chez Charles X le soir même de 

1. Alfred-Xavier, baron Dufougerais (1804-1874). Son grand- 
père, Daniel-François, avait été fusillé à Angers en 1793 comme 
royaliste ; son père, Benjamin-François, directeur de la Caisse 
d'amortissement et des dépôts et consignations, avait été député 
au Corps législatif de 1811 à 1815, et membre de la Chambre des 
députés de 1815 à 1818. Alfred Dufougerais était avocat au bar- 
reau de Paris, lorsqu'il devint en 1828 l'un des propriétaires et 
l'un des rédacteurs de la Quotidienne. Au mois d'avril 1831, il 
se rendit acquéreur de la Mode, revue du monde élégant, créée 
en 1829 par Emile de Girardin, qui en avait fait un simple jour- 
nal de salons, ne s'occupant pas de politique, mais de mode, de 
littérature et de beaux-arts. Le nouveau propriétaire la trans- 
forma en revue politique ; il lui laissa son article et ses gra- 
vures de modes, pour justifier le titre et pour ne pas perdre le 
bénéfice de celte spécialité; mais, en même temps, elle devenait 
entre ses mains une arme de guerre contre la monarchie de 
Juillet. Sans être précisément un écrivain, Alfred Dufougerais 
avait, à un degré rare, l'instinct du journaliste, et, sous sa direc- 
tion, la Mode eut vite fait de prendre le premier rang à l'avant- 
garde de la presse royaliste. Au mois de septembre 1834, l'alté- 
ration de sa santé l'obligea de céder la propriété de son journal 
k un ancien receveur particulier des finances, M. Gouze, qui 
confia la rédaction en chef à Edouard Mennechet, poète et pro- 
sateur de talent, ancien «secrétaire de la Chambre du roi Charles X. 
Doué d'un vrai talent de parole, Alfred Dufougerais préférait 
les luttes du barreau à celles de la presse. Dans le procès de 
Chateaubriand, il défendit le gérant de la Mode, et son plai- 
doyer se fit remarquer, même à côté de celui de Berryer. A peu 
de temps de là, il défendait les Vendéens devant la Cour d'as- 
sises de Niort. Il devint bientôt l'avocat en titre des journaux 
royalistes en province comme à Paris. A Laval, il fit acquitter 
trois fois Y Indépendant de l'Ouest, ce qui lui valut d'obtenir 
dans la Mayenne, aux élections de 1848, plus de 30,000 voix. Il 
n'avait pas été nommé cependant. Aux élections de la Législa- 
tive, l'année suivante, il fut envoyé à la Chambre par le dépar- 
tement de la Vendée. 11 vota constamment avec la droite et ren- 
tra dans la vie privée au 2 décembre 1851. 

2. Le vicomte Charles de Nugent, rédacteur du Revenant et 
de la Mode, prosateur et poète, auteur d'un joli recueil d« 
Pensées. 11 a écrit le récit de son voyage à Prague. 



350 MÉMOIRES d'outre-tombe 

mon arrivée à Prague, A la tête de la députation des 
jeunes gens, ils allaient acheverles négociations com- 
mencées au sujet de la présentation. Le premier, im- 
pliqué dans mon procès devant la cour d'assises, 
avait plaidé sa cause avec beaucoup d'esprit ; le se- 
cond sortait de subir un emprisonnement de huit 
mois pour délit de presse royaliste. L'auteur du 
Génie du Christianisme eut donc l'honneur de se rendre 
auprès du roi très chrétien assis dans une calèche 
de place, entre l'auteur de la Mode et l'auteur du Re- 
venant. 

Prague, 30 septembre 1833. 

Butschirad est une villa du grand-duc de Toscane 
à environ six lieues de Prague, sur la route de Carls- 
bad. Les princes autrichiens ont leurs biens patri- 
moniaux dans leur pays, et ne sont, au delà des Alpes, 
que des possesseurs viagers: ils tiennent l'Italie à 
ferme. On arrive à Butschirad par une triple allée 
de pommiers. La villa n'a aucune apparence ; elle 
ressemble, avec ses communs, à une belle métai- 
rie, et domine au milieu d'une plaine nue un ha- 
meau mélangé d'arbres verts et d'une tour. L'inté- 
rieur de l'habitation est un contre-sens italien, sous 
le 50* degré de latitude : de grands salons sans che- 
minées et sans poêles. Les appartements sont tris- 
tement enrichis de la dépouille de Holy-Rood. Le 
château de Jacques II, que remeubla Charles X, a 
fourni par déménagement à Butschirad les fauteuils 
et les tapis. 

Le roi avait la fièvre et était couché lorsque j'arrivai 
à Butschirad, le 27, à huit heures du soir. M. de Bla- 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 351 

cas me fît entrer dans lachambre de Charles X, comme 
je le disais à la duchesse de Berry. Une petite lampe 
brûlait sur la cheminée ; je n'entendais dans le si- 
lence des ténèbres que la respiration élevée du trente- 
cinquième successeur de Hugues Capet. mon vieux 
roi I votre sommeil était pénible ; le temps et l'adver- 
sité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre poi- 
trine. Un jeune homme s'approcherait du lit de sa 
jeune épouse avec moins d'amour que je ne me sen- 
tis de respect en marchant d'un pied furtif vers votre 
couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un mau- 
vais songe comme celui qui vous réveilla pour aller 
voir expirer votre fils ! Je vous adressais intérieure- 
ment ces paroles que j*3 n'aurais pu prononcer tout 
haut sans fondre en larmes : « Le ciel vous garde de 
« de tout mal avenir! Dormez en paix ces nuits avoi- 
« sinant votre dernier sommeil I Assez longtemps vos 
« vigiles ont été celles de la douleur. Que ce lit d'exil 
« perde sa dureté en attendant la visite de Dieu ! 
« lui seul peut rendre légère à vos os la terre étran- 
« gère. » 

Oui, j'aurais donné avec joie tout mon sang pour 
rendre la légitimité possible à la France. Je m'étais 
figuré qu'il en serait de la vieille royauté ainsi que de la 
verge desséchée d'Aaron : enlevée du temple de Jéru- 
salem, elle reverdit et porta les fleurs de l'amandier, 
symbole du renouvellement de l'alliance. Je ne m'é- 
tudie point à étouffer mes regrets, à retenir les larmes 
dont je voudrais effacer la dernière trace des royales 
douleurs. Les mouvements que j'éprouve en sens 
divers, au sujet des mêmes personnes, témoignent de 
la sincérité avec laquelle ces Mémoires sont écrits. 



352 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Dans Charles X, l'homme m'attendrit, le monarqut 
me blesse : je me laisse aller à ces deux impressions 
à mesure qu'elles se succèdent sans chercher à les 
concilier. 

Le 28 septembre, après que Charles X m'eut reçu 
le matin au bord de son lit, Henri Vme fit appeler: 
je n'avais pas demandé à le voir. Je lui dis quelques 
mots graves sur sa majorité et sur ces loyaux Fran- 
çais dont l'ardeur lui avait offert des éperons d'or. 

Au surplus, il est impossible d'être mieux traité 
que je ne le fus. Mon arrivée avait jeté l'alarme ; on 
craignait le rendu compte de mon voyage à Paris. 
Pour moi donc toutes les attentions ; le reste était né- 
gligé. Mes compagnons, dispersés, mourants de faim 
et de soif, erraient dansles corridors, les escaliers, les 
cours du château, au milieu de l'effarade des maîtres 
du logis et des apprêts de leur évasion. On entendait 
des jurements et des éclats de rire. 

La garde autrichienne s'émerveillait de ces indivi- 
dus à moustaches et en habit bourgeois ; elle les soup- 
çonnait d'être des soldats français déguisés, avisant 
à s'emparer delà Bohême par surprise. 

Durant cette tempête au dehors, Charles X me disait 
au dedans : « Je me suis occupé de corriger l'acte de 
« mon gouvernement à Paris. Vous aurez pour collègue 
« M. de Villèle, comme vous l'avez demandé, le mar- 
« quis de La Tour-Maubourg et le chancelier. * » 

1. Le marquis de Pastoret. Pair de France, ministre d'Etat et 
membre du Conseil privé, il avait été appelé aux fonctions de 
Chancelier de France, en 1829, à la place de M. Dambray. Après 
la Révolution de Juillet, il s'était démis de toutes ses fonctions; 
mais, pour Charles X, il était toujours resté le Chancelier. Il 
devint, en iS34, tuteur des enfants du duc de Berry, charge i 



MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 353 

Je remerciai le roi de ses bontés, en admirant les 
illusions de ce monde. Quand la société croule, quand 
les monarchies finissent, quand la face de la terre se 
renouvelle, Charles établit à Prague un gouverne- 
ment en France, de \avis de son conseil entendu. Ne 
nous raillons pas trop: qui de nous n'a sa chimère? qui 
de nous ne donne la becquée à de naissantes espéran- 
ces? qui de nous n'a son gouvernement in petto, deVavis 
de ses passions entendues? La moquerie m'irait mal à 
moi l'homme aux songes. Ces Mémoires, que je bar- 
bouille en courant, ne sont-ils pas mon gouvernement^ 
de Yavis de ma vanité entendue? Ne crois-je pas très 
sérieusement parler à l'avenir, aussi peu à ma dispo- 
sition que la France aux ordres de Charles X? 

Le cardinal Latil, ne se voulant pas trouver dans la 
bagarre, était allé passer quelques jours chez le du** 
de Rohan. M. de Foresta * passait mystérieusement 
un portefeuille sous le bras ; madame de Bouille me 
faisait des révérences profondes, comme une per- 
sonne départi, avec des yeux baissés qui voulaient 

laquelle il s'employa avec beaucoup de dévouement, malgré son 
grand âge. 

1. Foresta (Marie- Joseph, marquis de) avait été, sous la Restau, 
ration, préfet de divers départements et gentilhomme honoraire 
de la ehambre du roi. Esprit cultivé, fin et délicat, il avait fait, 
bien jeune encore, ses preuves littéraires. A l'âge de vingt-deux 
ans, il avait publié et dédié à la duchesse de Berry deux volumes 
tout remplis d'aperçus ingénieux, de récits charmants et de ré- 
flexions d'une maturité précoce, intitulés : Lettres sur la Sicile. 
Jusqu'à sa mort, arrivée le 11 février 1858, il resta attaché à la 
personne du comte de Chambord. C'était le type accompli du 
gentilhomme chrétien. Voyez sur lui les premiers chapitres de 
l'ouvrage du P. de Chazournes sur Albéric de Foresta, de la 
Compagnie de Jésus, fondateur des Ecoles apostoliques. Un to- 
lume in-iS, 1880. 

VI. 23 



354 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

voir à travers leurs paupières; M. la Villate s'atten- 
dait à recevoir son congé ; il n'était plus question de 
M. Barrande, qui se flattait de rentrer en grâce et 
séjournait dans un coin à Prague. 

J'allai faire ma cour au dauphin. Notre conversa- 
tion fut brève: 

« Comment Monseigneur se trouve-t-il à Butschi- 
rad? 

— Vieillottant. 

— C'est comme tout le monde, Monseigneur. 

— Et votre femme ? 

— Monseigneur, elle a mal aux dents, 

— Fluxion? 

— No'i, Monseigneur: temps. 

— Vous dînez chez le roi ? Nous nous reverrons. » 
Et nous nous quittâmes. 

Prague, 28 et 29 septembre 1833. 

Je me trouvai libre à trois heures: on dînait à six. 
Ne sachant que devenir, je me promenai dans les 
allées de pommiers dignes de la Normandie. La récolte 
du fruit de ces faux orangers s'élève dans les bonnes 
années à la somme de dix-huit mille francs. Les cal- 
villes s'exportent en Angleterre. On n'en fait point de 
cidre, le monopole de la bière en Bohême s'y oppose. 
Selon Tacite, les Germains avaient des mots pour 
signifier le printemps, l'été et l'hiver; ils n'en avaient 
point pour exprimer l'automne, dont ils ignoraient le 
nom et les présents: nomen ac bona ignorantur. 
Depuis le temps de Tacite^ il leur est arrivé une Po- 
mone. 

Accablé de fatigue, je m'assis sur les échelons d'une 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 335 

échelle appuyée contre le tronc d'un pommier. J'étais 
ià dans Yœil-de-bœuf du château de Butschirad, ou au 
balustre de la chambre du conseil. En regardant le 
toit qui couvrait la triple génération de mes rois, je 
me rappelais ces plaintes du J/aoua/ arabe: « Ici nous 
« avons vu disparaître sous l'horizon les étoiles que 
« nous aimons à voir se lever sous le ciel de notre 
« patrie. » 

Plein de ces tristes idées, je m'endormis. Une voix 
douce me réveilla. Une paysanne bohème venait 
cueillir des pommes; avançant la poitrine et relevant 
la tète, elle me faisait une salutation slave avec un 
sourire de reine ; je pensai tomber de mon juchoir: je 
lui dis en français: « Vous êtes bien belle; je vous 
remercie I » Je vis à son air qu'elle m'avait compris: 
les pommes sont toujours pour quelque chose dans 
mes rencontres avec les Bohémiennes. Je descendis 
de mon échelle comme un de ces condamnés des temps 
féodaux, délivré par la présence d'une jeune femme. 
Pensant à la Normandie, à Dieppe, à Fervacques, à la 
mer, je repris le chemin du Trianon de la vieillesse 
de Charles X. 

On se mit à table, à savoir: le prince et la princesse 
de Bauffremont, le duc et la duchesse de Narbonne, 
M. de Blacas, M. de Damas, M. O'Hégerty, moi, M. le 
dauphin et Henri V ; j'aurais mieux aimé y voir les 
jeunes gens que moi. Charles X ne dîna point; il se 
soignait, afin d'être en état de partir le lendemain. Le 
banquet fut bruyant, grâce au parlage du jeune prince: 
il ne cessa de discourir de sa promenade à cheval, de 
son cheval, des frasques de son cheval sur le gazon, 
des ébrouements de son cheval dans les terres labou- 



356 MÉMOIRES D'0UTRE-T0J13E 

rées. Cette conversation était bien naturelle, et j'en 
étais cependant affligé; j'aimais mieux notre ancien 
entretien sur les voyages et sur l'histoire. 

Le roi vint et causa avec moi. Il me complimenta 
de rechef sur la note de majorité ; elle lui plaisait parce 
que, laissant de côté les abdications comme chose 
consommée, elle n'exigeait d'autre signature que 
celle de Henri, et ne ravivait aucune blessure. Selon 
Charles X, la déclaration serait envoyée de Vienne à 
M. Pastoret avant mon retour en France; je m'incli- 
nai avec un sourire d'incrédulité. Sa Majesté, après 
m'avoir frappé l'épaule selon sa coutume : « Chateau- 
« briand, oîi allez-vous à présent ? — Tout bêtement à 
« Paris, sire. — Non, non, pas bêtement, » reprit le 
roi, cherchant avec une sorte d'inquiétude le fond de 
ma pensée. 

On apporta les journaux; le dauphin s'empara des 
gazettes anglaises : tout d'un coup, au milieu d'un 
profond silence, il traduisit à haute voix ce passage 
du Times: « Il y a ici le baron de ***, haut de quatre 
pieds, âgé de soixante-quinze ans, et tout aussi vert 
qu'il était il y a cinquante ans. » Et puis monseigneur 
se tut. 

Le roi se retira; M. de Blacas me dit: « Vous 
devriez venir à Leoben avec nous. » La proposition 
n'était pas sérieuse. Je n'avais d'ailleurs aucune envie 
d'assister à une scène de famille ; je ne voulais ni divi- 
ser des parents, ni me mêler de réconciliations dan- 
gereuses. Lorsque j'entrevis la chance de devenir le 
favori d'une des deux puissances, je frémis ; la poste 
ne me semblait pas assez prompte pour m'éloigner de 
mes honneurs possibles. L'ombre de la fortune me 



MÉMOIRES d'outre-tombe 357 

fait trembler, comme l'ombre du cheval de Richard 
faisait trember les Philistins. 

Le lendemain 28, je m'enfermai à l'hôtel des Bains 
et j'écrivis ma dépêche à Madame. Le soir même Hya- 
cinthe était parti avec cette dépêche. 

Le 29, j'allai voir le comte et la comtesse de Cho- 
teck; je les trouvai confondus du brouhaha de la cour 
de Charles X. Le grand bourgrave envoyait à force des 
estafettes lever les consignes qui retenaient les jeu- 
nes gens aux frontières. Au surplus, ceux que l'on 
apercevait dans les rues de Prague n'avaient rien 
perdu de leur caractère français; un légitimiste et un 
républicain, politique à part, sont les mêmes hom- 
mes : c'était un bruit, une moquerie, une gaieté 1 Les 
voyageurs venaient chez moi me conter leurs aventu- 
res. M*** avait visité Francfort avec un cicérone alle- 
mand, très charmé des Français ; M*** lui en demanda 
la cause, le cicérone lui répondit: « Les Vrançais 
« fenir à Frankfurt ; ils pufaient le fin et faisaient 

l'amour avec les cholies femmes tes pourchois. Le 
« chénéral Aucherau mettre 41 millions de taxe sur 
« la file te Frankfurt. » Voilà les raisons pour lesquel- 
les on aimait tant les Français à Francfort. 

Un grand déjeuner fut servi dans mon auberge ; les 
riches payèrent l'écot des pauvres. Au bord de la Mol- 
dau, on but du vin de Champagne à la santé de Henri V, 
qui courait les chemins avec son aïeul, dans la peur 
d'entendre les toasts portés à sa couronne. A huit 
heures, mes affaires fixées, je montai en voiture, 
espérant bien ne retourner en Bohême de ma vie. 

On a dit que Charles X avait eu l'intention de se 
retirer à l'autel : il avait des antécédents de ce des- 



358 MÉMOIRES d'outre-tombe 

sein dans sa famille. Richer, moine de Senones, et 
Geoffroy de Beaulieu, confesseur de saint Louis, rap- 
portent que ce grand honame avait pensé à s'enfer- 
mer dans un cloître, lorsque son fils serait en âge de le 
remplacer sur le trône. Christine de Pisan dit de Char- 
les V: « Le ^age roi avait délibéré en soi que, si tant 
« pouvoit vivre que son fils le dauphin fust en âge de 
« porter couronne, il lui délairoit le royaume... et se 
« feroit prêtre. » De pareils princes, s'ils avaient 
abandonné le sceptre, auraient bien manqué comme 
tuteurs à leurs fils ; et cependant, en restant rois, ont- 
ils rendu dignes d'eux leurs successeurs? Que fut 
Philippe le Hardi auprès de saint Louis? Toute la 
sagesse de Charles V se transforma en folie dans son 
héritier. 

Je passe à dix haures du soir devant Butschirad, 
dans la campagne muette, vivement éclairée de la 
lune. J'aperçois la masse confuse de la villa, du 
hameau et de la ruine qu'habite le dauphin: le reste 
de la famille royale voyage. Un si profond isolement 
me saisit; cet homme (je vous l'ai déjà dit) a des ver- 
tus: modéré en politique, il nourrit peu de préjugés ; 
il n'a dans les veines qu'une goutte de sang de saint 
Louis, mais il l'a; sa probité est sans égale, sa parole 
inviolable comme celle de Dieu. Naturellement coura- 
geux, sa piété filiale l'a perdu à Rambouillet. Brave et 
humain en Espagne, il a eu la gloire de rendre un 
royaume à son parent et n'a pu conserver le sien. 
Louis-Antoine, depuis les journées de Juillet, a songé 
à demander un asile en Andalousie : Ferdinand le lui 
eût sans doute refusé. Le mari de la fille de Louis XVI 
languit dans un village de Bohème; un chien dont 



MEMOIRES d'outre-tombe 359 

j'entends la voix, est la seule garde du prince: Cerbère 
aDoie ainsi aux ombres dans les régions de la mort, 
du silence et de la nuit. 

Je n'ai jamais pu revoir dans ma longue vie mes 
foyers paternels; je n'ai pu me fixer à Rome, où je 
désirais tant mourir; les huit cents lieues que j'a- 
chève, y compris mon premier voyage en Bohême, 
m'auraient mené aux plus beaux sites de la Grèce, de 
l'Italie et de l'Espagne. J'ai dévoré ce chemin et j'ai 
dépensé mes derniers jours pour revenir sur cette 
terre froide et grise : qu'ai-je donc fait au ciel? 

J'entrai dans Prague le 29 à quatre heures du soir. 
Je descendis à l'hôtel des Bains. Je ne vis point la 
jeune servante saxonne; elle était retournée à Dresde 
consoler par des chants d'Italie les tableaux exilés de 
Raphaël. 

Du 29 septembre au 6 octobre 1833. 

A Schlau, à minuit, devant l'hôtel de la poste, une 
voiture changeait de chevaux. Entendant parler fran- 
çais j'avançai la tète hors de ma calèche et je dis : 
« Messieurs, vous allez à Prague? Vous n'y trouverez 
« plus Charles X, il est parti avec Heiifi V. » Je me 
nommai. « Comment, parti? s'écrièrent ensemble plu- 
« sieurs voix. En avant, postillon 1 e» jivantl » 

Mes huit compatriotes, arrêtés d'abord à Égra, 
avaient obtenu la permission de continuer leur route, 
mais à la garde d'un officier de police. Elle est cu- 
rieuse ma rencontre, en 1833, d'un convoi de servi- 
teurs du trône et de l'autel, dépêché par la légitimité 
française, sous l'escorte d'un sergent de ville ! En 
1822, j'avais vu passer à Vérone des cagées de carbo- 



360 MÉMOIRES d'outre-tombe 

nari accompagnés de gendarmes. Que veulert donc 
les souverains? Qui reconnaissent-ils pour amis? 
Craignent-ils la trop grande foule de leurs partisans? 
Au lieu d'être touchés de la fidélité, ils traitent les 
hommes dévoués à leur couronne comme des propa- 
gandistes et des révolutionnaires. 

Le maître de poste de Schlau venait d'inventer 
l'accordéon; il m'en vendit un; toute la nuit, je fis 
jouer le soufflet dont le son emportait pour moi le 
souvenir du monde'. 

Carlsbad (je le traversai le 30 septembre) était dé- 
sert; salle d'opéra après la pièce jouée. Je retrouvai 

1. Je reçus de Périgueux, le 14 novembre, la lettre suivante : 
mon éloge à part, elle constate les faits que j'ai racontés : 

« Périgueux, 10 novembre 1833. 

■ Monsieur le vicomte, 

« Je ne puis résister au désir de vous témoigner toute la peina 
que j'ai éprouvée lundi 28 octobre, lorsqu'on m'annonça votre 
absence. Je m'étais présenté chez vous pour avoir l'honneur de 
vous présenter mes hommages et entretenir quelques instants 
l'homme à qui j'ai voué toute mon admiration. Obligé de repar- 
tir le soir même de Paris, où peut-être je ne dois plus retour- 
ner, il eût été bien doux pour moi de vous avoir vu. Lorsque, 
malgré la modicité de la fortune de ma famille, j'entrepris le 
Toyage de Prague, j'avais mis au nombre de mes espérances 
celle d'avoir l'honneur de me faire connaître de vous. Et, cepen- 
dant, monsieur le vicomte, je ne puis pas dire que je ne vous ai 
pas ru : j'étais au nombre des huit jeunes gens que vous ren- 
contrâtes au milieu de la nuit à Schlau, à peu de distance de 
Prague. Nous arrivions après avoir été cinq jours mortels vic- 
times de l'intrigue qui depuis nous a été révélée. Cette rencon- 
tre, en ce lieu, k cette heure, a quelque chose de bizarre et ne 
t'effacera jamais de mon souvenir, non plus que l'image de celai 
à qui la France royaliste doit les services les plus utiles. 

« Agréez, je vous prie, etc. 

« P.-O.-Jules Dbtermbs. » 

(Note de Chateaubriand.) 



MÉMOIRES d'outre-tombe 361 

à Égra le malLôlier qui me fit tomber de la lune où 
j'étais au mois de juin avec une dame de la campagne 
romaine. 

A Hollfeld, plus de martinets ni de petite hotteuse; 
j'en fus attristé. Telle est ma nature : j'idéalise les 
personnages réels et personnifie les songes, dépla- 
çant la matière et l'intelligence. Une petite fille et un 
oiseau grossissent aujourd'hui la foule des êtres de 
ma création, dont mon imagination est peuplée, 
comme ces éphémères qui se jouent dans un rayon 
de soleil. Pardonnez, je parle de moi, je m'en aper- 
çois trop tard. 

Voici Bamberg. Padoue me fît souvenir de Tive- 
Live; à Bamberg, le père Horrion retrouva la pre- 
mière partie du troisième et du trentième livre de 
l'historien romain. Tandis que je soupais dans la 
patrie de Joachim Camemarius, de Clavius, le biblio- 
thécaire de la ville me vint saluer à propos de ma 
renommée, la première du monde, selon lui, ce qui 
réjouissait la moelle de mes os. Accourut ensuite un 
général bavarois. A la porte de l'auberge, la foule 
m'entoura lorsque je regagnai ma voiture. Une jeune 
femme était montée sur une borne, comme la Sainte- 
Beuve pour voir passer le duc de Guise. Elle riait : 
« Vous moquez-vous de moi ? lui dis-je. — Non, me 
répondit-elle en français, avec un accent allemand, 
c'est que je suis si contente i » 

Du 1" au 4 octobre, je revis les lieux que j'avais 
vus trois mois auparavant. Le 4, je touchai la fron- 
tière de France. La Saint-François m'est, tous les 
ans, un jour d'examen de conscience. Je tourne mes 
regards vers le passé ; je me demande où j'étais, ce 



362 MÉMOIRES d'outre-tombe 

que je faisais à chaque anniversaire précédent. Cette 
année 1833, soumis à mes vagabondes destinées, la 
Saint-François me trouve errant. J'aperçois au bord 
du chemin une croix ; elle s'élève dans un bouquet 
d'arbres, qui laissent tomber en silence, sur THomme- 
Dieu crucifié, quelques feuilles mortes. Vingt-sept 
ans en arrière, j'ai passé la Saint-François au pied du 
véritable Golgotha. 

Mon patron aussi visita le saint tombeau. François 
d'Assise, fondateur des ordres mendiants, fit faire, 
en vertu de cette institution, un pas considérable à 
l'Evangile, et qu'on n'a point assez remarqué : il 
acheva d'introduire le peuple dans la religion; en 
revêtant le pauvre d'une robe de moine, il força le 
monde à la charité, il releva le mendiant aux yeux du 
riche, et dans une milice chrétienne prolétaire il 
établit le modèle de cette fraternité des hommes 
que Jésus avait prèchée, fraternité qui sera l'ac- 
complissement de cette partie politique du christia- 
nisme non encore développée, et sans laquelle il n'y 
aura jamais de liberté et de justice complète sur la 
terre. 

Mon patron étendait cette tendresse fraternelle aux 
animaux mêmes sur lesquels il paraîtrait avoir recon- 
quis par son innocence l'empire que l'homme exerçait 
sur eux avant sa chute; il leur parlait comme s'ils 
l'eussent entendu; il leur donnait le nom de frères et 
de sœurs. Près de Baveno, comme il passait, une 
multitude d'oiseaux s'assemblèrent autour de lui; il 
les salua et leur dit : « Mes frères ailés, aimez et 
« louez Dieu, car il vous a vêtus de plumes et vous a 
« donné le pouvoir de voler dans le ciel. » Les oi'- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 303 

seaux du lac de Rieli le suivaient. Il était dans la joie 
quand il rencontrait des troupeaux de moutons; il en 
avait une grande compassion : <. Mes frères, leur 
« disait-il, venez à moi. » Il rachetait quelquefois 
avec ses habits une brebis que l'on conduisait au 
boucher; il se souvenait de l'agneau très doux, illius 
memor agni vutissimi, immolé pour le salut des 
hommes. Une cigale habitait une branche de figuier 
près de sa porte à la Portiuncule; il l'appelait; elle 
venait se reposer sur sa main et il lui disait : « Ma 
« sœur la cigale, chante le Dieu ton créateur. » Il en 
usa de même avec un rossignol et fut vaincu aux con- 
certs par l'oiseau qu'il bénit, et qui s'envola après sa 
victoire. Il était obligé de faire reporter au loin dans 
les bois les petits animaux sauvages qui accouraient à 
lui et cherchaient un abri dans son sein. Quand il 
voulait prier le matin, il ordonnait le silence aux 
hirondelles, et elles se taisaient. Un jeune homme 
allait vendre à Sienne des tourterelles; le serviteur 
de Dieu le pria de les lui donner, afin qu'on ne tuât 
pas des colombes qui, dans l'Ecriture, sont le sym- 
bole de l'innocence et de la candeur. Le saint les em- 
porta à son couvent de Ravacciano: il planta son 
bâton à la porte du monastère; le bâton se changea 
en un grand chêne vert; le saint y laissa aller les 
tourterelles et leur commanda d'y bâtir leur nid, ce 
qu'elles firent pendant plusieurs années. 

François mourant voulut sortir du monde nu comme 
il y était entré; il demanda que son corps dépouillé 
fût enterré dans le lieu oii l'on exécutait les crimi- 
nels, en imitation du Christ qu'il avait pris pour mo- 
dèle. 11 dicta un testament tout spirituel, car il n'a- 



364 MÉMOIRES d'outre-tombe 

vait à léguer à ses frères que la pauvreté et la paix : 
une sainte femme le mit au tombeau. 

J'ai reçu de mon patron la pauvreté, l'amour des 
petits et des humbles, la compassion pour les ani- 
maux; mais mon bâton stérile ne se changera point 
en chêne vert pour les proléger. 

Je devais tenir à bonheur d'avoir foulé le sol de 
France le jour de ma fête; mais ai-je une patrie? 
Dans cette patrie, ai-je jamais goûté un moment de 
repos? Le 6 octobre au matin je rentrai dans mon 
Infirmerie. Le coup de vent de la Saint-François ré- 
gnait encore. Mes arbres, refuges naissants des mi- 
sères recueillies par ma femme, ployaient sous la 
colère de mon patron. Le soir, à travers les ormes 
branchas de mon boulevard, j'aperçus les réverbères 
agités, dont la lumière demi-éteinte vacillait comme 
la petite lampe de ma vie'. 

1. La page que l'on vient de lire est du 6 octobre 1833. Celles 
qui Tont suivre sont de 1837, — Au mois de septembre 1836, 
Chateaubriand avait écrit, au château de Maintenon, un chapitre 
destiné à ses Mémoires et qui pourtant n'y a pas pris place. On 
le trouvera à la fin do volume. Voir V Appendice n» IV : Frag- 
menta inédiu des M&MOiass d'Octre-To&lbb. 



LIVRE IX^ 



Politique générale du moment. — Louis-Philippe. — M. Thiers. 
— M. de la Fayette. — Armand Carrel. — De quelques fem- 
mes : La Louisianaise. — Madame Tastu. — Madame Sand. -~ 
M. de Talleyrand. 



Paris, rue d'Enfer, 1837. 

Si, passant de la politique de la légitimité à la poli- 
tique générale, je relis ce que j'ai publié sur cette poli- 
tique dans les années 1831, 1832 et 1833, mes prévi- 
sions ont été assez justes. 

Louis-Philippe est un homme d'esprit dont la lan- 
gue est mise en mouvement par un torrent de lieux 
communs. Il plaît à l'Europe, qui nous reproche de 
n'en pas connaître la valeur; l'Angleterre aime à voir 
que nous ayons, comme elle, détrôné un roi ; les au- 
tres souverains délaissent la légitimité, qu'ils n'ont 
pas trouvée obéissante. Philippe a dominé les hom- 
mes qui se sont approchés de lui ; il s'est joué de ses 
ministres; les a pris, renvoyés, repris, renvoyés de 
nouveau après les avoir compromis, si rien aujour- 
d'hui compromet. 

La supériorité de Philippe est réelle, mais elle 
n'est que relative ; placez-le à une époque où la so- 

1. Ce livre a été écrit à Paris, en 1837 et en 1838, et revu en 
juin 1847. 



36B MÉMOIRES D'OUTRE- lOMBE 

ciété aurait encore quelque vie, et ce qu'il y a de mé 
diocre en lui apparaîtra. Deux passions gâtent se? 
qualités : son amour exclusif de ses enfants, son avi- 
dité insatiable d'accroître sa fortune : sur ces deux 
points il aura sans cesse des éblouissements. 

Philippe ne sent pas l'honneur de la France comme 
le sentaient les aînés des Bourbons; il n'a pas besoin 
d'honneur : il ne craint que les soulèvements popu- 
laires, comme les craignaient les plus proches de 
Louis XVI. Il est à l'abri sous le crime de son père; 
la haine du bien ne pèse pas sur lui : c'est un com- 
plice, non une victime. 

Ayant compris la lassitude des temps et la vileté 
des âmes, Philippe s'est mis à l'aise. Des lois d'inti- 
midation sont venues supprimer les libertés, ainsi 
que je l'avais annoncé dès l'époque de mon discours 
d'adieu à la Chambre des pairs, et rien n'a remué ; 
on a usé de l'arbitraire ; on a égorgé dans la rue 
Transnonain, mitraillé à Lyon, intenté de nombreux 
procès de presse ; on a arrêté des citoyens, on les a 
retenus des mois et des années en prison par mesure 
préventive, et l'on a applaudi. Le pays usé, qui n'en- 
tend plus rien, a tout souffert. Il est à peine un 
homme qu'on ne puisse opposer à lui-même. D'années 
en années, de mois en mois, nous avons écrit, dit et 
fait tout le contraire de ce que nous avions écrit, dit 
et fait. A force d'avoir à rougir, nous ne rougissons 
plus; nos contradictions échappent à notre mémoire, 
tant elles sont multipliées. Pour en finir, nous pre- 
nons le parti d'affirmer que nous n'avons jamais 
varié, ou que nous n'avons varié que par la transfor- 
mation progressive de nos idées et par notre compré- 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 367 

hension éclairée des temps. Les événements si rapi- 
des nous ont si promptement vieillis, que quand on 
nous rappelle nos gestes d'une époque passée, il nous 
semble que l'on nous parle d'un autre homme que de 
nous : et puis, avoir varié, c'est avoir fait comme tout 
le monde. 

Philippe n'a pas cru, comme la branche restaurée, 
qu'il était obligé pour régner de dominer dans tous 
les villages ; il a jugé qu'il lui suffisait d'être maître 
de Paris; or, s'il pouvait jamais rendre la capitale 
ville de guerre, avec un roulement annuel de soixante 
mille prétoriens, il se croirait en sûreté. L'Europe le 
laisserait faire, parce qu'il persuaderait aux souve- 
rains qu'il agit dans la vue d'étoufTer la révolution 
dans son vieux berceau, déposant pour gage entre 
les mains des étrangers les libertés, l'indépendance 
et l'honneur de la France. Philippe est un sergent de 
ville : l'Europe peut lui cracher au visage ; il s'essuie, 
remercie et montre sa patente de roi. D'ailleurs, c'est 
le seul prince que les Français soient à présent capa- 
bles de supporter. La dégradation du chef élu fait 
sa force ; nous trouvons momentanément dans sa 
personne ce qui suffît à nos habitudes de couronne 
et à notre penchant démocratique ; nous obéissons à 
un pouvoir que nous croyons avoir le droit d'insul- 
ter; c'est tout ce qu'il nous faut de liberté : nation à 
genoux, nous souffletons notre maître, rétablissant 
le privilège à ses pieds, l'égalité sur sa joue. Nar- 
quois et rusé, Louis XI de l'âge philosophique, le 
monarque de notre choix conduit dextrement sa bar- 
que sur une boue liquide. La branche aînée des Bour- 
bons est séchée sauf un bouton : la branche cadette 



3C8 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

est pourrie. Le chef inauguré à la maison de ville 
n'a jamais songé qu'à lui : il sacrifie les Français à ce 
qu'il croit être sa sûreté. Quand on raisonne sur ce 
qui conviendrait à la grandeur de la patrie, on oublie 
la nature du souverain; il est persuadé qu'il périrait 
par les moyens qui sauveraient la France ; selon lui, 
ce qui ferait vivre la royauté tuerait le roi. Du reste, 
nul n'a le droit de le mépriser, car tout le monde est 
au niveau du même mépris. Mais, quelles que soient 
les prospérités qu'il rêve en dernier résultat, ou lui, 
ou ses enfants ne prospéreront pas, parce qu'il dé- 
laisse les peuples dont il tient tout. D'un autre côté, 
les rois légitimes, délaissant les rois légitimes, tom- 
beront : on ne renie pas impunément son principe. 
Si des révolutions ont été un instant détournées de 
leur cours, elles n'en viendront pas moins grossir le 
tor.rent qui cave l'ancien édifice : personne n'a joué 
son rôle, personne ne sera sauvé. 

Puisque aucun pouvoir parmi nous n'est inviolable, 
puisque le sceptre héréditaire est tombé quatre fois 
depuis trente-huit années, puisque le bandeau royal 
attaché par la victoire s'est dénoué deux fois de la 
tête de Napoléon, puisque la souveraineté de Juillet 
a été incessamment assaillie, il faut en conclure que 
ce n'est pas la république qui est impossible, mais la 
monarchie. 

La France est sous la domination d'une idée hos 
tile au trône : un diadème dont on reconnaît d'abord 
l'autorité, puis que l'on foule aux pieds, que l'on re- 
prend ensuite pour le fouler aux pieds de nouveau, 
n'est qu'une inutile tentation et un symbole de dé- 
sordre. On impose un maître à des hommes qui sem- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 369 

blent l'appeler par leurs souvenirs, et qui ne le sup- 
portent plus par leurs mœurs ; on l'impose à des 
générations qui, ayant perdu la mesure et la décence 
sociale, ne savent qu'insulter la personne royale ou 
remplacer le respect par la servilité. 

Philippe a dans sa personne de quoi ralentir la 
destinée, il n'a pas de quoi l'arrêter. Le parti démo- 
cratique est seul en procurés, parce qu'il marche vers 
le monde futur. Ceux qui ne veulent pas admettre les 
causes générales de destruction pour les principes 
monarchiques attendent en vain l'airranchissement 
du joug actuel d'un mouvement des Cbanibres ; elles 
ne consentiront point à la réforme, parce que la ré- 
forme serait leur mort. De son côté, l'opposition de- 
venue industrielle ne portera jamais au roi de sa 
fabrique la botte à fond, comme elle l'a portée à 
Charles X ; elle remue afin d'avoir des places, elle se 
plaint, elle est hargneuse; mais lorsqu'elle se trouve 
face à face de Philippe, elle recule, car si elle veut 
obtenir le maniement des affaires, elle ne veut pas 
renverser ce qu'elle a créé et ce par quoi elle vit. 
Deux frayeurs l'arrêtent : la frayeur du retour de la 
légitimité, la frayeur du règne populaire ; elle se colle 
à Philippe qu'elle n'aime pas, mais qu'elle considère 
comme un préservatif. Bourrée d'emplois et d'argent, 
abdiquant sa volonté, l'opposition obéit à ce qu'elle 
sait funeste et s'endort dans la boue; c'est le duvet 
inventé par l'industrie du siècle ; il n'est pas aussi 
agréable que l'autre, mais il coûte moins cher. 

Nonobstant toutes ces choses, une souveraineté de 
quelques mois, si l'on veut même de quelques an- 
nées, ne changera pas l'irrévocable avenir. Il n'est 
vu 24 



370 MÉMOIRES d'outre-tombe 

presque personne qui n'avoue maintenant la légiti- 
mité préférable à l'usurpation, pour la sûreté, la 
liberté, la propriété, comme pour les relations avec 
l'étranger, car le principe de notre souveraineté ac- 
tuelle est hostile au principe des souverainetés euro- 
péennes. Puisqu'il lui plaisait de recevoir l'investi- 
ture du trône du bon plaisir et de la science certaine 
de la démocratie, Philippe a manqué son point de 
départ : il aurait dû monter à cheval et galoper jus- 
qu'au Rhin, ou plutôt il aurait dû résister au mouve- 
ment qui l'emportait sans condition vers une cou- 
ronne : des institutions plus durables et plus conve- 
nables fussent sorties de cette résistance. 

On a dit : « M. le duc d'Orléans n'aurait pu rejeter 
« la couronne sans nous plonger dans des troubles 
« épouvantables, » raisonnement des poltrons, des 
dupes et des fripons. Sans doute des conflits seraient 
survenus ; mais ils eussent été suivis du retour prompt 
à l'ordre. Qu'a donc fait Philippe pour le pays ? Y 
aurait-il eu plus de sang versé par son refus du scep- 
tre, qu'il n'en a coulé pour l'acceptation de ce même 
sceptre à Paris, à Lyon, à Anvers, dans la Vendée, 
sans compter ces flots de sang répandus, à propos de 
notre monarchie élective, en Pologne, en Italie, en 
Portugal, en Espagne? En compensation de ces mal- 
neurs, Philippe nous a-t-il donné la liberté? Nous a- 
t-il apporté la gloire? Il a passé son temps à men- 
dier sa légitimation parmi les potentats, à dégrader 
la France en la faisant la suivante de l'Angleterre, en 
la livrant en otage ; il a cherché à faire venir le siècle 
à lui, à le rendre vieux avec sa race, ne voulant pas 
se rajeunir avec le siècle. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 371 

Que ne mariai l-il son lils aîné à quelque belle plé- 
béienne (le sa patrie? C'eût été épouser la France : 
cet hymen du peuple et de la royauté aurait fait re- 
pentir les rois ; car ces rois, qui ont déjà abusé de la 
soumission de Philippe, ne se contenteront pas de ce 
qu'ils ont obtenu : la puissance populaire qui trans- 
paraît à travers notre monarchie municipale les épou- 
vante. Le potentat des barricades, pour être complè- 
tement agréable aux potentats absolus, devait surtout 
détruire la liberté de la presse et abolir nos institu- 
tions constitutionnelles. Au fond de l'âme, il les dé- 
teste autant qu'eux, mais il a des mesure^' à garder. 
Toutes ces lenteurs déplaisent aux autre.^ souverains; 
on ne peut leur faire prendre patience qu'en leur sa- 
crifiant tout à l'extérieur : pour nous ac«;outumer à 
nous faire au dedans les hommes liges de Philippe, 
nous commençons par devenir les vassaux de l'Eu- 
rope. 

J'ai dit cent fois et je le répéterai encore, la vieille 
société se meurt. Pour prendre le moindre intérêt à 
ce qui existe, je ne suis ni assez bonhomme, ni assez 
charlatan, ni assez déçu par mes espérances. La 
France, la plus mûre des nations actuelles, s'en ira 
vraisemblablement la première. Il est probable que 
les aînés des Bourbons, auxquels je. mourrai attaché, 
ne trouveraient même pas aujourd'hui un abri dura- 
ble dans la vieille monarchie. Jamais les successeurs 
d'un monarque immolé n'ont porté longtemps après 
lui sa robe déchirée, il y a défiance de part et d'autre : 
le prince n'ose plus se reposer sur la nation, la nation 
ne croit plus que la famille rétablie lui puisse par- 
donner. Un échafaud élevé entre un peuple et un roi 



372 MÉMOIRES d'outre-tombe 

les empêche de se voir : il y a des tombes qui ne se 
referment jamais. La tête de Capet était si haute, que 
les petits bourreaux furent obligés de l'abattre poiir 
prendre sa couronne, comme les Caraïbes coupaient 
le palmier afin d'en cueillir le fruit. La tige des Bour- 
bons s'était propagée dans les divers troncs qui, se 
courbant, prenaient racine et se relevaient provins 
superbes : cette famille, après avoir été l'orgueil des 
autres races royales, semble en être devenue la fata- 
lité. 

Mais serait-il plus raisonnable de croire que les 
descendants de Philippe auraient plus de chances de 
régner que le jeune héritier de Henri IV? On a beau 
combiner diversement les idées politiques, les vérités 
morales restent immuables. Il est des réactions iné- 
vitables, enseignantes, magistrales, vengeresses. Le 
monarque qui nous initia à la liberté, Louis XVI, a 
été forcé d'expier dans sa personne le despotisme de 
Louis XIV et la corruption de Louis XV; et l'on pour- 
rait admettre que Louis-Philippe, lui ou sa lignée, 
ne payerait pas la dette de la dépravation de la ré- 
gence? Cette dette n'a-t-elle pas été contractée de 
nouveau par Égalité à l'échafaud de Louis XVI, et 
Philippe son fils n'a-t-il pas augmenté le contrat pa- 
ternel, lorsque, tuteur infidèle, il a détrôné son pu- 
pille ? Egalité en perdant la vie n'a rien racheté ; les 
pleurs du dernier soupir ne rachètent personne : ils 
ne mouillent que la poitrine et ne tombent pas sur la 
conscience. Si la branche d'Orléans pouvait régner 
au droit des vices et des crimes de ses aïeux, où se- 
rait donc la Providence ? Jamais plus effroyable ten- 
tation n'aurait ébranlé l'homme de bien. Ce qui fait 



MÉMOIKES DOUTRE-TOMBB 373 

notre illusion, c'est que nous mesurons les desseins 
éternels sur l'échelle de notre courte vie. Nous passons 
trop promptement pour que la punition de Dieu puisse 
toujours se placer dans le court moment de notre 
existence : la punition descend à l'heure venue ; elle 
ne trouve plus le premier coupable, mais elle trouve 
sa race qui laisse l'espace pour agir. 

En s'élevant dans l'ordre universel, ce règne de 
Louis-Philippe, quelle que soit sa durée, ne sera 
qu'une anomalie, qu'une infraction momentanée aux 
lois permanentes de la justice: elles sont violées, ces 
lois, dans un sens borné et relatif; elles sont suivies 
dans un sens limité et général. D'une énormité en 
apparence consentie du ciel, il faut tirer une consé- 
quence plus haute; il faut en déduire la preuve chré- 
tienne de l'abolition même de la royauté. C'est cette 
abolition, non un châtiment individuel, qui devien- 
drait l'expiation de la mort de Louis XVI; nul ne 
serait admis, après ce juste, à ceindre le diadème, 
témoin Napoléon le Grand et Charles X le Pieux. 
Pour achever de rendre la couronne odieuse, il 
aurait été permis au fils du régicide de se cou- 
cher un moment en faux roi dans le lit sanglant du 
martyr. 

Au reste, tous ces raisonnements, si justes qu'ils 
soient, n'ébranleront jamais ma fidélité à mon jeune 
roi ; ne dùt-il lui rester que moi en France, je serai 
toujours fier d'avoir été le dernier sujet de celui qui 
devait être le dernier roi. 

La révolution de Juillet a trouvé son roi; a-t-elle 
trouvé son représentant? J'ai peint à différentes 



374 MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 

époques les hommes qui, depuis 1789 jusqu'à ce jour, 
ont paru sur la scène. Ces hommes tenaient plus ou 
moins à l'ancienne race humaine: on avait une 
échelle de proportion pour les mesurer. On est arrivé 
à des générations qui n'appartiennent plus au passé; 
étudiées au microscope, elles ne semblent pas ca- 
pables de vie, et pourtant elles se combinent avec 
des éléments dans lesquels elles se meuvent; elles 
trouvent respirable un air qu'on ne saurait respirer. 
L'avenir inventera peut-être des formules pour cal- 
culer les lois d'existence de ces êtres; mais le pré- 
sent n'a aucun moyen de les apprécier. 

Sans donc pouvoir expliquer l'espèce changée, on 
remarque çà et là quelques individus que l'on 
peut saisir, parce que des défauts particuliers ou des 
qualités distinctes les font sortir de la foule. M.Thiers', 
par exemple, est le seul homme que la révolution 
de Juillet ait produit. Il a fondé l'école admirative de 
la Terreur, école à laquelle il appartient. Si les 
hommes de la Terreur, ces renieurs et reniés de 
Dieu, étaient de si grands hommes, l'autorité de leur 
jugement devrait peser; mais ces hommes, en se dé- 

1. Marie-Joseph-Louis-Adolphe Thiers (1797-1877), député de 
1830 à 1848 ; représentant du peuple du 4 juin 1848 au 2 dé- 
cembre 1851 ; membre du Corps législatif de 1863 à 1870; mem- 
bre de l'Assemblée nationale de 1871 à 1876; député de 1876 à 
1877 ; — ministre de l'Intérieur, du 11 octobre au 30 décembre 
1832; ministre de l'Agriculture et du Commerce, du 31 dé- 
cembre 1832 au 3 avril 1834 ; de nouveau, ministre de l'Intérieur, 
du 4 avril 1834 au 22 février 1836; ministre des Afl'aires étran- 
gères et président du Conseil, du 22 février 1836 au 25 août de 
la même année; président du Conseil et ministre des Affaires 
étrangères, pour la seconde fois, du l»"" mars au 28 octobre 1840; 
chef du pouvoir exécutif, du 17 février au 30 août 1871 ; prési- 
dent de la République, du 30 août 1871 au 24 mai 1873. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 375 

chirant, déclarent que le parti qu'ils égorgent est uq 
parti de coquins. Voyez ce que madame Roland dit 
de Condorcet, ce que Barbaroux, principal acteur du 
10 août, pense de Marat, ce que Camille Desmouliis 
écrit contre Saint-Just. Faut-il apprécier Dantoa 
d'après l'opinion de Robespierre, ou Robespierre 
d'après l'opinion de Danton? Lorsque les conven- 
tionnels ont une si pauvre idée les uns des autres, 
comment, sans manquer au respect qu'on leur doit, 
avoir une opinion différente de la leur? 

Dans son esprit matériel, le jacobinisme ne s'aper- 
çoit pas que la Terreur a failli, faute d'être capable 
de remplir les conditions de sa durée. Elle n'a pu 
arriver à son but, parce qu'elle n'a pu faire tomber 
assez de têtes ; il lui en aurait fallu quatre ou cinq 
cent mille de plus; or, le temps manque à l'exé- 
cution de ces longs massacres ; il ne reste que des 
crimes inachevés dont on ne saurait cueillir le fruit, 
le dernier soleil de l'orage n'ayant pas fini de le 
mûrir. 

Le secret des contradictions des hommes du jour 
est dans la privation du sens moral, dans l'absence 
d'un principe fixe et dans le culte de la force: qui- 
conque succombe est coupable et sans mérite, du 
moins sans ce mérite qui s'assimile aux événements. 
Derrière les phrases libérales des dévots de la Ter- 
reur, il ne faut voir que ce qui s'y cache : le succès 
divinisé. N'adorez la Convention que comme on 
adore un tyran. La Convention renversée, passez avec 
votre bagage de libertés au Directoire, puis à Bona- 
parte, et cela sans vous douter de votre métamor- 
phose, sans que vous pensiez avoir changé. Drama- 



376 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

tiste juré, tout en regardant les Girondins comme de 
pauvres diables parce qu'ils sont vaincus, n'en tirez 
pas moins de leur mort un tableau fantastique : ce 
sont de beaux jeunes hommes marchant, couronnés 
de fleurs, au sacrifice. Les Girondins, faction lâche, 
qui parlèrent en faveur de Louis XVI et votèrent son 
exécution, ont fait, il est vrai, merveille à Téchafaud; 
mais qui ne donnait pas alors tète baissée sur la 
mort? Les femmes se distinguèrent par leur hé- 
roïsme ; les jeunes filles de Verdun montèrent à 
l'autel comme Iphigénie; les artisans, sur qui l'on se 
tait prudemment, ces plébéiens dont la Convention 
fit une moisson si large, bravaient le fer du bourreau 
aussi résolument que no? p,renadiers le fer de l'ennemi. 
Contre un prêtre et un noble, la Convention immola 
des milliers d'ouvriers dans les dernières classes du 
peuple' : c'est ce dont on ne se veut jamais souvenir. 

M. Thiers fait-il état de ses principes? Pas le moins 
du monde: il a préconisé le massacre, et il prêcherait 
l'humanité d'une manière tout aussi édifiante; il se 
donnait pour fanatique des libertés, et il a opprimé 
Lyon, fusillé dans la rue Transnonain, et soutenu 
envers et contre tout les lois de septembre : s'il lit 
jamais ceci, il le prendra pour un éloge. 

Devenu président du conseil et ministre desaffaires 

1. Voir, dans la préface des Etudes historiques de Chateau- 
briand, le tableau des victimes de la Terreur, d'après les six 
■volumes du républicain Prudhomme. 18,923 ln^mmes non nobles, 
de divers états, 2,231 femmes de laboureurs ou d'artisans et 
2,000 enfants farent guillotinés, noyés et fusillés. Dans la Ven- 
dée. 15,000 femmes furent tuées et presque toutes étaient des 
paysannes. Si horribles soient-ils, ces chiflFres sont encore très 
au-dessous de la réalité. 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 377 

étrangères, M. Thiers s'extasie aux intrigues diplo- 
matiques de l'école Talleyrand ; il s'expose à se faire 
prendre pour un turlupin à la suite, faute d'aplomb, 
de gravité et de silence. On peut faire fi du sérieux 
et des grandeurs de l'âme, mais il ne faut pas le dire, 
avant d'avoir amené le monde subjugué à s'asseoir 
aux orgies de Grand-Vaux». 

Du reste, M. Thiers mêle à des mœurs inférieures 
un instinct élevé ; tandis que les survivants féodaux, 
devenus cancres, se sont faits régisseurs de leurs 
terres, lui, M. Thiers, grand seigneur de renaissance, 
voyage en nouvel Atticus, achète sur les chemins des 
objets d'art et ressuscite la prodigalité de l'an- 
tique aristocratie: c'est une distinction; mais s'il sème 
avec autant de facilité qu'il recueille, il devrait être 
plus en garde contre la camaraderie de ses anciennes 
habitudes: la considération est un des ingrédients de 
la personne publique. 

Agité par sa nature de vif-argent, M. Thiers a pré- 
tendu aller tuer à Madrid l'anarchie que j'y avais 
renversée en 1823: projet d'autant plus hardi que 
M. Thiers luttait avec les opinions de Louis-Philippe. 

1. Allusion à un épisode de 1834 dont le château d'un député 
ministériel fut -le théâtre et dont M. Thiers, alors ministre, fut 
le héros. Le docteur Bonnet de Malherbe, dans se» Notes iné- 
dites sur M. Thiers (1888, p. 73), en parle en ces terme» : « Un 
épisode surtout, la fête de Grand-Vaux, au château du comte 
Vigier, que les journaux appelèrent VOrgie de Grand-Vaux, 
fit alors grand bruit. M. Thiers, s'il faut en croire les chroni- 
queurs du temps, y joua un rôle qui dépassait de beaucoup les 
gamineries de l'écolier de Marseille, et s'y montra dans une 
'posture qui n'était pas précisément celle dont parlait, avec quel- 
que emphase, un autre ministre, un demi-siècle plus tard. La 
Quotidienne publia à ce propos un article très piquant et le Chor- 
nvari n'épargna pas lea caricature». » 



378 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

Il se peut supposer un Bonaparte; il peut croire que 
son taille-plume n'est qu'un allongement de l'épée 
napoléonienne; il peut se persuader être un grand 
général, il peut rêver la conquête de l'Europe, par la 
raison qu'il s'en est constitué le narrateur et qu'il 
fait très inconsidérément revenir les cendres de Na- 
poléon. J'acquiesce à toutes ces prétentions; je dirai 
seulement, quant à l'Espagne, qu'au moment où 
M. Thiers pensait à l'envahir, ses calculs le trom- 
paient; il aurait perdu son roi en 1836, et je sauvai 
le mien en 1823. L'essentiel est donc de faire à point 
ce qu'on veut faire ; il existe deux forces: la force 
des hommes et la force des choses ; quand l'une est 
en opposition à l'autre, rien ne s'accomplit. A l'heure 
actuelle Mirabeau ne remuerait personne, bien que sa 
corruption ne lui nuirait point: car présentement 
nul n'est décrié pour ses vices , on n'est diffamé que 
pour ses vertus. 

M. Thiers a l'un de ces trois partis à prendre: se 
déclarer le représentant de l'avenir républicain'; ou 
se percher sur la monarcliie contrefaite de Juillet 

1. M. Thiers avait dit à la tribune, sous la monarchie de 
Juillet, dans la discussion de la loi contre les associations : « La 
France a en horreur la République ; quand on lui en parle, elle 
recule épouvantée ; elle sait que ce gouvernement tourne au 
sang ou à l'imbécillité. » En 1872, à Tun de ses interlocuteurs 
qui s'étonne de le voir travailler à établir la République, con- 
trairement aux Tœui de l'Assemblée nationale, il dira : « Cer- 
tainement, je suis pour la République I Sans la République, 
qu'est-ce que je serais, moi? Un bourgeois, Adolphe Thiers! » 
Et se vantant d'avoir dirigé le siège de Paris contre la Com- 
mune, il concluait, sans manifester la plus légère émotion : 
« Nous avons enterré en entrant 20,000 cadavres ! » {Memoirs 
of the live and Correspondance of Henry Reeve, by J.-K 
Laughton (Londres, 1898.) 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 379 

comme un singe sur le dos d'un chameau, ou rani- 
mer l'ordre impérial. Ce dernier parti serait du goût 
de M. Thiers ; mais l'Empire sans empereur, est-ce pos- 
sible? Il est plus naturel de croire que l'auteur de 
YHistoire de la Révolution se laissera absorber par 
une ambition vulgaire : il voudra demeurer ou ren- 
trer au pouvoir; afin de garder ou de reprendre sa 
place, il chantera toutes les palinodies que le moment 
ou son intérêt sembleront lui demander' ; à se dé- 
pouiller devant le public, il y a audace, mais M. Thiers 
est-il assez jeune pour que sa beauté lui serve de 
voile? 

Deutz et Judas mis à part, je reconnais dans 
M. Thiers un esprit souple, prompt, fin, malléable, 
peut-être héritier de l'avenir, comprenant tout, hor- 
mis la grandeur qui vient de l'ordre moral ; sans ja- 
lousie, sans petitesse et sans préjugé, il se détache 
^ur le fond terne et obscur des médiocrités du temps, 
son orgueil excessif n'est pas encore odieux, parce 
qu'il ne consiste point à mépriser autrui. M. Thiers a 
des ressources, de la variété, d'heureux dons; il s'em- 
barrasse peu des différences d'opinion, ne garde point 
rancune, ne craint pas de se compromettre, rend 
justice à un homme, non pour sa probité ou pour ce 
qu'il pense, mais pour ce qu'il vaut; ce qui ne l'empè- 

1. En même temps que Chateaubriand traçait ce portrait de 
M. Thiers, un autre voyant, Balzac, écrivait dans la Chronique 
de Paris, à la date du 12 mai 1836 : « M. Thiers a toujours 
voulu la même chose, il n'a jamais eu qu'une seule pensée, un 
seul système, un seul but; tous ses efforts y ont constamment 
tendu, il a toujours songé à M. Thiers... M. Thiers est une 
girouette qui, malgré son incessante mobilité, reste sur le rnêm» 
bâtiment. » 



380 MÉMOIRES D*OUTRE-TOMBE 

cheraitpasde nous faire tous étrangler, le cas échéant. 
M. Thiers n'est pas ce qu'il peut être; les années le 
modifieront, à moins que l'enflure de Tamour-propre 
ne s'y oppose. Si sa cervelle tient bon et qu'il ne soit 
pas emporté par un coup de tète, les affaires révéle- 
ront en lui des supériorités inaperçues. Il doit promp- 
tement croître ou décroître ; il y a des chances pour 
que M. Thiers devienne un grand ministre ou reste 
un brouillon. 

M. Thiers a déjà manqué de résolution quand il 
tenait entre ses mains le sort du monde: s'il eût 
donné Tordre d'attaquer la flotte anglaise, supérieurs 
en force comme nous l'étions dans la Méditerranée, 
notre succès était assuré ; les flottes turques et égyp- 
tiennes, réunies dans le port d'Alexandrie, seraient 
venues augmenter notre flotte; un succès obtenu sur 
l'Angleterre eûtélectrisé la France. On aurait trouvé 
à l'instant 130,000 hommes pour entrer eu Bavière 
et pour se jeter sur quelque point de l'Ilalie, où rien 
n'était préparé en prévision d'une attaque. Le monde 
entier pouvait encore une fois changer de face. Notre 
agression eût-elle été juste? C'est une autre affaire; 
mais nous aurions pu demander à l'Europe si elle 
avait agi loyalement envers nous dans des traités où, 
abusant de la victoire, la Russie et l'Allemagne 
s'étaient démesurément agrandies, tandis que la 
France avait été réduite à ses anciennes frontières 
rognées. Quoi qu'il en soit, M. Thiers n'a pas osé 
jouer sa dernière carte; en regardant sa vie, il ne s'est 
pas trouvé assez appuyé, et cependant c'est parce 
qu'il ne mettait rien au jeu qu'il aurait pu tout jouer 
Nous sommes tombés sous les pieds de l'Europe 



MÉMOIRES d'outre-tombe 381 

une pareille occasion de nous relever ne se présen- 
tera peut-être de longtemps. 

En dernier résultat, M. Thiers, pour sauver son 
système, a réduit la France à un espace de quinze 
lieues qu'il a fait hérisser de forteresses; nous ver- 
rons bien si l'Europe a raison de rire de cet enfantil- 
lage du grand penseur. 

Et voilà comment, entraîné par ma plume, j'ai con- 
sacré plus de pages à un homme incertain d'avenir 
que je n'en ai donné à des personnages dont la mé- 
moire est assurée. C'est un malheur du trop long 
vivre : je suis arrivé à une époque de stérilité oîi la 
France ne voit plus courir que des générations 
maigres : Lupa carca nella sua magrezzaK Ces mé- 
moires diminuent d'intérêt avec les jours survenus, 
diminuent de ce qu'ils pouvaient emprunter de la 
grandeur des événements; ils se termineront, j'en ai 
peur, comme les filles d'Achéloûs^. L'empire romain, 
magniGquement annoncé par Tite-Live, se resserre 
et s'éteint obscur dans les récits de Cassiodore. Vous 
étiez plus heureux, Thucydide et Plutarque, Salluste 
et Tacite, quand vous racontiez les partis qui divi- 
saient Athènes et Rome I Vous étiez certains du moins 
de les animer, non seulement par votre génie, mais 
encore par l'éclat de la langue grecque et la grav;té 
de la langue latine 1 Que pourrions-nous raconter de 
notre société finissante, nous autres Welches, dans 
notre jargon confiné à d'étroites et barbares limites? 

1. Dante, Enfer ch. I. v. 50. 

2. Les Sirènes, filles d'Achéloûs et de Calliope. Elles avaient 
le corps d'une femme jusqu'à la ceinture, et, au-dessous, la forme 
d'oA poisson. 



882 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Si ces dernières pages reproduisaient nos rebâchagta 
de tribune, ces éternelles définitions de n^s droits, 
nos puiîiiats de porte-feuilles, seraient-elles, dans 
cinquante ans d'ici, autre chose que les inintelligibles 
colonnes d'une vieille gazette? Sur mille et une con- 
jectures, une seule se trouverait-elle vraie ? Qui pré- 
voirait les étranges bonds et écarts de la mobilité de 
l'esprit français? Qui pourrait comprendre comment 
ses exécrations et ses engouements, ses malédictions 
et ses bénédictions se transmuent sans raison appa- 
rente? Qui saurait deviner et expliquer comment il 
adore et déteste tour à tour, comment il dérive 
d'un système politique, comment, la liberté à la 
bouche et le servage au cœur, il croit le matin à une 
vérité et est persuadé le soir d'une vérité contraire ? 
Jetez-nous quelques grains de poussière ; abeilles de 
Virgile, nous cesserons notre mêlée pour nous en- 
voler ailleurs'. 

Si par hasard il se remue encore quelque chose de 
grand ici-bas, notre patrie demeurera couchée. D'une 
société qui se décompose, les flancs sont inféconds ; 
les crimes mêmes qu'elle engendre sont des crimes 
mort-nés, atteints qu'ils sont de la stérilité de leur 
principe. L'époque où nous entrons est le chemin 
de halage par lequel des générations fatalement con- 
damnées tirent l'ancien monde vers un monde in- 
connu. 

1. Ipsi per médias acies, insignibns alis, 

Ingentes animos angusto in pectore versant. . . 
Hi motus animorum atque hœc certamina tant* 
Pulveris exigui jactu compressa quiescunt. 

[Lft Géorgîques, livre iv, vers 82-87.) 



MÉMOIRES d'outre-tombe 383 

En celte année 183i, M. de La Fayette vient de 
mourir *. J'aurais jadis été injuste en parlant de lui ; 
je l'aurais représenté comme une espèce de niais à 
double visage et à deux renommées ; héros de l'autre 
côté de l'Atlantique, Gille de ce côté-ci 2. Il a fallu plus 
de quarante années pour que l'on reconnût dans M. de 
La Fayette des qualités qu'on s'était obstiné à lui re- 
fuser. A la tribune, il s'exprimait facilement et du ton 
d'un homme de bonne compagnie. Aucune souillure 
n'est attachée à sa vie ; il était affable, obligeant et 
généreux. Sous l'Empire, il fut noble et vécut à part ; 
sous la Restauration, il ne garda pas au tant de dignité ; 
il s'abaissa jusqu'à se laisser nommer le vénérable 
des ventes du carbonarisme, et le chef des petites 
conspirations ; heureux qu'il fut de se soustraire à 
Béfort à la justice, comme un aventurier vulgaire. 
Dans les commencements de la Révolution, il ne se 
mêla point aux égorgeurs ; il les combattit à main 
armée, et voulut sauver Louis XVI; mais, tout en ab- 
horrant les massacres, tout obligé qu'il fut de les fuir, 
il trouva des louanges pour des scènes oti l'on portait 
quelques têtes au bout des piques. 

M. de La Fayette s'est élevé parce qu'il a vécu : il 
y a une renommée échappée spontanément des ta- 
lents, et dont la mort augmente l'éclat en arrêtant les 
talents dans la jeunesse ; il y a une autre renommée, 
produit de l'âge, fille tardive du temps ; non grande 

1. La Fayette est mort à Paris le 19 mai 1834. Ayant voulu 
■uivre à pied, déjà souffrant, le convoi du député Dulong, tué 
en duel par le général Bugeaud, il dut s'aliter en rentrant, et 
ne se releva plus. 

2. Rivarol, dès les premiers temps de la Révolution, avait 
trouvé, pour le général La Fayette, le surnom de César-GilU, 



384 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 



par elle-même, elle l'est par les révolutious aumilîeu 
desquelles le hasard l'a placée. Le porteur de cette 
renommée, à force d'être, se mêle à tout ; son nom 
devient l'enseigne ou le drapeau de tout : M. de La 
Fayette sera éternellement la garde nationale. Par un 
effet extraordinaire, le résultat de ses actions était 
souvent en contradiction avec ses pensées ; royaliste, 
il renversa en 1789 une royauté de huit siècles; répu- 
blicain, il créa en 1830 la royauté des barricades : il 
s'en est allé donnant à Philippe la couronne qu'il 
avait enlevée à Louis XVL Pétri avec les événements, 
quand les alluvions de nos malheurs se seront conso- 
lidées, on retrouvera son image incrustée dans la 
pâte révolutionnaire. 

Son ovation aux États-Unis' l'a singulièrement re- 
haussé •: un peuple, en se levant pour le saluer, l'a 
couvert de l'éclat de sa reconnaissance. Everett^ ter- 
mine par cette apostrophe le discours qu'il prononça 
en 1824 : 

« Sois le bienvenu sur nos rives, ami de nos pères 1 
« Jouis d'un triomphe tel qu'il ne fut jamais le par- 
« tage d'aucun monarque ou conquérant de la terre. 
« Hélas I Washington, l'ami de votre jeunesse, celui 
« qui fût plus que l'ami de son pays, gît tranquille 
« dans le sein de la terre qu'il a rendue libre. Il re- 
« pose dans la paix et dans la gloire sur les rives du 

1. Son mandat législatif n'ayant pas été renouvelé en 1824, 
La Fayette profita de ce repos forcé pour visiter encore ine fois 
l'Amérique ; ce dernier voyage dura quatorze mois. 

2. Edward Everett (1794 1865), homme politique et pnbliciste 
américain. On a de lui Ovations and speechs on varions subjects, 
Boston, 1826-1856, trois volumes in-8». Il fut élu, en 1858, membr» 
correspondant de l'Institut de France, 




Imfi. OraxdU" 



LAFâYETTÊ 



Ga-rnier frères Editeurs 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 385 

a Potomac. Vous reverrez les ombrages hospitaliers 
« du Monl-Vernon; mais celui que vous vénérâtes, 
« vous ne le retrouverez plus sur le seuil de sa porte. 
« A sa place et en son nom, les fils reconnaissants de 
.. l'Amérique vous saluent. Soyez trois fois le bien- 
« venu sur nos rives ! Dans quelque direction de ce 
« continent que vous dirigiez vos pas, tout ce qui 
u pourra entendre le son de vofre voix vous bé- 
« nira. » 

Dans le nouveau monde, M. de La Fayette a contri 
bué à la formation d'une société nouvelle ; dans 
le monde ancien, à la destruction d'une vieille so- 
ciété : la liberté l'invoque à Washington, l'anarchie à 
Paris. 

M. de La Fayette n'avait qu'une seule idée, et mal- 
heureusement pour lui elle était celle du siècle ; la 
fixité de cette idée a fait son empire ; elle lui servait 
d'oeillère, elle l'empêchait de regarder à droite et à 
gauche ; il marchait d'un pas ferme sur une seule 
ligne ; il s'avançait sans tomber entre les précipices 
non parce qu'il les voyait, mais parce qu'il ne leà 
voyait pas; l'aveuglement lui tenait lieu de génie . 
tout ce qui est fixe est fatal, et ce qui est fatal est 
puissant. 

Je vois encore M. de La Fayette, à la tête de la 
garde nationale, passer, en 1790, sur les boulevards 
pour se rendre au faubourg Saint-Antoine ; le 22 mai 
1834, je l'ai vu, couché dans son cercueil, suivre les 
mêmes boulevards. Parmi le cortège, on remarquait 
une troupe d'Américains ayant chacun une fleur jaune 
à la boutonnière. M. de La Fayette avait fait venir des 
États-Unis une quantité de terre suffisante pour le 
VI. 25 



386 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

couvrir dans sa tombe, mais son dessein n'a point été 
rempli. 

Et vous demanderez pour la sainte relique 
Quelques urnes de terre au sol de l'Amérique, 
Et vous rapporterez ce sublime oreiller, 
Afin qu'après la mort, sa dépouille chérie 
Puisse du moins avoir six pieds dans sa patrie 
De terre libre où sommeiller. 



Au moment fatal, oubliant à la fois ses rêves poli- 
tiques et les romans de sa vie, il a voulu reposer à 
Picpus auprès de sa femme vertueuse : la mort fail 
tout rentrer dans l'ordre. 

A Picpus sont enterrées des victimes de cette révo- 
lution commencée par M. de La Fayette ; là s'élève 
une chapelle où l'on dit des prières perpétuelles en 
mémoire de ces victimes. A Picpus j'ai accompagné 
M. le duc Mathieu de Montmorency, collègue de M. de 
La Fayette à l'Assemblée constituante ; au fond de la 
fosse, la corde tourna la bière de ce chrétien sur le 
côté, comme s'il se fût soulevé sur le flanc pour prier 
encore. 

J'étais dans la foule, à l'entrée de la rue Grange- 
Batelière, quand le convoi de M. de La Fayette défila : 
au haut de la montée du boulevard, le corbillard s'ar- 
rêta; je le vis, tout doré d'un rayon fugitif du soleil, 
briller au-dessus des casques et des armes : puis 
l'ombre revint et il disparut. 

La multitude s'écoula ; des vendeuses de plaisin 
crièrent leurs oublies, des vendeurs d'amusettes por- 
tèrent çà et là des moulins de papier qui tournaient 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 387 

au même vent dont le souffle avait agité les plumes 
du char funèbre. 

A la séance de la Chambre des députés du 20 mai 
1834, le président* parla : « Le nom du général La 
« Fayette, dit-il, demeurera célèbre dans notre his- 

« toire En vous exprimant les senti- 

« ments de condoléance de la Chambre, j'y joins, mon- 
« sieur et cher collègue (Georges La Fayette), l'assu- 
<< rance particulière de mon attachement. » Auprès 
de ces paroles, le rédacteur de la séance met entre 
parenthèses : (Hilarité). 

Voilà à quoi se réduit une des vies les plus sé- 
rieuses. Que reste-t-il de la mort des plus grands 
hommes ? Un manteau gris et une croix de paille, 
comme sur le corps du duc de Guise, assassiné à 
Blois. 

A la portée du crieur public qui vendait pour un 
sou, aux grilles du château des Tuileries, la nouvelle 
de la mort de Napoléon, j'ai entendu deux charlatans 
sonner la fanfare de leur orviétan ; et, dans le Moni- 
teur du 21 janvier 1793, j'ai lu ces paroles au-dessous 
du récit de l'exécution de Louis XVI : 

a Deux heures après l'exécution, rien n'annonçait 
« que celui qui naguère était le chef de la nation ve- 
« nait de subir le supplice des criminels.» A la suite 
de ces mots venait cette annonce : « Ambroise, opéra- 
« comique^. » 

1. M. Dupin aîné. 

2. C'est dans le Moniteur du 22 janvier 1793, mais sous la 
aate de Paris, 21 janvier, que se trouve l'analyse d'Ambroise, 
opéra-comique, paroles de Monvel, musique de Dalayrac, joué 
au Théâtre-Italien. « On a demandé les auteurs, dit le Moniteur 



388 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

Dernier acteur du drame joué depuis cinquante 
années, M. de La Fayette était demeuré sur la scène; 
le choeur final de la tragédie grecque prononce la mo- 
rale de la pièce : « Apprenez, ô aveugles mortels, à 
« tourner les yeux sur le dernier jour de la vie. » Et 
moi, spectateur assis dans une salle vide, loges dé- 
sertées, lumières éteintes, je reste seul de mon temps 
devant le rideau baissé, avec le silence et la nuit. 

Armand Carrel * menaçait l'avenir de Philippe 
comme le général La Fayette poursuivait son passé. 
Vous savez comment j'ai connu M. CarreP ; depuis 
1832 je n'ai cessé d'avoir des rapports avec lui jus- 
qu'au jour où je l'ai suivi au cimetière de Saint- 
Mandé. 

Armand Carrel était triste; il commençait à crain- 
dre que les Français ne fussent pas capables d'un 
sentiment raisonnable de liberté ; il avait je ne sais 
quel pressentiment de la brièveté de sa vie : comme 
une chose sur laquelle il ne comptait pas et à laquelle 
il n'attachait aucun prix, il était toujours prêt à ris- 
quer cette vie sur un coup de dés. S'il eût succombé 
dans son duel contre le jeune Laborie, à propos de 
Henri V, sa mort aurait eu du moins une grande 

en terminant ; ils ont paru tous deux. La citoyenne Saint-Aubin 
y est surtout charmante, et peut-être encore plus charmante 
qu'à son ordinaire. » 

1. Armand Carrel, né à Rouen le 8 mai 1800, mort à Saint- 
Mandé le 24 juillet 1836. 

2. Voy., au tome V des Mémoires, pages 445-447. 

3. L'échec ae la prise d'armes de 1832 et la captivité de la 
duchesse de Berry avaient provoqué chez les royalistes des senti- 
ments d'irritation et de douleur que surexcitèrent encore, dans 
les derniers jours de janvier 1833, l'envoi k Blaye par le gouver- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 389 

cause et un grand théâtre ; NTaisemblablement ses fu- 
nérailles eussent été honorées de jeux sanglants; il 
nous a abandonnés pour une misérable querelle qui 
ne valait pas un cheveu de sa tête. 

Il se trouvait dans un de ses accès naturels de mé- 
lancolie, lorsqu'il inséra à mon sujet, dans le National^ 
un article auquel je répondis par ce billet : 

« Paris, 5 mai 1834. 

« Votre article, monsieur, est plein de ce senti- 
« ment exquis des situations et des convenances qui 
« vous met au-dessus de tous les écrivains politiques 
« du jour. Je ne vous parle pas de votre rare talent; 
« vous savez qu'avant d'avoir l'honneur devouscon- 
« naître, je lui ai rendu pleine justice. Je ne vous re- 
« mercie pas de vos éloges ; j'aime à les devoir à ce 
« que je regarde à présent comme une vieille amitié. 
« Vous vous élevez bien haut, monsieur; vous com- 
« mencez à vous isoler comme tous les hommes faits 
« pour une grande renommée; peu à peu la foule, 
« qui ne peut les suivre, les abandonne, et on les 
« voit d'autant mieux qu'ils sont h part. 

« Chateaubriand. » 

nement des docteurs Orfila et Auvity et les commentaires don- 
nés à leur voyage par les feuilles républicaines. Plusieurs dueh 
s'ensui rirent, et il fut un moment question, de vider la querella 
de parti à parti et par une sorte de combat des Trente. Carrel, 
à la suite d'un article paru dans le National, accepta une pro- 
vocation personnelle, et, sur une liste de dix noms, choisit celui 
de M. Roux-Laborie fils, dont la personne lui était complètement 
inconnue. Le duel eut lieu le 2 février. L'arme choisie était 
l'épée ; les deux adversaires furent blessés: M. Roux-Laborio 
de deux coups dans le bras et dans la main ; Carrel d'an coup 
dans le ventre, qui mit sa vie en péril. 



300 HÉMOIRES D*OUTH£-TOMBE 

Je cherchai à le consoler par une autre lettre du 
31 août 1834, lorsqu'il fut condamné pour délit de 
presse. Je reçus de lui cette réponse ; elle manifeste 
les opinions, les regrets et les espérances de l'homme : 

 Monsieur le Vicomte db Chateaubriand, 

« Monsieur, 

« Votre lettre du 31 août ne m'a été remise qu'à 
« mon arrivée à Paris. J'irais vous en remercier, 
« d'abord, si je n'étais forcé de consacrer à quelques 
« préparatifs d'entrée en prison le peu de temps qui 
« pourra m'être laissé par la police informée de mon 
« retour. Oui, monsieur, me voici condamné à six mois 
« de prison par la magistrature, pour un délit ima- 
« ginaire et en vertu d'une législation également 
« imaginaire, parce que le jury m'a sciemment ren- 
« voyé impuni sur l'accusation la plus fondée et après 
« une défense qui, loin d'atténuer mon crime de vé- 
« rite dite à la personne du roi Louis-Philippe, avait 
« aggravé ce crime en l'érigeant en droit acquis pour 
« toute la presse de l'opposition. Je suis heureux que 
« les difficultés d'une thèse si hardie, par le temps 
« qui court, vous aient paru à peu près surmontées 
« par la défense que vous avez lue et dans laquelle il 
« m'a été si avantageux de pouvoir invoquer l'auto- 
« rite du livre dans lequel vous instruisiez, il y adix- 
* huit ans, votre propre parti des principes de la res- 
« ponsabilité constitutionnelle. 

« Je me demande souvent avec tristesse à quoi au- 
« ront servi des écrits tels que les vôtres, monsieur^ 



MÉMOIRES d'outre-tombe 391 

« tels que ceux des hommes les plus éminents de 
« l'opinion à laquelle j'appartiens moi-même, si de 
« cet accord des plus hautes intelligences du pays 
« dans la constante défense des droits de discussion, 
« il n'était pas résulté enfin, pour la masse des es- 
(' prits en France, un parti désormais pris de vouloir 
*< sous tous les régimes, d'exiger de tous les sys- 
« tèmes victorieux, quels qu'ils soient, la liberté 
'< de penser, de parler, d'écrire, comme condition 
w première de toute autorité légitimement exercée. 
« N'est-il pas vrai, monsieur, que lorsque vous 
« demandiez, sous le dernier gouvernement, la plus 
« entière liberté de discussion, ce n'était pas pour le 
« service momentané que vos amis politiques en 
« pouvaient tirer dans l'opposition contre des adver- 
« saires devenus maîtres du pouvoir par intrigue? 
« Quelques-uns se servaient ainsi de la presse, qui 
« l'ont bien prouvé depuis; mais vous, monsieur, 
« vous demandiez la liberté de discussion pour le 
« bien commun, l'arme et la protection générale de 
« loutes les idées vieilles ou jeunes; c'est là ce qui 
« vous a mérité, monsieur, la reconnaissance et le 
« respect des opinions auxquelles la révolution de 
« Juillet a ouvert une lice nouvelle. C'est pour cela 
« que notre œuvre se rattache à la vôtre, et que, 
« lorsque nous citons vos écrits, c'est moins comme 
« admirateurs du talent incomparable qui les a pro- 
« duits, que comme aspirant à continuer de loin la 
« même tâche, jeunes soldats que nous sommes d'une 
« cause dont vous êtes le vétéran le plus glorieux. 

« Ce que vous avez voulu depuis trente ans, mon- 
« sieur, ce que je voudrais» s'il m'est permis de me 



392 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« nommer après vous, c'est d'assurer aux intérêts qui 
« se partagent notre belle France une loi de combat 
« plus humaine, plus civilisée, plus fraternelle, plus 
« concluante que la guerre civile. Quand donc réus- 
« sirons-nous à mettre en présence les idées à la 
place des partis, et les intérêts légitimes et avouables 
à la place des déguisements, de Fégoïsme et de la 
cupidité? Quand verrons-nous s'opérer par la per- 
suasion et parla parole ces inévitables transactions 
que le duel des partis et Icfrusion du sang amènent 
aussi par épuisement, mais trop tard pour les morts 
des deux camps, et trop souvent sans profit pour les 
blessés et les survivants? Comme vous le dites dou- 
loureusement, monsieur, il semble que bien des ensei- 
gnements aient été perdus et qu'on ne sache plus 
en France ce qu'il en coûte de se réfugier dans un 
despotisme qui promet silence et repos. Il n'en faut 
pas moins continuer de parler, d'écrire, d'imprimer; 
il sort quelquefois des ressources bien imprévues de 
la constance. Aussi, de tant de beaux exemples que 
vous avez donnés monsieur, celui que j'ai le plus 
constamment sous les yeux est compris dans un 
mot : Persévérer. 
« Agréez, monsieur, les sentiments d'inaltérable 
« affection avec lesquels je suis heureux de me dire 

« Votre plus dévoué serviteur, 

« A. Carrel. 

« Puteaux, près Neuilly, le 4 octobre 1834. » 

M. Carrel fut enfermé à Sainte-Pélagie; j'allais le 
voir deux ou trois fois par semaine: je le trouvais 



MÉMOIRES d'outre-tombe 393 

debout derrière la grille de sa fenêtre. Il me rappelait 
son voisin, un jeune lion d'Afrique au Jardin des 
Plantes : immobile aux barreaux de sa cage, le fils 
du désert laissait errer son regard vague et triste 
sur les objets du dehors; on voyait qu'il ne vivrait 
pas. Ensuite nous descendions, M. Carrel et moi; le 
serviteur de Henri V se promenait avec l'ennemi des 
rois dans une cour humide, sombre, étroite, encer- 
clée de hauts murs comme un puits. D'autres répu- 
blicains se promenaient aussi dans cette cour: ces 
jeunes et ardents révolutionnaires, à moustaches, à 
barbes, aux cheveux longs, au bonnet teuton ou grec, 
au visage pâle, aux regards âpres, à l'aspect mena- 
çant, avaient l'air de ces âmes préexistantes au Tar- 
tare avant d'être parvenues à la lumière; ils se dispo- 
saient à faire irruption dans la vie. Leur costume 
agissait sur eux comme l'uniforme sur le soldat, 
comme la chemise sanglante de Nessus sur Hercule: 
c'était un monde vengeur caché derrière la société 
actuelle et qui faisait frémir. 

Le soir, ils Sc rassemblaient dans la chambre de 
leur chef Armand Carrol ; ils parlaient de ce qu'il y 
aurait à exécuter à leur arrivée au pouvoir, et de la 
nécessité de répandre du sang. Il s'élevait des dis- 
cussions sur les grands citoyens de la Terreur: les uns, 
partisans de Marat, étaient athées et matérialistes; les 
autres, admirateurs de Robespierre, adoraient ce nou- 
veau Christ. Saint Robespierre n'avait-il pas dit, dans 
son discours sur l'Être suprême, que la croyance en 
Dieu donnait la force de braver le malheur, et que 
V innocence sur Céchafaud faisait pâlir le lyransurson 
char de triomphe'} Jonglerie d'un bourreau qui parle 



394 MÉMOIRES d'outre-tombe 

avec attendrissement de Dieu, de malheur, de tyran- 
nie, d'échafaud, afin de persuader aux hommes qu'il 
ne tue que des coupables, et encore par un effet de 
vertu; prévision des malfaiteurs, qui, sentant venir 
le châtiment, se posent d'avance en Socrate devant 
le juge, et cherchent à effrayer le glaive en le mena- 
çant de leur innocence ! 

Le séjour à Sainte-Pélagie fit du mal à M. Carrel: 
enfermé avec des tètes ardentes, il combattait leurs 
idées, les gourmandait, les bravait, refusant noble- 
ment d'illuminer le 21 janvier; mais en même temps 
il s'irritait des souffrances, et sa raison était ébranlée 
par les sophismes du meurtre qui retentissaient à 
ses oreilles. 

Les mères, les sœurs, les femmes de ces jeunea 
hommes, les venaient soigner le matin et faire leur 
ménage. Un jour, passant dans le corridor noir qui 
conduisait à la chambre de M. Carrel, j'entendis une 
voix ravissante sortir d'une cabine voisine: une belle 
femme sans chapeau, les cheveux déroulés, assise au 
bord d'un grabat, raccommodait le vêtement en lam- 
beaux d'un prisonnier agenouillé, qui semblait moins 
le captif de Philippe que de la femme aux pieds de 
laquelle il était enchaîné. 

Délivré de sa captivité, M. Carrel venait me voir à 
son tour. Quelques jours avant son heure fatale, il 
était venu m'apporter le numéro du National dans le- 
quel il s'était donné la peine d'insérer un article re- 
latif à mes Essais sur la littérature anglaise, et où il 
avait cité avec trop d'éloges les pages qui terminent 
ces Essais. Depuis sa mort, on m'a remis cet article 
écrit tout entier de sa main, et que je conserve comme 



MÉMOIRES d'outre-tombe 395 

un gage de son amitié. Depuis sa mortl quels mots je 
viens de tracer sans m'en rendre compte I 

Bien que supplément obligé aux lois qui ne con- 
naissent pas des offenses faites à l'honneur, le duel 
est affreux, surtout lorsqu'il détruit une vie pleine 
d'espérances et qu'il prive la société d'un de ces 
hommes rares qui ne viennent qu'après le travail 
d'un siècle, dans la chaîne de certaines idées et de 
certains événements. Carrel tomba dans le bois qui 
vit tomber le duc d'Enghien: l'ombre du petit-fils du 
grand Condé servit de témoin au plébéien illustre et 
l'emmena avec elle. Ce bois fatal m'a fait pleurer deux 
fois: du moins je ne me reproche point d'avoir, dans 
ces deux catastrophes, manqué à ce que je devais h 
mes sympathies et à ma douleur. 

M. Carrel, qui, dans ses autres rencontres, n'avait 
jamais songé à la mort, y pensa avant celle-ci il em- 
ploya la nuit à écrire ses dernières volonté, comme 
s'il eût été averti du résultat du combat. A huit heures 
du matin, le 22 juillet 1836, il se rendit, vif et léger, 
sous ces ombrages où le chevreuil joue à la même 
heure. 

Placé à la distance mesurée, il marche rapidement, 
tire sans s'effacer, comme c'était sa coutume; il sem- 
blait qu'il n'y eût jamais assez de péril pour hii*. 

1. A la suite d'articles publiés dans leurs deux journaux, le 
National et la Presse, un duel avait été décidé entre Armand 
Carrel et Emile de Girardin. Il eut lieu au bois de Vincennes. 
L'arme choisie était, cette fois, le pistolet. Les deux adversaires 
furent placés à quarante pas, avec faculté de marcher chacun de 
dix pas et de tirer à volonté, mode beaucoup plus dangereux 
que le tir au commandement, à distance ferme, qui se pratique 
plus volontiers Aujourd'hui. Après avoir fait chacun quelque» 
pas, les deux adversaires tirèrent oresque en même temps ; 



3% MÉMOIRES d'outre-tombe 

Blessé à mort et soutenu sur les bras de ses amis, 
comme il passait devant son adversaire lui-même 
blessé, il lui dit: « Souffrez-vous beaucoup, mon- 
sieur? » Armand Carrel était aussi doux qu'intrépide. 

Le 22, j'appris trop tard l'accident ; le 23 au matin, 
je me rendis à Saint-Mandé: les amis de M. Carrel 
étaient dans la plus extrême inquiétude. Je voulais 
entrer, mais le chirurgien me fît observer que ma 
présence pourrait causer au malade une trop vive 
émotion et faire évanouir la faible lueur d'espérance 
qu'on avait encore. Je me retirai consterné. Le len- 
demain 24, lorsque je me disposais à retourner à 
Saint-Mandé, Hyacinthe, que j'avais envoyé devant moi 
vint m'apprendre que l'infortuné jeune homme avait 
expiré à cinq heures et demie, après avoir éprouvé 
des douleurs atroces : la vie dans toute sa force avait 
livré un combat désespéré à la mort. 

Les funérailles eurent lieu le mardi 26. Le père et 
!e frère de M. Carrel étaient arrivés de Rouen. Je les 
trouvai renfermés dans une petite chambre avec 
trois ou quatre des plus intimes compagnons de 
l'homme dont nous déplorions la perte. Ils m'embras- 
sèrent, et le père de M. Carrel me dit: « Armand au- 
« fait été chrétien comme son père, sa mère, ses 
« frères et sœurs: l'aiguille n'avait plus que quelques 
« heures à parcourir pour arriver au même point du 
« cadran. » Je regretterai éternellement de n'avoir 
pu voir Carrel sur son lit de mort: je n'aurais pas dé- 
Emile de Girardin eut la cuisse traversée et Carrel fut atteint aa 
bas-ventre. Dans la nuit du 24 juillet, il succomba à une péri- 
tonite aigûe déterminée par les graves lésions produites par la 
balle qui avait déchiré les intestins. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 397 

sespéré, au moment suprême, de faire parcourir à 
Vaiguillc l'espace au delà duquel elle se fut arrêlée 
sur l'heure du chrétien, 

Armand Carrel n'était pas aussi antireligieux qu'on 
l'a supposé: il avait des doutes; quand de la ferme 
incrédulité on passe à l'indécision, on est bien près 
d'arriver à la certitude. Peu de jours avant sa mort, 
il disait: « Je donnerais toute cette vie pour croire à 
« l'autre. » En rendant compte du suicide de M. Sautelet, 
il avait écrit cette page énergique : 

« J'ai pu conduire parla pensée ma vie jusqu'à cet 
« instant, rapide comme l'éclair, où la vue des objets, 
« le mouvement, la voix, le sentiment m'échapperont 
« et où les dernières forces de mon esprit se réuni- 
. ront pour former l'idée: je meurs; mais la minute, 
« la seconde qui suivra immédiatement, j'ai toujours 
« eu pour elle une indéfinissable horreur; mon ima- 
« gination s'est toujours refusée à en deviner quelque 
« chose. Les profondeurs de l'enfer sont mille fois 
« moins effrayantes à mesurer que cette universelle 

• incertitude: 

To die, to sleep, 
To sleep I percbance to dream! 

« J'ai vu chez tous les hommes, quelle que fût la 
« force de leurs caractères ou de leurs croyances, 
« cette même impossibilité d'aller au delà de leur 
« dernière impression terrestre, et la tête s'y perdre, 
« comme si, en arrivant à ce terme, on se trouvait 

♦ suspendu au dessus d'un précipice de dix mille 
« pieds. On chasse cette effrayante vue pour aller se 
« battre en duel, livrer l'assaut à une redoute ou 



398 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

« afiFronter une mer orageuse; on semble même faire 
« fi de la vie; on se trouve un visage assuré, content, 
« serein ; mais c'est que l'imagination montre le suc- 
« ces plutôt que la mort; c'est que l'esprit s'exerce 
« bien moins sur les dangers que sur les moyens 
« d'en sortira » 

Ces paroles sont remarquables dans la bouche d'un 
homme qui devait mourir en duel. 

En 1800, lorsque je rentrai en France, j'ignorais 
que sur le rivage où je débarquais il me naissait un 
ami^. J'ai vu, en 1836, descendre cet ami au tombeau 
sans ces consolations religieuses dont je rapportais le 
souvenir dans ma patrie la première année du siècle. 

Je suivis le cercueil depuis la maison mortuaire 
jusqu'au lieu de la sépulture; je marchais auprès du 
père de M. Carrel et donnais le bras à M. Arago: 
M- Arago a mesuré le ciel que j'ai chanté. 

Arrivé à la porte du petit cimetière champêtre, 
le convoi a'.arrêta ; des discours furent prononcés. 
L'absence de la croix m'apprenait que le signe démon 
affliction devait rester renfermé au fond de mon âme. 

11 y fivait six ans qu'aux journées de Juillet, passant 
devant la colonnade du Louvre, près d'une fosse 
ouverte, j'y rencontrai des jeunes gens qui me rap- 
portèrent au Luxembourg, où j'allais protester en 
faveur d'une royauté qu'ils venaient d'abattre ; après 
six ans, je revenais, à l'anniversaire des fêtes de Juil- 



1. L'article de Carrel sur le suicide du jeune et malheureux 
Sautelet avait paru dans la Revue de Paris en juin 1830 sous ce 
titre : Une Mort volontaire, 

i. Chateaubriand débarqua à. Calais le 8 mai 1800; le même 
jour, 8 mai, Armand Carrel naissait à Rouen. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 399 

let, ra'associer aux regrets de ces jeunes républicains, 
comme ils s'étaient associés à ma fidélité. Étrange 
aesunee! Armand Carrela rendu le dernier soupir 
<»Qez un officier de la garde royale * qui n'a point 
prêté serment à Philippe ; royaliste et chrétien, j'ai 
eu l'honneur de porter un coin du voile qui re- 
couvre de nobles cendres, mais qui ne les cachera 
point. 

Beaucoup de rois, de princes, de ministres, d'hom- 
mes qui se croyaient puissants, ont défilé devant moi: 
je n'ai pas daigné ôter mon chapeau à leur cercueil 
ou consacrer un mot à leur mémoire. J'ai trouvé plus 
à étudier et à peindre dans les rangs intermédiaires 
de la société que dans ceux qui font porter leur livrée ; 
une casaque brochée d'or ne vaut pas le morceau de 
flanelle que la balle avait enfoncé dans le ventre de 
Garrel. 

Carrel, qui se souvient de vous ? les médiocres et 
les poltrons que votre mort a délivrés de votre supé- 
riorité et de leur frayeur, et moi qui n'étais pas de 
vos doctrines. Qui pense à vous? Qui se souvient de 
vous ? Je vous félicite d'avoir d'un seul pas achevé un 
voyage dont le trajet prolongé devient si dégoûtant et 
si désert, d'avoir rapproché le terme de votre marche 
à la portée d'un pistolet, distance qui vous a paru 



1 . La gravité de la blessure de Carrel n'ayant pas permis de 
le transporter à son domicile (il demeurait rue Grange-Batelière, 
n« 7, aujourd'hui n» 18), on le déposa chez un de ses anciens 
camarades de l'École militaire, qui passait alors l'été à Saint- 
Mandé avec sa mère, M. Adolphe Payra, officier démissionnaire 
de la garde royale, qui, lui aussi, avait eu plusieurs dnels et 
avait conservé avec Carrel d'amicales relations, bien qu'ils fug- 
sect dans deux camps diû'érents: Payra éiait royaliste ardeat. 



400 HÉMOIRES d'OUTKE-TOUBE 

trop grande encore et que vous avez réduite en cou- 
rant à la longueur d'une épée. 

J'envie ceux qui sont partis avant moi : comme lee 
soldats de César à Brindes, du haut des roctiers nu 
rivage je jette ma vue sur la haute mer et je resjarde 
vers l'Épire si je ne vois point revenir les vaisseaux 
qui ont passé les premières lésions, pour m'enlever à 
mon tour. 

Après avoir relu ceci en 1839, j'ajouterai qu'ayant 
visité, en 1837, la sépulture de M. Carrel, je la trou- 
vai fort négligée, mais je vis une croix de bois noir 
qu'avait plantée auprès du mort sa sœur Nathalie. Je 
payai à Vaudran le fossoyeur, dix-huit francs qui 
restaient dus pour des treillages ; je lui recommandai 
d'avoir soin de la fosse, d'y semer du gazon et d'y 
entretenir des fleurs. A chaque changement de saison, 
je me rends à Saint-Mandé pour m'acquitter de ma 
redevance et m'assurer que mes intentions ont été 
fidèlement remplies '. 

Prêt à terminer mes recueils et faisant la revue au« 
tour de moi, j'aperçois des femmes que j'ai involon 
tairement oubliées ; anges groupés au bas de mon 

1. Reçu du fossoyeur. « J'ai reçu de M. de Chateaubriand la 
somme de dix-huit francs qui restait due pour le treillage qui 
entoure la tombe de M. Armand CarreL 

« Saint-Mandé, ce 21 juin, 1838. 

Pour acquit : Vaudran ». 

• Reçu de M. de Chateaubriand la somme de vingt francs pouK 
l'entretien du tombeau de M. Carrel à Saint-Mandé. 
« Paris, ce 28 septembre 1839. 

« Pour acquit : Vacdran •« 
{Note de Chateaubriand.) 



MÉMOIRES d'outre-tombe 401 

laDifcau, elles sont appuyées sur la bordure pour 
regaraer la tm de ma vie. 

•I aj rencontré jadis des femmes différemment con- 
nues ou célèbres. Les femmes ont aujourd'liui changé 
de manière : valent-elles mieux, valent-elles moins? 
Il est tout simple que j'incline au passé ; mais le 
passé est environné d'une vapeur à travers laquelle 
les objets prennent une teinte agréable et souvent 
trompeuse. Ma jeunesse, vers laquelle je ne puis 
relourner, me fait l'effet de ma grand'mère; je m'en 
souviens à peine et je serais charmé de la revoir. 

Une Louisianaise m'est arrivée du Méchascebé: j'ai 
cru voir la vierge des dernières amours. Célestine m'a 
écrit plusieurs lettres ; elles pourraient être datées de 
la Lu7ie des fleurs ; elle m'a montré des fragments de 
mémoires qu'elle a composés dans les savanes de 
l'Alabama. Quelque temps après, Célestine m'écrivit 
qu'elle était occupée d'une toilette pour sa présenta- 
tion à la cour de Philippe : je repris ma peau d'ours. 
Célestine s'est changée en crocodile du puits des Flo- 
rides: que le ciel lui fasse paix et amour, autant que 
ces choses-là durent 1 

11 y a des personnes qui, s'interposant entre vous 
elle passé, empêchent vos souvenirs d'arriver jusqu'à 
votre mémoire ; il en est d'autres qui se mêlent tout 
d'abord à ce que vous avez été. Madame Tastu * pro 

1. Tastu ( Sabine-Casimir- Amable Voïart, dame), née à Metz, 
le 31 août 1798, morte à Paris le 10 janvier 1885. Elle a publié 
avec succès plusieurs recueils de vers, Poésies (1826) ; Chroniques 
de France (1829) ; Poésies nouvelles (1834) ; Œuvres poétiques 
(1837). On lui doit de plus un grand nombre de livres d'éduca- 
tion. — Quelques unes d(> ses poésies et en particulier Y Ange 

yx. 26 



402 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBK 

duit ce dernier effet. Sa façon de dire est naturelle : 
elle a laissé le jargon gaulois à ceux qui croient se 
rajeunir en se cachant dans les casaques denosaïe^ix. 
Favorinus disait à un Romain qui affectait le latin des 
douze Tables : « Vous voulez converser avec la mère 
d'Évandre. » 

Puisque je viens de toucher à l'antiquité, je dirai 
quelques mots des femmes de ses peuples en redes- 
cendant l'échelle jusqu'à notre temps. Les femmes 
grecques ont quelquefois célébré la philosophie ; le 
plus souvent elles ont suivi une autre divinité : Sapho 
est demeurée l'immortelle sibylle de Gnide ; on ne sait 
plus guère ce qu'a fait Corinne après avoir vaincu 
Pindare; Aspasie avait enseigné Vénus à Socrate: 

« Socrate, sois docile à mes leçons. Remplis-toi de 
« l'enthousiasme poétique : c'est par son charme puis- 
« sant que tu sauras attacher l'objet que tu aimes ; 
« c'est au son de la lyre que tu l'enchaîneras, en por- 
te tant jusqu'à son cœur, par son oreille, l'image 
« achevée de la passion. » 

Le souffle de la Muse passant sur les femmes romai- 
nes sans les inspirer vint animer la nation de Clovis, 
encore au berceau. La langue d'Oyl eut Marie de 
France ; la langue d'Oc la dame de Die, laquelle, dans 
son chastel de Vaucluse, se plaignait d'un ami crueL 

« Voudrois connaître, mon gent et bel ami, pour- 
« quoi m'êtes tant cruel et tant sauvage. » 

Per que m'etz vos tan fers, ni tan salvatge. 

gardien, le Dernier jour de l'année, les Feuilles de Saule, sont 
d'une heureuse inspiration et méritent de vivre. Y oiv l'Appendice 
u» IV: M^t Tcutu et Us Mémoire* d'Outre- Tombe. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 403 

Le moyen âge transmit ces chants à la renaissance. 

Louise Labé i disait : 

Oh! si j'étois en ce beau sein ravie 
99 celui-là pour lequel vais mourantl 

Clémence de Bourges, surnommée la Perle orien- 
tale, qui fut enterrée le visage découvert et la tète 
couronnée de fleurs à cause de sa beauté, les deux 
Marguerite* et Marie Stuart, toutes trois reines, ont 
exprime de naïves faiblesses dans un langage naïf. 

J'f»i su une tante à peu près de cette époque de 
notre Parnasse, madame Claude de Chateaubriand ; 
mais je suis plus embarrassé avec madame Claude 
qu'avec mademoiselle de Boisteilleul. Madame Claude, 
se déguisant sous le nom de l'Amant, adresse ses soi- 
xante-dix sonnets à sa maîtresse. Lecteurs, pardonnez 
aux vingt-deux années de ma tante Claude : parcen- 

1. Louise Labé, surnommée la belle Cordière (1526-i566). 
Fille d'un riche marchand de Lyon, Charly, dit Labé, elle fat 
formée aux lettres et aux arts, apprit la musique, l'espagnol, le 
latin et le grec. La passion des aventures chevaleresques l'arracha 
à l'étude, et, à l'âge de seize ans, elle était au siège de Perpignan, 
où on lui donna le surnom de Capitaine Loys. La campagne 
finie, elle revint à Lyon, éprise d'un jeune chevalier qui devint 
l'objet de ses vers. Elle le perdit bientôt, et épousa Ennemond 
Perrin, riche marchand cordier. Sa maison devint le rendez-vous 
des gentilshommes, des artistes et des poètes. Ses Sonnets et ses 
Elégies l'ont mise au premier rang des femmes poètes du 
xvie siècle. 

2. Marguerite de Navarre (1492-1549), sœur de François I" 
et femme de Henri d'Albret, roi de Navarre. — Marguerite de 
ifVawcc (1553-1615), fille de Henri II et de Catherine de Médicis. 
Elle fut la première femme de Henri IV, qui l'avait épousée en 
1572, six jours avant la Saint-Barthélémy, et qui, lorsqu'il fut 
devenu roi de France, sollicita du pape Clément VIII et obtint 
l'annulation de ce mariage (1599). 



404 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

dum teneris. Si ma tante de Boisteilleul était plus rli';- 
crète, elle avait quinze lustres et demi lorsi u'tlle 
chantait, et le traître Trémigon * ne se présentait 
plus à son ancienne pensée de fauvette que comme 
un épervier. Quoi qu'il en soit, voici quelques rimes 
de madame Claude, elles la placent bien parmi les 
anciennes poétesses : 

SONNET LXVI. 

Oh! qu'en l'amour je suis étrangement traité, 
Puisque de mes désirs le vrai je n'ose peindre, 
Et que je n'ose à toi de ta rigueur me plaindie 
Ni demander cela que j'ai tant souhaité 1 

Mon œil donc meshuy me servira de langue 
Pour plus assurément exprimer ma harangue. 
Oi, si tu peux, par l'œil ce que par l'oeil je dy. 

Gentille invention, si l'on pouvait apprendre 
De dire par les yeux et par les yeux entendre 
Le mot que l'on n'est pas de prononcer hardy ! 

Lorsque la langue fut fixée, la liberté de sentiment 
et de pensée se resserra. On ne se souvient guère, 
sous Louis XIV, quetalent de madame Sand a quel- 
que racine dans la corruption ; elle deviendrait com- 
mune en devenant timorée. Autre chose fût arrivé si 
elle était toujours demeurée au sanctuaire infréquenté 
des hommes ; sa puissance d'amour, contenue et 
cachée sous le bandeau virginal, eût tiré de son sein 
ces décentes mélodies qui tiennent de la femme et de 
l'ange. Quoi qu'il en soit, l'audace des doctrines et la 
volupté des mœurs sont un terrain qui n'avait point 
encore été défriché par une fille d'Adam, et qui, livré 
à une culture féminine, a produit une moisson de 
fleurs inconnues. Laissons madame Sand enfanter de 
périlleuses merveilles jusqu'à l'approche de l'hiver ; 
elle ne chantera plus quand la bise sera venue ; en 
attendant, souffrons que, moins imprévoyante que la 
cigale, elle fasse provision de gloire pour le temps où 
il y aura disette de plaisir. La mère de Musarion lui 
répétait: « Tu n'auras pas toujours seize ans. Chae- 
« réas se souviendra-t-il toujours de ses serments, de 
« ses larmes et de ses baisers* ? » 

Au reste, maintes femmes ont été séduites et 
comme enlevées par leurs jeunes années ; vers les 
jours d'automne, ramenées au foyer maternel, elles 
ont ajouté à leur cithare la corde grave ou plaintive 
sur laquelle s'exprime la religion ou le malheur. La 
vieillesse est une voyageuse de nuit ; la terre lui est 
cachée, elle ne découvre plus que le ciel brillant au- 
dessus de sa tête. 

Je n'ai point vu madame Sand habillée en homme 

1. Lucien, Dialogue des Courtisanes, VII. Ch. 



414 MÉMOIRES d'outre-tombe 

OU portant la blouse et le bâton ferré du montagnard : 
je ne l'ai point vue boire à la coupe des bacchantes et 
fumer indolemment assise sur un sofa comme une 
sultane ; singularités naturelles ou affectées qui n'a- 
jouteraient rien pour moi à son charme ou à son génie. 

Est-elle plus inspirée, lorsqu'elle fait monter de sa 
bouche un nuage de vapeur autour de ses cheveux î 
Lélia est-elle échappée du cerveau de sa mère à travers 
une bouffée brûlante, comme le péché, au dire de 
Milton, sortit de la tète du bel archange coupable, au 
milieu d'un tourbillon de fumée ? Je ne sais pas ce 
qui se passe aux sacrés parvis ; mais, ici-bas, Né- 
méade, Phila, Laïs, la spirituelle Gnathène, Phryné, 
désespoir du pinceau d'Âppelles et du ciseau de Pra- 
xitèle, Léena qui fut aimée d'Harmodius, les deux 
sœurs surnommées A.phyes, parce qu'elles étaient 
minces et qu'elles avaient de grands yeux, Dorica, de 
qui le bandeau de cheveux et la robe embaumée fu- 
rent consacrés au temple de Vénus, toutes ces enchan- 
teresses enfin ne connaissaient que les parfums de 
l'Arabie. Madame Sand a pour elle, il est vrai, l'auto- 
rité des Odalisques et des jeunes Mexicaines qui dan- 
sent le cigare aux lèvres. 

Que m'a fait la vue de madame Sand, après quel- 
ques femmes supérieures et tant de femmes charman- 
tes que j'ai rencontrées, après ces filles de la terre 
qui disaient avec Sapho, comme madame Sand : 
« Viens dans nos repas délicieux, mère de l'Amour, 
« remplir du nectar des roses nos coupes ?» En me 
plaçant tour à tour dans la fiction et la vérité, l'auteur 
de Valenline a fait sur moi deux impressions fort di- 
verses. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 415 

Dans la fiction : je n'en parlerai pas, car je n'en 
dois plus comprendre la langue. Dans la réalité : 
homme d'un âge grave ayant les notions de l'honnê- 
teté, attachant comme chrétien le plus haut prix aux 
vertus timides de la femme, je ne saurais dire à quel 
point j'étais malheureux de tant de qualités livrées à 
ces heures prodigues et infidèles qui dépensent el 
fuient. 

Paris, 1838. 

Au printemps de cette année 1838, je me suis oc- 
cupé du Congrès de Vérone, qu'aux termes de mes 
engagements littéraires j'étais obligé de publier : je 
vous en ai entretenus en son lieu dans ces Mémoires. 
Un homme s'en est allé* ; ce garde de l'aristocratie 
escorte en arrière les puissants plébéiens déjà partis. 

Quand M. de Talleyrand apparut pour la première 
fois dans ma carrière politique, j'ai dit quelques mots 
de lui. Maintenant son existence entière m'est connue 
par sa dernière heure, selon la b'^lle expression d'un 
ancien. 

J'ai eu des rapports à M. de Talleyrand ; je lui ai 
été fidèle en homme d'honneur, ainsi qu'on l'a pu re- 
marquer, surtout à propos de la fâcherie de Mons, 
alors que très gratuitement je me perdis pour lui. 
Trop simple, j'ai pris part à ce qui lui arrivait de 
désagréable, je le plaignis lorsque Maubreuille frappa 
à la joue 2. Il fut un temps qu'il me recherchait d'une 

1. Le prince de Talleyrand est mort à Paris le 17 mai 1838. 

2. M. de Maubreuil était un bandit de haut vol, qui avait 
fait main basse, en 1814, sur les diamants de la reine de West- 
phalie, femme du roi Jérôme, à la maison de laquelle il avait 



416 MÉMOIRES d'outre-tombe 

manière coquette ; il m'écrivait à Gand, comme on Ta 
vu, que j'étais un homme fort; quand j'étais logé à 
l'hôtel de la rue des Capucines, il m'envoya, avec une 
parfaite galanterie, un cachet des affaires étrangères, 
talisman gravé sans doute sous sa constellation. C'est 
peut-être parce que je n'abusai pas de sa générosité 
qu'il devint mon ennemi sans provocation de ma part, 
si ce n'est quelques succès que j'obtins et qui n'é- 
taient pas son ouvrage. Ses propos couraient le monde 
et ne m'otrensaient pas, car M. de Talleyrand ne pou- 
vait offenser personne ; mais scn intempérance de 
langage m'a délié, et puisqu'il s'est permis de me 
juger, il m'a rendu la liberté d'user du même droit à 
son égard. 

La vanité de M. de Talleyrand le pipa ; il prit son 
rôle pour son génie ; il se crut prophète en se trom- 
pant sur tout ; son autorité n'avait aucune valeur en 
matière d'avenir; il ne voyait point en avant, il ne 
voyait qu'en arrière. Dépourvu de la force du coup 
d'oeil et de la lumière de la conscience, il ne décou- 
vrait rien comme l'intelligence supérieure, il n'appré- 
ciait rien comme la probité. 11 tirait bon parti des ac- 
cidents de la fortune, quand ces accidents, qu'il n'a- 
vait jamais prévus, étaient arrivés, mais uniquement 

été autrefois ailaché. Il tenait le prince de Talleyrand pour le 
principal auteur des poursuites dont il avait été l'objet, à l'occa- 
sion de ce rapt de diamants. Le 20 janvier 1827, échappant à la 
surveillance de la police, il s'était rendu à Saint-Denis pendant 
la célébration de l'anniversaire de la mort de Louis XVI, et là, 
en pleine solennité, il avait frappé M. de Talleyrand au visage 
et l'avait renversé par terre. Traduit, pour ce fait, en police 
correctionnelle, il fut condamné ; mais l'aflaire fit un bruit ter- 
rible, que ne manfjuërent pas de grossir encore les iunoot- 
brsibUs ennemis de Talleyrand. 



MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 417 

pour sa personne. Il ignorait cette ampleur d'ambi- 
tion, laquelle enveloppe les intérêts de la gloire pu- 
blique comme le trésor le plus profitable aux intérêts 
privés. M. de Talleyrand n'appartient donc pas à la 
classe des êtres propres à devenir une de ces créatu- 
res fantastiques auxquelles les opinions ou faussées 
ou déçues ajoutent incessamment des fantaisies. 
Néanmoins il est certain que plusieurs sentiments, 
d'accord par diverses raisons, concourent à former un 
Talleyrand imaginaire. 

D'abord, les rois, les cabinets, les anciens ministres 
étrangers, les ambassadeurs, dupes autrefois de cet 
homme, et incapables de l'avoir pénétré, tiennent à 
prouver qu'ils n'ont obéi qu'à une supériorité réelle : 
ils auraient ôté leur chapeau au marmiton de Bona- 
parte. 

Ensuite, les membres de l'ancienne aristocratie fran- 
çaise liés à M. de Talleyrand sont fiers de compter 
dans leurs rangs un homme qui avait la bonté de les 
assurer de sa grandeur. 

Enfin, les révolutionnaires elles générations immo- 
rales, tout en déblatérant contre les noms, ont un 
penchant secret vers l'aristocratie : ces singuliers 
néophytes en recherchent volontiers le baptême, et 
ils pensent apprendre avec elle les belles manières. La 
double apostasie du prince charme en même temps 
un autre côté de l'amour-propre des jeunes démocra- 
tes : car ils concluent de là que leur cause est la 
bonne, et qu'un noble et un prêtre sont bien mépri- 
sables. 

Quoi qu'il en soit de ces empêchements à la lu- 
mière, M. de Talleyrand n'est pas de taille à créer une 
VI. 27 



418 MÉMOIRES d'outre-tombe 

illusion durable ; il n'a pas en lui assez de facultés 
de croissance pour tourner les mensonges en re- 
haussements de stature. Il a été vu de trop près; 
il ne vivra pas, parce que sa vie ne se rattache ni 
à une idée nationale restée après lui, ni à une ac- 
tion célèbre, ni à un talent hors de pair, ni à une 
découverte utile, ni à une conception faisant époque. 
L'existence par la vertu lui est interdite ; les périls 
n'ont pas même daigné honorer ses jours ; il a passé 
le règne de la Terreur hors de son pays, il n'y est 
rentré que quand le forum s'est transformé en anti- 
chambre. 

Les monuments diplomatiques prouvent la médio- 
crité relative de Talleyrand : vous ne pourriez citer 
un fait de quelque estime qui lui appartienne. Sous 
Bonaparte, aucune négociation importante n'est de 
lui ; quand il a été libre d'agir seul, il a laissé échap- 
per les occasions et gâté ce qu'il touchait. Il est bien 
avéré qu'il a été cause de la mort du duc d'Enghien ; 
cette tache de sang ne peut s'effacer: loin d'avoir 
chargé le ministre en rendant compte de la mort au 
prince, je l'ai beaucoup trop ménagé. 

Dans ses affirmations contraires à la vérité, M. de 
Talleyrand avait une effrayante effronterie. Je n'ai 
point parlé, dans le Congrès de Vérone^ du discours 
qu'il lut à la Chambre des pairs relativement à l'a- 
dresse sur la guerre d'Espagne ; ce discours débutait 
par ces paroles solennelles : 

« Il y a aujourd'hui seize ans qu'appelé par celui 
« qui gouvernait alors le monde, à lui dire mon avis 
« sur la lutte à engager avec le peuple espagnol, j'eus 



MÉMOIRES d'outre-tombe 4i9 

« le malheur de lui déplaire en lui dévoilant l'avenir, 
« en lui révélant tous les dangers qui allaient naître 
« en foule d'une agression non moins injuste que té- 
« méraire. La disgrâce fut le fruit de ma sincérité. 
« Étrange destinée que celle qui me ramène, après 
« ce long espace de temps, à renouveler auprès du 
« souverain légitime les mêmes efforts, les mêmes 
« conseils* I » 

Il y a des absences de mémoire ou des mensonges 
qui font peur: vous ouvrez les oreilles, vous vous 
frottez les yeux, ne sachant qui vous trompe ou de la 
veille ou Au sommeil. Lorsque le débitant de ces im- 
perturbables assertions descend de la tribune et va 
s'asseoir impassible à sa place, vous le suivez du 
regard, suspendu que vous êtes entre une espèce d'é- 
pouvante et une sorte d'admiration ; vous ne savez 
si cet homme n'a point reçu de la nature une autorité 
telle qu'il a le pouvoir de refaire ou d'anéantir la vé- 
rité. 

Je ne répondis point ; il me semblait que l'ombre 
de Bonaparte allait demander la parole et renouveler 
le démenti terrible qu'il avait jadis donné à M. de Tal- 
leyrand. Des témoins de la scène étaient assis parmi 
les pairs, entre autres M. le comte de Montesquieu*; 

1. Discours du prince de Talle3Tand contre le crédit de 100 
millions demandé pour la guerre d'Espagne (mars 1823). 

2. Montesquiou-Fezensac (Elisabeth-Pierre, comte de), pair 
de France, né à Paris le 30 septembre 1764, mort à Bessé-sur- 
Braye (Sartbe) le 4 août 1834. Il avait été président du Corps 
législatif en 1810, 1811 et 1813. Créé comte de l'Empire en 1809, 
il avait été, l'année suivante, nommé grand chambellan de France 
à 1» place de Talleyrand. 



420 MÉMOIRES d'outre-tombe 

le vertueux duc de Doudeauville* me l'a racontée, la 
tenant de la bouche du même M. de Montesquiou, son 
beau-frère; M. le comte de Cessac, présent à cette 
scène, la répète à qui veut l'entendre; il croyait qu'au 
sortir du cabinet, le grand électeur serait arrêté. Na- 
poléon s'écriait dans sa colère, interpellant son pâle 
ministre: « Il vous sied bien de crier contre la guerre 
« d'Espagne, vous qui me l'avez conseillée, vous dont 
« j'ai un monceau de lettres dans lesquelles vous 
« cherchez à me prouver que cette guerre était aussi 
« nécessaire que politiques. » Ces lettres ont disparu 



1. La Rochefoucauld (Ambroise-Poly carpe de), duc de Dou- 
deauville (1765-1841) ; 'directeur général des postes (1822-1824), 
ninistre de la maison du roi (1824-1827). Appelé le 4 juin 1814, 
k faire partie de la Chambre des paires, il s'en était retiré le 
9 janvier 1831. 

2. Lacuée (Jean-Girard), comte de Cessac (1752-1841). Il avait 
été sous Napoléon, inspecteur général aux revues (1806), ministre 
d'Etat (1807), et, de 1810 à 1813, ministre de l'administration de 
la guerre. Il était membre de l'Académie française. 

3. Sur les colères de Napoléon contre Talleyrand à l'occasion 
de la guerre d'Espagne, on trouve un bien curieux témoignage 
dans les Souvenirs du comte Rœderer. Celui-ci raconte une 
conversation qu'il eut avec l'Empereur, à l'Elysée, le 6 mars 
1809. Le sujet de la conversation était le roi Joseph qui, de 
Madrid, dans des lettres à sa femme et à Napoléon, se plaignait 
de son frère et menaçait de quitter là le trône d'Espagne pour 
aller planter ses choux à Mortefontaine. Napoléon, dans ce tête-à- 
tête avec Rœderer, se promenait de long en large, s'animait par 
degrés, en parlant du contenu de ces lettres : « Il y dit qu'il 
veut aller à Mortefontaine, plutôt que de rester dans un pays acheté 
par du sang injustement répandu... Et qu'est-ce donc que Mor- 
tefontaine? C'est le prix du sang que j'ai versé en Italie. Le tient-il 
de son père? Le tient-il de ses travaux 1 II le tient de moi. Oui, 
j'ai versé du sang, mais c'est le sang de mes ennemis, des ennemis 
de la France. Lui convient-il de parler leur langage? Veut-il 
faira c.mme Talleyrand? Talleyrand! Je l'ai couvert d'honneur 
da richesses, de diamants. Il a employé tout cela contre moi. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 421 

lors de l'enlèvement des archives aux Tuileries, en 
1814». 

M. de Talleyrand déclarait, dans son discours, qu'il 
avait eu le malheur de déplaire à Bonaparte en lui dé- 
voilant l'avenir, en lui révélant tous les dangers qui 
allaient naître d'une agression non moins injuste que 
téméraire. Que M. de Talleyrand se console dans sa 
tombe, il n'a point eu ce malheur; il ne doit point 
ajouter celte calamité à toutes les afflictions de sa 
vie. 

La faute principale de M. de Talleyrand envers la 
légitimité, c'est d'avoir détourné Louis XVIII du ma- 
riage à conclure entre le duc de Berry et une prin- 
cesse de Russie; la faute impardonnable de M. de 
Talleyrand envers la France, c'est d'avoir consenti aux 
révoltants traités de Vienne*. 

m'a trahi autant qu'il le pouvait, à la première occasion qu'il a 

eue de le faire Il a dit, pendant mon absence {pendant la 

campagne d'Espagne) qu'il s'était mis à mes genoux pour em- 
pêcher l'affaire d'Espagne, et il me tourmentait depuis deux 
ans pour l'entreprendre 1 II me soutenait qu'il ne me faudrait 
que vingt mille hommes : il m'a donné vingt mémoires pour le 
prouver. C'est la même conduite que pour l'affaire du duc 
d'Enghien ; moi, je ne le connaissais pas : c'est Talleyrand qui 
me Va fait conn&itre {V Empereur prononce toujours Taillerwnd). 
Je ne savais pas où il était {YEmpertur s'arrêta devant mot). 
C'est lui qui m'a fait connaître l'endroit où il était, et après 
m'avoir conseillé sa mort, il en a gémi avec toutes ses connais- 
Bances (l'Empereur se remet à marcher, et, d'un ton calmé, 
après un m,oment de silence)... Je ne lui ferai aucun mal, je 
lui conserve ses places; j'ai môme pour lui les sentiments que 
j'ai eus autrefois ; mais je lui ai retiré le droit d'entrer à toute 
heure dans mon cabinet. Jamais il n'aura d'entretien particulier 
avec moi ; il ne pourra plus dire qu'il m'a conseillé ou déconseilU 
une chose ou une autre... » 

1. Voir, au tome II des Mém,oires, p. 446-447. 

2. La sévérité de Chateaubriand à l'endroit de Talleyrand ne 



422 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Il résulte des négociations de M. de Talleyrand que 
nous sommes demeurés sans frontières : une bataille 
perdue à Mons ou à Coblentz amènerait en huit jours 
la cavalerie ennemie sous les murs de Paris. Dans 
l'ancienne monarchie, non-seulement la France était 
fermée par un cercle de forteresses, mais elle était 
défendue sur le Rhin par les États indépendants de 
l'Allemagne. Il fallait envahir les électorats ou négo- 
cier avec eux pour arriver jusqu'à nous. Sur une 
autre frontière, la Suisse était pays neutre et libre; 
il n'avait point de chemins ; nul ne violait son territoire. 
Les Pyrénées étaient impassables, gardées par les 
Bourbons d'Espagne. Voilà ce que M. de Talleyrand 
n'a pas compris; telles sont les fautes qui le condam- 
neront à jamais comme homme politique: fautes qui 
nous ont privés en un jour des travaux de Louis XIV 
et des victoires de Napoléon. 

On a prétendu que sa politique avait été supérieure 
à celle de Napoléon : d'abord, il faut bien se mettre 
dans l'esprit qu'on est purement et simplement un 
commis lorsqu'on tient le portefeuille d'un conqué- 
rant, qui chaque matin y dépose le bulletin d'une vic- 
toire et change la géographie des États. Quand Na- 
poléon se fut enivré, il fit des fautes énormes et frap- 
pantes à tous les yeux: M. de Talleyrand les aperçut 
vraisemblablement comme tout le monde; mais cela 
n'indique aucune vision de lynx. Il se compromit 
d'une manière étrange dans la catastrophe du duc 
d'Enlghien ; il se méprit sur la guerre d'Espagne de 

me semble pas justifiée, en ce qui concerne la c(/nii!iie du célèbre 
diplomate au Congrès de Vienne. — Voir l'Appendice n* V; le 
Prince de Talleyrand et Us traitét de Vienne. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 423 

1808, bien qu'il ait voulu plus tard nier ses conseils 
et reprendre ses paroles. 

Cependant un acteur n'est pas prestigieux, s'il est 
tout à fait dépourvu des moyens qui fascinent le par- 
terre: aussi la vie du prince a-t-elle été une perpé- 
tuelle déception. Sachant ce qu'il lui manquait, il se 
dérobait à quiconque le pouvait connaître: son étude 
constante était de ne pas se laisser mesurer; il faisait 
retraite à propos dans le silence ; il se cachait dans 
les trois heures muettes qu'il aonnait au wnist. On 
s'émerveillait qu'une telle capacité pût descendre aux 
amusements du vulgaire: qui sait si cette capacité ne 
partageait pas des empires en arrangeant dans sa main 
les quatre valets? Pendant ces moments d'escamotage, 
il rédigeait intérieurement un mot à effet, dont l'ins- 
piration lui venait d'une brochure du matin ou d'une 
conversation du soir. S'il vous prenait à l'écart pour 
vous illustrer de sa conversation, sa principale ma- 
nière de séduire était de vous accabler d'éloges, de 
vous appeler l'espérance de l'avenir, de vous prédire 
des destinées éclatantes, de vous donner une lettre de 
change de grand homme tirée sur lui et payable à 
vue ; mais trouvait-il votre foi en lui un peu suspecte, 
s'apercevait-il que vous n'admiriez pas assez quelques 
phrases brèves à prétention de profondeur, derrière 
lesquelles il n'y avait rien, il s'éloignait, de peur de 
laisser arriver le bout de son esprit. Il aurait bien ra- 
conté, n'était que ses plaisanteries tombaient sur un 
subalterne ou sur un sot dont il s'amusait sans péril, 
ou sur une victime attachée à sa personne et plas- 
tron de ses railleries. Il ne pouvait suivre une con- 



4^ MÉMOIRES d'outre-tombe 

versation sérieuse; à la troisième ouverture de ses 
lèvres, ses idées expiraient. 

D'anciennes gravures de Y abbé de Périgord repré- 
sentent un homme fort joli; M. de Talleyrand, en 
vieillissant, avait tourné à la tête de mort; ses yeux 
étaient ternes, de sorte qu'on avait peine à y lire, ce 
qui le servait bien ; comme il avait reçu beaucoup de 
mépris, il s'en était imprégné, et il l'avait placé dans 
les deux coins pendants de sa bouche. 

Une grande façon qui tenait à sa naissance, une ob- 
servation rigoureuse des bienséances, un air froid et 
dédaigneux, contribuaient à nourrir l'illusion autour 
du prince de Bénévent. Ses manières exerçaient de 
l'empire sur les petites gens et sur les hommes de 
la société nouvelle, lesquels ignoraient la société du 
vieux temps. Autrefois on rencontrait à tout bout de 
champ des personnages dont les allures ressemblaient 
à celles de M. de Talleyrand, et l'on n'y prenait pas 
garde ; mais presque seul en place au milieu des 
mœurs démocratiques, il paraissait un phénomène: 
pour subir le joug de ses formes, il convenait à 
l'amour-propre de reporter à l'esprit du ministre l'as- 
cendant qu'exerçait son éducation. 

Lorsqu'on occupant une place considérîible on se 
trouve mêlé à de prodigieuses révolutions, elles vous 
donnent une importance de hasard, que le vulgaire 
prend pour votre mérite personnel; perdu dans les 
rayons de Bonaparte, M. de Talleyrand a brillé sous la 
Restauration de l'éclat emprunté d'une fortune qui 
n'était pas la sienne. La position accidentelle du prince 
de Bénévent lui a permis de s'attribuer la puissance 
d'avoir renversé Napoléon et l'honneur d'avoir rétabli 



MÉMOIRES d'outre-tombe 425 

Louis XVIII; moi-même, comme tous les badauds, 
n'ai-je pas été assez niais pour donner dans cette 
fable I Mieux renseigné, j'ai connu que M. de Talley- 
rand n'était point un Warwick politique : la force qui 
abat et relève les trônes manquait à son bras. 

De benêts impartiaux disent : « Nous en convenons 
« c'était un homme bien immoral; mais quelle habi- 
« leté! » Hélas 1 non. Il faut perdre encore cette es- 
pérance, si consolante pour ses enthousiastes, si dé- 
sirée pour la mémoire du prince, l'espérance de faire 
de M. de Talleyrand un démon. 

Au delà de certaines négociations vulgaires, au fond 
desquelles il avait l'habileté de placer en première 
ligne son intérêt personnel, il ne fallait rien deman- 
der à M. de Talleyrand. 

M. de Talleyrand soignait quelques habitudes et 
quelques maximes à l'usage des sycophantes et des 
mauvais sujets de son intimité. Sa toilette en public, 
copiée sur celle d'un ministre de Vienne, était le 
triomphe de sa diplomatie. Il se vantait de n'être ja- 
mais pressé ; il disait que le temps est notre ennemi 
et qu'il le faut tuer : de là il faisait état de ne s'occu- 
per que quelques instants. 

Mais comme, en dernier résultat, M. de Talleyranl 
n'a pu transformer son désœuvrement en chef-d'œuvr-^ , 
il est probable qu'il se trompait en parlant de la néc^- v 
site de se défaire du temps: on ne triomphe du temps 
qu'en créant des choses immortelles; par des travaux 
sans avenir, par des distractions frivoles, on ne le tu« 
pas : on le dépense. 

Entré dans le ministère' à la recommandation àê 

1. Tallftyrand fut nommé auolstre des rel&Uoiu txténeiir««, to 



426 MÉMOIRES d'outre-tombe 

madame de Staël, qui obtint sa nomination de Ché- 
nier, M. de Talleyrand, alors fort dénué, recommença 
cinq ou six fois sa fortune; par le million qu'il reçut 
du Portugal dans l'espoir de la signature d'une paix 
avec le Directoire, paix qui ne fut jamais signée; par 
l'achat des bons de la Belgique à la paix d'Amiens, la- 
quelle il savait, lui, M. de Talleyrand, avant qu'elle 
fût connue du public ; par l'érection du royaume pas- 
sager d'Élrurie ; par la sécularisation des propriétés 
ecclésiastiques d'Allemagne ; par le brocantage de ses 
Dpinions au congrès de Vienne. Il n'est pas jusqu'à de 
▼ieux papiers de nos archives que le prince n'ait voulu 
Déder à l'Autriche ; dupe cette fois de M. de Metter- 
Hich, celui-ci renvoya religieusement les originaux, 
aeprès en avoir fait prendre copie. 

Incapable d'écrire seul une phrase*, M. de Talley- 

16 juillet 1797, en remplacement de Charles Delacroix, père de 
l'illustre peintre Eugène Delacroix. 

1. Ici encore Chateaubriand pourrait bien avoir outré la sévé- 
rité. Sainte-Beuve, excellent juge en ces questions de talent et 
de style, quand la passion ne l'égaré pas, dit dans ses Nouveaux 
Lundis (tome II, page 33) : « On a beaucoup dit que M. de Tal- 
leyrand ne faisait point lui-même les écrits qu'il signait, que 
c'était tantôt Panchaud pour les finances, des Renaudes pour 
l'instruction publique, d'Hauterive ou La Besnardière pour la 
politique, qui étaient ses rédacteurs. En convenant qu'il doit y 
avoir du vrai, gardons-nous pourtant de nous faire un Talleyrand 
plus paresseux et moins lui-même qu'il ne l'était : il me paraît, à 
moi, tout à fait certain que les deux Mémoires lus à l'Institut 
en l'an V, si pleins de hautes vues finement exprimées, sont et 
ne peuvent être que du même esprit, j'allais dire de la même 
plume qui, plus de quarante ans après, dans un discours acadé- 
mique final, dans ÏÈloge de Reinhard, traçait le triple portrait 
idéal du parfait ministre des affaires étrangères, du parfait 
directeur ou chef de division, du parfait consul ; et cette plume 
ne peui être que celle de M. de Talleyrand, quand il se soignait 
et »e châtiait. ■ — L« jour où cet Eloge fut prononcé à l'Aca. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 427 

rand faisait travailler compétemment sous lui: quand, 
à force de raturer et de changer, son secrétaire par- 
venait à rédiger les dépêches selon sa convenance, il 
les copiait de sa main. Je l'ai entendu lire, de ses Mé- 
moires commencés, quelques détails agréables sur sa 
jeunesse. Comme il variait dans ses goûts, détestant 
le lendemain ce qu'il avait aimé la veille, si ces mé- 
moires existent entiers, ce dont je doute, et s'il en a 
conservé les versions opposées, il est probable que le 
jugement sur le même fait et surtout sur le même 
homme se contrediront outrageusement. Je ne crois 
pas au dépôt des manuscrits en Angleterre ; l'ordre 
prétendu de ne les publier que dans quarante ans 
d'ici me semble une jonglerie posthume. 

Paresseux et sans étude, nature frivole et coeur dis- 
sipé, le prince de Bénévent se glorifiait de ce qui de- 
vait humilier son orgueil, de rester debout après la 
chute des empires. Les esprits du premier ordre qui 
produisent les révolutions disparaissent, les esprits 
du second ordre qui en profitent demeurent. Ces per- 
sonnages de lendemain et d'industrie assistent au 
défilé des générations; ils sont chargés de mettre 
le visa aux passe-ports, d'homologuer la sentence : 
M. de Talleyrand était de cette espèce inférieure; il 
signait les événements, il ne les faisait pas. 

demie des sciences morales et politiques, lorsque la lecture fut 
terminée, et que chacun en sortant exprimait son admiration à 
sa manière, Victor Cousin s'écriait en gesticulant : « C'est du 
meilleur Voltaire 1 » L'éloge, certes, était singulièrement exagéré; 
ce qui est vrai, c'est qu'on a de Talleyrand des lettres d'une viva- 
cité, d'une grâce toute spirituelle et vollairienne ; c'est que dans 
ses Mémoires mêmes, encore bien qu'ils aient singulièrement 
déçu l'attente des lecteurs, on trouve plus d'une page écrite d'une 
plume heureuse et facile. 



428 MEMOIRES d'outre-tombe 

Survivre aux gouvernements, rester quand un pou- 
voir s'en va, se déclarer en permanence, se vanter de 
n'appartenir qu'au pays, d'être l'homme des choses 
et non l'homme des individus, c'est la fatuité de 
l'égoïsme mal à l'aise, qui s'efforce de cacher son peu 
d'élévation sous la hauteur des paroles. On compte 
aujourd'hui beaucoup de caractères de cette équani- 
mité, beaucoup de ces citoyens du sol: toutefois, pour 
qu'il y ait de la grandeur à vieillir comme l'ermite 
dans les ruines du Colisée, il les faut garder avec une 
croix; M. deTalleyrand avait foulé la sienne aux pieds. 

Notre espèce se divise en deux parts inégales : les 
hommes de la mort et aimés d'elle, troupeau choisi 
qui renaît ; les hommes de la vie et oubliés d'elle, 
multitude de néant qui ne renaît plus. L'existence 
temporaire de ces derniers «onsiste dans le nom, le 
crédit, la place, la fortune; leur bruit, leur autorité, 
leur puissance s'évanouissent avec leur personne: 
clos leur saloii et leur cercueil, close est leur destinée. 
Ainsi en est arrivé à M. de Talleyrand ; sa momie avant 
de descendre dans sa crypte, a été exposée un mo- 
ment à Londres*, comme représentant de la royauté- 
cadavre qui nous régit. 

M. de Talleyrand a trahi tous les gouvernements, 
et, je le répète, il n'en a élevé ni renversé aucun. 11 
n'avait point de supériorité réelle, dans l'acception 
sincère de ces deux mots. Un fretin de prospérités 
banales, si communes dans la vie aristocratique, ne 
conduit pas à deux pieds au delà de la fosse. Le mal 

1. Après la Révolotioa de Jaillit, Talleyrand accepin du aott> 
Teau gouvernement l'ambassade de Londres (septembre 1(S*J) ; ù 
deii>''nda son rappel le 13 novembre 1834, 



MÉMOIRES d'outre-tombe 429 

qui n'opère pas avec une explosion terrible, le mal 
parcimonieusement employé par l'esclave au profit du 
maître, n'est que de la turpitude. Le vice, complaisant 
du crime, entre dans la dmnesticité. Supposez M. de 
Talleyrand plébéien, pauvre et obscur, n'ayant avec 
son immoralité que son esprit incontestable de salon, 
l'on n'aurait certes jamais entendu parler de lui. Otez 
de M. de Talleyrand le grand seigneur avili, le prêtre 
marié, l'évéque dégradé, que lui reste-t-il? Sa répu- 
tation et ses succès ont tenu à ces trois déprava- 
tions. 

La comédie par laquelle le prélat a couronné ses 
quatre-vingt-deux années est une chose pitoyable: 
d'abord, pour faire preuve de force, il est allé pro- 
noncer à l'Institut l'éloge commun d'une pauvre mâ- 
choire allemande* dont il se moquait. Malgré tant de 
spectacles dont nos yeux ont été rassasiés, on a fait 
la haie pour voir sortir le grand homme; ensuite ri 
est venu mourir chez lui comme Dioclétien, en se 
montrant à l'univers*. La foule a bayé, à l'heure su- 

1. Le comte Charles-Frédéric Reinhard, ancien chel de division 
au ministère des affaires étrangères, dont Talleyrand prononça 
l'éloge k l'Institut, était né, le 2 octobre 1761, à Schomdorf, eu 
Wurtemberg. 

2. La lecture de V Eloge de Reinhard fut pour M, de Talley- 
rand, selon le mot de Sainte-Beuve, sa représentation d'Irène. 
C'était le 3 mars 1838. La salle était comble. M. Mignet, secré- 
taire perpétuel, alla à sa rencontre dans la pièce qui précédait 
celle des séances. Le prince (il était alors dans sa 85« année) 
n'avait pu monter à pied l'escalier ; il avait été porté par deux 
domestiques en livrée. Quand il fit son entrée dans la salle, ap- 
puyé sur le bras de M. Mignet et sur sa béquille, tous les assis- 
tants étaient debout. Son discours, prononcé d'une voix trè« 
forte, fut fréquemment interrompu par le» applaudissements. Li 
lecture faite (et ce fut là tout» la séance, une petite demi-heur» 



430 MÉMOIRES d'outre-tombe 

prême* de ce prince aux trois quarts pourri, une ou- 
verture gangreneuse au côté, la tête retombant sur 



en tout), l'enthousiasme n'eut pas de bornes. « Le prince, dit 
Sainte-Beuve {Nouveax Lundis, t. VI, p. 110), eut à passer, 
au retour, entre une double haie de fronts qui s'inclinaient avec 
on redoublement de révérence «. 

1. Le prince de Talleyrand ainsi qu'il est dit plus haut, mou- 
rut le 17 mai 1838, à trois heures trente-cinq minutes après 
midi ; il était né le 2 février 1754 et avait par conséquent 84 ans, 
3 mois et 15 jours. Il fut assisté dans sa dernière maladie par 
l'abbé Dupanloup, le futur évoque d'Orléans, qui a écrit lui- 
même le récit des derniers moments du prince. Le matin du 
17 mai, M. de Talleyrand avait signé sa rétractation et une 
lettre au pape ; quelques heures après, arriva l'abbé Dupanloup. 
A une parole de l'abbé, lui disant que Monseigneur de Quélen 
serait heureux de donner sa vie pour lui, il se souleva un peu, 
et d'une voix très distincte : « Dites-lui qu'il a un bien meilleur 
usage à en faire. — Prince, continua l'abbé, vous avez donné ce 
matin à l'Eglise une grande consolation; maintenant, je viens au 
nom de l'Eglise vous offrir les dernières consolations de la foi, 
les derniers secours de la religion. Vous vous êtes réconcilié 
avec l'Eglise catholique que vous aviez offensée ; le moment est 
venu de vous réconcilier avec Dieu par un nouvel aveu et par un 
repentir sincère de toutes les fautes de votre vie. » — «■ Alors, 
nous laissons ici parler l'abbé Dupanloup, — il fit un mouvement 
pour s'avancer vers moi ; je m'approchai, et aussitôt ses deux 
mains saisissant les miennes, et les pressant avec une force et 
une émotion extraordinaires, il ne les quitta plus pendant tout 
le temps que dura sa confession; j'eus même besoin d'un grand 
effort pour dégager ma main des siennes, quand le moment de 
lui donner l'absolution fut venu. Il la reçut avec une humilité, 
un attendrissement, une foi, qui me firent verser des larmes. » 

Il reçut de même i'extréme-onction en pleine connaissance. 
Puis, l'abbé Dupanloup, agenouillé près de lui, récita les litanies 
des saints. Quand il fut arrivé aux invocations des martyrs, et 
qu'il prononça le nom de saint Maurice, patron de M. de Talley- 
rand, on vit le prince s'incliner, et son regard chercher celui de 
l'abbé Dupanloup, pour témoigner qu'il s'unissait à ces prières. 
Vers trois heures, voyant l'heure suprême venir, l'abbé Dupan- 
loup commença les prières des agonisants. Le malade paraissait 
s'y unir encore si visiblement, qu'un des assistants en fit la 



MÉMOIRES d'outre-tombe 431 

&JI poitrine en dépit du bandeau qui la soutenait, dis- 
putant minute à minute sa réconciliation avec le ciel, 
sa nièce jouant auprès de lui un rôle préparé de loin 
entre un prêtre abusé et une petite fille trompée ; il a 
signé de guerre lasse (ou peut-être n'a-t-il pas même 
signé), quand sa parole allait s'éteindre, le désaveu 
de sa première adhésion à l'Église constitutionnelle; 
mais sans donner aucun signe de repentir, sans rem- 
plir les derniers devoirs du chrétien, sans rétracter 
les immoralités et les scandales de sa vie . Jamais 
l'orgueil ne s'est montré si misérable, l'admiration si 
bête, la piété si dupe. Rome, toujours prudente, n'a 
pas rendu publique, et pour cause, la rétractation. 

M. de Talleyrand, appelé de longue date au tribunal 
d'en haut, était contumace; la mort le cherchait de la 
part de Dieu, et elle l'a enfin trouvé. Pour analyser 
minutieusement une vie aussi gâtée que celle de M. de 
La Fayette a été saine, il faudrait affronter des dé- 
goûts que je suis incapable de surmonter. Les hommes 
de plaies ressemblent aux carcasses de prostituées . 
les ulcères les ont tellement rongés qu'ils ne peuvent 
servir à la dissection. La révolution française est une 



remarque : « Monsieur l'abbé, voyez comme il prie ! • On 1« 
voyait en effet, les yeux tantôt ouverts, tantôt abaissés, suivre 
avec les signes d'une parfaite intelligence tout ce qui se passait 
autour de lui. Enfin les lorces lui manquèrent tout à coup et 
ses lèvres se fermèrent pour jamais. — L'abbé Dupanloup 
achève en ces termes son récit : « Dieu voit le secret des cœurs ; 
mais je lui demande de donner à ceux qui ont cru pouvoir dou- 
ter de la sincérité de M. de Talleyrand, je demande pour eus, à 
l'heure de la mort, les sentiments que j'ai vus dans M. de Tal- 
leyrand mourant, et dont le souvenir ne s'effacera jamais de nr.a 
mémoire. « [Vie de Monseigneur Dupanloup, par M. l'abbé 
V. Lagrange, tome I, chapitris xiv et xv.) 



432 MÉMOIRES 'd'outre-tombb 

vaste destruction politique, placée au milieu de Tan- 
cien monde ; craignons qu'il ne s'établisse une des 
truction beaucoup plus funeste, craignons une des- 
truction morale par le côté mauvais de cette révolution. 
Que deviendrait l'espèce humaine, si l'on s'évertuait 
à réhabiliter des mœurs justement flétries, si l'on 
s'efforçait d'offrir à notre enthousiasme d'odieux 
exemples, de nous présenter les progrès du siècle, 
l'établissement de la liberté, la profondeur du génie 
dans des natures abjectes ou des actions atroces 
N'osant préconiser le mal sous son propre nom, on le 
sophistique : donnez-vous de garde de prendrs cette 
brute pour un esprit de ténèbres, c'est un ange de lu- 
mière ! Toute laideur est belle, tout opprobre honora 
ble, toute énormité sublime ; tout vice a son admira 
tion qui l'attend. Nous sommes revenus à cette société 
matérielle du paganisme où chaque dépravation avait 
ses autels. Arrière ces éloges lâches, menteurs, crimi- 
nels, qui faussent la conscience publique, qui débau- 
chent la jeunesse, qui découragent les gens de bien, 
qui sont un outrage à la vertu et le crachement di 
soldat romain au visage du Christ ! 

Paris, 1839. 

Étant à Prague en 1833, Charles X me dit : « Ce 
« vieux Talleyrand vit donc encore ? » Et Charles X a 
quitté la vie deux ans avant M. de Talleyrand ; la 
mort privée et chrétienne du monarque contraste 
avec la mort publique de l'évêque apostat, traîné 
récalcitrant aux pieds de l'incorruptibilité divine. 

Le 3 octobre 1836 j'avais écrit à madame la du- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 433 

chesse de Berry la lettre suivante, et j'y ajoutai un 
post-scriptum le 15 novembre de la même année : 

« Madame, 
« M. Walsh* m'a remis la lettre dont vous avez 
« bien voulu m'honorer. Je serais prêt à obéir au dé- 
« sir de Votre Altesse Royale, si les écrits pouvaient 
« à présent quelque chose ; mais l'opinion est tombée 
« dans une telle apathie que les grands événements 
a la pourraient à peine soulever. Vous m'avez permis, 
« madame, de vous parler avec une franchise que 
« mon dévouement pouvait seul excuser : Voire 
« Altesse Royale le sait, j'ai été opposé à presque 
« tout ce qui s'est fait ; j'ai osé même n'être pas d'a- 
« vis de son voyage à Prague. Henri V sort mainte- 
« nant de l'enfance ; il va bientôt entrer dans le 
« monde avec une éducation qui ne lui a rien appris 
« du siècle où nous vivons. Qui sera son guide, qui 
« lui montrera les cours et les hommes ? Qui le fera 
« connaître et comme apparaître de loin à la France? 
« Questions importantes qui, vraisemblablement et 
« malheureusement, seront résolues dans le sens 
« que l'ont été toutes les autres. Quoi qu'il en soit, le 
« reste de ma vie appartient à mon jeune roi et à 
« son auguste mère. Mes prévisions de l'avenir ne 
« me rendront jamais infidèle à mes devoirs. 

1. Le vicomte Edouard Walsh. Il était, depuis le 25 sep- 
tembre 1835, directeur de la Mode, la plus vive des feuilles 
royalistes, publiée sous le patronage de la duchesse de Berry. 
M. Edouard Walsh était le fils du vicomte Joseph Walsh, l'au- 
teur des Lettres Vendéennes (1825), du Fratricide eu Gilles dt 
Bretagne (1827), du Tableau poétique des Fêtes, chrétienne* 
(1836), des Journées mémorables de la Révolution fran^aia» 
(1839-1840), des Souvenirs de Cinquante aas (1844), etc. 

V»- 28 



434 HÉMOIRES S'ODTRE-TOMBE 

« Madame de Chateaubriand demande la permission 
« de mettre ses respects aux pieds de Madame. J'of- 
« fre au ciel tous mes vœux pour la gloire et la pros- 
« périté de la mère de Henri V et je suis avec un pro- 
« fond respect, 

« Madame, 

« De Votre Altesse Royale le très-humble et 
« très-obéissant serviteur, 

a Chateaubriand. » 



« P.-S. Cette lettre attendait depuis un mois une 
« occasion sûre pour parvenir à Madame. Aujour- 
« d'hui même j'apprends la mort de l'auguste aïeul 
« de Henri*. Cette triste nouvelle apportera-t-elle 

1. Charles X mourut, à Goritz, le 6 novembre 1836, d'une 
attaque de choléra, dont il avait senti les premières atteintes 
deux jours auparavant, le 4 novembre, jour de la Saint-Charles. 
Le médecin avait demandé qu'on éloignât ses petits enfants, à 
cause des dangers de la maladie, mais le duc de Bordeaux dé- 
clara qu'aucune considération ne l'empêcherait de suivre le 
mouvement de son cœur, et Mademoiselle fit la même réponse 
que son frère. Le Roi les embrassa avec tendresse, et étendit sa 
main sur leur tête : — •< Que Dieu vous protège, mes enfants ! 
leur dit-il; marchez devant lui dans les voies de la jastice... Ne 
n'oubliez pas... Priez quelquefois pour moi! » 

Le cardinal de Latil et le docteur Bougon, qui s'étaient ren- 
contrés au chevet du duc de Berry dans la nuit du 13 février 
t820, se retrouvaient, dans la nuit du 6 novembre 1836, au chevet 
de Charles X. On avait dressé à la hâte un autel près de son lit 
pour y célébrer la messe. Elle fut dite par l'évêque d'Hermo- 
polis, Mb' de Frayssinous. A la fin de la messe, le Roi se re- 
cueillit un instant, il pria pour la France et la bénit; et comme 
rÉvêque l'exhortait à pardonner, dans cet instant suprême, k 
Mux qui lui avaient fait tant de mal : — «Je leur ai pardonné 
d^tti* longtemps, répondit-il; je leur pardonne encore dans cet 



MÉMOIRES d'outre-tombe 435 

« quelque changement dans la destinée de Votre Al- 

« tesse Royale ? Oserai-je prier Madame de me per- 

« mettre d'entrer dans tous les sentiments de regret 

« qu'elle doit éprouver, et d'ofïrir le tribut respec- 

« tueux de ma douleur à monsieur le dauphin et 4 

« madame la dauphine ? 

« Chateaubriand. ■ 
IS novembre. 

Charles X n'est plus. 

Soixante ans de malheurs onl paré la victime I 

Trente ans d'exil ; la mort à soixante-dix-neuf ans 
en terre étrangère I Afin qu'on ne pût douter de la 
mission de malheur dont le ciel avait chargé ce 
prince, c'est un fléau qui l'est venu chercher. 

Charles X a retrouvé à son heure suprême le calme, 
l'égalité d'âme qui lui manquèrent quelquefois pen- 
dant sa longue carrière. Quand il apprit le danger qui 
le menaçait, il se contenta de dire : « Je ne croyais 
« pas que cette maladie tournât si court. » Quand 

instant de grand cœur : nue le Seigneur leur fasse miséricorde 
à eux et à moi! » 

A une heure du matin, le 6 novembre, M. Bougon annonça 
que le Roi n'avait plus que quelques instants à vivre. Tout le 
monde tomba à genoux; M. le Dauphin (le duc d'Angoulême) 
avait la tête penchée vers son père. Demeurée seule debout aux 
pieds du Roi, les mains jointes, Madame la Dauphine semblait 
présider à cette scène de douleur. A une heure et demie, M. Bou- 
gon fit un signe au duc de Blacas, qui se pencha vers le Dauphin 
et lui dit quelques mots à voix basse. Alors ce prince ferma 
avec respect les yeux de son père, et les sanglots de Madame la 
Dauphine, éclatant tout à coup au milieu du silence de mort qui 
régnait dans la salle, annoncèrent que tout était fini. (Alfred Net- 
tement, Histoire de quinze ans d'exil, tome II, p. 95 et suiv.) 



436 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Louis XVI partit pour l'échafaud, l'officier de service 
refusa de recevoir le testament du condamné parce 
que le temps lui manquait et qu'il devait, lui officier, 
conduire le roi au supplice : le roi répondit : « C'est 
juste. » Si Charles X, dans d'autres jours de péril, eût 
traité sa vie avec cette indifférence, qu'il se fût épar- 
gné de misères ! On conçoit que les Bourbons tien- 
nent à une religion qui les rend si nobles au dernier 
moment ; Louis IX, attaché à sa postérité, envoie le 
courage du saint les attendre au bord du cercueil. 
Cette race sait admirablement mourir • il y a plus 
de huit cents ans, il est vrai, qu'elle apprend la mort. 
Charles X s'est en allé persuadé qu'il ne s'était pas 
trompé ; s'il a espéré dans la miséricorde divine, c'est 
en raison du sacrifice qu'il a cru faire de sa couronne 
à ce qu'il pensait être le devoir de sa conscience et le 
bien de son peuple ; les convictions sont trop rares 
pour n'en pas tenir compte. Charles X a pu se rendre 
ce témoignage que le règne de ses deux frères et le 
sien n'avaient été ni sans liberté ni sans gloire : sous 
le roi martyr, l'affranchissement de l'Amérique et l'é- 
mancipation de la France ; sous Louis XVIII, le gou- 
vernement représentatif donné à notre patrie, le réta- 
blissement de la royauté opéré en Espagne ; l'indé- 
pendance de la Grèce recouvrée à Navarin ; sous 
Charles X, l'Afrique à nous laissée en compensation 
du territoire perdu par les conquêtes de la République 
et de l'Empire : ce sont là des résultats qui demeu- 
rent acquis à nos fastes, en dépit des stupides jalou- 
sies et des vaines inimitiés; ces résultats ressortiront 
davantage à mesure que l'on s'enfoncera dans les 
abaissements de la royauté de Juillet. Mais il est à 



MÉMOIRES d'outre-tombe 437 

craindre que ces ornements de prix ne soient qu'au 
profit des jours expirés, comnoe la couronne de fleurs 
sur la tête d'Homère chassé avec grand respect de la 
République de Platon. La légitimité semble aujour- 
d'hui n'avoir pas l'intention d'aller plus loin ; elle 
paraît adopter sa chute. 

La mort de Charles X ne pourrait être un événe- 
ment effectif qu'en mettant un terme à une déplorable 
contestation de sceptre et en donnant une direction 
nouvelle à l'éducation de Henri V : or, il est à crain- 
dre que la couronne absente soit toujours disputée ; 
que l'éducation finisse sans avoir été virtuellement 
changée. Peut-être, en s'épargnant la peine de pren- 
dre un parti, on s'endormira dans des habitudes chè- 
res àla faiblesse, douces àla vie de famille, commodes 
à la lassitude, suite de longues souffrances. Le malheur 
qui se perpétue produit sur l'âme l'effet de la vieillesse 
sur le corps ; on ne peut plus remuer ; on se couche. 
Le malheur ressemble encore à l'exécuteur des hautes 
justices du ciel : il dépouille les condamnés, arrache 
au roi son sceptre, au militaire son épée ; il ôte le 
décorum au noble, le cœur au soldat, et les renvoie 
dégradés dans la foule. 

D'un autre côté, on tire de l'extrême jeunesse des 
raisons d'atermoiements ; quand on a beaucoup de 
temps à dépenser, on se persuade qu'on peut atten- 
dre ; on a des années à jouer devant les événements: 
« Ils viendront à nous, s'écrie-t-on, sans que nous 
« nous en mettions en peine ; tout mûrira, le jour du 
« trône arrivera de lui-même ; dans vingt ans les 
« préjugés seront effacés. » Ce calcul pourrait avoir 
quelque justesse, si les générations ne s'écoulaient 



438 MEMOIRES d'outre-tombe 

pas ou ne devenaient pas indifférentes ; mais telle 
chose peut paraître une nécessité à une époque et 
n'être pas même sentie à une autre. 

Hélas ! avec quelle rapidité les choses s'évanouis- 
sent I où sont les trois frères que j'ai vus successive- 
ment régner ? Louis XVill habite Saint-Denis avec la 
dépouille mutilée de Louis XVI ; Charles X vient 
d'être déposé à Goritz, dans une bière fermée à trois 
clefs. 

Les restes de ce roi, en tombant de haut, ont fait 
tressaillir ses aïeux ; ils se sont retournés dans leur 
sépulcre ; ils ont dit en se serrant : « Faisons place, 
« voici le dernier d'entre nous. » Bonaparte n'a pas 
fait autrant de bruit en entrant dans la vie éternelle ; 
les vieux morts ne se sont point réveillés pour l'em- 
pereur des morts nouveaux. Ils ne le connaissaient pas. 
La monarchie française lie le monde ancien au 
monde moderne. Âuguslule quitte le diadème en 476. 
Cinq ans après, en 481, la première race de nos rois, 
Clovis, règne sur les Gaules. 

Charlemagne,en associant au trône Louis le Débon- 
naire, lui dit : « Fils cher à Dieu, mon âge se hâte, 
« ma vieillesse même m'échappe ; le temps de ma 
« mort approche. Le pays des Francs m'a vu naître, 
« Christ m'a accordé cet honneur. Le premier d'en- 
« tre les Francs, j'ai obtenu le nom de César et trans- 
« porté à l'empire des Francs l'empire de la race de 
« Romulus. » 

Sous Hugues, avec la troisième race, la monarchie 
élective devient héréditaire. L'hérédité enfante la lé- 
gitimité, ou la permanence, ou la durée. 

C'est entre les fonts baptismaux de Qovis et l'écha- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 439 

faud de Louis XVI qu'il faut placer l'empire chrétien 
des Français. La même religion était debout aux 
deux barrières : « Doux Sicambre, incline le col, 
« adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré », 
dit le prêtre qui administrait à Clovis le baptême 
d'eau. « Fils de saint Louis, montez au ciel, » dit 
le prêtre qui assistait Louis XVI au baptême du 
sang. 

Quand il n'y aurait dans la France que cette an 
cienne maison de France bâtie par le temps et dont 
la majesté étonne, nous pourrions, en fait de choses 
illustres, en remontrer à toutes les nations. Les Ca- 
pets régnaient lorsque les autres souverains de l'Eu- 
rope étaient encore sujets. Les vassaux de nos rois 
sont devenus rois. Ces souverains nous ont transmis 
leurs noms avec des titres que la postérité a reconnus 
authentiques ; les uns sont appelés auguste, saint, 
pieux, grand, courtois^ hardi, sage, victorieux, bien- 
aimé; les autres père du peuple, père des lettres. 
« Comme il est écrit par blâme, dit un vieil historien, 
« que tous les bonsroys Serviens aisémentpourroient 
« tenir en un anneau, les mauvais roys de France y 
« pourroient mieux, tant le nombre en est petit. » 

Sous la famille royale, les ténèbres de la barbarie 
se dissipent, la langue se forme, les lettres et les arts 
produisent leurs chefs-d'œuvre, nos villes s'embellis- 
sent, nos monuments s'élèvent, nos chemins s'ou- 
vrent, nos ports se creusent, nos armées étonnent 
l'Europe et l'Asie, et nos flottes couvrent les deux 
mers. 

Notre orgueil se met en colère à la seule exposition de 
ces magnifiques tapisseries du Louvre; des ombres, des 



440 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

broderies d'ombre nous choquent. Inconnus ce matin, 
plus inconnus ce soir, nous ne nous en persuadons pas 
moins que nous effaçons ce qui nous précéda. Et toute- 
fois, chaque minute, en fuyant, nous demande : Qui es- 
tu? et nous nesavons que répondre. Charles X, lui, a ré- 
pondu ; il s'en est allé avec une ère entière du monde; 
la poussière de mille générations est mêlée àlasienne; 
l'histoire le salue, les siècles s'agenouillent à sa tombe; 
tous ont connu sa race ; elle ne leur a point failli, ce 
sont eux qui y ont manqué. 

Roi banni, les hommes ont pu vous proscrire, mais 
vous ne serez pas chassé du temps, vous dormez votre 
dur somme dans un monastère, sur la dernière plan- 
che jadis destinée à quelque franciscain. Point de 
hérauts d'armes à vos obsèques, rien qu'une troupe 
de vieux temps blanchis et chenus ; point de grands 
pour jeter dans le caveau les marques de leur di- 
gnité, ils en ont fait hommage ailleurs. Des âges 
muets sont assis au coin de votre bière ; une longue 
procession de jours passés, les yeux fermés, mène en 
silence le deuil autour de votre cercueil. 

A votre côté reposent votre cœur et vos entrailles 
arrachés de votre sein et de vos flancs, comme on 
place auprès d'une mère expirée le fruit abortif qui 
lui coûta la vie. A chaque anniversaire, monarque 
très chrétien, cénobite après trépas, quelque frère 
vous récitera les prières du bout de l'an; vous n'atti- 
ferez à votre ci-gît éternel que vos fils bannis avec 
vous : car même à Trieste le monument de Mesdames 
est vide ; leurs reliques sacrées ont revu leur patrie 
et vous avez payé à l'exil, par votre exil, la dette da 
ces nobles dames. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 441 

Eh 1 pourquoi ne réunit-on pas aujourd'hui tant de 
débris dispersés, comme on réunit des antiques exhu 
mes de différentes fouilles? L'Arc de Triomphe por- 
terait pour couronnement le sarcophage de Napoléon, 
ou la colonne de bronze élèverait sur des restes immor- 
tels des victoires immobiles. Et cependant la pierre 
taillée par ordre de Sésostris ensevelit dès aujourd'hui 
l'échafaud de Louis XVI sous le poids des siècles. 
L'heure viendra que l'obélisque du désert retrouvera, 
sur la place des m«îMrtr»s, le silence et la solitude de 
Luxor 



LIVRE X» 



onclasion. — Antécédents historiques depuis la Régence jus- 
qu'en 1793. — Le Passé. — Le vieil ordre européen expire. 

— Inégalité des fortunes. — Danger de l'expansion de la 
nature intelligente et de la nature matérielle. — Chute des 
monarchies. — Dépérissement de la société et progrès de l'in- 
dividu. — L'avenir. — Difficulté de le comprendre. — Saint- 
Simoniens. — Phalanstériens. — Fouriéristes. — Owénistes. 

— Socialistes. — Communistes. — Unionistes. Egalitaires. — 
L'idée chrétienne est l'avenir du monde. — Récapitulation 
de ma vie. — Résumé des changements arrivés sur le globe 
pendant ma vie. — Supplément à mes mémoires. — Lettre de 
M. de la Ferronnays. — Généalogie de ma famille. 



CONCLUSION. 

25 septembre 1841. 

J'ai commencé à écrire ces Mémoires à la Vallée- 
aux-Loups le 4 octobre 1811 ; j'achève de les relire en 
les corrigeant à Paris ce 25 septembre 1841 : voilà 
donc trente ans, onze mois, vingt-un jours, que je 
tiens secrètement la plume en composant mes livres 
publics, au milieu de toutes les révolutions et de 
toutes les vicissitudes de mon existence. Ma main est 
lassée : puisse-t-elle ne pas avoir pesé sur mes idées, 
qui n'ont point fléchi et que je sens vives comme au 

1. Ce livre a été écrit en partie en 1834, et en partie en 1841, 
du 25 septembre au 16 novembre. 



444 MÉMOIRES d'outre-tombe 

départ de la course ! A mon travail de trente années 
j'avais le dessein d'ajouter une conclusion générale : 
je comptais dire, ainsi que je l'ai souvent mentionné, 
quel était le monde quand j'y entrai, quel il est quand 
je le quitte. Mais le sablier est devant moi, j'aperçois 
la main que les marins croyaient voir jadis sortir des 
flots à l'heure du naufrage : cette main me fait signe 
d'abréger; je ^ais donc resserrer l'échelle du tableau 
sans omettre rien d'essentiel. 

Louis XIV mourut. Le duc d'Orléans fut régent 
pendant la minorité de Louis XV. Une guerre avec 
l'Espagne, suite de la conspiration de Cellamare, 
éclata : la paix fut rétablie par la chute d'Alberoni. 
Louis XV atteignit sa majorité le 15 février 1723. Le 
Hégent succomba dix mois après. Il avait communi- 
qué sa gangrène à la France; il avait assis Dubois 
dans la chaire de Fénelon, et élevé Law. Le duc de 
Bourbon devint premier ministre de Louis XV, et 11 
eut pour successeur ie cardmal de Fleury dont le 
génie consistait dans les années. * En 1734 éclata la 
guerre ^ où mon père fut blessé devant Dantzig. En 
1745 se donna la bataille de Fontenoy ; un des moins 
belliqueux de nos rois nous a fait triompher dans la 
seule grande bataille rangée que nous ayons gagnée 
sur les Anglais, et le vainqueur du monde a ajouté à 

1 . Le cardinal Fleury méritait peut-être mieux que cette épi- 
gramme. On lit dans le Journal de Charles C.-F. Greville, à la 
date du 24 janvier 1833 : « Nouveau dîner hier à l'ambassade de 
France. Talleyrand a « causé », comme l'on dit. Il est venu à 
parler du cardinal Fleury qu'il considère comme un des plus 
grands ministres ayant jamais gouverné la France, laquelle lui 
doit la Lorraine et vingt années de paix, et il prétend que l'his- 
toire ne lui rend pas justice. » 

2. Guerre pour la succession de Pologne. 



HÉMOIRES d'OUTRE-TOUBE 445 

Waterloo un désastre aux désastres de Crécy, de 
Poitiers et d'Azincourt. L'église de Waterloo est 
décorée du nom des officiers anglais tombés en 
1815; on ne retrouve dans l'église de Fontenoy 
qu'une pierre avec ces mots : « Ci-devant repose le 
« corps de messire Philippe de Vitry, lequel, âgé de 
« vingt-sept ans, fut tué à la bataille de Fontenoy le 
« 11 de mai 1745. » Aucune marque n'indique le lieu 
de l'action ; mais on retire de la terre des squelettes 
avec des balles aplaties dans le crâne. Les Français 
portent leurs victoirs écrites sur leur front. 

Plus tard le comte de Gisors, fils du maréchal de 
Belle-Isle, tomba à Crevelt. En lui s'éteignit le nom 
et la descendance directe de Fouquet. On était passé 
de mademoiselle de La Vallière à madame de Château- 
roux. Il y a quelque chose de triste à voir des noms 
arriver à leur fin, de siècles en siècles, de beautés en 
beautés, de gloire en gloire. 

Au mois de juin 1745, le second prétendant des 
Stuarts ' avait commencé ses aventures : infortunes 
dont je fus bercé en attendant que Henri V rempla- 
çât dans l'exil le prétendant anglais. 

La fin de ces guerres annonça nos désastres dans 
nos colonies. La Bourdonnais vengea le pavillon fran- 
çais en Asie; ses dissensions avec Dupleix depuis la 
prise de Madras gâtèrent tout. La paix de 1748 sus- 
pendit ces malheurs; en 1755 recommencèrent les 
hostilités; elles s'ouvrirent par le tremblement de 
terre de Lisbonne, où périt le petit-fils de Racine. 
Sous prétexte de quelques terrains en litige sur la 
frontière de l'Acadie, l'Angleterre s'empara sans décla- 

1. Charles Éionard, dit le Prétendant. 



446 MÉMOIRES d'outre-tombe 

ration de guerre de trois cents de nos vaisseaux mar- 
chands ; nous perdîmes le Canada : faits immenses 
par leurs conséquences, sur lesquels surnage la mort 
de Wolfe et de Montcalm. Dépouillés de nos posses- 
sions dans l'Afrique et dans l'Inde, lord Clive entama 
la conquête du Bengale. Or, pendant ces jours, les 
querelles du jansénisme avaient lieu; Damiens avait 
frappé Louis XV; La Pologne était partagée, l'expul- 
sion des jésuites exécutée, la cour descendue au Parc- 
aux-Cerfs. L'auteur du pacte de famille^ se retire à 
Chanteloup, tandis que la révolution intellectuelle 
s'achevait sous Voltaire. La cour plénière de Maupeou 
fut installée : Louis XV laissa l'échafaud à la favorite 
qui l'avait dégradé, après avoir envoyé Garât* et San- 
son à Louis XVI, l'un pour lire, et l'autre pour exécu- 
ter la sentence. 



1. Traité signé le 15 août 1761, entre les rois de France, 
d'Espagne et le duc de Parme, et ainsi nommé parce que toas 
les contractants appartenaient à la famille des Bourbons. Ce 
traité, dont le duc de Choiseul fut le principal auteur, avait pour 
but de prévenir, par l'union des forces françaises, espagnoles et 
italiennes, la supériorité de la marine anglaise. 

2. Dominique Joseph Garât (1749-1833) ; conventionnel, ministre 
de la Justice en 1792, ministre de l'Intérieur en 1793, ambassa- 
deur à Naples en 1797, député au Conseil des Anciens, sénateur, 
comte de l'Empire, représentant à la Chambre des Cent-Jours, etc., 
au demeurant un des plus plats valets de l'époque révolution- 
naire. Le 20 janvier 1793, en sa qualité de ministre de la Justice, 
il fut chargé d'aller notifier à Louis XVI sa condamnation. Il se 
présenta devant le roi, le chapeau sur la tête : « Louis, dit-il, la 
Convention nationale a chargé le Conseil exécutif provisoire de 
vous signifier ses décrets des 15, 16, 19 et 20 janvier. Le secré- 
taire du Conseil va vous en faire la lecture. » Le secrétaire 
Grouvelle déploya alors son papier, et d'une voix faible, trem- 
blante, lut la sentence. (Louis Blanc, Histoire de la Eévclution, 
t. VIII, p. 65.) 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 447 

Ce dernier monarque s'était marié le 16 mai 1770 
à la fille de Marie-Thérèse d'Autriche: on sait ce 
qu'elle est devenue. Passèrent les ministres Machault, 
le vieux Maurepas, Turgot l'économiste, Malesherbes 
aux vertus antiques et aux opinions nouvelles, Sa nt- 
Gerraain qui détruisit la maison du roi et donna une 
ordonnance funeste; Galonné et Necker enfin. 

Louis XVI rappela les parlements, abolit la corvée, 
abrogea la torture avant le prononcé du jugement, 
rendit les droits civils aux protestants, en reconnais- 
sant leur mariage légal. La guerre d'Amérique, en 
1779, impolitique pour la France toujours dupe de sa 
générosité, fut utile à l'espèce humaine ; elle rétablit 
dans le monde entier l'estime de nos armes et l'hon- 
neur de notre pavillon. 

La révolution se leva, prête à mettre au jour la géné- 
ration guerrière que huit siècles d'héroïsme avaient 
déposée dans ses flancs. Les mérites de Louis XVI ne 
rachetèrent pas les fautes que ses aïeux lui avaient 
laissées à expier; mais c'est sur le mal que tombent 
les coups de la Providence, jamais sur l'homme : Dieu 
n'abrège les jours de la vertu sur la terre que pour les 
allonger dans le ciel. Sous l'astre de 1793, les sources 
du grand abîme furent rompues ; toutes nos gloires 
d'autrefois se réunirent ensuite et firent leur der- 
nière explosion dans Bonaparte : il nous les renvoie 
dans son cercueil. 

J'étais né pendant l'accomplissement de ces faits. 
Deux nouveaux empires, la Prusse et la Russie, m'ont 
à peine devancé d'un demi-siècle sur la terre ; la Corse 
est devenue française à l'instant où j'ai paru ; je sui» 



448 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

arrivé au monde vingt jours après Bonaparte. D 
m'amenait avec lui. J'allais entrer dans la marine en 
1783 quand la flotte de Louis XVI surgit à Brest : elle 
apportait les actes de l'état civil d'une nation éclose 
sous les ailes de la France. Ma naissance se rattache 
à la naissance d'un homme et d'un peuple : pâle reflet 
que j'étais d'une immense lumière. 

Si l'on arrête les yeux sur le monde actuel, on le 
voit, à la suite du mouvement imprimé par une grande 
révolution, s'ébranler depuis l'Orient jusqu'à la Chine, 
qui semblait à jamais fermée ; de sorte que nos ren- 
versements passés ne seraient rien ; que le bruit de la 
renommée de Napoléon serait à peine entendu dans 
le sens dessus dessous général des peuples, de même 
que lui. Napoléon, a éteint tous les bruits de notre 
ancien globe. 

L'empereur nous a laissés dans une agitation pro« 
phétique. Nous, l'État le plus mûr et le plus avancé, 
nous montrons de nombreux symptômes de déca- 
dence. Comme un malade en péril se préoccupe de ce 
qu'il trouvera dans sa tombe, une nation qui se sent 
défaillir s'inquiète de son sort futur. De là ces héré- 
sies politiques qui se succèdent. Le vieil ordre euro- 
péen expire ; nos débats actuels paraîtront des luttes 
puériles aux yeux de la postérité. Il n'existe plus rien : 
autorité de l'expérience et de l'âge, naissance ou génie 
talent ou vertu, tout est nié; quelques individus gra- 
vissent au sommet des ruines, se proclament géants 
et roulent en bas pygmées. Excepté une vingtaine 
d'hommes qui survivront et qui étaient destinés à 
tenir le flambeau a travers les steppes ténébreuses où 
l'on entre, excepté ce peu d'hommes, une génération 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMRE 449 

qui portait en elle un esprit abondant, des connais- 
sances acquises, des germes de succès de toutes sor- 
tes, les a étouffés dans une inquiétude aussi impro- 
ductive que sa superbe est stérile. Des multitudes 
sans nom s'agitent sans savoir pourquoi, comme les 
associations populaires du moyen âge : troupeaux 
affamés qui ne reconnaissent point de berger, qui 
courent de la plaine à la montagne et de la montagne 
à la plaine, dédaignant l'expérience des pâtres durcis 
au vent et au soleil. Dans la vie de la cité tout est 
transitoire : la religion et la morale cessent d'être ad- 
mises, ou chacun les interprète à sa façon. Parmi les 
chose d'une nature inférieure, même en puissance de 
conviction et d'existence, une renommée palpite à 
peine une heure, un livre vieillit dans un jour, des 
écrivains se tuent pour attirer l'attention ; autre va- 
nité : on n'entend pas même leur dernier soupir. 

De cette prédisposition des esprits il résulte qu'on 
n'imagine d'autres moyens de toucher que des scènes 
d'échafaud et des mœurs souillées : on oublie que les 
vraies larmes sont celles que fait couler une belle 
poésie et dans lesquelles se mêle autant d'admiration 
que de douleur ; mais à présent que les talents se 
nourrissent de la Régence et de la Terreur, qu'était-il 
besoin de sujets pour nos langues destinées si tôt à 
mourir? Il ne tombera plus du génie de l'homme 
quelques-unes de ces pensées qui deviennent le patri- 
moine de l'univers. 

Voilà ce que tout le monde se dit et ce que tout le 
monde déplore, et cependant les illusions surabon- 
dent, et plus on est près de sa fin et plus on croit 
vivre. On aperçoit des monarques qui se figurent être 

VI. 29 



450 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

des monarques, des ministres qui pensent être des 
ministres, des députés qui prennent au sérieux leurs 
discours, des propriétaires qui, possédant ce matin, 
sont persuadés qu'ils posséderont ce soir. Les inté- 
rêts particuliers, les ambitions personnelles cachent 
au vulgaire la gravité du moment : nonobstant les 
oscillations des affaires du jour, elles ne sont qu'une 
ride à la surface de l'abîme; elles ne diminuent pas la 
profondeur des flots. Auprès des mesquines loteries 
contingentes, le genre humain joue la grande partie ; 
les rois tiennent encore les cartes et ils les tiennent 
pour les nations : celles-ci vaudront-elles mieux que 
les monarques ? Question à part, qui n'altère point 
le fait principal. Quelle importance ont des amusettes 
d'enfants, des ombres glissant sur la blancheur d'un 
linceul ? L'invasion des idées a succédé à l'invasion 
des barbares ; la civilisation actuelle décomposée se 
perd en elle-même ; le vase qui la contient n'a pas 
versé la liqueur dans un autre vase ; c'est le vase qui 
s'est brisé. 

A quelle époque la société disparaîtra-t-elle ? quels 
accidents en pourront suspendre les mouvements? A 
Rome le règne de l'homme fut substitué au règne de la 
loi : on passa de la république à l'empire ; notre révolu- 
tion s'accomplit en sens contraire : on incline à passer 
de la royauté à la république, ou, pour ne spécifier 
aucune forme, à la démocratie; cela ne s'effectuera 
pas sans difficulté. 

Pour ne toucher qu'un point entre mille, la pro- 
priété, par exemple, restera-t-elle distribuée comme 
elle l'est? La royauté née à Reims avait pu faire aller 



MÉMOIKES D"OUTRE-TOMBE 451 

«ette propriété en en tempérant la rigueur par la dif- 
fusion des lois morales, comme elle avait changé 
Thumanité en charité. Un état politique où des indi- 
vidus ont des millions de revenu, tandis que d'autres 
individus meurent de faim, peut-il subsister quand 
la religion n'est plus là avec ses espérances hors de 
ce monde pour expliquer le sacrifice? Il y a des en- 
fants que leurs mères allaitent à leurs mamelles flé- 
tries, faute d'une bouchée de pain pour sustenter 
leurs expirants nourrissons ; il y a des familles dont 
les membres sont réduits à s'entortiller ensemble pen- 
dant la nuit, faute de couverture pour se réchauffer. 
Celui-là voit mûrir ses nombreux sillons; celui-ci ne 
possédera que les six pieds de terre prêtés à sa tombe 
par son pays natal. Or, combien six pieds de terre 
peuvent-ils fournir d'épis de blé à un mort? 

A mesure que l'instruction descend dans ces classes 
inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui 
ronge l'ordre social irréligieux. La trop grande dis- 
proportion des conditions et des fortunes a pu se 
supporter tant qu'elle a été cachée; mais aussitôt que 
cette disproportion a été généralement aperçue, le 
coup mortel a été porté. Recomposez, si vous le pou- 
vez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader 
au pauvre, lorsqu'il saura bien lire et ne croira plus, 
lorsqu'il possédera la même instruction que vous, es- 
sayez de lui persuader qu'il doit se soumettre à toutes 
les privations, tandis que son voisin possède mille 
fois le superflu: pour dernière ressource il vous le 
faudra tuer. 

Quand la vapeur sera perfectionnée, quand, unie au 
télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait dispa- 



452 MEMOIRES D" OUTRE-TOMBE 

raître les distances, ce ne seront plus seulement les 
marchandises qui voyageront mais encore les idées 
rendues à l'usage de leurs ailes. Quand les barrières 
fiscales et commerciales auront été abolies entre les 
divers États, comme elles le sont déjà entre les pro- 
vinces d'un même État; quand les différents pays en 
relations journalières tendront à l'unité des peuples, 
comment ressusciterez-vous l'ancien mode de sépa- 
ration? 

La société, d'un autre côté, n'est pas moins mena- 
cée par l'expansion de l'intelligence qu'elle ne l'est 
par le développement de la nature brute; supposez 
les bras condamnés au repos en raison de la multipli- 
cité et de la variété des machines ; admettez qu'un 
mercenaire unique et général, la matière, remplace 
les mercenaires de la glèbe et de la domesticité : que 
ferez- vous du genre humain désoccupé ? Que ferez- 
vous des passions oisives en même temps que l'intel- 
ligence? La vigueur du corps s'entretient par l'occu- 
pation physique; le labeur cessant, la force disparaît; 
nous deviendrions semblables à ces nations de l'Asie, 
proie du premier envahisseur, et qui ne se peuvent dé- 
fendre contre une main qui porte le fer. Ainsi la liberté 
ne se conserve que par le travail, parce que le travail 
produit la force : retirez la malédiction prononcée con- 
tre les fils d'Adam, et ils périront dans la servitude : In 
sudore vultûs fut, vesceris pane. La malédiction divine 
entre donc dans le mystère de notre sort; l'homme 
est moins l'esclave de ses sueurs que de ses pensées: 
voilà comme, après avoir fait le tour de la société, 
après avoir passé par les diverses civilisations, après 
avuir supposé d?" verfectionnements inconnus, on se 



MÉMOIRES d'OUTRB-TOMBE 453 

refronve au point de départ en présence des vérités 
de l'Écriture. 

L'Europe avait eu en France, lors de notre monarchie 
de huit siècles, le centre de son intelligence, de sa 
perpétuité et de son repos; privée de cette monarchie, 
l'Europe a sur-le-champ incliné à la démocratie. Le 
genre humain, pour son bien ou pour son mal, est 
hors de page; les princes en ont eu la garde-noble; 
les nations, arrivées à leur majorité, prétendent 
n'avoir plus besoin de tuteurs. Depuis David jusqu'à 
notre temps, les rois ont été appelés: la vocation des 
peuples commence*. Les courtes et petites exceptions 
des républiques grecques, carthaginoise, romaine avec 
des esclaves, n'empêchaient pas, dans l'antiquité, l'état 
monarchique d'être l'état normal sur le globe. La So- 
ciété entière moderne, depuis que la bannière des 
rois français n'existe plus, quitte la monarchie. Dieu, 
pour hâter la dégradation du pouvoir royal, a livré 
les sceptres en divers pays à des rois invalides, à des 
petites filles au maillot ou dans les aubes de leurs 
noces: ce sont de pareils lions sans mâchoires, de 
pareilles lionnes sans ongles, de pareilles enfante- 
lettes tétant ou fiançant, que doivent suivre des hom- 
mes faits dans cette ère d'incrédulité. 

Les principes les plus hardis sont proclamés à la 
face des monarques qui se prétendent rassurés der- 
rière la triple haie d'une garde suspecte. La démo- 
cratie les gagne* ; ils montent d'étage en étage, de 

1. « Depuis David jusqu'à notre temps, les rois ont été appe* 
lés; les nations semblent l'être à leur tour. » Manuscrit de 1834. 

2. « Le déluge de la démgcratie les gagne. » Manuscrit de 1834. 



454 MÉMOIRES d'outre-tombe 

rez-de-chaussée au comble de leur palais, d'où ils sse 
jetteront à la nage par les lucarnes*. 

Au milieu de cela, remarquez une contradiction 
phénoménale: l'état matériel s'améliore, le progrès 
intellectuel s'accroît, et les nations au lieu de profiter 
s'amoindrissent: d'où vient cette contradiction? 

C'est que nous avons perdu dans Tordre moral. En 
tous temps il y a eu des crimes; mais ils n'étaient 
point commis de sang-froid, comme ils le sont de 
nos jours, en raison de la perte du sentiment reli- 
gieux. A cette heure ils ne révoltent plus, ils parais- 
sent une conséquence de la marche du temps; si oa 
les jugeait autrefois d'une manière différente, c'est 
qu'on n'était pas encore, ainsi qu'on ose l'affirmer, 
assez avancé dans la connaissance de l'homme; on les 
analyse actuellement; on les éprouve au creuset, afin 
de voir ce qu'on peut en tirer d'utile, comme la chi- 
mie trouve des ingrédients dans les voiries. Les cor- 
ruptions de l'esprit, bien autrement destructives que 
celles des sens, sont acceptées comme des résultats 
nécessaires ; elles n'appartiennent plus à quelques in- 
dividus pervers^ elles sont tombées dans le domaine 
public. 

Tels hommes seraient humiliés qu'on leur prouvât 
qu'ils ont une âme, qu'au delà de cette vie ils trouve- 
ront une autre vie; ils croiraient manquer de fermeté 
et de force et de génie, s'ils ne s'élevaient au-dessus 
de la pusillanimi'é de nos pères; ils adoptent le néant 
ou, si vous le voulez, le doute, comme un fait désa- 
gréable peut-être, mais comme une vérité qu'on ne 
saurait nier. Admirez l'hébétement de notre orgueill 

1. Voir l'Appendice n« VI: L'Avenir du Monds, 



MÉMOIRES d'outre-tombe 455 

"Voilà comment s'expliquent le dépérissement de la 
société et l'accroissement de l'individu. Si le sens mo- 
ral se développait en raison du développement de 
l'intelligence, il y aurait un contre-poids et l'huma- 
nité grandirait sans danger, mais il arrive tout le 
contraire : la perception du bien et du mal s'obscurcit 
à mesure que l'intelligence s'éclaire ; la conscience 
se rétrécit à mesure que les idées s'élargissent. Oui, 
la société périra: la liberté, qui pouvait sauver le 
monde, ne marchera pas, faute de s'appuyer à la re- 
ligion; l'ordre, qui pouvait maintenir la régularité, ne 
s'établira pas solidement, parce que l'anarchie des 
idées le combat. La pourpre, qui communiquait na- 
guère la puissance, ne servira désormais de couche 
qu'au malheur: nul ne sera sauvé qu'il ne soit né, 
comme le Christ, sur la paille. Lorsque les monarques 
furent déterrés à Saint-Denis au moment oti la trom- 
pette sonna la résurrection populaire; lorsque, tirés 
de leurs tombeaux efifondrés, ils attendaient la sépul- 
ture plébéienne, les chiffonniers arrivèrent à ce juge- 
ment dernier des siècles ; ils regardèrent avec leurs 
lanternes dans la nuit éternelle ; ils fouillèrent parmi 
les restes échappés à la première rapine. Les rois n'y 
étaient déjà plus, mais la royauté y était encore ; ils 
l'arrachèrent des entrailles du temps, et la jetèrent 
au panier des débris. 

Voilà pour ce qui est de la vieille Europe, elle ne 

revivra jamais. La jeune Europe offre-t-elle plus de 

hances? Le monde actuel, le monde sans autorité 

consacrée, semble placé entre deux impossibilités: 

l'impossibilité du passé, l'impossibilité de l'avenir. Et 



456 MÉMOIRES d'outre-tombe 

n'allez pas croire, comme quelques-uns se le figurent 
que si nous sommes mal à présent, le bien renaîtra 
du mal ; la nature humaine dérangée à sa source ne 
marche pas ainsi correctement. Par exemple, les excès 
de la liberté mènent au despotisme ; mais les excès 
de la tyrannie ne mènent qu'à la tyrannie ; celle-ci en 
nous dégradant nous rend incapables d'indépendance: 
Tibère n'a pas fait remonter Rome à la république, il 
n'a laissé après lui que Caligula. 

Pour éviter de s'expliquer, on se contente de décla- 
rer que les temps peuvent cacher dans leur sein une 
constitution politique que nous n'apercevons pai^. 
L'antiquité tout entière, les plus beaux génies de 
cette antiquité, comprenaient-ils la société sans es- 
claves? Et nous la voyons subsister. On affirme que 
dans cette civilisation à naître l'espèce s'agrandira, je 
l'ai moi-même avancé: cependant n'est-il pas à crain- 
dre que l'individu ne diminue? Nous pourrons être 
de laborieuses abeilles occupées en commun de notre 
miel. Dans le monde matériel les hommes s'associent 
pour le travail, une multitude arrive plus vite et par 
différentes routes à la chose qu'elle cherche; des mas- 
ses d'individus élèveront des pyramides ; en étudiant 
chacun de son côté, ces individus rencontreront des 
découvertes dans les sciences, exploreront tous les 
coins de la création physique. Mais dans le monde 
moral en est-il de la sorte? Mille cerveaux auront 
beau se coaliser, ils ne composeront jamais le chef- 
d'œuvre qui sort de la tète d'un Homère. 

On a dit qu'une cité dont les membres auront une 
égale répartition de bien et d'éducation présentera 
aux regards de la Divinité un spectacle au dessus du 



MÉMOIRES d'outre-tombe 457 

spectacle de la cité de nos pères. La folie du moment 
est d'arriver à l'unité des peuples et de ne faire qu'un 
seul homme de l'espèce entière, soit; mais en acqué- 
rant des facultés générales., toute une série de senti- 
ments privés ne périra-t-eUe pas ? Adieu les douceurs 
du foyer; adieu les charmes de la famille; parmi tous 
ces êtres blancs, jaunes, noirs, réputés vos compa- 
triotes, vous ne pourriez vous jeter au cou d'un frère. 
N'y avait-il rien dan^ la vie d'autrefois, rien dans cet 
espace borné que vous aperceviez de votre fenêtre en- 
cadrée de lierre? Au delà de votre horizon vous soup- 
çonniez des pays inconnus dont vous parlait à peine 
l'oiseau du passage, seul voyageur que vous aviez vu 
à l'automne. C'était bonheur de songer que les collines 
qui vous environnaient ne disparaîtraient pas à vos 
yeux; qu'elles renfermeraient vos amitiés et vos 
amours; que le gémissement de la nuit autour de 
votre asile serait le seul bruit auquel vous vous en- 
dormiriez ; que jamais la solitude de votre âme ne se- 
rait troublée, que vous y rencontreriez toujours les 
pensées qui vous y attendent pour reprendre avec 
vous leur entretien familier. Vous saviez où vous étiez 
né, vous saviez où était votre toube; en pénétrant dans 
la forêt vous pouviez dire : 

Beaux arbres qui m'avez vu naître, 
Bientôt vous me verrez mourir*. 

L'homme n'a pas besoin de voyager pour s'agrandir; 
il porte avec lui l'immensité. Tel accent échappé de 
votre sein ne se mesure pas et trouve un écho dans des 
milliers d'âmes: qui n'a point en soi cette mélodie, la 

1. L'abbé de Chaulieu, dans sa pièce à Fontenay. 



458 MÉMOIRES d'outre-tombe 

demandera en vain à l'univers. Asseyez-vous sur le 
tronc de l'arbre abattu au fond des bois : si dans l'ou- 
bli profond de vous-même, dans votre immobilité, 
dans votre silence vous ne trouvez pas l'infini, il est 
inutile de vous égarer aux rives du Gange. 

Quelle serait une société universelle qui n'aurait 
point de pays particulier, qui ne serait ni française, 
ni anglaise, ni allemande, ni espagnole, ni portugaise, 
ni italienne, ni russe, ni tartare, ni turque, ni per- 
sane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, ou plu- 
tôt qui serait à la fois toutes ces sociétés? Qu'en résul- 
terait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa 
poésie? Comment s'exprimeraient des passions res- 
senties à la fois à la manière des différents peuples 
dans les différents climats? Comment entrerait dans 
le langage cette confusion de besoins et d'images pro- 
duits des divers soleils qui auraient éclairé une jeu- 
nesse, une virilité et une vieillesse communes? Et 
quel serait ce langage? De la fusion des sociétés ré- 
sultera-t-il un idiome universel, ou y aura-t-il un 
dialecte de transaction servant à l'usage journalier, 
tandis que chaque nation parlerait sa propre langue, 
ou bien les langues diverses seraient-elles entendues 
de tous? Sous quelle règle semblable, sous quelle 
loi unique existerait cette société? Comment trouver 
place sur une terre agrandie par la puissance d'ubi- 
quité, etrétrécie par les petites proportions d'un globe 
souillé partout? Il né resterait qu'à demander à la 
science lé moyen de changer de planète. 

Las de la propriété particulière, voulez-vous faire 
du gouvernement un propriétaire unique, distribuant 



MÉMOIRES d'outre-tombe 459 

à la communauté devenue mendiante une part mesu- 
rée sur le mérite de chaque individu? Qui jugera des 
mérites? Qui aura la force et Tautorité de faire exé- 
cuter vos arrêts? Qui tiendra et fera valoir cette 
banque d'immeubles vivants? 

Chercherez-vous l'association du travail ? Qu'appor- 
tera le faible, le malade, l'inintelligent dans la com- 
munauté restée grevée de leur inaptitude? 

Autre combinaison : on pourrait former, en rempla 
çant le salaire, des espèces de sociétés anonymes ou 
en commandite entre les fabricants et les ouvriers, 
entre l'intelligence et la matière, où les uns appor- 
teraient leur capital et leur idée, les autres leur in- 
dustrie et leur travail ; on partagerait en commun les 
bénéfices survenus. C'est très bien, la perfection 
complète admise chez les hommes: très bien, si vous 
ne rencontrez ni querelle, ni avarice, ni envie : mais 
qu'un seul associé réclame, tout croule; les divisions 
et les procès commencent. Ce moyen, un peu plus 
possible en théorie, est tout aussi impossible en pra- 
tique. 

Chercherez-vous, par une opinion mitigée, l'édifi- 
cation d'une cité où chaque homme possède un toit, 
du feu, des vêtements, une nourriture suffisante? 
Quand vous serez parvenu à doter chaque citoyen, les 
qualités et les défauts dérangeront votre partage ou 
le rendront injuste : celui-ci a besoin d'une nourri- 
ture plus considérable que celui-là; celui-là ne peut 
pas travailler autant que celui-ci; les hommes éco- 
nomes et laborieux deviendront des riches, les dépen- 
siers, les paresseux, les malades, retomberont dans 
la misère; car vous ne pouvez donner à tous le même 



460 MÉMOIRES d'outre-tombe 

tempérament : l'inégalité naturelle reparaîtra en dé- 
pit de vos efforts. 

Et ne croyez pas que nous nous laissions enlacer par 
les précautions légales et compliquées qu'ont exigées 
l'organisation de la famille, droits patrimoniaux, tu- 
telles, reprises des hoirs et ayants cause, etc., etc. 
Le mariage est notoirement une absurde oppression : 
nous abolissons tout cela. Si le fils tue le père, ce 
n'est pas le fils, comme on le prouve très bien, qui 
commet un parricide, c'est le père qui en vivant 
immole le fils. N'aUons donc pas nous troubler la cer- 
velle des labyrinthes d'un édifice que nous mettons 
rez pied, rez terre; il est inutile de s'arrêter à ces 
bagatelles caduques de nos grands-pères. 

Ce nonobstant, parmi les modernes sectaires, il en 
est qui, entrevoyant les impossibilités de leurs doc- 
trines, y mêlent, pour les faire tolérer, les mots de 
morale et de religion ; ils pensent qu'en attendant 
mieux, on pourrait nous mener d'abord à l'idéale 
médiocrité des Américains; ils ferment les yeux et 
veulent bien oublier que les Américains sont proprié- 
taires et propriétaires ardents, ce qui change un peu 
la question. 

D'autres, plus obligeants encore, et qui admettent 
une sorte d'élégance de civilisation, se contenteraient 
de nous tranformer en Chinois constitutionnels, à peu 
près athées, vieillards éclairés et libres, assis en 
robes jaunes pour des siècles dans nos semis de 
fleurs, passant nos jours dans un confortable acquis 
à la multitude, ayant tout inventé, tout trouvé, végé- 
tant en paix au milieu de nos progrès accomplis, et 
nous mettant seulement sur un chemin de fer, comme 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB 461 

on ballot, afin d'aller de Canton à la grande muraille 
deviser d'un marais à dessécher, d'un canal à creu- 
ser, avec un autre industriel du Céleste-Empire. Dans 
l'une ou l'autre supposition, Américain ou Chinois, 
je serai heureux d'être parti avant qu'une telle félicité 
me soit advenue. 

Enfin il resterait une solution : il se pourrait qu'en 
raison d'une dégradation complète du caractère hu- 
main, les peuples s'arrangeassent de ce qu'ils ont: ils 
perdraient l'amour de l'indépendance, remplacé par 
l'amour des écus, en même temps que les rois per- 
draient l'amour du pouvoir, troqué pour l'amour de 
la liste civile. De là résulterait un compromis entre 
les monarques et les sujets charmés de ramper pêle- 
mêle dans un ordre politique bâtard; ils étaleraient à 
leur aise leurs infirmités les uns devant les autres, 
comme dans les anciennes léproseries, ou comme 
dans ces boues oii trempent aujourd'hui des malades 
pour se soulager; on barboterait dans une fange indi- 
vise à l'état de reptile pacifique. 

C'est néanmoins mal prendre son temps que de 
vouloir, dans l'état actuel de notre société, remplacer 
les plaisirs de la nature intellectuelle par les joies de 
la nature physique. Celles-ci, on le conçoit, pouvaient 
occuper la vie des anciens peuples aristocratiques ; 
maîtres du monde, ils possédaient des palais, des 
troupeaux d'esclaves; ils englobaient dans leurs pro- 
priétés particulières des régions entières de l'Afrique. 
Mais sous quel portique promènerez-vous maintenant 
vos pauvres loisirs? Dans quels bains vastes et ornés 
renfermerez-vous les parfums, les fleurs, les joueuses 
de flûte, les courtisanes de l'ionie ? N'est pas Hélio- 



462 MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE 

gabale qui veut. Où prendrez-vous les richesses indis- 
pensables à ces délices matérielles? L'âme est éco- 
nome ; mais le corps est dépensier. ' 

Maintenant, quelques mots plus sérieux sur Téga 
lité absolue : cette égalité ramènerait non seulement 
la servitude des corps, mais l'esclavage des âmes ; il 
ne s'agirait de rien moins que de détruire l'inégalité 
morale et physique de l'individu. Notre volonté, mise 
en régie sous la surveillance de tous, verrait nos fa- 
cultés tomber en désuétude. L'infini, par exemple, 
est de notre nature ; défendez à notre intelligence, ou 
même à nos passions, de songer à des biens sans 
terme, vous réduisez l'homme à la vie du limaçon, 
vous le métamorphosez en machine. Car, ne vous y 
trompez pas : sans la possibilité d'arriver à tout, sans 
l'idée de vivre éternellement, néant partout; sans la 
propriété individuelle, nul n'est affranchi ; quiconque 
n'a pas de propriété ne peut être indépendant; il 
devient prolétaire ou salarié, soit qu'il vive dans la 
condition actuelle des propriétés à part, ou au milieu 
d'une propriété commune. La propriété commune 
ferait ressembler la société à un de ces monastères à la 
porte duquel des économes distribuaient du pain. La 
propriété héréditaire et inviolable est notre défense 
personnelle; la propriété n'est autre chose que la 
liberté. V égalité absolue , qui présuppose la soumission 
complète à cette égalité, reproduirait la plus dure 
servitude ; elle ferait de l'individu humain une bêle 
de somme soumise à l'action qui la contraindrait, 
et obligée de marcher sans fin dans le même sen- 
tier. 

Tandis que je raisonnais ainsi, M. de Lamennais 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBB 463 

attaquait, sous les verrous de sa geôle*, les mêmes 
systèmes avec sa puissance logique qui s'éclaire de la 
splendeur du poète. Un passage emprunté à sa bro- 
chure intitulée : Du Passé et de l'Avenir du Peuple^, 
complétera mes raisonnements ; écoutez-le, c'est lui 
maintenant qui parle : 

« Pour ceux qui se proposent ce but d'égalité ri- 
« goureuse, absolue, les plus conséquents concluent, 
« pour l'établir et pour le maintenir, à l'emploi de la 

* force, au despotisme, à la dictature, sous une forme 
« ou sous une autre forme. 

« Les partisans de l'égalité absolue sont d'abord 

« contraints d'attaquer les inégalités naturelles, afin 

« de les atténuer, de les détruire s'il est possible. Ne 

« pouvant rien sur les conditions premières d'orga- 

* nisation et de développement, leur œuvre com- 
-« mence à l'instant oii l'homme naît, où l'enfant sort 
« du sein de sa mère. L'État alors s'en empare : le 
« voilà maître absolu de l'être spirituel comme de 
« l'être organique. L'intelligence et la conscience, 
« tout dépend de lui, tout lui est soumis. Plus de 
« famille, plus de paternité, plus de mariage dès 
« lors; un mâle, une femelle, des petits que l'Etat 
« manipule, dont il fait ce qu'il veut, moralement, 
« physiquement, une servitude universelle et si pro- 



1. Lamennais, poursuivi devant la Cour d'assises de la Sein* 
pour un de ses écrits politilque, le Pays et le Gouvernement, 
avait été condamné, le 26 décembre 1840, à un an de prison et à 
2,000 francs d'amende . 

2. La brochure de Lamennais venait de paraître, lorsqu'à 
l'automne de 1841utes. Ce que j'écris est-il bien selon la 
justice? La morale et la charité sont-elles rigoureuse- 
ment observées ? Ai-je eu le droit de parler des au- 
tres? Que me servirait le repentir, si ces Métnoires îaÀ- 



HÉIIK>[RES D'OUTRE-TOMBE 473 

saient quelque mal? Ignorés et cachés de la terre, 
vous de qui la vie agréable aux autels opère des mi- 
racles, salut à vos secrètes vertus I 

Ce pauvre, dépourvu de science, et dont on ne s'oc- 
cupera jamais, a, par la seule doctrine de ses mœurs 
exercé sur ses compagnons de souffrance l'influence 
divine qui émanait des vertus du Christ. Le plus beau 
livre de la terre ne vaut pas un acte inconnu de ces 
martyrs sans nom dont Hérode avait mêlé le sang à 
leurs sacrifices. 

Vous m'avez vu naître ; vous avez vu mon enfance, 
l'idolâtrie de ma singulière création dans le château 
de Combourg, ma présentation à Versailles, mon 
assistance à Paris au premier spectacle de la Révolu- 
tion. Dans le nouveau monde je rencontre Washing- 
ton; je m'enfonce dans les bois; le naufrage me ra- 
mène sur les côtes de ma Bretagne. Arrivent mes souf- 
frances comme soldat, ma misère comme émigré. 
Rentré en France, je deviens auteur du Génie du chris- 
tianisme. Dans une société changée, je compte et je 
perds des amis. Bonaparte m'arrête et se jette, avec 
le corps sanglant du duc d'Enghien, devant mes pas; 
je m'arrête à mon tour, et je conduis le grand homme 
de son berceau, en Corse, à sa tombe, à Sainte- 
Hélène. Je participe à la Restauration et je la vois 
finir. 

Ainsi la vie publique et privée m'a été connue. 
Quatre fois j'ai traversé les mers; j'ai suivi le soleil 
en Orient, touché les ruines de Memphis, de Carthage, 
de Sparte et d'Athènes; j'ai prié au tombeau de saint 
Pierre et adoré sur le Golgotha. Pauvre et riche, puis- 
sant L't faible, heureux et misérable, homme d'acUon, 



474 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

homme de pensée, j'ai mis ma main dans le siècle» 
mon intelligence au désert ; l'existence effective s'est 
montrée à moi au milieu des illusions, de même que 
la terre apparaît aux matelots parmi les nuages. Si 
ces faits répandus sur mes songes, comme le vernis 
qui préserve des peintures fragiles, ne disparaissent 
pas, ils indiqueront le lieu par où a passé ma 
vie. 

Dans chacune de mes trois carrières, je m'étais pro- 
posé un but important : voyageur, j'ai aspiré à la dé- 
couverte du monde polaire ; littérateur, j'ai essayé de 
rétablir le culte sur ses ruines ; homme d'État, je me 
suis efforcé de donner aux peuples le système de la 
monarchie pondérée, de replacer la France à son rang 
en Europe, de lui rendre la force que les traités de 
"Vienne lui avaient fait perdre ; j'ai du moins aidé à 
conquérir celle de nos libertés qui les vaut toutes, la 
liberté de la presse. Dans l'ordre divin, religion et 
liberté; dans l'ordre humain, honneur et gloire (qui 
sont la génération humaine de la religion et de la li- 
berté) : voilà ce que j'ai désiré pour ma patrie. 

Des auteurs français de ma date, je suis quasi le 
seul qui ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, 
publiciste, ministre, c'est dans les bois que j'ai chanté 
les bois, sur les vaisseaux que j'ai peint l'Océan, dana 
les camps que j'ai parlé des armes, dans l'exil que 
j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, 
dans les assemblées, que j'ai étudié les princes, la po- 
litique et les lois. 

Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés 
à la chose publique et en partagèrent le sort; dans 
l'Italie et l'Espagne de la fin du moyen âge et de la 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE «ITR 

renaissance, les premiers génies des lettres et des 
arts participèrent au mouvement social. Quelles ora- 
geuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, 
de Camoëns, d'Ercilla, de Cervantes I En France, an- 
ciennement, nos cantiques et nos récits nous parve- 
naient de nos pèlerinages et de nos combats ; mais, à 
compter du règne de Louis XIV, nos écrivains ont 
trop souvent été des hommes isolés dont les talenta 
pouvaient être l'expression de l'esprit, non des faits 
de leur époque. 

Moi, bonheur ou fortune, après avoir campé sous 
la hutte de Flroquois et sous la tente de l'Arabe, après 
avoir revêtu la casaque du sauvage et le cafetan du 
Mamelouck, je me suis assis à la table des rois pour 
retomber dans l'indigence. Je me suis mêlé de paix et 
de guerre ; j'ai signé des traités et des protocoles ; j'ai 
assisté à des sièges, des congrès et des conclaves ; à 
la réédification et à la démolition des trônes ; j'ai fait 
de l'histoire, et je la pouvais écrire : et ma vie soli- 
taire et silencieuse marchait au travers du tumulte et 
du bruit avec les filles de mon imagination, Atala, 
Amélie, Blanca, Velléda, sans parler de ce que je 
pourrais appeler les réalités de mes jours, si elles n'a- 
vaient elles-mêmes la séduction des chimères. J'ai 
peur d'avoir eu une âme de l'espèce de celle qu'un 
philosophe ancien appelait une maladie sacrée. 

Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au 
confluent de deux fleuves ; j'ai plongé dans leurs eaux 
troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où je 
suis né, nageant avec espérance vers une rive incon- 
nue. 



476 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

La géographie entière a changé depuis que, selon 
l'expression de nos vieilles coutumes, j'ai pu regarder 
le ciel de mon lit. Si je compare deux globes terres- 
tres, l'un du commencement, l'autre de la fin de ma 
vie, je ne le reconnais plus. Une cinquième partie de 
la terre, l'Australie, a été découverte et s'est peuplée : 
un sixième continent vient d'être aperçu par des voi- 
les françaises dans les glaces du pôle antarctique, et 
les Parry, les Ross, les Franklin ont tourné, à notre 
pôle, les côtes qui dessinent la limite de l'Amérique 
au septentrion ; l'Afrique a ouvert ses mystérieuses 
solitudes ; enfin il n'y a pas un coin de notre demeure 
qui soit actuellement ignoré. On attaque toutes les 
langues de terres qui séparent le monde ; on verra 
sans doute bientôt des vaisseaux traverser l'isthme 
de Panama et peut-être l'isthme de Suez. 

L'histoire a fait parallèlement au fond du temps 
des découvertes ; les langues sacrées ont laissé lire 
leur vocabulaire perdu ; jusque sur les granits de Mez- 
raïm, Champollion a déchifi'ré ces hiéroglyphes qui 
semblaient être un sceau mis sur les lèvres du désert, 
et qui répondait de leur éternelle discrétion*. Que si 
les révolutions nouvelles ont rayé de la carte la Polo- 
gne, la Hollande, Gênes et Venise, d'autres républi- 
ques occupent une partie des rivages du grand Océan 
et de l'Atlantique. Dans ces pays, la civilisation per- 
fectionnée pourrait prêter des secours à une nature 
énergique : les bateaux à valeur remonteraient ces 

1. M. Ch. Lenormant, savant compagnon de voyage de CLa.n- 
pollion, a préservé la grammaire des oi.élisques que .M. Ampore 
est allé étudier aujourd'hui sur les ruines de Thèbes et de 
.Memphis. Ch. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 477 

fleuves destinés à devenir des communications faci- 
les, après avoir été d'invicibles obstacles; les bords 
de ces fleuves se couvriraient de villes et de villages, 
comme nous avons vu de nouveaux États américains 
sortir des déserts du Kentucky. Dans ces forêts répu- 
tées impénétrables fuiraient ces chariots sans che- 
vaux, transportant des poids énormes et des milliers 
de voyageurs. Sur ces rivières, sur ces chemins, des- 
cendraient, avec les arbres pour la construction des 
vaisseaux, les richesses des mines qui serviraient à 
les payer; et l'isthme de Panama romprait sa barrière 
pour donner passage à ces vaisseaux dans l'une et 
l'autre mer. 

La marine qui emprunte du feu le mouvement ne 
se borne pas à la navigation des fleuves, elle franchit 
l'Océan; les distances s'abrègent; plus de courants, 
de moussons, de vents contraires, de blocus, déports 
fermés. Il y a loin de ces romans industriels au ha- 
meau de Plancoët : en ce temps-là, les dames 
jouaient aux jeux d'autrefois à leur foyer ; les pay- 
sannes filaient le chanvre de leurs vêtements ; la 
maigre bougie de résine éclairait les veillées de villa- 
ge ; la chimie n'avait point opéré ses prodiges ; les 
machines n'avaient pas mis en mouvement toutes les 
eaux et tous les fers pour tisser les laines ou broder 
les soies; le gaz resté aux météores ne fournissait 
point encore l'illumination de nos théâtres et de nos 
rues. 

Ces transformations ne se sont pas bornées à nos 
séjours : par Finslinct de son immortalité, l'homme a 
envoyé son intelligence en haut; à chaque pas qu'il a 
fait dans le firmament, il a reconnu des miracles de 



478 MÉMOIRES d'outre-tombe 

la puissance inénarrable. Cette étoile, qui paraissait 
simple à nos pères, est double et triple à nos yeux ; les 
soleils interposés devant les soleils se font ombre et 
manquent d'espace pour leur multitude. Au centre de 
l'infini, Dieu voit défiler autour de lui ces magnifiques 
^iéories, preuves ajoutées aux preuves de l'Être su- 
prême. 

Représentons-nous, selon la science agrandie, notre 
chétive planète nageant dans un océan à vagues de 
soleils, dans cette voie lactée, matière brute de lumière, 
métal en fusion de mondes que façonnera la main du 
Créateur. La distance de telles étoiles est si prodi- 
gieuse que leur éclat ne pourra parvenir à l'œil qui 
les regarde que quand ces étoiles seront éteintes, le 
foyer avant le rayon. Que 1 homme est petit sur l'atome 
où il se meut! Mais qu'il est grand comme intelli- 
gence 1 II sait quand le visage des astres se doit char- 
ger d'ombre, à quelle heure reviennent les comètes 
après des milliers d'années, lui qui ne vit qu'un ins- 
tant! Insecte microscopique inaperçu dans un pli de 
la robe du ciel, les globes ne peuvent lui cacher un 
seul de leurs pas dans la profondeur des espaces. Ces 
astres, nouveaux pour nous, quelles destinées éclai- 
reront-ils ? La révélation de ces astres est-elle liée à 
quelque nouvelle phase de l'humanité? Vous le saurez, 
îaces à naître; je l'ignore et je me retire. 

Grâce à l'exorbitance de mes années, mon monu- 
ment est achevé. Ce m'est un grand soulagement; je 
sentais quelqu'un qui me poussait : le patron de la 
barque sur laquelle ma place est retenue m'avertissait 
qu'il ne restait qu'un moment pour monter à bord. Si 
j'avais été le maître de Rome, je dirais, comme Sylla, 



MÉMOIRES d'outre-tombe 479 

que je finis mes Mémoires la veille même de ma mort; 
mais je ne conclurais pas mon récit par ces mots comme 
il conclut le sien : « J'ai vu en songe un de mes en- 
« fants qui me montrait Métella, sa mère, et m'ex- 
« hortait à venir jouir du repos dans le sein de la 
« félicité éternelle. » Si j'eusse été Sylla, la gloire 
ne m'aurait jamais pu donner le repos et la féli- 
cité. 

Des orages nouveaux se formeront; on croit pres- 
sentir des calamités qui l'emporteront sur les afflic- 
tions dont nous avons été accablés; déjà, pour re- 
tourner au champ de bataille, on songe à rebander 
ses vieilles blessures. Cependant je ne pense pas que 
des malheurs prochains éclatent : peuples et rois sont 
également recrus ; des catastrophes imprévues ne fon- 
dront pas sur la France : ce qui me suivra ne sera 
que l'effet de la transformation générale. On touchera 
sans doute à des stations pénibles; le monde ne sau- 
rait changer de face sans qu'il y ait douleur. Mais, 
encore un coup, ce ne seront point des révolu- 
tions à part; ce sera la grande révolution allant à 
son terme. Les scènes de demain ne me regardent 
plus ; elles appellent d'autres peintres : à vous, mes- 
sieurs. 

En traçant ces derniers mots, le 16 novembre 1841, 
ma fenêtre, qui donne à l'ouest sur les jardins des 
Missions étrangère^ est ouverte : il est six heures 
du matin; j'aperçois la lune pâle et élargie; elle 
s'abaisse sur la flèche des Invalides à peine révéléa 
par le premier rayon doré de l'Orient : on dirait que 
l'ancien monde finit, et que le nouveau commence. 
Je Tois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas 



480 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au 
bord de ma fosse; après quoi je descendrai hardi- 
ment, le crucifix à la main, dans l'éternité'. 



FIN DES MÉMOIRES d'oUTR£-TUMB£ 



1. Le 28 avril 1847, en adressant k M. Mandaroux-Vertamy, 
l'un de ses exécuteurs testamentaires, le manuscrit de ses Afe- 
moîres, Chateaubriand accompagnait cet envoi de la note sui- 
vante : 

« Voilà tous mes manuscrits compris généralement sous le 
nom de Mémoires, ils commencent par ces mots : « Comme il 
m''est impossible de prévoir le moment de m^a fin » et finissent 
par ceux-ci : a II ne m.e reste qu'à m.'asseoir au bord de ma 
fosse, après quoi je descendrai hardiment, h crucifix à la main, 
dans l'éternité. » Ces manuscrits se composent de quarante- 
deux livres; ils appartiennent à la Société formée en mars 1836 
pour les publier. Cette Société est représentée par MM. Sala 
et C'«, qui me payent avec exactitude la somme annuelle et 
viagère à laquelle elle s'est obligée envers moi. 

« Je termine mes travaux au moment même de quitter ce 
monde; je me prépare à aller chercher dans l'autre le repos 
éternel que j'ai toujours désiré*. 

Chateaubriand. 

J'avais avancé, dans mon Introduction, que Chateaubriand 
avait mantenu, jusqu'à la fin de sa vie, la division de ses Mé- 
moires en Livres. La note de 1847 achève de mettre ce point 
hors de contestation. — Je dois ce précieux document à une obli- 
geante communication de M. Charles de Lacombre. 

t. Voir l'Appmdiee n* VU : Let Dernières annèet à* Chateaubriatti. 



SUPPLÉMEM A MES MÉMOIRES» 



JULIE DE CHATEAUBRIAND. 

Voici la vie de ma sœur Julie 2. Il n'y a pas un mot 
de moi dans le récit de l'abbé Carron'; en retran- 
chant des phrases et supprimant des paragraphes, 
j'ai abrégé l'ouvrage de moitié. 

Julie-Agathe, fille de messire René de Chateau- 
briand, comte de Gombourg, et de dame Pauline de 
Bedée de la Bouëtardais, naquit dans la ville de Saint- 
Malo*. Son père, homme de beaucoup d'esprit et plein 
de dignité dans les manières, remplissait avec régula- 
rité les devoirs du christianisme; sa mère était douée 
de la piété la plus tendre 

Avec une figure que l'on trouvait charmante, une 
imagination pleine de fraîcheur et de grâce, avec 
beaucoup d'esprit naturel, se développèrent en elle 
ces talents brillants auxquels les amis de la terre et 
de ses vaines jouissances attachent un si puissant in- 

1. Voir au tome I, la note 1 de la page 178. 

2. Sur Julie de Chateaubriand, voir, au tome I des Mémoires 
les pages 177-181. 

3. Vies des jicstes dans les plus hauts ragru de la Société, 
par l'abbé Carron. Paris, chez Rusand, 1817, inl2. Tome IV. 
Supplément aux Vies des justes dans les conditions ordinaire* 
de la Société, p. 349 et suiv. Ch. 

4. L« 2 septembre 1763. 

31 



482 MÉMOIRES d'outre-tombe 

térêt. Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréa- 
blement et facilement les vers ; sa mémoire se mon- 
trait fort étendue, sa lecture prodigieuse ; c'était en elle 
une véritable passion. On a connu d'elle une traduc- 
tion en vers du septième chant de la Jérusalem, quel- 
ques épîtres et deux actes d'une comédie où les 
mœurs de ce siècle étaient peintes avec autant de 
finesse que de goût. 

Elle était âgée de dix-huit ans lorsqu'elle épousa* 
Ânnibal de Farcy de Montvallon, capitaine au régi- 
ment de Condé 

Personne ne saurait peindre, je ne dis point encore 
cette héroïque pénitence qui sera la plus belle partie 
de ses jours, mais ce charme unique, inexprimable, 
attaché à toutes ses paroles, à toutes ses manières. . 

La jeune mondaine avait mis bas les armes; la vertu 
renchaînait à son char ; mais combien il lui restait à 
faire pour immoler tout ce qui lui avait été le plus 
cher jusqu'à ce moment! Entre les objets qu'elle affec- 
tionnait davantage, ayant aimé passionnément la 
poésie, elle s'y était livrée au point d'en faire son 
unique occupation 

Dans un temps que, seule à la campagne, pour- 
suivie par un sentiment secret qu'elle repoussait en- 
core, elle se promenait à grands pas dans un bois 
qui entourait sa demeure, disputant contre la grâce, 
elle se disait : « Faire des vers n'est pas un crime, 
« s'ils n'attaquent ni la religion, ni les mœurs. Je fe- 
« rai des vers et je servirai Dieu. » 

Après des combats qui la retinrent pendant plu- 
sieurs jours dans un état d'agitation cruelle, elle prit 

1. Ea 1782. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 483 

enfin le parti de ne rien refuser à Dieu, et jeta au feu 
tous ses manuscrits, sans même épargner un ouvrage 
commencé auquel elle tenait, disait-elle, avec tout 
l'engouement de la plus ridicule prévention. 

Madame de Farcy fut de ces caractères heureux qui 
ne se réservent en rien dans leur retour à Dieu ; âme 
forte et grande, elle quitta tout et trouva tout. Les 
personnes qui ont eu le bonheur de la connaître le 
plus intimement et qui ont pu l'apprécier savent ce 
qu'elle donna et devinent ce qu'elle reçut pour prix 
d'une immolation entière. Après s'être portée avec 
une répugnance presque insurmontable à certains 
sacrifices pénibles, elle s'était souvent demandé en- 
suite à elle-même : « Qu'est devenu mon chagrin de 
« tantôt? » 

Au milieu d'une vie employée à satisfaire son goût 
pour les plaisirs de l'esprit, la jeune et brillante Julie 
avait été frappée d'une maladie très grave; elle voulut 
rentrer en elle-même et consulter ses plus secrets 
sentiments. Alors, se trouvant la tête remplie de tous 
les ouvrages de poésie qu'elle avait dévorés, et qui 
étaient comme son unique aliment, elle fut tout à 
coup saisie de cette pensée : « Je vais être bientôt 
« appelée devant Dieu pour lui rendre compte de ma 
« vie; que lui répondrai-je? je ne sais que des vers. » 
« — Lorsque je n'étais encore que depuis peu de 
« temps à Dieu, disait-elle à son amie, je m'étais mis 
« à la torture sur le choix d'un ruban rose ou bleu, 
« voulant prendre le bleu par mortification, et n'ayant 
« pas le courage de résister au rose. » 

Réconciliée avec le divin maître, nourrie délicieu- 
sement à son banquet adorable, admise, pour récom- 



484 MÉMOIRES d'outre-tombe 

pense de ses sacrifices, aux plus intimes communi- 
cations avec le Dieu de toute bonté, de toute miséri- 
corde, elle n'eut pas plutôt senti les charmes de la 
piété, les attraits de l'amour divin, que la jeune épouse 
ne fut plus reconnaissable ; bientôtelle répanditautour 
d'elle l'édification et l'admiration. Couverte de vête- 
ments de la plus grande simplicité, d'une robe de 
laine noire ou brune, enveloppée l'hiver d'une pelisse 
mal fourrée, l'été d'une mante de taffetas noir, cette 
Julie, naguère si intéressante aux amis de la terre et 
de ses pompes par son élégance, expiait avant trente 
ans le goût et la délicatesse qui lapiraientà vingt. Elle 
parvint ensuite, par des austérités poussées trop loin 
sans doute, et par les progrès d'un dépérissement 
successif, à décharner totalement un visage qu'on ju- 
geait autrefois plus attrayant que la beauté régulière. 
Cependant le charme de son regard, le jeu de sa phy- 
sionomie si expressive, si éloquente au profit de la 
vertu, les grâces de son esprit résistèrent encore aux 
efforts de son humilité , 

Pour soutenir son ardeur naissante, et peut-être 
pour la modérer, son directeur la soumit successive- 
ment aux conseils de deux religieuses d'un mérite 
distingué. Sous les ailes de leur vigilance maternelle, 
elle s'occupait sans cesse à retrancher impitoyable- 
ment tout ce qu'elle craignait de dérober à la parfaite 
immolation d'elle-même. « Il faut que je m'éteigne, » 
disait-elle. 

Madame de Farcy avait été bénie dans son union 
par la naissance d'une fille*. Elle remplit d'une ma- 

1. Pauline-Zoé Marie de Farcy de Montvallon, née à Fou- 
gèras le 15 juin 1784, décédée à Rennes le 24 décembre 1850. Ia 



MÉMOiKES d'outre-tombe 485 

nière exemplaire les devoirs d'épouse et de mère pen- 
dant l'émigration de son mari. Mais ne serait-ce pas 
avec frayeur que nous révélerons ici cette partie de sa 
vie plus admirable qu'imitable, et dans laquelle, mai- 
gre les instances réitérées de sa mère et de ses sœurs, 
elle déclara comme une guerre interminable à tous 
ses sens, vivant avec une extrême austérité, que le 
dépérissement graduel de sa santé ne put interrom- 
pre ? C'était par un doux sourire qu'elle cherchait à 
consoler ses amies de l'excès de ses rigueurs envers 
elle. Souvent, pendant des froids rigoureux, elle de- 
meurait la nuit fort longtemps prosternée la face contre 
terre, portant habituellement un cilice, punissant par 
d'autres austérités un corps innocent, jeûnant toute 
l'année avec la plus étonnante rigueur, mesurant 
scrupuleusement la quantité de pain noir et d'eau 
dont elle soutenait sa faiblesse, étant à peine vêtue, 
logée dans une espèce de grenier, couchée sur un lit 
sans rideaux et qui était aussi dur que des planches, 
travaillant sans cesse à cacher son esprit, employant 
à se défigurer autant d'art que la femme la plus co- 
quette pourrait en mettre à s'embellir 



Après les soins que Julie donnait à l'éducation de 
sa fille, elle partageait son temps entre de fervents 
exercices et tous les genres possibles de bonnes œu- 
vres. Associée à plusieurs dames pour concourir au 

16 novembre 1814, elle avait épousé Hyacinthe-Eugène-Pierre 
de Ravenel du Boisteilleul, capitaine d'artillerie, décoré sur 'e 
champ de bataille de Smolensk. M. du Boisteilleul est mort à 1« 
Tricaudais en Guichen le 13 juin 1868. 



486 MÉMOIRES d'outre-tombe 

soulagement des indigents, elle se vit adoptée par 
eux pour la mère la plus tendre. « Un jour, raconte sa 
« fille, maman m'annonça que nous allions aller voir 
« une de nos parentes, tombée du faîte de la prospé- 

* rite dans la plus affreuse misère. Je trouvai le che- 
« min fort long, et, en montant l'espèce déchelle 
« tournante qui conduisait à son triste réduit, j'étais 
« prête à pleurer sur les vicissitudes humaines. La 
« porte s'ouvre ; j'étais en peine s'il fallait appeler la 
« dame du nom de tante ou de cousine, lorsqu'une 
« femme couverte de haillons, de la figure la plus 
« basse, avec le ton et les manières les plus ignobles, 
a s'avança vers nous. Son aspect m'étonna d'abord, 
« et tout ce qui l'entourait acheva de me déconcerter ; 
« mais telle était ma prévention que je voulais abso- 
« lument découvrir en elle quelque trace d'une noble 
« origine. Trois quarts d'heure que nous passâmes 
« avec elle furent employés par moi dans cette infruc- 
« tueuse recherche, et je sortis confondue. Mon pre- 
« mier soin fut de demander à ma mère le nom de 
« cette étrange parente et de quel côté nous pouvions 
« lui appartenir. — Ma fille, me répondit-elle, cette 
« femme est comme nous fille d'Adam et d'Eve, et 
« nous sommes déchus comme elle. Jamais mon or- 
« gueil n'a reçu une meilleure leçon. » 

La juste réputation de mérite et de vertu que ma- 
dame de Farcy s'était acquise, la rendait comme natu- 
rellement le conseil bienveillant de jeunes personnes 
qui répandaient dans son sein leurs troubles et leurs 
inquiétudes : « Ne croyez point aimer d'une manière 

* criminelle, disait-elle à l'une, aussitôt que l'on vous 
plaît. Ne vous faites point des idées romanesquei 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 487 

c d'une prétendue nécessité d'aimer et d'être aimée 
« pour contracter un engagement heureux. Lorsque 
« Dieu appelle à cet état, il suffît de pouvoir estimer 
« celui à qui on s'unit. » 

Elle donne sur l'amitié les idées les plus justes et 
un avis aussi sage qu'il est ordinairement méconnu 
dans le premier âge de la vie : « Vous avez les idées 
« les plus fausses, dit-elle, sur ce que vous appelez le 
« besoin d'être seule; croyez-moi, vous êtes à vous- 

« même bien mauvaise compagnie 

« 

« Que l'amie que vous che, à moins que vous ne l'exigiez; 
« le sacrifice est fait. » 

On lui demanda quelque temps après si elle recon- 
naissait ceux qui l'approchaient; elle dit les recon- 
naître. A neuf heures elle demanda plusieurs fois 
combien de temps elle avait encore à vivre : « Peut- 
« être trois heures, » lui répondit-on. — « Ahl s'écria- 
« t-elle, trois heures encore sans voir Dieul » A dix 
heures, elle reçut l'extrême-onction. Elle redoutait 
son agonie par sa grande crainte d'offenser dans une 
impatience : elle avait conjuré le Seigneur de lui ac- 
corder la grâce de perdre connaissance. Elle la perdit 
à dix heures et un quart, à onze heures elle expira. 

Mademoiselle de Chateaubriand n'était pas fille 
unique : hélas! la postérité, en s'attachant à ce nom 
célèbre, dira les victimes qu'il rappelle, victimes d'un 
dévouement sans bornes à l'autel et au trône. Un de 
ses frères, avec tant d'autres braves, avait quitté le 
sol de la patrie quand sa sœur y périt; elle avait vu 
la tombe s'ouvrir devant elle, et ce fut de ses bords 
qu'elle fit tenir à ce frère, si chéri et si digne de l'être, 
le dernier gage de sa tendresse. Écoutons-le nous ra- 
conter l'eflet que cet envoi touchant fit sur son cœur 
(préface de la première édition du Génie du christia- 
nisme'\ : 

« Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été 
« ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la qô- 
« cessité d'une religion et en admirant le christia- 

VI. 32 



498 MÉMOIRES d'outre-tombs 

« nisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rap- 

« ports. Frappé des abus des institutions et des vices 

•* de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les 

■« déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter 

« la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, 

« sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime 

« mieux me condamner; je ne sais point excuser ce 

■« qui n'est point excusable. Je dirai seulement les 

■* moyens dont la Providence s'est servie pour me 

« rappeler à mes devoirs. Ma mère, après avoir été 

•« à soixante-douze ans dans les cachots où elle vit 

« périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un 

* grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le sou- 
« venir de mes égarements répandit sur ses derniers 
« jours une grande amertume; elle chargea en mou- 
« rant une de mes sœurs de me rappeler à cette reli- 

* gion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me 
« manda le dernier vœu de ma mère. Quand sa lettre 
« me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même 
« n'existait plus; elle était morte aussi des suites de 
« son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tom- 
« beau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, 
« m'ont frappé : je suis devenu chrétien. Je n'ai point 
« cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surna- 
« turelles; ma conviction est sortie du cœur; j'ai 
« pleuré et j'ai cru. » 

chrétiens de tous les âges et de tous les ran^s, 
que n'avez-vous point à admirer, que n'avez-vous 
point à imiter dans la vie de Julie de Chateaubriand I 



MEMOIRES d'outre-tombe 499 



LETTRE DE M. DE LA FERRONNAYS*. 

Saint-Pétersbourg, le 14 mai 1824. 
« Monsieur le vicomte, 

a Les observations que j'ai cru devoir vous sou- 
« mettre et les renseignements que je suis dans le cas 
« de vous donner aujourd'hui m'ont paru d'une na- 
« ture assez délicate pour ne devoir être confiés qu'à 
« une occasion parfaitement sûre. Les moyens de sé- 
« duction que dans certaines circonstances le cabinet 
« russe ne se fait aucun scrupule d'employer sont 
« tels, qu'il est de la prudence de les croire irrésisti- 
« blés, au moins pour ceux de nos courriers qui ne 
« sont pas personnellement connus ; c'est ce qui m'a 
« décidé à vous expédier M. de Lagrené^, que je re- 
« commande à vos bontés. J'ai de plus la certitude 
« que depuis longtemps mes chiffres sont connus du 
« ministère impérial, et je dois, à cette occasion, vous 
« prévenir que j'ai quelques raisons de craindra 
« qu'ils ne lui aient été envoyés de Paris même. Lors- 

1. Voir, au tome IV, 298-299, les pages de Chateaubriand sur 
le comte de la Ferronnays. 

2. Lagrené (Marie-Melchior-Joseph-Théodore de), né à An- 
vers le 14 mars 1800, mort à Paris le 26 avril 1862. Après avoir 
été attaché quelque temps (1822) au ministère des Affaires étran 
gères, sous Mathieu de Montmorency, il accompagna cet homme 
d'État au Congrès de Vérone et fut, l'année suivante, envoyé 
auprès de M. de La Ferronnays, ambassadeur en Russie. Après 
avoir été, de 1836 à 1843, ministre de France en Grèce, M. de 
Lagrené remplit en Chine, de 1843 à 1846, une mission qui fut 
rouronnée du plus complet succès. Pair de France de 1846 à 
1848, représentant de la Somme à l'Assemblée législative de 1849, 
'^ quitta définitivement les affaires au lendemain du coup d'Éiat. 



500 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« que j'aurai le bonheur de vous voir, il sera indis- 
K pensable d'organiser entre vous et moi un moyen 

de correspondre qui soit plus sûr que ceux dont 

nous faisons usage aujourd'hui et plus à l'abri des 

infidélités. 

« Il est très-vrai, monsieur le vicomte, que j'ai eu 
« à lutter dans ces derniers temps ; Ton n'a rien né- 
« gligé pour me faire un peu peur, et pour me mettre 
a dans le cas de vous la faire partager; mais, comme 
« je vous le mande dans ma dépêche, j'ai trop bien 
« compris l'avantage que doit nous donner l'admira- 
« ble situation dans laquelle se trouve aujourd'hui la 
« France, pour me laisser facilement intimider. J'ai 
« donc été avec prudence, mais sans aucune espèce 
a de crainte, au-devant de l'orage; je n'ai été ému 
« ni de l'humeur que l'on m'a témoignée ni de tous 
« les dangers dont on m'a menacé ; et du moment où 
« l'on a été bien convaincu que je ne reculerais pas, 
« on s'est calmé, on est entré en composition. 

« Je n'ai pas obtenu tout ce que j'aurais voulu; 
« j'aurais désiré que la dépêche à Pozzo ' fût autre- 
ce ment rédigée; il y a plusieurs phrases que j'aurais 
« voulu faire supprimer ou changer ; mais, ayant ob- 
« tenu le point essentiel pour le moment, je n'ai pas 
a cru prudent de vouloir exiger davantage d'un 
« amour-propre si facile à froisser. Tout mon désir 
« maintenant est que vous soyez satisfait des com- 
« munications que vous portent nos courriers, et que 
« vous soyez bien convaincu que j'ai fait tout ce qui 
« dépendait de moi pour remplir vos intentions. 

a J'ai presque regretté que, dans votre dépêche et 

1. Le comte Poxio di Borgo, ambassadeur de Russie à Paris. 



MEMOIRES d'outre-tombe 501 

« dans votre lettre particulière, vous ayez cru néces- 
« saire d'entrer dans des explications aussi détaillées 
« sur le discours du roi*; l'impression qu'on en avait 
« d'abord reçue était effacée, ou du moins ce que j'a- 
« vais répondu aux premières observations qui m'a- 
« vaient été faites avait fait prendre la résolution de 
« ne m'en plus parler; les explications que vous me 
« donnez ne se trouvent pas d'ailleurs entièrement 
« conformes à celles qu'a envoyées Pozzo, qui a man 
« dé, je crois, que vous aviez bien effectivement 
« ajouté deux ou trois phrases au discours du roi, 
« mais que le président du conseil les avait rayées. 
« Quoi qu'il en soit, c'est une petite affaire dont il ne 
« faut plus parler et qui sera plus qu'oubliée, si dans 
« le courant de la session vous trouvez l'occasion de 
« faire entendre à la tribune deux ou trois phrases 
« qui satisfassent l'extrême exigence de nos amours- 
« propres. 

« Je ne sais en vérité si l'on n'est pas plus embar- 
«X rassé que reconnaissant de notre empressement à 
« venir au-devant des propositions qui nous ont été 
« faites relativement aux affaires d'Orient; on aimait 
« bien mieux le rôle de tuteur que celui d'ami ; on 
« est en quelque sorte gêné vis-à-vis de ceux avec 
« lesquels on avait pris l'habitude de nous régenter, 
« d'avouer une intimité qui doit déranger des rap- 
« ports que l'on regretterait, parce qu'ils donneraient 
« à peu de frais beaucoup d'importance. D'ailleurs. 
« rien n'est encore moins clair que les intentions 
« de la Russie à l'égard de la Grèce ; il y a bien long- 

1. Discours du roi Louis XVIII, prononce à l'ouveriure de Im 
■ession des Cliambres, le 23 mars 1824. 



502 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« temps que le comte de Nesselrode m'a dit qu'il n'y 
« avait que ceux qui méconnaissaient les vrais inté- 
« rets politiques de la Russie qui pouvaient lui sup- 
« poser l'intention de vouloir s'établir sur la Médi- 
« terranée ; que ce serait, pour ainsi dire, offrir vo- 
« lontairement à l'Angleterre le moyen et le prétexte 
« de saisir un ennemi qu'elle redoute, qui aujour- 
« d'hui n'a rien à craindre d'elle, et qui plus tard 
« pourra, sur un autre point, lui porter des atteintes 
« dangereuses. 

« Ainsi que j'ai l'honneur de vous le mander dans 
« ma dépêche, il n'y a jamais eu le moindre rapport 
« entre la conduite et le langage de la Russie depuis 
« le commencement de l'insurrection de la Grèce. Le 
« renvoi du comte Capo d'Istria», au moment même 
« où les déclarations du cabinet de Saint-Pétesbourg 
« semblaient ne devoir plus laisser ni espérance, ni 
« moyens de prévenir la guerre, a prouvé à la fois le 
« degré d'importance que l'on doit ajouter aux notes 
« diplomatiques les plus énergiques de ce cabinet, et 
« la vérité de l'intérêt qu'il prend à la cause des 
« Grecs. 

« Le sang-froid avec lequel on parle aujourd'hui à 
« Pétersbourg du formdaible armement préparé 
« contre les insurgés, et qui semble les menacer d'une 
« entière extermination, le soin que l'on met dans les 
« journaux, qui tous se rédigent sous les yeux du 
« gouvernement, à déconsidérer leur cause, à exalter 
« les moyens de leurs ennemis, tout prouve que l'opi- 
« nion de l'empereur doit être conforme à celle du 

1. Le comte Capo d'istria (1776-1831), ministre de» Affaires 
étrangères en Russie de 1816 à 1822. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 503 

« comte de Nesselrode, et que le chef de la religion 
« grecque ne voit en effet aucun intérêt pou? sa poli- 
« î-ique à soutenir par des moyens efficaces la cause 
« Je ses coreligionnaires. 

'< Je n'ai point trouvé que le mécontentement que 
« le comte de Nesselrode m'a témoigné du retard que 
o rA.utriche et l'Angleterre apportaient à répondre à 
a son mémoire fût exprimé avec franchise et vérité ; 
« il semblait que ce qu'il me disait à ce sujet fît par- 
« lie d'un rôle étudié ; qu'il avait en quelque sorte 
« compté sur le peu d'empressement dont il se plai- 
« gnait et qui semblait cependant déjouer ses plans. 
« Tout semble indiquer que le mémoire qu'il a fait 
« faire, et dont le succès a été si général, n'était 
« qu'un acquit de conscience, l'exécution de l'enga- 
« gement qu'il avait pris à Czernowitz, et que l'au- 
« teur a toujours été convaincu, ainsi que l'Autriche 
« et l'Angleterre, que cette pièce diplomatique ne se- 
« rait suivie d'aucun résultat, qu'elle resterait dans 
a les archives impériales et dans celles de tous les 
« cabinets de l'Europe comme un stérile monument 
« de ce que l'on est convenu de nommer magnani- 
a mité de l'empereur, et un éloquent témoignage de 
« son facile désintéressement. 

« Il ne faut donc pas nous étonner si notre empres- 
« sèment à nous rendre à l'invitation du cabinet rus- 
« se, si la bonne foi avec laquelle nous nous sommes 
« montrés disposés à donner immédiatement suite 
« aux idées soumises par la Russie, et que nous avons 
« cru aussi franchement proposées qu'elles sem- 
« blaient conçues avec générosité, ne nous ont pas 
« valu plus de témoignages de reconnaissance. Vous 



5ii4 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

« avez dû vous-même, monsieur le vicomte, être 
« étonné de la brièveté et de la sécheresse des remer- 
« ciments qui vous ont été officiellement faits dans 
K cette circonstance. Je crois vous en expliquer la 
« véritable cause; je suis sûr que si j'avais été dans 
« le cas d'annoncer ini que nous allions donner une 
« flotte au roi d'Espagne, de l'argent et des soldats. 
« pour aller reconquérir l'autre hémisphère, ou bien 
« encore que vous aviez fermé vos ports aux vais- 
« seaux brésiliens, on vous aurait témoigné bien plus 
« de satisfacton qu'on ne l'a fait en apprenant que 
« nous étions prêts à prendre fait et cause pour la 
« Russie dans une question que nous regardions 
« comme liée à ses plus chers intérêts politiques. 

« Dans cet état de choses, je pense que vous ap- 
« prouverez que je ne me mette pas plus en avant 
« que je ne l'ai fait. Si la Russie veut agir, elle sait 
« qu'elle peut compter sur nous; mais pour cela il 
« faut attendre qu'elle s'explique plus clairement. Si 
« au contraire, comme tout peut le faire croire, on 
« joue une comédie, je veux au moins laisser entre- 
« voir que je suis dans la confidence, et ne pas trop 
« légèrement accepter le rôle d'innocent dont mon 
« collègue d'Autriche aimerait fort à. me voir me 
« charger. 

« Ce qui me paraît certain, monsieur le vicomte, 
« c'est que les Grecs eux-mêmes ne paraissent pas 
« plus ambitieux aujourd'hui de la protection de la 
« Russie qu'elle-même ne semble disposée à la leur 
« accorder; les liens de la religion attachent peut-être 
« encore les basses classes au chef suprême de leur 
« Ëglise; mais les gens éclairés de la nation, indi- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 505 

gnés d'abord de l'abandon dans lequel les a laissés 
une cour qui, depuis Catherine II, ne cesse de les 
« porter à la révolte, ont ensuite étudié et recherché 
* les causes de cet abandon ; ils ont vu ou cru voir 
« que la crainte de laisser encore s'accroître la puis- 
« sance et l'influence déjà si incommode de la Russie, 
« armait contre leur cause l'Europe entière; qu'ils 
« étaient sacrifiés à l'intérêt général. Ils ont reconnu 
« et bien jugé que l'empereur était incapable de con- 
« cevoir et d'exécuter les projets de son aïeule; dès 
« lors, ils ont compris que, loin de compter sur l'as- 
« sistance de la Russie, ils devaient éviter de la re- 
« chercher, puisqu'au lieu de leur être utile, elle leur 
« créait des ennemis. Ils ont alors, en désespoir de 
« cause, tourné leurs regards vers l'Angleterre, qui 
« déjà, quoique d'une manière non avouée, semble 
« les prendre sous sa protection. Elle ne leur accor- 
« dera point l'indépendance, parce qu'il ne lui coi>- 
« vient pas de laisser se fonder dans la Méditerranée 
« une marine marchande qui ferait tort à la sienne ; 
« mais elle les protégera et les gouvernera à la façon 
« des îles Ioniennes : triste perspective qui ne peut 
« être acceptée que par les déplorables victimes de 
« l'absurde despotisme des musulmans. 

« Ce n'est pas la première fois, monsieur le vi- 
« comte, que nous devons regretter le fatal article 
n du traité du 31 mars, qui nous a enlevé les îles 
« Ioniennes'; nous y étions aimés et considérés au- 
c tant que les Anglais y sont détestés, et aujourd'hui 
« nous ne serions pas embarrassés du rôle que nous 

1 l'raité du 31 mars 1815, signé à VieoDe, pendant 1« Con- 
grès. Qtre l'Angleterre, i Autriche 1» Prasse et ia ilusiue. 



506 MÉMOIRES d'outre-tombe 

■ devrions jouer, ni incertains sur le plan que nous 
> aurions à suivre. Celui de l'Autriche et de TAngle- 
« terre était clair et tout tracé, il a été suivi avec har- 
« diesse et habileté. Ceux qui ont été chargés de le 
« conduire ont été admirablement secondés par les 
« circonstances dans lesquelles l'Europe s'est trou- 
« vée, par le caractère inerte de l'empereur, par les 
« dispositions personnelles et les rapports particu- 
« liers de celui de ses ministres qui est resté investi 
« de sa confiance après le départ du comte Capo d'Is- 
« tria. Le renvoi de ce dernier a été la plus grande 
« victoire qu'aient obtenue M. de Metternich et lord 
« Londonderry ; le jour de son départ a été celui d'un 
« vrai triomphe pour leurs ministres à Pétersbourg. 
a De ce jour-là, en efFet, la Russie a prononcé Ta- 
o bandon de toute son influence dans le Levant, et 
« lord Strangford' s'est trouvé à Constantinople pour 
« hériter, au profit de son gouvernement, de l'im- 
« mense sacrifice que la peur ou l'irrésolution venait 
« d'arracher à l'empereur. Depuis lors, le rôle de cet 
« ambassadeur n'a* plus été qu'un jeu ; il a abusé 
« d'une situation qu'il a due au hasard bien plus en- 
« core qu'à son habileté, avec une imprudence sans 
« égale ; toutes ses notes, toutes ses prétendues con- 
« versations avec le Reis-Effendi^, sont pleines de l'i- 
« renie la plus insultante pour la Russie. Mais il a 
« prouvé du moins ce que l'on peut impunément oser 

1. Strangford (Parcy-Clinton-Sydney-Smith, vicomte de) lord 
Penhurst, né en 1780, mort en 1855. Ambassadeur d'Angleterre 
k Stockholm (1817), à Constantinople, de 1822 à 182â époque à 
laquelle il devint ambassadeur à Saint-Pétersbourg. 

2. Titre donné en Turciuie au ministre ^s AHaires étran- 
gères. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 507 

« contre un caractère faible et irrésolu, et les actes 
« de l'ambassade de lord Strangford resteront pour 
« servir d'exemple et d'instruction tant que l'empg- 
« reur régnera. 

« Ce même ambassadeur aflFecte aujourd'hui un 
« mécontement qui semble aller jusqu'à l'indigna- 
« tion contre ceux de ses compatriotes qui se vouent 
« à la cause des Grecs, et surtout contre les capitai- 
« nés de la marine royale anglaise, qui subitement 
« se sont montrés aussi chauds protecteurs des insur- 
« gés qu'ils avaient été jusque-là ardents à les per- 
« sécuter. Il déplore la perte de son influence minis- 
« térielle; ses plaintes sont ici répétées avec une 
« affectation plaisante par sir Charles Bagot» et le 
« comte de Lebzeltern^, qui doivent réellement avoir 
« bien de la confiance dans la bonhomie de ceux aux- 
« quels ils s'adressent. Lord Strangford a fait preuve 
« de beaucoup trop d'esprit pendant sa négociation 
« pour que quiconque ne veut pas volontairement 
« fermer les yeux puisse penser qu'il se soit trompé 
« sur les intentions véritables de son gouvernement. 
« Le tout est une partie parfaitement bien joué'e ; ce- 
« pendant ce ne sera que quand nous verrons un 
« ambassadeur russe aux prises avec le divan que 
« nous pourrons juger si toutes les chances de cette 
« partie ont été bien calculées. 

« Il me semble, monsieur le vicomte, que notre 
« rôle dans cette situation est d'attendre; peut-être 
« que plus tard les circonstances pourront arracher 
« l'empereur à son sommeil ; le réveil alors pourrait 

1. Ambassadeur d'Angleterre près la cour de Russie. 

2. Ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg. 



508 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« faire du bruit et amener des combinaisons qui nous 
« indiqueraient plus clairement qu'elle ne l'est au- 
« jourd'hui la route qu'une bonne politique devra 
« nous faire suivre. 

« En attendant, je crois que si nous avons ici quel- 
« ques conférences, elles ne conduiront à rien de dé- 
« cisif ; l'ambassadeur d'Angleterre paraît savoir qu'il 
« ne sera autorisé qu'à écouter et qu'il devra tout 
« prendre ad référendum] M. Lebzeltern trouvera 
« dans les observations de M. de Metternich tous les 
« motifs qui lui seront nécessaires pour en faire au- 
« tant; le comte de Nesselrode me paraît plus que 
« dans aucune occasion, disposé à la temporisation. 
« Il est donc probable que si l'on s'occupe des idées 
« que renferme le mémoire russe, ce ne sera qu'après 
« la campagne, et je ne prévois plus aucune affaire 
« qui puisse s'opposer à ce que je profite du congé 
« que vous avez la bonté de m'envoyer. Cependant, 
« M. le vicomte, j'espère que je n'ai pas besoin de vous 
« promettre que ni ma santé, ni aucune considération 
« quelconque, ne pourra me faire un seul instant 
« abandonner mon poste, tant que je pourrai croire 
o que ma présence peut y être le moins du monde 
« utile au service du roi. 

« En voilà bien long sur la Grèce; mais j'ai cru de- 
« voir vous faire connaître toute mon opinion sur l'im- 
« portance réelle des conférences proposées sur cette 
« grande question. 

« Je dois vous confier, M. le vicomte, et sous le se- 
« cret, un fait dont vous pourrez mieux que moi con- 
« naître l'exactitude, mais qui, s'il était vrai, pourrait 
« influer d'une manière très fâcheuse sur la situation 



MÉMOIRES d'outre-tombe 509 

« du général Pozzo. Sous ce rapport, la chose pourrait 
« avoir de l'importance; car si, par suite de l'affaire, 
« il devait perdre sa place, il serait nécessaire de pré- 
« voir de bonne heure sur qui il nous conviendrait de 
Il jeter les yeux pour lui succéder, et d'autant plus 
« que le choix serait aussi difficile à faire qu'il serait 
« important pour nous. 

« Vous n'ignorez pas, monsieur le vicomte, que de- 
« puis longtemps tous les efforts de M. de Metternich 
« et du cabinet anglais tendent à renverser Pozzo; il 
« n'a pas en Russie une seule voix qui le soutienne, 
« et le poste qu'il occupe est l'objet de tout ce qui a 
« de l'ambition à Pétersbourg. La chute du comte Ca- 
« po d'Istria a presque entraîné la sienne ; il a su se 
« maintenir par sa propre habileté et par l'adresse 
« avec laquelle il a toujours su persuader de l'impor- 
« tance du rôle qu'il joue à Paris ; ses rapports, rédi- 
« gés avec art et infiniment d'esprit, intéressent Tem- 
« pereur; les lettres particulières, dans lesquelles 
« l'ambassadeur se permet de donner des détails très 
« étrangers aux affaires, amusent et font souvent le 
« divertissement de ce monarque et de ses intimes. 

« Depuis quelque temps, cependant, la faveur n'est 
« plus la même. L'inutile voyage de Pozzo à Madrid 
« a déjà porté une forte atteinte à son crédit: voici de 
« plus ce qui vient d'arriver. L'ambassadeur d'Angle- 
« terre a reçu, par la -poste, une lettre de M. Canning 
« qui roule entièrement sur la situation de l'Espagne. 
« Après avoir fait de ce malheureux pays la peinture 
« la plus déplorable, M. Canning ajoute qu'elle est due 
« presque entièrement aux intrigues du général Pozzo 
« et au despotisme qu'il exerce au nom de son maître 



510 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« sur le roi d'Espagne et ses ministres ; il attribue en- 
« tièrement ces intrigues à une cupidité insatiable, 
« l'accusant de ne faire usage de son influence que 
« pour forcer le roi Ferdinand à prendre des enga- 
« gements humiliants et onéreux et dont Pozzo et 
« quelques agioteurs profiteraient largement. A l'ap- 
« pui de cette grave accusation, M. Canning joint à sa 
« lettre la copie d'une autre lettre sans signature, 
« écrite de Madrid, qui dénonce en quelque sorte le 
« général Pozzo comme travaillant à renverserle comte 
« d'Offalia et tout le ministère espagnol (à la nomi- 
« nation duquel il est censé avoir cependant puissam 
« ment contribué), uniquement parce que le général 
« Pozzo doit avoir acquis pour plusieurs millions de 
« bons sur les Cortès, et que le comte d'Offalia, se 
« refusant à reconnaître l'emprunt révolutionnaire, la 
« fortune et la réputation du général se trouvent éga- 
« lement compromises. 

« Cette lettre, arrivée par la poste, a nécessaire- 
ce ment été ouverte ; l'empereur en a connaissance et 
« je crois être sûr que M. d'Oubril* est chargé de 
« prendre très secrètement des renseignements sur 
« la vérité de cette accusation. J'espère pour le géné- 
« rai Pozzo que ce n'est qu'une mauvaise intrigue du 
« cabinet anglais. S'il en était autrement, j'en serais 
« fâché pour son honneur et pour son existence ; l'un 
« serait perdu, et l'autre serait affreuse et vouée au 
« mépris. Vous serez à même, monsieur le vicomte, 
« de savoir si toute cette vilaine histoire a quelque 
« fondement; dansée cas-là, veuillez jusqu'à mon ar- 
« rivée n'en faire aucun usage, et surtout ne rien 

1. Il veaait d'être nommé ambassadeur de Russie à Madrid. 



MEMOIRES d'outre-tombe 511 

« m'écrire qui puisse y avoir rapport Vous savez que 
« si aucune affaire ne s'y oppose, je ne resterai plus 
« ici assez longtemps pour recevoir réponse aux let- 
« très que je vous adresse aujourd'hui. 

« M. d'Oubril part aujourd'hui ; il sera probable- 
ce ment à Paris à peu près en même temps que ma 
« lettre. Ses instructions lui prescrivent de travailler 
« à réparer tout le mal qu'a fait à Madrid la conduite 
« imprudente de M. Boulgary, de se faire le concilia- 
« teur et le modérateur de toutes les opinions ; d'en- 
« gager en même temps le roi d'Espagne à résister 
« fortement à tous les conseils, à toutes les insinua- 
« tions dont le but serait de le porter à transiger sur 
« quelques-uns de ses droits. La lettre du comte de 
« Nesselrode au comte dOffalia, qui vous sera pro- 
« bableraent communiquée, indique assez que c'est là 
« surtout la crainte de l'empereur, et, dans la conver- 
« sation que j'ai eue avec M. d'Oubril, j'ai reconnu 
« mot à mot ce qui m'avait été dit à moi-même 
« lorsque j'ai eu l'honneur d'avoir un entretien avec 
« Sa Majesté. 

« J'ai déjà eu l'occasion de vous parler de M. d'Ou- 
« bril, vous allez vous-même pouvoir le juger. Je crois, 
« monsieur le vicomte, que vous trouverez qu'il n'est 
« pas à la hauteur du rôle que l'on pouvait supposer 
« à la Russie l'intention de vouloir faire jouer à son 
« ministre en Espagne; la fierté castillane ne sera 
« peut-être pas flattée non plus de ne trouver aucun ti- 
« tre devant le nom de ce nouvel envoyé; mais je crois 
« que pour nous il vaut beaucoup mieux avoir affaire 
« avec un homme de ce caractère qu'avec aucun de 
« ceux dont il avait été question pour ce poste délicat. 



512 HÉMOIRES d'outre-tombe 

« M. d'Alopeus' (celui qui est à Berlin) l'avait forte- 
« ment sollicité; je crois que nous avons toute espèce 
« de raisons de nous féliciter qu'il ne l'ait pas obtenu. 
« M. d'Oubril n'exercera d'ailleurs, je crois, aucune 
« influence personnelle à Madrid ; il est à craindre 
« seulement que le sieur Ugarte s'empare de lui; je 
« crois être sûr, cependant, qu'on l'a prémuni d'avance 
« contre les séductions de cet intrigant; il sera né- 
« cessaire que Pozzo lui donne à ce sujet une bonne 
« direction. 

« M. d'Oubril retrouvera à Madrid un de ses collè- 
« gués, sir Ev. A'Court^, qui a de lui la plus mince 
« opinion possible, et dont le premier soin serasùre- 
« ment de déconsidérer et de ridiculiser le nouvel 
« arrivé, comme il l'a fait en Italie. Sous ce rapport, 
« M. deTalaru^ pourra être fort utile à M. d'Oubril; il 
« deviendra en quelque sorte son appui et son soutien. 
* Cette combinaison me paraît à la fois convenable à 
« notre dignité, utile à nos intérêts et conforme à 
« l'opinion que nous devons laisser prendre de la na- 
« ture de nos rapports avec la Russie. 

« Il me reste, monsieur le vicomte, à vous parler 
« du Wiirtemberg. Je n"ai point laissé ignorer à M. de 
« Nesselrode ni à l'empereur lui-même tout le prix 
« et l'intérêt que le gouvernement du roi mettait à 
« voir finir le différend qui existe entre la cour de 

l.. Le comte David d'Alopeus, ministre plénipotentiaire de 
Russie à la cour de Berlin. Voyez sur lui, au tome IV de? Mé- 
moires, la note de la page 187. 

'i. Ambassadeur d'Angleterre à Madrid. 

3. Louis-Justin-Marie, marquis de Talaru, ambassadeur de 
France à Madrid. — Voir sur lui, au tome II des Mémoires, la 
note 2 de la page 300. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 513 

« Pétersbourg et celle de Stuttgard, et dans lequel 
« toutes les puissances de l'Europe ont pris parti 
« contre le roi de Wurtemberg*. J'ai eu occasion de 
« vous mander déjà, M. le vicomte, que mes premiers 
« efforts pour faire finir cet état de choses avaient 
« été sans succès; j'ai acquis la certitude depuis qu'en 
« voulant nous mêler plus directement de cette affaire, 
« nous achèverions de la gâter et peut-être de la ren 
« dre inarrangeable. Le roi de "Wurtemberg a beau- 
« coup de torts à se reprocher vis-à-vis de l'empereur, 
« sa conduite, son langage, ses correspondances, celles 
« de ses ministres, ont été constamment inconsidé- 
« rées et offensantes pour celui qu'il avait tant d'in^ 
« térêt de ménager. Les représentations les plus 
« douces ont été sans effet; le roi avait adopté un 
« rôle, il voulait le soutenir; il avait près de lui de 
« fort mauvaises têtes, des serviteurs perfides; il n'a 
« fait que des imprudences, et a fini par froisser d'une 
« manière si forte l'amour-propre et les sentiments 
« de l'empereur qu'il en est résulté cette espèce de 
« rupture. Ici, les personnes chargées des intérêts du 
« roi de Wiirtemberg se sont conduites avec mala- 
« dresse ; elles ont voulu mettre de la roideur et de la 
« dignité quand il aurait fallu agir avec franchise et 

1. Guillaume 1"^, né le 27 septembre 1781, roi de Wurtem- 
berg depuis le 30 octobre 1816, Marié en 1808 avec la princesse 
Caroline-Auguste de Bavière et divorcé d'avec elle en 1814, il 
avait épousé, le 24 janvier 1816, la sœur de l'empereur Alexan- 
dre, Catherina-Paulowna, veuve, en premières noces, le 27 dé- 
cembre 1812, du prince Pierre-Fré léric-Georges de Holstein- 
Oldenbourg. La princesse Catherina-Paulowna étant morte en 
1819, Guillaume I»"" épousa en troisièmes noces, en i820, sa cou- 
sine Pauline, fille du prince Louis de Wurtemberg, de laquelle 
il eut Charles I»', depuis roi de Wurtemberg. 

VI. 33 



514 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

« bonne foi. L'empereur s'est aperçu qu'on voulait le 
« braver, et ce qu'il eût été facile d'arranger dans le 
« commencement avec de la prudence, est devenu 
« maintenant une assez grande affaire ; elle est en- 
« tièrement personnelle entre les deux souverains, 
« ce qui rend toute espèce d'intervention ou de mé- 
« diation étrangère impossible: celle de M. G. de Ca- 
« raman* ne peut donc être proposée. 

« Il est nécessaire, il est indispensable que le roi 
« de Wurtemberg fasse une démarche, mais qu'il la 
« fasse avec franchise et cordialité ; c'est moins le 
« souverain que le parent qui se trouve offensé, la 
« réparation n'en est que plus facile. C'est malheureu- 
s sèment ce que ni le roi ni ses ayants cause à Péters- 
« bourg n'ont voulu jusqu'à présent ni comprendre 
« ni conseiller. M. de Beroldingen* a fait, avec les 
« meilleures intentions du monde, beaucoup de fautes, 
« mais elles ne sont pas irréparables, et j'espère que 
« nous sommes au moment de terminer cette désa- 
« gréable afiFaire. Me prévalant de l'intérêt que nous 
« avons témoigné au Wurtemberg dans cette cir- 
« constance, j'ai eu avec le comte de Beroldingen 
« une explication très franche dans laquelle je ne lui 
« ai point laissé ignorer que le seul moyen de réta- 

i. Le coint« Georges de Caraman, envoyé extraordinaire cÉ 
ministre plénipotentiaire de France à Stuttgard. 

2. Beroldingen (Joseph-Ignace, comte de), né dans le Wur- 
temberg en 1780. Après avoir servi dans les rangs français jus- 
qu'en 1813, avec le grade de général, il fut nommé, en 1814, 
imbassadeur à Londres. En 1823, il fut appelé par le roi Guil- 
laume pr au poste de ministre des Affaires étrangères, qu'il dé- 
fait conserver pendant vingt-cinq ans. Il ne quitta le poavoir 
qu'en 184S. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 815 

'91 blir les relations amicales entre les deux cours était 
■* entre les mains du roi, et que tant que la démar- 
« che que l'empereur attendait ne serait pas franche- 
« ment faite, il était inutile d'espérer un raccommo- 
« dément. Le comte de Beroldingen a paru apprendre 
« quelque chose de nouveau ; nous nous sommes bien 
« expliqués, et j'ai eu sa promesse que la première 
« chose dont il s'occuperait en arrivant à Stuttgard 
-« serait d'obtenir du roi la lettre qui seule peut tout 
« arranger. Depuis son départ, j'ai eu avec M. Fleisch- 
« mann, resté chargé d'affaires, de fréquents entre- 
« tiens : c'est un homme d'un excellent esprit, beau- 
« coup plus calme et plus entendu que M. de Berol- 
« dingen; il s'est laissé diriger par nos conseils et 
« c'est après m'être consulté avec le comte de Nessel- 
« rode quejel'ai conseillé non seulement d'écrire avec 
« toute espèce de franchise au roi, mais même de lui 
« envoyer le modèle d'une lettre qui n'aurait rien que 
« de très convenable pour la dignité du souverain, et 
-K qui mettra fin à toute cette mésintelligence. 

« Le prince de Hohenlohe, envoyé ici par le roi de 
« Wurtemberg pour complimenter sur le mariage du 
« grand-duc Michel^ était un choix heureux. Allié de 
« la famille, personnellement connu et fort estimé de 
« l'empereur et de l'impératrice, le prince de Hohen- 
« lohe était sans contredit l'homme le plus propre à 
« bien remplir une négociation du genre de celle qui 
« paraissait lui être confiée. Malheureusement il n'était 

1. Michaêl-Paulowitch, né le 8 février 1798, frère de l'empe- 
reur Alexandre. Il avait épousé le 19 février 1824, la princesse 
Frédéricque Charlotte-Marie de Wurtemberg. Voir au tome V, 
ia note 1 de la page 193. 



516 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

« porteur que d'une simple lettre d'étiquette, et cette 
« démarche faussement calculée est devenue un grief 
« de plus. Aussi le prince de Hohenlohe, malgré l'es- 
« time particulière que l'on a pour lui, a-t-il eu beau- 
« coup de désagréments pendant son séjour; on lui 
« en préparait de plusgrands encore: je suis parvenu 
« à les lui éviter et à lui faire obtenir une audience 
« de congé. L'empereur l'a traité avec tant de bonté, 
€ lui a parlé avec tant d'effusion et tant de sentiment 
« de la conduite du roi que le prince est sorti pénétré 
« de reconnaissance. Il part demain pour Stuttgard, 
€ décidé à unir ses efforts à ceux que vient de faire 
« M. Fleischmann pour obtenir du roi la démarche 
« très simple qui doit satisfaire l'empereur. Toutper- 
« met donc d'espérer que l'arrivée de M. de Berol- 
« dingen et son entrée au ministère seront signalées 
« parla fin de cette affaire dans laquelle vous voyez, 
« monsieur le vicomte, que j'ai rempli, autant que la 
« prudence me le permettait, le rôle de médiateur, 

« Il est probable que si le roi se prête à ce que l'on 
« a le droit d'attendre de lui, le même prince de Ho- 
« henlohe viendra ici remplir les fonctions de ministre 
« plénipotentiaire; 1 empereur lui en a exprimé le 
« désir ; il sera dans ce cas parfaitement accueilli. 
« Quant à nous, monsieur le vicomte, je ne vous 
« cache pas que l'empereur attache beaucoup de prix 
I à ce que le retour de M. de Caraman à Stuttgard 
m soit différé jusqu'à ce que cette affaire soit termi- 
« née. J'ai pris avec le comte de Nesselrode l'engage- 
^ ment de vous faire connaître le désir de Sa Majesté, 

mais je ne lui ai point laissé ignorer qu'étant en- 
« tièrement étrangers à cette querelle, nous ne pou- 



MÉMOIRES d'outre-tombe 517 

« vions pas y prendre le même intérêt, ni adopter 
« exactement les mêmes mesures que ceux qu'elle 
« regarde personnellement; que, malgré tout notre 
« I mpressement à nous prêter toujours à ce qui peut 
" être agréable à l'empereur, le retour de notre mi- 
« nistre à Stuttgard devait nécessairement rester su- 
« bordonné à ce que pouvaient exiger de nous nos 
« intérêts directs. Voilà où en est l'affaire. Si vous 
« pouvez prolonger de deux mois le congé de M. de 
« Garaman, ce sera pour le mieux; dans le cas con- 
« traire, je prends sur moi de faire trouver bonnes 
« les raisons qui vous auront mis dans l'obligation 
« de le renvoyer plus tôt à son poste. 

« Je commence à croire que je suivrai votre conseil 
« et que je ne profiterai point de la frégate : j'irai 
« alors faire une cure à Carlsbad. Je serai à Paris 
« dans les premiers jours d'août, et de retour à mon 
* poste dans le mois de septembre. Mon projet, si 
« rien ne s'y oppose, est de partir au plus tard d'au- 
« jourd'hui en un mois. 

« Adieu, monsieur le vicomte : je suis heureux 
« de l'idée que je pourrai passer quelques instants 
« avec vous ; j'aurai, malgré la longueur de mes lettres, 
« bien des choses encore à vous dire, et j'ai la préten- 
« lion de croire que mon voyage à Paris peut avoir 
« de très heureux résultats pour le service du roi et 
« de nos intérêts. Dans tous les cas, je serai heureux 
« de vous renouveler de vive voix l'assurance d'un 
« attachement depuis longtemps fondé sur la plus 
« profonde estime, et que la confiance et la recon- 
« naissance ont achevé de rendre indestructible. 

« La Ferronnays. » 



518 MEMOIRES d'outre-tombe 

« P. S. L'ambassadeur d'Angleterre sort à Tins- 
« tant de chez moi; il vient de recevoir son courrier. 
« Il est chargé de répéter au comte de Nesselrode à 
M peu près tout ce que M. de Leiden a déjà mandé de 
« Topinion de M. Canning sur le mémoire russe. Sir 
» Charles Bagot est autorisé à prendre part aux con- 
« férences, si toutefois il n'est pas jugé prudent d'en 
« retarder l'ouverture jusqu'à l'époque du retour de 
« l'ambassadeur de Russie à Conslantinople. On an- 
« nonce à sir Charles l'envoi très prochain d'instruc- 
« tions pour discuter les dilTérentes parties du mé- 
i< moire ; mais dans aucun cas il n'est autorisé à rien 
« conclure, et doit tout prendre ad référendum. L'opi- 
« nion de M. Canning est que la connaissance de ces 
« conférences devant nécessairement produire une 
« grande sensation et beaucoup d'irritation à Cons- 
« tantinople, il était à désirer qu'elles fussent ajour- 
« nées; il ajoute, dans la dépêche que l'ambassadeur 
« doit communiquer au comte de Nesselrode, que 
« celte opinion est entièrement partagée par le cabi- 
« net français et cite à cette occasion une conversa- 
« tion que vous devez avoir eue avec sir Charles 
« Stuart* le 15 avril, c'est-à-dire deux jours avant l'ex- 
« pédition de Maconet. Comme vous ne me parlez pas 
« de cette conversation et que vous me renouvelez au 
« contraire l'ordre d'assister aux conférences, si elles 
« ont lieu, et d'accéder à tout ce qui sera proposé sur 
« les bases indiquées dans le mémoire, je dois croire 
tt qu'il y a dans la dépêche de M. Canning ou de sir 
« Charles Stuart une erreur (volontaire peut-être). 

1. Ambassadeur d'Angleterre à Paris. — Sur sir Charles 
Stuart, voir au tome V des Mémoires la note 2 de la page 354. 



MÉMOIRES D'OUTRE-TÛMBK 51 1> 

« J'ai répondu à l'ambassadeur que je ne verrais au- 
« cun inconvénient à ce que les conférences fussent 
« ajournées; mais que je n'étais point en mesure de 
« faire à cet égard aucune réflexion au gouvernement 
« russe, et que les instructions de Votre Excellence se 
« bornaient à m'autoriser à prendre part aux confé- 
« rences lorsqu'elles s'ouvriront. M. Canning se plaint 
« aussi de n'avoir point encore reçu (25 avril) les 
« observations annoncées depuis longtemps par le 
*i cabinet autrichien. Je suis plus que jamais con- 
« firme dans l'opinion que ces conférences n'auront 
« dans ce moment aucune espèce de résultat; je se- 
« rai plus à même dans quelques jours de vous don- 
« ner à cet égard des éclaircissements plus précis. 

« Vous m'avez mandé que le roi donnait son con- 
« sentement au mariage de mademoiselle de Modène. 
« Je ne vous cacne nas aue le père est au désespoir 
« de ne pas avoir reçu dans cette circonstance une 
« preuve plus positive et plus directe de l'intérêt du 
« roi qui fut le protecteur de sa jeunesse. Son imagi- 
« nation est singulièrement frappée de l'idée d'avoir 
« encouru la disgrâce de Sa Majesté. Le comte de Mo- 
« dène'est un homme animé des meilleurs sentiments 
« et des meilleurs principes; il jouit ici d'une con- 
sidération qui dédommage de voir un Français de 
• 

1. Le comte, de Modène était de famille française. Son père, 
après avoir été ministre plénipotentiaire de France en Suède, 
était devenu, en 1771, gentilhomme d'honneur du comte de Pro- 
vence, puis gouverneur du palais du Luxembourg. Il avait émi- 
gré avec le prince et était resté près de lui jusqu'à sa mort en 
1799. Le comte de Modène, dont parle ici M. de La Ferron- 
nays, avait donc passé sa jeunesse à la cour du comte de PrOf 
Tence, le futur Louis XVIII. 



520 MÉMOIRES d'outre-tombe 

« son rang employé dans une cour étrangère. Ce se- 
« rait de votre part, monsieur le vicomte, un acte de 
« véritable bienfaisance d'obtenir que le roi eût la 
« bonté d'écrire un mot à M. de Modène, ou que vous 
« eussiez la complaisance de lui écrire vous-même de 
« )a part de Sa Majesté. » 



GÉNÉALOGIE DE MA FAMILLE. 



En écrivant les différentes parties de ces Mémoires, 
je n'ai point dit le travail intérieur qu'ils m'ont coûté. 
Il était naturel qu'en m'occupant des hommes et des 
lieux, je voulusse connaître ce qu'étaient ces lieux et 
ces hommes. La passion de l'histoire m'a dominé 
toute ma vie. J'ai souvent entretenu des correspon- 
dances sur des faits qui n'intéressent personne: je me 
plais, par exemple, à savoir comment s'appelle un 
champ que j'ai vu sur le bord d'un chemin, qui pos- 
sédait jadis ce champ, comment il est parvenu au 
propriétaire actuel ; je m'attache de môme à décou- 
vrir ce que sont devenus des cadets disparus vers 
telle ou telle époque. C'est ainsi qu'ayant à parler de 
ma famille, je me suis livré à mes investigations favo- 
rites, sans autre intérêt que mon plaisir d'annaliste 
indifférent d'ailleurs à tous les autres intérêts qu'on 
peut attacher à un nom: j'ai pensé mourir d'aise 
quand j'ai découvert que j'avais des alliances avec un 
prêtre de paroisse nommé Courte-Blanchardière de la 
Boucatelière-Foiret, qui demeurait dans un clocher. 

J'avais donc réuni sur ma famille ce que j'en avais 
pu apprendre; mais mon texte bourré de ma science 
devenait long: l'ennui que j'aime à trouver au fond 
de l'histoire n'est pas du goût de chacun; c'est pour- 



522 MÉMOIRES d'outre-tombe 

tant de la succession des terrains arides et féconds 
que se compose un pays. 

Arrêté par mille difficultés, je résolus à ne men- 
tionner dans mes Mémoires que ce qu'il fallait pour 
faire connaître les idées de mon père et l'influence 
qu'elles eurent sur ma première éducation. Une chose 
me décidait encore à la suppression de ces errements 
de famille: je possédais le mémorial des titres e»- 
voyés à Malte en 1789 pour mon agrégation à l'ordre; 
mais je n'avais pas le travail des Chérinsur ces titres; 
bien que ma présentation à Louis XVI fit preuve de 
ce travail, encore me manquait-il, et par conséquent 
la base de l'édifice. Les deux Ghérin, Bernard » et son 
fils Louis-Nicolas, étaient morts; le dernier ayant 
embrassé la révolution, était devenu chef d'état-major 
de l'armée du Danube. On connaît la sévérité du père 
et du fils : le premier se plaignait des généalogistes 
chambrelants (ouvriers qui travaillent en chambre), 
gens sans études, qui, pour de l'argent, bercent les par- 
ticuliers d'idées chimériques de noblesse et de gran 
deurs. 

Les archives des Ghérin avaient été dispersées quand 
le passé ne compta plus; mais peu à peu les cartons 
cachés ou dérobés furent rapportés à notre vaste dé- 
pôt littéraire: ils y continuent aujourd'hui une série 
précieuse de manuscrits. 

Le carton dans lequel il est question ae ma famille 
est du nombre de ceux qui n'ont pas été perdus. 
M. Charles Lenormant, conservateur à la Bibliothèque 
du roi, sachant que je faisais des recherches, et pen- 

1. Sur Bernard Ghérin^ voir au tome I des Mémoireêy la nou» 
2 de la page 5. 



MEMOIRES d'outre-tombe 525 

sant qu'une communication pouvait m'être utile, a 
bien voulu me faire part du dossier Chateaubriand. 
La pièce généalogique dont il m'a été permis de prendre 
copie est évidemment une minute composée d'abord 
par le premier Chérin, lorsqu'il fut chargé en 1782 
d'examiner les titres de ma sœur Lucile pour son ad- 
mission au chapitre de l'Argentière; puis cette minute 
a été continuée par le second Chérin pour mon frère* 
et enfin pour la rédaction du Mémorial des acte 
authentiques, quand je fus admis dans l'ordre de 
Malte. 

Muni de ces documents, je ne puis plus reculer, car 
ils ne m'appartiennent pas ; c'est la propriété de mes 
neveux, aînés de ma famille ; je n'ai pas le droit, pour 
abonder dans mon opinion particulière, de les priver 
de ce qu'ils considèrent comme des épaves, produit 
de leur naufrage. 

En plaçant ces arides reliques dans des casiers, je 
satisfais à ma piété envers mon père, soit que ses 
convictions aient été risibles ou raisonnables, chimé- 
riques ou fondées. J'ai fait les deux parts : les préjugés 
dans la note, mon indépendance dans le texte. 

Une fois mon parti pris, j'ai cru qu'il était juste de 
joindre au travail des généalogistes des ordres du roi 
les autres documents que je possédais : ces documents 
ont repris leur valeur, mes propres recherches vien- 
nent de nécessité grossir ma collection. 

Le nom que je porte ayant traversé beaucoup de 
siècles, beaucoup d'aventures se trouvent attachées à 
ce nom: je les mentionne toutes, afin de dissimuler 
autant qu'il m'a été possible l'ennui du sujet. Je com- 
bats aussi les historiens quand le point en litige en 



524 MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

vaut la peine ; je montre comment ils se sont trompés, 
ou par imagination, ou par toute autre cause. 

J'ai reporté les notes A et B tout à la fin et hors de 
mes Mémoires. Mais si ce m'était un devoir de pro- 
duire la généalogie de ma famille, personne n'est 
obligé de la lire : ce hors-d'œuvre peut être passé sans 
le moindre inconvénient. 



Chateaubriand ayant déjà donné, au tome I des Mémoires, 
de la page 4 à la page 17, un résumé très complet de la Généa- 
logie de sa famille, on a cru inutile de reproduire ici les nom- 
breuses pièces et documents qu'il avait réunis à ce sujet, et qui, 
dans les éditions précédentes, où il sera du reste facile an lec- 
teur d« le» retrouver, n'occupent pas moins de 122 page». 



APPENDICE 



I 

CHATEAUBRIAND ET L'hIRONDELLS^ 

L'hirondelle était l'oiseau préféré de Chateaubriand. Il 
»e plaisait à regarder ses jeux, à la suivre dans son vol, 
et il trouvait toujours, pour parler d'elle, des paroles 
charmantes. M. de Marcellus nous en a conservé quel- 
ques-unes, qui doivent ici trouver place : 

En 1822, écrit-il [Chateaubriand et son temps, page 460), par 
nn des jours les moins nébuleux do l'été de Londres, M. de 
Chateaubriand me proposa de l'accompagner dans sa promenade 
favorite aux ombrages les moins fréquentés de Kensington- 
Garden; il s'arrêta longtemps aux bords de Serpentine-River, 
occupé à regarder les jeux des hirondelles sur la surface unie 
du petit lac; puis, se trouvant dans une veine d'expansion tou- 
jours fort rare chez lui : « Connaissez- tous, me dit-il, la physio- 
logie de l'hirondelle, s'il faut parler comme notre siècle, tracée 
par la main de Buffon? » 

Or il advint que, dès mon enfance, passée à la campagne au 
milieu des hirondelles, j'avais enregistré dans ma mémoire ce 
brillant paragraphe, et j'en répétai les principaux traits... 

M. de Chateaubriand écouta ma récitation comme l'écho d'un 
souvenir de son jeune âge; puis, après un moment de silence : 

1. Ci-dessuc, page 180 



526 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

« Tont cela, c'est du style affecté, croyez-moi; le travail d» 
l'esprit s'y montre au moins autant que l'observation de la na- 
ture. Que sont ces « agilités souples, suivant la trace oblique et 
« tortueuse des insectes voltigeants, cette fleiibilité preste?... » 
Ce redoublement d'épithètes et de verbes pittoresques qui se re- 
brouillent, pour dire comme Buffon? J'aime mieux (et en cela, 
comme en bien d'autres choses, je prenis pour mon patron 
Alceste le misanthrope), oui, j'aime mieui la chanson grecque 
toute naïve : « Voici venir l'hirondelle qui ramène les beaux 
« jours; blanche sous le ventre, noire sur le dos. Ouvrez, ne 
a dédaignez pas l'hirondelle. » 

t Au reste, continua-t-il, ce matin, vers l'aube, rêvant éveillé 
dans mon lit, selon ma coutume, je me suis imaginé entendre 
nne hirondelle gazouiller sur le volet de ma fenêtre; c'était 
peut-être un de ces moineaux noircis de fumée qui nichent dans 
les cheminées de Londres, et qui, au centre de la civilisation 
anglaise, perdent leur couleur, comme tant d'autres animaux y 
laissent leur naturel et presque leur instinct. Quoiqu'il en soit 
de mes illusions, je me suis mis, de rêve en rêve, à converser 
avec l'hirondelle travestie en moineau, et je lui ai adressé des 
paroles que je suis allé écrire dès que le jour plus grand m'a 
éclairé. Les voici. Relisons-les à l'ombre, au milieu des bois; 
c'est le lieu véritable de la scène. » 

Et l'ambassadeur me tendit un papier sillonné tout de tra- 
Ters par les grosses lignes de son écriture si familière à mes 
yeux, si lisible même dans son incorrection, préférée par 
Louis XVIII à toute autre, et que je déchitfrais journellement 
•ur les brouillons raturés de ses dépêches. Voici ce que je 
lus : 

■ Hélas! ma chère hirondelle, je suis un pauvre oiseau mué, 
«t mes plumes ne reviendront plus. Je ne puis donc m'envoler 
avec toi : trop lourd de chagrins et d'années, me porter te se- 
rait impossible. Et puis, où irions-nous? Le printemps et les 
beaux climats ne sont plus de ma saison. A toi l'air et les 
amours; à moi la terre et l'isolement. Tu pars : que la rosée 
rafraîchisse tes ailes! qu'une vergue hospitalière se présente à 
ton vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d'ionie ! qu'un 
octobre serein te sauve du naufrage. Salue pour moi les oliviers 
d'Athènes et les palmiers de Rosette. Si je ne suis plus quand 
les fleurs te ramèneront, je t'invite à mon banquet funèbre. 
Viens au soleil couchant happer des moucherons sur l'herbe 
ie ma tombe. Comme toi j'ai aimé la liberté et j'ai vécu de 
peu. » 

Je battis des mains à cette inspiration antique, aussi élégante 



MÉMOIRES d'outre-tombe 527 

«t primitive qu'une idylle de Théocrite, aussi gracieuse et plus 
mélancolique qu'une ode d'Anacréon, harmonieuse autant que 
les vers de Racine et de La Fontaine; et, comme à la fin de 
mon enthousiasme je m'étais mis à sourire : « Qu'est-ce donc? » 
me dit le poète alarmé, « quelque négligence? — Oh! non, » 
répliquai-je; mais c'est ce « je vis de peu » qui m'embarrasse 
et sur lequel pourtant la phrase tombe avec tant de naïveté e' 
d'effet. — Eh bien? » reprit M. de Chateaubriand avec vivacité 
— « Avez-vous donc oublié si vite que le duc d'York, héritiei 
présomptif de la couronne, dîne chez vous ce soir, et que nous 
avons hier dressé ensemble, sous la dictée de notre célèbre 
Montmirel, l'édifice du plus splendide festin qui ait jamais em- 
baumé les cuisines et honoré les annales de la diplomatie ? — 
Ah I c'est vrai, » me répondit-il ; « je n'y songeais pas ce 
matin. » 

Cette charmante invocation à l'hirondelle, dit en terminant 
M. de Marcellus, ne devait pas s'envoler avec le songe qui 
l'avait fait naître, et je l'ai retrouvée dans les Mémoires d'Outre- 
Tombe, autrement encadrée sans doute, mais toujours amenée 
par les réminiscences de la chanson grecque, qui réveillait chef 
M. de Chateaubriand de si doux souvenirs. 



II 

LE MARIAGE MORGANATIQUE DE LA DUCHESSE DE BERRT* 

Le comte de la Ferronnays, au cours de ses entretiens 
avec le roi Charles X au château de Hradschiu, avait été 
amené à lui dire : 

Si Madame ne s'est pas rendue encore à la volonté de Sa 
Majesté, si elle s'est jusqu'ici refusée à fournir la preuve qu'on 
lui demande, c'est que ses conseils de Paris, M. Hennequin 
entre autres, l'ont effrayée sur les conséquences que pourrait 
avoir pour elle la publicité que l'on voudrait peut-être donner à 
son mariage. On lui a dit que Votre Majesté ne serait satisfaite 
que lorsqu'elle aurait entre ses mains l'acte original. Or, Ma- 
dame, je le crains, ne se dessaisira jamais de cette pièce. Mais 
s'il existait un autre moyen d'acquérir la certitude que veul 

1. Ci-dessus, p. SOU 



528 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

avoir Votre Majesté, si un homme, honoré de toute la confiacca 
du roi, comme M, de Montbel, par exemple, pouvait, sur sa pa- 
role d'honneur, garantir à Votre Majesté l'existence et la par- 
faite régularité de l'acte de mariage, le roi se déclarerait-il sa- 
tisfait? 

Depuis l'émigration, Charles X avait l'habitude de tu- 
toyer M. de La Ferronnays. II répondit vivement : « Oui, 
« certainement, je ne demande qu'à être convaincu. » 

Il fut alors convenu que M. de la Ferronnays et M. de 
Montbel se rendraient à Florence auprès de la duchesse 
de Berry. Le comte de la Ferronnays continue ainsi son 
récit en ces termes • 

Je trouvai, en revenant à Prague, la voiture de M. de Montbel 
attelée devant ma porte. Il attendait mon retour pour se mettre 
en route pour Florence, où nous devions rejoindre la duchesse. 
Il comptait passer par Vienne, où il avait à se munir de cer- 
tains papiers qu'il jugeait utiles. Moi, je comptais me rendre 
directement en Toscane. Cependant, quelque diligence que j'aie 
pu faire, je n'y arrivai que vingt-quatre heures après lui. 

Je me présentai immédiatement à son hôtel, il était six heure» 
du matin. Bientôt, Montbel me rejoignit dans un petit salon 
attenant à sa chambre à coucher. 

« Nous avons fait un voyage inutile, me dit-il aussitôt; je re- 
grette bien de l'avoir entrepris. J'ai vu la duchesse de Berry 
hier, une heure après mon arrivée. Je l'ai trouvée plus montée 
plus irritée que jamais contre le roi. Elle est fermement décidée 
à ne céder en rien et à risquer toutes les conséquences d'un 
éclat en arrivant à Prague, en dépit des mesures prises pour 
lui en fermer la route. Tous mes raisonnements, toutes mes 
supplications ont été inutiles. Elle a fini par s'emporter contre 
ce qu'elle appelait la partialité de ma conduite. Je ne puis plus 
rien. Quant à vous, elle vous attend avec impatience. Elle se 
persuade que la lettre que vous lui apportez de l'empereur lui 
donnera la liberté de continuer son voyage. Cette lettre, si diffé- 
rente de ce qu'elle espère, va redoubler son irritation. Vous 
allez avoir une scène pénible, et il me paraît impossible que vous 
parveniez à lui faire entendre raison. » 

Comme la duchesse de Berry ne devait recevoir M. de La 
Ferronnays qu'à onze heures, celui-ci se rendit, en quittant 
M. de Montbel, chez le comte de Saint-Priest. M. de Saint-Priest 



MÉMOIRES d'outre-tombe 529 

était 1« conseil le plus autorisé de la princesse. L'accueil fut 
pairfait, mais enveloppé cependant de toutes les réserves imagi- 
nables. « Au fond, la question demeure la même, disait M. de 
Saint-Priest. Si affectueuse que soit la lettre du roi apporté» 
par M. de Montbel, elle ne change rien aux exigences premières, 
ni aux raisons, par conséquent, qu'a la duchesse de les re- 
pousser. Le fait seul, concluait M. de Saint-Priest, de la déli- 
vrance de son acte de mariage que l'on iemande à Madame, 
suffirait à la déposséder de ses droits de mère, de princesse 
du sang et de régente. Elle se refuse et se refusera toujours k 
le livrer. » 

C'était aborder brusquement une question que M. de La Fer- 
ronnays n'entendait traiter qu'avec la ducliesse elle-même. li 
quitta donc M. de Saint-Priest, non cependant sans en avoir 
obtenu la promesse d'une neutralité complète. 

A l'heure dite, continue-t-il dans son récit, je me présentai aa 
Poggio Impériale qu'habitait Madame. Lorsqu'on m'annonça, 
elle se trouvait seule dans un petit salon avec le comte Lucchesi, 
qui se retira aussitôt. 

La première phrase de Son Altesse Royale fut un remereie- 
inent. La seconde fut pour me demander la lettre de l'empe- 
reur. Elle la lut plusieurs fois avec une émotion toujours crois- 
sante : 

« Je vois, dit-elle enfin avec colère, que la partie contre moi 
est fortement liée. Cette lettre de l'empereur est évidemment 
dictée par le roi. On veut me pousser à bout. On veut pouvoir 
dire à la France et à mes enfants qu'il n'y a plus de duchesse 
de Berry, qu'il n'y a plus qu'une étrangère à laquelle n'est dû 
ni protection ni pitié I On dresse un pilori et l'on veut que je 
m'y attache moi-même... 

« On me connaît bien mal si l'on me croit capable d'une pa- 
reille lâcheté. Ceux qui me tiennent un si haut langage appré- 
cient faussement leur position et la mienne. Ils ignorent tout ce 
que l'opinion publique peut me donner de force contre eux. 
Ils l'apprendront, car, puisqu'on veut la guerre, je l'accepte. Jd 
ferai tout imprimer, tout publier. Je prouverai que c'est à moi à 
imposer des conditions et non pas à moi à en accepter. Je 
forcerai le roi à respecter mes droits et à me rendre enfin mea 
enfants. » 

La parole de Madame la duchesse de Berry était haute et 
brève, son geste saccadé; et sans son extrême agitation, j'aurais 
pu croire qu'elle répétait un rôle étudié. Je m'attendais k cette 
▼ivacité; j'étais aussi préparé au langage que j'allais avoir k 
tenir, mais je ne me hâtai pas de répondre. 



530 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Étonnée de mon silence : 

— Mais enfin, dit-elle, ne trouvez-vous pas que j'ai raison? 

— J'oserai tout vous dire, Madame, parce que les raisons que 
j'ai d'être absolument sincère justifieront la sévérité de ma pa- 
role. Tout ce que Votre Altesse vient de me dire me fait craindre 
qu'elle ne soit mal informée, mal conseillée ou mal inspirée. Je 
viens d'écouter Madame avec une grande attention, et je suis 
obligé de lui dire qu'elle se trompe sur les intentions du roi, 
mais qu'elle se trompe, malheureusement aussi, sur sa position 
personnelle. 

Le roi ne croit pas. Madame, au mariage de Votre Altesse. 
Il n'y croit pas parce que vous vous refusez à lui en donner la 
preuve, et parce que vos amis continuent à protester contre la 
réalité de ce mariage. Il importe pourtant que la vérité à cet 
égard soit connue. On en a trop dit ou pas assez dit. La pré- 
sence de M. le comte Lucchesi auprès de Votre Altesse n'est plus 
explicable. Tant qu'il en sera ainsi, je ne crains pas de le dire, 
le roi, ayant avec lui ses petits-enfants, ne peut vous admettre 
dans l'intérieur de sa famille. Le droit, la justice et la raison, 
sont du côté de Sa Majesté. 

Ici, la duchesse de Berry, dont l'agitation était extrême, ne 
put se contenir et s'écria : 

— Mais, monsieur, je vous donne ma parole d'honneur que 
je suis mariée. L'acte de mon mariage, parfaitement en règle, 
existe. Il est déposé entre des mains sûres, et, certes, je ne l'en 
retirerai pas pour le remettre entre celles de Charles X et de 
M. de Metternich. 

— Je prie Votre Altesse de remarquer que c'est la première 
fois qu'elle daigne me parler avec cette confiance. Une telle 
déclaration, faite à Naples et avec cet accent de Térité, m'eût 
suffi, j'ose le croire, pour remplir d'une façon entièrement satis- 
faisante la mission qu'il avait plu à Votre Altesse Royale de me 
confier. Mais que pouvais-je opposer aux dout-^s du roi?Qu'avais- 
je à lui dire pour rassurer sa conscience? Rien, Madame, car 
vous ne m'aviez rien dit. Ma conviction personnelle ne pouvait 
être d'aucun poids. Vos amis, d'ailleurs, me la reprochaient. 
Avouer que l'on croyait au mariage de Votre Altesse leur 
semblait presque une trahison. Je ne pouvais donc rien dire, 
et j'ai été forcé de laisser le roi dans la plénitude de ses 
4outes. 

Ne croyez pas, Madame, qu'il soit dans l'intérêt de Charles X 
de flétrir la veuve de son fils et la mère de son petit-fils. Non, 
il ne se montre jalotix que de votre honneur de veuve et de 
mère, croyez-le. Le roi a pu désaporouver un mariage fait k 



MÉMOIRES d'outre-tombe o31 

son însn, il a pu s'en irriter même; mais, aujourd'hui, il ne 
demande qu'à mettre sa conscience en repos et votre honneur 
à l'abri. 

Votre Altesse Royale parle de la force que lui prête l'opi- 
nion. Elle semble menacer de sa colère le roi et les puissances. 
Hélas I tous ces éclats ne seraient que de nouveaux et grands 
malheurs. Il est bien douloureux pour moi d'en être réduit à 
ne faire entendre qu'un langage cruel. Mais il faut que Madame 
sache enfin toute la vérité, pour se résoudre à un sacrifice né- 
cessaire. 

Non; Madame n est plus en mesure de dicter des lois ni d'im- 
poser des conditions : elle juge toujours sa position du haut de 
ce piédestal où l'opinion l'avait, placée pendant quelque temps. 
Sans doute, si Votre Altesse Royale y était demeurée; si, après 
l'admiration qu'avaient inspirée son courage, sa constance, son 
dévouement sublimes, nous n'avions eu à gémir que sur ses 
revers et sa captivité, non seulement Madame n'aurait rien 
perdu de son prestige, mais elle serait sortie de Blaye encore 
grandie. Elle n'aurait pas à dicter de conditions, car elle ne 
trouverait devant elle que des volontés soumises. Mais, mal- 
heureusement pour Madame et pour la France, la déclaration du 
mois de février» a complètement et cruellement changé tout cela. 

Croyez-en, Madame, la voix d'un ami qui ne pourra jamais 
TOUS donner une plus grande preuve de son dévouement qu'il 
ne le fait en ce moment, ou plutôt n'écoutez que votre raison. 
Elle vous fera comprendre pourquoi et combien votre position, 
est changée. Vous reconnaîtrez combien est coupable l'irré- 
flexion de ceux qui vous conseillent la résistance et même la 
menace. Tout le monde vous plaint. Madame, mais personne ne 
vous craint plus. La lutte qu'on vous engage à soutenir est dé- 
sormais trop inégale. Sa prolongation ne peut désormais n'être 
funeste qu'à vous seule. » 

Je voyais, pendant que je parlais, la malheureuse princesse 
rougir, pâlir; des larmes coulaient le long de ses joues, mais 
elle n'essayait pas de m'interrompre. Je pus remplir mon triste 
devoir jusqu'au bout. Elle me regarda alors avec une indéfinis- 
sable expression. 

1. « Pressée par les circonstances et les mesures ordonnées par le 
gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus graves pour tenir 
mon mariage secret, je crois me devoir à moi-même, ainsi qu'à mes 
enfants, de déclarer m'être mariée secrètement pendant mon séjour en 
Italie. 

« Marie-Caholinb. 
« Blaye, 92 février 1833. » 



532 MÉMOIRES DOUTKE-TOMBE 

— Si tout te que tous venez de me dire est vrai, on m© 
trompe et je suis bien malheureuse. Que voulez vous que je 
fasse? Puis-je envoyer ce titre original qui, devant les tribu- 
naux, serait ma condamnation? 

— Non, Madame, je suis le premier à dire à Votre Altesse 
que, dans aucun cas, elle ne doit s'en dessaisir. Seule, la cons- 
cience du roi veut être rassurée; il n'y a, à sa demande, aucun 
autre mobile. Si le roi pouvait acquérir la certitude du mariage 
de Votre Altesse, sans qu'elle se dessaisît de l'acte original, sans 
même qu'elle en donnât une copie, verrait-elle quelque danger, 
pour elle ou pour ses intérêts, à satisfaire Charles X? 

La princesse cherchait à deviner ma pensée. 

— Quel moyen pouvez-vous donc imaginer qui satisfasse le 
poi, puisqu'il refuse de croire à ma parole? 

— Le roi n'y croit pas, parce que vous ne la iai avez pas 
donnée. 

— Mais je tous répète que je suis mariée. L'acte est à Rome, 
déposé entre les mains du Pape. 

— Eh bien. Madame, si un homme, honoré de votre confiance 
et de celle du roi, si M. de Montbel se rendait à Rome, vous 
refuseriez-vous à ce que le dépositaire de votre acte de mariage 
lui en donnât communication, ou, du moins, lui en certifiât 
l'existence? 

J'ai la certitude que la déclaration de M. de Montbel serait 
immédiatement suivie de l'envoi de passeports que Votre Altesse 
désire si impatiemment. 

Madame la duchesse de Berry, enfin vaincue, s'approcha de 
moi et me dit avec un triste sourire : 

— Je ne vois aucun inconvénient â essayer le moyen que tous 
me proposez, mais vous comprenez que je ne puis décider seule. 
Le consentement du comte Lucchesi est aussi nécessaire que le 
mien. 

M. le comte Lucchesi était dans un salon voisin avec MM. de 
Montbel et de Saint- Priest; je l'appelai. Madame lui répéta elle- 
même la proposition que je venais de lui faire. Il n'hésita pas à 
l'accepter. 

Je demandai alors à faire entrer ces deux autres messieurs. 
Tout le monde s'assit autour d'une petite table devant laquelle 
Madame la duchesse de Berry était elle-même assise, et, par son 
ordre, je rendis compte de l'explication que je venais d'avoir 
avec elle. En achevant, je m'adressai au comte de Montbel : 

— Et maintenant, monsieur, c'est à vous seul, qui connaisseï 
la pensée du roi et qui, pour ainsi dire, le représentez ici, qu'il 
appartient de juger et de déclarer si le moyen que je propose 



MP.MOIHKS D OUÏRE-TOMBE 533 

pourra satisfaire Sa Majesté et faire cesser l'opposition qu'elle 
met à l'arrivée de Madame à Prague? 

— J'en prends l'engagement formel, s'écria M. de Montbei 
avec un profonde émotion. Madame, que de reconnaissance 
nous vous devrons et combien je serai heureux, si je puis avoir 
an peu contribué à un rapprochement que je désire de toute 
mon âmel 

Je proposai à M. de Montbei de rédiger lui-même, séance 
tenante, la minute d'une lettre an cardinal-vicaire, qui serait 
ensuite copiée et signée par Madame et par le comte Lucchesi. 
Quelques instants suffirent à la rédaction de ce projet qui fut 
approuvé. 

Il fut convenu que la lettre serait écrite dans la journée, et 
Madame nous invita à nous réunir chez elle le lendemain à midi ; 
elle ajouta que M. de Montbei pourrait ensuite partir pour 
Rome, et qu'elle-même quitterait Florence le surlendemain pour 
aller à Bologne, où M. de Montbei la rejoindrait. 

Le lendemain, en effet, nous nous retrouvions à l'heure dite 
au Poggio Impériale. Son Altesse nous reçut avec un air de 
contentement que, pour ma part, je ne lui avais pas encore vu. 

« J'ai fait, nous dit-elle, tout ce que vous avez désiré. J'espère 
que, enfin, on sera content. » 

Elle nous montra en même temps sa lettre au cardinal-vicaire ; 
«ette lettre était exactement conforme au modèle donné par 
M. de Montbei. La signature de Madame et celle du comte 
Lucchesi se trouvaient au bas, et leur authenticité était certifiée 
par le grand-duc de Toscane et son ministre Fossombroni. M. de 
Montbei partit le soir même pour Rome, et moi je quittait Flo- 
rence le surlendemain. 

A une poste de Viterbe, je rencontrai M. de Montbei, qui 
avait déjà, rempli sa mission; il ne s'était arrêté à Rome qu'une 
demi-journée. Il n'avait vu que le cardinal-vicaire, qui, après 
avoir pris les ordres du Pape, s'était empressé, non seulement 
de lui donner une déclaration écrite du mariage de Madame 
la duchesse de Berry avec le comte Lucchesi, mais lui en 
avait montré l'acte parfaitement en règle. M. de Montbei était 
décidé à voyager sans s'arrêter, convaincu du succès définitif d« 
oa mission... 



534 MÉMOIRES DOUTRE-TOMBB 

III 
FRAGMENTS INEDITS DES MÉMOiaES d'oUTRE-TOUBB * 

Au printemps de 1832, au plus fort de l'invasion du 
choléra, le duc de Noailles fut présenté à M"* Récamier. 
Il fut aussitôt adopté par elle et par M. de Chateaubriand. 
Ce dernier prisait très haut le jugement et le sens poli- 
tique, la raison et la droiture du jeune pair de France, 
qui venait de débuter avec éclat à la tribune de la 
Chambre haute et qui devait-être, dix-sept ans plus tard, 
son successeur à l'Académie française. 

Au mois de septembre 1836, Chateaubriand alla passer 
quelques jours au château de Maintenon, chez M. de 
Noailles, et il écrivit un chapitre qa'il destinait à ses 
Mémoires. Ce chapitre cependant n'y fut pas inséré; le 
manuscrit en fut donné par l'auteur à M™» Récamier. 
M™« Lenormant l'a publié au tome II de ses Souvenirs et 
Correspondance tirés des papiers de M^' Récamier, pages 
453 et suivantes, et nous le reproduisons ici comme un 
complément naturel et nécessaire des Mémoires. 

Maintenon, septembre 1836. 

INCIDENCES. — JARDINS, 

Je reprends la plume au château de Maintenon dont je par- 
cours les jardins à la lumière de l'automne; peregrinœ gentis 
atnœnum hospitium. 

En passant devant les côtes de la Qrèce, je me demandais 
autrefois ce qu'étaient devenus les quatre arpents du jardin 
d'Alcinciis, ombragés de grenadiers, de pommiers, de figuiers 
et ornés de deux fontaines? Le potager du bonhomme Laërte 
à Ithaque n'avait plus ses vingt-deux poiriers, lorsque je navi- 
fuai devant cette tle, et l'on ne me sut dire si Zante était too- 

1. Ci-dessus, page 364. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 535 

jours la patrie do la fleur d'hyacinthe. L'enclos d'Académus, à 
Athènes, m'offrit quelques souches d'oliviers, comme le jardin 
des douleurs à Jérusalem. Je n'ai point erré dans les jardins 
de Babylone, mais Plutarque nous apprend qu'ils existaient 
encore du temps d'Alexandre. Carthage m'a présenté l'aspect 
d'un parc semé des vestiges des palais de Didon. A Grenade, 
au travers des portiques de l'Alhambra, mes regards ne se pou- 
vaient détacher des bocages ou la romance espagnole a placé 
les amours des Zégris. Du haut de la tour de David à, Jérusa- 
lem, le roi prophète aperçut Bethsabée se baignant dans les jar- 
dins d'Urie ; moi, je n'y ai vu passer qu'une fille d'Eve: pauvre 
Abigaïl, qui ne m'inspirera jamais les magnifiques psaumes da 
la pénitence. 

Pendant le conclave de 1828, je me promenais dans le» jar- 
dins du Vatican. Un aigle, déplumé et prisonnier dans une loge, 
oflrait l'emblème de Rome païenne abattue ; un lapin étique 
était livré en proie à l'oiseau du Capitule, qui avait dévoré le 
monde. Des moines m'ont montré à Tusculum et à Tibur les 
vergers en friche de Cicéron et d'Horace. Je suis allé à la chasse 
aux canards sauvages dans le Laurentinum de Pline ; les vagues 
y venaient mourir au pied du mur de la salle à manger, où, 
par trois fenêtres on découvrait comme trois mers, quasi tria 
maria, 

A Rome môme, couché parmi les anémones sauvages de Bel 
Respiro, entre les pins qui formaient une voûte sur ma tête, se 
déroulait au loin la chaîne de la Sabine ; Albe enchantait mes 
yeux de sa montagne d'azur, dont les hautes dentelures étaient 
frangées de l'or des derniers rayons du soleil : spectacle plus 
admirable encore, lorsque je venais à songer que Virgile l'avait 
contemplé comme moi, et que je le revoyais, du milieu des 
débris de la cité des Césars, par dessus le pampre du tombeaa 
des Scipions. 

Beaux parcs et beaux jardins, qui dans votre clôturo 
Avez toujours des fleurs et des ombrages verts, 
Non sans quelque démon qui défend aux hivera 
D'en effacer jamais l'agréable peinture. 

CBATBAU ET PARC DE MAINTENON. — LES AQUEDOC8. — RACINB. — 
Mil» DK MAINTENON. — LOUIS XIV. — CHARLES X. 

Si de ces Hespérides de la poésie et de l'histoire je descend» 
aux jardins de nos jours, quelle multitude en ai-je vue naître et 
mourir ? Sans parler des bois de Sceaux, de Marly, de Choisy, 
rasés au niveau des blés, sans parler des bosquets de Versaillei 



536 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

que l'on prétend rendre à leurs fêtes ! J'ai aussi planté de» jar- 
dins; ma petite rigole, passage des plaies d'hiver, était à mes 
yeux les étangs du Prœdium ^msticum. 

Vu du côté du parc, le château de Maintenon, entouré de 
fossés remplis des eaux de l'Eure, présente à gauche une tour 
carrée de pierres bleuâtres, à droite une tour ronde de briques 
rouges. La tour carrée se réunit, par un corps de logis, à la 
voûte surbaissée qui donne entrée de la cour extérieure dans la 
cour intérieure du château. Sur celte voûte, s'élève un amas de 
tourillons ; de ceux-ci part un bâtiment qui ra se rattacher 
transversalement à un autre corps de logis venant de la tour 
ronde. Ces trois lignes d'architeciure renferment un espace clos 
de trois côtés et ouvert seulement sur le parc. 

Les sept ou huit tours de différentes grosseur, hauteur et 
forme, sont coiffées de bonnets de prêtre, qui se mêlent à la 
fenêtre d'une église, placée en dehors, du côté du viUage 

La façade du château du côté du village est du temps de la 
Renaissance. Les fantaisies de cette architecture donnent au 
château de Maintenon un caractère particulier. On dirait d'une 
petite ville d'autrefois, ou d'une abbaye fortifiée, avec ses flè- 
ches, ses clochers, groupés à l'aventure. 

Pour achever le pêle-mêle des époques, on aperçoit un grand 
aqueduc, ouvrage de Louis XIV ; on le croirait un travail des 
Césars. On descend du salon du château dans le jardin par un 
pont nouvellement établi qui lient de l'architecture du Rialto. 
Ainsi l'ancienne Rome, le cinque cento de l'Italie, se trouvent 
associés au xvi= siècle de la France. Les souvenirs de Bianca 
Capello et de Médicis, de la duchesse d'E lampes et de Fran- 
çois I"" s'élèvent à travers les souvenirs de Louis XIV et de 
M™« de Maintenon, tout cela dominé et complété par la 
catastrophe récente de Charles X. 

Ce château a été rebâti par Jean Cottereau, argentier de 
Louis XII. Marot, dans son Cimetière, prétend que Cottereau 
avait été trop honnête homme pour un financier. Une des filles 
de Cottereau porta la terre de Maintenon dans la maison d'An- 
gennes. En 1675, cette terre fut achetée par Françoise d'Aubi- 
gné, qui devint M™» de Maintenon. Maintenon est tombé en 
1698, dans la famille de Noailles, par le mariage d'une nièce de 
la femme de Louis XIV avec Adrien Maurice, duc de Noailles. 

Le parc a quelque chose du sérieux et du calme du grand roi. 
Vers le milieu, le premier rang des arcades de l'aqueduc tra- 
verse le lit de l'Eure et réunit les deux collines opposées de la 
vallée, de sorte qu'à Maintenon une branche de l'Eure eût coulé 
dans les airs au-dessus de l'Eure. Dans Ut air$ «et le mot : car 



J4ÉM01HËS D OITKE-TOMBE 537 

les premières arcades, telles qu'elles existent, ont quatre-vingt- 
quatre pieds de hauteur et elles devEÙent être surmontées de 
deux autres rangs d'arcades. 

Les aqueducs romains ne sont rien auprès des aqueducs de 
Maiatenon ; ils défileraient tous sous un de ces portiques. Je ne 
connais que l'Aqueduc de Ségovie, en Espagne, qui rappelle la 
masse et la solidité de celui-ci; mais il est plus court et plus 
bas. Si l'on se figure une trentaine d'arcs de triomphe enchaînés 
latéralement les uns aux autres, et à peu près semblables par la 
hauteur et par l'ouverture à l'arc de triomphe de l'Etoile, on 
aura une idée de l'aqueduc de Maintenon, mais encore faudra- 
t-il se souvenir qu'on ne voit là qu'un tiers de la perpenàiculaire 
et de la découpure que devait former la triple galerie, destinée 
au chemin des eaux. 

Les fragments tombés de cet aqueduc sont des blocs compacts 
de rochers ; ils sont couverts d'arbres autour desquels des 
corneilles de la grosseur d'une colombe voltigent: elles passent, 
et repassent sous les cintres de l'aqueduc, comme de petites fées 
noires, exécutant des danses fatidiques sous des guirlandes. 

A l'aspect de ce monument, on est frappé du caractère impo- 
sant qu'imprimait Louis XIV à ses ouvrages. Il est à jamais 
regrettable que ce conduit gigantesque n'ait pas été achevé : 
l'eau transportée à Versailles en eut alimenté les fontaines et 
eût créé une autre merveille, en rendant leurs eaux jaillissantes 
perpétuelles; de là on aurait pu l'amener dans les faubourgs de 
Paris. Il est fâcheux, sans doute, que le camp formé pour lei 
travaux à Maintenon en 1686 ait vu périr un grand nombre de 
soldats ; il est fâcheux que beaucoup de millions aient été 
dépensés pour une entreprise inachevée. Mais certes, il est 
encore plus fâcheux que Louis XIV, pressé par la nécessité, 
étonné par ces cris d'économie avec lesquels on renverse les 
plus hauts desseins, ait manqué de patience, le plus grand mo- 
aument de la terre appartiendrait aujourd'hui à la France. 

Quoiqu'on en dise la renommée d'un peuple accroît la puis- 
sance de ce peuple, et n'est pas une chose yaine. Quant aux 
millions, leur valeur fut restée représentée à gros intérêts dans 
un édifice aussi utile qu'admirable ; quant aux soldats, ils se- 
raient tombés comme tombaient les légions romaines en bâtis- 
sant leurs fameuses voies, autre espèce de champ de bataille, 
non moins glorieux pour la patrie. 

C'est dans cette allée de vieux tilleuls, où je me promenai» 
tout à l'heure, que Racine, après le triomphe de la Phèdre d» 
Pradon, soupira ses derniers cantiques : 



338 MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 

Pour trouver un bien facile 
Qui nous vient d'être arraché. 
Par quel chemin difficile 
Hélas ! nous avons marché ! 
Dans une route insensée 
Notre âme en vain s'est lassée. 
Sans se reposer jamais, 
Fermant l'œil à la lumière 
Qui nous montrait la carrière 
De la bienheureuse paix! 

M""» de Maintenon, parvenue au faite des grandeurs, écrirait 
à son frère : « Je n'en puis plus, je voudrais être morte. » Ella 
écrivait à M™« de La Maisonfort : « Ne voyez-vous pas que je 
meurs de tristesse... j'ai été jeune et jolie ; j'ai goûté des plai- 
sirs... et je vous proteste que tous les états laissent un vide 
affreux. » M™« de Maintenon s'écriait : « Quel supplice d'avoir 
à amuser un homme qui n'est plus amusable 1 » On a fait un 
crime à la fille d'un simple gentilhomme, à la veuve de Scarron, 
de parler ainsi de Louis XIV, qui l'avait élevée jusqu'à son lit; 
moi, j'y trouve l'accent d'une nature supérieure, au-dessus de 
la haute fortune à laquelle elle était parrenue. J'aurais seule 
ment préféré que M™« de Maintenon n'eut pas quitté Louis XIV 
mourant, surtout après avoir entendu ces tendres et graves 
paroles : « Je ne regrette que vous; je ne vous ai pas rendue 
^ureuse, mais tous les sentiments d'estime et d'amitié que 
TOUS méritez, je les ai toujours eus pour vous; l'unique chose 
qui me fâche, c'est de vous quitter*. » 

Les dernières années de ce monarque furent une expiation 
offerte aux premières. Dépouillé de sa prospérité et de sa fa- 
mille, c'est de cette fenêtre qu'il promenait ses yeux sur ce jar- 
din. Il les fixait sans doute sur ce conducteur des eaux déjà 
abandonné depuis vingt ans ; grandes ruines, images des ruines 
du grand roi, elles semblaient lui prédire le tarissement de sa 
race et attendre son arrière petit-fils. Le temps où Le Nôtre 
dessinait pour M""' de La Vallière les jardins de Versailles 
n'était plus ; ils étaient aussi passés, plus d'un siècle auparavant, 
les jours d'Olivier de Serres, lequel disait à Henri IV, projetant 
des jardins pour Gabrielle : « On peut cultiver les cannes du 
sucre, afin qu'accouplées avec l'oranger et ses compagnons, le 
jardin soit parfaitement anobli et rendu du tout magnifique. » 

1. « Le reproche que M. de Chateaubriand, après tant d'autres, adressa 
ici à M"" de Maintenon, a cessé de peser sur la mémoire de cettt 
femme illustre, depuis qu'on a publié la Relation de la dernière maladie 
4« Louis XIV par le marquis de Dangeau i (Note d« M" Lenormant). 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 539 

Dani l'absorption de ces rêves qui donnent quelquefois u 
seconde vue, Louis XIV aurait pu découvrir son successeur 
immédiat hâtant la chute des portiques de la vallée de l'Eure, 
pour y prendre les matériaux des mesquins pavillons de ses 
ignobles maîtresses. Après Louis XV, il aurait pu voir encore 
une autre ombre s'agenouiller, incliner sa tête et la poser en 
silence sur le fronton de l'aqueduc, comme sur un échafaud 
élevé dans le ciel. Enfin, qui sait si, par ces pressentiments 
attachés aux races royales, Louis XIV n'aurait pas une nuit, 
dans ce château de Maintenon, entendu frapper à sa porte : 
« Qui va là? — Charles X, votre petit-fils. » 

Louis XIV ne se réveilla pas pour voir le cadavre de M"»« de 
Maintenon traîné la corde au cou autour de Saint-Cyr. 

MANUSCRIT. — PAS3AOB OB CHARLES X A MAINTENON. 

Maintenon, sel'in- 
justice. 

Il ne faut pas perdre de vue les conditions dans lesquelles 
s'ouvrait le Congrès au commencement du mois d'octobre 
1814. La France était vaincue, écrasée, réduite à n'être 
plus qu'une puissance de second ordre. L'objet principal 
du Congrès était de répartir entre les Alliés les territoires 
coi.quis par leurs armes ou cédés par le traité de Paris du 
30 mai 1814. Or, par l'un des articles de ce traité, la 
France s'était engagée d'avance à reconnaître le partage 
qui serait fait par les Alliés, et par les Alliés seuls. Dans 
les premiers jours de juin 1814. à Londres, l'Angleterre, 
l'Autriche, la Prusse et la Russie avaient signé un traité 
par lequel elles s'engageaient à tenir chacune 75,000 homme» 
sur pied, jusqu'à ce que la situation de l'Europe fût défi- 
nitivement fi>ée. Elles restaient donc, malgré 1# paix. 



MEMOIRES d'outre-tombe 547 

malgré la signature du traité de Paris, à l'état de coalition 
contre la France. De plus, à la veille de la réunion du 
Congrès, les quatre grandes puissances avaient signé entre 
elles une convention stipulant que, pour ce qui avait rap- 
port aux affaires générales, on ne ferait aucune attention 
aux réclamations de la France et de l'Espagne. Ce n'est 
pas tout. Par un protocole du 22 septembre 1814, elles 
avaient décidé qu'elles tiendraient des conférences à 
quatre, savoir, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la 
Prusse, et que, dans ces conférences, elles feraient la dis- 
tribution des territoires enlevés à la France ou à ses alliés ; 
que ce serait seulement après une parfaite et complète 
entente à ce sujet, qu'elles conféreraient avec les plénipo- 
tentiaires de France, de Suède, d'Espagne et de Portugal. 

Telle était la situation, lorsque M. de Talleyrand arriva 
à Vienne, où il semblait bien dès lors que son rôle dut 
être, non seulement secondaire et effacé, mais nul et 
humilié. Or, qu'est-il arrivé? C'est que ce rôle a été con- 
sidérable, presque prépondérant, à coup sûr glorieux. 

Dè*^ le début, M. de Talleyrand obtint que la France ne 
ser'» • pas tenue à l'écart des délibérations des grandes 
pu..-5sances, qu'elle serait admise à y prendre part sur le 
pied de l'égalité. 

Le roi de Saxe avait encouru le cas de forfaiture posé 
en 1813 dans les déclarations de la Coalition. Jusqu'au 
dernier moment, il était resté attaché à la fortune de 
Napoléon; si l'armée saxonne s'était séparée de l'Em- 
pereur à Leipzick, c'était par un mouvement spontané, 
indépendant de la volonté de son souverain. L'empereur 
Alexandre croyait donc les Alliés légitimement autorisés 
\ appliquer au roi de Saxe l'arrêt qu'ils avaient prononcé 
dU commencement de la campagne. Si le tsar était résolu 
à faire perdre au roi de Saxe ses États, le roi de Prusse 
était fort disposé à les prendre. La Saxe était, en etfet, à 
la portée et à la convenance de la Prusse. lUle lui donnait 



548 MEIiOIRES d'outre-tombe 

en Allemagne une portée et une consistance territoriale 
qu'elle n'avait jamais eue. Pour l'acquérir, Frédéric-Guil- 
laume était prêt à faire abandon à la Russie de la partie 
prussienne de l'ancien duché de Varsovie. 

Les instructions données par Louis XVIII au prince de 
Talleyrand portaient, au contraire, qu'il devrait tout faire 
pour obtenir le maintien du roi de Saxe sur son trône. 
Au moment où les Bourbons rentraient en France, au 
nom du principe de la légitimité, il était naturel qu'ils 
défendissent dans la personne du roi de Saxe le principe 
qui les ramenait eux-mêmes. En outre, ce qu'on repro- 
chait au roi de Saxe, c'était sa fidélité à la France. 
N'etait-il pas de l'honneur du roi de France de prendre 
en main sa cause? Enfin, il y avait entre la maison de 
France et la maison de Saxe des alliances de famille. 

Malgré les efforts de la Russie et de la Prusse, ce fut la 
politique française qui tiiompha. La Saxe ne devint pas 
prussienne. Le roi de Saxe conserva ses Etats. 

Talleyrand avait également pour instructions d'obtenir 
l'éviction de Murât du trône de Naples et la reconstitution 
du royaume des Deux-Siciles en faveur de Ferdinand de 
Bourbon. L'intérêt de la France était que ce royaume 
retournât aux mains d'un descendant de Louis XIV, que 
la Sicile cessât d'être placée sous le protectorat de l'An- 
gleterre. De plus, le devoir du roi très chrétien devait le 
porter à défendre contre les convoitises de l'Autriche les 
légations pontificales, encore occupées par les troupes de 
Murât et que le cabinet de Vienne voulait s'approprier. 
Sur ce point encore, Louis XVIII et le prince de Talley- 
rand eurent gain de cause. 

Le royaume des Deux-Siciles fut reconstitué, et, comme 
le roi de Saxe, les Bourbons de Naples remontèrent sur 
leur trône. 

Là ne devait pas se borner l'action de Talleyrand. Le 
6 janvier 1815, la France signa avec l'Anirleterre et 



MÉMOIRES d'outre-tombe 549 

TAutriche un traité d'alliance offensive et défensive. Les 
puissances contractantes s'engageaient à agir de concert 
pour effectuer les arrangements pris dans le traité de 
Paris, et à se regarder toutes trois comme solidaires si 
les possessions de l'une d'elles venaient à être attaquées. 
Si l'une des trois se voyait menacée, les deux autres 
interviendraient d'abord amicalement ; si cette interven- 
tion amicale restait insuffisante, l'apport militaire de 
chacun des coalisés serait de cent cinquante mille 
hommes. La paix ne serait conclue que d'un commun 
accord. Les trois puissances se réservaient d'inviter 
d'aulres Etats à s'unir à elles. Ce traité devrait être ratifié 
dans le délai de six semaines; deux articles supplémen- 
taires portaient ce qui suit : « Les souverains de Bavière, 
de Wurtemberg et des Pays-Bas seront invités à accéder 
au traité ci-dessus. Les conventions de ce jour ne devront 
être communiquées par aucune des puissances signataires 
sans le consentement de toutes les autres. » 

Je sais bien qu'aux yeux de M. Pasquier ce traité est un 
acte déplorable et, de la part du plénipotentiaire français, 
une faute, presque un crime. Après les Gent-Jours, il est 
vrai que le traité du 6 janvier, alors porté à la connais- 
sance d'Alexandre, l'indisposa contre nous. Cela est fâ- 
cheux sans doute, mais pour juger équitablement l'acte 
du 6 janvier 1815, c'est à la date même de sa signature 
qu'il convient de se reporter. 

A cette date, la France est encore saignante de ses 
blessures. Il semble qu'elle ne compte plus en Europe, 
qu'elle n'y tient plus d'autre place que celle que les puis- 
sances coalisées veulent bien lui mesurer. Et voilà qu'en 
moins de huit mois elle s'est relevée au point qu'elle 
exerce sur les affaires de l'Europe une influence considé- 
rable. Hier encore, la coalition européenne la menaçait. 
Aujourd'hui cette coalition n'existe plus; elle a fait place 
à une autre, et celle-ci, bien loin d'être dirigée contre la 



550 MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 

France, est son œuvre, au contraire, et serait au besoin 
sa sauvegarde. Quand le congrès de Vienne s'est ouvert, 
il était entendu qu'on tiendrait la France pour une quan- 
tité négligeable ; on la ferait asseoir dans le vestibule sur 
la même banquette que l'Espagne et le Portugal. Le 
congrès est à peine réuni depuis trois mois, et non seu- 
lement la France est au salon sur le pied de l'égalité avec 
l'Angleterre et la Russie, l'Autriche et la Prusse, mais 
c'est elle, plus d'une fois, qui conduit le bal et dirige les 
violons. 

De si grands résultats obtenus en si peu de temps et 
dans une telle situation assurent à Louis XVllI et aussi, 
il faut bien le dire, à M. de Tallejrand, un impérissable 
honneur. • 



VI 

l'avenir dd mondb*. 

Dans son manuscrit de 1834, Chateaubriand avait placé 
ici de très éloquentes pages, qu'il autorisa la Revue des 
Deux-Mondes à publier dans sa livraison du 13 avril 1834, 
où elles parurent sous ce titre : Avenir du monde. Elles 
sont parmi les plus belles du grand écrivain, et elles 
doivent être ici reproduites en entier, l'auteur leur ayant 
fait subir, dans sa rédaction dernière, de considérables 
modifications. 

L'Europe court à la démocratie. La France est-elle autre 
chose qu'une république entravée d'un directeur? Les peuples 
grandis sont hors de page : les princes en ont eu la garde- 
noble ; aujourd'hui les nations, arrivées à leur majorité, pré- 
tendent n'avoir plus besoin de tuteurs. Depuis David jusqu'à 
notre temps, les rois ont été appelés ; les nations semblent l'êtr» 

1. Ci-d«sgn8. p. 454. 



MÉMOIRES o'OUTRE-TOMBE 551 

à leur tour. Les courtes et petites exceptions des républiques 
grecque, carthaginoise, romaine, n'altèrent pas le fait politique 
général de l'antiquité, à savoir l'état monarchique normal de la 
société entière sur le globe. Maintenant la société quitte la mo- 
narchie, du moins la monarchie telle qu'on l'a connue jusqu'ici. 

Les symptômes de la transformation sociale abondent. En vain 
on s'efforce de reconstituer un parti pour le gouvernement ab- 
solu d'un seul : les principes élémentaires de ce gouvernement 
ne se retrouvent point ; les hommes sont aussi changés que les 
principes. Bien que las faits aient quelquefois l'air de se com- 
battre, ils n'en concourent pas moins au même résultat, comme, 
dans une machine, des roues qui tournent en sens opposé, pro- 
duisent une action commune. 

Les souverains se soumettant graduellement à des libertés 
nécessaires, descendant sans violence et sans secousse de leur 
piédestal, pouvaient transmettre k leurs fils, dans une période 
plus ou moins étendue, leur sceptre héréditaire réduit à des 
proportions mesurées par la loi. La France eût mieux agi pour 
son bonheur et son indépendance, en gardant un enfant qui 
n'aurait pu faire des journées de juillet une honteuse déception ; 
mais personne n'a compris l'événement. Les rois s'entêtent à 
garder ce qu'ils ne sauraient retenir ; au lieu de glisser douce- 
ment sur le plan incliné, ils s'exposent à tomber dans le gouffre; 
au lieu de mourir de sa belle mort, pleine d'honneurs et de 
jours, la monarchie court risque d'être écorchée vive : un tra- 
gique mausolée ne renferme à Venise que la peau d'un illustre 
chef. 

Les pays les moins préparés aux institutions libérales, tels 
que le Portugal et l'Espagne, sont poussés à des mouvements 
constitutionnels. Dans ces pays, les idées dépassent les hommes. 
La France et l'Angleterre, comme deux énormes béliers, frap- 
pent à coups redoublés les remparts croulants de l'ancienne 
société. Les doctrines les plus hardies sur la propriété, l'égalité, 
la liberté, sont proclamées soir et matin à la face des monarques 
qui tremblent derrière une triple haie de soldats suspects. Le 
déluge de la démocratie les gagne ; ils montent d'étage en étage, 
du rez-de-chaussée au comble de leurs palais, d'où ils se jette- 
ront à la nage dans le flot qui les engloutira 

La découverte de l'imprimerie a changé les conditions sociales : 
la presse, machine qu'on ne peut plus briser, continuera à dé- 
truire l'ancien monde, jusqu'à ce qu'elle en ait formé un nouveau : 
sVst une voix calculée pour le forum général des peuples. L'im- 
primerie n'est que la Parole écrite, première de toutes les puis- 
sances : la Parois a créé l'unir ers ; malheureusement 1« Verbe 



552 MÉMOIRES d'outre-tombe 

dans rhomm* participe de l'infirinité humaine ; il mêlera le aia^ 
au bien, tant que notre nature déchue n'aura pas recouvré sa 
pureté originelle. 

Ainsi, la transformation, amenée par l'âge du monde, aura 
lieu. Tout est calculé dans ce dessein ; rien n'est possible main- 
tenant hors la mort naturelle de la société, d'où sortira la re- 
naissance. C'est impiété de lutter contr* l'ange de Dieu, de croire 
que nous arrêterons la Providence. Aperçue de cette hauteur, 
a révolution française n'est plus qu'un point de la révolution 
générale ; toutes les impatiences cessent, tous les axiomes de 
l'ancienne politique deviennent inapplicables. 

Louis-Philippe a mûri d'un demi-siècle le fruit démocratique. 
La couche bourgeoise où s'est implanté le philippisme, moins 
labourée par la révolution que la couche militaire et la couche 
populaire, fournit encore quelque suc à la végétation du gou- 
vernement du 7 août, mais elle sera tôt épuisée. 

Il y a des hommes religieux qui se révoltent à la seule suppo- 
sition de la durée quelconque de l'ordre de choses actuel. « Il est, 
« disent-ils, des réactions inévitables, des réactions morales, 
« enseignantes, magistrales, vengeresses. Si le monarque qui nous 
« initia à la liberté, a payé dans ses qualités le despotisme de 
« Louis XIV et la corruption de Louis XV, peut-on croire que 
« la dette contractée par Egalité à l'échafaud du roi innocent, 
« ne sera pas acquittée ? Egalité, en perdant la vie, n'a rien ex- 
« pié : le pleur du dernier moment ne rachète personne ; larmeg 
« de la peur qui ne mouillent que la poitrine, et ne tombent pas 
• sur la conscience. Quoi I la race d'Orléans pourrait régner au 
« droit des crimes et des vices de ses aïeux? Où serait donc la 
« Providence ? Jamais plus efl'royable tentation n'aurait ébranlé 
« la vertu, accusé la justice éternelle, insulté l'existence de 
« Dieu 1 » 

J'ai entendu faire ces raisonnements, mais faut-il en conclure 
que le sceptre du 9 août va tout à l'heure se briser ? En s'éle- 
vant dans l'ordre universel, le règne de Louis-Philippe n'est 
qu'une apparente anomalie, qu'une infraction non réelle aux 
lois de la morale et de l'équité : elles sont violées ces lois, dans 
nn sens borné et relatif ; elles sont observées dans un sens 
illimité et général. D'une énormité consentie de Dieu, je tire- 
rais une conséquence plus haute, j'en déduirais la preuve 
chrétienne de l'abolition de la royauté en France; c'est celte 
abolition même et non un châtiment individuel, qui serait l'ex- 
piation de la mort de Louis XVI. Nul ne serait admis, après 
ce JMste, à ceindre solidement le diadème : Napoléon l'a vu 
tomoer de son front malgré se» victoire!, Charles X malgré 



MÉMOIRES d'outre-tombe 553 

sa piété I Pour achever de discréditer la couronne aux yeux des 
peuples, il aurait été permis au fils du régicide de se coucher un 
moment en faux roi dans le lit sanglant du martyr. 

Une raison prise dans la catégorie des choses humaines peut 
encore faire durer quelques instants de plus le gouvernement 
sophisme, jailli du choc des paves. 

Depuis quarante ans, tous les gouvernements n'ont péri en 
France que par leur faute : Louis XVI a pu vingt fois sauver 
sa couronne et sa vie ; la république n'a succombé qu'à l'ex- 
cès de ses crimes ; Bonaparte pouvait établir sa dynastie, et il 
s'est jeté en bas du haut de sa gloire ; sans les ordonnances de 
juillet, le trône légitime serait encore debout. Mais le gouver- 
nement actuel ne paraît pas devoir commettre la faute qui tue ; 
son pouvoir ne sera jamais suicide ; toute son habileté est ex- 
clusivement employée à sa conservation : il est trop intelligent 
pour mourir d'une sottise, et il n'a pas en lui de quoi se rendre 
coupable des méprises du génie ou des faiblesses de la vertu. 

Mais après tout il faudra s'en aller : qu'est-ce que trois, 
quatre, six, dix, vingt années dans la vie d'un peuple î L'ancienne 
société périt avec la politique chrétienne, dont elle est sortie : 
à Rome, le règne de l'homme fut substitué à celui de la loi par 
César ; on passa de la république à l'empire. La révolution se 
résume aujourd'hui en sens contraire ; la loi détrône l'homme ; 
on passe de la royauté à la république. L'ère des peuples e»t 
revenue : reste à saToir comment elle sera remplie. 

Il faudra d'abord que l'Europe se nivelle dans un même sys- 
tème ; on ne peut supposer un gouvernement représentatif en 
France et des monarchies absolues autour de ce gouvernement. 
Pour arriver là, il est probable qu'on subira des guerres étran- 
gères, et qu'on traversera à l'intérieur une double anarchie 
morale et physique. 

Quand il ne s'agirait que de la seule propriété, n'y touchera- 
t-on point ? Restera-t-elie distribuée comme elle l'est? Une 
société où des individus ont deux millions de revenu, tandis que 
d'autres sont réduits k remplir leurs bouges de monceaux de 
pourriture pour y ramasser des vers (vers qui, vendus aux pê- 
cheurs, sont le seul moyen d'existence de ces familles elles- 
mêmes autochtones du fumier), une telle société peut- elle 
demeurer stationnaire sur de tels fondements au milieu du pro- 
grès des idées ? 

Mais si l'on touche à la propriété, il en résultera des boule- 
versements immenses qui ne s'accompliront pas sans effusion de 
sang; la loi du sang et du sacrifice est partout : Dieu a livré 
•on fils aux clous de i& croix, pour renouveler l'ordre de Tuai- 



554 MÉMOIRES d'outre-tombe 

vers. Avant qu'un nouveau droit soit sorti de ce chaos, les 
astres se seront souvent levés et couchés. Dix-huit cents ans 
depuis l'ère chrétienne n'ont pas suffi à l'abolition de l'escla- 
vage ; il n'y a encore qu'une très petite partie accomplie de la 
mission évangélique. 

Ces calculs ne vont point à l'impatitiace des Français : jamais, 
dans les réTolutions qu'ils ont faites, ils n'ont admis l'élément 
du temps, c'est pourquoi ils sont toujours ébahis des résultats 
contraires à leurs espérances. Tandis qu'ils bouleversent, le 
temps arrange; il met de l'ordre dans le désordre, rejette le 
fruit vert, détache le fruit mûr, sasse et crible les hommes, les 
mœurs et les idées. 

Quelle sera la société nouvelle ? Je l'ignore. Ses lois me sont 
inconnues ; je ne la comprends pas plus que les anciens ne com- 
prenaient la société sans esclaves produite par le christianisme. 
Comment les fortunes se nivelleront-elles, comment le salaire 
se balancera-t-il avec le travail, comment la femme parviendra- 
t-elle à l'émancipation légale? Je n'en sais rien. Jusqu'à pré- 
sent la société a procédé par agrégation et par famille ; quel 
aspect offrira-t-elle lorsqu'elle ne sera plus qu'individuelle, ainsi 
qu'elle tend à le devenir, ainsi qu'on la voit déjà se former aux 
Etats-Unis ? Vraisemblablement l'espèce humaine s'agrandira, 
mais il est à craindre que l'homme ne diminue, que quelques 
facultés éminentes du génie ne se perdent, que l'imagination, 
la poésie, les arts, ne meurent dans les trous d'une société- 
ruche où chaque individu ne sera plus qu'une abeille, une roue 
dans une machine, un atome dans la matière organisée. Si la 
religion chrétienne s'éteignait, on arriverait par la liberté à la 
pétrification sociale où la Chine est arrivée par l'esclavage. 

La société moderne a mis dix siècles à se composer ; mainte- 
nant elle se décompose. Les générations du moyen-âge étaient 
vigoureuses, parce qu'elles étaient dans la progression ascen- 
dante ; nous, nous sommes débiles, parce que nous sommes dans 
la progression descendante. Ce monde décroissant ne reprendra 
de force que quand il aura atteint le dernier degré ; alors il 
commencera à remonter vers une nouvelle vie. Je vois bien une 
population qui s'agite, qui proclame sa puissance, qui s'écrie : 

• Je veuxl je sérail à moi l'avenir ! je découvre l'univers 1 On 

• n'avait rien vu avant moi; le monde m'attendait; je suis in- 
a comparable. Mes pères étaient des enfants et des idiots. » 

Les faits ont-ils répondu à ces magnifiques paroles ? Que d'ps- 
pérances n'ont point été déçues en talents et en caractères ! Si 
TOUS en exceptez une trentaine d'hommes d'un mérite réel, quel 
troupeau d» (énérations libertines, avortées, sans convictioni. 



MEMOIRES d'outre-tombe 5S5 

sans foi politique et religieuse, se précipitant sur l'argent et les 
places comme des pauvres sur une distribution gratuite : trou- 
peau qui ne reconnaît point de berger, qui court de la plaine à 
la montagne et de la montagne à la plaine, dédaignant l'expé- 
rience des vieux pâtres durcis au vent et au soleil! Nous ne 
sommes que des générations de passage, intermédiaires, obscu- 
res, vouées à Foubli, formant la chaîne pour atteindre les mains 
qui cueilleront l'avenir 

Respectant le malheur et me respectant moi-même ; respec- 
tant ce que j'ai servi, et oe que je continuerai de servir au prix 
du repos de mes vieux jours, je craindrais de prononcer vivant 
un mot qui pût blesser des infortunes ou même détruire des 
chimères. Mais quand je ne serai plus, mes sacrifices donneront 
k ma tombe le droit de dire la vérité. Mes devoirs seront chan- 
gés ; Tintérêt de ma patrie l'emportera sur les engagements de 
l'honneur dotot je serai délié. Aux Bourbons appartient ma vie, 
à mon pays appartient ma mort. Prophète, en quittant le monde, 
je trace mes prédictions sur mes heures tombantes ; feuilles 
séchées et légères que le souffle de l'éternité aura bientôt em- 
portées. 

S'il était vrai que les haute» races des rois refusant de s'éclai- 
rer, approchassent du terme de leur puissance, ne serait-il pas 
mieux dans leur intérêt historique, que par une fin digne de 
leur grandeur elles se retirassent dans la sainte nuit du passé 
avec les siècles ? Prolonger sa vie au delà d'une éclatante illus- 
tration ne vaut rien ; le monde se lasse de vous et de votre 
bruit; il vous en veut d'être toujours là pour l'entendre. Ale- 
xandre, César, Napoléon, ont disparu selon les règles de la 
gloire. Poux mourir beau, il faut mourir jeune ; ne faites pas 
dire aux enfants du printemps : « Comment ! c'est là cette re- 
« nommée, cette personne, cette race, à qui le monde battait 
t des mains, dont on aurait payé un cheveu, un sourire, un 
• regard, du sacrifice de la vie 1 » Qu'il est triste de voir le 
vieux Louis XIV, étranger aux générations nouvelles, ne trouver 
plus auprès de lui, pour parler de son siècle, que le vieux duc 
de Villeroi I Ce fut une dernière victoire du grand Condé en 
radotage, d'avoir, au bord de sa fosse rencontré Bossuet; l'ora- 
teur ranima les eaux muettes de Chantilly; avec l'enfance du 
vieilleird, il repétrit son adolescence ; il rebrunit les cheveux sur 
le front du vainqueur de Rocroi, en disant, lui Bossuet, un 
immortel adieu à ses cheveux blancs. Hommes qui aimez la 
gloire, soignez votre tombeau; couchez-vous-y bien; tâchez ij 
faire bonne figure, car vous y resterez. 



536 MÉMOIRES D'OUTRE-TQMBK 

VII 

LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAOBRIAND *. 

Le 16 novembre 1841, au lever du jour, Chateaubriand 
traçait les dernières liynes des Mémoires d'Outre-Tombe : 

Il ne me reste plus, écrivait-il, quà m'asseoir au bord de ma 
fosse; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, 
dans réternité. 

Il venait d'entrer dans sa soixante- quatorzième année 
et il lui restait encore sept ans à vivre. 

Au lendemain de la révolution de Juillet, en avril 1831, 
il avait dit dans l'Avant-Propos de ses Études Historiques : 

J'ai commence ma carrière littéraire par un ouvrage où j'en- 
visageais le Christianisme sous les rapports poétiques et mo- 
raux; je la finis par un ouvrage où je considère la même reli- 
gion sous ses rapports philosophiques et historiques. J'ai com- 
mencé ma carrière politique avec la Restauration ; je la finis 
avec la Restauration. Ce n'est pas sans une secrète satisfaction 
que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même. Les grandes 
lignes de mon existence n'ont point fléchi : si, comme tous les 
hommes, je n'ai pas été semblable à moi-même, dans des détails, 
qu'on le pardonne à la fragilité humaine. 

Ses dernières années vont aous le montrer conséquent 
avec lui-même jusqu'à la fin. 

Dans les premiers jours d'octobre 1843, il reçut du 
comte de Chambord une lettre, datée de Magdebourg, le 
30 septembre, et qui se terminait ainsi : 

... Je serai h, Londres dans la première quinzaine de novem- 
bre, et je désire bien vivement qu'il vous soit possible de venir 
m'y rejoindre; votre présence auprès de moi me sera très utile 

1. Ci-dessus, page 480. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 557 

et expliquera mieux que toute autre chose le but de mon Toyagre. 
Je serai heureux et fier de montrer auprès de moi un homme 
dont le nom est une des gloires de la France, et qui Ta si no- 
blement représentée dans le pays que je vais visiter. — Venez 
donc, Monsieur le Vicomte, et croyez bien à toute ma reconnais- 
sance et au plaisir que j'aurai à vous parler de vive voix des 
sentiments de haute estime et d'attachement dont j'aime à vous 
renouveler ici la bien sincère assurance. 

Malade, presque paralysé par la goutte, le vieillard fut 
ému, jusqu'aux larmes, par l'invitation du jeune prince : 

A une pareille lettre, disait-il, on répond en se faisant, s'il le 
faut, porter dans son cercueil. 

Il partit pour l'Angleterre le 22 novembre. Le prince ne 
devait arriver à Londres que huit jours plus tard, le 29. 
Le 30, un grand nombre de royalistes français, ayant à 
leur tête le duc Jacques de Fitz-Janies, se rendirent chez 
Chateaubriand pour lui offrir leurs hommages et le re- 
mercier d'être venu. Soudain la porte s'ouvre et le comte 
de Chambord paraît, accompagné de Berryer et du duc de 
Valmy : 

Messieurs, dit-il aux assistants, j'ai appris que tous étiei 
réunis chez M. de Chateaubriand, et j'ai voulu venir ici vous 
rendre visite. .. Je suis si heureux de me trouver au milieu des 
Français I J'aime la France, parce que la France est ma patrie, 
et si jamais mes pensées se sont dirigées vers le trône de mes 
ancêtres, ce n'a été que dans l'espoir qu'il me serait possible de 
servir mon pays avec ces principes et ces sentiments si glorieu- 
sement proclamés par M. de Chateaubriand, et qui s'honorent 
sncore de tant et de si nobles défenseurs dans votre terre 
latale. 

Cette scène remua profondément Chateaubriand. Le 
jour même il écrit à M"« Récamier : 

Je viens de recevoir la récompense de toute ma vie : le pnnce 
a daigné parler de moi, au milieu d'une foule de Français, avec 
ane effusion digne de sa jeunesse. Si je savais raconter, je vous 



558 MÉMOIRES d'outre-tombe 

raconterais cela; mais je suis là à pleurer comme une bête. — 
Protégez-moi de toutes vos prières. 

Le comte de Chambord lui avait fait réserver un ap- 
partement dans son propre hôtel, à Belgrave-Square. Cha- 
que matin, Chateaubriand voyait le petit-fils de Louis XIV 
entrer dans sa chambre, s'asseoir familièrement sur son 
lit, s'entretenir longuement avec lui des intérêts, des li- 
bertés, de l'avenir de la France. Dans la journée, le prince 
venait le prendre pour l'emmener dans sa voiture, afin de 
ne perdre presque aucune heure de son séjour. 

Quand Chateaubriand fut à la veille de partir, Henri de 
France lui adressa la lettre suivante : 

Londres, le 4 décembre 1843. 

Monsieur le vicomte de Chateaubriand, au moment où je vais 
avoir le chagrin de me séparer de vous, je veux vous parler en- 
core de toute ma reconnaissance pour la visite que vous êtes 
venu me faire sur la terre étrangère, et vous dire tout le plaisir 
que j'ai éprouvé à vous revoir et à vous entretenir des grands 
intérêts de l'avenir. En me trouvant avec vous en parfaite com- 
munion d'opinions et de sentiments, je suis heureux de voir 
que la ligne de conduite que j'ai adoptée dans l'exil, et la posi- 
tion que j'ai prise sont, en tous points, conformes aux conseils 
que j'ai voulu demander à votre longue expérience et à vos lu- 
mières. Je marcherai donc avec encore plus de confiance et de 
fermeté dans la voie que je me suis tracée. 

Plus heureux que moi, vous allez revoir notre chère patrie; 
dites à la France tout ce qu'il y a dans mon cœur d'amour pour 
elle. J'aime à prendre pour mon interprète cette voix si chère 
à la France, et qui a si glorieusement défendu, dans tous les 
temps, les principes monarchiques et les libertés nationales. 

Je vous renouvelle, Monsieur le vicomte, l'assurance de nia 
sincère amitié, 

Hbnri. 

Chateaubriand répondit au comte de Chambord : 



MÉMOIRES d'outre-tombe 559 

Londres, le 5 décembre 1843. 
Monseigneur, 

Les marques de votre estime me consoleraient de toutes les 
disgrâces; mais, exprimées comme elles le sont, c'est plus que 
de la bienveillance pour moi, c'est un autre monde qu'elles dé- 
couvrent, c'est un autre univers qui apparaît à la France. 

Je salue avec des larmes de joie l'avenir que vous annoncez. 
Vous, innocent de tout, à qui l'on ne peut rien opposer que 
d'être descendu de la race de Saint Louis, seriez-vous donc le 
seul malheureux parmi la jeunesse qui tourne les yeux vers 

TOUS? 

Vous me dites que, plus heureux qae vous, je vais revoir la 
France : plus heureux que vous! C'est le seul reproche que 
vous, trouviez à adresser à votre patrie. Non, prince, je ne puis 
jamais être heureux tant que le bonheur vous manque. J'ai peu 
de temps à vivre, et c'est ma consolation. J'ose vous demander, 
après moi, un souvenir pour votre vieux serviteur. 

Je suis, avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre 
Altesse Royale, le très humble et très obéissant serviteur. 

Cbateaubriand. 

ûe retour à Paris, Chateaubriand mit la dernière main 
à l'ouvrage qui devait clore sa carrière littéraire, la Vie de 
Rancé. Il ajouta au manuscrit, sur son pèlerinage à Bel- 
grave-Square, des pages dignes de son talent, presque 
égales aux plus belles pages des Mémoires. Après une des- 
cription du château de Chambord, dans le voisinage du- 
quel l'abbé de Rancé possédait un prieuré, la pensée du 
grand écrivain se reporte vers le prince qu'il vient de vi- 
siter à Londres, et il continue en ces termes : 

Cet orphelin vient de m'appeler à Londres, j'ai obéi à la lettre 
close du malheur. Henri m'a donné l'hospitalité dans une terre 
qui fuit sous ses pas. J'ai revu cette ville, témoin de me^^ ra- 
pides grandeurs, et de mes misères interminables, ces places 
remplies de brouillards et de silence, d'où émergèrent les fan- 
tômes de ma jeunesse. Que de temps déjà écoulé depuis let 
jours où je révais René dans Kensington jusqu'à ces dernières 
heures I Le vieux banni s'est trouvé chargé de montrer à l'or- 
phelii îine ville que mes yeux peuvent à peine reconnaître. 



660 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Réfugié en Angleterre pendant huit années, ensuite ambassa- 
deur à Londres, lié avec lord Liverpool, avec M. Canning et 
avec M. Croker, que de changements n'ai-je pas vus dans ces 
lieux, depuis George III, qui m'honorait de sa familiarité, jus- 
qu'à cette Charlotte que vous verrez dans mes Mémoires 1 Que 
sont devenus mes frères en bannissement?... Sur cette terre, 
où l'on ne nous apercevait pas, nous avions cependant nos fêtes 
et surtout notre jeunesse. Des adolescentes, qui commençaient 
la vie par l'adversité, apportaient le fruit semainier de leur la- 
beur afin de s'éjouir à quelques danses de la patrie ; des atta- 
chements se formaient; nous priions dans des chapelles que je 
viens de revoir et qui n'ont point changé. Nous faisions entendre 
nos pleurs le 21 janvier, tout émus que nous étions d'une orai- 
son funèbre prononcée par le curé émigré de notre village. 
Nous allions aussi, le long de la Tamise, voir entrer au port des 
vaisseaux chargés des richesses du monde, admirer les maisons 
de campagne de Richmond, nous, si pauvres, nous, privés du 
toit paternel 1 Toutes ces choses étaient de véritables félicités. 
Reviendrez-vouR, félicités de ma misère? Ah I ressuscitez, com- 
pagnons de mon exil, camarades de ma couche de paille, me 
voici revenu! Rendons-nous encore dans les petits jardins d'une 
taverne dédaignée pour boire de mauvais thé en parlant de notre 
pays : mais je n'aperçois personne; je suis resté seul... 

... Je n'étais pas, dans mon dernier voyage à Londres, reçu 
dans un grenier de Holborn par un de mes cousins émigrés*, 
mais par lliéritier des siècles. Cet héritier se plaisait à. me don- 
ner l'hospitalité dans les lieux où je l'avais si longtemps attendu. 
Il se cachait derrière moi comme le soleil derrière des ruines. 
Le paravent déchiré, qui me servait d'abri, me semblait plus 
magnifique que les lambris de Versailles. Henri était mon der- 
nier garde-malade : voilà les revenants-bons du malheur. Quand 
l'orphelin entrait, j'essayais de me lever; je ne pouvais lui 
prouver autrement ma reconnaissance. A mon âge, on n'a plus 
que les impuissances de la vie. Henri a rendu sacrées ses mi- 
sères ; tout dépouillé qu'il est, il n'est pas sans autorité : chaque 
matin, je voyais une Anglaise passer le long de ma fenêtre ; 
elle s'arrêtait, elle fondait en larmes aussitôt qu'elle avait 
aperçu le jeune Bourbon; quel roi sur le trône aurait eu la 
puissance de faire couler de pareilles larmes ! Tels sont les su- 
jets inconnus que donne le malheur. 



1. M. de La Boûétardais. — Voir, an tome II des Mémoirtê, 
ges 109 et 1-22. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 561 

La Vie de Rancé parut au mois de mai 1844. Chateau- 
briand avait dédié son livre à la mémoire de l'abbé Se- 
guin, vieux prêtre, son directeur, mort l'année précédente 
à l'âge de quatre-vingt-quinze ans : « C'est pour obéir aux 
ordres du directeur de ma vie que j'ai écrit l'histoire de 
l'abbé de Rancé. » 

L'ouvrage venait à peine de paraître quand le duc d'An- 
goulême mourut à Goritz, le 3 juin 1844. L'auteur du Con- 
grès de Vérone écrivit, à cette occasion, la lettre suivante 
adressée à M. le vicomte de Baulny : 

Monsieur le Vicomte, 

Je viens de lire dans la France la lettre qae vous aviez bien 
voulu me faire connaître, et qui devançait les sentiments si no- 
blement exprimés dans la Gazette de France et dans la Quoti- 
dienne. Je me félicite que ma famille ait contracté avec la vôtre 
une alliance qui m'est honorable et chère. J'aurais moi-même 
essayé de faire entendre encore ma voix, si elle méritait d'être 
entendue: j'aurais redit encore ce que je pense du libérateur de 
l'Espagne, de l'homme qui a rendu à l'existence les derniers 
soldats de Napoléon. M. le duc d'Angoulême aimait et proté- 
gCciit mon neveu*, dont Ja fille a épousé votre frère. Christian, 
mon second neveu, fort aimé aussi de l'auguste prince, est allé 
à Dieu. Ainsi, tout disparaît pour moi I Lorsque je jette les 
yeux en arrière, je n'aperçois plus qu'une femme qui pleure; et 
quelle femme I Marie-Thérèse domine toutes les ruines. Cepen- 
dant, cette famille qui, durant neuf siècles, a commandé au 
monde, trouverait à peine aujourd'hui nn vieux serviteur pour 
lui élever, au bord des flots, un bûcher avec les débris d'un nau- 
frage 1 MARiE-TnÉRèsE 'jasevelit sa douleur dans le sein de 
Dieu, afin que cette douleur soit éternelle. J'ai dit que cette 
douleur était une des grandeurs de la France; me suis-je 
trompé? Dans les déserts de la Bohême je voyais, la nuit, à la 
fenêtre d'une tour, une lumière isolée qui annonçait le nouvel 
exil de M. le duc d'Angoulême. Hélas I cette lumière vient de 
disparaître I Le vertueux prince est allé chercher dans le ciel sa 
«^raie patrie. Là, les révolutions ne l'atteindront plus. Il nous 
tendra la main pour monter jusqu'à lui, et. sous la protectir i 
de sa vie sans tache, nous trouverons grâce auprès du Père di-s 
(niséricordes. 

l l>a comte Uinis <le Chate«abriand 

36 



502 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Au printemps de 1845, Chateaubriand voulut revoir une 
dernière fois son jeune roi. Il se rendit donc à Venise à la 
fin de mai et passa quelques jours auprès du comte de 
Chambord. En le voyant partir dans l'état de faiblesse où 
le réduisaient les infirmités, ses amis de Paris s'étaient 
fort inquiétés du voyage. Il le supporta beaucoup mieux 
qu'on ne l'avait espéré. Le prince le décida à prolonger 
un peu son séjour. 

J'allais partir, écrit-il {Venise, juin 1845); les embrassements 
et les prières du jeune prince me retiennent. Mes jours sont à 
lui, et quand il ne demande qu'un sacrifice de vingt-quatre 
heures, où sont mes droits pour le refuser? 

Si les fêtes de l'exil sont rares, la famille royale de 
France en connut cependant quelques-unes. Le 11 no- 
vembre 1845 on célébra, à Froshdorf, le mariage de S. A. R. 
Mademoiselle avec M. le prince héréditaire de Lucques, 
comme elle de race royale, comme elle issu de la Maison 
de Bourbon. C'était cette princesse Louise, sœur du duc de 
Bordeaux, que Chateaubriand avait vue à Prague au mois 
de mai 1833*, et dont il avait alors tracé ce portrait : 

Mademoiselle rappelle un peu son père : ses cheyeux sont 
blonds; ses yeux bleus ont une expression fine... Toute sa 
personne est un mélange de l'enfant, de la jeune fille et de la 
princesse : elle regarde, baisse les yeux, sourit avec une coquet- 
terie naïve mêlée d'art; on ne sait si on doit lui dire des contes 
de fées, lui faire une déclaration ou lui parler avec respect 
comme à une reine. La princesse Louise joint aux talents d'a- 
gréments beaucoup d'instruction... 

A la première annonce du mariage, les royalistes bre- 
tons décidèrent d'offrir à la princesse un cadeau, produit 
de l'industrie locale. Ils prièrent Chateaubriand de le 
porter à Froshdorf et de le remettre en leur nom. « Je 
dois, dit-il à leur délégué, M. Thibault de la Guichardière, 

î. La princesse Louise-Marie-Thérèse de Bonrbon et d'Artois, fille du 
duc et de la duchesse de Berry, était née le 19 septembre 1819, KiiM 
était doQC, eu 1833, dans sa quatorzième année. 



MÉMOIRES d'outre-ïombe 563" 

je dois une visite de noces à Louise de France; je serai 
charmé de lui offrir un beau tissu de notre Bretagne. » 

Il écrivait à ce sujet, le 9 septembre 1845, à sa sœur, ïa 
comlesse de Marigny, qui demeurait à Dinan : 

J'ai reçu ta lettre, chère sœur; il va sans dire que je joii:t 
mon nom à celui de tous les Bretons qui veulent faire un pré- 
sent à la princesse. Tu peux donc me regarder comme un sous- 
cripteur et pour la somme qu'il te plaira fixer... Mais observe 
bien que je veux être confondu dans la foule, n'ambitiounaul 
aucune autre distinction ^ue celle de mon empressement et de 
mon zèle. 

Le 15 du même mois, nouvelle lettre à sa sœur : 

Si je suis spécialement chargé par un certain nombre de Bre- 
tons d'aller porter leur hommage, voilà tout ce qu'il me faut. 
J'irai à mes propres frais. Je connais la jeune princesse; elle 
me recevra bien partout où elle sera. J'aimerais mieux qu'elle 
se trouvât déjà en Italie. S'il faut en croire les journaux, elle 
est déjà à Venise, mais peu importe le lieu... Tu peux m'en- 
gager pour 100 francs ; encore une fois, le chiffre ne signifie 
rien; il suffit que l'on sache que j'ai été chargé de porter une 
souscription bretonne à la fille du duc de Berry; le choix est 
tout... Ton canton est plus qu'il ne faut pour m'autoriser à m» 
rendre auprès de Madame la Princesse de Lucques dont le frère, 
d'ailleurs, m'a invité à aller le saluer au printemps prochain. 

Peu de temps avant sa mort, Chateaubriand tint à don- 
ner à Henri de France un dernier témoignage de sa fidé- 
lité. Par une disposition à parï son testament, disposition 
particulière recommandée à sa famille, et dont un double 
fut rerais au comte de Chambord, il donna à ce dernier 
le petit nombre de ses livres de choix, quelques-uns an~ 
notés, ceux qu'il relisait, disait-il, afin de servir aux loi- 
tirs et à l'instruction du piince. 

Jusqu'à la fin donc, selon la très juste expression de 
M. Charles de Lacombe, « la flamme royaliste, entretenue 
par l'honneur, ne cessa de veiller, sous un apparent «"'"^ 
ticisme, dans ce cœur désabusé *. » 

1. Vie de Berryer, tome II, pa^'e 401. 



564 MEMOIRES d'OUTRE-TOHBE 

Et, de môme, le chrétien resta fidèle. On a écrit récem 
ment tout un volume sur la Sincérité religieuse de Chai 
teaubriand^ . C'était peut-être un beau sujet de thèse ;i 
me semble bien pourtant que la démonstration n'avait pa 
besoin d'être faite; on ne démontre pas l'évidence. Je n'ai 
du reste à parler ici que des dernières années de l'au 
^eur du Génie du Christianisme, de celles qui vont de 1841 
à 1848. 

Dans une lettre à son ami Hyde de Neuville, du 14 juin 
1841, Chateaubriand écrit : 

« Je vous admire du fond du cœur; voua prenez à tout, moi, 
je ne prends plus à rien ; mon courage n'est pas usé ; mais il est 
surmonté par le dégoût. Je ne songe plus qu'à mourir en chré- 
tien, et j'espère que le bon Père Seguin, tout vieui qu'il est, 
aura la force de lever la main pour me blanchir et m'envoyer à 
Dieu 2. » 

Au mois de mars 1842, parlant de la mort récente de 
Théodore Jouffroy', un des professeurs du collège royal 
de Marseille, M. Lafaye, dit à ses élèves : « Jouffroy, le 
sceptique, a appelé un confesseur, et personne ne peut 
nommer celui de l'auteur du Génie du Christianisme. » Ces 
paroles firent quelque bruit, et M. Lafaye, craignant d'être 
destitué, supplia le baron de Flotte, ami et coreligionnaire 
de Chateaubriand, d'écrire à ce dernier, pour qu'il inter- 
cédât en sa faveur auprès du ministre de l'Instruction pu- 
blique, M. Villemain. Chateaubriand répondit : 

« Grâce à Dieu, Monsieur, je n'ai ni ne peux avoir aucan cr^ 
dit auprès du Gouvernement actuel. Lorsque j'ai possédé quelque 
pouvoir politique, je ne me souviens pas de l'avoir jamais em- 
ployé qu'au profit des personnes qui pouvaient être opprimées. 
M. Lafaye ne m'a point du tout offensé; mais, s'il était inquiété 
à cause de moi, je prierais qu'on le laissât tranquille. Je ne 
m'occupe plus de ce qui se passe dans la société. Mon rôle est 

1 Un volume in-8* ; par I abbé Georcros Bertrin, doctear-ès-tettreft, 
froif-sseur à l'Institut caiholu|Ue de Pans, 1899. 
2. Mémoires et Souvenirs du baron Hyd, de NeuvilU, l. UI, p. &TO. 
?. Théodore Jouffroy est mort 1« 1" mars 1843. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 565 

fini, Monsieur. Je suis loin du monde, et on me pardonnera, 
j'espère, à cause de mon grand âge, d'avoir un confesseur. C'est 
M. l'abbô Seguin, prêtre de Saint-Sulpice. Quand on a beaucoup 
de jours, on doit s'accuser de beaucoup de fautes. » 

Il observait rigoureusement les lois de l'ÉpIise sur 
l'abstinence et le jeûne, allant même souvent, dans la 
pratique, au delà de ce que lui permettait sa santé. D'une 
lettre que Victor de Laprade m'écrivait, le 12 août 1870, 
j'extrais ce qui suit : 

« A ceux qui veulent douter de sa ferme foi chrétienne, vous 
pouvez raconter ce détail que je tiens d'une dame protestante, 
qui fut longtemps sa voisine, et qui habite encore la maison où 
il est mort, rue du Bac, n» 120. M™« Mohl * était très liée avec 
M"« de Chateaubriand, qui ne sortait pas et ne voyait presque 
personne. La femme de ce vrai grand homme gémissait souvent 
près de sa voisine de la peine qu'elle avait à empêcher son mari 
de suivre dans leur plus scrupuleuse rigueur les règles du 
Carême et des autres temps de jeûne et d'abstinence. Chateau- 
briand avait alors atteint l'âge où l'Eglise nous en dispense, et 
sa santé se trouvait fort mal de ces austérités. Il les pratiquait 
néanmoins avec son opiniâtreté bretonne, et il fallait toutes le» 
supplications de sa femme pour le faire fléchir quelquefois. Ceci 
n'était pas fait pour le monde et pour la pose, comme on dirait 
aujourd'hui. M™* de Chateaubriand et sa confidente en étaient 
seules témoins, et je suis peut-être le seul qui le sache aujour- 
d'hui. Vous qui êtes jeune, gardez et transmettez ce souvenir de 
l'auteur du Génie du Christianisme. 

« Je me laisse aller volontiers à ces racontages de vieux, mais 
c'est ainsi que les traditions se conservent. J'ai connu tout un 
monde évanoui. Il n'y a plus guère de gens qui aient vu Cha- 
teaubriand de près. Nous ne sommes plus que deux à l'Acadé- 
mie française qui ayons vu le saloa de M™® Récamier, M. le 
duc de Noailles et moi. En dehors de l'Académie, je ne connais 
plus que M™e Lenormant et M"« Mohl qui aient vécu dans ces 
illustres intimités. » 

1. Fomme de M. Jules de Mohl, célèbre orientaliste, professeur de 
persan au Collège de H'rance et menabre de l'Institut. On lit an tome II, 
p. 564, des Souvenirê et Correspondance de M" Récamier; • Une Ad- 
« glaise aimable, spirituelle, bonne, M»' Mohl, logeait à l'étage supé- 
« rieur, dans la môme maison et dans le même escalier que M. d» Chit' 
• teaubriand. > 



566 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Dans ses conversations, comme dans ses lettres, Victor 
de Laprade aimait à faire revivre devant moi ces jours 
évanouis, ces figures éteintes. Il me redisait la ponctuelle 
régularité de M. de Chateaubriand. Le grand écrivain arri- 
vait tous les jours chez M™» Récamier à deux heures et 
demie ; ils prenaient le thé ensemble, et passaient une 
heure à causer en tête à tête. A ce moment, la porte s'ou- 
vrait aux visites; le bon Ballanche venait le premier; puis 
un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus 
ou moins animé d'allants, de venants, au milieu desquels 
se retrouvait le groupe des personnes accoutumées à se 
voir chaque jour, et, comme le disait Ballanche, à graviter 
vers le centre de l'Abbaye-au-Bois *. 

Tandis que l'auteur d'Antigone et d'Orphée, animé, sou- 
riant, jetait souvent la note gaie au milieu des conversa- 
tions les plus graves et essayait même, parfois, d'aiiïuiser 
le calembour, l'auteur de René assistait d'ordinaire aux 
visites jusqu'à six heures, mais dans un silence presque 
absolu. Assis à l'un des angles de la cheminée, en face de 
M™* Récamier, il se tenait appuyé sur sa canne, écoutant 
tout avec intérêt, répondant quelquefois par une question 
ironique et découragée. 

Parce qu'il a parlé, en maint endroit de ses Mémoires, 
de la force du courant démocratique, on s'est cru autorisé 
à faire de lui un transfuge du royalisme, saluant, dans le 
triomphe de la démocratie, la réalisation de ses suprêmes 
espérances. C'est tout justement le contraire de la vérité. 
Que la France allât à la démocratie, il le voyait, il le criait 
bien haut; mais, loin de se réjouir de cette révolution 
nouvelle, de la considérer comme un progrès pour l'huma- 
nité, un bonheur pour la France, il voyait dans la démo- 
cratie le pire des gouvernements, omnium deterrimum, sui- 
vant la forte expression de Bellarmin. Un jour, à l'Abbaye- 

1. M"' Lenormant, Souvenirs et Corrsipondance tirés de» papiers ié 
M" Récamier, t. II, p. 543. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 567 

au-Bois, Laprade qui, en ce temps-là, était un naïf, crut 
pouvoir confesser devant le grand poète sa foi juvénile 
dans l'avenir de la démocratie, d'une démocratie chré- 
tienne qui accomplirait toutes les promesses du divin lé- 
gislateur. Chateaubriand accueillit avec son sourire mélan- 
colique ces enthousiastes coiifidences; puis, après avoir dit 
qu'il tenait pour prochaine la chute du trône de Juillet, 
pour inévitable l'avènement de la démocratie, il se mit à 
esquisser à grands traits cette société future, fille d'une 
démocratie sans religion et sans idéal. A mesure qu'il 
parlait, le chantre de Psyché voyait s'évanouir ses belles 
chimères. Sa nouvelle Jérusalem tant rêvée s'écroulait au 
bruit de cette grande parole, comme au son de la trom- 
pette les murailles de Jéricho. A la place de la terre pro- 
mise, une arène tumultueuse, ensanglantée par la lutte 
des convoitises et des appétits; et au plus lointain de l'ho- 
rizon, au terme du voyage, le repos dans la stupidité d'une 
demi-barbarie, de vastes pâturages où des troupeaux hu- 
mains broutaient une herbe épaisse, le front bas et sans 
jamais regarder le ciel *. 

Sur les périls et les hontes que préparait à la France le 
régime démocratique, il avait, en toute rencontre, les pa- 
roles les plus énergiques et les plus méprisantes. M. de 
Marcellus raconte qu'en 1844, un jour qu'ils faisaient 
quelques pas ensemble dans son jardin de la rue du Bac, 
Chateaubriand lui dit : « Le fleuve de la monarchie s'est 
perdu dans le sang à la fln du siècle dernier. Entraînés 
par lea courants de la démocratie, à peine avons-nous fait 
quelques haltes sur la boue des écueils. Mais le torrent 
nous submerge et c'en est fait en France de la vraie liberté 
politique et de la dignité de l'homme^. » 

Le 16 août 1846, comme il faisait une promenade au 

1. Académie êe Lyon. Concours pour Veioge de M"' Réeamier. ArticI» 
de Victor de Laprado, Revue de Lyon, 1849, t. I, p. 65. 
i. Chateaubriand et son temps, p. 290. 



568 MÉMOIRES d'outre-tombe 

Champ de Mars, en voulant descendre de voiture, le pied 
lui manqua, et il se cassa la clavicule. Cet accident marqua 
pour lui un nouveau degré de décadence physique; à 
partir de cette époque, il ne marcha plus. Lorsqu'il venait 
à i'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de 
M™» Récaraier le portaient de sa voiture jusqu'au seuil du 
salon; on le plaçait alors sur un fauteuil que l'on roulait 
jusqu'à l'angle de la cheminée. Ceci se passait en présence 
de la seule M™« Récamier, et les visiteurs qu'on admettait 
après le thé trouvaient M. de Chateaubriand tout établi; 
mais, pour le départ, il fallait qu'il s'opérât devant les 
étrangers présents. Vainement ils semblaient ne s'aperce- 
voir de rien; ce n'en était pas moins pour le vieillard une 
cruelle souffrance de laisser voir ses infirmités *. 

L'heure était proche maintenant où la mort allait fer- 
mer ce salon de l'Abbaye-au-Bois, sur lequel descendaient 
déjà les ombres du soir : 

Majores-que eadunt celais de montibus umbrœ. 

C'est M™« de Chateaubriand qui fut atteinte la première. 
Elle s'endormit doucement dans le Seigneur le 9 février 
1847; Ballanche suivit : le 12 juin 1847, il s'éteignit avec le 
calme d'un sage et la résignation d'un saint, doux envers 
la mort comme il l'avait été envers la vie. M"« Récamier, 
qui n'avait pas quitté son chevet d'agonie, acheva, par les 
larmes qu'elle y versa, de compromettre sa vue de plus en 
plus affaiblie. Elle était menacée d'une cécité complète; 
c'est à ce moment que Chateaubriand lui offrit de consa- 
crer son amitié en partageant son nom. Elle refusa cet 
honneur, par suite des plus nobles et des plus délicats 
scrupules. 

li devait la précéder dans la tombe 2. Au mois de juin 
1848, à l'heure même où le canon de la guerre civile ton- 

1. Souvenirs et Correspondance de M"' Récamier, t. II, p. 5M. 

2. M"' Récamier mourut le 11 mai 1849. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 569 

nait dans les ruuj de la capitale, il s'alita pour ne plus se 
relever. Le dimanche 2 juillet, on lui donna les derniers 
sacrements. Il reçut le viatique, « non seulement avec sa 
pleine et parfaite connaissance, mais encore avec un pro- 
fond sentiment de foi et d'humilité *. » 

Le lendemain, il dicta à son neveu les lignes que voici : 

« Je déclare deyant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y avoir 
dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs et générale- 
ment aux principes conservateurs du bien. » 

« Paris, le 3 juillet 1848, 

« Signé pour mon oncle François de Chateaubriand dont la 
main n'a pu signer et pour me conformer à la volonté qu'il m'a 
exprimée. 

« Geoffroy-Louis de Chateaubriand *. » 

Quand cette déclaration fut écrite, le malade se la fit 
répéter; puis, il voulut la lire lui-même de ses yeux, et 
alors, tranquille, l'âme en paix, l'auteur du Génie du 
Chnstianisme attendit l'heure de paraître devant Dieu. Il 
rendit le dernier soupir le mardi 4 juillet. Quatre per- 
sonnes seulement étaient présentes : son directeur, l'abbé 
Deguerry, curé de Saint-Eustache, son neveu, une sœur de 
charité et M"»» Récamier*. 

Dans une lettre au Journal des Débats, l'abbé Deguerry 
— le futur martyr de la Commune — raconta en ces 
ternoies les derniers moments du grand écrivain : 

« Paris, le 4 juillet 1848. 

« Monsieur, 

« La France vient de perdre l'un de ses plus nobles enfants. 

• M. de Chateaubriand est mon ce matin à huit heures u» 

quart. Nous avons recueilli son dernier soupir. Il l'a rendu ei 

1. Souvenirs et Correspondance de M^' Réeamier, t. II, p. 563. 

2. Cette pièce a été communiquée par le signataire au R. P. Poale- 
voy, qui l'a reproduite dans la Vie du R. P. de Ravignan, t. I, p. 491 

3. On a dit — et Villemain a répété, dans son volume sur Château- 
firtand, — que Bôranger et*it présent A ce dernier moment. C'est xam 
erreur. 



570 MÉMOIRES d'outre-tombe 

pleine connaissance. Une intelligence aussi belle devait dominer 
la mort et conserver, sous son étreinte, une visible liberté. 

« La mort de M™' de Chateaubriand, arrivée l'année dernière, 
frappa si fortement M. de Chateaubriand qu'il nous dit à l'ins- 
tant même, en portant la main sur sa poitrine ; « Je viens de 
sentir la vie atteinte et tarie dans sa source; ce n'est plus qu'une 
question de quelques mois. » La mort de M. Ballanche, qui ne 
suivit que de trop près, fut le dernier coup pour son illustre et 
ancien ami. Depuis lors, M. de Chateaubriand ne sembla plus 
descendre, mais se précipiter au tombeau. 

« Peu d'instants avant sa mort, M. de Chateaubriand, qui 
avait été administré dimanche dernier, embrassait encore la 
croix avec l'émotion d'une foi vive et d'une ferme confiance. 
Une des paroles qu'il répétait souvent dans ses dernières 
années, c'est que les problèmes sociaux, qui tourmentent les 
nations aujourd'hui, ne sauraient être résolus sans l'Evangile, 
sans l'âme du Christ dont les doctrines et les exemples ont 
maudit l'égoïsme, ce ver rongeur de toute concorde. Aussi M. de 
Chateaubriand saluait-il le Christ comme le Sauveur du monde 
au point de vue social, et il se plaisait à le nommer son roi en 
même temps que son Dieu. 

« Un prêtre, une sœur de charité étaient agenouillés au pied 
du lit de M. de Chateaubriand au moment où il expirait. C'est 
au milieu des prières et des larmes de cette nature que l'auteur 
du Génie du Christianisme devait remettre son âme entre les 
mains de Dieu. 

tt J'ai l'honneur d'être, etc. 

• Deouerry, 

« Car* de Saint-Eastache* » 

Le comte de Charabord écrivit, à l'occasion de cette 
mort, la lettre suivante : 

« Votre lettre, monsieur, est la première qui m'ait apporté la 
nouvelle de la mort de M. de Chateaubriand. J'avais en lui un 
ami sincère, un conseiller fidèle, de qui j'étais heureux, dans 
mon exil, de recevoir les avis et de pénétrer les généreuses pen- 
sées. Depuis plusieurs mois, je m'affligeais de voir ce beau génie 
approcher du terme de sa carrière; cette perte, si grande, m'est 
plus pénible encore en ce moment où mon cœur a tant à gémir 
des douleurs de la patrie. 

« Que de malheurs n'ai-je pas à déplorer ! ces luttes affreuses 

1. Jouma. de* DébaU da 5 juillet 1848. 



MÉMOIRES d'outre-tombe 571 

qui Tiennent d'ensanglanter la capitale, la mort de tant d'hom- 
mes honorables et distingués dans la garde nationale et dans 
l'armée, le martyre de l'archevêque de Paris, la misère du pau- 
vre peuple, la ruine de nos industries, les alarmes de la France 
entière ! Je prie Dieu d'en abréger le cours. 

« Puissent le spectacle de ces calamités et la crainte des maux 
qui menacent l'avenir, ne point emporter les esprits loin des 
grands principes de justice et de liberté publique, qu'en ce temps, 
plus que jamais, les amis des peuples et des rois doivent dé- 
fendre et maintenir. 

« Je vous renouvelle, monsieur, l'assurance de ma bien sin- 
cère et constante affection. 

« Henri. » 
« Le 15 juillet 1848. » 

Le samedi 8 juillet, un service funèbre fut célébré dans 
l'église des Missions-Étrangères, située rue du Bac, tout 
près de la maison mortuaire; le corps fut ensuite descendu 
dans les caveaux de la chapelle, pour être, de là, trans- 
porté à Saint-Malo. Le 18 juillet, dans cette dernière ville, 
«urent lieu les obsèques solennelles. La messe fut célé- 
brée par le curé de Combourg. A l'élévation, par une ins- 
piration touchante, la musique fit entendre la mélodie sur 
laquelle Chateaubriand a composé ces paroles si connues: 

Combien j'ai douce souvenance 
Du joli lieu de ma naissance 1 

Après la messe, le cortège s'achemina entre les rem 
parts et la mer vers l'ilôt du Grand-Bé. Deux longues files 
de prêtres en surplis serpentaient sur la grève. Les ban- 
nières des gardes nationales venues des diverses villes de 
la Bretagne flottaient aux vents ; les casques resplendis- 
saient au soleil. Le canon tonnait par intervalles. Une 
foule innombrable couvrait les remparts de Saint-Malo, 
qui s'élèvent si formidables au-dessus des rochers à pic 
€t de la mer. Tous les récifs, tous les écueils étaient char- 
gés de figures humaines, des barques pavoisées de deuil 
étaient encombrées de spectateurs. Au pied du Grand-Bé, 



572 MÉMOIRES d'outre-tombe 

le cercueil fut enlevé par des marins et porté au sommet 
à travers un coup de vent qui ressemblait à une tempête, 
suprême caresse de l'Océan à celui qui avait tant aimé le 
bruit des flots et des vents. Puis soudain il se fit un grand 
calme, et le cercueil fut pieusement déposé dans le roc 
qui doit le garder à jamais. Les suprêmes prières de l'É- 
glise furent récitées par le curé de Saint-Malo et l'eau bé- 
nite fut répandue sur la bièce... 

La Bretagne et la Religion ayaient fait à l'auteur du 
Génie du Christianisme de magnifiques funérailles. Depuis 
un demi-siècle, il dort, au boj ^ des vagues, dans son sé- 
pulcre de granit, sous une pierre entourée d'une petite 
grille gothique en fer et surmontée d'une croix. Du reste, 
point d'inscription, ni nom, ni date. Il l'avait ainsi de- 
mandé, dans sa lettre de 1831 au maire de Saint-Malo : 
« La croix, écrivait-il, dira que l'homme reposant à ses 
pieds était un chrétien ; cela suffira à ma mémoire. » 



Je ne terminerai pas cet Appendice, sans adresser mes 
remerciements aux personnes qui ont bien voulu faciliter 
mes recherches et me prêter leur utile concours : M. Fré- 
déric Saulnier, conseiller à la Cour d'appel de Rennes; 
M. l'abbé Pâris-Jallobert; M. René Kerviler, ingénieur en 
chef des Ponts-et-Chaussées à Saint-Nazaire-sur-Loire ; le 
R. P. V. Delaporte; M. René de Keiallain, à Quimper, 
M. F. de Bernhardt, à Londres; M. le baron Alberto Lum- 
broso, à Rome. Que tous veuillent bien trouver ici l'ex- 
pression de ma vive gratitude. Mais je dois des remercie- 
ments tout particuliers à M. l'abbé G. Pailhès, archiprêtre 
de la basilique de Saint-Seurin, à Bordeaux, l'homme de 
France qui connaît le mieux Chateaubriand et ses entours, 
l'auteur de ces remarquables ouvrages : Madame de Cha- 
teaubriand, d'après ses Mémoires et sa Correspondance {iSSl), 



MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE 873 

- Mzdame de Chateaubriand, Lettres inédites à M. dausel 
de Coussergues (1888); — Chateaubriand, sa femme et ses 
amis (1896); — Du nouveau sur Joubert (1900). Sans l'aide 
fraternelle, sar» les communications, aussi précieuses que 
désintéresséSj de M, Pailhès, il ne m'eût pas été possible 
de mener à bien ce travail, pour lequel il ne me reste 
plus qu'à réclamer l'indulgence du lecteur. 



ERRATA ET ADDENDA 



TOME PREMIER 

Page XLiv, ligne 10; au lieu de Capo-d'Istrias, lisez : Vapo 
dlstria. 

Paee 30, ligne 5; corps ici signifie corset. 

Page 59, note 1, ligne 2; lisez : un an de plus. 

Page 63, ligne 1 ; sur cet exil à Dieppe, voyez le tome III, 
paj-e 52. 

Pages 74, 126, 195, 213, 247, 231, 232, 233; au lieu de 
Rosambo, lisez : Rosanba 

Page 248, ligne 20; au lieu de routière, lisez : roturière. 

Page 323, note 3, in fine; au lieu de 1943 lisez : 1843. 

Page 362, ligne 4. Ce parallèle de Washington et de Bo- 
naparte a paru pour la première fois dans le Globe de 
1827. Dans ce premier texte, après ces mots : « Qu'avaient 
à pleurer les citoyensl on lisait cette page qui ne figure 
dans aucune des éditions des Mémoires : 

• La République de Washington subsiste ; l'Empire de Bonaparte est 
détruit : il s'est écoulé entre le premier et le second voyage d'un Fran- 
çais (La Fayette) qui a trouvé une nation renaissante là où il avait com- 
battu pour quelques colons opprimés, 

« 'Washington et Bonaparte sortirent du sein d'une république ; nés 
tous deux de la liberté, le premier lui a été fidèle, le second l'a trahie 
Leur sort, d'après leur choLx, sera différent dans l'avenir. 

« Le nom de Washington se répandra avec la liberté d'âge en âge ; il 
marquera le commencement d'une nouvelle ère pour le genre humain. 

« Le nom de Bonaparte sera redit aussi par les générations futures ; 
mais il ne se rattachera à aucune bénédiction et servira d'autorité aux 
oppresseurs, grands ou petits. 

« Washington a été tout entier le représentant dei hssoias, des idées, 
aeg lumières, des opinions de son époque etc. > 



MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE 878 

Pour le reste, le texte du Globe et celui des Mémoires sont 
identiques. 
Page 400, ligne 1 ; au lien de uvec, liiez : avec. 
Page 453, ligne 9; au lieu de 1755^ lisez : 1753. 

TGME II 

Page 45, ligne 27; page 127, Iign« 28; page 570, ligne 4j 
au lieu de Rosambo, lisez : Rosanbo. 

Page 483, ligne 17. A ia su'le des mots : « et je ne te- 
nais pas dans mes mains puissantes le «œur des prin- 
cesses »; il faut ajouter cette note : 

« AllnsioD à la situation du comte de Forbin auprès de la princesse 
Borghèse (Pauline Bonaparte), dont il était le chambellan et l'amant en 
titre. Sur les relations du chambellan et de la princesse, on trouve de 
curieux détails dans Tonvrage de M. Frédéric Masson sur Napoléon et 
sa Famille, tome IIl, pages 339-343, et tome IV, pages 429-447. • 

Page 530, ligne 20 ; au lieu de Augerville, lisez : Anger- 
ville, 

Mtîme page, note 1. Cette note doit être supprimée et 
remplacée par la suivante : 

« Angerville est sur la grande route directe d'Orléans à Paris; c'était, 
an temps de Chateaubriand, un relai de poste sur cette rouie. » 

Même page, note 2; au lieu de Augerville, lisez : Anger- 
ville» 

Page 531, note 1. Cette note doit être ainsi complétée : 

Ancerville est à quatre kilomètres du château de Méréville, où Cha- 
teaubriand, les années précédentes, était allé, avec M°" de Vintimille 
visiter M°" de Noailles. 



TOME m 

Pâtre 144. Ajouter, au bas de cette page, la note sui- 
vante : 

« Sur les suicides dans l'armée d'Egypte, et en particulier sur celui da 
général Mireur, voir les Mémoires du général Baron Desvernois,p. lll. 
— De eon côté, l'adjudant général Boyer dit expressément dane une lettr* 



576 MÉMOIRES d'outre-tombe 

■dressée à son père. {Correspondance de l'armée française en Egypte «»• 
terceptée par l'escadre de Nelson, p. 174) : « D'autres, voyant les soaf- 
frances de leurs camarades, se brûlent la cervelle. » — Napoléon avoue 
que < l'armée était atteinte du spleen ; plusieurs soldats se jetèrent dans 
se Nil pour y trouver une mort prompte. » Mémoirei, t. Il, p. 153. 



TOME IV 

Page 16, ligne 22; au lieu de fenêtras, lisez : fenêtTes. 
Page 41, ligne 2; au lieu de M. de Ricé, lisez : M. de 
Riccé, — et, au bas de la page, insérez la note suivante : 

• Riecé (Gabriel-Marie, vicomte de), né à Bagé-la-'Ville (Ain) le 1? juil- 
let 1758, mort à Buzançais (Indre) le 29 noveiabre 1832. Préfet de l'Orne 
gous l'Empire, il avait été destitué aux Cent-Jours. il fut réintégré 1« 
U juillet 1815, puis appelé à la préfecture de la Meuse (6 août 1817), et 
(24 février 1819) à ceUe du Loiret. Elu membre de la Chambre des dé- 
putés en 1830 par le grand collège de ce dernier département, il vota 
l'Adresse des -221, adhéra au gouvernement de Louis-Philippe, fut réin- 
tégré dans l'administration comme préfet d'Orléans (6 août 1830), et rem- 
placé, comme député, le 38 octobre 1S30, par M. Jules do La Rochefou- 
cauld, comte d'Estissac. » 

Page 41, ligne 3; if. de Jaucourt... Mettre en note, au 
bas de la page : « Sur le marquis de Jaucourt, voir, au 
tome III, la note 4 de la page 413. » 

Page 53, ligne 30; au lieu de Vapprobre, liseï : l'op- 
probre. 

Page 81, ligne IS; au lieu de t7 s'es, lisez : il s'est. 

Page 106, ligne 25 ; au lieu de : jusqu'à ce, lisez : jusqu'à 
ee que. 

Page 161, note 1 ; au lieu de : Hubault, lisez : Hurault. 

Page 2o8, ligne dernière ; au lieu de Biogaphy, lisez : 
Biography. 

Page 487, ligne 2 ; au lieu de mutérielle, lisez : maté- 
rielle. 

TOME V 

Paee 18, note 1; les mots Chateaubriand et son temp$ 
doivent être imprimés en italiques. 



MEMOIRES D OUTRE-TOMBE 577 

Page 22, ligne 12; au lieu de Marcas, lisez : Marcus. 

Page 225, ligne 27; au lieu de Bosambo, lisez : Rosanbo, 

Page 237, ligne 26 ; au lieu de henreme, lisez : heu- 
reuse. 

Page 291, ligne 31, après ces mots : « le docteur Larrey», 
— ajouter en note : 

« Félix-IIippolyte Larrey, fils de l'illastre lAnej, chirurgien de l'em- 
pereur. Né le 18 septembre 1808, il était en 1830 chirurgien sous-aide à 
l'hôpital de la garde royale au Gros-Caillou. Chirurgien de Napoléon IIl 
en 1853, médecin en chef de l'armée d'Italie en 1359, médecin en chef de 
l'armée du Rùin en 1870, le baron Félix larrey a publié un grand nombre 
de travaux sur la médecine; mambr« de l'Académie ae médecine depuis 
1850, il fut nommé membre de l'Académie des Sciences en 1867. De 18'n 
à 1881, il fit partie de la Chambre des députés et siégea dans le group» 
de l'Appel au peuple. Il a publié en 1830 une Relation chirurgicale de* 
événements de Juillet à l'hôpital militaire du Oros-Caillou. — Chateau- 
briand a confondu ici le fils avec le père, le chirurgien sous-aide da 
Gros-Caillou avec le chirurgien de la Grande Armée. 

Page 360, ligne 25; au lieu de rveision, lisez : révision. 

Page 373, avant-dernière ligne; au lieu de lus, lisez : 
plus. 

Page 502, note 1 ; au liëu ae Looeau, lisez : Lobau. 

Page 504, note 1 ; au lieu de : duc de Lorges, lisez : duc 
de Large. 

Page 533, ligne 1 ; au lieu de Philippon, lisez : Philipo%. 

Page 593, note 1 ; au lieu de 1833, lisez : 1832. 

TOME VI 

Page 16, ligne 9; après les mots : « pour terminer ce 
traité, l'objet de tous mes vœux », — ajouter, en note, au 
bas «^e la page : 

« Sur ce projet de traité avec le roi de Hollande, voir les très iiarieoz 
documents saisis à N intes lors de l'arrestation de MADAME «t publiés, 
pour la première fois, en 1900, dans le remarquable ouvrage de M. H. 
Thirria : La Duchtise de Berry (un vol. in-8«J. » 

Page 40, ligne 24 ; après le mot burgrave, mettre en 
note : 

• Ici et plus loin, C Ataaubriand écrit toujouri : bourgrctvê. • 

VI. 37 



578 MEMOIRES d'outre-tombe 

Page 307, ligne 21 ; au lieu de Hyacinte, lisez : Hyac/nthe, 

Même page, note 2; au lieu de Tire-Live, lisez : Tite- 
Live. 

Page 340, dernière ligne; au lieu de Plancouèt, lisez: 
Plancoët. 

Page 412, ligne 21; après levers : Exoriare aliquis, etCt, 
indiquer en note : Enéide^ livre lY, vers 623. 



TABLE DES MATIÈRES 



QUATRIÈME PARTIE 



LIVRE III 

jQfirmerie de Marie-Thérèse. — Lettre de Madame la dxt» 
chesse de Berry, de la citadelle de Blaye. — Départ de 
Paris. — Calèche de M. de Talleyrand. — Bâie. — Jour- 
nal de Paris à Prague, du 14 au 24 mai 1833, écrit au 
crayon dans la voiture, a lencre aans les auberges. — 
Bords du Rhin. — Saut du Rhin. — Moskirch. — Orage. 
— Le Danube, — Ulm. — Blenheim. — Louis XIV. — 
Forêt hercynienne. — Les Barbares. — Sources du Da. 
nube. — Ratisbonne. — Fabrique d'empereurs. — Dimi- 
nution de la vie sociale à mesure qu'on s'éloigne de la 
France. — Sentiments religieux des Allemands. — Arrivée 
à Waldmûnchen. — Douane autrichienne. — L'entrée en 
Bohême refusée. — Séjour à Waldmûnchen. — Lettres 
au comte de Choteck. — Inquiétudes. — Le viatique. — 
Chapelle. — Ma chambre d'auberge. — Description de 
Waldmûnchen. — Lettre du comte de Choteck. — La 
paysanne. — Départ de Waldmûnchen. — Douane autri- 
chienne. — Entrée en iîonème. — f'orêt de pins. — Con- 
versation avec la lune. — Pilsen. — Grands chemins du 
nord, — Vue de Prague 

LIVRE IV 

Château des rois de Bohême. — Première entrevue avec 
Charles X. — Monsieur le Dauphin. — Les Enfants de 
France. — Le duc et la duchesse de Guiche. — Triumvi- 
rat. — Mademoiselle. — Conversation avec le roi. — 



580 TABLE DES MATIÈRKS 

Henri V. — Diner et soirée à Hradschin. — Visites. — 
Musée. — Général Skrzynecki. — Dîner chez le comte de 
Choteck. — Pentecôte. — Le duc de Blacas. — Incidences. 

— Tycho-Brahé. — Perdita, suite des incidences. — De 
la Bohême. — Littérature slave et néo-latine. — Je prends 
congé du roi. — Adieux. — Lettres des enfai»>! a leur 
mère. — Un juif. — La servante saxonne. — Ce que je 
laisse à Prague. — Le dnc de Bordeaux. — Madame la 
Dauphine. — Incidences. — Sources. — Eaux minérales. 

— Souvenirs historiques. — Vallée de la Tèple. — Sa 
flore. — Dernière conversation avec la Dauphine. — 
Départ 65 

UVRE V 

Journal de Carlsbad à Paris. — Cynthie. — Egra. — Wal- 
lenstein. — Weissenstadt. — La voyageuse. — Berneck 
et souvenirs. — Bayreuth. — Voltaire. — Hohlfeld. — 
Eglise. — La petite fille à la hotte. — L'hôtelier et sa 
servante. — Bamberg. — Une bossue. — Wûrtzbourg : 
ses chanoines. — Un ivrogne. — L'hirondelle.— Auberge 
de Wiesenbach. — Un Allemand et sa femme. — Ma 
vieillesse. — Heidelberg. — Pèlerins. — Ruines. — Man- 
heim. — Le Rhin. — Le Palatinat. — Armée aristocra- 
tique ; Armée plébéienne. — Couvent et Château. — 
Monts Tonnerre. — Auberge solitaire. — Kaiserslautern. 

— Sommeil. — Oiseaux. — Saarbrûck. — Conseil de 
Charles X en France. — Idées sur Henri V. — Ma lettre 
à Madame la Dauphine. — Ce qu'avait fait Madame la 
duchesse de Berry 16î 

LIVRE VI 

Journal de Paris à Venise. — Jura. — Alpes. — Milan. — 
Vérone. — Appel des morts. — La Brenta. — Incidences. 

— Venise. — Architecture vénitienne. — Antonio. — 
L'abbé Betio et M. Gamba. — Salles du Palais des Doges. 

— Prisons. — Prison de Silvio Pellico. — Les frari. — 
Académie des Beaux-Arts. — L'Assomption du Titien. 

— Métopes du Parthénon. — Dessins originaux de Léo- 
nard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. — Eglise 
de Saints-Jean-et-Paul. — L'arsenal. — Henri IV. — 
Frégate partant pour l'Amérique. — Cimetière de Saint- 
Christophe. — Saùnt-Micbel de Murano. — Murano. ^ 



TABLE DES MATIÈRES 581 

La femme et l'enfant. — Gondoliers. — Les Bretons et 
les Vénitiens. — Déjeuner sur le quai des Esclavons. — 
Mesdames à Trieste. — Rousseau et Byron. — Beaux 
génies inspirés par Venise. — Anciennes et nouvelles 
courtisanes. — Rousseau et Byron nés malheureux 221 

LIVRE VII 

Arrivée de Madame de Bauffremont à Venise. — Le 
Catajo. — Le duc de Modène. — Tombeau de Pétrarque 
à Arqua. — Terre des poètes. — Le Tasse. — Arrivée 
de Madame la duchesse de Berry. — Mademoiselle Le- 
beschu. — Le comte Lucchesi Palli. — Discussion. — 
Dîner. — Bugeaud le geôlier. — Madame de Saint-Priest, 
M. de Saint-Priest. — Madame de Podenas. — Notre 
troupe. — Mon refus d'aller à Prague. — Je cède sur un 
mot. — Padoue. — Tombeaux. — Manuscrit de Zanzc. 

— Nouvelle inattendue. — Le gouverneur du royaume 
Lombardo-Vénitien. — Lettre de Madame à Charles X 
et à Henri V. — M. de Monibel. — Mon billet au gou- 
verneur. — Je pars pour Prague 271 

LIVRE VIII 

Journal de Padoue à Prague, du 20 au 26 septembre 1833. 

— Conegliano. — Traduction du Dernier Abencerage. 

— Udine. — La comtesse de Samoyloff. — M. de la 
Ferronnays. — Un prêtre. — La Carinthie. — La Drave. 

— Un petit paysan. — Forges. — Déjeuner au hameau 
de Saint-Michel. — Col du Tauern. — Cimetière. — 
Atala : Combien changée. — Lever du soleil. — Salz- 
bourg. — Revue militaire. — Bonheur des paysans. — 
Woknabrûck. — Plancoët et ma grand'mère. — Nuit. 

— Villes d'Allemagne et villes d'Italie. — Linz. — Le 
Danube. — Waldmûnchen. — Bois. — Combourg. — 
Lucile. — Voyageurs. — Prague. — Madame de Gontaut. 

— Jeunes Français. — Madame la Dauphine. — Course 
i Butschirad. — Butschirad. — Sommeil de Charles X. 

— Henri V. — Réception des jeunes gens. — L'échelle 
et la paysanne. — Dîner à Butschirad. — Madame de 
Narbonne. — Henri V. — Partie de whist. — Charles X. 

— Mon incrédulité sur la déclaration de majorité. Lec- 
ture des journaux. — Scène des jeunes gens. — A Prague. 

— Je pars pour la France. — Passage dans BntMhirad 



582 TABLE DES MATIÈRES 

la nuit, — Rencontre à Schlau. — Carlsbad vide. — 
HoUfeld. — Bamberg : le bibliothécaire et la jeune femme. 

— Mes Saint-François diverses. — Epreuves de religion. 

— La France 323 

LIVRE IX 

Politique générale du moment. — Louis -Philippe. — 
M. Thiers. — M. de la Fayette. — Armand Carrel. — De 
quelques femmes : La Louisianaise. — Madame Tastu. — 
Madame Sand. — M. de Talleyrand o65 

LIVRE X 

Conclusion. — Antécédents historiques depuis la Régence 
jusqu'en 1793. — Le Passé. — Le vieil ordre européen 
expire. — Inégalité des fortunes. — Danger de l'expan- 
sion de la nature intelligente et de la nature matérielle. 

— Chute des monarchies. — Dépérissement de la société 
et progrès de l'individu. — L'avenir. — Difficulté de le 
comprendre. — Saint-Simoniens. — Phalanstériens. — 
Fouriéristes. — Owénistes. — Socialistes. — Commu- 
nistes. — Unionistes. Egalitaires. — L'idée chrétienne 
est l'avenir du monde. — Récapitulation de ma vie. — 
Résumé des changements arrivés sur le globe pendant 
ma vie. — Supplément à mes mémoires. — Lettre de 

M. de la Ferronnays. — Généalogie de ma famille 443 

APPENDICE 

L — Chateaubriand et l'hirondelle 525 

II. — Le mariage morganatique de la duchesse de Berry. 527 

III. — Fragments inédits des «Mémoires d'Outre-Tombe». 534 

IV. — Madame Tastu et les « Mémoires d'Outre-Tombe ». 543 
V. — Le prince de Talleyrand et les Traités de Vienne. 545 

VI, — L'avenir du monde 550 

VU. — Les dernières années de Chateaubriand 556 

Errata bt addenda 574 

Index alphabétique des noms propres citks dan'3 lb3 
9vl volumes ^ 583 



INDEX ALPHABÉTIQUE 

DES NOMS PROPRES CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



Abailard (Pierre), I, 164. 
Abancourt (d'), III, 95. 
Abbattdcci (le général), III, 

125. 
Abigaïl IV, 244. 
Abrantès (duchesse d'), III, 

68, 84, 100, 108 ; — IV, 374, 

464, 470, 472. 
AcHARD, lieutenant, I, 185; — 

11,37. 
A'CouRT (sir William), IV, 

264 ; — VI, 512. 
Addington, vicomte Sidmouth^ 

III, 189. 
Addison, II, 188 ; — V, 42. 
Adélaïde (M™^), fille de Louis 

XV, I, 274, 303 ; — III, 532. 
Agincourt (d'), II, 364. 
AoouT (Vt«ss« d') VI, 78, 144. 
Aguesseao (comte d') III, 41. 
Aguesseau (Mme d') II, 226, 

227, 234, 562. 
Aiguillon (duc d') I, 278. 
Aiguillon (duchesse d') I, 297. 
Albani (le cardinal), V, 137, 

139, 155, 177, 178, 179, 180, 

i81, 184, 185, 188, 190, 203, 

209, 618, 62ÛL 



Albany (la comtesse d*), V, 
46, 47, 48. 

Alberoni (le cardinal), V, 151. 

Albitte, conventionnel, III, 
103, 104. 

Alexander (le capitaine), IV, 
121. 

Alexandre I"', empereur de 
Russie, II, 457 ; — III, 182, 
189, 197, 211, 214, 220, 256, 
258, 265, 267, 272, 276, 278, 
295, 301, 302, 305, 307, 309, 
355, 360, 373, 375, 385, 389, 
390, 391, 392, 394, 413, 414, 
419, 445, 452, 524, 525, 528 ; 

— IV, 2, 63, 239, 330, 459 ; 

— V, 87 ; — VI, 129, 130, 
227. 

Alexandre VIII, V, 150. 
Alfieri, II, 316 ; — V, 9, 46, 

48. 
Allart de Mêritens (M™« Hop- 

tense), VI, 405. 
Almeth (lord), IV, 100. 
Alopeus, (comte David d'), IV, 

187, 188 ; - VI, 512. 
Alopeus (comtesse d'),IV, 188. 
Alphonse II, duc de Ferrare, 

VI, 277, 280, 281, 282, 285, 

291. 



584 



INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS l'ROPRES 



Altiéri (1'), V, K. 

Amar, conventionnel, III, 111. 

Ambectskac (le général d') V, 

296. 
Ampère (Jean-Jacques), I, vi, 

vu ; _ II, 341 ; — IV, 474 ; 

— V, 53, 529, 640 ; -- VI, 
116. 

Ancillon, IV, 184, 185, 226, 

228, 294 : — V, 272. 
Axdréosst (le général), III 

174. 
Andrezel (Christophe PicoN, 

comte d'), I, 186, 193. 
Angelo Mai.ipieri, V, 307. 
Angles (le comte), III, 456. 
Angoulème (le duc d'), II, 412 ; 

— m, 486, 500 ; — IV, 139, 
277, 406 : — \', 259, 266, 278, 
279. 3!>2. 303, 333, 334, 335, 
358. 359, 361, 367 ; — VI, 
72. 73, 96, loi, 111, 148, 250, 
346, 354, 355, 356, 358, 435, 

540, 541, 561 . 
Angoulème (la duchesse d*), I, 

V ; — ni, 486, 488, 517 ; — 

IV, 48, 285, 286, 350 ; — 

V, 353, 586, 628 : — VI, 13, 
18, 63, 73, 78, 96, 139, 140, 
141, 142, 143, 144, 145, 146, 
147, 153, 154, 155, 156, 157, 
158, 159, 202, 304, 348, 540, 

541, 561. 

Anichb (M""), IV, 166, 167. 
Anxe (la reine), VI, 30. 
Avne d'Autriche, I, 216. 
Anspach (la margravine d'), IV, 

393. 
AyrcMARCHi (le docteor), IV, 

107, 108, 109. 
AvT0\-ELLE (le marquis d*), IV, 

rr.7. 

AxTONio, guide, VI, 238, 254, 



Appony (le comte d'), V, 153. 
Aqdaviva d'Aragon, V, 151. 
Arago (François), V, 295, 312, 

372, 445; — VI, 398. 
Arçon (d'), III, 127. 
Arezzo (le cardinal), V, 138, 

621. 
Argout (le comte d'), V, 305, 

308, 309, 314; — VI, 301. 
Armaillé (vicomte d"), I, xu 
AR.XAULD (l'abbé Antoine), V, 

40. 
Arnauld d'Andilly, V, 212. 
.Vpjs'dt, III, 359. 
Arnold (le docteur), IV, 108. 
Arr'ghi (Joseph-Philippe). III, 

46b. 
Artaud de Montor (le cheva- 

Uer), II, 344, 345 ; — III, 488. 
AsGiLL (sir Charles), I, 367, 

368. 
AsHBUPwVHAM (comte d'), III, 79. 
Ashew (sir), V, 151. 
AsPASiE, VI, 402. 
Aspp^mont (d"), VI, 227. 
AvARAY (duc d'), II, 477. 
AvARAY (duchesse d^, II, 477. 
AvARAY (comte d"), II, 477. 

AVENEL, V, 113. 
AVRIEURY, III, 144. 

AuBETERRE (Ic maréchal d'), 
II, 66. 

AUDRY DE PUY'RAVAULT, \ , 281, 

293, 294, 2^, 308, 
AuGEP,£AU (le maréchal) duc de 

Castiglione, m, 125, 423, 

424. 
AuGUis, député, ni, 30, 551, 

552. 
Auguste db Prusse (le prince), 

neveu du grand Frédéric, 

n\ 184, 410, 411, 412, 413. 
Au\'ity (le docteur), VI, 389. 
AzAÏs, V, 250. 



CITES DANS LES SIX VOLUMES 



583 



Bacciocbi (Elisa Bonaparte, 
madame) grande-duchesse de 
Toscane, II, 253, 332, 343, 
402, 403, 405, 465; — III, 
71 ; — IV, 372. 

Bagot (sir Charles), VI, 507, 
518. 

Bagration (princesse), VI, 330. 

Bail, inspecteur aux revues, 

III, 508. 

Bailly (Jean-Silvain), I, 271, 

275, 281 ; — II, 17. 
Balachof, III, 277. 
Balbi (M-no de), IV, 139. 
Balcombe, IV, 97. 
Ballanche, imprimeur, II, 308. 
Ballanche (Pierre-Simon), fils 

du précédent, I, vi, vu ; — 

II, 308, 336, 361, 480, 489, 

491, 506; — IV, 374, 394, 

410, 425, 466, 474; V, 434, 

639 ; - VI, 566. 568. 
Salue (le cardinal Jean Lm), 

II, 85. 
Balzac (H. de), V, 629, 630, 

631, 643. 
Baptiste, valet de chambre, 

VI, 19, 20, 54, 55, 58, 170, 

343. 
Barantb (Claude-Ignace de), 

II, 480. 
Barante (Prosper, baron de), 

II, 480; — IV, 172. 
Barante (Césarine de Houde- 

tot, baronne de), V. 100. 
Barba, libraire, V, 322. 
Barsaroux, V, 375. 
Barbacu) (mistress), U, 196. 
Bailberini (la), danseuse, IV, 

189. 
Barbet d'Aurbvillt (Jules), 

IV, 248. 



Barchou de Penhoen, V, 261, 

262. 
Barclay de Tolly, III, 276, 

283, 294. 
Bardoux (Agénor), II, 5(i8, 

569, 570, 571, 572, 575, 577. 
Bareau de Girac, évêque de 

Rennes, I, 262. 
Barentin (de), II, 121. 
Barère (Bertrand), I, 246 ; — 

II, 42 ; — III, 92, 110. 
Barillon (N. de), V, 208. 
Barrandb (de), VI, 74, 77, 78, 

81, 84, 214, 354. 
Barras, III, 96, 99, 114, 116, 

117, 118, 178. 
Barrot (OdUon), III, 482 ; — 

V, 277, 308, 331, 365. 
Barthe, V, 277, 537, 539, 5iO, 

594. 
Barthélémy (l'abbé), II, 10. 
Barthélémy, l'auteur de Né- 

mésis, IV, 150 ; — V, 457, 

458, 642, 643, 646. 
Bartolozzi, IV, 394. 
Basil Hall (le capitaine), IV, 

100. 
Basseville (Hugon de), V, 64. 
Bassompibrre (le maréchal de), 

I, 199, 200, 204, 202, 303 ; — 

V, 108, 134, 135. 
Bastide (Jules), V, 306, 342, 

347, 349. 
Bathvrst (lord), IV, 106, 260. 
Bathurst (miss), V. 104. 
Bacdk (baron), IV, 137 ; — 

V, 281, 306, 312, 314, 354, 

451. 
Baudin (le capitaine Nicolas), 

III, 188. 

Baddcs (le lieutenant-colonel 
de), III, 284, 286, 299, 303. 

Baupkrlmomt (prince de), VI, 
216, 342, 355. 



586 



INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS PROPRES 



Bauffremoxt (princesse de), 
VI, 216, 271, 272, 342, 355. 

Baulny (vicomte de), VI, 561. 

Bausset (cardinal de), III, 26, 
29. 

Bausset (de), préfet du palais, 
III, 250, 285. 

Bavoux (Nicolas), V, 313. 

Bayle (Moïse), III, 99,111. 

Baylis, imprimeur, I, x, 365 ; 

— II, 113, 114, 119, 121, 150. 
Bayreuth (Sophie-Wilhelmine, 

margravine de), IV, 189; — 

VI, 168. 
Bazin de Raucoc, V, 422, 486. 
Beattie (James), II, 201, 202. 
Beaujolais (comte de), IV, 393. 
Beaulieu, général autrichien, 

III, 119. 

Beaumarchais, I, 229, 294. 

Beaumont (Christophe - Fran- 
çois, comte de), I, 297. 

Beaumont (Pauline de Mont- 
morin-Saint-Hérem, comtesse 
de). I, 241, 297:— II, 254, 
255, 256, 257, 263, 265, 267, 
270, 271, 277, 334, 353, 354, 
357, 361, 362, 363, 364, 367, 
369, 371, 372, 373, 374, 375, 
376, 377, 378, 380, 385, 394, 
400, 467, 493, 502, 503, 504, 
572, 574, 575 ; — III, 7 ; — 

IV, 431;- V, 4,20,29,204; 

— VI, 168. 

Beauvad (Charles-Juste, duc 

de), I, 207. 
Bedée (Ange - Annibal de) , 

grand-père de l'auteur, I, 19. 
Bedée (Marie-Anne de Rave- 

nel de Boisteilleul, dame de) 

grand'mère de l'auteur, I, 

20, 32. 
Bkdkk (Marie-Antoine-Bénigne 

de), oncle de l'auteur), I, 34, 



129, 241 ; — II, 4, 10, 97, 

103, 184. 
Bedée (Marie Ginguené, dame 

de), tante de l'auteur, I, 36; 

— II, 102. 
Bedée (Caroline de), cousine 

de l'auteur, I, 36 ; — II, 185, 

186. 
Bedford (duc de), IV, 257. 
Beethoven, II, 529. 
Beker (le général), IV, 65. 
Belgiojoso (princesse de), V, 

440, 569. 
Bellart, IV, 137. 
Belle-Isle (le maréchal de), 

VI, 162. 
Bellocq, secrétaire d'ambas- 
sade, V, 173, 179, 205, 206. 
Belloy (M°ie du), II, 156. 
Belsunce (Mer de), II, 317 ; — 

V, 483. 
Belsunce (le comte de), II, 17, 
tJEMBO (le cardinal Pierre), VI, 

305. 
Benjamin, jardinier, III, 9. 
Benningsen, III, 276. 
Benoit XIV, V, 150. 
Benoit (Frédéric), V, 518, 519. 
Benson, III, 79. 
Benvenuti (le cardinal), V, 24, 

142, 163. 
Benvenuto Cellini, V, 31. 
Béquet (Etienne), V, 279. 
Béranger (P.-J. de), I, ii, 207, 

231 ; — III, 404 ; — IV, 82, 

362 ; — V, 445, 447, 448, 

449, 450, 528, 544, 545, 577, 

653 ; — VI, 174. 
BÉRARD, député, V, 314, 315, 

317. 
BÉRARD, l'auteur des Cancans, 

V, 540. 
BÉRENGER (M™« de). Voyei: 

Duchesse de Châtillon. 



CITES DANS LES SIX VOLUMES 



537 



Berobr, maire, V, 490. 

Bernadotte, roi de Suède, III, 
132, 178, 259, 260, 261, 353, 
355, 460, 524 ; — IV, 396, 
398, 399, 400, 401, 457; — 

V, 2. 

Bernardin de Saint Pierre, II, 
11 ; — III, 42 ; — VI, 409. 

Bernetti (It cardinal), V, 21, 
23, 113, 126, 127, 136, 142, 
190, 201, 209; — VI, 294. 

Bernhardt (F. de), VI, 572. 

Bbrnstorff (le comte de), IV, 
185, 225, 226, 294; — VI, 
227. 

Beroldingen (comte de) VI, 
514, 515, 516. 

Berry (duc de), I, 169; — II, 
85, 99,100, 101, 413, 442; — 
III, 524 ; — IV, 18, 139, 142, 
154, 162, 164,166, 169; — V, 
419, 628 ; — VI, 146, 147, 
421. 

Berry (duchesse de), II, 232; 
— IV, 350, 448 ; — V, 353, 
364, 377, 468, 475, 488, 489,490, 
494, 499, 500, 503, 505, 538, 
543, 593, 594, 595, 598, 599, 
600, 601, 602, 603, 60{', 607, 
628, 647, 649; — VI, 11, 16, 
17, 21, 22, 71, 80, 81, 82, 83, 
84, 88, 97, 101, 110, 140, 
141, 142, 143, 172, 197, 199, 
213, 217, 218, 230, 272, 293, 
294, 296, 297, 299, 300, 303, 
321, 322, 323, 326, 344, 346, 
347, 351, 352, 353,388, pages 
527 à 533, 540. 

Berryer, V, 252, 506, 507, 
508, 509, 526, 536, 537, 538, 
539, 593, 604, 605, 657; — 

VI, 217, 551. 
Berstœchbr, II, 298; — IV, 

328. 



Bertazzoli (le cardinal), V, 

142, 621. 
Berthelin, polytechnicien, V, 

298. 
Berthier, prince deNeuchàte!, 

III, 125, 134, 150, 174, 235, 
249, 252, 314, 316, 341, 440; 

— IV, 304;- V, 55;- VI, 
175. 

Berthois (baron de ), V, 339, 
340. 

Berthollet, II, 289 ; — III, 
178. 

Bertier de Sauvigny, inten- 
dant de Paris, I, 276. 

Bertier de Sauvigny (Albert) 
V, 299. 

Bertin l'aîné, I, XI ; — I, 
351, 352, 361,573; —111,10 

— IV, 145, 291 ; - V, 174, 
528, 534, 653, 654, 655. 

Bertin de Vaux, III, 494 ; — 

IV, 513; — V, 61. 
Bertrand, capitaine, III, 22. 
Bertrand (le général), III, 425, 

426; — IV, 65, 71, 97; — 

V, 497. 

Bertrand (la générale), IV, 

71, 97. 
Besenval (baron de), I, 302. 
Bessières (le maréchal), duc 

d'Istrie, III, 303, 314, 337, 

341, 352. 
Bethuis, juge d'instruction, V, 

537. 
Betio (l'abbé), VI, 238, 241. 
Beugnoi' (le comte), III, 455, 

497, 502; — IV, 51. 
Beugnot (le vicomte Arthur, I, 

XI. 

Beurnonvillk (le maréchal de), 

III, 413. 
Bevilacqoa (le cardinal) VI, 

287. 



588 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 



Beyle Henri, (H. de Stendhal), 

V, 440. 
BioNON (le baron), III, 265. 
Billaud-Varenne, -II, 26; — 

III, 110. 

BiLLECOCQ, IV, 137. 

BiLLiNG (baron), I, 317, 469 à 

472. 
Billot, V, 281. 
BiRON (Armand-Louis, duc de 

Lauzun, puis duc de), I, 

301, 302, 309. 
BiziEN (de), I, 441. 
Blacas (duc de), I, xix ; — III, 

457, 460, 493, 494, 496, 497 ; 

— IV, 18, 40, 41, 42, 44,45, 139, 
223, 347, 348, 513 ; — V, 173, 
184, 20U, 208, 209; — VI, 41,' 
43, 44, 58, 65, 66, 69, 71, 77, 
81, 83, 87, 95, 96, 101, 109, 
110, 111, 144, 156, 198, 199, 
326, 327, 331, 344, 355, 356, 
435. 

Blair (Hugues), II, 188. 
Blanc (Louis), V, 320, 346. 
Blessington (lady), IV, 247, 

248. 
Blin (Joseph), I, 263. 
Blùcher, III, 207, 374; — IV, 

23, 24, 63, 251. 
Boccace, V, 481. 
BoouET, peintre, 11,364; — V, 

29. 
BoioNE (comte de), II. 161. 
BoioNE (comtesse de), II, 161; 

— V, 295. 
BoisÉ-LucAS (de), père, III, 

17. 
Boisé-Ldcas (de), fils, III, 22, 

23. 
BoisGELiN (Louis-Bruno, comte 

de), I, 260, 261. 
BoisoELiN DE CucÉ, archevêque 

d'Air, I, 260. 



BoiSHUE(Jean-Baptiste-Renéd« 
Guehenneuc, comte de). II, 
61. 

BoisHOE (Louis-Pierre de Gv.e- 
henneuc de), fils du précé- 
dent, I, 265. 

BoiSROBERT, V, 214. 
BOISSONADE, III, 10. 

BoissY (le marquis de), V, 268. 
BoissY d'Anolas, III, 111. 
BoiSTEiLLEUL (M'i'de), grand'- 

tante de l'auteur, I, 25, 32, 

34, 35; — II, 187; — VI, 341. 
BoiSTEiLLEUL (Jcan-Bapùste- 

Joseph-Eugène de Ravenel 

du), oncle de l'auteur, I, 116, 

121. 
BoiSTEiLLEUL (Hyacinthe -Eu- 

gène-Pierre de Ravenel du), 

fils du précédent, I, 167; — 

VI, 485. 
Bolivar (Simon), V, 110. 
BoLTON (lord), II, 108. 
Bon (le général), III, 159, 161. 
BoNALD (vicomte de), II, 254, 

257, 262, 288, 309; — IV, 152, 

483, 484, 486, 487. 
Bonaparte (Charles), III, 71. 
Bonaparte (Napoléon-Louis), 

fils aîné de la reine Hortense, 

III, 68, 69. 
Bonaparte fM™<> L(Btizia),III, 

91, 394, 469; — IV, 141; — 

V, 64. 
BoNCHAMPS (Artus, marquis de), 

II, 169. 
Bond Y (comte de), V, 489, 490, 

491. 
Bonnay (marquis de), I, 300; 

— II, 393; — IV, 183, 198, 

199, 200. 
Bonnet, IV, 239. 
BoNNEViE (l'abbé de), II, 335. 

348, 372, 486. 



CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



589 



BONNIBR, III, 129. 

BoRDEsoDLLK (le général de), 

V, 359. 
BoRiJiBR, comédien, I, 304. 
BoROHÈSE (Pauline Bonaparte, 

princesse), 11,353, 376; — 

111,113,469,475: — IV, 106; 

V, 44. 
BoRiE (l'abbé de), VI, 78. 
BoRiEs (le sergent), IV, 465; 

— V, 313. 

BoRROMÉE (Saint Charles), V, 

481. 
BossuET, I, 395; — III, 169, 

170, 276; — V, 111, 260; — 

— VI, 115,136,196,555,556. 
BouFFLERS (de), III, 38. 
Bougon, chirurgien, VI, 434, 

435. 
Bouille (marquise de), VI, 78, 

353. 
Bouillon (Philippe d Auver- 

gne, prince de), II, 102. 
BOULGARY (M.), VI, 511. 
Boulogne (l'abbé de), II, 278. 
Bourbon (duc de) , fils du 

prince de Condé, II, 74, 173, 

407, 413, 443; — IV, 138. 
BouRDic-VioT (M"e de),VI, 404. 
Bourdon (Léonard), 111,111. 
BouRMONT (le maréchal de), V, 

239, 253, 254, 258, 277, 504, 

505, 648. 
BooRQDENEY (comte de), I, 318. 
BouRRiENNE (Fauvelet de), II, 

400; — m, 72, 91, 117, 150, 

155, 163, 167, 550. 
BouRRiENNE (M™" de), III, 96. 
BouTiN, financier, II, 43, 44. 
BoYER, adjudant général, III, 

136, 159. 
Boyer (Catherine), première 

femme de Lucien Bonaparte, 

II, 254. 



BoYER d'Aoen, V, 618. 

Brackenridge (Henri), I, 424. 

Brancas (M™« de), V, 576. 

Breteuil (baron de), I, 267; 
— II, 49, 50; — III, 495. 

Breunino (M"«), II, 529. 

Bricon (Edouard), V, 622. 

Brien (Jean), III, 18. 

Brifaut, académicien, VI, 70, 

Brillât-Savarin, IV, 402, 403. 

Briot (Joseph), II, 352. 

Briquevillb (comte de), V, 
450, 451, 455, 456. 

Brissot, dit de Warville, II, 
19. 

Brizard, comédien, I, 220. 

BR.0CARD (Ignace), VI, 224. 

Broglie (maréchal de), I, 267. 

Broglie (général Victor de), 
III, 184. 

Broglie (le duc Victor), IV, 
505, 506,507; —V, 252,294, 
324, 325, 329, 330; — VI, 
294. 

Brollo, VI, 308. 

Brosses (le président de). V, 
36, 43, 44, 45, 150, 151, 175. 

Brosses (comte de), fils du 
précédent, V, 175, 176. 

Brougham (Henry, baron), I, 
323. 

Broussais, I, 46, 128. 

Broussier (le général), m, 828. 

Brown (Charles), I, 425. 

Brulard (comte de), V, 462. 

Brune (le maréchal), III, 440. 

Brunswick (Charles -Guillau- 
me-Ferdinand, duc de), II, 
53; — III, 205, 206. 

Brunswick (Guillaume-Frédé- 
ric, duc de), fils du précé- 
dent, IV, 23. 

Buckingham (duc de), IV, 257. 

BuFFON, VI 525, 526. 



690 



INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS PROPRES 



BuFFOx (comtesse de), I, 296. 

BuGEAUD (le maréchal), VI, 300, 
301, 321. 

Boisson de la Vigne, capitaine 
de vaisseau, grand-père de 
M™* de Chateaubriand, II, 4, 
6. 

Buisson de la Vignh (Alexis- 
Jacques), fils du précédent, 
père de M™« de Chateau- 
briand, II, 4. 

Buisson de Lavigne (Céleste 
Rapion de la PlaceUère, 
dame), mère de M™^ de Cha- 
teaubriand, II, 4, 5. 

BuLow ( Frédéric - Guillaume 
de). III, 355; — IV, 23. 

Bunsen (le chevalier de), V, 
25, 220. 

Buonaparte (Jacques), III, 67; 
— V, 216. 

Buonavita (l'abbé), IV, 106, 
108. 

BuRKE (Edmond), II, 188, 197, 
223, 224; — IV, 279. 

Burney (Miss Francis), II, 196. 

BuRNS (Robert), II, 198, 201. 

Bussi (le cardinal), V, 154. 

Bote (lord), IV, 261. 

BoTTAFUoco (comte de), III, 
81. 

BOTURLIN, III, 294. 

Byron (le Commodore John), 
VI, 264. 

Byron (lord), II, 141, 190, 192, 
202. 203, 204, 206, 207, 208, 
209, 210, 211, 212, 238; — 
III, 406, 436; — IV, 114,131, 
256; - V, 12, 52, 218, 268, 
440, 450, 591; — VI, 234, 
263, 264, 265, 266, 267, 268, 
269, 273, 282. 

Btron (lady), II, 213. 



Cacault (François), II, 3i4, 

345. 
Cadet db Gassicourt (Charles- 
Louis), V, 492. 
Cadet de Gassicourt, fils du 

précédent, V, 282, 284, 418, 

492, 493, 494, 495. 
Cadoudal (Georges), II, 397, 

402; — IV, 403, 404, 4(». 
Caffarelli, III, 134. 
Caffe, II, 537. 
Calonn'e ( Charl es - Alexandre 

de), I, 241, 277; — II, 2. 
Cambacérès (le prince), II, 414, 

447 ; — III, 106, 310, 367, 381. 

393, 417, 553; — VI, 144. 
Cambroxne (le général), IV, 27. 
Camden (William), II, 125, 

180. 
Camoens, I, 409; — II, 190; 

— IV, 95, 111; —VI, 284, 
306, 544. 

Campbell (Thomas), II, 198. 

Campbell (le colonel), III, 421, 
427. 

Campo-Franco (prince de), VI, 
15. 

Camuccini, peintre, V. 35. 

Canaris, fils du héros, IV, 
3?ii; — V, 186. 

Canning (George), I, 322; — 
II, 108, 144, 199, 577; — IV, 
242, 243, 249, 261, 263, 274, 
277, 285, 339, 499, 502, 503; 

— V, 70, 408, 410 : — VI, 227, 
509, 510, 518, 519, 560. 

Canndjg (lady), II, 124. 
Canova, II. 395; — IV, 252, 
395, 426, 427; — V, 2, 29, 

— VI, 244. 
Capbfigue, rV, 346. 
Capklan (l'abbé), II, 182. 



CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



591 



Capelle (baron). III, 501,519; I 

— V, 265; — VI, 102, 103. 
Capo d'Istria (comte), VI, 502, 

506, 509. 

Capponi (le marquis), V, 168. 

Caradeuc (de), l, xi. 

Caraman (duc de), IV, 277, 
295, 497; — V, 324. 

Caraman (Georges, comte de), 
I, 317; — VI, 514, 516, 517. 

Carbon, III, 189. 

Cardigny, III, 236. 

Carionan (Charles-Emmanuel- 
Ferdinand, prince de), VI, 14. 

Carignan (princesse de), com- 
tesse de Montléart, VI, 14, 

Carline, cantatrice, I, 295. 

Carnot (Lazare), III, 118, 120, 
121, 127, 457; — IV, 7, 32, 
35, 36, 38. 

Caroline de Brunswick, prin- 
cesse de Galles, II, 221. 

Caroline Bonaparte (M™« Mu- 
rat, la reine de Naples), III, 
252, 524; — IV, 432, 433, 
438, 440, 441, 442, 443, 444, 
455, 459. 

Caron (le lieutenant-colonel), 
IV, 470, 471. 

Carrel (Armand), I, xviii; — 
III, 407; — V,256, 257, 258, 
279, 294, 295, 445, 446, 447, 
449, 577, 606; — VI, 195, 
196, 222, 228, pages 388 à 
400. 

Carrel (Nathalie), sœur du 
précédent, VI, 400. 

Carrier, III, 110. 

Carron (l'abbé), I, 178, 180; 

— VI, 481. 

Cars (duc des), I, xi. 
Carteaux (le général), III, 94, 

96, 117. 
Cartier (Jacques), I, 45. 



Castelbajac (vicomte de), IV, 
153. 

Castellane (le maréchal de), 
V, 634, 636, 637, 638. 

Castelnau (Michel de). I, 360. 

Castlereagh (Robert Stewart, 
marquis de Londonderry, 
vicomte), I, 322; — II, 124, 
144; — IV, 26, 233, 236. 237, 
244, 249, 252, 258, 261, 263, 
264, 269, 270, 271, 272, 273, 
274, 275, 277, 441 ; — VI, 506. 

Castries (M°»e de), V, 100. 

Catherine Sforze, V, 14. 

Catherine de Wurtemberg, 
reine deWestphalie, III, 433, 
434. 

Gauchie (Anne), I, 216. 

Cauchois-Lemaire, V, 329, 

Caud (LwctZe-Angélique de Cha- 
teaubriand, dame de), sœur 
de l'auteur, I, xxxiv, 21, 29, 
122, 126, 127, 134, 136, 140, 
141, 142, 143, 145, 147, 148, 
159, 180, 181, 188, 193, 194, 
195, 211, 215, 217, 235, 260, 
267, 447; — II, 5, 7, 10,128, 
227, 270, 271, 357, 359, 361, 
364, 379, 493, 502, 503, 504, 
505; — VI, 523. 

Caud (Jacques-Louis-René, che- 
valier de), mari de Lucile,!, 
147; — II, 227, 270. 

Caulaincourt (Armand-Louis- 
Augustin, marquis de), duc 
de Vicence, II, 437, 447,449; 
— III, 264,272,276,318,337, 
340, ^i9, 452,525; — IV, 32. 

Caulaincourt (général, comte 
de), frère du précédent, III, 
289. 

Caumont-la-Force (Marie- 
Constance de Lamoignon, 
marquise de), II, 162, 163. 



592 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 



Cadsans (marquis de) , I, 85, 

87, 88. 
Caux (le comte Roger de), I, 

173; — IV, 182. 
Caux (vicomte de), IV, 356; — 

V, 321. 

Cavaigxac (Godefroi), V, 347, 

a48, 349. 
Cazalès, IV, 1^. 
Cazotte (Jacques), I, 306; — 

II, 89, 90. 

Celakowsky, VI, 116. 

Celles (comte de), V, 27, 188. 

Celles (M1'« de Valence, com- 
tesse de), V, 27. 

Cels, ami de J.-J. Rousseau, 

VI, 9 

Cesarotti, IV, 103; — VI, 274. 
Cessac (Lacuée, comte de), VI, 

420. 
Chabot (François), IV, 132. 
Chabrol (comte de), III, 350, 

351, 356, 357, 358, 510, 512; 

— V, 239, 253, 265. 
Chabrol-Volvic (comte de), 

frère du précédent, V, 276, 

306. 
Chafner, major américain, I, 

115, 309. 
Chaix-d'Est-Ange, V, 519. 
Chalais-Périgord (M""» de), 

VI. 542. 
Chalmel (l'abbé), chapelain de 

Combourg, I, 82. 
Chambray (marquis de), III, 

332. 
Chamfort, I. 147, 223, 226, 300, 

305; — II, 42, 161. 
Chamisso (Adalbert de), IV, 

191, 192, 193, 194, 195. 
Champagny (duc de Cadore), 

III, 247, 249. 
Champagny (vicomte de), V, 

276. 



Champcenetz (le chevalier de), 

I, 300; — II, 125. 
Chantelauze (de), V, 265, 266, 

269, 315, 418. 
Chappe, III, 473. 
Chaptal, II, 289, 490. 
Chardel, V, 313. 
Charettb (le général de), II, 

171. 
Charettb (le baron de), V, 628. 
Charles IV, roi de Bohême» 

VI, 148, 149. 
Charles IV, roi d'Espagne» 

m, 216. 
Charles V, roi de France, VI, 

358. 
Charles X (comte d'Artois, 

Monsieur, puis), I, v, ix, 60, 

274; — II, 63, 157, 407, 413; 

— 111,193,418,419,439,520; 

— IV, 13, 18, 22, 30, 58,138, 
200, 285, 286, 301, 305, 307, 

308, 309, 311, 312, 343, 344, 
347, 351, 353, 356, 357, 359, 
360, 394, 506; — V, 49, 140, 
184, 230, 258, 262, 267, 269, 
277, 279, 283, 285, 292, 305, 

309, 310, 324, 329, 331, 335, 
337, 338, 343, 355, 356, 357, 
358, 360, 361, 363, 364, 365, 
366, 367, 368, 370, 371, 372, 
377, 384, 385, 390, 399, 400, 
401, 403, 405, 408, 409, 424, 
425, 451, 453, 470, 477. 493, 
528, 542, 548, 614, 615, 628, 
629, 637, 639; — VI, 21, 63, 
67, 69, 71, 73, 81, 83, 84, 85, 
86, 87, 91, 96, 101, 102, 108, 
109, 110, 111, 113, 114, 117, 
118, 119, 122, 123, 124, 125, 
126, 129, 131, 143, 157, 227, 
250, 300, 303, 328, 331, 344, 
346, 347, 349, 350, 351, 355, 
356, 357, 359, 373, 432, 434. 



CITES DANS LES SIX VOLUMES 



593 



435, 436, 437, 438, 527, 528, 
530, 532, 539, 540, 541. 

Charles XII, III, 311, 319. 

Charles XIII, III, 259, 260. 

Charles-Albert, roi de Sar- 
daigne, IV, 215; — VI, 14. 

Charles-Edouard, dit le Pré- 
tendant, V, 36, 45; — YI, 
445. 

Charles-Félix, roi de Sardai- 
gne, VI, 227. 

Charles-Louis de Bourbon 
(duc de Lucques, puis de 
Parme), V, 8. 

Charles (l'archiduc), III, 123, 
186, 243. 

Charlotte de Prusse (prin- 
cesse), impératrice de Rus- 
sie, I, 173. 

Chambord (comte de), I, v; — 
II, 339, 391; — III, 519; — 
IV, 165, 168, 207, 220, 223. 
330, 358, 359; —V, 358, 361, 
363, 365, 367, 373, 375, 390, 
391, 399, 407, 453, 463, 467, 
468, 471, 472, 476, 544, 608, 
628, 647; — VI, 12, 17, 19, 
35, 63, 71, 74, 75, 76, 77, 78, 
79, 80, 82, 85, 87, 91, 92, 97, 
98, 99, 100, 105, 108, 118, 
119, 126, 127, 128, 156, 158, 
159, 201, 205, 208, 210, 214, 
230, 250, 258, 301, 320, 323, 
324, 326, 327, 343, 344, 345, 
346, 348, 352, 355, 356, 357, 
359, 433, 434, 540, 541, 556, 
557, 558, 559, 562, 563, 570. 

Charras (le lieu tenant -colo- 
nel), V, 297. 

Charrière (M""» de), IV, 302, 
303, 328. 

Chartier (Alain), II, 315. 

Ceasles (Philarète), II, 298; 
— V, 63i, 



Chasseloup-Laubat (marquis 

de), III, 3?/!. 
Chasteller., III, 150. 
Chastenay (Mnie de), I, 177, 

182, 184, 1^5. 196; — II, 69; 

— III, 10. 

Chastenay (Victorine , com- 
tesse de), I, 185; — II, 259; 

— III, 340. 
Chateaubouro (Paul-François 

de la Celle, vicomte de), beau- 
frère de l'auteur, I, 185. 

CHATEAUBOURG(BL>nigne- Jeanne 
de Chateaubriand, dame de 
Québriac, puis dame de), 
sœur de l'auteur, I, 21, 91, 
115, 193, 257. 

Chateaubriand (la comtesse 
de), sœur deLautrec,II,343; 

— V, 13. 
Chateaubriand (M™» Claude 

da}, femme poète, VI, 403, 

404. 
Chateaubriand de la Guer- 

rande (l'abbé), I, 101. 
Chateaubriand (François de), 

grand-père de l'auteur, 1, 13. 
Chateaubriand (Pétronillede), 

grand'mère de l'auteur, 1, 13. 
Chateaubriand (René, comte 

de), père de l'auteur, I, 17, 

18, 59, 65, 85, 129, 137, 165. 

189, 190, 191. 192, pages 451 

à 456; — II, 2(J5. 
Chateaubriand (Apolline de 

Bédèe, comtesse de), mère 

de l'auteur, I, 19, 58, 59, 64, 

69, 127, 129, 132, 133, 134, 

136, 161, 167, 190, 252, 253; 

— II, 2, 128, 132, 178, 179, 
180; - V, 227. 

Chateaubriand (Céleste Bui*- 
son de Lavigne, vicomtesse 
de), femme de I auteur, I, ix, 

38 



594 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 



XII. Lii; - II, 5, 6,7,8,128, 
263. 269, 270, 271, 334, 335, 
373, 394, 396, 397, 401, 402, 
465, 472, 475, 478, 491, 502, 
503, 505, 506, 513, 549, 551, 
590, 591, — III, 1, 4, 7, 8, 
30, 52, 376, 378, 453, 492, 493, 
494, 497, 508, 511, 512, 513, 
517, 546; — V, 3, 7,99,118, 
177, 220, 2.34, 243, 274, 515, 
ô21, 525, 535, 541, 546, 576, 
578, 588, 655 ; — VI, 2, 5, 7, 
89, 299, 345, 568. 

Chateaubriand (Françs-Henri 
de), oncle de l'auteur, I, 14. 

Chateaubriand (Joseph de) , 
oncle de l'auteur, I, 15. 

Chateaubriand (Pierre-Marie- 
Anne de), seigneur du, Pies- 
sis, oncle de l'auteur, I, 17, 
53, 454, 455. 

Chateaubriand (Geoffroy de), 
frère de l'auteur, I, 21. 

Chateaubriand (Jean-Baptiste- 
Auguste, comte de), frère de 
l'auteur, I, 21, 194, 195, 196, 
203, 205, 234, 305, 311, 439; 
— II, 2, 42, 43, 51, 94, 95, 
98, 127; — V, 596, 603. 

Chateaubriand (M'ie de Ro- 
sanbo, dame de), belle-sœur 
de l'auteur, I, 195, 232; — 
II, 127. 

CHATEAUBiUAXB{Geo£froy-Louis 
comte de), neveu de l'auteur, 
1, XII, 9, 451, 452,453; —II, 
129, 468; — 111,496, 560; — 
V, 226, 368, 542; — VI, 569. 

Chateaubriand (Henriette-Fé- 
licité-Zélie d'Orglandes, com- 
tesse de), femme du précé- 
dent, I, 9, 451, 468. 

Chateaubriand (Geoffroy, c»^ 
de\ fils des deux précédents), 



petit-neveu de l'auteur, 1, 74. 
Chateaubriand (D"« Bernon 

de Rochetaillée , comtesse 

de), femme du précédent, I, 

74. 
Chateaubriand (Christian de), 

neveu de l'auteur, I, 9, 453; 

— II, 36; — 111,496,560; — 
V, 225, 226, 227; — VI, 20. 

Chateaubriand do Plessis 
(Pierre de), cousin de l'au- 
teur, I, 53. 

Chateaubb.iand du Plessis 
(Mlles Adélaïde, Emilie-Thé- 
rèse-Rosalie et Modeste de), 
cousines de l'auteur, I, 53. 

Chateaubriand (Armand de), 
cousin de l'auteur, I, 17, 53; 

— II, 55, 64, 79, 80, 101 ; — 
III, pages 16 à 25,520, pages 
543 à 546; — IV, 419; — 
V, 579. 

Chateaubriand (Jeanne Le 
Brun d'Anneville , femme 
d'Armand de), II, 101; — 
III, 17. 

Chateaubriand (Frédéric de), 
fils d'Armand, I, 54, 191. 

Chateaubriand (Henri-Frédé- 
ric-Marie-Geoffroy de), fils de 
Frédéric, I, 54. 

Chateaubriand (Françoise-Ma- 
deleine-Anne Regnault de 
Parcieu, dame de), femme 
du précédent, I, 54. 

Chateau-d'Assis (Michel-Char- 
les Loc quel, coviiie de), 1,82. 

Chateaugiron (l'abbé de) , I, 
107. 

Chateauroux (M°îe de), II, 472. 

Châtelain, V. 113. 

Chatillon (M™e de Bérenger, 
duchesse de), II, 299 ; — ll'l, 7. 

Chaumettk (Gaspard^ II, 23. 



aiES DANS LES SIX VOLUMES 



595 



Chatjvin, peintre, V, 119. 

Chédieo de Robethon, II, 568, 
569, 570, 571, 572, 576, 578. 

Cheptel, médecin, I, 161. 

Chênedollé (Lioult de), II, 
250, 254, 257, 262, 263, 265, 
271, 307, 359, 378, 494, 504; 

— III, 4; — V, 399. 
Chénier (André de), I, 126; — 

II, 165. 

Chénier (Marie-Joseph de), I, 
229; — II, 25, 219, 248; — 

III, 25, 29, 31, 35, 3G, 37, 43, 
44, 45, 46, 47, 49, 131, 401, 
408, 547, 550. 

Chérin (Bernard), I, 5; — VI, 

522, 523. 
Chérin (Louis-Nicolas) VI, 522, 

523. 
Chevalier, V, 329, 342. 
Cheverus (cardinal de), IV, 

359. 
Chevet, marchand de comes- 
tibles, V, 606. 
Chevrjiuse (duchesse de), IV, 

423, 424. 
Choiseul (duc de), I, 301 ; — 

V, 208; — VI, 203. 
Choiseul-Stainville (duc de), 

pair de France, V, 275, 307; 

— VI, 446. 
Chopin (J.), V, 534. 
Choteck (comte de), VI, 40, 58, 

59, 81, 105, 107, 119, 213, 

^7. 
Choteck (comtesse de), VI, 

357. 
Chouuieu, conventionnel, III, 

111. 
Choulot (de), VI, 14. 
Christophe (le roi), II, 113; 

— V, 444; — VI, 151, 152. 
Christophe (la reine), V, "^^8; 

— VI. 151. 



Christophe (les filles du roi^, 

\l, 151, 152. 
CicÉRi, VI, 231. 
CicoGNARA (comte), VI, 236, 

244. 

CiMAROSA, I, 381. 

Cintio (le cardinal), VI, 288, 
289. 

Clancarthy (ioid), III, 525. 

CLANwiLLiAM(lord),IV,245,247. 

Clara Wendel, V, 574, 575. 

Glarke (Edward), II, 507. 

Clary (Désirée), M"» Berna- 
dotte, reine de Suède, IV, 
467. 

Clary (Julie), M™« Joseph Bo- 
naparte, reine de Naples, 
reine d'Espagne, IV, 469; — 
V, rJ9. 

Clary (le colonel), IV, 452. 

ClauseldeCousseroues (Jean- 
Claude), II, 402, 505, 586, 587, 
589; — III, 13, 376, 492; — 
V, 235. 

Clausel de Coussergues (l'ab- 
bé), grand-vicaire d'Amiens, 

II, 593. 

Clausel DE Codsseroues, trap- 
piste, II, 592. 

Jlausel de Montals (évêque 
do Chartres), 11,592, 593; — 

III, 12, 13. 

Clément (Jacques), III, 364. 
Clément XII, V, 150, 151. 
Clément XIV, VI, 94. 
Clerfayt (comte de), II, 74. 
Clergeau (l'abbé), aumônier de 

l'auteur, IV, 325 
Clermont-Tonnerre (duc de), 

IV, 230, 351, 357. 
Clermont-Tonnerre (comte 

Stanislas de), II, 300. 
Clermont-Tonnerre (comtesse 
Stanislas de), remariée an 



596 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 



marquis de Talaru, II, 299, 

5i2, 5S2; — IV, 381. 
Clermon r-ToNNERRE (cardinal 

de), II, :336, 350, 393; — V 

130, 158, 170, 173, 179, 194. 
Cléry, II, 167; — III, 507. 
Clive (lord), VI, 446. 
CoBBETT (William), VI, 130. 
CoBENTZEL (de), III, 133. 
CocKBURN (sir Georges), IV, 

98, 105. 
CoGNi (Margherita), VI, 263. 
CoiGNY (duc de), I, 206, 207. 
CoisLiN (marquise de), I, 185, 

260; — 11,469, 470, 471,472, 

473, 474, 475, 476, 477, 479. 
CoLBERT (le général de), III, 

159. 

COLBERT DE MaULÉVRIER 

( Edouard - Charles - Viclur- 
nien, comte de), I, 124. 

COLBERT-MONTBOISSIER (cOm- 

tesse de) , femme du précé- 
dent, I, 124; — V, 576. 
CoLET (Louise Révoil, dame), 
VI, 406. 

COLLOMUET, II, 540. 

Collot-d'Herbois, III, 110. 
Colomb (Christophe), IV, 96. 
Colombier (M'ie), m, 82. 
Colonna-Cecaldi, IV, 49. 
CoMiNEs (Philippe de ) , VI , 

230, 232. 
CoMPANS (le général), III, 288, 

314. 
CoMPÈRB (le général), III, 289. 
CoNDÉ (le grand), VI, 188. 
CoNDÉ(le prince de), U, 2,413; 

- III, 494. 

CoNDORCET, I, 234; — VI, 263. 
CoNSALVi (le cardinal), II, 344, 

345; —VI, 227. 
Constant (Benjamin), I, xxvi; 

— II, 288 ; — III, 401, 402, 408, 



477, 478, 489, 524; — IV, 7, 
30, 34, 342, 368, 376, 379. 387, 
388, 399, 409, 455, 456, 457, 
458, 460, 467, 470, 471, 474, 
503, 504; — V, 1, 67, 317, 
318,343, 346, 634; — VI, 166. 

Constant (M. de), cousin de 
Benjamin Constant, V. 435, 
440. 

Constant (M"e de), V, 440. 

CoNTADES (le maréchal de), I, 
24. 

Contât (Louise), I, 220. 296. 

CoNTENciN (A. de), II, 129. 130. 

CoNYNGHAM (lord Francis), I, 
398. 

CoNYNGHAM (lady), I, 398; — 

II, 471; — IV, 248, 258,267. 
CooK (le capitaine), I, 121, 364; 

— II, 506;- IV, 118, 194. 
CooPER (Fenimore), I, 426. 
CoppENS, m, 510. 
CoyuEREAU (l'abbé), IV, 121, 

122. 
CoRHiÈRB (comte de), I, 285; — 

IV, 149, 150, 151, 153, 169, 
171, 172, 173, 175, 176, 210, 
224, 225, 226, 227, 230, 290, 
291, 292, 346, 351, 357. 

CORBIGNY, IV, 420. 

CoRBiNEAU (le général, comte), 

III, 330. 

CoRMENiN (de), IV, 290, 317; — 

V, 232. 395. 

Corneille (Pierre), II, 321; — 

IV, 120. 

Cornélius (Pierre de), V, 31 
Cop.TOis DE Pressigny, évéquo 

de Saint-Malo, I, 251, 253, 

468, 469. 
CoRvoisiER, receveur, I, 82. 
CossÉ (comte de), VI, 71, 80, 95. 
CossÉ (comtesse de), VI, ^, 

96, 138. 



CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



597 



CosTB (Jacques), V, 279, 280, 

281. 
CoïTENs (M™« de), IV, 326. 

COTTRAU, V, 587. 

CouDERT (Charles), IV, 4fô, 

466. 
CouDERT (Eugène), IV, 466. 
CouDRiN (l'abbé), V, 165. 
CouLANGES (de), V, 41, 42. 
COURCHAMP (Mme de), V, 279. 
Courier (Paul-Louis), III, 404, 
Courtois (de l'Aube), IV, 132. 
Courte-Blanchardière de la 

BoucATELiÈRE-FoiRET (l'ab- 
bé), VI, 521. 
Courtois (l'abbé), V, 151. 
CotTRVoisiER (de), V, 239, 254, 

265. 
Cousin (Victor), V, 295; — 

VI, 427. 
CowPER (William), II, 198, 201. 
Crabbe (George), II, 198. 
Crémieux (Adolphe), V, 519. 
Créqui (le maréchal de), VI, 188. 
Cristaldi (le cardinal), V, 163. 
Croker (John -William), II, 

199; — IV, 262, 263; — VI, 

560. 
Cromwell, IV, 111, 279. 
Crosnier, V, 492. 
Croy (le cardinal de), V, 158, 

162. 
Crussol (le bailli de), IV, 57. 
Cujas, II, 323. 
CujAs (Suzanne), II, 323. 
Cumberland (Ernest-Auguste, 

duc de), IV, 184, 185, 195. 
CuMBERLAND (duchcssft de), IV, 
184, 185, 195, 196. 204, 205, 
207, 209, 229, 230 
CuMBERLAjJD (duc de), pctlt-fils 

de la précédente, IV, 204. 
CuNAT (Charles), I, 24, 310; — 
II, 551. 



Corée, tribun, III, 191, 

CuRTius, II, 247. 

CossY (chevalier de), I, 173; — 
IV, 1N2. 

CosTiNE ("marquise de), II, 297, 
pages 568 à 578; — III, 520, 
546; — IV, 327, 328; — V, 
4; - VI, 50, 223. 

CusTiNE (Astolphe de), fils da 
la précédente, II, 298, 576, 
577, 578 ; -IV, 256, 327,328. 

Custine (Louis -Philippe -En- 
guerrand de), fils du précé- 
dent, IV, 328. 

Cyfrien-Dksmarais, V, 497. 



Dalayrac, V, 432; — VI, 387 
Dalbero (duc de), III, 414. 
Dalesme (le général), III, 466. 
Damas (baron de), IV, 291, 

351, 358; — V, 252, 628; — 

VI, 43,44, 74, 76, 77, 80,84, 

92, 97, 99, 103, 104, 107, 150, 

355. 
Damas (comte Alfred de), VI, 

95. 
Damaze db Raymond, III, 53, 

573, 574. 
Dambray fie chancelier), III, 

456, 497, 512;— IV, 480; — 

V, 173. 
Damrémont (Drnys, comte de), 

m, 385. 
Dandini (le cardinal), V, 166. 
Danooi.o, VI, 260. 
Danican (le général), III, 115. 
Daniéx.o (Julien), secrétaire de 

l'auteur, I, 5; — II, 594,595. 
Danissy, III, 127. 
Dante Alighieri, IV, 112, 360; 

- V, 9. 10, 11, 13, 30, 228 

— VI, 278. 



598 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 



Danton, II, 2, 20, 26, 27, 28, 

29, 30, 31, 32, 171, 240; — 

IV, 879; — V, 605; —VI, 

375. 
Daru (le comte), III, 33, 277, 

311, 556, 567. 
Darwin (Erasmus), II, 201. 
Dasies, III, 433. 
Dasté (Mme), IV, 166, 167. 
David (Louis), le peintre, II, 

25, 239; - IV, 395. 
David (d'Angers), V, 576. 
David, consul, V, 250. 
Davout (le maréchal), prince 

d'Eckmùlh, III, 206, 279, 283, 

288, 289, 326. 
Dazincourt, comédien, I, 220, 
Deanb (Silas), II, 34. 
Deboffe, libraire, I, xx, 365; 

— II, 113, 119, 127, 146, 150. 
Decazes (duc), I, 320; — II, 

589; - IV, 136, 139, 140, 
141, 142, 164, 169, 230, 231, 
240, 347, 478, 479, 480, 481; 

— V, 282. 

Decazes (M.), père du duc, 

IV, 142. 
Decazes (baron E.), I, 318. 
Degousék, V, 348. 
Deguerry (l'abbé), I, xii; — 

VI, 569, 570. 
Delacroix (Charles), VI, 426. 
Delacroix (Eugène), VI, 426. 
Delalot (vicomte), IV, 513. 
Delaporte (le Père V.), VI, 

572. 
Delarue, V, 334. 
Delattre, médecin, II, 98. 
Del Drago (la princesse), V, 

55. 
Delessert (Benjamin), V, 316. 
Delessert (Gabriel), V, 316. 
Delille (l'abbé), I, 228; — II, 

159, 184; — III, 39, 351. 



Delisle de Sales, I, 21 , 18; 

— II, 152. 
Delloye, éditeur, I, xi;— IV, 

501 ; — VI, 298, 299. 
Delon, IV, 466. 
Delzons (général), III, 3i3, 

328. 
Démangeât, V, 539. 
Denain (M™e), II, 465. 
Denis, notaire, IV, 145. 
Denon (baron), III, 9, 170. 
Depagne III, 20. 
Déplace (le Père), VI, 77. 
Déplace, III, 536. 
Desaix (le général), III, 72, 

134, 169, 172, 184, 185. 
Desbassyns, III, 164. 
Desbordes-Valmorb (M°i»), V, 

653; — VI, 405. 
Desclozeaux, III, 463. 
De Sèze (le comte), III, 366, 

517; — IV, 166, 167, 361. 
Desoarcins (M"«), I, 220. 
Desoenettes (le baron), III, 

162. 
Desgranqes, V, 205, 
Deshaybs, ambassadeur, V, 

40. 
Deshoulières (M™e), VI, 404. 
Desmarest, II, 601 ; — III, 20. 
Desmortiers, V, 525, 526, 527, 

528. 
Desmoulins (Camille), II, 23, 

2r,, .SO, 31, 32, 238; — VI, 

375. 
Desmoolins (Lucile), II, 31. 
Desmousseaux de Givré, V, 

173, 179, 309, 311. 
Desrenaudes (l'abbé), 111,503; 

— VI, 426. 
Desnoyers, restaurateur, VI, 9. 
Despinois (générai), III, 125. 
Desprès, maître d'écriture, I, 

31 



CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



599 



Desprez, statuaire, V, 100, 172. 
Despuig (le cardinal), III, 233. 
Determes, VI, 360. 
Deutz, VI, 379. 
Devéria (Achille), V, 578. 
Devienne (M"e), II, 488. 
Devoise (M. et M™»), II, 526. 
Devonshirk (duchesse de), IV, 

393, 395. 
DiESBACH (M. de), VI, 541. 
DiLLON (de), I, 301. 
DiNO (duchesse de), I, 172. 
Disraeli (Benjamin), lord 

Beaconsfield, IV, 262. 
Djezzar le Boucher, III, 158, 

159, 160. 
DoMBROwsKi (général), III, 329. 
Donnadieu (général), III, 517. 
DoRiA (princesse), V, 23. 
Drake, II, 413. 
Drouet d'Erlon (général), III, 

473. 
Drouot (général), IV, 37. 
Drovetti, II, 522. 
Droz, académicien, V, 250. 
Druilhard (le Père), VI, 77. 
Du Bellay (le cardinal), V, 

207. 
Dubois, directeur du Globe, I, ! 

vil ; — V, 529. 
DuBOURO (le pseudo-général), 

IV, 55 . — V, 306, 307, 308, 

319, 320, 321, 345. 
Du Camp (Maxime), II, 593, 

594, 596, 597. 
Du Canoë, III, 493. 
Du Cayla (M""»), IV, 139. 
DocHESNOis (M"«), II, 273, 

274. 
Ducis, III, 41, 401, 408; — 

IV, 472. 
DucLOS, académicien, I, 128; 

- III, 74 ; — V, 49. 
Du Cluzel (M"î»), II, 162, 163. 



DuFAY (le major), V, ^3, 30i. 
DuFouoERAis '(Alfred), VI, 349 
DUFRAISSE, III, 117. 
DUGAZON, I, 220. 
DuoAZON (M™e)^ i^ 295. 
DuGUA (général), III, 171. 
Duouay-Trouin, I, 45. 
Duhamel (l'abbé), I, 128. 
Dulau (MM.), libraires, II, 

181, 227, 557. 
Dumas (général Mathieu), III, 

105 ; — V, 300. 
Dumas (Alexandre), I, xiv, xv; 

— II, 302; — V,576; —VI, 
151. 

DuMONT (André), III, 110. 
DuMONT (Jean), V, 42. 
Dumorey, consul, V, 102, 
Dumoulin (Evariste), V, 32(X 
DuMOURiEZ (le général), II,39{ 

— III, 95 ; — IV, 87. 
DuNi, I, 306. 

Dupanloup (l'abbé), VI, 78, 
430, 431. 

DuPATY (le président), V, 50. 

DupATY (Charles), sculpteur, 
V, 51. 

DuPATY (Emmanuel), académi- 
cien, V, 51, 52. 

Duperron (le cardinal), V, 207. 

DupiN (aîné), II, 422, 423, 424, 
425, 426, 427, 437, 4.38, 440 ; 

— V, 277 ; — VI, 387. 
DupiN (M™* A.), I, VII. 
DuPLEix, VI, 445. 

Du Plessix DE PARSCAu(comte), 
beau-frère de l'auteur, II, 5, 
547, 548, 549. 

Du Plessix, frère du précè- 
dent, V, 261. 

Du Plessix de Parscau (Anne 
Buisson de la Vigne, com- 
tesse) , beUe-sœur de l'auteur, 
11,5. 



600 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PRûPR«S 



Dupont (le général), III, 218, 

456. 
Dupont (M"»), II, 539. 
Dupont (de l'Eure), V, 398. 
Dupont db Nemours, III, 383, 

414. 
Duport du TePvTrb, II, 39. 
DupuY (le Père), III, 86. 
DuPwWO) DE Mareuil, IV, 470. 
Doranton (M-^e), IV, 166, 167. 
Duras (Eramanuel-Félicité de 

Durfort, duc de), I, 27, 194, 

204. 
Dup.AS (Louise de Coétquen, 

duchesse de), I, 27; — IV, 

57. 
Duras (Amédée-Bretagne-Malo 

de Dur fort, duc de), III. 496 ; 

— IV, 44,45 ; — V, 297, 3'j9. 
DtiRAS (Claire de Kersaint, 

duchesse de), II, 604;— III, 

60. 377, 458, 460, 496, 498, 

517, 559, 560, 561 ; — IV, 

181, 274. 327, 461, 463, 484, 

485, 487, 488; — V, 4, 5. 
DuE-EAU DE La Malle, II, 534. 

DURIS-DUFRESNE, V, 381. 

DuROc (le maréchal), duc de 
Frioul, III, 262, 352. 

DtJROCHER, III, 117. 

DoROSNEL (le général), 111,301. 
DUSSAULT, 111, 573. 

Du Theil (Jean-François), II, 

168. 171, C>54. 
Du Tilleul, II, 97. 
Du ToucHBT, I, 268. 
DtJVAL (Alexandre), V, 432. 

DOVSPvGlBR DE HaUP>.ANNB, III, 

445; — IV, 315, 502. 

E 

EBRHioroN (lord), III, 146. 
Eblé (le général), lll, 330, 
831. 



EcKARD, III, 73, 75. 

EcKSTEiN (le baron d'), IT, 22, 
23. 

EoGEWoaTH (Miss Maria), II, 
196. 

Egault (l'abbé), I, 75, 77, 
93, 96, 106. 

Egmont (comtesse d'), I, 228. 

Elbée (le général d'), II, 169. 

Eldon (lord), IV, 242. 

Elisabeth (Madame), I, 274. 

Elisabeth DE Brunswick (prin- 
cesse), IV, 189. 

Elgin (lord), VI, 246. 

Elleviou, V, 432, 433. 

Emery (l'abbé), II, 333, 334. 

Enghien (le duc d"), I, xviii ; 

— II, 251, 401, 404, 407, 
pages 409 à 463 ; — III, 256 ; 

— IV, 122, 450 ; — VI, 418, 
473. 

Epinay (marquise d ), II, 41. 
Erard (Sébastien), IV, 197. 

ESMÎSJARD, III, 42. 

Estaing (comte d"), I, 280. 
EsTERHAZY (le princo Paul), 

III, 394; — IV, 241, 257, 
498 ; — V, 357. 

Esterhazy (comtesse), VI, 144. 

EsTERHAZY (M" le), VI, 144. 

Etienne, académicien, IV, 152, 
341 , — V, 263. 

EUQÉNB DB BbADHARNAIS (le 

prince), III, 198. duO, 313, 
321, 328, 329, 337, 339; — 

IV, 399, 441. 

Everett (Edward), VI, 384, 

385. 
ExELMANS (comte), V, 299, 497. 
Eyck (Jean Van), III, 511. 

F 

Fabep-t (le maréchal), VI, 195, 
Fabrb (Auguste), V, 267. 



CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



601 



Fabre (Victorin), V, 267. 

Fabre (Xavier), peintre, V, 46, 
47. 

Fabre o'EoiijmNE, II, 26, 30, 
31, 32. 

Fabry (Germain), III, 98, 99, 
435. 

Fabvier (baron), III, 308, 385; 
— IV, 322. 

Fagel (de), IV, 470. 

F AIN (le baron), III, 280, 285, 
306, 313, 337. 

Falkland (lord), II, 62 ; — V, 
583. 

Falloux (comte de), V, 606. 

Farcy (Georges), V, 301. 

Farcy de Montavalon (An- 
nibal, comte de), beau-frère 
de l'auteur, I, 115; — VI, 
482. 

Farcy (Julia-Marie-Agathe de 
Chateaubriand,comtesseà.e), 
sœur de l'auteur, I, 21, 114, 
177, 179, 180, 181, 193, 195, 
211, 217, 260, 267, 447; — 
II, 10, 178, 327, 495, 555 ; — 
V, 227 ; — VI, pages 480 à 
498. 

Farcy de Montavalon (Pau- 
line-Zoé-Marie de), fille de 
la précédente, I, 117 ; — VI, 
484, 485. 

Faria (l'abbé), II, 302. 

Fauche-Borel, IV, 303, 304. 

Faure, V, 497. 

Favras (Thomas Mahy, mar- 
quis de), I, 282, 296. 

Fayolle (de), principal du col- 
lège de Rennes, I, 107. 

Feltre (duc de), III, 474, 494. 

Fénelon, II, 541, 543. 

Péraud, conventionnel, III, 
111. 

Ferdinand IV, roi de Naple», 



IV, 444, 450; — VI, 15, 
227. 
Ferdinand VII, roi d'Espagne, 

III, 363; — IV, 285; — VI, 
228, 3Ô8. 

Ferrand (comte), III, 389, 470, 
557, 558, 561 ; — IV, 489 ; 

— V, 638. 

FeRRON de la SlGONNlÈRB, II, 

75, 76, 86, 87. 
Fesch (le cardinal), II, 333, 
348, 349, 362, 376, 392, 393, 
394 ; - III, 78, 79, 252, 264, 
394, 546; — IV, 106, 108; 

— V, 125, 139, 177, 199, 200, 
209, 580. 

Feuquières (marquis de), II, 

64. 
Feutrier (Msr), IV, 254, 358, 

510, 511 ; — V, 130. 
Fezensac (M™e de), I, xxxi ; 

— Il, 29ô. 

FlELDING, II, 194. 

FiESCHi, III, 314; — V, 288, 
Firmont (baron de), IV, 443. 
FiTCHE, III, 356. 
Fitz-James (Edouard, duc de), 

IV, 238; — V, 501,512, 522, 
526, 528, 536, 647, 648, 654, 
657. 

Fitz-James (Jacques, duc del, 

VI, 557. 
Flahaut (comte de), IV, 36 

FLAUGER.GUES, III, 366. 

Flavigny (vicomte de), IV, 183l 
Fleischmann (M.), VI, 515, 516. 
Flesselles (Jacques de), 1,271. 
Fleury (le cardinal), VI, 445. 
Fleury, comédien, I, 220, 296, 
Fleury de Chaboulon, III, 445, 
Flins des Oliviers (Carbon de) 

I, 219, 221 ; — II, 12, 326. 
Floirac (comte de), V, 462. 
Flotte (baron de) VI, 564. 



602 



INDEX ALPUABÈTIQUE DES NOMS PROPRES 



Foix (Gaston de), V, 13. 
FoLARD (le chevalier de), III, 
245. 

FOLENTLOT, II, 536. 

Folks, V, 283. 

Fontaine, architecte, III, 461. 

FoNTANES (Louis, marquis de), 

I, 142, 219, 231, 300, 368; — 

II, 163, 164, 165, 171, 173, 
175, 176, 226, 236, 237, 241, 
244, 245, 246, 253, 257, 259, 
260, 261, 273, 288, 309, 311, 
329, 332, 379, 387, 390, 391, 
403, 405, 407, 505, 552, 555, 
556, 558, 561, 562, 580, 581 ; 

— III, 2, 7, 10, 13, 15, 39, 
49, 63, 228, 376, 518, 533, 
537, 553 ; — IV. 245, 372, 
431, 474, 490. 491, 493, 494, 
495, 496 ; — VI, 292. 

Font ANES (marquise de), II, 

562. 
FoNTANES (M'i8 Christine de), 

II, 165, 558. 
FoNTENAY (de), IV, 301. 
FoRBiN (comte de), II, 482, 483. 
Forbin-Janson (Palamède de), 

V. 314. 
Foresta (marquis de), VI, 353, 
Foucault (colonel de), VI, 31. 
Fouché, duc dOtrante, II, 24, 

i»4, 412,571,575; — III, 23, 

519, 520. 521, 522, 524, 545; 

— IV, 4, 11, 29, 32, 46, 47, 
51, 53, 54, 57, 58, 60, 130, 
425, 426, 445. 

FoucHKR (général), III, 288. 
Foullon (de), I, 267, 276. 

FoUQUIER - TiNVILLE, II, 31, 

130, 131 ; — III, 110 ; — V, 

605. 
Fourmont (comte de), V, 462. 
Fox (Charles), II, 223; — III, 

204 ; - IV, 243. 



FoY (le général, IV, 339, 503, 

504. 
France (Anatole), I, 29, 143, 

147. 
Franceschbtti (le gêné rai), IV 

449. 
François I", roi de France, 

II, 312; — m, 187 ; — V, 30. 
François I»', roi des Deux- 

SicUes, V, 242. 
François II, empereur d'Alle- 
magne, II, 10 ; — III, 196, 

201, .394 ; — VI, 227. 
François IV, duc de Modène, 

V, 192. 

Fr,ançois d'Assise (saint), VI, 

362, 363. 
Frankllv (Benjamin), II, 34. 
Franqueville (de), V, 205. 
Frayssinous (Mer), ly, 351, 

357, 37)8, 510 ; — V, 265 ; — 

VI. 77, 434. 

Frédéric (le grand), I, 170, 
188 ; — III, 206, 207 ; — IV, 
182. 189, 190, 195, 205, 217. 

Frédéric-Guillaume I^r, IV, 
189. 

Frédéric-Guillaume II, 1, 171; 
— II, 53, 54, 84. 

Frédéric- Guillaume III, II, 
459; — III, 271, 339, 388; 
IV, 183, 185 ; — V, 78, 91. 

Frédéric-Guillaume IV ; IV, 
185 ; — V, 78. 

Frédéric-Guillaume-Charles 
(le prince), frère de Frédé- 
ric-Guillaume III; IV, 184. 

Frémy (comte Edouard), II, 396. 

Fréron (Stanislas), III, 96, 
110, 112. 

Friant (le général), III, 288. 

Frisell (John Fraser), III, 
559; — IV, 486; - V, 511, 
512. 



CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



603 



Feîseli, (Elisa), V, 512, 520, 

521, 651. 
Froissart, V, 235. 
FuNCHAL (de), V, 28, 155, 

209. 
FuscALDO (comte), V, 26, 174. 



Gaoarin (prince), V, 26. 
GA1LLAE.D, secrétaire de Fou- 

ché, III, 519. 
Gaillard, médecin, IV, 121. 
Gall, II, 302. 
Galleffi (le cardinal), V, 138. 

163, 621. 
Gamba, VI, 238, 241. 
Gamberini (le cardinal), V, 

138. 
Garât (Dominique), VI, 446. 
Gasc (M'i» Honorine), II, 324, 

325. 
Gaspari, II, 537. 
Gautier (Théophile), I, xiv. 
Gay (Mmo Sophie), III, 50. 
Gazola (le cardinal), V, 621. 
Genlis (M'"» de), lY, 327, 374, 

412,413, 414, 454; — V, 2, 27. 
Gensonné II, 19. 
Gentz (de), III, 395, 422; — 

VI, 43, 227. 
Geoffroy (Julien -Louis), I, 

107. 
George III, roi d'Angleterre, 

II, 225. 
George IV, roi d'Angleterre, 

I, 320; — IV, 207, 231, 240, 

241; — VI, 18, 227. 
George V, roi de Hanovre, IV. 

204, 207, 209. 
Georges (M'i»), 11,273, 274. 
GÉRARD (le baron), I, vi; — 

IV, 184, 395, 410, 412, 413; 

— VI, 7. 



GÉRARD (le maréchal), III, 

314; —V, 275, 294,306,316, 

345. 
Gerbet (l'abbé), I, vu. 
Germé (l'abbé), 1, 107. 
Gesbert (Sénéchal), I, 88. 
Gesril du Papeu, I, 54, 55, 

56, 112, 113, 114, 120, 121; 

- II, 105; — III, 18. 
Gessner, V, 557. 
Gévres (duchesse de), VI, 9. 
G iBERT- Arnaud, V, 497, 498. 
Gibbon, II, 187; — IV, 327. 
GiNGUENé, I, 107, 222, 223, 

224, 225, 305, 306; — II, 42, 

152. 238. 279. 
GiNOUENÉ (M"»), I, 223. 
GiORGiNi, Courier, V, 18. 
GiRARDiN (comte Alexandre de), 

IV, 162. 

GiRARDiN (Saint-Marc), IV, 504. 
GiRARDiN (Emile de), I, xi, 

xiii; — VI, 395. 396. 
GiRARDiN (M™« Delphine Gay, 

dame Emile de), III, 50; — 

V, 435, 653. 

GiRAUD (Victor), V, 622, 623, 

625, 626. 
Girodet-Trioson, III, 8. 
GiSQUET, préfet de police, IV, 

316, 317;— V, 513,522,523, 

529, 533, 535; — VI, 89. 
GisQUET (M"»), V, 523. 
GiSQUET (Mlle), V, 523, 524. 

534, 535. 
GiusTiNiANi, hébraisant, I, 335. 
Giustiniani (le cardinal), V, 

135, 136, 137, 142, 163, 621. 
GoDOY (Manuel), V, 64. 
Godwin (William), II, 196. 
Godwin, médecin, II, 109. 
GoETBE, V, 52; — VI, 268, 

279. 
GoLDSMiTH (Olivier), II, 194. 



604 



INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS PROPRES 



GoNTAUT (duchesse de), II, 162; 

— VI, 74, 75, 79, 80, 97, 98, 
100, 101, 119, 346. 

Gordon (capitaine), I, 384. 

OouRGAUD (le général) , III, 
281. 285, 308, 306, 323; — 
IV, 72, 97, 99; — V, 282. 

Goovion-Saint-Cyr (le maré- 
chal), I, 2'.t4; — III, 486. 

Gouton-Be.vufort (Luc-Jean- 
comte de), I. 130. 

GOUYON DE MlNIAC, II, 56, 86. 

GoYON (de). V), 291. 

Goyon-Vaur.ooault (de), III, 
22, 23, 24. 

Goyon-Vaurouault (M™8 de), 
III, 23. 

Grandménil, comédien, I, 220. 

Granet, conventionnel, III, 
iil. 

Grant (M.), premier mari de 
la princesse de Talleyrand, 
III, 453. 

Gray (Thomas), II, 218, 219; 

— IV, 280; —V, 20; — VI, 
333. 

Grégoire (J.-F.), II, 540. 
Grégoire XVI (Mauro Capel- 

lari), V, 135, 138, 142, 163. 
Gregorio (cardinal de), V, 135, 

136, 137, 142, 163, 621. 
Grenier (comte), IV, 32. 
Grétry, I, 296. 
Grey (lord), IV, 249, 278. 
Griffio (comte), VI, 230, 257. 
Grigxon (général), III, 111. 
Ge-OGniard, ordonnateur de la 

marine, III, 126. 
Gros (le baron), III, 155, 209. 
Grotius (Hugues), V, 208. 
Grotius (Pierre), V, 208. 
Grodchy (le maréchal de), III, 

342, 489; — IV, 26. 
Goasaoni (le cardinal), V, 151. 



GuBicA, greffier, III, 77. 
Guénan (le chevalier de), I, 
185. 

GUÉNEAU DE MUSSY, II, 263, 

586. 
GuER (le chevalier de), I, 182, 

261. 
GuÉRiN (Pierre), peintxe, V, 21, 

33, 100. 
Guernon-Ranvillb (comte de), 

V, 255, 265, 266, 334. 
GuiccioLi (comtesse), II, 212; 

— V, 12, 218, 268. ' 
GuicHK (Antoine-Louis-Marie 

de Gramont, duc de), IV, 
256; — V, 334; — VI, 71, 
72 
GuicHE (duchesse de), IV, 256. 

— VI, 76, 77, 79, 80, 106, 
145. 

GuiLLAtJMB LE Breton, III, 160. 

Guillaume I, roi des Pays-Bas, 

III, 206, 363; — IV, 25; — 

VI, 15. 

Guillaume I»', roi de Wurtem- 
berg, VI, 513. 

Guillaume de Prusse (Amélie- 
Marianne de Hesse-Hora- 
bourg, femme du prince), IV, 
195. 

Guillaume Tell, V, 556, 557, 
560. 

GUILLAUMY, I, 345. 

Guilleminot (comte), V, 122, 

156. 
Guillemot (le commandant), V, 

506. 
GuiLLON (l'abbé), II, 350, 351, 

393. 
GuiNARD (Augustin), V, 302, 

329, 342, 348. 

GuiSCHARDT, III, 245. 

GuisK (duc de), le Balafré,Y^ 
293. 



CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



605 



QmsE (duc de), petit-fils du 

précédent, V, 40. 
GuizoT (François), I, xxxv; — 

III, 455, 457,505, 534; pages 

535 à 542; — IV, 249, 504; 

— V, 106, 179, 252, 253, 263, 

294, 315, 340, 361, 525, 526, 

536. 
GuizoT (Pauline de Meulan, 

dame), III, 541. 
Gustave-Adolphe, IV, 472. 
Gustave IV, roi de Suède, II, 

411. 
GwvDiR (lady), I, 823. 

H 

Hall AY - Coetquen ( marquis 

du), I, 27. 
Hallay-Coetquen (comte du), 

I, 27. 
Halleck (Fitz-Greene) T, 427. 
Hamilton (duc d'), IV, 394. 
Hamilton (lady), IV, 433. 
Hanka, VI, 116. 
Hanriot, III, 101. 
HARDENBER.a (princB de), IV, 

201. 
Harel, II, 429, 430; — V,576. 
Harlay (Achille de), V, 524. 
Harrowby (lord), IV, 258, 

259. 
Hatte-Longuerue (M"e de), II, 

329, 583, 584. 
Haugwitz, m, 196. 
Haussez (le baron d'), V, 239; 

— VI, US. 
Haussonville (comte d'), V, 

173. 
Hadtefbuillh (comte d'), I, 

206. 
LIAUTEFEUILI.E (M"" de Beau- 
repaire, comtesse d'), I, 206, 

807. 



Hauterive (comte d), III, 488; 

— VI, 426. 
Havre (duc d'), III, 447, 
Hawkesburt (baron de), IV, 

261. 
Haymès, V, 339. 
Hearne, I, 234. 
Heber (Reginald), II, 534. 
Hector (comte d'), I, 117, 121, 
Hélkne-Paulowna (la grande- 
duchesse) , IV, 187; — V, 

195, 196, 197, 440; — VI, 25, 

515. 
Hello, V, 525, 526. 
HÉNiN (M"' d'), I, 297. 
Hennequin, avocat, VI, 217, 

5v;7. 
Hennin, II, 475. 
Henri IV, III, 328; — V, 350, 

V16, 496; — VI, 50, 83, 134, 

250. 
Henri VII, VI, 57. 
Henri de Prusse (le prince), 

frère du grand Frédéric, IV, 

190. 
Henry-Larivière, III, 17, 22. 
Hentz, m, 111. 
Hercé (Mer Urbain de), évêque 

de Dol, I, 75, 
Hbrcé (François de), frère du 

précédent, I, 75. 
HERfCHELL (William), II, 217. 
Herjchell (Caroline), II, 218. 
Heyoen (comte de), V, 77. 
HiL . (Georges), I, 427. 

HiNaANT DE LA TrEMBLAIS, II, 

104, 114, 118, 119, 120, 121, 

126, 133, 141; — IV, 245, 

474; _ V, 444. 
HiNORAY (Charles), V, 329, 342. 
Hinton, III, 438. 
HippoLYTE d'Estb (le cardinal, 

VI, 278. 
His (Charles), III, &70. 572. 



606 



LNDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 



HOBBOtlSE, IV, 9. 

Hoche (le général), III, 180, 
400; —IV, 87; — VI, 188. 

HOCQUART (Mme), H, 263. 

HoFER (André), III, 197. 
HoFFMAN (Benoît), III, 11, 12. 
HoHENHAUSEN ( boTonne de), 

lY, 186, 187. 
HoHENLOHE (le princô de), VI, 

515. 516. 

HOLBEIN, V, 549. 

HoLLAND (lord), II, 199; — 

IV, lo6, 243 
HoMPESCH (de), III, 135. 
HoxoRius (rempereur), V, 12. 
HoRRiON (le Père), VI, 361. 

HORTENSE DE BeAUHARNAIS , 

reine de Hollande, III, 23, 
200, 345, 489, 545, 546; — 

IV, 11, 459; — V, 103, 125, 
199, 578, 579, 580, 581, 583, 
586, 587. 

HOUDETOT (Mme (Je), II, 305, 

306, 477. 
HoussAYE (Henry), I, xxvi; 

— III, 395, 471, 491; — IV, 
9, 458. 

Hovius, maire de Saint-Malo, 

I, Liv, 442. 
Hdart (général), III, 289. 
Hubert, V, 342. 
HucHET, m, 111. 
HuDSON LowE (sir), IV, 105. 
Hugo (Victor), II, 595; — III, 

405; — IV, 27, 482, 483; — 

V, 51, 457, 653; — VI, 3u7. 
HuuN (le général), II, 422, 428, 

429, 430, 431, 432, 433, 437; 

— III, 22, 24, 345. 
HULOT (Mme), IV, 402. 
HuMBOLDT (Alexandre de), III, 

6l); — IV, 94, 191. 
HuMBOLDT (Guillaume de), IV, 
191 



HuMK (David;, II, 187. 

HuNT (James-Henri Leigh), II, 
199. 

Huss (Jean), VI, 115. 

Hyde DE Neuville (le baron), 
I, xi; — H, 602; — IV, 50, 
295, 296, 359, 365, 510, 511, 
512, 513, 514; — V, 72, 230, 
231, 310, 325, 512, 522, 525, 
53G, 596, 647, 648, 654, 657; 
— VI, 564, 



1MBER.T DE SaINT-AmAND, V, 506. 

j Irvinq ("Washington), I, 426. 

IsNARD (Maximin), II, 19. 

Isoard (le cardinal d') V, 153, 
162. 

IsoTTE (la grande), VI, 316. 

IvES (M.), II, 134, 1^, 136. 

IVES (Mme), n, 136, 149. 

IvES (miss Charlotte), lady 
Sutton, II, 134, 136, 137, 140, 
141, 142, 143, 144, 145, 146, 
149, 181; — III, 510; — IV, 
231, 234, 281, 282, 283, 284; 
— VI, 179, 560. 



Jacowlef, III, 307. 
Jacqueminot, V, 366 
Jacques III (Jacques-Edouard 

Stuart, dit le chevalier de 

Saint-Georges), V, 36, 45. 
Janin (Jules), I, VII, XXIX, 458, 

469, 470. 
Janson (Mme de), II, 311. 
Ja.nvier (Eugène), I, 443. 
Jaucourt (marquis de), III, 

413, 455, 497; — IV, 41. 
Jauge, banquier, VI, 88, 218. 
Jean, roi de Bohême, VI, 149. 



CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



607 



Jkan III, roi de Portugal, VI, 

306. 
Jean VI, roi de Portugal, III, 

215; — IV, 213, 214. 
Jeannin (le président), V, 207. 
Jefferson (Thomas), I, 423, 

424. 
Jenny, femme de chambre, II, 

298. 
Jérôme Bonaparte, roi de 

Westphalie, III, 214, 227, 

229, 394;— IV, 24; — V,37, 

199, 200, 201, 202. 
Jersey (lady), I, 323: — II, 

124; — IV, 248. 
JoGUES (le père Isaac), I, 388. 
Johnson (Samuel), II, 188. 
JoHNSTON, contrebandier, IV, 

107. 
JoiNViLLE (le prince de), IV, 

121. 
JoMiNi (baron de), III, 181, 

182. 
Jordan (Camille), III, 401,408; 

— IV, 339, 425, 474. 
Joseph Bonaparte, roi de Na- 

ples, puis roi d'Espagne, III, 
199, 214, 219, 229, 367, 381, 
393, 394, 472; — IV, 11; — 
VI, 420. 

Joseph, domestique, VI, 20. 

Joséphine (l'impératrice), II, 
416, 418,447, 448; — 111,23, 
74, 114, 116, 118, 545, 546; 

— ÎV, 61, 423; — VI, 177. 
Jgubert (le général), III, 180, 

400. 

Joubert, carbonaro, V, 347. 

JouBERT (Joseph), II, 164, 237, 
255, 257, 258, 259, 263, 265, 
266, 267, 270, 271, 273, 277, 
334, 357, 363, 373, 380, 387, 
465, 486, 492, 502, 504, 505, 
6.13, 589, 594; — III, 4, 376, 



534; — IV, 194, 474; — V, 

4; — VI, 168. 
JooBERT (Mme Joseph), II, 257, 

258, 263, 267; — III, 52. 
JooFFROY (Théodore), VI, 564. 
Jourdan (le maréchal), IV, 13, 
Julien, domestique de l'auteur, 

II, 507, 508, 511, 514, 515, 

518, 520, 521, 523, 524, 525, 

528, 530, 546. 
JuLLiEN (de la Drôme), III, 136. 
JuLLiEN (M.), II, 273, 380. 
JuNOT, duc d'Abrantès, III, 108, 

113, 157; — IV, 398. 
JussiEu (Alexis de), V, 113. 

K 

Kaumann (le capitaine), V, 291. 
Keith (lord), IV, 72. 
Kellermann, duc de Valmy, 

II, 78; — III, 121; — VI, 

188. 
Kellermann (François-Etien- 
ne), fils du précédent, III, 

184. 
Kemble (J.), acteur, IV, 2o6. 
Kepler, VI, 36. 
KÉRALio (de), III, 83. 
Kerallain (René de), VI, 572. 
Kératry (Jean-François de), 

I, 247. 
Kératry ( Auguste -Hilarion, 

comte de), I, 247; — V, 171. 
Keravenant (l'abbé de), IV, 

404. 
Kersalaun (de), I, 263. 
Kerviler (René), VI, 572. 
Kirgener (le général), III, 352. 
Kléber, III, 134, 149, 157, 159, 

174, 177, 185. 
Knowles, II, 199. 
KfflRNER (Théodore), III, 357, 

3.61. 



fl08 



INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS PROPRES 



KoLLER (le général), III, 421, 

422, 429, 430, 434, 435. 
KoMiEROwsKi (colonel), V, 297. 
KoREFF, médecin, IV, 201. 
KoTZEBUE (Auguste de), IV, 203. 
KoTZEBUE (le capitaine Otto 

de), IV, 194. 
Krûdener (la baronne de), II, 

366, 369, 474; — IV, 459, 

460. 
Kdtuzof, III, 196, 276, 283, 

284, 294, 297, 303, 304, 307, 

308, 313, 316, 327, 328, 329, 

569; — IV, 69. 



LaBaronnais (François-Pierre 

Colas, seigneur de), II, 66. 

La Baronnais (le chevalier de), 

II, 66. 

Labat (le Père), V, 42. 

Labé (Loyse), II, 488; — VI, 

403. 
LABÉDOYèRH (comte de), IV, 38. 
La Belinaye (Renée-Elisabeth 

de), I, 217. 
La Besnardière (comte de), 

III, 5-24, 525; — VI, 426. 
La Blbtterie (l'abbé de), VI, 

185, 186. 
Laborde (Alexandre de) III, 2, 

59, 251, 372, 383, 384; - V, 

278, 313. 
j^A Borde (Jejai-Joseph dt), II, 

468. 
Laboejb {Roux de), II, 268; 

— m, 383, 433, 504; — IV, 

48. 
Laborie fils, VT, 388, 389. 
La Booétardais (comte de), 

cousin de l'auleur, I, 36; — 

II, 109, 122, 126; — IV, 245, 

444; — VI, 560. 



La Bouillerie (baron de), IV, 

513; — V, l(X>. 
La Bourdonnais (Mahé de), I, 

45; — YI, 445. 
La Bourdonnaye (comte de), 

IV, 352; —V, 239, 253, 255. 
Labrador (marquis de), V, 26, 

142. 
Labre (saint Benoît), II, 10, 
La Briche (M™« de), I, xxxi; 

— II, 269, 295. 
Lacépède (comte de), III, 343, 

363. 
La Chalotais (Louis-René de 

Garadeuc de), I, 44. 
Laclos [Choderlos de), I, 301. 
LacOiMbe (Charles de), I, xxvii; 

— VI, 480, 5G3. 
Lacretellk Vaîné, I, 90; — 

III, 567. 
Lacretellb le jeune, III, 115; 

— V, 251. 

Lacroix, polytechnicien, V, 

303. 
Ladvocat, libraire, IV, 325, 

326. 
Laênnec (le docteur), III, 59. 
La Fap.e (cardinal de), V, 158, 

162; — VI, 434. 
Lafaye (M.), VI, 564. 
La Fayette (général de) , I, 

273, 309; — II, 17, 20; — 

III, 72, 90, 401, 408, 483, 484; 

— IV, 29, 32, as, 48, 338 ; — 

V, 275, 294, 295, 298, 306, 
308, 329, 331, 340, 341, 342, 
345, 349, 350, 376, 383, 463, 
497, 536; — VI, pages 383 à 
368. 

La Ferronnays (le comte Au- 
guste de), I, 46; — IV, 277, 
297, 298, 299, 301, 357; — 

IV, 497, 500, 50i ; — V, 63. 
65, 68, 107, 117, 118. 161 



CITES DANS LES SIX VOLUMES 



609 



831, 246; — VI, 301, aSl, 
pages 499 à 520 et pages 
527 à 533. 

La Ferronnays (Alexandrine 
à'Alopeus, femme d'Albert 
de), IV, 187. 

La Ferté-Medn (de), III, 389. 

Laffitte (Jacques), IV, 355; 
— V, 294, 295, 296, 298, 
308, 309, 314, 317, 329, 330, 
331, 336, 342, 343, 344, 345, 
850, 376, 541 ; — VI, 89. 

Lafitte, III, 127. 

Lafon, comédien, II, 274. 

La Fontaine (Jean de), VI, 196. 

La Fontaine (Auguste), VI, 47. 

La Forcb (maréchal de), VI, 
188. 

Laforest, (de), II, 444, 457. 

La Fouchais (M™» de), I, 161, 
809. 

La Galaizière (de), I, 267. 

Lagarde, VI, 235. 

L'Agneau, secrétaire de l'au- 
teur, V, 622. 

Lagorsse (colonel), III, 349. 

Lagrange, II, 28.) ; — III, 351. 

Laorené (Théodore de) , VI , 499. 

La Guyomarais (M™« de La 
Motte de), I, 161. 

La Harpe, I, 219, 230, 300, 
305; — 11,152,164, 165, 26 i, 
279, 300, 326, 327, 328, 329. 
pages 578 à 586 ; — III, 24, 
114, 564; — IV, 379, 380, 
382, 388; — V, 2; —VI, 33. 

Laine, II, 393 ; — III, 365, 457, 
483 ; — IV, 145, 171 ; — V, 
595, 596 ; — VI, 158. 

Lajard, III, 91, 95. 

Lalande (de), V, 49. 

Lallemant (le P. Jérôme), I, 
388. 

Lally - ToLBNDAL (Trophimc- 



Gérard; marquis de), I, 273 
309; — II, 465, 466; — 111. 
497, 498, 502; — IV, 134, 
339. 

La Luzerne (marquis de), am- 
bassadeur, I, 126. 

La Luzerne (comte de), mi- 
nistre de la marine, I, 267. 

La Luzerne (Guillaume, comte 
de), II, 370, 380. 

La Luzerne (cardinal de), IV, 
156. 

La Marche (comte de), IV, 190. 

La Marche (Jean-François de), 
II, 160. 

Lamarque (le général), V, 497, 
502. 

Lamartine (Alphonse de), I, 
443; — II, 197; — III, 404; 

— IV, 165, 304, 483 ; — V, 
47, 215, 250, 042, 643, 653; 

— VI, 34, 95. 

La Martinière, lieutenant, I, 
185, 187, 215; — II, 55; — 
IV, 47 ; — VI, 6. 

La Martinière (Antoine-Au- 
gustin Bruzen de), I, 215. 

Lamba Doria, II, 105. 

Lambesc (prince de), I, 270. 

Lambruschini (Msf), nonce, Y, 
164, 184, 619. 

La Mennais (l'abbé Félicité 
Robert de), I, 45 ; — III, 
270; — IV, 152, 483; — VI, 
462, 463, 465, 466, 467. 

Lameth (Alexandre de), IV, 39. 

Lameth (Charles de), IV, 19S. 

La Mettrie (Julien Offraye de), 
I, 45. 

Lamoignon (Auguste, marquia 
de), II, 154, 226, 23ïi. 

Lamoignon (Christian, vicomte 
de), II, 154, 226, 254, 554; 

— III, 385 ; — IV, 372. 

39 



GIO 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 



La Morvonnais (Hippolyte), I, 

442, 443, 444, 445. 
Lamothb (général), IV, 48. 
Lanckllotti (prince), V, 29 
Lancellotti (princesse) , II , 

348 ; — V, 29. 
Landrr (Richard), VI, 332. 
Lanfrey (Pierre), III, 208. 
Lanjuinais, m, 401, 408 ; — 

IV, 29, 32. 
Lannes (le maréchal), duc de 

MontebeUo, III, 134, 159, 

m, 174, 184, 243. 
La Noue, dit Bras-de-Fer, II, 

89 ; — V, 657. 
Lansdowne (lord), IV, 255. 
Lante (la duchesse), V, 55. 
Lantier (Etienne), III, 146. 
Lapanouze (César de), V, 438, 

439. 
La Péroosb (Jean-François de 

GaZaup, comte de), I, 121. 
Laplacb (marquis de), II, 

289. 
LAPi.ACRLiÈRB (Céleste Rapion 

de), beiie-mère do l'auteur, 

II, 4. 
Laportb, m, 103. 

La Porte (de), I, 267. 
Lapoype (le général), III, %. 
Laprade (Victor de), I, xu ; 

— VI, 565, 566, 567. 
Laqueuille (marquis de), 11,2. 
Larcanowitz (prince Michel), 

III, 308. 

La Re\'ellièrb-Lépkaux, V, 
319. 

Lariboisièrk (général, comte 
de), m, 281. 

Larive, comédien, I, 220. 

La Rochefoucauld (Ambroise- 
Polj'carpe de) duc de Dou- 
deauville, I, vu ; — IV- 146, 
3&0, 351 ; — VI, 420. 



La Rochefoucauld (Sosthèn* 
del, III, 389, 450. 

La Rochejaquelein (Henri de), 
I, 309 ; — II, 169. 

La Rochejaquelein (comte Au- 
guste de), III, 290; — V, 
353, 628. 

La Rochejaquelein (Féliciié 
de Duras, comtesse de), III, 
459. 

La Rochejaquelbqj (marquis 
Henri de), I, xi. 

La Romana (le général de), III, 
222. 

La RouËRiB (marquis de), I, 
115, 161, 309, 358. 

Larrey (le baron), III, 150. 

Larrey (le D''), fils du précé- 
dent, V, 291 ; — VI, 577. 

Lasalle, II, 236. 

La Saudre (MM. de), I, 255. 

Las Cases (comte de), II, 453, 
455 ; — III, 72, 164 ; — IV, 
72, 1(», i06. 

Las Cases (de) fils, IV, 99. 

Latil (cardinal de), V, 155, 
158,162.164,184, 210; — VI, 
44, 77, 94, 96, lOi, 156, 35.3. 

Latouche (Henri de), III, 405 

Latour - Maubourg (marquis 
de), m, 326,333, 353; —V, 
286 ; — VI, 13, 16, 198, 19Q 
352. 

Lauderlale (lord), III, 203. 

Laujon, III, 42. 

Launay de la BlIARDIÈPvB 
(Gilles-Marie), I, 81. 

Launay^ de la Bliardièrb (Da- 
vid), I, 81, 82. 

Launey (marquis de), î, 271. 

LiAURiSTON (maréchal de), III, 
244, 272, 307 ; — IV, 230. 

Lautr^c (maréchal de), II, 
343 ; — V, 13. 



CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



611 



Lavallette (M.), m, 4, 5, 346. 
Lavalette (M«oe), III, 345. 
Lavalette (comte de), Ilî. 163, 

471, 533 ; — IV, 36. 
Lavater, V, 577. 
La Vauouyon (do), I, 267. 
La VERONE (Léonce de), I, vu ; 

— II, 323. 
La ViLLATB (de), VI, 74, 104, 

354. 
Laville (César de), III, 243. 
Laya, académicien, III: 22. 
Lebeschu (M"e), VI, 299, 301. 
Le Bon (Joseph), III, 110; — 

IV, 132. 
Lb Brun (Pons-Denis Escou- 

chard) dit Lebt'un-Pindare, 

I, 225, 226; — III, 401. 
Lebzeltern (comte de), VI, 

507, 508. 
Le Chapelier, I, 285. 

LeCOURT DELA ViLLETHASSETZ, 
I, 456 

Leckinsea (Marie), II, 474. 
Ledru (Charles), avocat, V, 

529, Ô03. 
Ledru-Rollin, V, 529. 
Leferre (le maréchal), duc de 

Dantzick. III, 210, 341. 
Lefebvre-Desnoêttes, III, 473. 
Lefèvre, éditeur, I, viu. 
LEF0RE6TIER (l'abbé), VI, 497. 
Lefranc, IV, 102. 
Leoendre, III, 110. 
Lr Gobbien, I, 95. 
Leoouvé (Gabriel), III, 42. 
Leibnitz. III, 174 ; — V, 111. 
Leidpjj (M. de), VI, 518. 
Le Jay (M>°«), I, 300 ; — IV, 34. 
Le Lavandibr, apothicaire, I, 

99. 
Lelièvre, III, 21. 
Le Lorrain (Claude Gelée, dit), 

y. 35, 59. 



Lemercier (Népomucène), II, 
288; — III, 401, 408, 566. 

Lemierre, neveu du poète, II, 
152, 238. 

Lemoine, secrétaire de M. de 
Montmorin, VI, 10. 

Lemontey, V, 482. 

Le Motha (le capitaine), V, 
332. 

Lenolet-Dufresnoy, VI, 273. 

Lenoir-Laroche, II, 301. 

Le Normant fils, imprimeur, 
III, 507; — IV. 136. 152, 
478, 479, 489: — V, 3îi3. 

Lenormant (Charles), I, vu, 
XIX, XXIV, 449 ; — V, 122, 
261, 435,529; — VI, 476, 522, 

Lenormant (M"" Giarles), I, 
xn, XXIV, 448 ; — IV, 378, 
405, 410, 426, 436, 509 ; — V 
22, 108, 122.261,431; — VI» 
534, 565. 

Léon XII, II, a37 ; — III, 242? 
— V, 18, 22, 29, pages 107 à 
117, 124, 126, 132, 133, 134, 
136, 138, 150, 164, 185, 188, 
611, 615, 616, 618, 619; — 
VI, 5, 94. 

LÉONORA, la Romaine, V, 40, 

Léonore d'Esté, VI, 277, 279, 
285, 291. 

Lboiacd, agent de police. Y, 
516, 517, 

Lepelletier, V, 329. 

Le Pelletibr d'Aunay (NP'« 
de Rosanbo, comtesse), 1, 232, 

Leprince (l'abbé), I, 77, 97, 
98, 106. 

Le Ray de Chaomont, IV, 416. 

Lerminier, VI, 173, 174. 

Lescure (Michel de), I, xxti. 

Lesbeps (baron de), III, 30i, 

L'Estoilb (Pierre de), V, 416i, 
417. 



612 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 



Lb Tasse, II, 190 ; — V, 17, 

519 ; — VI, 25, 229, 274, 

pages 276 à 297. 
Lévis (Gaston- Pierre -Marie, 

duc de), 111,513, 517;— IV, 

44. 
Lévis (duchesse de), III, 59, 

376, 517, 518. 
LÉVIS- Ventadour (duc de), fils 

des précédents, I, xi ; — III, 

518 : _ V, 334, 542, 637. 
Lévts-Ventadour (duchesse de), 

III, 519. 
Lévis (Léo de), III, 389. 
L'Hôpital (le chancelier de), 

V, 213. 
LiANcouRT (F. de La Roche- 
foucauld, duc de), IV, 346, 

347. 
LiBBA, II, 79; — m, 16. 
LiBRi, III, 75, 78, 79, 84, 87. 
LicHTENAU (comtesse de), IV, 

190. 
LicHTENSTEDJ (princc de), III, 

248. 
LiBVEN (prince de), IV, 241, 

249, 498. 
LiBVEN (princesse de), IV, 249, 

250. 
Ligne (prince de), II, 92, 94. 
LiMOÊLAN (Joseph-Pierre Picot 

(de), I, 110, 111, 112, 113; — 

III, 189. 
Lippi l'ancien, V, 19. 
LivERPOOL (lord), I, 321 ; — II, 

225;-IV, 261, 278; - VI, 

560. 
LivoRET, I, 257, 258. 
Llovd (Henri) III, 245. 
LoBAU (comte de), V, 308, 502. 
LoBKOwiTz (baron de), VI, 116, 

148, 151. 
Lœvenhiblm Ccomte de), V,354, 

356 



Lointier, restaurateur, V, 342. 
Lola Montés, V, 167. 
LoMÉNiE DE Brienne (Eticnne- 

Charles de), I, 241. 
LoNDONDERRY (lady), IV, 235. 
LoNGUEViLLE (M™» de), II, 230. 
LoRGERiL (de), député, V, 264. 
LoTHON, polytechnicien, V, 298. 
Louis (l'archiduc), III, 248. 
Louis (le baron), I, 303; — 

III, 456, 497, 502, 503; — 

IV, 41, 42; - V, 239, 312, 
397. 

Louis 1er, roi de Bavière, V, 

167, 195. 
Louis XIV, IV, 80, 120, 126; 

— V, 549; — VI, 29. 136, 
187, 207, 537, 538, 539, 555. 

Louis XVI, I, 205, 209, 269, 
274, 279, 281, 287, 367, 416, 
438; — II, 15, 20, 27; -III, 
461,462,463;— IV, 110,132, 
193, 309; — V, 401, 408, 418; 

— VI, 134, 209, 383, 387, 436, 

439, 441, 447, 553. 

Louis XVII, I, 268, 269; — 
II, 339. 

Louis XVIII (Monsieur, puis), 
I. 274, 304; — II, 63, 410, 
411, 477; — ni, 346,438,439, 

440, 444, 453, 459, 460, 463, 
473, 478, 481, 482, 485, 487, 
489, 491, 493, 494, 496, 505, 
507, 513, 514, 515, 524, 526, 
557; — IV, 2, 12, 39, 40,41, 
42, 43, 45, 50, 51, 59, 60, 67, 
127, 136, 138, 139, 142, 154, 
176, 200, 240, 285, 301, 304, 
307, 366, 407, 502;— V, 127, 
199, 357, 397, 405, 477, 614, 
635,644; — VI, 129, 130, 131, 
133, 227, 421, 425, 436, 438, 
501, 526, 548, 550. 

Louis Bonaparte, roi de HoL 



CITÉS DANS LES SIX VOLUMES 



613 



lande, lîl, 199, 209, 214; — 

V, 199. 
LiOuis-Ferdinand, prince de 

Prusse, II, 457; — III, 204, 
^06. 
Louis -Philippe l" (duc de 
Chartres, duc d'Orléans, roi 
des Français), III, 412, 474, 
494, 525; — IV, 161, 251, 
368, 393;— V 295, 308,318, 
325, 329, 330, 331, 336, 337, 
338, 339, 340, 341, 343, 344, 
345, 346, 347, 349, 350, 351, 
352, 358, 360, 362, 363, 364, 
372, 374, 375, 376, 377, 378, 
380, 382, 397, 398, 422, 425, 
453, 464, 467. 470, 475, 494, 

528, 536, 601, 636, 638, 639, 
655; — YI, 21, 86, i:>8, 211, 
294, 301, 320, 321, 325, 345, 
pages 365 à 373, 388, 552. 

Louise (la reine) de Prusse, 

ÎII, 213. 
LouvEL, m, 438; — IV, 143, 

163, 164; - V, 453. 
Louvois, VI, 188. 
LovELACE (Richard), V, 520. 
LozzANO (la), V, 55. 
LuBOMiRSKA (la maréchale), IV, 

414. 
Lucchesi-Palli (comte de), VI, 

12, 15, 82, 84, 294, 296, 299, 

529, 530, 532, 533. 

Lucien Bonaparte, prince de 
Canino, II, 253, 254,277, 330, 
399; — III, 85, 99, 100, 101; 
— IV, 7, 11, 38, 105, 384, 
385, 387,388; — V, 2. 

LuMBROso (le baron Alberto), 

VI, 572. 

Luther (Martin), IV, 182. 
LuTzow (comte), V, 25, 140. 
Luxembourg (maréchal de), 
VI, 188. 



Lyndsay (M-ne), II, 154, 155, 
226, 227, 234, 236, 299, 562; 

— III, 50. 

M 

Mac-Carthy (le Père de), VI, 
84, 85. 

MacHAULT d'ARNOUVILLB, IV 

54. 
Macchi (le cardinal), V, 155, 

190, 621. 
Macdonald (le maréchal), duc 

de Tarente, III, 180, 439, 

474: — IV, 50. 
Macirone, IV, 449. 
Mack (général), III, 196. 
Mackensie, I, 234, 364, 36d. 
Mackintosh (James), II, 216; 

— III, 405. 

Magon de Boigarein (Jean- 
François-Nicolas), I, 23, 24. 

Magon de Boisqarein (Elisa- 
beth-Anne), I, 89. 

Mahis (Berbis des), lieutenant 

I, 185. 

Mahmoud II (le sultan), III, 

258 ; — V, 73, 74, 80, 84, 90, 

97, 119, 129, 168, 169 
Mailhe, conventionnel, III, 

417. 
Maillart db Lescourt, III, 

392. 
Mailly (M""» de), II, 472 
Maine de Biran. III, 366. 
Maintbnon (M">« de), VI, 534, 

538. 
Maison (le maréchal), III, 438, 

439; - V, 365, 366; — \L, 

540. 
Maisonfort (marquis de La), 

II. 351. 

Maistre (Josefh de), IV, 482. 
483. 484, 485, 486, 487 486, 



614 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 



Malcolm (sir Polteney), IV, 
iOO. 

Malesherbes (Chrétien -Guil- 
laume de Lamoignon de), I, 
9, 146, 232, 233, 234, 235, ^'^5, 
307, 364, 365, 385, pages 465 
à 468; - II, 33, 34, 35, 95, 
127, 128; — III, 275; — IV, 
132; — V, 225, 227, 596. 

Malbsherbes (M™* de), II, 43. 

Malet (le général), II, 429; — 
III, 32.Î, 345, 346. 

Malfilatrs (Alexandre-Henri 
de), I, 145; —II, 270. 

Malibran (Mme), VI, 407. 

Mallefille (Félicien), I, xrv. 

Mallet du Pan, I, 300; — II, 
157. 

Mallevillb (Claude de), V, 
214. 

Malouet (baron), II, 156. 157; 

— III, 455. 
Malte-Brun, III, 10. 
Mandaroox-Vkrtamy , I, XI, 

XII, XXVI, xxvn; — V, 59,67; 

— VI, 480. 
Mandini, I, 295. 

Mangin, préfet de police, V, 

276, 279. 
Mansfield (lady), I, 323. 
Manso, marquis délia Villa, 

VI, 289. 
Manuel, IV, 30, 339; — V, 536. 
Manzoni, IV, 103 ; — V, 481 ; 

— VI, 274. 

Marat, I, 280; — II, 18, 19, 
•23, 24, 25, 26, 27, 33, 240; — 
III, 110; — VI, 375,393. 

Marbeuf (de), III, 71. 

Marceau (général), III, 400. 

Marcellus (Marie- Louis -Au- 
guste de Martin de Tyrac, 
comte du), député, IV, 358, 
483 



Marcbllus (comte de), fils da 
précédent), I, xxviii, 4, 76, 
318, 397, 434; — II, 123,393; 

— III, 577; — IV, 129, 143, 
180, 244, 252, 280, 283, 345, 
394, 473, 498, 500, 501, 502; 

— V, 18, 28, 125, 160, 192, 
194, 354, 398, 409, 611; — 
VI, 18, 51, 52, 70, 145, 525 
527, 567. 

Marchais, V, 294, 348. 

Marchal, V, 313. 

Marchand (l'abbé), I, 107. 

Marchand, valet de chambre 
de Napoléon, IV, 99. 

Marchanoy (de), V, 313. 

Marchena, III, 114. 

Marc Scla.rra, VI, 286. 

Maret, duc de Bassano, II, 41, 
599, 600, 601 ; — III, 93, 313, 
397, 558, 559; — IV, 35. 

Maroukritb de France, VI, 
403. 

Marguerite db Navarre, VI, 
403. 

Marie-Amélie, reine des Fran- 
çais, V, 338, 339, 372, 373, 
374, 376, 377, 378. 

Marie -Antoinette, reine de 
France, I, 205, 269, 367, 308; 

— III, 193, 461 , — IV, 132 ; 

V, 603. 
Marie-Christine, reine d'Es- 
pagne, V, 242. 

Marie de France, VI, 402, 

Marie-Isabelle, reine de Na- 
ples, V, 242. 

Marie-Louise (l'impératrice), 
III, 240, 251, 252, 253, 26&, 
270, 271, 285, 367, 381, 382, 
384, 394, 469, 524; — IV-, 
108; _ V, 8; — VI, 14 

Marie Stuart, I, 413, 414; — 

VI, 403. 



CITES DANS LES SIX VOLUMES 



613 



iVïarie-Thérèsb, impératrice, 

VI, 146. 
Marigny (Marie- Anne -Fran- 
çoise de Chateaubriand, 
comtesse de), sœur de l'au- 
teur, I, 21, 91, 115, 193, 194, 
195, 447; — II, 185, 269; — 
VI, 563. 
Marin (le chevalier), IV, 395. 
Marion (général), III, 289. 
Marlborough (duc de), III, 

272: — VI, 30. 
Marmont (le maréchal), duc 
de Raguse, III, 174, 376, 385, 
484; — V, 275, 277, 278,279, 
282, 2S5, 286, 295, 296, 299, 
302, 303, 333, 334, 335. 
Marmontel, I, 229. 
Marmora (cardinal délia), V, 

160. 
Maroboduus, VI, 341, 
Marolles (l'abbé Michel de), 

I, 131. 
Maroncelli, VI, 241. 
Marot (Clément), VI, 268. 
Mars (Mil»), I, 220. 
Martignac (vicomte de), IV, 
357, 510; — V, 3, 62, 230, 
231, 232, 2.33, 321. 
Mason (WilUam), II, 201. 
Massena (le maréchal), prince 
d'Essling, III, 119, 180, 181, 
184, 244, 473, 486;— IV, 39, 
87, 398, 407; — V, 563. 
Masseria, III, 93, 125. 
Massimo (prince), V, 29. 
Masson (Frédéric), III, 75, 79, 

94, 95, 99, loi ; — VI, 573. 
Maubreuil (marquis de), III, 

433, 434; — VI, 415, 416. 
Maudoit, III, 21. 
Mauouin, V, S"». 315, 634. 
Maupertuis (MoREAO do), I, 

2â. 



I Maury (le cardinal), III, 42. 
Maximilien II, roi de Bavière 

V, 167. 
Mayeux, V, 418. 
Mazarin (le cardinal), V, 207» 

- VI, 337. 
MÉCHiN (baron), V, 344, 3it). 
Meoacci, III, 231. 
Méhée de la Touche, II, 600, 

601 ; — IV, 6. 
Méhémet-Au, III, 147; — Y, 

67. 
Melbourne (lady), IV, 393. 
Melzi (François de), II, 343, 

344. 
Méneval (baron de), III, 248, 

546, 550. 
Mennechet (Edouard), I, ti, 

XXIV. 

Menou (général), III, 134. 

Méot, restaurateur, II, 23. 

Mercier (le sergent), IV, 31. 

Mercœur (Elisa), VI, 406, 407. 

Merfeld (général), V, 291. 

Méricourt (Théroigne Te»- 
WAGNE, dite de), II, 13. 

Mérilhou, V, 277, 312, 313. 

Merlin (de Douai), IV, 7. 

Merll\ (de Thionville), II, 171, 

Merlin, commissaire-priseur, 
IV, 145. 

MÉRY (Joseph), IV, 150. 

Mesnard (comte de), VI, 216, 
217. 

Mesnard (V" de), secrétaire 
d'ambassade, V, 173. 

Mesnier, IV, 136. 

Mestre (baron de), V, 462. 

MÉTEL (Hugues), II, 69. 

Metternich (prince de), III, 
251;— IV, 11, 249, 250, 285, 
295, 339;— V, 189, 272,324, 
410;— VI, 87, 109, 183,321, 
327, 506, 508, 509, 530, 



616 



INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PROPRES 



Meunier (capitaine), V, 303. 
Mêzy (Mma de), n, 468. 
MicARA (cardinal), V, 142. 
MicHAHD (Joseph), II, 366; — 

IV, 346, 459. 
Michel (le grand-duc), frère 

d'Alexandre I*', VI, 515. 
Michel-Ange, II, i90; —IV, 

120; — V, 30, 31. 
MicKiEwicz (Adam), III, 270. 
MiGXERET, libraire, II, 238, 

308, 328, 563, 567. 
MiGNET, V, 256, 257, 258, 279, 

294, 329, 440, 445, 446 ; — VI, 

429. 
MiLA, I, 392, 398; — VI, 256. 

MlLCRADOWITCH, III, 319. 

MiLORD Maréchal (lord Keith, 

dit), IV, 3ul. 
MiLTON, II, 189; — V, 40, 57, 

337; — VI, 229. 
Mina, VI, 228. 
MioLLis (le général de), III, 

Zoi, 233. 
MioLLis (Ms"" de), évêque de 

Digne, III, 231. 
MiONNET, V, 211. 
MioT (François), III, 151, 166, 

184. 
MioT, comte de Mélito, III, 

151. 
Mirabeau (le marquis de), I, 

284. 
Mirabeau (le Bailli de), I, 284. 
Mirabeau, I, 127, 267, 283, 

284, 285, 286, 287, 288, 289, 

299, 300, 302, 303, 31 1 ; — II, 

•^, 15, 29, 171;— III, 72, 90, 

i93, 206; — IV, 80, 135, 181, 

205, 216, 217 ; — VI, 222, 

378. 
Mirabeau (le vicomte de), I, 

290, 291, 300; II, 2, 125. 
MissoM (François), V, 42. 



MoDÈNK (François-Joseph-Jean 
de Lorraine, duc de), VI, 
273, 304. 

MoDÈNE (comte de). VI, 519, 
520. 

MoDÈNH (Mil* de), VI, 519. 

MoËLiEN (Thérèse-Josèphe de) 

I, 115, 161, 217, 
Mœllenborf (comte de), III, 

206. 

MoHL (Jules de), VI, 565. 

MoHL (Mm*), VI, 565. 

MoLÉ DE Champlatreux, pré- 
sident au Parlement, II, 296, 

Molé (le comte), I, xxxi ; — 

II, 257, 296,504, 505; — IV, 
169, 323, 325. 

MoLÉ, comédien, I, 220, 296. 
Molière, II, 189, 190, 260; — 

IV, 128. 
Moligny (l'abbé de), VI, 78, 

92. 
MoLTEDO, conventionnel, III, 

99. 
MoNBRUN (le général), III, 289. 
MoNCEY (le maréchal), duc de 

Conégliano, III, 440; — IV, 

13, 307. 
MONET, I, 306. 
MoNET (Mii«), I, 306. 
MONGE, III, 174. 
MoNMiRAiL, cuisinier, VI, 19. 
Monselet (Charles), I, xiv. 
Montaigne (Michel de), V, 17, 

37, 38, 39, 57, 238, 612; VI, 

230, 283, 333. 
Montalembert (Charles de), I, 

xxxvii. 
MoNTALivEi (Jean-Pierre , c*« 

de), III, 563, 564. 
MoNTALiVET (Camille de), IV, 

315, 316; — V, 507, 526, 539. 
Montbel (comte de), V, 239, 

254, 255, 265 i — VI, 103. 301, 



CiTES DANS LES SIX VOLUMES 



617 



325, 326, 327, 528, 529, 532, 
533. 
MoNTBOissiER (baroii de), gen- 
dre de Malesherbes, I, 232; 

— II, 51, 78, 95. 
MoNTBOissiER (Françoise-Pau- 

line de Lamoignon de Ma- 
lesherbes, dame de), I, 232. 

MoNTBouRCHER (coHite de), I, 
264. 

MoNTCALM (marquis de), 1, 380; 

— VI, 446. 

MoNTCALM (M™6 de), sœur du 
duc de Richelieu, IV, 169, 
170; — VI, 129. 

MoNTCHENu (de), IV, 98. 

MoNTEBELLO ( Napoléon- Au- 
guste, duc de), fils du maré- 
chal, V, 125, 128, 155, 173, 174. 

Montesquieu, V, 268. 

MoNTESQuiou (l'abbé de), III, 
414, 455, 457, 497, 503; — 
IV, 223. 

Montesquioi>-Fezensac (Elisa- 
beth-Pierre, comte de), VI, 
419, 420. 

Montesquiou (comte Anatole 
de), V, 338, a39, 372, 373. 

MoNTGASCON (de), V, 334. 

Montgelas (de), IV, 219. 

MoNTHOLON (comte de), IV, 71, 
97, 99, 106, 116, 117. 

MoNTHOLON (comtesse de), IV, 
97. 

MoNTi (Vincenzo), VI, 274. 

Montlosier (comte de), II, 
113, 156, 157; — IV, 298, 
331, 333. 

Montlouet (comte de), I, 130. 

MoNTLUc (maréchal de), 1, 191 ; 

— VI, 104. 

MONTMIREL, IV, 288. 

Montmorency (Mathieu, vicom- 
te, puis duc de), I, 278; — 



II, 384. — III, 450; — IV 
146, 175, 230, 235, 239, 241 
252, 254, 265, 267, 269, 271 
277, 283, 330, 358, 392, 399 
400, 407