FRANÇOIS-MARC GAGNON
.Chronique
du mouvement
automatise .
québécois
1941-1954
LANCTOT
ÉDITEUR
CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
1941-1954
de François-Marc Gagnon
est le cinquante-cinquième ouvrage
publié chez
LANCTÔT ÉDITEUR
et le onzième de la collection
« L'HISTOIRE AU PRÉSENT ».
Autres titres parus dans la même collection
Claude Corbo, Lettre fraternelle, raisonnêe et urgente à mes concitoyens
IMMIGRANTS
Georges Dor, Anna braillé ene shot (Elle a beaucoup pleuré), essai sur le langage
parlé des Québécois
Pierre Bourgault, La colère. Écrits polémiques, tome 3
Andrée Ferretti, Le Parti québécois: Pour ou contre l'indépendance?
Guy Bouthillier, L'obsession ethnique
Donald Guay, La conquête du sport/Le sport et la société québécoise au x/x* siècle
Georges Dor, Ta mé tu là ? (Ta mère est-elle là ?), un autre essai sur le langage
parlé des Québécois
Robert Lahaise, Libéralisme sans liberté, 1830-1860
Le Cercle Gérald-Godin, Tant que l'indépendance n'est pas faite, elle reste à faire
André d'Allemagne, Le presque pays
CHRONIQUE DU MOUVEMENT
AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
1941-1954
du même auteur
Jean Dubuffet, Aux sources de la figuration humaine, Montréal, Presses de
l'Université de Montréal, 1972
La conversion par l'image. Un aspect de la mission des Jésuites auprès des
Indiens du Canada au xvif siècle, Montréal, éditions Bellarmin, 1975
Premiers peintres de la Nouvelle-France, Québec, ministère des Affaires
culturelles, 2 vol., 1976. Avec la collaboration de Nicole Cloutier
Paul-Êmile Borduas (1905-1960). Biographie critique et analyse de
l'œuvre, Montréal, Fides, 1978
Paul-Émile Borduas. Écrits/Writings. 1942-1958, Halifax, The Press of the
Nova Scotia Collège of Art and Design, 1978. Avec la collaboration de
Dennis Young
Ces hommes dits sauvages, Montréal, Libre Expression, 1984
Hommes eff arables et bestes sauvaiges, Montréal, Boréal, 1986, avec la
collaboration de Denise Petel
Paul-Êmile Borduas, Montréal, Musée des beaux-arts de Montréal, 1988
Images du castor canadien xvf-xvuf siècles, Québec, Septentrion, 1994
François-Marc Gagnon
CHRONIQUE DU MOUVEMENT
AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
1941-1954
L ANCTOT
ÉDITEUR
LANCTÔT ÉDITEUR
1660A, avenue Ducharme
Outremont, Québec
H2V 1G7
Tél.: (514) 270.6303
Téléc: (514) 273.9608
Adresse électronique : lanedit@total.net
Site Internet : http://ww.total.net/~lanedit
Illustration de la couverture:
Paul-Émile Borduas, Sous le vent de l'île, 1947, huile sur toile © Musée des beaux-arts du
Canada, Ottawa. Photo de l'œuvre : J. Sargent.
Mise en pages et maquette de la couverture :
Folio infographie
Distribution :
Prologue
Tél.: (514) 434.0306/1.800.363.2864
Téléc: (514) 434.2627/1.800.361.8088
Distribution en Europe:
Librairie du Québec
30, rue Gay-Lussac
75005 Paris
France
Téléc: 43.54.39.15
Nous remercions le Conseil des Arts du Canada de l'aide accordée à notre programme de
publication. Nous remercions également la SODEC, du ministère de la Culture et des
Communications du Québec, de son soutien.
Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention de la Fédération canadienne des sciences
humaines et sociales, dont les fonds proviennent du Conseil de recherches en sciences
humaines du Canada.
© lanctôt éditeur et François-Marc Gagnon, 1998
Dépôt légal — 4 e trimestre 1998
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-89485-057-3
Avant-propos
L'ambition du gros ouvrage que nous présentons aujourd'hui au public
est véritablement modeste. Nous nous sommes proposé de faire la
chronique d'un mouvement d'art québécois, probablement le seul avec
celui des plasticiens que nous ayons jamais eu, le mouvement auto-
matiste, qui a regroupé autour du peintre Paul-Émile Borduas, puis du
poète Claude Gauvreau, un certain nombre de jeunes artistes et intellec-
tuels — certains très jeunes comme nous le verrons — qui partageaient
les mêmes idées et les mêmes convictions plastiques, inspirées, surtout les
premières, du surréalisme européen, mais ayant assez d'originalité sur le
plan pictural pour qu'il vaille la peine de s'intéresser à son histoire. Notre
intention était de retracer année par année la vie du groupe automatiste,
d'expliquer comment ce mouvement d'art, au sein duquel certes les
peintres ont eu une grande importance, mais pas exclusivement, puisqu'il
comporta aussi des danseuses, des poètes, même un médecin et psy-
chanalyste, d'expliquer donc comment ce mouvement d'art en est venu Ã
poser ce geste véritablement radical que fut la publication en 1948 du
manifeste Refus global, manifeste qui marque la fin de la vieille « idéologie
de conservation» au Québec, pour reprendre l'expression de Marcel
Rioux, et l'accession définitive de notre milieu à la modernité. C'est dire
que nous avons voulu nous intéresser à l'histoire des idées, à leur genèse,
mais aussi à leur développement à la fois dans le groupe et autour de lui.
Nous nous proposons donc de faire le récit de la vie d'un mouvement
d'art. Dans quelle mesure la naissance du mouvement automatiste a-t-elle
constitué un progrès par rapport à ce qui l'a précédée ? Nous verrons que
cette question a été fortement débattue tout au long de son histoire. Et
donc, loin d'être extérieure au problème et même lui donnant son sens,
cette question fait partie de l'histoire du mouvement. Ce n'est pas que
8 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
nous attachions tant d'importance à cette notion de progrès. L'apparition
d'un phénomène ou d'une entité n'est pas forcément synonyme de pro-
grès. L'avènement d'un régime totalitaire, par exemple, ou d'une politique
fondée sur le racisme ne sont pas des progrès. Il est vrai que, dans le cas
de la naissance d'un mouvement artistique contemporain, l'idéologie de
l'avant-garde a marqué si profondément les esprits qu'il est difficile
d'éluder la question. Pourquoi le simple fait que ce mouvement d'art
moderne ait paru digne d'attention semble-t-il impliquer qu'il soit consi-
déré comme « meilleur » que ce qui le précède ? Révolutionnaire plutôt ?
Si l'on veut, la révolution étant une puissante métaphore du changement.
« Histoire d'une révolution culturelle » porte en sous-titre une histoire de
l'influence du surréalisme sur la littérature québécoise. « The Automatists
seriously hoped to revolutionize the status quo...» porte en exergue la plus
récente histoire du mouvement automatiste.
Nous étudierons sur une assez courte période (1941-1954) les
activités d'un petit groupe de personnes — les quinze signataires de Refus
global — à travers, notamment, leurs innombrables rencontres, leurs
échanges d'idées et d'œuvres, leur concorde et leurs dissensions, leurs
manifestations, expositions, publications, etc. Nos sources seront de toute
nature, mais les écrits y tiendront la meilleure place. Et, bien sûr, il en
résulte un récit ou, comme l'annonce le titre, une chronique du mouve-
ment automatiste québécois.
Pourtant, dans le récit que nous entreprenons ici, il y a trois facteurs
qui pourraient le distinguer du récit traditionnel. Tout d'abord, c'est un
récit qui part du présent, qui est écrit d'un « lieu » spécifique. Après avoir
été longtemps défini comme un ailleurs de l'Europe, le Québec, d'où nous
écrivons, réclame le privilège d'un temps qui lui soit propre. On nous
assure que « l'histoire-généalogie de la nation» ne fait que suivre le
modèle de l'Europe d'hier, qu'elle n'est qu'une «contamination du pré-
sent par le passé 1 », ce qui revient à prendre bien légèrement un héritage
dont on est les premiers responsables... Une culture mieux enracinée que
la nôtre peut bien se payer le luxe d'une histoire non événementielle. Elle
a peu à perdre. Ses artistes sont trop prestigieux pour être menacés par
toutes les entreprises de « déconstruction » ou de « définition » auxquelles
on voudra bien les soumettre dans les écoles. Mais c'est un luxe que nous
ne pouvons pas nous payer.
1. François Furet, L'atelier de l'histoire, Paris, Flammarion, 1982, p. 13.
AVANT-PROPOS
C'est un récit qui se voudrait conscient de l'être, c'est-à -dire qui
voudrait être explicite sur ses intentions et sur ses moyens. Un récit
conscient de sa nature s'affirme tout d'abord comme une construction de
l'esprit. C'est un récit qui renonce à l'idée que les faits parlent d'eux-
mêmes ; un récit qui sait que les faits sont des constructions, des fictions ;
factum, fictio. Aussi bien, le genre de récit que nous voudrions défendre
ne récuse pas les questions au point de départ. Au contraire, en s'inter-
rogeant sur l'avènement d'un mouvement d'art, notre récit entend faire
l'histoire d'une prise de conscience de l'existence de ce mouvement par
une société donnée. Nous nous demanderons: Quand le groupe auto-
matiste a-t-il commencé à se percevoir comme un groupe distinct dans
cette société? Quand a-t-il pris conscience qu'il était à l'avant-garde des
mouvements d'art du Québec? Quels ont été les principes d'exclusion
qu'il s'est donnés ? Quand cette conscience de groupe s'est-elle étendue Ã
l'extérieur de lui? Quand et comment le groupe a-t-il été perçu comme
distinct ? Quelles conséquences cela a-t-il eues pour chacun des membres
du groupe? Quand et comment sa position confortable à la tête du
mouvement artistique québécois a-t-elle été mise en question ? Sur quelle
base et par qui?
De plus, notre récit ne s'en tiendra pas au temps linéaire. Nous y
avons vu surtout un principe de classification de nos données. Disposer
sur un axe chronologique l'ensemble des faits que nous sommes arrivé Ã
établir relève d'une exigence taxinomique. Notre première catégorie est
bien l'avant et l'après, mais ce n'est pas la seule ! D'ailleurs, pourquoi la
technique du récit nous contraindrait-elle à tenir rigidement à un temps
linéaire? Certes, nous n'avons que faire de l'histoire cyclique et des
fameuses lois de l'histoire. Mais nous avons appris du cinéma, qui lui-
même la tient de la littérature — pensons à Jacques le fataliste et son
maître de Diderot — la technique du flash-back, des histoires segmentées,
parallèles, convergentes, puis divergentes, sans parler du suspense et des
effets de retardement et d'accélération que nous tenterons de mettre Ã
profit.
Il faut distinguer l'histoire-discipline de l'histoire vécue, Y Historié de
la Geschichte 2 . Le récit historique portant sur le mouvement automatiste,
comme la biographie de son fondateur, Paul-Émile Borduas, intéresse
l'avènement de la modernité au Québec, que l'on peut choisir de définir
peu utilement comme un progrès ou une décadence, mais qui, pour la
2. Michel de Certeau, L'écriture de l'histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 293.
10 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
génération québécoise d'après-guerre, s'est révélée une expérience déci-
sive, souvent déterminante des options de toute une vie par la suite.
Notre récit est aussi conscient de l'effet de réel qu'il veut produire en
multipliant les renvois et les références, en dressant de longues listes de
noms propres, en donnant toutes les précisions géographiques et chrono-
logiques souhaitables. Nous espérons du même coup rendre service aux
chercheurs, au risque de parfois lasser le public.
Le deuxième facteur tient au traitement des sources écrites. Si l'évé-
nement est unique et non interchangeable, la façon de le rapporter dans
un texte obéit aux contraintes du genre littéraire, de modèles antérieurs,
d'ambitions rhétoriques qui en font un signifiant beaucoup moins simple
que le signifié. Ce qui est vrai de tout texte l'est encore plus des textes
journalistiques, dont nous avons fait un usage abondant. La critique
journalistique est particulièrement répétitive et enthousiaste d'elle-même.
Elle se passe ses bons mots, nous ressert ses formules d'articles en articles
avec une constance affligeante. Mais on peut y suivre le lent « progrès » de
l'acceptation des idées nouvelles, tellement lent que le gros de cette
histoire porte plus sur les résistances, les inerties rencontrées que sur les
illuminations de tel ou tel chroniqueur exceptionnel. Comme le dit
Jacques Le Goff, on peut « appliquer certaines méthodes structuralistes Ã
l'étude des documents historiques, à l'analyse des textes (au sens large) »,
sans pour autant croire qu'il faille les appliquer « à l'explication historique
proprement dite 3 ».
Enfin, le troisième facteur tient à la nature d'une partie de notre
documentation : l'œuvre d'art. Dès qu'elle paraît dans notre discours,
nous changeons de registre. Certes, l'œuvre d'art n'échappe pas totale-
ment aux déterminismes historiques. Elle subit et exerce des « influences »
ou, si l'on veut, obéit à des « résonances ». Elle se conforme à des courants,
y résiste ou les crée. Mais, par son essence même, elle échappe au temps,
elle est sur la ligne de feu de notre résistance contre la mort. Que les
œuvres des Borduas, Riopelle, Leduc, Barbeau, Ferron ou Mousseau nous
touchent encore est bien le signe qu'elles ne sont pas réductibles à leurs
intentions et aux circonstances qui les ont vues naître.
C'est par rapport à la notion de mouvement artistique que toutes les
pièces retenues dans notre récit prennent leur sens. C'est aussi ce qui le
rend apparemment vulnérable, car on a pu affirmer, et cela dans les rangs
3. Aux textes, mais aussi bien aux images. Jacques Le Goff, Histoire et mémoire, Paris,
Gallimard, 1988, p. 28.
AVANT-PROPOS H
mêmes de ceux dont nous nous apprêtons à faire l'histoire, qu'il n'y a pas
eu véritablement de mouvement automatiste, mais seulement des indi-
vidus qui se sont rencontrés, ont échangé des idées et des formules
d'atelier, mais qui ont le plus souvent eu des divergences, parfois sur des
matières essentielles. L'histoire vécue aurait de la peine à se reconnaître
dans l'histoire écrite.
On a avancé par exemple que jamais personne ne s'est dit un beau
jour : « Je fais de l'automatisme 4 », et que ce n'est qu'après coup que l'on
a commencé à parler sinon d'une école, du moins d'un mouvement auto-
matiste. Cette idée, avons-nous dit, est souvent exprimée par ceux qui ont
vécu l'aventure automatiste, à commencer par Jean-Paul Riopelle et
Claude Gauvreau. Elle prend souvent la forme d'un rejet a priori de la
démarche historique comme telle. Faire l'histoire du mouvement auto-
matiste, une tâche impossible ? C'est ce que Riopelle tentait d'expliquer Ã
Marcel Bélanger au cours d'une interview à Radio-Canada, le 21 juillet
1981:
Non, tout ce problème avec l'art, je crois qu'il est défini ici par une
fausse interprétation des choses. C'est qu'on veut en faire une histoire,
faire l'historique des mouvements. Si on pense à la réalité, c'est telle-
ment loin que parmi tous mes amis de l'époque, si on demandait
l'interprétation d'un fait en particulier, on aurait autant de versions
qu'il y a de peintres. Et si on met les poètes là -dedans, c'est encore pire.
C'est ça le problème. Tout le monde prend des détours en disant : « On
va savoir ce qui s'est passé.» Comment vont-ils le savoir? On est
quelques-uns à l'avoir aperçu et on a tous des versions différentes.
À vrai dire, cette divergence entre les témoignages est le pain quo-
tidien des historiens, comme il est celui des juristes. Elle ne saurait
constituer «le problème», comme le croyait Riopelle. En réalité, les
choses se compliquent quand les témoins en remettent, faussent les pistes,
en inventent. Elles se compliquent, mais l'obstacle ne nous paraît pas
insurmontable pour autant. Encore faut-il que l'on ne se fasse pas une
image trop simpliste de la « réalité ».
L'entreprise historique aurait une autre limite, plus fondamentale,
aux yeux des automatistes. Elle pourrait donner l'illusion que l'on pour-
rait refaire l'aventure, maintenant qu'on en connaîtrait l'origine, les
4. «À ma connaissance, jamais les peintres que l'on a nommés les "automatistes" ne
se sont dit : « Je vais faire de l'automatisme. » Claude Gauvreau, « Débat sur la peinture des
automatistes », Écrits sur l'art, édition préparée par Gilles Lapointe, Montréal, Éditions de
l'Hexagone, 1996, p. 325.
12 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
étapes, les aboutissants. Faire l'histoire du mouvement automatiste ? Une
tâche équivoque ! À ce sujet, Claude Gauvreau servait une sévère mise en
garde à son correspondant Jean-Claude Dussault:
Tout ce que je vous ai dit, tout ce que je vous dis, tout ce que je vous
dirai — sur l'automatisme ou sur quelque autre discipline ou chose —
est INTÉGRALEMENT INUTILISABLE pour toute activité créatrice.
Ce dont on peut disserter est toujours le passé.
Tout historique, toute analyse, est par nature exercé sur un ou des objets
fixés dans l'autrefois. On peut rendre compte de ce qui a eu lieu, on peut
s'efforcer de rendre plus compréhensibles et plus tangibles pour la
connaissance intellectuelle les fruits d'actes passionnels terminés, mais il
est rigoureusement impossible — sous peine d'académisme — d'hypo-
théquer l'avenir 5 .
Aussi bien, l'histoire ne devrait pas se donner d'autres ambitions que
de rendre plus compréhensible et plus tangible ce qui a été. Chaque fois
qu'on a cherché à en tirer des leçons, surtout esthétiques, on est tombé
dans une forme ou une autre d'académisme.
Cela dit, il est facile de comprendre que les témoins d'un événement,
les membres d'un groupe, ceux qui ont fait l'histoire ne se retrouvent pas
toujours dans le récit des historiens. Il faut rappeler que l'histoire d'un
mouvement d'art ou toute autre histoire est toujours une fiction, même
et surtout quand elle prétend s'en tenir strictement aux faits. Ce caractère
fabriqué de toute histoire vient surtout des liens que tisse l'historien entre
les divers faits qu'il établit. Sa plus grande contribution tient dans l'éta-
blissement de séries signifiantes, ce qui consiste à mettre en relation
causale des faits. Déjà parler de mouvement constitue une façon d'établir
l'une de ces séries signifiantes.
Il nous a paru toutefois que cette série de faits mis en séquence signi-
fiante que nous appelons le mouvement automatiste n'est pas arbitraire.
Elle ressort à la fois de l'influence qu'exerçait Borduas sur ses jeunes amis
et du sentiment qui s'est peu à peu imposé, en vertu de toutes sortes de
contingences que nous passerons en revue, de former un groupe homo-
gène ayant ses critères d'appartenance et d'exclusion. C'est la raison pour
laquelle, au début de cette étude, nous donnerons une certaine impor-
tance à de jeunes artistes comme Charles Daudelin, André Jasmin et
Gabriel Filion, qui, même s'ils ne furent jamais considérés comme des
5. Claude Gauvreau et Jean-Claude Dussault, Correspondance 1949-1950, Montréal,
Éditions de l'Hexagone, 1993, p. 288.
AVANT-PROPOS 13
automatistes, furent ou des élèves de Borduas ou assez indépendants de
l'enseignement reçu aux Beaux-Arts pour se lancer dans des expériences
picturales originales. Comme, de plus, ils ont souvent davantage attiré
l'attention sur eux dans les débuts que les futurs automatistes, il faudra
s'interroger sur les fluctuations de la fortune critique de chacun. Nous
nous demanderons ce qui a fait qu'à un moment donné de leur trajectoire
ils ont été exclus du réseau de diffusion automatiste. Défini ainsi, le
mouvement automatiste est moins une école qu'un processus. Ce n'est
pas une institution à laquelle on appartenait. C'est une identité que l'on
se donnait souvent à la suite d'une douloureuse crise de conscience et
qui demandait toujours beaucoup de courage et de détermination Ã
conserver.
Nous nous en voudrions de terminer cet avant-propos sans mention-
ner les nombreuses personnes qui ont soutenu notre effort durant ce long
travail, à commencer par les automatistes eux-mêmes. Nous voudrions en
effet dédier cet ouvrage à la mémoire de deux d'entre eux, le D r Bruno
Cormier et le peintre Jean-Paul Mousseau, tous deux décédés et qui l'un
et l'autre ont été d'une générosité sans bornes à notre endroit, à la fois en
nous donnant accès à leur documentation et en partageant avec nous
leurs souvenirs. Grâce à Mousseau en particulier, nous avons pu ren-
contrer plusieurs autres membres du mouvement automatiste, dont
Dyne Mousso, Marcelle Ferron, Thérèse et Fernand Leduc, et nombre des
« sympathisants », comme le regretté Yves Lasnier, Robert Roussil, Sam
Abramovitch, Gilles Hénault, Claude Vermette, Jean LeFebure et combien
d'autres. Nous avions fait la connaissance de Jean-Paul Riopelle quand il
avait été question de rédiger un catalogue pour sa grande rétrospective du
26 novembre 1991 au 19 janvier 1992 au Musée des beaux-arts de
Montréal à l'occasion de l'ouverture du nouveau pavillon au sud de la rue
Sherbrooke. Ce projet n'avait pas abouti alors, mais nous nous sommes
repris plus tard en écrivant à quelques reprises (pour la galerie Michel
Tétreault International, pour le Musée du Québec et pour les Éditions de
l'Homme) sur son monumental Hommage à Rosa Luxemburg et d'autres
aspects de son œuvre. Nous voudrions remercier tout spécialement Pierre
Gauvreau, Marcel Barbeau et Fernand Leduc, qui non seulement ont lu
une partie du manuscrit du présent ouvrage, mais se sont donné la peine
de nous écrire de longs et détaillés commentaires que nous avons tenté de
mettre à profit le mieux que nous avons pu. Il est vrai que l'ouvrage de
Ray Ellenwood, Egregore. A History ofthe Montréal Automatist Movement,
celui de Carolle Gagnon et Ninon Gauthier, Marcel Barbeau. Le regard en
14 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
fugue, et tout récemment les Entretiens de Pierre Gauvreau avec Michel
Désautels nous fournissaient déjà des mines de renseignements inesti-
mables sur la carrière de l'un et de l'autre. Celui dont nous avons le plus
regretté l'absence durant tout ce travail, c'est Claude Gauvreau. Nous
n'avons qu'un souvenir de lui. C'était au cours de l'opération Déclic, le
7 novembre 1968 — on y commémorait le vingtième anniversaire de
Refus global — où, devant un auditoire d'artistes pourtant, il avait lu de
sa voix formidable un de ses poèmes phonétiques extrêmement interlo-
quants au milieu de l'hilarité générale. Pauvre Claude, les choses n'avaient
pas beaucoup changé pour lui depuis Bien être, comme on le verra en
lisant notre ouvrage. Jamais nous n'oublierons en tout cas l'impression
qu'il nous fit alors : cette assurance, cette force dans l'invention et le verbe,
cette poésie à la lettre « exploréenne », pour employer un beau mot qu'il
a inventé.
Nous avons bénéficié de nombreuses bourses pour mener notre
recherche: des fonds internes de recherche de l'Université de Montréal
(CAFIR) en 1991 et en 1993; du Fonds pour formation de chercheurs et
aide à la recherche (FCAR) de 1989 à 1992; et du Conseil de recherche
en sciences humaines du Canada (CRSH) de 1991 Ã 1994, les deux
grandes sources de financement en sciences humaines. Nous avions aussi
bénéficié, en 1989, pour une période de sept mois, d'une bourse du
Conseil des Arts du Canada pour travailler à la biographie de Mousseau.
Cette dernière bourse nous permit d'impliquer, avec l'aide financière
personnelle de Jean-Paul Mousseau, Ginette Faucher, Ghislaine Racicot et
Iris Amizlev, qui travaillèrent chez lui et avec lui, expérience qu'elles ne
sont pas près d'oublier, d'autant qu'elles le connurent avant et après sa
maladie. C'est grâce au soutien de ces organismes qui, faut-il le rappeler,
ne visent pas à l'enrichissement des professeurs, que nous avons pu nous
entourer de collègues et d'étudiants exceptionnels. Dans un premier
temps, de concert avec les collègues Lise Lamarche, du Département
d'histoire de l'art de l'Université de Montréal, et André-G. Bourassa, du
Département de théâtre de l'UQAM, nous avons travaillé avec Gilles
Lapointe, alors inscrit au doctorat en lettres françaises à l'Université de
Montréal, Marie-Josée Lafortune, de notre Département d'histoire de
l'art, et André Thibodeau, du Département de théâtre de l'UQAM. Gilles
Lapointe avait pris en charge les écrits de Claude Gauvreau. Son travail a
d'ailleurs été publié à l'Hexagone, l'an dernier, sous le titre Écrits sur l'art,
le recueil de tous les textes sur l'art de Claude Gauvreau complètement
inédits et déjà reconnu comme un ouvrage incontournable. Marie-Josée
AVANT-PROPOS 15
Lafortune s'était chargée de ce que nous appelions entre nous la « filière
Riopelle», tant ses dossiers étaient nombreux et fournis. André Thibo-
deau avait quant à lui tenté de reconstituer la carrière de la comédienne
Dyne Mousso. Il eut la chance de pouvoir travailler avec elle peu avant sa
mort.
Dans un deuxième temps, nous avons approché notre collègue de
l'UQAM, Rose-Marie Arbour, qui travaille depuis longtemps sur le statut
des femmes artistes au Québec et s'est intéressée tout particulièrement
à l'apport des femmes dans le mouvement automatiste. Elle nous a
très généreusement fait part de ses découvertes. Gilles Lapointe et Lise
Lamarche sont restés attachés au projet, mais entre-temps le premier avait
trouvé du travail à l'UQAM. Une nouvelle fournée d'étudiants s'associa
au second volet de nos travaux : d'abord Yanick Duchesne, Sophie Renaud
et Brigitte Deschamps (de l'UQAM), puis Véronique Rodriguez, Caroline
Ohrt, Christine Rolland et Philippe Brosseau (de l'UQAM). Marie- Josée
Lafortune, qui nous resta attachée, assura la continuité entre les deux
groupes. Caroline Ohrt, qui s'intéressait aux collectionneurs de Borduas,
travailla avec Rose-Marie Arbour au problème de l'apport des femmes
dans le mouvement automatiste. Véronique Rodriguez se chargea du com-
mentaire historique du texte de Claude Gauvreau, « L'épopée automatiste
vue par un cyclope », qui est évidemment un texte clé pour notre travail.
Philippe Brosseau collabora avec Gilles Lapointe à l'édition des Écrits sur
Y art de Claude Gauvreau. Christine Rolland, dont l'excellent mémoire de
maîtrise portait sur l'exposition de Spolète en 1962 — donc sur une
période quelque peu postérieure à celle qui nous intéressait — , s'occupa
d'entrer nos données sur Mousseau à l'ordinateur. Bien que non associée
«officiellement» — entendez financièrement — à notre projet, Louise
Vigneault rédigea un brillant mémoire de maîtrise sur la carrière de
Françoise Sullivan. Nous tenions à le signaler.
Nous avons toujours eu beaucoup de plaisir à rencontrer notre
collègue de l'Université York à Toronto, Ray Ellenwood, qui nous a précédé
sur la voie. Son livre magistral Egregore. A History of the Montréal Auto-
matist Movement, publié aux Éditions Exile à Toronto en 1992, nous a été
une source d'inspiration constante. Plus qu'une simple chronique comme
celle que nous proposons aujourd'hui, son livre est une véritable histoire
du mouvement automatiste. Nous concevons notre travail comme com-
plémentaire du sien et souhaitons ne pas lui faire injure en disant cela.
Mais par-dessus tout — on nous permettra d'abandonner le « nous »
académique pour ce seul paragraphe — , je voudrais remercier ma chère
16 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Pnina, ma femme, qui n'a cessé de m'appuyer au cours de ce long travail.
Son enthousiasme constant, son ardeur au travail, la beauté de ses œuvres
— elle est peintre — m'ont été et demeurent une inspiration constante.
C'est pourquoi je lui dédicace cet ouvrage.
François-Marc Gagnon,
Université de Montréal,
septembre 1996
1941
Genèse de l'automatisme québécois
L'histoire aurait cessé d'être « contenue tout entière dans une pensée
généalogique, selon laquelle l'avant explique l'après », nous assure François
Furet. On souhaiterait que l'histoire soit un savoir moins obsédé par
l'origine, «cherchant à reculer indéfiniment, par l'érudition, le grand
secret des commencements 1 ».
On comprend cette méfiance. Elle vient d'un praticien de l'histoire-
problème, pour qui «la bonne question, un problème bien posé impor-
tent plus — et sont plus rares ! — que l'habileté ou la patience à mettre
à jour un fait inconnu, mais marginal 2 ». Mais pourquoi une question
portant sur les premiers surgissements d'un phénomène ne serait-elle pas
une bonne question, un bon problème ? Furet lui-même s'est intéressé Ã
la « naissance de l'histoire », sans pour autant céder à cette « pensée généa-
logique » du post hoc, ergo propter hoc. Il partait d'une constatation : on
n'enseignait pas l'histoire à l'époque classique, pour la bonne et simple
raison qu'elle n'existait pas encore comme discipline.
Semblablement, nous pourrions dire que l'automatisme n'ayant pas
toujours existé au Québec, il a bien fallu qu'il commençât. Et comme on
ne conteste pas le rôle prépondérant du peintre Paul-Émile Borduas Ã
l'origine de ce mouvement artistique au Québec, la question de son com-
mencement revient à se demander comment Borduas est arrivé à conce-
voir l'automatisme pictural au Québec.
On a déduit d'un passage de la causerie que Borduas donna à la
Société d'Études et de Conférences le 10 novembre 1942 qu'un texte
d'André Breton intitulé Château étoile avait été sinon à l'origine de sa
découverte du surréalisme, du moins l'avait assez frappé pour qu'il en
fasse, par la suite, une pierre de touche de sa pensée et de son enseigne-
ment. Il est vrai que Borduas attachera énormément d'importance à ce
1. François Furet, L'atelier de l'histoire, Paris, Flammarion, 1982, p. 12.
2. Ibid., p. 76.
20 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
texte à partir de 1942. Mais il ne nous paraît pas raisonnable de lier
l'événement de la découverte du surréalisme par Borduas à la lecture de
ce seul texte. Chose certaine, Borduas n'avait pas eu besoin de Château
étoile pour entendre parler du surréalisme avant cette date. Mais com-
ment l'établir autrement que par une vague référence aux idées courantes
à l'époque, à la Zeitgeist 7 .
Il ne s'agit pas de se demander qui, des peintres canadiens avant
Borduas, aurait pratiqué le surréalisme sans le savoir (ou en le sachant)
— c'est la question qu'André-G. Bourassa 3 s'était posée à propos des
poètes et des écrivains, non sans courir le risque de déclarer «surréa-
listes» des oeuvres qui, au jugement des spécialistes, n'ont pas grand-
chose à voir avec lui. De toute évidence, l'attention portée à ces œuvres
était fonction de la notion fort élastique que l'on se faisait du surréalisme
avant de commencer l'enquête.
Posons-nous une question beaucoup plus modeste. Quand commence-
t-on à parler de « peinture surréaliste » dans les écrits du temps et dans
quels termes? Certes, il s'agit d'une question qui porte sur les origines,
mais qui évite la remontée ad infinitum dans le temps. On aura beau
chercher, le mot surréalisme n'apparaît guère avant 1920 dans la langue
française. De plus, c'est une question qui a l'avantage de ne pas préjuger
de la définition à donner au « surréalisme », puisque nous nous intéres-
sons moins à la chose qu'à sa perception. De plus, c'est une question dont
la réponse est falsifiable. Il suffit de découvrir un seul texte antérieur Ã
ceux que nous avons repérés pour repousser d'un cran la borne que nous
avons établie sans mettre en péril le bien-fondé de notre démarche.
À notre connaissance, la première allusion à la peinture surréaliste
dans notre milieu paraît en 1938 sous la plume du peintre Jean-Paul
Lemieux, d'ailleurs pour la dénoncer comme une forme d'art morbide,
reflet d'une civilisation sans espoir, et qui, à ses yeux, ne valait guère
mieux que l'art abstrait, lequel, par son parti pris d'esthétisme hermé-
tique, lui paraissait aussi une voie sans issue 4 .
Par ailleurs, le premier peintre où notre jeune critique d'art crut
déceler une influence surréaliste fut Henry Eveleigh. Son tableau Beach
and Escape, présenté à l'exposition annuelle de la Contemporary Arts
3. André-G. Bourassa, Surréalisme et littérature québécoise, Montréal, Éditions de
L'Étincelle, 1977.
4. Jean Paul Lemieux, «Aperçu sur la peinture contemporaine», Le Jour, 18 juin
1938, p. 2.
1941 21
Society (que nous désignerons désormais par son sigle anglais CAS
comme on le faisait à l'époque) aux Galeries Frank Stevens à la fin de
1939, est cité à l'appui de cette thèse. Reynald y voyait une tentative de
« mélange de Freud et de Picasso 5 ». Robert Ayre, parlant du même
tableau, tentait d'y faire la part de Picasso et du « surréalisme 6 ». Mais
quand Graham Mclnnes dira : « The Beach and Escape est, je suppose, du
surréalisme 7 », on mesure, à son hésitation, où l'on en était rendu: pas
très loin. Cette étiquette restera collée à Eveleigh. Marcel Parizeau verra
encore « un vague rappel de Salvator [sic] Dali» dans l'un de ses tableaux
de l'exposition annuelle de la CAS Ã la Art Association en 1941 8 . Maurice
Gagnon lui consacrera quelques lignes dans l'édition révisée de Peinture
moderne, en 1943, au chapitre sur le surréalisme, même s'il reproduit
de lui en fig. 34 une Odalisque qui n'a vraiment pas grand-chose à voir
avec ce mouvement. On dirait plutôt un tableau postcubiste à la André
Lhote.
En réalité, c'est avec l'exposition d'Alfred Pellan que l'on commence
à parler de manière plus soutenue de surréalisme dans notre milieu, sans
que cela n'entraîne pour autant que ce soit avec plus de discernement.
Certains le confondent encore avec l'art abstrait. Ainsi, Jean-Charles
Harvey, le directeur du Jour, qui ne fera jamais la preuve d'une bien
grande ouverture au surréalisme, parlait déjà d'« abstraction » et de « sur-
réalisme » comme s'il s'agissait de deux termes interchangeables 9 . Même
chose chez un certain « Minguel », qui avait tendance à tout mettre dans
le même sac : « Pellan vole seul et du premier coup très haut. Qui peut
s'en plaindre, même chez ceux qui ne prisent pas trop le surréalisme,
5. Reynald (pseudonyme d'E. R. Bertrand), «Nos aspirants au modernisme absolu»,
La Presse, 23 décembre 1939, p. 45.
6. Robert Ayre, « Contemporary Arts Society Shows Disclose What Is Done In
Canada By Artists Who Favor Originality», The Standard, 23 décembre 1939.
7. G[raham] M[clnnes], «December Exhibition Hère Has Interesting Paintings:
Contemporary Arts Society at The James Stephens Gallery Found Especially Refreshing»,
The Herald, 23 décembre 1939.
8. Marcel Parizeau, «La Contemporary Art Society», Le Canada, 4 mars 1941, p. 2.
L'autre tableau était probablement Portrait de Kit Shaw, reproduit dans Maurice Gagnon,
Sur un état actuel de la peinture canadienne, Montréal, Société des éditions Pascal, 1945,
pi. X, et n'avait absolument rien à voir avec le surréalisme.
9. Jean-Charles Harvey, « Le maître de la peinture canadienne à Montréal », Le Jour,
5 octobre 1940, p. 7 ; « Exposition Pellan», Le Jour, 19 octobre 1940, p. 7. Ces deux articles
font l'éloge de la peinture de Pellan, mais ses articles de 1944 sont beaucoup moins
ouverts: «La peinture qui n'existe pas», Le Jour, V janvier 1944, p. 4; «Nihilisme. -
L'économie surréaliste», Le Jour, 18 mars 1944, p. 1.
22 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
l'abstrait, Picasso, Braque, Clay {sic pour Klee, bien sûr!) et tous les
modernisants 10 . »
Ce n'est pas le cas de tous, cependant. Tentant de démêler les
influences chez Pellan, certains critiques signalent parfois des réminis-
cences surréalistes à côté de l'influence cubiste, toujours reconnue comme
prépondérante. Marcel Parizeau signale Mirô parmi ses sources. Il est le
premier aussi à rapporter que « Pellan lui-même se réclame d'un maître
autre, presque inconnu ici: Clay [sic] 11 ». Reynald distingue entre un
Pellan «cubiste» et un Pellan «surréaliste», rattachant sans doute «ses
appels subconscients aux nerfs comme au cœur... 12 » à ce dernier courant.
Enfin, Charles Doyon, plus précis, signale nommément une toile qui lui
paraissait devoir davantage au surréalisme, bien qu'il soit difficile de
deviner laquelle il avait en vue :
Entrevu le surréalisme. Une toile comme une journée électrique s'appa-
rente à ce genre d'une façon étrange et j'évoque une tension similaire
dans la manière de Lurçat 13 .
Il faut attendre la publication du livre de Maurice Gagnon Peinture
moderne pour que l'on sorte de ces balbutiements. Il est sans contredit le
critique le plus au fait du surréalisme et lui avait consacré tout un cha-
pitre de son livre 14 . Mais, par contre, sa présentation pour ainsi dire cano-
nique du mouvement n'était pas sans faire problème. Elle doit être exa-
minée de près, d'autant que Gagnon était un critique très proche de
Borduas à l'époque. Nul doute qu'au moment où il préparait son livre il
avait discuté surréalisme avec Borduas, toujours à l'affût des derniers
développements de l'art contemporain.
Dans le livre de Gagnon, le surréalisme était présenté comme une
descente « aux tréfonds de l'être », l'artiste surréaliste cherchant à expri-
mer « tout ce qui remue d'informe et de sans cesse altéré dans le domaine
de l'inconscient ». Et de citer Freud, pour rappeler que cet inconscient est
« tributaire de la vie sexuelle inavouée ». Mais ce n'est pas tout. Gagnon
polarisait sa présentation en opposant l'« intelligence » et la «raison»
d'une part, à l'« instinct» d'autre part, déclaré, «maintenant le carrefour
10. Minguel, «Pellan», La Patrie, 19 octobre 1940, p. 22.
11. Marcel Parizeau, «Pellan», Le Canada, 17 octobre 1940, p. 2. C'est donc chez
Parizeau que «Minguel» avait entendu parler de «Clay» pour la première fois.
12. Reynald, «Pellan, notre impressionniste», La Presse, 19 octobre 1940, p. 24.
13. Charles Doyon, «Pellan à la galerie des Arts», Le Jour, 2 novembre 1940, p. 7.
14. Maurice Gagnon, Peinture moderne, Montréal, Valiquette, (1941), 1943, p. 99-109.
1941 23
de notre âme » parce qu'il « met à jour la réelle spontanéité de l'être ».
Borduas ne retiendra pas ce mot d'« instinct », quoi qu'en aient dit ses
critiques, mais il retiendra l'idée d'une opposition entre la « raison raison-
nante» et la sensibilité artistique. Suivant le Freud de Malaise dans la
civilisation, Gagnon voyait dans l'« instinct» cette zone de pure spon-
tanéité enfouie «sous les couches denses de la civilisation». Pour lui, «le
tourment de chaque être tient de l'incapacité de se débarrasser des vérités
sociales imposées à tous ». Le surréalisme nous aurait donc appris que la
«vérité intime» de l'homme ne réside pas dans les définitions dogma-
tiques qui voulaient en faire un animal raisonnable, mais « dans l'instinct,
qui, lui, réside dans le subconscient».
Bien que se réclamant de Freud, Gagnon se faisait de l'inconscient
une vue beaucoup plus conforme à celle de Breton qu'à celle du fondateur
de la psychanalyse. Breton avait en effet pris ses distances avec Freud sur
plusieurs points théoriques importants. Pour Breton, « le rêve serait tou-
jours la réalisation d'un désir 15 ». C'est ce qui rendait fascinantes à ses
yeux les prétentions quelque peu ridicules du marquis d'Hervey-Saint-
Denys, de « diriger » ses rêves, c'est-à -dire de « réaliser pratiquement ses
désirs dans le rêve ». Pour Freud, le rêve réalise bien aussi des désirs, mais
ce sont des désirs contradictoires et leur conciliation dans le rêve est
toujours le fruit d'une sorte de compromis toujours ambigu. Et, faut- il le
préciser, le rêve ne saurait être dirigé avec les méthodes simplistes
imaginées par d'Hervey.
Pour Breton, le rêve et la réalité sont des «vases communicants» et
l'ambition du surréalisme est de les mettre en contact constamment. Pour
Freud, les choses ne sont pas si simples. Breton lui reprochait, sous
prétexte que c'était retomber dans le spiritualisme, de déclarer que la
«réalité psychique» est une forme d'existence particulière qu'il ne faut
pas confondre avec la « réalité matérielle 16 ». C'est que, pour Freud, de la
réalité au rêve, il y avait toujours déplacement et déformation. À elle
seule, l'irrationalité qui se trouvait au cœur du projet surréaliste le lui
rendait suspect.
Freud voyait dans l'art un processus de sublimation, non de dénon-
ciation du sublime, une renonciation difficile à l'instinct, non une trans-
gression des interdits culturels. Plus ambivalent que Georges Bataille sur
la transgression, dont il craignait les aspects destructeurs, Breton était
15. André Breton, Les vases communicants, Paris, NRF, Gallimard, 1955, p. 12.
16. Ibid., p. 23.
24 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
peut-être moins loin de Freud sur ce point. Il est vrai qu'il craignait aussi
que le processus de sublimation décrit par Freud conduisît à une plus
grande passivité de la part de l'artiste ayant renoncé au désir et cherchant
à situer ses œuvres dans la tradition. On sait que les goûts personnels de
Freud en matière d'art étaient très classiques, pour ne pas dire très
conventionnels.
Comme l'explique Hal Foster 17 , cette critique de Freud par Breton se
faisait dans un contexte dominé par la psychiatrie de Jean-Martin
Charcot, un professeur de Freud, et de Pierre Janet, un de ses rivaux. Janet
attachait une énorme importance méthodologique à l'association libre.
Freud la pratiquait aussi, notamment dans l'interprétation des rêves, mais
jamais pour elle-même. Janet y voyait au contraire la méthode par excel-
lence de l'exploration de l'inconscient. Pour Breton, il y avait un avantage
stratégique certain à pencher pour Janet sur ce point, par exemple quand
il définissait le surréalisme en termes purement janétiens, comme « auto-
matisme psychique pur [... révélateur du] fonctionnement réel de la
pensée 18 ». Cela lui permettait de faire une place beaucoup plus grande
que chez Freud aux techniques automatiques, notamment à l'écriture
automatique.
Or, pour Breton, la grande révélation de ces expériences automa-
tiques avait été celle d'un inconscient totalement non conflictuel, véri-
table « champ magnétique », pour reprendre le titre du recueil qu'il avait
publié en 1921 avec Philippe Soupault, rendant possibles toutes les asso-
ciations de mots et d'images. L'inconscient était le lieu de l'unité origi-
naire de l'homme, non de ses répressions primales. On ne pouvait être
plus loin de Freud.
C'est bien cette «unité originaire» que visait Gagnon en parlant
d'« instinct », qu'il croyait enfoui «sous les couches denses de la civili-
sation », reportant pour ainsi dire complètement à l'extérieur la source du
conflit avec la raison. Il revenait à un mouvement comme le surréalisme
de dénoncer les interdits de la culture et de rendre l'homme à la vérité de
ses désirs.
L'artiste surréaliste, poursuivait Gagnon, exprimait cette aspiration
fondamentale en exploitant les deux grandes voies d'accès à l'inconscient :
17. Hal Foster, Compulsive Beauty, Cambridge, Massachusetts, et Londres, Angleterre,
The MIT Press, 1993, p. 2-3.
18. Nous citons la fameuse définition du surréalisme donnée par Breton dans le
premier Manifeste du surréalisme, 1924; voir André Breton, Manifestes du surréalisme,
Paris, Jean-Jacques Pauvert éditeur, 1962, p. 40.
1941 25
le rêve et l'écriture automatique. L'un et l'autre étaient des « révélateurs
du subconscient ». L'exploitation des ressources de l'imagerie onirique par
les surréalistes européens est bien connue. Sans être à proprement parler
des « photographie [s] en trompe-l'œil et en couleurs des images du rêve »,
selon la formule célèbre de Dali — formule qui ne correspondait même
pas à sa pratique réelle — , les tableaux de Delvaux, certains tableaux de
Magritte et de Max Ernst et les siens propres, par leurs atmosphères inso-
lites, leurs rapprochements incongrus, leurs éclairages irréels, leur expres-
sion explicite du désir... évoquent le monde du rêve.
L'écriture automatique est la deuxième grande voie d'accès à l'in-
conscient. Certes, elle ne s'oppose pas au rêve et on a pu dire qu'elle en
était issue, puisque Breton eut la révélation de ses potentialités dans une
vision du demi-sommeil — la fameuse « expérience » de l'homme coupé
en deux par une fenêtre dont il est question dans le premier Manifeste du
surréalisme. Mais elle s'en distingue. Comme son nom l'indique, Y écriture
automatique n'appartenait pas à l'origine au domaine de la peinture. Il
s'agissait d'une technique littéraire utilisée pour obtenir des métaphores
inédites. Breton s'en était clairement expliqué dans le Manifeste, même si
ce n'est pas là que Borduas en avait d'abord entendu parler.
Mais comment transposer en peinture une technique si féconde en
littérature? Dans Peinture moderne, Gagnon s'en remettait encore à la
définition de René Huyghe : « sous un thème vague, source d'associations
d'images, ils [les peintres surréalistes] laissent flotter leur pensée et enre-
gistrent, par le jeu spontané des lignes, ses pulsations, les ébauches ou les
rappels d'objets qui y naissent ou s'y défont». Mais il illustrait cette
définition par un tableau de Chagall: Moi et le village, 1911. Entre deux
profils, celui du peintre et celui d'une tête de vache, étaient regroupés tout
ce qu'on pouvait leur associer spontanément : un fermier et sa femme, un
village avec ses maisons et son église, une fermière et sa vache, un arbre
en fleurs... La peinture automatiste était donc conçue comme l'exacte
transposition de l'association libre des psychologues. Le peintre procédait
par rapprochement d'images, comme le poète procédait par association
de mots, pour aboutir dans l'un et l'autre cas à des métaphores : visuelles
dans un cas, verbales dans l'autre. Gagnon citait aussi Persistance de la
mémoire, 1931 de Dali comme le parfait exemple d'une peinture surréa-
liste où l'on pouvait voir des « montres déformées en mollusques pendant
dans l'aridité d'une terre ancestrale». On avouera cependant qu'il est
difficile d'en faire un meilleur exemple d'écriture automatique que le
tableau de Chagall. Dans l'un et l'autre cas, la balance a penché du côté
26 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
de l'onirisme et a manqué la graphie propre à l'écriture, le geste qui trace
spontanément des formes sur la feuille à dessin, comme dans les fameux
dessins automatiques d'André Masson par exemple. Borduas devait
bientôt révéler à Gagnon, comme nous le verrons au chapitre suivant, ce
que pouvait être une véritable transposition de l'écriture automatique en
peinture.
Cette perception de l'art surréaliste donnait donc une place prépon-
dérante à la notion d'association libre. Elle ne faisait aucune place aux
inquiétudes soulevées par ses premiers praticiens, les psychiatres de
l'école de Janet. Autant la méthode d'association libre était pour Janet la
grande voie d'accès à l'inconscient, ou, comme disait Breton, au « fonc-
tionnement réel de la pensée», et révélait en particulier le caractère
«dissocié» des phénomènes psychiques, autant il craignait que sa pra-
tique excessive contribuât à la « désintégration de la personnalité ». Breton
s'était moqué de ces inquiétudes. Loin de contribuer à la « désintégration
de la personnalité », les techniques automatiques, et éminemment l'écri-
ture automatique, permettaient la réconciliation de toutes les grandes
antinomies de la vie.
C'est par l'appel à l'automatisme sous toutes ses formes et à rien d'autre
qu'on peut espérer résoudre, en dehors du plan économique, toutes les
antinomies qui, ayant préexisté à la forme de régime social sous laquelle
nous vivons, risquent fort de ne pas disparaître avec elle. Ces antinomies
demandent à ce qu'on s'emploie à les lever parce qu'elles sont ressenties
cruellement, comme impliquant elles aussi une servitude, mais plus
profonde, plus définitive que la servitude temporelle et que cette souf-
france, pas plus que l'autre, ne doit trouver l'homme résigné. Ces anti-
nomies sont celles de la veille et du sommeil (de la réalité et du rêve),
de la raison et de la folie, de l'objectif et du subjectif, de la perception
et de la représentation, du passé et du futur, du sens collectif et de
l'amour, de la vie et de la mort mêmes 19 .
Loin de révéler un inconscient dissocié à la Janet, ou hanté de perver-
sions infantiles à la Freud, donc, les techniques automatistes donneraient
accès à une faculté originaire, opérante encore chez les «primitifs» et
chez les enfants, dont Breton, Borduas et Gagnon après lui se faisaient
une idée beaucoup plus romantique que Freud en particulier.
Mais l'expérience automatiste des surréalistes — spécialement celle
des notations de rêve et d'écriture automatique — ne fut pas sans poser
19. André Breton, La clé des champs, Paris, Éditions du Sagittaire, 1953, p. 18.
1941 27
quelques problèmes, non seulement ceux que soupçonnaient Janet ou
Freud, mais sur le plan même où Breton entendait se tenir. Déjà Ã
l'époque du Second manifeste, 1930, Breton avouait que l'intérêt «a
quelquefois peine à se soutenir» dans certains textes d'écriture automa-
tique. « L'apparition d'un poncif indiscutable », ajoutait-il, « à l'intérieur
de ces textes» demandait explication. Il en voyait «la faute [...] à la très
grande négligence de la plupart de leurs auteurs qui se satisfirent géné-
ralement de laisser courir la plume sur le papier sans observer le moins
du monde ce qui se passait alors en eux 20 ».
Le danger du « poncif» — ou, pour parler comme Barthes 21 , du « très
codé » — n'était pas moins grand pour la peinture surréaliste que pour
l'écriture automatique. Ni Gagnon ni Borduas, tout à l'enthousiasme
de leur découverte des techniques automatiques, n'en étaient alors très
conscients.
La publication du livre de Gagnon fut signalée dans la presse. À lire
les recensions critiques — souvent élogieuses — dont il a été l'objet, on
mesure déjà l'impact de sa présentation du surréalisme dans notre milieu.
Sachant mieux de quoi elle parle, après avoir lu Gagnon, la critique est
moins sûre de pouvoir s'enthousiasmer tout à fait de la «doctrine»
surréaliste.
Ainsi, Roger Duhamel, qui résume l'ouvrage et n'a que de bons mots
pour chacun des mouvements d'art évoqués, demeure perplexe sur le
surréalisme. « Il est encore trop tôt pour juger définitivement les essais des
peintres surréalistes. Les outrances d'un Salvador Dali desservent sans
doute cette école 22 . » Le surréalisme, pourtant vieux de plus de dix ans, en
serait encore à des « essais » et il serait « trop tôt » pour se prononcer. Dali
devient la bête noire du mouvement.
Charles Doyon, dont ce ne sera cependant pas la dernière prise de
position sur le sujet, ne disait guère autrement : « Quant aux surréalistes,
sans les approuver foncièrement, ils méritent qu'on observe avec intérêt
leurs exercices. L'avenir jugera de la relativité de notre sollicitude à leur
endroit 23 . »
20. André Breton, Manifestes du surréalisme, ouvr. cité, p. 189.
21. Roland Barthes, «Les surréalistes ont manqué le corps», Le grain de la voix.
Entretiens 1962-1980, Paris, Seuil, 1981, p. 231, précisément à propos des textes d'écriture
automatique.
22. Roger Duhamel, «"Peinture moderne" par Maurice Gagnon», Le Canada, 10 dé-
cembre 1940, p. 2.
23. Charles Doyon, «De la peinture moderne», Le Jour, 4 janvier 1941, p. 7.
28 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Le D r Paul Dumas, se livrant au même exercice de recension, passe
tout de même moins rapidement que ses confrères sur le chapitre de
Gagnon consacré au surréalisme :
Monsieur Gagnon expose ensuite la doctrine des surréalistes. Ceux-ci
délaissent complètement la nature et recherchent la matière de leurs
œuvres dans leur subconscient, leur surréalité, c'est-à -dire leur réalité
intime, individuelle, à l'état pur et non altérée par les conventions de
tous ordres auxquelles son extériorisation l'assujettit. Peinture des bas-
fonds, dit M. Gagnon, se basant sur Freud. Peinture du tréfonds de l'être
serait plus juste. Car c'a été l'erreur du psychologue viennois de ne voir
par-delà la conscience que des instincts troubles et des appétences ina-
vouables. Peinture des fantasmagories de l'imagination débridée et du
rêve éveillé, elle a donné lieu à plus de fumisterie croyons-nous, dans
certaines œuvres de Dali par exemple, que le cubisme. Comme lui, elle
déroute le non- initié et le met en fureur mais il faut reconnaître qu'avec
Redon (rêveur prestigieux qui fut plus ou moins le précurseur de
l'école), Max Ernst et Paul Klee que M. Gagnon ne mentionne pas,
André Masson, Chirico, Lurçat, Pierre Roy, elle nous promène sur les
sommets d'une poésie étrange et hallucinante, où nous retrouvons
Gérard de Nerval, Arthur Rimbaud, Lautréamont. Notons avec amu-
sement que nombre d'œuvres surréalistes sont, le sujet mis à part, fort
académiques de facture, par le léché de la pâte et le fini du détail.
D'autres relèvent plus de l'analyse mentale que de l'exégèse artistique 24 .
On le voit, le D r Dumas n'était pas tendre pour les surréalistes ni, Ã
vrai dire, pour le « psychologue viennois » ! Il n'empêche que sa définition
du surréalisme comme une tentative d'« extérioriser », en faisant fi de
toutes « conventions », des contenus inconscients considérés comme l'exact
reflet du moi profond de l'artiste n'est pas si éloignée de celle de Breton :
Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit
verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonction-
nement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout
contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthé-
tique ou morale 25 .
Même s'il était sévère pour les surréalistes, Dumas leur reconnaissait
tout de même des affinités avec les poètes, Nerval, Rimbaud et Lautréa-
mont, autant de constellations dans le ciel surréaliste. Il trouvait paradoxal
que la facture des tableaux de certains d'entre eux — la remarque
24. Paul Dumas, «Vie de l'esprit. "Peinture moderne"», L'Action nationale, février
1941, p. 165.
25. André Breton, Manifestes du surréalisme, ouvr. cité, p. 40.
1941 29
s'appliquait particulièrement à Dali, Chirico et Pierre Roy, parmi ceux
qu'ils nomment — soit si académique. Il est vrai que Dali se réclamait de
Meissonnier pour la technique picturale et que Chirico admirait les
maîtres du xv* siècle italien, en particulier Piero délia Francesca. Mais,
bien sûr, le recours à cette facture léchée servait l'intention subversive de
ces peintres de discréditer l'objectivité.
Guy Sylvestre enfin, qui fut longtemps critique littéraire au Droit,
journal d'Ottawa, et fondateur de la revue Gants du ciel, semble avoir tiré
profit de la lecture du livre de Gagnon. Mais, comme ses collègues de
Montréal, il exprime quelques réserves à l'endroit du surréalisme:
Le surréalisme — que les niais confondent avec le cubisme — est préci-
sément le contraire du cubisme. Au lieu de refléter une construction
intellectuelle à propos d'un objet sensible, les surréalistes animent les
objets des lueurs sombres de l'inconscient. C'est un art profondément
influencé par Freud, qui disait : « L'inconscient est le degré préparatoire
du conscient, ou plus exactement, le réel psychique, la réalité interne,
incomplètement et difficilement connue par la perception interne... » La
crise 26 du surréalisme, nous dit M. Gagnon, fut de s'aviser de concréter
l'incohérence, le fantastique, le tout-permis des songes. Je me permettrai
d'ajouter que la révélation surréaliste en fut plutôt une de connaissances
que d'art : les surréalistes ont porté l'attention sur l'inconscient — sexuel
surtout — et exploré des domaines méconnus de l'homme. Il reste que
ces grands explorateurs n'ont pas toujours su exprimer leurs décou-
vertes, souvent trop ineffables pour être exprimées 27 .
Il est vrai que la célèbre définition du surréalisme par Breton que
nous rapportions plus haut paraît relever plus de la connaissance que de
l'art puisqu'il s'agit d'un moyen d'exprimer « le fonctionnement réel de la
pensée». Mais il va sans dire que l'« expression » était cruciale et qu'elle
n'a pas toujours démérité de ses découvertes.
La publication du livre de Gagnon coïncidait dans le temps avec la
série de conférences données par le père Marie-Alain Couturier 28 , de
passage à Montréal. Les surréalistes ne furent jamais très près du cœur du
grand dominicain. Leur anticléricalisme était notoire, mais surtout, ils
l'exprimaient volontiers par l'insulte et l'intransigeance. Péret s'était fait
26. Probablement pour « Le crime», si on se reporte au texte de Gagnon, p. 104, que
Sylvestre cite mot à mot ici : « S'aviser de concréter l'incohérence, le fantastique, le tout-
permis des songes, tel fut le crime surréaliste ». En italique dans le texte.
27. Guy Sylvestre, «Peinture moderne», Le Droit, Ottawa, 8 février 1941.
28. Voir Monique Brunet-Weinman, « Le père Couturier au Québec (1940-1941), un
vent de liberté», RACAR, vol. XIV, n 05 1-2, 1987, p. 151-158.
30 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
photographier « dans l'acte d'insulter un prêtre 29 » et donnait comme sa
« particularité », en réponse à un questionnaire, de « détester les curés, les
flics, les staliniens et les commerçants 30 ».
Il est déjà remarquable que l'on puisse relever quelques allusions au
surréalisme dans les conférences du père Couturier. Dans celle du 14 jan-
vier 1941, sur le divorce actuel entre le public et l'artiste, il présentait le
surréalisme comme un cas extrême de cette distance prise par les artistes
modernes avec leur public:
Enfin, les artistes ont émancipé leur imagination des contraintes de
l'intelligence pour laisser libre cours à la spontanéité pure : on voit les
résultats de ce parti pris chez les surréalistes. Poussé à l'extrême, il aboutit
d'ailleurs à couper toute communication entre l'artiste et son prochain.
Le père Couturier se défend d'ailleurs de vouloir remplacer la conven-
tion de la représentation par celle de l'art abstrait. Il note que Pablo
Picasso, par exemple, a pratiqué les deux esthétiques 31 .
On le voit, même le père Couturier passait facilement du surréalisme
à l'art abstrait, et on se demande ce que Picasso pouvait bien avoir à faire
avec l'esthétique de l'abstraction. On retrouve par ailleurs cette idée que
le surréalisme rejette les « contraintes de l'intelligence » pour se livrer à la
« spontanéité pure » de l'imagination. C'est une polarisation de type berg-
sonien que nous avons déjà relevée chez Gagnon, quand il opposait l'ins-
tinct à la raison.
Avait- il profité entre-temps de ses conversations avec Borduas et
Gagnon quand il reprit, le 4 mars 1941, le même thème à l'Université de
Montréal ? Chose certaine, il parut alors moins négatif sur les surréalistes :
Enfin l'artiste en est arrivé à se soustraire de plus en plus au contrôle de
la raison et de la volonté, à rechercher dans le subconscient, dans l'état
de rêve ou de demi-veille ce qu'il y a de plus singulier, de plus difficile
à communiquer. Le RP Couturier observe que les expériences des
surréalistes offrent parfois des éléments assez troubles, mais n'en croit
pas moins qu'elles sont riches de possibilités, qu'elles ouvrent des voies
nouvelles 32 .
29. La photo de Roger-Jean Ségalat a été publiée dans La Révolution surréaliste, n° 8,
décembre 1926, p. 13. Elle a été reprise dans Roger Cardinal et Robert Stuart Short,
Surrealism. Permanent révélation, Londres, Studio Vista-Dutton Pictureback, 1970, p. 131.
30. Jean-Louis Bédouin, Benjamin Péret, Paris, Pierre Seghers, coll. « Poètes d'aujour-
d'hui», n° 78, 1961, reproduit en facsimilé entre les pages 128 et 129.
31. Anonyme, «Plaidoyer pour l'art original», La Presse, 15 janvier 1941, p. 5.
32. Anonyme, « L'abîme entre l'art et le grand public», La Presse, 5 mars 1941, p. 15.
Le résumé que Le Devoir publiait, le 5 mars 1941, de la même conférence sous le titre « Le
1941 31
À ce moment, Couturier était déjà à l'École du meuble, où il était
responsable de la section d'«art religieux» et donc en contact constant
avec Borduas et ses amis.
Arrêtons ici cette enquête, puisque chronologiquement elle nous a
mené à peu près au moment où l'on peut penser que Borduas découvrit
non pas le surréalisme mais le texte Château étoile d'André Breton, et
demandons-nous plutôt d'où est venue l'idée de donner tant d'impor-
tance à Château étoile. Tout d'abord, nous l'avons dit, il y est clairement
fait allusion dans la conférence donnée par Borduas à la Société d'Études
et de Conférences le 10 novembre 1942.
Après avoir affirmé au cours de sa conférence qu'après le cubisme une
seule voie restait ouverte à l'artiste : « [celle] du monde invisible, propre
à l'artiste : surréalisme », Borduas illustrait sa pensée en se référant à Paul
Klee et à Salvador Dali. C'est en voulant expliquer l'« écran paranoïaque »
dalinien que Borduas, citant un conseil de Léonard à ses élèves, se trouvait
à révéler que non seulement il avait lu Breton, mais qu'il s'était donné la
peine de lire la source même de Breton et de consulter les Carnets de
Léonard.
Présentons une à une les pièces du dossier. Tout d'abord, le passage
de la conférence de Borduas. Il s'agit de Mille et une manières de goûter
une œuvre d'art, publiée ensuite dans Amérique française deux mois après,
sous le titre plus concis de Manières de goûter une œuvre d'art.
Dali... et quelques jeunes peintres expérimentent l'écran paranoïaque,
invention de Léonard de Vinci. À un de ses élèves qui lui demandait
quel sujet il pourrait peindre : « Va, lui disait-il, près d'un vieux mur de
pierre. Regarde-le longtemps; petit à petit tu y verras se dessiner des
êtres et des choses. Tu découvriras ainsi un sujet de tableau bien à toi. »
Qu'il suffise de dire : la décalcomanie est un des écrans employés. Une
autre voie, enfin, est celle de la peinture automatique qui permettrait
l'expression plastique des images, des souvenirs assimilés par l'artiste et
qui donnerait la somme de son être psychique et intellectuel 33 .
Toutes ces allusions, y compris celle faite quelques lignes plus haut Ã
un «amusant article» de Dali sur « l'incommestibilité de la pomme
cézanienne », renvoient à un seul et même numéro de la revue Minotaure:
divorce entre les artistes et le public », est moins bien fait. Il y est question des « surna-
turalistes » qui ont découvert la beauté « dans les fibres du bois ». Sans doute une allusion
aux frottages de Max Ernst !
33. André-G. Bourassa, Jean Fisette et Gilles Lapointe, Paul-Êmile Borduas. Écrits I,
Montréal, PUM, 1987, p. 35.
32 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
le n° 8, paru en juin 1936, où non seulement on retrouve l'article de
Dali, mais un article de Breton sur les décalcomanies d'Oscar Dominguez
et l'allusion au conseil de Léonard dans un autre texte de Breton, inti-
tulé Château étoile et qui constituera, l'année suivante, le chapitre V de
L'amour fou.
La leçon de Léonard, engageant ses élèves à copier leurs tableaux sur ce
qu'ils verraient se peindre — de remarquablement coordonné et de
propre à chacun d'eux — en considérant longuement un vieux mur, est
loin d'être comprise. Tout le passage de la subjectivité à l'objectivité y
est implicitement résolu et la portée de cette résolution dépasse de
beaucoup en intérêt humain celle d'une technique, quand cette tech-
nique serait celle de l'inspiration même 34 .
C'est très certainement ce texte de Breton qui mit Borduas sur la piste
des Carnets de Léonard. Il connaissait la dixième édition de la traduction
de Péladan des Carnets, publiée en 1934 chez Delagrave à Paris. On peut
faire la preuve en effet qu'il ne se contenta pas de citer Breton en com-
parant le texte des Carnets qui avait frappé Breton et la citation de
Borduas que nous venons de rapporter :
La peinture ne vise pas à l'universalité, qui n'aime pas également toutes
les choses du domaine de la peinture, qui n'aime pas le paysage et qui
estime que c'est un genre de courte et médiocre investigation, comme
notre Botticelli, qui dit que cette étude est vaine et qu'en jetant une
éponge imbibée de couleurs différentes sur un mur, on y ferait une
tache où se verrait un beau paysage. Il a raison : dans une telle tache on
doit voir de bizarres inventions; je veux dire que celui qui voudra
regarder attentivement cette tache y verra des têtes humaines, divers
animaux, une bataille, des rochers, la mer, des nuages, des bosquets,
autre chose encore; c'est comme le tintement des cloches, qui fait
entendre ce qu'on imagine. Bien que cette maculature puisse te suggérer
des idées, elle ne t'enseignera pas à terminer aucune partie, et ce peintre
susdit fait de très mauvais paysages.
Pour être universel et plaire aux différents goûts, il faut que dans une
même composition se trouvent des parties sombres et d'autres de douce
pénombre. Ce n'est pas à mépriser à mon sens, si tu te souviens quels
aspects, certaines fois, tu t'es arrêté à contempler aux taches des murs,
dans la cendre du foyer, dans les nuages ou les ruisseaux: et si tu les
considères attentivement, tu y découvriras des inventions très admira-
34. André Breton, L'amour fou, Paris, Gallimard, 1937, p. 125-126.
1941 33
blés, dont le génie du peintre peut tirer parti, pour composer des
batailles d'animaux et d'hommes, des paysages ou des monstres, des
diables et autres choses fantastiques qui te feront honneur. Dans ces
choses confuses, le génie s'éveille à de nouvelles inventions, mais il faut
savoir bien faire tous les membres que l'on ignore, comme les parties
des animaux et les aspects du paysage, rochers et végétation 35 .
Borduas restera toujours fidèle au conseil de Léonard. Encore en
1948, Joséphine Hambleton, rapportant une conversation «un matin,
alors que nous nous promenions dans les rues de Montréal», lui faisait
dire ce qui suit:
Peut-être connaissez- vous le conseil que Léonard de Vinci donnait à ses
élèves? Il disait «qu'une éponge imbibée de diverses couleurs jetées
contre un mur y laissait des taches ressemblant à un paysage et qu'une
variété d'images pouvait être vue dans pareilles taches, des têtes, des ani-
maux, des scènes de combat, des rochers, des forêts, que sais-je encore 36 ».
On ne saura jamais dans quelle tête s'est opérée cette curieuse syn-
thèse de « notre Botticelli » et de Léonard : dans celle de Borduas ou celle
de la journaliste ? Peu importe. Une fois de plus, le texte fondamental de
Léonard révélé par Breton refaisait surface.
Enfin, une section de Refus global, «Commentaires sur des mots
courants», y revient encore en 1948 ! Il s'agit de sa définition de l'« écran
paranoïaque », où la citation de Léonard sert à illustrer sa pensée :
[...] tu t'es arrêté à contempler des taches aux murs, dans les cendres du
foyer, dans les nuages ou les ruisseaux; et si tu les considères atten-
tivement, tu y découvriras des inventions très admirables dont le génie
du peintre peut tirer parti, pour composer des batailles d'animaux ou
d'hommes, des paysages ou des monstres, ou autres choses qui te feront
honneur 37 .
On aura reconnu le texte de Léonard, que nous citions plus haut,
dans une version légèrement altérée. Il n'est donc pas exagéré de parler
d'un aspect constant de la pensée et de l'enseignement de Borduas.
35. L'édition citée est celle que Borduas connaissait. Il s'agit de Léonard de Vinci.
Traité de la peinture, traduit intégralement pour la première fois en français sur le Codex
Vaticanus (Urbinas) 1270. Complété par de nombreux fragments tirés des manuscrits du
maître, ordonné méthodiquement et accompagné de commentaires de Péladan, Paris,
Delagrave, 10 e éd., 1934, p. 66-67.
36. Joséphine Hambleton, « A Canadian Painter of Visions», Evening Citizen, Ottawa,
12 juin 1948, p. 32.
37. André-G. Bourassa, lean Fisette et Gilles Lapointe, ouvr. cité, p. 306.
34 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Pourquoi cette recette de Léonard repensée par Breton fut-elle si fon-
damentale pour l'histoire de la peinture occidentale, y compris l'auto-
matisme québécois? Breton cherchait une façon de transposer l'écriture
automatique en peinture. Il lui avait paru en avoir découvert le secret
dans ce passage du Trattato. De même que l'écrivain travaillait sous la
«dictée» de l'inconscient, de même, pensait Breton, le peintre devrait
pouvoir « copier » ses visions. Dans l'un et l'autre cas, l'insistance portait
sur le caractère passif de l'expérience. L'artiste reçoit la forme, il ne
travaille pas à son apparition.
C'est Ernst Hans Gombrich 38 qui nous a fait comprendre l'impor-
tance de ce texte dans l'œuvre de Léonard. Ce dernier n'était pas seule-
ment intéressé à trouver des moyens de renouveler son inspiration, il
entendait défendre sa façon de dessiner, d'autant plus qu'elle rompait avec
la tradition. Il concevait le dessin moins comme une façon d'arrêter les
formes de ce que l'on voulait représenter qu'un moyen de découvrir ce
que l'on voulait représenter. Gombrich explique combien cette concep-
tion du dessin était nouvelle pour l'époque. Le dessinateur antérieur Ã
Léonard (de Villard de Honnecourt à Pisanello) cherchait à faire des
dessins parfaits du premier coup. Léonard recommandait au contraire au
peintre d'imiter le poète, qui ne craignait pas de noter rapidement son
idée, quitte à raturer par la suite ce qui lui paraissait imparfait. Pour
Léonard, la peinture était une activité de l'esprit. Pour lui, louer un dessin
pour son fini était aussi philistin que de louer un poète pour la beauté de
sa calligraphie. C'est lorsqu'on était encore attaché à une conception arti-
sanale de la peinture que ce genre de performance était prisé. Vinventio
ne comptait pas pour beaucoup dans cette perspective. Il était beaucoup
plus important d'être capable de copier un modèle ou de suivre les
indications d'un manuel. Mais, pour Léonard, la peinture n'était pas de
l'artisanat. C'était une activité mentale aussi noble que la poésie. Comme
elle, elle devait faire place à Yinventio et donc à un système de notations
rapides, de ratures et de corrections, de pentimenti.
Gombrich va plus loin. Il affirme en particulier que pour Léonard,
«l'esquisse n'était pas seulement une notation de l'inspiration mais pou-
vait devenir la source d'une inspiration nouvelle 39 ». C'est bien sûr cette
38. Ernst Hans Gombrich, Norm & Form. Studies in the Art of the Renaissance,
Londres et New York, Phaidon paperbacks, 1971 (©1966), p. 58-63 et Méditations on An
Hobby Horse and Other Essays on the Theory of Art, Londres, Phaidon, 1963, p. 1-11.
39. «... L'esquisse n'était pas le simple fruit d'une inspiration, elle devenait la source
d'une nouvelle inspiration. » Ernst Hans Gombrich, Norm & Form. Studies in the Art of
the Renaissance, ouvr. cité, p. 60.
1941 35
possibilité qui avait intéressé Breton, et Borduas après lui. On peut voir
en effet dans l'écriture automatique une « technique de l'inspiration », au
dire même de Breton (même s'il avertit qu'elle ne se réduit pas à cela).
Gombrich renvoie à un autre passage du Trattato pour appuyer son dire :
Car tu dois comprendre que, si cette esquisse informe finit par s'accor-
der à ton idée, elle le fera d'autant mieux qu'elle sera relevée de la
perfection due à toutes ses parties. J'ai pu voir dans les nuages et les
murs des taches qui m'ont stimulé à de belles inventions de différents
sujets ; et ces taches, bien qu'elles aient été en soi absolument dépour-
vues de perfection pour chaque partie, ne manquaient pas de perfection
dans les mouvements ou autres effets 40 .
Les surréalistes et Borduas se rattachent à ce courant dans la mesure
où ils ont encouragé l'accident.
Le surréalisme a été par excellence le mouvement contemporain qui
a redonné à la painterliness son rôle « ancien » de créatrice de formes. Cela
pourra paraître paradoxal mais, en encourageant les peintres à cultiver
l'accident, non pas le trait de fusain mais sa trace quand on le laisse courir
involontairement, la tache tombée par mégarde sur la toile, la texture
créée par un vieux pinceau, le lavis à l'encre très diluée dans lequel nagent
des taches incontrôlables, les gribouillis faits sans y penser, bref toutes les
traces inconscientes comme autant de moyens de découvrir des formes
nouvelles (les surréalistes définissent la beauté par le merveilleux,
donc par le nouveau), ils se trouvaient à redonner son importance à la
painterliness.
De tous ces accidents, on attendait donc des nouvelles formes, mais
surtout des formes venues de l'inconscient, puisque, après tout, l'accident
c'est aussi l'acte manqué, l'acte qui trahit l'inconscient parce qu'il échappe
au contrôle de la raison.
Le texte de Léonard est le premier texte dans la tradition occidentale
à mettre en question la suprématie de la ligne de contour comme moyen
privilégié de l'invention des formes. Léonard ne donnait ce rôle à la ligne
qu'à l'étape du dessin. Dans sa peinture, ce n'est pas la painterliness qui
mettait en question la ligne, mais ses recours au sfumato, au clair-obscur.
Le dessin, par contre, restait pour Léonard le lieu de l'invention des
40. Treatise on Painting, Codex Urbinas Latinus 1270, éd. A. P. MacMahon, II,
Facsimile, Princeton, 1956, fol. 62 r., cité dans Ernst Hans Gombrich, Norm & Form, ouvr.
cité, p. 60 et n. 13, p. 147 pour l'original en italien. Traduction française : Léonard de Vinci,
Traité de la peinture, textes traduits et présentés par André Chastel, Paris, Berger- Levrault,
1987, p. 332-333.
36 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
formes, le lieu de la création d'art, la peinture étant plus de l'ordre de
l'exécution de l'idée.
Il n'est pas facile de situer correctement dans le temps l'événement de
la découverte par Borduas du texte de Breton, puis de Léonard. Les
hypothèses n'ont pas manqué à ce sujet. Le premier Evan H. Turner avait
situé l'événement en 1938 et donnait à François Hertel le crédit de la
révélation de ce texte à Borduas: «François Hertel lui donne Château
étoile de Breton qui l'intéresse vivement, comme tous les surréalistes 41 .»
Turner ne sera pas le seul à avancer que l'existence de Château étoile avait
été révélée à Borduas par quelqu'un d'autre. Par contre, Hertel ne me
semble pas le meilleur candidat pour ce genre de révélation. La seule
allusion au surréalisme qu'on puisse relever dans toute la correspondance
Hertel-Borduas ne témoigne pas de la part de l'ex-jésuite d'un grand
enthousiasme pour le mouvement : « Évidemment, Dali n'est pas sérieux
et, malgré la blague dont il entoure ses propos, il révèle l'indigence de sa
conception picturale 42 . »
Aussi bien, au cours d'une conférence de Bernard Teyssèdre, donnée
à la Galerie nationale du Canada le 22 octobre 1968 et où il s'en remettait
à l'opinion de Turner, M me Borduas crut devoir le corriger là -dessus et
avancer que c'est Henri Laugier et non pas Hertel qui lui avait révélé
l'existence de ce texte. Si c'était le cas, il fallait reporter la découverte de
Château étoile un peu plus tard dans le temps car, comme l'expliquait
Laugier dans une lettre à Jean-René Ostiguy en date du 1 1 décembre
1968, cette rencontre ne pouvait se situer avant 1941 :
Cher Monsieur.
C'est en effet en 1941 (et non en 1940), que j'ai pris contact avec M. et
M™ Borduas, et que dans des réunions du soir, dont j'ai gardé le sou-
venir ému, nous avons évoqué les grands artistes français, et spéciale-
ment André Breton [...] pour qui j'avais une grande admiration que j'ai
toujours conservée. Je ne peux malheureusement vous dire la date
exacte, mais ce devait être à la fin de l'hiver, ou au commencement du
printemps 1941.
Sentiments les meilleurs.
Henri Laugier
41. Evan H. Turner, Paul-Êmile Borduas, 1905-1960, MBAM, 1962, p. 27.
42. Hertel à Borduas, 15 février 1942. On notera la date.
1941 37
Des recherches indépendantes ont établi depuis que Henri Laugier
était arrivé au Canada vers le 7 mars 1941 43 . Ces soirées chez les Borduas
ont dû suivre de peu son arrivée. Mais, on l'aura noté, Laugier ne con-
firme pas purement et simplement que ce serait lui qui aurait révélé le
texte de Château étoile à Borduas. Aussi bien, une troisième hypothèse a
été avancée par Guy Viau :
C'est alors, vers les années 1940-1941, que Borduas déniche sur les
rayons de la bibliothèque de l'École du meuble un numéro de la revue
Minotaure dans laquelle se trouvent le Château étoile et d'autres textes
de Breton 44 .
On peut se demander en effet pourquoi Borduas aurait eu besoin de
quelqu'un d'autre pour découvrir le texte de Breton. D'autant qu'on a pu
établir que, dès 1938, grâce à l'initiative de Maurice Gagnon, alors biblio-
thécaire à l'École du meuble, l'École était abonnée à la revue Minotaure.
Son dossier de l'École du meuble comporte en effet un document intitulé
« Bibliothèque — État des abonnements, décembre 1938 ». Il s'agit d'une
simple liste mais, en page 2, se trouve inscrite à la main la revue Mino-
taure. Par contre, il faut attendre le 5 juin 1941, toujours au même dossier,
pour trouver une lettre de Gagnon adressée « À qui de droit », affirmant
que l'École possède les numéros 1 à 10 de la revue pour «fins d'étude
seulement ». On ignore bien sûr à qui était destinée cette lettre, mais on
peut bien soupçonner quelque inquiétude ecclésiastique à l'origine de
cette missive. Minotaure était- il à l'Index puisque la plupart des auteurs
qui y écrivaient, à commencer par Breton, étaient des athées convaincus ?
Bien sûr, de la présence de la revue Minotaure sur les rayons de la
bibliothèque de l'École du meuble, ne s'ensuit pas obligatoirement que
Borduas l'ait consultée le jour de son arrivée. Guy Viau a probablement
raison de repousser l'événement de la lecture «vers les années 1940-
1941».
D'ailleurs, si Borduas — et son ami Gagnon — avaient eu le choc de
la découverte du surréalisme dès la fin de 1938 ou le début de 1939, cela
43. Voir Le Quartier latin, 7 mars 1941, où il dit avoir été sollicité pour une interview
«quelques heures après mon arrivée en terre canadienne». Nous tenons à remercier Josée
Comtois de nous avoir communiqué dans le cadre de notre séminaire de l'hiver 1987 en
art canadien le fruit de ses recherches sur Laugier. Son exposé s'intitulait « Henri Laugier
et la critique d'art au Québec dans les années quarante».
44. « La démarche du peintre » dans Evan H. Turner, ouvr. cité, p. 43 ; repris dans Guy
Viau, La peinture moderne au Canada français, Québec, 1964, p. 49.
38 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
ne s'était pas immédiatement manifesté par un changement visible dans
la peinture de Borduas. Non seulement sa production de 1939-1940 ne
porte aucune trace d'une influence surréaliste, mais cette production elle-
même est très mince. En 1939, il n'avait pour ainsi dire rien produit. En
1940, un Portrait de Gabrielle Borduas, un paysage inspiré du Parc
Lafontaine 45 et les esquisses qui l'accompagnaient. Rien de bien surréaliste
là -dedans, on en conviendra! Le caractère très sporadique de cette
production s'explique assez par les circonstances. Borduas venait d'être
engagé à l'École du meuble. Il mettait beaucoup de soin et de temps à la
préparation de ses cours. Par ailleurs, les besoins immédiats de sa petite
famille accaparaient le reste de son énergie.
En réalité, il faut attendre l'automne 1941 pour constater un chan-
gement dans sa peinture. Non seulement Borduas se remit-il à produire
à ce moment mais, pour la première fois, il se livra à quelques expériences
de peinture non-figurative. Cette datation repose sur le témoignage d'une
lettre de François Hertel à Borduas qui fait allusion à une visite antérieure
du jésuite à l'atelier du peintre :
Le vrai Pellan, c'est l'abstraction. Le vrai Borduas, c'est le concret. Quand
Pellan est concret, il est encore abstrait ; et quand Borduas s'essaie dans
l'abstraction (témoin la grande toile que nous avons intitulée Hommage
à Léo-Pol Morin), il demeure concret quand même. On pourrait bien
appeler ce tableau Nature morte à la harpe suggérée... Du moins, c'est ce
dernier titre qui prédominerait dans le souvenir que j'ai gardé de cette
œuvre de deuil qui m'a fortement impressionné, quoique je la sache du
Borduas accidentel 46 ...
La toile à laquelle Hertel faisait allusion n'est connue que par une
photographie noir et blanc. Il s'agit de Harpe brune, que Borduas pré-
sentera à Joliette quelques semaines plus tard mais qu'il détruira par la
suite.
Hertel voyait dans cet «essai dans l'abstraction» un accident de
parcours, mais la production subséquente de Borduas allait lui donner
tort. Un tout petit tableau, Abstraction verte, également présenté à Joliette,
poursuit plus loin dans la même direction. Comme il l'a déclaré bien
après à Jean-René Ostiguy, il s'agissait de son «premier tableau entiè-
rement non préconçu » et « l'un des signes avant-coureurs de la tempête
45. Dont la trace n'a pas été retrouvée, mais qui semble avoir été destiné au Musée
de la Province.
46. Rodolphe Dubé (alias François Hertel), Sudbury, 13 décembre 1941, à Borduas.
AB, MACM, dossier 132.
1941 39
automatiste qui monte déjà à l'horizon 47 ». Mieux que Harpe brune, dont
le caractère « préconçu à préoccupation géométrique et expressionniste »
avait amené Borduas à le détruire, Abstraction verte «se tenait modes-
tement mais fermement sur le mur ». Borduas ajoutait : « ... ce fut la seule
à trouver grâce devant ma rage destructrice». C'est donc par ce tableau
que, selon Borduas, l'aventure automatiste a commencé.
Il est d'abord symptomatique que ce premier tableau « surréaliste » de
Borduas le soit si peu finalement ! Tout d'abord, il est déclaré « abstrait »
et il l'est plus que les toiles que l'on rattache habituellement au surréa-
lisme, même si à l'analyse l'on peut montrer qu'il garde quelques attaches
figuratives. Borduas ne semble pas s'en être inquiété alors, mais comment
expliquer qu'une œuvre aussi totalement non préconçue qu'il le dit ait été
si composée ? Comment l'ordre était-il sorti de la spontanéité ? Ce résultat
qui lui semblait aller de soi s'expliquait en partie par une longue pratique
des genres picturaux et, dans ce cas précis, de la nature morte. Abstraction
verte est en effet dans la suite naturelle des natures mortes qu'il pratiqua
tout au long de cette année 1941 : même format allongé, même motif
centré, voire intense coloris d'opposition de complémentaires (vert et
rouge).
«Abstrait», Abstraction verte est aussi un tableau peint en pleine pâte,
avec des interventions à la spatule, encore une fois, comme dans les
tableaux figuratifs de la période, en particulier les portraits (par exemple,
Portrait de M me G.). Nous sommes aux antipodes de la facture lisse prisée
de certains surréalistes, qui, fascinés par les techniques de trompe-l'Å“il, Ã
cause de leurs possibilités subversives, ont eu parfois de la méfiance pour
les effets de pâte, pour la matière.
En réalité, si Abstraction verte doit quelque chose au surréalisme, ce
n'est ni dans sa forme ni dans sa texture qu'il faut le chercher. C'est dans
ce fait très simple que, pour la première fois dans ce tableau, Borduas s'est
laissé guider par le tableau et n'a eu besoin ni du support d'un motif
extérieur ni d'une idée préalable de sa composition. Avec Abstraction
verte, Borduas découvrait qu'un tableau pouvait être une aventure pleine
de risque, un problème à résoudre, une pure projection de soi-même,
tout sauf l'exécution d'une commande, la réalisation d'un concept, l'illus-
tration d'une idée. Le passage d'une conception à l'autre lui parut si
47. André-G. Bourassa, Jean Fisette et Gilles Lapointe, ouvr. cité, p. 145. Sur ce
tableau, voir François-Marc Gagnon, Paul-Êmile Borduas, Musée des beaux-arts, Montréal,
1988, p. 166-167.
40 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
radical que, rétrospectivement, il fit d'Abstraction verte le point de départ
de l'aventure, pardon, de la « tempête » automatiste !
Premiers contacts avec Borduas
Alors que tous ces bouleversements traversaient sa peinture, la
situation sociale de Borduas, qui jusqu'alors avait vécu plutôt en solitaire,
se modifia radicalement. L'année 1941 fut en effet l'année des premières
rencontres des futurs membres du groupe automatiste avec Borduas. Ces
contacts ne se firent pas tous en même temps et avec la même intensité.
Par exemple, Barbeau, Mousseau, Fauteux et Ferron vinrent assez tard au
groupe. Riopelle, pourtant élève de Borduas à l'École du meuble, mettra
du temps à s'y associer. Ceux que l'on pourrait appeler le groupe l'École
des beaux-arts, à commencer par Pierre Gauvreau, Françoise Sullivan,
Fernand Leduc et leurs amis, les précéderont dans le temps. Plus tôt
encore, quelques-uns de ses élèves de l'École du meuble, voire des élèves
de François Hertel, au Collège Jean-de-Brébeuf... C'est par eux qu'il faut
commencer.
Le premier groupe de Borduas
En 1941 48 , Borduas habitait au 983, rue Napoléon, près du parc
Lafontaine. Borduas occupait cette maison probablement depuis l'au-
tomne 1938 avec sa famille 49 . Il avait son atelier au 3940, rue Mentana, Ã
deux pas de chez lui. On connaît un petit tableau qui nous montre la rue
où Borduas avait loué cet atelier, alors qu'il habitait encore au 953, rue
Napoléon, et donc avant de déménager à sa nouvelle adresse sur la même
rue 50 .
On ne sait trop quand, Borduas prit l'habitude de recevoir tous les
mardis soir ses élèves de l'École du meuble à l'atelier. Guy Viau était
persuadé que cela avait commencé par une invitation à lui lancée et Ã
deux de ses confrères, Pierre Petel et Gabriel Filion.
48. Formule de renseignements du 4 février 1979 pour la Galerie nationale du
Canada qui donne 1941 comme la date où Guy Viau commence à fréquenter l'atelier de
Borduas.
49. François-Marc Gagnon, Paul-Émile Borduas (1905-1960). Biographie critique et
analyse de l'œuvre, Montréal, Fides, 1978, p. 78.
50. Paul-Émile Borduas, Matin de printemps, 1937, huile sur toile, 26,5 x 38,7 cm;
s. d. b. d.: «Borduas /1937»; coll. Gilles Beaugrand, Montréal.
1941 41
J'ai assisté, semaine après semaine, jour après jour, à cette préhistoire de
l'automatisme. C'avait commencé par une réunion au nouvel atelier de
Borduas, rue Mentana. Nous étions trois élèves de l'École du meuble,
Gabriel Filion, Pierre Petel et moi, auxquels étaient venus se joindre,
les semaines suivantes, le groupe de François Hertel, puis Françoise
Sullivan et Pierre Gauvreau, des jeunes peintres en rupture de ban avec
l'École des beaux-arts, des poètes, des musiciens, des philosophes. Après
la visite à l'atelier, on allait à la maison, rue Napoléon, où Madame
Borduas nous offrait un café qui se prolongeait jusqu'au petit jour.
L'hospitalité des Borduas était exquise et sans limites. Nous en abusions
sans vergogne 51 .
La correspondance entre Hertel et Borduas fait allusion à une visite
à Saint-Hilaire qui a probablement précédé celle des trois amis puisqu'elle
eut lieu durant l'été 1941, alors que la visite à l'atelier de la rue Mentana
n'a pu guère se situer avant septembre. À ce moment, Hertel était déjÃ
« exilé » au Collège du Sacré-Cœur, à Sudbury.
Ceux de mes jeunes qui sont allés à Saint-Hilaire se souviennent encore
de l'agréable après-midi que nous avons passé chez vous. Plusieurs
d'entre eux sont venus me voir dans mon exil québécois. Il y avait en
particulier [Charles] Trudeau avec lequel je me proposais d'aller à Saint-
Hilaire à la première occasion. Il est l'acquéreur du tableau 52 et il était
malade lors de notre voyage en juin.
Précédée ou non par des visites à Saint-Hilaire, où Borduas travaillait
à la construction de sa maison mais ne l'habitait encore que l'été, l'habi-
tude des visites à l'atelier de la rue Mentana semble déjà prise dès
septembre 1941. C'est du moins l'impression que l'on retire de la lecture
d'une lettre de Hertel à Borduas :
Mes jeunes amis sont si heureux quand ils reviennent de chez vous. Ils
ont, ce jour-là , oublié qu'ils vivent à l'année dans de la laideur, qu'ils
habitent des maisons à faire hurler, peuplées de chromos assassins. Je
compte sur votre influence, sur celle de M. Gagnon pour les conserver
dans le culte de l'art qu'ils possèdent actuellement.
Le 3 novembre 1941, Hertel s'inquiète de savoir si ses anciens élèves
visitent toujours Borduas :
51. Guy Viau, «La démarche du peintre», dans Evan H. Turner, ouvr. cité, p. 43.
52. C'est Charles Trudeau qui a fait l'acquisition de Nature morte, poires et raisins en
1941, comme on l'indique au n° 3 du livre de comptes de Borduas; son frère Pierre
achètera une gouache, N° 38, l'année suivante, toujours selon la même source.
42 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Gélinas et les autres sont- ils retournés chez vous ? Je leur parle de vous
dans presque toutes mes lettres: et ils me disent toujours qu'ils sont
sur le point d'aller vous voir. Je pense que ça les intimide un peu,
qu'ils craignent de vous déranger. Trudeau surtout, l'acquéreur de
votre tableau, aimerait vous connaître; mais lui aussi craint [de] vous
«embêter». Ils ont une certaine initiation à la peinture, mais ils profite-
raient beaucoup de votre contact. Gélinas et Langlois ont aussi du talent
pour le dessin 53 .
Borduas a dû le rassurer là -dessus car, dans une lettre datée du
13 décembre, Hertel le remercie de sa générosité. «Je suis très heureux de
constater que vous groupez chez vous mes anciens élèves. Ils profitent
beaucoup de votre contact 54 .» En janvier 1942, l'habitude des visites Ã
l'atelier de Borduas semble bien établie. «Vous voyez mes gars», écrit
Hertel à Borduas. «Continuez. Ils sont si seuls. Personne qui les com-
prenne tout à fait. Beaucoup s'appliquent à les comprendre. Ils ne sont
pas si simples, les pauvres enfants. C'est rudement long à apprendre la
simplicité en notre siècle 55 . »
Guy Viau
Guy Viau est né à Montréal le 7 août 1920. Il était le fils de Paul-
Stanislas Viau et de Bernadette Lebeau. Il fit ses études au Collège Jean-
de-Brébeuf. C'est donc dire qu'il avait été mis en contact avec François
Hertel, qui à l'époque était encore jésuite et y enseignait sous le nom du
père Rodolphe Dubé. Mais, contrairement à quelques-uns de ses amis qui
optèrent pour les professions libérales, Guy Viau s'inscrivit dès 1939 Ã
l'École du meuble, préférant de loin le domaine « magnifique du rabot,
du té et de l'équerre, du fusain et du pinceau » à celui « irréel et ahurissant
des bouquins », comme il le dira lui-même deux ans après 56 . Les maîtres
qui l'ont le plus marqué durant son passage à l'École (jusqu'au printemps
1944) furent Marcel Parizeau, qui lui enseigna son premier métier, la
décoration intérieure ; Maurice Gagnon, l'histoire de l'art, son deuxième
53. Lettre de Hertel à Borduas, datée de Sudbury, le 3 novembre 1941. MACM,
Archives Borduas, dossier 132.
54. Lettre de Hertel à Borduas, datée de Sudbury, le 13 décembre 1941. MACM,
Archives Borduas, dossier 132.
55. Lettre de Hertel à Borduas, datée de Sudbury, le 9 janvier 1942. MACM, Archives
Borduas, dossier 132.
56. Guy Viau, «En canot à la baie d'Hudson», Technique, décembre 1941, p. 748.
1941 43
« métier » ; le père Couturier quand il fut chargé des cours en art sacré,
après une expérience malheureuse du même genre aux Beaux- Arts; et,
bien sûr, Borduas. On imagine que Borduas ne put s'empêcher de remar-
quer ce jeune homme fin, cultivé et doué. Il n'est donc pas étonnant qu'il
l'ait invité à venir voir ses « choses » à l'atelier.
L'été précédant cette visite, Guy Viau avait fait une fameuse excursion
en canot jusqu'Ã la baie d'Hudson avec des amis. L'initiative du projet, Ã
en croire le journal 57 , venait d'un autre membre de l'expédition, « Pierre
Elliott Trudeau, type plein d'imagination qui conçut l'idée de cette
excursion », frère de Charles Trudeau et confrère de Guy Viau à Brébeuf.
Quelques jours avant leur départ, Jacques Desrosiers et son cousin Ted
eurent vent de leur projet et demandèrent à s'y associer. Le départ se fit
d'Oka, le 1 er juillet. Guy Viau a décrit lui-même par le menu les péripéties
de ce voyage dans un article de la revue Technique 58 . À Amos, l'expédition
s'additionna d'un autre ami, David Gourd, et d'un guide amérindien. La
Presse signala leur arrivée dans la capitale de l'Abitibi 59 . Empruntant la
rivière Harricana, ils se rendirent ainsi jusqu'à Moose Factory et Moosonee,
dans le fond de la baie James. Le retour se fit en train jusqu'Ã Cochrane
et de Cochrane, «sur le pouce [...] le seul parti digne de nous».
Viau, qui sous-titrait son article « Maudite civilisation » et qui y citait
L'équipée de Victor Segalen (en avouant toutefois ne pas encore l'avoir
lu!), considérait ce voyage comme un moyen de tourner le dos à la
civilisation et de se plonger dans la complète sauvagerie du paysage du
Nord québécois:
Je me rappelle l'impression produite sur nous, dans un pays encore
inviolé par l'homme, par le spectacle, tout à coup, à un détour de rivière,
d'un de ces ponts de chemin de fer. Ils nous apparaissaient dans un tel
paysage, plus odieux, si possible, que ceux de par ici, et c'est avec une
réelle sincérité et un profond dégoût que nous leur criions : « Maudite
civilisation 60 ! »
57. Anonyme, « "Nous avons fait un beau voyage." En canot à la baie d'Hudson », La
Patrie, 10 janvier 1942, p. 36-37.
58. Guy Viau, art. cité, p. 747-751.
59. Anonyme, «Étudiants qui font un voyage agréable», La Presse, 2 août 1941.
60. Guy Viau, art. cité, p. 749.
44 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Pierre Petel
Pierre Petel, qui accompagnait Guy Viau et Gabriel Filion au moment
de la première visite à l'atelier de Borduas, avait déjà une formation « aca-
démique » avant d'entrer à l'École du meuble. Il s'était inscrit aux cours
du soir de l'École des beaux-arts, alors qu'il était encore au Collège Sainte-
Marie. À cette époque, il avait eu Alfred Laliberté, Clarence A. Gagnon et
Robert Pilot comme professeurs. Il avait même «développé la manie de
frapper à la porte des peintres célèbres du temps qui me recevaient
gentiment, me fournissaient des conseils... et des couleurs». En 1941, il
exposait déjà au Salon du printemps. Mais, ayant fait la rencontre de
Maurice Gagnon, Paul-Émile Borduas, Alfred Pellan, il s'inscrivit à l'École
du meuble et abandonna l'académisme de ses maîtres des Beaux-Arts. Il
finit ses études à l'École du meuble, où l'enseignement de Borduas et celui
de Maurice Gagnon le marquèrent pour un temps. Il pratiqua l'auto-
matisme pendant quatre ans, mais revint à une peinture hors courant
par la suite, le plus souvent figurative. Avec son diplôme d'ébéniste-
décorateur, il entra à la maison N. G. Valiquette non comme décorateur
mais comme commis de bureau à la comptabilité. Ce fut une période
terrible pour lui, mais il finit par faire carrière au cinéma et devint réa-
lisateur à l'Office national du film jusqu'en 1950, date de son entrée Ã
Radio-Canada. Il poursuivit sa carrière de peintre, pour ainsi dire en secret,
emplissant sa maison de tableaux qui mériteraient d'être mieux connus.
Gabriel Filion
Né, comme Viau et Petel, à Montréal, en 1920, Gabriel Filion complé-
tait le trio des premiers visiteurs de l'atelier de Borduas. Élève au Collège
Jean-de-Brébeuf comme Guy Viau, son talent fut repéré par Hertel et c'est
sous son influence qu'il entra à l'École du meuble. Écrivant à Borduas le
14 septembre 1941 de Sudbury, Hertel lui annonçait l'inscription de deux
de ses élèves à l'École :
Au moins deux d'entre eux entreront à l'École du meuble cette année.
Filion, que vous connaissez — je crois qu'il sera un grand peintre. Vous
a-t-il montré ses fusains et ses crayons de couleur ? — et un autre du
nom de Dion, plus littéraire qu'artiste. L'an prochain, je compte qu'il y
en aura d'autres 61 .
61. MACM, Archives Borduas, dossier 132.
1941 45
Hertel misait beaucoup sur Gabriel Filion, mais il semble bien que les
rapports de Filion avec Borduas ne furent pas faciles. On peut suivre, au
fil de la correspondance d'Hertel avec Borduas, les hauts et les bas de leur
relation. Le 3 novembre 1941, Hertel sentit le besoin de le présenter plus
longuement à Borduas:
Filion est le véritable type « universel » et littéraire de l'artiste. Sauvage,
renfermé, sujet aux sautes d'humeur. Compliqué à l'extrême. Jamais le
même tout à fait. Vous a-t-il fait voir ses fusains et ses crayons de
couleur ? Il me paraît très doué, mais il est timide en diable et ne vous
montrera rien si vous ne lui demandez. Je crois qu'il faut beaucoup
l'encourager, l'attirer à votre atelier. Un secret — que vous devez con-
naître et qui explique bien des choses: il est pauvre. Tous ses amis
appartiennent à des familles à l'aise. Et il souffre de sa pauvreté. Oh ! il
ne s'en cache pas. Il l'étalé même trop parfois.
Il m'a écrit il y a quelque temps. Il demeurait enchanté du dessin et de
la peinture et des cours qui concernent ces matières. Par contre, les
séances d'ajustage (quelque chose comme ça ; en tout cas, j'ai compris
qu'il s'agissait de travaux d'atelier) lui sont bien pénibles. Je crois qu'il
est fait pour peindre, et uniquement pour ça. Comme c'est à peu près
impossible, à moins de posséder une fortune, de ne faire que peindre en
notre malheureux pays, je compte bien qu'il persistera dans son désir de
devenir technicien du meuble. Ça lui assurera un gagne-pain et, je
l'espère, des loisirs pour peindre.
Je compte beaucoup sur vous pour l'attirer, le choyer un peu. Ça lui a
beaucoup manqué. Tâchez de le guérir du doute de lui-même. Qu'il
prenne conscience de son talent ! Puis, il est brusque. Il manque d'édu-
cation première; et il le sait: ce qui le rend gauche 62 .
Toujours inquiet de son protégé, Hertel revint à la charge auprès de
Borduas à la fin du mois : « Il m'a écrit de nouveau, il y a quelques jours,
et [je] constate que, de plus en plus, il doute de lui-même. Il croit que
vous l'encouragez par pitié. Gaby est un enfant inquiet et souffrant,
malgré ses vingt ans ; il a tant de raisons de ne pas être heureux. On ne
comprend pas tout chez lui 63 . » Pourtant, les encouragements de Borduas
semblent porter fruit, au moins dans sa production picturale :
62. Lettre de Hertel à Borduas, datée de Sudbury, le 3 novembre 1941. MACM,
Archives Borduas, dossier 132.
63. Lettre de Hertel à Borduas, datée de Sudbury, le 27 novembre 1941. MACM,
Archives Borduas, dossier 132.
46 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
J'ai joui profondément des croquis de mon ami Filion. Il a dû vous
raconter (ses amis du moins ont dû le faire) mon emballement à la vue
de ses trucs. Je n'en revenais pas. [...] J'ai été heureux de constater que
les Filion que je préférais étaient presque tous ceux que vous aviez
choisis 64 .
Avant même la fin de l'année, Filion avait réussi à se brouiller avec
Borduas :
J'ai appris que Filion s'était brouillé avec vous. C'est un peu à cause de
Dion. Un « gars » de grand talent, mais qui manque d'équilibre. Ah ! si
j'avais été là , rien de ça ne serait arrivé. J'arrangerai tout ça cet été. Le
pauvre Filion s'est aussi brouillé avec la plupart de ses amis. C'est une
crise nécessaire dans une vie d'artiste 65 .
Hertel s'illusionnait-il sur ses capacités à « arranger » les choses ? Non
seulement Gabriel Filion quitta l'École du meuble au bout d'une année,
mais il s'inscrivit aux Beaux-Arts, en ayant eu assez des cours d'ébénis-
terie. Cette décision ne dut pas arranger les choses avec Borduas.
À cette liste des premiers visiteurs de l'atelier de Borduas, il faut sans
doute, comme le suggérait Bernard Teyssèdre, ajouter quelques autres
élèves de l'École du meuble, dont Charles Daudelin.
Charles Daudelin
Né à Granby le 1 er octobre 1920, Charles Daudelin s'était installé Ã
Montréal dès 1939, où il travailla pour l'orfèvre Gilles Beaugrand, un ami
d'enfance de Borduas qui avait étudié la ferronnerie d'art à Paris, au
moment où ce dernier était aux Ateliers d'art sacré de Maurice Denis
(1928-1931). Gilles Beaugrand avait son atelier rue de l'Épée à Montréal.
Alors qu'il était encore en apprentissage chez Beaugrand, Daudelin
s'inscrivit d'abord à des cours du soir à l'École du meuble, où il étudia le
dessin avec Borduas et la sculpture sur bois. Ce n'est qu'en 1941 qu'il
s'inscrivit aux cours réguliers de l'École du meuble, qu'il suivra pendant
deux ans. C'est aussi à ce moment qu'il fit la connaissance de Maurice
Gagnon. Les Gagnon n'étaient pas moins accueillants que les Borduas et
Daudelin profita souvent de leur hospitalité au 1261, boulevard Saint-
64. Lettre de Hertel à Borduas, datée de Sudbury, le 15 février 1942. MACM, Archives
Borduas, dossier 132.
65. Lettre de Hertel à Borduas, datée de Sudbury, le 7 juin 1942. MACM, Archives
Borduas, dossier 132.
1941 47
Joseph. Gagnon encouragea le jeune Daudelin et sera, comme nous le
verrons, l'organisateur principal de sa première exposition solo.
On signale enfin un stage d'apprentissage en céramique et en mou-
lage en 1942 et 1943 à la Maîtrise d'art 66 , institution sur laquelle nous ne
savons presque rien.
Les mardis à l'atelier de Borduas
À l'occasion des visites des jeunes à l'atelier de Borduas, qui devinrent
une sorte d'habitude, on faisait plus que discuter d'art et de poésie.
Chacun était libre d'apporter de ses propres travaux et de bénéficier des
conseils du maître. Lui-même leur montrait ses propres tableaux, surtout
cette étonnante série de gouaches qui l'occupaient à ce moment. À
l'époque de ces premières visites à son atelier, Borduas donna à Guy Viau
l'impression de se libérer des problèmes de «matière» dans lesquels il
s'était débattu jusque-là . C'est devant un Renoir, à Paris, que Borduas
avait éprouvé «pour la première fois, le mécanisme de la création
artistique », expliquait Viau. « Dès lors, son souci fut de retrouver dans ses
toiles, de refaire la "matière" qui avait provoqué le choc. Puis, Soutine et
la préface d'Élie Faure [...] incarnent cette obsession.» Que Soutine ait
incarné pour Borduas une recherche de la « matière », cela paraît aller de
soi. Mais que vient faire Élie Faure dans ce contexte ? Bien plus, de quelle
«préface» s'agit-il? Il est probablement plus facile de répondre à cette
dernière question qu'à la première. On peut en effet établir avec certitude
que Viau, sinon Borduas, avait lu la préface ou plutôt Y Introduction de
1921 à la première édition du tome I sur L'art moderne de Y Histoire de
l'art d'Élie Faure. Il en utilisera la dernière phrase pour titrer son article
du Quartier latin sur l'exposition Borduas à la Dominion Gallery en
1943 67 . Dans cette préface, il n'est pas question de matière picturale, mais
on peut deviner ce que Borduas avait pu y trouver d'intéressant. Élie
Faure s'interrogeait sur l'avenir de l'art dans notre monde moderne, « si
complexe, si incertain dans ses directions », si bouleversé par la guerre —
66. Charles Doyon connaissait l'existence de cette « Maîtrise d'art ». Il y signalait une
exposition de céramique en 1944. Voir Charles Doyon, «Salons de fin d'année», Le Jour,
16 décembre 1944.
67. Guy Viau, « Propos d'un rapin. "Où allons-nous ? Où l'esprit de vie le voudra."
(Élie Faure) », Le Quartier latin, 5 novembre 1943, p. 5. Cette phrase paraît en p. 23 d'Élie
Faure, Histoire de l'art. L'art moderne I, Paris, Le livre de poche, 1964.
48 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
il pensait bien sûr à la Première Guerre mondiale, mais Borduas le lisait
au début de la Deuxième. Pour la première fois dans l'histoire, la guerre,
qui avait été toujours été une sorte de jeu de l'aristocratie, avait engagé la
vie de peuples entiers. C'est dire aussi qu'elle avait marqué leur destin
comme jamais auparavant, ayant réveillé « ces puissances aveugles de vie
collective destinées à briser ou à renouveler de fond en comble les facultés
d'énergie et d'amour qui y participent 68 ». Le monde moderne était donc
à la veille d'un profond renouvellement, auquel ne pouvaient rester
indifférents ni les savants ni les artistes. C'est une idée constante d'Élie
Faure que la science et les arts participent au même zeitgeist et se rencon-
trent, malgré leurs différents moyens d'expression, dans leurs objectifs:
« Il n'y a aucune raison pour que l'artiste [...] vive en dehors des courants
d'instinct qui déterminent la direction particulière des esprits de son
temps 69 . » C'est dire aussi qu'on ne pouvait s'attendre à ce que les propo-
sitions d'art soient beaucoup plus accessibles à la foule que celles de la
science :
ô peinture ! art sublime, le plus haut, le plus subtil, le plus sensuel mais
en même temps le plus intellectuel de tous, ode, danse, musique trans-
posées dans le monde objectif, aussi bin d'une âme moyenne que
l'algèbre transcendantale d'une éducation primaire, l'amateur de feuille-
tons, le champion de dominos, le rond-de-cuir, le chambellan et l'électeur
te jugent 70 !
En exergue de son texte, Élie Faure avait cité la Vulgate : « Margarita
ante porcos, Ne jetez pas vos perles aux porcs. »
Tous ces thèmes ne pouvaient pas ne pas rencontrer d'échos profonds
chez Borduas, qui cherchait précisément dans sa peinture à capter ces
courants profonds propres à son temps.
C'est moins Élie Faure, poursuivait Viau, qu'André Breton qui lui fit
comprendre qu'on n'atteignait pas aux sources d'une époque à coup de
volonté. C'est Breton qui lui avait fait comprendre qu'«il est vain de
"vouloir" telle matière. Matière, comme dessin, comme valeur, comme
composition, ne sont que des moyens d'expression, ils sont donnés par
surcroît à qui s'exprime généreusement». Les gouaches l'avaient donc
libéré de « cette empoisonnante recherche de matière ».
68. Ibid., p. 22-23.
69. Ibid., p. 19.
70. Ibid., p. 16.
1941 49
Guy Viau reflétait-il, bien après coup, des propos de Borduas enten-
dus à l'atelier au cours de ces premières visites du groupe? Ce n'est pas
impossible. Nous avons en effet le témoignage d'un autre visiteur à l'ate-
lier de Borduas, contemporain celui-là et qui dit sensiblement la même
chose. Il s'agit de Jacques de Tonnancour, qui, certes, n'aura pas toujours
la cote d'amour du groupe automatiste, mais qui fut près du maître, au
moins pour un temps. N'oublions pas que le premier texte jamais publié
de Borduas est un commentaire sur un Fusain de Jacques de Tonnancour.
C'est dans sa «Lettre à Borduas» que Jacques de Tonnancour fait
allusion à des visites à l'atelier où le même tableau de Borduas semblait
repris indéfiniment:
Et cette impression [de joie physique], je l'ai ressentie plus forte encore
lorsque, à votre atelier, je revoyais le même tableau peint et repeint dix
ou quinze fois dans des gammes différentes. Je me demandais ce qui
pouvait vous décider à l'arrêter dans un tel état plutôt qu'un autre,
puisque vous n'aviez pas l'air de faire un tableau mais de jouer à faire
des tableaux. Vous l'arrêtiez peut-être lorsque vous l'aviez vidé, lorsqu'il
n'avait plus rien à vous enseigner, lorsque vous aviez épuisé tous ses
états possibles, tentant d'arracher à la pâte, en la fouillant et en l'écra-
sant à la spatule, la solution du mystère de la peinture.
Pour Tonnancour, tout ce travail sur la matière picturale devenait « de
plus en plus conscient et réfléchi ». Il devait se produire quelque chose. « Il
fallait [...] qu'une explosion ait lieu...» Cette explosion qui consista Ã
«laisser l'instinct libre» se produisit dans les gouaches de 1942:
[...] l'œuvre naissait d'une venue, sans reprises et sans les innombrables
transfigurations d'autrefois, et son chant prenait ce caractère d'inté-
gralité, de plénitude qu'a celui de l'être complet, satisfait, comblé 71 .
Aussi réconfortantes que furent pour Borduas les visites de ses jeunes
élèves, elles ne prirent véritablement leur importance qu'avec l'arrivée de
nouveaux venus qui n'appartenaient plus au milieu de l'École du meuble.
Le premier d'entre eux fut Pierre Gauvreau.
Pierre Gauvreau
Né le 23 août 1922 à Montréal, Pierre Gauvreau avait fait ses études
primaires chez les sœurs de la Providence et ses études classiques, comme
71. Jacques de Tonnancour, «Lettre à Borduas», La Nouvelle Relève, août 1942,
p. 609-613.
50 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Pierre Petel, Jean et Gabriel Gascon, Jean-Louis Roux et Raymond David,
chez les jésuites du Collège Sainte-Marie. À cette époque, la possession de
livres à l'Index était un motif suffisant de renvoi d'un collège classique.
C'est ce qui lui arriva après sa versification, quand on découvrit qu'il
possédait un exemplaire des Fleurs du mal de Baudelaire et un recueil
des Poésies de Rimbaud ! On ne badinait avec une faute de ce genre. Il
reçut la schlague, mais ne fut pas renvoyé aussitôt. C'est à la rentrée qu'on
lui refusa l'admission. On invoqua alors que, forte tête, il avait refusé de
se soumettre aux prescriptions de l'Index des livres prohibés. Un autre
motif plus terre à terre était que le paiement de ses mensualités accusait
du retard. Lui, premier de classe, n'eut d'autre choix que de passer un an
à la maison. Il lut, dessina, s'occupa comme il put, jusqu'au moment
où le peintre René Chicoine, qui fréquentait les Lundis littéraires de
M me Gauvreau, suggéra l'École des beaux-arts. Il y fut reçu mais en prépa-
ratoire et donc au Monument-National pour l'année scolaire 1939-1940.
Considéré comme très talentueux, on tint à le protéger contre ce talent
même et on le contraignit à dessiner des cubes, des sphères, des
pyramides pendant une année.
Pierre Gauvreau ne fut donc pas élève de Borduas à l'École du
meuble, puisqu'il entreprit ses études à l'École des beaux-arts en 1940,
sous Charles Maillard 72 . Louise Renaud et Françoise Sullivan y étaient
déjà depuis l'année précédente 73 . Adrien Villandré rejoignit le groupe
l'année suivante et Gabriel Filion en septembre 1942, après sa tentative Ã
l'École du meuble. Pierre Gauvreau ne put y faire que deux autres années
complètes, sa troisième année ayant été interrompue au printemps 1943,
comme nous le verrons, par son enrôlement dans les forces armées.
Les palmarès signalent son nom à quelques reprises : 1 er prix au cours
de dessin de Joseph Saint-Charles; 1 er prix en sculpture décorative sous
Maurice Félix ; mention honorable en histoire de l'art sous René Chicoine,
la première année; l re mention honorable au cours d'antique sous Henri
Charpentier, la deuxième année ; 1 er prix en dessin aux concours d'octobre
et d'avril de l'année suivante ; prix Morency Frères 74 lors de l'exposition
de ses travaux de vacances de l'été 1942.
72. Son nom apparaît comme « Saint-Mars-Gauvreau, Pierre » dans une liste d'élèves
(hommes) des cours du jour datée de septembre 1940.
73. Liste analogue d'élèves féminins.
74. La maison Morency Frères était une boutique de matériel d'artistes, d'objets d'art
et de gravures. Le prix consistait en un bon d'achat de dix dollars à dépenser dans cet
établissement.
1941 51
Saint-Charles, Félix, Charpentier... n'étaient pas précisément les pro-
fesseurs les plus dynamiques de la Terre. Saint-Charles était un peintre
académique d'une certaine notoriété, mais Félix et Charpentier sont
décrits comme les « deux acolytes de Maillard » par Borduas dans Projec-
tions libérantes. Enseignaient également à l'École des beaux-arts à ce
moment Charles Maillard, son directeur, Jean-Charles Faucher, Irène
Sénécal, Roland-H. Charlebois, Alyne Charlebois, Alfred Laliberté, Pierre
Normandeau, Jules Bazin et Armand Filion. Rétrospectivement, Pierre
Gauvreau a été très sévère sur l'enseignement qui se donnait aux Beaux-
Arts. Il déclarait à Helen Duffy:
On ne nous enseignait absolument rien de la peinture contemporaine
— ni américaine, ni européenne — , même pas l'impressionnisme. Tout
s'arrêtait avec Barbizon. On était alors au « sommet de la permissivité »
comme on disait. Les peintres dont nous avions entendu parler étaient
les peintres de la Renaissance et quelques grands noms du xix e siècle,
comme Ingres et Delacroix 75 .
Mais, comme l'expliquera son frère Claude à son correspondant Jean-
Claude Dussault : « Peu à peu, par les magazines, il devint conscient de
l'art moderne 76 .» Un numéro spécial de la revue Life en 1941 aurait eu
sur lui un effet particulièrement fort: «Ça m'a fait tout un choc!
Cézanne, Matisse, Picasso, Rouault ! J'étais abasourdi. » Stimulé par la vue
des reproductions de ces œuvres fauves et cubistes, Pierre Gauvreau
produisit un grand nombre de dessins à l'encre, des nus, des clowns, des
groupes, dans le style de Matisse et de Picasso, et un certain nombre de
tableaux à l'huile, des natures mortes en particulier 77 .
Une conférence du père Couturier, à laquelle il assista en compagnie
de son ami Bruno Cormier et de son frère Claude, le confirma dans cette
direction. « Pierre entra en lutte ouverte contre Maillard, aux Beaux- Arts.
Il commença à organiser un noyau de résistants. Pendant l'été 1941, il
composa ses premiers tableaux fauves — qu'il exposa scandaleusement
75. Helen Duffy, Œuvres de Pierre Gauvreau, Montréal, Musée d'art contemporain,
1979, p. 5.
76. Claude Gauvreau et Jean-Claude Dussault, Correspondance 1949-1950, Montréal,
Éditions de l'Hexagone, 1993, p. 361.
77. Voir Karen Wilkin, Pierre Gauvreau : The First Décade, Kingston, Agnes Etherington
Art Centre, Queen's University, 1" mars-5 avril 1981, p. 14, qui renvoie à l'article d'Helen
Duffy, «Bleu stoïque, rubans et tralala, Pierre Gauvreau», Vanguard, vol. VIII, n° 1,
octobre 1979, p. 10.
52 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
aux travaux de vacances des Beaux- Arts 78 . » Scandaleusement ? Peut-être,
mais les journaux ne les remarquèrent pas à ce moment.
En réalité, c'est à une autre occasion toute semblable à cette présen-
tation aux Beaux-Arts que la production récente de Pierre Gauvreau
attira l'attention. «À l'instigation de [Bruno] Cormier, qui y était encore
élève», comme le disait encore Claude Gauvreau à son correspondant,
Pierre Gauvreau exposa ensuite une vingtaine d'huiles à une exposition
de travaux de vacances du Collège Sainte-Marie. Or, il se trouva que
Borduas avait été invité à juger ce concours. Il fut frappé par la qualité des
travaux du jeune Pierre Gauvreau, qu'il ne connaissait pas. Il voulut le
rencontrer et le fit appeler par l'un de ses élèves de l'École du meuble,
Guy Viau.
L'exposition dont Borduas était juge eut lieu dans le hall du Gesù, sur
la rue Bleury à Montréal. Comme l'a expliqué Claude Gauvreau, le verdict
de Borduas qui décerna le premier prix à son frère ne fut pas sans poser
quelques problèmes aux organisateurs de l'exposition :
Pierre exposa au Gesù cette année-là une série de « travaux de vacances »
de caractère fauve ; il se trouva que Borduas fut juge de ces travaux et
il accorda le premier prix à Pierre. Les jésuites contestèrent la validité du
prix sous prétexte que mon frère n'était pas un « amateur » ; mais Borduas
voulut connaître le jeune peintre et il lui fit téléphoner par l'un de ses
élèves de l'École du meuble, Guy Viau. Pierre se mit donc à fréquenter
l'atelier de Borduas et je me souviens qu'il revenait de ces soirées dans
un état de vertige extatique absolument sans exemple pour moi 79 .
On comprend les hésitations des jésuites. À ce moment, Pierre
Gauvreau était un « ancien » du Collège Sainte-Marie et il avait fait déjÃ
deux années d'études dans des écoles d'art. Il n'était donc plus un « ama-
teur ». On n'eut d'autre choix que de créer pour lui une catégorie « hors
concours » et c'est à ce titre que Borduas lui décerna le premier prix.
Ayant rencontré le jeune peintre, Borduas l'invita tout naturellement
à se joindre au groupe de ses élèves et à ceux de Hertel à ses réunions du
mardi. « Pour nous, les choses se passaient de manière tout à fait informelle.
Nous apportions nos travaux et nous en discutions librement. Nous par-
lions de tout, pas seulement d'art, et Borduas nous montrait ses tableaux 80 . »
78. Claude Gauvreau et Jean-Claude Dussault, ouvr. cité, p. 361.
79. Claude Gauvreau, « L'épopée automatiste vue par un cyclope», La Barre du jour,
n" 17-20, janvier-août 1969, p. 49.
80. Helen Dufry, art. cité, p. 10.
1941 53
Gauvreau emmena bientôt à ces réunions son amie, Françoise Sullivan,
également étudiante aux Beaux-Arts.
Françoise Sullivan
Née le 10 juin 1925 à Montréal, Françoise Sullivan était la fille de
John Sullivan, sous-ministre des Postes de la province de Québec. Très
jeune, ses parents l'inscrivirent aux cours de danse classique de Gérald
Crevier, qu'elle suivit de 1934 Ã 1945. Elle connaissait Pierre Gauvreau et
Bruno Cormier, pour ainsi dire depuis toujours, puisqu'ils étaient des
amis d'enfance. Il leur arrivait de monter des spectacles ensemble. Durant
l'été 1939, le petit groupe joua au bénéfice des enfants pauvres dont
s'occupait le D r Norman Bethune. Il s'agissait d'une sorte de commedia
delVarte, une production d'Alice Szata, dans laquelle Pierre Gauvreau
jouait le rôle d'Arlequin et Françoise, celui de Colombine.
Après des études au couvent du Sacré-Cœur et des cours de peinture
au couvent de Hochelaga, Françoise Sullivan fut admise à l'École des
beaux-arts en septembre 1939 81 , en même temps que Louise Renaud,
d'abord à un cours de dessin élémentaire qui se donnait le soir et qui était
réservé aux filles. Pierre Gauvreau la retrouva l'année d'après aux cours
réguliers. À l'École, elle connut quelques succès scolaires comme en
font foi les palmarès : une mention en dessin, dès sa première année ; un
1 er prix en dessin et une mention en décoration en 1941 ; des mentions en
dessin, décoration et modelage en 1942; le prix Maurice-Cullen en
peinture et une mention en modelage en 1943. Elle n'en fit pas moins vite
partie du petit groupe de contestataires qui critiquaient l'enseignement
donné aux Beaux-Arts.
Magdeleine Desroches
Il n'a pas encore été question de Magdeleine Desroches, mais elle fit
partie du petit «noyau de résistants», autour de Pierre Gauvreau,
contestant l'enseignement de l'École des beaux-arts. Née le 16 mars 1917,
Magdeleine Desroches étudia à l'École des beaux-arts de Montréal Ã
81. Plutôt qu'en 1941, comme l'a avancé Claude Gosselin dans Françoise Sullivan.
Rétrospective, Montréal, MACM, 1981, p. 7. Le témoignage des palmarès de l'École des
beaux-arts est formel là -dessus. Rappelons que les cours se donnaient à l'époque sur six
ans et non sur « quatre », comme le pensait Claude Gosselin.
54 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
partir de septembre 1940. C'est donc dire qu'elle y entra assez tard,
exerçant déjà un métier, celui d'institutrice. Elle ne put participer qu'aux
examens de mars et de mai 1943, sa dernière année, comme nous l'apprend
une lettre de Charles Maillard conservée aux Archives de l'École des
beaux-arts.
Je, soussigné, certifie que mademoiselle Magdeleine Desroches a été
inscrite aux cours de l'École des beaux-arts pendant trois années: de
septembre 1940 à décembre 1943 [...}. Dans sa troisième année, made-
moiselle Desroches n'a pu participer, pour des raisons de force majeure,
qu'aux examens de mars et à ceux de mai, où elle a obtenu de bonnes
notes.
Les « raisons de force majeure » sur lesquelles Maillard était si discret
étaient assez tristes, puisqu'il s'agissait de la mort de sa mère. Elle dut
abandonner ses études d'art et se rabattre sur son premier métier.
Sur son passage de trois ans aux Beaux- Arts, nous savons qu'elle se lia
assez vite au groupe des contestataires autour de Pierre Gauvreau. Elle
s'entendait particulièrement bien avec Fernand Leduc, qui, lui aussi un
peu plus vieux que la moyenne, partageait son goût pour l'enseignement.
C'est d'ailleurs elle qui le mit en contact avec Pierre Gauvreau et ses amis.
On verra d'ailleurs que l'intégration de Fernand Leduc au groupe des
contestataires ne se fera pas sans peine ni discussions.
Magdeleine Desroches fut, bien sûr, du groupe des étudiants des
Beaux-Arts qui fréquentaient l'atelier de Borduas. Elle visita l'exposition
des gouaches de l'Ermitage. Elle et son ami, Denis Noiseux, firent même
l'acquisition de deux gouaches à cette occasion : les N os 40 et 42 82 .
À propos de ses succès aux Beaux- Arts — pour expliquer « les bonnes
notes » de la lettre de Maillard — , signalons que Magdeleine Desroches
fut l'une des gagnantes du concours organisé par l'École des arts domes-
tiques du Québec et ouvert aux élèves du cours supérieur de décoration
aux Beaux-Arts pour un projet de tapis et pour un ensemble de tentures,
couvre-lit, tapis et dossier de chaise 83 . Pour un temps, les Beaux-Arts
furent en compétition avec l'enseignement de l'École du meuble, la
décoration étant un sujet privilégié dans cette dernière institution. Cela
explique en partie la rivalité des directeurs des deux écoles, Charles
Maillard et Jean-Marie Gauvreau. Maillard ayant occupé ce terrain avant
Gauvreau, il pouvait croire devoir en garder le monopole.
82. Voir Livre de comptes, items 54 et 56. MACM, Archives Borduas, dossier 39.
83. Service des archives de l'UQAM, fonds de l'École des beaux-arts de Montréal,
5P5/6: Palmarès 1943, p. 28.
1941 55
Fernand Leduc
Né le 4 juillet 1916 à Viauville, dans la banlieue est de Montréal,
Fernand Leduc était plus vieux de six ans que Pierre Gauvreau 84 . Son
père, Rosaire Évariste Leduc, était un artisan. Il travaillait le « fer forgé »,
comme on disait à l'époque. Sa mère, née Florida Saint-Pierre, venait de
la région de Cornwall en Ontario. Il fréquenta d'abord l'école de sa
paroisse, Saint-Clément de Viauville, puis celle de Sainte-Philomène de
Rosemont. Il entra au collège Laval, à Saint- Vincent-de-Paul, en 1926.
C'est là que les discours enflammés d'un « frère recruteur » le touchèrent
et qu'à l'âge de douze ans il se crut appelé à la vie religieuse. « On vous
met en situation de vocation ; qui refuse se croit presque damné 85 . » Il se
retrouva donc au juvénat des frères maristes à Iberville en 1928. L'année
qui suivit son entrée au juvénat, il avait alors treize ans, il se mit à souffrir
de laryngite chronique et de violents maux de gorge. On l'envoya chez
un spécialiste qui recommanda une opération. En ces temps d'avant
l'assurance-maladie, c'était une proposition coûteuse, mais les commu-
nautés religieuses étaient loin d'être dans la misère. On affecta d'objecter
à la dépense, « les moines étaient trop près de leurs sous », dira Leduc, ou
simplement, on ne prit pas au sérieux ce mal de gorge d'adolescent. Bref,
Fernand dut attendre jusqu'en décembre 1936 avant de subir l'inter-
vention chirurgicale qui s'imposait. Entre-temps, dans un moment de
crise mystique, il avait prononcé ses premiers vœux à Saint-Hyacinthe,
cérémonie au cours de laquelle il reçut, comme c'était souvent le cas dans
les communautés religieuses, un nouveau nom. Désormais, Fernand
Leduc fut connu sous le nom de frère Charles-Garnier. Il passa ensuite
une année de stage en communauté active à La Malbaie, mais déjà le
cœur n'y était plus tout à fait. Il se sentait de plus en plus frustré dans ses
aspirations intellectuelles. Il découvrit les poètes maudits, Baudelaire,
Verlaine, surtout Rimbaud à la bibliothèque et les lut en cachette. Pour-
suivant ses études durant toute cette période, il obtint son brevet supé-
rieur de l'École normale en 1936, d'où il sortit premier.
Il voulait enseigner, mais sa dysphonie récurrente l'en empêchait. Ses
supérieurs ne trouvèrent rien de mieux que d'envoyer ce jeune homme
pourtant instruit à leur maison de Lévis, où il fut nommé aide-cuisinier.
84. Jean-Pierre Duquette, Fernand Leduc, Hurtubise HMH, Montréal, 1980, p. 21-22.
85. Propos rapportés par Bernard Teyssèdre, « Fernand Leduc, peintre et théoricien
du surréalisme à Montréal», La Barre du jour, n°* 17-20, janvier-août 1969, p. 225.
56 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Cette nouvelle tâche l'obligeait à entrer et sortir des frigidaires plusieurs
fois par jour, ce qui était bien la pire chose à faire pour quelqu'un atteint
de laryngite chronique. La situation parut si révoltante au frère Charles-
Garnier que, sans un sou, à l'heure de la prière, il se sauva et se réfugia
chez une tante à Québec. Quelques semaines après, il rentrait au bercail.
Il fut convoqué chez le provincial à Iberville, qui se fit tout d'abord conci-
liant. On lui accorda qu'il puisse s'inscrire à l'École des beaux-arts de
Montréal, comme il le demandait, avant de prononcer ses derniers vœux.
Après tout, cela pouvait être utile un jour d'avoir un artiste dans la com-
munauté. C'est donc la soutane sur le dos, à l'automne 1938, deux ans
avant Pierre Gauvreau, que Fernand Leduc entra à l'École des beaux-arts,
mais sous le nom de frère Charles-Garnier. Cette première année se passa
bien. Il avait trouvé sa voie. L'année suivante, il s'attendait bien à pour-
suivre ses études, mais son provincial s'y opposa. C'est qu'il était main-
tenant à la veille de prononcer ses vœux perpétuels et qu'il n'était plus
question de suivre ses penchants. « Quand on a fait vœu d'obéissance, on
va où l'on est nommé», lui déclara le provincial en guise d'explication.
Trop, c'était trop. Mis constamment devant le dilemme de perdre son
intégrité (physique d'abord, intellectuelle ensuite) ou de sauver cette
vocation religieuse déjà passablement refroidie, Fernand Leduc décida de
quitter définitivement les ordres. On le retrouva donc laïcisé, en deuxième
année des Beaux-Arts, et, bien sûr, sous le nom de Fernand Leduc dans
les listes d'inscription et les palmarès à partir de ce moment-là . Élève
sérieux, «rangé», «pondéré», il se retrouvait au milieu de camarades
beaucoup plus jeunes que lui, notamment Magdeleine Desroches, avec
laquelle « il se lia d'amitié tendrement platonique », écrit Teyssèdre 86 . Par
Magdeleine, il fut mis en contact avec le groupe des contestataires, Pierre
Gauvreau, Françoise Sullivan, Louise Renaud, Adrien Villandré... Tout ce
petit monde discutait et échangeait. Fernand n'était pas toujours d'accord
avec eux. Pierre Gauvreau a raconté qu'« on s'est engueulés souvent ; une
année au moins 87 ». Les discussions portaient sur l'art moderne, «discré-
dité par l'ensemble des professeurs» et auquel Leduc n'avait guère été
exposé jusque-là . Ses grandes admirations picturales allaient encore Ã
Maurice Denis et Georges Desvallières.
S'il est exagéré, au dire de Leduc, de parler de «groupe» dès ce
moment — « Il n'y a jamais eu véritablement de groupe, mais rencontre
86. Ibid., p. 226.
87 Ibid., p. 227.
1941 57
au sein d'un même malaise 88 » — , il n'en reste pas moins que plusieurs de
ces élèves devinrent la bête noire du directeur Charles Maillard, avant
même les élèves de Pellan, qui contesteront plus tard l'enseignement
académique de l'École.
L'exposition Pellan en octobre 1940 avait ébloui Leduc, comme tout
le monde à l'époque. Mais, de plus de conséquence pour la suite fut sa
découverte de la peinture de Borduas à l'occasion d'une exposition de
trois de ses toiles, Portrait de Maurice Gagnon, 1937, Paysage (probable-
ment Parc Lafontaine) et Tête de fillette 89 , au Salon du livre canadien, qui
se tint sous les auspices de la Société des écrivains canadiens à l'École
technique de Montréal, du 22 novembre au 15 décembre 1940 90 . Quand
Pierre Gauvreau lui parla à l'automne suivant de Borduas et des réunions
du mardi, il se souvint du choc créé par ces tableaux de Borduas et fut
enchanté à l'idée de pouvoir faire sa connaissance. Quand ils se rencon-
trèrent, Borduas travaillait aux gouaches de l'Ermitage.
Jean- Paul Riopelle
Contrairement à Pierre Gauvreau et à Fernand Leduc, Jean-Paul
Riopelle fut un élève de Borduas à l'École du meuble, mais pas avant
d'avoir parcouru un long périple dans une tout autre direction.
Fils de Léopold Riopelle et d'Anna Riopelle, cousins issus de germains,
Jean-Paul Rosaire Riopelle est né à Montréal sur la rue de Lorimier 91 , le
7 octobre 1923, et a été baptisé le lendemain à l'église Immaculée-
Conception, sur la rue Rachel à Montréal. Pourquoi ces précisions?
À cause de la boutade de Riopelle maintes fois répétée : « Je sais quand j'ai
été baptisé (le 7 octobre) mais pas quand je suis né 92 . » En réalité, il ne sait
ni l'un ni l'autre, puisqu'il est né le jour où il croit avoir été baptisé !
88. Lettre de Fernand Leduc à Jean-Pierre Duquette, 28 septembre 1977, citée dans
Jean-Pierre Duquette, ouvr. cité, p. 23.
89. Peut-être Adolescente, 1937.
90. Voir François-Marc Gagnon, Paul-Émile Borduas (1905-1960). Biographie critique
et analyse de l'œuvre, ouvr. cité, p. 90, n. 32, pour les références au dossier de presse sur
cette exposition.
91. Voir Pâquerette Villeneuve et coll., Jean-Paul Riopelle. Jean- Julien Bourgault,
Théâtre de L'Oie Blanche, Montmagny, 15 septembre-27 octobre 1991, p. 28, pour une
photo de l'endroit.
92. Dominique Bozo et Pierre Schneider, Jean-Paul Riopelle. Peinture 1946-1977,
Paris, Musée national d'art moderne, Centre Georges-Pompidou, 1981, p. 85, et Jean-
Louis Prat, Jean-Paul Riopelle. D'hier à aujourd'hui, Saint-Paul-de-Vence (France),
Fondation Maeght, 1990, p. 97.
58 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Comme il l'expliquait à Lise Gauvin, son père était issu de cette
génération de ruraux qui quittèrent la campagne et tentèrent de faire
fortune à la ville. Son grand-père, un petit entrepreneur qui avait une
fabrique de chaises, avait été maire du village de L'Epiphanie. La ville
réussit si bien à Léopold que même le temps de la crise ne parvient pas
à l'abattre. Il mit ses talents de menuisier à contribution et arriva très bien
à tenir le coup :
Comme mon père était assez habile — même très habile — , il faisait de
la menuiserie et prenait en même temps des cours au Monument-
National, le soir. Il n'y avait pas d'école d'architecture à cette époque. Il
est devenu architecte, mais il ne l'a jamais cru. Il était « spécialiste » des
escaliers. Tous les problèmes d'escalier dans Montréal, c'est lui qui les a
résolus. Après, il s'est mis à faire lui-même ses propres constructions.
C'est à ce moment-là qu'il s'est dit : « Bon, je suis quelqu'un dans la vie. »
Il avait assez d'argent pour vivre jusqu'à la fin de l'année, sans crever de
faim, en aidant les gens autour qui étaient ses locataires. Il disait : « Moi
je suis un bourgeois. » Alors, comme profession, il écrivait : bourgeois.
C'est assez beau d'ailleurs. Il a toujours signé profession : bourgeois 93 .
Les Riopelle vivaient donc à l'aise. Parmi les locataires de ses parents,
il y avait les Lafortune, dont le fils Ambroise deviendra prêtre et fera
parler de lui. Un de leurs voisins était Arthur Bengle, vendeur de voitures
d'occasion, dont le fils Otto deviendra un marchand de tableaux de la rue
Sherbrooke durant les années soixante.
Riopelle reçut sa première éducation en leçons privées chez une dame
du quartier. Il ne s'inscrira à l'école Saint-Louis-de-Gonzague qu'en sep-
tième année, soit pour les années scolaires 1936-1937 et 1937-1938. Bien
que bref, ce passage à l'école de son quartier aura une certaine impor-
tance pour Riopelle. Car c'est à cette école de quartier qu'il fera la con-
naissance d'Henri Bisson, son premier professeur de dessin, et de Maurice
Perron, le futur photographe du groupe automatiste. Bisson semble
l'avoir particulièrement fasciné 94 .
On possède en effet plusieurs témoignages de Riopelle sur ce person-
nage. Il semble lui avoir donné de plus en plus d'importance avec le temps.
Ainsi, Ã un journaliste de La Presse qui lui demandait le 12 janvier
1963 s'il était bon en dessin à l'école, il répondait:
93. Lise Gauvin, «Entretien avec Riopelle. Les artistes sont-ils des révolution-
naires?», Vie des arts, n° 161, hiver 1995, p. 13-14.
94. Sur la première éducation de Riopelle, voir Hélène de Billy, Riopelle, Montréal,
Art global, 1996, p. 20 et suiv.
1941 59
Oui, j'aimais beaucoup dessiner. Puis, longtemps, j'ai fait de la peinture
superacadémique! On copiait dans des catalogues. Aux impression-
nistes, on passait vite. Je trouvais ça affreux ! J'ai pris beaucoup de cours
privés. Je me souviens de Bisson. Un brave type 95 .
L'année suivante, la même anecdote se lisait comme suit sous la plume
d'un journaliste du Globe Magazine de Toronto :
J'ai été un peintre du dimanche durant dix ans. Je faisais de si mauvais
tableaux, si académiques ! En hiver, quand nous travaillions à partir de
reproductions, s'il nous arrivait de tomber sur un tableau impression-
niste reproduit dans un livre, mon professeur murmurait : « C'est mau-
vais », et nous passions à autre chose 96 .
On l'aura noté, le «brave type» n'est même pas nommé. Puis, en
1968, dans les Lettres Françaises, même son de cloche:
Tous les jours j'allais chez un vieux professeur de Beaux-Arts. Je n'avais
même pas dix ans. On se mettait chacun dans notre coin et l'on pei-
gnait... On ne disait pas un mot... De temps en temps, il venait voir ce
que j'avais fait. Au bout de quelques mois, toutes mes œuvres ressem-
blaient aux siennes. C'était académique. Très académique: nus, paysa-
ges, natures mortes 97 .
Mais voyez ce qu'il disait d'Henri Bisson au cours d'entretiens plus
récents, avec Pierre Schneider ou Lise Gauvin ! Il déclarait à Schneider :
C'était un personnage inouï. Je lui dois énormément. Comme il n'était
que diplômé de l'École des beaux-arts, on l'avait placé dans une école
paroissiale. Il m'a donné des cours le samedi et le dimanche, pendant
quatre ou cinq ans. Nous travaillions côte à côte. Nous méprisions la
peinture moderne. Ce que nous voulions, c'était copier la nature, la
copie de la nature. L'hiver, on faisait parfois de la copie. On ouvrait des
bouquins de reproductions ou on prenait des calendriers. Et si on voyait
une reproduction d'un tableau avancé par exemple impressionniste sur
une boîte de chocolats, on disait : « Ce n'est pas du vrai 98 ! »
95. Anonyme, « Jean-Paul Riopelle. Un fauve à l'étroit dans la cage de Paris », La
Presse, 12 janvier 1963, p. 2-3.
96. Pearl Sherry, «Jean-Paul Riopelle talks about art», Globe Magazine, Toronto,
9 mai 1964, p. 6-8.
97. Claude Bouyeure, «Entretien avec Jean-Paul Riopelle», Lettres françaises, 12 juin
1968, p. 28.
98. Entretien avec Pierre Schneider, «Préface», Jean-Paul-Riopelle. Peinture 1946-
1977, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1981, p. 11.
60 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Même son de cloche avec Lise Gauvin :
Henri Bisson était sorti des Beaux-Arts, avec Curteau. Curteau était
premier et Henri Bisson était deuxième. Ils sont devenus professeurs
dans les écoles catholiques de l'époque et ils donnaient les cours de
dessin pour l'ensemble des élèves. Mais ce n'était pas assez pour les
occuper à temps plein, ils devaient aussi enseigner d'autres matières.
Mon ami Bisson était professeur de mathématiques. Moi, j'étais pas-
sionné : je voulais faire du dessin et peindre. Je suivais des cours chez lui,
en fin de semaine, le samedi et le dimanche; tous les samedis pour
écouter l'opéra de New York en direct à la radio. On faisait des repro-
ductions de tableaux, on faisait des natures mortes, on faisait du modèle
vivant. Le dimanche on allait travailler d'après nature, à moins que ce
ne soit en plein hiver. Tout cela m'intéressait passablement. Je partais et
je n'allais pas à la messe. Comme ça, j'avais la paix le dimanche avec
mon ami Bisson, qui est resté mon professeur longtemps, très long-
temps et qui était un merveilleux personnage. Il est resté méconnu mais
il avait sûrement beaucoup de talent. Il est devenu sculpteur à la fin. Je
l'aimais beaucoup".
Qui était ce Henri Bisson ? Grâce aux recherches diligentes de Caroline
Ohrt, on sait qu'il est né le 29 mars 1900 et est mort le 3 juillet 1973.
D'abord attiré par l'architecture, il avait fait un an d'études à l'École
polytechnique en 1921-1922, s'était essayé à l'enseignement du dessin
dans les écoles primaires, puis s'était inscrit à l'École des beaux-arts, en
1925, au moment où Charles Maillard avait pris la direction de l'École. Il
se fit remarquer aux cours de Joseph Saint-Charles et d'Henri Char-
pentier. En 1931, Charles Maillard lui décernait, à lui et à Maurice
Raymond — plutôt qu'à ce Curteau mentionné par Riopelle et sur
qui nous ne savons rien — , le prix du directeur pour le «meilleur
dessin ». Bisson enseigna le dessin à Saint-Louis-de-Gonzague, la paroisse
des Riopelle, de 1933 à 1941, et c'est sans doute durant cette période,
probablement à partir de 1936, qu'il donna des leçons privées au jeune
Riopelle. En 1936, Riopelle avait treize ans, ce qui n'est déjà plus très
jeune et fait mentir la surenchère de précocité que l'on trouve chez les
auteurs : « dès l'âge de huit ans », déclare une notice biographique de la
Galerie nationale du Canada 100 ; « dès l'âge de six ans 101 », avançait Guy
99. Lise Gauvin, art. cité, p. 14.
100. Notice biographique, Jean-Paul Riopelle, Galerie nationale du Canada, 22 no-
vembre 1966.
101. S'appuyant sans doute sur le témoignage de Claude Gauvreau dans une lettre
à Jean-Claude Dussault, datée du 26 avril 1950: «Avait subi l'instruction académique en
1941 61
Robert en 1970 102 ; «à peine huit ans», se corrigeait-il en 1981 103 ! Par
ailleurs, le fichier d'inscription au Mont-Saint-Louis montre que Riopelle
y fut inscrit du 7 octobre 1939 au 17 juin 1941 104 ; 1938 pourrait bien être
la dernière année des leçons privées chez Bisson. Cela correspondrait Ã
peu près avec le début des études secondaires de Riopelle.
Après l'école Saint-Louis-de-Gonzague, Riopelle poursuivit en effet
ses études au Mont-Saint-Louis, où les frères des Écoles chrétiennes
offraient le cours scientifique, qui préparait entre autres à Polytechnique,
une direction que, nous le verrons, la famille de Riopelle favorisait. Les
leçons avec Bisson avaient fini par inquiéter : « Il ne va pas se lancer dans
la peinture ! » avait dit son père. « C'est comme ça que j'ai fait Polytech-
nique. » Léopold Riopelle n'était pas au bout de ses peines. Il appert que
le Mont-Saint-Louis donnait une certaine importance à l'enseignement
du dessin, non seulement du dessin industriel, mais du dessin d'art. On
y avait même formé un Cercle Louis-Philippe-Hébert pour encourager
les jeunes à faire du dessin les fins de semaine. Jean Lespérance, le frère
de Françoise Lespérance, la première femme de Riopelle, nous a parlé
d'une exposition de dessins de fin d'année 1938-1939, produits sous la
direction du frère Ephrem, un diplômé des Beaux- Arts, qui fut professeur
au Mont-Saint-Louis de septembre 1937 à juin 1941, donc au moment où
Riopelle s'y trouvait.
Il reste peu de choses de la première activité picturale de Riopelle.
Yvette Bisson, la fille d'Henri, est convaincue que le fameux Hibou
premier 105 de Riopelle — ce dernier ayant le don des titres rétrospectifs —
a été fait à partir d'un animal naturalisé que possédait son père 106 . Guy
Robert date ce tableau de 1939 107 , donc de la première année de Riopelle
au Mont-Saint-Louis. Le Mont-Saint-Louis possédait certainement aussi
une collection d'animaux naturalisés comme beaucoup d'autres institu-
tions d'enseignement à l'époque, à commencer par l'École des beaux-arts
peinture depuis l'âge de six ans. » Dans Claude Gauvreau et Jean-Claude Dussault, ouvr.
cité, p. 363.
102. Guy Robert, Riopelle ou la poétique du geste, Montréal, Éditions de l'Homme,
1970, p. 22.
103. Guy Robert, Riopelle, chasseur d'images, Montréal, France-Amérique, 1981, p. 20.
104. Lettre d'Alfred Vallée à Jean Lespérance, datée du 13 décembre 1993. Nous
remercions M. Jean Lespérance de nous avoir communiqué ce document.
105. Jean-Paul Riopelle, Hibou premier, 1939, huile sur carton, 40 x 30 cm; s.b.d. :
« Jean-Paul Riopelle » ; coll. de l'artiste.
106. Voir Hélène de Billy, ouvr. cité, p. 26-27.
107. Guy Robert, Riopelle, chasseur d'images, ouvr. cité, 1981, p. 21.
62 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
ou l'Institut des Sourds-Muets de la rue Saint-Laurent, où le frère Crête
les avait utilisés pour son petit musée d'histoire naturelle. C'est à une
source d'inspiration analogue que Borduas avait puisé son tableau — pas
très bon — intitulé Êpervier dans un paysage 108 .
Toute cette éducation académique conduisait à une impasse: l'im-
passe du trompe-l'œil. Riopelle est souvent revenu là -dessus par la suite.
Même s'il s'agit de réflexions faites après coup, et à la condition de ne pas
leur donner le sens d'une rupture soudaine avec l'académisme, ses idées
sur le sujet valent la peine d'être relevées. Il est revenu tout d'abord sur
l'enseignement de Bisson avec Fernand Seguin :
Moi, mon ambition c'était de reproduire ce qui était devant soi. Et ça,
c'est allé très loin. Et c'est un peu une des raisons pour lesquelles j'avais
un peu lâché l'idée de faire des tableaux et des choses comme ça. C'est
qu'avec ce peintre, qui était mon professeur avant, M. Bisson, on arri-
vait, en voulant faire strictement ce qu'on voyait, avec un œil plus averti,
à faire des choses que les autres ne voyaient pas. Alors, à ce moment-là ,
ça n'avait plus de sens l'idée de copier puisque ce qu'on copiait, nous,
avec notre œil, les autres ne pouvaient pas le voir.
C'est avec cette même conviction qu'il leur avait fait considérer que,
par rapport à cette ambition, même les impressionnistes étaient des « tri-
cheurs [...] parce qu'ils ne faisaient pas ce qu'on voyait 109 ». Dans ses
entretiens avec Lise Gauvin, Riopelle prenait l'exemple du verre de vin
pour démontrer les limites du trompe-l'œil que lui et son ami Bisson
avaient rencontrées:
C'était très étrange parce qu'on arrivait à l'idée qu'il ne fallait pas
truquer. Alors, évidemment, les tableaux des impressionnistes, ça n'avait
aucun sens, ni pour lui ni pour moi; on disait: «Ils truquent. Ce sont
des gens qui ne font pas ce qu'ils voient. » À un moment donné, on est
arrivés à faire tellement ce qu'on voyait que jamais mon professeur ne
faisait une correction. [...] on peignait chacun de son côté mais on
aurait pu échanger un tableau : personne n'aurait pu savoir qui avait fait
l'un et qui avait fait l'autre. On était imbus de la même chose, ce qui
était très étrange. Il arrive un moment où la copie exacte de la nature
fait que l'œil du spectateur ne peut pas le concevoir. Un reflet dans un
108. Voir François-Marc Gagnon, Paul-Êmile Borduas, ouvr. cité, p. 62-63, pour une
reproduction et un commentaire sur ce tableau de jeunesse de Borduas.
109. Gilbert Êrouart, Entretiens avec Jean-Paul Riopelle suivis de Fernand Seguin
rencontre Jean-Paul Riopelle, Montréal, Liber, 1993, p. 94-95.
1941 63
verre [...] si je le peins exactement, personne ne va dire que c'est vrai.
On va dire : « C'est exagéré », parce que les gens ne savent pas regarder.
Ça nous a menés à un blocage épouvantable. On voulait copier la
nature, avec le reflet et le verre et tout... On avait l'air d'imbéciles qui ne
savent pas faire un verre de vin rouge. Un verre de vin rouge dépend de
ce qui l'entoure. Alors, on est restés dans une impasse par rapport Ã
cela' 10 .
L'impasse du trompe-l'œil qui ne voulait pas tromper, l'impasse du
trompe-l'œil parfaitement transparent à la réalité, du trompe-l'œil
honnête, qui non seulement aurait effacé complètement la distinction
entre le signifiant et le signifié, mais même entre les émetteurs de signes.
Il y avait donc dans la sensation des éléments subjectifs qui variaient d'un
individu à l'autre et qui introduisaient un dangereux relativisme dans
l'expérience de la vision. Les impressionnistes «trichaient» peut-être,
mais ils donnaient au moins sa chance à ce que Cézanne appelait «sa
petite sensation».
À Pierre Schneider qui l'interrogeait sur son passage à l'art abstrait et
qui le supposait rapide, brutal même, Riopelle répondait:
Ça venait quand même de très loin. J'avais fait mon apprentissage,
dessiné comme un fou d'après nature. Mais ça allait de moins en moins
bien. Le dernier tableau que j'ai fait comme ça, je l'ai travaillé pendant
deux ans, sans pouvoir le finir. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait.
Je ne savais pas que le type qui, aujourd'hui, veut dessiner un poisson
sur une table n'y arrivera plus.
— Mais pourquoi?
— Parce qu'il y a perte d'intérêt. Je ne demande pas mieux que d'y
croire, à son poisson — quoi de plus formidable qu'une truite de
Courbet ? — mais il ne peut pas m'y faire croire. Il fut un temps où le
rapport entre le peintre et l'image était vivant ; puis il l'a été moins ; il
ne l'était plus pour moi, en 1946'".
Devrait-on parler d'une crise de la figuration chez Riopelle, voire
d'une crise beaucoup plus radicale, puisqu'il s'était complètement arrêté
de peindre? Oui, mais pas en 1946. Le même Pierre Schneider avait
mieux situé cette première crise dans son article de L'Œil en 1956:
110. Lise Gauvin, art. cité, p. 14.
111. Entretien avec Pierre Schneider, «Au Louvre avec Riopelle», dans Riopelle. Été
1967, Québec, Musée du Québec, 1967, p. 15.
64 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Il constate que la nature le fuit. Plus il s'efforce de faire vrai, plus le
résultat lui paraît faux. À dix-sept ans, il s'arrête de peindre et se con-
sacre, pendant deux ans, à l'étude des mathématiques, devenant élève Ã
l'École polytechnique de Montréal" 2 .
À dix-sept ans, en 1940 donc? Presque. À sa sortie du Mont-Saint-
Louis plutôt, en 1941. La carrière de peintre de Riopelle partait mal: par
un hibou empaillé qui avait fini de voler depuis longtemps.
112. Pierre Schneider, «Jean-Paul Riopelle», L'Œil, n° 18, 1956, p. 36.
1942
Les gouaches de Borduas à l'Ermitage
Même si Borduas faisait commencer l'automatisme par Abstraction
verte, la petite toile peinte en 1941, exposée à Joliette du 11 au 14 janvier
1942, il n'en reste pas moins que le véritable point de départ du mou-
vement fut, de l'avis de tous, l'exposition de ses gouaches au Foyer de
l'Ermitage, du 25 avril au 2 mai 1942. Le carton d'invitation informait
tout d'abord que l'exposition avait été organisée par Maurice Gagnon et
qu'on y présentait les « Œuvres surréalistes » de Borduas, sans préciser leur
nombre ni leur nature. Mais on sait par la liste de vente qu'elle com-
prenait quarante-cinq gouaches non titrées, numérotées de 1 à 45. Les
titres furent donnés après coup, parfois le soir même du vernissage ou
pour faire plaisir aux collectionneurs. Plus de la moitié des gouaches
resteront sans autre titre que leur numéro.
Maurice Gagnon, qui, outre ses cours à l'École du meuble, enseignait
l'histoire de l'art dans les collèges classiques, avait obtenu du Collège de
Montréal, dont ce gymnase et cette salle de spectacle dépendaient, qu'on
y laissât Borduas accrocher ses gouaches.
C'était la première fois qu'un peintre osait se réclamer du surréalisme
dans le titre d'une exposition au Canada. Pellan s'était bien risqué, dans
sa grande rétrospective de 1940, à classer sa production en «peinture
figurative » et « décoration non-figurative », mais même si l'influence du
surréalisme sur son œuvre n'était pas négligeable, il n'était pas question
pour lui de la rattacher tout entière à ce seul courant de l'art contem-
porain, ni même de l'évoquer dans le titre d'une exposition.
En quoi les gouaches de Borduas étaient-elles « surréalistes » ? Il faut,
pour répondre à cette question, revenir à l'entrevue que Borduas accorda
à Maurice Gagnon, le 1 er mai, à la veille de la clôture de l'exposition de
l'Ermitage. Borduas s'était parfaitement expliqué sur sa « méthode » :
Je n'ai aucune idée préconçue. Placé devant la feuille blanche avec un
esprit libre de toutes idées littéraires, j'obéis à la première impulsion. Si
j'ai l'idée d'appliquer mon fusain au centre de la feuille ou sur l'un des
68 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
côtés, je l'applique sans discuter, et ainsi de suite. Un premier trait se
dessine, divisant la feuille. Cette division de la feuille déclenche tout un
processus de pensées qui sont exécutées toujours automatiquement. J'ai
prononcé le mot pensées, le. pensées de peintres, pensée de mouvement,
de rythme, de volume, de lumière et non pas des idées littéraires (celles-
ci ne sont utilisables dans le tableau que si elles sont transposées plasti-
quement).
Le dessin étant terminé dans son ensemble, la même démarche est suivie
pour la couleur. Comme pour le dessin, si une première idée est d'em-
ployer un jaune, je ne la discute pas. Et cette première couleur déter-
mine toutes les autres. C'est particulièrement au stade de la couleur que
les problèmes de la lumière et des volumes entrent en jeu.
L'idée générale qui se dégage du tableau est une conséquence de l'unité
d'état dans lequel le tableau est fait, et cet état n'est jamais choisi, mais
accepté.
L'idée générale n'a qu'une valeur secondaire, une fois l'œuvre terminée.
Le chant seul de l'œuvre fait sa beauté essentielle. Seul il peut être senti
par le spectateur. Toutefois l'idée générale découlant de la discipline
intellectuelle peut être comprise du spectateur. Celle-ci (cette discipline
intellectuelle) est le travail mental de l'artiste dont la rigueur détermine
le degré de pureté.
La discipline intellectuelle est nécessaire à tout artiste, académique ou
vivant ; la seule différence est que chez les académiques, cette discipline
agit dans le connu, et chez les peintres vivants, dans l'inconnu.
Maintenant il est fatal que ce travail doive se produire dans un perpétuel
devenir afin que l'instinct, d'où découle le chant, puisse continuelle-
ment s'exprimer au cours de l'exécution de l'œuvre. Le chant est la
vibration imprimée à une matière par une sensibilité humaine. Cela
rend cette matière vivante. C'est de là que découle tout le mystère d'une
œuvre d'art: qu'une matière inerte puisse devenir vivante 1 .
On le voit, au départ, Borduas ne postulait même pas la nécessité
d'un « thème », comme le pensait René Huyghe. Rien. Aucune idée pré-
conçue. Abstraction verte n'avait pas été produite autrement. Pour les
gouaches, ce qui avait déclenché l'opération, ce n'était pas une tache,
comme on le présume pour la petite toile de 1941, mais un trait de fusain
1. «Conversation avec Borduas relatée par Maurice Gagnon», 1" mai 1942, dans
André-G. Bourassa, Jean Fisette et Gilles Lapointe, Paul-Émile Borduas. Écrits ï, Montréal,
PUM, 1987, p. 640-641.
1942 69
qui divisait la feuille. Dans les deux cas, cependant, le point de départ
était un acte, non pas l'enregistrement passif d'une sensation, comme la
lecture un peu courte que Breton avait faite de Léonard pouvait le faire
croire 2 . Pas de copie.
Ou plutôt, avant même d'y tracer quoi que ce soit, le peintre orientait
sa feuille, à la verticale ou à l'horizontale. Ce geste, qui paraissait aller
tellement de soi que ni Borduas ni Gagnon, rapportant ses propos,
n'avaient pensé devoir le signaler, était le véritable point de départ de
toute l'opération. De toute manière, c'était encore un acte. C'était aussi
une décision déterminante pour la suite. C'est en effet au moment où
Borduas décidait de l'orientation de sa feuille que les jeux de la composition
étaient faits. Une feuille posée à la verticale suggérait la mise en page d'un
« portrait », une feuille posée à l'horizontale, celle d'un « paysage », pour
reprendre des catégories d'ordinateur, qui, à vrai dire, dans le cas des
gouaches de Borduas, correspondrait plutôt à l'opposition personnage/
nature morte.
Bien sûr, les choses ne s'arrêtaient pas là . L'orientation de la feuille
étant choisie, quelques traits de fusain étaient tracés. Est-ce à ce moment
que le « sujet » se manifestait ? On peut imaginer que les quelques lignes
tracées sur la page blanche étaient comme les craquelures du mur de
Léonard et le tout, servant d'écran de projection, suggérait au peintre une
configuration plutôt qu'une autre. Il vaut mieux en effet parler de confi-
gurations plutôt que d'idées, ou de sujets, car, comme le rappelle Borduas,
n'étaient « utilisables » que des « pensées de peintre », c'est-à -dire, comme
il le disait encore, des pensées «transposées plastiquement». Ces configu-
rations ne sont pas quelconques. Quand la feuille est à l'horizontale, le
dessin s'accroche aux bords de la feuille, allant des côtés vers le centre ;
quand elle est à la verticale, il part du centre — un trait vertical traverse
la feuille en son milieu — et se déploie comme des ondes vers la péri-
phérie.
Une fois le dessin arrêté, Borduas, maintenant la dichotomie dessin/
couleur chère à son éducation académique, passait à la couleur. La « pre-
mière couleur » était choisie au hasard : «... un jaune, je ne le discute pas ».
Mais cette première couleur «détermin[ait] » ensuite toutes les autres.
L'examen des gouaches démontre que cette détermination se faisait
2. « ... il ne s'agit pas de dessiner, il ne s'agit que de calquer», écrivait Breton, en note,
au premier Manifeste du surréalisme, 1929 ; voir A. Breton, Manifestes du surréalisme, Paris,
Jean-Jacques Pauvert éditeur, 1962, p. 35, n. 1.
70 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
souvent selon l'opposition des complémentaires (jaune et bleu, vert et
rouge en particulier). Une fois de plus, des «codes» faisaient sentir leur
présence. Mais le sentiment d'« unité » et, on pourrait ajouter, l'extraordi-
naire fécondité du procédé les faisaient oublier. Le nombre même des
gouaches produites dans un si court laps de temps — sinon une nuit,
comme le voudrait la légende, du moins quelques jours — est là pour
l'attester. On pouvait parler du «chant de la matière», de «matière
vivante», de «vibration». La preuve de la justesse des intuitions sur-
réalistes était faite. Du moins, jusqu'à nouvel ordre.
Comment l'exposition des gouaches fut-elle reçue par la critique?
Nous avons développé ailleurs comment elle réagit au caractère «abs-
trait» de l'ensemble 3 . La question à se poser dans le présent contexte
est différente. A-t-elle relevé le caractère «surréaliste» de l'exposition?
A-t-elle compris son caractère « automatique », sinon déjà « automatiste » ?
A-t-elle saisi à quel bouleversement profond la nouvelle façon de peindre
de Borduas entraînait la peinture, la pensée, les valeurs?
Robert Élie consacra un paragraphe de son élogieuse critique de
l'exposition à ce sujet:
On a parlé d'« écriture automatique» pour indiquer que le poète ou le
peintre surréalistes se soumettent à d'impérieuses voies intérieures plu-
tôt qu'à la froide raison. Dans cet état de réceptivité absolue, tout l'être
de l'artiste vibre à l'unisson, et la main enregistre aussitôt la moindre
vibration de l'intelligence. Le peintre s'abandonne à ses voies intérieures
et ne cherche plus son inspiration dans la nature, mais grâce à ce don
visuel qu'il a reçu à sa naissance, grâce à sa formation, des images sur-
gissent en lui, et ce sont des formes et des couleurs de la nature, des
rythmes naturels, que sa main trace sur la toile, et que son intelligence
développe et lie.
Le discours d'Élie ne retient que les dimensions esthétiques du sur-
réalisme et les transpose dans un vocabulaire spiritualiste qui ne colle ni
à Borduas ni au surréalisme. Il y voit essentiellement une méthode pour
faire affleurer le monde intérieur — il évite le mot inconscient — du
peintre, cette méthode consistant à se mettre en état de réceptivité
absolue pour laisser surgir les formes et les couleurs de ses tableaux. S'il
écarte « la froide raison » du processus, on aura noté qu'il fait une place
non négligeable à l'« intelligence», précaution que n'avait pas prise
Gagnon. Il ne s'étonne pas que la nature chassée par un bout revienne par
3. François-Marc Gagnon, Paul-Émile Borduas, Montréal, Musée des beaux-arts de
Montréal, 1988, p. 97-104.
1942 71
l'autre, transformée sans doute par le passage au creuset de la «vie
intérieure de l'artiste».
Pour Élie, cette référence au surréalisme n'était d'ailleurs pas essen-
tielle. «Qu'on oublie le surréalisme car ce ne sont pas les mots ni les
doctrines qui vivent, mais les œuvres et les tableaux de Borduas vivent 4 . »
Ce conseil n'est pas suivi par La Patrie du dimanche, puisqu'on y
reproduit la gouache N° 16 avec l'en-tête « Ça, c'est du surréalisme ! » La
légende est à l'avenant :
On ne comprendra sans doute pas, à première vue, les tableaux que
nous aurons devant les yeux parce que le surréalisme tient du rêve et de
l'imagination et il n'y a rien de plus fantastique que le rêve et l'ima-
gination. Et le peintre surréaliste traduit précisément son rêve et le
produit de son imagination avec son pinceau et des couleurs; cette
pensée de l'artiste, il peut arriver que nous la saisissions immédia-
tement ; mais il peut arriver — et c'est le plus souvent — qu'un tableau
évoque pour nous tout autre image que celle qu'il a voulu y représenter 5 .
Ce bref commentaire qui se voulait explicatif orientait l'esprit dans
deux directions qui n'avaient pas grand-chose à voir avec les gouaches de
Borduas. Comme Gagnon l'avait montré, les gouaches s'apparentaient
bien plus à l'écriture automatique qu'à la notation de rêve. Par ailleurs,
lire les gouaches comme des taches de Rorschach et y projeter des
contenus à sa fantaisie sont peut-être un passe-temps louable, mais ils ne
tiennent pas assez compte du fait que Borduas avait souvent lui-même
titré ses gouaches et que sa lecture, jamais gratuite, n'était pas négligeable.
Il ne fallait sans doute pas s'attendre à trop de La Patrie du dimanchel
Le commentaire de Jean Vallerand fut plus inspiré, même si, comme
son confrère Élie, il n'attacha pas beaucoup d'importance au caractère
« surréaliste » des gouaches. « Art surréaliste, dit-on. Pourrais-je suggérer
plutôt le nom d'art extraréaliste », c'est-à -dire d'art abstrait, comme on
peut le voir par la suite de l'article. Les gouaches n'auraient, au dire de
Vallerand, aucun rapport avec la « réalité extérieure », voire « aucun sujet
si ce n'est le rêve intérieur du peintre ». Borduas aurait « cherché à peindre
des songes intérieurs». Il aurait pris plaisir à peindre les «fantasmagories
de son âme 6 ».
4. Pierre Daniel (pseudonyme de Robert Élie), « Peintures ravissantes de Paul-Émile
Borduas», La Presse, 25 avril 1942, p. 55.
5. Anonyme, « Ça, c'est du surréalisme ! », La Patrie du dimanche, 26 avril 1942, p. 84.
6. Jean Vallerand, «Borduas expose des gouaches à l'Ermitage», Le Canada, 27 avril
1942, p. 3.
72 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Nous l'avons vu, cette problématique du rêve s'applique mal Ã
Borduas. Si « fantasmagories » il y a, il faudrait montrer comment l'écri-
ture automatique les fait venir de l'inconscient. Si, par ailleurs, on réduit
les gouaches de Borduas à de pures abstractions, on ne s'attache qu'à leur
côté formel et on passe à côté de leur caractère «surréaliste».
Doyon, qui consacra un long commentaire aux gouaches de Borduas,
n'a pas peur du mot subconscient, mais il n'était pas complètement certain
du caractère «surréaliste» des gouaches. Il n'en faisait pas reproche Ã
Borduas, au contraire :
À mi-chemin entre le symbolisme plastique d'un Braque, le cubisme
d'un Picasso et les tendances d'un surréalisme excessif. S'exprimant,
non par des objets à l'équilibre inquiétant, à la présence insolite,
Borduas aborde à l'orée du rêve 7 ...
Pour Doyon, le « surréalisme excessif», c'est le surréalisme onirique,
le surréalisme des équilibres inquiétants, des présences insolites, le surréa-
lisme de Dali. Celui de Borduas serait «un surréalisme dégagé de sou-
venirs », donc non-figuratif, ce qui semble contredire les lectures épous-
touflantes que Doyon fit de chacune des gouaches.
Quand Jacques de Tonnancour tenta à son tour d'analyser la
démarche de Borduas et d'expliquer comment il en était arrivé aux goua-
ches, il ne chercha pas dans le surréalisme la source de ce soudain essor.
Nous avons fait état au chapitre précédent de son analyse. Ne relevons
simplement ici qu'une phrase qui donne la raison de son refus :
[L'académisme] a tellement corrompu de littérature l'art abstrait de
toute discipline, qu'une formidable quantité de toiles d'ascendance
cubiste et surtout surréaliste sont d'ignobles farces 8 .
De plus de conséquence pour l'histoire du futur groupe automatiste,
si on pouvait la connaître, serait la réaction des jeunes à l'exposition de
l'Ermitage. Bien que cela n'ait guère laissé de traces documentaires, il est
plus que probable que les jeunes qui avaient «assisté à la naissance de
l'automatisme » à l'atelier de la rue Mentana aient visité l'exposition de
l'Ermitage. Du moins, le livre de comptes de Borduas indique qu'un
groupe d'« élèves des Beaux- Arts» fit l'acquisition de la gouache N" W,
que Charles Doyon désignait comme La chape de l'oraison, sans que l'on
7. Charles Doyon, «L'exposition surréaliste Borduas», Le Jour, 2 mai 1942, p. 4.
8. Jacques de Tonnancour, « Lettre à Borduas », La Nouvelle Relève, août 1942, p. 613.
9. MACM, Archives Borduas, dossier 39, item 37.
1942 73
sache si ce titre bizarre est de lui ou de Borduas 10 . C'est cette gouache qui
paraît sur le mur de l'atelier de Fernand Leduc dans une photo de
Maurice Perron. Denis Noiseux et Magdeleine Desroches firent l'acqui-
sition de deux gouaches à l'Ermitage: les N os 40 et 42 n . Autre indication
précieuse du livre de comptes, enfin, une gouache, le N° 47 ou Le trou de
la fée fut « offert(e) » à Fernand Leduc, probablement après l'exposition 12 .
Évidemment, avec Leduc, on ne sort pas encore du groupe des Beaux-
Arts.
On l'a vu, avant même que les élèves des Beaux-Arts se joignent Ã
ceux de l'École du meuble chez Borduas, les élèves de Hertel avaient
fréquenté son atelier. Ces visites portèrent fruit. Les frères Elliott Trudeau,
Charles et Pierre, acquérirent des gouaches à l'exposition de l'Ermitage,
respectivement les N° 5 17 et 38 n . Jacques de Tonnancour, qui, comme eux,
avait fréquenté le Collège Jean-de-Brébeuf, se vit offrir le N° 32 u . De plus,
une initiative de Hertel, après son installation à Sudbury, explique qu'un
certain Robert Vigneault, l'un de ses élèves à Sudbury, «gagna» une
gouache, le N° 50 15 , achetée par Hertel, mais probablement pas exposée Ã
l'Ermitage.
Et les élèves de l'École du meuble ? Ils ne sont pas absents de la liste,
puisque Guy Viau s'est vu offrir le N° 49 16 et que Roger Vigneau, son ami,
fit l'acquisition du N° 4 17 .
Pris comme un indice de fréquentation de l'exposition, ces transac-
tions ou ces dons — leur nombre surtout — sont déjà significatifs. Elles
ne nous permettent pas de clore la liste des jeunes visiteurs. Comment
croire, par exemple, que Pierre Gauvreau et Françoise Sullivan auraient
négligé de visiter l'exposition ? On sait au moins que Claude Gauvreau s'y
rendit. C'est même à cette occasion qu'il fit la connaissance de Borduas.
«Ce n'est qu'en 1942, écrivait-il, à son exposition de gouaches à l'Ermi-
tage où je me rendis en compagnie de ma mère, que je fis connaissance
10. Charles Doyon, art. cité, p. 4.
11. MACM, Archives Borduas, dossier 39, items 54 et 56.
12. Ibid., item 64. Leduc en parle dans une lettre datée du 25 août 1942, c'est-à -dire
au retour de son séjour à Saint-Hilaire de l'été 1942, dont nous parlons plus loin.
13. Ibid., items 38 et 53.
14. Ibid., item 50.
15. Ibid., item 66.
16. Ibid., item 65.
17. Ibid., item 34.
74 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
du fameux peintre de Saint-Hilaire 18 . » Il serait surprenant que Gabriel
Filion et d'autres de ses élèves de l'École du meuble n'aient pas visité
l'exposition.
Ce qui est moins mesurable, c'est l'effet que l'exposition eut sur
chacun d'eux. Ressembla-t-elle à celle des aînés, que l'on peut déduire des
échos journalistiques? Eut-elle quelque spécificité? Impossible de le
savoir.
Claude Gauvreau
Ce n'est pas la première fois que nous rencontrons le nom de Claude
Gauvreau au fil de ces pages. Témoin privilégié de l'histoire du groupe
automatiste, il est une source incontournable pour l'historien qui veut en
reconstituer les événements. Présentons tout de même les années de
formation du personnage. Il l'a fait lui-même magistralement dans l'une
de ses lettres à Jean-Claude Dussault. Claude Gauvreau est né à Montréal
le 19 août 1925. Il ne connaîtra son père que plus tard, ses parents s'étant
séparés avant même sa naissance. Sa mère s'était toujours intéressée aux
arts et au théâtre en particulier. Elle aimait tenir salon et prêta volontiers
son appartement de la rue Sherbrooke aux activités artistiques de ses fils
et de leurs amis. Parmi ceux-ci, Thérèse Bouthillier était dramaturge et les
enfants Gauvreau jouèrent de ses pièces, en vacances à Sabrevois, sur la
baie Missisquoi. Claude fit ses études primaires au Jardin d'enfance de la
rue Saint-Denis 19 . Évoquant son enfance, il se souvient plutôt des parties
de rugby avec ses amis dans la montée du Zouave et des vacances d'été
à Sabrevois. «Jusqu'à l'âge de treize ou quatorze ans, je n'avais lu que
quatre ou cinq bouquins (d'ailleurs excellents et bourrés de merveilleux) :
Les mille et une nuits, Les contes de Perrault, un livre sur Buffalo Bill, et
pas beaucoup plus 20 . »
Ayant bénéficié d'une bourse d'études, il put envisager de faire son
cours classique, comme son frère Pierre, son aîné de trois ans, au Collège
Sainte-Marie. Son entrée au collège ne se fit pas sans peine. Sa mère
18. Claude Gauvreau, « L'épopée automatiste vue par un cyclope», ha Barre du jour,
n" 17-20, janvier-août 1969, p. 50.
19. André-G. Bourassa, «Claude Gauvreau. Éléments de biographie», La Barre du
jour, n" 17-20, janvier-août 1969, p. 336.
20. Claude Gauvreau et Jean-Claude Dussault, Correspondance 1949-1950, Montréal,
Éditions de l'Hexagone, 1993, p. 122.
1942 75
connaissant des difficultés financières, que Claude imputait à la crise éco-
nomique plutôt qu'à la séparation d'avec son mari, retarda l'inscription
de son jeune fils jusque tard à l'automne 1937. Il fit tout de même ses
éléments latins sans problème mais passa l'année suivante à la maison.
« Les difficultés économiques forcèrent ma mère à me retirer du collège
pendant une année complète (entre l'élément latin et la syntaxe) 21 . » Il ne
put retourner au collège qu'en septembre 1939 : « ... je retournai au collège
à quatorze ans, en syntaxe. J'avais perdu une année 22 .» Il eut alors la
plaisante idée de faire des dessins erotiques pour amuser trois de ses amis
que la crise de puberté tenaillait:
Vers le mois de novembre ou décembre, je ne sais plus, le recteur du
collège (un gâteux exceptionnellement pharisien) ordonna l'exécution
de cette fameuse tradition jésuite : la « visite » des pupitres.
Mes pupitres (celui de la classe et celui de l'étude) étaient vierges de toute
trace répréhensible. Mon copain avait été moins prudent: on trouva
dans son pupitre d'étude des papiers «odieux». J'en étais l'auteur.
Comme nous formions un quatuor passablement inséparable, les deux
autres compères furent soupçonnés et interrogés.
[...] D'un commun accord tacite, mon copain et ses deux amis [...]
furent unanimes à me rejeter tout le blâme sur les épaules et à me
sacrifier aux loups pharisiens 23 .
Claude Gauvreau fut donc renvoyé du collège une première fois avant
la fin de l'année 1939 et contraint de finir sa syntaxe et de faire sa
méthode en cours privés, sous la direction de Hermas Bastien 24 . Il ne fut
réadmis à Sainte-Marie qu'à l'automne 1941, en versification, le recteur
ayant oublié complètement l'incident, semble-t-il. Probablement en
rhétorique, il se fit remarquer en gagnant un concours oratoire inter-
collégial, ses adversaires étant Pierre Mercure, représentant le Collège
Jean-de-Brébeuf, et un Roland Giguère (qui n'est pas à confondre avec le
poète et peintre), représentant le Collège Saint-Ignace. En 1945, avant de
finir sa philo II, il sera de nouveau renvoyé du collège, cette fois « pour
avoir soutenu des idées incompatibles avec l'enseignement officiel». «J'ai
conservé, ajoutait-il, de ces contacts avec les jésuites un anticléricalisme
21. Ibid., p. 124.
22. Ibid., p. 125.
23. Ibid., p. 126.
24. André-G. Bourassa, art. cité, p. 336.
76 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
indéracinable. » Claude Gauvreau dut donc une fois de plus terminer ses
études par lui-même. Il décida de remplacer le baccalauréat traditionnel
du cours classique par un BA en philosophie de l'Université de Montréal,
où il s'inscrivit en 1946 25 .
C'est au cours de cette période que se situent deux découvertes
capitales pour Claude Gauvreau. Comme il le disait, il n'avait jamais été
un grand lecteur enfant. Un peu par « complexe d'infériorité » en face de
son frère qui avait beaucoup lu, vers l'âge de quatorze ans, donc à une
époque où il était assez libre de son temps, Claude se mit à lire beaucoup
plus : Vigny, Les misérables, bientôt Les enfants terribles de Cocteau, Jean
Rostand, Carrel. C'est « à quinze ans, sous les instances de mon frère et de
Bruno Cormier, [que] je découvris Paul Claudel». Cette découverte «fut
une révélation capitale 26 ». Il commença aussi à écrire. Même si Claudel
n'a pas eu beaucoup d'influence sur son style, sauf dans quelques écrits
de jeunesse, il lui avait révélé sa vocation d'écrivain.
Un peu plus tard, nous l'avons vu, il entendit parler de Borduas par
son frère Pierre et fit sa connaissance à l'occasion de l'exposition des
gouaches à l'Ermitage. Claude Gauvreau n'était alors qu'un étudiant en
versification.
Jean- Paul Riopelle
Un «jeune», toutefois, ne semble pas s'être présenté à l'exposition de
l'Ermitage : Riopelle. Non seulement il ne s'intéressait pas alors à la pein-
ture de Borduas, mais il passa à deux doigts d'abandonner pour de bon
la peinture. Tous les biographes de Riopelle parlent de son passage Ã
l'École polytechnique durant cette période : « Il travailla d'abord comme
ingénieur, puis comme décorateur d'intérieur avant de s'adonner sérieu-
sement à la peinture», déclarait-on dans une notice de catalogue en
1957 27 ; «il étudie d'abord le génie civil, puis travaille comme décorateur
ensemblier», lisait-on sous la plume de J. Borcoman en 1963 28 . Qu'en est-
il au juste ? Certes, les fouilles dans les dossiers scolaires ne sont pas chose
25. Ibid., p. 336-337.
26. Claude Gauvreau et Jean-Claude Dussault, ouvr. cité, p. 130.
27. 35 Artists exhibition, Montréal, Musée des beaux-arts de Montréal, 19 janvier au
3 février 1957, n. p.
28. Commentaire pour un film fixe sur Riopelle produit par l'ONF pour la Galerie
nationale du Canada en 1963.
1942 77
facile. On en protège à bon droit la confidentialité. Tout ce que le bureau
du registraire de l'École polytechnique de l'Université de Montréal a pu
nous dire, sans que nous ayons eu accès direct aux documents, c'est qu'en
effet Jean-Paul Riopelle était passé par l'École polytechnique de Montréal
en 194 1-1942 29 ; qu'il avait terminé son année préparatoire — nous dirons
un mot de ce dont il s'agissait — ; qu'il avait été accepté pour le pro-
gramme de génie pour l'année suivante ; mais que son dossier contenait
une lettre dans laquelle il s'ouvrait de son intention de ne pas poursuivre
en génie, mais plutôt de s'inscrire à l'École des beaux-arts. Nous ignorons
la date exacte de cette lettre 30 .
Après ses études au Mont-Saint-Louis, Riopelle s'était donc inscrit Ã
T« année préparatoire » à Polytechnique. Cette année « préparatoire » était,
selon le prospectus que nous avons consulté, «consacrée à l'étude des
mathématiques, des sciences physiques et du dessin. L'algèbre, la géo-
métrie, la trigonométrie, la géométrie analytique et le calcul différentiel
occupent la plus forte partie de l'horaire. La physique (mécanique et
chaleur) et la chimie générale complètent le programme des cours théo-
riques. Le dessin industriel et la géométrie descriptive font l'objet d'exer-
cices pratiques nombreux, et les élèves sont initiés aux travaux de labora-
toire en exécutant individuellement une série de mesures au laboratoire
de physique et de manipulations au laboratoire de chimie 31 ». Lui qui
« aimait les maths », on peut dire qu'il était servi !
On défendait encore l'importance de la formation générale à Poly-
technique. Au moment où Riopelle s'y était inscrit, son nouveau direc-
teur, Armand Circé, était tout juste arrivé à convaincre les membres de la
Corporation des ingénieurs de la nécessité de maintenir à quatre années
le cursus de formation générale et de ne réserver que la cinquième année
aux spécialisations 32 .
Le passage de Riopelle par Polytechnique avait intrigué un scienti-
fique comme Fernand Seguin. Riopelle lui avait dit que c'était son « amour
des mathématiques » qui l'avait attiré à Poly, mais que c'était son manque
29. Pour être admis à Polytechnique, il fallait avoir dix-sept ans révolus. Né en
octobre 1923, Riopelle venait d'en avoir dix- huit en septembre 1941.
30. Communication personnelle à Caroline Ohrt, le 6 mai 1993.
31. École polytechnique de Montréal. École d'ingénieurs fondée en 1873. Renseigne-
ments généraux. Conditions d'admission. Programme des cours. 1941-1942, Montréal,
Université de Montréal, 1941, p. 43.
32. Robert Gagnon, Histoire de l'École polytechnique de Montréal. La montée des ingé-
nieurs francophones, Montréal, Boréal, 1991, p. 307-308.
78 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
de « mémoire » qui l'avait amené à abandonner les cours. Faut-il
comprendre que cela lui avait joué de mauvais tours aux examens ? Quoi
qu'il en soit, alors même qu'il était admis en deuxième année, Riopelle
décida de ne plus poursuivre à Polytechnique.
On imagine la déception de sa famille, qui le croyait avoir déjÃ
renoncé à devenir «artiste» et qui rêvait d'en faire un ingénieur. Ne
parlait-il pas de s'inscrire aux Beaux- Arts ? Il n'en était pas question. Une
solution de compromis se présenta bientôt, comme Riopelle l'expliquait
à Lise Gauvin:
[...] manque de chance, j'ai toujours continué à peindre pendant que je
faisais et le Mont-Saint-Louis et Polytechnique, au grand désespoir de
ma famille qui voulait toujours que je sois ingénieur. Voyant que je ne
voulais pas être ingénieur, on a décidé que, peut-être, je pourrais être
architecte. À ce moment-là , j'ai suivi des cours par correspondance, des
États-Unis. Comme ça, j'avais la paix. Tous les soirs je faisais ma « cor-
respondance », mais je peignais en même temps 33 .
On aura compris que c'est à ce cours par correspondance que les
biographes renvoient en réalité quand ils parlent d'un Riopelle faisant le
métier de décorateur-ensemblier après Polytechnique. Il faut savoir gré Ã
Lise Gauvin d'avoir éclairci ce point. Par contre, le même passage de son
entrevue soulève un autre problème. Riopelle y affirme n'avoir jamais
cessé de peindre durant tout le temps de ses études au Mont- Saint-Louis
et à Polytechnique. Pourtant, dans des interviews plus anciens, il faisait
état d'une interruption de deux ans de son activité picturale, précisément
durant cette période. Voyez par exemple cette déclaration de Riopelle Ã
Claude Bouyeure dans Les Lettres françaises:
Je copiais et recopiais sans grande conviction. Je cherchais, je n'étais pas
très heureux du résultat; déçu par ce que j'avais peint; il me semblait
que cela ne correspondait pas du tout à ce que j'avais réellement envie
de faire. Tout à coup, je me suis arrêté pendant deux ans, je n'ai plus
touché un pinceau. J'aimais les maths. J'étudiais, je préparais Polytech-
nique [...] et puis un jour, tout en poursuivant mes études, je suis
reparti dans la nature avec ma «boîte à pouces» et j'ai recommencé Ã
peindre 34 .
33. Lise Gauvin, «Entretien avec Riopelle. Les artistes sont-ils des révolution-
naires?», Vie des arts, n° 161, hiver 1995, p. 14.
34. Claude Bouyeure, «Entretien avec Jean-Paul Riopelle», Les Lettres françaises,
12 juin 1968, p. 10.
1942 79
Comment ne pas penser dès lors que l'abandon momentané de la
peinture ait plus ou moins correspondu à son passage à Polytechnique ?
Du même coup, ne pourrait-on pas penser que ce goût de la peinture le
reprit précisément quand celui des mathématiques commença à le
quitter? D'autant que l'abandon des cours à Polytechnique lui fournit
soudainement beaucoup de temps pour peindre. Apparemment, même
ses cours par correspondance ne réussirent pas à l'occuper assez pour
compromettre ce loisir inespéré, sans parler du merveilleux alibi qu'ils
constituaient aux yeux de sa famille. Est-il retourné chez Bisson ? L'avait-
il jamais vraiment quitté ? Il est certain qu'il faille rattacher à ses leçons
chez Bisson un tableau qu'on date de 1942, la Nature bien morte' 5 , inti-
tulée aussi parfois Vanité au Darwin, exacte copie d'un tableau de son
père, conservé par Yvette Bisson et daté de l'année précédente sous le titre
Nature morte, les arts (et les sciences)™. C'étaient des tableaux ambitieux,
une vanitas sur les arts et les sciences, d'assez grandes dimensions. Le
livre, sur lequel est inscrit : « DARWIN » sous le crâne, suppose une cer-
taine culture. Le souci de peindre ce qu'on voit y est poussé à l'extrême,
y compris cette vilaine ombre portée du pinceau et de la bouteille sur la
palette à droite et bien sûr le reflet dans le verre de vin. Mais que l'on
porte attention, comme le faisait Schneider, à l'intérieur de la trompette,
où d'autres reflets colorés ont été soigneusement notés. Ne paraissent- ils
pas « exagérés », voire « abstraits »? À telle enseigne que ce même Schneider
y voyait «refoulé dans une zone ancillaire [...] l'espèce de tissu papillo-
tant, puisant, à la fois multiple et homogène, qui caractérisera bientôt la
manière de Riopelle 37 », autant dire toute sa production abstraite sub-
séquente.
L'été arrive. Riopelle aurait bien voulu tout plaquer là , y compris les
leçons chez Bisson, et partir à la campagne. Il s'en ouvre à son ami Jean
Lespérance dans deux lettres datées respectivement du 20 et du 27 juillet
1942 et signées curieusement du nom de « Joan-Paulino Kroypelsky», un
nom de conspirateur que s'était donné le jeune Riopelle et qu'il utilisait
apparemment dans la correspondance avec ses amis. Dans la première
lettre, Riopelle se désespère de l'été qu'il passe en ville: «... mes parents
35. Jean-Paul Riopelle, Nature bien morte, 1942, h.t., 42 cm x 61 cm, s.b.g.:
« J.-P. Riopelle » ; coll. de l'artiste.
36. Voir Hélène de Billy, Riopelle, Montréal, Art global, 1996, p. 31-32 et 310.
37. Pierre Schneider, « Préface », dans Dominique Bozo et Pierre Schneider, Jean-Paul
Riopelle. Peinture 1946-1977, Paris, Musée national d'art moderne, Centre Georges-
Pompidou, Paris, 1981.
80 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
ne semblent pas disposés à prendre une tangente vers la mer. Je conserve
cependant un bon espoir d'aller te retrouver au début du mois d'août. »
Dans la deuxième lettre, il fait allusion à une activité picturale définie :
Ici la vie est moins semée d'incidents. Les avant-midi se passent à la
montagne à peindre, en compagnie de notre ami, le toujours rieur
Duprey. Le mont Royal est le rendez-vous des artistes. Nous fîmes con-
naissance de plusieurs peintres en ces parages.
La lecture devient ma principale occupation. Je suis en ce moment Ã
parcourir l'enfer avec Dante et son guide. Le livre inclut de très beaux
passages. Mais je crains de ne pouvoir tout lire. Il semble que le ciel
m'ait beaucoup moins d'attraits que l'enfer.
Une partie de pêche à Saint-Adolphe est à l'état de projet. De toute
façon, Montréal me lasse et j'ai hâte de m'esbiner vers une campagne.
Le fit-il? Et s'il le fit, rejoignit-il son ami Jean à Saint- Alexandre de
Kamouraska, comme il le souhaitait aussi dans sa première lettre ? Il ne
semble pas.
Fernand Leduc
Alors que Riopelle se débattait avec l'héritage académique de Bisson
et ignorait jusqu'à l'existence de Borduas, Fernand Leduc était déjà en
contact avec le peintre de Saint-Hilaire. Borduas et les siens s'étaient pris
d'affection pour le jeune homme. Il parut tout naturel de l'inviter à passer
l'été à Saint-Hilaire, où Borduas aménageait sa maison dans l'espoir d'y
vivre toute l'année. On lui trouva même une pension dans une famille
sans enfant du voisinage. Leduc ne put guère profiter de leur offre avant
le mois d'août, parce qu'il devait faire son camp militaire à Farnham en
juillet, où il était inscrit dans les rangs du COTC (Canadian Officers
Training Corps). Il séjourna tout de même à Saint-Hilaire en août 38 pour
une quinzaine de jours et, bien que pensionnant chez des voisins, il
prenait tous ses repas chez les Borduas et travaillait avec le maître à des
travaux manuels. Dans une lettre, il parle de son «contrat de chaises»
qu'il n'a pas terminé 39 .
38. « [...] des semaines du 8 au 22 de ce mois » ; lettre de Fernand Leduc aux Borduas,
3 août 1942, dans André Beaudet, Fernand Leduc. Vers les îles de lumière. Écrits (1942-
1980), Montréal, Hurtubise, 1981, p. 5.
39. Ibid., p. 6.
1942 81
Il est certain que ce premier contact de Leduc avec les Borduas fut
très chaleureux. Leduc n'était pas aussitôt revenu à Montréal, à la veille de
reprendre ses cours aux Beaux-Arts, qu'il écrivait aux Borduas une lettre
tout émue et pleine de reconnaissance :
Je suis encore tout chaud des souvenirs que j'ai dérobés à votre présence.
Et je vis parmi vous aussi intensément que j'y ai vécu durant mes quinze
jours de vacances. Je garde très précise l'image souriante de votre char-
mante famille, jusqu'au ramage des petits qui m'emplit les oreilles. Vos
mille bontés 40 passent devant mon esprit en interminables files et mon
cœur en est tout confus. Ce contact d'une vie humaine généreuse et
intensément vécue est pour mon âme une grâce de choix qui l'a frappée
de marques indélébiles. C'est, de mon séjour parmi vous, ce que je
rapporte de plus précieux, et les mots sont impuissants à traduire un
soupçon même de ma gratitude 41 .
Quel contraste en effet avec son propre milieu familial, dont il a
révélé la violence au cours de ses entretiens avec Lise Gauvin :
Je suis né dans une famille extrêmement modeste, qui a connu de très
fortes dissensions, des séparations, des bagarres. [...] la vie était extrê-
mement difficile, passionnée, violente, agressive, allant jusqu'aux coups
de pistolet 42 .
Mille manières de goûter une œuvre d'art
Le 10 novembre 1942, Borduas donnait la conférence intitulée «Des
mille manières de goûter une œuvre d'art» devant les membres de la
Société d'Études et de Conférences, au salon du Prince-de-Galles de
l'hôtel Windsor, à laquelle nous avons déjà fait référence plus haut. Son
texte sera publié en janvier 1943 dans la revue Amérique française 43 . Nous
ne reviendrons pas en détail sur son contenu, sinon pour relever les
quelques mots que le communiqué, reproduit dans les journaux à cette
occasion, consacrait au passage de la conférence sur le surréalisme. Klee
y est inextricablement associé par le jeu de ce curieux résumé :
40. C'est à l'occasion de ce séjour que Fernand Leduc se vit aussi offrir la gouache
que nous avons mentionnée plus haut.
41. André Beaudet, ouvr. cité, p. 5-6.
42. Lise Gauvin, Entretiens avec Fernand Leduc suivi de Conversation avec Thérèse
Renaud, Montréal, Liber, 1995, p. 11-12.
43. Amérique française, vol. II, n° 4, janvier 1943.
82 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Elle permet à Paul Klee la recherche de la voie mystérieuse de la raison
pure par la géométrie. Merveilleuse géométrie chargée de la plus divine
matière sensible, tout émotive, tout mystère, toute vie. Les possibilités
illimitées du surréalisme étaient indiquées. L'avenir ne livrera son secret
qu'à ceux qui ne craignent pas la vie, qui s'y donnent généreusement,
spontanément, en possession du passé 44 .
Il s'agit d'une concaténation de bouts de phrases cités hors de leur
contexte et aboutissant à des absurdités. Borduas avait bien dit: «Paul
Klee cherche la voie mystérieuse de la raison pure par la géométrie. » Mais
cette phrase était suivie d'une longue parenthèse dans laquelle il expri-
mait un sentiment d'impuissance devant ses difficultés d'expression : « Je
suis confus de vous dire aussi sommairement ces choses...» Le mot
géométrie en particulier ne le satisfaisait pas. Il sentait le besoin de pré-
ciser que la géométrie dont il parlait n'était pas «abstraite, revêche,
semblable à quelque géométrie scolaire », mais « chargée de la plus divine
matière sensible». Puis, ce paragraphe sur Paul Klee était suivi par
l'important paragraphe sur Dali, l'écran paranoïaque et la citation des
Carnets de Léonard dont nous avons fait état au chapitre précédent et
dont on ne soufflait mot ici. On concluait en citant les deux phrases qui
suivent, non sans en changer le sens, par une virgule mal placée. Borduas
avait écrit: «L'avenir reste entier, inconnu. Il ne livrera son secret qu'Ã
ceux qui ne craignent pas la vie, qui s'y donnent généreusement, spon-
tanément en possession du passé. » Et non « spontanément, en possession
du passé », ce qui n'est pas du tout la même chose. Pour Borduas, le passé
n'était utilisable que s'il était déjà assimilé et opérant inconsciemment
dans le geste spontané. Il ne saurait être l'objet d'une maîtrise consciente
sans engendrer l'académisme le plus plat.
Dans une version moins habile du même communiqué, on abou-
tissait à des énoncés encore plus étranges, frisant le charabia :
LE SURRÉALISME. Les peintres de cette école recherchent la voie
mystérieuse de la raison pure, par la géométrie. Les possibilités sont
illimitées. Et M. Borduas termine cette intéressante causerie en disant
44. Anonyme, «Comment goûter une œuvre d'art», La Presse, 11 novembre 1942,
p. 4; repris tel quel dans Anonyme, «Évolution des disciplines intellectuelles de l'art
occidental», Le Devoir, 11 novembre 1942, p. 5; Anonyme, «Des mille façons d'apprécier
une œuvre artistique», Le Canada, 14 novembre 1942, p. 5; Anonyme, «Des mille
manières de goûter une œuvre d'art, une seule est absolue. Intéressante conférence de
M. P.-Ê. Borduas», Montréal- Matin, 11 novembre 1942, p. 9 et 12.
1942 83
que «l'avenir ne livrera son secret qu'à ceux qui ne craignent pas la
vie, qui s'y donnent généreusement, spontanément, en possession du
passé 45 . »
Ces résumés maladroits nous font mesurer combien on était encore
loin du surréalisme et de sa véritable signification.
Dans un tout autre ordre d'idées, signalons que Claude Gauvreau, qui
avait fait sa connaissance au printemps précédent, assista à la conférence
de Borduas en compagnie de Louise Renaud:
Alors que j'étais encore très jeune, j'eus l'occasion d'assister, en com-
pagnie de Louise Renaud, à une conférence de Borduas donnée dans le
salon d'un hôtel montréalais. Il y était d'une timidité touchante, il osait
à peine et rarement lever un œil vers son auditoire plein de convenance ;
peut-être parce qu'il était seul à lire un texte et n'avait à faire face Ã
aucun opposant, il ne manifestait alors aucune des qualités d'argumen-
tateur détendu, spirituel, précis et souvent paradoxal qu'il allait déployer
victorieusement plus tard dans maints « forums » 46 .
45. Anonyme, «Savoir apprécier une œuvre d'art», La Patrie du dimanche,
11 novembre 1942, p. 12.
46. Claude Gauvreau, art. cité, p. 49-50.
1943
Les Sagittaires
Pour les jeunes peintres, et spécialement pour ceux qui étaient près de
Borduas, l'événement marquant du printemps 1943 fut l'exposition des
Sagittaires, qui eut lieu du 1 er au 9 mai à la Dominion Gallery, alors située
au 1448, rue Sainte- Catherine Ouest. C'est Guy Viau 1 qui avait eu l'idée
de demander au critique Maurice Gagnon d'organiser une exposition de
jeunes peintres, ce qu'il avait accepté volontiers. Il réunit sous le nom de
Sagittaires vingt-trois jeunes artistes dont onze élèves de Borduas et
quatre qui fréquentaient son atelier 2 .
Les Sagittaires sont: Marian Aronson, Fernand Bonin, Gilles Char-
bonneau, Marcel Coutlée, Charles Daudelin, Gabriel Filion, Denyse
Gadbois, Louis Gauvreau, Pierre Gauvreau, Julien Hébert, André
Jasmin, Louis Labrèche, Fernand Leduc, Real Maisonneuve, Lucien
Morin, Louise Renaud, Jeanne Rhéaume, Yvonne Roy, Françoise
Sullivan, Jacques G. de Tonnancour, Guy Viau, Adrien Villandré, François
Vinet
Le carton d'invitation annonçait que le vernissage avait lieu le 1 er mai
de 3 à 6 heures de l'après-midi et révélait les noms des membres du jury
qui avait choisi les œuvres : Paul-Émile Borduas, Maurice Gagnon, Fran-
çois Hertel et Alfred Pellan. Notons cette rencontre peu ordinaire de
1. Voir André-G. Bourassa, Surréalisme et littérature québécoise. Histoire d'une
révolution culturelle, Montréal, Les Herbes rouges, 1986, p. 111.
2. Anonyme, «Visite du père Couturier à de jeunes artistes», La Presse, 1" mai 1943,
p. 58. Illustré d'une photo où l'on voit Real Maisonneuve, Guy Viau, Maurice Gagnon, le
père Couturier, Jeanne Rhéaume, Yvonne Roy, Adrien Villandré, Gilles Charbonneau,
puis, sur un autre rang, François Vinet, Louis Labrèche, Lucien Morin, Charles Daudelin,
Marcel Coutlée, André Jasmin et Fernand Leduc. Charles Doyon, « Nos jeunes peintres de
demain», Le Jour, 15 mai 1943, p. 6, confirme la liste donnée par Maurice Gagnon en
faisant état des mêmes vingt-trois noms dans son compte rendu.
3. Maurice Gagnon, Sur un état actuel de la peinture canadienne, Montréal, Société
des éditions Pascal, 1945, p. 99, n. 1.
88 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Pellan et de Borduas dans le même jury. Pellan était à la veille d'accepter
un poste à l'École des beaux-arts, mais peut-être Borduas ne le savait-il
pas encore. La bataille n'était pas encore commencée.
L'ouverture de l'exposition des Sagittaires fut honorée de la présence
du père Marie-Alain Couturier, qui adressa la parole aux jeunes artistes.
Son discours est loin d'être inintéressant. Il défend une idée qui implicite-
ment remettait en question le long apprentissage prôné par l'École des
beaux-arts :
Aucun des Sagittaires n'a trente ans, et c'est un grand bonheur pour
eux : quand on vieillit, on s'aperçoit que la jeunesse est, hélas ! de tous
nos biens le seul qui soit entièrement irremplaçable. Mais il est admi-
rable de constater qu'il faille l'avoir perdu pour faire cette découverte Ã
laquelle la rigueur de pensée de M. de La Palice eût amplement suffi.
Nous sommes pleins d'illusions.
Je trouve donc que c'est une excellente idée d'avoir ainsi fixé au talent
de ces peintres une limite d'âge, et cette limite de l'avoir fixée très bas.
Parce que par là , on manifeste clairement une vérité importante — et
qui est, en même temps, une vérité très impopulaire : cette vérité c'est
que le temps et l'expérience et la science et même le travail n'apportent
à peu près rien à un artiste. Ce qu'un peintre peut apprendre d'un autre
peintre, il peut l'apprendre en huit jours. Mais ce qu'il y a en lui de
vraiment précieux, cette extrême singularité, qui est la seule chose qui
nous importe en lui, il aura à la défendre et à la sauver toute sa vie, et
tous les jours... Ce pur diamant, c'est sa jeunesse.
Mais on a tort de parler ainsi ; hélas non, ce n'est pas un diamant, c'est
à peine un peu d'eau pure. Pure et précieuse comme un diamant, elle
est incertaine et coulante comme un peu d'eau dans la main. Cette
fraîcheur de l'être, cette candeur du don de soi, cette intégrité incons-
ciente d'elle-même, cette possibilité encore sans limites des êtres jeunes,
tout les menace en ce monde. Et c'est pourquoi, bien plus qu'une réalité
« temporelle », la jeunesse doit être une force spirituelle, une puissance
de l'âme. Disons-le simplement: dans un artiste, elle doit s'identifier
avec la liberté. Ce qui en lui limite et tue la liberté, termine et tue la
jeunesse. Et il ne sauvera rien de lui-même, ni sa jeunesse ni les fruits
de son expérience, s'il ne maintient pas en lui, tous les jours, les exi-
gences d'une liberté absolue : liberté vis-à -vis de la réalité, liberté vis-à -
vis des autres, liberté surtout vis-à -vis de lui-même et de ses réussites
antérieures. C'est la grande leçon des vieux maîtres : les œuvres les plus
jeunes de Rembrandt, du Titien, de Greco, de Renoir, de Matisse et de
Picasso, et de Cézanne, ce sont les œuvres de leur vieillesse parce qu'elles
sont les plus libres. Les maîtres ne donnent pas de recettes, ils nous
1943 89
apprennent au contraire à les redouter et à les fuir. Ils nous enseignent
le courage, l'audace, le risque, la volonté d'une aventure sans limites.
Cette aventure-là , il est bon d'avoir vingt ans pour l'entreprendre, mais
il faut se souvenir qu'à cinquante et à quatre-vingts, ce sera encore la
même aventure, les mêmes risques et que jusqu'à la fin, ce sera encore
à reprendre et à recommencer, comme si l'on avait vingt ans 4 .
Cet admirable texte paraît refléter de si près les convictions propres
à l'enseignement de Borduas qu'il nous a paru tout à fait approprié de le
citer en entier. Mais on aura senti au passage ce qu'il avait de subversif
dans le contexte de l'enseignement des arts de l'époque. Le seul ensei-
gnement valable est celui qui libère l'apprenti de toutes ses attaches
impersonnelles et qui le rend à l'unique vérité de son être propre. C'est
l'enseignement que Borduas pratiquait.
Il n'est pas facile de reconstituer le contenu exact de l'exposition
des Sagittaires. À s'en tenir aux seuls élèves de Borduas et à ceux qui
gravitaient autour de lui mentionnés dans les journaux, la récolte est
mince. On peut affirmer que Pierre Gauvreau y avait, semble-t-il, une
douzaine de dessins 5 . Les comptes rendus journalistiques sont quelque
peu embrouillés. Un dessin intitulé Horreurs de la guerre est attribué Ã
Pierre Gauvreau par Dorothy Sangster 6 , mais à Louis Gauvreau par
Charles Doyon 7 . Ce dernier avait tort. Horreurs de la guerre est bien de
Pierre Gauvreau, comme il nous l'a confirmé lui-même. Sangster nous
révèle deux autres titres: «Coup mortel [...] et — en couleur — une
étrange composition sylvestre pleine de charme inspirée de L'après-midi
d'un faune de Debussy 8 . » On sait que Pierre Gauvreau avait dansé L'après-
midi d'un faune comme partenaire de Françoise Sullivan...
Le legs Bruno Cormier à la Galerie de l'Université du Québec Ã
Montréal associe deux Scènes dégroupe, des encres de 1942 9 , à l'exposition
des Sagittaires. Il me semble que l'on peut retenir aussi le témoignage
4. Marie- Alain Couturier, « Propos à de jeunes artistes canadiens », Le Jour, 8 mai
1943, p. 6.
5. Dorothy Sangster, « Sagitarians* Exhibition Has Variety», The Montréal Standard,
1 er mai 1943, p. 10: «a dozen or so».
6. là .
7. Charles Doyon, «Nos jeunes peintres de demain», Le Jour, 15 mai 1943, p. 6.
Horreurs de la guerre est de Pierre Gauvreau. Charles Doyon l'a attribué par erreur à Louis
Gauvreau.
8. Dorothy Sangster, art. cité.
9. 21,5 cm x 35,5 cm, l'une et l'autre.
90 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
de Lucienne Boucher, qui parlait de l'influence de Matisse sur Pierre
Gauvreau :
Pierre Saint-Mars-Gauvreau 10 trahit son admiration de Matisse dans
une composition représentant un nu couché. Ses dessins sont remar-
quables tant par l'agencement des groupes que par la fantaisie".
La remarque sur l'« agencement des groupes» confirme la présence
des Scènes de groupe de la collection Cormier aux Sagittaires. De son côté,
Doyon décrivait plutôt une Nature morte, ce qui est un sujet dans lequel
Pierre Gauvreau excellait: «Devant une tenture et sur une table ama-
rante 12 , Pierre Gauvreau entoure de feuilles et de zestes écorchés des
faïences délavées... 13 »
Comme il le disait dans un curriculum vitœ de 1982 conservé au
Musée des beaux-arts du Canada, c'est «au printemps de 1943, au
moment de l'exposition "Les Sagittaires", [qu']il doit s'enrôler dans l'ar-
mée canadienne ». Il venait d'atteindre dix-neuf ans. De tout le groupe,
Pierre Gauvreau est celui qui expérimentera de plus près la vie militaire.
Il fut d'abord stationné au camp de Saint-Jérôme, puis au camp
Borden. En 1943 et 1944, il pouvait encore passer les fins de semaine à la
maison, y peindre éventuellement, mais il sera finalement envoyé outre-
mer, en Angleterre, en 1945 14 .
Leduc, qui exposait pour la première fois, avait, au dire de Maurice
Huot, «deux peintures surimpressionnistes [...] d'une couleur très déli-
cate et d'un dessein [sic] plein de raffinement 15 », probablement deux
gouaches. Le mot surréalisme n'était pas encore d'emploi courant chez
les journalistes du Canada. Lucienne Boucher était mieux informée.
Les gouaches de Fernand Leduc accusaient «l'influence du surréaliste
Borduas 16 », déclarait-elle. Une de ces gouaches appartient à son frère
Camille. L'autre fut vendue à l'exposition. Une autre gouache de cette
10. Saint-Mars est le nom de sa mère.
11. Lucienne Boucher-Dumas, «Les "Sagittaires"», Jovette, avril 1943, p. 63.
12. C'est-à -dire d'une belle couleur rouge pourpre, celle-là même des fruits de cette
plante ornementale. C'est un mot que Doyon affectionnait particulièrement.
13. Charles Doyon, art. cité.
14. Ray Ellenwood, Egregore. A History of the Montréal Automatist Movement,
Toronto, Exile Editions, 1992, p. 54.
15. Maurice Huot, « Les Sagittaires. Dominion Art Gallery », Le Canada, 3 mai 1943,
p. 8.
16. Lucienne Boucher-Dumas, art. cité ; Maurice Huot, art. cité, avec moins de discer-
nement, y avait vu l'influence de Gabriel Filion !
1943 91
période s'est conservée par hasard au verso d'un dessin daté de 1945 que
possède Leduc 17 .
Aux Sagittaires, Leduc présentait aussi quelques dessins, «les plus
poussés de l'exposition : un luxe inouï de détails l'apparente à Durer ou
au Flamand Patinir début xvi e siècle 18 ». Dorothy Sangster et Charles
Doyon ont révélé les titres de quelques-uns d'entre eux. « Fernand Leduc,
écrit la première, surpasse Dali dans L'âge d'or. Matin sur la plage, L'essence
de la pluie (même le cadre comporte des gouttes de pluie) et Portrait de
femme. »
Il faut se souvenir qu'avant d'être le peintre des microchromies ou
des grands tableaux monochromes, Leduc a commencé par pratiquer le
dessin surréaliste le plus débridé. Un titre comme Vâge d'or, rappelant le
film de Dali-Bunuel, indique assez où allaient ses premières admirations.
Le détail des larmes peintes sur le cadre et donc transportant le motif
du tableau au-delà de la surface du support est remarquable. On pense
à un motif d'art nouveau, ou mieux à une réinterprétation dalinienne
d'un motif modem style, dans l'esprit de l'architecture de Gaudi ou des
rampes du métro de Guimard à Paris 19 . «De Fernand Leduc, affirmait
Doyon, deux gouaches surréalistes à l'appui de dessins élaborés, au trait
aérien ou à une féerie de délicates suggestions, de contacts hétéroclites et
de rencontres surprises [ont] pour titre: Vâge d'or et Déjeuner sur la
plage... »
Des dessins de cette époque, le seul que Leduc ait conservé est un
fusain Sans titre 20 , 1943 qui a inspiré à Teyssèdre une page mémorable de
précision et de délire:
Dessiné d'un fusain tantôt gras, tantôt très affûté, il emprunte à Dali
l'aspect malsain du visqueux, du flasque, du poilu, l'inquiétante méta-
morphose des corps hybrides, qui de proche en proche passent du
végétal à l'animal, à l'humain. Une femme couchée, en robe et bas rayés,
mais cuisse nue, s'ouvre, dressant une immense tête larvaire; de sa
bouche jaillit une antenne d'insecte, porteuse d'une fleur au pistil
17. Bernard Teyssèdre, «Fernand Leduc, peintre et théoricien du surréalisme Ã
Montréal», La Barre du jour, n" 17-20, janvier-août 1969, p. 229, n. 6.
18. Lucienne Boucher-Dumas, art. cité.
19. Voir les photos de Brassai illustrant l'article de Salvador Dali, «De la beauté
terrifiante et comestible de l'architecture modem style», Minotaure, n" 3-4, 1933.
20. Fernand Leduc, Sans titre, 1943, fusain sur papier, 16,1 cm x 27 cm; coll. de
l'artiste. Pourrait-il s'agir de Déjeuner (ou Matin) sur la plage, signalé par Dorothy Sangster
et Charles Doyon?
92 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
battant, pointé vers la nuque d'une bête à museau de rat, dont l'antenne,
entrecroisant la sienne, effleure son front ; cet animal, à demi camouflé
derrière un arbre, ou en lui, se tient en équilibre sur son unique patte
arrière, patte d'échassier, mais aux serres de rapace, ou d'astérie cou-
lante, ou de racine puisant sa sève au mollet de la victime étendue ; sa
patte avant, filiforme, avec renflement velu, retire à coups de griffes la
robe, qui laisse apparaître un gros sein nu. À l'arrière-plan, un vallon,
la rive marine. S'agit-il d'arrière-plan? Supprimant toute distance, la
femme touche de ses doigts la ligne de partage entre la colline et les
vagues. Les mêmes zones onduleuses qui ombrent sa chevelure, son col,
sa vêture se retrouvent, sans justification figurative, au-dessus de la bête,
dont le pelage contamine d'autres régions du ciel. Un viol monstrueux
se prépare, plus monstrueux d'être consenti 21 .
Françoise Sullivan y exposait deux œuvres: Tête amérindienne I,
1941 22 et Autoportrait au visage barbouillé, 1941 23 . Ce dernier tableau avait
attiré l'attention de Charles Doyon : « L'espiègle Françoise Sullivan s'est
exercée au déguisement, avec son portrait en gamine, cet à -côté de la
déformation lui a réussi. »
Nous avons enfin quelques détails sur la participation d'autres élèves
de Borduas, comme Charles Daudelin, Fernand Bonin, Gabriel Filion,
André Jasmin et Guy Viau. On a tendance à les négliger au profit des
signataires de Refus global, mais c'est faire preuve d'anachronisme. Les
jeux étaient loin d'être faits en 1943 et ces élèves qui ne signeront pas le
manifeste pouvaient compter autant sur la sollicitude de Borduas que les
futurs signataires. L'envoi de Daudelin semble avoir été particulièrement
important: un Nu de dos, qui a appartenu longtemps à la collection de
Maurice Gagnon 24 , « trois abstractions », une Nature morte et La jeune
Bretonne. Nous avons des raisons de croire, comme nous le verrons plus
loin, que Daudelin y avait aussi des sculptures. Bonin exposait un Bateau
rouge et quelques croquis; Gabriel Filion, trois natures mortes; André
Jasmin, un Portrait de jeune femme et quelques dessins ; Guy Viau, des
natures mortes 25 . Adrien Villandré y avait des nus «au trait léger, ou
lourds de contour», comme dit Doyon, et un croquis.
21. Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 230-231.
22. Huile sur carton, 30 cm x 28,5 cm ; repr. dans Claude Gosselin, Françoise Sullivan.
Rétrospective, Montréal, MACM, 1981, p. 9.
23. Huile sur carton, 42 cm x 31 cm, s.b.d., coll. : M. et M™ André Choquette; repr.
dans Claude Gosselin, ouvr. cité, p. 10.
24. Repr. dans anonyme, «À l'exposition des Sagittaires», Le Jour, 8 mai 1943, p. 6.
25. Lucienne Boucher-Dumas, art. cité.
1943 93
En 1943, la jeune peinture résiste encore à la fragmentation en ten-
dances antagonistes et s'en tient encore au style moderniste caractéristique
des aînés. La présence de Maurice Gagnon à l'origine de la manifestation
et la composition du jury sont autant de facteurs qui assurèrent l'hétéro-
généité des styles sous la seule bannière moderniste aux Sagittaires. Même
la caution morale du père Couturier allait dans le même sens. Le respect
des individualités — cette « eau pure » qu'il fallait sauver à tout prix —
était la condition sine qua non de la coexistence pacifique de tous les
styles. Mais l'émergence d'une avant-garde agressive, au sein même du
groupe des modernes, ne devait plus tarder.
Conférence de Fernand Léger
Fernand Léger prononça, sous les auspices de l'Acfas et de la CAS,
une conférence illustrée de diapositives sur « Les origines de la peinture
moderne » à la salle de l'Ermitage, « 3510, chemin de la Côte-des-Neiges »
(rue Atwater aujourd'hui), le 28 mai 1943 26 . Léger y projeta son film Ballet
mécanique, prêté pour la circonstance par le Musée d'art moderne de New
York, et Entr'acte de René Clair, film qualifié à juste titre de « surréaliste »
par la presse 27 , tournés l'un et l'autre en 1924. On sait que Francis Picabia
et Erik Satie avaient collaboré au film de René Clair.
On pourrait penser que cette conférence de Léger ne relève pas Ã
proprement parler d'une histoire de l'automatisme. Il n'en est rien. Non
seulement Borduas et plusieurs de ses élèves assistèrent à cette conférence,
mais les idées débattues par Léger eurent de profondes répercussions chez
certains d'entre eux. Il ne faut pas oublier qu'au moins deux membres du
groupe de jeunes qui gravitaient alors autour de Borduas partiront pour
New York avec l'intention d'y retrouver Léger, si possible d'y suivre ses
cours : Louise Renaud et Charles Daudelin.
26. De nombreux communiqués annoncent l'événement : Anonyme, « Conférence de
M. Fernand Léger vendredi prochain», Le Canada, 24 mai 1943, p. 13; anonyme,
«Conférence et exposition du peintre Fernand Léger», Le Devoir, 26 mai 1943 ; anonyme,
«Peintre français à Montréal demain», La Patrie, 27 mai 1943, p. 5; anonyme, «Confé-
rence et exposition de Fernand Léger », Le Devoir, 27 mai 1943, p. 9 ; anonyme, « Le peintre
français Fernand Léger à Montréal vendredi», Le Canada, 28 mai 1943, p. 6; Charles
Doyon, «Fernand Léger», Le Jour, 29 mai 1943, p. 6.
27. Anonyme, « Conférence et exposition de Fernand Léger », Le Devoir, 27 mai 1943,
p. 9; anonyme, «Le peintre français Fernand Léger à Montréal vendredi», Le Canada,
28 mai 1943, p. 6.
94 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Les journaux se sont donné la peine de résumer la conférence de
Léger. Le peintre français avait d'abord insisté sur la solidarité des pein-
tres modernes au sein de l'école de Paris, une idée qui a dû plaire à John
Lyman qui présidait la séance :
Tous les artistes des dernières générations se tiennent étroitement les
uns les autres ; sans les impressionnistes, il n'y aurait pas de cubistes et
sans les cubistes, il n'y aurait pas eu de surréalistes. Devant toute œuvre
abstraite, dites-vous bien qu'il y a en arrière dix ans de travaux, de
formation et d'évolution 28 .
Pourtant, il introduisait ensuite l'idée de deux catégories de peintres
au sein de cette même école de Paris : « les peintres "fermés", ceux dont le
message est complet et duquel ne peut sortir un prolongement, et les
peintres "ouverts", ceux dont l'art a inspiré d'autres peintres qui ont pro-
longé leur message en leur donnant des significations plus avancées 29 ». Il
allait même jusqu'à illustrer sa pensée en classant Ingres et Renoir dans
la catégorie des peintres fermés et Delacroix et Cézanne dans la catégorie
des peintres ouverts:
Aucun peintre n'est jamais sorti d'Ingres, tandis qu'il en est venu
beaucoup à la suite de Delacroix et de Cézanne. C'est ce qu'avait noté
dans sa naïveté le douanier Rousseau quand il regrettait que Cézanne ne
réussît jamais à «finir» ses tableaux. Heureusement que Cézanne ne
finissait pas ses tableaux, car c'est ce qui nous permis de sortir 30 .
Bien plus, certains résumés de la conférence faisaient dire à Léger que
ces peintres ouverts avaient été importants pour les «jeunes». Les pein-
tres ouverts sont « les peintres qui ont permis aux jeunes de naître et de
se développer». Les peintres fermés sont ceux dont «il n'y a rien à tirer
pour l'avenir des jeunes ».
Si ce sont bien là les paroles prononcées par Léger, elles ne purent
laisser indifférents les nombreux étudiants des écoles d'art qui étaient
dans la salle. Qui, de leurs professeurs, pouvait être classé dans la
catégorie des peintres ouverts ou des peintres fermés?
Par ailleurs, Léger s'était fait le défenseur de l'abstraction en peinture
comme une conséquence obligée de la vie moderne. Le «sujet» passait
«derrière la toile», pour faire place à «l'objet». Léger attirait l'attention
28. Anonyme, «M. Fernand Léger à l'Ermitage», Le Devoir, 31 mai 1943, p. 4.
29. Anonyme, «La peinture et son évolution», Le Canada, 29 mai 1943, p. 2.
30. Anonyme, «M. Fernand Léger à l'Ermitage», Le Devoir, 31 mai 1943, p. 4.
1943 95
de son public sur les vitrines des grands magasins, véritable forme d'art
populaire dans laquelle l'objet lui-même prenait la vedette. Mieux que
l'affiche, dont les jours lui paraissaient comptés, la vitrine mettait le
public en contact direct avec les objets, c'est-Ã -dire les merveilleuses
créations du génie moderne que seuls des préjugés sur ce qui sépare le
« grand art » des arts dits mineurs empêchaient d'apprécier comme tels.
Dans ses propres tableaux de la fin des années vingt consacrés au para-
pluie, au chapeau melon, au trousseau de clés (juxtaposé à la Joconde), Ã
la pipe, au siphon... Léger montrait qu'il s'était lui-même débarrassé de
ces préjugés et était arrivé à voir la beauté de ces formes fonctionnelles.
« La beauté est partout, s'écriait- il, dans l'ordre de vos casseroles, dans le
mur blanc de vos cuisines, peut-être plus encore que dans vos salons dix-
huitième et dans les musées officiels. » Son film, Ballet mécanique-, était
essentiellement un hommage à l'objet. On y voyait des membres de
mannequins exécuter une danse, des objets de tous les jours présentés
sous des angles inattendus. La pensée de Léger reflétait l'optimisme de la
vie moderne.
Il faut tenter de mesurer l'effet des idées de Léger sur les conceptions
qu'on se faisait des arts appliqués dans les écoles d'art de Montréal, d'où
provenait le gros de son auditoire. Et l'École des beaux-arts et l'École du
meuble leur faisaient une place importante. Qui plus est, Borduas lui-
même était chargé d'un cours de «composition décorative», dont on
croit avoir retrouvé les notes, du moins dans une version assez ancienne
(1937-1938). Borduas y définissait «l'art décoratif» comme «la science
qui a pour but l'embellissement des formes qui nous entourent». Il
ajoutait que tantôt la décoration était «inhérente à la forme», tantôt
«surajoutée de façon à [la] compléter 31 ». À cette époque, les conceptions
de Borduas ne se démarquaient guère de celles qu'on lui avait enseignées
aux Beaux- Arts, au cours de « composition décorative avec applications
de l'art décoratif aux industries de la région ».
On ne pouvait être plus éloigné des conceptions de Fernand Léger,
qui non seulement ne proposait pas d'« embellir les formes qui nous
entourent», mais de découvrir leur beauté; qui, loin de recommander
d'ajouter aux formes ou de les compléter, proposait plutôt d'en retran-
cher les ornements inutiles, Ã l'instar de l'art industriel, qui avait sa totale
admiration. Alors que les écoles d'art, aussi bien en France qu'au Québec,
31. André-G. Bourassa, Jean Fisette et Gilles Lapointe, Paul-Êmile Borduas. Écrits I,
édition critique, Montréal, PUM, 1987, p. 111.
96 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
luttaient contre l'industrie en tentant de sauver à tout prix les métiers
d'art, Léger voyait dans l'art de la rue la manifestation d'un véritable art
prolétarien. Alors qu'on dénonçait au Québec — c'était un leitmotiv du
discours de Maillard en particulier — les dangers de l'américanisme,
entendez l'envahissement de nos marchés par des produits fabriqués en
série aux États-Unis par une main-d'œuvre non qualifiée, Léger arrivait
de New York et se faisait le champion de ces « objets », de ces ready-made,
les mettait en scène dans son film et les introduisait dans ses tableaux. Ils
ne pouvaient être plus loin des positions officielles de nos écoles d'art.
Borduas fut- il touché personnellement par le discours de Léger? Y
vit-il une argumentation qui ruinait sinon la raison d'être de son cours
de « composition décorative », du moins l'obligeait à en changer l'esprit ?
Si Borduas ne s'en avisa pas à ce moment, certains de ses jeunes amis se
posèrent- ils la question? Cela fut- il le cas de Louise Renaud et de Charles
Daudelin, qui partirent pour New York bientôt après ?
Comment le savoir ? Risquons au moins une hypothèse. Ce qui était
en jeu dans la conférence de Léger, c'était ni plus ni moins qu'une
conception particulière de la modernité. Léger, mais cela s'appliquerait
aussi bien à Delaunay et aux futuristes italiens, défendait une conception
de la modernité qui était aux antipodes de celle de Breton. On le voit dès
que l'on réfléchit à la conception que Breton et les surréalistes se faisaient
de l'« objet ». Alors que Léger admirait les objets produits par l'industrie,
en série, essentiellement éphémères, remplaçables, disposable comme
disent les Américains, impermanents dans leur style et dans leur forme
même, sans cesse renouvelables pour les besoins du commerce et de la
mode, les objets collectionnés par les surréalistes, des agates ramassées sur
les plages de Gaspé aux fétiches océaniens, des racines de mandragore aux
« objets mathématiques », des masques inuit aux objets populaires achetés
au marché aux puces, tous ces objets sont toujours uniques, irrempla-
çables, sièges d'une révélation, merveilleux. Léger s'intéressait à la forme
de ces objets («la beauté est partout»), à leur arrangement («l'ordre de
vos casseroles»). Breton, à leur signification, à leur symbolisme, à leur
valeur analogique.
Ainsi, après avoir dit combien Breton faisait sienne la phrase célèbre
de Rimbaud : « il faut être absolument moderne », José Pierre constatait
que néanmoins les surréalistes se réclamaient sur le plan poétique et
philosophique de Sade, de Hegel, de Fourier, de Lautréamont, de Rim-
baud, de Jarry... Du point de vue plastique, la situation lui paraissait plus
nette :
1943 97
[...] sur le plan artistique, pourquoi tout ne partirait- il pas de Picasso et
du geste sacrilège qui donna naissance aux Demoiselles d'Avignon ? C'est
ce que manifeste la publication, en 1928, de l'ouvrage fondateur, Le
surréalisme et la peinture. Qui ne fonde pas vraiment la peinture surréa-
liste, mais institue une sorte de contrat entre le surréalisme d'une part,
la peinture d'autre part, aux termes duquel à cette dernière il est
demandé d'être le véhicule visuel de la « modernité absolue ». Non pas
au sens un peu puéril que prit cette « modernité » avec Delaunay, Léger
et les futuristes. Cette « modernité »-là , Breton n'en a que faire — et
toujours il détesta Delaunay et Léger. Ce qui était «absolument
moderne » à ses yeux en revanche — sensiblement au moment du pre-
mier Manifeste — , c'était Archipenko et Brâncusi, c'était L'homme à la
clarinette, c'étaient les premiers Kandinsky «abstraits», c'était Udnie,
c'était le « grand verre » de Duchamp, les premiers « collages » de Max
Ernst, les « rayogrammes », les premières œuvres automatiques d'Arp, de
Mirô, de Masson 32 .
Certes, on a de la peine à comprendre pourquoi on aimerait Archi-
penko et Brâncusi et détesterait Léger. Il paraît que la «bêtise» de
l'homme Delaunay était sans bornes. On comprend que Breton n'ait pu
la supporter 33 . Mais Léger? Il n'était pas lui-même si prévenu contre les
surréalistes. Autrement, pourquoi aurait-il projeté Entr'acte au profit de
son auditoire montréalais? Son propre film, Ballet mécanique, était-il si
éloigné de l'esprit des dessins mécaniques de Picabia ou des ready-made
de Duchamp?
Ce que José Pierre qualifiait de « puéril » chez Léger, Delaunay et les
futuristes, sans beaucoup préciser ce à quoi il faisait allusion, c'était pro-
bablement ce qui les rapprochait d'une esthétique du design industriel,
du Bauhaus, voire du New Bauhaus américain.
Si Borduas avait pu réfléchir à cette opposition, nul doute qu'il aurait
davantage penché pour Breton que pour Léger, même s'il ne fut jamais un
grand collectionneur d'objets (« surréalistes » ou pas). La distance entre sa
conception du design et des arts appliqués, même vieillie, comme celle
qui transparaît dans ses notes de cours, inspirée par les conceptions fran-
çaises de l'art ornemental, la distance, disons-nous, entre cette conception
32. José Pierre, « Le parcours esthétique d'André Breton : une quête permanente de
la révélation », dans Agnès Angliviel de la Beaumelle, Isabelle Monod-Fontaine et Claude
Schweisguth, André Breton. La beauté convulsive, Paris, Éditions du Centre Georges-
Pompidou, 1991, p. 23 et 25.
33. là .
98 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
et celle des surréalistes, était moins grande qu'avec celle de Léger, qui
s'accorderait plus facilement avec celle de Gropius et du Bauhaus. Après
tout, les surréalistes admiraient le style nouille des décorations de métro
d'Hector Guimard, l'architecture «visionnaire» de Gaudi, plus généra-
lement les décors déliquescents fin de siècle, et n'avaient guère de goût
pour les motifs art déco, encore moins pour aucune forme de «design
industriel». Le slogan de Gropius: «Art et technique, une nouvelle
unité », ne les touchait pas du tout. (Il est vrai que ni Klee ni Kandinsky
n'avaient manifesté non plus beaucoup d'enthousiasme pour cette
«nouvelle unité» lorsque Gropius la proposa en 1923 et l'on sait que les
surréalistes avaient Klee en haute estime.)
Au lendemain de sa conférence, Léger ouvrait une exposition de ses
œuvres — vingt-cinq gouaches et dessins de petits formats — à la
Dominion Gallery, toujours située au 1448, rue Sainte-Catherine Ouest.
L'exposition dura du 31 mai au 9 juin 1943 34 et, au dire de Guy Viau, fut
un succès:
Le public des amateurs d'art à Montréal grandit très vite. Fernand Léger
a exposé en mai et il a vendu plus que la moitié de ses œuvres. Vien-
dront peut-être Chagall, Ozenfant 35 ...
Durant ce séjour et d'autres qu'il fit à Montréal, Léger se prêta faci-
lement aux interviews et les journaux n'ont pas manqué de rapporter ses
propos 36 . Certaines de ses idées allaient déjà dans le sens de ce qui se faisait
à Montréal. D'autres, on l'a vu, étaient plus inattendues. Chose certaine,
ce passage de Léger — ce ne sera pas le seul — fit une grande impression
dans le milieu artistique québécois. Borduas en fera la remarque Ã
Dorothy Sangster quelques mois après l'événement:
Ces dernières années, Montréal est devenue une ville intéressante.
Plusieurs des réfugiés européens qui sont venus y vivre en ont consi-
dérablement relevé le niveau culturel. Je crois qu'on est mieux informé
aujourd'hui dans les cercles artistiques et que de plus en plus les gens
s'intéressent aux arts 37 .
34. Sur cette exposition, voir Maurice Huot, « Fernand Léger à la galerie Dominion »,
Le Canada, \" juin 1943, p. 5 ; Charles Doyon, « Fernand Léger», Le Jour, 12 juin 1943, p. 7.
35. Brouillon de lettre de Guy Viau à Roger Vigneau. ANQQ, P 171/2, cahier 7,
lettre 402.
36. Voir Anonyme, «Une visite au grand artiste Fernand Léger», La Presse, 9 avril
1943, p. 6; anonyme, «Êduquer le peuple», La Patrie, 27 mai 1943, p. 3.
37. D[orothy] S[angster], «Local Art Exhibitions. Paul-Émile Borduas, At the
Dominion Gallery», The Montréal Standard, 2 octobre 1943.
1943 99
Borduas prenait acte du phénomène de rattrapage culturel et recon-
naissait volontiers l'importance de l'apport des réfugiés européens dans la
vie artistique du Québec. Nul doute que les passages du père Couturier
et de Fernand Léger à Montréal illustraient à ses yeux cet apport européen.
Louise Renaud
Des trois sœurs Renaud qui jouèrent un rôle important dans la
formation du groupe automatiste, Louise, l'aînée, avait des dispositions
sinon pour la peinture du moins pour le dessin. Elle avait assisté à la
conférence de Léger et en avait été tellement emballée qu'elle était prête
à partir pour suivre ses cours à New York.
Née le 3 août 1922, Louise Renaud avait d'abord fait ses études au
Pensionnat d'Outremont jusqu'en onzième année. Sa mère était morte en
1933, alors que Louise n'avait que onze ans. Ses sœurs, elle-même et son
frère Louis furent donc élevés par leur père, l'un des fondateurs de la
Faculté d'art dentaire de l'Université de Montréal. Il faut dire que le père
s'était remarié avec une femme de vingt-six ans sa cadette.
En 1939, à l'âge de dix-sept ans, Louise Renaud s'était s'abord inscrite
avec son amie Françoise Sullivan aux cours du soir de l'École des beaux-
arts. Bientôt, elle passait au cours régulier. Déjà , le palmarès de 1940
signalait qu'elle avait obtenu une mention honorable en dessin 38 .
Elle fit la connaissance de Pierre Gauvreau en 1941, date de son ins-
cription aux Beaux-Arts. C'est grâce à lui qu'elle rencontra Borduas,
fréquentant comme lui les mardis à son atelier. Est-ce la raison qui la
poussa à interrompre ses études de troisième année vers la fin de
novembre 1941 ? Elle les reprit pourtant en 1942, mais laissa tomber son
cours de décoration à partir du 12 novembre. On note enfin, sur sa fiche
à l'École des beaux-arts, qu'elle avait abandonné ses cours le 18 mars
1943, trop tôt pour obtenir son diplôme. Elle s'était mis en tête de se
rendre à New York et, ignorant que Léger à New York n'acceptait pas
d'élèves, de s'inscrire à ses cours.
Elle partit donc pour New York à l'automne 1943. Son frère Louis y
vivait déjà . Il était propriétaire d'une agence de publicité. C'est d'ailleurs
dans ce milieu qu'il avait rencontré sa femme, sa meilleure dessinatrice.
Elle devait avoir un talent certain, puisqu'elle travaillait pour des revues
38. Palmarès 1940. Archives de l'École des beaux-arts. 5P5/5.
100 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
de mode aussi cotées que Vogue et Harper's Bazaar et avait de ses dessins
reproduits dans le New York Times et The Herald Tribune. Quand elle
arriva à New York, Louise était sans argent et ne parlait pas l'anglais. Elle
vécut d'abord en pension chez la belle-mère de son frère.
Pour ce qui est des cours avec Fernand Léger, ce fut une grande
déception. Elle prit contact avec lui au téléphone, mais il lui apprit que
même s'il avait enseigné à Yale en 1938 et en 1940 et à Mills Collège, Ã
Oakland en Californie en 1941, il ne prenait plus d'élèves depuis qu'il
était à New York 39 . Il aurait pu tout de même la recevoir, comme il le fera
pour Daudelin l'année suivante. Il se contenta de lui recommander de
beaucoup dessiner! Cette réaction est d'autant plus incompréhensible
que le même Léger, dans le mois qui suivit son retour à New York, envoya
une carte postale à Françoise Sullivan, le représentant lui dans son atelier
et annonçant un passage prochain à Montréal. «Il est venu chez mes
parents et m'a donné un cours de dessin ; il avait apporté des copeaux de
bois, qu'il me demanda de dessiner 40 .» C'est une chose d'être gentil Ã
l'égard de ceux qui vous hébergent et une autre de voir arriver à New York
une visiteuse de Montréal sans le sou.
Louise Renaud n'eut d'autre choix que de tenter de gagner sa vie Ã
New York, si elle ne voulait pas retourner à Montréal. Se cherchant du
travail, elle tomba sur une petite annonce dans le journal France-Amérique.
Un directeur de galerie était à la recherche d'une « gouvernante » pour ses
deux fils. Appelant au numéro de téléphone indiqué, elle découvrit que le
directeur en question était nul autre que Pierre Matisse, le fils du peintre
Henri Matisse. Elle tenta de se faire passer pour française, mais son accent
la trahit bientôt. De toute manière, elle fut engagée. Son travail n'était pas
sans intérêt. Ce n'était pas en tout cas un travail de bonne, comme on l'a
dit parfois. Elle amenait les enfants au musée, allait les chercher après
l'école, les aidait à faire leurs devoirs... mais surtout, elle se trouvait au
cœur des activités surréalistes de New York. La Pierre Matisse Gallery
était, avec la Julien Levy Gallery, un lieu de rendez-vous privilégié des
surréalistes et plus généralement des peintres de l'école de Paris en exil Ã
New York. C'est ainsi qu'elle put faire dès 1943 la connaissance de Matta
et de sa femme, de Chagall et de sa première femme, de Max Ernst et de
39. Là -dessus, nous avons le témoignage de Charles Daudelin rapporté par Éloi de
Grandmont, «Daudelin, prix de peinture», Le Canada, 17 avril 1946, p. 9: «l'artiste [...]
aux États-Unis n'accepte aucun élève».
40. Propos rapportés par Claude Gosselin, ouvr. cité, p. 8.
1943 101
Dorothea Tanning 41 , de Marcel Duchamp, d'André Breton, d'Arshile
Gorky... Elle passera une partie de l'été 1944 dans la maison de campagne
des Matisse dans le New Jersey et ce sera une nouvelle occasion de faire
des contacts avec les exilés français reliés de près ou de loin au surréa-
lisme. C'est dans ce milieu qu'elle découvrit les publications surréalistes,
dont la revue VW, et les fit connaître à ses amis montréalais. Il lui arrivait
même de rapporter des films extraordinaires au cours de ses visites Ã
Montréal, comme un film surréaliste de Maya Deren, et de révéler des
textes inédits, comme La sauterelle arthritique de Gisèle Prasinos, cette
gamine de quinze ans qui publiait déjà dans Minotaure des contes fantas-
tiques.
Il semble bien que son travail de gouvernante chez les Matisse lui
laissa quelque loisir. De 1943 à 1945, elle suivit, comme elle le révéla Ã
Ray Ellenwood 42 , les cours d'Erwin Piscator du Dramatic Workshop and
Studio Theater, cours qui se donnaient dans la fameuse New School of
Social Research, où l'on pouvait voir des peintures murales d'Orozco et
de Thomas Hart Benton, le professeur de Pollock. C'est aussi à cet endroit
qu'elle avait découvert les films de Maya Deren 43 .
Fernand Leduc
En mai 1943, Fernand Leduc terminait ses cours à l'École des beaux-
arts. Le 16 juin, Le Devoir annonçait qu'il avait obtenu le prix de pro-
fesseur de dessin 44 . Le 28 juin, on apprenait dans La Presse** que l'École
des beaux-arts venait de lui décerner le diplôme de professeur de dessin
(1 er degré). Il était engagé peu après par la Commission scolaire et com-
mençait à travailler, à l'instar de Borduas, comme professeur de dessin
dans les écoles primaires l'automne suivant.
41. Ernst venait tout juste de divorcer de Peggy Guggenheim et allait bientôt marier
Dorothea Tanning qu'il avait rencontrée pour la première fois autour de Noël 1942.
42. Voir Ray Ellenwood, ouvr. cité, p. 305.
43. «La New School for Social Research avait offert un asile particulièrement hospi-
talier aux réfugiés représentatifs d'un large éventail d'intérêts culturels. Le théâtre d'Erwin
Piscator, les films de Maya Deren, la musique d'Edgar Varèse étaient tous présentés à la
New School... » ; Martica Sawin, Surrealism in Exile and the Beginning of the New York
School, Cambridge, Massachusetts, The MIT Press, 1995, p. 152.
44. Anonyme, «Diplômes et prix décernés à l'École des beaux-arts», Le Devoir,
16 juin 1943, p. 4. Le prix Maurice-Cullen allait à Françoise Sullivan.
45. Anonyme, «Professeurs de dessin», La Presse, 28 juin 1943, p. 14.
102 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Sur les activités de Fernand Leduc durant les vacances d'été de
l'année 1943, nous sommes au moins certain d'une chose: il prit l'ini-
tiative d'écrire à André Breton. Malheureusement, sa lettre n'a pas été
conservée. On peut tout de même en déduire le contenu de la réponse de
Breton, que nous citons plus loin. Leduc lui demandait des renseigne-
ments sur les conditions d'abonnement à la revue VW, dont il avait sans
doute déjà entendu parler par Louise Renaud, et lui rendait compte de
l'existence d'un groupe de peintres travaillant autour de Borduas dans le
sillage du surréalisme à Montréal. La revue VW n'en était qu'à son
deuxième numéro, le premier ayant paru en juin 1942 sous une cou-
verture de Max Ernst et l'autre en mars 1943, avec une couverture faite
en collaboration par Marcel Duchamp et Frederick Kiesler. Breton ne lui
répondra qu'à la mi-septembre, comme nous le verrons.
Sur le reste de ses activités, cet été-là , nous avons tout d'abord le
témoignage de Guy Viau :
J'ai fait mon camp militaire pendant les premiers quinze jours de juin.
Ensuite j'ai passé un mois à Saint-Hilaire où, avec Fernand Leduc,
ancien des B.-A. mais ami de Borduas, nous avons loué une maison
abandonnée à trois milles des Borduas et fait de la peinture. Je rapporte
vingt-six toiles. J'ai hâte que tu les voies. Presque toutes du paysage.
Borduas dit que c'est dans un esprit qui me conduit tout naturellement
et sûrement vers l'abstraction. Je suis tellement heureux de n'avoir pas
à choisir l'abstraction d'une façon qui eût pu être abstraite, mais que ça
vienne spontanément.
Les choses semblent être allées moins bien pour Leduc, qui, toujours
au dire de Guy Viau, « séchait des heures et des heures devant sa toile
blanche. Frais émoulu de l'École des beaux-arts, il possédait une science
qui ne collait pas à ce qu'il ressentait confusément au fond de lui-même
et souhaitait passionnément dire. Par réaction, il se mit à patauger dans
la matière, comptant davantage, semblait-il, sur le hasard que sur lui-
même, désireux de mettre à l'épreuve et de dérouter ce qu'on avait mis
tant d'entêtement — et si peu de conviction — à lui apprendre 46 . » Leduc
ne dit pas autrement: «Je ne sais pas si j'ai fait deux tableaux en toutes
ces vacances ; pourtant je travaillais tout le temps 47 . »
Il serait bien étonnant que cette toute première production vérita-
blement automatiste ait laissé la moindre trace. Nous parlerons plus loin
46. Lettre de Guy Viau à Roger Vigneau, ouvr. cité.
47. Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 233.
1943 103
du Tableau en bleu, un tableau de l'année suivante. Il nous faut tout de
même en postuler quelque chose, sur le témoignage de Viau. Que sortit-
il de cette sollicitation du hasard, ces recours à des procédés mécaniques
(travail en pleine pâte, grattage, essuyage...) ? De belles ordonnances à la
Borduas ? Non pas. À vrai dire, exactement l'inverse : le champ de boue où
se noie la forme, un tout peu différencié, quasi homogène, bouché, bref
l'image de la désorganisation totale et non de l'ordre, de l'harmonie et de
la beauté.
Comment expliquer ce résultat si contraire aux attentes créées par les
gouaches de Borduas et entrevues un moment dans les beaux dessins de
Leduc? Suffisait- il de parler d'une tentative d'échapper à la formation
reçue, comme le suggérait Viau, en en prenant l'exact contrepied? La
matière au lieu du dessin. Il nous semble qu'a joué un autre facteur plus
fondamental encore. Ce que cette première tentative automatiste de
Leduc révélait, c'était précisément l'espèce de désorganisation postulée
par Pierre Janet et que Breton et Borduas s'étaient refusés à envisager,
protégés l'un et l'autre par leur maîtrise préalable des codes de langage et
des codes visuels respectivement. Ce que Leduc avait vu affleurer sur sa
toile, ce n'était pas le « spontané », le « sauvage », le « pur », le « profond »,
le «subversif», ce n'était même pas le «très codé» comme chez Breton et
Borduas 48 , c'était le « bas », pour emprunter une catégorie chère à Georges
Bataille, ce troisième terme si troublant pour Leduc, comme l'exacte
antithèse de ses aspirations les plus hautes.
Bernard Teyssèdre 49 situe de la mi-juin à la mi-juillet 1943 ce séjour
d'un mois de Leduc en compagnie de Guy Viau près de Saint-Hilaire, au
bord du Richelieu, dans une ferme abandonnée, à « trois milles de l'atelier
de Borduas, que, le soir venu, nous fréquentions assidûment 50 ». Par
contre, André Beaudet situe à «la fin de juin ou au début de juillet 1943 »
un bref « passage » de Leduc à New York, durant lequel « il tente sans
succès de rencontrer André Breton 51 ». Teyssèdre semble bien avoir ignoré
ce voyage de Leduc à New York, pourtant attesté par une carte postale
envoyée « À Monsieur et Madame Paul-Émile Borduas », de New York, un
jeudi, et qui se lisait comme suit:
48. Nous paraphrasons Roland Barthes, « Les surréalistes ont manqué le corps », dans
Roland Barthes, Le grain de la voix. Entretiens 1962-1980, Paris, Seuil, 1981, p. 231.
49. Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 232.
50. Guy Viau, Fernand Leduc, Québec, Musée du Québec, 9 mars-4 avril 1966, n. p.
51. André Beaudet, Fernand Leduc. Vers les îles de lumière. Écrits (1942-1980),
Montréal, Hurtubise, 1981, p. xxix-xxx.
104 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Salut à la famille Borduas ! —
Magnifique voyage, rendu à New York depuis mardi p.m. — Déceptions,
galeries importantes fermées. — Breton out of town — espoir de voir
Matta — ai visité Musée d'art moderne et Rosenberg 52 , — Galerie de
non objective art 53 , etc. De magnifiques choses. Ville énervante, grande
chaleur. Bonjour aux enfants, à bientôt, chaleureusement Fernand 54 .
Malheureusement cette carte postale représentant des masques
indiens n'est pas datée. Comme les dates assignées au séjour de Viau et de
Leduc à Saint-Hilaire par Teyssèdre reposent sur le témoignage de Guy
Viau lui-même, on peut probablement discuter la datation de Beaudet et
situer après le séjour des deux amis à Saint-Hilaire la visite de Leduc Ã
New York. Il est toujours possible que Fernand Leduc ait faussé
compagnie à Guy Viau durant quelques jours, auquel cas on pourrait
maintenir la date de Beaudet 55 .
Ce voyage de Fernand Leduc à New York est important. Il suit de très
peu celui que Borduas y avait fait lui-même au début de mai 1943 et dont
nous avons tenté ailleurs de reconstituer l'itinéraire 56 . Il démontre au sein
du groupe des jeunes disciples de Borduas une volonté de s'identifier au
surréalisme et de prendre contact avec Breton, qui vivait alors au 45 West,
56th Street 57 . Malheureusement, cet été-là , Breton n'était pas à New York
et Fernand Leduc ne put le rencontrer comme il l'avait souhaité. Il séjour-
nait chez Jacqueline, son ex-femme, dont il était séparé depuis l'automne
précédent, et David Hare, l'éditeur américain de VW, à Long Island, en
compagnie d'un étudiant d'Harvard, Charles Duits, ami de sa fille Aube,
qui vivait pour lors avec sa mère. C'est durant cet été que Breton composa
52. La Galerie Paul Rosenberg est citée par Robert Motherwell (Paris-New York 1908-
1952, Paris, Centre Georges-Pompidou, et Gallimard, 1991 [©19771, P- 162) avec les
galeries Marie Harriman, Pierre Matisse, Julien Levy, M. Knoedler et Valentine Dudensing,
comme une des galeries qui exposaient tout particulièrement des artistes de l'école de
Paris durant la guerre, Ã New York.
53. Il s'agit bien sûr du Muséum of Non Objective Art, dirigé par la baronne Hila
von Rebay.
54. André Beaudet, ouvr. cité, p. 8.
55. Dans ce cas, il faudrait expliquer pourquoi la lettre de Viau ne fait pas allusion
au voyage de Leduc.
56. François-Marc Gagnon, «New York as Seen from Montréal by Paul-Emile
Borduas and the Automatists, 1943-1953», dans Serge Guilbaut éd., Reconstructing
Modernism : Art in New York, Paris, and Montréal 1945-1964, Cambridge, Massachusetts et
Londres, The MIT Press, 1990, p. 130-143.
57. Agnès Angliviel de la Beaumelle, Isabelle Monod-Fontaine et Claude Schweisguth,
ouvr. cité, p. 352.
1943 105
son grand poème Les états généraux?*, qui a bien quelque rapport avec
l'histoire de l'automatisme québécois puisque, comme nous le verrons, le
titre d'un recueil de poésie de Thérèse Renaud en sera tiré.
À ce moment, tous les contacts avec la France sont coupés. L'admi-
rable lettre que Noël Arnaud, Jacques Bureau, Jean-François Chabrun et
Marc Patin, du groupe La Main à Plume, envoyèrent à Breton ne lui
parvint jamais 59 .
À son retour de New York, Leduc ou bien poursuivit ses vacances avec
Guy Viau à Saint-Hilaire ou bien, ce qui est plus probable, rentra Ã
Montréal.
Avec la rentrée, à l'automne 1943, Leduc est engagé par la commis-
sion scolaire comme professeur de dessin suppléant d'abord, régulier
ensuite ; il enseignait cinq jours par semaine, dans une dizaine d'écoles
différentes. Cela ne lui laissait pas beaucoup de temps pour peindre. À
cette date, il habitait toujours au 1149, boulevard Saint-Joseph Est, chez
ses oncle et tante Gaudry, ses parents étant décédés.
Coïncidant avec le début de ses cours, et contre toute attente, une
réponse de Breton parvint à Fernand Leduc à Montréal :
New York, 17 septembre 1943
Cher Monsieur,
du fait des vacances (des uns et des autres), votre lettre m'est transmise
avec un long retard. Voulez-vous bien m'excuser.
Le prix de l'abonnement à WV est de $ 4.50 par an. Le numéro un est
en vente à $ 1.25, le numéro 2-3 à $2.00. Il faut prévoir 25 à 30 cents
d'envoi postal par numéro. (Les commandes sont à poster à WV, Room
3008, 10 East, 40th Street, New York City.)
Rien ne me serait plus agréable que d'enregistrer votre adhésion et celle
de vos amis au mouvement surréaliste et je vous saurais gré de la
formuler dans une lettre susceptible d'être reproduite dans la revue.
Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments très dévoués.
André Breton,
45 West, 56th St., New York City 60 .
58. Ibid., p. 356. Voir aussi David Hare, « Dialogue entre Maître istoire de l'art et
Maître idio savant», dans Paris-New York 1908-1968, Paris, Centre Georges-Pompidou et
Gallimard, (©1977), 1991, p. 132. Pour le texte États généraux, voir André Breton, Signe
ascendant, Paris, Gallimard, (©1948), 1990, p. 64 et suiv.
59. Pour le texte de cette lettre, voir José Pierre, Tracts surréalistes et déclarations
collectives 1922-1969, Paris, Le Terrain vague, 1982, t. II, p. 11-17.
60. André Beaudet, ouvr. cité, p. 226, n. 21.
106 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Leduc lui répondit le 5 octobre suivant :
Cher Monsieur Breton,
Nous avons été très touchés, mes amis et moi, de vos renseignements
concernant l'abonnement à VW.
Vous trouverez ci-inclus la liste de quelques nouveaux abonnés ainsi que
le montant des abonnements pour un an, plus les frais postaux.
Formuler notre adhésion au mouvement surréaliste n'est pas chose
facile; nous y apportons la foi des néophytes: nous croyons que le
surréalisme est dans le temps présent le seul mouvement vivant portant
en lui une réserve de puissance collective suffisante pour rallier toutes
les énergies généreuses et les orienter dans le sens du plein épanouis-
sement de la vie ; acceptez l'ardente générosité de notre jeunesse.
La plupart d'entre nous sommes peintres, et avons eu à démarrer avec
l'École des beaux-arts ; nos aspirations essentielles frustrées, de méfiante
notre attitude est devenue révolutionnaire. Nous avons connu alors
quelques années de douloureuses recherches à travers les labyrinthes
encrassés d'une éducation fausse. Un jour, nous avons rencontré Borduas,
peintre surréaliste, et il devint notre maître : les voiles sont tombés un
à un et la vérité nous est apparue dans sa limpide nudité.
Il nous importe peu, pour le moment, de travailler dans une facture
surréaliste: chacun s'exprime dans une discipline accordée au rythme
de son évolution personnelle, et tend ainsi vers une discipline plus évo-
luée qui lui permettra d'exprimer son « monde intérieur ».
Ceci justifie, je crois, notre attitude enthousiaste à l'endroit de VW et
notre désir de connaître vos activités, ainsi que celui plus ardent encore
de nous y rallier par l'esprit et les œuvres.
Croyez à mes sentiments de profonde admiration,
Fernand Leduc
1 149 Est, boul. Saint-Joseph 61 .
Cette lettre a souvent été interprétée comme la principale cause d'un
certain froid entre Breton et le groupe montréalais. Il est vrai que Breton
ne la publia pas dans VW. Il est vrai qu'il ignorera le groupe au moment
de son passage à Montréal à la fin de l'été suivant. Se pouvait-il que le
besoin d'orthodoxie ait été si fort dans le mouvement surréaliste finissant
pour qu'une légitime réclamation d'autonomie ait entraîné une fin de
61. Ibid., p. 9-10.
1943 107
non-recevoir? «Acceptez l'ardente générosité de notre jeunesse» ne
suffisait- il pas ? Tout ce que l'on sait sur l'intransigeance de Breton devant
les moindres manifestations de « fractionnalisme » donne à penser que
non.
Jean-Paul Mousseau
Jean-Paul Mousseau, le plus jeune membre du groupe — il était né
le 1 er janvier 1927 — , venait d'un milieu ouvrier, très défavorisé, très
marqué par la Crise. Son père, Benjamin Mousseau, était un confiseur qui
perdit son commerce à ce moment-là et qui se retrouva balayeur à la
Brasserie Molson. Il mourut quand Mousseau était encore jeune. C'est Ã
la faveur de la guerre, si l'on peut dire, que sa mère, Aurore Dequoy, put
envisager d'envoyer le plus jeune de la famille aux études. Ses deux frères,
Fernand et Marcel, firent carrière dans l'armée, le premier comme
instructeur, le second au front. Et la mère trouva du travail dans une
usine de fabrication d'obus à Saint-Paul-1'Ermite. Les frères faisaient
parvenir une partie de leur salaire à leur mère. Celle-ci envoya donc le
jeune Mousseau, qui avait montré des aptitudes pour les mathématiques,
faire son cours scientifique au Collège Notre-Dame.
Peu sportif, ayant des difficultés avec l'apprentissage du français et de
l'anglais, Mousseau prit l'habitude de se réfugier à l'atelier d'art du
collège, dirigé par le frère Jérôme Paradis. Le frère Jérôme avait un véri-
table atelier pour les élèves et avait bénéficié dans les débuts des conseils
de Borduas sur l'enseignement des arts.
C'est ainsi qu'à la fin de l'année scolaire 1942-1943 une œuvre de
Jean-Paul Mousseau apparut pour la première fois dans une exposition.
Ne perdons pas de vue cependant que l'« artiste » n'a alors que quatorze
ans! Profitant de l'occasion, le frère Jérôme faisait, dans un article du
Collégien* le bilan de son année d'enseignement et félicitait spécialement
les élèves qui s'adonnaient au croquis 62 :
Plusieurs élèves ont heureusement pratiqué ce genre de dessin au cours
de l'année. Notons en particulier les travaux de messieurs J.-P. Mousseau,
René Bergeron, Gilles Marcotte, J.-L. Lefebvre, Yvan Senécal, Claude
Côté, Laurent Paquin, Guy Jeannotte, Pierre et Yves Chicoine, J. Langlois,
André Dupuis, J.-M. Beaudry et Aimé Charron.
62. Des croquis de Mousseau, de Pierre Chicoine et de Claude Côté illustraient son
article.
108 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
L'exposition des dessins de classes s'est faite sans bruit mais non sans
révéler de véritables chefs-d'œuvre dans le domaine de l'expression
personnelle. Plusieurs dénotaient chez leurs auteurs des propensions
très marquées pour les arts plastiques 63 .
Cinq ans après l'événement, Charles Doyon se rappelait encore avoir
« découvert » le talent de Mousseau à cette occasion :
C'est en 1943 qu'il me fut donné de voir pour la première fois une toile
de Mousseau, c'était une nature morte qui déjà affichait ses prédilec-
tions pour le clair-obscur. À la suite, dans un article, publié dans un
numéro spécial consacré à la peinture canadienne du Quartier latin et
dédié au groupe des Sagittaires 64 , je fus l'un des premiers à mentionner
ses possibilités... Depuis il n'a fait que renchérir sur ces dispositions, en
montrant ses qualités d'invention 65 .
Il est vrai que les premières œuvres à l'huile de Mousseau étaient
souvent fort sombres, mais elles sont précédées par des gouaches faites Ã
l'atelier du frère Jérôme et qui ont toute la fraîcheur de merveilleux
dessins d'enfants, comme ce Chats au poisson rouge, qui appartenait Ã
Borduas. Il ne s'agit pas d'une œuvre complètement originale, mais plutôt
d'une réminiscence de la première «œuvre d'art véritable» — c'est
beaucoup dire, il s'agissait probablement d'un fusain sur le même sujet
dessiné par un frère de l'orphelinat Saint-Arsène où le jeune Mousseau
avait trouvé refuge après la mort de son père, en 1938.
Bruno Cormier, par ailleurs, avait repéré peu avant sa mort chez un
antiquaire une nature morte fort sombre, peinte en pleine pâte dans des
tons de gris et de noir, qui pourrait correspondre à la description de
Doyon.
Jean- Paul Riopelle
On l'a vu, Riopelle avait rêvé de passer les vacances de l'été 1942 chez
ses amis Lespérance. Le projet ne s'était probablement pas réalisé en août,
comme il l'avait souhaité. Il n'en fut pas de même de l'été 1943, qu'il
63. Frère Jérôme, « Beaux- Arts », Le Collégien, vol. VI, n° 3, juillet 1943, p. 19-20.
64. L'article auquel Doyon faisait allusion parut en page vm du numéro spécial du
Quartier latin consacré à la peinture canadienne, le 17 décembre 1943, sous le titre «La
jeune génération».
65. Charles Doyon, «La vie artistique."Jean-Paul Mousseau"», Le Clairon (Saint-
Hyacinthe), 26 novembre 1948, p. 4.
1943 109
passa à Saint-Fabien-sur-Mer. Il est vrai qu'à ce moment son ami Jean
était déjà dans le service actif et ne passa pas l'été avec lui. Françoise y
était et cela suffisait. Les parents de Françoise avaient aménagé un petit
atelier pour leur futur beau-fils 66 et on peut probablement rattacher Ã
cette période une série de petits paysages très académiques qu'il peignit
dans la région 67 . Peut-être faut-il situer aussi à ce moment un épisode
autrement significatif, rapporté entre autres dans l'entrevue de Lettres
françaises avec Bouyeure. À un moment de la rencontre, celui-ci voulait
lancer Riopelle sur le problème du caractère abstrait de sa peinture. Bien
sûr, le peintre nia qu'elle le fut, puis il reprit le fil de son récit :
Mais nous pouvons revenir à la période où j'avais repris la peinture
après deux ans d'interruption. J'étais alors intrigué, troublé par les
impressionnistes, Manet, Monet surtout ; je n'en connaissais cependant
que des reproductions.
Un jour, j'ai peint la mer, sa profondeur, ses mouvements, ses agitations ;
tout en travaillant, c'est curieux, je pensais à Monet, à ses Nymphéas
(que pourtant je n'aime pas tellement !) ; lorsque j'ai terminé, la mer, ses
couleurs, tout était là sur ma toile... abstrait!
C'est l'épisode du « trou d'eau » rapporté par Pierre Schneider et situé
par lui à Saint-Fabien, un peu vaguement «en 1940»:
Un jour, je me suis mis à peindre un trou d'eau abandonné par la marée
descendante. Ça bougeait là -dedans, ça grouillait. Il y avait des poissons,
des coquillages, des remous. Mon tableau était plein, empâté. Quand je
l'ai montré à mes amis, ils m'ont dit : — Ah ! mais c'est non- figuratif !
— Pas du tout, leur ai-je répondu, j'ai peint exactement ce que j'ai vu 68 .
Une interview que Riopelle donna au Globe de Toronto tend Ã
confirmer l'hypothèse qu'il faille situer durant cet été de 1943 l'épisode en
question :
C'est à l'époque où j'étudiais pour devenir ingénieur qu'une chose très
curieuse m'arriva. J'avais l'habitude d'aller à la campagne durant les
vacances pour faire du paysage, genre que j'aime particulièrement parce
qu'on est si libre. Alors je me suis mis à peindre des marines, la mer vue
66. Hélène de Billy, Riopelle, Montréal, Art global, 1996, p. 29.
67. Voir par exemple Petit paysage de Saint-Fabien de la coll. du D r Champlain
Charest, Montréal, reproduit dans Pierre Schneider, Jean-Paul Riopelle. Peinture 1946-
1977, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1981, p. 13. La date de « 1933-1944» donnée à cet
endroit ne fait pas de sens.
68. Ibid., p. 12.
110 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
en surplomb, et je peignis trois ou quatre toiles représentant des
coquillages. Tout à fait sans intention de ma part, elles se présentèrent
comme des abstractions 69 .
Durant l'été 1943, Riopelle pouvait-il se dire encore aux études Ã
Polytechnique? Oui, en un sens, même s'il était un étudiant qui n'avait
pas fini son année et qui n'avait pas passé ses examens. Nous verrons Ã
l'instant qu'il avait de bonnes raisons d'associer cette date à son statut
d'étudiant. Surtout, le démon de la peinture venait de le reprendre. On l'a
vu, dans l'interview avec Bouyeure, Riopelle faisait le lien avec Monet et
avec les impressionnistes. Non seulement Monet avait-il peint des nym-
phéas, mais il s'était intéressé au projet de peindre des algues en trans-
parence dans l'eau, comme par exemple dans La barque rose (c. 1888,
Muséum de Arte de Sâo Paulo) ou La barque (c. 1890, Musée Marmottan,
à Paris) 70 . Or Monet, c'était le fruit défendu chez Bisson. Revenant à la
peinture, Riopelle reprenait le fil là où il l'avait laissé. En peignant son
« trou d'eau », il avait voulu faire vrai, ne pas « tricher » comme Monet. Le
résultat était interloquant. Ses algues étaient plus «abstraites» et donc
moins « vraies » que celles de Monet !
Après un été insouciant à Saint-Fabien, les dures réalités de l'heure
finirent par s'imposer. Comme tous les jeunes de son âge, Riopelle devait
faire son service militaire. Il était attiré par l'aviation, peut-être à l'exemple
de son ami Jean Lespérance. Aussi, en septembre 1943, s'engage-t-il dans
le University Air Training Corps (UATC), un corps d'officiers de réserve 71 .
Il a joué sur son statut d'étudiant de Polytechnique pour y être admis. Les
choses auraient pu prendre un tour assez dramatique si, Ã la suite de son
abandon de Polytechnique, il avait été rayé des listes d'étudiants. On
l'aurait probablement dirigé alors vers le service actif. Son inscription Ã
l'École du meuble vint arranger les choses.
Hélène de Billy donne l'impression que Riopelle s'était engagé bien Ã
reculons dans le service militaire. Elle cite son ami Maurice Perron, qui
disait : « On ne voulait pas faire l'armée 72 . » Les documents contemporains
des événements ne reflètent pas ce climat. Riopelle y parle de la « carrière
militaire » comme d'une éventualité tout à fait possible pour lui. M. Jean
69. Pearl Sherry, « Jean-Paul Riopelle talks about art», Globe Magazine, Toronto, 9 mai
1964, p. 9.
70. Reproduit dans John House, Monet. Nature into Art, New Haven et Londres, Yale
University Press, (1986), 1988, p. 37 et 38, fig. 49 et 50 respectivement.
71. Hélène de Billy, ouvr. cité, p. 33.
72. là .
1943 111
Lespérance nous a communiqué copie de lettres à lui adressées et datant
de l'automne 1943, rédigées sur papier à en-tête de la Royal Canadian Air
Force (RCAF), dans lesquelles il exprime en termes non équivoques son
désir d'aller rejoindre son ami déjà enrôlé dans l'aviation canadienne.
Après l'avoir félicité de ses premiers succès comme aviateur, Riopelle lui
faisait confidence de sa situation :
Ton solo a été, j'en suis certain une expérience merveilleuse. Il faudra
m'en communiquer tes impressions.
Cela m'intéresse d'autant plus que la question de mon entrée dans la
RCAF est encore sur le tapis. J'ai appris entre les branches que je rece-
vrais, dans quelque temps, une lettre de M. Ranger me refusant une
extension de temps. Si jamais la chose se produit, je souhaiterais pou-
voir croiser le fer, à tes côtés 73 .
En âge d'être conscrit, le jeune Riopelle était pour ainsi dire en sursis.
Il était déjà à l'entraînement. Plus loin dans la même lettre, il décrit une
visite à Dorval, accompagné de deux officiers :
J'étais à Dorval, où deux officiers nous firent visiter. Nous vîmes un grand
nombre de bombardiers. Sur la piste, il y avait plusieurs «Hudsons»
dont la ligne extérieure fait penser à un avion de transport. Puis des
«Venturas» se préparant au départ. En voyant des «Mitchells» j'ai été
fort impressionné par le grand nombre de mitrailleuses qui les mon-
taient. J'ai visité un «Liberator» nouveau modèle, avec tourelle avant,
en compagnie d'un officier australien qui devait monter à bord quel-
ques minutes après, pour le délivrer aux Indes. Il m'a dit, sans plus s'en
faire: «Demain matin je déjeunerai en Europe.» À l'intérieur de ces
oiseaux, c'est un fouillis d'instruments, de manettes, d'appareils de
toutes sortes ; tellement que pour passer d'une extrémité à l'autre il faut
marcher de côté dans certains endroits.
Nous avons examiné plusieurs modèles d'avions. Mais je puis dire que
le plus impressionnant de tous, et pour moi le plus majestueux, quoi
qu'en disent les photographies, c'est le «Lancaster». Autant le «Libe-
rator» est massif, lourd, autant l'autre semble fait pour s'envoler;
surtout si tu le regardes [de] face, ses moteurs en ligne excédant de
beaucoup les ailes, et ses hélices très étroites donnent l'impression de
73. Lettre de Jean-Paul Riopelle à Jean Lespérance, « datée » de Montréal et portant
la mention: «aucune idée de la date 1943». Une autre lettre dont nous faisons état plus
loin et qui semble suivre celle-ci était, elle, datée du 19 novembre 1943. Nous remercions
M. Jean Lespérance de nous avoir communiqué ces documents.
112 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
sveltesse. Les bombs doors, suffisamment grandes, dissimulaient des
charges anti-sous-marines, petits barils semblant très inoffensifs, mais Ã
propos desquels l'officier dit: «Que j'en prenne un à approcher de cet
avion avec une cigarette allumée ! »
On aura apprécié au passage l'érudition aéronautique du jeune
Riopelle. Dans une autre lettre au même Jean Lespérance, toujours sur
papier de la RCAF, il faisait état de ses connaissances météorologiques :
Comment cela va là -haut ? Les cumulus sont-ils toujours aussi attrayants ?
Prends garde, ils cachent souvent des Boches.
Et les nimbus ont-ils perdu leur propriété d'être les précurseurs du beau
temps? Si tu en rencontres dans tes balades, oublie pas de les diriger
vers Montréal ; il y a si longtemps que nous n'avons vu le soleil 74 .
Au moment où il écrivait ces lettres, Riopelle était déjà à l'École du
meuble. Comme il l'indiquait dans sa première lettre, ses études auraient
pu être interrompues et il aurait pu être appelé au service actif, perspec-
tive qui ne semble pas l'avoir effrayé outre mesure. Sur une carte de
souhaits de bonne année (janvier 1944?) illustrée de l'un de ses paysages
de neige, il invite Jean Lespérance à profiter de l'une de ses permissions
pour venir le rejoindre : « ... si je n'ai pas embrassé la carrière militaire
peut-être serai- je à Val-Morin où j'attendrai ta visite avec impatience. »
En principe, toutefois, les jeunes gens qui pouvaient faire la preuve
qu'ils étaient aux études n'étaient pas appelés au front, mais maintenus
dans la réserve. Dans ces circonstances, une lettre d'un directeur d'école
attestant leur présence aux études pouvait être de grande conséquence.
On peut imaginer aussi l'espèce de chantage que pouvaient exercer ces
mêmes directeurs d'école sur des élèves turbulents ou fauteurs de trou-
bles. Ils n'avaient qu'à les mettre à la porte pour les envoyer automati-
quement au front.
Nous avons vu plus haut que Riopelle attendait une lettre d'un
certain « M. Ranger » qui aurait pu lui refuser une « extension de temps »,
entendez pour poursuivre ses études. Il semble qu'il n'en fut rien et que
c'est à Jean-Marie Gauvreau, directeur de l'École du meuble, que Riopelle
dut de poursuivre ses études à l'École. Nous avons en effet retrouvé dans
les archives de l'École du meuble une lettre du directeur adressée le
30 décembre 1943 aux autorités militaires en sa faveur:
74. Lettre de Jean-Paul Riopelle à Jean Lespérance, datée de Montréal, le 19 novembre
1943.
1943 113
Monsieur Riopelle qui, l'année dernière était à l'École polytechnique n'a
pas terminé son année et par conséquent n'a pas passé d'examens, est
présentement étudiant à l'École du meuble [...] Monsieur Riopelle, Ã
son entrée ici, en septembre dernier [1943], a été admis immédiatement
en deuxième année de la section d'artisanat lui donnant une équi-
valence en raison de sa préparation antérieure. Je me permets de vous
faire remarquer que cette équivalence est accordée à tous élèves ayant
fait un stage soit à Polytechnique, soit à l'École des arts et métiers, soit
à une École technique. Par conséquent, l'élève suit son cours réguliè-
rement comme les autres et monsieur Riopelle finira ses études dans
trois ans 75 .
Ce document est précieux. Il permet tout d'abord de dater correc-
tement l'entrée de Riopelle à l'École du meuble: en septembre 1943 et
non pas un an plus tôt, comme une lettre de recommandation datée du
17 novembre 1947 à la Fondation Guggenheim rédigée par Borduas le
donnait à croire :
Il y a environ cinq ans Jean-Paul Riopelle s'inscrivit à l'École du meuble,
à la suite d'un échec fatal à Polytechnique. Par ce fait il devenait un de
mes élèves réguliers, enseignant dans ce temps-là aux cours de dessin Ã
vue, de documentation et de décoration 76 .
D'autre part, on apprend qu'il était admis à la section d'artisanat. Il
faut savoir que l'École comprenait deux sections, une d'apprentissage et
une d'artisanat. La section d'apprentissage était ouverte aux jeunes qui
n'avaient même pas terminé une douzième année. La section d'artisanat
s'adressait aux autres. Borduas y enseignait le « dessin à vue », ainsi que la
décoration et ce qu'on désignait comme un cours de documentation qui
consistait à initier les jeunes aux grands maîtres en les réunissant à la
bibliothèque et en leur faisant voir des reproductions dans des albums.
Inscrit dans la section d'artisanat et déjà en deuxième année, Riopelle
devenait immédiatement élève de Borduas.
Enfin, il se peut que le fait que l'École du meuble lui reconnût une
année d'équivalence à cause de son passage à Polytechnique ait été pour
quelque chose dans sa décision de s'inscrire là plutôt qu'aux Beaux- Arts
comme il y avait d'abord pensé. Nous verrons cependant que c'est une
idée qu'il n'abandonnera pas tout à fait.
75. Service des archives du cégep du Vieux-Montréal, fonds de l'École du meuble,
EM 10.3 : service militaire.
76. MACM, Archives Borduas, dossier 102.
114 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Comment Riopelle, élève de l'École du meuble, réagit-il dans ce
nouveau milieu? La lettre à son ami Jean Lespérance que nous citions
plus haut contient un passage révélateur de ce point de vue. Il explique
à son correspondant qu'il s'est « lancé » dans la peinture moderne :
En attendant je me suis lancé, pour ne pas dire flanqué dans la peinture
moderne. Imagine [qu'jen quinze minutes, je ponds une nature morte
sans modèle, ni efforts de ma part. On prétend que ça relève du génie,
je me crois artiste. Vois-tu le jus de mon moi, faisant figure à côté de
Mâtisse [sic], de Renoir; ce qui me décourage, c'est qu'il y en a un
insurpassable. C'est l'ami de Maurice Gagnon 77 .
Farce à part, je crois que le temps passé à leur école n'est pas perdu. Je
barbouille, du matin et même le soir ; ce qui me donne de la pratique,
et me permets de dessiner avec beaucoup moins de tâtonnements que
par les années passées. Je possède maintenant une technique suffisante
pour exécuter un fusain en deux heures : la tête de « l'esclave de Michel-
Ange». Reproduction assez expressive, assez poussée, puisque le profes-
seur des Beaux-Arts l'a trouvée extraordinaire, pour si peu de temps.
En réalité, cette belle assurance cachait bien des misères et rien n'était
plus éloigné de la « peinture moderne » que le Riopelle copiant une tête
d'esclave de Michel-Ange ou produisant sans modèle des natures mortes.
On sait en effet par Claude Gauvreau que Riopelle crut tout d'abord pou-
voir résister à l'enseignement de l'« ami de Maurice Gagnon », Borduas :
Jean-Paul Riopelle : Un élève de Borduas à l'École du meuble. Avait subi
l'instruction académique en peinture depuis l'âge de six ans 78 . Était très
habile. Il résista longtemps à l'enseignement de Borduas. Il avait été un
fasciste de la bande d'Arcand. Grand dynamisme. Jugement un peu
volatil, toutefois. Après avoir finalement eu confiance en Borduas, il lui
fallut cependant encore trois autres années avant d'accoucher d'un pre-
mier objet authentique. Il avait de nombreuses couches négatives Ã
détruire. Riopelle était persévérant. Une fois d'aplomb, l'évolution de
Riopelle fut très rapide et extrêmement fertile 79 .
On trouve un écho de cette résistance de Riopelle à l'enseignement de
Borduas dans Projections libérantes. Borduas y rapporte un épisode de ce
que devait être son cours de « documentation » en première année :
77. Probable allusion à Borduas.
78. Ou de dix ans ? Les biographes ont tendance à exagérer la précocité de Riopelle.
79. Claude Gauvreau et Jean-Claude Dussault, Correspondance 1949-1950, Montréal,
Éditions de l'Hexagone, 1993, p. 363.
1943 115
Un jour nous feuilletions un album des dessins du maître [Matisse],
passant au hasard de la mise en pages, d'un fusain écrasé à un autre
dessin sans demi-teinte au trait de plume. Les élèves à l'accoutumée des
cours expriment librement impressions et jugements ; j'assiste attentif,
corrigeant au besoin un terme, relevant une contradiction. L'un d'eux
réputé dessinateur de talent avant son entrée à l'école — il a une forma-
tion académique à laquelle il tient, elle lui coûte de nombreuses heures
d'un travail fastidieux et lui a valu d'agréables plaisirs de vanité — ne
trouve aucun des dessins que nous regardions entièrement satisfaisant.
Il en rejette quelques-uns sans pardon: ce sont les dessins aux traits
épurés sans modelé. J'interroge, tentant de lui permettre de découvrir les
raisons du rejet. Il exprime alors qu'il ne sait pas, que c'est pas beau, que
tous sont incomplets et que ceux-là sont plats sans relief! et souligne
d'un geste son jugement. Ensemble nous étudions minutieusement l'un
de ceux-là trait par trait en notant les imperceptibles modifications
d'épaisseur, d'intensité, en remarquant l'ordre impeccable de leurs
relations dans l'espace. Alors tout à coup il dit: «C'est formidable,
monsieur Borduas, c'est la première fois que le volume de ces dessins
m'apparaît ! » 80
Certes, Riopelle n'est pas nommé. Mais, si on s'en rapporte à un
propos de Riopelle cité par Schneider, il semble qu'il soit possible
d'identifier en lui le récalcitrant :
C'est si dur de voir! Autrefois, quand je regardais des peintures de
Matisse en reproduction, j'étais convaincu qu'elles étaient plates. Ce
n'est que bien plus tard que je me suis aperçu qu'elles avaient une
profondeur 81 .
Ce n'est pas tout. Borduas rapporte, toujours dans Projections libé-
rantes, un autre fait de résistance à son enseignement concernant «ce
même élève». Il devait s'agir cette fois de son cours de dessin à vue,
toujours en première année:
Ce même élève fut plus tard l'occasion d'une autre expérience étrange.
Il ne pouvait accepter le classement des meilleurs dessins basé sur
l'authenticité de l'expression plutôt que sur la somme des illusions.
Toute la classe avait dessiné un personnage. Le sien est au tiers inférieur
du classement malgré plus de ressemblance avec le modèle que ceux qui
le précèdent. Il fallait par honnêteté justifier ce classement. Ma certitude
80. André-G. Bourassa, Jean Fisette et Gilles Lapointe, ouvr. cité, p. 442-443.
81. Entretien avec Pierre Schneider, «Au Louvre avec Riopelle», dans Riopelle. Été
1967, Québec, Musée du Québec, 1967, p. 15.
116 CHRONIQUE PU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
est grande; elle n'est pas facile à communiquer. Plusieurs de la classe
n'attachent d'importance qu'à la similitude extérieure; ils ignorent
encore la valeur objective de la réalité évidente de chaque élément cons-
tituant un dessin ; ils n'ont foi, malgré la révélation Matisse, qu'au dessin
en dégradé photographique.
Je cherche à haute voix, par une étude détaillée du dessin en question,
les raisons précises de ma conviction, soulignant au passage les défi-
ciences d'expression: flou, mollesse, indécision, manque de caractère,
etc.; il faut déjà une certaine culture pour être sensible à de telles
raisons, elles ne le touchent pas ou peu, elles sont en dehors du litige.
Subitement, sans lien apparent avec l'analyse que je poursuis, je
découvre que par un jeu de demi-teintes renversées l'abdomen de son
bonhomme exprime une concavité au lieu et place d'une convexité ! En
toute autre occasion j'aurais passé outre sur cette constatation insi-
gnifiante en soi. Elle était capitale pour lui 82 .
Elle était capitale parce qu'elle mettait en doute l'objectivité de la
perception, non seulement à cause de la relativité des points de vue — ce
que je vois, vous ne le voyez pas forcément de la même manière — , mais
intrinsèquement. Comme dans l'expérience du cube de Necker, la même
configuration peut être lue d'une manière, puis d'une autre, par le même
individu. L'ambiguïté de lecture des figures concaves ou convexes est un
fait bien attesté de la psychologie de la perception depuis que David
Brewster (1781-1898) en avait parlé dans ses Lettres sur la magie naturelle,
où il décrit comment, lorsque la lumière éclairant une médaille change de
direction et surgit d'en bas au lieu de tomber d'en haut, les creux
deviennent des reliefs et les reliefs des creux, les intailles se transformant
en camées et vice versa 83 !
En même temps que Riopelle entrait à l'École du meuble, il s'ins-
crivait aux cours du soir à l'École des beaux-arts. Guy Robert situe ce fait,
dont il est souvent question dans les entrevues avec Riopelle, en 1943-
1944 84 . Cette datation est en partie confirmée par les archives de l'École
82. André-G. Bourassa, Jean Fisette et Gilles Lapointe, ouvr. cité, p. 444-445. Voir
Bernard Morisset, « Nous sommes avec vous, Borduas ! », Le Canada, 2 octobre 1948, p. 4,
qui rapporte une anecdote analogue, à propos de «quelques élèves très habiles Ã
reproduire les objets avec exactitude et se méfiant de la peinture moderne». Pierre Petel
était persuadé que ce passage de Projections libérantes le visait personnellement.
83. Voir R. L. Gregory, L'œil et le cerveau. La psychologie de la vision, Paris, Hachette,
1966, p. 185-187.
84. Guy Robert, Riopelle, chasseur d'images, Montréal, France-Amérique, 1981, p. 25.
1943 117
des beaux-arts. Mais on y spécifie qu'il abandonna ses cours dès le
1 er décembre 1943, après y avoir brillé par ses absences: quatre fois en
octobre et six en novembre :
Aux Beaux- Arts, j'ai fait des calques et copié des plâtres, mais pas long-
temps. Je faisais des fusains en utilisant le fil à plomb, l'œil-de-vieux, le
miroir noir. Je rectifiais mes fusains d'après les plâtres en effaçant à la
façon de Matisse, dont j'avais vu des reproductions. J'ai fini par ne plus
y aller que pour les examens. J'étais très habile et aussi le plus jeune. Ça
impressionnait les professeurs 85 .
Il se pourrait bien que la tête d'esclave de Michel-Ange dont il était
si fier ait été un travail fait aux Beaux-Arts, comme sa Nature morte au
coq, 1943, une oeuvre typique des travaux faits à l'École du meuble. Le coq
d'église le donnerait à penser parce qu'on sait que Jean-Marie Gauvreau
encourageait ses élèves à s'intéresser à l'artisanat québécois et à l'art
ancien du Québec. L'École du meuble possédait une importante collec-
tion de meubles et de sculptures anciennes du Québec. Par ailleurs, il
semble bien que ce soit cette Nature morte au coq que Riopelle n'arriva
pas à finir et qui traîna sur son chevalet si longtemps 86 . Quelque chose
n'allait plus dans la peinture de Riopelle à ce moment.
Alfred Pellan à l'École des beaux-arts
En août 1943, Charles Maillard engageait Alfred Pellan à l'École des
beaux-arts de Montréal. Cela fut loin de passer inaperçu dans le camp de
Borduas. On peut dater la rupture de Pellan et de Borduas de cet événe-
ment. Et, nous le verrons, cette rupture eut d'incalculables conséquences
pour le mouvement d'art moderne au Québec. Les jeunes sentirent le
besoin de prendre parti dans la querelle des maîtres et de nouvelles lignes
de force se dessinèrent entre les groupes, comme on peut déjà le sentir
dans cette lettre de Guy Viau à son ami Roger Vigneau lui apprenant ce
qui venait de se passer à Montréal:
85. Jean-Paul Riopelle. Peinture 1946-1977, Paris, Centre Georges-Pompidou, p. 86;
repris dans son récent catalogue : Jean-Paul Riopelle, Montréal, Musée des beaux-arts de
Montréal, 1991, p. 194.
86. Jean-Paul Riopelle, Nature morte au coq, 1943-1944 (daté 1942 par Guy Robert,
ouvr. cité, p. 25), h. t., 50 cm x 70,5 cm, s. b. d. au crayon: « riopelle», probalement après
coup; coll. part.
118 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Il y a un froid entre Borduas et Pellan. Si je t'en parle c'est que ce n'est
pas grave — il ne faudrait pas que ça te fasse de la peine. Ça n'est pas
grave, mais c'est définitif. Ils ne s'étaient jamais bien entendus d'ailleurs.
Puis Pellan vient d'être nommé professeur à l'École des B.-A., entrant en
fonction en septembre. Il a demandé à Borduas son avis. Borduas qui a
toujours condamné toute collaboration avec Maillard ne pouvait pas ne
pas lui marquer sa désapprobation. Ce qui a fâché Pellan, et lui a fait
lâcher des mots malheureux. Borduas avait pourtant raison. Maillard va
se servir de Pellan pour bien consolider ses positions vis-Ã -vis des
ministres et d'un certain public, tout en restant profondément hostile Ã
ce que pourrait y apporter Pellan. D'ailleurs Maillard l'a nommé prof
pour les dernières années seulement, car dans son idée, il faut d'abord
savoir copier parfaitement la nature avant de s'en passer et ce qui est
plus grave il croit que la déformation et l'abstraction ne sont que des
motifs à décoration et non pas interprétation personnelle de la nature
ou discipline de peintre. Si bien que les élèves qui ont Pellan seront déjÃ
totalement déformés et préjugés sur la peinture, des cas désespérés.
Et dans le public, la confusion est complète. Les B.-A. resteront les B.-A.,
mais ils ont Pellan.
Alors nous, qui devons tant à Borduas, par délicatesse pour lui, n'allons
plus chez Pellan. Il reste que nous l'admirons toujours autant et que
cette petite bisbille ne change rien à la peinture à Montréal 87 .
Nul doute que Viau se faisait l'écho de la version Borduas des événe-
ments. Plusieurs éléments de la décision de Maillard échappaient à Guy
Viau, à Borduas, voire à Pellan. Pellan était persuadé qu'il avait réussi non
seulement à s'assurer d'excellentes conditions de travail, mais à faire avan-
cer la cause de l'art moderne dans un milieu aussi fermé que les Beaux-
Arts. Borduas pouvait bien jeter les hauts cris, mais, lui, Pellan, pouvait se
vanter d'avoir négocié très dur avec Maillard. Non seulement il avait exigé
un salaire bien au-dessus de la moyenne des salaires versés à ce moment
dans des institutions d'enseignement dépendant du gouvernement et
obtenu que sa charge de cours soit distribuée de façon telle qu'il puisse se
garder du temps pour peindre 88 , mais il avait même réussi un coup de
87. Brouillon de lettre de Guy Viau à Roger Vigneau, faussement datée au crayon
« [1945] ? » d'une autre main que celle de Viau. ANQQ. Fonds Guy- Viau, P171/2, cahier 7,
lettre 402. Le contenu de la lettre impose plutôt la date d'août 1943.
88. Il aurait voulu n'enseigner que deux cours par semaine. Il finira par concéder
d'alterner avec un collègue et de donner deux cours une semaine, trois, l'autre.
1943 119
maître contre Maillard. Borduas s'opposait à toute collaboration avec le
directeur de l'École, mais comment faire mieux que d'enlever ses cours Ã
Maillard lui-même ? Pellan en effet avait insisté pour donner le cours de
peinture aux finissants. Or ce cours était dispensé personnellement par
Charles Maillard ! C'est évidemment pour répondre à cette objection que
Viau avançait qu'en donnant des cours aux finissants Pellan faisait un
mauvais calcul. Il ne pourrait rien pour ces étudiants déformés par des
années d'enseignement académique. Oubliait-il que Pierre Gauvreau,
Fernand Leduc et Louise Renaud, sans parler d'Adrien Villandré, Françoise
Sullivan et Magdeleine Desroches étaient tous passés par l'enseignement
des Beaux- Arts sans en avoir été affectés outre mesure ?
En réalité, tout cet éditrice repose sur du vent. Les vraies intentions de
Maillard sont connues. On a retouvé la lettre qu'il écrivit le 2 août 1943
à Hector Perrier, nommé secrétaire de la province depuis le 16 octobre
1940, pour solliciter l'engagement de Pellan comme professeur à l'École
des beaux-arts.
Monsieur le Ministre,
Après avoir, pendant vingt ans, assuré la charge de professeur des cours
de dessin élémentaire et supérieur au début, et ensuite du cours de
peinture concurremment avec la direction de l'école et des cours affiliés,
je vous ai dit les difficultés d'ordre physique qui me forcent à ne plus
enseigner.
J'ai l'honneur de vous proposer pour le prochain exercice la nomination
à ce poste de professeur de peinture de monsieur Alfred Pellan, ancien
élève de l'École des beaux-arts de Québec et ancien boursier de la
province.
â–
[...] À ma demande, monsieur Pellan m'a adressé une lettre définissant
les conditions de salaire et d'heures de cours qui lui conviendraient
pour entrer au service de l'école ; il y joint ses titres et la liste des expo-
sitions, articles de journaux ou revues, qui témoignent des succès qu'il
a obtenus dans sa carrière d'artiste. Veuillez trouver ci-inclus ces docu-
ments.
La carrière de l'artiste ne devant pas être affectée par celle du professeur,
mais tout au contraire enrichir le travail de celui-ci, nous avons toujours
compris qu'il était souhaitable que le nombre d'heures d'enseignement
ne soit pas excessif et le salaire convenable pour assurer la vie matérielle
de l'artiste.
120 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Les conditions demandées par monsieur Pellan dépassent de beaucoup
la situation faite aux autres professeurs de l'École mais, pour les raisons
ci-dessus énoncées, je recommande qu'un traitement de faveur lui soit
accordé 89 .
On le voit, Pellan avait peut-être eu l'impression d'avoir gagné sur
toute la ligne, mais d'une certaine façon on peut dire qu'il avait enfoncé
des portes ouvertes. Tout d'abord, si Maillard cherchait à engager un
professeur, ce n'était pas pour diviser les forces, comme on le pensait dans
le cercle de Borduas, c'était pour se libérer d'une tâche d'enseignement
qu'il cumulait avec des responsabilités administratives depuis vingt ans,
sans compter que des ennuis de santé le poussaient à chercher des
allégements à sa tâche. Aussi, quand Pellan se vantait d'avoir négocié très
dur avec Maillard, de lui avoir imposé ses conditions et d'avoir poussé
l'audace jusqu'Ã exiger d'enseigner son cours de peinture, ou bien il
n'avait pas compris les vraies raisons de Maillard, ou bien il avait tenté de
se donner le beau rôle après coup.
Les choses étaient encore plus complexes. Ce que personne ne savait
encore, c'est que Pellan n'était pas le premier choix de Maillard. Celui
qu'il aurait voulu engager comme professeur de peinture pour le rem-
placer était Stanley Cosgrove, un ancien des Beaux-Arts qui, contraire-
ment à Borduas, n'avait pas contesté l'enseignement qu'on y donnait.
À ce moment, non seulement Cosgrove était au Mexique mais, après
l'avoir longtemps souhaité, il avait fini par faire partie de l'entourage
immédiat du grand peintre mexicain Orozco et lui servir d'apprenti dans
un grand projet de fresques pour la chapelle d'un hôpital de Mexico.
Sollicita par Maillard de tout abandonner et d'occuper son poste dès
l'automne 1943, Cosgrove se trouva dans une situation embarrassante.
D'une part, il ne pouvait refuser ce travail qui lui assurerait un gagne-
pain et, d'autre part, il ne pouvait manquer une occasion aussi rare de
travailler avec Orozco. Il s'en ouvrit à Maillard et à Jean Bruchési dans
une lettre datée du 26 juin, y joignant une lettre de recommandation
d'Orozco. On lui accorda ce qu'il demandait et on lui renouvela pour une
dernière fois sa bourse d'études, lui permettant de prolonger d'un autre
six mois son séjour au Mexique 90 .
89. Lettre de Charles Maillard à Hector Perrier, datée de Montréal, le 2 août 1943.
Service des archives de l'UQAM, fonds Alfred -Pellan, boîte n° 1042.
90. Voir François-Marc Gagnon, Stanley Cosgrove et la modernité, Centre d'expo-
sition de Baie-Saint-Paul, 1995.
1943 121
C'est dire que si Pellan avait été engagé comme professeur à l'École
des beaux-arts et avait hérité du cours de peinture de Maillard, il le tenait
moins de ses capacités de négociateur que du désir de Cosgrove de tra-
vailler avec Orozco. Pellan et ses biographes pourront bien déclarer après
coup que Maillard fit venir Cosgrove du Mexique pour lui confier une
classe de peinture, de manière « à réduire l'influence de Pellan en divisant
son groupe»; qu'il se serait arrangé «au début de l'année scolaire 1944-
1945, au cours des inscriptions, pour réduire le nombre des étudiants de
la classe de Pellan à quatorze seulement, alors que Cosgrove en reçoit
vingt-deux. L'année précédente, Pellan en avait trente-cinq 91 », une fois de
plus, les faits ne leur donnent pas complètement raison. Il est vrai que
Cosgrove fut engagé comme professeur à l'École des beaux-arts, mais
quand et à quel titre ? Pellan pouvait bien accuser Cosgrove de lui avoir
enlevé des étudiants. Cosgrove aurait pu l'accuser de lui avoir pris le cours
qui lui était destiné. Quoi qu'il en soit, la conséquence immédiate de cette
situation fut qu'à son arrivée, en novembre 1943, Cosgrove ne fut pas
nommé professeur de peinture, mais de décoration. Voici ce que disait le
communiqué officiel, paru dans les journaux de l'époque :
M. Stanley Cosgrove, doté d'une bourse pour l'étude de la peinture
auprès de l'artiste de réputation internationale, le peintre mexicain
Orozco, a passé plusieurs années à Mexico où il étudia la fresque. Il est
chargé d'un cours de décoration 92 .
C'est donc comme professeur de décoration (en deuxième année) et
non comme professeur de peinture qu'il fut engagé. L'idée que Maillard
l'aurait fait venir du Mexique pour diminuer l'influence de Pellan est
donc sans fondement. Pellan était chargé du cours de peinture et n'avait
rien à craindre de Cosgrove. Si quelqu'un était en compétition avec
Cosgrove au moment de son engagement, ce n'était pas Pellan, mais
Maurice Raymond, qui donnait ce cours depuis une année. Les relations
de Cosgrove et de Maurice Raymond, avec qui il avait collaboré à la
décoration de l'église Saint-Henri de Montréal en 1938 93 , furent toujours
91. Germain Lefebvre, Pellan, sa vie, son art, son temps, La Prairie, Éditions Marcel
Broquet, 1986, p. 106.
92. Communiqué de Charles Maillard publié par Anonyme, « M. Perrier nomme des
nouveaux professeurs à l'École des beaux-arts », Le Devoir, 17 janvier 1944, p. 4 ; anonyme
«Quelques nominations faites aux Beaux-Arts», La Presse, 18 janvier 1944; «Nouveaux
professeurs aux Beaux-Arts», La Patrie, 16 janvier 1944.
93. Voir Germain Leber, «Stanley Cosgrove peintre audacieux», La Revue moderne,
juillet 1944, qui est le premier, Ã notre connaissance, Ã mentionner cette collaboration.
122 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
cordiales. En réalité, ce n'est qu'à l'automne 1944, à la demande expresse
des élèves, que Cosgrove se vit offrir un cours de peinture. S'il se trouva
alors en compétition avec Pellan, il ne l'avait pas cherché.
Dans l'immédiat, l'engagement de Pellan n'eut guère de conséquences
sur le groupe des jeunes qui fréquentaient l'atelier de Borduas. Certains,
comme Louise Renaud, avaient déjà quitté l'École à ce moment, mais
quelques autres jeunes amis de Borduas y étaient encore. Nous l'avons vu,
Magdeleine Desroches n'abandonnera l'école qu'en décembre 1943. Elle
était donc sur place au moment de l'engagement de Pellan. Préoccupée
par la mort de sa mère, elle lui a probablement peu porté d'attention.
La carrière d'Adrien Villandré aux Beaux-Arts a été plus sporadique,
si l'on en juge par cette autre missive de Maillard :
Je, soussigné, certifie que Monsieur Adrien Villandré a été inscrit aux
cours de l'École des beaux-arts du 15 septembre 1941 au 20 février 1942.
Pour des raisons particulières il a dû abandonner ses cours à cette date.
Monsieur Villandré s'est de nouveau inscrit à l'École où il a été réadmis
le 3 décembre 1943 pour l'exercice 1943-1944.
Fait à Montréal, pour toutes fins utiles, le 8 mai 1944 94 .
Villandré a donc pu connaître l'enseignement de Pellan à l'occasion
de sa réinscription aux Beaux-Arts.
Du groupe, c'est Françoise Sullivan et Pierre Gauvreau qui seront le
plus exposés à l'enseignement ou à la présence de Pellan aux Beaux-Arts.
Nous y reviendrons.
Charles Daudelin
Nous avons signalé plus haut la présence de Charles Daudelin, élève
de Borduas, parmi les Sagittaires. Sa première exposition solo, qui com-
portait des sculptures et des peintures, se tint en septembre 1943 dans sa
ville natale, Granby, et fut organisée par Maurice Gagnon. Elle eut lieu en
plein air 95 le 12 septembre, un dimanche dans un endroit connu sous le
nom de la Butte, propriété du D r Emile Quenneville. Il va sans dire que
Jules Bazin, Cosgrove, La Prairie, Éditions Marcel Broquet, 1980, p. 6, n. 1, affirme que
cette église est maintenant démolie.
94. Archives de l'École des beaux-arts, Montréal.
95. Voir Jean Ampleman, «Une heure avec Daudelin», Notre temps, 2 février 1946,
p. 5, qui parle de son «premier vernissage, dans un champ à Granby». Nous soulignons.
1943 123
ce genre de manifestation ne laisse pas beaucoup de traces documentaires.
Maurice Gagnon avait tenté au mois de mai précédent de faire connaître
par un article paru dans la presse locale leur jeune concitoyen aux
habitants de Granby. Cet article était illustré non pas par des œuvres
exposées à Granby mais précisément par celles qu'il présentait aux
Sagittaires : une Nature morte aux fruits, déclarée appartenir à M. et
M me Aimé Daudelin ; La jeune Bretonne et le Nu de dos de la collection
Maurice Gagnon. Une autre photo montrait un groupe de sculptures,
certaines montées sur des socles, d'autres simplement posées sur une
table. C'est la raison, pour le dire en passant, qui nous faisait soupçonner
plus haut la présence de sculptures de Daudelin aux Sagittaires. Enfin,
une photographie de l'artiste complétait l'illustration de cet article, qui ne
mentionnait pas encore son projet d'une exposition dans sa ville natale.
Au lieu, Gagnon signalait deux activités de Daudelin qui à ses yeux
devaient le faire respecter de ses compatriotes : la maison N. G. Valiquette
de Montréal lui avait confié «cet hiver» la décoration des murs d'une
chambre d'enfants. On sait que la maison Valiquette vendait (et vend
toujours) des meubles:
Daudelin a déployé sur ces murs une grande candeur en illustrant les
thèmes familiers des contes d'enfants qui ravissent ceux-ci d'aise et
emballent les parents qui achètent des ensembles de meubles, portés par
la joie de ces couleurs fraîches qui jettent tant de lumière et de bonheur
dans cette pièce.
L'autre activité de Daudelin signalée dans l'article de Gagnon était sa
participation à l'exposition des Sagittaires :
[...] je veux ajouter que Charles Daudelin expose en ce moment Ã
Montréal dans une galerie d'art de la rue Sainte-Catherine: la Domi-
nion Gallery of Fine Art. LÃ , parmi un groupe de peintres et de sculp-
teurs, il figure au tout premier plan. Le succès que remporte cette
exposition est un témoignage magnifique et très précieux 96 .
L'exposition de la Butte fut-elle signalée par la presse locale? Oui,
mais dans un style qui rappelle un peu celui des « prémices agricoles » de
Flaubert. On semble avoir été particulièrement frappé par le fait que le
jeune artiste y vendit un tableau à « un connaisseur » pour cent dollars
et par la présence de la mairesse «M me Horace Boivin» et de tous les
96. Maurice Gagnon, «Un talent de Granby», La Voix de l'Est, Granby, 5 mai 1943,
p. 8.
124 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
notables locaux sur le terrain de l'exposition. Le journaliste qui rédigea le
compte rendu affirmait que les travaux présentés avaient été faits l'été
précédent. Le public y aurait été « agréablement étonné de la maîtrise des
peintures surréalistes et sculptures en glaise de notre "p'tit gars" 97 ». Il va
sans dire que l'épithète surréaliste appliquée au Nu de dos et à la Nature
morte aux fruits reproduits une fois de plus par la presse locale est tout
à fait incompréhensible.
Pierre Gauvreau soldat
On savait peu de choses de l'expérience proprement militaire de
Pierre Gauvreau avant la publication de ses entretiens avec Michel
Désautels 98 . Michael Forster avait écrit qu'il était un « machine-gunner in
the Canadian Army», ce qui n'était guère exact puisqu'il suivit un cours
de formation et fut officier d'infanterie. Pierre Gauvreau fit plusieurs
camps: Farnham, Borden, Diebert en Nouvelle-Ecosse, Vernon en
Colombie-Britannique : « Je n'ai pas détesté cette expérience. Il faut dire
que je n'ai jamais eu à affronter l'ennemi. » Alors qu'il s'apprêtait à passer
outre-mer en Nouvelle-Ecosse, il fut retiré de son unité avec une dizaine
d'autres officiers et renvoyé à Montréal. De là , il partit avec ses camarades
pour la Colombie-Britannique au camp Vernon. C'est à cet endroit que
l'on formait les parachutistes : « C'est là que j'ai appris à sauter sans avoir
peur, comme un zombi. » Il finit par traverser en Angleterre au moment
où la guerre était teminée sur le front européen.
C'est en Angleterre qu'il fit la connaissance, entre autres, du peintre
et dessinateur juif d'origine polonaise Jankel Adler (1895-1949) 99 , qui
avait dû fuir l'Allemagne nazie en 1933 pour la France, où il s'était inscrit
à l'Atelier 17 de William Hayter. En 1939, Adler s'était enrôlé comme
volontaire dans l'armée polonaise, qui se constituait alors en France. Pour
des raisons de santé, il dut quitter l'armée en 1941, date de son instal-
lation à Londres, où il mourut en 1949. À l'époque de sa rencontre avec
97. Anonyme, « Vernissage à Granby », La Voix de l'Est, 15 septembre 1943 ; voir aussi
anonyme, «Charles Daudelin, un artiste de chez nous», Revue de Granby, 15 septembre
1943.
98. Pierre Gauvreau. Les trois temps d'une paix. Entretiens avec Michel Désautels,
Éditions de l'Hexagone, Montréal, 1997. Nos citations sont aux p. 28-29.
99. Michael Forster, «Young French Painters in Montréal», Canadian Art, vol. IX,
n° 2, Noël 1951, p. 65. Sur Jankel Adler, voir le Benezit.
1943 125
Pierre Gauvreau, il était tenté par l'abstraction. Malgré tout, ses essais lui
parurent bien timides.
Si la guerre était terminée en Europe, elle faisait encore rage dans le
Pacifique. Avec quelques camarades, Gauvreau se porta volontaire pour le
Pacifique. Il rêvait de voir du pays et, sait-on jamais, la guerre allait peut-
être finir avant qu'il puisse y combattre vraiment.
Borduas à la Dominion Gallery
Du 2 au 13 octobre 1943, Borduas présentait sa seconde exposition
personnelle à Montréal 100 . Cette exposition, dont il avait rêvé pour le
printemps précédent, mais qu'il avait retardée « pour des raisons d'inté-
grité et d'exactitude, c'est-à -dire pour mieux déterminer son effort et
nous présenter un groupe plus homogène 101 », révélait la transformation
profonde que le passage de la gouache à l'huile avait fait subir à sa
peinture. Dans les gouaches, le dessin pouvait paraître véritablement
automatique, tracé sans idée préconçue, n'obéissant qu'aux fluctuations
du geste et faisant jaillir les formes sous le regard étonné du peintre. La
couleur venait en second et n'était pas travaillée dans la pâte, mais posée
en aplat. Elle participait peu à Yinventio du tableau. Avec les huiles de
1943, le dessin comme lieu de Yinventio était éliminé. Au lieu, Borduas
avait peint des fonds uniformes et, quand ils étaient bien secs, il avait
laissé courir le pinceau chargé de couleur pour y faire apparaître des
formes obtenues directement en pleine pâte. C'est la couleur qui, après
avoir servi à poser le champ coloré sur lequel se détachaient les formes,
les faisait apparaître à leur tour. Par le fait même, Borduas s'éloignait Ã
jamais du surréalisme onirique à la Dali, chez qui le dessin gardait tout
son prestige. Il rejoignait plutôt le camp de ceux que William Rubin a
appelés les « surréalistes abstraits », comme Mirô et Masson, en redonnant
un rôle créateur à la matière picturale. La pâte, qui n'avait été qu'une
manière de texturer les surfaces de ses œuvres figuratives antérieures,
comme chez Rouault, fournissait et le fond et la forme. L'écueil qu'avait
rencontré Leduc, à savoir celui d'une matière n'arrivant pas à donner
naissance à des formes, était évité au prix de la soumission à un nouveau
code, le code du paysage avec des objets se détachant sur un fond qui
100. Un communiqué paraît dans Le Canada, 28 septembre 1943, p. 5.
101. Charles Doyon, «Borduas, peintre surréaliste», Le Jour, 9 octobre 1943, p. 6.
126 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
recule à l'infini et qui sera le code définitif de la peinture automatiste de
Borduas. Quelque chose de la belle assurance des gouaches était sauf,
mais sans renoncer à la sensualité de la pâte picturale. Renoir et Cézanne
étaient réconciliés avec Breton.
Dans le catalogue publié à cette occasion, Maurice Gagnon, qui s'était
chargé de la préface, indiquait quels étaient les enjeux de l'exposition de
1943:
Le succès retentissant de l'exposition des œuvres surréalistes de Borduas
à l'Ermitage, et que j'organisais en 1942, révélait de façon indubitable
un peintre-né. Ce succès pouvait être dangereux : se cantonner dans un
genre ; vivre sur un acquis ; ou ne plus rien produire du tout.
Certains regrettaient le médium alors employé par l'artiste : la gouache,
comme s'il y avait des médiums mauvais. D'autres se demandaient si
Borduas abandonnait à jamais la peinture à l'huile. D'autres encore lais-
saient entrevoir que si Borduas utilisait un autre médium les résultats
seraient peut-être moins sûrs... Une exposition nouvelle confond,
aujourd'hui, tous ces faux prophètes...
C'était donc le changement de « médium », le passage de la gouache
à l'huile, d'un médium à forte tension superficielle et à forte coalescence
comme l'eau à un médium à faible tension superficielle et à faible
coalescence comme l'huile, qui avait été l'enjeu de cette exposition. Ce qui
risquait de se perdre en passant d'un médium à l'autre, c'était la netteté
des plans colorés, juxtaposés les uns aux autres, ce qui avait fait le charme
des gouaches. Il y a des tableaux de la toute fin de 1942, tels Le bateau
fantôme ou Masque au doigt levé de 1943, de Borduas qui sont comme des
gouaches peintes à l'huile. Les plans y sont peints les uns après les autres,
en évitant soigneusement que leurs bords se touchent — la toile paraît
dans l'interstice — ou en respectant des temps de séchage assez longs
pour que les couleurs ne risquent pas de s'imbiber les unes dans les
autres. Par définition, l'huile fait tache d'huile ! Si vous peignez deux sur-
faces côte à côte et que leurs bords se touchent, leurs couleurs se mêlent
et vous n'avez plus cette belle ligne de démarcation entre vos deux sur-
faces. Respecter des temps de séchage qui pouvaient être de l'ordre
de plusieurs jours, travailler avec un soin tel que toute l'attention était
concentrée dans l'exécution de l'œuvre et non dans sa création étaient un
prix trop cher à payer pour un peintre qui se voulait surréaliste, c'est-
à -dire spontané, libre, travaillant à partir de l'inconscient.
C'est pourquoi la solution que représente le tableau de l'ancienne
collection Lortie, Viol aux confins de la matière, 1943, est tellement impor-
1943 127
tante. En peignant le fond d'abord et les formes ensuite, Borduas se
débarrassait du problème posé par les temps de séchage trop longs. Il
pouvait laisser sécher ses fonds aussi longtemps que nécessaire sans
compromettre sa vitesse d'improvisation, la spontanéité de son geste, tout
entière réservée pour la seconde étape, celle de la création des formes se
détachant de ces fonds peints au préalable. La limite des formes ne venait
plus d'une ligne de contour qui aurait été dessinée dans un premier
temps, comme dans les gouaches, mais des limites de la tache posée
généreusement à la brosse. En termes woffliens, on pourrait dire que
Borduas était passé du classicisme au baroque... en une saison !
Nous avons montré ailleurs 102 que la critique du temps s'était surtout
ingéniée à souligner la continuité entre l'exposition de l'Ermitage et celle-
ci mais que, comme elle était persuadée du caractère abstrait de la pre-
mière, elle avait surtout insisté sur cet aspect dans la seconde. Inutile d'y
revenir ici. Il est plus intéressant de se demander dans le présent contexte
ce que la critique fit du caractère « surréaliste », sinon déjà automatiste, de
cette nouvelle exposition.
On peut déjà répondre: presque rien. C'est comme si on évitait le
sujet. Le plus souvent, on n'en dit mot. En traite-t-on, c'est pour n'en dire
que des banalités. Le premier article publié à l'occasion de cette expo-
sition est dû à Dorothy Sangster et est paru dans The Montréal Standard
le jour même du vernissage. Même si elle n'était pas trop au fait du
surréalisme, elle avait rencontré Borduas la veille, lui avait posé quelques
questions et avait rapporté certains de ses propos, dont un fort important.
Borduas aurait qualifié à son intention sa nouvelle production d'« écri-
tures automatiques»:
Il appelle ses travaux de l'« écriture automatique», mais il fait remar-
quer que l'expression anglaise « automatic writing » ne paraît pas avoir
le même sens.
N'est-il pas remarquable que Borduas ait emprunté le concept d'« écri-
ture automatique » pour décrire sa démarche ? À ses yeux du moins, les
liens avec le surréalisme étaient loin d'être arbitraires. Malheureusement,
notre commentatrice n'avait pas ce qu'il fallait pour tirer grand-chose de
pareil aveu. Le reste de l'article de Dorothy Sangster intéresse plutôt
l'histoire de la perception du surréalisme dans notre milieu. Définissant
102. François-Marc Gagnon, Paul-Émile Borduas, Montréal, Musée des beaux-arts
de Montréal, 1988, p. 105-111.
128 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
la production récente de Borduas comme «presque surréaliste», elle
essaie de se représenter la démarche du peintre :
Quand Borduas peint un tableau, il essaie d'oublier tout ce qu'il sait ; il
tente, en utilisant de belles couleurs et une bonne composition, de faire
un arrangement de lignes, de formes et d'images qui puissent refléter
son sentiment ou son propre subconscient. Si quelqu'un est touché par
un tableau de Borduas, alors le tableau est un succès au moins du point
de vue de cette personne 103 .
Si c'était le cas, Borduas aurait eu la singulière faculté d'exprimer le
contenu de son inconscient en toutes conscience et lucidité, comme s'il
suffisait de se pencher à l'écoutille pour voir le contenu des cales. Com-
ment le contenu de son inconscient s'accommoderait-il de belles couleurs
et de bonnes compositions ? Cela reste bien mystérieux. À nous, pauvres
spectateurs, enfin, le soin de découvrir dans l'assortiment de couleurs, de
formes et d'images obtenu on ne sait trop comment le subconscient de
l'auteur !
Du moins, Dorothy Sangster avait-elle tenté de comprendre le « sur-
réalisme » de Borduas. Emile-Charles Hamel, qui annonçait l'exposition
le même jour 104 , ne mentionna ni le surréalisme ni l'inconscient, se con-
tentant de répéter un mot du D r Dumas — « un art si personnel » — et
de paraphraser le paragraphe de la présentation de Maurice Gagnon que
nous citions plus haut. Gilles Hénault évita également de parler de
surréalisme, sauf très indirectement à propos de certains motifs zoomor-
phes qui auraient « un aspect franchement "surréaliste" pour qui ne les a
jamais vus ». Mais il décrit la démarche du peintre comme une descente
dans l'inconscient, et donc dans les termes déjà mis en place par Maurice
Gagnon, Ã la suite de Breton :
[...] il a pressenti un monde inexploré, un monde aux profondeurs
mystérieuses, riche, somptueux qu'il nous révèle généreusement et par-
fois brutalement dans une trentaine de tableaux. Dans quel espace
vierge, en deçà des frontières connues du monde intérieur, se situent
cette flore et cette faune, ces ciels comme des murs, ces paysages fantas-
tiques où s'ébroue une cavale infernale, on ne saurait le dire 105 .
103. D[orothy] Sfangster], «Local Art Exhibitions. Paul-Émile Borduas, At the
Dominion Gallery», The Montréal Standard, 2 octobre 1943.
104. Ê(mile]-Ch(arles] H[amel], «Exposition Borduas», Le Jour, 2 octobre 1943, p. 6.
105. Paul Joyal (pseudonyme de Gilles Hénault), « Nouvelle exposition Paul-Émile
Borduas», La Presse, 2 octobre 1943, p. 28.
1943 129
La critique surréaliste décrit toujours comme une «descente» dans
l'inconscient, ou un voyage « en deçà des frontières connues », donc une
transgression, ce qui est vécu comme la réception passive d'un contenu
d'abord inconscient, « tant il est vrai », comme dit Breton, « qu'à chaque
seconde, il est une phrase étrangère à notre pensée consciente qui ne
demande qu'à s'extérioriser 106 ». La métaphore d'une conscience sous la
conscience est tellement forte qu'il est difficile de faire autrement. Du
moins Hénault cherchait-il à déceler des contenus inconscients et ces
contenus avaient- ils quelque rapport avec les sujets des tableaux, voire
avec le titre de l'un d'entre eux: La cavale infernale, 1943.
Ferrier Chartier n'était pas plus explicite sur le caractère surréaliste
des tableaux. Il parlait encore des « rêves de l'artiste », ce qui, nous l'avons
vu, est une bien mauvaise approche dans le cas de Borduas. Ses tableaux
refléteraient «les impulsions de sa personnalité». On y verrait la «mani-
festation [...] des sentiments du peintre 107 »... Cela n'est-il pas vrai de
toute œuvre, de tout peintre, de tout temps? Pour Maurice Huot enfin,
Borduas n'était qu'un peintre abstrait 108 . À vrai dire, le seul critique qui
avait compris quelque chose du caractère « surréaliste » de la production
récente de Borduas était Charles Doyon. Son article est déroutant, car il
se donne comme une transposition verbale, souvent délirante, de l'ima-
gerie des toiles. Il se termine pourtant sur un énoncé sans équivalent dans
la prose critique du temps, sauf peut-être chez Maurice Gagnon :
Borduas a trouvé au surréalisme un aboutissement, qui est moins une
évocation d'un objet saisi en ses antécédents qu'une extériorisation
sensationnelle, qu'une intention virtuelle en un style qui lui est propre
109
Borduas ne cherchait pas en effet à peindre des objets, fût-ce par des
procédés faisant appel à l'inconscient comme le rêve, l'hypnose, le demi-
sommeil, la drogue... On pourrait en effet définir sa peinture comme une
« extériorisation » de contenus inconscients ou, au moins, non préconçus,
sinon « sensationnels », du moins de l'ordre de la sensation picturale. L'idée
nous paraît plus juste que celle d'une descente aux enfers, ou d'une plon-
gée sous-marine. Enfin, il est vrai que s'il y a « intention » chez Borduas, elle
106. André Breton, Manifestes du surréalisme, Paris, Jean-Jacques Pauvert éditeur,
1962, p. 44-45.
107. Ferrier Chartier, «L'exposition Borduas», Le Devoir, 4 octobre 1943, p. 4.
108. Maurice Huot, «Borduas. Ses plus récentes œuvres», Le Canada, 5 octobre
1943, p. 5.
109. Charles Doyon, «Borduas, peintre surréaliste», Le Jour, 9 octobre 1943, p. 6.
130 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
ne peut être que «virtuelle», autrement on ne pourrait plus parler de
tableaux non préconçus.
Malgré tout, il faut l'avouer, le bilan de cette enquête est mince. On
ne sait trop que faire des idées surréalistes de Borduas et on préfère se
rabattre sur la problématique de l'abstraction en peinture.
Reste le problème de savoir comment les jeunes réagirent à l'expo-
sition de Borduas. Cela reste toujours une question difficile. Du moins
avons-nous dans ce cas-ci la «critique» de l'un d'entre eux, dans Le
Quartier latin : Guy Viau. Il fut le seul à présenter dans l'ordre le contenu
de l'exposition et à y déceler une progression des premières toiles figu-
ratives aux dernières, qui ne « représentent » plus rien. Il ne parlait pas, lui
non plus, de surréalisme, mais il faisait assez clairement allusion à la
démarche du peintre pour que nous puissions y retrouver une pensée
s'apparentant au surréalisme. Il s'en tenait tout d'abord à la métaphore de
la descente dans le monde intérieur, reprenant pour l'essentiel l'idée de
Gilles Hénault:
Le monde qu'il exprime est celui qu'il possède au fond de lui-même,
avec sa flore et sa faune, son ciel et son mystère, sa logique secrète qui,
au strict point de vue plastique, est essentiellement celle du monde
extérieur, mais gouverne une réalité poétique dépassant la nôtre.
Mais Viau va plus loin et déclare :
Si les beautés d'ordre intellectuel peuvent s'obtenir par des recherches
conscientes, la beauté sensible de l'œuvre d'art est toujours spontanée.
[...] L'acte de peindre devient une série de plongées du conscient au
subconscient, où l'être humain joue tout entier, et une série égale de
retours du subconscient au conscient par l'analyse sévère des qualités
logiques de l'œuvre. Mais le peintre n'est déjà plus maître du chant
qu'elle recèle.
Viau envisageait donc une double démarche : une « plongée » dans les
eaux souterraines de l'inconscient, suivie d'un « retour » conscient sur le
résultat de la pêche, pour y trier, on le présume, selon une «logique»
plastique, ce qui était utilisable et ce qui ne l'était pas. Il nous semble qu'il
serait plus juste de parler d'affleurements de contenus inconscients — ou
d'« extériorisation », comme le disait Doyon — dans l'acte même de
l'élaboration du tableau, et de lecture après coup de ces mêmes contenus
selon une grille plus ou moins figurative (allant d'Abstraction verte à La
danseuse jaune et la bête, si l'on veut). Du moins, Viau avait- il senti
l'importance de la spontanéité dans la démarche du peintre et y avait-il
vu, à juste titre, la clé des affleurements inconscients. Il eut cette belle
1943 131
formule: «... chez [Borduas], il y a simultanéité entre l'émotion et l'exé-
cution. »
Ce n'est pas tout. Si tous les critiques prirent volontiers un ton
condescendant à l'égard du public, ils évitèrent de l'attaquer de front. Ou
bien ils se solidarisèrent avec lui et déclarèrent n'avoir rien compris Ã
l'exposition, ou bien ils feignirent d'avoir compris et anticipèrent avec
commisération les obstacles qu'il aurait à franchir pour jouir comme eux
de la « beauté » des œuvres. On ne trouve rien de cela sous la plume de
Guy Viau. Il avait très bien compris que la peinture de Borduas devien-
drait une « signe de contradiction » dans la société québécoise :
Voilà Borduas et le secret de sa poésie: une insoumission totale. Un
instinct tout-puissant le pousse à se révolter contre la condition que
l'homme fait à l'homme: il n'accepte pas d'être un cul-de-jatte. S'il
peint, c'est pour ouvrir les écluses de sa puissance de vie, en quête d'un
impossible état de splendeur et d'harmonie, dont l'attrait est irrésistible
à tout homme qui a conservé une certaine jeunesse de cœur.
Ce n'est pas le cas des « gens cultivés pour qui Borduas est une forêt
impénétrable» et que leurs «préjugés» empêchent de voir ce qui est
vraiment neuf et échappe aux catégories existantes ; ce n'est pas le cas de
ceux qui sont affligés d'une « peur maladive des réalités insaisissables par
leur raison qu'ils croient souveraine»; ce n'est pas le cas des peintres
académiques et de leurs admirateurs: «Tout académisme est ici con-
fondu. »
« Seuls y pénètrent, conclut Viau, les gens simples et forts qui possè-
dent cette vitalité du peintre et reprennent à leur propre compte son
tourment 110 .» Entendez le petit groupe de jeunes qui fréquente son
atelier, et quelques autres aussi.
Quatrième exposition annuelle de la CAS
L'année 1943 se terminait par deux participations des jeunes à des
expositions collectives à la Dominion Gallery, dont la plus importante fut
sans contredit la Quatrième exposition annuelle de la Contemporary Arts
Society, qui se tint du 13 au 24 novembre 1943 111 . On sait que la CAS avait
1 10. Guy Viau, « Propos d'un rapin. "Où allons nous ? Où l'esprit de vie le voudra."
(Élie Faure) », Le Quartier latin, 5 novembre 1943, p. 5.
111. Anonyme, «Exposition de la SAC», Le Jour, 13 novembre 1943, p. 6, pour les
dates.
132 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
été créée en 1939 par le peintre John Lyman pour regrouper les peintres
de tendance «moderniste» de l'Est du Canada 112 . C'est la première fois
que des jeunes peintres participaient à une exposition de cette société.
Borduas a indiqué dans Projections libérantes comment la fondation de la
CAS lui avait paru importante dans le temps pour la diffusion des travaux
de ses jeunes amis :
Dès le premier soir de l'organisation de cette société, j'entrevis qu'elle
serait peut-être le support social dont avaient un si pressant besoin mes
chers élèves de l'École du meuble. L'avenir me prouva combien j'avais
eu raison de croire en elle. Cette société ne nous déçut qu'à la veille du
Refus global qui la trouva sans force suffisante 113 .
En fait, ce n'est pas avant mai 1943 qu'on avait envisagé la création
d'une section de «Membres artistes juniors». Guy Viau l'apprenait alors
en recevant de Lyman copie d'une proposition des membres de la CAS Ã
ce sujet. Lyman sollicitait ses « commentaires » sur cette proposition :
Il est proposé que l'article 3 de la constitution soit amendé comme suit :
Paragraphe A-l. Tous les étudiants ou jeunes artistes sont éligibles à titre
de membres artistes juniors selon les mêmes exigences et conditions
applicables aux artistes membres telles que définies au paragraphe A de
cet article 3, sauf que l'élection à ce statut de membre artiste junior doit
se faire à la majorité du comité des membres, sans plus. L'appartenance
à cette catégorie de membres ne pourra s'étendre au-delà de la fin de
l'année fiscale durant laquelle ces membres auront atteint leur tren-
tième année. Les membres juniors jouiront des mêmes privilèges que les
membres associés sauf ceux de pouvoir élire ou nommer les membres
des comités en exercice. Tout membre de cette catégorie qui aura été
admis à exposer à trois reprises aux expositions régulières de la société
deviendra automatiquement un artiste membre, sans avoir à être
soumis à une élection comme l'exige et le stipule le paragraphe A. Un
membre junior peut en tout temps faire la demande d'être élu artiste
membre de la manière prescrite 114 ...
Guy Viau n'en crut pas ses yeux et s'empressa de répondre à Lyman :
« ... les décisions prises par la Société d'art contemporain en faveur des
1 12. Sur la CAS, voir le catalogue de Chris Varley, The Contemporary Arts Society/ La
Société d'art contemporain. Montréal. 1939-1948, The Edmonton Art Gallery, 1980.
113. André-G. Bourassa, Jean Fisette et Gilles Lapointe, ouvr. cité, p. 421.
114. «Notice of meeting», signée de Maurice Gagnon, secrétaire, datée de «May
1943», communiquée par John Lyman à Guy Viau. ANQQ. Fonds Guy- Viau, P171/2,
cahier 7.
1943 133
jeunes artistes me conviennent parfaitement et je suis sûr qu'elles con-
viennent aussi à mes camarades 115 ». Il revient sur ce sujet dans une lettre
à son ami Roger Vigneau, lettre que Bernard Teyssèdre datait à bon droit
de la fin de juillet 1943: «La CAS a fondé une section des jeunes, dont
nous sommes, avec le privilège d'exposer avec eux chaque année. C'est
une grande chose pour nous 116 .»
Les premiers jeunes exposants de la CAS étaient: Léon Bellefleur,
Fernand Bonin, Charles Daudelin, Denyse Gadbois, Pierre Gauvreau,
André Jasmin, Lucien Morin et Guy Viau, des élèves ou des disciples de
Borduas, sauf Bellefleur, Gadbois et Morin. Autrement dit, un peu le
même groupe qu'aux Sagittaires, sauf Leduc, comme le remarqua Charles
Doyon 117 . Les journalistes ne manquèrent pas de signaler la création de
cette section des jeunes à la CAS et de commenter leur participation,
parfois sans ménagement. Gilles Hénault le faisait en ces termes :
La création d'une section réservée aux jeunes est sans doute une louable
initiative. Ainsi exposés, en compagnie de leurs aînés, ils pourront peut-
être voir leurs toiles, et celles des autres, avec l'œil d'un étranger, et
même, d'un créateur ennemi [...]. La jeune génération est assez bien
représentée. Deux paysages minuscules de Guy Viau, fermement écrits
et composés, sont plutôt des indications du solide tempérament de
l'artiste que de véritables œuvres. Fernand Bonin apporte le charme
d'une imagination juvénile et tire à la surface de la nuit des songes
fantastiques et secrets.
André Jasmin tente une violente conquête de la couleur et des formes.
Le Nu gris nous semble d'une belle venue, mais sa Nature morte est trop
résolument présentée, offerte d'une seule pièce aux regards.
Charles Daudelin présente une grande Nature morte aux fruits qui a
peut-être le même défaut que celle de Jasmin. Cependant le tableau est
bien organisé et se tient très bien 118 .
115. Brouillon de lettre de Guy Viau à John Lyman, daté de Montréal, le 25 mai
1943. ANQQ. Fonds Guy- Viau, P171/2, cahier 8, lettre 501.
116. Brouillon de lettre de Guy Viau à Roger Vigneau, portant la date « [1945] ? » au
crayon en haut à droite; voir Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 246, n. 18.
117. Charles Doyon, «CAS (43)», Le Jour, 27 novembre 1943, p. 6. Déplorant
l'absence de Pellan, de Jori Smith et d'Eric Golberg à cette exposition, il ajoutait: « ... pour
compenser ces absences, c'est avec plaisir que nous retrouvons quelques jeunes gens aux
talents variés qui brillèrent à leur début avec les Sagittaires. »
118. Paul Joyal [pseudonyme de Gilles Hénault], « Salon de la Société d'art contem-
porain», La Presse, 13 novembre 1943, p. 28 ; voir aussi Ferrier Chartier, « La Société d'art
contemporain», Le Devoir, 15 novembre 1943, p. 4.
134 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
En général, on se contenta de commenter la participation de l'un ou
l'autre de ces jeunes exposants, sans se rendre compte qu'ils formaient
déjà un groupe. Ainsi, un chroniqueur anonyme au Montréal Standard
(Dorothy Sangster?) signala la participation de Guy Viau «qui présente
deux dessins très simples mais très efficaces 119 » ; Maurice Huot parla des
natures mortes d'André Jasmin et de Charles Daudelin 120 ; Ferrier Char-
tier, des paysages de Guy Viau, de « la fantaisie de Fernand Bonin et les
violences colorées d'André Jasmin», sans oublier la nature morte de
Daudelin.
Un chroniqueur anonyme de The Gazette, qui d'ailleurs estropie son
nom, ne fait que nommer «P. Gouvreau [sic] » 121 . Charles Doyon men-
tionne sa Nature morte et Guy Viau écrit 122 :
La Nature morte de Pierre Gauvreau présente l'aspect d'une œuvre
ancienne, très sûre et très sage, et cependant tout aussi vivante. Le pro-
blème correspondait à sa sensibilité du moment, et Gauvreau l'a
entrepris comme s'il n'avait jamais été résolu.
Doyon ne dit pas autrement : « Gauvreau se répète en un genre qui lui
convient ; avec Nature morte aux fruits, il s'attaque à la gamme des
pourpres 123 . »
De tous les chroniqueurs, Doyon est le seul à signaler que le choix des
œuvres à cette exposition de la CAS était le résultat des décisions d'un
jury sévère qui, «sur quarante-huit toiles soumises», n'en avait retenu
que vingt-quatre. Il ajoutait:
Cette sévérité du jury est une autre preuve de la sincérité qui anime ce
groupement. Des amis ont été refusés parce que les œuvres qu'ils sou-
mettaient ne présentaient pas l'intégrité voulue. Si l'adhésion est quel-
quefois une nécessité, elle n'est pas un certificat de réussite 124 .
Oui, si l'on veut, mais les choses n'en resteront pas là . Viendra un
temps où les décisions du jury ne seront pas prises avec autant d'aménité.
119. Anonyme, « Contemporary Artists' Show», The Montréal Standard, 13 no-
vembre 1943, p. 18.
120. M[aurice] H[uot], «La Société d'art contemporain», Le Canada, 13 novembre
1943, p. 3.
121. Anonyme, «CAS Has Annual Show at Dominion Gallery», The Gazette,
20 novembre 1943, p. 6.
122. Charles Doyon, art. cité, et Guy Viau, art. cité. Notons que Viau commente aussi
les envois de Daudelin et de Jasmin ; Doyon en fait autant.
123. Charles Doyon, art. cité.
124. là .
1943 135
À la Dominion Gallery
En décembre 1943, Fernand Leduc et Charles Daudelin exposent à la
Dominion Gallery, en compagnie de A. Y. Jackson, C. Varley, Arthur
Lismer, John Lyman, Fritz Brandtner, Louis Muhlstock, Jeanne Rhéaume,
Jacques de Tonnancour, Allan Harrison, même Herbin et Kandinsky et
quelques maîtres plus anciens, dont Millet! Ce n'est pas la première
apparition de Kandinsky dans une exposition canadienne puisque, dès
1939, trois tableaux de la collection Schôn avaient été présentés sous les
auspices de la CAS à la Art Association of Montréal 125 . Max Stern, direc-
teur de la Dominion Gallery, qui entre-temps s'était vu confier ces
tableaux par le collectionneur suisse, les présentait une fois de plus dans
l'espoir de les vendre 126 .
Doyon décrivait l'envoi de Fernand Leduc de la façon suivante:
« D'un bel élan cette mise en scène oblique, abstraction de Fernand Leduc,
avec ses trouées jaunes exprimant la profondeur.» Au dire du même
critique, Daudelin y aurait vu un « poisson émergeant du limon de l'onde
un jour de pluie 127 ... » Notons que Fernand Leduc, au contraire de son
confrère Daudelin, a déjà franchi la frontière figuration/non-figuration.
C'était la première fois qu'il présentait une de ses « abstractions », proba-
blement une huile, à une exposition. De tous les jeunes regroupés autour
de Borduas, Leduc est celui dont la démarche est la plus audacieuse et la
plus rapide. Il est le premier à avoir compris la leçon de l'exposition de
Borduas à la Dominion Gallery. Sa peinture s'en ressent aussitôt.
Guy Viau et Fernand Leduc au Quartier latin
Vers la fin de 1943, Guy Viau avait succédé à Jacques de Tonnancour
comme critique d'art au Quartier latin. Du 8 octobre au 26 novembre
1943, il avait lui-même publié sous la rubrique « Propos d'un rapin » une
série de cinq chroniques au fil de l'actualité. Il prépara ensuite un imposant
125. On sait que ce n'est qu'en 1948 que la Art Association prendra le nom de Musée
des beaux-arts de Montréal.
126. Sur cet épisode, voir François-Marc Gagnon, « Le sens du mot abstraction dans
la critique d'art et les déclarations de peintres des années quarante au Québec », dans Yvan
Lamonde et Esther Trépanier, L'avènement de la modernité culturelle au Québec, Montréal,
IQRC, 1986, p. 116-117.
127. Sur cette exposition, voir Charles Doyon, « Décembre et la peinture», Le Jour,
V janvier 1944, p. 5.
136 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
numéro spécial sur la peinture canadienne qui parut le 17 décembre 1943.
Tout en continuant à assurer la direction de la section peinture au
Quartier latin jusqu'en avril 1944, Guy Viau y écrit moins souvent, mais
il offre à Fernand Leduc la possibilité de reprendre sa chronique, « Propos
d'un rapin». Il en résultera une série de six articles du 3 décembre 1943
au 3 mars 1944 128 . De cette manière, l'influence de Borduas et de son
groupe dominera le journal des étudiants de l'Université de Montréal
durant toute l'année scolaire 1943-1944.
Fernand Leduc ouvrait sa série par un article intitulé : « L'artiste, un
être anormal?» Il y opposait «ceux qui paraissent artistes» et dont la
société s'accommode facilement à « ceux qui sont artistes » et que la société
dénonce comme des êtres anormaux. Car l'artiste véritable «est avant
tout un homme vivant dans la vie [...] qui a capté les concerts des ondes
vives que dégagent les éléments de l'univers, s'est penché sur l'harmonie
du monde et a vu grandir en lui toutes les possibilités de l'heure... » Ce
n'est que durant les temps de transition d'une civilisation à l'autre, ces
temps où l'anarchie triomphe et où « les détritus de la civilisation déca-
dente persistent et s'opposent à la germination d'éléments neufs», que
l'artiste devient un « artiste maudit », et le saint, un martyr. « Vibrer à la
vie» devient alors une activité subversive, «anormale». «L'artiste n'est en
marge de la société, concluait Leduc, que lorsque celle-ci est en marge de
la vie. »
Guy Viau allait donner bientôt à Leduc l'occasion d'illustrer dans un
article ce qu'il entendait par le véritable artiste. Dans le cadre du numéro
spécial sur la peinture canadienne dont nous venons de parler, il lui avait
confié l'article sur Borduas. Intitulé « Borduas. De la joie de peindre... la
joie de vivre », son article était un hommage vibrant au maître de Saint-
Hilaire 129 . Borduas y était présenté comme un « peintre vivant », un « plas-
ticien», un «créateur». Ses toiles respiraient la «joie de vivre», l'« har-
monie », l'« ordre », la « beauté », même si leur « aspect souvent chaotique »
— Leduc écrivait dans la suite de l'exposition de la Dominion Gallery —
paraissait y contredire. Cet apparent chaos était le reflet de la vie et
cachait en réalité «l'ordre fondamental de l'homme, par conséquent
du monde». Il ne fallait donc pas se laisser dérouter par cet aspect. Il
n'était que le résultat de la poussée créatrice, en harmonie avec l'ordre
128. Dont celui sur Borduas, que nous venons de signaler. L'ensemble de ces articles
a été finement analysé par Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 237-242.
129. André Beaudet, ouvr. cité, p. 13-15.
1943 137
du monde. «Le contenu seul importe.» Leduc allait jusqu'à dire que
«l'intention [y] apparaît dans son éclatante pureté». Le mot avait fait
sursauter Teyssèdre 130 commentant ce texte. Il y voyait une contradiction
importante avec « l'intention, arme néfaste de la raison » du Refus global.
Nous croyons que Leduc, faute d'un meilleur concept, attribuait à une
« intention » l'ordre, l'harmonie et la beauté qu'il pressentait sous le chaos
apparent des tableaux de Borduas, le même ordre, la même harmonie, la
même beauté qui avaient semblé lui fausser si cruellement compagnie
dans ses premiers essais de peinture automatiste. En réalité, ce peintre de
la joie de vivre, de la joie de peindre qu'il projetait dans Borduas, c'était
ce qu'il aurait voulu être lui-même. Se pouvait-il que l'automatisme en
soit la porte fermée ?
Ce numéro spécial du Quartier latin sur la peinture canadienne avait
un autre mérite. Viau avait demandé à Charles Doyon un article sur « La
jeune génération », qui intéresse l'histoire du mouvement automatiste :
Parmi le groupe qui l'an dernier affrontait le public à l'enseigne des
Sagittaires, quelques-uns ont retenu d'emblée l'attention avec des réali-
sations qui sont plus que des promesses. [...] Depuis, ces jeunes ont
travaillé à parfaire leur art ou à se contraindre. Une visite à quelques-
uns d'entre eux membres du CAS a dans l'ensemble accentué une pre-
mière impression. [...] Pour le moment, je souligne qu'à l'origine Les
Sagittaires alignaient les noms suivants : Guy Viau, Charles Daudelin,
Fernand Bonin, Lucien Morin, Denyse Gadbois, Fernand Leduc, André
Jasmin, Gabriel Filion, Julien Hébert, Pierre Gauvreau, Léon Bellefleur,
Yvonne Roy, Jeanne Rhéaume, Adrien Villandré, Françoise Sullivan et
Louise Renaud 131 .
Dans cette liste, Doyon regrettait l'absence de Mousseau : « À ceux-là ,
il conviendrait d'ajouter Mousseau. » Ayant pris conscience de son talent,
Charles Doyon souhaitait que Mousseau aille rejoindre le groupe des
Sagittaires. C'est ce qui se passera. Il sera, comme nous le verrons, de la
seconde exposition des Sagittaires en 1944, comme l'affirmera aussi
Maurice Gagnon : « L'année suivante, ce groupe, auquel se joignaient Jean-
Paul Mousseau et Antoine Roy, exposait à l'Externat classique Sainte-
Croix, rue Sherbrooke, et obtenait un franc succès 132 . »
130. Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 241.
131. Charles Doyon, «La jeune génération», Le Quartier latin, 17 décembre 1943,
p. vin. On aura noté que sa liste est moins complète que celle qu'il donnait le 15 mai 1943,
ou que celle de Maurice Gagnon.
132. Maurice Gagnon, Sur un état actuel de la peinture canadienne, Montréal, Société
des éditions Pascal, 1945, p. 99-100.
1944
Rencontre de Mousseau et de Borduas
On a vu comment chacun des futurs membres du groupe automatiste
en arriva à faire la connaissance de Borduas. Certains furent ses élèves Ã
l'École du meuble ; certains lui furent présentés par Hertel ; enfin, quel-
ques autres appartenaient au groupe d'étudiants contestataires de l'École
des beaux-arts. La rencontre de Borduas et de Jean-Paul Mousseau, le plus
jeune membre du groupe, se fera d'une tout autre façon. Nous avons dit
qu'il était élève au Collège Notre-Dame et qu'il avait manifesté assez tôt
du goût pour la peinture à l'atelier du frère Jérôme. Or il paraissait tout
naturel à ce dernier de demander à Borduas de juger les travaux des élèves
à la fin des semestres.
En janvier 1944, comme chaque année, s'ouvrait l'Exposition des
élèves du frère Jérôme au Collège Notre-Dame. Mousseau y avait deux
portraits. Il fit la connaissance de Gilles Hénault, alors journaliste Ã
La Presse, Ã cette occasion. Venu voir l'exposition en compagnie de
Borduas 1 , Hénault y acheta même un tableau. On le désignait chez lui
comme le Portrait de Madame Gudule. Il représentait une femme au
grand nez rouge, paillarde et truculente, coiffée d'un béret, debout devant
une fenêtre fermée par une grille de fer. Il a été reproduit dans le journal
du collège 2 . C'est malheureusement tout ce qu'il en reste 3 . Voici comment
Hénault commentait cette manifestation dans La Presse:
Les noms de ces jeunes garçons de quinze, seize, dix-sept ans sont Ã
retenir; J.-P. Mousseau dont deux portraits d'une étrange rigueur, d'un
dépouillement extrême, lui ont valu son admission à la Société d'art
contemporain, section des jeunes ; B. Legris, qui expose un beau pont
clair, une tête fortement traitée et une belle nature morte ; G. Notebaert,
1. Hénault avait rencontré Borduas en 1942, par l'intermédiaire de Robert Élie,
confrère journaliste à La Presse.
2. Frère Jérôme, «Art vivant... Art vrai? », Le Collégien, vol. VII, n° 4, juin 1944, p. 9.
3. Entrevue François-Marc Gagnon, Gilles Lapointe et Gilles Hénault, chez Jean-Paul
Mousseau, le 1 er septembre 1989.
142 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
dont on peut admirer un élégant fusain, une scène champêtre remar-
quable pour sa composition et une nature morte, entre autres choses.
De A. Damphousse, on peut voir un intéressant fusain et une nature
morte particulièrement lumineuse; A. Doyon a peint un pont, d'une
matière très franche, où la lumière se joue dans de beaux tons de rouge,
de bleu, de vert et de jaune ; R. Jodoin, certainement très doué pour le
paysage, expose aussi une nature morte et une femme à ombrelle d'un
effet charmant et original 4 .
Hénault signalait aussi en début d'article que c'était la première fois
que les élèves présentaient des peintures à l'huile : « Mais aucun des élèves
n'avait encore travaillé la peinture à l'huile et les sceptiques n'étaient pas
sans se demander qu'est-ce qu'un enseignement aussi libre donnerait
dans ce domaine. » Aucun élève ? Mousseau, qui avait déjà probablement
exposé une Nature morte peinte à l'huile l'année précédente, croyait qu'on
expérimenta à l'huile avant cette date. Le frère Jérôme n'avait aucune
prévention contre la peinture à l'huile et n'en exagérait pas les difficultés.
Seul le coût plus élevé des tubes à l'huile l'obligeait à en restreindre l'usage
aux plus vieux.
Les chefs-d'œuvre hollandais
La distance peut paraître grande entre une exposition de dessins
d'enfants et une exposition de chefs-d'œuvre de la peinture hollandaise.
C'est évidemment un acquis important du modernisme d'avoir pu créer
l'espace esthétique où des rencontres de ce genre sont non seulement
possibles mais considérées comme stimulantes. En libérant la forme de
toute servitude, il a rendu possibles des nouvelles lectures des œuvres du
passé, plus sensibles à leurs qualités formelles qu'à leur contenu sym-
bolique ou allégorique. Il a créé cette immense fraternité de la forme où
peut coexister l'art des enfants, des « primitifs » et des fous avec les plus
grands chefs-d'œuvre du passé et d'aujourd'hui.
C'est ce qui rendit si importante l'exposition intitulée Cinq siècles de
peinture hollandaise présentée à la Art Association of Montréal du 9 mars
au 9 avril 1944, juste avant le Salon du printemps, aux membres du petit
groupe de Borduas et ses amis. La plupart des tableaux, évalués alors Ã
trente millions de dollars, appartenaient au gouvernement hollandais, qui
4. Paul Joyal [Gilles Hénault], «Une expérience très concluante», La Presse, 22 janvier
1944, p. 26.
1944 143
les avait mis à l'abri aux États-Unis pour la durée de la guerre. On y
présentait en particulier un ensemble important de toiles de Van Gogh,
voire un Mondrian, en plus des grands maîtres du passé.
C'est là que Borduas vit son premier Mondrian. Le petit catalogue
publié à Montréal à l'occasion de l'exposition des chefs-d'œuvre hollandais
ne permet pas à lui seul d'identifier l'œuvre, puisqu'elle est simplement
désignée au n° 163 comme Composition. Comme la même exposition
avait été présentée le mois précédent à la Galerie nationale du Canada, Ã
Ottawa, et qu'un catalogue illustré intitulé An Exhibition of Modem Dutch
Art reproduisait la Composition en question au n° 32, il est possible de
l'identifier à la Composition n° 7, 1937-1942, donc à l'un de ces tableaux
que Mondrian peignit à Paris en 1937 et qu'il « compléta » à New York en
1942, en général pour y donner plus d'importance aux plans colorés der-
rière le croisement des lignes noires.
Bien rétrospectivement, soit douze ans plus tard, Borduas se sou-
viendra de l'événement:
[...] ce fut un ravissement! Et Dieu sait comment mal préparé j'étais Ã
cette rencontre : en pleine lutte contre la tyrannie cubiste. J'ai reconnu
spontanément la plus fine lumière que j'avais encore jamais vue en
peinture. Et «lumière » était dans le temps, pour moi, synonyme
d'« espace » 5 .
Fernand Leduc et Claude Gauvreau
Borduas ne fut pas le seul à être touché par cette exposition. Ses
jeunes amis le furent aussi, Ã vrai dire plus par les Van Gogh que par le
Mondrian. Fernand Leduc, qui était chroniqueur au Quartier latin, n'y
consacra pas moins de trois articles, tous trois publiés avant l'ouverture
de l'exposition cependant, donc à des fins plus pédagogiques que
critiques 6 . André Beaudet a suggéré que Leduc avait pu avoir en main le
5. «Questions et réponses (réponses à une enquête de Jean-René Ostiguy)», dans
André-G. Bourassa, Jean Fisette et Gilles Lapointe, Paul-Émile Borduas. Écrits I, édition
critique, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1987, p. 533.
6. Fernand Leduc, « Exposition des maîtres de la peinture hollandaise du 9 mars au
9 avril», Le Quartier latin, 21 janvier 1944, p. 5.; «Vincent Van Gogh à l'exposition des
maîtres de la peinture hollandaise», Le Quartier latin, 11 février 1944, p. 5; «Notes d'his-
toire sur la peinture hollandaise», Le Quartier latin, 25 février 1944, p. 8. Repris dans
André Beaudet, Fernand Leduc. Vers les îles de lumière. Écrits (1942-1980), Montréal,
Hurtubise, 1981, p. 10-29.
144 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
catalogue de cette exposition itinérante au moment où il rédigeait ses
articles, voire qu'il ait pu visiter cette exposition à New York, l'été
précédent.
Dans son premier article, Leduc se réjouissait de ce qu'on allait être
confronté à Montréal à autre chose que des reproductions photographi-
ques des grandes œuvres du passé : « La meilleure photographie ne nous
apportera jamais la connaissance intime de l'être. » Bien plus, le contact
avec les originaux devrait avoir un effet décapant sur la peinture cana-
dienne, à propos de laquelle Leduc ne peut s'empêcher d'ironiser :
Notre bon goût et nos aspirations se sont modelés sur l'imagerie que
nous connaissons, les copies d'originaux que nous persistons à consi-
dérer au même titre que les œuvres, les innombrables plagiats auxquels
nous ont habitués nos peintres. Nous possédons depuis longtemps déjÃ
une norme d'appréciation qui nous permet de dispenser nos jugements
avec la crâne sérénité de la règle observée. Nous savons ce qui est beau
et ce qui est laid. Nous voulons de la peinture canadienne avec, cela va
de soi, des sujets bien à nous mais à la manière des Hollandais, ce qui
ne veut pas dire que nous ne puissions pas styliser un peu, « montrer »
le coloris, car après tout nous sommes de notre temps et même de
l'avant-garde : nous connaissons «l'expérience» de l'impressionnisme,
mais il y a aussi le bon goût, la mesure.
Leduc semblait anticiper les arguments de Clarence A. Gagnon dans
sa fameuse conférence de 1948 sur la «vaste blague de l'art moderne».
Son deuxième article était tout entier consacré à Van Gogh, deuxième
héros, après Borduas, de Fernand Leduc. La problématique de son premier
article sur l'artiste comme être anormal semblait s'appliquer spécialement
à Van Gogh, cet «artiste excessif», voire «malade», dont la peinture fut
si souvent rejetée pour cette raison même. Comment ne serait-il pas
excessif, cet artiste qui n'avait pas craint de « faire le plongeon dans la nuit
noire de l'être, d'explorer les tréfonds ignorés du moi » et nous invitant
à le suivre dans ces zones inconnues :
Le choc doit être violent, il n'y a aucune raison pour que la leçon de la
vie soit moins dure que celle de la mort, c'est la potion des forts, les
faibles y succombent. Nous y apprendrons à repousser la tentation du
siècle qui est de sacrifier en toutes circonstances nos perceptions
directes et nos sentiments à nos raisonnements. Pourquoi opposer entre
elles les forces de la vie? Il ne saurait y avoir de vie complète sans la
collaboration de notre inconscient et de notre raison ; ne remettons pas
à plus tard la tâche ardue mais nécessaire de tenter l'accord harmonieux
de nos facultés secrètes avec nos moyens lucides.
1944 145
C'est donc à propos de la figure de Van Gogh plutôt que celle de
Borduas que Leduc abordait la problématique de l'inconscient et de ses
rapports avec le conscient («la raison», les «moyens lucides»). Aussi
bien, avec Van Gogh, le thème de la « joie de vivre » n'est pas pertinent :
« Van Gogh peignait pour se lester du flot croissant de vie qui l'oppres-
sait; il le faisait avec furie, à la cadence même des mouvements de la
passion. Ses toiles sont chargées de toute la puissance du désir qui le
harcelait et qu'il ne pouvait contenir.» Une autre dimension de l'in-
conscient se révélait ainsi: l'« instinct de mort», au-delà du principe de
plaisir, pour reprendre des catégories freudiennes. Leduc venait lui-même
d'en faire l'expérience dans sa première peinture automatiste. Il n'en
rendait déjà plus hommage à Borduas.
Son troisième article, «Notes sur la peinture hollandaise», est moins
intéressant pour notre propos, ne s'attachant qu'à retracer les grandes
lignes du développement de la peinture hollandaise au xvn e siècle. Nous
ne nous y attarderons pas.
Des disciples de Borduas, Fernand Leduc ne fut pas le seul à parler de
l'exposition des chefs-d'œuvres hollandais. Claude Gauvreau en parla
aussi, marquant du même coup comment la guerre fut l'occasion d'une
efflorescence culturelle sans précédent au Québec:
Le non- figuratif révolutionnaire naquit au milieu de la guerre... laquelle,
en dépit des tragédies atroces mondialement, fut bonne pour les jeunes
intellectuels d'ici puisqu'elle nous permit de voir en abondance les
chefs-d'œuvre universels de toutes les époques et de toutes les disci-
plines chassés d'Europe par l'invasion nazie. Je me souviens d'une inou-
bliable exposition Van Gogh 7 !
Riopelle
L'impact le plus déterminant de l'exposition des chefs-d'œuvre
hollandais fut sur le jeune Riopelle. À plusieurs années de distance, il se
souvenait encore de l'impression que lui avait faite cette exposition. Il se
rappelait l'avoir visitée « une centaine de fois » :
Au Canada, j'allais beaucoup au musée. La qualité des toiles m'était
égale. J'y allais voir un cheval sur la neige — le calendrier, quoi ! En
7. Claude Gauvreau, « L'épopée automatiste vue par un cyclope », La Barre du jour,
n<* 17-20, janvier-août 1969, p. 48.
146 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
1940 8 , les musées d'Europe nous envoyèrent par mesure de protection
des tableaux précieux. J'avais dix-huit ans 9 . Je suis allé les voir une cen-
taine de fois. La dernière salle était remplie de Van Gogh. C'étaient les
premiers que je voyais. À l'époque j'aimais le Greco, le Tintoret, pas
tellement Rembrandt ou Delacroix. Ce qui m'intéressait, c'était le
métier. Ils en avaient un sacré ! D'ailleurs, à cause du métier, je trouvais
aussi épatant un portrait académique. Plus tard, je me suis aperçu qu'il
10
y avait autre chose dans Velasquez, en plus
On imagine le choc créé par Van Gogh sur Riopelle. Quand vous
aimez le Greco, le Tintoret, à cause de leur « métier » et que, pour cette
raison, vous ne savez pas pourquoi leur peinture n'est pas à mettre sur le
même pied que n'importe quel « portrait académique », Van Gogh n'est
rien de moins que la découverte de la peinture. Riopelle est revenu sur ce
sujet au cours de son entretien avec Claude Bouyeure :
Pendant cette période — 1940-1941 — les musées européens ont com-
mencé — par mesure de protection — à expédier leurs toiles en Amé-
rique, au Canada. Enfin, j'ai pu voir de «vrais» Rembrandt, de «vrais»
Van Gogh, de «vrais» fauves ou impressionnistes. J'ai visité peut-être
plus de quatre-vingts fois les salles où tout cela était exposé. Pendant
quelque temps, j'ai même été guide, exprès pour être sur place".
C'est dans l'entrevue avec Fernand Seguin que Riopelle a le mieux fait
comprendre l'importance de cette exposition dans son développement:
Le grand tournant, c'est qu'il y a eu, je crois, pendant la guerre, une série
d'expositions européennes qu'on avait envoyées en Amérique pour
protéger les œuvres. Il y avait eu une exposition de peinture hollandaise
et, je crois, une exposition de peinture française, au musée de la
rue Sherbrooke. Or, moi, passionné de peinture, j'y suis allé. Et,
chose étrange, les Rembrandt que je connaissais, les Tintoret que j'ado-
rais — et en général les œuvres que j'avais vues, c'était en reproduction
donc sans beaucoup de rapports sensibles et en plus, je peux dire qu'il
y avait un certain nombre de faux parmi celles que j'avais vues en
réalité...
8. En 1944.
9. En 1944, Riopelle avait vingt et un ans.
10. Entretien avec Pierre Schneider, «Au Louvre avec Riopelle», Riopelle, Québec,
Musée du Québec, 1967, p. 16.
11. Claude Bouyeure, «Entretien avec Jean-Paul Riopelle», Les Lettres françaises,
n° 1236, 12-18 juin 1968, p. 28.
1944 147
Là , dans cette exposition de peinture hollandaise, où j'ai dû aller au
moins cinquante fois, il y avait des salles qui se succédaient et ça finissait
sur Van Gogh. Et en y allant, je me suis aperçu que Van Gogh, que je
n'avais vu qu'en reproduction et en passant vite, était la suite des autres.
À partir de ce moment-là , tout mon monde et mon jugement étaient
renversés. Et c'était la même chose pour la peinture française, je crois,
qui est venue à cette occasion 12 .
Quelque chose avait donc changé chez Riopelle. Ce qui lui avait paru
jusque-là si distinct — la peinture à partir des impressionnistes et tout le
reste — lui paraissait maintenant en continuité. Van Gogh devenait un
héritier de cette longue chaîne de grands peintres remontant aussi loin
qu'à Rembrandt, Tintoret, ses grandes admirations, et non leur négation.
Le choc de la vraie peinture le rapprochait définitivement de Borduas. Le
tableau qui traînait sur son chevalet depuis deux ans pouvait être aban-
donné sans problème. Il ne mènerait à rien. Il s'agissait maintenant de
s'engager dans l'inconnu. Tel avait été «le grand tournant».
Un autre « signe » d'un changement dans la pensée de Riopelle nous
est révélé par sa participation, du 28 avril au 28 mai 1944, au 61 e Salon
du printemps à la Art Association of Montréal, au 1379, rue Sherbrooke
Ouest. Riopelle y exposait une aquarelle intitulée Paysage pour laquelle il
demandait trente dollars 13 , comme on l'indique au n° 110 du catalogue.
Mais ce n'est pas cela qui est important. Curieusement, il donne
l'adresse des Gauvreau (75, rue Sherbrooke Ouest) comme son adresse Ã
ce moment. Il maintiendra cette habitude durant les deux années sui-
vantes. Pourquoi? On devine que les rapports avec sa famille étaient au
plus bas. Surtout, le besoin de contact de Riopelle avec le groupe de
Borduas s'exprimait ainsi clairement. Riopelle ne résistait plus à l'ensei-
gnement de Borduas, il était déjà passé à l'ennemi.
L'aquarelle envoyée au Salon du printemps témoignait-elle déjÃ
d'un changement? Cela serait surprenant. Après tout, ce n'était pas
une abstraction, mais un paysage. La critique n'en a fait aucun cas, lui
12. Gilbert Érouart, Entretiens avec Jean-Paul Riopelle suivis de Fernand Seguin
rencontre Jean-Paul Riopelle, Montréal, Liber, 1993, p. 95.
13. Comme les catalogues des Salons du printemps de la Art Association of Montréal
n'indiquent pas les dimensions des œuvres avant 1967, il est difficile de savoir de quelle
œuvre il pouvait s'agir. Voir Evelyn de R. McMann, Montréal Muséum of Fine Arts,
Formerly Art Association of Montréal. Spring Exhibitions 1880-1970, Toronto, Buffalo,
Londres, University of Toronto Press, 1988, p. xii.
148 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
préférant l'envoi de Pierre Garneau qui « va jusqu'aux figures abstraites,
mais reste très sage dans ses couleurs 14 ». Riopelle déclarait :
J'exposais au salon officiel dès l'âge de dix-sept ans, sur la recomman-
dation du jury. C'était d'une facilité dérisoire, sans le moindre intérêt.
J'y allais par fantaisie, en gogo 15 .
Comme souvent, Riopelle exagère sa précocité. En 1944, il avait vingt
et un ans. À notre connaissance, c'est la seule occasion à laquelle cette
remarque pourrait s'appliquer, car peu à peu son style changera et ses
participations au Salon n'iront plus autant de soi. Mentalement, il avait
déjà dépassé ce stade. À partir de ce moment, son «évolution» sera
foudroyante.
Riopelle passe l'été 1944 au camp d'entraînement militaire de Mont-
Joli, aux portes de la Gaspésie. Ni l'endroit ni la date ne sont quelconques.
L'entrée du Saint-Laurent était alors infestée de sous-marins allemands et
les «petits barils semblant bien inoffensifs» qu'il avait vus à Dorval,
accrochés sous les Lancaster, faisaient leurs ravages dans leurs rangs. C'est
aussi le plus près que le jeune Riopelle se vit jamais d'une véritable zone
de combat. Il passa ses permissions chez les Belzile, Ã Saint-Fabien-sur-
Mer, sur la rive sud, près de Métis. Y trouva-t-il le temps de peindre ? On
date de 1944 des petits paysages de Saint-Fabien peints par Riopelle. Il se
pourrait que, dans la façon plus libre dont certains 16 sont peints, on
puisse déceler l'influence de Van Gogh. Il y avait fait la découverte de la
pâte picturale, qui sera si importante pour Riopelle.
La jeune peinture canadienne
Du 23 au 30 avril 1944, une exposition, intitulée La jeune peinture
canadienne, relance le groupe des Sagittaires. Elle eut lieu à l'Externat
classique Sainte-Croix, au 3820, rue Sherbrooke Est, et était due, comme
14. François Gagnon [Rinfret], «Portraits, paysages aux lignes prévues», La Presse,
29 avril 1944, p. 34.
15. Pierre Schneider, Jean-Paul Riopelle. Peinture 1946-1977, Paris, Centre Georges-
Pompidou, 1981, p. 86.
16. Par exemple: J.-P. Riopelle, Saint-Fabien, 1944, h.t., 30,4 cm x 40,9 cm, s. d. b. g. :
« J.-P. Riopelle/-44 » ; coll. : Musée de Québec, Québec (ancienne coll. M m ' H. Lespérance,
Montréal ; cette dernière indication sur la collection antérieure est dans James Borcoman,
Jean-Paul Riopelle, film fixe réalisé par l'ONF et la Galerie nationale du Canada, 1963,
p. 13).
1944 149
la précédente, à l'initiative de Maurice Gagnon. D'après le carton d'in-
vitation, conservé dans les papiers de Mousseau, les participants étaient
moins nombreux qu'à la première présentation des Sagittaires, puisqu'on
en comptait seulement onze, Ã savoir: Denyse Gadbois, Fernand Bonin,
Charles Daudelin qui y avait Coloquintes, Gabriel Filion dont on signale
une Abstraction, André Jasmin, Fernand Leduc, Lucien Morin, Bernard
Morisset, Jean-Paul Mousseau, Jacques de Tonnancour et Guy Viau, qui y
avait un Paysage de Saint-Hilaire. On le voit, les élèves de Borduas y
tenaient une place importante. Sauf Denyse Gadbois, Lucien Morin et
Jacques de Tonnancour, tous les participants gravitaient autour de lui.
Cette exposition a été quelque peu couverte par la critique. Un élève
de rhétorique, Normand Deslongchamps, qui citait Maurice Gagnon Ã
toutes les lignes, l'a commenté dans un journal de collège :
Borduas et Pellan ont beaucoup d'imitateurs. Pour nous en convaincre
il fallait visiter la récente exposition des jeunes peintres canadiens. Un
Fernand Leduc se montre parfait disciple du «Borduas des abstrac-
tions » ; un Filion, le plus intéressant du groupe, cherche son inspiration
dans le «Borduas des gouaches». Quant à Pellan, il a son meilleur
disciple en M. Lucien Morin. Cette jeune école s'émancipera-t-elle pour
nous donner au plus tôt des œuvres personnelles et fortes 17 ?
Le « Borduas des abstractions » dont s'inspirerait Leduc est probable-
ment le Borduas de l'exposition de 1943 Ã la Dominion Gallery, puis-
qu'on l'oppose au « Borduas des gouaches ». Gagnon était probablement
à l'origine et des catégories et du rapprochement. S'amorce ainsi dans la
critique le poncif d'un Leduc imitateur de Borduas, Ã l'origine duquel il
faut reconnaître l'influence de Maurice Gagnon.
Charles Doyon, qui commentait aussi l'exposition, fit preuve de plus
de discernement. Critique plus courageux, il s'en tint à ce qu'il voyait. Pas
une seule fois Borduas ni Pellan ne sont nommés. Les œuvres sont ana-
lysées en elles-mêmes, sans plus :
Une grande toile de Daudelin qu'il intitule Coloquintes masque le fond
du corridor où les œuvres s'alignent afin qu'avec le recul on saisisse
mieux l'intention du peintre de disposer en paysage des cucurbitacées.
Daudelin y évite de justesse ce danger de tomber dans ce surréalisme de
monts en pain de sucre et de paysages-légumes du pays de courtepointe.
Deux autres toiles démontrent qu'il est toujours un excellent broyeur de
17. Normand Deslongchamps, «La peinture moderne au Canada», Saint- Sulpice,
mai 1944.
150 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
couleurs. Une remarque dans le même sens doit s'adresser à André
Jasmin qui use plus libéralement de tons entiers. Avec un Paysage de
Saint-Hilaire et cet autre fait d'étoffes au séchoir, Guy Viau s'affermit.
Rarement vu chez les jeunes une matière aussi consistante. Le panorama
est constitué. Il faut voir comment s'harmonisent et se lient ces plans
vigoureux qu'il propose... De nouveau aux prises avec l'abstraction,
Morin s'en tire habilement: ses compositions sont plus riches et ses
éléments plus équilibrés... Bonin et Mousseau se développent une mys-
tique en marge de l'immatériel, qui se précise avec des présences inso-
lites de Bonin ou avec cette atmosphère évocatrice où Mousseau cultive
ses fleurs, ou campe une femme au miroir en instant de maquillage...
Leduc partage aussi cet état d'hypnose. C'est avec plaisir que nous le
suivons dans ses incursions dans la passe du subconscient: vagues de
fond où s'ébat la méduse, algues vertes frangées d'écume, sombres
variations qui s'étoilent de vocalises. Un même désir d'évasion a fait
surgir cette plage exotique aux teintes jaunes et brique de Morisset...
Certains s'extasient devant une abstraction de Filion. Évidemment, s'il
obtient des accords sévères faits de déploiement d'ombre et de percées
de lumière, ces cernes violets nous laissent plutôt méditants [pour
méfiants?] que convaincus 18 ...
On aura noté le coup de patte à l'endroit du rhétoricien Deslong-
champs de la part du critique à propos de Filion. Pour Doyon, les meil-
leurs représentants du groupe sont donc Daudelin, Jasmin et Guy Viau,
trois élèves de Borduas à l'École du meuble, et Fernand Leduc. Il men-
tionne aussi Lucien Morin, Denyse Gadbois et Jacques de Tonnancour,
faisant preuve d'une belle objectivité. Il sent bien les enjeux de cette
exposition de jeunes. D'une part, il note que les milieux scolaires s'ouvrent
à l'art moderne et qu'une exposition de ce genre aurait été impensable, Ã
peine dix ans plus tôt. D'autre part, il paraît s'inquiéter un moment de la
radicalisation de la jeune peinture, mais c'est pour poser une question
rhétorique. Faut-il y voir comme Teyssèdre la preuve que le regroupement
des jeunes autour de Borduas est déjà perçu comme le signe d'un mou-
vement en train de se former ? Pas encore :
Est- il en train de se former ici un clan visant à l'exclusivité? La rigueur
qu'offrent ces jeunes les dispense d'une telle intention. Plus restreint ce
groupe vise à une émulation rigoureuse vers l'élaboration de procédés
audacieux, mais s'adaptant à notre mentalité. Il y a sûrement une belle
originalité chez ces jeunes ! Avant que de trop s'engager dans un style
18. Charles Doyon, «La jeune école», Le Jour, 20 mai 1944, p. 5.
1944 151
personnel, ils se concentrent et déjà l'on entrevoit ce vers quoi leur
tempérament réciproque les entraîne 19 .
La vraie portée de la remarque de Doyon n'est pas de prophétiser la
formation du mouvement automatiste, en parlant de « clan », mais plutôt
de dénoncer une critique qui, à propos des jeunes, croit avoir tout dit
quand elle a retracé des influences. D'où son insistance sur l'« originalité »
des jeunes.
Au Collège Notre-Dame
C'est à la fin de cette même année scolaire 1943-1944, donc en juin,
que Mousseau fera la connaissance de Fernand Leduc et de Thérèse
Renaud. Une fois de plus, c'est à l'occasion d'une exposition des élèves de
l'atelier du frère Jérôme. Les œuvres exposées avaient été choisies par un
jury composé de Paul-Émile Borduas, Maurice Gagnon, François Hertel
et Fernand Leduc.
Non seulement la participation de Mousseau à cette manifestation ne
fait pas de doute, mais la série des tableaux présentés est connue grâce Ã
une véritable liste des ventes faites au cours de cette exposition, conservée
dans les papiers du frère Jérôme 20 :
Toilette Col. Landry $ 25.00
Baigneuse P.-É. Borduas $ 25.00
Vision Guy Viau $ 25.00
Luxe et jalousie M. Gagnon $ 25.00
Panthère G. Hénault $ 25.00 21
Meuble d'encoignure M me M. Gauthier $ 15.00
(plusieurs demandes pour meubles du genre).
Cette production a laissé quelques traces. Baigneuse semble s'inspirer
du beau tableau de Gauguin Fatata te miti (Près de la mer), 1892, qui est
à la National Gallery à Washington. Cette ressemblance confirme l'utili-
sation, attestée par ailleurs, de reproductions de peintures à l'atelier du
frère Jérôme. Vision est plus mystérieux. Il représente un personnage
19. là .
20. Service des archives de l'Université du Québec à Montréal, fonds du frère Jérôme.
21. Gilles Hénault montra de la surprise quand nous lui avons lu ce passage
(1" septembre 1989) : «Je doute avoir payé cette somme. À cette époque je ne faisais que
$25.00 par semaine! Il me semble que je ne l'avais payé que $ 15.00.»
152 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
féminin vêtu d'un manteau orné de pierreries (ou de gros boutons), peut-
être une princesse indienne. L'arrière-plan pourrait être occupé par des
marches menant à un château. Mousseau y voyait plutôt une ville. C'est
un tableau peint avec beaucoup d'assurance, dans des tons de gris très
sombres. Rouault y est certainement pour quelque chose. Guy Viau, qui
en avait fait l'acquisition, était tout fier de posséder cette œuvre. Dans une
lettre à Roger Vigneau, il lui disait d'abord qui était Mousseau :
[...] il y a Jean-Paul Mousseau du Collège Notre-Dame : il a une puis-
sance formidable. Il n'a que seize ans et fait déjà des choses inouïes dans
la peinture canadienne. Mais par quel miracle pourra-t-il être sauvé?
Ses parents ont ses travaux en horreur. Mais lui, c'est un vrai taureau et
il n'y a pas grand-chose pour l'effrayer. J'ai retenu une de ses toiles
exposées ces jours-ci au Collège Notre-Dame et j'ai tellement hâte que
tu la voies 22 .
Enfin, La panthère, avec son masque de diable et ses griffes noires,
surgit tout entière de l'inconscient.
Comme chaque fois, les manifestations chez le frère Jérôme sont
couvertes par la presse. Éloi de Grandmont signale que les :
[...] toiles, entre autres, d'un Jean-Paul Mousseau sont non seulement
les exercices d'un élève bien orienté, mais sont la délivrance et l'extério-
risation des poussées les plus intimes. Celui qui a peint La panthère
(propriété de Gilles Hénault), La baigneuse (qui appartient à M. Paul-
Émile Borduas), Vision, luxe et jalousie (à M. Guy Viau) 23 est sûrement
incapable de « copier » nous ne savons quel buste de plâtre et nous ne
savons quel illustre sculpteur 24 .
Spontanément, au vernissage de cette exposition, Thérèse Renaud
avait invité l'adolescent à leur rendre visite chez Leduc, boulevard Saint-
Joseph. C'est ainsi qu'entre Fernand Leduc et Mousseau commença une
amitié qui dura toute leur vie. Bien plus, cette rencontre avec Fernand
Leduc sera la véritable introduction du jeune Mousseau dans le futur
groupe automatiste. Par Leduc, tous les autres contacts deviendront
possibles, y compris avec Borduas.
22. Brouillon de lettre de Guy Viau à Roger Vigneau, daté de Montréal le 9 juin 1944.
ANQQ. Fonds Guy-Viau, P 171/2, cahier 7, lettre 401.
23. On aura noté qu'Éloi de Grandmont confondait deux titres en un seul. Vision
avait été acquis par Guy Viau, et Luxe et jalousie, par Maurice Gagnon.
24. Éloi de Grandmont, « Les Beaux- Arts. L'effort très sérieux des jeunes », Le Devoir,
10 juin 1944, p. 4.
1944 153
Pendant ce temps, Guy Viau s'enthousiasme de l'exposition du
Collège Notre-Dame et de la peinture de Mousseau. Il raconte à Roger
Vigneau comment, le 9 juin, il retourna avec Magdeleine Desroches et
Fernand Leduc revoir l'exposition :
J'ai retenu en plus du Mouseau une délicieuse petite gouache et un
masque. C'est l'expérience la plus concluante qu'on ait encore faite de
l'enseignement libre, Ã part l'enseignement de Borduas bien entendu.
Mousseau est un vrai prodige. J'ai acheté deux reproductions de ses
peintures que je t'envoie (dont celle qui m'appartient). Il ne faut
évidemment pas se fier aux reproductions, surtout à celles-là , mais tu
pourras un peu imaginer d'après elles ce que sont les peintures 25 .
Daudelin à New York
On se souvient des difficultés et des déceptions de Louise Renaud
quand elle avait tenté de prendre contact avec Léger à New York l'année
précédente. Ce ne fut pas le cas, semble-t-il, de Charles Daudelin, qui
passa un mois à New York au début de l'été 1944. Dans son compte rendu
d'une entrevue qu'il avait faite avec lui, paru le 17 juin 1944, Éloi de
Grandmont affirmait en effet que le «jeune peintre canadien-français,
Charles Daudelin, vient d'arriver de New York où il a passé environ un
mois », subsistant en lavant de la vaisselle, la nuit, dans un restaurant. Au
cours de cette entrevue, Daudelin rendait compte des contacts qu'il avait
faits à New York :
Je suis allé chez Fernand Léger à peu près tous les jours. C'est un des
hommes les plus simples que je connaisse, malgré qu'il soit le plus grand
peintre vivant en Amérique, ou probablement. Il m'a rendu de très
grands services, ne serait-ce que de m'avoir permis de voir sa peinture.
C'est un homme direct, sans cérémonie aucune et sa bonne humeur ne
tarit pas. C'est pourquoi avec lui on ne s'embête pas.
— À quoi travaille-t-il en ce moment?
— Des projets de décors et des grandes toiles. Le Musée d'art moderne
de New York présentait à sa dernière exposition un théâtre miniature
avec des personnages construits et habillés par Léger, Chagall et Alexan-
der Calder. J'ai vu Léger fabriquer son personnage et j'ai vu aussi l'expo-
sition. Cette expérience est des plus intéressantes.
25. Lettre du 9 juin 1944 déjà citée.
154 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Léger se demande parfois pourquoi les Américains n'ont pas su tirer
parti de toute cette architecture « fonctionnelle, mais non décorative »
comme source d'inspiration pour leur peinture. Il trouve qu'il y a là des
sujets et des compensations [sic, pour compositions, probablement]
pour un tas de tableaux. Il ne faut pas oublier de dire aussi que Léger
adore faire la cuisine et qu'il la réussit d'ailleurs fort bien.
On le voit, les contacts de Daudelin avec Léger, s'ils furent enrichis-
sants, restèrent assez informels. Louise Renaud n'eut même pas cette
chance-là .
Pour ce qui est des «grandes toiles» qui occupaient Léger à ce
moment, il s'agit probablement des toiles dérivées de sa série des Plon-
geurs, où, dès 1942, il avait opéré une dissociation de la forme et de la
couleur. Léger avait développé en parallèle la série des Acrobates et des
Cyclistes. L'année 1944 culminait avec son grand tableau Les trois musiciens,
1944, qui fait maintenant partie de la collection du Muséum of Modem
Art de New York.
Daudelin avait établi d'autres contacts à New York. Il s'en ouvrait Ã
Éloi de Grandmont au cours de la même entrevue :
J'ai rencontré le sculpteur français Lipchitz. Il travaillait à un projet de
monument pour le Brésil. Il est d'avis que c'est avec du travail et une
discipline sévère que l'on peut parvenir à quelque chose. Il n'a que
cinquante-trois ans 26 et on le croirait encore plus jeune. J'ai vu Zadkine
aussi, un autre sculpteur français. Il fait des grands projets de monu-
ments qui, de son propre avis, ne seront probablement jamais réalisés.
Il avait dans son atelier deux bustes qu'il a sculptés à New York, André
Gide et François Mauriac. Il espère bien pouvoir venir au Canada bien-
tôt et il se peut qu'il tienne une exposition de dessins et de gouaches Ã
l'automne, ici même, à Montréal. On pourrait peut-être dire quelques
mots d'Ostrowski, le sculpteur polonais, un ancien ministre des Beaux-
Arts de Pologne et le fondateur de l'École des beaux-arts de Varsovie.
C'est un type extrêmement sympathique. Il est assez peu connu comme
sculpteur aux États-Unis, mais il y avait une immense sculpture de lui
à la porte du pavillon polonais au moment de l'exposition de New York.
Comme il n'est pas encore installé pour travailler sa sculpture, il se
contente d'écrire des articles pour les journaux polonais. J'ai connu
aussi Ozenfant, un des meilleurs professeurs de là -bas et un des rares
26. Daudelin était bien informé ! Le sculpteur français d'origine lituanienne était né
à Dmskieniki en 1891. Il avait donc cinquante-trois ans en 1944. Fuyant l'occupation,
Lipchitz était aux États-Unis depuis 1941.
1944 155
Français qui aient pu rapporter des toiles de France. Il est à noter qu'il
a parmi ses élèves des Canadiens. Depuis le début de sa carrière, il
travaille un problème pictural à peu près unique.
L'écrivain le plus intéressant que j'aie rencontré est sans doute Yvan
Goll. Il m'a parlé d' Hémisphère, la revue qu'il vient de fonder et Ã
laquelle collabore sa femme, Claire Goll. J'ai vu l'édition de luxe de Jean
sans Terre, son dernier volume de poésie, publié à San Francisco en fran-
çais et en anglais, avec des illustrations de Masson. Il espère, lui aussi,
venir au Canada à l'automne prochain. Enfin, je m'en voudrais de ne
pas dire un mot de M me Lignot-Roux qui est bien connue par sa colla-
boration aux revues canadiennes, et qui a été fort aimable pour moi 27 .
On le voit, Daudelin n'avait pas perdu son temps et avait fait plus de
contacts en un mois que bien d'autres avant lui.
Vacances collectives I
Alors que Borduas était à terminer la construction de sa maison Ã
Saint-Hilaire — elle ne finira par être habitable l'hiver que l'année
suivante — , un groupe de ses jeunes amis louaient aux Charbonneau une
maison de ferme pour l'été à « un mille et demi 28 » de là . Guy Viau et
Fernand Leduc, nous l'avons vu, avaient loué semblablement une maison
à Saint-Hilaire l'été précédent pour y faire de la peinture et rencontrer
Borduas. Cette fois, le groupe devait comprendre des garçons et des filles.
Les souvenirs de Thérèse Renaud sur ces premières vacances collectives
sont précieux:
Pour moi, tout a commencé à l'été 1944. Nous avons loué une grande
maison paysanne à Saint-Hilaire pour passer les vacances non loin de
Paul-Émile Borduas. Il y a là Françoise Sullivan, Mimi Lalonde, Louise
et Jeanne Renaud, Pierre Gauvreau, Bruno Cormier, Fernand Leduc.
D'autres amis viennent se joindre à notre groupe par intermittence,
mais, sauf Suzanne et Guy Viau qui sont en accord avec nous (sans
partager toutefois notre optique religieuse), ces camarades de passage
n'ont pas réellement notre état d'esprit.
27. Éloi de Grandmont, « Les Beaux- Arts. Les "retour d'Europe" et les futurs "retour
de New York" — L'Institut de la Nouvelle- France chez M. Borduas — Deux opinions sur
la peinture moderne», Le Devoir, 17 juin 1944.
28. Voir Bernard Teyssèdre, « Fernand Leduc, peintre et théoricien du surréalisme Ã
Montréal», La Barre du jour, n 05 17-20, janvier-août 1969, p. 242.
156 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Le fait de vivre en collectivité, garçons et filles, nous valut beaucoup
d'ennuis à l'époque. Le curé du village disait de nous: «Ces jeunes
qui vivent comme des bêtes ! » Pourtant, ce que nous étions sages et un
tantinet puritains ! Les filles dormaient au premier étage, les garçons au
rez-de-chaussée; nous ne buvions pas d'alcool, ne fumions pas de
marijuana et, autour d'un feu de foyer le soir, nous remettions tout en
question : nos rapports avec la société, avec l'art, avec l'homme.
Dans la liste des locataires de la ferme donnée par Thérèse Renaud,
il faut distinguer les sédentaires des occasionnels et ces derniers, des
visiteurs. Fernand Leduc, qui avait commencé à enseigner à la CECM
depuis l'automne précédent, était en vacances. Mais les autres garçons
nommés n'étaient pas toujours sur place. Pierre Gauvreau, qui faisait son
service militaire, ne pouvait guère se libérer qu'en fin de semaine. Bruno
Cormier travaillait comme garçon de café sur les trains du CPR pour
gagner ses études de médecine. Son travail le retenait six ou sept jours
d'affilée de Montréal à Vancouver, suivis de six ou sept jours de liberté.
Cet horaire très décousu lui permit de faire plusieurs séjours à la ferme
cet été-là .
Les filles étaient donc l'élément dominant durant ces vacances collec-
tives. On peut même se demander si leurs parents étaient au courant de
l'arrangement. Thérèse Renaud a rapporté un curieux épisode qui laisse
supposer qu'au moins les parents de Françoise Sullivan ne l'étaient pas.
Elle raconte une visite inopinée de ses parents à la ferme :
Pour terminer cette journée en beauté, les parents de Françoise sont
venus nous rendre visite. Les garçons se sont volatilisés. En un rien de
temps il ne restait plus une trace de leur présence.
Nous avons pris le thé en famille.
— Une journée mémorable, raconte Loulou [Louise Renaud], et Lem-
pereur [Borduas] qui débarque ! Nous lui faisons des gestes désespérés...
Évidemment, il n'est pas au courant de nos cachotteries.
Un véritable vaudeville se déroule sous le regard incrédule du père de
Françoise.
— Latour [Fernand Leduc] est-il libre ce soir?
— Il ne vous a pas téléphoné ?
Surprise de Lempereur:
— Mais je n'ai pas le téléphone !
— Il m'a dit ce matin qu'il le ferait.
Lempereur commence à comprendre.
— Mes pauvres enfants, coucher sur des paillasses...
1944 157
La mère de Françoise n'en croit pas ses yeux.
— Nous sommes très bien, je t'assure, maman.
— Et tu préfères vivre en sauvage 29 !
Car si le curé fulminait en chaire contre cette cohabitation entre
garçons et filles, on peut croire que les parents n'en auraient pas été plus
heureux. On imagine qu'ils avaient donné leur assentiment à l'aventure
en croyant que leurs filles se retrouveraient seules ensemble à la ferme cet
été-là .
C'est probablement aussi le même stratagème qui explique que les
Charbonneau consentirent à louer leur maison à un groupe de Montréal.
Ils auraient certainement subi l'opprobre collectif si on avait pu les
soupçonner d'être de connivence dans une entreprise qui aurait pu
ressembler à une sorte de commune avant la lettre.
On aura noté que Mousseau n'est pas nommé par Thérèse parmi les
vacanciers de la ferme des Charbonneau. Françoise Sullivan, au cours
d'un interview avec Ray Ellenwood, l'incluait dans la liste des parti-
cipants :
Je crois que tout d'abord Guy Viau et Fernand Leduc louèrent une petite
maison à Saint-Hilaire un été. Puis, l'été suivant, les trois sœurs Renaud
en compagnie de Fernand Leduc et Mousseau en louèrent une autre, et
j'ai collaboré à cela. Alors il y avait cette vieille maison de ferme à moitié
brûlée, complètement vide, qui avait été louée et où nous pouvions aller
à notre guise. Nous habitions près de chez Borduas. Il venait nous voir
et nous allions le voir, et nous avons fait cela pendant deux ans. Plus
tard, je me souviens, M me Gauvreau acheta une maison à cet endroit
durant la guerre pour faire une surprise à Pierre quand il reviendrait
d'outre-mer 30 .
Mousseau nous a affirmé qu'il n'y était pas cette année-là . Une fois
l'année scolaire terminée, et comme il l'avait fait l'année précédente, il
passa l'été à travailler comme laveur de vaisselle sur un bateau. En réalité,
Françoise parle de quatre lieux différents : la maison située à trois milles
de celle de Borduas louée par Guy Viau et Fernand Leduc en 1943; la
ferme des Charbonneau louée par les filles en 1944; la maison des Lusi-
gnant louée l'année suivante — la mention d'une maison ayant passé au
feu s'y rapporte — et la maison d'Otterburn Park de M me Gauvreau. Aussi
29. Thérèse Renaud, Une mémoire déchirée, Montréal, HMH, coll. «L'Arbre», 1978,
p. 103-104.
30. Entrevue avec Ray Ellenwood, le 25 mai 1976, dans ouvr. cité, p. 61.
158 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
bien, il vaut mieux s'en remettre au témoignage de Thérèse Leduc quand
on veut parler des vacances de 1944. Sa description est très vivante et bien
circonstanciée. Certes, la raison principale du choix de cette ferme Ã
Saint-Hilaire, explique Thérèse, était la proximité de Borduas :
Nous le voyons souvent. Nous lui communiquons nos expériences, nos
enthousiasmes, nos rêves d'idéal. Il nous fait part de ses découvertes. Il
sait tenir en éveil nos jeunes consciences, nous aider à cerner nos pro-
blèmes, maintenir une intransigeance vis-à -vis de nous-mêmes, bref,
approfondir notre monde intérieur tout en soutenant nos recherches et
notre curiosité. Ces heures resteront à jamais mémorables dans notre
souvenir tant par la qualité du dialogue que par les questions et
réponses qu'il savait provoquer.
Bien sûr, on ne passait pas son temps chez Borduas. Il y avait assez de
choses à faire à la ferme, où il fallait chercher l'eau au puits, faire le
marché au village, se baigner (des photos en témoignent), surtout dis-
cuter longuement 31 , improviser du jazz en frappant sur des tam-tams.
Thérèse raconte même une entreprise avortée de révolutionner le théâtre
québécois :
Un moment, nous avons entrepris de monter une pièce de théâtre sous
la direction de ma sœur Louise qui avait fréquenté les surréalistes à New
York l'hiver précédent. Elle avait des idées que nous n'arrivions pas Ã
matérialiser. Nous devions improviser des dialogues, susciter des
événements au gré de notre fantaisie et, dans des décors fantastiques,
nous rêvions de bouleverser les normes théâtrales ! Hélas, Les femmes
végétales ne dépassèrent pas le cap de nos ambitions, un peu à cause de
Fernand Leduc qui perturbait notre concentration par une gamme illi-
mitée de bruits incongrus. Nous avions décidé de le faire chanter... le
pauvre! Il possédait une voix à faire fuir les grenouilles et lorsqu'il
ouvrait la bouche nous étions pris d'un tel fou rire que nous devions
remettre au lendemain le travail commencé !
Thérèse abordait ensuite un sujet plus délicat qui laisse songeur sur
l'émancipation des garçons au sein du groupe:
Le samedi soir, nous, les filles, allions danser au village, ce qui nous
valait des remarques désobligeantes de nos camarades masculins. Bien Ã
contrecœur nous dûmes interrompre ces sorties.
31. Sur le contenu des discussions à la ferme, voir Thérèse Renaud, ouvr. cité,
p. 87-141.
1944 159
Sur le fait lui-même, il n'y a pas de doute. Françoise Sullivan men-
tionnait à Bernard Teyssèdre quelques années plus tôt qu'«on dansait
des danses carrées à Saint- Jean-Baptiste 32 ». C'est la réaction des garçons
à ces innocentes activités qui nous rend perplexe. Peut-être entrait-il
de la jalousie dans ces «remarques désobligeantes»? ou une volonté
paternaliste de les « protéger » contre les garçons du village ? Il faut dire
que ces bons paroissiens qui écoutaient leur curé vitupérer contre « ces
jeunes qui vivent comme des bêtes » en prenaient large avec les filles du
groupe :
Le fait de vivre en collectivité nous valait de la part des beaux mâles des
alentours des gestes qui nous effrayaient tant par leur verdeur que par leur
vulgarité. Nous passions pour des filles peu farouches. On nous pinçait
les fesses, essayait de nous embrasser : j'en passe et des meilleures.
Les choses allèrent si loin qu'on décida de s'éloigner de la ferme pour
un temps. Il fut décidé que l'on ferait une excursion dans les Cantons-de-
l'Est pour se faire oublier quelque peu au village. Bruno Cormier se
souvenait très bien de cette excursion au mont Orford durant cet été. En
avaient fait partie les sœurs Renaud, Françoise Sullivan, Fernand Leduc et
Bruno Cormier. Fernand avait quitté le groupe après une querelle avec
Thérèse. Thérèse s'était fait une entorse. Bruno s'était retrouvé seul avec
les quatre filles, dont une blessée ! L'entorse de Thérèse avait beaucoup
retardé la descente. Il faisait nuit quand on arriva enfin au lac Memphré-
magog. On passa la nuit sur le pont de l'Anthémis. Le lendemain, Bruno
devait se rendre au travail sur le pouce. Jeanne Renaud l'avait aidé Ã
obtenir un pouce. Les autres avaient continué un jour de plus jusqu'au lac
Aylmer. Est-ce au cours de cette excursion que se situe le petit fait
désagréable rapporté par Thérèse ?
La vie n'est pourtant pas facile à vivre en 1944. Ainsi, dans un res-
taurant, un soir, on nous fait souper à la cuisine car on juge notre mise
peu convenable et nos propos, sans doute, peu chrétiens ! L'on est fous
de rage car l'on s'est fait beaux et tout propres pour l'occasion 33 .
32. Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 242, n. 2.
33. Nos citations de Thérèse Leduc proviennent toutes de son texte, «Au temps du
Refus global», Perspectives, 4 décembre 1971, p. 22-28.
160 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Thérèse et Jeanne Renaud
Nous avons déjà eu l'occasion de mentionner à quelques reprises le
nom des sœurs Renaud et de nous attarder quelque peu sur les débuts de
la carrière de l'aînée, Louise. Il est temps de présenter ses deux plus jeunes
soeurs: Thérèse et Jeanne. Amie de Fernand Leduc, Thérèse avait pris
l'initiative, nous l'avons vu, de la rencontre avec Mousseau, Ã l'occasion
d'une exposition au Collège Notre-Dame. Née le 3 juillet 1927, elle était
la deuxième des trois sœurs Renaud.
Thérèse était attirée par le théâtre. Elle avait suivi des cours d'art
dramatique chez Estelle Mauffette, une cousine, Ã laquelle elle a rendu un
vibrant hommage dans son livre, Une mémoire déchirée: «Elle repré-
sentait "la" comédienne de théâtre. J'avais une admiration sans bornes
pour ce qu'elle était, une grande artiste de la radio et de la scène 34 . »
Puis, au début de 1943, alors qu'elle n'avait que seize ans, elle eut la
chance de rencontrer Ludmilla Pitoëff, venue à Montréal l'année précé-
dente pour monter à la Comédie de Montréal son Vrai procès de Jeanne
d'Arc, dont le texte avait été rédigé à partir des documents d'archives par
son mari, Georges Pitoëff 35 . On n'ignorait pas à Montréal l'importance
qu'avait eue dans la période de l'entre-deux-guerres le couple Pittoëff pour
le renouvellement du théâtre en France. Georges Pittoëff était mort à ce
moment-là , mais Ludmilla, dont la grâce fragile et quasi immatérielle en
faisait une des comédiennes les mieux inspirées de son temps, travaillait
dans le même esprit que son mari. La grande comédienne invita Thérèse
à assister aux répétitions de ses pièces, où elle travailla en compagnie des
futurs fondateurs du Théâtre du Nouveau Monde, Jean-Louis Roux et
Jean Gascon. Elle ne s'entendra d'ailleurs pas très bien avec ces derniers.
On montait, entre autres, L'échange de Paul Claudel, qui l'ennuyait
profondément, avec Yul Brynner, un ami du fils de M me Pitoëff, dans la
distribution !
Jeanne, la plus jeune des trois sœurs Renaud, dont le nom apparaît
pour la première fois dans notre récit, était née le 27 août 1928. Elle fit
ses études classiques au Collège Jésus-Marie d'Outremont, où l'on atta-
chait une certaine importance à l'enseignement de la musique. Tôt, elle
avait été attirée par la danse, à l'occasion d'une visite à New York avec une
cousine — Mauffette ? — où elle avait vu les ballets russes. Ayant fini par
34. Thérèse Renaud, ouvr. cité, p. 140.
35. Voir Le Quartier latin, 6 février 1942, p. 5.
1944 161
trouver assommantes les leçons de piano qu'elle suivait depuis trois ans
chez les religieuses de l'École Vincent-d'Indy, elle s'inscrivit aux cours de
ballet classique de Gérald Crevier, comme Françoise Sullivan l'avait fait
avant elle, et aux cours de danse contemporaine d'Elizabeth Leese.
Or, à l'occasion du passage à Montréal d'une compagnie de danse
célèbre qui donnait un atelier (workshop) d'une dizaine de jours comme
c'est l'habitude dans ces cas-là , Jeanne Renaud se fit dire : « Qu'est-ce que
tu fais ici ? Sors d'ici si tu veux devenir une danseuse. Va à New York. C'est
ce qu'il te faut. » Elizabeth Leese, qui avait déjà étudié chez Hanya Holm,
ne put que lui recommander de s'inscrire à ses cours à New York. On
connaît l'importance de cette filiation. Holm elle-même avait été formée
en Allemagne par Mary Wigman, une des grandes pionnières avec Isadora
Duncan de la danse moderne. Sur la promesse que sa sœur Louise
s'occuperait d'elle, elle obtint la permission de son père de partir pour
New York.
Mais n'anticipons pas. Avant de partir pour New York, Jeanne ren-
contra les membres du futur groupe automatiste. Certes, elle avait
entendu parler par ses soeurs d'un groupe de jeunes peintres qui fréquen-
taient l'atelier de Borduas, mais son premier contact avec eux remonte Ã
ces vacances collectives à la ferme des Charbonneau dont nous avons
parlé. Ne perdons pas de vue qu'elle avait alors seize ans. Elle était déjÃ
copine de Pierre Mercure et l'amènera à des rencontres du groupe auto-
matiste. Avait- il déjà été l'un des visiteurs du groupe à la ferme des
Charbonneau? Ses relations plus suivies avec les automatistes et en
particulier sa collaboration musicale à des spectacles de danse organisés
par les danseuses du groupe se situent cependant quatre ans plus tard.
Passage d'André Breton au Québec
La fin de l'été et le début de l'automne 1944 auraient pu être très
importants pour le petit groupe de Borduas. André Breton séjourna au
Québec du 20 août au 20 octobre 1944 en compagnie d'Élisa Claro, dont
il venait de faire connaissance le 9 ou le 10 décembre précédent 36 . André-
G. Bourassa accorde un rôle important à Marcel Raymond dans la venue
36. Breton épousera Élisa le 31 juillet 1945 après avoir obtenu son divorce de
Jacqueline Lamba, à Reno (Nevada) comme il se doit! Voir Agnès Angliviel de la
Beaumelle, Isabelle Monod-Fontaine et Claude Schweisguth, André Breton. La beauté
convulsive, Paris, Éditions du Centre Georges-Pompidou, 1991, p. 363.
162 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
de Breton au Québec. Raymond était un botaniste qui faisait de la
critique littéraire à la Nouvelle Relève. Il correspondait avec Yvan Goll,
Breton, Aragon, Saint-John Perse, Roger Caillois... À New York, Ã
l'occasion d'un congrès de botanique, il rencontre Breton en mars (?)
1944, comme il s'en ouvrait à son ami Yvan Goll, à cette date:
J'ai eu un entretien de deux heures avec Breton, le dernier jour que j'ai
passé à New York. Il m'a beaucoup plu et nous nous sommes tout de
suite trouvés d'accord sur un tas de choses. J'imaginais une manière de
grand inquisiteur des lettres et j'ai trouvé une sorte de géant doux et
supérieurement aimable. Je sens toutefois qu'il ne faudrait pas le voir
trop longtemps pour n'être plus d'accord avec lui. Mais je l'aime bien
quand même 37 .
André-G. Bourassa croit que Breton est venu au Canada à l'invitation
de Marcel Raymond. C'est probablement à sa suggestion qu'Élisa et lui se
rendirent en Gaspésie, visitèrent la Fine Pointe à Gaspé, s'installèrent Ã
Percé. Suzanne Lamy situe cet épisode dans la vie de Breton :
En 1944, Breton a quarante-huit ans. Aux États-Unis où il s'est exilé
pendant les années de guerre pour échapper aux vexations du régime de
Vichy, il a vécu — pauvrement d'ailleurs — une phase de repli com-
parativement à la période d'activité bouillonnante de l'entre-deux-
guerres comme animateur du mouvement surréaliste. Dans sa vie per-
sonnelle, il a été très éprouvé par la rupture survenue avec sa deuxième
femme, Jacqueline Lamba, l'ordonnatrice de la Nuit du Tournesol et par
l'éloignement de sa fille Aube, l'Écusette de Noireuil de L'amour fou.
Mais à Percé, il vit encore sous le coup de l'exaltation communiquée par
la rencontre d'une belle et triste femme qui a eu lieu, Ã la fin de 1943,
au restaurant Larré's, de New York et qui n'est nulle autre qu'Élisa, la
figure dominante d'Arcane 17. La même année, Élisa a été cruellement
atteinte par la mort accidentelle de sa fille unique âgée de dix-sept ans.
L'amour embrase donc à nouveau Breton à un moment où il ne l'atten-
dait plus 38 .
À Percé, ils firent la connaissance d'un sociétaire de la Comédie-
Française également exilé et venu travailler durant la guerre pour la
société France-Film, François Rozet. Tous les trois se rencontraient très
37. Marcel Raymond à Yvan Goll, 11 mars 1944, cité par André-G. Bourassa,
Surréalisme et littérature québécoise, Montréal, L'Étincelle, 1977, p. 3, n. 55.
38. Suzanne Lamy, André Breton. Hermétisme et poésie dans Arcane 17, Montréal,
PUM, 1977, p. 12-13. On trouvera dans André Breton, L'amour fou, Paris, Gallimard, 1937,
p. 69-71 et p. 166 et suiv., les passages auxquels faisait allusion S. Lamy.
1944 163
tôt le matin dans l'anse à Beaufils pour y ramasser des agates. Cette
activité devint une sorte de passion pour Breton et l'agate, une constella-
tion importante dans le ciel de la poésie surréaliste. C'est d'ailleurs la
passion des agates qui avait amené Breton à Percé :
L'intérêt qu'André Breton portait aux agates aurait été le motif du
voyage. Selon Élisa, c'est en feuilletant un ouvrage de minéralogie que
Breton aurait appris que la côte gaspésienne, et spécialement la grève de
Percé, recelait de belles agates. La curiosité du poète n'a pas été déçue.
Élisa se rappelle que Breton qui avait l'habitude d'écrire très tôt le
matin, vers les six ou sept heures, était pressé à Percé de partir à la
découverte des agates que la mer avait rejetées sur la plage au cours de
la nuit 39 .
Rozet, Breton et Élisa firent le tour de l'île Bonaventure pour y admi-
rer les colonies de fous de Bassan. Ce dernier épisode est magnifiquement
évoqué dans les premières pages d' Arcane 17, le livre dont la rédaction
l'occupera pensant tout son séjour au Québec 40 . Rozet les accompagnait
et fit plaisir à Breton en lui récitant de mémoire quelques beaux vers de
Baudelaire au milieu du tintamarre des colonies d'oiseaux. Le soir, ils se
retrouvaient à l'hôtel de Rozet pour écouter sur son poste à ondes courtes
des nouvelles de la France occupée. C'est par l'intermédiaire de François
Rozet que Breton fit la connaissance de Pellan, « rencontré sur une grève
alors que, "atteints d'agatomanie" comme dira plus tard Pellan, tous
quatre s'adonnaient avec passion à la recherche des pierres les plus
insolites... Suzanne Guité, sculpteur de Percé, a révélé qu'elle servit de
guide à Breton dans la montagne entourant Percé 41 ».
Au cours d'une soirée, peut-être en compagnie de Robert de Roque-
brune, Pellan aurait déclaré à Breton que son ambition était de faire la
synthèse de l'impressionnisme, du fauvisme, du cubisme et du surréalisme,
ce que Breton, au dire de Rozet, aurait trouvé tout à fait « absurde ».
Puis leur voyage ramena Breton et Élisa à Montréal, où ils revirent
François Rozet. Breton lui demanda où il pourrait trouver un lieu tran-
quille pour terminer Arcane 17. Rozet leur recommanda quelques villages
des Laurentides. Il apprendra plus tard qu'ils se rendirent à Sainte- Agathe,
la coïncidence avec les agates de l'anse à Beaufils ayant paru trop belle
39. Ibid., p. 14.
40. André Breton, Arcane 17 enté d'ajours, Paris, Jean-Jacques Pauvert éditeur, 1947,
p. 15.
41. Suzanne Lamy, ouvr. cité, p. 14.
164 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
pour être ignorée. Chaque matin, Breton rédigea Arcane 17, dont le cahier
manuscrit est dédié à Élisa. Arcane 1 7 sera publié une première fois chez
Brentano's à New York en trois cent vingt-cinq exemplaires avec des illus-
trations de Matta le 30 décembre suivant, mais il serait surprenant
que cette édition ait beaucoup circulé au Québec. L'édition de 1945 était
plus accessible. On sait que Duchamp fut responsable de la vitrine chez
Brentano's sur la cinquième avenue quand on lança le volume. Duchamp
y avait mis un mannequin sans tête vêtu seulement d'un petit tablier de
bonne et lui avait fixé un robinet sur la cuisse. La vitrine fit scandale et
fut dénoncée par la League of Women et par la Société pour la sup-
pression du vice! Plusieurs éditions d' Arcane 17 ont paru depuis.
On le voit, durant tout ce séjour, Breton ne contacta ni Borduas, ni
Leduc, ni aucun membre du futur groupe automatiste. Longtemps après,
en 1953, faisant l'éloge de Refus global, il avouera le regretter:
Cette publication était inspirée par notre ami Paul-Émile Borduas que
je me console mal de ne pas avoir rencontré durant l'été de 1944 comme
je flânais dans Montréal avant de partir pour la Gaspésie ou en revenant
de Sainte-Agathe 42 .
Dans Arcane 17, Breton décrit le Québec en des termes peu flatteurs,
c'est le moins que l'on puisse dire. Il y est question de « l'isolement » de
cette « région du Canada » où l'on vit « malgré tout un peu en marge de
l'histoire », seule enclave française au sein d'une majorité anglophone. Où
l'on vit sans « rancœur », mais où l'on est bien naïf de croire qu'on s'est
bien intégré à cette majorité anglophone:
[...] ceux qui sont demeurés ici montrent par leurs gestes et leurs propos
qu'ils n'ont jamais pu dépasser tout à fait un stade où leur aventure
propre, en tant que groupe, se brouille pour se confondre tant bien que
mal avec une autre. [...] L'église catholique, fidèle à ses méthodes
d'obscurcissement, use ici de sa toute-puissante influence pour prévenir
la diffusion de ce qui n'est pas littérature édifiante (le théâtre classique
est pratiquement réduit à Esther et à Polyeucte qui s'offrent en hautes
piles dans les librairies de Québec, le xvm e siècle semble ne pas avoir eu
lieu, Hugo est introuvable). Les chars, comme on appelle ici les autocars,
rares et poussifs, ne reprennent un peu d'assurance qu'à la traversée de
42. André Breton, «Où en est le surréalisme?», allocution donnée à la Revue des arts
et des lettres de Radio-Canada, dont le texte a été publié dans Vie des arts, n° 80, automne
1975, p. 16-17. Voir fonds Borduas, dossier 1 10, pour le texte intégral de cette conférence.
Voir La Semaine à Radio-Canada, I er au 7 février 1953, vol. III, n° 17, pour des extraits.
1944 165
ponts couverts d'un autre âge. Cette saison n'a d'ailleurs pas été favorable
au tourisme. Les Américains s'abstiennent, à peu d'exceptions près,
depuis plusieurs années. Les récentes élections dans la province, qui font
passer le pouvoir du Parti libéral à l'Union nationale, entraînent la
redistribution de toutes les fonctions publiques et dissuadent de tout
projet de vacances aussi bien les gens en place que ceux qui aspirent Ã
leur succéder. Les journaux locaux, qui relatent les nouvelles d'Europe
en style volontiers apocalyptique, abondent par ailleurs en informations
que leur présentation en pleine page rend dissonantes (« Pendant vingt-
cinq nuits consécutives, de vraies pluies de météores illumineront le ciel
d'août »), alternant avec des recettes d'aspect sibyllin (« Les rouleaux aux
bleuets » : mais ces mots déguisent simplement la tarte aux myrtilles).
Tout cela compose, dans l'air admirablement limpide, un écran de pro-
tection très efficace contre la folie de l'heure, comme d'une vapeur qui
certains matins s'étend à tout l'horizon. («Alouette, tabac à fumer
naturel», dit candidement ce paquet, à l'image d'un oiseau chantant
dans les herbes et, dans ce début de chanson qu'il piétine, tout le vieux
Valois de Nerval rejaillit pour s'épuiser aussi vite: «Alouette, gentille
alouette — Alouette, je te fumerai» 43 .)
Le 20 octobre, Breton était de retour à New York. C'est peu après qu'il
devait faire la connaissance d'Arshile Gorky, rencontré pour la première
fois chez Margaret LaFarge Osborn 44 .
L'atelier de la rue Jeanne-Mance
Thérèse Renaud situait au retour de leurs vacances à la ferme des
Charbonneau, l'installation de Leduc dans son nouvel atelier 45 . En réalité,
les choses ne se firent pas si rapidement. Depuis un certain temps déjà ,
Leduc rêvait de quitter le boulevard Saint-Joseph. D'une part, follement
amoureux, il avait besoin d'un lieu d'intimité et, d'autre part, le fossé se
creusait de plus en plus avec ses oncle et tante Gaudry. Il lui fallait
déménager. Ce n'est que le 14 novembre qu'il annonça à Guy Viau que sa
décision était prise. Le catalyseur semble avoir été une « dispute serrée »
43. André Breton, ouvr. cité, p. 13-14.
44. Agnès Angliviel de la Beaumelle, Isabelle Monod-Fontaine et Claude Schweisguth,
ouvr. cité, p. 357.
45. « Ces vacances terminées, Fernand Leduc loue, à Montréal, un studio que nous
baptisons l'Atelier», Thérèse Renaud Leduc, «Au temps du Refus global», Perspectives,
4 décembre 1971, p. 22-28.
166 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
dans laquelle Thérèse mit son grain de sel, « au cours d'un banquet, en
l'honneur de Maranda, réunissant des gens de la radio » :
[...] les réflexions des parents m'ont fait sentir le fossé infranchissable
qui nous sépare et s'aggrave d'heure en heure. Avant que la catastrophe
arrive je veux quitter en bons termes. — C'est définitif, je pars — mais
où diable trouver le local ?
À partir de là , les choses allèrent rondement. Dès le 25 novembre
1944, un samedi, il quittait le boulevard Saint- Joseph pour s'installer dans
l'ancienne chambre-atelier de Charles Daudelin, louée à M me Villandré,
mère d'Adrien Villandré, au 2660, rue Jeanne-Mance, n° 10. Tout joyeux,
il en annonçait déjà la nouvelle à Guy Viau trois jours avant :
J'ai trouvé un atelier ! Pas comme je l'aurais voulu, mais c'est suffisant
pour partir. — J'ai l'ancien atelier de Daudelin, 2660 Jeanne-Mance,
app. 10. — J'ai passé une partie de la semaine à me chercher des
meubles, j'y entrerai probablement samedi. Continue à m'écrire à boul.
Saint-Joseph — je te dirai quand changer. — Comme ça on aura un
endroit où réunir les amis !
Leduc, qui rêvait de la formation d'une «petite société» de jeunes
peintres, lui avait déjà trouvé une adresse ! Cet atelier va devenir un lieu
de rendez-vous fort important pour le groupe. Une fois de plus, le
témoignage de Thérèse Renaud sur cet épisode est fondamental:
Autour d'un café, parfois une bière, nous «découvrons le monde» en
même temps que les surréalistes. Leurs conceptions actives de la vie
nous stimulent ; le côté occulte des êtres et des objets nous fait frémir
de joie ! Nous décidons une bonne fois pour toutes que la seule vraie
religion est celle de notre cœur et de nos désirs. Nous écoutons de la
musique moderne et aussi de la musique nègre. Le petit groupe s'élargit.
Jean-Paul Mousseau, que nous avons rencontré lors d'une exposition au
Collège Saint-Laurent 46 , vient maintenant presque tous les soirs Ã
l'atelier. Il a le regard limpide de ses dix-huit ans 47 et le sens juste des
choses. Il griffonne sans cesse, sur un coin de la table, des petits dessins
à l'encre de Chine. Bruno Cormier, toujours aux aguets et qui poursuit
ses études médicales, lit beaucoup et nous fait part de ses découvertes.
Claude Gauvreau, généralement debout et silencieux, se promène Ã
travers la pièce et parfois nous lit un poème. Il y a aussi Pierre Gauvreau
qui discute peinture, et Gilles Hénault, philosophie et politique avec
46. Pour Collège Notre-Dame.
47. À partir du 1" janvier 1945.
1944 167
Fernand Leduc, car un moment nous nous sommes sentis attirés par
l'idéal marxiste. Il y a Claude Vermette, si frais, si jeune (il a quinze ans),
timide et rêveur.
À la reprise des cours au collège Notre-Dame, Mousseau avait obtenu
de n'être plus pensionnaire. Cela lui donna plus de liberté et explique en
partie qu'il ait pu fréquenter, à partir de l'automne 1944, l'atelier de
Fernand Leduc. Mousseau nous a raconté que c'est chez Leduc qu'il
découvrit des publications surréalistes: VW, Hémisphère, Littérature.
Mousseau y rencontrait des formes d'expression différentes de celles qu'il
avait pu apprendre chez le frère Jérôme. Son initiation à l'art moderne se
complétait par une initiation à l'avant-garde. Les dessins de Matta ou
d'André Masson le touchèrent profondément. Dans l'une de ces publi-
cations, des photos des statues de l'île de Pâques l'impressionnèrent tout
autant. On trouvera bientôt trace de ces brûlants contacts dans ses
propres oeuvres.
Avec le temps, Mousseau s'était senti en confiance à l'atelier des
Leduc et avait eu de longues conversations avec ses nouveaux amis. Les
discussions portaient entre autres sur des matières de foi, de religion.
Claude Gauvreau se souvenait que le «Mousse» avait formé le projet
saugrenu de «convertir Leduc au christianisme». Mousseau, formé chez
les frères au Collège Notre-Dame, découvrait auprès de Leduc ce que
Borduas appellera dans Refus global « la brûlante fraternité humaine »,
dont le christianisme était « devenu la porte fermée ». C'est probablement
sous l'influence de ces discussions avec Leduc que Mousseau « se convertit
au monisme», pour parler comme Claude Gauvreau 48 .
Ces histoires de religion ont plus d'importance qu'on pourrait le
croire dans le climat étouffant de l'époque. Thérèse Leduc en faisait la
remarque :
Ces soirées valurent beaucoup d'ennuis à Leduc, car nous passions pour
des jeunes peu convenables. Je crois que c'est le fait antireligieux qui
choquait le plus, car nous étions fermement attachés à combattre le
pouvoir d'abêtissement de la religion et de son emprise sur les esprits.
Nous désirions avec ardeur faire tomber les préjugés, construire un
homme nouveau, spontané, libre, créateur. [...] Nous faisions peur 49 !
48. Lettre de Claude Gauvreau à Jean-Claude Dussault, datée de Montréal, le 26 avril
1950; dans Claude Gauvreau et Jean-Claude Dussault, Correspondance 1949-1950,
Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1993, p. 362.
49. Thérèse Renaud Leduc, art. cité, p. 22-28.
168 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Forums
C'est Bernard Teyssèdre qui a attiré le premier l'attention sur les
« manifestations patronées par Borduas dans les séminaires ou les collèges :
Joliette, Sainte-Croix, Salaberry-de-Valleyfield, Sainte-Thérèse 50 », qu'on
finit par désigner comme des « forums ». En général, ces manifestations
comportaient deux volets : une exposition de tableaux et un « forum »,
c'est-à -dire une sorte de table ronde au cours de laquelle les élèves avaient
le loisir de poser des questions sur l'art moderne à un groupe d'experts.
Bien sûr, ce genre de manifestations ne laisse pas beaucoup de traces dans
la presse. Comment établir leur chronologie, voire déterminer leur vraie
nature sans traces écrites? Nous classerions la manifestation à l'Externat
classique Sainte-Croix qui se tint du 23 au 30 avril 1944 et dont nous
avons déjà parlé plus haut dans la suite de l'exposition des Sagittaires
plutôt qu'avec les forums.
Faut-il assimiler aussi à ce genre de manifestations l'« exposition de
l'École du meuble de Montréal» les 6, 7 et 8 juillet 1944, qui se tint au
Séminaire de Joliette et dont le seul souvenir semble être deux petites
annonces parues respectivement dans L'Action populaire et L'Étoile du
Nord, le 6 juillet 1944 51 ? Le père W. Corbeil, qui avait déjà démontré son
ouverture à l'art moderne, aurait pu être à l'origine de cette manifestation.
La date de cette exposition — en plein été — semble exclure qu'elle ait
pu s'accompagner d'un débat avec des élèves.
Teyssèdre proposait que le forum de Sainte-Thérèse ait suivi celui de
Valleyfîeld. Nous ne le croyons pas. Écrivant à Guy Viau le 20 avril 1944,
Roger Vigneau glissait quelques mots sur la manifestation de Sainte-
Thérèse, probablement en écho à ce que Guy Viau lui en avait dit dans
une lettre antérieure, malheureusement perdue :
L'expo à Sainte-Thérèse, n'est-ce pas exaltant? Il y en a une dans ma
v[ille] natale. Mais sous les auspices du Flambeau. C'est pourquoi je n'ai
pas beaucoup confiance. Celles qui s'occupent de ça sont toutes des
« viarges » dans tous les sens du mot. Il faut aller aux jeunes, aux pas
snobs 52 .
50. Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 243.
51. Respectivement en p. 1 et 2 de ces journaux régionaux.
52. Lettre de Roger Vigneau à Guy Viau, datée d'outre-mer, le 20 avril 1944. ANQQ.
Fonds Guy-Viau, P171/2, cahier 5, lettre 285.
1944 169
On peut donc supposer que ce forum de Sainte-Thérèse eut lieu au
printemps de 1944, avant la manifestation de Joliette et peut-être après
celle de l'Externat classique Sainte- Croix. Nous n'avons que peu de détails
sur le forum de Sainte-Thérèse. C'est malheureux, car il semble avoir été
particulièrement réussi. C'était l'opinion de Borduas, comme on peut le
déduire d'une lettre que Guy Viau lui adressait, le comparant à un autre
forum dont nous parlerons aussitôt après: «Il est dommage qu'Ã
Valleyfield, les choses n'aient pas marché comme à Sainte-Thérèse 53 .»
C'était l'opinion de Fernand Leduc: «Il n'y a eu vraiment que celui de
Sainte-Thérèse d'emballant 54 .» C'était enfin l'opinion de Claude Gau-
vreau, qui s'y rendit:
Je me souviens d'avoir assisté au « forum » de Sainte-Thérèse où Lyman,
Borduas et Gilles Hénault répondaient aux questions des élèves. Cette
expérience de simple spectateur fut l'occasion pour moi d'acquérir un
rudiment de dialectique qui devait connaître son plein épanouissement
en 1946.
C'est sans doute à ce forum que Gilles Hénault faisait allusion, au
cours d'une entrevue, nous indiquant la forte présence cléricale à cette
rencontre de collège. Certes, les élèves étaient invités à faire état de leurs
difficultés, mais il arrivait qu'un «Notre jeune ami veut sans doute
dire... » vint filtrer la question et en changer le sens.
On est un peu mieux renseigné sur la manifestation qui se tint
du 21 au 26 octobre 1944 au séminaire Saint-Thomas, à Salaberry-
de -Valleyfield, même si le contenu exact de l'exposition n'est pas facile Ã
reconstituer. Dans une lettre à Guy Viau, écrite la veille de l'ouverture de
cette manifestation, Leduc expliquait comment les choses allaient se
passer :
[...] demain exposition à Valleyfield, j'aurai l'occasion de la [Suzanne
Viau] revoir et je te promets de lui vouer un œil attentif [...]. À propos
de l'exposition je ne puis m'empêcher d'admirer dans ton frère Jacques
le dévouement désintéressé et infatigable [...]. Les difficultés et les
inquiétudes n'ont pas manqué jusqu'à la dernière minute, surtout pour
les questions de transport. Ce soir tout s'annonce pour le mieux et nous
53. Lettre de Guy Viau à Borduas, datée de Cabano, le 28 octobre 1944. MACM.
Fonds Borduas, dossier 166.
54. Lettre de Fernand Leduc à Guy Viau, datée de Montréal, le 30 janvier 1945.
ANQQ. Fonds Guy-Viau, P171/2, cahier 2, lettre 141.
170 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
espérons le plus amical des forums dans la plus parfaite simplicité. —
Demain midi, Borduas, Jacques et moi, partons accompagnés pour
« l'accrochage ». Ça nous fera je crois une belle journée. — Je te donnerai
des nouvelles du « forum ». Le père Régis sera présent pour répondre à la
question toujours palpitante d'actualité « L'art moderne correspond-il Ã
la formule de saint Thomas?» [...] M. Lortie et M. Choquette viendront
également — probablement que Denis [Noiseux?], Jacques Dubuc et
Pierre Trudeau et d'autres viendront en excursion de bicyclette... Pierre
Gauvreau arrive ce soir, il sera sûrement présent demain 55 ...
La mention de Jacques Viau explique sans doute la remarque de
Claude Gauvreau, qui croyait, vingt ans après l'événement, pouvoir attri-
buer à Jacques Viau l'organisation de toutes les manifestations de ce
genre: «Alors que j'étais loin d'avoir vingt ans, Jacques Viau organisa des
"forums" dans des collèges de la province... », écrivait-il. Pour ce qui est
des cyclistes accompagnant notre futur premier ministre, une lettre de ce
dernier au même Guy Viau confirme ce que Leduc anticipait la veille de
l'exposition :
[...] l'exposition que Jacques organisa à Valleyfïeld fut un bon succès Ã
mon avis, et le forum fut on ne peut plus sympathique. Denis, Jacques
Dubuc et moi avons fait le pèlerinage en bicyclette et nous avons eu un
plaisir du diable 56 .
Au dire de Roger Varin, l'exposition comprenait «vingt-six toiles
d'artistes de renommée internationale comme Borduas, Lyman, Roberts
et quelques-uns de leurs élèves», dont Jean-Paul Mousseau, Pierre
Gauvreau, Magdeleine Desroches, Guy Viau, Fernand Leduc, Thérèse
Renaud, Bernard Morisset et Fernand Bonin.
On est mieux renseigné sur le forum qui accompagna l'exposition 57 .
Borduas, Lyman et le père Louis-Marie Régis étaient les experts qui
répondaient aux questions de la salle. Apparemment, « une trentaine de
personnes de la métropole », dit Varin, s'y trouvaient et intervinrent Ã
l'occasion. Quelques-uns des propos de Borduas ont été rapportés par
Varin :
55. Lettre de Fernand Leduc à Guy Viau, datée de Montréal, le 20 octobre 1944.
Fonds Guy- Viau, ANQQ.
56. Lettre de Pierre Elliott Trudeau à Guy Viau, datée de la Harvard University,
Cambridge, Massachusetts, le 5 novembre 1944. ANQQ. Fonds Guy Viau, P171/1, cahier 3.
57. Voir Roger Varin, «J'ai écouté des maîtres de l'art moderne», Le Salaberry,
Valleyfïeld, 26 octobre 1944, p. 3 ; Bruno Rousseau, « La peinture moderne vue par un
profane», Le Cécilien, Valleyfïeld, 13 novembre 1944, p. 9.
1944 171
Il faut que l'artiste soit fidèle à lui-même et non au monde extérieur [...].
L'art n'est véritablement vie, que s'il est personnel, que s'il est unique.
Or le public cherche précisément le contraire dans une œuvre picturale :
il cherche à retrouver quelque chose de déjà vu [...]. Il n'existe pas de
trucs, de règles pour reconnaître ou définir le beau dans une création
artistique ; les seules garanties de bonne appréciation restent votre sensi-
bilité, votre richesse personnelle. [.,.] Il ne saurait primordialement être
question de style, mais question de s'exprimer, soi. Tout est là . Le style
vient comme conséquence du soi exprimé.
Probablement le dernier forum en date fut- il celui du Collège Notre-
Dame. Il en est question dans ce passage d'une lettre de Fernand Leduc
à Guy Viau :
J'ai vu Borduas, mercredi dernier. Il est d'excellente humeur, travaille
beaucoup. Je n'ai pas vu ses dernières choses. Elles sont à ce qu'il m'a
décrit très figuratives et follement lubriques 58 . Tu as sans doute entendu
parler d'un petit forum au Collège Notre-Dame 59 . Il n'y a eu vraiment
que celui de Sainte-Thérèse d'emballant. Gagnon et Hertel étaient
présents. J'avais une envie folle de gifler. Il paraît que j'ai été insolent.
Je ne serais pas surpris de m'être fait dix ennemis. Je n'aurai du moins
pas perdu mon temps 60 .
Ce passage doit être interprété avec soin, car il porte quelque peu Ã
confusion. Il porte essentiellement sur le « petit forum du Collège Notre-
Dame» et non pas sur celui de Sainte-Thérèse comme on l'a cru. Ce
forum du Collège Notre-Dame s'était tenu à l'occasion de l'exposition de
fin de semestre organisée comme d'habitude par le frère Jérôme. Mous-
seau conservait dans ses papiers une petite publication intitulée le Cancan
des arts, dans laquelle on déclarait qu'«à l'occasion de l'exposition de
janvier il se tiendra un "forum", c'est-à -dire une réunion au cours de
laquelle chacun peut poser les questions qu'il désire. Les artistes et les
autorités en cette matière qui seront présents se feront un plaisir de
résoudre vos difficultés». Les «autorités» étaient évidemment Maurice
Gagnon, François Hertel et... Fernand Leduc. C'est à tort qu'on a conclu,
58. Sur ce bref retour de Borduas à la figuration, voir François-Marc Gagnon, Paul-
Émile Borduas (1905-1960). Biographie critique et analyse de l'œuvre, Montréal, Fides,
1978, p. 161 et suiv.
59. Probablement à l'occasion de l'exposition de fin d'année, en juin 1944. Mousseau
nous a parlé d'un forum au Collège Notre-Dame sans pouvoir préciser la date.
60. Lettre de Fernand Leduc à Guy Viau, datée de Montréal, le 30 janvier 1945.
ANQQ. Fonds-Guy Viau, P171/1, cahier 2, lettre 141.
172 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
à cause d'une malheureuse incise, que ce dernier point s'appliquait au
forum de Sainte-Thérèse.
Après cette date, on n'entend plus parler des forums de collège. Une
action plus immédiate sollicitait les membres du groupe.
Section des jeunes à la CAS
Pour la première fois, à la Cinquième exposition annuelle de la Con-
temporary Arts Society, présentée à la Dominion Gallery du 1 1 novembre
au 22 novembre 1944, les exposants sont nettement divisés en deux
groupes. Si on s'en remet à un communiqué publié dans les journaux le
jour du vernissage 61 , les exposants chevronnés étaient P. Doernbach
Anderson, Jack Beder, Borduas qui y avait Carnage à Y oiseau haut perché,
1943 et Les écureuils, 1943, S. Mary Bouchard, Henry Eveleigh, Marguerite
Fainmel, Denyse Gadbois, Louise Gadbois, Eric Goldberg, Eldon Grier,
Allan Harrison, Prudence Heward, Jack Humphrey, Sybil Kennedy, Mabel
Lockerby, John Lyman, Bernard Mayman, Louis Muhlstock, Goodridge
Roberts, Marian Scott, Ethel Seath, Regina Seiden, Philip Surrey, Jacques
de Tonnancour et Fanny Wiselberg; et les exposants de la relève, au
nombre de douze, étaient Léon Bellefleur, Fernand Bonin, Charles
Daudelin, Pierre Gauvreau, Fernand Leduc, Jean-Paul Mousseau, Bernard
Morisset, Jeanne Rhéaume, Lucien Morin, Louise Renaud, André Jasmin
et Guy Viau.
On aura noté la présence de Mousseau à cette exposition. Dans un
article du Collégien, le frère Jérôme reproduira l'un des «portraits» de
Mousseau qui lui valut son entrée à la CAS : « [La toile] reproduite ci-
contre est la propriété du Collège Notre-Dame. Cette toile a mérité Ã
Jean-Paul son entrée à la "Société des Jeunes Contemporains" 62 . » Il s'agit
du tableau que nous signalions plus haut et qui avait abouti dans la
collection de Gilles Hénault. Le dessin de Mousseau exposé à la CAS
s'intitulait Les trois compagnons.
Le Pierre Gauvreau récemment acquis par le Musée des beaux-arts du
Canada était très important. Ce tableau a la réputation d'être le premier
tableau abstrait de Pierre Gauvreau. Il s'agit de Pulsion allègre, grave,
jaune assoiffée**.
61. Anonyme, «La Société d'art contemporain», Le Jour, 11 novembre 1944, p. 2.
62. Frère Jérôme, «Art vivant... Art vrai?», Le Collégien, juin 1944, p. 9.
63. Pierre Gauvreau, Pulsion allègre, grave, jaune assoiffée, 1944, huile sur masonite,
55 cm x 76 cm, coll. du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
1944 173
On mentionne aussi Fernand Leduc comme l'un des exposants. Cela
n'est pas exact. Pour comprendre ce qui s'est passé, il faut remonter
quelques jours en arrière. Faisant sans doute allusion à une conversation
avec Borduas, qu'il avait visité en compagnie de Thérèse, il écrivait, le
3 novembre 1944, Ã Guy Viau:
Borduas devra très probablement quitter la CAS. Il ne peut pas conti-
nuer la lutte, mais cette fois contre les jeunes. Il y eut un jury pour
admission de nouveaux membres. Morisset a été accepté par « charité »,
alors que des croûtes... Borduas a dû s'engueuler avec Jacques de
Tonnancour, qui est devenu un crétin parfait, et d'une assurance!...
Tout maintenant va dépendre du jugement pour l'expo du 11. Pour ma
part, je suis bien prêt à tout lâcher de ce côté — Il faudra se regrouper.
— On ne peut pas tolérer une telle situation 64 .
On l'aura noté, à ce moment, Leduc ne connaissait pas encore le
verdict du jury sur son envoi. La remarque sur Bernard Morisset dut
toucher Guy Viau, qui admirait son travail 65 . Dans une lettre qu'il écrivit
à Borduas peu après, Guy Viau était déjà prêt à suivre Leduc et à quitter
la CAS:
Fernand me dit les difficultés que vous rencontrez à la CAS et la bêtise
de J. de Tonnancour. Nous devrions quitter cette société sans attendre
aucun prétexte, et pour la seule raison que ce n'est pas intéressant 66 .
Quand Leduc écrit de nouveau à Guy Viau le 14 novembre, il est fixé :
Imagine-toi, quatre peintures refusées sur quatre — et deux dessins
acceptés. — J'ai retiré les dessins. On ne laisse pas les perles aux cochons...
cette société ne m'intéresse plus... Raisins verts?
Bien conscient que sa colère colore son jugement, Leduc propose Ã
son correspondant une critique dévastatrice de l'exposition de la CAS,
qui, dit-il, n'apporte plus « rien, rien, rien de neuf» :
64. Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 246.
65. Il écrit le 9 juin 1944 à Roger Vigneau, en parlant de Bernard Morisset : « S'il ne
devient pas un grand peintre, ce sera uniquement à cause de questions matérielles. Mais
il n'est pas dit qu'il ne le devienne pas, car il est passionné et prêt à tous les sacrifices et
surtout à balancer ses parents.» ANQQ. Fonds Guy- Viau, P171/2, cahier 7, lettre 401.
66. Lettre de Guy Viau à Borduas, datée de Cabano, le 6 novembre 1944. MACM.
Fonds Borduas, dossier 166.
174 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
La vie s'est endormie dans les bras de ceux qu'on a flattés et qui ne
cessent de vous la représenter sommeillant dans les recettes qui leur ont
valu tant de succès, Jacques ! — Frère Jacques, dormez- vous ? — Borduas
seul présentait du neuf, sa petite toile bleue et blanc (écureuil) — seul
aussi il était susceptible de présenter véritablement du neuf mais ce
peintre peint maintenant sur un format interdit aux expositions de la
CAS. — Heureusement pour toi, tes toiles militent dans les rangs des
dimensions admises... mais attention, ne grandis pas trop vite... mon
petit gars ! De toi aussi une chose neuve, mon portrait (quoique par la
facture s'apparentant à tes paysages). — J'aurais voulu dans l'ensemble
quelque chose de vraiment neuf. — Les meilleurs choses avec toi (sans
flatterie, ton paysage appartenant à Gaby Filion et mon portrait) sont
les Borduas. — Les Roberts (toujours beaux mais rerevus, ce n'est pas
sa faute), les Lyman (rerevus, c'est sa faute), les Bonin, un Gauvreau
(pas des plus personnels), juste un petit dessin de Mousseau, une
merveille (les autres ont été refusés, manquant d'intérêt pour le public ;
j'en ai acheté deux, de véritables merveilles). — Nos auteurs ordinaires
avec l'honnêteté ordinaire, mais peu convaincante, Jacques 67 se figeant
dans un académisme béat. Les Gadbois... on en revient ben ! Daudelin,
deux toiles douteuses... Jasmin, d'une vulgarité à vous donner des
nausées. — Morin ferait un bon arpenteur pour jeux de patience
coloriés. À part ça, vive la CAS et son visage contemporain ! — Tu vois
comment la rancœur peut me faire parler...
La critique journalistique fut moins sévère que Leduc. Ne relevons
que ce qu'elle dit sur les jeunes. La participation de Daudelin fit l'objet
d'un commentaire élogieux, lui dont la «vigoureuse nature morte fut
l'une des toiles les plus remarquables de l'exposition 68 ». François Rinfret
était de cet avis :
De tous les jeunes peintres d'abstractions, M. Charles Daudelin est celui
dont la pâte est la plus riche ; il y mêle toutes sortes de reflets, ainsi dans
une grande nature morte. Même dans ses plus fantaisistes évasions, on
retrouve toujours un certain ordre 69 .
67. De Tonnancour?
68. Anonyme, «Society Holds Art Exhibition», The Standard, 11 novembre 1944,
p. 4, qui mentionne aussi Borduas.
69. François Gagnon [Rinfretl, «De la poésie des choses à l'absence de réalité»,
La Presse, 11 novembre 1944, p. 32, qui mentionne Borduas, mais ni Mousseau ni Pierre
Gauvreau.
1944 175
L'attention de Rinfret fut aussi attirée par «Fernand Bonin [qui]
entrouvre une fenêtre aux rideaux orangés sur un paysage de nuit » et par
Bernard Morisset, qui «géométrise un paysage qu'il rappelle un peu
comme dans une mosaïque». Le critique de The Gazette fut aussi
généreux pour les jeunes :
Guy Viau y avait un portrait de femme à l'encre de Chine et Mousseau
un lavis intitulé Les trois compagnons. Bernard Morisset fait preuve
d'imagination dans Paysage orange, Charles Daudelin et André Jasmin
prennent des libertés dans leurs natures mortes. Fernand Bonin expose
une église près d'un arbre vert ainsi qu'une nature morte 70 ...
C'est Charles Doyon qui couvrit le mieux la participation des jeunes
à cette exposition :
Les paysages de Guy Viau ont toujours cette solidité que comporte un
sévère arrangement. Un enduit diaphane provoque cette diffusion qui
harmonise le tout. Tout en se tenant dans les justes proportions, un
bonhomme couché s'agence à merveille aux courbes détentes de ses
paysages.
Quand Daudelin s'aventure au domaine de l'abstraction, il nous prouve
encore qu'il a de l'étoffe. Dans son abstraction, il se sert du même pro-
cédé avec une pâte triée qu'il pare d'arabesques et de découpures, ce qui
agrémente une riche profusion de teintes qui se recommande de ses
natures mortes.
Bonin entretient un sentiment secret, un goût de fantaisie, quand il
dégage l'essence poétique d'un vieux clocher. Sa nature morte est une
composition vigoureuse richement sculptée dans un carré d'ombre.
On note aussi chez André Jasmin une amélioration sensible. Ses natures
mortes, colorées à souhait fleurissent en opulents bouquets de couleurs.
[...] Toute une série d'encres et de dessins d'un vif intérêt complète les
envois de nos peintres. Ici Daudelin, là Mousseau avec ce tour de force
Les trois compagnons 71 ...
70. Anonyme, «CAS Holding Exhibit at Dominion Gallery», The Gazette, 11 no-
vembre 1944, p. 2, qui ne mentionne ni Borduas ni Pierre Gauvreau.
71. Charles Doyon, «CAS 1944», Le Jour, 18 novembre 1944, p. 4, qui commente les
envois de Borduas et de Lucien Morin, mais ne mentionne pas Pierre Gauvreau.
176 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Jeunes peintres
Du 18 au 29 novembre 1944, sous les auspices combinés du Quartier
latin et de la Ligue Amérique Française se tenait, dans le hall d'honneur
de l'Université de Montréal, une exposition intitulée Jeunes peintres,
organisée par Gabriel Filion. Y exposaient Marcel Baril, Léon Bellefleur,
Fernand Bonin, Charles Daudelin, Magdeleine Desroches-Noiseux 72 ,
Gabriel Filion, Pierre Garneau, Pierre Gauvreau, qui y avait trois œuvres,
Au Sahara, Esprit marin et Jeux, Julien Hébert, Fernand Leduc, qui y avait
Tableau en bleu, Lucien Morin, Bernard Morisset, Jean-Paul Mousseau et
Guy Viau.
Depuis un certain temps déjà , Le Quartier latin avait fait preuve d'une
grande ouverture à l'art. Ainsi, non seulement il avait, grâce à Guy Viau,
ouvert ses colonnes à Fernand Leduc, mais il avait publié des dessins de
Pierre Gauvreau, de Gabriel Filion et de Charles Daudelin dans ses numé-
ros de février et de mars 1944 73 . Cette exposition faisait pour ainsi
dire suite à ces initiatives. Anticipant sur la tenue de l'exposition, dès le
20 octobre, Gabriel Filion, se faisant le porte-parole du groupe, déclarait
dans son article du Quartier latin que les jeunes ici réunis avaient « fini
d'offrir uniquement des promesses»; qu'ils en avaient assez de se faire
reprocher leurs «influences»; qu'ils étaient déjà en mesure d'offrir
«quelques fruits mûrs». Revenant sur l'expérience de son passage aux
Beaux- Arts, il demandait à ses lecteurs de « comprendre le coup de pied
géant que nous avons dû donner [... ayant constaté] qu'il existe nombre
de moyens faciles de devenir académique 74 ».
Leduc suivit de près l'organisation de cette exposition. Ayant rompu
avec la CAS, il se demanda s'il ne valait pas mieux de reporter ses espoirs
sur une initiative de ce genre. Dans sa lettre à Guy Viau du 14 novembre,
que nous avons citée plus haut, il se posait au moins la question, sans
toutefois perdre son esprit critique :
Exposition du Quartier latin en marche. — Je ne doute pas que l'esprit
soit meilleur, mais j'ai vu l'ensemble des travaux et je suis convaincu
72. Entre-temps, elle avait épousé Denis Noiseux.
73. Sans titre, dessin de Gabriel Filion, Le Quartier latin, 25 février 1944, p. 5. Paysage,
encre de Pierre Gauvreau pour illustrer l'article du père Louis-Marie Régis, o.p., «Art et
création», Le Quartier latin, 18 février 1944, p. 5. Tête, encre de Charles Daudelin, illustre
l'article de Fernand Leduc, «Œuvres secondaires de peintres importants», Le Quartier
latin, 3 mars 1944, p. 5.
74. Gabriel Filion, «La jeune peinture...», Le Quartier latin, 20 octobre 1944, p. 5.
1944 177
que là aussi il y aura quantité de croûtes. — Les Filion, malgré la bonne
volonté et la générosité ne sont, hélas, pas de la peinture — encore des
Morin, des Bellefleur, des Baril horribles, peut-être un mauvais Benoît
(il n'en a jamais fait de bon). De Daudelin je n'ai rien vu, non plus de
Jasmin. Par contre il y aura de bons Bonin, des Guy Viau, Magdeleine
Desroches, Pierre Gauvreau, (il paraît qu'il y aura des Hébert, j'ai hâte
d'en avoir la révélation), de très bons Morisset, des Mousseau et des
Leduc. — Je n'ai pas vu le dernier choix. — Mais de toute façon, la
figure sera jeune, vivante, et pleine de promesses de fruits mûrs... Je t'en
reparlerai 75 .
On aura noté au passage les « fruits mûrs », une allusion à l'article de
Filion. S'il faut en croire François Rinfret, un des rares critiques à s'être
donné la peine de couvrir cette exposition quelque peu en détail, Filion
était le peintre le plus avancé du groupe :
M. Gabriel Filion pousse le principe surréaliste à ses extrêmes consé-
quences ; sur les toiles de ses confrères, on peut isoler sinon des objets
naturels, du moins certaines formes définies, certains motifs. Chez lui,
des traînées rouge sang coulent sur du blanc clair ; des taches d'autres
couleurs gravitent autour. Il ne s'agit plus d'abstraction, de sujet inspiré
même de loin de la nature comme on en trouve du moins dans les
dessins de M. Filion. Le peintre a tranché tous les liens avec les choses;
comme on ne peut comparer son œuvre à rien, il est impossible de la
commenter 76 .
Rinfret se réfugiait souvent derrière cet argument pour ne rien dire
des tableaux abstraits, qu'il ne comprenait pas. Il réservait aussi quelques
mots à chacun des autres exposants. Nous ne retiendrons de ses propos
que ceux qui concernent les peintres plus proches de Borduas:
M. Bernard Morisset peint une lectrice aux traits nets ; il empâte davan-
tage ceux d'une femme assise dans un jardin. M. Jean-Paul Mousseau
cerne ses figures d'un gros trait noir; il les colore de bleu ou de gris qui
ressortent mal de ses fonds très sombres. M. Charles Daudelin peint
deux visages de teintes d'olive, en soulevant moins la pâte que dans une
nature morte. M. Fernand Bonin montre qu'il peut représenter une
femme brune assise; ses autres toiles sont surréalistes. M. Fernand
Leduc revient souvent à un motif qui ressemble à un crochet angulaire.
75. Lettre de Fernand Leduc à Guy Viau datée de Montréal, le 14 novembre 1944.
ANQQ. Fonds Guy-Viau, P171/1, cahier 2, lettre 138.
76. François Gagnon [Rinfret], «Peintres en quête de mondes étranges», La Presse,
18 novembre 1944, p. 34.
178 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
[...] M. Guy Viau suggère de petits paysages vert pomme sous des ciels
gris clair. M" e Magdeleine Desroches dépeint une table garnie, dont les
détails ressortent plus clairement que ceux de ses jardins. [...] Avec
MM. Pierre Gauvreau et Léon Bellefleur, nous retournons au monde
surréaliste, qu'il ne faut pas confondre avec le cubisme, où la géométrie
oriente le spectateur 77 .
On aura compris que le surréalisme, avec lequel il avait tendance Ã
confondre l'art abstrait, était la bête noire de Rinfret.
Un certain Brabant du Devoir, visitant aussi l'exposition, y admira la
Jeune fille et la Tête de peintre, de Charles Daudelin, moins sa Nappe Ã
carreaux. Le rêve d'Esculape de Fernand Bonin, qui représentait « certains
microbes ou cellules grossis comme au microscope », ne l'enthousiasma
pas davantage:
Beaucoup d'abstractions sont loin et haut dans la sphère nébuleuse de
la surréalité. Dans le genre, les plus représentatives sont Au Sahara,
Esprit marin, Jeux de Gauvreau ; La table garnie, Papiers collés, Abstrac-
tion, Le cirque et Hyperbole de Lucien Morin.
Abstraction bleue est une abstraction tellement bleue qu'on n'y voit rien,
aucune trace d'abstraction, et tellement abstraite qu'on n'y voit aucune
trace de bleu. D'un surréalisme consommé 78 !
L'auteur ne cite pas le nom du peintre d'Abstraction bleue, mais il
s'agit très probablement de Tableau en bleu de Fernand Leduc 79 .
On aurait pu croire qu'une exposition de jeunes s'adressant aux
jeunes aurait soulevé quelques commentaires intéressants parmi eux. Ce
ne fut pas vraiment le cas. Georges-Henri Blouin 80 , qui ne mentionnait
aucun peintre ni aucune tendance en particulier, se contentait d'un vague
plaidoyer en faveur de l'art « avancé ». Pierre-Cari Dubuc, pourtant lié Ã
Filion 81 et qui se fera connaître comme humoriste, nouvelliste et drama-
77. là .
78. De Brabant, «Le salon Pfeiffer», Le Devoir, 25 novembre 1944, p. 10.
79. Fernand Leduc, Tableau en bleu, 1944, huile sur carton, 26,7 cm x 34,2 cm; coll.
de l'artiste.
80. Georges-Henri Blouin, «Faire confiance à la jeunesse», Le Quartier latin, 17 no-
vembre 1944, p. 5.
81. Ils avaient fait leurs études ensemble à Brébeuf, et Filion venait d'illustrer le
recueil de poèmes de Pierre-Cari Dubuc, Jazz vers l'infini, Montréal, Éditions Pascal, 1944.
Voir André-G. Bourassa, Surréalisme et littérature québécoise. Histoire d'une révolution
culturelle, Montréal, Les Herbes rouges, 1986, p. 131-132. Bourassa a bien de la bonté de
voir de la « prudence » et de l'« ironie » dans cet article peu inspiré.
1944 179
turge, se contenta de faire la preuve de son premier talent 82 . Son article
était illustré d'une caricature de Jacques Gagnier qui sera réutilisée plus
tard. Elle s'intitulait alors Science infuse et présentait les trois étapes qui
menaient un bébé de son berceau au chevalet d'une toile abstraite.
L'article le plus désolant de la série était signé par un certain Pierre-Paul
Julien. Il s'intitulait «Peinture moderne... ridicule!», ce qui n'augurait
rien de bon sur son contenu. Il faisait la preuve d'un philistinisme sans
bornes. Un tableau en particulier « qui, à mon idée me rappelle fort bien
la paire de culottes sur laquelle j'essuyais mes pinceaux l'été dernier
lorsque je peinturais notre maison d'été», avait déclenché sa bonne
humeur. Cette description donne à penser qu'il s'agissait du tableau de
Filion, tel que décrit par Rinfret. Puis, comme il arrive souvent chez ce
genre de rigolard, il tournait soudainement au vinaigre, accusant les
artistes de « rire de nous », et terminait par des menaces :
Très bien, messieurs, si vous voulez rire, riez ! faites-nous rire, encore
mieux! Mais faites attention de tenter de rire de nous. Ça nous le
prendrons plus difficilement 83 .
Nous avons déjà fait état plus haut de l'article de Gabriel Filion. On
pourrait mentionner aussi celui de Jacques Dubuc 84 , qui, au moins, citait
Borduas. En réalité, la véritable réaction des jeunes à l'exposition est Ã
chercher sous la plume de Fernand Leduc. Elle n'est pas moins critique,
mais, bien sûr, pour des raisons complètement opposées. Tenant parole,
il commentait le 22 novembre, au profit de Guy Viau, l'exposition du
Quartier latin :
De l'exposition du Quartier latin, il me reste le souvenir du dévouement
impressionnant des organisateurs et l'impression fort agréable d'un train
de cloisons blanches aux fenêtres variées et multicolores emportant les
rêves de jeunesse. Tout le convoi de nos désirs d'enfance prolongée nous
faisait oublier la solennelle colonnade de marbre 85 où s'immortalise le
souvenir des vieilles barbes. — Si je pense à la peinture, alors non, ça ne
82. Pierre-Cari Dubuc, « Les jeunes peintres exposent », Le Quartier latin, 10 novembre
1944, p. 1.
83. Pierre-Paul Julien, «Peinture moderne... ridicule! », Le Quartier latin, 1" décembre
1944, p. 2.
84. Jacques Dubuc, « L'exposition de peinture », Le Quartier latin, 17 novembre 1944,
p. 1.
85. Allusion au décor de colonnes creuses du grand hall de l'Université de Montréal,
oeuvre de l'architecte Ernest Cormier.
180 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
tient plus : en dépit de toutes les poussées de sève jeune, de la bonne
volonté, de la générosité (portant presque invariablement à faux) de
tout le désir de faire œuvre, il résulte de ce compagnonnage un magni-
fique champ de confusion où les badauds et les moins badauds ne man-
quent pas de s'enfarger. Il y a déjà assez de confusion sans la favoriser.
La conclusion que Leduc tire de ce constat est remarquable. Il
envisageait déjà l'idée d'un regroupement des meilleurs éléments parmi
les jeunes peintres. Si l'on avait besoin d'un texte fondateur du mou-
vement automatiste, le voici :
Le temps est venu, mon cher Guy, de nous grouper et de prendre une
attitude non équivoque, d'affirmer des positions franches. — Il faut Ã
tout prix former un groupe, restreint, intransigeant, respectant l'essen-
tiel de l'œuvre d'art et exposant en commun. Toi, Bonin, Gauvreau,
Mousseau, Morisset, Magdeleine [Desroches] et moi, voilà qui est suffi-
sant pour monter un « Salon » et nous lier en société. D'autres jeunes se
préparent qui renforceront les rangs. J'ai commencé à parler du projet,
il semble intéresser. Borduas croit que c'est la seule attitude possible
actuellement. Il est évident qu'on lâcherait de ce fait la CAS qui ne nous
apporte rien et que l'on capterait toutes les énergies jeunes, laissant les
vieilles barbes mourir d'inanition. — Dis-moi toi-même ce que tu en
penses. — [...] il faut que chacun de nous travaille et à Pâques, un
«Salon» nouveau, jeune, vivant, s'ouvrira. Tu entends, il le faut. —
Donne-moi des suggestions pour notre petite société.
Imaginant déjà la structure de sa « petite société », Leduc aborde une
question assez délicate. Quel pourrait être le statut de Borduas dans
pareille société de jeunes ?
Borduas ne ferait pas partie de notre groupe. — Nous profiterions de
ses conseils comme toujours, mais toute l'initiative nous serait laissée.
— Il nous serait toujours possible de le posséder comme invité d'hon-
neur 86 .
On aura noté que le «groupe» imaginé par Leduc excluait Charles
Daudelin, André Jasmin et Gabriel Filion. Sachant ce qu'il pensait de leur
travail, cela n'est pas étonnant. Il incluait Guy Viau, non sans quelques
appréhensions des tours que pourrait lui jouer sa « paresse » et le suppliait
de ne pas s'encroûter dans le professorat, de se mettre au travail, « la nuit,
s'il le faut». Magdeleine Desroches, Bernard Morisset et Fernand Bonin
86. Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 246-247.
1944 181
sont des choix qui seront à réviser avec le temps. Ils faisaient partie du
groupe pour le moment.
Claude Gauvreau a noté que Borduas hésita à suivre Leduc dans son
radicalisme d'alors, de peur « de décourager et d'éloigner d'autres jeunes
peintres modernes de tendance différente, comme André Jasmin, Charles
Daudelin et Gabriel Filion 87 ». Ce n'est pas l'impression qu'il avait laissée
à Leduc : « Borduas a eu une engueulade avec Lyman à mon sujet, il lui
a signifié que sa société n'apportait rien aux jeunes et que probablement
ces derniers s'en sépareraient.»
Marcel Barbeau
Il n'a pas été beaucoup question de l'École du meuble dans ce
chapitre. Pourtant, Borduas venait d'y faire une découverte: Marcel
Barbeau. Né le 18 février 1925, Marcel Barbeau, qui venait d'une famille
modeste, entra à l'École du meuble à l'automne 1941 88 , après avoir
terminé ses études primaires à l'école Louis-Hippolyte-Lafontaine. N'ayant
pas terminé sa douzième année, Barbeau se retrouva dans la section
d'apprentissage. Ce n'est que trois ans plus tard, Ã l'automne 1944 89 , que,
insatisfait de l'enseignement reçu dans cette section, il demanda d'être
muté et se retrouva dans la classe de Riopelle et de Maurice Perron, avec
lesquels il se lia d'amitié. Il n'a donc connu Borduas comme professeur
qu'assez tardivement: Ã partir de l'automne 1944.
Barbeau se joignit donc de justesse au groupe qui fréquentait
Borduas, rue Napoléon. Borduas était à la veille de son installation défi-
nitive à Saint-Hilaire. C'est de cette manière que Barbeau fit la con-
naissance de Fernand Leduc, des frères Gauvreau, des sœurs Renaud, de
Jean-Paul Mousseau et de Françoise Sullivan. Ses prises de contact furent
l'occasion de dons ou d'échanges avec ses nouveaux amis. Oasis et Feux
follets furent offerts à Françoise Sullivan à ce moment. Feux follets 90 fait
toujours partie de sa collection. Oasis a abouti chez son fils l'ayant tou-
jours eu dans sa chambre quand il était enfant. Par ailleurs, Barbeau
échangea un de ses dessins inspirés de Matisse avec un Autoportrait de
87. Claude Gauvreau, art. cité, p. 59.
88. Carolle Gagnon et Ninon Gauthier, Marcel Barbeau. Le regard en fugue, Montréal,
CECA, 1990, p. 14.
89. Ibid., p. 15.
90. Marcel Barbeau, Feux follets, 1945, aquarelle sur papier, 22,3 cm x 29,9 cm,
s.d.b.d. : «Marcel Barbeau 45», coll. Françoise Sullivan, Montréal.
182 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Riopelle 91 . Ce dessin le suivit dans tous ses déplacements jusqu'à l'été
1951, à la fin de son séjour à la ferme de Saint-Jean-Baptiste, dont nous
reparlerons. Il se perdit alors dans le déménagement qui suivit. Quelle ne
fut pas la surprise de Barbeau de le retrouver reproduit bien longtemps
après dans un livre de Guy Robert, où on le déclarait appartenir à un
médecin. Apparemment, au dire de Guy Robert, consulté par Barbeau, ce
médecin le tenait de la collection de Jean-Paul Mousseau 92 ! Yves Lasnier,
qui avait probablement servi d'intermédiaire entre Mousseau et le collec-
tionneur, a confirmé la chose à Barbeau. Dans ce cas, on pourrait penser
qu'en datant Y Autoportrait de 1944 on le rajeunissait un peu. C'est aussi
l'opinion de Guy Robert, qui le date de l'année suivante 93 .
Chose certaine, Barbeau n'opposera pas les mêmes résistances Ã
l'enseignement de Borduas que Riopelle. Au contraire, Barbeau aura une
admiration sans bornes pour son maître et développera rapidement son
singulier talent à son contact.
Maurice Perron
Maurice Perron, l'ami de Riopelle avec qui Barbeau se lia à partir de
ce moment, est né le 6 juillet 1924. Il étudiait alors l'ébénisterie à l'École
du meuble, mais il avait développé une passion pour la photographie et
devint le photographe attitré du groupe automatiste. Il documentera
visuellement leurs principales manifestations montréalaises et aura une
production « artistique » parallèle, qui n'a été exposée que tardivement Ã
la Maison de la culture de La Petite Patrie, du 10 novembre au 3 décembre
1989. Nous le verrons impliqué dans la plupart des prises de position
idéologiques du groupe, y compris Refus global, qu'il signera et publiera,
puisque c'est lui qui créera la maison d'édition Mithra-Mythe.
91. Jean-Paul Riopelle, Autoportrait, 1944 (?), encre sur papier, 66 cm x 51 cm, dixit
Guy Robert, coll. particulière; identique à l'huile sur toile, 66,3 cm x 51 cm, 1945, coll.
Jean-Paul Mousseau, signalé en 1963 dans J.-P. Riopelle, film fixe réalisé par l'ONF pour
la Galerie nationale du Canada.
92. Aussi surprenant que cela puisse paraître, nous tenons une preuve documentaire
du passage de cet Autoportrait entre les mains de Mousseau. En effet, dans un film fixe sur
J.-P. Riopelle, réalisé par l'ONF en 1963, on présentait l'Autoportrait de Riopelle (erro-
nément comme une huile sur toile, 66,3 cm x 51 cm, 1945) comme faisant partie de la
collection de Jean-Paul Mousseau. La transaction de Lasnier avec le médecin en question
a dû suivre cette date.
93. Guy Robert, Riopelle, chasseur d'images, Montréal, France- Amérique, 1981, p. 31.
1944 183
Le problème principal posé par la présence de Perron au sein du
groupe automatiste tient à son activité de photographe. Bien qu'on
utilisera constamment ses photographies pour documenter les événe-
ments du groupe — presque toutes les photos qui illustrent Refus global
sont de lui — ou, comme ce fut le cas de Barbeau notamment, pour
constituer des archives visuelles de ses tableaux, d'autant plus précieuses
que certains de ces tableaux furent perdus ou détruits par la suite,
personne, pas même lui (?), ne semble avoir pensé qu'une exposition
automatiste aurait pu comporter des photographies. Avait-on jugé que ses
photographies n'avaient pas la qualité nécessaire? Alors, pourquoi les
utilisera-t-on dans un document aussi crucial que le manifeste? Non, la
raison de cette absence est à chercher, nous semble-t-il, dans une tout
autre direction. Les photographies «artistiques» de Perron n'étaient ni
plus mauvaises ni beaucoup meilleures il est vrai que les photos de ses
contemporains et appartiennent à une tradition qui remonte à Ansel
Adams, comme ses photos du rocher Percé par exemple. Si on n'a pas
perçu ses photographies comme des œuvres d'art au même titre que les
dessins d'un Mousseau ou les tableaux de Barbeau ou de Leduc, cela tient
d'une part à la conjoncture des milieux d'avant-garde au Québec qui Ã
l'époque n'étaient pas encore prêts à considérer la photographie comme
un art et plus profondément, d'autre part, à la nature même du signe
photographique. On pourrait appliquer au cas de Perron ce que Roland
Barthes disait de la photographie en général :
[La photographie] est une sorte de parente pauvre de la culture;
personne ne la prend en charge. [...] La photo est victime de son sur-
pouvoir; comme elle a la réputation de transcrire littéralement le réel
ou une tranche de réel, on ne s'interroge pas sur son véritable pouvoir,
sur ses véritables implications 94 .
Ou bien on la considère comme une pure transcription mécanique
du réel, comme c'est le cas de la photo de reportage notamment, ou bien
on en fait un équivalent de la peinture. Dans l'un et l'autre cas, on passe
à côté de ce qu'est la photographie. Il est évident que même une photo
de reportage suppose un choix de la part du photographe, voire un choix
idéologique. Par ailleurs, une photo d'art fait appel à de tout autres
moyens que la peinture. Comme dit encore Barthes, la photographie « ne
94. Roland Barthes, « Sur la photographie », Le grain de la voix. Entretiens 1962-1980,
Paris, Seuil, 1981, p. 329.
184 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
peut pas copier [l'art] aussi bien que la peinture parce que son réfèrent,
c'est-à -dire l'objet qu'elle photographie, est vécu comme réel par celui qui
regarde la photo. Il y a là une contrainte très forte. C'est pourquoi la
photographie ne peut pas être un art comme la peinture 95 ».
On pourrait donc dire que, paradoxalement, dans le cas de Perron, ce
sont sa pratique du reportage photographique au sein du groupe et
l'accent mis quasi exclusivement par ce même groupe sur la peinture
(même la sculpture est traitée en parent pauvre) qui expliquent la négli-
gence dont on a entouré la part artistique de son œuvre photographique.
95. Ibid., p. 330.
1945
Revue Bleu et Or
Il n'y aurait pas matière à ouvrir ce chapitre sur l'année 1945 par une
«revue» d'étudiants, n'eut été la participation de Françoise Sullivan Ã
l'événement. S'étant tenue les 29, 30 et 31 janvier 1945 au théâtre His
Majesty's, la revue Bleu et Or fut accompagnée d'un battage publicitaire
sans précédent, faisant espérer un spectacle mirobolant, auquel la parti-
cipation des «ballerines de Mademoiselle Sullivan» ne pouvait donner
que le plus grand éclat 1 . Françoise Sullivan, toujours étudiante aux Beaux-
Arts à ce moment, fut responsable de la chorégraphie de deux pièces du
répertoire classique: L'invitation à la valse de Weber et la Rhapsodie
hongroise n° 2 de Liszt, qu'elle traita avec humour, comme il se devait, vu
la circonstance. Apparemment, le reste du spectacle, fait de petits sketches,
satires, chœurs et danses, déçut. L'on se contenta en général de comptes
rendus descriptifs peu compromettants, tantôt sympathiques, tantôt plus
critiques 2 . Seules les chorégraphies de Françoise Sullivan semblent avoir
fait l'unanimité des commentateurs.
La critique d'un certain Gérard Manvu 3 , publiée dans Le Quartier latin,
fut franchement hostile et déclencha une polémique avec les organisateurs
1. Anonyme, « Revue Bleu et Or au His Majesty's », Le Quartier latin, 19 janvier 1945,
p. 3 ; Annonce, Le Quartier latin, 19 janvier 1945, p. 6 ; anonyme, « La revue Bleu et Or »,
Le Petit Journal, 21 janvier 1945, p. 37; Paul Vaillancourt, «La revue Bleu et Or. La
renaissance d'une tradition», Le Quartier latin, 26 janvier 1945, p. 1 ; anonyme, « Dixième
revue Bleu et Or. L'envers des décors», Le Quartier latin, 26 janvier 1945, p. 3 ; anonyme,
« La 10 e revue Bleu et Or », La Patrie, 27 janvier 1945, p. 34 ; anonyme, « Au His Majesty's »,
La Presse, 29 janvier 1945, p. 10 (photo de Françoise Sullivan) ; anonyme, « Revue Bleu et
Or au His Majesty's», Le Canada, 29 janvier 1945, p. 7; anonyme, «La revue Bleu et Or
au His Majesty's», Le Devoir, 29 janvier 1945, p. 6; anonyme, «At His Majesty's», The
Gazette, 31 janvier 1945, p. 3.
2. Anonyme, «La 10' revue Bleu et Or des étudiants», La Presse, 30 janvier 1945,
p. 8; L. R, «Au His Majesty's La revue Bleu et Or de nos étudiants», La Patrie, 30 janvier
1945, p. 15 ; G.-H. B., « La revue Bleu et Or», Le Quartier latin, 2 février 1945, p. 5 ; Jacques
Léger, « La revue Bleu et Or», Le Bloc, 8 février 1945, p. 8 ; anonyme, « Au micro et sur les
planches. Le théâtre», RadioMonde, 3 février 1945, p. 5.
3. Gérard Manvu, «Bleu et Or», Le Quartier latin, 9 février 1945, p. 5.
188 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
de la revue, nuls autres que Jacques Hébert et Jean-Louis Roux 4 , auxquels
Roger Rolland 5 vint prêter main-forte. Il s'agissait d'un groupe de fins
esprits quelque peu redoutables et le pauvre Manvu ne s'en relèvera pas.
Il avait fait l'erreur de critiquer un spectacle où l'un de ses sketches avait
été refusé. On ne se priva donc pas de mettre en doute son impartialité.
Retenons le nom de Jean-Louis Roux dans cette histoire. Il sera question
de lui plus loin à propos d'une autre polémique de plus de conséquence
pour notre propos mettant en cause les « surréalistes » montréalais.
Daudelin au Collège Saint-Laurent
On savait depuis l'automne de l'année précédente que Charles
Daudelin préparait une grande exposition pour le printemps. Il y tra-
vaillait alors et elle devait comporter autant de la peinture que de la
sculpture 6 . À ce moment, il travaillait pour les Compagnons de Saint-
Laurent, créant les décors de leurs pièces, tout en ayant élu domicile dans
une sorte de grenier appartenant aux comédiens de la troupe :
Il créa les décors pour la troupe des Compagnons qui lui valurent les
commentaires élogieux des critiques. Tout au long de son association
avec la troupe, il vécut tranquillement dans le grenier de la maison des
comédiens et se laissa pousser la barbe. Il mangea, dormit et peignit
dans un espace de huit pieds carrés 7 .
Les éloges de ces décors de théâtre auxquels on faisait allusion pour-
raient se résumer à ce qu'en disait Éloi de Grandmont quelques mois plus
tôt:
On connaît surtout de Daudelin des décors de théâtre pour les Compa-
gnons de Saint-Laurent dont les plus beaux sont ceux qu'il a exécutés
pour le Noé d'André Obey. Il fit ensuite les décors du Jeu de l'amour et
4. Les organisateurs de la revue Bleu et Or, « À propos de la revue Bleu et Or », Le
Quartier latin, 16 février 1945, p. 2 ; id., « Hilla Malvu ou Halla Mallu », Le Quartier latin,
16 février 1945, p. 2 ; un des organisateurs de Bleu et Or, « Réponse à Gérard Manvu », Le
Quartier latin, 16 février 1945, p. 2 ; et Gérard Manvu, « Mise au point», Le Quartier latin,
23 février 1945, p. 2.
5. Roger Rolland, «Bleu et Or», Le Quartier latin, 16 février 1945, p. 4.
6. Voir anonyme, «Charles Daudelin», JEC, 10' année, n° 11, novembre 1944: «Au
moment où j'écris ces lignes, il prépare une exposition qui comprendra cent morceaux :
toiles, dessins, sculptures, gouaches, aquarelles. »
7. Voir Richard Daignault, « Montréal Artist at 25 Will Study in France », The Herald,
20 septembre 1946.
1945 189
du hasard de Marivaux, puis ceux des Mouches de Jean-Paul Sartre et du
Viol de Lucrèce d'André Obey. Ces deux dernières pièces n'ont pas été
représentées, mais comme on projette de les donner plus tard Ã
Montréal, les décors n'ont peut-être pas été dessinés tout à fait
inutilement 8 .
Quand, en mars 1945, son exposition se tint dans le hall d'entrée du
Collège Saint-Laurent à Montréal, la décision d'éliminer la sculpture de
cette présentation avait été prise. Il n'en resta pas moins qu'il s'agissait
d'une exposition que l'on pouvait à bon droit qualifier, comme fit son
ami Éloi de Grandmont, critique au Canada, de «considérable». Il lui
sembla même qu'« apparemment [c'était] la plus importante exposition
qu'un peintre de la jeune génération ait mise sur pied au Canada ». Même
si ce n'était pas sa toute première exposition solo, comme il le croyait,
c'était tout de même une réunion impressionnante de près de quatre-
vingts tableaux — soixante-dix-sept, précisera Jacques Delisle quelques
jours plus tard. Réfléchissant sur les lieux de l'exposition, de Grandmont
s'étonnait de la méfiance des galeries commerciales à l'égard des jeunes
peintres, quand un peintre comme Charles Daudelin avait réussi à vendre
«quatorze de ses oeuvres en un seul soir». Apparemment, le succès du
premier soir se confirma dans les jours suivants.
« Le succès fut extraordinaire, écrira l'année suivante Jean Ampleman.
Des cent tableaux qu'il exposa, il ne lui en revint qu'une douzaine, dix
aquarelles et une couple d'huiles 9 .» De Grandmont définissait ensuite
l'exposition comme «une rétrospective qui débute en 1930 — Daudelin
avait alors neuf ans — pour se terminer aux toiles tout à fait récentes de
1945».
Cherchant ensuite des arguments pour convaincre le public de l'impor-
tance de la contribution de Daudelin, l'auteur faisait appel à un argument
d'autorité :
[...] si l'on a besoin de quelques références pour se sentir en confiance,
je dirai que Fernand Léger, un des plus grands peintres français contem-
porains, a remarqué le talent de Charles Daudelin et qu'il s'y est même
sérieusement intéressé.
Sur l'exposition elle-même, notre critique n'était pas très explicite,
cherchant plutôt à définir le tempérament de Daudelin, peintre :
8. Êloi de Grandmont, «Daudelin, prix de peinture», Le Canada, 17 avril 1946, p. 9.
9. Jean Ampleman, «Une heure avec Daudelin», Notre temps, 2 février 1946, p. 5.
190 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Les principales qualités de ces tableaux sont, à mon avis, la qualité de
leur construction, la finesse, mais surtout la force de leur dessin. Les
sujets ont une importance assez quelconque pour le moment ; il s'agit
plutôt d'équilibrer et d'organiser entre elles des formes figuratives ou
non. Des couleurs riches, somptueuses à certains moments, mais peu de
fantaisies qui n'aient une explication raisonnée ou vivement sentie. Un
art inventif [...], surtout dans les moyens d'expression, non dans les
objets, car ceux-ci seront éternellement les mêmes et de ce fait d'im-
portance secondaire 10 .
Jacques Delisle commenta aussi cette exposition. Certes, ce critique
qui sera la bête noire des automatistes fit souvent preuve de fermeture Ã
l'art moderne. Daudelin, qui n'aimait pas beaucoup les critiques, n'échappa
pas complètement à ses condamnations. Comme souvent, par contre, les
critiques hostiles sont souvent plus utiles à l'historien que les critiques
favorables. C'est un fait qu'on trouve sous la plume de Delisle des détails
qu'on chercherait en vain sous celle d'Éloi de Grandmont, à commencer
par quelques titres de tableaux:
Charles Daudelin a exposé quelque soixante-dix-sept de ses œuvres
dans le hall d'honneur du Collège Saint-Laurent. L'exposition était de
belle tenue: huiles, dessins, gouaches, aquarelles, lavis; on reconnaît
chez Daudelin une facilité de production qui n'atteint pas pour cela « la
somptuosité» qu'on lui accorde".
Quelqu'un a pu féliciter Daudelin d'avoir créé des œuvres qui rappellent
« le fouillis admirable » de la nature. Le fouillis ne fait certainement pas
défaut, et dans la nature et chez Daudelin ; mais pour être admirable,
dame, c'est autre chose !
[...] Daudelin a réussi de «beaux désordres» [...] en peignant des scènes
où « la folle du logis » est laissée à elle-même, sans que la raison pense
même à intervenir. Tempête est du genre, aussi ses aquarelles et lavis qui
représentent son atelier de New York et son studio. Là Daudelin se fiche
du formalisme et nous montre les choses telles qu'elles sont dans les
sujets qu'il traite: en désordre. Du même genre: Le divan rouge, La
fenêtre et Intérieur. Il y a un désordre qui plaît.
Daudelin a réussi de «beaux désordres». Mais il a par contre à son
crédit de piètres fouillis. Et c'est le terme. Il y a désordre et désordre,
comme il y a fouillis et fouillis. Et, à mon sens, ses « compositions » où
10. Éloi de Grandmont, « Le succès de l'exposition Daudelin qui a lieu au Collège de
Saint-Laurent», Le Canada, 5 mars 1945.
11. Le «on» désigne son confrère Éloi de Grandmont.
1945 191
tout sujet fait systématiquement défaut (entre nous, cela est-il réelle-
ment possible ?) nous empêchent de donner le jugement total favorable
que nous inciterait à porter sur son œuvre entière le talent dont il fait
preuve dans ses natures mortes. Non, ces « compositions » diverses n'ont
pas cette harmonie de couleurs, de formes, de lignes que l'on voudrait
y trouver, en désespoir de cause. Elles sont de pauvres juxtapositions
tout aussi monotones les unes que les autres de coups de pinceau, les
uns généreux, les autres moins 12 .
Nous l'avons vu, les acheteurs ne furent pas impressionnés par les
jugements soi-disant équilibrés de Delisle. L'exposition avait remporté un
indéniable succès financier, assez pour permettre à Daudelin un second
séjour à New York. C'est en effet ce que l'on apprend dans un autre article
d'Éloi de Grandmont, publié l'année suivante:
L'an dernier, il a tenu une exposition importante, sa première exposition
personnelle à Saint-Laurent. Le succès artistique et financier de cette
première grande exposition lui permit d'aller à New York, où il com-
pléta son éducation artistique par la visite des grands musées et des
expositions. Fernand Léger s'intéressa à lui d'une façon spéciale, ce qui
n'était pas du tout dans les habitudes de l'artiste, qui, aux États-Unis,
n'accepte aucun élève. Daudelin devint un familier de l'atelier de Léger
et il y fit même plusieurs dessins qu'il exposa par la suite à Montréal. Il
revint de New York avec l'intention de partir le plus tôt possible pour
Paris 13 .
Cette remarque est intéressante car elle permet de situer correctement
dans le temps le second séjour de Daudelin à New York, peu de temps
avant la seconde visite importante de Léger à Montréal, dont nous par-
lons plus loin.
62 e Salon du printemps
Le 62 e Salon du printemps se tint à la Art Association of Montréal du
5 au 22 avril 1945. Riopelle y avait Après-midi d'hiver (Carré Saint-Louis) y
une huile offerte à quarante-cinq dollars, donc encore, si l'on se fie au
titre, un tableau figuratif. Barbeau et Mousseau y étaient également
représentés, dans le cas de Mousseau par un tableau religieux! Le
catalogue indique en effet au n° 166 qu'il y avait une huile intitulée Le
12. J[acques] D[elisle], «Daudelin, Lyman et Roberts», Le Devoir, 12 mars 1945.
13. Éloi de Grandmont, «Daudelin, prix de peinture», art. cité, p. 9.
192 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Christ se livre, offerte à trente-cinq dollars 14 , et que le tableau de Barbeau
s'intitulait Convoitise, une huile, beaucoup plus non-figurative que tout ce
qu'il avait fait jusqu'alors 15 , offerte à quarante dollars. Prudence Heward,
Louis Muhlstock, Goodridge Roberts, avec la collaboration de Mostyn
Lewis de la Art Association, composaient le jury moderne en place pour
la première fois cette année-là 16 .
La participation des jeunes peintres fut parfois commentée par la
presse, mais pas nécessairement celle de nos futurs automatistes. François
Rinfret se contenta d'une description sèche des envois de Jasmin et de
Viau:
M. André Jasmin revêt de rouges et de jaunes vifs sur un fond très
sombre ses Trois danseurs qu'il cerne d'un gros trait noir. [...] ceux qui
préfèrent des fruits moins exactement copiés 17 les trouveront dans la
Nature morte aux citrons de M. Guy Viau 18 .
Éloi de Grandmont retint un plus grand nombre de noms, s'accor-
dant cependant pour l'essentiel avec le choix de son confrère de La Presse:
Les exposants les plus dignes d'intérêt sont à mon avis [...] André
Jasmin qui expose une toile de grand format : Les trois danseurs 19 , d'une
composition audacieuse malgré les apparences et d'un dessin vigou-
reux ; Guy Viau qui s'est remis au travail dans des dimensions qui lui
donnent plus d'aisance qu'autrefois. Son audace est toujours retenue et
le sérieux, la rigueur sont des garanties de son aboutissement. [...] Il
faudrait parler aussi de Lucien Morin, Jean-Paul Mousseau, Jean Léonard,
Pierre Garneau, M me Louise Gadbois, Léon Bellefleur, Fernand Bonin,
Brandtner, Jeanne Rhéaume, qui tous, pour des raisons souvent bien
différentes, ont un grand intérêt. Inutile de dire que c'est sur eux que
compte la peinture de demain, beaucoup plus que sur les poussiéreux
grands maîtres qu'il n'est plus nécessaire de nommer 20 .
14. Les archives de Mousseau conservent une diapositive de ce tableau.
15. Malheureusement détruit aujourd'hui.
16. Le jury «académique» de la même année comprenait Richard Jack, Adrien
Hébert, Sheriff Scott et, représentant la Art Association of Montréal, le D r J. W. Hickson.
17. Que ceux de M. de Graf Cogenhope, mentionné juste avant.
1 8. François Gagnon [Rinfret] , « Toutes les tendances sont passées en revue », La Presse,
7 avril 1945, p. 31.
19. Reproduit avec la légende suivante: «André Jasmin a déjà été remarqué comme
l'un des peintres les plus sérieux de sa génération. Il appartient à un groupe de jeunes
artistes en réaction contre cet académisme qui fut pendant longtemps l'élément exclusif
du Salon du printemps. »
20. Éloi de Grandmont, « Du nouveau au Salon du printemps », Le Canada, 9 avril
1945, p. 8.
1945 193
Ce parti pris pour les « jeunes » honorait Éloi de Grandmont, même
si on ne voit pas comment M me Gadbois et Fritz Brandtner, tous deux
alors âgés de quarante-neuf ans, pouvaient entrer dans cette catégorie.
On ne pouvait attendre beaucoup de Jacques Delisle, puisqu'il ne
consacre que quelques lignes philistines à la section moderne d'un long
article. Il mentionne tout de même Les trois danseurs de Jasmin et
Jaillissement magique de Lucien Morin, mais tout juste pour dire que leur
toile «ont le seul intérêt de nous montrer une fois de plus ce que "les
modernes" peuvent nous donner 21 ». Rien ne justifiait ce ton faussement
blasé à propos des œuvres de ces jeunes peintres qui introduisaient au
moins de la couleur et des formes un peu plus audacieuses dans une
exposition qui suintait l'ennui, année après année. Mais cela vous donnait
des airs de grand connaisseur qui en avait vu d'autres et qui ne se la
laissait pas faire par tous ces « modernes ».
Robert Ayre, enfin, mentionna aussi les « danseurs sauvages jaunes,
bleus et rouges d'André Jasmin » dans son article de Canadian Art 22 .
Il est donc remarquable que les envois de Riopelle, de Barbeau et de
Mousseau n'aient fait l'objet d'aucun commentaire. Par rapport à leurs
balbutiements, l'œuvre de Jasmin faisait beaucoup plus sûre d'elle-même.
Rencontre de Leduc et de Breton à New York
« La présence à New York de Louise Renaud, Françoise Sullivan, Mimi
Lalonde y facilitait les brèves incursions de Leduc, venu avec Bruno
Cormier visiter le Muséum of Modem Art, les expositions Matta, Gorky,
Donati et Tanguy 23 . » Cette petite phrase de Bernard Teyssèdre demande
quelques commentaires.
Nous l'avons vu, Louise Renaud était déjà à New York à ce moment,
voire à l'emploi de.Pierre Matisse. Malgré une brève excursion à New York
au printemps 1945, nous ne croyons pas qu'il soit juste de dire que
Sullivan était déjà installée à New York à ce moment-là . Nous l'avons vu,
elle était à Montréal pour la revue Bleu et Or. Sur Mimi Lalonde, nous
n'avons aucun renseignement.
21. Jacques Delisle, «Les expositions», Le Devoir, 13 avril 1945, p. 3.
22. Robert Ayre, «Choose Your Own Jury! This Year's Spring Show in Montréal»,
Canadian Art, vol. II , n° 4, avril-mai 1945, p. 155-157 (illustré).
23. Bernard Teyssèdre, «Fernand Leduc, peintre et théoricien du surréalisme Ã
Montréal», La Barre du jour, n œ 17-20, janvier-août 1969, p. 250.
194 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Quoi qu'il en soit, la liste des expositions visitées par Leduc et Bruno
Cormier proposée par Teyssèdre fait du sens. Gorky exposait du 6 au
31 mars 1945 chez Julien Levy. C'était la première exposition particulière
de Gorky à cet endroit. On sait qu'il y présentait surtout ses peintures
« voilées » de 1942-1944, à savoir Water ofthe Flowery MM, 1944, How My
Mother's Embroidered Apron Unfolds in My Life, 1944, The Pirate I, 1942,
One Year ofthe Milkweed, 1944, Love and the New Gun, 1944 et The Sun,
the Dervish in the Tree, 1944 24 . Breton lui avait rédigé une préface 25 dans
laquelle, anticipant sa propre Ode à Charles Fourier, il plaçait Gorky tout
entier sous le signe de l'analogie triomphante. Leduc n'avait pas été très
impressionné par la présentation de Gorky. « Il était, de son exposition,
sorti désemparé, outré; que pouvait-on découvrir là de surréaliste 26 ?»
Rétrospectivement, Leduc explique sa réaction à la lumière du conflit
Gorky-Matta :
Nous avions d'ailleurs établi des échanges avec les surréalistes à New York.
Personnellement, j'y suis allé rencontrer Breton. La rencontre n'a pas été
absolument convaincante. C'était l'époque où Breton était en rupture
avec Matta à qui il préférait Gorky, alors que nous, nous étions des fans
de Matta. C'était quand même Matta qui avait illustré Arcane 17.
Seulement, entre-temps, il est arrivé des histoires — Matta est parti avec
la femme de Gorky ou quelque chose comme ça. Si bien que quand je
suis allé à New York, j'ai trouvé très curieux que tout à coup Matta soit
si bas et Gorky si haut. Je suis allé voir l'exposition de Gorky, que j'ai
trouvée bien mais sans plus, étant donné l'admiration que j'avais alors
pour Matta. Aujourd'hui, mon admiration va davantage à Gorky qu'Ã
Matta, mais c'est une autre histoire 27 .
C'est au cours de ce séjour new-yorkais que Leduc demanda «une
entrevue à Breton [et] fut reçu le jour de Pâques, à l'heure de la messe ».
Comme il le dit, il ne sortit rien de bien convaincant de cette rencontre.
Il aurait voulu entendre de Breton lui-même les raisons qui lui faisaient
préférer Gorky à Matta, lui définir l'automatisme de Gorky, dont les
« peintures voilées » abondent en effets de hasard apparemment peu con-
trôlés (pigment appliqué en couches, extrêmement minces et fluides
24. Melvin P. Lader, Arshile Gorky, New York, Abbeville Press, 1985, p. 85 et 89.
25. André Breton, Le surréalisme et la peinture, nouvelle édition revue et corrigée,
1928-1965, Paris, Gallimard, 1965, p. 199-201
26. Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 251.
27. Lise Gauvin, Entretiens avec Fernand Leduc suivis de Conversation avec Thérèse
Renaud, Montréal, Liber, 1995, p. 24-25.
1945 195
créant, à l'huile, des effets d'aquarelle, nombreuses coulures apparentes,
parties de la toile laissées nues), par comparaison à l'univers hallucinant
mais parfaitement défini de Matta, avec ses perspectives multiples, ses
percées sur l'au-delà , ses personnages sadomasochistes inspirés de l'art
océanien... Au lieu de cela, Breton ne voulut parler que des chances
d'implanter son influence au Canada... chances que, on l'a vu, il venait de
manquer l'été précédent 28 .
Sur la question des mérites respectifs de Gorky et de Matta, Breton
aurait pu renvoyer son jeune visiteur canadien à sa préface de l'expo-
sition Gorky. Breton y affirmait tout d'abord que Gorky était le seul
peintre «surréaliste» — Gorky n'a jamais été complètement d'accord
avec les surréalistes, mais il accepta avec grâce le soutien international de
Breton — à se garder encore «en contact direct avec la nature, en se
plaçant pour peindre devant elle ». Alors qu'on aurait pu penser que cette
prise de position aurait suffi à l'exclure du surréalisme, Breton ajoutait
qu'il n'en était rien, car Gorky n'utilisait jamais la nature comme « fin »,
mais seulement comme « tremplin » : « Pour la première fois, la nature est
traitée ici à la façon d'un cryptogramme sur lequel les empreintes sensi-
bles antérieures de l'artiste viennent apposer leur grille, à la découverte du
rythme même de la vie. »
La nature jouait donc dans l'œuvre de Gorky le rôle d'une sorte
d'écran de projections où «le flux des souvenirs d'enfance et autres»,
particulièrement riches et dramatiques dans le cas du passé arménien de
Gorky, déterminait la nature des rapprochements et des analogies Ã
l'œuvre dans ses tableaux. Breton citait The hiver is the Cock's Comb, 1944,
comme « la grande porte ouverte sur le monde analogique », porte ouverte
par Fourier au siècle précédent, mais où étaient passés depuis Rimbaud
et Lautréamont. Or dans le monde visuel propre à la peinture de Gorky,
poursuivait Breton, l'analogie produit l'« hybride » :
J'entends désigner par «hybrides» les résultantes qu'est amenée Ã
produire la contemplation d'un spectacle naturel en se composant avec
le flux des souvenirs d'enfance et autres que provoque l'extrême con-
centration devant ce spectacle pour un observateur pourvu, au degré le
plus rare, du don d'émotion.
Ces idées développées par Breton à propos de Gorky étaient
parfaitement cohérentes avec le surréalisme. Breton reprendra l'éloge
28. Bernard Teyssèdre, art. cité, p. 251-252.
196 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
inconditionnel de la pensée analogique dans Signe ascendant, en 1947.
Comment ne pas croire que cette pensée analogique convenait bien plus
à Matta qu'à Gorky et que, en fait d'« hybrides », Matta n'avait pas son
pareil ?
Si Leduc avait pu soupçonner quelque chose des méthodes de travail
de Gorky, qui basait ses tableaux sur des dessins préalables mis au carreau,
il se serait sans doute encore posé plus de questions sur le caractère véri-
tablement surréaliste de Gorky! À moins de supposer, avec José Pierre,
que « l'intervention automatique de la couleur se greffant ici sur le support
du graphisme automatique, les chances de surprise et d'émerveillement
s'en trouvent multipliées». José Pierre croit en effet que «l'automatisme
s'épanouit d'autant mieux qu'un soutien rythmique lui est fourni, comme
dans le jazz authentique 29 ». N'est-ce pas ce que l'expérience des gouaches
de 1942 de Borduas tendait à démontrer? N'est-ce pas aussi ce que les
expériences matiéristes récentes de Leduc semblaient mettre en question ?
Par ailleurs, des rumeurs avaient-elles commencé à circuler dès cette
époque 30 sur les infidélités d'Agnes Gorky avec Matta ? Même en admet-
tant que ce fut le cas, qu'est-ce que cela pouvait bien avoir à voir avec
l'œuvre de Matta, qui venait de faire les illustrations d'Arcane 171
Sur la question des mérites esthétiques respectifs de Gorky et de
Matta, il y avait moyen de trancher directement : Matta exposait au même
moment chez Pierre Matisse, du 12 au 31 mars 1945. Son exposition
s'intitulait 1944-Matta-1945 et était consacrée à sa production récente. Il
y avait The Onyx ofElectra, 1944, Le poète (Un poète de notre connaissance),
1944-1945, qui est un portrait d'André Breton, et X-Space and the Ego,
1945 31 . Cette exposition témoignait d'un changement important dans la
peinture de Matta. Il s'en est expliqué lui-même :
[...] j'ai reçu une sorte de choc quand je me suis rendu compte de ce
qu'était la guerre, et les camps de concentration, et j'ai approfondi ma
prise de conscience. J'ai essayé de ne pas faire appel à ma morphologie
personnelle mais à une morphologie sociale.
29. José Pierre, « Arshile Gorky : "Le foie et la crête du coq" », dans Agnès Angliviel
de la Beaumelle, Isabelle Monod-Fontaine et Claude Schweisguth, André Breton. La beauté
convulsive, Paris, Éditions du Centre Georges-Pompidou, 1991, p. 368.
30. Au printemps 1945? Cela nous semble bien tôt et il est certainement exagéré de
dire que Matta était déjà «parti avec la femme de Gorky» à ce moment-là . Agnès Gorky
ne quittera leur maison de Sherman avec ses enfants que quelques jours avant le suicide
de Gorky, le 21 juillet 1948. Voir Melvin P. Lader, ouvr. cité, p. 104-105.
31. Coll., Matta, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1985, p. 278.
1945 197
Cette prise de conscience le ramena à la figure humaine et l'éloigna
de l'ésotérisme, dans lequel Breton tentait de s'évader durant et immé-
diatement après la guerre 32 . Surtout, ces nouvelles préoccupations sociales
faisaient contraste avec les préoccupations tout individuelles de Gorky.
Même si l'exposition Tanguy au même endroit était annoncée pour
avril dans un numéro de View, elle n'eut lieu que du 8 mai au 2 juin 1945,
probablement trop tard pour que Leduc et Cormier la voient 33 . Il est vrai
qu'il y avait des Tanguy à une exposition intitulée European Artists in
America qui se tint au Whitney Muséum, encore logé un peu à l'étroit
dans ses locaux de la 8 e Rue, Ã New York, du 13 mars au 1 1 avril. Comme
un critique de View l'avait fait remarquer, il s'agissait d'une exposition
pour ainsi dire «encyclopédique» où les contributions majeures de
Masson, Tanguy et Ernst risquaient d'être un peu noyées dans la masse.
Tanguy n'y présentait pas moins de cinq huiles: Les autres chemins, 1943,
Deux fois du noir, 1941, Divisibilité indéfinie, 1943, Un lieu oblique, 1941
et Un peu après, 1941. Il serait surprenant que Leduc ait manqué cette
exposition très riche du point de vue surréaliste. Breton y avait des poèmes-
objets. Chagall, Dali, Donati, Ernst, Masson, Matta et Seligman y étaient
aussi représentés 34 .
Enrico Donati exposait aussi chez Durand-Ruel, 12, 57 e Rue Est, du
6 au 31 mars 1945 35 . Art News reproduisait de lui Le feu Saint-Elme et le
feu follet et mentionnait Oracle et La métamorphose parmi les œuvres
exposées. Nous ignorons si Leduc avait pu prendre connaissance de la
préface que Breton lui avait consacrée l'année précédente à l'occasion
d'une présentation analogue en janvier chez Passedoit. Elle aurait pu
intéresser le débat québécois sur l'art moderne à l'époque, car elle tendait
à écarter comme de peu d'intérêt du point de vue surréaliste l'opposition
entre figuration et abstraction.
«Je ne vois pour ma part aucun profit dans le cadre du surréa-
lisme à vouloir départager ces deux tendances, à quelque antagonisme
32. Romy Golan, «Matta, Duchamp et le mythe: un nouveau paradigme pour la
dernière phase du surréalisme» dans coll., Matta, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1985,
p. 49-51.
33. Coll., Yves Tanguy. Rétrospective 1925-1955, Paris, Centre Georges-Pompidou,
1982, p. 217.
34. Voir Martica Sawin, Surrealism in Exile and the Beginning ofthe New York School,
Cambridge, Massachusetts et Londres, The MIT Press, 1995, p. 375, et le catalogue
d'Hermon More, European Artists in America, New York, Whitney Muséum of American
Art, 1945.
35. Voir une annonce dans The Art Digest, vol. XIX, 1" mars 1945, p. 22.
198 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
déclaré qu'elles en soient venues 36 . » La peinture de Donati en particulier
lui paraissait avoir réussi la parfaite «harmonie» entre ces deux ten-
dances.
Il se peut que l'œuvre de Donati la plus sensationnelle au moment du
passage de Leduc était Shoes, 1945, reproduction en trois dimensions de
la paire de chaussures de Magritte 37 , qui était exposée dans la vitrine de
Brentano's annonçant la parution du Surréalisme et la peinture de Breton.
On sait qu'il s'agissait d'une reprise de son livre de 1928, augmenté
de « Genèse et perspective artistique du surréalisme » et de toute une série
de préfaces d'expositions écrites entre-temps, consacrées à Duchamp,
Dominguez, Masson, Ernst, Tanguy, Paalen, Matta, Donati et, la dernière
en date, Gorky.
Malgré tout, ce n'est pas Breton qui allait avoir de l'impact à Montréal
à ce moment, mais un peintre qui y était déjà venu en 1943 et que Breton
n'aimait pas beaucoup : Fernand Léger.
Conférence de Fernand Léger
Les allées et venues de Fernand Léger à Montréal ou à Québec sont
toujours signalées par la presse. Ainsi, on annonce son passage à Montréal
le 25 février 1945, alors qu'il était en route vers Québec pour y distribuer
des prix de peinture en compagnie du père Couturier 38 . Il est encore
question de lui, en juillet de la même année 39 . De loin, son intervention
montréalaise la plus importante en 1945 fut la conférence qu'il donna le
10 mai, au Jardin botanique, au lendemain de l'armistice, (le 8 mai).
« C'est à cette occasion que sera montré pour la première fois à Montréal
le film en couleurs qui vient d'être tourné à New York sur le peintre et son
oeuvre. » Il s'agissait du film de Thomas Bouchard intitulé Fernand Léger
en Amérique, avec des commentaires du peintre. On en profita pour
lancer le livre publié aux Éditions de L'Arbre sur Léger, intitulé La forme
36. André Breton, ouvr. cité, p. 197.
37. René Magritte, Le modèle rouge, 1935, h. t., 66,7 cm x 45,4 cm. Coll. Moderna
Museet, Stockholm. Reproduit en couverture d'André Breton, Le surréalisme et la peinture,
New York, Brentano's, 1945, (©1928).
38. Éloi de Grandmont, «Fernand Léger parmi nous», Le Canada, 26 février 1945,
p. 8.
39. Anonyme, « La Résistance est une grande page de l'histoire de France », Le Canada,
14 juillet 1945, p. 1 1 et 12. L'article est illustré d'une photo où l'on voit Léger accompagné
de Pellan, d'Éloi de Grandmont et du père Couturier.
1945 199
humaine dans l 'espace et pour ramasser des fonds « pour venir en aide Ã
la France qui a terriblement souffert de la guerre 40 ».
La conférence de Léger s'intitulait « La couleur dans le monde et son
développement dans l'architecture de l'avenir». On y fit venir la haute
gomme puisque M. Pierre Moeneclaey, consul général, et M. Jean de
Hautecloque, ambassadeur de la France au Canada, devaient être dans la
salle. M. Jacques Rousseau, secrétaire de l'ACFAS, J.-L. Barcelo, alors
président de la CAS, et Maurice Gagnon, collaborateur principal du livre
sur Léger, étaient également sur place. Mousseau nous a confirmé que
Borduas était venu à cette conférence, mais qu'il y était arrivé en retard,
comme pour se faire remarquer, ce qui avait choqué Mousseau. C'est dire
aussi que Mousseau y était. La CAS organisait en fin de séance le tirage
d'une gouache et d'un dessin du maître dont les profits devaient aller aux
victimes de la guerre en France 41 .
On peut se faire une bonne idée du contenu de la conférence de Léger
grâce à Fonctions de la peinture, le recueil de ses écrits, dans lequel toute
une section est consacrée à la «couleur et l'espace» et où deux textes
intitulés respectivement « Couleur dans le monde » et « La couleur dans
l'architecture » recoupent son sujet. Léger y développait l'idée que la cou-
leur étant « une nécessité vitale », il importait de comprendre l'importance
qu'on lui avait donnée dans le monde moderne. Pour Léger, le
phénomène était récent: «C'est après la guerre [il pensait à la Première
Guerre mondiale] que tout à coup les murs, les routes, les objets se colo-
rent violemment. » Comment cela avait-il pris naissance ? se demandait-
il. Avant la guerre, la couleur ne se manifestait que bien discrètement : le
rouge d'une fleur, le jaune du serin dans sa cage. La guerre nous avait
plongés ensuite dans un monde sans couleurs, un monde de vacarme et
de bruit certes, mais un monde gris :
1918 : la paix. L'homme exaspéré, tendu, impersonnalisé pendant quatre
ans enfin lève la tête, ouvre ses yeux, regarde, se détend, reprend goût Ã
la vie. Frénésie de danse, de dépenses, pouvoir enfin marcher debout,
crier, hurler, gaspiller... Un déchaînement des forces vives remplit le
monde.
40. Anonyme, «Fernand Léger à Montréal, le 10 mai», Le Canada, 3 mai 1945, p. 5.
4L Anonyme, «Conférence de M. Fernand Léger», Le Devoir, 7 mai 1945, p. 2;
anonyme, « Léger à Montréal », Le Canada, 7 mai 1945, p. 8 ; anonyme, « M. Fernand Léger
invité de l'ACFAS », La Presse, 8 mai 1945, p. 5 ; anonyme, « Conférence de M. F. Léger au
Jardin botanique», Le Devoir, 8 mai 1945, p. 11; anonyme, «Grand peintre français
conférencier à l'ACFAS », La Presse, 9 mai 1945, p. 5.
200 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Le petit serin, la fleur rouge sont encore là , mais on ne les voit plus : par
la fenêtre ouverte, le mur d'en face, violemment coloré, entre chez vous.
Des lettres énormes, des figures de quatre mètres de haut sont projetées
dans l'appartement. La couleur prend position. Elle va dominer la vie
courante. Il va falloir s'en arranger.
Le panneau- réclame, contrairement à l'affiche dont l'intervention Ã
l'extérieur fut toujours assez discrète, avait fait son apparition et pouvait
être tenu comme la source principale de cette intensification de la couleur
dans l'environnement extérieur, rural et urbain. En conversation avec son
ami le poète Biaise Cendrars, Léger se souvenait d'avoir assisté à la « nais-
sance de la publicité», place Clichy 42 , l'endroit où l'on pouvait voir les
plus grands et les plus agressifs panneaux-réclame de Paris :
[...] les luttes économiques ont remplacé les batailles du front. Industriels
et commerçants s'affrontent en brandissant la couleur comme arme
publicitaire. Une débauche sans précédent, un désordre coloré fait
éclater les murs. Aucun frein, aucune loi ne viennent tempérer cette
atmosphère surchauffée qui brise la rétine, aveugle et rend fou... Je
pense que l'on pourrait, si on le voulait, ordonner toute cette débauche
colorée 43 .
Certes, on pourrait dire après Kirk Varnedoe que, dans l'œuvre de
Léger, c'est La cité, son grand tableau de 1919, inspiré de la place Clichy,
qui est la réponse principale à cette «débauche colorée 44 ». La question
appelait bien d'autres réponses. En particulier, elle traçait tout un pro-
gramme aux artistes visuels tentés d'intervenir dans la cité. Au lieu de ne
leur inspirer que du mépris pour cet « art publicitaire », pour cette « guerre
du commerce» qui s'étalait sur les murs, Léger suggérait que l'artiste
pouvait trouver là une façon de sortir de sa tour d'ivoire et une raison
d'être dans le monde contemporain.
Nous sommes persuadés que ces idées de Léger allaient faire du
chemin dans le cerveau d'au moins un de ses auditeurs : Mousseau. On ne
peut pas ne pas être frappé, quand on songe à la carrière ultérieure de
Mousseau, travaillant avec les architectes et le céramiste Claude Vermette,
lançant la mode des Moussepathèques, décorant le métro de Montréal,
42. « Entretiens de Fernand Léger avec Biaise Cendrars et Louis Carré sur le paysage
dans l'œuvre de Léger», Paris, Louis Carré, 1956.
43. Fernand Léger, Fonctions de la peinture, Paris, Éditions Denoël, 1965, p. 85-87.
44. Kirk Varnedoe et Adam Gopnik, High & Low. Modem Culture & Popular Art,
New York, The Muséum of Modem Art, 1991, p. 291.
1945 201
définissant son rôle comme celui d'une sorte d'« ingénieur en couleur »,
à quel point il en était arrivé à coïncider avec le programme tracé par
Léger au cours de cette conférence de 1945. Nous ne croyons pas que
Mousseau en ait été très conscient. À notre connaissance, il n'a jamais fait
le lien entre sa carrière d'« ingénieur en couleur» et la conférence de
Léger. Aussi bien, il s'était passé tellement de choses que ce lien n'avait pu
que s'effacer entre-temps de son esprit. Cela ne veut pas dire qu'il n'a pas
existé.
À vrai dire, dès le soir de la conférence, un incident allait déjà con-
tribuer à cet effacement. Le journaliste de La Presse donne l'impression
qu'il ne s'y était rien passé 45 . Il a dû s'éclipser en douce au moment de la
projection du film de Léger. Il faut lire celui du Canada, rédigé par Éloi
de Grandmont, pour savoir ce qui s'était passé :
Au cours de la conférence qu'il a donnée au Jardin botanique, Fernand
Léger a créé un certain remous dans l'auditoire en se prononçant assez
carrément contre l'art académique. Une voix s'est élevée pour protester
mais aux réponses de Léger, la salle a fermement applaudi et l'on
entendit de part et d'autre les cris : « À bas Maillard ! À bas Maillard ! »
Le calme revenu, on entendit de nouveau une voix [celle de M. René
Chicoine, paraît- il] qui tentait de protester. Nouvelle réponse de Léger,
nouveaux applaudissements et les mêmes cris : « À bas Maillard ! À bas
Maillard ! » On doit dire en toute justice que personne ne s'est levé pour
prendre la défense du Maillard en question ; des mauvaises langues l'ont
identifié comme le directeur de l'École des beaux-arts.
Tout ceci se passait pendant le film. Fernand Léger donnait à l'arrière de
la salle des commentaires explicatifs sur la projection. Les interruptions
lui sont venues au moment où il déclarait des choses comme celle-ci:
« Au bout de six mois, n'importe quel élève peut faire le portrait de sa
grand-mère. » Il a ensuite condamné l'enseignement académique et a
raconté qu'il était lui-même passé par l'École des beaux-arts de Paris et
qu'il y avait perdu son « jeune temps ». L'auditoire était très nombreux,
l'unanimité et la satisfaction des personnes présentes étaient visibles.
C'était en effet une des premières manifestations du genre et chacun
semblait heureux de donner son avis sur un état de choses qui dure déjÃ
depuis longtemps 46 .
45. Anonyme, «La libération de la couleur», La Presse, 11 mai 1945, p. 5.
46. Éloi de Grandmont, «Reprise de la "bataille d'Hernani" à la conférence de
Fernand Léger», Le Canada, 14 mai 1945, p. 8.
202 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Jean Verville, qui rapporte le même incident, en tirait déjà la
conclusion que le secrétaire de la province devait retirer de son « poste un
homme de moins en moins désiré 47 ».
Maillard eut vent des manifestations hostiles à son endroit durant la
conférence de Léger. Tout le monde savait que Pellan était ami de Léger
et que Léger habitait chez lui durant son séjour à Montréal. Pellan a
raconté comment, peu après, au cours d'une séance de correction de
travaux, tous les professeurs étant présents, il fut apostrophé par le direc-
teur et sommé de s'expliquer :
Il voulait me faire parler pour mieux m'écraser ensuite. Je lui répondis
que ce n'était pas possible, étant seul contre plusieurs, mais que j'étais
prêt cependant à discuter avec eux à condition que la partie soit égale,
c'est-à -dire que toutes les personnes compétentes, désirant le progrès de
l'art, puissent prendre part à la discussion 48 .
Pellan n'était pas un « théoricien » et, craignant la verve cinglante de
Maillard, il esquiva pour lors la discussion. Il se contenta de bousculer le
directeur, qui tentait de l'empêcher de sortir après l'avoir injurié, et partit
en claquant la porte. La fin de l'année scolaire approchait et, avec celle-
ci, l'exposition des élèves des Beaux-Arts.
Manifestation à l'École des beaux-arts
La manifestation qui eut lieu à l'École des beaux-arts au moment de
l'exposition de fin d'année, au cours de laquelle une fois de plus retentit
le cri d'«À bas Maillard! À bas Maillard!», est célèbre. Les moindres
circonstances en sont connues. Elles ont même fait récemment l'objet
d'une reconstitution minutieuse dans un film d'André Gladu sur Pellan.
En relisant le dossier de cette affaire, nous avons été frappé par l'existence
de deux versions des événements, celle de Maillard et celle de Pellan. Non
seulement elles ne coïncident pas entièrement mais, paradoxalement,
l'histoire semble avoir retenu plutôt la version de Maillard que celle de
Pellan. Nous voudrions montrer, en reprenant cette histoire dans le
présent contexte, qu'en donnant tout le crédit à la version Maillard on
s'est trouvé à prêter à Pellan des intentions subversives qu'il n'avait pas et
à lui faire jouer le rôle d'un révolutionnaire auquel il ne tenait pas. Quand
47. Jean Verville, «Sel et sucre de l'actualité», Le Bloc, 30 mai 1945, p. 15.
48. Cité dans Germain Lefebvre, Pellan, sa vie, son art, son temps, La Prairie
(Québec), Éditions Marcel Broquet, 1986, p. 107.
1945 203
on relit le récit des événements survenus aux Beaux- Arts le 12 juin 1945
de son point de vue — exprimé en plus par lui, à l'époque — , on obtient
une tout autre image de l'homme et de son action. Du même coup, la
manifestation des Beaux-Arts prend sa véritable dimension.
On a dit et répété que la manifestation des Beaux-Arts avait été
provoquée par le décrochage de deux toiles peintes par des élèves de
Pellan et jugées inconvenantes par Maillard, un Nu trop explicite et une
Dernière Cène jugée irrévérencieuse; que Pellan avait imaginé de faire
corriger les tableaux à la gouache pour les rendre acceptables, quitte à les
restaurer dans leur état primitif d'un coup d'épongé après coup; que
Maillard, choqué par cette entourloupette, demanda que l'on retire les
tableaux même corrigés ; et que, pour se venger, Pellan avait organisé la
manifestation du mardi 13 juin 1945, petits collants proclamant: «À bas
Maillard et l'académisme ! » y compris.
Mais ceci, qui est repris par les biographes de Pellan, est la version
Maillard des événements. Voici ce qu'il déclarait à la presse au lendemain
des événements:
[...] cette année, de l'avis de quelques professeurs, deux toiles offraient
matière à discussion. L'une représentait une Noire (un nu) d'un réalisme
solide ; la seconde traitait à la moderne la Dernière Cène. Ayant toujours
compris que les élèves ont pleine liberté d'action mais, d'autre part, ayant
à respecter le sentiment public, je soumis au professeur Alfred Pellan que
les deux toiles (elles sont de deux élèves de son cours) pouvaient créer
une mauvaise impression dans le public. D'ailleurs j'avais écrit au
secrétaire provincial à cet effet, mais celui-ci absent de la ville pour la
visite des écoles au Lac-Saint-Jean, avait été dans l'impossibilité de me
donner une directive. C'est alors que je mandai M gr Albert Valois, P.A. 49 ,
de l'archevêché. [...] M gr Valois a vu les deux toiles. La première fut jugée
osée, la seconde une parodie. M. Pellan, avisé de cette décision, décida de
les retirer de l'exposition. Or, les toiles ne furent pas décrochées mais
modifiées. Le nu fut affublé d'un maillot rouge et bleu parsemé de points
blancs et la Cène devint une «scène» de buvette, c'est-à -dire que le
Christ se vit planter un béret à pompon rouge de mathurin français ; une
pipe fut peinte à la bouche et le calice métamorphosé en boc de bière. On
effaça le Calvaire vu d'une fenêtre, mais l'apôtre bien-aimé saint Jean
conserva son attitude auprès du maître. Ce que voyant, j'avertis le
secrétaire particulier de l'hon. M. Côté. M. J.-Eugène Bleau, d'abord
surpris de la non-disparition des toiles — tel que convenu antérieure-
ment — m'enjoignit de les retirer immédiatement de l'exposition 50 .
49. P. A., pour «prélat apostolique».
50. Anonyme, «Incident à l'École des beaux-arts», La Presse, 14 juin 1945, p. 19.
204 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
À l'évidence donc, selon Maillard, Pellan n'avait eu aucune intention
de retirer les toiles et les modifications qu'il leur avait fait apporter
prouvaient le caractère subversif de son action, sans parler des collants
imprimés d'avance. Un journaliste de La Patrie l'avait fait remarquer:
l'existence même de ces petits collants prouvait que « le coup semble avoir
été prémédité 51 ».
Quelle était la version Pellan des événements ? On lui a fait beaucoup
moins de publicité. Pourtant, elle a été publiée dans les journaux de
l'époque et sous sa signature. Sur le point précis du décrochage des toiles,
voici ce que Pellan écrivait:
Comme l'an dernier, j'ai procédé à l'accrochage des tableaux de mes
élèves; tout était presque terminé dix jours avant l'ouverture de
l'exposition qui avait lieu mardi le 12 juin. Samedi, le 9, M. Maillard
ordonne à tout le monde, élèves et professeurs, d'évacuer l'École, dans
le but bien arrêté de recevoir seul M gr Albert Valois, P. A., et d'en profiter
pour lui exposer sans témoins ses idées. Lundi, le 11, je me trouvais Ã
l'École ; M. Maillard m'invite à causer ; M. Bleau, secrétaire du ministre
M. Côté, était présent. Ce fut seulement alors qu'il m'apprit que je
devais décrocher deux tableaux importants de mes élèves, pour la raison
que l'un était une «parodie» et l'autre «un nu d'un réalisme solide».
On exigea que je fisse corriger d'autres tableaux; cette correction devait
consister à enlever des détails choquants; il est préférable d'être précis;
il s'agissait d'enlever aux nus, selon la définition du Larousse, « les pro-
ductions filiformes qui se montrent dans les divers endroits du corps
humain ».
Je répondis à M. Maillard, toujours devant M. Bleau, qu'il me prenait
évidemment au dépourvu en attendant au dernier moment, c'est-à -dire
deux jours seulement avant l'exposition. Je lui fis remarquer qu'il n'était
pas venu une seule fois durant l'année en ma présence, pour voir ce qui
se faisait dans mes cours.
Maintenant, voici exactement ce qui s'est passé au sujet de ces tableaux.
J'ai d'abord accepté de les décrocher, sur l'insistance de M. Maillard et
M. Bleau. Ensuite, pensant aux intérêts de mes élèves, qui avaient beau-
coup travaillé à ces tableaux, et parce que le décrochage enlèverait un
intérêt considérable à l'exposition, j'ai cherché un moyen de résoudre la
difficulté dans le peu de temps qui me restait, c'est-à -dire deux jours.
J'ai tenu à consulter M gr Valois, mais il était absent ; et la question ne
relevait pas de la juridiction de M^ Harbour. J'ai pensé alors à faire
51. Anonyme, «Au salon annuel de l'École des beaux-arts», La Patrie, 13 juin 1945,
p. 5.
1945 205
refaire par mes élèves leurs tableaux, de façon qu'ils soient irrépro-
chables. Inutile de dire que ce sacrifice que mes élèves allaient s'imposer
était pénible; dans leur intérêt, il me semblait nécessaire. Le nu fut
recouvert d'une pièce de vêtement; il ne pouvait plus être considéré
comme indécent. Le deuxième tableau représentait la Dernière Cène.
Sur mon conseil, l'élève refit sa toile et constitua un tout autre tableau
avec les mêmes éléments. C'était là un travail d'école et personne ne
pouvait retrouver la scène originale.
Le lendemain, veille de l'exposition, M. Maillard me convoque, en
présence encore de M. Bleau ; il s'étonne de voir les tableaux refaits et
non encore enlevés et m'ordonne de les faire décrocher. Je lui répondis
que je n'en prenais pas la responsabilité. Le lendemain, jour de l'expo-
sition, les tableaux étaient décrochés.
Dans tout cela j'ai agi de bonne foi, dans l'intérêt de mes élèves. Je ne
me doutais pas du scandale que M. Maillard montait. Non content
d'avoir fait enlever les tableaux, portant par là un coup sérieux aux
élèves concernés, il profita du travail de correction qu'ils avaient fait
pour dénaturer leurs intentions. L'élève qui avait refait le tableau de la
Cène n'avait aucune intention irrévérencieuse : M. Maillard s'empressa
de lui en prêter une.
Ce fut M. Maillard qui raconta à l'extérieur que le tableau avait été
refait. Ce fut M. Maillard qui fit naître le scandale 52 .
Que penser de cette version des faits ? Chose certaine, elle ne fait pas
apparaître Pellan sous un jour très subversif. Voilà un professeur de
bonne foi qui cherche une solution de juste milieu. Il est d'accord avec
son directeur sur les principes. Les tableaux doivent être «irréprocha-
bles». C'est la raison pour laquelle il persuade ses étudiants de les
modifier. Il était même allé jusqu'à tenter de consulter M gr Valois, qui,
bien sûr, n'avait pas «décidé» lui-même, comme le laissait entendre
Maillard, qu'il fallait décrocher les tableaux. Il voulait sans doute lui
soumettre sa solution de rechange et obtenir son approbation. Par
ailleurs, ses étudiants étaient de bonne foi. Ils furent aussi surpris que
Pellan des exigences de Maillard et firent volontiers le «sacrifice» que
Pellan leur demandait. On l'aura noté, dans tout cela il n'est pas question
de gouache ni de savon 53 .
52. Alfred Pellan, «Réponse de M. Pellan», Le Jour, 23 juin 1945, p. 4.
53. Ce détail apparaît pour la première fois dans Germain Lefebvre, Pellan, sa vie, son
art, son temps, La Prairie, Éditions Marcel Broquet, 1986. Qu'on nous comprenne bien.
Nous ne mettons pas en doute la véracité de ce détail, mais nous croyons qu'il n'avait pas
206 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Pellan a raison. Celui qui a cherché à faire du scandale avec cette
affaire, ce n'est pas lui, c'est Maillard. Reste le mystère des petits collants
«À bas Maillard et l'académisme!» Pour Maillard, l'explication est
simple : Pellan les avait fait imprimer en réaction à sa décision de décro-
cher les tableaux. Cela était-il possible ? Les tableaux furent décrochés la
veille même de l'exposition. Comment Pellan aurait-il pu trouver une
imprimerie capable de les fabriquer en si peu de temps ? Aussi bien, dans
la version des faits rapportés par Pellan, l'affaire des collants est utilisée
comme une preuve que la manifestation des Beaux-Arts, sans être pré-
méditée, était quand même la conséquence inévitable d'un malaise qui
durait depuis longtemps. « Le seul fait souligné par M. Maillard que des
papillons portant les mots de "À bas Maillard et l'académisme" ont été
imprimés suffit à prouver que cette manifestation n'était pas l'œuvre
d'une seule journée. » À vrai dire, on l'a vu, ce n'était pas la première fois
que les cris d'« À bas Maillard et l'académisme ! » avaient retenti. Déjà , Ã
la conférence de Léger, ils fusaient de toute part. Comment ne pas penser
qu'au moins l'idée de ces papillons sinon leur impression remontait Ã
cette époque? On comprendrait qu'ils aient été prêts pour la manifes-
tation du 12 juin. Alors, quelle part prit Pellan dans leur préparation? La
question mérite au moins d'être posée, d'autant qu'il s'est trouvé deux
journalistes pour suggérer que l'initiative des collants venait des étu-
diants, plutôt que de leur professeur. « Tous ces manifestants avaient eu le
soin de faire imprimer plusieurs milliers de collants... 54 » affirme un
journaliste du Canada. « Produits par des étudiants indignés et excités, les
collants armèrent bientôt tous les réverbères de la rue Saint-Hubert [pour
Saint-Urbain] », déclare celui du Montréal Standard 55 .
Et les élèves dans toute cette affaire? Maillard a avancé que la
manifestation avait été l'affaire d'un petit groupe de mécontents :
Cinq ou six élèves qui n'ont sûrement pas l'appui de leurs camarades.
Je dois dire que le plus bouillant est un élève que, de l'avis de tout le
corps professoral, l'École fut obligée de mettre à la porte il y a deux ans.
Premier incident du genre en vingt-deux ans. L'élève ayant promis de
s'amender, nous le reprîmes mais son état d'esprit n'a pas beaucoup
changé.
le sens qu'on lui donne aujourd'hui. Pellan a employé de la gouache plutôt que de l'huile,
parce qu'il n'avait que deux jours pour rendre les tableaux «irréprochables». Des
retouches à l'huile auraient été immédiatement visibles au moment de l'exposition.
54. Anonyme, «Manifestation aux Beaux-Arts», Le Canada, 13 juin 1945, p. 12.
55. Anonyme, « Malice in Wonderland», The Montréal Standard, 30 juin 1945, p. 15.
1945 207
Il n'est pas nommé. Pourrait-il s'agir d'Adrien Villandré, dont les
conflits ouverts avec Maillard sont connus ? Nous avons signalé plus haut
qu'il quitta l'école le 20 février 1942, «pour des raisons particulières», et
y fut réadmis le 3 décembre 1943 56 . Quoi qu'il en soit, Maillard obtint de
la Masse, l'association étudiante aux Beaux-Arts, qu'elle lui donnât rai-
son. Les «camarades» désapprouvèrent les fauteurs de troubles et se
donnèrent la peine de rédiger une lettre de laquais vantant « le mérite et
la valeur de [1'] administration» Maillard 57 . On ne leur en demandait pas
tant. Il semble qu'à l'assemblée on s'était entendu pour que la lettre expri-
mât le désir de se soumettre «à UNE autorité et non [d'exprimer] un
parti pris vis-à -vis du directeur», comme on l'apprit peu après par une
mise au point signée de trois « dissidents » représentant les élèves de la
classe de Pellan, à savoir Jean Léonard, auteur de la Cène transformée en
scène de buvette 58 , Mimi Parent et Jean Benoît. Ils avaient demandé à ce
que la lettre porte un post-scriptum sans commentaire: «Les élèves de
M. Pellan n'endossent pas cette déclaration à cause de l'estime qu'ils
témoignent à leur professeur. » Ils furent très surpris, à cause de l'indis-
crétion de Robert Caron, secrétaire de la Masse, de se voir nommer dans
La Presse et présenter comme des «dissidents»... «ce qui laisse croire au
public que nous ne reconnaissons pas d'autorité 59 ». On avouera que cet
empressement à reconnaître « une autorité » n'est pas de nature très révo-
lutionnaire non plus.
Jean-Paul Mousseau
Les fins d'année scolaire ne se ressemblent pas. Au Collège Notre-
Dame, les choses allèrent beaucoup mieux. Comme chaque année, Mous-
seau participa à l'Exposition des travaux d'art des élèves au Collège
Notre-Dame, qui a lieu du 28 mai au 12 juin 1945. Un jury composé une
fois de plus de Borduas, Maurice Gagnon, François Hertel et Fernand
Leduc distribua les prix. En soirée, le frère Jérôme donnait une causerie
56. Certificat de Charles Maillard, daté du 8 mai 1944. Service des Archives de
l'UQAM. Fonds de l'École des beaux-arts, 5p9-01. Dossier Adrien Villandré.
57. Anonyme, «Les élèves approuvent M. Maillard», La Presse, 20 juin 1945, p. 9.
58. Le nu représentant une Noire aux poils pubiens trop évidents au goût de
M 8 * Valois était de Denyse Delrue. Voir là -dessus le catalogue Œuvres méconnues, regard
inusité sur l'art québécois, Montréal, Galerie de l'UQAM, 22 juin au 25 juillet 1993.
59. Anonyme, « Déclaration de trois élèves du cours de Pellan », La Presse, 23 juin
1945, p. 33.
208 CHRONIQUE DU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
qui portait sur deux sujets: «Comment j'ai rejoint les modernes» et
« Comment regarder un dessin d'enfant 60 ».
Il se pourrait que ce soit à cette exposition que Mousseau exposa de
curieux personnages assemblés de matériaux divers, dont le frère Jérôme
conservait une photographie datée «1945». Toutefois, François Rinfret
signale d'autres œuvres de lui :
M. J.-P. Mousseau a exposé ailleurs. Même si l'on adopte son point de
départ et si on lui accorde de ne pas rappeler la réalité, on peut regretter
que les formes se détachent souvent mal, que les couleurs se noient dans
des fonds sombres. On retiendra deux abstractions qui échappent à ce
défaut ; des formes géométriques s'y découpent nettement, la facture est
plus raffinée que celle des autres toiles 61 .
Les premières huiles de Mousseau furent très sombres. Nous l'avons
déjà signalé. Comme chez son ami Leduc, les «plongées dans l'incons-
cient» ne rapportaient encore que de l'informe. Le fait que Mousseau
avait déjà exposé ailleurs impressionna aussi le seul autre journaliste Ã
avoir parlé de cette exposition : « En peinture à l'huile, les élèves suivants
furent à l'honneur : ce sont MM. J.-P. Mousseau, "SAC", Gérard Notebaert,
Bernard Gauthier, Pierre Morin et Peter Feltus... 62 » On aura noté le
« SAC », pour Société d'art contemporain, accolé au nom de Mousseau !
Vacances collectives II
Comme l'année précédente, le groupe se retrouva pour des vacances
collectives près de Borduas, qui finit de s'installer pour de bon à Saint-
Hilaire cette année-là . Certes, il n'est pas facile de débrouiller dans les
souvenirs de chacun ce qui appartient aux vacances de l'été précédent et
à celles de l'été 1945. On sait au moins que la maison louée cette fois
appartenait non pas aux Charbonneau, mais aux Lusignant, qu'elle était
située près de Saint-Hilaire, à la limite du village de Saint-Charles, et
qu'elle était passablement délabrée. Cette fois, c'est Fernand Leduc qui
avait payé les vingt-cinq dollars de loyer. C'est aussi lui qui y sera le plus
60. Voir Testis [frère Jérôme], «Vernissage», Le Collégien, août 1945, p. 5 (illustré
d'un tableau de Peter Feltus, Jeune élégante).
61. François Gagnon [Rinfret], «Élèves laissés à leur spontanéité», La Presse, 2 juin
1945, p. 30.
62. Anonyme, « Vernissage des travaux d'art des élèves au Collège Notre-Dame »,
Le Canada, 2 juin 1945, p. 9.
1945 209
assidu. Mousseau se souvenait que la maison avait subi un commence-
ment d'incendie. Il avait fallu beaucoup y travailler manuellement pour
remettre les choses en état: nettoyer, enterrer les débris sous la cuisine
d'été, étendre de la toile pour boucher les trous de la toiture, sinon il
aurait plu à l'intérieur, etc.
Pour se rendre à l'étage, il fallait passer par un trou dans le plancher
et utiliser un escabeau. Il y avait un puits et une glacière et, non loin de
là , une petite école de campagne. Comme l'année précédente, les filles
couchaient à l'étage, les garçons en bas. La vertu était sauve! Comme
nous disait Françoise Sullivan : « Nous n'étions pas prêts pour ça ! »
Mousseau était plus cru à ce sujet : « Que nous étions cons ! Pas un seul
baiser sur la bouche durant tout cet été. Les pauvres filles séchaient sur
place et nous étions trop idiots pour nous en apercevoir. » Pas de beuverie
non plus. Que du cidre de temps en temps à deux dollars vingt-cinq le
gallon acheté chez M. Cardinal ! Cidre qui avait la réputation, mal fondée
faut- il le dire, de rendre aveugle tant il était fort en alcool.
Aucune des soeurs Renaud ne fut du groupe cette année-là . Thérèse,
pour des raisons personnelles, passa ses vacances ailleurs. Et s'il est vrai
que, bien que déjà installée à New York à ce moment-là , Louise était
revenue passer ses vacances au Québec, elle les passa avec sa sœur Jeanne
au lac Simon et non avec le groupe 63 . Elle repartira par contre à New York
les vacances terminées et s'installera dans Greenwich Village, partageant
le coût d'un appartement avec des copains. Des photos montrent
également Mimi Lalonde, Bruno Cormier, toujours à l'emploi du CPR, et
Françoise Lespérance comme des visiteurs occasionnels de la maison. En
plus des Viau, on peut au moins signaler le passage de Madeleine Arbour,
qui se rendit à bicyclette à la ferme des Charbonneau en compagnie de
Pierre Leroux 64 .
La maison comportait un grand foyer devant lequel on discutait
souvent en groupe le soir. Mousseau nous a raconté ceci:
Nous ne chantions jamais. Nous étions passablement sérieux. Nous
discutions de religion, de politique... Nous n'étions pas nationalistes,
plutôt internationalistes. Anarchistes ? Pas vraiment. Nous voulions être
rigoureux. Nous étions très intolérants. Peut-être y avait- il un fond de
christianisme dans tout cela 65 .
63. Lettre de Fernand Leduc à l'auteur, datée de Casano, le 24 juin 1998.
64. Entrevue avec Ray Ellenwood, le 17 mai 1977; citée à la p. 61 de son livre,
Egregore. A History of the Montréal Automatist Movement, Toronto, Exile Editions, 1992.
65. Conversation de François-Marc Gagnon avec Mousseau, 9 septembre 1988.
210 CHRONIQUE PU MOUVEMENT AUTOMATISTE QUÉBÉCOIS
Françoise Sullivan se rappelle tout de même de soirées plus joyeuses,
où l'on faisait du jazz sur des tambours improvisés. «Nous étions très
joyeux, très exubérants, très naïfs aussi ! »
C'est durant cet été que Mousseau dessina sur une planche de bois
gris au crayon gras La femme archaïque, œuvre qui se trouve toujours
chez Françoise Sullivan et qui est à la base du costume qu'il fera plus tard
pour son spectacle des Deux arts. Mousseau qualifiait cette œuvre de
«cubiste»! Elle précéderait donc ses dessins beaucoup plus libres de
Farnham...
Jean- Paul Riopelle
Autant la première année de Riopelle à l'École du meuble n'avait pas
été marquée par de trop bons rapports avec Borduas, autant les choses
changèrent radicalement l'année suivante. Riopelle en avait fait confi-
dence à Fernand Seguin : « J'étais le provocateur », disait-il, décrivant la
première attitude qu'il avait adoptée avec Borduas. Nous l'avons vu et le
témoignage de Borduas et celui de Claude Gauvreau confirment cette
assertion. Mais cela n'avait pas duré : « Ça n'a pas pris l'année pour que
je change mon fusil d'épaule. » Il donnait à Borduas tout le crédit de son
changement d'attitude: «Au lieu de m'éliminer, au contraire, il a vu que
mon antipathie pouvait tourner à autre chose, [...] il était un parfait
guide 66 . »
C'est que, selon le témoignage de tous ses élèves, Borduas n'était pas
un professeur comme les autres. « Il se foutait de son côté professeur 67 »,
d'affirmer Riopelle. «Borduas donnait des cours mais cela se passait
surtout dans son bureau. Comme lieu d'amitiés, cela a donné une espèce
de monde qui n'existait certainement pas dans les milieux acadé-
miques 68 .» Nous verrons que les premiers contacts de Marcelle Ferron
avec Borduas se firent aussi dans ce petit bureau à l'École du meuble:
66. Gilbert Érouart, Entretiens avec Jean-Paul Riopelle suivis de Fernand Seguin
rencontre Riopelle, Montréal, Liber, 1993, p. 94.
67. Dominique Bozo et Pierre Schneider, Jean-Paul Riopelle. Peinture 1946-1977,
Musée national d'art moderne, Centre Georges-Pompidou, Paris, 30 septembre-
16 novembre 1981, Musée du Québec, 9 décembre 1981-24 janvier 1982, et Musée d'art
contemporain de Montréal, 16 juillet 1982-22 août 1982, p. 86.
68. Lise Gauvin, «Entretien avec Riopelle. Les artistes sont-ils des révolution-
naires?», Vie des arts, n° 161, hiver 1995, p. 14.
1945 211
« Borduas, plus tu prenais de liberté par rapport aux choses, plus il était
d'accord. [...] il s'intéressait aux êtres plutôt qu'à la technique 69 . »
Il semble que les choses soient allées encore plus loin entre Riopelle
et Borduas. Pierre Schneider situe durant l'année 1944-1945, un séjour de
Riopelle à Saint-Hilaire chez Borduas 70 , séjour dont Riopelle a souvent
parlé, en général pour dire qu'il avait passé son temps à la pêche avec lui :
[...] j'allais chez Borduas très souvent — j'ai même habité chez lui un
hiver. On avait peu de contacts artistiques, Borduas et moi. On allait Ã
la pêche si c'était l'été, en hiver on s'occupait de bricoler et, à ce
moment-là , je crois même que Borduas ne peignait pas. Un passage Ã
vide, j'imagine.
C'était le premier hiver que Borduas passait avec sa famille dans la
maison de Saint-Hilaire. Avait-il senti le besoin de cette compagnie pour
l'aider aux derniers aménagements de la maison — « bricoler » — comme
il avait hébergé Fernand Leduc un été ? Ou avait-il voulu venir en aide Ã
ce jeune homme en mauvais termes avec sa famille? Hélène de Billy a
révélé qu'au printemps 1945 le père de Riopelle était entré dans l'une des
dépressions profondes qui allaient noircir la fin de sa vie. On dut l'hospi-
taliser pendant deux mois. On lui administra des électrochocs 71 ... Peut-
être valait-il mieux que le turbulent Jean-Paul ne soit pas autour ? Quand
Riopelle affirme que Borduas ne travaillait pas beaucoup à sa peinture au
moment de sa cohabitation avec lui, il nous fournit une indication pré-
cieuse qui donne du poids à la datation de Schneider. L'insuccès de son
exposition à la Dominion Gallery avait affecté suffisamment Borduas
pour l'amener à ralentir considérablement son activité picturale. Ozias
Leduc, souvent retenu durant l'hiver 1944-1945 Ã Almaville-en-Bas
(aujourd'hui Shawinigan-Sud) par la décoration de l'église Notre-Dame-
de-la-Présentation, lui avait offert l'usage de son atelier durant ses
absences. Borduas se prévalut quelques fois de cette offre généreuse, mais
y travailla-t-il beaucoup? Il ne semble pas. De cette période, nous ne
connaissons guère de lui que deux tableaux: 4.44 ou Abstraction bleu-
blanc-rouge et 133 ou Grenouille sur fond bleu. C'est très peu quand on
songe à l'abondance de sa production précédente: ses gouaches de 1942
et ses huiles de 1943. Riopelle avait donc raison de parler de «passage Ã
vide ».
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