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Full text of "Les feuilles d'érable [microforme]"

POESIES CANADIENNES 



XjES 



FEUILLES D'ÉRABLE 

J 



PAR 



W. C ti A PIVl A N 




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MONTREAL 



s Typographie Gkbhardt-Bekthiaumk ) / 

30, rue St-Gabriel, 30 --^^ y 



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LES FEUILLES D'ERABLE 



POÉSIES CANADIENNES 



XjES 



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JVIONTHKAL 

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:iO, rue St-Gabriel. ») 

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I.A FJÃŽANC4^: 



A M. .H LKS CLAIJKTIE 

Mi'iiihiv (le rAciuléniio fruiivaisu 



L'iimiiaiiité géniit sous des joiiys ceiituiiaires : 
La France tout à coup fait gronder ses tonnerres, 
Et, volcan (iiii vomit une lave d'airain, 

KUe secoue au vent les tours de la Bastille 

Kt l'astre de juillet à l'hoi'izon scintille, 
La sainte liberté rouvre son vol serein. 



Les Fc ailles d'EraUv 



L'enfant de la naturr, aux limites .i»i inonde, 
Rampe ?ous le fardeau de saniisèn- immonde : 
La France à son grand crrurseiit la pitié venir. 

Elle élève la voix et ses nnssionnaires 

Vont évangéliser les tribus saneuinaires, 
\ii font sui-les dései't. Handtoyer l'avenir. 



Les gi-andes nations, c|Ue le pro^-ivs enivi-e, 
Veulent faire tondx-r tout et; (pli jjeut survivre 
Des obstacles nuisant à leur fraternité : 
Elle prend son compas, son i>ie et sa truell(3. . . 
Et les monts ati'olés s'entr'onvrent devant ell( , 
Et l'océan la suit comme un lion dompté. 



La France ! elle défend toutes les causes justes ; 

Elle fait respecter partout ses droits augustes ; 

Elle montre la rive aux générations 

Qui sillonnent des faits les vagues débordées, 

Et, superbe ouvrière, elle fond les idées 

Au creuset tournoyant des révolutions. 



Lu France 8 



Ai'boi'ant le (Inijx'un royal ou tricoloi'o, 
Kllc vole au secours de (inicon(|ue l'iinploi-e, 
A tout progrès du sièch* elle fraye un chemin 
Avec le livre, avec le glaive ou la cocrnée ; 
Kl le tient sur Paris une énorme poignée 
J)e rayons éclairant toujours l'esprit humain. 



Aussi orande ([u'Athène, aussi tière (pie Rome, 
Elle a rempli le monde entier du nom d'un liouime, 
8onné sur chaque bord son bronze triomphal, 
Fait jaillir de son sol milita sources sacrées 
Où bardes et penseurs de toutes les contrées 
S'en viennent enivrer leur âme d'idéal. 



La France ! c'est le cœur qui fait vivre l'Europe, 
La tête où tout projet vaste se développe, 
Le bras où l'opprimé cherche à se cramponner, 
Le torse qui résiste aux chocs des avalanches. 
C'est un chêne géant dont on coupe les branches, 
Mais que l'on ne pourra jamais déraciner ! 



ies Feuilles d'Erable 



La France ne meurt pas, ot, quand elle se couche, 
Son front garde toujours sa majesté fai'ouche, 
Et son vainqueur épie en tremblant son sommeil. 
Elle demeura grande après le grand désastre, 
Et Sedan ne fait pas plus d'ombre sur son astre 
Que l'aile du vautour sur l'orbe du soleil ! 



Mais si des conquérants, assoiffés de vengeance. 
Allaient éteindre un jour le Hambeau de la France, 
Les peuples aussitôt marcheraient à tâtons. ... 
Que dis-je ? Si jamais ce Hambeau se dérobe. 
Les feux qu'il a versés à tous les coins du globe 
Eclaireront encor le ciel des nations ! 

1883. 



L'ÉRABLE 



A L-0. DAVID 



L'érable si haut dans l'espace 
Dresse son faîte audacieux, 
Que le rossignol à voix basse 
Y parle avec l'oiseau des cieux. 



Il est plein de sève et de force ; 
L'ouragan ne peut le plier : 
Pourtant les fibres de son torse 
Sont aussi souples que l'acier. 



6 Les Feuilles tV Erable 



Il est ruoueux comme le chêne 
Et plus droit que le peuplier. 
Une balle l'entame à peine : 
Son écoi'ce est un bouclier. 



Il peut protéger de son ombre 
Le troupeau le plus populeux ; 
En été, des oiseaux sans nombre 
Chantent sur son front onduleux. 



Son feuillage, à la mi-septembre, 

Au souffle du vent boréal, 

Se couv^rant d'or, de pourpre et d'ambre,. 

Brille comme un manteau royal. 



En avril, le paysan perce 
Son flanc qu'amollit le dégel : 
Par sa blessure l'arbre verse 
Tout le mois des larmes de miel. 



L'Erahte 



Ces larmes sont une riclicsse ; 
Elles font faire bien des pas, 
Mais la ferme est dans la détresse. 
Si réral)le ne ))leure pas. 



Parce (ju'il est fécond, ini Taime, 
Et nos aïeux, dans leur Herté, 
Ont pris sa feuille pour l'end^lènie 
])e leui' nationnlité. 



Le jour de la Saint- Jean-Baptiste, 
Quand juin, si suave et si sain, 
Rayonne comme une améthyste, 
De joie il sent frémir son sein. 



Il est content, l'arbre civique, 
Car c'est aussi sa fête à lui. 
Pour qu'elle soit plus magniiîcpie, 
Le beau soleil d'or plus tard luit. 



s Les FciiilUs <rEriil>h 



Ce jour-là, le géant supei'lxî 

Est honoré connne pas un : 

Sur ses pieds les cent Heurs delhoi-be 

Képandent leur plus doux parfum. 



De chansons et d'aronies pleine, 
La brise caressante accourt, 
Et, le baisant de son haleine. 
Lui donne des frissons d'amour. 



Les oiseaux s'en viennent en foule 
Saluer ses beaux rameaux verts, 
Et dans l'ombre qu'il leur déroule 
Jusqu'au soir lui disent des vers. 



La jeune fille, folle ou sage. 
Pour suivre alors notre drapeau, 
Fixe sa feuille à son corsage, 
Ou bien l'épingle à son chapeau. 



i: Erable ^ 



Les hommes à leur boutonnière 
La portent orgueilleusement : 
Sous cette étoile printanière 
Leurs canirs battent plus librement. 



Partout, sur les toits, dans la rue, 
Brillent ses rameaux éclatants ; 
Et, quand la fête est disparue, 
Ils y flottent encor longtemps. 



L'érable est l'arbre d'abondance ; 
L'Indien l'adorait autrefois ; 
Et nous l'aimons, comme la France 
Aime le vieux chêne iJfaulois. 



Il est bon autant que robuste : 
Il berce au vent le nid moelleux. 
Et dépouille sa tête auguste 
Pour couvrir le grazon frileux. 



10 Les FeiùUes d'Enible 



Il ne i(ar<le pas sa toilette, • 
Comiiie les sapins, aux jours froids, 
Pendant qu'auprès la violette 
Tremble et se souffle dans les doio-ts. 



Il est beaucoup moins égoïste 
Que le pin au front toujours vert, 
Et son ctFur d'arbre est souvent triste. 
Quand l'herbe orelotte l'hiver. 



Après avoir nargué les trombes. 
Il se laisse mettre en morceaux, 
Afin qu'on en fasse des tombes. 
Ou qu'on en fasse des berceaux. 



Pour nous faire vivre, il s'innnole 
Lui qui touchait le ciel du front, 
En mille et mille éclats il vole 
Sous la hache du bûcheron. 



Ij Erable \ l 



Or le bûcheron vend 1 érable. . . . 
Et le vieux mort est satisfait, 
8i la mansarde misérable 
A la chaleur du feu (ju'il fait. 



Sa flîimme ardente est son obole .... 
Et nos pères bien justement 
Le choisirent comme symbole 
De la force et du dévoûment ! 



1889. 



A L'HONORABLE AUGUSTE-REAL ANGEKS 

Lieutcnant-jiouvcrneiir de la province de Québec 



Nous aimons exalter, dans nos banquets civi(jues. 
Quand de joie et d'amour le cœur du peuple est plein, 
C'es anciens gouverneurs i'ran(;ais fiers et stoïques 
Dont la gloire illustra la cité de Champlain. 



Nous tressaillons d'orgueil, quand un tribun évoque 
Le souvenir des preux qui régnaient autrefois. 
Au nom de Frontenac, résumant une époque, 
Nous sentons s'éveiller notre vieux sang gaulois. 



14 Le» Fetùllcfi d'Krdhle 



Descendants des liéros de hi clicNalei'ie, 

Barons, (jonites, niar([uis smjis i-cjn-oelie et sans penr, 

Ils cultivaient la Heur de la ijjalantei'ie 

Si rare en notn^ i;rand siècle de la sapeur. 



Ils parlaient de la coiu' de France le lanj^^Mo-e, 
Kt Racine semblait l'avoir poli pour eux ; 
Et leur esprit, (|u'Athène un jour eut en pa)'ta«;'e 
Pétillait, dél tordait connue un \'in i-'énéreux. 



Hélas ! ces «jfouverneurs d élite nous quittèrent ; 
Nous perdîmes avec ces hraves notre appui. 
Quand le dernier partit, des sanglots éclatèrent. 
(Jetait tout notre espoir (pii partait avec lui. 



C'était le drapeau blanc, immortelle l'eliiiue, * 

Qui tant de fois avait t>"uidé nos preux vainqueurs, 
Que nous voyions alors repasser rAtlanti(|ue, 
Emportant dans ses plis des lambeaux de nos C(tnirs 



.1 /;//''/' A-R. Anf/fvs 15 



!,(' ('uiijkIji sultit lo jt)U<»' di\ l'Aiii;l«'t('rre 
( 'outre (jui nos soldats cent ans avaient lutté. 
H pleura bien lon<^tenips la Kranec, eette mère 
(^)ue nous avions perdue avec hi lil>ert<''. 



Mais nous l'estânies Hers après noti'e défaite 

Aussi brillante, aussi noble (pie le succès : 

'•^t tous, nous roidissant, au fort de la tempête, 

Nous poussâmes ce cri : — Restons t(^u jours français ! 



Nul ne put nous ravir le saint patriotisme 

Qui fait cpie sous le ciel tous les fi-onts restent <lroits. 

Le peuple combattit l'aveu^'le despotisme, 

Kt son dëvoûment lit triompher tous nos droits. 



Nous chérissons toujours notre mère patrie. 
Quoiqu'elle nous vendît ainsi qu'un vil troupeau. 
Oui, nous l'aimons encore avec idolâtrie, 
Kt rien n'émeut nos cceurs comme son vieux drapeau. 



16 



Ijts Feiiillen d'Erohie 



Poursuit lions ouMions les lu-illants militaires 
Qui nous faisaient jadis subir son ion<i: si doux, 
Lors((ue, pour remplacer ces anciens dignitaires, 
Notr«' race produit des liommes comme vous. 

1888. 



k.t 



■,««.. 



A LIlONOllAliLK IM-O. CIIAI'VKAU 



Dès que l'aurore j^lisse à travers la feuillée 
Les premières lueurs de son ra^'on lointain, 
Sur le bord de son nid, Philoinèle, éveillée, 
Lance au ciel les éclats do son trille argentin. 



Dos fauvettes bientôt la troupe émerveillée 
Répcmd de tous côtés au prélude divin, 
Et des pleurs de la nuit chaque branche mouillée 
Secoue une chanson aux brises du matin. 



jg ' • Les FeuUleii iV Erable 



De même vous avez, pofete à la voix mâle, 
Salué le pren.ier l'aube encore bie.i pâle 
De l'art qui se levait dans votre ciel natal ; 



Et, sitôt que vibra votre lyre enflammée. 
Un essaim de chanteurs, enivré d'idéal, 
Jeta mille refrains à la foule cbaru.ée. 



1882. 



LES INVINCIBLES 



A ARTHUR BRUNE AU 



Nos pères, oubliés par la cour de Versaille, 
Bien qu'ils eussent ^agné la dernière bataille, 
Avaient cédé Québec aux Anglais triomphants. 



La France, hélas ! venait de vendre ses enfants. 



20 Les Feuilles cV Erable 



Couverte de drapeaux, de festons, de guirlandes, 
Ouvrant aux brises d'août ses voiles toutes grandes, 
La flotte de Rollo, souveraine des mers, 
Remontait le courant du grand fleuve aux flots verts. 
Cinglant vers Montréal rongé par la famine. 



Suivant, d'un œil rougi, la flotte qui chemine 

Dans l'étincellement de lether et des eaux, 

Les riverains voyaient de sinistres oiseaux 

Sur leur aile emportant des lambeaux de leur âme 

En ces voiles sombrant à l'horizon de flamme ; 

Et parmi les blés mûrs du rivage vermeil 

Caressé par le flot, la brise et le soleil, 

Des sanglots éclataient, mêlés aux rumeurs vagues 

Montant des bois, des champs, des roseaux et des vagues , 



Parfois de longs hourras, cris rauques de forbans, 
S'élevaient tout à coup des ponts et des haubans, 
Narguant les paysans qui pleuraient sur les grèves. 



Et les voiles passaient, passaient comme des rêves. 



Les InvincihU'K 21 



Partout, sur les tilJacs, clans les mâts, aux hublots, 
Les marins, promenant leurs regards sur les flots. 
S'extasiaient devant le spectacle féerique 
Du plus majestueux des fleuves d'Améri(iue. 
Ivres de leur succès, brûlés d'un seul désir, 
Les Anglais savouraient d'avance le plaisir 
De vaincre Montréal râlant sur des décombres. 



Et les voiles passaient, passaient comme des ombres. 



On ne se lassait pas d'admirer les beautés 
Que l'été radieux baignait de ses clartés ; 
Et le fier amiral, debout sur la dunette. 
Tout pensif, et tenant à la main sa lunette, 
Sondant les profondeurs des lointains azurés 
Que déployaient les eaux, les forêts et les prés, 
Se prenait à songer souvent au prix immense 
Du pays qu'Albion enlevait à la France. 



Et les brûlots montaient, montaient sous le vent d'août. 



22 Les Feuilles cVEmhle 

Des bruits inquiétants, venant on ne sait d'où, 

De temps en temps frappaient l'amiral à son poste, 

Toujours pensif, mais prêt toujours à la riposte. 



Et la flotte atteignit les îles de Sorel. 



Soudain, près d'un îlot noyé des feux du ciel. 
Brusquement le vaisseau du commandant s'échoue, 
Un long craquement sourd de la poupe à la proue 
Fait tressaillir le mousse et le vieux loup de mer 
Qui lancent des goddam, avec des voix d'enfer. 
Tandis que, vis-à-vis, d'un repli de la grève 
Un vivat ironique et délirant s'élève. 
Répété par l'écho sauvage des grands bois. 



Sur le gaillard d'avant, le pilote aux abois, 

Les poings dans les cheveux, a fait jeter la sonde .... 

Mais ici, comme ailleurs, la vague est très profonde, 

Et pas un ne comprend comment s'est échoué 

Le navire qu'un choc si rude a secoué ; 

Et les plus vieux, voyant partout des sortilèges. 

Croient que le diable vient de leur tendre des pièges. 



Les Invincibles 28 



Kt lo Iji'ûlot, toujours les voiles dans le vent, 
(Jontinue à dormir, dressé sur son avant. 

Le pilote alors fait mettre à l'eau sa chaloupe . . . 
( )n sonde, on sonde encore, à la proue, à la poupe, 
Kt, la rame en suspens, les matelots hagards 
Plongent dans le cristal des vagues leurs regards, 
Cherchant l'ëcueil que vient de heurter la carène. . 

Soudain une voix crie : 

t 

— Une chaîne I . . une chaîne ! . 

Le pilote venait d'apercevoir sous l'eau 
Une chaîne de fer qu'il montrait à Rollo 
Debout au bastingage, au pied de la misaine, 
Furieux et crachant les jurons par douzaine. 

Aussitôt ia chaloupe a mis le cap au vent, 
Et les rameurs se sont élancés en avant 
Pour aller détacher cette chaîne maudite 
Qui barre le passage à la flotte interdite. 



24 Ze.s Feuilles tlErahlc 



Coiinno ils vont attérir sur un îlot clvarnumt, 
Un triple coup de feu retentit sourdement, 
Et trois des matelots tombent à la renverse. 



Une immense clameui*, où la colère perce, 
S'élève de la flotte et fait rui^ir lecho. . . . 



L'amiral fait jeter plusieurs barques à l'eau 
Pour portei" du secours aux marins qui reculent. 
Et près d'un bosquet où des Sorelois s'acculent. 
Un combat acharné s'enoaw, vers midi. 



L'Anglais, exaspéré, se bat connue un maudit. 



Les Sorelois, aidés d'Indiens armés de flèches. 
Dans les rangs des marins font de sanglantes brèches 
Mais ces désespérés sont trente contre cent. 



Après avoir rougi le gazon de leur sang. 
Après avoir perdu le chef de l'équipée, 



Les Invincibles . %5 



Un héros ([ui depuis vin<>t ans porte l'épée, 
Avoir culbuté dix lionnnes sur les «galets, 
Fait l'admiration du coiuiiiandant an";lais, 
Ils retraitent au fond d'une combe prochaine, 
Et les marins, joyeux, vont enlever la chaîne 
Que ces sublimes fous ont entre deux îlots 
Tendue afin de faire échouer les brûlots. 
Et donner à Sorel criant : Vive la France ! 
Le temps de terminer des travaux <le défense. 



Hélas ! les Sorelois, malgré leur dévoûment, 
N'avaient pu retarder les Anglais cju'un moment ; 
Et la Hotte reprend sa marche triomphale, 
Avec ses pavillons claquant dans la rafale, 
Et, le soir, jette l'ancre en face de Sorel. 



Le bourg, à cette heure, a le calme solennel 
D'un mourant à qui l'on porte le viatique. 
Ses défenseurs, soldats dignes de Rome antique, 
Regardant s'approcher la mort sans sourciller. 
Aux lueurs de flambeaux qu'un rien fait vaciller, 



26 . Les Feuilles tV Erable 

Ouvrent, silencieux, sans que Rollo s'en doute, 
Une large tranchée autour d'une redoute. 

L'ouvrage terminé, le curé de l'endroit, 

Dont le cœur bat toujours pour la France et le roi. 

Saute dans un canot où le drapeau blanc flotte. 

Et, saisissant la rame, il vole vers la flotte, 

Au grand étonnement du village éperdu 

Qui treml)le et croit déjà son vieux pasteur pei'du. 

Et le drapeau blanc fuit sur l'onde comme un cygne. 

Et le prêtre est reçu d'une façon fort digne 

Par les gardiens de nuit et l'orgueilleux Rollo 

Qui lui parle, en riant, du piège de l'îlot 

Et du retard que vient d'éprouver son navire. 

Le bon abbé l'écoute avec un fier sourire, 

Sentant son cœur français battre d'un saint orgueil. 

Au récit d'un exploit qui pourtant lui fait deuil. 

Assis au pied des mâts que balance la vague. 
Le prêtre et l'officier, l'œil perdu dans le vague. 



Les Invincibles 2T 



Causèrent longtemps, <^ai.s et sonibi-es tour à tour. 
On y parla du roi de France et d(^ sa cour, 
Des lettres et des arts, d'Athènes et de Rome, 
Kt de l'ascension sublime que fait l'honnae .... 
Le curé s'entlamma sur Socrate et Platon, 
L'amiral sur C^ésar, Marins et Caton. 
KoUo vanta la France, et l'autre l'Angleterre ; 
Mais on ne souffla mot de la présente guerre 
D'oii pourtant dépendait le sort d'un continent 
Lâchement oublié par un Bourbon régnant. 



A minuit ils causaient encore sous les voiles. 



Plusieurs fois l'amiral, aux lueurs des étoiles. 
Vit des larmes rouler dans les yeux du curé 
Parlant le plus souvent tout bas, d'un ton navré. 
Cependant sur le pont il se fit un silence, 
Et l'on n'entendit rien que la douce cadence 
Du ilôt battant les flancs du vaisseau balancé. 
Le prêtre, à cet instant, songeait le front baissé. 
Soudain, se redressant, — d'une voix tremblotante, 
Il dit à l'amiral qui semblait dans l'attente : 



2<s Lfx Fc ailles d' Eiahle 



— Je crains fort (jiie domain vous natta» [uioz Sord, 

Et son bonibardrnirnt nie serait très cruel. 

Vous avez bien le droit d'useï' de représailles 

Pour le retard que \ (nis ont causé mes ouailles : 

Mais moi je trouverais plus o-rand de votre part 

De mépriser l'insult»; ainsi ((ue le rompjirt 

Contr»; 1(m|Uo1 pourrait pleuvoir votre mitraille ; 

Et puis on n'est jamais certain de la bataille. . . . 

Québec tombé, déjà vous tenez Montréal ; . 

Alors il doit vous être absolument égal 

Que le Ijourg de Sorel reste debout ou t(jmbe. 

A quoi bon le massacre ? à quoi l)on l'hécatombe ? — 



— L'insulte de vos gens, repartit l'amiral 

Avec un rire amer, je m'en moque pas mal. 

D'ailleurs, elle n'était pas faite à ma pei'sonne. 

On voulait retarder — tout mon corps en Irissonne- 

Le drapeau d'Albion, le drapeau de mon roi, 

Le drapeau qui partout fait respecter le droit. 

Qui pour l'avenir est la colombe de l'arche. 

Nul ne peut arrêter impunément sa marche, 

Et je serais un lâche, un gueux, si je passais 

Sans bombarder Sorel au pouvoir des Français. — 



Lan Iiivinvihles 2!> 



Et le protre, voyant qu'il ôtait iiupossihlo 
De convertir jamais l'officier impassible, 
Se leva l>i'Us(piemcnt, et, lui tendant la main, 
Dit avec un accent ironi(iue : 



— A demain ! 



On voyait alors poindre à l'horizon la lune 



Et connue le curé s'éloignait : 



-Sans rancune 



Cria du bastingage une voix de stentor. 



Le prêtre répondit : 

— Sans rancune et sans tort ï 



Le canot n'avait pas franchi deux encablures, 

Que la vigie au loin aperçut des voilures .... 

C'étaient les Sorelois accourant au-devant 

Du curé pour lequel ils redoutaient le vent 

Qui depuis quelque temps faisait blanchir la vague. 



2ÃŽ0 . Len Fe.uiUes d'Erable 

Du rivage montait coininr un (;li(iiietis va^uc 
J)e mousquets ([u'on aurait léuuis en faisceaux, 
Kt (les torehes parfois passaient au Kord des eaux. 



Lo ])retre à peine est-il <lél»ai'(|ué sur la pla^^e, 
Qu'il se voit entouré par les «^ens du villa<^e 
•Qui laecablent partout <le soins, de (piestions. 
Il leur répond, le eteur rempli d'émotions, 
Et, tirant à l'écart un soldat de haut jL>rade, 
11 lui parle longtemps, le regard sur la rade. 



-Ce qu'il lui dit alors on ne le sut jamais; 
Mais, au milieu du l>ourg, une minute après, 
Un formidable éclair déchire les ténèbres, 
Et, faisant tivssaillir un fort dans ses vertèbres, 
Un coup de canon tonne avec un bruit de fer 
<^ui fait vibrer l'écho comme un clavier d'enfer ; 
Et bientôt, secouant les lourds vaisseaux de guerre 
Endormis sur les Hots si tranquilles naguère, 
La détonation d'une autre bouche à feu. 
Rayant d'une lueur sinistre le ciel bleu, 
Répond au hurlement de l'airain du village. 



Les Invincible» -il 



Inconscients acteurs d'une scène sauvage, 
Lesfleux l)ronzo.s venaient cl eclmnirer dos défis. 



Alors le prêtres fait baiser le crucifix 

Aux soldats, et, marchant à leur tête, dès l'aube, 

Revêtu du surplis, de INHole et de l'aube, 

Il s'en va les ran/^çer en bataille devant 

Le tort qui t'ait fiotter sous les baisers du vent 

Les plis immaculés du drapeau de la France, 

Leur dernier protecteur, leur dernière espérance, 

Et, la main sur le cœur, longuement, avec feu, 

Leur parle du devoir, de la Franct; et de Dieu. 



Tout à coup le clairon retentit sur la grève .... 

Une acclamation immense s'en élève, 

Et deux cents Sorelois s'élancent sur les fiots, 

Pour aller attaquer au large les brûlots 

<^ui lancent des boulets rouges sur le village 

Et sur le fort qui gronde et fait trembler la plage, 

Pendant que le curé, sur le sable à genoux, 

Etend sur eux la main, disant : Je vous absous ! 



32 • Le^ Feuilles d Erable 



Les canots qui s'en vont sur l'onde remuée 
Combattre les trois-mâts, ont l'air d'une nuée 
De moustiques volant assaillir un lion. 



Les tiers Sorelois, forts de l'absolution, 
Rament à tour de bras, et, ceinture vivante 
Déroulant ses anneaux sur la vague mouvante, 
Ils entourent la tiotte et ses lourds bataillons 
Honteux d'être attaqués par des gens en haillons ; 
Et les canons du fort, qu'on emplit de ferrailles. 
Dans les flancs des voiliers font de larges entailles. 



Les agresseurs, debout dans leurs frêles esquifs 
Qui se cabrent ainsi que des chevaux rétifs. 
Ouvrent un feu roulant contre chaque équipage 
Qui se trouble et déjà redoute l'abordage, — 
Tirant leurs vieux mousquets d'un poignet aussi sûr 
Que s'ils visaient, le coude appuyé sur un mur. 



Et partout les marins, hachés par la flottille. 
Tombent comme les blés coupés par la faucille; 



y>f.s' Inviv ciblas 83 



Et sur les étanibots, les chaînes, les crampons, 
Sur les sabords, les mâts, les étraves, les ponts, 
Des cales aux huniers, le sang ruisselle et fume 
En mêlant ses rougeurs aux blancheurs de l'écume 
Des vagues qui jaillit sous les éclats d'obus. 



Parfois un canot sombre avec des cris confus, 
Coupé par un l)oulet ou criblé par des balles, 
Et les Anglais, cruels comme des cannibales, 
Font couler du goudron bouillant sur ces héros 
Cherchant à s'accrocher aux flancs nus des brûlots. 



Les obusiers du fort, à travers de grands chênes. 
Vomissant des cailloux avec des bouts de chaînes, 
Criblent toujours les ponts, les cordages, les mâts 
Qui culbutent avec un horrible fracas, 
Pendant que le feu prend partout sur les masures 
Du bourg où les boulets rouges font leurs morsures, 

Et que les tirailleurs, comme des espadons 
Harcelant la baleine, affrontent les canons. 
Avec une fureur et des forces nouvelles. 



84 Lfif^ Feuilles d'Erable 

Les morts jonchent les ponts tout sanglants, en javelles, 
Et dans leurs lar<^^es plis les flots ensoleillés 
Roulent des débris noirs, du sang et des noyés. 



Rollo, se souvenant de l'adieu du vieux prêtre, 

Le traite, en ce moment, d'hypocrite et de traître, 

Et, comprenant (ju'il est imprudent, après tout, 

De jouer ses soldats sur un dernier atout, 

Il fait taire la voix de chaipie caronade ; 

Et, connue du rempart grandit la cannonade, 

La flotte lève l'ancre au milieu des bravos 

Des tirailleurs toujours debout dans leurs canots. 

Le fusil à l'épaule et l'écume à la l)OUche, 

Beaux dans hnir débraillé poudreux, noir et farouche. 



Quelques instants après, le curé de Sorel 
Avec ses paroissiens remerciait le ciel 
D'avoir ainsi sauvé l'honneur de la patrie, 
Et parmi les éclats de la mousqueterie 
Que la brise du soir à la flotte emportait, 
Un Te Deum géant du rivage montait. 



Les Invincibles 85 



Les marins, furieux, s'étaient laissés descendre 
A 'J"ux nœuds en aval de Sorel prescjue en cendre. 

Le lendemain, aux feux du soleil matinal. 
Les vaincus, caressant un projet infernal, 
Bondissent de la flotte à travers la campagne, 
Et, la torche à la main, Rollo les accompagne. 

Pour de'moraliser les défenseurs du fort, 

Ils promènent partout le brandon et la mort 

Parmi de malheureux paysans sans défense 

Qui n'ont qu'un tort, celui d'aimer toujours la France. 

Après avoir longtemps battu les alentours. 

Assouvis de pillage, ainsi que des vautours 

Qui, repus, sont encor de carnages avides, 

Ils marchent sur Sorel dont les maisons sont vides. 



Entourant le hameau comme un cercle d'acier. 

Ils volent vers le fort où tonne l'obusier. 

Au pied duquel nos preux attendent, toujours fermes, 

Ceux qui sèment la mort et le deuil dans les fermes. 



36 • LC'» FfuUlei^ crErahle 



Avec une fureur terrible les Anglais 

Attaquent les soldats de Sorel, aux reflets 

D'un grand brasier qui fume au milieu des ténèbres 

Et donne aux combattants l'air de spectres funèbres 

Ao-itant dans la nuit des bras démesurés. 



Les assiégés, rompant d'abord leurs rangs serrés, 
Reculent vers les flots, écrasés par le nombre. 



Or le prêtre avec eux se tient dans la pénombre, 
La soutane en lambeaux et les cheveux au vent. 

Criant à pleine gorge : 

— En avant ! En avant ! 



Bientôt, se reformant derrière les grands chênes, 
Aidés par les canons lançant toujours des chaînes 
Qui sifflent dans les airs ainsi que des serpents, 
Les Sorelois, tantôt debout, tantôt rampants, 
Reprennent le terrain perdu— pouce par pouce ; 
Mais l'amiraj de fer de nouveau les repousse. 
Et ses soldats déjà grimpent aux murs du fort. 



Les Invincibles 37 



Alors, se roidissant, dans un suproiiie efibrt, 
Avec encore plus d'acharnement (ju'au large, 
Les braves en haillons reviennent à la charge, 
Et, bondissant parmi les rangs échevelés 
Des Anglais combattant comme des endiablés, 
Les enfoncent partout avec la baïonnette. 



Kt Rollo, tout confus, fait sonner la retraite. 

Ne voulant plus longtemps risquer d'avoir le sort 

Qu'il avait essuyé naguère dans le port. 



Dérobés par la nuit, une nuit sans étoile. 

Les navires bientôt remettent à la voile 

Et reprennent leur vol vers Montréal en deuil 

Où, quatre jours après, capitulait Vaudreuil, 

Où la veille Lévis jetait au vent la cendre 

De ses drapeaux brûlés, ne voulant pas les rendre. 



Ainsi, quand Montréal et Québec succombaient, 
Que les plus fiers remparts du continent tombaient, 



;^*S • LcH Feuilles cV Erable 



Et que tant de liéuos devaient courber la tête, 
Sorel restait toujours debout dans la tempête, 
Avec la majesté de l'aigle et du lion. 
Et c'est plutôt le sort qui le prit qu'Albion. 

1889. 



\ 



A LECONTE DE LISI.E 



Dans l'arbre siirploiiibant la cataracte blanche 
Dont les grondements sourds attristent les échos, 
Le chantre de 1 été parfois le soir se penche 
Et mêle sa cantate au tumulte des flots. 



merveille ! bientôt la limpide avalanche, 
Pour entendre monter dans l'air les trémolos 
Que le doux rossignol fait pleuvoir de la branche, 
Semble insensiblement étouffer ses sanglots. 



40 • L('>^ FcLiUlcs il Erable 



Comme l'oiseau divin, n poète .sul)linie ! 
Tu cluiiites hanlinient au-dessus d'uu abîme 
D'où montent le blasphème et de fauves rumeurs 



Et souvent, pour ouïr la mâle symphonie 

Que sur l'humanité verse ton fier génie, 

Le vieux Paris, ému, t'ait taire ses clameurs. 



1887. 



A FRANÇOIS COPPÉE 



Dans les nuits du printemps, lorsque tout fait silence, 
Excepté les soupirs harmonieux du vent, 
Excepté le babil du flot plein d'indolence, 
Aux balcons nous aimons à rêver très souvent. 



Parfois, interrompant la demi-somnolence 
Où nous sommes plongés par le recueillement, 
De suaves rumeurs, que la brise balance, 
Viennent nous enivrer dans notre isolement. 



42 • Le8 FfitiJhft d'ErahU 

Ces doux bruits sont l'ocho vague des harmonies 
(^ue versent du lointain les forêts infinies 
Sous le souffle embaumé du divin floréal ; 



De même des lambeaux de ton chant sympathiqu'^^ 
Sur les ailes du vent, à travers l'Atlantique, 



Sont venus bien des t'ois nous griser d'idéal ! 



1888. 



A SULLY PRUDHOMME 



O barde ! — un voyageur, égaré clans la plaine. 
Tombe, épuisé de soif, sur le pâle gazon .... 
Mais, comme son regard sonde encor l'horizon. 
Il croit ouïr le bruit d'une source lointaine ; 



Et bientôt, ranimé, sentant un doux frisson, 
Le mourant se roidit, sur .ses genoux se traîne. 
Et dans le creux d'un val, à l'ombre d'un buisson, 
Il boit la vie au flot d'une fraîche fontaine. 



44 . Lph Feu ilh'.^ (V Ev(t)>h 



Connue ce voya<^<'ur j'rtais t(nnl>é hrisr 

La soit' (le l'idéal hriilait mou co'ur lassé, 

Et n<'n ne chanuait pins mon âme soncicnse ; 



Mais j'entendis au loin votre luth résonner. . . . 
Aussitôt à vos chants, source délicieuse. 
Mon esprit s'en fût boire et se rasséréner. 



188^. 



A BENJAMIN 8ULTE 



Sans crainte, le mineur s'enfonce sous la terre. 
Cherchant, presque à tâtons, le tilon précieux. 
Mais lemotion fait trembler l'audacieux, 
Quand son pic rebondit sur le quartz aurifère. 



Il tressaille de joie en face de la pierre 

Où l'or brille pour lui comme un reflet des cieux. 

Il caresse aussitôt maint rêve ambitieux, 

Et déjà l'avenir éblouit sa paupière. 



46 Len Feuilles d'Erahle 

V^ous êtes ce chercheur hardi, jamais lassé. 

Vous fouillez constamment dans l'ombre du passé . 

Autour de vous souvent la imit se t'ait bien noire ; 



Et vous sentez frémir votre cœur satisfait, 
Si vous mettez la main tout à coup sur un fait 
Dont vous pouvez encore enrichir notre Histoire. 

1889. 



LA MEKE ET L'ENFANT 



A L'HONORABLE JUGE J-B. HOlKCiEOLS 



l^os ancêtres, soldats et laboureurs stoïques, 
Après un siècle entier de combats héroïques, 
Aux plaines d Abraham succombèrent enfin, 
Ecrasés par le nombre et vaincus par la faim, 
Car le roi Louis quinze, aux bras d'une maîtresse 
8e souciant fort peu de colons en détresse, 



^ 



4s -Les Feuilles cVErahle 



Etait demeuré sourd au sanglot déchirant 

Qui s'élevait des bords en deuil du Saint-Laurent. 

Et nous fûmes vaincus. 

La France à l'Angleterre 
Sans honte et sans remords livra la noble terre 
Qu'elle avait fécondée avec des flots de sang, 
A sa vieille rivale, ô crime ! flt présent 
Du plus beau diamant qui brillait à sa robe. 
Elle lui donna près de la moitié du globe ; 
Et, portant dans ses plis un poème géant, 
Le vieux drapeau français repassa l'Océan. 

Oh ! qui pourra jamais dire l'angoisse amère 
Dont fut saisi l'enfant délaissé par la mère ? 
Qui dira les regrets de nos héros sanglants 
Livrés à la merci de vainqueurs insolents ? 

Sur des débris fumants la patrie en démence 
Tendait ses bras meurtris du côté de la France, 
Et, l'œil brûlé de pleurs, déf air.ante, à genoux, 
Elle la suppliait d'avoir pitié de nous. 



La Mère et V Enfant 49 



Kt puis lui reprochait tout son faste futile. . . 
Mais reproches, sanglots, cris, tout fut inutile. 



Et nous fûmes conquis. 

Que dis-je ? Les vainqueurs 
Eurent notre serment, mais la France eut nos cœurs ; 
Et, malgré son oubli, comme un fils est capable 
De respecter encore une mère coupable, 
Aucun de nous n'osa jamais la renier. 
Car la maternité ne peut pas s'oublier, 
Car l'amour filial ne connaît pas l'absence, 
Et nous l'aimons toujours, parce qu'elle est la France, 
Parce que notre sang dans ses veines coulait, 
Et parce (|ue son sein nous a versé son lait. 



Qu'importe l'abandon! (|u'importe la distance ! 
Qu'importe les brouillards de l'Océan immense ! 
Nous la voyons en haut, le front dans la clarté, 
Dans le rayonnement de la sublimité, 
►Secouant sur l'Europe un faisceau de lumières ; 
Et, malgré les éclats farouches des toniier]"(\s 






'1%.. 



50 'Len FeuAUes ciErah/r 

Que font souvent. i^rondcM" les noirs événements, 
Nous l'entendons parlei' avee des mots charmants, 
Plus suaves (|u'un cliant d'oiseau que l'aube éveille, 
Comme si nous avions sa bouche à notre oreille. 
Non, la France à nos yeux ne se voile jamais ; 
Toujours nous la voyons sur les plus tiers sonnnets, 
SoufHant dans son clairon (|uelque nouvelle idée ; 
Et, lors(jue le destin l'eut un jour tailladée, 
Que les peuples voisins, ne sachant ce qu'ils font. 
Sur sa croix l'insultaient et lui crachaient au front, 
Que le lâche Teuton, ivre de son désastre, 
Espérait voir mourir à l'hoi'izon son astre, 
Elle nous apparut soudain sur un Thabor 
Dont l'éclat fultçurant nous (''blouit encor. 

La France ! c'est pour nous la mamelle féconde 
Où, dans sa soif sans tin. boit la lèvre du m<md(», 
L'œil qui dans les brouillards du temps voit tout venir, 
Le bras qui ^uide au port la nef de l'avenir, 
Le doigt qui fait tourner les feuillets du gi'and livre 
Où, cherchant l'idéal, l'esprit hunwiin s'enivre. 

Voilà plus de cent ans que la France a vendu. 






La MèreetVEnfavf - 51 



Au bord du Saint-Laurent, son enfant éperdu ; 

Voilà plus de cent ans (pie sa noble oriHanniie 

Lui fut ravie, hélas! par un Bourbon infâme. . . 

L'humble enfant a grandi : c'est un homme robuste 

Qui porte écrite au front son origine auguste. 

Longtemps il a souffert, longtemps il a lutté, 

Pour te reconquérir, ô sainte liberté ! 

Maintenant il est fort, il est fier, il est libre ; 

Aux souffles entraînants du progrès son cœur vil)re ; 

Il combat les forets énonnes corps à corps : 

Il crée, il fonde, il est superbe en ses efforts. 

Il fut le découvreur, le soldat et l'apôtre. 

Et traça son sillon d'un océan à l'autre. 

Déroulant un passé que rien ne put ternir. 

Il marche hardiment, les yeux sur l'avenir ; 

Il verse à l'Amérique un long jet de lumière .... 



Et désormais l'enfant est di^ne de la mère. 



A LOUIS FRË("HETTE 



Hugo naquit àl' heure où l'Europe en démence 
Tordait ses membres nus dans le brasier immense 
Allumé par la main d'an sublime tyran: 
Le grand poète vient aux jours des grandes crises, 
Lorsque la liberté sur les flots, dans les brises, 
Jette son sanglot déchirant. 



54 Len FevÀUm cV Erable 

. — . jj,^ — ^ — -iu. — __i — I 



A ta naissance, ami, le tori'ent populaire 
Déchaînait sur nos bords sa farouche colère, 
L'échafaud se dressait pour des héros trahis, 
La ville avait des bruits de volcan cpii grommelle,. 
L'enfant plus que jamais puisait à la mamelle 
Le saint amour de son pays. 



Des souffles d'épopée emportaient la jeunesse ; 
La foule tressaillait d'une sublime ivresse ; 
Dans tous les cœurs parlait le vieux sang des aïeux ; 
Et, bercé par les chants de l'époque insensée, 
Tu grandissais avec du feu dans la pensée, 
Avec des éclairs dans les yeux. 



!â–  , 1' 



Enfant rêveur, le soir, aux rayons de la lune, 
On te voyait assis, en été, sur la dune 
Où Lévis s'endormait comme l'aigle en son nid ; 
Là, le regard perdu sur les flots taciturnes. 
Et l'oreille tendue aux murmures nocturnes, 
Tu t'enivrais de l'infini. 



A Litnin Frét'heUe 5 



)o 



Tout le jour, dans les prés, sous les branches massives, 
Près du gouttVe tonnant, le lon<^- des (îaux pensives, 
Tu marchais au hasard, où tes pas t'entraînaient, 
Contejuplant des forets l'étrange arcliitecture, 
Kcoutant les cent luths de la grande; nature, 
Pour savoir ce (ju'ils fredonnaient. 



Les cham])s, les hois, les flots, la sainte poésie 
Te versaient leurs retiets, leuis chants, leur ambroisie 
(^ue ton esprit, toujours avide, moissonnait. 
Abeille, tu faisait ton miel dans la retraite. . . 
A rheur(3 du repos, dans ton âme distraite 
Un suave essaim bourdonnait. 



Et tu devins poète .... et la patrie aimée, 
En entendant ta voix sonore et parfumée 
V^ibrer, sentit son cœur battre d'émotion, 
(chaque jour t'apportait de l'or avec la gloire, 
Et ton âme jamais ne se lassait de boire 
L'harmonie et l'illusion. 



i)() //^.v Feu } lies (VEi'aiAc 



Ton ((S(|uif, où Hottait une ('îcliarpc; udoivo, 
Te l)<'r(;ait inollenioiit sin* la laino doive : 
VÀj, pressant la main (jui si souvent t'enfianniia, 
Tu chantais tes amours, VÅ“\\ perdu dans le vat;ue 
Soudain un cri d'effroi retentit sur la vague : 
La fou<lre avait broyé ton mât. 



La tempête, emportant ta nacell<' légère, 
La bi'isa contre un roc de la rive étrangère . . . 
Tu nous fis, en partant, de bien tristes adieux, 
Et, comme l'oiseau chante encore dans l'orage. 
Tu fis flotter dans romlT*'e, au moment du naufrage, 
Les chants les plus mélodieux. 



A' 



Tous ceux que le rayon de l'idéal enflamme, 
Tous ceux dont tes accords avaient enivré l'ame, 
Te suivant du regard sur les flots écumeux. 
Baissèrent tristement leur paupière effarée, 
En voyant tout à coup ta voile déchirée 

Sombrer dans le lointain brumeux. 



A Louis Fréc/iette 67 

An ciel (le IV'tranticr tu ne pouvais te faire ; 
Et tii languis toujours, là-bas, dans l'atmosphère 
Où le pauvre exile traîne ses pieds meurtris. 
Dans ton éloignenient, la sombre nostalgie, 
Etouffant tes refrains, brisant ton éniîrgie, 
T'arraebait des pleurs et des cris. 



Souvent tu t'isolais de la foule bruyante. 
Et, pour voir du couchant la coupe ttambo^ante 
Verser tous ses rayons au vaste Michigan, 
Tu courrais t'asseoir seul sur un roc du rivage. 
Pendant que tournoyait dans l'air l'aigle sau\age 
Dont le vol nargue l'ouragan. 



Bien avant dans la nuit tu restais sur la pierre. 
Lorsque tout vaguement flottait sous ta paupière, 
Et que l'ombre noyait le grand lac enivrant. 
Tu te croyais, trompé par le chant de la brise, 
Par le gazouillement de la lame qui brise. 
Assis au bord du Saint-Laurent. 



58 Uh FeniUrH d'ErahU 

Devant toi rayonnait le ciel de la patrie ; 
Un fantonu' cliaiinant hantait ta l'èvorie, 
Kt tons les songes d'or, <iont tu t'étais bercé, 
Voltigeant devant toi comme des spectres roses, 
Eveillaient dans ton cœur mille voix grandioses 
Qui te parlaient de ton passé. 



Ton regard contemplait la maison paternelle 
Où ton génie ouvrait au vent sacré son ail6, 
La fenêtre où l'oiseau venait pour toi chanter, 
Le ruisseau dont les bruits t'endormaient sous le saule.. 
Quand la réalité secouait ton épaule, 
Tu te prenais à sangloter. 



Ah ! c'est que dans ton cœur l'ardent patriotisme^ 
En dépit des regrets, avait gardé son prisme, 
C'est que la liberté, (^ui se meurt de nos jours, 
Electrisait encor ta grande âme navrée. 
C'est que le souvenir, cette lampe sacrée, 
Dans ton esprit veillait toujours. 



A lAUiin Fréchette 51) 

L'exii courba lon^bcMiips ta tête cndolorui ; 
Mais, un joui-, oubliant f\\\v l'inf^mto patrie, 
Alors (jue tu sombrais, te retira s^i uiaiu, 
Tu revins saluer nos rives poéti(iues. . . . 
La foule t'of '^lania de brave )s frénétiques 
Kt jonc'lia de fieurs ton chemin. 



Mîiintcnant ton esprit s'enivre d'espérance. . . . 
Naguère tes accents ont éveillé la France. . . . 
Elle a l)attu des mains, (juand dans l'innnensité 
Son œ\\ de mère a \\\ soudain poindre ta voile, 
Et Paris a posé sur ta tête une étoile 
Qui mène à l'innuortalité. 



Oh ! soit partout aimé, chantre à la voix sonore 
Dont notre enthousiasme avec raison s'honore, 
Car à l'Européen oublieux ton succès 
Vient de mieux révéler le pays de tes rêves 
Que l'innnortel poème esquissé sur nos grèves 
Avec des tlots de sang français. 



^0 Les Feuilles (VEmhle 



Mais ne redescends plus dans l'arène étouffante 
Où les partis hurlants, qu'un jour de lièvre enfante, 
8'arraclient du pouvoir renversé les haillons. 
Le poète phis haut doit montrer sa figure : 
Il est l'aigle hardi dont la vaste envergure 
Ne doit fouetter que des rayons. 



Devant les passions fais taire ton luth d'ange ; 
Ne chante pas pour ceux qui marchent dans la fange : 
Ils éclabousseraient ton hymne et ta fierté. 
Ouvre ton vol serein sur les hauteurs sereines, 
Et fais toujours vibrer tes cordes souveraines 
Pour la France et la liberté ! 

188B. 



-.,>.,>4v 



LES DEUX J3 RAPE AUX 

A L'ABBÉ H-K. CASGRAIN 

C'était le soir d'un jour de fête, 
La fête du Saint-Sacrement. 
Partout des drapeaux sur le faîte 
Des maisons flottaient fièrement. 

Chaque rue était toute pleine 
Des fleurs de la procession, 
Et ces fleurs embaumaient l'haleine 
Du vent ivre d'émotion. ' 



(i2 />'« FeiùUe.s iV Ei'ahlc 

Le coucliant, blond comme l'aïu'ore, 
Eim])Ourprait les saints reposoirs 
Dont les cintres _oar<laient encore 
De vagues parfums d'encensoirs. 



Des fenmies et des enfants roses, 
Epanchant l'encens de leur canir, 
Foulaient les lilas et les roses 
Qu'avait semés l'enfant de chœur. 



â– v.t 



En foule les anges terrestres, 
Sous les feux du couchant doré, 
Visitaient les berceaux agrestes 
Où le ciel même était entré. . 



Ils erraient, la prière aux lèvres, 
8'entlammant devant des monceaux 
De bouquets, de vases de Sèvres 
Qui rutilaient dans les berceaux. 



/y^.9 fhma' drapeaiw (K^ 



Avec les oroupes adorables 
Admirant chaque reposoir 
Festonné de feuilles d'érables, 
J errais dans les rouoeurs du soir. 



Distrait, l'esprit hanté d'un rêve, 
Je m'arrêtai sous un arceau 
De feuillage encor plein de sève, 
Kucore ému d'un chant d'oiseau. 



Au fond de la voûte de branches, 

Sur un autel orné de lis. 

D'héliotropes, de pervenches, 

Deux grands drapeaux mêlaient leqrs pli> 



C'étaient l'étendard de la France 
Et la bannière .d'Albion : 
La grandeur avec la puissance, 
L'aigle veillant près du lion. 



(ÃŽ4 Les Feuilles dJ Erable 



Or, pendant que dans des extases 
Qui faisaient taire tout propos, 
Les femmes contemplaient les vases, 
Moi je regardais les drapeaux. 



Je fixais les guidons de flamme 
Auprès desquels s'était posé 
Le pain mystérieux de l'âme 
Dans l'Ostensoir d'or enchâssé. 



En face de ces deux bannières 
Formant le fond du saint tableau. 
Je croyais ouïr les t^^inerres 
De Fontenoy, de Waterloo ! 



Cependant les ombres noyèrent 
Du reposoir le frais arceau .... 
Les charmants essaims s'envolèrent. 
Et je restai seul au berceau. 



Les deux drapeaux 66 



Tout à coup, dans la nuit suave 
Tombant des cieux calmes et clairs, 
Un drapeau prit une voix grave, 
Et laissa tomber ces mots fiers : 



— Jamais le soleil ne se couche 
♦Sur l'empire où flottent mes plis. 
Quel que soit le doigt qui me touche. 
Je suis sans tache comme un lis. 



Je change la nuit en aurore. 
Au grand condor je suis pareil. 
Et j'ouvre mon aile sonore, 
8ans en voiler aucun soleil. 



Ma splendeur est toujours sereine. 
Colombe qui voit tout venir. 
Je vais cherchant pour l'arche humaine 
L'olivier saint de l'avenir ! — 



(•(j les Feuilles tV Erable 



I 



Alors le drapeau tricolore 
Parut preDdre un plus vif éclat, 
Kt sur l'autel, qui Inùlle encore. 
Tout aussi fier, ainsi parla : 



—Jamais le pauvre ne se couche 
Sans pain à l'ombre de mes plis. 
Malheur au lâche qui nie touche, 
Que je porte Faigle ou les lis 1 



Versant, formidable d'aurore, 
Un rayonnement sans pareil, 
J'ai le frissonnement sonore 
De l'oiseau qui vole au soleil. 



Je suis la lumière sereine 
Que chaque peuple voit venir, — 
(îuidant la caravane humaine 
Vers l'oasis de l'avenir ! — 



Lc8 deux drapeaux iM 



Et toujours (levant les bannières 
Formant le fond du saint tableau, 
Je croyais ouïr les tonnerres 
De Fontenoy, d(3 Waterloo ! 

1889. 



Lî^ IK^RON 



A AUGUSTE ('ORNP:LrjER 



La nuit de juin descend sur l'Ottawa saiiva^^o. 
De ses baisers couvrant les rocs de son l'ivage, 
Le grand fleuve s'endort dans sa sérénité, 
Oaressé par le vent des solitudes vierges 
Chuchotant dans les pins harmonieux des berges 
Ivres des splendeurs de l'été. 



70 Les Feidllen tV Erable 

La lune, à l'iiorizoïi, comiiiu un ballon d'opale, 
Se balance, bai<^iiant, de son doux reflet pâle, 
La vat^ue modulant son suave sanfçlot. 
Et, couiuie pour lui faire un cortège de reine, 
Chacjue étoile, versant sa lumière sereine, 
Met un astre dans chaque flot. 

Nul bi'uit sous la foret ne trouble le silence 
Des arbres assoupis dont l'ombre se balance 
Dans les plis lumineux du beau fleuve argenté ; 
Seul, d'instant en instant, sur les rocs de la rive 
Le cri d'une chouette ou le vol d'une grive 
Fait tressaillir l'innnensité. 



Il 



Regardez avec moi, loin, là-bas, ce point vague 

Qui paraît osciller sur l'azur de la vague 

Ce point grossit, grossit .... c'est un canot indien 
Que l'aviron flexible et sonore éperonne : 
Il porte dans ses flancs une jeune Huronne 
Avec un jeune Canadien. 



Ijc lluroii 71 



Fuyant, dupuis deux jours, le wigwain du sou jmtu 
Maudissant les enfants de la race étranirère 
Qui chasstî dans ses bois, la belle Sidéra 
A suivi Jean-Louis, rol)jetde tous ses rêves. 
Et tous deux vont chercbant sans repos et sans trêves 
Un prêtn^ (|ui les bénira. 



Indoleinuient eoueliêe au fond de la j)irogue, 
La jeu!ie fille songe, et, eliantant son églogue, 
Le fleuve sur son sein la berce mollement ; 
Et la brise du soir, harmonieuse haleine. 
Joue avec ses cheveux dont les tresses d'ébène 
Lui font connue un \oile charmant. 



Sous les coups d'aviron fendant le flot qui fume, 
La pirogue, traînant des dentelles d'écume, 
Comme un vol de pluvier fuit sur l'azur des eaux ; 
Cependant elle frôle en ce moment la plage, 
Et devant les amants, parmi le ^'ert feuillage, 
S'envolent des milliers d'oiseaux. 



72 Lus Feuilles dEruhb 



Ils alior.lcnt bii^iitôt sur ^lu^s mousses Heuries. 
Amassant du l»ois mort ot «les f'ouillos flétries, 
Au pio<l d'un pin fçéant ils allument un feu, 
Kt sur un tapis fait de soyeuses fourrures, 
Ils s'asseoient, tout rêveurs, mêlant leurs cheNelures 
Sous I'omI limpide du ciel l>leu. 



III 



Oh ! quel duo cliai-mant assis au bord des vacçues ! 
Le brasier, projetant sur eux ses reflets va<^nies, 
Donnait aux fiancés un éclat surhumain. 
Ils se parlaient tout bas, d'une voix caressante, 
Le recrard effaré sur l'onde éblouissante, 

Cœur contre cœur, main dans la main. 

Par moments ils avaient comme une folle ivresse ; 
Et l'enfant des forêts, montrant la petitesse 
])u coquet mocassin chaussant son pied mignon, 
8'éclatait en voyant l'énorme silhouette 
Des souliers de l'amant que la mousse reflète 
Avec tant de dérision. 



Le Hnron 78 



Puis, un iiiHiaut après, ils devenaient nun'oses ; 
Car ons(Mnl)le ils sontçeaient (|ue toujours sous les roses 
Il est (les aiguillons (jui peuvent nous blesser, 
Que parfois le serpent parmi les fleurs se «glisse . . . . 
Souvent ils se fixaient l'un l'autre avec délice, 
Ou se pâmaient dans un baiser. 



IV 



Le gracieux duo, tout entier à son rêve, 
Tout attentif aux chants suaves de la grève, 
Négligeait hi l)rasier (pli s'était presque éteint. 
Comme l'amant allait en réveiller la flamme. 
Il crut ouïr, malgré les rumeui's- de la lame, 
Le bruit d'un pas dans le lointain. 

Ce bruit lui fit courir au cœur un froid de glace, 
Et, pour s'en rendre compte, il déserta sa place. 
Sonda la nuit. . . . mais tout dormait dans la vapeur 
Enveloppant les bois comme un voile de gaze .... 
— C'est la voix du vent, dit la Huronrie en extase. 
Qui vient de te donner la peur. — 



74 Len Feuilles d'Erahle 



Jean-Louis, secouant la tête pour réponse, 

A travers les grands fûts de la forêt s'enfonce, 

Pendant que Sidéra fixe l'azur des Hots 

Retlétant du brasier la lueur écarlate 

Soudain, tout près, un coup de feu sinistre éclate 
Et déchaîne tous les échos. 



En l'entendant, tous deux s'élancent vers la plage .... 
Mais ils cherchent en vain partout sous le feuillage. . 
Triste déception ! le canot n'est plus là. 
Pour la sauver, l'amant prend dans ses bras l'ai-ante. 
Comme autrefois Chactas, courant dans la tourmente. 
Emportait la pauvre Atala. 



Semblable au cerf atteint d'une flèche empennée, 
Dans sa fuite suivi d'une meute acharnée. 
Le coureur des bois va d'un pas mal assuré ; 
Et, pour ne pas blesser l'enfant évanouie, 
Il n'avance qu'avec une peine inouïe 

Au milieu d'un épais fourré. ' 



Le Mitron 75 



Ses forces aussitôt trahissent son courage .... 
Laissant tomber la vierge, il se jette à la nage . . 
Mais, connue il va toucher le bord où l'espoir luit, 
Un second coup de feu fait trembler le rivage. 
Et le fleuve écumeux avec un cri sauvage 
Referme sa vague sur lui. 



Quand l'Indienne rouvrit sa paupière rougie, 
Et qu'elle s'éveilla de cette léthargie 
Qui lui cachait encor la mort de son amant, 
Comme pour le toucher, étendant sa main brune. 
Elle vit un vieillard à genoux sur la dune, 
Pleurant près d'elle amèrement. 

Se croyant le jouet d'un songe fantastique. 
Elle n'osa parler. Dans sa pose extatique, 
On eût dit du sonnneil le génie enchanteur. 
Enfin la Huronne a reconnu son vieux père, 
Et telle qu'un oiseau devant une vipère, 
Elle a frissonné de terreui*. 



76 Les Feuilles d' Erable 



L'Indien, fixant, d'un œil que la colère ^rise, 
La malheureuse enfant sur son séant assise, 
Au brasier alluma l'écorce d'un bouleau, 
Et, saisissant sa main, il dit : — Tu vais me suivre I 
Et l'enfant, chancelant comme fait la femme ivre, 
Tout en pleurs, marcha vers le flot. 



VI 



Sur un rocher i):éant dont l'orgueilleuse cime 
Pend sur l'eau comme un nid d'aigle sur un abîme, 
Furieux, éperdu, le Huron est monté 
Emportant Sidéra tremblante, exténue'e. . 

La lune, en ce moment, derrière une nuée 
Dérobe sa douce clarté. 

A voir là ce vieillard debout, la tête nue, 
L'œil errant tour à tour de la vague à la nue, 
♦Semblant remercier le dieu qui le guida ** 

Où sa vengeance vient défaire une victime, 
On dirait Ségenax qui pleure sur le crime 
De la fatale Velléda. 



Le HxLTon 7T 

Tout à coup, relevant, «l'une main délirante, 
La vierge à ses genoux afiaissée et mourante, 
Il attache à son pied un énorme caillou, 
Et puis, tendant son bras sur le goufi're de l'onde, 
Il parle, et ses accents sous la forêt qui gronde 
Se mêlent aux cris du hibou : 



VII 



— Fleuve ! depuis le jour où le Visage-Pâle 
Est venu sur tes bords, l'ombre des aïeux râle, 
Et la feuille des bois etiace les sentiers 
Que nos pères suivaient pour la chasse ou la guerre ; 
Et de notre tribu, puissante encor naguère. 
Il ne reste plus de guerriers. 

Bien jeune, j'avais fui tes rivages que j'aime. 
Ne pouvant vivre avec ces lâches au front blême 
Qui tremblent attachés au poteau de la mort. 
J'avais assis bien loin ma cabane coquette, 
Et seul l'aigle pouvait découvrir ma cachette 
Sous les vastes forêts du Nord ! 



78 ■ />€« Feuilles d' Erable 



Je vivais isolé, la tristesse dans l'âiiie, 
Trouvant les bois sans ornbre et le soleil sans flamme, 
Mais un jour tout changea . . . dans son vol triomphant. 
Le bonheur s'abattit tout à coup sur ma tente : 
' Ma compagne, depuis bien longtemps dans l'attente. 
Me mit dans les bras une enfant ! 



Oh ! dans son frais berceau que ma fille était belle ! 
Qu'elle était belle à voir pendue à la mamelle, 
Comme l'abeille d'or à la lèvre des fleurs ! 
Comme sa voix d'oiseau caressait mon oreille ! 
Comme je m'attristais, quand, dans ses nuits de veille, 
Son œil si pur versait dos pleurs ! 



Mais mon enfant grandit ! . . . .Un jour que la tempête 

Aux bois épouvantés faisait courber la tête. 

Un chasseur blanc entra sous mon toit étonné. 

Je lui fis partager le pain de ma cabane 

Hélas ! j'eusse mieux fait de boire dans son crâne, 

De mutiler son corps danmé ! 



Le Huron 



Sans co maudit, ainsi que l'onde fraîche et douce 
D'un ruisseau paresseux endormi sur la moucse 
.l'aurais vu le flot d'or de mes jours ombragé. . . . 
Mais cependant, maigres l'injure qu'il m'a faite, 
Oui, malgré mon malheur, j'ai l'âme satisfaite, 
Car je suis à demi venoré ! 

VIII 



Il dit, et, saisissant sa seconde victime, 
Kn hurlant il la lance aux vagues de l'abîme, 
Qui poussent dans la nuit comme un cri de pitié , . 
Mais l'enfant reparaît sur l'onde diaphane, . 
Car la pierre en tombant a rompu la liane 
Qui la retenait à son pied. . ' 



Et bientôt, se tordant dans les plis de la lame, 
Les yeux levés au ciel, l'Indienne, qui rend l'âme, 
Au vieillard éclairant les flots, de son brandon, . 
Crie avec une voix râlante et convulsive : * • 

—0. . . mon. . . père. . . pardon!. . . et l'écho de la rive 
Redit dans le lointain : — Pardon! • 



80 Lea Feuilles dl Erable 



En entendant les mots que sa fille lui jette, 
L'homme des déserts sent une lame secrète 
S'enfoncer dans son cœur devenu généreux. 
N'écoutant que la voix de son sang, il s'élance .... 
Il est trop tard : le flot, fermant sa gueule immense, 
La fait disparaître à ses yeux 

Quittant, d'un pas distrait, le fleuve blanc d'écume, 

L'Indien, devenu fou, retourne au feu qui fume, 

Et là contre son sein ajuste son mousquet. ... 

Aussitôt dans la nuit un brûlant éclair passe, 

â–  .1 
Un fracas formidable éclate dans l'espace. 

Et puis tout s'eflace et se tait. 



IX 



A quelque temps de là, côtoyant le rivage, 
Deux voyageurs, montés sur un canot sauvage, 
Virent, au pied d'un roc, étendus au soleil 
Deux cadavres jetés par la vague à l'écore : 
C'étaient les deux amants qui, réunis encore, 
Donnaient de l'éternel sommeil. 



Le Huron s I 



Dans lo sable creusant à l'aide d'nnv raine 
Ils les mirent tous deux à l'abri de la lame, 
Sous un })in plein d'arôme et de cbants amoureux ; 
Kt, roulant sur leur tertre un lourd fragment de roelie, 
A u^r'noux près du flot pleurant comme une cloche, 
Ils prièrent longtemps j)Our eux. 



Et l'on dit (pie depuis, (pian<l le sc^r est limpide, 
L<i pécheur qui s'en va, dans sa banpie l'apide, 
Dérouler ses filets au sein des flots donnants, 
Entend comme les cris d'une voix éplorée, 
Voit parmi les roseaux et sur l'onde y/urée 
Courir deux t'antoines charmants. 



CADIEIX 



Près du Urancl-Caluinet, au pied d'un roeher chauve 
Que l'Ottawa fougueux rettète dans ses flots, 
En sauvant des amis tracjués par l'Indien fauve, 
Cadieux était tombé connne tombe un héros. 



Il était tombé mort de faim, de lassitude, 
Perdu sous des bois où longtemps on le chercha. 
Voyant venir sa fin, dans cette soHtude 
Il se creusa sa fosse, et, calme, s\ coucha. 



84 J.es FeaUtes d'ErahU 

Il se coucha parmi les roseaux de la pla<;"e 
Où les Mots lui jetaient de farouches accords, 
Et, mourant, se couvrit d'un monceau de feuillage 
Pour empêcher les loups de dévorer son corps. 



A quel(|Ues jours de là, sous la foret déserte. 
Deux jeunes voyageurs, clieunnant VaA\ au guet, 
Virent au bord du tieuve une tombe entrouverte 
Où le pauvre Cadieux pour toujours sonnnoillait. 



Connue ils allaient remplir cette fosse béante, 
Ils trouvèrent au bord l'écorce d'un bouleau 
Sur laquelle l'un d'eux lut, d'une voix tremblante. 
Des vers gravés avec la pointe d'un couteau. 



Ainsi que fait le cygne, à son heure dernière, 
Barde illettré, Cadieux avait voulu chanter, 
Et la chanson qu'il fit, connue un glas funéraire 
Fait tressaillir celui (|ui l'entend répéter. 



Cadieax 85 



Oette vieille clwinson a t'ait le tour du inonde ; 
Elle est chantée encor ])ar les tiers canotiers 
Qui silloniK'nt les Hots de l'Ottawa (|ui ^n'onde, 
Par tous nus voyageurs et tous nus fo)'cstiers. 



Et l'on dit (|u'aujourd'hui, près du toiidieau du brave, 
Lors(|Ue l'été fécond module ses amours, 
Le passant à ti'avers les hruits du v<'nt suave 
Entend des cris plaintifs, des appels aux secours. 



Seraient-ce les sanolots des mânes des sauvam's 
'(^ue Cadieux, pt)ur sauver des amis, pourchassait ? 
Ou bien ceux du héros souffrant sur ces rivasses 
De neutre oubli ? Personne au monde ne le sait. 

1874 



LA XAlFEACiÉE 

Le souper à Ui ferme est m». nie. 

Les enfants, 
D'iiahitndc joyeux, locjuaces, triomphants, 
Mangent sans souffler mot le potage (pii fume, 
S(> regardant d'un (pil noyé par l'amertume, 
Pendant <i[ue les époux, si sereins autrefois, 
Se parlent ti'istement, des larmes dans la voix. 



Comment donc expliquer ce cliangement étrange 
Ah ! c'est que le foyer vient de perdre son ange, 



S8 Les FnuUes (VEmhU 

(lest (|ii(' los lK)ns t'eruiiers ont vu partir soiulain 

La pins fraîclic des fleurs (jui peuplaient leur éden, 

C'est (|ue leui" fille aînée à la ville voisine 

S'en est allée hier rejoindi'e une cousine 

(^)ui <le])nis bien longtemps lui promet tle l'emploi 

Comme l»oini<' d'enfants ebc/ un lionmie de loi. 

l)ien avant dans la nuit la vieille mère prie, 

Les yeux liaignés de pleurs, pour l'altsente chérie, 

Et, dès que l'aube pâle à la vitre |)araît. 

Le père, le premier debout, baise en secret 

Le lit resté désert de la pauvre Marie 

Que l'on vient d'arracher à son idolâtrie. 

Et qui, chaque matin, devançant le pinson, 

Réveillait de son chant sonore la maison. 

Et la tille des champs, dont l'œil enthousiaste 
Brûlait de contemplei* un horizon plus vaste, 
A qui l'isolement de la ferme pesait, 
Que le pompeux éclat de la ville grisait. 
Le soir même (hi jour qu'elle a fui sa paroisse, 
Se sent le cœur serré d'une indicible angoiss<', 
Commence à regretter déjà d'avoir quitté 



La Naufragée fsî> 



Le village natal au \ allon enchanté, 
Se surprend essuyant des pleurs à sa paupière, 
Au souvenir des jours passés à la cliauniièrc^ 
Où pourtant le labeur et le pain sont bien durs, 
Mais où l'on voit la mer blonde des épis mûrs : 
Et si l'orgueil — combien ce démon en arrête ! — 
Ne la retenait pas, dès demain la pauvrette, 
Comme l'oiseau blessé qui retourne à son nid, 
Reprendrait le chemin du vieux foyer béni. 



La jeune paysanne, ignorante du vice. 
Chez un maître opulent prend bientôt du service, 
\\\\q habite un palais, boit dans des coupes d'or, 
^Mv un lit d'édredon toutes les nuits s'endort, 
S'enivre de parfums, de rayons, d'harmonie, 
A lui plaire la fée Urgande s'ingénie. 
On croirait que son cœur naïf est satisfait ; 
Mais toujours elle rêve un bonheur plus parfait ; 
Et bien vite, au milieu du luxe et de la joie 
Qui font un paradis du château qui tiamboie. 
Perdant le souvenir si pur des jours anciens. 
Elle ne parle plus que rarement des siens 
Peut-être en ce moment rongés par la famine, 



<)0 r^es FfuiUes d'Ernh/r 



fiit finit par rougir de son humble origine. 

Au sein de pLiisirs purs son esprit se corrouipt, 

— Les anges dans le ciel ont bien souillé leur t'ront,- 

Kt cette folle enfant, jusque-là si rieuse, 

Si douce, si soumise et si laborieuse, 

Trouve le maître dur, le travail assonnnant. 

Devient brusque, colère, et ment effrontément. 

Inventant des raisons, elle est constamment prête 

A sortir sur la rue étaler sa toilette : 

Ec, quand elle apparaît dans ses pimpants atours 

— Elle porte un manteau de soie ou de velours — 

On la prendrait, ma foi ! pour une archiduchesse. 

De son maître elle croit posséder la richesse. 

Comme ce sot de geai qui s'était affublé 

Du plumage d'un paon dont la fable a parlé. 

Elle veut éblouir, et l'on se moque d'elle. 



La bonne d'enfants a le malheur d'être belle. 
Elle est à l'âge oii tout sous le soleil sourit, 
Où, sans cesse bercé par les rêves, l'esprit, 
Ignorant les regrets, les souvenirs moroses, 
Croit à l'éternité des feuilles et des roses, 
Où l'âme de la femme aux rayons de l'amour 



L<i Nanfi'iiçiée !M 



S'ouvre eoiiune la fleur aux premiers feux <lu jour. 

Aussi la fillette aime : elle aime à la folie 

Un jeune forgeron aufj[uel elle se li«'. 

Elle aime, et tous les deux, en été, les dimanches, 

Ils vont à la campagne errer seuls sous les branches, 

Kcouter gazouiller, assis au bord des eaux, 

Le moineau dans les blés, le vent dans les roseaux, 

Respirer les senteurs des foins et des mélèzes, 

Et cueillir en chemin des roses ou des fraises. 

Elle aime, et son esprit dans les jours à venir 

Voit pour elle un bonheur qui ne doit pas finir. 

VVA'.i aime, et son conir a de longs frissons d'ivresse. 

Elle aime avec l'ardeur folle de la jeunesse, 

Et ne se doute pas que sous ses blancs rayons 

L'aubépine toujours cache des aiguillons. 

Que sous le flot limpide, où tremblote son ombre, 

Fourmillent quelquefois des microbes sans nomln'e. 

Elle aime, et, pour prouver un jour à scm amant, 

Hélas ! tout son amour et t<mt son dévoûment, 

L'insensée à ses pieds foule sa robe d'ange. 

Incline son beau front virginal sur la fange. 

Et son gardien divin, à ce fatal instant. 

S'en détourne et s'envole aux cieux en sanglotant. 

Et le bel artisan, (jui ne rêvait que d'elle, 



1)2 Xes Feuilles iVEruhle 



<^ni jurnit à o-enoux <le lui rcstor fidèle, 

Cesse (le In iTVoir. l'aUaniloiine à son sort. 

La voilà maintenant seule avec son reinord, 

Seule avec sa douleur, et seule avec sa honte 

Qui t'ait ([ue la rouj^'eur au front des maîtres monte, 

Qu'on la chasse aussitôt du ])alais atli isté ; 

Et, perdue au milieu de la gi-ande cité. 

Elle va devant elle, au hasard, connue soûle, 

S'appuyant aux maisons, se heurtant à la foule. 



Elle cherche partoiit vainement du travail. 
Et la faim fait prdir ses lèvres de corail. 
Souvent on la bafoue, on lui parle avec morgue. 
Il lui reste à présent le choix entre la morgue, 
La maison de refuge ou bien le mauvais lieu ; 
Et, n'osant plus, hélas ! tourner son œil vers Dieu, 
Un soir, un de ces soirs somljres qu'apporte octobre, 
La grisette, ployant sous le poids de l'opprobre. 
Après avoir longtemps erré sous le ciel noir, 
Fermant les veux, tendant les bras, se laisse choir 
Dans cet abîme immonde où tant de cœurs qui souffrent 
Disparaissent, où tant d'espoirs déçus s'engouffrent. 



J,ii Nn(ifr(i(fHf' 93 



Ell(3 toiiibu, (3t sa chute au triput délirant 
Fait le Vn'uit d'une feuille entraînée au torrent. 



Pour tâcher d'oul^lier, — dans les baisers farouches 
Que la tille d'amour vend à toutes les l)ouches 
La misérable enfant se jette à corps perdu, 
Pillant cha([ue rameau de l'arbre défendu. 



Quel(juefois, dans les nuits de l'été si sj^lmdides 
Où sous les astres d'or peuplant les cieux limpides 
Le sonore frisson de la feuille seul rompt 
Le silence rêveur des bois ployant leur front, 
Où la terre charmée au ciel parle à voix basse, 
La pécheresse va, de plaisirs toujours lasse, 
Quand les folles clameurs de l'orgie ont cessé, 
S'accouder au b dcon, et là songe au passé. 



Devant elle apparaît le vieux logis champêtre 
Ouvrant, connne autrefois, aux bi'ises sa fenêtre, 
Elle entend résonner la cloche du hameau, 
Chanter le rossignol matineux dans l'ormeau 



i)4 Ia-s Fi'wUles d'Erahlc 

Dont la toto se penche aux carroaiix de sa chambre, 
Elle respire l'air plein des senteurs de l'ainbre 
Qui flottent sur les prés inondés de soleil, 
Elle apereoit sa mère auprès du feu vermeil, 
Dérobant dans les plis de sa robe (grossière 
La tête d'iuie enfant béu^ayant sa prière, 
Voit son père lisant, le menton dans la main, 
Les feuillets mutilés d'un paroissien romain. 
Elle rêve loii<,^temps, distraite, oubliant l'heure. . . . 
Quand la réalité la secoue, elle pleure. 



Cependant la débauche a tlétri sa l)eauté, 
Emporté sa jeunesse et détruit sa santé. 
Elle cherche pourtant encor l'amer dictame 
De l'oubli dans le vin et la caresse infâme. 
Et nul enivrement ne saurait l'assouvir. 



Or, connne l'honneur a des marches à ofravir, 
Le libertinage a des degrés à descendre. 
Et la fille, (ju'on voit à tout venant se vendre, 
Pose bientôt son pied, sans un tressaillement, 
Au dernier échelon de l'avilissement. 



La Nil itf rayée 96 



Vieille et laide, elle donne à présent la nausée. 



Naufi'a<ijée aux abois, haletante, é{)uisée, 

Kl le erre encor longtemps à la merci des tiots 

De la corruption étoufiant ses sanglots. 

Mais enfin elle meurt, et l'océan du crime. 

Où la sonde se perd, roule sur sa victime, 

Sans en laisser de trace, et sans garder son nom. 

Elle meurt, et demain l'hospice ou la prison 

— On refuse un cercueil à la prostituée 

Que le vagabondage et la faim ont tuée — 

Jetera son cadavre aux l)eaux étudiants 

(^ui, manche retroussée et cigarette aux dents, 

Après avoir fouillé dans sa chair violette. 

Pourront tirei* au sort les os de son squelette. 

1889. 



LE8 MARINS DE LA JEANNETTE 



A JOSEPH MARMETTE 



La terre d'Anie:rique, en grands cceurs si féconde, 
A fourni ces marins dont s'est ému le monde, 
Dont la science hier a, de son lier burin, 
Eternisé les noms sur des feuillets d'airain. 



Quan.'i ces audacieux, croyant à leur étoile, 
Eurent à l'âpre vent des mers ouvert la voile 



98 Les Feuilles d' Erable 

(^)n'il,s oiirent saliu'' les ljocai>'os oiiiltrciix 
])n rivMo'c natal décroissant «lorrière eux, 
Des cris <r('nthonsiasiiie, étrange symphonie, 
S'élevèrent des bords de la Californie, 
('linqiu' jx'uple d'Kui'ope, ivre d'émotion, 
Leur jeta du lointain son acclamation. 



explorateurs ([ue nul obstacle ne déroute, 

Ils s'en allaient fra^^er une nouvelle rout(>, 

Et, comme la France est de tous les grands essais, 

Leur navire à son tlanc portait un nom français. 



Pionniers du progrès, orgueilleux de leur rôle. 

Ils allaient hardiment, le regard sur le pôle. 

Ils espéraient franchir les remous éperdus 

Qui roulent dans leurs tiots tant de marins perdus, 

Et rêvaient de porter la bannière étoilée 

Plus loin qu'aucune voile encor n'était allée. 



Parfois, dans les beaux soirs, quand le vent se taisait. 
Et que chaque astre d'or dans les vagues luisait, 



Les Marhus de la Jeannette 90 



Groupés au j^ied des uiât:^, ils contaient des légendes, 

ris parlaient du pays des o;i'ands bois et des landes, 

Ils vantaient le soleil de ces bords séduisants 

Où tant de cœurs énnis battaient pour les absents. 

Bien avant dans la nuit ils causaient sous les voiles, 

Et, bercés au roulis des flots remplis d'étoiles, 

Après que tout causeur dans l'ombre s'était tu, 

Ils restaient là pensifs et le front abattu. 

Ils songeaient aux dangers de l'océan arctique ; 

Ils rev^oyaient au loin le foyer domesti(pie ^' 

Où le bonheur naguènî encore, était serein : 

Et des soupirs gonflaient leurs ])oitrines d'airain .... 

Mais l'aube les voyait joyeux à la manœuvre. 



Leur dévoûment était aussi grand que leur tieuvre. 



Dévoùment inutile ! 



Hélas ! ils ont grossi 



Le nombre des héros qui n'ont pas réussi, 

Ils sont morts, en laissant leur tâche inachevée, 

Sans pouvoir aborder à la zone rêvée, 



100 Les Feuilles d'Erable 



Sans atteindre le but splendide et nidiiux, 

Sans qu'une oreille an)ie ait reçu leurs adieux, 

Sous des cieux où l'oiseau n'ouvre jamais son aile, 

Au milieu des horn-urs de la g'ace étei-nelle, 

Et l'océan polaire, ignoré du soleil, 

Toujours enveloppé d'une nuit sans révtil, 

Jeta durant longtemps son râle et son écume 

Aux tombeaux de ces preux en<lormis dans la brume. 



Pour retrouver ses fils et recueillir leurs os, 
La patrie en deuil a versé son or à flots ; 
Et pendant que, roulés dans les plis du suaire, 
Ils ont franchi l'Eu tope, uti long glas mortuaire 
A tinté dans les cœurs, la bouche des canons 
A tous les vents du ciel a répété leurs noms, 
Partout ont résonné les cloches, les fanfares, 
Londres, Madrid, Bt-rlin ont allumé leurs phares, 
Et devant les cercueils de ces sublimes fous, 
La France enthousiaste est tombée à genoux ; 
Puis son œil a suivi sur l'Océan qui tonne 
Les restes des marins dont l'univcis s'étonne ; 
Et, lorsque l'Amérique a reçu ses héros. 



Les Marins de la Jeamnette 101 

QuaiK^ leurs frères, parmi Itïs clameurs, les sanglots, 
Sont allés les coucher sous la funèbre voiite, 
Porté pnr des Fran(;ais, sur le l)or<l rie la route 
Le tricolore au vent déployait son éclat, 
La Frai, ce dans ses fils était encore là. 



Ah ! c'est que cette France admire le courage, 
Honore les mai-tyrs, sait toujouis rendre hommage 
A tous ceux qui sont piéts à mourir, s'il le faut. 
Soit au fond d'un désert ou sur un échafaud. 



Chaque peuple aujourd'hui connaît la sombre histoire 
De ces marins tombés sur un écueil de gloire, 
Qui. vaincus, ont au front l'étoile des vainqueurs, 
Et leur longue agonie a navré tous les cœurs. 



A l'heure où leur vaisseau, toutes voiles ouvertes, 
Allait fendre les flots des immensités vertes, 
Plus d'un pf rmi la foule a souri de pitié 
De les voir s'arracher aux bras de l'amitié. 



-|()2 Les Feuilles d'Erahh 



Leur bravoure peut-être était de la t'olie 

Soit ! mais devant celui qui va donner sa vie 

Pour servir la science, aider l'humanité, 

Moi d'amiration je me sens transporté, 

Et ceux (pii restent droits (luand la France s'incline, 

N'ont jamais rien senti battre dans leur poitrine. 



lcS88. 



DONNEZ 



Kiches que le destin entre ses mains caresse, 
vous pour qui chaque heure est une heure d'ivresse, 
Vous qui tissez avec du soleil tous vos jours, 
Dans vos brillants salons, qu'habite l'espérance, 
Entendez-vous vibrer les longs cris de souffrance 
Qui s'élèvent de nos faubouros ? 



104 Len Feuilles cV Erable 



Kiitendcz-vouK, le soir, quand siffle la rafale, 
Le sanglot étouffe, la plainte sépulcrale 
Du pauvre regagnant son grenier, tout tremblant ? 
Avez- vous quelquefois, au sortir des soirées, 
H<^urté, mourant de froid sur vos marches dorées 
Quelque vieillard au chef branlant ? 



Avez-vous, en passant sur nos places puV)liques, 
Emportés au grand trot de coursiers frénétiques. 
Vu, couvert de haillons, courir derrière vous 
Un enfant que la faim rend furieux, stupide ? 
L'avez-vous vu porter à sa lèvre livide 

Du pain trouvé dans nos égouts ? 






Avez-vous contemplé sur le seuil de vos portes 
Des femmes les pieds nus, pâles comme des mortes, 
Tendant vers vous leurs bras bleuis et décharnés ? 
Avez-vous remarqué leur désespoir farouche. 
Pendant qu'elles voulaient étouffer sur leur bouche 
Les sanglots de leurs nouveau-nés ? 



Donnez ! 105 



Vous avez entoiidu les cris de la misère, 
Vous avez vu pleurer un enfant, une mère. 
Mais, dans votre bonheur, vous n'avez pas compris 
Les horreurrs de la faim, l'amertume des larmes, 
Vous n'avez pas compris l'angoisse, les alarmes 
De ceux que le sort a meurtris. 



Car pour vous tous l'hiver, c'est la saison dorëe 
Qui vient vous prodiguer, en maîtresse adorée, 
Des éblouissements dans vos logis bien clos ; 
C'est l'époque des bals et des fêtes splendides, 
C'est un banquet sans fin où vos lèvres avides 
Boivent l'ambroisie à longs flots. 



Non, tandis (jue chez vous l'âtre toujours rougeoie. 
Vous ne pouvez savoir, plongé dans votre joie, 
Combien le pauvre souffre en son réduit glacé, 
Comme est amer le pain mangé par l'indigence ! 
Pour le savoir, il faut, — ô triste expérience ! 
Par l'infortune avoir passé. 



lOf) lefi FpviJÃŽPff d'EraUe 



l^)Ul•tflnt, depuis les jours de froid, heureux du monde,. 
La misère partout est, hélas ! si profonde, 
Qu'en y songeant je sens des larmes dans mes yeux. 
Naguères on a vu des mères éperdues, 
Qu'un farouche conseil de la faim a perdues. 
Traîner l'enfance aux mauvais lieux. 



Oh! je vous en conjure, écoutez ma parole! 
Réveillez- vous ! Donnez aux pauvres votre obole 1 
Accourez au secour!4 de tant d'infortunés ! 
Donnez à l'orpheline, à l'infirme au front blême, 
A la veuve, au vieillard, à l'homme méchant même,. 
A tous les malheureux donnez ! 



Donnez! Faites le tour des misères cachées ! 
Visitez les taudis où des femmes, couchées 
Sur de hideux grabats, n'ont pas l'essentiel ! 
Enfant, donne aussi ! vends le hochet qui t'amuse 
Oui, donnez tous, afin que Dieu ne vous refuse. 
Lorsque vous frapperez à la porte du ciel ! 

1876. 



UN DUO 



A ERNEST MARCEAU 

La nuit d'hiver déjà descend 

La neige tombe Une et drue, 
Et sous ses flocons le passant 
Semble un spectre blanc dans la rue. 

Mais le vent se tait cependant, 
Et, sous la lumière électrique 
Dont le beau reflet vif, ardent, 
Fait flamboyer les murs de brique, 



108 Len Feuilles d'Erable 



Une troupe d'enfants ttâneurs 
Ecoute, charmée, ébahie, 
Les accords (ju'aux (^ais promeneurs 
Jette un orgue de Barljarie. 



Ces sons, plus ou moins argentins, 
Sont vendus sous les cieux sans lune 
Par deux pauvres Napolitains : 
Un beau blond, une belle brune. 



Le mari, l'air tîer, résolu, 
Tourne, distrait, la manivelle 
Du vieil orgue d'où sort moulu 
Le grain d'or de la tarentelle. 



Et l'épouse, en quêtant les sous. 

Lève un œil noir si plein de flammes, 

Qu'elle met sens dessus dessous 

Le coeur des hommes et des femmes. 



Un duo 109 



Elle amène au inoulin de l'eau 
Avec son patois (jui roucoule, 
Et la recette, au trémolo 
De l'orgue soufflé, coule, coule. 



Et, pendant (jue l'Italien 

Dévide ses sons dans la neige 

Qui couvre en tombant tout son bien, 

Il songe au pays du Corrège. 



Il songe aux marbres, aux saphirs 
Reflétant les feux du Vésuve, 
Et l'essaim des vieux souvenirs 
Verse dans son cœur son effluve. 



Il rêve .... Dans le lointain clair 
Apparaît pour lui l'Italie 
Le front ceint d'un bandeau d'éclair. 
Et sa main quelquefois s'oublie. 



liO Les Fe ailles d'Erahlt 



L'esprit plon^^r dans l'infini, 
Il voit NapK'H, Ronio et Vi'nisc, 
Kt ses amis, lazaroni 
CVmchés sous un soleil (pii «^rise. 



Il voit un ciel étincvlant 
Kniln'asor le o'olt'e de Clènes 
Où le soir le flot indolent 
S'endort aux retVains des sirènes. 



Il entend des chants familiers 
Sur les lagunes (|ue sillonnent 
En tous sens les bruns gondoliers, 
Et ses membres souvent frissonnent. 



Il rêve, morose, abattu, 
Le poing appuyé sur la hanche ; 
Il rêve, et l'instrument s'est tu ; 
Il rêve, et sa tête se penche. 



Un (Itfo 1 [ [ 



Ki, (jimiKl un oisif fait de lu-il 
A la sémillante (luêteuse, 
Au lieu d'en pren<lre clo l'orgueil, 
Kl le en est cha<'Tine, honteuse. 



Au liim (le sourire ^aîinrnt, 
(^)uan(l parfois c|uel(|u'un la taquine, 
Klle eaclie son front cliai-mant 
JJo son ehâle ou de sa hiiscjuine. 



Au lieu d'avoir un ai)- joyeux, 
Lors(|uc le cuivre à tlots lui tondre, 
Elle a des larmes dans les yeux, 
Elle est morne comme la toinlie. 



•Car elle soujoe (ju'au dépai't, 
Le matin, toujours elle laisse 
iSon enfant aux bras du hasard, 
Oe vieux nourricier sans caresse. 



1888. 



L'AURORE BORÉALE 



A j.-f:. kohidoux. 



La nuit d'hiver étend son aile diaphane 

Sur l'innnobiiité morne de Ja savane 

Qui regarde monter, dans le recueillement, 

La lune, à l'horizon, comme un saint-sacreiiient 

L'azur du ciel est vif, et chaque étoile blonde 

Brille à travers les fûts de la forêt profonde. 



s 



114 Les Feuilles cV Erable 

. : !_-, i 



La rafalo se tait, ut les sapins «placés, 
Comme des spectres blancs, penclK^it leui's fronts lassés 
Sous le poids de la nei*i^e étincelant dans l'ombre. 
La savane s'endort dans sa majesté somV)re, 
Pleine du saint émoi (|ui vient du firmament. 
Dans l'esimce nul bruit ne trouble, en ce moment, 
Le transparent sonuneil des j^i^antesques arl)res 
Profilant sur le ciel leurs troncs connue des marbres : 
Seul le cra(|uement sourd d'un bouleau qui se fend 
Sous l'invisible effort du grand froid triomphant 
Kompt d'instant en instant le solennel silence 
Du désert qui poursuit sa rêverie immense. 



Tout à coup, vers le Nord, du vaste horizon pur 

Une rose lueur émerge dans l'a/ur. 

Et, fluide clavier dont les étranges touches 

Battent de l'aile ainsi que des oiseaux farouches, 

Eparpillant partout des diamants dans l'air, 

Elle envahit le vague océan de l'éther. 

Aussitôt ce clavier, zébré d'or et d'agate. 

Se change en un rideau dont la blancheur éclate. 

Dont les replis moelleux, aussi prompts que l'éclair, 

Ondulent sans arrêt sur le firmament clair. 



L'aurore boréale 115 



Quel est ce voile rtri\no-e ou plutôt ce pro(lio;e ? 

O'est le panonima que l'esprit du vertige 

Déroule à l'infini de la mer et des cieux. 

Sous le souffle effréné d'un vent mystérieux, 

Dans un écroulement d'ombres et de lumières, 

Le voile se déchire, et de larges rivières 

De perles et d'onyx roulent dans le ciel bleu, 

Et leurs Hots, tout hachés de volutes de feu, 

8'écrasent, et, trouant do.^ archipels d'opale, 

Déferlent par-dessus une moutaone pâle 

De nuages pareils à des vaisseaux ancrés 

Dans les immensités des golfes éthérés. 

Et puis, rejaillissant sur des vapeurs compactes, 

Inondent l'horizon de roses cataractes. 

Le voile en un clin-d'ceil se reforme plus beau. 

Lobé comme un serpent, vibrant connue un drapeau : 

Plus rapide cent fois (|u'un jet pyrotechnique, 

Il fait en pétillant un sabbat fantastique, 

Il met en mouvement des milliers de soleils 

Qui dansent à travers de grands brouillards vermeils 

Comme cristallisés dans la plaine azurée. 

Quelquefois on dirait une écharpe nacrée 

Qu'un groupe de houris secourait en volant 



116 Les Feuilles tV Erable 



Dîiiis rincomintïiisurable espaco étincelant : 
Tantôt on le prendrait pour le réseau de toiles 
Que Proniéthée étend pour prendre les étoiles, 
Ou pour le tablier sans bornes dans lequel 
Les anges vanneraient des roses sur le ciel. 



Et la forêt regarde, enivrée, éblouie, 
8e dérouler au loin cette scène inouïe ; 
Et l'orignal, le mufle en avant, tout tremblant, 
Les quatre pieds cloués sur un mamelon bUmc, 
L'œil grand ouvert, au bord de li savane claire, 
Fixe depuis longtemps l'auréole polaire 
Poudroyant de ses feux le céleste plafond, 
Et son extase fauve en deux larmes se fond. 

1889. 



AU CURÉ LA BELLE 



D'un amour inlini vous brûlez pour l'Eglise. 
Par le flot du progrès vous êtes emporté. 
En deux sublimes parts votre âme se divise : 
L'une appartient au Christ, l'autre à l'humanité. 



Emparons-nous du sol ! — voilà votre devise, 
Et, le front rayonnant d'une mâle fierté, 
Vous poursuivez toujours quelque vaste entreprise 
Pour donner du travail au bras déshérité. 



118 Les Feuilles d' Erable 



Un jour que sur les champs croulait à flots la neige, 
Vers la ville on vous vit guider un long cortège 
Portant aux indigents du bois avec du pain. 



Des plus pursdévoûments vous nous donnez l'exemple... 
Et le peuple en son cceur déjà vous dresse un temple 
Plus stable qu'un pilier de granit ou d'airain. 



1884. 



A ()S(A\H MARTEL 



Quand l'areliot palpitant fait ruisseler les sons 
Du stradivarius pressé sur ta poitrine, 
Il coule de ton bras comme une onde divine 
Qui jette dans les cœurs de sublimes frissons. 



Tour à tour sous tes doigts gazouillent les pinsons, 
Les épis des blés d'or, la source cristalline, 
Les bruits mystérieux de la conque marine, 
La harpe des roseaux, le clavier des buissons. 



120 [,es FeniilcH (VEiuihlc 



O uuiître! en t'écoutant on croit (jue le ^^Miie 
Dans ton aine versa toute son harmonie, 
1'ous les ravonnenients .sacrés de l'idéal ; 



Gisent (jue la nature a bercé ton enfance 

Aux suaves rumeurs de quelque fleuve immense, 

Aux concerts des grands bois de ton pays natal. 



1S88. 



A EUGÉNIE TES81EH 



Tu ne te souviens pas d'avoir vu le soleil 
Qm dore l'horizon, le flot, l'arbre, la pierre, 
Car le destin fenna pour toujours ta paupière, 
Sitôt qu'elle eut souri dans ton berceau vermeil. 



Or, quand s'év anouit l'éclair de ta prunelle. 
Le génie en ton âme alluma son flambeau. 
Et l'œil de ta pensée a vu l'astre du Beau, 
Ton esprit, pour l'atteindre, a déployé son aile. 



122 Les Feuille» d'Erable 



Et ce «luo l'onde dit d'enivrant au roseau, 
Ce (jue le hautbois a de divin dans sa note, 
Ce que le vent de mai sous 1(îs lilas chuchote, 
Oui, tout cehi frémit (hms ton uosier d'oiseau. 



Comme le rossionol dont la chanson se mêle 
Aux sonores frissons des feuilles dans la nuit, 
Tu gazouillas d'ahord pour tromper ton ennui, 
Et ton refrain rendit jalouse Philomèle. 



Et bientôt le passant, tout ravi, s'arrêta 
Pour savoir qui chantait dans cette ombre sereine. , 
Lorsque tu fis un soir ton début sur la scène. 
Une acclamation délirante éclata. 



Dès ce moment ta main a fait tomber le voile 
Qui te cachait aux yeux des chercheurs d'idéaL 
Déjà tu fais l'orgueil de ton pays natal. 
Et ton nom désormais luira comme une étoile. 



^•1 EiiAjéii'u- TcaHier I2;t 



Mais, nialoiv tes sueo^'s, (iiuiiid tuii trille ariiontiri 
Fait tressaillir les cd'iirs, «l'un,, ivivsse divine, 
Parfois un sancrlot senihle étreindrc ta poiti-ine, 
Une larme jaillit de ton grand ceil éteint. 



Tu pleures, le front [)lein d'une sublime fièvre, 
L'esprit dans les rayous éljlouissants de l'art, 
])e ne pouvoir, hélas ! caresser du re<»-ard 
Les milliers d'auditeurs suspendus à ta lèvre. 



Et tu songes toujours que c'est payer bien cher 
Les applaudissements de la foule éperdue 
Que de venir chante- à tâtons et perdue 
Sous les feux de la rampe aussi vifs (jue l'éclair. 



Tu préfères la paix des liumbU's villageoises 

Qui contemplent les cieux, les prés, les eaux, les bois. 

Aux bravos éclatants que soulève ta voix. 

Au prix de tant d'ennuis, au prix de tant d'angoisses. 



124 Lp>* Fe.uUleH (lErahU 



Ton c«i'Ui' sjiijrno souvt'iit un palpitant d'émoi . . . . 
MaÃŽH con.solc-toi donc, en songeant, Ku^onie, 
Que l'on a (!«' tout temps vu souttrir le génie, 
Que le grand Milton fut aveugle comme toi. 



Oui, chante plus gaîment au-dessus de nos fanges. . . . 
Et, (juand tu nous fuiras, oiseau mélodieux, 
Aux rayons éternels tu rouvriras tes yeux, 



Tu mêleras ta voix à l'hosanna des anges ! 



1888 



A (^OQUEIJN 



Le jour incessaïunient luit sur l'Empiiv anolais, 
Et, lors<iue le soleil se couche sur le (Jainre 
La cime de nos monts de teintes d'or se francre 
L'aube glisse à travers nos grands hois ses reflets. 



De même le soleil de l'art ne meurt jamais; 
Sur chaque siècle il laisse une lueur étrange, 
Et, quand un peuple veut l'éteindre dans la fano-e 
Il s'en va rayonner sur de plus hauts sommets. 



120 LsH Feuille H d'Erable 



De son plus vif éclat il brille sur la France, 
Y fait tout resplendir, et, malgré la distance. 
Projette sur nos bords son reflet réchauffant ; 



Et si parfois pâlit sa lumière féconde, 

C'est qu'alors de Paris quelque sublime enfant 

Verse à flots ses ra3T)ns à l'autre bout du monde. 



1889. 



A PHILIPPE HÉBERT 



Ainsi que le poète, ô sculpteur inspiré ! 
Vous aimez errer seul au bord du flot qui tonne, 
A gravir les sommets dont la hauteur étor.ne, 
A suivre, du regard, le nuage doré. 



De rêves, comme lui, vous êtes enivré. 
Vous tenez à vos pieds le nimbe et la couronne, 
Et votre main, toujours sévère, ne les donne 
Qu'à ceux pour qui l'honneur est un fleuron sacré. 



128 Les Feuilles d'Entble 



Votre front est brûlant d'une sublime fièvre. 
Et votre ciseau met aux marbres une lèvre 
Qui chante à l'avenir un immortel refrain. 



Oui, de l'art vous avez remporté la victoire, 
Et tout l'éclat qui luit sur vos héros d'airain 
Verse sur votre nom le rayon de la gloire ! 



1888, 



A GU8TAVE DROLET 

Chevalier de la Légion d'honneur 



La Franco sur nos bords a versé bien du sang. 
Nos aïeux, héritiers de sa valeur guerrière, 
Ont, luttant pour l'honneur de sa vieille bannière, 
Ecrit avec le glaive un livre éblouissant. 



Mais la France, fermant un jour son cœur de uière. 
Insensible aux sanglots du Canada mourant,— 
Aux lèvres de ses preux tendit l'éponge amère, 
Et laissa sans appui les fils du Saint-Laurent. 



9 



130 • Lc>^ FeuÀUes d'Erahle 



Nous lui pardonnons tous sa longue indifférence ; 
Nous oublions qu'après tant de jours de souffrance 
Jl nous fallut sul)ir la morgue des vainqueurs, 



Quand par-dessus les Hots de l'Océan qui gronde 
Son bras maternel tend des palmes aux grands cœurs 
Qui combattent pour elle aux bords du nouveau monde. 

â–  . , 1883. " 



A FRANCIS PARKMAN 



Vous avez apiDroché du gouffre délirant 
Où le flot furieux du Montmorency gronde, 
Erré sous les arceaux de la forêt profonde 
Qui se penche au miroir du large Saint-Laurent. 



L'Océan vous berça bien des fois sur son onde; 
Le Cédron vous a vu penché sur son torrent ; 
Et votre esprit glana de l'un à l'autre monde 
Des récits parfumés d'un arôme enivrant. 



1:32 •! Les Feuilles d'Erable 



De tous vos souvenirs t'orinant de blondes (gerbes, 

Vous avez buriné sur des frontons superl)es 

Les nonis'des bords nombreux où vous eûtes accès. 



Mais de tous les pays (^ue votre plume vante 
Celui qui fçardera plus fraîche et plus vivante 
Votre mémoire, c'est le Canada français. 

1882. 



A A.-N. MONTPETIT 



On vous voit, le printemps, assis seul au rivao-e, 
Le rea^ard sur les eaux, sondant l'immensité ; 
Vous cheminez souvent, dans. les jours de l'été, 
8ous les arbres touffus de la forêt sauvage. 



Vous aimez à fouler le sentier écarté, 

A suivre le torrent libre de tout servaire 

A gravir les haut pics que l'ouragan ravage, 

A vous pencher au bord du grand fleuve indompté ; 



^34 J^G^ Feuille» tVEvahle 



Car aux bois, sur la grève où cliaute l'alouette, 
Votre esprit de penseur, votre âme de poète 
S'ouvre plus largement à ses rêves aimés : 



Et voilà ce (lui fait (ju'en ouvrant V(3tre livre, 
Je respire toujours un parfum (lui m'enivre 
Comme l'odeur des tiots et des pins embaumés. 

18(S0. 



LE PALAIS |)L (;LA(1^ 



On a fait un i)alais avec dos l)l()cs do olaco. 
Son porfcail ost orno d'otrangos frondaisons. 
L'oeil, du liant de ses tours diaphanes, onil)rasso 
De ravissants aspects, d'innnonsos horizons. 



Le nouveau palais a des reflots d'émeraudo. 
Il se rit des assauts que lui livre le vent, 
Et notre hiver n'a pas de bruine assez chaude 
Pour ternir son éclat radieux et mouvant. 



i:î«i LcH Feii'dleH iVErnUe 



Le u^ivrc à ses Hancs met «le folles dentelures ; 
L'aurore de rubis étoile son cristal, 
Et, lors([ue le couchant roufçit ses crénelures, 
L'on dirait le cliAteau d'un conte oriental. 



Puis, la nuit, sous le feu des lampes électri([ues, 
Le monument se change en un fort de vermeil 
Dont chaque meurtrière — explosions féeriques !- 
Lancerait à l'éther des bribes de soleil. 



De partout (m vient voir la chose merveilleuse. 
Chacun s'émeut devant ce chef-d'(inivre inouï, 
Et la belle Créole, indolente et frileuse. 
Ne peut en détacher son grand (eil ébloui. 



Mais il aura le sort des châteaux en Espagne .... 
Ses murs fondront avec la neige et le verglas, 
Car tout près quelque folle enfant de la campagne 
Viendra, dans quelques jours, vous vendre des lilas. 

1884. 



LE CARNAVAL 



Les étrangers en foule accourent à la ville, 

Attirés par l'éclat du prochain carnaval ; 

Et, faisant taire enfin la politique vile, 

Un flot de joie étrange envahit Montréal 

Qui, depuis plus d'un mois, pris d'une ardeur fébrile, 

Fait les préparatifs de son grand festival. 



i:i8 Lan Feidllts d'Erahle 

• 

Li3 rii'uve, en ce iiioiiKiit, avec fracas Hi'paiiclM', 

D^lira!it sous l'ettorfc dos «^hu/ons crtVcMU's : 

Les arl)res, dont le front sous le ver^j^las s(; pcnclic 

Tendent vers les passants leurs lon<j^s hras décharnés ;. 

Les vallons, aux aliois, râlent sous l'avalanche, 

Et la foret se tord sous les vents déchaînés. 



Mais, mal<^'ré l'ouragan hurlant sur les toitures, 
Malgré les tourbillons (jui dérobent les cieux, 
Les citadins, couverts de leurs chaudes fourrures, 
Se pressent en tous sens, follement anxieux ; 
Et des squares, des quais, des trottoirs, des voitures 
Monte comme un concert de murmures joyeux. 



Car c'est demain (jue va connnencer une fête 
Qui durera huit jours, sans trêve et sans repos ; 
Et la ville se hâte, et, narguant la tempête, 
Met la dernière main aux grands arcs triomphaux 
Sous qui défileront, fiers et dressant la tête, 
D'innombrables piétons tout chargés de drapeaux. 



Le Carnaral I.S!> 



La ville est dans l'attente, et la t'uule ((ui |)nsse 
A l'ail" tout à la fois v'w.wv et solennel ; 
La ville est dans l'attente, et le palais de glace, 
Editice inouï conniuî la tour Eittel, 
Profilant son sonnnet irisé dans l'espace, 
Jette un rayonnenu^nt inunense sur le ciel. 



Enfin l'astre Joyeux du carnaval se lève .... 

() surprise ! la nuit a t'ait toniber le vent. 

L'ouragan vient de fuir ainsi qu'un mauvais rêve, 

Le soleil boréal, dérobé si souvent. 

Lance dans l'éther vif des fiamboienients de «glaive 

Et plaque les clochers d'un reflet d'or mouvant. 



Une procession d'équipages féeriques 
Défile tout à coup pour donner le signal 
Des divertissements bruyants et chimériques 
Qui commencent avec le rayon matinal .... 
Alors des coups de feu, des bravos homériques 
Acclament les hérauts d'armes du carnaval. 



1 40 Les Feuilles d'Erable 



De tous cotés bientôt résonne la fanfare 
Des trompettes mêlant leurs sonores frissons 
Aux longs hennissements du cheval qui s'eftare 
Et qui piaffe parmi la neige et les glaçons ; 
Et sur les condoras rayonnant comme un phare 
8e croisent des éclats de rire et des chansons. . 



De souples raquetteurs, chantant à gorge pleine, 
Passent deux à deux, fiers comme des fantassins, 
Portant des justaucorps, des ceintures de laine. 
Des bonnets phrygiens, de légers mocassins : 
En folle ribambelle ils volent vers la plaine, 
•Criblés par les éclairs de beaux yeux assassins. 



8ur le Hanc des coteaux et des montagnes russes, 
Couchés sur leurs traîneaux aux lisses d'acier clair, 
Poussant des cris perçants, de vrais cris de Borusses, 
D'impétueux enfants fondent sans fin dans l'air. 
Pendant que sur la glace, à l'éclat plein d'astuces. 
L'âpre patineur glisse et fuit comme l'éclair. 



Le Carnaval 141 



Sur une tobogane, où chacun est à l'aise, 

Emportés au galop d'un coursier tout fumant 

Dont le harnais doré brille comme la braise 

Et jette sur la neige un vif miroitement, 

De charmants tapageurs, chantant la Marseillaise, 

Dans un blanc tourbillon passent à tout moment. 



En gentils capuchons, des essaims de brunettes 
Papillonnent partout connne de gais lutins : 
A travers le bruit clair des grelots, des clochettes. 
On entend leui's caquets et leurs rires mutins 
Comme le gazouillis enivrant des fauvettes 
Parmi les trémolos des ruisseaux argentins. 



Maintenant regardez venir la mascarade .... 
C'est la confusion des langues ({ui revit, 
Un pandémonium humain qui se ballade, 
Grimace, chante, geint, court, danse, pleure et rit ; 
C'est tout ce qu'un cerveau peut, serein ou malade,. 
Concevoir de plus propre à réjouir l'esprit. 



142 Les FeivilleH cVErahk 



O'est un vaste assemblage où prime l'antithèse, 
Où le sans-gêne tiône à coté du haut ton, 
Où la fureur du loup devant l'agneau s'apaise ; 
Là Don Juan à la joue est baisé par Caton, 
Et des marquis poudrés du temps de Louis seize 
Bras dessus bras dessous marchent avec Danton. 



Montréal est plongé jusqu'au cou dans la joie. 

L'étranger est ravi de l'éclat sans pareil 

4^ue la ville, enivrée, à cet instant déploie. 

Cependant l'heure fuit, et bientôt le soleil 

Fermera sa paupière à l'horizon qu'il noie 

Dans des flots d'ambre, d'or, de pourpre et de vermeil. 



Et le jour a duré ce que dure la bulle 

Que l'enfant gonlie et fait osciller sous ses doigts. 

Déjà sur l'azur vif s'étend le crépuscule. 

Déjà l'ombre descend dans les lointains plus froids. 

Et l'orient s'enflamme, et l'astre noctambule 

Met des reflets d'acier sur le givre des toits. 



Le Carnaval ]4o 



Xa foule des passants est inainteiiant moins dense. 
Les cafés sont si pleins qu'on n'en a plus l'accès ; 
Là tout un monde boit, rit, chante, et fait bondmnce, 
Et les restaurateurs sont fous de leur succès ; ' 
Là de vin et d'esprit on fait grande dépense, 
Et nul n'en est lassé, car tous deux sont franeais. 



Aux théâtres dorés chaque stalle est garnie : 
On y crible de fleurs les artistes charmés ; 
Et la foule, penchée aux coupes du génie, 
Des purs enivrements boit les flots parfumés. 
Pendant (ju'aux bals la valse, indolente harmonie, 
Balance dans ses bras bien des couples pâmés. 



Soudain une rougeur tiès vive à l'Ouest éclate . . 
Comme un vaste incendie elle embrase les cieux 
Et baigne chaque toit, d'un reflet écarlate. 
Aussitôt des milliers de promeneurs fougueux. 
Encombrant les trottoirs luisants comme l'agate, 
S'élancent, en criant, vers le point lumineux. 



144 Les Feuilles d'Erable 

Tous les yeux sont fixés sur le palais de glace. 

Un déluge de jets pyrotechniques fond 

Sur ses murs et ses tours durs conune une cuirasse. 

En un fort de rubis le beau palais se fond, 

Et, vomissant des flots d'étoiles dans l'espace. 

Au feu des raquetteurs de tous côtés répond. 



Un mitraille d'or grêle sur l'édifice ; 
Une lave d'aro-ent coule de ses lambris. 
A-t-on jamais rêvé pareil feu d'artifice ? 
Par instants on dirait qu'un essaim de péris, 
Combattant des lutins au bord d'un précipice, 
Lance sur eux des tas de perles et d'iris. 



Hourra ! les raquetteurs ont pris la forteresse, 
Et le dernier éclair des combattants s'éteint 
Avec le dernier cri des passants pleins d'ivresse 
Disparaissant déjà dans le neigeux lointain ; 
Et la fête finit par une hardiesse, 
Pour renaître plus belle aux rayons du matin. 

1889. 



LA 8UCEERIE 



Le soleil fond la neige et fait rayonner l'eau ; 
Dans les branches frémit la sève prisonnière ; 
Et l'érable, sentant la chaleur printanière, 
Verse ses pleurs de miel au vase de bouleau. 



Dans le lointain d'azur une rose fumée 
Flotte sur le bois plein de bruits harmonieux : 
Elle monte d'un feu de sarments re'sineux 
Où chautte en gazouillant une onde parfumée. 



10 



1 40 Les FfiùUfs (V Erable 

— - — ^ * • — - 

Le paysan, joyeux, fait l)()uillir, en chantant, 
L'eau d'éraltle, l'esprit (;nfiaininé par le lucre 
Que doit lui rapporter sa récolte de sucre 
Qui s'entasse et lui jette un reflet miroitant. 



Et, pendant qu'il surveille, au fond de sa cabane, 
Le feu qui convertit la sève en sirop blond, 
Son fils, les seaux aux l)ras, la ra([uette au talon, 
Est en train d'amasser une nouvelle manne. 



Transvidant chaque vase où chaf|ue arbre a pleuré, 
11 se hâte à travers la neige et la broussaille, 
Et réral)le lui verse alors par son entaille 
Les exquises senteurs dont il est saturé. 



Tout à coup, près du feiï, le père se découvre : : 
Il vient d'entendre au loin une cloche sonner .... 
Et, pour livrer passage au fils qui vient dîner, 
La porte aux ais mal ioints de la cabane s'ouvre. 



La sucrerie 147 



En faco des tisons, ils mettent le couvert, 
Et mangent sur le pouce, à la bonne franquette, 
Ayant pour siège un seau couvert d'une raquette. 
Pour nappe les rameaux d'un arbre toujours vert. 



Sur leur figure on lit ce fier contentement 
Que le travail honnête aux creurs courageux donne. 
T(^ut en cassant son pain, le paysan fredonne, 
Sur im ton nasillard, un vieux refrain normand. 



Au moment de finir leur repas, ils entendent 
Comme un long hallali vibrer sous la forêt .... 
Ils sortent brusquement, et, le pied en arrêt, 
Ils jettent à l'écho des cris per(;ants qu'ils scandent. 



Des bravos délirants répondent à leurs cris .... 
Et bientôt, débouchant d'une combe prochaine. 
De nombreux villageois, que le plaisir déchaîne, 
Bondissent dans la hutte, et tout le sucre est. . , .pris. 



l-i'.'S Les FeuUldfi d'Erahle 



Les sucriers ne font aucune résistance, 
Car les nouveaux venus sont autant d'invités ; 
• Et, fuyant leur seuil où s'entassent les pâtés, 
Ils laissent le champ libre à la réjouissance. 



Ainsi (jue les oiseaux sous le vent printanier, 
Les amis du village en tous sens se répandent. 
Et déjà des marmots aux branches se suspendent. 
Pour tâcher d'y saisir les nids de l'an dernier. 



8e lançant des boulets de neige, des espiègles, 
Tout près de la cabane, en deux camps divisés, 
Tour à tour triomphants, tour à tour repoussés. 
Se livrent, fous d'ardeur, une bataille en règles. 



Les raquettes aux pieds, marchant tout de travers. 
Des écoliers vont boire aux coupes de l'érable, 
Suivis, dans les halliers, d'un essaim adorable 
Dont le rire argentin attire les piverts. 



Lu sucrerie 140 



De channantt's enfants, aux corsages de ouôpe.s, 
Fa]Mll()nnent parmi seaux, cuves et bidons, 
<Jriant, battant des mains, dansant dos ritj^odons, 
Pendant (|Uo les mamans mettent au feu des. . .ci'èpes. 



Des vieux, (jue le soleil d'avril fait rajeunir, 
Causent joyeusement, assis au pied d'un chêne, 
Et l'arbre altier, penchant sa tête souveraine. 
Etend ses bras sur eux, comme pour les bénir. 



Des amoureux, suivant une sente discrète. 

Neige au pied,rtamme au front, s'entretiennent tout bas, 

Et non l(jin un oiseau, moqueur, rit aux éclats, 

En voyant passer ceux (jui se content fleurette. 



Parfois des coups de feu grondent dans le lointain 
Ce sont les sucriers voisins (pii les invitent, 
Ou bien, sous des sapins où des ailes palpitent, 
C'est un vieil invité qui se refait la njain. 



150 Lea Feuilles d Erable 



Soudain le timbre eluir d'un porte-voix résonne. . . 

Un ^rand cri de triomphe y répond aussitôt, 

Et cliacun vient s'asseoir autour d'un lonir tréteau 

é 

Où le sirop abonde, où la crêpe foisonne. 



On mange goulûment, du grand au plus petit. 
Le feu de la gaîté dans tous les veux scintille. 
A défaut de vin vieux, l'esprit gaulois pétille, 
A défaut de plats d'or, on a de l'appétit. 



Après les gais propos viennent les chansonnettes ;. 
Le maître de céans, un ancien marguillier, 
D'une voix de stentor, chante à s'égosiller, 
Et son refrain grivois fait rougir les brunettes. 



Un robuste gan/on dit sur un ton très faux 
Un couplet erotique où le gros bon sens louche : 
Un quolibet d'enfant lui fait fermer la bouche 
Au milieu d'un fou rire et d'éclatants bravos. 



La ttitcrerle 151 



Une blonde fillette es.sai(î une roiiuiiice 

La niéiiioii'e niancumnt, elle s'arrête court ; 
Un vieillard la remplace, et chacun a son tour, 
Chacun chante, ])l<)ni(é <lans une joie innnense. 



On ((uitte enfin la table, et sur de frais coj)eaux. 
Devant le cabanon inonde de lumières, 
J^ieritôt la danse s'ouvre au chant de deux commères 
Qui marquent la cadence, à grands coups de chapeaux. 



V 



On counnence le bal par des réels et des «figues ; 
Quelques instants après viennent les cotillons . . 
Oh! quel plaisir de voir en légers tourbillons 
Les gar(;ons essoufflés se faire aller les gigues ! 



ri*/ 

Pendant qu'on se trémousse, un beau galant, mus(|ué, 
Pour se donner du ton, organise un quadrille : 
Mais, comme on est ici moins savant qu'à la ville. 
On s'embrouille, on se perd, et le coup est manijue. 



ir)2 léPH Vrii'iJlrH <r Ti^i'dhlr. 

(N't insucci's aux viciix (Irsopilc la rate, 
Kt, songeant à répo(jiU' où Uî bon goût rrgnait, 
( Vs délurés nKK|Uonrs ouvrent un monuet. . . . 
Mnis le o-i'nnd Aijc oublie, et le luenuiit rjite. 



Vit-on jamais aux bois autant de tijiscos i 
Cela n'enipéelu^ pas pourtant ([ue l'on s'amuse. 
Four peinch'e le bonheur de ces gens, o ma niusc! ! 
. Tu devrais me donner, ma foi ! d'autres pinceaux. 



Cepencbmt le soleil à l'horizon s'incline : 
Il est grand temps de mettre au t'eu le lirassin <l'or ; 
Et le vieux sucrier, pendant qu'on danse encor, 
Court attiser la flamme où brûle Ja résine. • . 



Puis à la crémaillère il suspend le chaudron ; 
Et sur l'âpre brasier qui pétille et qui ronfle 
L(; miel éblouissant de l'arbre bout et gonfle, 
Couvé par les grands yeux d'anges assis en rond. 



La Huerfrie 15H 



Parfois un cri (rcnfant, où le tUW.spoir purce, 
Kclate tout à coup près du feu dévorant. . . . 
<^)uoll«' est donc* la raison <U' ce cri déchirant ^. 
C'est le sirop bouillant (pli se fâche et renverse. 



A tout moment le vieux au chaudron met le plat ; 
Il en sort des linirots rutilants (|u'il étire. . . . 
Le temps est arrivé de mander de la tire. 
Et bientôt au dehoi's la danse tond>e à ])lat. 



Ainsi (|ue des frelons atta(piant une ruche, 
L'essuiim des villaj^eois vole v^ers le brassin, 
V plonjjje tour à tour les doigts et le bassin, 
Et, pour avoir sa part de miel, plus d'un trébuche. 



Et l'on joue à la fois des coudes et des dents. 
Les bambins au chaudron se barbouillent les joues, 
Et les fillettes font de ravissantes moues 
En crocjuant les cristaux de la t'wa fondants. 



154 Les FeaUleti d'Erable 



Oh ! quel charmant tableau (qu'une belle tillette 
Qui inord à pleine bouche à l'or du sucre chaud ! 
Oh ! quel petit poème exquis qu'un frais marmot 
Qui brasse des cristaux, avec une palette. 



Chacun casse des œufs dans le sirop (jui bout. 
Peut-on imaginer plus suave omelette ? 
Ou se brûle les doigts, on gâte sa toilette .... 
N'importe ! l'on déguste, et l'on rit tout son soûl. 



Pourtant il va falloir s'arracher à l'étreinte 
Du plaisir, et quitter la cabane en bois rond .... 
Pour la dernière fois on se penche au chaudron . . . 
Et l'on sort, laissant seul le maître qui s'éreinte. 



Il est à façonner les cônes succulents . 

Qu'il doit distribuer parmi tous les convives ; 
Et, pendant ce temps-là, les mamans toujours vives 
Hâtent, pour le retour, les papas toujours lents. 



La sucrerie 155 



On se sépare enfin du sucrier en nage 
Qui partage en riant les restes du festin, 
Et, pendant que la nuit tombe dans le lointain, 
L'on reprend, en chantant, la route du villacre. 



1889. 



RENOUVEAU 



A HORACE SAINT-LOUIS 



Le printemps vient sourire à la terre charmée. 

Le soleil de mai fait reverdir les forêts ; 

Des souffles enivrants agitent la ramée ; 

Des nuages d'encens s'élèvent des guérêts ; 

Et l'oiseau, sous le dais de la branche embaumée, 

Mêle sa voix aux chants des ruisseaux clairs et frais. 



158 Les Feuilles d'Erable 



La sève à jets pressés dans les rameaux l)Ouillonne ; 
La inoiisse agrafe aux rocs son manteau de satin ; 
Sur le trèHe odorant raV)eille tourl)i lionne ; 
Sur les roses s'aUat le papillon nuitin ; 
Et parmi les ajoncs la source (]ui rayonne 
Berce les nids rêveurs, d'un murmure argentin. 



L'épaule du coteau luit comme une émeraude ; 
L'entonnoir du vallon de lis est constellé ; 
Sous les grands bois ronflants le cerf, étonné, rôde ; 
Le bœuf, ravi, promène au loin son œil troublé ; 
Et le semeur, suivi des moineaux en maraude, 
Epai'pille dans l'air sa chanson et son blé. 



On respire parfois comme un vent d'ambroisie ; 

Dans la nuit l'horizon garde un reflet du jour ; 

Chaque être librement poursuit sa fantaisie, 

Les enfants dans les fleurs, les bouvreuils sur la tour ; 

Et les monts azurés, ivres de poésie. 

Parlent avec le ciel un lanmicje d'amour. 



Renouveau lô!) 



La nature.' a repris sa bcniuté, sa jeiiiiesse. 
Partout c'est un réveil qui vient tout redorer, 
Partout c'est un rayon qui récliauffe et caresse, 
C'est un luth que la main des brises fait vibrer. . . . 
Mais cependant, malgré tant d'éclat, tant d'ivresse, 
Je ne revois jamais le printemps sans pleurer. 



Car il me fait songer au printemps de ma vie. 

Aux mille illusions dont je me suis bercé. 

Aux Heurs de mon chemin, à la douce harmonie 

Qui charmait mon oreille aux beaux jours du passé ; 

Car ce réveil est plein d'une amère ironie 

Qui déchire mon cœur par les regrets froissé. 



Mais si le renouveau par sa magnificence 
Me fait pleurer le temps que chacun pleurera, 
Il m'appoi'te en retour la suprême espérance 
Qu'après les jours de deuil la floraison viendra. 
Qu'il brille par delà ce monde de souffrance 
Un printemps éternel où mon C(fur renaîtra ! 

1884 



LE8 PE'JPLIEIIS 



Salut, (rrands peupliers (|ui penchez sur la route 
Votre feuillao-e lourd d'enivrantes senteurs, 
Qui bercez sur ina tête une ondoyante voûte 
Toute pleine d'oiseaux clianteurs â–  



J'aiuie à vous contempler, à l'époque channante 
Où le soleil vient tout rajeunir et griser, 
Où la brise de mai, mystérieuse amante, 

Vous fait frémir sous son baiser ; 



11 



162 Let^ Feitillea d'Erable 



Car dans le doux habil <lo la touille (|ui ti'oinlilc, 
Dans la chanson du nid sur la branche bercé, 
En extase, je crois ouïr chanter ensend)le 
Les voix suaves du passé. 



Un soir du mois de juin, à la brise jalouse 
Dénouant les anneaux de ses cheveux de jais, 
Elle m'avait suivi sur la molle pelouse 

Qu'ombrasse votre immense dais. 



De vos cimes montaient des chants et des nuii*mures : 
L'oiseau s'y querellait avec l'écho moqueur .... 
Nous vînjnes nous asseoir tous deux sous vos ramures, 
Avec le printemps dans le cœur. 



Nous causâmes longtemps dans votre ombre sonore 
Elle avait des propos étranges que j'aimais. 
Dont le souvenir fait que j'en tressaille encore, 
Et que je n'oublierai jamais. 



Les Peupliers l(j3 



Oui, mes vieux peupliers, sous votre vaste dunie, 
Quand le printemps sourit, j'aime à venir in'asseoir, 
Car je crois voir ici le (gracieux fantôme 
De ce temps envolé (jui fut mon plus beau soir. 



1872. 



A JMADEMULSELLE i). T 



A la joie, au bonlieiir, enfant, tout vous convie. 
Nulle ombre ne ternit votre horizon vermeil, 
Car vous êtes à l'âge où la tieur de la vie 
Entr'ouvre sa corolle aux baisers du soleil. 



Vous êtes le printemps, vous êtes la jeunesse, 
Vous êtes le rayon, vous êtes le parfum, 
La candeur qui fait croire et la voix r[ui caresse, 
L'idole du foyer et l'ange de quelqu'un. 



1()<; . ï^i'H Feuilles (l'Erahk 



Tainlis (ju»' l»i('n souvent je penclio un front morose 
Sous le poids (l«;s re^^rets et des souvenirs lourds, 
Vous, toujours ])oui*suiv»int (jU(.'l(iue illusion rose, 
D'un tissu de rayons vous faites tous vos. jours. 



Où je vois un eoucliant, vous voyez une aurore ; 
Pou)"tant l'aurore un jour ne vous sourira point. . . 
Mais il reste pour vous bien des bonheurs encore : 
Vous n'êtes «|u'en avril, et l'hiver est bien loin. 

1884. 



Ll^: LILAS 



Sur le bord d'un sentier und>raii-é de buissons 
Des thyrses de lilas penclient leur tête lasse ; 
La brise et les oiseaux, qui ehancent dans l'espace, 
Viennent y parfumer leur aile et leurs chansons. 



Soudain, cheveux au vent, un enfant mutin passe. 
Poursuivant un essaim de charmants papillons. . . 
Bientôt il voit les tieurs, sur elles fait main basse . . . 
Et la branche a perdu ses parfums, ses rayons. 



1 G8 Les Feuilles cV Erable 

Le lilfis, c'est pour nous le printemps, lajeunesso 
Avec tout son aronie et toute son ivresse 
Qui seuil (lent éternels sous le ciel rayonnant ; 



Mais un jour le sort passe au sentier de la vie, 
Il voit la fraîche tieur dont notre âme est ravie. 
Et, sourd à nos sano;lots, l'emporte en ricanant. 

18cS8. 



FLORÉAL 



Le bosquet reverdit, et l'arbre en bourgeonnant 
Verse son parfum acre à la brise mutine ; 
L'herbe rutile anx flancs du coteau rayonnant ; 
Le papillon voltige, et l'abeille butine. 



L'air est lourd des senteurs des lilas enivrants ; 
Le soprano des bois partout chante et lutine ; 
Et sur les sillons chauds et les flots odorants 



*^p 



rourbillonne au soleil une brume argentine. 



170 .Les Feuilles d'Eralde 



Des vagues de lumière inondent les hameaux ; 

De longs frissons d'amour courent sous les rameaux 

Dont le clavier palpite au vent <iui le caresse. 



Ainsi qu'une épousée au front rose et vermeil, 
La terre, rajeunie après son froid sommeil, 
Promène sur le ciel des yeux noyés d'ivresse. 



1887. 



A MADEMOISELLE 



Entant, as-tu trouvé «le l'auiertume au fond 
Du vase éblouissant qui te versait la vie, 
Que tu viens d'écarter tout à coup ton beau front 
De la foule où nao^uère on te voyait ravie ? 



Si jeune encore, as-tu déjà fait des ingrats ? 

As-tu vu s'envoler quelque illusion blonde ? 

Le sort ne veut-il plus te bercer dans ses liras ? 

Oh ! dis-moi donc pourcjuoi tu vas quitter le monde ? 



172 . LcH Fetiilles d'Erahle 

Quan<l les lis au soleil bercent leurs encensoirs, 
Que l'oiseau fait son nid, l'herlje commence à croître, 
Pour([Uoi, te dépouillant de tes longs cheveux noirs, 
Cours-tu t'ensevelir vivante dans un cloître ? 



Pour(|Uoi rêver devant une tête de mort. 
Quand l'arbre parfumé, qu'on nonnne la jeunesse, 
Balan(;ant ses rameaux tout chargés de fruit d'or. 
Jette au vent des amours ses chansons, son ivresse ? 



Qu'importe ton secret !. , . Tu pars le C(t'ur content; 
Tu semblés ignorer, de mystères avide, 
Que la maison dorée où tu nous charmais tant 
Sera demain aussi morne qu'un berceau vide. 



T'arrachant aux baisers de ta famille en pleurs, 
Tu franchiras le seuil sacré du sanctuaire. 
En toilette de bal, le front chargé de Heurs, 
Pour aller te coucher sous un drap mortuaire. 



A Mademoiselle *** 17'^ 



Un prêtre, en surplis l)lanc, aspergera ton corps 
Qui frémira d'émoi sous l'eau sainte ([ui eoule, 
Et, pendant qu'il lira les versets pour les morts. 
Des sanglots dans la net' éclateront en ïoule. 



Et tu ne pourras plus porter ton nom si doux : 

Celui d'une martyre en aura pris la place. 

Tu verras le plancher usé par tes genoux, 

Et tes traits fins prendront une pâleur cpii glace. 



Le souvenir mourra dans ton cœur endormi ; 
Tu seras pour les tiens, liélas! comme perdue : 
Tu fermeras tes yeux mourants sans qu'un ami 
Puisse mettre un baiser sur ta lèvre éperdue. 



Moi je croirais ton cœur à l'amitié fermé, 

Je le croirais plus sourd et plus froid que la pierre, 

Si je ne songeais pas parfois, l'esprit calmé, 

Qu'il faut, pour toucher Dieu, des anges sur la terre. 



A MADEMOISET.LE C. P 



Ooiiuue l'oiseau frileux (jui s'enfuit à l'automne, 
Vous nous avez quittés, quand janvier est venu, 
Alors qu'à nos carreaux la bise monotone 
Pleurait en secouant les bras de l'arbre nu. 



Vous envoler, c'était faire envoler la joie 
Qu'en passant vous laissiez tomber sur chaque seuil, 
C'était rendre plus morne encor mon front qui ploie, 
Dans nos cercles du soir c'était jeter le deuil. 



I7(i . Les Feuilles d'Evdhle 

Depuis votre départ, la maison est morose 
Comme un nid (ju'a vidé la main de l'oiseleur, 
Comme un rosier en deuil de sa dernière rose. 
Connue un vase brisé (\uï i*egrette sa fleur. 



Nou i devions vous revoir à la saison dorée. . . . 
Mai verse ses rayons et ses parfums si doux, 
Les lilas sont fleuris, la plaine est diaprée, 
Et la seule fauvette absente encor. . . . c'est vous. 



Quand donc nous sourira votre prunelle noire ? 
De grâce, hâtez-vous, enfant, de revenir, 
Car si vous ti.dez plus longtemps, nous allons ci'oire 
Que vous avez fermé votre âme au souvenir. 

1884. 



LA FOHF/r VIKIKIE. 



Inextriccible amas de Heurs et de lianes, 
Dédales odorants (jue t'onnent les grands fûts 
D'arbres pensifs mirant leur ombrage diffus 
Aux tlots où le castor élevée ses cabanes ; 



Sentiers profonds creusés, sous les halliers touffus, 
Par le sabot des cerfs courant en caravanes ; 
Calme majestueux des lacs et des savanes 
Qu'enivrent des oiseaux les ramages confus .... 



12 



17<S • Le» FfiulUcs (l'Kraldf 

(^'('st riiiniicnsc foivt «lans sa iiuijostr sainte, 
Où \ un ])i('(l liunwiin n'a laissé son «empreinte, 
Où seul lo vieil espi'it des bois s'est i'epos('». 



Elle dort. . . Mais soudain un eoup do t'en résonne 
A ce })ruit, la forêt séculair<' frissonne 
Et s'incline devant Thonnue civilisé, 

l.SSG. 



i;iF.K D'ORLEANS 



Prôs (lu Montmorency dont la vague au y-alop 
Plontçe entre les parois d'un o-rand cap (pii chancelle, 
L'Ile, large oasis qui sommeille sur l'eau. 
Ainsi qu'une émeraude au soleil étincelle. 



Des arbres, l'entourant comme d'un frais manteau, 
Y bercent les oiseaux par milliers sous leur aile, 
Et, mirant dans le^ tiots l'angle de leur tourelle, 
])e co(|uettes villas en ornent le coteau. 



ISO " Lrs Fcuilhs (VErohIe 

C't'st un lieu ravissant, un éden minu.cule 
Où, pour fuir les chaleurs de l'âpre canicule. 
Les Québécois s'en vont le dimanche s'asseoir. 



La légende a toujours poétisé cette île ; 

Et l'on dit que souvent sur son talus fertile 

L(^s mânes des Hurons apparaissent le soir. 

1882. 



SUR LE LAC 8AINT-JEAX 



Enorme pan d'azur tombé du firmament 
Au milieu d'une plaine insondable et féerique, 
Le lac, ceint d'un bandeau d'ombrage titanique, 
Resplendit et chatoie ainsi qu'un diamant. 



Le couchant, teignant d'or chaque plante aquatique, 
Allume sur les eaux un vaste embrasement 
Où les arbres du bord, au profil fantastique. 
De leurs fronts radieux mêlent le verdoiement 



182 . Les Feidlles tV Erable 



Un iiiinicnse concert de voix mystérieuses 
S'élève des ajoncs et des vagues rieuses, 
D'enivrantes fraîcheurs tombent de l'infini. 



Sentant l'ombre venir, le cerf des Hots s'approche ; 
Et dans les profondeurs du lointain rembruni 
L'on (nitend par moments les soupirs d'une cloche. 

1881. 



INK LÉ(iENl)E 



A K()I)0]J^HE LEMIEUX 



Un soir de l'an derniLT, à la fin de septembre, 
Au temps où sur les prés Hotte l'odeur de l'ambre, 
Où les blés blondissants ondulent follement 
Connue des Hots d'or })leins d'un doux bruissement. 
Je passais, par hasard, dans un petit villa<>-e 
Qui s'élève pimpant et co([uet sur la plage 



184 Lpx Feuilles (VErulÀe 

Du lac Saint-Jean, 

La nuit déjà t()in])ait au loin. 

Comme j'allais descendre à l'aubeim' du coin 
Pi'otllant sur le ciel sa silhouette grise, 
J'aper(;us dans un champ, en face de l'église, 
Des paysans groupés derrière une maison. 



Je marchai vers ces gens, et je sus la raison 
De leur attroupement. 

On causait, dans l'avoine, 
Devant un ours géant que le chasseur Antoine 
Venait de tuer là, caché dans un fossé. 



Le hameau tout entier fixait le trépassé. 



Gars robustes, enfants, femmes, vieillards austères 
— De ces derniers j'entends encor les commentaires- 



Une Légende 1,S5 



Devisaient sur la l)éte et ses antécédents, 
♦Sur son â^^e, son poil, ses <^n-iftes et ses dents. 



Un rictus effroyable entrouvrait ses mâchoires 
Où se coagulaient des gouttes de sang noires. 
Des enfants lui passaient des bâtons sur les crocs, 
— Les poltrons, le danger passé, sont des héi-os, — 
Et chacun comparait ses pieds à ceux de l'homme. 
On ne se lassait pas de supputer la somme 
Que sa robe devait rapporter au veinard 
Qui vous tuait un ours comme on tue un renard. 



Un vieux, palpant sa patte et son épaule ronde, 
Dit: 



— Dans le bon vieux temps,les ours, c'étaitdu monde. 



— C'était du monde ? fis-je étouffant un éclat 
De rire. 



liS() . Lx Fc, ailles tV Erable 



— Quoi ! monsieur ne sait donc pas cela, 
Ri'})artit-il, avec un liaiissement d'épaule. 

Je me tus, ne voulant point passer poiu" un drôle. 



Et le vieillard, voyant (pie j'étais ignorant 
])u t'ait dcMit il voulait parler, d'un ton navrant, 
Après avoir eu l'air de fouiller sa mémoire, 
Se prit à raconter cette naïve histoire : 



— l^]n ce temps-là, Je'sus dans un hameau passait, 
Et le jour était morne, et le soleil l)aissait, 
Dépouillant ses rayons dont il semblait avare. 
Jésus, la veille, avait ressuscité Lazare. 
Il s'arrêtait souvent, — et son coeur remuait, — 
Rendant l'ouïe au sourd, la parole au muet. 



Or, pendant qu'il faisait tant de sublimes choses, 
J)eux femmes, allaitant deux petits enfants roses. 
Assises à leur porte, où des filets séchaient. 
Se moquaient de Jésus et de ceux (pii marchaient 



Une Légende is7 



Sur SL's pas, et, voyant !<' Christ et ses disciples 
S'avancer, entourés de convertis multiples. 
Chacune prit l'enfant (pii dormait sur son sein, 
Et courut le cacher au fond d'un four voisin, 
Et puis revint s'asseoir sur le seuil de ,sa iuitte. 



Comme Jésus passfiit, au l.out d'une minute, 
La plus vieille lui dit ; 



— Arrêtez donc un peu ! 

Vous qui connaissez tout, vous cpii pouvez tout lire 
Dans l'ond)re ou les rayons, vous plait-il <le nous dire 
Ce que nous avons mis tout à l'heure en ce four 
Que vous voyez non loin, au coin du carrefour ^ 



Alors Jésus, delxnit au milieu de la foule 

Qui grossissait toujours avec un l)ruit de houle, 

He'pondit : 



— Vous avez mis deux oursons au four. 



188 • Le» Feuilles (VErahle 

— Vous ôtcs pris rtu piô^c ... Oli ! le tour ! lo bon tour ! 
SV'cria la plus jeune, en éelatant de l'ire. 
Vous n'etos pas très fort, (piand vous voulez prédire, 
Et, pour liieu vous prouver ce que nous avaneons, 
Nous allons vous montrer, cachés, nos nourrissons. 



Et, courant vers le four, elle en ()U\re la porte 



C) teiTeur ! deux oursons, ([ue l'éjjouvante emporte, 
En sortent tout à coup, lujndissant et criant. 



Et Jésus regardait la foule en souriant. 



En vain aux pieds du Christlesdeux femmes tombèrent, 
En vpin jusqu'à la nuit elles le conjurèrent 
De faire revenir leurs enfants, leurs amours 
Qu'il venait de changer subitement en ours, 
Pour réponse Jésus secoua sa sandale, 



ITvf Lef/cinh' i,sf> 



En sV'loio-iiant, pensif, sous lo Hniuiniciit pAle, 
Pendant ({110 les oursons s'enfonçaient dans un bois, 
Suivi par le regard des mères aux abois. 



Et c'est depuis ce temps (pie partout sur la terre 
On rencontre des ours, ajouta le grand-père. — 



Quand le vieux eut fini son récit merveilleux, 
Je vis (jue le village avait des pleurs aux yeux, 
Et je sentis moi-même à ma joue une larme. 



Je m'éloignai, rêveur, savourant tout le charme 

Du conte ingénieux ([ue j'avais écouté ; 

Mais j'eus toute la nuit le sommeil af'-ité 

Pai" des songes affreux, et dans un champ d'avoine 

Je revis l'animal abattu par Antoine, 

Je revis les petits enfants changés en ours, 

Et depuis ce moment ils me hantent toujours. 

1889. 



l/oriATCJlOl'AX. 



Le torrent, furieux, se plonge en tournoyant 
])an.s un gouffre affolé de peur et de colère, 
Et les sourdes clameurs de son flot aboyant 
Font toujours tressaillir la foret séculaire. 



Le grand cèdre, penché sous le roc vacillant 
Qui surplombe l'abîme inondé de lumière, 
Semble aux yeux du touriste un fantôme effrayant 
Qui tombe du soleil la tète la première. 



U)2 • LesFeAdlUHiVEnthU 



Un niuii^o blanc, fait d'une poussière d'eau, 
Monte du précipice, et, connue un blanc rideau, 
Retombe sur les bois, en bruine éclatante ; 



Et l'esprit du vertige, au bord des eaux perdu, 
Voltige sur nos fronts, nous attire, nous tente, 
Et cherche à nous pousser dans le gouffre éperdu. 

1883. 



LE SAGUENAY 



Un lac .sans tin donnait dan.s la forêt sauvage 

Où l'Inconnu gardait toute sa majesté 

Soudain il tressaillit de rivage en rivao-e, 
Et sa voix lit frémir d'horreur l'immensité. 



Lesmontsquiluifaisaientconnne un bandeaud'ombragc 
Croulèrent, éperdus, dans son flot indompté .... 
Le géant se roidit, et, frémissant de rage, 
Lança sa vague au fond d'un gouffre épouvanté. 



13 



1 94 Les Feuilles (VErahh 

Et le lac, en frayant un passage à ses ondes, 

Créa le Saguenay, Heuve (|ui rit «les sondes 

Et roule des flots noirs sous de grands caps penchés. 



Tout est calme aujourd'hui sur ces pics solitaires, 

Mais, en escaladant leurs soniinets tout hachés, 

On craint toujours d'y voir s'entr'ouvrir <Ies cratères. 

18.S2. 



LE8 DERInîERS MONTA GNAIS 



A THOMAS FORTtN 



Au bord .lu lac Saint-Jean, non loin de Roberval 
Dans un lieu si charmant q-;'il n'a pas de rival 
Lorsque mai fait briller sa corbeille éclatante ' 
Quatre cents Montagnais viennent planter leur tente 



Débris d'une tribu puissante encore nier, 
Ils viennent, au retour de la cha-sse d'hiver, 



IDG Lp^ Fi'idlleH (V Erable 



Rêver, dormir, l)ercés aux mille épithalames 
Des roseaux mariant leurs chants à ceux des lames,- 
Aux lointaines rumeurs de l'Ouiatcliouan (jui fond 
En avalanche d'or dans un goutire sans fond, 
Au nuirniure enivrant de la forêt voisine 
Leur soutiiant ses senteurs de sève et de résine. 



Ils aiment le grand lac. 



Lorsque sur son fiot clair 
Ils poussent leurs canots, leurs ct^il lance un éclair, 
Et, dès ([ue le géant se soulève et divague. 
Ils courent, fous de joie, au-devant de sa vague. 
Lui jettent des défis, et, cheveux dans le vent, 
S'y bercent tout le jour dans le bouleau mouvant 
Volant sous l'aviron que l'onde à peine lèche. 
Léger comme la plume, et prompt comme la flèche. 



Bien souvent on les voit, au milieu de la nuit, 

Si le vent est muet et si l'ëtoile luit, 

Assis au bord du lac qui mollement balance 

Ses eaux dont les soupirs troublent seuls le silence. 



Les Derniers Mon tar/ , ) a is 1 9 \ 



Kcontant, tout rêveurs, l'indicible concert 
De l'inniiensité ))leue où leur rei^ard se perd ; 
Et, sitôt (ju'ils l'ont fui, pour cliasser, à l'automne, 
Sitôt qu'ils ont cessé d'ouïr son flot qui tonne, 
Ils se sentent ployer sous le poids de l'ennui, 
Ils promènent un oeil morne comme la nuit. 



Le Montagnais n'a plus d'ennemis à combattre, 
Et ne porte la foudre aux bras que pour abattre 
L'animal dont la robe opulente est le pain 
Qu'il voit dans son sommeil agité par la faim. 
Dès longtemps de la guerre il enterra la hache ; 
Il ne s'embusque plus, sous les bois, comrïie un lâche, 
Pour attendre et scalper le Ijlanc ou le Huron : 
L'eau régénératrice a coulé sur son front, 
Et devant les autels avec nous il s'incline, 
Il boit le sang tombé de la sainte colline. 



Mais si le prêtre a pu sous l'étendard sacré 

Faire courber enfin l'Indien régénéré. 

S'il a pu dans son cœur étouffer la vengeance 



198 Les Feuilles iV Erable 



En y taisant germer la divine semence, 

S'il a pu le soumettre au doux joug du Seigneur, 

Tl tenta vainement d'en faire un moissonneur. 



Fier connue l'est toujours l'enfant de la nature, 
Il voit dans le travail des champs une torture, 
Il trouve humiliant de travailler toujours, 
De suivre le pas lent des grands bœufs de labours 
Qui traînent, tout fumants, le soc qui fertilise. 



Libre comme l'oiseau, libre comme la brise. 
Ne voyant rien delà l'immense bois mouvant 
Qu'en sa course annuelle il traverse rêvant. 
En quête de gibier, en quête d'aventure. 
Seul avec l'inconnu, seul avec la nature, 
Il ne songe jamais, ce solitaire errant, 
A fonder un foyer, à léguer en mourant 
Un héritage à ceux qui doivent lui survivre. 
Et des bords infinis, que le beau lac enivre, 
Le conquérant des bois, des plaines et des fiots 
Ne veut qu'un petit coin de terre pour ses os. 



Les JJcriL ici -n Monta (jnais \m 



Xo pouvant dominer commu un reste de haine 

Pour l'honinie policé qui constanniient le ovne, 

^^\n lui ravit son pain en brûlant les forêts, 

Kn couvi-ant les déserts giljoyeux de guérêts 

<^)ue sillonne l'éclair <le la locomotive, 

ïl résiste, hautain, à toute tentative 

(v>ne les eonirs généreux font pour le secourir. 



Comme l'élan craintif qui se laisse mourir 
Au fond des bois, au bord d'une S(jurce tarie, 
Plutôt (|ne de sortir boire, dans la prairie, 
A l'étang où le bceuf va se désaltéi'er. 
Le sauvage aime mieux de misère expirer 
Quo de tourner le dos aux forêts infinies 
Si pleines de parfums, si pleines d'hai-monies, 
Où, rêveur indolent, ivre d'innnensité, 
II jouit de l'air pur et de la liberté. 



Aussi, partout cerne par l'industrie ardente, 
Par le progrès roulant sa vague débordante. 
Par les empiétements de l'âpre défricheur 
Changeant en sillons chaudslesbois pleins de fraîcheur, 



200 LcH FewiUes (VEraitle 



Roiii^o par la famine, accablé «les sévicos 
])'un(' société ((ui lui doiino ses vices 
Sans pouvoir lui donner ses vertus en retour, 
Le dernier Monta<j;nais va disparaître un joui*, 
Sans laisser plus de trace, hélas ! de son passage 
Que la feuille, emportée au souffle de l'orage, 
N'en laisse sur les flots au reflet si changeant 

])e rOuiatchouan qui tonne au horddu lac Saint-Jean. 

« 

1 SS8 ' 



UN (ill()in?E 



Un groupe de Bohémiens 
Vient (le s'arrêter dans la rue. . . . 
Ils voyagent avec leurs biens 
Traînés par un boiteux qui rue. 



Olieminant par monts et par vaux, 
Epris de la grande nature, 
Ils font le trafic des chevaux, 
Et disent la bonne aventure. 



202 ' J.is Feuilles d'Erahh 



Jls sont indolents, ])arefe'.st3ux, 
Vêtus connue des saltiinl)an(|Ues ; 
(Jependant leurs goussets crasseux 
Sont gontlés de l)illets de hamiues. 



On ne ])eut les habituer 
Au travail : le vol les enivre. 
Ils sont trop lâches pour tuer, 
Mais aussi trop lâche pour vivre. 



Ces ;;ueux n'ont d'autre logement 
Qu'une cahute vermoulue 
Où rèjj^ne despoti<iuenient 
Un hercule à la peau velue. 



Le cabanon marche avec eux, 
Tiré par l'animal en nage : 
Ils y vivent sales, visqueux, 
A l'étroit connue en une cage. 



Un (ji'oitpe 208 



Ils ont fuit halte, vers midi, 
Ktaljuit tout leur ])atrinioiiK'. . 
Le cheval, ((ui n'est pas handit, 
Hennit pour avoir son avoine. 



Sur le toit du tandis roulant 
Un orrand sinise, à la harhe orise 
Danse et <,mnibade en miaulant 
Kt fait voir toute sa l)êtise 



Un vieillard, l'habit plein d'aecroes, 
Est assis à la vitre unique. . . . 
Au seuil un chien montre ses crocs 
Au passant (jui lui t'ait la nic^ue. 



Le dogue pousse un aboiement, 
Quand quelque gamin tyrannic^ue 
8e donne le fol agrément 
De faire ruer la bourrique. 



204 • Les Fenille» d'Erufdt 



])i'ux petits carrons, à l'u'il noir, 
Sont descendus de la voiture, 
Et clierclient, Warrant le trottoir, 
A vendre une innnonde imposture 



La t'ouKî leur t'ait des atî'ronts. 
Le plus vieux, mécontent, exhale 
Sa mauvaise humeur en jurons, 
Tenchmt (piehiuet'ois sa main sale. 



Près d'eux, souriant aux badauds 
Attroupés devant une éclioppe, 
Leur mère, un enfant sur le dos. 
S'offre pour tirer l'horoscope. 



Mais elle a beau montrer ses dents 
Dont l'émail, sans tache, étincelle, 
Et rouler deux grands j^eux ardents. 
Rien ne tombe à son escarcelle 



Un Groupe 205 



Soin lui u le jM'iv pousse un cri . 
Lm t'jiiiiillc rcntro frileuse. 
A son i)as.s;i<,re, riioimiie, aii^ri, 
Lève sa grosse muin calleuse. 



n parle l'air terrifiant 
A la t'ennne qui se dérobe 
l'our donner le sein à l'enfant 
Dont les doi<rts déchirent sa rolie. 



Et, pendant (pie sur ses genoux 
La mère veut endormir l'ano-e 
Elle rétorque à son époux 
Par des mots tout suintants de fancre 



Au fond de cet intérieur 

Où l'œil avec dégoût se plonge, 

Le front mutin et l'air rieur, 
Pressant les pores d'une éponge, 



20(5 Les Feuilles d'Erable 



Une jeune fille est en train 
De laver une vieille Cène, 
Et passe sur Jésus sa main, 
En chantant un couplet obscène. 



Cependant le beau soleil d'or, 
Dont rien ne peut souiller la coupe, 
Toujours clément, répand encor 
Des rayons dorés à ce groupe. 



Et la nuit peut-être un oiseau 
Vient-il du ciel une minute 
Voir par la vitre le berceau 
Qui rayonne dans la cahute. 



1888. 



SA FENETRE 



L'autre soir, j'errais seul sous le balcon discret 
Où, pour ouïr des eaux la rumeur enivrante, 
Pour humer les senteurs de la brise odorante, 
Elle venait jadis pencher son front distrait. 



Un doux bruissement d'ailes parfois courait 
Sous le dais parfume de la branche dormante ; 
Et j'épiais, croyant qu'une tête charmante 
Sur le bord du balcon bientôt apparaîtrait. 



208 . Les Feuilles d'Erable 

Soudain je m'aperçus qu'on ouvrait la t'enôtre . 
A son port gracieux, je crus la reconnaître .... 
Mais, hélas ! ce n'était qu'un mirage moc^ueur ; 



Et j'attendis en vain, au détour de l'allée .... 
Car depuis bien longtemps l'enfant s'en est allée, 
Emportant avec elle une part de mon cœur. 

1877, 



A MADAME U. F.... 



Mon ciel, hélas ! s'était tout à coup assombri. 
J'allais comme perdu dans un désert sans borne. 
Nul souffle ne venait rafraîchir mon front morne, 
Nul rayon n'éclairait mon co^ur endolori. 



J'avais vu s'envoler mes rêves de jeunesse ; 
Je n'avais qu'un ami, l'ange du souvenir; 
Et, n'osant plus lever les yeux sur l'avenir, 
Je pleurais l'astre éteint de mes heures d'ivresse. 



Il 



210 , Les Feidlles d'Erable 

L'espéraiico semblait in'avoir fui pou** toujours. 
Ma pauvre âme sai(^nalt aux épines du cloute . . 
Mais je vous rencontrai, madame, sur ma route, 
Et je vis aussitôt revenir les beaux jours. 



Votre main m'indiqua le vrai but à poursuivre. 
Vous me fîtes parfois des reproches charmants ; 
Et, pour me consoler des désenchantements, 
Vous me dîtes des mots dont la douceur enivre. 



Au poète blasé vous rendîtes l'espoir ; 
Et, depuis, quand le vent des regrets bat ma voile, 
Vous êtes pour mon cœur en détresse l'étoile 
Qui guide le marin la nuit sur le flot noir. 

188G. 



LA BEAUCJ^ 



C'est un sol crevassé par des chocs volcaniques,— 
Oii partout l'eau thermale a lancé maint trésor,' 
Un p lys sillonné de torrents frénétiques 
Qui roulent dans leurs flots du platine et de l'or. 



De blancs liions de quartz, aux reflets électriques, 
Font à ses flers sommets un flamboyant décor; 
Le blé croît à foison sur ses plateaux féeriques, 
Et l'écho de ses lacs sonne comme le cor. 



212 â–  Len Feuilles d'ErahU 

J'adore, cet éden de coteaux et de landes, 
Ce frais eldorado, tout peuplé de légendes, 
Où je vois rayonner mon village natal ; 



Jaiine ses laboui'eurs pleins d'ardeur et de force, 
Ciir, comme le roc voile un précieux métal. 
Ils cachent un cœur d'or sous une rude écorce. 

LS82. 



L'ANGEr.US DU SOTR 



Noyant les monts d'azur dans dos flots de rayons, 
Le jour, à l'horizon, a fermé sa paupière. 
Dans les prés tout s'endort, liors le chant des grïUons, 
Et l'église bientôt va se mettre en prière. 



Ecoutez ! Résonnant connue mille clairons, 

Le bronze du saint lieu fait rouler son tonnerre, 
Et le beffroi, tremblant sur sa base de pierre, 
Déchaîne sur le val une averse de sons. 



214 â–  Li'j< Feu'dles (V Erable 

Dans le lointnin, (|ui luit coiiimt' un brasier de for^^e, 
L'éclu) (les Itois émus redit de ijorii^c en liorm* 
Les modulations de la liouc^he d airain. . . . 



Mais la cloche se tait, ... et l'on écoute encore 

L'angelus qui gravit son échelle sonore 

Et va se perdre au fond du ciel calme et serein ! 

1882. 



LA SonK/K 



Au vallon, près d'un roc (jne la mousse décore, 
Dans un cadre formé d'ajoncs harmonieux, 
Une source limpide, où se mirent les cieux. 
Egrène lentement son chapelet sonore. 



Tout près, dans le rameau d'un arbre résineux 
Humide des parfums que son onde évapore. 
Un nid d'oiseau— tourné du côté de l'aurore. 
Se balance, et sourit au cristal lumineux. 



2 h; â–  LcH Feuilles d'Erahle 



A riiL'urc où le soleil Itrfilc lus serisitives, 

Le papillon, eherehant la fraîcheur des eaux vives, 

S'en vient mouiller son aile au calice du val. 



Le soir le nid co(|Uet siu* la source (|ui jase; 
Verse les trémolos d'un chanteur sans rival, 
Qui plongent l'alentcnu' dans une sainte extase. 



1 882. 



SOUVENIli 



.1 



Baioiiant, do ses reflets (rar<reiit, le pli des eaux, 
La luru^ se levait sur la berge eiid)aiîinée ; 
L'orchestre ,ies oiseaux chantait sous k ramée, 
De suaves rumeurs ronflaient dans les roseaux. 



Nous laissions notre barque aller à la dérive, 
Et, bercés au roulis sonore du courant, 
Côte à côte, elle et moi, nous allions adminmt 
Le grand panorama que déroulait la rive. 



218 * Us Feuilles iV Erable 

Xous lotirions (les roclicrs «le t'en i liages couverts 
Devant nous .s'enfuyaient des ailes «''datantes : 
Kt les arltres, peneliés sur les vagues chantantes, 
ScniMuient niais saluer, «le leurs «'«ventails verts. 



L'enfant, laissant H«)tter sa clïcvelure blontle, 
Suivait, «l'un «ril r«'veur, le ttot sur le galet, 
Ou bien, ]K)U1- v«)ir ses «lents blanches connue k' lait. 
Baissait son front nnitin sur le miroir «!«' r«)ntle. 



De la rame, fouettant parfois le fleuve lair. 
Elle en faisait jaillir «le lonijfs rubans d'écume ; 
Parfois elle plongeait sa main dans l'eau «pli fume, 
Et, rieuse, égrenait des opales dans l'air. 



La marée endormait sa plainte modulée, 
Et son Hot tout à coup devint silencieux .... 
Alors l'enfant tourna son regard vers les cieux, 
Et dans l'ombre épancha sa voix fraîche et perlée. 



Souvenir 21I) 



K('lM't(' i»;ir Vécht^ (l'un lK)s(|U(.t part'umi:', 
S(.ii ivfniin ('Veillait mi I,,in les ni.ls de i.kmissc. 
Et, pour mieux ('coûter t-cttc i^oiimiic si doucf, 
r;()is(.au, sur son l.alcon.se penchait tout cliannc. 



8on clumt sV'parpillait en not(vs frissonnantes, 
Pures comme les sons d'un clavier de cristal, 
Et mon ame, emport('e au hras de l'idéal, 
Franchit à cet instant les sphères rayonnantes. 



O mon Heuve ! malgré les regrets et le temps, 
Il m'est resté toujours un souvenir vi\ace 
De ce soir «pii versait à longs flots dans l'espace 
Les rayons de l'éther, les parfums du printemps. 



1878. 



A N.-II. BEAU IJ EU 



Quand le toréador, au milieu de l'arène, 
Frappé par l'animal baveux et mugissant. 
Sent fléchir son jarret tout maculé de sang, 
La foule est haletante, et retient son haleine. 



Soudain un vivat part du côté de la reine .... 

A ce cri, le blessé bondit, et, brandissant 

Sa spade de Tolède, au fil éblouissant, 

La plonge au col du bœuf qui s'affaisse et se traîne. 



222 Les Feuilles cV Erable 

Gladiateur meurtri par les coups du destin, 
Bien des fois je frémis sur mon pied incertain, 
Je crois voir s'envoler pour toujours l'espérance. 



Mais qu'un l)ravo du cœur me vienne de ta part, 

Aussitôt je reprends, dans la lice de l'art, 

Le courage qu'il faut pour vaincre la souffrance. 

lcS89. 



A CIIARLË8 L . . . . 



Parce que quelquefois je suis seul au rivage, 
Errant au bord de l'onde, et rêveur et distrait, 
Ne va pas, mon ami, me croire un cœur sauvas-e. 
Un cœur blasé pour qui rien n'a le moindre attrait. 



y 



Fuyant sans bruit la foule et son vain babillage 
Je vais m'entretenir avec le flot discret, 
M 'enivrer des senteurs qui flottent sur la plage, 
Et confier au vent qui passe un doux secret. 



224 Les Feuilles cV Erable 



Et, ([uaiid j'ai là longtemps caressé mon beau rêve, 
Gravé des mots d'amour au sable de la grève, 
Interrogé, d'un œil ardent, l'immensité. 



Je reviens au logis où je reprends ma lyre, 
Où, l'oreille tendue à la voix qui m'inspire. 
Je chante pour le Christ et pour la liberté. 



A MADAME C. de L 



Fauvette qui soupire après la liberté, 
Qui des prés et des bois recherche le mystère, 
Vous avez fui la ville et son air empesté, 
Et posé votre nid dans un lieu solitaire. 



Sur un site coquet votre toit enchanté 
Brille, dans le lointain, d'nne splendeur austère. 
Là, l'amour printanier, que nul souci n'altère. 
Mêle ses doux soupirs aux bruits de la Lmîté.' 



15 



220 Les Feiiillm (V Erable 

Oui, vos possé<lez tout pour dorer votr(3 vie ; 
Mais dans le logis rose, où le sort v^ous convie, 
11 vous manquait naguère une fleur, un rayon ; 



Et, pour que l'avenir doublement se rappelle 
Votre esprit, votre cœur, votre ardente prunelle, 
Dieu vous donne, madame, un petit ange blond. 

1881. 



A J.-R-Z. BOIKVJIARD 



La nuit, le voyageur, seul sous le bois immense, 
Ressent un vague effroi qui le t'ait se hâter, 
Et parmi les rameaux son oreille en démence 
Croit entendre parfois des spectres chuchoter. 



Il trouve de l'horreur juscjue dans le silence. 
Pour se tromper lui-même, il se prend à chanter, 
Et, si quelque refrain lui répond à distance. 
Il poursuit son chemin sans plus s'inquiéter. 



228 Les FeidlleR d' Erable 



Sous la foivt (le l'art toujours inystoi'ieuse 
Souvent jo marclie lame hésitante, anxieuse, 
Car là l'isolement est pour moi si profond ! 



Mais je suis moins craintif dans l'ombre où je chemine, 
Quand, en voulant toucher à la lyre divine. 
J'entends vibrer au loin ta voix qui me répond. 

IcScSÃŽ). 



i;()KA(;e 



Le soleil est hrûlaiit comme le plomb fondu : 
La nature se meurt ; partout l'herbe est flétrie 
Au fond des bois, le cerf, haletant, éperdu, 
Soupire et brame au bord de la source tarie. 



Pas un souffle de vent, dans la plaine ternie, 
N'effleure les épis du blé roussi, tordu ; 
Le ruisseau ne dit plus sa fraîche symphonie, 
Et de l'orchestre ailé le chant est suspendu. 



230 LcH Feuilles d'Erohlc 

•■'-■'■' '-'■ ■■■■.■ , ^ < - , m < ■!■ 

Mais un ima^c noir, à la tVMn<;e éeai'latt', 
Est<)ni])c k' coucliant : la fondre Itrillc, éclate 
Jette à tous les échos sa détonation : 



Le ciel s'ouvre : les blés s'inclinent sous l'ondée. . . . 
Et la nature alors, de nouveau fécondée, 
Semble se prosterner en adoration. 

lcSS2. 



UN RAYON DE SOLEIL 



De nrrands nua<ros o^ris n,(>j»tont de l'iiori/on ; 
Le soleil jette à peine un regun] à la terre ; 
Les feuilles et les «eurs roulent sur le gazon 
Et le torrent gonflé gronde comme un tonnerre. 



Adieu le soir serein ! adieu le matin clair ! 
Sous les bosquets ombreux adieu les folles courses î 
Adieu les voix d'oiseaux qui se croisent dans l'air ! 
Adieu le gazouillis des buissons et des sources ! 



2.S2 Les Feuilles d'Ernlde 

Plus (le ^^Jiis moissoiiuciu's attroupés «luus U's hlus ! 
1 lus (ruiiiournix ivvoura assis sous les toimollos 1 
IMus (le concerts la nuit sur les Hots étoiles ! 
J)ans prés et les hnis plus de })art'uius, plus d'ailes ! 



Mais parfois le soleil, déchirant les brouillards, 
Vt»rse des lueurs d'or sur les tlots et les chaumes ; 
Kt l'on entend au loin les oiseaux hahillards, 
On respire partout de sauva<jfes arômes. 



L'arbre semble bientôt se rhabiller de vert : 
Le vent folâtre joue avec ses rameaux souples ; 
Et (hms le creux du val, de feuilles tout couvert, 
L'on croit voir par moments errer de joyeux couples. 



Ainsi (|ue la saison des fleurs et des amours 
vSe sont évanouis mes rêves de jeunesse ; 
Un nuage a passé tout à coup sur mes jours, 
Dérobant un soleil (pu me versait l'ivresse. 



Un Hat/on de SolcU 2',V,\ 

Cependant (|U»'l(|n('t'nis a travci's mon ciel noir 
l^n rcHet ra<li('ii\ wlisso »i mon tVo?it morose. . . . 
Alors (laiiN le |)>i.ss<'' Inmiiicux je crois voii- 
De mes lionlicurs i-nluis Hotter rimnii'e l'ose. 



Kt pnis (l('\ jint mes venx rn vonn(» l'avenir : 
L'espéinnee renaît dans mon âme ravie. . . . 
•Et le rayon (pii l»rille un instant sur ma vie, 
C'est celui (|ue le c(»:!ur noiinne le s(nivenir. 



1883. 



A LA FRANCE 



Vieille Gaule ! pays des dévoûiiients épiques, 
Sol fécondé du sang d'innombrables césars, 
Terre des nobles cœurs, des luttes olympiques, 
Des succès éclatants et des sombres hasards ! 



France ! France ! ])erceau de ces guerriers stoiques 
Dont tous les cieux ont vu flotter les étendards ! 
Toi qu'Athènes et Rome, en leurs jours héroïques, 
Ne surpassèrent pas dans la guerre et les arts ! 



•2'M) Les Feidlles cVErahle 



Toi i\m peuplas jadis les bords du nouveau inonde, 
Qui penches si souvent ta mamelle féconde 
Au peuple soupirant après la liberté !. . . . 



Ecoute !. . . . Sur les bords d'un Heuve d'Américpie 
Il est un petit peuple, à la force lioméri([ue, 
Qui se souvient toujours que tu l'as allaité ! 

1880. 



. •-^(9"^^i.(«jx%C. 



"^^î^^" 



TABLE DES MATIÈKES 



La France 

L'Erable 

A L'Honorable Auguste-Réal Angers. 

A L'Honorable P.-J.-O. Chauveau 

Les Invincibles 

A Leconte de Lisle 

A François Coppée 

A Sully Prudhomme 



Pages 

... 1 

... 5 

... 13 

... 17 

... 19 

.. 39 

.. 41 

.. 43 



240 T((M(i den Matihr» 



A Benjamin Suite 45 

La Mère et l'Enfant 47 

A Louis Fréchette 53 

Les Deux Drapeaux 61 

Le Huron 69 

Cadieux 83 

La Naufragée 87 

Les Marins de la Jeannette 97 

Donnez ! 103 

Un Duo 107 

L'Aurore Boréale 113 

Au CuréLabelle. 117 

A Oscar Martel 119 

A Eugénie Tessier 121 

A Coquelin 125 

A Philippe Hébert 127 

A Gustave Drolet 129 

A Francis Parkman 131 

A A.-N. Montpetit 133 

Le Palais de Glace 135 

Le Carnaval 137 

La Sucrerie 145 

Renouveau 157 

Les Peupliers 161 

A Mademoiselle D. T 165 

Le Lilas 167 

Floréal 169 

A Mademoiselle :;:*.:;:. 171 

A Mademoiselle C. P 175 



'Table des Matières 241 



La Forêt Vierge jy^ 

L'Ile d'Orléans j^g 

Sur le Lac Saint- Jean jti 

Une Légende jg,, 

L'Ouiatchouan jg. 

Le Saguenay jpo 

Les Derniers Montagnais 195 

Un Groupe 2oi 

Sa Fenêtre 207 

A Madame G. F 209 

La Beauce o^- 

L'Angelus du Soir 213 

La Source 21»; 

Souvenir 01 ^. 

^1 < 

A N.-H. Beaulieu 221 

A Charles L 223 

A Madame C. de L 225 

A J.-E.-Z. Bouchard 22" 

^'Orage 229 

Un Rayon de Soleil 231 

A la France ' 235 



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