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Full text of "Scènes de la nature dans les Etats-Unis et le nord de l'Amérique [microforme]"

'Z'i ■"?/ 



SCÈNES DE LA NATURE 



DANS 



•4)*- 



LES ÉTATS-UNIS 



ET 



LE NORD DE L'AMÉRIQUE 



TONE PREMIER 



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tX MANS. — IMPR. ED. MONNOYER. 



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AU PRIiNCE 



Cha ules-Luci en BOMl» AH T E 



Hoiiiiiiage de reconnaissance et de profond respect , 



Eugène BAZIN. 



îi?74G 



i.' 









TABLE DES MATIÈRES. 



.* ■ 



Préface du traducteur 1 

Introduction et dédicace 7 

Le dindon sauvage {Meleagris gallopavot Lin.) 26 

L'Oliio 64 

Le grand marais de pins 61 

L'aigle à tète blanche {Falco leucocephalus. Lin.) 73 

Un homme perdu 89 

L'oiseau- mouche {Trochilus coltAris, Lin.) 97 

LMncendie des forêts 107 

Le faucon de nuit {Caprimulgus virginianus, Briss.) 117 

Les bûcherons de la Floride 125 

La tourterelle de la Caroline {Columba carolinensis, Lin.) . . . 133 

L'ouragan 138 

L'oiseau de Washington {Falco IVashingtonii, Audub.)< • • • 1^3 

La prairie 151 

Le martinet pourpré (fftrundo purpurea, Lin.) 159 

L'hospitalité dans les bois 168 

L'oiseau moqueur {Turdus polyglottus^ Lin.) 177 

Le couguar 187 

Le pigeon voyageur {Columba migraioriay Lin.) 197 

Un bal à Terre-Neuve 210 

Le corbeau {Corvus corax. Lin.; 210 

Meadville 230 

La perdrix tachetée {Tetrau canadensis, Lin.) 238 

Le fugitif. 2Û5 

iriiiroiulcllc do cheminée [Cypselus pclasgicufi, Temm.). . . . 254 



TABLE DES MATIÈRES. 

h» pèche de la morue 265 

La grande pie-grièche {/Mniua excubitor. Lin.) , , 27 h 

Kfite du II juillet au Kentucky 280 

L'aigle dore {Falro chrysaetos, Lin.) 286 

la citasse au daim 29/ii 

La grive rousse [Turdus rufus, Lin.) 303 

l/amateur de putois 311 

l/oisoau bleu {Sylvia sialis, Lalh.) 316 

Mort d'un pirate 320 

Le viiutour noir {Calhartes jota, Bonap.) 330 

IjC marcliand de Savannali 350 

Le pcwee (Afuscicapa fusca, Bonap. ) 356 

Scipion et Tours. 370 

l/aloiieUe.des prés {Sturnu$ ludoviçianus, Lin.) 378 

Diverlissemenis du K<>nlucky 387 

Le pic à bec d'ivoire {Picus principalis. Lin.) 398 

Les pionniers du Misnissipi hO^ 

IjB grive des bois {Twrdus muitelinw, Gmel.) âl5 

Une citasse à l'élan A30 

Le troglodyte d'hiver (Troglodytes hyemalis t Vieill.) ASO 

Les r>écheurs de tortue kkà 



riN DE LA lABLC DO PREMIER VOLUME. 



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•tlgÉL. 



SCÈNES DE LA NATURE 



DANS 



LES ÉTATS-UNIS 



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ET 


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LE 


NORD 


DE 


L AMÉRIQUE 


OUVRAGE 1 


PRADUIT D'AUDUBON 


1 

! 

1 
1 


l'An 

EUGÈNE 


BAZIN 

^s nii TRinrrTEim 



« Gniuiiic iiortrv, liki> gold, loses littlewticn 
properly Inmsrused. > 

(Macphiriion.) 



TOME PREMIER 



PARIS 

A. SAUTON, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

RUE DE RIVOLI, 49 

4868 



PUfcFACK DU TRADUCTEUR. 



Issu (l'iine ancienne famille française, l'auteur que 
nous venons présenter au public français, Audubon , 
(Micoi'c peu connu parmi nous, n'en est pas moins l'un 
(les plus brillants, des plus substantiels écrivains dont 
puisse s'enorjjçueillir toute nation, et particulièrement 
rAmériipie; rAméri(iue, par qui ses anciMres furent 
adoptés, qui l'a inspiré, pour laquelh? il travailla, et 
(|ui se devait de l'adopter plus solennellement lui-même, 
en lui offrant le patronage dont il avait tant de besoin, 
et en disputant à tout autre l'honneur d'éditer ses 
(euvres. ,._ - 

Si audacieux quand il s'agit de commerce et d'in- 
dustrie; si chaleureux et si prodigue pour des artistes 
app(»lés du dehors, et dont, au reste, nous ne pnHendons 
pas méconnaîti'e le talent, le peuple de Washington 
ne pouvîwtil cependant risipier quebpies dollars lors- 
(pi'il s'agissait à ce point de sa dignité et de ^propre 



gloire? 



1. \ 



^ 




*'• 



2 PRKFACK I)i; TRADl(,TI<:rH. 

Après de vains efforts ])()iir se fuir»' pu])lier aux 
États-Unis, après s'être eiiteinlii dire k IMiiladelphie, 
on devine avec(iuel serrement de eaun-, ipie januiis ses 
dessins ne trouveraient de ii:raveur, c'est à TAii^ieterre, 
jugée ])lus liosjHtalièie et plus capal^le, ([ue IN'ti'aiii^fer. 
plein d'angoisse et doutant de soi-iuèine. se dt'cide 
enfin à apporter son trésor, et à eonlier l'espoir de sa 
renommée. Disons-le tout de suite, en l'aeeueillant 
eonmie un frère (receivedme asahrotlier), 1" Angleterre 
a répondu d'une manière digne d'(»li(^ et de lui, et peut 
noblement l'evendiiiuer sa part d'une entreprise gigan- 
tesque, et tout simplement immortelle. 

Cinq gros volumes de t(^\te, illustrés par cpiatre cents 
planches, où les figures, de dinu'usions natiaelles et 
d'un coloris achevé, sont représentées chacune dans 
l'attitude propre à ses mœuis, et môme avec l'encadre- 
ment harmonique du ciel, de la terre et des eaux; voilà 
pour l'exécution typographique et l'iconographie, en 
rapport de tout point avec la valeur intrinsèipie de 
l'ouvrage. Ainsi ('uviei' a pu dire (pie c'était le plus 
beau monument cpie la science eût (uicore élevé à la 
nature. En ferons-nous mieux com})rendre la valeur, si 
nous ajoutons que chaque exenq)laii'e coilte de trois 
à quatre mille francs ! 

Cette dernière considération suffit à (expliquer com- 



m 



l'RKFACK Dr JHADllCTKrH. .'^ 

mont iiiH? piilïlicatioii do cetlo imporiaiu'c so imiiv»' 
jusqu'à présent si peu ivjKUidue. S'cllnicer d»^ jMjpulu- 
riser de tels tniviuix, n'est-ce pas. (?n quelque sorte, 
s'acciuitter (Tune dette envers le pa\s?Trop l()ngtenq)s, 
en France, iNewton lui-iuènie ne rencontra que de 
l'ares appréciateurs . ou plutol «'esta iJi'é'né'ralenient 
i|jjnoré! Or, nous sonnnes ici devant un nom au(pu'l. 
avec ou sans notre concours, doit tiM outai'd s'attacher 
un jijrand éclat . et que nous voudrions voii". dès main- 
tenant , entouré chez nous d'un juste hounna^v. 

Toutefois nous ne nous présentons point avec une 
traduction de Touvragc dans son entier. Son mode de 
conq)ositiou eu tableaux cianpIélenuMil détachés, étran- 
gers à tout arrangement systéniatitpie. l'esjièce d'avei- 
tissement t[u\\udul»oii lui-même nous donne dans son 
introduction, nous autorisaient d'avance à consid(''i'er un 
choix, non-seulement connue facile, mais connue avan- 
tageux. Voici donc ce ([uenous avons cru devoir l'aii'e : 
en intercalaid des «lescriptions ])lus spirialemcnt scicii- 
tilicjues. avec des scènes de nioMirs prises sur le fait . 
dans les pallies encore à demi sauvages du vasie ter- 
rih;ire de ri'uiou . nous avitus voulu comp(iser un 
ensend»le, ou mieux [u'ut-ètre une succession de lec- 
tures d'un intt'rèt varié et saisissant . dans lesquelles 
s'umM à la vraie science le goOl du lieau et du lion, et 



h PRIÎFACE nu TRADUCTEUR. 

(Toù pussent ressortir, en pleine lumiè're, toutes les 
qualit<''s de notre auteur. 

Kn (juelques mots résumons-les : 
Dévouement alisolu à la mission qu'il déclare lui- 
même lui avoir ét('' départie par Dieu. Jamais, en effet, 
vocation ne fut plus nianiteste et plus héroïquement 
accomplie. Tout entant encore, un irrésistible instinct, 
ou plutôt une sorti; de fn'nésie, l'entraîne déjà vers ces 
êtres, ces objets, ces représentations de la nature ina- 
nimée ou vivante, à l'étude de laquelle il consacrera 
bientôt des amu'es entièi'es d'un labeur sans relâche, 
mais payé, comme il nous raj)prend, par de bien pures 
et de bien vives jouissances. 

Kt aussi que de fi'aîcheuret que de grâce ; quelle abon- 
dance, ([uelle richesse de facultés, lorsqu'il prend, soit 
le pinceau, soit la plume, pour nous peindre tant de mer- 
veilleuses scènes, charme de son cœur et de ses yeux ! 
Cet enthousiasme, on le comprend, on le partage, 
chaipie fois qu'il nous met, avec lui, en face de la nature, 
de cette nature qtii est celle du nouveau monde. Il faut 
l'entendre : comme il s'identilie avec elle! ciuel ravis- 
sement de tout son être, «piel amour!... Xous eussions 
dit quelle adoration, si, à traveis cette nature? même, 
et plus haut i|u'elle, son honnnage n'allait toujouis 
expressément chercher et glorifier le Créateur. 



l'RKFACE DU TUADlCTIiLH. b 

Il s'figit ici d'un protestant : or. pourciuoi ne ])as le 
(lire? Au xvi* siècle, comme de nos jours (1), cette vu(^ 
nette et ferme c^ui, sans se laisser entraîner aux illu- 
sions du panthéisme ou du déisme, n'aperçoit (puî Dieu, 
seul agissant, et par sa providence éternellement pré- 
sent dans la grande œuvre des six jouis; cette convic- 
tion, fruit d'idées religieuses solides et éclairées, se 
remarque à un haut degré chez ces honmiés rendant 
un culte tervent à la nature, mais (pie rint(^lligence de 
la Bible, ce livre des livres, ainsi rprAiidubon rai)pelle, 
a, comme lui, nourris etdirig(*s dès leurs premiers pas. 
D'un autre cC)U'\ ne craignez point ([ue son Ame, 
profondcMiicnt contemplative, se perd(> jamais dans le 
vague de la liHerie, ni dans rinfini d(»s descriptions 
qui, si larges et hardies qu'c'll(»s puissent être, ne ces- 
sent pas pour cela de rester exactes (>t vraies. C'est 
qu'observateur expérimenté autant (pie fécond, ii la 
puissance de rimaginati(»n, à rjimpleur et à la magni- 
I ficenc(Mles formes, il allie celte pivcision. celte realih'. 
cette solidité du fond, valeur iiK^stimable (pie les pr(»- 
givs de la science moderne permettent d'aj(Uiter aux 
plus brillants tabh'aux. 

Il a vu. il sait et il seul, voilà tout le secret d(> s(ui 

(l! Voyez les OEuvros do Bi'inard PiilisNV. 



^ IMUlKACi; DU TUAm'CTKrR. 

ï 

i;'(''isi»3; il a rliLMcli»' la iiaturiMluiis si's suiu^tuaires: la 
iiioiilaiiiic, la tVnvl, W l'ivai^t', ont rti' tourà tour Tobjet 
(il* sou ('tudc; là suit» tut, et à la source m(^me, il a hu 
l'oudi; \)uiv (le la couiiaissaucv et de la vérité. 

Au milieu de ses courses lointaines, au sein des 
vastes solitudes, il se conij)laît parfois à s'entounM* do 
jeunes adeptes, passionnés connue lui, pour les fleurs, 
les grands bois et leius iiniombrables habitants. C'est 
à son exemple et sous ses yeux ([u'ils apprennent à 
s'initier à ctîtte vie de liberté, d'enchantements et de 
pi'rils, et à goûter toutes h;s beautés d'un spectacle 
véritablement incomparable. 

Nous n'exprimons qu'un vœu, en terminant , c'est 
qu'aujourd'hui, parmi eux, les leçons du maître aient 
pu faire écoh', si toutefois cette expression ne semble 
])as trop technii[ue, là où, pour l'esprit d(^ l'homme, 
connue pour les produits les plus splendides d'un sol 
vierge, il pfujt être bien moins question de culture et de 
])rocédés d(î l'art que d'une inspiration propre, et d'une 
fé'condité toute spontanée. 

• 

EuG. Bazin. 



INTUOnilCTïON ET DÉDICACE. 



Va\ ('n'ivaiit ers puut's, ('lier lectour, je n'avais ([irun 
l)iU, coliii de vous (Mi'e agréable. l*uisseiit-elles vous 
procurer une partie seuleuient du plaisir que j'ai 
lrouv<'' moi-uK'^uie à rassenil)ler les matériaux propres 
à leiu' eoinpositioii. Je ne demande pasd'auln; dédom- 
mat;ement de tous mes travaux, et peut-être encore 
est-('(^ trop exiger ; car enfin je ne suis pour vous qu'un 
iin'(^nmi. Pei'mettez-moi donc, avant d'aller plus loin, 
de vous rend IV compter de ma vie et des motifs (jui ont 
pu me (létei'mJMiM' ii vous mettn^ ainsi en rapport avec 
un AmtM'icain. un honnne des bois. 

J'ai reeu la vie <'t vu h; jour dans le Nouveau-Monde. 
.V peini? avais-je appris à faire quelipies pas vX à 
bégayer ces ))remiers mots toujoui's si doux à l'oreille 
des parents. (|ue les productions de la nature, de 
toutes ])urts ri'pandues autour de moi. étaient déjà 
l'objet constant de ma curiosit('' enfantine. Bientôt elles 
devinrent mes uni<jues compagnons de jeu: et avant 
m«^me que mes idées fussent assez (lév(»loppi''es pour 
me permettre de faire la ditïV'renc»' entre la couliuir 
azurée du ciel et la teint(^ émeraude du clair feuillage 
je sentais (pie , d'elles à moi, se formait une intimité, 



X 



8 iMRoinjCTioN i:t dkdicace. 

je ne dis pas tie l'amitié spuleiiieiit , mais presque du 
délire, (jui pour toujours accompagnerait mes pas dans 
la vie. — Et maintenant encoie, plus (|ue jamais, je 
reconnais Ic^ pouvoir de ces impressions de renfance. — 
Elles avaient si bien pris possession de moi, que (piand 
il fallait (juittermes bois, mes prairies et mes ruisseaux, 
quand on me retranchait la vue de Timmense Atlan- 
tique, je devenais insensible à tout autre amusement 
plus en rapport avec mon âge. A mon imagination il 
fallait des compagnons aériens; aucun toit ne me 
paraissait plus solide que la voûte épaisse du feuillage, 
retraite habituelle des tribus emplumées, ou (pie les 
cavités et les fissures des rocs massifs dans lescpielles 
le cormoran, aux ailes sombn^s, oi le courlis venaient 
chercher le repos, et souvent un abri contre les fureurs 
de la tempête. Ordinairement mon pèrem\acconq)agnait 
dans mes courses, et se faisait un plaisir de me procurer 
des fleurs et des oiseaux, m'appjenant à admirer les 
mouvements élégants de ceux-ci, leur plumage écla- 
tant et soyeux, les signes par lesquels ils manifestent 
leurs sentiments de jouissance et de crainte; en même 
temps que les formes toujours parfaites, non moins cpie 
la splendide parunî de celles-là. Alors mon précepteur 
bien-aimé se mettait à me parler du départ et du retour 
des oiseaux avec les saisons; à me décrire les lieux 
qu'ils préfèrent, et, ce qui est plus étonnant que tout 
le reste, leurs changements de livrée. Etcest ainsi qu'il 
excitait en moi le désir de les étudier, et qu'il élevait 
mon àme vers leur pnissiint créateur. 
Quels plaisirs vivitiants brillaient sur ces jours de 



INTKODlJCllON Kï DKDlCVCt:. 9 

nui première jeuiiesso! quolle sérénité de pensées, 
lors«pie . mon attention son vent fixé(5 pendant <les 
henres, je eontem plais en extase les œufs perlés et 
ItriHants »[ui reposaient dans leur conipie ii;ra('ieuse. 
tantôt au milieu d'un duvet moelleux, tantôt parmi des 
feuilles sèches et de petites t)ranehes. ou (jui r<*staient 
exposi's sur le sal>l(3 brillant, sur les rochers battus des 
tlots, au bord de uoUv, Océan î Je mliabituais à les 
rciiai'der comme des fleurs dans le bouton; j'épiais, si 
je puis dire, leur épanouissinnent, pour reconnaître? 
selon ipielles lois ces yeux, par (exemple, dont la nature 
a pourvu chaijue espèce, doivent s'ouvrir, chez l'une 
dès la naissance, et dans l'autre rester clos ({ueKiue 
tcMups encore ; je suivais à la trace les tardifs |)roiijrès 
des jeunes oiseaux vers la perfection, et j'admirais la 
rapidité avec lacpielle certains d'entre eux, même sans 
plumes, savaient déjà se sauver du péril et se mettre 
en silreté. « a 

Je Gfrandissais, et mes désirs j^frandissaient awa moi. 
Os désirs, cher lecteur, ne visaient si rien moins qu'à 
l'entière possession de tout ce ([u«; je voyais; et je 
souhaitais passionnément de faire intime comiaissîince 
avec la nature. Cependant plusieurs années s'i'coulèi'ent 
qui ne furent ([u' une suite de tristes désappointements ; 
et pour toujours, sans doute, s'élèveront en moi de ces 
aspirations que rien ne pourni satisfaire! Du moment 
(|u'un oiseau était mort, eût-il été pendant sa vie le 
plus l)eau du monde, le plaisir de sa possession 
devenait pour moi presipie un chagrin. Je mettais bien 
tous mes soins, toute mon attention à tàcluîr de lui 



» 



10 INTRODUCTION KT DKDlCVCi:. 

conserver rîipimrcncc do la natiin\ mais je m^ voyais 
que Irop (jiKî sa ])ai"iii'e ('tail soiiilh-e. et (jiie, nialp^ré 
mes jinTaulioiis ci des r(''|)arati<ms roiitimiolles. ce 
n'i'tait plus là ce cliaiinaiil ))etil (Mre sorti si frais des 
mains de s(»n créateur. Oui. jaurais d(''siré posséder 
toutes les productions de la nature, mais jt^ les désirais 
avec la vie! cela était impossible; et <pie taire alors? 
Je uw tournai v(;rs mon i>ère. t^t lui fis ])art de mes 
désappoinlenuMits et de mon anxii'té. Il m<' procura 

un livrc! d'illustrations Tn nouveau sanjç courut 

dans mes veines; je tournai et retournai les pages avec 
avidit(''. Il est vrai (pie ce que f y voyais n(^ répondait 
pas tout à l'ait à mon attente; mais cela m'inspirait du 
moins le désir de copier la nature. (î'est donc à la 
nature «pie je m'adresserai ; c'est elle «pie je nr«}ll'or- 
cerai d'imiter: d«^ nu'^me «pi«\ «lans mon enfance, ram- 
pant «Micor«î sur lii t«nre. je m'étais essayé à me lever 
moi-même «;l à prendre p«Mi à peu un«; attitude droit«% 
avant «[ue la nature m'eut «lomu' la vip^m^ur n«k'es- 
saire au succ«\s «l'une tell»; entreprise. 

Mais ici. nouv«'aux et non moins crui^ls «{«'sappoinlo 
nuMits, lors«pu\ pemlant plusieuis autres aim<''es, je 
«lus m'avouer à moi-m«''nn' «[u«^ nu's pr«iductions «''tait'ut 
encore pires «pie cell«\s «pie.«îans l«' livre de mon pèr«*. 
je mt^ hasanlais, à part moi. sans «loute, a reij;ard«'r 
c()mm«; mauvais«is. Mon crayon donnait naissancx' à des 
familh's d'«;stro|)i(''s. si «liAlenuMit ari'ani»«''s, pour la 
plupart, «pi'ils tvssemhlaieiit à d«'s étr«'s «Miti«M's et 
vivants, à peu pW's c(»mm«' l«'s corps mutilés d'un 
champ de batailh;. (l(^s dillicultés et ces mécomptes 



INTROnrCTION HT IM-DlCACi:. 11 

iirirritaiont, mais ne diminiiaioiit pas un stnil instant 
«Ml moi le (h'sir d'an'ivoi- à «1»' parfaites rrprodiidions 
«Taprès natun*. Plus iiu's copies ('taient mauvaises, plus 
je découvrais de heautj's dans les originaux. M'arra- 
cherdemes «'tudes, c'eût ét(' pour moi la mort; tout 
mon tem])s y était pris. (llia(|ue aiuu'c vit ('clorc; d(;s 
centaines d(^ces grossièrr's «'hanches «pii. ))endaut l«3nti;- 
temps, k ma d«Miiaud«'. n«' servirent «pi'à faire «les teux 
«le joie aux anniv«'rsair«'s de ma naissance. 

Patiemment, et avec assi«luit«''. je «mtimiai de 
m'appli«pier à l'étude. Je sentais hien rimpossihilité 
de conimuni«pjer la \'w à m«'s représentations; mais 
je n'ahandonnais |)as pour cela l'idi'C de r«'j)roduirc 
la nature. 

Plusieurs plans furent succ«'ssivement adopti's, do 
nombreux maîtres nu^ dirigi'rent la main. A l'àiço 
«le seize ans. «pum«l je revins «le Knince, où j'étais allé 
])our recevoir l«*s premieis rudiments d<> mon «'ducation, 
mes dessins avai«;nt |)ris foi'ine. l)avi«l avait <;iiidé 
mon crayon traçant d«?s objets de «linuMisions impos- 
sibles, des yeux et des nez de géants, des t«Mes de 

chevaux représent«''es dans d'anciennes sculptures 

Ce pouvait être là d(*s suj«^ts fort conv«Miables ])our dcîs 
individus pnHendant att«Mndr«' à de plus hautes bran- 
ches ih l'art ; mais moi. jt^ les «mis bient(^t mis de c«^té, 
et retournant à mes bois du iN«Miv«*au-M«)n«l«'. plein 
d'une n«)uvelle ar(l«MU', ie connmMicai une collection 
d«> dessins imn interr«)mpue d«»puis , «4 «[ue j«' publie 
maint«Miant sous ce titn* : « Les Oiseaux d'Amérique. » 

11 m'arrivera souvent, cher lecteur, de vous ren- 



12 INTROUtCTiON El UKUICACK. 

voytM*, pai' la suite, à ces illustrations, afin que vous 
puissiez juj^er par vous-niAïue. Si vous y trouvez 
quel([ue mérite, votre approbation me rendra luen 
heureux, en m'apprenant cpie je n'ai pas en vain 
dépensé ma vie. C'est vous cjui pouvez le mieux appré- 
cier l'exactitude de cliacun de ces traits; car je suis 
persuadé ([ue vousainuîz la nature, cpie vous l'admirez, 
ipie vous l'étudiez. Et «picl est l'homnu^ ayant un cœur, 
cpii n'écDute avec délices les notes d'amoui' des clian- 
ties du feuillajj^e? Cha([ue regard (ju'il jette sur leurs 
formtîs charmantes fait naître en son esprit mille ques- 
tions à leur suj<4; il ne peut considérer ces arbres (ju'ils 
habitent, ces fleurs sur lesquelles gjlissent leurs ailes, 
sans (Ml admirei' la grandeur, sans jouir ave(^ transport 
de leurs doux parfums et de leurs teintes l)rillantes. 

Dans la Pensylvanie, bel Etat, au centrer même de 
la lig;ne (jui borde nos rivages de l'Atlantiipie. mon 
père, toujours enq)ressé de se montrer mon meilleur 
ami dans la vie, me fit don de ce ipie les Américains 
appellent une belle plantation, rafraîchie pendant les 
chaleurs de l'été par les eaux de la rivière Schuylkil, et 
traversée par unt; crii[ue nommé'e perJcioming. Ses 
bois étendus, ses vastes champs, ses montiigncîs cou- 
ronnées d'arbres toujours verts, fournirent d'amples 
sujets à mes pinceaux. C'est là que je commençai mes 
simples et agréables études, avec aussi peu de souci 
de l'avenir que si le monde entier eût été fait pour 
moi. Je partais invariablement pour mes courses dès 
la pointe du jour , puis m'en revenant tout trenqu'^ de 
rosée et chargé de (juelque butin emplumé, je me 



INTRODUCTION KT DI^DICACK. fS 

(lisais : (iiii. c'est là et ce s»m\i toujours pour uioi hi plus 
haute jouissance à huiuelle il me soit donné (ratteindre. 

Cependant, lecteur, n'allez pas croire (jue renthou- 
siasine avec letpiel je poursuivais la satisfaction de 
mes goilts favoris. \'ù\ en moi un obstacle à l'admission 
de sentinuMits plus délicats. La nature, «jui avait tourné 
mon jeune esprit vers lestleurs et hîs oiseaux, rédama 
bientôt ses droits sur mon c(inu'. Qu'il me suffise de 
vous dire que depuis lonjïtemps celle (pie j'aimais m'a 

rendu heureux en nu' donnant le titre d'époux Kt 

njaintenanl, si vous le peruKîttez, ])assons; car ([ui se 
soucie d'entendi'e les radotages amoureux d'un natu- 
raliste, dont on peut supposer lessentinuMils aussi h'^gers 
(pie l«\s plunu^s mêmes (|ue sa main dessine ? 

Pendant une p(''riode d'une vingtaine d'aniK-es ma 
vie fut une succession de vicissitudes. J'essayai diverses 
l)ranch(^s de conmierce ; mais aucune ne me réussit, 
sans doute paice (pie mon esprit tout entier était 
rempli par ma passion de courir et d'admirer ces pro- 
ductions de la nature. des((uelles je iwevais nu^s joies 
les plus vives. .lavais à lutter contre le mauvais vouloir 
de ceux (jui , dans ce teini)s-là, s'appelaient mes amis, 
en en exceptant toutefois ma femme et mes onfants. 
Les observations de mes autres amis m'irritaient outre 
mesure. Lnlin. rompant tout lien, j(5 m'abandonnai 
sans réserve à mon penchant. Aux yeux de i)ersonnes 
ne comprenant pas le désir extraordinaire (pii me pos- 
s(>dait alors de voir et de juger par moi-même, je 
devais ('videmment passer })our un individu rebelle à 
tout sentiment de devoir, et sans ('^gard pour les int(''- 



4 A INTRODUCTION ET DÉDICACE. 

rôts (les niions, .rriilropiis dr loii^s rt (Miimyeux voya- 
jç«'s, touillai los huis, les lacs, les prairies ot les rivages 
de rAtlaiitii[in'. Des amices s(; jiassèreiit loin de ma 
fainille; et pourtant, lecteur, nie croirez-vous? je 
n'avais en vue (pie cet uniipie objet: siiiii>lenienl jouir 
(lu sp(,*ctacle tie la nature Jamais, môme un seul 
iuslanl, je iTavais comu Tespoir ir(Hre, en (pioi (pie 
ce fût, utile à mes semhlahles; jusiprau jour où . par 
liasiird, je tis la connaissance du prince de Musignano, 
à IMiiladelpliie , où m'avait conduit Tintention de 
m'avancer plus à l'est, le long de la côte. 

J'atteignis Philadelphie le 5 avril 1824, juste au 
moment où le soleil disparaissait sous l'horizon. 
Exceph' le bon docteur Mease, cpii m'avait visité dans 
ma jeunesse, j'avais à peine un ami dans toute la vilh^, 
car alors je ne connaissais ni llailan, ni \Vith(îrell, ni 
Ma(;inurtrie, ni Lesueur, ni Sully. — J'allai chez lui , 
et lui nnjiitrai (lueKpies-uns de mes dessins. H me 
prt'senta au cél(>bre Charhîs-Lucien Bonaparte , ([ui , à 
son tour, m'introduisit dans la Société d'histoire natu- 
relle de Philadelphie. >hiis ce patronage, dont j'avais 
tant de hes(jin, je me sentis bientijt poussé à aller le 
chercher ailleurs. Je laissai Philadt;lphie, visitai New- 
York, où je trouvai un accueil bien propre à relever 
mes esprits abattus; ensuite, remontant le noble cours 
de l'iludson, je glissai sur nos grands lacs, cherchant 
les plus inaccessibles solitudes de nos sombres et sau- 
vages tbrôts. 

C'est dans ces l'orôts que me vint, pour la piemière 
l'ois, l'idée d'un second voyage en Europe ; et déjà je 



INTUOnrCTlON KT DÉDICXr.K. 15 

me iii^^uniis mes travaux se imiltipliaiit sous le luu'iii 
(lu jj;rav(MU'. Heureux juius, nuits «le songes fortunés! 
Je repassai le catalogue «le mes colleclious, «'l nu' mis 
il r«''tlé(liir conuiient il seiait possil>le. pom' un indi- 
viilu sans lelaliuns «'t sans appui, tel «[ue je Tétais, 
«!«' in«'n«'r à l»i«'n un si lii'aïul projet. L«' hasar«l , le 
hasard seul avait partaiiV' mes dessins «mi trois class«»s 
«litlV'rentes. «ra|ii*ès les dimensioiis des oliji.'ts «pi'ils 
n'pn'sentaicnt A la vt-rité. je n'avais pas en ee moment 
tous l«'s speeiniens n«H*essaires; cependant je les «listri- 
Imai aussi l>ien que je pus, }>ar «'ahiers de eimi ])lan- 
eh«'s, «lont eliaeimo maintenant tait parti»; de mes 
illustrations. .I«' r<^toueliai et amendai le tout «le mon 
mieux; et. mN'ldiiiiiant «'ha«(ue jour «le plus «mi plus 
des demeur«'s de riioinme, je n'solus «le ne né^liti«'r 
rien de e«' «iu«> mon ti'avail, mon temps ou n»on ari*:«Mit 
[bourraient aceomjtlir. 

Un aeeident anivé à deux eents de ni«'s dessins ori- 
liinriux, faillit couper court à mesi'ecliei'chesoriiitholo- 
ii;i(pies ,]«; veux vous le racorder. sim}tlenieid |)our 
vous mnnti'ei' jusipi'ii cpiel point renihousiasme — 
puis-je appeler d'un autre nom ce zèle infatii;al»leavec 
lequel je travaillais — [U'ut dominer l'observateur de 
la nature, «ît le rendre capable de surmonter les plus 
r«3l)utauts obstacles. Je quittai l«' villaiîe«le llenderson, 
dans le Kentuckv, sur les bords de l'Ohio. où i«; «lem«'u- 
rais ilepuis plusieurs uma'es, ayant besoin d'aller à 
Philiidelphie pour atfain's. Avant «le partir j'eus soin 
de mettre en sûreté tttus mes d«.'ssins; je les plaçai dans 
une caisse «le bois, et les donnai en garde \\ un parent, 



16 INTRODUCTION ET DÉUICACK. 

lui recommandant b/..» de veiller avec la plus grande 
attention «ï ce qu'il ne leui- arrivât aucun dommage. 
Mon absence dura plusieurs mois; et quand je fus de 
retour, après avoir consacré quelques jours aux dou- 
ceurs de la famille, je m'informai de ma boîte, et d(; 
ce qu'il me plaisait d'appeler mon trésor. La boîte fut 

apportée, je l'ouvris Ab ! lecteur, mettez-vous à 

ma place : un couple de rats de Norwége avait tran- 
(juillement élevé sa petite famille parmi les débiis 
rongés de ce papier qui , naguère encore, représentait 
des centaines d'babitants de l'air ! Une chaleur bril- 
lante me traversa le cerveau connue un trait ; je me 
sentis défaillir, tout mon système nerveux était atteint. 
Je souffris plusieurs nuits d'insojnnie complète, et mes 
jours passaient comme des jours d'insensibilité et 
d'oubli. A la fin, les pouvoirs aninuuix se réveillant, 
grâce à la force de ma constitution, je i)ris mon fusil, 
mon album , mes ci'ayons , et me replongeai dans 
mes bois aussi gaiement qui si rien ne me fût airivé. 
Je sentais même , avec l)onheur , (pie maintenant 
je pourrais faire bien mieux ; (ît ti'ois années nt; s'é- 
taient pas écouh'es que mon portefeuille était de 
nouveau renq)li. 

L'Amérique était mon pays, c'est d'elle que m'étaient 
veimes toutes mes jouissances; aussi ne me préparai-je 
à la quitter (pravec un profond chagrin. Mais j'avais 
vainenu3nt (essayé de publier mes illustrations auxKtats- 
Tnis: à Philadelphie, le princinal graveur, de Wilson, 
entre autres, avait déclaré à Tues amis ([ue jamais mes 
dessins ne pouriaient ètif^ grav«'s ; h New- York, nou- 



'% 



iNTUoniCTiox i:t diIidicaci;. 17 

voiles difticwités. ce qui me (hMeriniiKi tout a fait à 
porter mes eolleetious eu Kurope. 

Kl! îippi'oehiuit (les eûtes (rAii«j;leterre, eu voyant 
pour la preuiière t'ois ses fertiles rivages. j<; me sentis 
le eœur graïuieuieiil op|)resst''. .le ue connaissais pas 
une àme dansée pays. J'avais bien sur moi des lettres 
d'anus américains et dhoimnesd'Ktat très luuit placés; 
mais ma situation ne m'en paraissait pas moins 
l)r(''caire à rextième. Je m'ima;4iniiis <|ue ciia((ue 
individu (jue j'allais rtMicontrer posst'dait des talents 
bien supi'i'ieui's à ceux des liaitilants les pins dis- 
tiniiU(''s de nos l'ivati'cs de rAllaiiti{(ue. Kl de tait, 
la première t'ois que je nj'aventurai ii travers les 
rues de Liverpool , je maïupiai peidre c(turai;'e : deux 
grands jours diu'ant, pas un seul rei^ard de sym- 
pathie n'avait reiu'ontn' le mien Kl je ne pouvais 

nreid'uir dans les bois: il n'y eu avait aucun dans les 
euvii'ons ! 

Mkis connue tout prit bientAt un autre aspect autour 
de m(M, et cpie le souvenir de ce chanu,(Mneid est encoïc 
pn'sent i\ ma juMisée! La premièrt; letti'c que je pré- 
sentai >ne iH'ocura innnédiateiuent un monde d'amis. 
Les llathbones. les lîoscoe. les Chorley, les Mellie. 
et d'autres, nu' prirent par la main; et tous se mou- 
trèreni envers moi si empresses, si bienveillants, d'une 
si ii,<'Mi»''reuse bonté, ipie jaiuiiis le souvein'r de tant 
d'oblitiations u«' s'etVacera de mon c<eur. Mes (les.sins 
furent publi(|U(Mnent exposés et loues publiquement. La 
joie gontlait mon sein; la|n'emièn;difticult('' «'tait donc 
surinont(V: ces honneurs, «preii les sollicitant presipu; 
i. H 



IS INTRODUCTION ET DÉDICACE. 

de mes amis, je m'étais vu refuser ii Philadelphie, 
Liverpool me les accordait spontanément . 

Je quittai cet emporiiun du commerce, muni de 
nombreuses recouunandalions, et me disposai à visit(n' 
la Ix^lle Edin [\) ; il me tardait i\v voir les houmu's et 
les scènes illustrés par la verve hrùluiiti; de Burns (2), 
par la lumineuse éloquence de Scott et de NVilsoii. 
J'arrivai ii Manchester, et là les I joyd. les Greug. les 
Sergeant, les Holnie, les lilackwall. les Bentley, et 
t)eaucoup (Tautres. se chariiçèreni de ren(h'(; mon 
séjour aussi agréable i[ue fiuctueux. De nombreux 
amis me pressèrent de les accompagner aux jolis vil- 
lages de Bakewell, de Mattlock et de Buxton: c'était 
une excursion de pur agn'intMit. La nature était alors 
dans tout son éclat; du moins c'<''lait ainsi (pie nous la 
voyions dans notre société, et rét('' apparaissait ])lein 
de promesses. 

J'accomplis mon voyage veis riu;osse, en longeant 
les côtes d'Angleterre; je passai en vue du château 
d(3 Lancastre et traversai (]aiiisle. (^ond)ien, pendant 
ce temps, j'avais nioddié mes idi'es sur cette île et ses 
habitants ! A la voûte de chacun de ses temples étaient 
appendus les tro})h(''es de ses gloiivs. et je trouvais tout 
son peuple deboul pour les devoirs de la plus alïec- 
tueuse hos|)ilalit<''. Je vis Edimbourg; je fus frapp('' de 



(1) Edimbourg. 

(2) llobert Hrnns, poi'lc ocossais, né en 1750, fils d'un jardinier, et 
dont les clianis populaires sont en effet reniarquiibles par beancoiip 
de verve et d'imaginalion. 



iNTROinH'/noN i:t !)i;i)i«:\«;k. 49 

lii ln'iUiU' uiilun'llf,' (!«' son site, j'en admirai la pitto- 
i'c.Miue ♦''k''y;aiin'. «M je J'econmis hicnlùt «laiis ses luihi- 
laiils la nu'^mr uibaiiil*' ([ii'cii (ciix ([iic }v venais de 
laisseï' di-M'i'ière MKti. I.es savaids el les litU'i'ateui's de 
eetteantiinie nielropolede ri'j'«»sse mc^ reeiireiit connue 
un IVere. Impossible (Tinseriie ici les noms de Ions 
c( n\ (|ui maccueillirent avec la plus iirande honU' ; 
mais la tiratiliide me (Minimande de ciiei' les pi'otes- 
sem's .lames(»ii. draiiam, îlussei. Wilson. [îrower et 
Momoe; sir Waltei' Scott, le capitaine Hall; les doc- 
teui's Hrewsteret (Ireville; MM. James Wilson. Neill. 
llay. (]ond)e. Ilamilton. h's William, les Lizars. les 
Synie et les Mcliolson. La ^Société royale, celle des 
aiiti(iiiair<'s d'Ecosse, celle des Ai'ts utiles, l'Acad^'mie 
écossaise de j)einlur(!. de sculpttn'c et d'arcliitecture, 
m'inscrivirent d'elles -nu^-mes o[ ^ratnitemenl au 
nondire de leurs mendtres. 

(Vesl dans cetti; capitale (pie conunenca la [îublica- 
tion de mes illuslralioiis; et j'aurais pu l'y achever s'il 
ne uTcHait siu'venu des dilliculti's impr«''vues. Mou gra- 
veur. M. W.-li. Lizars. me conseilla de m'adresseï' à 
un ai'tisle de Londres; et lit. après beauciaip de vaines 
recherches, je parvins à me mettre en lapporl avec 
M. Robert Havell juinoi'. (pu. depuis ce temps, n'a 
|uis cessi' de travailler pour moi; et je suis heureux de 
dire (ju'il s'en est acijuitte à la satisl-uîtion liVMU'i'ale 
de mes patrons. 

Il y a de cela d(''jjï «piatre aniK'es. Tu volume; de uns 
illustrations. contenanlcent planches, est stais les yeux 
du public; et vous pouvez t'acilenuMil juj;er. cher lec- 



20 INTRODUCTION KT DÉDICACE. 

tenir. (|ue c'est ii l'Aii^leteiTe qiu' je suis redevahlo do 
pivsqiic tons mes succès: elle m'a fourni les artistes 
dont le talent a mis mes ouvrages en état de ])araître 
devant le monde ; elle m'a accordé le plus haut patro- 
nage et les plus grands honneurs; en un mot, grâce à 
elle, j'ai pu commencer et poursuivie la série de mes 
illustrations. — A TAngleterre donc mon «'ternelle 
reconnaissance ! 

Deux objections ont été faites à ce mode de jinhli- 
cation : l'une est la grande? dimension du papier sur 
lequel sont représentés les objets ; l'autre le temps 
nécessaire poiu' pouvoir la compléter. 

Quant h la dimension du |)apier. je ne pouvais faire 
autrement, sans renoncer en même temps au désir de 
vous prés«.'nt(M' mes oiseaux avec les dimensions mêmes 
que la nature leur a donnt'es. A ce sujet, un des [)re- 
miers ornithologistes de répo((ue, qui a eu la bonté' de 
revoir ([uelcpies-unes de mes planches . a fourni des 
observations comme je ik pouirais me tlatter de le 
faire moi-môme. (>t auxipielles vous me permettrez de 
vous renvoyer. Le nom de Swainson est sans doute 
bien connu de vous. Veuillez aussi, sur ce point, vous 
en l'appoiler. pour ma dc'fense, à un homme ((ui, étant 
le centre de tonte la sciiMuu' zoologicpie. a (jualité suf- 
fisante pour ipie vous r«''coutiez dans une ([uestion 
d'ornithologie. — Je veux parler du grand, de l'im- 
morh'l (Uivier. 

Kn second li«ni, cpiant au temps nécessaire pour 
achever mon travail, j(^ n'ai cprune chose à observer : 
c'est (pi'il sei'a moins long encore ({ue celui requis |»ar 



lieaiicoiip (ranuiteurs pour la luatuiatiou de certains 
vins serrés dans leurs eellieis. Ils y étaient déjà plu- 
sieiH's aniKM's avant le coniinencenuMit de mon ouvrage; 
ei ils ne seront (;ej)endant considerc's eonune ayant ac- 
([uis tout leur bou(|net (|ue iKunbn? d'années après ipie, 
moi, je serai arrivé il la ronclusion des« Oiseaux d'Ame- 
rifjin'. » 

Depuis (pie j'ai fait la coimaissance de M. Alexandre 
Wilson. le célèbre auteur de rouvrai2;e bien coimu et 
justement estimé sur les oiseaux d'Amérique, et plus 
récemment, celle de mon excellent ami CJiarlesLucien- 
Bonapaite. j'ai pu juger av«'C ipielle avidité jalouse, 
<Mitr(î confrères en histoire naturelle, chacun se jette à 
décrire le moindre objet de ses pi'opres d('couvertes, 
ou celles (pie les voyageurs ont eu la chance de faire 
dans de lointains pays. On send)le mettre , à agir 
ainsi, un tel ])oint d'homunu', une telle gloriole, qu'on 
laisst^ volontiers de cAté toute autre; considération : et je 
crois, en vérité, ((ue les liens même de l'amitié n'em- 
pêcheraient pas certains natiu'alistes de voler, oui, de 
voler à de vi«Mlles connaissances, le mérite de décrire 
les premir'i'sun objet encore inconmi. ('.ertainem«Mit, je 
iH' nierai pas le vif plaisir ipie j'éprouvais, loi'sque 
venant à m'enqiarer d'un oiseau, je m'apei'cevais qu'il 
était, pour moi, d'unc^ es[)èce nouvelle; mjus ce senti- 
ment au(pi(^ljeviensde faire «dlusion, poui' ma part, je 
ne l'ai jamais connu (l). Telle est encore aujourd'hui 



(t) l/illusti'(> llôaiiimii-, (|ui, lui aussi, savait loul ce qut' vaut uuc 
(U'rouvcrle en liistoire uaiurollc. disait, longtciups avant Audubon : 



25 iNTuoDicnoN II i»i Dir.Mi:. 

iMrt niîiiiiri'c (If voir; <>! malun'' les instances iv|)ét('M>s 
(In ii!itni'alist(>s l)i(Mi [)liis «MiiiinMits que j<' nv puis jamais 
esjx'rer (h lo dj'vcuir. j'ai ij^ard»'. «*t je i^aide loii- 
jours pai'-dtners moi, i^ii;iior«''es des autres, des <;spèees 
que je n'ai trouvi'rs ri^u:ur<''es dans aueuii livre, et que 
je considère eonnne nouvelles: eideiulant toutefois en 
donner dans mes illustiatioiis un nombre proportioimé 
à eelni des espèces déjà coimues (pii ont <''té gravées. — 
En vous reportant au texte pour les dc^scriptions. vous 
aurez le lieu et la date de leur (h'couverte. — Et deces 
découvertes, ne croyez ])as que je pn'tende nu' taire un 
grand mérite ; j'aimerais tout autant cpie les objets en 
eussent été ]>r(''alabiemeid observé's : cela eût «'pari»né 
à quelques incrédules la peine de les chercher dans les 
livres et le (h'sagi'é'inent de trouvei' qu'ils étaient i"éel- 
lement nouveaux, .le vous assure, ami lecteur, (jue. 
même en ce moment, j'aurais bieji moins de plaisir à 
pn'^senter au monde savant uu nouvel oiseau dont 
j'ignorerais les habitudes, ipi'ii décrire les particula- 
rités et les moMn's d'un auti'e di'jà (U>puis longtenq)s 
découvert. 

Il v a aussi des gens (pie le d(\sir out!"('' de d(n(Mnr 
célèluvs pousse à ne rien taire coimaitre do l'assistance 

H (ju'oii lie jyiyiv. pus du prix qiK' j<* mets à la j^'loiie d'avoir le premier 
ol)S(M'vé un iiis("Cte. par la lonpîuour de la description précédente. La 
ualure nous oiïre un trop prodigieux noiidiro (Foccasions, el trop 
lariles à siiisir, d'acuiuiMir celle sorte de gloire, pour que nous eu 
devions être beaucoup llallc-s. il est houleux jxinr nous de n'être pas 
assez frappés <lt'.s heautés qu'elle nous présente, mais il n'y a pas de 
quoi nous enori^ueillir lorsque nous les apercevons. » 



INTRODUCTION ET DÉDICACE. 25 

qu'ils (uit reçue fraiitriii tiaiis la composition de leui*s 
ouvrai^es. Kii inaintcîs circonstances, en effet, le véri- 
table auteur des d«^ssins et des descriptions dans les 
livres d'histcMn» naturelle n'est, autant dire, pas men- 
tionne du tout; tandis (|u«; l'auteur pnHendu se pa- 
vane dans toute sa iïloire en récoltant le mc'rite ([U(; le 
inonfleabieu V(Milu lui accorder. Ce nian([ne de loyauté 
m'a toujours r(''volt<'*; et c'est, au contraire, avec l)ien 
du plaisii'cpie je reconnais ici l'assistance (jue j'ai reçue 
d'un ami. M. William Macefillivray. dont l'esprit cultivé 
et le u:oiit jn'ononn'' poui'l'étudedes sciences naturelles 
m'ont été d'un i;rand secours, je ne dis pas, pour des- 
siner mes liu'ures. ou r<'*di2:er h} livre maintenant entre 
vos mains, bien ((U(» ])ai'taitement apte à l'une et à l'autre 
tache, mais pour comi)léter les détails scientifiques et 
adoucir certaines aspc'rités de mes biographies. 

Je ne vous pn'senterai pas les objets dont se compose 
mon livre, dans Tordre adopté par les auteurs à systè- 
mes^*! j'ai peine à croire (|ue vousvousen plaigniez, cher 
lectfMM*. (le n'est ))asque vous et moi. nous ne sachions 
pai'l'ait<Mnenl. et tout le monde avec nous, cfu'il existe 
une (haine immense reliant l'une ;i l'autre chacune des 
parties de l'ceuvre sublime du (j'éateur; mais, après 
avoir reeulavie. chaipie être a étV' laissi'en liberté pour 
s'en allei'. à s(»n choix, chercher la nourrituri? la mieux 
appropriée à ses besoins, ou les conditions de bien-èti'e 
si abondamment répandu jioui* eux tous sur la surt'ac(» 
du globe. Kt je ne sache pas (|u'il soit dans leurs habi- 
tudes de s'aligiKir l'un à la suite de l'autre, en procession 
régulière, comme pour aller à un enterrement ou à une 



tiHo. Olui (|(ii voudra t'crin' une oriiilholo^ie miivrr- 
s«}ll(;, d «loiit l(>s coiiiiaissaiicos scnmt au niveau (Tune 
telle entn^prise, eelui-lii seul pouna [)i'é.senter la clas- 
sificalion des oiseaux avec une utilité réelle. 

Ce; que je veux vous offi'ir, c'est donc siniphnnent le 
n'sultat d(5 mes propres observations relativement à 
chaipie espèce, et dans l'ordre où j'ai publié mes lii!;ures. 
X(; craignez pas ipie j'aille vous euiuiyer par d'intermi- 
nables descriptions, ne vous taisant i^ràce ni du nom- 
bre, ni de la forme des plumes, surtout lorsqu'il s'agira 
d'espèces bien connues. Quant jï des tables de syno- 
nymie, j"ai aussi jugé cela superflu: 1(îs descriptions 
techni(iues et les détails se trouveront comme appen- 
dices au chapitre plus généralement intéressant des 
mœurs de chaque espèce ; d(; sorte qu'il vous sera loi- 
sible de les lire ou non, à votre gré. 

Que si vous êtes botaniste, cher lecteur, vous aurez, 
je l'espère, du plaisir à contenqiler mes arbres, mes 
fleurs et mes buissons ; d'autant plus, je m'assure, (]ue 
déjà peut-être vous les aurez vus au milieu de leurs 
forêts natales. Dans le cas contraire, puisse le spectacle 
de mes illustrations faire naître en vous la tentation 
d'aller vous-même partager la bienveillante hospitalité 
de nos frères, les aborigènes d'Amérique. 

Maintenant, un mot aux crititpies : et ceci, je le fais 
avec une entière déférence. Puissent-ils être, pour moi, 
des lecteurs également débonnaires ! Ils ont vu mes 
illustrations, ils les ont jugées favorablement; ils ont 
passé leur œil i)erçant sur cluupie page; ils connaissent 
enfin la très médiocre portée de mes talents ; qu'ils me 



imkodh.tion i:i dkdkiack. 25 

priniettciit. (Ml l<nir offrant inos compliuifMits, de les 
iissiinM' (riiuc chose : c'est (jue (lepiiis (jiie je suis ([u'il 
existe de ])ai' le monde d'aussi respectables persoii- 
nai(es. jai toujours travailh' plus fort, ave(! plus de 
jiatience et plus de soin. |)our uu'riter l«;ur faveur, leur 
indulgence et leur appui. 

Joii.N J. Aldubox. 



SCÈNKS DE LA NATURE 



DANS LES I^TATS-UNIS. 



LK DINDON SAUVAGE. 

[.a gi'ande taille et la beaiit*' du fliiiHoii sauvage, sa 
valeuj" coniiiK? article «le table délirât et hautement 
])ris«', enfin cette circxuistance ((u'il est la souche de 
la race doniesticpu» n'jiandue maintenant à peu près 
partout «lans les deux continents, nous le nTommandent 
comme l'un des ])lus intéressants parmi les tiseaux que 
nous ponvons appeler indigènes en Américpie. 

Les portions non encore défrichées des États d'Ohio, 
de Kentucky. d'Illinois et d'Indiana ; une immense 
étendue de ])ays. an nord-ouest de ces districts, sur le 
Mississipi et le Missouri, cl les vastes conli'ées dont I(îs 
eaux viennent se di'verser dans ces deux tleuves, 
de])uis leur confluent jusqu'à la Louisiane, et qui ren- 
ferment les |)arties boisées de l'Arkansas, du Tennessee 



28 I.E DINDON SAIIVAGb;. 

ot (le rAlabaiiiti. Iclles sont les n'jçions où n'ooiide ce 
ina^iiifi(|ii(' oiseau. Il est moins connnun en (iéoi'oie 
et dans les (iai'olines; devient eneore plus rare dans la 
Viri>;inie et la Pensylvanie; et maintenant c'est à peine 
si l'on en voit ii Test de ces derniers f^tats. Dans tout 
lecoursde mes excursions à travers Long-lsland, l'f^tat 
d(^ New- York et les divers pays entouiant les lacs, je 
n'en ai i)as rencontré un seul ; et |)ourtant je savais 
([u'il en existait quelques-uns de ce cAté. On en trouve 
encore tout le hma; de la chaîne des monts Allejjjhanys; 
mais ils y sont devemis si farouches, (ju'on ne peut l(;s 
approcher ipiavec une extrême dii'liculté. Une t'ois, 
en 1829. dans la L!,'rande forêt de pins, je ranuissai une 
plume tond)ée de la ([ueue d'unt^ femelh', mais je ne 
pus voir l'oiseau. Plus loin, à l'est, je nt; pense pas 
qu'il y en ait aujourd'hui. 

Ce que je dirai de cette espèce aura trait aux indi- 
vidus que j'ai ohservés dans les contrées où il s'en 
trouve le plus; et connue jai longtemps habité le 
Kentucky et la Louisiane, c'est principalement à ceux 
de ces derniers Etats «[ue je terai allusion. 

L(^ dindon sauvage n'émigre (^u'irrégulièremenl, et 
ce n'est (qu'irrégulièrement aussi cfu'il va par troupes. 
(]ommese rapportant à la première de ces circonstances, 
je noterai ([u'aussitôt que les fruits des foièts (1) devien- 
nent plus abondants dans une partie de la contrée que 

(1) The mast. Ea Amérique, on entend par ce mol, non-seulement la 
falue, mais ea général toute espèce do fruits de forêts, aussi bien que 
les diverses sortes de baies, et même le raisin. 



Il: DINDON S\l VAGh:. 20 

(laiis une aiiliv, on vnit 1rs diiulons se diri^'er petit à 
petit vers ce point, en ti'onvunt de pins en pins de 
nonrritiM'e. à inesnr(! «(n'ils approelient du lien qui 
en est k' mieux pourvu; et e'est ainsi ([u'ils s'en vont, 
troupe après troupe, se suivant les uns les antres, jus- 
(|u'à ee tprun distiiet soit entièrement abandomié, 
tandis (prun autre se trouve inoiuh' de ces nouveaux 
viMins. Mais comme ces migrations n'ont rien de pc'rio- 
di(pie et couvrent une vaste ('tendue de pays, il 
devient indispensable (rin(li«|uer de ipielle manière 
elles s'accomplissent. 

Vers le connnencement d'octobre, lorsqu'à peine 
(|uel(|ues jjjraines et (piel([ues fruits sont tombés des 
arbres, ces oiseaux s'attroupent et se mettent lente- 
nn*nt en marche vers les riches vallées de l'Ohio et du 
Mississipi. Les mâles, ou. couimeon h's a])pell(î ])lus 
connnun('Mnent,les6'07sr/7?jf/f. n'unispai socit'tésde dix 
à cent . ch«M'chent leur nourriture à |)art des tén)elles ; 
tandis (|ue celles-ci se tiennent seule à seule, emmenant 
chacune sa jeune couvée, alors aux deux tiers vemu', 
ou bien se joiiçnent à d'autres fannlles qui forment 
ensemble des compagnies de soixante à »[uatre-vingts 
individus. Mais toutes, elles sont fort attentives à éviter 
la rencontre iks vieux coc^s. qui, lors même (jne les 
jeunes ont acipiis leur complet développement . s(^ 
battent avec eux, et souvent les détruisent par des 
coups n''j)ét(''s sur la tète. Vieux et jeimes, cependant , 
s'avancent dans la même direction et par t('rre,à moins 
(pie leur voyage lu? soit inteironqui par le couis d'une 
rivièr(;.ou (pi'un chien de chasse ne les force à prendre 



30 ]M DINDON SAUVAGE. 

la vol(''e. Quand ils ont renconln'' une rivière, on les 
voit p:agner les plus hautes eiuiiieuces aux environs, et 
souvent demeurer là loid u\\ jour, ([ueUjueibis deux, 
comme pour délibérer. Tant ipie eela dure, on entend 
\(i^ mÀk's g louglouter, a|»peler et l'aire grand bruit; ils 
s'agitiMit. t'ont la roue, connue s'ils cherchaient à élever 
leur courage au niveau dus ( si périlleuse aventure; 
même les femelles et les jeuiie.T se laissent aller i)arfois 
à ces démonstrations empbati([ues : elles étalent leur 
(pieue, lounient Tune autour de l'autre, font entendre 
un bruit sourd (1), et exécutent des sauts extravagants. 
A latin, quand lair parait calme et qu'autour d'elle 
tout est tranquille, la bande «Mitiére monte au sommet 
des plus hauts arbres, d"où, à un signal consistant en 
un sinq)le 6'/t<c/t*, clucli, donné par le chefdetîl(\ les 
voilà (pii s'envolent vers la live opposée. Les vieux, et 
ceux qui sont en bon état , Tatteignent aisément , dût 
la rivière avoir un mille d(; large; nuiis les jeunes et 
les moins robustes tond)eid friMjuemmeut à l'eau , où 
cependant ils ne se noient pas. connue vous pourriez 
le croire; ils ramènent leurs ailes tout près du corps j 
étendent leur queue pour se soulenii', allongent le cou, et 
détachant ii droite (M à gauche de vigoui'eux coups de 
patte, nagent rapidement versieboi'd. En approchant, 
s'ils le trouvent trop escarpe pour prendre terre, ils 
cessent un moment tous leurs mouvenu'uts, et se lais- 
Siîntaller au courant jusqu'à viuehpie endroit abordable, 
et arrivés là, par un violentidïort, parviennent générale- 

(1) « Purring, »)Propreiuenl le briiil d'un chat qui file. 



LE DINDON SAUVAGE. 31 

ment à se tirer de l'eau. Il est à remarquer qu'immé- 
diatement après qu'ils viennent de traverser ainsi une 
grande rivière, on les voit courir çà et là pendant 
quelque temps connue au perdu; c'est en cet état 
qu'ils deviennent facilement la proie du chasseur. 

Quand ils sont parvenus aux lieux où le fruit abonde, 
ils se partagent en plus petites troupes, com[)osées d'in- 
dividus de tout âge et de tout sexiî confusfhnent mêlés, 
(?t dévorent tout devant eux. Cela arrive vers le milieu 
de novembre. Parfois ils deviennent si familiers après 
ces longs voyages, ([u'on en a vu s'approcher des fermes, 
se réunir aux volailles domestiqu(?s, et entrer dans les 
étables et dans les granges pour chercher la nourriture. 
Ainsi rôdant à travers les forêts et vivant de leurs pro- 
duits, ils passent l'autonme et une partie de Thiver. 

Dès l(^ milieu de février, l'instinct de la reproduction 
connnence à exercer sur eux son empire. Les femelles 
se séparent et s'enfuient des mâles. Ceux-ci les pour- 
suivent hardiment et connnencent à ylouglouter , ou à 
nianiuer sur d'autres tons leur enivrement. I.es deux 
sexes perchent ù part, iuais non loin Tun d»; l'autre. 
Quand une femelle pousse une note d'appel, tous les 
milles à portée de rentendre lui répondent, roulant notes 
sur notes avec tant de précipitation, qu'on dirait ipie la 
dernière: veut sortir (^n même ttunps (jue la première. 

JjHir (pieue, alors, n'est [jas étah'e, connue quand 
ils font la roue par terre, autour des femelles, ou t[u'ils 
s'arrangent sur les branches des arbres pour y passer 
la nuit , mais plutôt à la façon du diiulon domestique, 
lorsqu'un bruit soudain ou inaccoutumé l'excite à ses 



â2 LK DmnoN SAUVAGi:. 

assourdissants glouglous. Si Taijpol do la tbmdle vicnit 
d'en bas, innnôdiatcnuMit tous les niAles volent vers la 
terre; et, du moment «juMls s'y sont posés, ([ue la femelle 
soit ou non en vue, ils étendent et dressent leur (jueue, 
ramènent leur tète en arrière sur les épaules, rabaissent 
leurs ailes comme par un mouvement convulsif, se pa- 
vanent, d<^ eà et de là, de leur air le i)lus majestueux, 
tout en ém(?tlaut de leurs poumons une suite non inter- 
rompue de puffs. puff's, et s'arrètant de temps à autrt^ 
pour écouter et rcLçarder. Mais toujours, qu'ils aient ou 
non aperçu la femelle, il. continuent à piaffer, pouffer, 
et .à se mouvoir avec autant de célérité ipie leurs pré- 
tentions à la cV'rémonie semblent toutefois le permettre. 
IN^idant (pi'ils sont ainsi occupés, les mâles se rencon- 
trent souvent l'un l'autre; alors ils se livrent des ba- 
tailles désespér(''es (jui finissent dans le san^, et ïiv- 
cpiemment par la perte de plusieurs vies. Malheur aux 
faibles! ils tombent bientôt sous les coups répétés que 
les plus forts ne maïujuent pas de leur asséner sur la 
tète. 

Maintins fois, observant deux mâles engagés dans un 
rude combat, je in(^ suis anmsé à les voir, tantôt avan- 
çant, tant(M reculant, selon (jue l'un ou l'autre avait 
nuMlleure ])rise, les ailes pendantes, la ((ueue à moitié 
relevée, toutes les plumes hérisst'es sur U' corps, et la 
tète couvert(Mlesang. Si. pendant qu'ils bataillent ainsi, 
et qu'ils cherchent à repreiidi'e huleiutn Tund'eux vient 
à lâcher, il est perdu ;car Tauti'e. lenant toujoui'sbon, 
le frappe violennnent à coups dépei'ons et d'ailes, et 
en quehpies minutes l'iHend par terre. Du moment 



LE DINDON SAUVAGE. ^â 

qu'il est mort, le vaiiKjiieur se met à piétiner dessus, et, 
chose étran«i;e, ce u'est pas avec une ap])arence de haine, 
mais de l'air et av(T les mouvements (pi'il se donne 
quand il caresse sa femelle. 

Une fois que le mâle a (l('couvert et accosté la fe- 
melle, celle-ci, lors(|u'elle est àujée de plus d'un an, se 
met elle-même ii se pavaner, ii ii'lougiouter, à tourner 
autour du mâle ([ui continue de son coté à faire la roue; 
puis, ouvrant les ailes tout ii coup, elle s'élance au 
devant de lui, connue pour couper court à ses délais, 
se foule par terre, et reçoit ses tardives caresses. Si 
c'est une jeune poule, le mâle change son mode de 
procéder: il se pavane d'une manière différente, moins 
pompeusement, mais avec plus d'ardem*; il se meut 
plus rapidement, quel([uefois voltige autour d'elle, 
comme font certains pigeons et plusieurs autres oiseaux ; 
puis, redescendu par terre, il court de toute sa vitesse, 
environ l'espace de dix pas, tout en frottant ses ailes et 
sa queue contre le sol. Alors il se rapproche de la crain- 
tive temelle, calme ses frayeurs en faisant entcmdre son 
plus doux ron-ron, et finit, quand elle y consent, par 
lui prodiguer ses caresses. 

Je pense que quand un nuile et une femelle se sont 
ainsi appariés. l(»ur union est formée pour toute la sai- 
son ; et dépendant le mâle ne horni» nullement ses soins 
à une seule femelle ; car j'ai souvent vu un coq faire la 
cour à plusieurs poules, lorsque pour la prennéi'e fois, 
il se rencontrait avec elles dans le même lieu. Après 
cela, les inouïes suivent leur co(| favori, et se pei'chent 
dans son voisinage inunédiat. sinon sur le nu'^me arbre, 



^ LE DINDON SAUVAGE. 

jusqu'à ce qu'elles cummeucentiipouclre.Âlois, tVelles- 
mênies. elles s'éhiigiienl pour suuver leurs œufs des at- 
teintes du mâle qui les briserait iiitailliblement parce 
qu'il y voit un obstacle à ses amoureux ébats. Les 
femelles ont donc grand soin de l'éviter, ne lui accor- 
dant plus que (luelques instants chaque jour; et alors 
aussi, les mâles deviennent maussades et négligés; plus 
de combats entre eux, plus de glous-glous, ni de fré- 
quents appels. Ils prennent un air si inditîérent, que 
les poules sont obligées de faire elles-mêmes toutes les 
avances ; elles ne cessent de glousser bruyamment après 
eux, elles les poursuivent, les caressent, et emploient 
tous les moyens pour ranimer leur expirante ardeur. 

Quand les coqs sont perchés, il leur arrive parfois de 
faire la roue et de glouglouter ; mais bien plus souvent, 
ils étalent et l'elèvent leur ([ueue, ([u'ils rabaissent ainsi 
que leurs autres plumes, innuédiatement après avoir 
produit avec leurs poumons, ce bruit de puff puffquï 
leur est particulier. Durant les nuits claires, ou quand 
la lune brille, ils se livrent a cet exercice par intervalles 
de quelques minutes, et cela, pendant des heifi'es en- 
tières, sans bouger de place, et même jjarfois. sans 
prendre la peine de se Itner sur leurs jambes, princi- 
palement vers la fin de la saison des amours. Les mâles, 
à cette époque, tombent dans une grande maigreur; 
ils cessent leurs glous-glous, et leurs caroncules devien- 
nent tlasques. Ils se séparent des femelles dont ils sem- 
blent abandonner entièrement le voisinage. Je les trou- 
vais blotis le long d'une souche, dans quelque; partie 
retirée des bois ou d'un chanq> de cannes; et souvent 



LE DINDON SAUVAGE. 35 

ils me laissaient approcher k «piehpies pas. Ils ne peu- 
vent plus voler, mais ils courent très vite, et s'échap- 
pent à de grancU's tlistances. Un chien dressé pour cette 
chasse, mais lent ii la poursuite, me fît faire un jour 
plusieurs milles avant de pouvoir forcer le même 
oiseau. (Certes, si je ne reculais pas devant de pareilles 
courses, c'était moins dans l'intention de me procurer 
de ce i;ibiei' dont la chair alors est très mauvaise et 
(pii à le corps couvert de tiipies, que pour me rendre 
compte de ses habitudes et de ses allures. Les coqs se 
retirent ainsi ii l'c'cart pour se lefaire et reprendre des 
forces en s(* purii^eant avec certaines herbes, et se livrant 
à moins d'exercice. Aussitôt qu'ils se retrouvent en 
meilleur état, ils se réunissent de nouveau et recom- 
menccMit à parcourir les bois. 

Mais nsvenons aux femelles : 

Vers 1(! nn'licu d'avril, ([uand la saison est sèche, les 
poules s'occupent à chercher une place pour déposer 
leurs (l'ul's. FJles tâchent de la dérober, autant que pos- 
sible aux yeux (U) la corneille; car cet oiseau Ji^ant 
l'habitude de les guetter lorsipi'elles se rendent à leur 
nid, attend dans leur voisinage, ([u'elles le quittent 
un moment. \)ow enh'ver et nuiugerhîs œufs. Le nid, 
composé siuilemciit de quehpies feuilles sèches, repose 
par terre, dans un trou que la femelle ci'euse au pied 
d'une souche, ou dans la cime t(Mnbéede (juelqu'arbre 
à feuilles mortes ; quelquefois sous un buisson de sumac 
et de ronces, ou bien enfin.au bord d'unc'hanqjde can- 
nes, mais toujours en place sèche. Les œufs, couleur de 
crème biouill«''e, pointillés de roux, sont rarement au 



i 



36 LE DINDON SAUVAGE. 

nombre de vingt. Il y en a plus souvent de dix à quinze; 
quand la poule va pondre, elle s'approche toujours de 
son nid avec une extrême précaution, presque jamais 
deux fois de suite par le même chemin , et avant de 
quitter ses œufs , elle n'oublie; pas de les couvrir de 
feuilles; de sorte qu'on peut bien voir l'oiseau, mais 
qu'il est très difficile de mettre la main sur le nid. De 
fait, on en trouve peu, à moins qu'on n'en fasse partir 
la femelle àTimproviste, ou qu'un lynx à l'œil perçant, 
un renard, ou une corneille, après avoir sucé les œufs, 
n'en aient dispersé les coquilles aux environs. 

Très souvent, pour cacher leur nid et élever leurs 
petits, les poules d'Inde pn'fèrent les îles à d'autres 
lieux ; sans doute parce qu'elles y sont moins troublées 
par le chasseur, et que les grandes masses de bois qu»; 
le flot y accunnile peuvent les protéger en cas de péril. 
Chaque fois que sur une ile, j'ai trouvé de c(»s oiseaux 
ayant une couvée, jai constannnent remarqué que la 
seule détonation d'une arme à feu les faisait fuir vers 
la pile dans laquelle bientôt elles disparaissent. Maintes 
fois il m'est arrivé de marcher sur ces tas ([ui ont fré- 
quemment de dix à vingt pieds de haut, en cherchant 
le gibier que je savais s'y être n'fugié. 

Lorstpi'un ennemi passe en vue de la femelle, pen- 
dant qu'elle pond ou cpiVlle couve, jamais elhnie bouge, 
à moins (lu'elle ne se doule (ju'on l'ait aperçue; au 
contraire, elle se foide encore plus bas. en attendant 
que le danger soit éloigné. J'ai pu souvent ni'approcher 
d'un nid qu'auparavant je savais éti'e là; mais j'avais 
bien soin de prendre un air d'indifférence, sifflant et 



LE DINDON S.VUVAGE. â7 

mo parlant à Dioi-nuMiic, et la femelle restait parfaite- 
ment tranquille, au lieu que si je voulais m'avaiicer 
vers elle avec précaution, elle ne me laissait jamais 
approcher nuMue jusqu'à vingt pas. .r(Hais sûr alors de 
la voir se lever d'un trait ; la queue étendue et pendant 
d'un côté, elle courait a une distance de vingt ou trente 
verges; puis là, repreiuint contenance et d'un pas su- 
perbe, elle se mettait à se promener comme si de rien 
n'était, en gloussant seulement de temps k autre. Rare- 
ment elle abandonne son nid, lors même que quelqu'un 
l'a découvert ; mais j'ai lieu de croire que jamais elle 
n'y retourne quand un serpent ou un autre animal a 
sucé de ses œufs; s'ils ont été tous détruits ou emportés, 
elle appelle de nouveau après un mâle, quoique en gé- 
nc'ral elle n'<''léve (pi'une seule couvée par saison. Plu- 
sieurs poules s'associent queUiuefois, et cela, je pense, 
pour leur nuituelle sûreté : elles déposent leurs œufs 
dans le même nid et élèvent ensemble leurs petits; 
une fois j'en trouvai trois qui couvaient sur quarante- 
quatre œufs. Dans ces circonstances, le nid est constam- 
ment gard('' par l'une des femelles, de sorte qui ni cor- 
neille, ni corbeau, ni peut-être même la fouine n'osent 
en approchin*. 

La femelle ne quitte jamaisles œufs quand ils sont près 
d'éclore; aucun péril ne peut l'y déterminer tant qu'il 
lui reste vie. Elle souffrira même qu'on l'entoure, qu'on 
l'emprisonne, plutôt que de les abandonner. Un jour 
je fus témoin d'une (îtlosion de petits dindons; j'avais 
guetté le nid dans l'intention de m'emparer des jeunes 
avec la mère. Je me cachai contre terre à quelques 



LE DINDON SAUVAGE. 

pas seulement, et je la vis so lever à moitié sur 
ses jambes, jeter sur ses œufs un regard in(juiet, 
glousser d'un ton qui lui est paitirulier dans de telles 
occasions, éloig;ner soiiiueusrMuent chaque cojjuille à 
moitié vide. puis, avec- son ventre, caresseï' et sécher 
les nouveaux-nés qui . tout chancelants encore, cher- 
chaient à se tenir debout et k taire (h'jk leur chemin 
hors du nid. Oui, j'ai vu tout cela et j'ai laiss«'^ la mère 
et ses petits aux soins de celui cpii leur avait donné la 
vie, qui m'a créé moi-ménu^ et (pii. bien mieux que 
moi , devait subvenir à leurs besoins ! Je les ai vus tous 
sortir de la coquille, et une minute après, roulant , 
culbutant, se pousser l'un l'autre en avant, par un 
instinct admirable, et dont nul ne peut scruter le 
mystère. 

Avant de quitter le nid, en compai-nie de sa jeune 
couvée, la mère se secoue brusquement, épluche, 
rajuste ses plumes autour du ventre . et prend un 
aspect tout différent. Elle incline alternativement les 
yeux en l'air et de côté, allono;eant le cou pour s'as- 
surer s'il n'y a pas dans le voisinage de faucon ou 
d'autre ennemi ; puis, les ail(>s enti'ouvertes, elle se 
met en marche tout doucement, et glousse à petit bruit, 
pour maintenir son innocente progi'uiture bien auprès 
d'elle. Comme c'est dans l'après-midi que l'éclosion a 
lieu d'ordinaire, la couvée revient souvent au nid, mais 
pour y passer la première nuit seulement. Après cela, 
ils commencent à s'aventurer plus au loin et se tiennent 
sur les terrains élevc's et oniluleux; car la mère craint 
beaucoup la pluie pour sa jeune i'amille encore si 



LE DINDON SAUVAGE. 39 

tcMidir el «jiu* l'ovcM imc soite de l(\uei' duvet d'une 
dc^licatesse extrc'^nie. Dans les saisons très humides les 
dindons soid raies, parre qu'une fois complètement 
mouillés, les jeunes en reviennent diiïieilement. Aussi, 
|)our prévenir les etTets dc'sasti'eux de la pluie, la mère, 
en médecin habile, a-t-elle soin de dé'tacher les bour- 
sreons du faux benjoin (1) et de les leur donner. 

Au bout d'une ipiiiizaine environ, les jeunes cpiit- 
im\ le sol où ils étaient toujours restés jus(pie là, et 
s'envolent à la nuit sur (juebpies bassins branches très 
grosses pour s'y abritei*. en se partageant, de chaciue 
côté, en deux parts à peu près (égales, sous les ailes 
profondément recoui'bées de leur bonne et tendre 
mère. Ensuite ils (pu'ttent le bois pendant le jour et 
s'approchent des clairières naturelles ou des prairies. Là 
ils trouvent abondance de fraises, de nulres sauvages 
et de sauteielles. et jM'ospèi'eid sous la bienfaisante 
intluence des rayons du soleil. Ils aiment aussi àse rouler 
dans les fourmilières abandoimées pour débarrasser 
le tuyau de leurs plumes naissantes, des pellicules 
écailleuses prêtes ii se détacher, et se ])réserver de l'at- 
taque des tiques et des autres insectes (jui ne peuvent 
souffrir l'odeur de la terre où ont loL-é des fourmis. 

Maintenant, les jeunes dindons croissent rapidement; 
ils peuvent s'élever promptement de terre à l'aide de 
leurs fortes ailes, et en gagnant avec facilité les plus 
hautes branches, se garantir eux-mêmes des attaques 
imprévues du loup, du renard, du lynx, et même du 

<1) « Spice-Wood-Bushos. » {Laurus henzovulAnn.). 



60 . LE DINDON SAlIVA(iE. 

couguar. Los co((s comniiMiCLMit , vei's (c tiMiips. à 
niontnn' le pinceau de poil à la gorii:e , h giouglouter 
et il se pavaner, tandis ([ue les femelles t'ont ce singu- 
lier bruit de chat qui file, et ces drôles de sauts que 
j'ai décrits précédemment. 

Vers ce temps aussi les vieux coqs se sont rassem- 
blés; il esl probable que tous alors ils quittent les 
districts reculés du nord-ouest , pour gagner le Wa- 
bash (i), rillinois, la rivière Noire, et le voisiniige du 
lac Érié. 

Des nombreux ennemis du dindon sauvage, les plus 
formidables, après l'homme, sont le lynx, le hibou de 
neige et le grand duc de Virginie. Le lynx suce les œufs 
et est très adroit à s'emparer des vieux comme des 
jeunes, ce qu'il exé'cute de la manière suivante : quand 
il a découvert une troupe de ces oiseaux, il les suit à 
distance pendant quelque temps, jusqu'à ce qu'il soit 
bien assuré d(^ la direction dans laquelle ils vont con- 
tinuer de s'avancer. Alors, par un rapide circuit, il se 
porte en avant de la troupe, se couche en embuscade, 
et quand les dindons arrivent, saute d'un bond sur 
l'un d'eux et le prend. Un jour que je me reposais dans 
les bois, au bord du W^abash, j'observai deux beaux 
coqs ([ui, sur une souche près de la rivière, s'occu- 
paient à s'éplucher et à faire leur toilette ; tout à coup 
l'un d'eux se précipite dans l'eau, et j'aperçois l'autre 
se débattant sous les griffes d'un lynx. 

(1) Le Wabasli, rivière qui prend sa source dans l'ouest de l'état 
d'Ohio, et afflue dans la rivif-re de ce nom , après un cours d'en- 
viron 180 lieues. 



LE DINPON SAUVAGE. 41 

L(»rs(iirils sont athujiu's ])iir les doux f^çrai ides espèces 
de hiboux ineiitionnées plus haut, ils doivent souvent 
leur salut k une manœuvre (jui ne laisse pas ([ue d'être 
renianpialjle : coninu? ils perchent habituellement en 
sociétt», sur des branches nues, ils sont aisément décou- 
verts par leurs ennemis les hiboux, qui, sur leurs ailes 
silencieuses, s'approchent et voltinjent autour d'eux 
pour faii'e une reconnaissance. Cela, néanmoins, s'ef- 
fectue rarement sans qu'ils soient aperçus par les din- 
dons; et à un sinq)le cluck de l'un d'eux, toute la 
troupe est avertie (h la présence du meurtrier. A 
l'instant ils sont debout, attentifs aux évolutions du 
hibou qui, après en avoir choisi un pour victime, fond 
dessus connue un trait, et s'en (,'m|)arerait infaillible- 
ment si. à l'instant même, le dindon baissant la tète et 
restant inmiobile, ne renversait sa queue sur son dos. 
Alors l'assaillant, ne rencontrant plus qu'un plan mol- 
ment incliné, glisse le long sans faire de mal au 
dindon; et celui-ci, sautant aussitôt à terre, en est 
quitte pour la perte de quelques plumes. 

On ne peut pas dire que ces oiseaux s'en tiennent à 
un seul genre de nourriture, puisqu'ils mangent de 
l'herbe, du blé. des fruits et des baies de toute sortes. 
J'ai souvent trouvé dans leur jabot des hannetons, des 
grenouillettes et de petits lézards. 

Mais aujourd'hui, ils sont devenus extrêmemeîit sau- 
vages ; et du moment qu'ils aperçoivent un homme, 
qu'il soit de la race blanche ou rouge, instinctivement 
ils s'en éloignent. Leur mode habituel de progression 
est ce qu'on appelle la marche, durant laquelle on les 



42 LE DINDON SAUVAGE. 

voit ouvrir vu partie et siiceessiveiiieiit ('hm|ue aile 
qu'ils replient ensuite l'une sur Tantn'. roninie si le 
poids en était trop lonni. D'antres fois, ayant l'air de 
s'anniser, ils font pliisi«Mirs pas en courant, les (\e\\x 
ailes ouv(M"tes. et s'en éventant les flancs à la manière 
des volailles doinestiipies ; enfin, ils se mettent à sautei' 
deux on trois fois en l'air et à se secouer. Kn cherchant 
la nourriture parmi les feuilles ou dans les terrains 
meubles, ils se tieiment la tête haute, et sont continuel- 
lement sur le (pii-vive: mais dès que leurs jambes et 
leurs pieds ont fini l'opération, on les voit immédiate- 
ment piquer du bec, et saisir l'aliment dont la présence, 
je suppose, leur est fréquc^nment indiquée, pendant 
qu'ils grattent. ])nr le sens du toucher (jue ])ossède leur 
pied. Cette habitude de gratter et d'écarter les feuilles 
sèches dans les bois, leur est fatale ; en effet, les places 
qu'ils mettent ainsi à nu. peuvent avoir deux pieds de 
large; et quand elles sont fraîches, on jug(? que les oi- 
seaux ne sont pas loin. Duiant les mois d'(Hé, ils fré- 
quentent les sentiers et les routes aussi bien (pie les 
champs labourés, pour se rouler dans la poussière et se 
débarrasser des tiques dont ils sont infectés en cette 
saison, en même temps qu(? des mousti((ues qui les tour- 
mentent consid(''rablem(nit, en les mordant îi la tète. 

Lorsqu'après une grande chute de ntMge. le temps 
tourne à la gelée, de manière à former une croûte dure 
à la surface, les dindons restent sur leurs branches pen- 
dant trois ou (Juatre jours et quelquefois plus ; ce qui 
prouve qu'ils sont capables de supporter une abstinence 
prolongée. Cependant, s'il y a des fermes dans le voisi- 



LE DINDON SAUVAGE. 43 

liage, ils (|iiitteiit les ;iil)iescts»; luisariltMit jusiiue dans 
les étables et autour des tas de blé. pour se procurer 
de la nounituie. Durant la toute des neiges, ils voya- 
gent à des disJaueiîs e\traordiuaii-es; el il est inutile 
alors de elieieher k les suivit', car pas un scmiI chasseur 
n'est de force à tenir le pas ave(^ «hi\. lis ont une ma- 
nière de courir eu se ii'taiit de cà et de là et eu se dan- 

«r kl 

diiiant. (|ui. si gauche (prelle paraisse, ne leur permet 
pas moins de devancer tout autre animal ; souvent, 
(pioiipie iiioiité sur un hou cheval, il. nfa fallu renoncer 
à les atteindre, après une poursuite de plusieurs heures, 
(lettehahitudede courir, sans s'arrêter par tout temps 
pluvieux ou très humide, irest pas particulière au din- 
don sauvage, mais ciuumune «i tous les gallinacés. Kn 
Amériiiue. les ditférentes es])èces d(> perdrix montrent 
la même disposition. 

Au printemps, quand les mâles sont devenus si 
maigres, pour avoir troj) «'ourlis!' les femelles, il arrive 
(piel4uef(»is ipi'en plaine et à champ ouvert, ils sont 
gagnés de vitesse par un chien rapide ; cas auquel ils 
se foulent et se laissent preiuh'e par le chien, ou le 
chasseur ipii l'a suivi sur un bon cheval. On m'a parlé 
de ces chasses, mais je ir;ii jamais eu le plaisir de m'y 
trouver moi-même. 

Les bons chiens «'ventent ces oiseaux, quand ils sont 
en grandes tronju's, n (!'\s dislanc<;s surprenantes, je 
crois ne pas exagi'rer eu disant k un demi-mille. Si le 
chien sait bien son métier, il s élance a plein galop et 
sansrien dire, jusqu'à ce qu'il aperçoive 1«^ gibier; alors, 
d(jnnai!l aussitôt de la voix, il poubso aussi prompte- 



kk '-Ȕ DINDON SAUVAGE. 

ment que possible; au l)e!iu milieu (h la troupe et les 
force à s'envoler dans toutes les directions. C'est un 
grand avantage pour le chasseur, car si les dindons s'en 
vont tous du munie côté, ils quitteront bientôt leur pre- 
mière retraite et se renvoleront; mais quand on est 
parvenu à les disperser ainsi, pourvu que le temps soit 
calme et couvert, un honmie siu fait de cette chasse, 
peut les retrouver ji son aise, et les descendre à plaisir. 

Quand ils se sont posés sur un arbre, il est parfois 
très difficile de les apercevoii', ce qui tient à a) qu'ils y 
restent parfaitement innnobiles. Si l'on peut en décou- 
vrir un lorsqu'il est accroupi sur sa branche, rien de plus 
facile ([ue de s'en approcher, et sans la moindre pré- 
caution. Mais s'il se tient droit sur ses jiunbes, il faut 
alors prendre bien garde; car du moment qu'il vous 
aperçoit, W voilii ijui part, et souvent à une telle dis- 
tance, qu(; (^e serait en vain qu'on voudrait le suivre. 

Lorsqu'un de ces oiseaux n'(>st sinqjlementcpie désailé 
par un coup de feu, il tond>e rapidement et dans une 
direction oblique. Une fois par terre, au lieu de perdre 
son temps à sautiller et à se di'battre sur place, comme 
font souvent les autres oiseaux c|u'on a blessés, il détale 
et d'un tel train que, si le chasseur n'est pas pourvu 
d'un chien ((ui ait bonnes jand)es, il ])eut bien lui dire 
adieu. Je me rappelle avoir couru plus d'un mille, après 
un dindon frappé th la sorte, et mon chien n'cavait pas 
cessé d(^ 1(5 suivn» k la piste, au travers d'une de ces 
épaisses cannaies (1) qui, h long des rivières de l'ouest 

(1) Ganc-brake, champ de cannes. 



LE DINDON SAUVAGE. /*5 

couvrent nos riches terres tralliivion. On tue facilement 
les dindons en les frappant sur la tète, au cou, ou bien 
à la partie supérieure de la tçorge; mais si le coup n'a 
porté que par derrière, ils ])euvent encore voler très 
loin, et on risque de les perdre. — En hiver, beaucoup 
de nos chasseurs éini'rites les afîûtcMit au clair de lune, 
sur la branche ou ils resteront souvent sans s'effrayer 
d'une [)remière décharge, eux (pii fuiraient ii la vue 
(l'un hibou; et c'est ainsi (|ue des ti'oupes presque 
entières peuvent èti'e abattues ])ar des tireurs habiles. 
On en détruit aussi de pjrandes (piantitc's au moment 
hi'las! (pi'ils «mi valent le moins la peine, c'est-à-dire, 
au '^'ommencement de l'automne, alors qu'ils cherchent 
à traverser les rivières, ou \wu immédiatement après 
(ju'ils ont touché le bord. 

A propos de ces chasses aux dindons, pei'mettez-moi 
de vous rapporter un épisode dans le(|uel j'ai fii^uré 
moi-même, et (jui n'est pas sans quelque intérêt : je 
cherchais du ji,'ibier. uik^ après midi, tard, dans l'au- 
lonme, à cette époipie où les mâles se rasseud)l(Mit entre 
eux, et où les femelles s'en vont(''i>alementdeleui'C(Mé. 
J'entendis £j;lousser une de ces dernières; je i-e^ardai, et 
l'ayant aperçue ))(M'ch«''e sur une cl«Hure. je iw diri- 
n;eai vers elle; tout en m'avaneant lentement et avec 
[jrécaution. je cruseutendre aussi les notes ji;lapissantes 
de (iuelques mâles, et je m'ai'rétai pour écouter dans 
(pielle din'ction ils venaienl. Quand je m'en fus bien 
assuré, je coui'us au-devant i[\n\\. me cachai le lon^ 
d'un "Tos tronc d'arbre ipii était tond»é. armai mon 
tusil. et attendis avec inq)alience le moment propice. 



46 LE DINDON SAUVAGE. 

Les coqs coiitiiuiaifiit cUi i-laiMi' on n'ponsc à la femelle 
qui, pendant toiit ci? l(Mnj)s, restait snr sa palissade. Je 
jetai les yenx |)ai -dessus la souch«>. (?t vis environ cin- 
quante-gi'os niàles qui s'avançaient niajestueusenient et 
tout à découvert, juste vers 1 endroit où je me tenais en 
embuscade. Ils vinient si près de moi, que je pouvais 
aisément distiiiijjuer le point brillant de leurs yeux. 
Enfin, je leur envoyai mon coup de fusil ([ui en coucha 
trois paiierrcjles autres, au lieu de s'envoler, se mirent 
bravement ii faire la roue autour des cadavres de leurs 
camarades; et si je Jie \\m fusse en (juelque sorte 
reproché connue un meurti'e. de tirer mon second coup 
sans nécessité, j'en aurais encore tu('' au moins un. 
J'aimai mieux nu> uïontrer. et marchant vers l'endroit 
ou avisaient les nunts, je mis en fuite les survivants. Je 
dois aussi mentionner <ju'un de mes anns. tout en cou- 
rant à cheval, a tué. tl'un cou)) de pistolet, une helle 
poule, alors que prohablement la ])auvre nu're retour- 
nait à son nid. 

Pour j)eu (jue vous soyez un ainateiu' de chasse, vous 
n'entendrez i)as non plus sans intérêt le l'écit suivant 
(jue je tiens d«^ la bouclie (fun honnête fermier: les 
dindons étaient très ahiMulants dans son voisinage; ils 
s'étaient adonui's ii ses chauqis de blc. au moment 
même où le maïs venait i\v sortir de terre, et ils en 
détruisaient des quantités considi'rahles. Notre honnue 
jura de SI.' \(Miger de cette m.uidile en^'eance. 11 ouvrit 
uiK? longue tranchée dans im endi'oit favorahle, y 
répandit beaucoup d(^ l»!»'. el ayant chai'gV' jus(|u'ii la 
gU(Hile une fameuse cauai'dièn?, il la plaça de façon à 



VË. DINDON SAUVAGE. 47 

pouvoir tiier la détente par le moyen d'une longue 
coi'de, tout en restant complètement caché aux yeux 
des dindons. Dès que ceux-ci eurent aperçu le blé dans 
la tranchée, ils ne se firent pas prier pour taire place 
nette, sans cesser, poui' cela, leurs ravages dans les 
champs. La tranchée tut de nouveau remplie, et un 
beau jour, lorstpril la vit toute noire de dindons, le 
térmier se mit à sifller très fort. A ce bruit, la bande 
entière lève la tête, alors il tire la licelle et le coup 
part ! Vous eussiez vu les dindons décampant dans 
toutes les directions, en déroute complète et frappés 
d'épouvanle. Quand il courut à la tranchée, il en 
trouva neuf sur le champ de bataille ; les autres ne 
jugèrent pas à propos de renouveler leurs visites au 
blé, de toute la saison. 

Au printemps, on appelle, ou, conmie on dit, on 
appipe lesdiiidons en aspirant l'air dune certaine façon 
à travers l'un des os qui forment hi seconde jointure à 
l'aile de cet oiseau. On produit ainsi un son qui ressem- 
ble à la voix de la femelle. Le mâle y vient et on le 
tue. Mais c'est un instrument dont il faut prendre garde 
de donner à faux, car les dinilons sont très diilicilesà 
tiomper ; à moUié civiliaea suilout, ils deviennent farou- 
ches et grandement soupçonneux. J'en ai vu plusieurs 
l'épondre ii cet appel, mais sans bouger d'un pas, et 
ainsi, déjouer entièrement la ruse du chasseur qui Im 
non plus, n'ose remuer, de peur qu'un seul regard du coq 
ne rende inutile toute tentative ullérieure [)our l'attirer. 

Mais la méthode la plus conmiune et la plus fruc- 
tueuse poui' w; [)rocur(4' des dindons, c'est celle; des 



l\S LE DINDON SAUVAGE. 

cages. On les établit dans la partie du bois où l'on a 
remarqué que ces oiseaux se perchent d'habitude, et on 
les construit de la manière suivante: On coupe de 
jeunes arbres de quatre à cinq pouces de diamètre, et 
on les fend en pièces longues de douze à quatorze pieds. 
Deux de celles-ci sont couchées sur le sol, parallèle- 
ment Tune à l'autre et à une distance de dix à douze 
pieds; deux autres sont pareillement placées en travers 
et au bout des premières, à angle droit; et ainsi de 
suite, on en couche de nouvelles les unes sur les autres, 
jusqu'à C(> (jue la construction ait atteint une hauteur 
d'environ quatre \)'\mh. On la recouvre alors de sem- 
blables traverses de bois placées à trois ou quatre pou- 
ces l'une de l'autre; et, par-dessus le tout, on met une 
ou deux grosses souches, pour h^ charger et le rendre 
plus solide. VA t'ait, il faut ouvrir une tranchée large 
et profonde d'environ dix-huit pouces, sous l'un des 
côtés ([{' la cage dans hupielle elle vient d(''boucher 
obliquement et par une pente assez abrupte; puis on la 
continue en dehors, à une certaine distance, de façon 
qu'elle atteigne insensiblement le niveau du sol aux 
environs; enfin, sur une partie de la tranchée, en dedans 
de la cage et touchant jï sa paroi, on établit quelques 
petits bâtons formant une sorte de pont qui \)n\i avoir 
un pied de large. Latrap])e ainsi termiiK'e, le chasseur 
répand au ceutie quantité de blé d'Inde; il en mol 
aussi dans lati'anch«''e, et a soin d'en jeter cà et là quel- 
(pies poign(''es au travers du bois; cela se répète à 
chaque visite qu'il fait à sa cage, après (|ue les dindons 
l'ont aperçue. 



LE DfXDON SAUVAGE. k9 

Parfois on creuss^ deux tranchées (jui doivent s'ouvrir 
clans la cage par les deux côtés opposés, et sont l'une 
et l'autre garnies de grain. V\\ dii.don n'a pas plutcM 
découvert la traînée (h blé, qu'il pousse un f/ZwcA- reten- 
tissant, et donne avis de cette bonne aubaine à toute 
la bande ; à ce signal, chacun d'accourir. D'abord ils 
commencent par glaner les grains ('pars aux alentours; 
puis finissent par s'engager dans la tranchée qu'ils sui- 
vent l'un après l'autre, en se pressant le long du pas- 
sage au-dessous du pont. De cette manière, (quelquefois 
toute la troupe entre ; mais plus ordinairement cinq ou 
six seulement, car ces oiseaux sont alarmés par le 
moindre bruit, même par le simple craquement d'une 
branche, dans les temps de gelée. Ceux qui sont en 
dedans, après s'ôtre gorgés de grain, redressent la 
tète, et essaient de sortir par le haut ou les C(^tés de la 
cage. Ils passent et repassent sur le pont, ne s'imagi- 
nant jamais de regarder en bas, et sans avoir l'instinct 
de reprendre, pour s'(''chapp(M', le chemin par ou ils 
sont venus. Ils restent là, jusqu'au retour du chasseur 
qui ferme le passage et met la main sur ses prisonniers. 

On m'a parlé de dix-huit dindons pris ainsi, en une 
seule fois; moi-même j'ai eu pour mon compte nom- 
bre de ces cages, mais je n'y en ai jamais trouvé plus 
de sept d'un môme coup. Un hiver, je fis le total de ce 
que l'une d'elles m'avait produit : en deux mois seule- 
ment j'y en avais pris soixante-seize ! Quand ces oiseaux 
abondent, on est quelquefois fatigué d'en numger, et 
les propriétaires des cages négligent de les visiter pen- 
dant plusieurs jours ou même des semaines entières, 
I. ' d 



LE DINDON SAU^^AGE. 

de sorte que les pauvres prisonniers périssent de faim; 
car, quelque étrange que cela paraisse, rarement recou- 
vrent-ils leur liberté en s'avisant de descendre dans la 
tranchée et de retourner sur leurs pas. Plus d'une fois 
j'en ai trouvé quatre, cinq et niônie dix de morts dans 
une cage par pure négligence. Là où les loups et les 
lynx sont nombreux, ils savent très bien rendre visite cà 
la cage et la déi)arrasser de son butin, avant le proprié- 
taire. Un malin j'eus la satisfaction de prendre dans 
une des miennes un beau loup qui, lorsqu'il m'avait vu. 
s'était tapi, croyant cpie je passerais dans une autre 
direction. 

Les dindons sauvages s'approchent souvent des din- 
dons domestiques, s'associent ou bien se battent avec 
eux, les chassent et s'approprient leur nourriture ; quel- 
quefois les coqs font la cour aux femelles apprivoisées, 
et en sont généralement reçus avec grande faveur, 
aussi bien que par les propriétaires de ces dernières, 
qui connaissent parfaitement l'avantage de ces sortes 
d'unions. En effet, la race métisse qui en provient, est 
beaucoup plus vigoureuse que celle des domestiqués, et 
par suite, bien plus facile à élever. 

AHenderson, surl'Ohio, j'avais chezmoi, parmi beau- 
coup d'autres oiseaux sauvages, un superbe dindon élevé 
par mes soins dès sa première jeunesse, puisque je l'avais 
pris n'ayant probablement pas plus de deux ou trois jours. 
Il s'était rendu si tamilier, qu'il suivait tout le monde à 
la voix, et était devenu le favori du petit village; tou- 
tefois, \\ ne voulut jamais se percher avec les dindons 
domestiques, mais régulièrement se retirait à la nuit, 



LE DINDON SAUTAGE. 81 

sur le toit de la maison où il demeurait jusqu'à l'aurore. 
Quand il eut deux ans, il commença à voler dans les 
bois, y passant la plus grande partie du jour, pour ne 
revenir à l'enclos que quand la nuit approchait. Il con- 
tinua ce genre de vie jusqu'au printemps suivant où je 
le vis plusieurs fois s'envoler de son perchoir^ sur la 
eime d'un grand cotonnier, au bord de l'Ohio, puis 
après s'y être un moment reposé, reprendre son essor 
jusqu'à la rive opposée, bien quela rivière, en cet endroit, 
n'eût pas moins d'un demi mille de large ; mais toujours 
il revenait à la tombée de la nuit. Un matin, de très 
bonne heure, je le vis s'envoler vers le bois, dans une 
autre direction, mais sans faire grande attention à cette 
circonstance. Cependant, plusieurs jours se passèrent, 
et l'oiseau ne reparut plus. 

Quelque temps après, j'étais à la chasse, me diri- 
geant vers certains lacs aux environs de rivière verte. 
J'avais fait à peu près cinq milles, lorsque j'aperçus un 
bel et gros dindon qui traversait le sentier devant moi, 
et s'en allait en se prélassant tout à son aise. C'était le 
moment où la chair de ces oiseaux est dans sa vraie 
primeur, et je lançai mon chien qui partit au galop. 
Il approchait déjà du dindon, et je voyais à ma grande 
surprise, que celui-ci n'avait pas beaucoup l'air de s'en 
émouvoir. Junon allait sauter dessus, quand soudain 
elle s'arrêta et tourna la tête vers moi. Je courus, et 
jugez de mon étonnement. lorsque je reconnus mon 
oiseau favori lequel, ayant lui-même reconnu le chien, 
n'avait pas voulu fuir devant lui ; bien qu'assurément 
la vue d'un chien étranger n'eût pas manqué de lui 



5S Lt DINDON SAUVAGE, 

faire retrouver à l'instant toutes ses jambes! par 
hasard, un de mes amis passait par là, à la recherche 
d'un daim blessé ; il prit l'oiseau sur sa selle, devant 
lui, et le réintégra au domicile. — Le printemps sui- 
vant, il fut tué par mégarde, ayant été pris pour un 
dindon sauvage ; mais on me le rapporta, après qu'on 
l'eut reconnu au ruban rouge qu'il portait toujours 
autour du cou. 

Maintenant, dites-moi, cher lecteur, quel nom don- 
ner à ce fait? Voilà un dindon qui reconnait mon chien, 
longtemps son compagnon dans le verger et dans les 
champs ! Est-ce ici le résultat de Vinslinct ou de la 
raison ; l'effet purement mécanique d'une impression 
qui se réveille, sans que l'animal en ait conscience, ou 
bien, l'acte d'un esprit intelligent? 

A l'époque où je me retirai dans le kentucky, il y a 
déjà plus d'un quart de siècle, les dindons étaient si 
abondants, que le prix d'un de ces oiseaux sur le mar- 
ché, était moindre qu'aujourd'hui celui du plus mince 
volatille do basse cour. J'en ai vu offrir pour la somme 
de trois pence (1) la pièce, et qui pesaient de dix à 
douze livres. Un dindon de premier choix, pesant de 
vingt-cinq à trente livres, était regardé comme bien 
vendu pour un quart de dollar (2). 

Quant aux poules, leur poids est de neuf livres, en 
moyenne. Cependant, dans la saison des fraises, j'ai 
tué des femelles qui ne pondaient plus et pesaient treize 



(1) 30 cenliniM. 

(1) 1 fr. 25 centime». 



LE DINDON SAUVAGE, 55 

livres; et j'en ai vu quelques unes de si grasses, que le 
corps leur crevait eu tombant k terre, de l'arbre oii on 
les avait tuées. Les niàles varient davantage en taille et 
en pesanteur. De ([uinze à dix-huit livres, c'est belle- 
ment estimer leur jmids ordinaire. J''in vis un, en vente, 
au marché de Louisville. ({ui posait trente-six livres. 
Ses appendices pectoraux mesuraient un grand pied. 

Quelques naturalistes de cabinet représentent la 
femelle connue privée de ces appendices à la gorge ; 
mais tel n'est pas le cas pour l'oiseau complètement 
venu, ('.onnne je l'ai dit, les jeunes mâles, aux approches 
du premier hiver, ont simplement à celte partie, une 
sorte de protubérance dans la chair, tandis que les 
poules du mômeàii;e nolfrent rien de pareil. La seconde 
année, les mâles se reconnaissent au pinceau de poils 
qui peut avoir quatre pouces de long, au lieu que, chez 
les femelles cpii ne sont pas stériles, c'est à peine 
s'il est apparent. La troisième année, le niàle peut être 
réputé adulte, bien qu'il doive croître encore en taille 
et en poids, pendant plusieurs années. Les femelles, à 
quatre ans, sont dans leur pleine beauté, et ont les 
appendices pectoraux longs de quatre ou cinq pouces, 
mais moins gonflés que dans le mâle. Les poules sté- 
riles ne les acquièrent ([ue dans un âge très avancé. Le 
chasseur expériment('* sait les reconnaître du premier 
coup d'œil, parmi toutes les autres, et les tue de pré- 
férence. Le grand nombre de jeunes poules qui man- 
quent des mamelons en question, a sans doute donné 
naissance à cette idée, ([ue toutes en sont dépourvues. 

Les doubles plumes longues et tombantes qui, chez 



5/1 LE DINDON SAUVAGE. 

cet oiseau, recouvrent les cuisses et le bas des flancs, 
sont souvent employées, par les femmes de nos colons 
et de nos fermiers, pour faire des palatines. Ces pala- 
tines, bien confectionnées, sont d'un bel effet et très 
confortables. 



L'OHIO. 

Comme nous nous disposions, ma femme, mon fils 
aîné, alors enfant, et moi, k retourner de la pensyl- 
vanie dans le Kentucky, nous décidâmes, les eaux 
étant extraordinairement basses, de nous pourvoir d'un 
esquif qin pût nous conduire jusque chez nous, iiHen- 
derson. Je me procurai en conséquence un bateau de 
cp nom, large, commode et léger. Nous nous étions pré- 
cautionnés d'un matelas, et nos amis nous approvi- 
sionnèrent do viande nouvellement préparée. Nous 
avions pour rameurs deux robustes nègres; et c'est 
dans cet équipage que nous quittâmes le village de 
Schippingport, comptant atteindre, en pende jours, le 
lieu de notre destination. 

On était au mois d'octobre; les teintes automnales 
décoraient déjà les rivages de cette reine des rivières. 
rOhio ; de chaque arbre, pendaient de longs et flottants 
festons de différentes espèces de vignes sauvages ; les 
cimes ployaient sous des grappes de fruits aux couleurs 



l'ohio. 66 

brillantes et variées, et leurs tons 'run carmin bronzé, 
se mariant aux nuanc(»s jaunes du feuillage où se voyait 
encore un reste de verdure, n'tléchissaient, du limpide 
courant des eaux, un éclat plus vif, des teintes plus 
délicieuses que jamais peintre de ])aysage n'en repro- 
duisit, ([ue jamais poëte n'a pu en imaginer. 

Les jours l'taient chauds encore ; le soleil avait 
re])ris cette splendid(^ et ardente couleur qui , dans 
cette saison, produit le singulier phénomène que l'on 
connaît sous le nom de Vété indien. La lune avait plus 
d'à moitié rempli sou disque; et nous nous laissions 
aller, glissant au courant de la rivière, sans rencontrer 
d'autre agitation ii la surtace <pie celle qu'y faisait 
naître le mouvement de notre i)ateau. Tout entiers aux 
loisirs du voyag(\ nous passions nos journées, absorbés 
dans la contemplation du grand et magnifique spec- 
tacle ipui la nature sauvage déroulait autour de nous. 

De temps h autre, un gros chat marin (1) montait à 
fleur d'eau, poursuivant un banc de petits poissons (jui 
sautaient tous à la fois hors du liquide élément comme 
autant de flèches nacrées, et faisaient l'effet d'une véri- 
table pluie de lumière, tandis que leur ennemi, les 
mâchoires entr'ouvertes. saisissait les imprudents qui 
s'étaient attardés, puis, d'un coup de sa ([ueue, faisant 
jaillir les ondes, disparaissait à noti'e vue. Nous enten- 
dions aussi d'autres poissons qui ])roduisaient un bruit 
sourd sous notre barque; et d'abord nous ne savions à 

(1) Cat-fish, Pimélode chat {Pimelodus felis, Lacép. ; Siluris felis^ 
Linn.). Voy. pour plus de détails au second volume, la Pèche dans 
l'Ohio. 



56 l'ohiû. 

quoi attribuer ces sons étnmges ; iiiuis nous ne tar- 
dâmes pas à reconnaître qu'ils provenaient de la perche 
blanche] car lorsque le bruit cessait par intervalles, 
nous n'avions qu'à jeter à l'avant notre filet, pour 
prendre une ceitaine (|uantité de ces poissons délicats. 

La nature, parmi ses diverses combinaisons, semble 
avoir traité celte partie des États-Unis avec une ten- 
dresse toute spéciale ; que le voyageur remonte ou 
descende l'Ohio, il ne peut s'empêcher de remarquer 
que presque tout le long de son cours, la rivière, sur 
l'une de ses rives, est bordée de hautes montagnes et 
d'un terrain à l'aspect abrupte et tourmenté; tandis 
que sur l'autre, à perte de vue, s'étendent d'immenses 
plaines formées des plus riches dépôts d'alluvion. Des 
îles variées d(î ajrandeur et de forme s'élèvent cà et là 
du sein des eaux, et souvent le courant capricieux vous 
pousse sur des nappes tranquilles où l'on ne croit plus 
flotter que sur un lac d'une médiocre étendue. Quel- 
ques-unes de ces îles sont considérables et ont de l'im- 
portance; d'autres, au contraire, petites et insigni- 
fiantes, ne semblent là que pour le contraste , et 
seulement pour rehausser l'intérêt général de la scène. 
Ces petites îles sont fréquemment submergées dans les 
grandes eaux, et il s'y accunmle alors des amas pro- 
digieux de bois flottant. Je l'avoue, ce n'était pas sans 
un serrement de cœur que nous réfléchissions aux 
changements que la culture devait bientôt produire 
sur ces bords ravissants. 

Quand arrivait la nuit, plongeant dans les ténèbres 
les parties plus reculées de la rivière, nos esprits se rem- 



l'ohio. 57 

plissaient de plus fortes émotions ([ui les emportaient 
bien au-delà du moment présent : le tintement des clo- 
chettes au cou des troupeaux, nous disait que près de 
nous, dans une douce sécurité, de paisibles animaux 
erraient de vallée en vallée, à la recherche du pâtu- 
lajiçe, ou s'acheminaient, pour regagner là-bas leur 
bergerie. Les houhoux du grand duc ou le battement 
moelleux de ses ailes, comme il se balançait mollement 
au-dessus des eaux, les sons de la corne du batelier, 
qui s'en allaient de plus en plus lointains et affaiblis 
dans les airs, tout cela parlait vivement à notre âme. 
Puis, au retoui' de l'aurore, de chaque' feuilltige s'élan- 
çaient de joyeux chanteurs dont l'écho répétait les 
notes harmonieuses que l'oreille écoutait dans un 
ravissement toujours nouveau. Çà et là apparaissait la 
cabane isolée d'un pionnier, premier vestige d'une 
civilisation naissante; et fréquemment nous voyions 
des cerfs et des daims traverser le courant, pour 
gagner la plaine, signe ceilain que la neige ne tarde- 
rait pas JÏ couvrir les montagnes. 

Très souvent aussi nous rencontrions et dépassions 
bientôt de pesants bateaux plats, les uns chargés du 
produit des différentes sources et des petites rivières 
qui versent dans l'Ohio le tribut de leurs eaux; les 
autres, de moindre dimension, et où s'entassaient des 
émigrants de toutes nations, à la recherche d'une nou- 
velle demeure. Pures jouissances, scènes de la solitude, 
ah ! ce n'est que devant une pareille nature, et entouré 
des siens, comme je l'étais, qu'on peut goûter tout 
votre charme. 



68 l'ohio. 

A cette époque, les rivages abondaient de gibier : 
dindons sauvages, coqs de bruyère, sarcelles aux ailes 
bleues s'offi'aient d'eux-nit^mes à mes coups. Aussi 
faisions-nous bonne chère ! En quelque endroit qu'il 
tious plût d'aborder, nous n'avions (}u'à descendre, 
battre le briquet et, pourvus comme nous l'étions de 
tous les ustensiles nécessaires , nous avions bientôt 
devant nous un succulent repas. 

Ainsi passèrent plusieurs de ces heureux jours; 
et nous approchions de notre demeure, lorsqu'un 
soir, non loin de la Crique aux pigeons (c'est un 
petit ruisseau (jui, de l'État d'Iudiana. coule dans 
l'Ohio), nous entendîmes un bruit éclatant, étrange, si 
semblable au cri de guerre des Indiens, (jue nous nous 
jetâmes aux avirons, en raiTiant vers l'autre bord aussi 
promptement et aussi doucement ([ue possible. Le bruit 
augmentait; nous nous imaginions déjà ent^^ndre des 
cris de meurtre; et connue nous savions (jue récem- 
ment des dépradations avaient été commises par un 
parti de naturels miH'outeuts. nous nous trouvâmes, 
pour un moment, très mal à l'aise. G^pendant peu à 
à peu le calme nous revint, et nous pûmes bientôt nous 
convaincre, à n'en plus douter, (pie ce smgulier 
vacarme était produit par u!ie secte d'enthousiastes 
méthodistes (jui s'étaient ainsi écartés de la route ordi- 
naire , tout exprès pour tenir un de leurs meetings 
annuels, à l'ombre d'une tbrét de grands hêtres. Ce fut 
sans nouvelle interruption dans notre voyage, que 
nous atleigiiimes Hendorson, distant, par eau, de 
Shippingport, d'environ deux cents milles. 



l'ohio. 59 

Quand je nie reporte à ces temps, quand je rap- 
pelle il mon esprit la grandeur et la beauté de ces 
rivages solitaires, (juand je me représente les cimes 
épaisses et «jndoyantes des foi'éts ombrageant la pente 
des montagnes, s'inclinant au bord di^s eaux, et vierges 
encore de la hache du bûcheron ; (piand je sais ce 
(ju'ont versé de leur sang nombre de dignes Yirginiens 
pour cou(iu(h'ir la paisible navigation de cette rivière ; 
quand je vois que là ne se rencontre plus un seul 
homme de la race primitive, (jue là aussi, ont cessé 
d'exister les innombrables troupeaux d'élans, de daims 
et do bulïles, qui paissaient autrefois sur ces monta- 
gnes et dans ces vallées, trarant d'eux-mêmes et pour 
leurs propres besoins, de larg(?s sentiers vers chaque 
source salée ;(iua!i(i je n'ilnchiscpie toute cette immense 
partie dtj notre rnion, au lieu d'en être encore à l'état 
de nalure, est maintenant plus ou moins couverte de 
villages, de fernu^s, de villes même, où l'on n'entend 
plus (pie le son aigu du marteau et le bruit assourdis- 
sant des machines; que les bois s'en vont, disparaissant 
grand train, le jour, sous la cogné(;. et la nuit dévorés 
par le feu; que des centaiiuîs de bateaux à vapoui sil- 
loniîent eu tous sens et dans toute sa longueur le cours 
de la majostuinise rivièr(;, forçant le commerce à 
pi*(Midre racine et à prospérer sur chaque point; (piand 
je vois, enfin, le trop plein de la po])ulation de l'Eu- 
rope s'acharnant avec nous à la destruction de ces 
malheureuses forêts, pour nous aider à transplanter la 
civilisation jus(pi'au fond de hnu's plus sombres retrai- 
tes; et quand je me dis que, pour tous ces changtv- 



60 l'ohio. 

ments si extraordinaires, il a suffi de la courte période 
d'une vingtaine d'aimées; {dors, malgré moi, je m'ar- 
rête saisi d'étonnement; tout cela est un fait accompli, 
je le sais; et néanmoins j'ai peine encore à croire à sa 
réalité. 

Ces changements sont-ils pour un bien ou pour un 
mal? Je ne prétends pas le décider. Mais quoiqu'il en 
puisse être de mes secrètes préférences, je me permet- 
trai du moins d'exprimer un regret : pourquoi , en 
effet , n'existe-t-il pas dans nos archives quelque rap- 
port un peu satisfaisant sur l'état de cette portion du 
pays, à compter de l'époque où notre peuple y fit ses 
premiers établissements? Serait-ce qu'en Amérique il 
n'y aurait personne à la hauteur d'une telle tâche? Non 
assurément ! nos Irving, nos Cooper, ont donné de leur 
compétence à cet égard des preuves qui ne laissent rien 
à désirer. Disons plutôt ([ue la faute en est aux chan- 
gements qui, sur ce théâtre, se succèdent avec une si 
merveilleuse rapidité, que leur plume même aurait à 
peine le temps de les constater. Eh bien ! il n'est pas 
trop tard encore ; et mon vif, mon sincère espoir est 
que l'un ou l'autre, ou même tous les deux, mettront, 
sans tarder, la main à l'œuvre, pour charmer les géné- 
rations futures, en nous décrivant, mieux que personne 
ne pourrait le faire, l'état primitif de ces contrées 
dont la forme et les beautés naturelles .ont s'effacant 
si promptement sous les pas d'une population toujours 
croissante. Oui! j'espère, avant de terminer ma course 
sur cette terre, j'espère lire les récits de ces délicieux 
écrivains, nous dépeignant les progrès de la civilisation 



l'ohio. 61 

dans nos États de l'ouest. Là ils nous parleront des 
Clarck, des Croghan, des Boon, et de tant d'autres 
hommes aux entreprises grandes et hardies; ils nous 
recomposeront le pays tel qu'il était autrefois; et d'un 
sujet digne de leurs pinceanx, il auront fait un tableau 
immortel. 



LE GRAND MARAIS DE PINS 

DE LA PENSYLVANIE. 

Je quittai Philadelphie à quatre heures du matin, 
par le coche, n'emportant avec moi que le bagage stric- 
tement nécessaire pour l'expédition projetée ; c'est-à- 
dire, une boîte qui contenait un petit paquet de linge, 
du papier à dessiner, mon journal, des couleurs et des 
pinceaux, plus, vingt-cinq livres de plomb, mon fusil 
ntear-jacket)) (juelqut's pierres, un peu d'argent, et par 
dessus tout, un cœur plus que jamais enthousiaste de la 
nature. 

Nos voitures ne sont pas des meilleures, et ne se meu- 
V(Mit pas avec toute la célérité qu'on leur connait dans 
certains autres pays. 11 était donc huit heures et nuit 
close quand nous atteignimes» Mauch-(Miunk » aujour- 
d'hui si réputé dans toute l'Union pour ses précieuses 
mines de charbon, et situé à quatre-vingt-huit milles 
de Philadelphie. Nous avions traversé des contrées d'uu 



02 LE GRAND MARAIS DE PINS 

aspect très divers, les unes savcainment cultivées, d'au- 
tres encore à l'état de nature, et qui ne m'en plaisaient 
que mieux. En descendant de voiture, j'entrai dans la 
salle des voyageurs et demandai l'hôte. Sur le champ, 
je vis venir cà moi un jeune homme de bonne mine 
auquel je fis part de ce que je désirais. 11 me répondit 
d'un air affable, offrant de me loger et de me nourrir 
à bien meilleur v nnqitdi (jue les voyageurs qui venaient 
pour le simple plaisir de se tcure traîner sur le railway. 
En un mot, nous étions d'accoid au bout de cinq 
minutes, et je me trouvais instalh* très confortablement. 
Au premier chant du coq annonçant au petit village 
l'approche du jour, j'étais en route avec mon fusil et 
mon album, pour juger par moi-même des ressources 
du pays. Je me dirigeai à travers champs, gravis je ne 
sais combien de montagnes escarpées, et m'en revins, 
sinon fatigué, au moins très désappointé de n'avoir pas 
vu d'oiseaux ; aussi fis-je de suite mes arrangements 
avec un voiturier, pour être transporté dans les parties 
centrales du grand marais de pins; et sans retard nous 
partîmes. Il coimnençait alors à s'élever un ouragan 
furieux; néanmoins j'ordonnai à mon conducteur de 
pousser en avant. Il nous falhit tourner plus d'une haute 
montagne, et nous parvînmes enfin à en franchir une 
qui dominait toutes les autres aux «Mivirons. I.(^ temps 
était devenu affreux ; la pluie nous tiansperrait jus- 
qu'aux os. mais ma résolution était inébranlable, et le 
postillon dut continuer sa route. Après avoir ainsi fait 
environ quinze milles, nous quittâmes la chaussée, et 
nous engageâmes dans une montée étroite et difficile 



DE LA PENSYLVANIE. 65 

qui semblait n'avoir été coupée dans le roc que pour 
permettre aux habitants du marais de recevoir leurs 
provisions du village que je venais de ([uitter. Plusieurs 
fois nous nous trompâmes de chemin , et il faisait nuit 
sombre quand un poteau nous indiqua par bonheur 
celui qui conduisait à la maison d'un M. Jediah Irish 
à qui j'avais été recommandé. Nous primes alors en 
cahotant par une descente roide que bordaient, d'un 
côté, des rochers à pic, et de l'autre un petit ruisseau 
qui semblait gronder à l'approche des étrangers. Le sol 
était tellement enc()mbr('' de lauriers et de grands pins 
de diverse nature, que le tout ne présentait qu'une 
masse confuse et ténébreuse. 

Enfin nmis atteignîmes l'habitation dont la porte se 
trouvait déjà ouverte, l'apparition de visages inconnus 
n'ayant rien de surprenant, mônh? dans les parties les 
plus recuhîes de nos forêts. J'entrai et l'on m'approcha 
tout d'abord une chaise, tandis {(u'on montrait à mon 
conducteur le chemin de l'étable; et dès que j'eus 
exprimé le désir ([ue j'éprouvais de rester quelques 
semaines dans cette maison, la bonne dame à qui je 
m'adressais me répondit de la façon la plus oblig(;ante. 
quoique poiu" le moment, son mari fiU absent dechezlui. 
J'engageai tout de suite la conversation, en demandant 
quelle était la nutiu'e du pays, et si les oiseaux étaient 
nombreux dans le voisinage; mais mistress hish s'en- 
tendant mieux aux alfaires de son intérieur qu'à ce 
qui concernait l'ornithologie, me renvoya, pour les ren- 
seignements, à un neveu de son mari, qui ne tarda pas 
à paraître, et en faveur duquel a première vue, je me 



64 LE GRAND MARAIS DE PINS 

sentis prévenu. Son langage indiquait un jeune homme 
instruit ; de son côté, il s'aperçut que moi-même je 
n'étais pas non plus sans quelques connaissances; et 
finalement il médit adieu, d'un ton qui me donna beau- 
coup à espérer. 

L'ouragan était déjà balayé, lorsqu'au matin les pre- 
miers rayons du soleil étincelaient sur le feuillage 
humide dont ils faisaient éclater toute la richesse et 
la splendeur. Mon oreille s'ouvrait délicieusement 
aux notes si douces, si mélodieuses de la grive des bois et 
autres oiseaux chanteurs; à peine avais-jefait quelques 
pas, que la détonation de mon fusil réveillait l'écho des 
bois, et je ramassais, parmi les feuilles, une charmante 
fauvette que j'avais longtemps cherchée, mais jusqu'ici 
toujours en vain. Je n'en demandais, pour l'instant, 
pas d'avantage; et tout en faisant une courte halte, je 
pus me convaincre que le marais hébergeait nombre 
d'autres sujets non moins précieux pour moi. 

Le neveu me rejoignit bientôt, sa carabine sur 
l'épaule, et s'offrit à m'accompagner au travers des 
bois dont il connaissait toutes les retraites ; mais j'étais 
impatient de fixer sur le papier, la forme et la beauté 
de mon petit oiseau ; je le priai donc de casser, pour 
marquer la place, une branche de laurier en fleurs, et 
revins avec lui à la maison, ne parlant plus que de l'as- 
pect enchanteur de la contrée, et des scènes pittoresques 
qu'offrait le paysage autour de nous. 

Plusieurs jours se passèrent, durant lesquels je fis 
connaissance avec mon hôtesse et sa petite famille ; et 
sauf quelques rares excursions, j'employais la plus 



DE LA PENSYLVANIE. 65 

grande partie de mon temps ù dessiner. Un matin, 
comme je me tenais près de la feiuHre de ma chambre 
je vis descendie de cheval un homme ^rand et d'appa- 
rence robuste, qui défit la sangle, enleva la selle d'une 
main, passa de l'autre, la bride par dessus la tète de 
l'animal, et se dirigea vers la maison, tandis que le 
cheval s'en allait de lui-même boire au petit ruisseau. 
Il se fit alors un certain mouvement dans l'appartement 
au-dessous de moi, puis je vis ressortir le grand indi- 
vidu qui prit le chemin des scieries et des magasins 
situés à environ cent mètres de la maison. L(^s affaires 
avant tout! Telle est la dévise des américains; et, en 
cela, ils n'ont pas tort. Au bout de quelques minutes 
mon hôtesse entra dans ma chambre, accompagnée d'un 
homme k la mine prévenante, que je reconnus de suite 
pour un habitant des bois, et qu'elle me présenta comme 
M. Jediah Irish, son mari. Lecteur, je ne puis vous 
(Miumérer toutes les qualités de cet homme réellement 
excellent; il faut avoir comme moi, vécu dans l'inti- 
mité avec lui, pour bien apprécier la valeur d'une telle 
rencontre, au milieu de nos forêts. Non-seulement il 
me fit le meilleur accueil, mais promit de me seconder 
de tous ses efforts, pour la réussite de mes projets. 

Nos longues promenades, et ces convcirsations que 
nous aimions davantage encore k prolonger, je ne les 
oublierai jamais, non plus que tant de beaux oiseaux 
que nous avons poursuivis, tués ensemble, et que nous 
admirions si bien tous deux ! Cette venaison succulente, 
cette délicate chair d'ours, ces truites délicieuses, mon 
régal de chaque jour, il me semble les savourer encore; 
i. 5 



{MU 



06 LE GRAND MARAIS DK PINS 

et quel plaisir aussi de reuteiidrc me lire ses poëmes 
favoris de Burns, pendant que, le crayon à la main, 
je donnais la dernière touche au dessin d'un oiseau que 
j'avais là devant moi ! Oui ! c'en était assez pour faire 
revivre, dans ma mémoire, les fraîches impressions de 
mon enfance, alors qu'émerveillé, je lisais les descrip- 
tions de cet âge d'or que je riîtrouvais ici réalis»^ sous 
mes yeux. 

Le Lehigh qui coule non loin, décrit brusquement 
plusieurs coudes entre les montagnes, et donne nais- 
sance à de nombreustîs chutes au-dessous desquelles de 
vastes réservoirs font, de cettt; rivière, une ressource 
précieuse pour TcHablissement de toutes sortes de mou- 
lins. 

Quelques années avant l'époque dont je parle, mon 
hôte avait été choisi coimne agent de la compagnie 
charbonnière du Lehigh ; il fut chargé en outi'(î de la 
construction des moulins, et de surveiller l'exploitation 
des beaux arbres (pii couvraient les montagnes auxenvi- 
rons. Jeune, fort, actif, et de jihis, industrieux et per- 
sévérant, il se mit à la tète de ([uelques ouvriers, planta 
tout d'abord sa tente aux lieux où maintenant se voit sa 
maison ; puis, ayant d('*blayé à force de bras, la route 
dont j'ai parlé plus haut, il finit par atteindre la rivière 
au centre d'un tournant, et y construisit plusieurs mou- 
lins. A cet endroit, le passage se rétrécit tellement. 
qu'il semble avoir été formé par un déchirement de la 
montagne dont les flancs se dressent abrupts de cha- 
que côté ; aussi la place où s'élevèrent les premiers 
bâtiments est-elle presque partout d'un difficile accès, 



DE I.A PENSYLVANIE. f)? 

la route nouvellement coupée n'étant alors abordable 
que pour les hommes et les chevaux. Jédiah me disait^ 
en me montrant un rocher à cent cinquante pieds au- 
dessus de nos tôtes : c'est par là que, pendant plusieurs 
mois, on nous descendit à l'aide de cordes, nos pro- 
visions enfermées dans des barils. Mais dés qu'il y eut 
un moulin à scie, les bûcherons commencèrent leur 
œuvre de dévastation. L'un après l'autre, on les entendit, 
et maintenant encore on les entend tomber ces pauvres 
arbres, sans cesse, tant que dure le jour; et dans le 
calme des nuits, les insatiables moulins ne disent que 
trop, triste nouvelle, qu'avant un siècle, les nobles 
forêts qui les entourent, n'existeront plus. Successive- 
ment, de nouveaux moulins furent construits, on éleva 
maintes écluses, comme autant d(^, défis jetés au cours 
impétueux du Lehigh. Aujourd'hui déjà un bon tiers 
des arbres sont abattus, convertis on planches de toute 
les dimensions; et, à cette heure peut être, flottent 
jus»[u'à Philadelphie. 

Dans une pareille entreprise, ce n'est pas tout que 
d'abattre les arbres, il faut ensuite les hisser jusqu\à la 
crête des montagnes qui dominent la rivière, les lancer 
dans le courant et les faire arriver aux moulins, en 
franchissant des passages où qucîlquefois les eaux sont 
très basses, sans compter mille autres difficultés. Ëtant 
sur les lieux, je me plaisais à visit«'r l'un dos principaux 
sommets d'où l'on précipitait les ti'oncs d'arbres. Les 
voir rouler l'un par dessus l'autre d'une telle hauteur, 
donnant ça et là de tout leur poids contre l'angle aigu 
de quelque rocher, puis, rebondissant comme une balle 



68 Le grand mahais de pins 

élastique, aller enfin tomber dans la rivière, avec un 
craquement épouvantable, c'était, je vous proteste, un 
spectacle des plus saisissants, mais qu'il m'est impos- 
sible de vous décrire. Vous dirai-je que j'ai vu des 
masses de ces énormes troncs entassés l'un sur l'autre 
au nombre de cinq mille ? Et pourquoi pas, puisque de 
mes yeux, je l'ai vu? Mon ami, M. Irish, m'assura qu'à 
certains moments, il y en avait bien plus encore ; à ce 
point, qu'aux endroits où ces piles s'amoncelaient, le 
cours de la rivière en était complètement intercepté. 

L'époque des crues, ou « freshets » est le temps que 
l'on choisit pour amener les arbres aux différents mou- 
lins. C'est ce qu'ils appellent pour eux, une bonne 
partie', jediah qui, généralement en est le chef, se 
dirige, suivi de ses hommes, vers le tas le plus élevé. 
Chacun d'eux est muni d'un fort levier de bois, d'une 
hache à manche court ; et tous, soit l'hiver, soit l'été, 
se jettent à l'eau comme de vrais terres-neuves. Petit à 
petit, les troncs sont détachés et s'en vont flottant, de 
cascade en cascade, sur la rivière ; tantôt heurtant 
contre un rocher et tournoyant plusieurs fois sur eux- 
mêmes; tantôt arrêtés court et par douzaines sur un 
bas fonds au travers duquel il faut les pousser à grand 
renfort de leviers. Maintenant ils rencontrent une 
chaussée qu'on leur fait aussi franchir; mais, soit 
ici, soit là, il en reste toujours quelques-uns; et 
quand la joyeuse troupe arrive à la dernière écluse 
qui se trouve juste à l'endroit où le camp de mon 
ami Jédiah fut d'abord établi, le conducteur et ses 
hommes, au nombre d'environ soixante, trempés à qui 



DE LA PENSYLVANIE. $^ 

mieux mieux, prennent le chemin de la maison, où après 
un repas copieux, ils passent la soirée et une partie 
de la nuit à danser et s'amusera leur manière, c'est-à- 
dire, avec une simple et tranche cordialité, et sans beau- 
coup se troubler l'esprit de l'idée qu'il leur faudra, dès 
le matin, commencer de non moins pénibles travaux. 

Cependant, le matin est bientôt venu ; l'un d'eux, du 
seuil des magasins, domie le signal au son de la corne, 
et chacun retourne ii son ouvrage. Scieurs et charpen- 
tiers déjà sont à la besogne ; tous les moulins tournent 
à la fois, et ces gros troncs qui, quelques mois aupara- 
vant servaient de support à des cimes verdoyantes et 
touffues, se voient maintenant taillés, fendus en plan- 
ches qu'on lance sur le courant, et dont on forme des 
radeaux pour le marché. 

Durant les mois d(i l'été et de l'automne, le Lehigh 
qui, de lui-môme, est une petite rivière, devient extrê- 
mement bas ; et il serait impossible d'y faire flotter des 
trains de bois, si l'on n'y eut artificiellement pourvu, 
en mettant en réserve un suppl«hnent d'eau. Pour cet 
objet, à la gorge de la chaussée la moins haute, on a 
pratiqué une porte que l'on ouvre à l'approche des trains. 
Ils passent alors avec la rapidité de l'éclair, poussés par 
les eaux accumulées dans l'écluse et qui suffisent d'or- 
dinaire à les porter jusqu'à Mauch-Chunk ; après quoi, 
entrant dans des canaux réguliers, ils ne rencontrent 
plus d'obstacle pour arriver à destination. 

Du temps que la population ne s'était pas encore mul- 
tipliée dans cette partie de la Pensylvanie, il y avait aux 
environs, abondance de toute sorte de gibier. L'élan 



Hô LE GRAND MARAIS DE PINS 

même , ne dédaignait pas de venir brouter sur le 
flanc des montagnes, près du Lohigli ; ours et daims 
devaient aussi y ôtre nombreux, puisqu'à l'époque où 
j'écris ces lignes, les chasseurs résidants en tuent encore 
beaucoup. Le dindon sauvage, le faisan et le tetrâo 
n'y manquent pas non plus ; et les truites, ah ! lecteur, 
si vous êtes amateur de pèche, allez-y vous même cher- 
cher fortune. Quant à moi, ce que je puis dire, c'est 
que souvent ma main s'est fatiguée à enlever, des moin- 
dres ruisseaux, ;le poisson aux écailles étincelantes, qu'at- 
tirait en foule l'appât d'une simple sauterelle se débat- 
tant à mon hameçon. 

. A propos d'ours, il se passa une petite scène assez 
comique et que je veux vous raconter : une après-midi, 
(jnelques travailleurs de M. Jédiah s'en revenant de 
Mauch-Chunk, avaient pris au court par dessus les mon- 
tagnes; c'était la saison où les baies du myrtille sont 
en pleine maturité. Tout-à-coup ils s'arrêtent, avertis 
de l'approche de plusieurs ours qu'ils entendent renifler 
bruyamment l'air. A peine ont-ils eu le temps de se 
mettre sur leurs gardes, qu'ils voient paraître une troupe 
composée, au grand complet, de huit de ces animaux. 
Armés chacun de leur hache à courte poignée, mes 
braves font face et s'avancent pour livrer bataille ; mais 
bientôt les assaillis deviennent les assaillants et jouent 
si bien des dents et des griffes, qu'en un clin d'oeil, ils 
mettent le_s hommes en déroute; et vous les eussiez vus 
qui se sauvaient à toutes jambes et se précipitaient en 
tumulte du sommet delà montagne. Le bruit de l'aven- 
ture se répandit rapidement ; ce fut à qui saisirait sa 



I)K LA FtiNSYLWNIE. 71 

carabine pour voler sur le tliéiiire de Taction; mais 
quand ou y arriva, les ours avaicMil entièrement disparu. 
La nuit ramena les chasseurs; à la maison, et de grands 
éclats de rire furent la conclusion de l'affaire. 

Je deineuiai six semaines dans la grande forêt de 
pins (à proprement pailer. ce n'est pas un marais, et 
j'y enrichis njon album de nombreux dessins. Cepen- 
dant, il ('tait temps de (juitter la Pensylvanie pour 
suivre, vers le sud, les troupes de nos oiseaux émi- 
grants; je dis donc adieu à l'excellente femme de mon 
ami, ainsi qu'à ses enfants aux joues de rose, sans 
oublier le bon neveu. Pour Jédiah, s'étant chargé de sa 
pesante carabine, il voulut absolument m'accompagner; 
et, après une marche pénible, tout droit au travers des 
montagnes, nous arrivâmes à Mauch-Chunk à temps 
pour le dîner. Cr, brave et généreux camarade, aurai- 
je jamais le plaisir de le revoir? 

A Mauch-dhunk où nous passiimes la imit ensemble, 
je reçus la visite de M. White, l'ingénieur civil qui me 
pria de lui laisser examiner mes cartons. Les nouvelles 
qu'il nu' doima de mes fils, alors dans le Kentucky, 
augmentèrent encore mon impatience de les rejoindre; 
et, loiigtonqis avant qu'il ne fit jour, j'échangeais une 
cordiale poignée de main avec mon hôte de la forêt, 
et me trouvais en route poui' la capitale de la Pensyl- 
vanie. Livré à mes réflexions, et n'ayant d'autre com- 
pagnon qu'une bise piquante et glaciale, je me deman- 
dais, tout en cheminant, comment il se pouvait faire 
que nos philadelphiens ignorassent, à ce pomt, l'exis- 
tence d'un lieu tel que la grande forêt de pins, vers 



72 LE GRAND MARAIS DE PINS DE LA PENSYLVANIE. 

laquelle, sans doute pas un seul d'entre eux n'eût été 
capable de diriger mes pas. Quel dommage, me disais- 
je en moi-même, que tant de jeunes gentlemen qui ne 
savent comment tuer le temps, ne s'avisent, un jour, 
de consacrer leur loisir à l'exploration de ces retraites 
sauvages, si riches et si bien peuplées pour un ami de 
la nature! Que leurs pensées prendraient un tour diffé- 
rent, si au lieu de perdre des semaines à perfectionner 
leurs insipides courbtîttes, à courir le monde en grand 
équipage, n'ayant d'autre ambition que de taire admi- 
rer la tournure de leurs jambes, ou de déguster leurs 
vins dans quelque rendez-vous, ils voulaient s'occuper 
enfin à contempler les trésors que la nature, avec tant 
de profusion, a répandus tout autour d'eux; ou seule- 
ment, s'ils cherchaient à doter, d(; quelque nouveau 
spécimen, leur musée dont autrefois on admirait 
l'ordre parfait et les précieuses collections! Mais hélas! 
ils ne se soucient guère des richesses que renferme le 
grand marais de pins; et probablement, l'hospitalité 
qu'on y trouve serait encore moins de leur goût! 



L'AIGLE A TÈTE BLANCHE. 



La figure de ce noble oiseau est bien connue de par 
tout le monde civilisé; blazonnée comme elle l'est sur 
notre étendard national qui flotte au vent de tous les 
climats, et porte, aux terres les plus reculées, le souvenir 
d'un grand peuple vivant dans un état de pacifique 
indépendance. Puisse cette pacifique indépendance 
durer toujours ! 

La grande force, l'audace, le courage et le sang-froid 
de l'aigle à tête 1 i anche, joints à la puissance de son vol 
sans rival, en font un type éminemment remarquable 
parmi ses frères. Si, à toutes ces qualités, s'unissaient 
quelques dispositions généreuses, il pourrait alors être 
vanté comme un modèle de noblesse. Et cependant le 
caractère féroce, dominateur, tyranniipie, qu'il déploie 
le plus souvent dans ses actions, est celui qui convenait 
le mieux à son état, et ([ue le créateur, dans sa sagesse, 
a dû lui donner, pour le mettre mieux à môme de 
remplir le rôle qu'il lui avait assigné. 

Pour vous donner une idée du naturel de cet oiseau, 
permettez-moi, cher l(;cteur, de vous transporter sur 
leMississipi. Laissez votre barque flotter doucement au 
courant des ondtîs, tandis qu'aux approches de l'hiver 
s'avancent, sur leurs ailes sifflantes , des bataillons 
d'oiseaux d'eau qui désertent les contrées du Nord, 
et cherchent une meilleure saison, sous des latitudes 



lll l'aIGLIÎ a TlhK BLANCHE. 

plus temp(}r<jcs. Ri^njardez: là, tout un bord du largo 
fleuve, l'aigle, dans une attitude droite, est perché sur 
la deruièi'e cime du |»Uis haut des arbres, son œil 
étiiicelaut d'un i'eu sombn», doniiue sur la vaste éten- 
due ; il écoute, et son oreille subtile est ouverte à 
chaifue bruit lointain, et «ie temps à autre il jette un 
regard au-dessous sur la terre, de peur que môme le pas 
léger du faon ne lui échappe, ^ni feaielie est perchée sur 
le rivage o})posé, et si tout demeure trani[uille et silen- 
cieux, elle l'avertit par un cri de patienter encore. A 
ce signal bien connu, le mâle ouvre en partie ses ailes 
innnenses, incline h'gèrement son corps en bas. et lui 
répond par un autre cri qui ressemble à l'éclat de rire 
d'un maniacfue; puis il reprend son attitude droite, et 
de nouveau tout est redeveiui silence. Canards de toute 
espèce, sarcelles, macreusiîs et autres (1), passent 
devant lui en troupes rapides et descend(3n.i le tleuve; 
mais l'aigle ne daigne pas y jnendre garde, (-ela n'est 
pas digne de son attention. — Tout à coup, comme le 
son rauqu<î du clairon, la voix d'un cygne a retenti, 
distante encore, mais se rapprochant. Vu cri perçant 
travei'se le fleuve, c'est celui de la t'emelle. non moins 
attentive, non moins alerte que son mâle. Celui-ci se 
secoue violemiuent tout le corps, et de quelques coups 
de son bec aidé par l'action des nmscles de la peau, 
ariangeen un instant smi j)lumag(^ — Maintenant le 
blanc voyageur est en vue ; son long cuu de neige est 



(1) The Widgeon, tlie MuMird {Anas americana, Anasboschas vel 
fusca). 



l'aigle a têtk blanche. 75 

leiidu on avant, ses yeux sont sur le (lui-vive, vigilants 
connne ceux de son ennemi ; ses larges ailes semblent 
supporter difïicilement le poids de son corps, bien 
((u'elles battent l'air incessanmient; il paraît si fatigué 
dans ses mouvements , (jue mùme ses jambes sont 
étendues au-dessous de sa queue pour la seconder dans 
son vol. 11 approche néanmoins, il approche; et l'aigle 
Ta nuirqué pour sa proie. Au moment où le cygne va 
dépasser le sombre couple, complètement préparé pour 
la chasse, s'élance le mâle en poussant un cri formi- 
dable; le cygne l'entend, et il résoime plus sinistre 
à son oreille que la détonation du fusil meurtrier. 

C'est le moment d'apprécier toute la puissance dont 
l'aigle dispose: il glisse au travers des airs semblable à 
l'étoile ([ui t(md)e, et, rapide comme l'éclair, il fond 
sur sa tnnnblante victime i[ui, dans l'agonie du déses- 
poir , (essaie par diverses évolutions dï'chapper à 
Tétreinte de ses serres cruelles. Elle monte, fait des 
feintes et voudrait bien plonger dans le courant; mais 
l'aigle l'en enq)éche; il sait depuis trop longtem[)s tpie 
par ce stratagème elle pourrait lui ('chapper, et il la 
force il rester sur ses ailes, en cherchant à la frapper 
au ventre. Bientôt tout espoir de salut abandonne le 
cygne; déjà il se sent beaucoup ail'aibli, et sa vigueur 
défaille à la vue du courage et de l'énergie de son 
ennemi. Il tente un supprénu^ elfort, il va j)our fuir.... 
Mais Taigle achai'ué. de ses serres le frappe en dessous 
au bord de l'aile, t;t le j)ressantavec une puissance irré- 
sistible, le précipite obliquement sur le plus prochain 
rivage. 



76 l'aigle a tète blanche. 

Et c'est à présent, lecteur, que vous pouvez juger 
de la férocité de cet ennemi si redoutable aux habi- 
tants de l'air, alors que, triomphant sur sa proie, il 
peut enfin respirer à l'aise. De ses pieds puissants il foule 
son cadavre, il plonge son bec acéré au plus profond 
du cœur et des entrailles du cygne expirant ; il rugit 
avec délices en savourant les dernières convulsions de 
sa victime, affaissée maintenant sous ses incessants 
efforts pour lui faire sentir toutes les horreurs possibles 
de l'agonie. La femelle cependant est restée attentive 
à chaque mouvement du mâle, et si elle ne l'a pas 
secondé dans la défaite du cygne, ce n'était pas faute 
de bon vouloir, mais uniquement parce qu'elle était 
bien assurée que la force et le courage de son seigneur 
et maître suffiraient amplement à un tel exploit. Main- 
tenant la voilà qui vole à la curée oii il l'appelle ; et 
dès qu'elle est arrivée, ils fouillent ensemble la poi- 
trine du malheureux cygne et se gorgent de son sang. 

D'autres fois, lorsque ces aigles cherchent après la 
proie, et qu'ils ont découvert une oie, un canard ou 
un cygne, qui si3 sont abattus sur l'eau, ils recourent, 
pour les perdre, à une manœuvre digne aussi de 
fixer votre attention. Ils savent parfaitement que les 
oiseaux d'eau ont l'instinct de plonger à leur approche 
et d'éviter ainsi leurs atteintes. Ils commencent donc 
par s'élever en l'air dans deux directions opposées au- 
dessus de la rivière ou du l\c sur lequel ils ont aperçu 
l'objet qu'ils convoitent. Parvenus à une certaine hau- 
teur, l'un d'eux redescend à toute vitesse vers la proie; 
mais celle-ci, devinant les intentions de son ennemi, 



l'aigle a tête blanche. 77 

plonge un instant avant qu'il n'arrive sur elle; Taigle 
alors se relève et rencontre en chemin son camarade 
lequel glisse à son tour vers le pauvre oiseau, juste au 
moment où il revenait à la surface pour respirer , et 
le force à plonger de nouveau pour échapper aux serres 
de ce second assaillant. Le premier aigle qui se balance 
à la place même que l'autre vient de quitter, se pré- 
cipite une seconde fois pour forcer sa victime à plonger 
encore; et ainsi, le pressant tour à tour par des atta- 
ques promptes et répétées, ils ont bientôt fatigué le 
malheureux palmipède qui, n'en pouvant plus et tirant 
le cou, nage pesamment, enfoncé sous l'eau, et tâche 
de gagner le rivage, dans l'espoir de s'y cacher parmi 
les grandes herbes. Mais tout cela ne le sauvera pas, 
car les aigles sont là , suivant chacun de ses mouve- 
ments; et au moment où il approche du bord, l'un 
d'eux fond sur lui et le tue ; après quoi ils se partagent 
le butin. 

Quand viennent le printemps et l'été, l'aigle à tête 
blanche suit, pour se procurer sa subsistance, une 
méthode tout autre et beaucoup moins digne d'un 
oiseau qui parait si bien doue'' pour se suffire par lui- 
même, sans avoir besoin de m commettre avec d'autres 
pillards : dès que le faucon pêcheur a fait son appari- 
tion sur nos côtes de l'Atlantique, ou remonté nos nom- 
breuses et larges rivières, l'aigle se met à le suivre, et 
connue un égoïste et un brutal, le d(»pouille du truit 
})éniblement act[uis par son labeur. Perché sur un som- 
m(ît élevé, en vue de l'océan ou de quelque cours d'eau, 
ilépiechaqueévolulion de l'orfraie dans les airs. Quand 



78 l'aigle a tète blanche. 

elle s'enlève de dessus l'eau eu emportant lui poisson, 
aussitôt il s'élance après, monte au-dessus d'elle et la 
menace par des mouvements qu'elle ne comprend que 
trop bien ; jusqu'à ce qu'enfin, craignant peut être pour 
sa vie, elle se décide à lâcher sa proie. Au même ins- 
tant, l'aigle qui, d'un i;oup d'oeil, a estimé la vitesse 
avec la(pielle tombe le poisson, rapproche ses ailes, le 
suit rapide conmie la pensée et le rattrappe en moins 
de rien. Maître de son butin, il l'emporte en silence 
dans les bois où il aide à assouvir la faim de sa voraco 
couvée. 

Parfois cependant, cet oiseau pêche par lui-même, 
et poursuit le poisson dans les bas-fonds des petites cri- 
ques. C'est ce dont j'ai été témoin à différentes reprises, 
dans la crique Perkioming en Pensylvanie, où j'ai \\i 
l'un de ces oiseaux se procurer bon nombre de tiageoires- 
rouges {\), en pénétrant lestement dans l'eau et les 
frappant avec son bec. J'en ai aussi observé deux qui 
s'escrimaient sui' la glace d'un (Hang, pour tâcher (h 
harponner quelque poisson, mais sans succès. 

Ils ne se bornent pas à ce genre de nourriture, mais 
dévorent avidement cochons de lait, agneaux, faons, 
volailles, et toutes sort(\s de matières en putréfaction, 
ayant soin de chasseï' les vautours, les corneilles ou h's 
chiensdont ils tiennent toute la bande à l'écart, jusqu'àce 
qu'ils soieni«Hix-mêm(;s repus. Ils donnent fréquemment 
la chasse aux vautours et les forcent ii dégorger le contenu 
de leur estomac, pourse jetersurcette masse dégoûtante 

(1) Uedfins {Cyprinus cornutus). 



l'aigle a tête blanche. 79 

et s'en n'galcr. J'en ai vu un exenipleassez plaisant, non 
loin de la ville de Nalcliez. sur le Mississipi : plusieurs 
vautoursétaienioccupc^sàdévorer le corps elles entrailles 
d'un cheval, lorsqu'un aisçle à tc^te blanche venant à 
passer par-là, tous prirent immédiatement la fuite, 
l'un d'eux -en emportant une portion d'intestin seulc- 
iiient à moiti('' avalée, et dont l'autre bout, lont^ environ 
d'un mètre, pendillait de son bec. en l'air. A l'instant, 
Taiiiie l'aperçoit et lui donne la chasse. L'infortuné vau- 
tour faisait de vains efforts pour rendre goriçe, quand 
raii!,leairivant dessus, prend l'extrémité libre du boyau, 
et traine. dix ou cpiinze mètres, le pauvi'o oiseau qui 
tire à l'opposé. Enfin, tous deux «Haut tombés par terre, 
l'aiafle frappe le vauto-ir et le tue eji quelques coups; 
puis il engloutit le délicieux morceau. 

J'ai entendu ])arler de diverses tentatives de cet aigle 
pour déti'uire des enlants: mais je n'en ai jamais été 
témoin par moi-même, bien(iued(mtant pou (pi'il n'ait 
assez d'auuace pour essayer un oareil coup. 

Le vol de l'aigle à tète blanche est puissant, généra- 
lement uniforme, et ca|)al)le de se prolonger à toute dis- 
tance, connu*' il lui plait. Il est entièr(Mnent sout«MUi 
par des battements d'ailes aisés, égaux et non inter- 
rompus, du moins autant que j'ai pu le suivre avec 
mes yeux, ou à l'aide d'une lunette. Lorsqu'il cherche 
la proie, il i)lane, les ailes toutes grandes ouvertes, à 
angle droit avec la ligne de son corps, et laissant do 
temps à m\\\v, pendre ses jambes de toute leur lon- 
gueur. Quand il est ainsi en l'air, il peut monter d'un 
mouvemeni circulaire, sans un simple battement d'ailes, 



80 l'aigle a tête blanche. 

sans même qu'on les aperçoive remuer, non plus que 
la queue; et de cette nianiènî, il s'élève souvent jusqu'à 
perte de vue, sa blanche queue étant la dernière à dis- 
paraître. En d'autres temps, il s'enlève seulement à 
quelques centaines de pieds, et prend rapidement son 
vol en droite ligne ; parfois, de cette distance, fermant 
en partie les ailes, il glisse longtemps vers la terre ; 
puis, comme désappointé, il s'arrête subitement poui' 
reprendre son premier et vigoureux essor; parfois encore 
étant à une hauteur immense, comme s'il venait d'aper- 
cevoir quelque chose sur le sol, il reploie soudain ses 
ailes, et glisse au travers des airs avec une rapidité telle 
qu'il produit un bruit sourd mêlé d'une sorte de cli- 
quetis, assez semblable au sifflement d'une violente 
rafale parmi les arbres. En de tels instants, l'œil peut 
à peine le suivre, pendant qu'il tombe vers la terre; et 
d'autant plus difficilement que ces chutes, du haut des 
airs, ont ordinairement lieu quand on s'y attend le 
moins. 

Cet oiseau a la force d'enlever, de la surface de l'eau, 
tout objet flottant, pourvu qu'il ne pèse pas plus que 
lui. C'est ainsi qu'il dérobe souvent au chasseur, les 
canards qu'il vient de tuer. Son audace est vraiment 
remarquable. Un jour, en descendant le haut Mississipi, 
j'observais un de ces aigles qui poursuivait une sarcelle 
aux ailes grises. Il vint si près de notre bateau, d'où 
cependant plusieurs personnes le regardaient, que jo 
pus distinguer l'éclair de ses yeux. La sarcelle, sur le 
point d'être prise, et n'étant plus qu'à quinze ou vingt 
pas de nous, fut sauvée des serres de son ennemi par 



l'aigle a tête blanche. 81 

l'un de mes compagnons qui, d'un coup de fusil lui cassa 
l'aile. Quand nous l'eûmes pris à bord, il fut attaché 
sur le pont de notre bateau, au moyen d'une corde, et 
nous le nourrîmes de chair de roussette, dont il ne com- 
mença à manger quelques morceaux que le troisième 
jour de sa captivité; mais comme il devint bientôt un 
camarade très désagréable et, qui plus est, dangereux, 
cherchant en toute occasion cà nous frapper l'un ou l'au- 
tre de ses serres, nous l'achevâmes , et il fut jeté par- 
dessus le bord. 

Lorsque ces oiseaux se sont laissé surprendre, ils 
deviennent excessivement couards. Alors on les voit 
s'enlever brusquement et d'une seule fois, et fuir en 
volant très bas et en zigzags, jusqu'à une certaine dis- 
tance, tout en poussant une sorte de sifflement qui ne 
ressemble plus du tout à cet éclat de rire désagréable 
qu'ordinairement ils savent imiter. On peut les appro- 
cher facilement, quand on n'a pas de fusil ; mais l'usage 
de cet instrument leur est apparemment bien connu, 
puisqu'ils évitent avec grand soin de laisser venir trop 
près toute personne qui en porte un avec elle. Malgré 
toutes ces précautions, on en tue beaucoup en les joi- 
gnant, soit à couvert sous un arbre, soit à cheval ou 
dans un bateau. iMais ils n'ont point la faculté d'éventer 
la poudre, comme on esl assez absurde pour le dire et 
le croire de la corneille et du corbeau. Ils ne savent 
pas davantage prévoir l'effet des chausse-trapes, car j'y 
en ai vu plus d'un de pris. 

Leur vue, bien que probablement aussi parfaite que 
celle d'aucun autre oiseau, perd beaucoup de son action 
i. 6 



85 l'ai(;le a tète blanche. 

pendant qu'il tombe de la neige; et c'est un mouient où 
il est facile de les approcher. 

L'aigle à tête l)lanche se montre rarement dans les 
districts très montagneux; mais il préfère les terrains 
bas des rivages de la mer, ceux de nos grands lacs et 
les bords des rivières. Il réside constammenlauxÉtats- 
Unis, dans chaque partie desquels on peut le rencontrer, 
et fréquente les lieux où les pigeons se retirent et vien- 
nent nicher, pour ramasser les jeunes qui tombent })ar 
hasard, ou les vieux, quand ils sont blessés. Cependant, 
il suit rarement les troupes de ces mômes oiseaux, lors- 
qu'ils accomplissent leurs migrations. 

Quand on l'a tiré et blessé, il cherche à fuir par des 
sauts longs, vifs et répétés; et si on ne le poursuit pas 
de près, il réussit bientôt à se cacher. Vient-il à tomber 
dans l'eau, il en frap})e violemment la surface de ses 
ailes déployées, et quelquefois gagne le rivage, s'il n'en 
est éloigné que de vingt ou trente pas. 11 pe"t vivre 
longtemps sans rien manger; plusieurs, m'a-t-on dit, 
étant retenus en captivité, ont ainsi vécu, et sans paraî- 
tre trop en souffrir, pendant vingt jours entiers. Toute- 
fois, je ne suis pas en mesure de garantir ces faits, 
bien qu'ils puissent être parfaitement exacts. Ils se défen- 
dent à la manière des autres aigles et des faucons, en 
se renversant sur le dos, en portant de furieux coups 
de griffes à chaque objet qu'ils peuvent atteindre, tenant 
le bec ouvert, et tournant rapidement la tête pour veiller 
sur les mouvements de l'ennemi . Leurs yeux aussi parais- 
sent beaucoup plus sortis que dans l'état ordinaire. 

On suppose généralement que les aigles parviennent 



l'aigle a tète blanche. 83 

à un très o^raiid tige ; (juelques personiios fliscnt m^ine 
jijs(}u'ù cent ans. A co sujet, je n'ai qu'une ol)servation 
à faire : c'est qu'un jour je tuai un de ces oiseaux, une 
femelle qui, à en juger par l'apparence, devait être en 
effet excessivement vieille. Sa queue et les plumes de 
ses ailes étaient en si mauvais état et si usées, la cou- 
leur en était tellement passée, que je m'imagine que 
l'oiseau avait perdu la faculté de muer. Les pieds et les 
jambes étaient couverts de grosses verrues, les serres et 
le l)ec émoussés; à peine pouvait- il voler à plus de cent 
pas, d'un trait, et encore le faisait-il avec une lourdeur 
et une faiblesse de mouvements, telles que je n'avais 
jamais rien vu de pareil, dans aucun oiseau de cette 
espèce. Le coi'ps était pauvre et la chair coriace. Les 
yeux seuls semblaient n'avoir point souffert; ils étaient 
restés étinc(;lants et pleins de vie; et même, après la 
mort, paraissaient n'avoir perdu que peu de leur éclat. 
Je ne trouvai, sur son corps, aucune ancienne blessure. 
On voit raiement cet aigle seul, l'attachement mutuel 
qui se forme entre les deux individus d'un même couple 
paraissant durer depuis la première union jusqu'à ce 
que l'un des époux meure ou soit détruit. Ils chassent 
pour là subsistance l'un de l'autre, et rarement pren- 
nent leur nourriture séparément. Mais ils ont l'habitude 
d'écarter les autres oiseaux de la même espèce. Leurs 
ébats amoureux commencent plus tôt, chaque saison, 
que pour aucun autre oiseau de terre que je connaisse, 
puisque c'est ordinairement dès le mois de décembre. 
A ce moment, le long du Mississipi, ou sur les bords 
de quelque lac assez rapproché de la lisièi'o des forêts, 



8/| l'aigle a tète blanche. 

le mùIe et la femellosoiil dovenus trt?s bravants; on los 
voit volant aux environs, tournoyant en Tair de diverses 
manières, criant fort, se jouant ensemble, puis allant 
se reposer sur les branches sèches de l'arbre où déjà se 
prépare le nouveau nid, où peut-être simjdenicnt ils 
s'occupent à repann* l'ancien, tout en se prodiguant de 
mutuelles caresses. Dans les premiers jours de janvier, 
l'incubation commence. Je tuai une femelle le dix-sept 
du même mois, pendant qu'elle était sur ses œufs, dans 
lesquels je trouvai les germes déjà bien avancés. 

Le nid, très vast<^ dans quelques cas, est ordinaire- 
ment placé sur un arbre extrêmement élevé, dénué 
de branches jusqu'à une hauteur consid(''rable, mais non 
toujours entièrement mort. On n'en trouve jamais sur 
des rochers. Il se c^ompost^ de luitons longs de trois à 
cinq pieds, d»; grands morceaux de gazon, d'herbes 
sauvages et de mousse d'Espagne (1) en abondance, 
quand il y en a dans le voisinage. Lorsqu'il est terminé, 
il mesure de ciiujàsix pieds en diamètre, et l'accumu- 
lation des matériaux y est si considérable, (\ue quelque- 
fois il les mesure également en profondeur, le môme 
ayant été souvent occupé pendant une suite d'années et 
recevant des augmentations à chaque saison. Quand il 
est placé sur un arbre dépouillé de feuilles et à la bifur- 
cation des branches, on l'aperçoit distinctement d'une 
grande distance. Les œufs, au nombre de deux à quatre, 
et plus communément de deux ou trois, sont d'un 



(i) C'est une usnée, genre de plante cryptogame de la famille des 
lichens. 



LA IULE A TÊTE RLANCHE. 85 

blanc sale, également arrondis à l'un et l'autre bout, et 
parfois à écaille granuleuse. L'incubation se prolonge 
plus de trois semaines, mais sans que j'en aie pu déter- 
miner exactement la durée, ayant à diverses reprises 
observé (|ue la femelle reste plusieurs jours dans son 
nid avant de pondre h) premier œuf. De cela je me 
suis positivement assuré moi-même, en grimpant au nid 
cluuiue jour pendant ses absences momentanées; entre- 
prise qui ne laisserait pas que d'être périlleuse, si l'on 
devait s'y rencontrer en même temps avec elle. 

J'ai vu les aiglons, alors (|u'ils n'étaient piis plus gros 
(|ue des poulets à demi venus. A ce moment, ils sont 
couverts d'une sorte de duvet doux et cotonneux, et ont 
le bec et les jambes d'une grandeur démesurée. Leur 
premier plumage est d'une couleur grisâtre mêlée de 
brun plus ou moins foncé , et les parents ne les expul- 
sent du nid que quand ils sont revêtus de toutes leurs 
plumes. Une fois, j en pris trois de cette espè(;e et com- 
plètement emplumés, en faisant couper l'arbre sur 
kniuel était leur nid. Nous eûmes beaucoup de mal à 
les prendre, car ils s'échappaient moitit; sautillant et 
voletant, bien plus vite qu'aucun de nous ne pouvait 
courir. Cependant pardegn'«s ils se fatiguèn;nt, c^tàla 
fin se trouvèrent ti^llement «'puisés, qu'ils n'offrirent 
plus de résistance. Nous nous en assurâmes avec des 
cordes. Ceci arriva sur b^s boi'ds du lac Pontcbartrain, 
dans le mois d'avril. Les parents n'avaient pas jugé 
à propos de s'approcher, pendant que la hache était à 
l'œuvre. 
Ces derniers cependant font preuve d'un grand atta- 



86 l'aigle a tètk blanche. 

cheiiient pour leui-s jeunes, tant qu'ils ne sont encore 
que de petite ti'iille.'et monter en ce moment au nid se- 
rait certainement dangereux. Mais après qu'ils sont de- 
venus grands, et lorsque étant déjàcapal)les de déployer 
leurs ailes et de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins 
ils refusent de s'envoler, alors les vieux les mettent 
dehors et les battent pour les faire partir. Toutefois, ils 
reviennent au nid. pendant plusieurs semaines encore, 
pour passer la nuit ou dormir sur les branches les plus 
voisin(?s. Tant qu'ils demeurent à la charge de leurs 
parents, ils sont copieusement nourris ; ceux-ci leur 
fournissent en abondance du poisson, :>()it qu'ils le trou- 
vent rejeté sur le livage, soit qu'ils l'aient volé à l'orfraie. 

En même tenq)s, ils leur ap[)ortent des lapins, des 
écureuils, de jeunes agneaux, des cochons de lait, des 
op(»ssums ou des ratons. Tout ce qu'ils rencontrent est 
de bonne prise et fait les délices de la jeune famille, 
non moins que des parents. 

Les jeunes conmiencent à produire dès le printemps 
suivant, mais non toujours par couples du même âge. 
Souvent j'ai remarcpié que l'un de ces oiseaux, à plu- 
mage encore brunâtre, était apparié avec un autre en 
pleine couleur, et qui avait la tête et la queue d'un blanc 
pur. Une fois j'en tuai deur dans ces conditions, et 
l'individu brun, c'est-à-dire le plus jeune, se trouva 
être lafemelh*. 

Kn captivité, ces oiseaux demandcMit au moins quatre 
ans pour acipiérii* toute la beauté de leur plumage. J'ai 
même eu coîniaissance de deux cas où le blanc de la 
tête ne se montra qu'à la sixième année. Je suppose 



l'aigle a têtk blanche. 87 

que, chez les individus jouissant de toute leur libert«'% 
cet état de perfection est atteint environ u\w année 
plus tôt, puisqu'ils peuvent, ainsi que je l'ai dit, se repro- 
duire dès le premier printemps .après leur naissance. 

].e poids des aigles de cette espèce varie beaucoup. 
Dans les mâles, il est de six à huit livres, et dans les 
femelh's, de huit à douze. Ces oiseaux sont tellement 
attachés au canton ])articulier où ils ont pour la pre- 
mière fois fait leur nid. (|ue rarement ils consentent 
à s'en éloigner, même pour une nuit, et reviennent 
souv(?nt percher au plus près dans son voisinage. Ils 
dorment en ronflant avec un sifflement prolongé qui 
s'enti'ud jusqu'à cent pas, quand le temps est bien 
calme. Cependant leur sommeil est très léger, et il 
suffit pour les éveiller en sursaut du craquement d'une 
branche sous le pied. Si on essaye de les enfumer pen- 
dant qu'ils reposent ainsi, à l'instant ils se lèvent et 
s'envolent sans pousser un cri ; ce qui ne les empêche 
pas, dès le soir suivant, de revenir au même juchoir. 

Du temps que les vapeurs ne sillonnaient pas encore 
nos rivières de l'Ouest, ces aigles s'y montraient en 
içrande abondance, particulièrenuMit dans les parties 
bassiîs de l'Ohio. du Mississipi et d(îs cours d'eau y atte- 
nant. ,1'en ai vu descendre par centaines, depuis l'em- 
bouchure de l'Ohio jusqu'à la Nouvelle-Orléans, et qu'il 
n'eût pas été diflicihî de tirer. Mais à présent leur nom- 
bre est considérablement dimiiuK», le gibier dont ils 
faisaient leur nourriture ayant été forcé, pour fuir la 
persécution de l'homme, d'aller chercher de plus loin- 
taines solitudes. Néanmoins il en reste encore beaucoup 



88 i/aigle a tètk blanche. 

sur ces rivières, notaninieni le long des rivages du Mis- 
sissipi. 

Eu tenninaul cette histoire de l'aigle à tète blanche, 
pernieltez-inoi de vous dire, cher lecteur, avec quel 
déplaisir j'ai vu qu'on l'eût pris pour servir d'emblème 
à mon pays! L'opinion de; notre grand Franklin, à ce 
sujet, coïncide si parfaitement avec la mienne, que je 
ne puis mieux faire que de vous la prt'senter ici : 

« Pour ma part, dit-il dans une de ses lettres, je 
voudrais que l'aigle chauve n'eût pas été choisi conmio 
le représentant de notre patrie. C'est un oiseau d'un 
naturel Ims et méchant; il ne sait point gagner honnê- 
tement sa vie : voyez-le, perché sur quelque arbre mort 
d'où, trop paresseux pour pécher pour son propre 
compte, il regarde travailler l'orfraie. Quand cet oiseau 
laborieux est enfin parv(MUi à prendre un poisson (ju'il 
va porter à sa famille, le vaurien s'élance et le lui ravit. 
Avec toute sa rapine il n'en est pas plus heureux, car, 
de même que les g<nis (pii vivtuit de ruses et de filou- 
terie, il est généralement pauvre et souvent très misé- 
rable. En outre, ce n'est jamais qu'un lâche co(piiii! 
Le petit roitelet, qui n'est pas si gros qu'un moineau, 
l'attaque résolument et le chasse de son canton. Ainsi, 
à aucun titre, ce n'est un (»mblème convenable pour 
nos braves et honnêtes Cincinnati (1), eux ({ui ont chassé 



(1) On sait qu^entre les défenseurs de Plndépcndance il se forma 
en 1783, aux États-Unis d'Amérique, une société patriotique, une sorte 
d'ordre de clievaleric, dit des Cincinnati , ayant à sa tête Washington, 
et qui admettait, entre autres statuts, Tliérédité. — Cette institution , 



l'aigle a tête blanche. 80 

toute os|)èce clo roitelets de iiotro pays. Qu'on le donne 
bien plutôt pour pati'on à cet ordre de chevaliers que 
les Français appc'llent d(îs chevaliers d'industrie !n 

h* n'ajoute plus ([u'uii mot : c'est que le nom iVaigle 
chauve, par le([uel c(;t oiseau est universellement connu 
en Aniéri((U(?, n'a aucun fondement. Sa tète <îst aussi 
garnitî de i)lumes cpie (;hez aucune autre espèce; à 
moins (pie leur couleur blanche n'ait doimé lieu à cette 
idée, ([u'elle est réellement nue. 



UN HOMME PERDU. 

Un bûcheron qui demeurait sur la rivière Saint- 
Jean, dans la Floride orientale, quitta un jour sa 
cabane et , la hache sur l'épaule, st; dirigea vers les 
marais où, (|uelque temps auparavant, il avait t'ait 
l'apprentissage de son rude métier, travaillant à abattre 
et «'([uarrir ces géants d(»s forêts qui nous fournissent 
le lK)is le plus estimé pour la marine et beaucoup 
d'autres constructions. 

Dans la saison la plus propice à ce genre de travaux, 

on le conçoit , ne devait pas tarder à £trc considérée comme incompa- 
tible avec l'esprit républicain; et bientôt elle tomba en décadence. 
Cependant il en reste encore quelques débris. 



90 UN HOMME PERDU. 

d'épais brouillards couvrent assez fréquemment la 
terre et empochent de voir, dans aucune direction , 
à plus de trente ou quarante pas devant soi. D'un 
autre côté, les bois offrent si pini de variété, que chaque 
arbre semble n'y être que la r(''p('titioii de tous les 
autres; et l'herbe, quand lîlle n'a pas été brûlée, est si 
haute, qu'un homme d'iuic taille ordinaire ne peut 
regarder ;)ar-dessus, alors pourtant qu'il lui est si 
nécessaire de n'avancer ([u'avec la plus grande pr(''- 
caution, de peur (pie, sans s'en ap«Tcevoir, il ne dévie 
de la trace peu marquée «pi'il suit. Pour surcroît de 
dilïiculté, souvent plusieurs traces se rencontrent . et 
dans ce cas, à moins qu'on ne connaisses parfaitement 
les environs, on n'a rien de mieux à faire que de se 
coucher là et d'attendre cpie le brouillard soit dissipé. 
Dans de telles circonstances, quelque exercé qu'on soit 
à la vie des bois, on court risque (1(3 s'égarer pour plus 
ou moins de t'3mps ; et je uie rappelle fort bien m'y 
être trouvé moi-môme, une fois (jue, mï'tant impru- 
demment aventure? à la poursuite d'un animal blessé, 
je m'étais laissé entrahier à quelques pas seulement 
d'un de ces étroits sentiers. 

Notre bûcheron, après s'ôtre fatigué, pendant plu- 
sieurs heures, à chercher et à courir. C()mnu3n(;a enfin 
à se douter qu'il devait avoir fait beaucoup plus de 
chemin qu'il n'y en avait de sa cabane au marais. T.e 
brouillard s'était dissipé, oi il s'aperçut avec alarme 
que le soleil touchait à son meh'idien, et (pi'il ne recon- 
naissait aucun des objets qui l'environnaient. 

Jeune, vigoureux et actif, il s'imagina qu'il avait 



I)N HOMME PERDU. 91 

inai'ché trop vite et dépassé son but. En conséquence,/ 
il fit volte-face, touinant le dos au soleil, et prit une 
autre direction. Mais le tcnnps se passa, et le soleil 
avançait dans sa carrière ; peu à peu il le vit descendre 
dans l'ouest, et. autour de lui, tout restait conime 
(Mivelopp''; d'un redoutable niystèi'e. Les gros arbres, 
au vjîrt feuillage, étcMidaient au-dessus do sa tèbî leurs 
bras de géants; les hautes herbes l'enserraient de tous 
côtés, et, dans son chemin, pas un seul être vivant. 
Tout était morne et silencieux; la scène semblait un 
de ces sombres et effrayants songeas de la terre d'oubli ; 
il errait comme un fantôme, abandonné dîins le pays 
des ombres, et sans une seule personne de son espèce 
à qui parler! 

La position d'un honnne perdu au milieu des bois 
est l'une des plus criti(|ues qu'on puisse imaginer; il 
faut l'avoir éprouvé par soi-même ! Chaque objet qui 
se présente, on croit d'abord le reconnaître; mais plus 
l'esprit fait effort et se tourmente pour découvrir 
quelque chose et tacher de sortir d'embarras, plus la 
tète se trouble et l'on s'enfonce dans son erreur. Tel 
.était l'état du bûcheron! Le soleil, sur le point de se 
coucher, avait un aspect menaçant et descendait sous 
l'horizon, dans sa pleine rondeur, présîige d'une journée 
brûlante pour le lendemain ; des myriades d'insectes, 
tout joyeux de son départ, renq)lissaient l'air du bour- 
doiniement de leurs ailes; les grenouilles, en coassant, 
mettaient la tète hors de la mare bourbeuse où jus<]ue- 
là elles s'étaient teimes cachées ; l'écureuil regagnait 
son trou, la corneille son juchoir; et tout là-haut, dans 



02 (]N IIOMMK PKRDU. 

les airs, la voix dure et criarde du hiTon annonçait 
que, triste et inquiet, il dirigeait son vol V(;rs l'inté- 
rieur de quelque marais lointain, (tétait l'heure où les 
bois commencent à retentir des cris aigus du hibou , 
et la brise à se charger d'une ros«''e froide et pesante. 
Hélas! point de lune, avec sa lumièri; argentée, pour 
éclairer cette sombre scène. Le malheureux, à bout 
de fatigue et de tourments, se laissa tomber sur la 
terre humide. La prière est toujours la consolation de 
l'homme, en quelque crise, en quelciue danger qu'il 
se trouve ; le pauvre bûcheron adressa la sienne pleine 
de ferveur à Dieu, lui demandant pour sa famille une 
nuit moins triste que celle qui lui était réservée à lui- 
même ; puis, avec une fiévreuse anxiété, il attendit que 
. le jour reparût. 

Vous pouvez vous figurer combien lui dura cette 
nuit glacée, lugubre et ténébreuse. Le jour revint 
avec les brouillards ordinaires à ces latitudes. Aussitôt 
il bondit sur ses pieds et, le cœur abattu , se remit 
à courir, dans l'espoir d'arriver enfin à quelqu<î objet 
qu'il pût reconnaître, bien (ju'en réalit('; il sût à peine 
ce qu'il faisait. Il n'y avait plus aucune trace de sentier 
pour guider ses pas; néanmoins, au lever du soleil, il 
calcula combien il avait d'heures de jour devant lui , 
et plus elles s'c'coulaient, plus il se hâtait. Vaine espé- 
rance! le jour se passa en etforts inutiles pour retrouver 
le chemin de sa cabane; et quand la nuit revint, la 
terreur qui peu à peu avait envahi son âme, l'épuise- 
ment nerveux produit par la fatigue, l'angoisse et la 
faim, le rendirent complètement fou. il m'a raconté 



IN HOMME PERDU. 9S 

(liriico momoiit il st* frappait la poitrine, s'arrachait 
1rs cheveux , et que si ce u\}ùi été la piété dont ses 
parents Tavaienl nourri dés ses j«?unes années, et qui 
lui était devenue une habitude, il aurait maudit son 
existence. Aft'ain<'', n'en pouvant plus, il s'étendit sur 
le sol et nuuijifea des racines et des herbes qui pous- 
saient autour de lui. OUte nuit ne fut qu'agonie et 
qu'épouvante, «.le connaissais, me disait-il. toute l'hor- 
reur de ma situation ; je savais très bien qu'à moins que 
le Tout-Puissiint ne vhit à mon secours, il me faudrait 
périr dans ces bois inhabités ; je savais que j'avais fait 
plus de cimpuint»; milles, sans avoir rencontré un fdet 
d'eau [pour y «'tancher ma soif, ou du moins calmer 
la chaleur brûlante; de mes lèvres desséchées et de mes 
yeux injectés de sang; je savais que, si je ne trouvais 
pas quelque ruisseau, c'en était fait de moi, car je 
n'avais pour toute arme que ma hache ; et bien que 
des daims et des ours vinssent à j)asser d<; tenq)s en 
temps à (piehpies pas et même àqucîlquespiedsdemoi, 
je n'en i)ouvais pas tuer un seul. Ainsi, au scinde 
l'abondance, impossible de nu; procurer même une 
bouchée. ])our apaiser les tortures de mon estomac. 
Âh! monsieur, que Dieu vous préserve de ressentir 
j:unais ce que j'éprouvai durant ces mortelles heures!» 
Personne ne peut se faire une idée de sa situation 
pendant les quehpies jours qui suivirent. Lui-même 
m'assurait, en me racontant cette ti'iste aventure, qu'il 
avait perdu tout souvenir de ce qui lui était arrivé. 
« Enfin, continua-t-il, Dieu sans doute me prit en pitié ; 
car un jour que je courais comme un insensé à travers 



9/l UN HOMME PKRDU. 

<'<»s q)ouvaiital)l('s (léscrts de pins, je rencontrai uno 
tortue. Je la couvris (Pun i'e<;ar(l di'lirant. Si je l'avais 
suivie, je savais bien «|u'elle m'aurait (H)n(luit à (luelquc 
source; mais la faim et la soif criaient trop haut; il 
fallut les assouvir Tune et l'autre avec sii chair et son 
sang. D'un seul coup de ma hache l'animal fut (oupé 
en deux, et. (mi ipielques minutes, englouti tout entier, 
moins l'écaillé Oh! monsieur, conmie je reuM'rciai le 
l)on Dieu, cpii avait placé cette tortue dans mon chemin. 
Je me sentais «grandement n'conford' , et m'étant assis 
au pied d'un pin, je levai mes yeux au ciel, pensai à 
ma pauvre fennne, à mes enfants, et encore, encore 
remerciai Dieu, (pii m'avait siiuvé la vie; car mainte- 
nant, l'esprit moins aiçité, j'avais l'espoir de retrouv«'r 
hientM ma route et de revoir ma cahane.» 

L'infortuné passa la nuit au pied du m^me arbre, 
qu'il n'avait pas([uitté. et sous lecpiel il avait fait son 
repas. Rafraîchi ]>a)'un profond sonnneil, il se réveilla 
avec l'aurore pour reprendn» sa course désordonnée. 
Le soleil se leva bi'illant, et il suivit la dirtution de 
l'ombre. Mais toujours ménu' solitude, ménie horreur 
parmi les bois; et il était sur le point de retomber 
dans le désespoir, lorsqu'il apeivut un raton tapi dans 
l'herbe. Il lève sa hache et la lance avec une telle force, 
que l'animal inotTensif expire du couj) et sans un seul 
mouvement. Ce qu'il avait fait d«' la tortue, il le lit du 
raton dont il dévora, sur ])lace plus de la moitic*. Alors, 
de nouveau n'conforti', il >e remit à courir. — Sa 
journée, je ne puis dire ce (pi'elle fut; car bien qu'en 
possession de toutes ses faculté.s et en plein jour, il 



UN HOMME PERDU. 95 

«Hait cent fois plus hors dv lui qu'uu l)oitoux qui clicrche 
jï tatous sa routo, daus les ténèbres d'un donjon, sans 
Hï^uie sjivoir où est la porte. 

Les jouis s'éeoulèi'ent Tuu après l'autre, les semaines 
même si; succédaient. — Tantôt il se nourrissait de 
choux palmistes, tantôt de grenouilles et de lézards, 
et de tout ce ipii lui tombait sous la main, ('ependani 
il devint si maigre, (ju'à peine pouvait-il se traîner. 

D'après son estime il en était au quarantième jour, 
lorsque enfin il atteignit les bords de la rivière, avec 
ses habits en lambeaux, sa hache, autrefois si bril- 
lante, ronjçée par la rouille, sa figure hérissée d'une 
hai'lxî sale, les cheveux en désordre, et toute sa per- 
sonne misérable et décharnée, ayant Tair d'un s(ju(î- 
h,*tt(? recouvert (l<? parchemin. Incapable de faire un 
pas de plus, il se laissa tomber pour mourir. Parmi 
les songes confus d(^ son imagination fiévreuse, il lui 
sembla entendre un bruit de rames, là-bas, bien loin, 

sur les eaux silencieuses. Il écouta Mais les sons 

évanouis moururent dans son oreille; ce n'était en effet 
((u'un songe, la dernière lueur d'un espoir expirant. 
Kl maintenant, pour toujours, le flambeau de la vie 
allait s'éteindie ! Mais voilà «ju'un nouveau bruit de 
liunes l'arrache à sa léthargie ; il écoute si avidement, 
que le bruit dune mouche n'échapperait point à son 
oreille. — Oui, c'est bien le battement mesuré des 
rames ! Quelle joie pour le pauvre abandonné ! Le son 
(les voix humaines lui fait bondir le cœur et réveille 
les pulsations tumultueuses de la vie et de l'espérance 
qui renaissent. — L'œil de Dieu l'avait vu, le malheu- 



96 UN HOMMK PERDU. 

reux, à genoux, au bord de la vaste et paisible rivière 
qui étincelle sous les rayons du soleil, et bientôt aussi 
viendront l'y cherch(M' les regards de ses semblables ; 
car, à la pointe de ce cap couvert de taillis et de brous- 
sailles, s'avance fièrement un petit bateau lancé par 
de vigoureux rameurs. Le perdu élève sa faible voix et 
pousse un cri perçant , suprême effort de joie et d'ago- 
nie. — Les rameurs s'arrêtent ; ils regardent autour 
d'eux. — Encore un cri, mais défaillant!.... Ils l'ont 

aperçu Ils viennent ! Son cœur palpite, sa vue se 

couvre, sa tête se perd, la respiration lui manque 

Ils viennent toujours; ils approchent ; le:, voilà sur le 
bord, et le malheureux est retrouvé ! 

Ceci n'est point un conte fait à plaisir, mais le récit 
d'une aventure réelle qui aurait pu sans doute être 
embeUie, mais qui n'en vaut que mieux, sous son sim- 
ple habit de vérité. Les notes qui devaient servir à me 
la rappeler ont été écrites dans la cabane même du bû- 
cheron, environ quatre ans après le triste événement, en 
présence de son aimable femme et de ses chers enfants ; 
je vois encore les larmes tomber de leurs yeux, en l'écou- 
tant; et cependant il leur était, depuis longtemps, plus 
familier qu'une histoire redite pour la troisième fois. 
Mon désir sincère, cher lecteur, est que ni vous ni moi, 
au prix de telles souffrances, n'excitions jamais pareille 
sympathie, bien qu'elle en dût être, néanmoins, une 
douce et précieuse récompense. 
: H me reste seulement à dire que, de la cabane du bû- 
cheron au lieu où ilvoulaitse rendre, ily avaitàpeinehuit 
milles ; taudis que l'endroit de la rivière où il fut trouvé 



UN HOMME PERDU. 97 

était cà trente-huit milles de chez lui. En calculant qu'il 
eût fait dix milles par jour, cela monterait, en tout, à 
quatre cents milles. 11 faut, en consé([uence, qu'il ait 
toujours tourni' sur lui-mt^me, ce qui arrive générale- 
ment en pareil cas. La force seule de sa constitution 
et le secours miséricordieux de son créateur purent le 
soutenir pendant une si longue épreuve. 



i;01SEAU-M0UCHK A GORGE DE RUBIS (1). 

Est-il un homme qui, voyant cette mignonne créa- 
ture halancée sur ses petites ailes hourdonnantes, au 
sein des airs où elle est suspendue comme par magie, 
voltigeant d'une fleur à l'autre, d"un mouvement aussi 
liracieux qu'il est vif et léger, poursuivant sa course 
il un bout à l'autre de notre vaste continent, et produi- 
sant, partout où elle se montre, des ravissements tou- 
jours nouveaux; est-il un honnne, je vous le demande, 
cher lecteur, qui, ayant observé cettt? étincelante par- 
ticule d(^ l'arc-en-ciel. ni^ s'arrcMe pour admirer et ne 
tourne ii rinstant sa piMisée ])leine d'adoration vers le 



(1) On se rappellera sans doulc ici le tableau charmant et si connu 
que Buiïon a tract' de roiseau-mouclie ; et on voudra le comparer avec 
la description suivante, non moins gracieuse, mais mieux sentie p<3ut- 
C'irc, et si nous l'osons dire, plus vivante encore et plus vraie. 

1. 7 



98 l'oiskm'-mouchr a noncE dk rubis. 

toiit-puissanl CiV'atour, vors celui iUmi charun de nos 
pas nous découvre les merveilleux ouvrages, dont les 
conceptions sublimes nous sont manifestées de toutes 
parts dans son admirable système de création? Non, 
sans doute, un tel <^tre n'existe pas! Tous, par un tou- 
chant effet de sa bonté, il nous a trop bien doués de ce 
sentiment si naturel et si noble — l'admiration. 

Le soleil, revenant vers nous, n'a pas plus tôt ramena? 
le printemps et réveillé la vie dans ces millions cîe 
plantes qui vont ('panouir feuilles et tleurs k ses fi'coii- 
dants rayons, qu'on voit s'avancer, sur ses ailes fcMM-i- 
(jues, le petit oiseau-mouche, visitant avec amour 
chaque calice embaumé qui s'entr'ouvre, et, tel (ju'un 
fleuriste soigneux, en retirant les insectes dont la prc'- 
sence, fatale aux éclatantes corolles, les eût^bientot fait 
st^ pencher languissuites et flétries. Se balant^ant dans 
l'air, on le voit plonger son œil attentif et brillant jus- 
que dans leurs plus secrets rej>lis. tandis (lue, du bout 
de ses ailes, aux mouvemcMits aériens, et qui vibrent si 
rapides et si légères, il évente et rafraîchit la fleur, 
sans en offenser lastructun^ fragile, et produit un déli- 
cieux murmure, bien propre à bercer et engourdir les 
insectes qu'il endort. — Alors, pour s'en emparer le 
moment (;st propice : l'oiseau-mouche introduit dans 
la cou})e fleurie son bec long et délicat, projetant su 
langue à double tube, dune sensibilité excpiise, et 
qu'imprègne une; salive glutineuse; il en touche chaque 
insecte lun après l'autre, et le retire de son lieu de 
repos, pour être aussitôt englouti Tout cela se fait en 
un moment; et l'oiseau, quand il quitte la fleur, a si 



I.'OISFAU-MOITJIE A GORGE DE RUBIS. 99 

pou siin^ (le son miel liquide, ((irnllcfloit, je l'imagina, 
rocrardjM' vo larcin coninio un bienfait, puiscju'il Va 
déliviV'e. en nii^nie temps, des attaques de ses ennemis. 
Les piairies, les champs, les vergers et m<^me les 
|)lus profonds ombrages des forêts sont visités tour à 
tour; et partout le petit oiseau trouve plaisir et nour- 
riture. La beaut('' de sa gorge, son éclat éblouissant, 
désespèrent vérital)lement toute comparaison : tantôt 
elle étincelle des reflets du feu, et l'instant d'après 
passe au noir de velours le plus foncé; en dessus, son 
C(ti'|)s ('légant resplendit d'un vert changeant; et quand 
il fend les airs, c'est avec une prestess(\ une agilité 
(|u'on ne peut concevoir; quand il se meut d'une fleur 
à l'autre, en haut, en l>as, à droite, à gauche, on dirait 
un rayon de lumière, (''est ainsi qu'il remonte jusqu'aux 
pallies nord les j)!us reculées de notre pays, suivant 
avec i.'rand soin les progrès de chaque saison, et se 
retirant avec non moins de pn'caution aux approches 
(le l'automne. 

Que lu* puis-je, cher lecteui", vous faire partager les 
transports ([ue j'ai éprouvés moi-même en épiant leurs 
évolutions que l'œil suit à ])eine, en contemplant h'urs 
tendres manifestations, alors qu'en un couple charmant 
deux de ces di'Oicieux petits êtres, vrais favoris de la 
nature, se donnent l'un à l'imlre des preuves de leur 
mutuel amour; que ne puis-je vous dire comment le 
iiiiMe gonfle ses plumes et sji gorge, et semblant danser 
sur ses aih^s, tourbilloime autour de sa femelle si 
«lélicate; avec quelle rapidité il plonge vers une f\our 
et revient le bec ch;n'yi"'\ pou'' rôfTr'r-i^-Hle dont la 



100 l'OISEAI'-MOI CHE A GOR(ÎE DE RUBIS. 

possession ost ruiiique objet de ses désirs; comme il 
semble plein d'extasi? lors(|ue ses caresses sont bien 
reçues; connue il revente de ses petites ailes, ainsi 
qu'il év(?nte les fleurs, et lui donne dans son bec Tin - 
secte ou le miel (pi'il n'a et*' chercher que pour lui 
plaire; comme ses attentions sont accueiUies avec bon- 
heur; comme bientôt après est scellée l'heureuse union; 
c(»mme le mâle alors redouble de courage et de soins; 
comme il ose même donner la chasse au gobe-mouche 
tyran, et ramener grand train jusque chez eux le mar- 
tin et l'oiseau bleu; et comme enfin, sur ses ailes reten- 
tissantes, il revient triomphant et joyeux, auprès de sa 
compagne chérie! Lecteur, toutes ces marques de sin- 
cérité, de fidélité et de courag».', preuves certaines poni* 
la femelle des soins (pi'il lui pi'odiguera pcMidant ([u'elle 
couvera ses œufs, tout cela a ('té vu, tout C(îla je l'ai 
vu ; mais je ne peux le peindre ni le décrire. 

S'il vous était doniu' de jeter seulement un regard 
sur le nid de roiseau-mouche et de voir, comme je 
l'ai vu, les deux jeunes nouvellement («clos, guère ])lus 
gros (|u'un bourdon, nus. aveugles et si faibles, qu'ils 
peuvent àpeintîleverleurpetitbec pour recevoirla nour- 
riture de leurs parents; s'il vous était donné de voir ces 
parents pleins de crainte et d'anxiété, passant et repas- 
sant à quelques pouces seulement de votre visage, allant 
se poser sur une branche que vous touchez presque de 
la main, et attendant avec tous les signes du plus vio- 
lent désespoir le résultat de votre inquiétante visite; 
— ah ! vous comprendriez alors l'angoisse profonde d'un 
père et d'une rnèiH iHeuiacés ihh mort inqn'évue d'un 



L'oiSliAU-MOUCHfc: A GORGK DE HLBIS. 101 

enfant bien-ainié ! Et (jnel plaisir de voir, en vous reti- 
laiit, l'espérance renaître au cœur des parents, lorsipie, 
après avoir examiné b; nid, ils trouvent ([ue vous 
n'avez point touché à leurs doux nourrissons ! Tel , et 

plus jçrand encore, est le ravissement d'une mère 

d'une autre mère, lorsipi'elle ent<Mid le médecin, après 
avoir visité la couche de son fils malade, Tassunn' (juc 
la crise est passée et que son entant est sauvé ! Voilà 
de ces scènes qui nous apprennent à partager la joie 
et la douleur, et ([ui poitent tout homme qui en a été 
témoin à taire sa plus chère étude du désir de contri- 
l)uer au bonheur d(îs autres, et de réprimer en soi ces 
mouvements qui. par caprice ou méchanceté, pourraient 
leur causer du mal. 

J'ai vu des oiseaux-mouches, dans la Louisiane , dès 
le 10 de mars; cependant leur apparition dans cet état 
varie comme dans tous les autres; et ils sont quelque- 
fois en retard d'une quinzaine, ou, cpioique plus rare- 
ment, en avance de quelques jours. Dans les districts du 
centre, ils n'arrivent pas d'ordinaire avant le 15 avril, 
mais plus habituellement aux premiers jours de mai. 
J(; n'ai pu m'assurer par moi-même s'ils émigrent de 
jour ou d(> nuit; mais je suis porté à penser que c'est 
plutôt pendant la nuit, car, JÏ chaque instant du jour, 
on les voit occupés à chercher leur nourriture; ce qu'ils 
ne pourraient faire s'ils avaient, en ce moment, de 
grands voyages à acconqjlir. Dans leur vol, ils traver- 
sent l'espace en longues ondulations, s'enlèvent à une 
certaine distance, en formant un angle d'environ 
hO degrés, puis retombent en décrivant une courbe; 



102 r 'OISKAU-MOI CHK A (iOKGE 1)K RUBIS. 

mais l'exi^uïtô de leur ciu'ps empêche de les suivre 
plus de ciiH|uunte ou soixante pas , eu se t'onaut beau- 
eoup la vue, et môme avec uim; 1)oiuhî lunette. — Une 
p«Msonne assise dans son jardin, près d'une altliée en 
fleurs, sera tout à œup surprise d'entendre le bourdon- 
nement de leurs ailes, et aussi vite de voir à quel(|U(\s pas 
d'elle l'oiseau lui-même. L'instant d'après elle regarde; 
déjà, hors portée de l'oreille et des yeux, la petite 
créature a disparu coninu^ un trait au haut des aiis. 
Us ne descendent jamais sur la terre, mais se posent 
aisément sur les jeunes pousses et les branches où ils 
se meuvent de côté, en pas agréablement cadenc('îs, 
ouvrant et refermant leurs ailes, s't'plumaut se secouant, 
et faisiint toute leur petite toil(»tte avec adresse et pro- 
preté. Us aiment partitulièrenuMit à étendre une aile, 
puis l'autre, twi passant cluniue tuyau de plume tout 
du long en travers de leur bec; et l'aile, ainsi lissée, 
devient, quand le soleil brille, d'un éclat merv(;illeux. 
En un instant, et sans la moindre diiïiculté, ils s'élan- 
cent de dessus la branche, et paraissent doués d'une 
remaniuable puissance de vue, puisqu'ils poussent droit 
au martin ou à l'oiseau bleu, cjuoiiiue distants de cin- 
quante ou soixante pas, et les atteignent avant môme 
(|u'ils ne se soient aperçus de leur approche. 11 semblt^ 
que pas un oiseau ne veuille résister à leurs attaques; 
mais ils sont , à kuir tour, (pielquet'ois pourchassés par 
les plusgrossesespècesdebourd(nis; et ils ne s'en inquiè- 
tent nullement, grâce à la supériorité de leur vol qui, 
dans le court espace d'une minute, les enq)orte bien 
loin de ces insectes aux mouvements pesants. 



LOlSKAII-MOllCHE A GOHGK DB RUBIS. 103 

Le nid de cet oiseau-inouche est de la nature la plus 
délicate. L'extérieur se conipos(5 d'une l(''j]çére couche 
de lichen jjfris trouvé sur les branches d'arhres ou sur 
de vieillies palissades, et si proprenuMit arrangé tout 
alentour, ([u'à (iuel((ue distance il parait faire partie, 
(le la branche même ou de la tij»e à laquelle il «^st 
attache;. Cos petites écailles de lichen ont iHé agglu- 
tinées ensemble avec la salive de l'oiseau. La couche 
(|ui vi(;nt (uisuite est formée de substances coton- 
neuses, et la plus intérieure, de fd^res conmie de la 
soie provenant de diverses plan i es, toutes extrêmement 
fines et moelleuses. Sur ce lit si confortable et si doux, 
et comme en contradiction avec cet axiome que, plus 
les espèces sont petites, plus le nombre des œufs 
est considérable, la femelle en dépose deux seulement 
(jui sont d'un blanc pur v\ d'une forme ovale très pro- 
noncée. Il ne faut ijuc six jours pour leur éclosion , et 
cha(iue couple élève, par saison, deux couvées: en une 
semaine, les jeunes sont prêts à voler; mais ils ont 
besoin d'être nouri'is pendant une auti'e semaine 
encon\ Ils reçoivent l'aliment du bec de leurs parents 
([ui le leur dégorgent ii la numière des canards et des 
pigeons. J'ai des raisons de croire que les jeunes ne 
sont pas plutôt en état de se sulïire à eux-mêmes, qu'ils 
s'associent avec d'autres nouvelles couvées, pour accom- 
plir leur migration, ii part des vieux oiseaux ; car j'ai 
quelquefois observé vingt ou trente de ces jeunes 
oiseaux-mouches «[ui s'étaient doimé rendez-vous à un 
groupe de bignonias, sans ipie j'y pusse apercevoir un 
seul vieux mâle. Ce n'est (lu'au printemps qui suit la 



104 l'oISEAU-MOUCHE a gorge de RIBIS. 

naissance qu'ils prennent tout l'éclat de leurs couleurs, 
cependant la gorge du mâle reflète déjà vivement ses 
teintes de rubis, même avant qu'il ne nous quitte à 
l'automne. 

L'oiseau-mouche à gorge de rubis a un goût tout ])ar- 
ticulier pour les fleurs à corolle longuement tubulée ; la 
pomme épineuse, la fleur trompette, ou Bignonia 
radicans, sont spécialement favorisées de ses visittîs, 
et après elles, le chèvrefeuille, la balsamine des jar- 
dins et les espèces sauvages qui croissent au bord des 
étangs, des ruisseaux et des profondes ravines. Mais 
chaque fleur, jusqu'à la violette des champs , lui fournit 
sa part de subsistance. Sa nourriture se compose prin- 
cipalement d'insectes, surtout de coléoptères , qu'avec 
d'autres petites mouches on trouve communément 
dans son estomac. Quant aux premiers, il se les 
procure dans les fleurs mêmes, mais il prend les 
dernières, pour la plupart, en volant; de sorte ([ue 
cet oiseau pourrait être considéré comme un fin gobe- 
mouche. 

Le nectar ou miel qu'ils sucent des différentes fleurs 
étant de lui-même insuflisant pour les soutenir, ils en 
font usage plutôt pour étancher leur soif, .l'en ai vu 
plusieurs retenus isolément en captivité ; on leur don- 
nait des fleurs artificielles faites exprès, et dans les 
corolles desquelles on avait mis tlu miel ou du sucre 
dissous dans l'eau. Les prisonniers se nouriissaient de 
ces substances exclusivement , mais rarement vivaient 
plusieurs mois ; et quand on les examinait après la 
mort , on les trouvait extrêmement amaigris. D'autres, 



LOISKAU-MOIICHK A (;OR(iE 1)K RUPIS. 105 

au contraire, ([iroii entretenait deux fois par jour de 
flt'urs fraîches des bois ou des jardins, étant placés^ 
dans une chand)re, avec les fen«^tres siniplenu'nt fer- 
mées par des fjjazes à moustiques, au travers desiiuelles 
pouvaient passer les ins(?ctes, vécurent ainsi toute un(^ 
année, et on ne leur rendit la liberté ([ue parce i[ue 
la personne (pii les gardait avait à faire un long voyage. 
— On avait eu soin de maintenir la chand)re chaude 
pendant les mois d'hiver ; et , dans la basse Louisiane, 
la température, munie en cette saison, descend rare- 
ment assez ])our produire de la glace. En examinant 
un oranger ([u'on avait placé dans le môm(î apparte- 
ment avec ces oiseaux, je n'y aperçus pas trace de nid; 
et pourtant on les avait vus fréciuemment se caresser 
l'un l'autre. On a essayé parfois d'en emprisonner 
ainsi ([uelques-uns dans nos Ëtats du centre, mais je 
n'oserais dire cpi'aucunaitpuy supporter un seul hiver. 

I.'oiseau-mouche ne fuit pas l'honmie, autant que 
le font, en général, les autres oiseaux; fréquemment 
il s'approche des fleurs qui garnissent les fenêtres, et 
même vient les chercher jusque dans les appartements 
dont les fenêtres ont été laissées ouvertes pendant la 
grande chaleur du jour, et revient, (juand il n'est pas 
trouhh'», aussi longtemps que les fleurs ne sont pas 
fanées. 

(A'tte espèce abonde dans la Louisiane , pendant 
les mois du printemps et de l'été; et partout où, 
dans les bois, se rencontre quelque belle tige de 
bigiionia, on est à peu près sûr de voir voltiger un ou 
deux oiseaux-mouches, et même, par moments, des 



106 l'oiskau-mouchk a gorge de rubis. 

troupes (le dix et douze. Us sont querelleurs, se livrent 
de fré((uents combats dans les airs, et priiicipaNîinent 
entre niàles. Que l'un d'eux soit occupé à butiner dans 
une fleur, (;t (|u'un autre s'en approche, innnédiatenient 
on les voit s'enlever tous deux, en poussant de petits 
cris et tournoyant en s|)irale juscju'à perte de vue. La 
bataille finie, le vain([ueur revient aussitôt à sii Heur. 

Si par une comparaison je pouvais, cher lecteur, 
vous donner nuehpie idée d(; leur mode de voler et dt^ 
rotî'et (juMls proiluisent quand ils sont emportés sur 
leurs ailes, je vous dirais, à part la dilVérence de cou- 
leur, qu'un gros sphinx boui'doimant d'une tleur à 
l'autre, et en ligne droite, ressemble ii l'oiseau-mouche 
plus qu'aucun autre objet i|ue je connaisse. 

Ayant entendu dire ([uc, ])our tuer ces t'ra«?iles mvd- 
tures sans endommager leur pluma«^e, il fallait charger 
son fusil avec de l'jîau, je voulus en faire moi-même 
l'expérience. — Auparavant j'avais Thabitude de les 
tuer, soit avec des charges excessivement faibles, soit 
avec du sable, au lieu de plomb. — Mais bientôt je 
recomms qu'en n'employant ([ue l'eau je n'avais guère 
de chance de réussir; et si l'on ajoute qu'après chacpu; 
coup j'étais obligé de nettoyer mon fusil, on com- 
prendra pourquoi je dus renoncer à cette méthode ijui, 
j'en suis persuadé, n"a jamais été mise en usage avec 
succès. — J'en ai souvent pris en me servant simple- 
ment d'un lilet à insectes. Entre des mains habiles, 
c'est le meilleur instrument pour se procurer des 
oiseaux-mouches. 



L'INCENDIK DKS FORÊTS. 

Avec quel plaisir je nrasseyais mi t'en pétillant de 
(jiiel(|ue cabane solitain^ lorsipie, tombant tie tatij:çue, 
Iranspeieé de froid i)ai' Toura^an, j'étais parvenu à nie 
frayer un passade à travers la neii^e mouvante (jui 
couvrait, einnme d'un manteau, toute la surface; de la 
terre. Quelle paix, quelle innocente simplicité dans 
l'humble demeure de mes liùtcîs, et pour moi ipiel doux 
repos! Je crois les voir encore: la mère, pleine de ten- 
dresse. b(;rce en chantant son petit enfant ([u'elle 
endort, tandis (p^un i^roui)e de içarçons turbulents 
assiège le ])ère ipii, revient de lacliasseet leur montre, 
étalés sur le plancher jifrossier de la cabane;, les échan- 
tillons variés de son butin. Une énorme souche ipie 
non sans peine on a rouh'e dans le large foyer, activée 
par de petites branches de pin, s'entlamme et couvre 
(l'un éclat de lumière l'heureuse famille qui l'entoure; 
déjà les chienis du chasseur sVK'cupent à lécher les 
paillettes de tçlace étincelant sur leur robe mouchetée, 
et le chat, ami du bien-être, se joue en faisiint patte 
de velours par-dessus st>s deux oreilles, ou bien, de sa 
lan|j;ue épineuse, s'amust; à lustrer sa belle fourrure. 

Oui! ([uelles d(''lices j)our moi. lorscpie, accueilli avec 
bonté et traité d'une façon tout hospitalière ])ar des 
^ens dont les moyt^ns (étaient aussi restreints ((ue leur 
géne'rosité était grande, je pouvais entrer en coiiversii- 



108 K'iNCliNDIli DES FORfXS. 

tioii avec eux sur des sujets (|ui m'int^M'essaiout, et (mi 
recevoir (l<^s iiifoi-niatiDUs satisfaisantes ! Quand le 
modeste mais substantiel repas était fini, la mère attei- 
j^nait d(; dessus la plancher le livre des livres et réela- 
nuiit doucenuMit l'attention de sa famille, pendant (|ue 
h père lisait à haute voix un chapitre. Alors montait 
au ciel Icnir ferventes prière; après (juoi Ton se souhai- 
tait une bonne nuit, en envoyant un souvenir aux amis 
absents; et je pouvais (Mifin étendre mes niendu'es 
épuisés sur la peau de bultle, et me couvrir de la chaude 
dépouille de (pielque i^ros ours. D<î doux rêves me 
reportjiient chez moi; j'étais heureux, à l'abri de tout 
danger, sous l'hund)le toit, et défendu contre les 
rigueurs de la saison. 

Je me rappelle (pi'uin^ fois, dans l'État du iMaine, 
je passai une de ces nuits (|ue je viens de décrire. Au 
matin, tout avait pris un air sombre, et le ciel était 
obscurci d'une lourde pluie ipii tondiait par torrents. 
Mon généreux hôte me pria de rester, en termes si 
pressants, que je ne pus qu'accepter son offre avec 
plaisir. On déjeuna ; puis chacun se mit à ses occupa- 
tions du jour: les rouets commencèrent à tourner à la 
ronde, et les garçons s'cmiployèrent de leur côté, l'un 
en cherchant à apprendre sa leçon, l'autre en essayant 
de résoudrai (pielque gros problème d'arithmétique. 
Dans un coin dormaient les chiens, qui rêvaient de 
chasse et de carnage; tandis que, presque sur les cen- 
dres, Grimalkin (1), d'un air grave, accompagnait de 

(1) Le vieux cijat — « / corne, graymalkin. » — Macbeth. 



l.'iNCKNDIE HHS FORÊTS. 109 

son ron ron le boiinlomitMiuMit dos fileuscs. Li; clias- 
seiir et moi nous étions assis cliaciiii sur un escabeau, 
et la matrone veillait au inénagi;. 

Puss, s'éci'ia la dame, allons vite, décampons ! Tu 
m'avais bien dit. cette nuit, «ju'il pleuvi'ait dans la 
journée, et tes grilles rusées pourraient maintenant 
nous donner de pires nouvelles. Incontinent Puss 
(juitta la cheminée et courut sautei* sur un lit où, s'étant 
roulé en boule, il s'arran^^ea pour un bon somme. — 
Je demandai au mari ce (pie signifiaient ces paroles 
(le sa femme. — Ah! me répondit-il, la brave femme 
a parfois de dnMes d'idc'es; elhî croit aux pronostics 
(le toutes sortes d'animaux. Quant à ce ((u'elle disait 
(lu chat, c(^la se rapporte aux incendies des bois autour 
(le nous. Et (pioi([iril n'y en ait pas eu depuis long- 
temps, elle l(^s redoute encore autant (pie jamais; et, 
en effet, elle et moi, ainsi que chacun de nous, n'avons 
(jue trop de raisons d(; les craindre, en nous rappelant 
les maux ([u'ils nous ont causés. — J'avais lu de ces 
grands incendies auxquels mon h(jte faisait allusion; 
souvent j'avais observé avec tristesse Tapparence 
(lésoh'c des forêts, et je me sentis un vif désir de con- 
naître quehjue chose des causes qui pouvaient produire 
<le si t(U'ribl(^s accidents. Aussi le priai-je de me 
raconter ce qu'il en avait pu voir par lui-même ; et 
c'est ce qu'il s'empnîssa de faire à peu près dans 
ces t(îrnies : 

11 y a environ vingt-cinq ans, les mélèzes furent 
attaqués par des insectes qui les firent presque tous 
l)ériren coupant leurs feuilles; car vous saurez que bien 



110 l.'iNCENniE ORS FORÊTS. 

(juc les autres espèces ne r, ., lit pas tuées par la perte 
«les teuilli^s, celles ({u'on appelle des arbres verts le 
sont iiifailliblenieiit. Quehiues anni'es après cette des- 
truction du mélèze, les mêmes insectes attat[uèrent les 
sapins, les pins et autres arbi'(»s résiinnix. et cela avec 
un tel acharnement, ({u'en moins de six ans ils com- 
mencèrent à tomber et à s'amonceler dans toutes les 
directions, si bien que la surface entière du pays en tut 
bientôt encombrée. Vous vous imai^inez. lorsqu'ils 
furent en partie secs ou convenablement préparés, (piel 
bois de chauffa2;e c'était là ; mais aussi quel alimeîit 
pour les dévorantes flammes qui par accident, ou peut- 
être par intention, ravasfèrent ensuite la contrée: il y 
en eut qui continuèrent à brûler pendant des aniu'es. 
interrompant dans maints endroits toute conmiuni- 
cation sur les routes, et, par la nature de c^es matières 
résineuses, s'entretenant avec d'autant plus de facilité et 
se propageant à travers les couches profondes des feuilles 
sèches et les amas des autres arbres. — Ici je l'inter- 
rompis, le priant de me donner une idée de la forme 
de ces insectes (jui avaient caus('' un tel désastre. 

Ces insectes, dit-il, sous leur forme de chenille, 
avaient comme trois quarts de pouce de long et étaient 
aussi verts que les feuilles qu'ils dévoraient. Je dois 
vous dire aussi qu'en nond)re de lieux sur lesquels le feu 
passa, il parut bientôt une nouvelle pousse de bois, 
de celui que nous autres btlcherons appelons du bois 
dur, et qui est d'une tout autre espèce que les arbres 
verts. Et c'est une remarque que j'ai constamment 
faite : toutes les fois que la première nature d'une foi'èt 



l'incendie des forêts. m 

est détruite par le feu, ce qui ensuite repousse spon- 
tanément est d'une essence toute différente. — J'arrêtai 
de nouveau mon hôte pour lui demander s'il pouvait 
me dire de quelle manière le feu était mis ou prenait 
ainsi pour la première fois. 

Ah! monsieur, me répondit-il, il y a là-dessus divers 
avis : on pense généralement que c'est un coup des 
Indiens, soit pour pouvoir tuer du gibier plus à leur 
aise, soit pour se venger de leurs ennemis les Faces 
pâles. Mais mon opinion à moi n'est pas telle, et je la 
puise dans mon expérience comme habitant des bois : 
j'ai toujours cru que le feu prenait par la chute acci- 
dentelle d'un tronc contre un autre; il suffit, pour 
rallumer, du simple frottement, surtout quand ils sont, 
connn<^ il arrive souvent, couverts de résine. Dans ces 
cas. l«'s feuilles sèches sur le sol commencent à s'en- 
tlanuner. puis les brindilles et les branches, et dès lors 
il n'y a plus que l'intervention du Tout-Puissant pour 
en arrêter hs progrès. 

Quehiuefois l'élément destructeur, porté par les 
vents, s'ap])roche aVec tant de rapiditf' de nos pau- 
vres cabanes, (ju'il est difficile à leurs habitants de 
lui échapper. En efTet. dans certaines parties de nos 
bois, lies centaines de familles ont Hô obligées de fuir 
(le leurs demeures en laissant tout ce qu'elles avaient 
(liMrière elles; et il est même arrivé que plusiems di; 
ces fugitifs effares ont vU' brûlés vifs. 

A ce inumenf. une boufï«''e de vent s'engouffrant 
au haut de la cheminée, repoussa les flammes dans la 
maison, La femme et la fdle, s'imaginant que les bois 



H2 l'incendie des forêts. 

t'taient encore en feu, s'élancèrent à la porte; inais 
le mari leur expliqua la cause de leur terreur, et elles 
se remirent Ji leur ouvrage. 

Les pauvres créatuies ! s'écria le bûcheron ; je paiie 
(jue c<; (|ue j(; viens de vous din» a rappelé de sombres 
souvenirs à l'esprit de ma femme et de ma fille aînée. 
Crest qu'elles et moi, il nous fallut fuir de chez nous 
au temps des grands feux. 

J'avais entendu avec tant d'intérêt ce qu'il m'avait 
rapporté des causes de ces incenilies, que je le priai 
de me raconter aussi les particularités du malheui' 
auquel il venait de faire allusion. — Si Prudence et 
Polly, dit-il en regardant sa fcMiime et sa fille, veulent 
promettre de rester tianquilles, en cas qu'un second 
coup de vent nous amène encore de la fumée, je ne 
demande pas mieux. Le sourire plein d«? bonté dont 
il accompagna sa reinarciue lui en valut, en retour, 
un tout pareil th la part d(^s deux femmes , et il 
contin ja : 

Vous décrire une pareille scène, monsitîur, n'est pas 
chose facile ; mais je m'y prendrai d(^ mon mieux pour 
vous faire passer le temps agn'ablement. 

Une nuit, nous dormions profond<''ment dans notre 
cabane, h une centaine de milles de celle-ci, lorsque, 
environ deux heures avant le joui', le hennissement des 
chevaux et le mugissement des bestiaux que j'avais 
laissés errer dans les bois nous réveillèrent en sursaut. 
Je saisis mon fusil et me précipitai vers la porte pour 
voir quelle sorte de bèteavaitpu causer tout ce vacarme; 
mais je fus frappé d'un immense «'clat de lumière , 



l'incendie dks forêts. H3 

réfléchi devant inoi sur tous les arl)res, aussi loin (fue 
ma vue pouvait s'étendre k travers les bois. Mes che- 
vaux galopaient et i)ondissai(Mit de tous côtés, reniflant 
bruyamment, et les bestiaux se ruaient au milieu d'eux, 
la queue toute dnule et roide au-dessus du dos. En 
allant par derrière la maison, j'(»ntendis parfaitement 
le craquement des broussailles en feu, et je vis les 
flammes s'avancer vers nous sur une ligue d'une 
effrayatite étendue. Je rentrai en courant, criai à ma 
femme de s'habillera la bâte, elb» tît l'enfant, et de 
prendre le peu d'argent (pie nous avions, pendant que 
moi je tâcherais d'arrêter et de seller nos deux meil- 
leurs chevaux. Tout cela fut fait en moins de rien, 
car je devinais que chafiue miimte était précieuse 
pour nous. 

Nous montâmes à cheval et commençâmes à fuir 
devant le feu. Ma femme, excellente cavalière, galo- 
pait à mes côtés; ma fille était alors toute petite, je la 
pris sur un de mes bras, et en ])artant je jetai 
un regard en arrière : les redoutables flammes nous 
tenaient presque et avaient d('jà envahi la maison. Par 
bonheur, une corne était attachée à mes habits de 
chasse; je me misa en soufller, pour rallier après nous, 
si c'était possible, le reste de mes bestiaux encore envie, 
aussi bien (jue les chiens. Les premiers nous suivirent 
pendant quelque temps; mais ensuite, en moins d'une 
heure, ils s'échappèrent tous comme des enragés à 
travers les bois, et depuis lors, monsieur, je n'en ai 
plus rien revu ; mes chiens eux-mêmes, extrêmement 
dociles en tout autre temps, se mirent à courir après 
I. 8 



116 l'incendie des forets. 

les daims qui sautaient en troupes devant nos pas, 
comme sentant, non moins l)i<Mi ([ue nous, la mort 
qui s'approchait rapidement. 

Nous entendîmes, en avançant, le son des cornes de 
nos voisins, et nous savions ([u'ils étaient dans la même 
situation que nous. L'esprit tout entier au soin de 
sauver nos vies, je me rappelai (pi'il existait, à (ju(^l- 
ques milles de là, un tçrand lac où pouri'aient peut- 
être s'arrêter les tlammes. Je dis à ma fenmie de lancer 
son cheval à toute bride, et nous partîmes ventre à 
terre, nous iVayant, comme nous pouvions, un passage 
par-dessus les arbres renversés et les tas de fagots 
qu'on eût dit placés là tout exprès pour alimenter 
Tépouvantabh? incendie ipii marchait à nous sur un 
front inunense. 

Déjà nous sentions la chaleur, et nous craignions de 
voir à chaque instant tomber nos chevaux; sur nos 
têtes passait un singulier' souille de brise, et le reflet 
rouge des flannnes efl'açail en haut la lumière du jour. 
Je connn(MK;ais à ressentir un peu dt; faiblesse; ma 
fennne ('tait extrêmement ])àle, et le feu avait rendu 
si rouge la figure de reidànt, que ch{i([ue fois (pfelle 
se tournait vers l'un de nous, nous en é))rouvions un 
grand surcroît d'in([ui(''tu(le etd<' perplexité. Dix milles, 
vous le savez, sont bientôt faits avec de bons chevaux; 
malgré cela, quand nous atteignîmes les bords du lac. 
couverts de sueur et n'en pouvant plus, le cœur nous 
manqua. La chaleur et la fum»'>e nous étoulfaient, des 
brandons enflannnés volaient au-dessus de nous en 
tourbillons effroyables. Toutefois, nous nous mimes à 



I.'lXCENDIE DES FORÊTS. 115 

c'ôtoyiM' la rive pondant ({uolque temps, et nous par- 
vîmnes à gagner le bord opposé an vent. Là nous 
lâchâmes nos cln?vanx. et jamais plus nous ne les avons 
revus. Parmi les joncs, à fleur d'eau, nous nous plon- 
geàm(3s, en restant couchés à plat, pour attendre 
la seule chanc(; i(ui nous restât encore de n'être ni 
rôtis ni dcWorés. L'eau nous rafraîchit, et nous sentîmes 
un peu de bien-être. 

L'incendie s'avançait toujours, terrible et avec d'af- 
tVeux craquements. Non, jamais on ne verra rien de 
paieil ! Les cieux eux-mêmes semblaient partager notre 
terreur, car au-dessus de nous, tout était rouge et ein- 
hiasi', au milieu de nuages de fumée roulés et balayés 
par le vent. Nos corps étaient assez au frais, mais la 
tête nous l)rûlait, et l'enfant, qui semblait maintenant 
conqirendre la position, criait à nous fendre le cœur. 

Le jour se passa, et nous avions faim! De nom- 
l)reuses bêtes sauvages vinrent se plonger dans l'eau 
tout auprès de nous ; d'autres nageaient de notre côté, 
et puis demeuraient tranquilles. Fatigué, n'en pouvant 
plus, je parvins poui'tant à tuer un porc-(''pic, dont la 
chair nous fut,, à tous les trois, d'un grand scîcours. 
La nuit se passa, je ne sais pas connnent ! Le sol n'était 
plus ([u'un vîiste foyer , et les arbres encore debout 
sLMîiblaient trinnnenses piliers de feu. ou tombaient en 
s'iiccrochant les uns sur les autres. La même fumée 
puante nous suffoquait toujours, les tlannnèches et la 
cendre continuaient à pleuvoii' autour d(î nous. Com- 
ment nous nous tirâmes de cette nuit-là, je ne puis 
réellement vous le dire; je ne m'en l'appelle presque 



116 l'incendie des forêts. 

rien. — Ici le chasseur fit une pause et reprit haleine. 
Le récit de son malheur semblait l'avoir épuisé. Sa 
femme nous demanda si nous ne voudrions pas un bol 
de lait, et sa fille en ayant apporté, nous en bûmes 
chacun une gorgée. 

Maintenant, dit-il, je puis continuer: Vers le matin, 
bien que la chaleur n'eût pas diminué, la fumée sem- 
blait moins épaisse, et des bouffées d'air frais arrivaient 
de temps en temps jusqu'à nous. Quand le jour fut 
venu, tout était calme; mais l'air restait rempli 'd'une 
fumée plus acre et plus insupportable que jamais; nous 
étions, à présent, suffisamment rafraîchis, et même 
nous frissonnions, comme dans un accès de fièvre; il 
fallait songer à sortir de l'eau. Nous nous dirigeâmes 
vers une cabane en feu où nous pûmes nous réchauffer. 
Qu'allait-il advenir de nous? Je n'en savais rien. Ma 
femme serrait l'enfant contre son sein et pleurait amè- 
rement. Mais Dieu nous avait préservés au pire du 
danger, et maintenant que les flannnes étaient passées, 
je crus qu'il y aurait de l'ingratitude envers lui à nous 
abandonnera un lâche désespoir. La faim, de nouveau, 
nous pressait, mais on y remédia facilement : quelques 
daims encore étaient demeurés plongés dans l'eau jus- 
qu'au cou; j'en tuai un; on en fit rôtir quelques gril- 
lades, et après les avoir niangi'es, ik^is nous sentîmes 
grandement fortifiés. 

Cependant nous ne pouvions plus apercevoir l'éclat 
de l'incendie; mais le sol, en beaucoup d'endroits, 
était toujours brûlant, et il eût ('té dangereux de s'aven- 
turer parmi les arbres anionceb's comme autant de 



l'incendie des forêts. 117 

brasiers. Après avoir attendu quelque temps et nous 
être orientés, nous nous pn'^parùnies à nous mettre en 
route. Je pris l'entant et dirigeai la marche sur la terre 
encore chaude et par-dessus les rochers. Deux jours 
fatigants, deux longues luiits s'écoulèrent, durant les- 
quels nous pourvûnKîs du mieux possible à nos besoins. 
A la fin, nous atteignîmes les grands bois que le feu 
avait épargnés. Bientôt après, nous trouvâmes une 
maison où l'on nous accueillit avec l)onté, pour quel- 
ques jours. Depuis lors, monsieur, j'ai rudement et 
sans relâche travaillé comme bûcheron et marchand 
de bois; et , grâces à Dieu, vous nous voyez ici paisi- 
bles, bien portants et heureux ! 



LE FAUCON DE NUIT, 

ou ENGOULEVENT DE VIRGINIE. 

Le nom de cet oiseau ne s'accorde nullement avec 
les faits les plus caractéristiques de ses mœurs, puis- 
(ju'on peut le voir, et ([ue souvent on l'a vu voler, la 
plus grande partie du jour, môme quand l'atmosphère 
est parfaitement claire et pure, et quand le soleil brille de 
tout son éclat. On sait également que le faucon de nuit 
regagne sa retraite pour ainsi dire avec la brune, et juste 
au moment où commencent à retentir les notes sonores 



118 LE ! vrcoN i)i; nuit, 

de rengoulevent criard et celles dvi popetuè {\), qui, 
tous les deux, sont bien des nVIeiirs nocturnes. 

C'est aux approches du 1" avril cpi'il t'ait son appa- 
rition dans les basses parties de la Louisiane, se diri- 
geant plus loin vers Test. Il n'en reste aucun à nicher 
dans cet Ëtat, non plus que dans celui du Alississipi, 
ni, tant que je puis le croire, au sud des environs de 
Charleston. Cependant cette espèce se renci>ntre dans 
tous les États méridionaux, nuiis stmleinent lorsiju'clle 
passe, soit pour gagner ceux de Test, soit, au contraire, 
quand elle vient de les quitter. En effet, et surtout au 
printemps, on peut dire que le faucon de mut ne fait 
réellement que passer par laLouisiane, puisque quelques 
jours après qu'il s'y est montré, on ne l'y retrouve déjà 
plus, et qu'on ne doit l'y r<n'oii' ([u'avec l'autonme. 
Mais dans cette arrière-saison, commet cett(î contn'e lui 
offre abondance de nourriture, il se décide à v séjour- 
ner plusieurs semaines, glanant les insiictes sur les 
champs de coton, les vastes terres ou les plantations à 
sucre, et gambadant au-dessus des prairies, le long des 
lacs et des rivières, depuis le matin jusqu'au soir. 
L'époque de son retour dans les distri'^ts du centre 
varie suivant l'c'tat de la température, du 15 août à la 
fin d'octobre. 

Leurs migrations s'accomplissent sur une si grande 
étendue de pays, et ils s'écartent tellement de côté et 
d'autre, qu'on dirait qu'ils vendent explorer toute la 
contrée; c'est ainsi qu'on les voit s'avancer sur un 

(1) Chuck-Will's-Widow (Capr/muii/its Carolinus). 



ou E.VGOU!,!:VR\T ])iL VIRGINIE. 119 

fi'oiil qui se (l(''j)l()io di's hoiiclies du Mississipi jusqu'aux 
moiita^iios Roclieusos, et ([u'ils se répandent des États 
du sud , bien loin au (h\k de nos frontières de l'est ; 
en sorte (ju'ils peuvent se disperser et trouver de (pioi 
vivre par tous les États de l'ouest et de l'est, depuis la 
Caroline juscpi'au Maine. Durant co ^rand voyaj^e, ils 
passent au-dessus de nos villes et dtî nos villaiçes, se 
posent sur les arbres (pii dt'corent nos rues, et même 
sur le haut des cheminées, d'où ils tout entendre leur 
cri perçant. 

J'ai retrouvé c(îs mêmes oiseaux dans les provinces 
anglaises du New-Brunswiclv et de la Nouvelle-Ecosse, 
où ils restent jusqu'au commencement d'octobre; mais 
je n'en ai pas vu un seul à Terre-Neuve, ni sur les 
rivages du Labrador. Quand ils vont au nord, leur 
apparition dans les États du centre a lieu vers le l"mai; 
et cependant il est rare qu'ils arrivent avant le mois de 
juin dans le Maine. 

Le vol du faucon de nuit est terme, agile et très 
prolongé. Dans les temps nuageux et sombres, il se 
tient tout le jour sur ses ailes, et il est plus criard alors 
qu'en aucun autre moment. Ses mouvements au sein 
des airs sont on ne peut plus gracieux, et la légèreté 
avec laquelle il s'y joue charme l'œil, qui le suit avec un 
vif intérêt. Tantôt il glisse avec une aisance qu'on a 
peine il imaginer; tantôt, pour monter ou pour se 
maintenir à une grande hauteur, il donne irrégulière- 
ment de brusques coups d'ailes, comme s'il fondait à 
l'improviste sur sa proie et la saisissait ; puis il reprend 
son premier essor. Parfois il s'élève en tournoyant, et 



120 LE FAUCON DE NUIT, 

chîique élan subit est tout d'ahord accompagné de son 
cri retentissant et aigu ; ou bien il se précipite directe- 
ment en bas; il pousse une pointe à droite ou à gauche, 
et continue toujours d'avancer, en ettleurant les riviè- 
res, les lacs ou les bords de l'Atlantique, et d'autres fois 
poursuivant sa course rapide par-d(»ssus la cime des 
forêts ou le sommet des montagnes. Mais c'est dans la 
saison des amours qu'il se livre surtout à de curieuses 
évolutions. On peut dire (jue le mâle ne fait sa cour 
qu'en volant; il se pavane au milieu des airs, et ses 
mouvements sont des plus élégants et des plus gracieux, 
à ce point môme (pie je ne connais pas d'oiseau qui , 
sous ce rapport, puisse rivaliser avec lui. 

Très souvent il monte à une centaine de mètres, 
quelquefois beaucoup plus haut ; et de là , du même 
air d'insonciance que je viens de signaler, il fait éclater 
son cri, qui devient plus fort et plus fréquent à mesure 
que lui-même il s'élève ; mais soudain il s'arrête : le 
voilà qui retombe obliquement vers la terre, les ailes 
et la queue à moitié fermées, et avec une telle rapidité, 
qu'il semble devoir s'y heurter avec violence. Cepen- 
dant ne craignez rien : quand il arrive près du sol et 
n'en est plus qu'à deux ou trois pieds peut-être, il 
déploie tout à coup ses ailes, de façon à ce que, diri- 
gées en bas, elles forment presque un angle droit avec 
le corps, étend sa queue, brise ainsi subitement l'impé- 
tuosité de sa chute, et alors, faisant volte-face, pique 
en l'air avec une force inconcevable, en décrivant une 
ligne semi-circulaire do quelques mètres d'étendue. 
C'est le moment où l'on peut entendre le singulier bruit 



ou ENfiOULEVENT DE VlR(ilME. 121 

que produit cet oiseau, car à l'instant niùnie il remonte 
perpendiculairement et hientùt reconnnence à faire le 
beau autour de sa femelle. Quant à ce bruit dont je 
parle, il provient de ce (ju'au moment où l'oiseau 
dépasse, si je puis dire, le centre de son plongeon , ses 
ailes, prenant une direction nouvelb* et s'ouvrant tout 
à coup au vent, choquent l'air avec violence, comme 
les voiles d'un vaisseau qu'on a subitement ramenées 
en arrière. La femelle crie aussi en volant, mais ne 
produit pas ce bruit particulier. 

C'est un vrai plaisir de voir plusieurs mâles se dis- 
puter les faveurs de la même femelle, lorsqu'ils plon- 
gent ainsi dans toutes les directions et s'ébattent au 
travers des airs. Toutefois ce spectacle ne dure pas 
longtemps, car la femelle n'a pas plutôt fait son choix, 
que le préféré donne la chasse à tous les intrus, les 
poursuit hors des limites de s(3s domaines et revient 
en triomphe, toujours plongeant, gambadant, mais 
alors avec moins d'impétuosité et sans s'approcher de 
la terre. 

Lors(pi'il fait vent ou ([ue les ténèbres du soir vien- 
nent à s'épaissir, le faucon de nuit vole plus bas et plus 
légèrement que jamais, en déviant çà et là de sa route 
poui' courir au loin après quelque insecte que son œil 
subtil a découvert; puis il reprend sa course comme 
auparavant. Quand enfin la nuit est tout à fait tom- 
bée, il descend par terre ou sur un arbre, et y reste 
jusqu'au jour, poussant son cri de temps à autre. 

Ces oiseaux ne peuvent que très difficilement mar- 
cher sur le sol, à cause du peu de longueur et de la 



l''2'2 LE FAUCON l)i; NUIT, 

))osili()ii (le leurs juiiiiics, ((ui siuil placées trèsen iinièie: 
(le là vient aussi ((u'iis ne peuvent se tenir dmits. mais 
sont «)l»li<i;('»s (le s'appuyei' lii ::;i)r}jje par tei'i'e ou sur la 
l)ranelie et «piand ils s'y posent, e'esl toujours de c(^té. 
N(3aiunoins. ils l«^ t'ont av(M' assez d'aisuutuî. et s'ac- 
croupissent tantôt sur un aihre ou sur une ehMuro, 
parfois sur h'fiiîti' d'une maison ou d'jiiu; j»range. Dans 
ces diviîrses situations, on Itîs ap|)roche laeilemeut. 
J'en ai vu de perclK's sur une ])alissade ou un p(!tit 
nuu', ({ui nu' laissaient viniir k (juel((U(;s pieds d'eux 
et send)laient, avec leurs ij:rands yeux doux, me re^far- 
der plutôt comme ami fjue comme ennemi. Cependant 
ils ne mamtuaient pas d(î partir aussitôt ipie. dans mes 
mouvements, (juehiue chose leur avait paru suspect. 
Comme ](? l'ai dit, ils crient par intervalles, pendant 
qu'ils sont ainsi posés; et (piand ils s'arrôt(Mit sur les 
arbres de nos villes, il est rare (pi'ils n'attirent pas 
l'attention des passants. 

Dans la Louisiane, l(*s créoles t'raneais appellent cet 
oiseau crapaud volant, e\ chauve-souris en Virginie; 
mais le nom sous le([uel on le connaît le plus comnm- 
nément, est celui de faucon de nuit. La beauté, non 
moins (jue la rapidité de son vol, le fait avidement 
rechercher des amateurs de chasse ; sa chair d'ailleurs 
n'est pas, tant s'en faut, di'saj^réable. On en tue des 
milliers en automne, lors de leur retour du sud, et 
c'est aussi le moment où ils sont i^ras et pleins de jus. 
Parfois encore ils plonii^ent en se jouant dans les airs; 
mais le bourdonnement de leurs ailes est bien moins 
remarquable que pendant la saison des amours. 



on R.NGOn.KVI-NT DM VIRr.lNIt,. 123 

Dans les États du cciitiv, v(;rs le 20 de mai le faucon 
de nuit, sans beaucoup choisir la place, th'pose ses 
deux (cuts, d'un ovale très prononcé et couverts de 
l'oussiHU's, soit tout simplement parterre, soit sur un 
terln^ au milieu des champs lahouri's, ou mùme à nu 
sur le roc. ([uehpietbis dans une lande et des endroits 
d(''couvertsà la lisière des bois, dans la piutondeur des- 
([uels il ne s'enfonce jamais, il no consh uil aucune 
espèce di) nid. et ne se donne pas même la peine de 
cieuser une lé^èrc^ excavation dans la teri'e: — je pense 
(prilsn'(''lèvent «pi'une seule (îouv(''e par saison. D'abord 
les petits sont revêtus d'un moelleux duvet dont la 
couleur, d'un hrun sondire, ne contribue pas mc'dio- 
cremeid à leur sûreh';. Si la femelle est troublée 
(lui'aiit rincid)ation, elle conuneiice j)ar fuir, mais en 
feignant de boiter; elle ne fait ([ue culbuter, sautiller, 
et s'échappe devant vous à pas tremblants, jusqu'à 
ce (ju'elle vous ait attiri' loin de ses œufs ou de ses 
nourrissons ; alors elle i)rend la volée et ne revient ([ue 
lorsque vous ét(^s bien décidément parti. Mais quand 
elle croit (pie vous n(^ la voyez pas, elle vous laisse 
approcher à un ou deux pieds de son tn'vsor. Le mâle 
et la femelle couvent à tour de rùle. Quand hîs jeunes 
sont d(''j<ï passablement grands et ^'clament moins de 
chaleur de leurs parents, c(3ux-ci se contentent d'ordi- 
naire de se tenir dans leiu' voisinage immédiat . tran- 
([uillement accroupis sur ([iichpie palissade, sur une 
barrière ou sur un arbre ; et là ils restcmt si parfaite- 
ment innnobiles et silencieux, (ju^il n'est pas aisé de 
les Y découvrir. 



124 LE FAUCON DE NUIT, 

S'ils se sentent blessés, ils font les pins gauches 
efforts pour se sauver, et (juand on les prend dans la 
main, ils ouvrent le bec à plusieurs reprises, et de 
toute sa grandeur, comme si les mandibules jouaient 
sur des gonds qu'un ressort mettrait en mouvement. Ils 
essayent aussi de frapper avec leurs ailes, à la manière 
des pigeons, mais sans aucun effet. 

Leur nourriture se compose exclusivement d'in- 
sectes, et surtout de coléoptères, bien qu'ils sachent 
attraper plus d'une mouche ou d'une chenille, et soient 
très habiles à prendre crii[uets et sauterelles, dont ils 
se gorgent parfois, tout en rasant le sol avec une 
extrême rapidité. On les voit aussi boire pendant 
qu'ils effleurent la surface de l'eau, comme font les 
hirondelles. 

En hiver, il ne reste aucun de ces oiseaux dans toute 
l'étendue des États-Unis. Le popétué est le seul que 
j'aie entendu et rencontré, au mois de janvier, sur le 
cours supérieur de la rivière Saint-Jean, dans la Floride 
orientale.. T'ai su cpi'en automne, à la Nouvelle-Orléans, 
il en demeurait souvent pour chercher la nourriture sur 
les prairies et les rivières, jusqu'au commenc(;ment de 
la saison pluvieuse; et c'est aussi l'époque où ils tom- 
bent en grand nombre sous les coups du chasseur. Mais 
qu'il survienne un jour de brume, et 1(> lendemain on 
n'en verra plus. Dans la saison avancée, quand ils des- 
cendent du nord, ils passent si rapidement au-dessus 
des bois, que l'on n'a que le temps de leur donner un 
seul regard. 

Me trouvant à la Clef Indienne, je vis un couple de 



ou ENGOULEVENT DE VIRGINIE. 125 

ces oiseaux que la foudre avait tués pendant qu'ils 
fendaient les airs, dans un jour d'effroyable orage. Ils 
tombèrent sur la nier, et après les avoir ramassés, 
j'eus beau les exîuniner avec le plus grand soin, je ne 
pus jamais leur découvrir la moindre apparence de 
mal, ni sur les plumes, ni dans l'intérieur du corps. 



LES BUCHERONS 
ET LE CHÊNE-SAULE DE LA FLORIDE. 

La plus grande partie des forêts de la Floride orien- 
tale consiste en ce (juc l'on nomme, dans le hmgage 
du pays , des « harrens » ou terrains stériles, plantés 
sculementde quelques pins. Là les l)oissont clair-semés, 
ot Ton ne voit, en effet, que de grands pins, d'assez 
mauvaise qualité, et au-dessous desciuels croissent de 
iuiutes et maigres herbes entremêlées çii et là de brous- 
sailles et de pal mettes à feuilles en épée. Le sol est 
dune nature sablonneuse, plat [nesque partout, et par 
('onsé(iuent recouvert d'eau dans la saison des pluies, 
tandis que l'ardeur du soleil le dessèche en été «'t en 
automne. On y rencontre cependant (juelques mares 
(l'une eau stagnante, où le bétail, ici très abondant , 
vient étanch(;r sa soif, et dans le voisinage desipielles 



126 LES BUCHERONS 

se tiennent les difl'érentes espèces de i>ibiei' qui peu- 
plent ces solitudes. 

Le voyageur, attristé par une course de plusieurs 
milles à travers ces régions sauvages, sent tout à coup 
son cœur réjoui lors([ue, dans le lointain, il croit voir 
poindre un sond)re bouquet de chènes-saules (^t d'au- 
tres arbres (jui sendilent avoir et»' plantés tout exprès 
au milieu du d«''sert. A mesure qu'il approche;, l'air 
souille; moins brûlant et plus salubi'e. le chant de 
nombreux oiseaux résonne comme uni; douce musi(iue 
à ses oreilles, la verdure devient luxuriante, les fleurs 
prennent un air de santé qui leur donne un nouvel 
éclat, et l'atmosphère aux alentours s'endjaunie de 
délicieux ])arfums. Tous ces objets lui rafraîchissent 
l'âme, et, à la vue d'un linqjide l'uisseau ([uinnu'nmre 
entre deux lives herbeuses, il croit déjà sentir Fonde 
bienfaisante humecter ses lèvn's dt'sséchées. Sur sa 
tète, mille et mille festons de vignes, de jasmins et de 
bignoniîis enchainent chaque arbre à ceux qui l'envi- 
ronnent , et leurs jeunes rameaux s'entrelacent comme 
dans un transport de nuituelle affection. Sollicité par 
ces magnifu[ues ond)rages, le voyageur s'arrête, et ta 
peine a-t-il terminé son repas du midi , (ju il voit 
s'avancer de petites trou])es d'hoiîmies dans un léger 
accoutrement, portant chacun une hache, et qui s'ap- 
prochent du lieu où il fait sa sieste. Après avoir 
échangé avec lui les politesses d'usage, ils se mettent 
immédiatement au ti'avail, car m\ aussi vieiment jus- 
tement de finir leur reîpas. 

Il me semble les voir à l'ouvrage: «leux d'entre eux 



ET LE CHÊNR-SAUl.K DE LA FLORIDE. 127 

se sont (Hal)lis de chaciue côté d'im noble et vénéral)le 
chêne. Mais leurs haches, si bien aiguisées et trempées 
qu'elles soient, ne paraissent pas i'ain; grande impres- 
sion sur lui, car les coups les mieux appliqués n'en 
enlèvent que d(^ menus copeaux qui volent parmi la 
mousse et les racines serpentant au loin. Kntin, l'un 
d'eux se décide à grimper sur un autre arbre dont 
les branches en tombant se sont accrochées à la (îime 
épaisse «le ses voisins. Voyez connue il s'avance avec 
précaution, pieds nus, un mouchoir enrouli' autour de 
la tète. Maintenant il est parvenu à environ ([uarante 
pieds du sol , il cesse de monter, et s' établissant carré- 
ment sur le tronc qui lui sert d'appui, d'un bras ner- 
veux il manœuvre sa bonne hache. L'arbre est aussi 
dur qu'il est gros, mais les coups redoubh's (ju'il lui 
porte l'auront bi(Mitôt partagé en deux. A présent , il 
change de côté et vous tourne le dos. L'arbre ne tient 
plus (pie par un(^ mince tranche de bois; il place son 
pied sur la partie ([ui est entaillée, et le secoue de 
toutes ses forces. Le tronc pesant s«' balance un moment 
sous ses efforts; tout à coup il cède, et cpiand il frappe 
la terre, le bi'uit de sa chute tait retentir tous les échos 
du bocage, et les dindons effrayés se renvoient l'un 
ù l'autre Kîui' glou glou d'aiipel. Le bilcheron, lui, se 
remet et se recueille un inslaiit. juiis il jette sa hache 
en bas et, se laissant gliss(M' le long d'une branche de 
vigne, se retrouve bientôt sur le sol. 

Plusieurs hommes alors s'approchent pour examiner 
le chêne étendu devant eu\ : ils le; coupent aux deux 
extrémités et sondent partout i'écorce, poui* reconnaître 



128 LES «UCHERONS 

s'il ne serait pas attaqué de la carie blanche. Si tel est 
malheureusement le cas, il doit rester là, l'énorme 
tronc, gisant pendant un siècle ou plus, jusqu'à ce qu'il 
s'en aille en poussière. Au contraire, quand il n'a reçu 
aucun mal et n'a pas été trop secoué par les vents, 
quand d'ailleurs rien n'indique encore que la sève ait 
monté et pourvu que les pores soient bien sains, on pro- 
cède enfin au mesurage. Lorsqu'il a été inspecté dans 
tous les sens, et qu'on a tiré le plan du bois qu'il peut 
fournir, d'après les modèles qui, comme des frag- 
ments de la carcasse d'un vaisseau, donnent les formes 
et les dimensions requises, l'œuvre des charpentiers 
commence. 

C'est de cette manière, cher lecteur, que, pour 
ainsi dire, chaque bouquet connu de la Floride se voit 
tous les ans attaqué ; et soit par la carie blanche soit 
par suite d'autres maladies, la qualité du bois se trouve 
si fréquemment détériorée, que le sol est partout jonché 
de troncs de rebut; aussi, chaque année, ces chênes, 
pourtant si estimés, deviennent-ils plus rares. Ajoutez le 
nombre immense de jeunes tiges de cette espèce que 
détruisent les grands arbres dans leur chute; et quand 
je vous aurai dit qu'on ne se donne pas, dans le pays, la 
peine de faire de nouveaux plants de cette essence, vous 
concevrez (ju'avantpeu un chêne-saule de bonne gros- 
seur doive être assez recherché pour que le propriétaire 
puisse en demander un prix exorbitant, quand même il 
serait encore sur pied au milieu de son bois. Dans mon 
opinion, et je me la suis faite d'après des observations 
personnelles, ces bouquets de chên(;s-saules jie sont 



ET LE CHÊNE-SAULE DE L\ FLORIDE. 129 

pas tout cà fait aussi aboiidauts qu'on se l'imagine, et 
je veux vous en donner une preuve. 

Le 25 février 1832, je suivais le eours supérieur du 
Saint-Jean, en compagnie d'un personnage que le gou- 
vernement avait chargé de surveiller l'exploitation des 
chénes-saules dans cette partie de la Floride orientale 
et qui, pour sa peine, recevait un bon salaire. Tout en 
côtoyant l'un des bords si pittoresques de cette rivière, 
mon compagnon me montra du doigt, sur l'autre rive, 
quelques gros bouquets d'arbres au feuillage foncé , 
qu'il nu!! dit être entièrement composés de chénes- 
saules. Moi, je n'étais pas de son avis, et comme la 
controverse s'échauffait un peu, je lui proposai de nous 
faire conduire en bateau jusqu'au lieu en question, 
pour examiner de près le bois et les feuilles, et vider 
notre différend. Bientôt nous abordâmes, et vérification 
faite, il ne se trouva pas un seul pied de l'espèce pré- 
tendue, mais des milliers de chênes des marais (1). 
L'inspecteur reconnut qu'il s'était trompé , et moi je 
continuai à chercher des oiseaux. 

Par une sombre soirée , je me trouvais assis sur le 
bord de la môme rivière , réfléchissant aux arrange- 
ments que je pourrais prendre pour la nuit. Il com- 
mençait à pleuvoir à verse lorsque, par bonheur un 
homme m'aperçut et, venant à moi, m'offrit l'hospita- 
lité de sa cabane qui, m'assurait-il, n'était pas éloi- 
gnée. J'acceptai sa bienveillante invitation et le suivis. 
Dans l'humble logement, je trouvai sa fennne, plusieurs 

(1) Swaiiip-oak {Qitercus bkolor), 

i, 9 



loO Li:S DUCIIIvUONS 

onfants ot d'aiitros hommes, que mon hôte urapprit 
ôlro, ainsi (|ue hii, des Ijûchci'ons. Le souper fut placi*^ 
sur une large table; et coimm^ on nî'entï;a£!:eait à y 
prendnî paît, j(; ne me fis pas j)i'ier. et m'en tirai de 
mon mieux, poui' leur aidei' à videi" les écuelles d'étain 
et les plats que nous apportait raccor'u' ménagère. 
Alors on se mit à parler du pays, de son climat, de ses 
productions; mais il commeneait à so faire tard, et 
nous nous étendîmes sur des peaux d'ours où nous dor- 
mîmes jusqu'à la pointe du jour. 

J'avais grande envie d'accompagner ces hardis tra- 
vailleurs au l)ou([uet, où ils étaient en train d'équarrir 
des chènes-saules pour la construction d'un vaisseau 
de guerre. Armés de haches et de fusils, (ît laissant la 
maison à la garde de la femme et des (?nfants, nous 
partîmes et eûmes à traverser, sui' une étendue de plu- 
sieurs milles, une de ces landes plantées de pins que 
j'ai essayé de vous décrire. C.hcmin faisant, un beau 
dindon fut abattu ; et en arrivant au chantier établi non 
loin du bouquet, nous trouvâmes une autre troupe de 
bûcherons qui îivaient voulu nous attendre avant de se 
mettre au déjeuner, tout pn'paré déjà par les soins 
d'un nègre au([uel nous consignâmes notre dindon, 
îivec ordre de le faire rôtir pour une part du dîner. 

Le repas fut excellent et valait bien un dcMeuner du 
Kentucky : on nous servit bœuf, poisson, pommes de 
terre, avec accompagnement d'antres végétaux, du café 
dans des tasses d'étain, et du biscuit à discrétion. Cha- 
({ue convive paraissait en train, de bon appétit, et bien- 
tôt la conversation prit un tour des plus joyeux. Cepeii- 



i:t le r.iift nf.-svule de la FLonioE. 131 

(lant le soleil se lîKuiti'ait au-dessus des arbres; et tous, 
salifie cuisinier, nous nous diriLïeàmes vers le bou([uet 
(lu rot('' duquel je n'avais cessé de n'£<arder avec impa- 
tience, m'y prometlaut le plaisir d'une rare partie. Il 
se trouva ([ue mon hôte était le chef de la troupe, et, 
bien ({u'il eût aussi sa hache, il ne s'en servait que poUr 
enlever çà et là des phupies d'écorce de certains arbres 
d'une santé douteuse. Non-seulement il était très versé 
dans sa profession, mais, du reste, intellic^ent, et c'est 
lui (pli me fournit les renseignements suivants dont je 
pris note : 

Les hommes qui s'emploient ainsi à couper les chônes- 
saules, après avoir d(';couvert (pielque boucpiet de bonne 
apparence, se bâtissent au})rès des chantiers avec de 
grosses souches, pour s'abriter p(^ndant la nuit (3t pren- 
dre leurs re[)as le jour. Leurs provisions se composent 
de bœuf, porc, pommes de terre, l)iscuit. farine, riz 
cl poisson qu'ils (mU soin d'arrosin* d'un excellent 
whisky. Us sont tous vigoureux et actifs, viennent des 
parties est de l'Union, et reçoivent de forts gages, cha- 
cun suivant sa ca[)acit(''. Leurs travaux ne durent que 
quelques mois. D'abord, on choisit les boucjuets situés 
sui' le boi'd (l(*s rivières navigables ; mais, cpiand on ne 
peut faire autrement, le bois est ([uel(pu_'fois traîné, 
cinq ou six milles, au plus prochain cours d'eau sur 
lequel, bien (pie sujet à s'enfoncer, il peut, sans trop 
de mal, être convoyé juMpi'à destinatii^n. Le meilleur 
temps pour abattre ces chênes, c'est, d'après eux, du 
1" décembre au commencement de mars, lorsipie la 
sévo est tout à fait descendue. Quand la sève circule, 



132 LES BUCHERONS ET LE CHÈNE-SAULE DE LA FLORIDE. 

l'arbre, disent-ils, est « en fleur » , et par conséquent 
moins solide. La carie blanche, cette maladie si com- 
mune, et que l'œil le plus exercé peut seul reconnaître, 
se manifeste par des taches rondes, d'environ un pouce 
et demi de diamètre, visibles à l'extérieur de l'écorce, 
et par les([uelles on peut enfoncer dans le tronc un 
bâton pointu de plusieurs pouces. Elles suivent généra- 
lement le cœur, soit par en haut, soit par en bas de l'ar- 
bre. On s'y trompe si fréquemment, quand on n'en a 
pas l'habitude, que des milliers de chênes sont coupés 
et ensuite abandonnés. L(; grand nombre de ces arbres 
qu'on rencontre gisants dans les bois, ferait croire à 
un étranger que le pays possède beaucoup plus de bons 
chênes qu'il ne s'y en trouve r('*ellement ; et peut-être, 
dans le fait, n'y en a-t-il pas plus d'un quart de ce que 
l'on dit qui soit propre à être employé. 

Les bûcherons, d'ordinaire, retournent chez eux, 
dans les lointains États de l'est et du centre pour y 
passer l'été; puis ils reviennent dans les Florides aux 
approches de l'hiver. Quelcpies-uns cependant , que 
leurs familles ont accouq^agnés , restent plusieui's an- 
nées de suite au chantier, bien ([u'ils y aient beaucoup 
à souffrir du climat, et que souvent leur constitution 
jadis si robuste en soit profondément altérée. Tel était 
le cas pour l'individu dont je parle et de l'assistance 
duquel j'eus ensuite beaucoup à me louer, dans le cours 
de mes excursions. 



LA TOURTERELLE DE LA CAROLINE. 

J'ai cherché, cher lecteur, à vous donner une fidèle 
représentation de deux couples de tourterelles, aussi 
joliesqu'aucunestjui aient jamais roucoulé leurs amours 
sous la verte cime des bois. Je les ai placées sur une 
branche de stuartia (1), (juc vous voyez ornée d'une 
profusion de blanches fleurs, symbole d'innocence et 
de chasteté. 

Regardez la femelle : avec quel zèle elle couve ses 
œufs, doucement enlacée par l'épais feuillage, recevant 
la nourriture du bec du mâle, et prêtant l'oreille avec 
délices aux assurances de son affection dévouée. Rien 
ne manque au couple fortuné, rien de ce qui pour- 
rait, en un tel moment, rendre tout autre couple 
également heureux. 

Sur la branche au-dessus, voici les préludes d'une 
scène d'amour : la femelle, toujours réservée et indé- 
cise, semble douter des protestations de son amant et, 
connue une vierge craintive, se résout à mettre sa sin- 
cérité à l'épreuve, (Mi se refusant ([uelque temps encore 
à ses désirs : elle a gagné l'extrémité de la branche; 
déjà s'ouvrent ses ailes et sa queue, elle va s'envoler 

(i)Stuartiaf ou Stewartia mahcodendron, delà famille des iVIalva- 
ctîes, arbrisseau de liaiiteur médiocre, et dont la fleur grande, ouverte, 
agréahle à la vue, mais sans odeur, rappelle assea bien, en effet, celle 
de certaines lacatères. 



ISA LA TOUUTIIRKLI.H DK I A C.AUOI.INi:. 

dans ((uol([iio iVMliiil plus solitain» Qu'il persiste à 

l'y suivre, sans laisser si; ralentir son ardeur; et 
bientôt, n'en doutez pas, ils reproduiiont la nic'^nie 
scène de ftHicité (jue le couple (jui est au-dessous 
d'eux. 

La tourterelle annonce le retour du printemps; il y 
a mieux : on oublie l'biver et ses frissons, en entendant 
ses roucoulements si niélancoli([ues et si doux. C'est 
que son cœur est déjà tellement enflammé, tellement 
gonflé par la passion, ({u'il ne cherche qu'à s'épancher; 
connue demandent à s'épanouir les boutons de la jeune 
tige, sous la féconde influ(Mice des premières chaleurs. 

Son vol est extrêmement rapide et très soutenu; 
quand on l'a surprise et ({u'elle s'enlève de t(îrre ou do 
dessus la branche, ses ailes produisent une sorte de 
silHement qui retentit à une distance considérable. 
Alors on la voit souvent tournoyer en l'air d'une façon 
bizarre, comme pour essayer la puissance de son vol. 
Rarement elle monte haut au-dessus des arbres; et 
rarement aussi elle s'engage au travers des bois (jpais 
et des forêts ; mais elle préfère côtoyer leurs bords et 
s'ébattre aux alentours des haies et des champs. Au 
printemps néanmoins, et pendant (pie la femelle est 
sur ses œufs, le mâle se met parfois ii battre fortement 
des ailes, et semble vouloir sélever à une grande hau- 
teur; mais tout à coup il l'edescend en décrivant un 
large cercle; puis nageant doucement, la queue et les 
ailes étendues, il revient se poser sur l'arbi'e où est sa 
compagne, ou sur quelque autre très voisin. Ces 
manœuvres sont fréquemuient répétées durant les 



LA TOUU'ii:Ki:Ll-K l»i: I.A CAROLINE. 135 

jours (1(3 riiic'ubation, et bien moins souvoiit, lorsque 
les màlcs courlisoiit les femelles. Ils ne se sont i)as 
plutôt posés, (puis étalent et agitent leur cpieue de la ma- 
nière la plus i-racieuse, en se balançant la tète et le cou. 
Leurs migrations ne sont [)as aussi lointaines que celles 
(lu pigeon voyaginu' ; elles ne s'accomplissent pas non 
plus en si grand nombre, la réunion de deux cent 
cin((uante ou de trois cents de ces tourterelles étant 
regardée connne une grosse troupe. 

Par terre, le long des haies ou sur les branches des 
arbres, elles marchent avec beaucoup d'aisance et de 
légèreté; elles courent môme assez vite, comme on 
peut le voir lorsqu'elles cherchent la nourritme dans 
les lieux où elle est rare. Elles se baignent peu, mais 
boivent en avalant par longues gorgées, le ventre pro- 
fondément enfoncé dans l'eau, où elles sont plongées 
très souvent jusqu'aux yeux. 

Ces oiseaux nichent dans toutes les parties des États- 
Unis que j'ai visitées, (;t, selon la température des 
diverses localités, élèvent une ou deux couvées par sai- 
son. Dans la Louisiane, ils pondent aux premiers jours 
d'avril, ([uelquefois dès le mois de mars, et ont alors 
deux couvées; dans le Connecticut, ils ne commencent 
à pondre que vers le miheu de mai, et ont rarement 
plus d'une couvée. Sui' les frontières du lac Supérieur, 
ils sont encore plus tardifs. Les œufs, toujours au nom- 
bre de deux au plus, sont d'un l)lanc pur et, jusqu'à 
un certain point, translucides. Toute espèce d'arbre 
leur estbomie pour faire leur nid, qu'ils placent sur des 
branches ou d(^ jeunes pousses horizontales; il est com- 



136 LA TOURTERKLI.E DF. L\ CAROMXK. 

pos('* (lo petites l)ûchL'ttes eiitmcroiséos, mais si peu 
rapprochées l'une de l'autre, ([u'elles seiubleni à peine 
suffisantes pour empêcher les œufs ou les petits de 
tomber. 

La tourterelle de la Caroline fait sa retraite habi- 
tuelle parmi les longues herbes qui poussent dans les 
champs abandonnés, au pied des tiges sèches de maïs, 
sur la lisière des prés ; on ne la trouve qu'accidentelle- 
ment sur les arbres ji feuilles mortes, de même que sur 
certaines espèces d'arbres toujours verts; mais dans un 
lieu ou dans un autre, elle s'enfuit toujours à l'appro- 
che de l'honmie, quelque obscure que soit la nuit : ce 
qui prouve l'excellence de sa vue, môme dans les ténè- 
bres. Quand elles reposent par terre, elles n'aiment pas 
à se placer l'une près de l'autre; mais quelquefois les 
divers individus d'une seule troupe paraissent éparpillés 
presque également sur toute la surface d'un champ. 
Elles diffèrent totalement , par cette particularité , des 
pigeons voyageurs qui s'entassent en masses compactes 
à l'extrémité des mêmes branches, pour passer la nuit. 
Cependant les tourterelles, ainsi que les pigeons, se 
plaisent à revenir au même perchoir, et souvent de 
distances considérables. Certains individus se mêlent 
parfois avec les pigeons sauvages, connue ceux-ci, de 
temps en temps, avec nos tourterelles. 

On peut dire que la tourterelle de la Caroline glane 
plutôt qu'elle ne moissonne sur les champs du labou- 
reur, où elle se contente presque toujours de ravir 
quelques grains, à l'époque des semailles; après quoi, 
elle s'adonne de préférence aux chaumes, quand les 



LA TOURTERELLE DE LA CAROLINE. 137 

récoltes ont été enlovées. C'est un oiseau robuste, sup- 
portant les plus rudes hivers de nos États du centre, où 
qu(»lques-uns restent toute; l'année. 

Leur chair est très dc'licate, lorsqu'on se les procure 
jeunes et dans la saison convenable; elles deviennent 
très grasses, sont tendres, succulentes, et dans l'opi- 
nion de plusieurs de mes amis, comme dans la mienne, 
d'une saveur égale à celle de la bécassine et môme de 
la bécasse. Mais comme le goût, en pareille matière, 
dépend beaucoup des circonstances ou peut-être du 
caprice, si j'ai un avis à vous donner, bon lecteur, c'est 
d'en essayer par vous-même. 

Pour les chasser avec succès, il faut être un fin 
tireur, car leur coup d'aile est très vif; elles filent rare- 
ment en droite ligne, et il est rare qu'on en tue, au 
vol, plus d'une à la fois, et plus de deux ou trois, par 
terre, à cause de cette disposition qu'elles ont à se tenir 
écartées les unes des autres. 

En hiver, ces oiseaux s'approchent des fermes, man- 
gent avec les volailles, les moineaux, les quisquales (1), 
et sont très familiers et très gentils ; mais dès qu'on 
commence à les troubler, ils deviennent extrêmement 
farouches. Quand on les a enlevés du nid, ils se laissent 
facilement apprivoiser; j'en ai même comm qui ni- 
chaient en captivité. Pris dans des cages ou des trappes, 
ils se nourrissent volontiers et bientôt, devenus gras, 
forment un excellent mets pour la table. 



(1) « Grackle», Gracu/a, Quisquales ou Étourncaux Mainates de 
Daudin. 



lâS LA TOUUTKRELLIi Dlî LA CAROLINK. 

Uiio fois tînmes, ou prises vivaiitos dans la main, ces 
iourtorelles (;l jios autres esjièces de pii^eous perdent 
leurs plumes, pour peu ({u"ou y touche. C'tîst uu carac- 
tère propre i^u genre et ù cerlains gallinacés. 



L'OURAGAN. 

A diverses reprises, et sur plusieurs points de notre 
pays, on a eu à souffrir d'ouragans terribles dont quel- 
(j|]es-ijns, après avoir parcouru les I^ltats-Unis dans 
presque toute leur étendue, ont laissé, do leur passage, 
des impressions assez profondes pour ipron ne les ait 
pas facilement oubliées. Témoin moi-même d'un de ces 
reçlputables i)hénomènes (pie j'ai pu contempler dans 
toute sa grandeur, j'essaierai pour votre sauvegarde, 
cher lecteur , oui , uui([uemeut pour votre sauve- 
garde, de dc'criie, telle (pie je me la rai)pelle, cette 
étonnante révolution de l'élément aérien dont, mainte- 
nant encore, le souvenir me cause une sensation si pé- 
nible, qu'il me semble ([ue, sur le coup, tout mon sang 
se glace; dans mes veines. 

Un jour j(^ m'en revenais de lïenderson, situé sur 
les rives de TOhio, par un tem]>s agréable, mais pas 
plus chaud, si j'ai bonne ménmire, cpi'il ne l'est d'or- 
dinaire à l'époque de ranné(> où l'on se trouvait alors. 



l/oUKAGAN. 139 

Mon cheval s'en allait doiicciiioiil s(tn polit train, ot 
mes pensLM'S, poni* C(îtte fois du moins dans le cours 
de ma vie, étaicuit tout entières absorbcMîs par des spé- 
culations connnerciales. J'aviiis franchi k ^ué la crique 
des llighlands, et j\Hais sur le i)oint de m'eniiçager sur 
une étendue d(! terrain déprinn'', formant vallée, entre 
cette dernière crique et mie autre (hte la cri([ue du 
Canot^ lorscpie soudain je m'aperrns ([ue le ciel avait 
entièrement chaiigé d'aspect ; un aii' épais et lourd pe- 
sait sur la contrée, et pendant un moment je m'atten- 
dis à un trend)lement de terre. Mon cheval toutefois 
ne manifestait aucun désir ni de s'arrêter, ni de se [)ré- 
nnmir contre rinnnin(>iice d'un M péril, et j'étais 
l)res([ue arrivé à la limite de la vallée, l^idin, je me 
décidai à faire halte au bord irun ruisseau, cît je des- 
cendis pour apaiser la soif qui me tourmeidait. 

Je m'étais mis sur mes genoux, et mes lèvres tou- 
chaient à l'eau Tout à coup, penche'' connncî je 

l'étais vers la terre, j'entcîiidis un sourd, un lointain 
mugissement d'une nature très extraordinaire. Je hus 
cependant; et au. moment où je me remettais sur ujes 
j)ieds, regîirdant vers le sud-om'st, jy observai connne 
un nuage ovale et jaunàtii! dont l'apparence était tout 
a fait nouvelle pour moi. Mais je n'eus pas grand temps 
pour lexaminer, car presque au même instant un 
vent inipélu(nix connnença d'agiter les plus hauts 
arbres. Itientot il se déchaîna avec fureur, et di'Jà jcs 
voyais les menues biimches et les rameaux au loin 
chassés vers la terre. Ia\ moins de deux ininules, 
toute la forêt se tordait devant moi, dune manière 



iftO l'ourag\n. 

elFrayanto. Çà et là, (|uîiii(1 un arbre était trop pressé 
contre un autre, on entendait un bruit de craquement 
semblable à celui que produisent les violentes rafales 
qui parfois rasent la surface du sol. M'étant instinctive- 
ment tourné dans la direction d'où soufflait le vent, je 
vis avec stupéfaction les plus nobles arbres de la forêt 
courbant un moment leur tète majestueuse, puis, inca- 
pables de résister à la tourmente, tombant, ou plutôt 
volant en éclats. D'abord, c'était un bruit de branches 
qui se cassaient; puis, avec fracas, se brisait le haui 
des troncs massifs; et dans beaucoup d'endroits, des 
arbres entiers, d'une taille gigantt?sque, étaient préci- 
pités tout d'une pièce sur la terre. Si rapide fut la mar- 
che de l'ouragan, (ju'avant même que j'eusse songé 
à prendre des mesures pour ma sûreté, il était passé à 
l'opposite de l'endroit où je me tenais. Jamais je n'ou- 
blierai le spectacle qui, h ce moment, me fut offert : je 
voyais la cime des arbres s'agiter de la façon la plus 
étrange, tourbillonnant au centre de la tempête, dont le 
courant entraînait pêle-mêle une telle masse de bran- 
ches et de feuillage, que la vue en était totalement 
obscurcie. On voyait les plus gros arbr(3s ployés et tor- 
dus, sous l'effort du vent ; d'autres, d'un seul coup, 
rompus en deux, et plusieurs, a))rès (pielipies monuîuts 
de résistance, déracinés et bientôt jonchant la terre. 
Toute cette masse de bi'anchages, de feuilles et de 
poussière soulevée dans les airs, tournoyait, emportée 
comme une nuée de plumes ; et quand elle était passée, 
on dc'Touvrait un large espace rempli d'arl)res ren- 
versés, de tiges d(''pouillées oi de monceaux d'informes 



l'ouragan. 1 hi 

débris qui marquaient la trace de la trombe. Cet espace 
avait environ un quart de mille de largeur, et repré- 
sentait assez bien à mon imagination le lit desséché 
du Mississipi, avec ses milliers de grosses souches et de 
troncs ('tendus sur le sable, enchiîvôtrés l'un dans l'au- 
tre et inclinés en tous sens. Quant à l'horrible fracas 
que j'entendais, il ressemblait à celui que t'ont les 
grandes cataractes du Niagara; et comme on eût dit 
un etîroyable hurlement suivant en quelque sorte 
à la piste les ravages de la tempête, il produisait sur 
mon esprit une inqjression (pu3 je ne peux décrire. 

Cependant la plus grande furie de l'ouragan était 
passée; mais des millions de brindilles et de rameaux, 
poussés jusque-là d'une distance considérable, conti- 
nuaient à se précipiter dans la trouée faite par la 
trombe, comme attirés en avant par quelque mysté- 
lieux pouvoir; et plusieurs h(;ures après ils flottaient 
encore dans les airs, où l'on eût dit qu'ils étaient soute- 
nus par la masse épaisse de poussière chassée <ren bas 
bien loin au-dessus de la terre. l.e ciel était maintenant 
d'un verdàtre livide, et une odeur sulfureuse extrême- 
ment désagri'able remplissait l'atmosphère. J'attendais 
stupéfait, nuiis n'ayant à proprement parler soutfert 
aucun mal, que la nature eût enfin l'epris son aspect 
accoutumé. Pendant qu(îlt[ues instants je restai indécis 
si je devais retourner à iMojgantown, ou bien essayer 
(le me frayer un passage à travers les ruines (jui me 
barraient le chemin. Mais conune mes all'aires j)res- 
saieut, je m'aventurai sur les pas de la tenqjôte, et 
après des efforts inouïs je parvins à m'en tirer : j'étais 



i/12 l'ouragan. 

obligé de conduire mon cheval i)ar la bride, pour lui 
ftiin; franchir les monceaux d'arbres, tandis (|ue moi, 
je me cramponnais par-dessus, ou rampais par-dessous, 
du mieux ([ue je pouvais; [)ar moments si bien emp^^tré 
au milieu des cimes l)risées et du fouillis des branches, 
que je croyais vérital)lement y rester. 

Quand je fus arrive'^ chez moi, je racontai ce que 
j'avais vu; et à ma liçrande surprise, on me dit que 
dans le voisinage on n'avait ressenti (pie très peu de 
vent, bien que dans les rues et les jardins on eût vu 
tomber beaucoup de grosses et de petites branches, 
sans })ouvoir se rendre compte d'où elles venaient. 

Après h; d(''sastre. il circula dans le pays plusieurs 
récits effrayants : entre auti'es, on disait qu«^ nombre 
de maisons de bois avaient été renversées de fond en 
combh; et leurs habitants détruits, (pi'une personne 
avait trouvé une vache enfoncée entre deux branches 

d'un gros arbre à moitié brisé Mais comme je ne 

veux rapporter que ce ([ue j'ai vu de mes pnipres yeux, 
et non vous ('garer au pays des fal)les. je me conten- 
terai de dire (pi'un dommag(; (Mioi'me fut causf'- pur cet 
épouvantal)le tl(''au. Aujourd'hui (încore la vallée n'est 
plus ([u'u]i lieu d(''Solé, encondiré de ronces et (W brous- 
sailkîs se nu^lant aux cimes et aux troncs des arbres 
dont la terre est jonch('H\ et où se l'éfugient les animaux 
de rapine, lorsipi'ils sont poursuivis par riionnne ou 
qu'ils vi(Mment de marauder sur les fermes des envi- 
rons. 

Depuis lors, j'ai traversé le chemin|parcouru par la 
trombe: une première fois, à la dislance de deux cents 



l.'oliAGAN. ih^ 

milles (lu lleli où j'fivais étr tc'moin de toute sa furetir; 
title autre f(Ms, à quatre cents milles plus loin, dans 
l'État d'Ohio; récemment enfin, à trois cetits milles 
au delà, j'ai observé Icîs trfices de son passage sur les 
sommets d(;s niontagni^s qui font suite aux grandes 
forMs de pins de la Pensylvunicv, et sur tous ces diffé- 
rents points, elles ne m'ont pas paru excéder en lar- 
geur titl quart de mille. 



L'OISEAU DE WASHINGTON. 

C'était dans le mois de février 1814 qu'il me fut 
donné de contempler, pour la première fois, ce noble 
oiseau; et jamais je n'oublierai le délicieux spectacle 
que cette vue me procura. Non ! Herschell lui-nïème, 
(|uand il découvrit la planète (jui porte son nom, ne dut 
|)as éprouver d'émotions plus ravissantes. 

Nous étions en tournée pour affaires du commerce 
et remontions le haut Mississipi. Les rafales transper- 
çantes de l'hiver sifflaient autour d(î nous, et la rigueur 
du froid avait glacé en moi cet intérêt si [)rofond ([U(; 
d'ordinaire, l'aspect de ce tleuve magnifKiUi; ne man- 
quait jamais de m'inspirer. Je restais là ('tendu, sans 
énergie, aupr(\s de notre pjitron; la srtreté de la car- 
gaison était oubliée, et la seule chose ([ui pût encore 



ihli l'oiseau i)i: Washington. 

attirer mou attention était la multitude de canards de 
diverses espèces qui, en compagnie de nombreuses 
troupes de cygnes, nous dépassaient de temps à autre. 
Mon patron, un Canadien, avait fait pendant plusieurs 
années le commerce des fourrures; c'était un homme 
de beaucoup d'intelligence, et comme il s'était aperçu 
que ces oiseaux avaient captivé ma curiosité, il sem- 
blait désireux de trouver quelque nouvel objet pour 
me distraire. Un aigle s'envola au-dessus de nous. 
«Ah! quel bonheur, s'écria-t-il , voilà ce que je cher- 
chais : regardez donc, monsieur, le grand aigle ; c'est 
le seul que j'aie vu depuis que j'ai quitté les lacs!» 
A l'instant je fus sur pied, et après l'avoir examiné 
attentivement, je conclus, en le perdant de vue dans 
le lointain, que c'était une espèce entièrement nouvelle 
pour moi. Mon patron m'assura qu'en effet de tels 
oiseaux étaient rares ; que quelquefois ils suivaient le 
chasseur pour se repaître des entrailles des animaux 
qu'il avait tués, lorsijue les lacs étaient gelés; mais 
qu'en d'autres saisons ils plongeaient, pendant le jour, 
après le poisson, et l'enlevaient dans leurs serres à la 
manière de l'orfraie ; que généralement ils se tenaient 
sur les plates-formes des rochers où ils bâtissaient leurs 
nids, et qu'enfin plusieurs de ces nids lui avaient été 
indiqués par la quantité de fiente blanche éparse 
au-dessous. 

Pour moi, convaincu que cet oiseau était inconnu 
aux naturalistes, je ressentis un vif désir de me ren- 
seigner sui' ses habitudes, et d'apprendre par quelles 
particularités il pouvait différer des autres. Mais ce no 



l'oiseau de WASHINGTON. 145 

fut que quelques an lires plus tard que je le rencontrai 
de nouveau, un jour que j'('*tais ocoiipc* à ramasser des 
écrevisses sur un de ces bancs de sable qui bornent et 
divisent la rivière Verte, dans le Kentucky, non loin de 
sa jonction avec l'Ohio. La rivière, en cet endroit, est 
bordée par un rang d'écueils qui suivent quelque temps 
ses ondulations. Sur ces rochers. pres([ue perpendicu- 
laires, je remarquai une (piantité d'excréments blan- 
châtres, que j'attribuai d'abord à des hiboux. Je fis 
part de cette circonstance à mes compagnons, et l'un 
d'eux, ([ui demeurait non loin de là, me dit qu'ils 
provenaient du nid de l'aigle brun, voulant indiquer 
l'aigle à tête blanche, non encore adulte. Je l'assurai 
que ce ne pouvait être l'aigle brun, puisque ni les 
jeunes ni les vieux de cette espèce ne bâtissent jamais 
sur les rochers, mais toujours sur les arbres: et bien 
qu'il ne pût rien répondre à mon objection, il n'en 
continua pas moins à soutenir que l'espèce n'y faisait 
rien et qu'un aigle brun, de taille plus qu'ordinaire, 
devait avoir bâti là; que lui-môme, après avoir guetté 
le nid quelques jours auparavant, il avait vu l'un des 
vieux plonger et rapporter un poisson : chose qui 
cependant lui avait paru étrange, car il avait tou- 
jours observé jusqu'alors qu'aigles bruns, aussi bien 
qu'aigles de mer, ne se procuraient ce genre de nour- 
riture ([u'en le volant au faucon pécheur. 11 ajouta que, 
si je voulais absolument savoir à qui ce nid apparte- 
nait, je pourrais bientôt me satisfaire, les parents ne 
pouvant manquer de revenir pour apporter du poisson 
à leurs petits, ainsi qu'il les avait déjà vus faire. 
I. 10 



l/l6 l'oiseau de WASHINGTON. 

Dans une fiévreuse attente, je m'assis à cent pas 
environ du pied du roc. Jamais le temps ne m'avait 
paru plus lonaç. Je ne pouvais contenir l'impatience de 
mon excessive curiosité. J'espérais, et (|uel([ue chose 
me disait tout bas, que c'était bien réellement le nid 
d'un aigle de mer. Deux loniçu(?s heures s'étaient écou- 
lées, et aucun des vieux ne paraissait; enfin, la présence 
de l'un d'eux nous fut annoncée par un fort sifflement 
des deux petits, qui ran\pèr(>nt jusciu'à l'entrée du trou 
pour recevoir un beau poisson. J'avais une vue parfaite 
du noble oiseau, tandis qu'il se tenait sur le bord du 
roc, laissant pendre, comme rhirondelle, sa queue 
étalée et ses ailes ouvertes en partie. Je tremblais 
qu'un mot n'échappât à mes compagnons; le moindre 
murmure de leur part eût été trahison. Heureusement 
ils entrèrent dans mes idées et, bien (jiie \w prenant 
qu'un médiocre intérêt à cette scène, ils se mirent à 
regarder avec moi. — Quelques minutes après, l'autre 
arrivait également au nid, et à la diffénnice de taille 
(la femelle des oiseaux ra})aces étant de beaucoup la 
plus grosse) nous reconnûmes cpio c'iHait la mère. 
Elle apportait aussi un poisson ; mais plus prudente 
que le mâle , elle jeta son regard vif et perçant aux 
alentours, et de suite s'aperçut (jue sa demeure était 
découverte. Elle laissa tomber sa proie, d'un cri rauque 
et retentissant, donna l'alarme au mâle et, planant 
avec lui au-dessus de nos têtes, ne cessa de pousser 
des cris de colère, en nous menaçant, pour nous 
détourner de nos desseins suspects. Cette vigilante 
sollicitude, je l'ai toujours trouvée particulière aux 



l'oiseau de WASHINGTON. illl 

t'emelles. — Faut-il entendre que je ne veux parler 
que des oiseaux? 

dépendant les jeunes s'étaient cachés ; nous appro- 
châmes pour ramasser le poisson {|ue la mère avait 
laissé tomber : c'était une perche blanche d'environ 
cinq livres et demie. La partie supérieure de la tête 
était défoncée, et le derrière déchiré par les serres 
de l'aigle. C'était bien effectivement à la manière 
du faucon pécheur, que nous venions delà lui voir 
apporter. 

Notre partie s'en allant terminée pour ce jour-là, 
nous convînmes, toui (;n regagnant la maison, do reve- 
nir le lendemain matin, dans l'intention de nous em- 
parer à la fois des vieux et des jeunes. Mais le temps 
se mit à la tempête, et il nous fallut de nécessité re- 
mettre notre expédition. Le troisième jour, hommes et 
fusils étant prôts, nous retournâmes au rocher. Les uns 
se postèrent au pied, d'autres sur le haut; mais ce fut 
en vain : de toute la journée nous ne pûmes ni voir ni 
entendre un aigle. Les parents, avertis, avaient [)ru- 
denmient prévenu notre invasion et, sans doute, em- 
porté leur famille en lieu plus sûr. 

Enfin, il arriva, le moment que j'avais si souvent, si 
ardcnunent désiré ! Deux années s'étaient <''coulées en 
excursions sans résultats; un jour que je me rendais de 
Henderson chez le docteur Rankin, à cent pas à peine 
devant moi et du milieu d'un petit enclos où le doc- 
teur, peu de jours auparavant, avait tué quel([ues pour- 
ceaux, je vis s'enlever un aigle qui vint se percher sur 
un arbre bas dont les branches s'étendaient au-dessus 



148 l'oiseau de WASHINGTON. 

de la route. J'armai mon fusil à deux coups, qui ne 
me quitte jamais, et m'approchai tout doucement et 
avec précaution. Lui, sans peur, il m'attendait, me 
regardant d'un œil intrépide. Je tirai , et il tomba. 
Avant que je n'eusse eu le temps de le ramasser, il était 
mort. Avec quel délice je contemplai le magnifique 
oiseau. Non! le plus beau saumon ne lui avait jamais 
'fait autant de plaisir qu'il m'en faisait à moi-même. Je 
courus et le présentai à mon ami, avec un sentiment 
d'orgueil que comprendront ceux-là seulement qui, 
comme moi , dès leur enfance, se sont dévoués à de 
telles conquêtes et y ont trouvé leurs premiers plai- 
sirs, mais que les autres traiteront de niaiserie et d'en- 
fantillage. Le docteur, qui était un chasseur expéri- 
menté, examina l'oiseau d'un œil très satisfait, et 
m'avoua franchement qu'il ne l'avait jamais vu et 
même n'en avait jamais entendu parler. 

Le nom que j'ai choisi pour cette nouvelle espèce 
d'aigle, « l'oiseau de Washington, » pourra paraître à 
quelques-uns trop ambitieux et peu convenable. Mais 
comme c'est incontestablement le plus noble oiseau de 
son genre qui jusqu'ici ait été découvert aux États- 
Unis, je me suis cru autorisé à l'honorer du nom d'un 
personnage plus noble encore, d'un homme qui a été 
le sauveur de son pays et dont le nom lui sera toujours 
cher. A ceux qui seraient curieux de connaître mes 
raisons, je dirai seulement (pie, le Nouveau Monde 
m'ayant donné le jour et la liberté, le grand honmie 
qui assura son indépendance est près de mon cœur. Il 
eut une noblesse d'espril. une gén«''i'osité d'àme, telles 



I.'OISEAII DE WASHINGTON. 149 

qu'on en possède rarement; il était brave, aussi l'est 
cet aigle; comme lui il fut la temna* de ses ennemis, 
etsarenonniK'e, s't'tendant d'un pôle à l'autre pcMe, res- 
semble au majestueux essor du plus puissant des habi- 
tants de l'air. Si l'Américiue a raison d'être tière de son 
Washington, elle a droit également d'ôtre fière de son 
grand aigle. 

Au mois de janvier suivant, je vis un couple de ces 
aigles volant au-dessus des chutes de l'Ohio et se pour- 
suivant l'un l'autre. Le lendemain je les revis encore : 
la femelle s'était relâchée de ses rigueurs; elle avait 
mis de côté sa pruderie, et ils se retiraient continuelle- 
ment ensemble sur un arbre favori. Je les poursuivis 
sans succès, pendant plusieurs jours; ils finirent par 
abandonner la place. 

Le vol de cet oiseau est très différent de celui de 
l'aigle à tète blanche. Le premier décrit de plus grands 
cercles, se tient en voguant, si l'on peut dire, plus près 
de la terre et de la surface de l'eau, et quand il est pour 
plonger après un poisson, tombe en traçant une spi- 
rale, comme pour fermer toute retraite à sa proie, et 
ne se lance dessus que lorsqu'il n'en est plus qu'à la 
dislance de quelques pas. — Le faucon pécheur fait 
souvent de môme. — Lorsqu'il s'est emparé d'un pois- 
son, l'aigle de Washington s'envole à une distance con- 
sidérable, formant dans sa course un angle très aigu 
avec la surface de l'eau. La dernière fois que j'eus 
occasion d'en voir, ce fut le 15 novembre 1821, 
quelques milles plus haut que l'embouchure de l'Ohio : 
deux de ces oiseaux passèrent au-dessus de notre 



150 l'oISE.VU de WASHINGTON. 

bateau, descendant la rivière d'un mouvement lent et 
gracieux. 

Étant à Philadelphie?, il y a environ douze mois, j'eus 
la satisfaction de voir un beau spécimen de cet aigle, 
au musée de M. Brano. (tétait un tnàle, dans toutf? 
la beauté de son plunui}2;e et parfaitement conservé. 
J'avais bi(;n envie de Tacheter pour l'emporter en Eu- 
rope, mais le prix qu'on en demandait était au-dessus 
de mes moyens. 

Les glandes contenant l'huile destinée à oindre la 
surface des plumes se trouvaient, dans celui que j'ai 
représenté, extrêmement grosses. Leur contenu avait 
l'apparence de lard ramolli et devenu rance. L'oiseau 
dont il s'agit fait, de cette matière, un l)ien plus grand 
usage (pie l'aigle à tète blanche ou tout autre de cette 
tribu, si l'on excepte le faucon pêcheur. Tout le plu- 
mage, ([uand on l'examinait de près, semblait avoir été 
enduit d'une dissolution de gomme arabique et pré- 
sentait moins de ce vernis duveteux (ju'offre la partie 
supérieure des plumes dans l'aigle à tête blanche. Le 
mâle pèse \U livres, poids comnmn, et mesure 3 pieds 
7 pouces de longueur sur 40 pieds 2 pouces d'enver- 
gure. 



LA PRAIRIE. 



Lors de mon retour du haut Mississipi, je nie trouvai 
obligé de traverser uiKule ces vastes prairies qui varient 
agréablement ras})ect parfois monotone du paysage. Il 
faisait un temps su])erbe; autour de moi tout était frais, 
souriant et épanoui conuïie au sortir des mains du 
Créateur. Mon havre-sac, mon fusil et mon chien com- 
posaient tout mon bagage et toute ma compagnie. 
Quoique sans fatigue et bien équipé pour la marche, 
je ne me pressais cependant pas. attiré, tantôt par 
l'éclat d'une belle tleur. tantôt par l(»s gambades de 
quelques faons autour de leur mère, charnuuits ani- 
maux (jui paraissaient aussi éif^ignés de toute idée de 
danger que je l'é'tais moi-môme ! 

Je continuai ainsi très longtemps; je vis le soleil dis- 
paraître au-dessous de l'horizon , et je ne découvrais 
aucune apparence d'un pays bois(''. De toute la journée, 
je n'avais aptn'çu rien qui ressemblât à figure humaine. 
L'espèce de sentier ([ue j(^ suivais n'était (ju'une vieille 
trace d'Indiens; et comme l'obscurité s'étendait rapide- 
ment sur la prairie, je commençivis à désirei' d'atteindre 
au moins un taillis, où je pusse mtî retirer et dormir. 
A mes côtés et sur ma tète voletaient déjà les hulottes, 
attirées par le bourdonnement des cerfs-volants dont 
elles fout leur nourriture; et dans le lointain, les hur- 



152 i,A puAiim:. 

lements des loups me doiiimient entiii Tespoirde tou- 
cher bientôt à la lisièr(î de queliiue bois. 

En (îff'ct, je ne tardai pas à en aptncevoir un devant 
moi, et immédiatement mon regard fut frai)pé par 
l'éclat d'une lumière vers laquelle je me dirigeai, dans 
la ferme persuasion quelle provenait d'un campement 
d'Indiens errants. Je m'i'tais trompé. A sa clarté, je pus 
me convaincre qu'elle brillait dans l'àtre d'une pauvre 
et chétive cabane, et qu'entre moi et le foyer passait 
et repassait une grande figure, ([ui paraissait tout oc- 
cupée des soins de son misérable intérieur. 

J'approchai, et me présentant à la porte, je vis une 
grande fennne à laquelle je demandai si je ne pourrais 
pas obtenir, sous son toit, un abri pour la nuit. Elte me 
répondit oui; mais sa voix refrognée et ses haillons 
jetés négligennnent autour d'elle n'annonçaient rien 
de bon. J'entrai cependant, pris une sellette de bois et 
m'assis tranquillement au coin du feu. Tout d'abord 
mon attention se porta sur un jeune Indien robuste et 
bien fait qui se tenait silencieusement, les coudes sur 
les genoux et la tète appuyée entre les mains. Auprès 
de lui un arc de fortes dimensions reposait contre les 
poutres grossières de la cabane, et à ses pieds étaient 
quantité de flèches et deux ou trois peaux de raton. Il 
ne faisait pas un mouvement et paraissait môme ne pas 
respirer. Accoutumé à la manière d'être des Indiens, et 
sachant que la présence d'un étianger civilisé n'a pas 
le privilège de beaucoup exciter leur curiosité (circon- 
stance qui. dans nombre de pays, est considérée connne 
une preuve de l'apathie de leur caractère), je lui adrcs- 



LA PRAIRIE. 153 

sai la parole en français, car c'est une langue assez fré- 
(luemmeiit connue, du moins par lambeaux, parmi le 
peuple de ces contrées. 11 releva la tête, pointa son 
doigt vers l'un de ses yeux, tandis que l'autre m'adres- 
sait un regard auquel je ne pouvais me méprendre. Sa 
figure était couverte de sang; voici ce qui était arrivé : 
une heure auparavant, comme il s'apprêtait à déco- 
cher une flèche contre un raton à la cime d'un arbre, 
le trait, glissant sur la corde et partant en arrière, était 
entré avec une telle violence dans son œil droit, que du 
coup il l'avait perdu pour toujours. 

J'avais faim; je m'informai de ce que l'on pourrait 
me donner. Quant à un lit, rien de semblable n'existait 
dan^ toute la hutte; en revanche, de larges peaux 
d'ours non tannées et des cuirs de buffle étaient empi- 
lés dans un coin. Je tirai une belle montre de mon sein, 
en disant à la bonne femme qu'il se faisait tard et que 
j'étais fatigué. La vue de ce bijou, dont la richesse ne 
lui avait point échappé, sembla produire sur son esprit 
un effet vraiment électrique. Elle s'empressa de me ré- 
pondre qu'il y avait abondance de venaison et un mor 
ceau de bufth^ fumé(i), et que si je voulais écarter 
les cendres, j'y trouverais un gâteau. Mais ma montre 
avait vivement frappé son imagination, et il fallut 
satisfaire. sa curiosité en la lui montrant tout de suite. 
Je tirai la chaîne d'or qui la retenait à mon cou et la 
lui présentai. Elle resta devant en extase, admira sa 



11) Jcrked, fumé ou pressé. C'csl une préparation que l'on fait subir 
à la viande pour l'embarquer. 



15ft LA PRAIRIE. 

beauté, me demanda ce ([u'elle me coûtait et passa la 
chaîne autour de son énoime cou, en s'écriant que la 
possession d'un pareil trésor la rendrait l)ien heureuse. 
Sans aucun soupçon et me reti;ardant connue parfaite- 
ment en sûreté dans et? lieu , ([uelque retiré {pi'il 
fût, j'avais fait peu d'attention à ses paroles et à ses 
mouvements. Je partageai tranquillement, avec mon 
chien , un bon souper de venaison , et iw fus pas 
longtemps sans avoir satisfait aux exigences de mon 
appétit. 

Cependant l'Indien s'était levé de son siège, comme 
si sa souffrance eût l'edoublé ; il j)assa et repassa devant 
moi, à plusieurs reprises, et une fois me ])inea si fort 
au côté, ([ue j'eus peine ii retenir un cri de douleur et 
de colère. Je le regardai; son œil rencontra le mien, 
mais son regard m'imposa silence d'un air si domina- 
teur, que j'en ressentis le frisson dans tous mes os. Il se 
rassit, tira d'un étui crasseux son grand couteau, en 
examina le fil, comme je fcu'ais d(î celui d'un rasoir que 
je soupçonnerais d'être ('nioussc'» ; puis il le remit dans 
l'étui, prit derrièn? lui son tomahawk et en remplit la 
pipe de tabac, t(»ut en continuant à me lancer des re- 
gards significalifs, chaque fois (|ue notre hôtesse nous 
tournait le dos. 

Jamais, jusiju'à ce moment, mes sens ne s'étaient 
éveillés à ridc'ic d'un danger pareil à celui dont je 
soupçonnai niaintcMiant la présence. Je rendis à mon 
compagnon n^gard pour regard, et restai bien con- 
vaincu que, (juelsque fussent les ennemis qui me mena- 
çaient, lui du moins ne serait pas du nombre. 



LA PRAIRIE. 155 

Je l'edemaïKlai ina montre ù la vieille femme, la 
remontai et, sous ])i*(''texte de regarder (jnel temps il 
pourrait faire le lendemain matin, je pris mon fusil 
et sortis de la cabane. Je glissai une balle dans chaque 
canon, donnai un coup à mes pierres pour les mettre 
en état, renouvtilai mes amorces, puis je rentrai en 
disant que le temps me semblait avoir belle apparence. 
Alors je pris quelques peaux d'ours et m'en lis un 
tapis sur le(iuel je me couchai, ayant ou soin d'appeler 
à mes côtés mon chiim Qdèle et de ])lac(M' mon fusil 
sous ma main. Quelques miiuites après, je paraissais 
plongé dans un profond sonnmMJ. 

11 ne s'était écouh' que très peu de temps, lorsijue le 
bruit de plusieurs voix se fit entendre, et, du coin de 
l'œil, je vis entrer i\m\ graiuls gaillards taillés en her- 
cules et portant suspendu à une perche un daim qu'ils 
avaient tue';. Ils déposèrent leur fardeau et se firent ap- 
porter du whisky, dont ils se Vinsèrent de copieuses 
rasades. M'ayant aperçu ainsi que l'Indien blessé, ils 
dcniandèrenl ce (jue faisait lii cette canaille, parlant de 
riiidien, (pj'ils savaient ne pas conq)repdre un mot 
d'anglais. La mère, car la vieille fennne (Hait leur 
mère, leur connnanda de parler plus bas, leur dit, en 
me montrant, c^u'il y avait une montre, et les tirant à 
l'écart, engag<ni avec eux une convei'sation dont il ne 
m'était pas difficile de deviner le but. J'avertis douce- 
ment mon chien en lui donnant une petite tape ; il re- 
mua la ([ueue, et je vis, avec un inexprimable plaisir, 
SCS beaux yeux noirs se fixant alternativement sur nioi 
et sur le ténébreux trio du coin. J'en étais certain, il 



156 I,A PRAIRIE. 

avait compris mon danger. L'Indien échangea avec moi 
un dernier coup d'œil. 

Les deux garnements s'en étaient tellement donné à 
boire et à manger, que je les regardais déjà comme hors 
de combat ; et les fréquentes visites des sales lèvres de 
la mégère à la bouteille de whisky devaient bientôt, 
sans doute, la réduire au môme état. Qu'on juge de 
ma stupeur, quand je vis ce démon incarné se saisir 
d'un grand couteau de cuisine et s'en aller droit à la 
meule pour l'aiguiser. Je la vis verser de l'eau sur la 
machine en mouvement, et s'acquitter avec tout le soin 
et les précautions voulues de sa dangereuse opération. 
Une sueur froide m'inondait tout le corps, malgré ma 
ferme résolution de me défendre jusqu'à l'extrémité. 
Son travail fini, elle se dirigea vers ses fils, qui chan- 
celaient sur leurs jambes. — Voici, hun' dit-elle, pour lui 
faire promptement son affaire; allons! mes garçons, 
expédiez-moi çà... et vite à la montre ! 

Je me retournai, armai tout doucement mon fusil, 
d'un léger coup fis signe à mon chien, et me tins prêt 
à m'élancer et à brûler la cervelle au premier qui 
essayerait d'attenter à ma vie. Déjà je touchais à l'in- 
stant fatal, et cette nuit eût peut-être été ma dernière 
en ce monde; mais la Providence veillait. C'en était 
fait: l'infernale sorcière s'avanrait en silence, pas à 
pas, pour prendre son temps et mieux me frapper, 
pendant que ses fils seraient engagés avec l'Indien; 
plusieurs fois je fus sur le point de bondir et de l'éten- 
dre sur le carreau mais une autre punition l'atten- 
dait. Tout à coup la porte s'ouvre, et je vois entrer 



LA PRAIRIE. 157 

deux hommes vigoureux armés chacun d'une cara- 
bine. D'un saut je suis sur pied, en leur criant qu'il 
était grand temps qu'ils arrivassent. Leur raconter tout, 
fut Taffaire d'un instant. D'abord on s'assura des deux 
ivrognes; puis la femme, en dépit de sa résistance et 
(le ses vociférations, subit le même sort. L'Indien ne se 
contenait plus et dansait de joie. Il nous donna à en- 
tendre que la douleur l'ayant empêché de dormir, il 
n'avait cessé d'avoir l'œil sur nous. On peut croire que 
nous ne songeâmes guère au sommeil ; nous passâmes 
le reste de la nuit à causer ; et les deux étrangers me 
racontèrent une aventure où ils s'étaient eux-mêmes 
trouvés dans une semblable situation. Enfin parut l'au- 
rore brillante et vermeille, amenant l'heure du châti- 
ment pour nos prisonniers. 

Maintenant, ils étaient tout à fait de sens rassis; on 
leur délia les pieds, mais les bras restèrent toujours 
attachés ; nous les poussâmes dans le milieu des bois, 
et les ayant soumis au traitement que les régulateurs (1) 

(1) Ce châtiment consiste, suivanlla gravité des circonstances, dans 
l'injonction de quitter la contrée, avec défense de s'approcher jamais 
d'aucune habitation ; dans nne punition corporelle infligée sur le lieu 
iiiènie , et s'il s'agit de récidive de vol ou bien de meurtre , dans la 
peine de mort. Quelquefois, pour les cas désespérés, après que la tête 
a éié séparée du tronc, on la fiche sur un pieu pour servir d'exemple 
aux autres. 

Quant aux juges, ou régulateurs, on désigne ainsi dans les parties 
éloignées de l'Union , sur les frontières , d'honnêtes citoyens choisis 
paiini li's plus respectables du district et, qui appelés de suite à siéger 
dt-'s (ju'un outrage à la société, ou un crime a été commis, sont revêtus 
des pouvoirs nécessaires pour punir les coupables et maintenir l'ordre, 
là où lo cours régulier de la justice manquerait son but. — C'est ce 



158 LA PR.URIK. 

font subir à de pareils coupables, nous mîmes le feu à 
la cabane et donnâmes toutes les peaux ainsi que le 
mobilier au jeune i^uerrier indien. C.ette exécution 
finie, nous nous dirigeâmes, le cœur léger, vers les 
défrichenuMits. 

Durant l'espace de vingt-cinq années environ, alors 
que mes courses vagabondes me conduisaient dans 
toutes les parties de nos États, c'est la seule fois ([ue 
ma vie ait été menacée par mes semblables. Au fait, 
les voyageurs courent si p(Hi de danger dans toute l'é- 
tendue de l'Union, qu'il sufïit d'y avoir vécu, pour que 
la pensée même n'en vienne pas «ï l'esprit pendant la 
route, et vraiment je ne puis me rendre compte de 
mon aventure (ju'en supposant ([ue les habitants de la 
cabane n'étaient pas des Américains. 

Croiriez-vous, ami lecteur, qu'à ([uebjues milles seu- 
lement du lieu oii cela m'arriva et où, il n'y a pas plus 
de quinze- ans. on ne trouvait pas une siHile habitation 
d'honnne civilisé, et à peine ([uek[ues bicoques du 
genre de civiles où je faillis passer un si mauvais quart 
d'heure, de larges routes sont nuùutenant ouvertes, la 
cultuie a converti les bois en chanqjs fertiles, des au- 
berges ont été construites, et que l'on peut s'y })ro- 
curer en granile partie ce (pie, nous Américains, nous 
appelons le comforl de la vie. (.'est ainsi que tout mar- 
che dans notre riche, dans notre libre patrie ! 

qui, sous le nom de loi du lynch, se pratique actuellement et d'une 
manière encore plus expédilive en Culirornie. 



LE MARTINET POURPRE. 



Le martinet pourpré paraît à la Nouvelle-Orléans, 
du 1" au 9 février, rarement plus tôt. On le voit alors 
faisant ses év( tintions au travers des airs, au-dessus de 
la ville et de la rivière, où il attrape en ()assant toutes 
sortes d'insectes qu'il trouve en abondance à cette 
époque. 

Ces oiseaux élèvent souvent trois couvées pendant 
qu'ils restent avcîc nous. Au moment où ils arrivent, 
j'ai maintes fois eu l'occasion d'en voii' des troupes 
prodiiçieuses ([ui volaient dans les environs à ime hau- 
teui' considérable, en décrivant des cercles et faisant la 
chasse au\ insectes qui se rencontraient sur \v,ur route. 
(^es trou})es étaient peu sern'os et se dirigeaient soit 
vers l'est, soit vers le nord-ouest, n raison à peu près 
de (piatre milles à l'heure, (''est un point que j'ai véri- 
fié moi-même; car le 4 février 1821, sur le bord de la 
rivière, au-dessus de la ville, j'en suivis une que j'cnis 
sur nui tète pendant plus de deux milles, tout en allant 
du même train qu'eUe et mes yeux constannnent fixés 
en l'air, au grand étomienunit des personnes ipii pas- 
saient auprès de moi, et qui avaient probablement bien 



160 LE MARTINET POURPRÉ. 

d'autres choses eu vue. Mon thermomètre de Fahrenheit 
se tint à 68% le temps (Haut cahne et humide. Cette 
troupe pouvait avoir un mille et demi de long, sur un 
quart de mille de large. Le 9 du même mois, un peu 
au-dessus du Champ de bataille, j'eus encore le plaisir 
d'en voir une autre, mais qui ne me parut pas aussi 
nombreuse. 

Aux chutes de l'Ohio, j'ai vu de ces martinets arriver 
dès le 15 mars, par petits détachements de cinq ou six 
individus. Le thermomètre ne marquait que 28% le jour 
suivant que /i5', et ainsi de suite pendant une semaine, 
c'est-à-dire que tous les pauvres voyageurs périrent de 
faim et de froid, ou devinrent tellement incapables de 
se servir de leurs ailes, qu'ils se laissaient prendre par 
les enfants. Vers le 25 du même mois, ils sont ordinai- 
rement très abondants dans ces parages. 

A Sainte-Geneviève, dans le Missouri, ils n'arrivent 
guère avant le 10 ou le 15 d'avril, et quelquefois souf- 
frent beaucoup d'une reprise inattendue de la gelée. A 
Philadelphie, on ne les voit point avant le 10 avril. Ils 
atteignent Boston vers le 25, et continuent leur migra- 
tion en remontant bien plus haut, à mesure que le prin- 
temps s'épanouit au nord. 

Quand vient le moment de leur retour aux États du 
sud, ils n'ont pas besoin, comme au printemps, d'at- 
tendre des jours plus chauds pour se remettre en 
voyage, et tous ils [ artent vers le 20 d'août. Mais pen- 
dant les (pielques jours qui précèdent, ils s'assemblent 
par troupes de 50 à 150 sur les flèches des églises dans 



LE MARTINET POl^RPRÉ. 161 

les villes, ou sur les branches de quelque grand arbre 
mort, aux environs des fermes. De lu, on les voit de 
temps en temps faire des excursions, en poussant un 
cri général ; ils dirigent leur course vers l'ouest, volent 
avec rapidité pendant plusieurs centaines de mètres, 
puis s'arrêtent tout court au milieu de leur essor, pour 
retourner, en se jouant, à leur arbre ou à leur clocher. 
Ils semblent agir ainsi dans l'intention d'exercer leurs 
forces, et probablement aussi pour déterminer la route 
qu'ils doivent suivre, et prendre les arrangements né- 
cessaires afin de se mettre tous en état de supporter 
les fatigues du voyage. Lorsqu'ils sont posés, pendant 
ces jours de préparation, ils emploient la plus grande 
partie du temps à parer et oindre leurs plumes, à se 
rendre la peau propre et à nettoyer chaque partie de leur 
corps des nombreux insectes dont ils sont infestés. Ils 
demeurent sur leurs juchoirs, exposés à l'air de la nuit, 
quelques-uns seulement se retirant dans les boîtes où ils 
ont été élevés, et qu'ils ne quittent que lorsque le soleil 
est depuis une heure ou deux au-dessus de l'horizon ; et 
ils continuent, pendant la première partie de la matinée, 
à s'arranger les plumes avec une grande assiduité. En- 
fin, à l'aurore, par un temps calme, ils s'élancent 
d'un même accord , et on les voit se dirigeant droit à 
l'ouest ou au sud-ouest, pour se joindre aux autres 
troupes qu'ils rencontrent, jusqu'à ce qu'ils n'en for- 
ment plus qu'une comme celle que j'ai précédemment 
décrite. Ils voyagent alors bien plus rapidement qu'au 
printemps, et se tiennent plus serrés l'un contre l'autre. 
C'est pendant ces migrations qu'on peut le mieux 
1. 11 



162 LE MARXmET POURPRÉ. 

juger de la puissance du vol chez ces oiseaux , et surtout 
lorsqu'ils viennent à se heurter contre quehiue impé- 
tueux coup de vent. Ils font face à l'ouragîin, et sem- 
blent glisser sur ses bords, comme déterminés à ne pas 
perdre un pouce du terrain (pi'ils ont gagné. Le pre- 
mier rang affronte la tourmente avec opiniâtreté, mon- 
tant ou plongeant à la surface des courants opposés, 
pénétrant dans le centre môme du tourbillon, et bien 
décidé à se frayer uu passage tout au travers; tandis 
que derrière, le reste suit de près, les uns et les autres 
serrés ensend)le et formant un tout si compacte, qu'on 
ne voit, d'en bas, ([u'une masse noire. Alors ils n'ont 
pas le temps de pousser un cri ; mais du moment qu'ils 
ont doublé la dernière pointe du courant, ils se relâ- 
chent de leurs efforts, reprennent haleine, et tous d'une 
voix font entendre un joyeux gazouillement, pour st? 
féliciter de l'heureuse issue d'une pareille lutte. 

Le vol, dans cette • espèce, ressemble beaucoup à 
celui de Thirondelle de fenêtre ; mais, bien que facile 
et gracieux, il ne peut être conqiaré, pour la rapidité, 
à celui de l'hirondelle doniesti(iue. Excepté celle-ci, le 
martinet peut distancer tout autre oiseau. C'est plaisir 
de les voir se baigner et boire tout en volant , lorsciue, 
sur un lac ou une rivière, par un brusque mouvement 
imprimé à la partie postérieure de leur corps, ils ramè- 
nent en contact avec l'eau , pour se renlever l'instant d'a- 
prèsel se secouerainsi que fait un barbet, en éparpillant 
les gouttes, comme autant de perles, tout autour d'eux. 
Quand ils veulent boire, ils rasent la surface de l'eau, les 
deux ailes entièrement relevées, et formant l'une avec 



LE MARTINET POUaPRÉ. 16Ô 

l'autre un cingle très aigu. Dans cette position, ils baissent 
la tête et plongent le bec plusieurs fois de suite et ra- 
pidement, en avalant un peu d'eau à chaque gorgée. 

Us se posent assez t'acilement sur diflérents arbres, 
iiotannnent sur les saules, en taisant de fréquents mou- 
vements des ailes et de la queue, lorsqu'ils changent de 
place pour chercher des feuilles et les porter à leur 
nid. On les voit aussi fréquemment s'abattre sur le sol, 
où, malgré leurs jambes si courtes, ils se meuvent avec 
une certaine agilité; ils vont, ramassant un scarabée 
ou un autre insecte, marchant au bord des flaques 
d'eau pour s'y désaltérer, mais en ouvrant un peu les 
ailes, ce qu'ils font aussi sur les arbres, comme s'ils ne 
s'y trouvaient pas à l'aise. 

Ces oiseaux sont extrêmement courageux, persévé- 
rants et tenaces dans ce (pi'ils considèrent comme leur 
droit. Ils montrent une forte antipathie contre les chats, 
les chiens et autres quadrupèdes qui leur paraissent 
dangereux. Ils attaquent et poursuivent indistinctement 
toute espèce de faucon, corneille ou vautour, et, pour 
cette raison, sont en grande faveur auprès des labou- 
reurs. Ils chasseront et harcèleront un aigle jusqu'à ce 
qu'il ne soit plus en vue de leur nid , et l'exemple sui- 
vant pourra vous donner une idée de leur opiniâtreté, 
lorsqu'une fois ils ont fait choix d'un lieu pour y élever 
leur couvée. 

J'avais construit et fixé au bout d'une perche un 
logement spacieux et connnode pour recevoir des mar- 
tinets, dans un enclos auprès de ma maison, où, depuis 
quelques années , plusieurs couples venaient faire leur 



464 LE MARTINET POURPRÉ. 

nid. Pendant l'hiver, j'établis de cette manière d'autres 
petites boît(;s, désirant y attirer aussi des oiseaux bleus. 
Au printemps, arrivèrent les martinets, qui, trouvant 
ces petits appartements plus agréables que les leurs, 
s'y installèrent, en forrant les jolis oiseaux bleus à dé- 
camper. J'observai les divers combats qui furent livrés 
en cette occasion, et je m'assurai que l'un des oiseaux 
bleus était doué, pour le moins, d'autant de courage 
que son adversaire ; seulement, le martinet étant le plus 
fort, il avait dû lui céder sa maison, où son nid se trou- 
vait presque terminé ; mais, autant qu'il était en son 
pouvoir, il ne manquait pas une occasion de taquiner 
l'usurpateur. Le martinet mettait la tête à la fenêtre, 
et se contentait de lui répondre par des accents d'in- 
sulte et de défi. Je vis bien qu'il me fallait intervenir. 
En conséquence, je montai sur l'arbre où la boîte de 
l'oiseau bleu était attachée, pris le martinet et lui rognai 
la queue avec des ciseaux, dans l'espoir que cette 
punition mortifiante produirait son effet et l'engage- 
rait à retourner à ses quartiers. Pas ilu tout : je ne l'eus 
pas plutôt lâché, qu'il courut droit ù la boîte et y ren- 
tra. Je le pris une seconde fois et lui coupai la pointe 
de chaque aile, de façon cependant qu'il pût tou- 
jours voler pour chercher sa nourriture ; puis je le 
remis en liberté: mais cela n'y fit encore rien, et je 
vis l'entêté martinet se réinstaller dans la boîte en dépit 
de tous mes efforts. Alors, de colère, je le pris et le 
traitai de telle sorte, (pi'il ne revint jamais plus troubler 
le voisinage. 

Chez un de mes amis, dans la Louisiane, des marti- 



LE MARTINKT POURPRÉ. 165 

nets s'(Hai(int emparés de quelques creux dans les cor- 
niches, et y avaient élevé leurs petits plusieurs années 
de suite, jusi^u'ii ce qu'enfin l«?s insectes qu'ils introdui- 
saient avec eux dans la maison, eurent déterminé le 
propriétaire à s'occuper d'une réforme. On appela des 
charpentiers pour nettoyer la place et fermer les ou- 
vertures par où les oiseaux s'introduisaient. Cela fut 
bientôt fait. Les martinets paraissaient au désespoir; 
ils apportèrent de petites branches et d'autres maté- 
riaux , et recommencèrent à construire de nouveaux 
nids, en queU[ue endroit du bâtiment (jue restât un 
trou. Mais on leur donna si bien la chasse, (ju'après de 
nombreuses tentatives, la saison se trouvant trop avan- 
cée, ils furent contraints de déguerpir et se retirèrent 
aux environs de la plantation, dans quelques creux 
d'arbres qui autrefois avaient appartenu à des pics. Au 
printemps suivant, on bâtit un logement tout exprès pour 
eux ;et c'est ce ([ui se pratique généralement chez nous, 
où l'on considère ce martinet comme un voyageur pri- 
vilégié et comme l'avant-coureur du printemps. 
• La voix du martinet n'est pas mélodieuse, mais ce- 
pendant ne laisse pas que de faire beaucoup de plaisir. 
On aime surtout à entendre le gazouillement du mâle, 
pendant qu'il courtise sa femelle. Ses chants, des pre- 
miers qui retentissent au matin, sont bien accueillis de 
tout le monde. Le fermier laborieux se lève de sa cou- 
che dès qu'ils ont frappé son oreille; bientôt après, ils 
se mêlent aux concerts des autres oiseaux, et l'homme 
des champs, certain d'un beau jour, reprend ses tra- 
vaux pacifiques avec une nouvelle ardeur. L'Indien, 



166 LE Martinet pourpré. 

plus amoureux encore d'indépentlance, recherche avec 
non moins d'empressement la compagnie du martinet. 
Souvent îi (piehpie l)raiiche, auprès de son camp, il 
suspend une calebasse; et de ce berceau ainsi préparé, 
l'oiseau fait sentinelle et se précipite, pour garantir 
de l'attaque du vautour, les peaux de daim ou les 
pièces de venaison (ju'on a exposées à l'air pour sécher. 
L'humble esclave des États du Sud se donne encore 
plus de peine, afin que rien ne manque k l'oiseau 
favori : la cali^basse est proprement vidée et attach(>e 
à l'extrémité flexible d'un roseau qu'il a été chercher 
dans 11 marais voisin , et ([u'il a planté auprès de sa 
hutte. Hélas! ce n'est là, pour lui, (pi'un souvenir de la 
liberté qu'il connut autrefois; et, au son de la corne 
qui l'appelle au travail, (m disant adieu au martinet, il 
ne peut s'empêcher de songer que, lui aussi, il serait 
bien heureux, s'il pouvait, sans maître et sans entraves, 
se livrer à la joie et gand)ader tout le jour! A la cam- 
pagne, presque cha(iu(^ taverne a, sur le haut de son 
enseigne, sa boîte aux martinets; et j'ai remarqué 
qu'en général, plus la boîte est belle, meilleure est 
l'auberge elle-même. 

Toutes nos villes ont aussi de ces boîtes; et l'on 
peut dire que le martinet est vraiment un oiseau privi- 
légié, puiscjue même les enfants maraudeurs ne cher- 
chent pas à le troubler. Il glisse tranipiillement le long 
des rues, en gobant piir-ci jiar-lfi ([U(^l(iue moucheron ; 
s'accroche sous les gouttières, jette un regard curieux 
dans l'intérieur des maisons, en se balançant sur ses 
ailes devant les fenêtres; ou bien il s'élève haut au- 



LE MARTINET POURPRÉ. 167 

dessus de la ville , plonge dans l'air limpide, et joue 
avec les cordes des cerfs-volants, ([u'il frappe en pas- 
sant d'un vol rapide et sans jamais manquer le but; 
puis soudain il revient raser les toits, d'où il chasse Gri- 
nialkin, Thôtedu logis, (pii s'en allait, rAdant sans doute 
à la rechei'che de ses jeunes chais. 

Dans les États du CfMitre, le martinet commence à 
bâtir un nid nouveau, ([uand il ne se conhMite pas do 
réjiarer et d'augmenter celui de l'année précédente, 
huit ou dix jours après son arrivée, c'est-à-dire vers le 
20 d'avril. Il le compose de bûchettes, de petites bran- 
ches de saule, d'herbe, de feuilles sèches ou vertes, 
et de tous les chiffons qu'il peut trouver, et y pond de 
quatre à six œufs «''un blanc pur. Plusieurs couples se 
retirent dans la même boite pour couver, et la petite 
communauté semble vivre en parfaite harmonie. Ils 
élèvent d'ordinaire deux nichées par saison : la pre- 
mière éclôt à la fin de mai; la seconde, vers le milieu 
de juillet. Cependant, connue je l'ai dit, dans la Loui- 
siane, ils en ont quel([uefois trois. Le mâle couve à son 
tour, et prodigue les plus tendres soins à la femelle. Il 
gazouille sans cesse, p<?rché sur la boîte , ou bien passe 
et rcîpasse devant l'entrée. Ses notes, à ce mom€nt, 
sont (Mnphatiipies et prolongées, mais l)asses, et môme 
moins musicales que ses comnums pews pews. 

Ces oiseaux ne se nourrissent (juiî d'insectes, et, en- 
tie autres, de hannetons; rarement s'attaiiuent-ils aux 
mouches à miel. 



L'HOSPITALITÉ DANS LES BOIS. 



Hospiialilé ! douce vertu , toujours agréable à 
l'étranger, mais qu'on n'apprécie pas pour ce qu'elle 
est, en réalité, dans tous les cas. Qu'un voyageur se 
soit rendu célèbre, l'accueil dont il se voit l'objet n'est 
souvent dû, en grande partie, qu'à la soigneuse atten- 
tion que l'hôte porte à ses propres intérêts; et certes, 
la faveur dont on l'entoure perd bien de son prix, 
quand on la lui fait acheter par mille et mille réponses 
à d'interminables questions sur ses lointains voyages et 
ses périlleuses aventures. Tel autre reçoit l'hospitalité 
de la munificence de personnages qui, possesseurs de 
tout le confort de la vie, éblouissent de leur ostenta- 
tion le pauvre voyageur égaré, le conduisent pompeu- 
sement d'un bout à l'autre de leur vaste manoir, puis 
le laissent tout seul à s'égayer, comme il l'entendra, 
dans un bel appartement, sous prétexte qu'il n'est pas 
fait pour être présenté à l'honorable cercle des amis de 
la maison. Un troisième, avec plus de chance, ren- 
contre un caractère simple et franc : on l'accueille à 
bras ouverts; on lui offre argent, domestiques et che- 
vaux, poui' le mettre en état de continuer sa route, et 
l'on ne se sépare de lui que les larmes aux yeux! Dans 
ces divers cas, l'étranger contracte plus ou moins d'ohli- 
gation. et doit, par suite, plus ou moins de recon- 



L'HOSPITALITi^ DANS LES BOIS. 169 

naissance. Mais croyez-moi, cher lecteur, Thospitalité 
reçue de l'habitant des forêts, (jui ne peut offrir que 
l'abri de son humble toit, et partage avec vous les 
provisions qui lui suffisent à peine pour les besoins de 
chaque journée, voilà celle qui, entre toutes, est agréa- 
ble au voyageur, et dont son cœur ne perd jamais le 
souvenir. 

J'avais déjà fait dans les bois plusieurs centaines de 
milles, en compagnie de mon fils, jeune garçon de qua- 
torze ans, lorsque nous arrivâmes près d'une rivière 
aux eaux limpides et sur le bord opposé de laquelle 
j'aperçus une habitation. Nous traversâmes en canot , 
et bientôt nous nous arrêtions devant la maison, qui jus- 
tement était une auberge où nous résolûmes de passer 
une partie de la nuit. Nous étions l'un et l'autre extrê- 
mement fatigués, et je fis avec l'hôte un arrangement 
pour nous conduire environ cent milles plus loin, dans 
une légère voiture à la Jersey ; nous devions repartir 
au lever de la lune. 

Il pouvait être deux heures avant l'aurore, quand la 
belle Cynthie aux rayons d'argent commença de poindre 
au-dessus de la forêt. Nous partîmes au bon trot, dansant 
sur la charrette comme des pois dans un crible. Le che- 
min, tout juste assez large pour nous laisser passer, 
était sillonné d'ornières profondes, et barré çà et là de 
troncs d'arbres et de vieilles souches par-dessus les- 
quels nous nous lancions bravement, san- ralentir notre 
train. Lo maître de l'auberge, M. Flint, notre conduc- 
teur, nous avait vanté sa parfaite connaissance du pays; 
aussi nous abandonnâmes-nous avec confiance à sa 



170 l'hospitalité dans lrs bois. 

direction, lors([ii'il nous pi'0|)osii de nous mener par la 
traverse, au plus court; et nous allions, cahotés tout 
du long et taisant de droite et de piuche de fréquents 
détours pour ne pas nous rompre le cou sur les mon- 
ceaux de bois qui obstinaient le passage. La journée 
avait commencé par promettre du beau temps; mais 
comme il avait geh' blanc (ie])nis ])lusieurs nuits, on 
s'attendait à un changement prochain. Malheureuse- 
ment il arriva bien avant (jue nous eussions regagné 
la route. La ])luie tomba par torrents, le tonnerre gron- 
dait, les éclairs nous aveudaient. Nous n'étions encore 

CI 

qu'au matin, mais la tourmente nous avait plongés dans 
une imit conq)lète, noire, effroyable. Notre voiture 
n'était pas couverte; mouilli's et transis, nous gardions 
un morne silence, avec la persptîctive de passer la nuit 
sous le ch(!'tif abri que pourrait nous procurer notre 
véhicule. 

Que taire...? S'arrêter! c'était encore pis que d'avan- 
cer. Nous lâchâmes donc la bride aux chevaux, avec un 
reste d'espoir ([u'ils sauraient nous tirer de ce mauvais 
pas. Tout à coup ils ralentiriMit leur course; nous vîmes 
briller dans le lointain une faible lumière, et, presque 
au même instant, des chiens se mirent à aboyer. Nos 
chevaux, arrêtés |)ar une haute clAture. connnencérent 
de leur côté à hennir, tandis «[iie moi, j'appelais de 
toutes mes forces; et nous eûmes bientôt une réponse. 
En môme temps, un<' torch( de pin s'agita dans les 
ténèbres, en s' avançant vers nous. Llle était portée par 
un esclave nègre (lui, sans prendre le temps de nous 
adresser aucune question, nous recommanda de longer 



l'hospitalitk dans les bois. 171 

la haie, en disant ([iic le maître l'avait envoyé pour con- 
duire les étrangers à la maison. Nous le suivîmes tout 
r(''Contbrtés , et j)eii de temps après nous arrivions à la 
porte d'une petite cour, dans hupielle nous aperçûmes 
une modeste cabane. 

Sur le seuil, se tenait un jeune homme de grande 
taille et de hoinie mine, ([ui nous invita à descendre do 
voiture et à lui faire l'amitii* d'entrer. Sans cérémonie 
nous acceptâmes, et pcMidanl ({ue nous mettions pied à 
terre, la conversation s'iMigagea : « Un mauvais temps, 
messieurs. Mais qui donc a ])u vous anuMier par ici ? 
Il faut (pie vous ayez perdu votre chemin, car il n'y a 
pas de route à vingt milles à la ronde. » — 11 n'est que 
ti'op vrai, nous l'avons perdue, ri'poiulit M. Flint; mais 
on revanche nous avons trouv('' un gîte , et grand merci 
pour votre réception! — Ma réception, répliqua l'ha- 
bitant des bois, n'est ])as bien magnifique, après tout; 
maisvousétes ici en sûreté, et c'est le principa.... Élisa, 
l^llisa. continua-t-il en se retournant vers sa femme, aie 

soin de pn'parer (juelque chose pour les étrangers 

Et toi. Jupiter, s'adi'cssantau nègre, apporte du bois et 
raHume le feu.... Élisa, a})pelle les garçims, et traite les 
étrangers du mieux ((ue lu pourras.... A[)prochez, mes- 
sieurs ; ôtez ces habits mouillés et séchez-les au feu.... 
Élisa, vite, atteins des bas et une chemise ou deux.» 

Pour ma part, connaissant nu!s conquitriotes comme 
je les connais, je n'étais pas beaucoup surpris de tout 
cela; mais mon fils, (pii, connue je l'ai dit, avait à peine 
quatorze ans, faisait tout bas la remar([ue, en se l'an- 
geant auprès de moi, que nous étions bien heureux 



172 l'hospitalité dans les bois. 

d'avoir rencontré de si braves gens. M. Flint, pendant 
ce temps, mettait la main anx chevaux qu'il conduisait 
sous un hangar; et la jeune femme allait et venait pour 
tout préparer, d'un air si empressé et si aimable, qu'elle 
semblait évidemment nous dire que tout ce qu'elle en 
faisait n'était qu'un plaisir pour elle. Deux jeunes nègres 
avancèrent un moment leur grosse face pour nous re- 
garder,puis disparurent en appelant les chiens, etbientôt 
après les cris du poulailler nous apprenaient qu'on s'oc- 
cupait activement de nous. Jupiter apporta de nouveau 
bois dans l'âtre dont la flamme illumina toute la mai- 
sonnette; enfin, M. Flint et notre hôte étant rentrés, 
nous commençâmes réellement alors à goûter toutes les 
douceurs de l'hospitalité. 

«C'est bien dommage, observa l'habitant des bois, que 
nous n'ayons eu le Ixmheur de vous avoir il y a aujour- 
d'hui trois semaines; car c'était, dit-il, le jour de nos 
noces : mon père nous avait donné de quoi garnir le 
buffet, et vous auriez pu faire meilleure chè''e. Malgré 
cela, si vous aimez le jambon et les œufs, on pourra 
vous en donner, môme un petit poulet sur le gril. Je 
n'ai pas de whisky; mais mon père a de fameux cidre,' 
et je vais vous en chercher. » Je demandai si son père 
demeurait loin : « Seulement à trois milles, monsieur, 
et je vais ôtre de retour avant (|u"Élisa ait fricassé le 
souper. » En effet il sortit, et l'instant d'après nous enten- 
dions le galop de son cheval. La pluie tombait toujours 
à torrents ; et alors moi aussi, je fus frappé de l'extrême 
bonté de notre hôte. 

D'après toutes les apparences, l'âge du couple ai- 



l'hospitalité dans les bois. 173 

mable sous le toit duquel nous avions trouvé l'abri ne 
dépassait pas, à eux deux, la quarantaine. On voyait 
bien qu'ils n'étaient pas riches et n'avaient qu'à peine 
pour se suffire à eux-niômes ; mais la générosité de 
leurs jeunes cœurs était sans bornes. La cabane, nou- 
vellement bdtie, avait été construite de troncs de tuli- 
pier soigneusement rabotés et polis : tout y respirait la 
plus grande propreté; même les grossières pièces de bois 
qui formaient le plancher paraissaient tout récemment 
lavées et séchées. Plusieurs robes et jupons d'une étoffe 
comnmne, mais solide, étaient pendus aux poutres, d'un 
côté de la cabane, tandis ([ue l'autre était couvert de 
vêtements et d'effets à l'usage d'un homme. Un grand 
rouet avec des rouleaux de laine et de coton occupait 
l'un des coins ; dans l'autre, se dressait un petit buffet 
contenant la modeste batterie de cuisine, en plats neufs, 
verres, assiettes et autres ustensiles d'étain. La table 
n'était pas grande non plus, mais toute neuve et aussi 
polie, aussi luisante que peut l'être du noyer. Le seul 
lit que je vis était entièrement l'œuvre de l'industrie 
domestique, et la courte-pointe montrait suflisamment 
combien la jeune épouse était hal)ile à manier la navette 
et le fuseau. Une belle carabine ornait le manteau de la 
cheminée, et le devant du feu était de telles dimensions, 
qu'on eût dit qu'il avait été disposé tout exprès pour y 
ménager place à la nomureuse lignée que semblait 
promettre cette heureuse union. 

Le jeune noir s'occupait a moudre du café; le pain 
fut pétri des belles mains de l'épouse, et placé à 
mesure, pour la cuisson, sur une placjue au-devant du 



ilk l'hospitalité dans les bois. 

fou ; le jambon vA les œufs frilluiont déjà et chantaient 
(ians la poule; en avant de ràtre, au-dessus des cen- 
dres chaudes, deux poulets sur le gril se gonflaient et 
fuinaicnit ii faire envie ; enfin la nappe était inis(;, tout 
était prêt, (piand les pas du cheval annoncèrent le retour 
du mari. Il (Mitra, apportant un baril de cidre de deux 
gallons (1); et vraiment ses yeux pétillaient de plaisir 
en disant: «Tu ne sais pas,Élisa ! mon père qui voulait 
nous voler nos étrangers; il allait venir ici, les prier de 
raccompagner chez lui, connue si nous n'avions pas, à 
nous deux, de quoi bien les recevoir! Au moins, voilà 
du liquide... Allons, messieurs, à table, et que chacun 
fasse de s(m mieux!» 11 n'était pas besoin de nous refor- 
cer ; et moi, })0ur savourer plus délicieusement mon 
repas, je pris une chaise de la façon du mari, par \nv- 
férence à celles qu'on tqjpelle wimlsor, et dont une 
demi-douzaine garnissait la cabane. La mienne était 
rembourrée d'un morceau de peau de daim proprement 
tendue, et procurait un siège très confortable. 

La femme reprit alors ses fuseaux, et le mari, après 
avoir rempli une bouteille d'un cidre pétillant, s'assit 
auprès du feu pour sécher ses habits. Le bonheur 
dont il jouissait éclatait dans ses ycîux, lorsqu'à ma 
demande il se mit à nous raconter en gros l't'îtat de 
ses alfaires et ses projets. « Jaurai, nous dit-il, vingt- 
deux ans, vienne Noël prochain. Mon père quitta la 
Virginie étant jeune, et s'établit sur la grande étendue 
de pays où il vit encore. A force de travailler, il n'a 

(1) Environ huit litres. 



l'hospitalité dans les bois. 175 

pas trop mal nhissi. Nous étions neuf enfants ; la ])lii- 
part sont mariés et étai)lis dans le voisinage. Le brave 
homme a partagé aux uns la terre (ju'il possédait déjà, 
et en achète de surplus pour les autres. 11 y a deux ans 
qu'il m'a doimé c(;lle (pie j'occupe; et pour un plus 
beau morceau, il n'est pas facile d'en trouver. J'ai 
défriché, j'ai planté et je me trouve avoii' champs et 
verger. Mon ])ère m'a aussi doniK' un fonds de bétail, 
quelques chiens, cjuatre chevaux (;t deux nègres. Je 
campais ici ordinairement pendant mes travaux ; puis 
quand j'ai voulu me marier avec la jeune femmes que 
vous voyez à son rouet, mon pèrcï m'a aidé à élever 
cette hutte. Par hasard, il s'est trouvé que ma femme 
avait aussi un nègre, et nous avons connnencé notre 
ménage aussi bi(în que beaucoup d'autres, et Dieu ai- 
dant, nous pourrions.... Mais, messieurs, vous ne man- 
gez pas, reforcez-vous donc. . . i^^lisa, m'est avis que ces 
messieurs ne i'efuserai(;n^tj)as un peu de'lait.» La jeune 
fennne arrêta son rouet, et nous demanda, d'une voix 
douce, lequel nous préférions du lait caillé ou du lait 
doux (car il faut que vous sachiez, lecteur, ([ue le lait 
caillé est regardé, par nombre de fermiers, comme un 
régal) : et l'on apporta du lait caillé et du lait doux; 
mais, pour ma part, je préférai m'en tenir au cidre. 
Le souper Uni, nous nous rapprochâmes tous du feu, 
et de nouveau la conversation s'engagea. A la fin, notre 
bon hôte s'adressant à sa femme : «Élisa, lui dit-il, 
j'imagine tiuc; ces messieurs ne seraient pas fâchés de 
se coucher; vois donc quel lit tu pourras leur donner. » 
Élisa regarda son mari en souriant : «Mais, Willy, nous 



176 l'hospitalité dans les bois. 

n'avons qu'à dédoubler le nôtre et en étendre la moitié 
pour nous sur le plancher, où nous dormirons très bien. 
Quant au reste, nous l'arrangerons pour ces messieurs 
du mieux ([ue nous pourrons. » A cela , je m'opposai 
tout d'abord, et proposai de coucher sur une couver- 
ture, auprès du feu; mais ni Willy ni Élisa ne voulu- 
rent en entendre parler. En conséquence, ils déména- 
gèrent une partie de leur lit qu'ils installèrent sur le 
plancher, et après de longs débats, il fallut bel et bien 
nous y étendre. Les nègres furent envoyés à leur cabine, 
le jeune couple se mit au lit, et M. Flint nous endormit 
tous avec une interminable histoire qui ne tendait à 
rien moins qu'à nous prouver comme quoi il était vrai- 
ment extraordinaire qu'il eût fini par s'égarer. 
Toi, qui restaures si délicieusement la nature épuisée, 

sommeil embaumé Mais la suite à demain; car il 

fuyait déjà, ce doux sommeil, chassé par l'aurore. 
M. Speed, notre hôte, se leva, mit le nez à la porte, et 
bientôt se retournant, nous assura qu'il faisait trop 
mauvais pour qu'on pût songer à partir. Je crois, en 
vérité, qu'il en était bien aise ! Mais moi, j'avais hâte de 
continuer ma route, et je priai M. Flint de voir à pré- 
parer ses chevaux. Cependant Élisa était debout aussi, et 
je vis qu'elle disait quelque chose à l'oreille de son mari, 
qui se mit à crier tout haut : « Certainement, messieurs, 
vous ne partirez pas sans prendre un morceau, et c'est 
moi qui me char a de vous remettre dans votre route.» 
J'eus beau dire et beau faire, le déjeuner fut préparé, 
et il fallut le manger. Le ciel s'était un peu éclairci, et 
sur les neuf heures nous remontions en voiture. Willy, 



l'hospitalité dans les bois. 177 

à cheval, marchait devant ; et, en assez peu de temps, 
il nous eut conduits dans un chemin que nous n'eûmes 
qu'à suivre pour regagner enfin la grande route. C'est là 
que nous nous séparâmes de notre hôte des bois, avec 
un regret d'autant plus vif, ([u'il ne voulut rien accepter 
d'aucun de nous. Bien loin de là; il dit avec un sou- 
rire, à M. Flint, ([u'il espérait ([ue d'autres fois encore 
il pourrait prendre le chemin le plus long pour le plus 
court, et, nous souhaitant un bon voyage, s'en retourna 
au trot de son cheval, vers sa gentille Élisa et son heu- 
reuse demeure. 



L'OISEAU MOQUEUR. 

C'est aux lieux où le grand magnolia élance sa tige 
majestueuse, couronnée de feuilles toujours vertes, et 
décorée d'une multitude de magnifiques fleurs dont 
l'air est embaumé; où les forêts et les champs s'émail- 
lent de mille couleurs; où l'orange d'or embellit les 
jardins et les bosquets; où des bignonias d'espèces 
variées enlacent leurs rameaux autour du stuartia aux 
blanches corolles, et courent s'épanouir au sommet des 
grands arbres, entremêlés à des vignes sans nombre 
qui festonnent l'épais feuillage des bois, et livrent aux 
I, 12 



178 l'oise\u moqueur. 

brises printanières le parfum do leurs cimes fleuries; 
où l'atmosphère est presque toujours imprép^née d'une 
douce chaleur; où baies et fiuits de toute espèce se 
rencontrent pour ainsi dire à chaque pas; en un mot, 
c'est aux lieux où la nature, en ])assant au-dessus 
de notre terre, semt)le s'tMre aiTÔt^'-e un instant pour 
verser tous ses tn^sors, et répandre d'une main libé- 
rale les innombrables gjermcs d'où sont sorties toutes 
ces belles et splendides formes que j'essaierais en vain 
de vous décrire; oui, c'est là que l'oiseau moqueur 
devait fixer sa demeure: c'est lii seulement qu'il devait 
faire entendre ses notes ininiital)l(;s. 

Mais où peut-elle exister, cette terre favoriséedes 
cieux? Il est un immense continent, aux lointains 
rivages duquel l'Europe envoya ses fds aventureux qui 
venaient se conquérir une habitation aux dépens des 
hôtes sauva^çes de la forêt, et convertir un sol aban- 
donné en champs d'une feitilité exubérante : la Loui- 
siane ! C'est là que toutes ces bontés de la nature 
éclatent dans leur plus grande perfection , et où je 
voudrais qu'en ce moment, près de moi, vous pussiez 
prêter l'oreille au chant fl'amour de l'oiseau moqueur. 
Voyez comme il voltige autour de sa femelle, non 
moins agile, non moins léger que le papillon ; sa queue 
est largement étalée ; il monte, mais sans s'i'loigner, 
décrit un cercle et redescend se poser auprès de sa 
bien-aimée, les yeux rayonnants de bonheur, car elle 
vient de lui promettre d'être à lui , de n'être qu'à lui ! 
Ses belles ailes se lèvent doucement ; il s'incline vers 
l'objet de son amour, et de nouveau, bondissant dans 



l'oiseau moqueur. 179 

les airs il ouvre son bec pour épancher en chants 
mélodieux les ravissements de son triomphe. 

(^e ne sont ])as les doux accords de la flûte ou du 
hautbois que j'entends, mais les notes plus harmo- 
nieuses de la nature elle-même : le moelleux des tons, 
la variété et la gradation des modulations, l'étendue de 
la gamme, le brillant de l'exécution, tout ici est sans 
rival. Ah! sans doute, dans le monde entier, il n'existe 
pas d'oiseau doué de toutes les qualités musicales de 
ce roi du chant, lui qui a tout appris de la nature, oui, 
tout! 

Mais, une fois encore, il vient de redescendre, et le 
pacte conjugal a ét('' scellé. Aussitôt, comme si son cœur 
allait éclater de joie, il exhcale ses transj)orts en notes 
plus suaves et plus riches que jamais. Maintenant il 
monte plus haut, ])romenant autour de lui un œil 
vigilant, pour s'assurer (pi'il n'a eu aucun témoin de 
son bonheur; puis, quand sont passées ces scènes 
d'amour, visibles seulement pour l'amant passionné de 
la nature, il danse, il pirouette dans les airs, comme 
en délire : on diniit ([u'il veut convaincre sa charmante 
conq)agne ([ue, pour dépasser toutes ses espérances, 
il lui garde en réserve bien d'autres trésors d'amour; 
et puis, il recommence à chanter encore, en imitant 
toutcîs les notes iiuela nature a réparties entre les autres 
chantres du feuillage. 

Pendant quelque temps, c'est ainsi que se passe chaque 
longue journée, chaque nuit délicieuse. Mais à une note 
bien connue que fait entendre la femelle, il cesse ses 
chants pour se rendre à ses désirs: il faut préparer un 



180 l'oiseau moqueur. 

nid, et le choix du lieu qu'il occupera doit être matière 
à grande délibération. L'oranger, le Oguier, le poirier 
des jardins, sont passés en revue ; on visite aussi les 
épais buissons de ronces ; et les uns et les autres ils 
paraissent tout à fait convenables pour l'objet que se 
propose le couple fortuné. Ils savent si bien tous deux 
que l'homme n'est pas leur plus dangereux ennemi, 
qu'au lieu de le fuir, ils fixent enfin leur demeure dans 
son voisinage, peut-être sur l'arbre le plus rapproché 
de sa fenêtre. Petites branches sèches, feuilles, herbes, 
coton, filasse et autres matières, sont recueillis, portés 
sur une branche fourchue , et là , convenablement 
arrangés. La femelle a pondu un œuf, et le mâle 
redouble ses caresses; cinq œufs y sont déposés en 
temps voulu ; tandis que le mâle, qui n'a d'autre désir 
que de charmer par ses chants les douces occupa- 
tions de sa femelle, accorde de nouveau sa voix. 
Cependant il guette s'il n'apercevra pas çà et là vers 
la terre, quelque insecte dont il sait que le goût doit 
plaire à sa bien-aimée, et dès qu'il en voit un, il tombe 
dessus, le prend dans son bec, le bat contre le sol , et 
revole au nid, pour y apporter ce morceau friand, 
et recevoir les tendres remercîments de sa compagne 
dévouée. 

Au bout d'une quinzaine, la jeune famille réclame 
toute leur attention et tous leurs soins. Ni chat, ni rep- 
tile immonde, ni redoutable faucon, ne visiteront pro- 
bablement la demeure rh«''rie : en effet, les habitants 
de la maison voisine se sont, pendant ce temps, épris 
d'une véritable affection pour l'aimable couple, et met* 



L OISEAU MOQUEUR. 181 

tent leur plaisir ù le protégei*. Les mûres des champs, 
plusieurs espèces ih fruits des jardins, et des insectes, 
pourvoient aux besoins des jeunes, aussi bien qu'il ceux 
des parents. Bientôt on voit la couvée s(; hasarder hors 
du nid; et une seconde quinzaine suffit pour qu'ils 
soient capables de voler et de se nourrir eux-mêmes. 
Alors ils quittent leurs parents , comme font la plupart 
des autriîs espèces. 

Mais ce (pie je viens de dire ne renferme pas tout ce 
que je veux que vous sachiez de ce chanteur remar- 
quable. Je vais donc transporter la scène dans les bois 
et la solitude où nous pourrons examiner ses mœurs 
plus à loisir. 

L'oiseau moqueur reste dans la Louisiane toute l'an- 
née ; j'ai observé avec étonnement que vers la fin d'oc- 
tobre, lorsque ceux qui s'étaient dirigés vers les États 
de l'Est, et quelques-uns aussi loin que Boston, sont de 
retour, à l'instant ils se voient reconnus par les rési- 
dants du Sud, qui les attaquent en toute occasion. Je me 
suis assuré de ce fait, en remarquant que les nouveaux 
venus se tenaient sur une plus grande réserve, et sem- 
blaient avoir peur pendant les premières semaines de 
leur arrivée. Mais cette réserve finit par disparaître, 
ainsi que l'animosité des méridionaux; et les uns et les 
autres , durant l'hiver, ont l'air de vivre en bonne har- 
monie. 

Au commencement d'avril, et parfois une quinzaine 
plus tôt, les moqueurs s'accouplent et construisent leur 
nid. Dans quelques cas, ils poussent l'insouciance jus- 
qu'à le placer entre les barreaux d'une palissade, tout 



182 l'oiseau moqueur. 

au bord de !a route. J'en ai aussi trouvé dans les 
champs, au milieu des ronces; et ils sont si faciles à 
découvrir, qu'une personne désireuse d'en avoir peut 
s'en procurer un en très pcui de temps. Il est grossière- 
ment conipos»', au dehors, de brins de ronces sèches, 
de feuilles mortes et d'herbes mêlées avec de la laine; 
l'inh-Tieur est fini avec des racines fibreuses disposées 
en cercle, mais iH'glifçemment anang^'c^s. La femelle, 
pour la premièie ponte, y ch'pose de (juatre à six (rufs; 
de quatre à cin([ pour la seconde; et quand il y a une 
troisième couvi'e, ce cpii arrive quchpiefois, on en 
compte rarement plus de tiois, dont le plus souvent 
deux seulement éclosent. Les (Eufs sont courts, ovales, 
d'un vert clair, pointillés de taches couleur terre 
d'ombre. Comme les petits de la dernière couvée ne 
sont capables de se suffire que tard dans la saison, lors- 
que baies et insectes deviennent rares, ils restent pau- 
vres et chétifs, circonstance qui a fait croire îï quelques 
personnes, qu'il existait, aux États-Unis, deux espèces 
d'oiseaux moqueurs. Tune petite, l'autre plus grosse. 
Mais cela, autant du moins que j'ai pu l'observer, n'est 
pas exact. Sur le marclK' aux oiseaux de la Nouvelle- 
Orléans, et dès le milieu d'avril, on en apporte sou- 
vent de la première couvt'e ; un peu plus haut, dans le 
pays, ils ne sont en bon état ([ue vers le 15 de mai. La 
seconde couvée écUM en juillet, et la troisième dans 
la dernière moitié de septembre. 

Plus vous approchez des bords de la mer, plus vous 
trouvez de ces oiseaux. Us recherchent naturellement 
les terrains sablonneux et meubles, et les cantons peu 



U'OISLAU MOQUEUR. 183 

fournis de petils arbres, de buissons, de ronces et de 
broussailles. 

Pendant l'incubation, la femelle remaniue si exacte- 
ment la position dans la({uelle elle laisse ses œufs, en 
s'en ('loignant pour prtMidre un peu d'exercice, se rafraî- 
chir, piquer (jutilipie grain de gravier ou se rouler dans 
la poussière, (lu'à son n.'tour, elle s'aperçoit très bien 
si l'un d'eux a été déplacf» ou touché par la main d'un 
liomuie, et pousse aussitôt un cri bas et plaintif, à 
l'appel du([uel le mâle acciun'l poui' gémir et s<^ lamen- 
ter avec elle. Quehiues [ïci'sonnes s'imaginent ipie, dans 
ce cas, la femelh? abandoime son nid : mais il n'en est 
rien; au contraire, elle redouble de vigilance et de 
som, et ne le quitte plus (pie poui* de rares instants. Ce 
n'est qu'après avoir été forcée maintes et maintes fois 
dans sa chère retraite, et lf>rstiue de fréquentes intru- 
sictns l'ont par trop alarmée, qu'elle se décide enfin à 
partir, et encore, bien à regret; même si les œufs sont 
à la veille d'éclore, elle se laisseia plutôt prendre que 
de d(''serter son poste. 

Ces nids sont exposés aux visites de diverses sortes 
de serpents qui y montent, et ordinairement sucent les 
œufs et avalent les petits. En de telles extrémités, non- 
seulement le couple auquel le nid appartient, mais en- 
core des troupes d'autres moqueurs du voisinage volent 
au lieu menacé, attaijuent les reptiles, et, dans quel- 
ques cas, sont assez heureux pour les faire battre en 
retruite, ou même les mettre à mort. Des chats qui ont 
abandonné les maisons pour rôder à travers champs, 
dans un état à demi sauvage, sont aussi, pour eux, de 



iSk l'oiseau moqueur. 

dangereux eniiemis; ils se polissent sans ôtre vus; d'un 
coup de griffe s'emparent de la mère, tout au moins 
détruisent les œul's ou les jeunes, et bouleversent le 
nid. Les enfants, en génc^ral, ne touchent point à ces 
oiseaux qui sont proté«^és par les planteurs; et cette 
bienveillance pour eux est poussée à un tel point, dans 
la Louisiane, qu'on ne permet d'en tuer presque en 
aucun temps. 

En hiver, les moqueurs s'approchent des fermes et 
des plantations pour vivre îiux environs des jardins et 
des dépendances. On les voit alors sur les toits et per- 
chés sur le haut des cheminées. Cependant, ils parais- 
sent toujours vifs et alertes. Quand ils cherchent leur 
nourriture par terre, leurs mouvements sont prestes 
et élégants; ils ouvrent souvent leurs ailes, comme les 
papillons lorsqu'ils se réchauffent au soleil ; puis , ils 
font un pas ou deux et leurs ailes s'étendent de nou- 
veau. Par un temps doux, on entend les vieux mâles 
chanter avec autant d'entrain qu'au printemps ou à 
l'été ; tandis que les plus jeunes s'exercent sans re- 
lâche, pour se préparer à la saison des amours. Rare- 
ment ils s'enfoncent dans l'intérieur de la forêt ; mais 
d'ordinaire, ils perchent parmi les feuilles des arbres 
toujours verts, dans le voisinage immédiat des maisons, 
à la Louisiane ; dans les États de l'Est, ils préfèrent 
les sapins peu élevés. 

Leur vol est marqué par une suite de vifs et courts 
élans des ailes et du corps, à chacun desquels on aper- 
çoit comme une forte contraction de la queue ; et ce 
mouvement est encore bien plus prononcé pendant 



l/oiSEAU MOQUEUR. 185 

qu'ils marchent, huir qiunie s'ouvraiit alors comme un 
éventail et se refermatit l'instant d'après. Leur cri 
habituel ou d'appel consiste en une note très plaintive 
et qui ressemble à celhî (]ue fait entjîudre, en pareil 
cas, leur cousin germain, h merle roux, ou, comme on 
l'appelle comunnuMiient, le moqueur français. Lors- 
qu'ils émigrent, leur vol est seulement un peu plus 
prolongé; ils vont d'un arbre à l'autre, tout au plus 
traversent un champ d'une seule fois, et presque ja- 
mais ne s'élèvent plus haut que la cime de la forêt. 
Durant ces voyages, qui. le plus souvent, ont lieu de 
jour, ils se tieiment ordinairement dans les parties les 
plus hautes des bois, au voisinage des cours d'eau; 
c'est là qu'ils exhalent leurs notes plaintives, et qu'ils 
se retirent également pour passer la nuit. 

Les faucons n'osent guère les attaquer ; car quelque 
soudaiiKi (pj'ait et»'» leur approche, le mocpieur est prêt, 
non-seulement à se défendre vigoureusement et avec 
un courage indomptable, mais encore à faire la moitié 
du chemin contre l'agresseur et à le forcer d'aban- 
donner son entreprise. Le seul qui puisse le surprendre 
est le faucon Staidey : celui-ci vole bas, avec une 
extrême rapidité, et semble enlever le merle comme 
en passant et sans s'arrêter. Mais si le rapace manque 
son coup, l'oiseau moqueur devient à son tour l'jissail- 
lant; il poursuit le faucon avec intrépidité, tout en 
appelant au secours les autres oiseaux de son espèce. 
Sans doute il n'aura pas la force d'infliger un juste 
châtiment au maraudeur; mais l'alarme donnée par 
ses cris se propage dans tous les bosquets d'alentour, 



186 l'oiseau moqueur. 

coninift lo ^ardcî-jï-vous des sentinelles sous les uruies, 
et rempêchc de n'Missii dans ses nuirs desseins. 

Les fucuUes innsieules de cet oiseau ont été souvent 
étudié(îs par des naturalistes européens (;t d'autres 
personnes ((ui tntuvent plaisir à écouter le chant des 
divers oiseaux, soit en cajilivité, soit à l'état libre. 
Quel(|ues amateurs ont même signale les notes du ros- 
signol comme pouvant, à roccasi(ui. partaitemeiit égaler 
celles de notre moqueur. Je h^s ai t'réquenunent enten- 
dus l'un et l'autre, en liberté comme en cage, et, sans 
crainte, sans préventi(Mj aucune, je le déclare ici : le 
chant de la philomèle d'Europe ('galera, si l'on veut, 
celui d'une soubrettes de goût ipii, ayant étudié sous un 
Mozart, ])eut produire à la longue (|uelque chose d'assez 
intéressant ; mais comparer ses essais au talent accom- 
pli du moqueur, c'est, dans mon opinion, tout à fait 
absurde. 

On peut élever facilement l'oiseau moqueur, quanti 
on le prend dans le nid, au moment convenable, c'est- 
à-dire lorsqu'il a de huit à dix jours. Il devient si fami- 
lier et s'alîectionne si bien, que scnivent il suit son maître 
au travers de la maison. A ?ûitcliez, j'en ai vu un pris 
ainsi dans le nid, et qui pouvait aller et venir par le 
logis. Il se permettait de fréquentes excursions au de- 
hors, puis, après avoir épanché ses mélodies dans les 
bois, il revenait à la vue de son gardien. Mais quelques 
soins, quel(|ues précautions qu'on prenne pour perfec- 
tionner les facultés vocales de cet oiseau, quand il est 
retenu prisonnier, jamais on n'en fera rien qui, pour 
rbarmonie, puisse approcher du chant naturel. 



l'oiseau moqukur. 187 

On distingue sans peine le niàle, dans le nid, aussitôt 
que la couvée a (luelcjucs plumes : il est plus ^ros que 
la femelle et montre davantJige de hlunc pur. Il ne -se 
foule pas non plus autant qu'elle, dans le fond du nid, 
lorsipril voit la main (|ui va [tour le saisir. De bons 
chanteurs de cette es|)èce atteignent souvent k un haut 
prix. Ils vivent longhnnps et sont de très jij<réal)les 
conq)aj4nons. Iamu* pouvoir d'inulation estétoimant; 
ils uiiment avec facilité tous leurs frères des bois et des 
eaux, vX même nond)re de (iuadru[)èdes. On assure 
qu'ils siivent imiter la voix luunaine, mais je ne puis 
rien affirmer par moi-même, relativement à cette 
faculté (ju'on leur attribue. 



LE COUGUAR. 

Dans cette section de Tl^Itat de Mississipi qui occupe 
en partie le territoire des Choclaws, existe un marais 
d'iuie étendue considérable. C'est au bord même du 
Mississipi qu'il commence, à une assez petite dislance 
d'un villaa^e chicasaw situé près l'embouchure d'une 
crique du nom de Fauconnah, et partiellement inondé 
par les débordements de plusieurs courants très larges 
dont le principal, traversant le marais dans toute sa 
longueur, va décharger ses eaux non loin de l'embou- 
chure de la rivière Yasoo. Ce courant fameux est appelé 



188 LE COUGUAR. 

fausse 7'ivière. Lo marais dont ]« parle suit les ondula- 
tions du Yasoo jus(|u*au point où ce dernier se divise en 
se dirigeant vers le nord-est, pour former la rivière 
aux froides eaux, au-dessous de la(]u«^lle le Yasoo reçoit 
un autr(5 (îourant (|ui s'incline vers le nord-ouest, et 
coupe la rauss(^ rivière, à une courte distance du lieu 
où celle-ci reçoit elle-même les eaux du Mississipi. 

Voilà, sans doute, un détail bien ennuyeux ; mais 
j'ai voulu donner positivement la situation de ce marais, 
dans le désir de le signaler à rattention de tous les stu- 
dieux amis de la nature; et j'engage fortement ceux 
qui pourraient se diriger de ce côté, à visiter son inté- 
rieur où abondent des j)i'oductions rares et curieuses, 
quadrupèdes, reptiles et mollusques, dont la plupart, 
j'en suis persuadé, n'ont jamais été décrits. 

Un jour, pendant l'une de mes excursions sur le bord 
de la rivière aux froides eaux, le hasard guida mes pas 
vers la cabane d'un pionnier, dans lequel, comme chez 
laplupailde ces aventuriers de nos frontières, je trouvai 
un homme profondément versé dans tout ce qui con- 
cerne la chasse, et connaissant de longue main les 
habitudes de quelques-unes des plus grosses espèces 
d'oiseaux et de quadrupèdes. 

Comme j'ai toujours eu pour principe que celui qui 
ne cherche qu'à s'instruire doit ne dédaigner personne, 
mais écouter quiconque a quelque chose à lui dire, si 
humble que soit sa condition, si bornés que soient ses 
moyens, j'entrai dans la cabane du pionnier, et j'enga- 
geai immédiatement la conversation avec lui, en le 
questionnant sur la situation du marais et ses produc- 



LB COUGUAR. 189 

lions naturelles. Il me n'pondit qu'à son avis, c'était 
bien ce que je pouvais (Irsiror de mieux; il nie parla 
du gibier que renfermait ce lieu, et me montrant du 
doigt quelques peaux d'oui-s et de daim, il ajouta que 
les individus ([ui les avaient portées ne tonnaient qu'une 
très petite partie des nombreux animaux (|u'il y avait 
tués. Mon cœur tressaillait daisi;: je lui demandai s'il 
voudrait m'accompagnei' au travers du vaste marais, 
et me permettre de devenir l'un d<'s commensiiux de 
son humble mais hospitalière demeure; et j'eus la 
satisfaction de le voir accepter cordialement chacune 
de mes propositions. En consé(iuence, je me débarrassai 
sur-le-champ de mon havre-s«ic, déposai mon fusil, et 
m'assis pour prendre ma part, avec grand appétit, des 
rustiques provisions destinées au souper du pioimier, 
de sa femme et de ses deux fils. 

Le calme de la soirée semblait en parfaite harmonie 
avec le bon accueil et les manières engageantes de la 
famille. La feunne et les enfants, je m'en aperçus plus 
d'une fois, me considéraient connue une sorte de per- 
sonnage (Hrange : je leur avais dit que j'errais à la 
recherche des oiseaux et des plantes ; et si je devais 
rapporter ici les mille et mille questions qu'ils me firent, 
en réponse à celles que je leur adressiii moi-même, la 
liste seule en remplirait plusieurs pages. Le mari, natif 
du Connecticut, avait entendu [larler de l'existence 
d'hommes tels que moi, soit dans notre Amérique, soit 
aux pays «'ti'angers, et il semblait me posséder avec 
grand plaisir sous son toit. Le souper fini, je demandai 
il mon excellent hôte quel motif avait pu le pousser k 



490 LE COUGUAR. 

se retirer dans des replions si reculées et si sauvages. 
«C'est, me répondit-il. cjne le monde se tait maintenant 
trop nombreux pour (ju'on puisse vivre à l'aise sur le 
sol delà Nouvelhî-AnglettM're. » Je songeai alors à l'état 
de rpielques parties de l'F^urope, et calculant la densité 
de lertr population comparée cà celle de la Nouvelle- 
Angleterre, je me dis en moi-même : Combien donc 
doit-il être plus difficile à l'homme de vivre dans ces 
conti'ées ([ue surchargent tant et tant d'habitants ! La 
conversation changea ; et le pionnier, ses fils et moi, 
nous parlâmes longtemps chasse et pêche. Mais k la fin, 
la fatigue nous gagnant, nous nous étendîmes sur les ta- 
pis de pt*au d'ours, et reposa les en paix tous ensemble 
dans le seul appartement dont se composât la hutte. 

Au retour de l'aurore, je fuséveilllépar la voix dupion- 
nier appelant ses porcs qu'il laissait errer à l'état à demi- 
sauvage, dans les bois, .l'étais d'avance tout habillé, et 
je l'eus bientôt rejoint. Les pourceaux arrivaient en gro- 
gnant, au (U'i bien connu de leur maîtrt?. Il leur jeta 
quel([ues têtes de maïs; et les ayant comjrtés, il me dit 
qu(^ depuis plusitHUs semaines leur n(mibre dimiimait 
rapidement, à cause du grand ravage «pie taisait parmi 
eux une redoutable panthère : c'est le nom par lequel 
on désigne le couguai" en Amérique. Cet animal 
vorace ncî se contentait pas seuhnnfîut de la chair de 
ses cochons de lait, mais lui enq)ortait de temps en 
temps un veau, malgré tout ce (ju'il avait pu tenter 
pour le détruire. La peintère, comme il l'appelait aussi 
quelquefois, ne s'était pas gênée pour lui voler, en 
diverses occasioas, un daim, fruit de sa chasse; et à ces 



LE rornuAii. 191 

exploits il ajoutait nombre d'autres traits d'audace 
de la bète. pour me donner une id(''e formidable de 
son caractère. Charmé de cette description, j'offris de 
m'unir à lui pour le d«'*barrasser de son ennemi ; il ac- 
cepta bien volontiers, niais en observant que nous ne 
ferions rien sans l'assistance de quelques voisins, aux 
chiens (les([uels il faudrait joindre les siens. Et, en effet, 
bientôt après il montait jï cheval, courait chez ses voi- 
sins dont quelques-uns denuMiraient à plusieurs milles, 
et convenait avec eux d'un rendez-vous. 

Au jour dit, et par une matinée superbe, les chas- 
seurs arrivèrent à la porte de la cabane, juste au moment 
où le soleil paraissait au-dessus de l'horizon. Ils étaient 
cinq, en complet équipage de chasse, mv jibîs sur des 
chevaux que, dans ipielques parties de l'Europe , on 
pourrait regarder comme de tristes coursiers, mais qui, 
pour l'haleine, la vigueur et la sûreté du pied, sont plus 
propres qu'aucun autre de ce pays à poursuivre le cou- 
pfuar et l'ours à travers les bois et lesmai'ais. Une bande 
do Q-ros et vilains chiens étaient en train de faire; cou- 
naissance avec ceux du pionnier; tiuidis que lui et moi 
nous montions sur ses deux meilleurs chevaux, et que 
ses fils en enfourchaient d'autres de moindre qualité. 

En route on causa peu ; et cpiand nous eûmes gagné 
le bord du marais, il fut convenu (ju'on allait prendre 
chacun de son côté, pour chercher les traces fraîches 
àchipeintère; et que le premier qui les trouverait, 
donnerait de sa corne et resterait sur place, sans bou- 
ger, jus([a'{i ce que les autres l'eussent rejoint. Au bout 
d'une heure, nous entendîmes clairement le son de la 



192 LE COUGUAR. 

corne, et nous étant rapprochés du pionnier, nous nous 
enfonçâmes dans l'épaisseur des bois, dirigés par 
l'appel, de temps en temps répété, des cliasseurs. 
Cependant nous ne tardâmes pas à nous rencontrer 
avec les autres camarades au lieu du rendez-vous. Les 
meilleurs chiens furent dépêchés pour dépister le cou- 
guar; et bientôt toute la meute était à l'œuvre, et se 
portait bravement vers l'intérieur du marais. Aussitôt 
les carabines furent apprêtées, et nous suivîmes les 
chiens à diverses distances, mais toujours en vue les 
uns des autres, et déterminés à ne pas tirer sur d'autre 
gibier que la panthère. 

Les chiens avaient commencé à donner ; soudain ils 
hâtèrent le pas. Mon compagnon en conclut que l'ani- 
mal était à terre; et mettant nos chevaux au petit galop, 
nous continuâmes à suivre les chiens, en nous guidant 
sur leur voix. Le tapage augmentait, les aboiements 
redoublaient; lorsque tout d'un coup nous les enten- 
dîmes faiblir et changer de note. «En avant, en avant! 
me cria le pionnier : la bête est maintenant perchée, 
c'est-à-dire qu'elle a gagné les basses bianches de quel- 
que gros arbre ; et si nous ne parvenons à la tuer dans 
cette position, poursûrelle nous fera longtemps courir.» 
En approchant du lieu où elle devait être, nous ne for- 
mions puisqu'un peloton; mais ayant aperçu les chiens 
qui, en effet, étaient tous postés au pied d'un gros arbre, 
nous nous dispersâmes au galop pour l'entourer. 

Chaque chasseur alors se tint en garde, l'arme prête, 
et laissant pendre la bride sur le cou de son cheval, 
taudis qu'il s'avançait à petits pas vers les chiens. Un 



I.E COUGUAR. 193 

coup de fusil retentit ; et l'on vit aussitôt le couguar 
sauter à terre et repartir, en bondissant, d'une façon à 
nous convaincre qu'il n'avait nulle envie de supporter 
plus longtemps notre feu. Les chiens détalèrent après, 
d'une ardeur au moins ('gale, et en criant à tue-tôte. 
Le chasseur (jui avait tiré nous rejoignit ; sa balle, 
nous assura-t-il, avait fi-ajjpé le monstre dont l'unci des 
jambes devait être cassée, près de l'c'paule, seule place 
où il eût pu l'ajuster. Ce (pi'il y a de certain, c'est 
qu'une légère trace de san,^- marquait la terre; mais les 
chiens allaient d'un tel train, (jne nous ne pûmes en 
faire la remarque qu'en courant ; et l'éperon dans le 
ventre de nos chevaux, nous nous lançâmes à plein 
galop vers le centre du marais. Une rivière fut traversée, 
puis une autre plus large et plus bourbeuse; et les 
chiens allaient toujours ! Les chevaux conmiençaient à 
souffler d'une furieuse manière; nous jugeâmes qu'il 
vaudrait mieux les laisser et continuer à pied. Ces 
déterminés chasseurs savaient que h couguar, étant 
blessé, ne tarderait pps à remonter sur un autre arbre, 
où, selon toute probabilité, il resterait plus longtemps 
cette fois, et (ju'il nous serait aisé de nous diriger sur 
la trace des chiens. Nous descendîmes, ôtâmes selles et 
brides à nos chevaux, et après leur avoir pendu des 
sonnettes au cou, les abandoimàmes ainsi, chacun à ses 
propres ressources. 

Maintenant, cher lecteur, suivez la troupe qui s'en- 
fonce au plus profond du marais, à travers des étangs 
fangeux, se frayant comme elle peut un passage par- 
dessus des troncs renversés, au milieu d'un inextricable 
I. 13 



i9k LE COUGUAR. 

fouillis de joncs et de roseaux qui parfois couvrent des 
acres entières! Si vous êtes vous-même chasseur, celi; ne 
vous semblera qu'un jeu ; mais si les cercles où trônent 
la galanterie et la mode sont vos seules délices ; si vous 
n'avez de goût que pour )a paisible jouissance des plai- 
sirs champêtres , certes ! avec un ])areil tableau, je 
n'ose guère espérer de vous faire; comprendre quelle 
sorte de bonheur on éprouve dans une expédition de 
ce genre. 

Nous marchions depuis une couple d'heures, quand 
nous commençâmes à entendre de nouveau la meute; 
chacun de nous redouble d'ardeur, s'emportant à la 
pensée de terminer soi-même la carrière du couguar. 
Nous entendions quelques chiens se plaindre; mais le 
plus grand nombre aboyait avec fureur. C'était le signe 
évident que la bête était de nouveau sur l'arbre ; et sans 
doute elle y demeurerait assez pour se remettre de ses 
fatigues. En avançant vers les chiens, nous découvrîmes 
le féroce animal couché le long d'une forte branche 
et près du tronc, sur un cotonnier des bois. Sa large 
poitrine était tournée de notre côté, ses yeux se fixaient 
alternativement sur nous et sur les chiens qui étaient 
nu-dessous de lui et l'assiégeaient; une de ses jambes 
de devant pendait inerte à son côté, et il se tenait tapi, 
les oreilles à ras de la tête, comme s'il croyait pouvoir 
échapper à nos regards. A un signal donné, trois coups 
partirent, et le monstre, après avoir bondi sur la bran- 
che, roula par terre, la tête en bas. Attaqué de tous 
côtés par les chiens, qui étaient conmie des enragés, et 
lui-mêmQ rendu furieux, il combattit avec l'énergie du 



LE COlJGUAa. 195 

désespoir. Mais le pionnier, s'avunçant au front de la 
troupe et jusiju'au milieu des chiens, lui logea une 
balle au défaut de Tépaule gauche. — Le couguar se 
débattit un instant dans les convulsions de l'agonie, et 
bientôt retomba mort. 

Le s<jleil, à ce moment, allait disparaître dans l'ouest. 
Deux des chasseurs fuient d«''tacliés pour nous procurer 
de la venaison ; tandis que les iils du pionnier recevaient 
l'ordre de nîtourner au logis pour donner, au matin, la 
nourriture aux cochons. Le reste de la troupe résolut 
de camper sur le champ de bataille. Le couguar fut dé- 
pouillé; on prit sii peau, et Ton abandonna le reste aux 
chiens alfamés. Pendant que nous étions occupés à pré- 
parer notre campement, un coup de fusil se fit enten- 
di'c, et bientôt l'un de nos chasseurs revint avec un 
petit daim. On alluma du feu; chacun tira sa provision 
de pain, acconq)agnée d'un tlacon de whisky; le daim 
iïit partagé en trois portions, et Ton fit rôtir les grillades 
sur des bâtons devant les tlammes. N'était-ce pas assez 
pour faire un bon repas? Ajoutez historiettes et chan- 
sons (jui connnencèrent k circuler à la ronde. (Cepen- 
dant la nuit devenait plus noire, et mes camarades fati- 
gués, jugèrent à propos de s'étendre par terre devant les 
cendres, où ils furent bientôt profondément endormis. 

Quant il moi, je me promenai ([uehjues minutes autour 
du canqi, pour contempler les beautés de cette nature au 
sein de laquelle j'ai toujours su trouver mes plus grandes 
jouissances. Je repassais dans mon esprit les divers 
incidents de la journée, cl tout en parcourant des yeux 
les < iivirons, je remarquais les singuliers effets produits 



196 LB COUGUAR. 

par l'éclat phosphoresctMit i\(\ gros troncs cVarbrcs tom- 
bés de vétusté et cjui gisaient dans toutes les directions. 
Qu'il serait aisé, nie disais-je en moi-niênie, pour l'es- 
prit confus et troublé d'une personne égarée au milieu 
d'un marais comme celui-ci, de s'imaginer, dans cha- 
cune de ces masses lumineuses, (luehjue être fantas- 
tique et redoutable dont la seule vue lui ferait dresser 
les cheveux sur la tête! Cette pensé»? de me trouver 
moi-même dans une pareille situation me serra le 
coeur; et je me hâtai de icjoindre mes compagnons, 
auprès desipiels je me couchai et nrendormis, bien 
assuré (pi'aucun enn<mii ne ]jourrait nous approcher 
sans éveiller les chiens, (pii pour le moment en étaient 
encore à se disputer (ît à grogner sur la carcass(3 du 
couguar. 

A la pointe du jour, nous quittâmes notre camp, le 
pionnier emportant sur son épaule la déjiouille du dé- 
funt ravageur de son troupeau. Nous revînmes d'abord 
sur nos pas pour prendre nos chevaux, que nous retrou- 
vâmes à peu près à la mém(* place oii nous les avions 
laissés. Ils furent promptement sellés, et nous partîmes 
au petit trot, en ligne droite, guidés par le soleil, en 
nous félicitant l'un l'autre de la destruction d'un voisin 
aussi redoutable que la [>anthère. Bientôt nous arri- 
vâmes à la cabane de mon hôte, qui offrit à ses amis 
quelques rafraîchissements, tels qut; ses moyens le lui 
permettaient; puis ils se séparèrent, pour s'en retourner 
chacun chez eux; et moi, je pus continuer le cours de 
mes recherches favorites. 



LE PIGEON VOYAGEUR. 



Le pigeon voyageur ou, connue on l'appelle habi- 
tuellement en Amérique, le pigeon sauvage, vole avec 
une extrême rapidité, en donnant de vifs et fréquents 
coups de ses ailcîs ([u'il porte plus ou moins près du 
corps, suivant le degré de vitesse (pi'il veut acquérir. 
De môme que le pigeon domestique, on le voit sou- 
vent, dans la saison des amours, décrire en l'air de 
larges cercles, les ailes relevées en angle; et pendant 
ces évolutions ([u'il continue jusqu'à ce qu'il soit prêt 
à se poser, les tuyaux des rémiges primaires, frottant 
par le bout les uns contre les autres, produisent un 
bruit strident (pi'on peut entendie à cinquante ou 
soixante pas. Connue le perroquet de la Caroline et 
quelques autres oiseaux, il a soin, avant de se poser, 
de briser la foi'ce de son vol par des battements répétés, 
craignant sans doute de se blesser s'il abordait trop 
brusquement la branche ou le point du sol sur lesquels 
il a résolu de descendre. 

J'ai commencé la description de cet oiseau par les 
détails qui précèdent sur son vol, parce (jue les faits les 
plus importants de son histoire se rapportent précisément 
;\ ses migrations. — Ces migrations sont dues unique- 
ment à la nécessité où il se trouve de se procurer de 
la nourriture; et jamais il ne les accomplit en vue de 



198 LK ri(ii;uN voyvgkur. 

se soustr.iirc aux riiÇMciiis des latilucles s('(Montrioiiales, 
ou (lechorchor au midi un climat plus cliiud pour y 
nicher. Kn coiisé([iiciice elles fie se produisent point 
à une certaine piniodc ou à une époipu; fix(^ do ramure; 
au contraii'e. il arriv»; (pielijuefois ipTiine ahoïidance 
contiiuuMle do nouniture retienne pendant très long- 
temps ces oiseaux dans un niôine canton, sans qu'ils 
songent à en visiter d'autres. Du moins, je sais très 
positivement (prils restèrent ainsi dans le Kentucky, 
et (pron n'en voyait nulle part ailleurs; puis, une année 
que les provisions manqnaient, ils dis))arurent tout 
à coup. Des faits analogues ont été observés dans d'au- 
tres États. 

La grande force de leurs ailes leur permet de par- 
courir et d'explorer, en volant, une immense étendue 
de pays dans un très court espace de temps. Cela est 
prouvé par des faits bien connus en Amérique. Ainsi 
des pigeons ont été tués dans les environs de New- 
York, ayant le jabot encore plein de riz qu'ils ne 
pouvaient avoir pris, au plus près, que dans les champs 
de la Géorgie et de la Caroline. Or, comme leur diges- 
tion se fait assez rapidement ))our décomposer entière' 
ment les aliments dans l'espace de douze heures, il 
s'ensuit qu'ils dcvai<Mit, en six heures, avoir parcouru 
de trois à quatre cents milles; ce qui montre que leur 
vol est d'environ un mille à la minute. A ce compte, 
l'un de ces oiseaux, s'il lui en prenait fantaisie, pourrait 
visiter le co!»tinent européen en moins de trois jours. 

Cette grande puissance de vol est secondée par 
une puissance de vue non moins remarquable; de sorte 



LE ph;kon voyagkur. 199 

(\\ip. tout on voyageant du train que nous venons d'in- 
diquer, ils sont capables d'inspecter lo pays qui s'étond 
au-dessous d'eux, de d«''(*ouvrir aisément s'il s'y trouve 
de la nouiriture, et d'atteindre ainsi le but pour lequel 
ils ont entrepris leur voyatçe. (7est ce dont j'ai pu 
m'assurer également: ainsi, cpiand ils passaient au- 
dessus de terrains stV'riles ou peu fournis des aliments 
qui leur conviennent, ils se niaintenaiiMit haut en l'air 
volant sur un front (Hendu. th manière à pouvoir ex- 
plorer des centaines d'acres a la fois; au contraire, dès 
qu'apparaissaient de riches moissons ou des arbres char- 
gés d'une provision de i^raincs et de fruits, ils com- 
mençaient à voler bas, pour découvrir sur quelle partie 
de la contrée les attendait le plus ample butin. 

Leur corps est d'une forme ovahî alli »ng(;e, terminé en 
guise de gouvernail par une qu(nie longue aussi, abon- 
damment garnie de plumes, et porté en avant par des 
ailes bien attachées, <?t dont les muscles sont très gros 
et très forts, eu égai'd à la taille de l'oiseau. Qu'un de 
ces pigeons soit aperçu glissant à travers les bois et 
non loin du regard de l'observateur, il passe rapide 
comme la pensée, et lors({u'on veut le revoir encore, 
les yeux cherchent en vain ; il n'y est déjà plus ! 

La nuiltitude d(; ces pigeons dans nos forêts est 
véritablement étoimante ; à c(; point que moi-même, 
qui ai pu les oliserver si souvent et en tant de cir- 
consttinces, j'hésite encore et me demande si ce que je 
vais raconter est bien un fait ; et pourtant je l'ai vu, 
je l'ai î)ien vu, et cela dans la compagnie de personnes 
qui, comme moi, en restèrent frappées de stupeur. 



200 LE PIGEON VOYAGEUR. 

Pendant rnutomne tle 181 'î, je |)iu'lis de Henderson 
où j'huhiluis, sur les bords de TOhio, ini; dirigeant 
vers Louisville. Kn trav<M'sai»t l(;s landes (ui'on trouve 
à quelques milles au delii de HardensJMmrg, je n^nar- 
quai des pigeons qui volaient du nord-est vers le sud- 
ouest en si grand nond)re, (|ue je n'avais jamais rien 
vu de pareil. Voulant compter les troupes ipii pourraient 
pîisser îï porte»; de mes regards dans lespace d'une 
heure, je descendis de cheval, m'assis sur une énii- 
nenee, et commençai k Faire avec mon crayon un 
point à chiique troupe ijue j'apercevais. Mais bientôt 
je' reconnus (ju'une })aieille entreprise était imprati- 
cable, car les oiseaux se pressaient en innombrables 
multitudes. Je me levai, comptai les points qui étaient 
sur mon all)um ; il y en avait lOo de marqués en vingt 
et une minutes! Je continuai ma route, et plus j'avan- 
çais, plus je rencontrais de pigeons. Lair en était litté- 
ralement rempli; la lumière du jour, en plein midi, s'en 
trouvait obscurcie comme par une ('clipse; la fiente 
tombait semblable aux flocons d'une neige fondante, 
et le bourdonnement continu des ailes m'étourdissait 
et me donnait envie de dormir. 

Je m'arrêtai, pour dîner, à l'hôtel de Young, au 
confluent de la rivière Salée avec l'Ohio ; et de là, je 
pus voir à loisir d'innnenses légions passant toujours 
sur un front qui s'étendait bien au delà de l'Ohio, dans 
l'ouest; et des torôts de hôtres qu'on découvre directe- 
ment à l'est. Pas un seul oiseau ne se posa, car on ne 
voyait ni un gland ni une noix dans le voisinage. Aussi 
volaient-ils si haut, qu'on essayait vainement de les 



LE PIGEON VOYAGEUR. 201 

atteindre, niAnie avec la |)liis toi te carabine; et les 
coups qu'on tirait après eux ne les (?fTrayaient pas le 
moins du inonde. Je renonce àvousdé(;rire radinirable 
spectacle qu'ollraient leursi-volutions aériennes lorsque, 
par hasiird, un faucon venait à tondre sur l'arrière- 
fçarde de l'une de leurs troupes : tous à la fois, coninie 
un torrent et avec un bruit de tonnerre, ils se précipi- 
taient en masses compactes, se pressant l'un sur l'autre 
vei-s le centre; et ces masses solides dardaient en 
avant en li{înes bris(^es ou i^racieusement onduleuses, 
descendaient et rasîvient la terre avec une inconcevable 
rapidité, montaient perpendiculairement de manière 
il former une immense colonne ; puis, à [)erte de vue, 
tournoyaient, en tordant leurs lignes sans fin qui 
représentaient la marche sinueuse d'un gigantesque 
serpent. 

Avant le coucher du soleil, j'atteignis Louisville, 
éloignée de Harsdenbourg de ciiuiuante-cinq milles; les 
pigeons passaient toujours en même nombre, et conti- 
nuèrent ainsi pendant trois jours sans cesser. Tout le 
monde avait pris les armes; les bords de l'Ohio étaient 
couverts d'hommes et de jeunes garçons fusillant sans 
relâche les pauvres voyageurs rpii volaient plus bas en 
passant la rivière. Des multitudes furent détruites; 
pendant une semaine et plus, toute la population ne se 
nourrit ([ue de pigeons, et pendant ce temps l'atmo- 
sphère resta profondément imprégnée de l'odeurj par- 
ticulière à cette espèce. 

11 est extrêmement intéressant de voir chaque troupe 
répéter, de point en point, les mêmes évolutions qu'une 



202 LE PIGKON VOYAGEUR. 

pn^mièreti'onpp aiN^jiitmn'Osdanslesairs. Ainsi, (|u'im 
faucon vinnu'à donner (pn'lquo paît sur l'une d'ellos; 
les angles, les courbes et les ondulations cpie décriront 
ces oiseaux dans leiu's efforts pour échapper aux 
serres redoutables du ravisseur. s«M'onl re|»nKluitssaiis 
dévier par ceux de la troupe suivante. Et si, témoin 
d'une (U' ces grandes scènes de tumulte et de trouble, 
frappé de la rapidit('' et de l'élégance de leurs mou- 
vements, un amateur est curi(uix de les voir se repro- 
duire encor(5, ses désirs seront bientôt satisfaits : (ju'il 
reste seulement en place jus((u'à ce(prun<; autre troupe 
arrive. 

Il ne sera peut-être pas hors de propos de donner 
ici un aperçu du norribre de pigeons contenus dans l'une 
de ces puissantes agglonuhations. et de la ipiantitj'î de 
nourriture journellement consonnnée par les oiseaux 
qui la composent. Cette recherche nous jTouvera une 
fois de plus aveccpielle étonnante bonté le grand Auteur 
de la nature a su pourvoir au besoin de chacun des 
êtres (pi'il a créés. — Prenons une colonne d'un mille 
de large, ce qui est bien au-dessous de la réalité, et 
concevons-la passant au-dessus de nous, sans inter- 
ruption, pendant trois heures, à raison ('galem'rit d'un 
mille par minute; nous aurons ainsi un parallélo- 
gramme de cent quatre-vingts milles de long sur un de 
large. Supposons deux pigeons par mètre carré, le tout 
donnera un billion cent (juinze millions cent cin([uante- 
six mille pigeons par chaque troupe; et comme chaque 
pigeon consommejournellement une bonne demi-pinte 
de nourriture, la quantité nécessaire pour subvenir à 



I.K PlfiHOlN VOYVGEUR. 203 

celte immense multitude devra (Mre de huit millions 
sept eeiil (hnize mille boissj^aux |)a!' jour. 

Aussit(M ([ur s'aiwionre (pieinMe part une abondance 
convenable, les pip:eons se pn'parent à descendre, et 
volent d'abord en lar<?es cercles, en passjint en re^'lle la 
contrf^e au-dessous d'eux, ('/est pendant ces (évolutions 
que leurs masses profondes nnVcnt des aspects d'une 
admirable beauté» et déploient, selon qu'ils cbanjyent 
de direction. tanbM un tapis du plus riche azur, tantôt 
une couche brillante d'un pourpre foncé. Alors, ils pas- 
sent plus bas par-dessus les bois, et par instants se 
perdent parmi le feuillage, pour reparaître h* moment 
d'après et se renlever au-dessus de la cime des arbres. 
Knfin les voilà posc's ; niaisaussitcM. comme saisis d'une 
terreur pimicpie, ils rej)remuMil leur vol. avec un batte- 
ment d'ailes semblable au rouliMuent lointaiîi du ton- 
nerre; et ils parcourent en t«nis sens la fon^t. comme 
pour s'assurer qu'il n'y a nulle part de daiiiîer. La faim 
cependant les ramène bient«M sur la tern», où on les 
voit retournant très adroitement les feuilles sèches (pii 
cachent les graines et les fruits tombés des arbres. 
Sanscess(î, les derniers l'angs s'enlèvent et passent par- 
dessus le gros du corps, poui' aller se reposer en avant; 
et ainsi de suite, «l'un mouvement si rapide (?t si con- 
tinu, qu(? toute la troupci send»le être en même temps 
sur ses ailes. La quantité de tt;rrain qu'ils balayent est 
immense, et la place rendue si nette, (jue le glaneur 
qui voudrait venir après eux perdrait complètement 
sa peine. Ils mangent quelquefois avec une telle avi- 
dité, qu'en s'efTorçant d'avaler un gros gland ou une 



204 LE PIGEON VOYAGEUR. 

noisette, ils reslent là longtemps, en tirant le cou et 
haletant, comme sur le point d'étouffer. 

C'est lors((u'iIs remplissent ainsi les bois qu'on en 
tue des quantiU's prodij^ieuses, et sans que le nombre 
paraisse en dimiimer. Vers le milieu du jour, quand 
leur repas est fini, ils s'iHablissent sur les arbres pour 
reposer et digérer. Par terre, ils marchent aisément, 
aussi bien que sur l(;s branches, et se plaisent à étaler 
leur belle queue, en imprimant à lem* cou un mouve- 
ment en arrière et en avant des plus gracieux. Quand 
le soleil commence à disparaître, ils regagnent en masse 
leurywc/ioir([uelquefois à des centaines de milles, ainsi 
que me l'ont affirmé plusieurs personnes qui avaient 
exactement noté le moment de leur arrivée et de leur 
départ. 

Et nous aussi, cher lecteur, suivons-les jusqu'aux 
lieux qu'ils ont choisis pour leur nocturne rendez-vous. 
J'en sais un, notannnent, digne de tout votre intérêt : 
c'est sur les bords de la rivière Verte et, connne toujours, 
dans cette partie de la forêt où il y a le moins de taillis 
et les plus hautes futaies. Je l'ai parcouru sur un espace 
d'environ ciiupjante milles, et j'ai trouvé qu'il n'avait 
pas moins de trois milles de large. La première fois 
que je le visitai, les pigeons y avaient fait (''lection de 
domicile depuis une quinzaine, et il pouvait être deux 
heures avant soleil couchant lorsque j'y arrivai. On neii 
apercevait encore qu(; très peu; mais déjà un grand 
nombre de personnes, avec chevaux, charrettes, fusils 
et munitions, s'étaient installées sur la lisière de la 
forêt. Deux fermiers du voisinage de Russelsville dis- 



LE PIGEON VOYAGEIR. 205 

{rt > (le plus de ccMit milles, avaient amené près de 
trois cents porcs, pour les engraisseï' de la chair des 
pigeons qui allaient être massacrés; çà et là ou s'oc- 
cupait à plumer et saler ceux([u'on avait précédemment 
tu(''s et (pii étaient véritablenuMit par monceaux. La 
fiente, sur plusieurs pouces de profondeur, couvrait la 
terre. Je renuu'quai (piantité d'arbres de deux pieds de 
diamètre, rompus assez près du sol ; et h^s brandies 
des plus cfraiids et des plus jj;ros avaient été brisées 
comme si l'ouragan eût dévasté la forêt. En un mot, 
tout me prouvait que le nombre des oiseaux (pii fré- 
quentaient cette partie des bois devait être immense, au 
delà de toute conception. A mesure qu'approchait le 
moment où les pigeons devaient arriver, leurs ennemis, 
sur le qui-vive, se préparaient à les reciîvoir. Les uns 
s'étaient munis de marmites de fer remplies de soufre; 
d'autres, de torches et de pommes de pin; plusieurs, 
de gaules, et le reste, de fusils. Cependant le soleil était 
descendu sous l'horizon, et rien encore ne paraissait! 
(Ihacun se tenait prêt, (?t le regard dirigé vers le clair 
firmament (pi'on apercevait par (échappées à travers le 

feuillage des grands arbres Soudain un cri général 

a retenti : « Les voici ! » Le bruit qu'ils faisaient, bien 
qu'éloigné, me rappelait celui d'une forte brise de mer 
purmi les cordages d'un vaisseau dont les voiles sont 
ferlées. Quand ils passèrent au-dessus de ma tête, je 
sentis un courant d'air (jui m'étonna. Déjà des milliers 
otuieiit abattus par les hommes armés de perches; mais 
il continuait d'en arriver sans relâche. On alluma les feux 
et alors ce fut un spectacle fantastique, merveilleux et 



206 LE PIGEON VOYAGEUR. 

plein d une magnifique épouvaiilo. Les oiseaux se pré- 
cipitaient par masses et se posaient où ils pouvaient, 
les uns sur les autres, en tas gros connue des barricpies; 
puis les branches, cé'dant sous le poids, craquaient et 
tombaient, entraînant par terre et écrasant 'les troupes 
serrées qui surchargeaient chaque partie des arbres. 
C'était une lamentable scène de tiinmlte et de contusion. 
En vain, aurais-je essayé de parler, ou mènuurappeler 
les personnes les plus rapprochécîs de moi. C'est à grand '- 
peine si l'on entendait les coups de fusil ; et je ne m'aper- 
cevais qu'on eût tiré, qu en voyant recharger les armes. 
Personne n'osait s'aventurer au milieu du chanq) de 
carnage. On avait renfermé les porcs, et l'on remettait 
au lendemain, pour ranuisser morts et blessés; nuiis les 
pigeons venaient toujours, et il était plus de nunuit, 
que je ne remarquais encore aucune diminution dans le 
nombre des arrivants. Le vacarme continua toute la 
nuit. J'étais curieux de savoir ii quelle distance il pai- 
venait, et j'envoyai un homme habitué k parcourir les 
forêts. Au bout de deux heures il revint et me dit qu'il 
l'avait distinctement entendu à trois milles de là. Enlin, 
aux approches du jour, le bruit s'apaisa un peu; et 
longtemps avant qu'on ne pût distinguer les (jbjets, les 
pigeons connnencèrent k se remettre en mouvement 
dans une direction tout opposée à celle par où ils (Paient 
venus le soir. Au lever du soleil, tous ceux qui étaient 
capables de s'envoler avaient disparu. C'était mainte- 
nant le tour des loups, dont les hurlements frappai(;nt 
nos oreilles: renards, lynx, couguars, ours, ratons, 
opossums et fouines bondissant, courant, rampant, se 



LE PIGEON VOYAGEUR. 207 

pressaient à la cun-e, UiiiJis que dus aigles et des fau- 
cons de différentes espèces se précipitaient du haut des 
airs pour les supplanter, ou du moins prendre leur part 
iYu\] aussi riche butin. 

Alors, eux aussi, les auteurs de cette sanglante bou- 
cherie, commencèrent à faire leur entrée au milieu des 
morts, des mourants et des blessés. Les pigeons furent 
entass<''s par monceaux; chacun en prit ce ([u'il voulut; 
puis on lâcha les cochons pour se rassasier du reste. 

Si l'on ne connaissait pits ces oiseaux, on serait natu- 
rellement porté à conchu'c ([ue d'aussi terribles mas- 
sacres devraient bientôt avoir mis fin à l'c^spèce; mais 
j'ai pu m'assurer, par une longue observation, qu'il n'y 
a que le défrichement graduel de nos forêts qui puisse 
réellement les menacer, attendu que, dans la même 
année, ils quadruplent fréquenmient leur nombre, ou 
tout au moins ne manquent jamais de le doubler. En 
1805 j'ai vu des schooners, ayant une cargaison com- 
plète de pigeons pris au haut de la rivière Hudson, 
venir les décharger aux quais de New-York, où ils se 
vendaient un coït la pièce (1). En Pensylvanie, j'ai 
connu un individu qui en prit près de cinq cents dou- 
zaines dans une tirasse, et en un seul jour; il en balayait 
quelquefois vingt douzaines et plus d'un môme coup de 
filet. Au mois de mars 1830, ils étaient si abondants 
sur les marchés de New-York, qu'on en rencontrait par 
tas dans toutes les directions. Aux salines des États- 
Unis, j'ai vu des nègres fatigués d'en tuer pendant des 

(1) La centième de dollar ou environ 5 ceniimes de France. 



208 LE PIGEON VOYAGEUR. 

semaines, lorsqu'ils descendaient pour boire l'eau sor- 
tant des tuyaux d'exhauie. Encore en 1826, dans la 
Louisiane, je les ai trouv(!'s rassemblés par troupes 
aussi Jiombreuses (jue jamais. 

La manière dont nichent ces pigeons, et les lieux 
qu'ils choisissent à cet effet, sont aussi des points d'un 
grand intérêt. L'endroit le ])lus convenable est celui où 
ils trouvent le plus facilement de la nourriture à leur 
portée, pourvu qu'il ne soit pas trop éloigné de l'eau. 
Ils préteient les plus hautes futaies, au milieu des forêts, 
et s'y rendent en légions innombrables, se préparant à 
accomplir l'une des plus grandes lois de la nature. A ce 
moment qui, moins ({ue dans les autres espèces, dépend 
de l'inflmnice de la saison , le roucoulement du mâle 
devient un doux coo coo coo coo, beaucoup plus bref 
que celui du pigeon domestique. Les notes communes 
ressembl«M]t aux monosyllabes kee kee kee kee, la pre- 
mière étant la plus forte, et les suivantes allant peu à 
peu en baissant. Le mâle prend aussi un air fier et 
pompeux ; il poursuit la femelle soit pai* terre, soit sur 
la branche ,1a queue étalée et laissant pendre ses ailes, 
qu'il frotte contre le sol ou la partie de l'arbre sur les- 
quels il se pavane. Le corps est élevé, la gorge se gonfle, 
les yeux étincellent ; il continue son roucoulement et 
s'envole de tenqis à autre à une courte distance, pour 
se rapprocher bientôt de sa timide compagne qui sendjle 
fuir. De même que les pigeons domestiques, ils se ca- 
ressent en se becquetant mutuellement, les mandibules 
de l'un introduites transversalement entre celles de 
l'autre, et, par des efforts répétés, ils se dégorgent tour 



LE FI(,i:ON V()YA(,i:UK. 209 

à tour le contenu de leur jjihot. Mais ces préliminaires 
sont assez pruniptenuMil terminés, et les ])i^eons com- 
mencent leur nid. au milieu d'ime paix et d'une har- 
monie générales. Il est formé de ipiehpies brindilles 
sèches entrecroisi'-es. et su[)portépardes branches four- 
chues. Sur le môme arbi'e. on trouve friupuMument dcî 
cinquante à soixante do ces nids: je dirais plus, cher 
lecteur, si je ne craignais (pie celte histoire, déjà si «'ton- 
nante du pij^eon sauvage, ne vous parut tourner tout à 
fait au merveilleux. (Chacun contient ikm\ œufs vn forme 
de large ellipse et d'un blanc ])ur. Durant l'incubation, 
le mâle fournit aux bes(»ins de la femtîlle, et sa ten- 
dresse, son afT(;ction pour elle, ont (piehpie chose de 
frappant. Un fait également remar([uable , c'est que 
chaque couvée se compose généralement d'un mâle et 
d'une femelle. 

Mais ici encore, le tyran de la création, l'homme, 
intervient pour troubler l'harmonie de cette pacifique 
scène. Quand les jeunes oiseaux conunencent à grandir, 
arrive leur ennemi, armé de haches pour en prendre 
et détruire le plus qu'il pourra. Les arbres sont coupés, 
et on les fait tomber de façon ipie la chute de l'un en- 
traîne celle des autres, ou du moins leur domie une 
telle secousse ([ue les pauvres pigeonneaux, conmie on 
les appelle, sont précipités violcMnment sur la terre. De 
cette manière aussi ou en détruit d'immenses quantités. 

Les jeunes reçoivent la nourriture des parents, de la 

manière que nous avons ci-dessus indiquée, c'est-à-dire 

qu'elle leur est dégorgée dans le bec, et ils les quittent 

aussitôt qu'ils peuvent se suffire à eux-mêmes, pour 

1. ili 



210 I.K PIGEON VOYACJEUR. 

vivre «'parement jusqu'à l'àj^e aciullo ; k six mois, ils 
sont capables de se reproduire. 

La chair des pi|:çeoiis sauvages est noire, mais assez 
bonne à nuinf^er. On Testime beaucoup phis quand ils 
viennent d'ùtre pris dans le nid. Leur j)eau est cou- 
verte de petites (^cailles blanches et membraneuses; les 
plumes tond)ent. pour peu (pi'on y touche, connne je 
l'ai d«''jà remarqué de la tourterelle de la Ciiroline; 
j'ajouterai que cette espèce, ainsi que d'autres du 
même genre, a pour habitude en buvant de se plonger 
la tête dans l'eau jusqu'aux yeux. 

En mars 1830, j'achetai environ trois cent cinquante 
de ces oiseaux, au marché de New- York, à raison de 
quatre cen^s la pièce; j'en apportai beaucoup de vivants 
en Angleterre, que je distribuai entre plusieurs [)erson- 
nages de qualiti', m'en réservant quelques-uns pour les 
offrir à la Société zoologique. 



UN BAL A TERRE-NEUVE. 

Nous revenions du Labrador, cette contrée d'un 
aspect si saisissant et si sauvage, et notre vaisseau le 
Ripley rangeait d(^, près la cote nord de Terre-Neuve. 
L'air était doux, le ciel clair; mes jeunes compagnons 
s'amusaient sur le pont au son de divers instruments, 
et moi je contemplais la scène pittoresque qui se dé- 



i:.N IIM. A ltURt-Ni:UVli. "211 

nmlait le lon^ de ces rivjiges haniis et souvent d'une 
iiui^iiificiiie li'raudeur. Des portions de ces terres recu- 
lées appjuaissaient couvertes (Tune véj»;étali(ni luxu- 
riante et de heaiicoiij) su[iérieure à celle des régnons 
que nous venions iU" (initter; dans (jnehiues vallées, 
je crus niùnie distini^uei' des arbres d'une hauteur 
moyenne». Le nondjre des lial)itations croissait rapide- 
ment; sur les vagues des baies que nous dé[)assions 
dansaient des ilottilles de petits navires et dt^ bateaux. 
Là se dressait un bord escarpé (jui send)ljut être la sec- 
tion d'un(; grande moidagne dont l'autre moitié s'était 
enloncée et perdue dans les profondeurs de la mer, 
tandis ({u'à sa base bouillonnait le ilôt, terreur du 
marinier. Ces énormtîs niasses de ro(; brisé remplis- 
saient mon àme d'une religieuse terreur; je me de- 
mandais (|U(;lle |)uissance coniinnaità soutenir d'aussi 
gigantes((ues iVagnieiits. de tous cotés suspendus connjie 
pur enchantement, au-dessus de Tabinie, et attendant 
aiiisi le moment d'écraser [)ar ieiu' chute i'<';quipagc 
impie de ([uelque vaisseau de pirate; plus loin, des 
ia!)nlagnes aux croupes doucement arrondies élevaient 
knir tète vers le ciel, comme aspirant à monter encore 
puur s'épanouir au sein de sa pureté azurée; et par 
iiiuinents, il me semblait que le bramement ^]u renne 
purvunait jusqu'à mon oreille. On voyait d'épaisses 
nuées de courlis dirigeant leur vol vers le siid; des ndl- 
liers (Talouettes et d'oiseaux chanteurs fendaient les 
airs; et je me disais, en les regardant: Que n'ai-je aussi 
dos ailes pour m'envoler v«?rs mon pays ci veux (pie 
j'iiinie ! 



212 UN BAL A TERRK-NEUVE. 

Un matin, de bonne heure, noire vaisseau doubla le 
cap nord de la baie de Saint-Georges. I.e vent était 
léger, et la vue dt; cette nia;j!:nifi(iue étendue d'eau qui 
pénétrait dans les terres jusiju'à une dislance de dix- 
huit lieu(?s sui' une largeur de treize, réjouissait à bord 
tous les cœurs. Tue lon)<ue rangée de rivages abrupts 
la bordait d'un côté, et leur sond)re silhouette se pro- 
longeant sur les Ilots ajoutait un nouveau charme à la 
beauté de la scène ; de l'autre, les tièdes rayons d'un 
soleil d'aulonnie, glissant sur les eaux, blanchissaient 
les voiles des petites barijues qui s'en allaient naviguant 
de çà et de là comme autant de; mouettes au ])luniage 
d'argent. Qu'il nous était doux de revoir des li'oupeaux 
paissant au milieu des ])laines cultivées, et le monde à 
ses travaux dans les champs! C'en était assez pour 
nous consoler de toutes nos tuligues et des privations 
que nous avions souHértes; et connue le liipley gouver- 
nait alors vers un port commode qui soudainement 
s'était ouvert devant nous, le nond)re des vaisseaux que 
nous y apercevions k l'ancre et l'aspect d'un joli village 
augmentaient encore notre joie. 

Bien que le soleil dans l'ouest touchât presque à 
l'horizon, lorsque nous jetâmes l'ancre, les voiles ne 
furent pas plutôt ferlées, ([ue nous descendînu^s tous à 
terre. Alors se produisit, parmi la foule, un vif senti- 
ment de curiosité : ils semblaient inquiets de savoir 
qui nous étions, car à notre tournure et à celle de notre 
schooner, qui avait un certain air guerrier, on voyait 
bien que nous n'étions pas des pécheurs. Comme nous 
portions nos armes d'habitude et notre accoutrement de 



UN UAI, A TERRE-NEUVE. 213 

chassp moitiô indien, moitié civilisé, les premières per- 
sonnes que nous reficontràmes coiumenraient à mani- 
fester (le toits soupçons; ce tprayant remarqua', le capi- 
taine fit un siiïiie, et la bannière sem:'e d'étoiles fut 
hissée soudain à notre ii:ran(l mat et snlua joyeusement 
les pavillons de Fi-anc»; (;t d'Anjïletern*. Alors nous 
fûmes parfaitement accueillis; Ton n(»us fournit abon- 
dance de provisions fraîches; et nous, tout heureux de 
nous retrouver encore une fois sur la terre ferme, nous 
travcrsànuîs le villaiçe pour aller nous promener aux 
environs. Mais la nuit tombait; il nous fallut rentrer 
dans notre maison flottante, d^aî nous eûmes au moins 
la satisfaction d'envoyer des aubades n'pétées aux pai- 
sibles habitants du village. 

Dès l'aurore, j'étais sur le pont, admirant le spec- 
tacle d'activité et d'industrie ipie j'avais devant les 
yeux. Le port ('tait d(\jii rempli de bateaux pécheurs 
employés à prendn» des ma([uercaux. dont nous fîmes 
provision. Des sipines de culture s'observaient aux 
pentes des montagnes, ((ui par endroits se couvraient 
d'assez beaux arl)res; non loin coulait une rivière qui 
avait creus(? son lit entre deux rangs de rochers escar- 
pés, et de C(5té et d'autre des groupes d'Indiens s'occu- 
paient à chercher des écrevisses de mer, des crabes et 
des anguilles ([ue nous trouvâmes tous abondants et 
délicieux. Un canot chargé de viande de renne s'ap- 
procha de nous, conduit par deux vigoureux Indiens 
qui échangèrent leur cargaison contre différents objets 
de la niMre. C'(''tait un plaisir de les voir, eux et leurs 
familles, cuire à terre leurs écrevisses : ils les jetaient 



214 «IN IJ.VI, \ ri'IlRI-NKUVK. 

UmUis viws (lîuis un t^raiid r«Mi do bois, et îiiissitAt tfril- 
If^os. ils les (lévoraiciil encon» si clmiidcs qiraiicuu de 
nous n'eût |)ii in^ine y touelier. Quand elles furent con- 
venablement letVoidies, j'(mi ii,()i1tai et les trouvai beau- 
coup plus savoureuses ((ue relies (pTou i'ait Ixtuillir, — 
On nous repiésenta le pays comme abondîint en u;ibier; 
la tempc'rature y était de 20 dei^rés (l) plus élevée que 
celle du Labrador; et pourtant on me dit que, dans la 
baie, la cflace se brisait rarement avant la mi-mai, et 
(pie i)eu de vaisseaux essayai(Mit de ii:ai;iier le Labrador 
avant le 10 juin, épcxpie où coiiimence la pèche de la 
morue. 

Vno après-midi, nous reçûmes la visite d'une dépu- 
tation (pie nous adi'essaieid les habitants du village, 
pour inviter tout notre monde à un bahjui devait avoir 
lieu cettfî nuit m«^m(^; on nous priait de prendre av(v 
nous nos instruments. A Tunanimité. l'invitation tut 
acceptée; nous voyions bien qu'elle nous était faite de 
bon cœui"; et comme nous nous aperçûmes que les dé- 
putées avaient un faibl(3 pour le vieux Jamaïque, nous 
leur en versjunes. non moins cordialement, quehpies 
rasades (pii nous prouvèrent bient(M c^uil n'avait rit^n 
perdu de sa force pour avoir fait le voyage du Labrador. 
A dix heures, terme indiqué, nous d(''barquàmes. Des 
lanternes de papier nous éclairaient vers la salle de 
danse. L'un de nous avait sa flûte, un autre son violon. 
et moi, je portais dans ma poche un flageohît. 

La salle n'était rien moins que le rez-de-chaussée 

(1) Toujours au theimomètie de Fahrenheit. 



jjN BAI, \ ti:rki>nki:vk. 215 

(ruiio iiuiisoii (le |>ù('lioiii'. Nous ïùwuis pn^seniés à la 
iiH'iiajînT. (|iii. (le mhiw (jiic ses vdisiiics. (iuit une 
adepte dans Tait de la \)M\v. Kllc nous a(;ciuMllit ])ar 
une révérence, non à la Taji;lii)ni, j'en conviens; mais 
faite avec une modeste assurance; qui. pour moi, me 
plaisait tout autant, que ra(''rien et cérémonieux hom- 
mage de l'illustre sylphide. On peut dire ({ue la hrave 
dame avait été prise un peu au di'pourvu, et tout à lait 
en néj^lifçé, de même (pje s(m appartement. Mais elle 
était remplie d'activité, d'excellentes intentions, et ne 
demandant qu'à taire les choses dans le hon style. 
D'une n)ain, elh; tenait un ptupiet d<; chandelles; de 
l'autre, une torch(; flambante, et distrihuant les pre- 
mières à des intervalles convenaltles le lonof des murs, 
elle en approchait successivement la torche et les allu- 
mait; ensuite, elle vida le conttMui d'un lai'tçe vaisseau 
de tér-hlanc, en un certain nond)re de verres que por- 
tait une sorte de plateau à Hk» rcîposant lui-même sur 
la seule table que possédât la pièce. La cheminée, noire 
et vaste, ('tait ornée de ])ots à café, de cruches k lait, 
tasses, écuelltîs, couteaux, fourchettes, et de toute la 
batterie de cuisine nécessaire en si impoi'tante occa- 
sion. Une rangée de tabourets et de bancs de bois tout 
à fuit primitifs avait été disposée autour de l'appar- 
tenient, pour la r<'C(;ption des belles du village, dont 
quelques-unes faisaient imiintenant leur entrée, dans 
tout l'épanouissement d'un embonpoint fleuri dû à l'ac- 
tion fortifiante d'un climat du Nord, et si magnifique- 
ment décorées, qu'elles eussent éclipsé, de bien loin, 
la plus superbe reine des sauvages de l'Ouest. Leurs 



216 m BAL A TERKt-NEL'VE. 

corsets soniblaicnt près «l'rclutrr. o\ leurs souliers m'a- 
vaient l'aii' d'j^tr»; non moins ('li'oils.lant ('lairiit rebon- 
dies et pleines de suc ces rohusies Iteanlesdes réjçions 
arcli(iiies ! Autoui' de leur cou l)rillaienl «les colliers avec 
de gros grains entreinc^li's de ticsses (rébène; et à voir 
leurs bras nus. on aurait pu concevoir, pour soi-inènie, 
quelques craintes; mais heureusemenl lein's mains 
n'avaient d'autre occupation qu(; d'arranger nceuds de 
rubans, bouquets de tleurs et tlonllons de mousseline. 
Ce fut alors que parut l'un des 6eaw.T qui revenait tout 
frais de la pAche ; bien conim de toutes, (^t les coimaissant 
toutes également, il sauta sans façon sur des planches 
mal jointes (jui formaient, en dessus, une espèce de 
grenier; [)uis, après avoir promptenu'ut changé ses 
nippes mouillées, contre un costume nu'eux approprié 
à la circonstîuice, il fit à son tour son entn'c dans l'aj)- 
partement où, se carrant, se dandinant, il salua les 
dames et leur présenta ses hommages sans plus de 
gène, sinon avec autant d'élégance, ([ue le cavalier le 
plus fashionable de Bond-streel. Les autres arrivèrent 
à la lîle, en grande tenue, et l'on demanda la musique. 
Mon fds, en guise d'ouverture, joua « Salut, Colombie, 
heureuse terre; n puis, la Marseillaise (1), et finit par 
le « God save the king. » Quanta moi, enfoncé dans un 
coin, là côt(^ d'un vieux gentleman d'Europe, dont la 
conversation était instructive et anmsante, je me con- 



(1) Au Mexique et au Pérou, on exécute quelquefois la Marseillaise 
jusque (liins les églises, en la regardant sans doute comme un hymne 
purement religieux. 



II!N U.VI A TKRUi;-M:rVK. 217 

Iriitai «le rt'sl»'!' siinph' s|M'<latnir. «*1 dr tain; mos 
obs«M'vali(tns sur (v\W *lrol«' tU* stH'wU'. 

I^t»s ilaiiscms SI' tciiaiciil le pi«Ml «mi avant, rliarun 
pourvu (le sadanscusi». Tu (Canadien sr mit (i«; la pai'tio 
«'Il acctunpai^iianl mon (ils sm* snn crémone; i»l vive la 
joie! I.a danse est eertainenieiit Tune dt^s ivenNitions 
les plus salutaires et les plus innoecMdes (pie Ton puisst) 
imaginer. Dans mon tem()s. j aimais liieii mieux me 
donner ce plaisir (jue de me mortondre À ;iiiett(;r une 
truite; et je me suis dit ([uehpietois «pie cet amusement, 
partajifi' avec une aimable |)«M'soiine «lu sexe, adoucissait 
mon naturi'l, de nu'^me «prun pâte clair tl«; lune em- 
bellit et temp«"M*«' un«' nuit «riiiv«'r. J'avais aussi à vdié 
de moi une jeuiu' miss, la fille uni«pie de mon a^ivable 
voisin, «pii ^oùta telh'inent mes«>bservationsîi ce sujet, 
que la seconde coiitr«'«laiise la trouva toute prête à 
honorer riuimbl«; |)lancber du savoir-faire et des grâces 
de son pied mi<j^non. 

A chaque pause des musiciens. l'IuMesst; et son flls 
pii'sentaient d(?s ratVaichissements à la rondt; ; et je ne 
revenais pas «le ma surprise en voyant «pie l«>s danu3s, 
l'ernmes et till«;s, vous avalaient le rhum pur. à plein 
verre, ni plus ni moins «[u«' leurs amoureux e;t leurs 
maris. Mais ])eut-(Mre aurais-j«' dû r«''tl«''chir «pie, «lans 
les climats froiils, une «losc «le s|)iritu«'ux ne produit 
pas le même «'tï'et «pie sous «!«• brûlantes latitudes, 
et cjue le ralïinement n'avait point «Micore aj)pris à ces 
puissant«?s«3t rustiques beautés à aif«îcteruned«'licat(;sse 
qui ir«''tait pas dans leur nature. 

Il s'en aUait tard ; ayant lieaucoup à faire pour le 



218 UN BAL A TERRE-NEUVE. 

lendemain, je ({iiittjii la coin])aii^nie ot me rlirigeai vers 
le rivacçe. M(\s hommes iHaient protbiidément endormis 
dans le bateau ; ni'niimioins en quelques minutes je fus 
à bord du Ripiey. Mes jeunes amis ne nninrent (ju'au 
matin ; et beaucoup de filles et de garçons de pêcheurs 
sautaient encore aux sons de la musicjue du Canadien , 
tnème après notre déjeuner. 

Toutes les danseuses ({U(> j'avais vues ii ce bal étaient 
certes parfaitement exeini^tes de nuuivaise honti;; aussi 
fûmes-nous très étonnés, dans nos courses et nos péré- 
grinations à travers les prés et les champs du voisinage, 
d'en rencontrer plusieurs (jui s'échappèrent en nous 
apercevant, comme des f!:azelles devant des chacals. 
L'une d'elles (jui portait un seaii sur sa tète, se hâta 
de le renverser et courut se cacher dans les bois ; une 
autre qui cherchait sa vache, remanjuant que nous nous 
dirigions vers elle, se jeta à l'eau <'t traversa une petite 
anse où elhî en avait par-dessus la ceinture; ai)rès quoi 
elle s'enfuit vers sa maison, du train d'un lièvre effaré. 
Je voulus demander à quelques-unes le motif de cette 
étrange conduite; mais pour toute réponse, je vis leurs 
joues se couvrir d'une vive rougeur. 



LE CORBEAU. 



Laissant aux ('ompilcit(Hii's la tache ingrate de répéter 
cette niasse de fables et d'jnsi|)ides inventions qui ont 
éi() accunuilées, par la suite des âges, sur le compte de 
telles ou telles espèces d'oiseaux rtmiarquables, je vais 
ni'occuper de niettn; en ordre les matériaux que j'ai 
rassemblés durant des années de pihiibles, mais déli- 
cieuses observations, et poursuivre mes essais sur l'his- 
toire et les mœurs des citoyens emplumés de nos bois 
et de nos plaines d'Amériiiue. 

En traitant des oiseaux repi'<!'sent(''s dans le second 
volume de mon atlas, comm(>je l'ai dc'jà l'ait pour ceux 
du premier, j'entends mtî rentéruKM' diuis les particu- 
larités ({ue j'ai pu recueillir ptuulant le cours d'une vie 
principalement consacrée à étudier les oiseaux de ma 
terre natale, alors (pu; tant d'occasions m'étaient olîertes 
i\v les contempler et de voii' av(;c admiration se mani- 
fester en eux les pertections glorieuses de leur tout- 
puissant Crc'ateui*. 

C'est parmi les liantes lierl)es des vastes prairies de 
l'Ouest, dansl(»s forêts solennelles du Nord, aux som- 
mets des montagnes méditerranc'ennes, sur les rivîiges 
de l'Océan infini, au sein des lacs spacieuxetdes rivières 
magnifiques; c'est leà que j'ai cherché, pour découvrir 
les choses cachées depuis la création, ou que n'a con- 



220 Lr: corbkaii. 

teniplées encore que l'œil du misérable Iiulieii, uni(iue 
habitajit, à remonter aux plus hauts ag'(îs, de ces splen- 
dides et mélaîicolicpies solitudes. Où est rétranûrer, je 
dis celui cpii n'a pas vu ma chère patriiî, ([ui puisse se 
former une juste idf'C de l'étendue de ses forôts, aux 
premiers jours; de la majesté de ces arbres superbes 
que, pendant des siècles, a fait ondoyer la brise, et (jui 
ont résisté au choc de la tempête ; des larges baies de 
nos côtes de l'Atlanticiue, remplies par mille cours 
d'eau diflérant de ajrandeur. comme diffèrent les étoiles 
au milieu de la pure immensité du firmament ; du con- 
traste si fiappant de nos plaines de lOuest et de nos 
rivages sabloimeux du Sud entrecoupc's de marais cou- 
verts de roseaux, avec les rochers escarpés ((ui protè- 
gent nos côtes de l'est; des rapides courants du golfe 
du Mexique, et du ûn\ bruyant de la marée dans la 
baie de Fundy ; de nos lacs océaniens, d(^ nos puis- 
santes riviènîs , d(î nos cataractes tonnantes, de nos 
colossales montaojnes élevant leurs tètes blanches de 
neige au sein des paisibles régions d'un air limpide et 
glacé. Oh ! que ne puis-je vous escpiisser ici les beaub's 
si variées de ma terre chérie !... Mais ne voulant point, 
n'ayant jamais voulu me lancer dans des descrip- 
tions d'ol)jets au-dessus de ma ])ort(*e, du moins laissez- 
moi vous dire tout ce que je sais de ceux ipie j'ai 
admirés dans ma jeunesse; (pie j'ai étudiés, étant 
homme, et pour l'acquisition descpiels j'ai bravé les 
chaleurs énervantes du Sud, les froids engourdissants 
du Nord ; pénétré dansTiiK^xtricable marais de roseaux; 
foulé le sentier douteux de la forêt silencieuse, pagayé 



I.E CORBEAU. 221 

avec mon frêle canot sur les ci'it|ues des rivages bour- 
beux, et fait glisser ma barque galante sur les vagues 
gonflées de rOcéan. 

Maintenant donc, cher lecteur, je vais njprendre mes 
descriptions et faire un pas de plus vers l'accomplis- 
s(nn«;nt de cette tache ((ui. soit dit avec une juste mo- 
destie, seml)le m'avoir été imposée par Celui qui m'a 
appelé à l'existence. On peut dire qu'aux Éta-s-Uiiis, 
le corbeau est jusqu'il un ci^rtain point un oiseau émi- 
grant, puisqu'on en voit qui descendent aux régions 
extrêmes du sud, durant les grands froids de l'hiver, et 
«[ui ensuite, à la première apparition d'une saison plus 
douce, regagnent les cantons du milieu, de l'ouest et 
(lu nord. Quehpies-uns sont recomnis pour nicher dans 
les parties montagneuses de la Caroline du Sud; mais 
ces exenq)les sont rares et dus uniqucniient à la sécurité 
(pi'iLs V trouvent pour élever leurs petits, parmi des 
précipices inaccessibles. Leurs lieux habituels de retraite 
sont les montagnes, les bancs abrupts des l'ivières, les 
bords des lacs héi'iss«''s de rochers, lessonunets escarpés 
des îles désertes ou peu peuplées. C'est là (ju'il faut 
gu(;tt(5r et observer ces oiseaux, si l'on veut connaître 
leurs mœurs et leur vrai naturel manifesté, cette fois, 
dans toute sa liberté, loin de la crainte de leur ennemi 
le plus dangereux, h; roi de la cn'ation. 

Au milieu d'une atmosphère claire et raréfiée, le 
corbeau déploie ses ailes lustrées et sa i[ueue ; à mesure 
((u'il gagne en avant, chaque coiq) de rame audacieux 
qu'il donne l'emporte de plus en plus haut ; connue s'il 
savait (pie. plus il s'approche du soleil, plus reluisantes 



222 LE CORBEAU. 

(loviennent les teintes de son [)lunia^e. Il n'a (ju'un 
souci : c'est de convaincre sa conii)a^ne de la constance 
et de la teneur de son amour; et le voilà qui i^lisse 
légèrement au-dessous d'elle, qui flotte djins l'air li(|uide 
ou qui navigue à ses côtés. Que je voudi'ais pouvoir, ô 
lecteur, vous lendre cette variété tl niîlexions nuisicales 
au moyen desciuelles ils s'entretiennent tous deux, 
durant leurs tendres voyages; ces sons, je n'en doute 
pas, expriment la pureté tie leur attachement conjugal 
confirmé et rendu plus fort par de longues années d'un 
bonheur goûtj' dans la société l'un de l'autre. C'est 
ainsi qu'ils se rappellent le doux souvenir des jours de 
leur jeunesse; (pi'ils se racontent les événements de leur 
vie; qu'ils dépeignent tant de plaisirs ])artagés. et que 
peut-être ils terminent par une hundjle prière à l'Au- 
teur de leur être, pour ([u'il daigne les leur continuer 
encore. 

Maintenant ont cessé leurs cris de recoimaissance et 
de joie. Voyez : le couple fortuné glisse vers la terre 
en lignes spirales. Ils descendent sur la crête la plus 
escarpée de quel([ue rocher si haut, ([u'on peut à peine 
les distinguer d'en bas. Ils se touchent ; leurs becs se 
rencontrent, et ils échangent d'aussi tendres caresses 
que les amoureuses touitei'elles. Bien loin, au-dessous 
d'eux, vagues sur vagues roulent et bondissent en «'cu- 
niant contre les flancs inébranlables de la sourcilleuse 
tour dont l'aspect formidable plaît au sombre couple 
qui, depuis des aimi'es, a fait de ces lieux h; berceau 
des chers ci précieux fruits de son mutuel amour. 
A moitié chemin entre eux et les ondes bouillonnantes. 



LE COaBKAU. 



'223 



un léger rebord du nx; ou siiiclinanl cache leur aire. 
C'est là maiiiteuaut (ju'ils se dirijj^eut pour voir quels 
dommages ont pu y causer les assauts de la tempête 
pendant l'hiver. Puis ils volent aux forêts lointaines d'où 
ils rapportent les mati'riauy. qui doivent en réparer les 
brèches: ou bien, sur la plaine, ils ramassent le poil et 
la laine des quadrupèiles, et, vers la baie sablonneuse, 
t'ont leur butin des herb(;s sauvages. Peu à peu le nid 
s'élargit et reprend forme ; et (juaud tout y est rendu 
propre et convenable, la femelle déijose ses œufs et 
commence à couver; pendant que son mâle, courageux 
et plein de zèle, la protège, la nourrit et par moments 
vient prendre sa place. 

A l'entour d'eux, tout est silence; on n'entend que 
le rauiiue murmure des vagues, ou le siiïlemeut de 
l'aile des oiseaux de mer (jui passent en gagnant les 
régions du nord. Enfin les jeunes crèvent la coquille, et 
les parents sans rejios, s'étant félicités Tun l'autre du 
joyeux événement, dégorgent de la nourriture à moitié 
préparée (lu'ils déposent dans leur bec encore trop 
tendre. Viemie alors le plus audacieux aventurier des 
airs! il est attaqué avec furie et bientôt repoussé! Tan- 
dis que croissent les petits, ils savent bien qu'il leur 
faut rester tranquilles et silencieux : un seul faux mou- 
vement pourrait les précipiter dans l'abime; le moindre 
cri, pendant l'absence de leurs parents, risquerait il'atti- 
l'er sur eux les serres inq)itoyables du faucon pèlei'in 
ou du gtM'faut. Les vieux eux-mêmes semblent redou- 
bler de soin, de vigilance et d'activité, variant leur 
route pour regagner leur domicih;, et souvent y ren- 



224 LE CORBEAU. 

trant tout à fait à T improviste. — Mais voilà les jeunes 
devenus capables de s(^ tenir sur le bord du nid; ils 
essayent leurs ailes, et enfin prennent courage pour 
voleter à quelque loc^ement plus commode et peu (éloi- 
gné. Déjii ils sont assez forts pour suivre leurs parents 
au large; ils voiit chercher la noiuriture dans leur com- 
pagnie et dans celle d(^s autres. jus((u'au temps de la 
nichée, où ils s'accouphnil à hnu' tour et se dispersent. 
Malgré tontes les précautions du corbeau, son nid 
est envahi partout où on le trouve ; on oublie ([u'il n'est 
d'aucun usage, et l'on ne se souvient cpie de ses méfaits 
que l'imagination grossit; et lui-même, en quelque lieu 
qu'il se pn'sente, on le tue, parce que, de temps immé- 
morial, l'ignorance, les piéjugés et l'amour de la des- 
truction ont travaille* l'esprit de l'homme à son détri- 
ment. Les honinu^s exposent leur vie pour atteindre 
son nid; ils y enq)loient cordes et cables, sans avoir 
pourtant contre lui d'juitre grief que la mort de quel- 
ques brebis ou d'un agneau de leurs iiondjreux trou- 
peaux. D'autres, disent-ils, détruisent les corbeaux, 
parce qu'ils sont noirs; d'autres, parce que leur croas- 
sement est désagréable et de mauvais augure, et mal- 
heur surtout aux pauvres petits (jui sont emportés à la 
maison, pour devenir les soutfre-douleurs de quelque 
enfant cruel! Quant à moi. j'admire le corbeau, parce 
que je vois en lui beaucinqjde choses calculées pour ex- 
citer notre étonnenuMit. J'avoue qu'il lui arrivera parfois 
de hâter la fin d'une bi'ebis cpii, d'elle-même, s'en allait 
périr, ou de détruire un agneau chétif ; il pourra nuuiger 
les œufs des autres oiseaux, ou, par occasion, ravir 



LE COftBEAU. 225 

quelques-uns de ceux tjue le ierniier ne se fait pas 
faute d'appeler les siens; même, de jeunes poulets 
seront quelqu(?fois de délicieux morceaux pour lui et sa 
progéniture; mais aussi combien de l)reljis, d'agneaux 
et de volailles lui sont redevables de leiu" salut! Les plus 
intelligents de nos fei*miers savent très bien ((ue le cor- 
beau détruit un nombre prodigieux d'insectes, de larves 
et de vers; qu'il tue souris, taupes et rats, en quelque 
lieu qu'il les rencontre ; qu'il prend la belette, la jeune 
sarigue et la moufette; qu'avec la persévérance d'un 
chat, il guette la tanière des renards dont il perce et 
enlève les petits; nos fermiers savent aussi parfaitement 
qu'il les avertit de la présence du loup rôdant autour de 
leurs vergers, et qu'il n'entre jamais dans leurs champs 
de blé, sans qu'eux-mêmes ils en profitent. Oui, cher 
lecteur, le fermier connaît très bien tout cela; mais ce 
qu'il connaît aussi, c'est sa propre force. Essayez de 
tous les moyens ; adressez-vous à son intérêt ou à sa 
pitié... L'oiseau est un corbeau! et comme la Fontaine 
le dit avec tant de vérité et d'à-propos ; 

« La raison du plus fort est toujours la meilleure, n 

Le vol du corbeau est puissant, égal, et par moments 
bien soutenu ; quand le ciel est calme et beau, il monte 
à d'immenses hauteurs où il plane plusieurs heures de 
suite, et bien qu'on ne puisse pas le dire léger, il s'é- 
lance cependant avec assez de vigueur pour pouvoir 
lutter avec différentes espèces de faucons et même avec 
des aigles, lorsqu'ils l'attaquent. Il manœuvre de façon 
I. 15 



226 LE CORDEAU. 

à diriger sa course au milieu des plus épais brouillards 
du nord, et il est de force à traverser d'immenses éten- 
dues de terre et d'eau sans se reposer. 

Le corbeau est onmivore ; sa nourriture consiste en 
petits animaux de toute espèce : œufs, poissons morts, 
charognes, crustacés, insectes, vers, noix, différentes 
sortes de baies et de fruits. Je ne l'ai jamms vu s'atta- 
quer à de gros animaux vivants, comme ont coutume 
de le faire le vautour noir et le catharte aura; mais je 
sais qu'il suit les chasseurs sans chien pour se repaître 
des parties du gibier qu'on rejette, et c^i'il emporte le 
poisson salé, quand on le met rafraîchir à la fontaine. 
Quelquefois il s'élève en l'air, tenant un crustacé qu'il 
laisse retomber exprès pour le briser sur quelque ro- 
cher. Sa vue est excessivement perçante , mais sou 
odorat, si tant est qu'il possède ce sens, est faible; 
sous ce rapport, il offre une grande ressemblance avec 
nos vautours. 

La saison de couver pour ces oiseaux varie , suivant 
la latitude, du commencement de janvier à celui de 
juin; la durée de l'incubation est de dix-neuf ou 
vingt jours. Ils ne font qu'une nichée par an, à moins 
qu'on n'enlève les œufs ou qu'on ne détruise les petits. 
Les jeunes restent dans le nid plusieurs semaines, avant 
de pouvoir voler. C'est toujours au même nid que les 
vieux reviennent d'année en année, et s'il arrive que 
l'un d'eux périsse, l'autre prend un nouveau compa- 
gnon pour habiter avec lui la même demeure. Il y a 
plus: après que les petits sont éclos, si l'un des parents 
est tué, d'ordinaire le survivant s'y prend de manière 



LE CORUK.VU. 227 

à trouver soit mâle, soit femelle, pour lui aider à les 
nourrir. 

I^e corbeau peut ôtre consiiléré comme un oiseau qui 
aime à vivre en société, puisque après la saison des 
œufs, il s'en rassemble des troupes de quarante, cin- 
quante et plus, comme j'en ai vu sur la côte du Labra^ 
dor et sur le Missouri. Quand il est apprivoisé et traité 
avec bonté, il s'attache à son maître, et le suit avec 
toute la familiarité d'un fidèle ami. 11 est capable 
d'imiter la voix humaine, à ce point que certains indi- 
vidus ont appris à prononcer quehpies paroles, et très 
distinctement. 

Sur la terre, le corbeau s'avance d'un air imposant; 
ses mouvements amionctnt une sorte de n'Ccvion et 
d'importance qui va presque jusqu'à la gravité. En 
marchant, il donne fréquennnent de petits coups d'ailes 
comme pour se maintenir les muscles en action. Je ne 
sache pas en av(tir jamais vu dont l'habitude fût de per- 
cher dans les bois, bien qu'ils se posent volontiers sur 
les arbres, pour y chercher des noix et d'autres fruits. 
Mais où ils aiment à passer la nuit, c'est sur les rochers 
escarpés, dans des lieux à l'abri des vents du nord. 
Doués, selon toute apparence, de la faculté de pres- 
sentir la saison qui s'approche, ils quittent, aux pre- 
Qiières amionces de l'hiver, les hauts lieux, sombres et 
sauvages retraites où ils nichaient, poui' gagner les 
basses terres, et c'est alors qu'on les voit, au long des 
rivages de la mer, saisissant les mollusques et les petits 
crustacés, à mesure que la marée se retire. 

Ils sont vigilants, industrieux, et (juand la sûreté de 



228 LE CORBEAU. 

leurs petits ou du nid est inenacôe, ils se montrent 
pleins de courage, et repoussent aigles et faucons, cha- 
que fois qu'il leur arrive d'approcher; mais pourtant, 
dans iiucun cas, ils ne s'aventurent àattaciuer l'homme. 
Il est même extrêmement difïicile de venir à portée de 
fusil d'un vieux corbeau. Plus d'un»? fois, je me suis 
trouvé à quelques pas seulement d'un de ces oiseaux, 
pendant qu'il était sur ses œufs, m'en étant approché 
en rampant avec les plus grandes précautions, jusqu'à 
la crête d'un rocher (jui surplombait son nid. Mais 
aussitôt qu'il m'avait aperçu, il partait avec toutes les 
apparences de la frayeur. — Ils sont tellement circon- 
spects et si rusés, qu'on n'en attrape presque jamais au 
piège. Ils feront très bien le guet près de celui qu'on a 
tendu pour un renard, un loup, un ours, attendant que 
quelqu'un de ces îinimaux passe et s'y prenne, pour 
aller ensuite eux-mêmes manger l'appât ! 

J'ai déjà noté que quelques corbeaux vont, au sud, 
faire leur nid jusque dans les Carolines. Le lieu où ils 
se retirent, pour cet objet, est appelé la montagne de 
la Table et situé dans le district de Pendleton. L'extrait 
suivant des Fves de la Caroline du Sud, par Drayton, 
pourra nous en donner une idée : 

« La montagne de la Table est la plus remarquable 
de toutes celles de cet État. Sa hauteur excède trois 
mille pieds, et à la vue simple, on peut, de son sommet, 
distinguer d'un seul coup d'oeil une trentaine de 
fermes. Son tlanc est un précipice abrupt, d'un roc 
solide , de trois cents pieds de profondeur et presque à 
pic. On l'appelle le Saut de l'amant. Pour ceux qui 



I.E CORBEAU. 229 

sont dans la vallé»;, il t'ait i'cfï'ot d'un mur ininuMise se 
drossant vers le ciel, et la terreur (lu'il inspire se trouve 
encor»; consid(''ral)leinent aujçnient<''e par la niasse d'os- 
sements l)lancliis ({ui gisent à sa base. Ce sont les restes 
des différents animaux (jui se sont imprudemment aven- 
turés trop près du bord. Souvent le faîte en est enve- 
loppé de nuages (l). ('onnne la pente du sol va en mon- 
tant insensiblement, depuis les côtes de la mer jusqu'à 
cette extrémité occidcîutale de la Caroline, on peut esti- 
mer, en y ajoutant l'c'lévation même de la montagne, 
que son sommet se trouve à plus de quatre mille pieds 
au-dessus du niveau de l'Atlantique ; hauteur de la- 
quelle, à l'aide des verres dont la science dispose 
actuellement, on peut voir les vaisseaux franchissant 
la barre de Charleston. Pendant l'hiver, des masses 
énormes de neige se détachent avec fracas des flancs 
(le cette montagne, et leur chute s'entend à sept milles 
delà. Les parties les plus inaccessibles servent de refuge 
aux daims et aux ours, et les pigeons sauvages y per- 
chent en si grand nombre, que quelquefois les branches 
des arbres se brisent sous leur poids. » 

(1) Ainsi qu'il arrive au cap de Bonne-Esp(5rancc, sur la montagne 
qui porte le môme nom. 



MEADVILLE. 



Les incicl«;nts qui so reuconti'ent dans la vie d'un 
amateur (IcîlaNaiureiK; sont pastousdu i^enre a<^réable; 
pour vous on donner une preuve, cher lecteur, per- 
mettez-moi de vous présenter l'extrait suivant d'un de 
mes journaux. 

Un jour, c'(''tait siir la côte du haut ('anada, ma bourse 
me tut volée par un individu ([ui s'imaginait sans doute 
que l'argent était de trop dans la poche d'un natura- 
liste. Je ne m'attendais pas du tout à cette aventure; 
et l'affaire fut conduite aussi dextiement que si elle 
eût été conçue et exécutée dans Clwapsùle même. Me 
lamenter, (juand la chose était faite, c'eût été certes 
peu digne d'un honunc; je recommandai donc à muii 
compagnon d'avoir bon courag»?. car j'esi)érais bien 
que la Providence aurait (piokiue e\|)édient en réserve 
pour nous tirer d'embarras. Nous étions à quinze cents 
milles de chez nous; et ce «pii nous restait, entre nuus 
deux, d'argent comptant, se montait à la somme de 
sept dollars et demi. Heureusenient notre passage sur 
le lac avait été payé. Nous nous embarquâmes et attei- 
gnîmes bientôt l'entrée du havre de prcsquîle, mais 
sans pouvoir franchir la barre à cause d'un violent coup 
de vent qui nous surprit comme nous en approchions. 



I 



MRADVIl.LK. 231 

On jeta riuicro, et nous restâmes à bord toute lu nuit, 
livn^s par inonieiits à de très jK'idhles réflexions, et 
nous repioehunt d'avoir l'ail si peu d'attention à notre 
argent. Combien de temps serions - nous demeurés 
là? C'est ee ((ue je ne puis dire, si la Providence, en 
la(|uelle je nai cess<'' de me confier, ne filt venue à 
notre secours. Par d«'s moyens dont je ne puis nulle- 
ment me rendre compte, le capitaine Judd, de la 
marine des États-Unis, nous envoya une eniliarca- 
tion avec six lionnnes pour nous délivrer. C'était le 
29 août 1824. Jamais je n'oublierai cette matinée; mes 
dessins fuient placés dans le bateau avec çranu soin, 
puis nous y descendinu^s nous-mêmes, et nous y assîmes 
aux places ({u'ou nous indiiiuait poliment. Nos braves 
rameurs poussèrent en avant, et chaque minute nous 
rapprochait du rivage américain. Knfhi, je sautai à terre 
avec un tressaillement de joi«;; mes dessins furent 
débarqués sans accident, et, à vrai dire, en ce moment, 
je ne me souciais ^uère craulre chose. Je cherchai vai- 
nement l'ofticier de notre vaisseau, envers lequel je me 
plais à exprimer ici toute ma i^a'atitude, et donnai un 
de nos dollars aux honnues de réquipa{<e, pour boire 
à la liberté des eaux; après ({uoi, nous nous occupâmes 
de trouver une humble auberge où nous pussions avoir 
du pain et du lait, et réfléchir sur ce ({ui nous restait à 
faire. 

Notre plan fut bientôt arrêté : continuer notre 
voyage était décidément le meilleur parti. Nous avions 
un bagage assez lourd , et nous louâmes une charrette 
pour le transporter à Mead\ille, moyennant cinq dollars 



232 MEADVILLE. 

que nous oiTHiiies et qui furent acceptés. Nous partîmes; 
le pays que nous traversions semblait devoir fournir 
ample matière à nos observations, mais il plut toute la 
journée. Au soir, nous finies halte à une petite maison 
qui appartenait au père de notre conducteur. (7 était la 
nuit du dimanche, les bonnes gens n'étaient pas encore 
revenus du temple (1) situé à une certaine distance; et 
nous ne trouvâmes au logis que la grand'mère de notre 
automédon, brave fennne, d'un<; mine accorte et pré- 
venante, et qui se donnait autant de mouvement que 
l'âge pouvait le lui permettre. Klle alluma un bon feu 
pour sécher nos habits, et mit sur la table assez de pain 
et de lait pour en rassasier plusieurs autres avec nous. 
Les cahots de la charrette nous avaient fatigués; nous 
demandâmes à nous reposer . et l'on nous conduisit à 
une chambre où il y avait plusieurs hts. En souhaitant 
le bonsoir à notre hôtesse, je lui dis que le lendemain 
je lui ferais son portrait, pour qu'elle le donnât à ses 
enfants; et quelques minutes après, mon camarade et 
moi nous étions couchés et endormis. Probablement nous 
aurions ronflé jusqu'au matin, si nous n'avions été ré- 
veillés par l'éclat d'une hmiière que portaient trois jeunes 
demoiselles. Elles regardèrent, du coin de l'œil, où nous 
étions, soufflèrent leur chandelle, et gagnèrent à tâtons 
un lit qui était à l'autre bout de la chambre. Comme 
nous n'avions pas ouvert la bouche, elles nous suppo- 
saient, sans doute, plongés dans un profond sommeil ; 

(1) Meeting-home. Proprement, le Heu où s'assemblent les non 
conformistes. 



MEADVILLE. 235 

et nous les (3ntendîin('s nianifestor on babillant toute 
l'envie qu'elles éprouvaient d'avoir l(>urs portraits avec 
celui de la grand'mère. Mon cœur acquiesça silencieu- 
sement à leur désir, et nous nous rendormîmes sans 
être de nouveau troublés. C'est souvent l'usage, dans 
P.OS bois reculés, qu'une seule chambre suffise ainsi pour 
le coucher de toute la famille. 

L'aurore parut, et en nous habillant, nous nous trou- 
vâmes seuls dans l'appartement; nos jolies campa- 
gnardes s'étaient esquivées sans faire de bruit , et nous 
avaient laissés dormir. Nous rejoignîmes la famille, qui 
nous accueillit cordialement, et je n'eus pas plutôt fait 
connaître mes intentions relativement aux portraits, 
que les jeunes filles disparurent, pour revenir au bout 
de quelques secondes, parées de leurs plus beaux atours. 
L'instant d'après, le noir crayon était à l'œuvre, à leur 
grande joie; et comme les fumées du déjeuner qu'on 
préparait pendant œ temps venaient flatter mon odorat, 
je travaillai avec un redo iblementd'fardeur. Les croquis 
se trouvèi'ent bientôt fnîis, et plus promptement encore 
le déjeuner fut expédié; ensuite je jouai quelques airs 
sur mon flageolet, pendant (jue notre guide attelait les 
chevaux , et vers dix heures nous nous remettions en 
route pour Meadville. Bonne et hospitalière famille de 
Maxon-Randell, je ne vous oublierai jamais ! Mon com- 
pagnon était tout aussi enchanté que moi ; le temps 
s'était nniiis au beau, et nous jouissions de notre voyage 
avec cette complète et heureuse insouciance qui con- 
vient le mieux à notre caractère. Le pays se mon- 
trait alors couvert de bois de charpente et d'arbres 



254 MKvnvii-LE. 

verts; les pins et les inagiiMliers y\.) éiaient chargés de 
fruits brillants, et les sapins du Canada projetaient 
sur la terre une onibie ipii eût très bien fait pour le 
fond d'un moelleux tablt^au. La seule chose ([ui nous 
frappât dcsac;i'éableuient, «'tait [& retard des récoltes. 
Cependant Therbe attendait une seconde coupe; mais 
les pèches étaient encore toutes ])otites et toutes vertes, 
et en passant devant les dilférentes fermes, c'est à peine 
si nous voyions çà et là quelques personnes occupées à 
moissonner les avoines. Enfin, nous arrivâmes en vue 
de la Crique aux Français, et bientôt après à Mead ville. 
Une fois là, nous payâmes les cinq dollars promis à 
notre conducteur, (jui immédiatement tourna bride, 
appliqua un vigoureux coup de fouet à ses chevaux, et 
partit en nous disant adieu. 

Il ne nous restait plus alors qu'un dollar et demi; 
nous n'avions pas de temps à perdre. Nous nous 
remîmes, personnes et bagages, à la garde de M. J. E. 
Smith, aubergiste, à la hait*', des voyageurs, et sans 
tarder, conmiençàmes notre tournée d'inspection à 
travers le petit village qui allait être mis à contribu- 
tion pour nos besoins ultérieurs. L'apparence nous en 
parut assez triste. Mais, grâce à Dieu, je n'ai jamais 
su ce que c'était c^ue de désespérer. N'est-ce pas Dieu, 
en efTet, qui m'a soutenu, pendant tout le cours de ces 
voyages que je n'ai entrepris que pour lui rendre témoi- 



(1) « Cucumber-tree » {Magnolia aruwinafn), dont les capsules, 
formant un cène allongé , prennent en effet une couleur pourpre en 
i))ûrissant. 



MEADVIIXE. 536 

gnage, en iidiniraiit ses grandes, ses magnifiques œu- 
vres! J'avais ouvert la hoitequi contenait mes dessins; 
et mettant mon portefeuille sous mon bras, ainsi que 
de bonnes lettres de reconmiandation dans ma poche, 
j'enfilai la principale rue, regardant à droite et à gauche, 
examinant les différentes têtes ({ue je rencontrais; tant 
et si bien, qu'enfin mes yeux se fixèrent dans une bou- 
ti(|ue, sur une homiôle figui'e de gentleman qui me fit 
l'effet d'avoir envie de son portrait. Je lui demandai la 
permission de me reposer, ce qu'il m'accorda; et comme 
je restais là, ayant soin de ne pas ajouter im mot, il 
s'informa de ce que je portais ainsi « dans ce porter- 
feuille. » Que ces trois mots sonnèrent délicieusement 
à mes oreilles! Sans me les faire répiîter, j'étalai mes 
cartons devant lui. C'était un Hollandais, il loua beau- 
coup l'exécution de mes oiseaux et de mes fleurs; je 
lui montrai le cro([uis du meilleur ami que j'aie main- 
tenant en ce monde, et lui demandai s'il ne désirerait 
pas le sien dans le même style. (Certes, je ne puis pas 
dire qu'il me répondit affirmativement; mais du moins 
il m'assura qu'il allait s'employer de son mieux pour me 
faire avoir des pratiques. Je le remerciai, vous pouvez 
le croire, cher lecteur; on convint du lendemain matin, 
pour les séances, et je rentrai à la halte des voya- 
geurs^ avec l'espoir que le lendemain matin pourrait 
en effet m'ôtre propice. Le souper était prêt. En Amé- 
rique, il n'y a généralement qu'une sorte de table d'hote, 
ù laquelle il fallut bien nous asseoir; cependant tout le 
monde m'avait pris pour un missionnaire, à cause de 
mes longs cheveux cpie je portais alors flottants sur mes 



236 MEADVILLE. 

épaules, et l'on nie pria de dire les grâces , ce dont je 
m'acquittai d'un cœur fervent. 

Le lendemain matin, je commençai, avec mon cama- 
rade, par visiter le bocatçe et les bois des environs, puis 
je revins déjeuner et me dirigeai vers le magasin, où, 
malgré mon ardent désir de me mettre à l'ouvrage, dix 
heures sonnaient, que personne n'était encore prêt à 
poser. En attendant, cher lecteur, je veux vous dé- 
crire l'atelier de l'artiste. Voyez-moi montant un esca- 
lier vermoulu qui, d'une arrière-boutique, conduisait 
dans un vaste grenier, au-dessus du magasin et du bu- 
reau, et là, regardant de tous côtés pour voir comment 
je parviendrais à modérer la lumière qui m'offusquait 
à travers quatre fenêtres situées l'une en face de l'autre 
à angle droit; suivez-moi fouillant chaque recoin et 
trouvant dans l'un une chatte qui donnait à teter à ses 
petits parmi un tas de chiffons attendant le moulin à 
papier; ajoutez deux barriques remplies d'avoine, des 
débris de joujoux hollandais épars sur le plancher, un 
grand tambour et un basson gisant d'un autre côté, des 
bonnets de fourrure pendus à la muraille ; vers le centre, 
le lit portatif du commis, se balançant comme un ha- 
mac; ensemble (juelques rouleaux de cuir pour faire des 
semelles, et vous aurez le tableau complet. J'embrassai 
le tout d'un coup d'œil, et fermant avec des couvertures 
les croisées qui étaient de trop, j'obtins bientôt un vrai 
jour de peintre. 

Un jeune gentleman prit place pour faire l'essai de 
mon talent. J'eus promptement expédié son physique, 
dont il fut satisfait. Le marchand, à son tour, se mit 



MK.VDVILLE, 237 

sur la chaise, et j'eus ('paiement le bouheur de le con- 
tenter. Bientôt le grenier fut assiégé par tous les gros 
bonnets du village: les uns riaient, crautres expri- 
maient leur étonneinent; mais mon travail avançait, 
nonobstant les observations et les critiques. Après la 
séance, mon Hollandais m'invita à passer la soirée avec 
lui ; j'acceptai et me donnai le plaisir de le régaler, 
par-dessus le marché, de (juelques airs de flûte et de 
violon. Enfin, je revins trouver mon compagnon, le 
cœur tout joyeux; et vous pouvez juger combien ma 
satisfaction s'accrut, lorscpie j'appris que, de son côté, 
il avait fait deux portraits. Après avoir écrit quelques 
pages de notre journal, nous songeâmes à prendre du 
repos. 

Le jour suivant se passa de la même manière. Il 
m'était doux, je l'avoue, de songer que, sous mon habit 
gris, mes petits moyens n'en avaient pas moins fait leur 
chemin; j'aimais à reconnaître ainsi que l'industrie et 
un mérite modeste sont pour le moins aussi utiles qu'un 
talent de premier ordre, quand on ne sait pas s'aider 
soi-même. Nous quittcàmes Meadville à pied ; une voi- 
ture portait en avant notre bagage. Nos cœurs étaient 
légers, nos poches pleines, et en deux jours nous attei- 
gnîmes Pittsburg, aussi heureux qu'il nous était possible 
de l'être. 



LA PERDRIX TACHETÉE, 
OU ÏÉTRAO DU CANADA. 

J'avais surtout pour objet, en entrant dans le Maine, 
de me renseigner exactement sur la perdrix tachetée, ou 
tétrao du Canada, et chaque personne cà qui j'en parlai 
m'assura que, dans cet État, elle était assez abondante 
durant toute l'année, et que par conséquent elle y ni- 
chait. Heureusement, cela se trouva vrai; mais nul ne 
m'avait préveim des ditïicultés que je rencontrerais 
lorsqu'il s'agirait d'observer ses mœurs et de l'étudiei* 
de près. A la fin pourtant j'y réussis; mais la tâche 
n'en avait pas moins été l'une des plus ardues que 
j'eusse encore entreprises. 

Au mois d'août 1832, j'arrivai au délicieux petit 
village de Denisville, à environ dix-huit milles d'East- 
Port. Là, par mi hasard dont j'eus dans la suite tout 
lieu de m'applaudir, je devins locataire de l'excellente 
et hospitalière famille du juge Lincoln, établi dans cette 
localité depuis à peu près un demi-siècle, et à (jui le 
ciel avait accordé une longue suite de fils des plus 
remarquables pour les talents, la persévérance et l'in- 
dustrie. Chacun avait sa vocation particulière, et natu- 
rellement je m'attachai plus spécialement à l'un d'eux 
qui, dès son enfance, avait manifesté une préférence 
décidée pour l'ornithologie. Ce jeune gentleman, Tho- 



LA PERDRIX TACnETÉK. 239 

mas Lincoln, s'offrit à nie conduire dans les bois retirés 
au milieu desquels, parmi les mélèzes et les sapins, 
on trouverait cette espèce de perdrix que je cherchais. 
Nous partîmes donc le 27 d'août, accompagnés de mes 
deux fils. Thomas, ayant une parfaite connaissance des 
bois, marchait à notre têtu»; et vous pouvez m'en croire, 
le suivre à travei's les inextricables forêts de son cher 
pays, comme aussi par-dessus les mousses profondes du 
Labrador, où plus tard lui-même il m'accompagna, 
n'était besogne facile ni agréable. La chaleur nous acca- 
blait, et les moustiques et les taons faisaient de leur 
mieux pour nous la rendre insupportable. Néanmoins 
nous résistâmes toute la journée; monceaux d'arbres, 
marécages, épaisses broussailles, rien ne put nous arrê- 
ter. Malgré cela, pas une perdrix ne se montrait, même 
dans les endroits où auparavant notre guide les avait 
vues. Ce qui me vexa le plus, c'est qu'en nous en reve- 
nant, au coucher du soleil, dans une prairie à un quart 
de mille du village, les gens qui coupaient le foin nous 
dirent qu'une demi-heure environ après notre départ, 
ils en avaient fait lever une belle compagnie; mais 
nous étions trop fatigués pour nous remettre en chasse, 
et nous rentrâmes au logis. 

Toujours plein d'ardeur, sinon d'impatience, je pris 
mes mesures pour me procurerde ces perdrix, en oifrant 
un bon prix pour quelques couples de vieilles et déjeu- 
nes. En outre, je ne tardai pas à renouveler mes pour- 
suites, en compagnie d'un homme qui m'avait promis 
de me conduire aux lieux mêmes où elles nichaient, et 
qui tipt parole. Ces retraites profondes, je ne puis 



240 LA PERDRIX TACHETÉE. 

mieux vous les décrire qu'en disant que ce sont des 
forêts de mélèzes et de pins tout aussi difficiles à 
pénétrer ([ue les forêts mêmes du Labrador. Le sol est 
partout recouvert d'un tapis de la plus belle et de la 
plus verte mousse sur laipielle marche, en se jouant, 
la perdrix au pied h'ger; mais où nous enfoncions, à 
chaque pas, jusqu'à la ceinture, les jambes embourbées 
dans la vase et le corps pris entre les troncs morts et 
les branches des arbres dont les feuilles aiii:uës s'insi- 
nuaient à travers mes habits et m'aveuglaient. Cepen- 
dant nous avions été assez heureux pour maintenir nos 
fusils en bon état, et à la fin, ayant aperçu des perdrix 
qui nous laissèrent approcher sans nous voir, nous 
pûmes nous en procurer quelques-unes. Leur plumage 
était superbe, mais c'était tous des mâles. Nous étions 
bien en effcît en pleine solitude, c'est-à-dire aux lieux où 
d'habitude elles se tiennent, car on n'en voit que très 
rarement dans les champs, hors des limites de leurs 
impénétrables retraites. En rentrant chez moi, je trou- 
vai deux belles femelles qu'un autre chasseur m'avait 
tuées, mais sans les petits : le maladroit les avait pris 
et donnés à ses enfants. J'envoyai chez lui en toute 
hâte ; mais quand mon messager arriva, ils étaient déjà 
dans la marmite. 

La perdrix des pins, ou tétrao du Canada, commence 
son nid dans le Massachusetts et le Maine, vers le milieu 
de mai, un mois environ plus tôt que dans le Labrador. 
Les mâles, pour courtiser les femelles, font la roue de- 
vant elles sur la terre ou sur la mousse, à la manière du 
coq d'Inde ; ils s'élèvent souvent en spirale de plusieurs 



L\ Pi'RDRIX TACIIETKE. !2/|l 

pieds (Ml l'air, et alors les ailes battent violemment 
contre le corps et produisent comme un hruit de tam- 
bour, plus clair que celui du tétrao à fraise, et qui peut 
s'iMitendre de très loin. La fenKîlle place son nid sous 
les basses branches des pins, choisissant celles qui rasent 
horizontalement la terre et le cachant avec beaucoup 
(h; soin. Il se compose d'un lit de menues brindilles, 
de feuilles sèches et de mousses, sur lequel elle dé])ose 
de huit à quatorze œufs d'une haute couleur daim ii'ré- 
içulièrement brouillée de difTérentes teintes de brun. 
11 n'y a cpi'une couvée par saison, et les jeunes suivent 
la mère dès qu'ils sont éclos. Les mâles quittent les 
femelles aussitôt ([ue l'incubation ta commencé, pour 
ne se l'ejoindrc; à elles que tard dans l'automne. Ils 
s'enfoncent dans les bois, et sont alors plus rusés et 
plus sauvages ipie pendant l'hiver ou la saison des 
amours. 

Ces oiseaux marchent à peu près comme notre perdrix. 
Je n'en ai jamais vu fouetter de la queue, ainsi que le fait 
le tétrao à fraise; ils ne se creusent pas non plus de trou 
dans la neige, comme ce dernier; mais ordinairement 
ils s'envolent sur les arbres pour échapper au chasseur: 
l'aboiement du chien les en fait rarement partir, et 
quand ils se lèvent, ils ne vont se remettre qu'à une 
petite distance, faisant entendre ([uelques cluck cluck 
ijuMls répètent en se reposant. En général, quand on a 
la chance de tomber sur une compagnie, chaque indi- 
vidu qui la compose se laisse facilement approcher et 
prendre ; car ce n'est que par grand hasard qu'ils voient 
des hommes dans les lieux retirés où ils habitent, et ils 
i. IG 



'i^2 r.\ l'KUORlX l'ACUKTKK. 

scinblcilt n'avoir point oiicoro appi'is à s«» ni(''ri(.»r de 
iiotn^ (5S|)èc(;. 

Au long des i'iva}ij<'s de la hiiw ih Fundy, la perdrix 
des i)ins est beaucoup j)his abondante cpie le tétrao à 
fraise «pii, en eifet, devient graduellement plus rare 
il inesuie ([u'on s'avance davantage vers le Nord, i'i (|ui, 
au Labrador où on ne le connaît pas, est remplacé par le 
tétrao des saules et deux autres (espèces. ï.es femelles du 
tétrao du Canada diffèrent consid('rablement dans leur 
coloration, suivant la ditlérence des latitudes. Dans le 
Maine, par exemple, elles sont plus riclienu^nt colorées 
qu'au Labrador, où j'ai reconnu ipie tous les individus 
que j'ai pu me procurer étaient d'une nuance beaucoup 
plus grise que ceux tués dans les environs deDenisville. 
La même ditférence est peut-être encore })lus remai- 
quable parmi l(!s tétraos à fraise, qui sont si gris et si 
uniformément colorés dans l»;s États du Noi'd et de 
l'Est, qu'on les prendrait certainement pour une autre 
espèce que ceux du Kentucky ou des districts monta- 
gneux du sud de l'Union. J'ai chez moi des dépouilli's 
de nombreuses espèces que je me suis procmVM's à 
d'immenses distances l'une de l'autre, et (pii olfieiit 
ces mômes diversités dans la teinte générale de leur 
plumage. 

Toutes les espèces de ce genre aimoncent l'approche 
de la pluie ou d'un ouragan de neige; avec bien plus de 
précision que le meilleur baromètre. Dans l'après-midi 
qui précède ces phénomènes, on les voit regagner leurs 
retraites, plusieurs heures plus tôt qu'elles n'ont cou- 
tume, quand le beau temps est assuré. J'ai remarqué 



LA l'KKDUlX TACllliTKK. 2/j.'^ 

(les coiii|)iigni«,'s de tclijuts (jui s«i n't'u^naient sur Inirs 
iii'ln'es, il midi, ou iiu'^inc dès ([uc Tair coimiuMU-ail à 
dcveuir lourd , et pnîsijuc toujours il pleuvait daus 
raprès-niidi. Au coutniire, si la ni(^ni(3 (;oiiipa^ni(î ws- 
lait liaïuiuilloineiit (»ccupée à cherchei' sa uoun'itui"(3 
jusqu'au soleil couchaut, je pouvais compter sur une 
nuit et sur une matinée fraîche et claire. — Je crois cpie 
cette sorte; d'instinct ou de prévision existe dans toute 
la tril)u des gallinacés. 

Un jour, sur la côte du Lat)rador, je mis presque; le 
pied sur une femelle de tétrao du Canada l'iitourée de 
sa jeune famille. C'était le 18 juillet. La mère, etl'rayée, 
hérissa ses plumes, comme ferait une poule ordinaire 
et s'avança sur nous, bien résolue à d(''fendre sa couvée. 
Son désespoir et sa détresse sollicitaient notre ch'- 
luence, et nous répargnàmes en lui octroyant paix et 
sécurité. Lorsqu'elle vit que nous nous retirions, elle 
rabattit doucement son plumage en nous remerciant 
par un tendre et maternel gloussement, et ses petits, 
bien , j'en suis sûr, qu'ils n'eussent pas plus d'une 
semaine, se mirent à jouer des ailes avec tant d'aisance 
et de joie, que je ressentis une vive satisfaction de les 
avoir laissés échapper. 

Deux jours après, mes jeunes et industrieux compa- 
gnons revinrent au Ripley avec une paire de ces tétraos 
en état de mue. C'est une crise pénible qu'ils subissent 
bien plus tôt que le tétrao des saules. Mon fils me dit 
«lue ([uelques jeunes qu'il avait vus avec leur mère 
étaient déjà capables de s'envoler d'un trait à plus de 
c»Mit verges, et qu'il en avait pris sui' des arbres bas où 



244 lA rERDRlX TACHETliK. 

ils s(; roposaif^il. Mais ils étaient morts avant d'an'ivcr 
an vaisstMiii. 

La nonrritni'c do ces niscanx consiste en haies de 
divei's«^s sortes, en jeunes pousses ci boulons de dillV*- 
rents arbres. Kn été coinnu^ en autonnie, je les ai 
trouvés {jjor^és de cette plante ([u'on appelle vulL!,aire- 
inenl sceau-de-Salonion. Dans l'hiver, leur jabot était 
rempli de menues feuilles de mélèze. 

On m'a plusieurs t'ois assuré (ju'on pouvait aisément 
les abattre à coups de bâton, ou môme (pie toute uni; 
compagnie se laissait tuer quand (îlle était perchée sur 
des arbres, à commencer par le plus l)as. Mais n'en 
ayant jamais fait l'expérience moi-même, je ne i)uis 
i^^arantir la vérih' de cette assertion. — Durant l'au- 
tonme d(^ 1833, c(?s tétraos furent extrémenKînt abon- 
dants dans l'État du Maine. Mon ami ÉdouJird Harris. 
de New- York, Thomas Lincoln et d'autres, en tuèrent 
un grand nombre. Ce dernier m'en procura un couple 
de vivants que je nourris d'avoine et qui firent bien. 

Leur chair est noire et bonne à manger dans la sai- 
son seulement où ils peuvent se procurer d(?s bai(;s; 
mais quand ils sont réduits aux feuilles d'arbres, connue 
eu hiver, elle est amère et très désagréable. 



LE FUGITIF. 



Jiunais je iroublierai riinprossion produite sur mon 
fsprit par la reiu'ontnî (jui fait le sujet do eet article;, 
et je iKî doute pas ijuo la relation ijuc j'en vais donner 
n'excite dans celui de mon lecteur des ('niolions de 
})lus d'un ^enre. 

C'était dans l'après-midi d'une de ces jounK'es (Houl- 
l'antes où l'atmosplière des marécages de la Louisiane 
s(! chargie d'émanations dé'létères; il se faisait tard, et 
je regaiçnais ma maison encore éloignée, ployant sous 
la charge de cinq ou six ibis des l)ois, et de mon lourd 
fusil dont le poids, môme en ce temps où mes forces 
étaient encore entières, m'empêchait d'avancer bien 
rapidement. J'arrivai sur les bords d'un bayou qui 
n'avait guère que quelques pas de large ; mais ses eaux 
l'taient si bourbeuses, que je n'en pouvais distinguer la 
profondeur, et je ne jugeai ])as prudent de m'y aven- 
turer avec mon fardeau. En conséquence, saisissant 
chacun de mes gros oiseaux, je les lançai l'un après 
l'autre sur la rive opposée, puis mon fusil, ma poire à 
poudre et mon carnier; et tirant du fourreau mon cou- 
teau de chnsse pour me défendre, s'il en était besoin.^ 
contre les alligators, j'entrai dans l'eau, suivi de mon 
chien fidèle. Je marchais avec précaution et lentement 



S'iO LE FU(ilTiK. 

Platon naufoait aiiprôs de moi, ('piiisé do chaii^ur, »M 
profitant de la fraîelKîurdu liijuide ('lémeiit ({\x\ calmait 
sa fatiîçiie. L'eau devenait plus profonde en môme 
temps (pie la fange de son lit; je redoublai d(4)rudence, 
et je pus enfin atteindre le bord, 

A peine commençais-je à m'y raffermir sur mes 
pieds, que mon chien accourut vers moi, avec toutes 
les apparences de la terreur. S(>s yeux send)laient vou- 
loir sortir de leurs orbites, il grinçait des dents avec 
une expression de haine, et ses intentions se manifes- 
taient par un sourd grognement. Je crus ([ue tout cela 
provenait simplement de ce (pi'il avait éventé la trace 
d'un ours ou de ([uehpje loup; et déjii j'apprêtais mon 
fusil, lorsi|ue j'entendis une voix de stentor me crier : 
«Halte-là, ou la mort! «Un tel qui-vive au milieu de ces 
bois était bien fait pour surprendre. Du même coup, 
je relevai et j'armai mon fusil ; je n'apercevais point 
encore l'individu ([ui m'avait intimi' un ordre si pé- 
rem[)toire, mais j'étais déterminé à cond)attre avec lui 
[)our mon libre passage sur notre libre terre. 

Tout à coup un grand nègre solidement bâti s'élanra 
des épaisses broussailles où jusqu'alors il s'était tenu 
caché, et renforçant encore sa grosse voix, me répf'la 
sa formidable injonction. Que mon doigt eût pressé 
la détente, et c'était fait de sa vie; mais m'étaiil 
aperçu que ce qu'il dirigeait sur ma poitrine n'était 
(pi'une espèce de mauvais fusil (jui ne pourrait jamais 
faire feu, je me sentis au fond assez peu effrayé de ses 
menaces et no crus pas nécessaire d'en venir aux extré- 
mités. Je remis mon fusil à côté de moi, fis doucement 



LE FUGITIF. 247 

signe à mon cliÛMi de rester tranquille, et demandai à 
cet homme ce qu'il voulait. 

Ma condescendance et l'habitude de la soumission 
qu'avait ce malheureux produisirent leur effet: «Maître, 
dit-il, je suis un fugitif; je pourrais peut-être vous 
tuer! maisDicm m'en garde! car il me semble le voir 
lui-même, en ce monuMit. prêt à prononcer son juge- 
ment contre moi, pour un tel forfait. C'est moi main- 
tenant qui implore votre merci; pour l'amour de Dieu, 
maître, ne me tuez pas. — Et pourquoi, lui répondis-je, 
avez-vous déserté vos quartiers où vous seriez certaine- 
ment plus à l'aise (pie dans ces affreux marais? — Maître, 
mon histoire est courte, mais elle est triste. Mon camp 
ne se trouve pas loin d'ici; et comme 'e sais que vous 
ne pouvez regagner votre demeure, ce soir, si vous 
consentez à me suivre, je vous donne ma parole d'hon- 
neur que vous serez en parfaite sûreté jusqu'à demain 
matin. Alors, si vous le pernu3ttez, je me chargerai de 
vos oiseaux, et vous remettrai dans votre route.» 

Les grands yeux intelligents du nègre, ses manières 
franches (?t polies, le ton de sa voix, m'invitaient, 
toute réflexion faite, à tenter l'aventure. Ei comme 
j'avais conscience de le valoir tout au moins, et 
d'avoir en plus mon chien pour me seconder, je lui 
rt'pondis (|ue je voulais bien le suivre. Il remar(]ua 
Temphase avec lacpielie je prononçai ces derniers mots, 
et parut en comprendre si i)rofondément la port(''e, que 
se tournant vers moi, il me dih «Voici, maître, prenez 
mon grand couteau; tandis (pie. vous le voyez, moi 
je jette l'amorce et la pierre de mon fusil. » Lecteur, je 



248 LE FU(ilTIF. 

restai confondu ! c'en était trop : je refusai de prendre 
son couteau, et lui dis de içarder son fusil en état, pour 
le cas où nous rencontrerions un couguar ou un ours. 

La générosité se nîtrouve partout. Le plus grand 
monarque reconnaît son empire, et tous, autour de lui, 
depuis ses plus humbles serviteurs jusqu'aux nobles 
orgueilleux qui environnent son troue, subissent à cer- 
tains moments la toute-puissance de ce sentiment. Je 
tendis cordialement ma main au fugitif. « Merci , 
maître, » me dit-il. Et il me la serra de façon à me cou- 
vaincre de la bonté dd son cœur, et aussi de la force de 
son poignet. A partir de ce moment, nous fîmes tran- 
(juillement route ensinnble ;i travers les bois. Mon chien 
vint le flairer à plusieurs reprises ; mais entendant (pie 
je lui parlais de mon ton de voix ordinaire, il nous 
quitta, et se mit à faire ses tours non loin de nous, prêt 
à revenir au premier coup de sifflet. Tout en marchant, 
j'observais que le nègre me guidait vers le soleil cou- 
chant, dans une direction tout opposée à celle qui con- 
duisait chez moi. Je lui en fis la remarque ; et lui, avec 
la plus grande simplicité, me répondit : «C'est unicpie- 
ment pour notre sûreté. » 

Après quelques heures d'une course pénible, où nous 
eûmes à traverser plusieurs autres petites rivières au 
bord desquelles il s'arrêtait toujours, pour jeter ûa 
l'autre côté son fusil et son couteau, attendant que je 
fusse passé le premier, nous arrivâmes sur la limite 
d'un immense champ de cannes, où j'avais tué aupara- 
vant bon nondjre de daims. Nous y entrâmes, connue 
je l'avais fait couvent moi-même, tantôt debout, tantôt 



LE FUGITIF. 249 

marchant ù ([uatre pieds ; mais il allait toujours devant 
moi, écartant de côté et d'autre les tiges entrelacées; et 
chaque fois que nous rencontrions (luehiue tronc d'ar- 
bre, il m'aidait à passer par-dessus avec le plus grand 
soin. A sa manière de connaître les bois, je fus bientôt 
convaincu que j'avais affaire à un véritable Indien ; car 
il se dirigeait aussi juste en droite ligne; qu'aucun Peau 
rouge avec leqiud j'eusse jamais fait route. 

Tout il coup il poussa un cri fort et perçant, assez 
semblable à celui d'un hibou ; et j'en fus tellement sur- 
pris, qu'à l'instant môme mon fusil se releva. « Ce 
n'est rien, maître, je donne seulement le signal de mon 
retour à ma fcMiimi; et à mes enfants. » Une réponse 
du môme genre, mais tremblante et plus douce, nous 
revint bientôt, prolongée entre les cimes des arbres. 
Les lèvres du fugitif s'entr'ouvrirent avec une expression 
de joie et d'amour; l'éclatante rangée de ses dents 
d'ivoire semblait envoyer un sourire à travers l'obscu- 
rité du soir qui s'épaississait autour de nous. « Maître, 
me dit-il, ma femme, bien que noire, est aussi belle, 
pour moi, que la fenune du pi'(''sident l'est à ses yeux; 
c'est ma reine, et je regarde mes enfants comme autant 
(le princes. Mais vous allez les voir, car ils ne sont pas 
loin, Dieu merci! » 

Là, au beau milieu du champ de cannes, je trouvai 
un camp régulier. On avait allumé un petit feu, et sur 
les braises grillaient quelques larges tranches de venai- 
son. Un garçon de neuf à dix ans souillait les cendres 
([ui recouvraient des pommes tU; terre de bonne mine; 
divers articles de ménage étaient disposés soigneuse- 



250 LE FUdlTIF. 

ment tï TcMitour, et un grand tapis de peaux d'ours et 
de daim seml)lait indi([uer le lieu de repos pour toute 
la famill(^ La femme ne leva point ses yeux vers les 
mi(nis; et les petits, il y en avait trois, se retirèrent 
dans un coin, comme autant de jeunes ratons ([u'on vient 
de prendre. Mais le fugitif, plus hardi et paraissant heu- 
reux, leur adressa des paroles si rassurantes, (pie bientôt 
les uns et les autres semblèrent uu) regarder comme 
envoyé par la Providence pour les retirer de toutes leurs 
tribulations. On s'empara de mes bardes que l'on sus- 
pendit pour les faire sécher ; le nègre me demanda si je 
voulais qu'il nettoyât et graissât mon fusil, je le lui 
permis, et pendant ce temps la fenmie coupait une large 
tranche de venaison pour mon chien que les enfants 
s'amusaient déjà à caresser. 

Lecteur, rétléchissez à ma situation. J'étais à dix 
milles, au moins, de chez moi, à ([uatre ou cinq de la 
plantation la plus rapprochée, dans un canq) d'esclaves 
fugitifs, et entièrement à leur discrétion ! Involontaire- 
nu3nt mes yeux suivaicMit leurs mouvements; nuiis 
croyant reconnaître en eux un profond désir d(î faire 
de moi leur confident et leur ami, je me relâchai peu à 
peu de ma défiance, et finis par mettre de côté tout 
soupçon. La venaison et les ponunes de terre avaient 
un air bien tentant, et j'étais dans une position à trouver 
excellent un ordinaire beaucoup moins savoureux. Aussi, 
lorsqu'ils m'invitèrent humblement à faire honneur aux 
mets qui étaient devant nous, j'en pris ma part d'aussi 
bon cœur que je l'aie jamais fait de ma vie. 

Le souper fini, le feu fut complètement éteint, et 



LE FUGITIF. 251 

l'on plaça une petite lumière de pomme de pin dans une 
calebasse ((u'on avait creusée, h" m'apercevais bitMi que 
le mari et la femme avaient grande envie de me coni- 
nuinicpier quelque clios(?; moi de môme, désormais 
libre de toute crainte, je désirais les voir se décharaçer 
le cœur. Enfin le fugitifme raconta l'histoire dont voici 
la substance : 

«Il y avait environ huit mois qu'un planteur des envi- 
rons ayant éprouvé (pielques pertes, avait été obligé de 
vt^ndre ses esclaves aux enchères. On connaissait la 
valeur de ses nègres ; et au jour dit, h crieur les avait 
exposés soit par petits lots, soit un à un, suivant qu'il 
le jugeait plus avantageux àleur propriétaire. Le fugitif, 
(pi'on savait avoir le plus de valeur, après sa femme, 
fut mis en vente à part, et poussé à un prix excessif. 
Pour la femme, qui vint ensuite et seule aussi, on en 
denuiuda huit cents dollars qui furent sur-le-champ 
comptés. Enfin arriva le tour des enfants , et à cause 
de leur race on les porta à de hauts prix. Le reste des 
esclaves fut vendu, chacun en raison de sa propre 
valeur. 

» Le fugitif (îut la chance d'être adjugé à l'intendant 
de la plantation ; la femme fut achetée par un individu 
demeurant à environ cent milles de là ; et les enfants se 
virent dispersés en différents endroits, le long de la 
rivière. Le cœur de r(^poux et du père défaillit sous 
cette dure calamité. Quehpie temps il souffrit d'un 
désespoir profond, sous son nouveau maître; mais 
ayant retenu dans sa mémoire le nom des diverses 
piM'sonnes qui avaient acheté chacune une partie de sa 



252 LE FUGITIF. 

chère t'ainille, il feignit une maladie, si l'on peut appeler 
feint l'état d'un homme; dont les affections avaient été 
si cruellement brisées, et refusa de se nouri'ir pen- 
dant plusieurs jours, regardé de mauvais œil par l'in- 
tendant, qui lui-môme se trouvait frustré dans ce (ju'il 
avait considéré connne un bon marché. 

«Une nuit d'orage , pr-ndant que les éléments se 
déchaînaient dans toute la fureur d'une véritable tour- 
mente, le pauvre nègre s'échappa. 11 connaissait parfai- 
tement tous les marécages des environs, et se dirigea 
en droite ligne vers la cannaie au centre de laquelle 
j'avais trouvé son camp, l^une des nuits suivantes, il 
gagna la résidence oùl'oiî retenait sa femme, et la nuit 
d'après il l'ennminait ; puis, l'un après l'autre, il 
réussit à dérober ses enfants, jusipi'à ce ({u'entin 
furent nhmis sous su protection tous les objets de 
son amour. 

» Pourvoir aux besoins de cinq personnes n'était pas 
tâche facile dans ces lieux sauvages : d'autant plus qu'au 
[)remier signal de l'étonnante disparition de cette; 
ftimillc extraordinaire, ils se virent traqués de tous 
côtés, et sans relâche. La nécessité, comme on dit, fait 
sortir le loup du bois. Le fugitif semblait avoir bien 
compris ce proverbe, car pendant la nuit il s'appro- 
chait de la plantation de son premier maître, où il avait 
toujours été traité avec une grande bonté. Les servi- 
teurs de la maison le connaissaient trop bien pour ne 
pas l'aider par tous les moyens en leur pouvoir, et 
chaque matin il s'en revenait à son camp avec d'am- 
ples provisions. Un jour qu'il était à la recherche de 



I.E FUGITIF. 253 

fruits sauvages, il trouva un ours mort devant le canon 
d'un fusil (ju'on avait mis là tout exprès en affût. Il 
ramassa l'arme et le gibier et les emporta chez lui. Ses 
amis de la plantation s'y prirent de manière à lui pro- 
cureur quel([U(îs munitions, et dans les jours sond)r(^s et 
humi(l(3s il s'aventura d'abord à chasser autour de sou 
camp. Actif et courageux, il devint peu à peu plus hardi 
et se hasarda plus au large en quête de gibier. C'était 
dans une do ces excursions (pie je venais de le rencon- 
trer. Il m'assura que le bruit que j'avais fait en traver- 
sant le l)ayou l'avait empêché de tuer un beau daim. 
11 est vrai, ajouta-t-il, que mon vieux mousquet rate 
bien souvent. » 

Les fugitifs, ([uand ils m'eurent confié leur secret, 
so levèrent tous deux de leur siège, et les yeux 
pleins de larmes: « Bon maître, au nom de Dieu, 
fûtes quelque chose pour nous et nos enflants! » mo 
dirent-ils cm sanglotant. Et pendant ce temps, leurs 
pauvres petits dormaient d'un profond sonnneil, dans 
la douce paix de leur innocence! Qui donc aurait pu 
entendre un pareil récit sans émotion ? Je; leur promis 
de tout mon cœur de les aider. Tous d(;ux passèrent 
la nuit debout pour veiller sur mon repos; et moi, je 
(lornns serré contre leurs marmots, comme sur un lit 
du plus moelleux duvet. 

L; jour éclata si beau, si pur, si joyeux, que je leur 
(lis ([ue le ciel même souriait à leur espérance, et (pie 
j(î ne doutais pas de leur obtenir un plein pardon. Je 
leur conseillai de prendre leurs enfants avec eux, et 
leur promis de les accompagner à la plantation de leur 



25/l LE FUGITIF. 

])i'(Miii«'r maître. Ils obéiiL'iit avec eiiipi'esseinciit; mes 
ibis t'urcnl accioclu's uuloui' du camp, et eomme un 
mémento de la nuit ([ue j'y avais passée, je fis une 
entaille à plusieurs arbres; après (juoi je dis adieu, 
peut-être pour la dernière t'ois, à ce champ de camies, 
et bientôt nous arrivâmes à la plantation. Le proprii'- 
taire, ([ue je connaissais très bien, me leçut avec cettt^ 
généreuse l)onté qui distingue les planteurs de la J.oui- 
siane. Une heure ne s'était pas écoulée, que le fugitif 
(ît sa famille se voyaient réint(''grés chez lui; [)eu de 
temps après, il les racheta de leurs |)ropri<''taires, et les 
traita avec la môme bonté qu'auparavant. Ils purent 
donc encore être heureux, connue le sont généralement 
les esclaves dans cette contrée, et continu(M' à nourrir 
l'un pour l'autre ce tendre attachement, source de 
leurs infortunes, mais aussi en d(''linitive dv leur bon- 
heur. J'ai su i[U{), depuis, la loi avait défendu de sépai'er 
ainsi les esclaves d'une môme famille sans leur con- 
sentement. 



L'HIRONDELLE DE CHEMINÉE, 

OU MARTINET D'AMÉRIQUE. 

Du moment que l'hirondelle a trouvé dans nos mai- 
sons tant de commodités pour y étabhr son nid, on la 
vue abaudoimer avec une sagacité vraiment remar- 



I.'lIIRONDKÏ-LE DE CHEMINliE. 2Ô5 

(|ijal)l(3ses aucioiiiics nHiailos dans le creux des arbres, 
et prendre posstîssioii de nos cheminées, ce i[uï, sans 
aucun doute, lui a valu le nom sous hîquel on la con- 
naît g(''néralement. Je me rappelle parfaitement bien 
le temps où, dans le bas Kentucky, dans Tlndiana et 
rillinois, ces oiseaux ciioisissaient encore très souvent, 
pour nicher, les excavations des branches et des vieux 
troncs; et telle est l'intluence dune première habitude, 
(pie c'est toujours là (|ue, de pn'tcrence, ils revienneid, 
non-seulement pour chercher un abri, mais aussi pour 
('lever leurs petits, spécialement dans ces [)arties isolées 
(le notre pays qu'on peut à peine dire habitées. Alors 
les hirondelles se montrent aussi délicates pour U; choix 
(Tun arbre (ju'elles le sont ordinairement dans nos villes 
poui' le choix de la cheminée où elles veulent iixer tem- 
porairement leur demeure : des sycomcnus d'une taille 
gii^antesquc et ({ue ne soutient plus (pi" une simple cou- 
che d'écorce et de l)ois, sont ceux qui sendjlent leur 
convenir le mieux. Partout où j'ai rencontré de ces v(''- 
nerables patriarches des t'orèts, que la décadence et Tàiçe 
avaient ainsi rendus habitables, j'ai toujom's trouvé des 
nids d'hirondelles ([ui elles-mêmes continuaient d'y 
vivre jusqu'au monKînt de leur départ. Ayant t'ait cou- 
\m' un arbre de cette espèce, j'ai compté dans l'inté- 
l'ieur du tronc une cinquantaine de ces nids, (it, de 
plus, chaque branche creuse en renfermait un. 

Le nid, i^u'il soit placé dans un arbre ou dans une 
cheminée, se compose de petites branches sc'ches i[ue 
l'oiseau se procure d'une fa(;on assez singulière. Si vous 
regardez les hirondelles tandis qu'elles sont en l'air, 



256 l'hirondelle de cheminée. 

vous lt»s voyez toiirnoycr pai' bandes iuiloiir (1(3 la rini(^ 
(le (|uel(iiie arbre (jui (h'jviil. s'il n'est (l(''jà tout à l'ail 
mort: on les dirait oeeup(''es à [)(>ursiiivr(5 les insecles 
dont (^ll(îs font leur proie; l(nirs mouvements sont extr('- 
mement l'apides. Tout à cou)) elles se jettent le cor|)s 
contn^ la branche, s'y accrochent avec leurs pattes, 
puis, par un(^ brus(pie s(;cousse, la cassent net, et se 
renvoient en l'emportant à leur nid. I.a fn'gate jK'lican 
a souvent recours à la môme manœuvre, seulement 
elle saisit les p(3tits bâtons dans son bec, au li(Hi de les 
tenir avec ses pieds. 

(Test au moyen de sa salive (inc l'hirondelle fixe ces 
premiers matériaux sur le bois, le roc ou le nmr d'une 
cliemint>e; (îlle les arrange en rond, les croise, les (mi- 
Irelace, pour (Hendre à rext(''rieur les bords de sou 
ouvrage; le tout est pareillement englut' de salive (pi'elh^ 
n'pand autour, à un pouce ou i)lus, pour mieux l'assu- 
jettir et le consolider. Quand le nid est dans une che- 
mint'e, sa place est g(3nt'ralement du côte; de l'est, et à 
une distance de cinq à huit pieds de l'entri^e. Mais 
dans le creux d'un arbre, où toutes nichent en com- 
munauté, il se trouve plus haut ou plus bas, suivant la 
convenance générale. La construction, assez fragile du 
reste, cède de temps à autre, soit sous le poids des pa- 
rents et des jeunes, soit emportée par un flot subit de 
pluie, cas auxquels ils sont tous ensemble précipités par 
terre. — On y compte de quatre à six œufs d'un blanc 
pur, et il y a deux couvées par saison. 

Le vol de cette hirondelle rappelle celui du martinet 
d'Europe; mais il est plus vif, ([uoique bien soutenu. 



l'p.irondki.i.k dk cheminée. 257 

C'est une succession de batleinenls ass(îz courts, si l'on 
en excepte pourtant la saison où l'heureux couple pri'"- 
liide aux amours: car on les voit alors eoniine nager 
tous les deux, les ailes inunobiles, glissant dans les airs 
avec; un petit gazouillement aigu, et la femelle ne ces- 
sant de recevoir les caresses du mâle. Kn d'autres 
temps, ils planent au large, à une grande hauteur, au- 
dessus des villes et des loriots; puis, avec la saison hu- 
mide, reviennent voler à ras du sol, et on les voit écumer 
l'eau pour boire et se baigner. Quand ils vont pour 
descendre dans un trou d'arbre ou une cheminée, leur 
vol, toujours rapide, s'interrompt brusquement comme 
par magie ; en un instant ils s'abattent en tournoyant 
et produisent avec leurs ailes un tel bruit, qu'on croirait 
entcMidre dans la cheminée le roulement lointain du 
tonnerre. Jamais ils ne se posent sur les arbres ni sur 
le sol. Si l'on prend une de ces hirondelles et qu'on la 
mette par terre, elle lait de gauches elïbrts pour s'é- 
chapper et peut à peine se mouvoir. J'ai lieu de croire 
que parfois, la nuit, il arrive aux parents de s'envoler et 
aux jeunes de prendre de la nourriture: car j'ai en- 
tendu le frou-frou d'ailes des premiers et les cris de 
reconnaissance des seconds, durant des nuits calmes et 
sereines. 

Quand les petits tondjent par accident, ce (jui anive 
aussi ([uelquefois, bien que le nid reste en place, ils par- 
viennent à y remonter iï l'aide de leurs griffes aiguës, 
en élevant un pied , puis l'autre, et en s' appuyant sur 
leur queue. Deux ou trois jours avant d'être en état de 
s'envoler, ils grimpent en haut du mur, jusqu'auprès 
i. 17 



258 r.'niRONDEi.i.K m-: ciikminkk. 

(le l'ouv(3rtiire de la clnMiiiiK'o ù l'abri de la(|iielle ils 
ont içraridi. Vu oltseivateiir ixiiirra renmiiaîli'e ce ino- 
iiieiit, (Ml voyant les pai'cMits passei'et l'epasser au-dessus 
de rextn''init('î du tuyau sans y entici'. C/esl la nh'^ine 
chose, ({uaiid ils ont (''t('' eh;v(''s dans un arhre. 

Dans nos villes. I(;s hirondelles choisissent d'ahoid 
une cheniimn; sp(''ciale pour s'y retirer, d'si là (pi'au 
premier printemps et avant de commencer Ji bâtir, les 
deux sexes se rendent en foule depuis uiu) heuii; ou 
deux avant le coucher du soleil, justjue bien longtemps 
après nuit close. Jamais ils ne s'enj^aiçent dediuis (pi' ils 
n'aient voltig('? plusieurs t'ois tout à Teiitour; puis, tantôt 
l'un, tantôt l'autre, ils se (K'cident à entrer, juscju'àce 
qu'enfin, pressés par l'heure, ils s'y pn'cipitent plu- 
sieurs ensemble. Ils s'accrochent aux murs avec leurs 
griffes, s'y tiennent appuy(''s sur leur cpieue pointiu.'. et 
dès l'aurore, avec un bruit sourd et retentissant, ils 
s'élancent dehors exactement tous à la t'ois. Je me rap- 
pelle (]u'à Francisville, je voulus compter combien il en 
entrerait dans une cheminée avant la nuit. Je me teimis 
à une fenêtre, à proximité du lieu; il en vint plus de 
mille, et je ne les vis pas toutes, tant s'en faut! La ville. 
à cette épo(]ue, pouvait contenir une centaine de mai- 
sons, et la plupart de ces oiseaux étaient alors en route 
vers le sud, ne s'arrôtant simplement (jue pour la luiit. 

Je venais d'arriver k Louisville, dans le Rentucky. 
lorsque je fus mis en relation avec l'aimable et bonne 
famille du major William Groghan. Un jour (jue nous 
parlions d'oiseaux, celui-ci me demanda si j'avais vu les 
arlires où l'on supposait que les hirondelles passaient 



l.'lIIRONnKf.T.K HE CIIF.MINKH. 259 

riiivor. mais où, on n'ulili'. rllcs irciitreiit (|iie nom* 
s'ultritiM'ct l'air»' iciii* nid. Je lui iJ'poïKlis «|iu' j'en avais 
vu. Alors il m'apprit ([uo. sui" mon diomin pour reve- 
nir à la ville, il s'en trouvait un ilonl il m'ensei{j;na la 
place, et cjui filait renuu»[ual»le. entn^ tous, par le 
nombre immense de ces oiseaux (jui s'y reliraient. — 
M'étant leniis en route, j'arrivai bientôt au lieu indi- 
(jué <'t n'eus pas de peine à reconnaître l'arbre en ques- 
tion : c'f'tait un sycomore presque sans branches, poi'- 
tant de soixante à soixante-dix pieds de haut sur huit 
d(? «liamètre à la base; il pduvait en avoir encore près 
de cinci, même à une hauteur de cinjpiante pieds, où 
le tronçon d'une branche brisée et creuse, d'environ 
(l(;ux pieds d(; diamètre, se s(''parait de la tige princi- 
pale. C'était par là (lu'entraient les hirondelles. En exa- 
minant l'arbre de près, je le trouvai d'un bois dur, 
mais rongé au centre presquj; jusqu'aux racines. On 
était au mois de juillet, et le soleil marquait connue 
([uatre heures après-midi. Les hirondelles volaient au- 
dessus de JefTersonville, de Louisville et des bois envi- 
l'omiants; mais je n'en voyais aucune près du syco- 
more. Je rentrai chez moi, pour revenir bientôt à pied. 
Le soleil descendait derrière les montagnes d'Argent ; 
la soirée était belle, des milliers d'hirondelles volti- 
geaient autour de moi, et de temps en temps quatre 
ou cinq à la fois disparaissaient dans le trou de l'arbre, 
comme des abeilles se pressant à l'entrée de leur ruche. 
Et moi je restais là, ma tète appuyée contre le tronc et 
prêtant l'oreille au bruit assourdissant que taisaient 
les oiseaux pour s'installer à l'intérieur. H était nuit 



200 l.'lIIRONDELLK I)K CIIEMINKi:. 

îioii'o quand j(! (inittai mon poste, ':t j'étais convaincu 
qu'il en restait encore un l)ien plus ^rand nonilu'e de- 
hors. Je n'avais pas eu la prétention de lesconiptei" : il 
y en avait trop, et ils se précipitaient à rouvei'tur»? en 
raniiçssi serrés et si épais, que c'était à confondre l'inja- 
gination. A peine étais-je de retour à Louisville, (ju'un 
violent ouragan mêlé (le tonnerre passa sur la ville, et 
je pensai que la précipitation des hirondelles avait eu 
pour cause leur inquiétude et le désir d'<''viter l'orage. 
Toute la nuit, je ne fis (jue rêver d'hirondelles, tant 
j'étais impatient de constater leur nombre, avant (jue 
l'époc^ue de leur départ fût arrivée. 

Le lendemain matin, il ne paraissait encore aucune 
lueur de jour, que déjà je me retrouvais à mon post(\ 
.le me remis l'oreille collée contre l'arbre; tout (Hail 
silencieux au dedans. Il y avait environ vingt minutes 
(pie j'étais dans cette posture, lorsque soudain je crus 
que le grand arbre se déracinait (>t tombait sur moi. 
Instinctivement je fis un bond de côté ; mais en regar- 
dai^' ni l'air, quel ne fut pas mon étonuement de le 
Toii ebout et aussi ferme que jamiiis. C'étaient des hi- 
l'ondelles qu'il vomissiiit en flots noirs et continus. Je 
courus reprendre ma place et j'écoutai, réellement 
stupéfait de ce bruit du dedans, que je ne puis mieux 
comparer c^u'au sourd roulement d'une large roue sous 
l'actiqn d'un puissant cours d'eau. Il faisait sonibiv 
encore, de sorte que je pouvais à peine distinguer 
l'heure, à ma montre; mais j'estime qu'elles mii'enl 
il sortir ainsi trente minutes et plus. Puis, l'intc'- 
rieur de l'arbre redevint silencieux, et elles se dis- 



L hirondklll: de ciieminée . 261 

porsèrcnt dans toutes les directions avec la rapidité de 
la pensée. 

Iinniédiatement, je formai le projet d'examiner l'in- 
térieur de cet arbre cpii , connne me l'avait dit mon 
ami le major Groghan, était bien le plus remar- 
(juable ([ue j'eusse jamais vu. Pour cette expédition, 
je m'adjoignis un camarade de chasse, et nous par- 
times, munis d'une assez longue corde. Après plu- 
sieurs essais, nous réussîmes à la lancer par-dessus 
la branche brisée de façon à ce (jue les deux bouts re- 
vinssent toucher la terre; ensuite. m'(''tant armé d'un 
grand bambou, je grimpai sur l'arbre au moyen de 
C(!tte sorte de câble (;t parvins sans accident jusqu'à la 
branche sur laquelle je m'assis. Mais tout cela fut peine 
j)erdue: je ne pus rien .; voir du tout dans l'intérieur 
(le l'arbre, et ma gaule, d'au moins quinze pieds de 
long, avait beau s'y promener de droite et de 
gauche, elle ne touchait à rien qui pût me donner 
([uelque renseignement. Je redescendis fatigué et 
désappointé. 

Sans me découragtjr cependant, le lendemain je 
louai un homme ([ui fit un trou à la base de l'arbre, il 
n'y restait plus que huit à neuf pouces d'écorc(î et de 
bois. Bientôt la hache eut mis le dedans à jour, et 
nous découvrîmes une masse compacte de dépouilles 
et de débris de plumes réduites en une espèce de ter- 
reau au milieu duipiel je pouvais encore distinguer des 
tVagments «l'insectes et de co(iuilles. Je me frayai ou 
piutèt me perçai tout au travers un passage d'environ 
six pieds, Cette opération ne prit pas mal de temps, et 



262 l'hirondI'Ili; di; cheminée. 

coiïiine je savais par expérience ([ue, si les oiseaux ve- 
naient à soupçonner l'existence de ce trou, ils abandon- 
neraient l'arbre sur-le-champ, je le fis soig:neusenient 
reboucher. Dès le même soir, les hirondelles revinrent 
comme d'habitude, et je me i^ardai de les troubler de 
])lusieurs jours. Enfin, m'étant précautionné d'une lan- 
terne sourde, un soir vers les neuf heures, je retournai 
au sycomore, résolu de voir à fond dans l'intérieur. Le 
trou fut ouvert doucement; je me hissai le long des 
parois en m'aidant de la masse de détritus ; mon cama- 
rade venait par derrière. Je trouvai tout parfaitement 
tranquille; et par degrés, dirigeant la lumière de la lan- 
terne sur les côtés de l'excavation béante au-dessus de 
nous, j'aperçus les hirondelles collées les unes contre 
les autres et couvrant toute la surface interne. Avec le 
moins de bruit possible, Uvius en prîmes et tuâmes plus 
d'un cent que nous fourrâmes dans nos habits et dans 
nos poches; puis, nous étant laissés glisser en bas, nous 
nous retrouvâmes en plein air. Une chose remaniuable, 
c'est que, ])endant notre visite , pas lui seul de ces 
oiseaux n'avait laissé dégoutter de sa fiente sur nous. 
L'entrée exactement refermée, nous reprîmes, fiers et 
joyeux, le chemin de Louisville. Parmi les cent quinze 
individus que nous avions emportés, il ne se trouva ([ue 
six femelles ; soixante-six étaient mâles et adultes ; le 
sexe de vingt-deux des autres ne put être déterminé; 
c'étaient, sans aucun doute, des jeunes de la première 
couvée: leur chair était tendre, et les tuyaux de leurs 
plumes paraissaient encore mous. 

Voyons , faisons en gros le compte des oiseaux qui 



I.'HIRONDKLLK DE CIIKMINÉE. 263 

pouvaient élro ainsi logés dans cet arbre : l'i^space vide 
rnmnienrant à partir de la pile de plumes et de do- 
)H)iiilles pour finir à l'entrée supérieure de la cavité, ne 
pr(''sentait pas moins de 25 pieds en hauteur sur 15 de 
large, (,'n supposant à Tarbre 5 pieds de diamètre, ce 
([ui donnerait 375 pieds carrés de surface. Maintenant, 
accordons à clia((ue oiseau un espace d'à peu près 
o |)ouc(îs, ce qui est plus ([ue suffisant, vu la manière 
dont ils étaient (Mitasses : il y aura 32 oiseaux par 
cha([ue pied carré, et, par conséquent, le nombre 
total que contenait l'intiîrieur de ce seul arbre était 
de 11,000. 

Je ne cessai point de surveiller les mouvements de 
mes hii-ondelles. Lorsque les jeunes qui avaient été éle- 
vées dans les cheminées de Louisville, Jefïersonville et 
des maisons du voisinage, ainsi que dans les arbres 
choisis pour cet objet, eurent abandonné le lieu de leur 
naissance, je recommençai mes visites au sycomore. 
C'était le 2 d'août. Je m'assurai que le nombre des 
oiseaux qui s'y retiraient n'avait pas augmenté ; mais 
je trouvai beaucoup plus de femelles et de jeunes que 
de mâles, sur une cin([uantaine qui furent pris et ou- 
V(Mls. Jour par jour, j'y revins: le 13 d'août, il n'y en 
entra guère ([ue deux ou trois cents; le 18, pas un se .il 
ne s'en ap])roclia. et c'est à peine si je vis passer isolé- 
ment ((uelques individus ipii m'avaient l'air de s'en 
aller vers le sud. Vax se})tend)re, (icidant la imit, je 
i'«^gardai dans l'intérieur : il n'y en restait aucun. J'y 
revins encore une fois, en février, par un tenq)s lies 
froid, et convaincu que toutes les hironslelles 'ivaient 



26/i l'hiuondellk de cheminée. 

quittô le pays, je refermai définitivemenl rouverture 
et cessai mes visites. 

Mai cependant était de retour, et son souffle printa- 
nier nous ramenait le peuple vagabond des airs. Les 
hirondelles aussi revinrent à Uîur arbre, et j'en vis le 
nombre s'accroître chaque jour. Vers le commence- 
ment de juin, j'imaginai de fermer l'entrée avec un 
bouchon de paille que je pouvais retirer à mon gri' au 
moyen d'une corde. Le résultat fut curieux : les oiseaux, 
comme d'ordinaire, vinrent pour s'abriter à la tondîée 
de la nuit; ils s'attroupèrent, passant et repassant de- 
vant l'arbre d'un air tout dérout(''; plusieurs déjà com- 
mençaient à s'envoler au loin: j'ôtai le bouchon, el 
inmiédiatenijont ils entrèrent sans discontinuer, jusqu'à 
ce qu'il ne me fût plus possible de les distinguer du 
lieu où j'étais. 

J'avais quitté Louisville pour aller me fixer à Hen- 
derson, et ce ne fut que cinq ans après ([ue je ])us 
revoir le sycomore, dans l'intérieur duquel les hiron- 
delles abondaient toujours. Les pièces de bois avec les- 
quelles j'avais bouché mon trou avaient été brisées ou 
emportées; mais l'ouverture était de nouveau conq)lé- 
tement remplie de dépouilles et de débris des oiseaux. 
— A la fin i)ourtant , il survint un ouragan tellement 
violent, que leur antique retraite fut tout de son long 
couchée par terre. 



LA PÈCHE DE LA MORUE. 



h) regardais déjà connue chose extraordinaire la 
(luantitc; de poisson (lue j'avais vue le long des côtes des 
Floi'ides; mais ce que j'en trouvai plus tard au Labrador 
véritablement m'étonna, et si, en lisant ce que je vais 
raconter, vous éprouvez cette surprise dont je ne pus 
d'abord me détendre en présence des faits, vous con- 
clurez, ainsi (jue je l'ai fait souvent moi-même, (lue, 
pour produire de petits animaux à l'usage des gros, et 
vice-versâ, la prévoyante nature dispose de moyens 
vastes et inépuisables, comme ce monde môme ([ue son 
habile main nous a si curieusement construit. 

La côte du Labrador est visitée par des pécheurs 
européens, aussi bien que par des américains; et tous, 
du moins je le pense, peuvent revendiquer, avec des 
droits égaux, certaines portions du domaine de la pêche, 
assignées d'un consentement mutuel à chaque nation. 
Mais, pour le moment , je bornerai mes observations 
aux pêcheurs de mon pays, qui, du reste, doivent être 
de beaucoup les plus nombreux. 

Les citoyens de Boston et beaucoup d'autres de nos 
ports de l'Est sont ceux qui principalement s'adonnent 
àcGite branche de notre connnerce. East-Port, dans le • 
Maine, envoie chaque année une grosse tlottille de schoo- 
ncrs et de pinasses au Labrador, pour se procurer 



206 LA pftriiK i)K j \ MORiii:. 

inonics, iiiiu|ii('i"0(iu\, plies, ol parfois du hanMii;'; mais 
ou ik; pù(.'lie ct'tU; ilcriiiôru soi't(3 «le )oissoii (juo dans 
les int(M'vall«\s dos autres travaux. Les vaisseaux de ce 
port et autres du Maine <'t du Massaciiusetts mette'nt à la 
voile aussitôt (jue la chaleur du j)riideuipsadt'l)arrasse 
les mers de reiicond)renient des uiaciîs, c'est-à-din». du 
conmieucemeut de mai à celui de juin. 

Un vaisseau de cent tomieaux ou plus est pourvu 
d'un é(pnpaf;(? de douze liommes. tous pi'^cheurs et 
matelots consommés. Pour c]ia([ue couple de ces hardis 
marins, on a disposé un bateau de hampton, qui est 
amarré sur le pont, ou qu'on suspend aux étais (i). 
Leurs provisions s<^nt simples, mais de bonne qualit<'\ 
et très rarement les gratitie-t-on d(> ([uelque ration de 
spiritueux: du bœuf, du porc, du biscuit avec de l'eau, 
voilà tout ce qu'ils pnînnent avec eux. (]<'pendant on a 
soin de leur donner des vêtements chauds; des ja(iuett«'s 
et des culottes impréu:nées d'huile et àlN'preuve de leau, 
de grandes bottes, des chapeaux aux larL*;es bords et à 
forme ronde, de fortes mitaines et (pKîhpies chemises 
composent la partie la plus solide de leur garde-robe. 
Le proprit'taire ou capitaine les entretient de lignes, 
hameçons, filets, et leur fournit aussi les amorces les 
plus propres à attiier le poisson. La cale du vaisseau 
est remplie de barils de diverses dimensions, les uns 
contenant du sel, d'autres pour iiKîttre l'huile (pi'oii 
retirera de la morue. 



(1) Los (^tnis sont de gros cordages donnants qui vont, d«* la tète des 
mûts, se tixcr sur l'avant. 



l.A rtCAW: DE lA MORUE. 207 

I.,'ap|)at g(''nrral(?m('nt (Mnployôaudéhuldo la saison 
consiste en moules ([u'on a salées exprès; niiiis dès (|ue 
le capelan (1) connncMice à se montrer snr la eùte, on 
s'en sert, commi! étant moins coilteux. Souvent même 
on se cont(Mite de ehaii' de fous et antres oiseaux 
de mer. Les gaines des [)èclieurs varient de seize à 
cinijuante dollars par mois, suivant la capacité des 
individus. 

Le travail de ces hommes est excessivement dur : sauf 
le dimanche, rarement sur les vingt-ipiatre hiîures leur 
en accorde-t-on plus de trois de repos. Le cuisinier est le 
seul ((ui, sous ce rapport, soit mieux traité; mais il faut 
aussi (pi'il aide à vider (3t saler le poisson. Le déjeuner 
consistant (Mi café, pain et viande Ipour le cajiitaine et 
tout ré([uipage, doit être prêt, chaipie matin, à trois 
heures, excepté le dimanche. Cha([ue honnne enn)orte 
avec soi son dîner tout cuit, (ju'il mange ordinairement 
sur le lieu même de la pêche. 

Ainsi, dès trois heures du matin, récjuipage est tout 
préparé pour le travail du jour. Ils n'ont plus (^u'à 
prendre leurs l)aleaux, ipii ])ortent chacun deux rames 
et des voiles de lougre. Alors ils partent tous en môme 
temps, soit à la rame, soit à la voile. Quand on a atteint 
les bancs où Ion sait que le poisson se plaît, les bateaux 
s'établissent à de courtes distances les uns des autres; 
la petite escadrille laisse tondjcr l'ancre par une pro- 
l'uiideur de dix à vingt pieds d'eau, et immédiatement 



(1) Nom que l'on donne à une espèce de gade voisin des merlans. 



268 LA PÉCHK DK I.A MOIUIH. 

la p^che commence. Chuciue homme a deux lignes 
et se tient à un bout du bateau du nn'licu duquel on 
a (,'idevé les planches, pour taire place au poisson. 
Les lignes îunorcées sont lancées à Teau, de chaipie 
cAté de la banque; leurs ))lond)s les entraînent à fond; 
un poisson mord: le pécheur tinwï soi iM'usijuement 
d'abord, puis d'un mouve'nient continu, et jette sa cap- 
ture; (l(; travers sur une petite; l)arre de Un' ronde placée 
derrière lui, ce qui force le poisson à ouvrir la gueule, 
tandis que le seul poids de; son coi'ps, si petit (pi'il soil, 
fait déchirer les chairs et dégage l'hameçon. Open- 
dant l'amorce est encore boi)ne, et déjà la ligne; est 
retournée à l'eau cherch(;r un autre poisson, en même 
temps (pi(\ par le bord opposé, le caniiirade tire la 
sienne, et ainsi de suite. De cette; manière, avec deux 
honnnevs travaillant bien, l'opération se continue jus- 
({u'à ce que le bateau soit si charge; que sa ligne de tlol- 
taison ne vienne bientôt plus qu'à epielcpies pouces de 
la surface de l'eau. Alors on retourne au vaisseau epii 
attend dans le port, rarement à plus de huit milles des 
bancs. 

Presepie toute la journée, les pécheurs n'ont cessé 
do babiller : on cause de poche, d'atfaires domestiques, 
de politique, et autres matières non moins graves. 
Parfois, une répartie de l'un excite chez l'autre un 
bruyant éclat de rire qui vole do bouche en bouche, (;l 
sur un bon mot voilà toute la flottille en gaieté. C'est à 
qui se surpassera, à qui prendra le plus de poisson 
dans un temps donné. De là une nouvelle source d'ému- 
lation et de plaisanteries. Mais, en général, les bateaux 



I.\ Pl-Clli' Di: I.A MORUE. '209 

se i'(Miipli.ss(;iil diiiis le nu^nw ('s[taco dtî tonips ol s"(mi 
l'cvicmiLMil tous eiiscniblo. 

Une t'ois lu'v'wr au vaisseau, chacun s'aruic d'une 
|)ci'cht' (jui i»oi'l(( au bout un ter recourbé assez sein- 
blal)le aux deuils d'une fourche à foin. Avec cet instru- 
nieni, on i)erco le })oisson ({u'on jette d'une secousse 
sur le pont, en le comptant à liant»; voix au fur et à 
mesure; j)uis, d»'s ([ue chaque cari^aison est ainsi dé- 
posée en sûreté, les bateaux repartent à la péchc; ; et 
ipiaiid rancre est jetée, Téquipa-i;»! dîne, pour recom- 
mencer. Laissons-les, si vous le permettez, continuer 
quelipu^ temps l«;ur manœuvre, et voyons un peu ce 
(jui va se passer à bord du vaisseau. 

Le capitaine, ([uatre hommes et le cuisinier ont, 
dans le courant de la matinée, dressé de longues tables 
en avant et en arrière de la grande écoutille; ils ont 
porté sur le rivage la plus grande partit» de leurs barils 
de sel, et placé en rang de largcîs caques vides j)our 
les foies. L'inti-rieur du vaisseau est entièrement di'bar- 
rassé, sauf un coin, où Ton a déposé un gros tas de 
sel; et maintenant l(;s hommes, ayant dhiéà midi précis, 
sont prêts avec leurs grands couteaux. L'un commence 
par couper la tête de la morue, ce (jui se fait d'un bon 
coup de tranchant et (mi un seul tour de main ; puis il 
lui ouvre le ventre par en haut, la pousse à son voisin, 
jette la tète par-dessus le bord et recommence la même 
opération sur une autre. Celui auquel le premier poisson 
a été passé lui enlève les entrailles, en sépare le foie, 
qu'il jette dans une caque, et le reste par-dessus le 
bord ; enfin, un troisième individu introduit dextremeut 



270 l.A pftCflF: I)K \.\ MORIÎK. 

son couteau eu-(l«'ssous des vtMtèhrcs, les sépare de la 
chaii', «|u"il euvoit; dans h; vaisseau par récouiille.et le 
sui'plus toujours à la mer. 

Maintenant si vous voulez jeter les yeux dans l'in- 
{(M'ieur, vous pourrez voir la dernière ecM-tMiionie 
(pii consiste h saler et à entasser la morue dans les ba- 
rils : six hommes (|ui en ont l'habitude, et dont les 
hras veulent s'occuper, sulliscnt j'i dt'capiter, vidtîr, 
désosser, saliîr et end)aller tout le poisson pris dans 
la matinée, et à (h'barrasser complètement le pont 
|)our le moment où les bateaux revi(>iulront avi'c une 
nouvelle charo"c. I^eur travail se prolonij;(; ainsi jus- 
♦ju'à mimiit. Alors ils se lavent la fiGfure et les mains, 
prennent des vét(Mnents propres, suspend«Mitaux hau- 
bans leurs appareils d(^ pèche et içagnent le Lj;aillai'd 
d'avant, où ils sont bientôt ploniçés dans im profond 
sommeil. 

Mais il est d«''jk trois heures du matin! L(^ capitaine 
sort de sa cal nue en se frottant l«;s yeux et appelU^ à 
haute voix : Tout h monde debout, holà ho!!! Les 
jandjes enp;ourdies, et encore à moiti('' endoi'mis, les 
pécheurs sont bientôt sur le pont. Leurs mains et leurs 
doigts leur font tant de mal et sont tellement eidlés à 
force de tirer les lignes, qu'ils peuvent à peine s'en 
servir. Mais c est bien de cela ([u'il s'agit ! Le cuisinier, 
qui la veille a fait un bon somme et s'est levé une 
heure avant eux, a préparé le café et les vivres. Le 
iléjeuner est promptement expédié ; on met de côté les 
vêtements propres, pour reprendre l'habit de fatigue ; 
chaque bateau , nettoyé d'avance , reçoit ses deux 



LA Vi'.CUV. I)K I.V MORIIK. 271 

h(ininies,t't la flollilhi d»; iioiivciui lait voile pour le lieu 
(le la ])(^('lie. 

Il n'y a pas moins de cent schooners ou pinasses 
dans le |)oi't ; or, connne trois cjuits hateaux [KU'tent 
(•lia({ue jour pour les bancs, et (jue cha((ue bateau peut 
prendre en moyenne deuv mille moi'Ufs, «piaiid vient 
la nuit <tu samedi au dimanche, c'est k ])eu près six 
cent mille poissons (pti ont été pris, uomhre ([ui ne 
laisse |)as([ue de taire un peu de; vide dans les pi'cun'ers 
Itarafçes. Aussi le capitaine profite-t-il de la relâche du 
(linuinchepouri'cntrer ses barils dest^l, tpii sont à terre, 
et se diriyjer vers un havre mituix approvisionnt', où il 
»'S[)ère arriver lontiçtemps avant ïo cijucher du soleil. Si 
la journée est propice, les honnjies peuvent st» donner 
(lu bon temps duraiit la traversi'o, et le lundi on 
recounnence comme de plus belle. 

.le ne dois pas omettre de vous dir(î «pn^ tandis (|u'il 
taisait voile d'un port h l'autre, le vaisseau est pass('' 
tout près d'un rocher sur lequel des myriades de putïiiis 
ont fait leur nid. IJi on s'cîst mis en panne, pour une 
heure ou deux; la plupart des honnnes sont desce^idus 
il terre et ont rc^cueilli (Finutienses ((uantit(''s (Tieuts 
excellents pour remphicer la crème, connne aussi poui' 
servir d'appât au poisson, cjuand h^ feu les a dui'cis. Je 
puis vous apprendre, en outre, connnent nos a\entu- 
ri(M's s'y prennent poui' distinp^uer h^s œufs frais (hîs 
autres: ils remplissent d'eau de larges tubes, y plon- 
iiçeut les œufs ([u'ils y laissent une ou (kmx minuties, 
|iiiis rejettent coimne mauvais ceux (prils voient su!'- 
iiai^er et même ceux (jui manifestent la plus h'gère dis- 



272 L\ PÈCIIK DE LA MORUE. 

position îï roniontcr à la suiface. Quant aux autres (jui 
restent au fond, je vous les garantis, cher lecteur : vous 
n'en avez jamais mangé de plus succulents, et vos pein- 
tades n'en pondent pas de meilleurs dans votre grange. 

Le poisson précédeir>ment pris et salé est mis à 
terre au premier port. On emploie à cette besogne 
ceux des hommes de l'équipage que le capitaine a 
reconnus les moins adroits ii la poche. Là, sur des ro- 
chers nus ou des ("chafaudages recouvrant un espace 
considérable, les morues sont étendues côte à côte pour 
sécher au soleil; on les tourne plusieurs fois par jour, 
(ît, dans les intervalles, les hommes donnent un coup 
de main à bord pour nettoyer et serrer les autr(?s i)ro- 
duits ([n'apportent continuellement les bateaux. Vers le 
soir, ils reviennent à leurs sécheries pour mettre le 
poisson en piles (jui ressemblent à autant de meules d(^ 
foin. Ils ont soin d'en disposer le haut de manière à ce 
que la pluie glisse dessus, (;t de placer uni; grosse pieri'e 
au sommet pour les empocher d'être renversées, en cas 
qu'il survi(Mme quelque fort coupdeventpendantlanuit. 

Cependant, le capelan s'est approché des rivages, 
et, par milliers (îutre dans chaque bassin, dans chaque 
ruisseau pour y déposer son frai, car juillet est arrivé. 
Les morues le suiviMit, comme le limier suit sa proie, 
et leurs masses compactes couvrent littéralement les 
bords. Maintenant, les pécheurs vont adopter une autre 
méthode : ils ont apporté avt;c eux de vastes et pro- 
fondes seines (1), dont un bout est fixé sur la rive à 

(1) Grand filet qui présente souvent un sac dans son milieu. 



lA PÊCHE DU LA MORUE. 273 

l'aide d'une corde, tandis (juc l'autre, ((u'on traîne au 
large pour balayer autant d'espace (pie possible, est en- 
fin tiré à terre, au moyen d'un cabestan. Quelques 
hommes, dans des ])ateaux, soutiennent le haut du filet 
où sont attachés des morceaux de liège, et battent l'eau 
pour effrayer le poisson et le pousser vers le bord ; 
d'autres entrent dans l'eau, armés de crocs, et n'ont 
(jue la peine de le harponner et de le jeter à terre, car 
le filet va se resserrant peu à peu, à mesure que dimi- 
nue le nondjre des poissons qu'il renferme. 

('.ombien croyez-vous qu'en un seul coup on puisse 

ainsi prendre de morues cinquante ou cin- 

(|uante mille? Vous aurez (pielque idée de la chose 
(juand je vous aurai dit oue hîs jeunes gens de ma 
société, en se promenant le long du rivagt;, pnniaient à 
la main des morues vivantes et même des truites de 
l)lusieurs livres, avec un simple bout de ficelle et un 
hameçon à maquereau pendu à la baguette de leur 
fusil. Deux d'entre eux n'avaient qu'à se mettre à l'eau 
seulement jusi[u'aux genoux le long des rochers, en 
tenant par les coins leur mouchoir de poche, et bientôt 

ils le ramenaient plein de petits poissons Si vous 

lie voulez pas m'en croire, demandez-le aux pécheurs 
(Hix-mémes; ou ])lutot allez au Labrador, et là vous 
m croirez le témoignage de vos propres yeux. 

Cette manière de i)rendre la morue à la seine ne me 
paraît pas légale, car une grande partie des poissons 
qui sont finalement tirés à tern; se trouvent si petits, 
qu'on peut les regarder comme n'étant d'aucun usage. 
Du moins, si on les rejetait à l'eau ! mais on les laisse 
I. ib 



ti7/i LA PÈCHE DK l.\ MORUE. 

sur le riva<T(» où, en dernier ressort, ils servent de pâ- 
ture aux ours, aux loups et aux corbeaux. Les poissons 
•|u'on prend le lonsç de la cùte, ou seuleuKMit à (pic^hiues 
milles dans les stations de pùche, sont de dimensions 
médiocres; et je ne crois pas nie tromper en disant (|u'il 
y en a peu ([ui pèsent plus <le deux livnis, après qu'ils 
sont complètement vidés, ou qui dépassent six livres 
au moment où on les tire de l'eau. — Ils sont sujets à 
plusieurs maladies et parfois tourmentés ])ar des ani- 
maux parasites qui, en peu de tenq)s, les rendent mai- 
gres et inqiropres à la consommation. 

Il y a des individus (pii, par négligence ou autrcî 
cause, ne pèchent ([u'avec des hameçons nus et bles- 
sent ainsi fréciuemment les morues sans les prendre, 
ce qui les effraye ei les fait fuir en foule, au grand pré- 
judice des autres pécheurs. Quehpies-uns emportent 
leur cargaison de station en station avant de les sécher, 
tandis (pie d'autres s'en défont sur-le-chanq), en les 
vendant à des agents venus de |)ays éloignés. Certains 
pêcheurs n'ont ([u'une pinasse de cinquante tonneaux; 
d'autres sont proprii'taires de sept ou huit vaisseaux 
d'une contenance égale ou supc'rieure. Mais (juels «]ue 
soient leurs moyens, si la saison est favorable, ils se 
voient en général largement payés tle Itîurs peines. Par 
exenq)le, j'ai connu des individus (pii, engagés comme 
mousses à leur premier voyjige, se trouvaient, au bout 
de dix ans, dans une position indépendante, et n'en 
continuaient ]ms moins leur nM'tifU'de pécheur. «Quelle 
existence pour nous, me disaient-ils, s'il nous fallait 
rester sans rien faire à la maison ! » Je m'en rappelle un 



LA PtC.WE DE LA MORUK. 275 

(le celle classe ([iii, îipW;s avoir fait ce^enre de trafic 
pendant plusieurs années, est niaint(*nant à la tête d'une 
jolie tlotl«! de schooners ; l'un de ces bâtiments poss(Vle 
une cabine aussi propre, aussi contortal>le que j'en aie 
jamais vu dans des vaisseaux de cette grandr'ui*. Aussi, 
celui-ci ne recevait-il le poisson à son bord (jue ipiand 
il était entièrement vidé, ou bien il servait de pilote 
aux autres et rentrait, de temps en temps, au port avec 
une ample provision, soit de plies, soit de maquereaux 
de choix. 

Je réserve pour une autre occasion les remarques 
que j'ai faites sur certaines améliorations cpi'on pour- 
rait, je crois, introduire dans nos pêcheries de la côte 
du Labrador. 



LA GRANDE PIE-GRIÈCHE CENDRÉE. 



Cette pie-grièche passe, il est vrai, la majeure partie 
tie Tannée dans les États les plus orientaux de l'Union 
et dans des régions encore plus reculées vers le nord ; 
toutefois nombre d'individus restent dans les districts 
nioiiliigneux îles États du centie et y font leur nid. 
l*einlaut les hivers rudes, elle émigré vers le sud, jus- 
tjuau voisinage de la ville de Natchez, sur le Mississipi, 
où j'en ai vu beaucoup et môme tué quelques-unes. Elle 



276 LA r.RANDIi riFHilllKCIIE CKNDRl':!:. 

liV'sl pas rare au KtMitiicky (;t dlo y reste aussi l'hiver; 
mais le long des côtes de nos États du sud, je n'eu ai 
jauiais rencontré , et je ne sache pas non plus (ju'on 
y en ait apeieu. 

Quand viennent le printemps et l'été, elle cjuitte les 
basses terres du uiilieu pour gaj^nei' les montagnes, où 
elh; demeure gi'néralement juscprii l'automni;. Vers le 
20 d'avril, on voit le mâle et la tenielli; occupés à hàlir 
leur nid dans les parties couvertes et reculées des foiéts. 
J'ai trouvé plusieurs de ces nids sur des buissons, à dix 
pieds au plus de terre et sans aucune apparence de 
choix entr(i les diverses espèces d'arbres; néanmoins, 
il est ordinainîment place'' vers le haut et assis ii la 
jonction de ihux branches. Grand comme celui du 
l'obin . il se; compose en dehors de grosses heibes, 
de Icuilles et de mousse; intérieurement, de raciiKvs 
fibreuses sur les([uelles est étendu un lit de plumes de 
dindon et de faisan. Les u'ufs, au nomhre de (piativ 
à cin(i, sont d'un cendré foncé, avec iU\ lunnbreuses 
taches et des raies d'un brun clair au gros bout. L'in- 
cubation dure tpjinze jours. 

Les pcîtits paraissent d'abord d'un bleuâtre terne: 
mais nuand ils sont recouverts de plumes, ils pren- 
nent, en dessus, une teinte d'un roux sondjrc, avec des 
barres en zigzag, de la gorge à l'abdomen. Ils consei- 
vent cette livrée jusipic; bien avant dans l'autonme. <'l 
cpu'Uiu'un qui n'aurait pas l'habitude d'observer ces 
oiseaux, rt^garderait ceux-ci connue appartenant à une 
espèce différente. Ils demt'urent tout ce temps avec 
eurs parents et souvent môme pendant l'hiver. Leur 



I 



LA r.HAM)!', piK-(iUiKCiii: r.KxnRi^;!':. 277 

pieniirrt; nourriture consiste en chenilles, araign«^es, 
insectes, et en baies de diverscîs sortes; mais à mesure 
(ju'ils grandissent, les parents leur apportent de la 
chair d'oiseau, dont ils se repaissent avec avidité, môme 
avant de ([uitter le nid. 

Q) vaillant p(»tit guerrier est doué de la lacidlé 
d'imiter les notes de ses frères des bois, sp«''cialement 
celles qui indicpient la détresse, (^est ainsi cju'il conti'e- 
fait le cri des moineaux et autres de celte taille, de ma- 
!ii«"'re à vous tairc! jurer (jui; vous les (entendez gcMuir 
sous la serre de l'épervier. et j(» soupcoime fort que ce 
n'est ([u'une ruse de guerre pour attirer les voisins hors 
du bocage au secours de leur pauvre camarade. En 
maintes occasions, je l'ai surpris juvcisément lorscpi'il 
l'iiisait entendre cette sorte de j)lainte, et bientôt, 
comme un trait, j(^ le voyais s'(?lancer de sa branche 
dans un buisson d'où sortaient immédiaten)ent les cris, 
cette fois trop réels, d'im oiseau ([u'il avait pris. Sur les 
bords du Mississipi, j'en remanpiai un ([ui, plusieurs 
jours de suit(>, vint régulièi'ement se poser tout au haut 
irun grand arbre. De là. après avoir imité les cris de 
(liv(M*s(;s espèces de passereaux, il pi([uait en bas, 
conmie un faucon, les ailes ramenées ])rès du corps, 
et rarement mampiait-il d'atteindre l'objet de sa pour- 
suite, après leipiel il s'achîirnait jusqu'au milieu des 
ronces et des broussailles. S'il revenait siins gibier, il 
remontait sur sîi branche, et, d'une voix rauque et 
l'orte, exhalait son m<''contentement en cris de colère, 
(chaque fois cpi'il voulait frapper sa victime, il s'abat- 
tait sur son dos et l'attaquait à la tète, que je trouvais 



278 LA GRANDE riE-iJRIKCIIK CRNDRKE. 

souvent fendue de part en part. — QU'I'hI elle; n'est pas 
iroubh'e, la pie-grièch(i déchire le corps par lambe^aux, 
n'en laisse rien (|ue les ailes et ravali; par j;ros (piar- 
tiers, «lu'elle n'a ni^ine (ju'imi partie plumés. Quehpie- 
foiselle poursuit à uiuulistance considérable des oiseaux 
qui soid en plein vol : ainsi j'en vis une qui donnait la 
chasse à une tourterelle, et celle-ci, sur le point d'Hw 
prise, plongea vers le sol, où son crâne fut en un instant 
brisé. Mais aussi, l'instant d'après, l'une et l'autre 
étaient en ma possession. 

Son courage, son activité et sa persévérance sont 
véritablement étonnants. J'ai su (pi'iMi hiver, (piand il 
y a ])énurie d'insectes et que, dans les Rtats de l'est, les 
oiseaux sont rares, «;lle entre dans les villes et attaque 
ceux (pi'elle peut atteindie jusijue dans leurs cages. 
Pendant mon s(''jour a Boston, on m'en a))porta plu- 
sieurs qui avaient été |)iises dans des appartements où 
l'on gardait ainsi d(îs canaris en cage, et chacpie fois 
le petit favori avait été massacré. Près de la même ville, 
j'en observai une qui, pendant plusieurs minutes ilc 
suite, restait comme immobile sur ses ailes, à la ma- 
nière d'un épervier; elle planait au-dessus d'herbes 
sî^ches ei de joncs qui couvraient des marais salants, 
puis fondait subitement sur quelque; petit oiseau ([u'elle 
venait de voir y chercher un refuge. 

Ses pieds sont petits et, en apparence, faibles ; mais 
elle est année de griffes aiguës cjui peuvent infliger de 
cruelles blessures au doigt ou à la main. Elle mord avec 
une grande opiniâtreté, et ordinairement ne lâche prist^ 
que lorsqu'on la serre à la gorge. 



I,A (.R\M)F, IME-C1RIÈCIII-: CENDRÉR. 279 

Son vol est vif. tort ol sduIciiu; cllo so meut, au Ira- 
vers (les airs, en lonjjnes ondiilatictns, de vini^t à trente 
verbes clianme. mais (Kordinain^ ne sVlève ])as très 
haut, si ee n'est pour traLiner un bon point d'observa- 
liitn. Le plus souvent elle ijjlisse au-dessus des brous- 
sailles, rapidemeid et en sihnice, par saccades de rin- 
(juanle à cent ver^jes; je n'en ai jamais vu marcher ni 
se promener ])ar terre. 

Elle est extrêmement friande de cricpiets, saute- 
relles et autres insectes, et elle manjj?»; de la chair d'oi- 
seau chaipie fois tpielle ])eut s'en procurer. Les indi- 
vidus (ju»' j'ai ternis ini ca^(^ n»e paraissaient beaucoup 
aimer les tranches de bceuf frais; mais ils restaient 
^«^néialement tristes et taciturnes, et finissaient |)ar 
mourir. Comme je n'en ai eu en captivité cpie l'hiver, 
alors qu'il n'y avait pas de coléoptères à leur donner, 
je n'ai pu m'assurer si, de même «pie les faucons, ils 
ont la faculté de «h'j^orjçer les parties dures des animaux 
«|u'ils ont avalés; mais j(î suis porté à croire (^l'il (;n 
est ainsi. Quant à cette habitude ipj'on leur prèle «l'em- 
paler des insectes et di^s petits oiseaux sur des piipianls 
d'arbre el des «'pines, j'avoue «pie c'est j)Our moi un 
vrai mystère, daulant plus «pie je ne vois pas trop 
quelle en pourrait être l'utilité. 



LA FÊTE DU li JUILLET 



AU KENTLCKY. 



fieargrass-Creék^ l'un do ces (Ic'licieux (îours trcau 
qui arrosent les riches cultures du Kentucky, serpente 
sous les épais ombrages de sup<M'l)CS forêts de hôtres 
au milieu desquels sont dispersées diverses espèces de 
noyers, de cliônes, d'orun^s (>t détrônes (juile couvrent 
tout au long sur chacun de ses bords. C'est là, prés de 
Louisville, que je fus témoin de la fête destinée à célé- 
brer l'anniversaire de la glorieuse proclamation de notre 
indépendance. Au loin, dans l'ouest, les bois déployaient 
leur majestueux rideau de verdure, jusque vers les 
beaux rivages de l'Ohio ; tandis (jue, vers l'est et le suil, 
leurs cimes ondoyaient par-dessus l(;s campagnes aux 
pentes légèrement inclinées. Sur cha((ue lieu découvert 
apparaissait une plantation, souriant dans la pleine 
abondance d'une moisson d'été , et le fermier semblait 
rester en extase devant la magnificence d'un tel spec- 
tacle. Les arbres de ses vergers inclinaient leurs bran- 
ches, comme impatients de rendre à leur mère, la terre, 
les fruits dont ils étaient chargés; nonchalannnent 
étendus sur l'herbe, les troupeaux ruminaient à loisir, 
et la chaleur naturelle à la saison les invitait encore à 
§'Hbandonner plus complètement au repos. 



i 



LA FÈTK DU k II ILLIiT W KENTUCKY. 281 

Libro et tVaiic de cœur, hardi, droit, et s'eiiurguoil- 
lissant de ses aïeux virginiens, le K(Mituckyen a fait ses 
préparatifs jiour (;élél»nM', comiiik^ d'iiabilude, rauiii- 
versaire de riiidépeiidaiice d(; sou [)ays. Ou est sûr 
qu'aux euvirous ils sout lous d'uu méuie accord : 
t|u'est-il besoin (riuvitatiou personnelle, là où chacun 
est toujours bien leeu de son voisin ; là où, de[)uis le 
{Gouverneur jusiprau simple gareoii de charrue, tout le 
monde se rencontre, Tallégresse dans l'àme et la joie 
sur le visage ? 

C'était, en effet, un bien beau jour! Le soleil étince- 
lant montait dans le clair azur des cieux ; Thaleine 
caressante du /.é|)hyr end)aumait les alentours du 
[)arfum des Heurs; Uis petits oiseaux modulaient leuis 
chants les plus doux sous Tombrage, et des milliei's 
d'insectes tourbillonnaient et dansaient dans les rayons 
du soleil ; iils et tilles de la, Colond)ie semblaient s'être 
réveillés plus jeunes ce matin-là. Depuis une semaine 
et plus, serviteurs et maîtres n'étaient occupés ([u'à 
pn''parer une place convenabU;. On avait soigneusement 
coupé le taillis; les basses branches des arbres avaient 
été élaguées, et l'on n'avait laissé ipie l'herbc', verdoyant 
et gai lapis pour le sylvestre pavillon. C'étuitàciui don- 
nerait bœuf, jandjon, venaison, poule d'Inde et autres 
volailles; là se voyaient d(^s bouteilles de toutes les 
boissons en usage dans la contrée; la belle rivière {\) 
avait mis à contribution le peuple écaillé de ses ondes; 
melons de toutes sortes, poches, raisins et poires eussent 

(l) c'çgt ce que sjgiiilic VOhio, en langage indien. 



282 i,A l'ftTE m' ^i jriM.iT 

siilli pour approvisionner un inarchc; en nn mot. le 
Kentncky, la tem^ de l'abondance, avait t'ait tVMe à ses 
enfants. 

Vn limpide ruisseau versait spontanj^inent le tribut 
de ses eaux, et pour rafiaîcbir l'air on avait le souille 
de la brise. Des colonnes de funK'e montant des feux 
récemment allumés s'«''levai(Mit j)ar-dessus les arbres; 
plus de cinrpiante cuisiniers allaient et venaient, va- 
(piant à leurs impoi'tant(»s fonctions: des garçons di; 
toute espèce disposaient les plats, les verres c't les bols 
à punch parmi les vases où pétillait un vin généreux, 
et plus d'un baril, pour la fojde, était rempli de la 
vieilli? liqueur du pays (1 ). 

Cependant l'odeur des nMis commence à ])arfumer 
l'air, et toutes les apparences annoncent l'attacpie pro- 
chaine d'un de ces festins substantiels, tels qu'il en faut 
au visfoureux appétit de nos Américains des forêts, 
(ihaque maître d'hôtel est à son post(>, prêt à receM>ir 
les joyeux groupes qui, dés ce moment, commencent 
à se montrer hors de l'enceinte obscure des bois. 

Les belles jeunes fdles, habillées tout eu blanc, 
s'avancent, chacune sous la protection de son robuste 
amoureux, et les hennissements de leurs montures (pii 
caracolent, indiquent combien elles sont fières de porter 
un si charmant fardeau. Le couple léijçer saute à t(M're, 
et l'on attache les chevaux en entortillant la bride au- 
tour d'une branche. Tandis que cette brillante jeunesse 



({) «Old monongahela, n Nom tout local pour indiquer quelque 
boisson propre à un canton, et très probablement d'origine indienne. 



vu KENTUr.KY. 283 

so tlirigo ainsi vers la fAto, on «lirait im<i procession do 
nymphes ou de divinités déguisées; les pères et les 
inèr(\s les couvrent d'un ten«lrer(5^ard,touten suivant 1(î 
joyeux cortéj^e, et bientôt la pelouse n'est plus «|ue vie 
et mouvement. — Attention! prenez j<ard<^ à ce j^rand 
canon de bois relié de cercles de fer et bourré de pou- 
dre tabricnuM! à la maison: on v nuît 1«î l'eu au moyen 
d'une lonjjfue traînée, il détone, et des milliers de 
hurrahs partant du cœur se mêlent à rex|)losion reten- 
tissante, (i'est maintenant au tour des savants: plus 
d'un noble et chaleureux discours vient chatouiller les 
oreilles de rassemblée, cpii accueille par d'unanim(;s 
applaudissements les bonnes intentions de rorat(;ur. 
(]ela probablement ne vaut pas l'élcxpience des (^lay, 
des Flverett, des WebstcT ou (b^s Preston, mais sert du 
moins à rappeler au souvenir de tout Kentuckyen pris- 
sent le nom j^lorieux, b^ patriotisme, b; courage et la 
vertu de notre immortel Washington. Fifres et tam- 
bours sonnent la marche qui l'a toujours conduit à la 
jfloire, et lors(|u'on entonne notre ttimeux « Yankee- 
doodle (1), » les mêmes acclamations reeommencent. 
Mais les maîtres d'hôtel ont prévenu l'assemblée que 
le festin est prêt. Les belles forment l'avant-garde et 
sont placi'es les premières autour des tables, qui gémis- 
sent sous de véritables monceaux d«;s meilleures pro- 
ductions du pays. Près de cha([ue nynq)he aux doux 
yeux se tient son beau aux petits soins qui, dans une 

(1) Air national américain, mais très monotone à ce qu'il parait , et 
peu fait pour exciter i*enttiousiasme des Européens. 



284 I.A l-ftTi: DU h JriM.KT 

préférence, dans une (rillade. epii^la moindre occasion 
de lire son bonheur. Opendant les tas de viande dimi- 
nuent, comme on peut le croire, sous Taction de tant 
d'ajjjents de destruction; de nondjreux toasts aux l^^tats- 
Tnis sont portés et accept(''s; de nouv(>aux speechs sont 
prononc<''s provo((uant d airectueux essais de n'ponse; 
les dames se retirent sous des tentes di'essées non 
loin, (it où elles sont conduites par leurs partn(M's; 
puis ceux-ci reviennent à table, et le champ leur étant 
ainsi laisse'' libre, les cordiales santés reprcMinenit à la 
ronde. Toutctbis les Kentuckyens n'aiment jjjuèreàpro- 
loniçtîi' leurs re[)as. et (juehpies minutes suflisiMit pour 
les satislaiie. Après un petit nond)re de visites au bol 
de punch, ils retournent joindre les dames, el la danse 
va commencer. 

Cent jeunes beautés, sur doubh? file, s'jdiiçneni 
autour (h; la pelouse, dans la partie ond)raij;ée des bois; 
çà et là de petits groupes attendent les bienheureux 
fredons de la rondes et du cotillon. Enfin la musicpie 
éclate ! violons, cornets et clarinettes ont dom^» le 
sii^nal, et toute cette foule, d'un mouvement jijracieux, 
send>le s'élancer dans les airs. BientAt, au milieu des 
raniçs, fiLj;m'e le costume pittoresque des chasseurs ; 
Umv tunique fransjée saute en mesure avec les robes 
des dames, et les parents de l'un et de l'anti'e sexe 
tiennent le pas et se mêlent ])armi leurs enfants. Pas 
un front où le contentem(>nt ne rayonne, pas un cœur 
(pii ne tressailli; dt; joie. Là ni orjjjueil, ni pompe, ni 
afi'ectation ; Tentrain gagne tout le monde, les esprits 
Utj sont livrés qu'au plaisir; peines et soucis s'envolent 



\V KI'NTUCKY. 285 

îivoc le vont. Dans les intervalles de repos, on fait eir- 
euler toutes sortes de ratraîchissenients, el pendant que 
les danseuses se contentent (riunnecter leurs lèvres île 
Tii^réable jus du melon, le chasseur du Kentucky 
l'tanclu' sa soif par d'aniples rasailes de punch conve- 
nablement tem})éré. 

Que n'éliez-vousavec moi, cher lecteur, poui' prendre 
votre honniî part du champl^tn; s|)ectacle de cette ft^te 
nationale! Avec ([uel plaisir n'eussiez-vous pasentendu, 
là, le baliil in^('Mui des amoui'eux; ici, les iiraves dis- 
sertations des ncienssui' lesatïairesde TKtat; ailleurs, 
l'entretien de braves laboureurs s' occupant d'améliora- 
tions ai)portées auxinslruments et ustensiles d'af^i'icul- 
tui"e, et toutes lesvoix eidin,confoniluesdins un même 
vœu, ne demandant qu'une continuation de prosp«''rité 
pour le pays en général et pour le Kentucky en parti- 
culier! Vous eussiez aimé à voir ceux que n'avait pas 
attirés la danse, s'essayant de loin au tir de leurs 
pesantes cîirabines; d'autres, fiers de montrei' à la 
course la supériorité de leurs fameux clievaux de Vir- 
îjfinie; ceux-ci. racontant des exploits de chasse et par 
moments faisant nîtentir les bois de leurs bruyants 
éclats de rir(>. Pour moi, le tcnnps passait lapidiî 
comme une flèche dans son vol. Plus de vintçtans se 
sont écoulés depuis ([ue j'assistais à cette fôte, et main- 
tenant encore, ii chaque anniversaire du /i juillet, le 
seul souvenir de ce jour de joie me rafraîchit l'àme. 

Mais hélas! le soleil décline, rol)scurité du soir com- 
mence à ramper sur la scène; dans les bois, de larges 
feux sont allumés pri>jetant au loin, auv la pelouse fou- 



286 I,\ FÊTE DU k JUILLET AU KENTUCKY. 

lée, les cji'andcs ombres des arbres, vivantes colonnes, 
et se retl(Haiit jusiiiK» sur les heureux ^iiroupes foi ''s de 
se s(^j)arer. Là-haul. à la vortte toujours limpiue des 
cieux, commencent à scintiller les innombrables flam- 
beaux de la nuit; on dirait ({ue la nature elle-même 
somitau bonheur de ses enfants. Knfm, le souper est 
servi, chacun y fait honneur, et alors il faut bien son- 
ger au di^part. L'amant s'empresse de faire avancer le 
coursier de sa belle, le chasseur serre la main d'un 
camarade, on se réunit par groupes de ])arents et 
d'amis, et cha(iue tamille regagne en paix sa demeure. 



L'AIGLE DORÉ. 



Vers le commencement de février i8â3, pendant 
mon séjour cà Boston, dans le Massachusetts, j'eus besoin 
fort heureusement de passer chez M. Greenwood, pro- 
priétaire du musée de cette ville, qui me dit avoir 
acheté un très bel aigle don'i il désirait bien savoir le 
nom. Il me le fit voir, et dès que mon regard se fut 
arrêté sur son œil profond, audacieux et dur, je le 
reconnus sans peine pour appartenir à l'espèce dont 
j'entreprends de décrire ici les mœurs, et je résolus 
d'en obtenir la possession. En conséquence, je deman- 



l'aigle doré. "287 

«lai îiM. Gi'cenwood s'il coiistMitirait à me céder le noble 
oiseau, et e«; i^eiitleiiian. ;ivec ime oljlii;eauce parfaite, 
s'empressa d'ac([uieseer à mon désir, s'en remettant 
môme coinph'teinenl ii moi pour le prix, que je lixai à 
notre nmtuelle satisfaction. Voici de ctuelle manière 
avait été t'ait ce royal prisonnier : L'homme de qui je 
l'ai acheté, me dit h* savant M. Greenwood, l'avait 
aj)porté sur le haut de sa charrette, dans la môme cage 
où il est encore, et pendant que je le marchandais, il 
me raconta qu'il avait été pris dans une chansse- 
trape à l'enards, sur les montagnes Blanches du New- 
llanq)shire. Un matin, la trape avait disparu; mais 
en cherchant bien, on la retrouva à plus d'un mille du 
lieu où elle avait ('té tendue. L'aigle n'y tenait que par 
lune de ses griffes. H avait pu s'échapper encore, en 
lentraînant, plus de cent pas au travers des bois. Ce- 
pendant on finit, avec bien du mal, par s'en emparer; 
il y avait de cela déjà plusieurs jours. 

L'aigle fut immédiatement transporté chez moi, et 
je l'jiifublai d'une couverture pour le sauver au moins, 
dans son malheur, d(^s regards insultants de la foule, 
.le plaçai la cage de façon à ce que je pusse avoir une 
hoime vue du captif, et je dois confesser que, tandis 
(|ue je considérais ses yeux renqjlis d'un superbe dé- 
dain, je ne me sentais peut-être pas pénétré, pour lui, 
de tous les sentiments généreux qu'il aurait dû m'ins- 
pinM'. Cependant, j'avais presque envie parfois de le 
rendre à la liberté, })Our qu'il pût revoler à ses mon- 
tagnes natales. Que jaurais eu de plaisir à le voir tié- 
ployer ses vastes ailes et prendre son essor, là-haut, 



288 l'aigle I)ork. 

\«M's les rochers, sa sauvacjcî retraite; mais alors, je ne 
sais ([uelle voix imirimirait à mon oreille (jiril valait 
bien mieux profitei' de roccasioii (|iii nr«''tait doniK'e 
(le taire le portrait du ma^nifuiue oiseau, et j'aban- 
donnais mon piemier désir, plus désintéressé, pour 
l'unique satisfaction, cher lecteur, de vous en olfrir la 
i'"ssemblanc(\ 

Le premier jour tout (Mitier, je n'eus d'autre occu- 
pation i\ui) de l'observer dans ses mouvements; le sui- 
vant, je déterminai la position la i)lus favorable pour h' 
représeïiter, et le troisièmes, je n''tl<''chis aux moyens de 
lui (Mer lîi vie avec le moins de souffrance possibles. Je 
consuhai là-dessus diverses persomi(3s, (st entre autres 
mon très digne et généreux ami (ieoi'ge l\'ii'knian, 
esiiuire, (jui avait l'obligeance de nous visiter cluupie 
jour. Il proposa de l'asphyxier par la funn'e (h charbon 
de bois, de le tuer par une di'charge (''lectri4U(^ etc. , etc. 
Nous nous arrêtâmes au premier expédient, comme 
devant être probablement plus connnode pour nous 
et moins doulouieux pour le patient. Cette d(''termi- 
nation prise, l'oiseau, toujours en cage, fut placé daib 
une toute petite pi(*ce et hermétitjutMiient enfermé sous 
des couvertun^s ; [uiis, les portes et les fenètn^s soi- 
gneusement bouch(''es, on apporta un réchaud plein de 
charbon allumé, et on retroussa les couvertures du bas 
de laçage. JV'COutais , m'attendant à tous moments à 
l'entendre tomber de sa perch»; ; mais des heures s'é- 
coulèrent, et rien n'annonçait le succès. J'ouvris la 
porte, enlevai les couvertures et plongeai mon regard 
au milieu d'une suffocante fumée : droit sur son bâton 



s 



l'aigm: dork. 289 

se tenait l'aipile, les yeux étincelants et fixés sur les 
miens, aussi vivant, aussi vigoureux que jamais! Sur- 
le-champ, je refermai toutes les ouvertures, me remis 
en sentinelle à la porte, et vers minuit, n'entendant 
pas le moindre bruit, j(^ revins donner un coup d'œil à 
ma victime. 11 semblait n'avoir pas plus de uial (pi'au- 
})aravant, et cependant, mon fils et moi, nous ne pou- 
vions déjà plus tenir dans le cabinet ; et même, dans 
l'appartement voisin, la respiration coumiençait à de- 
venir difficile. Je persévérai néanmoins et j'attendis en 
tout dix heures; enfin, voyant qu(; la fumée de char- 
bon ne produisait pas l'effet désiré, je me décidai à ii:a- 
l^iier mon lit, fatigué et très mécontent de moi. 

I.e lendemain , dc^ boime heure, j'essayai encore du 
charbon, auquel j'ajoutai quantité de soufre; mais, en 
(pielques heures, nous étions tous chassés de la maison 
par des vapeurs étouffantes, tandis que lui, le nobh; 
oiseau, restait toujours debout, nous lançant des re- 
gards de défi, chaque fois que nous nous hasardions à 
api)rocher du lieu de son martyre. Quant aux applica- 
tions internes, sa fière contenance nous les interdisait 
expressément. De guerre lasse, il me fallut en venir à 
un moyen auquel on n'a recours qu'à l'extrémité, mais 
qui est infaillible : je lui plongeai une longue pointe 

d'acier dans le cœur , et il tomba, mon orgueilleux 

prisonnier, mort sur le coup, sans un mouvement, 
sans môme qu'il se fût dérangé une seule de ses plumes. 

J'employai presque la totalité d'un autre jour à l'es- 
quisser, et je travaillai si assidûment pour en achever 
le dessin, que cela faillit me coûter la vie : je fus subi- 
I. 19 



290 i/aiclf- noRi^:. 

Uînieiit pris (Tiiik; ani'ctiuii spasinodiijin! (jui ularnui 
boHUcoiip ma taiiiillo et nralmllit coniph'toinoiii pon- 
dant phisinns jours. Mais, avec Taidtî dtî Dieu ot les 
soins continuels do mes excellcMits amis les docteurs 
Parkmaii, Shattuck et Warren, je tus bientôt rendu ù 
la santé et remis en état de poursuivre mes travaux. 
Le. dessin de cet aigle me prit ((uatorze jours; jamais je 
n'avais travaillé de cette force, si ce n'est tpiand il s'était 
agi de représenter le dindon sauvage. 

L'aigle doré ne (juitte pas les États-Unis, mais on ne 
l'y rencontre que par hasard, et il est rare (pie la même 
personne en voie plus d'un couple ou deux par an , à 
moins qu'on n'habite soi-même les montagnes ou les 
vastes j)laines qui s'étendent jï leur base. J'en ai vu 
(pielques-uns voler le long des rivages de liiudson, ou 
vers les plus hautes parties du iMississippi ; d'autres, sur 
les AUeghanys, et, une fois, deux ensemble dans l'État 
du Maine. Au Labrador, nous en aperçûmes un cpii 
planait à queUpies pieds s(;ulemtMit de la surface mous- 
suc d'afFi'cux rochers. 

Son aile est douée d'une grande puissance, sans 
avoir la rapidité de celle du faucon, ni même de l'aigle 
à tête blanche. Il ne peut pas, comme ce dernier, 
poursuivre et atteindre, à bout de vol, la proie qu'il 
convoite, et il est obligé de plonger d'une certaine 
hauteur à travers les airs, pour assurer le succès de 
son entreprise. Mais son œil perçant supplée bien à ce 
défaut, en lui permettant d'épier à une distance consi- 
dérable les oiseaux dont il veut faire ses victimes ; et 
presque jamais il ne les manque, lorsqu'avec la rapidité 



, 



I.VMULli DORi;. ili){ 

ih la ioiidir, il toinlx' sur le lieu où ils so ('i't)i(Mit si psu- 
faitcinoiit cachés. Qu'il est Imnui à voir, quand il plane 
dans l'espace, se balaiiçaiit lentement sur ses ailes, décii- 
vant d(^ larges cercles, su|)erlMM;i majestueux, comme il 
convient au roi des oiseaux! Souvent il conliiuie ainsi 
des heures entières, toujours avec la môme grâce et 
sans la moindre apparence (h; lassitude. 

Son nid est constamment plac(' sur le rebord inac- 
c(*ssil)le de quelque horrible précipice, et jamais, ([ue 
j(î sache, sur un arbre. D'une jurande étendut^ et tout 
plat, il se conq)ose seulement de quelipies branches 
sèclies et d'épines, et parfois il est si peu garni, qu'on 
pourrait dire que les œufs reposent à nu sur h roc. Il y 
en a généralement deux, rarement trois, d'une lon- 
gueur de trois pouces et demi, avec un (h'amèti'(> de 
deux pouces et demi à l'endroit le plus large. La co- 
quille est épaisse et lisse, comme irrégulièrement lav(''e 
de brun, surtout au gros bout. Us sont pondus vers la 
fin de février ou le connnencement de mars ; je n'ai 
jamais vu de petits nouvellement éclos; nuiis j(î suis 
qu'ils ne quittent pas le nid avant d'être en état de se 
suffire à eux-mêmes. Et c'est alors que les parents les 
expulsent de leur demeure, et bientôt du canton qu'ils 
se sont assigné pour leur propre chasse. Un couph; de 
ces oiseaux fit son nid, huit années de suite, sur k's 
rochers des bords de l'Hudson, et toujours au penchant 
du même abîme. 

Leur cri, dur et aigu, ressemble parfois à l'aboiemenl 
d'un chien; c'est ce qui se remarque suitoul vers la 
saison des amours, où ils deviennent extrêmement 



202 l/Air.LK DORh'. 

(|i;erclleurs et turbulents; ils volent alors plus vite t|ue 
d'habitude, se posent plus souvent et trahissent une 
humeur pétulante et acariâtre, «jui s\ipais<' un peu 
lorsque les femelles ont j)ondu. 

Ils peuvent résisier plusieurs jours de suite sans 
prendn; de nourriture, mais ils maujifent {^^(Kdument 
dès qu'ils en trouvent l'occasion. Jeunes faons, lièvies, 
dindons sauvapçes et autres ^yo?> oiseaux composent leui- 
régime ordinaire. Ils ne dévorent la chair en putréfac- 
tion ([ue lorsque la faim les presse, et jamais, sans cela, 
on n'en voit s'abattre sur la charogne. Us ont bientôt 
fait de nettoyer la peau et d'arraché»' les plumes de leur 
victime, et ils avalent de gros morceaux souvent mélc's 
d'os et de poils ((u'ensuit(5 ils dégorgent. Musculeux, 
forts et hardis, ils sont capables de supporter, sans en 
souffrir, un froid extrême, et savent diriger leur vol au 
sein môme des plus furieuses tenqiôtes. Une femelle 
complètement aduHe pèse environ douze livres; le mâle, 
comme deux livres et demie de moins. Rarement ces 
oiseaux s'éloignent des lieux où ils ont établi leur domi- 
cile, et le mutuel attachement des deux individus d'un 
niAme couple semble durer pendant des années. 

Ce n'est qu'à la quatrième saison qu'ils apparais- 
sent dans toute la beauté de leur plumage; et je 
dois obs(Tver ici que l'aigle à queue rayée des auteurs 
n'est autre que le jeune de cette môme espèce, sous la 
livrée de seconde et de troisième année. Les Indiens du 
nord-ouest recherchent avec passion les plumes de la 
queue de cet aigle, dont ils parent leur personne et leur 
attirail de guerre. 



l'akii.e dork. 293 

Jfi termine ce que j'avais à dire de ces oiseaux par 
une auecddte que raconte à leur sujet le docteur Uush, 
dans une de ses leçons traitant des effets de la peur sur 
l'honiine. Durant la jruerre de IMndépeiîdance, une 
compagnie de soldats se trouvait campée près des ter- 
l'ains montagneux de la livière lludson. l'n aigle doré 
ayant placé son p»i(l dans une crevasse, à mctitié chemin 
entre le sommet des rochers et la rivière, un des sol- 
dats voulut s'y faire descendre par ses camarades, à 
l'aide d'une corde qu'ils lui avaient attachée autour du 
corps. Quand il fut en face du nid, il se vit soudaine- 
ment attai^ué par l'aigle, et alors, en légitime défenscî, 
il tira bravement le seul fer qu'il portât sur lui, je veux 
dire son couteau, et se mit à s'escrimer d'estoc et de 
taille contre l'assaillant. Mais en faisant ses passes, un 
coup mal dirigé trancha presque net la malheureuse 
corde qui commençji ii se détordre, à se détordre!... Si 
bien que ceux d'en haut n'eurent cpie le temps de le 
remonter, et l'arrachèrent à sa périlleuse situation juste 
au moment où il s'attendait à être précipité dans le 
goulfre. Mais, ajoute le docteur, l'effet de la peur avait 
été si grand sur ce soldat, cpie, moins de trois jours 
après, ses cheveux étaient devenus tout gris. 



LA CHASSE AU DAIM. 



Los (liffcMOnles niôthodcs en usage pour d^Hruin» les 
ilainis ne sont ({ue trop bien connues et praticpiées 
avec trop de succ(\s aux fUats-Unis. Quelle que soit 
dans nos forets et nos prairies Tabondance tout à fait 
extraordinaire de ces superl)es animaux, on en fait un 
tel massacre, (pi'avant une centaine; d'aimées ils seront 
probablement aussi rares en Amérique, ([ue la grande 
Outarde l'est maintenant en Angleterre. 

Cette chasse se praticpie de trois manières ([ui n'of- 
frent (|ue quekjues légères différences, suivant les États 
et les districts : la première, que l'on peut appeler la 
chasse au repos (still hunting), est de beaucoup la plus 
dtîstructive ; l'autre, la chasse à la torche, vient après 
celle-ci pour ses effets meurtriers; la troisième, (pii 
peut n'être considérée que comme un simple amuse- 
ment, est connue sous le nom de la chasse à courre. 
Ce n'est pas qu'elle ne cause encore la ruine de beau- 
coup de gibier; mais, à aucun égard, elle ne lui est 
aussi funeste que l(;s deux autres. Je vais reprendre et 
décrire séparément chacune de ces trois méthodes. 

La chasse au repos est considérée comme un méti(M' 
par nombre d'hommes de nos frontières. Pour ôtrc 
pratiquée avec succès, elle réclame une grande activit«'', 
une adresse consommée dans l'usage de la carabine, 



r.\ r.llASSK AT DAIM. 295 

«M \mo f'oiniaissiuK'p approloiidic do tous les iV'dnils d(^ 
la forint. Ajoiilons (jn'il tant ([iir le cliassciir soit partai- 
tciiK.Mit au couraut (U* c-ha([U(' lialiitudc du daim, nou- 
sculeincnt iuix diverses saisons de l'aun(''(\ mais (Micoro 
à ('lia(|U(' Ikmu'c du joui', pour savoir cxactiMMcnt (pn'llos 
sont les diOi'MVi lies i'emises(|uele •Tibierprétc'Te, et dans 
lesquelles, à tout moment, on a le ])lus de chaneede le 
l'encontrer. ('e serait ici le lieu dv décrin; avee détail 
les nxeurs de ces animaux, si je n'avais rintention d'en 
faire plus tard l'objet d'un travail spi'cial, traitant des 
observations (jue j'ai pu recueillir moi-même sur les 
nondu'euses variétés detpiadrupèdesiiui peuplent notre 
irmnense territoire. 

Toute scène pour frapper a besoin d'être pr(«sent(H), 
s'il est possible, eu })leine lumièi'c»; je sup[)Oserai donc 
i[iu' nous sommes maintenant sur les pas de notre chas- 
seur, du vrai chasseur, conmie on l'appelle aussi, et 
([ue- nous le suivons au plus fourn» des bois, à travers 
les mar('*cages, les précipices, et là partout où le içibier 
l)eut se rencontrer plus ou moins abondant, au l'isijue 
«[uehpu^fois de n'y rien trouver du tout. Le chasseur, 
cela va sans dire, est doué de toute l'agilité, de toute la 
patience, de toute la vigilance enfin qu'exige sa dé'li- 
cate profession ; et nous, nous marchons à l'arrière- 
garde, épiant chacune de ses manœuvres, ne pcM'dant 
aucun de ses mouvements. 

Son é(iuipement, comme vous pouvez le voir, consiste 
en une sorte de blouse (1<; cuir, avec pantalon k l'ave- 
nant; ses pieds sont chaussés de mocassins solides: une 
ceinture lui relie les reins, sa pesante carabine repose 



290 LA CH.VSSK Ml DAIM. 

sur sa luiye cpaulc; ù l'uii (l«; ses cùti's pond son sac à 
halles siiriiioiit»' de la corne d'un vieux l)ulll(^, autrefois 
la terreur du IroupiNiu et (jui stni uuiintenant à mettre 
une livre de poudre de chasse suj)erliue. ('/est là aussi 
([u'il a fourré son grand couteau; il n'a pas menu; 
ouhlit' son tomahawck, dont le nmnclie est passé, der- 
rière lui, dans sa ceinture ; et il niarche d'un tel pas. (|ue 
peu d'honnues prohahlement, si ce n'est vous et moi , 
p(»urraient It; suivre; mais nous avons résolu d'Atie 
témoins de ses sanglants exj)loits, et d'ailleurs le voilà 
(jui s'arrôte; il examine sa pierre à fusil, son amorce, 
la pièce de cuir (pii recouvre sa platine; puis il regarde 
en haut, il s'oriente et ch(;rche ii recoimaitre dans 
quelle direction il fera le meilleur pour le gihier. 

Le ciel (;st clair, le vif éclat du soleil levant 
rayonne à travers les hasses hranches des arhres ; les 
gouttes de rosée, perles liquides, scintillent à l'extré- 
mité de cha([ue rameau. Déjà la couleur émeraude 
du feuillage a fait place aux teintes plus chaudes des 
mois d'automne ; une légère couche de gelée hlanche 
recouvre les barreaux qui enclosent le petit champ d(; 
blé du chasseur, et lui, tout en marchant, a les yeux 
sur les feuilles mortes qui jonchent à ses pieds la terre; 
il y cherche les traces bien connues du sabot de quelque 
daim. Maintenant, il se baisse vers le sol où quehiue 

chose vient d'attirer son attention Regardez, il 

change d'allure, hâte le pas; bientôt il atteindra, là-bas, 
cette petite montagne. A présent, comme il marche 
avec précaution, faisant halte à chaque arbre, jetant 
les yeux en avant, comme s'il était déjà à portée du 



LA CHASSK AU DAIM. 207 

gil)i«T. 11 avance encore, mais leiitcnieiit. Icntenieiil; 
enlin, lo voilà sur le poiichant de celle éiniiieiice (iiré- 
claire le soleil dans UmU) la pompe de son rcWeil.... 
Voyez, voyez, il prend son fusil, déconvn? la plalim», 
nettoie avec sa langue le tranchant de la pierre; main- 
tenant il se tient debout et fixe coninu; une statue ; 
peul-Atre niesure-t-il la distance entre lui et l<; gibier 
(pi'il couve de l'œil; puis sacarabiniîse relève tout dou- 
C(nnent, le coup part, et le voilà ((ui court! courons 
aussi... Lui parlerai-je, pour lui demander commenta 
réussi son dc'but ? Certes oui , car c'est une de mes 
vieilles connaissances. 

« Kh bien ! l'ami, (pi'avons-nous tué?(lui dire : cpi'a- 
vons-nous tiré? ce serait supposer qu'il a pu manquer, 
et riscjuer de le mettre en colère ) — Ah ! pas ^rand'- 
chose, un daim. — Et où est-il? — Ah! il a voulu 
faire encore un ou dtuix sauts; mais il n'est pas loin, 
je l'ai trop bien touche'' ; ma balle a dû lui travei'ser 
le cœur. » 

Nous arrivons au lieu où l'animal s'était mollement 
couché parmi les herbes, sous un liosquet de vignes 
d'où pendent les oçrappes enlacées aux branches du 
sumac et des sapins touifus. C'est là que, dans un doux 
repos, il espérait passer le milieu du jour ! La place est 
couverte de sang, ses sabots se sont profondément 
enfoncés dans le sol, lorsqu'il bondissait dans l'agonie 
de la douleur. Mais le sang qui lui dégoutte du tlanc 
trahit le chemin qu'il a pris. Enfin le voilà, gisant sur 
la terre, la langue pendante, les yeux éteints, sans mou- 
vement, sans souille..., il est mort! Alors le chasseur 



298 LA CHASSE Ar DAIM. 

tire son couteau, lui tiaiiche la g^ovo^g presque d'iui 
seul coup, et s'apprôt*^ à le fl(''iiouiller. Pour cela, il le 
suspend à la branche d'un arbiv. et bientôt l'opération 
est terminée; ,,uisil coupe les jambons, abandonnant 
le reste au loups et aux vautours, recharcçe son fusil, 
enY(^lop))e la venaison dans la peau ([u'il jette sur son 
épaule où il l'attache? avec une courroie, et se remet 
en quête d'un nouveau gibier; car il sait qu'il n'ira pas 
loin, sans en retrouver pour le moins autant. 

Si la saison eilt et('* chaude, c'est du cAté de la nion- 
tacçne où l'ombre donne, (pic? le chasseur aurait cherclu' 
les traces du daim. Au printemps, il nous eût conduits 
au plus épais d'un marécac^e couvert de roseaux, sur 
les bords de qu(>lque lac solitaire où vous crussiez vu le 
daim plon£»"('* jusqu'au cou, pour échapper aux insup- 
[)ortables piqûres des cousins. Si l'hiver, au contraire, 
eût recouvert la U^rre d(> neige, il se serait dirigé vers 
les bois bas et humides que tapiss(Mit la mousse et le 
lichen dont les daims se nourrissent en cette saison , 
et qui parfois encroûtent les arbres justprà i)lusieurs 
pieds de hauteur. En d'autre teuqis, il eût remarqué les 
endroits où l'animal, frottant ses cornes contre les 
branches des arbrisseaux, les débarrasse de leur enve- 
loppe veloutée ; ceux où il a coutume de creuser la 
terre de ses pieds de devant; ou bien, il l'eût attendu 
aux lieux où abondent le ponnnier sauvage et le pla- 
(pieminier (1) sous lesquels il s'arrête de préférence, 

(1) Persimon (Diospyros Virginiana), ou plaqueminier de Vir- 
ginie. C'est un arbre trenviron GO pieds ; le fruit est jaune, rond, de 
la grosseur d'une pomme et assez succulent. 



LA CHASSK AU HAIM. 299 

parce ([ii'il aime à mâcher leurs fruits. Au printemps, 
(lès les prr'miers beaux jours, notre chasseur, imitant lo 
hramemeni de la dain(\ parvient souvent ainsi à s'em- 
])arer de la mère avec son faon. D'autres fois, comme 
cela se pratiipie dans quelques tribus d'Indiens, il plante 
au bout d'un bâton une tète de daim convenablement 
préparée, et la promène en rampant, au-dessus des 
ij;randes herbes des prairies, si bien que le vrai daim, 
ti'ompé par rappar<Mice, se laisse approcher à portée de 
fusil. Mais, cher lecteur, en voilà sans doute assez pour 
ce genre de chasse. Permettez-moi seulement d'ajouter 
(jue, soit d'une façon, soit d'une autre, c'est par mil- 
liers ([ue les daims succombent chaque année. Très 
souvent on ne les tue cpie pour la peau, et l'on ne se 
soucie pas même des meilleurs morceaux, à moins que 
la faim ou la proximité de ({uelque marché n'engage 
le chasseur, comme nous venons de le voir, à emporter 
les jambons. 

Lâchasse à la torche, ou, comme on l'appelle dans 
certaines contrées, la lumière des forêts y ne manque 
januiis de produire une forte impression sur celui qui 
pour la première fois en est témoin. La scène, par 
moments, revêt quelque chose de redoutable et de 
grandiose; elle jette dans l'ànie une véritable frayeur, 
capable de paralyser, jusqu'à un certain point, les 
tacultés du corps. Suivez-donc en effet, sans une sorte 
de frisson, le chasseur qui galoppe à travers l'inextri- 
cable épaisseur des bois , obligé vous-même de lancer 
votre cheval par-dessus des centaines de troncs énormes, 
tantôt vous trouvant enlacé par des lianes vagabondes 



300 LA CHASSE AU DAIM. 

et des viornes sauvages, tantôt vous (l<''l)attant entre doux 
jeunes arbres tenaces, dont l(>s Ijranches, forctk's par 
le passage de votre compagnon, se referment sur vous, 
ou reviennent vous fouetter le visage ; sans compter 
tant et tant d'autres occasions de vous rompre le cou, 
l)ar exemple, en tombant la tôle la pi'emière au fond 
de quelque précipice recouvert de mousse ! Mais je veux 
mettre de l'ordre dans ma descripHon, et vous laisser 
juger par vous-même si cet amusement serait ou non 
de votre goût. 

Le chasseur est rentré îiu campement ou à la maison; 
il s'est reposé, a fait un bon repas de son gibier, et 
maintenant il attend avec impatience le retour de la 
nuit. 11 s'est procuré quantité de pommes de pin rem- 
plies de matière résineuse; il possède une vieille poéhî 
à frire qui, Dieu le sait, a peut-être servi à sa grand' 
grand' mère, et où l'on mettra les pommes de pin , 
une fois allumées; les chevaux se tiennent à la porle 
tout sellés ; enfin, lui-même il paraît avec sa carabine 
en bandoulière, s'élance sur un cheval, tandis i[m 
l'autre est monté par son fils ou un domestique portant 
la poêle et les pommes de pin, et l'on part en se diri- 
geant vers l'intérieur de la forêt. Arrivés sur le terrain 
où doit commtmcer la chasse, on bat le briquet, le feu 
jaillit, et bientôt le bois résineux pétille. L'individu ([ui 
porte la torche s'avance dans la direction jugée la plus 
favorable. La flamme illumine les objets rapprochés ; 
mais au loin tout nîste plongé dans une obscurité 
d'autant plus profonde; à ce moment, le chasseur gagne 
le front de bataille, et ne tarde pas à apercevoir devant 



L.V CHASSE AU DAIM. 301 

lui deux points faiblement lumineux : ce sont les yeux 
d'un daim ou d'un loup cpii réfléchissent l'éclat de la 
torche. L'animal ne bouge point ; et pour quelqu'un 
(jui n'aurait pas rhal)itu(le de cette chasse étrange , le 
tlamboiement de ces ytnix ferait naître l'idée d'un fan- 
tôme ou d'un lutin ('gan'» parmi les bois, loin des lieux 
(pi'il a coutume de hanter. Mais le chasseur, ([ue 
rien n'intimide, s'en approche, et souvent d'assez près 
pour distinguer les formes; il épaule sa carabine, il 
tire, et l'animal roule par terre ! Alors il descend de 
chevîd, prend la peau ou d'autres parties les plus k sa 
convenance; puis continue sa chasse presque toute la 
nuit, sinon môme justiu'à la pointe du joui', tuant ainsi 
(pielquefois une dizaine de daims, quand il y fait bon. 
Ce genre de chasse devient fatal, non-seulement aux 
daims, mais encore aux loups, et, par aventure, à un 
vieux cheval ou à une vache qui se trouve rôdant dans 
la profondeur des bois. 

A pr(''sent, lecteur, il vous faut enfourcher un cour- 
sier de Virginie, généreux et plein de feu. Votre fusil 
n'est-ce pas, est en bon état?... Écoutez : le son de la 
corne et des cors retentit et se môle aux aboiements 
d'une meute de chiens courants ! Vos amis vous atten- 
dent à l'ombre du feuillage où nous devons mener 
ensemble la chasse du daim au pied léger. On ne sent 
pas la distance, quand on savoure d'avance la joie de 
l'arrivée; au galop donc à travers les bois, jusqu'à ce 
que nous trouvions certaine place bien connue où, sous 
la balle du chasseur, plus d'un daim superbe a mordu 
la poussière. Les traqueurs se sont déjà mis en quôte ; 



302 LA CHASSE AU DAIM. 

on kis entend exciter les chiens de la voix. Allons ! les 
éperons dans le ventre de nos chevaux, ou nous 
serons trop tard à notre poste, et nous manquerons la 
première occasion d'arrêter au passage le ^Wnov (pii 
fuit. Plus vite, plus vite, la chasse est lancée ; le son 
du cor se rapproche et résonne de plus en plus fort ; 
hurrah ! hurrah ! ou nous resterons honteusement en 
arrière. 

Enfin nous y voilà; descendez, attachez votre cheval 
à cet arbre, placez-vous là, derrière ce peuplier jaune, 
et surtout, attention à ne pas me tuer. Le u;il)ier vient 
à nous grand train; je cours moi-môme à mon poste, 
et la palme à qui, le premier, l'étendra roide mort ! 

Malheureusement pour lui, son pied a fait cra([uer 
une branche de bois sec, je l'entends, et les chiens le 

serrent de si près qu'il va passer à l'instant même 

Le voici : qu'il est beau, bondissant ainsi sur le sol , 
quelle noble tète, quel magnifique bois, quelle gi"iic(î 
dans chacun de ses mouvements, et comme il send)le 
plein de confiance, s'en remettre à sa seule légéret»'; 
pour son salut! Hélas! vain espoir : un coup part, 
l'animal se baisse ; il s'élance d'une vitesse incompa- 
rable, il vole; mais en passant devant une autre em- 
buscade, un second coup mieux ajusté le couche par 
terre. Chiens, domestiiiues et cavaliers se ruent sur le 
terrain ; on félicite le chasseur de son adr(;sse ou de sa 
chance, et la chasse repart, pour recommencer dans 
quelque autre partie de la forêt. 



LA GRIVE ROUSSE. 



Lecteur, regardez avec attention la planclit; ciiii est 
là, (levant vos yeux, et dites si la scène (|n«î j'ai essayé 
de reproduire n'est pas taiti; pour inspirer rintérôt et 
la pitié? Peut-on se vanter d'être sensible à la niiHodie 
de nos bois, sans éprouver de la sympathie pour le gt'- 
néreux courage? de ce niàle (jui d«ifend si fièi'enuMit 
son nid, et déploie toutes ses forces pour arracluîr sa 
t'enielle bien-aimée des replis du hideux serpent ([ui 
bientôt déjà l'a privée de la vie? Voyez : un autre 
niàle de la môme espèce, répondant aux cris de d(''- 
tresse de son camarade, descend en toute hâte au 
secours des deux infortunés; le bec ouvert, il est prôt 
à porter au reptile un coup vengeur; ses yeux étince- 
lants lancent la haine à son ennemi ; un troisième est 
aux prises avec le ser})ent et lui déchire la peau tant 
qu'il peut. Ah! si l'alliance de ces nobles cœurs parvient 
il triompher, ne sera-ce pas une preuve de plus que 
l'iimocence, bien qu'assiégée de périls, finit, avec l'aide 
de l'amitié, par s'en tirer à son honneur. 

Les deux oiseaux, dans le cas actuellement repré- 
senté, ont eu déjà grandement à souffi'ir : leur nid est 
sens dessus dessous, la couvée perdue et la vie de la 
femelle dans un danger imminent. Cependant le ser- 
pent succombe, il est vaincu , et sur son cadavre une 



304 LA GRIVE roussi:. 

voh'e (1(; grives et d'iiulres oiseaux célèl)i'eiit un véri- 
table jubilé et font retentir les bois de; leurs chants (!<» 
victoire. — Moi-même, présent à cette scène, je fus 
assez heureux pour contribuer, de ma part, à la joie 
pjénérale : ayant tenu pendant quelipics minutes, dans 
ma main, la pauvre femelle sur le point d'expirer, jtî 
la vis par degrés revenir à elle, et pus la rendre à la 
tendresse de son mâle désolé. 

La grive rousse ou batteuse, nom sous le([uel elle 
est aussi généralement connue, peut être considérée 
comme résidant constamment aux États-Unis; c'est 
ainsi (pie, toute l'année, on en trouve de répandues, 
en nombre immense, dans la Louisiane, les Florides. 
les Caroline» et la Géorgie. Cependant, quelques-unes 
passent l'hiver dans la Virginie et le Maryland. Au prin- 
temps et en été, on les rencontre dans tous nos États 
de l'est; il en entre aussi dans les provinces anglaises, 
et ([uelques-unes même dans la Nouvelle-Ecosse; mais 
je n'en ai jamais vu plus au nord. Si l'on en excepte le 
robin ou grive émigrante, c'est l'espèce la plus nom- 
breuse dans l'Union. Celles qui nichent dans les districts 
du centre ou de l'est, retournent au sud vers le com- 
mencement d'octobre, et restent ainsi absentes, six 
mois entiers, des lieux qui les ont vues naître ; tandis 
que plus de la moitié des autres y demeurent durant 
toutes les saisons. Elles émigrent de jour, isolément, et 
ne s'assemblent jamais, quel que soit leur nombre. Elles 
volent bas, en sautillant de buisson en buisson; leur 
plus long essor dépasse rarement la largeur d'un chanq) 
ou d'une rivière ; elles semblent se mouvoir pesam- 



LA (iRIVK ROUSSh;. 305 

mont à cause do la brièveté de leurs ailes dont la con- 
cavitc* produit ordinairement un bruit sourd. Du reste, 
elles voyagent dans le plus ^rand silence. 

L'oiseau n'a ] tas plutôt i'e!.i;aj4n('' le domicile de son 
choix, qu'au pn^mier beau matin \c voilà perché sur 
la branche la plus élevée d'un arbre détaché, d'où il 
t'ait ('dater sa voix sonore, si richement variée, et d'une 
si haute mélodie. 11 n'est pas naturellement doué pour 
l'imitation, mais c'est un exécuteur de premier ordre; 
et bien (pi'il chante parfois des heures de suite, rare- 
ment, pour ne pas dire jamais, commet-il une erreur 
«Ml répétant ces belles leçons qu'il a apprises de la na- 
lure, de la nature que seule il étudie, tant que durent 
le printemps et l'été. Ah ! lecteur, (pie je voudrais vous 
répéter aussi ces cadences si pleines de charme tît d'har- 
monie, dont chaqu(; trille vient mourir à votre oreille, 
doux comme la chanson d'une iiu'^re qui berce son petit 
enfant; que ne puis-je imiter ces not^s si hautes qui ne 
le cèdent qu'à celles de cet autre musicien des forêts, 
l'oiseau moqueur, dont le gosier n'a point de rival! 
Maish(?las! il m'est impossible devons rendre la beauté 
(le ce plain-chant; allez vous-même au milieu des bois, 
et là, ('Coutez-le. — Dans les districts du sud, de temps 
à autre, vous l'entendrez égayer les jours calmes de 
l'automne; mais, en général, il reste sans voix après la 
saison des œufs. 

La manière d'être de cet oiseau, à l'époque où il pré- 
lude aux amours, est très curieuse. Souvent le mâle se 
pavane devant la femelle, en traînant sa queue sur la 
lerre, et faisant le beau autour d'elle, à la manière de 
1. 20 



300 r,A GRIVE ROrSSK. 

(luchiUL's pigeons. Quand il s(; pose (\i chante en sa ])i'é- 
sence, tout son coi*))s s'agite avec passion. Dans la 
Louisiane, ils connnencent l'un et Tautre à bâtir leur 
nid dus les premiers jours de mars; dans les districts 
du centre, raren)ent avant le nnlieu de mai; tandis cpie 
dans le Maine c'est à peine s'il est fini avant le mois de 
juin. 11 est placé, sans beaucoup de soin, dans un buis- 
son de ronces, un sumac ou la partie la plus fourrée 
de quehiue arbrisseau; jamais dans l'intéi'ieur de la 
forôt; mais le plus comnmnément. sur ces coins de tern? 
abandonnés et couverts d'épines qu'on rencontre i)ar- 
tout le long des clôtures ou des vieux champs en fri- 
clui. Quelquefois il est tout k plat par terre, ('ette espèce 
est abondante dans les landes du Kentucky, lieux in- 
cultes au milieu desquels elle send)le se plaire; néan- 
moins, on l'y voit rarement nicher. Dans les États du 
sud, le nid se trouve souvent tout près de la maison du 
planteur, côte à côte avec celui de l'oiseau mo([ueui". 
A l'est, où le grand nombre des habitants rend l'oiseau 
plus craintif, il le cache avec plus de précaution; mais 
dans tous les cas il est large, composé extérieurenuuit 
de petites branches sèches, de ronces et autres maté- 
riaux semblables entrecroisés et matelassés de feuilles 
mortes et de grosses herbes, le tout doublé d'une 
épaisse couche de racines fibreuses, de crins et quel- 
quefois de chitfons et de plumes. Il contient de quatre 
à six œufs, d'un blanc gris sale, piquetés de nond)reuses 
taches de brun. Au sud, il y a d'ordinaire deux couvées 
par an, mais rai'ement plus d'une dans les États du 
centre et du nord. 



LA r.RivK roussi:. .'^07 

Celle p^riY(; niche en volière el devient toiil îi tait trai- 
tal)le, iiH^îie dans un état plus restreint de ea|)tivit(j. On 
rélève de la même manière et avec la même nourriture 
((U(; l'oiseau moqueur. Klle chante hien aussi en ca^çe 
et a beaucoup des mouvciments de ce dernier. Klle est 
active, pétulante et, dans sa rancune, ne se fait pas 
faute d'applicpier un hon coup de bec sur la main ipii 
se hasarde à rapprocher. (Viîst en autonme que les 
jeunes commencent leur éducation musicale, — l*a^a- 
nini lui-même ne fit jamais preuve de plus de patienctî 
ni de plus d'ardeur, — et le printenqis suivant, le plein 
jjouvoir de leur gorge est développé. 

Mon ami Bachman ayant élevé plusieurs de c«>s 
oiseaux, a bien voulu me communiquer, à leur sujet . 
les détails suivants. Us se montrent assez bien disp(»s(''s 
envers la personne uni les nourrit, mais restent tou- 
jours sauvages vis-à-vis toute autn; esjîèce (rt)iseau\. 
Un soir, dit-il, je mis trois moineaux dans la cage 
d'une de ces grives, et le lendemain malin je les 
trouvai tués et, qui plus est, pres«[ue (întièremeiil plu- 
nu's. Cependant cette même grive était si douce et si 
gentille pour moi, ([ue quand j'ouvrais sa cage, elle nu; 
suivait au travers du verger et du jardin. Dès (pi'elle 
nie voyait prendre une bêche ou une houe, elle s'atta- 
chait à mes talons, et, pendant que je retournais la 
terre, saisissait adroitement, de la pointe de son bec, 
les vers et les insectes que je mettais k découv(M*t. .le la 
gardai trois ans, et c'est son afFection pour moi ([ui finit 
par lui coûter la vie. Elle avait l'habitude de dormir 
sur le dos de ma chaise, dans mon cabinet. Une nuit 



308 LA (JRIVI-: ROUSSK. 

(|ii(;, par ini'^ardo , la porte avait vie laissi'e ouverte, 
un chat s'y introduisit et l'étrangla. — Autrefois, dans 
rtot de New-Yoï'k, j'ai vu de ces oiseaux n;ster toute 
l'aimée, (jnand l'hiver n'était pas rigoureux. 

Dans toute resp«'ce des «prives, il n'y a pas, aux l^tats- 
llnis, d'oiseau plus fort (pie la ji;rive rousse. Ni le robiii, 
ni le niocpieur ne peuvent lutter avec elle. Comme le 
prenn'er, elle met en fuite le chat et le chien et harcelle 
le raton et le renard ; elle poursuit le faucon de Cooper, 
l'autour, et même les provo(pie ; et il est peu de ser- 
pents qui puissent attaquer son nid avec succès. Il est 
remarquahlf^ aussi que, bien que ces oiseaux aient entre 
eux de fréquentes et rudes batailles, cependant, au 
premier siojnal d'alarme donne'' par l'un d'eux, ils se 
précipitent tous pour l'aider ii chasser l'ennemi coni- 
num. S'il arrive que deux nids se trouvent placés l'un 
au[)rés de l'autre, on voit les mâles se livrer de furitnix 
combats auxquels prennent part les femelles. Dans de 
telles rencontres, les mâles s'approchent l'un de l'autre 
avec de grandes précautions; ils étalent, élèvent et sou- 
dain rabaissent leur longue queue en éventail ; ils en 
fouettent l'air dv côté et d'autre, puis s'aplatissent 
contre terre en poussant un petit cri de défi, jusqu'à 
ce que l'un des deux, profitant de quelque avantage de 
position ou de telle autre circonstance, s'élance le pre- 
mier à la charge. La lutte, une fois franchement enga- 
gée, ne finit d'habitude que quand l'un a bien battu 
l'autre; après quoi, le vaincu essaie rarement d'une 
revanche et la paix est faite. Ils aiment beaucoup à se 
baigner et à faire la poudrette sur le sable des routes; 



I,\ JiKIVK KOIJSSK. 309 

ils s(5 plongent duiis de petites tliupies d'eau sons les 
layons du soleil, puis j^agiKMit les sentiers s{il)lonnenx 
où ils se roulent, sèchent huv pluniaj^e et se <l(''l)arras- 
seiit des insectes t(ui les ji:ènent. Quand on les trouble 
durant cett«î opération , ils se contiMitent de se cacher 
tout auprès, sous (pielipies hroussailh^s. })our revenir 
aussitôt que l'on est pass«''. 

P«Midant (pie la tenielle couve, vous entendez le niàle 
chanter, du haut d'un ai'JH'e voisin, des heures entières. 
Il monte justprau sommet, en sautant de branche en 
Itianche, et choisit pour s(»n th<''àtre ([u<'l(pie bosrpiet 
isolé (pii ne s'élève pas à plus de cent pas du nid. Sa 
chanson finie, il plong;e vers sa retraite favorite, sans 
se servir des branches j)our descendre. Le iiiàle c^t la 
femelle couv(înt l'un après l'autre. Leur mutuel atta- 
chement, le courage cpi'ils d(''ploient pour la dc'fense 
(le leur nid, sont des faits bien connus des enfants de la 
campagne; ces oiseaux ne souffrent pas ([u'on y porte 
la main; fût-ce même un homme, ils l'assaillent, en 
poussant un son guttural cpii est tn^'s fort et imite la 
syllalx? tchai, tchai, accompagnée d'un plaintif weo weo, 
([u'ils continuent jusqu'à ce que l'ennemi se retire. S'il 
emporte leur trésor, il est sûr d'être poursuivi bien loin, 
|»eut-(Hre un demi-mille; les pauvres parents passent 
cl repassent sans cesse devant lui et l'accablent de 
rçjiroches qu'il a bien mérités. 

La nourriture de cette grive, ((ne l'on connaît aussi 
sous le nom de moqueur francjais (1), consiste en in- 

(1) liiilfon. 



.'^10 i.\ cHivi; iioissi:. 

spcics, v«M's, Itaics cl toutes soi'tcs de fruits. Kilo rsl 
tViaiidc «Ir tiques, ri partout où il y i\ (i«;s poiri's, ou «st 
('(M'iaiu (le la trouviM*. Ku hiver, olie se rabat sur les 
baies du conutuiller, du suuiac l'I du houx, et monte 
juscju'aux ilerui/'res brauebes des plus hauts arbres pour 
chercher du raisin. On en prend t'acilenuMit aux trappes 
dans celt(^ saison, et on en voit ([uantité sur les niai- 
clu'sdu sud. Mais rarement l<;s vieux ois(niux peuvent- 
ils vivre lonj^temps (mi captivit(^. Quelques planteurs se 
plai{jçnent de T habitude ipi'ils ont de j^ratter la terre 
pour en arracher le blé nouvellement semé; quant ii 
moi, je crois qu'ils n'en veulent cpi'aux vers et aux 
larves du hanneton; du moins, leurs fortes jambes et 
huirs pieds semblent conformés pour cela. Disons 
«pren «général on les voit d'un bon œil, parce qu'ils 
commettent peu de dé^tU dans les moissons. 

Ces prives, ainsi ([uc le robin et quelques autres du 
niAme genre, souffrent beaucoup à la nme d'autonme; 
et si alors elles sont en cage, elles perdent presque 
toutes leurs plumes qui ne sont entièrement pous- 
sées, chez les jeunes, que dans le courant du premier 
hiver. 



L'AMATMll DE PUTOIS. 



Par un riKl(^ teuips d'hivjM', je me rendais iU) Louis- 
ville à Ifoiidcrson dans le Keutucky, en ('()rnpafj;iiie 
d'uFi voyageur étrai)^^(;r à ees contréj's, et «pie je di^si- 
gnerai par les initiales D. T. Tout en marchant, mon 
('ompajj;non aperçut un joli petit aninuil mar((ué de 
noir et de jaune pille, à (|U(;ue lon^çue et touffue. 
M. Audubon, me cria-t-il, n'est-ce pas un bel c'cureuil 
(juc je vois là-bas? Mais oui, lui répondis-je, et d'une 
espèce à se laisser approcher et mettre la main dessus... 
si vous l'avez bien i^antc^e. — M. D. T. n'en dcnnande 
pas davantage, descend de cheval, casse une baguette 
de bois sec, et pousse au joli petit animal , son large 
manteau flottant sur ses ('paules au gré de la brise. Il 
me semble encore le voir s'approcher, et passer douce- 
ment son bâton en travers du corps de la bi^te, pour 
tacher de l'amadouer et de la prendre. Non ! jamais je 
lie rirai d'aussi bon cœur que lorsque je vis la complète 
({('confiture de mon pauvn; camarade : le putois, car 
c'(''tait bien un vrai putois, leva prestement sa belle 
([ueue touffue, et lui lâcha une telle bordée de ce fluithî 
dont la nature l'a pourvu pour sa défense, que mon 
ami, déconcerté et furieux, commencja à malmener le 
pauvre animal. Heureusement pour celui-ci, son agi- 
lité sauva sa peau ; mais tout en battant en retraite, il 



312 l'amatkiir pk i-iitois. 

n'en rontiiuiii pas moins dVnvoyor, à cliaquo pas. des 
fléchar'(«\s dont rf^fïicacité et l'abondance achtivèrcMit 
de convainere son adversaire (jn'à ponrsuivre des écu- 
reuils de cette espèce il ne pouvait y avoir ni agrément 
ni profit. 

O n'était i)as tout : quand il voulut revenir, ni moi 
ni mon cheval ne pûmes le souffi'ir auprès de nous ; 
c'est à peine si son propre cheval l'endura sur son dos; 
de sorte qu'il nous fallut continuiM' notre route en deux 
bandes, et prendre grand soin de ne nous tenir jamais 
sous son vent. Mais l'aventure ne finit point encore là. 
Nous devions sous peu songer à un gîte, car déjà il s'en 
allait nuit, quand nous avions aperçu le putois, et main- 
tenant la neige tombait en épais tourbillons et nous 
empêchait tout à fait d'avancer; force fut donc de 
nous contenter de la première cabane qui se ren- 
contra. Ayant obtenu la permission d'y passer la miit, 
nous mîmes pied à terre, et nous trouvâmes, en entrant, 
au beau milieu d'une troupe d'hommes et de fennnes 
réunis pour ce que l'on appelle, dans nos contrées de 
l'ouest, l'opération du corn-schucking (1). 

Mais tout le monde n'est pas tenu de savoir ce (\u() 
c'est que l'opération du corn-schucking; un mot d'ex- 
plication ne sera donc pas hors de propos. 

Le blé, ou pour mieux dire le maïs, est recueilli dans 
son enveloppe; et pour cela, l'on se contente de déta- 
cher chaque gros épi de la tige. D'abord, et sur le tei- 



(1) Corn-schmkinij. Effeuiller le maïs, comme on dit dans nos 
d(!partements du Midi. 



l'amativIK uk putois. 3lo 

min môme où il est récolté, on fait des tas de ces épis; 
[)uis on les charrie dans la grange, à moins que, comme; 
c'est en général le cas dans cette partie du Kentucky , 
on ne les mette simplement sous un(^ espèce de hangar 
couvert de ces longues feuilles en forme de lance, (pii 
pendent du chaume en courbes gracieuses et qui, lors- 
(ju'elles sont arrachées et séchées, tiennent lieu de foin 
pour la nourriture des chevaux et du bétail. L'enve- 
loppe consiste en quelques feuilles épaisses, plus lon- 
gues que l'épi et qui le protègent. Maintenant, quand 
des mille boisseaux de blé sont ainsi ramassés en tas, 
on conçoit cpie ce n'est pas une petite besogne que 
d'éplucher l'épi. Aussi, et comme je l'ai dit, plus spé- 
cialement dans l'ouest, plusieurs familles de voisins 
conviennent-elles de se réunir alternativement sur les 
j)lantations les unes des autres, afin de s'entraider à le 
débarrasser de ces enveloppes, et à préparer le grain 
pour le marché ou h^s usages domestiques. 

Les bonnes gens que nous rencontrâmes dans cette 
hospitalière demeure , partaient justement pour la 
gi'ange (le fermier étant ici plutôt à son aise qu'autn;- 
ment ), afin d'y travailler jusque vers le milieu de la 
imit. Lorsqu'on nous eut suffisamment considérés et 
examinés, sorte d'inspection qu'il faut que se résigne à 
subir tout nouveau venu, n'importe où, môme dans un 

salon, nous pûmes enfin nous approcher du feu 

l*ouah ! quel régal pour les nez de l'honorable société : 
la fiente du putois que l'air froid du soir avait durcie 
d rendue inodore sur les habits de mon camarade, 
recouvra bientôt tout son parfum. Le manteau fut mis 



Mil l'amateur de l'UÏOlS. 

jiliiporte; maison n'en pouvait pas décemment faire 
autant de son infortuné propriétaire. Ce fut un sauve- 
(|ui-peut gj(!néral ; il ne resta qu'un seul domestique 
blanc pour nous servir k souper. 

Je me sentais moi-mAme un peu vexé en voyant la 
contrariété de mon honnête compagnon ; mais il avait 
trop d'esprit pour ne pas prendre bien la chose ; et il me 
dit simplement (ju'il était très fâché d'être si ignorant en 
zoologie. Mais le brave bomme n'était pas novice seule- 
ment sous le rapport de la zoologie : tout frais débarqué 
d'Europe, il ('prouvait plus que de la gêne dans cette 
mauvaise bicoque, à l'écart, loin de la grande route; 
et si je l'en eusse cru. nous serions repartis, cette nuit 
même, pour ne nous arrêter que chez moi. Mais enfin, 
je parvins à le rassurer, en lui faisant comprendre qu'il 
n'avait réellement rien à craindre. 

On nous montra notre lit. Ce fut encore une autre 
affaire ! Connue nous étions complètement étrangers 
l'un à l'autre, il eut d'abord bien du mal à se faire 
à l'idée qu'il lui fallait partager la même couverture 
avec moi. Mais après tout, finit-il par observer, cela 
n'en vaut que mieux ; et il me demanda la faveur de 
coucher au fond, comme devant, sans doute, y être 
moins en danger. 

Debout à la pointe du jour, nous prîmes avec nous 
le manteau qui avait eu le temps de geler, et après une 
bonne nuit^, passée cette fois chez moi, nous nous 
séparâmes. 

Quelques années j)lus tard, dans de lointains pays, 
je revis mon camarade du Kentuckyj et il m'assura que 



L AMATKUR 1)K PUTOIS. 



315 



chîuiue ibis (jiie lo sohîil donnait sur son manteau, ou 
<|u'on l'approchait du feu. Todeur du putois revenait 
si insu])poi'tal)le qu'il avait été obligé de s'en défaire. 
11 l'avait donnr' à un pauvre moine en Italie. 

L'animal connu vulgaireminit en Amérique sous le 
nom de putois est long environ d'un pied (it demi, 
avec une queue toulfue, l)ien fournie et prescpie aussi 
longue il elle seule (j[ue h; reste du corps. Le peiage est 
généralement d'un brun noir, marqué d'une large 
tache blanche sur le derrière de la tête. Mais il y a de 
nombreuses variétés de couleur, et quelquefois les 
bandes blanches du derrière sont très apparentes. Le 
putois se creuse des trous, ou se fait une habitation 
sous terre, parmi les racines des arbres, quelquefois entre 
des rochers. 11 se nourrit d'oiseaux, de jeunes lièvres, 
de rats, de souris et d'autres petits animaux, et commet 
d'affreux ravages au sein des poulaillers. Le caractère 
le plus singulier de cet animal est, comme nous l'avons 
remarqué, la faculté qu'il a de lancer pour sa défense, 
et cela à la distance de plusieurs mètres, un fluide 
d'une odeur exécrable contenu dans une poche sous la 
queue; mais il ne faut pas croire, comme on l'a pré- 
tendu, qu'il se serve de sa queue pour en asperger l'en- 
nemi. Au moins ne le fait-il que lorsqu'il est par 
trop tourmenté et poussé à bout. On l'apprivoise faci- 
lement; et du reste, en lui enlevant les glandes, on pré- 
vient la sécrétion du malencontreux liquide. Grâce à 
cette précaution, il peut devenir très familier, et, pour 
la maison, remplacer parfaitement un chat. 



L'OISEAU BLEU. 



On rencontre ce charmant oiseau dans toutes les 
parties des États-Unis, que généralement il ne (juitte 
en aucune saison. Il ajoute encore aux délices du prin- 
temps, et sa présence embellit môme les jours de l'hi- 
ver. Plein d'une innocente gaieté, gazouillant sans cesse 
son doux ramage, aussi familier cpie puisse l'être un 
oiseau dans sa liberté native, il est sans contredit l'un 
des plus agréables parmi nos favoris des tril)us emplu- 
mées. Le pur azur de son manteau, le magnifique éclat 
de sa gorge le font admirer tandis qu'il vole par les ver- 
gers et les jardins, qu'il traverse les champs et les prai- 
ries, ou qu'il s'en va sautillant le long des routes et des 
sentiers. Se rappelant la petite boîte qu'on a préparée 
pour lui , sur le toit de la maison, sur le faîte de la 
grange ou les pieux de la clôture, il y retourne cojiti- 
nuellement, même pendant l'hiver, et ses visites sont 
toujours les bienvenues pour ceux qui ont appris à le 
connaître. 

Quand revient le mois de mars, le mâle commence 
à faire sa cour, et témoigne, à l'objet de son choix, au- 
tant de tendresse et d'affection que la tourterelle même. 
Martinets et troglodytes (1), garde à vous! que l'on se 

(I) Hoiise wren {Troglodytes Aedon, Vieil!.). Dans l'Amérique du 
Nord, les habitants ont aussi coutume d'attirer cet oiseau au voisinage 



l/oiSKAU BLEU. 317 

tioiiiu; à une (listiiiic) respectueuse, si l'on ne veut 
('prouver sou courroux. Il n'est pas jusqu'au chat rusé 
(ju'il ne harcelle île sou cri plaintif, chaque fois qu'il le 
rencontre dans le sentier où il guette lui-niônie un 
insecte pour sa femelle. 

Dans les Florides , l'oiseau bleu fait son nid dès le 
mois de janvier. A Charleston , il s'accouple dans le 
môme mois, en Pensylvanie vers le milieu d'avril, et 
en juin seulement dans l'État du Maine. Il construit 
son nid dans la boîte qu'on lui a faite tout exprès, ou 
bien dans queiijue creux à sa convenance. Quelquefois 
il prend possession des trous ({ue les piverts ont aban- 
donnés. Les œufs, au nombre de quatre à six, sont 
d'un bleu pâle; il y a souvent deux ou trois pontes par 
année. Tandis que la femelle couve sur les œufs de la 
seconde, le mâle a soin des petits de la première, et 
ainsi de suite. 

La nourriture de ces oiseaux consiste en coléoptères, 
chenilles, araignées et insectes de différentes sortes 
(pi' ils vont souvent chercher contre l'écorce des 
arbres. Ils aiment aussi les fruits mûrs, tels que 
figues, persimons (1) et raisins; et durant les mois 
d'automne, ils attrappent les sauterelles qui sont sur 
les tiges de la grande molène si commune dans les vieux 
terrains. Ils se plaisent particulièrement sur les champs 
nouvellement labourés, surtout en hiver ou au com- 



(Ic leur demeure, en lui élevant un abri qu'ils atlachent au bout d'une 
perche. 

(1) Vide sup.,p. 298. 



«^18 F.'oisi-Mi in.i:ii. 

rucucemtMit du [)riiil(3mi)s, et on les y voit on (jiiMe des 
insectes ((ui viennent dïMi'e anucliés jle leurs retraites 
par le tranchant de la charrue. 

Le chant de l'oiseau bleu est un i^azouilleinent doux 
el ai^n'ahle ([u'il )'(''j)ète souvent, tant que dmv la saison 
des amours, l'accompagnant d'hahitudo d'un i>racien\ 
fr('Mnissement de ses ailes. Lorsqui; ari'ive rr-pocpie des 
migrations, sa voix ne consiste plus i[u'en «luelipies 
notes tendres et plaintives, qui indi([uent peut-(^tre la 
répugnance avec laquelle il contemple les approches de 
l'hiver. En novembre, la plupart des individus qui. 
pendant l'eHé, ont résidé dans les districts du nord l't 
du centre, passent en volant haut dans les airs, et se 
dirigent vers le sud cavec leurs i'aniilles, s'arrétant de 
temps à autre pour chercher la nourriture et pi'endiv 
quelque repos. Mais en hiver on en voit encore beau- 
coup, et ils ne quittent point les lieux où ils peuvent 
jouir, même en cette saison, de quelques beaux jours. 
C'est qu'ils ont toujours un vil' attachement pour leurs 
anciennes demeures, et qu'avec la grande puissance de 
leur vol, il leur est facih^ de se transporter d'un canton 
à un autre, quand il leur plaît. Us revienn.ent de l)omie 
heure, dès février ou mars, et se montrent par troupes 
de huit à dix individus de l'un et de l'autre sexe. Alors, 
quand ils se posent, on entend les joyeuses cliansons 
des mâles qui retentissent du haut des érables et d(is 
sassafras aux fleurs précoces. 

En hiver, ils abondent dans tous les États du sud et 
spécialement dans les Florides, où j'en trouvais des 
centaines sur chaque plantation que je visitais. Us de- 



i.V)isi:ai! bleu. 310 

viennent plus rares dans le Maine, davantaijçe encore 
dans la Nouvelle-f^osse. A Terre-Nenvc» et au Labra- 
dor, nous n'en vîmes aucun durant notre expédition. 

Mon exc(*llent et savant ami le docteur Richard Ilar- 
lan, de Philadelphie, me dit tpi'un jour, aux environs 
de cette ville, étant assis devant la maison d'un de ses 
amis, il s'amusait à observer un couple d'oiseaux bleus 
([ui s'étaient installés dans un trou creusé spécialement 
pour eux, à l'extrémité de la corniche. Ils avaient des 
petits et déployaient la plus grande vijçilance pour leur 
sûreté, à ce point qu'il n'était pas rare de les voir volei*, 
et surtout le mâle, à la rencontre des personnes ipii pas- 
saient dans le voisinage. Une poule, avec ses i)oussins, 
s'étant approché(; trop près, la colère de l'oiseau bleu 
monta à un si haut degré que, nonobstant l'extrême 
disparité des forces, il se précipita sur elle, et contiima 
d(? l'assaillir avec une telle violence, que la pauvre 
poule fut à la fin forcée de battre, en retraite et de se 
n'fugier sous un buisson assez «Soigné. Quant au petit 
champion, il revint triomphant à sou nid, où il chanta 
tièrement sa victoire. Les choses, cependant, prennent 
l)aifois une tout autre tournure ; et l'on se rappelle ce 
(|u«; j'ai dit précédemment des combats de l'oiseau bleu 
et du martinet pourpré. 

Cette espèce m'a souvent remis eu mémoire celle du 
robin rouge-gorge d'Europe qui, en effet, lui est assez 
send)lable de forme et de mœurs. Comme l'oiseau bleu, 
le rouge-gorge a de grands yeux où se peint fré»iu(3m- 
inent et d'une manière très expressive le pouvoir de ses 
passions; comme lui aussi, il aime à descendre sur les 



3'20 l'oiseau hm:i:. 

«Icrnières branches des arbres d'où, restant lonjjjtenips 
dans la nit^nie posture, il épie d'un œil furtif cliaipie 
objet au-dessous de lui. Puis, lorsqu'il a découvert un 
insecte ou un ver, il s'élance légèrement, le prcnid dans 
son bec, regarde encore aux environs, })our voir s'il n'en 
aperçoit pas d'autre, l'ait cpiehiues petits sauts en incli- 
nant son corps en bas, enfin s'arrête, se redresse, et 
se renvoie sur sa branche, où de plus belle il entonn<i 
sa chanson. C'est peut-être après avoir reniar([ué 
(quelques-uns des traits rappelant cette confornn't('' 
d'habitudes dans les deux espèces, que les premiers 
(îolons du Massachusetts ont donné à notre oiseau h. 
nom de robin bleu qu'il porte encore dans cet Ëtat. 
Quant à moi, si j'étais maintenant pour établir une 
classification des oiseaux de notre pays, je ne serais pas 
éloigné d'îissigner à l'oiseau bleu une place parmi les 
Turdiens. 



MORT D'UN PIRATE. 



Une nuit, par un délicieux clair de lune, j'étais en 
contemplation devant la beauté des cieux limpides et 
le puissant éclat de lumière que réfléchissait autour de 
moi la surface tremblante des eaux, lorsque je vis 
monter l'officier de quart, qui bientôt entra en couver- 



MORT d'un IMRATK. IVIX 

sation cavec moi. Il avait l'ail autrefois une nidc i-iuM-i'o 
aux tortues; do plus, il avait Mv un trraud chasseur, et 
nialjiÇré son huiiihle uaissanei! et des prétentions mo- 
destes, l'énerLçie et le talent seeondés i)ar l'éthieation 
l'avaient élevé à un poste plus convenable. Un tel 
lioninie iw pouvait niauipier d'être un ai^réable com- 
pagnon. Nous parlâmes dt; divers sujets, et ])rin('ipa- 
lenient, vous pouvez le ei'oiriî, d'oiseaux et autres pro- 
ductions delà nature. !1 médit ([u'nne fois il avait eu 
une aventure liés désagréable , en cherchant du 
£!;ibier dans une crtaiiu; biiie du i^olfe du Mexi([ue. Je 
lui demandai de vouloir bien me la raconter, et sans 
se faire prier, il m'en rapporta les détails suivants. Je 
vous les transmets dans des termes qui ne seront peut- 
être pas exactement les siens; mais j(; tâcherai, du 
moins, (ju'ils s'en rapprochent le plus possible. 

« C'était vers le soir d'une paisible journée d'été; je 
me trouvais pagayant le long d'un rivage sablonneux 
([ui nuî i)ariit très convenable pour m'y reposer, au 
milieu des grandes herbes dont il était couvert ; et 
comme le so1(m1 n'était plus qu'à quelques degrés au- 
dessus d(î l'hoi'izon, il me tardait de t>lanter ma tente, 
ou phit(M mon fiUit contre les moustiques, et de passer 
la nuit dans ce désert. ïx*s cris assourdissants de mil- 
liers de grenouilles mugissantes (1) que j'entendais 



(1) Bull-frog, Grenouille miigissanle [lluna ocelliUa, Lin.). La 
plus grande des espèces connues, puisqu'elle a souvent huit pouces de 
lonjî. On compare son muf^issemcnt à celui du taureau ; d'où son 
nom. Ses sault;, sur un terrain uni, sont de six à huit pieds ; elle est si 

1. 21 



822 MORT d'un IMRATE. 

dans lin marais voisin, no (lovaient i[\u) mirwx y borcor 
niim soinnicMl; et des trouprs do incrlos, qn»; je voyais 
s'y rassumltlcr, nie proineltaient des conipajiçnons dont 
je n'avais rien à craiiulrt^, dans celle retraite, si loin de 
tous les regards. 

Je remontais un petit ruisseau, pour mettre par pré- 
caution mon canot à couvert d'un t^^ain subit, et 
j'îivançais gaiement, lors(iue touî a coup une belle yole 
s'offrit à ma vue. Surpris d'une telh) rencontre dans 
ces parages à peine connus, je sentis comme un frisson 
me passer dans tous les membres ; mon sang s'aii'ôta, 
la i)agaie me tond)a des mains, et ce ne fut pas sans 
une véritable épouvante, qu'en la ranuissant je tournai 
ja tète vers le bat(iau mystérieux. M'en étant lente- 
ment approché, il me sembla voir ses tlancs marqués 
de taches de sang ; oui , c'était ])ien du sang ! Je jetai 
un regard plein d'anxiété par-dessus les plats-bords, 
et j'aperçus deux cadavres! Des pirates, j'en étais con- 
vaincu, ou des Indiens ennemis, avaient conunis ce 
crime. Un sentiment d'horreur s'empara de moi, mon 
cœur battait, battait, puis restait connue glacé sous le 
poids dune terreur inaccoutumée; et c'était av(;c con- 
sternation et désespoir que je regardais vers le soleil 
prêt à se coucher. 

Combien de temps restai-je plongé dans mes som- 
bres réflexions? Je ne puis le dire ; seulement, ce que 
je me rappelle, c'est que j'en fus tiré par de sourds 

voracp, qu'elle mange les jeunes canards, quoique ddfendiis par leur 
mère. 



MORT d'un IMnATK. ?t'2l\ 

•^('iiiissonipiils qui. non Ww i\i} moi, aiiiionraiont iiM 
honiiiic il rjitçonii'. Une siiiuir iVoidr mkî ppivail de 
cha(|U(; pore; mais enfin je médis i\[w, (|uoi(|iie seul, 
j'étais bien armé, et ([u'après tout je n'avais cju'à m'en 
remettre à la protection de la l^rovidence. 

I^'hnmanit»'^ aussi, de sa douce voix, nnirnuii'ait à 
mon onîille, que si je n'étais pas surpris et mis hoi's 
jTétat de inemployer, je pourrais porter secours à 
([uelque ôtro soutirant, peut-être m/^me contribuer à 
sauver une précieuse vie. Fort de cette pensée, jo 
poussai mon canot sur le rivat^e, et le saisissaiit par la 
proue, d'un seul élan je le tirai bien haut [)armi les 
herbes. 

Les gémissements continuaient à me poursuivre, 
connue un glas tunèbre, pendant ([ue j'apprêtais d 
armais mon fusil. J'étais bien d«''cid('' à tu<îr le premier 
individu qui se lèverait d'entre les roseaux. Mu avan- 
çant avec précaution, je vis sortir au-dessus des 
toutlés sauvages une nuiin ipii s'agitait d'une; façon 
suppliante, .l'ajustai environ un pied au-dessous; mais 
au même instant parur(Mit, en se dressant convulsive- 
ment, la tête et la poitrine d'un honnne tout ensan- 
glanté, et j'entendis une voix rauque. maisdéfaillanti;, 
(jui me deuumdait assistance et merci ; puis le malheu- 
reux retomba sur la terre, et il y eut un silence de 
mort. Moi, je surveillais d'un œil attentif chaciue objet 
aux alentours, et mes oreilles étaicîut ouvertes au 
moindre bruit; car ma situation, dans ce moment, me 
paraissait l'uni; des plus critiques de ma vie. Cepen- 
dant les grenouilles coassaient toujours dans le nuirais. 



324 MORT d'un pirate. 

les (leriiiers merles se pertlmicMit sur les arlues, et je 
niiireliais, plein (l'uii^^oisse, vers l'oWjet iiicomui de mes 
alarmes non moins (jue de ma pitié. 

Hélas ! le pauvre être (|ui jjçisait à mes ])ieds (Hait si 
affaibli par la perte de son sanj^, que je; n'avais rien jï 
redout T de lui. iMon premier mouvement tut de couiir 
chercher de l'eau, et j'en rap})ortai mon chap(;au rem- 
pli jus(iu'aux bords, .le mis la main sur son cci'ur. bai- 
gnai sa ligure et sa poitrine, et lui trottai les t»Mnpes 
du contenu d'une fiole que j'avais sur moi comme un 
pi'éservatif contre la morsure des serpents. Ses traits sil- 
lonnés par les ravages du ttnups étaient faits pour ins- 
pirer la crainte et h; dégoût; mais il avait dû être un 
puissant honnne, à en juger par sa forte charpente el 
ses larges épaules. 11 râlait alîreusement, sa respiration 
restant embarrassée à trav(;rs la masse de sang (jui lui 
encombrait la gorge. — Son équipement n'indicjiiail 
que trop son métier : il portait, caché dans son sein, un 
énorme pistolet; un grand couteau nu était près de lui 
par terre ; autour de sa tète, et sans couvrir ses gros 
sourcils, s'enroulait un foulard de soie rouge, et par- 
dessus sa culotte lâche, il avait des bottes de pêcheur... 
en un mot, c'était un pirate ! 

Mes peines ne furent pas perdues ; car k force (!<; 
baigner ses tempes, je le ranimai, son pouls reprit 
quelque vigueur, et je commençais à espérer que peut- 
être il pourrait survivre aux cruelles blessures (pril 
avait reçues. Des ténèbres, de profondes ténèbres uous 
enveloppaient; je parlai de faire du feu. — Oh! non, 
non, par grâce, s'écria-t-il. — Convaincu pourtant 



I 



MORT d'un pirate. 325 

qiio flans les rirconstaiin's actiiollos il m'(Mait impor- 
lanl (l'en iivoir, jr le laissai, courus à son bateau et en 
rapportai U) fi;ouv(îrnail, le bane et les runies, que j'eus 
bientM mis en pièces avec ma hachette. Puis je donnai 
un coup de briquet, et nous nous trouvâmes éclairés par 
lu lumière d'un feu brillant. Le pirate semblait com- 
battu entre la terreur et sa reconnaissance pour mes l)ons 
soins. I*lusieurs fois, dans un jargon moitié anglais, 
moitié espagnol, il me pria d'éteindre Ic^ feu; mais 
après ([ue je lui eus fait avaler une gorgé(î d'un fort 
cordial, il finit par devenir plus tranquille. J'essayai 
d'étancher le sang ([ui coulait des larges plaies béantes 
à ses épaules et cà son flanc, lui exprimant le regret de 
n'avoir rien pour lui donner à manger ; nuiis au mot 
de nourriture, il branla la tôte. 

Ma position, je le ré])ète, était l'une des plus extraor- 
dinaires où je me fusse jamais trouvé. Nalui'ellement 
mes paroles se tournèrent vers des sujets religieux; 
mais hélas ! le mourant croyait à peine à rexistence 
d'un Dieu. — Ami, me dit-il, car tu nu* semblés ami, 
je n'ai jamais étudié les voies de celui dont tu me 
parles; je suis un Out-Law (l); peut-être diras-tu 
bientôt un misérable ; et depuis longues années je n'ai 
ou d'autre métier que celui de pirate. Les instructions 
do mes parents furent perdues pour moi; j'étais né, je 
Tai toujours cru, pour faire un honmie féroce. Me voilà 
maintenant gisant et près d'expirer sur ce tas de mau- 



(1) Out-law. Hors la loi. 



326 MORT d'un IMRATE. 

vaises herbes, pour avoir dans ma jtiunosse mc^prisé 

leurs nombreuses ré})i'iniaiules. — Tu vas fnMuir 

Vois-lu ces mains, à pn'scnt sans force? Kh liien! elles 
ont assassiné la mère qu'elles avaient tenue embrass(';e ! 
Oui, je le s(;ns, j'ai nu'rité les tortures de l'affreuse 
mort qui me menace; une chose nie console, c'est 
(pi'un seul LMre de mon espèce soit témoin de mes der- 
nières convulsions. 

Une douce nuiis faible espéi'ance de pouvoir encore 
le sauver (;t lui aider à obtenir son pardon m'engaofcîa 
à le presser sur le même sujtit. — Non ! tout cela est 
inutile; je ne cherche pas à lutter contre la mort.... 
du moins, les sciHérals (pii m'ont blessé ne se vante- 
roiil pas di) m'avoir vaincu... Je n'ai l)esoin du pai'don 
de qnirjnecesoit..., donnez-moi un peu d'eau, et lais- 
sez-moi mourir seul. 

Dans l'intention <rapj)rendre de lui (luelque chose 
qui j)ùt mettre sur la voie pour arriver à la captun^ de 
ses coupables associi's, je retournai chercher de l'eau à 
la cri(iu(;, cit en rapportai une seconde fois plein mon 
cha[)eau. Étant parvenu à l'introduire presque toute 
dans sa bouche desséchée, je le suppliai, au nom de sa 
paix future, d(; me raconter son histoire. C'est inq)Os- 
sible, me réiiondit-il, je n'auiais pas le temps. Les 
battements de mon cœur me le disent : quand le jour 
reviendra, il y aura longt(;nq)s ([ue ces jambes ner- 
veuses seront sans mouvemtîut; à peine me restera-t-il 
une goutte de saivj; dans le corps, et ce sang, à ({uoi 
va-t-il servir? lout boiniementà faire pousser rherl)o! 
Mes blessures sont mortelles; je mourrai, je veux 



MORT î) UN PIRATE. 527 

mourir, sans vv ([im. vous autres, vous appelez 
coiitessiou. 

La lune si; levait dans Test; sa beauté calme et 
majestueuse me péncHrait d'un saint resjH^ct. Je la 
montrai du doi|?t au pirate, lui demandant s'il ne 
reconnaissait pas là l'œuvre et l'image d'un Dieu? — 
Ah ! je vois où tu veux en venir ; toi , comme le reste 
de nos ennemis, tu n'as qu'un désir, c'est de nous 
exterminer jus(|u'au dernier... Eh bien! soit; mourir, 
après tout, n'est pas si s^raud'ohose ; et je crois bien 
que, si ce n'était la souffrance, on n'y songerait môme 
pas. Mais, en réalité, tu t'esinontn'' mon ami, et je veux 
t'en dire tout ce qu'il est convenable (jue tu saches. 

Esp('rant toujours cpie ses pensées pourraient prendre 
un tour salutaire, je baignai de nouveau ses tempes, 
et arrosai ses lèvres de spiritueux. Ses yeux enfoncés 
semblèrent darder du feu vers les miens; un lourd et 
profond soupir gonfla sa poitrine et s'efforça de se 
frayer un passag»; à travers sa gorge étouffée! de sang. 
Il me pria de l'aider à se soulever un peu; ce que je fis, 
et alors il me raconta ({uchpie chose connue ce qui 
suit; cai', je vous l'ai déjà <llt, son langage mêlé de 
français, d'anglais et d'espagnol, formait un jargon 
tel ({ue je n'en avais jamais entendu , et (jue je suis 
tout à fait incapable d'imiter; mais au moins je puis 
vous donn(n' la substance de sa déclaration. 

— Dis-moi d'abord cond)ien de cadavres tu as trouves 
dans le bateau, el comment ils étaient vêtus. — Deux, 
lui répondis-je; et je lui décrivis leur habillement. — 
Très-bien ! ce sont les corps des gueux qui nie suivaient 



fVlH MORT d'un pirate. 

dans cette infernale har(inetleyankee(1). C'étaient tout 
de même d'audacieux co([uins; cai', voyant que pour 
leur bateau l'eau devenait trop basse, ils se sont lancés 
dedans à mes trousses. Tous mes camarades avai(;nt 
été tués, et pour alléger mon propre bateau, je les 
jetais par-dessus le bord. Mais pendant que je perdais 
mon temps à cette maudite besogne, les deux brigands 
m'ont mis le grapin dessus; et m'ont frappé sur la tète 
et sur le corps de telle façon, (ju' après (pie je les ai eu 
moi-môme désemparés et tués dans le bateau, je me 
suis trouvé pres({ue incapable de me mouvoir. Les 
autres scélérats de la bande avaient emmené notre 
schooner avec un de nos bateaux, et peut-être à cette 
heure ont-ils pendu tous ceux de mes compagnons 
qu'ils n'avaient pas d'abord massacrés... Bien des 
années, je l'ai commandé mon beau navire; j'ai pris 
bien des vaisseaux, et envoyé pas mal de coquins au 
diable... Toute ma vie je les ai haïs ces yankees, et 
mon seul regret est de n'en avoir pas tué davantage!... 

Je revenais de Mantanzas (2) en ai-je eu de ces 

aventures... et de l'or donc ! sans compter; mais il est 
enfoui où personne ne le trouvera, et ça ne servirait 
à rien de te le dire. — Sa gorge se remplit de sang, 
sa ])arole faiblit, la main froide de la mort s'étendit 

(1) Yankee, sorte de nom de mépris qu'on donne aux colons 
anglais de rAmérlquc du Nord. C'est une Imitation de la manière 
dont les noirs de la Virginie et quelques peuplades indiennes articulent 
le mot en(]lish, qu'ils prononcent ianki. 

(2) Mantanzas , ou maianzas , est un port au nord- ouest de l'ile 
de Cuba. 



MORT d'un pirate. 329 

sur son front, ot d'une voix éteinte et saccadée il mur- 
mura : Je suis un homme mort... bonsoir. 

Ilclas ! il est triste devoir la mort, sous quelque forme 
qu'elle se présente; mais ici c'était horrible, car ici 
c'(Hait sans espoir. J'entendais le râle suprême de 
l'agonie, et déjà le corps retombait dans mes bras, si 
lourd, (pie je ne pouvais le supporter. Je l'étendis sur 
la terre; un flot de sang noir jaillit de sa bouche; puis 
ce fut un sourd et terrible gémissement, dernier soupir 
de cette âme coupable. Et maintenant, qu'avais-je là, 
gisant ainsi à mes pieds, dans le désert sauvage? Un 
cadavre déchiré, une inerte masse d'argile! 

Vous vous imaginez facilement quelle nuit je dus 
passer. A l'aurore, je creusai un trou avec la pagaie 
de mon canot, j'y roulai le corps, et rejetai le sable 
par-dessus. En retournant au bateau, j'y trouvai des 
busards dévorant déjà les autres cadavres que j'es- 
sayai en vain de traîner sur le rivage. Tout ce que je 
pus faire, ce fut de les recouvrir de boue et d'herbes; 
puis, m'étant remis à flot, je m'éloignai de la baie, 
joyeux, au fond du cœur, d'avoir pu m'en échapper, 
mais l'âme encore oppressée d'un sentiment d'épou- 
vante et d'horreur. 



LE VAUTOUR NOIR. 



Los mœurs fie ce vautour se rapprochent tellement 
de celles du busard des dindons (catharthes aura), i\m 
je ne puis mieux faire que de consacrer cet article à la 
description de l'ini et de l'autre. Et ici, cher lecteur, 
perînettez-moi de vous présenter la copie d'un mémoire 
qu'il y a quelques années je publiai sur ce sujet, et ([ui 
fut lu, en ma ])résence, devant une nombreuse assem- 
blée de membres de la Société wernérienne (1) d'his- 
toin; naturelle, à Edimbourg. Ai-je besoin de m'excuser 
pour avoir introduit ici des observations déjà anciennes, 
sur un point de discussion si intéressant et (jui, depuis, 
a été plusieurs fois repris? Voici, du reste, en quoi elles 
consistaient. 

Quand vous aurez vu, comme moi, le busard des 
dindons suivant de près et avec un soin pénible la 
lisière îles forêts, explorant les sinuosités des criques et 
des rivières, planant au-dessus des vastes plaines, plon- 
geant son œil perçant dans toutes les directions, aussi 
atl(uitif t[ue le fut jamais le plus noble faucon, pour 
découvrir où se cache, là-bas, la proie qui lui convient; 



(1) Du uom de Werucr, savant niinéralogisle et géologue du der- 
nier siècle. 



LE VAUTOUR NOIR. 331 

lors(ni'ainsi que moi, vous l'aurez vu fuauitc et mainte 
fois passer au-dessus d'objets bien propres à exciter 
son vorace appi'tii, sans en avoir aucune connaissance, 
parce qu'il ne les voit pas; lorsqu'enfin vous aurez 
observé l'avide vautour, poussé par la faim ou plutôt 
par la famine, se précipitant comme le vent et descen- 
dant en cercl(!s rapides, dès qu'une charogne a frappé 
ses regards : alors vous renoncerez à cette vieille 
croyance, si profondénuMit enracinée, à savoir que 
cet oiseau possède la faculté de découvrir la proie, à 
une immense distance, par le moyen de l'odorat. 

Cette puissance, cette finesse de l'odorat chez le 
vautour, je l'acceptai comme un fait dès ma jeunesse; 
j'avais lu cela, étant enfant, et bon nombre de théori- 
ciens auxquels j'en parlai dans la suite, me répétèrent 
la même chose avec enthousiasme, d'autant plus qu'ils 
regardaient cette faculté comme un don extraordinaire 
de la nature. Mais j'avais déjà remanjué que la nature, 
([uelque étonnante que fût sa bonté, n'avait pourtant 
point accordé à chacun plus qu'il ne lui était nécessaire, 
et que jamais le même individu n'était doué, à la fois, 
(le deux sens portés à un ti'ès haut degré tle perfection ; 
en sorte que si ce vautour possédait un odorat si excel- 
lent, il ne devait pas avoir besoin d'une vue si perçante, 
et vice versa. 

Après avoir vécu plusieui's années parmi ces vau- 
tours, du temps île mes courses à travers les États-Unis; 
après m'étre assuri», pîir mille et mille observations, 
iju'ils ne me sentaient millement quand j'approchais 
d'eux, cachci par un arbre, môme ù quelques pas, tandis 



332 LE VAUTOUR NOIR. 

qu'au coiilmire, dès que, do cette distance ou de bien 
plus loin, je nie montrais à eux, ils s'envolaient avec 
tous l(^s signes de la plus vive frayeur, je dus enfin aban- 
donner entièrement ma première idée , et je m'enga- 
geai dans une série d'expériences, ayant pour but de 
me démontrer; à moi du moins, jusqu'à quel point 
existait cette finesse d'odorat, et si môme il était vrai 
({u'elle existât du tout. J'en consigne ici le résultat pour 
vous le communiquer; vous pourrez ainsi conclure 
vous-même , et juger combien de temps le monde a 
été abusé par les assertions d'hommes qui , avec leur 
air d'assurance, n'avaient jamais rien vu, en fait de 
vautour, que des peaux; ou qui s'étaient contentés des 
récits d'individus se souciant eux-mêmes fort peu d'ob- 
server la nature de près. 

Première expérience. — Je me procurai une peau 
de daim entière jusqu'aux sabots, et je la bourrai 
consciencieusement d'herbe sèche, de façon à la rem- 
plir môme plus que dans l'état naturel. Je laissai le tout 
sécher et devenir aussi dur que du vieux cuir; puis, je 
la fis porter dans le milieu d'un vaste champ, où on 
rétendit sur le flanc, les jambes déjetées deçà et delà, 
comme si l'animal était mort et déjà en putréfaction. 
Alors je me retirai à environ cent mètres, et quelques 
minutes s'étaient à peine écoulées, qu'un vautour qui 
chassait autour du champ, à une assez grande distance, 
ayant aperçu la peau, vola directement vers (îUe et s'a- 
battit à quelques pas. De suite je m'avançai , toujours 
caché par un gros arbre, jusqu'à une cinquantaine de 
mètres, d'où je pouvais parfaitement observer l'oiseau. 



LE VAUTOUR NOIR. ^?t^ 

Il s'approclia de la peau, jela sur elle un regard de 
méfiance, puis sauta dessus, leva la (jueue et se vida 
librement (ce que tous les oiseaux de proie, à l'étîit 
sauvage, font ijçéni'ralement avant de manger). D'abord, 
il s'en prit aux yeux qui étaient ici deux globes d'argile 
séchés, durcis et peints, et les attai^ua l'un après l'autre, 
sans pourtant rien y taire que de les déranger un peu. 
Enfin, cette partie ayant été abandonnée, l'oiseau se 
porta sur l'autre extrémité du prétendu animal, et là, 
se donnant encore plus de mouvement, il parvint à dé- 
chirer les coutures et à tirer (juelques poignées de four- 
rage et de foin. Mais, pour de la chair, il n'avait garde 
d'en trouver ni d'en sentir; et cependani il s'opiniàtrait 
à en découvrir, là où il n'y en avait pas la moindre 
trace. Après des efforts réitérés, tous sans profit, il se 
renvola, et s'étant remis à chasser aux environs du 
champ, je le vis soudain tournoyer, puis descendre et 
tuer un petit serpent jarretière (1) qu'à l'instant il 
avala. Après quoi, il se renleva encore, reconnnençaà 
planer, passa et repassa plusieurs fois très bas, au- 
dessus de la peau bourrée, comme au d'''ses})oir d'aban- 
donner un morceau de si bonne mine. 

Ainsi, voilà un vautour qui, par le moyen de son 
sens si extraordinaire de l'odorat, n'est pas capable de 
découvrir qu'il n'y a, sous cette peau, ni chair fraîche, 
ni chair corronqjue, et qui cependant, du premier 
coup d'œil et d'une distance considérable, peut aper- 
cevoir un serpent à peine gros connue le dt)igt, vivant 

(1) Garter stuike {Coluber saurita, Lin.). 



534 LE VAUTOUR NOIR. 

et sans aucune ndour! (^ola mv donnait à réflc'cliir, et 
j'on conclus qu'à tout ('vcncnicnt les faculti's visuelles 
étaient chez lui bien supérieurt^s à celles (h; rodoiat. 

Deuxième expérience. — Je fis traîner, à ([uelque dis- 
tance de ma maison, un porc qui venait de périr, et 
(jue Ton jeta dans un ravin profond tl'une vingtaine de 
])ieds, où le vent soufflait très fort, et qui était obscur, 
rempli de broussailles et de «i;rands roseaux. C'est là 
(pie j'ordonnai à iiu's gesns de cacher l'animal, en re- 
courbant les roseaux par-dessus, et je Ty laissai deux 
jours, pensant bien (juc cela intiiguerait busards, vau- 
tours noirs ou autres, et qu'ils viendraient voir ce que 
ce pouvait être. 

On était alors au commencement de juillet, c'est-à- 
dire à une époque; où, sous ces latitudes, un cadavre se 
corrompt et tievient extièmement fétide en très })eu de 
temps. D'un moment à l'autre, je voyais des vautours 
cherchant la proie, passer i)iir-dessus le champ et le 
ravin dans toutes les directions; mais aucun ne décou- 
vrit celle qui y était cachée, bien i[ue, sur ces entre- 
faites, plusieurs chiens lui eussent rendu visite, et s'en 
fussent copieusement repus. Je voulus moi-même m'en 
approcher, mais l'odeur en était si insupportable à viugi 
pas à la ronde, que j'y renonçai; elles restes, tombant 
d'eux-mêmes en putréfaction, finirent par être entière- 
ment détruits. 

Alors je pris un jeune porc, et d'un coup de couteau 
dans la gorge le saignai sur la terre et l'herbe, à peu 
près à la même place; puis, l'ayant soigneusement re- 
couvert de feuilles, j'attendis le résultat. Les vautours 



M-: VAUTOUR NOIR. S.^5 

aporniront la Iran» du sançf frais, (;l. s'y (Haut, abattus, 
la suivii*(;nt jiisquo dans le ruviii où, parce moyen, ils 
découvrirent l'animal qu'ils dévorèrent sous mes yeux, 
quoi([u'il n'eût point encore d'odtiur. 

Ce n'était pas assez, pour moi, de ces expériences 
cependant si décisives. 

Ayant trouvé deux jcjunes vautours de la taille de 
petits poulets, que le duvet recouvrait encore, et (jui 
avaient plutôt l'air de (piadrupèdes (pie d'oiseaux, je les 
emportai chez moi, les mis dans une ^^rande cage, en 
vue de tout le monde, dans la cour, et me chargeai 
moi-môme de leur donner à manger. Je les tournis 
abondamnuMit de; pics à tête rouge et île perroqu(;ts 
([ue je tuais en aussi grand nombre que je voulais, sur 
des mûriers où ils cherchaient leur nourriture, dans le 
voisinage inmiédiat de mes deux orphelins. 

Ceux-ci les déchiraient par hunbeaux, à grands 
coups de bec, et en les tenant sous leurs pieds. Au 
bout de quelques jours, ils étaient si bien hahiliK's à 
mes visites, que lorsque j'approchais de leur cage, les 
mains pleines du gibier que je leur destinais, ils com- 
mençaient aussitôt à siiller et à gesticuler, presipie ù la 
manière des jeunes pigeons, et se présentaient mutuel- 
lement le bec, comme s'ils s'attendaient à recevoir la 
nourriture l'un de l'autre, ainsi qu'ils l'avaient reçue 
dtî leurs parents. 

Deux semaines s'écoulèrent ; les plumes noires pa- 
raissaient et le duvet diminuait. Je remarquais un 
accroissement extraordinaire des pattes et du bec; et 
es trouvant propres pour mes expériences, je fermai, 



336 I.E VAUTOUR NOIR. 

avec (les plandios, trois des eoU's de la ra;-(e. ne lais- 
sant ([lie le devant j^çaini de barreaux, poin* ([u'ils [dis- 
sent voir au travers. Je nettoyai, lavai, saMai la ea^(;atin 
d'enlever toute mauvaise odeur résultant de la chair cor- 
rompue qu'auparavant elle contenait; et snr-l«!-chain[» 
je cessai de nie présenter par devant. connn(î j'avais 
coutume, lorsipie je voulais leur donner à manj^er. 

Je m'en approchais souvent nu-pieds; et je n'comius 
bientôt que (luand je; ne faisais pas (N; bruit, les jcnnies 
oiseaux contimiaient à rester droits, sans boui^er et 
silencieux, justiu'à ce que je me fusse moniré pur le 
devant de leur prison. Plusieurs fois il m'arriva de 
prendrez un écureuil ou un lapin, de lui ouvrir le ventre, 
de l'attacher à une longue gaule, avec les entrailles 
pendant librement, et, dans C(?t étal, de le placer par 
derrière leur cage; mais c'était en vain : ils ne sifllaienl 
ni ne remuaient; tandis que quand je présentais le 
bout de la gaule au-devant de la cage, à i)eine avait-il 
paru par le coin, ipie mes oiseaux affamés sautaient 
contre les bari'eaux, siftlaient d'une furieuse manière 
et faisaient tous leurs efforts pour atteindre le morceau. 
Cela fut souvent répj'té avec de la viande soit fraîche, 
soit coi'rompue, mais toujours appropriée à leur goût. 

Conq3létenient satisfait, pour mon compte, je cessai 
ces expériences, et néanmoins continuai à nourrir les 
deux vautours jusqu'à leur entier développement. Alors 
je les lâchai à travtn's la cour de la cuisine, pour qu'ils 
pussent y ramasser tout ce qu'on leur jetterait; mais 
bientôt leur voracité causa leur mort : les petits co- 
chons ne leur échappaient pas lorsqu'ils se trouvaient 



i.i: VArroiH noih. o^T 

àleur poi'liV; jruin's canards, diluions et |)Oiilols»''taient 
pour eux une tentation si continuelle, cjue !e cuisinier, 
ne |)ouvaut veiller sur eux. les tua l'un et l'autre, [)our 
nielire un terme k leui's dépi'édations. 

IN'ndant (jue je tenais mes deux jeunes vautours <mi 
captivité, il se présenta, relativement à un vieil oiseau 
de la même espèce, un casass(;z intéressant, et ijuc je 
désire vous taire coimaitre. 

Ce dernier, planant ])ar hasard au-dessus di^ la cour, 
au nutinent uù j'expérimentais avec ma perche et mes 
écureuils, aperçiiL la proie et s'abattit sur le toit d'un 
hanf]çar, près de la maison; de là il descendit par terre, 
se dirip;ea tout droit vers la cage et s'efforça d'attraper 
la viand(; (ju'il voyait dedans. Je ni'a{)prochai avec j)i'é- 
ciiution, il recula un peu; mais (piiiiul je me retiiai, il 
revint; et à chacpie fois mes deux captifs manifestaient 
le plus vif empressement envers le nouveau venu. Je 
donnai l'oidre à ([uel»{ues nègres de le pousser dou- 
cement vers l'étable et de tâcher de l'y faire entrer, 
mais il ne voulut pas. Enfin, après ))lusieurs tentatives, 
je parvins à l'enfermer dans cette partie tle la yeniè- 
vrcrie (l) où l'on dépose les graines de coton; et là je 
le pris. Connue je le reconnus bientôt, le pauvre oiseau 
était devenu si maigre, que c'était uniquement à son 
état de misère que j'avais dû de pouvoir m'en enq)arer. 
Je le mis en cage avec les jeunes, (jui, tous deux, com- 
mencèrent à sauter autour de lui et à lui faire accueil, 
en gesticulant de la façon la plus grotesque; mais le 



;i) Gin-house. 

1. 22 



.'^Sft I.K VAl'TOUIl NOIH. 

vùnix, Idiil J(''(Oiic(M't('' (1(! s(; vdir «mi prison, leur n'|)(ni- 
«lit ù cliacMU par de grands coups (!<• hcf. (liai^iiaiit 
•[iril in? les liiAt, ']() les retirai d'avec lui cl le rassasiai 
eomplt'lciiiciit. A force de jertiier. il aviiil pris un tel 
appt'til. (pi'il niaujj^ea trop et inounit éloufli'. 

.l'aurais encore à citer iieaiicoup d'antres laits indi- 
(piantcpie le pouvoir olfactif dans ces oiseaux a ét«'' sin- 
L;ulièreinent exai;(''r('', et «pie s'ils peuv«'nt sentir à un»' 
certaim* «lislauce. ils peuvent aussi voii', et «le heaucoiip 
l)lus loin. J«' «l(Muan«lerais à toute pers(!nne ayant oh- 
serv«'' les ni«eurs des oiseaux poiu'«[Uoi, si l«'s vautours 
senl«Mit leui' proie d\un) telu' dislai!c<% ils perdent tant 
«le tenipsà la cherchei'. eux (jui îialun'llenient sont si 
j aresseux ([ue. lorsqu'ils ont trouv«'' de la nourritun' 
dans «pudique endi'oit, ils ne le «[uittent jamais, ne se 
«lépla(;ant juste que de ce qu'il faut pour la pren<lr«^? 
Mais je vais entrer maintenant dans le «h'tail «le leiii's 
niœui's, et vous découvrirez facilement «l'oii pr«)vienl 
c«*tt«' facult«'' si vaiitt-e qu'on l«;ur attribue. 

Les vautours vont par troupes et s'associ«Mit qu«^l«|ue- 
tbis au nombre de vingt, (juanuite «^t plus. Ainsi chas- 
sant de conqiagnie, ils volent en vue l'un do. l'autre «il 
couvrent une inmiense «'tendue de pays. Une troujH^ <!«' 
vingt peut, sans peine, explorer une surface de «leux 
milles; d'autant plus qu'ils s'en vont tournoyant en 
larges cercles, s'entrecoupant souvent l'un l'autre dans 
l«Hirs lignes, et comme formant une longue? chaîne dont 
les rei)lis s'enroulent sur eux-mt^mes. Les uns se 
tiennent haut, les autres bas; aucun recoin ne leur 
échappe, et d<'s ([uc; l'un d'eux, plus f}iv«)risé, découvre 



LE VAUTOUR NOIR. 3.^0 

uiK^ proie, ils('iiM'tiïvoli'rautour,('t |)iU'riin|M''liiosil<''(l(' 
si's mouvements en donne avis à son plus proche com- 
paj<non,(|ui \v, suit immédiatement et s(? voit lui-m<^me 
suecessiviîiiKMît suivi par tous les autres. De cette ma- 
nière, le plus «îloi^iuWlu premier se précipit<;, comme le 
reste, en droite li^ne, vers le lieu indiipK' par la direction 
des autr(;s; et tous ils arrivent, .sans s'c'carter, par la 
m^me voie, en piu'aissant obéir à c«; pouvoir extiaordi- 
nairè de l'odorat ([u'oii leur accorde si faussement. 
Quand l'objc^t ainsi <l(''couvert est f^ros, récennnent 
mort et revùtu d'une peau trop coriace pour pouvoir 
être entanu'^ et dévonS et lors([u'il leui' pronuît ample 
ripaille, ils vont s'établir autour et dans le voisinage. 
I*erchés sur des rochers, sur de hauts sommets diMUi- 
dés, ils sont facilenuMit apcîrçus par d'autres vautours, 
lesquels, par habitude, comiaissant (v cpie cela veut 
dire, se joignent à la première troupe, en se diriiiçeant 
aussi en droite ligne, et fournissent une nouvelle cause 
d'erreiu'aux persoimes ([ui se contentent seulement des 
ajjpaiences. C'est ainsi que j'ai vu, |)rès du cadavre 
d'un bd'uf, des centaines de vautours asstMublé's, à la 
tombée de la nuit, (piiuid au jiiatin il n'y en avait que 
deux ou trois. Plusieurs des derniers venus, ti'ès [)roba- 
blement, avaient parcouru des centaines de milles en 
cherchant la nourriture pour eux-mômes, et sans doute 
ils ('ussent dû chercher bien plus longtemps encore, s'ils 
n'avaient aperçu ce rassend)lement. 

Vautours noirs et busards des dindons restent ('gaie- 
ment autoui' (h la l'iche proie; (pielques-uns viennent 
de temps en tenq»s l'examiner. rat1a([ueiil aux endroits 



?tl\{) Ki: VAUTOUR NOIR. ♦ J 

les plus accessibles et altoiuleiit que la conuption l'ait 
entièrement envahie. Alois toute la bande se int^t à 
l'œuvre, offrant le dégoûtant tableau d'une horde affa- 
mée de cannibales; les plus torts chassent les plus fai- 
bles, et ceux-ci, à leur tour, harassent les autres avec 
toute la rancune et l'aniniosité d'un estomac contraint 
de demeurer à vide. On les voit sauter de dessus la cai- 
casse, l'assaillii de nouveau, entrer dedans, s'y dis|)uter 
des lambeaux déjà en partie engloutis par deux ou trois 
camarades, puis siffler avec fureur, et à chaque instant 
vider leurs narines des matières (pii les encombrent et 
les empêchent de respirer; c'est pour cela seul, sans 
aucun doute, (ju'ils les ont si grandes à l'extérieur. 

Bientôt l'animal n'est plus qu'un sipielette. Aucune 
partie ne semble trop dure; tout est déchiré, avalé, et 
il ne reste rien que des os bien nettoyés. Enfin, tous 
ces voraces restent là, gorgés et à peine capables de 
remuer les ailes. A ce moment, l'observateur peut 
approcher de la troupe sanguinaire, et voir les vau- 
tours mêlés à des chiens, qui eux ont réellement trouv' 
la proie par Vodorat. Mais les oiseaux ne se laisse iil 
pas facilement renvoyer; tout au plus les chiens, en 
grognant ou leur montrant les dents, peuvent-ils les 
faire s'enlever à quelques pieds. J'ai vu des busaids 
travailler à un bout de la carcasse, tandis (pie les chiens 
déchiquetaient l'autre bont. Mais qu'il survienne un 
loup, ou mieux encore un couple d'aigles à tète blanche 
pourvus d'un suffisant appétit, et sur-le-champ place 
leur est faite, jusqu'à ce que leurs besoins soient satis- 
faits. 



LK VAUTOUR. NOIR, 541 

Le repas fini, les vautours gaf;çiient graduellement les 
plus hautes branches des arbnîs voisins, et y restant 
jusqu'à complète digestion de tout ce ([u'ilsont englouti. 
Seulement, de temps en temps ils ouvrent les ailes, 
soit à la brise, soit au soleil, pour se rafraîchir ou se 
réchauffer. Le voyageur peut passer au-dessous d'eux 
sans (ju'ils y prennent garde; ou, s'ils le remarquent, 
ils ne font que semblant de s'envoler, et l'instant 
d'après replient doucement leurs ailes, vous regar- 
dent passer, et ne se mettent en mouvement que lors- 
que de nouveau la faim les pousse. Cela dure souvcmU 
plus d'un jour; ensuite on les voit partir les uns après 
les autres, et d'ordinaire seul à seul. 

Alors ils montent à une immense hauteur, ti'acant 
avec autant de grâce que d'élégance des cercles varit's, 
au travers des airs; parfois, ramenant légèrement leurs 
ailes, ils s'élancent obli([uementavec une grande force, 
parcourent ainsi des centaines de verges , s'arrêtent, 
puis reprennent leur majestueux essor, s'élevant jus- 
qu'à ne paraître plus (|ue des points dans l'espace ; et 
on les voit s'éloigner définitivement, pour chercher 
ailleurs leurs moyens ordinaires de subsistance. 

J'ai entendu dire, pour prouver que les busards > n- 
tent leur proie, que ces oiseaux ordinairement v* ' jut 
contre le vent : quant à moi, je regarde comme certain 
qu'ils n'en agissent ainsi que parce qu'il leur est plus 
aisé de se soutenir au vent, quand ils en rencontrent 
un courant modéré,, ({ue lorscju'ils volent devant lui. 
Mais j'ai vu si souvent ces oiseaux prendre chasse sous 
l'effort d'une violente brise, comme s'ils se jouaient 



3/l2 LE VALITOllK NOIR. 

rtV(H; elle, ([iic, rim et l'antre^ cas n'est poiii' moi qu'un 
simple inci(l(;ni, déterminé par leurs plaisirs ou leurs 
besoins. 

Ici je veux vous rapporter un de ces faits, curieux 
en soi, (pi'ordinair(?m(Mit on attribue à Vinstinct, mais 
que moi je 'le puis considérer comme appartenant à 
im semblable mobile, parce (ju'il me paraît toucher de 
trop près à la raison; vi s'il me plaisait de lui donner 
ce dernier nom. vous ne me condamncM'iez pas, j'espère, 
avant d'avoir vous-même considéré le sujet sous un 
point de vue plus c^énéral. 

J^endant une de ces fortes rafales qui, au commen- 
cement de l'été, se déchaînent si fréquemment dans la 
Louisiane, je vis une troupe de vautours acconq)lir une 
singulière ïuanœuvre : assurément ils avaient deviné 
(Jik; le courant cpii déchirait tout au-dessus d'eux, ne 
consistait (ju'en une sinqile nappe d'air ; car ils s'élevè- 
rent obliquement à l'encontre, avec une grande puis- 
siiiice, et glissant à travers l'inqjétueux tourbillon, par- 
vinrent à le surmonter, pour reprendre, au-dessus de 
lui, leur course paisible et éh'gante. 

On tloit également remarquer, dans ces oiseaux, la 
faculté que leur a donnée la nature de discerner le 
moment où un animal blessé va mourir. Dès qu'ils 
en aperçoivent (juelîfu'un assailli par h malheur, ils 
s'attachent à lui, le suivent sans relâche, jusqu'à ce que, 
la vie l'ayant tout à fait abandonne'", ils n'aient plus 
qu'à fondre sur leur proie. Un vieux cheval accablé de 
misère, un bœuf, un daiui embourbé au bord du lac 
uii le (imide animal s'est enfoncé, pour échapper aux 



Li; V.VLliOUU NOIK. 5/lO 



inoiicties et aux cousins si iiisupprniublosdiuis les cha- 
leurs, sont un spectiich? délicieux pour les busards ipu' 
tU'jd spécul(Mit sur leur détresse, ils descendent imnié- 
(liat(;ai(MJt, et si l'intortuné nt; peut se remettre sur 
ses jand)i's, ils s'élahlisseut autour de lui et se sçorgent 
à loisir de sa chair, ils t'ont plus : ils guettent souvent le 
petit chevreau, l'agneau, le jeune cochon, au monient 
où il sort du ventre de la mère, et se jettent lâchement 
dessus avec une alïVeuse voracité. Eh bien ! ces mômes 
oiseaux passeront souvent au-dessus d'un cheval bien 
portant, d'un porc ou d'un autre animal couché par 
terre, et se réchauffant inunobile au soleil, couuue s'il 
était mort, sans qu'ils changent pour cela leur vol le 
moins du monde! Jugez, après cela, comme il faut qu'ils 
y voient bien ! 

Us ont si souvent occasion de dévorer de jeunes ani- 
maux vivants, dans les environs des grandes plantations, 
que prétendre qu'ils n'en mangent jamais, ce serait 
absurde ; et cependant des écrivains européens nont 
pas craint, à ce qu'on m'a dit, de rafilrmer. Durant 
les terribles inondations du Mississipi, le courant charrie 
des corps d'animaux de toute espèce, noyés dans les 
basses terres, et (jui flottent à la surface des eaux ; sur 
ces cadavres, on voit fr(''quennn(}nt des vautours se 
gorgeant aux dépens du colon, ([ui dans ces occasions 
perd souvent la majeure partie de son Ix'tail errant. 
Mais, du reste, ils sont si poltrons et si couards, ([ue le 
moindre de nos éperviers les chasse devanl lui; et le 
petit roitelet se montre véritablement pour eux un 
tyran, lorscju'il les renconlre, ces grands maraudeurs. 



3Û4 LE VAIJTOUR NOIR. 

fliiiiant aux environs (lu nid dans le(|uel sachèr«' fenicllo 
est tout entière au soin de ses œufs. — L'aigh^, s'il a 
faim, les poursuit et les a bientôt contraints de dt'uforgei' 
leur nourriture qu'ils abandonnent à sa disposition. 

Nombre de ces oiseaux, accoutumés par les pi'ivi- 
léges qu'on leur accorde, à demeurer aux environs des 
villes et des villages, dans nos États du Sud, les quittent 
rarement et pourraient être considérés comme formant 
une espèce à part, essentiellement ditférente , ([uaut 
aux mœurs, de ceux qui résident continuellement loin 
des habitations. Habitués à ce qu'on les nourrisse, ils 
sont ejicore plus paresseux. Leur air de nonchalance 
rappelle celui du soldat en garnison à demi-solde. Tout 
mouvement leur est une fatigue, et rien ([u'une extrême 
faim peut les faire descendre du toit de la cuisine 
dans la rue, ou suivre les tombereaux ({u'on emploie à 
débarrasser les rues d'immondices; si ce n'est pourtant 
dans les lieux où, comme à Natchez, le nombre de ces 
parasites est si grand , que tous les rebuts de la ville 
qui se trouvent à leur portée ne peuvent \mr suffire. 
Alors on les voit accompagner les charrettes des vidan- 
geurs, sautillant, voletant, s'abattant autour tous à la 
fois, parmi des cochons qui grognent et des chiens har- 
gneux, juscju'à ce que le contenu ayant été déposé à 
destination, hors la ville, ils se jettent dessus et s'en 
l'émdent. 

Je ne crois pas que les vautours ainsi attachés aux 
villes soient autant portés à se multiplier que ceux qui 
résident plus constamment dans les forêts; si j'en juge 
du moins par la diminution de leur nombre durant la 



LE VAUTOUR NOIR. 345 

saison des œufs, et par cette autre observation, (jue plu- 
sieurs individus bien connus de moi, à raison d'une 
certaine tournure qui leur était particulière, pour ôtre 
positivement des citadins, ne quittaient en ett'et la ville 
en aucun temps, et ne nichîiient jamais non plus. — 
Le vautour aura est beaucoup moins abondant (pie le 
vautour noir. Rarement en ai-je vu plus de vingt-cinq 
à trente ensemble , tandis que ceux-ci s'associent fré- 
(piemment par troupes de cent individus. 

Le vautour aura vit plus retiré, et est plus enclin 
à se nourrir de gibier mort, serpents, lézards, gre- 
nouilles, comme aussi du poisson qu'on trouve rejeté 
sur les bancs de sable des rivières et des bords de la 
mer. Il est plus coquet dans sa tenue, plus propre et 
mieux fait que l'autre. Son vol est plus vif, plus élé- 
gant ; (juelques battements de ses larges ailes lui suffi- 
sent pour s'enlever de terre, et alors on le voit planer 
des milles entiers, en faisant un simple mouvement, 
tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; et c'est avec une 
telle lenteur qu'il incline et ramène sa queue pour 
clianger de direction, qu'en le suivant longtemps des 
yeux, on serait tenté de le prendre pour une machine 
destinée à n'accomplir qu'un certain genre déterminé 
d'évolutions. 

Le bruit que font ces vautours, en glissant oblique- 
ment (lu haut des airs vers la terre, rappelle celui de 
nos plus grands faucons, lorsqu'ils tombent sur leur 
proie. Mais quand ils approchent du sol, et n'en sont 
plus qu'à une centaine de mètres, ils ne manquent 
jamais de ralentir leur vol, pour passer et repasser en 



3/|6 I.E VAUTOl'K NOin. 

loiinioyaiit. et hioii (^xamiiici' le li(HJ uù ils vont tles- 
(îoiidro. — Le vautour aura supporte mal le tVoid; 
pendant les chaleurs de l'été, 4uek[ues-uiis s(>ulenieut 
poussent leurs (excursions jusque dans les États du nord 
et du centi'e, et ils reviennent jçénéralenient à l'approche 
de l'hiver. Ils conservent un ^rand attachement poui- 
cei'tains arlircs qu'ils 0!)t choisis comme perchoirs ; je 
crois même (ju'ils franchissent des distances considé- 
ral)l(!s pour y revenir tous les soirs. En se posant , 
chaque individu cherche à se faine mie bonne place, 
et occasionne un trouble général ; et souvent quand il 
fait nuit, on entend leurs sifflements, ce qui indique 
(ju'ils se disputent à (|ui aura le dessus. 

Clés arbres (ju'ils préfèrent, situés généralement au 
milieu des marais profonds, sont principalement de 
grands cyprès morts. Ccependant ils perchent fréquem- 
ment avec les vautours noirs , et alors c'est sur les 
plus gros tas de bois de charpente (ju'on trouve amon- 
celé dans nos champs, et assez souvent non loin des 
maisons. Que^iuefois aussi le vautour aura se perche 
tout près du tronc de quelque arbre bien garni de 
feuilles; et dans ccite position, j'en ai tué plus d'un, en 
chassant au clair de lune , et les ayant pris pour des 
dindons. 

Dans le Mississipi , la Louisiane , la Géorgie d la 
Caroline, ils se préparent à nicher dt's le conunence- 
ment do février; ce qui leur est conuium avec la 
plu[)art des oiseaux ilu genre faucon. Maintenant va 
conunencer l'acte le plus remarquable de toute leur 
existence. Ils s'assemblent par troupes de huit ou dix , 



LE VAUTOUR NOIR. 3/l7 

màlcs <'t feinelles, s«' posent sur de t^rosses souehes et 
inHiiit'estent le plus vif désir de se plaire mutuellement. 
Les mâles s'occupent à se choisir une compagne, et 
(piand leur goût est fixé, chacun d'eux s'envoie et 
enlève sa femelle loin des autres, pour ne plus se mêler 
ni s'associer avec le reste de la bande, du m3ins tant 
que leur future couvée ne sera ])as en état de les suivre 
au miheu des airs. Depuis lors, et jnscprau moment de 
rincid)ation (environ deux semaines), on les voit con- 
stamment planer côte k côte. 

Ces oiseaux ne bâtissent pas de nid , et cependant 
ils sont très attentifs à bien placer leurs deuœ œufs: au 
milieu des marais profonds, mais toujours au-dessus 
de la ligne des plus grandes eaux, ils cherchent quel- 
({ue gros arbre creux, soit debout, soit à terre, et les 
œufs sont déposés sur la poussière cpii provient, au 
dedans, de la destruction du bois, ([uelt|uefoisinnné- 
diatement à l'entrée du trou, d'autres foisà plus de vingt 
pieds dans l'intérieur. Le père et la mère couvent à 
tour de rôle et se nourrissent l'un l'autre, ce que cha- 
cun d'eux fait en dégorgeant immédiatement devant 
celui qui est sur le nid, tout ou partie du contenu de 
son estomac. L'éclosion des petits demande trente- 
deux jours. Un épais duvet les recouvre complètement; 
à cette première période et pendant près de deux 
semaines, les parents les nourrissent en leur dégor- 
geant aussi, mais dans le bec, les aliments presque 
digérés, à la manière du pigeon conunun. Cependant 
le duvet s'allonge, devient plus rare et d'une teinte plus 
foncée, à mesure que l'oiseau grandit. Au bout de trois 



3/l8 LR VAUTOUR NOIR. 

soiMHiiies, les jeiiiies vaiiloiirs puraissoiil ^ros pour lem- 
àpje, et i)èsent plus tPuue livre, niais ils sont (îxtn'^uienieni 
gauches et engourdis. Ils peuvent alors lever leurs 
ailes encore en partie recouvertes de gros tuyaux ; ils 
les traînent pres(iue toujours par terre, et toute leur 
force se porte sur leurs longues jambes et sur leurs 
pieds. 

Qu'un étranger ou un ennemi s'approche d'eux à ce 
moment, ils se mettent à siffler, et font comme un 
renard ou un chat qui s'étrangle ; puis ils se gonflent 
et sautent de côté et d'autre , aussi lestement qu'ils le 
peuvent. C'est également ce que font les parents, si on 
les inquiète tandis qu'ils couvent ; ils s'envolent seule- 
ment à queU[ues pas, et attendent le départ de celui 
qui les trouble, pour se remettre à leur devoir. Quand 
les jeunes sont devenus plus forts, le père et la mère 
se contentent de jeter la nourriture devant eux; mais, 
malgré tout le mouvement qu'ils se donnent, ils par- 
viennent rarement à pousser aux champs leur stupide 
progéniture. 

Le nid devient si f<Hide avant que ceux-ci l'aient 
définitivement abandonné, que si l'on était contraint 
de demeurer auprès seulement une demi-heure, on 
courrait risque d'être suffoqué. 

J'ai souvent entendu dire que le même couple n'aban- 
donne jamais son premier nid, à moins qu'il n'ait été 
mis en pièces durant l'incubation. Mais ce fait, s'il était 
vrai, prouverait chez le vautour une constance d'affec- 
tion dont je ne le crois pas capable. De même, je ne 
crois pas que l'appariage, tel que je l'ai décrit, se pro- 



\.r. VAUTOUR NOIR. o/|i) 

loii{»'e clia(jiu' saison plus lonjjçteiiips ([u'il n't^st iim»s- 
sairo à rarconiplissonient du vœu de la nature. Autre- 
ment, on ne les verrait point s'attrouper coinnu' ils 
t'ont; mais ils iraient couple à couple, toute leur vie, 
ainsi (pie les ailles. 

Les vautours n'ont pas, comme les faucons, le pou- 
voir d'enlever leur proie tout d'une pièce; ils n'empor- 
tent ([ue les entrailles, et encore i)ar lambeaux nui leur 
pendent du bec. S'il leur arriver alors d'ôtre pour- 
chassés par d'autres oiseaux, ce simple fardeau rend 
leur vol très lourd , et les force de reprendre leire 
presque immédiatement. 

On pense assez généralement en l'iirope (|ue bîs 
busards préfèrent la chair corrompue à toute autre; 
c'est une erreur : quelque viande que ce soit, pourvu 
qu'ils puissent la mettre en morceaux à l'aide de leur 
bec puissant, ils l'avalent aussitôt, fraîche ou non. Ce 
que j'ai dit de leur habitude de tuer et dévorer de 
jeunes animaux, le prouve sufïisamment. Mais il arrive 
souvent que ces oiseaux sont forcés d'attendre jusqu'à 
ce que Venveloppe de la proie puisse céder à l'effort de 
leurs mandibules. Je vis un jour le cadavre d'un grand 
alligator entouré de vautours, et la chair du jïionstre 
était presque entièrement décomposée, avant que les 
oiseaux eussent pu parvenir à entamer sa rude peau ; 
de sorte que, quand l'attaque devint possible, ils restè- 
rent tout désappointés, et furent oblig«''s de renoncer à 
la curée, car le corps était presque complètement 
réduit à un état fluide. 



Ii: MARCHAND DE SAVANNAII. 



Jo partis du petit port de Saiiit-Aujj^ustiii dans la Flo- 
ride orientale, le 5 mars 1832, sur le pacjuebot-schoo- 
ner VJgnès, k destination de Chai'leston. Le temps (''tail 
beau et le vent tav(ji'al)le. Mais dans l'après-midi du 
second jour, des nuages sond)r(;s (tlïscnrcirent lescienx, 
et lnent(M nos voiles, que ne i^O!dlait])lus aucun souiîl(\ 
pendirent immol)iles {\[ retond)èrent contre les mats. On 
eiH dit (pie la nature, à l'aspect menaçant, voulait pren- 
dre haleine et recueillir ses forces, pour intliger (luel- 
qu'un de ses terribles châtiments à l'honinu? coup!d)l(\ 
Notre capitaine (Hait un vieux marin plein d'exp(''- 
rience, et moi, je fixais alternativ(Mnent ses yeux et les 
nuages encore distants : les uns, non moins que l(;s au- 
tres, étaient noirs, fermes et d(Hermin(''s. Ne consei- 
vant dès lors aucune crainte ])0ui' notre sûreté (le vais- 
seau était parfaitement solide, réqui})age jeune et actif), 
je résolus de rester sur le pont, pour être h'moin de la 
scène qui se pré))arait. Les autres [)assagers s'(Hai(Uit 
retirés dès que les nuages avaient paru s'approcher du 
vaisseau. Le capitaine parla au timonier; en un clin 
d'œil, toutes les voiles furent ferlées, moins une dans 
laquelle on prit un ris (1) de si prc's, iju'elle n'avait plus 

(1) Prendre un ris, c'est, en termes de marine, raccotiicic la voile 
qiKiiul le vent est trop fort. 



I.K MARCHAND I)K SAVANNAII. .'^51 

v'u'w de sa |»reiui('re t'uriiie. Il était temps, car (lejii la 
tenipôtcî tbiulait sur nous, balayant le vaisseau (|u"elle 
couvrait d'iVunu^ et nous emportant avec i'ui'ie. D'un 
instant à Taulre. elle nnloublait de vicjlence; et toul à 
itord (Hait silencieux, tandis (|u'eii avant, svelt(5 et in- 
tacte, ji,lissait V Agnès sur le blanc sommet dc^s viij<ues. 
Je n(; sais de ([uel train nous lilionssous refloit d(; Tou- 
ragan, mais toujouis est-il ([u'au bout de ([uelcpies 
heures le ciel bleu avait n^paru, et ([ue nous jetions 
Tancre à rend)ouchure (1(3 la rivière Savaimali. 

En prtiuant terre, je présentai mes lettres dt; recom- 
mandation à un ot'licier du ji;énie (pii (Hait occujh' à 
(liriu:er la construction d'un tort. Jl me reçut Uvs civi- 
lement, nrinvifa à passer la miit à son (juartier et me 
|)romit qu(;. dès le petit matin, sa bar(pie serait à ma 
disposition, })our me conduire moi et ma soci(''t('' à Sa- 
vannah. iMais nous ne voulûmes accepter ([ue Totlre 
obliiçeante de su bai'que, et nous l'ctournàmes [)asser la 
nuit à bord de VJgnès. 

[m lendenuiin, la matin(''e était délicieuse, et en re- 
motitaut 1(5 coursdelarivi(>resur le bat(?au de l'olflcier, 
nous nous sentions h'gers et le cœur j(jyeux. Des mil- 
liei's (l(^ canards nai^eaient gracieusement et par cou- 
ples sur la vaste surlace des eaux; des rizières voisines, 
partaient des nuiltitudes (rétourneaux , de rouges- 
ailes (1) et d'ortolans eiï'rayés, chatiui; t'ois que nous 
approchions du rivage; çà et là, h; grand luM'on ouvrait 



(1) C'est le carougc commandeur, au plumage toul noir, sauf les 
lectrices alaircs, qu'il a rouges ou fauves. 



•^5''2 I,K MARCHAND l)i: SAVANNAII. 

s«s larges ailes et, poussant un cri niu(|ii(', s'élovait len- 
tement dans les airs. Nous venions de passer près d'un 
vaisseau à l'aïu-re, (juand s'ofïril à nos veux la ville 
de Savannah, où nous ne tardâmes pas à ahordei-, 

hi nie rendis à un hAI('l,et j'arriHai d»; suite ma place 
à la malle, pour ga^Mier directement (liiarleston. dépen- 
dant j'étais port(Hir (Pime lettic d'iNtroduction. de la 
partdesRathbonesde Liverpool, auprès d'un marcliand 
de la ville, chez lecpiel je ne pouvais nu; dispenser de 
passer, pour lui faire mes remercîments. Je lui avais 
en effet précédemment ('crit, et plusieurs fois il avait eu 
la bonté de se charger du soin de mes caiss(3s et de mon 
bagage. En compagnie d'un gentleman ([ni s'offrit com- 
plaisamment pour me servii' de guide, je; me mis en 
route et fus assez heureux juiur le reMconli'(*r lui-même 
dans la rue. Ce brave maichand prit mon bras sous le 
si(Mi, et, tout en cheminant, me parla des nondjnnises 
demandes d'arg(Mit qui lui étaient adressées pour des 
œuvres charitables, du haut prix de mes Oiseaux 
d'Amérique, de l'impossibité où il se voyait de sous- 
crire à cet ouvrage?, et finit par me dire qu'il serait 
bien étonné si je parvenais à trouver un seul amateur 
dans toute la ville. 

J'avais déjà l'esprit dans un grand abattement; mon 
voyage aux Florides avait été coûteux et sans profit, 
parce que je ne l'avais pas entrepris dans un moment 
favorable; et je l'avoue, pendant que ce gentleman me 
parlait, ce qui m'attristait bien plus encore que ce qu'il 
pouvait me dire, c'était la pensée de ma famille. Ce- 
pendant, nous arrivâmes à son conq)toir où je rencon- 



I.K MARCIIAlVI) l)K SAV.VNNAII. 353 

irai le major Lcconte. de rariiu'e des I^Xats-lInis, (juo 
j'avais i)n''c«''(l('mineiit connu. I.a conversation tomba 
naturellement sur la (lillieult»' Jiu'r'prouvaient les au- 
teurs à se produii'e même dans leur propn* pays, et 
j'observai ([ne le marchand devenait tout allention, et 
mênu% il la fin, senddait mal à son aise. Il s(> leva de sa 
chaise, parla a son commis et vint se rasseoir. Le major 
nous ([uitta, et moi j'allais le suivre, lorstjue le nuir- 
chand s'adi'essant à moi, mv dit (pi'il ne voyait pas 
pour([uoi l(,'s arts et les sciences ne seraient pas encou- 
rag<''s par les ij^ens riches dans notre ])ays. Sur ces en- 
trefaites, le connnis revint et lui mit dans la main (juel- 
ipies papi(U's qu'il me passa en disant : « Je souscris à 
voire ouvrage; voici le pri\ du premier volum(*. Venez 
avec moi; je vous connais maintenant, et je veux vous 
procurer d'autres souscripteurs. (Chacun de nous vous 
est redevable pour la connaissance que vous nous don- 
nez de choses ([ui, sans votre zèle et vos travaux, ne 
seraient probablement jamais parvenues jus(iu'jï nous. 
.!(? tais dorénavant mon atîaire de vous servir, et je 
veux ôtre voln agent dans notre ville... Allons! » 

Pauvre Audubon, voilà comme on te t'ait passer suc- 
cessivement du froid au cliaud; tantiM haut, tantôt bas; 
ce matin, au désespoir, et maintenant transporté par 
les promesses de ce géut'reux marchand ! Telles étaient 
les réflexions ([ui me trottaient par la tête, i;n conq)a- 
gnie de beaucoup d'autres; car je pensais aussi à vous, 
cher lecteur, et à mes ouvrages qui avançaient, en An- 
gleterre, sous la surveillance de mon excellent ami 
.1. (i. Childrenn, du musée britannique. Le marchand 
1. 23 



35/l LE MARCHAND l)K SAVANNAH. 

m'arcninpapjiia jusiiii'à mon IkMoI on il luanifcsta !«' 
(h'sii'de voir les ([ucliiiics dessins (|iie j'avais avec moi 
el «juo j'(Halai devant lui. connne je fais (riiahitnde. sur 
1(3 phuh'Iu'i'. A|)i'ès les avoir e.vann'nés, il paitil |»oin- se 
niellie en qiuHe de souseiiptcnns. Depuis, je reeus trois 
visitr's de ee diiiiie lionnne; à chacune, il était acc(»m- 
[)aji;né d'un Lçenllemau, dont deux souscrivirent, el 
poni' les([ue!s il (;ut la honte de me payer lui-même le 
prix de mon ])remier volume. D'autres ([ui, selon lui, 
se seraiiMit monti'c's tout aussi tavorahlement disposc's 
pour moi, «'taient malheureusement ahsents de la ville. 
Quand le moment démon départ fut arrivé, il voulut 
me conduire jusqu'au hac. où je lui dis adieu avec des 
sentiments de i^ratitude que jV'tais alors tout ;i fait in- 
capahle de lui exprimer. 

Je pris ma route à travers les bois, respirant avec 
délices Todcnn' emhaumée des jasmins jaunes ([ui hor- 
daient k chenun en épais berceaux, et j'arrivai à Char- 
leston où j'eus la joie de retrouver tous mes amis en 
bonne santi'. La première poste m'aj)j»orta une lettiv 
de change 'de Savaimah et iai nom déplus pour ma 
liste de souscripteurs; la semaine n'était pas finie, (|iic 
je recevais deux eifets sur la banque succursale des 
États-Unis avec deux nouveaux noms. 

•le quittai Charleston ([uelipie tenq)s après, retournai 
dans les Florides, et traversant toute l'Union, poussai 
j'isipi'au Labrador. Revenu, en octobre 18èi,*^, ù ukhi 
pomt d(î ih'part, j'écrivis ii mon i^énéreux anù de Sa- 
vaimah, lui annonçant mon inlention de faire voile 
po.u' riùirope. Poste pour poste, je reçus la réponse 



LE MARCFIVNI) OK SVVAN'NAH. 355 

suivant!;: « Maiiilenuiit. lichis! tntis (h; vos souscriii- 
Icui's sont morts; mais j'ai j)nsm«'s mesures })oiii' vous 
assurer la contiiuialiou (\c leurs souscriptions; je me 
suis adressé a l(;urs exécutcnu's testamentaires qui, en 
une seule fois, se sont acciuittés entre mes niiiiiis du 
montant de leurs enga-Aenienls. pour le second volume 
des oiseaux (rAnuM'iciue; et c'est avec un ii,rand plaisir 
(|ue je vous envoie, ci-inclus, un billet du tout, y ajou- 
tant le mien, pour le \\\h\w volume, payable à Londres, 
au pair. » 

Quelques semaines après, j'avais ;i mon tour le 
plaisir d'expédier ii Savannah It^s volumes en question, 
qui, j'espère, y sont arrivés à bon [)ort. Et qu'on me per- 
mette de manitestei' ici toute ma reconnaissance ])our le 
marchand iJ!;<'néreux qui. instruit des obstacles tpie ren- 
contrent des honnnes dont le succès n'est pro})re ({u'à 
excitc'r la jalousie; de Itîurs rivaux, se sentit anini('> du 
noble di'sir de venir de sa personne en aide; à la science, 
.le le prie de me pardonner; mais je ne ])uis résislei" 
au bes n de vous dire, en terminant, cpie si vous de- 
mandez. àSavannab, Willi.im Gaston, esquire, c'est lui- 
même ipie vous ne tarderez pas à trouver. 



LE PEWKE 

OU GOBE-MOUCHE BRUN (1). 

Los détails dont se l'oiiipttso la biogmphifî de ce golu'- 
iiKnichc sont, pour la phipail, si iniiinomont unis avec 
les pai'ticulai'itôs do ma propre histoire, que s'il nTi'- 
tait permis de m'écarter de mon sujet, ce volume serrait 
consacré bien moins à la description et aux mœurs des 
oiseaux (pfaux impiessions de jeunesse d'un hommi? 
qui a vécu, longues anm-es, de la vie des bois, en Amé- 
Yh[[U). Quiuid jY'tais jeune, en eflet, je possédais mw, 
plantation sur les bords inclinés d'une cri([ue, le per- 
kiominrj. — Je crois avoir déjà dit son nom; mais, plus 
que jamais cher à mon cœur, j'ai)ii'j à le répéter en- 
core. — Quel plaisir pour moi de m'éi^arer le long de 
ses rivages sinueux et couverts de rochers ! J'étais tou- 
jours sûr d'y voir quelque douce et belle fleur s'épa- 
nouir au soleil, et d'y rencontrer le vigilant roi-pôcheur 
en senlinelle à la pointe d'une pierre dont Tondjre se 
projetait au-dessus du linq)ide cristal des ondes. De 
temi)s (Ml temps aussi passait l'orfraie, suivie d'un aigle 
à tête blanche; et leurs mouvements gracieux, au sein 
des airs, emportaient ma i)ensée bien loin au-dessus 
d'eux, dans les n'gions du ciel les plus sereines, et nw 
conduisaient ainsi délicieusement et en silence jusqu'au 
sublime auteur de toutes choses. Ces profondes et 

(1) Muscicapa fusca, Bonap. 



i.K im:wi;i:. 357 

floucfis l'ôvcM'ios Jiccompac^naieiit, souvont iiu's pas à 
rtMitrôe d'une petite caverne creusée dans le me s(»lide 
par les mains de la nature. Elle était, du moins je la 
trouvais alors, snffisanmient grande pour mes «Hudes : 
mon papier, mes crayons et parl'ois un volume des 
contes si natiu'cls et si charmants d'Edu-eworth ou 
des fables de J^a Fontaine m'y procuraient d'anijiles 
jouissances. C'est dans ce lieu cpie, pour la première 
fois, je vis, sous son vrai jour, toute la force de la ten- 
dresse paternelle chez les oiseaux ; c'est là (pie j'(Mudiai 
les mœurs du pewee; c'est là (pie j'ai)])i'is, de mani(M'e 
à ne plus rouhli(>r, ([ue détruire le nid d'un oiseau ou 
lui arracher ses œufs et ses petits, c'est un acte d'une 
grand(î cruauté. 
J'avais trouvé un nid de ce goluî-mouche à couleur 
• t(îrne, accroché contre le mur, immédiatement au- 
dessus de resp('ce d'arche (jui servait d'entrée à cette 
paisihhî n^traite. Je regardai dedans : il ('lait vide, 
mais propre (?t en bon état, comme si l(?s propriétaires 
absents comptaient y revenir avec le printemps. — 
I)(''jà sur chaque tige les bourgeons (Haient gonflés; 
(pjekiues arbres môme se paraient de fleurs ; mais la 
Um'G (Hait encore couverte de neige, (;t dans l'air, on 
sentait toujours le souille glacial de l'hiver. Un matin, 
(le bonne heure, je vins à ma grotte : les ray(Mis bril- 
lants du soleil coloiaient de riches teint(?s cha([ue objet 
iuitour de moi. Quand j'(Mitrai, un bruit sourd au- 
(l(»ssus de ma tête me fit me retourner, et je vis s'(mi-' 
voler deux oiseaux ([ui furent s(; r(^poser tout près d(^ 
là, — Les pewe(3s étaient arrivés! — Jeu ressentis une 



358 LE PEWEE. 

vive joie; etcniigimiit ([ue ma préstMice ne troublai le 
joli couple, je sortis, non sans jeter souvent un reu;ar(l 
en arrière. Ils ('taient sans doute ai'rivés tout nouvelle- 
ment, car ils paraissaient bien fatigués. On n'enten- 
dait point lenr note plaintive ; leur huppe; nétait })as 
redressée et les vil»rations de leur qutîue, si rcnnar- 
(pial)les dans cette espèce, send)laient faibles et lan- 
g'uissant(3s. Il n'y avait encore ipie peu (riiisectes, et je 
juiçeais que raflèction qu'ils portaient à ce lieu avait dii, 
bien plus ([u'aucnn autre motif, déterminer leur proinj)t 
retour. A peine ni'étais-je éloigné de (pielquc^s pas, que 
tous deux, d'un même accord (1), ils glissaient de leur 
branche pour entrer dans la caverne. Je n'y revins plus 
de tout le jour, et comme je ne les aperçus ni l'un ni 
l'autre aux environs, je supposai qu'ils devaient avoir 
passé la journée entière dans l'intérieur. Je conclus 
aussi qu'ils avaient gagné ce bienheureux port, soit de 
luiit, soit tout à lait à la pointe du jour. Des centaines 
d'observations m'ont prouvé, depuis, que cette espèce 
émigré toujours pendant la nuit. 

Ne pensant plus qu'il mes petits pèlerins, le lende- 
main, de grand matin, j'étais à leur retraite, mais pas 
encore assez tôt pour les y surprendre. Longtenq)s 
avant d'arriver, mes oreilles furent agréablemcuil sa- 

(1) « ]yith one accord » , comme dans ces vers si frais et si tou- 
chants de Uanlc : 

•Juali cdldiiibc (lui disiu (•liiiiinatu, 
(^oii l'uli iiiit'vto u(, lorinc iil cIdIcc iiido 
VoUm'iiL'i' rni.'i', ihil' V(^lL'r iiurlatc. 

{Infern., V,) 



].E VEWi'i'. 359 

hipos par leurs cris joyeux, et je les vis ([ui iraversaieut 
les airs de côté et d'aulre. douiiaul la c]iass(»;i (|i:elt|ues 
insectes, à ras de la suitace de l'eau. Ils ('taieul pleins 
d'entrain, volaient fn-queniment dans la caverne, eu 
ressorlaicMt, et se posant parfois à l'entrée, sur un 
arbre favoii, sendtlaieid engag(''s dans l'entretien le plus 
intéressant. Le léger tVt'niissenient de leurs ailes. l(^s 
hattiMuents de leur queue, leur crête redressée, leur 
air propret, tout indicpiait ([ue la fatigue était oul>li(''e, 
el (pi" ils «'talent repos«''s et heureux. Quand je pains 
dans la grotte, le uiâle se pn'cipita vi'.^lemuient ji l'en- 
trée, tu cla(iuer plusieiu's fois son bec avec un bruit 
strident, accompagnant cette action (Tune note })ro- 
longi'e <'t trend)lante dont je ne tardai pas à deviner le 
sens. Puis il vola dans l'intérieur et vu ressortit avec une 
rapidité' incroyabU^ : ou eût dit le passage d'une ond)re. 
IMusieurs jours de suite, je revins à la caverne, et je 
vis avec plaisir qu'à mesure (]ue ces visites se nuilti- 
])liaient, les oiseaux, de leur côté, di^venaient plus fanii- 
liers. Une; semaine ne s'était pas ('coulée, qu'eux et 
moi nous étions sur un pitxl d'intimité coniplète. On 
('tait alors au 10 d'avril; il n'y avait ])lus de neige (ît le 
printemps se trouvait avanc('' pour la saison. Ailes- 
rouges et étouriKniux conmienc^aient à ])araitre. Je m'a- 
p(nvus(|ue lespewees se mettaient à travailler à leur vieux 
nid. Désireux d'examiner les choses par moi-même, et de 
jouir de la soci(?té de cet aimable couple, je me d(H(3r- 
minai à passer auprès d'eux la plus grande partie de 
mes jouriKMîs. Ma présence ne les alarmait })lus du 
tout ; ils ai)portèrent de nouveaux matériaux pour gar- 



360 LE PEWKli. 

nir leur nid, et le rendii-eiit j)liis chaud «mi y ajoutant 
(juel([UOs nioell'nis<;s plumes d'oie (juMls ramassaient le 
long de la erinue. Leur chant alors, quand ils se ren- 
contraient sur l(? bord du nid, se faisait reniarijucr pai' 
mi petit cçazouillenient et des accents de joie que je n'ai 
jamais entendus dans aucune autre occasion : c'cMait, je 
m'imaij^ine, la douce, la tendre expression du plaisir 
(prils se j)romettaieut, et dont ils send^laient jouii' pai' 
anlici[)ation sur Tavenir. Leurs mutuelles caresses, si 
simples peut-être pour tout autre que moi, la manière 
délicai(î dont le mâle savait s'y jirendnî pour plaire à sa 
femelle, m'empochaient d'en détacher mes yeux, et 
mon cdHir en recevait des impi'essions que je ne puis 
oublier. 

Un jour, la femelle demeui'a très longtemps dans le 
nid; elle changeait fréquemment de position, et le mâle 
manifestait beaucoup d'incpiiétude. Il descendait par 
moments auprès d'elle, se plaçait un instant à ses côtés, 
puis soudain s(î ren volait, pour revenir bientôt avec un 
insecte qu'elle prenait de son bec avec un air de recon- 
naissance. Environ vers trois heures de l'après-midi, le 
malaise de la fenielle parut augmenter; h mâle aussi 
témoignait d'une agitation ({ui n'était pas ordinaire, 
lorsque tout à coup la femelle se haussa sur ses pieds, 
regarda de côté sous elle, puis s'envola suivie de son 
époux attentif, et prit son essor haut dans les airs, en 
accomplissant des évolutions bien plus curieuses encore 
que toutes celles que j'avais observées. Ils passaient et 
repassaient au-dessus de l'eau, la femelle cor.duisant 
toujours le mâle (jui reproduisait, après elle, toutes les 



I.K l'KNVEK. 361 

ciipriciousrs sinuosités (le son vol. Je laissai l(*s pe\v(*i'sà 
hnirs ébats, et l'ei^ardiint dans le iiiil, j'y apcivus iciii' 
pnMîiici' œuf. si blanc et (Tune telle; lranspa!"LMic«'(trans- 
parencMî (pi'il perd, je crois, bienlot après être ])ondu), 
que celte vue nie iit plus de plaisir ([ue si j'eusse trouve» 
nn diamant d'iuie égale i^rrisseur. Ainsi, sous cette; 
frète envelo[)pe existait déjà la vie; et dans (puîliiues 
.semaines, une créature faible, délicate! et sans défense, 
mais partait»; en chacune de .ses |)arties. allait briser la 
cocpiille et réclamer h^s plus doux soins et toute Tatten- 
tion de ses pai'ents (jui n'existeraient que pour elle ! 
(]ett(,; pensée retnplissait nu3n àme d'un suprême élon- 
nenient. De; ménu\ regai'dant vers les cieux, j'y cher- 
chais, hélas! en vain, l'explication d'un spectacle bien 
autrement grandio.se, mais non plus merveilleux. 

En six jours, six œufs fm'cnt pondus; mais j'observai 
([u'ii mesure que leur nombre augmentait, la ferae'lle 
restait moins longtem])s sur le nid. Le den'uier fut di'*- 
})osé en qu«;l([ues minutes. Serait-ce, me disais-je, nue 
prévoyance, une loi de la nature, pour conserver les 
œufs frais jusqu'à la fin ? Kt vous, cher lecteur, (pi'en 
pensez-vous? Il y avait une heure environ que la femelle; 
avait quitté son dernier œuf, lorse{n'elle revint, se mit 
sur son nid. et a])re*s avoir, à plusieurs reprisées, 
arrangé ses ejeufs sous sa plume, étenelit un peu» les 
ailes et commença doucement la tâche pe'Miil»le> ele l'in- 
cubation. 

Les jours passèrent l'un après l'autre. Je donnai des 
ordres feirme'ls jionr ([uo personne n'entrât dans la ca- 
verne, ni me^me n'en approchai, et pour (|u'on ne de'v 



362 I.K IM'Wl'K. 

tniisît rtiH'im nid (rniscau sur laiilantciiioii. ('liaqiic fois 
(j;it\j'a!lais voii' mes pcwtM's. j'(Mi trouvais toujours u» 
sur le nid: taudis {\in' l'autre ('tait à cliL-rchci' de la 
uourî'iturc, ou bien, ;)(Tc1u'' dausliMoisiiiaîi'c, n.Muplis- 
siut l'air d<moi('s bruyantes. OuoKjuctois j'étendais ma 
luaiu pn\s([ue jus({ue sur l'oiseau (jui couvait; et ils 
étaiciit deveiuissi lieulils tous les lU'ux. ou plutiM si bien 
appi'ivoisf's avec moi, que. quoiijue je les touchassiî 
pour ainsi dire, ni l'un ni l'autre ne bou;^'eail ; pour- 
tant la femelle faisait niiut» parfois d" s'enfoncei' un 
peu dans sou nid; mais le n.uile niebe-cipidait les doi;j;ts. 
Ui5 joui', il sT'lanea du nid, cnmme bien en colèi'e, 
voltigea plusieurs fois autour de la caverne eu p(His- 
saut ses notes plaintives et gémissantes, |)uis il revint 
|U'endre son poste. 

En ce même teni])s. mi second nid de ])ewee était 
accrocla'' contre les soliv(,'s de mon moulin, (^tun autre, 
sous un liauij;ar dans ma cour aux b(»stiaux. ('luupie 
couple, on n'en j)ouvait douter, avait mar(tué leslimiles 
(1(3 son propre domaini?, et ciHait bien rarement (|ue 
l'un d'eux jiassait sui' le territoire? de son voisin, (^eux 
de la i^rotte chercbaient i»énéraleinent leur noiu'j'iture, 
ou faisaient leurs évolutions si haut au-dessus du mou- 
lin, ou de la crique, ([ue ceux du moulin ne hvs rencon- 
traient jamais. ('(Mix de la cour se confinaient dans h; 
verger, (.'t lu; troublaient j>as davantag(3 les autres, 
(j'pendiuvt. quehpiefois j'entendais distinctement les 
ci'is de tous les trois retentir au nu'MUi» uutuKMit; alors, 
l'idc'ie me vint qu'ils sortaient originairement du même 
nid. Je no sais si je me trompais à cet égard; nuiis du 



mnins j'ai ))ii urassiii'cr depuis (|ii(? h^ jcimcs ptîwtv's 
élevés dans la grollc ('taiiMit n?veiiiis, le j)riiil(M!i|)s 
suivant, s'éta!)lii' un peu plus haut, sur la cricpie et hîs 
d<''peudan('es de ma jilaiitatioii. 

Dans une aiitie occasion, je vous donnerai de telles 
preuves de cettcî disposition qu'oui les oiseaux à l'eve- 
nir. av(H' leur proj^énitnre, au li(Mi de leiu' naissance, 
i\\u' pt'ut-èti'e vous serez convaincu, connue Je It; suis 
eu ce nioiuent, que c'(^st pr(''cis('Mnenl à cette t(*ndau(;e 
([ue chaque couli'('*«;(ioit l'aiiijfnKMitîition ([u'onreruaj'tjue 
souvent ])arnii ses espèces, soit d'oiseaux, soit de «jua- 
drupèdes. Ils ai'rivent attir('s pai' les uoiuhreux avan- 
tages (pi'ils y trouvent, à mesure (jue le pays devienl 
plus ouvei't et mieux cultivé. iMais reprenons l'histoire 
de nos pe\v(;es. 

Au troisième jour, les petits étaient éclos. Un seul 
œuf n'avait ri(;n produit, et lii iemolle, tleux jouis 
a|)rès la naissancM^ de sîi couvée, le poussa résolrtmeid 
Ikh's du nid. Je l'examinai et reconiuis qu'il contenait 
un end)ryon d'oiseau en partie desséclK". et dont les 
v<Mlèl)res adhiM'aient entièrement à la cocpiille, ce qui 
avait du causer sa mort. Jamais je n'ai vu doiseaux 
h'Mnoiii'iier autant de sollicitude; poui' leur tamille. Ils 
rentraient si souvent au nid avec d(^s insectes, qu'il me 
semblait que les ptîtits croissaient à vue d'ccil. l^es 
parents ne me regardaient plus comme un mmemi, et 
v(^naient souvent se poser tout près de moi. comme si 
j'eusse été l'un des rochers de la cavern(\ Fréquem- 
ment je m'eidiardissais jusqu'à prendn» les jeunes dans 
ma main; plusieurs fois môme, jôtai (hi nid toute la 



364 l-E PEWEE. 

t'iiuiille. poiii' \o nettoyer dos di'ln'is de plimics ([ui tes 
LÇi^iifiiciii. .lo leur atlîicliai de petits «'(ndons iiiix pattes, 
mais ils ne maïupiaient [)as de s'en d«''l>aiTasscr avec 
leur bec ou l'assisliuiee iU' leurs parents. J'en n^nis 
dautres, justpra eeiprils s'y fussent enti«M'emont halu- 
lués; et à la fin, (piand arriva l(^ inoinent où ils allaient 
((uitter le nid, je fixai à la patt*^ de ehaeun d'eux un 
léiiçer fil d'ari2;ent, assez lâche pour ne pas les blesser, 
mais Cependant arrangé de façon qu'aucun de leurs 
mouvements ne pût le défaire. 

Seize jours s'étaient écoulés, lorsque la couvée prit 
l'essoi'. Les vieux oiseaux mett;uit le temi)s à profit, 
coimm'ucèrent aussit(M à préparer d(^ iiouv<v'ui liMiid. 
liientot il reçut une deuxième ponte; et au commence- 
ment d'aoïlt, une seconde couvée faisait son apparition. 

Les jeunes se retiraient de préférence dans les bois, 
comme s'y sentant plus en sûreté ([ue dans les cham])s. 
Mais avant leur départ, ils i)ai'aissaient convenable- 
ment forts, et n'oublièrent pas de faire de longues 
sorties en plein air, sur toute retendue de la criijne et 
des campagnes environnantes. Le 8 octobre, il ne res- 
tait plus un seul pewee sur la ])lantation ; mes petits 
compagnons étaient tous partis pour leur grand voyage, 
dépendant, cpielques semaines plus tard, j'en vis arri- 
ver du nord, et qui s'arrêtèrent un mi^ment. cininiie 
})our se reposer ; puis, ils contiimèrent aussi dans la 
dirc'ction du sud. A l'c'poque qui ramène ces oiseaux 
en Pensylvanie, j'eus la satisfaction de revoir ceux de 
l'année \wh dente, dans ma caverne (ît aux environs; 
et là, toujours dans le môme nid. deux nouvelles cou- 



i.i'! i'i:\vi:i:. 505 

v«''('s s'(*l<n«'r«Mil. IMiis liant, iï([U('l(iU(' «listann' sur la 
('ii(|iie, je ti'ouvai, sous un pont, d'antres ni<ls do 
pcweoSjCtplnsicnrs.dans l('S[H'aii'i»'sadia('('nt('s, claient 
attarlu's u la partie intérienie de (jnelqnes hangars 
([n'on y avait (^)iistiuils i»oni' s(M'r(.'i' le tbiii. Ayant pris 
nn eertain nondtre de ces oiseanx sur le nid, je re- 
l'onnns avee plaisir deux de eenx (pii portaient à la 
patte le petit lil (Tarifent. 

.le fus, surees eniretaites. oMijj^é de me rendre en 
Krance (»ù jedenunirai deux ans. A mon n'toui", dans 
le eonnuLMicement du mois d'aoïYt. je trouvai trois 
jeunes pcîwees dans la caverne; mais ce n'i'tail plus le 
nid ([ue j'y avais laissi' lois de mon d«'>|)art. Il avait «Hi'î 
arrachf'de lii voilte, et le nouveau était fix('' un [leu au- 
dessus de la place ({n'occupait l'ancien, .l'ohservai 
aussi que l'un des parents était très sauvage, tandis 
que l'autre me laissait approcher ii qu(4((ues pas. C'était 
liMnàle; je soupçonnai alors que la prenuère femelle 
avait pay(' sa dette à la nature, ^l'étant informé an 
tilsdu fermier, j'appris ([u'etfeclivement il l'avait luét5 
avec (piatre de ses petits, pour servir d'api)iil à ses 
hameçons. Le mâle alors avait amené une autre 
fiHnelle dans la grotte. Aussi longtenq)s ([ue la planta- 
tion de mill-grove m'appartint, il y eut toujours un nid 
de [)e\ve(; dans ma retraite; mais (piand je l'eus vendue;, 
la caverne fut détruite, et l'on démolit les rochei's 
majestueux des bords de la crique. Leurs débris servi- 
rent à élever un nouveau barrage dans le perkioming. 
Ces pewecs aiment si particulièrement à accrocher 
leurs nids contre la paroi des roches caverneuses, que 



366 LE FF.WKE. 

le nom (iiii leur (^onvieiulrail le luioiix serait celui de 
golu'-inoiielies des rochers. Piirloiil où ces sortes de» 
rochers existent, j'ai vu ou eiileiidu de ces oiseaux 
durant la saison des u'ut's. Je nie rappelh? qu'une lois 
en \'ir^niii(.. j,» voyai^eais avec un ami ((ui m"en^ii«>;eaà 
me détourner un peu de notn; route pour visiter le 
fameux pont, ouvrage de la nature, que l'on remaripie 
dans cet J'^lîit. Mon compaiçnon. ([ui d«''jà ])lusieurs t'ois 
avait passé dessus, s'oiliit à parier ipiil me conduirait 
juscpi'au beau mili(ni. sans même «pie je ïne fusse douté 
de son (^xist(Mic-<'. OiH'taii au connnencement d.'avi'il, 
et d'apiès la diîscriplion du lieu, telh^ ([ue je l'avais vue 
dans l(;s livres, j'étais certain i(u"il devait être frécpicMité 
)>ar des pewt^es. Je tins la gageure, et nous viulà 
partisan li'ot de nos chevaux, moi désirant beaucoup 
me prouver ici encore, ([u'à force d'ap|)li(|uer son 
esprit iï un sujet, ou piîut finir toi ou tard par le bien 
C(»imaître. Je prétais r(>reille aux chants des ditférents 
oiseaux: enfin, j'cîus la satisfaction de distinguer le cri 
(lu pewee. J'arrêtai mon cheval pour juger de la dis- 
tance à la([uelle l'oiseau pouvait être; puis, après un 
moment de réflexion, je dis à mon ami (pie le pont 
n'étail pas à plus de cent pas de nous, bien (lu'il nous 
fût tout il fait impossible de l'apercevoir. Mon ami resta 
stupéfjiit : connnent avez-vous pi! le savoir, me denian- 
da-t-il? car vous ne vous trompez pas. Simplement, lui 
répondis-je, parc(î que j'ai entendu le chant du pewee, 
et (pie cela m'annonce que non loin, il doit y avoir une 
caverne ou quelque cri(pie aux roches profondes. Nous 
avançâmes; les pew ces s'élevèrent en troupe de des- 



LK l'EWKK. ?tC)l 

s(Mis 1(} |HMil ; i(} 1<; lui nioiilriii du (\w^\, l'I de cette 
inunièi'e i;'ui>;uiii iitoii piiii. 

Celte lèj^le d"ol»sei'\aiioii. je Tai toujours reeonuue 
à la preuve, pour ùlre réeiproipieuieut vraie, eoinuu; 
ou dit en arithmétique : ([u'oii me donne la nature 
d'un teriain (|ueleoM(pie. l>ois»'; ou découvert, haut ou 
bas, sec on mouilh', en pente vers le nord ou vers le 
sud, et (pielle qu'en soit la véjAétation, gi'ands arbj'es, 
essiMices spi'ciales ou simples hroussuilh.'s; et daprèsces 
s(Hiles indications, je nu? lais fort lUi vousdire, i^resipu^ 
à coup sur. (pielh^ est la nature de ses habitants. 

Le vol de ce iiobe-mouche est une succession de 
courtes saccades interroni[»ues cc.'pendant par ([uehpu's 
mouvements plus souteiuis. Lent, quanti l'oiseau le pro- 
longe il une certaine distance, il devient assez rapide 
lorsjpi'il poursuit la proie, l^arfois il monte pcrpcMi- 
(liculaireiniMd du lieu on il esl perclK' pour attra|>ei' un 
insecte, [uiis reviiMit se poser sur (pieiijue branche 
sèche d'où il l»ent ins|(ecter les environs. Il avaie sa 
proie dun s(uil morceau, à moins ([irelle ne se trouve 
trop grosse; (pielipiL'i'ois il lui doiuu; la chasse très 
longtemps, mais rare'aent sans l'atteindre. Quand il 
s'arrête sur la branclu;, c'est d'un air lujr et résolu; il 
se redresse ii la manière lies faucons, jette un reu;ard 
autour de lui, se secoue les ailes en frémissant, et 
fouette de la queue qui se meut comme pjir un ressort. 
Sa crèle touUïie est généralement relevée, et son aj>pa- 
rence [)ropre, sinon élégante. — Le pewee a ses sta- 
tions préférées et dont il s'écarte raremimt : souvent il 
choisit le haut d'un i)ieu si^rvanl de clôture au l»ord de 



568 I.E l'KWKi:. 

la rouie; d»* là, il glisse diiiis toutes les direclioiis, 
ensuite i'e<çagne sou poste d'observiilioii (jiril garde; 
durant de longues heures, au soir et au matin. I.e coin 
du toit, dans la grange, lui convient égalenuMitbien; et 
si le temps est beau, on le verra perché sur la dernicre 
petite branche sèche de nuelipie grand ai'bre. Pendant 
la chaleui' du jour, il repose sous rond»rage des bois; 
en autonuie, il recherche la tige de la molène, et (juel- 
(iuelbis Tangle aigu d'un rocher se projetant sur un 
ruisseau. De temps à autre, il descend par terre pour 
n'y rester «[u'un moment ; c'est ce (pi'il fait sui'lout en 
hiver, dans nos États du Sud, où il passe gém-rale- 
ment cette saison; ou bien encore au printemps, lors- 
(pi'il est occupé à ramasser les nuitériau\ dont s(î com- 
pose son md. 

J'ai trouvé ce gobe-mouche (mi hivei', dans les Flo- 
rides. aussi vivant, aussi gai et chantant aussi bien 
([n'en aucun temps; de même, dans la Louisiane et les 
Carolines, principalement sur les champs de coton. 
Cependant, à ma connaissance, il ne niche jamais au 
midi de Charleston, dans la Caroline du Sud, et par 
exception seulemtîut dans les parties basses de cet Ktal. 
Ceux ([ui s'en vont, ipiittent la Louisiane en février, 
pour y revenir en octobre. Durant l'hiver, ils se nour- 
rissent, en attendant mieux, de baies de dilférentes 
sortes; très adroits à découvrir les insectes empalés 
sur les épines par la pie-grièche de la (Caroline (1), ils 
les dévorent avec avidité. Je trouvai cpielques-uns de 

(1) Ceci semble on contradiction avec ce que l'auleur dit, page 279, 
des mœurs de lu pie-grièiiie. 



LE pi:wi:k. • .300 

ces powcos sur les îles de la Madeleine, et les côtes du 
Labrador et de Terre-Neuve. 

Le nid a quelque ressemblance avec celui de Thiron- 
delle de tVMuMre : rexti-rieiu' consiste en terre }^îich(^e, 
au milieu de la([uelle sont solidement enchevêtrées des 
herbes ou mousses de diverses espèces, déposées par 
couches régulières. 11 est gajui de radicules fibi'euses. 
ou de petites hachures d'écorce d«; vigne, de lain(% de 
Clins, et parfois d'un peu de plume. Le plus ^nxml 
diamètre, à l'entrée, est de cimi à six pouc(*s, sur qua- 
tre à cinq de profondeur. Les deux oiseaux travaillent 
alternative; îL'nt ii ajjporter des pelotes de boue ou de 
tern^ humide mêlée avec de la mousse dont ils dispo- 
sent la plus grande partie au d<;hors, et (pielqueibis 
tout l'extérieur semble en être entièrement formé. La 
construction est fortement attachée contre un mur, un 
rocher, les poutres d'une maison, etc. Dans les lan- 
des du Kentucky, j'ai vu des nids fixés à la i)aroi de 
ces trous singuliers qu'on appelle sink-lwles^ et cpii 
s'enfoncent jusqu'à vingt pieds au-d(\ssous de la surface 
du sol. J'ai remarqué que, lorsque les pewees revien- 
nent au printemps, ils consolident leur anciemie habi- 
tation par des additions aux parties extérieures adhé- 
rentes au roc ; c'est pour rempêcher de tombei', ce ([ui 
lui arrive cependant quelquefois, lorsifu'elle date de 
plusieurs années. On en a vu, dans l'I^tat du Maine, 
prendre possession du nid de l'hirondelle républicaine 
(fnnmdo fulva). Ils pondent de quatre à six œufs , 
d'une forme ovale, et d'un blanc pur, avec quelques 
points rougeàtres près du gros bout. 

I. 24 



370 LE PEWEE. 

Ces oiseaux roulent en petites ])(;lotes les parties 
dures des ailes, des jambes et de ral»doniendes insectes, 
et les i'ej<'ttent, ainsi que t'ont les hiboux, les engoule- 
vents et les hirondelles. 



SCIPION ET L'OURS. 

L'ours noir [ursus americanus), tout lourd et gauche 
qu'il paraisse, n'en est pas moins un animal actif, vigi- 
lant, persévérant, doué d'une grande force, plein de 
couraLje et d'adresse, et qui, pour échapper aux atttnntes 
du chasseur, peut supporter, sans presque en souifrir, 
d'incroyables fatigues et les plus dures privations. 
Connue les daims, les cerfs et les chevreuils, il change 
de canivu! suivant les saisons, pour se procurer ainsi 
qu'eux une abondante nourriture, ou se retirer dans 
les endnjits les plus inaccessibles, et qui lui offrent un 
asile siii'. loin dt;s poursuites de l'homuie, le plus dan- 
gertuix de tous ses ennemis. Durant les mois du prin- 
tenqjs, on le voit d'ordinaire, soit dans les bas el 
riches terrains d'alluvion qui s'étendent au long des 
rivières, soit au bord de ces lacs de l'intérieur qu'à 
cause de leur peu d'étendue on appelle des étangs. 
Là, il trouve quantité de succulentes racines et des 
tiges de plantes tendres et gonflées de sève, qui font à 



sciPioN ET l'ours. 371 

ce moment sa principale n'ssource. Avec les chaleurs 
(le l'été, il s'enfonce dans les sombres marécages, et 
passe la ])lus «grande ])ai'ti(^ de son t(Mnps à se vautrei' 
dans la vase, comme le porc, se contentant alors 
d'écrevisses, d'orties, de racines, et par-ci par-là ,.(iuand 
la faim le presse, se jetant sur un jeune cochon, sur 
une trui(% et ([uelqucîfois même sur un veau. Aussitôt 
que les différentes sortes de baies qui vieiment sur les 
montagnes commencent à mûrir, les ours suivis de 
leurs oursons, i^ajçnent les hautiîurs. Dans les parties 
retirées du pays où il n'y a pas de terrains montagneux, 
ils rendent visite aux champs de maïs, et s'anmsent 
quelques jours à y faire le dégât ; après cela, ils don- 
nent leur attention aux différentes espèces de noix, de 
faînes, de fruits en grappes, et autres pi'oductions des 
forêts. C'est à ce moment qu'on rencontre l'ours errant 
solitaire à travers les bois, pour faire sa récolte, n'ou- 
bliant pas de piller, sur son chemin, chaque essaim 
d'abeilles sauvages qu'il peut trouver; car c'est, comme 
on siiit, un animal très expert dans ce genre d'opéra- 
tion. Vous savez aussi sans doute, du moins je vais 
vous l'apprendre, que Tours noir demeure des semaines 
entières dans le creux des plus gros arbres, où Ion 
dit qu'il se suce les pattes; habitude à laquelle il parait 
prendre un singulier plaisir, et dont probablement 
vous ne vous êtes jamais guère inquiété, bien ([u'elle 
soit très curieuse et réellement digne de votre intérêt. 
A une autre époque de l'année, vous pourrez le v(»ir 
examinant pendant plusieurs minutes, et avec une 
grande attention, h; bits de quelque aibre au large 



?tl2 sr,ii>io\ ET l'ours. 



h'oiic, puis pi'ouHMKuit SCS i'eji:ar(is tout autour de lui 
pour s'assurer (pi'il u'y a pas là d'euiieiuis. Quaud il a 
pris aiusi liuites ses |)réeaulious, il se dresse sur ses 
jauibes de deriière, s'ap|)rocli(3 du trône, l'embrasse de 
ses jand)es d(; devant, et avec ses dents et ses iiçrifFes 
eomnienee à racler Técorce. Ses mâchoires cla([U(;nl 
fortement l'une contre Tautre, bientôt (h; gros tlocons 
d'i'cume lui coulent de chaipie cAié dc^ lajçueule, et au 
bout de «pielques minutes il se remet à r(^der. coninie 
auparavant. 

Sur plusieurs points du pays, des habitants des bois 
et d(?s chasseurs (pii Tout sur[)ris occupé à cette sin|;'u- 
lière manœuvre, s'imaginent cpril n'a en cela d'autre 
hut ((ue de laisser après lui des traces nuuiifest(>s de sa 
grandeur et de sji force* : ils mesurent la hauteur à 
lacjuelh^ poitent les coups de griffes, et peuvent, en 
elfet de cette manière, se rendre compte a. 'a taille de 
l'animal. Mais nion opinion, à moi, est dilTérenle : il 
nie sembh? ([ue, si l'ours s'atta<jue ainsi aux ai'bres, ce 
n'est pas pour faire montre de sa })uissance, mais sim- 
plement pour s'aiguiser les dents et les griffes, et s<5 
mettn; en état de rtuicontrer un rival de sa propre 
<?spèce, (fuand vi(Midra la saison des amours. N'est-ce 
donc pas i)our cela ipie le sanglier d'Europe fait aussi 
cla(|uer Ji grand bruit ses défenses et creuse la terre? 
du pied, et que le daim et le cerf frottent leurs andouil- 
1ers contre la tige des jeunes arl)res et des arbrisseaux ? 

Une nuit, je donnais sous le toit d'un de mes amis, 
lorsque je fus subitement réveillé par un esclave nègre 
qui portait une lumière et me remit un billet que son 



maître, «lisail-il, vj'uait de recevoir. Je jetai les yeux 
sur le papier. (Vêtait un m(»ss{ijT(» (h la pari d'un voisin, 
nous retpiéranl mon aniietnioi de nous réunir à lui le 
plus vite possibh», pour lui aider àtuerplusicursourscpii, 
en ce niointMit, étaient en train de ravajçer ses moissons. 
Je. fus proniptement debout, connue vous pouvez le 
croire; et en entrant dans l(; parloir, je trouvai mon ami 
écpiipé de [)ied en cap, et n'attendant plus «pie ([uelcpies 
balles (pfun nègre était occupé k couler. On entendait 
la corne du surveillant (jui app<?laill<}s esclaves hors de 
leui*s cabines; quebiues-uns d«''jîi s'étaient misa seller 
nos chevaux, tandis (jne «Vautres s'employaient à ra- 
masser tout ce ([u'il y avait de mauvais chiens sur la 
plantation. (Vêtait untunndteàiu>plus s'y reconnaître. 
Kn moins d'une demi-heure, ijuatn; vigoureux uv^vgs 
armés d(; haches et de couteaux, et montés sur de forts 
Itidets à eux appartenant (vous saurez, lecteur, que 
beaucoup de nos esclaves élèvent des chevaux, du 
bétail, des porcs et des volailles, cpii sont, s'il vous 
plaît, leur propriété), nous suivai(3nt au plein galopa 
travers les bois; car nous avions pris au plus court, 
vers la plantation du voisin, tpii n'était guère qu'à 
cin(i milles de là. 

Malheureusement la nuit n'était pas des plus favo- 
rables; il tombait une pluie Une et épaisse (lui rendait 
l'air lourd, ou plutôt ('toulfant. Mais commcî nous con- 
naissions parfaitement le chemin, nous (hIuics bientôt 
atteint l'habitation dont le propriétaire attendait notre 
arrivée. Nous étions trois armés de fusils ; plus une 
demi-douzaine de domestiques, avec une bande de 



574 SCIPION ET r-'oiiRS. 

chiens (le tniitc rspm'; et cVst dans cot <V]iiipaj?(' (\[ie 
nous nous mîmes en marche pour le champ isol»'» au 
mih'eu (hi(|u«^l les ours «'talent bravement à la besogne. 
Chemin taisant, h* pi'o|)ri«''taire nous dit que, depuis 
phisi(Uirs jours déjà, «pielcpies-uns de ces animaux 
rendaient visite à son l»lé ; un néjjfre (ju'il envoyait 
(;ha«iu(^ après-midi, pour voir lU) (juel cAté ils entiaient, 
lavait assuré ipie, cette même nuit, il y en avait au 
moins ciiui dans Tenclos. On convint d'un plan (Tatta- 
que : les barnnuix à la brèche ordinaire, devaient être 
mis tout doucement par terre ; et de là, honunes et 
chiens, après s'être parta^^^'s, s'avanceraient pour cerner 
les ours; enfin, an son d(; nos cornes, on chare^erait de 
toutes parts, vers le centre du champ, en criant et tai- 
sant le plus de tapage possible; ce (pii ne pouvait man- 
quer d'efTrayer tellement les animaux, ({u'ils s'empres- 
seraient de chercher un refuge sur les arbres morts 
dont le champ était en partie couvert. 

Notre plan réussit : les cornes sonnèrent , nos che- 
vaux partirent au gîilop, les hommes se mirent à crier, 
les chiens à aboyer (;t à hurler. Les nègres à eux seuls 
faisaient assez de vacarme pour épouvanter une légion 
d'ours. Aussi ceux qui étaient dans le champ commen- 
cèrent-ils à détaler ; et quand nous nous rencontrâmes 
au milieu, nous les entendîmes qui grimpaient en 
tumulte vers la cime des arbres. On fit immc'diatement 
allumer de grands feux par les nègres ; la pluie avait 
cessé, le ciel s'était éclairci , et l'éclat de ces flammes 
pétillantes nous fut d'un grand secours. Les ours avaient 
été pris d'une telle panique, que nous pûmes en aper- 



SCIPION KT I.'OITRS. ."^TS 

cevoir quelques-uns (|ui sï'tuienl blottis entre les plus 
grosses brandies et le Ironc. On en abattit deux sur le 
coup: c'tHaient Hes oursons de pi'tite taille; et comme 
ils(Haient déjà plus d'à demi morts, on les abandonna 
aux chiens, qui les eurent promptenient dépêchés. 

Nous ne cherchions qu'à nous amuser le plus [K)ssi- 
ble. Ayant remarc[ué l'un des ours qu'à l'apparence 
nous jugeâmes Atrc la ni^re, nous ordoimànics aux nè- 
gres de couper par h; pied l'arbre sur leijuel elle était 
perchée. Il avait été pri'alablement convenu cpic; les 
chiens auraient à s'escrimer avec elle, et que nous, 
nous les appuyerions et viendrions à leur aide, en bles- 
sant l'animal à l'une des jambes de derrière, pour l'em- 
pêcher de s'échapper. Et déjà retentissait dans les bois 
le bruit de la hache répété par les échos d'alentour; 
mais l'arbre était gros, d'un bois très dur, et l'opération 
menaçait d'être longue et fatigante. A la fin pourtant, on 
le vit qui tremblait à chaque coup; il ne tenait plus 
que par quelques pouces de bois ; et bientôt , avec un 
effroyable craquement, il tomba sur la terre d'une 
telle violence, que sans doute commère l'ourse dut en 
ressentir un choc aussi terrible que le serait pour nous 
la secousse de notre globe produite par la collision 
subite dune comète. 

Les chiens s'élancèrent à la charge, harassant à l'eiivi 
la pauvre bète; et nous, (Haut remontés à cheval, 
nous la tenions enfermée de tous cùtc's. (^lonnne sa vie 
dépendait de son courage et de sa vigueur, elle déploya 
l'un et l'autre avec toute l'énergie du désespoir ; tantôt, 
saisissant l'un des chiens, qu'elle étranglait à la pre- 



370 sciPioN KT l'ouks. 

iniôreHnMiile; taiitol. «rim coup liicii uppliiiiir «rime 
(le SCS pattes (U* devant, vous en envoyant nn autre 
l)raill(>rau loin d'une taeon si piteuse, qu'on pouvait dès 
lois le rejjfarder coininj» hors de condjat. L'un des 
assaillants, plus rude (jue les autn^s, avait sauté au nez 
de l'oursf? et y restait bravement pendu ; tandis qu'une 
douzaine dv ses canuirades faisaient rage à son dei- 
rière. L'animal, rendu fmieux, roidait autour de lui 
des regards altérés de vengeances; et nous, de peur 
d'accident, nous songions à en finir lors(pie, tout à 
coup et avant «pie nous jnissions tirer, «l'un seul houtl 
il se débarrasse de tous les chiens et charge conln; l'un 
des nègres (jui «'"tait monté sur un cheval pie. L'ours(s 
saisit le cheval avec ses dents et stîs griffes, et s<r colle 
(;ontre son poitrail ; le chevîd , «'pouvante, s(î met à 
renifler bruyamment et s'abat. Le nègre, jeune honune 
d'une force athléti^iue et (excellent cavalier, avait gai'd»'; 
la selle «pii ne consistait pourtant ([u'en une simple 
peau de mouton , mais heunniscment bien sanglée, et 
il priait son maître de ne pas faire feu. Nonobstant tout 
son sang-froid et son courage, nous fr«'*missions pour lui, 
et noti'e anxi(''t('' redoubla quand nous vîmes honune et 
cheval rouler ensemble sur la poussière. Mais ce iw fut 
que l'affaire d'un instant; Scipion s'y était pris en 
maître avec son redoutable adversaire : d'un seul coup 
de sa hache, bien assené, il lui avait fendu le crâne! 
Un sourd et profond grognement annonça la mort de 
l'ourse ; et déjà le vaillant nègre était sur ses pieds, 
triomphant ei sain et sauf. 

L'aurore commençait à poindre ; nous continuâmes 



s<:iiMoN i:t i.'uiirs. 377 

nos rcchoi'clies. Los dinix ours ({iii nîstaiciit fuiviil l»i«*n- 
UMdrcouvorts : ilsrliiiciit iiiclK'ssiir un arbnsù environ 
C(Mit pas (h; l'endroit où le (lrnii(;r venait d«; succoni- 
Imm'. Quand nous les eûmes eenn's, nous recoiniûnu's 
sans |MMne (ju'ils n'étaient pas (riiunieur à descendre. 
En eonsé(|uence, on résolut de les enfumer. Un tas d(î 
broussailles et de {grosses branches fut a|)poi*té au picîd 
d(^ l'arbn^ (jui, sec conun»^ il l'était, ne tarda |)as à pri'*- 
s(iiter l'apparenci; d'une colonne de feu. Les ours 
jçrimpèrent à l'extrémité des branches. Quand ils furent 
tout à fait au bout, on les vit un moment hésiter et 
chanceler; puis les branches cra(piant et enfin ayant 
éclaté*, ils d(''p;rin^olèrent, en entraînant ave(; eux une 
masse de memi bois. Ce n'étaient non plus que des our- 
sons; les chiens les eurent promptement mis à mort. 

L'expédition rentra iila maison au bruit des fanfares. 
(Cependant le ch<;val deScipion avait reçu une profonde 
blessure, ot on le laissa (;n libertf' pour se refaire au 
beau miheu du blé. Le lendemain, une charrette fut 
envoyée pour rapporter le gibier; mais avant (pie nous 
eussions ijuitté le champ, ch(?vaux , chiens et chas- 
seurs, sans compter les flammes, avaient, (mi (juc^lciues 
heures, détruit plus de grain cpie la pauvre ourse et 
ses oursons n'avaient pu faire durant tout le cours de 
leurs visites (1). 

(1) Même inor<tlc absolument que dans la fable le Jardinier el sun 
Seigneur de notre bon La Fontaine ; 

« Les chiens et les gens 

Firciil (ilus (le tléiçàt, en une lieure de temps, 
IJuo n'en auraient Tait on cent, ans 
Tuus les lièvres du la iiruvinco. i 



L ALOUETTE DES PRÉS. 



OU SANSONNET AMÉRICAIN. 



Coiuineiii pourrais-je écri o l'histoirodecebel oiseau, 
sans me reporter aux lieux où il abonde, et où l'on a 
le plus d'occasions pour l'observer? C'est donc parmi 
l(îs riches prairies fréquentées par l'alouette, qu'il nous 
faut, lecteur, égarer nos pas. Nous ne sommes pas bien 
loin des rivages sablonneux de Jersey; toutes les 
beautés d'une; aurore printanière sont répandues à 
profusion autour de nous : le glorieux soleil illumine la 
création des flots de sa lumière d'or; et cependant il 
n'est point encore sorti de l'abîme. L'industrieuse 
abeille repose en l'attendant, et les oiseaux dorment 
dans les buissons et sur les arbres ; la mer, à la surtace 
unie, vient briser mollement sur le rivage ; le firma- 
ment est d'un si beau bleu, qu'en le regardant on 
se croirait véritablement tout près du ciel; la lune va 
bientôt disparaître dans l'occident lointain, (;t la rosée 
distillant de chaque feuille, de chaipie bouton et de 
chaque tleur, fait s'incliner sous son poids les lames 
elïilées des herbes. Mais c'est la nature dans toute 



l'alouette des prés. 379 

sa sj)lend(îui' que; je veux contempler, et moi aussi 

j'attends avec transport le moment qui s'approche 

Il est venu! de toutes parts éclatent la vie et la force; 
ral)eille , l'oiseau , le ipiadrupède, la nature enfin, 
s'éveillent pour renaître, et chaque être semble se mou- 
voir dans les rayons de la face divine. Qu'avec ferveur 
alors je rends grâce au Tout-Puissant, (jui m'a appelé à 
l'existence; avec (pielle nouvelle ardeur je poursuis la 
mission (pi'il m'a confiée! Marchant d'un pied h'jçer 
sm- l'herbe; tendre, j'arrive à un siège préparé par la 
nature; je m'y arrête; et de là je surveille, j'admire 
et j'essaye de prendre possession de tout, oui, de tout ce 
(jui est sous mes yeux. Bienheurcîux j»'urs de ma jeu- 
nesse, où, plein de vigueur, de santé et de joie, je pou- 
vais goûler si souvent le spectacle enchanteur et béni 
des beautés de la création , qu'étes-vous devenus? 
Partis, partis pour toujours! mais je garde précieuse- 
ment en moi les pensées ([ue vous m'inspiriez, et tant 
que durera ma vie, votie souvenir me sera toujours 
doux. 

Voici l'alouette arrivée d'hier au soir ! Pleinement 
remis des fatigues du voyage , et le cœur débordant 
d'amoui' pour celle dont le désir l'amène de si loin, le 
maie se lève de sa couche verdoyante, et sur ses ailes 
(ju'agite un léger frémissement, il Ui») :te en tournoyant 
dans les airs où l'emporte l'heureux espoir d'entendre 
bientôt retentir le chant de sa bien-aimée. D'habitude, 
en eifet, les femelles se font entendre à cette première 
épo(pie de rannée;je ne prétends pas vous dire pourquoi, 
mais le fait est tel : j'ai pu m'en assurer, dès le moment 



380 LAI.OUKTTli DliS l'Rl'iS. 

OÙ j'ai remarqua l'importance du nMo au([ii(>l elles sont 
destinées. (Cependant leinàle est toujours sur ses ailes; 
son appel résonne haut et clair, tandis ([u'il explore 
avec impatience la plaini? herbeuse au-dessous de lui. 
Sa compaf^ne n'y est point encore; le cœur lui d(''faill<^, 
et cruellement déçu, il s'envole sur un noyer noir, à 
l'ombre duciuel, pendant les chaudes journét^s de l'été, 
plus d'une fois les faucheurs se sont étendus, pour 
prendre leur repas et s'abandonner au sommeil de 
midi. Je l'aperçois maintenant, non pas désespéré, 
comme vous pourriez le croire, mais vexé et prestiue 
furieux. Voyez de quel air il étale sa queue, connne il 
se redresse et s'agite, comme il exprime bruyamment 
sa surprise et appelle sans cesse celle (pie, de toutes 
les choses au monde, il aime la mieux. Ah! enfin la 
voilà! ses notes craintives et tendres annoncent son 
arrivée. Celui qu'entre tous aussi elle préfère, son 
mâle a rtîssenti le charme de sa voix. Ses ailes sont 
étendues, il nage dans l'ivresse, il vole au-devant 
d'elle pour l'accueillir et savourer d'avance tout le 
bonheur qu'elle lui prépare. Que ne; puis-je interpréter 
les assurances répétées d'amitié, de constance et d'at- 
tachement qu'ils se prodiguent en ces précieux instants, 
se becquetant l'un l'autre et gazouillant leurs mutuelles 
amours ! Comme le mâle a de doux reproches pour 
exprimer ce ipi'il souffrit de son retard, et comme elle 
saittrouv(;r de tendres accents pour calmer son ardeur! 
Cet ineffable entretien , je l'ai écouté; cette scène de 
bonheur, j'en ai été témoin; mais je me sens incapable 
de vous les rendre, et je vous dirai comme toujours: 



l'alouette des prés. 381 

(^her lecteur, allez vous-môme les épier, les contem- 
pler et les entendre, si vous voulez comprendre leur 
lan|3fage. Autrement, il faudra bien ((ue j'essaye de vous 
donner au moins une idée de ce que, volontiers, j'entre- 
prendrais de vous décrire, si je n'étais pas trop au-des- 
sous de la tache, et que je continue de vous rapporter ce 
que j'jii pu observer d(?leurs mœurs et de leurs amours. 
Quand l'alouette des prés commence à s'élevcn* de 
terre, ce (pi'elle fait par un petit saut, elle voltij^je 
comme un jeune oiseau, part, et reprime son élan, h; 
reprend l)ientot; mais d'une manière incertaine et 
trompeuse, vole, en général, droit devant elle , puis 
regarde en arrière comme pour s'assurer du danger 
([u'elle peut courir, offrant ainsi un but facile au tireur 
le moins expérimenté. Quand on la poursuit quelque 
temps, elle se meut avec plus de rapidité, planant et 
battant des ailes alternativement, jusqu'à ce qu'elle soit 
hors d'atteinte. Elle ne tient ([u'un moment devant le 
chien d'arrêt, et encore faut-il ([u'elle soit surprise 
parmi des roseaux ou des herbes épaisses. Durant les 
migrations qui s'accouq)lissent habituellement de jour, 
elles s'élèvent au-dessus des plus grands arbres des 
forôts, et font route en compagnies peu serrées, qui 
assez souvent comprennent de cinquante à cent indi- 
vidus. Leurs mouvements alors sont continus, et elles 
ne planent ([ue par intervalles, pour respirer et se 
mettre en état de renouveler leurs efforts. De temps en 
temps, on en voit quelqu'une se détacher de la troupe; 
elle pousse droit à une autre, la chasse en bas ou hori- 
zontalement hors du groupe, la poursuit sans cesse 



382 l'alouette des prés. 

il'iiii cri aigu et qiKîrelleur, et continue à la harceler, 
jusfiii'îï ce qu'au bout d'une centaine de verges elle 
l'abandonne toutàcoup; et les deux oiseaux rejoignen* 
leurs camarades qui toutes ensembles poursuivent leur 
voyage en boiine amitié. Lors([u'en passant ainsi elles 
ont découvert suffisamment de nourriture dansquekjue 
endroit, ellesdescendent petit àpetit , et viennent se posijr 
sur quelque arbre détaché ; puis, comme s' étant donn»' 
le mot, chacune se met à fouetter de la ((ueue, à sau- 
tiller en faisant entendre une note d'appel retentissante 
et douce. Alors elles volent à terre, l'une après l'autre, 
et commencent à se rassasier. Mais de place en place, 
on aperçoit un vieux mâle qui dresse la tête , jetant 
autour de lui un regard inquiet et scrutateur; et s'il 
soupçonne le moindre danger, il donne immédiatement 
l'alarme par un cri de ralliement fort et prolongé. A ce 
signal, toute la troupe est sur le qui-vive et se tient 
prête au départ. 

(Vest de cette manière qu'en autonme l'alouette 
des prés se dirige, des parties septentrionales du Maine, 
vers la Louisiane, les Florides ou les Carolines, où elle 
abonde pendant l'hiver. A cette époque, dans les Flo- 
rides, les landes couvertes de pins en sont remplies; et 
quand le feu a c^té mis à la surface du sol par les pâtres 
du pays, la couleur de ces oiseaux paraît aussi enfumée 
que celle des moineaux qui habitent Londres. Il y en a 
que les tiques infestent au point de leur faire perdie 
presque toutes leurs plumes; et en général, elles parais- 
sent beaucoup plus petites que celles des États de l'At- 
lantique, probablement à raison même de cette rareté 



l'alouette des prés. 383 

de leur plumage. Dans les prairies d'Opelousas (1), et 
dans celles qui bordeiil la rivit'^re Arkansas, elles sont 
encore plus nombreuses. Beaucoup cependant se reti- 
rent juscjne dans le Mexique, à rapproche d'un très rude 
hiver. Alors, elles dorment par terre, au milieu des 
grandes lierbes, mais éloignées l'une de l'autre de plu- 
sieurs verges, ainsi que fait la tourterelle de la Caro- 
line. 

Quand s'annonce le printemps, les troupes se dispei- 
sent, et les femelles sont les premières à se séparer. 
Les mâles alors commencent leur migration, volant 
par petits corps ou môme isolément. Mais leur plumage 
à cette époque est devenu abondant et beau. Leur ma- 
nière de voler, tous leurs mouvements par terre, tra- 
hissent la force de la passion qui bouillonne au dedans 
d'eux. On voit chaque mâle s'avancer d'un pas impo- 
sant et mesuré, fouettant de la ([ueue, l'étendant de 
toute sa largeur, puis la refermant ainsi qu'un éventail 
aux mains d'une brillante demoiselle. Leurs notes écla- 
tantes sont plus mélodieuses (jue jamais; ils les répètent 
plus souvent, tandis qu'ils se tiennent sur la branche ou 
au sonnnet de quelque grand roseau de la prairie. 

Malheur au rival qui ose entrer en lice ! ou plutôt, 
qu'un mâle s'olfre simplement à la vue d'un autre 
mâle en ce moment de véritable délire, il est attaqué 
soudain, et s'il est le moins fort, chassé par delà les 
limites du territoire que revendique le premier occu- 
pant. On en voit quelquefois plusieurs engagés dans 

(1) Comté et ville de TÉtat de Louisiane. 



38/i l'alouette des rRi;s. 

ces rudes combats; mais mrcinoiil cola durc-t-il plus 
de deux ou trois miimtes : l'apparition d'une seul»? 
femelle suffit i)oui' teiniiner à l'instant leur qucrelk'. cl 
tous ils pîirtent api'ès elle connue des fous. La femelle 
fait ])i'euve de la réserve naturelle à son sexe, de celle 
réserve sans la([uelle, mé^me ])arnii les alouettes, toute 
fenu'lle resterait probablement sans trouver iW. mâle. 
Lorscjue celui-ci vole vers elle en soupirant ses plus 
douces notes, elle s'éloigne de son ardent admirateur 
de manière à le faire douter si elle le repousse ou l'en- 
courage. A la fin, pourtant, on lui permet d'approcher 
pour exprimer, par ses chants et ses galantes dt'mons- 
Irations, la constance et la force de si passion; on 
consent à l'accepter pour maître; et au bout de cpiel- 
ipKîs jours, vous pouvez les voir tous les deux im s'oc- 
cupant plus (ju'îi chercher un li(;u convenabltî pour y 
élever leurs petits. 

Au pied dt? (juclque touffe épaisse de grandes herbes, 
vous trouvez le nid : un creux est fait en terre, dans 
lequel sont placés en abondance herbes , racines 
fibreuses et autres nuitériaux arrangés circulairement; 
et tout autour, les feuilles et hs tiges des herbes envi- 
ronnantes sont entre-croisées pour le couvrir et le ca- 
chei". L'entrée ne permet qu'à l'un des oiseaux à la 
fois d'y pénétrer; mais les deux couvent alternative- 
ment. Les œufs sont au nondjre de (juatre ou cinij, 
d'un blanc pur, émaillés et tachetés de rouge-brun, 
surtout vers le gros bout. Les jeunes éclosent à la fin 
de juin et n'ont besoin que de ([uelques semaines pour 
être en état de suivre leurs parents. Qîs oiseaux se pi'o- 



i/aloukttk dks prés. 385 

«lijçuenl ruii à l'autn^ des soins continuels et assidus, et 
ne s(; montrent pas moins attentifs pour leur couvée. 
INîndant que la femelle est sur le nid, le niàle non-seu- 
lement ne la laisse manquer de rien , mais l'éfçaye 
constamment par ses chansons, en m<^me temps qu'il la 
rassure par la surveillance (ju'il déploie autour d'elle. 
Si quelqu'un approche, il s'élance immédiatement, 
])ass(î et repasse au-dessus du lieu où il la croit parfai- 
tement cachée, voltige aux alentours, et souvent, hélas! 
révèle ainsi lui-môme la présence de son trésor. 

Excepté les faucons et les serpents, l'alouette des 
])rés n'a que peu d'ennemis en cette saison. Le fermier 
prudent et éclairé se rappelle le bien qu'elle fait à ses 
prairies en détruisant des milliers de larves, et il se 
açardcî de la troubler. Môme, s'il trouve son nid en fau- 
chant, il laisse debout la touffée d'herbe qui le contifmt; 
et il n'est pas jusqu'aux enfants qui ne respectent d'or- 
dinaire les parents et la jeune couvée. 

Cependant je ne veux pas dire (jue cette alouette 
ne fasse absolument aucun mal. Dans les Carolines, 
nond)re de cultivateurs expérimentés s'accordent à dc'- 
noncer ses ravages, et l'accusent d'arracher, au prin- 
temps, les avoines nouvellement semées, comme aussi 
d'aimer à déterrer le jeune blé, le froment, le seigle et 
le riz. Elle a, en captivité, un autre défaut que je n'au- 
rais pas soupçonné avant mon dernier voyage à Char- 
leston : en février 18o/i , le docteur Sanmel Wilson 
m'apprit que l'une des alouettes des prés qu'il avait 
achetées au marché parmi beaucoup d'autres oiseaux, 
ne s'était pas gênée pour manger, sous ses yeux, un 
I. 25 



386 l'alouette des prés. 

pauvre bruant qu'elle avait tut^ ou trouvé mort dans la 
volière. Il ajouta qu'après avoir jijuetté cette alouette 
plus de vingt minutes, il l'avait parfaitement vue le bec 
plongé dans le corps jusqu'aux yeux, et ((u'elle parais- 
sait l'ouvrir et le fermer alternativement, comme pour 
aspirer les sucs de la chair. Deux jours après, la même 
alouette tua deux pinsons qui avaient les ailes rognées, 
et les mangea avec non moins de plaisir. 

Dans la dernière partie de l'automne, aussi bien 
qu'en hiver, ces alouettes sont une source d'amuse- 
ment, surtout pour les chasseurs novices. On les vante 
même comme un excellent gibier : je ne dis pas non 
pour les jeunes; mais l'apparence huileuse et jaunâtre 
de la chair des vieilles, sa dureté et la forte odeur d'in- 
sectes qu'elle exhale, empêchent (pi'elle ne soit réelle- 
ment un mets agréable. On en vend néanmoins sur 
presque tous nos marchés. Durant les mois d'hiver, 
elles s'associent fréquemment avec la tourterelle de la 
Caroline, diverses espèces d'étourneaux et même des 
perdrix. Elles aiment à passer leur temps dans les 
champs de blé, après que le grain a été ramassé, et 
souvent font leur apparition chez les planteurs, jusque 
dans la cour aux bestiaux. En Virginie, on les connaît 
sous le nom de vieilles alouettes des champs. 

Posées à terre, elles marchent bien et rappellent 
beaucoup la manière de l'étourneau, auquel jusqu'à un 
certain point on peut les dire alliées. En l'air, on les 
voit rarement yoler assez près l'une de l'autre, pour 
qu'il soit facile d'en tuer plusieurs à la fois. Si elles 
sont blessées, elles fuient avec vitesse et se cachent si 



I,'\LOUETTE DES PRI^S. 587 

hieii qu'on a peine à les trouver. I^lles s'abattent non 
moins vivement, soit sur les hraiiohes des arbres, oùell«'s 
se meuvent avec tarilité. soit sur les clAtm-es et m^nie 
sur le toit des biui^urs aux environs des fermes. Leur 
nourriture (Miiisiste en pjraines d'berbes ou d'autres 
plantes, et aussi en toutes sortes de baies et d'insectes. 
Bien (jue vivant en troupes. (îlles n«; se rassemblent pas 
d'ordinaire; quand elles se promènent sur le sol; et au 
bruit d'un coup de fusil, des centaines ([uelipiefois s'en- 
lèvent des diverses parties d'un chanq). Jamais on n'en 
trouve dans l'épaisseur des bois. Tant rpie dure l'hiver, 
(^Ues abondent sur les grandes prairies découvertes; il 
n'est pas un chanq) de blc», dans le Kentucky, où l'on 
ne soit certain d'en rencontrer en compagnie; de per- 
drix et de tourttM'elles. De temps en temps, il en vient 
sur les routes pour faire la poudrette. et l'on en voit 
marcher au bord de l'eau cheichant à se baigner. 



DIVERTISSEMENTS DU KENTUCKY. 

Je voudrais essayer, cher lectenn', devons représenter 
(|uelques-uns des divertissements à la mode parmi les 
chasseurs du Kentucky; mais peut-être ne sera-l-il pas 
inutile de faire précéder mon sujet d'une rapide des- 
cription de cet fitat. 



388 DIVKRTISSFMENTS DU KKNTUCKV. 

Aulrei'ois, 1(; Kenliicky flôpeiulait de la Vii'jjçiiii«': 
mais, dans ce t(?nips-là, les Indiens regardaient celte 
partie des solitudes de l'ouest comme leur i)i'opri«'té, 
et n'ahandoinièrent le pays que lors(ju'ils y t'invut 
lorcés, pour s'enloncer, la mort dans l'àme, jusqu'au 
plus pr(>fond des l'on'^ts inexplorées. Sans aucun doute, 
la richesse du sol, la ma|^nificenc(; de ces rivages, au 
loniç d'une des plus belles rivières du monde, ne con- 
tribuèrent pas moins à attirer les premiers Virginiens, 
que le désir, si général en Américjue, de se répandre 
sur les contré(îs incultes et d'amener à une abondance 
plus en rapport avec les besoins de l'honmu^ ces t(M'res 
(pii, depuis les Ages inconnus, n'ont rien produit encoiv 
que sous l'iidluence de la sauvage et luxuriante fécon- 
dité d'une nature indomptée. La conipiète du Kentucky 
ne s'aceonq)lit ])as cependant sans de grandes ditli- 
cultés; la guern^, entre les envahisseurs et les peaux- 
rouges, fut sanglante et dura longtenqis. Mais les pre- 
mi«'rs finirent par s'établir solidement sur le sol, et les 
autres dunmt lâcher pied, avec leurs bandes décimées, 
et accablés par le sentiment de la supériorité morale et 
du courage à toute épreuve des hommes blancs. 

Otte contrée, si je ne me trompe, fut découverte 
pai' un déterminé chasseur, le fameux Daniel Boon. 
La fertilité du sol, ses superlx^s forôts, le nondjre de 
ses rivières propres à la navigation, ses sources salées, 
ses cavernes à salpêtre, ses mines de charbon, his 
vastes troupeaux de buffles et de daims paissant 
sur ses montagnes et dans ses riantes vallées, étaient 
un attrait bien suiïisant pour les nouveaux venus (jui 



lUNKUTISShMKMS IHI KKMliCKV. oS9 

poiissiM'ciit CI) avant, avec une ardeur i\iw reiles ne 
eoiuiiirent jamais les pins laronelies tribus ({ni les pri'- 
inières t'iu'ent en possession dv celle terre. 

l^es Vir^iniens se priM'ipilèrent en foule vers l'Oliio: 
n\w hiiche, nn con|)le de chevaux. un(^ bonne carabine 
et force nuniilions, ipu; fallait-il de plus ii re([ui|ie- 
inent d'un honnnt; ([ui. suivi lU' sa famille, partait 
pour le nouvel État? Ne savail-il pas (pie Texubei-ante 
richesse du pays devait fournir amplement à tout ce 
(pii lui nian(pi(îrait? 

(lehii ([ui une fois a ùiv {('moin de l'industrie et de 
la pers(''V(''rance d(; ces (MniL!,rants, a pu juij;er, en 
nK'^me t(Mnps, de {\ud\v. Uuyu leur ànuM'tait tremp('"e : 
insouciants de la fatiji;ue (pii les iittendait à cluupie pas, 
ils p(''ntHraient r('solAm(Mit ii travers une i'('*iiçion inex- 
plorée, couv(M'te (Pinextricables fonMs, se {guidant uni- 
(juenient sur le soleil, et la nuit couchant sm* la dure. 
Tantôt cAîtaient d'innombrables couis d'(mu ([u'il leur 
fallait passer à l'aide de radeaux, avec fennn(î, (enfants, 
bestiaux et le reste du bac^ai^e; oblig(''s souvent de se 
laissjîr aller pendant des heures à la dc'riv»;, avant d(î 
pouvoir d(''barquer sur l'autn? bord; tanl(H c'étaient 
leurs troupeaux (pii se (lispcrsai(Mit j)armi les rizières 
du rivage et les y retenaient des jouis entiers. A (-es 
causes de trouble, ajoutez le danijçer sans cesse mena- 
çant d'être assassinés, pendant leur sommeil. i>ar d(^s 
Indiens sans pitié ([ui i'(')daient autour de lem's camp(v 
inents ; enfin la perspective de plusieurs centaines de 
milles à parcourir, avant d'atteindre les lieux de rendez- 
vous, appelés stations; et certes, vous avouerez qu'af- 



3î)0 DIVtRTISShMKNTS OU KtNTUCKY. 

rrrmlei' <hs «liHiciilb's comm»' collos-là, cVtait faire 
|)r«Miv(! iriiiKM'iH'iVAic |M'u ('(niiiniMM', cl vous iic ptdim'z 
vous «MiiiM^^cluîr «If r('(;(»iinaîti<' une la n'ctaiipoiisc doiil 
jowinMit ('(.'S colons vi'fi'raiis avait cU' bien incritce. 

Il y <3ii avait ccpciidaiil ({ui aliaiiiloiinaiiMit les riva- 
ges (le rAtlaiiti(|uc, pour ceux de TOhio, avec plus de 
confort el d(^ si-curili' : ils eiiuneiiaieut leuischan'cttes, 
liîurs nèfîres et leur tauiille. Un jour à ravauce, des 
hoinnios armés de hacluîs trayaient le passage au tra- 
vers d(»s bois ; et quaiul la nuit était venue, les chas- 
seiu's allacliés à rexp(Mlition se dirigeaient vers le lieu 
«pie Ton avait (l)'>si^n<'> |)u(U' le cantpenuMit, ployant 
sous le gibi(U'tpa; la tbrêt leur procurait en abondance. 
L'éclat d'un i^rand léu guidait leurs pas, (;t à mesure 
([u'ils approcliaient, un bruit d«; vie (;t d(.' L^aieté, saluant 
leurs oreilles, huir amionçait cpie tout allait bien. 
HienbM la chair du bullle, de Tours el du chevreuil 
était susp«Midue devant la brais(;, en larges et déli- 
cieuses grillades ; les gâteaux préparés étaient mis en 
place et cuisaient à point sous le l'ôti succulent dont ils 
l'ecevaient le riche jus, (.4 cha(tun alors lu; songeait 
«lu'à se réjouir, après les fatigues de la jouriK'e. Les 
charrettes portaient les lits, on dételait les chevaux 
qu'ensuite on lâchait pour ([u'ils pussent s(; refaire au 
milieu du taillis; iiipii^ques-uns peut-être on attachait les 
jambes; mais la plupart n'avaient «[u'une clochette au 
cou, pour permettre au maiti'e d(î les retrouver au matin. 

Ainsi s'avançaient joyeuseuient ces bandes d'émi- 
grants qui vivaient dans une cordiale union, n'ayant 
point à craindre de plus grands obstacles, tandis ((u'au 



DIVEHTISSKMKNTS DU KENTllCKT. 391 

sein (le i^s lorôls, où m se voyait encore aucune 
lrac«; (riioininc, ils s'ouvraient un passage vers la terre 
(Tahondunee. De temps à autre une escannoudic écla- 
tait entre eux et les indiens ([ui, ipielquetois sans être 
apeirus, |N'nétraient (Mi nunpant jus([ue dans rintt'*- 
rieur du camp; mais les Virginiens n'en continuaient 
pas moins résolument l«;ur voyage V(M's les horizons de 
louesl. Kniin les div«Ms grou|R's arrivaient en vue do 
rOhio. Lii, trappes de la heaut»» de ((îs sites incompa- 
rables, ils se mettaient tous ensemble à d(>blayer le 
tiurain, dans T intention d'y i'onder un établiss(;menl 
(ju'ils ne quitteraient plus. 

D'autres, suichargés de bîigages, pri't'érèrent descen- 
dre le cours nn^me de la rivière. Ils s'étaient construit 
des arches percées de sabords, et se laissèrent doucement 
glisser au gré des ondes, plus exposés cependant que 
ceux qui marchaient par terre aux attaques des Indiens, 
i[m épiaient tous leurs mouvements. 

On ne manque pas de voyageuistjui vous donnent la 
description de ces bateaux appelés anciennement a/c/ies 
et connus maintenant sous le nom de prames (l). iMais 
vous ont-ils dit, cher lecteur, ipie dans ce temps un 
bateau long de trente on quaranlt; pieds, sni" dix ou 
douze de large, était considéi'é connue une construc- 
tion gigantesque ; que ce bateau contenait hommes, 
femmes et entants, tous pêle-mêle, avec les chevaux, 
le bétail, les cochons, les volailles, les tas de légumes, 
les sacs de grain, etc.; le toit, ou plutôt le pont ne 

(1) Flat-boat^ bateau plat. 



392 niVKRTISSKMKNTS DU KENTUCKY. 

rosseiii!)lant pas mal à une cour de forme eiicoiiil)i'ée 
de foin, de charrues, de charrettes, enfin de tous les 
ustensiles du labourage, avec l)eaucoup d'autres encore 
parmi les((uels figm-ait dignement le rouet des ma- 
trones; vous ont-ils dit cpie ces masses flottantes jus- 
qu'aux flancs desquelles on avait accroche'' les roues des 
différents véhicules épars sur le pont, portaient tout U) 
petit avoir de chaque famille, et ((ue les pauvres émi- 
grants n'osaient les mettre en mouvement que la nuit, 
dans les plus noires t(''nèbres, en cherchant à tâtons leur 
route, et se refusant les douceurs du feu et de la lumière, 
de peur ([ue l'ennemi qui lesguiîttait du rivage ne se 
précipitât sur eux pour les d«Hruire; vous ont-ils dit 
qu'à la fin d'un aussi long et périlleux voyage, les nou- 
veaux colons n'avaient d'alwrd d'autre habitation (pit^ 
ces bateaux sondjres et humides? Non sans doute, c<; 
n'était pas la peine d(; vous entretenir de pareils détails; 
les voyageurs qui visitent notre pays ont bien d'autres 
choses en tête ! 

Quant à moi , mon intention n'est pas de vous faire 
assister aux affreuses scènes de carnage où ne se 
signalèrent (jue trop souvent les différents partis d(îs 
blancs et des peaux-rouges, tandis que les premiers 
descendaient l'Ohio. D'abord , je ne me suis toujours 
senti qu'un très médiocre goiU pour les batailles; et en 
vérité, je souhaiterais, de tout mon cœur, que; le monde 
eilt des inclinations un peu plus pacifiques. Je n'ajou- 
terai qu'un seul mot : c'est que, d'une manière ou 
d'une autre, les anciens possesseurs de la terre se viient 
contraints de quitter le Kentucky. 



DlVKRTlSShMliMS DU KRNTLCKY. o93 

Maiiitonant, lu; pensons plus ([ira pai'ler des diver- 
lissements encoro aujourd'hui ou vo^ue dans colto lieu- 
reuse partit; des États-Uuis. 

Il y a, dans le Kentucky, des individus (jue, uiôint^ 
chez nous, on considère comme étant d'une habileté 
vraiment extraordinaire au tir de lacarabin«î : enfoncer 
un clou n'est ({u'une bagatelle pour nu's adi'oits conci- 
toyens, ainsi qu'abiittre la tête d'un dindon sauvacçe, à 
la distance de cent pas. Mais ce (jui est plus fort , il y 
on a (jui enlèvent l'écorce sous un écureuil^ vX c(;la au- 
tant de fois de suite qu'il leur plaît; d'autres qui, moins 
acharnés après le gibiei', mouchent, dans les tt'uèbres, 
une chandelle à cin([uante ])as , du pnMuier couj), et 
sans l'éteindre ; je me suis laissé dire qu'il s'en ('*tait 
trouvé plusieurs, si sûrs d'eux-mêmes et d'un tel sang- 
froid, qu'à une distance étomiantc, ils avaient pu 
d'avance désigner celui des deux yeux de leur ennemi 
auquel ils destiiiaient leur balle; et qu'en effet, après 
examen de la tète, on avait reconnu ([u'elle avait frap|)('; 
juste. 

J'ai résidé plusieurs anni'es dans h Kentucky, et té- 
moin très souvent de ces exercices à la carabine, j(> 
veux vous présenter \o résultat de mes observations ; 
vous laissant juger vous-ménu; jusqu'à ([uel point les 
tireui's de cet État méritent leur réputation. 

Il arrive fréquemment ([ue plusieurs individus ([ui 
se savent exp(;rts dans ce genre d'anmsement, se réu- 
nissent pour faire montre de leur adresse. On engage 
une petite somme, et Ton plante un bouclier au centre 
duquel est enfoncé, jusqu'aux deux tiers environ, un 



394 DIVERTISSEMKNTS DU KENTUCKY. 

clou de grosseur uioyeniie. Les tireurs mariiuent la dis- 
tance, par exeiii[)le, à cinquante pas; chacuu d'eux 
essuie Tintéiieur (h; son canon , ce qu'on appelle le 
nettoyage^ ui(;t une balliî dans la paume de sa main, y 
verse de sa corne autant de poudre qu'il en faut pour 
la recouvrii'; cette (piantité étant rej<ardt'e conune suf- 
fisante p(jnr toute distance de moins de cent pas. Le 
coup qui porte lout près du clou est juii;é très ordinaire; 
fausser le clou, c'est sans doute un peu mieux ; mais 
il ne faut rien moins ([ue le fra[)j)er droit sur la tête, 
pour faire coup qui vaille. Eh bien 1 un tireur, sur trois, 
frappe généralement le clou de cette manière : de façon 
(juc^, pour une demi-douzaine tie tireurs, c'est très sou- 
vent deux clous qu'il faut, avant que chacun ait eu 
son coup. Ensuite, ceux qui ont frappé sur la tête ont 
entre eux une nouvelle épreuve; et enfin, c'est entre les 
deux meilleurs ijuc se termine l'affaire. Après quoi, 
tous les champions se lendent soit dans une taverne, 
soit chez l'un d'eux, où ils passent quelques heures 
agréables; ayant soin, avant de se séparer, de convenir 
d'un jour pour un second essai. Voilà ce qu en termes 
teclmiciues on a))pelle enfoncer le clou. 

Enlever l'ècorce sous lécureail est un délicieux passe- 
temps, et dans mon opiniim, n'-clame beaucoup plus 
d'adresse «{u'aucun auti'e exercice, (^est non loin de la 
ville de Francfort que je vis mettre en usage ce singu- 
lier moyen de se procurer des écureuils. I^'acteur n'é- 
tait autre ([ue le célèbre Daniel Boon. Nous faisions 
route de compagnie et côtoyions les rochers qui bordent 
la rivière Kenlucky, lorsqu'au bout d'un certain teuq)s 



i)Ivërt:l.sements du këntucky. 395 

nous attoignîiiitîs un terrain plat que couvrait une forêt 
(le noyers et de chênes. (loninie la glandée en génc'ral 
avait donné celle ainiée-lù, on voyait des écureuils ^^am- 
badant sui' cliaiiue ail)re autour de nous. Mon compa- 
gnon, homme i2;Tand. robuste, aux formes athlétiques, 
n'ayant qu'uinî grossière blouse de chasseur, mais 
chaussé de forts mocassins, portait une longue et pe- 
sante caiabine (|ui , disait-il tout en la chargeant, 
n'avait jamais manqué, dans aucun de ses essais pré- 
cédents, et qui certainement ne se conduirait pas plus 
mal dans la présente occasion, où il se faisait gloire de 
me montrer ce dont il était capable. Le canon fut net- 
toyé, la poudre mesurée, la balle dûment empaqueté-e 
dans un morceau de toile, et la charge chassée en place 
à l'aide d'un(3 baguette de noyer blanc. Les écureuils 
étaient si nondjreux, (pi'il n'était nullement besoin de 
courir après. Sans bouger de place, Boon ajusta l'un 
de ces animaux qui, nous ayant aperçus, s'était blotti 
contre une branche, à environ cinquante pas de nous, 
et me recommanda de bien remarquer l'endroit où 
frapperait la balle. U releva lentement son arme jusqu'à 
ce que le petit grain qui est au bout du canon (c'est 
ainsi que les Rentuckyens appellent la mire) fût de niveau 
avec le point où il voulait porter. Alors retentit comme 
un fort coup de fouet, répété dans la profondeur des 
bois et le long des montagnes. Jugez de ma surprise : 
juste sous r^'cureuil, la balle avait frappé l'écorce qui, 
volant en éclats, venait par contre-coup de tuer l'ani- 
mal, en l'envoyant pirouetter dans les airs, conmie s'il 
y eût été lancé par l'explosion d'une mine. Boon entre- 



.'506 DIVEKTISSEMKNÏS DU KKNTUCKY. 

tint son Ibu, et en quehiiies heures nous avions autant 
(récureuils que nous pouvions en flésirer. Vous saurez, 
en effet, que recharger sa carabine n'est ([ue l'affaire 
d'un instant; et pourvu (ju'on ait soin de l'essuyer après 
chaque coup, elle peut continuer son service des heures 
entières. Depuis cette première rencontre avec notr(î 
vétéran Boon, j'ai vu nombre d'autres individus accom- 
plir le même exploit. 

Quant à ce troisième exercice qui consiste à moucher 
la chandelle avec une balle, j'en fus pour la première 
f(Ms témoin près des bords de la Grande Rivière, et dans 
le voisinage d'une remise à pigeons à laquelle j'avais 
préalablement rendu visite. Durant les premières heunîs 
d'une; nuit noire, ayant entendu retentir de nombreux 
coups de carabine, je me dirigeai vers le lieu d'où ils 
partaient, pour en connaître la cause. En arrivant sur le 
terrain, je fus chaudement accueilli par une douzaine 
de grands gaillards qui s'apprenaient à tirer, dans les 
ténèbres, à la lumière réfléchie par les yeux d'un daim 
ou d'un loup. C'est ce qu'on appelle la chasse à la tor- 
che, dont je vous ai précédemment rendu compte (1). 
Auprès d'eux brillait un grand feu dont la fumée s'éh;- 
vait en tournoyant parmi le feuillage épais des arbres. 
A une distance qui permettait à peine de la distinguer, 
quoiqu'en réalité il n'y eût pas plus de cinquante pas, 
brûlait une chandelle qu'on aurait dit placée là pour 
(juelque offrande à la divinité de la nuit; enfin, à une 
dizaine de pas seulement du but, se tenait un individu 

(l) Voy. la chasse au daim. 



DlVl'RTISSHMENTS DU KKNTUCKY. 397 

chai'{i,V' do coiistiiUîr le résultat des coups, de nillmner 
la chandelle, si par hasard elle était éteinte, ou de la 
remplacer, au cas ([u'elle fût coupée en deux. (Chacun 
tirait à son tour; il y en avait qui ne frappaient jamais 
ni mèche ni chandelle: ceux-là étaient salués par un 
grand éclat de rire ; tandis que d'autres la mouchaient 
parfaitement sans Téteindre, et voyaient leur adresse 
récompensée par de nombreux hurrahs. L'un d'eux 
était particulièrement habile et très heureux : sur six 
coups, il mouchait trois fois la chandelle, et du reste, 
ou l'éteignait, ou la coupait immédiatement au-dessous 
de la flamme. 

J'en aurais bien d'autres à raconter, de ces prouesses 
accomplies par les Kentuckyens avec la carabine. Dans 
cha(iue partie de cet Ktat, quelque rares qu'y soient les 
habitants, tout homme qu'on rencontre est porteur de 
cette arme, aussi bien que d'un tomahawk. Souvent, 
par manièn; de récréation, ils détachent d'un arbni un 
([uartier d'écorce dont ils font connue un bouclier au 
milieu duquel ils collent un peu de poudre mouillée; 
avec de l'eau ou de la salive, pour figurer l'œil d'un 
buftle; puis ils tirent à ce but jusqu'à leur dernière 
balle. 

Imaginez, après cela, quelle fête c'est pour un Ken- 
tuckyen, quand il s'agit d'abattre du gibier ou de tuer 
un ennemi! Je le répète, il n'(;st pas un honnne dans 
ce pays qui n'ait la carabine à la main, depuis le jour 
où il est en état de la porter à son épaule, jusqu'à la 
fin, pour ainsi dire, de sa carrière. Cet instrument 
meurtrier est pour eux le moyen de se procurer la sub- 



398 DIVERTISSEMENTS DU KENTUCKY. 

sistaiice, au milieu de leurs exeuisions loiutaines; et 
dunuil tout le cours d'une vie vagabonde et pres({ue 
sauvage, c'est aussi la i)rincii)ale source de leurs diver- 
tissements et de leurs plaisirs. 



LE PIC A BEC D'IVOIRE. 

Dans le ton et la distribution des couleurs qui ren- 
dent le plumage de ce pic si remarquable, j'ai toujours 
trouvé (juelque chose rappelant de très près la manière 
du grand Van-Dyck. L'ample étendue de son corps et de 
sa queue d'un noir lustré, les larges pUupies de blanc 
([ui tranchent si bien sur ses ailes, son cou et son bec . 
rehaussées par le riche carmin de la crôte qui, chez le 
mâle, pend gracieusement derrière la tète ; enfin le 
jaune éclatant de ses yeux, n'ont jamais inaïupié de me 
remettre en mémoire quelqu'une des plus hardies et 
des plus nobles productions de cet inimitable artiste. 
Et cette idée s'est si fortement gravée dans mon esprit, 
à mesure que j'ai fait plus ample connaissance avec cet 
oiseau, que chaque fois que j'en voyais un s'envoler 
d'un arbre à l'autre, je ne pouvais m'empècher de 
m'écrier: Ah ! voilà un Van-Dyck î C'est étrange, puéril 
si vous voulez, mais c'est un fait; et après tout, l'essen- 
tiel est que vous puissiez avoir sous les yeux la planche 



LE PIC A BEC d'ivoire. 599 

OÙ j'ai rpprésenté ce t^rand pic, iiicoiitestableinout le 
premioi' (le sa tribu. 

Le pic à bec d'ivoire confine ses excursions dans une 
portion comparalivenn;nt très restreinte des États-Unis. 
De mémoire d'homme, on n'en a jamais vu fréquenter 
les États du centre; c'est qu'aussi, dans aucune partie 
de ces districts, la nature des bois ne paraît convenir à 
ses sinufulières iiabitudes. 

Quand on descend TOhio, il ne commence à se mon- 
trer que près du confluent de cette rivière avec le Mis- 
.sissipi ; puis, en suivant ce dernier tleuve, soit par nu 
bas, vers la mer, soit en remontant dans la direction 
du Missouri, le splendide oiseau se rencontre déjà plus 
fréquemment. Sur les côtes de l" Atlantique, il ne 
dépasse pas la Caroline du Nord, bien (pi'on puisse 
encore en voir (pielques-uns dans le Maryland. Mais à 
l'ouest du Mississipi, et môme depuis la pente des mon- 
tagnes Rocheuses, il se trouve dans toutes les épaisses 
forêts, au bord des rivièi'es (pii déchargent leurs eaux 
dans ce fleuve majestueux. Les parties basses des Caro- 
lines, de la Géorgie, de l'Alabama, de la Louisiane et 
du Mississipi, sont ses retraites favorites. Il réside con- 
stamment dans ces États, y «'lève sa famille et passe sa 
vie tranquille et heureux, trouvant de la nourriture à 
profusion, au milieu de ces marais sombres et profonds 
dont le pays est entrecoupé. 

Il faudrait, cher lecteur, ([ueje pusse figurer à votre 
esprit ces lieux redoutables, séjour préféré du pic à bec 
d'ivoire: il faudrait vous décrire l'immense étendue de 
ces marécages que recouvre l'ombre funèbre de milliers 



/lOO LE IMC A DKC u'iVOlIli;. 

(le ^ij<aiik'S(iii('s cypW's, allon^vaiit leurs bms noueux et 
moussus, comme pour avertir l'imprudent eliass<'ur 
])r(H à s'y aventurer {[uc là-l»as, là-l»as, dans leurs 
inaccessibles profondeui's, ses pas ne rencontreront 
])lus (lu'énormes branches qui se projettent à la tra- 
verse, troncs massifs tombés et pourrissants, parmi 
d'iimondjrables espèces de plantes cpii rampent, grim- 
pent et s'enchuvôtrent en tous les sens; il faudrait vous 
faire bien comprendre les dan^çers de ce terrain per- 
fide, la nature spongieuse de ces l)ourl)iers que cachent 
traîtreusement de magnifiques tapis de verdure, des 
riches mousses, des glaïeuls et des lis d'eau, et (pii, 
dès qu'on y pose le pied, s'enfoncent et mettent en 
danger la vie du voyageur. Çà et là le malheureux 
croit apercevoir une clairière; mais ce n'est (prun lac 
d'eau noire et croupissante, et son oreille est assaillit; 
par l'affreux coassement d'une légion de grenouilles, par 
le sifflement des serpents et le nmgissenient des croco- 
diles. 11 faudrait enfin vous faire respirer ces exhalai- 
sons pestilentielles et suffocantes, alors que, dans les 
jours caniculaires, un soleil de midi échautfe oes horri- 
bles marais! Mais ce n'est rien que de parler de pareilles 
scènes ; la plume ni le pinceau ne sauraient en donner 
une idée à (pii ne peut les voir. 

Quelle différence} pourtant, dans les rôles assignés à 
chacun de nous, ici-bas ; quelle diversité dans les apti- 
tudes et les goûts! c'est ce que je me suis dit bien sou- 
vent, lorsque, voyageant dans des pays fort éloignés de 
ceux où Ton vend, sous forme de peaux desséchées, 
des oiseaux de cette espèce et d'autres non moins diffl- 



LE PIC A BEC n'iVOIUE. 401 

cilos à se piociirtM", j'ciiteiuliiis ramatcur ou le natu- 
raliste (le cabinet se "plaindre i^u'on en demandât une 
demi couronne (1). Notez (juc le pauvre diable qui 
osait mettre son oiseau à un si liant [)i'ix, Tavait peut- 
Hïo poursuivi pendant des milles, à travers ces marais 
(jue vous savez; i;t cpraprès l'avoir pris et préparé 
de son mieux, il avait dû taire encore des centaines de 
milh^s pour ra[)porter au marché ! J'aimerais autant, 
je l'avoue, entendre quehiue maître sot se plaindre de 
Taspect mesquin de la galerie du Louvre ([u'il vient 
de parcourir sans bourse délier ; ou voir un connaisseur 
de la uiéme force, se lamenter de la perte de son shil- 
ling (2), tout en promenant son illustre personne à 
travers les salles de l'Académie royale de] Londres ou 
dans toute autre collection artistiijue d'une égale valeur. 

Mais revenons à notre histoire. 

Le vol de ce pic est particulièrement gracieux; rare- 
ment le prolonge-t-il plus de cent verges d'un trait, 
si ce n'est lorsqu'il lui faut traverser (juelque grande; 
rivière. Alors il décrit de profondes courbes ; d'abord 
s«3s ailes s'ouvrent de toute leur largeur, puis il les 
referme, pour renouveler bientôt son premier elFort 
d'impulsion. Le passage d'un arbre à l'autre , quand 
même la distance serait de plus de cent pas, s'accom- 
plit d'un seul mouvement; et l'on dirait que l'oiseau se 



(1) Trois francs. 

(2) On sait qu'à Londres il faut payer (ordinairement un shilling) 
pour visiter les nionumenls, les musées et les collections, que le public 
ù Paris est admis ù voir pour rien. 

I. 2G 



402 LE PIC A BEC d'ivoire. 

balance entre les deux cimes, tant ses ondulations sont 
éléjiÇantes. C'est à ce nionuMit (ju'il étale toute la beauté 
de son pluniafçe. et charme les yeux. Jamais, tant ([u'il 
est sur ses ailes, il ne pousse aucun cri, sauf dans la 
saison des amours; mais en tout temps, dèsiju'il vient 
de se poser, on entend sa voix si remarquable. Grim- 
pant soit contre le tioncdes arbres, soit le lonj^ des 
branches dont il gagne toujours le sommet, il avance 
par petits sauts, et chacun est accompaj^né d'une note 
claire, aigïie, et néanmoins assez plamtiv^;, (jui se pro- 
longe au loin, quelquefois à un demi-mille, et retentit 
comme le fausset d'une clarinette. C'est une sorte de 
pail^ pait, pait, ordinairement n'pété par trois fois de 
suite, et si souvent, que d(; toute la jouinée, c'est à pcMiie 
si l'oiseau reste un moment silencieux. Cette habitude 
lui devient funeste, car elle révèle sa présence à ses 
ennemis; et si l'on cherche aie détruire, ce n'est pas, 
comme on le suppose, parce qu'il ferait mourir les 
arbres, mais parce qu'il est un bel oiseau, et parce 
que la riche peau qui lui recouvre le crâne forme un 
ornement pour l'habit de guerre de nos Indiens et le 
sac à balles des pionniers et des chasseurs. T^es voya- 
geurs de tous pays recherchent aussi beaucoup la partie 
supérieure de la tête et le bec du mâle. Lors(|u'un 
steam-boat s'arrête à l'un de ces lieux que dans le {)ays 
on appelle wooding places (1), il n'est i)as rai'e de voir 
des étrangers donner un quart de dollar pour deux ou 
trois têtes de ce pic; souvent j'ai pu admirer des bau- 

(1) Un dépôt de bois. 



I.E PIC A BEC d'iVOIUE. /l03 

driers de chefs iiuiieiis eulièreiuciit recouverts de becs 
et de huppes de cette (espèce, et j'ai lemaniué (ju'alors 
on y UK^lait un très haut [)iix. 

Au printemps, ctis oiseaux sont les premiers à faire 
leur nid, parmi tous les autres de leur tribu. J(î les ai 
vus occupés à percer leur trou dès le commencement 
de mars. Ce trou, du moins d\ii)rès ce cpie j'ai pu 
observer, est toujours ouvert dans l«; tronc d'un arbre 
vivant (d'habitude un Irùne), et à une grande hauteur de 
terre. Les pics ont bien soin d'examiner la situation 
particulière de l'arbre et l'inclinaison du tronc : d'abord 
parce ([u'ils préfèrent un lieu retin»; ensuite parce 
qu'ils cherchent à garantir l'ouverture contre l'accès de 
l'eau durant les pluies battantes. A cet elfet , ils com- 
mencent en général à creuser immédiatement au-des- 
sous de la jonction d'unt; grosse branche av(;c le tronc. 
Le trou est d'abord conduit horizontalement, sur une 
longueur de quehiues pouces; puis, à partir de là, 
directement en bas, et non en spirale, comme certaines 
gens se l'imaginent. Suivant les cas, la cavité est plus 
ou moins profonde; parfois elle n'a pas plus de dix 
pouces, et d'autres fois, au contraire, se continue près 
de trois pieds. J'ai pensé que ces ditlérences provenaient 
de la nécessité plus ou moins pressante ([n'éprouve la 
femelle de déposer ses œufs; et jai aussi cru reconnaître 
que plus l'oiseau était vieux, plus son trou s'enfonçait 
dans l'intérieur de l'arbre. Le diamètre de ceux que j'ai 
examinés pouvait être de sept pouces en dedans, bien 
que l'entrée, parfaitement ronde, n'eût juste que la lar- 
geur suffisante pour laisser passer l'oiseau. 



liOll I.E PIC A DEC d'ivoire. 

Le mille et la rcinellc; tnivailleiil sans reliU'he ù avan- 
cer ce tioii. l'un se lenanl en «iehors pour eii(durai»:er 
Tautre tandis (|u'il pioelie, et ((uand il est tati^u*', pre- 
nant aussilùl sa place. Je nie suis doucenient approclii'- 
(le plusieurs aritres où des |)irs iHaient ainsi tout «Miliers 
à leur travail; et en y ai)|)uyant ma tète, je pouvais 
t'acilenuMit distiiiiçuer chanue eouj» de bee. Kn deux 
occasions dilli-rentes, ma présence leseiïraya; ils s'en- 
vulèrent et ne reviin'cnt [)lus. 

La première ponte (^st ^généralement de six œufs 
d'un blanc pur et ([ui reposent sur de in<Mius copeaux 
au fond de la cavité. Les petits s'habituent à grimper au 
dehors, une cpiinzaine au moins avant de prendn» leur 
vol vers un autre arbre. Ceux de; la seconde couvée l'ont 
leur ap|)arition vers h; milieu d'aoï'it. 

Dans le KcMitucky et l'hidiana, il n'y a d'ordinaire 
(pi'uiKU'ouvée par saison. Les jeunes sont d'abord (le 
la couleur ih la i'emelle, excepté seulement ([u'ils n'ont 
])as la crête; mais elle pousse rapidement, et vers l'au- 
tonme, surtout dans la première couvée, elle est dc'jii 
près d'égaler celle de la mère. Les mâles, à la même 
épocpie, n'ont qu'une légère ligne rouge sur la tète ; ce 
n'est qu'au printemps qu'ils revêtent toute la richesse 
de leur plumage, et leur accroissement n'est complet 
qu'à la deuxième année. Même alors on les distingue 
encore très aisément des individus qui sont plus 
vieux. 

Leur nourriture consiste principalement en hanne- 
tons, larves et gros vers. Cependant les raisins ne sont 
pas plut(M mûrs dans nos forêts, qu'ils s(^ jettent des- 



LK VU'. A IIKC d'ivoire. ftOS 

SUS avec mu» oxtivnw .'ividit»'. J'(mi ai vu (U\ suspcudus 
par les ongles à des lu'auclu's de vij^ne, dans la pitsitiou 
(|ue prend si souvent !a nK'sanij;»!; le corps tendu en 
bas, ils s'allongeaient tant ([u'ils pouvaient, et seni- 
IdaiiMd atteindre la grappe avec inie grande satisfac- 
tion. On en voit aussi sur les |)la(|ueiniiners. mais 
seulenuMit lors(pie leurs fruits sont dcn'enns tout à fait 
mous. 

Ces oiseaux ne font aucun tort au 1)1(^ ni aux fruits 
des vergers, bien (pi'ils s'attatpient (piel([uefois aux 
arbres «[u'on a prot(''g«''s d'une (Miveloppe. dans les jeunes 
plantations, et en di'tachent des land)eaux d'écorce. 
Haremeiil s'approchent-ils iU' tei'rc^; ils pn'fèi'ent, en 
tous temps, les sommets des plus hauts arbres. S'ils 
viennent à dt'couvrir (luehiue gros tron(^ mort, à moitié 
gisant et brisé, ils se jettent dessus et le travailltMit 
avec une telle vigucîur, (ju'en peu de jours ils l'ont 
presrpjo entièrement démoli. J'ai vu les restes de quel- 
(pjes-uns de ces antiques monarques de nos forêts ainsi 
minés, et d'une façon si singulière, (p»; le tronc chan- 
celant et haché semblait n'éti'(; i)lus sout(Miu que par 
l'énorme tas de copeaux (pii l'entourait à sa base. Leur 
l)ec est si puissant, et ils en frappent d'une telle force, 
que d'un seul coup ils (Mdèvent des morceaux d'(''corcn 
(le sept à huit pouces de long, et peuvent, en com- 
mençant à l'extrémité d'une branche sèche, la dé- 
pouiller sur une étendue d(; vingt ou trente picîds dans 
l'espace de quelques heures. Pendant tout ce temps, 
ils ne cessent de sautiller en descendant peu à peu, la 
tôte dirigée par en haut, et la tournant de droite et de 



/i06 LE PIC \ BEC d'iVOIUE. 

gauche;, ou bion rappliqucant. contre rôcorce pour 
reconnaitro où les v(>rs sont cachés. Cela fait, ils 
recommencent de plus l)elle à piocher, et entre chaque 
coup éclate leur cri retentissant, comme s'ils prenaient 
un vif plaisir à l'ouvrage. 

Lorsque les jeunes ont ([uitté leurs parents, ces der- 
niers se tiennent sjénéralement par couples. La femelle 
est toujours la plus bruyante et la moins craintive ; leur 
mutuel attachement dure toute la vie. Sauf le cas où 
ils creusent le trou qui doit recevoir leurs œufs, ils 
n'attaquent prescpie jamais les arbres vivants, que pour 
se procurer de la nourriture, et ils les dél)arrassent en 
môme temps des insectes nuisibles. 

Plusieurs fois j'ai vu le màlc et la femc^ife se retirc^r 
ensemble, pour passer la nuit, dans le mémo creux où, 
long:temps auparavant, ils avaient élevé leurs petits. Ils 
y rentrent ainsi d'ordinaire quelques instants après le 
coucher du soleil. 

Si l'un de ces oiseaux est blessé et f{u'il tombe par 
terre, il i^agne inmiédiatement l'arbre le plus rappro- 
ché, y grimpe aussi lestement qu'il peut, et ne s'arrête 
qu'aux dernières branches, où il se foule et réussit 
en général à se cacher très bien. '11 monte le long de 
l'arbre en ligne spirale, et faisant toujours entendre 
son éclatant pait, pait. Mais il devient silencieux, du 
moment qu'il a trouvé une place où il se croit en sû- 
reté. Quelquefois ses pattes s'accrochent si fortement à 
l'écorce , qu'il y reste cramponné des hein*es entières, 
même après sa mort. Quand on veut les prendre à la 
main, ce (jui n'est pas sans quelque danger, ils frap- 



LE PIC A BEC d'ivoire. 407 

peut civ(3c violence et hiessent cruellement avec leur bec 
et leurs ongles, qui sont très aigus et très forts. En se 
détendant ainsi, ils poussent un cri lamentable, et qui 
véritablement fait pitié. 



LES PIONNIERS DU MISSISSIPI. 



Que d'impressions de voyages nous ont été données, 
que de récits on nous a faits sur le compte des pion- 
niers! De tant d'Européens qui, à raison de dix milles 
à l'heure, ont descendu le cours du Mississipi , pas un 
qui n'ait voulu dire son petit mot à leur sujet. Et pour- 
tant, au fond, à quoi tout cela revient-il? à les repré- 
senter comme des espèces d'êtres misérables, à la mine 
hâve et blême ^ vivant dans des marais et subsistant de 
gland, de blé indien et de viande d'ours ! Mais ce qui est 
vrai, ce (jui est évident, c'est ((ue celui-là seul qui a pu 
se mettre parfaitement au courant de leur histoire, de 
leurs mœurs et de leur condition, est en état de fournir 
sur eux quelques détails intéressants, c'est-à-ilire pris 
dans la réalité. 

Les individus qui deviennent pionniers, choisissent ce 
genre de vie de leur propre et libre mouvement ; ils 
s'éloignent des parties des État,s-Unis où ils ont reconnu 



408 LES PIONNIERS DU MISSISSIPI. 

que la terre est montée à un trop haut prix. Ce sont des 
gens qui, ayant une famille d'enfants robustes et aven- 
tureux, se trouvent dans un grand embarras pour les 
mettre en position de se suffire à eux-mêmes. Ils ont 
appris de bonne source que la contrée (|ui s'étend le 
long des grands cours d'eau, à l'ouest, est de toutes les 
parties de l'Union la plus riche par son sol; que c'est 
là qu'il y a le plus de bois de construction et le plus de 
gibier; qu'en outre, le Mississipi est la grande route 
pour l'aller et le retour de tous les marchés du monde, 
et que chaque vaisseau qui vient sur ses eaux apporte aux 
nouveaux établissements le moyen de se procurer, soit 
par achat, soit par échange, les principales commodités 
de la vie. A ces recommandations s'en ajoute une autre 
d'un plus grand poids sur des personnes du genre de 
celles que je viens de nommer : je veux dire, la perspec- 
tive de posséder de la terre, et peut-être de la garder 
nombre d'années, sans payer prix, redevance, ni taxe 
d'aucune espèce. Que de miUiers d'individus, dans toutes 
les parties du globe, tenteraient volontiers fortune, sur 
de pareilles espérances ! 

Mon intention n'est pas, croyez-le bien, de revêtir de 
trop hautes couleurs le tableau que j'entends soumettre 
à votre examen. Au lieu donc de supposer des indi- 
vidus qui aient ainsi quitté nos frontières de l'est (et 
certes il n'en manque pas), je vous présenterai les mem- 
bres d'une famille venue de la Virginie, en vous don- 
nant d'abord une idée de leur condition , dans cette 
contrée, avant qu'ils se décident à émigrer vers les 
régions de l'ouest. La terre qu'ils possédaient de père 



LES PIONNIERS UU MISSISSIPI. /l09 

en fils, depuis une centaine d'années, ayant été con- 
stamment forcée de rapporter d'une sorte ou de l'autre, 
se trouve à la fin complètement épuisée ; elle ne montre 
plus qu'une couche superficielle d'argile rouge, entre- 
coupée de profondes ravines par où le meilleur du sol 
s'en est allé peu à peu recouvrir les possessions de 
quelque heureux voisin (pii réside plus bas , au milieu 
d'une vallée toujours riche et belle. Tous leurs efforts 
pour ramener la fertilité ont été vains. Alors , à bout 
de moyens, ils se défont des choses embarrassantes ou 
trop coûteuses à emporter, ne gardent ([u'un couple de 
chevaux, un domestique ou deux, et tels ustensiles de 
ménage et autres articles qui peuvent être nécessaires 
pendant le voyage, ou leur servir quand ils seront arri- 
vés au lieu de leur choix. 

Il me semble les voir, en ce moment, équipant leurs 
chevaux, les attelant aux charrettes déjà chargées des 
objets de literie, des provisions et des plus petits en- 
fants ; tandis que sur les côtés, en dehors, sont accro- 
chés des rouets, des métiers à tisser, avec un seau 
rempli de goudron et de suif, ([ui ballotte suspendu au 
train de derrière. Quelques haches ont été attachées 
aux traverses de la voiture; et dans l'auge à manger 
des chevaux, roulent pêle-mêle pots, chaudrons et cas- 
seroles. Le domestique, devenu charretier, enfourche le 
cheval de devant, la femme s'assied sur l'autre ; le digne 
mari, son fusil sur l'épaule, et ses garçons revêtus de 
bonne grosse étoffe, touchent les bestiaux et conduisent 
la procession, suivis des chiens de chasse et autres. Le 
voyage se fait à petites journées et n'est pas tout plaisir; 



410 LES PIONNIERS DU MISSISSIPI. 

d'un côté, c'est le bétail qui, sauvage et entêté, quitte 
à tous moments la route |)our les bois, et donne un mal 
infini aux pauvres émigrants ; là se rompt un harnais 
qu'il est indispensable de raccommoder sur-le-champ; 
ailleurs un baril est tombé par mégarde, et il faut 
courir après, car ils ont besoin de faire attention à ne 
rien perdre du peu qu'ils possèdent. Les routes sont 
affreuses ; plus d'une fois toutes les mains sont requises 
pour prendre à la roue, ou pour empêcher la charrette 
de verser. Enfin, au couchei' du soleil, ils ont fait envi- 
ron vingt milles. Fatigués, ils s'assemblent autour d'un 
feu qu'on a eu souvent grand'peine à allumer; le souper 
est préparé ; on dresse une sorte d(^ camp, et c'est là 
qu'ils passent la nuit. 

Des jours et des semaines, que dis-je? des mois d'un 
labeur incessant s'écoulent, et ils ne voient pas encore 
le but de leur voyage. Ils ont traversé les deux Caro- 
lines, la Géorgie et l'Alabama; ils sont en route depuis 
le commencement de mai jusqu'à celui de septembre, 
et c'est le cœur serré qu'ils traversent l'État du Missis- 
sipi. Mais arrivés maintenant sur les bords du large 
fleuve, ils contemplent, dans l'étonnement, la sombre 
profondeur des bois qui les environnent ; ils voient des 
bateaux de toutes dimensions qui se laissent glisser au 
courant, tandis que d'autres le remontent avec de 
pénibles efforts. Ils vont demander assistance aux plus 
prochaines habitations; et à l'aide des bateaux et 
des barques qu'on leur prête , ils traversent tous à la 
fois le Mississipi, et choisissent le lieu où ils veulent 
s'établir, 



LES PIONNIERS DU MISSISSIPI. Ml 

Les exhalaisons des marais ([ui sont dans le voisinage 
exercent d'abord sur eux leur funeste influence. Mais 
ils se mettent résolument à l'ouvrai^je, et leur premier 
soin est (k se pn'Mmmir contre l'hiver. La hache et le 
feu ont hientAt prépan» une pcMih^ place où l'on élève 
une cabane provisoire. Au cou de chacun des bestiaux 
est suspendue une clochette, puis on les lâche dans 
les can7iaiesdes environs; les chevaux restent près de 
la maison, où ils trouvent, à cette époque, une nourri- 
ture suffisante. Le premier bateau de commerce qui 
fait halte dans ces parages leur procure, s'ils veuhMit, 
de la farine, des hameçons, des munitions et autres 
choses dont ils ont besoin. Les métiers sont montc's ; 
bientôt les rouets fournissent un peu de laine filé^e, et 
en quelques semaines la famille, jetant de côté ses ha- 
bits en haillons, peut en revôtir d'autres mieux appro- 
priés au climat. Cependant le père et les fils ont planté 
des pommes de terre, semé des navets avec d'autres 
légumes; et quelque bateau venu du Kentucky leur a 
fourni un conniiencement de basse-cour. 

Arrive octobre, nuançant les feuilles de la forêt. Les 
rosées du matin sont froides, les journées chaudes, les 
nuits glacées; et en peu de jours la famille, non encore 
faite au climat, se trouve attaquée de la fièvre. La lan- 
gueur et la maladie abattent leurs forces, et quelqu'un 
(|ui les voit en ce moment peut bien les appeler, en 
elfet, des êtres chétifs et misérables. Heureusement la 
saison malsaine est bientôt passée, et les gelées blan- 
ches commencent à paraître. Insensiblement les forces 
reviennent, les plus gros frênes sont abattus, leurs 



412 LES l'iONNlliUS DU MISSISSIPl. 

troncs coupés, fendus et mis en cordes (1) au-devanl de 
lacabiine. Vers le soir, on allume un grand feu au bord 
de l'eau ; bientôt un steamer passe et demande à ache- 
ter le bois dont le produit ne laisse pas que d'ajouter à 
leur bien-ôtre, pour le reste de l'hiver. 

Ce premier fruit de leur industrie leur donne un 
nouveau courage; ils redoublent d'ardeur, et quand 
revient le printemps, les choses ont pris une tournure 
bien différente : venaison, viande d'ours, dindons sau- 
vages, oies, canards, et de temps en temps un peu de 
poisson, ont contribué à les soutenir; et dans le champ 
maintenant élargi, on sème du blé, des citrouilles, et 
l'on fait force pommes de terre. Leur bétail commence 
à s'accroître; le steamer, qui s'arrête de préférence en 
cet endroit, leur achète tantôt un petit cochon, tantôt 
un veau, avec tout leur bois; les provisions se trouvent 
renouvelées, et dans leur cœur pénètre un plus vif 
rayon d'espérance. 

Quel est celui des colons du Mississipi qui ne puisse 
réaliser de pareils bénéfices ? Aucun , assurément , 
pourvu qu'il sache s'aider soi-même ; et au retour des 
mois d'automne, les voilà déjà mieux préparés pour 
tenir tète aux fièvres qui vont sévir. Ils ont, pour en 
repousser les attaques, nourriture substantielle, habits 
confortables et un bon feu. Laissez passer encore une 
année, et la famille sera acclimatée tout à fait. 

En attendant, les deux garçons ne perdent pas leur 



(1) La corde, comme mesure pour le bois, est un terme encore 
usité chez nous, par exemple, en Normandie, 



LES PIONNIERS DU MISSISSIPI. ftlS 

tt;mps : ils ont découvort un marais rempli d'im excel- 
lent bois (le construction ; et comme ils ont remarqué 
de grands radeaux d'arbres sciés qui passaient en flot- 
tant devant leur denituire, à destination de la NouvelU;- 
Orléans, ils se décident à tenter le succès d'une petite 
entreprise. Ils acliètent des scies au long, construisent 
eux-mêmes quehjues grossiers cliariots aux larges 
roues; troncs après troncs sont amenés jusqu'au rivage, 
où bientôt est cbarpenté leur premier radeau qu'ils 
chargent de (luelques cordes de bois. Lorsque la crue 
des eaux l'a mis à flot, ils l'attachent avec de longues 
lianes ou des cables; puis, le moment propice étant 
arrivé, le père et ses fds s'embarquent dessus et se 
laissent aller au cours du gr.and fleuve. 

La descente ne se fait pas sans beaucoup de difli- 
cultés; mais enfin, sains et saufs, ils arrivent à la Nou- 
velle-Orléans. Là ils se défont de leur marchandise, et 
avec l'argent qui en provient et que l'on peut bien dire 
tout profit, ils se procurent divers articles de confort et 
d'agrément. Alors ils obtiennent passage aux dernières 
places d'un steamer; et le retour ne leur coûte presque 
rien, car ils savent s'employer à faire du bois et à ren- 
dre toutes sortes de services à l'équipage. 

Cependant le bateau approche de leur demeure. 
Voyez là-bas, debout sur le rivage, la mère joyeuse 
entourée de ses fdles. Elles se tiennent au milieu d'un 
tas de légumes; une grande jarre de lait frais est à 
leurs pieds, et dans leurs mains sont des assiettes char- 
gées de rouleaux de beurre. Le steamer s'arrête; trois 
larges chapeaux de paille ondoyant à la brise s'élan- 



Hk LES PIONNIERS UU MISSISSIPI. 

cent du dernier pont, et l)i«uitôt inaii et femme, frères 
et sœurs, sont dans les l)ras Tun de Tautre. Le bateau 
emporte les provisions dont, au préalable, il a laissi' le 
prix; et au moment où le capitaine donne le signal du 
départ, l'heureuse famille rentre? dans sa cabanes. Le 
mari remet à sa bonne ménagère la bourse aux dollars, 
tandis que les frères présentent à leurs sœurs quelques 
jolis cadeaux qu'ils ont achetés pour elles. Ah! ciue de 
tels instants dédommagent bien les pioimiers de toutes 
leurs fatigues et de tous leurs maux ! 

Cha(iue année de réussite a augmenté leurs épar- 
gnes. Maintenant ils sont à la tôle d'un beau troupeau 
de chevaux, de vaches, de poics; ils ont abondance de 
provisions et jouissent d'un vrai bien-être. Les filles ont 
épousé des fils de pionniers leurs voisins, et ont trouv(i 
de nouvelles sœurs dans les femmes de leurs propres 
frères. Le gouvernement garantit a la famille les terres 
sur lesquelles, vingt ans auparavant, ils avaient campé 
dans la misère et la maladie. Des bâtiments plus spa- 
cieux s'élèvent sur des piliers qui les mettent à l'abri des 
inondations; et jadis où il n'y avait qu'une seule cabane, 
on voit maintenant un joli village. Des magasins, des 
boutiques, des ateliers, accroissent l'importance de la 
place; les pionniers vivent respectés, et quand l'heure 
en est venue, meurent regrettés de tous ceux qui les ont 
connus. 

Ainsi se peuplent les vastes frontières de notre pays; 
ainsi, d'année en année, la culture gagne sur les soli- 
tudes de l'Ouest. Un temps viendra, sans doute, où la 
grande vallée du Mississipi , couverte encore de forêts 



LES PIONNIERS DU MISSISSIPI. M 5 

primitives et entrecoupée de marais, présentera le riant 
tableau de champs chargés de moissons et de riches 
verjy(M's; tandis (juc, i^roupéos sur ses rivages, floriront 
d'industrieuses cités, où des peuples à l'esprit cultivé 
se réjouiront dans les bienfaits de la I^rovidence. 



LA GRIYE DES BOIS. 

Voilà mon oiseau favori , celui de tous au(iuel je 
dois le plus ! Que de fois je me suis senti renaître , en 
entendant ses notes sauvages dans la forêt! comme 
elles me semblaient douctîs, après une nuit passr'c sans 
repos, sous mon pauvre abri, si mal défendu contre la 
violence de l'ouragan ! Peu à peu j'avais vu la flamme 
incertaine et vacillante île mon petit feu s'éteintlre sous 
des torrents de pluie tpii contbndaient le ciel et la 
terre en une seule njasse d'('paisses ténèbres; vi par 
intervalles, déchirant la nue, le rouge sillon de la foudre 
éblouissait mes yeux, et projetait sur les grands arbres 
autour de moi une lueur sinistre, inunédiatement 
suivie d'un fracas confus, immense, épouvantable, qui 
éclatait dans la profondeur des bois , et de toutes parts 
roulant son tonnerre, glaçait le souffle même de la 
pensée. Oh ! que de fois, après une de ces nuits terri- 
bles, loin de mon foyer si calme, privé de la présence 



/llO LA (JRIVK DES nOIS. 

(lus Mrcs qui nie sont cIkm's, tiiti<j;ii('', iiiriinu'', nianciuant 
(le tout, tollenient seul et ih'solr ([uo j\;n vontiisànio 
denianilei' pourquoi j'étais là, près do voii* le fruit de 
tous mes travaux abîmé, anéanti par l'eau (jui envahis- 
sait mon camp et me t'orrait à me l«;nir debout, trem- 
blant de froid connn(; dans un fort accès de fièvre, et 
les regards tristement tournés vers les années de ma 
jeunesse, en songeant que peut-être je \m devais plus 
ni revoir ma maison, ni embrasser ma famille ; que de; 
fois, dis-je, je me suis tout à coup réjoui, parce qu'aux 
premiers rayons de l'aurore se glissant encore douteux 
à travers les masses sombres de la forêt, venait de 
l'etentir à mon oreille, et de là jusqu'à mon cœur, la 
délicieuse musique de ce messager du jour ! Et qu'avec 
ferveur alors je bénissais la bonté diviii'j qui, ayant créé 
la grive des l)ois, l'avait placée dans ces forcHs soli- 
taires comme pour consoler mon abandon, relever 
mon àme abattue, et me faire comprendre qu'en quel- 
(pie situation qu'il se trouve, l'honmie ne doit jamais 
désespérer, parce qu'il ne peut jamais dire avec certi- 
tude t^ue précisément à cette même heure le secoui's 
et la délivrance ne sont pas tout près de lui. 
• Et ne craignez pas qu'elle se trompe : après une de 
ces tourmentes que je viens de dépeindre, son chant 
n'a pas plutôt donné l'éveil, que les cieux commencent 
à s'éclaircir; la lumière, réfractée en jets brillants, 
monte de dessous l'horizon ; bientôt elle resplendit , 
s'enflamme, et enfin, dans toute sa pompe, le grand 
orbe du jour éclate aux yeux! Les vapeurs grises qui 
flottaient sur la terre sont promptement dissipées; la 



l-.V (iUlM: DKS BOIS. 417 

natiin^ souiil lï cet heureux chanj»eiHent, et déjà les 
nombreux chantres des bois font répéter, à tous les 
échos, leurs joyeux cris de recoiuiaissance. Dès ce 
moment, plus de craintes; Pespérance seule fuit battre 
h cœur. Le chasseur s'appiéte ii ([uitter son camp ; il 
écoute le si<i;nal de la ii;i'ive, <'n réfléchissant à la direc- 
tion ([u'ildoit prendre; et tandis (pie l'oiseau s'approche 
et le regard(; d'un œil curieux, comme pour surprendre 
({uelque chose de ses projets, il élève son àme ii Dieu 
(jui dispose à son gré de tous les ('vénements. Rari;- 
ment, en effet, ai-je entendu léchant de cet oiseau, 
sans éprouver en moi celte paix, cette tranquillité 
qu'inspire si bien la solitude où il se plaît. Les bois les 
plus profonds et les plus sombres sont toujours œux 
qu'il préfère; sa retraite favorite est au bord des ruis- 
seaux murmurants, à l'ombre des arbres majestueux 
(pii s'élèvent sur le penchant des collines, et dont les 
rayons du soleil pénètrent difficilement la voûte épaisse, 
(^est là, c'est là seulement qu'il faut l'entendre, notre 
brillant ermite, pour comprendre et pour goûter tout 
le charme de sa voix ! 

Bien que composée d'un petit nombre dénotes, elle 
est si puissante, si distincte, si claire et si moelleuse, 
([u'il est impossible qu'elle frappe l'oreille, sans que 
l'esprit n'en soit en même tenq)s vivement ému. Je ne 
puis comparer ses effets à ceux d'aucun instrument, 
car je n'en connais pas réellement d'aussi mélodieux. 
Elle s'entle peu à peu, devient plus sonore, puis jaillit 
en gracieuses cadences, et retombe enfin si douce et si 
basse, qu'on dirait (ju'elle va mourir. C'est comme les 
I. 27 



418 l.A ORIVF, DES BOIS. 

éinotioîis (l'un amant ; plein d'espoir et triomphant, il 
croyait déjà possj'der iOltjet de ses vœux ; mais l'in- 
stant d'après il s'arr6t(^ irrésolu, oX doutant inèin»' que 
tous ses etVorts aient pu lui plaire. 

Souvent [)lusi(iurs de ces oiseaux semblent s'a{))>eler 
l'un l'autre, des diverses parties de la t'oiiM, |)riiicii)ale- 
ment vers le soir; et comnu' a ce moment presque 
tous les autres chants ont cessé sous le leuillag'e, on 
écoute ceux de la^riveavecun redoublement déplaisir. 
Alors, c'est connne mu; lutte d'harmonie où chaque 
individu veut l'emporter sur son rival; et j'ai cru remar- 
quer que, dans ces rencontres, leur exécution devenait 
beaucoup plus parfaite encore, car elle dé'ploie une 
souplesse, une abondance, une varié'té de modulations 
qu'il m'est tout à t'ait impossible d'exprimei". Ces con- 
certs se prolongent jusqu'après le coucher du soleil ; 
c'est au mois de juin qu'on les entend, pendant que 
les femelles sont sur leurs œufs. 

Cette grive glisse légèrement à travers les bois, et 
accomplit ses migrations sans se montrer dans les 
chauqjs, ni dans les plaines. Elle réside constamment 
dans la Louisiane, où reviennent aussi prendre leurs 
quartiers d'hiver les» nombreux individus t^ui avaient 
été nicher dans les diverses parties des États-Unis. 
Elle arrive en Pensylvanie au commencement ou au 
milieu d'avril, et de là monte graduellement vers le 
Nord. 

Leur nourriture se compose de baies et de petits 
fruits qu'elles se procurent dans les bois, sans avoir 
jamais maille à partir avec le fermier. Ce n'est que par 



LA ORIVK DKS BOIS. i!llU 

occasion qu'elh's se lulmtbnit sur «les insectes ou 
tlivers«'s sortes de lichens. 

Dhiihitinle leur ni«l est placé l»as. snr(juel(inel)ninche 
liori/oiitale ih; cornouiller, rarement parmi des l)uis- 
soiis. Il «;sl lar^e, hien assis sur la hi'anche, et i'ormé 
extérieurement de leuilles s»'clies, [»uis d'une seconde 
(;oucli(î d'Iierlie <'l d(! îioue. avec un coussin de menues 
racines an dedans. Les u'uts, au nond)re de (jualre ou 
de cinq, sont d'une belle couleur bleue nnil'orme. On 
trouve ordinairement ce nid dans des eidoncements 
marécageux, sur le j)enchant des montaj;iies. 

Quand elle est posée sur la branche, cette j^rive 
hoche t'réciuenunent de la queue, et accompagnt; cha- 
que t'ois ce mouvement d'un cri sourd et moqueur qui 
ne ressend)le en rien ii celui du robin. Par moment, elle 
se tient immobile, les plumes léj4,èrenient relevées en 
arrière. Elle marche et sautille sur les branches avec 
beaucoup de grâce, et souvent courbe la tùte en bas , 
pour épier ce qui se passe autour d'elle; fréquemment 
elle descend par terre et s'occupe à retourner les 
feuilles en cherchant des insectes, puis à la moindre 
alarme se renvoie sur les arbres. 

La vue d'un renard ou d'un raton Tinquiète beau- 
coup; et elle les suit ii une distance respectueuse, en 
poussant un cluck plaintif bien connu des chasseurs. 
Même pendant l'hiver, ces oiseaux sont nonibr<?ux dans 
la Louisiane. Us ne se forment jamais eu troupes, mais 
vont seul à seul à cette époque, et on ne les voit par 
couples que dans la saison des œufs. On les élève aisé- 
ment à la partie du nid, et ils chantent presque aussi 



420 LA GRIVE DES BOIS. 

I»ien en cage qu'on phîine liberté. On les entend quel- 
quefois durant tout l'hiver, particulièrement lorscpn; le 
soleil se montre après une ondée. Leur cbair est extrê- 
mement délicate et juteuse. On en tue un grand nom- 
bre avec le fusil ù vent. 



UNE CHASSE A L'ELAN. 

Au printemps de l'année 1833, les élans étaient 
extrêmement abondanis dans le voisinagt; des lacs 
Scboodiac (1); et connue? la neige s'était trouvée trop 
profonde, dans les bois, pour qu'il leur eût été; possible 
de s'échapper, beaucoup furent pris. Vers le i"' mars 
de la môme année, nous résolûmes, à trois, d(; leur 
donner la chasse, et noiîs partîmes, munis de ra- 
quettes (2), de fusils, de hachettes et de provisions 
pour une quinzaine. Le premier jour, après avoir fait 
environ cinquante milles, dans un traîneau tiré par un 
seul cheval, nous nous arrêtâmes au lac le plus voisin, 
où l'abri nous fut offert dans la hutte d'un Indien de la 
tribu des Passamoquoddes (3), du nom de Lewis, et 

(1) Schoodiac ou Schoodic, lacs de l'État dii Maine, au nombre de 
trois, assez considérables, et réunis entre eux par de petits courants. 

(2) Snoiv-shoes, littéralement, souliers de neige. 

(3) Tribu de l'État du Maine et qui, à celle époque, pouvait encore 
compter environ 300 membres. 



l'NK cii.vssi': A l'klan. /i21 

qui avait al)an(lonn('' la vie <?n'aiit(^ de sa race, pour se 
livrer à ra2çriculture et au commerce du bois. Là nous 
vîmes faire dcîs raquettes, ouvraG;e qui réclame encore 
l)lus d'adresse qu'on ne serait Un\lé de le croire. (]e 
sont les honmies, en général, cjui iaçomient la charpente, 
il la([uelle les tennnes entrelacent des lanières prove- 
nant ordinairement de la peau du daim kariltou (1). 

Le lendemain , nous continuâmes à pierl ; mais au 
bout de soixanti; milles, une forte averse nous sur- 
prit et nous retint tout un jour. Ayant mis les raquettes, 
nous pi^mes enfin repartir ; et après cpieUpies milhîs 
seulement d'une marche pénible, nous atleignions la 
tète du lac Musquash, où nous trouvâmes un camp (pie 
(piehpies bûcherons avaient dressé l'hiver précédent, 
et dans lequel nous établîmes notn» quartier général. 
Dans l'après-midi, un Indien poussa jusqu à un(juartde 
mille de notre camp un élan femelle, avec ses deux 
petits âgés d'un an. Mais il fut obligé de tuer la mèi'e. 
Nous d'sirions avoir les jeunes vivants, et nous réus- 
sîmes avec l)eaucoup de peine ii en attraper un, ([ue 
nous enfermâmes dans une sorte d'c'table destin<''e aux 
bestiaux des bûcherons. Quant à l'autre , la nuit étant 
survenue, jious dûmes l'aliandoimer dans 1<îs bois. Nos 
chiens, de leur côté, avaient forcé deux jolis daims 
([ui, avec ([uelques tranches de l'élan, nous compo- 
sèrent un repas des plus délicieux. H est vimi de dire 
aussi ([ue nous avions grand ajipélil. Après ce souper 



(1) Nom que coi'laincs peuplades de rAinérifjuc du iNord donnent 
au renne. 



/l22 UNE CHASSK A LÉLAN. 

confortable, nous nous (HtMidîmcs devant un large foyer 
que nos mains venaient de construire; et bientôt, nous 
pûmes nous dire, avec une douce jouissance, qu'il ne 
dépendrait ((ue de; nous d'y faire nu bon somme. 

De grand matin . nous étions del)out et sur la trace 
d'un élan (pii, la veille, avait éb' cbassé de son gîte, ou 
plutôt (le sa remise, par les bidi(Mis. La neig(; avait cinq 
pieds d'épaisseur et beaucoup plus en de certains en- 
droits, et il nous fallut faire plus de ti'ois milles pour 
trouver le lieu où le gibier avait passé la nuit. Depuis 
une heure environ il en était parti, quand nous y arri- 
vàm(îs; force (Hait donc de nous lancer à sa poursuite , 
mais avec l'espoir de bientxM l'atteindre. Toutefois un 
crochet soudain (ju'il fit, ne tarda pas à nous jeter hors 
de la voie; et (juand nous la n^tiouvàmes, un Indien 
avait pris les devants et s\''tait attach('^ aux pas de l'ani- 
mal harassé. Peu de temps après, un coup de feu 
retentit et nous courihnes : l'élan blessé se trouvait 
acculé dans un fourré, où ncus l'achevâmes. Se sentant 
serré de trop pW's, il s'était retourné contre l'Indien 
qui, après lui avon* lâché son coup de fusil, n'avait eu 
rien de plus pressé que de gagner les broussailles et de 
s'y cacher. 11 était âgé de trois ans, et par suite loin 
d'avoir atteint toute sa taille, quoiqu'il eût déjà près de 
six pieds et demi de haut. 

On a peine à concevoir comment, par une neige 
aussi épaisse, un animal peut aller de ce train. Celui 
dont je parle avait, pendant quelque temps, suivi le 
cours d'un ruisseau au-dessus duquel, à cause de la 
température plus élevée de l'eau, la neige s'était con-^ 



UNE CHASSE A l'ÉLAN. 423 

sidérablement atïiiissée ; et là, nous eûmes occasion de 
reconnaître de quelle force il fallait qu'il fût doué pour 
sauter par-dessus des obstacles connne ceux qui lui 
barraient le passade. Par endroits, la neige formait de 
tels monceaux, qu'il semblait absolument impossible 
qu'aucun animal pût les franchir. Et cependant, nous 
trouvions qu'il l'avait fait et d'un seul boncf, et (pii 
plus est, sans laisser la moindre trace ! Je n'ai pas me- 
suré ces tas de neige, et ne puis dire exactement leur 
hauteur; mais je suis persuadé que, pour quelques-uns, 
elle n(; s'élevait pas à moins de dix pieds. 

Nous commençâmes à dépouiller notre élan, tlont 
nous enfouîmes ensuite la chair sous la neige, où elle 
se conserve des semaines. En l'ouvrant, nous restâmes 
surpris de la grosseur des poumons et du cœur, com- 
parés avec le contenu de l'abdomen. Le cœur était cer- 
tainement plus volumineux, que celui d'aucun autre 
animal que j'eusse encore vu. La tôle offre une grande 
ressemblance avec celle du cheval; mais le nmflle est 
plus de deux fois plus large et susceptible de s'allonger 
considérablement quand l'animal est en colère. On 
donne comme un fait certain, dans quehiues descrip- 
tions, que l'élan est court d'haleine et a le pied tendre: 
mais ce que je puis certifier, c'est qu'il est capable de 
supporter un très long et très rude exercice, et que ses 
pieds, du moins d'après tout ce que j'ai pu observer, 
sont aussi durs que ceux d'aucun autre (juadrupèd»!. 

Le jeune élan était si épuisé, si abattu, qu'il se laissa 
conduire sans résistance à notre camp. Mais au milieu 
de la nuit, nous fûmes réveillés par un finmd bruit da»s 



h2!l UNK ClIASSIi A l'élan. 

l'ctable : c'était notro captif qui, commençant à revcMiir 
de sa terreur et à reprendre des forces, songeait à s'en 
retourner chez lui et paraissait furieux de se voir si 
étroitement emprisonné. Nous ne pûmes absolument 
rien en faire; cardes que nous approchions seulement 
les mains de l'entrée de la hutte, il s'élançait contre 
nous avec une sorte de rage, mugissant et hérissant sa 
crinière, de façon à nous convaincre qu'en vain nous 
essayerions de le garder vivant. Nous lui jetàmcîs la 
peau d'un daim, qu'en un instant il eut mise en pièces. 
Cependant, comme je l'ai dit, il n'avait qu'un an et 
environ six pieds de haut. Nous revînmes pour cher- 
cher l'autre que nous avions laissé dans les bois ; mais 
nous reconnûmes bientôt qu'il était retourné sur ses 
pas jusqu'à la remise, distante d'un mille et demi à pini 
près. Permettez-moi de vous la décrire en quelques mots: 
Aux approches de l'hiver, des troupes d'élans, com- 
prenant depuis deux jusqu'à cinquante individus, com- 
mencent à s'acheminer lentement vers le penchant mv- 
ridional de quelque montagne oîi, sans avoir besoin de 
faire de longues courses, ils trouvent à se nourrir dès 
(jue la neige vient à tomber. Lorsqu'elle s'est accu- 
mulée sur la terre, ils tracent, tout au travers, des sen- 
tiers bien foulés ou ils se tiennent, broutant de chaque 
côté les buissons, et creusant de temps à autre quelque 
sentier nouveau ; de sorte qu'au printcnnps, beaucoup 
de ceux qu'ils avaient fréquentés d'abord se trouvent 
effacés et remplis. Une place ainsi préparée pour mu; 
demi-douzaine d'élans peut contenir une vingtaine 
d'acres, 



i;ne ciiassk a l'ki.an. /l^ô 

Un 1)011 chasseur reconnaîtra, même d'assez loin, 
non-seulement l'existence d'une de ces remises, mais 
il dira dans quelle direction elle est située, et pres([ue 
exactement à quelle distance. C'est par certaines mar- 
([ues (jue portent les arbres qu'il s'en assure : les jeunes 
érables, el spécialenientle /^oi.s' c/'e7rm (l)et le boul(sui, ont 
l'écorce toute rongée d'un côté, justpi'à une hauteur 
de cinq ou six pieds; les jeunes branches sont mordil- 
lées, avec l'empreinte des dents laissée dessus d'une 
telle manière, que l'on peut dire, sans se méprendre, la 
position de l'animal pendant qu'il les broutait. En sui- 
vant la voie ({n'indiquent ces marques, le chasseur les 
trouve de plus en plus distinctes et rapprochées, jus- 
(ju'à ce ({u'enfùi il arrive à la remise. Mais les élans n'y 
sont déjà plus. Avertis par l'ouïe et l'odorat, très fins 
chez eux, ils ont depuis longtemps quitté la place. 
Généralement il n'en reste aucun ; ils partent tous, les 
plus vigoureux guidant les autres i)ar une seule trace, 
ou bien en deux ou trois bandes. Quand ils sont pour- 
suivis, d'ordinaire ils se séparent; excepté les femelles, 
([ui gardent avec elles leurs petits et vont devant pour 
leur frayer le chemin dans la neige. Jamais elles ne I(?s 
abandonnent, quel que soit le danger, mais les défendent 
jusqu'à ce qu'elles succombent sous les coups du cluis- 
seur impitoyable. Les mâles, plus spécialement Uîs 
vi(Hix, sont très maigres en cette saison; ils fuient 
avec une extrême rapidité, et à moins que la neige* ne 
soit d'une épaisseur extraordinaire, ils se sont bientùt 

(l) Moosc-wood \Accr pcnsylvanirioit, F.jii.), oii érable jaspe*. 



426 UNE CHASSE A l'ÉLAN. 

mis hors (l'atteinto, Généraleniont ils vont dans la 
direction du vent, en faisant de fréquents et brusques 
détours pour ne pas en perdre l'avantage. Quoicju'ils 
enfoncent à chaque pas jusqu'aux flancs, on ne peut 
les forcer en moins d(; trois ou quatre jours. Les 
femelles, au contraire, sont remarquablement grasses; 
il n'est pas rare qu'une seule fournisse cent livres de 
suif brut. 

Mais revenons au jeune mâle , qui avait regagné sa 
remise. 

Nous le trouvâmes encore plus intraitable (lue la 
femelle, qui était restée dans l'étable. Il avait foulé la 
neige sur un petit espace autour de lui et ne voulait 
pas en sortir, bondissant avec fureur chaque fois ((u'on 
s'approchait de trop près. Il ne nous était pas tiès facile 
de faire nos évolutions sur des raquettes; et craignant, 
si nous voulions à toute force nous en emparer, qu'il 
ne se fit trop de mal, eii se débattant, pour qu'on pût 
le conserver en vie, nous décidâmes de le laisser là et 
d'en chercher un autre, dans des conditions plus favo- 
rables pour être pris. Selon moi , le seul moyen d'en 
avoir sans les blesser, c'est, à moins qu'ils ne soient 
tout jeunes, d'attendre qu'ils se trouvent épuisés et 
complètement sans défense, de les lier étroitement et 
de les tenir ainsi jusqu'à ce qu'ils soient devenus paci- 
fiques et aient pu se convaincre que toute résistance 
est inutile. Si on leur laisse la liberté de leurs mouve- 
ments, ils se tuent presque toujours, connue nous le 
reconnûmes par expérience. 

Le lendemain, nous sortîmes encore. Les Indiens 



UNE CHASSE A l'ÉLAN. 427 

avaient fait lover deux jeunes niàles. <lont nous primes 
la piste, et qui; nous rejoignîmes après une poursuite 
Je deux ou trois milles. Nous tâchâmes de les rabattre 
du côté de notre camp , ce qui nous réussit d'abord 
très bien; mais, à la fin, l'un de ces animaux, après 
maints efforts pour reaçagner une autre route, fit volte- 
face contre le chasseur qui, ne se croyant plus en 
sûreté, fut obligé de le tuer. Son compagnon, un peu 
plus docile, se laissa mener encore quelque temps; 
cependant, comme il avait plusieurs fois déjà cherché 
à faire des feintes, et ([u'en revenant sur ses pas il pou- 
vait à rinq)roviste fondre sur nous, sa mort fut égale- 
ment résolue. Nous les dépouillâmes l'un et l'autre; 
mais nous ne voulûmes emporter que les langues et les 
mufiles, qui sont considérés comme les morceaux les 
plus délicats. 

Nous nous étions remis en (luète depuis un quart 
d'heure au plus, lorsque les marques que j'ai précé- 
denuuent décrites s'offriient à noti'e vue. Nous les 
suivîmes, et elles nous eurent bientôt conduits à une 
remise d'où les élans venaient de partir. En ayant fait 
le tour, nous reconnûmes facilement par où ils étaient 
sortis; il n'y eut qu'un vieux mâle dont la trace nous 
échappa, mais que les chiens finirent par découvrir. 
Nous ne tardâmes guère à rattraper une femelle avec 
son jeune qui, en très peu de temps, furent tous deux 
réduits aux abois. C'est merveille de les voir battre et 
fouler en moins de rien un large espace dans la neige, 
e! se retranchant dans cette espèce de camp, défier la 
dent des chiens et frapper des pieds de devant avec 



/l28 UNK CIIASSK A l'ÉLAN. 

une telle violence, ([u'on s'expos»^ «ï inie mort certaines 
en les approchant. Cette mère n'avait ((u'un petit av(;e 
elle, et nous nous assurâmes, en l'ouvrant, (ju'elle ne 
(levait encore en avoir qu'un l'année prochaine. Cepen- 
dant le nombre ordinaire est de d(m\. [)rcs([ue invaria- 
blement un mâle et une femelle. Nous les abattîmes 
l'un et l'autre, en leur envoyant à chacun une balle dans 
la tôte. 

L'élan présente avec le cheval de gi'ands rapports 
de conformation, et plus encore quant au naturel. 11 a 
beaucoup de sa sagacité et de ses dispositions vicieuses. 
Nous eûmes une excellente occasion pour nous assurer 
de la flnesse excessive de son ouïe et de son odorat: un 
de ces animaux, que nous tenions près de nous, dressa 
tout à coup les oreilles et s(; mit sur le (pii-vive, averti 
à u\)n pas douter de l'approche de quelqu'un ; envii'on 
dix minutes après, nous vîmes arriver un de nos chas- 
seurs qui, au moment dont j'ai parlé, devait être éloi- 
gné de nous d'au moins un demi-mille ; ejf cependant 
l'Élan avait le vent contraire ! 

Ces animaux aiment à brouter la sapinette, le cèdre et 
le pin, mais ne touchent jamais au sapin du Canada (1 ) . 
Ils mangent aussi les pousses de l'érable, du bouleau, et 
les bourgeons des divers autres arbres. En autonnie, 
on les attire en imitant leur cri, que l'on dit véritable- 
ment effrayant : le chasseur monte sur un arbre, ou se 
cache dans quelque endroit où il n'ait rien à craindre; 
puis il imite ce cri, en soufflant dans une trompe 

(1) Hemlock sprucc, que les Français du Canada désignent sous le 
nom de Perussc, 



i;nk ciiAssii A l'élan. /l29 

«l'écorce de bouleau ([u'il enroule de manière à doinier 
le Ion convenable. Bientôt il entend venir rékiii. ([ui 
t'ait yrand l)ruit; et (juand illeju^e sutïisaninient près, 
il choisit une bonne place où le frapper et le tue. Il 
n'est pas prudent, tant s'en faut, de se tenir îÏ portée de 
l'animal, qui dans ce cas ferait certainement à Tagres- 
seur un mauvîris parti. 

Un mâle entièrement venu mesure, dit-on, neuf 
pieds de haut; et avec ses immenses Jindouillers bi'an- 
chus, son aspect est tout à fait formidable. De même ([ue 
le daim de Virginie et le karibou mâle, ces animaux 
jettent leur bois chaque année, vers le commencement 
de décembre; mais la première année, ils ne le perdent 
pas même au printemps (1). Quand on les irrite, ils 
grinc(;nt horriblement des dents, hérissent leur crinièn^ 
couchent les oreilles et frappent avec violence. S'ils 
sont inquiétés, ils poussent un lamentiible gémissement 
({ui ressemble beaucoup à celui du chameau. 

Dans ces régions désolées et sauvages (jui ne sont 
guèn^ fréquentées que par l'Indien, l'espèce du daim 
connnun était extraordinairement abondante. Nous 
avions beaucoup de mal à retenir nos chiens, qui eu 
rencontraient des troupeaux presqu'à chaque pas. (]e 
ihîrniei*, par ses mœurs , se rapproche beaucoup de 
l'élan. 

(l) Il y a ici une apparente conliadiclion qui s'explique quand on sait 
que, tandis que les vieux (51ans déposent leur bois en décembre et jan- 
vier, les jeunes ne le perdent qu'en avril et mai ; mais la première 
année, ils ne le perdent pas du tout, par conséquent pas même au 
printemps. 



430 UNE CIIASSK A l'i^LW. 

Quant au renne ou karibon, son pi(>rl est tr^s larp;e 
et très [)lat; il peut IN'tcMulre sur la neiti;e, jusqu'au 
fanon (1), de sorte ([u'il court aisf'uu'ut siu* une croûte 
à peine assez solide pour porter lui chien. Quand la 
nei^e est uiolle, on I("s voit en Iroupjvs inunenses, au 
bord des grands lacs sur les(juels ils se retirent dès 
(piun les poursuit, parce (jue la première couche y ost 
bien plus n'sislante que jiartoutaillein's; mais si lancine 
vient à durcir, ils se jettent dans les l)ois. Avec cette 
facilité qu'ils ont de C(jurir à sa surface, il leur serait 
inutile de se tracer des sentiers au travcirs, comme fait 
l'élan; aussi, pendant l'hiver, n'ont-ils pas d(î remise? 
proprement dite. On ne comiaît pas bien exactement 
quelle peitètre la vitesse de cet animal; mais je suis 
convaincu qu'elle dépasse de beaucoup celle {\n cheval 
le plus léger. 



LE TROGLODYTE D'HIVER. 

La grande étendue de pays que parcourt dans ses 
migrations ce petit oiseau, est certaincîment le fait le 
plus remarquable de son histoire. A l'approche de 
l'hiver, il abandomie les lieux où il s'est retiré, bien 
loin au Nord, peut-être jusqu'au Labrador ou à Terre- 

(1) C'est, ici, la loulVe de crins qui pousse doniôre l«; pâturou. 



LE TROGLODYTE d'iIIVER. !\'^\ 

Neuve, traverse, sur ses ailes eoiieav«'s et qui semblent 
si frAles, les détroits du i-olto Saiul-I.aunMit, et {jçagui^ 
de plus ehaudes niions, pour y denieurer jusipTau 
retour du printemps. (Test connut^ eu se jouant qu'il 
accomplit (M3 lon^ voyaj3;e; il s'en va, sautillant d'une 
racine ou d'uni; souche à l'autre, voltigeant de branche 
en hranch(\ hasardiuil uni; courte ccliap[)ce de droite 
et de gauche; et c(;la, sans cesser de chercher sa nour- 
riture, mais toujours sémillant et h^ujours gai, comme 
s'il n'avaitsouci ni du temps ni de la distance. Il arrive 
au bord de ([uel([ue large tleuvc; ; ([ui ne connaîtrait ses 
habitudes, pouri'ait craindre cpie ce ne fill là pour lui 
un obstacle insurmontable : point du tout, il déploie 
ses ailes, s'élance et glisse (;onmie un ti'ait au-dessus 
du redoutable courant. 

J'ai trouY(' le troglodyte d'hiver dans les basses par- 
ties de la Louisiane et dans les Florides, en décembre 
et janvier: mais jamais plus tard que la tin de ce der- 
nier mois. Leur séjour dans ces contrées dépasse rare- 
ment trois mois ; ils en enqjloient deux autres, tant à 
bâtir leur nid qu'à élever leur couvée ; et conmie ils 
quittent leLabrador vers le milieu d'août, au plus tard, 
ils passent probablement plus de la moitié de l'année à 
voyager. Il serait intéressant de savoir si ceux ([ui 
nichent au long de la rivière Colombie, près l'océan 
Pacifique, visitent nos rivages de l'Atlantique. Mon ami 
T. Nuttall m'a dit en avoir vu élever leurs petits dans 
les bois qui bordent nos côtes du Nord-Ouest. 

En passant à East-Port dans le Maine, lors de mon 
voyage au Labrador, j'y trouvai ces oiseaux extrême- 



/|32 Lii TiKMii.oDvri: 1)'iiivi;k. 

uuMit iiltoiidaiils, cl en pli'iii (liiiiit, liicii ([uc l'air (Vit 
toujours Irùs IVoid, et uiùnic ({ue dos {plaçons peiidisseiil 
oucoieii ('lisu[uo rocher (cnôluilaulhuai). Le 11 juin, 
ils se niontrèrciit non moins noniltrcux sur les îlosdeia 
Madeleine, et je ne nu; rendais pas tiop compte de 
«pielle manièn; ils avaient i)u venir juscpie-là; mais les 
habitants nie dirent (pi'il n'y (mi paraiss^iit aucun de 
tout l'hiver. Le 120 juillet enfin, je les retrouvai au 
f.!d)rador, en me demandant de nouveau comment ils 
avaient fait pour atteindre ces rivaiçes perdus et d'un 
si dilïicile accès. Était-ce cîi suivant le cours du Saint- 
Laurent, ou bien en volant d'une île à l'autre au travcMs 
du golfe? Je les ai rencontrés dans pres([ue tous les 
r^Xats de l'Union, où cependant je n'ai trouvé leur nid 
(pie deux fois : l'une près de la rivière Mohauk, dans 
rfttat de New- York ; l'autre dans le grand marais de; 
pins, en Pensylvanie. Mais ils nichent en grand nondjrc; 
dans le Maine, et probablement dans le Massachusetts, 
(pjoiipi'il y en ait peu qui passent l'hiver, môme dans 
ce dernier État. 

Je ne connais aucun oiseau de si pelite taille, dont 
le chant ne le cède à celui du troglodyte d'hiver. 
Il est vraiment musical, souple, cadencé, énergique, 
plein de mélodie; et l'on s'étonne (pj'un son si bien 
soutenu puisse sortir d'un aussi faible organe. Quelle 
oreille y resterait insensible? Lorscju'il se fait en- 
tendre , ainsi qu'il arrive souvent , dans la sombre 
profondeur de quelque funeste marécage, l'ànie se 
laisse aller à son charme puissant, et par l'efièt 
même du contraste, en éprouve d'autant ])lus ih ravis- 



i.r. TUodi.oDYTi: I)'iiivi:r. /|83 

soiiHMit ot (lo surprise. Pour moi . j'ui toujours niiruix 
sculi, m r«''(;outuiit, la lumtr di; raulcur de tout«'s 
choses c|ui, dans cliaijui^ lieu sur la tcrn;, a su placer 
quchpie cause de; jouissance et de hien-ôln? pour ses 
créatures. 

Une fois, je; trav(M'sais la parties la plus obscur»^ et la 
plus inextricable d'un bois, dans la jj^randt; for<^t de 
pins, non loin de Maunchunk, en Pensylvanie ; et je 
n'étais attentif (ju'à me ^çaiantirdes reptiles venimeux 
dont j(^ craignais la rencontn; en cet (Midroit, loi-Mpie 
soudain les douces notes du troglodyte iKirviurent à 
mon oreille, et produisirent en moi, uni; émotion si 
délicieuse, qu'oubliant tout danger, je me lançai bra- 
vement au plus épais des broussailles, à la poursuite de 
l'oiseau dont le nid, je l'espérais, ne devait pas être 
loin. Mais lui, comme pour mieux me narguei', s'en 
allait traïupiillement devant moi, choisissant les buis- 
sons les plus épineux, s'y glissant avec une prestesse 
étonnante, s'arrétant pour pousser sa petite chanson 
près de moi, et l'instant d'après, dans une direction 
tout opposée. Je commençais à en avoir assez de ce 
fatigant exercice, lorsqu'enfin je le vis se poser au ))ied 
d'un gros arbre, presque sur les racines, et l'entendis 
gazouiller quelques notes plus harmonieuses encore ((ue 
toutes celles qu'il avait juscju'alors modulées. Tout à 
coup, un autre troglodyte surgit comme de terre, à ses 
cotés, puis disparut non moins subitement, avec celui 
que je poursuivais. Je courus à la place où ils venaient 
de se montrer, sans la perdre une minute de vue, et 
remarquai une protubi'ranc»? couverte de mousse et 
I. 28 



ft.^4 LE TROGÎ.ODYTIÎ iVlllVF.R. 

de lichen, assez semblables à ces excroissances qui pous- 
sent sur les arbres de nos forets, sauf cette dillérence 
qu'elle présentait une ouverture parfaitenuMit ronde , 
propre et tout à t'ait lisse. J'introduisis un doiii;! dedans 
et ressentis bientôt ((uel({ues c(»ups de bec, accompagnés 
de cris plaintifs. Plus de doute : j'avais, pour la pre- 
mière fois de ma vie, trouvé le nid de noire troglodyte 
d'hiver! Je fis doucement sortir le gentil habitant de sa 
demeure, et en retii'ai les œufs à l'aidtî d'unes sorte; 
d'écopeque j'avais façonnée; pour cela. Je m'attendais 
à en trouver beaucoup, mais il n'y en avait que six ; et 
c'est le même nond^re encore ejue je comptai dans 
l'autre nid de troglodyte sur leupiel, plus tarel, je par- 
vins à mettre la main. Cepe;ndaid le pauvre oiseau 
avait ap])ele' son (samarade, e't par le;urs chuneurs re'u- 
nies, ils send)laient me supplier de ne pas ravir leur 
trésor. Plein de compassion, j'allais m'éktiguer, lors- 
qu'une ielée me fraj)pa: c'est epie je élevais avant tout 
donner une exacte elescriptie)n élu niel. e't epie pareille 
occasion ne me serait peut-être [dus e)n'eM'le. Croyez- 
moi, lecteur, quand je me» résolus à sacrifier ce nid, 
c'eHait autant pour vous que pour moi. — Extérieureî- 
ment, il mesurait sept [)e)U(es ele haut sur eiuati'c et 
demi de large ; l'épaisseur de ses murailles compose'es 
de mousses et de lichen, était ele» près ele deux pouces, 
de facDU qu'à l'extérieur, il ollrail l'apparence d'une 
poche étroite dont la pare)i était réeluite à epie'lques 
lignes, du côté où elle se tre)uvait en contact avec 
réce)rce de l'arbre. Le bas de la cavité'', jusqu'à moitié 
du nid. était garni de poil ele lièvre, et sur le fond ou 



\Ài TRO«;i.oi)YTK d'hivkr. /|35 

nichelte, avaient vU' ('tciuliies une dciiii-douzaiiK; de ces 
lai'gc^s pliinies diiveleiiscs i[ii(^ notre tétrao commun 
porte sons le ventre. Les (ents. d'un rouge tendre, rap- 
pelant la tr'inte jtàlissante dune rose dont la eoioUe 
comineuee ;i se lleirir, étaient niaiiiui's de points d'un 
brun roiijj,('àti'e et plus nondtreux vers le ij;ros l»oul. 

Quant au second nid, je le trouvai près de Mohauk, 
et par un pur hasard : Tu jour, au coniniencenient de 
juin, vers midi, me sentant tatigué, je m'étais assis sur 
un roch«n' qui surplombait les eaux, et m'aumsais, en 
me reposant, à voii' se jouer des troupes de poissons. 
Le lieu était humide, et bientôt la t'raicheur me por- 
tant au cerveau, je tus pris d'un violent éternument 
dont le bruit lit paitir im troglodyte de dessous mes 
pi(Hls. Le nid , (pie je n'eus pas de peine à découvrir, 
était collé (Contre la i);irlie inférieui'c du roc, et présen- 
tait les mêmes particularités de tonne et de structure 
ipie le préci'diiut; mais il était plus petit, et les œufs, 
au nombre de six, rent'ermaieut des fœtus déjà bien 
df'veloppés. 

Les mouvements de cet intéressant oiseau sont vifs 
et décidés, OItservez-le quand il cherche sa nourriture, 
comme il sautille, ranqte et st? glisse furtivement d'une 
place à l'autre, semblaid indicpier ipie tout cet exercice 
n'est pour lui ipi'un plaisir. A chaque instant il sin- 
cline, la gorge en bas, de manière à toucher presque 
l'objet sur lequel il se tient; puis, étendant tout d'un 
coup son pied nerveux ([ue secondt! l'action de ses ailes 
concavesetà moitic' tombantes, il se redresse et s'élance, 
en poi'tant sa petite queue constamment retroussée. 



l\^(j LE TROGLODYTE d'hIVKR. 

Tantôt, par le creux d'une souche, il se faufile comme 
une souris ; tantôt, il s'accroche à la surface avec uiu^ 
sintjçulière mobilité d'attitudes; puis soudain il a dis- 
|jaru, pour se remontrer, la minute d'après, à côté de 
vous. Par moments, il prolonge son ramage sur un ton 
langoureux ; ou bien, une seule note brève et claire 
éclate en un tshick-tshick sonore, et pour quelques 
instants il garde le silence; volontiers il se poste sur la 
plus haute branche d'un arbrisseau, ou d'un buisson 
qu'il atteint en sautant légèrement d'un rameau à 
l'autre; pendant qu'il monte, il change vingt fois de 
j)osition et de côté, il se tourne et se retourne sans 
cesse, et lorsqu'enfîn il a gagné le sommet, il vous 
salue de sa plus délicate mélodie; mais une nouvelle 
lanlaisie lui passe par la tète, et sans que vous vous en 
doutiez, en un clin d'œil, il s'est évanoui. Tel vous le 
voyez, toujours alerte et se trémoussant, mais suilout 
dans la saison des amours. En tout temps, néanmoins, 
lorsqu'il chante, il tient sa queue baissée. En hiver, 
quand il prend possession de sa pile de bois sur la 
ferme, non loin de la maisonnette du laboureur, il pro- 
votpie le chat par ses notes dolentes; et montrant sa 
fine tète par le bout des bûches au milieu desquelles il 
gambade en toute sûreté, le rusé met à l'épreuve la 
patience de grimalkin. 

Ce troglodyte se nourrit principalement d'araignées, 
de chenilles, de petits papillons et de larves. En au- 
tonme, il se contente de baies molles et juteuses. 

Ayant, dans ces dernières années, passé un hiver à 
Charleston, encompagniede mon digne ami Bachman, 



LIi IROdLODV TE d'iUVKK. 437 

je ronianjnai que ce charmant oiseau faisait son appa- 
rition dans c(3tte ville et les faubouri^çs , au mois de 
décembre. Le 1"' janvier, j'en entendis un en phmie 
voix, dans le jardin de mon ami ([ui me dit (pi'il ne 
se montre pas régulièreuKMit chaque hiver dans ces 
contrées, et qu'on n'est sûr de l'y rtMicontrer, (jue durant 
les saisons extrêmement rigoureuses. 

Pour vous mettre mieux à môme de compai'(M' s(vs 
mœurs avec celles du troglodyte commun d'Europe, 
(les mœurs des oiseaux ayant toujours («té, connue vous 
le savez, le sujet de prédilection de mes études), je 
vous pn'scmte ici les observations que mon savant ami 
W. Mac (îillivray a laites sur ce dernier, en Ansçhîterre. 
« CIkîz nous, dit-il, le troglodyte n'émigre pas, et 
se trouve en hiver dans les parties les plus septen- 
Irionales de l'île, aussi bien ipie dans les Hébrides. 
Son vol consiste en un battement d'ailes rapide et con- 
tinu, et par suite, n'est pas onduleux, mais s'effectue 
en droite ligne. 11 n'est pas non plus soutenu ; d'ordi- 
naire l'oiseau se contentant de voltiger d'un buisson 
ou d'une pierre à l'autre. Il se plaît surtout à côtoyer 
les murailles, parmi les fragments de rochers, au 
milieu des touffes d'ajoncs et le long des haies où il 
attire l'attention par la gentillesse de ses mouv(;ments 
et la bruyante gaîté de son ramage. Quand il veut 
(kMiieurer en place, il porte sa queue pr(\s<[ue dioile, 
et tout son corps s' agile par bruscpies secouss«îs; mais 
bientôt il repart en faisant de petits sauts , s'aidant en 
même temps des ailes, et s'accompagnant de son rapide 
et continuel dut. dut. Au printenq)s et en été, Iç 



hoH u: TROdLODYTE d'iUVKR. 

£çaz()ui!l('iii(>iit (lu niàlo ([u'il if'pèto par iiitervullcs, est 
plein, l'it'heet iniHoflieux. Mt^iuoeii iuitonme e1 dans les 
beaux jours d'hiver, (ni peut souvent rentendre précipi- 
ter les notes de sa chanson, si claires, si reteniissantes 
et (pii, toutes taHiilières({u'elles sont, surprennent tou- 
jours, étant produites pjir un instrument aussi fragile. 

Duiant la saison des œul's, les troglodytes se tiennent 
par couples, habituf^llenient dans des lieux retirés, tels 
que les vallons couverts de broussailles, les bois mous- 
sus, le lit des ruisseaux, et les endroits rocailleux 
qu'ombragent et détendent des ronces, des (''j)ines ou 
d'autres buissons. iMais ils recherchent aussi les ver- 
gers, les jardins et les haies flans le voisinage immé- 
diat de nos habitations dont, même les plus sauvages 
s'approchent en hiver. Ils ne sont pas, à proprement 
parler, farouches, puisqu'ils se croient en sûreté à la 
distance de vingt ou trente mètres de l'homme; néan- 
moins, lorsqu'ils voient quelqu'un s'avancer trop près, 
ils se cachent dans des trous, parmi des pierres ou des 
racines. 

Rien n'est plaisant à voir comme ce petit oiseau. Il 
est d'une humeur si charmante et si gaie! Dans les 
jours sombres, les antres oiseaux paraissent tout mé- 
lancoliques; (juand il pleut, les moineaux et les i)in- 
sons restent silencieux sur hi branche, les ailes pen- 
dantes et les plumes hérissées ; mais tous les temps sont 
bons pour le troglodyte; les larges gouttes d'une pluie 
d'orage ne le mouillent pas davantage qu'une légère 
bruine venant de l'Est; et quand il regarde de dessous 
le buisson, ou qu il présente sa tète par le creux du 



LIi TRO(il,OI)YTE d'iHVER. 439 

iiiMi', ne sonible-t-il pas aussi mipjnoii, aussi propret 
([ue le jeune chat ([ui fait ij^ros dos sur les tapis du 
pai'loir? 

C'est vraiment un spectacle amusant (jue d'observer 
une famille de troiçlodytes ([ui vient de sortir du nid. 
En marchant à travers des ajoncs, des cçenèts ou des 
genévriers, vous êtes attin» vers (pielque hallier d'où 
vous avez entendu s'élever un son doux, assez semblable 
à la syllabe chit plusieurs fois réjjétée; le père et la 
mèn^ troglodyte voltigent autoi»- des jeunes rameaux; 
et bientôt vous voyez un petit qui, d'une aile ftiible en j 
core, mais en toute hâte, rentre sous le buisson, en 
poussant un cri étouffé. D'autres le suivent à la file; 
tandis que les parents s'agitent, pleins d'alarme aux 
environs, et font retentir leur bruyant dût chît, dont 
les diverses intonations indiquent le degré de passion 
qui les anime. — En rase campagne, on peut facile- 
ment prendre un jeune troglodyte à la course ; et j'ai 
aussi entendu dire qu'un vieux ne tarde pas à être fati- 
gué, par un temps de neige, alors qu'il ne trouve rien 
pour se cacher. Toutefois, même en pareil cas. il n'est 
pas aisé de ne jamais le perdrix de vue, car au pied 
d'un monticule, le long d'une muraille ou dans une 
touffée, (pi'il se rencontre le moindre trou, il s'y glisse 
à l'improviste, et cheminant par-dessous la neige, ne 
reparaît qu'à une grande distance. 

Les troglodytes s'accouplent vers le milieu du prin- 
temps, et dès les premiers jours d'avril, commencent 
à bâtir leur nid, dont la forme et les matériaux varient 
suivant la localité. Mon fils m'en a apporté un qui m'^ 



hllO ].h TUO(iI.(U)VrK D'mVLK. 

paru d'il 11 voluinc étonnant, coin])an'î k la tailk; do lar- 
('hitecte : il n'a pas moins do sopt poucos de diauu'tro 
sur une hauteur de huit. Ayant été placé sur une sur- 
face plate, en dessous d'un banc, sa base on a pris 
naturellement la forme, et se compose de fougère sèche 
(>t d'autres plantes, mêlées à des feuilles d'herbe et à 
des végétaux ligneux. Les parois, à l'extérieur, sont 
construites des mêmes matériaux ; et l'intérieur, d'un 
diamètre de trois pouces, est parfaitement sphéricpu?. 
Plus en dedans, la paroi ne présente que des mousses 
encon; toutes vertes, et se tr()uvo arc-boutée avec des 
feuilh^s de fougère et des brins de paille. Les mousses 
s'y entrelacent curieusement à des racines fibreuses 
ainsi qu'à du poil de différents animaux. Enfin, la sur- 
face tout à fait interne est lisse et compacte, comme du 
feutre très serré. Jusqu'à la hauteur de deux pouces, 
on y remarque une ample garniture de plumes largos 
et soyeuses, appartenant les unes, et pour la plupart, 
au pigeon sauvage, d'autres, au faisan, au canard do- 
mestique et même au merle. L'entrée, adroitement 
ménagée vers le haut, sur le côté, a la forme d'une 
arche surbaissée. Sa largeur, à la base, est de deux 
pouces; sa hauteur, d'un pouce et demi. Le seuil, si 
je puis dire, se compose do brindilles très flexibles, de 
fortes tiges d'herbe et de jeunes pousses, le reste étant 
feutré de la manière ordinaire. Il contenait cinq œufs, 
d'une forme ovale allongée, ayant huit lignes de long 
sur six de large ; le fond en était d'un blanc pur, avec 
quelques raies ou taches vers le gros bout, et d'un rouge 
clair, 



i.K TRCHii.oDvrK i)'iiim:u. [\h\ 

Oïl ti'ouvc L'OS nids on différents endroits : tiès sou- 
vent, dans un enfoncement, sous le rebord de ([uelciue 
rive; pai'fois dans une crevasse parmi des pierres, dans 
le trou d'un mur ou d'un vieux tronc, sous le toit do 
chaume d'un cottage ou d'ini hangar, sur h faîte d'une 
grange, sur une bi'anchc d'ari)re, soit qu'elle sN'tende 
au long d'une muraille, ou croisse seule et sans api)ui ; 
enfin, parmi le lierre, les chèvrefeuill(\s, la ch'matite 
et autres plantes grimpantes. Quand le nid rei)ose par 
terre, sa base et souvent tout l'extérieur se composent de 
feuilles et de brins de paille; mais lorsiju'il est autre- 
ment placé, le dehors est d'ordinaire plus lisse, mieux 
soigné, et principalement formé de mousse. 

Quant au nombre d'œufs qu'il contient, les auteurs 
ne sont pas d'accord. M. Weir dit que d'habitude il 
est de sept ou huit, mais qu'il peut monter jusqu'à seize 
ou dix-sept; Robert Smith, un tisserand de Bathgate, 
m'a raconté qu'il y a (pielques années, il trouva un de 
ces nids sur le bord d'un petit ruisseau, ([ui en conte- 
nait dix-sept; et je tiens de James BaiUie Esq, ({n'en 
juin dernier, il en a retiré seize d'un autre quittait sur 
une sapi nette. » 

Permettez-moi maintenant, et toujours à propos du 
troglodyte d'Europe, de vous présenter une petite scène 
dont je dois la description ta l'obligeance de mon ami, 
M. Thomas M'Culloch de Pictou. 

« Une après-midi, pendant ma résidence à Sprmrj- 
vale, non loin de Ilammcrsmith, je m'anuisais à suivi'(^ 
lie Tceil les évolutions d'un couple de poules d'eau qui 
prenaient leurs ébats, au l)ord de ces grands roseaux si 



A/ri Li<: TROfii.oDVTK d'hivek. 

coinimms diins les oiiviioiis. hirsuiie mon athMition s« 
porta sur tiii lK\Lj;l()(Iyle {[u\. im tV'lu dans le bec, sN'tait 
(Mifoiicé tout iieouj) au uiiliou criuit' petite haie, piéci- 
si'ment au-dessous do la fenAtre où je me tenais en 
ol)servation. Au bout dcMpielques minutes, l'oiseau re- 
parut, et prenant son vol vers un champ voisin où du 
vieux chaume avait été abandonne'', il s'empara d'une 
seconde paille qu'il apjiitrta juste à la même place où la 
première avait été déposée. Pendant deux luxures à [xui 
près, cette o|)ération fut continuée avec la plus t:;rande 
dilitj;ence ; puis, voulant se domiei' un peu de bon temps, 
il se posa sur la plus haute branche de la haie où il mo- 
dula sa douce et joyeuse chanson ([n'interrompit une 
personne qui vint à passer par là. De tout le reste de 
la soirée, je n'aperçus plus mon petit architecte; mais 
dès le lendemain, son ramage m'attira de bonne heure 
à la fenètn;, et je le vis, quittant sa perche accou- 
tumée, reprendre avec une nouvelle ardeur son travail 
de la veille. Dans l'après-midi, je n'eus pas le temps 
de nf occuper de ses allées et venues; mais d'un coup 
d'oeil en passant, je j)us m'assurer que, sauf les quel- 
ques nnnutes de relâche où son sçazouilleuient frappait 
mon oreille, la construction avançait avec un degré 
d'activité en rapport avec l'importance de l'ouvrage. 
A la fin du deuxième jour, j'examinai l'état des choses, 
et reconnus (pie l'extérieur d'uu vaste nid sphérique 
s'en allait terminé, etque tous les matériaux provenaient 
du vieux chaume , quoiqu'il fût tout noir et à moitié 
pourri. Dans l'après-midi du jour suivant, ses visites 
au chaume cessèrent ; il ne fit plus que voltiger et fré- 



i.i; TU()(ii.()i)YTi: d'iiivku. Mi^t 

doniKM' autoiii' i\o son {)UYra|i:(\ et ^ar sos chants prn- 
lonjTi's et coiitinucls, s('iul»laii plntùl se tV'liciter rie ses 
j)i'0{jçn''s ([lie soiii2:ei' , poiii' le iiiomeiit, aies pousser 
plus loin. Au soir, je trouvai Textérieurdu nid coni- 
pl(>tenient achevé ; j'introduisis avec précaution mon 
doii^t dedans: la doublure n'«''tait point encore coni- 
meiicée, prohableinent à cause de l'humiditi' ([n'avait 
conservi'c le chaume. .Vy r(;vins encore luie demi- 
heui'e après, avec un d(î mes cousins : non-seulem(!nt 
Toiseau s'cHait aperru cpie son nid avait été envahi, 
mais, à ma grandie surj)rise, je reconnus ([ue dans sa 
colère, il en avait houchi' l'entn'e, pour «;n pratiipier 
une nouvelle du coté opposé de la haie. L'ouverture 
était fermée avec de la vieille paille, et le travail si 
proprement exécuté, qu'il ne restait plus de trace de 
l'ancienne porte. Tout cela pourtant. (Hait l'ouvrage 
d'un seul oiseau; et durant tout le temps([u'il mit à bâtir, 
nous nc! nnnanjuàmcs jamais d'autre troglodyte en sa 
compagnie. Dans le choix des mat/'riaux aussi bien (pie 
dans rem|)lacement du nid , il y avait (pi(îl((ue chose 
de vraiment curieux. Ainsi, bien ([u"au tond et sur les 
aSiés, le jardin fût bord('> d'une haie épaisse dans 
la([uelle il eilt pu s"(''tablir (m })arfaite sûreté, et (|ue 
tout auprès fussent les ('tables avec une ample provi- 
sion de paille fraîche, cependant il avait pr(''f(h'é le 
vieux chaume et la clôture du haut du jardin. Cette 
partie de la haie (Hait jeune, maigre et séparée des 
bâtiments par un (Hroit sentier où passaient et repas- 
saient sans cesse les domestiques ; mais les interrup- 
tions venant de ce côté lui étaient, je m'imagine, 



lllïk I-K TIlOGI-ODYïi: d'iIIVKK, 

infliffm>iit(^s, car flrrantçr do ses occupations à cluuiuo 
instant, je l'y voyais rovcnii* de suite, et tout aussi con- 
fiant ((ue s'il n'avait pas été troublé. Mallieureusenient 
tout son travail Fut détruit par un (''tran^(;r sans })ilié; 
mais il ne dcsei'ta ])as pour cela la place, et se l'eniit à 
charrier du vieux chaume avec autant de zélé et (Pac- 
tivité ([u'auparavant. Cette fois, néanmoins, il prit si 
bien ses précautions et fit tant et tant de détours, (pa; 
je ne pus jamais savoir où il avait caché son second 
nid. » 

Le troglodyte d'hiver ressemble tellement au troglo- 
dyte d'Europe, ([ue j'ai cru longtemps à leur identité; 
mais des comparaisons faites avec soin sur un grand 
uimibre d'individus, m'ont appris (ju'il existe entrer eux 
certaines divcn'sités constantes de coloration ; tout(;fois 
j'hésite encore, et n'oserais dire, avec uikî entière cer- 
titude, (prils sont spécifiquement difiérents. 



LKS 1>ÈCHKIIRS DK TORTIIK. 



Les Tortiigas sont un pçroupo d'îles situées à environ 
dix-huit milles de; la clef de Touest, et les dernières 
de celles ([ui senihl(Mit servir de boulevard à la pénin- 
sule des Florides. Elles consistinit en c'uu[ ou six bancs 
extrérntnnent bas, entièrement inhabitables, composés 
de sable et de débris de coquilles, et ne sont «^uère 
fréfpientées que par les naufrageurs (1) et les pécheurs 
de tortues. Ces îles, entrecoupées de profonds canaux, 
forment un labyrinthe inextricable, mais dont les 
détours sont bien connus de nos aventuriers, Jiinsi cpit; 
des capitaines des couttres de la douane que leur devoir 
appelle sur ces côtes dangereuses. Le Grand récif, ou 
Mur de corail, gît à huit milles de ces îles inhospita- 
lières, dans la direction du golfe; et sur cet écueil, plus 
d'un navigateur inexpérimenté ou négligent est venu 
faire tristement naufrage. Tout le fond de la mer à 
leur pied, est couvert d'une épaisse couche de coraux, 
de gorgones et autres productions de l'abîme, parmi 
lesquels rampent d'imiombrables multitudes de crus- 
tacés ; tandis (ju'au-dessus d'eux, des troupes de pois- 



(1) Voyez pour ce mol, au second volume, /es Naufrageurs de 
la Floride. 



/l/l() F.i:s pftciiFims m; tortiii;. 

sons (l«'s plus ciiriciix cl dos plus hoaux se jouent au 
sein (les oiules limpides. 

Des Iniiues de diverses espèces se retirent sui" ees 
!)aiics pour d(''|ioser leurs u'ut's (pfclles confient à lu 
vivitlante eluileiu' du soleil ; et d«'s mn'es d'oiseaux de 
mer y arrivent chaciue printemps, pour le nu^nie ohjet. 
Mais à leur suile, arrivent aussi ces individus (pi'oii 
appelle des chercheurs d'œnts, et (|ui, lorscjue leur car- 
j'aison est complète;, l'ont voile vers des marclu's loin- 
tains, pour y t''chan|j,ei' leur butin si mal acipiis contre 
([ueliiues parcelles (h; cet or poui' la pos.iession ducpiel 
semblent travailler tous h's lionimes. 

Le vaisseau \nMario7i ayant, dans le cours de ses 
explorations, ii visiter les TorluL-as, jt; saisis avec em- 
pressement l'occasion (pii m'était «dVerte de voir c<*s 
îles lamcHises. Quehpies heui'es uvai:t le coucber du 
soleil, le joyeux cri de « terre » annonça ([ue nous en 
approchions; et comme il s'ctaitélev(^ une brise fraîche, 
et (pie le pilote connaissait part'ailement toutes ces 
passes tortueuses , nous continuâmes d'avancer , et 
jetàuM's l'ancn! avant la tombée du crépuscule. Si vous 
n'avez jamais vu un couclier de soleil sous ces lati- 
tudes, je vous conseille de faire le voyage tout exprès; 
car je doute qu'en aucun autre lieu du monde, l'astre 
du jour fasse ses adieux à la leire avec autant de 
magnitlcence et de pompe, llegardez ce grand disque 
rouge dont les dimensions semblent triplées; une partie 
déjà vient de descendre sous la ligne des eaux pro- 
fondes, tandis que l'autre moili('' qui reste encore, inonde 
les cieux d'un tlot de lumière ardente, et levèt d'une 



LES pftCHKrRS DK TORTI'K. /I47 

fraiij^e (l«* pourpre les imaj^es (pii pliiiioiil ii Plioii/dii 
loiiitiiin. A travers les vasies poitiipii's de roccideni , 
rayonne un éldoiiissaiil ('clat de gloire, el les masses de 
vapeur paraisstMit couiiiie des nionla;^nes d'un or boiiil- 
loiniant dans la fournaise. ILiifin l'astre tout entier a 
disparu; el de Test, monte lentenuMit le voile j;risàtre 
que la nuit tire sur Tunivers. 

Au h'^^cM' souiller d'une lirise de mer, renp^oulevenl 
s'élane»' aj»ilant ses aih^s silcMicieuses; les sternes ont 
gagné la terre et l'eposiMit doucement sur Itnu's nids; 
ou voit passer la fn-gate qui se dirige lii-has v«!rs les 
manj^liers; et le ton ii maideau brun, (pii cherche un 
refuge. s'(;st peiché sur la veigue du vaisseau. Xai^eant 
aveC/ lent(;ui' vcm's le rivage, el leurs IcHes seules au- 
dessus d(» Teau, s'avancent les tortues à la lourde cai'a- 
pac<>, et (pu; presse; le Ix^soin de d(''[K)S('i' leurs d'ut's 
dans les sables bien connus. Sur la surface îi |)eine ridée 
du courant , je distingue confusément leurs larges 
formes; ett;uidis ipielles cheminent avec eiïort, h; bruit 
d'une respiration précipitée trahit par iidervalies leur 
d«''fiance et leurs frayeurs, dépendant, la lune de sa 
lumièi'e argenti'e éclaire la scène : et la tortue ayant 
enfin abordé, lire [XMiiblement sur le rivage son corps 
pesant; c'est qu'en elïét ses pattes en nageoiies sont 
bien mieux organisi'-es pour se mouvoir dans l'eau (|ue 
sur la terre. Pourtant l'y voilà! elle se met laborieuse- 
nieutii l'œuvie; et voyez avec ([uelle adresse elle écai'tc 
le sable de dessous elle et le rejette à droite et ii gau- 
che;. Couche après couche, elle dépose ses œufs, les 
arrange avec le plus grand soin, puis de ses pattes de 



hhS LES PKCHKURS DK TORTCK. 

ilcniôre. ramène le saltlc pur-dessus et n^e(»uvi'e l»ieii 
proprement le tout. MaintiMiant sa tache est accomplie; 
le cœur joyeux, elle regagne lestement le boni et se 
plonge dans les flots. 

Mais les Tortugas ne sont pas les seuls lieux où les 
tortues viennent ainsi déposer leurs œufs. Ces animaux 
visitent plusieurs autres clefs ai même diversc's parties 
de la côte sur le continent. On en compte quatre esp«3ces 
différentes qu'on connaît sous le nom de la tortue verte, 
la tortue à bec de faucon, la tortue à grosse tête et la 
tortue à 'trompe (1). la première est la plus '^stinu'e 
comme article de table, et son mérite est bien apprécit'^ 
<le la plupart de nos épicuriens. Elle approche des l'i- 
vages et entre dans les baies, les détroits et les rivières, 
dès les premiers jours d'avi'il, après avoir passé l'hivcM' 
dans les eaux profondes. Elle dépose ses œufs aux 
))laces qu'elle a préparées, et cela en deux fois, la pre- 
mière en mai, la seconde en juin. La ponte de mai est 
la plus considérable; celle de juin l'est beaucoup moins, 
et le *'"»ut ensemble peut monter à environ deux cent 
((uar> .0 œufs. 

La tortue à bec de faucon, dont l'écaillé est si recher- 
chée par le commerce et dont on se sert pour diffé- 
rents usages dans l'industrie et dans les arts, vient 
ensuite pour la quidité de sa chair. Elle ne fréquente 



(1) Chelonia MyJas, ou tortuo franclip. — Che.kmia imhricata, ou 
c.arcl. — Chelonia cuuana, ou la couaiie. — Truiih' lurtle [Trionyx 
/■(Rrox), ou la grande loi'liie à écaille molle de liartiani. Voy. Ilolbrook, 
ErptHoloyie tles Étids-lnii:. 



Li:S l'ÈClliaiKS l)H TORTUi;. /|/lO 

que les clefs les plus reculées, et poiul aussi deux fois, 
eu juillet et en août; mais on la voit beaucoup plus tôt 
grimper sur les bords de ces îles, probablement pour y 
chercher d'avance un lieu de sûreté. Elle donne })rès 
de trois cents œufs. 

La tortue à grosse tête visite lesTortugas en avril; et 
depuis cette époque jusqu'à la fin de juin, elle fait trois 
pontes, chacune d'environ soixante-dix œufs. Enfin, 
la tortue à trompe, qui est quelquefois d'une taille 
énorme et porte une poche conmie le pélican, arrive la 
dernière au rivage. Son écailieet sa chair sont si molles, 
que le doigt entre dedans comme dans un rouleau de 
beurre. Aussi considère-t-on cette espèce comme iiné- 
rieure ; et peu de personnes en mangent, si ce n'est les 
Indiens qui, toujours aux aguets dès que commence la 
saison de la tortue, emportent d'abord les œufs , puis 
s'emparent de l'animal lui-même. Elle fait deux pontes 
par an, et le nombre de ses œufs peut être de trois 
cent cinquante. 

Cette dernière et la tortue à grosse tête sont celles 
qui prennent le moins de précautions, quant au choix 
de la place qu'elles destinent à garder leurs œufs. Les 
deux autres ne les confient qu'aux lieux les plus retirés 
vi les plus sauvages. La tortue verte se réfugie soit sur 
les bords du Main, entre le cap Sable et le cap Floride; 
ou bien elle entre dans V Indienne, l'Halifax et autres 
grandes rivières ou détroits, d'où elle regagne aussi vite 
que possible la pleine mer. 11 en périt cependant un 
grand nombre sous hs coups des pêcheurs et ties 
Indiens; sans compter ce (|u'en détruisent les animaux 
I. 29 



450 LES PÉCHEURS OE TORTUE. 

carnassiers, tels (jue couguars, lynx, ours et loups. La 
tortue à bec de faucon, qui est encore plus farouche et 
plus difficile à surprendre, se tient sur les lies mari- 
times. Toutes les quatre usent à peu près de la même 
uKHhode, (piand il s'agit de déposer leurs œufs dans le 
sable , et comme maintes fois j'ai pu les observer sur 
le fait; je suis en mesure de vous donner tous les 
détails voulus, relativement à cette intéressante et déli- 
cate opération. 

Avant de s'approcher du bord, ce qu'ordinairement 
elle n'entreprend que dans une nuit calme et par un 
beau clair de lune , la tortue, bien qu'elle soit encore 
à trente ou quarante mètres des bancs, lève la tête 
au-dessus de l'eau, jette autour d'elle un regard inquiet, 
et passe attentivement en revue chaque objet sur le 
rivage. Si elle ne remarque rien qui puisse la troubler 
dans ses desseins, elle pousse une sorte de sifflement 
très fort, pour qu'à ce bruit qui les étonne, ses enne- 
mis, s'il en est qu'elle n'ait pas vus, courent se cacher 
et lui laissent le champ libre. Mais qu'elle se doute de 
la moindre chose, et qu'il y ait la plus petite apparence 
de danger, aussitôt elle se renfonce sous l'eau et fuit à 
une distance considérable. Au contraire, si rien ne 
bouge, elle nage doucement vers le banc, grimpe dessus 
en dressant sa tête de toute la longueur de son cou ; et 
quand elle a trouvé une place convenable, elle regarde 
encore, mais sans faire de bruit, tout autour d'elle. 
Enfin, ayant reconnu que to\U va bien, elle com- 
mence à travailler à son trou, ce qu'elle exécute en 
écartant le sable de sous elle à l'aide de ses pattes de 



I.KS l'ÈCliKURS 1)K roiiTU.;. /|51 

«lenièrc; étoile U' iviim jivee laiil (i'iuiiesse, (^ue rare- 
ment, pour lie i)us dire jamais, ii h\m retombe des 
côtés. Wle leiilèv*' en laisaiit alternativemeiit tisage de 
ehacitiie de s(\s pattes (|ui lui servent comme de larges 
peii«;s, et [)e(i a [leu <'il(î reniasse «lerriere elle; ahtrs 
s"ai)})uyaiit avec fore(.> du devant sur le terrain (jui lui 
t'ait lace, elle détache a droite et a gancne, de vigou- 
reux coups (le pattes ([ui renvoient voler quciquei'oiï. 
à plusieurs mètres. De cette iiianiiiie, le truu se liouve 
creuse à dix-huit pouces uu même a })ius (ie cieux pieds 
d(.' ])rotondeur. .Notez que loul ce Iravail, je i'ai vu 
exécuter dans le court espace de lieui minules. v^eia 
t'ait, elle dé]>ose ses œuts Tun après Taulre, au nombre 
de cent cinquante ou partois de près de ueux cents, et 
les arrange par couches règulièi'es. Le teuips qu'elle 
emploie a cette partie de i'operalion peut être de vingt 
minules; alors elle ramène sur les œuts le sable epar- 
pill(', et en iuveiie si [larruitement la surface, que peu 
de personnes s'apercevraient qu'on a remue quelque 
chose a cel endroit. Lorsqu'ainsi tuut est bien leimme 
à son gr(}, elle se hâte de regagner ieau, s eu remet- 
tant, pour lï'closion de ses œuls, a la chaleur Uu sable, 
l^endant qu une torliic, la tortue a grosse tète, par 
exemple, est dans l acte même de la ponle, vous aurez 
beau vous approcher ifelle, ehe ne i.»ougera pas, uussiez- 
vous même lui monter sur le dos; tant elle est, à ce 
moment, incapable d'interrompre sa tàcUe, tant il lui 
semble nécessaire de la continuer coàu3 qu(5 coûte. 
Mais dès qu'elle a lim, la voilii ([ui se sauve ; ei il 
serait impossible, à moins d'être un hcncule, de la re- 



/|5li l.KS VI'Clll'lJKS 1)K TORTli:. 

tourner alors sens dessus dessous, ehle s'en emparer. 

Pour retourner une tortue, quand on la surprend siir 
le rivage, il faut se mettre à genoux, s'appuyer IN'paule 
deri'ière sa patt(^ d(} devant, la soulever petit à petit en 
poussant de toutes ses forces; puis, par un ('lan subit, 
on la jette sur le dos. QueUpiefois il faut les elloris 
HMinis de plusieurs houinies pour en venir à bout; et 
si la lortu(; est de très grande taille, comme il s'en 
trouv(i souvent sur cette côte, le secours de leviers 
devient indispensable. Il y a d(\s pécheurs assez hardis 
pour nafi;er vers elles, ipiand elles flottent endctrniies à 
la surface de l'eau, et Umv faire faire la culbute dans 
leur propre élément ; mais dans ce cas, un bateau doit 
toujours se tenir prêt pour les aider à s'assurer de leur 
prise. Vne tortue ini peut guère mordre au delà de la 
portée de ses pattes de devant; et il (mi i^st peu (jui, uin^ 
fois HMiversi'es, pai'vienniîut, sans assistance à repren- 
dre leur position naturelle. Néamnoins, on a généra- 
lement soin de leur assujettir les [)attes au moyen d»; 
cordes pour les empêcher de s'«''chapper. 

Les individus qui cherchent des œufs de tortue s'en 
vont le long des rivages, inunis d'un petit bâton ou 
d'une baguette de fusil avec lesquels ils sondcMit le 
sable là où se remarquent les traces de ces animaux , 
bien qu'il ne soit pas toujours facile de les découvrir, à 
cause des vents et des averses qui très souvent les ont 
prescpie entièrement etîàcées. Et ce n'est pas seulement 
l'homme ([ui fait la guerre à ces nids, mais aussi les 
bétes de proie; et les œufs sont recutsillis, sinon (h'truits 
sur place en grandes quant itt's: w. qui n'i'lomiera pei- 



F.KS l'KdllKLUS J)i; TOUTIE. /iS.S 

soniK', (jiituul on saura (juc tuîrlaines parties des sal>lcs 
sont connues pour renternier, dans l'espace d'un mille, 
les œufs de plusieurs Ami laines de tortues. Elles creu- 
sent un nouv(>au trou à chaque ponte, et le second est 
gviK'ralenKMit pi'ès du premier, comme si Tanimal 
n'avait nullement conscience de l'accident î|ui lui est 
ari'ivé.On conc(»vra sans peine (|ue la nudtitude d'o'ui's 
qui se trouvent dans le ventre d'une toi'tui; ne; soi<*nt 
pas tous destim's à être pondus la mc'^ine amii-e. f.e 
plus qu'un seul individu puisse en pondre daus le cou- 
rant d'un été, c'est quatre cents environ; tandis que, 
lors(pu; l'animal est pris sm* le nid ou ([uaiid il est 
près de pondr(% les œufs qui lui lestent dans U) corps, 
tout petits, dépourvus de cixpiille et empilés par larges 
couches, dépassent le nondjre de trois mille. Une tortue 
lai's laquelle j'en trouvai juste cette (piantit(''pesait près 
de (juatre cents livi'os. Les petits, peu de tenqis après leur 
l'closion. et lorscpi'ils ne sont encore guère plus larges 
pi'un dollar, se frayent un passage à travers le sable 
[ui les recouvre, et se jettent immédiatement à l'eau. 
La nourriture de la tortue verte consiste principa- 
lement en plantes marines telles ipie la zostera marina 
f[u'elle coupe près des racines, pour en avoir les pai'ties 
tendres et succulentes. On leconnaît les lieux où elle 
pàtiue aux masses de ces herbes t(u'on voit tlotter sur 
les bas-fonds ou le long des i ivages ([u'elle fré([ut'nle. 
La tortue à b(H' de faucon mange du varech. desci'aiM's, 
diverses espèces de crustacés et de poissons. La tortue 
à grosse tète s'en tient pvescpie exclusivement aux pois- 
sons à conipics d(; grande dimension (ju'elle sinnble 



h^'ill I.KS l'I^CIIMlIKS DR TORTIJK. 

hroycr aussi aisf'incut (|ii'iiii Inmii ' casse mw noix. 
On en avait a]»jH)rt('' uno à bord do la Marion, ([iii fut 
placi'c pr^s ÔQ !a patto d'une dos ancres; ol cllo inar- 
(jua si profciKh-nieid l'oniprcinlc de ses dents dans 
cotte ])iè('e de fer forsj^é, «|ne j'en lus l'éellonient l'toniM'. 
La t()rtu(!M tronijiu s(^ noiu'rit do niollustiuos. dt' [>ois- 
soMs, de erustaci's, d'oursins et de din'érontcîs plantes 
do nier. 

Los unes et les auti'os. elles fondent l'eau av(!c une 
agilit»' surprenante, La Idilue vortc! o1 la tortue à bec 
de faucon particuii«'r(3nient rappelIiMit, par la rapidité 
otraisancode loi.n's niouvonients, le vol de l'oisf^iu. 
Aussi n'est-il pas facile d'en frapjU'r une avec l't'piou; 
el ceiHMidanl c'est ce ((ue sait faire, et même assez 
souvent, un pèclieui' accompli. 

Va) visitant la clef de l'ouest et autres iles sui' la cote 
où j'ai recueilli les observations que je vous présente, 
j'eus besoin d'acheter (pielipies tortues pour réi»'alor 
mes amis à bord de la dame an vert manteau; non pas 
mes amis, ses ualants olHciers. ou les braves içarcons 
(pii foiinaiont son équipai^o; car tous, ch^puis longtemps, 
s'en étaient donn»' à cœur joie d(i sou])e de tortue; mais 
mes amis les hérons dont j'avais bon nombre en cage, 
que je destinais à J. Bachmau de Charleston, ainsi ([u'à 
diverses autres personnes non moins ostinud)les. Je me 
rendis donc, accomjjagné du docteur Strobel, à un 
réservoir pour en marchander ; et lii, à ma grande sur- 
prise, je trouvai (pie. plus les tortues étaient petites, 
pourvu qu'elles fussent au-dessus de dix livres, plus 
on les tenait à un haut prix; à ce point que j'aurais pu 



LKS l'ÈCHKURS DK TORTUK. /i55 

eu avdir une de l'ospècc à L':rossc tète, pesant sept eeiits 
lK)iiiies livi'os, 1)0111' très peu de ehoscMle plus qu' nue 
autre (|ui n'eu pesait ipie einipiaute. Tout en contem- 
])lant la i^rosse, je ealeiilais en luoi-inAnu^ le nombre 
de soupes que le contenu de sa co([uille aurait fournies 
poui" un iiUwv du lord imùra, ainsi que la ([uantité 
d\rufs renfermés dans son eoi'|)s «Miornie ; et je nie 
(ii^nu'ais le beau chai' (|u"<mi eût fait avec sa carapace: 
oui! un chrir dans ie(|uel V('mius elle-nièm(? aurait pu 
sillonner la nier de Sicile , pourvu qui; ses tendr(îs 
colombes eussent bien vouiu lui pnMer leur assistance, 
et que ni requin ni ou!'aii;an ne fussent venus culbuter 
fattelaiic de la déesse! Le pécheur iu'assura que ce 
monstre, bienipi'en réalite beaucoup nieillenr qu'aucun 
autri^ de moindre taille, ne trouverait pas dedé'bouché, 
s'il ne l'exjM'diait sur «]ueli|ue niarch('' lointain. Pour 
moi. j'aurais volontiers aclieti' cetti; tortue, mais je 
savais (jifuiie fois tu('i,\ sa chair ne se i^'arderait pas 
plus d'un jour; c'est pourquoi je préférai en avoir huit 
ou dix petites ipii tirent, en etl'et, les di'lices de mes 
amis, et leur sutlirent pendant longtemps. 

On a recours à dittV'rents moyens pour prendre ces 
tortues sur les cotes des Florides. aux embouchures des 
tleuveset dans les rivières. Quel([ues pécheurs ont l'ha- 
bitude de tendre de vastes fdets à l'entrée des grands 
cours d'eau, pour protiter du tlux et du reflux. Les 
mailles de ces tilets sont très larges, et les tortues, s'y 
engag(»ant en partie, finissent par s'y embarrasser 
d'autant mieux, qu'elles font plus d'efforts pour en sortir. 
D'autres les harponnent à la manière ordinaire; mais 



/i56 LKS l»Kr,lIEURS Dl- rOKlUK. 

dans mon opinion, il n'y a pas dr mélhodo cjui vaille 
celle (pi'eniployait M. %an. le pilote de l'île Indienne. 
Ce pêcheur émérite était nnnii d'ini instrument 
de fer (ju'il appelait une cheville, et qui présentait 
à chaijue extrémité un(; pointe assez send)lal)le à ce 
(pie les faiseurs de fdets appellent un clou sans tète, 
étant quadrangulaire, mais aplatie, et fiûjurant à peu 
près le bec du pic à hec d'ivoire, y compris son cou et 
ses épaules. Donc, entre les deux épaules de cet instru- 
ment, une licçne fine, très serrée, et longue de cin- 
quante toises ou plus, est assuj(4tie par l'un des bouts, 
au centre de la chevilh^ où se trouve pratiijué un trou 
dans lequel elle passe, tandis (pie le surplus, soigneu- 
sement enroulé, est plac('" dans une partie convenal)l(? 
du canot. Maintenant, l'une des extrémit('s de la che- 
ville entre dans un (Hui de fer qui la retient lâchement 
attachée à un long ('pieu de bois, jusqu'à ce que la 
carapace de quelque tortue ait ('te'" transpercée par 
l'autre pointe. L'honmie de la baniue, aussitcM (pi'il 
aperçoit une tortue se réchauffant à la surface de l'eau, 
joue des rames pour s'en approcher le plus silencieu- 
sement (ju'il peut ; et quand il n'en est plus qu'à dix 
ou douze mètres, il lance l'épieu comme pour atteindre 
l'animal à cette place que choisirait un entomologiste, 
s'il voulait piquer (pielque gros insecte à une plaque^ de 
li(^ge. A peine la tortue est-elle frappée, que le manche 
de bois se sépare de la cheville à hupielle, connue je l'ai 
dit, il*ne tient ([ue très légèrement. L'animal, fou de 
douleur, se débat convulsivement; et il paraît (pie plus 
la cheville reste dan!> la bl(3ssure, plus elle s'y enfonce. 



LKs l'i'Cm.ims i>i; toiituk. /ii57 

si forte (îsl la pression ([u'tîxerce sur elle récaille <ie la 
tortue qu'on laisse filer conmie une baleiiK^ et ([ui 
bientôt s'épuise. Alors on la prend en la ranuniant au 
i)out (1(5 la li^ne avei; de iiçrandes i)récautions. De cette 
manière, me dit le pilote, huit cents tortues vertes 
furent capturées en douze mois par un seul homme. 

Chatpie pêcheur a son réservoir, tpii est une sorte de 
construction carrée, ou de parc en bois fait de grosses 
souches assez distantes l'une de l'autre pour (pie la 
marée puisse y entrer librement, et (ju'on a enfoncées 
debout dans la vase. Les tortues sont enfermées dans 
cet enclos où on les nourrit jusqu'à ce qu'elles soient 
vendues. Si ces animaux, avant d'être (Miiprisonnés 
n'ojit pas encore pondu, ils laissent tomber dans l'eau 
leurs œufs (pii se trouvent ainsi perdus. Le prix des 
tortues vertes, pendant mon séjour à la clef de l'ouest, 
était de quatre à six cents par livre. 

Les amours de la tortue sont conduites d'unt; façon 

II 

véritablement extraordinaire; mais les détails que j'au- 
rais à donner là-dessus sembleraient peut-être dépla- 
cés ici, et j'aime mieux passer sur ce chapitre. Il y a 
ponrtant, en ce qui concerne leurs mœurs, une circon- 
stance que je ne puis omettre, bien ([ue je ne l'aie pas 
vérifiée par moi-môme, et n'en sache que ce que l'on 
m'a rapporté. Pendant mon séjour aux Florides, plu- 
sieurs pécheurs m'assurèrent que toute tortue prise à 
la place môme; où cll(3 dépose ses œufs, et transportée 
sur le pont d'un navire à une distance de plusieurs 
centaines de milles, ne manquait jamais, si on la met- 
tait ensuite tMJ'ljlji^'té, jlB rëgâgîœ^r^lvtitÀfoù elle avait 



« • • • « 

• • • • * • I 



/ir)(S LES pftciiKims ni: Tournr: 

coutimic <li' pondre, soit iininnlialcmnjt, soil juj plus 
tard la saison suivant»'. Si iv, tait est vrai, (d je le <;rois 
tel , ([uelle nouvelle, ([uelle éelatante dénïonstraticMi 
n'en résulte-t-il pas piair Thonnee «pii étudi»' lanatun' 
etipiia toidiuis riianiionieel laslahilitedes(lispositi«Mis 
que de tontes parts elle sait i)rendre! Ainsi, voila la 
tortue (jui. coinme les oiseaux ('migrants, revicîiil sans 
s'éjjçai'er aux niâmes rivai;r's, «>1 peut-t^tre avec les 
munies traiisportstpri'prouve le voyageur lorscpie. apivs 
avoir pareouru de lointidnes contrées, il rentie une 
fois encore au sein de sa tannlle chérie! 



FIN un PREMIKR VOI.LMt;.