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Full text of "Scènes de la nature dans les Etats-Unis et le nord de l'Amérique [microforme]"

uv 



SCÈNES DE LA NATURE 



DANS 



LES ÉTATS-UNIS 



ET 



LE NORD DE L'AMÉRIQUE 



TOME DEUXIÈME 

\ 



LE MANS. — IMPR. ED. MONNOYER. 



SCÈNES DE LA NATURE 



DANS 



LES ÉTATS-UNIS 



ET 



LE NORD DE L'AMÉRIQUE 

OUVRAGE TRADUIT D'AUDUBON 

PAR 

EUGÈNE BAZIN 

AVEC PRÉFACE ET KOTES DU TRADUCTEUR 



« Genuine poetry, like gold, loscs iittle «hen 
properly trnnsfused. > 

rMACPBCRSON.) 



TOME DEUXIÈME 



••• • 



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: •. : . 

PARIS 

A. SAUTON, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

RUE DE RIVOLI, 49 

4868 



> c > • • ' ' 



SCÈNES DE LA NATURE 



DANS LES ÉTATS-UNIS. 



LOIE DU CANADA. 



On considère TOie du Canada comme appartenant 
presque exclusivement au nord ; cependant , sous des 
latitudes moins froides, et en diverses parties des 
États-Unis, il en reste, toute l'année, un assez grand 
nombre, pour qu'on ait plein droit de dire que cette 
espèce habite aussi, d'une niîinière permanente, les 
régions plus tempérées. On la trouve, mais aujour- 
d'hui en petite quantité, nichant au bord des lacs, des 
marais et des grands cours d'eau de nos districts de 
l'ouest, sur le Missouri, le Mississipi, les parties basses 
de l'Ohio, le lac Érié , les lacs plus reculés au nord, 
et sur chaque grand étang de l'intérieur, vers l'est des 
États de Massachusets et du Maine ; mais leurs nidsde- 
II. i 



3 f-'oiE ni! CANADA. 

viLMiMont plus abondiiiils à niesiirc (lu'oii avance à Test 
et au nord. Lors ilo mon excursion au Labrador, j'en 
trouvai ([ui couvaient, au mois de juin, sur les îles de 
la Madeleine. Dans Tile d'Anlicosti, coule u,ne grande 
rivière sur les rives de iaiiuelle on dit ([u'il s'en élève, 
cha»iue saison, d"innond)ral»les couvées; et au Labrador, 
il n'y a pas de plaine niar«''(a^euse tant soit peu à la 
convenance de ces oiseaux, qui necontienne ([uelques- 
uns de leuis nids, ('.elles de ces oies cpii viennent nous 
visiter d(!s latitudes les })lus septentrionales, retiturnent, 
connue tant d'autres espèces, avec le printemps, dans 
ces tristes régions où elle:; (jut l'ecu rexistencc. 

En hiver, il n'en l'Cste ([ue tiès peu, ou même pas 
du tout, dans la Nouvel le-lu'usse. Ainsi mon ami 
Thomas M'Culloch m'a dit n'en avoir jamais vu nue 
seule, dans cette saison, aux environs de Pictou (l). 
Au printemps, ([uand elles renionlent vers le nord, 
elles passent, en immenses bataillons, bien haut dans 
les airs ; tandis ([uà Taulonme les bandes sont beaucoup 
moms tortes et volent plus bas. Pendant leurs mi- 
grations du printemps, les priiiL'i[)ales stations où elles 
s'arrêtent, en attendant des jours plus doux, sont la 
baie des Chaleurs (2), les îhîs de la Madeleine, Terre- 
Neuve, Labrador, à chacune diîsquelles il en reste tou- 
jours quelques-unes qui se d«''cident à y nicher et à y 
séjourner tout l'été. 

(1) Petite île , rivière et baie , à rexlrémité méridionale du golfe 
Saint-Laurent. 

(2) Forn»«?e par le golfe Saint-Laurent , entre le Nouveau-Brunswick 
et le Nouveau^Canada, à rcmboucîiurc de la Ristigonche. 



I/OIK DU CANADA. 3 

Leurs «^Taiulos iiii^i'alious du print<'mj)s comiukmi- 
cent, ilans u«)s districts du centre et de l'ouest, à lu 
première tonte des neijjjes, ou du 20 nuus à la (in 
d'avril; mais le moment pr(''cis du départ (h'peud tou- 
jours de Tétat plus ou moins avancé de la saison. Les 
troupes immenses (|u'on voit hivernei' dans ces i»randes 
savanes ou piairies marc'c ageuses du siul-ouest du 
Mississi))!, connue il en existe dans TOpelousas, sur 
les bords de la l'ivière Arkaiisas. ou dans les clairières 
éternellement désolées des Florides, reprennent sou- 
vient leur vol en se dii'i^^eant vers le nord dés le mois 
de tevri«;r; en ellet, les individus appartenant à des 
espèces plus éloignées des lieux où prescpie toutes elles 
finiront par se rassend)ler, doivent natuiellenient son- 
ger au retour avant celles tjui ont passé l'hiver dans 
ties stations plus rapprochées. 

.l'ai lieu de croire (|ue tous les oiseaux de cette 

espèce qui, chaque printemps, «piittent nos tets pour 

les pays lointains du nord, se sont accouplés préala- 

hlenientà leur départ. Cela tient nécessairement à la 

nature du climat où ils font leur lésidence d'été; la 

belle saison y est si courte, (pi'ils ont à ]»eine le tenqis 

sulfisant pour élever leurs petits et renouveler leui' 

plumage. Je fonde mon opinion sur les faits suivants. 

Très souvent j'ai observé de grandes troupes d'Oies (jui 

prenaient leurs ébats sur des étangs, des mar(?cages. 

ou môme à sec sur des bancs de sable; et je voyais çà 

et là les oiseaux pr(''cédemment appariés se faisant, 

dès le mois de janvier, de mutuelles canisses ; tandis 

que les autres ne s'occupaient qu'à se quereller ou à 



h I-'OIE nr CANADA. 

co(|uel<M' prosqiio loul h» jour, jusijirù cr (iii'enfiii 
cliiU'un panlt satisl'iiil de l'objet de son clioix. Après 
cela, en ell'et. s'ils coiitinnaient encoreii vivre ensemble, 
on ponvait (bi moins parfaitement reconnaître qu'ils 
avaient bien soin de se tenir par roupies. J'ai pu noter 
aussi que, |)lus les oiseaux sont vieux, plus ils abn^gent 
les préliminaires de leurs amours; et «jue les sujets 
stérilets restent complètement indilTérentsaux démons- 
trations de tendresse et d'attachement réciproques 
que leurs camarades se prodiguent autour d'eux. L(;s 
célibataii'es et les vieilles femelles, par dépit peut-être 
ou parce que tout ce tumult(> les ennuie, se retirent 
traïuiuillement à l'écart pour se reposer sur l'herbe 
ou sur le sable, à (piehpie dislance des autres ; et soit 
que la troupe prenne son vol, soit qu'elle se précipiter 
à l'eau, ils restent, conmie des délaissés, toujours en 
arrière. Cette manière de se pn'»parer à la saison des 
œufs m'a paru d'autant plus remarciuable, (pi'à peine 
arrivés au lieu (Qu'ils ont choisi pour l'été, les oiseaux 
il'une môme compagnie se séparent par couples, cjui 
font leurs nids et élèvent leur famille à de grandes 
distances les uns des autres. 

C'est un spectacle extrêmement curieux de les voir, 
à chacune de leurs stations, se faire la cour. Je vous 
assure, lecteur, que si le niàle ne se pavane pas devant 
sa femelle, avec toute la pompe que déploie le coq 
d'Inde, et ne se pique pas de cette délicatesse et de 
cette grâce qui distinguent les amours de la tourte- 
relle, ses démonstrations, pour cela, n'eu plaisent pas 
moms à sa bien-aimée. Je m'en représente un main- 



r/oiK mi CANADA. 5 

i(M)aiil qui vioiil, apivs un aniihut d'une (N'iiii-luMire 
ou plus, (rintli}z;<u' ù (piclquo rival une (h'taito coin- 
\)\Ho: il s'avance avec orgueil vers le doux objet, prix 
de sa victoire; la tAte à peine élevée d'un pouce au- 
dessus de la terre, le bec ouvert de toute sa grandeur, 
sii langue chariuie redn^sséi^, ses yeux lançant des 
regards de défi, il silUe avec force à cba(pie pas, 
tandis (|ue l'émotion ([ui le domine encore fait hé- 
risser ses: plumes dont les tuyaux, vu s'entre-cho- 
([uant, frémissent et rendent un bruit sourd. Mais le 
voilà prés de celle qui, à ses yeux, est la beauté même; 
son cou s'incline et se redresse; il tourne galamment 
autour d'elle, il aime à la toucher en passant; elle, de 
son côb', le félicite de sa victoire, lui rend ses tendres 
caresses, et leurs cous amoureux se confondent et 
s'enlacent de mille manières. A ce moment, le feu 
de la jalousie dévore le vaincu ; il va recommencer 
la bataille, car lui aussi il veut être heureux ! Les 
yeux enflammés de rage, il se précipite, secoue 
ses larges ailes, et s'élance sur son t?nuemi en pous- 
sant un sifflement redoutable. A ce signal, toute la 
troupe s'arrête; étonnée, elle fait place et se range 
en cercle pour regarder le combat. Le champion 
d«''jà favorisé ne se détourne même pas de sa femelle, 
et sans faire attention à de pareilles menaces, se 
contente de jeter un regard de mépris à son ennemi ; 
mais lui, le dédaigné, se redresse, entr'ouvre ses 
robustes ailes, et , en détachant à celui-ci un coup 
violent à son tour, il le défie. Comment, en si nom- 
breuse société, supporter un pareil affront? D'ailleurs 



6 l'oie du canada. 

ii n'(Mail tléjà pas de soi-niônic trop tMuluranl, et lo 
coup est r(3ii(Jii avec usure. L'a^^resseur, un moment 
étourdi, chancelle; mais bientôt il se remet, et le 
combat se rengage avec Funnir. Si les armes (Haient 
plus meurtrières, que de faits héroïcpies j'aurais à 
célébrer 1 Telles ({u'elles sont cependant, une botte 
succède à l'autri?, aussi dru que les coups des noirs 
forgerons sui' l'enclume. Mais, hélas ! l'iieureux mâle 
a saisi dans son bec la tète de l'autre et la serre avec 
la ténacité d'un bouledogue; il secoue sans pitié sa 
victime, la bat et la rebat de ses ailes puissantes, et 
quand sa rage est assouvie, la rejette enfin loin de lui. 
Puis il gonfle son plumage, revient glorieux vers sa 
femelle, et renq)lit lair de ses cris de trio iphe. 

Et voyez ! ce n'est plus seulement deux mâles, mais 
une demi-douzaine que l'humeur batailleuse a gagnés. 
Quelcjuc mauvais sujet, je m'imagine, vient de tomber 
traîtreusement sur un màlo accouplé ; et sans doute 
d'honnêtes spectateurs, indignés d'une telle conduite, 
ont accouru au secours de l'opprimé. On se môle, on 
se prentl corps il corps ; coups d'ailes et coups de bec 
pleuvent à l'envi, et les plumes volent de t<jutes parts, 
liattu, confus, mortifié, le malencontreux agresseur 
opère honteusement sa n^traite, et là-bas, sur le sable, 
il reste étendu à moitié mort. 

Ces mâles sont si ardents, remplis du tant de cou- 
rage et d'affection pour leur femelle, que l'approche 
seule d'un autre mâle les met hors d'eux-niômes, et à 
l'instant ils sont prôts à se jeter dtîssus. Dès que la 
femelle a pondu son premier œuf, le mâle dévoué 



l'oie du canada. 7 

so lientàspscAiPs, attentif m^me au iminnure de lu 
luise; le nioiiulre. bruit lui arrache un sifllenient de 
colère. Qu'il aperçoive; un raton courant à travers 
les hei'l)es, il s'élance sans hésiter, l'étourdit d'un coup 
viiçouHîux, et le force bientôt à prendre la fuite. Je 
doute môme cpi'un honmie qui n'aurait aucune arme 
dans les mains pût se tirer à son hoinieur d'une telle 
rencontre. Il fait plus, l'intrépide «pi'il est : qu'un 
danger pressant vienne à menacer sa femelle, il l'oblige 
à fuir ; et lui , sans crainte, il reste auprès du nid jus- 
qu'à ce qu'il la sache bien en sûreté. Alors, enfin, 
il se retire, mais senîble encore insulter par ses cla- 
meurs au désappointement de son ennemi. 

Supposons que tout soit paix et sécurité autour de 
l'heureux couple, et que la femelle repose tranquille- 
ment sur ses œufs. Le nid est placé sur le bord de 
quelque majestueuse rivière ou près d'un lac aux eaux 
dormantes. Au-dessus de la scène enchantée se déroule 
le clair azur des cieux; la lumière, en traînées 
brillantes, scintille à la surface des ondes, et îles milliers 
de fleurs odoiuih s font, du maiiiis naguère si triste, 
un séjour charmant. Le mâle passe et repasse, effleu- 
rant l'é'léinent liquide dont il semble être le roi. Tantôt 
il incline sa tète en décrivant une courbe gracieuse; 
tantôt il boit à petits coups pour «H^rtichcr sa soif à loisir. 
Cependant le soleil a inar([iié midi ; il rame alors vers 
le rivage pour prendre un moment la place de sa pa- 
tiente et fidèle compagne. Déjà, au travers de la coi[uille, 
s'entendent les bégaiements de la tendre couvée ; de 
leur bec frêle, les petits ont fait brèche aux murs de 



8 l'oie du canada. 

leur prison, et pleins de vie, alertes et mignons, ils 
hasardent au dehors leurs pas chancelants et leur duvet 
si délicat. Bientôt ils se dirigent vers Teau, à la suite 
de leurs parents inquiets; ils atteignent le bord du 
courant au milieu duquel se joue déjà la mère; l'un 
après l'autre ils se risquent à tenter l'aventure, et 
maintenant les voilà tous qui glissent lentement sur 
les ondes. Quel délicieux spectacle ! rasant la rive ver- 
doyante, la mère guide doucement son innocente pro- 
géniture : à l'un, elle montre la graine des herbes 
flottantes; à l'autre, elle présente une rampante limace; 
ses yeux vigilants surveillent la cruelle tortue, l'or- 
phie (1) et le brochet vorace qui guettent la proie. La 
tête inclinée, elle regarde en haut, s'il n'y a pas de 
mouette ou d'aigle qui vole au-dessus d'eux, cherchant 
à faire capture. Qu'un oiseau rapace vienne pour les 
saisir à l'improviste, à l'instant elle plonge et sa couvée 
après elle; puis ils vont reparaître parmi les joncs 
épais, en ne présentant d'abord que le bec hors de l'eau. 
Enfin la mère a gagné la terre, et rassemble sa famille 
par un appel si bas et si doux, qu'il n'y a que les petits 
et le père pour en comprendre le sens. A présent ils 
sont sauvés, et leur ennemi, qui ne sait ce qu'ils sont 
devenus, n'a plus qu'à renoncer à sa poursuite. 

(1) Gar-fish {Esox Bellone). On donne ce nom d'Orphie à un genre 
de poissons holobranches abdominaux de la famille des Siagonotes, 
séparé par Cuvier du grand genre des Ésoces. 

11 paraît qu'on en trouve dans toutes les mers; et l'on a dit que 
quelques individus ont jusqu'à huit pieds de long et font des mor- 
sures venimeuses. 



l'oie I)U CANADA. 9 

Plus de sixsemainos.se sont écoulées; le duvet des 
oisons, qui d'abord (Hait moelleux et touffu, se change 
en une sorte d(î poil dur et roide ; les tuyaux commen- 
c(;nt il leur pousser au bord des ailes, leur corps se 
hérisse de plumes, ils sont déjà grands et forts. Vivant 
au sein de l'abondance, ils deviennent si gras qu'ils 
marchent avec peine ; et comme ils ne peuvent encore 
voler, il faut les soins les plus assidus pour les pré- 
server des nombreux dangers qui les menacent. Heu- 
reusement qu'ils croissent rapidement. Bientôt les jours 
brûlants d'août sont finis ; ils sont alors en état de voler 
d'un bord à l'autre de la rivière; d'ailleurs, chaque 
nuit , la gelée blanche couvre la terre ; et quand la 
glace a joint les deux rives, la famille se réunit à la 
famille voisine, laquelle, à son tour, se voit augmentée 
de plusieurs autres. Enfin , l'hiver s'annonce ; ils ont 
prévu quelque violent tourbillon de neige : c'est le mo- 
ment où les maies, conducteurs de la troupe , donnent 
tous à la fois le signal du départ. 

Après avoir décrit de larges cercles, ils s'enlèvent 
au sein de l'air raréfié; et une heure ou plus est em- 
ployée à instruire les jeunes de l'ordre dans lequel ils 
doivent s'avancer. Maintenant le bataillon a ses chefs, 
il s'élance, se déployant tantôt sur un front étendu , 
tantôt sur une seule ligne, quelquefois en forme de 
triangle. Les vieux mâles volent en tête, ensuite vien- 
nent les femelles, puis les jeunes successivement, selon 
leurs forces, les plus faibles composant toujours l'ar- 
rière-garde. Quand l'un se sent fatigué, il change de 
position dans les rangs, et se voit relevé de son poste 



10 l'oii: du canada. 

par un uuln; (^ui vient, à son tour, f(3ndi'o l'air devant 
lui ; peut-être aussi que son père ou sa mère se tient 
un instant à ses cAtés et l'encouraijfe. Deux ou trois 
jours s'écoulent avant qu'ils atteij^nent un lieu où ils 
])uissent se reposer sans rien craindre. La graisse dont 
ils étaient (chargés au départ s'est (''puis(''e rapidement ; 
ils sont fatigués et sentent le dur aiguillon de la faim. 
Cependant ils viennent d'apercevoir un vaste golfe et 
prennent leur vol dans cette direction. A peine des- 
cendus sur l'eau, ils nagent vers la côte, s'y arrêtent et 
regardent autour d'eux : les jeunes sont pleins de joie ; 
les vieux, remplis d'incfuiétude, car ils savent trop, par 
expérience, combien d'ennemis guettent depuis long- 
temps leur arrivi'e. Toute la nuit se passe en silence, 
mais non dans l'inaction. Tremblants, ils se hasardent 
parmi les herbes du rivage, pour apaiser les premiers 
besoins de la faim, et refaire un peu leurs forces; et 
dès que l'aurore commence à briller sur l'abîme, ils 
repartent, leurs lignes étendues, et voyagent ainsi 
jusqu'à ce (pi'ils trouvent une station où ils espè- 
rent vivre convenablement tout l'hiver. Enfin, après 
mille tourments et des pertes cruelles, ils ont joyeu- 
sement salué le retour du printemps, et se prépa- 
rent à quitter des bords inhospitaliers et à se renvoler 
loin des embûches de l'homme, leur plus redoutable 
ennemi. 

L'Oie du Canada paraît dans nos États du centre et 
de l'ouest, souvent dès le commencement de septembre, 
et ne se confine nullement au bord de la mer. Je dirais 
plutôt, au contraire, que pour chaque centaine qu'on 



l'oir du canada. 11 

voit, l'hiver, le lon^ de nos golfes et fie nos larpjes 
biiies, il doit y en avoir des milliers de r/'panduos dans 
rintérieur dn pays, où elles fréquentent les f^^rands 
étancfs, les rivières et les savanes humides. Durant mon 
séjour dans l'État de Kentucky. je ne mo rappelle pas 
avoir pas»'; d'hiver sans en apercevoir d'immenses 
troupes, spécialement au voisinage d'Henderson , où 
j'en ai tué par centaines, aussi bien qu'aux chutes de 
rohio et dans les marais environnants, (lui sont rem- 
plis d'herbes et de diverses espèces de nénuphars dont 
elles recherchent avidement les graines. Tous les lacs 
situés à quelcjues milles du Missouri , du Mississipi et 
de leurs tril)utaires, en sont toujours abondamment 
fournis, depuis le milieu de l'automne jusqu'aux pre- 
miers jours du printemps; et là aussi j'en ai constam- 
ment vu, mais se tenant par couples isolés, et occupées 
à «'lever leurs petits. Il est plus que probable, selon 
moi, que ces oiseaux nichaient en foule dans les par- 
ties tempérées de l'Amérique du Nord, avant que la 
population blanche les eût envahies : c'est du moins 
ce ({n'indiquent les rapports d'anciens et nombreux 
habitants de ces contrées, et ce que dit positivement 
le vieux général (^larck, l'un des premiers colons des 
bords de l'Ohio. Il me racontait qu'une cinquantaine 
d'années auparavant {et aujourd'hui il y en a de cela 
près de soixante-quinze), les Oies sauvages étaient si 
communes durant toute l'année, qu'il avait l'habitude 
d'en nourrir ses soldats, alors en garnison près de 
Vincennes, sur le territoire qui dépend actuellement 
de TÉtat d'ïndiana. Mon père, ayant descendu l'Ohio 



12 l'oie du canada. 

peu de temps après la défaite de Bradock(l), nie n'pé- 
tait la niômc chose. Moi-môme je me ra[)pelle fort 
bien, et beaucoup de personnes habitant Louisville à 
rheure qu'il est, peuvent également se souvenir cpi il 
n'y a pas plus de vingt-cinq ou trente ans, rien n'était 
plus facile que de se procurer de ces jeunes Oies dans 
les marais des environs. En 1819, j'ai encore trouvé 
des nids, des œufs et des petits de cette espèce, non 
loin d'Henderson. Cependant, comme je l'ai remaniué, 
le plus grand nombre se retire pour nicher, bien haut 
dans le nord; et jamais, que je sache, aucune n'a fait 
son nid dans les régions du sud. De fait, rextrême 
chaleur de ces latitudes convient si peu à leur tempé- 
rament, que les essais qu'on a pu faire pour en avoir 
en domesticité y ont presque toujours mal réussi. 

Lorsqu'elle reste chez nous dans l'intention d'y 
nicher, l'Oie du Canada commence à bâtir au mois de 
mars. Elle fait choix de quelque lieu retiré, pas trop 
éloigné de l'eau, généralement parmi de grands 
roseaux, ou même assez souvent sous des broussailles. 
Le nid, soigneusement composé d'herbes sèches, est spa- 
cieux, plat et presque à ras de terre. Je n'en ai vu qu'un 
seul élevé au-dessus du sol ; il était placé sur le tronc d'un 
gros arbre, au milieu d'un petit étang, environ à vingt 
pieds de haut, et contenait cinq œufs. Comme l'en- 
droit était tout à fait désert, je me gardai bien de 
troubler les parents, curieux de savoir comment ils s'y 



(i) Général anglais qui figura au siège de Québec, où il fut défait 
par les Français et une poignée d'Indiens. 



l'oie du canada. 13 

prendraient pour conduire leurs petits u l'eau. Mais en 
cela, je fus désappointé; car un jour que j'allais au 
nid, vers le temps où je croyais (jue Tincubation (Hait 
prés de se terminer, j'eus la mortification de voir 
(pi'un raton ou quelque autre animal avait mangé tous 
les œufs, et que les oiseaux avaient abandonné la place. 
Dans ces nids d'Oies sauvages, je n'ai jamais trouvé 
plus de neuf œufs, et je pense que le nombre le plus 
ordinaire est de six. Quant aux nids de celles que j'ai 
tenues en domesticité, j'y en ai souvent compté jusqu'à 
onze dont plusieurs, à la vérité, ne produisaient rien. 
Ces œufs mesurent 3 pouces et demi de long sur 2 et 
demi de large; la coquille est épaisse, assez lisse et d'un 
vert jaunâtre très sombre. Jamais le même couple 
n'élève plus d'une couvée par saison, à moins que les 
œufs n'aient été ravis ou brisés dès le commencement. 

Un jour ou deux après leur éclosion, les petits suivent 
leurs parents à l'eau ; mais, en général, ils reviennent 
à terre pour se reposer le soir au soleil couchant , et 
passer la nuit sous les ailes de leur mère, si tendre, si 
attentive à leur procurer bien-être et sécurité. Du reste, 
elle ne fait en cela qu'imiter l'exemple de son mille ; 
car, tant que dure l'incubation, il ne la quitte jamais 
elle-même, sauf le temps strictement nécessaire pour 
chercher sa nourriture , et se hâte de revenir pour 
prendre sa place et couver à son tour. Ils restent l'un 
et l'autre en famille jusqu'au printemps. 

C'est pendant cette saison des œufs que le mâle fait 
éclater sa force et son courage. J'en ai vu un qui sem- 
blait, à ce moment, plus grand et plus gros que de 



14 l'oie du canada. 

coutume, ot dont tout le plumage en dessous paraissait 
d'un blanc niagniti([ue. Trois années de suite, il revint 
au mèiuG marais, à linéiques milles de l'embouchure 
de la rivière Verte, dans le Kentucky ; et cha(|ue ibis 
que je rendais visite à sou nid, il se contentait de jeter 
sur moi un regard du plus profond dédain. Il se tenait 
droit et menaçant, et ([uand je me hasardais ii (quelques 
pas de son nid, baissant soudain la tôte et la secouant 
connne s'il eût eu le cou disloqu<', il ouvrait ses ailes 
et s'élançait en Tair directement pour m'attaquer. 
Telles étaient l'audace et la vigueur de ce lier cham- 
pion, que deux fois il me frappa de son aile au bras 
droit, et pour un instant je crus qu'il me l'avait cassé. 
Après chaque effort de ce genre pour défendre sa com- 
pagne et son cher trésor, il retournait immédiatement 
vers eux, passait et repassait sa tète et son cou sur le 
plumage de la femelle, et reprenait bientôt son attitude 
de défi. 

L'esprit toujours en quête d'expériences, j'entrepris 
d'adoucir le naturel de ce farouche habitant des eaux, 
et dès lors ne manquai jamais d'avoir dans les mains 
plusieurs épis de blé que j'égrenais et jetais devant 
lui. Les premiers jours, il se montra inflexible ; mais 
je réussis enfin , et une semaine ne s'était pas écoulée, 
que le mâle et la femelle venaient manger le blé jusque 
sous mes yeux. Cela me fit beaucoup de plaisir ; et en 
répétant journellement ma visite, je parvins à les ap- 
privoiser, si bien qu'avant la fin de l'incubation , ils 
me laissaient approcher à quelques pas, sans permettre 
néanmoins que je les touchasse. Je voulus essayer; 



l'OIE DU CANADA. ift 

mais chaque fois. \o, mule in'appliciua sur les doigts do 
si furieux coups de liée, qu'il uu^ fallut y renoncer. La 
beauti'; rare et l'ardeur de ce màlc me donnaient jurande 
envie de m'en emparer. J'avais noté l'époque probable 
où les petits devaient éclore ; la veille, j'amorçai avec 
du blé un larjriî espace (tue j'entourai d'un filet, et mo 
lins en embus(;a(le. Quand je le vis entn'; dedans, je 
lirai la corde et le fis ainsi prisonnier. L(î lendemain 
matin, connue la femelle allait pour eoiuluire ses petits 
à la rivière distante d'un demi-mille, je les pris tous, 
ainsi (juela mère, qui était veime jusque sous ma main, 
cherchant à en sauver un du moins de sa pauvre fa- 
mille. Je les emportai chez moi et dus recourir à un 
expédient assez cruel pour les enq)êcher de s'échapper: 
avec des ciseaux, je leur ro{j;nai à chacun le bout de 
l'aile, puis les lâchai dans le jardin, où j'avais fait 
creuser une petite pièce d'eau. Pendant plus de quinze 
jours, les deux vieux restèrent tout effarouchés, et je 
craignis môme ([u'ils n'abandonnassent le soin des 
jeunes ; cependant, à force d'attention, j'eus la joie de 
])ouvoir les élever, en leur fournissant en abondance 
des larves de locustes dont ils sont très friands, ainsi 
que de la farine de blé trempée dans l'eau; et toute la 
famille, se composant de onze individus, finit par pros- 
pérer. En décembre, le froid étant devenu très vif, je 
remarquai que le maie battait fréquemment des ailes 
et poussait un cri aigu, au([uel la femelle d'abord et 
ensuite chacun des jeunes répondaient l'un après l'au- 
tre ; et que tous ensemble, se mettant à courir vers le 
sud, aussi loin que s'étendait leur prison, ils faisaient 



<f) l'on-: DU CANADA. 

eirori pour s'onvoler. J«> n'cii perdis aucun ik trois au- 
nôes; lo vieux couple \w nicha plus tant qu'il demeura 
en captivité, les deux couples de jeunes pondirent et 
pan'inrent à mener à bien. Tun trois petits, l'autre 
sept. Tous, ils montraient'une aversion particulière! j)Our 
les chiens et haïssaient prescpie aussi cordialement les 
chats; mais les objets spéciaux de leur animosité 
étaient un vieux cy^we et un coq d'Inde sauvage «pie 
je nourrissais à la maison. D'habitude, ils s'occupaieid 
à débarrasser le jardin de chenilles et de limaçons. Ils 
m'endommageaient parfois quehjue arbuste et quehiue 
fleur ; en somme, pourtant, je puis dire que j'aimais 
leur compagnie. Quand je quittai Henderson, je leur 
rendis à tous la liberté, et je ne sais ce ([ue depuis lors 
ils sont devenus. 

Dans l'une de mes chasses, vers les mômes parages, 
il m'arriva de tuer une Oie sauvage , ipi'à mon retour 
j'envoyai à la cuisine. Kn l'accononodant , on trouva 
dans son corps un œuf près d'être pondu, et cpi'on 
m'apporta. Je le mis sous une poule, et il vint à bon 
terme. Deux ans après, la femelle qui était éclose de 
cet œuf s'accoupla avec un mâle de son espèce et eut 
des petits. Cette Oie était si privée, (ju'elle se laissait 
caresser par tout le monde, et venait volontiers manger 
dans la main. Elle était plus petite que ne le sont habi- 
tuellement ces oiseaux , mais parfaitement conformée 
sous tout autre rapport. Quand arriva l'époque des mi- 
grations, elle se tint assez tranquille, tandis que son 
mâle, qui autrefois avait été libre, ne montrait pas, 
tant s'en faut, la même indifférence. 



l'oie du canada. 17 

Je n'ai jamais pu savoir pourquoi plusieurs du ces 
oiseaux, pris, pour anisi dire, à la sortie de l'œuf, ou 
Irouvj's t»)ul jeunes encore, et (pi'oii avait élevés en 
captivité, manifestaient tant de répupjiiance à se re- 
pmdiiire, si ce n'est (pie peut-être ils étaient st«''riles 
de leur nature. J'en ai vu ([u'on {Jjardait ainsi depuis 
plus de huit ans, sans ([u'ils se fussent jamais accou- 
plés, alors que d'autres avaient des petits dés leur se- 
cond printemps. J'ai renianiué aussi ([ue quelipiefois 
un niàle volage abandonnait les femelles de son espèce 
pour courtiser une Oie domestique, d'où provenait, en 
tenq>s voulu, une jeune famille cpii n'-ussissait à mer- 
veille. Cette disposition tardive est loin d'être le cas 
ordinaire dans l'état sauvat^e, car j'ai vu des petits à 
n(»nd)re d'individus (jue, d'après leur taille, l'appa- 
rence né|j;li{;ée de leur plumage, et d'autres indices bicFi 
connus des vrais ornitholofçistes, je jugeais n'avoir pas 
plus de quinze ou seize mois. Aussi pensé-je (lue, dans 
cette espèce comme dans beaucoup d'autres, il faut 
mie longue série d'années pour dompter la nature et 
lui faire oublier ses besoins natifs et ses instincts d'in- 
dépendance. Combien d'essais, en ce sens, dont le 
résultat devait être avantageux à l'homme, ont été 
abandonnés en désespoir de cause, alors que quelques 
années de plus de soins persévérants eussent produit 
l'effet désiré. 

Immédiatement après le complet développement de 
sa famille, l'Oie du Canada se rassemble par troupes; 
mais elle ne recherche pas la compagnie des autres es- 
pèces. Partout où roie à front blanc , l'Oie de neige, 
II. 2 



tS i.'oin nr canada. 

lu ll(M*iiiU'l»(,' tni (l'uulnîs vciilciil parlii^iT av(T cUp Io 
nu'^iuo claii}^, (îIIc les loi'c^»» k so tenir ù (lislaiin;, et, 
piMidaiit los ini;^n"ati()iis, lu* soiilïViî aiirune clo ces rtniu- 
gr'r<'s dans ses rangs. 

Son vol est ternu^ assez ra[>i(l«î et très prolonj<«''. 
Une iois(|n'ellea jijaj^MK' l«'s hantes rcj^ions de l'air, elle 
s'avanci' d'un iMonvenienl (Miislanl el rc'^iilier. Kn s'»'»- 
levant tU teri'i^ on de la snrlaei^ de l'eau , elle aeou- 
tuiu(^ de l'aii'e mielijues p;is eu eoui'anl. les ailes toutes 
gi'andes onvei'tes; mais ipiaud elle est surprises et (pie 
ses plumes sont bien d(''velopp(''es , mi simple ('lan de 
sou lar^^e pied palme snflit poiu' lui taire prendre l'es- 
sor. Quand elles parlent on trou[»e pour »pieli[n(î long 
voyage, elles s'enlèvent ti e-iviron un mille» dans l'air, 
et jmssent eu se dirigeant Uh\[ droit vers le lieu de leur 
destination. Leurs rlanieurs. ahrs. s'entendent au loin, 
et Ton distiiigue très bien les divers changemenls qui 
s'oi)èrent dans l'ordre et la disposition de leurs rangs. 
En de telles circonstances, je le rv'-pète. elles s'avancent 
avec la phis;;raude rcgulaiil'' ; n<''anmoins. lorsipi'aux 
prenneis heau^ jours on les voit s'en retourner du sud 
vers le nord, elles volcMit beaucoup |)lus bas, se posent 
plus souvent, et se laissent ass(»z facilement mettre 
en di^arroi, soit |)ar la rencontre subite d'un épais 
brouillard, soit eu passiuit au-dessus des villes el des 
bras (le uier où elles peuvent a})ei'cevoir de nombreux 
vaisseaux. Alors la consternation s'empare de toute la 
bande ; les rangs se rompent, elles se nuMent, ne font 
nue tournoyer, et l'on entend ime sorte de can can per- 
pétuel qui ressemble au bruit confus d'une multitude 



I.'oli; DU CANADA. 19 

CM «It'i'oiil»'. Qiichun'ldis lu troupe stîsi'pari', t'I plusieurs 
iii(li\iilus, se (letueluuit soudain' des autres, prennent 
une direeliou opposite à colle (lu'ils suivnieni; puis, au 
l)out (Tun instant, connue ne sachant plus où aller, ils 
descendent, et une t'ois pos«''s par terre, rest«Mit là 
étourdis et stupel'aits, iUi taçon cpi'on peut les tuer à 
coups ih' fusil et nièrntj à coups de bâton. Cest ce (pii 
airive assez souvent, nfa-t-on dil; et nioi-nu^nu', j'ai 
plusieurs t'ois été t«Mnoiu de pareilles sci'ui's. De vio- 
lents tourbillons de neige les troublent aussi considé- 
rableinenl; et quanil elles s'en trouvent en velop|)ées, il 
y en a qui, en plein jour, vont doinier de la t('^te contre 
les liiurs des si^niaux et des phares. Dans la nuit, la 
luiuiî're de ces bàtinitîulsles attire, et parfois toute une 
troupe se laisse ainsi prendre. Un simple chang«)nienl 
de temps suflii également pour les arnHer; et elles 
send)lent en deviner rapproche, car, sans retard, elles 
font volte-face et n-prennent, [)endant plusieurs milles, 
le chemin du midi. Souvent des troupes entières re- 
viennent de cette façon aux lieux ([u'ellesavaient quittés 
depuis une quinzaine. Même en hiver, elles savent pré- 
voir avec une griude sagacité les variations de tem- 
pérature, et se dirigtîut tantôt [)lus au nord, tantôt 
plus au sud, selon (pi'il y doit faii'e meilleur pour vivre. ^ 
Cette connaissance de Tétat futur dn tenqis est si cer- 
taine, que lorsqu'au soir on les voit gagner le sud, on 
peut prédire qu'il fera froid le lendenuu'ii matin, et 
vice versa. 

Ces oiseaux sont moins farouches (piand on les ren- 
contre enfoncés dans l'intérieur des terres que lors- 



20 l'oie du canada. 

qu'ils se tionnent sur les bords de la mer, et moins ont 
d'étendue les lues et les étangs cju'ils fréquentent, plus 
il est facile de les surprendre. Ils cherchent ordinaire- 
ment leur nourrilunî à la nuuiière du cygne et du 
canard, c'est-à-dire en enfonçant la tète sous l'eau, 
dans les étangs peu profonds, au bord des lacs et des 
rivières, tandis que tout le devant du corps est sub- 
mergé, et qu'ils ont les pattes et le derrière en l'air ; 
mais dans ce cas, jamais ils ne plongent. Lorsqu'ils 
paissent sur les chanqjs ou les prairies, ils tranchent 
l'herbe de côté, ainsi que fait l'Oie domestique ; et après 
qu'il a plu, on les voit fouler rapidement la terre des 
deux pieds, comme pour en faire sortir les vers. Par- 
fois ils barbotent dans l'eau fangeuse , mais bien moins 
fréquemment que les canards, et surtout que le Canard 
sauvage. Ils recherchent avidement les champs de blé, 
quand la feuille est encore tendre, y passent souvent 
la nuit, et y commettent de grands dégâts. En queUjue 
lieu ({u'on les rencontre, et si loin que ce puisse être 
des demeures de l'homme, on les trouve toujours soup- 
çonneux et sur le qui-vive. Pour la puissance de la vue 
et la subtilité de l'ouïe, il n'est peut-être pas d'oiseau 
au monde qui les surpasse. Ils se gardent les uns les 
autres ; et pendant que la troupe repose, un ou deux 
mâles font sentinelle. La présence du bétail, d'un cheval 
ou d'un daim ne les étonnera pas; mais qu'il s'agisse 
d'un couguar ou d'un ours, sa venue est aussitôt 
aimoncée; et si la troupe est par terre, dans le voisi- 
nage de (pielque étang, tous ils se retirent à l'eau dans 
le plus profond silence, gagnent le large et restent là, 



l'oie du canada. 21 

attendant »iuc le iljingcr soit passi». Si ronnciui 
s'acharne à les y ponrsuivre, les niàles conniiencent 
à jHtnsser de grands cris, la troupe se tbrnie en rangs 
sern's, et ils s'envolent tous à la fois, mais ordinaire- 
ment sans présenter ni ligne ni angle, disposition qu'ils 
ne prennent ipie lorsipi'ils ont à parcourir une distance 
considérable. Leur ouïe; est d'une finesse si extraordi- 
naire, ([u'au seul bruit des pas, ils recomiaissent, sans 
s'y tromper, à cpielle sorte d'ennemi ils ont afTaire. 
Rien (pi'en entendant casser une branche sèche , ils 
distinguent avec un tact excpiis si c'est homme ou 
daim qui s'approche. Une douzaine de grosses tortues 
se jettent en tumulte à l'eau, un alligator se laisse 
pesamment choir dans le marais, ne craignez pas 
(jue l'Oie sauvage bouge ni s'en préoccupe; mais voilà 
que de là-bas, bien loin , arrive, faible et presque im- 
perceptible, le bruit de la pagaie d'un Indien qui, par 
mégarde, a heurté contre les flancs de son canot: sou- 
dain l'alarme est donnée, les tètes se dressent, et toutes, 
le regard tourné vers le lieu d'où vient le danger, elles 
surveillent, silencieuses, les mouvements de leur ennemi . 
Elles sont aussi extrêmement rusées. Quand elles 
croient n'avoir pas été aperçues, elles se glissent dou- 
cement parmi les hautes herbes , en baissant la tète , 
et restent })arfailement immobiles juscju'ji ce que le ba- 
teau soit passé. Je les ai vues, pour échapper aux regards 
du chasseur, quitter furtivement la surface gelée d'iui 
grand étang et se réfugier dans les bois, puis revenir 
quand le chasseur s'était éloigné. Mais s'il y a de la 
neige sur la glace ou dans les bois, elles sont constam- 



22 l'oie du canada. 

mont on alerte, et s'envolent lonj^^tomps rivant qu'on 
arriv{» à portiH; Oo les tirer, comme si elles savaient 
combien loin' tiaci; est plus aisée à suivre sur lablancho 
et perfide surface. 

Elles aiment à retourner aux lieux de repos qu'elles 
ont une fois choisis, et y reviennent sans cesse, tant 
qu'on ne les y tourmente pas trop. (>hez nous, là où on 
ne les trouble pas, elles vont raremoiit plus loin ([ue les 
bancs (h sable voisins des côtes et les rivasses socs des 
lieux on elles trouvent leur nourriture. Dans d'autres 
pays, elles cherchent, à plusieurs milles, des retraites 
mieux appropriées, ci dont TcHendue leur permette 
de découvrir le danger longtemps avant qu'il puisse 
les atteindre. Lorsqu'il s'en rencontre une de ce genre 
et qu'elles l'ont reconnue bien sûre, de nombreuses 
troupes s'y rassemblent, mais toujours par groupes sé- 
parés, (^est ainsi ([ue, sur ([uelques-uns des immenses 
bancs de sable de l'Ohio, du Mississipi et autres grands 
fleuves, on voit parfois, vers le soir, ces oiseaux réunis 
par milliers pour passer la nuit, et reposant en petites 
bandes (jui se tiennent à quelques pieds l'une de 
l'autre, chacune avec ses sentinelles particulières. Dés 
l'aube, toutes sont sur pied; elles arrangent leur plu- 
mage, foîit leur toilette, vont boire à l'tîau voisine, et 
repartent alors pour les lieux où elles ont coutume de 
pâturer. 

Lors de ma première visite aux chutes de l'Ohio. 
sur les pentes rocailleuses et dénudées de ses rivages, 
j'en trouvai des multitudes qui s'y réfugiaient ordi- 
nairement pour la imit. Les nombreux et larges canaux 



l/oiK 1)1 CANADA. 28 

foniiîuil les îles uhi'iiplt'sdo l'un vA rauli'eh(ti'd,i'(iniïno 
aussi lii ijipidih' (l<îs courants {[in rcgnciit entre elles, 
l'ont (le cet asile l'un des plus convenables (ju'elles puis- 
sent d<''sirer. i'^lles se n^tirent ('gaiement sur les îles 
j)en(lant l'hiver; mais alors leur nond)re (.'st lùen di- 
minu(''; (>t maintenant, aux environs de Louisville, ces 
Oies sont deveim(;s si farouches que. sur 1(îs (étangs où 
elles viennent cha(jue niatin pour manger, la moindre 
alerte, la simple détonation d'une arme à feu, les fait 
se renvoler innni'diatement vers leurs rochers : et ce- 
pendant, môme ici, le danger les menace encore; car, 
assez souvent il arrive ([u'une troupe enti(îre s'abatte à 
demi-port(''e de fusil d'un chasseur à l'affût dans une 
[)ile de bois flotte'', dont il sait se faire un abri, qui gé- 
n(!'ral(?nient leur devient funeste. J'ai connu un gentle- 
man , proprii'taire d'un moulin situ(? en face Rock- 
lsland,et qui s'amusait à Ikhu barder ces pauvres Oies, 
à la distance d'un ([uart de mille, au moyen d'un petit 
canon chargé à balles; et si je ne me trompe, M. Ta- 
rascon en jetait ainsi bas plus d'une douzaine à chaque 
coup, (^ela se pi;»J;quait à la point** du jour, alors que 
les malheureuses n'(''tai(Mit (^ccu))(^es qu'à se remettre 
les plumes en ordre, un instant avant de prendre 
l^ssor. Mais cett(3 guerre d'extermination ne pouvait 
durer: les Oies déstîrt('rent le roc fatahet le redoutable 
canon du puissant meunier ne dut pas lui servir plus 
d'ime semaine. 

Sur l'eau, l'Oie du Canada se meut avec une grâce re- 
manjuable, et sa manière d'être, en général, ressemble 
beaucoup à celle du Cygne sauvage, auquel je la crois 



24 l'OIE DU CANADA. 

alliùn de tn-s près. Quand c'est à l'aile qu'on l'a blessée, 
elle plonge parfois à une petite profondeur, et s'(''chappe 
avec une prestesse étonnante, toujours dans la direc- 
tion du rivage. Dès (pi'elle l'a touché, vous la voyez se 
traîner parmi les herbes ou les broussailles , le cou 
tendu un ou deux pouces au-dessus de terre, et marchant 
si doucement, qu'à moins d'avoir l'œil constamment 
dessus, on est presque certain de la perdre. Si on la 
tire sur la glace et qu'elle se sente frappée, elle se met 
aussitôt à fuir , mais fièrement et d'un pas assuré , de 
manière à vous faire croire qu'elle n'a aucun mal ; et 
elle ne cesse de crier bruyamment , comme à l'ordi- 
naire: mais, du moment qu'elle a gagné le bord, elle 
devient silencieuse, et disparaît, ainsi que nous venons 
de l'indiquer. 

Un jour, surlacôte du Labrador, jefusvraimentsurpris 
de l'habileté avec laquelle l'un de ces palmipèdes, alors 
dans sa mue, et par conj^quent tout à fait incapable 
de s'envoler, sut manœuvrer, tout le temps, pour se 
dérober à notre poursuite. On l'aperçut d'abord à 
quelque distance de la rive: à l'instant, le bateau fut 
lancé après elle ; mais s'étant mise à nager de tontes 
ses forces, elle faisait mine de vouloir gagner directe- 
ment la terre, et quand nous n'en fûmes plus qu'à 
quelques pas, elle plongea. Nous ne savions ce qu'elle 
était devenue ; chacun se tenait sur la pointe des pieds 
pour voir à quel endroit elle allait reparaître, lorsque, 
par hasard, Ihomme qui était au gouvernail venant à 
baisser les yeux vers la poupe, l'aperçut presque sous 
le bout de notre barque , son corps toujours enfoncé 



l'oie du canada. 25 

dans reaii, d'où sortait seulement la pointe du bec, et 
ramant vigoureusement des deux pieds, pour mar- 
cher de conserve avec nous. Le marin essaya de la 
prendre; mais, avec la rapidité de la pensée, elle pas- 
sait d'un côté à l'autre, à l'avant, à l'arrière , et jamais 
il ne put mettre la main dessus. Enfin, charmé de 
trouver tant d'esprit dansimeO/e, je demandai la grâce 
de la pauvre bête , et nous la laissâmes s'en aller en 
paix. 

Le croisement de l'Oie du Canada avec l'Oie domes- 
tique réussit aussi bien que celui du dindon sauvage 
avec le dindon privé. La race métisse qui en provient 
est plus grosse, plus facile à élever, et il faut moins de 
temps pour l'engraisser. C'est maintenant un procédé 
en grande faveur dans nos États de l'est et de l'ouest ; 
et communément, hiver comme automne, on offre do 
ces hybrides sur le marché, où ils se vendent plus cher 
qu'aucun individu de la race primitive. 

C'est du milieu de septembre cà celui d'octobre que 
les Oies du Canada font leur première apparition dans 
l'ouest et le long des côtes de l'Atlantique, où elles ar- 
rivent par troupes composées de quelques familles seu- 
lement. Un chasseur habile, et qui d'abord a eu soin 
de tuer les vieux, est presque sûr d'avoir ensuite les 
jeunes, moins rusés, et dont l'habitude est de revenir 
manger aux lieux que les parents leur avaient d'abord 
indiqués. On n'a qu'à les attendre aux étangs connus, 
et généralement on fait bonne chasse. Pour moi, cette 
sorte d'affût n'a jamais été bien de mon goût : dès que 
paraissait un autre oiseau dont j'avais envie, je me 



26 lV)IE du CANADA. 

mettais à roiirii' aju'ès , ot les Oios en j»r(»fllaioiit pour 
s\miv()1«m'; mais si ji^ n'en ai i^iièro tiK^ moi-iiu^iiio, en 
revaiK'lie j'(Mî ai vu tuer l)eauc()up et (l(; la {ilus l)elle 
espèce. Je vous demai nierai la [x-rmission de vous ra- 
conter une ou deux anecdotes ijui ont trait à ce genre 
d'exercice. 

Je connais intimement l'un des meilleurs chasseurs 
(jui soient, de nos jours, dans tout les pays d(; l'ouest. 
Force, adresse, patience et courai^e, il possède toutes 
ces qualités de premi(3r ordre pour un {)areil m«Hier. 
Souvent. A minuit, je l'ai vu monter un cheval vigou- 
reux et rapide, alors (jue le thermomètre manjuait 
z(''ro , que la terre était couverte d(? neige et de glace, 
et (jue le verglas enveloppait si complètement les ar- 
bres, que vous les eussiez crus de verre. Mais que lui 
importe? 11 part au petit galop, son cheval est ferré à 
neuf, et personne ne sait où il va, personne, excepté 
moi, qui suis toujours à ses ccWs. Sa valise contient 
notre déjeuner, force munitions et autres provisions 
nécessaires. La nuit est noire conmie la cheminée et 
passablement rude; mais il connaît les bois comme pas 
un chasseur du Kentucky, et moi, sous ce rapport, je ne 
lui en céderais guère. Nous marchons depuis longtemps, 
et les premiers rayons du jour conmiencent à poindre 
vers l'orient; nous savons parfaitement où nous somuies: 
nous avons fait juste vingt milles. Les cris de la chouette 
nébuleuse (1) interrompent seuls le silence mélanco- 
lique de l'heure matinale. Nous attachons nos chevaux 

(1) The barred Owl, 



l'oie nu CANADA, 27 

à un arbir, et maintcMiant, à pied, sans faire de hriiit, 
nous nous dirigeons vers un long étang, dû des li'oupes 
d'Oies ont coutume de venir chereher leur nourr:'. o. 
Aucune n'est encore arrivée; mais déjà t(tut<' la surf;\.e 
de l'eau, libre de ij;lace, est couvei'te de canards, de ma- 
creus(^s, de pilets et de sarcelles aux ailes bleues et vertes. 
Le fusil de mon ami,conmie le mien, porte loin, et l'oc- 
casion est bien tentante! A plat ventre, nous rampons 
jusqu'au bord de l'étang; puis, un ^enouen terre, nous 
mettons en joue et le coup part ! La détonation résonne, 
répétée par mille écbos dans les profondeurs de la fo- 
rêt, et l'air est rempli de canards de toute espèce. Nos 
chiens se sont jetés à la nage au milieu des glaçons, et 
en quelques minutes nous avons devant nous un petit 
tas de gibier. C(>la fait, nous rentrons sous bois, et 
nous nous séparons pour gagfier chacun un côté de 
rc'tang. A juger par moi de l'état des doigts de mon 
camarade, nous ne serions certes pas capables de 
mettre un seul bouton ; nous grelottons, nos pieds se 

cris])ent, nos dents claquent mais voici venir les 

Oies! On entend retentir, au haut des airs, leur cri 
bien connu : hauk, hauk^ awhauk, awhauk; elles tour- 
noient, tournoient, puis, par un mouvement gracieux, 
descendent sur l'eau, où elles s'amusent d'abord à se 
baigner et à prendre leurs ébats; bientôt elles regar- 
dent autour d'elles, car la faim les presse. A ce mo- 
ment, il peut y en avoir vingt ; mais il en arrive vingt 
autres, et en moins d'une demi-heure, nous en avons 
devant nous une centaine. Mon ami, qui connaît son 
affaire, a passé par-dessus ses habits une sorte de che- 



28 l'oie du canada. 

miscfruii blanc de ncigp, et (nielque attentif «[iic jo sois 
à observer ses mouvements, je reste convaincu ((u'il 
est imp()ssil)le de les suivre, môme pour r(eil perçant 
d(; l'Oie cpii se tient en sentinelle. Pan! pan! fait son 
grand fusil, et la troupe, en désarroi, s'enlève, gagnant 
de mon côté. Dès que je les vois à portée, je me mets 
debout : les Oies éperdues piquent droit en l'air ; je 
presse l'une après l'autre mes détentes, et l'aile brisée, 
déjà morts, deux de ces oiseaux viennent lourdement 
tomber à mes pieds. Ah ! que n'avons-nous d'autres fu- 
sils ! ('ependant, pour cet étang-ci, il n'y faut plus son- 
ger. Nous ramassons notre butin, retournons k nos che- 
vaux, attachons ensemble par le cou oies et canards, 
et les jetant de travers sur nos selles, repartons pour 
une nouvelle expédition : de cette manière se continue 
la chasse, jusqu'à ce qu'eniin nous ayons assez tué 
d'Oies pour ne plus les compter. 

Une autre fois, mon ami, seul pour le moment, se 
dirige vers les chutes de l'Ohio, et comme de coutume 
atteint le bord du fleuve, longtemps avant le jour. Son 
cheval, bien dressé, plonge au milieu des tourbillons 
du rapide courant, et parvient, non sans peine, à dé- 
poser son intrépide cavalier sur une île où il prend 
terre, tout mouillé et transi. Le cheval sait ce qu'il a 
à faire aussi bien que son maître; et pendant que l'un 
broute aux environs et tâche d'attraper quelque gueulée 
d'herbe que la gelée a durcie, celui-ci s'approche tout 
doucement d'une pile de bois flotté qu'il savait être là, 
et se cache dedans. Son fameux chien Neptune est à 
ses talons. Enfin , à la lueur incertaine et grisâtre de 



l'oie du canada. 29 

Taiibo, il commence ù entrevoir les Oies; il tire, plu- 
sieurs restent sur place ; mais une, cpi'il a bien blessée, 
s'envole et va s'abattre dans la chute indienne. Neptune 
saute apri's: déjà le terrible courant l'entraîne lui- 
même ; alors le cbasseur siffle son cheval, (pii, les 
oreilles dressées, accourt au galop. Il l'enfourche, s'é- 
lance avec lui au milieu des flots perfides, d'une main 
saisit le gibier, de l'autre soutient son chien ; et après 
de longs efforts, le cavalier et le cheval parviennent à 
mettre le pied sur la rive indienne. Tout autre que cet 
liomme, dont je ne fais que vous rapporter fidèlement 
les moindres exploits, y eût depuis longtemps péri ; 
mais s'il affronte ainsi la fatigue et le danger, c'est bien 
moins pour le profit en lui-même, (lue pour le plaisir 
que trouve son excellent cœur à distribuer son gibier 
entre les nombreux amis qu'il s'est faits à Louisville. 

Dans l'est, c'est autre chose , les chasseurs tuent les 
Oies pour le gain, et s'y prennent d'une façon diffé- 
rente. Quelques-uns les attirent au moyen d'oies artifi- 
cielles ; d'autres, avec des oies véritables. Ils restent en 
embuscade souvent des heures de suite, et en détruisent 
un ïiombre inmiense à l'aide de leurs fusils, d'une lon- 
gueur démesurée ; mais comme cette chasse n'offre 
guère d'agrément, je n'en parlerai pas davantage. 

Dans ces contrées, l'Oie du Canada se nourrit prin- 
cipalement d'une herbe longue , à feuilles hnéaires, 
V algue marine, et en môme tenqjs d'insectes aquati- 
ques et de petits crustacés, genre d'aliment qui lui fait 
perdre en partie l'agréable saveur qu'a sa chair, lors- 
qu'elle ne vit que de plantes d'eau douce, de blé et 



30 L'on: nu canada. 

(llierbc. Elle se lioiil, la plupart du Icinps, à une 
ilelile distance des rivages, devient plus tanMiche, 
diminue de vohane et est bien inlerieuro, ciunnio 
mets, à celles «pii visitent rintérieur du pays. 

Un autre artillce assez curieux qu'on emploie, pour 
tuer ces oiseaux, et que j'ai pratiqué nuà-mAme avec 
beaucoui) de succès, consiste en ceci. Dans hî sable îles 
bancs que les Oiesont coutume de tVé(|uenter pendant la 
nuit j'enfonçais un tonneau jusqu'à quehpies pouces du 
haut, et m'installais dedans à rapproche du soir, ayant 
eu soin de tii'cr par-dessus (pjantiti' de broussailles, et 
de placer sm- le sable mon fusil, égalenuMit recouvert 
de broussailles et de leuillcs. Parfois des Oies venaient 
s'abattre tout piès de moi, et de cette manière j'en 
ai tué souvent plusieurs d'un seul coup; mais ce stra- 
tii{^ème s'use bientôt, et n'est bon au plus que pour 
([uelques mois. Même au plus rude de l'hiver, ces oi- 
seaux, par leurs mouvements continuels dans l'eau, 
peuvent la maintenir libre, sur une certaine étendue, et 
em[)ècher la glace de prendre aux endroits les i)lus pro- 
fonds d'un (Haug. Lorsque le hasard, ou autre cause, 
leur réserve ainsi de ces espaces ouverts à la surface 
des marais, des étangs ou des lacs, elles ne manquent 
pas d'en profiter, et le chasseur peut les y fusiller tout 
à son aise. 

On prétend que, dans l'État du Maine, il existe une 
espèce distincte d'Oie du Canada, beaucoup plus petite 
que la nôtre, à hujuelle d'ailleurs elle ressemble sous 
tous les autres rapports. Comme la première, elle fait 
un large nid, qu'elle double de son propre duvet. Elle 



I.'OIE PII CANADA. 3i 

IV'laliIit laiitol au l»nnl de ia liicr. lanlcM près d'un lac 
ou d'un viiUVfi, d'oau dourc. On la coimatt. dans co 
pays, sous le nom d'Ow vmjaijeuso, car on la dit 
nilièrcnuMit ('ini^ranlL', tandis qu'au ci m traire l'Oie 
t\[\ Canada réside. Mais diins toutes mes excursions, 
et mal!;n'' tous meselïorts, je n'ai pu parvenir ii me pro- 
curer seulement une ])lume de cette pn-tendue espèce. 

Pendant noir»? exin'dition à Terrcî-Neuve. et comme 
nous revenions du Labrador, h 15 août !<S;^3. nous 
reuiar([uaines de petites troupes d'Oies du Canada ipii 
se diri^^eaient déjà vers le sud. Dans ces contn'es, leur 
apparition est saluée avec transport, et l'on en tue un 
^rand noudtre. C'est suitoul au boi'd des lacs, dans 
l'intérieur de ce pays si curieux à observer, (pi'elles se 
reproduisent abondamment. Dans h port de Greal- 
Mdcatina, au T.abiador, je vis un ^ros tas de ces oi- 
seaux iprun avait rassend)l(''s là depuis (pielques joiu's, 
et (jui é'taieut di'jà salés i)onr l'biver. 11 pouvait y en 
avoir plusieurs centaines, (!t toutes avaient été tuées 
loi*s(iu'elles n'étaient point encore en état de voler. Ou 
i\w dit (pie cette espèce se nourrissait principalenu'ut 
de feuilles de sapin nain; et à l'inspection du gésier, je 
lecomms que c'était vrai. 

Les ])etits. dès (pi'ils vont à l'eau, savent déjà plon- 
ger très adroitement à la moindre apparence de dan- 
ger. Dans l'ouest et le sud, ces oiseaux ont pour enne- 
mis, sur Veau, l'alligator, l'orphie et la tortue; sur 
terre, le couguar, le lynx et le raton; dans les airs, ils 
se voient souvent attaqués par l'aigle à tôte blanche. 
Cs sont très robustes, et des individus peuvent vivre en 



32 l'oie du canada. 

captivité <»u à IVHat t)oniesii(|iie, inl^me plus do qim- 
raiiUîans. Tout, en eux, est utile à riiouiine; car, outre 
la chair connue article comestible, ou recherche les 
tuyaux de leurs plumes et lein* j^raissc; euliu, chacun 
sait que leurs œufs sont uu tW's hou uiau^^er. 



LE POISSON-SOLEIL D'AMÉRIQUE (1). 

Parnni nos petits poissons d'eau douce, j'en connais 
peu ((ui surpassent en beauté, eu délicatesse et en sa- 
veur, celui que j'ai choisi pour suj(ît de cet article, et il 
n'en est guère aussi (jui procurent plus d'a«:çr(''nientaux 
jeunes pécheurs. Ce n'est pourtant pas qu'il soit rare : 
on le rencontre dans toutes nos rivières, au cours ra- 
pide ou lent, petites ou grandes ; dans les écluses om- 
brag<''cs par les vieux arbres de la forêt , comme dans 
les lacs découverts et bordés de roseaux. Mais où l'on 
est sur de ne jamais en trouver, c'est dans les eaux 
impures. Que la place soit profonde ou non, large ou 
étroite, peu lui importe, pourvu que l'onde soit assez 



(1) The sun Perchu. Petit poisson du genre Labre, qui renferme 
de si nombreuses espèces, toutes remarquables par leurs proportions 
élégantes, leur agilité, et auxquelles la nature a prodigué les couleurs 
les plus brillantes et les plus variées. 



i.i; iM>iss(»N-,s(H.i:ii, d'ami uiyin;. lYS 

iiiii|)i«l(> pDiii- ([lit', siiiis s<> Iciiiii-, les rayons du soleil 
juiissciil loiiilMM'siir lu riche; c()lttMl(*iimillr'S(|iii lo revôl. 
H«'gar(le/-le : coiniiic il se liîilance inolli'iiieiit à l'aliri 
ilii viMit, sons le couvtM't (le ce roc, à vos pieds! voyez 
('(tiniiu; il s»' lien! ferme en ('(iiiililu'e! et coiiiplez, s'il 
se peut, les iiieessaiites viloiilioiis de ses iiaj^eoii'es. 
Mais iii) antre vient de siir^nr à ses cCAvs, resplendis- 
sant du nu'^iiie ('elal. et se haianeant. coinnie lui. <rnn 
liioiiveineiit !4i'iU'ieii\et It^iT. Le soleil Inille. et derrièi'iî 
rliaipie piei're ou elnupie ^'•rossesoiielie tondx'e dans le 
t'onrant. se inoiilre (luehprune de ces charniaiiles pe- 
tites créatures, (jui s'élève ;i la surface de Toau pour se 
jouera !a lumière et a|)[)aiaître dans toute sa luîauté. 
Siii' son (•or|)s ('hloiiissant, les reflets de l'or (jui se mé- 
leiil ;iu vert de riMueraiide, non moins (pie les t(Mntes 
décorait (pii le nuancent en dessous, et le rouge ('tin- 
celantde sus yeux, en font. [»our le rcj^ard eneliiuite, 
une vt'iitaltle jterle des eaux. 

La rivière, pnripilaiitson cours, liondii ethouilloime 
par-dessus les obstacles ([ui encomlti'ent son lit; et de 
ces (ihstacles. il n"en est pas un, roches aiujuës, pjrnsse 
jMcrre. tnjnc vernK^du, ipii ne devienne un li(!U de 
i"ei»os, de sûreté, (rohservîition pour notre gentil pois- 
son, à l'icil du(}uel rien ir<''clia{)pe, I'.mi)orté par le 
courant, voici venir un malheureux papillon, (jui se 
débat en vain poui' s'arracher au ptM'lide élément. De 
ten4)s en temps son corps parvient à se soulever nu 
peu; mais ses iarges ailes, niouilh'es et appesanties, 
r«;n traînent de nouveau, et il retondje. Le poisson l'a 
vu. et (piand il passe devant sa letraite, il s'(''lance, 
II. 3 



34 F,K POISSON-SOLIJL !)'aM1':RIQUE. 

suivi (l'une vingtaine d'autres, tous avides de la riche 
proie. Le plus aiçile Ta hientiM enp;l()iitie ; et les cama- 
rades, sans plus de coiileslalion. relournent à leur poste, 
où ils se croient eux-miMiies bien en sûreté; mais, ln'"- 
las! le poisson-soleil n'est pas plus sans ennemis, dans 
ce bas monde, que le papillon on (pfaucune autre 
créature. Ainsi l'a voulu la saufe Nature, évidemment 
pour recommander à tons les êtres l'industrie et la pru- 
dence, sans lescpielles on ne peut recueillir, dans leur 
plénitude, les avantaiçes de la vie. 

Là-bas, sur l'écluse du moulin, se tient fièremeid 
l'intrépide pécheur. Le pantalon retroussé juscpi'aux 
genoux, et sans penser au danger de sa position, il 
prépare ses engins destructeurs. Son hameçon bien af- 
filé, et préalablement assujetti à sa ligne, disparaît dans 
le corps d'un ver ou d'une sauterelh; ; son œil expi^ri- 
ment('' renuirque, dans le fil du cornant. cha([ue h'ger 
bouillonnement des eaux ; et ayant observé la })ointe 
d'un roc (pi'elles recouvrent ii peine, c'est là (jue, d'un 
mouvement mesuré et sûr, il lance son appât qui flotte 
un moment, puis s'enfonce. LentenuMit il lâche de sa 
ligne, lorscpi'une secousse soudaine l'avertit (ju'un 
poisson vient de mordre. Alors il tire à lui la corde 
qu'il enroule sur un moulinet. Par trois ibis, le pauvre 
poisson fait un effort désespéré; enfin, épuisé et pante- 
lant, il se laisse amener à fleur d'eau; le pécheur n'a 
plus qu'à mettre la main dessus, ce qui est aussitôt 
exécuté; et le traître appât, sur-le-cham}» renouvelé, 
ramène bientôt une autre victime. La pêche peut dur<'r 
une heure ou plus , et presque à chaque minute, un 



l,!-; l'OlSSON-SOLtlL l)'AMKRigLE. 35 

poisson est pris. A Iti braiiclio de saule qui pend de 
sa C(îintui'e, uolie auiateur en a (h'ja accioché une cen- 
taine, lorsque, tout à coup, le ciel s'assombrit, et Torage 
menace. 11 sait très bien qu'en changeant seulement 
d'amorce et (rhameçon, il pourrait avoir sous peu une 
ou (\oÀ[\ belles anguilles; mais, en homme piudent, il 
aime mieux regagiuu* le bord et enqjorter tranijuille- 
ment son butin à la maison. 

Voila comment s'y prend le pécheur à la ligne qui 
veut procéder mélhodiquemenl et dans les règles; et 
certes, il y a du plaisir ii le voir, lorsqu'avec aisance et 
grâce il tend l'appât à l'objet de ses désirs, soit au 
milieu môme dtîs Ilots turbulents, soit à l'abri sous les 
basses branches du rivage, partout enfin où s'ébat une 
nmltitude de ces ])(!tits êtres jouissant en paix de leur 
trompeuse sécurité. Rarement, entre ses mains, son 
instrument s"(nnbrouille et se mêle, tandis qu'avec une 
incom|)ai'able dextérité il les tire de l'tîau l'un après 
l'autre. 

Cependant il y a bon nombre de pécheurs qui, par 
im procédé beaucoup plus simple, savent prendie tout 
autant de poissons, sans leur laisser même un instant 
pour se recomiaitre. Voyez-moi ces joyeux petits gar- 
nements, dont l'un est planté debout sur la rive, pen- 
dant ipie les autres ont bravement enfourché les arbres 
(|ui sont tondîés en travers de la rivière. Leurs gaules 
sont tout bonnement des baguettes ih noisetier ou de 
noyer; une corde leur sert de ligne, et leurs hameçons 
ne paraissent pas des plus fins. l.e premier est porîeur 
d'une calebasse remplie de vers qu'il garde en vie dans 



.T) i.i: i»(Ms.s()N-s()i,i:n, 1)\\mi:rk>i ••• 

(l(^ la Umv hiiniide; le second a n'iit(îriii('; dans imhj 
bouteille une cin(|uantaine de sauterelles, également en 
vie; le troisième n"a rien du tout pour amorcer, mais 
il empruntera ii son voisin. Et les voilà, mes trois *j^ix\\- 
lards, qui font tourn(ner lem's baguelles en l'air, afin 
de dérouler les lignes, à l'une des([uelles est attachée 
nn«; plaque de liège, tandis (pie l'autre n'a qu'un ])efit 
morceau de bois légei', et la dernière deux ou trois gros 
grains de plomb pour la faire coul(?r. Maintenant, les 
hameçons ont reçu l'appât, et tout est prêt. Chacun 
jette sa ligne là où il croit qu'il fait le meilleur, ayant 
eu soin, avant tout, de sonder avec sa baguette la pro- 
fondeur de l'eau pour s'assurer que la petite bouée 
pourra se maintenir en place. Toc, toc... le liège file 
et s'enfonce , le morceau de bois disparaît, le plond) 
donne des secousses, et au même instant volent en l'air 
trois de ces pauvres poissons, qui, chemin faisant, se 
d('crochent et vont tondjer bien loin parmi les heibes, 
où ils sautillent et se débattent jusqu'à ce que moil 
s'ensuive. Mais déjà les hameçons, amorcés de nouveau, 
sont retournés en chercher d'autrc^s. Le fretin abonde, 
le temps est propici», la saison délicieuse (on est nu 
mois d'octobre) , et les poissons sont devenus si gour- 
mands de vers et de sauterelles, ({u'une douzaine à la 
fois sautent après le môme appât. Nos jeunes novices, je 
vous l'assure, s'anmsent joliment: en une heure, ils ont 
pres(pie vidé le trou, et peuvent emporter une fameusfî 
friture à leurs parents et à leurs petites sœurs. Diti^s- 
moi, est-ce que ce plaisir-là ne vaut pas celui du premier 
f)ècheur. avec toute son expc'rience et sa méthode ? 



i-t i'oisso.\-s()Ij:il j)\\Mi:iugijE. 37 

Parfois, apW's qu'on avait lâché récluse d'un îuou- 
liii. pour fies raisons mieux connues du nieuiiier ([ue 
de moi, je voyais tous ces petits poissons se retirer en- 
semble dans im ou deux l>as-tonds, connue s'ils n'eus- 
s«Mit voulu, à aucun prix, abandonner leur retraite fa- 
vorite. 11 y en avait alors tant et tant, (pi'on pouvait en 
prendre à volonté avec la première ligne veiuie, pourvu 
(|u"il y eût au bout une ('pingle amorcée de ([uelipie 
sorte de ver ou d'insecte ([ue ce fût, et même d'un 
morceau de poisson frais. Puis tout à coup, je ne sais 
))ourquoi, sans aucune cause apparente, ils cessaient de 
mordre, et il n'y avait ni pr(''caution, ni appât qui pût 
les engager, non plus qu'aucun autre du même trou, à 
reprendre à Thamecon. 

Pendant les grandes inondations, ce poisson ne veut 
daucune espèce d'amorce ; mais alors on peut le pren- 
dre il l'épervier ou à la seine , à condition que le pé- 
cheur ait une parfaite connaissance des lieux. Au con- 
trîure, quand l'eau se trouve basse, il n'est pas de trou 
écarté, pas de remous à l'abri de (pielque pierre, pas 
de j)lace recouverte de bois ilotté, où l'on ne puisse se 
promettre anqîle capture. Les nègres de quelques con- 
trées du Sud en font d'abondantes pèches à la fin de 
l'autoume. Pour cela, ils choisissent les parties peu pro- 
fondes des étangs, entrent doucement dans l'eau et 
placent, de distance en distance, un engin d'osier assez 
semblable à un petit baril et ouvert aux deux bouts. Du 
moment que les poissons se sentent retenus dans la partie 
inférieure ([ui pose au fond, leur frétillement avertit le 
pécheur qui n"a pas alors grand nud à s'en enq>arer. 



o8 LE t'OISSOX-SOLKlI. d'aMKUIQUF. 

Ces jxHssoiis. (jiii exccdonl nu'OiiKMit n'iui on six 
pouces (îii loîiL;iieiii'. n'en oiild'onliiuiire (jne de (jnatr*! 
iicinc], sur un on denx d<' Iiiip;(\ Leur cluiir, ([ui ren- 
i'erine peu d'arcMes. ibundl en Unûc saison un nianc^er 
excellent. Ayanl l'enjanpu' ([ue leur conleui- ehai!;i,»'ait, 
sin'varil les diiïV'rentes eontri'es et les rivièr«'s. lacs ou 
('taug-s (ju'ils tV('([u.enleiit. j'ai ét('^ conduit à jienser (pie 
c(^ curieux n'sultat pourrait bien provenii' de la dilTé- 
rcnce de coloration des eaux. Ainsi, ceux (jue j'ai pris 
dans les eaux profondes dt> la rivière Verte, au Ken- 
tucky. présentaient une teint(» olive brun foncé toute 
autre ipie la couleur t^énc'rale de ceux cpi'on pèche dans 
les oiides si claires do l'Ohio ou du Schuylkill ; ceux 
des eaux roniicàtres des marais, dans la Louisiain\ 
sont d'un cuivre terne, et ceux enlin (pii vivent dans 
les courants (lu'onibrau'ent des cèdres ou des pins, se 
distinguent par mu; îuiaiice pâle. jainuUre et biènie. 

En (pielque lieu ([u'on la rencontre . cette petite 
Perche ténioiîïne une préférence décidée pour les lits 
rocailleux, les bancs de sable et de gravier, et toujours 
elle évite les fonds bourbeux. Quand vient le moment 
du frai, cette préférence est encore plus marqu('^e : on 
la voit alors passer et repasser sur les endroits où l'eau 
est basse, cheichant le gravier le plus fin ; un instant elle 
se balance, puis se laisse aller lentement jusqu'au fond, 
on. àl'aidedesosnageoires. ellecreuse dans le sable une; 
sorte de nid de forme circulaire, et (|ui peut avoir une 
étendue de huit à dix pouces. En quelques jours, un 
petit rebord s'élève à l'entour, et la place ainsi préparée 
et rendue bien propre, elle y dépose ses œufs. Si vous 



LK POISSON-SOLKII. 1)' AMÉRIQUE. 39 

r(',!4iii'(lpz alleiiliveineiîl. vous coin])teroz ciiKiiiiuite, 
soivanle (ui plus de ces nids, les uus st-puirs pur un iii- 
1('rvalledetjueii|uespiei}s seulement, d'autres à r<''cart, 
à [)iusieui's pas. Au lieu (ra])andoiuier son produit, 
coniiiie ceux de sa tainille ont coutume de le faire, ce 
ciiannant ])etii poisson veille dessus avec toute la solli- 
cilude d'un oiseau qui couve; il se tient immobile au- 
dessus du !iid, oltservant ce qui se passe aux environs, 
«ju'une ieuiile tombée de l'arbre, un morceau de bois 
ou ([ueique autre corps étranij,er vienne à rouler de- 
dans, il le pi'eiid avec sa gueule et le rejette très soi- 
lUieusement de l'autre coté de sa fragile min'aille. C'est 
iin fait dont ]'ai ét('' plusieurs fois témoin; et, frappé 
iie lii prudence et ih l;i propreté île cet être si mignon, 
avant renumpié d'ailleurs qu'à cette môme épO([ue il 
lii^ voulait mordre à aucune espèce d'appât, je me mis 
(Mi tète, un beau matin, de tenter plusieurs expérieu- 
(t's. afin de voir ce que l'instinct ou la raison le ren- 
diaient capable de faire, si on le poussait à bout de 
[tatience. 

M'étant muni d'une belle ligne et des insectes que je 
savais le plus de son goût, je gagnai un bai]c de subie 
recouvert par un pied d'eau environ, et où j'avais préa- 
lablement recomm plusieurs de ces dépôts d'œufs. ,1e 
nra))[»rocbai tcuit près de la riv(^ sans faire de bruit, 
misa mon hameçon un ver de terre dont la plus grande 
partie était laissée libre pour qu'il pût se tortiller tout 
à son aise, et jetai ma ligne dans leau, de façon qu'en 
passant par-dessus le bord, l'appât vînt se placer au 
fond. Le poisson m'avait aperçu, et (juand le ver eut 



ftO l.t l'01SS0.N-S()lJ-;iL DAMÉlUgiJli. 

envahi son oncointe. il niis?oa jns([u'au boni opposi». où 
il resta ((uclcjno temps à se balancer; enfin, se hasar- 
dant, il se rap])rocha du ver, le prit dans sa i;iienle et 
le repoussa de mon cAté si iJ!;entim(;nt et avec tant de 
précaution, qu'en vérité (''(Hait à en demeurercontbnchi. 
h) r(''pétai Texpérience six ou sept t'ois, et toujours avec 
le même résultat. .1(^ changeai d'amorc(; ci mis uiu? 
jeune sauterelle ([ue je fis fiotter dans l'intérieur du 
nid : rinsecte fut n^jeté conmie le ver; et vainement, 
il deux ou trois reprises, j'essayai de piciuer le poisson. 
Alors, je lui présentai rham(H'on nu, en employant la 
môme man(ruvre. Il parut d'abord £!;rand(nnent alarm('' : 
il naii;(Mut d'un C(Mé, puis de l'autre, sans s'arrêter, et 
semblait comprendre tout le danger de s'attafjuer. c<»tle 
fois, il un objet aussi suspect. Pourtant il finit encore 
par s'en approcher, nuiis petit, à petit le prit délicjite- 
ment, l'enleva, et l'hameçon, à son tour, fut rejeté 
hors du nid! 

Lecteur, si, connne moi, vous (Hudiez la nature pour 
vous élever l'esprit par la contemplation des phéno- 
mènes étonnants (ju'elle offre à chaque pas dans son 
inuTiense domaine , ne resterez-vous pas frappé d'une 
admiration profonde en voyant ce petit poisson, objet 
si chétif et si humble, auquel le Créateur a donn('^ des 
instincts si merveilleux? Pour moi, je ne cessais de le 
regarder avec ravissement, et je me demandais com- 
ment la Nature avait pu le douer d'un sens aussi réflé- 
chi et d'une telle puissance. Un désir irrésistible d'en 
apprendre davantage me poussa à continuer mon expî'- 
rience. Certes, je savais alors manœuvrer un hameijoii 



I.K l'OiSSON-SOLiai, I) AMKUinn:. h\ 

l(Uit coimne un autre; mais (iui'l([ue (^ITort que je tisse, 
je ne pus jamais parvenir à prendre ce petit poisson, 
et ce fui (le wi'iw inutilement que je dressai mes bat- 
teries contre plusieurs de ses camarades. 

Ainsi, j'avais trouv»'* mon maître! Je repliai ma 
litiiie. et donnai un cçrand coup de baguette dansTeau, 
de manière à atteindre pres»[u«^ le poisson. IVun clan, 
il le lança connue un trait à ladistance de plusieurs nu'- 
tres, resta quel([ue lemi)s à se balancer d'un air tran- 
quille; puis, dès (pie ma baguette eut quitté l'eau, re- 
vint prendre son poste. Alors, y) j)us comiaître tout le 
donnnage que je lui avais causé, car je l'aperçus qui 
s'enq)loyait de son mieux à nettoyer et lisser son nid; 
mais, pour le moment, je ne jugeai pas à propos de 
pousser plus loin mes expériences. 



LE BEAU CANARD HUPPÉ. 



Quel boidieur pour moi quand je pouvais, au sein 
des retraites où il se plaît, étudier les mœurs de ce ma- 
gnifique oiseau! Là, je ne manquais jamais de compa- 
gnons, et, bien que pour la plupart ils ne parussent 
même pas s'apercevoir de ma présence, je n'en passais 
pas moins, en les voyant vivre (?t se jouer à mes côtés. 



(l'2 LE HKAll CAiNMll) IIIM'IM':. 

(Uîs luniivs dont In clKunic uw scmldaii loiijniii's iiuu- 
v(.'!Ui. .le mtî liuiirctMiooi'n vUv assis {ii'èsdii ln»iic lilaii- 
cliissiiui il«' qui'lijiin L;igiiiiu'sqiu' sycoiiKU'c dont Uîs 
lu'.inclH.'ss'rlcndout ot iiionleiil vers It; ciel, couniu; ini- 
patioiilos do doiiiiiKM* IN-paisso tbrèt ; un bmjou soinhro 
ot lortuoiix se dc'rouh. ItMîhMïU'iit, sons les ('rahles (|ni 
Ijui'dont ses rives niaréeageuses. au milieu des hautes 
herbes et d(\s roseaux. Towi autour ue moi règne un 
mysh'rieux siliMice (|U(> trouhie k ])eint^ le bourdonne- 
ment de milk' insecies. Le moustique avide de sang 
essaye de se poser sur ma main, et je le laisse faire tout 
à son aise pour mieux l'observer, taudis (pu; si dextrc- 
meiit sa triiuu;c délieah3 me perce la peau. H pompe à 
saliél»; le louge licpnde: en quelques instants son corps 
en est gontl<'. et, dé})loYant avec peine ses petites ailes, 
iil s'envole pour ne plus jamais revenir. Par-dessus les 
feuilles thHries, je vois grimper, en se hâtant, plus d'un 
joli searab('e ipii se fait petit pour éehapj;er à l'œil vi- 
gilant de ce gros lézard ; lii-haut. le corps collé contre 
un arbre, se tient un écureuil, la tête tournée par en 
bas : il vient d(» m'apercevoir et surveille mes mouve- 
ments; les oiseaux chanteurs avancent aussi la tête 
pour regarder à travers les broussailles ; sur l'eau, les 
grenouilles mugissantes ^l) cherchent un rayon de so- 
leil; une loutre se montre k la surface, tenant un pois- 
son dans sa gueule , et nmn chien aussi vite plonge 

après, mais revient bientôt à mon appel C'est à ce 

moment, quand mon cœur déborde d'émotions déli- 

(1) Voyez, au premier volume, Mort d'un Pirate. 



I.K IlLAI L^.NAKI) IIIJI'IM;. /|5 

ciiMises, .ju un siliUMiiLMil d'ailos sa tait ciiteiitin; à tia- 
vcisii's ixtis, (>l soudain, cniiiiiio un trail, jiasscî sur uui 
ItMc une Imndi* de (^uuirds suuva^vs. IJnt; t'ois, (hnix 
l'iiis, ii'ois lois, ils passoiit ol repassent en exjdin'aiil lu 
livirro; uidiii. nayaiil rien di'couvi'i'l qui juiisso les 
alariiirr, iis descendeiil. en envoyant un cri d'averlis- 
scnicii! aux autres t[ui sont plus loin. 

Mille (•! nulle lois, j'ai pu voir de |)areilles scènes; et 
je regrette de ne point <'n avoir joui plus souvent, en 
soiio-canl aux occasions si nond)reuses (jui ont sollicité 
iiioii inh'nM. Du moins ([ue j'essaye, ici encore, de 
vous taire connaître 1»^ résullat de nies observations. 

Otte belle espèce del^anards parcourt la vaste éten- 
due des l^tats-riiis. et je Tai renconlri'e partout, de la 
Lonisiaiie aux coidins du Maine. v[ du voisinage de 
nos ('(Mes de i"Atlanii(jue jiiSi[ue dans l'intérieur des 
terr(3s, aussi loin cpie mes courses ont pu s'étendre. 
i)uianl la saison des œufs, on la voit aussi, ([uoiiiue en 
petit nombre, îi la Nouvelle-Ecosse ; mais davantage au 
nord, je ne l'ai plus trouvée. Presipie en tous lieux, 
sur cette innnense surface de pays, elle reste à de- 
meure; ([uelquefois nu>nie elle hiverne dans le Massa- 
chusetts et par delii les sources chaudes des l'uisseaux 
sur le Missouri; néanmoins, elle ne t'n'quente pas les 
(.'aux fraîches, prélV'i'ant »mî tout(^ saison les (Midroils 
les plus retin's des étangs, des rivièi'es ou des cri(|ues, 
(îounne il s'en i'encofitr(3 si souvcid dans nos bois. 
I.'homme ne hu est (pie trop ci>miu, et elle l'évite au- 
tant qu'elle peut, si ce n'est au printemps ; car, lors- 
qu'elle cherche un lieu convenable pour déijoser ses 



hk II-; bi;mi <;an.\ki. m im'k. 

uMils ol l'Icîver s<vs jn^tils, cih^ viciM ([iichiiKitois sV'tîihlir 
au voisiiiafif(î (l'iuio ôcliisc d»î nioulifi. 

Son vol, (les |)liis rapides, est d'une <''l«\uaiK'r et d'une 
i;nic(; M'aiment rares. (Test ainsi (jue ce (lanard \wu\. 
passt'r au travei'sdes bois et lui'^ine parmi les blanches, 
sans plus do j;(^ne([U(^ le pigeon voyaiçeur; el loi'S(pra- 
bandoimant ses l'etrailes solitaires, on le voit, à l'eutn'u; 
de la nuit, ijja^iier les lieux où la l'aim l'appelle, il ei- 
tleure eomme un m(''t(''ore la cime des fonMs, et \\n\ 
entend à peine h; bruit de ses ailes. Dans les basses 
parties de la Louisiane et du Kentueky, c'est par ban- 
des de trente à cpuirante cpi'ils arrivent de cette ma- 
nière, et très n'^ulièrement, chacpie soir. Je m'accuise 
d'avoir plus d'une fois pris avantage de cette circon- 
stance, poui' les i^uetter au passaiiçe et les frapper à 
l'aile, l^ne seuh^ hinirc d'atfilt, au cn'puscule, m'en 
procurait un assez bon noml>re; et j'ai connu d'habiles 
chasseurs qui n'en tuaient pas moins de trente^ ou qua- 
rante en une seule soirée. Mais l'époque oii ces parties 
deviennent surtout amusantes , c'est à la fin de l'au- 
tomne, quand les vieux mâles ont rejoint les troup<;s 
des jeunes, conduites par les femelles. Que plusieurs 
chasseurs se placent à égales distances sur la ligne que 
doivent suivre ces pauvres oiseaux ([ui seml)lent cou- 
rir la bague dans leur vol, et souvent ils abattront à la 
file plus de la moitié de la bande. Pendant ciu'à cette 
heure ils fendent ainsi l'air, on ne les entend jamais 
pousser un seul cri. 

Dans les États du centre, ils font leur nid au com- 
mencement d'avril, un mois plus tard au Massachusetts. 



f.i: ni:\ji «ianard iupi'i;. A5 

ri dans la Noiivcllc-Kcoss»' ou sur nos lars du n(»i'd. la- 
n'uicnt avant les pn'imVi's jours (h; juin. A la Lonisiaiio 
et au Kiîutucky. où, sous co l'aijport, j\'ii eu lo j)lus 
d'occasions pour les bien étudier, ils s'ajjparient d«\s le 
pi'eMuier mars, el ([iiel([uefois une (|uinzaine plus t(M. 
Je n'ai jamais liouvé aucun de leiu's nids ))ai' lene ou 
sur la cime d'un aihre. Ils send)lent préférer lacavitc' de 
(pu'hpie ^:rosse biauelie brisée, le creux d(î noti'e ^rand 
pic ou la l'etraile abandonni'e de Técunniil; et souvent 
je les ai vus. non sans élonnement, y entrcu' ou en res- 
sortir av«'c une éj^ale facilité, bien ((u'en les rejiçardant 
en l'air, leur corps nie parût plus de moitié plus hr^a 
([ue le trou môme où ils avaient d( posé leurs œufs. 
Uik; fois seulement, je trouvai ini nid contenant dix 
(cufs, et (pii était dans la crevasse d'un rocher, sui' les 
bords de la rivière Keutucky. ([uchpies milles au-dessus 
de Francfort. Kn ij;énéi'al, ilsaimentàs'établir dans les 
d'eux qui sont au-dessus des marjiis profonds. j)ai'mi 
les champs de cannes, ou sur les branches rompues des 
liirands sycomores, et d'habitude à (piarante ou cin- 
(piante pieds de r<îau. Ils conservent un vif attache- 
ment pour les lieux dont ils ont fait choix : trois années 
ik suite, près de Henderson, je vis le même couple re- 
venir habiter et pondre dans un ancien nid de J*ic à 
bec d'ivoire. Les œufs, au nombre de six a quinze, 
suivant l'âge de l'oiseau, reposent sur de l'herbe sèche, 
des plumes, et une miiu^e couche de duvet ([ue la fe- 
nHîlle s'arrache presqu'en entier de la gorge. Ils sont 
parfaitement lisses, d'un»? foi'ine approchant beaucoup 
d(^ l'ellipse, et d'un vert pâle ; ils ont deux pouces de 



40 !.K HKAT CANARI) lll'l'l'l^:. 

loiiu" sur un et ('eiiii «I».' liiiyr. L'rcaillo. prcsiiiM» aussi 
soliilcquc (lausccux du raiiard sauvau;(^ onlinain», est. 
je le i(''|!ète. Inul il t'ait lisse et douée au touclier. 

La leuiejliî n"a pas plulol lenniiié sa ponte, (pie le 
inàle raltauddune pour allei' se joindre à d'autres, et 
foi'iner ensemble des troupes eonsidérahles. Ils restent 
ainsi séparés jusiprii ce que les jeunes soient (;apal)les 
d(^ voler. Alors ils se réunissent «M vont de compagnie, 
vieux et jeunes de riin et de Tautre sexe, jusciu'ii la 
nouvelle saison des œufs. Dans tous les nids ipie j'ai 
(îxainiiié's. j\ii tr(»uvé, avec ipieupie surprise, (piantité' de 
|)lunies ap|)arteiiant à (rautres oiseaux, nii^nie à des oi- 
seaux di\ basse-eoiir, tels surtftut (jiie l'oie et le dindon. 
Chatpie t'ois que, i)rofltant de Tabsenee de la t'einelle 
((ui était ù cliereher sa nourriture, je me suis approclié' 
d'un de ces nids , j'ai toujours observ»'* ipie les œufs 
étaient recouverts do plumes et de duvet, bien (pie le 
nid fiHtoiit à fait horsdi^ vue, dans la profondeur d'un 
trou de Pic ou d'i'cureuil. Au ((nitraire, (juaiid il est 
établi siii' une branche, les plumes, k^s bûchettes et les 
herbes si'ches ipii pendent autour, le font facilement 
apercevoir d\m bas. Lors(iu'il est innuédiatement au- 
dessus de leau, les jeunes, à peine ('dos, se hissent 
jus(iu'à l'ouverture du trou, se lancent dans l'air avec 
leurs petites ailes ouvertes, et, les jambtis traînantes, 
font le plongeon dans leur élément favori; mais si le 
nid se trouve à (fuelque distance de l'eau, la mère les 
charrie l'un apn'^s l'autr (iaus son bec, les tenant de 
façon à ne pas blesser leur corps si délicat. Quand la 
distance était de trente à quarante pas ou plus, j'ai 



i.K HKMi r.\N\ni) m l'pj^;. 47 

(|iiel(ju«'lni.s vu lu iiifTO les |)()iiss('i' ('lle-nu''mL* hors du 
tioii |)(uirl«'s faire tniniMM'. (l<M:»'lt*' hiuitcMir. siirrhciijc 
«'t l(>s tViiilh's moites au pied de l'ai'hie. ))îiis les con- 
duire direrleiiient au marais ou à la ciiiiue la plus vfù- 
sine. A cet }\j<e si tendre, les jietits r«''poudeut à l'appel 
de leui's pareids par un doux pcc, pec, pee souvent et 
rapidement r(''p(''t»''; à ce moment aussi, l'appel de la 
mère est lias, tendre. j/rolon^:(''. r\ ressemble aux syl- 
labes pee-ec^ pee-ef. I.e cri d'alaiiue du mâle, sorte do 
hoe-eck, hoe cck. n'es! jamais poussi' par la lenielle. et 
le mâle lui-m^^iiie ne le l'ail ent«'ndre ([ue lui'scpi'il est 
surpris par un bruit extraordinaire, à la vue de quehiue 
ennemi, ou bien, lorsiprétant posé, il veut attirer l'at- 
tention d'autres canards (pii passent au-dessus de lui. 

iMaintenaiit. (pu'ls soins, quelle touchante sollicitude 
pour conduii'e h's jeuiu's le loiiij;' des riv(*s herbeusr's et 
peu profondes! Av<'c ipielie patience on leur apprend 
à trouver les insectes cU[uatiques. les jiiouches et les 
graines ([ui composent leui's ))remiers aliments! A ukî- 
sure (pie la petite famille £;randil. vous la voyez, de 
temps à autre, irtisser sur la surface unie du lac. à la 
poursuite d'une libellule, ou cherchant à attraper quel- 
(|ue inq)rudente sauterelle (\\\\ vient de s'y laisser choir. 
Ce sont d'excellents plouireurs : en un clin d'ccil ils 
disparaissent, se dispersent sous l'eau, i^^agiient le ri- 
vage voisin, et de là s'échappent ii travei's les bois, où 
ils s<; tiennent caclu's en toute sécuiité. En [)areil cas, 
j'employais ordiuairoment ('"ux moyens pour les avoir 
vivants : l'un consistait à faire usage d'un filet comme 
celui dont on se sert pour les petites perdrix ; je l'en • 



A8 I.E BEAU CANARD lllPPi:. 

tbiirais il nioilir sous Tpaii, puiissais doiicTiiKMit los oi- 
seaux, premièrement dans les bonis , et enfin jusque 
dans la poche. De cette manière, j'en ai pris un nom- 
bre considérable de jeunes et do vieux. L'autre nu'- 
thode me fut enseignée, connne par hasard, dans une 
chasse au fusil, avec un excellent chien d"ari"èt. .le w- 
marquai qu'à la vue seule de ce fidèle animal, les jeunes 
canards fuyaient précipitamment vers la rive, les 
tçrands, de leur côté, prenant lessor dès qu'ils croyaient 
leur couvée en sûreté; mais aussitôt Junon s'élançait à 
l'eau, traversait l'étang ou le nuirais, et ayant atteint le 
bord opposé, piirtaitau galop sur leur trace. Quelques in- 
stants îiprès, je la voyais revenir m'apportant douce- 
ment un caneton ipie je lui prenais dans la gueule, 
sans qu'elle lui eût fait le moindre mal. 

Lorsque je demeurais à Ilenderson, j'eus l'idée d'ap- 
])rivoiser plusieurs de ces oiseaux; et, en ipu^lcpies 
jours, Jimon m'en eut procuré autant que j'en pou^ais 
désirer. J'en mis une douzaine ou plus dans un filet. 
les emportai chez moi et les enfernuii dans des barils 
iï farine que je tins recouverts pendant les premières 
heures pour les accoutumer plus vite. Quelques-uns de 
ces barils (Haient placés dans la cour, et chaque fois 
(pie je venais en lever le couverchî, j'apercevais tous 
mes petits canards grimpés, à l'aide de leurs grilles ai- 
guës, jusqu'au haut de leur prison. Dès ([u'ilstrouvaienl 
])lace où se faufiler, ils faisaient la culbute par-dessus le 
liord et décampaient dans toutes les directions. C'est 
une manœuvre que je leur vis exécuter bien souvent ; 
ils montaient petit à petit du fond de la barrique, ga- 



I.K UKAIJ CANARD HUPri-. &9 

giifint un pouce ou doux à chaque pas, levant un pied, 
puis l'autre, (;t s'accrochaut sur les côtés avec la pointe 
rt^courbée de leurs grilfes ((ui, loi'sque je passai ma 
main dessus, me parurent aussi fines que des aiguilles. 
On les nourrit facilement avec de la farine de maïs 
trempée dans de l'eau ; et quand ils prennent des for- 
ces, ils savent eux-nu'^mes très adroitement attraper des 
mouches. A moitié venus, je les fournis abondamment 
de locustes encore sans ailes, que de jeunes garçons me 
ramassaient sur des troncs d'arbres et des tiges de ver- 
nonia (1), sorte de chanvre sauvage très commun dans 
ces contrées. Je les leur jetais sur un petit étang arti- 
ficiel que j'avais dans mon jardin, et bien souvent je 
me suis anmsé à les voir courir et se battre ensemble à 
qui les aurait. Ils croissaient rapidement; mais je leur 
coupai le bout des ailes, et tous, l'un après l'autre, ils 
furent pondre dans des boîtes que j'avais placées 
convenablement sur l'eau, et entourées d'un rang 
de piquets auprès desquels on avait eu soin de 
mettre les matériaux nécessaires à la construction de 
leur nid. 

Mais rien n'est intéressant, dans l'histoire de ces oi- 
seaux, comme l'époque de leurs amours. L'élégance de 
leur parure, la propreté de leur plumage, la grâce de 
leurs mouvements, tout, en eux, est pour l'observateur 
l'objet d'un plaisir (jui ne s'épuise jamais. J'ai eu cent 



(1) Iron-îveed {Vernonia iiovœboracensis, Linii.\ genre de plantes 
dicotylédones, à fleurs coniplèles, de la famille des Composées, et con- 
sacré l\ la mémoire do <îuillanme Vornon, botaniste américain. 

11. 4 



50 LE BEAU CANARD HUPPÉ. 

et cent fois occasion de les étudier à ce moment ; ce 
que j'en vais dire est donc puisé à t)onne source. 

Mars est de retour; le cornouiller épanouit au soleil 
ses blancs corymbes; lesgrues s'en vont déployant leurs 
larges ailes , et disent adieu pour une saison à notre 
pays; des multitudes d'oiseaux d'eau poursuivent en 
l'air leurs migrations du printemps ; les grenouilles 
mettent la tête hors de leurs retraites fangeuses et ha- 
sardent quelques coassements, premiers signes d'une 
joie encore languissante; enfin, d'hier sont arrivées les 
hirondelles, et l'oiseau bleu vient de rentrer à sa boîte. 
Presque seule, sur le marais, reste la brillante troupe des 
Canards, et là, vous pouvez la contempler à loisir. Voyez 
le mâle jaloux donnant la chasse à ses rivaux, et 
la femelle rusée qui coquette avec celui qu'elles a 
choisi. Comme ce dernier relève gracieusement la tôte 
et fait onduler son cou ! Comm(> il s'incline devant 
l'objet de son amour et redresse son aigrette soyeuse^ ! 
Sa gorge se gonfle, et ii en sort un son guttural (pii 
semble des plus doux à celle ([ui va devenir sa com- 
pagne. Incapable elle-même de dissimuler le désir de 
plaire qui la transporte, elle nage à côté de son mâle, 
lui caresse les plumes avec son bec, et manifeste vive- 
ment son déplaisir à toute autre de son sexe qui ose ap- 
procher. Bientôt l'heureux couple se retire à l'écart; 
leurs caresses redoublent, et le pacte conjugal étant 
enfin scellé, ils s'envolent dans les bois pour chercher 
quelque spacieux trou de pic et s'y établir. Parfois les 
mules se battent entre eux ; mais leurs combats ne sont 
pas de longue durée, et le champ de bataille est rare- 



LE BEAU CANARD HUPPÉ. 51 

meut eiLsaiiglîUitr. I.a perte de quelques plumes, un 
bon cuup lie bec sur la tcHe, suliiseut presque toujours 
pour décider la victoire. Bien que le nid ne soit ja- 
mais construit que dans le creux d'un arbre, leur union 
se consoniïne uniquement sur Teau, quand môme ils 
se seraient préalablement donné des preuves de leur 
amour sur quelque haute branche de sycomore. Pen- 
dant que la lemelle dépose ses œufs, on voit le mâle 
voler rapidement autour de la cavité qui la dérobe aux 
regards ; sa crête est relevée, et il t'ait entendre un cri 
d'appel auquel elle ne cesse de répontlre. 

Sur le sol, le Canard huppé court légèrement et avec 
plus d'aisance qu'aucun autre de sa tribu. Quand il a 
touché terre près d'un étang ou d'une rivière, il com- 
mence par secouer la queue, regarde autour de lui, et 
part en quôte de nourriture. 11 se meut avec une égale 
facilité sur les laiges branches des arbres. Pai'fois, au 
bord d'un marais solitaire, j'en ai vu trente à quarante 
perchés sur un seul sycomore, et je l'avoue, c'était 
pour moi le plus curieux et le plus charmant spectacle. 
Us m'ont toujours rappelé le Canard de Moscovie, dont 
ils sont comme la fine et délicieuse miniature. Lors- 
qu'ils veulent marcher, c'est de préférence sur quelque 
souche inclinée, ou sur le tronc d'un arbre renversé et 
dont une extrémité plonge dans l'eau, tandis que l'autre 
porte sur la rive escarpée, et ils se tiennent prêts à s'en- 
voler à la première alerte. C'est ainsi (jue, dans les 
grands remous de lOhio ou du iMississipi, j'en ai vu des 
bandes entières s'enlever de l'eau et gagner les bois, 
quand l'approche d'un steamer leur était signalée. S'ils 



52 I.K BI-AU CANVRI) HrPlMv. 

se senteiil l)lesst's ot suivis de près, ils nagent vite et 
plongent bien ; (pielquefois, se maintenant presfiiie à 
fleur (l'eau, ils ne laissent païaître que leur bec; mais, 
en d'autres temps, ils s'échappent au fond des bois ou 
se tapissent au milieu d'un champ de cannes, derrière 
quelque grosse souche. C'est là souvent que je les ai 
trouvés, conduit par mon chien, qui les avait suivis à 
la piste. Quand l'alarme est donnée, ils s'envolent de 
dessus l'eau d'un seul coup d'ailes, soit pour fuir dans 
les bois, soit pour descendre ou remonter au long de la 
rivière; mais qu'un ennemi se montre, tandis qu'ils sont 
à couvert sous les broussailles ou les roseaux d'un étang, 
alors, au lieu de partir, ils nagent en silence au plus épais 
du fourré, et finissent par tromper toute recherche en 
abordant sur la rive et en courant à quelque petite place 
bien cachée au milieu d'un autre étang. En autonine, 
on voit souvent toute une famille debout ou bien se re- 
posant sur une souche flottante, où elle demeure ainsi 
des heures entières, occupée à s'éplumer (ît à faire sa 
toilette. Dans ces moments-là, un chasseur expéri- 
menté peut en tuer une demi-douzaine et plus d'un seul 
coup. 

Le Canard huppé, ou, comme on l'appelle dans les 
États de l'ouest et du sud, le Canard d'été, se nourrit 
de glands, de faînes, de raisins et de baies de diffé- 
rentes sortes, après lesquelles il plongea moitié, comme 
le Canard sauvage commun, ou qu'il cherche en retour- 
nant très adroitement les feuilles, sous les arbres du ri- 
vage et dans les l>ois. Dans la Caroline, ils se retirent, 
durant la nuit, sur les champs de riz aussitôt que le 



LE BEAU CA.NAHI) HUFl'É. 53 

i>raiii devient laiteux. Ils mangent aussi des insectes, 
des limaces, des grenouillettes, de petits lézards d'eau, 
et avalent en même temps quantité de sable et de gra- 
vicH' pour aider à la trituration des aliments. 

Le sens de l'ouïe est, chez ces oiseaux, excessive- 
ment délicat; et par ce moyen, ils déjouent souvent 
les ruses de leurs ennemis le vison (1), le raton et le 
putois. L'animal qu'ils ont le plus à craindre sur terre, 
c'est le vil serpent qui rampe jusque dans leurs nids 
et détruit leurs œufs; sur l'eau, les jeunes doivent sur- 
tout redouter la tortue serpentine (2), l'orphie, l'an- 
guille, et, dans les districts du sud, les coups de queue 
et les formidables mâchoires de l'alligator. 

Ceux qui nichent dans le Maine, le New-Brunswick 
ou la Nouvelle-Ecosse, partent pour le sud dès les pre- 
mières gelées; et il n'en est aucun qui passe l'hiver au 
nord, dans ces régions si reculées. J'ai été très surpris 
lie lire dans Wilson que les canards de cette espèce ne 
s'attroupent presque jamais au nombre de plus de cinq 
ou six individus. Un de nos prétendus naturalistes, qui 
cependant a été plus à même d'étudier leurs mœurs 
(lue l'auteur si justement admiré de VOrnitliologie 
d'Amérique, répète la même erreur et s'imagine, à ce 
(jue je me suis laissé dire, que toutes ses assertions sont 
prises pour la vérité. Quant à moi, ce que je puis af- 
firmer, c'est que j'en ai vu des centaines dans une 

(1) Mynx ou mynk [Muslella vinon), l'ulois des rivières de l'Amé- 
rique septentrionale. 

(2) Snappinu turtlc {Tesludo scrpinlina, Lin.). 



54 LE BEAU CAWRI) IHTppH. 

m^me troupe; et l'ai su pnsitiviniieiit ({u'ou en avait tué 
quelqiK^fois quinze d'un soûl coup; mais il est exact de 
dire qu'ils n'élèvent ([u'une couvée par saison, à moins 
que leurs œufs ou leurs petits n'aiiMit été détruits; et, 
dans ce cas, la femelle sait bien rappeler à elle sou 
mâle du milieu de la troupe à laifuelle il s'était joint. 

Dans un journal de notes que j'écrivais k Henderson 
il y aura bientôt vingt ans, je trouve constaté ce qui 
suit : L'altacbement du mâle pour sa femelle ne dure 
(prune saison, et chaque année ils savent se pourvoir 
d'une nouvelle conq)a£!;ne, les plus forts choisissant les 
premiers, et les })lus faibles devant se contenter de ce 
(jui ]vs{i\ Les jeunes ipie j'élevai chez moi, quel que 
fût le lieu d'où ils parvinssent à s'échapper, ne man- 
(piaient jamais de se diriger tous en droite ligne vers 
rohio. bien (pi'auparavant aucun d'eux n'eilt assuré- 
nuMit ni fréipienté. ni même vu ce fleuve. Une dernière 
circonstance que j'ai à mentionner ici, c'est (pie, lors- 
qu'il entre dans la cavité où est son nid, ce Canard s'y 
plonge tout eutiei' du premier coup, sans s'éti'e préa- 
lablement posé sur l'arbre; jamais non plus je n'en ai 
vu prendre, par force, poss(?ssion du trou d'un pic ; en- 
fin . pendant l'hiver , il souffre volontiers que des 
Canards d'espèces différentes fassent société avec lui. 



LES CHERCHEURS D'ŒUFS DU LABRADOR. 



On donne co nom à certains individus, dont l'occu 
|)idi()M principale, sinon exclusive, est de se procurer 
(les œufs d'oiseaux, pour aller ensuite les vendre à 
(liiehpK! port (Hoigné. Leur i<rand objet est de piller 
tout nid ((u'ils trouv(Mil, n'importe en quel lieu et à 
(jiiels ris([ues. C/est le fl(nm des malheureux (tiseaux; 
Cl leur hi'utal penchant à détruire ces innocentes créa- 
luics, ii))rès les avoir voh'es. se satisfait sans miséri- 
corde, cliiujue fois ((u'une occasion s"en présente. 

On m'en avait dit beaucoup sur le compte de ces af- 
freux pirates, avant (jue j'eusse visité les côtes du 
Labrador; mais, en vérité, je n'aurais pu croire à tant 
(\v cï'uaulé, si je n'en avais été témoin moi-môme ; c'est 
à faii'e horreur! Juefoz plutôt : 

Voyez-vous se traîner, là-bas, cette honteuse cha- 
loupe? Elle rampe comme un voleur; on dirait ([u'elle 
redoute la clarté des cieux. A l'ombre, derrière chafjue 
île l'ocailleuse, un individu qui tient le gouvernail lui 
fait faire halte. Si son métier était honnête, elle ne 
chercherait pas à se cacher ainsi ; elle ne se déroberait 
pas au milieu de ces épouvantables rochers, sombre re- 
traite des myriades d'oiseaux qui, tous les ans, dans 
cette région désolée de la terre, vienneni pour élever 
leur jeune famille loin des embûches qui les menacent 



56 i,t:s CHKKCHKUHS d'ohlifs du labradou. 

ailleurs. Bien diflérente est laniarche du franc, du hardi, 
du bravo marin, ({ui n'a i)as besoin démasque, di'dai- 
gne la ruse, et dans toute occasion, se montre la face à 
découvert. Leur vaisseau même est ignoble comme eux : 
ses voiles ne sont qu'un ra[)etassage de bunbeaux d'é- 
toffes volées, dont les propriétaires, après avoir proba- 
blement échoué sur quelque ctMe inhospitalière, ont (Hé 
pillés et peut-être massacrés par les misérables qui sont 
devant nous ; ses flancs ne sont ni peints, ni môme 
goudronnés, mais tout bonnement barbouillés ; on les 
a plâtrés et raccommodés avec (juelques peaux de veau 
marin grossièrement cousues ensemble; son pont n'a 
jamais été lavé ni sablé ; sa cale, car il n'a pas de ca- 
bine, bien qu'à vide pour le moment, exhale une odeur 
de charnier. Les huit gredins dont se compose l'équi- 
page dorment étendus au pied de leur mât qui chan- 
celle, sans souci des réparations dont chacun de leurs 
agrès a tant de besoin. Mais voyez : le voilà qui se hâte; 
tout en lui nous annonce un mauvais dessein; sui- 
vons-le. 

Il glisse, il glisse sur les tlots, l'impur maraudeur! 
Il commence à se faire tard ; la bande a mis la barque 
en mer; ils sautent dedans, s'y assoient et sont armés 
chacun d'un fusil tout rouillé. L'un d'eux dirige l'esquif 
vers une île où depuis des siècles nichent des milliers 
de guillemots, objet de leur convoitise et but de leur 
rapine. A l'approche des lâches voleurs , des nuées 
d'oiseaux s'envolent du roc, remplissent les airs, et 
tournoient en criant sur la tête de leurs ennemis. Des 
milliers d'autres encore sont demeurés dans leur atti- 



l.iiS <:ilKR(:ilKlIKS IMUaiFS Dli LAHH.VDOU. 57 

lude (Iroito. continuant à couvrir chacun son «nuf uni- 
(|uc, espoir do l'un et do l'autre parents. Cependant, on 
entend les sourdes détonations d(^ plusieurs mousquets; 
les morts, les blessés, roulent pesannnent sur le roc ou 
iusipie dans l'eau ; et ceux qui survivent s'en volent ('pou- 
vanh's v(>rs h^urs compa|jçnoiis et planent en désordre 
au-dessus de leurs assassins, (jui, vociférant et jurant, 
s'élancent pour achever leur glorieuse victoire. Voyez- 
les broyer le poussinavec la coquille, écraser en riant 
les œufs sous leurs bott(.'s puantes et grossières. Et 
cpiand la besogne est fmi<% quand ils ([uittent cette île, 
pas un œuf qui n'ait été détruit à plaisir. Les oiseaux 
morts sont mis en tas, ils les emportent et rentrent en- 
lin dans leur hideuse chaloupe. Les guillemots, plumés 
en un tour de main et encore chauds, sont jetés sur 
des charbons, où ils grillent en quelques minutes. 
Quand on les juge suffisamment cuits, on apporte le 
rhum; et après s'être bourrés de cette chair huileuse, 
à demi empoisonnés , et savourant les jouissances de 
cette; digestion de brute, nos pirates tombent pôle-mèle 
sur le pont de leur bâtiment en ruine, pour y passer 
deux ou trois heures d'un lourd sommeil, ou plutôt d'un 
v<''ritable cauchemar. 

Déjà, vers l'est, le soleil brille sur le sommet nei- 
geux (le la montagne; doux est le souffle du matin, 
même dans ces régions désolées; le passereau redresse 
sa blanche crête et témoigne bruyanmient sa joie en 
voltigeant autour de sa femelle qui couve ; du haut du 
rocher, la perdrix des saules fait retentir au loin son 
appel ; toute fleurette rouvre sa pure corolle qu'avait 



58 LES CIIERCIIELHS DOEIJIS DU I.ABRADOR. 

ierui(''(> l'air d»^ la nuit; <'t les feuilles des heii)es, agi- 
li'cs |)iir une molle Itrise. laissent tomber les gouttes pe- 
santes de la ri)s(''e. OpiMidant, lesf^uillemols se; sont ré- 
taltlis sur V\h et renouvellent leurs earesses et leurs 
amours. Surpris ]»ar IN'clat du jtjur, l'un des pirates se 
n'veill»; en sursaut et secou<î ses camarades cpii repir- 
deid autour d'eux, ('lonm's el connue r.e sachant plus 
où ils sont. Voyez-les, ces dqjjoiUants coquins, s'essuyer 
les yeux de \mvs sales doij^s ; lentement ils se mettent 
sur leurs jand)es. se détirent, et leurs nîAclioires, en 

hàillant, scmhlenl se disloipier Vous reculez! c'est 

ipren vérité cette houclie et ce *i;osier feraient peur à 
un requin! 

Mais le ('hef, se rappelant (jue tant d'œufs valent au 
moins un dollar ou une couronne, jette; un coupd'œil 
du c«'>t('' du roc, marque le jour dans sa mémoire, et 
donne les or(]i'es pour le départ. La brise légèi'C les 
pousse vers un autre port, à quelques milles plus loin, et 
(pii, comme le premier, est également caché et défendu 
conti'e l'Océan par une île et des rochers. Là recom- 
mence dans tousses détails la scène de la veille; et. 
pendant une semaine entière, chaipie nuit se passe 
ainsi, pour eux, dans la crapule et l'ivrocçiierie. Enfin, 
ayant atteint la dernière station où ils espèrent trouv(U* 
des oiseaux, ils revieiment par la même route, touchent 
successivement à cha([ue île, massacrent autant de ces 
pauvres êtres qu'il leur convient, et font provision 
d'œufs frais jusqu'à en avoir une cargaison complète 
A chaque pas, ces misérables ramassent un œuf si beau 
que c'est pitié, surtout quand on sait pour quel motif 



I.KS CMKHCIIKLKS I) UEDFS DU lAHHADOH. 9 

ils !«• ruvissciil. Mais eux, ils sont bien siMisiblcs à ces 
('ln)S(\s-lii! QiKî l(Mir iiiiporlo! pourvu ((iTils laiiuissont, 
ramassent toujours, cl (pTapivs^ux il u'cmi ivstc^ pas un 
si'iil sur le roc nu! Des dollars! des dollars! Toi est h;, 
seul cri de leurcccur s(U'dide; et ils continuent Itrave- 
inciit ce tnt'licr si n''j)ugnant |»our tout honnnehonnc^te 
ci (lui s(; connaît (luehjuc auti'c nu)\'en do •j;a<ifnersa vie. 
Leur haniue à nioitic pleine;, ils reviennent vei's le ro- 
cher principal, celui où ils ont abordé en premier lieu; 
mais ipuîHe est leur surprise! d'autres vauriens de même 
espèce les y ont devancés et s'emploient de leur mieux ù 
faii'cla récolte. ïrans|)ortés(le ra^e, ils apprêtent leurs 
l'usils et jou«Mit des avir(Mis. Ils (lébanjuent et leur cou- 
rent sus en vrais furieux ; mais les camarades ne sont pas 
non plus très endurants : la première question est une 
dechai'ge de mousqueterie, à laquelle'une autre répond ; 
et maintenant, ii labordage, homme contre homme, 
connue des tigres! Celui-ci, le crâne fracassé, est dé- 
posé dans son bateau ; celui-là reçoit un coup de feu à 
!a jambe et se retire, en boitant, du champ de bataille; 
lin troisième a les joues percées de part en part et se 
sent privé de la moitié des dents; mais enfin la ipie- 
relle s'apaise ; le butin sera partagé ])ar portions éiça- 
les; on fait la paix le verre ii la main, et vous n'entendez 
plus que blasphèmes et grossières plaisanteries. Regar- 
dez : une fois encore ils sont repus. Presque étoulïés, 
ivres-morts, ils trébuchent l'un sur l'autre, et bientôt 
a leurs sourds ronflements se mêlent les gémissements 
et les imprécations des blessés. Les voilà tous ensemble 
gisant sur la pierre; qu'ils y restent, les brutes! 



CO I.KS CIIKHCIIKIIHS DObllJFS DU I.MiKADOR. 

(lepondaiil de nouveau brille ruiimre; aucun no 
bou^e ; le soleil est (l«'*jù haut; alors, l'un apW's l'autre, 
ils ouvrent des yeux hébélés , «'tendent les jambes, 
baillent et finissent par se mettre sur leur séant. — 
Mais(piels sont ces nouveaux arrivants? Ab! ectte t'ois, 
c'est une trou])e d'bctnni^tes p^^ebeurs cpii, depuis j)lu- 
sieurs mois, n'ayant vécu que de salaisons, sentent le 
besoin de se régaler de (piehpies n'ut's. Fiers et légers 
vojruent leurs bateaux sous l'imiinlsion des vigoureux 
rameurs ; sur chacjue embarcation flotte joyeusement 
le pavillon du pays; ils n'ont point d'armes et ne pour- 
raient se battre; (pi'avec leurs lonjçues rames ou à coups 
de poing. Tous, ils ont mis leurs beaux babits du di- 
manche, et sans soupçon ils abordent et se piéparent 
à escalader le roc. Les autres, «[ui sont bien encore une 
douzaine armés de fusils et de gourdins, leur barrent 
le passage et les défient. Après (juelqucîs mots de mu- 
tuelle provocation, je ne sais lequel des bandits, encore 
ivre, lâche la détente, et les marins voient tomber un 
des leurs. Alors ils poussent par trois fois un cri formi- 
dable, et tous ensemble se précipitent sur les brigands. 
La môlée est horrible ; mais enfin le bon droit l'em- 
porte, et tous les chercheurs d'œufs restent sur le car- 
reau, foulés aux pieds et meurtris. Trop souvent aussi, 
les pécheurs prennent leurs bateaux, vont à la chaloupe 
et brisent tous les œufs (ju'elle contient. 

Car ce ne sont pas seulement les chercheurs d'œufs 
de profession, mais les pêcheurs eux-mêmes qui font 
cette cruelle guerre aux nids des oiseaux; et de là de 
fréquentes et terribles querelles. Pendant ([ue nous 



i.r.s ciiiRc.iii-rus ihhuifs nr i.Aim.vDoH. (»l 

('li(»iis il ItMTc, aucun lie nous ifosail s'uvcntuicr siii- 
les ilcs (juccos va^alioiids r«'<j;anl('i»t couiiiuî leur pro- 
|»ri<''t('', sans éln; pourvu de bons moyens dtMh'tens»'. 
Inn t'ois, nous Irouvàincîs dcuix do ces misérables à la 
hesoj^ne; je m'en approchai, leur dis ce (jue je chei- 
chais, pi'oinettant de l)ien les récompenser s'ils vou- 
laient me procurer des oiseaux rares et (pielques-unsde 
leurs (eul's; ils me donnèrent de belles paroles, mais ne 
se hasardèrent jamais du côté de notre vaisseau. 

(les jJicns-là ne n('j;li^ent pas de ramasser, chemin 
taisant, le duvet ((u'ils p(nivent trouver; toutefois leur 
imprévoyance est telle ([u'ils n'épargnent aucun oiseau; 
ils tuent tout : mouettes, guillemots, canards et put- 
fins sont massacrés en masse, les uns pour leurs œufs, 
les autres seulement pour leurs plumes. Ils sont si 
acharnés à la destruction, que ces mûmes espèces cpii, 
au dire des rares colons que je vis dans ces contrées, y 
«'laient extrémenuîut abondantes vingt amures aupara- 
vant, ont déserté maintenant leurs anti((ues retraites, 
pour aller, bien plus haut, se réfugier dans des lieux 
où elles puissent vivre et élever en paix leurs petits. Au 
fait, c'est îi peine si je parvenais à me procurer un 
jeune guillemot, là où ces maraudeurs avaient passé ; je 
nVn trouvai qu'à la fin de juillet, c'est-à-dire après que 
les malheureux oiseaux s'étaient forcés pour pondre 
trois ou quatre œufs au lieu d'un, et lorsque la nature 
étant épuisée et la saison près de finir , des milliers 
quittaient le pays, sans même avoir renq)li le but pour 
leijuel ils y étaient venus. Au reste, cette guerre d'ex- 
termination ne peut durer longtemps. Les chercheurs 



65 LES CHERCHEURS d'oKUFS DU LABRADOR. 

d'a'ut's seront les premiers à se nîpentir, lorsque auront 
totalement disparu ces innimibiahles troupes d'cMni- 
ajrantsfpii ehoisissai(Mit ies(;6tes(lu Labrador pour leui' 
résidence d'été; car. à moins de poursuivie leurs tribus 
persécutées jusqu'aux dernières places du Nord, il fau- 
dra bien ([u'ils renoncent eux-mêmes à leur métier. 



LK GRAND HËRON BLEU. 



De toutes les parties de l'Union, il n'en est aucune 
que je pn'fère à la Louisiane; sans vouloir dire pourtant 
que le Kentucky et quelques autres l^^tats n'aient pas 
leur bonne part dans mes atïections. Mais poui' l'instant 
nous sommes sur les bords de l'Ohio, le beau fleuve, 
et nous devons nous y arrêter, cher lecteur, car il 
s'agit d'étudier le Héron ! Parmi nos oiseaux dits échas- 
siers, j'en connais peu qui soient plus dignes de notre 
intérêt. Ses mouvements sont aisés, ses formes sveltes. 
sinon élégantes; regardez celui-ci ([ui se tient sur la 
rive : son image réfléchie plonge dans le pur courant 
des eaux qu'aucun souffle n'agite ; elle irait se repro- 
duire jusqu'au fond, si le lit n'était encombré par 
les innombrables rameaux qui tombent de ces arbres 



LE GRAND HÉRON BLEU. 63 

ma!?nififiiies. ('.ommo tout est calme et silencieux! 
([uelle scène grandiose! il marche si doucement l'oiseau 
aux longues jaint)es, ({u'on ne l'entend m<^me pas. tandis 
qu'il foule la vase avec précaution, restant un moment 
suspendu sur un pied à chaipie pas qu'il fait. Mainte- 
nant, de ses yeux d'or, il passe en revue les objets 
aux environs; et facilement il peut les inspecter, quand 
il allonge ainsi son cou souple etgracieux. N'ayant rien 
aperçu (jui lui porte ond)rage, il se rassure; lentenuMit 
sa tôte redescend entre ses deux ('paules, les plumes de 
sa gorge; retombent et flottent, et plein de résignation 
et de patience, il attend le poisson dont il veut faire sa 
proie. A le voir, à présent, si conq)létenient innnobile, 
ne diriez-vous pas ((u'il est pétrifié? Mais il a fait un 
Hunivement; il lève une jamt)e et s\av;*n e en redou- 
blant de précaution; peu à peu sa tète i.i redresse; il 
s'apprête Ah! quel coup! dardant son bec formi- 
dable, il vient de transpercer une perche qu'il achève 
en la battant contre le sol; mais le difïicile est de l'avaler. 
Voyez quels efforts, et comme il ihstend son large gosier ! 
A la tin poui'tant, il déploie ses vastes ailes, et s'envole 
Iraniiuillement pour chercher un autre poste, ou peut- 
être pour se dérolier à son inqiortun observateur. 
« La Grue bleue (c'est le nom par lequel cet oiseau est 
généralement désigni* en Améri([ue) s(^ reîicontre dans 
toutes les parties de l'Union. Quoique plus abondante 
sur les basses terres de nos côtes de l'Atlantiqui^, elle 
n'est cependant [)as rare à l'ouestdes monts AlK'ghanys. 
Bien connue, de la Louisiane au Maine, on ne la trouve 
pas souvent, à l'est, plus loin que l'île du Prince- 



6/l LK GRAND III' RON Itl.l'l . 

Edouard, dans le tiçolte de Saiiit-Laiireiit; et peiulaiil 
mes longs voyages, je n'ai eu connaissance par moi- 
même, ni entendu parler d'aucune espèce de Héron, 
soit à Terre-Neuve, soit au Lal)rador. Vers l'ouest, je 
crois qu'elle atteint jusqu'au pied des montagnes 
Rocheuses. C'est un oiseau robuste, capable de résister 
à des températures extrêmes, et qui semble être, dans 
sa tribu, ce qu'est le pigeon voyageur dans la famille des 
colombes. Au moment le plus rigoureux de l'hiver, on 
trouve le Héron bleu dans le Massachusets et le Maiutj, 
où il travaille à se procurer de la nourriture pi'ès de 
quelque source chaude, ou sur les bords des étangs Au 
sud et à l'ouest de la Pensylvanie, il en vient beaucoup 
plus que dans les États du centre, parce qu'ici proba- 
blement, à ces oiseaux, on fait trop la guerre. 

Excessivement farouches et défiants, ils sont sans 
cesse sur le qui-vive. Aucun faucon n'a l'œil aussi per- 
çant, et ils entendent à des distances considérables; de 
sorte qu'ils peuvent distinguer clairement ce qu'ils 
voient, et juger avec précision des différents bruits qui 
leur arrivent. A moins de circonstances très favorables, 
c'est en vain cpi'on cherche à les approcher. Par hasard, 
vous pourrez en surprendre un pendant qu'il ne songe 
qu'à chercher ra proie au long de quelque crique pro- 
fonde, ou bien lui envoyer un coup de fusil lorsqu'il vous 
passe à l'improviste sur la tète ; mais n'essayez pas do 
marcher vers lui. .l'en ai vu qui s'envolaient dès qu'un 
homme paraissait à moins d'un demi-mille ; et la simple 
détonation d'une arme à feu les fait fuir d'une distance 
telle, qu'on croirait (ju'à peine ils ont pu l'entendre. 



i.i: (iiiAM) i!i;iu)\ mi;u. 05 

N('','ininoiiis, au milieu des bois et lorsqu'ils sont per- 
chés sur uu arbre, on peut les approcher avec quelque 
chance de succès. 

Ils mannjent à toute hcnuT du jour, aussi bien au cré- 
puscule ([u'ii Taurore, et même pendant la nuit, quand 
elle est claiie. Pour cela, ils n'ont d'autre règle que leur 
app<''tit. Cependant je me suis assuré que lorsqu'on les 
ti'ouble dans les miits sond)res, ils sont tout déconcertés 
et lu) cherchent qu'à se re})Oser au plus vite possible. 
Méiis le cas est différent lorscpi'ils passent d'une contrée 
il l'autre, accomplissant quelqu(î lointain voyage: alors 
ils volent de nuit, à une grande hauteur au-dessus des 
arbres, et continuent à s'avancer d'mi mouvement ré- 



gulier. 



Le besoin de nicher commence à se faire sentir chez 
eux plus ou moins tôt, suivant les latitudes, c'est-à-dire 
(les premiers jours de mars au milieu de juin. C'est seu- 
lement vers cette époque qu'ils songent à s'associer par 
couples. Le reste du temps, ils demeurent tout à fait 
solitaires, et même, excepté dans la saison des œufs, 
chaque individu semble vouloir se réserver, pour vivre, 
un canton particulier, d'où il chasse sans rémission tout 
intrus de sa pro])re espèce. Ordinairement aussi, ils 
reposent seul à seul, perchant sur les arbres, ([uelcpie- 
l'ois s'i'tublissant sur le sol, au milieu d'un vaste marais, 
où ils sont à l'abri des atteintes de l'homme. Cette dis- 
position insociable provient sans doute du besoin de 
s'assurer une certaine al)ondance d'aliments, dont, (sn 
etl'et, chaque individu consomme une assez grande 
quantité. 

M. 5 



C)C) \Ai CRAM) IU'UON lUKl. 

l{i(Miii\'staimisaiit('(»inni('(l('i('sol»s«M'V(>î'au iiiomcnl 
(les amours, lorsc^uo les niàloscomiiiciicciit à chci'clicr 
lies coni[)au;n('s : au levoi* du soleil, vous les voyez ai- 
rivcisr et desceudn; sur les bords de (juelquc! large banc 
de sable ou sur une savaue. Us viennent de différents 
quartiers, Tun après Tautre et pendant plusieurs heures. 
Vous (Ml avez (pieUpa^t'ois devant vous (juarante ou cin- 
(puuite. et niùnie, aux Florides, j'en ai vu des centaines 
s'assembler aiiisi dans U) courant d'une matinée. Ils 
sont alors dans toute leur beauté, et l'on ne renuir(|ue 
point de jeunes parmi eux. Ces mâles se pavanent d'un 
air important et jettent le défi à hnns rivaux ; tandis 
que les l'emelles font les belles de; leur côté et poussent 
toutes à la fois leur cri d'appel, pour les entlannner et 
solliciter leurs caresses. Il n'est aucun de ces fiei's cham- 
pions (pie ne transporte un ('gai désir de plaire, et qui 
par suite, dans chaque prétendant, ne rencontre un 
ennemi toujours prêt ii commencer ratta(iu(3. Bruta- 
lement, avec fureur, sans la moindre courtoisie, ils 
s'élancent l'un sur l'autre, ouvrant leur bec redoutable 
et se battant les flancs de leurs ailes. Il semblerait qu'un 
seul coup bien appliqué dûtsuiïire pour terminer la que- 
relle ; mais ils sont sur leurs gard(\s : plusieurs passes 
sont échangées, les coups succ(;dent aux coups; le plus 
habile maître d'escrime ne parerait pas mieux. J'ai vu 
de ces combats durer plus d'une demi-heure, sans ([iic 
mort s'ensuivit; mais souvent aussi, l'un des deux reste 
sur le carreau, brisé et tout meurtri , C(! (|ui arrive 
quelquefois même après (pie l'incubation acommeiice. 
Quand la paix est faite , mâles et femelles s'envolent 



LE GRAND III^IRON BLEU. ()7 

|)iii' couples, et je [U'iisc (luMls s(tnt apparit's pour toule 
lii siiisuu ; (lu moins, je ne les voyais plus s'utli'ouper. 
comme précéch'mincul , ('uns un même lieu, et leur 
liiimeui', (lès lois, paraissait beaucoup plus pacifique. 

Ils ne sont pas, tant s'en faut, tlans riiabitudo con- 
stante trélever leur famille en conununauté plus ou 
moins nomlneuse.Sans doute, jai vu plusieurs associa- 
lions (le ce i!;enre; mais souvent aussi j"ai trouvé des 
couples qui nichaient ii part. Ils ne font pas non plus 
invaiiablement choix darbres sY'levaut de rintcu'icur 
d'un marais, puis(pi'aux Florides j'ai renianpié des hé- 
roni(''res au milieu de landes couvertes de pins, à plus 
de dix milles de tout marais, (Hang ou rivière. Les nids 
siint établis tant(jt sur la cime des plus grands arbres, 
(Taiitres fois à (pielcpses pieds seulement déterre; il y 
en a (pii rejiosentsurle sol même, et on en trouve jusque 
sur des cactus. Aux (>arolines. les hérons de toute es- 
[H'ce sont extrêmement al)ondants, non moins peut- 
être que dans les parties basses de la Louisiane et des 
Florides, lîi où des réservoirs et des ftjssés, sillonnant 
(le toutes parts les })lantations et U;s champs de riz, sont 
reuiplis de poissons de diverses sortes, qui leur assurent 
une proie riche et facile. Aussi viennent-ils y nicher en 
grand nombre; et quand ils ont eu soin de s'établir au- 
dessus d'un marais, ils peuvent y vivre aussi sûrement 



qu'en aucun lieu du monde. Qui donc oserait les pour- 
suive; au fond de ces affreuses retraites, dans une sai- 
son où il s'en exhale des nùasnies mortels, et au risque 
d"êtr(; cent fois englouti avant d'arriver jusqu'à eux? 
Imaginez-vous une surface de quelques cents acres, 



68 i.i: r.RANi) ukron lu.Eii. 

couverte d'éiiorines cyprès dont les troncs, moulant sans 
branches jusqu'à une cin(iuantaine de pieds, s'élancent 
du milieu des eaux noires et bourbeuses. Plus haut, 
leurs larges cimes s'étendent, s'entrelacent et semblent 
vouloir séparer les cieux de la terre ; à travers leur 
sombre voûte pénètre à peine un rayon de soleil. Ol 
espace fangeux est encombré de vieilles souches (pii 
disparaissent sous les herbes et les lichens ; tandis (pic 
dans les endroits plus profonds s'épanouissent les nym- 
phéas, auxquels se mêle une foule d'autres plantes aqua- 
tiques. Le serpent congo (1), le moccasin des eaux (2) 
glissent devant vous et se dérobent à votre vue ; vous 
entendez le bruit que font les tortues effrayées qui se 
laissent tomber de dessus les troncs flottants, d'dii 
plonge aussi le perfide alligator en enfonçant sa tiMf 
monstrueuse sous l'infect marais. L'air est imprégné de 
vapiuu's empestées , au milieu desquelles s'agitent ot 
bourdonnent des milliers de moustiques et toutes sortes 
d'insectes ; le coassement des grenouilles, les rautjiios 
clameurs des anhingas et les cris des hérons, font uiu' 
musique digne de la scène. Embourbé jus(|u'au genou 
dans la vase, vous déchargez votre fusil sur Tun des 
nombreux oiseaux qui couvent au-dessus de votre tète: 
mais alors s'élève un tel vacarme , (lue c'est à ne plus 
rien entendre. Les oiseaux épouvantés se croisent con- 
fusément dans leur fuite ; les petits cherchent à se saii- 



(1) tongo'snake {Amphiuma means. Ilaiian), 

.'2) H ater-mocrofiin {Crntalvfi pisn'rnrus. T.alroillp). 



ver, et, trop faibles encore pour se soutenir, dégrin- 
golent etfoiil rejaillir l'eau fj'tide (jui vous éclabousse; 
nue pluie de feuilles pi([uantes comme des aiguilles des- 
cend en tourbillons du haut des arbres, et vous ne de- 
mandez plus({u"à fuir Courage! au contraire; res- 
tez ferme au poste pour tircn* des hérons , et tirez, 
tirez! le gibier ne vous manquera pas; vous en aurez 
(le plus d'une espèce : grand héron bleu, héron blanc, 
et (piehpiefois des hérons de nuit et des anhingas. Si 
on ne leur fait pas une guerre trop cruelle, tous ils re- 
viendront nicher d'année en année dans ces tristes 
lieux, où ils se plaisent. 

Le nid est toujours large et plat, extérieurement 
forini; de bûchettes, avec lesquelles sont entrelacées, 
sur une épaisseur considérable, des herbes et de la 
mousse. Quelquefois on en trouve plusieurs ensemble 
sur le même arbre, quand il est touffu et à la conve- 
nance de ces ois(îaux. Il contient trois œufs au plus ; je 
n'ai pas souvenir d'y en avoir jamais vu davantage, et 
il en est constamment de môme pour toutes les grosses 
espèces que je connais, depuis le héron bleu ju^.<Iu'au 
héron occidental (1); mais les espèces inférieures en 
l)ondent d'autant plus qu'elles sont plus petites. Le 
luM'on de la Louisiane en i)ond fréquemment (piatre, le 
héron vert cinq et parfois six. Ceux du grand Héron 
bleu sont très petits comparés à la taille de l'oiseau; ils 
n'ont que ..eux pouces et demi de long sur un pouce et 



(l) Héron blanc, ou giandc aigrette, 



70 I.K (iUAM> lll-KON lîLia. 

s(>|)l (ioiiziiMiM's (!(.' Im'^v;la coulcuir est d'im Maiic 
l>I(Miiitre lenic, sans lâches; la (uciiiilhî nitlcaii loucher 
et «Tune forme ovale r(''5j;iilièn\ 

Le mâle oX la femelle couvent altei'uativemeut et se 
(lomient à mangei' l'un à l'autre. Leur muluelle atfec- 
tion est aussi foite ([ue celle (ju'ils portent à lems pe- 
tits; et ils ont soin (rcMitretenir ces derniers dans une 
telle abondance, cpiil n'est pas rare de trouver h> nid 
approvisionne d(^ poisson et d'autre nourriture, soit 
fraîche, soit à différents degi'és de putréfaction . A mesure 
que les jeunes tçrandissent. ils sont moins fi'étiuemment 
visités par leurs parents, ([ui cependant ne manquent 
pas de leur faire partager toutes leurs bonnes aubaines; 
mais dans des nids placés bas, j'en ai vu })arfois cjui. 
s'ap])uyant sur leur denière et les jand)es ('tendues 
toutes droites devant eux. avaient l'air de souifrir de la 
faim et demandaient <ï grands cris à manger. 11 leur 
faut une telle (piantité d'aliments, (pie c'(;st à peine si 
le pÎM'e et la mère, malgré tout l'i^xercice t[u'il se don- 
nent, suffisent à satisfaire la voracité de leur appétit. 
Ce n'est que lorsqu'ils savent bien voler, qu'ils sont ca- 
pables de se subvenir à eux-mêmes. Alors bs parents 
les chassent ai les laissent s'en tirer connue ils pour- 
ront. Quand ils (juittent le nid, ils sont générahîmeiil 
en bon état; mais étant encore inexpérimentés, il leur 
faut d'abord considérablement rabattre de leur oïdi- 
naire, et bient(M, ils deviennent maigres et chétifs. Au- 
paravant, leur chair «'tait passable ; ([uant à celle des 
vieux, elle n'est nullement de mon goût, et j'en c('ck' 
volontiers le régal aux amateurs. I*our moi, je le ré- 



M, (iUWn IIIHON RI.KU. 71 

l»(Mt'. il n'i'st ni roriMMlIc, ni jcime ai^lr (iiic jo iir leur 
pi'j^V'iv (Ml loiitr saison. 

Lo t^rand llcron l)it'ii s»^ nourrit |)rinripahMn«Mit de 
poisson; mais il niauLie aussi des ijrenouilles, des lé- 
zards, des serpents el des oiseaux, ainsi cpie de petits 
«piadrupèdes, tels (jue musai'aifj^nes, mulots et jeunes 
rats. Il ne dédaiiçne pas non plus les insectes aquatiiiues 
et sait 1res adi'oitenient attra))er, soit au \ol, soit par 
ti'rre, mouches, scarabées. ])apillons et libellules. 11 
(It'lruit une i:,i'ande (piantité de poules d'eau, raies et 
autres oiseaux; mais j«; n'«Mi ai jamais vu pnMidre de 
erabes; et les seules i^raines «pie j'aie ti'ouvées dans son 
esloniac (Haient C(;ll(^s du i^rand lis d'eau d(? nos Ktats 
(\u sud. 11 t'raj)pe toujours sa proie d'un coup de bec, 
de manière à lui transpei'cer le corps le plus près pos- 
sible de la tète. Quand l'aniinal «^st fort et vivace, il 
achève de le tu(M' en le battant par terre ou contre le 
roc; après ([uoi. il lavale tout d'une pièce. Un jour, 
sur la rivière Saint-,lean, dans la Floride, j'en tuai un 
ipie j'ouvris et dans l'estomac ducpiel je trouvai une 
j(»lie perche encore toute fraîche, mais dont la tète 
avait ('té coup(''e. On la fd cuire, et elle me parut excel- 
lente, ainsi (^u'au lieutenant Piercy et k mon aide, 
M. Ward; mais M. Le(»hman ne voulut pas même en 
goûtei'. Un de mes amis, John lUdow. avait, à di\erses 
l'éprises, apporte'' de New- York des dorades pour les 
mettre dans un (Hang bien enclos d'un mur et que tra- 
versait un petit ruisseau ; mais, (pudiques jours après 
les y avoir lâchées, il les voyait toutes dispai'aitre. In- 
struit de cette circonstance et soupçonnant cpiehpie 



m \M (illAM) IIIIKON IJI.I'II. 

Ik'moii iWHw raiitciii' (lu inôruit, jr lui cousoillai (l(; se 
uieltiv (Ml cuiluisciult; avec un fusil: (;Y'sl ce (ju'il lil: 
et ('(;ll(i iiiesiM'(' eut poui' iV'sultjil la uu»rt d'un superbe 
h(''i'()ii,(!(?c(Hix (li; noln; cspi^'ce, dans leiiuel il nsliouva 
sa (l('riii("'ro dorade. 

A IV'tat sauvap:(», jamais roi h'ron u(; nian}i;(î de pois- 
son luoit, ni d'aucun autio animal (pi'il n'ait Uk' lui- 
niôme. Il lui arrive parfois de s'alta(iu('r à un poisson 
si j^ros et si fort, ([u'il court i'is(iue de sa propnî vie. 
(l'est ainsi (pi(5, sur la C(Me (1(^ la Floride, j'en vis un ([ui 
ne craii^nit pas d(; s'adresser ji un adversaire ch; cette 
taille. Bien (ju'il se tînt ferin(^ et raide sur ses hautes 
jambes, il fut entraiiK' assez loin, tantcM à la surface, 
tantôt sous r(3au; enfih par une brusque secousse, il 
parvint iïdégaij;er son bec mais il paraissait à bout, et 
resta pr('s du rivaj^e, tournant la [Hg k la mer, et pro- 
bablenuîut sans envie de nîcomnuîucer. On ne s'ima- 
gine pas C(imbi(m de poissons de cin([ à six pouces un 
de ces oiseaux peut manger par jour. J'en avais ([uel- 
ques-uns à bord de la Marion (jui, dans une demi- 
heure, consommaient plein un seau déjeunes mulets; 
et quand je leur donnais de la chair de tortue, il hnir 
en fallait plusieurs livres à chaque repas. Je ne fais pas 
de doute qu'un seul individu, bien disposé, ne pût di'- 
vorer quotidiennement plusieurs centaines de petits 
poissons. Sur l'une des clefs de la Floride, ncms en 
prîmes un qui était en \ie, mais si maigre et si pauvre, 
que je me décidai à le tuer pour connaître la cause de 
cet état misérable. (Vêtait nne femelle adulte et (jui 
avait eu des petits au printemps. Son ventre était gan- 



I.i; (iUANI) llhIlUN m.lil. 7i5 

^ivm, et, iMi rouvrant, nous vîinos une t(H<' «le poisson 
(1(3 plusieurs pouces (pii , tout enti(''r(; eneore, sN'tait 
i(»iree (liuis seseiilrailles. Le inalheuieux oiseau, coui- 
liieu il avail dû soutlrir! 

Tue autre t'ois, vers (^harhvston, je trouvai deux de 
ces jeunes Ih'rons, (h'jà en (Mat de voler, et (pii se te- 
naicMil droits ii (|uel([ues pas du nid, dans hnpiel un Iroi- 
si<"MU(^ était n3st(', à nioiti('' pourri, (;t ([ue l(!s autres 
semblaient avoir misa mort à force de le battre et de 
le pi(''tiuer. Il nroppos(M'ent peu de n'sistance, se ('on- 
lentaiit de LÇi'mir et de faire entendre un sorte do fjçro- 
•>n(Muent sauvage, .le les mis dans une *]çrande nuie où 
étaient enferm(''s cpuitre Hérons l)lancs qui tout à coup 
se ruèrent av«3c tant de fureur sur les nouveaux vernis, 
([ue je fus oblijj;é de les lâcher sur le pont. J'avais sou- 
vent remanpié Textrème antipathie ([ue la majestueuse 
aii^rette témoijjjne contre le h('ron bleu à l'état sauvage; 
mais je fus étonné de la retrouver aussi forte dans de 
jeunes sujets ({ui n'en avaient jamais vu, et (pii^àcette 
(''po(jue, ('taient de moindre taille que les autres. En 
vain j'essayai de les réconcilier en les mettant ensend)le 
dans une grande cour; sur-le-champ les blancs atta- 
(liiaient les bleus qui avaient toujours le dessous. Ces 
derniers montrèrent une humeur plus sociable et plus 
d'attachement l'un pour l'autre. Quand je leur jetais 
on l'air un morceau de tortue , ils le recevaient avec 
lieaucoup d'adresse et l'engloutissaient au môme in- 
stant. A mesure qu'ils devinrent plus familiers, je leur 
donnai du biscuit, du fronuige et même de la couenne 
de lard. 



^h l-V. liRANI) lll'KON HI,KII. 

IK's«|imI se seul blessé, le «framl Hi'Tori hleii se piv- 
|mi'e à lii (jeteuse: et iiiallieiii- au elmsseiir ou au chien 
i|iii. sans |M«''cautiou. approcluMl»; son l'edoutable I»«h'! 
il est lertuin de rcccvoii' inie cruelle l>lessui'e, et d'au- 
tant plus dauiifCM'euse- {\\u* l'oiseau vise ordinairement 
JUIN yeux. Si on le frappa avec une j^aule ou m» lon*i; 
l»àton. il se i'eiiv«'rse sui' le dos et donne de grands 
(M)ups de hec et de j^rilTes. J'en ai tue plusieurs cpii, 
loii|nteinps après la mort, restaient pendus à Tarhre [)ar 
les ])ieds. .l'ai vu aussi ce lu^ron donner la chasse ù 
l'aigle p(^clieur. alors (pie ce dei'niei' s"en allait sans 
(h'fiance au travers d(.'s ans, cherchant une place où il 
piU manuel' en |)aix le poisson ([u'il tenait dans ses 
serres. lii(Mit(M le h(''ron l'avait rejoint, et à ptune fai- 
sait-il mine d'atta(pier, ipie l'aigle lâchait sa proie, et 
rAutr(\ se laissant glisser en has, allait traïupiillement 
la ramass(M' par terre. Dans une de ces rencontres, le 
poisson r(^tond)a dans Vi^au, et le iK'ron. vex('' de ne 
pouvoir en profiter, s'acliarna contn^ le |)auvre aigle, 
et 1(^ poursuivit jus([u'au milieu des hois. 

Le vol du grand Ih'M'on bleu est ('gai. puissant, et 
peut se soutenir longtemps sans taiblir. l'Ji s'eidevant 
de terre ou en ipiittant la branche, il reste silencieux, et 
part, le cou tendu et les jambes pendantes; puis son cou 
se retire en arrière, les jambes s'allongent en droite 
ligne à la suite du corps, et il contiiuie sa rout(î par des 
battements d'ailes faciles et mesurt^s ; tant(M l'asant la 
surface des marais, tant(.H, comme s'il y eiU appa- 
rence de danger, passant à une grande hauteur au- 
dessus des champs et des ibr<^ts. Il va directement d'un 



I.K (il(AM> llhlKON RI.KC. /O 

cliinj; «'1 iiK^DK' iliiM inamis à l'uutn». «'I iH' diMc k 
(li'oilc ou à piiiclic, i\\'v lorsini'il a|>|M'('lMMi(l(' (|ii«'l(|iie 
|)i«''nv. Quiiiid il «'sl |ti)iii' s«' posri". il plaiUMin iiiom«;iil 
eu (l«'( rivaiil (N's ccrch's. ot (ipscnid |mmi à prii vim's la 
place (pTil a choisie,'. A mesure qu'il eu approche, il 
ehMid de uouveau ses jand»es et ti«Mil ses ailes toutes 
i^raudes ouvei'tes, juscpi'à ce ({u'eidin il ait pris pied, 
(letle UH^uie maudMivre est r(''p(''t(''e hu'sipMl veut s'a- 
Itattfe sur les arhres. où cepeudaiit il ne paraît pas si 
hieu à Taise (pie sur le sol. S'il est tout à coup surpris 
paripiehpie euiieuii. il ))ousse |)lusieurs ciis torts et 
(liscordauts. (}ui cessent au inouuMit où il s'env(>le. 

Ces oiseaux nu'tteiit trois ans et plus à actpn'rir leui' 
entier devehtppenient. A la sortie de i'(eid', ils seud>leid 
l(»ut gauches et mal faits, et ne sont, en(|uel(pn' sorte, 
(jue hec et jandtes. Au bout d'une semaine, la tôte ot 
le cou se jj^arnissent d'un duvet soycni.v d'unes couleur 
^ris-somhre, et le corps commence à montrer de jeunes 
plumes, avec de larges tuyaux entoun's d'une mem- 
ltran(> mince et bleuâtre. A ce moment, les jointures 
lihio-tarsiennesparaiss(Mit d'une grosseur monstrueuse, 
et les os des jambes sont si mous, (pi'on peut les courber 
et les ployer sans qu'ils se bris(Mit. A ([uatre semaines, 
le coi'psel les ailes s«? couvrent de plumes d'une nuance 
ardoise foncée, avec une large bordui'e rouille de fer 
qui domine principalement sur les cuisses et l'articula- 
tion de l'aile. Le bec aussi s'est prodigieusement al- 
longé, les jambes sont devenues plus solides, et l'oiseau 
peut se tenir droit sur son nid ou aux environs. Alors, 
ils ne reçoivent plus guère la nourriture cprune fois y)ai' 



70 l.li (illAM) ilÉKON m.iii;. 

jour, coinine si les parents voulaient leur apprenilre 
(le bonne heure (pie l'abstinenee leur sera souv(Mit une 
ii('cessit('! dans h cours de leur vi(\ Enfin, à Tàge <le six 
ou s(3pt semaines, ils (piittent le nid, et chacun s'en va 
de son côt('' chercher sa subsistance. 

Au printemps suivant, ils sont mieux proportioini(''s 
et plus robustes. On distingue déjà les [)lunies effilées 
de la poitrine et des épaules. La touffe (pii pend sous 
la gorge du mâle commence à paraître, et l'aigrette est 
devenue blanche; mais, autant (jue j'ai pu m'en assu- 
rer, aucun n'est encore capable de se reproduire, ('.'est 
au deuxième printemps ipi'ils prennent véritablement 
tournure; en dessus, leur plumage s'éclaircit, les ta- 
cIkîs sont d'un noir et d'un blanc plus purs, (ît (luelipies- 
uns ont l'aigrette longue de trois ou (piatre pouces. Il y 
en a même (jui s'accouplent à cet âge. 



LA PÊCHE DANS L'OHIO. 



Avec fpiel plaisir, mais aussi (lucls regrets, je me 
rappelle les jours heureux que j'ai passés sur les rives 
de rOhio. Images des premières années, vous revenez 
en foule charmer mes yeux ! Je me représente le sol 
fertile, l'atmosphère tiède et embaumée de notre grand 
jardin de l'Ouest, du Kentucky, et je revois les eaux 



L.V PÈCHE DANS L OIIIO. 



limpides d»; celle belle rivière qui, dans son cours, le 
borne à l'occident. Je me figure encore ètie sur ses 
bords : retournant de vingt ans en arrière, mes mus- 
cles ont recouvré leur souplesse, mon esprit sa })romp- 
titude et sa vigueur ; l(?s l'ôves légers de l'avenir flottent 
dtîvant moi , taudis (juc je me repose sur l'herbe du 
rivage, suivant du regard les ondes étincelantes. Sur 
ma tète, la forêt fait ondoyer ses majestueuses cimes, 
le taillis entrelace ses épais berceaux, sous lesquels re- 
tentit le chœur des chantres de la solitude, et qui, de 
leui's voûtes, laissent pendre des grappes de fruits ver- 
meils et des guirlandes de magnifiques fleurs. Cher 

lecteur, je suis bien heureux Mais hélas! déjà le 

songe s'est évanoui > et je me retrouve maintenant dans 
l'Athènes britannique, écrivant un épisode pour varier 
mes biographies d'oiseaux ; autour de moi s'entassent 
de jaunes et poudreux in-folios, d'où je cherche à 
extraire quelque particula.rit(3 intéressante relativement 
il la pèche du Chat marin (1). 

Cependant avant d'enlrer en matière, je veux, dans 
une rapide description, vous donner au moins une idée 
de la de meure ([ue j'occupais sur les bords du fleuve. 
Quand je débarquai pour la première foisà Henderson, 
dans le Kenlucky, ma fauiilh?, de môme que ce viflage, 
('tait très peu considéraljle : l'un se composait de six 
ou huit maisons, l'autre de ma fenmie, d'un enfant et 
de moi. Si peu nombreuses ([ue fussent les maisons, 
nous eûmes C(;pendaiit la chance d'en trouver une de 

(1) Voyez la noio do la pago 55 au proinior voimno. 



78 l.A PÊCHE DANS i.'onio. 

ilis|)onil)lo. Je nu; Iroinpo (iiiaiid jo dis inaisoii ; c était 
iino liutte faite do souches et de troncs d'arbres. Coiunie 
il n'y en avait |ms de ineilleine. nous dûmes nous en 
coideider, et nous nous y instailànies de notre mieux. 
Le ])ays, aux environs, se trouvait presijue sans habi- 
tants; les provisions étaient rares, mais nos voisins 
étaient de braves gens, (4 nous avions apporté avec nous 
de la farine et des jambons. Nos plaisirs étaient ceux 
de deux nouveaux mariés, pleins de vie et 1»; cu'ur 
joyeux ; un sourire de notre enfant nous valait tous les 
trésors du monde. Les bois étaient peuplés de i^ibier, 
la rivière abondait en poisson; et, de temps à autre, un 
doux rayon de miel sauvage, «jue je dérobais à ([uelcjue 
arbre creux, venait emichir notre petite table. Le ber- 
ceau de notre enfant formait la plus riche pièce de 
notre mobilier; nos fusils et des lignes k pécher <''taient 
les instruments qui nous rendaient le plus de services. 
Nous avions bien commencé îi cultiviîr un coin de jai- 
din; mais la terre était si forte, que la première année, 
nos semis se trouvèrent de boinie heure étoull'és sous 
de grandes herbes. J'avais avec moi un associé, ou 
homme d'affaires, et de plus un jeune Kentuckien, il 
qui les anmsements de la forôt et de la rivière allaient 
bien mieux que le livn; journal ou le grand livre. 
C'était, je puis le dire, un garçon né pour la vie des 
bois ; il était chasseur, pécheur, et comme moi comp- 
tait avant tout, pour fournir le ménage, sur le poi:;son 
et le gibier. Ce fut donc de ce coté que, d'un connnun 
accord, se dirigea toute notre industrie. 
Quantité aussi bien que qualité étaient des objets 



LA IM-Clli: DANS l/()lll(>. 79 

iinpoliimis pour nous; nous savions partuittîniciit (jur 
rohio nourrissait trois espèces iU' cliats marins, toutes 
assez bonnes; mais nous n^'tions pas encore fixés sur 
la meilleure mi'thode poui' les prendre. N(!anmoins, 
nous l'ésolùnu's de travailler en ij,rand, et sur-le-champ 
nous nous mîmes k tahriquer [i\w iirjne donnanle. Ici 
sans doute, un mot d'explication devient nécessaire. 

La lii;ne dormaiile n'est autre chos(; cprune corde 
louiiue et i^Tosse, en proportion toutefois de l'étendue 
du cours d'eau et de la taille du poisson auquel vous la 
destinez. C.omnie FOhio, à llendei'son, est large d'au 
moins un demi-mille, et ([ue les Chats marins pèsent 
depuis une jus(|u'à cent livres, nous contectiomiàmes 
un(! ligne qui pouvait avoir deux cents mètres de long, 
grosse connue le petit doigt d'une belle jeune fille de 
({uinze ans, et aussi hlanche que puisse l'être la main 
mignonne de la chai'inante entant. JSous l'avions faite 
tout entière de coton du Kentucky, pai'ce ([u'il résiste 
mieux à l'eau que le chanvre on le lin. La })riiici|)ale 
ligne achevée, nous en pré|(aràmes une centaine de 
beaucoup plus petites, à chacune desquelles nous atta- 
châmes un excellent hameçon de Kirby (ît C'^ laissons 
maintenant à rajjpàt. 

Xous étions au mois de mai; la nature avait fait re- 
naître uiK! multitude de petits aninniux ipù couvraient 
la terre, fendaient les ondes et bourdomiaient au mi- 
lieu des airs. Le Chat marin, par temjH'rament, est 
très glouton, et liullement dilïicile sur le choix de ses 
morceaux. Connue le vautour, il se contente de cha- 
rogne, (juand il n'a rien de mieux. Après (luekiues 



80 LA VÉCUE DANS l.'oillO. 

(«sais, nous roconiiûim's que. tic l(>iil(« les friandises 
avec lesquelles nous cherchions à rallécher, ce qu'il 
préférait décidément en cette saison, c'était des cra- 
pauds vivants. Nous en avions grandi! abondance aux 
environs de notre village. Soit instinct, soit raison, on 
les voit rôder ou chercher leur vie, ordinairement iï la 
fin ou au commencement de la nuit, pendant le clair 
de lune, et surtout après une ondée; mais ils sont in- 
capables de supporter la chaleur du soleil, quelques 
instants avant ou après midi. En Amérique, il y a bon 
nombre de ces immondes animaux, spécialement dans 
les régions de l'ouest et du sud; et nous n'y manquons 
pas non plus de grenouilles, sin'pents, lézards, ni même 
de cette espèce de crocodiles qu(5 nous nommons alli- 
gators: c'est qu'aussi tous, tant (pi'ilssont, ils trouvent 
là facilement à vivre, et tpie nous les laissons rampei', 
sauter et frétiller à leur aise, suivant les goûts divers 
(pi'ils ont reçus de celui (pii a créé et cpii dirige chaque 
chose. 

Donc, pendant tout le mois de mai, et même? jus- 
(pi'ji l'autonnie, nous eûmes des crapauds à discrétion. 
J'imagine que plus d'une délicate lady se serait trouvée 
mal, ou du moins n'aurait pas manqué de jeter les 
hauts cris et d'avoir ses nerfs rien qu'à r(\L»arder dans 
nos paniers où grouillaient ces animaux, tous bien poi- 
tants et dodus. Heureusement nous n'avions ni prin- 
cesse de tragédie, ni vieille fille sentimentale à Hender- 
son ; nos dames du Kentucky ont assez de leurs propres 
affaires, et si par hasard elles se mêlent de celles d'au- 
trui. ce n'est (|U(» pour vendre service le plus qu'elles 



I.A VÉCUE DANS l/oiIlO. 81 

|M'iiv(Mit. l.os cmpaiuls, ramusM's un ji un, (Paient ciii- 
poi'tt's dans nos paniers à la maison, et renfermés dans 
un baril, pour ôtre employés à nu^sure. 

Su))posons maintenant que la nuit est passée, et 
•lions essayer notre ligne. Du liant de ce tertre, au 
bord de l'eau, vous pouvez suivre nos mouvements. 
Assevez-vous à Tabri de ce tarife cotonnier, <ît n'ayez 
pas peur, en cett(3 saison, d'y prendre froid. 

Mon aide me suit avec un liarpon; moi, je porte la 
l»iigaie de notre canot; un garçon a sur son dos une 
ceutaini; de crapauds des plus appétissants. Notre 

ligne Ah! j'avais oublié de vous dire (lue nous 

ruvions posé<î la veille au soir, mais sans les petites, 
(jiie vous voyez maintenant sur mon bras. Un bout 
avait ('té attaché là-bas, à ce sycomore ; et nous avions 
l'ail tilei' notre canot, portant le reste proprement en- 
roulé à la poupe ; puis, arrivé à l'autre bout, je l'avais 
jet('' })ar-dessus le bord , avec une grosse piern;, pour 
ruiiunener à fond : toutes précautions qui n'avaient eu 
pour ol)jet ([ue de la faire bien tremper, afin qu'au 
matin elle fût ferme et serrée. A présent, vous voyez: 
nous dc'tachons de la rive notre léger bateau; les cra- 
pauds, toujours dans le panier, sont placés sous nui 
main, à l'avant; j'ai sur mes genoux les petites hgnes, 
chacune toute i)réte avec son nœud coulant. Nathan 
manœuvre la pagaie, et profitant du courant, main- 
tient notre barque, la poupe juste au fil de l'eau. David 
lixe Tappàt vivant à chaque hameçon; et moi, qui n"ai 
pas quilté la principale ligne, j'y attache une des pe- 
tites, (pie je laisse tomber dans la rivière. Voyez comme 
u. 



82 LA pÈcm- DANS i/omo. 

le pauvre crapaud saute (^t se dt-bat dans l'eau. Cepen- 
dant toutes les autres petites lii^nes sont ainsi succes- 
sivcMuent attachées, amorcées et jetées dans le courant, 
et nous rei»a^nons paisiblement h^s bords. 

Quelle délicieuse chose ({ue la pèche! ai-je souvent 
entendu s'écriera un lioiniùte pêcheui' qui, patient 
comme Job, immobile ou marchant à pas complets le 
loni!,' d'un ruisseau large de vingt pieds et profond de 
trois, promène bravement sa mouche artificielle de- 
vant une truite, laquelle se prend enfin , et se trouve 
au bout du conqjte peser une demi-livre. Quant à moi, 
je n'ai jamais eu cette vertueus(; résiunation; pourtant 
j'ai attendu dix longues années: et maintenant les trois 
quarts seulement de mes oiseaux sont gi'avés, bien (pie 
j'aie t'ait la plupart des dessins depuis 1805, et qu'il me 
faille encore attendre deux ans, avant d'en voir la fin ! 
Mais, je le répète, en fait de pêche, jamais je n'ai pu 
tenir une ligne plus de deux minutes, à moins que ça 
ne mordit rondement, et que sans cesse un poisson no 
suivit l'autre par-dessus ma tète. Si je pèche la truite, 
je veux, ou m'en retourner sur-le-champ, ou bien en 
prenilre comme j'ai fait en Pensylvanie et dans le 
Maine cinquante et plus dans une couple d'heures. — 
Pour notre ligne, elle dort dans la livière, et elle du 
moins attendra très bien que je vienne y regarder ce 
soir. Maintenant, rien ne m'empêche de prendre mon 
fusil, mon aibuin, et, suivi de mou chien, de faire nui 
tournée dans les bois jusqu'au dc'jeuner. Peut-être reii- 
contrerai-je un dindon sauvage ou quelque daim. Il 
n'est que quatre heures, et la matinée est si belle ! 



LA PÈCHE DANS l'oHIO. 8.^ 

Mais iIi'JH voici losoir; les étoiles coniniiMiccnt k scin- 
tiller au fii'iiiiinient, et cependaiii l'astre du jour vient 
à peine de disparait le. Quel calme dans Tair! les in- 
sectes et les «[uadi'upèdes nocturnes sont sortis de lems 
retraites; Tours sonii;e à se melti'e en mouvement au 
travers de l'obscure caunaie, la corneille rei^a^ne son 
perchoir, Técureuil fait entendre son petit siillement 
d'adieu, et le hibou, glissant silencieux eth^ger, tond)e 
à rimproviste sur rinnocent animal, dont il interrompt 
les joyeux ébats. — Vite il notre bateau! nous poussons 
au large ; bientôt la grosse ligne est dans ma main ; je 
sens des secousses : il faut qu'il y ait quehiue chose de 
pris! J'amène le premier hameçon, rien ! les secousses 
redoublent, les hauiecons se succèdent... rien encore ! 
Ah! quel magnitiiiue Chat marin est entortillé au- 
tour de cette petite ligne! jNathan, un bon coup de 
galle! et harponne-le-moi près de la queue; ne lâche 
pas, mon garçon ; enlève-le ! Bien ! maintenant nous 
le tenons. On continue de tirer la ligne ; et quand nous 
sonnnes au bout, plus d'un beau poisson a fait le saut 
dans notre bateau. Alors on met de nouvelles amorces 
et l'on s'en revient, en se félicitant do cette heureuse 
pèche, car il y eu a pour nous régaler nous et nus voi- 
sins. 

Dans ce temps-là, à Henderson, j'aurais pu laisser 
ma ligne à l'eau toute une semaine, sans (jue rien la dé- 
rangeât. La navigation s'elfectuait presque toute par le 
moyen de bateaux plats qui, durant les nuits sereines, 
s'en allaient tlottant au milieu de la rivière, de façon 
que les gens du bord ne pouvaient voir le poisson qui 



8/| I.A Pl";('.IIK DANS I.'OIIIO. 

s\''tait liiissr preiulre. Alors aucun sN-anier n'avait oncow. 
descendu l'Ohio. De temps à autre, à la vérité, passiiit 
une barque ou un keelboat qu'on poussait à force de 
perches (;t de rames ; mais la nature de la rivière en 
cet endroit est telle, ([uc ces bateaux, en remontaiil. 
étaient obligés de longer la rive inib'enne, et ne j)on- 
vaient regagner le courant c^u'au-dessus du petit (piai 
du village, tandis (pie nos lignes étaient toujours pla- 
cées au-dessous. 

11 y a plusieurs espèces ou variétés de Chats marins 
dans rOhio : entre autres la bleue, la blanche et celle 
dite couleur de vase, qui diffèrent autant par la forme 
et les ha])itudes que par la coloration. La dernière est 
la meilleure, mais elle atteint rarement la taille des au- 
tres. La bleue est la plus grosse, et cpiand elle ne dé- 
passe j)as ({uatre à six livres, elle fournit un assez bon 
manger. La blanche est préférable et moins connnuiie. 
Toutefois, je le répète, la meilleure, comme aussi la 
plus rare, c'est la variété jaune. On en a pris de bleues 
qui pesaient jusqu'à cent livres; nuiis c'est presque un 
phénomène. 

Chez toutes, la Ibrme tourne au cône. La tète est 
démesurihnent large, tandis que le corps va se termi- 
nant en pointe à la racine d(; la queue. Les yeux, petits, 
très écartés, sont situés sur le devant de la tète, mais 
latéralement ; la gueule, large et armée de nombreuses 
dents fines et extrêmement aiguës , est en outre dé- 
fendue par des épines qui, lorsque le poisson se déhat 
dans l'agonie, se dressent à angle droit et tiennent si 
solidement, qu'on les casse quelquefois avant de pai'vc- 



I.A Viii.mi DANS i/oiiio. 85 

iiir ;ï l»'s (l(''tacli(M'. Lo ('liât marin |)oit(î juissi «les Itar- 
l)illoiis (rime loii^iKMir pi'oporliomu'c. vi (jiii lui sont 
utiles a|)[»ai"OiinM(Mit pour lo cjuidcr au toiul de \\)i\u, 
|)eii(laiit que ses yeux s'occupent à surveiller les ol)j(;ts 
ipii passent au-dessus. 

Veut-on se scrvii' avec succès de la ligne dornianto, 
il tant «fue les eaux soient d'une hauteur moyenne : 
liop basses, elles sont trop claires, elle ])oisson, cpioi- 
(jiie exIn^^nuMuent vorace, y regarde à deux fois avant 
(le lisipier sa vie pour un crapaud. De niAme, pendant 
les crues subites, c'est hasard si votre ligne n'est en- 
traînée par l'un des nombreux arbres que la rivière 
chairie ; un juste milieu, c'est donc ici ce qu'il y a de 
mieux. 

Quand les eaux montent et deviennent troubles, on 
n'emploie qu'une seule ligne pour cette pèche ; on l'at- 
tache il la branche souple de quelque saule (pii s'incline 
sur le courant. Elle doit avoir de vingt à trente pieds 
(If long. Dans ce cas, mettez pour amorce les entrailles 
triin dindon sauvage ou bien un morceau de venaison 
fraîche; et (juand vous y reviendrez voir au matin, 
pourvu (pie l'eau n'ait pas trop haussé, les mouvements 
(le la branche vous indiqueront qu'un poisson tient à 
lautre bout, et vous n'aurez plus qu'à l'amener sur le 
rivage. 

Un soir que je voyais la rivière? croître rapidement, 
bien qu'elle ne fût pas encore débordée, je m'apenjus 
que la perche blanche mouvait, c'est-à-dire montait de 
la nier. J'avais grande envie de goûter de ce poisson 
délicat, et, sans perdre de temps, j'amorçai ma ligne 



80 |,A PftCIIF DANS I.'OIIIO. 

avpr niKM'crovissr, r\ rulfacliai, conirno jo l'ai dit, aux 
y)raiirl)('s (riiii ailuv. \a* IciKh'niaiii matin, (jnaixl j'allai 
pour la tirer, il me sciiiiila ((u^'llr tenait ii tond: 
ceiM3ndanl, en m'y ])n3nanl on ditncenr, je la sentis ve- 
nir; maisun»? forte secousse me fit jçlisser la corde entre 
les dnififts, et au m^me instant un i?ros (^liat marin l»on- 
dit hors de l'eau. Je le laissai se déhatti'e uîi momenl. 
et l<irs([u'il se l'ut ('puisf^, je le pris. Il avait aval»' Tha- 
meeon tout entier, et je fus ol»li<2;é de couper la liji;ne à 
ras de sa ^nieule. Alors, lui passant un bâton dans l'une 
des ouïes, nous reni])ortiimes, mon domesticpieetnioi, 
à la maison. Kn l'ouvrant, jugez de notre surju'ise ! Il 
avait dans l'estomac une bellt; perche hlanclie ((ui était 
morte, mais nullement détérioréo. Cette pauvre perche 
s'était légèrement prise à l'hameçon, et le Chat marin 
l'ayant engloutie se Tétait lui-mAme enfoncé dans r<;s- 
tomac. Bien que Tinstrinnent fût petit, je ne doute pas 
(pie la douleur (ju'il lui causait iw l'eût, à la longue, 
fait p('rir. Nous mangeâmes la perche, et le chat fut 
partagé en (piatre portions, que nous distribuâmes 
parmi nos voisins. Nicolas Berthoud, un de mes bons 
ann's (ît le meilleur pécheur que j'aie jamais connu, 
tendit un jour une ligne dormante dans le bassin qui 
est au-dessous des moulins de Tarascon, au lieu où 
tombent les rapides de l'Ohio. Je ne me rappelle pas 
bien quel était le genre d'appât; mais toujours est-il 
qu'en levant notre ligne nous trouvâmes un très beau 
Chat marin, dans le corps duquel était au moins la 
moitié d'un cochon de lait. 



L IBIS DtS BOIS. 



Ol oiseau si remar([u;.i>lc, d tous les autres du m^^nio 
p'iire (ju'oii reiiroutre aus i^^tats-Unis, iV'sident cou- 
slaiiiuieiil dans certaines parties de nos districts du 
sud, l)ien (|u'ils accoiuplisscMd cependant de courtes 
iniu,rati(tns. Il en est m^'^nie, mais en pt!til nond)re, qui 
remontent jns([ue dans les Ktats du ceidre. Je ne sache 
pas «ju'à Test on eu ait vu plus loin (pie le Maryland, 
saui' peiil-t^tre ([uehpu's individus des espi'ces Manche 
el verte [i) (pu ont été pris en Pensylvanie et dans les 
l'ilats de New-York et de New-Jersey. L(»s Caroliues, 
la GéorEfie. les Florides, l'Alahama, la basse T.ouisiane, 
y compris l'Opelousas et le Mississi[)i, sont les lieux 
qu'ils rechei'chent ih pn'férence el où ils restent toute 
Tannée. A Texception de l'ihis vert, ({u'on peut rescar- 
der comme appartenant au Mexique, et qui, dans l'U- 
nion, se montre ordinairement solitaire ou par couples, 
tous les autres vivent en société et par troupes immen- 
ses, surtout dans la saison des œufs. Le pays qu'ils ha- 
bitent est sans doute celui qui convient le mieux à leurs 
mœurs : je parle des vastes et nombreux marais, des 
laponnes, des eaux stagnantes et des savanes noyées de 



(1) Glossy Ibis ( Tnntalus viridis , Gniel. — Ibis fakinellus , 
Vieill. ). 



88 l'ihis 1)i;s hois. 

nos fliats iiH'i'idioiiuux. Là, on ('fTot, ils trouvent des 
roi)tiles et des poissons en al)ondance , et la tempéra- 
ture est parfaitement appropriéi; à l(nu' or^çanisation. 

En traitant de ce môme Ibis, M. Will. Bartliram dit : 
Cet oiseau ne s'associe pas en troupes, nuiis demeure 
û;én(''ralement solitaire ; assertion (jue Wilson a ré[)ét(''e, 
et après lui tous ceux cpii ont écrit sur ce sujet, sans 
autre laison, probablement, cpie la croyance où ils 
('laient ([ue les pi'emiers avaient eux-mêmes constaté le 
tait. Or, dans cette espèce, c'est prc'cisc'ment tout le 
contraire. Je suis fâché d'avoir à relever cette erreur; 
et M. Barthram ne l'aurait peut-être pas commise, s'il 
eût eu ])lus d'occasions d'observer l'oiseau dont il s'agit 
sur les lieux mêmes. 

L'Ibis des bois ne se rencontre presque jamais isolé, 
même après la saison des œufs; et il est bien moins 
lare, à toute éporpie, d'en voir une centaine cnsemlth; 
cpie d'en trouver un ({ui soit seul. Pour moi, j'en ai vu 
des troupes composées de ])lusieurs «îdlliers; et c'est la 
nature même qui leur fait un»; nécessité de se réunir 
ainsi. Ils ne se nourrissent que de poisson et de reptiles 
a(iuati(|ues, dont ils di'truisent une énorme quantité, 
et bien plus qu'ils n'en peuvent manger. Après eu avoir 
tué pendant une demi-heure et s'êtn? bien gorgés, ils 
laissent ce qui reste sur I'cmiu, sans y touch«;r, riche pâ- 
ture abandonnée aux crocodiles, aux corlxîaux et aux 
vautours. Pour pêcher, ils se mettent en nombre et 
parcourent les endroits peu profonds des lacs et des 
nuirais bourbeux. Dès qu'ils ont découvert une ]>!a('0 
où le poisson abonde, ilsconunencent tous à danser dans 



i/iHis i>i:s itois. 89 

Tenu, jusqu'à ce ([u'olle soit dovonuc noin^ <'t épaisse 
eu se chargeant de la vase ([ue leurs pieds i'out monter 
ireii l)as. Alors, à mesure ([ue paraît un poisson, ils le 
frappent à coups de l)ec et, cpiand il (\st mort, le re- 
loiirnent et le laissent là. Kn moins de dix on ([uinze 
iniiuiies, ihs centaines de poissons, de grenouilles, de 
jeunes alligators et de serpents d'eau en couvrent la 
sintace; de sorte (pie les oiseaux n'ont plusipi'à nuui- 
g(M'. jusipi'ii ce (pi'ils soient complètement repus. Après 
([uoi, ils se dirigent vers la rive la plus rapprochée, s'y 
(lahlissent en longues fdes, tous la poitrine tournée du 
côté du soleil, à hi manière des pélicans et des vau- 
toiM's, et restent dans cette posture une heure ou plus. 
Onaiid la digestion est sutïisamment avancée, ils s'en- 
volent, montent en tournoyant à une immense hauteur, 
où ils planent pendant une heun^ ou deux, en taisant 
les plus helles évolutions qu'il soit possible d'imaginer. 
Leur cou et leurs jandjes sont tendus à toute longueur, 
et le blanc pur de leur plumage» fait mieux ressortir en- 
core l(^ noir de jais du bout de leurs ailes. Tantôt en 
liuges cercles, ils sembkMit vouloir gagner les r(*gions 
les plus élevées de l'atmosphère; tantôt ils plongent 
vers la terre, puis doucement se relèvent, pour rc- 
connnencer leurs gracieux mouvements au haut des 
iiirs. Bientôt cependant la faim les rappelle; et (!(''- 
veloppant ses lignes, la troupe vogue rapidement vers 
lin autre lac ou un autre marais. 

Remarquez où ils vont, et tachez de les suivre à tra- 
vers les grands roseaux , les cyprès submergés et les 
laillih inqiénétrables. — Il est lare qu'ils rcvien- 



90 l'ibis ï)i:s bois. 

noiit, le niômo jour, manger à la môme place. — En- 
fin, vous y voilà. C'est au horrl de cette eau sombre et 
croiipissant«\ dont les sinuosités égarent vos yeux qui 
vont se perdre au fond d'un labyrinthe où règne une 
complète obscurit(''. Les roseaux se penchent comme 
pour se toucher d'une rive à Tautre; les arbres sécu- 
laiies (pii les dominent, revêtus de lichens funèbres, 
s'aii'itent à peine au soulïlf» d'un air sufl'ocant ; la gre- 
nouille alaruK'e rentre sous l'eau, le crocodile montre 
sa tète à la surface, sans doute pour reconnaître si les 
oiseaux sont arrivés, et le rusé couguar s'avance sour- 
noisement vers l'un des Ibis ([u'il croit déjà tenir dans 
son repaire. Regardez bien : sous le demi-jour, ne 
voyez-vous pas briller quelque chose? C'est le blanc plu- 
mage des oiseaux (jui s'en vont se promenant de droite 
et de gauche, comme autant de spectres. Le terrible 
cla([ueni(Mit de leurs mandibules vous apprend quel af- 
freux ravage ils commettent parmi le peuple épouvanté 
des eaux, taudis que le son de leurs pieds, semblable à 
un glas, a))porte à l'âme un sentiment de terreur. Re- 
muez, doucement ou non, faites un seul mouvement, 
et, pour cette fois, vos observations sont finies; car de- 
puis longtemps vous êtes découvert : un vieux mâle 
vous a remarqué. Est-ce à l'aide de son oreille ou de ses 
yeux? Je ne sais; mais, au moindre bruit sous vos 
pas , sa voix rauque donne l'alarme , et tous ils 
partent, abattant les roseaux et les petites branches 
au travers desquels leurs ailes puissantes se frayent un 
passage. 

Parlez-moi de la stupide indifférence de l'Ibis des 



l'ibis des bois. 91 

bois; dites qu'il ne connaît pas le danger, qu'on rap- 
proche aisément et (ju'on le tue de même... je vous 
«'Coûte, mais c'est par pure complaisance. Moi, qui ai 
j)u TiHudier si souvent et dans tant de circonstances, 
j'afllrme que nous n'avons pas, dans les Etats-Unis, 
dloiseau plus prudent, plus avisé et d'une vigilance plus 
remai(|uable. I*endanl deux années entières pass«''es, je 
puis dire, au milieu d'eux, puisqu'il cette époque j'en 
voyais, en quelque sorte, autant ([ue je voulais, je ne 
suis jamais parvenu à en surprendrez un seul, non pas 
même la nuit, quand ils étaient perchés sur leurs ar- 
bres, à près de cent pieds de haut, et parfois au milieu 
d'un vaste marais. 

Un autonnie, lorsque je demeurais sur les bords du 
bayou Sara, désirant me procurer huit u dix de ces 
ibis pour en donner les peauxà mon savant et bon ami 
le prince Charles-Lucien Bonaparte , je pris avec moi 
ikiw domestiques, l'un et l'autre de vrais hommes des 
bois et de première force à la carabine ; et bien que 
nous eussions rencontré des centaines de ces oiseaux, 
il nous fallut trois jours pour en avoir une quinzjiine; 
encore furent-ils tués, pour la plupart, au vol, avec des 
balles et à plus de cent pas. Nous avions remarqué 
qu'une troupe venait se percher régulièrennnit au- 
dessus d'un vaste champ de blé couvert d'arbres énor- 
mes, dont les cimes chenues annonçaient l'entière déca- 
dence. Nous nous postâmes dans un coin de ce champ, 
cachés parmi les grandes tiges du blé mûr, et nous at- 
tendîmes en silence. Le soleil venait de se coucher, 
loi*sque, sur un front étendu, parut la troupe des Ibis 



02 l/lKlS DI-IS MOIS. 

se dirigeant vers nous. Ils s(^ posèrent en foule sur les 
î^rosses branches des arl)res morts; et chaque fois 
(ju'une de ces branches venait à casser sous le poids, 
ilsserenvolaienttousensendile, passaient et repassaient 
en l'air à diverses reprises, puisse posaient de nouveau. 
Un de mes compaîçnons, profilant d'une occasion, fit 
feu et en abattit deux avec la même balle; mais le jeu 
finit là, car cinq minutes îiprès |)as un seul ibis n'était 
resté à un mille à la ronde, et la place fut dc'sertée pour 
plus d'un mois. Lorsqu'ils se trouvent au bord d'un lac 
ou môme au milieu (tous les lacs où ils se retirentétant 
extrêmement i)eu profonds), ils s(î mettent innnédia- 
tement sur leurs gardes, dès qu'un hounne s'offre à 
leur vue ; et pour peu qu'il avance d'un pas, ils par- 
tent tous. 

Le nom d'Ibis des i)ois, qu'on donne à cet oiseau, 
ne lui convient pas mieux qu'à toute autre espèce, car 
je n'en connais pas qui, pour le moins autant que celle- 
ci, ne fréquente les bois à certaines époquesde l'année. 
Toutes, on les rencontre sur les savanes humides, sur 
les îles, même entourées par les eaux de la mer, par 
exemple les clefs de la Floride, ou les parties les plus 
reculées et les plus sombres des bois, pourvu qu'elles 
soient marécageuses ou qu'il y ait des étangs. J'ai 
trouvé l'Ibis des bois, le rouge, le blanc, le brun et le 
vert, autour d(î ces étangs, au milieu d'immenses fo- 
rêts, et même sur des landes couvertes de pins, aux 
Florides ; parfois à plusieurs centaines de milles des 
côtes de la mer, sur la rivière Rouge, dans la Louisiane 
et au-dessus de Natchez, dans le Mississipi, aussi bien 



l.'iniS DES ROIS. 0.'^ 

(|irà (jiicUiues inillcs de l'Océan. Ccpeinlanl. au delà 
de certaines limites, on n'en voit plus. 

Voici maintenant l'une des j)articularités les plus cu- 
rieuses de l'histoire de ces oiseaux : Pendant (ju'ils 
prennent leur nourriture;, ils sont pres([ue constannnent 
à la merci de gros alligators, dont ils mangent les pe- 
tits, et pourtant ces reptiles ne les attacpient jamais; 
tandis (pie, si un canard ou un héron approche à portc'c 
de leur (lueuc;, il est infailliblement tué et avalé. Il y a 
plus: les Ibis passent jusijue sous le ventre du crocodile 
et s'avancent au bord de son trou, sans être le moins du 
monde inquiétés; mais si l'un d'eux vient à être lu('', le 
crocodile le saisit immédiatement et rentraîne sous 
l'eau. L'orphie n'est pas aussi courtoise : elle donne la 
chasse aux Ibis, chaque fois que l'occasion s'en pré- 
sente ; la tortue aussi fait une rude guerre aux jeunes 
oiseaux de cette espèce. 

Le vol de l'Ibis des bois est pesant, lorsqu'il s'enlève 
déterre. A ce moment, son cou se recoui'be profondé- 
ment en bas; ses ailes battent lourdement, mais avec 
une grande force, et ce n'est (ju'après avoir ainsi fait 
péniblement quelques mètres ([u'il étend ses longues 
jambes en arrière. Cependant à })eine est-il à huit ou 
dix pieds du sol , qu'on le voit monter avec une rapidité 
extrême, le plus souvent en spirale, et silencieusement 
si rien ne l'effraye. Dans le cas contraire, il fait enten- 
dre une sorte de coua coxia dur et guttural. Enfin, 
(juand il est en i)lein vol, il s'en va sans dévier, planant 
tour à tour et battant des ailes par intervalles de trenhî 
ou (piarante verges. Il descend sur les arbres avec plus 



94 l'ibis des bois. 

(l'aisanco (juc lo horoii, et s'y lient droit ou s'accroupit 
sur la branche, à la inaiiière du dindon sauvage et 
quehiuet'ois des hérons. Quand il est au repos, son l)ec 
se couche sur la poitrine et le cou s'enfonce entre les 
épaules. Vous pouvez en voir cinquante dans cette at- 
titude, sur le même arbre ou par terre, tous restant des 
heures entières dans une immobilité parfaite, bien (jue 
quelque individu de la bande ait toujours l'œil aux 
aguets et soit prêt k donner l'alarme. 

Au printemps, lorscpie ces oiseaux se rassemblent 
par |i,randes troupes, avant de retourner aux lieux où ils 
ont coutume ^3 nicher, j'en ai vu des milliers passer 
ensemble au-tlessus des bois, formant une ligne de plus 
d'un mille d'étendue, et rasant la cime des arbres avec 
une légèreté surprenante. Lorsc^u'ils ont fait choix de 
quelque lieu favorable pour élever leur famille, ils y 
reviennent d'année en année; et quand ils ont des 
œufs , il n'est pas facile de le leur faire abandonner. 
Néanmoins, si on les a trop tourmentés, une fois la sai- 
son passt'-e, vous ne les reverrez jamais plus. 

Outre la grande quantité de poisson (juc les Ibis dé- 
truisent, ils dévorent aussi des grenouilles, de jeunes 
alligators, déjeunes râles, des mulots, des crabes et au- 
tres crustacés, de même que des serpents et de petites 
tortues; cependant jamais ils ne mangent, ainsi qu'on 
l'a prétendu, les œufs du crocodile, dont, je suppose, 
ils ne se priveraient pas s'ils pouvaient démohr son nid, 
trop solidement construit pour eux ; mais c'est là une 
tache qui dépasserait les forces de tout oiseau que je 
connaisse. Jamais non plus je n'ai vu aucun ibis man- 



l/lUIS DKS KOlS. 96 

fçer 11*1111 aiiiiiiiil «|ui n'cilt viô lut', soil par hii-u)ùiue, 
soit par un autre (!«.' ses camarades; et niùiiio, lors(prils 
Tout tué, ils n'y louchent pas s'il y a déjà cpieliiue temps 
»[u'il est iuui't. IN'udaiit ((u'ils nianj^eut, le claquement 
(le leurs mandibules se fait entendre à plusieurs cen- 
taines de pas. 

Quand ils se sentent blessés, il est danj^ereux de les 
approcher, car ils mordent cruellement. On peut dire 
({u'ilsonllavietrès dure. Ils sont ^ras d'ordinaire, bien 
qu'ils aient la chaii' coriace et huileuse , et par cela 
même d'un assez mauvais goût. Cependant les nègres 
s'en régalent, en ayant soin de les taire cuire dépouilh's 
de leur peau. Moi aussi j'«.'n ai essayt';, mais, je l'avoue, 
sans succès. Les nègres de la Louisiane détruistMit sou- 
vent les petits pour en avoir l'huile, (pi'ils emploient à 
giaisser les machines. 

Les créoles français de cet État les appellent grands 
\hinants, tandis ipie les Espagnols de la Floride orien- 
tale les coimaissent sous le nom de fous ou boubies. 
Étant à Saint- Augustin, je voulus faire une excursion 
vers un grand lac où Ion m'avait dit qu'il y avait abon- 
dance de boubies, en m'assurant t^u'avec de sulllsantes 
précautions je pourrais en tuer sur les arbres. Je de- 
iiiaiidai ([uelle apparence avaient ces boubies; on me 
n'pondit (]ue c'étaient de gros oiseaux blancs, avec du 
lioii' au bout de l'aile , un long cou et un grand bec 
|iiiiiitu. Celte description convenant en eilet très bien 
aux bouiiies, je ne lis pas de (luestions relativement 
aux jand)es ni à la queue, et je me mis en route. Cher 
lecteur, figurez-vous trente-trois longs milles au travers 



OC) 1,'lHIS DKS MOIS. 

(les l)()is, avant tralteiiulm lo bir'ulieiin'ux lac! Kiillii 
j'arrive : ([iielle drceptioii ! I«'s riva^ACS d les arbres aux 
environs étaient couverts (TIIms des Itois! VA [)onrtanf. 
si je m'en étais ra|»|»ort(''aux lu'aves |iens([ui m'avaient 
rensei*i;né à leur manière, et «lue je n'eusse pas vérilic 
la chos(; par moi-même, j'aurais pu ('crirc , connut' 
tant d'autres, (pi'on trouve des lujubiesdans l'inté'rieui' 
des Florides, (pi'elles se perchent sur les arbres... as- 
sertion «[ui, une fois imprimée, ei'lt prol)ableinent passe 
aux {\jjf(^s futurs, j^n'ikc à messieurs les compilateuis, 
tous aussi ignorants (jue moi. 

L'Ibis met ([uatre ans à accpiérir son entiei' dt'veloj)- 
pement, bien (pie, dés le siTond print(Mnps, on en voie 
quel(pi(?s-uns s'accoupler; mais c'est rare, car généia- 
lement les jeunes vivent en troupes distinctes juscpià 
ce «[u'ils aient atteint leur tioisième amu-e. Ils sont da- 
l)or«l d'un brun sond)re. avec une bordiu'e |)lus claire 
àcha«[ue plume; la téti; est coiwerte, juscpi'aux man- 
dibules, de plumes courtes et duveteuses qui tombent 
à mesure que l'oiseau avance en âge. A la troisième 
année, la tête est toute nue, ainsi iprune i>ortion de lii 
partie supérieure du cou. Le mâle est beaucoup plus 
gros et plus pesant (pie la femelle ; mais il n'y a })as(le 
ditVérenci; de couleur entre les sexes. 



LES NAUFRACKIRS fl ) DE LA FLORIDE. 



Loiifçtoinps aviiiit d»» soiu^^t à visit«M' inoi-niAme les 
îlt's (h'Iicieust's des iiva,iA«'s sinl-csl iU\ nos Fl(tri<l<'s, ce; 
{\iw j'avais ciiIcimIu laccmtiM' «les naulVa,L>('ins m'avait 
inspire ('onti'e eux d»' lerrildrs pn'vciitious. Souvent 
on m'avait i)arlé dos moyens làrlios et l)<ii'l)ai'es que, 
disait-on, ils employaient pour atlirer les vaisseaux de 
toutes nations sur les iveifs où ils ])illau;nt la eai'jijaison 
et dépouillaient matelots et passa^(Ms; de sorte 4ue je 
ne nu; sentais (junn nu'diocre désir de rencontrer de 
|)iireils homnu's, et moins encore de me voir foi'cé 
(le recourir ii leur assistance. Le nom de naufrageur 
s'était associé', dans mon esprit, aux idi'es de piraterie, 
de cruauti', et m(^me d'assassiiuit. 

Je me trouvais, par une belle jouriK'e, sur le pont 
luisant de \àMaiion, contre (h; la douane des États- 
Unis, lorscprune voile monta à l'horizon, se portant dans 
une direction opposée et serrant de près le vent. Les 



(1) Nous nous permeUons ce néologisme qui, ri'pond exactement au 
mot Wreckers du texte. Autrement il nous faudrait dire, par une 
longue périphrase, « des individus dont le métier est d'épier, sinon 
d'occasionner oux-mômcs les naufrages, et de vivre de leurs débris. » 

lî. 7 



LES NAITRAGEURS DE I-A FF.ORÎDE. 

nij\ts (|ui s'inclinaicMit svritcs et ]»olis. vw se Imlançant 
sous la brise, nu* lapiM'laicnl les ïmHs de roseaux 
()M<loy!Uits aux hords du .Mississipi. (lependanl le vais- 
seau avait ('hau|j;«'' de roule et sNHait rapproelu' de nous. 
La Marion, send)lable à un oiseau (h' nier, les ailes 
ét»;n(lues, ellleurait les oudtîs, bercée par un doux 
roulis, tandis (jue le navire inconiui bondissait dȔ va^ue 
en va|j^ue, eonnne le dauphin rapide ii la poursuite d(t 
sa proie. Bientôt nous glissions bord abord, et le ecuti- 
mandant de rétranjije schooner saluait notre capitaine, 
qui lui rendait pi'oniptenient sa ])olitesse. (.}uel beau 
vaisseau, |)ensions-nous , «pu'lles justes pro|)ortions , 
quel fin ^réenient, et coinnu^ il est bien manœuvré! Il 
nage mieux «[uune mouette, il s'élance; et en ([uel- 
ques embardées, le voilii là-bas, vers les n'cits, à deux 
ou trois nulles sous noire vent. Maintenant, dans cet 
étroit passagJî, bicMi connu sans doute de son comnuui- 
dant, il roule, il pirouett»;, il danse, lullotté comme 
une ])lume l«''gèr(î ; le cuivre de sa carène tantôt étin- 
celle siu* le «los des vagues, et tantôt s'enfonce profon- 
dément dans l'abinie. Mais le dangereux passage est 
traverse; il se remet au vent, reprend sa dii'ection pre- 
mière et disparaît par degiés à notre vue Lecteur. 

c" était un 7iauf'rafjeur da la Caroline. 

Aux îles Tortugas, je voulus visiter queliiues-uns de 
ces vaisseaux, en compagnie; d'un ami. Nous avions 
déjà renuirqué la parfaite discipline et la vivacité des 
hommes employées à cette tâche ardue; en approchant 
d'un de leurs plus grands schooners, j'admirai sa 
forme si bien adaptée à sa destination, la largeur de 



LES NALTRA(iEIRS DE L\ FLORIDE. 99 

SOI! l>aii (l), s(ui h'^er tiiaj(«'. r^xucliliule do sa lijçiie 
(h; tlottiiisoii, la pioprdi^ de ses tiaiics pcinls, le poli 
de SCS mâts toujours soijfneuseinent ^raissi's, cMitiu la 
beaut»' de tous S4's a^iès. Nous fûmes accueillis à bord 
avec cette cordialité naturelle à nos loups de uier. Sur 
le pont i'«ynaieut l'ordre et le silence. Lecoimnaiidant 
et le second nous conduisirent dans ufie cabine spa- 
cieusi;, bien cclaine et lournie do tout ce ([ui pouvait 
ôtre nécessaire à tme ((uinzaine dt; pas.saj>'ers ou [»lus. 
L(! [iremier me nnintra sîi collection de eoipiilles ma- 
rines; et t(»utes celles «pie je n'avais pas encc^ie vues et 
t|ue jelui signalais, il nie les oHrait avec une amabilité 
ttîlle, ipie je dus devenir plus circonspect dans mes 
démonstrations adiiiiratives. Il possi'dait aussi plusieurs 
a'iit's d'oi.seaux rares, (juil me mit dans la main, en 
nrussurant ([u'avant un mois il s'en serait aisément 
procuré de nouveaux, car, dit-il, «c'est maintenant pou? 
nous la morte-mison sui les récits. » On servit le dinei 
consistant on poisson, volailles et autres mets dont 
nous primes notre part. (>es deux otïiciers, l'un et 
l'autre des basses contrées del'Kst, étaient deshonnnes 
vigoureux, actifs, propres et mémo coquets dans leur 
tenue. En peu de temps nous fumes tous ensond)le 
l'umnie de joyeux compagnons. Ils traitaient mon ex- 
cursion aux Tortujias. rien t|ue pour cliercber des 
oiseaux, de caprice et de simple atlaire de curiosité; ce 



(1) //cam, bau. Se dit des |)oulres qui sont posées dans le sens 
(le la largeur du bûiimiMit, i)uiir afleriiiir les bordagos et soiilcnir les 
ponts. 



iOO i.i:s >vi HKAGiURs m: i\ ff.oridk. 

qui ne los onipi^clia pas d'oxprimer le plaisir qu'ils 
éprouvaieiit en voyant quelcjucs-uns de mes dessins, 
et de m'olTrii' leurs services pour me procurer de 
nouveaux échantillons. On proposa des expéditions au 
loin et au près, on en arrêta même une pour le len- 
demain matin, et nous nous quittâmes amis. 

Le lendemain donc, de bonne heure, nous partîmes, 
avec plusieurs de ces braves gens, pour la clef dite l'île 
des Foubies. (»t éloignée d'environ dix milles. Leurs 
bateaux , bien manœuvres . volaient sous l'impulsion 
prolongée de vigoureux coups de rames, tels que 
savent en donner les équipages des baleiniers et des 
vaisseaux de guerre. Le capitaine chantait, et parfois 
en se jouant, courait des boi'd('»es avec notre belle 
chaloupe. Bientôt nous atteignîmes l'île des Boubies, 
et là ce fut une vraie partie de plaisir. Ils (Paient de 
parfaits tireurs, avaient d'excellents fusils, et en sa- 
vaient plus long, sur les Fous et les Boubies, que les 
quatre-vingt-dix-neuf centièmes des meilleurs natura- 
listes du monde. Ajoutez qu'ils nétaient pas de moindre 
force à la chasse au daim; et qu'à certains moments, 
quand l'ouvrage manque^ ils n'ont qu'à descendre 
sur quelque île un peu étendue, pour se procurer, 
en deux heures, une provision C()mplète de venaison 
délicieuse. 

Quelques jours plus tard, ils vinrent me prendrr 
pour une autre expédition : on devait, cette fois , cher- 
cher des coquilles marines. 11 fallait les voir, tous 
dans l'eau jusqu'à la ceinture et même jusqu'au cou, 
plongeant comme des canards, et rapportant, à cha(|ue 



LES NALIUAGEURS DE LA FLORIDE. 101 

lois, un bi3uu cotniiliagc. ('o dernier exercice semblait 
parliculièrenient de leur goût. 

La mission du contre se trouvant terminée, nous 
(lonnàmes aux naut'rageurs avis de notre prochain 
tli'part. Ils m'adressèrent une invitation pour retourner 
il bord de leurs vaisseaux, et j'acceptai. Ils voulaient 
me montrer et m'olï'rir de superbes coraux, des co- 
quilles, des tortues vivantes de l'espèce dite à bec de 
faucon, et une iii'iinde (piantit('' d'œufs. Je ne pus leur 
faire absoluniiMit rien accepter en retour; seulement 
ils mereniirent (juehjues lettres, nu» priant d'être assez 
bon pour h,'s jetei* ii la poslt; à (Iharlestow. C'était, me 
dii'iMit-ils, pour ' hu's femmes, là-bas. dans l'Est. Ils 
étaient si empressi's dcî faire tout pour m'étie agréables, 
qu'ils proposèrent d'aller eux-nuMnes dcn^ant la Marion, 
pour venir la retrouver à lancre et m'apporter des 
oiseaux rares de la côte, dont la retraite leur était 
connue. Des circonstances tenant au service m'empo- 
chèrent de profiter de leur obligeance; et ce fut avec 
un sincère regret, et non sans (pudique sentiment 
d'amitié, (pie je dis adieu à ces joyeux camarades. Qu'il 
est différent, me pensais-je, de connaître les choses 
par soi-même, ou par oui-dire ! 

Jamais, avant cela, je n'avais vu tle naufrageurs d(î 
la Floride, et depuis lors je n'ai plus eu la chance d'en 
rencontrer; mais mon ami, le docteur Benjamin Stro- 
bel, ayant passé ipielques jours au milieu d'eux, a bien 
voulu me comnuiniquer à ce sujet les pages suivantes, 
que je vous soumets telles (^ue lui-même les a écrites: 
« Le 12 de septembre, étant au port à la clef 



102 LES NAUFRAGEURS DE LA FLORIDE. 

Indienne, nous fûmes rejoints par cinq vaisseaux nau- 
fraiçeurs dont les licences étaient expirées, et qui 
allaient les renouveler à la clef de l'Ouest. Nous réso- 
lûmes de les accompagner 1<' lendemain matin ; et ici, 
je ne puis m'empécher de dire (juelques mots de ces 
fameux naufrageurs, tant capitaines qu'équipages. 
D'après tout ce ipie j'avais entendu dire , je m'atten- 
dais à trouver des vaisseaux malpropres, sentant la 
piraterie, commandés et manœuvres par une bande 
de noirs et barbus cocpiins dont b^s regards môme 
dénotaient les instincts sanguinaires. Je fus agréa- 
blement surpris de voii' d(^ beaux sloops, de spacieux 
scbooners, des clippers parfaitement construits, les 
uns et les autres dans le meilleur ordre. Les capi- 
taines étaient, pour la plupart, pleins de jovialité, 
comme de gais fils de Neptune; chez eux, la bonne 
humeur s'alliait à une disposition hospitalière et polie. 
et au désir d'être de toute façon serviables aux navires 
qui montaient ou descendaient en vue des r('»cifs. 
Quant aux matelots, très proprement mis, ils portaient 
sur leur figure un air de fraiichise, et, pour tout dire, 
d'honnêtes gens. 

» Le 13, à l'heure indiquée, nous mîmes tous en- 
semble à la voile, c'est-à-dire les cin(| naufrageurs et 
le schoonei' Jane ; mais connne notre vaisseau n'était 
pas très bon marcheur, nous acceptâmes l'invitation 
d'aller k bord d'un des autres. La flotte leva l'ancre 
à huit heures du matin; le vent était léger, mais bon, 
la mer unie et la journée superbe. Je manque vérita- 
blement de termes pour exprimer le plaisir et la satis- 



LES NAUFRAGEURS DE LA FLORIDE. 108 

faction que j'éprouvai. La surface des eaux calme et 
paisibl<% d'un vert magnifi(|ue et transparente comme 
une içlaccî, n'était agitée que par notre sillage et les 
évolutions du pélican qui plongeait soudain du haut 
ries airs et fondait, les mandibules ouvertes, sur sa 
proie. Les navires de notre flottille, la voile tendue au 
souille de la brise, et faisant jaillir la blanche écume 
rie chaque côté de la proue, glissaient silencieux, sem- 
blables à des îles d'ombres vaporeuses, sur une mer 
immobile de lumière. A quelques verges seulement, et 
jusque sous nous, des troupes de poissons plongeaient 
et se jouaient au sein des ondes, parmi les varechs, 
les éponges, les pennatules (l) et les coraux, dont 
le fond était émaillé. A droite commençaient à se 
montrer les clefs de la Floride, paraissant, de cette 
distance, comme autant de points perdus à l'immense 
horizon , mais qui , k mesure que nous approchions, 
grandissaient, grandissaient, revêtues de la plus riche 
livrée du printemps, et offrant à nos regards une variété 
de couleurs et de nuances qu'adoucissaient encore et 
rendaient plus délicates la pui'oté des cieux et l'éclat 
du soleil au-dessus de nos têtes. C'était un spectacle 
féeriijue; mon cœur battait, et ravi d'admiration, je 
m'écriai dans la langue de Scott : 

« Vois CCS mers enlaçant, de leurs vagues profondes, 
» Trois cents îles, là-bas, t'parscs sur les ondes. » 

Les vents alizés nous caressaient de leur haleine fraîche 

(1) Genre de zoophytes marins dont la forme rappelle assez bien 
cello d'une plume. 



104 LES NAUFllAGEURS DE LA FLORIDE. 

et embaumée; et poiu' achever de donner la vie à 
celte scène, c'était entre nous à qui monterait le plus 
rapide vaisseau. Pendant cette lutte animée, de pro- 
fondes émotions accompagnaient tour à tour chacun 
des jouleurs, selon que celui-ci s'élançait en avant, ou 
que cet autre restait pesamment en arrière. 

» Environ vers trois heures de l'après-midi , nous 
arrivâmes à la baie de Honda. Nous n'avions qu'un 
vent faible, et nul espoir d'atteindre, ce soir môme, la 
clef de l'Ouest. Il fut donc résolu (ju'on feiait port où 
nous étions, et nous entrâmes dans un beau bassin 
où nous jetâmes l'ancre à quatre heures. Immédiate- 
ment les barques furent mises à flot, et des parties de 
chasse organisées. Nous prîmes terre et fûmes bientôt 
en quête, les uns de coquillages, les autres d'oiseaux. 
Un Indien qu'un des naufrageurs avait recruté le long 
de la côte, et qui était employé comme chasseur, fut 
expédié pour nous procurer de la venaison. On lui 
avait remis une carabine chargée seulement d'une balle ; 
et au bout de quelques heures, il revenait avec deux 
daims tués du même coup. Il avait attendu pour tirer 
tju'ils fussent tous deux côte à côte, dans la direction 
de son point de mire, et les avait abattus l'un et 
l'autre. 

» Quand nous fûmes tous de retour et qu'on eut 
réuni notre butin, il s'en trouva, et de reste, pour 
faire un repas copieux. jNous limes porter presque tout 
le gibier à bord du plus grand vaisseau, où l'on se pro- 
posait de souper. Nos bâtiments se tenaient à portée de 
voix l'un de l'autre; et ([uand la lune fut levée, on put 



LES NALFRAGEURS DK LA FLORIDE. 105 

voir les baloaux allant et venant entre chacjuo navire, 
et tout occupés dY'changer des compliments et des 
j)()litesses. On n'eût jamais supposé que ces hommes 
fussent, par métier, des rivaux, tant ils se manifes- 
taient mutuellement de bon vouloir. Sur les neuf heures 
nous nous rendîmes au souper. Déjà un certain nombre 
de convives nous attendaient. Dès que nous parûmes à 
bi)i(l, un matelot allemand qui jouait très bien du 
violon fut appelé sur le tillac ; bientôt toutes les mains 
s'unirent, et au son d'une musicpie joyeuse on dansa 
jusqu'au souper. La tal)le, dressée dans la cabine, 
gémissait sous le poids des mets, tels que venaison, 

canards sauvages, courlis, poissons On porta des 

toasts, on chanta; et, entre autres pièces curieuses, 
notre Allemand, qui s'accompagnait de son instrument, 
nous régala de la chanson suivante, dont il passait pour 
t^tre l'auteur. Je ne dis rien de la poésie, et vous la 
donne simplement comme je l'ai entendue; mais telle 
qu'elle est, elle ne manque pas de caractère : 

LA CHANSON DES NAUFRAGEURS. 

Vous tous, écoutez en silence 
Un betit air de ma façon ; 
Et, sans plus tarder, ché commence : 
Chai fait et musique et chanson 
En riionneur de notre vaisseau ; 
Q'.''il est donc lier et qu'il est beau, 
Lorsqu'il porte, affrontant Torage, 
Les joyeux amis du naufrage I 

Ce rue, au milieu de Pablme, 
Est notre sompre rentez-vous : 



106 LES NAUFRAGEURS DE LA FLORIDE. 

Là, sans soubçon, paufrc fictimc, 
liasse un nafirr, près de nous. 
Dan.sons et rliantons .* dans la nuit, 
Le courant IVntrainc sans bruit. 
Sur recueil où gronle l'orage, 
A nous les tébris du naufrage! 

Au secours ! spectacle funeste ! 

Il est pertu Saufons les biens, 

Les agrès aussi l'our le reste, 

Au bon Tieu de sauver les siens. 
Kt nous allons, le lentemain, 
Kn or cliancber notre butin. 
Sur recueil où gronte l'orage, 
A nous les tébris du naufrage! 

Alors, sans souci, poche pleine, 
A terre, en praves matelots, 
Nous puvons, toute une semaine, 
A ceux qui voguent sur les flots, 
i'uisse, vous poussant par ici , 
Un bon fent nous jeter aussi. 
Sur recueil où grunte l'orage. 
Les tébris de votre naufrage ! 

» Le chanteur, avec un tort accent germanique, 
appuyait einpliatiquenient sur certains mots, et entre 
cliaque couplet jouait une ritournelle, en ayant tou- 
jours Ijien soin de nous lép^Her : iMessieurs, c'est de 
ma composition! Vingt ou trente voix reprenaient en 
chœur; et je vous assure que, dans le calme de la nuit, 
cela ne produisait pas un trop mauvais effet. » 



LE CANAHl) SAUVAGE. 



On ci'oit ii!;(Mi(Taleiiieiit (jini co (^ananl est très rom - 
niiiii dans toutes les parties des fitats-Uiiis; mais moi, 
j'ai (les preuves positives du contraire. Si les auteurs 
avaient entendu ne parler ainsi ((ue d'après le rapport 
(les autres, ou (juMls eussent simplement voulu dire qu'à 
l'état domesti(jue cet oisiMiu v('M'ital)lement abonde, rien 
(If n)i<uix. et je n'aurais pas un mot à répondre. Voici 
ce ([lie je sais d'api'î's ukjs pi'opres observations, et j'ai 
pu les réiM'ter en maintes circonstances des plus tavo- 
rables : c'est ([u'à l'état sauvage, cett(? pn'cieuse espèce 
est extrêmement rare au voisinage de Boston, dans le 
Massachusetts. Pour aj)puyer cette assertion, j'ai le té- 
m(jii,qiage de mon savant auii M. Nuttall, lequel y a ré- 
sidé pendant plusieurs années. Plus loin, vers l'est, 
c'est à peine si ces oiseaux sont connus; et ni moi, ni 
ceux qui m'acconq)agnaient, nous n'en avons jamais 
vu un seul au delà de Portland, dans le Maine. Sur la 
c(Me ouest du Labrador, aucun des habitants que nous 
interrogeâmes ne connaissait le ('.anard sauvage; de 
nièine à Terre-Neuve, où l'espèce est remplacée par la 
macreuse. A partir de New- York, vers le sud, ils com- 
mencent a se montrer plus en nombre , et l'on en voit 



i08 LE CANARD SAUVAGi;. 

souvent sur les marchés de IMiiliuleltthie, Baltimore, 
Riehmoiul en Vii-jçinie, et dans d'autres villes. Us sont 
déjà très abondants aux ('arolines, aux Floridesetdaiis 
laBasse-Louisiant;, mais le deviennent eneore iMiaucoup * 
plus dans TOuest. La raison de eela, e'est simplement 
que celte espèce, à l'inverse de celles de mer, ne IVé- 
quenle que par exception les eaux salées , et que sa 
route, pour venir des contrées où elle niche, est par 
l'intérieui' du continent. De nos grands lacs elle se re- 
paie? au loiii^' d(*s l'ivières, se relire sur les ('tangs, les 
plaines humides, les savaiies submergées et les marais 
au milieu des terres. On la trouve aussi dans les épaisses 
futaies, au commencement de l'automne, et avant même 
qu'on puisse distinguer le verl l'once ([ui pare la tètedes 
mâles. Nombre d'individus sortent des limites des États- 
Unis. 

Il serait curieux de stivoir à (|uelle épocjue cette es- 
pèce fut l'our la première fois domestiquée; mais la so- 
lution de ce problème est une entreprise; dans laquelle 
je n'ose m'aventurer, et je me borne à dire qu'eu le 
prenant à cet état de domestication, le Canard est 
connu de tout le monde. Jeune, c'est un excellent 
manger, et plus tard il donne des œufs qu'on prise 
également. Un lit fait de son duvet ne laisse pas que 
d'être préférable à la dure, dans le camp d'un de nos 
Américains des bois, ou à la planche sur laquelle le nii- 
Hcien étend, pour la nuit, ses membres fatigués. Si vous 
voulez en savoir davantage à ce sujet, vous n'avez qu'à 
consulter par ordre chronologique tous les compilateurs, 
depuis Aldrovande jusqu'à nos jours. 



I.K CANARD S.VITVAriK. 109 

Ne voiisrtoiinez pas, cher lecteur, si jo vous dis qu'il 
ni est , et beaucoup, de ces ('anards ipii ont c'té ('levés 
sur les lacs, près du Mississipi, ou niAuie sur (pichpie 
[K'tit étanj;. dans les basses tevresdu Kr'iitiicky, de TIu- 
iljiiiia et de rilliiiois; caruiaiiites t'ois il m'est arrivé de 
siirprendi'e. dans ces mêmes coutn'es. des temelles sur 
leurs (T'uls, et de m'emparer des jeunes (pie la mère, in- 
(luièie et précautionneuse, (Conduisait, pour plus de su- 
ivie, à quehpie ruiss(viu : et souvent feu ai tu»', de ces 
piuivres petits, encore inca[)abl(\sdevolei', maissi dodus, 
siteiidivsetsi pleins de jus, (pie je doute si, comme moi, 
vous ne leur eussiez pas donn('* de bien loin la j>réte- 
iriice même sur le tanuîux Canard de la Valisnérie. 

Regardez-le, ce beau mâle tlottant sui' le lac : il re- 
dresse sa tète, (pii lirille d'un vert d'émeraude ; son œ\\ 
cmileur d'ambre étincelle à la lunii(>r(^: même de cette 
(listaiice il vous apeivoit , et u soupçonne que vous 
n'avez pas de bonnes intentions à son (\iiard. car il voit 
un fusil dans vos mains, et tr<>p souvent il en a entendu 
l'cflrayante détonation. AussibM il ramène ses pieds 
sous son corps, eu détache sur l'eau deux coups vigou- 
reux, ouvre les ailes, pousse (piebpies bruyants quack, 
quack. et vous dit adieu. 

En voici un autre devant vous, sur le bord de ce 
ruisseau murnuu'ant. Que ses mouvements sont vifs et 
légers, comparés à ceux de ses frères qui se traînent 
si gaucheuient dans votre basse-cour! combien ses 
formes sont plus gracieuses, (luel auti'e lustre sur tout 
son plumage î C'est ([ue l'oiseau que vous avez chez vous 
(loscend d'une race d'esclaves, et ses facultés natives 



ilO LE CANARD SAl VAGE. 

8ontalKiliinliL's;s('sail«'ss\)xemMilsi rarrmoiit, quelles 
peuvent ù p<Miie le soulever de terre; mais celui qui fiait 
et reste iil)ie, surijui la main de rhoniuie nu pas pesé, 
le (laiiard des marais enfin, v(jyez coinine son vol est 
puissant et avec ([uelle rapidih' il disparaît au-dessus 
des bois. 

\'A\ j^enéral.lesdanardsari'ivent dans h; Kentucky et 
les divers fitats de l'Ouest. dej)uis le milieu de septenilm' 
jusqu'au pn'iniei'd'oçtohre. ou dèsque le^land et la t'aiiii' 
sont uuu's. Bientôt ils se répandent sur tous les étaiijïs 
(;ouvertsd'herl»es ayant des^raines. Quelques troupesqui 
paraissent conduites par mi L;uideexpériinent«'' s'aliat- 
tent directenu'iit sur l'eau, avec un siftlement d'aile^ 
qu'on ne peut cîinq>arer qu'au lu'uit que lait l'aigle en 
fondant sur sa proie; tandis que d'autres, comme si 
elles suspectaient la si^rete de la place, passtîut et re- 
passent ])lusieurs luis, avant de s#déci(ler à descendre. 
Danslunet l'autre cas. ils commencent par se baigner, 
se battent les lianes de leurs ailes, et t'ont de couits plon- 
geons entrenièh'S de telles cabrioles, ipi'on les croirait 
entièrement fous. En réalité, cependant, toutes ces 
démonstrations, toute cette gaieté, seud>lent n'avoir 
pour but (jne de se dc'barrasser le corps d'insectes nui- 
sibles ; ensuite, ils veulent exprimer le plaisir qu'ils 
éprouvent en se trouvant dans un climat plus doux après 
une journée et une nuit de fatigue ; ils se nettoient et 
rajustent leur plumage, avant de se mettre à manger. A 
leur place, tout voyageur n'en ferait-il pas autant? 

Maintenant, vers les rives ombragées, ils nagent par 
petits pelotons. Voyez-les sauter hors de l'eau pour 



LK CANARD SAUVAGE. ill 

courbnr les tMrs pesantes des liantes herl)(»s. Malheur 
au limaçon (|ui se reneuntre sur leur piissa^e! IVaulres 
barliotent dans la vase i^t tout la ^^iim'it aux sangsues, 
gn'iiouilles el lézards qu'ils ont à porti'e de leur hec. 
Les plus vieux couieut dans les liois et s(; nnuplissenl 
le jal)ut de laines et de glands, sans dédaigner de se le 
jfHi'iiii', chemin taisant, de tpu'lipuîs souris (|ui, el- 
frayées de l'approehe de ces maraudeurs, se hâtaient 
(le regagner huir trou. Kl pendant tout ce temps, leur 
caquelage vous assonrdiiait. si vous étiez plus près 
d'eux Mais soudain il a cessé; ijuchpie chose d'ex- 
traordinaire les nuMiace, et t«»us ii la lois ils sont deve- 
nus silencieux. Les cous s'allongent, les têtes se dres- 
sent, et d'un regard incpiiet ils explorent les environs. 
Heureusement ce n'est rien : ce n'est qu'un ours qui, 
iKtu moins qu'eux, friand de glandcc, laboure avec sou 
museau les feuilles tombées nouvellement, ou (jui re- 
tourne une vieille souche pourri».' [)our y chercher des 
vers; et les Canards, de plus belle, se remettent à la 

besogne Mais un autre bruit s'est fait entendre, et 

cette fois bien plus alarmant. L"ours lui-même se dresse 
sur ses pattes de derrière, renifle lair et, avec un sourd 
li^rugnement, rentre au galop dans les profondeurs de sa 
cuimaie. Les canards battent en retraite vers l'eau, se ré- 
fugient au centre du marais et. ne hasardant plus que 
quelques cris à demi étoullés, ils attendent que.se mon- 
tre au loin l'objet de leur terreur. Cependant l'emiemi 
s'avance ; plein de ruse et à petits pas, il marche à cou- 
vert, d'un arbre à l'autre. 11 sait qu'il a manqué la meil- 
leure occasion : Tours lui échappe ; mais il a faim, et 



112 LK CANARI» SAUVAGE. 

un (lanunl, apri'sloiil, vaut bien un coup de sa cara- 
hine rouillro. C'est un liidicti; vous le recoiinaissoz à 
sa peau roujçe, à ses cheveux noirs et n»tonil)ants (ju'il 
a coupés ras de chacpie crité de la l^t»;. Au milieu d'une 
sorte de mauvaise couverture dont rarijuisition lui u 
cortt<'; bien cher, il a t'ait un trou par on ])asse sa hMr 
nue; et cette ^nienille lui sert, connue le caparantii 
(Vui\ cheval, pour chasser les derniers mousticpies qui. 
dans cette saison, .s'acharnent encore sur .ses jambes et 
lui .sucent le siin;;'. (larde à vous, (lanards! ne perde/, 
plus une miiuite, car je le vois (pii met en joue; j)ar- 
tez, partez vile! Non?... eh bien! un de vous certai- 
nement lui servira pour son dincr. Parmi la cime des 
arbres la fumée monte en tournoyant; une détonation 
retentit, oi tous les (lanards s'envolent, moins deux. 
qui, traînant le derrière et battant en vain l'aii- de leurs 
pieds, ont (Hé frappés par la même balle. Alors lente- 
ment il s'approcluî, le fds de la fon^t ; d'un rei^ai'd il 
e.stime la profondeur du mar(''ca|i;e , entre résolument 
dans l'eau, puis à l'aide d'un long roseau attire à lui 
son butin. Pour le moment, c'est assez : il n^gagne le 
bois, allume un petit feu, et bientôt les plumes volent 
autour de lui. De chacpie aile il a soin d'arracher un 
tuyau pour déboucher la lumière de son fusil, dans les 
temps de pluie, et de mettre de côté les entrailles, qu'il 
destine à servir d'appât pour quelque piège. Mais déjà 
les Canards sont cuits, et le chasseur se livre à la joie 
d'un bon repas, bien qu'il ne perde guère de temps à 
.savourer ses morceaux. C'est qu'il iaut que la lune le 
retrouve sur pied, courant les bois à la faveur de sa 



LE CANARD SAUVAGE. 113 

pâle liimù'îre, pour làclicr de siir|H'c'ii(lrc (raulrc gi- 
hier. 

Les canards qui rostenl avec iiims diiraiil toute Tan- 
nh. et ([ui nichent sur les rives du Mississipi, du lac 
Michii^an , ou dars les plaines bordant ea et là le 
Scluivikil, en Pensylvanie. connneucent à s'accoupler 
au ciiMir nu^nie de rhiver: et liiempi'on ne puisse dir<î, 
en aucune t'aeon, (jue ces oiseaux soient doiK's de lal'a- 
nilt»' du cliant, ce|»en(lant ils ne laissent pas (jue de se 
montrer îxalants à leur manière. I.esniAles, eu brillants 
si'ducteurs. t'ont tout d'abord la cour à la |)reuii«M'e6e//e 
(lii'ilsiu}i;ent di;^nedeleiu'attention; ilslui promettent une 
ûdélité inviolable, uneaJïeclionà toute épreuve: ce qui ne 
les enipôche pas de renouveler ailleuis leui's protesta- 
tions, dès (pi'ils'en rencontre une autre à leur ^oût. Re- 
jfiiidez celui-ci : comme il étale avec coinj)laisance, et 
(lii!is toute sa beauté, le plumajj^e soyeux (pii lui orne la 
ttMe! connue il tait jouer la lumière sur les miroirs de ses 
ailes, tandis (pie S(»n babil doucereux (exprime lextrùme 
ardeur de sa tendresse! TantcM à Tune, tautAt à l'autre 
il adresse son adminition et ses flatteries, jusqu'à ce que 
seutlamment de jalousie entre les rivales; et de là, des 
querelles, des racccuimiodements, que suivent bientôt 
de nouveaux dédains. Enfin , pour mettre un terme à 
ces manœuvres amoureuses, les femelles s'éloignent et 
cherchent une place sûre où déposer leurs œufs et élever 
leur couvée. Elles amassent autour d'elles une grande 
quantité d'herbe sèche assez négligemment arrangée 
en forme de nid, dans lequel sont déposés de sept à 
dix œufs; puis elles s'arrachent elles-mêmes leur duvet 
II. 8 



li/l LE CANARD SAUVAGE. 

le plus moeihnix, rétcndt^nl sous les œufs, et commen- 
cent la longue tâche de l'incubation, pour ne rinter- 
roinpre ([u'à de courts intervalles, loisque le besoin de 
nourriture se fait trop inipérieusein«Mit sentir. 

Enfin, au bout de trois semaines, la vit; s'annonce 
par de faibles cris sous la cocjuille, et la nouvelle 
famille, faisant un violent eftbrt, paraît au jour. Qu'ils 
sont gentils, i)endant i[w de leur bec si tendre encore 
ils démêlent et assèchent leur léger duvet! Mais déjà, 
s'alignant l'un a})rès l'autre, voyez-les suivre leur heu- 
reuse mère, qui les conduit ù Teau où ils se baignent 
et plongent aussitôt, comme pour exprimer toute leur 
joie d'avoir reçu le jour. Bien loin de là, sur un autre 
marais, se tient à l'écart le mâle fatigué et amaigii; 
père dénaturé, jamais il n'eut souci de sa progéniture; 
sans regrets, il a pu d(''laisser sa femelle, ipiautrefois 
il semblait tant aimer ! Que lui importent ses cruelles 
inquiétudes et la peine ({u'elle a dû ressentir en se voyant 
si complètement abîuidonnée? A elle-seule, d'abord la 
lourde charge des œufs, et maintenant les soins et les 
anxi(''tés pour cette nombreuse et innocente couvée, 
qu'elle voudrait di'fendre et faire prospérer aux dépens 
de sa propre vie ! KUe les guide, ces chers petits, le 
long des rives couvertes d'herbe, dans les endroits peu 
profonds, et leur appnnid à saisii' les insectes qui volti- 
gent en abondance, les mouches, les moustiques et les 
scarabées étourdis, (^ui tournoient ou serpentent à la 
surface. A la moindre apparence de danger, ils pren- 
nent leur élan, se dirigent vers le bord, ou plongent et 
disparaissent. Au liout de six semaines,ceux qui ont 



LE CANARD SAUVAdE. 115 

échappe!' à la gueule vorace dos poissons et des lortuos, 
C(»niineiic(Mit à èUv passableineiit ^ros; les tuyaux leur 
poussent aux ailes, le corps se re\^t de plumes; mais 
aucun n'est encore en état de voler. Ils savent déjà se 
procurer la nourriture, en enfonçant la tète et h; cou 
dans l'eau, ainsi (pi'ils continueront de le faire par la 
suite; à ce moment aussi, ils sont devenus bons pour 
lu table, et leur chair est non moins délicate ([ue savou- 
reuse. Enfin, quand les fouilles commencent à changer 
de couleur, les jeunes Canards pnnment librement 
l'essor, et c'est alors que les vieux màlos rejoignent lo 
reste de la troupe. 

Les pionniers du Mississipi en élèvent un grand 
nombre qu'ils preiment très jeunes, et qu'une année 
suffit pour apprivoiser entièrement. Los couvées qu'on 
en obtient sont supérieures moine à celles des Canards 
sauvages, mais seulement pour la première ou la se- 
conde amiée; après ({uoi, elles dégénèrent et no don- 
nent plus que des Canards ordinaires. Les hybrides 
provenant de l'espèce sauvage et du Canard de Mos- 
covie sont de grande taille et fournissent un manger 
excellent. Quelques-uns de ces métis restent plus ou 
moins vagabonds, ou mémo redeviennent tout à fait 
sauvages. Certaines personnes les regardent comme 
formant une espèce distincte. A î'état domestique, ils 
produisent aussi avec la macreuse et le chipeau (1); et 
ce dernier accouplenuMit donne naissance à un très 
beau métis, qui retient les pieds jaunes ainsi que le 

(1) Anas strepera. 



116 LE CANARD SAUVAGE. 

plumage bigarré de l'un des parents, et le vert de la 
\Hg de l'autre. 

J'ai vu des nids de Canards sur de grosses souches 
brisées, à trois pieds de terre et dans le milieu d'une 
cannaie, à plus d'un mille de l'eau. Une fois je trouvai, 
dans les bois, une femelle à la tête de sa jeune couvée, 
que sans doute elle ficheminait vers l'Ohio; Mais elle 
m'avait aperçu la première, et s'était cachée parmi les 
herbes, ayant autour d'elle toute sa famille. Quand je 
voulus approcher, ses plumes se hérissèrent, et elle se 
mit il siffler en me menaçant, comme aurait pu faire 
une oie ; pendant ce temps, les petits décampaient dans 
toutes les directions, .l'avais un chien de première 
qualité , et parfaitement dressé à prendre les jeunes 
oiseaux sans leur faire aucun mal. Je le lançai sur leurs 
traces ; aussitôt la mère s'envola, mais en aiîectant de 
se soutenir ù peine, et semblant prête à tomber 
à chaque instant. Elle passait et repassait devant 
le chien, comme pour le troubler dans ses recher- 
ches et en épier le résultat; et quand les canetons. 
l'un après l'autre, m'eurent été rapportés et que je les 
eus mis dans ma gibecière, où ils criaient et se débat- 
taient, elle vint d'un air si malheureux se poser tout 
près de moi, par terre, roulant et culbutant presque 
sous mes pieds, que je ne pus résister à son désespoir. 
Je fis coucher mon chien, et avec une satisfaction que 
comprendront ceux-là seulement qui sont pères, je lui 
rendis son innocente famille, et m'éloignai. En me 
retournant pour l'observer, je crus réellement aper- 
cevoir dans ses yeux une expression de gratitude; et cet 



LE CANARD SAUVAGE. 117 

instant me procura l'une des plus vives jouissances (jue 
j'aie (le niavieéprouvécîs, en cherchant à surprendre 
les secrets de la nature au milieu des bois. 

Dans les lieux peu fréquentés, les Oinards volent , 
pour chercher leur nourriture, le jour comme la nuit ; 
mais quand ils sont troublés par des coups de fusil, ils 
ne sortent guère que la nuit ou vers le soir et au lever 
du soleil. Dans les temps très froids, ils remontent les 
cours d'eau, et se retirent même aux petites sources où 
on les rencontre en compagnie de la bécasse. Souvent, 
après de fortes pluies, on les voit chercher des vers 
sur les champs de blé ; et quand arrive la fin de l'au- 
tomne, ils aiment à pâturer sur les rizières de la Géor- 
gie et des Carolines. J'ai lieu de croire (pie ces oiseaux 
accomplissent alors une seconde migration, car c'est 
par milliers qu'ils viennent, de l'intérieur, fondre sur 
les plantations de riz. Dans les Florides, il y en a par- 
fois de telles multitudes, ([ue l'air en est obscurci ; et 
le bruit qu'ils font en s'enlevant des vastes savanes 
ressemble au roulement du tonnerre. Lors de mon 
séjour chez le g(''néral Hernandez, dans la Floride 
orientale, ces Canards étaient si nond)reux, qu'un 
nègre que ce gentleman avait pris à son service comme 
chasseur en tuait à lui seul de cinquante à cent vingt 
par jour, et en entretenait ainsi toute la plantation. 

Le vol du Canard sauvage est rapide, fort et bien 
soutenu. D'un seul coup d'aile il s'enlève de terre , 
aussi bien que de l'eau, et monte perpendiculairement 
pendant dix ou quinze mètres, ou même, quand il part 
du milieu d'un bois, jusqu'à ce qu'il soit au-dessus de la 



118 LE CANARD SAUVAGE. 

cinic (les plus grands ;n'br(>s; après ([uoi, il prend sou 
essor et sv, dii'it»:e hon'zoïitalemeiit. En cas (ralarine, il 
ne niaïKpie jamais de pousser plusieurs quack. quack; 
inais, si rien ne r(''pouvante, il reste silencieux en 
s'cMivolant. Quand il passe en l'air, pour quelque 
destination lointaine, le silïlenient de ses ailes s'en- 
tend d'une distance considérable, particulièrement 
pendant le calme des nuits, son vol peut, je pense, 
être (îstiuK' à l'aison d'un mille et demi })ar minute ; et 
s'il veut en dc'ployer toute la puissance , et qu'il 
s'agisse d'un long voyage, je crois fermement qu'il 
peut faire cent vingt milles à l'heure. 

Ce (Canard est omnivore dans la véritable acception 
du mot. Tout lui est bon pour satisfaire son excessive 
voracité ; propre ou non, il engloutit ce qui se rencontre: 
vieux rebuts, tripailles, poisson pourri, aussi bien que 
reptiles et petits quadrupèdes. Les noix et les fruits de 
toute espèce lui sont un régal, et on l'engraisse prompte- 
ment avec du riz. du blé ou d'autre grain. Il est en général 
si goulu, que souvent j'en ai vu deux tiraillant et se dispu- 
tant pendantplus d'une heure lapeau d'une anguille que 
l'un avait dc'jà en partie avalée, tandis que le camarade 
tenait ferme à l'autre bout. Ils gobent aussi très adroi- 
tement les mouches, et ont l'habitude de piétiner la 
terre humide pour en faire sortir les vers. 

Outre l'homme, le Canard a pour ennemis l'aigle à 
tête blanche, le hibou de neige, le grand duc de Vir- 
gitiie, le raton, le lynx et la tortue. On le prend faci- 
lement au fdet et au piège amorcé avec- du blé ; mais, 
comme aux États-Unis nous ne savons ce que c'est 



LE CANARD SAUVAGE. 119 

que la chasse ù l'appeau, je ne veux pas vous ennuyer 
en vous donnant une nouvelle édilion de tout ce qui a 
été dit et redit, dans tous les traités d'ornithologie, 
relativement à ce procédé, i\m n'est, hélas! que trop 
destructif. 

Lesœufs, dans cette espèce, ont 2 pouces 1/û de long 
sur un pouce 5/8 de large. Us sont moins gros que dans 
l'espèce domesticiuc, et rarement aussi nond)reux. La 
(;{H[uille est lisse, d'im vert h'gèrement foncé. Aussitôt 
queTincubation commence, les màlesse réunissent entre 
eux par tn)upes, jusipi'à ce que les ji^unes soient capa- 
bles de les suivre dans leurs migrations. Ils n'élèvent 
qu'une couvée par saison ; et jamais, en automne, je n'ai 
trouvé d'œufs dans leur nid. La femelle a soin de les 
couvrir avant de s'éloigner pour chercher de la nourri- 
ture ; et de cette manière, elle les maintient suffisam- 
ment chauds jusqu'à son retour. 



L'HUITRIEU A MANTEAU D'AMÉRIQUE. 

Les domaines de cet oiseau comprennent nne grande 
étendue de pays. L'hiver on le rencontre au long des 
côtes, depuis le Maryland jusqu'au golfe du Mexique; 
et counnc il abonde alors sur les rivages des Florides, 
on peut dire qu'à toute épocjue de l'année il habite 
l'un ou l'autre des États de l'Union. A l'approche du 



120 L'iirÎTRItR A MANTEAU d'aMÉRIQUE. 

printemps, il re;5'agiic ceux du ceiilrc où il niche, aussi 
bien i\uc dans la ('arolino du Nord. IMus rare entre 
Long-Island et Porlland dans le Maine, où cependant 
il reparaît, on le tronv(; jusqu'au Labrador; et dans 
cette dernière contn'e, j'en vis plusieurs (jui avaient 
des œufs au mois de juillet. Sauf rhivei", qu'ils se ras- 
seml)lcnl au nombre de vingt-cinq ou trente individus, 
ces oiseaux ne vont ordinairement que par petites 
sociétés d'un ou deux couples, avec leurs jeunes familles 
qui paraissent suivre les par<Mits jusqu'au printemps. 
On n'en rencontre jamais dans Tintérieur des terres, 
ni même bien haut, sur nos plus grandes rivières; 
les lieux où ils se plaisent, en tout temps, c'est sur les 
grèves sablonneuses et les bords rocailleux des baies et 
des marais salés. Au Labrador, j'en trouvai plus loin 
de la mer, (jue je n'en eusse encore vu en aucun 
autre pays; mais toujours près de l'eau salée. C'est du 
reste la seule espèce dont j'aie eu connaissance sur les 
côtes de l'Amérique du Nord. 

Craintif, vigilant et sans cesse sur ses gardes, l'Huî- 
trier prend, en marchant, un certain air de dignité que 
rehausse considérablement la beauté de son plumage 
et la forme si remarquable de son bec. Si vous vous 
arrêtez pour l'observer, à l'instant même vous entendez, 
en signe d'alarme, retentir son cri perçant. Cherchez 
à faire un pas vers lui, pourvu qu'il n'ait ni œufs ni 
petits, aussitôt il s'envole, et vous ne le voyez déjà plus. 
Peu d'oiseaux, en effet, sont aussi difficiles à appro- 
cher. Pour étudier ses mœurs, je fus obligé de recourir 
à un excellent télescope que je braquai sur lui d'un 



l'iiuîtrier a manteau d'amv'rique. 421 

quart de mille, et (jui me permit, à loisir et sans l'in- 
quiéter, (le le suivi'e dans chacun de ses mouvements. 
D».' cette manière, je pus le voir (jui sondait h) sable de 
toute la longueur d(? son bec, détachait des pîitelles 
des rochers au Labrador, et sur les bancs d'huîtres 
que, dans le Sud et les Florides, on appelle bancs 
d'huîtres du Raton, en se servant de son bec comme 
d'un ciseau, qu'il insinuait de cùté entre le roc et 
l'écaillé, pour saisir enfin le corps de ces pauvres mol- 
lus((ues, au moment où leurs deux valves s'entr'ou- 
vraient. D'autres fois, il déterrait un solen, ou manche 
de couteau, (pi'il battait contre les graviers, jusqu'à ce 
qu'il en eût brisé la coquille et avalé le contenu; ou bien, 
il seml)lait sucer les hérissons de mer, en introduisant 
son bec par l'orifice buccal, sans endommager la 
caïuille. Ensuite, il s'en allait, passant à gué d'un banc 
à l'autre, tout en attrapant çà et là quelque crevette 
et d'autres crustacés ; ou même il se mettait à la nage, 
si cela était nécessaire, plutôt que de prendre son vol, 
lorsqu'il n'y avait qu'une courte distance à traverser. 
Cet oiseau fait aussi sa proie de petits crabes de 
diverses espèces et de vers de mer, dont j'ai toujours 
trouvé, en plus ou moins grand nombre, les coquilles 
brisées dans son gésier. Quand il est sur des grèves 
humides, il aime à fouler le sable avec ses pieds, pour 
en faire sortir les insectes. Une fois j'en vis un s'élancer 
de l'eau sur le rivage, tenant dans son bec une petite 
sole qu'il mangea. 

L'Huîtrier ne construit pas de nid , à proprement 
parler, mais se contente de gratter dans le sable sec , 



122 l'iiuÎtrier a manteau d'Amérique. 

au-dessus de la li^ue des plus hautes eaux ; et là, il fait 
une espèce de ti-ou daus l(î(iuel il dj'pose s«'s reut's. An 
Labrador, connue à la haie de Kiindy. il pond à nu 
sur le roc. Lorsipie les œufs sont sim' le sahle. raic- 
ment les couv(^t-il. tant ipu^ le sohîil est chaud ; mais 
au lahradoi'. je l'ai vu couver aussi assidûment ([u'au- 
cun autre oiseau ; nouvelle ])rtMive ^\^* la ditîérence 
extraordinaire d(î mœurs ijui peut r(''sulter, dans uue 
môme espèce, de la seuh; dinV'rence du climat. (!!elle-ci 
me frappa tellement, ([ue j'en étais k me demander si 
les individus chez lescpiels elle s(> rencontre pouvaient 
bien ap[)artenirà la mènuM^spèce; et mon doute ne 
cessa (pie lorscpie niNHant pro(;ui'('' deux spécimens pris 
dans la saison des œufs, l'un au Labrador, l'autre dans 
nos États du centre?, je me fus ('(uivaincu. par le pins 
minutieux examen, (pi'ils (Haient, en elTet, tous deux 
parfaitemt^nt identiques. Mais, ([uelle ipie soit la lati- 
tude, j'ai toujours remarcinc» que l'Huîtrier choisit de 
préférence les endroits où h; Ilot i'(.*jette des débris de 
coquillages ou des c^raines et des herbes marines, 
comme plus sûrs pour s(;s œufs qui, de fait, n'y sont 
pas très faciles à trouver. 11 n'en pond que deux ou 
trois, ayant un peu plus de d(!ux pouces de lonij; sui' nu 
pouce et demi de large. Ils ressemblent, pour la forme, 
à ceux de la poule domestique, et sont iWiw couleur 
de crème piile, manjués pres(pie ('gahnncîut partout de 
points, les uns d'un noir brunâtre, les autres plus 
clairs. Lors même (pfil ne hîs couve pas, l'Huîtrier 
veille sur eux avec tant de sollicitude, qu'à la vue seule 
d'un ennemi, il pousse le cri d'alarme et s'envole en 



I,'llUÎTRlKR A MAME.VU d' AMÉRIQUE. 123 

((tiiiiiaiit ciutour lie vous, inais toujours à une distance 
i('s|»ertu<Mist'. Si vous venez à tn»uv(M' les [)etits, qui 
puileiit t-raiid ti'uiii dès (ju'ils sonl ('clos, le père (4 la 
mère manifestent la plus vive anxi«H«''; ils se mettent à 
(diiiir devant vous, voltigent au-dessus de votre tète, 
(Ml taisant entendn; une note ])ai'ticulière, pour les 
iiveilir de sc! fouler sur le sable et paiini les débris 
(le ('(U|uiiles, au milieu des([uels, en etfet, à eause do 
li'iir couleur d'un sondue urisàti'c. il est lare ([u'on les 
;i|t(Mvoive. à moins de passer tout à côt«''(reux; mais 
si cela arrive, ils dt'canipent avec un cri plaintif ipii 
ri'iloiihle le d(''sespoii- des paienls. Leur corps est, à ce 
iiioiiieiil, presipie tout rond; cl les raies qu'ils ont au 
(Imière et sur le croupion, comuuî aussi la pointe 
l'wourbée de leur bec, vous les ferai(Mit prendre pour 
joui autre chose (pie de jeunes Huitriers. Je m'en suis 
prociin'' (iiiel(pies-uns (pii , bien (pi'ayant toutes leurs 
pliiiiies (^t paraissant àiçés de plus d'un mois, (Haient 
oiicore incapables de voler. Ils s(^mblaient appesantis 
par la graisse, et on les attra])ait assez vite en les pour- 
suivant sur le sable. On ne voyait, aux (unirons, ni le 
pt're ni la m(''re; cependant je doute fort qu'ils pus- 
sent d(''jji ])ar eux-mêmes subvenir à leurs besoins; 
et je crois plut(5t quainsi {[uv. beaucouj) de jeunes 
oiseaux , dans d'autres espèces, ils étaient visités et 
approvisionn('s par leurs parents, JÏ certaines heures du 
jour et de la nuit, comme c'est le cas, par (^xenq)Ie, 
pour les h(''rons et les ibis; car l'Huîtrier lui-même 
n'est que très peu nocturne. 
Au commencement d'octobre ils reviennent vers le 



124 l'iuiîtuier a m.vnti-au d'amkrique. 

Sud. J'tMi ai vu, un Lahiiulor, jusqu'au 11 tl'aoï'lt ; mais 
je no puis (lire à ([uclli; ('poijud ils en n'partiMit. Si on 
les hlessi», pendant ([u'iis explorent à ^u»' les rochers, 
ou mareluMit à sec sur h rivage, ils s ('lancent à reuii 
sur la(pielle ils flottent et semblent se mouvoir parfai- 
tement H l'aise. 

Le vol de l'IIuîtrier d'Amc^rique est puissant , lé«çcr. 
parfois élégant, et peut se soutenir très longtenq)s. C'est 
en l'air ([u'il déploie toutes les beaulés de son plumaj,^!] 
aussi remar([ual)le ipie celui du pic à bec d'ivoin? dont 
il rappelle. jus(|u'à un certain point, la couleur. La 
blancheur transj)arent(; du gros d»^s ailes contraslo 
avec le noirde jais (pii les termine, et se trouve rehaussée 
par la nuance du bec (|ui est d'un rouge de corail, 
tandis (pie le blanc pur des parties inférieures du 
corps produit à l'œil un circît très agn'able. D(î même, 
son cri de wheep, wlieep^ lors([u'il éclate à votre 
oreille, paraît (Hrange et vous étonne. Enfin, pendant 
leurs évolutions si variées et si gracieuses, si vous ne con- 
naissez pas ces oiseaux, vous ne pouvez vous enq)écher de 
vous demander: Qu'est-ce cela? TantM, tournoyant 
avec une impétuosité extraordinaire, ils passent à cent 
mètres de vous, puis changent soudain de direction, et 
reviennent, non plus en rasant l'eau comme tout à 
l'heure, car ils sont déjà au plus haut des airs; tanl(M 
ils forment leurs rangs sur un large front; d'autres fois, 
comme alarmés par la détonation lointaine d'une 
arme à feu, ils se serrent tous pêle-mêle et plongent 
vers les sables ou la surface de la mer. Tirez sur un 
en ce moment, et vous pouvez vous attendre à en tuer 



I/UUÎTRIER A MANTi:\U DAMI^RIQUE. 125 

pour lo moins deux. Mais pondant iiue vons vous ap- 
j)nM<7„ l(îs nis('s. devinant sans doute vos intcMitions, 
s'éparpillent soudain; et, en moins d'une minute, loin 
(le toute atteinte, là-has, là-l>as. leni's dernières fdcs 
ont disparu. 

Le ji:osier, chez cet oiseau, peut au besoin s«^ dilater 
considérablement. Quand vous y introduisiez le doi^t, 
il passe sans <^ène dans une sorte de jabot où probable- 
ment les aliments sont })réparés avant de parvenir au 
jfésier, qui se compose* de muscles forts et nombreux. 
Mîiiiitenant , (pi'y deviennent les ])arties dures des 
co(|iiilles, les petits cailloux et autres matières sem- 
lilahles dont les aliments sont nK'Iani^és? C'est ce ([ue 
je ne puis absolument coniprendre; et je vous laisse 
volontiers le problème à résoudre. La chair est noi- 
i'ùtre, coriace, et ne peut se mang«;r que dans un cas 
(le n(''cessité extrême. 

Les femelles et les jeunes sont, en dessus, d'un brun 
olive, connue les mâles; mais cependant avec une 
teinte plus foncée. Jamais, dans aucune partie des 
Ëtats-Unis, je n'ai rencontré l'Huîtrier d'Europe 
{Ilœmatopus oslrale(jus), et sans pouvoir affirmer qu'il 
n'y existe pas, je serais porte'' à croire (pie Wilson et 
autres l'ont confondu avec notre espèce à manteau. 
Du moins la figure donnée; par Wilson ressemble à 
cdui d'Europe, quoique sa description de la femelle et 
(les jeunes, ainsi que leurs dimensions, se rapportent 
plutôt à la présente espèce. 



LA PERCllK BLANCIIK KT LKS I^LCREVISSES. 



Les eaux (h'-bordées, par suite des premières pluirs 
(lu |)i'inieuips, ne sont pas plutôt reutiées dans l(îur lit, 
et la tenijMM'ature sVst à peine radoucie^, ((u'on v(»it 
n(»s bois épanouir l(Mirs Itoutons el leurs tltîurs. CVst 
le moment où la Peiebe blanclie i[ui, dînant Tbiver. 
a véeudansl'Oeéan, commence ii reinonler les rivières 
pour cherclier les retraites bien connues auxcjuelles, la 
saison dernièn;, elle a confu» son frai. Son impétueux 
élan li'iompbe de la violeiice du Mississiju . donl le 
courant troubh' ne peut ce[)eiK!ant lui convenir. Ellf 
a litUe (rentrer dans Tun des innondirables atîlueiils 
qui, pacitiques v\ limpides, portent au fleuve majes- 
tueux le Iribut de leurs ondes. Parmi ces derniers, 
rOhio est un de ceux dont la pureté send>l(;surb)ul lui 
plaire; et c'est par troupes et en se jouant. (|ue nos 
légers poissons s'avanccMit, le long des rives, jusi[ii'ii 
ses principales sources. Sur les bancs caillouteux (»ii 
couverts de gravier, ils poursuivent leur proie; tantùt 
saisissant la moule rampante, et tantôt, avec la rapi- 
dité de la flèche, tombant sur un vaii on. D'autres fois, 
à la pointe d'un roc qui penche, ou simplement à côte 
d'une pierre, ils surprennent quelque écrevisse. Sur- 
tout pas d'aliments impurs! la grondeuse n'y touche 



LA rKRCHE BLWCHE ET LES l'iCREVISSES. 127 

jamais; c'est |Mtur«)iioi. Irclciir, «i;jin lez- vous d'en 
('l)iiisir (le tels pour ramoner; autrenuMit vous eu 
série/ pour votre |M'iue, itl vous auriez le désii^n'Mueut 
lie ne pas jouter de (;e poisson (h'Iieieux. Si donc vous 
n'iive/ pas rhal>itude d'une pareille jMVhe, rejçardcz 
ces gens qui sont lii, di'vant vous sur l(^ l'ivage, ils 
[iDiii'i'oiit vous donner une leron. 

Aucun soiitlle ne ride la surlace des eaux, \v ciel est 
clair, cl le courant s'en va doucement, sans l'aire peut- 
(Mic plus d'un mille a riiruic; le sih'uct! n^ne autour 
lie vous. Voyez: cliacpie p(\lieui* porte un panier ou une 
calebasse contenant iilusieurs ecrevisses vivantes; et 
chaque lii^ne. grosse connue une plume de conuulle, 
es! il peine longue d'ini stade. A l'un des bouts, deux 
liaiiKVoiis il [lercln' sont attacln's. de nuuiière à ne 
|i(iiivoir se nuMer enseud)le: (pielipies pouces jui-des- 
Sdiisdii point où se trouve le derniiîr, un |)oids d'en- 
viiTMi un quart de livre et percV' d'un trou dans sa 
Idiigiieur. passe sur la corde et se fixe, par un na'ud, 
à son exli'emilé. L'autre bout de la ligne tient sur le 
lionl, où vous observez cpie le tout est soigneusement 
eiiioiilé au ])ied du pêcheur. Mainieiuujt, à chaque 
hameçon, ou eidile une écrevisse ({u'on perce, pour 
œla, en dessous de la (pieue. en enfonçant la pointe 
(lu ter jusque dans la tête du pauvre animal, dont les 
pattes peuvent ainsi s'îigiter en toute liberté. Ah)rs, i3 
pt^cheiir saisit sa ligne envii'on un mètre au-dessus des 
hameçons, la fait toui'iioyer plusieurs fois en l'air, et 
la lance, à toute volée, en travers de la rivière. Aus- 
sitôt qu'elle a touché le fond, mollement entraînée par 



128 LA PERCHE BLANCHE ET LES itCREVISSES. 

le courant, elle Hotte d'abord de côté et d'autre, et 
finit par prendre le fil de l'eau Mais déjà je m'aper- 
çois que le poisson a mordu; le pécheur, pour le mieux 
piquer, donne une brusque secousse, et lentement 
ramène la ligne à soi. Perche infortunée, que te sert 
de plonger et de te débattre si péniblement? Ils n'au- 
ront aucune pitié de toi, et l'on va te jeter sur le sable 
pour t'y laisser longuement sentir le frisson de la mort. 
Ah ! j'en vois deux à cette ligne, là-bas, et des belles, 
s'il vous plaît; Cependant, d'ordinaire, il no s'en prend 
qu'une à la fois, et encore, nombre d'amorces sont 
enlevées par d'autres habitants des eaux plus rusés. 
Quels magnifiques poissons ! comme leurs écailles 
brillent en dessous d'un vif éclat d'argent, quelles 
riches couleurs en dessus, et quel œil superbe! En 
deux ou trois heures, chaque pécheur en a tout ce qu'il 
peut désirer; il enroule sa ligne, accroche une demi- 
douzaine de ces perches de chaque côté de la selle, 
enfourche son cheval, et reprend joyeusement le che- 
min de la maison. 

C'est de cette manière qu'on prend la Perche blan- 
che, le long des rives sablonneuses de l'Ohio, depuis 
son embouchure jusqu'à sa source. Dans beaucoup de 
lieux, notamment au-dessus de Louisville, les pêcheurs 
préfèrent se servir de la ligne dormante. Dans ce cas, 
on amorce plus souvent avec des moules qu'avec des 
écrevisses, peut-être simplement parce que ces der- 
nières sont plus rares que vers le bas de la rivière. On 
prend aussi un grand nombre de Perches à la seine, 
surtout quand les eaux viennent à croître pour quel- 



LA PERCHE BLANCHE ET LES ÉCREVISSES. 129 

ques jours; mais on ne p^cho guère ù la gaule, parce 
que ces poissons se tiennent généralement au long des 
bancs de sable,, près des endroits profonds. Comme 
tous les autres individus de son genre, la Perche 
blanche recherche, pour déposer son frai, les lits de fin 
gravier que recouvrent cinq à six pieds d'eau. Ces lits 
sont ronds avec un rebord formé du sable qu'elle tire 
du milieu, en le creusant de deux ou trois pouces. D'ha- 
bitude elle reste quelques jours à veiller sur son trésor, 
sans le garder toutefois avec cette tendre sollicitude 
que nous avons admirée chez le petit poisson soleil ; au 
contraire, elle s'en éloigne à la moindre apparence de 
danger. Souvent j'ai pris plaisir à laisser flotter mon 
canot au-dessus de ces espèces de couches, quand l'eau 
était assez claire pour me permettre de voir et le pois- 
son et le nid où reposent les œufs ; mais dès que le 
soleil brillait, l'ombre môme du bateau le faisait fuir. 
Je suis porté à croire, sans en être cependant certain , 
qu'il rentre, pour la plupart du temps, dans l'Océan, 
vers le commencement de novembre. 

La longueur de ce poisson, qu'on appelle dans l'Ohio 
la Perche blanche, et dans l'État de New -York, la 
grondeuse, est communément de quinze à vingt pouces. 
J'en ai vu cependant de beaucoup plus fortes. Le poids 
varie depuis une jusqu'à quatre et même six livres. 
Six semaines après leur arrivée dans les eaux douces, 
elles sont dans leur vraie saison : la chair en est alors 
blanche, ferme et excellente ; mais durant les chaleurs 
fie l'été, elles deviennent maigres et sont rarement 
bonnes à manger. Quelquefois, cependant, dans les 
n. 9 



180 LA PERCHE BLANCHE ET LES ÉCREVISSES. 

derniers jours de septembre, j'en ai goûté dont la chair 
me paraissait de même qualité qu'au printemps. L'une 
des habitudes les plus remarquables de cette Perche 
est celle qui lui a valu son nom de grondeuse. Quand 
elle se balance dans l'eau, près du fond d'une barque, 
elle fait entendre une sorte de murmure sourd qui 
ressemble assez à un gro^çnement. Dès qu'on fait le 
moindre bruit dans le bateau, en frappant au fond ou 
sur le bord, il cesse à l'instant même, pour recom- 
mencer quand tout est redevenu tranquille ; mais on 
ne l'entend d'ordinaire que quand le temps est calme 
et beau. 

La Perche blanche ne mord à l'appât qu'avec de 
grandes précautions; et très souvent elle l'en lève sans 
se prendre. Aussi faut-il beaucoup d'adresse pour la 
piquer; et si vous la manquez la première fois qu'elle 
touche à l'hameçon, il est probable qu'elle n'y reviendra 
plus. J'ai vu à l'œuvre des mains novices qui, dans tout 
le cours d'une matinée, ne réussissaient qu'à en attra- 
per une ou deux, en perdant peut-être vingt écre- 
visses. — Maintenant que je vous ai mis au courant 
de quelques-unes des particularités qu'offre l'histoire 
de la Perche blanche, laissez-moi vous dire un mot de 
ses amorces favorites. 

On ne peut certes pas prétendre que l'Écrevisse soit 
un poisson, bien que ce soit par ce nom que d'ordi- 
naire on la désigne ; et comme chacun connaît sa forme 
et sa nature, je vous tiens quitte, à cet égard, de plus 
amples explications ; mais du moins on peut dire que 
c'est un beau crustacé qui, par son importance, doit, 



LA PERCHE BLANCHE ET LES ÉCREVISSES. 131 

de même qiio tous ceux de sa famille. Hre considéré 
comme de premier ordre. Quant à moi, les Ëcrevisses 
d'eau douce ou d'eau salée, dépouillées de leur cara- 
pace, m'ont toujours paru figurer merveilleusement 
dans un potaj^e. Bouillies ou rôties, je ne les estime 
pas moins; et vous-même, lecteur, qu'en pensez-vous? 
Celles dont je parle plus spécialement abondent dans 
toutes les parties de l'Union ; on les trouve nageant, 
rampant au tond des eaux ou sur le rivage, et travail- 
lant à creuser leur trou bourbeux. Si je ne me trompe 
nous en avons deux espèces, dont l'une se plaît bien 
plus que l'autre dans les ruisseaux caillouteux, et est 
de beaucoup la meilleure, (|uoi([ue l'autre ne soit pas, 
tant s'en faut, à dédaigner. Toutes les deux nagent en 
donnant do forts coups de queue ([ui les poussent, à 
reculons, à une distance considérable. Je n'ai qu'un 
reproche à adress(3r à ces animaux, c'est d'être absolu- 
ment de petits vautours aquatiiiues, ou, si vous l'aimez 
mieux, des crustacés à mœurs de vautour. Ils font 
ventre de tout, frais ou non, du moins lorsqu'ils n'ont pu 
se procurer autre chose ; aussi peut-on en prendre autant 
qu'on veut, simplement en attachant à une corde un 
morceau de viande qu'on laisse un moment dans l'eau ; 
ensuite on n'a qu'à le retirer avec une certaine précau- 
tion, et en le soulevant avec un filet, on est certain 
d'amener en môme tenqis plusieurs Écrevisses sur le 
rivage; mais ce procédé, d'ailleurs excellent, n'est bon 
que pour celles qui vivent dans les eaux courantes. La 
forme de ces dernières est délicate, leur couleur oli- 
vâtre, et leurs mouvements sont très actifs. Les autres. 



132 LA PERCHE BI.ANCHE ET LES ÉCREVISSES. 

plus lourdes, d'un brun grisâtre, paraissent moins 
alertes dans l'eau que sur terre, quoique étant bien de 
véritables amphibies. Les premières se cachent sous les 
rochers, les pierres ou les plantes aquatiques ; les autres 
se font un trou dans le sol humide, eu rejetant à côté 
les matériaux, comme lorsqu'un homme creuse un 
puits. 

Ces trous sont plus ou moins profonds, suivant la 
nature du terrain ; cela dépend également de la séche- 
resse croissante du sol, augmentée par la chaleur de 
l'été, et enfin de la composition des diverses couches. 
Par exemple, dans les endroits où l'Écrevisse peut 
atteindre l'eau au bout de quelques pouces, elle reste 
là, pendant le jour, sans pousser plus avant, et se met 
en route, quand vient la nuit, pour chercher sa nourri- 
ture. Toutefois, lorsqu'elle se trouve à sec, elle recom- 
mence à piocher; et c'est ainsi que, tandis qu'un trou 
n'a quelquefois que cinq ou six pouces de profon- 
deur, un autre peut avoir deux, trois pieds et môme 
plus. Dans le premier cas, on la déloge facilement; 
mais lorsque le trou est profond, il faut se servir d'une 
ficelle à laquelle on attache un morceau de viande; 
l'Écrevisse mord avidement à l'appât, «alors on la tire 
petit à petit, et on s'en empare sans plus de cérémonie. 
L'Ibis blanc s'y prend d'une autre façon: ayant remar- 
qué ces petits tas de boue, qu'elle établit en forme de 
rempart autour de son trou , il s'en approche douce- 
ment, puis commence à démolir la construction par le 
haut, et en rejette les fragments dans la cavité où se 
tient l'animal. Cela fait, il se retire à l'écart, et attend 



LA PERCHE BLANCHE ET LES ÉGREVISSES. 153 

patiemment le résultat. L'Écrevisse, incommodée par 
le poids de la terre, veut immédiatement réparer le 
dégât, et monte, aussi vite qu'elle peut, à l'entrée de 
sa retraite; mais, à l'instant où elle paraît, l'Ibis est là 
qui l'arrête d'un coup de bec. Jugez maintenant quelle 
est la méthode la plus ingénieuse de celle de l'homme 
ou de celle de l'oiseau. 

Cette espèce est abondante au bord des lacs stag- 
nants et des étangs de nos districts méridionaux. J'en 
ai même vu prendre dans les rues des faubourgs, à la 
Nouvelle-Orléans, après de grandes pluies. Elles cau- 
sent d'énormes dommages en perforant les chaussées 
et les écluses, et sont souvent maudites par les meu- 
niers, les planteurs, et même par les inspecteurs des 
digues qu'on élève au long du Mississipi. Mais, après 
tout, ce sont de curieux petits animaux, créés, sans 
aucun doute, dans un but utile, et, tels qu'ils sont, très 
dignes assurément d'être connus. 



LA GRUE AU CRI RETENTISSANT, 

ou CRUE BLANCHE D'AMÉRIQUE. 

Les teintes variées du feuillage annoncent que les 
derniers jours d'octobre sont arrivés; le ciel se charge 
de sombres nuées, les vents du nord soufflent par 



184 LA GRUE AU CRI RETENTISSANT, 

rafales, et comme heureux d'échapper enfin aux ré- 
gions glacées qui leur ont donné naissance, ils se jouent 
avec un redoutable mupfissement paj-mi les arbres et 
dans les clairières de la forêt, et chassent devant eux 
des ondées de givre et de neige qui. par intervalles, 
couvrent la terre. Le laboureur soigneux rasscîmble ses 
troupeaux pour les mettre iiTabri ; le voyagcîur accepte 
de grand cœur Thospitulité de riiabitant des bois; il 
s'assied à son foyer cpii pétille, et prend ])laisir ii con- 
templer les divers travaux de ses hôtes diligents. C'est 
le moment où le bûcheron se prépare à son long 
voyage, où le trappeur cherche les retraites de l'in- 
dustrieux castor, et où llndien à jieau rouge fait ses 
dispositions pour les chasses de Thiver. Déjà, vers le 
sud, les oies et les canards sont arrivés sur les étangs; 
de temps à autre, on aperçoit un ou deux cygnes 
poursuivant leur migration au sein des airs; et tandis 
que l'observateur de la nature se tient l'esprit attentif 
aux apparences et aux changein{3nts de la saison . de 
là-haut parvient à son tDreille le cri des Grues qui 
passent rapides, sans que son œil puisse encore les voir. 
Mais soudain l'atmosphère s'est éclaircie et la troupe 
errante apparaît. Graduellement elles descendent, met- 
tent en ordre leurs longues lignes, et se disposent à 
toucher terre. Le cou tendu, leurs grandes jambes 
osseuses en arrière, elles s'avancent, portées par leurs 
ailes blanches comme la neige, et que termine une 
pointe d'un noir lustré. Les voilà qui planent au- 
dessus de l'immense savane; elles tournoyent, s'appro- 
chent lentement du sol, puis, les ailes à moitié fermées 



ou GRUK BLANCHE d' AMÉRIQUE. 135 

et allongeant les pieds, elles s'abattent, ayant soin de 
faire (|uel(|ues pas en courant , pour amortir la violence 
(lu choc. 

Maintenant elles se secouent bruyamment et rajustent 
leur plumage. Fiers de la beauté de leurs formes, plus 
fiers encore de leur vol si puissant, voyez-les, ces ma- 
jestueux oiseaux, fouler les berbes flétries et marcher 
à pas comptés, de l'air imposant d'un chef superbe. 
lis poitent haut la tête, leurs yeux brillent de plaisir: 
c'est que le grand voyage est fini ; c'est qu'ils sont de 
retour au pays bien connu que si souvent ils ont visité, 
et où ils vont, sans perdre de temps, se préparer pour 
passer l'hiver. 

('es Grues arrivent dans les États de l'Ouest vers 
le milieu d'octobre ou le commencement de novembre, 
par trou[)es de vingt à trente individus, et quelquefois 
enuombre double ou triple, les jeunes se tenant à part, 
mais suivis de près par leurs parents. Elles se répan- 
dent depuis rillinois, en franchissant le Kentucky et 
tous les États intermédiaires, jusqu'aux Carolines, aux 
Florides, à la Louisiane et même aux frontières du 
Mexique. C'est dans ces diverses contrées qu'elles doi- 
vent séjourner pendant l'hiver, attendant, pour repar- 
tir, d'ordinaire le milieu d'avril, ou les premiers jours 
de mai. On les trouve au bord des vastes étangs où 
abondent de hautes herbes, sur les champs et les 
savanes, tantôt au milieu des bois ou dans les maré- 
cages d'une grande étendue. L'intérieur des terres et 
le voisinage des rives de la mer leur conviennent éga- 
lement bien, aussi longtemps, du moins, que la tem- 



136 L\ GRUE AU CRI RETENTISSANT, 

pérature s'y maintient assez élevée; mais dans les États 
du centre, on en voit rarement ; et à l'est, on ne les 
connaît pas. En effet, toutes leurs migrations s'accom- 
plissent par le milieu des terres, et c'est ainsi qu'elles 
quittent et regagnent leurs retraites du nord où, dit- 
on, elles nichent et passent l'été. Pendant qu'elles 
émigrent, elles semblent voyager de nuit comme de 
jour, car très souvent je les ai vues le jour et entendues 
la nuit, tandis qu'elles se rendaient à leur destination. 
Que le temps soit calme, ou la tempête déchaînée, peu 
leur importe; la force de leurs ailes leur permet de se 
jouer des caprices du vent. J'en ai vu qui précipitaient 
leur vol au milieu de l'ouragan le plus furieux, et se 
dirigeaient tantôt haut tantôt bas, avec une dextérité 
surprenante. Parfois, les membres d'une même troupe 
se forment en triangle aigu; ou bien ils volent en 
longue file, puis se mêlent confusément ou s'alignent 
sur un front étendu; mais quel que soit l'ordre qu'ils 
gardent en avançant, chaque oiseau fait entendre tour 
à tour sa note sonore, qu'il répète de la même manière 
en cas d'alarme. Tant qu'ils restent avec nous, c'est 
également toujours par troupes qu'on les rencontre. 

Maintenant , lecteur, permettez-moi de me reporter 
à mon journal, d'où j'extrairai, relativement à ce 
remarquable oiseau, certains détails que, je l'espère, 
vous ne jugerez pas sans intérêt. 

Ijouisville, État de Kentucky, mars 1810. — J'ai eu 
le plaisir de conduire Alex. Wilson à quelques étangs 
éloignés de plusieurs milles de la ville, et là, je lui ai 
montré nombre d'oiseaux de cette espèce dont jusqu'ici 



ou GRUE BLANCHE d'aMÉRIQUE. id7 

il n'avait encore vu que des échantillons empaillés. Je 
lui ai dit que les sujets blancs étaient des adultes , et 
les gris des jeunes. Wilson, dans l'article qu'il consacre 
à cette Grue, ne manque pas de faire allusion à ce fait; 
seulement, ici, comme en d'autres circonstances, il 
oublie de dire au lecteur d'où lui est venue l'infor- 
mation. 

Ilendersoriy 11 novembre 1810. — La Grue est 
arrivée, vers le 28 du mois dernier, au long étang, où. 
j'en ai vu deux troupes de jeunes ; il y en a aussi une 
d'adultes sur le petit étang. Les unes et les autres se sont 
mises immédiatement à fouiller dans la boue, les eaux 
de pluie commmençant à peine à couvrir ces bas-fonds 
qui, dans l'été, sont tout à fait à sec. Elles travaillent 
résolument de leur bec, et parviennent à déterrer les 
racines des grands lis d'eau, qui souvent s'enfoncent 
à une profondeur de deux ou trois pieds. Plusieurs 
Grues sont ensemble dans le môme trou, bêchant après 
les racines et autres substances qu'elles finissent par 
découvrir, et qu'elles mangent avidement. Tandis 
qu'elles travaillent, on a chance de les approcher; en 
effet, comme elles baissent la tête, elles ne peuvent 
vous voir; et en attendant qu'elles la relèvent de temps 
en temps, pour examiner ce qui se passe aux environs, 
vous pouvez vous avancer à portée de fusil. Je remar- 
quai que pendant qu'elles étaient à l'ouvrage, elles 
gardaient le plus parfait silence. Je me tenais caché 
derrière un gros cyprès, à une trentaine de pas d'une 
de ces troupes ainsi occupée; chaque oiseau était 
enfoncé, comme je l'ai dit, dans les grands trous qu'ils 



138 LA GRUE AU CRI RETENTISSANT, 

avaient creusés; et, de cette distance, ils me faisaient 
l'effet d'une bande d'ours ou do cochons «lans les lieux 
oiî ils aiment k se vautrer; je ]>ouvuis niônie distinguer 
la couleur de leurs yeux, ([ui sont bruns chez les jeunes, 
et jaunes chez les adultes. Après les avoir observées à 
loisir, je sifflai; et aussitôt toutes relovî'rent la télé 
pour voir do (pioi il s'ii<(issiiit. L'occasion était trop 
belle, je ne pus résister à la tentation; d'autant moins 
que plusieurs de ces oiseaux avaient leurs cous si raj)- 
prochés, que j'étais siir d'en tuer plus d'un. En consé- 
quence, au moment mémo où leurs derniers cris 
d'alarme retentissaient, et où je les voyais prêts à se 
remettre a l'ouvrajs^e, je tirai. Deux seulement, à ma 
grande surprise, s'envolèrent en descendant l'étang, et 
se dirigèrent vers moi; do mon second coup, je les 
abattis. Ym allant au trou, j'en trouvai sept, (belles qui 
étaient dans les autres trous, plus au loin, s'enlevèrent 
en criant, et ne reparurent pas de l'après-midi. Il ne 
leur avait fallu qu'une semaine pour retourner la terre 
et labourer profondémcjnt toutes les parties sèches des 
étangs. Dès que les creux sont remplis par les grandes 
pluies, les Grues les abandonnent et se retirent en 
d'autres lieux. 

Natchez , novembre 1821. — Les Grues fré- 
quentent maintenant les champs de blé, de pois 
et de pommes de terre, en même temps que les 
plantations de coton. Elles se nourrissent de la graine 
des pois et déracinent les pommes de terre , dont elles 
paraissent très friandes. Dans les endroits humides, 
elles attrappent des insectes aquatiques, des crapauds, 



ou GRUE BLANCnB D'AMÉRIQUE. 139 

des grenouilles ; mais je no leur ai jamais vu prendre 
de poissons. 

liayou-Sara, 12 avril 1822. — Tontes les Grues ont 
(|iiitt«'' les cliamps, pour fia^ïner les marais et les lacs 
de l'intérieur. J'en ai vu quelques-unes prendre de 
jeunes «ifrenouilk's nui^issantes, des lézards et des ser- 
pents d'eau, et jus(|u'ù de jeunes îdliifatoi's. L'une d'elles 
aniéme attaipié une tortue ([ui, ctîpendant, est parvenue 
iis'éehapper. L'Ibis des bois ne va pas avec ces oiseaux, 
qui le chassent et le poursuivent dans l'eau justju'au 
ventre. 

10 awil. — J'ai vu neuf do ces Grues, adultes et 
dans toute la beauté de leur ])luniaiîe; elles étaient 
autonr d'un tronc d'ai'bre couche'' par terre , à environ 
20 mètres do l'eau, et fort occupj'es à d«''truire une 
bande de jeunes alligators (jui, probablement, avaient 
cherché à se sauver en se cachant sous la souche. J'ai 
tiré dessus, mais sans beaucoup d'elfet, car elles se 
sont toutes envolées; cependant je crois en avoir blessé 
lieux. Auprès de la souche, j'ai trouvé plusieurs j 3unes 
alligators de 7 à 8 ])ouces tle loni^, et dont le crâne était 
brisé d'un seul coup de bec ; ceci me donne à penser 
que ces oiseaux font un grand massacre d'animaux 
avant d'en manger aucun, comme nous avons vu que 
c'était la coutume de l'Ibis des bois. Cette après-midi, 
j'ai vu quatre jeunes Grues ([ui laboia'aient la terre, en 
cherchant des écrevisses. L'une a pris un papillon qui 
voltigeait près d'elle et l'a de suite avalé. 

Du reste, ces oiseaux ne cherchent leur nourriture 
que pendant le jour, et de temps à autre, ils mangent 



iÛO LA CRUE AU CRI RETENTISSANT, 

aussi des taupes, des niul(»ts, et parfois môme à ce que 
je pense, des serpents d'assez grande taille. J'en ai 
ouvert un qui avait dans l'estomac un serpent jarre- 
tièrcî de plus de (juinze pouces de long. 

Ils sont exti'(^!neinent farouches, et parfois, il ne 
faut rien moins cpie toute la ruse d'un chasseur indien 
pour mettre (mi d(''faut leur surveillance, surtout quand 
il s'agit de vieux oiseaux. Doutas d'une vue très per- 
çante, ils ont l'ouïe d'une merveilleuse finesse : cher- 
chez à vous approcher d'eux, même à la distance d'un 
quart de mille ; qu'une petite hranche craciue sous vos 
pieds, ou simplenKMit armez votre fusil; aussitôt ils vous 
voient, ils vous entendent; à l'instant toute la troupe 
lève la tête, et le signal du départ est donné. Fermez 
derrière vous la barrière d'un champ; de ce moment, 
vous êtes découvert, et vous ne ferez plus un seul mou- 
vement qui ne soit épié. Une fois qu'ils ont reçu l'éveil. 
vous aurez beau tenter de les joindre en rampant 
parmi les grandes herbes, c'est inutile; à moins que 
vous ne vous couchiez à plat pour les attendre, sans 
bouger ni souffler mot, ou que vous ne vous teniez tapi 
sous quelque arbre touffu, un tas de broussailles ou 
derrière une grosse souche, vous ferez aussi bien de 
rester chez vous. En général, ils vous voient longtemps 
avant que vous les ayez aperçus vous-même, et tant 
qu'ils croient que vous ne les avez pas remarqués, ils 
demeurent silencieux ; mais, si par mégarde ou autre- 
ment, vous leur donnez à connaître que vous les savez 
là, sur le champ leur cri d'alarme vous avertit que vous 
ne devez plus compter sur rien; pour moi, j'aimerais 



ou tinUE ULANCriE D'AMÉRIQUE. 141 

aiitunt essayer do prendre un daim à la course, que de 
tiioi' une Grue qui est ainsi sur ses ^^ardes. Quelquefois, 
aux approches ilu printemps. lors((u'elles so disposent 
à retourner aux lieux où elles doivent nicher, le cri 
(l'une seule sullit pour eflaroucher et taire fuir toutes 
les autres à un mille à la ronde. Dans ce cas, elles se 
réunissent en une jurande troupe, s'eidèvent. f^n'aduel- 
leineiit en d(''cri\ant une spirah?, montent à une hau- 
teur innnense et partent en droite lijijne. 

Lorsqu'on a blessi* un de ces oiseaux, il ne faut s'en 
approcher qu'avec précaution, car leur bec peut faire 
de cruelles blessures. Je le sais par expérience, et donne 
avis à tout chasseur de ne pas oublier derrière soi son 
fusil, quand il veut poursuivre quelqu'une de ces Grues 
qu'il a frappt'e. Une après-midi, pendant l'hiver, des- 
cendant le Mississipi pour aller à Natchez, j'en aperçus 
plusieurs posées sur un large banc de sable. Aussitôt, 
prenant ma carabine et des munitions, je sautai, du 
bateau plat, dans un canot, en recommandant à mes 
hommes de ne pas me perdre de vue, à cause de la 
rapidité du courant que le banc de sable, en cet endroit, 
resserrait et rendait dangereux. Je saisis donc la pa- 
[îaie, et tout en me dirigeant vers le rivage, je remar- 
quai qu'en m'y prenant bien, je pourrais m'approcher 
des Grues, sous le couvert d'un gros arbre échoué près 
du bord. Bientôt je débarquai, amarrai mon canot, et 
me mis à ramper de mon mieux, en poussant mon 
arme devant moi. Arrivé au tronc d'arbre, je levai 
tout doucement )a lète, et de derrière une branche qui 
me cachait, je vis les Grues qui n'étaient pas à plus de 



142 LA GRUE AU CRI RETENTISSANT, 

cent mètres. J'ajustai très l)ien, du moins je le crus, 
car l'extrême; désir ijue j'avais de faire valoir, devant 
les bateliers, rexcelleiice de mon coup d'œil, le rendait 
peut-être moins sùv ([u'à l'ordinaire, et je tirai. Les 
Grues épouvantées s'envolèrent toutes, moins une qui 
fit quelques sauts eu l'air, mais retomba de suite, et se 
mit à courir çà et là, en traînant une aile. Quand je 
fus debout, elle m'aperçut, j'imaiçine, pour la première 
fois, car elle conmiença à pousser de cfrands cris et à 
se sauver avec la rapidité d'une autruche. Moi, laissant 
là ma carabine décharijfée, je n'eus rien de plus pressé 
que de partir à ses trouss(;s, et sans doute elle m'eût 
échappé, s'il ne se fût rencontré par hasard une pile 
de bois, près de laquelle elle se retrancha et m'attendit. 
Quand je voulus m'en approcher, haletante et épuist'e 
comme elle était, elle se redressa de toute sa hauteur 
sur ses loniijur's jambes, étendit le cou, hérissa ses plu- 
mes qui fn'îniirent, et marcha sur moi le bec ouvert, 
les yeux étincelants de colère. Je ne puis vous dire si ce 
fut, chez moi, l'etret d'un abattement inusité, ou d'une 
extrême fatigue ; mais toujours est-il que je ne me 
sentis nullement dhumeur de me mesurer avec mon 
adversaire, et que je ne songeai qu'à battre en retraite, 
sans cependant le i[uitter des yeux. Plus je reciileais, 
plus la Grue avançait; tant et si bien, que je lui tournai 
enfin les talons, et connnençai à jouer des jambes, en 
fuyant plus vite que je n'étais venu. La Grue me pour- 
suivait toujours, et je fus bien heureux d'atteindre la 
rivière où je me jetai jusqu'au cou, en appelant les 
hommes du bateau qui vinrent, en toute hâte, à mon 



ou GRUE BLANCHE d'aMÉRIQUE. 143 

secours. Le maudit oiseau ne cessait cependant de me 
lancer des regards furieux ; entré lui-même dans Teau 
jusqu'au ventre, et stîulement à quelques pas de moi, 
il m'adressait de Itàde jijrands coups de bec, et ne quitta 
la place que quand il vit approcher les rameurs. Vous 
vous imaginez sans peine combien ma triste position 
dut leur donner à rire. Néanmoins la bataille fut bientôt 
terminée; un ou deux coups d'aviron sur la tête me 
débarrassèrent de mou antagoniste à plumes, et sans 
autre encombre, nous pûmes l'emporter à bord. 

Durant mon séjour aux Florides, je ne vis qu'un 
petit nombre do ces oiseaux vivants ; mais on m'en 
montra beaucoup que des F^spagnols et des Indiens 
avaient tués pour leur chair et leurs belles plumes dont 
on fait des éventails et des chasse-mouches. L'hiver, 
il n'en reste aucun dans ces contrées; et Will. Bartram, 
qui dit le contraire, doit avoir confondu cette espèce 
avec l'Ibis des bois. 

Les jeunes sont beaucoup plus nombreux que les 
adultes, et c'est cette particularité qui probablement a 
fait croire à certains naturalistes que les premiers con- 
stituaient une espèce distincte à laquelle ils ont donné 
le nom de Grue du Canada. 

Suivant les circonstances, ces oiseaux passent la nuit 
tout simplement par terre, ou se perchent sur de grands 
arbres. Dans ce dernier cas, ils quittent les lieux où ils 
cherchaient leur nourriture, environ une heure avant 
le coucher du soleil, et se retirent en silence dans l'inté- 
l'ieur des forêts où ils choisissent les arbres les plus 
élevés pour se poser, d'ordinaire à six ou sept, sur la 



ihk LA GRUE AU CRI RETENTISSANT, 

même branche. D'abord, ils emploient une demi -heure 
à s'arranger les plumes, et pendant ce temps restent tout 
droits; ensuite, ils s'accroupissent sur la branche, à la 
manière du dindon sauvage, et quant ils sont dans cette 
posture, on en tue quelquefois au clair de lune. Ceux 
qui se retirent dans les plantations, au voisinage des 
grands marais couverts de hautes herbes, de queues 
de chat (1) et autres plantes, s'établissent pour la nuit, 
sur quelque monticule où ils se tiennent sur une seule 
jambe, ayant l'autre ramenée sous le corps, et la tête 
cachée par les plumes de l'épaule. Au matin, lors- 
qu'ils se renvoient, plus ou moins tôt, selon le temps, 
ils crient comme d'habitude, mais d'une voix sourde et 
beaucoup moins forte. S'il fait froid, et que le ciel 
soit clair, ils repartent de très bonne heure ; mais quand 
il fait chaud et qu'il pleut, ils n'abandonnent leur re- 
traite que tard dans la matinée. Au soir, leurs mouve- 
ments sont déterminés par les mêmes circonstances. 
Pour s'enlever de terre, ils font quelques pas en cou- 
rant, volent bas, pendant trente ou quarante mètres; 
puis montent, en décrivant des cercles qu'ils mêlent et 
confondent de toutes les manières, comme c'est l'habi- 
tude pour les vautours, les ibis et d'autres oiseaux. Si 
on les surprend, et qu'on tire dessus, ils poussent alors 
des cris perçants que je ne puis comparer au son d'aucun 
instrument que je connaisse. Je les ai entendus d'une 
distance de trois milles, au commencement du prin- 



■ {i)Cat''s-tail. C'est le Typha ou MasseUe, qu'on appelle aussi queuû 
de renard» 



ou GRUE BLANCHE d'aMÉRIQUE. 145 

temps, lorsque les mîiles font la cour aux femelles, ou 
qu'ils se battent entre eux. C'est une sorte de kewrr, 
hewrr,kewrooh;ei, si étranges et si rauques qu'ils parais- 
sent, mon oreille les a toujours écoutés avec plaisir. 

En décembre 1833, j'envoyai mon fils à Spring- 
Island, sur la côte de Géorgie, où ces Grues ont l'habi- 
tude de séjourner chaque hiver. M. Hammond, le pro- 
priétaire de l'île, le reçut avec cette bienveillante 
cordialité qui distingue les planteurs du Sud. Les Grues 
abondaient; on en trouvait sur tous les champs de 
pommes de terre, qu'elles fouillaient avec non moins 
d'adresse que les nègres eux-mêmes; on les voyait 
explorer avec soin chaque sillon, le sonder de leurs 
pieds et de leur bec, à la manière des bécasses et bécas- 
sines, et quant elles avaient frappé sur quelque tuber- 
cule, en écarter la terre, l'arracher, et enfin le manger 
par petits morceaux. C'est ainsi qu'elles s'en allaient, 
sur la surface entière du champ, glanant toutes les 
pommes de terre qui avaient échappé aux cueilleurs. 
Cependant, elles étaient si farouches, que mon fils, 
malgn'^ les plus grandes précautions, et bien qu'il eût 
la main prompte et le coup d'oeil bon, ne put jamais 
en tuer qu'une jeune. Je la reconnus pour être de l'an- 
née, à sa couleur d'un brun rougeàtre, aux longue? 
plumes qui commençaient à paraître sur le croupion, 
et enfin à ce que la tête était encore couverte d'une 
sorte de poils entre lesquels se voyait la peau ridée si 
remarquable chez les vieux oiseaux de cette espèce. 
Ce jeune sujet, du reste, fut soigneusement étudié et 
décrit, et la peau est maintenant au musée britannique 
II. 10 



146 LA GRUE AU CRI RETENTISSANT, 

à Londres. La chair en était tendre, juteuse et excel- 
lente. J'en dirai autant de toutes celles de cet âge dont 
j'ai goûté, et qui sont réellement un mets délicat, aussi 
longtemps, du moins, qu elles portent leur livrée brune, 
et alors même que les taches blanches commencent à 
se montrer. Mais la chair des vieilles devient noire, 
coriace, et tout à fait impropre pour la table, n'en 
déplaise aux Indiens séminoles ([ui leur font la chasse. 

En captivité, cette Grue s'apprivoise très bien, et ,se 
nourrit volontiers de grain et autres substances végé- 
tales. M. Magwood, de la Caroline du sud, en garda 
une quelque temps, à laquelle il ne donnait que du 
maïs. Par accident, elle se blessa au pied en marchmit 
sur une écaille d'huître; et malgré tous les soins qu'on 
lui prodigua, elle périt, après avoir langui deux ou trois 
semaines. Moi-même, j'en ai eu chez moi une vivante. 
et voici ce que j'ai pu observer de ses mœurs : 

Elle était presque entièrement venue, quand elle me 
fut donnée, et son plumage passait du brun grisâtre au 
blanc. C'était un présent du capitaine Clarck comman- 
dant du sloop de guerre VÉrié. Blessée à l'aile, sur la 
côte de la Floride, on lui avait amputé le membre frac- 
turé, et bientôt elle guérit. Pendant un voyage de trois 
hiois, elle s'apprivoisa parfaitement, et par sa gentil- 
lesse et sa familiarité, devint la favorite de l'ckpiipage. 
— Je la plaçai dans ma cour, en compagnie d'une belle 
oie de neige (1); c'était à Boston. Elle se montrait si 
douce, que je pouvais la caresser avec la main. Son 

(l) Amn hyperhorens. 



où GRUE BLANCHE d' AMÉRIQUE. 147 

^^rand plaisir t^tail do chercher des \ers et des chenilles 
flans une pile de bois qui se trouvait là, et dont elle 
sondait chaque trou avec autant de soin et de dextérité 
que le pic à bec d'ivoire. Parfois aussi, avec la patience 
fl'un chat, elle guettait k»s mouvements de quelques 
souris qui avaient (Habli leur domicile aux environs. 
Du premier coup elle les tuait, les avalait d'un seul 
morceau ; et tant et si bien elle en prit, qu'elle les 
extermina toutes, l'une après l'autre. Je la nourrissais. 
(Ml outre, de blé, des restes de la cuisine auxcpiels j'ajou- 
tais (\u pain, du fromage et même des pommes. On lui 
avait donné de la paille, pour l'empêcher de se salir 
les pieds; elle la prenait dans son bec et l'arrangeait 
autour d'elle en rond, comme i)our fair(> un nid. Par- 
fois, elle restait des heures entières sur une seule jambe, 
dans une posture très gracieuse ; mais ce ipii me parais 
sait surtout cui'ieux, c'est ipiil y avait une jambe dont 
elle se servait de prt'férence. ou plutôt exclusivement, 
car personne de la maison ne i)ut jamais la voir se 
tenir ainsi sur l'autre, (x'tte habitude se rattachait pro- 
bablement à la mutilation de son aile, la jambe dont 
olle faisait usage correspondant au côté blessé. Le moi- 
t^non de l'aile send)lait l'incounnoder beaucoup, et par- 
ficulièrenKMit à l'approche de l'hiver. Elle h('M'issait et 
ramenait ses plumes tout autour et rul)ritait avec tant 
(le soin, cpie véritabkMuent j'en soutirais pour la pauvre 
bète. Quand le froitl devenait trop vif, elle se reti- 
rait régulièrement, au soir, sous un {)assage couvert où 
elle restait pendant les heures de la nuit; mais elle n'y 
entrait jamais qu'avec une répugnance marquée, et 



148 LA GRUE AU CRI RETENTISSANT, 

seulement alors que tout était tranquille et qu'on n'y 
voyait presque plus. Qu'il y eût ou non de la neige sur 
la terre, elle ne manquait pas d'en ressortir à la pre- 
mière lueur de l'aube. Par moments, elle se mettait à 
courir, en étendant la seule aile qui lui restât, puis fai- 
sait plusieurs sauts en criant, comme inquiète et dési- 
reuse de s'en retourner au séjour de la liberté; ou 
bien, elle regardait vers le ciel, et semblait appeler à 
grands cris quelque connaissance passant là-haut dans 
les airs; mais elle reprenait son ton de voix ordinaire, 
chaque fois que sa camarade, l'oie de neige, faisait 
entendre son propre signal. Rarenient avalait-elle un 
morceau sans le porter auparavant à l'eau où elle le 
plongeait plusieurs fois, et même elle se serait dérangée 
d'assez loin tout exprès pour cela. L'hiver fut très rude, 
puisque le thermomètre, dans certaines matinées, des- 
cendit jusqu'à dix degrés: cependant elle n'en engraissait 
pas moins et semblait se porter parfaitement. Le natu- 
rel soupçonneux était si fort chez elle, que je la voyais 
s'approcher à pas lents de quelques feuilles de chou, 
les regarder de côté l'une après l'autre, avant d'y tou- 
cher; et quand après tout, il lui arrivait par mégarde 
d'en lancer quelqu'une en l'air, en voulant la déchirer, 
aussitôt elle se sauvait, comme si l'ennemi eût été à 
ses trousses. 

Je n'ai point eu la satisfaction de voir, par moi- 
même, les lieux où nichent ces Grues; mais je sais 
qu'elles ont souvent des petits, longtemps avant l'entier 
développement de leur plumage. Celles dont mon 
excellent ami, le prince Charles Bonaparte, a cru devoir 



ou GRUE BLANCHE d' AMÉRIQUE. 149 

faire «ne espèce à part [Àrdeapealii) s'accouplent, ainsi 
qu'il arrive souvent pour l'aipfle à tête blanche, entre 
individus dont les uns, non encore complètement 
venus, portent une livrée blanc de nei^e, tandis que 
les adultes sont d'un pourpre bleu-grisâtre. Les jeunes 
de VArdea cœrulea ont été aussi considérés quelque 
temps comme une espèce distincte, parce qu'ils sont 
blancs d'abord, puis bleus et blancs, et finalement 
d'un bleu fonc(\ Mais c'est surtout l'Ibis écarlate qui 
nous offrirait un remarquable exemple des changements 
que l'âge fait subir au plumage des oiseaux. Dans mon 
humble opinion, j'estime, qu'à moins qu'ils ne soient 
primitivement que d'une seule couleur, laquelle, malgré 
ses variations, continue toujours de rester uniforme, on 
ne doit guère s'arrêter au x nuances successives que revêt 
leur plumage, pour établir un caractère spécifique. 

Je remarque encore que la force extraordinaire des 
cuisses, des jambes et des pieds, dans notre Grue, tend 
à en faire un oiseau beaucoup plus terrestre que les 
hérons. La grandeur et l'élévation des narines, presque 
en tout semblables à celles des vautours, se trouvent 
très propres à garantir l'intérieur de l'organe de la 
terre et des autres matières avec lesquelles il serait en 
contact, lors pi'elle cherche dans le sol ou la boue les 
racines et les substances végétales qui composent sa 
principale nourriture. Je suis convaincu également que 
cette espèce n'est complètement venue et dans toute sa 
beauté, qu'à la quatrième ou cinquième année. Durant 
la saison des amours, sa parure devient plus brillante; 
elle est rehaussée parle rouge des parties charnues de 



^50 LA GUUE AU CUl RETENTISSANT. 

la tête, tît pur la ('(Hiiciir du boc (|ui, dv. uirnie ([lie celui 
du ibu et de l'ibis blanc, prend alors un éclat inaccou- 
tumé. 



UNE CHASSE AU RATON DANS LE KENTUCKY. 

Le Raton, animal fin et rusé, se rencontre dans cha- 
cun de nos bois. 11 n'est pas un entant, dans les l^^tats- 
Unis, à qui son nom ne soit familier. (Vest un grand 
mangeur d'oiseaux de toute esi)èc(;; il n'en épargne 
aucun de ceux ciu'il peut capturer durant ses courses 
nocturnes, et se repaît avidement de leur chair. Je ne 
crois donc pas sortir de mon sujet, en vous donnant 
quelque idée du jdaisir ([ue l'on trouve à le détruire, 
dans nos contn'es de l'ouest; et si vous permettez, cher 
lecteur, nous allons partir pour ce ([ue, dans le langage 
du pays, on appelle une chasse au Ton. 

Depuis quelques heures à peine, le soleil a disparu 
dans l'occident lointain ; les chantres de la forêt ont 
regagné leurs l'etraites; la matrone, ayant couché sou 
bambin, vient de reprendre ses fuseaux; l'habitant des 
bois, ses garçons et Vétranger babillent devant un hou 
feu, en faisant toutes soi'tes de sages réflexions sur les 
événements passés, et aiiticîipant sur ceux qui sont à 
venir. L'automne, sombi'e et ti'iste, courbe déjà la tète 



UNE CHASSE AU RATON DANS Lli KENTUCKY. 151 

soiislestVoitlesboulV(''es(l»^riiivL'i(iuis"a|)pr()che;lcMuaïs, 
droit encore sur sa {\^c, a eepeiidaiit perdu toutes ses 
feuilles; devant la caliane sont rangées d'énormes piles 
de bois; les nuits deviennent picpiantes; la rosée, qui 
chmpu! malin a clianijçé i»radnell«Mnent de forme (;t de 
cunsistance, revùt les herbes tlétriesd'une eoucheétince- 
lîuite de glace. Pas un nuance au ciel; des milliers d'étoiles 
scintillent, réfléchies sur la surface d«îs eaux dormantes; 
tout est silencieux, tout repose dans la forêt, sauf les 
rôdeurs nocturnes (pii maintenant en fouillent les pro- 
fondeurs. Qu'on est heureux dans l'humble cabane ! 
Kxa'llentes gens! C'est à ((ui se disputera le plaisir 
(î'«Mre agrc'able à V\\(){v (pie le hasard a conduit près 
d'eux. On a dit que les Ratons abondaient dans le voi- 
sinage, et de suite l'on propose une partie qui est 
('ic'cepté(; de grand cœui'. La mèi'c, toujours attentive , 
quitte son rout;t, car elle a entendu ce que disait son 
mari. Elle s'approche; de la cheminée, preiid la pelle, 
écarte les braises, apporte un panier de pommes de 
terre (lu'elle range devant le feu, et recouvre de cendre 
chaude et de charbons: et tout cela, parce qu'elle devine 
qu'il y aura plus d'un estomac affamé au retour de la 
chasse. Douces et pures joies du modeste foyer, scènes 
délicieuses! Le riche peut faire mieux, sans doute, ses 
banquets sont plus soniptueux; mais jamais il ne res- 
sentira ce qu'éprouve, dans son cœur, le pauvre homme 
des bois. l\'iuvre! Et pourquoi? La nature et son indus- 
trie fournissent aniplement à tousses besoins; la rivière 
et la forêt lui réservent les mets l(;s plus délicats, et 
pour lui. le travail est (îiicore un ])laisir. 



152 UNE CHASSR AU RATON DANS LE KENTUCKY. 

Maintenant, regardez : l'infatigable Kontuckien est 
sur pied; ses garçons et r(''tranger se disj)osent k le 
suivre. Tous les fusils sont mis en réquisition. Le brave 
homme ouvre sa porte (pie ferme un loipiet (ie bois, et 
l)ousse dîins sa corne un l)euglcment à épouvanter un 
loup. Les ratons détalent grand train, abandonnant les 
champs de blé; ils traversent en toute hâte les sentiers, 
et courent se cacher dans l'épaisseur de la forôt. Le 
chasseur prend une hache sur un tas de bois, et rentre 
en criant (jue la nuit est claire et (pie nous ferons une 
superbe partie. Il soulîle dans sa carabine, pour 
s'assurer qu'il n'y a rien, examin(î sa pierre et passe 
une plume dans la lumière. Sa poire à poudre est 
attachée à un sac de cuir où tient aussi son couteau; 
en dessous pend une étroite bande de toile filée à la 
maison. Il prend une balle dans le sac, arrache avec 
ses dents le bouchon de bois de la poire, met la balle 
dans le creux de sa main, et avec l'autre, verse de la 
poudre dessus, juste assez pour cju'elle en soit couverte; 
puis, le bouchon replacé de la même manière, il intro- 
duit la poudre dans le tube, frappe la crosse contre 
terre, graisse la bourre avec du suif, et la met sur le 
bout du canon dont l'intérieur est cannelé; alors, il 
pose la balle à l'entrée, par-dessus la bourre, et la 
presse avec le manche de son couteau qui ramène en 
dedans les bords de la toile dont il l'a enveloppée; 
enfin, tenant à deux mains sa baguette de noyer, il 
pousse doucement le tout en place. Une fois, deux fois, 
trois fois la baguette élastique a rebondi ; le chasseur 
relève son arme, la plume est retirée de la lumière, 



\ . 



UNE CHASSE AU RATON DANS LE KENTUCKT. 153 

la pondre remplit le bassinet; il le ferme et s'écrie: 
Jo suis pr^t! Ses compajifnons le sont aussi. Je voudrais 
qu«'vous l'eussiez vu, pendant qu'il charjiçeait ; tout cela 
ira|)as pris plus d'un»; minute. Mais écoutez : on entend 
les aboiements des cliiens. 

Au dedans (;t au dehors, c'est un tapage à ne pUis 
s'y reconnaître ; un domestiiiue allume une torche, et 
nous partons pour la fortM. — Ne faites pas attention 
aux enfants, mon cher monsieur, dit l'homme des 
1 ois ; suivoz-moi de pr<;s, car la terre est couverte de 
5onches et de troncs d'arbres, et, devant nous, de lon- 
pws branches de vignes pendent de toutes parts, à la 
traverse. — Toby, tiens la lumière plus haut, ou nous 
ne verrons pas les fondrières et les fossés. — Traînez 
votre fusil, comme disait le général Clarck; — pas 
ainsi, mais comme cela, — très bien ! — Maintenant il 
n'y a pas de danger, voyez- vous ; surtout n'ayoz pas 
peur des serpents : les pauvres bêtes ! ils en ont assez 
du froid ({ui les engourdit, et ne songent guère à mor- 
dre. — Les chiens ont éventé (juelque chose ; — Toby, 
vieux fou, tourne donc adroite; pas tant, avance un 
peu et donne-nous la torche. —Qu'est-ce que c'est; 
qu'y a-t-il? Ah! jeunes drôles, vous vouliez nous jouer 

un tour! Bien, bien, mais en arrière, où je vais et 

en effet, les deux garçons, perçant de leurs yeux les 
ténèbres au milieu desquelles ils voient presque aussi 
bien que le hibou, s'étaient jetés parmi les chiens qui 
venaient de surprendre un raton par terre et l'entou- 
raient en aboyant. Quelques coups sur la tête l'ont 
bientôt fait déguerpir. — Après, après, mes bellots! 



15^1 UNE CHASSE AU RATON DANS Lli KENTUCKV. 

etloschicns, le iKîzsur lapisle, parltMil iitdiitcsjainht's. 

— Maîtm, cric le vitniv Tol>y, ^a va vers la ci'i(|ue. — 
A laci'i(iiie (loue, (M en avaiil! ([uels bois, mon Dieu! 
pour sur, ce n'est pas là le pare d'un niilord an|j,lais! 
Pour le moment, nous ronrons dans un Ims-roiul; 
Mil sol maigre recouvre à peine les couchtis trargile 
durcie; rien que deshi^ti'es autour de nous, et (ù et là, 
(|uel(pies(''ral)les. — Maudites jambes,— maudites bran- 
ches de vi^ncî. — .le suis (empêtré; j'en ai jusi[u"iiu 
cou. — Coupez-les av(!e votre couteau! — .le viensde 
ni'abîmer le ^enou contre une souche; ah bon! nujii 
pied ti(Mit entre deux racines; je ne peu.v pas l'en arra- 
cher. — Toby, retourne; en arrière; ne vois-tu i)as quo 
rétrangcu' n'est pas tait à nos bois? — Holà, Toby, 
Toby ! — JVitais v^Jritabhnnent pris, sans pouvoir l)ou- 
ger; et le chasseur de rire, tandis que les garçons pro- 
fitaient de l'occasion pour s'esquiver. Toby arrive, 
penche la torche vers le sol; 1»; chasseur, avec sa ha- 
chette, cou[)e une des racines, et je suis eniin délivré. 

— Vous ôtes-vous fait mal? — Non, du tout! et nous 
repartons. Les jeunes gens avaieid, pris les devants à lu 
suite des chiens qui venaient d'acculer un raton dans 
\\\\ ptîtit bourbier. Bientôt nous les eûmes lejoints avec 
]d^ torche. Maintenant, monsieur, regardez bien : Le 
Raton ne nageait pas, mais se soutenait avec ses pieds 
qni touchaient le fond du marais. L'éclat de la torche 
semblait beaucoup le gêner ; son poil était hérissé, et 
sa qneue annelée paraissait trois fois plus grosse qu'à 
l'ordinaire. Ses yeux brillaient comme des émoraudes; 
la gueule ccumante. il surveillait rliaque mouvement 



UNE CHASSE AU RATON DANS LE KENTUCKY. 155 

(Ils chiens, prèl îi saisir par U* umscaii 1«» piviuior ((iii 
teiilcrail «le sapprnclicr. (leux-ci le timvMitni lialcino 
|iiMi(laiil (|ii('i(|ii('s miiiitti's; Tcau roiiiiiiL'iiçail à so 
charger crmn! vase «'paisse.'; le poil U\u\ tiviiipé lui 
Hïtitiiibail à plal siirlerorps, ot sa «pn.Mic, coiivt'rte do 
liiiiic. flollail inmiobile à la surtacc. Son ^rogiuMnciil 
i^iittiinil, au lieu (Piiitiiiiider les assaillaiils, ne taisait 
(|ii('les (îxcitei' davanta'iei et tous, saus iiîlàclu! ni misé- 
ricorde, ils le liaicclaienl de leurs altoienients furieux, 
ntiimio uik; bande, de chiens ^nossiers et mal appris 
(jinIs «'laient. l'intin, Tiin d'eux se hasai'daà le happer 
au derrière, mais il dut prompleinent eu dénu^rdre; 
a 1111 second ipii Tavail attaipié par le coté, le Raton 
iviulit son coup de «lent, et je vous assun? «[u'il «Hait 
iiiieiix ai)pli«pu' «pu,' celui «pi'un troisi«''m«; venait de lui 
|iiii'ler il la «pieue. (^l'iait vraiment ])ilié «l'entendre 
.gueuler le pauvre Tike (jue le Uaton ne lâchait pas. 
('.l'pondant, les autres s'<'taient rgt^'s tous ensend)le sur 
lui. avec des cris «le mort ; mais, jusiprau bout il tint 
Itoii. et resta susp«'ndu au museau de son ennemi. A la 
tiii. l'iapiM' à coups «le ha«'he sui' la t«^te, il tomba, ren- 
tliint le dernier s<)Ui)ir; «,'t le pénible battement de ses 
tliiiK's faisait «louh'ur à voir. Debout autour du nuirais, 
les chasseurs contemplaient son ag«Miie; l'éclat «le la 
torche donnait aux «>l)jets environnants un aspect plus 
sombre et «pielitu«> chose «le sinistre : c'était une tic ces 
Isrèiies que les peintres aiment à reproduire. 

Nous avions di'jà deux Tlatons dont les fourrures 
pl.iiicnt bien un «lemi-«lollar, et «lont la chair, qu'il ne 
IfiiMl pas oublier, devait, ainsi que le remarqua Toby, 



156 UNE CHASSE AU RATON DANS LE KENTUCKY. 

rapporter deux fois plus. — Et maintenant? cleman- 
dai-je. — Maintenant! répondit le père, continuons! 
Ainsi fimes-Uoiis, les chiens en tête, et moi bien loin 
à rarrièrc-c^arde. En moins de rien, nos intrépides en 
eurent dépisté un troisième; et en les rejoisjnant, nous 
les trouvâmes postés sur leur derrière, qui regardaient 
en haut et aboyaient. Alors on eut recours aux haches, 
et bientôt les copeaux volèrent d'une telle force, que 
l'un d'eux me frappa à la joue et me marqua si bien 
que mes amis me demandaient encore, une semaine 
après: Mais, au nom du ciel, où avez-vous donc attrape 
ce coup à l'œil? Cependant l'arbre commençait à trem- 
bler, puis à pencher d'un côté ; et refoulant l'air qui 
mugissait à travers les branches, la pesante masse finit 
par s'étendre sur la terre, avec un horrible craque- 
ment. Ce n'était pas un Raton, mais bien trois qui s'y 
étaient réfugiés. Seulement l'un d'eux, plus vieux et 
plus avisé, en sentant l'arbre frémir sous lui, avait les- 
tement sauté de la cime en bas. Quant aux autres, ils 
s'étaient enfoncés dans le creux d'une branche, d'où ils 
furent promptement délogés par un des chiens. Tikeei 
Lion, qui avaient flairé la piste du premier, détalèrent 
après, ne donnant sans doute pas de la voix aussi savam- 
ment que la meute bien dressée d'un de nos chasseurs 
de renards du Sud, mais en criant comme des enragés. 
Les fds du chasseur se chargèrent de ceux de l'arbre; 
lui et moi, précédés do Toby, nous suivîmes l'autre; et 
vous pouvez croire qu'il nous donna assez à faire à tous 
les trois. C'était un animal d'une taille extraordinaire. 
Après avoir longtemps couru , nous parvînmes à lui 



UNE CHASSE AU RATON DANS LE KENTUCKY. 157 

loger une balle dans la tôte ; il ne fit qu'un bond et 
retomba mort : on dépêcha les deux autres à coups de 
hache et de bâton; car, dans ce temps-là, on épargnait 
le plomb et la poudre, et l'on économisait ainsi de 
quoi tuer un daim, (jui valait mieux que la peau d'un 
raton. 

Maintenant, la lune brille au ciel, éclairant notre chasse 
(lifanime une nouvelle ardeur; c'est le moment propice: 
en avant, en avant! et nous allons, l'un suivant l'ombre 
(le l'autre, qui s'allonge sur la terre. Qu'importent 
fossés et broussailles î Nous doublons le ])as en rega- 
gnant les montagnes. Quels hurlements , (piel vacarme ! 
Ce sont encore les chiens. — Tous en cercle, les chas- 
seurs lèvent la tôte, cherchant à distinguer, à chaque 
bifurcation des branches, quelciue chose de rond (jui 
doit être un Raton. — En voici un, entre la lune et moi ; 
je le vois qui s'est mis en boule et se tient coi. Je lève 
im peu mon canon, j'ajuste, presse la détente, et l'ani- 
mal dégringole. — Un autre; encore un autre! tous sur 
lemômearbre. Pan, pan!! . . Nous n'avons (pi'à ramasser. 
- A présent, monsieur, allons-nous-en, dit l'homme 
des l)ois ; et contents de notre chasse, nous reprenons 
le chemin de la cabane. En arrivant, nous trouvons un 
Iton feu ; au dehors, Toby s'occupe à préparer le gibier; 
il étend les peaux sur une claie de roseaux et lave les 
corps. Cependant la ménagère drosse la table; elle y 
dispose en rang quatre bols de petit-lait; les gâteaux et 
les pommes de terre fument à faire envie, et les chas- 
seurs commencent l'attaque. 
Le Raton, ainsi que je l'ai dit, est un animal fin et 



158 UNE CHASSE AU RATON PANS LE KENTUCKT. 

rusé ; n(';annioins, avec des soins on l'apprivoise, et il 
devient très familier. Comme le singe, il se sert foii 
adroitement de ses ]iattes de devant, ajiprend à trottei- 
après son maître, à la manière d'nn ours, et mèjno In 
suit par les rues. Il est friand d'œufs. mais les préfère 
crus. Que ce soit le matin, le midi ou le soir, cela ne lui 
fait rien, quand il en trouve une douzaine. dans un nid 
de faisan, ou seulement lorsqu'il en flaire un que vous 
avez mis dans votre poche pour ralhV'her. Il eonniiil 
les habitudes des moules, mieux ([ue la plupart des 
conchyliologistes, grinqie on ne peut plus lestement, ot 
monte au trou du pic, dont il dcWore les petits. Très 
habile à découvrir la retraite des tortues, il l'est plus 
encore à dérober leurs œufs. Parfois, au bord d'un 
étang, il reste (Hendu comme un chat, faisant le mort. 
ou seml)lant dormir, jusqu'à ce ([u'un canard ini- 
prudeut ])asse à sa portc'e. Il n'est pas un nègre ijui 
sache plus pertinenmient que lui ({uand le grain est 
laiteux et agréable à manger. Les («curenils et les pics 
le savent également ; mais, dans la saison , le Raton 
séjourne bien plus longtenqis ([u'eux sur les champs 
de blé, et y prélève une véritable dîme. En hiver, sa 
fourrure est assez recherchée ; et on ne mauifue pas de 
gens qui disent ([ue sa chair r:i bonne aussi. Pour niui, 
je préfère le Raton vivant au Raton mort, et j'ai plus 
de plaisir à le chasser qu'à le manger. 



LE STERNE FULIGINEUX , 

ou HlUONDELLE DE MElî A GRANDE ENVERGURE. 



Dans l'après-midi du 9 mai 1832, je me trouvais 
sur lo pont de la Marion : le tcmips («tait beau, (juoique 
chaud, et, poussi» par une brise favorable, notre vaisseau 
tendait rapidement les ondes. Le capitaine Robert Day, 
qui se tenait auprès de moi. jt^ta un reifard vers le sud- 
ouest, et commanda qu'on envoyât quelqu'un dans la 
hune, pour reconnaître si l'on n'avait pas la terre en 
vue. Â peine l'ordre était donné, qu'un mousse grim- 
pait le long des cordages, et bientôt après retentissait 
le cri : Terre, terre ! (tétait les ba:ses clefs des tor- 
turas vers lestinelles nous gouvernions. Rien ne fut 
chana;é dans la direction de la Dame au vert manteau. 
qui continua de voguer légère et confiante dans 
rexpérience éprouvée de son commandant. Déjà com- 
mençait à paraître la lanterne du phare étincelant dd 
mille feux aux rayons du soleil ; puis on aperçut les 
miits et les banderoles de plusieurs naufrageui's à 
l'ancre dans le port t[ui est étroit, mais parfaitement 
sûr. 
Nous avancions toujours; notre actif pilote, qui rem- 



160 LE STERNE FULIGINEUX . 

montra du doigt une petite île sur laquelle il m'assura 
que se retiraient, en cette saison, des milliers d'oiseaux 
qu'il désignait sous le nom d'Hirondelles de mer blan- 
ches et noires; et là-bas, sur cet îlot, ajouta -t-il, abon- 
dent d'autres oiseaux qu'on appelle noddies ou fous, 
à cause de l'habitude qu'ils ont de s'abattre, le soir, 
sur les vergues des vaisseaux et de s'v endormir. Il 
racontait que l'une et l'autre espèce se tenait par mil- 
lions, chacune dans son domaine respectif; que les 
œufs de la première reposaient sur le sable, à l'abri 
des broussailles, et que leurs nids se touchaient presque, 
tandis que les nids de la seconde, non moins près l'un 
de l'autre, étaient établis sur les buissons mêmes de 
l'île qu'ils s'étaient exclusivement assignée. Au reste, 
dit-il, avant que nous ayons jeté l'ancre, vous eu 
verrez se lever des essaims semblables à ceux des abeilles 
qu'on a troublées, et leurs cris vous assourdiront. 

Vous comprenez combien ses paroles durent ex- 
citer ma curiosité. Impatient de contenqjler la scène 
de mes propres yeux, je demandai qu'on me mît à terre 
sur l'île. — Mon cher monsieur, me répondit le brave 
officier, vous serez bientôt fatigué de leur nombre et 
du bruit qu'ils font, et croyez-moi, vous aurez beau- 
coup plus de plaisir à prendre des boubies. ('ependant, 
après avoir couru plusieurs bordées, nous parvînmes à 
nous diriger à travers ce labyrinthe de canaux si dan- 
gereux qui conduisent au petit port dont j'ai fait mention, 
et dans letiuel on se mit en devoir de laisser tomber 
l'ancre. Au seul bruit de la chaîne grinçant sur le 
cabestan, je vis une masse sombre, pareille à un gros 



LE STERNE FULIGINEUX. 161 

nuage, monter au-dessus de Vile aux oiseavx dont nous 
n'étions éloignés que de (jnelques cents mètres; et 
bientôt après, la chaloupe nous déposait, mon aide et 
moi, sur le rivage. En abordant, je crus un moment que 
les oiseaux allaient m'enlever de terre, tant ils étaient 
nombreux autour de moi, si vifs et si précipités étaient 
les battements de leurs ailes. Leurs cris, en efï'et, m'as- 
sourdissaient ; cependant, la moitié au plus s'étaient 
envolés lors de notre arrivée, et c'était pour la plupart 
(les mâles, ainsi que nous le reconnûmes dans la suite. 
Nous traversâmes la grève en courant, et lorsque nous 
fûmes entrés sous le fourré qui s'i'tendait devant nous, 
poussant chacun de notre côté, nous n'eûmes en 
quelque sorte qu'à allonger le bras pour prendre des 
oiseaux, les uns, restés sur leurs nids, d'autres cher- 
chant à se sauver parmi les broussailles. Ceux de nos 
matelots qui avaient déjà visité ces lieux, s'étaient nmnis 
de bâtons dont ils se servaient pour les abattre, tandis 
qu'ils volaient par troupes serrées, tout autour et au- 
dessus d'eux. En moins d'une demi-heure, plus de cent 
gisaient en tas à nos pieds, et plusiems paniers étaient 
remplis d'œufs jusqu'au bord; nous revînmes alors au 
vaisseau et ne voulûmes pas les troubler davantage 
pour ce soir-là. Mon aide en dépouilla une cinquantaine, 
assisté du domestique de notre commandant. Les ma- 
I telots m'affirmèrent que la chair de ce Sterne était 
I excellente; mais, sur ce point, je n'ai pas grand'chose 
à dire à l'appui de leur assertion. Pour les œufs, à la 
l)onne heure ! De quelque manière qu'on les fiisse cuire , 
[c'est vraiment un mets délicieux, et pendant notre 



162 LE STERNE FULIGINEUX. 

sc^jour aux Torturas, nous eûmes soin <le ne nous en 
laisser jamais manquer. 

Le lendemain matin. M. Ward m'avertit qu'un irrand 
nombre de Sternes, après avoir quittt^ leur île à deux 
heures et s'être envolés vers la mer, étaient revenus 
un peu avant le jour, sur les ([uatre heures; moi-même. 
plus tard, je pus vérifier le fait et reconnaître, qu'à 
moins qu'il'ne se fût •''lev('' un vent frais, c'était là. chez 
eux, une habitude régulière. Ils ont donc la facult.'de 
voir la nuit comme le jour, puisqu'ils sortent indiffé- 
remment à l'un ou l'autre moment, pour chercher sur 
mer leur nourriture et celle de leurs petits. 11 en est 
tout autrement du Sterne stupide (sterna stolida) (\] 
qui, lorsqu'il se trouve surpris en mer par l'obscurité. 
ne fût-ce qu'à quelques milles de terre, se pose sur 
l'eau et même sur les vergues des navires où, si on le 
laisse tranipiille. il dort jusqu'au jour. C'est précisé- 
ment cette circonstance qui lui a valu le nom de fou ou 
stupide, auquel en n'alité, il a beaucoup plus de droit 
que l'espèce dont je traite; car je dois dire que jamais 
je n'ai vu aucun individu lui appartenant venir ainsi 
se poser sur un vaisseau, bien ipie je sois resté à bord. 
dans le golfe du Mexique, cinquante jours entiers, et 
cela, à une époque où ces oiseaux abondaient, ot où 
les matelots m'en prenaient autant (pie je pouvais on 

désirer. 

Cette dernière espèce aussi s'abat rarement sur l'eau, 
et même elle n'y semble pas à l'aise, à cause de sa 



ID 



Sterne noddi , ou mouette folle. 



LE STERNE FULIGINEUX. 163 

longuequeue; tandis (|ii(> l'autre, le Sterne ton qui, parla 
forme de sa (jueiie et i)lusieiirs de ses habitudes, mon- 
tre une certaine afrniit('avec les p«''trels. non-seulement 
se pose très souvent sur la mer, mais encore s(î laisse 
aller au ii\v des vatçues, sur les tas flottants des i^q-andes 
herbes, et saisit, en nageant, le Innin et les petits 
crabes qui se cachent parmi les tip^es ou sous les feuilles. 

L'étude que j'ai faite des mœurs de l'oiseau qui nous 
occupe m'a conduit à penser cpi'il diffère matérielle- 
ment de tout autre espèce du même ^ciuv, du moins, 
parmi celles qu'on l'encontre sur nos côtes. Ainsi le 
Sterne fulitiineux ne ploiiL-e jamais la tète en bas et 
perpendiculairement, comme font les petites espèces, 
telles (jue le Sterna arclica. le Sterna minuta, le Sterna 
dougallii ou le Sterna nigra ; mais il passe au-dessus 
(le sa proie, en d(^crivant une courbe et l'eidève. Je ne 
puis mieux comparer ses mouvements qu'à ceux du 
faucon de nuit, lorscpi'il ploniçe au-dessus de sa femelle. 
J'ai souvent vu de ces Sternes planant dans le sillage 
d'un marsouin, tandis que ce dernier poursuit sa proie; 
et à l'instant où faisant jaillir les ondes, 1(> cétacé 
amène à la surface le fretin épouvanté, l'oiseau s'élance 
dans l'eau bouillonnante et emporte, en passant, un ou 
deux petits poissons. 

Le vol, dans cette espèce, n'est pas non plus flottant 
et indécis, comme celui des autres (|ue je viens de citer; 
il est plutôt ferme et assure'', sauf toutefois lorsque 
l'oiseau s'occupe à chercher sa nourriture. De même 
que diverses petites mouettes, je le voyais effleurer les 
vagues pour y ramasser des morceaux de lard ou d'au- 



I6& LE STERNE FULIGINEUX. 

très substances jj^rasses ({ue nous prenions plaisir à lui 
jeter par-dessus le bord. 

Je dois noter ici une autre particularité de mœurs 
relative aux deux espèces dont je parle plus spéciale- 
ment : c'est que le St. stolida ou nnddi^ se construit tou- 
jours un nid sur des branches ou des buissons, où il se 
pose avec autant de facilité que la grive ou la corneille; 
tandis qu'au contraire, le Sterne fuligineux ne fait 
jamais de nid d'aucune sorte, mais pond simplement 
dans un petit enfoncement qu'il a creusé dans le sable, 
sous un arbre. — Revenons maintenant à l'île aux 
oiseaux. 

De bonne heure, le lendemain, j'étais à terre pour 
y compléter mes observations. Je ne faisais nulle atten- 
tion aux cris lamentables des Sternes, moins perçants 
toutefois, à présent que je ne songeais plus à les tour- 
menter. Je m'assis sur le sable entièrement composé de 
débris de coquillages, et y restai sans faire un mouve- 
ment pendant plusieurs heures. Les oiseaux rassurés. 
venaient se poser h ([uelques mètres de moi, de sorte 
que je pouvais parfaitement voir combien il en coûtait 
de peines et d'efforts aux jeunes femelles pour parvenirà 
pondre. Leur bec ouvert, les palpitations de leurs flancs 
indiquaient l'excès de leurs souffrances ; mais aussitôt 
que l'œuf était expulsé, elles partaient en marchant len- 
tement et d'une manière gauche, jusqu'à ce qu'elles eus- 
sent trouvé une place libre d'où il leur fût possible de 
s'envoler, sans se heurter aux broussailles qui les entou- 
raient. A tous moments, des femelles ayant complété 
le nombre de leurs œufs, s'abattaient devant moi, et 



LE STERNE FULIGINEUX. 165 

commençaient tranquillement la tâche laborieuse de 
l'incubation. Do temps en temps aussi, un mâle venait 
se poser non loin de lii, et dégorgeait un petit poisson à 
poi't(''e de la feinelle; ensuite, après qu'ils s'étaient fait 
récipro(iuement plusieurs inclinationsdetôte(iui me pa- 
raissaient très singulières et par lesquelles ils désiraient, 
jen'en doute pas, se t/'uioigner l'un à l'autre leur tendre 
atfection, le niàle se renvolait. Je voyais d'autres indi- 
vidus qui n'avaient point encore commencé la ponte, 
gratter le sable avec leurs pieds, à la façon des volailles 
ordinaires lorsqu'elles cherchent la nourriture. Durant 
le cours de cette opération, ils se foulaient souvent dans 
l'étroitt; cavité, comme pour en essayer la forme à leur 
corps, et reconnaître ce qui pouvait y manquer pour 
qu'ils y fussent bien à l'aise. Je n'ai pas vu l'ombre 
d'une mésintelligence ou d'une querelle entre ces inté- 
ressantes créatures cpii toutes paraissaient les heureux 
membres d'une seule famille; et, comme pour mettre 
le comble à mes souhaits, certains d'entre eux arri- 
vaient en se faisant la cour, jusque sous mes yeux. 
Fré([uemment les mâles se tenaient la tête haute et la 
ramenaient en arrière, comme c'est l'habitude pour 
diverses espèces de mauves; leur gorge se gonflait, ils 
tournaient autour des femelles, et finissaient par faire 
entendre un son doux, pour exprimer leur joie pendant 
qu'ils se livraient à de mutuelles caresses. Alors, pour 
quelques instants, le mâle recommençait ses évolutions 
auprèsde sa femelle, tousiesdeux, tournaientl'un autour 
de l'autre; puis, ils prenaient l'essor, et bientôt je les 
perdais de vue. C'est là, je puis le dire encore, une de 



166 LE STERNE FULIGINEUX. 

ces noniln'cijw's s(*«';iK'S(|iril m'aét*'' donné de contem- 
pler et qui, toutes, ont ini|)i'in»(' dans mon âme le 
sentiment protoiid de la ])uissanc(3 divine, toujours 
agissante et paitout la mt'^me! 

(ù(;tte espè('(î n'a jamais cpte trois (eufs au plus, et 
dans aueim des nids (|ui, pai' milliei's, (^ouvraient Pile 
aux oiseaux, il ne m'est ai'iivé den trouver davantaj^e. 
J'avais envie de m'assurer si l(; mâle et la femc^lle cou- 
vent alternativement; mais je ne pus y parviîiiir, les 
oiseaux ne s'éloignant (rhal)itud(^ de h'ur nid ([ue pour 
une demi-heure ou trois cpiarts d'heure. La ditlereiice 
très légère de taille et dt; couleur (piil ) a entre les 
sexes tut une autre cause ([ui m'empêcha d'éclaircir 
mes doutes à cet égard. 

(l'était chose cui'ieuse (rol)s«M'ver leurs mouvements 
et la manièi'e dont ils se com|)ortaient. chaque l'ois 
qu'une grosse troupe de leurs semblables abordait 
sur l'île. Tous ceux que ne retenaient ]ms les soins de 
l'incubation, s'enlevaient m poussant de grands cris; 
ceux qui »''tai(Mit resh's piir terre les rejoignaient aussi 
vite que j)ossible; et tous ensend)hî, t'oi'mant une niasse 
compacte et sur un front «l'une immense «'tendue, ils 
semblaient vouloir fondre sur nous, passaient au-dessus 
de nos tètes, et bient«^t tournaient brusquement pour 
rcnouvelei' leiu* sinuilacre d'atta«[ue. Quand n«\s mate- 
lots se mettaient à crier de toutes leurs forces, la pha- 
lange entière faisait un moment silence, connue pour 
écouter; mais l'instant d'après, ainsi qu'une vague pro- 
fonde se l)j'isant contre un r«jcher, ils se précipitaient 
en avant, avec un bruit épouvantable. 



LE STERNE FULIGINEUX. 167 

Quand on a blesse un de ces oiseaux et (|u'(m veut 
lo|)i'eiidre, il mord assez hrutaleiiieiit et pousse un cri 
plaiiilit", din«''r(Mit d»; sou cri ordinaire, et qui, reton- 
tissjiiil et aif^'u, imite ii |»eu pn'sles syllal)es oa-ee, oo-ee. 
Louis nids, toujours ('i'(;us»''s près des racines, ou sous 
los lii'aiicii(;s des tuiissons, ne sont dans l)eaucoup 
dViidroits (|u'ii (|uel(jU(!s pouces les uns des autres. 
Sous 1(^ l'appoil delà ;4:rosseur et de la coloration, il y a 
outre leurs (ruts moins d»; ditVéï'eiice fpi'on n'en remar- 
(|uo conununément entre (;eux des oiseaux d'eau. Ils 
mosiirent en général 2 pouces 1/8, sur 1 pouce 1/2; 
loui'{'ni[uilleest lisse, avec un fond jaunâtre pâle, inar- 
(|U('dietlà de diverses teintes (Time légère couleur 
Wnv. (i'oinl)re. {\i de taches d'un pourpre clair qu'on 
(Toiniit éti'c en dedans de la coquille. Le lieutenant 
Lacoste m'appj'it que, peu de tenq)s après qu'ils sont 
edos, les jxîtits s'en vont ])ôltî-méle à travers l'île, 
poui' chercher leurs parents et recevoir d'eux la nour- 
riture; ([Ut; ces oiseaux ne vieiment se rassembler ici 
que dans l'intention d'y nicher, (pi'ils y arrivent d'ha- 
bitude en mai, et y demeurent jusqu'au commence- 
ment d'août, (îpoque k laquelle ils se retirent vers le 
sud, pour passer les mois d'hiver. Cependant, je ne 
suis pas parvenu à me procurer une description assez 
satisfaisante des divers états de leur plumage sui 'ant 
IVige. pour me permettre de l'in(lit[uer ici. Tout ce que 
je sais, c'est qu'avant leur dépai't. les jeunes sont, en 
ilessus, d'un brun grisâtre, d'un blanc sale, en dessous, 
et (ju'ils ont la (pieue très courte. 

Sur cette môme île, nous trouvâmes une bande de 



i68 TE STERNE FULIGINEUX. 

chercheurs d'œiils qui étaient espaj^nols et venaient de 
la Havane. Ils avaient (i(''jii une oar}^aison d'environ 
huit tonnes remplies des (l'ut's de ce Sterne et de roux 
du noddi. Je leur (Nnuandai ([uel pouvait en ^tre le 
nond)re; mais ils me répondin^it (pi'ils ne les com- 
ptaient jamais, nx^me en les vendant, et (prils les don- 
naient à raison de 75 cents ])ar gallon. Kn un seul 
marche'', ils se faisaient (piel([uetV)is deux c(înts dollars, 
et il ne leui* fallait qu'unes semaine pour aller, et reve- 
nir comphHer un nouveau chargement. D'autres cher- 
cheurs, qui viennent de la (^lef de l'ouest, vendent leurs 
œufs domo cents vX demi la douzaine; mais, en quehjue 
lieu (pi'on les tiansporte, il ne faut [)as tarder à s'en 
défaire et k les manger, car ils se gâtent en quelques 
semaines. 

Je trouve consignée, dans mon journal, la note sui- 
vafite : 11 semble (ju'ii une certaine époque, (|ui ne doit 
pas être fort reculée, le noddi ait formé le dessein de 
s'approprier le domaine de ses voisins. Du moins, en 
explorant cette île, ai-je vu des milliers de nids que 
cet oiseau avait bâtis sur des buissons, bien qu'actuelle- 
ment il ne s'y rencontre plus aucun individu de cette 
même espèce. Il est donc probable que si une entreprise 
de cette nature fût tentée par les noddis, ils se virent 
défaits et contraints de se confiner dans les autres îles 
environnantes, où effectivement ils nichent à part, bien 
qu'éloignés de leurs rivaux seulement de quelques 
milles. Au reste, dételles prétentions et de tels conflits 
ne sont pas rares entre diverses espèces d'oiseaux; 
d'autres personnes ont souvent remarqué le fait, et moi 



LE STERNE FULIGINEUX. 169 

mi^inc, j'en ai été plusieurs fois t(''moin, notamment 
parmi les Iktous. Kii pareil cas, à tort ou a raison, le 
parti le plus fort ne inanciue jamais d'expulser le plus 
faihlcet de prendre possession du terrain disputé. 



UN CHEVAL SAUVAGE. 



Pendant ma résidence à Henderson, je fis la con- 
naissance d'un gentleman (pii revenait de visiter les 
contrées voisines des sources de la rivière Arkansas. 
Là, il avait acheté un Cheval sauvage, tout récemment 
capturé, et qui descendait de ces chevaux primitive- 
ment amenés d'F^spagne. qu'ensuite on avait mis en 
liberté dans les vastes prairies du Mexique. L'animal 
n'était pas beau, tant s'en fallait; il avait une grosse 
IfHo, avec une proéminence considérable au milieu du 
front; sa crinière, épaisse et en désordre, lui pendait 
du cou sur la poitrine, et sa queue, trop peu fournie 
pour qu'on pût la dire ondoyante, balayait presque la 
terre; mais, en revanche, il avait un large poitrail, des 
jambes fines et nerveuses, et ses yeux, aussi bien que 
ses naseaux, annonçaient du feu, de la vigueur et 



i70 UN CHEVAL SAUVAGE. 

I^eaucoup de fond, il n'avait jamais été ferré, et, bien 
que surmené dans un lon^ voyage (|u'il venait de faire, 
ses noirs sahots n'étaient iuill<;uient endonnnagés. Sa 
couleur tirait sur le bai; les jambes, d'une teinte plus 
foneée, se renibruiiissaieut ])eu k peu. jusqu'à devenir 
par eu bas presipie noires, .le m'informai du pii\ (pi'il 
pouvait valoii" cliez les Indiens osages, et le proprié- 
taire actuel me répondit ([u'attendu que l'animal n'était 
aiifé que de ([uatre ans, il lui avait fallu donnei' pour 
l'avoir, avec le bois de la selle et le harnais en peau de 
buftliî, divers articles éi[uivalant à (Miviron trente-cinq 
dollars. Il ajouta (pi'il n'en avait jamais monté de meil- 
leur; et ne doutait pas que, bien nourri, il ne fit faire 
pendant un mois, à son houmie, de 35 à /|() milles par 
jour; du nu)ins, c'était de ce train ([ue lui-même il 
avait voyagé, sans lui laisser ])rendre d'autre nourri- 
ture que rherb(î des prairies et l(îs roseaux des basses 
terres. Seulement, api'ès avoir traversé le iMississipi à 
Natchez, il lui avait domié du bh'. Maintenant, dit-il, 
que j'ai fini mon voyage, je n'en ai plus besoin et je 
voudrais le vendre, .le ))ense ipi'il vous conviendrait 
pour un bon cheval de chasse; il porte très doux, ne se 
fatigue pas et est ardent connue je n'en ai guère vu. 
Je cherchais précisément un cheval ayant les qualités 
qu'il m(î vantait dans le sien, et je lui demandai si je 
pourrais l'essayer. — L'essayer, monsieur, mais très 
bien ! et si vous voulez le nourrir et le soigner, libre à 
vous de le garder un mois. En conséquence, je fis 
mettre le cheval à l'écurie et me chargeai de sa nour- 
riture. 



UN CHEVAL SAUVAGE. 171 

Deux heures après, je prenais mon fusil , enfour- 
chais le coursier de lu ])rairie et partais pour les bois, 
.le ne fus pas longtemps sans nfapercevoir (pril était 
Iles sensihhî à Téperon; j'observai de plus tfu'eu effet il 
iiiiuchait parfaitement sans se faliuju(;r et sans incom- 
luuder son cavalier. Je voulus de suite nrassui'er de ce 
(liic je jHturrais en ati»Midre dans ui'k^ chasse au daim 
un à Tours, en le faisant sauter par-dessus une souche 
(le phisieurs pieds de diamèti'e. Je lui rendis les rônes, 
pressai ses tlancs de mes jambes, sans employer l'épo- 
l'oii; et rintelliii;ent animal sendtlant comprendre qu'il 
s'aiiissait pour ' li de faire ses preuves, bondit et fran- 
iiiit la souche aussi légèrement qu'un filan. Je tour- 
iiiii bride, le fis sauter plusieui's fois de suite, et toujours 
j'obtins même résultat. Bien convaincu maintenant 
riiiavec lui je n'aurais ii craindre aucun obstacle de ce 
genre à travers les bois, je n'îsolus d'i'prouver sa force, 
et pour cela me dirigeai vers un marais, (pie je savais 
bourbeux et très difficile. 11 enlru dedans en flairant 
leiui, comme pour juger de sa piofondeur, ce (jui indi- 
Hiiait une prudence et une sagaciti' qui me plurent. 
Hiisuite. je le conduisis en ilitli'rents sens tout au tra- 
vers, et le trouvai |)rompt, sûr et décidé. Sait-il nager? 
me demandai-je; car il y a d'excellents chevaux (jui 
lie savent pas nager du tout, mais «pii se couchent sur 
!•' oAté, connue poui* se laisser tlotter au courant, de 
MH'te qu il faut cpie le cavalier lui-même se mette à la 
liage en les tirant vers la rive, si mieux il n'aime les 
iibaiidonner. L'Ohio n'était pas loin ; je le poussai au 
lieau milieu de la rivière, et il commença à prendre 



172 UN CHEVAL SAUVAGE. 

obliquement le fil de l'eau, la tête bien élevée au-dessus 
de sa surface, les naseaux dilatés, et sans faire entendre 
rien qui rappelât ce bruit de reniflement habituel à 
beaucoup de chevaux, dans de semblables occasions. 
Je le menai et le ramenai, tantôt en aval du courant, 
tantôt directement à l'opposé; enfin, le trouvant tout 
à fait à mon gré, je regagnai le bord oii il s'arrêta de 
lui-même, et se détira les membres en se secouant, de 
façon ta me faire presque perdre la selle. Après quoi, 
je le mis au galop, et tout en courant pour revenir à la 
maison, je tuai un gros dindon sauvage dont il s'ap- 
procha, comme s'il eût été dressé pour cette chasse, et 
qu'il me permit de ramasser sans descendre. 

A peine rentré chez le docteur Rankin, où je de- 
meurais, j'envoyai un mot au propriétaire du cheval, 
pour lui dire que je serais bien aise de le voir. Quand 
il fut venu, je lui demandai son prix. — Cinquante 
dollars au plus bas. — Je comptai la somme, pris un 
reçu et devins ainsi maître de l'animal. Le docteur, 
juge des plus compétents en cette matière, me dit en 
souriant: Monsieur Audubon, quand vous en serez 
fatigué, je me charge de vous rembourser votre argent: 
car, comptez-y, c'est un cheval de première ([ualité. 
Lui-même il le fit ferrer ; et pendant plusieurs semaines 
ma femme s'en servit, et s'en trouva parfaitement 
bien. 

Des affaires m'appelant à Philadelphie, Barro(il avait 
été ainsi nommé, d'après son premier propriétaire), 
fut mis au repos et convenablement préparé dix jours 
à l'avance. Le moment de mon départ étant arrivé, je 



UN CHEVAL SAUVAGE. 173 

montai dessus, en lui faisant faire à peu pW's quatre 
milles à l'heure. Je veux vous tracer mon itinéraire, 
afin que, si cela vous convient, vous puissiez me suivre 
sur (luelque carte du pays, comme celle de Tauner, 
par ('xom])le : de Hendei'son, par Russellville. Nash- 
ville, Kuoxville, Abiu^içton en Virginie, The natural 
Bridge , Harrisonburg , Wiuchester , llarper'sferry, 
Frederick et I.ancaster, jusqu'à Philadelphie. Après 
être demeuré plusieurs jours dans cette dernière ville, 
je m'en revins par Pittsburg, Whceling, Janesville, 
Chillicothe, Lexington, Louisville, et de là, à Hendersou. 
Mais la nature de mes affaires m'obligea souvent à 
m'écarter de la grande route, et j'estime que je pus faire 
en tout comme deux mille milles(l). Je n'en avaisjamais 
parcouru moins de quarante par jour ; et le docteur 
avoua que mon cheval était en aussi bon état à l'arrivée 
qu'au départ. Un tel voyage, et sur le même cheval, peut 
semblera un Européen quelque chose d'extraordinaire; 
mais, dans ce temps-là, chaque marchand avait, pour 
ainsi dire tous les jours, à en entrcpren^lre de pareils; 
et quelques-uns partaient des lointaines contrées de 
l'ouest, même de Saint-Louis, sur le Missouri. A la 
vérité, il leur arrivait fréquennnont de vendre leurs 
chevfiu.v en s'en revenant, soit ti Baltimore ou Phila- 
delphie, soit à Pittsburg, où ils prenaient le bateau. 
Ma femme aussi a fait sur un seul cheval et en nuir- 
cliant du môme ti-ain, le voyage de Henderson à 



(1) Huit cent deux lieues de France, ou 3,208,000 mètres.] 



174 UN CHEVAL SAUVAGE. 

Philadelphie. A cette époque, le pays était encore 
comparativement nouveau; il y avait peu de voitures; 
et, au fait, les chemins n'étaient ifuère praticables pour 
aller à cheval de i.ouisville à Philadelphie; tandis 
qu'aujourd'hui, on parcourt cette distance en six ou 
sept jours, et même moins; cela dépend de la hauteur 
des eaux dans l'Ohio. 

Vous aimerez peut-être à savoir de fpielle manière 
je traitais mon cheval pendant la route ; chaque matin, 
debout avant le jour, je commençais par le nettoyer, 
lui pressais la croupe avec la main pour m'assurer qu'il 
ne s'écorchait point. et jetais par-dessus une couverture 
pliée en double. Le surfaix, au-dessous thupiel ('taieiit 
placées l(?s poches, assujettissait la couverture sur le 
siège; et, en arrière, était attaché un grand manteau 
roulé et bien serr(\ Il y avait un mors à la bride; un 
poitrail boucli' de cha(iue côté, servait à maintenir la 
selle dans les montées; mais mon cheval n'avait pas 
besoin de croupière, ayant les épaules hautes et bien 
formées. En partant, il prenait le trot, à raison, comme 
je l'ai dit, de quatre milles à l'heure, et continuait ainsi. 
Je faisais d'ordinaire de quinze à vingt milles avant 
déjeuner; mais api'ès [a première heure, je le laissais 
boire k sa soif. La hult(3, pour déjeuner, était générale- 
ment de deux heures. Je l'arrangeais l)ien comme il 
faut, et lui donnais autant de feuilles de blé qu'il en 
pouvait manger. C.ela fait, je me remettais en route 
jusqu'à une demi-heure après soleil couché. Alors, je 
le lavais, lui versais un seau d'eau froide sur la croupe. 
le bouchonnais partout, lui regardais les pieds et les 



UN CHEVAL SAUVAGE. 475 

nettoyais. Je remplissais son râtelier de feuilles de blé, 
son auge de grain; je mettais dedans, quand je pou- 
vais m'en procui'er, une citrouille d'une bonne gros- 
seur, ou «luchpies œufs de poule; enfin, si rorcasion 
s'en présentait, je lui domiais un demi-boisseau d'avoine 
(le préférence au hU'\ (jui ([uehpiefois échautfe les che- 
vaux. Au matin, son auge et son râtelier, presque vides, 
nriiulitiuaient sutïisamment l'état de sa santé. 

Je le montais diîpuis ([uekpies jours seulement , et 
(Irjî'i il m'était si attaclu? ([u'en arrivant au bord d'un 
ruisseau limpide, f)ù j'avais envi(», de ine baigner, je 
pus le mettre en lilierté pour j)aitre,et (ju'il ne but qu'à 
mon conunandement. 11 ('-tait extrêmement sûr du pied 
et toujours si bien en train ipie, de temps à autre, 
lorsqu'un dindon venait à se levei' devant moi du lieu 
iiù il taisait la |)()udrette, je n'avais qu'à incbner le 
corps eu avant, pour le faire partir au galop, ([u'il 
continuait jusc^u'à ce que l'oiseau, quittant la route, 
fût rentré dans les bois. Aloi's il reprenait son trot 
ordinaire. 

lui m'en revenant, je rencontrai, au passage de la 
rivière Juniata (1), un gentleman de la Nouvelle- 
Orléans, du nom de Vincent Nolte. Il se prélassait sur 
1111 superbe cheval qui lui avait coûté tnds cents dollars; 
et im domestique, ('gaiement à cheval, en menait en 
laisse un autre de rechange. Je ne le cormaissais pas 
(lu tout alors; néanmoins je l'abordai, en lui vantant la 



(1) Étal de Pensylvanie. 



176 UN CHEVAL SAUVAGE. 

beauté de sa monture, politesse à laquelle il répondit 
assez malhonnêtement, en me disant qu'il m'en aurait 
souhaité une pareille. 11 m'apprit qu'il se rendait à 
Bedford, dans l'intention d'y passer la nuit. Je lui de- 
mandai à quelle heure il comptait y être; assez tôt, 
dit-il, pour faire apprêter quelques truites pour k 
souper, à condition que vous viendioz en manger votre 
part, dès ([ue vous serez arrivé. Je crois, en vérité, que 
Barro comprit notre conversation, car immédiatement 
il redressa les oreilles et allongea le pas; aussitôt, 
M. Nolte, faisant caracoler son cheval, le mit au grand 
trot ; mais tout cela fut peine perdue, car j'arrivai à 
l'hôtel un bon quart d'heure avant Uii, commandai 
les truites, fis mettre mon cheval à l'écurie, et eus 
encore du temps de reste pour attendre mon caîuarade 
sur la porte, où je me tins prêt à lui souhaiter la bien- 
venue. A dater de ce jour, M. Vincent Nolte est devenu 
mon ami; nous fîmes route ensemble jusqu'à Ship- 
pingport, où demeurait un autre de mes amis, Nicholas 
Berthoud; et en me quittant, il me répéta ce qu'il 
m'avait déjà dit plusieurs fois, que jamais il n'avait vu 
un animal d'aussi bon service que Barro. 

Si je me rappelle bien, je crois avoir communiqué 
quelques-uns de ces détails à mon savant ami Skiuiiev, 
de Baltimore, qui a dû les insérer dans son Sporting 
magazine. Lui et moi, nous étions d'avis que l'mtroduc- 
tion dans notre pays de cette espèce de chevaux des prai- 
ries de l'Ouest , devrait servir généralement à améliorer 
nos races; et, si j'en juge d'après ceux que j'ai vus, je 
suis porté à croire que certains d'entre eux pourraient 



UN niEVAI. SAIIVVGE. 477 

devenir propres k la course. Quelques jours après mou 
retour à Heudersou, je me s(''parai de Barro, uou saus 
re^iiret, ])our la souunede ceut viuijft dollars. 



LE HÉRON DE NUIT, 

ou liUJOr.RAU. 



Le Héron de nuit ne quitte pas les États du midi; 
(iii l'y trouve eu abondance dans les contrées maréca- 
ifeiises, aux environs des côtes, depuis l'embouchure 
(le la l'ivière Sabine jusqu'aux frontières est de la (^ai'o- 
liiioduSud. Sur toute cette vaste étendue de i)ays, on 
|H.'iils'en procurer, quelle (jue soit la saison. Les adultes 
SL' tiennent moins au sud (juc les jeunes ; et môme des 
linupes de ces derniers demeurent tout l'hiver dans la 
Caroline méridionale, où ces Hérons sont plus communs 
il cotte épo(iU(i que la plupart des autres espèces de la 
intime famille. Dans cet État, on les appelle poulets 
indiens; dans la Basse-Louisiane, les créoles leur don- 
nent le nom de gros-becs; les habitants de la Floride 
"rit'iitalç celui tk poules indiennes; ({uant à la désigna- 
iiuii [iliis singulière de ijiia binl par latiuelle il sendjle 
>iu un ait voulu innter le cri de cet oiseau, elle est géiié- 
l'^lcnient usit('M' dans les États de l'est, 

u. 12 



178 I.K HKRON I)K MUT. 

Diiiis le coms de mes oxcursious ii travers la Flo- 
ri(ie-()i'it'iilale, j'ai reiifonlrc souvent (l(^ c<'s i;'i'aii(l> 
espaces où se réunissent les Hérons de nuit ; entiv 
autres lieux de ee i^eni'e, j'en ai vu lui particuliéreinciil 
reiiiariiualilepar le nondn'e innnense de ces oiseaux ([in 
s'y étaient rassembles. C'est comme six milles jui-des- 
.sous de la plantation de mon ami John lUillow, sui- un 
hayou ([ui dt'houclie dans la rivièi'e liaiitax. Là. j'i'i; 
trouvai par ceidaines, et ipii paraissaient dt'ja s'(Miv 
accou|)lés. bien «pron ne t'ùt tpi'au mois de janvier. 
Beaucoup de leurs nids des années pn''C(''den1es (''taieiil 
encore debout ; et tous, ils sendjiaient vivre en paix et 
parfaitement heureux. Mon ami John Bachman con- 
naît, sur la rivière Ashley, à <[uatre milles de (Ihai- 
leston, un boucpiet dechénes-saules parmi les bruiiclic^ 
desquels chaque hiver, et pendaid les ipiinze dernièies 
années, il a constamment \u se retirer une troupe de 
cinquante à soixante Bihorcîiux. Ce sont tous des 
jeunes, et il n'en a observé aucun ([ui (>ût le pluniaii»' 
des adultes ; ce qui paraît d'autant plus remar(|iial)lt'. 
qu'en hiver, comme je l'ai dit, les jeunes s'avaiiccni 
ordinairement plus au sud que les vieux. C'est al(ir> 
que les chasseurs des environs de Charleston ont l'ha- 
bitude de se poster au bord des «Hangs salés pour les 
attendre àlabrune, et souvent ils en abattent plusieiii'^ 
du même coup; mais on n'a jms d'exemple qu'un seul 
vieux ait ét('' ainsi tué, dans cette saison. 

Le Héron de nuit pénètre rarement bien loin dans 
l'intérieur du pays; il se coniine plutôt le long de la 
côte, sur les terrains bas et marécageux. Au delà de 



I,E IIl-RON DE NUIT, 479 

riMiiliouchmv (le rArkansas, on en tiouvi.'ra pur hasard 
(|ii('l(iues-ims ([ui se sont laissé eiilraiiier en côtoyant le 
maiid fleuve; mais je n'en ai pas vu, ui n\ii entendu 
(lire (juil y en eût dans le Kentueky, doutant tort qu'il 
cil paraisse jamais dans les paities supérieures du 
Tennessee. ï.eurs excursions dans Uis terres ne doivent 
pas s'étendre à, plus de cent milles de la limite des 
marées; d'autre part, ils aiment à se retirer sur les 
ïb (jiii bordent la côte, et même à y nicher. 

A raiiproche du printemps, la plupart de ceux qui 
(lUl liiveiiK' dans le sud se disposent à retourner vers 
lost, bien que pr(»bablement un certain nombre aussi 
M'joiinie, toute l'année, sur les basses terres de la Loui- 
siane et dans les Florides. Là, du moins, j'en ai trouvé 
ayant des œufs en avril et mai, et comme j'en voyais 
('galeiiient une loule de jeunes qui commençaient à 
[Ji'iiKj à [trendre des plumes, j'en conclus que ces œufs 
fiaient d'une seconde couvée. Dés le miheu de mars, 
le nombre des lierons de nuit augmente journellement 
aux (luroliiies. et un mois plus tard, queUiues-uus font 
leur apparition dans les districts du centre, où beau- 
coup restent pour couver. Us ne sont déjà plus aussi 
abundants dans l'État de >'e\v-York, et nichent rare- 
ment dans le Massachusetts; très peu s'avancent jusque 
liaus le iMaine, et plus loin à l'est, on les regarde comme 
uue véritable curiosité. A la Nouvelle-Ecosse, à Terre- 
Neuve et au Labradoi', cette espèce est tout à fait 
inconnue. 

Quelques auteurs Européens prétendent que ce 
Héruii est rare aux États-Unis, et que c'est un hasard 



180 i.K iii;r()\ ni; nuit. 

(r<Mi i'(MH'oiiti'(M'. iik'^iik' (luiis Ics Hv^ioiis (lu siid î Jo 
Vdiidi'ais (juc ces pcrsuiiiiaiJics-lii «Missent rté avec iimi 
«;t mon ami Hachmaii. «m sim|)l(Mii(Mit avec ([uelqiics- 
mis (hîs nomlti'(Mi\ hahiiants des districts du s;id. qui 
t'ont levoya;4cd<'liiLoiiisiain'àia(lai'olin('duNoi'd:(|ii'il 
«'ùl du Iciii' piii'aiti'c ('triinjAO, à ces savants qui irallir- 
nH'iit la plupart du temps ([ue par ouï-dire, de vuli 
tout un liateau cliai"t;'e de lf(''i'ons tie nuit, tués siii' Icv 
lieux m«'*mes, dans l'«'spac(; do quelques lieures. el mi 
cœur de Hiiver ! 

Ces oiseaux, saut' jH'iidanl la saison des onit's, sont 
défiants et très t'aroueluîs , surtout les adultes : s'en 
a[)proelier ajirès (piils vous ont apeivu. n'est i)as clidst' 
facile; ils send)lent connaître la distance à laqiiclli' 
votre fusil peut l(;s atteindre?, liuettent tous vos nioiivc- 
ments. et, quand il en est temps, s cMilèvent de leui' per- 
choir. Au moindre hruit, ils parlent: tous ensend)le, on 
l)attant vivement des ail(?s, comme fiiit le piu«}on com- 
mun; et l'on dirait qui;, dans leur fuite rapide, ilssr 
moqueid de votre d(''sap])ointem<,Mit. An contraire. ( 
peut les tuer sans peine, en les <''piaiit aux lieux on ils 
viennent se reposer pendant le jour, ils y arrivent oïdi- 
nairenu'nt seul à seul ou par petites troupes; el. di' 
votre cachette sous les arbres, rien de plus aisé (juc df 
les viser à bonne distance, au moment où ils se poser 
au-dessus de votre tête. J'ai connu des chasseurs qui. 
de cette manière en tuaient, à deux, de quarante à 
cinquante, en une couple d'heures. On peut éi!;alenieiil 
en tuer, à chaiiue instant du jour, en les surpreiiuiilii 
l'écart, pendant «[u'iis son! oecupt'sà maniicr. el cVst 



Il; MKUON 1>K Mir. 181 

iiiic cliiissc (|iii m'a IV<''(|ii(Mmn(Mil r('Missi dans diviîi'siîs 
parties des Klats-I'iiis. nu^mc dans les Ktats du ('rnln». 
l.i>|)(Midaiit. ils se laissiMil raroinont joiiidiT ([uaiid ils 
SI Dit il Unw. car ils uni Touk! plus fiin^ nicun; (jue li» 
hiild!' aiiKTicain : celui-ci, loi'sijiril ciilcnd (\\\ ln'uii, se 
tii|iil [lai'ini les herbes; tandis ([ue le litron di^ nuit 
sViivule iiniiu'dialeinenl. 

(le dernier niche en ciuninuiiaiih'. autour des «'lan^s 
(Idiil IVau est stutiiiante, près des plantations de ri/. 
(laiis riiitéri(!ur d(^s niaiais l'eciili's. ou dans la mer. sur 
i[ii('l(|iies Iles couv(M"tes d'arhres verts. î.es ïh'roimièi'es 
sont établies. tantiM parmi les busses branches des buis- 
sons. taiitAl sur des arbres (rime hauteur moyenne, 
iiii. îui contraire, très ('levés, selon (par les uns ou les 
aiilivs leui' jKiraissent plus convenables et plus surs. 
Dans les KIorides. ils recherchent les manL;liers cpii 
lit'iK'hent au-dessus des eaux sah'es; dans la Louisiane, 
ils pn'terent les cypr("'s, et dans les districts du milieu, 
li's cèdres leur semblent mieux approprit's à leurs 

'soiiis. Dans ((uel(jU(^s-unes de leurs colonies, non loin 
lit' CJiarleston, «jutî je visitai en compagnies de liachman. 

ms trouvâmes h's nids ])lacés bas sur des buissons, 
M'iTés les uns contnî les autres, c(nix-ci, ii un niètn; 
seulement de terre, plusieurs à sept ou huit pieds, im 
iiTiind nombre a plat sui' les branchc's, d'autres entin 
lans les bifurcations. On en apercevait plus ,. cent à 
iit'tiis, tous bâtis sur la lisière des l)uissons et faisant 
liice il la mer. Ceux ipie je vis dans l(3s Florides étaient 
iiivi»nahlement placés sur le côté sud-ouest des îles de 
Sangliers, mais plus écartés l'ni de l'autre, (pielques- 



182 !.K HI^RON T)K NUIT. 

uns n'étunt qu'à uti pied au-dessus de la marque des 
hautes eaux, taudis quMl y en avait jusqu'au soimnet 
des arbres, lesquels toutc^tois ne dépassaient tjfuère viiigl 
pieds. Dans la Louisiane, j'en reniar(|uai tout au haiil 
d'immenses eyprès (pii n'avaient ])as moins de crni 
pieds; et à cAtiM'laiiMit des nids de VAnlea herodias. 
de VArdea alba, et d(^ (piel(|ues Anhingas. Mon ami 
Thomas Nuttall m'a dit ijue sur une île très retirées 
maréeageuse, dans TcHanii; iju'on appelle Freshpoml. 
près de Boston, il existe une de ees anciennes héroii- 
nières; de méchants garnements ont beau dérobera 
plaisir les œufs des pauvres oiseaux, c(Hix-ci ne s»] 
rebutent point, mais se remettent de suite à pondre et 
réussissent ordinairem(;nt à éhwer une seconde couvre. 
Le nid du Bihoreau est larcçe, aplati, composé de 
petits bâtons croisés en divers sens et sur une i'q)aisseiii' 
de trois à quatre pouces. Parfois, il est ari'an^f'^ avec 
si peu de soin, que les petits font la culbute en bas. 
avant de pouvoir voler. Souvent, les oiseaux se bornent 
à réparer ces nids, chaque année; et quand ils ont une 
fois trouvé quelque position qui leur plaît, ils y revien- 
nent périodiquement, jusqu'à ce qu'une catastrophe 
les contraig;ne à l'abandonner. Ils ont, au plus, quatre 
œufs dont le grand diamètre est de 2 pouces t/O. sur 
1 pouce 1 /2 de large. La coquille est mifice et d'un beau 
vert de mer. Trois semaines environ après être <''clos. 
la plupart des jeunes quittent le nid. grimpent le Ions; 
des branches auxquelles ils s'accrochent, et parviennent 
à se hisser jusqu'au sommet des arbres et des buissons 
où ils attendent que les parents leur apportent la nour- 



I.K HKKON Db; NUIT. 183 

liture. Si V(»us vous eu approchez dans (rs moincnts-là, 
voire jurseiice jcHc le 1 rouble paiini les petits et les 
^laiuls : le ri'oassement »pie les uns et les autres ont 
jiisijii'ici continuelleuieut tait entendre, cesse tout à 
coup; les vieux s'envoient et viennent planer autour de 
v<Mis. ou se posent sur les arbres voisins, pendant que 
l('S|telilss"(''cliappent en lampant dans toutes lesdirec- 
limis et liU'h'Mit de se sauver. Leur terreur est telle, 
\\\\o\\ en voit tpii se ])re('i])itent à l'eau où ils nagent 
Ires vite ; bientôt ils ont atteint la rive et courent se 
cacher partout où ils peuvent. Retirez-vous à r(^cart. 
jioiir mw demi-heure, et vous serez sur de les ententire 
sViitre-ajipeler de nouveau. Ia'uvs cris alors sNMevant 
liiiniiiellenient redeviennent bientAt aussi bruyaids que 
jiuiiais. La puanteur des excréments cpii recouvient les 
!ii(ls abandonn^'s, les branchies et les feuilles des arbres 
et (les broussiiilles aussi bien que le sol ; l'odeur fétide 
(lnVxliulent les œufs cassi's et les cadavres des jeunes 
(jui niit péri, jointes à celle du poisson et autres ma- 
tières, font, d'une visite h ces héron nières, une véri- 
table corvée. (>)rbeaux, vautours et faucons tourmen- 
tent ces oiseaux pendant le jour, tandis que les ratons 
et autres animaux dfu'e genre les détruisiMit à la faveur 
fie la nuit. La chair des jeunes, tendre, errasse et suc- 
culente, est aussi bonne à niang(;r que celle du pigeon, 
et n'a ({u'à un très faible degré ce goilt désagn'able 
quon reproche aux autres oiseaux qui, comme eux. se 
nourrissent de poissons et de reptiles. A cette épo(jue 
(le l'anuf'e, on trouve rarement les vieux parés de ces 
plumes eflilées qui leur pendent dei rière la tête en 



J8Û I,K IIËRON I)K NUIT. 

foniK^ (1(^ l(''^er païuiclic, et ce n'est qu'ù la fin He l'hi- 
ver suivant (^relies l'epoiissent; mais alors elles atlei- 
j];nent toute leurlonijfueur en «(uelijues s«Mnaines. 

Leur vol est f«M'uie. plut(M lent (pie vifi^t souvent tivs 
prolongé. Ils se dii'iijfent en avant pai' des battements 
d'ailes réijçuliers, et, de même cpn^ les vrais Hérons, 
retirent leur tôte entre les épatd(;s, tandis (jue lenis 
jambes s'étendent derrière eux, et ijue leur ([ueue t'onno 
une sorte de gouvernail. Quand ils sont alaruK's, ils 
montent droit dans les airs, où ils planent quel(|uc 
temps à une grandi? hauteur, ("est aussi ce (pi'ils fuiil 
avant de descendre pour chercher leur nourriture; iiiuis 
ils ont soin, pour j)lus de sûreté', de s'abattre préala- 
blement sur le sommet des arbres voisins, et d<; pio- 
mener ih là un regard attentif aux alentuurs. Leurs 
migrations s'accomplissent ite nuit, et leur passage est 
amioncé par des cris rauques et retentissants, assez 
semblables à la syllabe qua, et (pi'ils émettent par 
intervalles réguliers. Ils semblent alors voler plus rapi- 
dement que de coutume. 

Par terre, la dc'marche de cet oiseau ne rapp(?llo en 
rien la grâce ipii distingue celle des vrais Hérons : il 
s'en va, baissant le dos, le cou rentré, guettant sa proie; 
mais du moment qu'il l'aperçoit, par un mouvement 
subit, il darde son bec avec force et s'en empare. On 
nele voit jamais, comme les premiers, attendre, innno 
bile, quelque bonne aubaine; mais il est constannnent 
en quête pour se procurer de quoi vivre. Il explore 
habituellement le bord des fossés, les prairies, les rives 
ombragées des cri(iues, des étangs et des rivières; il 



LK IIKKON 1)1. Mir. 185 

fr('((iientc uussi les j^nuids marais sal<'s. v\ les l>auf's de 
viisi' (\uc les «aux laissent à dt'coiivert *•!» se retirant. 
JVn ai ni^nie r(Miian[ii('» qui, vers le soir. vrMiaieiii se 
piiser sur lesétaiii>s, jus([iie daiislestauliouri^sde C.har- 
leston, où ils cherehai«'nt iraiiiiuilleuieiit leur nour- 
riture. Dansées diil'érenls cas. saut' pourtant le dernier, 
ou peut voir ces oiseaux, (juehiuelois h^ jour, mais sur- 
tout le soir et le matin, s'avancera ^ué dans Teau, 
jusqu'à ini-jand>e. Leur nourriture se com])Ose de ]>ois- 
sous. crevettes, L»renouilies, Iczards aciualicjues, sani;- 
sues, petits crustacés de toute sorte, d'insect«'s d'eau, 
et nii^nie de souris dont ils s(Mnl)lent s'accommod(;r 
aussi bien (pie de tout le reste. Tin; fois rassasiés, ils 
seretir«Mit sur de i»rands arbres, soit au bordcrun ruis- 
seau, soit dans l'inté'rieur de (juehpies marais, et là 
ils se tieiment des heures entières, ordinairement sur 
uiu' seule jambe, (liiȎrant et sonuueillant. nuiis sans 
(Mre tout à tait endormis. 

Quand Tun d'eux se sent blessé, il cherche d'abord à 
se fh'rober parmi les herbes (^t les broussailles, où il se 
foule dès ([u'il a trouvé une bonne cachette. Au con- 
traire, lorsqu'il croit n'avoir aucun moyen de fuir, il 
s'arrête, redresse son aigrette, hérisse ses plumes et se 
lirépure à la défense, en ouvrant son long bec dont 
parfois il administre de rudes coups ; mais il fait encore 
Itiou plus de mal avec ses griif(3s. Si vous mettez la 
uiaiii dessus, il pousse un cri fort, lauque et continu, 
et cherche, à tous moments, à s'échapper. 

Le Bihoreau change de plumage tiois aimées de 
suite, avant d'atteindre son état parfait. Cependant, 



i86 l.E HÉRON DE NUIT. 

boîuicoiip d'individus s'accouplent au printemps de U 
troisième auni'c. Après lu première mue d'automne, 
le jeune est tel «pie je l'ai repr<''S(^nt«' dans la planche. 
Au second autounie, les lâches loni»;itudinales dis])arais- 
sent presque entièremetit du cou et du reste du coips: 
les parties suptM'ieures de la tète devieimeni d'un vcrl 
triste, se mêlant, près de la mandibule supérieure avec 
le brun t'onct' de la ]>reinièi'(> saison, tandis que le sur- 
plus du plumage pri'seute une teinte uniforme; d'ocre 
sombre et de brun ffrisàtre. Dans le cours de l'année 
suivante, connnence à se montrer 1«; vert de la tète et 
des épaules ; celle-ci se par(; de riches couleurs, et la 
bande frontale qui se voit entre la mandibule supérieure 
et l'œil, est d'un blanc pur. A cet âge, les plumes grêles 
du derrière d(; la tête ont rarement plus d'un pouce 
ou deux ; les cAtés du cou et toutes les parties infé- 
rieures sont devenus d'un gris blanc plus clair; les ailes 
ne laissent plus voir aucune tache et sont partout d'un 
gris légèrement brun, de même que la queue. Enfui. 
au quatrième printemps, le plumage est dans son é'ai 
complet. A partir de ce moment . le Héron de iiuil 
ne change plus de livrée, si ce n'est qu'il ])er«l sa 
longue crête après que ses petits sont é'clos. Il n'y a 
pas de diffi'rence de coloration entre les sexes; mais le 
mâle est un peu plus gros que la femelle. 

En toute saison, on remarriue une grande différence 
de taille et de grosseur entre les divers individus de 
cette espèce : les uns, qui ont toutes leurs plumes, et 
sont par conséquent dans leur troisième année, pour 
ne pas dire phis, mesurent quatre pouces de moins (jur 



I,E Hl-RON DE NUIT. 187 

(l'autn^s du m^nie soxe et du môme ùgo, et pèsent à 
|)io|)orli()n. Os cnnsidr'rations suHiniieiit s.ms doute 
pour t'aiic naîti"<; iiccrtains iwituialislcs l'envie d'c^tablir 
ici deux espèces, au lieu dune ; mais j'ose afïinner que 
la tentative ne serait pas heureuse. 

Au voisinat^e de la Nouvelle-Orléans et le lonij^du 
Mississipi, en remontant jusqu'à Natchez, la chasse du 
Héron de nuit forme Tune des occupations favorites 
de nos planteurs, qui le regard«mt comme é^'alant, en 
Fait d'oiseaux, tout autre gibier, pour la délicatesse de 
sa chair. 



SOUVEMKS DE THOMAS BEWICK. 

Par l'intermédiaire obligeant de iM. Selby de Twizel- 
house, dans le Northumberland. j'eus le plaisir d'être 
mis en rapport avec le célèbi;^ Bewick, aussi recom- 
iiiandable par son caractère que par son talent, et dont 
les travaux font époque dans l'histoire de la gravure 
sur bois. C'était en 1827. lors de mon voyage vers le 
siifl. Après avoir quitté Edimbourg, j'arrivai ii Nevv- 
castle, sur la Tyne, au milieu d'avril, c'est-à-dire à 
cette époque de l'année où la nature commence à revê- 
tir d'une parui'e nouvelle les riches campagnes des 
environs. L'alouette, de retour, chantait à pleine 
gorge; le merle exhalait, en sifflements joyeux, l'exu- 



188 sorvDNiHs in: thomas ukwick, 

Im'm'uim'c (!«• SCS tiaiisiMH'ls; le lahournir sôUiW reiiiis, 
ItM'U'ur coulent, ii ses paisibles tiUMUix. cl moi-iiK^mo. 
ctranjjjcr sur inu' Icitc loiutaiuc, je ])ouvais jouir d»; 
tout ('(Miuiiu'cnlouiait, c.ai'jcui'ctais t'ait des aniisniTa- 
l»lcs et bons, cl je coiuptaissur la durée d(> leurallec- 
lion. Mes espérances n'ont piunt «''t('' (hrues. 

Htnvick avait v\v instruit de mon an'iv(''<* à Ncnv- 
castle. cl avant luénic ipie j'eusse pu profiter {Vum 
occasion pour aller le v(^ir. il urenvoya sou fils avec io 
l)illet suivant : « Thomas lîewick pn-senle ses compli- 
ments à M. Auduhon; il sera flatté iravoii'iiujounriuii 
rhouneur de sa compagnie, et l'attend à six heures, 
pour prcMidrc le the. « ('es ((uehpies mots ])eii;u!ueiil 
l'homme : simple et franc ; et connue mes travaux so 
trouvaient terminés pour la jouru^'c. je suivis sou iîls. 

Je n'avais enc(^re (pi'à peine aperçu la ville, uN'taiit 
pas passé de l'autre ciMé delà rivière. Le premier nio- 
uument remartiuable «pii attira mes reiçards. fut une 
belle éiiiise ipie mon compagnon mv dit être Saiiit- 
IVicolas. . 1 traversant la Tyno sur un ])ont do pierre do 
plusieurs arches, j'aperçus, le long des cpiais, un nom- 
bre considérable de navires, parmi lesquels j'en distin- 
guai quel((ues-uns de construction américaine. La vue. 
sur l'un et l'autre bord, me parut très agréable; le 
terrain, ouduleux, offrait une variété de uuiisous, de 
moulins à vent et do verreries i[ui plaisait à l'œil; et 
sur l'eau, glissaient ou s'avançaient, poussés par de lon- 
gues rames, plusieurs bateaux d'une forme singulière, 
pesamment chargés des produits souterrains des mon- 
tagnes voisines. 



SOl'VKNIHS l>K THOMAS IH-WICK. 180 

Kiifîii nous îillci^iiîiiu's riiubitatioinlu ji:i'av«Mii'. et jo 
lus iiiiuKMliiilciiUMii coiidiiit à son atelier où je liouvai 
II' vieil artiste (|(ii venait au-devant (l(^ moi, et nTac- 
ciieillit par une eonliale poij^née de main, en mettant de 
côté, |M)ur un moment, son boniu't de coton un peu 
noirci par la fumée du lieu. C'était un houune jjjrand, 
nerveux, à forte charpente, avec une grossi? t^^tt; et des 
yeux siécarté's, «pie je n'avais enconj rien vu de pareil. 
— W'i'italile AiiLïlais de la vieille roche, plein de vie, 
Mii\l<i;re ses soixanle-([uatorze ans, toujours actif et 
prompt j.u travail. — D'abord, il me jn'oposa de me 
montrer l'ouvraii'e ipi'il était en train d'exécuter, co 
qu'il lit. sans «piitter .ses outils. (Tétait uucî petite vi- 
|(nL'tle. taillée sur une plaifue de buis, de trois pouces 
de surface sur deux, et (pii représentait un chien ayant 
IHiir. la nuit, devant des objets (pi'il croyait vivants, 
tandis (ju'en n'alité c(î n'étaient (fue des racines, des 
hranclu's d'arbres et des rochers aux((uelson avait donné 
la tunne d'êtres humains. (]ette œuvre, counui^ toutes 
celles qui sortaient de ses mains, était exquise ; et plus 
d'une fois je me sentis tenté de lui demander (jueltjue 
|)iè(e de rebut ; mais je craiiçuais de i)araître indiscret, 
et d'ailleurs j'en fus empêché par l'invitation cpi'il 
m'iulressîi de montiM" dans son appartenuMit, où, me 
dit-il, j'allais bientôt voir se rassembler l'élite; des 
arlistes de Newcastle. 

Kn entrant au salon, je fus présenté aux deuioiselles 
Bewick , jeunes persomies aimables et i;racieuses , 
(jui n'avaient d"autre désir (|ue de me rendre la soirée 
agréable. I*ai'mi les visiteurs, je di.stinguai M. (loud, 



190 SOUVENIRS DE THOMAS lŒWiCK. 

el pus iulmiivr l'imo «1rs prodiiclioiis «le sim |)iiu'eaii, 
je veux (lire la iniiiialure «mi pied cl ii riuiiletle liewick. 
bien (iessinée el d'un tini i'eiiuir(|iiiil)le. 

L(* vieux ^^(Millenian et moi. nous ne nous ([uiUj\iiies 
pas; Un", [niilanl de mes planches, el moi, de ses ^la- 
vures. De lenips ii autre, il (Mail son bonnet et reinuii- 
luil ses bas de laine ^rise jusipiii ses enloltes ; iiiiiiN 
bientôt, dans le t'en de lu eonveisati(»n, le boimel, un 
instant remis en place, se trouvait, comme par encliiui- 
tement, tout a t'ait ramené en arrière, (;t les bas. abiiii- 
donnés à leur tendance naturelle, retombaient sur les 
talons. Les yeux duboidiomme pétillaient d'esprit, et il 
me donnait son avis avee une vivacitt* et une franchise 
qui nie churmaienl. On lui avait dit que mes dessins 
avaient été exposes k Liverpool, et il me proposa de 
venir le leiulemain malin, de bonne heure, les voir 
chez moi, avec ses tilles et «piel([nes amis. Me rappe- 
lant, de mon côté, combien mes iils, alors dans le 
Kentucky. désiraient avoir une copie de ses travaux 
sur les(iuadrupè(les, je lui demandai où je pourrais me 
les procurer. — Ici même, me répondit-il ; et sur-le- 
champ il m'en oiï'rit une magnifique collection. 

Cependant, on finissait de prendre le thé ; le jeune 
Bevvick, pour me distraire, prit une cornemuse d'un 
nouveau modèle, appelée hi musette de Durham, el 
nous joua ipielipies airs écossais, anglais et irlandais, 
tous d'un rhythme simple et doux. J'avais peine à com- 
prendre comment il s'y prenait, avec ses larges doigts, 
pour couvrir chaque trou séparément. L'instrumeut 
avait le son d'un hautbois, sans fatiguer l'oreille de ces 



SOUVENIRS DE THOMAS HEWICK. 191 

iiuU's criardes et Iti'lliiiucuscsdc la coniiMiiiisc, doiil les 
iiioiilai;iiai'ils écossais ont coiiliinu; de s'accoiupaj^ner 
à lu guerre. La s(jciété se l'clini d'assez l)oniie heure. 
t'I moi. en me séparant, ce soir-là. de Bewick, jt? pus 
(lire (|iie je nie si^purais d'un ami. 

Quelciues jours après, je reçus un second billet de 
lui. niaiscpuîje lus à la hâte, (Haut retenu en ce mo 
iiiciil i)ar diviMses personnes «pii venaient examiner 
mes dessins. Dans ce hillet, du moins connue je le 
lumpris. il m'exprimail le désir île mavoir. ce même 
jour, il ilîner. Kn const-quence. je m'y rendis. Mais 
ju^ez de ujon désappointement : en arrivant chez lui, 
a cinq heures, avec un ai»pelit h^l que Tuccasion le 
mlauiait, je trouvai qu'on ne m'avait invité qu'au thé, 
et non [las à ilîner. La nu'prise tut hi(!ntot expliquc'e, 
il liisulistactioM de tout le monde, et l'on plai^'a sur la 
table, il mon intention, ipiehpie chose d'ini peu plus 
substantiel. Le révi'rend William Tmner s'j-tait joint à 
nous; la soirée me parut délicieuse. Dahord, la con- 
veisuliou l'ut enjoiit'(,' : on passiiit le<;èrement d'un sujet 
il l'autre ; mais i[uand la table l'ut desservie, M. lîewick 
ruppruchusa chaise du feu. et Ton parla de ce qui nous 
intéiessiiit plus particulièrement. Loi'squ'enfhi l'heure 
lie se retirer tut venue, nous nous en retournâmes 
chacun chez nous, nmtuellement satisfaits d'avoir fait 
comiaissance, et enchantés de noti'e hùte. 

J'avais éti' invité, la veille, ii déjeilner avec Bewick 
pour lu lendemain ii huit heures. C'était le IG avril, et 
je trouvai toute la famille si bonne et si attentionnée, 
que je pouvais me croire chez moi. Aussitôt après 



192 SOUVENIRS l)i; THOMAS HKWIf.K. 

(Irjeunor, l'<*x(;<*lk'iit lioimiu' s(; mit à l'oiivrafro, vou- 
lant, (lisait-il (Ml riant, iikî niontivr coinbicti c'ctajl 
chose facih^ ([lie iU", couper du hois; mais je ne tanlai 
pas à l'eeonnaîtnî (|iie 1(5 cou/jcr eomme lui. ce n'était 
pas tout ù fait un jeu, l)i(Mi »|u'(?lïeclivement il parrti 
se jouei'de tout(,'s les (litïicult('*s. Ses outils, si (leli('al> 
et (Pun travail aclievi», (Haient tous de sa liucui. cl je 
puis le dire en V(M'it('' : son atelier est 1«^ seul atelier 
d'ai'tiste (pie j'aie jamais vu si parfaitement propre et 
bi(ni t(;nu. Dans le courant de la jouriR'e. Bewiek me 
lit app(îler d(; nouveau, et s'inserivit sur ma liste de 
souscripteurs, au nom de la Soei(''t('' littiMaire et philo- 
sophique deNeweastle. iMicela. cependant, son entliun- 
siasme U* trompa, car h corps savant pour lequel il 
s' ('tait si sponlaïK'ment avanc(' ne juj^ea |)as ii prn|i(is 
de ratifier l'engaLïement. 

Une autre invitation m^'tant venue de Gcf/e-//efl(/. 
je trouvai mon lion ami assis à sa plac(? d'habitude. 
Sa figure semblait rayoniKîrde joiecpiand il me prit la 
main. Je ne pouvais, dit-il, supporter Tidi^e de vous 
laisser partir, sans vous faire comiaître, par ('crit, ce 
(pie je pense (h vos Oiseaux (rAm(''ri(iue. Prenez cette 
k'ttre; c'est tout simplenuMit e\prim('' avec le ])ai)ier et 
l'encre; faites-en rusag(^ (pi' il vous plaira, si tant esl 
que cela puisse <^tre bon à quehiue chose. Je mis la 
lettre non cachet('e dans ma poche, et nous babillàme 
sur divers sujiîts. mais toujours en rapport avec l'his- 
toire naturelle. De temps à autre, il bondissait sur son 
si(''gc et s'écriait : Ah ! ([ue ne suis-je jeune, j'irais aussi 
en Amt'rique! — Quel b(^au pays ce s(?ra, mousiein'Aii- 



s 



SOI VKMRS I)i: THOMAS IIIAVICK. 193 

(IuIhhi! Dih's pliilùl : {)w\ hcaii juiys c'csl déjà! 
M. Hewick. — Au niilicii <!•' notre conversation sur 
les oiseaux et les animaux en général, il liul un 
l'iiupà ma sant('' et à la paix du monde. Moi, je lui 
ivpoiidis, (raccord sans doute avec ses propres senti- 
iiic'iils, en portaid un loasi ii la prospéritt'? de tous nos 
cimeiiiis. Ses tilles «'taieni pn'sentes, jouissant d(» cette 
|H'tito scène de tamilli», et elles reinar([uèi"ent (jue de- 
puis nond)re (raimées leur \mv n'avait paru si bien en 
Iruiii. 

Je repji'ette de n'avoir pas en ce moment sur moi 
la Irttre de ce dij^ne et j^t'iiereux ami; autrement je la 
Iruiiscrirais ici, pour l'amour de lui; mais je la ^arde 
cil lieu sûr. connue souvenir d'un homme dont la 
im'inoire nu» sera toujours chère. Kt crovez-le bien : 
je lie l'ai jias lue avec moins d«î plaisir et ne la con- 
serve pas moins précieusement que cet autre manus- 
ciit. a Synopsis (les Oiseau.r (V Amér'Kiue^ par Alex. 
If'ilsim, » ([ue ce célèbre naturaliste m'a donné à Louis- 
ville, il yadéjà [)lus de viniît ans. Quoi qu'il en soit, la 
lettre de iîewick vous sera pn^seidée en temps et lieu. 
ainsi ([ue nond)re d'autres, collectivement ave(î certains 
laits intiM'essants cpii, j'espère, ne seront pas sans utilit*' 
pour le monde. Noti'e causerie se prolouî^ea au delà 
tie rinMire où nous cavions coutume de nous souhaiter 
le bonsoir pour aller dormir; et sur ses vives instances 
eniniiie aussi à ma tçrande satisfaction, je promis d(^ 
lui ronsacrei' toute la nuitini'e du lendemain, la der- 
nière (pie. pour cett(^ t'ois du moins, je dusse passer à 
N(!\vcastle. 

H. 13 



104 SOrVKMRS PK THOMAS ItKNN'ICK. 

Le 19 (lu nu^iiHMiiois. jo lui icndis donc ma doriiirrc 
visite. Quand nous nous scpai'àuiiN. il nu» n'jK'la. pur 
trois t'ois: Dieu vous lia l'dcî Dieu vous lu-nisse! et ildiil 
s'apercevoir de Tt-inolion ([iie jV'pi'ouvais. et ([ui se 
lisait (îii.ns mes yeux, bien (pie je tisse elîort poui' 
m'absienii* (1(; parler. 

Quehpies semaines avant de mourir, cet admirateur 
entliousiastede la nature vint, iivec ses filles, uu' ten- 
dre visite il Loudi'es. Il paraissait eii aussi bonne sant('' 
que (piaud je Tavais vu à .Newrasile. Xoire entretien 
l'ut court, mais au;r(''a])le : vA ([uaiid nous nous diuics 
adieu, j\''tais certes loin de penser ipie ce t'i\t pour lu 
dernièi'e l'ois. Il en devait pourtant (Hre ainsi, car hvs 
peu de teni])s ix\)\vs j'appris sa nujrt par les journaux. 

Mon opinion sur cet lionnne renuu({ual»le. c'est (pi'il 
(■'tait un vrai fils de la nature, ("t ([u'à la nature seule 
il avait dû presipie tout ce cpii l(M'aractt''risait coniuic 
homnu! et comme artiste, ('haud dans s(*s afT(Ttiniis. 
d'une sensil>ilit('' profonde, don*' d'une imaLcinatimi 
puissante et d'un esprit droit. p(''n(Hrant et observateur, 
il n'avait eu besoin que de peu de secours ('trangeis. 
pour (Nnenir ce (pi'il fut l'i-elh^nent : le pr(Mnier tiia- 
veur sur bois ([u'ait produit l'Aniiieten-e. Regardez s{\s 
vignettes, et dites-moi si vous ave/ jamais rien vuiic 
si bien exprimt'. de si vivant, d(»puis son glouton (|iii 
précède le grand goéland à manteau noii'. jusqu'à cts 
enfants (pii s'amusent à jouer au cerf-volant? et ([w 
penser de son cbasseur dcsapjiointi' (pii. jtour tuei* une 
pie, laisse t'cliap[ier un coq de l)ruy(^'re; de son cheval 
cherchant à gagner l eau. de son taureau beuglaiil 



sorvEMus Di: thomas nEwir.K. 195 

cciiitiT imo l)ni'i-i«M'('. de sn?i nu'iuiiiint altaqiic par le 
(Idgii»; (In riche... ; (Ihiuiuo fcnillc ([iio vous tonniez, 
(lu nnniniMicoiiKMii k la lin dccot incomparable recnoil. 
lait passer sous vos yeux une succession de scènes qui 
tniites se disputent vr^tre admiration ; et sans aucun 
ddiite vous concluez, connue moi. ([ue. dans cette voie 
(jui est ])roprenieiit la sienne, personne jusqu'ici ne 
TacLiah'. Opendant je ne nn'tends pascpTil n'y ait. de 
nos jours, ou ipie dans la suite il ne doivt» y avoir des 
lionnnes dont les ti'avaux. sous certains rapports, ne 
soient appelt's h lialancer. sinon même à surpasser 
ceux-ci: niaistoujoiu's est-il ipion j)eut dire de Thomas 
Bewick. en ce (pii concerne la c^ravure sur hois. ce 
que Ton dira «'ternellement de Linuc. pour l'histoire 
naturelle : que. s'il ne Ta pas cnV'c. il a du moins jeté 
sur cet art une vive Inniièie, (ju'il la renouvelé et en 
a été rillusti pi'onioteur. 



LE (iHAND GOELAND A MANTEAU NOIR. 



Dans les hautes r(''|?ions de l'air piqnant et ran'llé. 
bien loin au-dessus des redoutables écueils qui boi'dent 
les côtes d'''solées du I.abrador. itlane tièrement sur ses 
ailes qu'on dirait immobiles le (îoéland tyran, sem- 
le à laigle. tant son vol est calme et majestueux. 



19G m: (iRAND (JOlilAM) A MANTEAU NOIR. 

D(''[)loyuiil son innncns»' ciiverguiv, il se iDoiit en larj»es 
cercles, sans perdre de vue les ol)jets au-dessous de 
lui ; l'auques et puissants, ses cris retentissent et j)or- 
tent répouvîinte en bas, parmi les nuiltitudes einplii- 
inées. Maintenant il pi'end son essor, eilleure les 
rochers de chacpie baie, visite les petites iles et s'élaiicf 
vers la terre eouveite de bruyères et de mousses, du 
milieu desquelles pi'ut-ùtn.' le cri du tétrao ou de (juel- 
([ues autres oiseaux est ])arvenu jusqu'à lui. Tandis 
qu'il passe ainsi au-dessus des Ilots l)ouillonnants, des 
lacs, des marais, l(»s parents, qui l'ont aperçu, se pr(''- 
parent à di^fendrc leur couvée encore sans plunu^s, ou 
à la dérober, par la fuite, au bec cruel du ravisseiu'. 
Mi^nuîle ])euple des eaux, effrayé, rentre ii son ap])rocli(' 
plus profondément sous les ondes; les jeunes oiseaux 
deviennent silencieux dans leurs nids, ou cherdieut à 
se cacher dans les crevasses des rochers. Les guillc- 
mots, les boubies n'osent regarder en haut, elles autirs 
Goélands, incapables de se intvsurer avec un adversaire 
si redoutable, lui font place lorsqu'il s'avance. — Là-iins. 
là-bas, parmi les vagues ('cumantes, il a vu tloiter le 
cadavre de (piekiue monstre de l'abîme, et c'est vers 
cette riche proie qu'il se précipite. 11 s'abat surl'énorni'' 
baleini;, redresse vivement la tête, «^ivre le bec, cl 
plus perçants, plus triomphants que jamais il envoie 
ses cris au travers des airs. Alors il se promène k son 
aise sur la masse en putréfaction, et (piand il s'est as- 
suré que tout va bien, connnence à tirailler, à déchirer, 
engloutissant morceaux aj)rès morceaux ; enfin, rempli 
jusqu'à la gorge et n'en pouvant plus, il se couche. 



m; (iRVM) (ioia.AM) A >iami:ai noiu. 107 

pour se reposer im nioiiUMit uii\ t"iiil»lrs l'ayons «riiii 
sdlcildu Nord. (Irandiîs (V|)(Mi(laiit sont les taculli's de 
son estomac, et l)ienl(M il a dijA'én'' les aliments à demi 
coiTonijuis dont, ainsi ((ue le vautonr. il t'ait ses di'lices. 
Mais, eomme tons les cloutons, il aime la vai'i«'«t(''. et 
W voilà (|iii se dirige vers (|uel(jne île bien connue, où 
il doit trouver des milliers d'ieufs et de jeunes oiseaux. 
IJi, sans miséricorde, il brise les co(iuilles. en avah le 
contenu, et dévore ii loisir l(\s pauvres [letits sans 
(ii'fense. \i les cris des païen Is. ni leurs «'tforts pour 
icpousser le destructeur, ne le [leuvent «'mouvoir, et il 
lie s'arrête qu'après avoir satislait de nouveau la vora- 
cité de son appi'til. Toutefois ce despote impitoyable 
est un vrai lâche : il ne soniJ!:e plus tpràse cacher, lors- 
(jiril voit venir à lui le .s7.7ia (1^ qui. cimiparativement 
petit comme il l'est, tait preuve d'un courage et d'une 
iuidace devant lesipuîls l'igiiobhî maraudeur se sent 
trembler. 

Va\ confrontant cette espi'^ce avec (piehjues autres de 
la même trilm, en remarquant sa grande taille, la puis- 
sance de son vol et sa constitution robuste, on s'étonne 
nue ses «excursions soient si liniit('M\s pendant la saison 
(les œufs. On n'cMi trouve que (luelques individus au 
nord de l'fMitrée de la baie de liallin, et rarement plus 
haut, puistpie le docteur Hichardson ne les mentionne 
|>as dans sa faune de l'Amérique boréale. Le long de 
nos côtes, aucun ne vient nicher plus bas (jue l'extré- 



(1) Theskna, aux îles Feioè ; on appelle ainsi le Goéland varié 
on giisard. 



198 I.l, (iKAM) (iOI'I.AM) A MANTEAU NOIR. 

iiiitt' L'sl (lu MiiiiKi. Les livit^cs ouest du l.abrufloi', sur 
iiuo (''tendue d^îiiviroii Iniis rents milles, leur olïVent 
des l'etiaites où ils |)iissi;iil le piiiiteuips (;t r(Hé; aussi 
al)ondeut-il> dans ces |)ara;.^es, et c'est là qiuî je les ai 
bien (''tudi(''s. 

Les jeunes, lors de l(;uis migrations d'hiver, ne 
(lépasseid pa.:, autant (jue j"ai pu rol)ser\er. le milieu 
delà C(He ori(M)taie d-..; ''lorides. Dans l'hiver de JSol. 
àSaint-Au!4ustin, j'en vis j^lusieurs couples en socitHé 
avec les jeimes du p(''liean bnm; nuus i)lut(M piirinh'rét 
que par amitit', car ils leur doiniaient lV(''(piemment la 
chasse, comme pour les Ibrcei', ainsi (pie tait le sterco- 
raire envers les petites esp«>ces de mouettes, à d(''ti,or- 
ger une i)arlie du [)roduit de leur i)(Vhe; toutefois je 
dois le dire. C(,'tte leutalive de ])iralerie n'(''tait suivi».' 
d'aucun succ(''s. ils ('taieiil excessivement farouches, ne 
se posaient jamais ipiii l'extrémité d(»s bancs de sable 
les i)lus l'eculés, et ne se laissiiienl pas approcher. Des 
qu'ils voyaient l'un de noiis se diriu;er vers eux, ils ne 
manipiaient jamais de i^agiun', eu marchant, la der- 
nière pointe hors de l'eau, puis s'envolaient. (H ne son- 
geaient à S3 reposer (|ue lorsqu'on ne les voyait plus. Je 
ne puis dire à (publie (''p(upu3 ils ([uittèrent cette côte. 
On en trouve ([uel(pies-uns de répandus au long de k 
mer, depuis les Floridt^s jusqu'aux États du centre, et 
dans ce nombre très peu de vieux oiseaux. I^'espèce 
ne devient commune qu'au delà des limites du (^onnec- 
ticut et de Loug-lsland , mais ])lus loin le !ioud)re en 
augmente ra[)id(Mnent iunesure qu'on avance. Sauvages 
et défiants, sur tout»; cette immense surface de mers el 



I.i; (IHAM) (iOJ.I.AM) A MAMhAl .NOIR. IU9 

(le terres, et- ii'eï»l tiiie pai* une sorte de liiisiird iju'o!) 
peut s'eii proeui'er. îîareiueiil s'uvîuiciMit-ils haut dans 
les luiies. à moins ny »Mic l'oiecs par la ri.nin'ur de la 
suismi ou ia violeiie;' du vent, .le lésai trouves sur nos 
"[ruiiiis iaes; mais je ne me ia[»[»el'(' jiiis en avoir 
JHiiiais vu sur nos rivières de Test, à une certaine ilis- 
iaiiee (N' '.a iiii.m'. là où, au contrains le Guëland n man- 
li'tui 1)1<'U se ii'nconire tViuiuemment. 

Vers le eommeucenieid de rc't)', ces oiseaux vaga- 
lioiids abandonnent l'Océan et vont prtMidre, [)()ur un 
tt'uips. leurs ét)als sur les rives sauva-ies du Lal)ra(!or, 
rives .sauvaijjcs et di'solces aux yeux de l'homme, mais 
(liiU'manlespour eux, et cjui leur olVi'ent tout ce (pnls 
(l('sir(Mit. L\m api'ès Tautro ils arrivent, les plus vieux 
les premiers; apercevant de loin la terre où ils sont 
lies, ils ia saluent de leurs notes hruyantes. joyeux 
('('iiune le voyageur qiiaïui il sent ([u'il approche de 
sa (lemoiin' chi'rie. I^ius ou moins t(M chaipie iiuile 
sVpparie avec une t\'melle de son clioix. et ils se vvù- 
reiii eiisendtle sur ([uelipie banc de sable à l'écart, d'où 
iU reuipiissenl l'air lie leurs «'dats de rire furieux ipie 
ri'piie l'î'cho des rochers. Pour quicoinpie aime ii sm- 
[iitMidre l(^s seci'ets de la natiu'e, \v sinrlacle, mùme 
ioiiilain. de ces tendres rencontres ne man({ue ni d'in- 
lériM ni d'altrail. Le mâle tourne en s'incliiiant aulour 
(le sa compagne, et sans doute sV'vertue à lui di'clarer 
ainsi son amour; mais bientôt tout s'jirnmgeà la satis- 
l'actioii (les deux parties, et les jours suivants, on les 
voitse n'uiiir d'un nuituel accord, sui- la grève d'où 
les eaux se retirent. Tantôt ils mettent leur i)lumagt; 



200 i.i; <;h\M) (;oki.am) a mwtkai noik. 

en onli'e; lantùt, les ailes a mcitié déployj'-es, ils se 
réehautleiit au soleil; ((iiel<iues-ims se reposent, nm- 
ehésdonrenientsui' le sable, tandis ipie d'antres, porics 
sur nn |)ied. se tiemient eAle à eole. — Les eaux cum- 
niencent-elles à revenir, tons ils s'envolent pour clun- 
eher la proie. Knfin le grand moment est arrivé; (iiiol- 
ques eonples, Ibrmant de petites soeit'tés, se diiigcui 
vers les îles (h'sertes; eeiix-ci s'arrcMent aux stations 
les plus voisin(\s pour préparei* leurs nids; les antn.'s 
continuent jusqu'à e(? cpi'ils aient trouvé la retraite 
(jui leur convient, et avant une ([uinzaine rineuluilioii 
conmicnce. 

Le nid est habituellement i)lae('' sur le roc nu, dims 
<piel([ue île bassi\ })artois à l'abri sous un écueil qui se 
projetlt* au-dessus des eaux, ou dans une profonde civ- 
vasse. Au Labrador, il est composé de mousses cl 
d'herbes marines arraniçées avec soin. iMesurant environ 
deux pieds en diamètie et relevé de cinq à six pouces 
sur les bords, il n'a guère })lus de deux pouces d'épais- 
seur au centre, où sont ajoutés des plumes, de l'herlie 
sèche et d'autres matériaux. 11 contient trois œufs; je 
n'y en ai jamais trouvi' davantage. Longs de 2 pmi- 
ces 7/8, ils ont 2 pouces 1/8 de large; la coquille forme 
un ovale très évasé, est rude au toucher, sans ètie 
granuleuse, et offre une couleur d'un pâle terreux 
mêlé d'un gris verdàtre irréguliènmient taché et poin- 
tillé de noir brun et de pourpre terne. Comme ceux 
de la plupart des autres Goélands, ils sont très 
bons à manger. La ponte a lieu du milieu de nuii à 
celui de juin, et cette espèce n'élève (^l'une couvée 



I.i: r,|{\M> (iOKIAMi \ MAMKAl NOIK. 2()l 

('\y,\i\[w siiisiiii. Tant que (lm'<' riiicubalioii, les oiscaiiv 
ne s"(''loit!;iuMit jamais poiii' loiifj^tomps do leurs œufs ; 
le mille eouve aussi bien (jue la tenielle, et tandis (]uc 
Fim d'eux est sur le nid. Vautre a soin de ne le laisser 
iiiiUKluer de rien. I.a première semaine, les panMits 
(l(''norgent la nourriture dans le hee des jeunes; mais 
([iiand eeux-ci sont devemis un peu i;rands, ils se con- 
k'iiteiit de la di'poser devant eux. A l'ajjproehe de 
riionnne, on les voit fuir en toute liàte et tacher de 
'^wmn' ([uel(pie cachette, ou le rocher voisin sous le 
rf'bord ihupiel ils se tapissent. Au bout de cinij ou six 
scniiiiiies, ils peuvent s'échapper à l'eau, où ils nagent 
légèrement et avec beaucoup d'aisance. Si on met la 
main dessus, ils crient de la même manière que leurs 
parents. Le 18 juin, nous en prîmes plusieurs (pie nous 
lâchâmes sur le pont du Ripleij, où ils marchaient sans 
iuicime li'ène et ramassaient les aliments qu'on leur 
jetait. Aussitôt ipie l'un d'eux allait pour engloutir sa 
lioi'lion, un autre courait dessus, saisissait le morceau, 
liiaillait de son coté, et s'il (Hait le plus fort, l'empor- 
tiiit dans un coin et l'avalait. Le 23 du même mois, 
lieux autres individus, âgés de (quelques semaines, et 
iiyaiit déjà une partie de leurs plumes, furent aussi ap- 
|inrt»''sà bord. Leurs cris, quoiipie fiiibles encore, res- 
semblaient exactement à ceux de leurs parents. Ils 
mangeaient goulûment tout ce qu'on leur présentait. 
Quand ils étaient fatigués, ils se reposaient sur leurs 

I taises, ([u'ils allongeaient (mi avant par terre, comme 
fout tous les lierons, et restaient plus ou moins de temps 



20*2 \.i: (iRANO (iOr.l.VNH \ MANIKAU NOIR. 

i'(-oiil(M|irils si> iiiuiiti'<ii<>iit (»n ne \h'\\[ plus raiiiilich 
avec le niisiiiii.r: ils ''tiiitMit. en (iiili'C, (N'vcims tiv> 
^'ras. Ku uiainlcs circunslaiios ils iiiaiiircslaiciil les 
iiu''nnvsiiiciiiia(i(iiis(iiii' les vaiiluiirs, rai" lorsqu'iii leur 
i(Mail ti'M-aiiai'd iiidiIou iii('^iuL''((ii(iM<'>laiul (Ip ioui- |irn- 
jïiv espèce, ils le mettaient eu pi«'eos, huvaieiil s(tiisaii|i'. 
<l('M'hiraieiilsa eliair. tpj'ils avalaient pariAi'osun.rcciiiix. 
eliacini s'elVoreant de (lt'*i'oi»ei' eeliii de son voisin. 

Il 

Jamais ils ne buvaient d'eau, maisassez souvent y plmi- 
p,"eai(Mir le liée, (piils secouaient vi«»ienMnent poiiicn 
(Mc!' le sailli' et les .uitres saleti's. On les nourrit ainsi. 
inst|u"à C(? cpi'ils iusseiit il ptui [irès en ('tat de vulcr. 
Pendant que nous ('iionsdans le port, les marins s amii- 
saieiit (il' temps en temps à les jeter h la mer, et irlii 
semblait les amuser eux-miMiies. car ils se niellaicnl 
paiement à na^er. se hainiiaienl, taisaient leur toilotic. 
puis revenaient ]»ivs des lianes du navire. iKuir i|uVii 
les remontai à liord. Tue nuit ipril taisait m'aiid vt'iit 
et ipuî, lialioUés par un tort roulis, nous nous teiiioiis;i 
Tancre daiis le havre de Bias-iTOr 1), un de ces oi- 
seaux l'ut lanci' à reiui e! na^ca vers le rivau,'e. m'ili' 
lendemain matin, après de longues recherches, iioiisit 
reti'ouvàmt>s tout transi et i^'relotliint derrière iu\ ruclu.'r. 
iNous UM'endhnes il son frère, et c(''taii phiisii' de vnii 
la vivacité de leurs mutuelles tV'licilalions. î^u'tui.^ n^ 
s'envolaient d'eux-mêmes pour se hiu^nei'; nuàs ijiici- 
que ellbrt qu'ils tissent, ils ne pouvaient regagiiei L 
pont sans notre aide. Je m'étais attachi' à ces puuvn 

(l) A l'île de Cap-Breton, au sud du goUe Saint-Lauienl. 



iv. (JHAM) r;()i:i.A>'i) \ mwti.m noir. 20^^ 

WWs. «M n' ircliiil pus sîiiis un vrai sciilimt'iit de (miiu- 
'ihsioiU'hriiilciAl (|ii«» jelcs vityais ('leiidussiir le cùlé, 
sitiilliiiiil cl paiili'Iaiils, Imcm :|iii> le tiiiM'iiioiiii'ti'r lU' 
mitiitiU »|irà 'lô (l(*j;r('s. Ils avaiciiL |)oiii' le cliicii de 
iiiiiii lils. iiiic aiilipaliue pi'iiii*)iu-(>('. (T^'lait pointant 
ii,i aiiiiiiiil (11111 naliii'cl doux <>! aimaid; ils ne cessaient 
lie h' liiim.'ler, de le mordre, et le pourehassaieid iinpi- 
iiiviiliicment du pont dans la eahine. Quelques jom's 
;iinvs iioti'e (î<'-part de la haie de Siiiid-(leui'u"es. mais 
iViiiit's assaillis par un ouragan et ol)liii(''s de niellre en 
|iiiiiiie. Le lendemain un des(îo('laiids l'ut halay»'* jtar- 
.Icssiis le Ikoi'd ; il essaya de i'exa;<ner 1(3 vaisseau, mais 
l'ii vain, car Toura^an coidinuait. Les matelots me 
(lii'tMitt|u"i!s l'avaient vu naL»'er vers le rivage, (pii ii'i'tait 
iK'Irop lapproclu' pom* ikjus, et où je souliaittî ([u'il 
;iil pli arriver sain cl sauf, .le d(^niiai Taulre à mon ami 
(jiwii. lieiitenani dans Tarmée des Ktals-lJnis; et dans 
iiiu' des lettres <pril nri'crivait Tliiver suivant, il m'an- 
!iuii(;ait(pie laiiai'iiison s'<''tai1 prise (ren;4"ouement |H)nr 
It'jt'ime Larus niariims, et tpril venait à mt3rveille. ipioi- 
Hiit' aucun chanu,ement sensible ne se t'iU manitesté 
'liiiisson plumaij^'e. 

.le lis dans mon journal qu'à la haie de Saint- 
<iforgcs, nos marins prirent he;uicoup de jinines mo- 
l'iios. et ([lie tiais les jours, on en donnait à nos (loë- 
iiiiKis. clmcun d'eux ayant de huit à di\ pouces deloni;'. 
ilscliiii'iil curieux a voir lors([u'ils taisaient •ellort pour 
l'^iivaler. La t'oi'ino du poisson se trouvait maniuée 
'ont le long- du cou. ([u'ils étaient ohliiit'sde teinr tendu 
^'"iuaiit; et c est ainsi qu'ils restaient, le bec ouvert, 



20A i.K (;uvM) (H)i;i \M> \ mvmkm noiu. 

ayiinl l'air de iM'uiicoup sdullrir, mais sans chcrfiici 
pour ('«'la à remli'c î;orn«'. Vers ri'iuuiiM' <»ù les jciiiics 
se (lisjioseiit à sVnvoIrr. on en hic. aii\ «'nvimiis du 
nid, des ((iiantitcs considriiiMos ^uc Ton d«''pniiillt'K 
que l'on sale pour les eolons et les pécheurs n'-sidciiN 
de Lulu-adorel de Terre-Neuve. Quand ilssonl eapahltv 
dc! se subvenir ii eux-uu'^uies, les parents les aluuidini- 
nent tout à t'ait, et dès lors vieu\ et jeunes eherchciil 
sépan'uient leur nourriture. 

I.e vol du ^rand (loëland ii manteau noir «îst fciiiic 
assuré, parfois éléj^ant, assez rapide et piolon<;é. (,)ii;iii'l 
il accomplit ses lointains voya«j;es. il se tient ordiiiain- 
ment à une hauteur de einciuante ou soixante ni(''lr(\ 
et se diri^a^ en droite li^ne par des battenuMits irail' 
aisés et rt'guliers. Si le temps tourne à la teinpiMo. n 
C.oëland. de même que la plupart de ceux de satrih 
elfleure la surface des eaux ou de la terre, et piciiiiii! 
contre lèvent, sans jamais lui céder, se fraye un |iib- 
sai<e au milieu des tourbillons les plus violents. Au con- 
traire, par temps calme et (luand le soleil brille, on 
voit qui so balance à une immense hauteur, et pendu 
une demi-heure ou plus, semble se jouer au sein tli 
airs, comme font les aigles, les vautour.'- et les ci 
beaux. D(^ temps à autre, lorsqu'il poursuit un oiseai 
de sa propre espèce, ou fuit devant son ennemi, il >*| 
précipite par bonds rapides qui toutefois ue se pro 
gentpas, et bientôt après se renlève et recominentv i 
planer, en décrivant des cercles. Si riiomine teii 
d'empiéter sur ses domaines, il se tient au-dessus li'l 
lui, à une distance respectueuse, non plus en iilanaiitf 



I.K (iHAMJ (.OI.I,\M> A MANTEAU NOIR. 20.') 

mais ('oiiniic iiii|iiit't. ri (loiiiiaiit (l<> cAtc ot (rautrc 
(If vitscdiipsd'iiil»'. Pour s'cinpanT (1rs poissons iloiil 
il l'ait hiibiliicllniu'iil sa proi»?, il se. laisse ^lissLT l<'i;è- 
iviiit'iil «Ml l»as et. vAi passant aii-clcssiis «h; sa victimn, 
rt'iilcvc dans sou lii'c. Si l«3 poisson «îst petit, 1(5 (lo('- 
laïul l'avale en volanl ; mais lors([u"il est gros, il se pos(î 
siirlVaii. on ^^aj^nie le plus prochain rivap^e, pour taire 
XIII repas à son aise. 

(Jiioiiiue silencieux, on peut clir(> l(;s trois (piaris (h; 
raiiiiL'e, ce (ioi'land se montre tn'îs bruyant lors(pie 
airive la saison des amours, et nu'^me tant (|ue les 
jL'unos n'ont i>as tout(^s leurs pUnnes ; mais ensuite il 
it'ldinlie dans son sihmce. Ses notes les j)lus ordinaires, 
iliiaiid un rinterrom|)t ou (ju'on le surprend, sont une 
sditede cack, caclc, ewc/t /lorsqu'il t'ait la coui' à sa t'e- 
iiit'lle, ell(;s s'adoucissent, deviennent moinssaccad(!'eset 
ii'sseinhlent aux syllabes caî<;a/<, cawali. (pi'il r(''p('te t'n''- 
(liH'ininent, tandis (pfil (h'crit ses cercles en l'air, au- 
ilossiis de sa retraite, ou bien en vue d(; sa compagne. 

Iliiiaiclie l)i«Mi, iVuw nas t'erm(! et avec un air d'iin- 
jinitaiRe. naiiv ](''jj;('M'ement. (pioi([ue avec lenteur et 
siuis pouvoir (Vhapper à la poursuib; d'un bateau. Il 
III' sait })as plonjrer; mais parfois, en chercliant sa 
iioiiiritureau iouii," des rivages, il eidre dans l'eau j)oui' 
courir apW's un crabe ou une (''creviss(? de mev, et 
réussit à s'en emparer. Au Labrador, j'en vis un plonger 
•Icius deux pieds d'eau envii'on. après un gros crabe 
'|ii'il parvint à tirei- sui' le rivage. (»ù ille mangea. J'ob- 
scniiis tous ses mouveuKMîts à l'aide d'une lunette, et 
jHis parfaitenuMit remar([uer connuent il s'y prenait 



200 |,K (iRVNI) coll. A M) \ MWTKAI NOIR. 

pour le iih'llir en |)i(''('rs ri fii avaler les pallies char- 
iiiH's. laissaiil de cùlc les pallrs ri la nirapacr. (JiiaïKi 
il «Mil Uni. il s'riivulu vers SCS petits et «li'ifnrp'a «leviiiii 
eux. 

K\(r('^iiuMinMit vcuacc. il l'ail vciilif «Ir ImiiI. saiifdr 
v«y(''l!Ui\ : iiK^iiicIcs j>liis piiaiiles cliarouncs ne lui n- 
pu^nieiit pas, ( cpemlaiil il pn l'èii' du poisson Imis. 
(Il' jeunes (lisuauxcai de petits '.piadriipéd^'s. Il .suce tdiis 
les a;iils(pril )UMd hitiivei- et en delruit ainsi un <:rai:il 
nombre. irépai'iAiiant pas davantai^e les jiareiits. s'ils 
son! t'aihles et sans di'lense. .raisoiivenl vu de resdiu»- 
Innds attaquer une troupe decanaidsnaueant aux nMis 
lie leur inere. (j'Ile-ci. ipiaiid ils étaient trop jeiiiio. 
prenait seule son vol, et les pauvres petits plniiLicaitiii: 
mais souvent ils «'taient caplio'i's en ^-eparaissaiit à la 
suiiaee. ii nioins (pi'ils ne se trouvassent parmi dt^ 
joncs. I.a lenielle de TKider est la seiiie de sa Irilui ijiii. 
en pareille orciision. risipie sa vie pour sauver sa in 
mille: elle s'enlève de dessus Feau. taudis ipie sa cuii- 
véeilisparaît au-dessous, el tient le (io«%nd en respect. 
jiisipi'à ee (|ue ses petits soient à FalM"! sous (jueltjiie 
l'orher; ce iTest ipialors (pfelle paît dans une aiitie 
dii'eelion. laissant reimenii tout penaud diiîi'rer sa 
iiutrlilication il loisir. Mais lorsque la tendre mère e>l 
sur ses œufs et à (hrouvert, le niaraud«Mir rassailif. 
lacontiaint de s'envoler, el pille son trésor, lielas! sou^ 
ses yeux. Les jeimes té'traos deviennent aussi la nmic 
de ceGoëiand. ipii linir donne ta chasse sur les m-> 
couverts de mousse, et les (Ii'voih; devant leurs parents: 
enfln. il s'attache aux bancs de poissons pendant de; 



i.i; (iHAM) (ioii \\i» \ Mwn \r Nom. 207 
heures (!«' siiilc. cl (l'Iialiiliitlc l'nil livs liniiiic \h\'\w. 
Siirliicùl»' (lu l.jilii'juloi'. je voyais ces oiseaux Iouj^it 
les has-loïKls (le la mer v\ prciidiv des plies. Parfois 
liscssjivainii dv les avaler loiil «Milirivs; mais ne poii- 
\aiil ni Nciiii'i'i Im'uI. ils yaiiiiaiiMit (|iii>lt|(i(> km-Ikt. les 
luillaiciil coiiliv la |ii(Miv. ))iiis les (hrhiniieiil par iiior- 
ri'îiiix. Ils pamissenl diuV'nM' sans peine les pliinies. 
It'SdsrI aiilrivs parliesdinvs. e1 ne dé«rorueMl (pie pour 
iH'iiiTir leurs petits, ou celui (rcnlvceux «pii est occupé 
,i('nii\er; à nioius encore qu'ils ne se scidenl Messi's 
l'Isiir le |>oint dVIre pris par Tlionnuc. ou ((u'ils ne 
Miit'iil poursuivis pai- (pielipie oisc-au plus lorl (pi'eux. 
In jour, à h'»slon. je vis un de cesdoëlands prendre, 
Miriiii hanc de vase, nue ani^^uille «pu* n'avait pas moins 
'il! quinze à dix-lniit pouces de Ioul^'. Il s'enleva péni- 
lili'iieiil. parviid après de ^-raiMls e'toris à en avalei' la 
lèlt'.ejsediriijfeaitverslerivaiîe,.,, emportant sa proie, 
lorsque survint un aii^'le à 1(Me blanche (nii. Ii'aitanten 
iiiailre rint'oi tuiM' (îoëland. Tent hieniôt lorci' à s'en 
'Icssaisir. Alors l'aiale. se laissant -lisser a[irès l'an- 
-'iiillt'. la rattrapa avant (pi'clle ei'lt toucli'- l'eau, et 
i'iinrainpiillement en la tenant dans ses serres. 

<'et (tiseau est exc(>ssivenuMd tantuche et Nii-ilant; 
ii'i'iiie au l.ahra<l(ti'. nous !ie jaunes nous en j)r(icurer 
l'itiiie douzaine de vieux, encore ajuvs luvuiconp 
''''fiitliciiltf's. cl Cil recourant à touti^s sortes de stra- 
liip'iiies. Ils ('piaieiitnos tnouveinentsavec tant de soin, 
'juilsiie s,' hasardaient en aucun cas à di'passer cei- 
'i'in mcher derrière lequel ils pouvaient ci-aindi-e ([ue 

'Iqiruii de nous ne so tînt en enduiscade. Pendant 



208 LE GRAND fiOÉLAND \ MANTIvU NOIR. 

([u'ils couvaient, nous uc parvîmucs jîuuais à en tiifr 
|)i'ès(lu nid. Une seule femelle essaya de ;»oi'ter secours 
à ses petits, et tut tuée en volant, par extraonliiiaiic. 
lum loin de nous. On n'a clianee de les surprendre ([Uv 
lorsqu'il fait grand vent, car alors ils rasent les som- 
mets des plus hauts rochers, où nous avions la précaulioii 
(le nous cacher |)our les attendre. Dès (jue nous apjmi- 
chions des iles où ils nichent au milieu des éciieils. 
scmjjlant deviner nos intentions, ils aitandonnait'iit lu 
place, et ipiand nous nous en revenions, nous suivaient 
à plus d'un nulle, en jappant et poussant de j^raiids 
cris. 

La mue connnence pour eux dès les premiers j(llli^ 
do juillet; de bonne heure, en août, on voit les jeiiiif'> 
chercher la nourriture pour leur proi)re compte, ri 
môme très loin des parents. Le l!2 du même mois. il> 
avaient tous (piilti' le Labrador. Nous les reti'ouvàiiu^ 
plus tard, le lonij; des cotc^ de Terre-iNeuve, dans If 
aïolfe Saint-Laurent et sur les baies de la Noiivellt'- 
Écoss(\ — La chair des vieux est coriace et très mau- 
vaise ; leurs plumes sont ('lastitpies et bonnes pour faiir 
des coussins, des oreillers et autres choses semhliiltlt's: 
mais rareuKMit peut-on en n'colter une quantité suffi- 
sante. 

(let oiseau doit jouii' d'une lonp,évité extraordiiiairi' 
puisque j'en ai vu qu'on i^ardaiten captivité depuis |)lii> 
de cin(iuante ans. Je dois à mon savant ann le docloiir 
iNeil. d'Édindjourg". le rapport inti'ressant ipu' voiei. sur 
les habitudes d'un individu de celte <'spèce (pi'il avail 
apprivoisa' : 



LE GRAND GOtLANl) A MANTEAU NOIR. 209 

» Dcins le couranl de l^Méde ramiée 1(S18, im jeune 
Goélaïui me fut apporté par un petit ])ùcheur deNew- 
haveii, qui me dit (pi'on l'avait pris sur mer, vers 
l'embouchure du Forth. Il n'était encore revêtu que 
d'iiiie partie de ses plumes et n'avait aucun mal. Il 
apprit promptement à se nourrir de pommes de terre 
et (le rebuts divers, en com})aii;nie de plusieurs ca- 
nards, et devint bientôt plus familier qu'aucun d'eux; 
à ce point ([u'il venait regarder ])ar la fenêtre de la cui- 
sine, attendant qu'on lui jetât quelque morceau de 
graisse ([u'il aimait par-dessus tout. Il avait l'habitude 
de suivre ma servante Peggy Oliver aux alentours de 
la maison, battant des ailes et criant bien fort, pour 
qn'un lui donnât à manger. Après deux mues, je fus 
agréabl(Mnent surpris de voir paraître le manteau noir, 
ainsi que la forme et la couleur du bec auxquels on 
reconnaît le lanis marinus, ou grand Goéland à man- 
teau noir; carje l'avais jus([u'alors simplement regardé 
connue un ijel exemplaire d'une espèce plus petite, le 
larus fuscus, tlont je possédais deux individus qui n'a- 
vaient jamais voulu permettre au nouveau venu de 
faire société avec eux. Mou Goéland s'était parfaite- 
ment ai)privoisé, et je ne crus pas devoir prendre la 
précaution de lui rogner les ailes pour l'empêcher de 
s'envoler. Beaucoup de personnes qui viniaient chez 
moi nie le vantaient comme l'une des plus superbes 
mouettes de mer qu'elles eussent vues, et je ne voulais 
pas le mutiler. Dans l'hiver 1821-1822, je lui donnai 
pour compagnon un héron mâle qui, blessé sur le 
marais de Coldinghani et apporté vivant à Edimbourg, 
n. 14 



210 LE GRAND GOÉLAND A MANTEAU NOIB. 

OÙ on le ^arda quelques semaines dans une cellule du 
vieux collège, mc^ l'ut [iiésentt' par le portier, M. John 
Wilson, honinie véritahlenient distinguer par Tintcrèt 
qu'il prenait à tout ce (jui pouvait servir aux progrès 
de l'histoire naturelle. >«V)us réussîmes aussi à appri- 
voiser coinplétement ce héron ; et jusqu'en la présente 
année 1835, il est demeuré chez moi, ayant tout le 
jardin pour se promener, les arbres pour se percher. 
et jouissant d'un libre accès dans le Loch (i) (pii tonne 
la limite de mon jardin. Un jour, c'était au printemps 
de 1822, le gros Goéland se trouva manquer à l'appel, 
et nous nous assurâmes, je ne me souviens ])lus com- 
ment, qu'il n'avait été ni volé, ni tué, ainsi ipie nous le 
supposions d'abord, mais qu'on l'avait vu passer par- 
dessus le village, allant au nord , probablement puni 
gagner la mer. J'avais perdu tout espoir de le revoir 
jamais, lorsqu'en rentrant chez moi, vers la fin d'oc- 
tobre, môme année, je fus tout étonné d'entendre la 
servante me crier, d'un air de triomphe : Moiisiem". 
monsieur, le gros Goéland est revenu ! Ktléctivenieiit. 
je l'aperçus (pii s(? promenait, connue d'habitude, à 
travers le jardin, en com])agnie de son vieil ami le 
héron, que, j'en suis convaincu, il reconnaissait parfai- 
tement. 11 disparut de nouveau le soir, et revint au 
matin, pendant plusieurs jours de suite. Alors Peg;u;y 
jugea prudent de l'enlérmer; mais évidemment hi pri- 
son n'était pas de son goût, et on se di'cida à lui leiuliv 
la liberté, bien qu'il courût grand ris([Ue d'être tué sur 
l'étang du moulin par quelque jeune chasseur d'iulim- 

(1) MaraiK. 



LE GRAND GOÉLAND A MANTEAU NOIR. 211 

boui'g. Sa raptiviU' temporaire Tavail reiitlu un peu plus 
UH'fiant et plus farouche; cepeiulaul il lùm continua 
pas moins ses visites (piotidiennes au jardin, où il ra- 
massait les harengs et autres morceaux qu'on y jetait 
à son intention. Au conimenc(;ment de mars 1823, 
ses visites cessère'nt, et nous ne U) revîmes plus cpi'à la 
fin de l'antonme. Ces éclia|)pées pendant Thiver, à 
Canonmills, et ces excursions d'été, dans quelque 
endroit inconnu où sans doute il se retirait pour nicher, 
se prolongèrent pendant |)lusieurs annt'es, avec une 
grande régularité. Seulement, je remarcjuai qu'après 
la mort de sa protectrice, en 1820, il se montra plus 
rarement. — Mon journal porter cette note, à la date 
du 26 octobre 1829: Le ^rand Goéland de la vieille 
PegLiy est arrivé ce matin sur ré'tang. C'est le septième 
ou huitième hiver qu'il revient r«''gulièrement. — Il 
amenait un jeune avec lui, mais qui ne tarda pas à être 
tué sur le Loch par quehpie étourdi de chasseur. C'(''tait 
sans doute un de ses petits; il avait l'aile cassée, et 
demeura deux ou trois jours au milieu du marais, en 
poussant des cris lamentables, jusqu'à ce que la mort 
fût venue le délivrer. — Innnédiatement. et ])our tout 
l'hiver, le vieux Goéland quitta la place, connue pour 
nnus reprocher notre <'ruaul(''. L'antonme suivant tou- 
lei'uis. il paraît qu'il avait oublié son injure, car je vois 
dans mon journal (|ue, le 30 ocU)bre 1830. il revint 
au jardin de Canonmills. Les périodes de l'arrivée et 
du départ furent presipie les mêmes l'année d'après; 
maison 1832, octobre, novend)re et décembre se pas- 
sèrent sans qu'il reparût, et cette fois je désespérais 



212 LE r.RAND GOKL.VNI) A MVNTEMI NOIR. 

de le revoir. A la fin pourtant, il revint. — Autre note 
de mon journal: Dimanche, janvier 1833, le grand 
Goéland s'est montré de nouveau sur Tétang du moulin 
pour la onzième année, si je ne me trompe. Dans les 
premiers temps, il arrivait en octobre, et je l'ai cru 
mort ou tué. Il a reconnu ma voix, et s'est mis, comme 
toujours, à planer au-dessus de ma tête. — La dernière 
mention est celle-ci : 11 mars 1835, le grand Goéland 
était ici hier, on ne l'a pas revu aujourd'hui, et je ne 
l'attends plus qu'en novembre. 

Ce Goéland a souvent attiré l'attention des personnes 
qui passaient par le village de Canonmills, et qui s'éton- 
naient de le voir voler presque à ras de terre, bien que 
porté sur d'aussi grandes ailes. Les entants du village 
ne le connaissaient que sous le nom de Goéland de Neil; 
et plus d'une fois, m'a-t-on dit, ils lui ont sauvé la vie, 
en racontant aux chasseurs étrangers les détails de 
son histoire. Tout d'abord, quand il arrive en automne, 
il commence par tourner plusieurs fois autour de 
l'étang et du jardin ; puis il descend peu à peu et se 
pose doucement vers le milieu de l'étang. Le jardinier 
n'a qu'à monter sur le mur du jardin, avec un poisson 
dans la main, l'oiseau tout de suite gagne les branches 
avancées de quelque gros saule, d'où il reçoit ce qu'on 
lui jette, plutôt que de le laisser tomber à l'eau. Il hp 
peut y avoir aucune espèce de doute relativem(;nt à son 
identité ; il reconnaît trop bien ma voix, quand je crie 
tout haut M gull, gull (1);» et, qu'il soit en l'air on 
sur l'eau, il s'approche immédiatement. 

(1) Goéland, Goéland. 



LK GRAND GOÉLAND A MANTEAU NOIR. 215 

Qiiekiues couples do ce grand Goéland nichaient, 
cha([ue anni'e, au bas rocher; il est très probable (lue 
le mien venait de là ; et, s'il m'est permis de hasarder 
une conj<*cture, je suppose qu'après avoir atteint lui- 
môme l'âge adulte, il s'y retirait chaciue année pour 
nicher à son tour ; mais (jne, dans ces derniers temps, 
ayant perdu sa femelle ou essuyé (pielque autre désastre, 
il est allé, pour le même objet, s'établir plus au loin, 
cetiui retarde ainsi, de six semaines, son retour pério- 
dique aux quartiers d'hiver. » 



LA FOSSE AUX LOUPS. 

Il existe parmi les hommes un sentiment universel 
irhostilité contre le Loup. Sa force, son agilité, sa ruse 
presque comparable à celle de son parent, maître re- 
nard, le rendent un objet de haine, spécialement pour 
le laboureur dont les troupeaux sunt toujours exposés 
à ses ravages. En Américjue, où ces animaux abondaient 
jadis, et où, dans certaines contrées, on les rencontre 
encore en nombre considérable, on ne les traite pas 
avec plus de miséricorde ([uc dans les autres parties du 
monde. Ti'apj)es et pièges de toutes sortes sont employés 
pour les détruire, de môme qu'on dresse chiens et che- 



214 LA FOSSE AUX LOUPS. 

vaux pour la chtasse du renard. Quant au l.oup. à moins 
qu'il ne soil blessé, ou ne puisse, par (juehiue autre 
cause, user de tous ses moyens, roiium^ il est plus puis- 
sant et ipi'il a peul-iHn; plus d'halein»? (pie le renard, 
on \v [)oursiiit rariMuent, à chasse ouverte, avec une 
nuudeoud'autreschiens. (Cependant, à raison des grands 
dégâts qu'il connnet, et parce? ([u'il est très nuisible au 
fermier, tous les moyens ont été mis en œuvre pour 
extei'miner sa race. On a peu d'exemples, dans notre 
pays, de cas où il se soit attacpié à Thonmie; pour ma 
part, je ne connais qu'un seul t'ait d(; ce genre et le voici : 
Deux nègres, d'environ vingt-trois ans, demeu- 
rant siu' les bords de TOhio . dans les parties basses 
du Kentucky, avaient leurs belles sur une plantation, 
à dix milles de là. Souvent, après que le travail du 
jour était tei'miné. ils allaient leur rendre visite, et le 
chemin le plus court pour les conduiie auprès d'elles 
passait directement au travers d'un grand champ de 
cannes. Aux yeux d'un amant, cha([ue minute est pré- 
cieuse, et c'était cette route que d'habitude ils pre- 
naient pour perdre moins de tenqis. Lhiver avait com- 
mencé froid, somlire, menaçant ; et après le coucher 
du soleil, à peine dans tout l'atTreux marais restait-il 
un rayon de lumière ou un soutHe de chaleur, si ce 
n'est dans les yeux et le cœur des ardents jeunes gens, 
ou des loups voraces qui l'odaient aux environs. La 
neige couvrait la terre et rendait leurs traces plus 
aisées à suivre de loin pour les botes alîanK'es. Pru- 
dents jusqu'à un certain point, nos amoureux avaienl 
la hache, siu' l'épaule et marchaient aussi vite que le 



LA FOSSE AUX LOUPS. 215 

permettait Tétroit sentier. Il leur scml)lait bien, de 
loiiips en temps, voir hrillei' (iuel([iie cliose devant eux, 
mais ils ('laient asscv. simples poiu' croin; (jue c'était 
rdlel (les petit(\s hraiielies couvertes de nei^e qui ve- 
naient leur fouetter U) visai2,'e. Tout à coup, un long et 
rmloiilable hurlement é(^late presipie sur eux, et ils 
ivcoiiiiaissent de suite ipi'ils ont atï'aire à une bande de 
loups 'jue la l'aim rend t'uiieux et ])(Hit-ôtre déses])érés. 
Ils s'an'«Ment et se niellent en d(''tense. attendant le 
résultat. Tout «Hait sombre aulour d'eux, sauf la neige 
('puisse^ iU' plusieurs pieds; et h^ silence du la nuit rem- 
plissait leuràme d'enVoi-Que faire ?(piel parti prendre? 
Après (Hre restés (piehpie temps innnobiles et prêts à 
repousser l'attaiiue, ils se décident à continuer leur 
route; mais à peine ont-ils remis leur hache à l'épaule 
et fait un pas, (pie le ])i'emier se voit assailli par plu- 
sieurs emiemis. S(;s jambes se trouvent prises comme 
dans un étau, et il sent de tous cotés des coups de griffe 
et (l(î dent qui le torturent. Kn même temps, d'autres 
loups sautent à la gorge de son conqKignon et le jettent 
à bas. Tous les deux ils combattirent bravement; 
mais bientôt l'un ne donna plus signe de vie, et l'autre, 
itbout d(! forces, d(''sesp(''rant de se maintenir seul, et 
plus encore de porter secours à son camarade, s'ac- 
crocha à une branche et grimpa, connue il put, sur la 
ciiiKî d'un arbre où il se trouva enfin en sûreté. Au 
matin, il vit kîs restes de son nudheureux ami rongés 
et disperstis sur la neige (jui était toute tachée de sang; 
autour gisaient les cadavres de trois loups; les autres 
avaient disparu. Scipion alors se laissant glisser par 



216 LA Fossi; AUX Lours. 

terre, ramassa les haches et rep^aj^na, do son mieux, 
la mîiison fin maître, pour raconter sa triste aventura. 
Il pouvait y avoir deux ans que ce malheur ctait 
arrivé, lorscju'un soir, voyap^eant entre Henderson et 
Vincennes, je m'arrôtai pour passer la nuit, dans une 
ferme situé(> au bord de la route. Après avoir mis mon 
cheval à Técurie et m'être rafraîchi moi-même, j'en- 
trai, comme c'est mon habitude, en conversation avec 
le fermier, qui me demanda si je voulais aller avec lui 
rendre visite à quelques fosses à loups qu'il avait éta- 
blies à environ un demi-mille de chez lui. J'accédai 
bien volontiers à sa proposition, et le suivis, à travers 
champs, jusque sur la lisière d'un bois épais où j'aper- 
çus l)ientôt les engins de destruction. Les fosses, au 
nombre de trois, à quelques centaines de mètres l'une 
de l'autre, et pouvant avoir huit pieds de profondeur, 
étaient plus larges d'en bas, de manière qu'une t'ois 
tombé dedans, aucun animal ne pût s'en échapper. 
L'ouverture était couverte d'une plate-forme à bascule 
construite de branchages et fixée à un axe central qui 
formait pivot. Dessus, on avait attaché un gros mor- 
ceau de venaison corrompue, dont les exhalaisons, peu 
flatteuses pour mon odorat, étai(înt cependant propres 
à attirer les loups. Mon hôte était venu les visiter ce 
soir-là, simplement parce qu'il avait l'habitude de le 
faire chaque jour, i)our s'assurer que rien n'était 
dérangé. 11 me dit que les loups abondaient, cet au- 
tomne, et lui avaient mangé presque tous ses moutons 
et l'un de ses poulains, mais qu'il s'apprêtait à le leur 
faire payer cher; il ajouta que si je voulais tarder Je 



L\ FOSSE AUX LODPS. 217 

quelques heures, le lendemain matin, il promettait de 
me procurer une partie de plaisir telle cpi'on en voit 
rarement dans le pays. Sur ce, nous rentrâmes à la 
ferme, et a])rès une nuit employée à bien dormir, nous 
étions, le lendemain, debout avec l'aurore. 

Je crois ([ue tout va à souhait, dit mon hôte, car les 
chiens me paraissent impatients do i)artir. Ce ne sont 
pourtant cpie de pauvres chiens de berger ; mais leur 
nez n'en est pas pour cela plus mauvais. Effectivement, 
en le voyant prendre son fusil, sa hache et un grand 
couteau, ils se mirent à hurler de joie et à gambader 
autour de nous. — A la première fosse, nous trouvâmes 
Tappàt enlevé et toute la plate-forme bouleversée : 
l'animal s'était pris, mais à force de gratter, il était 
parvenu à se creuser un passage souterrain par où il 
avait })u s'échapper. Le fermier alla regarder dans 
Fautre... Ah, ah! s'écria-t-il, il paraît que nous avons 
là-dedans trois camarades et de la belle espèce, je vous 
en réponds. J'avaneai la tète et je vis les loups, deux 
noirs, le troisième roussàtre, et tous, pour sûr, d'une 
taille respectable. Ils étaient étendus à plat par terre, 
les oreilles couchées, et leurs yeux manifestant plus de 
frayeur ([ue de colère. — Maintenant, dis-je, connnent 
faire pour mettre la main dessus ? — Comment, mon- 
sieur? mais probablement en descendant dans la fosse 
où nous leur couperons le nerf du jarret. Un peu no- 
vice en ces matières, je demandai au fermier la per- 
mission de rester simple spectateur. — A votre aise, me 
répondit-il, demeurez ici et regardez-moi faire à tra- 
vers les broussailles. Ce disant, il se laissa glisser en bas, 



218 LA FOSSE AUX LOUPS. 

aprt^s s'^trt; arnu' {\v. sii haclio ot de son roiitoan. tandis 
que je ganhiis la carabine, (^l'iail |)iti('' (l<5 voir la couar- 
dise (les loups. Il leiii'tiia, ruia; après rautn\ les jainhcs 
do derrière, el cruii coup desoii couteau, leur trancha le 
principal tendon au-dessus du joint. Il y allait d'un 
air aussi trantjuille (pie s'il se fi^t a^i de maniuer des 
agneaux. 

Ah! sV'ciia-t-il, (piand il l'ut remonté, nous avons 
oubli(3 la corde; je cours la chercluM'! Kt il |)artit vit et 
léger, connue un jenn(5 houune. HieiihM il était de n^- 
tour, essouUlé, tout en na^e. et s'(3ssuyant U) tVoiit du 
revers de sa uiaiu. A pressent, en besogne. — Moi, je 
dus relever et uiainlenir la plat(3-toiine, pendant (jue 
lui, avec la dextérité d'un Indien, jetait la corde et 
passait un nœud coulant au cou de l'un des loups. Nous 
le hissâmes en haut, comph'tement immobile, comme 
mort de peur, ses jaml)es, désormais sans mouveiiiont 
et sans vie, ballottant ça et là contre les parois du 
trou, sa gueule toute gi"an(l(î ouverte, (»t indiciuant, par 
le seul râle de sa gorg(î. (pi'il respirait enc(jre. Une fois 
qu'il fut étendu sur le sol. le terniier délit la corde au 
moyeu d'im bâton, et l'abandonna aux chiens, qui tous 
se ruèrent dessus et l'étranglèrent. Le second tut traitci 
sans plus de cérémonie ; mais le troisième, le plus noir 
et qui sans doute était le plus vieux, montra moins de 
stupidité, du moment (ju'on l'eut détaché et qu'il se vit 
à la merci des chiens. C'était une temelle, comme nous 
le reconnûmes après, et quoique n'ayant l'usage que de 
ses jambes de devant, elle s'en servit pour fuir et batail- 
ler avec un courage que nous ne pouvions nous empê- 



LA FOSSE AUX LOUPS. 219 

clicrdejuiîor di^ue d'un mcillour sort. Elle so (li'feiulit 
en c\M vuillaïuiiioiit, (loiiiuuit do droite ol de gaucho 
iiii coup de dent :iii |)reinier chien assez liiirdi pour l'up- 
pmcluT, el «[ui s'en retournait avec cela, l)raillant et 
jiilt'iix, en lui laissant toute une ^aieulétî de sa peau. 
Kiiliii, elle fil tant et si bien, que le fermier, de peur 
HUL'lh; ne s'i'chappàt, lui envoya une balle au travers 
(lu cœur. Alors les chiens se jetèi(Mit dessus, et assou- 
virent leur vengeance dans le san}< de la maudite bôto 
qui avait ravagé le troupeau de leur maitre. 



LE CANARD EIDER. 



L'histoire de ce (^lanard doit être un objet de grand 
iiitt'i'iH pourquicon([ues"occu])e de Télude de la nature : 
lii l'di'ine déprimée de son corps, la singulière configu- 
latioi) de son bec, la belle couleur de son plumage, le 
iiiix (le son duvet comnu* article de commerce, tout, 
jusqu'aux lieux où on le trouve, mérite de fixer 
notre attention; aussi tàcherai-je de ne vous laisser 
lien ignorer de ce qui le concerne, en tant du moins 
11K3 j'ai pu moi-même m'en instruire par mes propres 



observations. 
D'abord, ce fait que l'Eider niche sur nos côtes est 



220 LE CANAIU) KinF.R. 

intiMvssant pouilos oniitholojçistosdo rAin(''riqiM;,(loiii 
la famn' possnic peu d'oisraiix ilt? la famillodos (laiiiuds 
(jui soiiMit dans rc cas. Olui-ci, et en };«'in''i'al les fuli- 
gulcs, s(*dislin};iuMit d«' toutes l(\s autres espèces de cette 
niAine tainille vivant sin* les eaux douces ou salées, par 
leur cou compaiativeineut court, par la plus ^riuuic 
étendu(î de leui's pieds, la fornu; aplatie du corps, et Li 
faculté de plonger, à une profondeur consid(''i*al»i»'. 
jusqu'aux lits de co({uillaji;esdont ils font leui' principale 
nourriture. Leur vol aussi diffère de celui des vrais 
canards, en ce sens qu'il se maintient plus près de la 
surface de l'eau. Hareinent, en effet, les fuligules s'eii- 
lèvent-elles à une grande hauteur au-dessus de cet élé- 
ment, et sauf trois espèces, on ne les rencontie pres((iie 
jamais dans Tintérieur des terres, à moins ([u'elles n'y 
aient été poussc'es [)ar l'ouragan ; elles ont encore pour 
habitude, à elles particulière, de nicher (mi connnii- 
nauté et souvent à une très petite distanc?» l'uiio do 
l'autre. Enfin, les maies sont communénuMit plus en- 
clins à abandonner leurs femelles, du moment <p 
l'incubation commence; de sorte ([ue ces dernières 
restent chargées d'une (loul)le responsabilité, que cepen- 
dant elles portent avec courage; et elles savent digne- 
ment s'ac(iuitter de leur tache, (juoicpie seules et sans 
protecteur. 

Aujourd'hui, le long de nos côtes orientales, ce Ca- 
nard ne descend guère au sud plus loin (juele voisiiia!,^' 
de New- York. Wilson pi'étend ([u'on en voit queltjue- 
fois jusqu'au cap de Delaware; mais cette rencoiitiv 
doit être maintenant tout à fait exceptionnelle, car des 



Mi cANARn i:inF.R. 221 

|)(\li('iirs (le .Iri'scy in'oiil «lit n'avoir jiiniais ontoiulu 
limier (Ir (;i'lt«; es|HV('. Au temps de Wilsoii copciidunt, 
ils iiicliaieiil on n«iml»re coiisidc'raltle, depuis Itoston 
iiistiu'à la bai<', de Tundy ; et «ni en trouve encore sur 
les lochei's (.'t les îles entre c«'s deux stations. En avan- 
iiml vers Test, ils d«îviennent de |)lus <mi plus abon- 
dants; et au Labrador, ils se inonti'ent anmiellenient 
|iar milliers «[ui viennent y nicher et passer l'été si 
court sous ces latiludes. lieancoup même remontent 
plus haut dans h' nord; mais ici, comme toujours, je 
veux m'en tenii' à wws s(;ules oiiservalions. 

Dans la dernière moitié croctoliri; IH.'Vi, les Kiders 
|KU'ureiit par troupes sur la baie de Boston. J'en reçus 
ploiii un ^rand panier «pii hkî venait d'un individu 
(iiassour oi pt^cheur à mon compte. (Tétait un honniie 
iivaiicé en âge, cecpi'on appelle un ancien loup de mer, 
et je mets (piehjue orgueil à vous dire «pie je l'avais 
ai(l('' jadis à obtenir une petite pension du gouverne- 
meut, gràc«! à l'appui (|ue je trouvai dans deux de mes 
amis de Boston, l'un, le gé'uéreux Georges IWkman, 
l'autre, le célèbre honnne d'État John ()iiincy Adams. 
Le vieux l)rave avait autrefois servi sous mon père, et 
m] panier d'Kiders me fit un plaisir «pu' vous imagi- 
neiez plutôt (jue je ne j^uis l'expiimei'. On vida le tout 
sur le j)lancher. C'étaient de jtHines mâles ressemblant 
encure à leur mère; d'autres plus âgés, et ([uelques 
nulles et femelles auxijuels ils ne maïuiuait rien, sauf que 
les becs des premiers avaient perdu cette teinte orange 
([u'on y remarque pendant les deux ou trois semaines 
que dure la saison des amours. Il y en avait en tout, 



222 LE CANARD EIDER. 

vingt et un qui avaient été tués dans un soûl jour par lo 
vétéran et son fils. Ces maîtres tii'eursnie disaient que, 
pour réussir à cette chasse, il leur fallait se tenir à 
l'ancre, sur leur petit bateau, à cinquante milles en- 
viron des îles escarpées autour desquelles les canards 
viennent se reposer dans cette saison et chercher leur 
nourriture. Pendant cpfils passaient en Tair, sur de 
longues files, ils étaient assez heureux pour en abattre. 
de temps à autre, deux du même coup ; et ))arfois 
il leur arrivait de tuer de cette manière un Eider royal, 
les deux espèces ayant coutimie d'aller ensemble pen- 
dant l'hiver. A Boston, les Eiders, à ce monient.se 
vendaient de 50 à 75 cents la paire, bien qu'étant très 
recherchés par les gourmets. 

Le 31 mai 1833, mou lils et sa société tuèrent six 
Eiders, sur l'île de Graud-Manan, dans la baie de 
Fundy, où ces oiseaux étaient arrivés en nombre con- 
sidérable et commençaient précisément à nicher. A plus 
de cinquante mètres de l'eau, ils ti'ouvèrent un nid uù 
il y avait deux œufs, mais sans la moindre trace d'é- 
dredon. 

En prenant terre au Labrador, le 18 juin même 
année, nous aperçûmes une i^rande (piantité ih Canards 
de mer, nom que les pécheurs (;t chasseurs de cette côte. 
comme aussi ceux de notre pays, donnent à l'Eideret 
à queliiues autres espèces. Sur une île de la baie aux 
perdrix, nous tuâmes plusieurs femelles. Ces oiseaux, 
alors trop occupés, faisaient peu d'attention à nous, et 
parfois nous laissaient approcher à quelques pieds, 
avant de quitter leurs nids; et ces derniers étaient 



LE CANARD EIDER. 225 

si nombreux, ([ue nous tnissions pu en ramasser la 
charge de notre bateau, si nous en avions eu envie. Ils 
se trouvaient tous parmi les iierbes (jui poussent dans 
les lissui'es des rocbers, et par eonsi'upjent étaient dis- 
posés en ran^. Us eontenaient généralement cinq ou six 
œufs; j'en vis buit dans (pielques-uns, et dans un autre 
jiis((u'ii dix. Au prenii(;r eoup de fusil, toutes les cou- 
veuses senvolaient et allaient se poser sur la mer, k 
environ cent mètres, pour taire ensemble leurs évolu- 
tions et se baigner en attendant le départ de notre ba- 
teau. Beaucoup de nids étaient garnis de duvet, les uns 
plus, les autres moins; et certains dont la temelle était 
absente quand nous (l(''bar([Uiimes, en avaient été si 
cuniplétement recouverts, que les œufs se conservaient 
chauds au toucher. J.es mouches et les moustiques 
n'étaient là ni moins abondants ni moins insupporta- 
bles que dans les marais de la Floride. 

Le 1h du même niois. nous tuâmes deux femelles très 
avancées dans leur mue et qui faisaient partie d'une 
ti'oupe entièrement composée d'individus du même 
sexe. Le 7 juillet, dans une excursion autour d'un petit 
t'tang aux bords couverts de mousse, nous vnnes sur 
Iciui deux femelles avec leurs jeunes. Dès (pj'elles nous 
apeivurent, elles baissèrent la tète , et la maintenant 
pies([ue à ras de la surface, s'enfuirent en nageant, 
suivies de leurs petits qui se serraient autour d'elles 
pres([uo Jusqu'à les toucher. Nous tirâmes sur eux sans 
iest'rappei ;etaucoup ils plongèrent tous à la fois, pour 
reparaître un instant api'ès, les mères faisant entendre 
\mY(jmck,qiiacli, mêlé d'un doux murmure. Les jeunes 



224 LE CANARD EIDER. 

plongèrent de nouveau, et nous ne les revîmes plus; 
tandis ([ue, de leur côté, les mères rassurées prirent 
l'essor, et passant par-dessus les montagnes, se dirigè- 
rent vers la mer d'où nous étions éloignés au moins 
d'un mille. Maintenant, comment les deux couvées s'y 
prendraient-elles pour les rejoindre? C'est là ce que je 
ne pouvais nullement comprendre alors, mais ce ijui me 
fut expliqué dans la suite, comme vous le verrez plus 
bas. — Le 9 juillet, pendant une promenade du soir, 
je vis des troupes de femelles qui n'avaient point de 
petits. Elles étaient en pleine mue, tout près de la rive, 
dans une baie. Je m'imaginai que c'était des oiseaux 
stériles. En revenant au vaisseau, le capitaine et moi, 
nous fîmes partir une femelle à plus de cent mètres de 
l'eau , de dessus un gros rocher plat où nous trou- 
vâmes son nid reposant à nu sur la pierre, sans qu'il y 
eût une seule feuille d'herbe à cinq mètres aux envi- 
rons. Il était, connue d'ordinaire, d'une forme grossière 
et massive, et contenait cinq œufs profondément en- 
foncés dans le duvet. Elle voltigea sans s'éloigner, au- 
tour de nous; et en nous retirant, nous eûmes le plaisir 
de la voir se poser, marcher vers son nid, et se remettre 
dessus. 

Les mâles, pendant ce temps, se tenaient à pari, 
en bandes nondjreuses, et se retiraient en nier sur 
des îles éloignées. C'est à peine s'ils pouvaient vo- 
ler; mais ils allaient facilement d'une île à l'autre 
en nageant. Au contraire, un mois avant la mue. 
nous les voyions soir et matin voler de place en 
place, autour des îles les plus reculées m ils étaient 



Lf: CANAUD ElDEtt. 2â5 

il l'abri des poursuites do leurs onuemis; et pour passer 
la nuit, si peu longue en cette saison , ils se perchaient, 
serrés l'un contre l'autre, sur (juehpie roc solitaire, 
dont les bateaux ne pouvaient que difïicilement appro- 
cher. Au 1" août, il restait à peine un Eider sur la 
côledu Labrador; les jeunes alors étaient en état de 
faire usage de leurs ailes, les vieux avaient presque 
entièrement terminé leur mue; et tous, ils se dirigeaient 
vers le sud. 

A présent que je vous ai donné quelque idée des 
migrations et des mœurs propres à ces oiseaux, depuis 
le commencement du printemps jusqu'à la fin de Tété, 
je continue, ayant mon journal sous les yeux, et la 
mémoire rafraîchie par mes notes. Puissent les détails 
qui vont suivre vous inspirer le désir d'aller vous-même 
en recueillir de nouveaux dans d'autres parties du 
monde ! 

D'ordinaire, TEider arrive sur les côtes de Terre- 
Neuve et du Labrador vers le i" mai, une quinzaine 
avant que les eaux du golfe de Saint-Laurent soient 
libres de glaces. On n'y en voit aucun durant l'hiver; 
et les rares habitants de ces contrées saluent avec joie 
leur apparition, parce qu'elle leur annonce le retour 
de la saison nouvelle. A ce moment, ils passent en lon- 
gues files, quelques pieds seulement au-dessus de la 
glace ou de la surface des eaux, longeant les rives éle- 
vées, et le bord des baies intérieures et des îles, comme 
s'ils cherchaient à retrouver les lieux où ils ont niché, 
ou peut-être ceux dans lesquels l'année précédente ils 
sont eux-mêmes éclos. Us se tiennent alors par couples, 
H. 15 



220 LE CANARD EIDER. 

et semblent être dans leur plumage complet. Au bout 
de quelques jours, qu'ils emploient à se reposer sur les 
rivages faisant face au sud, la plupart gagnent les îles 
qui bordent la côte; les autres cherchent où établir 
leurs nids, soit dans les crevasses des rochers, soit sur 
la lisière des bois de pins rabougris, sans qu'aucun 
s'avance à plus d'un mille dans l'intérieur. Comme je 
l'ai dit, ils ne vont alors que par couples, et commen- 
cent bientôt à bâtir. Quant aux préliminaires de leurs 
amours, je n'ai pu, ni par moi-même, ni par autrui, en 
savoir rien de bien particulier. 

Au Labrador, c'est vers la dernière semaine de mai 
qu'ils commencent à travailler à leurs nids. Quelques- 
uns sont construits sur des îles, à côté de maigres 
touffes d'herbe; d'autres, sous les basses branches des 
pins, et là on en trouve cinq, six, et quelquefois huit 
ensemble, sous le même buisson. Beaucoup sont placés 
sur la pente des rochers qui se projettent à (juelques 
pieds au-dessus de la marque des hautes eaux; mais 
jamais personne de ma société, y compi'is les matelots, 
n'en a vu à une grande élévation. Enfonces en terre 
autant que possible, ils se composent d'herbes marines, 
de mousses et de brindilles sèches croisées et entrela- 
cées avec assez de soin, pour donner un air de propreté 
à la cavité centrale, qui n'excède guère cincj pouces en 
diamètre. La ponte conmience aux premiers jours de 
juin, et tant qu'elle dure, le mâle ne quitte pas sa 
femelle. Les œufs, déposes sur la mousse et les herbes, 
sans aucun duvet, sont généralement au nombre de cinq 
à sept, et beaucoup plus gros que ceux du canai'd do- 



LE CANARD ElDER. 227 

mestique, puisque le graïul diamèli'e est de 3 pouces, 
elle petit de 2 pouces 1/8. La coquille, lisse et d'une 
forme ovale régulière , présente une couleur uniforme 
d'un vert olive pâle. — Mentionnons, en passant, qu'ils 
fournissent un mets très délicat. — La durée de l'incu- 
bation ne m'est pas exactement connue. Lorsqu'on 
laisse la femelle tranquilKî et ipie ses œufs ne sont ni 
ravis ni détruits, elle ne niche qu'une fois par saison; 
et du moment qu'elle se met à couver, le mâle l'aban- 
doiine. A peine a-t-elle iini de pondre, qu'elle com- 
mence à s'arracher un peu de duvet de dessous le ven- 
tre, et répète, chaque jour, la même opération, jusqu'à 
ce que les racines des plumes, aussi loin que son bec 
peut atteindre, soient mises à nu et rendues aussi propres 
(ju'uu bois delà surface duijuel on a enlevé Iherbe et les 
broussailles. Elle étend ce duvet autour et au-dessous 
(les œufs, et quand elle ([uitte le nid pour aller manger, 
elle les en recouvre, précaution suffisante, sans doute, 
pour les maintenir chauds, nuiis qui ne les garantit 
pas de tout danger : le grand goéland à manteau noir, 
écartant le léger édredon, sait bien les trouver et les 
sucer. 

Dès que les petits sont éclos, la mère les mène à 
l'eau, n'y en eût-il ([u'à un mille de là, et dût la tra- 
vei'sée être pleine de dilïicultés [îour elle-même comme 
pour sa jeune famille. Quand il arrive que le nid se 
trouve sur des rochers dominant l'eau, l'Eider, ainsi que 
le canard huppé, prend ses petits l'un après l'autre daus 
son bec, et les dépose doucement sur leur élément fa- 
vori. Je désirais beaucoup trouver uu uid placé au- 



258 LE CANAKD EIDER. 

dessus d'un lit de mousse ou d'autres plantes, pour voir 
si la mère les laisserait tomber d'eux-mêmes de cette 
hauteur, ce (\ue le canard huppé ne craint pas de faire 
en pareil cas; mais malheureusement je mancpiai d'oc- 
casion pour m'en instruire. On ne peut se figurer tous 
les soins qui, pendant quelques semaines, sont prodi- 
gués à ces tendres petits. La femelle Eider les range 
autour d'elle avec sollicitude, et les conduit aux eaux 
peu profondes où ils apprennent à se procurer la 
nourriture en plongeant ; parfois, quand ils sont fati- 
gués et trop loin du rivage, elle s'enfonce sous l'eau et 
les reçoit sur son dos où ils se reposent quelques mi- 
nutes. A l'approche de leur cruel ennemi, le grand 
goéland, elle bat l'eau de ses ailes et la fait rejaillir de 
tous côtés, comme pour l'étourdir ou l'aveugler, et se 
dérober plus facilement à sa vue ; alors, à un cri parti- 
culier qu'elle pousse, les petits plongent dans toutes les 
directions, tandis qu'elle tache d'attirer le danger sur 
elle seule, en feignant d'être blessée. D'autres fois, elle 
s'élance hors de l'eau sur l'agresseur, et souvent avec 
tant de force et de courage, que lui-même, honteux et 
battu, se trouve heureux de pouvoir en être quitte en 
s' échappant. Alors, elle revient se poser près des ro- 
chers parmi lesquels elle espère rejoindre sa famille 
que son doux appel a bientôt réunie à ses côtés. Plu- 
sieurs fois, j'ai vu deux femelles s'attacher l'une à l'au- 
tre, sans doute pour assurer une protection plus efficace 
à leur chère couvée ; et il est rare, en effet, qu'en face de 
cette alliance défensive, le goéland se hasarde à assaillir 
ces mères prudentes. 



I-K CANART) laOER. 229 

Quand ils ont une semaine, les petits sont dini gris 
de souris fonctS et chaudement recouverts d'un duvet 
doux et épais. Leurs pieds a cet âge paraissaient pro- 
portionnellement très grands et forts. Vers le 20 juillet 
ils étaient tous éclos et croissaient rapidement. Ils n'a- 
vaient encore qu'une quinzaine de jours, que déjà on ne 
pouvait les prendre qu'avec peine, si ce n'est lorsqu'il 
faisait grand vent, et (pi' ils abandonnaient la mer, pour 
se réfugier à l'abri des rochers, dans les eaux basses de 
quelques baies. On peut aisément les élever, pourvu 
cependant qu'on en ait le soin convenable. Ils s'appri- 
voisent très bien et s'attachent au lieu spécial qu'on a 
réservé pour eux. Un pêcheur d'East-Port, qui en avait 
apporté huit ou dix du Labrador, les garda plusieurs 
années dans une cour, tout près de la baie sur laquelle, 
quand ils furentdevenus grands, ils se rendaient chaque 
jour, en compagnie de canards ordinaires, ne man- 
quaient jamais de revenir à terre, tous les soirs. Diffé- 
rentes personnes qui les avaient vus, m'ont assuré qu'ils 
étaient aussi familiers que les canards eux-mêmes; 
que moins agiles sur terre, en revanche ils nageaient 
beaucoup mieux, et que sur l'eau leurs mouvements 
avaient plus de grâce. Ils restèrent ainsi en demi-cap- 
tivité, jusqu'à ce que les mâles eussent revêtu toutes 
leurs plumes et se fussent accouplés; mais un jour 
ils furent tués presque tous par des chasseurs qui les 
avaient pris pour des oiseaux sauvages, bien qu'on leur 
eût coupé le bout de l'aile, et qu'aucun ne pût s'envoler. 
Jo ne fais pas de doute que cette espèce, si on parve- 
nait à la domestiquer, ne fût une excellente acquisi- 



230 LE CANARD EIDER. 

tion. tant sous lo rai)poi'l de ses pliinios pt fie son duvet. 
que pour sa cliiiir connue article de table; et je suis 
persuad('M|n'on obtiendrait, sans trop de ditïicullé, c(! 
résultat si d(''siral)le. Kn captivité, TKider se nourrit do 
diverses espèces de ^;rains, ainsi que de Farine trempre, 
et sa chair alors devient délicieuse. Les teni elles stériles 
que nous prîmes en grand nombre au Labrador, me 
parurent tout aussi délicates que le canard sauvage. 
Les mâles étaient coriaces et avaient un goût de poisson: 
aussi en mangions-nous rarement, (luoiipie les habitants 
ne fissent, à cet égard, aucime ditîérence entre les 
sexes. 

Lorsque la femelle est surprise sur son nid, elle 
s' enlève d'un seul coup d'aile ; mais lorsqu'elle voit 
l'ennemi à une certaine distance, elle commence par 
faire quehiues pas, puis s'envole. Qu'on passe auprès 
d'elle sans l'apercevoir, ce qui peut très bien arriver, 
quand le nid est placé sous les branches rampantes 
d'un arbre nain, elle ne bouge pas, lors môme (juclle 
vous entendrait causer. Souvent des personnes de ma 
société ont ainsi trouvé des nids, en levant les branches 
des pins; et elles n'étaient pas moins surprises que le 
canard qui partait tout à coup, et passait devant elles 
en poussant un grand cri. Dans ce cas, on le voyait par- 
fois se reposer à quinze ou vingt mètres, puis marcher 
en boitant et traînant les ailes, comme pour attirer 
l'ennemi à sa suite. Plus souvent cependant, ils volaient 
à la mer où, réunis en troupes nombreuses, ils atten- 
daient que leurs importuns visiteurs fussent éloignés. 
Quand nous en poursuivions sur notre bateau, et qu'ils 



LE CANARD EIDER. 231 

avaient leur fainilh? autour d'eux, ils nous laissaient 
venir à portée do tirer ; et alors, feifiçiiant d'ôtre fati- 
gues ou malades, ils seinl)laieut lain; elîort pour s'en- 
voler, battaul Teau de leurs ailes ii deuii-tnivertcs, tandis 
que les pelits plon^^eaient ou couraient à la surface 
avec une aiçilité merveilleus(>. puis, au bout de cin- 
quante ou soixante mètres, s'enfoFieaient tout à coup 
sons IVau, pour ne reparaître qu'une minute et par in- 
tervalles. Dès l'instant ipie la couvée était dispersée, 
la mère prenait son essor ; et là se terminait notre 
chasse. Le cri de la femelle est un croak, croak dur et 
prolongé. Je n'ai jamais entendu celui du mâle. 

Ouand on lui a dérobé ses œufs, la femelle cherche 
immédiatement un màlo, lequel tant (jue je puis croire, 
est moins souvent un nouveau que l'ancien ; cependant 
je n'ai pu vi'rifier le fait. Quoi qu'il en soit, elle ne 
larde pas à en trouver un ; et on les voit, le môme jour, 
revenir ensemble au nid. Us nagent, volent et se pro- 
mènent côte à côte ; et dix ou douze jours ne se sont 
pas écoulés, que le mâle prend son congé et se renvoie 
k la mer. vers ses compagnons, tandis que la femelle 
reste k couver sur sa nouvelle ponte qui se compose 
rarement de plus de quatre œufs, encore faut-il que 
la saison soit peu avancée; car jai remarqué qu'aus- 
sitôt que les mâles étaient entrés dans leur mue, les 
femelles dont le nid avait été pillé, abandonnaient la 
place. Une des particularités les plus remarquables de 
l'histoire de ces oiseaux, c'est (jue les femelles ayant 
des petits ne commencent à muer que trois grandes 
semaines après les mâles, au lieu que celles qui n'ont 



252 LK C.VNAKI) KIDKR. 

pas de nid, subissent ce changement de pluniaj^'o on 
môme temps qu'eux. Cela peut sembler étrange, mais 
c'est un fait dont au Labra-dor, j'ai pu parfaitenieiil 
m'assurer. 

Quehiues auteurs ont avancé que les mâles veillent 
auprès des femelles. Cela peut être, dans des pays 
comme le Groenland et l'Islande où les Eiders ont été 
réduits à un état de demi-domesticité ; mais tel n'est 
certainement pas le cas pour le Labrador. Jamais nous 
n'y avons vu un seul mâle rester auprès des femelles, 
après que l'incubation avait commencé ; sauf, par ha- 
sard, comme nous venons de le dire, lorsque celles-ci 
avaient été privées de leurs œufs. Toujouis les mâles 
se tiennent au loin, en grandes troupes, quelquefois de 
plus de cent individus, se retirant à la mer, sur de lar- 
ges bancs, par neuf ou dix brasses d'eau , et, quand 
vient la nuit, gagnant les îles couvertes de rochers. 
Nous nous étonnions beaucoup de ne pouvoir décou- 
vrir, au milieu de leurs longues lignes, un seul oiseau 
qui ne fûtdans son plumage d'adulte. Les jeunes mâles, 
s'ils s'accouplent avant d'avoir revêtu leur dernière 
livrée, se tiennent entre eux pendant cette même pé- 
riode, ou bien avec les femelles stériles qui, comme 
nous l'avons observé, sont séparées de celles qu'occu- 
pent les soins de l'incubation ou de la maternité. Je suis 
porté à croire que les vieux mâles commencent leurs 
migrations vers le sud plus tôt que les femelles et les 
jeunes; du moins, une quinzaine avant le départ de 
ces derniers, on n'en voyait plus aucun. En hiver, au 
moment où on les trouve aux États-Unis, sur les côtes 



LE CANAhD EIUKR. 233 

de rAtlantique, niiVlos et femelles sont nuMés ; et quand 
vient le printemps, ceux qui sont accouplés voyagent 
par grandes troupiîs, disposi'es en ligne où Ton voit dis- 
tinctement alterner les individus de l'un et de l'autre 
sexe. 

Le vol des Eiders est ferme et puissant. Ils s'avan- 
cent en battant fréquemment des ailes, et faisant on- 
duler leurs fdes, suivant les inégalités mômes de la 
siirftice des vagues au-dessus desquelles ils passent à la 
hauteur de quelques mètres, et rarement à plus d'un 
mille du rivage. Quelques-uns seulement traversent le 
golfe de Saint-Laurent. Généralement ils préfèrent sui- 
vre les côtes de la Nouvelle-Ecosse et de Terre-Neuve, 
jus(iu a l'entrée orientale du détroit de Belle-Ile, au delà 
de laquelle un certain nombre continuent plus au nord, 
tandis que d'autres, remontant ce canal, s'établissent 
pour la saison au long des rivages du Labrador, et vont 
parfois jusqu'à la baie des Perdrix, ou même plus loin, 
sur le Saint-Laurent. Pendant le temps qu'ils séjournent 
sur nos eaux et dans les lieux (ju'ils ont choisis pour 
nicher, on les voit assez fréquemment voler beaucoup 
plus haut que lorsqu'ils voyagent ; mais dans ce cas 
ils semblent n'avoir pour but que de se maintenir hors 
des atteintes de l'homme. On s'est assuré que la rapi- 
dité de leur vol était d'environ quatre-vingts milles par 
heure. 

Ils plongent avec une agilité remarquable, peuvent 
rester longtemps sous l'eau, et vont souvent chercher 
leur nourriture à une profondeur de huit à dix brasses, 
sinon plus. Cependant, lorsqu'ils sont blessés, ils s'épui- 



234 LB r^NAnn eider. 

Sflîit biontAt par suito des oiïods (|ii'ils fi)Dt pour 
plonj^er. et im bateau lùcii manœuviv peut les jfa^'iier 
(lo vitesse en une demi-heure. Il en est do mi^iufl 
qtiand ils ronnneiieent a se fali^iier. ear alors ils nagont 
pres(jiie à tletir (Tea'!, et on les lue lacileiiienl d'un 
coup de perelie (»«i d'aviron. 

l.our nourriture consiste principalement on mollus- 
ques (^t cruslaci^s dont il semble qu'ils aient la fa- 
cidt»' de broyer les cocpiilles. Dans plusieurs individus 
que j'ouvris, j»» ti'ouvai les intestins presipie entière- 
ment remplis de p<'tits tVa<îments de ces coquilles 
m(^lan}j:és avec d'autres matières. Il y avait, en outre, 
dafis leur estomac, des œufs de crustacés et de divo:*» 
poissons, parfi^is mémo des cailloux iïros comme uii« 
noisette. Leurœsnpbai?e. (pii est en forme de sac et a la 
consistance du cuir, était souvent distendu par les uli' 
ments, et d'ordinaire émettait une désajiçn'able odeur de 
poisson. Le gésier est très lai'ge etmusculeux. La tra- 
chée du jeune mâle, aussi longtemps qu'il n'a pas toutes 
se.s plumes, ou pendant les douze premiers mois, ne 
ressemble pas à celle des vieux ; et en général l'oiseau 
n'apparait dans son plumage complet qu'au quatrième 
hiver. D'abord, il ressemble à la mère, puis devient 
moucheté et couleur pie; mais ce changement ne s'opère 
que par degrés, et jamais en moins de deux ans. 

Il faut une bonne charge pour tuer un Eider, et l'on 
en vient à bout plus facilement pendant que l'oiseau 
est en l'air, que lorsqu'il nage. Sur le rivage, il vous 
voit venir de très loin , et s'envole avant que vous 
soy^î à ga portée. Parfois vous pourrez le surprendre. 



LE CANVRn FtDFR. 235 

tandis i\u'\\ iiîi;;o sous de j^riiiids imcIum's ; ot si vous vous 
y prein'Z Itiou, vous luircz cliiiiin' de le liici" ; miiis lors- 
qu'il vous il d'uliord ii[H'ivu, il plon^^f si vile (lui», pour 
oetle fois, vous pouvez dire i[M(' votre coup «*st iniiiupié. 
Pcnduiit queiious ('tions au port Groat-Miicatiiiii, nous 
ilécuuvrîiiics un lai'iJje bassin qui coininuniipiait avec la 
iiicrau inoycMi d'une etroiti» passe d'environ .'iO mètres, 
H par laquelle avee la inar«'v» entraient et s'(»n retour- 
naient les F.iders. Nous nous poslAines de ehacpio côté 
(le ce canal, et parviinnesàen tuer bon nombre, mais 
rareineid plus d'un à la fois. Opeiidant, h plusieurs 
reprises, il nous arrivad'en abattre, dans une seule file, 
autant que nous avions de coups de fusil à leur envoyer. 
Je n'ai jamais trouv»^ de duvet pur ((ue dans un seul 
nid ; dans les autres, il «Hait plus ou moins mélangé de 
petites branches sèches de pin et d'herbes. Quand il est 
nettoyé, ce qu'un nid peut en contenir ne pèse guère 
plus d'une once; toutefuis. vu sa grande élasticité, 
il se renfle assez pour remj)lir un chapeau, et même 
plus, s'il est convenablement pn'pjiré. Les chercheurs 
(ffrufs du l^abrador en n'coltent des quantités consi- 
df'rahles ; mais ils font, en même temps, un tel ravage 
parmi lesoiseaiîx, que ce trafic ne peut durer de lori'- 
gues années. 



UNE RUDE PROMENADE 

POUR DE JEUNES JAMBES. 

Il y a de cela douze ans : je naviguais avec mon fils 
Victor, du Bayou-Sarah jusqu'à l'embouchure de 
rOhio , à bord du steamer Magnet , commandé par 
M. M'knight auquel je suis heureux d'offrir de nou- 
veau tous mes remercîments pour ses attentions et sos 
bons soins. La vue seule de la belle rivière me rem- 
plissait de joie ; mais en arrivant au petit village de 
Trinité, il nous fallut prendre terre, avec plusieurs 
autres passagers, les eaux devenant trop basses pour 
permettre au bateau de poursuivre jusqu'à Louisville. 
On ne pouvait pas se procurer de chevaux ; et comme 
je désirais continuer ma route sans délai, je pris le 
parti de remettre mes effets à la garde de l'hôtelier, 
qui s'engagea à me les faire parvenir par la première 
occasion. Mon fils, à cette époque, n'avait pas encore 
quatorze ans ; mais, avec toute l'ardeur de la jeunesse, 
il se vantait de pouvoir accomplir, de son pied, le loiifi; 
voyage que nous avions en perspective. Deux des passa- 
gers manifestèrent le désir de nous accompagner, 
pourvu, dit le plus grand, et en apparence le plus ro- 
buste, pourvu que le petit puisse supporter la fatigue. 
Mes affaires, ajouta-t-il, sont urgentes, et il me faudra 
pousser rapidement jusqu'à Francfort. Après le dîner. 



Vm RUDE PROMENADli: POIJK DK JEUNES JAMBES. 237 

auquel nous avions conlribur pour notre part, grâce 
au j)oisson de la rivière, mon fils et moi nous prîmes 
notre chemin par les côtes tie Cash-Creek où, quelques 
aimées auparavant, j'avais été retenu plusieurs semaines 
par les glaces. Nous couchâmes à la taverne, et le len- 
demain, nous disposant à repartir, nous fûmes rejoints 
par nos compagnons ; mais il était plus de midi quand 
nous traversâmes la crique. 

L'un de nos camarades de route, nommé Rose, d'une 
complection délicate et d'une tournure distinguée, 
s'avoua tout d'abord poui* un mauvais marcheur, et dit 
\\\{\\ ('tait bien aise que mon fils fût avec nous, car il 
pourrait, du moins, aller de pair avec lui. L'autre, un 
individu gros et fort, était déjii parti en avant. Nous 
marchions à la file, à la manière des Indiens, le long 
d'un étroit sentier frayé au milieu d'un champ de can- 
nes ; puis, nous traversâmes des terrains couverts de 
piles de bois, à la suite desquels nous entrâmes dans 
hforêl bnilée. Ici, nous rencontrâmes tant de sou- 
ches et de ronces, qu'il nous parut préférable de 
prendre au long de la rivière dont nous suivîmes le 
cours sur un banc de petits cailloux, mon fils tantôt 
marchant à l' avant-garde , tantôt restant en arrière ; 
enfin, nous atteignîmes America, village très agréable- 
ment situé, mais d'un difficile accès. Nous nous arrê- 
tâmes à la meilleure auberge, comme devrait le faire 
tout voyageur, soit à pied, soit à cheval ; car là, du 
moins, on est sûr d'être bien traité, sans pour cela 
payer plus cher. Avant de repartir, nous établîmes 
M. Rose pour notre trésorier. Nous avions fait dix milles 



238 UNE RUDE PROMENADE 

par des sentiers escarpés et raboteux, lorsque nous re- 
gagnâmes la rivière. Après sept autres milles non moins 
pénibles, nous trouvâmes une maison près du bord, où 
nous résolûmes de passer la nuit. La première personne 
qui s'offrit à nous fut une temme cueillant du coton 
dans un petit champ. Nous l'abordâmes en lui deman- 
dant si elle ne pourrait pas nous recevoir dans sa ca- 
bane. — Très volontiers, répondit-elle; et j'espère que 
vous voudrez bien vous contenter du peu t{ui nous suHit 
pour vivre, à mon mari et à moi. Pendant qu'elle ren- 
trait au logis pour préparer le souper, je pris, avec 
M. Rose et mon fils, le chemin de la rivière, sachant 
qu'un bain nous forait beaucoup de bien. Quant ù l'au- 
tre camarade, il refusa de nous suivre, et s'étendit sur 
un banc devant la porte. Le soleil allait se coucher; des 
milliers de robins (1) fendaient l'air, se dirigeant vers 
le sud; l'atmosphère était calme et pure; devant nous 
s'étendait l'Ohio, comme un miroir poli : et ce fut avec 
un indicible sentiment de plaisir que nous nous élan- 
çâmes au milieu des ondes. Bientôt le brave homme 
de la hutte nous appela pour souper ; et en trois sauts 
nous l'eûmes rejoint. C'était un grand gaillard sec et 
osseux, avec une bonne figure bronzée par le soleil. 
Après notre frugal repas, nous nous couchâmes tous 
quatre sur un large lit étendu par terre, tandis (\w. 
l'honnête couple se retirait au grenier. 

Notre hôte, comme nous le lui avions recommandé. 
nous réveilla à la pointe du jour et nous dit que, sept 

(i) Grive Giralique, ou Litorue du Canada. 



POUR DE JEUNES JAMBES. 239 

milles plus loin, nous trouverions un déjeuner beau- 
coup meilleur que notre dernier souper. Il ne voulut 
jamais recevoir d'argent ; seulement, je parvins à lui 
faire accepter un couteau. Nous nous remimes en roule; 
au départ, mon lils paraissait très i'aible, mais il reprit 
courage, tandis (jue notre vaillant compagnon que 
j'appellerai S. montrait tous le symptômes d'une 
extrême lassitude. Conune on nous l'avait annoncé, 
nous arrivâmes à une maisonnette habitée par une 
espèce de grand fainéant aucpiel le ciel avait accordé 
plus qu'il ne méritait, en lui donnant une femme active 
et six robustes enfants qui tous travaillaient pour le 
faire vivre. La femme nous accueillit bien; son langage 
et ses manières indiquaient une naissance beaucoup 
au-dessus de sa position. Jamais je n"ai mieux déjeuné : 
le pain était fait de blé nouveau, moulu par les mains 
de notre hôtesse aux yeux bleus; les poulets avaient 
été prépan's par une de ses charmantes tilles. Nous 
eûmes aussi d'excellent café, et mon fils put se régaler 
de lait frais. La bonne dame, qui maintenant tenait un 
petit enfant sur son sein, semblait toute réjouie de nous 
voirmanger avec tant d'appétit. Ses fils s'en furent à 
leur ouvrage, et le paress(?uxde uuiri s'installa devant 
la porte pour fumer sa pipe. iNous mîmes un dollar 
dans la main potelée de l'enfant et dîmes adieu à sa 
mère. D'abord, nous vouliunes continuer le long du 
rivage; mais il nous fallut bientôt rentrer dans les bois. 
Cependant, mon fils coninienruit à s'alïaisser. Cher 
enfant! Je le vois encore se couchai t sur une souche, 
épuisé de fatigue, et de presses larmes lui tombant des 



2Û0 UNE RUDE PROMENADE 

yeux. Je baignai ses tempes, l'appelai des noms les 
plus doux ; et par hasard, ayant aperçu un gros coq 

d'inde qui trottait devant nous, je le lui montrai 

A cette vue, et comme soudain ranimé, il se lè^^e et se 
met à courir après l'oiseau ! De ce moment, il parut 
avoir acquis de nouvelles forces ; et nous atteignîmes 
enfin Wilcox, où nous nous arrêtâmes pour la nuit. A 
la vérité, on nous reçut assez mal et sans faire grande 
attention à nous; mais du moins nous eûmes à manger 
et un lit. 

Le soleil se leva le lendemain dans toute sa splen- 
deur, réfléchissant sur l'Ohio ses rayons couleur de feu. 
Impossible d'avoir une plus belle vue que celle dont 
nous jouissions en quittant Wilcox. Après deux milles 
à travers des bois inextricables, nous arrivâmes à 
Belgrade ; puis, ayant dépassé le fort Massacre, nous 
fîmes halte pour déjeuner. S. se plaignait tout haut, 
nous donnant à entendre que le manque de routes 
rendait le voyage très désagréable. Il n'avait pour habi- 
tude, nous dit-il, ni de se cacher comme un voleur. 
dans les broussailles, ni de trébucher à la pleine ardeur 
du soleil, parmi les rochers et les cailloux. — De quelle 
manière alors avait-il donc voyagé? C'est ce qu'il ne 
jugea pas à propos de nous faire savoir, M. Rose se 
conduisait à peu près aussi bien que Victor ; et c'était 
moi maintenant qui marchais à l'avant-garde. Vers le 
coucher du soleil, nous avions regagné les bords de la 
rivière, en face l'embouchure du Cumberland. Sur 
une montagne, propriété du major B., nous trouvâmes 
une maison où il n'y avait qu'une femme extrêmement 



POUR DE JEUNES JAMBES. 2Ûi 

pauvre, mais d'un cœur excellent. Elle nous dit qu'en 
cas que nous ne pussions traverser la rivière, elle nous 
hébergerait pour cette nuit; mais, ajouta-t-elle, comme 
la lune (;st levée, je vous passerai dès que mon bateau 
sera revenu. Morts de faim et n'en pouvant plus, nous 
nous étendîmes sur l'herbe brûlée du soleil, en atten- 
dant notre maigre souper, ou l'esquif qui devait nous 
transporter de l'autre côt('' de la rivière. Déjà j'avais 
égrugé le grain, atlrappé les poulets et j'allumais du 
feu, lorsque le cri : « Le bateau, le bateau », nous fit 
tous lever. Nous traversâmes la moitié de l'Ohio, fran- 
chîmes l'île de Cumberland, et nous trouvâmes bicmtôt 
dans le Kentucky, la terre natale de mes enfants chéris. 
Je n'étais plus maintenant qu'à deux ou trois milles du 
lieu où, quelques années auparavant, j'avais eu mon 
cheval tué sous moi par la foudre. 

Inutile de vous énumérer tout au long nos diverses 
stations et les rencontres que nous fîmes, avant d'at- 
teindre les bords delà Rivière ver^e. Nous étions partis 
de Trinité le 15 octobre à midi; et le 18 au matin, on 
eût pu voir quatre voyageurs qui, descendant une mon- 
tagne, contemplaient, dans le lointain, les rayons du 
soleil réfléchis sur un horizon de forêts. L'épaisse gelée 
blanche qui recouvrait la terre et les clôtures des 
champs, étincelait à la lumière et fondait peu à peu. 
Que toute la nature semblait belle, dans son silence et 
dans son repos ! Mais les jouissances que j'éprouvais en 
admirant cette magnifique scène étaient bien troublées 
par l'état où je voyais mon fils : Il ne faisait plus que 
se traîner, comme un oiseau dont l'aile est brisée; les 
II. 16 



242 UNE RUDE PROMENADE 

autres ne valaient {jçiière mieux (|ue lui ; et pourtant il 
souriait, se redressait encore et s'eirorçait de se maintenir 
à côté de nous. Le pauvre M. S. . . pantelant, et de plu- 
sieurs pas en arrière , ne parlait plus ([ue d'acheter un 
cheval. (Cependant, nous avions pour le moment assez 
bon chemin; et le soir, nous arrivâmes à une maison 
où j'entrai pour demander à souper et des lits. En res- 
sortant, je trouvai Victor (pii déjii dormait sur l'herbe; 
M. Rose regardait ses pieds tout saignants; quant àS..., 
il venait de s'administrer une dose de mononijahela (1). 
et du coup avait vidé la bouteille. H fut décidé qu'à 
partir de là, au lieu de prendre par Henderson, nous 
couperions à la traverse, sur la droite, pour gasfner 
directement Smith's Ferry, par la route de Higliliuul 
Lick Creek. 

Le lendemain, nous reprîmes notre pénible voyage; 
il ne nous arriva rien de bien intéressant, excepté la ren- 
contre d'un beau loup noir, tout à fait doux et appri- 
voisé et dont le propriétaire avait refusé cent dollars. 
M. Rose qui était homme de ressource et de goilt, char- 
mait nos ennuis avec son flageolet, et parlait souvent 
de sa femme, de ses enfants et de son foyer, ce qui me 
donnait encore meilleure opinion de lui. — En passant 
au long d'un verger, nous nmiplîmes nos poches de 
pêches d'octobre; et quand nous arrivànu's à la tra- 
versée de Water-River, noustrouvàmt;s les eaux extré- 
basses. Déjà les vents avaient dispersé le gland sur les 

(1) Voy. pour ce mot, ;ni proDiior voluino: « r,a Vùlo du A ji'iUf' 
dans le Keiilucky. .) 



POUR DE JEUNES JAMBES. 2/13 

endroits peu profonds, et les canards huppés couraient 
apivs pour le riiniasser. — Là , nous remarquamos 
une grande source salée que fré([uentaienl les bulîles ; 
mais, où sont-ils aujourd'hui, ces puissants animaux 
qui, faisant voler la poussière, exhalaient alors en longs 
beuglements leur colère ou leur amour? 

Cependant, les pieds du bon M. |{ose devenaient de 
plus en plus malades; M. S... était aux abois, et mon 
(ils, chacpie jour, paraissait j)lus leste et plus dispos. 
Le 20, il fit sond)re et nous craignions de la pluie, 
(fautant plus que le terrain était plat et argileux. Dans 
le eoiulé d'Union, nous atteignîmes une large clairière 
où se trouvait l'habitation d'un juge qui eut la com- 
plaisance de nous mettre dans la grande route et de 
nous accompagner un mille plus loin, avec d'excellentes 
instructions touchant les ruisseaux, les l)ois et landes 
qu'il nous faudrait encore traverser; ce qui toutefois 
ne nous eût pas tirés d'embarras, si un voisin à cheval 
ne s'était offert pour nous montrer notre chemin. La 
pluie tombait maintenant à verse, et nous incom- 
modait fort; mais enfin, arrivés à Highland Lick, 
nous heurtâmes à la porte d'une cabane, que nous fail- 
lîmes défoncer, en bousculant une chaise qui était placée 
derrière. Sur un sale lit, un homme était étendu, ayant 
devant lui une petite table sur laquelle se trouvait un 
livre de commerce ; un pistolet pendait au clou à son 
chevet, et une longue dague espagnole à son côté. Il se 
leva, en me demandant ce i[ue je voulais? — Une meil- 
leure auberge, et le chemin pour aller à Sugg. — Suivez 
la route, et au bout de cinq milles, vous trouverez le 



244 UNE RUDE PROMENADE 

gîte ((uc VOUS cherchez. Mes corr>paj]çnons m'attendaient 
en se réchauffant au feu de chaudières à sel. Le sin- 
gulier personnage que je venais de voir n'(4ait vm 
moins qu'un inspecteur. 11 nous fallut traverser plus 
d'une crique avant d'apercevoir la bienheureuse hôtel- 
lerie ; le pays était niontueux, le sol argileux et glissant; 
S... jurait, Rose ne faisait plus cpie clopiner, mais 
Victor se conduisait comme un vétéran. 

Encore un jour, cher lecteur, et pour un nu)m<'iit, 
du moins, je fermerai mon journal. La matinée d» 21 
fut belle; nous avions bien dormi àSugg', et n(^ tar- 
dâmes pas à entrer dans des laudes de pins d'un aspect 
assez agréable, avec une bonne route devant nous. 
Rose et S... se trouvaient réduits à un tel état, qu'ils 
nous proposèrent de nous laisser aller sans eux. .Nous 
fîmes halte pour délibérer un instant là-dessus; mais 
leur parti était pris; ils voulaient continuer d'un train 
plus modéré : en conséciuence. nous dûmes leur dire 
adieu. Je demandai à mon fils comment il se trouvait: 
— Il se mit à sourire et doubla le pas ! bitîutôt nos an- 
ciens conquignons disparurent à notre vue. Environ 
deux heures après, nous étions assis sur le bac de la 
Rivière verte, nos jauibes pendant au frais dans l'eau. 
A Smiths Ferry, la rivière prend l'aspect d'un lac pro- 
fond : Les grands roseaux de ses bords, les saules touffus 
qui rond)ragent, le vert foncé de ses ondes, forment 
un tableau remarquable en toute saison, mais particu- 
lièrement dans le calme d'une soirée d'automne. 
M. Smith nous donna un bon souper, accompagné d'un 
cidre pétillant, et d'un lit confortable; et de plus, il fut 



POUR I)K JEUNES .ÏAMBES. 245 

convenu (ju'il nous conduirait dans sa voiture jusqu'à 
Louisville. Ainsi finit notre promonade de deux cent 
cinquante milles! Si vous voulez nous accomi)agner le 
reste du voyaj^e, vous n'avez qu'à vous reporter au 
1'' volume, à l'article « L'hospitalité dans les bois. » 



LE COUMORAN DE LA FLORIDE. 

11 est peu d'oiseaux des États-Unis, si mal comms, ou 
qui aient été aussi négligemment décrits, (jue les Cor- 
morans. Quelques espèces môme, parmi c(hix d'Europe, 
ne sont pas encore bien déterminées; tant ils ont été 
superficiellement étudiés par des auteurs qui, après 
en avoir donné l'extérieur et les formes d'une manière 
satisfaisante, ont sans doute manqué d'occasions pour 
les observer plus à loisir, là où réellement on peut le 
mieux apprendre à les connaître , c'est-à-dire dans les 
lieux où ils se retirent pendant la saison des œufs. 

Ceux d'Amérique ne sont pas, tant s'en faut, de 
i^rands voyageurs; et cependant ils émigrent tous, plus 
ou moins, à certaines époques de l'année. Les trois 
espèces auxt[nellts seules, pour le moment, j'entends 
faire allusion, sont confinées dans une partie relative- 
ment peu étendue de 1 Amérique du Nord. Le graid 
Cormoran [Phalacrucorax carbo) monte rarement plus 



2Ûf> LE CORMOllAN DE LA ILORIDE. 

haut (|iio lu côte méridioiialo du Laluador, et no des- 
cend guère au sud aussi bas que la l»aie de New- York. 

LeConnoran à double erèle(/*. diloplms), <(ui est lu 
second par la taille, s'avance plus loin dans les deux 
dinîclions, du moins à ce ([u'assure le docteur Uielmnl- 
son, bi(;n que mon excellent ami le ca|)itain(; .luiiius 
(llark lioss ne tasse nuMition d'aucim des oiseaux di! 
cette laniille dans le cours de son voyage aux mers 
arcticpies. Quoiqu'il en soit, ils nichent (Mi grand nom- 
bre au Labrador, et durant l'hiver se rencontrent le 
long de nos côtes orientales, (juelquefois jusqu'à (lliur- 
leston, (hms la Caroline du Sud. 

Quant au (>>rmoran de la Floride [P. Floridanm], 
il l'éside constamment dans les jjarties méridionales 
de TÉtat d'où il tire son nom, et s'y montre en abon- 
dance , surtout au commencement du printenqjs et de 
l'été. C'est là, en effet, qu'il aime à taire son nid sur 
les îles, et au bord des petites baies de l'extrémité sud 
de la péninsule, d'où il en part des quantités considé- 
rables, les uns pour visiter les eaux du Mississipi , et 
même de l'Ohio; d'autres pour s'avancer à l'est, jus- 
qu'au cap Hatteras (1); iMais tous reviennent aux Flo- 
rides, aussitôt que le froid se fait sentir. 

Le Cormoran de la Floride se risque rarement bien 
loin en mer. Il préfère le voisinage des terres, el se 
trouve dans les baies, les déti'oits et les larges rivièies. 
Je n'en ai jamais vu à plus de cinq milles du rivage. Il 

(1) Dansla Caroline du Nord, sur TAtlantiquc; c'est l'un des caps les 
plus dangereux des États-Unis. 



LE COUMORAN DU LA FLORIDE. 247 

vit en toute saiscm pur tioiipos , (|ui ne sont pas }iféné- 
ralcincnt tr^s noinbn'iisr's. Los oiseaux de cette es- 
piVenen soul!i'eiitaii('im du nu'^ine j»(MinMlaiis les lieux 
qu'ils ont eux-in»^ines choisis pour nicher ; ils s'acconi- 
nioderont plusvolontierstle lasoci«''t«'Mriiulividusa[»par- 
Iciianl à un |<enre dilterent. Le /'. carho se réserve les 
(loriiieis sonnnets des rochers les plus escarpés et d(tni 
la base est haltue par les tlots; \v, P. dUophus s'é'tablit 
sur les îles plat(3s, à quehpit; distance des rivages du 
continent; et le /^ floridimus se tient lui sur des arbres 
Dans celles de ces diverses stations ipuî j'ai pu visiter, 
je n'ai trouvé aucun individu de cette dernière espèce 
iiitMé avec ceux d'une autre; mais, je leréf)ète. le^rand 
Cormoran semble voir sans aversion le faucon ï)èlerin 
dans son voisinage; tandis (pie le (^ormoi'an à double 
cnHe ])ermet aux tous et aux guilhîniots de nicher près 
(le lui. et (pie le Cormoran \\i) la Floride s'associe à des 
hci'oiis, d(»s frégatey pélicans, des (}uis([ual(3s et même 
des {)i^eons. 

Celui-ci ne s avance pas dans l'intérieur des terres: 
il aime mieux suivre les sinu(jsités des l'ivages et le 
cours des rivièn.'s, diH sa route, à un point donné, en 
tHre trois t'ois plus loniçue. (^est le seul (pie j'aie jamais 
vu se poser sur les arbres. Mon savant ami le prince 
Charles Bonaparte, dans son remarquable ouvrage 
Synopsis desOiseaux des États-Unis t'ait nuîntion d'une 
autre (.'spèce de (Cormoran, sous le nom de Pliala- 
crocorax graculus, qu'il décrit comme étant, à l'âge 
adulte, d'un noir verdàtre, avec ([uelques raies blan- 
ches éparses sur le cou, bronzé en hiver, ayant une 



2/i8 I.K CORMORAN Di: I.\ FLORIDE. 

Crète d'un vert doré, et sur la tète, Icm'uu et les cuisses, 
de petites plumes blanches. Il hal)il(3, ajoute-t-il, los 
deux continents, ainsi (pie l'un et l'autre liéniisplu^re. 
Assez commun au printemps et en été, dans les fitiits 
du centre, il le devient beaucoup plus dans les Florides 
où il niche, et n'abonde pas moins sous les cercles arc- 
tique et antarcticpie. Malheureusement, le prince n'en 
donne pas les dimensions, excepté pour le bec (lu'il dit 
avoir trois pouces et demi de long. Le Cormoran de la 
Floride, en aucun temps, ne présente ces caractères; 
et comme je le crois différent de tous ceux indiqués jus- 
qu'à ce jour, j'ai pris la liberté de lui donner un nom par- 
ticulier, en attendant que la figure et la description per- 
mettent aux savants de s'en former une idée plus exacte 
et de confirmer s'il y a lieu, la nouvelle espèce, ou bien 
de lui restituer son ancien nom, en cas (ju'elle en ait 
déjà reçu un. 

Le 26 avril 1832, mes compagnons et moi, nous 
visitâmes plusieurs petites clefs, distantes de quelques 
milles du port où notre vaisseau (Hait à l'ancie. 
M. Thruston nous avait donné sa fine barge, et nous 
accompagnait lui-même, avec son fameux pilote, 
M. Égan, tout à la fois pécheur et chasseur des plus 
renommés. Les îles étaient séparées par d'étroits et tor- 
tueux canaux, et sur la surtace des eaux limpides se ré- 
tléchissaient les sombres mangliers, parmi les branches 
desquels de nombreuses colonies de Cormorans avaient 
établi leurs nids, et étaient déjà sur leurs œufs. Il y en 
avait par milliers, et chacjue arbre portait un nombre 
plus ou moins considérable de nids, ([uelques-unscinq 



LE CORMORAN DR LA FLORIDE. 249 

OU six, d'autr(3s peul-ôtre jusqu'à dix. Les feuilles, les 
hiaiichos et les boin'jjjeous (Haieut en qii(?l(jue sorte tout 
hliiiics (le fiente. Le thernionuHre, à l'ombre, mar- 
quait 00 (le«;;rés (1 ), et les efïluves (l«M(H^res ([ni impré- 
gnaient l'air fies eanaux nous incommodaient extrême- 
ment. Les manj^çliers tHaient en pleine floraison ; mais 
les (lormorans n'avaient encore rien perdu do, leur vi- 
gueur. Nous mimes notre bateau en sûreté, et nos gens 
conuuencèrent à rôder parmi Icis buissons pour chercher 
(les œufs. La plupart des oiseaux sautèrent dans l'eau 
et plongèrent, ne reparaissant plus que hors portée; 
d'autres s'cnivolaient par tnnipes avec les marques 
d'une vive frayeur, tandis qu'un grand nombre res- 
taient en place sur hîs branches ou sur leurs nids, 
comme si nous eussions été des (Mres entièrement étran- 
gers pour eux. Mais hélas! ils n'apprirent (jue trop tôt 
à nous connaître, lorsque chaciue dikharge de nos cara- 
bines eut porté le ravage dans leurs rangs. Les morts 
flottaient sur l'eau, les blessés tachaient de sortir des 
défilés et de gagner la mer ; des troupes de cent ou 
plus, semblant attendre rév(;nement, nageaient assez 
loin de nous, pour que nos coups ne pussent les at- 
teindre ; tandis que d'autres, pressés du d(''sir de revenir 
il leurs nids, planaient au-dessus de nous en silence. 
En peu de temps, le fond de notre bateau fut jon- 
ché de cadavres -, on ramassa des œufs à pleins cha- 

(1) Nous iapf)elIeroiis, encore une fois, qu'il s'agit ici du lliermo- 
niî'trc de l'alncnhcit, eu usage en Anslciene et dans l'Amérique du 
Nord; ',tO degns équivalent à 32 et une fraction du thermomètre 
ctntigiade. 



250 LE CORMORAN DE LA FLORIDE. 

peaux, et nous fîmes enfin trêve à notre œuvre de des- 
truction. Excusez ce massacre, cher lecteur ; car. en 
vérité, si j'ai versé tant de sanj^, c'est que, sur les (^let's 
de la Floride, avec un soleil brrtlant sur ma tète, etla 
sueur me dégouttant de chaque pore, je pensais encore 
à vous, connue j'y pense en ce moment, où je suis 
paisiblement à vous écrirt; Thistoire de ces oiseaux. 
dans l'une des contbi'tahles ei fraîches demeures do la 
plus l)elle de toutes les cités de la vieille Ecosse. 

Les Cormorans de la Floride s'accouplent dès les 
premiers jours d'avril, et connnencentleur nid environ 
une quinzaine .après. Il en est cependant beaucoup qui 
ne se mettent pas d'aussi bonne heure à l'œuvre; et 
jusqu'au milieu de mai, j'en ai vu qui faisaient encore 
leurs préparatifs. C'est l'eau qu'ils choisissent pour 
théâtre de leurs auiours. Le 8 du môme mois, par une 
belle et très chaude matinée, je poursuivais mes re- 
cherches sur l'une des îles dont j'ai parlé, lors([ue 
j'arrivai à l'entrée d'un canal étroit et profond, presque 
entièrement couvert par des branches de mangliei's et 
quel(pies grandes camies, les seules que j'eusse jusqu'iei 
remanpiées dans ces parages. Je fis halte, examinai 
l'eau, et la voyant remplie de poissons, m'assurai 
que là, du moins, je n'avais à craindre la dent daucuii 
requin. En conséquence je m'y engageai tranquille- 
ment, après avoir armé mon fusil des deux coups. Mais 
bientôt des sons étranges parvi m'eut k mon oreille ; les 
poissons semblaient ne pas s'inquiéter de ma présence, 
et j'avais ainsi marché au milieu d'eux, la longueur 
d'environ cent mètres, lorsque je m'aperçus qu'ils ve- 



LE CORMORAN DE LA FLORIDE. 251 

nait'iit tous de disparaître. Cependant, les sons conti- 
iiiiaiciit lu'iiyants et sans iiiteriuption, semblables au 
tiiiiuilte d'une foule joyeuse. Tout à coup, le passage se 
rétrécit tîxtrèniement, et j'avais de Teau jusqu'aux ais- 
selles. Enfin, je parvins à me placer derrière quel» [ues 
gros troncs de nianglicirs, d\ài je découvris une multi- 
liidc (le Cormorans qui n'étaient qu'à quinze ou vingt 
pas de moi. Aucun d'eux ne i)araissait ni'avoir vu ni 
entendu, tout absorbés qu'ils étaient ilans l'accomplis- 
senienl de leurs cérémonies imptiales. Les mâles na- 
geaient avec gi'àce autour des femelles, en tenant éle- 
vées les ailes et la queue ; puis, ils courbaient la tête 
en arrière, se gonflaient les plumes du cou qu'ils rame- 
naient, par un mouvement subit en avant, et faisaient 
entendre une note rauque et gutturale rappelant assez 
bien le cri d'un cochon de lait. Alors, la femelle s'en- 
fonniit dans l'rau, et son mâle au-dessus d'elle, ne 
laissant plus passer qu.e la tète ; l)ientôt après, ils repa- 
raissaient tous lesdeux, nageaient joyeusement Tunau- 
luur (le l'auti'e et ne cessaient, pendant tout ce temps, 
de croasser. Vingt couples ou plus à la fois se trou- 
vaient engagés de cette manière ; et de fait, l'eau était 
toute couverte de Cormorans. Je n'aurais eu qu'à choisir 
IKHii' tuer. Je voulus m"approcher doucement; ils 
m'aperçurent, et ma présence fut pour eux ce (pio 
serait pour vous l'apparition d'un fantôme. Après 
iii'avoir un instant conlem[)lé d'un air de stupéfaction, 
ils commencèrent à battre l'eau de leurs ailes et à 
plonger. J'avançais toujours ; mais déjà ils s'étaient 
dispersés, les uns en se cachant sous l'eau, les autres 



252 LE CORMORAN DE LA FLORIDE. 

en s'envolant, pour stagner au plus vite l'entrée du 
détroit. Je ne trouvai que quehpies nids sur les man- 
gliers; et quant à ce lieu de rendez-vous, il me sem- 
blait ne pouvoir être mieux comparé qu'au champ 
clos 011 les gelinottes capido viennent célébrer leurs 
amours et vider leurs querelles ; îi cela près que, parmi 
les Cormorans , il n'y avait pas eu de bataille en ma 
présence. Plusieurs beaux hérons se tenaient paisible- 
ment sur leurs œufs, les moustiques bourdonnaient 
dans l'air, de gros vilains crabes de terre, à la carapace 
bleue, rampaient sous les mangiiers, en se hâtant do 
regagner leurs retraites; et moi aussi, je me retirai 
comme j'étais venu, sans faire de bruit. Mais en me 
retournant, je pensais avec admiration à cet instinct 
si sûr des poissons qui, dès qu'ils avaient soupçonne la 
présence des Cormorans, s'cHaient bien gardés d'aller 
plus loin, connaissant le danger, et plutôt avaient pré- 
féré venir cà ma rencontre, tandis que je marchais vers 
les oiseaux. Enfin, je sortis de l'eau, accablé de chaleur, 
les yeux cuisants et les paupières fortement irritées 
Mais il soufflait une petite brise de mer qui me rafraî- 
chit et calma ma fièvre ; et je remerciai Dieu, comme 
je le fais encore en ce moment, d'avoir pu sortir sain et 
sauf de tant d'expéditions si aventureuses. 

Le nid du Cormoran de la Floj'ide est relativement 
petit, puisqu'il n'a que huit à neuf pouces de (lianiètre, 
Il est formé de bûchettes entre-croisées, plat et mal 
fini. On les trouve presque tous à l'exposition du 
couchant ; et d'ordinaire ils paraissent entièrement 
couverts d'excréments ainsi que les œufs , qui sont au 



LE CORMORAN DE LA FLORIDK. 25S 

nombre d« trois ou quatre fie différente grosseur, dont 
en moyenne le grand diamètre est de deux pouces 1/4, 
sur une largeur d'un pouce 3/8. Ils semblent durs au 
toucher, parce qu'ils sont encroûtés de la matière cal- 
cîiire qui les environne ; mais quand on les en a dégagés, 
il reste une coquille d'ime belle teinte uniforme d'un 
vert bleuâtre clair. Je ne puis rien dire de positif sur la 
durée de l'incubation. Les jeunes naissent aveugles, 
nus, tous noirs, et sont d'apparence grossière. J'en 
plaçai sur l'eau quelcjucs-uns encore tout petits; à l'in- 
stant ils plongèrent, puis revinrent à la surface, et se 
mirent à nager, prêts à replonger au moindre bruit. Si 
vous vous en appi'ochez quand ils ont un mois, ils 
s'élancent hors du nid et disparaissent sous l'eau. 
Lorsqu'on ne les trouble pas, ils demeurent dans le nid 
jusqu'à ce qu'ils aient toutes leurs plumes et soient ca- 
pables de voler ; mais après cela ils ont encore plu- 
sieurs changements à subir, et n'arrivent à leur état 
parfait ({u'au bout de deux ans. 

Quand les parents b.'s ont abaudoun(''s à leurs propres 
ressources, ils se réunissent en troupes nombi-euses, et 
partent pour chercher leur nourriture dans les eaux 
tranquilles, au milieu des terres. On en voit alors par 
milliers, sur les lacs et les grands cours d'eau de l'inté- 
rieur des Florides. 11 en est même l)eai:coup qui s'avan- 
cent jusqu'aux cai)s de la Caroline du Nord, au Missis- 
sipi, à l'Arkansas, au Yazoo et autres rivières, y compris 
le bel Ohio sur lequel on les rencontre parfois au com- 
mencement d'octobre, alors qu'ils se disposent à 
retourner aux lieux de leur naissance. Durant les 



254 LE CORMORAN DE LA FLORIDE. 

quelques semaines que j<» passai sur le Saint-Jean, à 
bord du schooner deguern; le Spark, yi fus surpris de 
les voir en foule regaijfiKîr déjà les Iles; et je ne doute 
pascjuesi, dansdcî pareilles eirconstanees, j'iuissccti' 
le preini(;r à découvrir cette l'ivière, elle n'eût i-eni de 
moi le nom de rivière desCormor-uis. Tandis que nous 
étions à l'ancre, vei's son endjoucliure, ils passaient 
près de nous, pres([ue continuellement, sur une seule 
file ; et, quand ils avaient atteint la mer, partaient dans 
la direction du sud, en lont^^eant le rivage. 

Au mois d'octobre, sur le Mississipi, quand la tempé- 
rature est beaucoup plus basse que dans les Florides. 
ils aiment à se tenir dans la posture inclinée qui leur 
est babituelle, sur les trains de l)ois et les troncs tlot- 
tants où ils semblent se reposer (du moins, cest ce 
que j'observai dans l'automne de 1820), ou bien sur 
les brancbes sècbes des arbres au bord de l'eau. Quand 
le ciel était sombre, ils montaient haut dans les airs, 
planaient quelque temps en larges cercles; après quoi, 
sans redescendre et comme sentant que le froid n'était 
pas loin, ils suivaient rapidement et en longues lignes 
les sinuosités du tleuve. Lorsqu'ils tournoient, comme 
je viens d(^ b; dire, à une grande élévation, ils poussent 
fréqueunnent des cris qui ressemblent à ceux du cor- 
beau. Si l'on cherche à s'en approcher, tandis qu'ils 
sont perchés sur un pieu ou un tronc d'arbre, ils ne 
s'envolent pas tout d'abord, bien ([u'elevés de plusieurs 
pieds au-dessus de l'eau, mais commencent par plonger 
dans le courant, reparaissent instantanément à la sur- 
face, rament avec leurs pieds, battent l'eau de leurs 



I-E CORMORAN DE LA nORTDE. 555 

ailes; et ce n'est qu'après avoir ainsi fait vinij^ ou 
[m\U' mètres, ([u'ilsse <lécident enfin à prendre l'essor. 
Detj'inps à autre, quand le tVoid est arrivé subitement 
pi'iidant la nuit, on les voit au petit matin gagner les 
haiitos régions de l'atmosplière où ils s'arrangent sur 
(imiblcs files formant un angle, et partent à tire d'aile 
pour le sud. 

Sur les courants d'eau douce, ils se plaisent ta pocher 
dans les remous ; et à mesure que l'un se dépt'uple, ou 
leur semble mal gtu'ui. ils s'envolent en rasant la sur- 
face, pour en chercher un autre. Mais dans les lacs de 
riiitérieur des Florides, ils pèchent indifféremment là 
où ils se trouvent ; et de même autour des îles, ainsi 
que sur les l)aies et les diHroits de la côte. Par un beau 
temps, ([uand le soleil v(;rse des flots de chaleur et de 
lumière, ils choisissent quekiue banc de sable bien 
aéré, tantôt une île couvcnte de rochers, où ils passent 
ensemble des heures entières à s'étirer les ailes et à se 
réchauifer, comme font souvent les pélicans et les vau- 
tours. 

Le Cormoran de la Floride, ainsi que plusieurs autres 
espèces ({ue je connais, nage parfaitement sous Teau 
et plonge avec une grande facilité; de sorte (pie c'est 
peine perdue que de le suivre après tpi'il a reçu un 
eoup (te fusil, à moins (pj'il ne soit grièvement blessé, 
l'u voyant approcher reinienii, il se met à battre Teau 
lèses iiiles, counne en se jouant, ou comme il a cou- 
tume (le faire, quand il se baigne élève un instant ses 
'eux ailes, lame en donnant de vigoureux coups de 
palteetpuis s'envole. Sur un lac, il aime mieux plonger 






256 LE CORMORAN DE LA FLORIDE. 

que fuir dans les airs; il nage, en ne laissant à décou- 
vert que sa lAte et son cou, de môme que l'aiihinga, 
et peut s'enfoncer plus profondément encore, sans 
avoir besoin de faire paraître le derrière. 

Pour atteindre leur proie, ces oiseaux ne plongent 
que lorsqu'ils sont posés sur l'eau , et jamais en vo- 
lant, comme l'alfirment certains compilateurs. La forme 
même de leur bec et le manque de cellules aériennes, 
dont sont pourvus presque tous les plongeurs, expli- 
quent sufïisanmient cette différence. Aussi ne les voit- 
on jamais s'élancer dans l'eau d'une certaine hauteur, 
à la manière des fous et autres oiseaux, soit quand ils 
cherchent leur nourriture au vol et s'avancent au loin 
sur la mer, en résistant à des coups de vent tels, que le 
Cormoran qui s'aventure rarement hors de la vue des 
rivages, n'oserait lui-même en affronter ; soit lorsque. 
ainsi que les mouettes, ils eflleurent rapidement les 
vagues, et enlèvent leur proie en passant. Aussitôt res- 
sorti de l'eau, le Cormoran avale le poisson qu'il a pris, 
quand il l'a saisi du bon côté; autrement, il le jette en 
l'air et le reçoit dans son bec, la tête la première. Mais 
s'il est trop gros, il l'emporte vers le bord, ou bien se 
pose sur un arbre, et là, le bat et le déchire avant de 
le manger. Son appétit est insatiable ; il se gorge jus- 
qu'à n'en pouvoir plus, chaque fois qu'une bonne occa- 
sion se présente. 

Le vol de ce Cormoran est plus vif peut-être que 
celui des autres espèces mentionnées ci-dessus. Il voyage 
en donnant continuellement des coups d'ailes qu'il 
interrompt, pour planer par intervalles, avec une 



LE CORMORAN DE LA FLORIDE. 257 

grande élf^gance, siirlout lorsqui! oonmioiico la saison 
des amours, ou quand, dans hîs Um\[)i> sombres, il se 
réunit avec d'autres, pour former de grandes troupes. 
lise nourrit principalement de })oisson, et préfère ceux 
de petite taille. Sur les clefs de la Floi-ide. je me pro- 
curai cinq échantillons de l'hippocampe, tout frais 
encore et n'ayant aucun mal, bien qu(^ je les eusse 
arrachés du bec des (Cormorans. Ces oiseaux sont diffi- 
ciles il tuer et vivent très lon<]ftemps. 

Ils n'exig:ent pas trop de soins en captivité; mais 
leurs mouvements diso;racieux sur le sol, où ils sont 
(jnehiuefois obligés de se s(M'vir de la queue pour se 
sout(Miir, les rendent d«''plaisants à voir. Kn outre, ils 
mangent sans mesure, empestent tout de leur fiente. 
et au lieu de vous charmer par leur voix, ne savent 
faire entendre qu'une sorte de grognement. Leur chair 
est noire, ordinairement dure, et ne peut convenir 
([u'au palais d'épicuriens lilasés. Les Indiens et les 
Nègres des Florides tuent les jeunes, quand ils sont 
pour quitter le nid, enlèvent la peau et les salent, 
comme provisions. J'en ai vu vendre sur le marché de 
la Nouvelle-Orléans; les pauvres les achètent pour 
faire du bouillon. 

Un de ces Cormorans que je tuai, non loin du nid, 
et que je reconnus pour une femelle, avait les plumes 
de la (lueue couvertes d'herbes marines, extrêmement 
délicates, d'un vert clair, et qui semblaient y avoir 
poussé; j'en ai souvent remarqué de semblables sur des 
tortues de mer. 

Les petites plumes des côtés de la tète tombent dans 
n. il 



258 l.¥. CORMORAN W. LA FLORIDE. 

1(3 temps OÙ rincuhatioii comiiuMiciS et ne reparaissent 
pas pendant Thiver, ainsi ([ne certains auteurs l'ont 
prétendu; elles ne subsistent non plus que (luelcpies se- 
maines, comme on l'observe souvent chez les aigrettes 
et les hérons. 



LA DÉBÂCLE DES GLACES. 



En remontant un jour le Mississipi. au-dessus de sa 
jonction avec l'Ohio, je trouvai la navigation inter- 
rompue par les glaces. Cela me contrariait beaucoup; 
mais je n'avais d'auti'e parti à prendre (lue de charger 
mon pilote, (jui ('tait un Fian(;ais du Canada, de nous 
conduire en un lieu convenable ])0ur établir nos quar- 
tiers d'hiver. C'est ce qu'il fit, en nous choisissant un 
endroit où le fleuve décrivait une grande courbe appelée 
Tawapatee-Bottom . Les eaux étaient extraordinaire- 
ment basses, le thermomètre indiqujiit un froid excessif, 
la neige enveloppait la terre, des nuages obscurcissaient 
les cieux; et comme toutes les apparences nous inter- 
disaient pour le moment l'espoir de contiiîuer notre 
voyage, nous nous mîmes tran([uillement à l'œuvre. 
Notre grand bateau à (piille fut amarré tout près du 
bord, et la cargaison ayant été mise en si^reté dans les 



I.A DI^IBACI.F; des «iLACES. 259 

Ihms, nous l'Iiin's sur INniii iin (il»!itis«lc|j:i'Os tj'oiics, ([iio 
nous (lisposànu'S autoiii' tle iiutr»' tMiiharciilion do nia- 
nitTO iï lu 5;ai'jiiitir do la prcssKiii des masses do jjflaces 
tldttaiilos. \'A\ moins do deux jours, nos provisions, 
notre Itu^afjjo et nos munitions ('laitMit dc'posés on tas, 
suiis l'un dos maj;iiiti(iuos arhros iU) latbrùt; nous «Hon- 
(liuies nos voihîs par-dessus, et un vérital»lo camp 
s'éleva dans la solitude. Mais comme tout nous sem- 
blait sombre et menaçant ! Si nous n'avions eu en per- 
spective le plaisir que promettait à notre esprit la 
contemplation de cette nature pourtant si sauvage, il 
aurait bien fallu nous résigner à passer le temps dans 
le triste état où sont réduits les ours durant leur hiber- 
nation. Toutefois nous ne tardâmes pas à trouver de 
l'occupation et des ressources; les bois «Haient remplis 
degibier: daims, ratons, dindons et opossums venaient 
rôder juscpiaux alentours de notre camp; tandis que, 
sur la glace cpii mainttMiant joignait les deux rives du 
viiste tleuve, s'étaient installées des troupes de cygnes, 
objet de convoitise pour les loups atfamés dont nous 
prenions plaisir à les voir déjouer Tattaciue désespérée. 
C'était un spectacle curieux d"obsei'ver ces blancs oi- 
seaux, tous accroujiis sur la glace, mais attentifs à 
diaque mouvement (h leurs insidieux ennemis. Que 
I nu de ces derniers se hasardât à approcher, même à 
cent mètres, aussitôt, poussant leur cri d'alarme qui 
retentissait comme le son de la trompette, les cygnes 
"'talent debout, ('tendaient leurs larges ailes, faisaient, 
eu courant, quelques pas sous lesquels résonnait la 
iilace. avec un bruit semblable au roulement du ton- 



260 i..\ ni^iRACF.i; i)i:s r.Lvr.F.s. 

nerro Ji travers les bois; et enfin ils s'envolaient d'un 
air (l(i triomphe, laissant les loups tout mortifiés et con- 
traints (l'imaginer d'autres ruses, pour satisfaire les 
pressants besoins de hnir appi'tit. 

Les nuits ('talent e\tr(^mement froidi's, aussi taisions- 
nous continuellement un lion teu, |)our l(^(piel U) hoisne 
nous manquait pas : fr(''nes et noyers tomlx'rent sous 
notre hache, et nous les (^'lutàmes en bûches d'une 
grosseur convenable, pour les rouler en un p^ros tas au 
sommet du(juel, à l'aide de menues broussailles, le feu 
fut allumé. Nous pouvions être une quinzaine, les uns 
chasseurs, ceux-ci trappeurs, mais tous plus ou moins 
habitués à la vie des bois; vA lors(ju'au soir n(jus(''tioiis 
revenus de n(^s diverses exp(''ditions, et ranufés autour 
de ce brasier flamboyant qui illuminait la forêt, je vous 
assure que. j)Our un pinceau hardi, nous offrions le 
sujet d'un tableau k grand (»ffet. Sur un espace de 
trente mètres ou plus, la n(;it!;e avait ét('' refoulée et 
empilée de façon à former un mur circulaire qui nous 
défendait de la bise. Autour de nous notre batterie de 
cuisine se déployait avec un certain appareil, et huit 
jours ne s'(''taient pas écoulés que venaison de toute 
sorte, dindons et ratons, pendaient aux branches à pro- 
fusion. Du poisson aussi, et d'une excellente qualité. 
figurait avec honneur sur notre table; nous nous l'étions 
procuré en faisant des trous à la cçlace des lacs. De plus. 
ayant remaniué qu'à la nuit les opossums sortaient de 
leurs retraites sur les bords de la rivière, pour y rentrer 
au matin, nous apprîmes ainsi ii connaître leurs pas- 
sages et à leur tendre des pièges où plus d'un se pi'it 



I.A ni'RACI.E DES GLACES. 261 

Copondant, an houl de (iniiize jours, le pain manqua, 
et deux (le nos camarades furent d(''p(\'h(''s, pour tacher 
(le nous en avoir, m.m's un village situé sur la rive occi- 
tk'iitale du Mississi|)i. A la rigueur, nous eussi(»ns pu le 
remplacer pai' du blanc de dindon ; mais du pain est 
toiij(»urs du pain, et l'honmie civilise'' se pass(;rait de 
tout autre aliment plutôt (pie diî celui-là. L'expcklition 
quitta le camp avec Taurore. L'un de nos envoyés 
faisait ^rand bruit do sa coimaissance des bois, l'autre 
suivait et ne disait rien. ïls nuircht>rent toute la journée 
et revinrent le lendemain malin, les paniers vides. Une 
seconde tentative fut ))lus heureuse : ils iu)us rappor- 
tèrent, sur un traîneau, un baril de farine et dt;s 
ponnnes de terre. Qiu'hpie temps aprf's arriv(''rent plu- 
sieurs Indiens, et l'étude de leurs manières et de leurs 
mœurs fut [)0ur nous une utile et bien agréable dis- 
traction. 

Nous étions là depuis six semaines ; les eaux avaient 
toujours été en baissant, et couché sur le tlanc, notre 
bateau était resh' complètement ii sec. Sur les deux 
rives du fleuve, les glaçons amoncelés formaient de 
V(''ritables murailles, ('luupie jour, notre })ilote venait 
voir ([uel (Hait r('4at des choses, et s'assurer ])ar lui- 
même s'il n'y avait pas d'apparenc(; de changement. 
Une nuit nous dormions tous d'un profond sommeil, 
sauf lui, (pii se hna subitement en criant de toutes ses 
forces: La débâcle, la débâcle! au bateau! garçons, 
prenez vos haches; et vite, ou tout est perdu ! Réveillés 
en sursaut et nous précipitant, comme si nous eussions 
été attaqués par une bantle de sauvages, nous cou- 



262 lA niiUACLi; nts ci.acks. 

rrtiiies pôle-nu^lo un riva^n'. Kii etl'el, la ^lace se rom- 
pait uvo(^ un tracas siMiiMahlr aux di-toiiatioiis (rime 
pesaiilc artillcii»'; cl ((Hiiiih' les cau\ sVlaiciit soudai- 
neniont ^diilliM's, par suite du dt'hurchMUi'ut de l'Ohio, 
les deux Meuves se lieurtiiieut l'un l'autre avec l'ureui'. 
Des niasses cou^eh'essedc'tacliant par larges IVa^uieiits 
se levaient un luonieul, presipie droites, pour retoiiduîi' 
avec un bruit ('>[)ouvaiilal)k\ comme t'ait la lialeiiie 
blessée, lorsque, dans l'agonie de la douleur, elle s«) 
dresse un instant, puissante! et t<'rrible, et bientôt après 
plonge au milieu des ondes écuuuuites. Nous étions 
extrùmement étoimés devoir cpie le temps ipii, la veillo 
au soir, était (uUnu3 et à la ^elée, venait de tourner au 
vent et à la pluie. L'eau ruisselait par toutes les tissures 
delajj;iace ; c'était un spectacle à lain; perdre courage. 
Quand le jour vint Téclairer, il nous parut encore plus 
redoutablf? et plus étian^e. Toute la masse des eaux 
était dans une aj^itation violente ; la ^lace cjui la recou- 
vrait naguère tlottait à la suit'ace \nn' petits fragments; 
et bien qu'entre chacun d'eux il y eût à peine l'espace 
d'un pied, l'honnne le plus téméraire n'eût osé s'aven- 
turer à faire un pas dessus. Xoti'e bateau était dans un 
danger imminent. Les arbres qu'on avait |)lac»''s autour 
poui' l'abriter, avaient été coupés ou broyés, et leurs 
débris battaient le frêle esciuif; inq)ossible de le remuer. 
Alors noti'e pilote nous employa tous à ramasser ilo 
grosses brassées de roseaux ([u'on laissait tomber le 
long de ses ilancs. Et fort heureusement, avant qu'ils 
fussent anéantis par le choc, l'embarcation se retrouva 
à tlot et put se mettre en mouvement, soutenue sur 



LA l)KU\CI.K DKS (il.ACES. 263 

ces sortes (liî houées. Désormais plus truiuiuilles, nous 
|)i'(im('iiioiis nos rt'^ards sur ct'tUî scène jçraniiiose, 
loisi|irini honildc eiii([U(3nient se fil enleiuln;, parais- 
sant venir il'envii'on un mille plus lias , (;t tout à 
C4»ii|) rinuiKMise (li}i;ue «pie tonnait la ^laee eéda: le 
cornant du Mississipi s'était tait passade en refoulant 
roiiio, et en moins de quatre heures la débâcle était 
cuiuplète. 

Durant (;e nu>me hiver, la j^lace fut si épaisse, qu'en 
l'ace Saint-Louis les chevaux et les lourdes charrettes 
purent traverser le Mississipi. Nombre de bateaux 
avaient été retemis prisonniers comme le nôtre, de 
sorte t{ue les provisions et autres articles de nécessité 
devinrent extrêmement rares et se vendaient à un très 
haut prix. — (x'ci arriva il peut y avoir à peu près 
vingt-huit ans. 



LE GRÈBE CORNU. 



CVst au commencement d'octobre, après la saison 
des œufs, que ces Grèbes font leur première apparition 
sur les eaux de nos États de Touest, telles que celles 
de rOhio, du Mississipi et de leurs nombreux tribu- 
taires. Je les ai souvent vus arriver, à cette époque, 



26/i LE r.RÈHK CORNU. 

volant huul dans les iiirs cl suivant le cours des fleuves. 
L'idée coinnunK'UKMit reçue ([ue ces oiseaux n'accom- 
plissent Itnu's migrations (jue par eau. est on ne peut 
plus absurde. J'ai (h'jà fait quekpies l'emanjues ;i ce 
sujet; mais connue on n'en peut trop dire, ([uand il 
s'agit de coinliattre untî erreur ([ui tend à s'accréditer, 
jeréjx'te ici (piu j'ai vu des troupes de Grèbes passant, 
au temps de leurs migrations, très liant en l'air, et avec 
une grande rapidité, sans pour cela paraître plus gènes 
(pie beaucoup d'oiseaux en apparence mieux doués 
pour le vol. 

Un soir, le 14 octobre 1820, je me laissais aller pai- 
siblement an cours de l'Ohio ; le temps était très 
calme, et je fus :urpris d'entendre au-dessus de mu 
tète, comme un sifflement d'ailes send)lable au Imiit 
que fait un faucon lorsqu'il fond sur sa proie. Je levai 
les yeux et vis une troupe d(> Grèbes, tr(3nte environ, 
qui glissaient vers les eaux, comme pour s'y poser, à 
un quart de mille de moi. Déjà ils n'étaient plus ([u'à 
quelques pieds de la surface, lorsque, se renlevant tout 
à coup, ils continuèrent leur route et disparurent. Mais 
peu de temps après ils revinrent, passèrent à iiuaraiito 
ou ciiuiuaiite mètres de moi, en décrivant un cercle, 
et finirent par s'abattre pèle-mèle. Je les vis bientôt 
tout occujx's à se baigner et faire leur toilette, selon 
l'habitude des canards, des cormorans et autres oiseaux 
a(piatiqu(,'s. Je me mis à ramer autour d'tîux; à peine 
firent-ils attiMition àmoi, et jepus m'en approchera 
mon aise. Quand je les jugeai en nond)re sulïisant et 
qu'ils me parurent bien serrés l'un contre l'autre, je 



LE GRÈBE CORNU. 265 

tirai et en tuai (iiiatrc. Le reste s'enfuit, d'abord en 
iiiiovant ; mais bient(M ils prirent leur essor et s'envolè- 
rent en petit corps très compacte, dans la direction du 
couiaut, et ne seiid)lant pas décid<''s à se reposer de 
sitôt. Je ramassai les morts: il yen avait quatre, connne 
jo l'ai dit, trois jeunes et un adulte, dont le plumage 
ilhiver connneneait à paraître, et tous de l'espèce du 
Grèbe corim. Je remarque ici qu'en général les Grèbes 
lie muent pas aussitôt que la plupart des autres oi- 
seiiux, après qu'ils ont eu des petits. Ainsi, lorsque le 
Grèbe à crête part en septeml)re pour le sud, sa tète est 
encore ornée de la plupart des plumes (jui lui conqjo- 
seiit cette parure pendant le printemps et l'été. 

Eli automne et en hiver, les Grèbes cornus abondent 
sur les grandes rivières ou les baies de nos États du 
sud; mais ils sont rares le long- des ciMes, dans les dis- 
tricts de l'est et du centre. Sur les livières, aux envi- 
rons de (-harleston , et de là jusqu'aux embouchures 
duMississipi, on les rencontre, à ces mêmes époques, 
en quantités considérables, quoique jamais par troupes 
lie plus de quatre à sept individus. Ils recherchent par- 
ticiiliènmient les coui's d'eau dont les bords sont cou- 
verts de grands joncs, de roseaux et autres plantes, et 
ilaiis lesquels le flux de la marée se fait sentir. Là ils 
vivent plus en sûretV» et plus traïupiilles que sur l(;s 
'tana^s. où cependant ils arrivent en foule quand ap- 
proche le tenqjs de s'accoupler, c'est-à-dire vers les 
premiers jours ck février. A ce moment, on croirait 
que ces oiseaux peuvent à peine voler, tant on les voit 
larenient faire usage de leurs ailes; mais qu'ils soient 



266 LE GREBE CORNU. 

poursuivis et qu'il souille une bonne brise, alors ils 
s'enlèvent très facileuieiit de dessus l'eau, et volent à 
des centaines de mètr(!s, sans paraître t'atiiiués. Eu dé- 
cembre et janvi<;r, je n'en ai jamais vu ipii eussent 
gardé la moindre trace de crête; tandis qu'en mars, 
lors de leur retour vers le iNoril, les longues plumes 
commencent à leur repousser sur la tôte. Il faut, je 
crois, (piinze jours ou trois semaines, pour que ces 
toulï'es aient acquis leur entier développement; et ce 
changement s'accomplit plus tôt chez les vieux que chez 
les jeunes, dont quelques-uns quittent le Sud portant 
encoi'e leur livrée d'hiver. 

Sur terre, le Grèbe cornu ne t'ait pas meilleure con- 
tenance que le Grèbe de la Caroline, car, de môme que 
ce dernier, il est obligé de s'y tenir presque droit, ap- 
puyé sur le derrière, les tarses et les doigts étendus 
latéralement. 11 plonge en un clin d'œil, et une fois 
qu'il a connu les effets du fusil, on n'a plus guère chance 
de l'approcher. Souvent au seul bruit de la détona- 
tion les vieux disparaissent sous l'eau, bien qu'étant 
déjà hors de toute atteinte. Les jeunes, pour la pre- 
mière ibis, s'y laissent prendre plus aisément; mais le 
moyen le plus sûr de s'en procurer, c'est de se servir 
de filets de pêcheur, dans les mailles destiuels ils seni- 
barrass(;nt. 

Sauf une espèce de faucon tenant de près au cirm 
cyaneiis (1), je ne connais pas d'oiseau qui ait les yeux 
de la couleur de ceux du Grèbe cornu. L'iris est exte- 

(l) L'oiseau Saint- Martin. 



LE GRÈBE CORNU. 267 

rioureincnl d'im rouge vil', avec un cercle int(';rieur 



m 



laiic. ce qui lui donne un air tout à fait singulier. 
riiez aucun de nos plongeons et de nos (irèbes, je n'ai 
trouvé rien de [)areil. Le Orèhe cornu ne semble pas 
voir mieux pour cela, ni «Hre plus diurne ipie les autres; 
(111 ne peut pas dire (fu'il se nourrisse iTobjets que leur 
|)elitess(? rendrait plus diUiciles ii découvrir, puisque 
(hiiis rc'stuniac des Grèbes de la plus grande espèce 
jai ti'ouvé d'aussi nuînues graines que dans celui de 
cediMuier. La raison de cette étrange coloration de Tifis 
reste donc pour moi un mystère. 

La pliq)art de ces oiseaux se retirent, pour nicher, très 
luiut dans le Nord ; cependant il en demeure quelques- 
uns, toute rannée, dans les limites des États-Unis; et 
alors ils élèvent leurs petits sur le bord des étangs, 
spécialement dans les parties septentrionales de l'État 
(leroiiio, au voisinage du lac Érié. Deux nids que je 
trouvai avaient été placés à ([uatre mètres de l'eau, au 
sommet d'une toufb de grandes herbes sèches et fou- 
lées; ils étaient composés de ces mêmes herbes gros- 
sièrement entre-croisées jus([u'à une hauteur d'environ 
sept |if»uces. Le diamètre, ii la base, pouvait être au 
moins d'un pied; l'intérieur, de quatre pouces seule- 
ment, était mieux fini et rend>ourré de plantes plus 
tielieates, dont on voyait en outre, sur les bords, une 
certaine quantit»' que l'oiseau, sans doute, y avait lais- 
sées en ri'serve pour en recouvrir ses œufs (|uand il 
'tait obligé de les quitter. Je conq)tai, dans l'un de ces 
mds. cinq œufs, sept dans l'antre; tous renfermaient des 
l"'tits bien développés (on était au 29 juillet), et mesu- 



268 LE GRÈBE CORNU. 

raient en longueur un pouce trois quarts, sur deux 
huitièmes et denii (1(^ larcço. La co([uille, lisse «;t d'un 
blanc jaunâtre uniforme, ne présentait ni points ni 
taches d'aucune sorte. Les nids pouvaient être à cin- 
quante mètres l'un de l'autre, et sur le bord sud-ouest 
de l'étang. Je note exactement tous ces détails, îi cause 
de la proche parenté de cet oiseau avec le Grèbe à 
oreilles de Latham, et parce qu'en n'y faisant pas atten- 
tion, on pourrait les confondre l'un avec l'autre, ainsi 
que leurs œufs, qui sont précisément de la même lon- 
gueur; mais j'observe [ue ceux du Grèbe à oreilles sont 
d'un bon huitième de pouce moins larges, ce ijui iem' 
donne une forme plus allongée. J'ai constaté la inênio 
différence entre les œufs de ces deux espèces en Lurope. 
Je ne suis pas certain si le mâle et la fenK^lle couvent 
à tour de rôle; néanmoins, connue j'en vis deux cou- 
ples sur l'étang, je serais porté à le croire. Les nids 
n'étaient point attachés aux joncs qui les entouraient. 
et ne me paraissaient nullement faits pour pouvoir 
flotter, en cas de besoin, ainsi ({ue l'ont prétendu 
divers auteurs. 

Je n'ai pu voir encore de ces Grèbes tout petits: 
mais d'après ce que je connais des autres espèces. 
j'affirmerais presque tpie ce que l'on raconte de l'hahi- 
tude où seraient les parents de les emporter sur leur 
dos ou sous leurs ailes, pour les soustraire au danger. 
n'est qu'une fable, fin pareil cas, les Grèbes ont cou- 
tume de plonger ou de s'envoler tous à la fois, et je ne 
vois pas alors coiument les vieux (ît les jeunes s'y pre; 
draient pour se tenir ainsi attachés Yva à l'autre. 



LE GRÈBE CORNU. 269 

Dans Testomac de presifue tous ceux (jue j'ai ou- 
vei'ts, j'ai reinanjué une ([uantitc' consi{l«*i'al)le de 
matières comme des poils roulc's en pelotes, s(mibial)les 
il celles (jii'on trouve dans les hiboux. Je ne sais s'ils les 
(li^orgent, nuiis certainement ellcîs ne })asseraient pas 
iiu travei's des intestins. A moins (ju on ne tienne ces 
oiseaux dans une volière pour les y éi.jdier, c'est un 
point ([u'on ne i)eut î^uère espérer d'éclaircir. Sur la 
mer, leur nourriture consiste en crevettes, petits pois- 
sons et crustacés ; dans les eaux douces, ils savent at- 
fiiiper insectes, sangsues, gi'enouillettes et lézards 
aiinatiques. Ils mangent aussi des graines d'herbes, et 
dans un seul estomac j'en ai recueilli assez pour rem- 
plir la co([uille d'un de leurs œufs. Quant à leur vol, il 
se compose de battements d'ailes réguliers et courts, 
exécutés avec une grande rapidité. 



UN CAMP A SUCRE. 

Une fois, cheminant avec grand" peine au travers 
lies bois nuignifiques (jui recouvrent les terrains ondu- 
leux des environs de la rivière Verte, au Kentucky, je 
fus surpris par la nuit. Je dus alors redoubler d'atten- 
tion et n'avancer que très lentement. Je craignais 



270 vn r.AMP a siîcrï;. 

même de m'éj^çarer; mais heiireusemenl la lime se leva 
et vint m'apporter, tort k propos, le secoiii's de sa 
lumière amie. Je eomiiKMuais à trouver l'air siii<>iili('- 
rement pi([uant, et la hrise lé^i^e (pii, de tem|»s a 
auti ^ agitait la eiiiu? des grands arbres, me doiiiiail 
envie de faire halte et de dresser ma lente pour la nuit, 
Tantôt je songeais aux campagnes de mon vieil ami 
Daniel Boon, à ses aventures étranges, au milieu de 
ces mômes bois, ainsi (pi'à la marche extraordinaire 
qu'il lui fallut faire pour sauver ses send)lahles au l'orl 
Massacre, et les empêcher d'être scalpés par les 
Indiens; tantôt je m'arrêtais au bruit des pas (riiii 
opossum ou d'un raton sur les feuilles sèches, i)uis je 
reprenais ma course fatigante, l'esprit occupé d(; sou- 
venirs, les uns gais, les îuitres tristes. Tout à coup le 
reflet d'un feu lointain vint m'arracher à mes rêveries 
et me doimer un nouveau courage. Je hâtai le pas et 
j'aperçus, en approchant. ditlV'rentes formes cpii som- 
blaient s'agiter devant la tlamme, connue des spectres; 
et bientôt des ('clats de rii'c, des cris et des chants 
m'annoncèrent (pi'il s'agissait rie quelque joyeuse réu- 
nion : j'avais sous les yeux ce que, dans le pays, on 
appelle un camp à sucre. Hommes, fennnes et enfants 
tressaillirent tous ({uand jt; passai pi'ès d'eux ; juaisils 
avaient l'air de braves gens, et sans plus de cérémonie 
que le cas n'en comportait, je me dirigeai vers le feu. 
où je trouvai deux ou trois vieilles femmes avec leurs 
maris qui avaient le soin des chaudières. Leurs simples 
vêtements, de grossière étoffe du Kentucky, me plai- 
saient bien plus à voir que les turbans enrubanés de 



UPf CAMP A SUCRE. 271 

nos citadines, ou les perruques luMidn^'s et les habits 
brodés des beaux de i'juicie!! ivj^inie. Je reçus un cor- 
iliiil accueil, et Ton m'offrit un s^im morceau de pain 
avec un plat de mélasse et (pichpies ])onHnes de terre, 
ftpuisé par une loiiLçue marche, je m'étendis du côté 
fil)[)osé à la fumée, et ne tardai pas à m'endormir d'un 
|)i'otbii(l sommeil. Quand je me réveillai, il taisait jour. 
Une épaisse gelée couvrait la terre; mais la troupe 
liisliciue déjà levée, après avoir dit sa prière, s'était 
remise à l'ouvrage avec un nouvel entrain. Je portais 
avec bonheur mes regards autour de moi : tout le 
terrain aux environs semblait avoir été déblayé et 
iléharrassé du taillis et des broussailles, et l'on eût dit 
(lue les érables hauts et sei-rés, (jui seuls restaient 
debout, avaient et«'' plantés en alignement. Entre eux 
serpentaient divers ruisseaux qui taisaient entendre un 
(loiix murmure en précipitant leur cours vers une ri- 
vière; le soleil fondait peu à peu les gouttes de rosée 
'lue le froid avait rendues solides, et déjà quelques 
iliiuitres ailés joignaient leurs refrains précoces aux 
cliœurs bruyants des tilles des bois. Qu'un éclat de rire 
vînt à être répété par l'écho sous les voûtes de la forêt, 
aussitôt n'pondait 1(3 houhou de la chouette ou le glou- 
S'otulu dindon ; et les garçons se réjouissaient, en prê- 
tant loieille à ce signal. Avec de grandes cuillers on 
«Imitait, dans les chaudières, le jus de l'érable qui 
st'jiiiississail; les plus jeunes de la troupe apportaient 
a seaux la sève recueillie des arbres, tandis (lue cà et 
'a tiU voyait les hommes robustes occupés d'abord à 
taire une entaille au tronc des érables, puis, à l'aide 



272 UN CAMP A SUCRE. 

d'iiiK; tai'i<>n5, pratiiiiiaiit un trou dans IcMjuel ils intro- 
duisaient un tuyau de cainic par où le liquide devait 
s'écouler. Une dcîmi-donzaine de travailleurs s'étaient 
einparc's d'un l)eau peuplier jaune dont le tnmc. 
sci('' en plusieui's pièces, avait «Hé creusé en aiigets 
(jui, plac(''s sous les tuyaux, servaient à recevoir la 
sève. 

Maintenant, cher lect(nn", si jamais dans le coins de 
vos voya*^es il vous arrive de traverser, soit en janvier, 
soit en mars, ces terrains couverts (réra])les «}ui s'éten- 
dent sur les rives charmantes de la rivière Verte; soit, en 
avril, ceux qui lon^içent le Mononp:ahela aux eaux pro- 
fondes; ou l)i(;n encore, si vous vous égarez au hord de 
ces hmpides ruisseaux qui. du sommet des montagnes 
Pocano, roulent impi'tueux vers le Lehii^fh, et que la 
vous rencontriez un camp à sucre, suiv(?z mon conseil, 
arrêtez-vous un moment : (pie vous soyez à pied ou a 
cheval, si vous avez soif, nulle part ailleurs vous ne 
trouverez un breuvai^je plus atj;r(''al)le et plus sain (luelc 
jus de l'érable. Dans les Florides, un homme boira de 
la mélasse délayée dans l'eau ; au Labrador, il boira ce 
qu'il aura ; h New- York ou à Philadelphie, il boira ce 
qu'il voudra ; mais, au milieu des bois, cpi'nne gorgée 
de la s(*ve de l'érable lui paraîtra fraîche et délicieiisel 
Bien souvent, dans mes Ioniques excursions, j'ai ujjaisi' 
ma soif en appli(piant mes lèvres au tuyau d'où couiaili 
la liqueur sucrée; j'aurais voulu ne pas quitter ces 
abondantes sources que m'offrait la Providence, et Ion 
eût dit que mon cheval lui-même s'en éloignait avecj 
regret ! 



Vy CAMP A SUCRE. 27S 

Je vais essuyer de vous taire runnaîlrc, en deux 
mots, lu luuiiière doiil on obticMit v{\ sucre : L'arbre 
qui le fournit, l'érul)leîi sucre {acer saccharijuim), croît 
plus ou moins ul)onduinineni dans toutes les purties de 
ri'nion, de|)uis lu Louisiane jusqu'au Maine. Surchu([ue 
tniiic. il lu huuteur de deux ù six pieds, on luit une 
incision duns hupielle on introduit un tuyuu de carme 
ou il autre bois (1); on place dessous un au^et pour 
recevoir la sève qui distille goutte à goutte, aussi lim- 
pide que la plus pure eau de source. Quand tous les 
arbres, sur un certain espace, ont été ainsi perforés, et 
lorsijue les augets sont renq)lis, on en verse le contenu 
dans de grands vaisseaux. Pendant ce temps, un camp 
a (Hé dressé au milieu des érables ; des chaudières de 
fer sont établies sur des supports en pierre ou en brique, 
et l'ouvrage avance rapidement. QueUpiefois des fa- 
milles du voisinage se réunissent aux premiers arrivés; 
c'est comme une partie de plaisir, et tout ce monde 
reste ainsi hors de chez soi, pendant des semaines, car 
les augets et les chaudières veulent être surveillés sans 
relâche, jusqu'à ce (lue le sucre soit fait. Les hommes 
et les jeunes gens se chargent de la grosse besogne ; 
les femmes et les filles ne manquent pas non plus d'oc- 
cupation. 
Il faut dix gallons de wSéve pour faire une livre de 



(1) Ordinairement de sureau ou de sumac ; pour les augets, on 
^vite de se servir de châtaignier, de chCne, et surtout de noyer noir, 
parce que la sève se chargerait de la partie colorante de ces bois, et 
même en contracterait un certain goût d'amertume. 

II. 18 



274 UN CAMP A SUCRE. 

beau siirn^ g;raiiié. Mais eu barboules [ï) , on en obtient 
davaulajçe, ù lav<'M'it«'* iruiie (jualit»' intV'i'ieure. (iiu'l'ini 
appelle cakesugar. Quand la saison est trop avancée, le 
jus nese prend plusen^rain parla euisson, inaisdonne 
Sfiuleinenl un sirop. J'ai vu de ce sucre d'éi'ahle d'ini 
si bon usa^e, (ju'au bout de six mois de fabrication il 
ressemblait à du (;andi ; je me i'a|)pell(5 très bien le 
temps où, devenu un objet (b; commei'ce assez inijMir- 
tant dans le Kentucky, il se vendait de six ù douze cents 
la livre, suivant la (pialité. Alors (je parle d'il y a 
25 ou 30 ans) il était journellenuMit demandé dans les 
magasins et sur les marchés. 

Les érables qu'on a travailb'sde cette façon ne durent 
plus guère, les entailles et b^s ti'ous prati({ués dans leur 
tronc finissant par les altérer; car après qu'ils ont ainsi 
p/ewré quelques années, ils tombent malades, poussent. 
par le bas, des excroissances monstrueuses, dé|)(''risseiil 
graduellement et finissent par mourir. (Cependant je 
ne doute pas ([u'avec des soins convenables on ne pût 
obtenir la même (luantité de sève, sans maltraiter au- 
tant les arbres. Il est grand temps (jue les propriétaires 
et les fermiers y fassent attention et songent un peu 
plus à la conservation de leurs érables. 



(1) In lumps , c'est-à-dire en masses non cristallisées. 



LE PÉTRFX FULMAR. 



Le Fiilinar, oiseau de moyenne taille, est cependant 
(loué d'une force eonsidéiahie. et se t'ait remaniuer par 
Siiii vol puissant et l>ien souteini. Fn autonnie et en 
hiver, on le voit sur nos cotes deTFst, (juil ahandonne 
iui connuencenient de l'été, f)our |^aj<ner, au i\ord, les 
retraites où il élève ses petits. ,h) ne l'ai jamais trouvé 
plus bas que Lon^-Island ; mais, en revanche, je l'ai 
souvent rencontré sur les bancs de Terre-Neuve et 
sur l'espace qui de là s'étend jus({u'à nos rivages. De 
septembre à mai il est véritablement très conmiun, 
surtout autour des bancs que tr(''(|uentent les pécheurs 
de morue, et où il l'ait sa principale nourriture de leurs 
rebuts. 

Un jour d'août, par un temps calme, et pendant 
une de mes traversées d'Angleterre à New- York, je me 
procurai plusieurs de ces oiseaux. Pour les attirer, nous 
n'avions qu'à jeter n'importe quoi par-dessus le bord; 
ils venaient se poser autour du bâtiment, et ne sem- 
lilaienl pas le moins du monde elï'rayés d'un coup de 
tusil. Une fois j'en tuai un sur l'eau et si près de nous, 
Hut' je pouvais parfaitement distinguer la couleur de 
isi'syeux. On en voyait un grand nombre qui nageaient 
par petits pelotons de huit à dix; et, de loin, ils parais- 



276 LE PÉTREL FULMAR. 

saient d'un blanc dont la pureU'' contrastait aj^fiV'able- 
nient avec le bleu foncé de la mer. Ils flottaient légers 
sur les ondes, où les uns se jouaient avec aisance, tandis 
que d'autres semblaient profondément endormis. La 
plupart avaient les plumes des ailes et de la (|ueue en 
mauvais «'tat, comme déchirées, et plusieurs étaient 
enduits d'une sorte de graisse qui leur donnait un as- 
pect sale et déplaisant. Ceux que l'on prit, étant blessés. 
rendirent par les narines et dégorgèrent (piantité de 
matière huileuse; mais ils ne cherchaient pas à mordre. 
ce qui peut sembler étoimant de la part d'oiseaux 
armés d'un bec crochu aussi fort. Leur vol est beaucoup 
moins gracieux que celui des pulïins, et c'est toujours 
en droite ligne, et sans s'élever, qu'ils se dirigent vei-s 
la proie. 

Je fus très désappointé en ne trouvant pas le Fulmar 
sur les rochers du Labrador, où j'avais d'autant niieux 
espéré d'en voir, qu'au printemps, lorsqu'ils remontent 
vers le Nord, ils ne manquent jamais de passer par lon- 
gues files en face l'entrée des détroits de Belle-Ile. 
Leur retour des régions arctiques a été observé par le 
capitaine Sabine, sur la côte du Groenland : « Du 
23 juin au 31 juillet, dit-il, pendant que nos vaisseaux 
étaient retenus dans les glaces, par le 71* degré de 
latitude, les Fulmars ne cessèrent de passer, en rega- 
gnant le Nord, par troupes qui ne le cédaient en nombre 
qu'à celles du pigeon voyageur, quand il parcourt les j 
divers États de l'Amérique. » Lors de mon excursioo 
au Labrador, on m'assura qu'ils nichaient sur les îb 
du Veau-Marin, au large de Ventrée de la baie de 



LE PÉTREL FULMAR. 277 

Fundy. — L'œuf, d'une forme ovale régulière, avec 
une coquille lisse, fragile et d'un blanc pur, est long de 
2 pouces 7/8, sur deux pouces seulement de large. 

Mon très estimable ami M. Selby, dans ses Illustra- 
lions d'Ornithologie britannique, fait les remarques sui- 
vantes au sujet de ce Pétrel : « Saint-Kilda, l'une des 
Hébrides, aux bords escarpés et semés d'écueils, est, 
dans les limites du Royaume-Uni, la seule localité que 
fréquente annuellement le Fulmar; le reste de nos 
côtes, soit en Ecosse, soit plus au sud, étant rarement 
visité même par quelques individus de cette espèce qui 
se sont égarés. A Saint-Kilda, ces oiseaux abondent 
pendant les mois du printemps et de l'été ; ils nichent 
dans les cavernes et les crevasses des rochers ; et par 
les divers usages auxquels on emploie le duvet, les 
plumes et l'huile que fournissent les jeunes, ils devien- 
nent une grande ressource pour les pauvres habitants. 
Ils ne pondent qu'un œuf blanc, gros et très fragile; 
les petits éclosent vers la mi-juin, et se nourrissent de 
riiuilc que leurs parents rejettent et qui est le produit 
de leurs aliments habituels. A peine ont-ils des plumes, 
([ue les insulaires leur font une guerre acharnée, et, 
pour les atteindre, exposent souvent leur vie en escala- 
dant les horribles précipices au milieu desquels le nid est 
caché. Comme la plupart des oiseaux de ce groupe, ils 
ont la faculté de lancer de l'huile avec une grande force 
par leurs narines tubulaires , et c'est même en cela que 
consiste leur principal moyen de défense. Aussi faut-il 
faire bien attention à les prendre ou à les tuer par sur- 
prise, avant qu'ils aient rejeté ce liquide si précieux 



278 LF PÉTREL FULMAR. 

aux habitants qui s'en servent pour l'entrotien de leurs 
lampes. I^ Fulinar a l'app^Hit voiace; toute sul»stanre 
animale lui est l)onne; cependant il prc'tVM'e celles qui 
sont d'une natuie }2;rasse, telles ijue Thuile de baleine 
et de veau marin, (^est pour cela ([u'ils suivent en 
troupes la trace des baleiniers; ils sont si friands de ce 
mets favori, qu'on les voit souvent s'abattre sur lim- 
mense aîtacé, avant qu'il soit mort, et commencer 
immédiatement à lui déchirer la peau avec leur bec 
crochu, pour se repaître jus(iu'à satiété de sa graisse. » 
Le révérend W. Scoresby,dans ses Régions arctiques, 
rendàpeu près le même témoignage des mœurs du Ful- 
mar, d'après les observations qu'il a faites aux mers po- 
laires. « Le Fulmar, dit-il, est le compagnon assidu de.s 
pêcheurs de baleines. Il se jointàl'expédition immédia- 
tement après qu'elle a passé les îles Shetland, et suit les 
vaisseaux à travers les déserts de l'Océan, jusqu'aux 
plus hautes latitudes. 11 est continuellement aux aguets, 
attendant qu'on lui jette quelque chose par-dessus le 
bord. La plus mince particule de graisse ne peut lui 
échapper; à ce point que les mousses, pour le prendre, 
se servent souvent d'un hameçon qu'ils amorcent avec 
de la viande grasse ou du lard de baleine, et qui iiend 
au bout d'une longue corde. Au printemps, avant qu'ils 
se soient gorgés de gras de baleine, la chair de ces 
pétrels est encore mangeable , et même on peut dire 
qu'elle devient très bonne, après qu'on l'a dé|X)uillée 
de sa peau, bien nettoyée de toute la substance jau- 
nâtre et huileuse qui forme couche en dessous, et qu'on 
a eu soin de la laisser convenablement tremper dans 



LE PÉTREL FULMAR. 279 

l'eau. — Ces oiseaux volent avec une aisance et une 
agilité remarquables ; ils peuvent monter contre le vent, 
en aifrontant la violence de rouiajçan, et reposent très 
tranquillement sur la mer au milieu de son agitation 
la plus furieuse. Ce|)endanton a remarqué que, pen- 
dant les grands coups de vent, ils se tiennent extrême- 
ment bas et ne font, pour ainsi dire, (|u'écumer la 
surface des vaj^ues. Par teri-e, ils marchent péniblement, 
d'un air gauche, et les jambes tellenu^nt ployées, que 
les pieds touchent presque le ventre. Sur la glace, ils se 
reposent le corps à plat, et la poitrine tournée au vent. 
De même que le canard, ils ramènent parfois leur tête 
on arrière et se cachent le liée sous l'aile. 

» Ils sont extrêm(5ment avides de gras de baleine : 
parfois, au moment d'en harponner une, vous n'en 
apercevez encore que quelques-uns; mais dès que le 
dopècenjent connnence, ils se jirécipitent de tous 
cijtés et se tiouvent souvent réunis par milliers. Ils se 
pressent dans le sillage du vaisseau que marque une 
trace de graisse; et comme leur voracité ne connaît 
jKis la crainte, ils approchent à (pielques mètres des 
lionimes occupés à mettre le monstre en pièces, et 
même, si le flot ne leur apporte pas la pâture en quan- 
tité sulfisante, ils se hasardent si près de la scène où 
les pêcheurs opèrent , qu'on peut les tuer à coups de 
gaffe et quelquefois les prendre avec la main. Autour 
de la poupe , la mer en est par moments si complète- 
ment couverte, qu'on ne peut lancer une pierre du 
lx)rd, sans en attraper quelqu'un. Lorsqu'on jette ainsi 
quel([ue chose au milieu d'eux, les plus rapprochés de 



280 LE PÉTREL FULMAR. 

l'endroit où l'objet tombe prennent l'alarme, et la pa- 
nique se communiquant de proche en proche, ils par- 
tent par milliers. Mais, pour s'élever dans l'air, ils ont 
besoin d'abord de s'aider de leurs pieds, et l'eau qu'ils 
frappent tous à la fois, rejaillit et bouillonne av(îc un 
bruid sourd, en produisant un effet très singulier, il 
n'est pas moins amusant de voir la voracité sans égale 
avec laquelle ils saisissent les portions de gras qui tom- 
bent devant eux, ainsi que la grosseur et la quantité des 
aliments qu'ils engloutissent pour un seul repas. Pen- 
dant tout ce temps, on ne cesse d'entendre une sorte 
de gloussement étrange; car ils se dépêchent, craignant 
de n'en pas avoir assez, et regardent d'un œil d'envie 
et même attaquent avec fureur ceux d'entre eux qui 
tiennent les plus beaux morceaux. D'habitude il leur 
arrive de se gorger si complètement, qu'ils ne peuvent 
plus voler. Dans ce cas, lorsqu'ils ne se sont pas sou- 
lagés en rendant gorge, ils tâchent de gagner quekiue 
glaçon sur lequel ils restent jusqu'à ce que, la digestion 
étant en partie faite, ils aient recouvré leur capacité 
première. Alors, si l'occasion le permet encore, ils 
reviennent au banquet avec le même appétit. On a 
beau tuer de leurs camarades et les laisser flotter au 
milieu d'eux , ils ne paraissent s'inquiéter d'aucun 
danger pour eux-mêmes. 

» Le Fulmar ne plonge jamais que lorsqu'il est excité 
par la vue d'un morceau de gras sous l'eau. Quand il 
y a quelqu'un auprès de lui, il surveille d'un œil at- 
tentif l'homme et la proie, et fait continuellement aller 
ses pieds, sans pour cela bouger de place. Plus il voit 



LE PÉTREL FULMAR. 281 

autour de lui de ses compagnons, plus il devient auda- 
cieux. Ses plumes sont si (épaisses, qu'il est difficile de 
le tuer d'un coup de fusil; son bec crochu, fort et armé 
d'une pointe acért^e, peut faire de cruelles blessures. 
)) Lorsque la charogne vient à manquer, les Fulmars 
suivent la baleine vivante; et parfois, quand ils planent 
à la surface de l'eau, le pêcheur, d'après leur manière 
de voler, reconnaît la position du géant des mers qu'il 
poursuit. Sur la baleine morte, ils restent à peu près 
sans prise, tant qu'un animal plus puissant qu'eux n'en 
a pas déchiré la peau. Ils ne sont arrêtés ni par l'épi- 
derme, ni par le réseau muqueux; mais la peau propre- 
ment dite est trop dure pour qu'ils puissent l'entamer. » 



L'OPOSSUM. 

Ce singulier animal se trouve, en plus ou moins 
grand nombre, dans la plupart de nos États du sud, 
de l'ouest et du centre. C'est le Didelphis virginiana 
de Pennant, Harlan et autres auteurs qui nous ont 
donné quelques détails sur ses mœurs; mais aucun 
d'eux, que je sache, n'a mis en lumière son penchant 
à la ruse et à la dissimulation ; et comme moi-même 
j'ai eu diverses occasions de l'étudier de près, j'ai pensé 



289 l'opossum. 

que de nouvelICvS part iculaii tés ajoutées à sa biographie 
ne seraient pas siins intérêt. 

I/Opovssuni aime à se cacher peiidaiil le jour, mais 
ne se confine luillement dans d(<s limites déterminées, 
quand il sort pour marauder la nuit. De même qui' 
beaucoup d'autres (|uadrupèdes dont l'instinct est avant 
tout carnassier, il se nourrit cpielquetbis de fruits ut 
d'herbe; et même, (|uand la faim le pn^sse, il se rabat 
sur des insectes (!t des reptiles, et son allure, dans 
ses courses ordinaires, ijuand il croit que personne 
ne l'observe, ^îst un amble véritable; en d'autres 
termes, et comme chez le jeune poulain, ses deux 
pietls du même côté se portent à la fois en avant.— Le 
chien de Terre-Neuve a la même habitude. — Sa consti- 
tution est robuste, comme celle des animaux du Nord. 
en général ; il supporte les froids les plus rigoureux 
sans hiberner, quoi(pie sa fourrure et son poil soient. 
on peut le dire, comparativement peu fournis, même 
au cœur de l'hiver ; inais, en revanche, il est revêtu 
d'une peau très épaisse, au-dessous de laquelle s'étend 
presque toujours une couche de fçraisse. Ses mouve- 
ments sont lents d'habitude, et quand il s'en va l'amble. 
en se promenant, avec sa queue préhensile et sin- 
gulière qu'il porte juste aunilessus du sol, et ses oreilles 
rondes dirigées en avant, il a soin d'appliquer son mu- 
seau pointu sur chaque objet qu'il rencontre en son 
chemin, pour reconnaître quelle sorte d'animal a passe 
par là. Il me semble, en ce moment, en voir un sautil- 
lant doucement et sans faire de bruit, sur la neige fon- 
dante, au bord d'un étang peu fréquenté, et flairant 



i/ OPOSSUM. 285 

toiil ce (jui rentoure, pour (h'pister la proie que sa 
viiracitt^ préfc'îi'e. Mais il vient de tomber sur la trace 
fraîche tKu lie perdrix ou d'un lièvre; il relève son mu- 
seau, aspire l'air subtil et picjuant; enfin il a pris son 
pai1i : c'est de ce vMv (pi'il faut aller, et il s'élance du 
train d'un homme marchant bon pas. Bient<M il s'arrête, 
conmie ayant fait fausse route et ne sachant plus dans 
quelle direction avancer. Sans dmite (pie le ^ibi«M- s'est 
lierobé par un ^rand saut, ou bien a rebroussé tout 
court, avant cpie l'Opossum ait r(;pris la piste. Il se 
dresse tout droit, se hausse sur ses jambes do derrière, 
lejîaide un instant aux environs, flaire encore à droite 
et il gauche, et puis repart. Maintenant ne le perdez 
|ias de vue : au pied de cet arl)re majestueux, il a fait 
lialle; il tourne autour du noble tronc, en cherchant 
parmi les racines couvertes de neige, et trouve au milieu 
délies une ouverture dans laipielie il s'insinue. Quel- 
ijiies minutes s'écoulent ; et le voilà ipii reparaît, tirant 
après lui un écureuil déjà j)riv('' de vie; il le tient dans 
sa jîueule, commence à monter sur l'arbre et grimpe 
lentement. Apparemment qu'il n'a pas trouvé la pre- 
mière bifurcation à sa convenance, peut-être s'y croi- 
rait-il trop en vue; et il monte toujours, jusqu'à ce 
qu'il ait atteint un endroit où les branches, entreUc('»es 
iivec des vignes sauvages, forment un épais bcM'ceau; 
la il se fait une place commode, s'arrange à son aise, 
einoule sa longue queue autour d'une des jeunes 
pousses, et de ses dents aiguës déchire le pauvre écu- 
leuil (|u'il tient, pendant tout ce temps, avec ses griffes 
de devant. 



284 l'opossum. 

Las beaux jours du priulomps sont rovonus; les 
arbres poussent de vijçoiueux bourfÇi^ons; mais l'Opos- 
sum (^st presijue nu et send)le é|)uis<'» par un loiiu 
jeûne. Il visite les bords des erijjues, et prend pluisirà 
voir les jeunes «grenouilles dont il se r«'*^ale en attendiuil, 
Cependant le phytolacca et l'ortie coniniencent à déve- 
lopper leurs boutons tendres et pleins di; jus (|ui lui 
seront uw, précieuse ressource. L'a|tpel nuitinal du 
dindon sauva^<; trappe d«Micieuseni(Mit ses oreilles, m 
il sait, le rusé, «ju'il va bientôt entendre la voix delà 
femelle, et ([u'il pourra la suivre à son nid, ])our surcr 
ses œufs qu'il aime tant. Et tout en rôdant ainsi à tra- 
vers les bois, tantôt par terre, tantôt sur les arbres, do 
branche en branche, il entend aussi le chant d'un coij: 
et son cœur tressaille d'aise, en se rappelant le Ixm 
repas qu'il a fait l'i'té dernier dans une ferme du voi- 
sinage. Doucement, l'œil attentif, il s'avance et par- 
vient à se cacher jusque dans le poulailler! 

Honnôte fermier, pourquoi aussi, l'an passé, avoz- 
vous tué tant de corneilles? oui, des corneilles ; et par- 
dessus le marché, pas mal de corbeaux ! Vous en avez 
fait cà votre guise; c'est très bien! Mais maintenant 
courez au village, achetez des munitions, nettoyez votre 
vieux fusil, apprêtez vos trappes, et reconmiaiulez n 
vos chiens paresseux de faire bonne garde, car voici 
l'Opossum ! Le soleil est à peine couché, mais l'appi-lit 
du maraudeur est toujours éveillé. Entendez-vous le en 
de vos poulets? il en tient un, et des meilleurs, etil| 
l'emporte sans se gêner, le fin compère. Qu'y fai't' 
maintenant î Oui, guettez le renard et le hibou, et féli-l 



l'opossum. 285 

riloz-vous rncore mie fois, à la ponséo iravoir tué leur 
eniienii, et votre ami à vous, le pauvre eorheau. Sous 
cette grosse poule, n est-ci; pas. vous aviez uiis il y a 
huit jours, une douzaine «raMits; alhv, les cherchera 
prcseiit ! Klle a eu beau ciier et hc-risser ses plumes, 
lOpossum les lui a l'avis l'un après Tauti'e. Et voyez-la, 
liiiiiiilhem-euse, courant à Iravtîrs votre cour, hélxHéo 
eti)res((u<î toile : ellefj^ratte la tene, cherche du grain 
et no cesse, tout ce temps, d'appeler ses petits. Mais 
aussi vous avez tué des corbeaux et des corneilles! Ahl 
si vuus aviez vU' moins cruel et plus avisi». l'Opossum 
n'aurait pas (piitté ses bois, et il eût dû s(? contenter 
duii écui'euil, d'un levraut, des œufs du dindon sau- 
va^o, ou des grappes de raisin cpii pendent, avec tant 
•II' profusion, dt) chacpie ai'bre de nos forôts. Inutiles 
reproches ! vous ne m'écoutez pas. 

La femelle de l'Opossum peut être citée comme un 
modèle de tendresse maternelle. Plongez du regard au 
fond lie ccîtte singulière poche où sont blottis ses jeunes, 
cluicun attaché à sa tétine. L'excellente mère ! non-seu- 
leuieiitelle les nourrit avec soin, mais les sauve de leurs 
oniieniis. Elle les emiiorte avec elle, connue fait le chien 
lie mer, de sa progcMiiture^l); et d'autres fois, à l'abri 
sur un tulipier, elle les cache parmi le feuillage. Au 
buul de deu\ mois, ils commencent à pouvoir se sub- 
venir à eux-mêmes; chacun alors a reçu sa leçon parti- 
culière qu'il lui faut désormais pratiquer. 



(1) On dit que les chiens de mer, et particulièrement le requin , 
peuvent caclier leurs petits dans leur estomac. 



286 l'opossum. 

Mais supposez qur le lermier ait surpris l'Opossum 
sur le fait, (^jçorjçeant l'une de ses plus belles volailles: 
exaspéré, furieux, il s*î rue sur la pauvre l)<^te, qui, 
sachant luen qu'elle ne peut résister, se roule en hnule 
et reçoit les coups. Plus l'autre eru'a^^e, moins ranimai 
manifeste rintention de se venger; et il reste là, sous 
les pieds du fermier, ne donnant plus sijçne de vie, la 
gueule ouverte, la lanj^ue i)endante, les yeux formes 
jusqu'il ce (jue son bourreau preiniele parti de l<5 laisser 
en se disant: Bien sur, il est mort. iNon! lecteur, il 
n'est pas mort; seulement il faisait le mort, et reiinenii 
n'a pas plustAt tourné les talons, (ju'il se remet petit à 
petit sur ses jambes, et court encore pour regagner h 
bois. 

Une fois, sur un bateau plat très nuiuvais marcheur. 
je descendais le Mississipi, n'ayant, comme toujours, 
d'autre mobile iiue le désir d'étudier les objets de la 
nature les plus en rapport avec mes travaux. l.e hasard 
me fit rencontrerdeux Opossums que j'apportai vivants 
dans notre arche. A peine sur le pont, les malheureuses 
bêtes se virent assaillies par les gens de l'équipage; et 
aussitôt, suivant leur instinct naturel, elles se laissèrent 
aller comme mortes sur les planches. On s'avisa d'un 
expédient, (jui fut de les jeter par-dessus le bord. Kii 
touchant l'eau, et pendant quelques minutes, ni l'un m 
l'autiHi ne fit le moindre mouvement ; mais quand la 
situation leur parut désespérée et qu'il fallut songer à 
se tirer de là, ils commencèrent ii nager vers notre gou- 
vernail, qui n'était qu'une longue et grossière pièce de 
bois s'étendant, du milieu du bateau, jusqu'à trente 



l'opossum. 287 

pieds au delà de la ()oupe. Tous deux ils montèrent 
dessus, et on les reprit. IMus tard, nous les rendîmes à 
la libert»^ d(; leurs forets. 

En 1829, j'«Mftis dans une pailie do la Louisiane où 
les Opossums abondent en toute saison; et comme le 
président et le secn'taire de la Sociét»' zoologique de 
Londres m'avaient prié de leur en envoyer quelques- 
uns de vivants, j'offris un bon prix pour en avoir. 
Bientôt on m'en apporta vingt-cinq. D'après ce (jue je 
pus en observer, ce sont des animaux très voraces : on 
les avait enfermes dans une boîte, avec force nour- 
riture, pour les (îmbaripier sur un steamer à destination 
(le la Nouvelle-Orléans. Deux jours après, je me rendis 
dans cette ville, afin de m'encpn-rir d'un moyen pour 
les expédier en Europe; mais jugez de nui surprise 
quand je m'aperçus que les vieux mâles avaient tué les 
jeunes et leur avaient mangé la tète; de sorte qu'il n'en 
restait plus que seize en vie. Alors je les fis mettre 
chacun dans une boîte séparée, et dans la suite j'appris 
qu'ils étaient parvenus à mes amis les rathbones de 
Liverpool. C(Hix-ci, avec leur obligeance et leur zèle 
bien connus, les envoyèrent à Londres, où j'eus la satis- 
faction, à mon letour, de les retrouver pour la plupart 
dans le Jardin zoologique. 

L'Opossum est friand de raisins, dont une espèce 
porte maintenant son nom. Il recherche avidement 
les fruits du plaqueminier et, dans les 'hivers rigou- 
reux, ne dédaigne pas le lichen. Les volailles de toute 
sorte, et les (juadrupèdes auxquels il peut s'attaquer sans 
danger, sont aussi fort de son goût. 



288 l'opossum. 

La chair de l'Opossum ressemble à celle du cochon 
de lait, et si ce n'était le préjugé qu'en général on a 
contie elle, peut-être ne serait-elle pas moins haute- 
ment prisée. J'ai entendu des personnes, que j'estime 
très comp(Hentes en cette matière , la proclamer un 
mets excellent. — Après avoir soigneusement nettoyé 
le corps, suspendez-le pendant une semaine à l'air, 
quand il gèle , car on n'en mange pas l'été ; placez-le 
ensuite sur un tas de braise chaude; enfin, quand il est 
cuit, saupoudrez-le de quelques pincées de poudre à 
canon, et vous me direz alors s'il ne vaut pas le fameux 
canard de la Valisnerie. — Si vous veniez visiter nos 
marchés, vous pourriez l'y voir en compagnie du gibier 
le plus renommé. 



LA PETITE BÉCASSE D'AMÉRIQUE. 

Il y a, dans le naturel de cette Bécasse, une sorte 
de simplicité qui souvent m'a fait de la peine, en voyant 
d'impitoyables garnements tourmenter à plaisir la 
pauvre mère, tandis qu'elle s'efforce en vain de sauver 
sa chère couvée de leurs mains cruelles: elle se (aine 
par terre , en voletant , et ne cherche même pas à 
s'échapper; les ailes à demi ouvertes, la tête inclinée | 
de côté, et faisant entendre un doux murmure, elle va. 
elle vient et hâte la retraite de sa jeune fannlle. Tant 



LA PETITE BÉCASSE d' AMÉRIQUE. 289 

qu'elle no la sait pas en silreté, elle semble insouciante 
de ses propres périls, et sans aucun doute se laisserait 
prendre avec joie, si par ce sacrifice elle pouvait ob- 
tenir le salut de ceux qu'elle aime plus que sa vie. 
Ainsi j'ai vu l'une de ces femelles dévouées se lais- 
ser tomber comme morte au milieu de la route, pen- 
dant que ses petits (elle en avait cinq) se pressaient 
sur leurs faibles jambes et tachaient d'échapper à une 
troupe d'enfants, qui en avaient déjà pris un et s'amu- 
saient, les vauriens ! à le rouler à coups de pied sur la 
poussière. La mère aurait peut-être subi le même sort, 
si, sortant par hasard du fourré, je n'étais intervenu 
fort à propos pour elle. 

La petite Bécasse d'Amérique est alliée à notre bécas- 
sine commune {Scolopax Wihonii)\ mais elle en diffère 
essentiellement par ses habitudes, plus encore que par 
sa forme : elle est moins sauvage et plus gentille. 
Toutes les deux elles voient la nuit ; toutefois la pre- 
mière est plus nocturne ([ue l'autre. Celle-ci, sans pro- 
vocation ni motif apparent, émigré souvent de jour ou 
prend de hautes et lointaines volées, tandis que la Bé- 
casse s'enlève rarement dans la journée, si ce n'est pour 
se soustraire à ses ennemis, et dans ce cas même ne 
fuit qu'à une courte distance. Lorsqu'elle s'en va, cher- 
chant de çà et de là, sans but bien arrêté, elle ne s'élève 
guère au-dessus de la cime des arbres ; et quand on la 
voit, à la brune ou au lever de l'aurore, elle vole bas et 
d'ordinaire au travers des bois. D'ailleurs, c'est toujours 
la nuit qu'elle accomplit ses grands voyages, ainsi que 

I l'indique suffisamment la seule ampleur de ses yeux 
u. 19 ^ 



290 LA PETITE BtCASSE d'aMÉRIQUE. 

comparés à ceux de la bécassine. En outre, il existe 
entre les mœurs de ces deux espèces une différence 
que je m'étonne de ne pas voir mentionnée parWilson, 
cet observateur si judicieux et si habile : je veux dire 
que la Bécasse, dont l'habitude est de fouiller la vase, 
fréquente cependant l'intérieur des grandes forêts où 
l'on remarque un peu d'humidité, et qu'elle s'y occupe à 
retourner les feuilles avec son bec pour chercher des- 
sous sa nourriture, à la manière du pigeon voyageur, 
des quisquales et autres oiseaux. 11 en est autrement de 
la bécassine : on la voit parfois se poser au bord des 
étangs et des cours d'eau ombragés, mais elle ne voie 
jamais au travers des bois. 

La Bécasse d'Amérique, ou, comme on l'appelle dans 
le Nouveau-Brunswick, le bog-sucker (1 ), se trouve l'hiver 
en abondance et dispersée dans les États du sud, par- 
fois même dans les parties chaudes et retirées des dis- 
tricts du centre. Ses stations, à cette époque, semblent 
entièrement dépendre de l'état plus ou moins favo- 
rable de la saison : dans la Caroline, ou même dans la 
basse Louisiane, il suffit, comme je l'ai souvent observé, 
d'une nuit de forte gelée, pour qu'au matin il n'en reste 
presque plus là où, la veille, on les avait encore vues en 
grand nombre. Jusqu'à pi'ésent on n'a pu déterminer 
les limites de leurs migrations au Nord, lorsque va com- 
mencer pour elles la saison des œufs. Pendaiit mon 
séjour à Terre-Neuve, on m'assura qu'elles y nichaient: 
mais ni là, ni au Labrador, je n'en pus voir une seule. 

(I) Suceur de marais. 



LA raui: hkcasse d'ami'Riqur. 201 

(liioique Y^U", ellos iio soient pas rares dans les pro- 
vinces anglaisesduNouveau-Bruiiswick et de laNouvelle- 
Écosse. Des premiers jours de mars jusqu'aux derniers 
d'octobre, on en trouve dans chaque État de l'Union, 
partout où le terrain convient k leur genre de vie, et le 
nombre, j'en suis persuad»', en est bi<Mi plus grand qu'on 
ne le suppose généralement. Comme elles ne cherchent 
leur nourriture que la nuit, on n'en rencontre que très 
peu dans le jour, à moins qu'on ne s'applique à leur 
faire la chasse par plaisir ou par spéculation. Ce 
que je sais, c'est que, du commencement de juillet 
jusqu'à la fin de l'hiver, on en tue des quantités con- 
sidérables, et que dans la saison nos marchés en 
sont remplis. Vous voyez les chasseurs en rapporter 
par douzaines, et même on a connu des novices 
qui pouvaient en tuer près de cent dans un seul jour , 
avec des chiens et des fusils de rechange. A la basse 
Louisiane, on allume des torches pour les surprendre 
pendant la nuit; et tandis que ces pauvres oiseaux 
immobiles et éblouis restent là, les yeux fixés sur la 
lumière, on les assomme à coups de gaule ou de bâton. 
Cette chasse toutefois n'est en usage que sur les plan- 
tations de sucre et de coton. 

A Tépociue où ces Bécasses quittent le Sud et revien- 
nent pour nicher vers les diverses parties des États- 
Unis, elles voyagent seule à seule, mais se suivent de si 
près, qu'on peut dire qu'elles arrivent en troupes, l'une 
venant immédiatement dans le sillage de l'autre. C'est 
ce qu'on peut très bien observer lorsqu'en avril ou mars, 
a l'heure du crépuscule, on se tient sur la rive orien- 



292 LA PETITE nitcASSK d'amkrique. 

talp 'hi Mississipi ou do l'Ohio. De là, prosipio ii chaque 
instant, vous enlonilez un bourdonnement d'ailes : c'est 
une Berçasse cjui passe au-dessus de votre tète . avec 
une rapidité qu'égale à peine celle dt; nos plus légers 
oiseaux. Voyez-la qui traverse ou descend le large 
fleuve; le bruit de son vol, qui tout à l'heure vous annon- 
çait son approche, meurt graduellement derrière elle, 
à mesure qu'elle s'enfonce dans les bois. Au mois d'oc- 
tobre, voyageantavecmafamille dans le Nouveau-Bruiis- 
mc\i et les parties nord de l'État du Maine, je fus 
témoin de leur migration vers le Sud : elles ne passaient 
que tard le soir, à ([uelquesniètres ou même à quelques 
pieds de terre, mais toujours à peu près en même 
nombre, et d'une manière presque continue. 

Dans la saison des œufs, elles s'accommodent aussi 
facilement des parties plus chaudes de nos États-Unis, 
que des hautes latitudes du Nord. C'est un fait bien 
connu qu'elles se reproduisent au voisinagedeSavanimh, 
dans la Géorgie, et près de Charlestown dans la Caroline 
du Sud. Mon ami John Bachman en a vu trente jeunes, 
n'ayant pas encore toutes leurs plumes, et qui avaient 
été tuées le môme jour, non loin de cette dernière ville. 
Je n'en ai jamais trouvé de nids dans la Louisiane; 
mais ils ne sont pas rares, ainsi que j'ai pu le vérifier 
par moi-même dans le Mississipi et surtout le Kentucky. 
Dans les États du centre , ces Bécasses commencent à 
s'apparier à la fin de mars; au Sud, un mois plutAt. 
A cette époque, et pendant une quinzaine, on les voit 
le matin et le soir monter et descendre en spirale. 
c^nime fait la bécassine, en se donnant des meuve- 



I-A l'KTITE BtCASSE d' AMÉRIQUE. 293 

îiic'iils très sln^uliiîis, et on poussant un petit cri qu'on 
j;ourrait renrlie par la monosyllabe kwauk, kwauk. 
Alors aussi, de ni^^nie (pi'en automne, le mâle, quand il 
est posé parterre, répète souvent ce cri. comme pour 
appeler des camarades ([ui seraient dans le voisinage; 
et en effet, dès qu'on lui a répondu, il vole vers l'autre 
oiseau qui, de son côté, s'avance à sa rencontre. En 
l'observant k ce moment, vous croiriez que la produc- 
tion de cette note lui coûte les plus grands efforts : sa 
tète et son bec s'inclinent vers la terre, et vous voyez 
tout son corps faire un violent mouvement en avant, à 
l'instant même où le kwauk parvient à votre oreille ; 
après cela, de sa queue à demi étalée il fouette l'air, se 
redresse, semble écouter un moment, et quand on ne 
lui a pas répondu, il recommence. J'imagine qu'au prin- 
temps la femelle, attirée par ce bruit, vient trouver le 
mâle ; du moins plusieurs fois j'ai vu l'oiseau qui venait 
de pousser ce cri en caresser immédiatement un autre, 
qui ne faisait que d'arriver et qu'à sa grosseur je re- 
connaissais pour la femelle; mais je n'oserais affirmer 
que les choses se passent toujours ainsi, car, dans 
d'autres occasions, c'était un mâle qui venait se poser 
près d'un autre en entendant cet appel. Dans ce cas la 
l>ataille s'engageait sur-le-champ: ils se tiraillaient, se 
poussaient l'un l'autre avec leur bec, et me donnaient 
le spectacle le plus divertissant du monde. 

Le nid, composé sans beaucoup de soin de feuilles 
sèches et d'herbe, est ordinairement caché dans une 
partie retirée du bois, au pied de quelque buisson, ou 
le long d'un arbre déraciné. Une fois, près de Camden, 



29Û i.A PKTiTE r.i-CAssi; u'AMiiiRiyui';. 

j'en trouvai lui dans un petit nuirais, sur la partie supé- 
rieure d'une souche dont le bus plongeait dans l'eau de 
plusieurs pouces. La ponte sefaitdepuis f(''vii(M' jusqu'au 
premier juin, suivant les latitudes; communément il 
y a (piatre œufs, bien (ju^assez souvent j'en aie compté 
cinq dans le même nid. Leur longueur est de 1 pouce 
cinci huitièmes et demi, leur laigeur de i pouce 1/8; ils 
sont lisses, d'une épaisseur variable, et présentent une 
couleur d'argile jaunâtre foncée, avec des taches irré- 
gulières, maistrès serrées, d'un brun sombre, mélangées 
d'autres d'une teinte pourpre. 

Les jeunes se mettent à courir en sortant de la C(v 

quille. Dans run(^ de mes excursions, je fus tout étonné 

d'en ren(;ontrer trois au long d'un banc de sable, sur 

rOhio. Ils étaient sans leur mère, et très probablement 

à peine éclos depuis douze heures. Je me cachai non 

loin d'eux, et pendant tout le temps que je restai aies 

observer, ces pauvres petits ne cessèrent de suivre en 

trottinant le bord de l'eau, comme si lanière eût prises 

chemin. Je passai ainsi une bonne demi-heure, mais 

ne la vis pas paraître, et je ne sais ce qu'ils devinrent. 

En naissant, ils sont couverts d'un duvet brun jaunâtre; 

puis il paraît des raies d'une teinte terre d'ombre pliis| 

foncée, et par degrés ils preiment la couleur des vieux 

Au l)out de trois ou quatre semaines, ils n'ont pi^i 

encore toutes leurs plumes, mais sont déjà capables dej 

déployer leurs ailes et d'échapper à leurs enneniisi 

Quand ils atteignent six semaines, ils sont presque aussi! 

difficiles à tuer au vol que s'ils étaient beaucoup fH 

vieux. A cet âge, on les traite généralement de s<ttpt</4 



L\ PETITE BÉCASSE d'aMÉRIQUE. 295 

et au fait, éUiiû (reiix-nièmes d'un naturel sans malice, 
et nian((uant (Micoro croxpérienco, ils n'ont pas sulfi- 
saininent appris à se défier du danger qui les menace, 
quand un monstre à deux pieds, armé d'un grand fusil, 
se présente pour la première fois devant eux. Mais, 
cher lecteur, observez un vieux mâle en pareil cas ; 
voyez comme il se tient tapi sans bouger, sous les 
larges feuilles de cette grande patience ; ses deux yeux 
noirs, à fleur de tôte, se fixent sur les miens ; il paraît 
êlre diminué de moitié, tant il se fait petit; et le voilà 
qui, rampant et sans qu'on l'aperçoive, se tire tout dou- 
cement d'un autre côté. Bientôt le nez du chien fidèle 
est sur la voie; mais, à moins que vous ne soyez d'avance 
au courant de ses défaites, l'oiseau rusé a grand'chance 
de vous échapper; car à ce moment même il s'enfonce 
parmi les herbes, gagne un tas de broussailles, ne fait 
que les traverser, et s'enlève à l'improviste d'un endroit 
où vous ne le guettiez ni vous ni votre chien. Vous êtes 
surpris, ajustez mal et perdez votre poudre et votre 
plomb. 

On ne manque pas d'amateurs, sans nous compter 
vous et moi, pour lesquels cette chasse est un vrai plai- 
sir: c'est un exercice sain, mais parfois assez pénible. 
Vous connaissez, je le suppose, en quels lieux, suivant 
la saison, il fait bon à chercher ce gibier ; vous savez 
que, si le temps est au sec depuis plusieurs jours , la 
Bt'cassese retire dans les plaines humides, comme celles 
qui bordent le Schuylkill ; que, par les grandes chaleurs, 
elle préfère les marais ombragés; vous n'ignorez pas 
qu'après de longues pluies, si le ciel continue à rester 



296 I,A PETITK BÉCASSE UAMÉRIQLE. 

couvert, on la trouve au peiichaiU des petites monta- 
gnes (lutôté (lu n\idi; que lorsqu'il y a de la neige, los 
terrains limoneux visités par la bécassine sont aussi 
ceux où elle se plaît; et qu'enfin, à la suite d'une forte 
gelée, il faut la dépister dans les fourrés, le long de 
quelque rivière au cours tortueux ; et vous êtes averti 
de plus que, quelque temps qu'il fasse, il vaut mieux 
avoir avec soi un chien, quel qu'il soit, que pas du tout. 
C'est bien ! toutes vos précautions sont prises ; vous 
partez, et déjà vous venez d'en lever une qui, sans se 
gêner, file devant vous, de manière que si vous la man- 
quez, votre camarade, lui, ne la manquera pas. Et 
quand même il serait aussi maladroit que vous, il vous 
reste la chance de la relever une fois, deux fois, trois 
fois de suite, 'car toujours elle se repose assez près au 
milieu des broussailles, ou plonge dans quelque coin 
du marais ; sans compter qu'en avançant pour la re- 
trouver, vous pouvez en faire partir une demi-douzaine 
d'autres; et si stupide que vous soyez à votre tour, il 
vous arrivera toujours bien d'en jeter quelqu'une par 
terre. Mais comprenez-vous maintenant que la chasse 
aux Bécasses réclame pour le moins autant d'habitude 
qu'aucune autre : les novices tirent trop vite ou ne 
tirent pas du tout, et dans l'un et l'autre cas le plaisir 
est plutôt pour le gibier que pour le chasseur. Cependant 
lorsque vous avez acquis le sang-froid et la promptitude 
nécessaiies, vous pouvez tirer, recharger et tirer encore 
du soir jusqu'au matin, tant que dure la saison de la 
Bécasse. 

Cette Bécasse, par moments, loisqu'elle est ennuyée 



LA PETITE BÉCASSE DAMÉRIQUE. 297 

lie se voii' poursuivie, prend le parti de se jeter au 
miliou de ({uelque grand marécage, où ni l'homme ni le 
chien ne la rejoindront facilement ; et même, si vous 
approchez, elle ne se lèvera pas, à moins que vous no 
marchiez dessus. Le chien qu<}l(iuefois fait arrêt, lors- 
qu'il n'en est plus qu'à deux ou trois pouces, et elle se 
laisse prendre plutôt que de partir. Dans les bois peu 
garnis, comme sont les landes où croissent les pins, 
elle fuit souvent tout droit à de longues distances, puis 
par un circuit revient se poser non loin de la place d'où 
elle s'est envolée. Elle se montre extrêmement attachée 
à certains lieux : on a beau la troubler, elle ne les aban- 
donne pas. 

Elle vole avec des battements d'aile vifs et continus, 
et dans ses migrations passe avec une grande rapidité. 
Je pense qu'elle peut accomplir tout d'une suite de longs 
voyages; du moins c'est ce qu'on est porté à croire, 
en la voyant arriver chaque année de si bonne heure, 
dans le Maine et le Nouveau-Brunswick. Je ne sais si 
je me trompe, mais il me semble qu'à cette époque 
elle vole plus vite que notre perdrix. Tout en avan- 
çant ainsi et de distance en distance, elle dévie capri- 
cieusonient à droite et à gauche. Quand on la lève 
après qu'elle s'est un instant reposée, elle part sans 
avoir l'air de se soucier de votre présence, fait lente- 
ment quelques pas et s'arrête, puis repart en courant, 
pour se fouler bientôt de nouveau et attendre que vous 
soyez éloigné. On la voit, moins souvent que la bécas- 
sine, se promener à gué dans l'eau, et jamais elle ne 
cherche sa nourriture dans les marais salés ni sur les 



29f^ LA PETITK ni'.CASSK n'AMF'RlOUE. 

terrains coiivorls d'oaiix saumàtres. I^llo profère les 
ruisseaux ((ui scrpciiliMit sous les IjoIs ()Mil)ragés ot dniil 
les bords liumidos sont n»uH)os(''s «l'un sol vaseux; mais. 
conuiu) je l'ai (l«\jii dit. son choix à cet égard dépend 
beaucoup do l'élut de la saison et du degré de tempé- 
rature. 

Sa nourriture consiste principalement en gros vers 
de terre, <lont elle peut avaler en une seule nuit pres- 
que aussi posant ((u'elle. Ses taculb^s digestives égalent 
celles des Ih'moiis, et il n'est pas rare de lui trouver des 
vers entiers dans l'i^stoniac. Elle les prend en enfon- 
çant son bec dans la terre humide ou dans la vase, el 
en retournant les feuilles sèches au milieu des bois. En 
captivité, elle s'habitue promptement aux morceaux do 
fromage, aux grains de bli» et au vermicelle ramollis 
dans l'eau. J'en ai vu devenir assez familières pour se 
laisser caresser de la main d(; leur maître. Je m'avisai 
un jour d'en observer queUiues-unes, pendant qu'elles 
fouillaient de la vase contenue dans un tube où l'on 
avait introduit des vers; cela se passait dans une chambre 
à demi ol)scure. Elles enfonçaient leur bec jusqu'aux 
narines, mais jamais plus avant ; et d'après les mouve- 
ments que je remarquais à la base des mandibules, je 
conclus que ces oiseaux avaient le pouvoir de produire 
à l'extrémité une sorte de vide, qui leur permettait de 
saisir les vers par un bout et de les attirer par succion 
dans le gosier, sans avoir besoin de retirer leur bec, 
comme le font les courlis et les barges. Un fait dont je 
fus également témoin me donna une idée de la subtilité 
de leur vue, tandis qu'elles sont ainsi occupées : dans 



i.\ PETiTi: incAssK !) AMKRigiji:. "209 

le coin de la pièce, il y avail un chat, à la nn^nn; hau- 
teur, au-dessus (lu pai'(|uct, qui» la surface de la houo 
qui remplissait le tulie. La IW'cassc l'aperçut et au 
iiièiiie instant l'etirason lie(\ fouetta de la <|ueu(\ sauta 
sur 1(5 planclKM" et s'enfuit en courant ii l'autre extré- 
iuit«' de la chandtre. Dans une; autre occasion, ayant 
pliicf le chat, au-dessus du niveau de l'oiseau, de toute 
la hauteur du tuhi3 ipii avait au moins un pied, j'oittins 
lenu^me résultat, et j'en conclus encore que la position 
élevée des yeux, chez la H»''cassc. a prohahlenient pour 
objet de lui permettre de dj-couvrir au loin ses eimemis, 
(le siM'veiller huii' approche jMMidant ipie son hec tra- 
vaille, et non de prolé'jjjer cet or«j:ane contre la vase; 
d'autant moins cpie c'est un oiseau toujours très propre, 
el (jue jamais on ne lui voit de terre sur les j)lumes 
voisines du bec. 

Quel plaisir, ({uand on est l»i(Mj fatiii;ué et cpi'on a 
graiidïaim , quand les habits sont couverts de boue el 
tout trempés, quel plaisir de riMitrer chez soi, la 
gibecière garnie de Bécasses, et de se voir accueilli 
par le doux sourire de ceux qu'on aime ! Vous vous 
dites, en vous séchant, que sur la petite table ronde 
déjà couverte va bientôt fumer un mets délicat et suc- 
culent dont la perspective aiguise l'appétit. Enfin, établi 
devant le foyer, vous vous asseyez au milieu de la 
joyeuse famille ; et l'une de vos fdles, accorte et préve- 
nante, apporte sans retard le fameux oiseau si blanc, 
si tendre, et qui nage si magnifiquement dans un jus 
savoureux. Un cruchon de cidre de Newark (1) pétille 

(1) ^ewa^k, ville de l'Étal d'Ohio. 



300 LA l'KTITK HI-r.ASS!: u'AMI-UIyllE. 

SOUS voire nmi» ; d sans IouitIhHIo ni couteau, iiii(> 
IV^cnsso est lueiitcM exp<'(li«''e....! Ali! lecteur, ou |>liit(M 
hélas ! car je ne suis pas pour le moment dans les 
Jerseys, en compagnie ({'Rdouard Ilarris, ou sons lu 
toit hospitalier de John Bachman. Non ! je suis à l^diin- 
bourg, m'escrinuuit de mon mieux de; ma plunu; de ter, 
et sans la moindre ll«''casse en persjxM'tivcî pour mon 
dîner, ni d'aujotn-d'hui, ni de demain (juc j(î sache, ni 
de plusicui's mois, je nrimagine. 



UN LONG CALME EN MER. 

Le 26 mai 1826, je quittai la Nouvelle-Orléans, à 
bord du vaisseau le Délos, commandé par Joseph Hattii 
esquire, et fn'té pour Liverpool. Le vapeur Hercules, qui 
nous remorquait, nous laissa à quelques milles au delà 
du fort Balize (1), environ dix heures après notre 
dépîirt. Mais il n'y avait pas le moindre souffle de vent: 
la surface de la mer était plus unie que les prairies de 
rOppelousas, et bien que nous eussions déployé toutes 
nos voiles, nous restions sans avancer sur les ondes. 
comme une baleine morte qui flotte à la merci des cou- 
rants. Le temps était extraordinairement beau, la cha- 

(1) Balize, à trente lieues S.O. de la Nuuvelle-Orléans. 



UN LONCi CAI.Mi: KN MtR. 301 

leur oxcpssive, v\ nous (hMncurAiiu's |)liisi«Mirs jours 
ilaiis n'ilr iminohililc «li''sos|M'raiil<«. lue ."t'iiiuiiie 
s't'L'oula; nous avions enfin pcnlu le tort de vne, quoi- 
i}ii*;lt; capitaine m'assurAt ([ue, pendant tout ce temps, 
iKilrc navire avait rarement oImm au j<ouveriuiil. Les 
matelots sittlaient après le vent et tendaient les mains 
(liiiis toutes lesdii'ections, pour tAcher de sentir (luelcjuo 
iiioiivoinent dans l'air; mais tout cela n'y taisait rien : 
If ciilme était d'un plat à nous taire croire (lu'fiole et 
Neptune s'«'*taient donné le mot, pour éprouver notre 
|iiitience on nous retenir juscprà ce (jue la liste de nos 
(liveitissenients t'iU (''|)uisée. Des divertissements, ai-je 
ilil ? il la v«''rilé, nous n'en maïKpiions pas, soit à bord, 
suit autour du vaisseau. Et pour vous faire passer le 
temps, à vous même, cher lecteur, je n»; puis rien 
iiiiiijjjiner de mieux que de vous donner une idée de 
nos distractions, durant cet accès de sommeil de l'élé- 
iiicnt (jui nous retenait sous ses lois, et dont le caprice 
nous empêchait, pour le moment, de continuer notre 
voyage vers la joyeuse Ang;leterre. 

Des troupes de superbes dauphins jjjlissaient près des 
llaiicsdu vaisseau, étincelant comme l'or bruni à travers 
liikunière, et semblables en éclat aux météores de la 
nuit. Le capitaine et ses matelots étaient habiles à les 
surprendre avec l'hameçon, non moins qu'à les percer 
il un instrument à cinq pointes qu'ils appelaient /)^7we; 
t'tmoi aussi je prenais plaisir à cet amusement, d'au- 
tant plus (jue j'y trouvais une occasion d'observer et 
(le noter queliiues-uncs des habitudes de ce beau poisson, 
;, 'Il nii^ini' temps que celles de plusieurs autres. 



302 ^,i LONG CALMF. EN MER. 

Quand il a senti riianioron, le liaupliin se débat vio- 
lemmont et s'c'lancc avec impétuosilé jus(}irà bout de 
ligne. Alors, se trouvant soudain arrêté, il saute sou- 
vent en se teujuit tout droit, plusieurs pieds hors de 
l'eau, se débat encore en l'air, et quelipiefois môme par- 
vient ta se détacher. Quand il est bien pris, le pêcheur 
expérimenté le laisse d'abord faire ses évolutions; 
bientôt il s'épuise, et on le hisse sur le pont. Quelques 
personnes préfèrent le tirer tout de suite ; mais rare- 
ment elles réussissent, car ses brusques secousses, lors- 
qu'il se sent hors de son élément, sulfisent en général 
pour le dégager. Les dauphins vont par troupes de cinq 
à vingt individus, chassant en meute dans l'eau, comme 
les loups sur la terre, quand ils courent après leur proie. 
L'objet de leur poursuite est d'(jrdinaire le poisson vo- 
lant, de temps en tenq)S la bonite; et ([uand rien de 
mieux ne se présente, ils se contentent de la petite 
perche marine (1) qu'ils attrapent, sans peine, sous la 
poupe du bâtiment. Les poissons volants leur échap- 
pent d'abord par la rapidité de leur fuite ; mais quand 
ils voient de nouveau le dauphin approcher, ils s'élan- 
cent en l'air, déploient leurs larges ailes en forme de 
nageoires, prennent lessor et se dispersent dans toutes 
les directions, comme une couvée de perdrix devant le 1 
vorace faucon. Les uns poussent en droite ligne, d'autrei 
divergent à droite et à gauche; mais ils ne tardent pai 
à se replonger dans la mer. Pendant qu'ils volaient,] 

(1) Rudderfish {Perça sectatrix de Catesby), mot à mot poissuiA 
gouvernail, ainsi nommé parce qu'en traversant l'Atlaritique, il sm] 
attache presque toujours au gouvernail des vaisseaux. 



UN LONG CALME EN MER. 303 

leur ennemi subtil et afiaiiK'; les suivait a vue, comme 
un lévrier, et par une suite de sauts de plusieurs pieds 
il a bientôt rejoint quelque malheureux retardât :;ire, 
qu'il saisit juste au moment où il retombe. 

Les dauphins se témoignent les uns aux autres une 
sympathie vraiment remarquable : du moment que 
l'un d'eux est pris à l'hameçon ou à la pique, tous ceux 
de sa société s'approchent de lui et l'entourent, jusqu'à 
ce qu'on l'ait enlevé sur le pont. Alors ils s'éloignent 
enseaible, et aucun ne veut plus mordre, (juclque 
chose qu'on leur jette. Cela cependant n'a lieu que 
lorsqu'il s'agit de gros individus qui se tiennent à part 
des jeunes, connue on l'observe dans plusieurs espèces 
d'oiseaux. Au contraire, si vous avez affaire à une 
troupe de petits dauphins, ils resteront tous sous l'avant 
ilu vaisseau et continueront de mordre, l'un après 
l'autre, à toute sorte de ligne, comme empressés de 
voir, par eux-mêmes , ce qu'est devenu le camarade 
qu'ils viennent de perdre ; et de cette manière, ils sont 
souvent tous capturés. 

N'allez pas supposer que le dauphin soit sans ennemis : 
qui donc, en ce monde, homme ou poisson, peut se 
vanter de n'en pas avoir, et plus qu'il ne voudrait ? 
Souvent, au moment même où il se croit sur le point 
d'avaler un beau poisson, qui n'est qu'un morceau de 
plomb autour du([uel on a laissé tlotter (juelques plumes 
pour lui donner l'air d'un poisson volant, il se sent pris 
et coupé en deux par l'insidieux balacouda (1); moi- 

(I) C'est, sans doute, la Sphyrœna barracuda, de Cuvier et 
^alenciennes, quelquefois appelt^c Bécune. On la dit plus dangereuse 



304 UN LONG CALME KN MKR. 

même, une fois, j'ai vu ce redoutuble animal emporter. 
avec ses dents tranchantes, la meilleure partie d'un 
dauphin qui tenait à l'hameçon et que déjà l'on avait 
amené à la surface de l'eau. 

Les dauphins que nous prîmes ainsi dans le golfe du 
Mexique étaient soupçonnés d'avoir la chair vénéneuse, 
et pour vérifier le fait, notre cuisinier , qui était un 
nègre d'Afrique, n'en faisait jamais frire ni bouillir 
sans jeter un dollar dans le vase où ils cuisaient (1). Si 
le poisson n'avait pas terni la pièce, lorsqu'il était prêt 
à être mis sur table, on le servait aux passagers, avec 
force assurances qu'il était parfaitement bon. Mais, 
comme sur une centaine de dauphins ainsi éprouvés. 
pas un seul n'eut la propriété de convertir l'argent en 
billon, j'en conclus que notre Africain, avec toute sa 
finesse, n'était pourtant pas sorcier. 

Un matin, le 23 juin, par une chaleur étouffante, je 
fus surpris en sautant démon hamac, ({ui se balançait 
sur le pont , de voir autour de nous la mer couverte 
d'une multitude de dauphins qui s'ébattaient, en grande 
liesse, à sa surface. Les matelots m'afTirmèrent (jue 
c'était un signe certain de vent. Oui! dirent-ils, et qui 
plus est, d'un bon vent. Je pris plusieurs dauphins | 
dans l'espace d'une heure, et au bout de ce temps 
n'en restait presque plus dans le voisinage du vaisseau. | 

encore que le requin ; Catesby assure en avoir vu de dix pieds de lûiif,| 
et Dutertre prétend que sa chair a le goût de celle du brochet. 

(1) C'est aussi ce qui se pratique à l'île de la Triuilt' ; seulemenicii| 
se sert, pour cène épreuve, d'une cuiller d'argent. 



UN LONG CALME EN MER. S05 

Mais aucun souffle d'air no vint à notre aide, ni ce jour- 
là, ni même le suivant. Les matelots «'taient désespérés, 
et moi aussi je me serais sans doute abandonné au 
iiit^ine découragement, si un énorme dauphin ne fût 
venu fort à propos mordre à ma ligne. Quand je l'eus 
hissé â bord, je le reconnus pour l'un des plus gros 
([lie j'eusse jamais pris. (Vêtait réellement un superbe 
animal; je l'admirais pendant qu'il frissonnait dans 
les angoisses de la mort; sa queue battait le pont re- 
tentissant avec un bruii semblable au roulement d'un 
tiinibour, et sur son corps se succédaient les plus 
magnifiques changements de couleur. En un instant 
il passait du bleu au vert; il brillait comme l'argent, 
resplendissait comme l'or, d'autres fois présentait les 
reflets du cuivre bruni, ou bien laissait voir toutes les 
teintes entremêlées de l'arc-en-ciel ! . . . Mais hélas! il 
vient d'expirer, et soudain a cessé le chatoiement de la 
lumière. Lui aussi, il s'est endormi dans ce calme pro- 
ftind qui paralyse l'énergie des vents aux bruyantes 
haleines, et depuis trop longtemps aplanit les vagues 
nr^ueilleuses de l'Océan. 

Le meilleur appât, pour la pêche au dauphin, est une 
longue tranche de chair de reciuin ; et je crois qu'en 
efl'et il préfère cette amorce à celle par laquelle on 
figure un poisson volant, et qu'il ne peut saisir que 
lorsque le vaisseau est en panne, et qu'on a soin de la 
tenir à la surface. Cependant, en certains moments, 
([uand la faim le presse et qu'il ne trouve pas mieux, il 
. se jette sur toute sorte d'appât. J'en ai même vu prendre 
avec un simple morceau d'étoffe blanche attachée à 
n. 20 



ft06 UN LONG CALME EN MER. 

rhameçon. Leur appétit est complaisant, non moins 
que celui du vautour; et chacjue fois «ju'une Imnne 
occasion se présente, ils se uor^cîut au point fie n'ofïnr 
plus ([u'une proie facile à leurs ennemis, la Spliviviie 
et le marsouin à nez en bouteille. Une fois, on en pifjm 
un, tandis qu'il s'en allait nageant nonchalannneiit sous 
la poupe de notre vaisseau, et on lui trouva l'estoiiiiic 
complètement garni de poissons volants disposés ('ù!eà 
côte, tous la queue par en bas ; ce qui m'a fait dire 
que le dauphin avale toujours sa proie en coinmeiujant 
par la queue. Il y en avait vingt-deux, longs chacun 
de six à sept pouces, et ils étaient empilés, comme les 
harengs salés dans un baril. 

La longueur ordinaire des dauphins qu'on prend dans 
le golfe du Mexique est d'environ trois pieds ; je n'en ai 
pas vu qui excédassent quatre pieds deux ponces, et 
même l'un de ces derniers ne pesait que dix-huit livres. 
Ce poisson, en effet, est très «''troit, eu égard à sa lon- 
gueur; seulement en hauteur il regagne un peu. Lors- 
««u'il vient d'être pris, la nageoire supérieure qui se 
continue, de l'avant de la tête, presque jusqu'à la queue. 
paraît d'un beau bleu sombre ; le dessus du corps, dans 
toute son étendue, présente une couleur d'azur, et 
le dessous, de splendides reflets d'or irrégulièrement 
semés détaches bleu foncé. 11 faut croire qu'ils entrent 
parfois dans les eaux extrêmen)ent basses, puisque 
lors de mon dernier voyage, le long de la côte des Flo- 
rides, on en prit plusieurs dans une seine, avec le che- 
valier (1) leur parent, dont je parlerai plus tard. 

1) lujues Avieriranufi, Bloch. Do la faiinUe des fiOptiiodontcs. 



l'N T.ONT. CALME EN MER, 307 

La chair du djuiphin est tonno. Manche, et semble 
commo feiiillet(''e ([uaiid elh» est cuite. D'abord on en 
maiip^e avec lyrand plaisir; mais, si Ton vous en sert 
plusieurs jours de suite, vous finissez par la trouver 
iiisiy)ide. (]e n'est ])as un mets comparable au barracuda, 
l'im des meilieui's poissons que puisse fournir le golfe 
du Mexique. 



LA FRÉGATE-PÉLICAN. 



Avant d'avoir visité les (lefs de la Floride, je n'avais 
vu ((ue ({U(;lques Fn'gates. en naviguant sur le ijolfe du 
Mexique; et encore <Mait-ct' d'une certaine distance 
i[ui nie pei'incttait tout au [)lus de les reconnaître à 
liniriTiiuii^re de voler. Toutefois, en approchant de la 
Clef Indienne, j'en pus déjà remar(|ner plusieurs; et à 
mesure ((ue je descendais vers le sud . leur nombre 
s'augmentait rapidement ; mais sur les Tortugas, je 
n'en aperçus qu'un très petit nombre, (>t oiseau pé- 
nètre rarement, à l'est, plus loin que la baie de (^har- 
lestow, dans la Caroline du Sud; et cependant il 
abonde en toute saison, depuis le cap Floride jusqu'au 
nip Sable, ces deux points extrêmes de la Péninsule. 
Maintenant, jusqu'à quelle limite s'avance-t-il dans le 
midi? C'est ce que je ne puis dire. 



308 I.A FRÉr.ATE-Pl^JJCVN. 

La Frégatfi-P(''licaii vit on société, comme nos vau- 
tours. Vous les voyez par liaiides pins ou moins nom- 
breuses, suivant les circonstances. De môme encore 
que les vautours, elles passent la plus i^rande partie du 
jour à voler, en cherchant leur nourriture; et ainsi 
qu'eux enfin, lorsqu'elles sont repues ou (qu'elles veu- 
lent se percher, elles se rassemblent en troupes consi- 
dérables, soit pour s'éventer avec leurs ailes, soit pour 
dormir à côté les unes des autres. Elles se montrent, 
non moins qu'eux, paresseuses, despotiipieset voraces; 
elles tyrannisent les oiseaux plus faibles, et dévorent 
les jeunes de toute espèce en l'absence des parents: 
en un mot, ce sont de vrais vautours do mer. 

Vers le milieu de mai, épocpiequi me semblait très 
tardive pour un climat aussi chaud ([ue les Clefs de la 
Floride, les Frégates se réunissent par troupes de cin- 
quante à cinq cents couples ou plus. On les voit alors 
voler à une grande hauteur au-dessus des îles où, 
depuis nombre d'années, elles ont coutume de nicher. 
Pendant des heures entières, elles se font la cour, puis 
se rabattent vers les mangliers où elles se posent, et 
commencent ensemble à réparer leurs anciens nids, 
sinon à en construire de nouveaux. Elles se dérobent 
mutuellement leurs matériaux, et pour s'en procurer 
d'autres, font des excursions sur les Clefs les plus voi- 
sines. Tout en tendant l'air d'une aile légère et comme 
en se jouant, elles cassent les petites branches sèches 
des arbres, d'un seul coup de leur bec puissant, et les 
emportent. C'est en réalité un beau spectacle de les 
voir, surtout quand il y en a plusieurs, passant et repas- 



LA FHI^;r.ATE-PI<UCAN. 309 

saut luu'-dessiis les cimes ciieiiucs; leur nioiivenient est 
si rapide, qu'il s'iU'cnmplit comme par magie, .le ne 
connais que deux autres oiseaux ((ui exécutent la môme 
manœuvre : l'im est le faucon à (jucue fourchue, l'autre 
notre hirondelle de cheminée; mais ils ne sont ni l'un 
ni l'autre aussi adroits que la Frégate. Parfois il lui 
arrive de laisser tomber le petit bâton qu'elle charrie 
de cette manière ii son nid ; et ([uand c'est au-dessus 
de la mer, elle plon<j,(.* après et le reprend dans son bec, 
avant qu'il ait touché les flots. 

Les nids se trouvent ordinairement placés au midi, 
dans les arbres qui penchent sur les eaux : les uns sont 
bas, d'autres à une grande élévation, tantôt un seul, tan- 
tôt plusieurs à la fois sur le même arbre, selon la force du 
manglier, mais, dans certains cas, bordant tout un côté 
de l'île. Ils se composent de bûchettes entre-croisées sur 
une hauteur d'environ deux pouces, et sont d'une forme 
aplatie, mais pas très larg(îs. Quand les oiseaux cou- 
vent, leurs longues ailes et hnir queue en dépassent les 
bords de plus d'un pied. Ils pondent deux ou trois 
œufs, plus souvent trois, (pii ont 2 pouces 7/8 de long 
et 2 pouces de large. La coquille est lisse, épaisse, d'un 
blanc verdàtre, et fréquennnent salie par la fiente du 
nid. Les jeunes sont couverts d'un duvet blanc jaunâtre, 
et l'on dirait ii première vue qu'ils n'ont pas de pieds. 
Leur accroissement est lent ; leurs parents leur dégor- 
gent la nourriture, et ils n'abandonnent le nid que lors- 
qu'ils sont capables de les suivre. 

A ce moment, le plumage des jeunes femelles est 
marbré de gris et de brun, à l'exception de la tête et 



310 LA IRIGVTK-I'ÉLICAN. 

du dessous du coi'ps. (ju'cllesont blancs. La (juoue ihmiI 
avoir la liioitiô de la longueur ([u'ellc ac([U('rni lois de 
la j)ren!ièi'e mue, et lU) int'^nie (jue les piiiuaiies. csi 
d'un noir brunâtre: mais après le l'enouvelleiiuîiit des 
plumes, les ailes s"allonL;(!nt, et leur vol désormais es! 
aussi ('légant et aussi tenue cp»; celui des vieeux oiseaux. 

Au second piiuti.'mps, toujours chez les femelles, le 
plumage des parties supérieures devient d'un noir brun, 
et cette couleur sV'tend au-dessus de la tête et autour 
du cou en taches irrégulières, puis continuant en angle 
aigu vers la poitrine, se trouve partagée k di(jite et k 
gauche par le blanc qui, (h; cha(|ue côté du cou, monte 
(it gagne la tête. Les basses couvertures de la (pieue. 
ainsi que les parties intV'rieures du ventre et des flancs, 
sont également dun noir brunâtre. Seuh^s, les épaules 
n'ont point changé de livrée. La queue et les ailes ont 
pris tout leur développement. 

Au troisième printemps, le noir de la tète et du cou, 
en descendant jusqu'à l'extrémité de l'angle sur la poi- 
trine, se montre plus vit'. H en est de même pour le 
ventre et les couvertures de la queue ; le blanc des es- 
paces interniédiaiies est aussi beaucoup plus pur. On 
commence à distinguer càel là des teintes d'un bronze 
clair. Les pieds, .jui d'abord étai(Mit jaune sombre, se 
couvrent d'une riche couleur rouge orange, et le bec 
est d'un bleu pâle. Dès lors l'oiseau peut se re|)roduire. 
bien qu'il lui faille encore une mue pour apparaître 
dans le dernier état de son plumage, qui doit être lustre 
en dessus et d'un blanc parfait à la goige. 

Les changements que subissent les mâles sont nioiii^ 



i.A irk(;.\ti;-i'i^:lican. 311 

iriiiiii(|iial)l«'s : d'abord, (iiiaiifl ils ont toutes leurs 
|jlimi('s. leiiicouleiiresl miilnniiemeiit celle (ju'on voit 
sur les pai tics sup«''rie'ui'es des jeunes teiiielles, et dans 
lit suite les teintes ne font (jue se prononcer. \a} bru- 
iiàlre devicMit noir, et ils montrent plus pures ces 
iiiiiuices de vert, de pour[)re et de bronzt; que, sous 
icitaines incidences de la lumière , retlète cbaque 
[Kirtie de la t«^te, ainsi (pie le cou, le corps et môme les 
iiiloset la «pieue des vieux mâles. Ils s'accouplent aussi 
la troisième aimée. — Mais il est temps de revenir aux 
mœurs de cet iidéi'essant oiseau. 

La Frégate-Pélican est douée d'une puissance de vol 
supérieure peut-être h celle de tout autre oiseau. 
Quelque vif ([ue soit le couj) d'aile du stcîrne de (Mayenne, 
(les petites mouettes ou du labbe, elle semble ne se 
Faire ([u'un jeu de les d('passer. L'autour, le faucon 
(l'Islande et le pèlerin, cpie je crois les plus légers de 
ItHir ianiille, sont obligés d'user de tous leurs moyens, 
quiuid ils donnent la cliasse à la sarcelle aux ailes vertes 
m au pigeon voyageur; et encore ne les rattrapent- 
ils souvent qu'au bout (Ywn demi-mille. Mais l'oiseau 
dont je parle tomb»? |Jour ainsi dire du ciel, avec la 
rapidité de la foudre; et (luaiid il approche de sa vic- 
time que son (eil jMTcarit épiait, tandis qu'elle péchait 
au loin, il s'élance, manœuvre de droite et de gauche 
pour lui coup«3r la retrait»;, puis ouvre son bec recourbé 
el la force d" abandonner le poisson qu'elle venait de 
prendre. Voyez : là-bas, sur les vagues, saute le bril- 
laiil dauphin, qui lui aussi poursuit une troupe de pois- 
sons volants, et s'attend à les saisir au niomeni où ils 



312 LA IRKGATK-PtLICAN. 

vont retomber dans l'eau. Lii Fn'^^aUî l'ji ieniar([ii(^; 
elle ferme les ailes, plonjçe vers lui, et remonte l)i«'iilùl 
avec l'im des pauvres fuyards, chétive proie (ju'iîlh» ti(!iit 
on travers dans son l)e('. D'autres fois, planant à plus de 
cincjuantfî verbes au-dessus d»; la mer, elle aperroit un 
marsouin en pleine chasse, s'élanct; encoie, et en pas- 
sant (udève le mulet qui dj'-jà se rc'jouissait d'avoir 
échappé kson redoutable ennemi. Mais ce ])oissonest 
trop p;ros pour son gosier; alors elle monte en le 
mâchonnant, et semble vouloir se ])crdre dans les 
nuages, (^.ependant trois ou qiuitre auti'es maraudeurs 
de son espèce la guettaient et viennent d'être témoins 
de sa bonne fortune; les ailes toutes grandes ouvertes, 
ils se précipitent après elle, s'élèvent en di'crivaut de 
larges cercles, tranipiillement et comme certains de 
bientôt la rejoindre. l*arvenus tous ii la môme hauteur. 
ils s'en approchent, la hjircèlent à coups d'ailes, et c'est 
à (pii lui ravira sa proie. Ah! l'un d'eux s'en est em- 
paré!... Mais non : k son tour, le poisson contesté lui 
échappe et roule dans l'air ; un autre, qui l'a déjà repris, 
voit bientôt la bande entière à ses trousses; et ainsi de 
suite, jusqu'à ce qu'enfin, ballotté de bec en bec et tout 
à fait mort, l'infortuné poisson tombe ra])idement et 
disparaisse cette fois sous les flots. Cruel d<'sappointe- 
ment pour tous ces ventres affamés; mais ils l'ont 
bien mérité! 

Des scènes comme celles-ci, vous pouvez en voir 
cha(iue jour, pour peu ([ue vous vous donniez la peine 
de visiter les(Mefs de la Florid»;; mais il m'en reste 
d'autres à vous décrire et qui me rappellent des souve- 



lA im;<;vTi:-iM:i.i(:AN. M^ 

iiirs iioii inoiiis ii^niNibles. M«' reposant un jour, sons la 
tViilch<^ véraiulu du major (ilasscl, ù la Qeï de l'Ouest, 
jobsei'vais une d(^ ces Fré<<ates(|ui venait de forcer un 
stmie (l«i ('.ay(înne, encore en vue, à lAclier un poisson 
{\w. le ravisseur aux puissantes ailes avait sans peine 
iiiT(^t<' dans sa chute. Ce poisson, long d'environ huit 
pouces, «'tait un peu fort pour le sterne. I.a Fréfjçate 
s'enleva, l'emportant en trav<;rs dans son bec; puis elle 
le j«^ta en l'air et le reprit connue il tombait, mais par 
l;i iiiieue. Une seconde; fois elle le lâcha pour le rat- 
traper, lorscpi'il n'('»tait descendu (|ue de quehpies 
mètres, mais encore par la ((ueue; le poids de la tète, 
je m'imagine, l'avait empochée de le saisir autrement; 
pour la troisième fois lancé en l'air, il fut enfin reçu 
comme il fallait, la tète en bas, et avalé sur le coup, 
A l'heure où la lumière du matin commence à réjouir 
la nature, où les chantres des airs attendent, silencieux 
encore, les premiers rayons du soleil et se disposent à 
saluer son retour de leurs plus brillants concerts, la 
Frégate ouvre ses ailes et quitte la retraite où elle a 
passé la nuit. Doucement et sans effort, le cou ramené 
en arrière, elle glisse et semble vouloir essayer la vi- 
gueur renouvelée de son vol. VÀla s'avance vers l'abîme, 
n.oiile, monte encore, et, longtemps avant tout autre 
oiseau, peut voir l'astre (Hincelant sortir des tlots. 
Quelle Hmpidité' dans l'azur des cieux; quelle riche 
couleur d'un vert foncé sur la mer qu'aucun souffle 
n'agite ! tout annonce une magnifique journée ; et main- 
tenant l'oiseau secoue ses ailes avec transport, et bien 
loin, au sein des airs, son essor l'emporte là où ne peut 



31^1 i.A mi;</vTi:-i'iLiCAiN. 

utti'iiidrr la t'aililo vue de rhoiinnt'. Il tlottc à prcstMil, 
dans c«^s n''«^i(»iis piin-s »'l s«'ii'iii«'s »m'i riiiia^iiiMlimi 
s»Mjl«' |»nit Ir nMit«Mii|>l(M'! Mais di'-ji! Ir \m\ {\\\\ \v\y,{- 
rail: les ailes à diMiii riMiiiccs, il descend lenleiiieiil 
vers la mer; ini instant il s'ari'tMe. puis se replmiKH 
dans les airs. Trois l'ois il s'est approelie de la surfaw 
de r()céan;eidin, iruii niouviMiient brusi[ue et vinliMit. 
il bat des uiles, sendtlahle au ;/uemei' ([ui tait tour- 
noyer sa clayinore; ton! vaImMi! et il piirt, en \m\s- 
sant des Ixiidtrs de ( ôti' et d'aulnî, poin* elierclK!!' la 
proie. 

(lepeiulanl le soleil arrive au milieu de sa eoiirse; 
des images inenai;anlsol)seur(iss(Mit l'horizon, la luise. 
(jue Ton lie sent point eneore, eommenee à soulevi'i 
k'vS ondes: un Itrouillaid »'pais sï'tend sur l'abîme, Iw 
cieux s'assombrissent; «léjà les vents déebaines t'uiit 
écuiner les vajïues, et k leur mugissement répondt'iit 
les roulements lointains du tonnerre. La nature entii're 
est enveloppée de tf'uèbi'es. les «'b'inents sont confondus: 
seule, la Kré^ate tient vaillamment tiHe à rouni^aii. 
Si sou vol ne peut en forcer l'impétuositc', du muiiis 
elle ne recule pas et contimie de se balancer cuiniiie 
le faucon, dont l'œil est fix('' d'en liaut sui' sa proie. 
Mais lu tempête a redoubh* de fureur; alors l'oiseau 
s'élève obliquement : en ([uc'lques vigoureux cou|)> 
(raile. il surmonte les nuages tumultueux et w tarde 
pas à entrer dans une atmosphère paisible, où il vogue a 
fabri d«îs orages, attendant cprau-dessous de lui le 
monde ait repris sa tranquillité. 

Souvent j'ai vu la Fi'éji^ate se gratter, en volant, la 



L\ FHIG.VTK-PII.ICAN. 315 

l(M»'iiv«M' st's picils. (i'esl c«î «juo j'avais i'»Miiaii|ii(' ii»»- 
tiiimiMMil clu'z Tmi de cos ois(îaiix (|iii, s'i'lanl laissé 
IuiiiIm'I" au tiavris des airs, roiiiiiu; ils «tit pailois c-ou- 
liimt' de N' l'airr. vint ii poilco dt; liisil jiishî au-dessus 
(If ma UHe, où je le tuai Je cherchais depuis loujKues 
itiiiuTS cpiel pouvait tMre Tusauc des ourles pectiues 
|ioiu' les oiseaux; celui-ci, <|iie je uie hàlai de ramasser, 
t> rappi'it. Eu examinant les deux pieds à la loupe, 
'('11 trouvai l(*s deutelures toutes ^aniies d'insectes liils 
i|irM!i en voilà sa liMe et principalement autour di^ ses 
rt'illes. Je l'euuiriiuai aussi t|iMî ces oiifiles soûl, dans 
(l'Ile (!spèce. l»eauc(mp plus loni^s, plus aplatis, et res- 
H'iiiblent davaiitajjfe aux dents d'un peii!,iie. » pie ceux 
Hiiciiiie autiv «lu»; je comiaissi^ ; et jt; conclus, en con- 
M'([ii(!iue. que cet inslrunieul. phis ou moins utile eu 
rmilres cas. seit incontestal>l(Mueiit ici à Toiseau pour 
iK'ltoyer les parties de sa peau (pie son bec; ne peut 
ittciiidre. 

l^uluis on voit c«;s ri'(''i>ates se chasser et se ])ouss(M' 
'une l'autre, connue eu t'olàlranl:, après (juoi, elles 
imik'iil il tircHraile et en droite? lig:i<'. justprii ce 
iliù^lk's soient h'»rs de vue; mais, si !ei,r vol est libre et 
imissaut, n un degi"»' qu'aucun auli'e \u) surpasst?, eu 
iwaiulie elles épi'ouveiit la plus L»i'aud(? ditticult(NÏ se 
mouvoir sur la terre. Néanmoins elles peuvent s'en- 
it'vi'i* d'un banc de sabh;, ([uekpie uni et bus ([u'il soit 
l"^ii pa.'eil cas, de mènu' que lorsqu'elles se leptjseut 
sur I eau, ce qu'elles ne ibid ([ue rarement, elles com- 
iin.'iii'ciit par relever perj)endiciilairemeiit les ailes; la 
jueue s'étale et se redresse, et au premier coup qu'elles 



316 LA lUÉGATE-PÉfJUAN. 

eu (lomiciit siiiuiltauéuHînt sur le sol, dles iHmdisseiii, 
et puis s'cMiYolent. Los pieds, outre ee que j'en ai dit. 
ne leur servent Lçuère ((u'à supporter le (;orps, (juaiul 
elles s'abattent sur une branche. Dans cette i)ositioti. 
elles se tiennent dilïicilement droites, bien que pouvaiil 
marcher de côté, comme les perroquets. Jamais ellns 
ne plongent. Leur bec, par sa l'orme, rappelle celui du 
cormoran qui, lui non plus, ne plonge jamais en voliinl 
pour prendre un poisson, mais se laisse seulement ullor 
dans l'eau, de dessus sa perche ou son rocher, quand 
quelque danger le menace. C'est, du reste, ce que t'ont 
les anhingas et différents autres oiseaux. 

Quand notre Frégate a besoin d'un poisson mort. 
d'un crabe ou de tout autre objet flottant qui convient 
à son appétit, elle s'approche de l'eau k la manière des 
goélands, les ailes hautes et battant sans cesse, jusqu'il 
ce que le bec ait accompli sa fonction. Cela fait, elle se 
renlève immédiatement et dévore sa proie. 

Elle voit très bien la nuit, et cependant ne va jamais 
à la mer que le jour. Maintes fois, et à différentes 
heures, j'ai longé sur nui bar([ue d(îs îles couvertes de 
mangliers où se tenaient perchés des centaines de ces 
oiseaux, qui paraissaient profondément endormis. Alors. 
pour les faire partir, je n'avais qu'à tirer un coup de 
fusil, et sur-le-champ je les voyais prendre l'essor et 
fendre l'air avec autant d'aisance qu'au milieu du joui: 
puis ils revenaient se percher, quand le bateau s'éloi- 
gnait. Ils ne sont point farouches, et même seniblont 
ne pas craindre le fusil. Rarement partent-ils tons. 
quand on tire après eux ; ils ne s'effrayent sérieusemeiill 



LA FRteATE-Pl-l.lCAN. 317 

qu'après qu'on on a tué un i^rand nombre. C(3 qui sur- 

Iniit est cause qu'on a du mal à s'en procureur, c'est 

([u'en quittant les arbres ils montent de suites à une 

hiuiteur considérable. Mais nous avions d'excellents 

fusils: et Tom le l.oni/, celui île notre digne pilote, se 

distinguait entre tous. Dans une de ces rencontres, ils 

|ilanèrent pendant plus d'une (l(Mni-heure au-dessus 

lie notre tête, et nous en tuâmes près d'une trentaine. 

Nous pouvions entendre le coup les frapper; et en tom- 

liaiit, le bruit de leurs grandes ailes qui tournoyaient 

en l'air ressemblait à celui d'une voile battant contre 

ic mût. dans un temps calme. Dès (ju'ils se sentent 

touchés à mort, où même très légèrement, i!:- rendent 

iforge, comme les vautours, les mouett'^s et quelques 

sternes. Vmt fois tombr's, si l'on cherche à s'en appro- 

( lier, ils continuent de vomir le contenu de leur estomac, 

ijiii parfois exhale une odeur insupportable. On peut 

mettre la main dessus, bien qu'ils soient à peine blessés, 

sans qu'ils montrent grande dispositi<in k se défendre; 

seulement ils se tourmentent et se débattent jusqu'à 

ce qu'on les ait achev(''s. Prenez garde, toutefois; car 

si vous vous avisez de leur introduire le doigt dans le 

liée, vous ne le relirei'ez i)as sans donmiage. 

Ils sont d'un naturel morne et silencieux; le seul cri 
(tue je leur aie entendu pousser, était une sorte de 
croassement. Ils dî'vorent les jeunes du pélican brun, 
lorsqu'ils sont encore tout petits; n'épargnent pas ceux 
lies antres oiseaux dont les nids sont plats et se trou- 
vent exposés à leurs attaques, pendant l'absence des 
parents; mais aussi gare à leur propre couvée, que ne 



318 LA FRl-GATE-PÉLICAN. 

traite pas mieux le busard des dindons, plus vorace 
qu'eux! Quant ii cette croyance où l'on «.'st ({ue la Fré- 
gate force les pélicans et les boubies k lui ch'^^oiirer 
leur proie, je puis assurer que c'est une erreiu'. I.e 
pélican, s'il se voyait attaqué ou pcnu'suivi, n'aurait (lu'a 
se poser sur l'eau ou partout ailleurs, et d'un seul coii|i 
de son bec puissant et acéré, il mettrait à la raison le 
téméraire agresseur. Pour la boubie, non moins forte- 
ment armée, elle obtiendrait, je n'en doute pas. le 
même succès. Le sterne de Cayenne et autres espèces 
de ce genre, ainsi que plusieurs petites mouettes. »iiii 
tous abondent sur les côtes de la Floride, leur servent 
ordinairement de pourvoyeurs. Les Fiégates les con- 
traignent de rendre gorge ou de laisser tomber leiii 
proie. Ceux des habitants de la mer qui chassent pour 
elles sont les dauphins, les marsouins et, par occasion. 
le requin. Leur vue est extraordinairement perçante: 
et parfois elles se précipitent d'une grande hauteur. 
pour ramasser sur l'eau un poisson moi't , long de 
quelques pouces. Leur chair est coriace, noire, et j'es- 
time (pi'il n'y a (ju'un estonuic mourant de faim qui 
puisse s'en accommoder. 



TOUJOURS EN CALME. 



Le quatre juin, notre situation n'avait pas changé; 
site n'est que les courants du iiçoite nous avaient em- 
portés à une grande distance du lieu où, comme je vous 
le disais, nous nous amusions à prendre des dauphins, 
(les courants (Paient des plus irréguliers et nous entraî- 
naient çà et Icà , tantôt nous taisant craindre d'être jetés 
sur les côtes de la Floride, et menaçant tantôt de nous 
envoyer à Cuba. Parfois un faible soulïle de vent, rani- 
mant notre courage, gouttait légèrement nos voiles et 
nous poussait sur les ondes inmiobiles. comme le pati- 
neur dont les pieds rapides ne font qu'effleurer la 
•Mce ; mais, api'ès quehiues heures d'espérance, tout 
retombait en calme plat. 

Un jour, plusieurs petits poissons vinrent se poser 
sur nos espars et même s'abriter jusque sur le pont. 
lAin d'eux, une femelle d'ortolan, attira particulière- 
ment notre attention ; car, immédiatement après elle et 
l^ur sa trace, nous vîmes descendre un superbe faucon 
pèlerin. Le ravisseur plana quelque tenqis au-dessus 
I elle, puis vint s'établir à l'extrémité d'une vergue, et 
'If là, fondant à l'improviste sur le petit glaneur des 
'liauips, l'emporta en trionq)hedans ses serres. Kemar- 
'juez, je vous prie, la date, et jugez de ma stupéfaction, 



.^20 TOUJOURS EN CALME. 

quand je le vis dévorer, ionien volant, le pauvre oiseau, 
sans plus de souci ni de gène (pie n'en montrerait le 
faucon du Mississipi (1 ), pour avaler, au haut des airs. 
un l('zard à goi'ge roufçe ({uMl aurait ramassé sur (juolque 
arbre majestueux, dans les bois de la Louisiane. 

.Nous avions à l)ord une favorit»', appartenant à 
noire capitaine, et qui n'était rien moins que la com- 
pagne d'un coq, ou, en d'autres termes, une simple 
poule. Les uns l'aimaient, parce que de temps en 
temps elle nous pondait un œuf frais, chose assez rare 
en mer, même sur le Délos ; d'autres, pour le plaisir 
qu'ils trouvaient à la jeter par-dessus le bord et h la 
voir se débattre des pieds et des ailes, avec terreur, et 
tenter les derniers efforts pour regagner sa maison flot- 
tante, ce qu'elle n'aurait jamais pu faire, sans la géné- 
reuse assistance de notre bon capitaine. L'excellent 
cœur! quelques semaines après, la malheureuse poule 
tomba par hasard à l'eau; nous filions alors grand train; 
et je crus apercevoir une larme dans ses yeux, quand 
il la vit flotter haletante et bientôt disparaître dans 
notre sillage. — Mais pour le moment, nous sommes 
encore en calme, et maudissant de tout notre cœur la 
tyrannie du vieil Éole. 

Une après-midi nous prîmes deux requins ; dans l'un. 
c'était une femelle d'environ sept pieds de long, nous 
trouvâmes deux petits tout vivants et qui ne deman- 
daient qu'à nager, ainsi que l'expérience nous le prouva. 
En effet, nous en jetâmes un à la mer. et de suite il 

(1) Falùo plumbms, Gmel. 



TOIJOURS EN CALME. 321 

plongea, comme s'il eût éW* de tout temps habitué à 
se suffire à lui-même. On avait séparé l'autre en deux; 
mais la tête remuait encore et semblait vouloir s'échap- 
per. Le reste du corps fut coupé en morceaux, ainsi 
que la mère, pour servir d'amorce aux dauphins, qui, 
je le répète, sont friands de cette chair. 

Notre capitaine, toujours empressé de me procurer 
quelque distraction, vint m'avertir qu'il y avait une foule 
de perches marines sous notre poupe ; et des hameçons 
furent immédiatement pi'éparés pour cette pêche. 
Maintenant on sentait un peu d'air sur nos têtes , les 
\oiles s'entr'ouvraient à la brise, et sous leur impulsion 
le vaisseau commençait à se mouvoir. Le capitaine et 
moi, nous nous mîmes à la fenêtre de la cabine; nous 
avions chacun un bon hameçon, une ligne de fil, quel- 
ques petits morceaux de lard ; et notre amorce descen- 
dait à peine au milieu de la troupe frétillante, que, l'un 
après l'autre, les petits poissons venaient mordre on se 
suivant de si près, qu'en moins de deux heures, si je 
m'en rapporte à mon journal, nous en enlevâmes trois 
cent soixante-dix. Quel régal, quelle délicieuse friture! 
Si jamais, par même calme, je me trouve retenu dans 
le golfe du Mexique, je n'oublierai pas cette perche. 
Celles que nous venions de prendre avaient à peine trois 
pouces de long; elles étaient maigres, de forme épaisse, 
et ne nous en fournirent pas moins un excellent repas. 
C'était plaisir de les voir se tenir en masse compacte 
à l'abri près du gouvernail ; elles étaient si voraces, 
qu'à l'approche seule de notre appât elles sautaient 
hors de l'eau, comme fait parfois le poisson-soleil dans 
u. 21 



522 TOUJOURS EN C\1.MF.. 

nos rivières; toutefois, dès l'instant que le vaisseau 
8'arrAtait, elles se dispersaient le lonj^de ses flancs et 
ne voulaient plus mordre. J'en dessinai une ; et c'est ce 
qua j'ai toujours tâché de faire pour l(;s autres espèces 
que j'ai pu me procurer, durant ce calme mortel. Mais 
je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré de ces 
perches, en traversant l'Atlantique, bien qu'en haute 
mer, diverses sortes de poissons viennent également 
«'attacher à la poupe des navires et soient désignées 
par le même nom. 

Une autre fois nous prîmes un marsouin qui avait 
bien deux mètres de long. C'était la nuit; un beau clair 
de lune me permettait de voir parfaitement la scène. 
Contrairement à ce qui se pratiquait d'habitude, le 
poisson ïi\i piqué, au lieu d'être harponné; mais les 
pointes s'étaient enfoncées d'une telle force dans le 
devant de la tête, qu'il lui était impossible de se déta- 
cher : en vain il se débattait et faisait des bonds prodi- 
gieux. L'individu qui l'avait frappé, passant au capi- 
taine la ligne où tenait le fer, se laissa glisser au moyen 
d'une corde le long des sous-barbes du beaupré, et 
mancpuvra de façon à le prendre par la queue. Quel- 
ques matelots alors le hissèrent à bord. En arrivant 
sur le pont, il poussa un profond gémissement, s'agita 
convulsivement à plusieurs reprises, et bientôt rendit 
le dernier soupir. Nous l'ouvrîmes le lendemain matin, 
huit heures après sa mort, et lui trouvâmes les intes- 
tins encore chauds; ils étaient disposés de la même 
manière que ceux d'un cochon de lait. Il avait dans le 
ventre plusieurs seiches en partie digérées. Sa ma,- 



Tor.iouns en catmk. 323 

choire inlV'i'ieiiro (h'jjassail la siipih'ieui'c d"envir(iii .*i/'i 
de pouce; et chacune était garnijî d'une simple rangée 
(le dénis coniques, longues d'un demi-pouce, et sépa- 
rées de telle sorte qu'en se correspondant aux deux 
mâchoires elles pouvaient truit justement jouer les unes 
entre les autres. L'animal pesait comme quatre cents 
livres ; ses yeux étaient extrêmement petits. Nous 
avions à bord des gens ([ui considéraient sa chair 
comme d«''licate; mais, dans mon opinion, si elle est 
bunuo, celle de l'alligator l'est aussi, et ce que je puis 
(lire, c'est que de longtemps l'envie ne me prendra de 
me régaler ni de l'une ni de Tautre. Le capitaine avait 
Ml de ces marsouins sauter perpendiculairement à plu- 
sieurs pieds hors de l'eau, puis retomber dans de petites 
barques que leur poids faisait souvent enfoncer. 

Durant ces longues journées, des troupes de pigeons 
ne cessèrent de passer entre ('uba et les Florides, et de 
temps en temps une mouette à gorge rose venait se 
jouer autour de nous; la nuit, des sternes noddies se 
posaient sur nos cordages ; et parfois apparaissait une 
frégate planant au-dessus de notre tête, djuis le limpide 
azur des cieux. 

Cependant on étudiait la direction des courants , et 
notre capitaine, qui avait de véritables dispositions pour 
la mécanique, s'employait à tourner des cornes à pou- 
dre et autres articles. Il faisait si peu d'air et la chaleur 
'Hait si étouffante, que nous avions dresse^ sur le pont 
une grande tente pour prendre nos repas et passer la 
nuit; mais, malgré tout, la fatigue et l'ennui nous domi- 
naient ; et je crois que les matelots se seraient presqub 



324 TOUJOURS r.N calmk. 

jetés îï l'eau, pour gagnei* la terre à la nage. Enfin, le 
cinquante-septième ']our i\(i\m\s notre départ, l'air fraî- 
chit un peu. A l'instant tout fut en mouvement à bord; 
vers midi, nous passions au sud du phare des Tortugas, 
et quelques heures après nous naviguions sur l'Atlan- 
tique. Éole, cette fois, s'était bien réveillé de son pro- 
fond sommeil. Dix-neuf jours après avoir perdu de 
vue les caps de la Floride, je débarquais à Liverpool. 



LE STERNE SANDWICH. 

Le 126 mai t832, je longeais les côtes de la Floride. 
sur la barge de M. Thruston, en compagnie de son 
digne pilote et de mon aide, lorsque j'aperçus une 
nombreuse troupe de Sternes qu'à leur grosseur et 
d'après d'autres indices j'aurais pris pour des Sternes 
de marais, si une différence dans leur manière de voler 
ne m'eût convaincu que j'avais affaire à une espèce 
qui m'était encore inconnue. Le plaisir qu'on éprouve 
en pareille occasion ne peut s'exprimer ; et, pour 
satisfaire mon impatient désir, je priai qu'on voulût 
bien ramer vers eux le plus vile possible. Un signe 
d'acquiescement et un certain coup d'œil du pilote m'ap- 
prirent qu'on allait de suite faire droit à ma requête. 



LK STKRNF. SANDWICH. â25 

Kii (inclines niilUlU's. Ions les fusils claieiit prêts à bord, 
cl plusieurs oist^mx loinluiieiit bienttM iiuloiir de nous. 
Ceux duo 1(3 plomb n'avait pas atteints continuèrent 
de planer au-dessus de leurs camarades morts ou mou- 
rants, de sorte qu<; nous pîimes en tuer un très grand 
nombre. Kn examinant le premier qui fut ramassé sur 
l'eau, je reconnus de suite, au jaune qui lui recouvrait la 
pointe du bec, qu'il différait de tous ceux que j'avais vus 
jusqu'ici ; et dans ma joie je m'écriai : Une prise, une 
prise ! une nouvel oiseau pour la faune d'Amérique ! 
Cela était vrai, cher lecteur, car personne, avant moi. 
n'avait encore trouvé le Sterne Sandwich sur aucune 
partie de nos côtes. On en remplit un grand panier ; 
puis nous continuâmes notre route. J'en ouvris plusieurs 
et trouvai, dans les femelles, des œufs prêts à être 
pondus. Chez les mâles aussi, je distinguai les symptô- 
mes bien connus qui indiquent le renouvellement des 
fonctions sexuelles; j'avais grande envie de découvrir 
le lieu où ils nichaient , et cette jouissance, quelques 
jours plus tard, me fut accordée. 

Je prenais plaisir à considérer la vigueur et l'activité 
de cet oiseau, quand il est sur ses ailes. Son vol est plus 
puissant que celui du Sterne des marais, son proche 
allié; ses battements d'aile sont courts et réguliers, 
comme ceux du pigeon voyageur, lorsque seul et loin 
de ses compagnons il s'avance, avec un redoublement 
de vitesse, pour les rejoindre. Quand il plonge après 
de petits mulets et autres poissons de moindre taille, 
qui composent le fond de sa nourriture, il darde per- 
pendiculairement en bas, avec toute la force et l'agilité 



32(> LE SriiRNE SAM)WK;II. 

(lu Slenit^ urcliquc ou du Steine coniuuiu. Parfois suii 
corpsonliri's'cntbricoilaiisrcjiu, mais l'iuslaut (ra|)ri's 
il so roulèvo el jiçaujno pn^stenieut une position avanU- 
^ouso d'où il puisse tondiv sur une nouvelle j»ioio. S'il 
urrive <(ue U) poisson disparaisse, landis (jue Toiseau so 
précipite vers lui. aussitôt ce dernier s'arr^^to, sans 
luèim descendre justprà la surface de Teau. Sa vuix 
est aigre, perçante, et se distingue à un deini-niillo. 11 
la fait entendre par intervalles en volant ; et (juand vous 
approchez de son nid, il se tient au-dessus de votr» 
tête et ne cesse de vous menacer de ses cris de colère 
(jui déchirent les oreilles. 

Quand je découvris l'île où nichent ces oiseaux, j'en 
trouvai qui pondaient encore; niais il n'y on avait au- 
cun qui couvât. Le même nid ne contenait, au |)lu3, 
que trois œufs qui reposaicnit sur le sable, à petite dis- 
tance les uns des auties ; v.{ c'est ii peine si l'on distin- 
guait une apparence de trou prépar<'' pour les recevoir. 
Quelques-uns avaient été placés au pied d'une maigre 
toulfe d'herbe; et tous étaient exposés en plein à la 
chaleur du soleil qui, je le crois, était à cette époque 
bien suffisante pour les cuire. Ils varient autant en cou- 
leur que ceux du Sterne aictiqueoudu grand guilleuiol, 
et paraissent non moins disproportionnés avec la taille 
de l'oiseau, leur grand diamètie étant de deux pouces 
un huitième, et le petit d'un pouce trois huitièmes et 
demi. Us sont d'une forme ovale et j)ointus; le fond, 
d'un gris jaunâtre, est plus ou moins taché, barbouillé 
ou nuancé de différentes teintes de terre d'ombre, de 
bleu pâle et de rougeàtre. D'après ce que dit mou ami 



i.i. sTKRxr: swirnicii. .S'i7 

\\. Il<'\vilsuii.(|iii('n il (loiiiK' (r«»x('('lln!f('s ilcsciiplioiis 
iKroiiii>a;4ri<Vs<l(' plaiiclicsnoii moins oxucU's, ces œuls 
xnit (trdiiiiiirciiu'iit an iioinlnv (!(,' deux, pour chaque 
((iiipl<Mroiseaux,et(pi('l(iuetois(l«* trois, par (îxeinplesui' 
h Iles (le la cote du Norlliuuiberland, où il trouva une 
l^raiide (piaulilé de ces St«;rnes ipii nichaient. Les œufs, 
ajoiite-t-il, étaient si abondants et si près Tun de l'autre, 
t|ue nous étions obligés de marcher avec une extrême 
précaution, poui' ne pas en écraser. Us reposaient sim- 
pltMiient sur l'herbe, comme elle poussait, ou bien sur 
(luelijues brins tpie les oiseaux avaient négligemment 
rassemblés. J'observe, en outre, que ces œufs sont un 
mets très délicat. 

Je n'ai jamais rencontré le Sterne Sandwich sur 
(J'aiities parties de nos côtes que celles qui s'étendent 
des clefs de la Floride à Charleston. Maintenant d'où 
sont-ils venus là, ou comment ont-ils pu passer jusqu'en 
Kurope? C'est une énigme qui ne sera peut-être 
jamais expliquée. J'ai demandé aux naufrageurs s'ils 
voyaient habituellement de ces oiseaux; et ils m'ont 
ivpondu affirmativement , et de plus qu'ils leur ren- 
ilaient de fréquentes visites, à cause de leurs œufs, 
ot aussi des petits qui, lorsqu'ils vont pour quitter 
le Did, sont également très bons à manger. A les en 
croire, cette espèce passe l'hiver sur les clefs ou aux 
environs . et les jeunes se tiennent à l'écart des vieux 
oiseaux. 



NATCHEZ EN 1820. 



Par une claire el froide matinée de décembre, porté 
sur mon bateau plat, j'approchais de la ville de Nat- 
chez. Les rivages du Mississipi étaient bordés d'une 
foule d'embarcations de toute espèce chargées des diffé- 
rents produits de l'Ouest; et c'était entre elles un 
mouvement et un tunmlte tels que ceux des grandes 
foires où chacun ne pense qu'à s'assurer l'avantage de 
la place la plus favorable et du meilleur marché. 
Cependant la scène était loin d'avoir pour moi tout 
son charme, car j'étais encore « au pied de la mon- 
tagne » ; mais en m'éloignant de la basse ville, je ne 
tardai pas à découvrir les rochers sur lesquels est bâtie 
la ville proprement dite. D'innombrab.es vautours, les 
ailes toutes grandes ouvertes, rasaient la terre, en cher- 
chant leur nourriture; çà et là des pins énormes et de 
superbes magnolias élançaient vers le ciel leurs cimes 
toujours vertes ; tandis que, sur l'autre rive, s'étendaient 
de vastes terrains d'alluvion, et qu'à l'horizon, pour 
dernière perspective, se déployait un rideau d'épaisses 
forêts. A chaque moment, des steamers sillonnaient les 
eaux du large fleuve ; dans l'éloignement, les rayons 
du soleil produisaient les effets de lumière les plus 
variés; et tout en suivant du regard les évolutions de 



NATCHEZ EN 1820. 329 

l'aigle à tôte blanche qui doiiiiait lu chasse à rorfraie, 
ma pensée remontait vers le Tout-Puissant, auteur do 
mon ^tre, et j'adnnrais ses voi(»s merveilleuses. 

Avant de prendre terre, j'avais reuiarqu»' plusieurs 
moulins à scie bâtis sur des fossés ou d'étroits canaux 
le long desquels l'eau descendait des marais de l'inté- 
rieur vers l(^ fleuve, et (jui servaient à taire flotter le 
bois de construction juscpi'an riva}?e. J'appris dans la 
suite qu'un seul de ces établissements tem[)oraires avait 
donné, en une seule saison, un profit net d'environ six 
mille dollars. 

Les environs de Natchez sont très pittoresques, et la 
basse ville ofl're, avec la haute, un contraste des plus 
remarquables. Dans la première, les habitations n'ont 
rien de régulier, mais sont généralement construites 
eu bois provenant des bateaux plats hors de service, et 
disposées en rangs qui indiquent l'intention de former 
une longue rue. La population présente un mélange 
qu'il m'est impossible de décrire. Des centaines de 
charrettes et autres véhicules cahotaient, avec leurs 
charges, au long de la pente qui sépare les deux villes; 
mais, lorsque par une rude montée, j'eus gagné le 
sommet, j'oubliai ma fatigue en me trouvant au milieu 
dune avenue de ces beaux arbres qu'on appelle ici Vor- 
gueildela Chine (i). Dans la haute ville, les rues étaient 
toutes tirées à angle droit et passablement garnies de 
maisons en briques ou en planches. La richesse et la 
fertilité du pays m'étaient indiquées par des tas de 

(1) Des pawloDïas et des catalpas. 



âSO NATCHEZ EN 1820. 

balles de colon et îiutres ()roduits encoiiibrant les rues. 
Les églises ne me }»lui'tMii pas; mais, comme pour \w, 
dédommager de celle tacbeiise impression, je rencon- 
trai mon parenl iM. Berthoud, (jui me remit des lettres 
de ma fenmie et de mes fils. Les bonnes nouvelles 
qu'elles contenaient me rendirent tonte ma gaieté, et 
nous nous dirigeâmes ensemble vers le meilleur hôtel 
de la place, qui est celui de M. Garnier. La maison, bàlie 
à la niode espagnole et très spacieuse, était entourée de 
larges vérandas qui, à une grande distance l'une de 
l'autre, dominaient un beau jardin. A cette époque. 
Natchez ne renfermait pas plus de trois mille âmes. Je 
n'y suis pas retourné depuis; cependant sans aucun 
doute, comme pour toutes les autres villes de nos États de 
l'Ouest, la population a dil considérablement s'accroître. 
Elle possédait une banque , et la malle arrivait trois fois 
par semaine de cbaque partie de l'Union. 

La première chose (pii frappe Tétranger est la dou- 
ceur de la température. On y voyait déjà en pleine 
maturité nombre de légumes et de fruits aussi agiéa- 
bles à l'œil que savoureux à la boucbe, et qu'on trouve 
rarement sur nos marchés de l'Kst avant le mois de mai. 
Le pevveo avait choisi le voisinage de la ville pour ses 
quartiers d'hiver; et notre oiseau moqueur, si juste^ 
ment renommé, chantait et sautillait gratis pour chaque 
passant. J'étais surpris de voir le nombre immense de 
vautours qui cheminaient le long des rues ou qui dorr 
maient sur les toits. Le pays, jusqu'à plusieurs mille» 
dans les terres, s'étend en une suite de légères ondula- 
tions; le coton y vient à merveille, et presque partout 



NATCIIEZ EN 1320. AM 

la joie et la riclicssi; semlilent s'être fixt'es dans l'habi- 
tation (lu planteur, toujours prête à recevoir l'c'tranger 
ou le voyageur »^garé qui cherchent un lieu do repos. 
Lepjihier ahonde; les lnili»;iis libres, à Pépoipie dont je 
parle, ne laissaient niancpier le niai'ché ni de venaison 
ni de dindons sauvages; cnbn, le Mississipi qui baigne 
le bas de la mordagne, ù ([uelques centaines de pieds 
au-dessous de la ville, fournit aux habitants do nom- 
breuses variétés de poisson. Le plus grand inconvénient 
est le manque d'eau ({ue l'on est obligé de charrier du 
fleuve, pour les usages communs; tandis que celle cpi'on 
boit est reçue des toits, dans des citernes, et devient 
ïrès rare durant les longues sécheresses. Jus([u'à ces 
dernières années l'oranger y rapportait en plein air; 
mais de grands changements sont survenus dans la 
température, et maintenant des gelées fortes quoique 
passagères obligent do le tenir en serre, pour qu'il puisse 
mûrir son fruit. 

On voit encore, k quehpie distance de la ville, les 
restes d'un vieux fort espagnol. On me dit que, deux 
ans auparavant , une grande ])arti(î de la montagne 
ïïtisine s'était éboulée en glissant à une centaine de 
pieds, et qu'elle avait entraîné dans la rivière beaucoup 
de maisons de la basse ville. Ce malheur, à ce qu'il 
parait, était arrivé par suite d»; l'inliltration des sources 
qui coulent au-dessous des strates d'argile et de sable 
mouvant dont elle est composée. La portion restée on 
place présente une large excavation en forme de bassin 
dans lequel on jette les immondices, qui servent de 
nourriture aux vautours quand ils ne peuvent rien 



332 XATCIIEZ EN 1820. 

attraper de niioux. C'est là que je vis un aigle à tête 
blanche donner la chasse à l'un de ces dégoûtants oi- 
seaux, le frapper et le tuer pour se repaître des entrailles 
d'un cheval que le vautour avait déjà en partie avalées. 
A la vérité, je ne trouvai pas à Natchez beaucoup 
d'amateurs de la science ornithologique ; mais j'y reçus 
un accueil que de longtemps je n'oublierai. M. Gar- 
nier me donna, dans la suite, des preuves d'une véri- 
table amitié, ainsi que vous le saurez en son heu. Je veux 
dire aussi quelques mots d'un autre personnage dont 
la bonté envers moi s'est gravée en traits inefïaçables 
dans mon cœur; toutefois, pour peindre un homme 
de ce caractère, il faudrait la plume d'un Fénelon: 
Charles Carré était d'origine française et fils d'un noble 
de l'ancien régime. Ses qualités acquises et la bienveil- 
lance de son naturel me firent, à première vue, une 
telle impression, que je ne pus m'empêcher de le re- 
garder comme un autre mentor. A peine lui restait-il 
quelques cheveux grisonnants sur la tête , mais dans 
toute sa contenance respiraient la gaieté et l'esprit bouil- 
lant delà jeunesse. Il pratiquait les plus saints préceptes 
du christianisme, car son cœur et sa bourse étaient 
toujours ouverts pour l'infortune. Ce fut sous sa direc- 
tion que je visitai les environs de Natchez ; il possédait 
à fond toute l'histoire de cette ville, depuis l'époque où 
elle était d'abord tombée au pouvoir des Espagnols, 
jusqu'à leur expulsion du pays, ensuite jusqu'à la do- 
mination des Français qu'en définitive avait remplacée 
la nôtre. Il était, en outre, très versé dans la connais- 
sance des divers idiomes indiens, parlait le français avec 



N.VTCHEZ EN 1820. 333 

une grande pureté et faisait des vers religieux. J'ai 
passé des heures bien agréables dans sa compagnie; 
mais hélas! lui aussi nnaintenant. il a pris le chemin de 
toute la terre. 



LE GRAND HÉRON RLANC. 

L'oiseau dont j'entreprends ici de décrire les mœurs 
appartient à la plus grande espèce de Hérons qu'on 
ait, jusqu'à présent, rencontrée aux États-Unis. Il est 
remarquable, non-seulement à raison de sa haute taille, 
mais encore par l'éclatante blancheur de son plumage, 
qui reste la même à toutes les époques de sa vie. Les 
auteurs qui ont subdivisé cette famille, en affirmant 
qu'aucun vrai Héron n'est blanc, vont être choqués, je 
n'en doute pas, au simple énoncé dun ftiit si nouveau ; 
cependant, à bien réfléchir, les efforts que l'on fait pour 
découvrir le véritable arrangement des choses ne peu- 
vent pas toujours être également heureux ; et il est clair 
enfin que celui-là seul qui a tout étudié, doit avoir de 
lirandes chances de disposer tout dans l'ordre des affi- 
nités naturelles. 

Le 24 avril 1832, jour où j'abordai sur la clef In- 
dienne, dans la Floride, je fus mis en rapport avec 
M. Egan, dont j'ai déjà eu occasion de vous parler. C'est 
lui qui le premier appela mon attention sur l'oiseau qui 



33/i LE GRAND HÉRON BLANC. 

fait le sujet de cet article, et dont je ne crois pas 
qu'aucune description ait encore été donnée. Le second 
jour de mon arrivée, n'ayant pu l'accompagner, parce 
que j'étais pressé d(î finir un dessin, je le vis revenir 
avec deux jeunes Héi'oiis en vie et un autre mort dans 
un nid qu'il s'était procure'' en faisant abattre le man- 
glier sur le((uel ils étaient. Figurez-vous ma joie : du 
premier coup d'œil j'avais reconnu (prils appartenaient 
à une espèce toute nouvelle pour moi ! Les deux qu'il 
m'apportait vivants étaient d'un beau blanc, avec une 
légère teinte jaune-crème, et paraissaient remanjua- 
blement gras et forts pour leur âge, qui, au dire de 
notre digne pilote, ne remontait pas à plus de trois 
semaines. Le corps du troisième était en putréfaction 
et beaucoup plus petit. On eût dit ipie, par mégaide. 
les parents l'avaient étouffé en marchant dessus; du 
moins son corps était tout aplati et couvert d'ordures. 
Je plaçai le nid , avec les deux restés en vie. dans la cour. 
Ces jeunes Hérons ne semblaient nullement effrayés 
lorsque quelqu'un s'approchait d'eux; et néanmoin.s. 
dès qu'on étendait la main dans leur direction, ilscher- 
chaient à donner de bons coups de bec. J'avais un chien 
de Terre-Neuve, parfaitement dressé, d'un instinct sûr 
et d'humeur très paisible ; je le siftlai pour essayer : eu 
l'apercevant, les oiseaux se dressèrent à moitié sur 
leurs jaml)es, et les plumes hérissées, les ailes étendues. 
le bec ouvert, firent claquer leurs mandibules d'un air 
menaçant, sans toutefois chercher à quitter le nid. Jr 
fis approcher mon chien de plus près, en lui défendant 
de leur toucher : ils le laissèrent venir à portée; puis. 



LE GRAM) IlÉROX BLANC. SS5 

soudain, le plus gros lui détacha un violent (;oup de bec 
et se suspendit à son nez. Mais Platon était trop brave 
pour ne pas prendre la chose en bonne part; il se con* 
tenta de ni 'apporter l'irascible oiseau, (jue j'empoignai 
parles ailes, en lui taisant lâcher prise. Après quoi, 
notre champion se mit à marcher d'un air tranquille, 
ûer comme pas un de sa tribu; et je l'avoue, je fus 
charmé de le savoir doué de tant de courage. 

Le2G du môme mois. M. Thruston nous prit, mes com- 
pagnons et moi. danssa belle barge, pour nous conduire 
à quelques îles sur lesquelles les cormorans de la Flo- 
ride nichaient en grand nombre. Avant d'arriver, nous 
aperçûmes deux jeunes Hérons blancs, de haute taille, 
qui reposaient dans leur nid.. l'avais grande en vie de les 
prendre vivants ; toutefois un malencontreuxcoup de fusil 
que tira l'un de nous, les fit se jeter à l'eau, llsétaient, 
me dit-on. très capables de voler , mais probablement 
n'avaient encore point vu de figures humaines. En cher* 
chant, ce même jour, des nids de la tourterelle Zénaïde, 
nous finies renconli'c d'un autre jeune Héron de l'espèce 
dont je parle, etipii se promenait, parmi les mangliers, 
fiu bord de l'ile où nous étions. Innnédiatement nous 
nous mîmes à sa poursuite ; et vous eussiez ri de nous 
voir, bien que nous-mêmes n'eussions guère été d'hu- 
meur de nous associer à votre gaieté : imaginez-vous 
sept ou huit personnes aux trousses d'un pauvre oiseau 
qui, le cou tendu, jouant des ailes et^ des jambes, se 
dépêchait tant qu'il pouvait, au milieu des arbres et 
des broussailles. A la fin, j'étais tellement impatienté, 
que, malgré tout mou désir de l'avoir vivant, je fus 



336 LE GRAND HÉRON BKANC. 

plusieurs fois sur le point de lui envoyer un coup de fusil. 
Pourlant, étant parvenu à le prendre on lui attacha 
solidement le bec et les pattes, et on l'expédia à la clef 
Indienne, pour le mettre avec ceux de sa parenté. 
Dès que ces derniers l'aperçurent, ils coururent à lui, en 
ouvrant le bec, et lui firent l'accueil le plus amical, ne 
cessant de le caresser et frottant leur tôte contre la 
sienne d'une façon très divertissante. On plaça devant 
eux un baquet plein de poissons, (ju'ils eurent avalés en 
deux ou trois minutes. 11 suffit de quelques jours 
pour les habituer à manger des morceaux de porc frais, 
du fromage, et autres substances. 

En naviguant autour des îles nombreuses qui se trou- 
vent entre la clef Indienne et la clef de l'Ouest, je vis 
plusieurs oiseaux de cette même espèce, quelques-uns 
seuls, d'autres par couples ou rassemblés en troupes 
plus ou moins considérables; mais je ne pus jamais en 
approcher à portée. M. Egan, pour me consoler, me 
dit qu'au delà de la clef de l'Ouest, il connaissait cer- 
tains endroits où, si nous voulions y consacrer un jour 
et une nuit, nous serions sûrs d'en tuer et plus d'un. 
Le docteur B. Strobel me répéta la môme chose ; et de 
fait, en moins de huit jours, nous nous en procurâmes 
plus d'une douzaine de différents âges, aussi bien que 
des œufs et des nids ; de sorte que les mœurs de ces 
oiseaux purent être étudiées avec tout le soin conve- 
nable par plusieurs personnes de ma société. 

Un matin, vers trois heures, vous nous eussiez vus 
M. Egan et moi, à environ huit milles de notre mouil- 
lage, pagayant en silence dans les passes étroites et 



m; c.ram) ukron hlanc. 3r>7 

sinueuses formées jiar la marée sur une grande île i)lalc 
que la mer reeouvi'ait eu partie. Là, nous espéi'ioiis 
trouver abondauee de Hérons ; mais lonp!;tenips nous 
chci'chàmes sans succès. Kn vain d'antres oiseaux s'ot- 
tVaient {inoscou})s; nous nous étions ])romisd(Mie faire 
feu (jue sur le grand Héron blanc, et i)as un ne s'était 
encore approché de nous. Enfin, après six ou sept 
heures de fatigu»;, un Héron s'enleva au-dessus de notre 
tiHe, et nos deux coups partirent ii la fois. L'oiseau 
tomba roide mort. C'était une femelle qui couvait en- 
core, ou dont les petits devaient étriî nouvellement éclos, 
car son ventre était nu (ît tout son plumage? en mau- 
vais état. Nous prîmes alors un peu de repos, déjeunâ- 
mes de quelques biscuits assaisomiés de mélasse et 
trempés dans l'eau, et nous étendîmes à rond)re des 
iiiangliers, offrant aussi aux moustiifues une excellentt^ 
occasion de rompre leur jeûne. Ensuite nous visitâmes 
l()scl(;fs l'une après l'autre, et vîmes un grand nondne 
(le Hérons blancs. Enfin, à la nuit, nous regagnâmes 
la Marion , épuisés et n'emportant pour tout butin 
ijiiun seul oiseau. (Cependant M. Ëgan et moi, nous 
sonnions aux moyens d'en avoir d'autres à moins de 
frais, ce qui eût pu se faire très facilement un mois 
|)lus tôt, alors que ces oiseaux, comme il médit, étaient 
''ntièrement absorbés par les soins de l'incubation. 11 
me demanda si je ne voudrais pas retourner, cette nuit 
même, à minuit, sur la dernière île que nous venions 
lie parcourir? J'acceptai la proposition et en fis part à 
notre capitaine, qui, ne cherchant que l'occasion de 
m obliger (juand le service ne n'clamait pas sa présence 
H. 22 



338 LE GRAND HÉRON BLANC. 

à bord, s'offrit à nous acconipajifiiei' lui-même dans la 
yole. Les fusils furent promptement nettoyés; on mit 
les provisions et les munitions dans les bateaux; et 
après avoir bien soupe, nous attendîmes, en causant ci 
en riant, l'heure du départ. 

Au coup de huit heures, nous étions sur pied, faisant 
route pour les îles. La lune brillait dans le clair firma- 
ment; mais il n'y avait pas môme un souille de brise, 
et nous tûmes obligés de prendre les avirons. De plus 
nous avions la marée contre nous, et pendant plusieurs 
milles il nous fallut tirer nos bateaux sur des bas-fouds 
vaseux et glissants. Enfin nous arrivâmes à une grande 
île, au milieu d'un profond canal ombragé deman^lieis 
sur lesquels, le soir précédent, nous avions rem.iniué 
que les Héi'ons venaient se percher. Nous restâmes là. 
sans bouger, jusqu'à la pointe du jour. Ah ! lecteur, 
vous ne vous imaginez pas ce que c'est que de passer 
une mortelle heure, dans un pareil lieu, en proie aux 
mouches et aux moustiques, alors surtout qu'il vous est 
absolument interdit de faire un seul mouvement. 
Heureusement le jour parut; les bateaux se séparèrent 
en se domiant rendez-vous au bord opposé de l'île, et 
nous conmiençâmes à ramer chacun de notre côté, en 
faisant le moins de bruit possible. Bientôt un Héruii 
s'enlevad'une branche, juste au-dessus de nos têtes; une 
triple décharge retentit ; niais l'oiseau n'en volait ({iie 
mieux : sans doute, le pilote et moi nous nous étions 
trop pressés. Le héron, tout en s'en allant, poussait de 
grands ciis ([ui. joints au bruit de nos armes à feu, en 
réveillèrent des centaines d'autres que nous vîmes s'en- 



Ï.E GRAND HÉRON BLANC. 339 

lever également des nmngliers. et planer autour de 
nous à la paie clarté de la lune, semblables à une légion 
(le spectres, .le; désespérais de |K)uvoir m'en procurtîr 
un seul; la marée montait rapidement; et ((uand nous 
rejoiginnn.'s Tantie baleau. on nous dit (|ue si nous 
avions eu la précaution de; ne l(;stirer(iuesm' les arbres, 
nous aurions |)u en tuer plusieurs ; mais (ju'à présent 
il nous faudrait attendre jusiprii la pleine marée, tous 
les oiseaux étant partis pour cbercher la nourriture. 

l.es bateaux se stîparèrent de nouveau ; et on con- 
vint ([ue celui qui tuerait un H<'Mon en donnerait cha- 
(jne t'ois avis aux autres, en tirant un second coup do 
l'usil, une minute exactenuint après le premier. 

M. Égan nous avait, en passant, montré un nid sur 
lequel on voyait dc^ux jeunes Héions, et s'était t'ait 
mettre à terre pour guetter au pied de l'arbre. Quant 
à moi, je poussai mon bateau dans une petite anse où 
j'attendis environ une demi-heure. Alors un Héron 
passa au-dessus do nui tête, et celui-là, je ne le manquai 
pas. C'était un beau vieux mâle. Avant même que 
j'eusse pu tirer pour avertir mes compagnons, j'en- 
tendis un coup au loin ; le nnen partit, et j'en entendis 
un second : j'étais donc certain qu'il y avait deux 
oiseaux de tués. Efîectivement, en rejoignant le bateau 
du capitaine, je le trouvai qui en tenait un. Mais 
M. Égan avait en vain fait sentinelle, pendant deux 
heures, auprès du nid ; ni le père ni la mère n'avaient 
paru. Nous le reprîmes avec nous, et nous chaigeàmes 
de notre double capture. Maintenant le flot était pres- 
que entièrement monté. A un mille à peu près du lieu 



340 LE CnAND m:RON ukanc 

où nous ('tious. se iLMiiiiciil plus lU", criil ll(''i'oiis sur un 
Imiic (le vase; où ils «'tiùcMit nit'ouccs jus(|u'jui vcntn*. 
Lo pilotis Flous aY<u'tit «pie c'rlait le bon moiniMit : Lu 
niam», dit-il, les forcera bieiiUM, à s'eiivolei', et ils 
viendront se reposer sui* les arlu'es. Kn conséipieiuv. 
nous nous dispersànu's pour nous placer cliacuii de 
noire nnenx ; et je me postai sur la partie la plus Imssi; 
de l'île, en ayant une autre, en face de moi, dont je 
n'étais séparé ([ue par un canal. Do ce point j'eus le 
plaisir de voir tous les Hérons preudi'e l'essor, en s(! 
suivant rapidement les uns les autres; et bientôt j'en- 
tendis les coups de fusil de mes camarades, mais siuis 
que retiMitit le signal cpii devait amioncer le suctèi^. 
Moi-même, à ce momeiît, ayant cru trouver une occa- 
sion favorable, j'en ajustai un très i!,tos, làcbai la dt'- 

tente oX «Mitendis distinctement le coup le frapper 

le llch'on se contenta de ])0usser son croassement d'ha- 
bitude, et ne ralentit point son vol. Il n'en vint pas 
d'autre jï portée ; bien qu'on en vît un grand nombre 
s'abattre dans l'île voisine, où ils se tenaient, perchés 
sur leurs longues jandjes, comme autant de statues du 
plus ])ur albâtre, formant un beau contraste avec le 
bleu foncé du ciel. Les bateaux revinrent ; M. Égan 
avait un oiseau, le capitaine un autre, et tous deux 
me regardèrent avec surpiise. Nous nousendjarquànies 
alors pour l'île (jui était devant nous, et où nous espé- 
rions faire meilleure rencontre. A peine nous étions-nous 
avancés d'une centaine de pas le long du bord, que nous 
trouvâmes celui ipie j'avais tiré, gisant, les ailes éten- 
dues, dans les dernières convulsions de la mort. Ainsi, 



Ii; GRAND IIKRON lU.VNC. 3M 

nous n'avions pas fait trop inaiivaisi; (^liass»^ ; niais «laiis 
daiitres occasions j'en tuai lusuiconp plus, cl jugeant 
(h'sonnais «pic j'en avais assez, je laissai Irvs pauvres 
oiseaux vaipier en paix à leurs allaires. 

(les Ik^ronssontextr^^nicnienl tarouches; ils parlaient 
parfois d'une distanc»^ d'ini denii-inille. cl fuyaient à 
perte de vue. Quand on les poursuit, ils reviennent aux 
im'^ines îles et aux bancs d«^ vase (pi'ils ont (piilt«''s ; et il 
osl tout à fait inipossil)le(ren approcher, quand ils sont 
porches, ou «[u'ils se tiennent dans r«^au. 

Us résident constamni«Mit sur les clefs de la Floride 
ot. durant la saison des œufs, s'y trouvent plus ahon- 
(laiits ipie partout ailleurs. Rarement s'avancent-ils, à 
Test, plus loin ([ue le cap Floride ; on n'en voit aucun 
sur les Torturas, prol)ablenitnit parce (pie ces îles ne 
portent pas de niangliers. llscoininencent ii s'accoupler 
(Ml mars, mais d'ordinaire ne pondent «pie v«m's leniili«3u 
d'avril. Leurs nids parfois sont tr«'sloin l'un de Tantre ; 
l't bien «pi'en nombre assez considérable sur la même 
île, ils s'y trouvent cependant moins rapprochc's (pie 
(eux du grand Héron bleu. Us ne les établissent guère 
([ii'ii «|uelques pieds au-dessus de la mar«pie des plus 
hautes eaux, c'est-à-dire si bas, qu'ils ne sont réellement 
(pi' un mètre ou deux plus «'levés que les racines des 
iuhres. J'en examinai de vingt à trente, que je trouvai 
tiiiis placés de cette manière. Ils «Haicnt larges, pn'^sen- 
laut près de trois pieds de diamètre, composés de bà- 
lunnets de différente grosseur, mais sans aucune 
apparence de rebord , tout à fait plats et seulement 

(^'pais de quelques pouces. On y compte toujours trois 



3/|2 LE GRAND HfiRON BI.ANC. 

œiit's dont la lonjijueur <*st de doux [)oiicps trois quarts, 
sur un pouce huit douzièmes de iiU'^e, et ((ui ont une 
Ibrt»'! (coquille d't. ne couleur unitoruu; tirant sui' le ^ris- 
bleu clair. M. l'ij^an me dit^iuerincubation dure trente 
jours, et (|ue les (hnix oiseaux couveid (la temelle tuu- 
tetois étant la plus assidu(;), en se tenant les jambes 
étendues tout du long devant eux, connue' t'ont les 
jeunes (|ui n'ont encore (|ue deux ou tntis semaines. 
(iCs derm'ers, (;t j'en ai vu plusieurs ayant depuis dix 
jours jusqu'à un mois, sont d'un blanc [)ur, très byère- 
ment teintés de jaunâtre, et sans aucun indice de (uNe. 
O'ux ([U(^ j'apportai à (ùharlestown , et (\{U) je gardai 
plus d'un an, ii'aimonçaient encore leur sexe paraucnne 
marque distinctive. Je ne sais j)as cond)ien il leur faut 
de tenqis pour acquérir leur plumage comjylel ; et ce 
dernier ('tat, on le reconnaît, n ce (ju'ils ont sur la tète 
une touffe de brins larges, lâches et assez courts, avec 
d'autres cpii pendent sous la gorge, (pioiiiue également 
peu allongés ; mais cependant sans (jue jamais ils mon- 
ti'ent les plumes étroites (ju'on voit sur le croupion et les 
ailes, dans d'autres espèces. 

Ces H(''ronssonts«''dentaires, d'humeur paisible entrt! 
eux, et peut-être moins vifs que VArdeaheroiHas[\]. 
Ils marchent majestueusement, d'un i)as ferme et avec 
une grande élégance. Au contraire de l'espèce que je 
viens de nommer, ils s'associent, pour chercher leur 
nourriture, par troupes de cent et plus ; et ce qui me 
paraît remarquable, c'est qu'ils se retirent sur les bancs 

(1) Le HéroD cendré d'Amérique. 



LK GRAND IlfiUON HLANC. 343 

il»' vase et (le sable, à distance des îles où ils niellent et 
reviennent passer la nuit. J»; crois pouvoir dire, autant 
(lu inoins (pie mes observations m'y autorisent, (pie ce 
sont (les oiseaux diurnes; et cette opinion est corroborée 
par le t(^nioignaj<e de M. fij<an, honune dont on no 
peut trop (istimer 1(5 sens droit, l'esprit juste et la saga- 
cit(''. Quand ils sont sur c(;s bancs, ils restent immobiles, 
sans taire presipie januiis un pas vers la proie, mais 
attendant qu'elle-même vienrKî k portée, pour lui dcHa- 
cher un grand coup de bec et l'avaler tout entière. 
(lep(;ndant, lorsqu'elle leur paraît trop grosse, ils la 
battent sur l'eau, la secouent violemment, et ne cessent 
(le la nulchonner et de la mordre. Jamais ils ne quittent 
la place, ([u'ils n'en soient chassés par la marée; et 
même ils y demeurent jus([u'à ce {\ue l'eau leur monte 
au ventre. Ils sont très méfiants; et bien que revenant 
souvent se percher sui' les mêmes îles, ils se reposent 
presque à chaque fois sur des arbres différents; quand 
on les trouble par trop, ils s'en vont tout à fait, ou du 
moins pour plusieurs semaines. Étant perchés, ils se 
tiennent généralement sur un pied , tandis que l'autre 
est r(?tiré sous le corps. Jamais ils ne se mettent, comme 
les Ibis, aplat sur la branche ; néanmoins ils rentrent 
le cou et se cachent la tête sous l'aile. 

Dans une troupe qui gardait, pendant le jour, cette 
attitude endormie, j'ai souvent remarqué avec surprise 
un ou plusieurs individus se tenant le cou tendu, Tœil 
aux aguets, et qui soudain s'élançaient, à la vue d'un 
marsouin ou d'un requin donnant la chasse à ([uelque 
poisson ; l'approche d'un homme ou d'un bateau sem- 



^Ull LE (iRAM) lU'RON JJLANC. 

blait l(;s troubler , ot cepciuhuit on me dit (jiie jîuiuiis 
personne ne songeait à les poursuivre. Si on les sur- 
prend ils s'enlèvent on poussant de rauques croasse- 
ments, et fuient , en droite ligne, à de grandes dis- 
tances, mais sans entrer dans l'intérieur des terres. 

Le vol du grand Héron blanc est ferme, régulicn- et 
bien soutenu ; ses ailes battent IcMitement et par iiitei- 
valles égaux ; bientôt sa tête s'abaisse sur le corps, et 
ses jambes s'allongent en arrière, comme c'est i'iiîilii- 
tude des autres Hérons. Parfois il s'élève au haut des 
airs, où il plane en décrivant de larges cercles ; ce qu'il 
fait toujours, lorsqu'il va pour st; poser, à moins qu'il 
ne veuille s'abattre, pour manger, sur un terrain où 
déjà se sont établis d'autres individus de son espèce. Il 
est vraiment étonnant qu'un oiseau doué d'une tel o 
puissance de vol ne visite; jamais la Géorgie ou les Ca- 
rolines, et ne passe pas sur le continent. Lorsque, vers 
le milieu du jour, vous les voyez réunis sur les lieux où 
ils ont coutume de chercher leur nourriture, ils seui- 
blent ainsi, dans le lointain, avoir presque doublé do 
taille ; et réellement leur apparence est très singulière. 
On ne peut guère en tuer qu'avec du plomb à daim , 
et c'est de celui-là que nous nous servions toujours. 

En quittant la clef de l'Ouest pour revenir à Charles- 
town, j'emportai deux jeunes qui avaient été confiés aux 
soins du docteur Strobel ; et ce dernier m'assura que, 
par jour, ils consommaient de nourriture plus pesant 
qu'eux. J'en avais aussi deux en vie de VArdea herodias. 
Quand ils furent à bord, je les mis tous quatre ensem- 
ble, dans une très grande cage ; mais bientôt je fus 



LK GRAND HÉRON RLANC. 345 

ohligô do los séparer, car les blancs retusaieiil d'aller 
d'accord avec les cendrés, et môme les auraient infail- 
liblement tués. On leur accordait la liberté de se pro- 
mener pendant ([uelques minutes sur le pont, et ils 
employaient ce temps à maltraittîr ceux des espèces 
iiioms fortes, par exemple, les petits de VArdea rufes- 
cens, de VArdea liidoviciana; et quelquefois ils les trans- 
perçaient du premier coup et les avalaient tout entiers, 
bien ([u'ils fussent eux-mêmes abondamment approvi- 
sionnés de chair de tortue. Aucun honnne de l'équipaiçe 
ne put jamais réussir à s'en fair(3 bien vem'r. 

A la clef Inditnme, je retrouvai ceux que j'avais 
laissés avec M. Egan, dans un état de santé excellent, 
et beaucoup plus forts ; mais je fus surpris de leur voir 
le bec en partie cassé, ce qui provenait, me dit-il, de 
re qu'ils en frappaient trop violemment les poissons 
qu'on leur jetait sur les rochers tie leur (micIos ; et c'est 
iiii fait que je pus vérifier le jour même. On eut beau- 
coup de peine à les prendre dans la cour ; et pour 
les transporter à bord, il fallut leur attacher le bec 
très serré, de peur (pi'ils ne nous fissent du. mal. 
Ils réussirent bien , et dans aucune occasion ne mani- 
festèrent de l'animosité l'un contre l'autre. L'un d'eux 
ipii se promenait par hasard devant la cage où étaient 
lis Ht'rons cendrés, lança un coup de bec à travers les 
liiureaux et fendit le crâne à un de ces malheureux, 
qui expira sur-le-champ. 

En arrivant à Charlestown, nous en avions encore 
ijiiatre de vivants. Je les fis porter chez mon ami J. Bach- 
l'ian, qui fut très content de les voir. Il en garda un 



346 LE r.RAND HÉRON BLANC. 

couple pour lui, et offrit Tautre à notre ami commun, 
le docteur Samuel Wilson, (jui l'accepta, mais pour le 
donner bientôt au docteur Gibbes, et cela, par l'unique 
motif qu'ils lui avaient, disait-il, tu<'' trop de canards. 
Bachman conserva les siens pendant plusieurs mois, lis 
étaient sivoraces, qu'il pouvait à peine les entretenir de 
poisson : ils avalaient plein un baquet de mulets en 
(pielques minutes; ce (pii faisait, pour chacun d'eux, au 
moins un gallon. Pour se percher, ils avaient adopté mi 
bel arbre de son jardin; et à les voir ainsi dans la nuit, 
avec leur blanc plumage, on eût dit des êtres d'un autre 
monde. Un fait remarquable, c'est que la pointe de 
leur bec, dont plus d'un pouce avait été brisé, repoussa, 
dans l'espace de six mois, aussi droite et aussi fine que 
si aucun accident ne lui fût arrivé. De bonne heure, 
au soir ou au matin, on les voyait en arrêt, comme de 
vrais chiens, devant les mouches qui voltigeaient autour 
des fleurs; et ils savaient happer très adroitement 
le léger insecte, qui au même instant disparaissait dans 
leur gosier. En maintes occasions aussi ils s'attaquaient 
aux poulets, aux canards et autres volailles, qu'ils met- 
taient en pièces et dévoraient. Une fois, un chat qui 
dormait au soleil, sur l'un des bancs de la véranda, 
fut cloué d'un coup de bec contre la planche et mas- 
sacré. A la fin même ils commençaient à poursuivre les 
jeunes enfants de mon ami, lorsque celui-ci donna 
l'ordre de les mettre à mort. L'un d'eux fut très habi- 
lement empaillé par mon aide naturaliste, M. H. Ward, 
et figure maintenant dans le musée deCharlestown. Le 
docteur Gibbes fut obligé de faire subir aux siens le 



I.K r.RANI) I!!!:R0N bfanc. 3^7 

iiièiiiL' trailcîiiieiil . cl plus lard j't3n n^vis im dans sa 
colleclioii. 

M. Ki^du a içardr, peiidiiiil nue aniu'o environ, un de 
ces oiseaux j)ris dans le nid et (^u'on laissa, (juand il 
fut grand, vaguer en liberté' sur les bords de la clef 
IiKli(3nne, ])our y cbereber sa nourriture. On lui avait 
rogné l'aile, et il ('tait bien connu de tous les habitants 
(II' Tile ; mais il fut tué par un chasseui' indien (jui 
faisait sa tournée dans le t^ays, où il venait offrir une 
lollection de co((uilles de nier. 

Parfois, (juand arrivent la fin de rautonine et le com- 
iiiencemenl deTliiver, les Hérons se nourrissent de baies 
(le certains arljrisseaux ; et dans les derniers jours de 
sei)tend)re, le doet(;ur Strobel a vu le Héron de nuit 
manger celles du goholimbo. 

Dans les descriptions si nombreuses et trop souvent 
contradictoires qu'on adonnéesdes Hérons, vouspourrez 
lire (jm^ ces oiseaux saisissent la jn'oie en volant et en 
plongeant la tête et 1(^ cou dans l'eau : mais ce point 
iiiospnd)le fort douteux. Je ne CBois pas davantage 
qu'ils guettent la proie du haut des arljres où ils sont 
|ierchés. D'autres encore j^nHendent (jue les Hérons 
sont constanmKMît maigres et très mauvais à manger ; 
mais il n'en est pas toujours ainsi, du moins en Améri- 
iliie; et je regaide même leur chair comme particu- 
lièreinent délicate, pourvu (ju'ils ne soient pas trop 
vieux. 



LE LABRADOR. 



Je nie rappelle avec grand plaisir les jours agr('al)]es 
que j'ai passés dans la compagnie des jeunes gentlemen 
avec lesquels j'ai visité les côtes orageuses et stériles du 
Labrador, et je pense que quelques détails sur la ma- 
nière dont nous savions occuper notre temps, ne pour- 
ront qu'être du goCit de mes lecteurs. 

Nous avions acheté nos provisions à Boston ; imiis 
malheureusement beaucoup de choses très nécessaires 
avaient été oubliées ; c'est pourquoi arrivés à East-Port, 
djuis le Maine, nous suppléâmes, par de nouvelles acqui- 
sitions, à ce qui pouvait nous manquer. Quand il s'agit 
d'une de ces longues et souvent périlleuses expéditions, 
aucun voyageur, qu'on me permette de donner cet avis, 
ne devrait rien nt'gliger de ce qui est propre à assurer 
le succès de son entreprise , ni môme rien de ce (ju'il 
sait pouvoir contribuer à son bien-être personnel. Ou 
n'a guère l'occasion de renouveler ses provisions, soit 
munitions, soit vêtements, dans un pays comme le 
Labrador ; et je l'avoue, nous nous en remîmes trop 
complètement au zèle et à la prévoyance de nos pour- 
voyeurs d'East-Port. Sans doute nous n'avions pas à 
nous plaindre des munitions , le pain était excellent, 
ainsi que la viande et les pommes de terre ; mais le 



LK LABRADOR. 3(|9 

beurre riait tout à l'ait rance , l'huile bonne tout au 
plus à gi'aisser nos fusils, le vinaigre; trop libfM'alonient 
ilcliiyéile cidre; enfin, la moutarde et le poivre n'a- 
vaient point le piquant voulu. Et ce qu'il y a de pis, 
c'est f[ue nous n(î nous aperçûmes de tout cela que 
lorsqu'il était trop tard pour y remédier. Plusieurs tie 
nos jeunes gens n'étaient pas habillés comme il con- 
vient pour des chasseurs , et quelques-uns de nos fusils 
laissaient beaucoup à désirer sous le rapport de la qua- 
lité. Quant à notre vaisseau, du moins, nous étions 
bien partagés : c'était un excellent marcheur, ne pre- 
nant pas l'eau, et qui, monté par un bon équipage, 
obéissait à un habile marin. La cale était parciuetée, et 
une entrée y conduisait de la cabine ; de sorte ijuc 
nous trouvions là, tout à la fois, parloir, salle à manger, 
salon, bibliothèque, etc., etc.; l'ensemble cependant ne 
t'ormant qu'une seule pièce. Une table de sapin d'une 
longueur démesurée occupait le centre ; un de mes 
(ompagnons avait suspendu son hamac à l'un des bouts , 
et dans son voisinage dormaient le cuisinier et un 
jeune garçon qui remplissait les fonctions d'armurier. 
U cabine était peu spacieuse, mais disposée de façon 
a pouvoir servir de dortoir. Elle contenait une petite 
table et un poêle. Nous avions adopté en grande par- 
lie raecoutrement des pécheurs américains sur cette 
itite, à savoir : de fortes culottes de drap bleu, une 
sorte de veste bien chaude et des jaquettes de molleton. 
Nos bottes étaient larges, à bout rond, et ferrées d'é- 
iinimes clous pour nous enq)écher de glisser sur les 
l'oehers. De grosses cravates de laine, d'épaisses mi- 



850 LE LABRADOR. 

taines et, un chapeau à lai'jjjes l)or(ls complétaient notro 
équipement plus pittoresque ([ue fashionaMe. A hipre- 
mitîre occasion, nous chaiii;i'rinies nos bottes pour des 
mocassins es(iuimauv en peau de veau marin, inipt'i'. 
méal)les, légers, aisés et atlaclu's |>ar le liant, vors le 
milieu de la cuisse, au moyen de courroies (pii, bouclées 
par-dessus la hanche, les maintenaient solidement en 
place. Enfin, nous nous étions precautionnés de plu- 
sieurs bateaux à répreuve et dont Tun, extrêmement 
léger, avait été construit poui* les eaux basses. 

Aussitôt arrivés sur la côte et à peine entrés dans le 
port, nous convînmes d'un règlenuMit |)our l'ordre elle 
bien général : chaque matin, il fallait que le cuisinier 
fût debout avant trois heures, et le d«\jeuner sur table 
à trois heures et demie. A ce moment chacun devait être 
équipé. Fusils, nmnitions, boîtes de botaniste, paniers 
pour les œufs et les minéraux, tout cela «îtait prêt. Notre 
déjeuner se composait de café et de pain, avec quelques 
accessoires. A quatre heures, sauf le cuisinier et un 
matelot, tous partaient, chacun dans sa direction, et 
emportant avec soi des provisions cuites. Les uns ga- 
gnaient les îles, d'autres les baies profondes ; ceux-lii. 
en prenant terre, se mettaient à battre le pays jusqua 
midi: alors ils s'étendaient sur la riche mousse, ou 
bien s'asseyaient sur le granit, et [irenaient une heure 
de repos pour manger leur dînei' et causer entre eux 
deleurs succès ou de leurs désappointements. Je regrette 
de ne pas avoir crayonné les gi'oupes curieux que Inr- 
maient, dans ces occasions, nos jeunes amis; ou lors- 
qu'au soir, revenus à bord, ils étaient tous occupés a 



LK LABRADOR. 351 

mesurer, peser, comparer et disséfjuer leurs oiseaux ; 
opération importante et qu'éclairaient nombre de 
chandelles enfonc«''es dans le cou des bouteilles. Ici 
l'un examinait les feuilles et les tleursde ([uel([ue |)lanle , 
là un autre explorait les derniers n^plis de la j^orge 
d'un plongeon , tandis qu'ailleurs un troisième levait 
la peau d'une mouette ou d'un tétrao. Notre journal, 
non plus, n'était pas oublié; on prenait de nouvelles 
dispositions pour le matin, et à minuit, nous en remet- 
tant du reste au cuisinier, chacun regagnait son hamac. 

Si le vent soulHait trop fort , tous descendaient sui" 
le rivage ; et, sauf dans les jours de grande pluie, nos 
explorations continuèrent régulièrement ainsi pendant 
toute la durée de notre séjour. Dans ces arrangements 
nous avions égard aux diverses dispositions physiipies 
des jeunes gens : Shattuck et Ingals allaient ensemble ; 
le capitaine et Cooledge se recherchaient l'un l'autre, 
attendu que ce dernier avait aussi été officier. Lincoln 
et mon fils, qui étaient les deux chasseurs les plus ro- 
bustes et les plus déterminés, marchaient généralement 
deconqmgnie ; et moi, je me mciltais tant(M avec celui- 
ci, tantôt avec celui-là, suivant les cas, mais je ne sor- 
tais pas tous les jours, car j'avais assez de besogne pres- 
sante (jui me retenait au vaisseau. 

Le retoui' de mes compagnons et des marins était 
toujours attendu avec une vive impatience. En mettant 
le pied k bord, ils ouvraient leurs sacs, dont ils étalaient 
le contenu sur le pont; et c'était une joie et des éclats 
de rire ! ceux qui rapportaient les plus rares échantil- 
lons se moquaient de ceux qui ne brillaient que par la 



352 LE LABRADOR. 

(|iiaiitité; ù charge de revanclie pour ces dciiiiors. Mais 
toujours ils étaient sûrs de trouver un bon repas, cai' 
nous avions un tin cuisinier, (pii nialheuicus(Miieiit 
aimait un peu trop la bouteille. 

Nous t'«Mànies religieuscnnent l'anniversaire de nutro 
quatre juillet, et chaque samedi soir nous ne man- 
quions jamais de porter des toasts aux femmes et aux 
fiancées d'abord, ensuite aux parents et aux amis. 
Quelles douces heures de loisir et quel entrain dansées 
réunions ! Ix's uns chantaient, les autres accompa- 
gnaient sur la tlûte et le violon. Un mois ne s'était 
pas écoulé (jue maintes dépouilles d'oiseaux pon- 
daient tout autour de notre appartement ; plant(^s et 
fleurs étaient sous la presse; moi, de mon cole. 
j'avais achevé plusieurs dessins, et nos grand(;s jarres 
se remplissaient de poissons, de (piadrupèdes, de rep- 
tiles et môme de mollus([ues. Nous avions aussi des 
oiseaux vivants, tels (pie mouettes, cormorans, giiil- 
lemots, pufïins, et enfin jusqu'à un corbeau. Dans quel- 
ques havres, l'eau était si transparente, ({ue nous pou- 
vions voir les poissons, et beaucoup d'espèces très cu- 
rieuses, venir se prendre à l'hameçon. 

Cependant les campements, la nuit, hors du vaisseau 
étaient véritableuient pénibles. Les mouches et les 
moustiques ne nous y laissaient pas une minute de repos, 
Ils nous attaquaient par nuées, surtout cpiand nous 
étions couchés ; à moins qu'on n'eût pris soin de s'en- 
velopper de tourbillons de fumée ce qui n'était pas non 
plus fort agréable. Une fois, par un tcnqos affreux, nos 
chasseurs se trouvaient à vingt milles de Wopatiguan: 



LE LABRADOR. 355 

la nuit commenHiit jï venir, la pluio tombait par tor- 
rents et Tair était extrêmement froid. On planta en 
terre les avirons pour servir de supporta (pielijues cou- 
vertures, etiitirand'peine un petit feu lui allumi? devant 
leiiuel on pn'para un maigre repas. Quelle ditférenee 
avec un campement sur les bords du Mississipi! Lii, 
i)ù le bois est abondant et Tair généralement si doux; 
où les moustiques, bien ((u'assez connnuns, ne sont 
pasdumoinsaccompa^nés deriiLsupportablecorté}?e des 
mouches du renne ; où les jappements du joyeux écu- 
reuil et les notes plaintives de la chouette nébuleuse, ce 
[trave bouffon de nos bois de l'Ouest, ne manquent jamais 
ifarriver à Toreille du chasseur, tandis (ju'il coupe, à 
droite» et à gauche, les branchages et les roseaux dont 
il veut se bàlir un abri! Au Labrador, rien de sembla- 
ble : il ne voit autour de lui que mousse et granit ; lo 
silence du tombeau l'enveloppe de toutes parts; et 
i[uaiid les voiles de la nuit ont caché à ses regards cette 
liin-ubre scène, les loups s'approchent pour dévorer les 
restes de son chétif souper. Couards comme ils sont, 
ils ne se hasardent pas à vous attaquer ; mais leurs 
hurlements troublent votre sommeil. Vous vous rôtissez 
les pieds pour les maintenir chauds, et, pendant ce 
temps, votn? tète et vos épaules gèlent. Enfin apparaît 
l'aurore, non plus souriante et les joues roses, mais triste- 
ment enveloppée d'un manteau de brouillard qui vous 
annonce, hélas ! tout autre chose qu'un beau jour, 
l'expédition dont je parle avait pour objet de se pro- 
curer quelques hiboux qu'on voyait voler dans la jour- 
née ; elle ne produisit absolument rien, et nos geus. 
n. 2r> 



55/i LE LABRADOR. 

transis et d(''COurag(^s, «'taieiit dobnut au petit matin, 
heureux de regagner les bateaux et de rentrer à leur 
vaisseau. 

Avant de quitter le Labrador, plusieurs de nos jeunes 
amis commencèrent à sentir le besoin de renouveler 
leurs vêtements ; alors nous aussi nous nous finies lail- 
leui's, à rinstar des matelots, toujours si adroits à ma- 
nier l'aiguille, et nos genoux ainsi que nos confies se 
couvrirent de pièces aux couleurs bariolées. Nos chaus- 
sures en lambeaux, nos babils graisseux, nos chapeaux 
défoncés, étaient en hai'monie avec nos fiLfui'es tannées 
et ridées par le froid. Nous avions vt'ritablement l'air 
d'une bande de gueux et de vagabonds; mais le cœur 
était joyeux, car nous pensions iiu retour, et nous nous 
sentions tiers de notre succès. 

Cependani les bourrasques glacées qui précèdent les 
tempêtes de Thiver, amoncelant le brouillard sur les 
montagnes, soulevaient les vagues sombres de la mer: 
et nous, chaiiue jour nous trouvait plus impatients de 
partir et de quitter ces mornes solitudes, ces rochers à 
l'aspect sinistre et ces stJriles vallées; mais les vents 
contraires nous empêchèrent pendant quelque temps 
de déployer nos blanches voiles. Enfin, un matin que 
le soleil semblait vouloir adresser un dernier sourire à 
cette terre de brumes et de frimas, nous pûmes lever 
l'ancre. Bientôt le liiplcy bondit sur les flots, et nous 
tournâmes nos regards versées régions désolées, en leur 
disant, de bon cœur, adieu pour toujours. 



LE GOELAND A MANTEAU BLEU. 

Le 22 mai 1833, mes compagnons et moi, nous 
fûmes reçus à boid du scliooiier le Swiflsvre comman- 
dé par le capilaiue Cooledge, qui nous débarqua, le 
malin suivanl, sur Tile Jilanclw-'léie, à l'enlrce de la 
baie de Fundy. Celle île est la propriété d'un digne An- 
glais, du nom de Fi'anckland , (jUi nous accueillit avec 
la plus grande aniabdité et nous autorisa à meltie ses 
domaines à contribution, en nous priant de rester aussi 
longtemps que cela nous ferait plaisir. « Les Gcèlands à 
manteau bleu, nous dit-il, nichent chez moi en nombre 
considérable, et vous trouverez où vous exercer. » En 
conséquence, nous nous mimes en chasse et cirigeàmes 
nos retheiches vers les bois desapirsoù Ton nous avait 
prévenus que nous les trouverions. Après avoir tra- 
versé un grand mai'ais, nous arrivâmes à l'erdroit in- 
diqué, et j'aperçus en etlet beaucoup de Goélands poses 
sur des pins, et d'auties qui planaient aux environs; 
mais quai.d nous voulLn.es appiccher, les picnJers 
aussi abandonnèrent leuis nids et conmiencèrent à vo- 
ler autour de nous en poussant des cris continuels. 

Je fus bien surpris de Vdir ces nids sur des arbres, 
les uns près du sommet, d'autres vers le milieu ou sur 
les basses branches; tandis qu'il y en avait plusieurs 



ft56 LE COKLANFi V MANTKKII m.P.U. 

tout à Tait par tonc. Il rst vrai quo le capitaine» m\'ii 
jivail avoiti : mais j»' iin' disais (jiriiiHî fois sur les lit'ii\ 
jo trouverais prohalthMiiciil dus oiseaux tout autres (juc 
(les (îoëlauds. M(?s doutes luaiiileuaiit ne pouvaient plus 
subsister; et j'c'taiseliarui»'' do C(?lte prévoyance qu'uvail 
su leur enseijiçner l'infiV'uieuse nature, pour mettre leurs 
œufs et leurs petits il l'al)ri des entrei)rises de l'honimc. 
Dans la suite, j appris encore avec bien plus de plaisir. 
de M. Franckland. cpie c'»''tait là, chez eux, une hahi- 
tudo acrjiiise, ainsi «pTil îivait pu personnellement lo 
reconnaître; « car, me dit-il, dans les premiers temps 
que je vins ici, il y a déjà nombre d'années, tous les 
Goélands bâtissaient leur nid dans la mousse et sur la 
terre, sans aucune antre précaution ; mais les pécheurs 
et mes lils, ravissant leurs œufs ])our les besoins de 
Vhiver, ennuyèrent tellement ces pauvres bétes, que les 
vieux son!j;èrent, dès ce moment, k placer leurs nids 
sur les arbres dans les parties b s plus épaisses des bois. 
Quant aux oiseaux plus jeunes et moins expérimentés. 
ce sont eux ijui en ont encore (jnelques-uns sur le sol. 
Cependant ils sont redevenus tous un peu moins sau- 
vages, depuis que j'ai défendu aux étrangers de toucher 
à aucun de ces nids. Quanta vous, messieurs, vous êtes 
les seules personnes, si j'en excepte celles de ma famille, 
qui, depuis plusieurs années, aient tiré un coup de fu- 
sil sur l'île Blancbe-Téte ; mais je sais que vous n'en 
userez qu'avec discrétion : aussi étes-vous les bienve- 
nus. » 

Je rendis un juste hommage k l'humanité de notre 
hôte, et le priai de me faire savoir quand tous les Goë- 



LE GOELAND A MANTEAU BLEU. 357 

liiiiils, OU du moins, lu pluparl dVMitn; (Mix, auraient 
iibiunloniu' los ai'brcs o[ i'('|)iis leur aiicieurir iiiaiiiiTo 
lie iiichrr par tciTc. Il me It» promit ; mais «Papivs eu 
(jiK' j'ai vu dans la suito, j«! ne crois pas cpic cclU? lia- 
|iilii(l<' rovi»;nii(î jamais: car siu* plusieurs autres îles 
vdisines où les juVheurs et les cherche'ursd'œursoiitun 
libre accès, les (ioëlaiids, pillc's chaipie aiim-e, ont tout 
à fait prish^ parti de ne plus nicher cpu' sur les arbres. 
.Il' crois im'^me qu'à la lonj^u»;. se voyant ainsi tour- 
mentés, ils finiront par s'établir sui'Ies i)ai'ties les plus 
inaccessibles des rocluM's; et j'ajoute ([ue .M. Franckland 
m'a dit que déjà plusieurs couples avaient choisi ces 
lieux de refuge, pour élever leur lamille en par- 
laite sécurité. Le plus remarquable elTet produit par ce 
(haiiu;ement de domicile, c'est que les petits éclos sur 
bai'bres ou les rochers élevés ne peuvent (juitter le 
iiid(|u"ils ne soient capables de voler; tandis que ceux 
iloiil le berceau est placé sinq)lement par terre, cou- 
rent aux environs au bout d'une semaine et se cachent, 
a la vue de l'homme, parmi les mousses et les plantes 
où souvent ils trouvent leur salut. Quant aux premiers, 
on les jette à bas du nid. ou bien on les assomme à 
coups de gaule, leur chair étant considérée conmie 
excellente par les chercheurs d'œufs et les pùcheurs. 
qui en font provision et la salent pour l'hiver. 

Quelques-uns de ces nids étaient placés à plus de cin- 
([uante pieds de haut sur les arbres; d'autres, trouvés 
dans les profondeurs des bois, n'étaient qu'à huit ou 
dix pieds de terre et collés contre le tronc, comme pour 
échapper plus sûrement k l'œil. C'était vraiment un 



558 LE GOELAND A MANTEAU BLEU. 

spectacle intéressant de V(jii' ces oiseaux aux larges 
ailes passer et repasser autour de ces retraites si bien 
cachées. Les nids ([ui repi^saieiit par terre étaient éloi- 
gnés Tun de Taulrede j)liisieui's mètres, et présentaient 
un dianièire de (|uinze ii dix-huit pouces, sur une pro- 
fondeur de (piati'e à six. \a\ couche int'éi'ieure se com- 
posait d'herbe, de diverses plantes, de lichen ^ris, le 
tout bordé de jonc très ihi, mais sans aucune plume. 
Le diamètre extérieur de ceux (jue je vis sur les aibres 
pouvait être de vinjj^t-quatre ou vingt-six pouces. 
C'étaient les mêmes matériaux, mais en plus grande 
quantité; et je reconnus là encore Tetlét d'une sage 
prévoyance, ayant pour but d'assurer plus d'espace aux 
jeunes à mesure qu'ils grandii aient, attendu qu'ils ne 
pourraient, comme les autres, s'ébattre sur la n)ousse 
aux alentours. Peut-être aussi cette capacité moindre des 
nids placés par teire tenait-elle à ce qu'ils appartenaient 
à de jeunes Goélands; car j'ai maintes ibis remarqué 
que, plus l'oiseau est âgé. plus grand il fait son nid. 
M. Franckland me dit qu'ils réparent souvent les vieux 
nids an commencemeni de la saison, et c'est ce dont 
j'ai pu m'assurer de mes propres yeux. On y compte 
trois œufs qui ont trois pouces de long et deux de large; 
ovales et même un peu en forme de poire, ils sont 
rudes au toucher, mais sans granulations, d'une cou- 
leur terreuse, jaunâtre sombre, et irrégulièrement ta- 
chetés de brun foncé. Presque aussi larges que ceux 
du grand Goéland à manteau noir, ils en diffèrent ce- 
pendant beaucoup par le volume et la couleur, étant 
les uns plus ronds, d'autres plus allongés. Le jaune est 



LE (iOELAM) A MANTEAU BLEU. 359 

urange clair, ralbuniLMi d'un blanc bleuâtre , et je les 
lionne pour un excellent manger. 

Vers les premiers jours de mai, ces Goélands se ras- 
semblent par grandes troupes : le tein;)s de la l'epro- 
(luction est arrivé. Alors ils se retirent sur les bafics de 
sable ou de vase, dans les eaux bassiîs, et Ton entend 
de très loin b'ur bruyant caipielage. A Taide d'une lu- 
nette vous |)ouvez suivre les mâles dans leurs galantes 
(lonionstrations : la ti^te baute et la gorge gonflée , ils 
marchent fièrement et tàcbent, par leuis notes les plus 
tendres, d'exprimer toute la vivacité de leurs désirs. Ces 
réunions généiales ont lieu à quehpie heure du jour que 
ce soit, selon Tétat de la marée, et se continuent pen- 
dant une quinzaine; après (juoi ils parlent tous pour les 
îles où ils anilent nicher. IMusieurs de ces îles sont si- 
tuées près celle où nous étions. Il y en a une, non loin 
du cap Sable, à quelques milles de Textrémité sud de la 
Nouvelle-Ecosse, sur laijuelle, en longeant cette cote, 
comme nous voguions vers le Labrador, nous en vîmes 
des milliers perchés sur les arbres. Certains d entre eux 
commencent à pondre dès le 19 mai et môme quelques 
jours plus tcM, tandis que d'autres n'ont pas encore fini 
à la mi-juin. Dans cet intervalle ils se retirent, à des 
heures déterminées, sur quebfues îlots couverts de ro- 
chers où la copulation s'accomplit. Un jour que nous 
étions assis au bord d'un grand banc de sable, man- 
geant notre dîner, nous aperçûmes un nombre im- 
mense de ces Goélands formant sur les rochers une 
masse épaisse (pii couvrait environ une demi-acre. A 

midi, ceux qui n'étaient pas retenus à couver passèrent 



360 LE GOELAND A MANTEAU BLEU. 

par-dessus nos têtes et se posèrent sur la mer, ù un de- 
mi-mille (lu rivage, on ils restèrent près d'une lioure à 
nager gracieusement et en silence. Un veau niariii, qui 
vint à montrer sa tète hors de Teau, leur fit peiii'; et 
tous ils levèrent les ailes , connue prêts à s'envoler. 
Bientôt après, en etïèt, ils partireut ensemble, puis se 
séparèrent pour chercher la nourriture, et revinrent 
au bout d'une heure versl'ile. volant haut et criant fort. 
Un peu avant le coucher du soleil, ceux ([ui n'('taienl 
point occupés sur le lîid gagnèrent, pour se percher, 
les mêmes rochers, en volant silencieusement et la pin- 
part en longues files. Nous remarquâmes qu'aussitôt 
qu'une troupe nombi-euse s'approchait de la mer eu ca- 
quetant, tous les canards qui étaient aux environs. 
comme saisis de frayeur, s'envolaient à de grancbs 
distances; et nous pûmes constater que ces Goélands, 
bien que craintifs en présence de l'homme, attaquaient 
avec beaucoup de courage les oiseaux rapaces tels que 
geais, corneilles, corbeaux et même des faucons qu'ils 
pourchassaient jusque dans la profondeur des bois, ou 
du moins forçaient à abandonner le voisinage de leurs 
nids. 

Presque aussi défiants et aussi farouches que le (ioë- 
land à manteau noir, on ne pouvait les approcher qu'en 
se tenant bien à couvert ; le moindre bruit les faisait 
immédiatement quitter leur perche. Nous étions six. 
armés chacun d'un bon fusil, et la plupart assez bons 
tireurs; cependant nous ne pûmes jamais en tuer, 
pour ce jour-là, qu'une douzaine, et tous au vol. Dès 
que l'un d'eux partait, il donnait le signal d'alarme; et 



LE GOELAND A MANTEAU BLEU. 361 

des centaines s'enlevaient et planaient sur nos tètes, ù 
une hauteur où il était impossible de les atteindre. Ce 
iH'taittpK^par hasard ([u'il en passait à portée, en rasant 
la cime des arbres. Comme nous nous en revenions, le 
soir, nous en tirâmes un ({ui volait très haut ; il tomba, 
avant seulement le fouet de Taile cassé. Nous le prîmes 
et le posâmes parterre, dans un étroit sentier, et aus- 
sitôt il partit en courant devant nous, presque jusqu'à 
la maison du gouverneur ; c'est ainsi qu'on appelait le 
capitaine Franckland. H ne lit pas de résistance, mais 
mordait cruellement, et de temps à autre se couchait 
pour se reposer (juelques instants. Il marchait assez vite 
pour nous précéder de plusieurs pas, sans jamais cesser 
de crier; une fois il s'élança hors du sentier, à l'im- 
proviste, et fut sur le point de nous échapper. 

Leur aile est aussi puissante ([ue celle du grand 
Goéland ; mais ils volent avec plus d'aisance et plus de 
grâce. Tant que dure la saison des îmiours, leurs évo- 
lutions aériennes otfrent un spectacle que l'on aime à 
contempler : à une hauteur immense, vous les voyez 
fendre les airs, en décrivant de larges cercles ; puis ils 
ledescendent, en curieux zigzags jusqu'au sommet des 
itrbres, ou près de la surface de la mer. Quand ils 
poursuivent le poisson, ils dardent en lignes courbes, 
iivec une extrême rapidité, se mettent soudain à tour- 
noyer lorsqu'ils sont au-dessus de leur proie, et tom- 
htrâ sur elle comme un trait. Dans leurs grands voya- 
?:es, ils passent indifféremment par-dessus la terre ou 
sur l'eau; mais d'habitude à une hauteur considérable. — 
Leur nourriture se compose principalement de harengs 



3C2 LE GOELAND A MANTEAU BLEU. 

dont ils font de grandes doslrnctions ; de là vient qu'on 
les appelle aussi Goélands des harengs. Ils mangent, en 
outre, d'autres poissons de moindre taille, des crevettes, 
des crabes, des crustacés, m<^me de jeunes oiseaix, de 
petits quadrupèdes, et sucent tous les œufs qu'ils peu- 
vent trouver. Je vis les rochers des îles où ils nichent 
couverts d'oursins de mer hérissés de courtes épines 
grisâtres qui leur donnent l'apparence d'une boule de 
mousse. Dans les eaux basses, les Goélands se jettent 
sur ces animaux et percent de leur bec la coquille, dont 
ils aspirent le contenu. Ils savent aussi très bien les 
lancer en l'air et les faire tomber sur les rochers pour 
qu'ils s'y brisent. Nous en vîmes un qui s'était attaqué 
à une moule très dure, la jeter ainsi trois fois de suite. 
sans parvenir à ses fins ; et nous prenions, à cette petite 
s(-ône, un intérêt d'autant plus vif, qu'à chaque fois 
l'oiseau la laissait retomber d'une plus grande hauteur. 
Ils semblent avoir certaines heures pour aller pêcher à 
la mer; du moins nous remarquâmes qu'ils partaient 
dès que les tlots commençaient à se retirer, pour revenir 
au rivage avec la marée montante. 

Dans les premiers temps, les jeunes ne sont nourris 
que de crevettes et autres petits crustacés que les pa- 
rents ramassent sur les bancs de sable, au long des 
bords. Ils ont, à ce moment, tout le dessus du corps 
d'une nuance de rouille foncée, et conservent en partie 
cette couleur qi.and ils deviennent adultes, saufqueles 
plumes sont bordées de gris ou de brun clair, Les 
pieds et les jambes sont d'un bleu verdàtre, tirant sur 
le pourpre; le bec est sombre ou presque noir. Au prin- 



LE GOELAND A MANTEAU BLEU. 363 

temps, ils uc i nieront loiil lt;iii' (lévo!ojj|)(MntMil, mais 
reliemient encore le plumuj^e lîi'Is rouillé. I/année sui- 
vante, la kMe iiioiiîi'e davantaj^e de gris cendré clair et 
de blanc, ainsi (ju'oii en vtiil sui' 1«' cou et les parties 
inférieures. Des laches oran<;e paraissent sur le bec ; 
les pieds et les jambes deviennent couleur de chair; la 
queue est toujours partiellement bai'rée vers le bout. 
Je crois cpralors ils peuvei.l se re|)ro(luire: du moins 
j'en ai vu jioi tant cette livn'e, ({ui s'(''taient accouplés 
avec de plus vieux oiseaux. 

Aucune autre espèce, n ma connaissance, n'avait ses 
iiifls sur ces mêmes îles. Vieux et jeunes vivent ensem- 
ble durant toute ranniM.», si ce n'est quand vient la 
saison des œufs: à celte é'poque, les premiers se reti- 
rent il l'écart pour se livrer aux soins importants qui 
les réclament. Leur cri, qu'on entend de très loin, imite 
assez bien la syllabe hac, Ikic, hnc ; cah, cnli, cah. 

Le Goéland des harengs, dans ses migrations le long 
de nos côtes et à l'intéi'ieur, parcourt une étendue de 
pays plus considérablt^ ip.i'aucune autre espèce d'Amé- 
rique : je l'ai trouvé, dans les mois d'autonnie, sur nos 
grands lacs, sur l'Ohio. le Mississipi et jusque dans le 
golfe du Mexiipie ; en hivei", sur les bords de ce même 
golfe, comme au long de toutes nos cotes oiientales. On 
peiitdire qu'il habite constamment les Ltats-LInis. puis- 
qu'il niche depuisB)ston jusqu'à Last-Port; toutefois le 
plus grand nombre remonte davantage au noi'd. Nous 
en recueillîmes t[uelques nids sur les rochers du Veau- 
Maiin. au Labradoi"; mais aucun sur la cùteelle-môme. 
Ils étaient composés d'herbes sèches et de mousse ap- 



364 LE GOELAND A MANTEAU BLEU. 

portées du continont. Les oiseaux se tenaient k piirt 
entre eux, et semblaient coniplcHenicMit dominés par le 
grand Goéland à manteau noir. A notre retour, nous 
en a()errûmes des vieux et des jeunes sur la côte nord 
de Terre-Neuve et sur les diffih'entes baies où nous 
passâmes. 



LE GRAND PORT AUX ŒUFS. 



Il y a tléjà ([uelques années, après avoir employé lo 
printemps à étudier les mœurs des passereaux émigrants 
et autres oiseaux de terre que je voyais arriver en 
troupes nombreuses dans le voisinage de Camden (New- 
Jersey), je me préparai à visiter les rivages maritimes 
de cet État, pour y continuer le cours de mes observa- 
tions. C'était au mois de juin; on jouissait d'un temps 
délicieux, et le pays semblait sourire dans l'attente des 
beaux jours et des fraîches brises. Des pêcheurs pas- 
saient journellement entre Philadelphie et les difiérents 
})etits ports, avec des wagons à la Jersey, chargés de 
poisson, de volailles, de provisions et autres articles in- 
dispensables aux familles de ces hardis bateliers. C'est 
avec l'un d'eux que je fis marché pour me conduire 
moi et mon bagage jusqu'au grand Port aux œufs. 



l.V. GKAND rORT AUX OEl'FS. 3G5 

Tno après-midi, couimo le soloil iillait se coucher, un 
véhicule fit halte à ma porte, et le coii(liu;t(Hir luiMlonua 
(le suite à entendre (ju'il était très pressé de repartir. ¥a\ 
conséquence, sans perdre de temps, je mis sur la char- 
rette une malle, deux Fusils avec les autres choses né- 
cessaires en pareil cas; puis j'y montai moi-même. Le 
conducteur n'eut ipi'à sifïler, et ses chevaux partirent 
au bon trot par-dessus les sables épais et mouvants qui, 
dans presque toutes les parties de cet État, forment le 
fond des routes. Nous marchions depuis un certain 
temps, lorsque nous rattrapâmes toute une caravane 
(le véhicules semblables au nôtre etqui suivaient la même 
direction. Quand nous fûmes près d'eux, nos chevaux 
se mirent au pas ; et étant tous deux descendus de voi- 
lure, nous nous trouvâmes au milieu d'un groupe de 
joyeux charretiers eu train de se raconter leurs aven- 
tures de la semaine (on était alors au samedi soir). 
L'un faisait le compte des têles de mouton qu'il portait 
à la ville; l'auti'e parlait des courlis qui restaiejit encore 
sur les sables; un troisième se félicitait d'avoir ramassé 
tant de douzaines d'œufs de râle, etc., etc. A mon tour, 
je demandai si les faucons pécheurs étaient abondants 
aux environs du grand Port aux œufs : à cette question 
lin individu d'un certain âge ne put s'empêcher de rire, 
l't me demanda ii moi-même si j'avais jamais vu le 
yoeak fish, au long de la côte, sans l'oiseau dont je lui 
parlais ? Ne sachant (juel animal il entendait par là, 
j'avouai mon ignorance; alors toute la bande poussa 
de grands «iclats d(^ rire auxquels je tus le premier à me 
joindre. 



866 LE GRAND PORT AUX OEUFS. 

II pouvalK^trc niiiuiil. lorsijiic iKiiisarrivAnies aune 
sorte (TauluM'^o où nous |H'îiiies (|ii('1(ji!<n instants de re- 
pos. De cet (Mididit diveriieaient plusieurs l'oules. et les 
charrettessest'paièient. uiiev'uleMient devant continuer 
son chemin avec n(His. I^a nuit dait iniiie. mais le sable 
nous indiijuait sullisamuKMit la voie. Tout i) ci)U|) iiii 
galop de clunaux frappa mon oi'eille; nous nous retour- 
nâmes et reconnûmes (pje notre allelaue était dans un 
danger imminent : mon conducteui' sauta ii bas de son 
siège et tira précipilammeid ses chinanx de coté; il 
n'était que tem[is, eu* lesfuyai'ds passèrent tout à côté 
de nous, ventre a terre, mais sans |)ourtant nous tou- 
clier. Derrière eux courait leui* maître hors (riialeiue: 
ils avaient été. nous dit-il, ellrayés par un hruit venant 
des bois, mais sans doute; ils ne tiU'deraient pas à 
s'arrêter. 11 achevait à peine de parler, (pie nous enten- 
dîmes un fort craipiement, apièsipioi il y (?ut (pielques 
minutes de silence. Bientôt, en etfet, le hennissement 
des chevaux nous apprit (pi'ils avaient brisé leurs tiaits. 
En arrivant sur le lieu, nous tiouvàmes la charrette 
renversée et. quehiues mèties plus loin, les chevaux 
paissant tranipiillement sur le coté de la route. 

Le lever de Taurore, dans les Jersevs et surtout au 
mois de juin, est di«j;ne d'un pinceau plus luillant que le 
mien; aussi me contei.teiai-je tout simplement devtus 
dire que, du moment où les rayons du soleil coinmen- 
cèient à dorer rhori/on, nous entendîmes monter vers 
le ciel les notes joyeuses de lalouette des pris. De 
chaque côté de la route sTtendaicut des bois clair- 
semés, et sur la cime des giai.ds aibres j'apeicevaisde 



LE GRAND PORT AUX OEUFS. 367 

temps à autre le nid d'une orfraie, au-dessus duquel, 
lout là-haut dans les airs, Toistuiu ii la blaiieh(? ^ov^e 
déployait ses ailes, eu prenant son essor vers la mer, 
dont j'aspirais avec délices les âpres parfums. Après 
une demi-heure de marche, nous nous trouvâmes au 
centre môme du pjrand Port aux œufs. 

J'eus la satisfaction d'tHre reçu dans la maison d'un 
vieux pêcheur ipii. propriétaire d'un agréable cotlage 
situé à quelques centaines de mètres du rivage, avait 
en outre le bonhcHU' de posséder une excellente femme, 
et d'être père d'une charmante enfant, joueuse connue 
une petite chatte, mais siiuvage connue une mouelle 
denier. En moins de rien, j'étais installé dans leur 
demeure et pouvais déjà me l'egarder conmie apparte- 
nant à la famille. Nous consacrâmes le reste de la jour- 
née à des exei'cices pieux. 

Les huîtres, quoicfue la saison en fût passée, me pa- 
rurent aussi bonnes et tout aussi fraîches que si on les 
eût prises à l'instant même sur leurs bancs. J'en fis 
mon premier repas, et jamais je n'en avais mangé de 
plus belles ni de plus blanches. Rien (|u'à les voir ainsi 
sur une table amie, ayant à côlé de moi une famille in- 
dustiieuse et homiête, j'éprouve toujours une jouissance 
que les festins les plus somptueux ne peuvent me procu- 
rer. Notre conversation était sinqjle autant qu'innocente, 
et le contentement brillait sur tous les visages. A mesure 
que la connaissance devenait plus intime, j'avais à ré- 
poudre à diverses questions relatives à l'objet de m?. 
visite. Mon digne hôte se frotta les mains, ji.and je 
parlai de chasse et de ^lêche et des longues excui liions 



308 LE GRAND TORT AUX OIIUFS. 

quo jo projetais ii Iravors les marais du voisinage. 
CV'tait alors, H c'est maintenant (?ncon', je l'espère, un 
homme de liante statnn;, aux os saillants, très nuiscii- 
leux, avec un teint brun et des yeux peivants coniiiio 
ceux de l'aigle d(> mer. ('/('tait aussi un rude marcheur. 
S(î riant des tlitlieultes et saehant manier l'aviroii 
connue le meilleur marin. ^)uant au tir, je ne sais 
vraiment à ([uidoimer la palme, de lui ou de M. \i^i[\\, 
le pilote de l'Ile Indienne. Ce que je puis dire, 
c'est que rarement je les ai vus l'un ou l'autre man- 
quer le but. 

Nous fûmes debout avec l'aube et pi'tMs à nous 
mettre en route. jMoi, j'avais mon fusil à deux coups 
en bandoulière ; mon licMe s'était armé d'une longue 
canardière et, en plus, de deux avirons et d'une paire 
de pinces pour les huîtres, tandis que sa femme et sa 
fille s'étaient chartïées d'une seine. Le bateau était bon. 
la brise favorable ; et nous non - en allions naviguant 
ainsi sans fatigue, le long des «'troites passes, vers des 
retraites bien connues de mes conqjagnons. Pour les 
naturalistes ([ui ont la facultc* d'observer nombre d'ob- 
jets à la fois, le grand Port aux œufs fournit un champ 
d'étude aussi abondant et aussi varie» qu'aucune autre 
partie de nos côtes, si j'en excepte lesclefsde la Floride. 
On y trouve des oiseaux de toute espèce, aussi bien cpie 
des poissons et des animaux à coquilles. Les forêts abri- 
tent jne foule de plantes rares, et jusque sur les arides 
bancs de sable habitent des insectes aux teintes les plus 
brillantes. Cependant notre principal objet était de 
nous procurer certains oiseaux qu'on appelle ici des 



LE URAM) l'ORT AUX OFIFS. 369 

avocettes (l);et pom'ypiU'Wiiir, nous siiivîiiios i)(3n(lant 
pliisi(nirs milles iiiio passi; l(»rtu(Mist' (|iii nous ('(induisit 
il.ms rint(''ri('ur d'un vaste marais où, après (|U('l(|ues 
recherches, nous finîmes pai'ti'ouver non-seulement ces 
oiseaux, nuu's encore leurs nids. Noti'e filet avait ('lé 
tendu en travers du canal ; cl (piand nous revînmes, la 
iiiiiiV'e, en se retirant, y avait laiss('' (iuanlil('' (l(^ \). \i\\ 
jiiiissons dont plusieurs turent cuits et mau^(''s sur place. 
J't'ii H'servai un (jui me parut curieux et ((U(! j'envoyai 
iiii baron Cuvier. N(jtre repas fini, nous ('tend imes le 
liletpourle faire SL'cliei', etcontinuànKîsnos recherches 
jiisijirau retour de la mar('e. Apn's avoir t'ait un assez 
lielie butin, nous repi'îuK^s l(.'s avirons et ne nous arrti- 
tàiiies (ju'en face la maison du p(^cheur, où nous traî- 
iiùnies plusieurs fois la seine (^t toujours avec grand 
profit. 

Je passai, de cette mani(>re, plusieurs semaines, sur 
ces rivages salubres et dcMicieux: tantôt m'enlon(;ant 
iiii travers des l)oiset des nuirc'cages, retraittîs prt'ft'rt'es 
ilesh('rons ; tantôt prenant plaisir à écouter le cri reten- 
tissant des râles; ou bien encore portant la destruction 
parmi les blanches mouettes; d'autrefois m'amusant à 
pécher, dans (juelques remous près du bord, le pois- 
son qu'on appelle tête de mouton, et suivant enfin du 
regard le sterne rapide qui faisait ses évolutions au sein 



(1) Lawyers. Ce nom cravoccUc, ou avocat, leur a t'ttS donné, 
remnrquo Wilson, parce qu'ils ont la lan^uc bien pendue et crient 
coiuinueliomont ; mais là, ajoute-l-il, s'anèlc la comparai on, car 
l'avocetle est simple, timide et incapable de faire aucun mal. 

II. n 



370 LE GRAND PORT AUX OEUFS. 

fies airs ou plonî?eait apr^s ijiielqiie menu fretin. Là 
aussi j'ai fait plus d'une esquisse et j'ai vu s'écouler 
plus d'un heureux jour. Avec quel plaisir j'irais revoir 
encore l'honnête famille et la petite maison que j'habi- 
tais avec elle ! 



LE PLUVIER DORÉ. 

Le Pluvier doré passe l'automne, l'hiver et une par- 
tie du printemps dans les États-Unis. 11 se montre par 
troupes considérables, soit le long de nos côtes , soit 
dans l'intérieur, et même souvent sur les terrains les 
plus élevés. Cependant le plus grand nombre s'avance, 
dans les hivers rigoureux, jusqu'au delà des limites de 
nos États méridionaux; et, dans cette espèce, les mi- 
grations partielles sont surtout inlluencées par l'état de 
la saison. Du milieu d'avril au commencement de mai, 
ces oiseaux sont plus abondants sur les côtes maritimes 
des districts du centre et de Test; tandis qu'en automne 
ils fréquentent l'intérieur, et plus spécialement les prai- 
ries de l'Ouest. Dans les premiers jours de mai, ils se 
réunissent en troupes immenses, et commencent leurs 
migrations vers les contrées septentrionales où l'on dit 
qu'ils vont nicher. 

Les détails que donne Wilson sur cette espèce se 



LE PLUVIER DORl':. 3"'1 

rapportent en partituiu Pluvier à (ête de bœuf Chara- 
drius lu'Ivelicus) ; et nièini;, diiiis la seconiie édition de 
ses œuvres, l'éditeur a rejeté le Pluvier doré, comme 
n'appartenant pas à l'Amérique, l)ien qu'il eût pu en 
voir très souvent sur les marchés de Philadelphie. Le 
prince Bonaparte a fait justice de cette erreur dans ses 
Yemain[U'àhhi'!iOhservalionssurlanomenclaturedel''Orni- 
tholo(jie de ÏVilson. M. Selby, en parlant du Pluvier 
doré, dit que, dans son opinion, l'oiseau qu'on désigne 
sous ce nom en Amérique ditTère de celui d'Europe, 
Pour moi qui les ai vus et examinés sur les deux con- 
tinents, j'ai reconnu que leurs mœurs, le son de leur 
voix, leur manière d'être, en un mot toute leur appa- 
rence, étaient exactement semblables. 

Ce Pluvier marche légèrement sur le sol ; souvent, 
quand on l'observe , il séloignc de quelques pas en 
courant, puis s'arrête tout court, fait deux ou trois in- 
clinaisons de tôte en se secouant tout le corps, et lors- 
qu'il croit qu'on ne le voit plus , se foule et demeure 
ainsi caché jusqu'à ce que le danger soit passé. Quand 
vient pour ces oiseaux le moment de quitter le Nord, et 
pendant qu'ils se tiennent sur les sables ou les bancs de 
vase au bord de la mer, ils lèvent fréquemment les ailes, 
comme pour leur faire prendre l'air quelques instants. 
En cherchant leur nourriture, ils se dirigent en droite 
ligne, regardent souvent en bas et de côté, et chemin 
faisant, ramassent ce qu'ils trouvent en se courbant 
par un mouvement particulier. On les voit aussi fouler 
avec leurs pieds la terre humide , pour en faire sortir 
les vers. En automne, ils serelirenl sur les terraius les 



372 LK PU'Vir.u im>ri;. 

plus ('U'vt's, on ilssiivoiil (|ir!ilt(iiuk'nl les l)aies, les in- 
s(?d(\s (H Icssuiilcrcllcs. 

L()rs(|iril lioit voyaji^cM'Ioiii, Ir Pluviordon'' \ith imne 
hauteur de trente à s(Mxante pieds, d'une niani«''re ré- 
guli»Ve et avec une grande rapidité. Si la troupe est 
nombreuse», elle se l'orme sur un front «'tiMidu et se 
pousse en avant par des battements d'ailes bien n^Iés, 
cliaipie individu émettant une note assez douct^'t cpi'il 
répète pai* intervalles. Avant de se poser, ils t'ont di- 
verses évolutions; tantAt descendent en (?ttl(HU'ant le 
sol, tantôt dé{'riveni une courbe ou s\'»lancenl de côté; 
d'autres fois resserrent, puis étendent leurs rangs; et à 
la fin, au moment même où ils send)laient prés de 
s'abattre, le cîiasseur, impalientéde les attendre, les 
voit subitement prendre l'essor et lui ('cbapper. Quand 
ils se posent à portée, h» meillem* nu>ment pour les ti- 
rer est celui où ils toucbent la terre, car alors ils ne 
présentent (prune masse compacte et se dispersent 
rinstant d'après. J'en ai souvent remarcpuMpii.en pas- 
sant d'un endroit à l'autriî. rompaient soudain leur 
élan connue pour regarder les objets au-dessous d'eux, 
ainsi que le font les courlis. 

Le 16 mars 1821. étant à la Nouvelle-Orléans, je 
fus invité, par quchpies cbasseurs français, à une par- 
tie dans les environs du lac Saint- Jean : c'était pour 
assister au passage des IMuviers. cpii par myriades 
venaient du nord et continuaient leurs migrations vers 
le sud. Dès le matin . à la première apparition de ces 
oiseaux, des compagnies de vingt à cinquante chasseurs 
s'étaient postées dans les différents lieux où ils savaient 



IV. rmviiiK iKiRi;. 373 

par cxpciiciu'*' «iiriis dcvaioiil iiussor; plucrs à ofçale 
(iistaiirc les mis «les aiiircs. ils allnulaiiMii assis par 
terre. Qiiainl iiik^ troupe ap|)r<)('liait , cliaqne iiuii- 
vidu so inellail ii siillcr en imitant iciii' cri d'appi;!; 
à C(î signal, les Pluviers (iescciidaieiit (;t commeii- 
çaiJMit à tounioytîr en (Iclilaiit devant les e.hass(;iirs , 
(|ui tous, il tour de rôle, leur tMivoyaieiil liuir coup de 
fusil, avec tant lU) siiecès, (pi(^ j'ai vu de ces troupes, 
composéc^s d(^ ceid oiseaux (!l j»lus, (pii se trouvaicnit 
ainsi réduitivs à un misérable n;sti; d(3 (-in([ ou six indi- 
vidus. Pendant (pie les chasseurs nîcharj^eaient les 
armes, les chiens rapportaient h; tçibier. I^e jeu conti- 
nua de celte numière toute la journée, et au coucher 
du soleil, quand j»* ([uiltai ces destructeurs, ils parais- 
saient tout aussi acharnés à lalMîso^ne (jue lors de mon 
arrivée. Un s(ud individu, tout près (h; IVndroit où 
j'étais moi-même, en tua, [)0ur sa part, soixante-ti'ois 
douzaines. Kii évaluant le nomhre des chasseui's à deux 
cents, etsuppos»'^ (pa^ chacim (îu (Mit tué vinjiçt douzaines, 
c étaient (piarante-huit mille Pluviers dor(''S(pii avaient 
été abattus dans cette journée. 

Je demandai si leur passaL;(; avait litni fr(''([uem- 
ment, et Ton uie répondit (pie, six ans auparavant, on 
les avait vus arriver en aussi grand nombre, immédia- 
tement a|)r(3s deux ou trois jours d'une chaleur exces- 
sive, pouss(''s (Qu'ils ('taient par un(; luise du nord-(îst. 
Parmi cette nuiltitude d'oiseaux, (juel({ues-uns seule- 
ment étaient gras, la ])lupart de c(}ux (|ue j'examinai 
me parurent très maigres; à oeine si je leur trouvai 
quelques aliments dans l'estomac, et les œufs dans 



37/i i.E pirvitR Doi\i>. 

l'ovaire des feiiielU's n'étaient nnlieineiit «Ith'eloppés. 

J'ai eu de nouveau recours à l'oliliiceauce de mon 
ami W. MacfJiillivray, pour obtenir des renseignenienls 
sur leurs mœurs, et je ne |»uis mieux faire (pic de trans- 
crire ici ceux qu'il m'a dontiés. 

« Le Pluvier doré est un oiseau très commun dans 
prescjue toutes les pai'ties de rf^cosse. sp<''cialement 
dans les Highlands du nord t^t aux Hébrides. Quand le 
temps conmience à s'adoucir, vers la fin du printemps 
on les voit, le long des rivages ou sur les champs à pro- 
ximité, voler à une grande hauteur et en troupes peu 
serrées qui tantôt se massent en rangs profonds, tantôt 
présentent des lignes anguleuses et irrégulières. Us 
avancent d'un mouvement paisible et r«''glé, faisant en- 
tendre, à de courts intervalles, leurs notes douces et 
plaintives; parfois ])oussant un cri singulier qui res- 
semble aux syllabes courlie-ioee. Ces oiseaux alors aban- 
donnent leurs retraites de l'hiver , et retournent aux 
marécages de l'intérieur, sur les(iuels ils se dispersent 
par couples. Au commencement du printemps, si vous 
traversez un de ces marais à l'aspect sinistre, vous êtes 
presque sûr d'entendre la voix g(''missante du Pluvier, 
qu'accompagne souvent le faible cheep-clieep de la bé- 
cassine ou le cri perçant du courlis. Avancez encore 
un peu : devant vous, sur ce tertre couvert de mousse, 
vient de se poser un mâle revêtu de sa belle livrée 
d'été, noir et vert ; vous pouvez, si cela vous convient, 
en approcher à moins de dix pas; et dans certaines 
localités il ne serait pas ditïicile à un seul chasseur d'en 
tuer, en cette saison, plusieurs douzaines par jour. 



LE nuVIER DORÉ. 375 

Après que l'iinMibiitiuu a (.oiniiuMic»''. les femelles se 
tiennent à leiii' |)Ost(; el ne se montrent, plus jjuère. Je 
ne sais si les niàles les assistent ou non dans leur tâche 
pénible , mais toujours est-il ([u'ils ne les abandonnent 
pas. I.e nid a tout simjilemeîit l'apparence d'un petit 
enfoncement dans une touiîée de mousse ou dans 
une place sèche sur la lande; cpielques brins d'herbe 
flétries en tapissent néjijlifîemment le fond. Les œufs, 
ne dépassant jamais h) nonibre de quatre, se trouvent, 
comme c'est riiabitucle dans cette famille, ramassés en- 
semble par le petit bout. Ils sont l)eaucoup plus gros et 
plus pointus (pie ceux du vanneau, leur longueur étant 
d'environ deux pouces un huitième, sur une largeur 
d'un pouce et demi. La coquille, rnince et lisse, est 
dun jaune grisâtre, irrégulièrement brouillée et poin- 
tillée de brun foncé, avec ipjelques légères taches pour- 
pres, plus marqut'es vers le gios bout. Les jeunes quit- 
tent le nid immédiatement après avoir brisé la coquille, 
et commencent à se cacher en se foulant à plat sur la 
terre. A ce moment, la femelle témoigne la plus vive 
inquiétude pour leur sûreté : s'il en est besoin , elle 
feindra d'être boiteuse, pour attirer l'ennemi à sa suite; 
plusieurs fois je l'ai vue, cette tendre mère, s'envoler 
à une distance considérable, puis, se posant dans un 
endroit bien découvert, se traîner par terre comme si 
elle eût été prête à mourir, et battre péniblement des 
ailes pour faire croire quelle les avait cassées. Les 
œufs sont excellents, et la chair des jeunes n'est pas 
moins délicate quand ils commencent à prendre leurs 
plumes. 



376 m FLUVIbR DORÉ. 

» Dèsqiie lems potilssoiit on état (levulLM',lesPlnviers 
se réunissent do nouveau par ti'onpes, mais lestent sur 
les marais jusiju'au commencement de riiiv«M'. (le n'est 
qu'alors qu'ils j^agnent les(;hamps; et cpiand la saison 
est trop rigoureuse, ils se retirent sur les terrains bas, 
près des bords de lu mer. Pendant les longues geli-es 
ils cherchent leur nourriture sur les sables et les rivages 
rocailleux, il la marée tiescendante ; et en général, tant 
que dure la mauvaise saison , ils ne s'éloignent guère 
de la mer. 

» Quand une troupe s'abat sur un champ, les divers 
individus se dispersent et courent chacun de leur côté 
avec une grande activité, en récoltant ce qui se trouve. 
11 y eu a de si peu farouches, qu'on peut s'en approcher 
à quinze mètres; et souvent j'ai fait plusieurs fois le 
tour d'une de ces troupes éparpillées, pour les ramener 
ensemble avant de tirer. Dans les temps de vent, ils se 
foulent à ras de terre, et j'ai lieu de penser que d'or- 
dinaire ils gardent cette position durant la nuit. Sur les 
Hébrides, j'ai été maintes fois à la chasse de ces oi- 
seaux au clair de lune ; et je ne les trouvais pas moins 
occupés et moins actifs (pie dans le jour; ce qui, je 
crois est aussi le cas pour les bécassines. Mais rare- 
ment i^isais-je capture, alteîidu la dilïiculté de bien 
apprécier la distanctî dans les ténèbres. Le nombre des 
iMuviersipii fréquentent, en cette saison, h^s pâturages 
sablonneux et les Hébrides sporades (1) est véritable- 
ment étonnant. 

{[) Outer ffebrides. C'est rarchipel qui comprend les îles éparse» 
ei les plus éloignées de la côte d'Ecosse. 



LE PLUVIER DORÉ. 377 

» Le IMuvier dort* enlro paifuisà j^aié «laiis l'eau, pour 
chercliersu nourriture ; cepuiuluul il prôlèrede beaucoup 
les terrains secs, et sous ce rapport il dilï'ère essen- 
tiellement des chevaliers et des har^tîs. 11 aime à son- 
der les sables humides; et dans Tété, sur les marécjiges 
et les prairies, on trouve les résidus de la fiente de 
vache fréquennn^Mit perforés par son bec. La chair de 
cet oiseau est délicieuse et, dans mon opinion, ne le cède 
guère à celle du la bécasse. » 



LE CANARD DE LA VALLISNÉRIE. 

On rencontre ce fameux Canard depuis les bouches 
du Mississipi jusqu'à THudson ou rivière Nord; au delà 
de cette dernière limite, il se montre rarement sur nos 
côtes de l'Est, quelle que soit la saison. Cette circon- 
tance, jointe à cet autre fait, qu'on le voit de temps en 
temps sur les hautes eaux de nos districts de TOuest, et 
qu'il niche en grand nombre, soit au bord de la rivière 
de l'Ours, dans la Californie supérieure, soit sur les 
marais et au long des cours d'eau, dans maintes parties 
des montagnes Rocheuses, cette circonstance, dis-je, me 
porte à penser qu'au lieu de côtoyer la mer ou les 
fleuves, ces oiseaux passent par le milieu des terres, en 



378 LE CANVRÎ) nP, TV VAI.I.lSNl'niR. 

gnp^iiant losn^p;ioiis(»ù ils vciili'iil luire leurs nids. (|uel- 
qiio rerul(Vs qu'i^lles soient vei-s l«; .Noid. D'apivs lo 
docteur Rieliardson. ils niellent dans loiites les contrées 
on l'on va cheieher «les fourrures, depuis le cinquan- 
tième parallèle jusqu'aux ])lus hautes latitudes se|)ten- 
trionales. 

Tout le temps (pi'il demeure dans ceux de nos États 
qui bordent lAtlanlitpie. cet lanard abonde piinci|»aie- 
ment sur la baie de ('.besapeake et les coiu's d'eau qui 
s'y d<'»versent. Il n'y a pas plus d'une viuLitaine (rannees 
que ses apparitions n''p;ulièi'es et son sj'joui' ont «'It' oIh 
servés ou du moins siLriiiil^'ssur nos eaux du Sud ; cepen- 
dant à la Nouvelle-Oiléans. où on le désijïne sous le 
nom de Canard-cheral. il (Hait coinni de tenqis ininié- 
morial, au dire d(*s plus anciens chasseui's encore 
vivants ; et selon eux, c'est seuhîinent environ depuis 
quinze ans. (pi'il a comnieiuM' de monter, d'ini prix 
très bas, jusqu'à deux dollars la paire, taux auquel il 
était rigoureusement tenu lors de mon passajj^e en cette 
\ille, au mois de mars 1(S,S7. 

Ce renchérissement extraordinaire est dil, je crois, 
à la préférence marquée que lui donnent les épicuriens 
de nos Ëtats du centre, où on le vante avec exagération 
comme infiniment supérieur à tous les autres canards 
du monde. La plupart de nos méridionaux sont telle- 
ment enfiçou(''s de cette prétendue supériorité, que plu- 
sieurs fois ils ont fait venir des provisions de ces fins 
Canards, de Baltimore à Charleston et même jusqu'à 
Savannah, en Géorgie, bien que l'espèce n'en soit pas 
très rare au voisinage de cette dernière ville, non plus 



LE CANARI) IM. I A VAI.I ISNÉRIt. S79 

nue sur la fj;ran(lo rivi«'M'(; Suntee. l'ii jour j«î montrais, 
à lin ami qui n'est ])lus. quchiues douzaines de ces 
nnMiies ('.îinanls rU\\vs sur le marché de Savannah; 
mais lui voulait, h toiitt; force, (jue je fusse dans l'er- 
reur, et me soutenait t|ue ce n'était là (jue de pauvre 
gibier, sec, maij;n\ avec un insupportable ^oiUde pois- 
son, et (Tune ijualité lùen inlV'rieiire à celle du canard 
Miivajîc et de la sarcelle aux ailes bleues. Kt de fait 
il n'avait pas tort, car dans cette saison ils no valent 
imv mieux cpi'il ne disait. 

Jeu ai vu des quantités consideiables sur les nom- 
lueux ilôts et les rivières de la Floride oriiMitale ; niais 
>;iiisen rencontrer un seul sur le içolfe Saint-Laurent, 
au long des cotes du Labrador ou de Terre-Neuve. 

Ils arrivent dans les (Mivirons de la Nouvelle-Orléans, 
du 20 octobre à la fin de (b'cembre. par compaj^nies 
de huit à douze individus, ipii piobablement ne seconi- 
piistînl (pie des mendwes (ruiie seule lamille ; et à l'in- 
verse de plusieurs autres espèces, ils se tiennent par 
petits groupes, tant que dure Tbiver. Néanmoins, à 
rapproche du printcnq)s, ils se réunissent entre eux et, 
vers le premier avi'il, partent en grandes troupes. Dans 
leurs stations, ils ont coutume de se poser à découvert 
sur les prairies humides, les étangs vaseux, et font leur 
nourriture des graines de diverses plantes, notamment 
décolles du lis d'eau et de Tavoine sauvage. 

Au rapport d'Alexandre Wilson, qui le premier a 
décrit cette espèce, leur apparition dans les districts du 
Centre a lieu vers le 15 octobre ; mais plus récemment 
d'autres auteurs ont écrit qu'à moins d'un froid rigou- 



880 Lli CAN\KI> l)i: I.A VAI.I.ISMIUE. 

reux dans le iNuid, ils s(» iiKniliciil l'aioiiioiil .ivaiii lu 
15 iiovtMnlu'o. (Vesl aussi mon avis, «'tant (Mmvaiiini.jole 
Répète, (jii« pour se rendie aux lieux où ils nichent, de 
môme ([ue pour les «piitter, leurs voyages s'arcompliii- 
sent pai' le milieu des terres. Si ce dernier point ciail 
bien vérifié, il faudrait y voir la preuve «pie ces oiseiuix, 
diftérents en cela des autres canards, au lieu d»; s'uviiii- 
cer directement au Sud. ipiand viennent rautoiiiiu; «>! 
l'hiver, suivent une direction oblique vers les réj^jions 
de TEst où ils résident, juscpi'à ceipiele froid s'y l'ass»' 
trop vivement sentir, et ipiMls repremient leur vol [muu 
gagner des contrées plus chaudes, où ils demeurent toiil 
le reste de l'hiver. 

Leur vol, bien (jne rap])elant par sa pesanteur celi 
de nos plus grosses espèces de mer, est puissant, rapide. 
par moments très éhîvé et bien soutenu. Us nagent en- 
foncés dans Teau, surtout quand ils redoutent (luelqui' 
danger, et probablement pour ôtre toujours ])rèls à «liv 
paraître en plongeant, exercice auquel ils sont des plli^ 
experts. Us fendent l'eau avec une extrême iigilité, mais 
se meuvent lourdement sur terre. Leur régime varie 
suivant les lieux et les saisons. I^a plante nommée Ftil- 
lisnérie (1), et dont on dit qu'ils font leur nourriture sur 
la baie de Chesapeake, est plus abondante dans ces eaux 
que partout ailleurs; et là même elle devient «(uelque- 



(1) C'est celte mc^me plante qui présente, dans ses amours, des phé- 
nomènes si singuliers, d'ailleurs bien constatés par les savants, et doni 
plusieurs poètes ont fait l'objet de leurs cliants : voyez Darwin, dm> 
a*i& Amours des plantes ^ et Delillc dans tes Trois régnes de la mtm.\ 



I.E CANARO I»E LA VAIJ.ISNÉRIE. 381 

lois assez lair |u»iir i|uo rc (iaiianl. ainsi c|iie d'autres 
|iii II Vu sont pas moins IViaiuis, se voimit olili^és de 
iiciiiirir aux paissons, gieuouillettes et lézards aipia- 
:ii|ii(>s. liniaees et luolluscpies. ainsi ipTaux graines de 
diverses espèces (pnm retrouve en plus ou moins jjjraude 
i|iiiuitite dans leur estoinae. 

On ne sait rien de leurs nueurs durant la saison des 
mis, et Ton ignore (paiement ce (|ui se rappoite aux 
rliiiiifîeiiieiits de plumage «prils peuvent subir à cette 
luhiie époipie. 

Quant aux moyens (|u'on emploie pour en a|)provi- 
«loiiiier nos marcln's. n'ayant pu, faute d'occasions, 
mon instruin; suilisammeiit par moi-même, je vais 
transcrire ici un comptiî rendu de lâchasse aux (lanards 
m' les eaux du C-hesapeake, publié il y a d«''jà ([uelques 
liiiiKTs dans le Cabinet inùslinre ndtvrdle. et dont une 

'pie m'a «'té transmise par l'auteur, le docteur Sliar- 
jihsdePhiladelpbie. Je nrem[)ressede lui en adresser 
iiii'sremercîments. sans oublier les nombreuses preuves 
il(iljli^i,a'ance qu'en mainte autre circonstance il m'a 
iiiinnces : 

« La baie de Chesapeake. avec ses divers tributaires, 
est le lieu le plus t'n'quentt'' par les oiseaux d'eau qu'il 
wiil dans tous les l^tats-rnis. (lela tient à rid)ondance 
hionrriture ([u'ils y trouvent, soit sur les immenses 
liaïu's (le sable ou bas-toiids ipii, de l'embouchure delà 
^iisciueiiamiab, s'étendent tout lehmgde la rivière Klk, 
S"it sur les bords mêmes de la baie et de ses affluents, 
jusqu'aux rivières York et James dans le sud. 

» Cependant leur nombre va en décroissant depuis 



f 



582 I.E CANAUn DR I.A VALLISNÉRIE. 

qiielcjues aiiiuHîs ; et mhwc plusieurs personfies m'ont 
assun^ (jue, rien (jue daus les (|uiuze dei'uières. il avait 
diniiuu»' (le uioitic. delà, à n"eu pas douter, provient 
d'abord de la plus t»ra!Mle destruetiou iju'ou en l'ail, 
tout le moude aujounTIuii s'acharnaut après eux. par 
occupation oupai'passe-tuuips; ensuite le trouble inces- 
sant qu'on leur cause les porte à se disperser plus au 
loin et à déserter leuis anciennes retraites. 

» Dès la première ou la seconde semaine d'octobre 
on voit apparaître, sur les parties sup-rieuresde la baie, 
les petites espèces de canai'ds. telles ({ue la sarcelle reli- 
gieuse, le canard à lonj;ue(pieue elle canai'd rouiloàtre ; 
puis, dans les derniers jours du mois, le millouiiiuii. 
le jonsen et le millouin (1), ([ui avec l'oie du Canada 
se répandent bientôt sur toute létendue de la baie. 
Enfin, nuiis seulement aj)rcs (pie le froid a sévi dans le 
Nord, arrivent en grand nondu'c et jus(pi'au milieu de 
novembre le Canard de la Vallisnérie et le cygne d".\- 
mérique. Tous ces oiseaux, dans les premiers temps. 
sont maigies et sans goiU, îÏ cause des privations qu'ils 
ont soullértes pendant le voyage et peut-être pendant les 
préparatifs de leur installation. 11 faut plusieurs jours J 
dun repos non interrompu pour leur connnuni(piLïj 
cette saveur qu'on prise tant cbez certains d'entre eux. 
Dans les basses marées (pii suivent leur retour, ils sej 
tiennent sur les bancs, loin du rivage, et rareuieiilj 
prennent l'essor, à moins qu'ils ne soient in(iuietes; 
mais quand les marées du i)rintemps rendent les eaux 



(1) Anas albeola, glacialis, ruhida, marila, Americana, ferim. 



LE CANARI) Dli: I.A VALMSNÉRIE. 388 

trop profondes nom' (pTilsy puissoiit trouver leur nour- 
riture, ils s'eiivolen'. ehiU|uo matin, pour descendre la 
baie et revenir avec le soir. La plupail se nourrissent 
de la inAuie herbe ([ui croit ahondaninientdanslesbas- 
fonds de la haie (?t les eaux adjacentes et (ju'on appelle 
Uerbe aux Canards, ou Vallisnérie d'Aniéricpie. Elle a 
d'ordinaire de six à dix-huit pouces de haut et s'arra- 
che tiH^'s tacileinent. Des personnes qui ont observé de 
près nos Canards, lorsipj'ils vont pour mander, disent 
que, de m»'Mnc (jue le inillouinan, ils plontçent pour se 
procurer cette heihe, se contentant eux-niènies des 
racines, tandis ([ue le jensen et le niillouin prennent 
les feuilles. En etl'el, bien que le jensen soit beaucoup 
plus })etit que le Canard de la Vallisncrie, il ne se gène 
pas, attirnie-t-on, pour lui dérober tout le butin qu'il 
rapporte, au uionient même où il revient du fond de 
l'eau. 

» Toutes ces i;rosses esi)èces (;herchent la pâture de 
compagnie, nuiis se st'parent (piand elles s'envolent. 
Qu'elles vivent les unes et les autres de la même herbe, 
cela est évident, leur chair à tous ayant le même fumet: 
si bien que les individus dont le goût est le plus exercé 
sous ce rapport sont embarrassés pour dire à quelle 
es|)èce ils ont atlaire ; cependant le jensen est celui 
qu'on préfère gént'ralemeiit. 

» Vers le milieu de (lécend)re, surtout quand l'hiver 
;i été un peu rigoureux, ces ditTérents canaids sont 
devenus si gras, que j'en ai vu dont la gorge crevait en 
tomban urleau. Dès lors, connue ils ilépensent moins 
detempsà manger, ils passent et repassent, matin et soir, 



384 LE CANARD l)K LA VALLISNÉRIE. 

par-dessus la baie;, offrant ainsi au chasseur des occasions 
très favorables. Ils constMvent, dans leurs plus courts 
voyages, l'ordre qu'ils observent pour leurs migrations, 
c'est-à-din; qu'ils volent en ligne ou bien en formant 
un I riangle sans base ; et si le vent souftle sur les pointes 
de terre ((ui font saillie au-d«^ssous d'eux, ecst alors 
qu'on a beaucoup de chance d'an tuer. D'ordinaire, en 
effet, ils évitent autant que possible d'approcher du 
rivage ; mais lors([u'une forte brise les |)ousse vers ces 
sortes de promontoires, ils sont obligés de c<'Hler au vent 
et |)asseiH à portée de fusil du bord, quehiuefois môme 
par-dessus la terre. 

» Quand on les trouble sur leurs bancs, alors même 
qu'ils y trouveraient abondance de nourriture, on les 
force la plupart du temps à s'éloigner et à chercher 
d'autres lieux pour vivre. Aussi, sur les rivières qui des- 
cendent à la baie, au voisinage des pointes d'où il est 
aisé de les guetter, jamais, soit de jour, soit de nuit, 
ils ne se voient inquiétés par des bateaux chasseurs. A 
la vérité, le bruit des coups qu'on tire du rivage les fait 
d'abord s'envoler , mais bientôt ils reviennent : tandis 
que si une voile les poursuit seulement pour quelques 
instants, ils abandonnent leur retraite favorite, et ou ne 
les revoit pas de plusieurs jours. 

» D'après le nombre de Canards qu'on aperçoit 
dans toutes les directions, on serait tenté de croire 
qu'on n'a qu'à les attendre à. la première pointe venue, 
pour être sûr d'en abattre à discrétion; mais si l'oo 
fait attention à la puissance de leur vue qui distingue 
de si loin, comme aussi à l'immensité de l'espace dont 



LE CANARD DR I.A VAr,MS\i^:iui:. 385 

ils disposent, on rrconnaUi'a (lu'ii moins do circon- 
stanccf 'ssez hcuronsos, un cliasscin' piuit restcîr des 
jours entiers sans ol)t(Mni* aucun succès. Du ciMé ouest 
do la ImiIc, là où croît surtout la plante ([u'ils aiment, 
les vents du sud sont lesi)lus ])ro|)ices. Si lamaré(îest 
hiuite, avec une petite jijelée et un vc.'ut frais du midi. 
ou môme par une matinée calint;, ces oiscjaux se met- 
tent (;n mouv(Mnent])ar troupes dontli^ nofrdovdi'passc 
toute idée ; et ils appi'ochent si près des [)ointes. (pj'iui 
médiocnî tireur peut en tuer de cincpiante à ccMit par 



« I^orsiprun étranjifer visite ces eaux (;t (ju'il voit ces 
Canards cpii par milliers couvnjiit 1rs bancs de sable 
et remplissent l'air de leurs bataillons serrés, avec des 
multitudes de beaux cygnes blancs posés non loin du 
rivage, où ils ressemblent à des masses de neige nou- 
velle, il s'imagine qu'on n'a qu'à tirer et qu'au milieu de 
ces rangs profonds il n'est pas un coup de fusil qui ne 
porte. iMais (pi'il considère l'^'-paisseur du plumage qui 
les défend, la rapidité de leur vol, la promptitude et la 
durée de leurs plongeons, sans compter les circonstances 
du vent et de la saison, qui ont ici une si grande in- 
fluence, tît il s'étonnera bien plutôt que l'on en puisse 
détruire autant. 

» Jusc^u'ici la méthode la plus habituellement em- 
ployée contre eux a été de les tuer au vol, soit des 
pointes dont j'ai parlé, soit du rivage ou posté sur des 
bateaux, après qu'ils se sont posés pour manger; ou 
bien encore, comme Tondit, en \gs attirant-^ opération 
qui consiste à faire venir les Canards quelquefois d'une 
II. 25 



386 i,F. c;.\N\Hi) i)i: i.a vm.lisnkrie. 

(listanrc (le plusieurs ctMilaiiies (l<* niètrtîs, de faron 
qu'ils s'appiocluMit à quelcpies pi«!fls de la terre. Pour 
cela, on choisit m lieu où on les ait auparavant lais- 
sés vivre assez trancpiilles et où ils se tiennent habi- 
tuellement à trois ou (piatn^ cents mètres du bord, dont 
ils peuvent dailleurs appiocher jusipi'à cinipiante ou 
soixante pas; ce ou'au reste ils ne t'ont jamais (jue lors- 
qu'ils ont la lacilitV» d'y nager librement. Plus la ma- 
rée est haute et le temi)s serein, plus on a de chance 
de réussir, car alors ils sont moins éloignés de la rive 
et voient plus (lislincttmient. La plupart des gens qui 
habitent ces côtes élèvent une petite race de chiens 
blancs ou argentés, qu'on désigne familièrement dans 
le pays sous le nom d'appeleurs, et (pii. je crois, sont 
tout bonnement des baib(»ts conununs. Ces chiens sont 
très vifs, aiment beaucoup à jouer, et on leur apprend 
à courir çà et là sur le livage, en vue des Canards, soit 
à un simple mouvement de la main, soit en leur jetant 
des morceaux de bois de côté et d'autre. Bientôt ils 
comprennent parfaitement ce qu'on leur demande: et 
quand ils voient que les (Canards conjmencent à venir. 
ils font leurs sauts et leurs gand^ades moins haut, et 
finissent même par ramper, de peur que ces oiseaux 
ne découvrent quel est rul)jel ([ui excite ainsi leur cu- 
riosité. On a aussi mis à profit cette disposition qui les 
pousse à s'approcher j)our reconnaître ce (pii leur pa- 
raît singulier, en agitant devant eux un mouchoir noir 
ou rouge dans le jour et blanc pendant la nuit, ou même 
en battant doucement Teau au long des bords. Les Ca- 
nards qui s'en trouvent les plus voisins sont d "abord 



I.B CANARD OP, TA VAl T.lSVrniE. .^87 

frappés (1(^ ceti(M''triiiii;(' ajtparilioii ; ils i^viMil la \Me, 
reÉ^ardenl avnr <i,raiulo aitciilioii pciidant cpickpies in- 
stants, puis se (liriorent vers le lieu (Wni vient Tobjet, 
suivis (le toute la bande. En maintes occasions, j'en ai 
vu (les milliers qui nageaient ainsi en masse compacte 
pour gaiiner le l'ivage; et à mesure que le chien recule 
parmi les herbes, ils s'avancent quel(|uetbis jusqu'à 
moins de ([uinze pieds. Enfin, quand ils sont arrivés 
assez près, en général leur curiosité est satisfaite , et 
après avoir couru quelques bordées de droite et de 
gauche, ils rétrogradent et s'en retournent à leur pre- 
mière station. Le bon moment pour le chasseur, c'est 
quand ils présentent le flanc, et il peut alors en tuer une 
cinquantaine, même avec un petit fusil. Celui qui vient 
ordinairement le premier est le millouinan, ensuite le 
millouin, puis le Canard de la Vallisnérie. Le dernier de 
tous est le jensen, et encore ne se décide-t-il que bien dif- 
ficilement. C'est aussi dans cet ordn» qu'ils s'approchent 
des pointes en volant; mais quand une fois le Canard 
de la Vallisnérie a pris sa direction, il ne s'en laisse pas 
aisément détourner. Dans ces moments-là vous n'avez 
pas besoin de vous cacher; les Canards ne s'effrayent 
lîullement, et la vue même d'un grand feu ne pourra 
les arrêter. Les jensens nuisent beaucoup quand on 
veut en tuer d'autres au vol : ils sont si défiants, que 
lion -seulement ils évitent les pointes pour eux-mêmes, 
mais par leurs sifflements et le trouble de leurs évolu- 
tions ils donnent l'alarme à ceux (|ui les accompagnent. 
" On se croirait, n'est-ce pas, très sûr de son coup, 
ijuund il lie s'agit (jue de tirer au milieu d'une niasse 



388 LE CANARI) l)K LA VALLISNltRIE. 

solide (1(3 Canards couvrant l^'auà une dislanre de (jua- 
rante à cinquante nuitres? Toutefois, en iTtlî'chissaiit 
que le chasseur est placé presque de niveau avec la sur- 
face, on comprend que le corps qu'il a devant lin, bien 
que composta de plusieurs centaines d'individus, ne 
présente qu'une largeur de (pielques pieds; aussi le 
meilleur conseil (jue puissent donner les vieux tireure, 
c'est, si l'on ne veut pas porter irop haut, de tenir le 
Canard le plus rapproché toujours en plein au-dessus 
de la lij^ne de mire , (juclle que soit la longueur de 
la colonne. J'ai vu l'exactitude de ce principe conq)lé- 
tement vérifiée par l'expérience, un jour que j'avais 
attiré plusieurs centaines de Canards à cinquante pas du 
rivage: enviroi: vingt mètres au delà des dtîrniers rangs 
étaient cin(imillouinans, (;t un seul seulement de ceux-ci 
fut tué, quoiqu'on eût visé juste au milieu de la bande, 
et qu'on se fût servi d'une canardi(';re bien charg('e et 
à l'épreuve. 

» Avant de quitter ce sujet, le tir (m Canard, quand 
il est posé, je veux citer encore un fait qui s'est passé 
sur la rivière Bush (1), il y a (pielques années : un in- 
dividudont l'habitation était située près du bord s'aper- 
çut, un matin, qu'à une vingtaine de mètres du ri- 
vage et juste en face de sa maison, les eaux étaient 
toutes prises par la glace, sauf un espace de dix à 
douze pieds entièrement couvert de Canards. S'étant 
armé de son grand fusil, il tira au beau milieu, et plus 
delà moitié resta sur la place. Ceux qui d'abord avaient 

(1) Dans l'État de Maryland. 



IM tlANARI) l)H LA VAM-ISNl'lRlE. 3R9 

pris la t'iiite îk» tfii'<î (M'ont pas ii rcvj'iiir se taire tuer au 
niî^nic endroit, iii il continua de tirer jusqu'à ce qu'en- 
fin, craignant (|U(^ dans le nombre ne se trouvassent 
ceux de sa basse-cour, il cessa le massacre et alla cher- 
cher ses victimes : il y en avait quatre-vingt-douze, dont 
la plupart «'taient <les ('anards de la Vallisnérie. 

» Pour emp<^cher les chiens, pendant ipi'ils manœu- 
vrent sur le riva;4v. de courir dans l'eaM, on ne leur 
permet jamais d'y aller pour rapporter le gibier; mais 
on dresse, à cet eiïet, une autre grosse espèce croisée 
de chiens de Terre-Neuve et de barbets. Ces animaux, 
(juand ils voient la partie engagée ou sur le point de 
se terminer, semblent y prendre non moins d'intcTét 
que le chasseur Ini-même. Tant (ju(^ les oiseaux sont en 
l'air, leurs yeux s'occupent continuellement à regarder 
(lequel C(M('' ils viennent: et souvent, par certains ges- 
tes, ils m'ont averti de l'arrivée d'une troupe encore 
trop éloignée pour qu'un homme eût pu l'apercevoir. 
Lorsque les Canards approchent, les chiens se couchent, 
mais sans jamais les ([uitter de l'œil, et au moment où 
le coup part, ils se relèvent d'un bond pour mieux ju- 
ger du rc'sultat. Si un Canard tombe roide mort , ils 
plongent et le rapportent ; mais très souvent ils atten- 
dent pour savoir comment il est tombé et dans quelle 
direction il nage. Ils semblent reconnaître, presque 
aussi bien ([ue le chasseur, cpiand il n'y a pas de chance 
de le prendre, et alors ils n'y essayent môme pas, 
sachant par expérience que, lorsqu'il n'est simple- 
ment (pie désailé , il leur échappe presque toujours 
en plongeant. Ces chiens ne rapportent d'ordinaire 



ii90 LL CANARD Di. LA VALLISMiRIli, 

qu'un (.aiiiinl a la l'ois; niais un vrai Tcn-e-Ncuvo que 
nous avions avec nous, cet autonnte . nageait plus do 
vin^t mètres an «lelà du premier, pouren prendre un se- 
cond dans sa gueule et les rapporter tous les deux, (les 
nobles animaux sont pleins d'ardeur et d'ambition :uii 
gentleman nie racontait qu'il avait ainsi vu l'apporter 
à son cliien, dans l'espace d'une heure, vingt-deux Ca- 
nards de la Vallisnérie et trois cygnes, à un monuMil 
où l'eau ('tait si froide et la saison si rigoureuse, que 
la pauvre b<^te était toub; couverte de glaçons, au point 
que, poiu' lempècher de gel(;r, il avait i\(\ pi"(Midre son 
manteau et l'en envelopper. Il y en a qui plongent très 
loin après un Canard; mais lorsipi'un milloniiian ou 
un Canard de la Vallisnérie n'est (pie blessé, «il s'en- 
fonce si profond(''ment dans l'eau, (ju'il est ])r(^sque im- 
possible au chien de les atteindre. Pour vous donner 
une idée de la rapidité avec laquelle ces oiseaux dis- 
paraissent, il me suffira de v(mis citer un fait dont j'ui 
été témoin moi-même, (H j'ajoute (ju'un autre tout 
semblable s'offrit le même jour à l'observation de l'un 
de mes amis : un mâle, de l'espèce du (îanard à longue 
queue, fut tiré sur l'eau avec un fusil à piston ; mais en 
plongeant, il évita le coup et, quelques instants après, 
s'envola; quand il fut à environ cinquante mètres de 
la barque et peut-être à un pied au-dessus de la sur- 
face de l'eau, le chasseur lui envoya un second coup; 
mais à la seule explosion de la capsule, il avait eu le 
temps de replonger; et, bien (pie le plomb eût couvert 
la place où il venait de disparaître, nous le vîmes se 
reulever bientôt après, sans le moindre mal. 



fK CANARI) |)F, • \ \A!.I.ISNi:Rir.. ',S9\ 

•) Lorsijii'iiii (l«» fîcs (laiiiinls a «'•tf' IVanjU' sur (nielcpie 
cours (Tcau du viMslniiu»'. il !;iii;ii(' iniiu»'(liat»MntMit la 
liait' et s'y tit'iit carlu'' pai'uii les hcrlu's. ius([u'ii ce (|u'il 
soit ^iH'i'i; à uioiiis loutetiMs (ju'il ne lui arrive d'être 
achev«'par lesaifijles. les faucons, les jçoëlauds ou les re- 
nards qui rùdeut continuelh'inent aux environs. Si vous 
en tuez un de l'csi^'ccde laVallisin'iie ef (|ue vous ne le 
preniez pas de suite, il ne lai-dera pas à devenir la proie 
(lu goéland, (pii ^V'uéialciiuMit ne touche ipi'à celui-là. 
J'ai vu de ces lâches niaraudeuis assaillir des (lanards 
iiiiisi blesses. Pi'csipie toujours un (»n (Unix coups de 
bec nieltaient tin à la résistance ; cependant le combat 
ne laissait pas(|ued"(Mre lude. et parfois même l'agres- 
seur était repousse. S'il se trouve que le Canard soit 
(l'une saveur remarquable, le goéland manifeste sa joie 
jfloutonne d'une faç(^n si bi'uyante. ([ue bientôt d'autres 
se l'assemblent, et dansée cas h; morceau reste au plus 
couraji^eux ou au plus foit. 

» Une autre méthode pour piendre les Canai'ds con- 
siste à tendre un fdet sous l'eau, dans les lieux où ils 
ont coutume de venir numi-er; et (piand ils plongent 
pour chercher la iKiurritme, leur tête et leurs ailes 
s'embari'assentdansles mailles on ils se noient. (]<; moyen 
réussit d'abord, mais bientôt les oiseaux s'effarouchent 
et Unissent par s'éloigner. Dans ceitains cas même, il a 
sulïj d'en tendre ainsi deux ou trois fois de smte, pour 
les empêcher de revenir de plusieurs semaines. Quand 
on cherche à s'avancer sur eux à la rame, de nuit 
couime de jour, on produit le menu; effet; et ce pro- 
cédé, assez généralement en usage sur la rivière Bush, 



392 LE CANARD Dli I.A VAILlSHl-IllU. 

est hantoMHMit dtsiippiïtiivr parles clrnsseiiisiiiii iiirûlonl 
les (lanurds d»; dessus les pointes. Diiniiit ces trois der- 
nières aiiiK'es, on a ronslainnient pu viur. sur la rivière 
dont je parle, un hoinnx; dans son bateau, arme d'un 
lonjç fusil (pie soutient un porte-nïoiisqueton ; et lu 
quantiti' de fçibier cpi'il d(''truit est immense. Mais ce 
genre de chasse d»'plait si universellement, (ju'à diverses 
repris(îs on a rherelié à couler bas le bateau «'t le fusil ; 
et on lui a si souvent envoyé des balles à lui-même, (jue 
maintenant s(»s expéditions ne peuvent plus avoir lieu 
que la nuit. 

» Quant à la chasse au clair de lune, elle est p«ni 
prati(pi('*e : n«''amnoins, connue les (lanards sont eu 
mouvement dans les nuits où cet astre brille, on pour- 
rait aisément les attiier a portée, en les appipant loi-s- 
([u'ils voletil. Kn certains lieux, on imite leur cri dans 
la [lerfection ; et j'ai vu des oies s'écarter à angle droit 
de leur l'oute pour venir à cet appel. Le chasseur les 
amène jusqii'aii-dessus de sa tète, où elles planent; et 
c'est surtout lorsipi'il enqiloie un oiseau captif, (jue k 
réussite devient C(M"taine. 

» ('(^tte chasse, si facile en appar(^nce et si fructueuse, 
n'en est pas moins une de celles où l'on est le plus ex- 
pos('' au fi'('jid et à l'humidité ; et les personnes qui vou- 
dront s'en donner le plaisir, sans être munies d'un 
courage à toute épreuve, recoimaitront trop tùtque pour 
un bien il faut affronter mille maux : ramper à travers 
la boue et la vase, pendant des centaines de pas, (;t sou- 
vent pour ne rien attraper du tout ; ou bien encore, 
se tenir des heures entières sur une pointe, par une 



LE CANARD l)K LA VAr.LISVI-niK. 393 

pluie Imllaiûc et un veut (|iii Iraiispcn'c h'sos. ircsi-ro 
|)iis là il*> (|ii(M nictt^rr à Ixiiit lu patience du plus dctt'i-- 
iiiiiH' cliassenr? Opciidaiil. c'est nu aiiuis«Mneiit plein 
(I attrait et de ( haruie ; et ct.'Ini (|ni, don»' d'un icMnpé- 
rament capable do supporter le rude froitl «les pAles, 
voudra s'y riscpier, sans se laisser rebuter par la per- 
s|)ectiv(^ lie nombreux jours de misère et de l'alignes, 
celui-là, je le lui promets, y trouvera une moisson de 
jouissance et de sant«'' telleiju'unrAdeurdes bois à rare- 
ment l'occasion d'en faire. » 

Le nom de ce (lanard si renommé lui vient, connno 
m sait, (h; la Vallisnériecpii, sur les eaux douces, forme 
lefondsde sa subsistance. Toutefois, comme cette plante 
se trouve assez peu i'«''pandue, il est loin de s«> borner 
à cette seule espèce végétale, mais se nourrit encore et 
principalement de celle ([u'on appelle; Ib'rbe àranjçuille 
[zostera marina) (1) , ([ui abonde dans les détroits et 
les fonds plats, tout lelon^descôtesdelarner. ]*ourmoi, 
je dois l'avouer, sa chair ne me semble ^iwiv plus déli- 
cate que celle du millouin, qui se trouve souvent avec 
lui dans les mêmes troupes ; et, sur les marchés, on les 
vend indiiféremment l'un pour l'autre. 

(1) Genre de plante monocotylédone, de la famille des Aroïdées. La 
Zosière marine croît au fond de la mer, dans l'Océan et dans la Médi- 
terranée. 



LK TOUn.NK-IMKIlIlK. 



(loi oisprtii. l'un dos plus Immiiix de su t'ainillr, qimnd 
il a vvxMu lii Uwvo du piiiitrmps. s«> loncoiiln'. en hi- 
ver, le loii^ d«'s ('iM«vs iiHMidioualcs ch's Mlals-rnis. 
(i(>|)uis la (iaroliiic du .Non! jusi|(ri( riMiihoucluire de la 
rivière Sabine, el j'ajoute (jiM' là nu le trouve en nom- 
bre edusidtVable, Ineu «lu'eu rette ni<^me saison il \ pu 
ait peut-tMre tout autant (pii V(»ya^MMit dans li; Texas et 
le Mexique, où l'ai pu lesvoir, du {'umiiiencenu'ntcraviil 
à la Hii de mai, lois de leurs nuuralions vers l'est. Je 
m'en pnMMuai plusieurs sp^'riincMsdausiei'ouisde mes 
explorations sui- les ciels de la Kloiide, et nu voisinage 
de Saiut-Au^;ustiii; eu uiai et juin, aussi bien tpi'en 
septembre et octobre, il y en a sur piesipie toutes nos 
(^tes maritimes, du Maine iiu Marylaud ; mais au La- 
brador j'en chtîreliai vainemeiit, cpioicpie le docleui' 
Richardson assure qu'ils viennent nicher sur les bords 
de la baie d'IIudson. et depuis rocj'an \rcti([ue jus- 
(ju'au soixante-quinzième parallèle. 

Au pi'intemps. les Toui'ue-pierres se réunissent ra- 
rement par troupes de plus de cini( ou six individus; 
mais ils s" associent souvent avec d'autres espèces telles 
que chevaliers, maubèches et alouettes de m(îr. Ce|)eii- 
daut, vers la fin de rautumue, ils Ibrment des rassem- 
blements bien plus considérables et qui durent tout 



U TOl'RNF.-IMKKRE. 395 

rhivpr. J<' n'ni ai ijiiniii.sr«Mic(iiitn'' au lionl «l«'s rivi«'i'«»s 
et (les lacs, mais toujours juvs dt» lu iiuT, ri surtout au 
loll^Mlt's iai'^t's Ilots. SI iiouiltrt'ux sur nos c<Mes. Ils 
j'avaiHiMit assez loin eu iniM*: j'en ai vu sur des Ih^s 
l'oriieuses, ii ti'ciite milles «lu eonliiient , et deux t'ois, 
en traversant rAtlanti(|ue, j'en ai renuin|ué. non luin 
(h^agni mis bancs, plusieius troupes (|ui volaient nipi- 
(huent; elles lusaient pres(pie les vaiçues autour des 
vaisseaux, puis, partant tout droit dans la direction du 
Mid-ouest, en (pi('l(|ues miimles elles disparurent a nos 
iv|;ards. Au coiimiciiccmeiit de juin, j Vu vis aussi un 
mUùn nombre sur les hautes terres de lllede (irand- 
Miiiian. ce ipii me lit sie'poser «pTils y nichaient; mais 
nous m; phnu's jiimais tr(Hiver de nids; et j'ai su de- 
|uiis (pretlectiveiiienl. vers la lin de juillet, on prend 
Iteaucoup de petits sur cette ile, de nuMiu; qu'au lim^ 
lies côtes du Maine. 

J'ai observé ipie, lorsipTils sont en com|iajïnie d'oi- 
seaux d'une aiitn^ espèce, les Tourne-pierres se mon- 
tieiit l)ien plus iaroiiches cpie «piand ils se tiennent 
l'iitre «Hix; dans ce dernier tas, ils ne sembkMit même 
|)as avoir peur de riiomine. 

Je pomrais. à cet t'-gard. citer plusieurs laits: Un 
jour, sur l'ile (ialveston. au Texas,' mon ami Harris, 
avec mon tils et divers individus de notre société, 
avait tué quatre daims, que les matelots app«Mtèrent 
a notre petit camp, près du rivage. Me simtant un peu 
fatigué, je ne voulus |)as retourner k la ctiasse et me 
proposai pour dépouiller la venaison, avec l'aide de 
l'un de nos hommes. Quand l'opération fut terminée 



S96 Li: TOURNli-l'lERUli. 

et ({u'oii (Hit retranché île chaque animal hi t(Me et les 
pieds, mon matelot et moi nous jiortàmes le gibier k 
la mer pour l'y laver ; et je fus tout étonné d'aperce- 
voir, juste (levant nous . (juatre Tourne-pierres (|ui se 
tenaient dans l'eau. Ils \w s'éloign(;rent (|ue tn'^s peu en 
nous voyant, et à peine commencions-nous à nous re- 
tirer ((u'ils revinrent à la même place. Ceci se réjxHa 
quatre fois de suite; et (juand nous filmes enfin partis, 
ils se remirent à cherch(;r tranijuillement leur nourri- 
ture. Le plus éloigné ne se trouvait (pi'à ([uinze ou 
vingt pas, et je prenais plaisir à voir leur contiance cl 
leur air d(»lil)éré, pendant (pi'ils retournaient co(|uillos 
d'huîtres, mottes de boue et autres petits corps ([u'eii 
se retirant la marée avait laissés à sec. Quand l'objet 
n'était pas trop gros , l'oiseau, les jambes à moitié 
ployj^es, introduisait son bec par-dessous, donnait su- 
bitement un coup de tête, avalait prestement la proie 
ainsi mise en vue, et sans plus de c(''rémonie passait à 
une autre. Mais s'il arrivait que l'huître ou le petit 
monceau de boue se trouvassent trop pesants pour être 
si aisément renuu^s , alors ils employaient non-seule- 
ment le bec et la tête, mais encore la poitrine, et pous- 
saient de toute leur force; à peu ])rès comme je liiisiiis 
moi-même pour tourner sens dessus dessous quekjue 
grosse tortue. Quand il s'agissait d'herbes marines r(3Je- 
téessur la grève, ils ne se servaient que du bec ; et j'ad- 
mirais avec quelle dextérité ils savaient les secouer et les 
épandre de côté et d'autre. Je vis ainsi mes quatre 
Tourne-pierres fouiller tous les recoins du rivage, sur 
un espace de trente ou quarante mètres; après quoi 



LE TOURNE- PIERRE. 397 

je les fis partir, de crainte que les chasseurs ne les 
tuassent en revenant. 

Une autre fois, en compagnie de M. Harris et siu' la 
iiiAme île, je fus témoin d'une scène semblable : nous 
vîmes plusieurs Tourne-])ierres occupés à chercher 
It'iu' nourriture et s'y prenant avec non moins d'adresse. 
Eli différentes occasions, notamment au voisinasse de 
Saiiit-AuGjustin, dans la Floride orientale, j»; me suis 
amusé à guetter ces oiseaux avec une Imiette, tandis 
(|irils travaillaient sur les bancs d'huîtres liu Raton. Ils 
recherchaient de préférence les huîtres que l'ardeur 
(lu soleil avait tuées, et retii'aient le cor])s d'entre les 
valves, précisément à la manière de l'huîtriei' commun ; 
iiiiiis, pour les coquilles minces, ils les frappaient et les 
luisaient, comme je pus le reconnaître en allant exa- 
miner les lieux. Sur la côte de la Floride, près du cap 
Sable, j'en tuai un au mois de mai, (pii avait restomac 
reiiqjli de ces jolis cociuillages auxijuels leur ressem- 
blance avec les grains de riz a fait donner communé- 
ment le nom de coquilles de riz. 

J'ai toujours considéré le Tourne-pierre, surtout 
sous le riq)i)ort de ses mœurs, comme une espèce très 
voisine del'huîlrier. Certainement il en diffère en plu- 
sieurs points; mais si je n'avais à consulter cpie ses affi- 
nités ])our déterminer sa ])lace, je le ferais sortir de la 
famille des Tringœ. Sa manière de chercher la nour- 
riture autour des petits cailloux et autres objets sem- 
blables, la foi'ce relative de ses jaml)es,sa disposition à 
la solitude, ses notes sifflantes pendant (ju'il vole, tout 
cela finira par prouver, je l'espèrcque ce que je viens 



308 LE TOURNF-PIERRE. 

(ravaiicor ici pou irait liicii (Mro d'arconl avec le s(mi1 
syslènie vi-ai. je veux dire h; siu)[)le système de la na- 
ture, si l'on est jamais assez heureux pour le coiapren- 
dre. 

Cet oiseau reste chez nous plusieurs mois ; cependai.l 
on en voit très |)eu qui soient dans toute la beauté de 
leur plumage; et parmi les nondjreux spécimens ipie je 
me suis procurés, dei)uis le commencement de marsjiis- 
qu'àla fin de mai, ou depuis août jusquen mai. jen ai 
à peine trouvé deux cpii fussent mai'(pies exactement 
de la même manière. Pour ctîtte raison, je ne mets pas 
en doute que cet oiseau, de; même que le chevalier et 
plusieurs autres, ne perde sa riche livrée dété immé- 
diatement après la saison des œufs, époque où les vieux 
peuventdiiiicilement se dislinguerdes jeunes. J'ai remar- 
qué toutefois que chatpie mois du })i'iidenq)s apporte 
un nouvel éclata leur parure, et qu'ils revêtent succes- 
sivement ces plumes biillamment tachetées (jui les dé- 
corent en dessus et en dessous, connue il ari'ive pour le 
chevalier, la bécassine à goi'ge rouge, les barges et 
mainte autre espèce. D'après M. Hewilson, les œufs, un 
nombre de quatre, se terminent brusciuement en pointe 
par le petit bout, et ont, en gi'ncral, un pouce quatre 
huitièmes et demi de long, sur un pouce un huitième et 
demi de large. Le fond de la coquille est d'un vert 
jaunâtre pâle, avec des taches irrcgulières et des traits 
d'un rouge-brun croisés de quehiues lignes noires. 
, Pour la couleur du plumagt;, je n'ai pas remarqué de 
difiérence sensible entre les deux sexes, quelle que fût 
la saison ; seulement le mâle est d'ordinaire un peu 



I.i: TOIRVF-PIF.RRE. .'^99 

plus Lçros que lu t'iMiK^lle. lv qui. comme on le sait, 
iHisl pas le cas dans la lamille des iVî/z^re proprement 
dits. 

Mon digne ami le docttîur Bachmann avait chez lui 
un de ces oiseaux vivants et qui portait une lé^çère bles- 
sure à l'aile. Après (ju'il sen fut guéri, il le donna à 
une dame de nos amies, qui le nourrit de riz bouilli et 
(le pain trempé dans du lait, (pi'il aimait également 
bien. Elle le garda ainsi en captivité près d'une année, 
mais il périt par accident. Il était devenu très familier, 
mangeait dans la main (U) sa bonne maîtresse, se bai- 
liiiait fréquemment dans un bassin qu'on avait mis 
exprès à côté de lui, et ne tenta jamais de s'échapper, 
bien qu'il eût toute libertV» pour le faire. 



LE PÉLICAN BLANC D'AMÉRIQUE. 



J'éprouve un vrai plaisir, cher lecteur, k vous cer- 
tifier (jue notre Pélican blanc, considéré jusqu'ici 
comme le même ipie celui qui habite l'Europe, en est 
totalement différent. Après m'étre bien assuré de ce 
fait, j'ai ci*u pouvoir Ihonorer du nom de ma patrie 
bieii-aimée; et puisse, sur nos vastes fleuves, ce magni- 
fique oiseau errer toujours libre et paisible, jusqu'aux 



400 LE PÉLICAN RLANC d' AMÉRIQUE. 

temps les plus reculés, comme il l'a t'ait depuis les âges 
ténébreux de la mystérieuse antiquité ! 

Dans son introduction au second volume de la Faune 
boréale américaine^ le docteur Richardson nous ai)preiid 
que le Pelecanus onocrolalus (aujourd'hui Pelecanm 
americanus) se trouve par grandes troupes, durant tout 
l'hiver, dans les régions du iNord. A la page /172, cet 
intrépide voyjigeur nous dit (pie les Pélicans sont noni- 
t>reux dans l'intérieur de ces mômes contrées, en re- 
montant jusqu'au seizième degré, mais qu'ils appro- 
chent rarement à moins de deux cents milles de la l)aie 
d'Hudson. Ils déposent leurs œufs sur les rochers des 
îles, à la chute des cascades, là où ils n'ont guère à 
craindre d'être inquiétés ; et cependant ce ne sont pas 
des oiseaux farouches. Mon savant ami parle aussi de la 
longue protubérance osseuse qu'ils portent sur la niaii- 
dibule supérieure, et cpioique ni lui ni M. Swaiiison 
ne fassent ressortir les autres différences bien réelles 
qu on remarque entre cette espèce et celle d'Europe, il 
constate néanmoins que l'existence de cette dernière 
particularité n'a point été signalée chez le PéUcan blanc 
de l'ancien continent. 

11 y a déjà plus de trente ans, lorsque je me retirai 
pour la première fois dans le Kentucky,- je voyais très 
fréquemment de ces Pélicans sur les bancs de sable de 
rOhio et sur les rochers qui brisent le cours de cette 
majestueuse rivière, à l'endroit qu'on appelle les fta/^îV/es, 
situés entre Louisville et Shippingport ; et môme quel- 
ques années plus tard, lorsque je m'établis àHendersoii, 
ils étaient si abondants, qu'il m'arriva souvent d'en 



LE PÉLICAN DLANC d'aMÉRIQUE. ÛOl 

tuer plusieurs d'un seul coup, sur un hune de sablo bien 
connu derrière lequel s'abrite l'île de la Clique au canot. 
En ces jours fortun(?s de ma première jeunesse, que 
d'heures d(!'licieuses j'ai passées en les guettant ! Il me 
semble y être encore ; et ([uand j'y songe, je relis avec 
moins de fatigue les notes «'*parses dans mon journal 
tant de fois feuilleté. 

Rangés en lignes brisées sur les bords du banc de 
sable, se tiennent une centaine de Pélicans aux larges 
pieds. Les riches teintes de l'automne décorent lesarbres 
aux alentours; et à les voir réfléchies comme des frag- 
ments de l'arc-en-ciel, on dirait qu'elles remplissent 
(le leurs nuances variées les profondeurs mêmes du fleuve 
qui laisse dormir ses ondes. L'orbe du jour n'a plus 
que des rayons rougeàtres et voilés : c'est le commen- 
cement de l'été indien, cette heureuse saison, plus 
qu'aucune autre, charmante et sereine, et semblable à 
l'automne de la vie qui , pour un véritable amant de 
la nature, est, en effet, l'époque la plus pure et la plus 
calme de l'existence. Les Pélicans rassasiés se mettent 
il nettoyer leur plumage, attendant avec patience que 
lafeim les presse de nouveau. Si l'un d'eux, par hasard, 
vient à bâiller, aussitôt, et connne par sympathie, 
tous, les uns après les autres, ouvrent leur large bec 
et s'en donnent longuement et à leur aise ; puis ils re- 
commencent à se parer, à lisser leurs plumes , en les 
étirant tout du long entre leurs mandibules, jusqu'à ce 
qu'enfin tout soit bien en ordre, comme s'ils se prépa- 
raient à figurer dans quelque grande cérémonie. Ce- 
pendant le soleil va bientôt disparaître, et sa lumière 
n. 26 



402 LE PÉLICAN BLANC d'aMÉRIQUE. 

rougeiUrc ne colore plus quo les dernières cimes des 
arbres. L'estomac des Pélicans n'clame à grands cris, 
et pour l(î satisfaire, il faut maintenant travailler : ils 
se l<W(Mit av<îc effort sur leurs jambes semblables à des 
piliers, et entrent pesamment dans l'eau. Mais (jucl 
changement soudain ! Voyez comme ils flottent, agiles 
et légcîrs; leurs lignes se déploient, et de leurs pieds 
larges comme d(îs rames ils se poussent en avant. Là- 
bas, dans cette anse que forme le fleuve, sautillent les 
petits poissons, sur l'onde paisible, saluant peut-être k 
leur manière le départ de l'astre du jour, peut-être 
cherchant quelque chose pour leur souper. Il y en a 
des miniers; et leurs ébats mêmes, faisant étinceler 
les eaux, trahissent leur présence et appellent les en- 
nemis. Aussitôt les Pélicans, sachant combien la proie 
aux brillantes écailles est prompte à leur échapper, élè- 
vent au vent leurs vastes ailes , s'élancent en donnant 
de vigoureux coups de pieds, enferment les pauvres 
poissons dans les eaux basses, le long du rivage, puis 
ouvrant leurs énormes poches, comme autant de filets, 
en prennent et en dévorent des centaines à la fois, 

]N 'est-il pas étonnant qu'on trouve ces oiseaux s'oc- 
cupant à leurs nids, dans les régions du Nord, précisé- 
ment vers la même époque où on les rencontre sur les 
baies intérieures du golfe du Mexique? Le 2 avril 1832. 
j'en vis un grand nombre près de l'embouchure sud- 
ouest du Mississipi ; et quelques années après je les re- 
trouvai , au même moment, sur chaque île, chaque 
baie ou rivière, en m'avançant vers le Texas; ensuite, 
au 1" mai, j'en aperçus quelques-uns sur la baie 



LE PÉLICAN DLANC d'aMI-RIQUE. A03 

tle Galveston. Il y a plus : lors do mon excursion à l'îlo 
Grand-Terre, M. Audry, planteur, ([iii depuis lonp;- 
tenips y demeurait, m'assura que, prescpie à chacpu^ 
mois de l'année, on voyait des l*élicans Ijlancs sur ces 
rivages. Serait-ce donc que, dans les oiseaux de cette 
espèce, comme dans beaucoup d'autres, les individus 
stériles restent dans des localités entièrement aban- 
données par ceux qui ont la faculté de se reproduire? 
Ces derniers, en effet, nous le savons, gagnent les mon- 
tagnes Rocheuses, les latitudes les plus froides ; et c'est 
là qu'ils nichent. Ou bien, parmi ces Pélicans, de môme 
que cela se voit chez diverses espèces de nos canards, 
en est-il (fui, pour élever leur couvée, demeurent dans 
les contrées méridionales, obéissant ainsi à un instinct 
secret ou à quelque particularité d'organisation ? Ah ! 
lecteur, que nous savons peu de chose encore des mer- 
veilleuses combinaisons dont la nature dispose pour 
assurer, en toute circonstance, le bien-être et la félicité 
de chacune des créatures qui lui doivent l'existence ! 

Mon ami John Bachman dit, dans une note qu'il 
m'adressait : Cet oiseau est maintenant beaucoup plus 
rare, sur nos côtes, qu'il n'était il y a une vingtaine 
d'années, puisque diverses personnes m'ont affirmé 
qu'il nichait anciennement sur les bancs de sable de 
nos îles aux oiseaux. En 181 /i, le 1" juillet, j'en vis 
une troupe sur les bancs de BuU's-Island, et j'en tuai 
deux vieux dans leur plumage complet. Je crois même 
qu'ils avaient leurs œufs sur l'un de ces bancs qui mal- 
heureusement avait été submergé, la veille, par une 
marée de printemps que poussait un vent impétueux. 



/lO'l LE PÉLICAN DLANC d'aMÉRIQUF. 

Il y a dix ou douzo ans, on tua un couple de ces 
PtMicans blancs, non loin de Philadelphie, sur la Dola- 
ware. Cesont, autant que je puiscroire, les seuls de cette 
espèce qu'on ait encore vus dans nos États du centre, 
où niAme le P('lican brun ne passe jamais. Je ne 
sache pas qu'aucun individu de l'une ou l'autre espèce 
se soit montré nulle part sur nos côtes de l'Est. De tous 
ces faits on peut conclure que les Pélicans blancs gagnent 
les régions nord de la baie d'Hudson, en voyageant vers 
l'inttTieur des terres, et surtout en longeant au prin- 
temps, lecoursdenosgrandesrivièresde l'Ouest; ce qu'ils 
font aussi, quoique d'un vol moins rapide, en automne. 

A bien réfléchir, ne doit-on pas penser que les mi- 
grations d'un grand nombre de nosoiseaux, aujourd'hui 
du moins, sont en partie artificielles; et que, pour la 
plupart, ces myriades d'oies, de canards et autres que 
nous voyons, chaque printemps, quitter nos districts 
méridionaux pour remonter vers le Nord, avaient au- 
trefois l'habitude d'établir leur nid et de se fixer par- 
tout où, quelle que fût la latitude, ils trouvaient les con- 
ditions du climat ftivorables? Quant à moi, je crois 
que, si ces pauvres botes s'enfoncent à présent dans des 
rc'gions du globe sauvages et inhabitées, c'est pour fuir 
les dilïicultés et les dangers (ju'ils rencontrent dans la 
multiplication sans cesse croissante de notre espèce ; ils 
vont chercherde lointaines retraites où ils puissent jouir 
de la paix et de la sécurité nécessaires pour élever leur 
innocente famille, et qui, de nos jours, leur sont refusées 
aux lieux qu'anciennement ils possédaient. 

Le Pélican blanc ne fond jamais sur sa proie en vo- 



LE PÉLICAN IILANC DAMI.RIQLI' . /l05 

laiit, coinmofait le Pélican brun. IlpAclio^riu'MalcnuMit 
(lola niaiiiènMjiHMious vouons (rin(li(|U(M', en niodillaiit 
toutefois son procéd*'* d'après les eirconsliuices. lelles 
que le besoin de veiliei* à sa silreté et la rencontre 
accidentelle de bancs de poissons, dans les bas-londs 
qu'une troupe peut entourer. Jamais non ])lus ils ne 
plongent pour prendre leur nourriture, mais enfoncent 
seulement la tète dans l'eau, aussi loin que le cou peut 
atteindre, pour la retirer aussitôt (prils ont attrapé 
quelque chose, ou qu'ils ont manqué le but, car ils no 
la tiennent presque jamais hors de vue plus d'une demi- 
minute. Sur les rivières, ils cherchent ordinairement 
au long des bords, mais le plus souvent en nageant 
profondément ; et alors ils avancent bien plus rapide- 
ment que sur le sable. Tandis qu'ils nagent ainsi, vous 
les voyez allonger le cou et ne montrer que la mandi- 
bule supérieure au-dessus de l'eau, l'inférieure restant 
tendue horizontaleinent et prête à recevoir tout ce f[ue 
le hasard amène dans la grande poche tpii pend en 
dessous. 

Ces oiseaux pèchent indifféremment, soit le long des 
eaux douces, soit sur les rivages de la mer ; et, dans ce 
dernier cas, il est bon que vous sachiez conmient ils 
s'y prennent. Au mois d'avril 1837, sur l'île de Bara- 
taria, je remarquai une troupe de Pélicans blancs en 
compagnie de Pélicans bruns, et qui tous étaient à 
l'œuvre pour chercher leur nourriture, ceux-ci travail- 
lant comme à l'ordinaire, et les premiers de la manière 
suivante : ils nageaient à la fois contre le vent et le cou- 
rant, les ailes en partie ouvertes, le cou tendu, et ne 



AOG LE PÉLICAN nLANC d'AMÉRIQUK. 

laissant voir qiio leur îTianflil)nlosiip(Tiouro, tandis quo 
rii)lV'ri(Mir(^ «'(MMnait IVaii en dessous, coinnie u\w vi'ri- 
tahlc nasse ; puis ils l'c-icvaicnt de temps en t(Mn[»s. la 
rapj)r(iehaieiit diîl'anti'e. e! toutes deuxsi^ reneoiiii-ant 
dans nn(.i|)osition perpendieulaii'e, l'eau s'en ('cliappait; 
enfin, |)ar un s(>eond ntouveinent du liée en haut, le 
poisson se trouvait englouti. Après avoir aifisi halay«i 
un espace d'(Miviron cent pas, en lijçne d(''ploy(^(} et na- 
geant parallèlement l'un à rautr(\ ils prenaient l'essor, 
tournoyaient ([uelque temps dans le voisinage, ethiontAt 
redescendaient à l'endroit où ils avaient commence^ la 
pèche, pour n'pj'ter les mômes manœuvres. Ils so 
tiennent plus loin du riva{]je (pie les P(Micans bruns, et 
dans de plus hautes eaux ; rependant il s'en détachait 
parfois quelqu'un de ces derniers qui, en poursuivant 
un poisson, s'approchait tout près des autres, sans qu'ils 
se témoignassent entrecux le moindre mauvais vouloir. 
Je les observai pendant plus d'une heure, caché der- 
rière de grosses souches ; et quand leur repas fut ter- 
miné, ils s'envolèrent tous de compagnie vcîrs une autre 
île, sans doute pour y passer la nuit, puisqu'ils sont les 
uns et les autres des oiseaux diurnes. Une fois repus, 
ils gagnent la rive, les petites îles dans les baies et les 
rivières, ou bien se posent sur des troncs d'arbres flot- 
tants à la surface des basses eaux, mais à une bonne dis- 
tance du bord ; et dans ces différents cas, ils aiment à se 
tenir ensemble et très rapprochés les uns des autres. 
Il m'était absolument indispensable d'en avoir plu- 
sieurs spécimens, pour pouvoir en donner une bonne 
description anatomique; et j'avais mis en réquisition 



i,E pti.iCAN niANC d'amérioue. ftO? 

lousles ^(Misch; l'(''(|uii)U}];o, lournîcommaiidani de m'en 
liuM" lo |)lus(|irils pourniiont. Mais voyant (iiio, inalgrù 
l()iit(îs ces pn'îcaulions, jo n'avais oncon» pu m'en pro- 
curer un soûl, jn nie décidai à tenter nioi-ni^ine uno 
expédition avec ([uelipies hommes choisis. .Pavais en- 
ten(hi dire a nos mat(3lols (pie i\v ^raud(\s troupes de 
cesois(MUix IVéquenlaient les îlots intérieurs de la haie 
(le Barataria : en cons('Miuence, je fis ('([uiper un bateau, 
(3t mon ami I^^douard Ilarris, mon fils et moi, nous 
partîuuîs pour les (chercher. Effectivement nous no 
tardâmes pas à en apercevoir un nombre consid('rable 
sm'(l(îj3;ros tas de souches; mais il n'('>taitpas facile d'en 
ajjprocher, à cause du peu de profondeur (pie pn'îsen- 
liiit l'eau, à près d'un demi-mille autour do nous. 
Cependant, avec toute la précaution possible, nous 
parvînmes à nous avancer sulïlsamnient ; et je l'avoue, 
j'éprouvai un sinj^ulier plaisir (mi me retrouvant, uno 
fois encore, à portée de fusil d'un(; troupe de Pélicans 
blancs. Et vous non plus, cher bîctour, vous n'eussiez pu 
vous défendre d'un vif inténH, en voyant le cahne et 
la i<ravité de ces oiseaux dont plus d'une centaine cou- 
vraient confusément de larges piles de bois, ou s'éten- 
daient en longues files sur un étroit banc d'huîtres. Ils 
reposaient appuy(''s sur la gorge ; mais en nous voyant 
approcher, ils se levèrent prudemment do toute leur 
hauteur ; quelques-uns se laissèrent glisser de dessus les 
souches et nagèrent vers les troupes voisines, aussi in- 
souciants du danger que s'ils eussent été à un mille do 
nous. Déjà nous voyions distinctement leurs yeux bril- 
lants; nos fusils, chargés avec du plomb à daim, étaient 



408 LE PÉLICAN BLANC DAMhRlQUK. 

loiif pi'Als, et mou fils, coiirlH' siirravant de la Imnjiio, 
n'atteiKlail que lesi;;iml. — Keii! soudain la (h'tonalioii 
releiilil ; les IN'Iicaiis ellVayt's lialleiit (h's ailes et se dis- 
persent dans toutes les direclidiis, laissant derri«''re eux 
trois d(î leurs camarades sur l'eiui. Vu second e(ui|) 
part et on abat un ([uatrième au vol; plusieurs (M) ouiro 
étaient blessés. Nous nous mîmes à leur doniuîr lu 
chasse, et quehpies instants après nous les avions en 
notre pouvoir. Poussant alors environ un quart de mille 
plus loin, nous en tin\nu« encore deux et en poursui- 
vînuîs d'autres ([ui étaient blcîssés à l'aile; mais nous no 
pûmes faire avancer notre bateau assez vite au milieu 
des passes étroites et des bas-fonds tortueux, de sorte 
qu'ils finirent par nous échapper. (]es oiseaux nous 
parurent très peu farouches, pour ne pas dire tout k 
fait stupides. Dans une seule place où il y en avait près 
de soixante sur une énorme souche, nous en eussions 
peut-être tué huit ou dix d'une décharge, si nous avions 
pu nous approcher de vingt pas de plus ; mais nous en 
avions une bon ne provision , et nous revînmes au vaisseau 
sur le pont duquel on laissa les hlessés se promener en 
liberté. Les Pélicans sont très difficiles à tuer: plusieurs 
que le plomb avait percés de part en part, n'expirèrent 
que huit ou dix minutes après avoir reçu le coup, lis 
ont la vie si dure, que l'un de ces oiseaux, qui avait eu 
1(5 derrière de la tète fracassé par une balle à mousquet, 
semblait cinq jours après presque convalescent et même 
était devenu très familier. Quand ils se sentent blessés, 
ils nagent avec lenteur et pesamment, et ne cherchent 
pas à plonger, ni môme à mordre, ainsi que font les 



LE PÉLICAN IILANC D AMtRIQUIi:. /jOO 

Pc^icans bruns, bien qu'ils soient pour lo moins doux 
fois aussi ^ros et forts on |)roportion. Aprôs lo coup do 
fusil, ils rostont un nioniont siloncioux; mais «piaiid ils 
s'oid«'vont, on iMilond un son oroux ot guttural, assoz 
semblable au bruit «pie Ton produit en soutUant par la 
bonde d'une barri(pie. 

Les PiMicans blancs paraissent inactifs pendant la 
plus grande partie du jour, et ne se mettent à pôchor 
tiu'a[)rès le lever du soleil, pour reconmioncer uno 
heure environ avant ((u'il se couchiî. Parfois cependant 
toute la troupe monte? au haut des airs, où elle fait ses 
évolutions, en d(''crivant de larges cercles à la manière 
des grues, des ibis et des vautours. G^s mouvements 
ont probablement pour objet de faciliter leur digestion : 
ils veulent se plonger au sein d'un air plus actif, dans 
les rt^gions fraîches et élevt^es de l'atmosphère. Sur lo 
sol, on les voit de temps à autre, mais bien moins fré- 
quemment que le Pélican brun, ouvrir leurs ailes à la 
brise ou aux rayons du soleil. En marchant, ils sem- 
blent excessivement gauches, et, comme nombre d'indi- 
vidus des moins braves dans notre propre espèce, ils 
sont enclins à japper et cherchent à mordre, mais seu- 
lement lorsqu'ils savent que ceux auxquels ils s'adres- 
sent leur sont trop supérieurs pour daigner faire la 
moindre attention à leurs provocations. Leur manière 
habituelle de voler rappelle exactement celle duPélican 
brun. Certains auteurs prétendent que le Pélican blanc 
peut se poser sur les arbres, mais c'est un fait dont je 
n'ai jamais été témoin. Je pense que la crête osseuse 
qu'ils ont sur la mandibule supérieure s'allonge et 



ÛIO LE PÉLICAN BLANC d' AMÉRIQUE. 

grossit avec l'âge, et probablement ils s'en servent 
comme d'une arme, pour la défense ou pour l'attaque, 
dans les combats qu'ils livrent à leurs rivaux, (|ujuul 
vient la saison des amours. 

Le nombre de petits poissons que consomme un seul 
de ces oiseaux vous semblera, comme à moi, vérita- 
blement extraordinaire. Un jour, on en tua un qui pas- 
sait au-dessus de la maison du général Hernandez, à sa 
plantation de la Floride-Orientale. Il n'était pas encore 
adulte, et paraissait avoir au plus dix-huit mois. Nous 
l'ouvrîmes et lui trouvâmes dans l'estomac plusieurs 
centaines de poissons de la grosseur du vairon commun. 
J'en ai ouvert bon nombre d'autres, et en diverses oc- 
casions; mais jamais leur estomac ne contenait tle 
poissons de la taille de ceux dont se nourrit habituel- 
lement le Pélican brun. Ce dernier, qui plonge en volant 
après la proie, doit en effet en prendre de plus gros 
que l'autre, qui ne sait que les poursuivre en nageant. 

Ce bel oiseau — car, lecteur, ce sont réellement de 
beaux oiseaux, etvous diriez comme moi, si vous pouviez 
les contempler sur l'eau, dans toute la blancheur et la 
propreté de leur plumage — ce bel oiseau porte sa crête 
largement étalée et comme partagée en deux à partir 
du milieu delà tôte. Le brillant de ses yeux me parais- 
sait égaler l'éclat du plus pur diamant; dans la saison des 
amours ou bien au printemps, le rouge orangé de ses 
pattes et de ses pieds, ainsi que celui de son bec et de 
sa poche, présente des nuances étonnamment riches, 
mais qui en automne deviennent plus pâles. Sa chair 
est coriace et nauséabonde, avec un fort goût de poisson, 



LE PÉLICAN BLANC d' AMÉRIQUE. 411 

de sorte qu'on ne peut l'enriployer comme aliment que 
ilans un cas d'extrômo nrcessité. On a prétendu, bien à 
tort, que les Pélicans se laissent facilement prendre 
tliiiuid ils sont repus de poisson ; car en pareille circon- 
stance, dès (ju'on veut en approcher, ils rendent gorge 
comme font les vautours. 



L'ANfflNGA, 

ou L'OISEAU -SERPENT. 



Quelles jouissances pures ont signalé le cours de 
celte vie aventureuse qui fut la mienne ! Moins nom- 
breuses, sans doute, et moins paisibles elles eussent été, 
si depuis les premiers temps auxquels peut se reporter 
ma mémoire, je n'avais été dominé par cette enthou- 
siaste, cette irrésistible passion que j'ai toujours nourrie 
pour les merveilleuses scènes de la nature. Ceux qui 
m'ont le mieux connu ne s'étonneront pas de m'en- 
teudre dire que jamais il ne fut pour moi de plaisir 
comparable à celui de poursuivre et de décrire fidèle- 
ment tel ou tel de nos oiseaux d'Amérique encore 
inconnu, ou seulement mal observé jusqu'alors. 

Mais aussi que de jours pénibles j'ai dû consacrer par 
un hiver rigoureux, au milieu des marais pestilentiels 



412 l'anuinga 

et des sauvages foréls de la Louisiane, à étudior en 
silence et le cœur palpitant d'émotion les mœurs si 
curieuses de l'Anhinga ! J'aimais à épier la femelle 
couvant ses œufs avec tendresse, dans un nid placé par 
elle, hors de toute atteinte, sur la branche prodigieu- 
sement étendue de quelque gigantesque cyprès qui, 
planté là comme par magie, s'élevait du centre même 
d'un vaste lac. Je la vois encore : d'un œil attentif, 
elle suit chaque mouvement du farouche busard ou de 
la corneille rusée ; elle veille, de peur que l'un ou l'au- 
tre de ces maraudeurs ne lui ravisse le fruit de ses 
amours, et pendant ce temps plane au haut des airs, 
le compagnon de ses joies et de ses fatigues. Les ailes 
toutes grandes ouvertes , la queue étalée en éventail, il 
jette d'abord un regard inquiet vers celle qu'il aime, 
puis un autre, plein de colère et de défi, sur chacun de 
leurs nombreux ennemis. En cercles plus hardis il 
s'élance, monte de plus en plus haut; bientôt il ne 
semble qu'un point obscur, et enfin disparaît complè- 
tement dans l'immense étendue du ciel bleu. Mais tout 
à coup, fermant ses ailes, il tombe comme un météore, 
et je l'aperçois posé maintenant sur le bord du nid où il 
contemple tendrement l'objet de tous ses soins. 

Trois semaines s'écoulent; autour du cyprès sont 
épars les débris des coquilles que l'intelligente mère a 
rejetés hors de sa demeure et qui flottent sur le vert 
limon du marais. Je monte au nid, et je vois les petits 
revêtus d'une ouate plus fine que nos cotons les plus 
moelleux; ils allongent leur cou mince et tremblant; 
le bec ouvert et leurs poches tendues, ils demandent, 



ou l'oiseau-serpent. iil.S 

comme tous les enfants, la nourriture qui convient à 
leur délicate structure. Alors je me retire à l'écart, 
pour tout observer sans les troubler ; et bientôt la mère 
arrive avec une provision d'aliments qu'elle a soigneu- 
sement mâchés et ramollis : ce sont divers poissons que 
le lac lui a fournis et qu'elle dégorge avec mesure à 
chacun de ses nourrissons. Je les ai vus croître, tous 
ces membres de la jeune famille; chaque jour j'ai 
remarqué leurs progrès plus ou moins rapides, selon les 
changements de température et l'état de l'atmosphère. 
Enfin, après une attente longue et continue, je les ai 
vus se tenir presque tout droits sur un espace à peine 
assez large pour les contenir. Les parents semblaient ne 
pas ignorer le danger de leur position; et pourtant, 
affectionnés comme ils paraissaient toujours l'être, je 
croyais remarquer qu'ils ne leur témoignaient plus le 
même intérêt, et j'en ressentais de la peine. Oui ! ce fut 
pour moi une véritable peine de les voir, la semaine 
suivante, repousser leurs enfants et les précipiter dans 
leau qui s'étendait au-dessous. 11 est vrai qu'aupara- 
vant les jeunes Anhingas avaient essayé le pouvoir de 
leurs ailes, lorsqu'ils se tenaient debout sur le nid, en 
battant l'air par intervalles et pendant plusieurs minutes 
(le suite ; néanmoins, quoique bien convaincu qu'ils 
étaient par eux-mêmes en état de risquer le saut, je 
lie pus me défendre d'un mouvement de frayeur, en les 
voyant culbuter en l'air et faire le plongeon dans le 
marais. Mais en cela, comme toujours, la nature avait 
agi conformément à ses fins, c'est-à-dire sagement ; et 
je reconnus bientôt qu'en chassant ainsi leurs petits. 



hik l'anhinga 

les parents avaient eu pour objet d'élever une autre 
couvée k la môuie place, avant le commencement de la 
mauvaise saison. 

Nombre d'auteurs, que je m'abstiens de nommer ici, 
ont décrit ce qu'il leur a plu d'appeler les mœurs de 
l'Anhinga; il en est même qui n'ont pas hésité à nous 
présenter de longs commentaires à leur sujet, fabri- 
quant et généralisant des théories à perte de vue. Il faut 
les entendre nous enseigner, d'un ton d'oracle, ce qu'il 
en doit être de ces oiseaux, alors que toutes leurs ima- 
ginations n'avaient pour base qu'une peau desséchée et 
quelques plumes ! Laissons ces ornithologistes s'amuser 
aux bagatelles du cabinet; et pour nous, continuons le 
cours de nos recherches et de nos études sur la nature 
même. 

L'oiseau-serpent réside constamment dans les Flo- 
rides et les parties basses de la Louisiane, de l'Alabama 
et de la Géorgie. Quelques-uns passent l'hiver dans la 
Caroline du Sud ou dans tout autre district à l'est de cet 
État; mais il en est aussi qui poussent, au printemps, 
jusqu'à la Caroline du Nord et nichent le long de la 
côte. J'en ai rencontré dans le mois de mai, au Texas, 
sur la rivière Sainte-Hyacinthe, où ils se reproduisent et 
où l'on me dit qu'ils restent l'hiver. Rarement remon- 
tent-ils le Mississipi au delà de Natchez et de ses en\i- 
rons, et presque tous ils reviennent aux embouchures 
du grand fleuve, sur les nombreux étangs et les lacs qui 
Tavoisinent, où j'en ai vu, en toute saison, aussi bien 
que dans les Florides. 

Comme c'est un oiseau qui, par la singularité de 



I 



ou l'oiseau-serpent. 415 

ses mœurs, attire l'attention de l'observateur le plus 
indifférent, on lui a donné une foule de noms : les 
créoles de la Louisiane, autour de la Nouvelle-Orléans, 
et jusqu'à Pointe-Coupée (1), l'appellent i5ec à lancette, 
à cause de la forme de son bec ; aux embouchures du 
Mississipi, il porte le nom de Corneille d'eau ; dans le 
Sud de la Floride, celui de la Dame grecque; pour les 
habitants de la basse Caroline, c'est un Cormoran ; et 
dans tous ces divers lieux, il est également connu sous 
le nom à' Oiseau-serpent; mais nulle part, chez nous, on 
ne l'appelle le Dardeur à ventre noir, nom qui, du reste, 
ne pourrait s'appliquer convenablement qu'au mâle 
adulte. 

Les Anhingas qui d'un côté remontent le Mississipi, 
ou de l'autre visitent les Carolines, arrivent chacun à 
leur destination, dans le commencement d'avril, en cer- 
taines années même, dès le mois de mars, et y restent 
jusqu'aux premiers jours de novembre. On trouve 
accidentellement ces oiseaux au voisinage de la mer, et 
parfois leur nid n'est pas éloigné du bord. Cependant 
je n'en ai jamais vu un seul pêcher dans l'eau salée : 
ils donnent une préférence marquée aux rivières, aux 
lacs ou lagunes de l'intérieur, et choisissent toujours 
les parties les plus basses et les plus unies de la contrée. 
Plus le heu est sauvage et solitaire, mieux ils s'y plai- 
sent. Souvent, en effet, j'en ai trouvé sur de petits 
étangs que je découvrais par pur hasard et à l'impro- 
viste, dans des réduits de la forêt si bien cachés, que 

(1) Village sur la rive droite du Mississipi. 



ÛIG L*ANHINGA 

leur subite apparition me causait une sorte de surprise. 
Aussi les Florides leur conviennent-elles particulière- 
ment : là, les eaux croupissantes des rivières, des bayous 
et des lacs sont abondamment fournies de poissons, dn 
reptiles et d'insectes ; et au milieu d'une température 
qui leur est favorable en toute saison, ils jouissent d'une 
paix et d'une sécurité qu'ils ne trouveraient nulle part 
ailleurs. Partout où de semblables conditions sont réu- 
nies, on est sûr de rencontrer les Anhingas, en nombre 
proportionné à l'étendue des lieux. Presque jamais on 
n'en voit sur des courants rapides, moins encore sur 
des eaux claires; et dans toutes mes excursions, je n'ai 
noté qu'un seul exemple de ce cas. Mais remarquez 
bien ceci : en quelque endroit que vous rencontriez cet 
oiseau, toujours vous reconnaîtrez qu'il s'est ménagé 
les moyens de s'écbapper. Jamais, en effet, vous n'en 
verrez sur un marais ou un étang complètement entouré 
par de grands arbres, de fiiçon que la retraite leur 
soit fermée ; ils choisiront bien plutôt quelque marais 
impénétrable et profond, du milieu duquel s'élève un 
bouquet d'arbres, pour pouvoir, de dessus les hautes 
branches, observer facilement les approches de l'en- 
nemi et prendre la fuite à temps. Différent en cela de 
l'orfraie et du roi pêcheur, l'Anhinga n'a pas pour 
habitude de fondre sur sa proie, de quelque point cul- 
minant; mais parfois il se laisse ghsser, en silence, de 
sa perche dans l'eau, et c'est sans doute ce qui aura 
induit certains naturalistes en erreur. 

Le Dardeur à ventre noir (je veux varier ses noms, 
pour éviter des répétitions fastidieuses), le Dardeur à 



ou I/OISEAU-SERPENT. 417 

ventre noir peut être considéré comme vivant dans un 
état habituel de société, mais composi'e (riiii nond)re 
d'individus très variable. C'est ainsi qu'en certains 
temps, surtout l'hiver, on peut en voir des troupes de 
huit ou plus, et d'autres fois, de deux seulement, comme 
dans la saison des amours. Dans Tintérieui' des parties 
les plus méridionales de la Floride, il m'est arrivé, 
Huoicjue rarement, d'en apercevoir une trentaine réu- 
nis sur le môme lac; (;t pendant ([ue j'explorais sur 
toute sa longueur la rivière Saint-Jean, j'en rencontrai, 
ù diverses reprises, plusieurs centaines qui se tenaient 
ensemble. J'en tuai des quantités sur cette même rivière 
ainsi que sur les lacs du voisinage et ceux i[ui entourent 
la plantation d(î M. BuIonv, dans la partie Est de la 
Péninsule. Je dois noter encore que, dans cette espèce, 
comme parmi les cormorans, les h(h'ons et beaucoup 
d autres oiseaux, les jeunes restent séparés des vieux, 
qu'ils ne rejoignent qu'au printemps suivant, lorsqu'ils 
ont eux-mêmes toutes leurs plumes. 

L'Anhinga est un oiseau entièrement diurne, et, 
comme le cormoran, il aime quand on ne l'y tracasse 
pas, à revenir, chaque soir, vers la brune, au même 
perchoir. J'en voyais souvent de trois à sept se poser, 
pour la nuit, sur la cime dépouillée d'un grand arbre, 
et cela durait plusieurs semaines; mais quand j'en avais 
tué ou blessé quelques-uns, le reste abandonnait la 
place; et après de furieux combats avec une autre 
troupe qui perchait à environ deux milles de là, ils 
finissaient par s'établir au milieu d'elle. Dans ce cas, 
ils ne se tiennent pas près l'un de l'autre, ainsi que font 
n. 27 



&18 L*ANHINGA 

les cormorans, mais laissent entre eux un espace de 
plusieurs pieds, selon la proxiniit(^ îles hranclies. Kn 
dormant, ils restent le corps tout droit, et jamais m 
ploient le tarse, de immigre à l'appuyer dans toute sa 
longueui', s(;lon l'habitude du cormoran. Ils ont la tétc 
bien cachée sous les sca])ulaires, et de temps eu temps 
font entendre une sorte de ronflement que l'on suppose 
produit par la respu'ation. Quand il pleut, ils demeu- 
rent souvent perchés la plus fi;ran(le partie du jour, 
dans une attitude droite, la tête et le cou tendus en 
avant, et sans faire le moindre mouvement, connne pour 
faciliter l'écoulement de l'eau le long de leur coi'ps; 
parfois cependant ils se secouent brusquement, leurs 
plumes se hérissent, pour retomber bientôt après, et 
ils reprennent leur singulière posture. 

Cette disposition à retourner au môme perchoir est 
tellement prononc('M3, que, (juand on les en chasse, ils 
manquent rarement d'y revenir dans le cours de la 
journée ; et de cette manière, eu faisant ([uehiue atten- 
tion, on peut assez aisément s'en procurer, fêtant chez 
M. Bulow, j'avais coutume de visiter, presque chaque 
jour, un long et tortueux bayou de plusieurs milles 
d'étendue, et sur lequel, en cette saison (l'hiver) abon- 
daient les Anhingas. L'alligator, la loutre et une foule 
d'oiseaux y trouvaient ample pâture, et moi, j'étais 
continuellement à les guetter. Je ne tardai pas à dé- 
couvrir la retraite des Anhingas : c'était sur un gros 
arbre mort ; mais impossible de les joindre, soit en 
s' avançant avec précaution dans un bateau, soit en ram- 
pant parmi les roseaux et les palmettes qui de toutes 



ou l'oiseau-serpent. 419 

parts encoinl^i'Hioiil l(;s bords. Je n'-solus, en consé- 
(|uence, (1(5 (mj^ayor tlroil à eux, ac(;()iii[)U|4,h(!' de iiuiii 
fidèle el salace T(MTe-Neuve. Eu me voyant a[)|)roiher, 
les Anhingas s'envoKu'ent vers les parlies hautes du 
bayou ; el comme je savais qu'ils ne reviendraient peut- 
être pas de plusieurs b(Hires. j'exp(''diai un canot apr('S 
eux, avec ordre aux ni^'gres de l'aire partir tous ceux 
(ju'ils apercevraient. Tirant alors ma petite bar(iue 
parmi les roseaux, je m'y (^'lablis moi-m('^me. et les 
yeux constamment lixc's sur Tarbre, mon fusil prùt, 
j'attendis. J'i'tais là depuis quehpie temps, lors(iu'un 
de ces beaux oiseaux vint se poser au-dessus de ma t(}te, 
regardant autour de lui, si tout allait bien. Le malheu- 
reux ! Il ne soupçonnait pas le danger. Je lui accordai 
un instant de n'pit, [)our l'observei' dans ses mouve- 
ments; puis je tirai, et il tomba lourdement sur l'eau. 
Le bruit de mon coup de fusil, rt'jxHi) par les échos, 
effraya les autres oiseaux aux alentouis ; et en regar- 
dant par en haut et par en bas du liayon, je vis plu- 
sieurs Anhingas (jui fuyaient en toute hâte dans des 
directions oppos('*es. Mon chien, obéissant comme le 
plus soumis des serviteurs, ne b(jug(jait jamais qu'à 
mon ordre ; je lui fis signe : il entra doucement dans 
l'eau, nagea vers l'oiseau mort, et revint se coucher à 
mes pieds. De ma cachette je tuai, en un seul jour, 
quatorze Anhingas et eu blessai plusieurs autres. Tous 
les arbres où je les ai vus se percher ainsi ( taient con- 
stamment au-dessus de Teau, soit sur le rivage ou au 
milieu de iiu(;l(iue marais stagnant ; c'est ià aussi qu'ils 
se retirent apnbs s'être repus, et ils semblent choisir 



ftSO l'aniiinga 

cette position pour pouvoir jouir, au matin, des pre- 
miers rayons du soleil, ou st) réchaulîer k réclataiite 
splendeur de son midi, comme aussi pour mi»'ux distin- 
guer l'approche de leurs ennemis. Vm seiitinellesurces 
hautes cimes et se fiant à leurs yeux brillants, qui dé- 
couvrent de loin les fils maraudiuirs de la lorM ou la 
venue non nidins dang-ereuse de ([uclcfuc amah'ur 
enthousiash.» comme vous un moi, les Anhin^^as se tien- 
nent droits, les ailes et la ([ueue tantôt taraudes ouvertes, 
tantôt en partie sinilement étendues au soleil. Leur cou 
eftilé se fh'chit et se tortilh? par un mouvement des 
plus sinj^uliers, et hnu' tête darde dans toutes les direc- 
tions, tandis (pie le bec reste bâillant, etcpie l'intensité 
delà chaleur t'ait se relâcher «'t i)endre la large poche 
qu'ils ont sous la gorgti. Qu'un pareil spectacle était, 
pour moi, rempli d'intc'rét; avec cpielle inipiiétude et 
quelle ardeur je me glissais vers (tes oiseaux, pour les 
étudier de plus près, tout en sentant se rafraîchir mon 
corps brûlé par le soleil, et laissant derrière moi des 
nuées de cousins et di* moustiques aflauK's ([ui me 
dévoraient ; mais surtout, quel bonheur lorsque, après 
avoir plusieurs fois manqué mon coup, je pouvais 
ramasser enfin l'oiseau depuis si longtemps dé- 
siré et m'en revenir au rivage, pour inscrire mes 
observations sur mon album ! C'est avec un bien vif 
plaisir aussi ([ue je vous transmets ces résultats d'une 
expérience toute personnelle, appuyés des notes ([ue 
m'a fournies, sur le même sujet, mon excellent ami 
1(5 docteur Bachman. 
Wilson , je suis tenté de le croire, n'a jamais vu 



ou l'oisëau-serpent. Û21 

d'Anhinga vivant; et les détails qu'il a donnés d'après 
M. Abbott, de la Goor^ifi, sont loin d'tMn'oxacts. Dans 
les volumes suppIt'ineiitain'SiïrOnu^/jo/o^ie (['.Améri- 
que, publiés à IMiiladeIplue, l'édileur, pour avoir visité 
les Flurides, n'a rien ajout('' (riinportanl, si ce n'est 
quehjues inesiu'es ]»lus pi'écises d'un seul spécimcMi 
([ue, dunîste, Wilson lui-même avait indicpiées oX ipi'il 
avait prises sur un sujet empailh' ([ue possèck^ le musée 
de cette ville. 

La forme particulière de l' Anhingja. ses longues ailes, 
sa large ([ueue en éventail, doimeraient k penser, au 
premier coup d'œil, cpie la nature l'a destiné pour être 
un oiseau de long vol, et non k passer au moins la 
moitié de son temps sur l'eau, où il s(Mnble que le 
grand d(''veloppement de ces parties doive au contraire 
lui taire obstacle. Et cependant, comme une telle sup- 
position serait loin d'être vraie ! Kn réalité, l'Anhinga 
est le premier de tous les plongeurs d't;au douce. Avec 
la rapidité de la pensée, il disparaît au-dessous de la 
surface, que son passage agite à peine ; et quand vous 
le cherchez encore autour de vous, votre œil étonné 
l'aperçoit k quelques centain(?s de pas, n'ayant plus que 
la tête au-dessus de l'eau ; parfois môme vous ne 
découvrez que le bec, qui fend doucement les ondes et 
produit un petit sillage qu'on cesse devoir à cinquante 
pas. Vous concevez qu'un si lion nageiir puisse aisé- 
ment se jouer de tous vos etiorts. Quand on l'a tiré sur 
la branche, et quoiqu'il soit bien blessé, il tombe per- 
pendiculairement, le bec en bas, les ailes et la queue 
fermées, plonge et fuit si loin sous l'eau, que presque 



422 l'aniiwga 

toujours il sVchftp|)«. S'il vous aiTive do le revoir et 
qiK* vous rlifirliicz à U* |»(»ui'suivrr', il ploii^o une 
sccimdc lois le Iom";" iIu itoid, s'acci'oclu^ par les j)i('(ls 
au\ racines des aihn's et des plantes, et lesle là ius(prii 
ce (pie la vie raliandoniie. S'il es! lui'; loide sur l'arbre, 
il se cramponne (piehjuel'ois si tort aux liraiiches, ([u'il 
tant attendre plusi(>nis minutes avant «piil toiidie. 

Quanta cette opinion (pie l'Auliinga nag(? toujours 
le corps enfoncé sous Peau, c'est une erreur complète : 
il ne le fait rpreii piV'sence d'un ennemi ; nuiis s'il 
n'appréhende! aucun danger, il se laisse aller, en flot- 
tant à la surfac(;, avec autaiit d'aisance et de grâce 
qu'aucun autre oiseau plongeur, cormoran, harle, 
glèbe ou pl()ng(!on propi'cMiient dit. IV's (pi'il aperçoit 
nnenneîni, ilcommencc^às'entoncer plus avant, comme 
c'est rhabitiidiî de ces derniers; et à mesure cpie le 
danger s'a|)pro('lie, il disparaît peu à peu, jus([u'à ne 
présenter au-dessus de l'eau tpie la tète et le cou, (pii, 
d'après leurs formes et leurs mouvements, rappellent 
assez bien la tète et partie du corps d'un reptile; et 
c'est de cette circimstance même qu'il tire son nom 
d'Oiscau-serpent. On h; voit alors (Constamment tourner 
la tète de cAté et d'autre, et ouvrir souvent le bec, 
comme ])0ur asj)irer une plus grande ipiantité d'air, et 
se préparer à rester sous l'eau assez longtemps pour ne 
revenir à la surface que lorsqu'il sera hors d'atteinte. 
Lorsfpi'il pèche sans (pie rien le trouble, il ])longe pn^- 
cis(''ment à la manière du cormoran, puis reparaît dès 
(|u'il s'est procuré (pielque autre poisson ou un bon mor- 
ceau ; il le secoue, et quand il n'est pas tro]) gros, le 



ou l.'OISEAU-SRRPENT. Û25 

ïj'tUîon l'air, h; n'coit julroifpfiu'nt dans son hec et 
raval»', pour n'cmmiHMUMM' aussitôt à (mi rluM'cluM'd'au- 
tres. Jr (loiito tort qu'il saisisse jainais mu» proie (pi'il 
iit> puisst^ (Mi^^ioiitir tout rutitMc d'iui soûl coup, (les 
()is(>au\ ont la siii<:;ulii'MV haltiludc de plonger sous tout 
rorpsqurli* veiiloii lescouiaiitslialloHeiil àlasuit'aced»; 
l'eau, roinine des tas d'Iierlteseld»; leuilles,ou hieudes 
siil)staii('es verdies et df'eoni posées par la putiV'tiu'tioii; 
cl cette haltitude, ils ne la perdtMit pas, rn«Mne (;ii état 
(io domesticité parfaite. Mou ami .lolrn Haehman on 
avait UDipii ploni»'eait ainsi dès (ju'il approchait, à quel- 
(jues pii'ds. d'une masse de halles d»^ rizipii lloltail sur 
iiM de ces étants on monte la marée, dans le voisinage 
(leC.hai'Ieston. De nu'^me cpie l'oic^ connnune, rAnhinj^a 
baisser toujours la tête quand il passe sous Paiclie d'un 
pont [»eu élevé, sons une hranche ou le tronc d'un 
arhre ([ni s'avance au-dessus du courant. En naj2;eant 
sous l'eau, il ouvre en ))artie les ailes, sans les employer 
cependant comme moyen d'impulsion ; mais la queue 
est entièrement étendue, et il .se sert de ses f)ieds en 
gui.se de rames (pi'il fait aller iMisendde ou alternati- 
vement. 

La (piaiititt* de poisson (pi'il ahsorhe, pour sa con- 
sommation journalière est ivellement siir|)renante : un 
matin, mon ami Bachman et moi. nous ctunniençàmes 
par donner à l'un de ces oiseaux, (jui n'avait pas plus 
(le sept mois, un poisson noir (1 Ule neuf pouces et demi 
(le long sur deux de large. La télé était l)ien plus 

(1) I.a Perche noire. 



424 l'anhinga 

grosse que le reste du corps, et ses fortes nageoires 
épineuses forniaieiit un obstacle redoutable. Néanmoins 
TAnhinga l'avala d'une seule bouchée, la tête la pre- 
mière. Une heure et demie après il était digéré, et il 
lui en fallut encore trois autres un peu plus petits. Une 
autre fois nous en mîmes plusieurs devant lui, ([ui 
avaient de sept à huit pouces ; il en avala neuf, sans 
désemparer. Pour un seul repas, il en mangeait au 
moins une quarantaine de trois pouces à trois pouces 
et demi. Nous le nourrissions aussi de plaises (1), et il 
en avalait (|ui avaient quatre pouces de large, en dila- 
tant sa gorge et les comprimant pendant qu'elles des- 
cendaient dans son estomac. Il paraissait ik^ pas aimer 
les anguilles; du moins il mangeait les antres poissons 
les premiers, et renvoyait celles-ci pour la fin. Sur 
l'étang, au bout du jardin, il plongeait assez souvent 
et l'apportait parfois une écrevisse, qu'il serrait forte- 
ment et battait de côté et d'autre en la tenant dans son 
bec, évidemment pour la blesser et l'étourdir avant de 
l'introduire dans son gosier; jamais il ]ne prenait de 
poisson qu'il ne lui fit subir le même traitement. 

Pendant le S(''jour (jue je fis sur les bords du Bayou- 
Sara, dans l'État de Mississipi, j'jdlais assez souvent 
rendre visite à quelques connaissances qui demeuraient 
à Pointe-Coupée,presqu'en facerembouchureduBayou. 



(1) t'ieuronectes dentutus. Poisson hétérosome, qui a les deux yeux 
à gauche, et dont la nageoire caudale est arrondie. Ses t'cailles sont 
dentelées ; son côté gauche est parsemé de points rouges et de teintes 
noires. On le pêche dans les eaux de la Caroline. 



ou l'oiseau-serpent. 425 

Un jour, en entrant dans la maison d'un humble colon, 
sur la rive occidentale du Mississipi, je remarquai deux 
jeunes Anhingas ([u'on avjiit pris dans un nid qui en 
contenait quatre et était bâti sur un grand cyprès, au 
milieu d'un lac, à l'est du tleuve. Ils étaient maintenant 
apprivoisés, tout à fait familiers et très attachés à leurs 
])arents adoptifs, l'homme et la femme de la maison, 
qu'ils suivaient partout. Ils mangeaient indifféremment 
du poisson et des crevettes; et quand il n'y en avait 
pas, se contentaient de maïs bouilli, dont ils recevaient 
très adroitement chacjue grain, à mesure qu'on le leur 
jetait. J'appris, dans la suite que, lorsqu'ils furent 
devenus grands, on les laissait aller au Bayou et sur les 
étangs des deux rives, où ils pochaient pour leur propre 
compte, et que régulièrement, à la nuit, ils revenaient se 
percher sjr le faîte de la maison. C'étaient deux mâles, 
(jui plus d'une fois se livrèrent entre eux de rudes 
combats; mais enfin ils firent chacun la rencontre 
d'une femelle qu'ils décidèrent, dans les premiers 
temps, à venir partager leur perchoir, où ils dormaient 
tous quatre ensemble. Cependant les femelles ayant 
sans doute pcmdu dans les bois, les deux couples dispa- 
rurent, et les personnes qui me racontaient cette petite 
histoire ne les ont plus revus. 

La Dame-Grecque devient farouchequand elle habite 
dans des contrées où la population est nombreuse; mais 
ce cas est rare, comme je l'ai dit précédemment ; et 
lorsqu'elle ne quitte pas ses paisibles et solitaires re- 
traites où presque jamais on ne va l'inquiéter, elle se 
laisse approcher très facilement. Quelquefois même 



426 l'anhinga 

elle restera à la niêiiie place et dans la même posture, 
tandis que vous lui envoyez ])lusieui's balles coup sur 
coup. Elle pêche, je l<5 répète, non i)as en plongeant de 
dessus la branche, ou en tombant à plomb sur la proie; 
mais elle plonge en nageant, comme le cormoran et 
maints autres oiseaux; (*t il lui serait enelîet assez dif- 
ficile de découvrir un poisson, d'une certaine hauteur, 
au-dessus des eaux troubles où elle se i)laît. 

Elle se meut gauchement le long des branches, en 
s'aidant de ses ailes, qu'elle a soin d'ouvrir, et parfois 
de son bec, comme leperroijuet. Parterre, elle marche 
et môme court avec beaucoup d'aisance, et certes bien 
plus adroitement que le cormoran, (pioiqu'elle se donne 
à peu près les mômes mouvements ; mais dans ce cas 
elle ne fait point usage de sa (jucine, qu'elle redresse au 
contraire; et en s'en allant ainsi d'un lieu à l'autre, 
elle darde continuellement la tète et le cou, qui s'étend 
de toute sa longueur. Pendant la saison des amours, 
ces mouvements acquièrent beaucoup de grâce et de- 
viennent alors lents etonduleux;en môme temps aussi, 
la poche placée au-dessous de la gorge est distendue, et 
ces oiseaux font entendre des sonsrauques et gutturaux. 
Quand ils se caressent au sein des airs, à la façon des 
cormorans, ils poussent une sorte de siftlement qui rap- 
pelle celui de certains rapacfîs, et qu'on peut rendre 
par les syllabes eck, eck eck, la prc^mière la plus forte, 
et les autres en faiblissant. Sur l'eau, leurs notes d'appel 
ressemblent tellement au sourd grognement du cor- 
moran, que je les ai souvent pris l'un pour l'autre. 

Le vol de l'Anhinga est légei' et par moments sou- 



ou l'oiseau-serpent. 427 

tenu ; mais, de m^me que le cormoran, il a pour habi- 
tude, en s'cnlevant de la branche ou de la surface de 
l'eau, d'étendre les ailes et d'cHaler sa queue, ce qui 
donne souvent prise aux coups du chasseur. Une fois 
en plein essor, il peut montiM' à une grande hauteur, en 
décrivant de belles coiu'bes que, dans la saison des 
amours, le in aie surtout aime à varier par de fréquents 
zigzags, tandis qu'il tourne autour de sa compagne. 
Parfois tous deux disparaissent coîjiplétementà la vue, 
comme perdusdans les plus hautes régions de l'air; et se 
tenant beaucoup plus bas en d'autres moments, ils sem- 
blent rester plusieurs secondes immobiles et suspendusà 
la même place. Pendant toutes ces évolutions, et même 
aussi longtenq)s ([u'ils volent, leurs ailes sont ouvertes 
en ligne droite, leur cou se porte en avant, et leur 
queue est plus ou moins étalée, suivant le mouvement 
à accomplir, c'est-à-dire qu'ils la ferment presque pour 
descendre, et la rouvrent en l'inclinant d'un côté ou de 
l'autre quand ils veulent monter. Durant leurs migra- 
tions, ils battent des ailes par intervalles, à la manière 
des cormorans, particulièiement lorsqu'ils ont à tra- 
verser une grande étendue de pays boise''. D'autres fois, 
quand il faut passer au-d(^ssus de quelque vaste nappe 
d'eau, ils planent comme le busard des dindons et cer- 
tains faucons. S'ils sont inquiétés, ils fuient ra])idement 
et avec des battements d'ailes sans cesse rc'péti's. J'ai 
déjfà dit qu'ils éprouvent (juelque difficulté à s'enlever 
de leur perche, sans ouvrir préalablement les ailes; de 
même, avant de se poser, ils s'en servent ])Our se sou- 
tenir le corps, en attendant que leurs pieds se soient 



/l28 l'anhinga 

suffisamment atlermis sur la branche. Sous ce rapport, 
ils ressemblent exactement au cormoran de la Floride. 

Il y a tels faits bien observés, dans les habitudes des 
oiseaux, d'apr»'s lesquels on pourrait avoir une idée tivs 
exacte des tenip('*ratures propres aux diverses parties 
d'un ptiys, pendant une saison donnée, ('eux que j"ui 
constatés dans l'histoire de TAnhinga, me semblent (Hre 
de ce genre : ainsi j'ai trouvé la Dame Grecque nicluuil 
sur la rivière Saint-Jean, près le lac Georges, dès le 
23 février. Précédemment déjà j'en avais vu qui se fai- 
saient la cour sur les eaux, d'autres charriant de petites 
branches pour bâtir leurs nids, et j'avais môme tué des 
femelles ayant des œufs très développés. Or, à celte 
époque, on ne trouverait peut-être [)as un seul Anhiiii^^a 
aux environs de Natchez , et c'est à peine s'il y en a 
quelques-uns dans le voisinage de la Nouvelle-Orléans, 
dans l'est de la Géorgie et les parties maritimes ou cen- 
trales de la Carohne du Sud. A la Louisiane, ils nichent 
en avril ou mai, et dans le sud de la Caroline, mon ami 
Bachman a trouvé, jusqu'au 28 de juin, des petits non- 
vellement éclos et même des œufs. Dans la Caroline du 
Nord, où Ton n'en voit plus que quelques couples, la 
saison des amours est d'une quinzaine de jours encore 
plus tardive. 

J'ai déjà dit aussi que les oiseaux qui nichent de cette 
manière beaucoup plus tôt dans une partie du pays que 
dans une autre, spécialement ([uand c'est à de grandes 
distances, peuvent encore, après une première ou môme 
une seconde couvée, avoir assez de temps pour gagner 
de plus hautes latitudes et en élever une troisième 



ou l'oiseau-serpent. /i29 

flans la môme cannée. De récentes observations m'ont, 
en outre, convaincu que les individus de la même espèce, 
nés dans des régions chaudes, ont une plus forte pro- 
pension à se reproduire ([ue ceux des climats septen- 
trionaux. Cehx étant, connue la plupart des oiseaux 
(loués du pouvoir d'éniii^ner ne manquent presque 
jiimais de l'exercer, ne peut-on pas en conclure que le 
couple d'Anhinujas qui niche en février, sur le Saint- 
Jean, se sent porté à aller nicher de nouveau, quelques 
mois plus tard, soit dans la ('aroline du Sud, soit aux 
environs de Natchez? Cependant jusqu'ici je n'ai point 
encore de fait positif à présenter à l'appui de cette 
iipinion. 

Le nid de l'oiseau-serpent est différemment placé, 
suivant les diverses localités : quelquefois dans des brous- 
sailles, ou même sur un smilax, à huit ou dix pieds au- 
dessus de l'eau, si le lieu est retiré; dans le cas con- 
iraire, à l'extrémité des branches des plus hauts arbres, 
mais toujours au-dessus de l'eau. Dans la Louisiane et 
i'État du Mississipi, où j'en ai trouvé bon nombre, ils 
liaient généralement sur de très gros cyprès qui s'éle- 
vaient à une grande hauteur du milieu de lacs ou 
irétangs, ou qui couvraient les l)ords des lagunes, des 
bayous et des rivières, loin de Thubitation des hommes. 
Souvent ils sont isolés, mais parfois aussi au milieu 
d'une muhitude d'autres nids de hérons, tels que V/4rdea 
(ilba, Yyirdea lierodias, et les grandes espèces blanche et 
lileue. Quoi qu'il en soit, comme dans tous les cas la 
forme, la grosseur et les matériaux qui les composent 
wntàpeu près les mêmes, je me contenterai de donner 



430 l'anhinga 

la description d'un de ces nids que m'a procuré le doc- 
teur Baclnnan : 

D'une forme aplatie, il mesurait deux pieds en dia- 
mètre et ressemblait beaucoup à celui du cormoran de 
la Floride. La première couchese composait de bilclieltes 
sèches de diverse grosseur, quelipies-unes ayant près 
d'un demi-pouce de diamètre et entrelacées en rond. 
Des branches vertes garnies de leurs feuilles, la plupart 
appartenant au myrte commun, avec une quantité de 
mousse d'Espagne et de petites racines, formaient lu 
nichetle aussi compacte et solide que celle d'aucun nid 
de héron que ce soit. Celui-ci renfermait quatre œufs; 
un autre vu le même jour avait quatre petits; un troi- 
sième, trois seulement, et jauiais on n'a trouvé de nid 
d'Anhinga contenant huit œufs ou deux œufs et six 
petits, comme le prétend M. Abbott, dans ses notes 
transmises à Wilson. Je dois ajouter cependant que 
M. Abbott est dans le vrai, quand il dit que ces oiseaux 
nichent plusieurs années de suite sur le même arbre: 
moi-même j'en ai connu un couple qui, pendant trois 
années, occupa le même nid, qu'il augmentait et répa- 
rait à chaque printemps, comme font les cormorans et 
les hérons. Les œufs ont 2 pouces 5/8 de long, sur 
1 pouce 'l/li de large et sont d'une forme ovale allongée. 
L'extérieur présente une teinte d'un blanc sale et 
uniforme ; mais c'est parce qu'ils sont encroûtés d'une 
substance calcaire qui, lorsqu'elle est soigneusement 
grattée, laisse voir la coquille d'un bleu clair. Sous ce 
rapport, ils sont exactement semblables aux œufs des 
différentes espèces de cormorans que je connais. 



ou l'oiseau-serpem. 431 

Les petits, (|iiaiid ils ont une quinzaine de jours, sont 
re\f tus d'ini duvet brunâtre; leur bec est noir, leurs 
pieds d'un blanc jaunâtre, leur tète et leur cou presque 
nus, et à cet Age ils ressemblent aux jeunes cormo- 
rans, bien que dune autre couleur. Les plumes des 
ailes connnencent à paraître à travers le duvet et sont 
d'un brun foncé. Ceux d'un môme nidditï'èrent en taille 
et en grosseur, non moins ([ue les petits du cormoran. 
A cet âge ils s'exercent ordinairement à se lever et à 
se tenir droits, et pour c(îla ils placent leur bec sur le 
rebord du nid ou sur une branche à leur portée, en se 
hissant à l'aide des mandibules, ([u'en pareille occasion 
ils ouvrent de toute leur grandeur. Les jeunes en cap- 
tivité conservent cette habitude, qui est aussi particu- 
lière au cormoran [Phalacrocorax carbo), dont les petits 
s'aidaient de leur bec en rampant sur le pont du Hipley; 
et c'est même ce qu'on voit toujours faire aux vieux 
Anhingas. Dans les premiers tem))s, l'appel des jeunes 
consiste en une sorte de sitïlement bas, et l'on croirait, 
à certains moments , entendre les cris de quelques 
petites espèces de hérons. Dès leur naissance, les parents 
leur dégorgent la nourriture, et cette opération semble 
être douloureuse pour ces derniers, qui se donnent alors 
de pénibles mouvements et mn\ obligés d'avoir tou- 
jours les ailes ouvertes et la queue relevée. — Je ne puis 
rien dire de certain sur l'époque précise et la durée de 
l'incubation ; mais ce dont je suis positivement sûr, c'est 
que le mâle et la femelle couvent à tour de rôle. Celle-ci 
toutefois reste beaucoup plus longtenqis sur les œufs. 
Quand on s'approche des jeunes Anhingas encore dans 



432 l'anhinga 

le nid, ils s'y cramponnent avec force, et s'ils sont pré- 
cipités en bas, ils tlottcnit simplement sur l'eau, où l'on 
peut aisément les prendre. Les jeunes cormorans, au 
contraire, se jettcnit d'inix-mèmes à l'eau et plongent 
innuédiatinnent. 

A trois semaines, les plumes de la (jueue poussent 
rapidement, mais ofTrent toujouis cette même couleur 
d'un brim sombre qu'tîlles conserveront jusipi'à ce (jue 
les Anbingas si»ient capables île voler; et lors même 
qu'ils sont prêts à (initier le nid, leur plumage présente 
une singulièie apparenc(3 bigarrée. Quand les plumes 
des ailes et de la ([ueue sont presque développées, celles 
des ilancs et de la gorge deviennent visibles à travers le 
duvet, et l'oiseau send)le encore plus curieusement 
mar(iu('' qu'auparavant. Le jeune mâle est alors de la 
couleur de la femelle adulte, et la conserve jusqu'au 
commencement (roctol)re, où des raies obscures se 
montrent sur la poitrine. On commence aussi à aper- 
cevoir des taches l)lanches sur le derrière, dont le noir 
devient plus intense), et les barres des deux plumes du 
nnlieu de la (jueue, ([ui dès les premiers jours ont été 
plus ou moins visibles, sont maintenant tout à fait appa- 
rentes et ne doivent plus changer. Vers le milieu de 
février, le plumage du mâle se trouve dans son état de 
perfection ; mais les yeux n'ont pas accjuis tout leur 
éclat et ne sont encore que d'un rougeàtre orange foncé. 
A cet égard, je dois noter deux différences entre 
r Anhinga et les cormorans : la première, c'est le rapide 
développement du plumage chez l' Anhinga; la seconde, 
c'est qu'il se Diaintient ainsi durant toute la vie de Toi- 



ou l'oiseau-serpent. 433 

seau, saiisjamais changer (lo couleur aux diverses mues. 
Le cormoran, au contraire, met trois ou quatre ans à 
prendre la livrée qui distingue la saison des amours, 
et encore ne la garde-t-il (jue })endant cette pc'i'iode 
de surexcitation extraordinaire. Chez la femelle de 
l'Anhinga, les plumes poussent aussi promptemeiit que 
chez le mâle, et les mues qu'elle subit n'en allèrent 
pas non plus la couleur. 

Comme tous les oiseaux carnivores et piscivores, 
l'Anhinga peut rester ù jeun des jours et des nuits, 
sans en paraître Ix^iucoup incommodé. Lors([u'il est 
blessé et qu'on veut le prendre et l'amener à terre, il 
semble regarder ses ennemis sans frayeur. En pareil 
cas, je le voyais surveiller attentivement mon approche 
ou celle de mon chien; il se tenait aussi droit que ses 
blessures le lui permettaient, la tête retirée en arriére, 
le bec ouvert, la gorge gonflée de colère; puis, quand 
il nous croyait à bonne distance, il dardait en avant son 
bec qui faisait souvent de cruelles blessures. Un, entre 
autres, en donna un si furieux coup sur le nez de mon 
chien, qu'il y demeura attaché et se laissa traîner l'es- 
pace de trente pas, jusqu'à mes pieds. Si on les prend par 
le cou, ils font sentir à l'assaillant le pouvoir de leurs 
griffes aiguës, et se défendent en battant des ailes, avec 
une vigueur qu'on serait loin de leur supposer. J'ai pu 
remarquer souvent l'adresse singulière avec laquell(> cet 
oiseau sait se tirer d'un danger imprévu; et je veux 
vous en rapporter un exemple qui témoigne d'une sorte 
de raison : Un jour, en compagnie du capitaine Piercy 
de la marine des États-Unis, je remontais la rivière 
II. 28 



l^Zl\ l'aniiinga 

Saint-Jean, et nous étions arrivés en ramant dans un 
bassin circulaire dont les eaux claires et peu profondes 
dormaient sur un lit sablonneux. (!les bas-fonds, assez 
fréquents dans ces para^^(\s, sont [)roduits par les pluies 
du [irintemps (lui roulent le sable des hauteurs jiist(ue 
dans les rivières bourbeuses et dans Icîs lacs. Nous ne 
pûmes pénétrer dans cette espèce de petite bai<;(|u'eH 
passant entre les branches des aibres (jui traînaient à 
fleur d'eau, tandis que d'autres, à une inuneuse hau- 
teur, s'étendaient au-dessus de notre tète. En levant les 
yeux, j'aperçus une femelle d'Anhinga perchée sur le 
bord opposé de la ci'ique; et couuncî je ne me souciais 
pas de la tuer, nous continuâmes à ramer tranquillemeiit 
vers elle. Mais déjà son œil vigilant nous avait vus, et 
connneneant cà avancer la tète, elle s'était mise à re- 
garder de tous côtés, attentive à ne perdre aucun de 
nos mouvements. Je le répète, la place était étroite et 
entourée d'arbres très hauts ; et bien qu'elle eût pu 
prendre son vol et s'échapper, elle persistait à denieuier 
au bout de sa branche, uuiis évidemment inquiète et 
sur ses gardes. Enfin, quand le bateau n'en fut 
plus qu'à une courte distance, elle se rejeta subite- 
ment en arrière, fit le saut périlleux à couvert sous 
les branchages, piqua droit vers l'épaisse forêt et 
bientôt disparut à nos regards. Je n'avais encore 
jamais vu d'oiseau de cette espèce s'enfuir à travers 
les bois. 

Je laisse maintenant parler mon ami John Bachman 
qui va nous décrire un de ces lieux dans lesquels les 
Oiseaux-serpents aiment à revenir nicher chaque 



ou l'oiseau-serpent. 435 

année, (lolui dont il s'ugil ust siliiô non loin de Char- 
lésion, dans la (Caroline du Sud. 

«Le 28 juin iHli?, accompagné des docteurs Wilson, 
Drayton etdeW. Ilainsayesciuiro, je n'st>lusd"allei' visi- 
ter Tétan^ de (îliisliolni, à ([uelijues nulles de la ville. 
Celait un bon nionient [)our étudier les Anliiii^as (^ue 
réclamaient alors tout entiers les soins du nid ; en 
outre, la journée était belle, et en moins d'une heure, 
nos chevaux nous eurent portés au bord du marais. A 
peine arrivés, nous aperçûmes un oiseau (jui volait au- 
dessus de nos tôles, en se dirigeant pai le haut de 
l'étang", vers une place retirée (ju'un terrain bourbeux 
encombré de joncs et de vignes sauvages rendait tout à 
fait inabordable. 11 n'y avait moyen ilen approcher que 
par eau; en consé(juence, nous halàmes un petit canot 
([ui se trouvait sur l'étang. iMallieureusement il faisait 
eau de toutes parts ; nous essayâmes bien de le calfater 
de notre mieux, mais sans pouvoir y réussir complète- 
ment; et de plus, connni; il était fort inconnnode et ne 
pouvait contenir que deux persomies, il fut convenu 
que je m'embarquerais seul avec mon domestique dont 
je connaissais l'adresse à pagayer. 

» Cet étang établi de main d'homme, n'est, comme 
on dit dans le pays, qu'un réservoir. Creusé au bout de 
plusieurs champs de riz qu'il domine, il a pour desti- 
nation de retenir une ipiantité d'eau sullisante pour 
pouvoir, au besoin, arroser et submerger les planta- 
tions. On y remarque quel([ues îlots sur lesquels pousse 
une immense quantité de petits lauriers de l'espèce du 
Laurus geniculata et de saules noirs, le tout entremêlé 



A36 i.'aniiinga 

d(^ difliVeiites sorlrs de siiiilax vi autirs plantes, au 
milieu (l(>.s((Mell('s ou a{M^i'c(;vait do nombreux nids de 
Ik'toiis. Plus haut enûn, l(>s bihoreaux avai(;nt aussi 
fondi' une colonie. 

» J'avaneais jM-niblement, et, à cha((ue instant, les 
obstacles se multipliaient; Teau devenait plus basse, la 
vase moins résislante et plus profonde, et mon domes- 
tique avait toutes b;s peines du momie à manœuvrer lo 
petit bateau parmi les vignes et les joncs (jui raccro- 
chaient. D'énornuîs chênes et des cyprès non moins 
vt^ntTables drt;ssai(Mit leur tùte vers le ciel, taiulis (pie 
les branches et le tronc disparaissaient sous une épaisse 
couche de mousse d'Kspagne (pii pendait en longs fila- 
ments jusiprà la surface de l'eau, et y faisait du jour la 
nuit. De gros alligators se vautraient dans la fange, ou, 
du haut des vieilles souches ipii de tous cAtés nous bar- 
raient le passage, plongeaient avec bruit au milieu du 
marais. On ne voyait (jue tortues, serpents et reptiles 
grouillant et nageant autour de nous. Ma situation 
n'était pas du tout agréable, et d'autant moins que 
j'étais obligé de m'escrimer sans relâche contre des 
légions de moustiques, et de veiller non moins attenti- 
vement à ne pas chavirer dans un bourbier pareil. 
Nous avancions donc très lentement ; cependant nous 
avancions, et nous finîmes par arriver dans un espace 
libre, entouré d'arbres d'une grosseur médiocre et où 
je découvris devant moi le nid de l'Anhinga que nous 
avions d'abord aperçu. La femelle était dessus; mais 
quand elle nous vit approcher, elle grimpa en s'aidant 
de son bec. sur une branche élevée d'environ un pied, 



ou l'oiseau-serpent. Û&7 

et resta là, lo cou Ij'ndu, iniinolùlo comnio une statue. 
Il rtiiit cruel de lu irouhler <lans sa paisihli; solitude; 
mais des naturalistes s'iuquiètent-ils dv, cela, loi'S(|ue 
apn'*s une lonj^ue allenle, ils ont l'objet ({u'ils poursui- 
vaient, dcîvant les yeux, et pour ainsi dire sous hnir 
main! Nous n'(Mi étions plus (pi'à vin}^t pas ; je dirigerai 
vers elle le canon de ma courte carabine, et, au in(>nu) 
instant, le coup partit ; mais le balancement contiiuiel 
du canot, pcuit-Atre aussi 1(^ défaut d'assuranc»^ de ma 
main qui n'avait pas l'habitude de cette arme, lui sau- 
vèrent la vie. Elle était n^slée dans la m<^me position, 
sans faire un seul mouvement : je nîchargeai et tirai 
trois fois de suite sans la toucher; enfin une balle ayant 
coupé la branch<?surla4ucll(r elle se hMiait perchée, elle 
di'ploya ses grandes ailes noires, els'élançant d'un bond 
dans l'air, fut bientôt hors d(î vue, et je l'imagine, à 
l'abri de tout autre danger. » 

M. Bachman s'élant aussi procuré des œufs et des 
petits de cette même espèce, ce sont encore ses obser- 
vations que je vais transcrii(; ici. 

« .l'avais rapporté chez moi trois jeunes Oiseaux-ser- 
pents; deux vinrent bien tout d'abord et commencèrent 
à s'apprivoiser; le troisième fut confié aux soins d'un 
de nos amis. L'un de ceux que j'avais gardés s'éleva 
parfaitement; uuiis l'autre, par la négligence de mon 
domesticiue, mourut au bout de quelques semaines, 
pendant une absence i[ue j'avais été obligé de faire. Du 
temps que ces deux derniers étaient dans la même cage, 
je m'amusais à voir le plus petit, quand il avait faim, 
faire tous ses efforts pour introduire son bec dans celui 



438 l'anhinga 

du grand et môme dans sa goiire. Quand celui-ci était 
par trop ennuyé de ces importunités, il ouvrait le bec 
dans leipiel son petit frère coulait sa tête jusqu'au fond 
de la gorge, pour en retirer le poisson que l'autre venait 
d'avaler; et c'est de cette singulière façon que le grand, 
qu'on reconnut plus tard être un mfde, continua tou- 
jours d'agir, en vrai père adoptif, envers sa jeune sœur 
laquelle, en effet, semblait s'être mise sous sa protec- 
tion. J'ai toujours en ma possession le premier qui se 
nourrit de poisson. Il le jette plusieurs fois en l'air, le 
reçoit très adroitement et l'avale à la première occasion 
favorable, c'est-à-dire quand il retombe dans son bec 
la tête la première. Au commencement, lorsqu'il s'agis- 
sait d'un gros poisson, j'avais soin de le faire couper 
par morceaux, jugeant le cou de cet oiseau trop mince 
pour pouvoir se dilater suffisamment et le laisser des- 
cendre tout entier; mais bientôt je reconnus que cette 
précaution n'était nullement nécessaire. Un poisson 
trois fois gros comme son cou y passait d'une seule 
pièce ; et aussitôt l'oiseau venait me trouver, faisant 
claquer ses mandibules pour que je lui en donnasse un 
autre. Mon favori se rendit familier dès le commence- 
ment de sa captivité; il me suivait par la maison, au 
travers de la cour et du jardin, et même quelquefois 
finissait par devenir importun. Celui que j'avais donné 
à mon ami était nourri de poisson et de bœuf cru ; mais 
quoiqu'il eût acquis son entier développement, il ne se 
porta jamais aussi bien que le mien, et finit par mourir 
d'une affection spasmodique. C'était une femelle, son 
plumage paraissait moins brillant ([ue celui de l'adulte 



ou l'oiseau-serpent. 439 

du môme sexe; mais les deux plumes du milieu de la 
queue étaient partiellement rayées, et elle avait les 
mêmes marques. Quand elle était jeune, je la menais 
souvent à un étang, croyant qu'elle aimerait Tëau et 
que cela la fortifierait. Loin de là, elle ne cherchait 
qu\à regagner le bord, et semblait redouter l'élément 
au milieu duquel la nature l'avait appelée à vivre. Quand 
je la jetais dedans, elle plongeait sur le coup, puis, 
l'instant d'après, remontait à la surface et nageait avec 
la même aisance qu'un canard ordinaire. C'était un 
oiseau d'un naturel hardi ; il tenait en respect poules et 
dindons dans la cour, s'attaquait à tous les chiens qui 
passaient par là, en leur administrant de droite et de 
gauche de grands coups de son bec pointu. Parfois, il 
se postait devant leur auge, ne leur laissait prendre un 
morceau ([u'après les avoir longuement harcelés et ta- 
quinés, ou même ne leur permettait d'approcher que 
pour so partager ses restes. 

» Ce ne fut que lorsqu'il eut toutes ses plumes qu'il 
se montra désireux d'aller à l'eau, et dès lors, chaque 
fois qu'il me voyait prendre le chemin de l'étang, il 
m'accompagnait jusqu'à la porte du jardin, semblant 
me dire : Je t'en prie, laisse-moi sortir. Quand je la lui 
ouvrais, il me suivait en se dandinant d'un côté et de 
l'autre, comme fait le canard ; et dès qu'il apercovuit 
l'eau, il s'y précipitait, non en plongeant, mais en se 
jetant de dessus une planche; ensuite, après avoir nagé 
quelque temps, il enfonçait son long cou dans le cou- 
rant, et plongeait alors pour attraper du poisson. 
L'eau était claire, et je pouvais suivre tous ses mouve- 



lihO l'anuinga 

ments. Lorsqu'il avait suffisamment cherché et tour- 
noyé, il allait reparaître à quarante ou cinquante pas. 
Dans les nuits chaudes, cet oiseau dort en plein air, 
perché sur la plus haute barre d'une clôture, et la tète 
ramenée sous l'aile. Par temps pluvieux, il reste souvent 
toute une journée dans la même posture. Il paraît très 
sensible au froid ; on le voit se retirer dans la cuisine, 
et disputer aux marmitons et aux chiens la meilleure 
place au coin du feu. Quand brille un rayon de soleil, 
il étend les ailes et la queue, hérisse ses plumes et semble 
tout réjoui des belles journées d'hiver. Il se promène 
en marchant, parfois en sautillant, et ne s'appuie jamais 
sur sa queue. Si on lui présente un poisson, il le saisit 
et l'avale goulûment ; mais quand nous n'en avions pas, 
nous étions bien obligés de le nourrir de viande qu'il 
recevait dans son bec. Il arriva deux ou trois fois qu'on 
le laissa plusieurs jours sans lui rien donner; alors il 
devenait inquiet, turbulent, étourdissait tout le monde 
de ses cris continuels, et donnait de bons coups de bec 
aux domestiques, comme pour leur rappeler qu'ils 
l'oubliaient. 

» Un jour, il lui prit fantaisie de s'échapper, et il 
s'envola sur l'étang, ù près d'un quart de mille. Par 
hasard, des enfants se trouvaient là dans un canot; 
l'oiseau s'approcha d'eux, le bec ouvert, car il était à 
jeun et ne trouvait rien. En se voyant poursuivis par 
cette drôle de bête, dont la tête ne ressemble pas mal à 
celle d'un serpent, les enfants eurent peur et se sauvè- 
rent en ramant vers le bord ; mais mon oiseau les sui- 
vait toujours, et fut à terre aussi vite qu'eux Ils prirent 



ou l'oiseau-serpent. Uki 

la fuite à toutes jambes, pour regagner le domicile où 
l'Anhinga arriva sur leurs talons. Heureusement que 
quelques personnes le reconnurent, et on me le renvoya. 
Pour éviter de nouvelles escapades et craignant de le 
perdre, je lui rognai le bout d'une aile. » 

J'ai moi-môme vu cet oiseau à Charleston, chez mon 
ami, dans l'hiver de 1836. Il fut tué par un magnifique 
chien de chasse (1) que m'avait donné le comte de 
Derby ; sa mort nous fit d'autant plus de peine, que 
Bachman me l'avait remis tout exprès pour l'envoyer 
au noble lord. 

J'ai eu toute facilité pour étudier l'Anhinga, et j'ai 
toujours trouvé, dans sa forme comme dans ses habi- 
tudes, la plus étroite analogie avec celles du cormoran. 
De là m'est venu l'idée d'établir entre eux un parallèle. 
Sous certains rapports, ils m'ont paru semblables; à 
d'autres égards, différents. Mais ayant découvert chez 
ces deux oiseaux une même singularité de structure, 
en ce qui touche les plumes, j'ai cru pouvoir conclure à 
leur affinité générique : l'Anhinga a le corps et le cou 
recouverts de ce que j'appellerai des plumes fibreuses , 
avec une tige presque nulle ; taudis que les tuyaux et 
les plumes de la queue sont compactes, c'est-à-dire, 
d'une conformation parfaite, forts et élastiques. Ce qui 
est ici le plus remarquable, c'est que les tiges de ces 
dernières plumes sont lubulaires, depuis la base jusqu'à 
leur dernière extrémité, ce que je n'ai vu dans aucun 

{i) To retrieve. C'est le chien exclusivement destiné à retrouver le 
gibier, après le coup de fusil. 



442 l'aniiinga ou l'oiseau-serpent. 

autre oiseau, excepti» le cormoran. Elles sont toutes très 
élastiques, comme celles que nos i^randes espèces de 
pics ont à la queue, dont c(?pendant les tiges sont rem- 
plies d'une suy)stance sponiçieuse, ainsi que chez tous 
les oiseaux de lerre, et chez ceux des oiseaux d'eau que 
que j'ai pu étudier, tels (jne grèlies, plongeons, fous, 
rois-pôcheurs et orfraies. Les plumes de la queue du 
cormoran et de l'Anhinga ont bien le tuyau comme les 
autres ; mais la fîrje est creuse jusqu'au bout, avec des 
parois transparentes et de la même nature que le tuyau 
proprement dit. 

Dans la plupart des Anhingas que j'ai ouverts, j'ai 
trouvé des poissons de différentes sortes, des iîisectes 
aquatiques, des écrevisses, des sangsues, des crevettes, 
des grenouillettes, des œufs de grenouille, des lézards 
d'eau, de jeunes alligators, des serpents d'eau et de 
petites tortues. Jamais je n'ai remarqué ni sable, ni gra- 
vier dans leur estomac. En certains cas, il m'a paru 
distendu à l'excès, et, comme je l'ai déjà dit, cet oiseau 
est doué d'une grande puissance de digestion. Il rend 
ses excréments a l'état licpiide. et les lance ta une dis- 
tance considérable, ainsi que font les cormorans, les 
faucons et tous les oiseaux de proie. 

La chair de l'Anhinga. quand il a pris son entier 
accroissement, est noire, dure, huileuse, et par suite, 
mauvaise à manger, si l'on en excepte les petits muscles 
pectoraux qui, chez la femelle, sont blancs et délicats. 
Les raies des deux })lumes du milieu de la queue sont 
plus profondément marquées durant la saison des 
amours, surtout chez le mâle. Tant que ces oiseaux 



l'avocette d'amériquk. 443 

restent jeunes, elles paraissent à peine sur les femelles 
qui, du reste, les ont toujours bien moins nettement 
dessinées que les mâles. 



L'AVOCETTE D'AMÉRIQUE. 



J'ignorais que ce curieux oiseau nichât dans l'inté- 
rieur de notre pays, et ce n'est qu'en juin 1814, et par 
une sorte de hasard que jeTai appris. Je passais achevai 
pour aller de Henderson à Vincennes, dans l'État du 
Maine, lorsqu'on approchant d'un vaste étang assez pou 
profond, je fus surpris d'apercevoir plusieurs Avocettes 
([ui planaient sur les bords de (pielques îlots que ren- 
fermait l'étang. Quoiqu'il se fit tard et ([ue je me sen- 
tisse fatigué et affamé, je ne pus résister au désir de 
savoir, s'il était possible^ quelle cause pouvait les retenir 
si loin de la mer. Laissant donc mon cheval paître en 
liberté, je me dirigeai vers l'étang; et dès que je fus 
près du bord, je me vis assailli par quatre de ces oi- 
seaux à la fois. Plus de doute, ils avaient des nids, et 
les femelles étaient à couver ou à soigner leurs petits. 
L'étang, qui pouvait avoir deux cents verges de long sur 
cent de large, était entouré de grands scirpes des 



llhh l'avocette d'Amérique. 

inarais(l)qui l'avaient envahi jusqu'à une certaine dis- 
tance des rives; vers le centre se trouvaient les îlcis lonj^s 
de huit à dix verges et disposés en ligne. Je me frayai 
un passage à travers les joncs, et entrai dans l'eau (|ui 
n'avait que quelques pouces dt profondeur; mais la 
vase me montait au-dessus du genou. Tandis que j'avan- 
çais ainsi avec précaution vers l'îlot le plus voisin, les 
quatre oiseaux ne cessaient do voltiger et de crier; 
parfois ils plongeaient du haut des airs en m'efïleurant 
presque de leurs ailes, pour m'exprimer le déplaisir et 
l'inquiétude qu'ils éprouvaient de mon importune visite. 
J'avais grande envie d'en tuer; mais auparavant je 
voulais étudier leurs mœurs de pr6s, et quand j'eus 
bien cherché sur les différents îlots, où je découvris trois 
nids avec des œufs, et une femelle ayant des petits, je 
revins prendre mon cheval et continuai ma route vers 
Vincennesqui n'était qu'à deux milles de là. Le lende- 
main, avant le soleil levant, j'étais soigneusement blotti 
parmi les joncs d'où j'avais vue sur tout le marais. Au 
bout d'une heure environ les maies cessèrent de voler 
autour de moi pour se remettre à leurs occupations 
habituelles, et je pus noter les particularités suivantes : 
En se posant soit par terre, soit sur l'eau, l'Avocette 
tient encore un moment ses ailes relevées, jusqu'à ce 
qu'elle ait bien pris son équilibre. Quand c'est sur l'eau, 
elle se balance la tète et le cou pendant quelques mi- 
nutes, un peu comme fait le chevalier criard ; après 
quoi, elle part pour chercher sa nourriture, marchant 

(l) Bull-rushes {Scirpus palustris), de la famille des Cypérac<5es. 



i/aVOCETTE d' AMÉRIQUE. 645 

tar-tAt à pas comptés, d'autres fois on courant, et passe 
à la nage ou à gu('î d'un bas-fonds à l'autre, le coips, 
dans ce dernier cas, enfoncé jusiju'au cou dans l'eau, 
et les ailes en partie relevt'es. J*ar moments, on la voit 
se glisser au milieu des joncs où elle ne reste cachée 
t[ue(iuel([ues instants. Les Avocettes que j'observais ici 
se tenaient à part l'une do l'autre, mais s'entrecroisaient 
de milio manières, gardant toutes un silence complet et 
sans se manifesterjamaisla moindroanimosité, bien qu'à 
l'approche seule d'un chevalier, elles ne manquassent pas 
de s'élancer aussitôt pour lui donner la chasse. Différentes 
fois, m'étant mis à siifler très fort, sansbouger, elless'ar- 
rètèrent tout court, se haussèrent pour regarder, firent 
entendre deux ou trois petits cris ; puis, après être res- 
tées un moment en alerte, s'envolèrent à leurs nids, 
mais ne tardèrent pas k revenir. Pour chercher la 
nourriture, elles s'y prennent absolument comme le 
boeen cuiller rosé (1), et font aller la tète de côté et 
d'autre, en fouillant de leur bec la vase molle. Dans 
certains cas, quand l'eau était profonde, elles y plon- 
sieaient toute la tète et une partie du cou, ainsi que fait 
il spatule et la bécassine brune. Lorsqu'au contraire 
lies poursuivent les insectes aquatiques qui nagent à la 
surface, elles courent après, se jettent dessus et les ;iai- 
sissent, en passant par-dessous leur mandibule infé- 
rieure, tandis que l'autre se tient convenablement re- 
levée. C'est à peu près la même manœuvre qu'emploie 
le bec en ciseaux, sauf qu'il les attrape lui-même pen- 

(1) La spatule rose. 



446 l'avocette d'Amérique. 

daul ((u'il vole .Du reste, elles sont aussi très adroites 
à prendre les insectes eu l'air, et pour courir plus vite 
en les poursuivant, elles s'aident de leurs ailes qu'elles 
ouvrent à moitié. 

Je passai de cette manière près d'une heure à les 
obs(;rver, et je les vis tout(;s s'envoler vers les îlots où 
étaient les tenielles, en criant d'une façon particuli»'re 
et plus tort (lue d'habitude. Les dill'érentscouph's sem- 
blaient se féliciter l'un l'autre, et se témoigner leur 
joie par des gestes bizarres. Alois, celles qui étaient ii 
couver cédèrent la place à leurs compagnes, et se ren- 
dirent elles-mêmes à l'étang où elles se lavèrent et se 
baignèrent, comme si elles eussent été tourmentées par 
la chaleur ou les insectes; après quoi, elles se uiirentù 
chercher pâture. — Mais, lecteur, veuillez attendre un 
moment , que j'expédie moi-même mon modeste 
déjeuner. 

Vers onze heures, la chaleur était devenue intense, 
et les Avocettes cessèrtîut de travailler pour se retirer 
àTombye sur diverses parties de l'étang. Là, elles firent 
avec soin leur toilette, puis ramenant la tête à ras des 
épaules, se tinrent pendant près d'une heure immobiles, 
silencieuses et comme endormies. Enfin s'étant secoué 
brusquement tout le corps, elles s'enlevèrent à une hau- 
teur de trente ou quarante mètres, et partirent toutes 
à la fois dans la direction du Wabash. 

Maintenant, je voulais voir un de ces oiseaux sur son 
nid. Je quittai donc ma cachette, et lentement, sans 
faire de bruit, je m'avançai vers le premier îlot où Je 
savais qu'il y en avait un. La veille au soir, en effet, 



LAVOCETTE o' AMÉRIQUE. kkl 

j'avais ou soin de nianiuci' la place en courbant (|uel- 
([ues herbes sèches aux envinuis. (les (b'iails, j'en suis 
sûr, ne vous paraili'ont pas minutieux à vous, cher lec- 
teur; et (juantaux pei'sonnes (jui pounaient les trouver 
«Muniyeux, (pfelles me permettent de leur dire qu'un 
amateur éclairé de la natui'e ne prend jamais ti'op do 
précautions lorsipi'il s'agit de maniuerou d'inditpier la 
l)lace précise d'un nid d'oiseau: moi-même j'en ai sou- 
vent j)erdu pour n"y avoir pas t'ait assez d'attention. 
Étant ainsi dûment avertis, nous nous y prendrons de 
notre mieux pour ap|)roclier sans être vus de l'oiseau 
qui couve. Il n'y a guère moyen d'aller vite ([uanil on 
a de l'eau et de la l)oue jus([u'au genou; néanmoins, 
comme \v trajet n'iHait que de ([uarante à cinquante 
mètres, j'eus bientôt atteint la petite île où l'Avocetto 
se tenait tranquillement sur son nid. Tout doucement 
et à quatre pieds, je rampe vers elle, inond(î de sueur, 
étoulîant de chaud, et craignant surtout ([u'elle ne 
m'aperçoive. Dc'jà je ne suis plus qu'à (piel(|ues pieds 
(le la pauvrette qui ne s'en doute pas ; et je la vois très 
bien à travers les herbes. Douce créature, si paisible, 
si innocente hélas ! et si près de ton ennemi ! Mais ne 
crains rien ; je ne suis là que pour m'instruire et t'ad- 
iiiirer. La voici donc, la bonne mère, sur ses œufs, ses 
longues jambes reployées sous le corps, la tète languis- 
sunnnent ramenée parmi les plumes, et ses yeux que 
ne ranime plus la présence du mâle, à demi-clos, comme 
si elle rêvait des scènes futures — et moi, j'observe tout 
cela; je regarde encore et suis heureux. — Hélas ! par 
malheur elle m'a vu ; elle se traîne par terre, détale en 



448 l'avocette d'Amérique. 

courant, en culbutant, puis s'envole avec des cris de 
coUVe (?t d'inciuiétude ((ue tout homme, pour peu ([u'il 
ait d'intelligence et de cœur, n'entendra jamais sans en 
être ému. 

('ependant l'alarme est domn^e, l'oiseau pliMii d'an- 
goisse, s'en va ra (;t là en ajiçitant pt'iiiiblement s(îs ailes 
au-dessus du marécaj^e ; tantAt il se débat à la surface, 
comme prêt à mourir, tantôt il se traîne en boîtant })our 
m'attirer après lui et sauver ses œufs. Ce ipie je ne 
savais pas encore, c'est (pie les oiseaux (jui vivent en 
société pussent, en poussant des cris d'alarme, engager 
les autres camarades cpii couvent à cpiitter leur nid, 
pour se joindre à eux et tacher, par de communs elTorls, 
de sauver la colonie. C'est pourtant ce ({m je vis faire 
aux Avocettes;car deux des autres femelles s'enlevèrent 
immédiatement et volèrent droit sur moi, tandis que la 
dernière, avec ses ([uatre petits, gagnait l'eau et se 
sauvait au plus vite, suivie de sa progéniture qui jouait 
des pattes et nageait non moins prestement que des 
canetons de la même taille. 

J'ignore jusqu'à quelle distance cescrisdel'Avocette 
peuvent être entendus ; mais ce que je puis dire, c'est 
que quelques minutes après cette scène, les autres indi- 
vidus que j'avais vus s'envoler dans la direction du 
Wabash, étaient de retour et planaient au-dessus de ma 
tête. 

De cette manière, ayant obtenu les renseignements 
que je désirais relativement aux mœurs de ces oiseaux, 
j'en tuai cinq, parmi lesquels malheureusement il se 
trouva trois femelles. 



i.'avocktti: d'ami'rioi'K. /i/l9 

Los nids, caclu's un milieu ilos plus hautes herbes, 
traient composés exactement des intMnes matériaux, 
c"est-à-diredlierl>es, mais (lesséehé«'s, ([ui paraissaient 
Atre de i'anni'e préei-denle, et parmi lesipielles j(; no 
remartpiai ni tij4;es, ni brindilles vertes d'aucîmit; sorte. 
Le l'ond pituvail avoii' ein»! pouces de diamètre, et h? 
bord l'tait ^arni il«^ ihii) liei'be des prés, diflt'rente de 
rt.'lle (pii croissait sm' les ilols. ('.eux-ci ne send)laient 
j)as être expost's aux inondations, et aucun des nids ne 
paraissait avoir el('' surélevé depuis b^ connnencement 
de lincubalion, ainsi ((ue h) rapporte Wilson de ciuix 
([u"il nous a dc'crits. Les cents, au nond)r(; de quatre, 
connue ceux (le la |)lu[>art des ('cbassiers, se toucliaienl 
par le j)elil bout; leur loniçueur (îtîiit de 2 pouces, sur 
une largeur de I j)ouce 3/8, et la couleur exactenuMit 
celle indi(iu(''e par h; naturaliste américain : olive foncé, 
avec de larges taches irré^ulières de noir, et d'autres 
(l'une teinte plus i'aibl(\ .rajoute (pi'ils sont en forme 
de poire et lisses; (piant au tcfups de leur éclosion, je 
iKî sais rien de particulier. 

Après avoir pris mes notes et numissé les oiseaux cjuc 
j'avais tués, je fis trois fois le tour du marais en cher- 
chant tout au travers d(3s joncs; mais n'ayant pas mon 
chien, je ne })us jamais revoir ni la mère ni sa jeune 
couvée. Le lendemain je revins deux fois pour cher- 
cher (Micore; je fis à i^ué le tour de l'étang- et funjtai 
sans succès sur tous les autres îlots. Il ne reparut pas 
une seule Avocette, et je n(? doutai pas (jne la mère 
lieùt emmené ses quatre petits dans quelque autre heu 
plus sur. 

II. -29 



450 r'AVor.F.TTr: nAMiniouE. 

Lo nid (le rAvncott»? resscMuItlc à relui ilc 17/mjfln- 
topns nigricollis (I). (lomiinj le chevalier criiml, ces 
lieux oiseuux. (|UiUi(l ils feiideiit rtiir. semblent tou- 
jours tMre au (lélMit (l'un p:rau(i voyajj^e; ils s'avancent 
avec gi'àce, d'un vol ra[)ide et conliiui, les jambes el 
le cou tendus de joule leur lonj'ueur. Lorscjue, alarmt'e 
par la vu«'d'ini ennemi. TAvocette plonge d'en huit 
|)our le reconnailre, elle passe parfois tout près de lui 
avec la rapiditi' d'une tlècbe. puis revieni et sc-loii^ne 
encore en laissaid pendre ses jandies très bas; mais je 
n'en ai vu aucune dont les jandies lussent trend)lo- 
lantes et ployées comme le prétendent certains auteurs, 
alors mh\u* (pu* je les avais l'ait à T improviste partir 
de leur nid. Je crois pouvoir «''^alemeid dire en toute 
assin-ance, (tue le bec n'a jamais (Ht' dessiné sur un 
(échantillon IV.nis. ni avant ipu; se soit produite la 
courbure (pi'en ell'et il ne mont repas (piand le sujet est 
vivant (2). Les notes (pu'i cet oiseau l'ait entendr«» ont le 
môme son (pie la syllabe click plusieurs l'ois r(''pélee et 
avec hâte, spécialement en ('as d'alarme. 



(1) L'ftchasse îi cou blanc of noir. 

(2) De colle ob8(>rvalion d'Aïuliihon, rossorl nn fai! entifiremenl 
nouveau dans la science, et iri'îs curieux, en ce (|u'il contraste singii- 
llirement a\('e Tétai du jjec de l'Avocelte, tel qu'un le voit dans les 
collections zoologiques, et les diverses représentalions qu'on a cru 
devoir donner de cet oiseau. 



i;f: (] Il M K un noir 



ou IJEC EN CISEAUX. 



Gît oiseau, Tiin des i>liissin^uli(M'.s «^t (l«;s plus ruriiîux 
que la ualuroail produits, so nMicontic «mi loutr siiisou 
sur les bords saitl(»un»;ux et inarcca^ru.v di; uos Ktats 
les plusuiéridiouaux, depuis iadaroliuc^du Sud, jus(|u'à 
la rivière Sabine, et sans doute aussi dans 1(^ Texas où 
je Tai trouvé en al»<mdaiic(î, surtout au coiniueiicenuMil 
du printemps. A eette epoiiue, des luuides (rÉcunieurs 
noirsétendent leursexcursionsjus(praux sables de Lon}4- 
Island, audelà descpiels cependant ils ne se montrent 
plus. En ellet, dans le Mainte et le .Massacliiisells. ils ne 
sont connus ipie des navii;aliMirs(pu «mi ont pu voii' dans 
le Sud et eidi'e les Tropiques. 

Pour étudier leurs mœurs, il tant doiu; ([ue le natura- 
liste aille explorer, dans nos Klals du Midi, les immenses 
bancs de sable, les remous et les endjouehures des ri- 
vières, et qu'il s'aventure au ti'avers dessiuueux bayous 
qui parcourent et coupent en tout sens les vastes marais 
au long de leui's rivages, (restlà, qu'aux cbauds rayons 
d'un soleil d'iiiver, vous pouvez voir desmidiers d'Kcu- 
meurs, couverts de leur sombre manteau, paisiblement 
tbulésl'uuàcotéde l'autre, et si pressés, que l'œil croit 
ne plus apercevoir qu'un immense crêpe étendu sur le 



/l52 r.'i'r.uMi'i'R noir. 

sable. C'est le moment de leur repos, et je crois aussi, 
(le leur sommeil; cai', bien ([n'en partie diurnes et par- 
iait(;ment capables de distinguer le danger en plein 
jour, c'est rarement à cette heure, à moins ([ue le temps 
n(i soit sombre, qu'ils s'occu|)(!nt à chercher leur nour- 
riture. Sur les mômes bancs, mais éloignées d'eux, des 
lrou[)esde goélands à manteau noir jouissent d'un égal 
bien-être au sein d'une parfaite sécurité. En efl'et, 
pendant le jour on ne trouve guère les Ëcumeurs sui- 
des grèves qui ne soient pas séparées des rives par une 
large et profonde «Henduc d'eau ; et je crois pouvoir 
dire, sans exagércM', que sur ces bancs, aux heures dont 
je parlo, j'en ai vu parfois plus de dix mille en une 
seule troiq)e. Essayez d'en approcher, et dès que vous 
en serez à deux fois la portée de votre longue canar- 
dière, tous, serrés comme ils sont, ils commenceront à 
se dresser à la ibis sur leurs jambes, et à suivre de l'œil 
chacun de vos mouvements. Si vous avancez, la 
troupe entière prend l'essor, remplissant l'air de ses 
cris iiuKpies; bientôt elle monte à une grande hau- 
teur et ne cesse de tournoyer au-dessus de votre tôte, 
jusqu'à ce (prenfin, à bout de patience, vous preniez le 
parti d'al)aiulomier la place. Lorscpi'ils planent ainsi en 
innombrables muUitudes, le dessous de leur corps, d'un 
blanc de neige, éblouit les yeux; mais l'instant d'après, 
une autre manœuvre découvre le noir de leurs longues 
ailes et du dessus de leur plumage qui produit un con- 
traste remanjuable sur ïo fond du ciel bleu, (^est un 
l)laisir alors de les suivre dans leurs évolutions : parfois 
il semble qu'ils vont s'(';lancer et disparaître; et soudain 



l'ixhmiîur noir. /i53 

les voilà qui, virant (h lionl , rcvieniHMit iournoyor 
presciuo aii-dcssiis de votre tète, (.'t toujijiirs en ranL>s si 
pressés qu'on dirait un nuage soinljni ((ui tantôt monte, 
tantôt s(; préeipit(n^ers la tei're coninu; un torrent. S'ils 
voient que vous vous éloiL^nez, ils tournent encore ([uel- 
ques instants; et ([uand ils sont eertiiins qu'il n'y a plus 
tic danger, ils descendent pô^î-niéle, portant haut les 
ailes qu'ils ramènent ensuite pi'ès du corps; et formant 
alors une masse confuse, ils s'(';lendent de nouveau sur 
le sal)le, poiu' ne se renlever (pic lorscpic la niariM^ les 
y forcera. Mais quand c'est sur la terre ferme ([u'ils se 
reposent ainsi durant le tlux, d'ordinaire ils ne restent 
pas longtemps à la môme place, comme s'ils craignaient 
de ne pas y être en sûreté; et si on les observait, à ce 
moment, on pourrait croire qu'ils s'occupent à chercher 
leur nourriture. 

Dès que les nnhres du soir sont descendues, les Écu- 
meurs commencent à se disperser. Ils s'(mi vont seul à 
seul, par couples, ou bien en petites troupes de trois ;ï 
quatre, quelquefois de huit à dix individus, selon appa- 
remment que la faim les presse ; puis ils partent. s(^ 
dirigeant chacun de leur coté, vcm's des jiarties du ri- 
vage qu'ils ont préalablement reconnues, et s'élèvent 
avec la marée jus([u'à une hauteur considtM'able le long 
des bords. Ils volent tant (pie dure la nuit, pour cher- 
cher la proie, et j'ai eu moi-même la preuve de ce fait, 
un jour que je remontais le Saint-Jean, sur le Spark. 
schoonerde la marine des États-Unis. Toute la nuit, je 
le répète, sauf une seule heure, j'entendis retentir leurs 
cris perçants, et je distinguais ainsi parfaitement dans 



h^li l'écumrur noir. 

los t^^nchrcs. iiiiand ils passuient par en haut nu pareil 
bas (le la livière : j'ajoute ([u'à ce nionieiit nous étions 
au uioiiis à cent milles de son embouchure. 

Longtemps avant de visiter moi-UK^me la péninsule 
des Florides et autres parties de nos eûtes du sud, où 
aboiid(Mit les Becs en ciseaux, j'avais eu coiuiaissancedes 
observations de M. T.essun à leur sujet, et j'ai)pliquai 
toute mon attention aies bien étudier, toujours à l'aide 
d une excellent»* lunette, pour m'assurer s'il est vrai ou 
non quils se nourrissent de inollus(|ues bivalves trouvés 
dans les liasses eaux ou les creux peu profonds des bancs 
de sal)le. Mais je dois b; dire, pas un seul fail ne s'est 
passé sous mes yeux , ([ui soit venu confirmer cette 
assertion. J'aime mieux en croire Wilson qui dit (|ue, 
tandis qu'ils sont dans nos contrées, ces oiseaux ne man- 
iïcnt jamais ni crustacés ni mollusques. Au reste, voici 
les propres termes de Lesson : « Quoique le Bec en ci- 
seaux semble peu favorisé par la forme de son bec, 
nous acquîmes la preuve qu'il savait s'en servir avec 
avantage et très adroitement. Les plages sablonneuses 
de Peuce sont en eiï'et l'emplies de mactres, coquilles 
bivalves que la marée descendante laisse presque à sec 
dans de petites mares. Le Bec en ciseaux, très au courant 
de ce phénomène, se place auprès de ces mollusques, 
attend que leurs valves s'entr'ouvrent, et profite aus- 
sitôt de ce mouvement, en introduisant de force la lame 
inférieure et tranchante de son bec entre les valves qui 
se resserrent. T.'oiseau alors enlève la coquille, la frappe 
siH' la grève, coupe le ligament du mollusque et peut 
ensuite avaler celui-ci sans obstacle. Plusieurs fois, il a 



L'itCUMrAÎR NOIR. 655 

doiiiK' devant nous des [)i'(!uves dt; wi iiistiiu-t remar- 
quable. » 

En observant les manœuvres de rKeunieur, pendant 
qu'il taisait sa pôclie, qneliiuet'ois une bonne heure 
avant lanuit, je le voyais passer sa mandiluileintV'iienre 
sous l'eau, de mainère à i'oi'mer un anijçle d'environ 
/l5 degrés, tandis (jue la supérieure, (lui est mobile, 
s élevait un peu au-dessus de la surlae(3. 1)(^ cette faeoii, 
l(!s ailes étendues et n.'dressees, il labourait Télcment 
[joissonneux, en poussant, d'une haleine, son sillonii))lu- 
sieurs mètres; puis il s'enl(3vuit et retondjait |)ar iider- 
valles, selon i[u'ii le jugeait tiécessaii-e pour s'assurer de 
sa proie ([uand il Pavait en vu(î; car je suis certain que 
jamais il n'eidbnce sous l'eau sa mandibule inierieure. 
qu'auparavant il n'ait a|)ercu l'objet qu'il pouisuit et 
voilàpour([uoi ses yeuxsontconstannnenl dirigés en bas, 
connneceux du sterne etdu ton. Maintes t'ois, je me suis 
tenu pendant prèsd'uneheuresur le b(*rd d'un petitétang 
d'eau salée, connimni(}uant avec la mer, tout exprès 
pour voir passer ces oiseaux k quelques \erges do moi. 
lis semblaient alors ne pus s'iniiuiéter du tout de ma 
présence, et s'occupaient tranquillement à leur pêche, 
de la inainère ([ue je viens d'indiquei'. Au counnence- 
ment, ils gardaient le silence, puis devenaient bruyants 
à mesure que l'ombre gagnait, et bientôt faisaierd en- 
tendre leurs notes habituelles d'appel, sendjlables aux 
syllabes liiirk, hurk, deux ou trois l'ois et assez prom- 
ptement ré[)ét.ées, conjme pour engager ([uehiue cama- 
rade à suivre leur sillage. D'auties (pje j'ai vus de cette 
manier* fendre les eaux, toujours en quête de la proie, 



/iSG l'i',cumi:ur noir. 

tantôt sur un loiiiç bayou sah', tantôt dans un ôtioit 
juissap^e dont ils parcouraient toutes les sinuosités, su 
baissaient do temps à auti'e vers l'eau (jii'iîs ('euniaiciil 
do leur bec; et dès (pi'ils avaient atlrap*' une crevello 
ou un petit poisson, ils prenaient leur vol en les mâ- 
chonnant et les avalaient en l'air. Vu jour, sur l'île 
Galveston, accompat^ni' d'I^ldouard Ifai'ris (;t de mon 
fils, je remarquai trois d(M'es oiseaux qui, voyant passer 
au-dessus d'eux un li('M'ond(» nuit, s'enlevèrent à la l'ois 
pour lui donner la chasse et le poursuivircMit assez loin 
comme s'ils eussent voulu le prendre. Leurs cris, en 
pareil cas, ressemblent aux jappements d'un très ])etil 
chien. 

Le vol de rËcumeur noir surpass,^ peut-être en él(''- 
gance celui (U) tout autre oiseau d'eaii. La grand(! en- 
vergure de ses ailes elîil(''(?s, les justes proportions (h) 
sa queue allongée et fourchue, son corps mince, el 
l'extrême aplatissement de son bec contribuent ëgale- 
lementà lui donner cette grâce, cette aisance de mou- 
vements (pi'on ne peut bien admire^r que lorsqu'il a pris 
l'essor. Il sait se maintenir contre l'ouragan le plus 
impétueux; et l'on n'apas d'exemple, je crois, qu'aucun 
oiseau de cette espèce ait jamais ôié jet('î dans l'inté- 
rieur des terres par la violence de la tempête. Mais où 
il se présente avec tous ses avantages, c'est aux li(Mix 
mômes (pi'il choisit pour n^traites au temps de ses 
amours : là, vous voyez plusieurs mâles {\m) la [)assion 
transporte, harceler une seule femelhî non (Micore ap- 
pariée ; timide et réservée, celle-ci s'élance, fait des 
feintes, et d'une aile merveilleusement légère, trompe 



i/i'CrMKiJu Noiu. /I57 

leur anlciii' cl {'iiit diins loiiloslcs (lii'oclidiis; toiilctois 
ses poiirsiiivîiiits un la ([iiitleiit pas; leurs d'is fl'amour 
éclaloiit Oini)ross('s et hriiyaiits. c'est un plaisii'd^'coutci* 
leur doux et leiuli'c lui hn, ou les liack liack, cnc. cac, 
do celui qui vient le dernier dans cclh; chasse L;alante. 
Ils suivfMit et serrent la lemello dans Ions ses curieux 
zigza;4's, et cliacun d^nix, en la (h'passant tour à tour, 
entr'ouvre un moment ses ailes et lui doinie un petit 
coup sur le C(M('. hi.tois, toute une ti'ou|)e s'enlève 
d'un l)anc de sable, file en lij^qie droite, cha([ue individu 
ne semblant attentif ([u'à devancer ses coujpagnoiis, et 
inilU; cris confus d(î lia ha, liack hack, cac cac, remplis- 
sent les aii's. Un j<»ur. je vis un de ces oiseaux volti- 
çjeant autour d'une troupe qui venait (\c se poser. 11 s(» 
tenait à une hauteur d'environ viiiL^t mètres; par mo- 
ments faisait mine de se laisser tomlxn', comme si ses 
ailes eussent subitement faibli, puis remontait très haut, 
à la manière d'un piiieon faisant la culbute. 

Le 5 mai LSBT, je i,^uettais siu' Tile de (lalveston 
«juelques faucons de mars (1) dont les nids se trouvaient 
dans le voisinau,(?, loi'scjue j'aperçus avec surprise une 
de ces grandes troupes d'Iunimeurs qui s'étaient abattus 
et semblaient dormii' sur une partie sèche et herbeuse 
de l'île. Mais j'eus r(»xplication de ce tait, en n^tournant 
au rivage : c'est qu'en etï'et. la man'-e beaucoup plus 
haute que d'habitude, avait re(;ouvert tous les bancs de 
sable sur lesipiels ces oiseaux se reposiv.it ordinairement 
pendant le jour. 

(1) Le Buzard sous buse {Falcu cyaneus). 



/|58 l.'lT.UMLL'R NOIR. 

.MiiiiitiMiiiiit. (juc (lire de cet iiisliiict, ou philol de 
celle élumianle saL-iicitc ([iii. anrès (jifils se sont dis- 
persés cl niant une loiiu;iie nuit. j)oiir|)(>iiiToir chacun à 
leurs besoins, les raniène ensemble vers le malin; el, 
souvent de dislanci^s ('onsid«''rables, b's t'ail se n'unir 
avant de descendre sur la paitie de la ii,rève où ils ont 
résolu de se reposer? Poui' moi, je serais lent*' decroire 
que, la veille, ils ont eu siiiide fixer entn? eux le lieu du 
rendez-vous. Lorsqu'ils sont de coinpa;4'nie occupés à 
leurs nids, ilsn«? soulVrent la ])résenc(; ni de lacorneille 
ni i\[\ buzard des dindons. Dès (jue lun ut; ces nuirau- 
deurs veut s'ap[)rocher. des douzaines d'S'.cumeurs se 
précipitent pour le chasser ei ne cessent de le poursui- 
vre i[u\\ ne soit tout à fait hors de vue. 

Il y en a parmi ces oiseaux qui (juittent le Sud, et 
gagnent pour nicher, les rivages de llist: mais rare- 
ment en airive-t-il au (irand [Xirt aux œufs, avant le 
milieu de mai; et encore ils n'y pondent (pi'un mois 
plus tard, c'est-Ji-(iire vers répo(pu3 où, dans les Flo- 
rides ainsi (jue sur les c<Vtes de la Géorgie et de la Caro- 
line du sud, les petits sont d('Jà éclos. C'est là, cher 
lecteur, que nous allons revenir pour mieux les étudier, 
à cette ('jjoque intéressante de leur vie. Si je disais en 
quelles innnenses multitudes ils se rassendjlent pour 
fonder la colonie nouvelle, (iucl([ues-uns de mes lec- 
teurs traiteraient peut-être mon récit de fabhi, comme 
ils ont fait pour ce (pie je leur ai raconté du pigeon voya- 
geur; j'aime mieux laisser parler mon ami Bachinan: 
« Ces oiseaux, dit-il, sont extrêmement abondants et 
nichent en nonjbre prodigieux sur les îles qu'entoure 



L'f:cuMi:rn noir. I li'yQ 

la m{}v\Biiirs-li(n/. Nous yvinics \MiH^\v viiint mille 
nids d'im soiil coup d\v\\: les uiiilofols raniassèrcul, une 
énorme ((uantiU' de Icuis œufs, et pendant tout ee 
temps, les oiseaux ne eessnient de ciiei'. Dès (pi'uu 
pélican se moulniil dans le voisii;aii:e, ds rassMillaicut 
par centaines; el surtout ([uand un huzard venait pour 
leur voler leurs (euls. ils le cliarixeaitMd à coups de 
ii;ritTes sui' le derrière, et ne le (piittaiciil qu(? I(irs(iu'ils 
Tavaient mis en pleine retraite, jls avaieiil (iépos('' leuis 
œufs à nu sur le sable ; et comme la veille, on lem* en 
avait enlevé un certain nondire, nous roniinpiàmes. le 
lendemain matin, ((u'ils en avaient pondu de nouveaux. 
Jugez, lecteur, cpiel vacarme ce d(.'vait être, lorscjue 
tous, planant sur nos têtes, ils poussaient leurs étour- 
dissantes clameurs, et send)laient, dans leur anL;oisse, 
supplier noscruels marins de les laisse!" donner en paix 
des soins à leurs petits, ou se poseï- sui- leurs œufs pro- 
prement arrangés en rond, pour les défendre du froid 
et de la pluie. » 

Le nid de l'Écuineur est tout simplement un trou 
peu profond qu'il creuse dans le sabk'. Les œufs, à ce 
(jue je puis croire, sont toujours au nombre de trois, 
et ont i pouce 3//i de long" sur 1 pouce ^V^ <^^'' large. 
Leur couleur raj)pell(î celle des ois(3aux eux-mêmes, 
c'est-à-dire que. sur un fond d'un blanc pur, ils pré- 
sentent de larges taches noires ou terre d'ond)re foïicée, 
entremêlées d'autres taches plus rares et non moins 
larges, d'une légère teinte pourpre. Ils sont bons à man- 
ger, comme ceux de la plupart des goélands; mais sans 
avoir la qualité des œufs de pluvier et autres oiseaux de 



/l60 r l'CllMIÎlR NOIR. 

celto tribu. Les petits seinbliMit pjîiuchcs et mal laits; 
leur couleur est à peu pW's celle du sabte sur lequel ils 
sont couch(''s, et ils ne peuvent vol(»r ((u'au bout do siv 
semaines, (l'est alors cpTils commencent à montrer de 
la nissemblance avec leurs parents. (]eux-ci les nour- 
rissent d'abord en leur dé!J!;oi'p;eant le conteim de leur 
propre estomac, soip;n(îusen]ent macéré et ramolli ; puis 
ils finissent par prendn» eux-m(!^mes, avec leur bec, 
des crevettes, de petits crabes et des poissons qu'on 
jette devant eux. Dès qu'ils sont capables de marcher, 
ils vont tous pAle-môle; et l'on ne conçoit vraiment pas 
comment les parents peuvent reconnaître chacun les 
leurs au milieu d'une telle confusion. Ils s'avancent à la 
manière des sternes, à petits pas. et la queue légère- 
ment relevée. Quand ils sont rassasiés ou fatigués, vieux 
et jeunes ont coutume de s'«''tendreà plat sur le sable, 
le bec allongé devant eux; et c'est lorsqu'ils reposent 
ainsi dans une tiompeuse séeurité, que l'on a chanct^ 
d'en tuer d'un seul cou}) des files entières. Si l'on en tire 
un au vol et (|u'il tombe à l'eau, il flotte à la surface 
et se laisse prendre facilement; alors pour peu queliî 
chasseur désire s'en procurer un plus grand nombre, 
il peut aisément se satisfaire, car d'autres arrivent 
aussitôt et voltigent en criant de toute leur force, au- 
dessus de leur camarade blessé. 



LE FOU Di: TÎASSAN. 

Dans la matinée du l/i juin ISo;». nno briser fîiv(»- 
rable ^ontlant les l)lanc'ii('s voiles du Hiple/, nous cin- 
glions gahnent vers les rives du J.alnador. Après avoir 
(îxploré dans tous les sens les îles de la Madeleine, 
nous voulions maintenant visiter k) Grand roc aux fous 
sur lequel, au dire de notre pilote, s'assemblent, pour 
nicher, les oiseaux dont il tire son nom. Depuis plu- 
sieurs jours déjii, j'en voyais de loiiijçues files se dirigei' 
vers le nord, et je faisais mes observations sur leur 
vol, tout en les regardant traverser les airs. A mesure 
que s'avançait notre navire, ballotté sur b; dos des 
vagues pesantes, je sentais redoubler mon impatience 
d'arriver. Enfin, sur les dix heures, nous commeneàmes 
à distinguer, dans l'éloignement, une grande l'orme 
blanche, (jue le pilote nous indiqua comme étant le 
rocher objet de nos recherches. Bientôt après, je le 
vis parfaitement de dessus le pont; et l'on aurait 
dit qu'une couche de neige de plusieurs pieds le recou- 
vrait encore. En approchant, l'atmosphère me parais- 
sait remplie çà et là de flocons d'un éclat éblouissant: 
j'interrogeai le pilote ([ui, souriant de ma simpli- 
cité, me répondit que ce que j'apercevais n'était autre 
chose que les fous eux-mêmes et l'ile (pii leur servait 
de refuge. Je me frottai les yeux, pris ma lunette et 



/iG2 tV. FOU DF. DASSAN. 

ro(i»miiisiiiioriHi*;iiii;v apparoiicc dv Vaiw devant nous, 
élail (Ml l'Ul'I laiisi'c parties ninlliliitlcs innoniliraldes 
de ces oiseaux dont le corps blaiie el les ailes à pointes 
iiuires produisaient, à Tliorizon, inie teinte sondire 
parsenn'e de taches d'iui l)lan(; j^risàtre. Loi'sipie nous 
n'en l'unies jilus qu'à un denii-niille, nous jouîmes d'un 
spectaci»; nia^niliijne : cet iinn»ense voile de Kous llot- 
tants, tanlol se perdait dans les nua;^(;s, connue pn'*s 
d'atteindre k' ciel, tantôt se pn'cipitait en bas vers des 
masses d'antres camarades posi's sur le sonnnet derile. 
puis sed<''ployaid de droite et d(! gauche, ondulait à la 
surl'ace de l'Océan. Le Hiplcy kn'h une partie de ses 
voiles et jeta l'ancre. Ce fut mainterant, à hord, à qui 
escaladerait le premier les lianes abruptes de la mon- 
tagne, el satisferait son ardente curiosité. iMais jugez 
de notre desai)puint(Mnent : le temps «pti jusipie-ià avait 
été beau, changea tout a coup, et nous lïlmes assaillis 
par une horrible tempête. iSéanmoins, nous ])arvîimies 
à mettre il la mer le bateau baleinie'r dans lequel se 
placèrent ([uatre robustes rameurs en compagnie de 
Thomas IJncoln et de mon his. iV)ur moi. je restai sur 
le Ripley, el comin(3ncai de loin mes observations dont 
j'indiquerai le ré'sultal en son lien. 

Vnti heure s'est écoulée ; le bateau que nous avions 
perdu de vue, vient de re[)araître; mais 1; houle bat 
ses lianes, et autour de lui, tout a l'aspect menaçant. 
Comme il manœuvre avec ellbrt sous les coups furieux 
de l'ouragan, dominé cpril est [)ar les tlots toujours prêts 
à l'engloutir! Vous jugez ([uelie doit être mon anxiété: 
entouré de mes amis et des gens de l'équipage, je suis, 



LE FOU DF DVSSAN. /lG3 

(l'im (ï'il (l«'sos|)(''r('. cliiuiiu' niouvcuiOFit (\r, la fiai^ilo 
enihîimilioii. Taiilol je la vois halinin'») sur la crôtc 
dum va};'uo qui roulccii rnuiçi.ssaiii cl la rruivrc dT-numc; 
taiilùt ellr dispaiall dans les prolomlcurs de raliîriir. 
(^'pendant le pciil cipiipa;^»' iia rien prnlii de son 
calme et do son «'iieri^ie : iiion lils, delutul. <;ouvenie 
au in(»yeii d ini ioui;- aviron , cl IJncoln s'occupe 
à vider Tcau (pii les .na^i^iic: car, à cliaque inslaul . les 
lames jaillisscnl pai-dessus i'avaiil. Enfin, ils ap[)ni- 
chent ; on leur lance luiemrde (pi'ils peuvent saisir; et 
(jueliiues niiiuiles après, tous six étaient sains et sauts 
sur le pont ; le timonier virait d(? t)ord. cl le schooner 
filait à toute vitesse, la prouetounn'c vers le Labrador. 
Lincoln et mon fils n'en ponvaieni plus: (piaiif aux 
rameurs, ils dcmandcrenl doidile ralion de ^ro"-. Ils 
rap[)orlaieiit «luanliic (TomiIs de diverses espèces, avec 
des oiseaux; (ît ils ikuis dircnl (pie partout on. sur le 
roc, l'espace avait niiui([nc pour un nid de Fou. un ou 
deux t-uilleniols avaient établi le leur; et cpie sur les 
rebords en dessous, il ne se trouvait pas une seule place 
qui ne tut blanclie de Mouelles et de (loélands. La 
détonation de leurs armes à feu n'aviiil piodnil d'autre 
etl'et. parmi eux. que de taire fond)cr ;i l'eau ceux ([ui 
étaient tnt'sou niorlelhîmciil bless(''s.QiianlJui bruit des 
(explosions, l(.'s cris de (jcs nndtiludcs dominaie:it tout. 
Les habits de nos gens ('talent (Y)uverts d'une fiente 
naus('aboiule ; et c'était en se pn'cipitant à la hâte hors 
de leurs nids, que l(3s malheureux oiseaux avaient fait 
dégringoler les œufs dont (iuel([u<.'s-uns avaient été ra- 
massés sans être brisés. Il paraît qu'autour du rocher 



ftO^l LK FOU I)i: BASSAN. 

tout ('tait dans une confusion inexpriinal»lc ; et nous 
mômes, en repoitant nos regards vers ces niasses pro- 
Toiules qui setraçaient peu à peu dans le lointain, nous 
ne |)(»uvi(>ns nous enipcVliei' de recoiniaîti'e ([ue la vu»' 
seule d'un tel speclacle valait qu'on traversât TOcéau. 
Pour moi. je Tavcsu»?, j'i'pntuvais un vif regret de n'avoir 
pu le conlem])lei' (le pivs; du moins, je vous en olïVe 
ici la des('i'ij)tioii telle que me la (lonn(''e notre pilote, 
M. Godwin. 

« L(,' rocher princij)al se t(M'min(' en haut par nue 
plate-forme d'un (piart de mille de lariïe. du nord au 
sud ; mais plus ('troite dans l'antre sens. Son c'l(''vation 
[)eut (^tre de quatre cents pieds. 11 est situ(^' par 47" 52' de 
latitudi'. Le ressac en liât la l)ase avec violence, sauf 
apr(''s un long calme ; et il est tn's dithcile d'y aborder, 
encore plus de l'escalader juscju'au sommet. Le seul 
point par où Ton peut en a|)procli(,'i' est du côt('' du sud ; 
et à l'instant nK'^nie où le bateau vient à y toucher, il 
faut le tirer il sec sur le roc. La surface enti('re de la 
plate-forme est couverte de nids, plac(''s connue à deux 
pieds l'un de l'autre, et disposés en ordre si rc'gulier 
que l'œil peut i)longer (mtre les lignes (pii courent nord 
et sud, aussi facilement (pi'il se dirige entre les sillons 
d'un clianq) profond(''ment laboure'. L(^s p('^cheurs du 
LalVi'ador et autres (|ui visitent, cha([ue ann(''e, ce lieu 
extraordinaire, afin de faire provision de chair de Fou, 
dont ils se servent connue d'amoi'ce pour la p(''che de 
la morue, y montent par petites troupes de huit ou dix, 
pnq3ortant puur toute arme, chacun un gros bâton : et 
sur-le-champ, ils commencent leurceuvrede carnage. 



LE FOU DH DASSAÎÎ. ÛOS 

A la viio (le cos odieux onvahissoiirs, lesoiseaux eiïravùs 
s'envolent avec un battement d'ailes ciui resseml)lc au 
roulement du tonnerre, et fuient avec tant de précipi- 
tation, qu'ils s'embarrassent les uns dans les autres; de 
sorte ([ue des milliers sont forw's de redescendre et do 
s'amoncelei' en tas de plusieurs pieds de liant ; dès lors 
les hommes n'ont plus (pi'à tuer, jusqu'à ce (|ue leurs 
liras soient tatigiiés de frajjper, ou ([u'ils trouvent en 
avoir assez assomm('\ M. Godwin me racontait (juc, 
précisément poiu'le même objet, et pendant dix saisons 
consécutives, il avait visita' le roc aux Fous, ajoutant 
qu'ime t'ois, à six (ju'ils étaient, ils en avaient détruit 
cinq cent quarante en moins d'une heure ; et (juoique 
la plupart des oiseaux survivants eussent (|uitté leur 
voisinage imnuMliat, tout l'espace autour d'eux, à la 
distance de cent mètres, (Hait encore «Micombré de Fous 
restés sur leurs nids, tandis qu'une multitude d'autres 
remplissaient les airs. Quant aux morts, on les dépouille 
tout à la grosse ; la chaii* de la poitrine est découpée 
par morceaux qui se conserveront, pour servir d'appât, 
pendant quinze jours ou trois semaines. Knfîn, la des- 
truction que l'on fait de ces oiseaux est telle, (|ue leur 
chair suftit, conmie amorces, à cpiarante ])!iteaux pé- 
cheurs (jui fréquentent ainsi, tous les ans, les parages 
de l'ife Brion (1). Vers le 20 mai, h; rucher est couvert 
d'oiseaux (|ui couvent, et environ un mois après les 
petits «'dosent. Les Fous, comme nous l'avons d<''jà dit, 



(l)Une des Iles de la Madelciucdans le ^nlfo Saiiil-f.anrcnt. 

n. 30 



/iCG Lli i'OU nE BASSAN. 

se contentent de ^liitler la terre à (juelqncs pouces de 
profondeur; et autour de celtt? excavation ils entiela- 
cent assez proprement, en forme de bourrelet, des her- 
bes marines et d'autres débris, jusqu'à une hauteur de 
huit à dix pouces. Chaque femelle ne pond qu'un œuf, 
d'un blanc pur et de la grosseur d'un bel œuf de poule. 
Quand les petits viennent d'éclore, ils sont d'un noir 
bleuâtre, et pendant une quinzaine ou plus leur peau 
ressemble à celle du chien fie mer. Peu à peu, ils se 
revêtent d'un duvet blanc ; et quand ilsont six semaines, 
on dirait, à les voir, un gros rouleau de laine cardée. » 

Ce rapport de notre pilote me satisfit d'autant plus, 
que moi-même avec ma lunette j'avais remarcpié l'ali- 
gnement, en etfet très n'gulier, de leurs nids, et vu plu- 
sieurs de ces oiseaux occupés à creuser la terre avec 
leur bec, en môme tenqis ipie des centaines d'autres 
charriaient des masses de cette longue herbe marine 
qu'on a})pelle herbe à fanf/nille, ei ([u'ils semblent aller 
chercher du côté des îles de la iMadeleine. Tant que le 
Hiplej ïiii à l'ancre près du roc, des troupes de Fous ne 
cessèrent de voler au-dessus de nos têtes ; et bien que 
j'en eusse tiré plusieurs qui tombèrent à l'eau, ni le 
bruit du fusil ni la vue de leurs compagnons morts ne 
semblaient faire la moindre impression sur eux. 

Quelques-uns de ceux qu'on avait apportés à bord 
pesaient un peu plus de sept livres; maisiM. Godwin me 
dit que les jeunes, (juand ils sont sur le point de quitter 
le nid, en pèsent huit et souvent neuf. C'est ce que je 
vérifiai moi-même par la suite; et j'attribue cette dif- 
férence à l'énorme quanlih» de nourriture que leur 



LE FOU DR BASSAN. ^67 

apportent à cello épo(iuo les parents, qui paraissent 
alors ne s'occuper que de leur progéniture, au point de 
s'oublier presque eux-niôines. Le pilote me dit encore 
que l'odeur qui s'exhalait du sommet du roc était insup- 
portable, encombré comme il l'est, durant la saison des 
amours, et après la première visite des pécheurs, de 
débris putrides de vieux et de jeunes oiseaux, d'excré- 
ments etdesrestesd'une multitude de poissons. 11 ajoutait 
que les Fous, bien que peu braves de leur naturel, résis- 
tent cependant parfois, et attendent de pied ferme 
l'approche de l'honmie, en le menaçant de leur bec, dont 
ils lui portent de rudes et dangereux coups. Maintenant, 
lecteur, je puis vous afïirmer qu'à moins d'avoir vu de 
vos propres yeux la scène dont mes amis et moi nous 
fûmes ici témoins, il vous est impossible de vous faire 
aucune idée de l'impression qu'elle laissa dans mon 
esprit. 

Après avoir élevé sa famille, le Fou parcourt, dans 
ses migrations vers le Sud, une étendue de pays beau- 
coup plus considérable qu'on ne l'a jusqu'à présent 
supposé : souvent, à la fin de l'automne et en hiver, 
j'en ai vu sur le golfe du Mexique ; et même, lors de 
ma dernière expédition, j'en ai rencontré jus(|u'à lem- 
bouchure de la rivière Sabine. Comme c'est exclusive- 
ment un oiseau de mer, jamais il ne s'avance dans 
l'intérieur des terres, k moins d'y être emporté par uu 
fort coup de vent; et c'est ce qui arrive quelquefois, 
par exenq)le, dans la Nouvelle-Ecosse, dans le Maine et 
dans les Florides, où j'en ai vu un qu'on avait trouvé 
mort au milieu des bois, deux jours après uu furieux 



608 Li'. For Mi: uassav. 

op.i'Hjfari. La pluimrl de ceux iiui pass<MU riiivei* sous 
ces chaudes latitudes, sont des jeunes de l'année m^^iiie 
ou de la précédente. Dans une de ses excursions aux 
îles maritimes cjui bordent la Caroline du Sud. mon 
ami Bachman a vu, le "2 juillet 1836, une troupe de 
Fous composée de cinquante à cent individus et qui 
tous avaient encore leur })lumage d'hiver de première 
année. Pendant plusieurs jours, ils se montrèrent, 
tantôt sur l'île Cote ou aux environs, tantôt sur les 
grèves et d'autres fois parmi les brisants. Il dit aussi 
avoir entendu raconter ii M. Giles, un de ses amis, très 
versé dans tout ce qui a rapport aux oiseaux, que, 
l'année précédente, dans le courant de l'été, il avait 
vu maintes fois aller et venir un couple de Fous dont le 
nid était sur un arbre. Cett(î observation concorde 
parfaitement avec celles du capitaine Napoléon Coste, 
(pii cumulait les fonctions de lieutenant et de pilote à 
bord de la Marion : ce dernier affirme avoir trouvé, sur 
la côte de Géorgie, un certain lieu où nii^hait une troupe 
de Fous ; c'étaient tous des vieux, à plumage blanc, et 
qui avaient construit leurs nids sur des arbres. On ne 
peut s'étonner de cela, (piand on sait, comme moi, 
(jue le Fou brun [Sula fusca) niche indifféremment 
sur des arbres ou des bancs de sable secs et élevés. 
Durant l'hiver, j'en ai souvent remarqué ([ui volaient à 
de grandes distances en haute mer ; mais rarement 
étaient-ce desjeuues: ceux-ci, en effet, se maintiennent 
beaucoup plus près du bord et cherchent leur nourri- 
ture dans les eaux basses. 

]a^ vol iUi Fou est puissant, très bien soutenu, et 



LR FOU DE HASSAN. llÙO 

parfois cxIn'^menK.Mit (Hr^aiit. Quand il voyai;»?, que ce 
soit pai' 1m)u ou mauvais temps, il ellleure pour ainsi 
dire la surface de l'eau, en doiuiant de suite trente ou 
quarante cou})s d'ailes, à la manière de Tibis et du pé- 
lican brun ; puis il parcourt à jjcu près le même espace 
en planant, les ailes à angle droit avec le coi'ps, et le 
cou tendu en avant. Mais si vous voulez bien apprécier 
rc'légance de cet oiseau pendant ses évolutions aé'rien- 
nes, il vous faut aller l'observer de dessus le pont d'un 
de nos paquebots, lorsque le conunandanl vient de vous 
donner la bonne nouvelle que vous êtes à moins de trois 
cents milles des côtes, ([u'il s'agisse de la joyeuse An- 
gleterre ou de mon pays bien-aimé. De là , vous 
voyez l'infatigable voilier, qui déploie sa large enver- 
gure, et haut, bien haut au-dessus de l'abîme, glisse 
silencieusement au sein des airs, surveillant chaque 
flot qui roule là-bas, et voguant si gracieux et si léger, 
que vous vous dites en vous-même : Ah! que n"ai-je ses 
ailes! quel beau voyage de soixante à quatre-vingt-dix 
milles j'accomplirais en une seule heure et sans fatigue! 
Mais peut-ôtre, à l'instant même où cette réflexion 
vous traverse l'esprit, est-elle coupée tout court par un 
mouvement de l'oiseau qui, ne songeant lui qu'à se 
remplir restomac, et sans se soucier de vos rêveries, 
tombe connue un plond), la tête hi première sur la 
mer, et tient déjà le poisson que son œil perçant a 
découvert de si loin. Considérez-le maintenant, le pê- 
cheur au blanc plumage : une miimte il se repose sur 
son élément favori, mâchonnant sa proie que d'autres 
fois il avale du premier coup ; lorsqu'au contraire 



/i70 LK For r>K îiassan. 

il îini.'inqiH' le but, il s»; rciijrve (mi Imitant sans cosse 
drs aih^s; si^eoiio sa (ji eue de côté et d'autre, en rame- 
nant sur ses pieds larj»'enieul pulinivs les sous-couver- 
turcs de cet excellent gouvernail; puis, tout d'un coup, 
part en li^ne droite; et (juand il a rencontré un souffle 
d'air sutfisant pour soutenir son essor, remonte par 
degrés jusqu'à la hauteur où il se tenait d'abord, et 
là recommence à chercher fortune. 

Au milieu de grands coups de vent, j'ai vu le Fou 
continuer de s'avancer contre la rafale, et même gagner 
beaucoun de terrain, en se plaçant le corps de côté ou 
dans une direction oblique qu'il changeait alternative- 
ment, ainsi que font les pétrels et les guillemots. 11 m'a 
semblé même ((u'alors son vol était plus rapide qu'en 
aucun autre moment, si ce n'est lorsqu'il fond sur sa 
proie. Les personnes qui l'ont observé pendant qu'il 
travaille à se procurer la nourriture seront, comme 
moi, fort étonnées de lire dans certains auteurs «qu'on 
n'a pas connaissance que les Fous plongent jamais, et 
que cependant il arrive assez souvent qu'on en prenne 
au moyen d'un poisson attaché à une planche qu'on a 
plongée dans l'eau à une profondeur de deux brasses; 
et que, dans ce cas, on retire toujours l'oiseau avec le 
cou disloqué, ou le bec solidement fixé dans le bois. » 
Devant de pareilles assertions, on croirait avoir été le 
jouet de ses propres yeux, si l'on n'avait eu soin de 
noter exactement le résultat de ses longues et minu- 
tieuses observations; et comme c'est là ce que je n'ai 
jamais manqué de faire, je vais vous soumettre les 
miennes, cher lecteur, et vous me permettrez de ne 



LE FOU DR BASSAN. ft?! 

t«nir aucun rompto de co qu'avant moi ofi a pu dô- 
bitoi' sur ce sujet. 

J'ai très lue» vu le Fou plonjj^er et rester plus d'une 
minute sous l'eau. Une t'ois, nolainnient, j'en tuai un à 
l'instant où il en ressortait : il tenait un poisson entre 
ses mandibules et en avait deux autres à moitié des- 
cendus dans le gosier; il peut donc suivre sa proie sous 
l'eau et prendre |)lusieurs |)()issons de suite. D'autres 
fois, j'en ai remai'qué (pii plongeaient au milieu d'un 
banc d'ammodytes (1); mais si h'gèrement, qu'à peine 
s'ils écumaient la surface. Pour donner la chasse aux 
petits poissons, ils se mettaient à nager ou même à 
courir sur l'eau, à l'aide de leurs ailes qu'ils portaient 
en avant et dont ils frappaient de droite et de gauche, 
jusqu'à ce qu'ils fussent rassasiés. Sur le golfe du 
Mexique, je blessai un de ces oiseaux (jui tomba à l'eau 
et s'enfuit, en nageant si vite devant notre barque, que 
nous diimes forcer de rames pendant un bon cpiart de 
mille, avant de pouvoir le rattraper; et quand il nous 
vit près de le joindre, il fit face tout à coup, ouvrit le 
bec et se prépara à la défense; mais on l'acheva d'un 
coup d'aviron. Si on tire les Fous, même sans les tou- 
cher, ils rendent souvent gorge, comme les vautours; 
et c'est ce qu'ils font toujours étant blessés, quand ils 

(1) Ammodytes tobianus. Ammodyte appât, poisson qui, soit par la 
forme de son corps, soit par ses mœurs, a beaucoup de ressemblance 
avec les Murènes. On le trouve dans le sable, où il a la faculté de se 
rouler en spirale, presque comme une couleuvre. Sa couleur est d'un 
blou argentin, sa longueur 1 dc'ciml'tre 1/2 environ. — A Dieppe, les 
pécheurs le connaissent sous le nom (TÉquille, 



/l7iî LE fOU Di; HASSAN. 

oui li'sldiiiiic (III le ixosicr pl«Mr!. Par inoniciils. lors- 
(lii'dii les a frappes aux ailes, ils so laisseiil allei' o\\ 
ll(tllant,('l on peut iik'^iiu' les |)reii(lre avec la main, sans 
qu'ils tassent W moindre etlorl i)oni' s'échapper. Il y a 
plus : un jour, mon jeune ami (ieort-c; Sliattnck, étant 
avec moi au Labrador, en prit im (pii se promenait au 
milieu d'une troupe de guillemots, sur inie ile basse et 
rocailleuse. 

Loi'squ'ils vont jiour s'envoler de dessus les rochers 
où sont hnns nids, ils lèvent la tête, la rejettent en 
airière. ouvrent le bec et poussent un cri tort et pi'o- 
loiif^é avant de se lancer dans les airs, ce qu'ils font en 
s'essiiyant d'abord par (juel([ues pas mal assurés et en 
s'aidant de leurs ailes, qu'ils étendent en partie. Leur 
premier n»ouvement les reporte en bas; nuiis bientôt 
leur vol se ralfermit. se redresse, et ils semblent se 
soutenir en l'air avec la })lus grande facilité. Une fois à 
la hauteur de vingt ou trente métrés, vous les voyez 
s(;coiier la([ueue, dont les sous-couvertures cachent leurs 
pieds; ou bii^n les pieds s'(''tendent et s'ouvrent tout à 
coup, i'(mnne pour saisir (piehpie objet au-dessous 
d'eux; niais cela ne dure qu'un instant, et de nouveau, 
grâce à la manœuvre que je viens de décrire, la (lueue 
s'agite et les i)ieds disparaissent sous les plumes. Ils 
battent des ailes et planent alternativement, même alors 
qu'ils se bornent à voler autour de leurs nids. 

Sur le sol, les mouvements du Fou sont très gau- 
cheset des plus disgracieux ; on dirait qu'il est empôtré ; 
encore est-il obligé de s'y soutenir avec stîs ailes, qu'il 
porte à moitié ouvertes pour s'empêcher de tomber. Sa 



M, ion i)i: BASsw. M^ 

niarchi' n'est, à » rai diro. «ju'im périii»!»' cldjiiiiniKMit. 
Quand le so1(m'I iM-ilic, il a'inciU'tciHlro sos ailos |M)nr 
sor(''<'liaun('r: ('Lpcndanl huit ce tonips, il auilrsa tMo 
avec viokMKM» ot ne cesse de pousser snn cii ranipie et 
guttural: cara, harew, karoirl liepreseiilez-vous l'elTet 
que produit im concci'l de celle espèce. e\ccut('' par 
tous les Imuis rassend)l»''s sur leurs nids et couvrant un 
rocher connue celui du jijolte Saint-Laurent ; tandis 
<|u'au milieu d<'ce vacarme s'élèvent, sans discontinuer, 
les hurlements vA les i;lapissements de ceux cpii se pr«> 
parent à s'envoler. 

Quand le nid vieni d'èlre terniin(\ il a iiien deux 
pieds de haul, et autant en diamètre à l'extérieur. Il est 
construitd'herhes marines et de vai'ccli.cpie ces oiseaux 
vont (juchpietbis chercher très loin. (Tesl ainsi (pie les 
Fous qui nichent sur le ^olfe Saint-Lain*ent doivent le 
cliarrier des îles de la Madeleine, les([n(?!les sont à une 
distance de près de trente milles. Quant aux herhes, 
ils les arrachent sur la j)lace même el en pé'lrissent do 
grosses mottes, composées en outre de lacines et de 
terre, dans lesquelles ils pratiquent une ouverture assez 
semhlahle à l'entrée du trou des pulfins. Ces nids, 
comme ceux des cormorans, sont agrandis ou réparés 
chaipuî année. La femelle n'y dépose ([u'un œuf. d'une 
forme ovale allong-ee, et dojit le grand diamètre est de 
3 pouces j/h2, le })etit de i2 pouces. Une matière cal- 
caire blanche et rugueuse revêt entièrement laco([uille, 
qui, lorsqu'on Ta giatlée, laisse voii' t.Mi-dessous une 
couche d'un bleu paie verdàtre. 

D'habitude, ces oiseaux arrivent au roc déjà accou- 



Û7/i LE FOU DE n\s.s.\N. 

pl(^s, et soimMit (Ml lih's «h; plus deront. Biont(M après 
on Ii's voil se IxM'cpKîtci' oftinm»' tout les connoniiis, et 
la copulation s'accomplit siirlcs i'ocIums niAinos, ot ja- 
mais sur Tcaii, ainsi qu'on Ta (picicpicfois suppose. Du 
reste, IV'poipie rie leur arrivée aux lieux où ils veulent 
nicher paraît dépendre de la latitude: sur /?a.v.ç-/?oc/f, 
dans le Fitili of Forth (1 ), ils S(^ montrent dès le mois de 
février: tandis (jue dans le golfe de Saint-Laurent, on 
ne les voit pas sur le Grand-Rocher avant le milieu 
d'avril ou le connnencement de mai. A Châleau-Benu, 
dans l(»sd(''froits de lielle-lsle, ils ne paraissent encore 
(pie quinze jours ou trois semaines plus tard. Doués du 
même naturel que les membres des plus nombreuses 
communauté's d'(aseaux, les Fous, l)ien ([u'à ce moment 
ils aiment réellement à vivre en société, manifestent 
cependant, dés «pie rincubation commence, beaucoup 
d'animosilé contre leurs plus proches voisins. Par exem- 
ple, une femelle paresseuse, trouvant plus commode de 
piller le nid de ses amies que d'apporter de loin les 
herbes et autres matc'iiaux in'cessaires pour la con- 
struction du sien, se hasarde partois à envahir la pos- 
session d'une autre; aussitôt toutes prennent part à 
l'injure faite à leur camarade, et de bons coups de bec 
sont dirigés contre la voleuse, en plein jour, à la vue 
de ses sœurs rassemblées et qui ne manquent pas d'ap- 
plaudir au châtiment, en se passant la nouvelle de 
l'une à l'autre, jusqu'à ce que la troupe entière soit 



[l) Firth of Forth {liodotria œstuarium). Golfe formé par la mer 
du Nord, sur la côte orientale de TÉcosse. 



LF FOn DP, BASSW. /|75 

mise un courant de !a (1ii(to1Ii\ Opcfidaîit If s jours 
sVronleiil, la palionli» iiirn*. poiirtniii' plus chaiid son 
cpuï niii(iiio, s'ai'racluî (|iu'li|iips ]»liiiii('s d'aiiloiii' la 
i^orjT»': dans 1rs Iumu'i's où U\ soh'il luit, ollc clah» celles 
t|ui lui rcc(»uvicnl le dessus du C(ii|)s, et passanl son 
bec h' \o\]^ du tuyau, elle les neltoie et dt'Iniil les vils 
insectes qui y pullulent. Qu'ini venl iiujH'lueux s't'lèvo 
ou qu'un froid brouillard vieinie à voiler la beauh' du 
jour, aussitôt elle resserre autour crelle les bords de sa 
couche et s'y enfonce |)lus avant ; s'il |)leut j elle se place 
de niani«''re à enq)^cher r<\an de ))én«''trer dans son mé- 
nage. Qu'elle est heureuse, lorsque son(eil attentif peut 
découvrir au loin, dans la foule, son niàle atlectionné 
qui revient de la pèche, le bec cliarji;é. et (pii lui aussi 
l'a déjà reconnue, parmi ses mille conq)aii;nes, toutes 
également in(pii«"'tes el guettant le lelour du bien-aimél 
Mais le voilà (jui doucement se pose à coté (relie et lui 
présente le morceau qu'elle préfère ; il ('change avec 
elle de tendres caresses, puis déployant d(^ nouveau ses 
ailes, il repart pour donner la chasse à cpielcpie banc 
de harengs. Eidin la coquille senlr'ouvre, et un nou- 
vel être en sort en rampant. Ih'las! le pauvre petit 
est tout noir! quel étrange coiitiasle avec le blanc si 
pur de la mère! Cependant, elle laime tel i\u\\ est, 
avec tout le dévouement des autres mères. Pleine d'an- 
goisse, elle épiait son éclosion; et maintenant elle n'a 
d'autre souci que de le nourrir. Mais il est encore si 
frêle, qu'elle préfère attendre un peu avant de lui pré- 
senter l'aliment. Toutefois le moment propice est 
bientôt venu : avec quels soins extrêmes elle l'entretient 



ÛTO i,r. FOI ni: rassan. 

de Hiorcoîiiix coiivciiahlcnKMit nuurrc's ot (lu'cllc lui 
(l«''<jf( )!•!;•<' dans sdu bec. Ils sont, il est vrai, si bien ])iv- 
parcs. (jifon iTa j)as d'exoniplo d'un jeuiu; Fou (jui, 
luônu' à cet Age. ait soulTert dr dyspepsie ou d'incb- 
gestion. 

Le niàlc couve aussi par int«M'valles. mais moins 
assi(h*lnient que la femelle; et celui des deux cpii restt3 
libre entretient l'autre de nourriture. 1/apparence du 
jeune Fou, au sorti i' de l'œuf, estasse/. dé])laisante : il 
est aloistout à fait mi et d'un noir sombre et bleuâtre, 
comme le petit du cormoran ; son abdomen est denu'- 
sur^'nKînt i^ros. son cou maigre et sa tète large; ses yeux 
semblent ne point voir encore, 'î il n'a les ailes (pie 
très t)eu développées. Quand on le regarde trois se- 
maines après, on trouve qu'il a piis un accroissement 
considérai )le et presque entièrement changé de couleur: 
car alors, k l'exception de certaines parties du cou, 
des cuisses et du ventre, il est recouvert d'un duvet 
moelleux épais et jaunâtre. En cet état, il c^st peut-être 
aussi désagréable à voir qu'auparavant ; mais il gagne 
si rapidement, qu'au bout de trois nouvelles semaines, 
du milieu de son enveloppe duveteuse, commencent k 
paraître des plumes (pu l'émaillent de la façon la i)lus 
pittoresque. Kn regardant autour devons, vous remar- 
quez ([ue tous les jeunes ne sont pas de la même taille : 
c'est que tous les Fous n'ont pas pondu le même jour, 
et ])robablement chaque petit n'est pas également appro- 
visionné de nourriture. \ cette ép(»que, la grande aiio 
ou plate-forme a l'aspect d'une pro})riété dont toutes 
les parties seraient devenues communes; les nids, au- 



LE FOU Î)E li.VSSAN. /|77 

trcfois si [)n>pr«Mii('nt uri'aiiiïr's, sont aplatis et foulrs 
aux pieds; les jeunes oiseaux, jR'^Ie-inf'^le. va^irahondent 
partout où il leur plaît. Ils ont bien la mine, en v/'rité, 
«le grands iainéants: et cli(*z nul autre oiseau jfMi'ai vu 
cet ail de nonehalanee «pii doiniei'ait à penser qu'ils 
s'occupent aussi peu du pn-sent (pie de l'avenir. Main- 
tenant le père et la mère sont déchargés d'une partie 
de leurs soins; ils se contentent de déposer à ciMé d'eux 
tels poissons (pi'ils peuvent attraper; encore leur en 
donnent-ils rarement plus d'une fois par jour; et, chose 
singuhère, les jeunes ne semblent pas même taire atten- 
tion à leurs parents, lorsqu'ils vienn«Mit ainsi leur a]i- 
porter à manger. 

Les rous ne se nourrissent pas exclusivement de 
harengs, quoi ipien aient dit nondue de personnes; car 
moi, je leur ai trouvé dans Testomac des capelans de 
huit pouces de long, ainsi (pie de torts maquereaux 
d'Améri([ue (jui, pour le dire eu [)assant, sont très dil- 
terents de ceux qu'on rencontn* «mi si grande abondance 
sur les C(Mes (ri']uro])e. 

î^es jeunets ne (piittent jamais le lieu où ils ont v\é 
élevés, (pfils ne soient bien en état de taire usag(; do 
leurs ailes; et alors ils se s(''parent des vieux oiseaux, 
])Our ne l(?s rejoindre, an plus t(M, (pi'une ami(''(^ apW's. 
.l'en ai vu ([iielquel'ois qui étaient toujours biganrs do 
taches gris sombre, avec la plupart de lem's rémiges 
pi'imaires encore noires ; et je ne crois [)as (pie leur 
plumage puisse se montrer, dans tout son beau, avant la 
lin de lu deuxième aniK'C. J'ai vu aussi des individus 
quiavai(Mit une aile d'un noir tr«s pur et la queue de 



478 LE FOU DE BASSAN. 

cette môme couleur, d'autres ayant seulement la queue 
noire, plusieurs enfin avec des plumes toutes noires 
éparses sur le coi'ps, dont la teinte était généralement 
blanche. 

Selon moi, il n'existe pas d'oiseau qui ait si peu 
d'ennemis à redouter que le Fou: des diverses espèces 
de labbes que je connais, il n'en est pas une seule qui 
cherche à rinqui»''ter. J'ai souvent vulafréjçate pélican 
passer près de lui en poursuivant la proie, et jamais je 
n'ai remarqué qu'elle fit mine de l'insulter. D'un autre 
côté, les îles sur lesquelles nichent ces oiseaux au mi- 
lieu des rochei's, sont inaccessibles aux quadrupèdes. 
Les seuls animaux qui mangent leurs œufs et leurs 
petits sont le larus marinus et le larus glaucus (1). On 
dit que le skua ou labbe calamcte donne quelquefois la 
chasse au Fou; mais cette espèce ne se rencontre pas 
dans r Amérique du Nord, et je l'avoue, je doute beau- 
coup de ce fait: car je le répète, je n'ai jamais vu de 
labbe s'attai^uer a un oiseau aussi grand et aussi fort 
que lui. 

Quelque temps a])rès que les jeunes Fous se sentent 
capables de voler, ils partent avec tous les autres oi- 
seaux de la même espèce, pour ne revenir que la saison 
suivante aux lieux où sont les nids. A Terre-Neuve, je 
me laissai ilire que les pécheurs anglais et français sa- 
laient de jeunes Fous pour leur provision d'hiver, ainsi 
qu'on fait en Ecosse; quant à moi, je n'en vis pas môme 
un dans ce pays, et je trouve leur chair si mauvaise, 

(1) GoëlauU h manteau noir. — Goèluml bourgmestre. 



LE FOU DE BASSAN. 479 

que je ne conçois pas ([u'on songe à y recourir, tant 
qu'on peut s'en procurer (rauti'c. 

Un fait assez curieux, c'est que les Fous savent 
prendre des maquereaux et des liareng;s quatre ou cinq 
semaines avant que les ptV'heurs en voient même paraître 
sur nos côtes. Toutefoiscela s'explique par les lointaines 
excursions qu'ils font en mer. (l'est un oiseau qu'on 
garde facilement en captivité, mais dont on ne retire 
pas grand agrément : son ordure est abondante et cho- 
que également le nez et les yeux ; son air paraît tout à 
fait gauche, et même le regard terne de son œil de 
hibou produit sur vous une inqjrcssion désagréable. 
Ajoutez à cela la dé})ense de son entretien ; et je con- 
cevrai sans peine ({uc vous ne lui donniez point place 
dans votre volière, si ce n'est pour le plaisir de lui 
voir happer à la volée le morceau qu'on lui jette et 
qu'il reçoit non moins adroitement qu'un chien. 

Les plumes du dessous du corps diifèrent, chez le 
Fou, de celles de la plupart des autres oiseaux, en ce 
qu'elles sont en dehors extrêmement convexes ; de sorte 
qu'il a l'air d'avoir cette partie comme recouverte 
d'une couche de petits coquillages. C'est ce qu«une figure 
ne pourrait guère représenter. 

Mon excellent et très savant ami \V. Macgillivray 
s'est beaucoup occupé des mœurs de ces oiseaux, qu'il 
a étudiés sur le Bass-l\ock, en Ecosse ; et je ne puis 
mieux faire que de vous transcrire ici ses obser- 
vations : 

« LeBass est un rocher abrupte, dont la base, d'une 
forme oblongue, peut avoir un mille de circonférence. 



ÛSO LE rou in; tiassxn. 

A certains fîulniits, les roclici's sont à pic ci plomlient 
les uns sur les autres, pivsentant partout de v(Ti- 
tahles jirécipices. si ce n'est vers une pointe (Hroite près 
de la terre où, par une pente un peu plus douce, ils 
forment à leur pied une léofèrc projection (jui seule per- 
met de les aborder. Un peu au-dessus se voient des 
ruines de maisons et de fortifications, le Bass ayant 
anciennement sei'vi de prison d'fitat. Quel(|ues-uns de 
ces rochers paraissent avoir deux cents pieds de haut , 
et le sommet vers le(iuel monte leur surface escarpt-e 
les domine encore d'au moins cent cin<]uant«? pieds. 
Toute la masse, autant ipie j'ai pu m'en assurer, est 
d'une structure uniforme, consistant en trapp inter- 
médiaire à des diorites et à des phojwliles d'un routée 
brunâtre et à petits grains. Bien cpie la superficie do 
l'île soit aussi en majeure parti(î couverte de roches, 
elle porte une abondante végétation cpii se compose 
principalement de festuca avenu et duriuscula, avec 
quelques autres herbes môlées aux plantes ipie produi- 
sent d'ordinaire les stations maritimes. 

» Le Bass offre surtout cela d'intéressant pour lo 
zoologiste, (ju'il est l'un des lieux, assez rares dans la 
Grande-Bretagne, où les Fous viennent se réunir pour 
nicher. Le 13 mai 1831, la première fois que je le 
visitai avec quelques amis, le nombre de ces oiseaux 
que nous y aperçûmes s'élevait peut-être à vingt mille. 
Toutes les faces du roc, et principalement son sommet, 
en <Haient plus ou moins couvertes. Une seule place, 
du côté où il est accessible, et formant une pente douce 
et sablonneuse d'environ quarante mètres de tour, en 



contenait près (le trois frnls qni icposaiej)! tranquille- 
ment sur leurs œufs. 

» Les Fous arrivent vers !e milieu de février ou le 
commencement de mars, pour repartir en octobre. 
Dans certaines années, quelques-uns restent tout l'hiver. 
Les nids, composc's de varech et d'herbes marines, et 
généralement plac<''s à nu sur le roc ou par terre, sont 
élevés en forme de cône tronqué ayant une vingtaine 
de pouces de diamètre à la base, et terminés par une 
cavité peu profonde. Au sonmiet de l'île, on voit dans 
le tuf de nombreux trous cpie les Fous ont creusés en 
arrachant l'herbe et les autres matériaux propres à 
leurs nids. Ces derniers sont établis partout où les 
oiseaux ont pu trouver de la place ; mais en plus grande 
quantité vers le haut. Quelques-uns. simplement posés 
sur la surface du roc ou dans des fissures, ont (Hé 
occupés depuis plusieurs années de suite, et sont em- 
pilés à une hauteur de trois jusqu'à cinq pi(Mls; dans 
ce cas, ils s'appuient toujours contre le rocher. Ils ne 
renferment chacun «pi'un cEuf (pii n'a rien de bien par- 
ticulier : d'une forme ovale allongée, d'un blanc bleuâtre 
sombre, et recouvert d'une enveloppe calcuii'e, il pré- 
sente ordinairement quekiues taches sales d'un jaune 
brun. Après tout, il n'est guère ménagé par les oiseaux 
eux-m.ômes : car lorsqu'ils se posent, s'enlèvent ou sont 
troublés par quelque intrus, ils le repoussent brutale- 
ment, et assez souvent le foulent aux pieds. 

» Lorsque les Fous couvent, on peut en approcher 
à un mètre et ipielqueH)is même jusqu'à les toucher. 
Quand on avance sur eux, ils se contentent d'ouvrir le 
u. Si 



/l82 E FOU OK HASSAN. 

bec, en poussant leiiicri il liaLHtutle;oii bien ils se lèvent 
ennumifeslantiin tertain ai ril(.' colère, mais sans paraître 
avoir conscience tlu dangei*. Profitant de l'absence 
des voisins pour dérober les matériaux de leurs nids, 
tré(iuennnent ils se mettent à deux pour cette belle 
besogne; et on les voit i)arrois tirer cbacun leur bout 
du paquet , en essayant de se l'arracber. Ils sont con- 
stannnent occupés à réparer leurs propres nids, lesquels, 
composés en grande partie d'Iierbes marines, s'affais- 
sent en se dessécliant, et finissent par se décomposer 
en une sorte de limon ; et (|uand ils sont établis trop 
près l'un de l'autre, ils ont entre (îux de fréquentes 
querelles. J'en vis un saisir son camarade par le der- 
rière du cou, et le serrer si fort (pie le nialbeureux ne 
faisait plus que râler ; mais eu général, ils se bornent 
à se menacer, en ouvrant le bec et en poussant de 
grands cris. Ils sont si maladroits, dans leurs mouve- 
ments, qu'ils ne ipiittent presque jamais le nid sans en 
démolir une partie ; puis ils s'en vont boitant en traî- 
nant les pattes ; et encore sont-ils obligés de s'aider 
de leurs ailes et d'appuyer souvent par terre le ventre 
et la queue. 

» Les petits sont d'abord couverts d'un beau duvet 
blanc comme neige. A l'âge de six semaines, les plumes 
commencent à pousser parmi ce duvet ; à deux mois, 
les ailes paraissent assez bien développées. Encore un 
mois de plus, et ils seront capables de s'envoler. Dans 
les premiers temps, les parents les nourrissent d'une 
sorte de bouillie liquide de poisson préparée dans leur 
estomac et leur gosier, et qu'ils leur introduisent goutte 



I.R FOU DR HASSAN. /|83 

k goutte dans la ^orge. Quand le nourrisson commence 
à devenir grand, ils placent leur hec dans le sien et 
dégorgent le poisson comme il se trouve, soit entier, 
soit par morceaux ; mais ils n'en apportent jamais dans 
leur bec sur le rocher. — Chaque année, on tue au 
moins un milliiîr de ces jeunes oiseaux , [)art'ois on 
en détruit jusipi'à deux mille ; mais , en moyenne , 
quinze à seize cents seulement. Une t'ois plumés, ils se 
vendent de six pence à un shelling la pièce. Le prix 
d'un jeune, pour empailler, est de deux shellings , et 
celui d'un vieux, de cinq. 

» Lors de ma seconde visite, en compagnie de 
M. Âudubon (le 19 août 1835), les nids, sur beaucoup 
de points, avaient entièrement disparu , car c'est seu- 
lement pendant l'incubation ([ue les oiseaux s'enqiloient 
sans relâche à les réparer. 11 y avait des jeunes de toute 
grandeur : les uns encore tout petits et entièrement 
couverts de duvet blanc, la plupart ayant déjà une 
partie de leurs plumes avec le duvet persistant sur la 
tête et le cou, et iiuelques-uns prêts à s'envoler et ne 
portant plus que de légères touffes de duvet derrière 
le cou. Les moins avancés restaient couchés à plat sur 
le nid, sur la terre nue ou sur le roc. — Ils sont d'ime 
patience à toute épreuve et ne se plaignent jamais. De 
fait, pas un nt poussa le moindre cri pendant notre 
inspection. J'en vis un vieux, (pii avait son petit ù côté 
de lui, saisir violemment par le cou le petit d'un autre. 
Le pauvret endura cet acte brutal avec une résignation 
vraiment exemplaire, et ne fit que se coucher sous le 
bec de son bourreau. Le petit de ce dernier s'attiiqua 



48/l Llî FOU I)K UASSAN. 

liii-inômeà son voisin ; mais il fut mal mçvi ot honteu- 
sement obligé dolàchei' prise. — l/uiie des personnesqui 
étaient avec nous me dit ([ue, Tunnée précédente, à la 
môme place, il y avait quatorze; nids, chacun contenant 
deux œufs. Dans ce cas, il parait (pie l'un des jeunes 
reste beaucoup plus chétif que l'autre. » 



Fi: PLON(iKnit, 

ou CfNCr,R n'AMKUIQUI-. 

* 

(fournie je me sens peu dégoût pour les dissertations 
critiques, je ferai grâce au lecteur d'une longue et labo- 
rieuse revue de tout ce qui a été dit au sujet de cet 
oiseau, aussi intéressant que peu coniui. Le prince 
Bonaparte l'a représenté d'après un spécimen qui lui 
avait été envoyé des sources de la rivière Athabasca (1 ) , 
sous le nom de Cinclus Pallasii; et il a été décrit par 
M. Swainson, cjui l'a d'abord appelé Cinclus mexi- 
canus; ensuite, dans la Faune de l'Amérique boréale, 
C. americanus. Je préfère ce dernier nom à celui de 
C. unicolorqui, du reste n'est pas exact, l'oiseau n'étant 
pas d'une seule et même couleur. 



(1) Rivière des possessions anglaises, dans le nord de l'Amérique 
septentrionale. 



LE l'I,ONliKliU. 485 

Malheiirousoinout, je h l'j^prto, on sait très pou (la 
c!inse de ce qui a rappoii au\ nuiniis do notre Plon- 
geur; cependant, comme pour la forme et la taille, il 
rappelle exactement leCincle d'Kurope, on peut croire 
qu'il lui l'ossemble aussi quant à sa manière de vivre. 
Je ne puis donc mieux faire, dans la p('*nurie de ron- 
sei^niements où nous sommes à cet «'gard, que de vous 
présenter l'histoire de ce dernier, telle ([ue l'a donnée en 
détail mon ami Mac gillivray; et vous pouvez être sûr 
(ju'au milieu des sauvages montagnes de son pays natal, 
il a consacré à l'étude de cet oiseau un zèle et une habileté 
que n'emploient pas toujours les meilleurs ornitholo- 
gistes. Ce compte rendu qui parut, pour la première 
fois, dans un recueil périodique, le Naturaliste, et que 
l'auteur a revu et augmenté pour l'insérer ici, est un 
véritable modèle du genre. 

« Le Plongeur est. sous certains rapports, l'un des 
oiseaux les plus intéressants, parmi ceux qui naissent 
dans nos contrées. 11 fait sa principale résidence au 
milieu des vallons déserts de nos distiicts montagneux : 
mais de tenq)s à autre, le naturaliste le rencontre dans 
ses coui'ses, qui voltige au long des ruisseaux, ou bien 
se tient perché sur (juelques pierres, au milieu de leau, 
le blanc de sa gorg<; le faisant toujours découvrir à une 
grande distance. 11 n'est pas jusipi'au simple récolteur 
de plantes, celui de tous les hommes qu'on jugerait le 
moins capable de comprendre les harmonies de o 
nature, qui ne s'arrête un moment pour le regarder, 
lorsque, fendant l'air connu»; un trait, il passe auprès 
de lui dans son vol égal et rapide. Le berger solitaire. 



/|Hf) LK IMONOKIIR. 

jliiil^^uiul ses ]uis vtM's la iiumla^iio, le voit apparaître 
HMiv joie ; ri le pN-licur palicnt »|iii proiiK'Mio, en rt'^vant, 
Sii ligne à la surface de l'élan^ protond, ne peut s'eai- 
pècher (le soiiriie. lorscpfil aperntit vu petit camarade, 
fin p<^cheur, comme lui, et dont les sin«tuliers mouve- 
ments ont si souvent atlin' soji attention. Ajoutez cette 
curieusi^ oi'ganisalion (pii lui t'ait chercher sa nourriture 
au fond de l'eau, bien (pie par sa forme et sa structure, 
il soit allié aux i^rives, aux trojçlodytes et autres oiseaux 
de terre, et vous comprendrez tout l'intj'rèt qu'il in- 
spire aux naturalistes. Plus d'une fois leur sagacité s'est 
exercée pour tacher d'expliipier son mode de progres- 
sion au sein de cet «'lément; mais très peu, je dois le 
dire, ont l)as('^ leurs conjectures sur l'observation des 
faits. Dans ces derniers temps, les propriétaires, voire 
même leurs intendants, tiop occupés d'autres affaires 
poui" chercher à s'assurer par leurs propres yeux, et 
s'en remettant aux rapports de persomies ignorantes 
ou prévenues, n'ont pas craint de donner l'ordre à leurs 
gardes-chasse et à leui's l)ei'gers de détruire la char- 
mante et mc'lodieuse créature, partout où ils la trou- 
veraient, sous prétexte qu'elle détruit elle-même les 
œufs et le frai du saumon ! 

» On s'imagine bien que, dans le cours de mes 
pérégrinations, cet oiseau n'a pas manqué d'exciter 
ma curiosité d'une façon toute particulière. Je l'ai 
observ(î avec soin; et de tout ce que j'ai écrit sur les 
oiseaux, son histoire que je trace ici est peut-être celle 
qui laisse le moins à désirer. 

» D'habitude on le rencontre le long des petits cours 



î,E pioxr.F.rn. 4^7 

d'eau, surtout ({uaud ils sont claiis cl rapifh's. |m'(''s(mi- 
tant (l(;.s liords (-ailloutcux ou rocailleux. Il tV<''(]ui'nto 
toutes les paît ies île llùiosse; et je Tai rn^^uie trouve^ 
dans les régions montagneuses du Cuniberland et du 
Westnion^land. Moiitagu dit ([u'il n'est pas tr^s rare 
non plus au pays deCiallesel en Devcuislnre. Va\ l^cosse, 
il ne se confine pas dans les eoutn-es montagneuses, 
mais se montre dans les plus basses régions du Lothian, 
aussi bien ((ue sur hîs plateaux é'lev(''s et les ruisseaux 
alpestres des (irampians. N(''amnoins il est plus abon- 
dant sur les t(U'rains accidentés île montagn(>s, et ne se 
trouve nulle part en plus grand manbn» qu'aux bords 
de la Tweed et de ses tributaires, dans les comtés de 
Peebles et de Si^lkirk ainu's des troupeaux. Il est aussi 
très bien connu aux grandes Hébrides. Non-seulement il 
n"émigre pas. mais l'arement s'é'loigne-t-il di^ sa rési- 
dence ordinaire, si ce n'est ([uand les gelées si-s prolon- 
gent; et alors il descend au long des ruisseaux, où on 
le voit voltiger en suivant le courant et près des cas- 
cades. L'écluse d'un moulin est aussi sa retraite favorite, 
particulièrement au i)rintemps et en liiver. .le ne l'ai 
jamais aperçu sur des bancs à fond tourbeux ou cou- 
vert de vase ; cependant on le voit quelquefois sur 
ceux dont les bords sont caillouteux et peu ])rofonds, 
comme à Saint-Mary's-Loch, sur le Yarrow (1), où j'en 
ai tué. 

» Le vol du Cincle est ferme, droit et rapide, comme 

(1) Hivière dti comté (!<' Sclkirk, qui so jcile dans la Tweed et es^ 
céli'bic par les siles pilloresqties qu'elle offre dans son cours. 



î88 r.K pLON(ii;» n. 

trliiidii r(ii-|HVli(Mii M»cuiii|)(tsuiil do coups d'aile vifs, 
ngulir'istiurcel (lisomidoiiiic. sans iiilcrvullcs; et jamais 
110 plane, lise peiclie sm* des piiMres. destVa^Mnenlsde 
l'odier qui s(> projeltent au liord des ruisseaux, ou liien 
un milieu mèuK^ de l'eau; et on le voii, par un inouve- 
uient l)rusi[ue el iV«'(|neul, incliner la ^orj^e en bas et 
touellcr de la ([Utîue, a peu près comme le cul-blanc, 
le Inupiel, ou mii'ux encore, comme le tro^çlodyte. Ses 
jambes sont ployées, son cou l'cnln''. et ses ailes lé{j;è- 
renuMil lond>anl»'s. Il plonge dans l'eau, s'y enfonce, 
sutsciaiiidre la l'oi'ce du coui'ant contre leipicl, «'ii ffr- 
n<''iiil, il s»! dii'i^(% (^t s'avance ainsi au-dessous de la 
surface, souvjmU avec une rapidib' éloneante. Cepen- 
dant il ne tondte pas de liant, la tèle la première, 
comme fait le roi-pècheur, le sterne ou le fou; nuiis il 
entre dans l'eau en nuirchant, ou se pose dessus; et c'est 
alors seulement (pi'il plon|j;e. à la manière d'un maca- 
reux ou d'un cfuillemot ; puis, ouvrant à moitié les ailes, 
il disparaît avec une agilité, une prestesse cpii prouvent 
cond)ien il est heureusement doué pour celte étrange 
manœuvre. Je l'ai vu se mouvoir, sous l'eau, dans 
des positions (lui me pci'mettaient tb; le contempler à 
mon aise ; et je reconnaissais bientôt que son mode 
d'action était alors exactement semblable à celui des 
plongeons, harlcs et cormorans cpie maintes fois 
j'avais observés d'une éminence, pendant qu'ils pour- 
suivaient des bancs d'anunodytes sur les rivages sa- 
bloimenx des llébi'ides. On peut dire en j'éalité qu'à 
ce moment il vole, puisqu'il fait usage de ses ailes, 
non-seulement à partii* de la jointure du carpe, mais 



i.K l'ioNriKin. /|89 

(Ml les eniployanl dans tdiitc Iriii' «'hMidiic. «vxacIcMiU'iit 
(•(MiiiiH' s'il uvaiiniit an sein drs airs. Dans c*; ni(tnv(^- 
iiicnt. son corps est «rhalMUidi^ piMiclif *m) aviinl ; et 
sans doute il lui faut di'piMisiM' une ;;rande tbrce pour 
contrcî-balanccr les elVets de la j^ravilc'. car il ne peut 
que très ditliiilenieiil se uiainlenir au tond ; (>t ou le 
voit revenir à la siirlace. connue du lic^e. dès (jimI se 
relâche un instant de ses elFoits. .Monla};u a piirlaite- 
inent deciit ce sinjj^ulier spectacle, lorsipTil dit : l'ne 
ou deux t'ois j'ai «'t»' bien plac»' poui' iVxauu'ner sous 
l'eau, <'t jt.' l'ai vu s'y démener deçà et la, d'une t'a<;ou 
ti'ès extraordinaire, avant la tète en bas. coinnn; s'il 
pieotait (juehiue chose, eu nièuie temps qu'il se domiait 
un violent exercice et faisait aller h's ailes et les jand)es 
à la t'ois. Cependant tout ce uiouvemiMit lu; lui est ha- 
bituel (pu; lorsipiil lutte contre un fort comaut ; et l'œil 
alors est véritablement charmé de le suivre, au milieu 
des teintes Itrillantes et varii'es ([uu umlliplie autour 
de lui l'int^aliti' de réfraction des diverses couches du 
licpiide. Lorsipj'il cheiche sa uouiiilure, il ne va pas 
loin sous l'eau : d'abord il se pose sui' ([uehjue point 
qui fait saillie , ensuite s'enfonce. re[)araît biiMitùt tout 
près de lîi et plonge encore ; ou bien il prend sa volée, 
pour aller fouiller une autre partie de la rivière ou s'a- 
battre sur ime pierre. Souvent vous le voyez i(ui, du 
haut de ([uelque gros caillou, tait de courtes excursions 
à travers l'eau. Il jtart d'un air vif, en courant, mais 
sans précipitation, et l'instant d'après sa tète se lève en 
barbotant à la sujl'uce, et il regagne sou poste ii la 
nage ou à gué. Quant à cette assertion de certaines per- 



/|90 LE PLONfiEUR. 

sonnes, qu'il marche dans Teaii ou au fond de l'eau, 
elle n'est hast-e ni sur robservation, ni sur la nature 
mên)e des choses. Le Plon^inir, en etl'et, n'est nulle- 
ment un oiseau marcheur ; mi^me sur le sol, je n'en ai 
jamais vu fainî plus de deux ou trois pas, et encore 
n'était-ce (ju'une sorte de sautillement. Ses jambes 
courtes, ses ongles recourbés sont peu propres à la 
course, mais admirablement calculés, pour lui permettre 
de fixer un pied solide sur les cailloux glissants, soit en 
dessus, soit en dessous de la surface de l'eau. De même 
que le roi-pécheur, il restera queUiuefois longtemps 
perché sur une pierre ; mais, sous d'autres rapports, 
les niœurs de ces deux oiseaux sont tout à fait diffé- 
rentes. 

» La première fois que j'eus l'occasion de bien 
observer le Cincle, pendant qu'il chemine ainsi sous 
l'eau, ce fut en 1819, sur les montagnes Braemar (1). 
Du bord de la rivière qui passe piès de Castle-Town, 
j'en pus voir un r[ui se livrait à ses exercices dans le 
courant, ti'ès rapide en cet endroit. En septembre 1832, 
j'en guettai quelque temps un autre sur la Tweed : il 
s'était envolé de la rive pour se poser au milieu de l'eau, 
où sur-le-champ il plongea. Le courant était également 
très rapide ; il se montra d'îibord un peu plus haut, flotta 
pendant ([uelques secondes, plongea encx)re, reparut, 
s'enfuit vers la rive opposée, et en l'atteignant s'en- 
fonça de nouveau, revint à la surface, et continua de 
cette manière ses capricieuses évolutions. Quand il est 

(1) Comté d'Abeideen. 



LE Pr.ONCJElR. /i91 

perché près du bord, sur uno pierre autour de laquelle 
la rivière est assez tranquille, il entre dans Teau ii plu- 
sieurs reprises , sans doute pour attraper (jneUiue 
chose, et retourne chaijue lois à son poste d'observation. 
Dans ce cas, on peut aisément en approcher, pourvu 
qu'on use de certaines précautions ; mais, en iiçé'néral, 
il se tient sur ses gardes et prcMid facilement l'alarme. 
J'en ai souvent tué ([ui me regaidaient , tandis que je 
marchais sur eux, sans faire mine de rien ; cependant 
il est rare ([u'ils vous laissent venir à portée de fusil. 
Après qu'on l'a poursuivi environ un (juart de mille, 
soit en remontant, soit en desc<Midant un cours d'eau, 
d'habitude l'oiseau revient sur le chass«?ur pour rega- 
gner sa première station, et vous avez chance de le 
tuer, lorsqu'il passe auprès de vous. 

» Au mois (TaoutlSS/i. dans une ascension au White- 
Coom, la plus haute nu)ntagne du Dumfriesshire, je 
remarquai, avec mon fils, un Plongeur qui, en nous 
voyant, s'était réfugié à l'abri d'une grosse pierre par 
dessus laquelle l'eau tombait en bouillomiant, et qui se 
trouvait au milieu d'un petit ruisseau coulant dans un 
lit étroit et creusé en forme de ])récipice. Nous pensions 
que le nid ou les petits pouvaient y être cachés, et nous 
nous en approchâmes doucement. En etfet, nous aper- 
çûmes l'oiseau derrière la cascade; et conmii; nous 
cherchions îÏ le prendre, il s'échappa et alla plonger 
dans un endroit où l'eau formait nappe, en cherchant à 
se dérober par le bas ilu ruisseau; mais il n'y put réus- 
sir, ca!' il nous retrouvait devant lui à chaque tournant, 
et fut obligé de revenir se réfugier au lieu d'où il était 



/i9l2 LE plon(;lur. 

pai'ti. Alors nous nous «U'cidùmos k (hHourncr l'eau de 
la pieiie; mais une seeonde fois, il plongea, et après 
de nouveaux tours et d<''tours, songea enfin tout de 
bon à battre eu retraite. Cependant il reparut encore 
un peu plus loin à la surlace et s'envola. Je m'étonnais 
qu'il ireiU pas tout d'aboril t'ait usage de ses ailes, puis- 
tpi'il pouvait nous échapper bien plus vite au travers 
des airs qu'au milieu dt; l'eau. Cette chasse nous pro- 
cura une nouvelle et rare occasion de l'observer quand 
il t'iiit sous ce dernier élément, et dans une circonstance 
où prdbiiblement il subissait l'empire d'une grande ter- 
l'eur. 11 volait va et lu, au travers dt; l'étroite n.appe ou 
mare, absolument de la même manière que vole un 
oiseau dans un espace circonscrit de l'atmosphère; 
toutefois avec moins de rapidité, et commençant par 
plonger, il paraissait couvert de légers globules d'air qui 
lui adhéraient au-dessus du corps. 

» Loi'S(|u'il est blessé, leCincle fuit ordinairement sous 
l'eau et tâche ainsi degagner le bord, où il se blottit parmi 
les pierres et sous la rive : et pour peu (ju'il lui reste de 
vie, ou est sur (ju'il s'y cachera si bien, ({u'il faudra de 
bons yeux pour K; reti'ouver. Sous ce rapport il res- 
semble beaucoup à la |)oule d'eau. — Dans l'hiver 
de 1829, j'en tirai un sur l'Âlmond, (pii s'envola de 
l'autre côté, enti-a dans l'eau d'un pas tranquille, 
plongea et ressortit à quelque distance, sous une rive 
où je le pris, après avoir traversé le courant, qui était 
en partie gelé. Un autre conserva juste assez de force 
pour fuir sous un pont du Yarrow, dans un trou pro- 
fond, à moitié rempli d'eau et à la surface duquel je 



LE PLON'GF.I.R. /l93 

le trouvai morts En août IS.'Vi, j'en lirai un troisième 
sur Manor-Water, dans le district de Tweeddale. Il 
s'échappa et fut se cacliei', en plonii;eant, toujours sons 
la rive. Je traversai le courant et cherchai à m'en em- 
parer; mais il glissa sous l'eau, descendit la rivière en 
nageant, et à une vinj^taine de mètres de là se coula 
sous une grosse pierre, moi ne cessant de le suivre. En 
introduisant dans le trou la baguette de mon fusil, je 
ne produisis d'autre effet (|ue de contraindre le pauvre 
oiseau à s'enfoncer le plus loin qu'il put ; et pendant 
que j'étais occupé à retirer du gravier et des cailloux 
de derrière la pierre, il se faufda lestement en dessons 
de l'eau, et descendit assez loin sans reparaître, et pai' 
suite, sans prendre haleine. Mais j'avais remarqué la 
place où il venait de replonger, et quand il se montra à 
la surface pour respirer, je l'attendais et le pris. 

» Quand on met ainsi la main sur lui , il se débat 
tant qu'il peut, et de ses pieds s'accroche fortement à 
vous, sans toutefois janiiiis essayer de mordre, .le note ce 
fait comme s'appliquant aussi à certaines espèces d'oi- 
seaux, tels que la litorne, le merle, l'étourneau qui 
n'ont pas le pouvoii' de faire du mal à leur emienii, et 
cependant ne se laissent pas lâchement tuer, mais ré • 
sistent jusqu'à la fin sans perdre courage, et tachent 
de profiter de la plus légère chance de salut. D'autres, 
égaux en force, comme la bécasse, le pluvier doré et le 
vanneau, ne déploient pas la même énergie, et souffrent 
leur destin avec résignation et môme une apparence de 
stupidité. D'autres encore, tels que les mésanges et 
les bergeronnettes, bien qu'évidemment sous le coup do 



ll% LE PLONGEUR. 

la terreur, quand on les prend, n'en cherchent pas 
moins toutes les occasions de mordre. Ai-je besoin 
d'ajouter que quelques-uns, comme la crécerelle et 
l'épervier, mordent et griffent avec autant d'etl'et que 
de bonne volonté? 

» En fait de chasse aux oiseaux, je n'ai jamais rien 
vu de plus lamentable que la scène dont je fus un jour 
témoin, au-dessus de Cramond-Bridye, près d'Edim- 
bourg : un Cincle qui avait eu les poumons traversés 
par un coup de feu, était resté sur place, les jambes 
ployées, les ailes tombantes et la tète penchée, sans 
faire le moindre effort pour s'échapper, et paraissant 
insensible à îout ce qui se passait autour de lui. Le sang 
lui dégouttait du flanc et bouillonnait dans sa gorge, que 
le pauvre oiseau essayait en vain de débarrasser. Par 
intervaUes, des spasmes violents soulevaient sa poitrine, 
et étaient suivis d'un effort pour vomir. 11 y avait bien 
cinq minutes qu'il était dans cet état lorsque j'arrivai 
sur lui et m'en emparai; il expira dans ma main. Au 
moment de l'agonie, sa pupille se contracta de façon à 
ne présenter plus qu'un simple point , puis aussitôt 
après se dilata. Alors la paupière inférieure commença 
à s'élever graduellement et finit par lui recouvrir l'œil. 
C'est ordinairement ce qui arrive chez les oiseaux, les- 
quels n'expirent pas les yeux ouverts, ainsi que cela a 
lieu pour l'homme et la plupart des quadrupèdes. 

» A en croire les auteurs, la nourriture du Cincle 
consisterait en petits poissons, crevettes et insectes a(|ua- 
tiques. Ainsi, d'après Willughby, « pisces predatur, 
me insecta aversaiur. » Montagu dit en avoir vu un 



LE PLONGEUR. 495 

vieux s'envolei' avec un poisson dans le bec, et il ajoute 
que parfois ces oiseaux attrapent des insectes au bord 
de l'eau. M. Tennninck prétend que leur régime se 
compose « d'insectes d'eau, de demoiselles avec leurs 
larves, et souvent de frai de truite.» M. Selby combine 
judicieusement ces diverses allégations, en nous appre- 
nant que des insectes a«iuatiques, du frai et des œufs 
de poisson forment toute leur nourriture. M. Jenyns, 
plus réservé, s'en tient aux insectes aiiuaticiues. limtile 
de m'étendre plus au long sur ce qu'en disent d'autres 
compilateurs. Au fond, il n'y a rien d'incroyable dans 
tout cela, bien qu'un point soit à noter : c'est qu'aucun 
de ces divers naturalistes ne constate avoir lui-môme 
trouvé ni poisson, ni œufs dans l'estomac du Cincle. 
Quant à moi, j'en ai ouvert bon nombre, à toute* les 
époques de l'année, et jamais non plus je n'y ai for- 
mellement reconnu autre chose que des limnées, des 
patelles ei da^ grains de sable. Pour les œufs et le frai de 
saumon, jusqu'ici rien absolument ne prouve que le 
Cincle en mange ; et par conséquent la persécution à 
laquelle il se voit en butte, sur une simple prévention, 
devrait cesser, au moins jusqu'à plus ample informé. 
J'ai dit que des limnées et des patelles composaient le 
fond de sa nourriture: c'est là un fait qu'on n'avait 
pas encore soupçonné; et cette découverte m'a fait 
d'autant plus de plaisir, qu'elle suffit pour expliquer, 
d'une manière satisfaisante, toutes les excursions sub- 
aquatiques auxquelles jai vu ces oiseaux se livrer. 

» Les Plongeurs vont ordinairement par cou})les; 
d'autres fois cependant on les voit solitaires, ou même 



/lOO Ll. l'LONfiKrU. 

pour qiiohiuos joiirs^ en taniillc, loi'scjuo arrive la saison 
des œufs: mais jamais par troupes. Kn eertaiiis lieux 
favorables, tels ((u'une chute d'eau, une suite de ra- 
pides, ou peut, eu hiver, eu reucoutrer jusiju'à quatre 
ou cinq, qui tousse tieuueut à Pécari les uns des autres. 
— Leur chaut est bref, uuiis agréable, et reprend à de 
courts iutervidles.Ou ne peut pas le comparer au plain- 
chaut des uiiM'les; il ressemble i)lut(M auirazouillement 
voilé du mauvis et de l'étouriieau, durant Thiver; ou, 
si l'on aime mieux, aux premièies notes de la grive 
chanteuse. Ce doux ramage n'est point particulier seu- 
lement il de certaines époques de raunée; mais il 
charme l'oreille, dèscpuî le soleil brille, en toute saison. 
Sa note connnune. qu(î l'oiseau répète fréquemment, 
perché sur une pierre ou lorscpi'il suit le cours des ruis- 
seaux, peut être rendue par la syllabe dut. 

» Vers le milieu du printemps, il commence ù s'oc- 
cuper de son nid; de sorte que sa première couvée 
prend la volée en même temps que celle du merle. Le 
nid est caché dans la mousse, au bord de l'eau, ou 
parmi des racines qui se projettent sur le courant; quel- 
quefois dans la crevasse d'un rocher, sous un pont, ou 
même dans l'étroit espace ([ui se trouve derrière une 
chute d'eau. 11 varie considérablement en forme et en 
grosseur suivant la position ; mais il est toujours plutôt 
gros qu'autrement, et ressemble plus qu'aucun autre à 
celui du troglodyte. Mon ami M. Weir en a trouvé un, 
dans le côté de Liulithgow, ([ui peut être considéré 
comme un modèle. Voûté en dessus, il a par dehors 
l'apparence d'une masse elliptique aplatie, mesurant 



LE PLONGEUR. /il>7 

dix pouces du dessus de l'cntiv'c, à la parlio postérieure, 
sur huit et demi de large et six de haut. L'ouverture, 
pratiipK'c sur le cùté, vers le somuiel, est d'uue tbrino 
obloiigue et surbaisst'c, ayaul 3 ])ouces * ' ^^^ large, 
avec une élévation d'un pouce 1/2. L'extérici.r se com- 
pose de diverses espèces de mousses, principalement 
d'hyi>née, solidement feutrées, de manière à ])résenter 
un tout compacte et très n'sistant par en bas. Cette 
dernière partie ne sert évidennnent (pic comme une 
sorte de boîte destinée à contenir le nid proprement 
dit, et, sous ce rapport, rappelle l'enveloppe boueuse 
qui constitue celui des hirondelles. Quant au nid lui- 
même, il est hémisphérique et n'a que 5 pouces i/2 de 
diamètre. Les matériaux consistent en jeunes tiges et 
en feuilles d'herbes, avec une ample garniture de feuilles 
de hôtre. J'en ai examiné plusieurs autres (jui étaient 
scmblablement construits et tous bordés de feuilles de 
hôtre, mêlées tantôt à (juclques feuilles de lierre, tantôt 
à une ou deux feuilles de platane. Montagu décrit ce 
nid comme étant très gros, formé en dehors de mousse 
et de plantes aquatiques, et bordé de feuilles de chône 
sèches. D'autres ont reconnu que la bordure se compo- 
sait de feuilles de différents arbres, ce qui peut dépendre 
des localités. Les œufs, au nombre de cinij ou six, en 
forme d'ovale régulier, sont légèrement pointus et d'un 
blanc pur. Leur longueur varie en général de 11/12«* 
de pouce à un pouce 1/12"; leur largeur se mesure par 
9/12'^^ — Ils paraissent un })eu plus petits que ceux de 
la grive des vignes. » 
Le genre Cinclus peut être considéré comme placé 
i[. 32 



/|1)8 U: IMONGEIIR. 

sur la liiiiih^ dos lioiix ramilles des tvrdidés et des mi/r- 
mothrriticx [\). bien qu'au tond plus (''troitement allié 
à la grive qu'à la brève, uiais d'iiu autre eAlé. par le 
chania'za {'2), se rapprochant peut-ôtre uu peu davan- 
tage de cette dernière. Les organes digestifs (iu (linclo 
sont exactement les mêmes (pie ceux des giives et autres 
genres voisins; pourtant ils ne rappellent en l'ien ceux 
des oiseaux piscivores, attendu (pie l'œsophage est étroit, 
et l'estomac un véritable gésier. Connue la nature l'a 
destiné à se nourrir d'insectes atiuatiijues et de mollus- 
ques qui adhèrent aux pierres sous l'eau, cet oiseau, 
dans son ensend>le, est organisé pour y descendi'e ù 
de petites profondeurs et s'y maintenir pendant une 
minute ou deux : en c(»nsé(juence, il a les plumes ser- 
rées, médiocrement longues, ainsi ipie la queue et les 
ailes, celles-ci, en outre, étant larg(;s et puissantes. 
Son l)ec. que n'embarrassent ni poils ni barbules, est 
façonné pour pouvoir saisir de petits objets et les déta- 
cher des ])ierres. Par ses pieds faits comme ceux des 
grives, mais proportionnellement plus forts, il établit 
le passage entre les oiseaux de teire à bec mince, et les 
palmipèdes, de même que le roi-pécheur semble les unir 
aux oiseaux plongeurs du même ordre. 

La seule observation propre aux mœurs du Cincle 
d'Amérique que j'aie à vous présenter est la suivante, 
et je la dois à l'obligeance du docteur Townsend : Cet 
oiseau, dit-il, fréquente les clairs ruisseaux qui descen- 



(1) Les Grive» et les fourmiliers. 

(2) Genre de Passereaux de TAiiK^rique du Sud. 



LR PLONGEUR. /l99 

dent des rnf)ntnQ:nes, au voisinait? de la rivièro Co- 
lombie. Quand je raporrus, il nageait au milieu des 
rapides, tantôt elHeurait en volant la surface de Teau, 
s'y plongeait bientôt et ne reparaissait (pi'au bout d'un 
temps assez long; ([uelipietbis il se posait sur la rive, oii 
il se donnait toutes sortes de mouvements saccadés, et 
relevait brusquement la ([ueue, comme le troglodyte. 
Je ne l'entendis pas moduler une seule note. Quand je 
l'ouvris, je trouvai dans son estomac des restes frais 
de limaces aquaticiues; je ne l'avais jamais vu s'abattre 
préalablement sur l'eau, mais il s'y plongeait tout en 
volant. 



LE CYGNE TROMPETTE. 

On peut le dire, l'histoire des Cygnes d'Amérique n'a 
été, jusqu'à présent, qu'ébauchée. Sur les mo3urs do 
ces oiseaux si majestueux, si élégants et dignes de tout 
notre intérêt, nous ne possédons encore qu'un bien 
petit nombre de pages auxquelles il soit possil)lc d'ac- 
corder queliiuc confiance : leurs migrations, l'étendue 
des pays qu'ils parcourent, restent toujours pour nous 
un problème. Une espèce a été figurée pour l'autre, 
même par des naturalistes de premier ordre : le Cyg- 
nus Bewickii, de la Grande-Bretagne, a été donné 
comme un Cygne de l'Amérique du iNord, à la place 
du Cycnus americanus, si bien décrit par le docteur 



600 LE CYGNE TROMPETTE. 

Sliarploss, dans la faiiiio do TAiiKTiiiiic bon'alc; ce 
dernier a élé pris pour h; (ly^^iic sillleiir, Cycnus mu- 
siens, de Bec'lisleiii, ])ar k ]»riiue Boiiaparle, ([ui dans 
son Sijnopsis des oiseaux des Elnis-Vnis dit (pi'il est 
très connnnn, Tliiver, sur la haie de (lliesapeake.il est 
possible, api'ès tout, (jne nous ayons plus de deux espèces 
de (lyjjfiies. dans les limites de rArnèriciue sei)tenlrio- 
iiale; mais (piani à moi, je ne connais, du nutins [)our le 
moment, (pie celle qui lait Tobjel du ju'ébeni article, et 
le (,'ijcnus aniericanus de Sliarpless. 

Dans une note du journal de Le\Yis et de Clark, 
écrite par ces intrépides voyageurs dans le cours même 
de leui'c.\p(klilion au travers des montagnes Hocheuses, 
je lis ceci : « 11 y a deux espèces de Cygne, la grande 
et la petite : la giande, c'est celle du Cygtie connnun 
de nos l^llats de TAtlantiipie; la petite diiï'èie de la pre- 
mière seulement par la taille et, si je puis diri?, par 
son chant : elle est environ d'un quart moins forte, et 
sa voix ne raitpelle en rien celle de l'autre. Les premiers 
oiseaux de cette espèce furent trouvés au-dessous des 
grands détroits de la Colond)ie, près la nation des Chil- 
luckittequaws (1). Ils abondaient dans les environs, et 
restèrent avec l'expédition, tout l'hiver, en nondDre qui 
dépassait ceux de la griuide espèce, dans la proportion 
de cinq à un. » 

Ces ol)servations sont en partie exactes, en partie 
erronées : en réalité, la i)etite espèce, je veux dire celle 



(1) Tribu indienne, qui compte encore environ quatorze cents 
1 ndividu.s. 



LK CYGNK TROMPr.TTE. 501 

(lu Cycnus amcn'caiivs (h Sliaiploss est la senlo (jui 
soit alioiidaiiliMliiiis nos l'étais de l'Allaiili(iiio; laiulis 
que le t,M'aii(l (ly^iio uc se trouve que rareinent. pour 
ne pas dire jamais, à l'est des bouches du Mississipi. 
Quant au petit, uieutioiiiK' par LeNvis (!t Clark, le doc- 
teur Towusend ui'eu a envoyé, de la riviéic Col(tiiil)ie, 
un ('chantillon (pii ne laisse rien à dc-sirei ; et j'ai pu 
m'assurer ([lie, de tout puinl. c'est bien le in»Mn(M[uo 
le (yycnus americanu<i de Sharpless. I.e docteur Towu- 
send vient enfin cori'oborer l'opinion des deux (Miiinents 
voyap;'eurs, lorsqu'il constate (pie l(?s individus, dans 
cette derni('re es|)cce, sont heaucoui) [îIus nondueux 
que ceux du ^rand (]y,uiie, ou Cijcniis buccinator, dont 
JGvais coninieu('(4' l'histoire. 

Vers la fin d'octobre. lesCyiïues troni])ettes t'ont leur 
aiqiaritiou sur les ]iarties basses d(\s eaux de lOhio. 
Tous à la lois, ils descendent sur les lacs ou les vastes 
ctauiçs, sans lH^'Ulcou|) s'i-loii^qier de la rivi('re, et don- 
nent une pn'tV'reuce marquée à ceux qu'eiiicruic une 
ceinture ('paisse de grands roseaux. C'est lii qu'ils se 
tienneid juscpi'à ce cpie la surlace entièi-e soit pi'ise par 
lag'eh'e, ipii les torcn; alors ii s"avauc(n' ])liis au sud. 
Dans les hivers doux et jus(iu'aux pnjiuiers jours de 
mars, j'ai vu des Cyi!;nes de celte espèce sur les étangs, 
au voisinage de Henderson; nuus(3en'(''taiont que (Quel- 
ques individus qui peut-être s'étaient arr('^t('s là pour sa 
guérir de leurs blessures. Quand le fi'oid (hîvenait vif, 
la plupart de ceux (pu visitaient roiiio gagnaient le 
Mississipi, pour descendre par degrés ce fieuve, à me- 
sure qu'augmentait la rigueur de la saison ; ou bien, au 



1iC*> LE CVGNr. TROMPETTE. 

coiilrairr». ils le nMiioiituioiii, si lo Icinps thîvenait plus 
favoiahlc. J'ai cru nMnan|uer, «Micllet, (\m\\'\ lo }?rand 
tVoid ni la^ranil<'('lialiMirii('lcin'(-i>iiv(Miai('iit aussi hien 
qiruiie t«Mn|H''ialuro iiioycma.'. J'ai pu suivre leurs mi- 
grai iofis vers le sud. jus(|u"au Texas, où iiarlbis ccîlte 
espère aboFide, ci où j'eu ai vu eu caplivilé un c(>u})le 
do jeuiKîs paii'aileuieul a|)privoisés et ((u'eu avait pris 
dans l'hiver de 1S;3(). Jls pouvaient avoir deux ans, 
étaient d'un blanc j)ur, mais d'une apparenocî relativo- 
nioni chétivo: peut-être n'avaiont-ils pas eu à manger 
leur content, ou bien (pielijuo blessure les faisait-elle 
encore souffrir. Lcmus notes bien connues me rappe- 
laient les jours de ma jeunesse, ce temps hélas ! déjà si 
loin, où je passais la moitié de l'année au milieu des 
nondjreuses troupes de ces oiseaux. 

A la Nouvelle-Orléans, on voit souvent, dans les 
marchés, des ('ygues trompettes tués sur les étangs de 
rinti'ricin* et les grands lacs aboutissant au golfe du 
Mexique. Cette espèce n'est pas connue de mon ami le 
révérend John Bachman. qui, durant les vingt années 
de sa résidence dans la Caroline du Sud, n'en a jamais 
rencontré un seul, et môme n'en a pas entendu parler ; 
tandis ipie le Cygne américain môme, dans les hivers 
rigoureux, est loin d'y ôtre rare, quoiqu'on général il 
ne dépasse guère le midi de cet État. Les eaux de l'Ar- 
kansas et ses tributaires sont, chaque année, visités par 
le Cygne trompette ; et le plus gros que j'aie jamais vu 
avait été tué sur un lac, près la jonction de cette rivière 
avec le Mississipi : son envergure était environ de dix 
pieds, et il ne pesait pas moins de trente-huit livres. 



I.C CYGVE TROMrr.TTn. îiO.'i 

S«*stiivrtnx, (loiii jt'iiK,* suissfi'vi pour «los^iiuT les pieds 
et les^i'ill'es «le presque Ions mes pelitsrtiseaiix, avaient 
une poiiilo si cliire el pouilaiil si |]e\ii)le. cpie la plus 
fir)e pluiiuî d'aeier l'altritpiee «le nos jours aurait lait 
triste li^in'Jî, si elle avait dû leur<^lre eoniparée. 

Il y a ({«'jà nombre (TanjM'es, dans une expt'dition 
entrepi'iso à la redierehe des tbnrruros, mon associé ol 
moi (car j'en avais alors un dans mon connnerco), nous 
nous étions <'lal>lis en campement sur le Tawapatee- 
Boltom. ApW's avoir amarn» «lotrc bateau à Taliri sous 
la rive orientale du Mississipi, nous avions lait melli-e 
ù terre tout notre ba<i;a|jre. L'j'quipa^e se composiiit de 
douz(^ à (piatorze (lanîuliens t'raneais, tous excellents 
chasseurs; etconinu; en ce lemps-lii il y avait du gibier 
à t'oisun, daims, ours, ratons, opossums sullisaient et 
au delà à nos besoitis; dindons sauvages, tel raos et 
pigeons pendait;nt accrochés de toutes parts autour de 
nous, et les lacs îçelés nous procuraient un ample sup- 
plément de poissons délicieux : [)our en prendre, il 
s'agissait tout simplement de donner un tort coup de 
hache jusle au-dessus de l'étroit espace où chacun d'eux 
était emprisonné ; puis, en faisant un Irou dans la glace, 
nous n'avions plus «pi'à les en retirer. Le courant même 
du large tleuve t'tait si solidement pris, ([uc chaque 
jour nous étions dans l'habitude de passer d'un bord 
à l'autre. Tous ces détails qui me charment encore, je 
m'en souviens comme s'ils ne dataient (\ue d'hier. Dès 
qu'à travers le crépuscule grisâtre on commençait à 
distinguer les sombres voiles do la nuit, le cri retentis- 
sant de centaines de (Wgnes éclatait à notre oreille ; et 



504 LE CYGMi TROMPETTE. 

de bien loin, par-dessus les eaux i:;el('es du Mississipi, 
je voyais venir sucressivcment chaque troupe, de divers 
côtés, et s'aijattre sur le tleuve, à l'opposé de notre 
camp. D'abord ils consacraient quelques instants à 
s'éplumer. puis s'é'tendaienttrancpiillenientsurla glace; 
et maiiijn'' rond)re croissante, je pouvais encore suivre 
de l'œil la gracieuscî ciHU'be de leur cou, lorsque douce- 
ment ils le ramenaient en arrière, pour reposer leur 
tête sur le plus mollet et le plus chaud des oreillers. 
Alors, dans toute cette masse blanche comme neige, on 
n'apercevait plus rien qu'un point noir, à environ un 
demi-pouce de la base de leur mandibule inférieure, et 
qui se trouve placé là, je le suppose, pour rendre plus 
facile la respiration de l'oiseau. Je n'ai jamais remarqué 
qu'aucun d'eux fit sentinelle dans leurs rangs. Sans 
doute, ils s'en remettent à la sul)tilité de leur ouïe, 
pour les avertir de l'approche de l'ennemi. C.ependant 
l'obscurité, devenue complète, empêchait de plus rien 
voir jusqu'au retour de l'aurore; mais chaque fois que 
des bois voisins s'élevaient les hurlements de bandes 
de loups qui rôdaient dans les ténèbres, on entendait 
les clameurs sonores des (Cygnes renqilir les airs. Quand 
la matinée s'annonçait belle, toute la blanche troupe, se 
mettant debout, commençait par faire sa toilette ; puis, 
les ailes ouvertes, ils s'élançaient, comme pour se dis- 
puter le prix de la course ; et le sourd trépignement de 
leurs pieds sur la glace résonnait semblable aux rou- 
lements de gros tambours voilés qu'accompagnait le 
bruit de leur voix claire et perçante. Enlin, après avoir 
ainsi couru vingt mètres ou plus avec le vent, ils pre- 



LE CYGNE TROMPETTE. 505 

naient l'essor tous ensemble. Au contraire, si le temps 
était couvert, pluvieux et froid, ou s'il devait tomber 
de la neige, ils restaient sur la glace, debout, se pro- 
menant ou couch('*s, en attendant qu'il y eût apparence 
de mieux , et alors ils partaient encore tous et d'une 
même volée. 

Par une de ces tristes matinées que je viens d'indi- 
quer, nos gens formèrent un complot contre les Cygnes; 
et s'étant s('parés en deux pelotons qui devaient les 
prendre, l'un par en liant, l'autre par en bas du courant, 
à un signal parti du camp, il se mirent lentement en 
marche. Les pauvres oiseaux ne soupçonnaient aucune 
trahison, et tant que les hommes furent à plus de cent 
cinquante pas d'eux, ils se tinrent tranquilles, accou- 
tumés sans doute de longue date avec nous, par suite 
de nos fréquentes excursions sur la glace. Mais tout à 
coup, voilii qu'ils se dressent sur leurs pieds, allongent 
le cou, secouent la tôte, en manifestant de grands sym- 
ptômes de frayeur. Cependant les chasseurs continuaient 
d'avancer, lorsqu'un coup de fusil étant venu par hasard 
à partir, la confusion se mit parmi la troupe ailée, et 
chacun de s'envoler de son côté, les uns remontant, 
les autres descendant le cours du fleuve, et plusieurs se 
dirigeant vers le rivage. On fit alors feu de toutes pièces, 
et une douzaine environ tombèrent, quelques-uns seu- 
lement blessés, la plupart roides morts. Le soir même 
ils se reposèrent à environ un mille au-dessus du camp, 
et dès lors nous ne songeâmes plus à les inquiéter. 
Moi-même j'ai vu plusieurs fois tuer de ces Cygnes, et 
soyez sûr qu'à moins d'avoir un bon fusil, bien chargé 



506 Lt CYGNE TROMPETTE. 

avec (lu plomb ii daiiii, vous pourrez en tirer plus 
d'un sans grand ofîet, car ce sont des oiseaux robustes 
et qui ont la vie dure. 

Pour se faite une juste idée de l'élégance et de la 
beauté qui les distinguent, il faut les contempler lors- 
que, sans se douter qu'on peut les voir, ils se balancent 
en paix à la surface de quelque étang solitaire : leur 
cou, que d'ordinaire ils tiennent roide et presque droit, 
décrit alors les courbes les plus gracieuses, tantôt pen- 
ché en avant, tantôt s'inclinant en arrière au-dessus 
du corps; d'autres fois ils l'allongent, plongent un ins- 
tant leur tête sous l'eau pour y puiser, et par un effort 
subit, rejettent sur leur derrière et sur leurs ailes un 
flot limpide qui retombe et roule en scintillants globules 
tout le long de leurs plumes. A ce moment l'oiseau bat 
des ailes, fait rejaillir les ondes, et, comme ivre de 
plaisir, il s'élance et glisse sur le liquide élément, avec 
une merveilleuse agiUté. Lecteur, figurez-vous une 
troupe de cinquante Cygnes se jouant ainsi sous vos 
yeux, et vous vous sentirez connne je me suis souvent 
senti moi-même, devant un tel spectacle, le plus heu- 
reux et le plus exempt de souci de tous les mortels ! 

Quand il nage sans être inquiété, le Cygne montre 
la plus grande partie de son corps au-dessus de l'eau ; 
mais dès qu'il redoute le moindre danger, il s'y enfonce 
beaucoup plus. S'il se repose en se réchauffant au 
soleil, il retire en arrière un pied, qu'il étend de toute 
sa longueur, et dans cette singulière posture il reste 
quelquefois une heure sans bouger. Lorsqu'il veut aller 
vite, le joint du tarse, ou si vous préférez, le genou 



LE CYGNE TROMPETTE. 507 

paraît environ d'un pouce hors de l'eau, et de petites 
vagues lui baignent amoureusement le bas du cou et 
viennent onduler autour de ses flancs, comme le flot 
qui mollement eftleure le bordage d'un navire glissant 
sous un léger souffle de brise. Jamais, si ce n'est dans 
la saison des amours ou lorsqu'il passe auprès de sa 
femelle, je n'ai vu le Cygne étendre et relever ses ailes, 
ainsi qu'on prétend qu'il le fait, pour profiter du vent 
et s'aider dans sa fuite. Pourtant j'en ai poursuivi bon 
nombre en canot, et sans les atteindre, sans même les 
obliger à prendre l'essor. Probablement vous aurez re- 
marqué, comme tout le monde, les pénibles efforts 
qu'ils font pour avancer de quelques pas sur la terre, 
et je vous épargne la description de cette lourde dé- 
marche, qui n'a rien de bien agréable à voir. 

Le vol du Cygne trompette est ferme, élevé par mo- 
ments et soutenu ; il fend les airs en battant régulière- 
ment des ailes, à la manière des oies sauvages, et porte 
le cou tendu de même que les pieds, qui s'allongent en 
arrière par delà la queue. Lorsqu'ils passent bas, j'ai 
cru souvent entendre comme une sorte de cliquetis pro- 
duit parle mouvement des plumes qui bordent les ailes. 
Pour leurs grands voyages, ils se forment en angle, et 
sans doute le conducteur de la troupe est un des plus 
vieux mâles ; cependant je ne suis pas bien sûr du fait, 
ayant quelquefois vu, en tète de la ligne, un oiseau gris 
qui ne pouvait être qu'un jeune de l'année. 

Les Cygnes prennent ordinairement leur nourriture 
en s'immergeant une partie du corps et en allongeant 
le cou sous l'eau, comme font les canards d'eau douce, 



508 LE CYGNE TROMPETTE. 

ainsi que quelques espèces d'oies; et alors leurs pieds 
s'agitent en l'air pour les aider, j'imagine, h se main- 
tenir en équilibre. Parfois cependant ils font dos excur- 
sions dans les terres et paissent 1" herbe, non de côté, 
comme les oies, mais plutôt connue les canards et la 
volaille. Ils mangent différents vc'gétaux, des feuilles, 
des graines, des insectes aipiatiques, des limaces, de 
petits reptiles (;t de petits quadrupèdes. La chair du 
jeune Cygne est excellente, mais celle des vieux est 
sèche et coriace. 

Une fois, à Ileuderson, j'en pris uïi vivant : c'était 
un mâle (pu pouvait avoir deux ans. Il n'avait reçu 
qu'une légère blessure au fouet de l'aile, et je parvins 
à m'en emparer, après lui avoir longtemps donné la 
chasse sur un étang d'où il n'avait pu s'envoler. Em- 
porter à pi'ès de deux milles de là un oiseau de cette 
force et de cette taille n'était pas chose facile ; mais je 
savais qu'il ferait plaisir à ma fennne et à mes petits 
enfants, et je ne perdis pas courage. Quand il fut à la 
maison, je lui rognai le bout de l'aile blessée et le lâchai 
dans lejardin. Il se montra d'abord extrêmement craintif 
et farouche, puis s'accoutuma peu k peu aux domes- 
tiques, qui le nourrissaient très bien, et se rendit enfin 
si familier, qu'il venait, à Tappel de ma femme, manger 
du pain dans sa main. Trompette, c'était le nom que 
nous lui avions donné, déploya un caractère que rien 
jusque-là n'aurait fait soupçonner : devenu aussi auda- 
cieux qu'il avait été timide, il harcelait mon dindon 
mâle, mes chiens, ainsi que les enfants et les domes- 
tiques. Chaque fois qu'on laissait ouvertes les portes du 



LE CYGNE TROMPETTE. 509 

verger, il prenait sa course vers l'Ohio, et ce n'était 
pas sans peine ([iron le ramenait à la maison. Dans une 
de ces escapades, il s'al)scnta toute la nuit, et je crus 
bien ([ue nous ne le reverrions plus; mais je reçus avis 
qu'on Tavait rencontré fiiisant route vers un étang qui 
n'était pas très loin de chez nous. Prenant avec moi 
mon meunier et six ou sept dijuiesticpies, je me diri- 
geai de ce côté; et nous raperrùmesen eiïetsur Tétang, 
où il s'ébattait à son aise, en ayant l'air de nous nar- 
guer tous. Pourtant, après l'avoir longtemps poursuivi, 
nous réussîmes à le pousser près du bord, où nous le 
rattrapâmes. — Mais ces oiseaux favoris, de quelque es- 
pèce qu'ils soient, finissent toujours mal : par une nuit 
sombre et pluvieuse, un domestique ayant négligé de 
fermer la porte, Trompette s'esquiva, et depuis lors je 
n'en ai jamais entendu parler. 

Des mœurs de ce noble oiseau au temps des amours, 
non plus que de son nid, du nombre des œufs et de 
l'éclosion des petits, je ne puis absolument rien vous 
dire. Si jamais j'ai l'occasion de m'instruire là-dessus, 
croyez que je vous connnuniquerai a\ec grand plaisir 
le résultat de mes observations. Seulement le docteur 
Richardson nous apprend ([ue cette espèce de Cygne 
est la plus commune dans l'intérieur des terres où l'on 
va chercher les pelleteries; qu'elle niche au Sud, jus- 
qu'au ()!' degré de latitude, mais généralement en deçà 
du cercle polaire arctique, et que, dans ses migrations, 
elle précède d'ordinaire les oies de quelques jours. 



• • • 



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ERRATA. 



PREMIER VOLUME. 



Page 18. Note ; au lieu de Hruns, lisez : Uurns. 

171. Ligne l/i ; au lieu de perdue, lisez : perdu. 
3/ià. Ligue 15; au lieu de peut, lisez : ne peut. 



SECOND VOLUME. 

Page 32. Note ; au lieu de perchu, lisez : perch. 

lii. Ligne 8 ; au lieu de il te lança , lisez : il se lança. 
197. Ligne 15 et note ; au lieu de the skna, lisez ; the skua. 
268. Ligne 1 ; au lieu de sur deux huitièmes et demi de large, 
lisez : sur un pouce deux huitièmes et demi de large. 



TABLE DES MATIÈRES 

DU SECOND VOLUME. 



L'Oie du Canada (Anser canadensis, Vieill.) 1 

Le Poisson soleil d'Amérique 32 

Le beau Canard huppé {Anas sponsa. Lion.) til 

Les Chercheurs d'œufs du Labrador 55 

Le grand Héron bleu {Ardea herodias, Linn.) 62 

La Pêche dans l'Ohio 76 

L'Ibis des bois {Tantalus locidator, Linn.) 87 

Les Naufrageurs de la Floride 97 

Le Canard sauvage {Anas boschas, Linn.) 107 

L'Hultrier à manleau {Hœmatopus paUialm, Tcnim.) 119 

La Perche blanche el les Écrcvisses 126 

La Grue au cri retcnlissani \(jrus americana, Temm.) 133 

Une Chasse au Raton 150 

L'Hirondelle de mer (Sterna fuliginosa, Bonap.) 159 

Un Cheval sauvage 169 

Le Héron de nuit (^Ardea nycttcorax, Linn.) 177 

Souvenirs de Thomas Bewick 187 

Le grand Goéland à manleau noir {Larus marinus, Linn.). . . 195 

La Fosse aux Loups 213 

Le Canard Eider {.Anas mollissima, Linn.) 219 

Une longue Promenade pour de jeunes jambes 236 

Le Cormoran de la Floride {Phalacrocorax floridanus^ Audub.). 2^5 

La Débâcle des glaces 258 

Le Grèbe cornu {Podiceps cornutus, Linn.) 263 

^ Un Camp à sucre 269 

Le Pétrel Fulmar {Procellaria glacialis) 275 



512 TABLE DF.S MATIÈRES. 

L'Oposstim 281 

La pciile Décnssc d'Amérique (Sco/o/iax ?nàîor, riniél.) • . . . 288 

Un long Cuiinc en mer SOU 

La Frégute Pélican {Tachypotos aquila, Vieiil.) i307 

Toujours < n calme S19 

Le StcriiG Sandwich [Sterna catUiaca, Gmél.) 32^ 

Natrliez en 18'i0 yî28 

Le grand Iléion blnnc (Ardea occidentalis) 333 

Le Labrador oUS 

Le Goéland à manteau bleu [Larus aryevtatus, Brunn.). . . . 355 

Le Grand port aux œufs 36û 

Le l'Iuvier doré {Charadrius phwiaUs, Linn.) 370 

Le Canard do la Vallisnérie {Anas vallisneriana, Stephens). . 377 

Le Tonrne-pierrc {Strepsilas viteritres, llliger) 'Ô9U 

Le l'élican blanc {Pelocanus americamis] 3U9 

L'Anliinga ou Oiseau-Serpent {Plolus anhinga, Lian.) ûll 

L'Avocctte {Recurvirostra americuna, Gmél.) hli3 

L'Écumeur noir ou I5ec-en-ciseaux {Rhyncops nigra, Linn.). . Uôi 

Le Vk)W de Bassan {Sida bassana, Lacép.) /l61 

Le Plongeur ou Cinclc d'Amérique {Cynclus americanus, Sw.). Z|8^ 

Le Cygne trompette {Cygnus buccinator, Uicbardsou) /i99 



;. •. . 



PIR DE LA TABLE DU SECOND VOLUME.