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Full text of "Prise de Rome [microforme] : odyssée des zouaves canadiens de Rome à Québec"

PRISE 



DE 



EOME 

ODYSSEE DES ZOUAVES CANADIENS 

DE 

KOME A QUEBEC 



PAR 



FRANÇOIS LACHANCE 

Caporal anx Zouaves Fontiflcauz 



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(Extrait* du [(JourrieÀ\du 'Canoùdd) 



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QUÉBEC 

ATELIER TYPOGRAPHIQUE DE LEQBR BROUSSEAU 

7, Rue Buadd 

1870 



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PRISE DE ROME. 



ODYSSÉE DES ZOUAVES CANADIENS 

DB 

ROME A QUÉBEC. 



En lisant le Journal de Québec du 9 
conrant, j'ai été heureux d'y trouver un 
compte-rendu de la prise de Rome, éma- 
né de la plume élégante et facile du 
vicomte de Kersabiec, frère du noble et 
chevaleresque capitaine qu'une récente 
alliance a rendu cher aux Canadiens, en 
général, et aux zouaves pontificaux en 
particulier. 

Ce récit, quoique parfaitement correct, 
ne satisfait cependant pas la louable 
curiosité de nos compatriotes, dont. les 
regards nous suivaient avec tant de sol- 
licitude et d'amour ; car il est écrit au 
point de vue purement français ; mes 
vaillants frères d'armes y sont laiss/s 
dans une ombre que je voudrais pouvoir 
dissiper. Pour cette raison, j'ai entre- 



— 4 — 

pris de raconter, an point de vue cana- 
dien, la glorieuse part prise par les fils 
do la Nouvelle-France, à la défense de 
la capitale du monde chrétien, ainsi que 
les fatigues, les privations et les insultes 
de toutes sortes qu'ont eu à subir les 
croisés modernes, après la prise de l'an- 
tiquejcité des Césars et des Papes. 

I. 

Personne n'ignore, que plus de deux 
cents Canadiens ont contribue à écrire 
cette page sombre, mais héroïque et Bubli- 
rae, de l'histoire de l'Eglise ; oui, plus de 
deux cents Canadiens ont pris part à ce 
combat de huit heures, oii un homme lut- 
tait contre dix, désespérant de la victoire, 
niais'certainMc la mort ; plus de deux 
cents Canadiens ont opposé leurs poitrines 
aux 120 pièces d'artillerie de l'armée d'un 
roi voleur et parjure, et ont ainsi élevé 
un rempart vivant autour de la personne 
auguste et vénérable du chef de la catho- 
licité. 

Le Canada catholique peut être fier, 
car il a marqué sa place à côté des gran- 
des nations, et ses fils l'ont noblement 
représenté dans ce mélange innombra- 
ble de nationalités diverses qui s'étaient 
volontairement groupées autour de ce 



^'^■^ H,. 



'Ji^i'' .(«,■: 



cher drapeau, glorieux lambeau, teint 
du sang des martys de Casteliidardo et 
tout rayonnant des triomphes de Mon- 
te-Rotondo et de Mentana. 

Au moment où les Piéniontais com- 
mencèrent leurs sacrilèges opérations, 
envahissant les Etats de l'Eglit^e, plu- 
sieurs compagnies de zouaves occupaient 
différentes petites villes du domaine pon- 
tifical. Les deux compagnies qui se 
trouvaient à Montefiascone, sons le com- 
mandement de M. le v' comte de Saisy, 
ayant été préalablement averties de la 
marche de l'armée italienne, eurent le 
temps de retraiter, sans engagements, 
sur Viterbe, chef- lieu de la Province do 
ce nom, où le lieutenant-colonel baron 
de Gharettc commandait quatre compa- 
gnies de zouaves, quelques dragons et 
un peloton de gendarmes. 

Dans la matinée du 12 septembre, le 
colonel AUet reçut une dépêche télégra- 
ghique qui parut aux ordres du jour du 
régiment et qui était à peu prés conçue 
en ces termes : 

" Mon colonel, 

" 15^000 Piémontais m'attaquent — Je 
me bats. Adieu ! " 

Cette dépêche était signée par M. de 
Hésimont, capitaine à la 5e compagnie 



— 6 — 

du 4e bataillon, qui occupait Civitta-Cas- 
tellana. Cette compagnie, où se trou- 
vaient le sergeîit-major Frendergast, le 
caporal Bécot et les zouaves Chagnon, 
Cornellier et Chèvrefils, avait pour sous- 
lieutenant, M. Sévilla, d'origine péru- 
vienne, dont les glorieuses et nombreuses 
blessures reçues à Mentana attestent la 
bravoure et le dévouement; Outre cette 
compagnie de zouave^, il y avait encore 
une compagnie de discipline, commandée 
par le capitaine Riiffini, des Chasseurs. 
.Malgré l'énorme supériorité des forces 
ennemies, appuyées d'une trentaine do 
canons, les Pontificaux tinrent bon pen- 
dant une heure, dans la ville, après quoi 
ils se retirèrent dans le fort, où ils résis- 
tèrent encore jusqu'à ce qu'il fût à peu 
près croulé. Le commandant, voyant 
alors que la bravoure de ses soldats était 
devenue inutile, résohit de se rendre. Ce 
ne fut cependant qu'après plusieurs heu- 
res de pourparlers qu'on parvint à s'en- 
tendre sur les termes do la capitulation. 
Les deux compagnies furent faites pri- 
sonnières et dirigées immédiatement sur 
Florence. Elles avaient été précédées 
dans cette ville par une quinzaine 
d'hommes qui se trouvaient àBaçnorea, 
fiousle commandement de M. de Kcrvyn, 



uv 



lesquels, n'ayant reçu aucun avis, avaient 
été faits prisonniers. 

Ces faciles triomphes semblaient rani- 
mer l'ardenr des troupes italiennes. 
Montetiascone et Civitta-Castellana leur 
appartenaient ; il leur fallait aussi s'em- 
parer de Viterbe. Cadorna, général en 
chef de l'expédition, à la tête de 25,000 
hommes, marcha sur la ville, qu'il trouva 
évacuée par M. de Charette ; celui-ci 
avait gagné Monte-E-omano et se repliait 
sur liome. L'habile lieutenant-colonel 
avait alors sous ses ordres six couijiagnies 
de zouaves, une vingtaine de dragons 
commandés par M. de Tilleul, et une 
quarantaine de gendarmes. Il possédait 
en outre deux pièces d'artillerie et une 
mitrailleuse que les catholiques Belges, 
dans l'attente de ce qu'il était facile do 
prévoir, lui avaient fait parvenir. 

Ce fut pendant la halte qu'il fit en cet 
endroit, que les dragons, qu'il avait' 
envoyés en éclaireurs, lui apprirent que 
l'ennemi occupait déjà Corncto Ta-fa et 
Allumiera, lui cou]iant par cette manœu- 
vre la route de Civitta-Vecchia. 

Loin de se laisser abattre par ce pre- 
mier échec, M. cle Charette, par une 
tactique admirable, parvint à déjouer 
les plans du général Bixio. Profitant 



— 8 — 

des accidents du terrain, des brouillards 
et des ténèbres de la nuit, il réussit à 
conduire ses hommes, par des chemins 
qu'ils se frayaient à travers la campagne, 
jusqu'à Civitta-Yecchia, où il arriva, 
après plusieurs l'eues de marches forcées, 
sans avoir perdu un seul de ses soldats. 

Tout le monde s'accorJe à dire que 
cette retraite a 6tô admirable : admirable 
par l'énergie et la tactique du comman- 
dant, admirable par la bravoure et le 
courage de ses su boi donnés. Inutile de 
dire que l'heureuse arrivée de ce renfort, 
au sujet duquel les autorités militaires 
avaient éprouvé des craintes sérieuses, 
causa une grande joie et contribua pour 
beaucoup à augmenter la confiance des 
défenseurs de la ville sainte. 

Pendant ce temps, Rome avait été 
mise en état de siège. Des barricades 
et des fossés avaient été pratiqués aux 

Î)ortes ; des retranchements protégeaient 
es endroits où les murs tombaient en 
ruine, et des sacs remplis de terre 
exhaussaient les abords du Vatican et 
du Pincio. Nuit et jour des patrouilles 
armées parcouraient les rues, et des 
avant postes avaient été établis sur dif- 
férents pointa par où l'on croyait que 
l'ennemi devait s'avancer. La popula- 



w 



— 9 — 

tîon romaine, fidèle à la voix de son 
Pontife et de son Père, envaliissait les 
parvis de l'immense basilique de îSt. 
Pierre et conjurait Dieu de lui épargner 
la délivrance après laquelle, au dire des 
journaux révolutionnaires, elle soupiral4: 
depuis si longtemps. Toutes les casernes 
étaient consignées, les militaires devant 
être prêts à marcher au premier appel. 
Plusieurs compagnies furent choisies 
pour aller faire des reconnaissances ; 
parmi celles qui se sont trouvées le pkis 
souvent exposées, je mentionnerai la Icro 
du 2ème bataillon, capitaine de Saint- 
Marcq, lieutenant du Plessis et sous- 
lieutenant Yetcli ; la 6e du 2e, capitaine 
de Gastebois, lieutenant de Pely et soas- 
lieutenant S. A. R. le prince de Bourhon- 
Este. Malgré leurs fréquentes rencontres 
avec l'ennemi, elles ne se trouvèrent 
cependant pas dans la nécessite d'en 
venir aux mains : ce dernier servant 
toujours d'escorte à ses nombreux parle- 
mentaires. 

II. 

Ici je me permettrai de m'arrèter sur 
la marche des événements, afin de racon- 
ter un trait qu'aucun journal n'a encore 
publié, et qui mérite certainement d'être 



— 10 -^ 

connu et admiré. Il se rapporte à 
l'attaque qu'eut à soutenir un des avant- 
postes établi sur le Mont-Mario, et à 
l'héroïsme déployé en cette circonstance 
par les dix liommes qui le composaient, 
ainsi que par le digne sergent qui en 
était râmc et la tête. Le sergent Shea, 
par sa bravoure et son sang-froid, s'est 
fait une réputation enviable., Ce fut lui 
qui, peu de temps avant les événements 
de 1861, sans autre assistance que sa 
baïonnette, enfonça la porte d'une maison 
où Ton avait déposé des bombes incen- 
diaires, et lit prisonnier les six liommes 
préposés à leur garde. Ce fut encore lui 
qui, sur le champ de bataille de Mentana, 
tua de sa propre main trois individus 
qui le cernaient afin de le faire prison- 
nier ; ce fut enfin lui qui, sur les hauteurs 
où Constantin aperçut autrefois le signe 
de la Rédemption, commanda les dix 
licros qui aimèrent mieux mourir que de 
se rendre à ceux qui les Çentouraiont, 
malgré l'énorme supériorité numérique 
de CCS derniers. 

Attaqués par quarante lanciers pié- 
montais, ils résistèrent avec assez d'a- 
vantage pendant un tem2:>s considérable, 
et ce ne fut queHorsque tous ses liommes 
furent mis hors ^de combat que Shea, 



— 11 — 

couvert de neuf blessures, consentit à 
abandonner le poste confié à sa vigilance 
et à sa bravoure. Tout couvert de sang, 
ayant de la peine à se soutenir, l'iiéroï- 
qne sergent suivit ses vainqueurs jus- 
qu'au camp italien, où on le fit asseoir 
sur un peu de paille, en attendant que 
le chirurgien vînt panser ses plaies. 
On ne saurait s'imaginer toutes les insul- 
tes qu'il eut à subir pendant la route. 

" Baisse la tête, chien de zouave ", 
lui disaient ces lâches. 

— Non, répliquait le valeureux jeune 
homme, non, jamais ! 

Plusieurs fois ils lui appliquèrent un 
pistolet sur la poitrine, et ce n'est que 
par l'énergique intervention du caporal 
qui les commandait, que le soldat de 
Pie IX a pu encore une fois revoir la 
verte Erin, sa chère patrie, et presser sur 
son cœur les pieux auteurs de ses jours. 

Au camp piémontais, il fut immédia- 
tement entouré par les officiers, à qui il 
demanda un peu de tabac pour faire une 
cigarette, qu'il fuma malgré les douleurs 
excessives qu'il ressentait à chaque aspi- 
ration. Le chirurgien étant arrivé, on 
lui enleva ses habits, et lui-même, mon- 
trant du doigt ses blessures, compta une, 
deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, 



— 12 — 

îieuf ! Les officiers, surpris de rencontrer 
tant de courage, le regardaient tout 
ébahis et ne pouvaient exprimer leur 
ctonnement et leur admiration, qu'en 
disant : " Accidente", ce qui, en italien, 
veut dire beaucoup ! 

Apres avoir passé quelqiies jours au 
milieu de ses vainqueurs, Shea fut remis 
entre les mains de madame Stone, qui 
le réclamait avec instance, et qui l'a 
soigné avec une tendresse et un dévoue- 
ment vraiment maternels. Le brave ser-. 
gent a fait la traversée de Livourne à 
Liverpool avec nous, et je suis heureux 
de pouvoir ajouter qu'il était en parfaite 
voie de guérison. 

IIL 

Il y avait déjà huit jours que les dîffé* 
rents corps de l'armée italienne cam- 
paient presque aux portes de Rome, 
envoyant parlementaires sur parlemen- 
taires, sans pouvoir toutefois se décider 
à > commencer l'attaque sacrilège qui 
devait arracher au Vicaire de Jésus- 
Christ le dernier lambeau du manteau 
royal posé sur ses épaules par Charle- 
magne. Il y avait aussi huit jours que 
la petite armée pontificale, forte d'envi- 
ron 1 1,000 homrae3,at tendait, inipatiento 



— 13 — 

et digne, les 60,000 envahisseurs du roi 
d'Ifalie. 

Deux jours avant lo bombardement, 
l'on apprit la reddition de Civitta-Yec- 
chia. Le commandant, un Italien du 
nom de Cerra, avait remis la place sans 
tirer un conp de fusil, malojro les instan- 
ces des officiers, qui voulaient à tout 
prix se battre. Cette inqualifiable con- 
duite les exaspéra au dernier degré, et 
M. de Montbel, lieutenant aux Zouaves, 
ayant rencontré le colonel Cerra dans la 
me, l'apostropha rudemeiit, lui repro- 
chant sa lâcheté et sa trahison. Voilà 
vingt ans, lui dit-il, que vous mangez le 
pain du Saint-Père ; vous auriez dû être 
le premier à défendre ses droits, et 
cependant vous êtes le premier à l'aban- 
donner. Vous êtes indigne de porter 
les insignes de votre grade ; et en même 
temps, de Montbel, joignant l'action aux 
paroles, lui arracha ses épaulettes et les 
jeta loin de Ini. 

Le 20 septembre, à quatre heures et 
demie du matin, lo bombardement com- 
mença. Les dlfiérents points attaqués fu- 
rent : les Trois Arches du Chemin de Fer^ 
le Macao, les portes Saint-Jean de Latran, 
Saint-Pancrace et Fia. Cette dernière, 
surtout, eut à soufirir la principale atta- 
2 



-^ 14 — 

qiiG ; je pnîa éa parler avec connais- 
sance de cause, car j'avais le bonheur 
d'y être : quorum pars fui. 

Le colonel Allet, à qui avait été confié 
le commandement de cette partie de la 
ville, et qui avait établi son quartier 
général à l'académie de France, se diri- 
gea immédiatement à la villa Lndovisî, 
ayant à sa suite In compagnie de M^ de 
Gastebois. Ce poste était déjà occupé 
par la 4e compagnie du 2e bataillon, 
capitaine Berger, lieutenant Kabbé des 
Ordons et sous-lieutenant Bouquet des 
Chaux. Le colonel plaça les nommes 
de ces deux compagnies dans nue petite 
cour formée par les dépendances de la 
villa et attendit l'heure d'agir. En ce 
moment le feu de l'ennemi était terrible. 
Les bombes, les boulets, les obus, les 
grenades et les raquettes pleuvaient 
littéralement sur nous. Les murs, les 
toits des maison, les fenêtres les statues 
de marbre, tout s'écroulait avec un 
fracas épouvantable ; les arbres du jardin, 
comme déracinés par un ouragan, jon- 
chaient un sol couvert de verdure et do 
fleurs. Ce fut pendant ce temps que 
Mgr. Stonor passa. Appelé par notre 
capitaine, le digne et brave aumônier 
s'avança afin de nous donner «ne dcr- 



1 "^ 



niôrc absolution. Tous les zouaves tom- 
bèrent à genoux, et le ministre de Jcsus- 
Chiist, le regard tourné vers le ciel, 
semblant leur montrer la recompense 
qui les attendait s'ils avaient le bonheur 
de mourir, les bénit pour une dernière 
foie. Ce spectacle était réellement su- 
blime, et je suis persuadé que tous ceux 
qui en ont été témoins ne l'oublieront 
jamais. 

Voici maintenant nn trait que je cite 
avec orgueil, car il prouve la bravoure 
et le sang-froid de notre colonel. Pen- 
dant que nous recevions l'absolution, un 
boulot lui passa à environ trois lignes de 
la tète, tombant aux pieds du Prince de 
Bourbon, qu'il couvrit de terre, sans ce- 
pendant lui faire de mal. Fapa Allet, 
l'œil serein, le visage calme, se releva, 
achevant le signe de la croix et ne daigna 
môme pas accorder un regard aux éclata 
fumants du projectile qui, une seconde 
auparavant, avait failli lui emporter la 
tète. 

L'artillerie piomontaise tonnait tou- 
jours avec une rapidité extraordinaire, 
et les deux batteries pontificales, placées 
à la porte Pia, répondant coup pour 
coup, causaient aux a-^siégcants des per- 
tes considérables. Les forces supérieu- 



— 16 — 

ics de rcnnemi devaient cependant finir 
par triompher, et à 10 heures, deux bro- 
ches d'environ 300 verges avaient été 
pratiquées chaque côte de la porte. M. 
le commandant de Troussures envoya 
immédiatement la compagnie de M. 
Berger, ainsi que celle de M. de Couës- 
BÎn, défendre l'entrée de ces deux brè- 
ches, — ^la 5e compagnie du 2e bataillon, 
capitaine de la Hoyde, gardant l'abord 
de la porte. Un feu trôs-nourri fut échan- 
gé entre les belligérants : les balles eif- 
flaient d'une manière infernale, et dix- 
neuf hommes de ma compagnie tombè- 
rent sur le champ facré du dévouement 
et de rhonneiir. La compagnie de M, 
Joubert fit aussi plusieurs pertes, entre 
autres celle de M, de Lestoorbeillon, 
jeune gentilhomme français, qui, s'étant 
un peu trop mis à découvert, fut atteint 
d'une balle au front et mourut presque 
instantanément. Le caporal McKenzie, 
de Terrebonne, qui ee trouvait à côté de 
lui, le reçut dans ses bras et le transpor- 
ta plus loin au milieu d'une grêle de 
projectiles qui arrivaient de tons les 
points occupés par les lignes ennemies. 
J'ai vu revenir McKenzie, tout con- 
vert du sang de l'hérrVque martyr, et il 
était vraiment magninque à voir. Un 



»it 



— ir — 

antre fait, que j'ai vu de mes propres 
yeux, et dont mon brave aini est encore 
le héros, trouve naturellement sa place 
ici. Pendant le bombardement, la sou- 
pe fut distribuée aux zouaves, qui 
n'avaient pas pris de nourriture depuis 
la veille, et qui étaient exténués do 
faim et de fatigue. McKenzie en avait 
reçu une gamelle tOùte pleine. An 
moment oii il se préparait à la boire, 
une balle vient frapper sur le vase 
qu'elle jette à terre, renversant aux 
trois-quarts le fortifiant llqUide qu'il 
contenait. Le brave jeune homme, avec 
un sang- froid admirable, ramasse sa ga- 
melle et achève de boire les quelques 
cuillerées non renversées. Ceci est de 
la bravoure, ou je ne m'y entends pas. 

Il y avait déjà une heure que noua 
résistions à l'ennemi, lorsque le général 
en chef, obéissant à l'ordre formel du 
St. Pore, qui lui avait commando d'en- 
trer en pourparlers pour la reddition de 
la ville, aussitôt la brèche faite, — le but 
que se proposait Sa Sainteté étant obtenu, 
— dépêcha un dragon auprès de M. de 
Tronssures, avec injonction de faire ces* 
ser le feu. Celui-ci, quoique connaissant 
parfaitement le» intentions du Pape, ne 
vo lut pas se fier à la parole du meesa- 



— 18 — 

ger, et ce no fut que lorsque M. de Fran- 
ce, officier d'état-majo»*, accompagné de 
plusieurs membres du corps diplomati- 
que, lui eut confirme cet ordre, que le 
confmandant obéit. Un drapeau blanc 
fut immédiatement hissé, et les troupes 
italiennes, profitant de ce répit, s'empa- 
rèrent, contre toute loi militaire, de la 
porte ainsi que des brèches. M. de 
Troussures protesta, mais en vain : l'en- 
nemi était maître ! 

Les deux compagnies qui se trouvaient 
au Macao et aux Trois- A relies, furent 
iaites prisonnières; celle qui était à la 
porte Saint-Pancrace et qui comptait le 
plus de Canadiens dans ses rangs, entre 
autres le sergent-fourrier McGown, les 
caporaux Masson,- Dostaler, Côté et 
Fortier, eut la chance d'échapper à l'en- 
nemi sans avoir perdu un seul homme. 

Le sergent-fourrier McGown s'est fait 
remarquer en cet endroit par la préci- 
sion de son, tir. A quatre reprises diver- 
ee^, il parvint à abattre des artilleurs 
piémontais, qui voulaient à tout prix 
mettre le feu à une pièce qui se Trou- 
vait près de la porte. Il dut pour 
cela s'exposer témérairement aux pro- 
jectiles ennemie, qui ne faisaient pas 
défaut. ■■ .. 



vV 



— 19 --- 

A la porte Saint- Jean de Latran, le 
sergent-major Déeilets a fait preuve d'un 
grand courage en allant éteindre le feu 
que les bombes incendiaires des troupes 
italiennes avaient allumé dans les mate- 
las qui servaient à couvrir les murs de 
la porte et à en empêcher la complète 
destruction. Enfin, je puis dire avec un 
légitime orgueil que les Canadiens se 
sont montrés, en tout et partout, dignes 
de leurs ancêtres, ces braves soldats 
laboureurs qui ont peuplé les bords de 
notre grand fleuve et qui ont contribué, 
à tant de reprises différentes, à immorta- 
liser notre nom. 

Pendant ce temps^ l'on discutait à la 
villa Albani, oii était le quartier général 
piémontais, les termes de la capitulation* 
Le général Bixio, garibaldien enragé, 
voulait faire passer au fil de Pépée toutes 
les troupes étrangères; mais Cadorna qui, 
paraît-il, s'y entend en fait de bravoure 
militaire, s'opposa énergiquement à cette 
cruelle et barbare proposition. Il gagna 
à faire traiter en braves ceux qui s'étaient 
défendus en braves, et les honneurs de 
la guerre nous furent accordés. — Les ter- 
mes de cette capitulation ayant été 
reproduits dans la plupart des journaux, 
io ne les répéterai pas ici. 



— 20 — 

Tontes les tronpes librea furent diri- 
gées sur la place Saint-Pierre, qui appar- 
tenait au Pape, ot celles qui avaient été 
faites prisonnières furent conduites à la 
place Colonne, au milieu des huées et 
des insultes de tout genre, abondamment 
prodiguées par les 10,000 individus, — 
repris de justice, — accourus de tons les 
points de l'Italie pour applaudir et 
acclamer sur son paseage l'armée victo- 
rieuse. On leur cracha à la figure, on 
leur jeta des bâtons et des pierres, et lc3 
grosaiôretôs les plus salea et les plus 
immondes accompagnaient ces indignes 
traitements. On poussa la barbarie et 
l'audace jusqu'à tirer le comte de Couës- 
fiin par les cheveux et la barbe, parce 
que, disaient ces misérables, la barbe 
portait les couleurs pontifi.cale8 : — M. de 
Coucssin ayant en effet un côté de la 
moustache parfaitement blond et l'autre 
blanc. 

La petite armée pontificale passa la 
nuit sur la place Saint-Pierre. Impos- 
sible de s'imaginer le coup d'œil original 
et pittoresque que présentait l'immense 
place éclairée par les pâles reflets des 
feux de bivouac, allumés en différents 
endroits par les soldats frileux. 

La nuit fut horrible pour ia ville con- 



— 21 — 

qnîse. Les 10,000 bandits qnî suivaient 
rarince italienne, assistes des forçats que 
les vainqueurs s'étaient empresses de 
faire sortir du bagne, s'adonnèrent à tout 
ce que leur imagination barbare put lour 
suggérer de honteux et de criminel. Des 
pi êtres et des zouaves furent jetés vivants 
dans le Tibre; d'autres furent hachés par 
petits morceaux, et leurs tctes sanglantes, 
mises au bout des piques, turent triom- 
phalement portées dans les rues. Dire 
que plus de quatre-vingt-dix assassinats 
furent commis dans cette seule nuit, est 
suffisant pour donner une idée des scènes 
affreuses qui ont marqué l'entrée des 
vainqueurs dans la capitale du monde 
chrétien, — scènes qu'ils auraient certai- 
nement pu réprimer, mais que, bien au 
contraire, ils encouragèrent par leur 
lâche et honteuse impassibilité. 

Un officier italien a cependant droit à 
notre admiration et à notre reconnais- 
sance, car il a sauvé la vie d'un digne 
compatriote, d'un brave eoldat de Pic 
IX, le sergent-major Prince. 

Celui-ci ayant consenti à accompagner 
son lieutenant, qui désirait aller à la 
chambic qu'il occupait en ville, de- 
meura dans la voiture pendant que 30 
dernier était monte dans ses apparte- 



— 22 — 

mcnts. Il fut immédiatement cntonrô 
par la canaille qui encombrait la rue et 
qui se préparait à lui faire un mauvais 
parti, lorsqu'un officier piôraontais vint 
a temps le délivrer du mauvais pas où il 
s'était engagé. Ce digne officier monta 
sur le devant de la voiture, et, tirant son 
épée, il décrivit de si énergiques mouli- 
nets, qu'il força la canaille à se retirer. 

IV 

Suivant les termes de la capitulation, 
les troupes devaient laisser Rome le 21, 
il sept heures du matin, mais, pour des 
raisons inconnues, ce ne fut qu'à dix 
heures que le délilô commença. 

Les carabiniers Suisses sortirent les 
premiers, suivis par la légion d'Antibes, 
puis la Ligne, les Chasseurs, l'Artillerie, 
la Gendarmerie et les Dragons. Les 
Zouaves restèrent seuls sur la Flace. Le 
colonel rangea les quatre bataillons en 
ligne et, s'adressant à eux, le fidèle servi- 
teur de l'Eglise leur dit : " Mes ami?, 
voici le dernier hommage que vous allez 
rendre au St. Père" ; puis, ayant com- 
mandé de présenter les armes, il leva en 
l'air sa vaillante épée et cria de sa voix 
de Stentor : " Vive Pie IX 1" Tous les 
regards bo tournèrent alors vers lo 



— 23 - 

Vatican, et les voix, se faisant l'interprc-* 
te do tons ces cœurs unis dans un mémo 
sontiment d'enthousiasme et d'araonr, 
répétèrent : Vive Pie IX ! Vive Pie IX ! 

Aussitôt une fenêtre du Vatican s'ou- 
vre, et la forme blanche du Pape, Fombla- 
ble à une vision céleste, apparaît au 
balcon. Pie IX prisonnier, les bras 
levés vers le ciel, bénissait pour la der- 
nière fois ces braves enfants accourus de 
tous les points du globe pour affermir et 
défendre son trône auguste et vénérable. 
Ces acclamations furent suivies d'un 
morne et lugubre silence. Toutes les 
tigure3 étaient empreintes d'une tristesse 
profonde et des larmes coulaient de tous 
les yeux. Ce fut dans ces dispositions 
que nous laissâmes la place St. Pierre, 
pour sortir par la porte Angelica, placée 
en arrière des colonnades de l'immense 
basilique qui sert de tombeau au Prince 
des Apôtres. 

Arrivés à la porte St. Pancrace, nous 
trouvâmes l^armée ennemie disposée sur 
deux lignes ; les cinq généraux, entourés 
de leur état-major respectif, étaient aussi 
présents. Nous défilâmes au milieu de 
ces vaillants soldats, qui nous présen- 
taient les armes, la tète haute, le regard 
fier et audacieux. Quelques Eomains 



— 24 — 

s'étaient rendus là afin de contcnopler ce 
spectacle, qui eut lieu sans qu'un cri, 
Bans qu'un sifflement vînt troubler le 
silence mortel qui régnait en maître sur 
cette nombrense assemblée. 

Un vaste jardin avait été choisi pour 
recevoir les armes, et ce fut là que noua 
jetâmes par terre nos fusils à moitié bri- 
sée, ainsi que nos sabres, dont il ne res- 
tait plus que des tronçons. Ainsi désarmé, 
le régiment continua sa marche jusqu'à 
l^onte-Gaîôrc, qui se trouve eitnô à mi- 
chemin entre Ilome et Civitta-Vecchia. 
Il pouvait être six heures lorsque nous 
arrivâmes en cet endroit. La chaleur 
extrême, ainsi que la poussière que noua 
soulevions sous nos pa8, avait contri- 
bué pour beaucoup à rendre plus dure 
et plus fatigante cette longue marche 
entreprise sans que nous eussions mangé 
une seule bouchée depuis presque deux 
jours. 

A Ponte-Galère, un train spécial nous 
attendait. Les commissaires du roi 
galant-homme nous entassèrent dans des 
chars à bœufs, oii l'odorat souffrait d'ex- 
halaisons on ne peut plus désagréables ; 
puis wous partîmes pourCivitta, où nous 
arrivâmes sur les 2 heures du matin. 

Le régiment fut immédiatement de- 



— 25 — 

membre : chaque nationalité devant être 
dirigée sur différents points désignés 
d'avance par le gouvernement subalpin. 
C'est à Livourne que les Canadiens 
devaient aller pour, de là, être trans- 
portés à rile d'Elbe. 

Comme nous nous mettions en marche 
pour aller prendre les chars qui devaient 
nous conduire à notre nouvelle destina- 
tion, M. de Charette, ainsi que les autres 
officiera présents, vinrent ee mettre en 
rang sur notre passage, afin de nous 
presser la main et de nous souhaiter un 
heureux voyage. " Adieu, Adieu I 
disions-nous à ces nobles soldats qui nous 
tendaient les mains. Adieu ! '' 

— Non, mes enfants, dit le brave petit- 
neveu du héros de la Vendée ; non, 
ce n'est pas adieu que nous devons dire, 
mais au revoir ! 

— C'est tout notre désir, mon colonel, 
reprenions-nous en chœur: Au revoir, 
au revoir ! 



Montés de nouveau dans ces sales et 
puants wagons, nous y passâmes le reste 
de la nuit ainsi que toute la journée du 
lendemain. Le Ions: de la route, nous 
traversions quelques petits villages tout 
3 



— 26 — 

pavoises de drapeaux tricolore?, en BÎgno 
de réjouissance pour \?l glorieuse victoire 
que venait de remporter l'armée italien- 
ne. Un peuple sale et couvert de hail- 
lons encombrait les stations et nous exa- 
minait avec une curiosité plus qu'irres- 
pectueuse. 

Enfin, nous arrivâmes à Livourne vers 
les six heures du eoir. En descendant 
des chars, ceux qui avaient quelque ar- 
gent purent acheter an pain et des fruits, 
ainsi que de l'eau, que les généreux 
Livournais nous faisaient payer un sou 
le verre. Il est bon de faire remarquer, 
en passant, qu'il y avait trois jours que 
nous n'avions pris aucune nourriture. 

Après nous avoir fait attendre une 
couple d'heures, on nous conduisit, entre 
deux p'quets de soldats, par dea chemins 
poussiéreux et déserts, jusqu'au lazaret 
bâti sur le rivage, et qui se trouve à une 
distance considérable du débarcadère. 
En y arrivant, nous dûmes faire inscrire 
nos noms sur un registre, et comme les 
zouaves fatigués se pressaient afitt 
d'en avoir fini plus tôt, un officier ita- 
lien repoussa rudement le sergent Mc- 
Gown, accompagnant cette brusquerie 
d'un blasphème capable de chatouiller 
des oreilles un peu moins dévotes que 
les nôtres* ^ 



' . — 27 — 

" Monsieur, dit McGowd, en regar- 
dant lixement le blasphémateur, il me 
semble que vous auriez pu me dire de 
ne pas tant me hâter, sans qu'il fût né- 
cessaire pour cela de jurer." 

L'officier, honteux, no répliqua rien, 
trouvant sans doute que la leçon était 
bonne et bien appliquée ; mais, par bon- 
heur, nous ne revîmes plus ce malappris. 

Nous passâmes le reste do la nuit sur 
des bottes de paille que l'on nous avait 
idietribuées, et il serait superflu d'ajouter 
que nous eûmes un sommeil calme et 
profond, qui répara abondamment nos 
forces épuisées. 

Le letidemain, les officiers préposés à 
nctre garde nous rassemblèrent sur deux 
rangs, et après nous avoir distribué un 
pain dur et noir, lequel devait servir 
pour deux, ils nous payèrent la solde al- 
louée aux prisonniers de guerre par le 
gouvernement Florentin, savoir : un 
franc pour les sergents, soixante centi- 
mes pour les caporaux, et quarante-cinq 
pour les soldats. 

Plusieurs cantines avaient été en mé- 
mo temps établies afin de fournir les 
aliments nécessaires à notre consomma- 
tion ; et c'est avec la modique somme 
que nous recevionp, que devaient être 
djéfrayées les dépenses de la journée. 



— 28 — 

C'est ainsi qno nous avons passé lea 
longs jours de notre captivité— jours 
d'ennui, d'attente et d'espoir. 

Cependant, M. l'abbé Lnssier, aseietant- 
aumônier, était encore à Rome, ignorant 
complètement le sort des Canadiens, et 
cette igrorance lui causait des inquiétu- 
des faciles à comprendre pour ceux qui 
Eavent avec quel zèle et quelle tendre 
sollicitude, nos excellents aumôniers 
s'intcrcEsaient à tout ce qui pouvait 
avoir rapport h leurs chers zouaves. Ce 
ne fut que quelques jours après la prise 
de la Yille-Eterneïle, que le Rév. M. 
Piclié, grâce à de fréquents voyages à 
Florence, parvint, aidé du Rév. Père do 
Gerlache, ainsi que de l'ambassadeur 
anglais, à découvrir le lien de notre 
détention, et à obtenir en même temps 
la révocation de Tordre qui avait été 
donné de nous conduire à l'Ile d'Elbe. 
Les plus sincères remerciements sont dus 
à ce bon prêtre qui, à peine arrivé en 
Europe, a refusé de prendre le repos dont 
il avait un si grand besoin, pour se con- 
sacrer tout entier à l'amélioration de 
notre sort et pour obtenir notre mise en 
liberté, ainsi que notre prorapt retour 
dans notre chère patrie. 

Il y avait douze jours que nous 



— 29 — 

étions captifs dans ce lieu destiné à la 
soniirance et à la misère, lorsque le 3 
octobre, Mgr. Stonor, qui s'occupait des 
Anglais détenus à Gênes, vint nous 
apprendre que, dans Faprès midi, un 
bâtiment, nolisô spécialement pour nous, 
serait dans le port, prêt à nous recevoir 
et à nous conduire à Liverpool, où nous 
pourrions, de là, gagner l'Amérique. 
Cette nouvelle fut accueillie par des 
hourrahs enthousiastes. En effet, quel- 
ques heures après, des chaloupes venaient 
nous chercher au lazaret, dont les murs 
sont baignés parles eaux de la Méditer- 
ranée, afin de nous conduire à bord de 
Vliidia^ qui, tout pavoisé de drapeaux, se 
balançait coquettement dans le port. 
Los officiers piémontais, debout sur le ri- 
vage, nous regardaient partir. Des adieux 
très-touchants furent échangés entre ces 
premiers et quelques zouaves qui s'é- 
taient trouvés avoir de fréquents rap- 
ports avec eux. Je doia ajouter, à la 
louange de ces militaires, qu'ils ont été 
pleins d'égards pour noua, et qu'ils ont 
fait tout ce qui était en leur pouvoir pour 
alléger lo poids de notre captivité. 

Eu arrivant à bord du vapeur, nous 
trouvâ:ne3 nos confrères Anglais, qui 
venaient de Gène?, et nous échangeâmea 



-^ 30 — 

avec eux de chaleureuses poignées de 
main. Les Canadiens qne la maladie 
avait retenns à l'hôpital militaire de 
Rome, s'étaient aussi embarqués, prêts à 
affronter, comme nous, les périls et les 
fatigues d'un long voyage. En un ins- 
tant les préparatifs furent faits et nous 
partîmes. La nuit fut réellement magni- 
fique, et notre navire, poussé par un vent 
tout à fait favorable, fendait les eaux 
avec une merveilleuse rapidité. Malgré 
l'excessive beauté du temps, plusieurs 
d^entre nous furent malades ; mais, deux 
jours après, toute trace de cette inévita- 
ble indisposition avait disparu pour faire 
place à une santé excellente et à un ap- 
pétit hors ligne. Malheureusement la 
nourriture était fort mauvaise, et la quan- 
tité, loin d'être suffisante. Cette nourri- 
ture consistait spécialement en riz bouilli 
ainsi qu'en maccaroni. Nous recevions 
une tasse de café le matin, quelques bou- 
chées de viande le midi et une pomme 
de terre, cuite la veille, ce qui lui don- 
nait un goût fort désagréable. Le bis- 
cuit, mélange de chaux et de farine, était 
d'une fadeur insipide, et plusieurs ne 
pouvaient en manger sana être malades, 
feien des fois, poussés par un appétit non 
satisfait, j'ai entendu de malheureux 



— 31 — 

afiamés s'écrier avec un désir ardent : 
" Oh I si j'avais la gamelle du St. Père I 
pauvre gamelle, que j'ai tant dédaignée 
autrefois, comme elle serait bien venue 
aujourd'hui I " 

Cependant, nous étions loin de noua 
laisser abattre par ces privations et ces 
raieôres : la gaieté la plus franche régnait 
parmi nous, et il est fort probable qu'elle 
aurait toujours fait le fond de notre 
caractère, si un événement douloureux 
ne fût venu tout à coup la changer en 
tristesse et en deuil. Xous étions déjà 
en face de Gibraltar, lorsqu'un zouave 
Anglais, attaqué de consomption, rendit 
son âme à Dieu, dans l'aprôs-midi du 9 
octobre. Il mourut entre les bras du 
Eév. M. Piché, qui le confessa plusieurs 
fois, et qui contribua puissamment à lui 
rendre plus doux et plus facile le terri- 
ble passage de la vie à l'éternité. Lo 
lendemain matin, la mer recevait dans 
ses vastes fîmes la dépouille mortelle de 
notre cher compagnon d'armes, et un 
largQ bouillonnement, qui s'effaça pres- 
que aussitôt, indiqtia seul l'endroit où le 
défenseur de Pie IX s'était englouti. 

Aprôi huit jours de navigation, le 
temps qui avait été beau jusqu'alors, 
changea tout à coup, i^ous fûmes assail- 



— 82 — 

lis par une afireuse tempête qui dura 
trois jours et nous rait à deux doigts de 
notre perte. Eu arrivant sur les côtes 
d'Irlande, les chaîne? du gouvernail cae- 
sèrent, et si, dans ce moment critique, 
notre navire n'est pas allé se briser sur 
les récifs, dont il n'était éloigné qne do 
trois ou qnatre arpents, c'est du certai- 
nement à la protection de Celle que nous 
invoquions avec une ferveur et une con- 
fiance qui ont mérité d'ôtre exaucées. 

Plusieurs scènes, trc3 désagréables 
alors, mais fort comiques aujourd'hui, 
venaient, de temps à autre, rompre la 
monotonie du voyage. La nuit, par 
exemple, lorsque nous étions tous cou- 
chés, le vaisseau, obéissant à l'impulsion 
que lui communiquaient les vagues en 
furie, faisait des bonds qui nous en- 
voyaient rouler d'un flanc à l'autre : ce 
qui, avec l'accompagnement des plats et 
des tasses, produisait un bacchanal étour- 
dissant. . 

Ce mauvais temps cessa enfin, et quel- 
ques heures avant d'arriver à Liverpool, 
nous recevions un pilote. Celui-ci avait 
quelques journaux très*récents, et qui 
furent bien vite dévorés par les zouaves 
avides de connaître ce qui se passait en 
France et en Italie. Nous apprîmes 



— 33 — 

alors qu'à Arthenay, près d'Orlcans, 350 
zouaves pontificaux Français, comman- 
dés par Charettc, avaient soutenu "l'hon- 
neur de leur patrie et que, sur ce nom- 
bre, 18 seulement étaient revenus, les 
autres ayant tous été massacres. Un 
éclair d'orgueil illumina nos figures, et 
nous poussâmes trois vigoureux liour- 
ralis ! pour nos vaillants camarades qui 
avaient cliangô en admiration le rire 
moqueur de ces ignorants qui, lorsqu'on 
leur parlait d'un soldat du Pape, le- 
vaient les épaules de dédain et de mé- 
pris. 

YI 

Le 16, nous entrions dans le port 
d'une de3 plus grandes villes maritimes 
du monde : nous jetions l'ancre devant 
Liverpool. A peine y avail-il quelques 
minutes que noua étions arrivés, que 
nous vîmes se diriger vers nous un petit 
vapeur, abord duquel étaient Lord Den- 
bigh, M. le chanoine Moreau, le cheva- 
lier Loyd, ainsi que plusieors membres 
distingués de la population catholique 
de la ville. Des que nous eûmes recon- 
nu notre cher aumônier, cjuc nous 
n'avions pas vu depuis bientôt trois 
mois, ainsi que lo noble pair qui était 



— 34 — 

venu nons faîro visite à notre cercle, à 
Eome, nous les ealuâmea par des accla- 
mations entlionsiaetes. [N^ous accneilli- 
pies M. Morean comme des enfants ac' 
cueilleraient un père dont ils sont séparés 
depuis longtemps. Je suis persuadé que 
ces marques d'attachement et d'estime 
ont dû lui être trôs-sensiblee, car il était 
facile de s'apercevoir que c'était tout 
notre cœur que nous déversions. La 
présence de notre excellent aumônier au 
milieu de nous, releva le moral de plu- 
sieurs qui commençaient à £e laisser 
abattre par les fatigues et les privations 
détentes sortes que nons avions eu à 
subir. Après une inspection faite par 
l'officier de santé, les zouaves Anglais 
nous dirent adieu et débarquèrent. Ils 
^'eurent pas plus tôt foulés le sol de la 
patrie, que les plus importants d'entre 
eux adressèrent au Times la protesta- 
tion suivante : 

•' Nous, soussignés, zouaves pontifi- 
" eaux, arrivant de Rome, où nous avons 
^* été remplir un devoir d'amour, en dér 
" fendant notre St. Fère, le Pape Pie IX 
" contre ses ennemis, désirons déclarer, 
" à la face du monde chrétien, la mau- 
^* vaise foi du Gouvernement Flcentin. 

" Par les termes de la capitulation, les 



— 35 — 

" honneurs de la guerre faront accordés 
" à l'armée pontificale et le Goiivernc- 
" ment Florentin s'engagea, de pins, à 
** donner tontes les facilitée possibles 
" pour le retour des troupes étrangères 
" dans leur pays respectif. 

" Loin d'obeerver ces conditions, nous 
" fûmes, aussitôt que nous eûmes déposé 
" les armes, jetés en prison, nourris au 
" pain et à l'ean, pendant vingt-quatre 
" heures ; gardés sous clef six jours du- ' 
" rant, et soumis à toutea les privations 
" qui échoient aux prisonniers ordinai- 
" rcs. 

'* Nous pensons qu'il est de notre de- 
" voir de faire cette déclaration, parco 
" qu'on nons a donné à entendre qu'il 
*' était généralement cru, en Angleterre, 
*' que les autorités florentines se sont 
" conduites comme des modèles de cour- 
" toisie, et ont observé toutes les lois de 
" l'honneur et de la guerre. " 

Cette protestation fut signée par Char- 
les Woodward, écr., Walter Maxwell, 
fils de Lord ïïerries, Arthur Vansittart, 
fils d'un colonel de l'Artillerie Royale, 
Wilfrid Watts Rus^ell, frère du martyr 
de Mentana, John Kennyon, neveu de 
Lord Eennyon et Oswald Vavasour, fils 
de Sir G. Vavasour. 



-- 36 — 

Comme on n'avait encore pris aucune 
mesure concernant notre logement, noua 
ne pûmes débarquer que le lendemain à 
dix heures. Nous fûmes placés chez les 
principales familles catholiques, qui nous 
accueillirent avec une générosité admi- 
rable et une bienveillance toute pater- 
nelle. Nous no pourrons jamais recon- 
naître ce que le3 catholiques de Livorpool 
ont fait pour nous. Au milieu d'eux, 
nous avons oublié les privations et les 
misères auxquelles nous avions été eon- 
mis, depuis plus d'un mois, pour ne plus 
penser qu'aux saintes et pures joies de 
la famille dont ils nous ont donné l'avant- 
goût. Braves gens, que Dieu les bénisse : 
qu'il leur rende au centuple les bienfaits 
dont ils nous ont comblés, et que les 
défenseurs de l'Eglise, qui, aujourd'hui, 
jouissent du bonheur céleste, les récom- 
pensent de leur profond et généreux 
dévouement à la cause sacrée pour 
laquelle les zouaves ont combattu, et 
pour laquelle ils auraient voulu mourir. 
Parmi ceux qui ont le plus fait pour 
nous, je mentionnerai le marquis de 
Bute, le comte de Denbigh, le major 
Blundell et les RB. PP. Bénédictins, 
desservants de l'église Saint-Augustin. 
Ces généreux messieurs nous ont fourni 



- 3? - 

\q linge dont noua avions un ei grand 
besoin, ainsi qu'une foule d'autres objets 
trôs-neceBsaires au confort du voyage, 
tels que matelas, couvertures, etc., etc. 

Reconnaissance et remerciements leur 
Bont dus.. Eeconnaissance de notre parc 
reconnaissance de la part de nos parents 
et de nos amis, reconnaissance de la part 
de nos compatriotes, reconnaissance enHn 
de la part de tous les catholiques de 
noire belle et religieuse patrie. 

Le temps que nous avons passé à 
Liverpool nous a suffi pour pouvoir nous 
former une idée assez juste, du ciel bru- 
meux de l'Angleterre, de l'étendue de 
son commerce et de la grandeur de ses 
relations avec les antres pays du monde 
entier. L'Angleterre est bien la reine 
des mers, et tant qu'elle exercera cette 
suprématie maritime, elle sera toujours 
riche, grande et prospère : seules chosep, 
ou à peu près, pour lesquelles, il faut 
bien l'avouer, elle ait encore quelque 
souci. 

Les citoyens, protestants comme catho- 
liques, nous ont toujours témoigné beau- 
coup de respect et do sympathie, malgré 
qu'ils nous examinassent avec une curio- 
sité qui nous mettait un peu à la gêne. 
Lorsque nous sortions dans les rues, aous 
4 



— 38 — 

étions immédiatement entourés par une 
foule avide de nous voir et, bien souvent, 
des ovations d'un genre nouveau et qui 
étaient par trop chaleureuses nous met- 
taient dans un malaise extrême. Les 
femmes nous embrassaient les maine, et 
quelques-unes, même, poussèrent la dévo- 
tion et le zèle, jusqu'à nous présenter 
leurs chapelets afin de nous les faire 
bénir, tandis que les hommes, un peu 
plus sensés, se contentaient de se décou- 
vrir et de nous accabler sous une foule 
de souhaits, que Ife Seigneur, dans sa 
profonde et insondable sagesse, exaucera 
sans doute. 

Après avoir passé quatre jours au sein 
des chrétiennes et généreuses familles 
qui nous entouraient des soins les plus 
assidus et des attentions les plus délica- 
tes, nous leur fîmes nos adieux- Bien 
des yeux se mouillèrent alors de larmes ; 
comment pouvait-il en être autrement '{ 

Etant réunis sur le Prince' s Landing 
stage, nous nous embarquâmes à bord 
d'un petit vapeur, qui nous conduisit de 
l'autre côté de la rivière, oii était Vldahoy 
vaisseau de la ligne Williams et 
Guion, lequel devait nous conduire à 
New- York. La bande de l'orphelinat 
de3 Frères nous accompagnait et jouait : 



-^ 39 -^ 

" Yive la Canadienne. " En laissant le 
qnai, nous parûmes exciter beaucoup 
d'intérêt, et nous fumes chaleureusement 
applaudis. En retour, nous poussâmes 
trois hourrabs pour les braves citoyens 
de Liverpool, et le bâtiment s'éloignant 
toujours, bientôt il n'y eût plus que les 
chapeaux et les mouchoirs qui pussent 
exprimer nos remerciementa et nos 
adieux. 

YII. 

A peine fûmes-nous partis, que le vent 
se mit à souffler avec une violence extrc^ 
me, et deux jours après nous étions 
assaillis par une tempête qui dura neuf 
jours et nous mit dans le plus grand 
danger. 

Il y avait déjà six jours que durait 
cette tourmente lorsque, dans ia sixième 
j.ournce,nous fûmes soumis à une épreuve 
dont nous nous souviendrons loi'gtemps, 
car elle nous causa une grande frayeur. 
C'était au milieu de la nuit, et tout le 
mon Je était couché. Un silence lugu- 
bre, interrompu seulement par le mugis- 
sement des vagues écumantes et le sit- 
llement du vont dans le^ cordages, régnait 
dans l'appartement. Tout a coup un 
bruit épouvantable* 60 fait entendre, et 



40 



des montagnes d'ean, enveloppant lo 
navire, tombent en se précipitant par 
torrents dans lo compartiment où nous 
nous trouvions. En un clin d'ceil, tout 
le monde fut sur pied, s'attendant à 
chaque instant ^ être submergé par 
ré^ément en fureur. La mort nous appa- 
raissait alors inévitable et certaine. Nons 
nous jetâmes à genoux, au milieu de 
l'eau qui montait toujours ; puis nous 
récitâmes les litanies de la sainte Yiergc. 
Nous sommes tous persuades que Celle 
que TEglise désigne sous le nom si con- 
fiant et si poétique à'' Etoile de la Mer y 
Stella Mafis^ nous a sauvés d'un grand 
danger ; car l'événement qui venait de 
jeter l'épouvante parmi nous pouvait 
avoir des suites que nous n'avons heu- 
reusement pas eu à enregistrer. Yoici 
donc ce qui venait d'avoir lien : Une 
ancre, attachée an pied du grand mât, 
emportée par la force des vagucF, avait, 
défoncé le premier pont et était tombée 
an milieu de non?, brisant dans sa chûle 
les escaliers, les table?, les bancs et les 
cloisons de nos cabines improvisées. 
C'est dans cette circonstance que nous 
fîmes un vœu à N. D. de Eonsecours, 
nous engageant à aller visiter son église 
en arrivant à Montréal, et à y déposer 



— 41 — 

un ex voio. En effet, le soir même de 
notre arrivée à Montréal, nous nous som 
mes empressés d'aller remercier Marie 
de la protection spéciale qu'Elle nous 
avait accordée en cette circonstance, 
ainsi qne des faveurs signalées dont cette 
bonne Mère nous a continuellement gra- 
tifiés pendant les trente-un jours presque 
consécutifs que nor.s avons passés sur 
mer. Tous les soirs nous récitions le 
chapelet et les litanies, puis, la prière 
finie, nous chantions un couplet de VAve 
Maris /Stella, Ces prière-, faites avec 
ferveur, nous obtinrent un temps plus 
favorable. 'Noue accueillîmes ce chan- 
gement avec joie et reconnaissance, car 
le capitaine, vieux loup de merde vingt- 
deux années d'expérience, manifestait 
des craintes sérieuses sur le sort du bâti- 
ment, dont l'avant était tout brisé et qui 
n'anrait pu tenir bien longtemps contre 
. une mer pareille. Les soixante dix nau- 
frages arrivés pendant cette tempête, 
justifient amplement les inquiétudes du 
vieux marin. 

Le beau temps ramena au milieu do 

nous la joie qui en était disparue, cédant 

sa place aux inquiétudes do toutes sortes 

'qui nous assiégeaient depuis notre départ 

cIg Liserpoo^ Nous avions abord un 



— 42 — 

jnfortiric, aftaqnude cette terrible mala- 
die pour laquelle on n'a pn encore tron- 
ver de remède, et que les médecins dc- 
sio^nont sous le nom do Qnal imaginaire. 
Malgré qu'il eût une hante idée de la 
gravité de ea maladie, il mangeait com- 
me quatre, et la mêlasse, ainsi que la 
viande, avaient eu l'honneur d'attirer son 
attention et d'occupernne place proémi- 
nente sur la liste de ses mets favoris. 
Plusieurs, d'abord, s'amusèrent «à rire 
de CCS innocentes gourmandises, et firent 
tout ce qui était en leur pouvoir ponr les 
satisfaire ; mais ensuite, ils changèrent 
d'avis, et résolurent de mettre en usage 
des remèdes éntjrgiques, pensant, sans 
aucun doute, obtenir de pins favorables 
résultats. En couFéquence, ils prirent 
la resolution de lui faire peur et choisi- 
rent le moment du sommeil comme 
le temps le plus propice pour commettre 
cet attentat contre la personne de leur 
intéressant malade I Llno nuit, donc, 
nous fûmes éveillés par les cris de : " Au 
meurtre ! au meurtre ! ! " que répétaient 
tous les échos du bord. JRien de plus 
empressé que de nous diriger vers l'en- 
droit d'où partaient ces lugubres appels, 
ne sachant trop que penser delà possi- 
bilité de l'acte sanguinaire énoncé par 
ces cris et ces lamentations. 



— 43 — 

Une scène des plus comiques vint 
alors frapper nos regards, et un rire dé- 
sopilant s'empara de nous. Dans le pins 
profond de la couchette apparaissait une 
figure toute marquée do petite vérole et 
cachée en partie par une longue et forte 
barbe rousse. Deux petits yeux, d'un 
noir brillant et d'un éclat peu ordinaire, 
animaient seuls cette figure sur laquelle 
était empreinte une peur excessive ; tan- 
dis qu'un grand individu, à l'ai;* passable- 
ment rébarbatif, le pied levé sur l'infor- 
tuné malade^ semblait vouloir l'anéantir, 
crime que celui-ci ne voulait pas laisser 
comnrettre sans protester par les cris 
mortels qui nous avaient éveillés un 
instant auparavant. Malgré tonte la 
frayeur et la couardise du pauvre diable, 
nous ne pûmes nous empocher de rire 
aux éclats ; et nous avions raison, car le 
spectacle était d'un tragi-comique à faire 
mourir de jalousie les premiers acteurs 
du monde. Nous nous amusâmes beau- 
coup de ce remède nouveau, qui ont 
pour résultat défaire lever notre malade 
et de le forcer à prendre l'air dont il 
avait tant besoin. 

Le temps étant magnifique, nous 
pûmes, le dernier dimanche que nous 
avons passé sur l'Atlantique, chanter les 



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prières do la messe, ainsi que les psaumes 
des vêpres. Après cette cérémonie re- 
ligieuse, M. le chanoine Moreau nons 
lut les adieux adreesôs par le général 
comte de Courten aux troupes pontifica- 
les étrangères, dont il était le comman- 
dant ; ceux de Papa Allet à son régi- 
ment, ainsi que la réponse faite en cette 
circonstance par M. de Charette. Ces 
adieux exprimaient de beaux et nobles 
sentiments, que nous partagions tous, et 
auxquels nous applaudîmes avec enthou- 
siasîne. 

Les cris de: "Vive Pie IX! Yive 
notre général ! Yive notre colonel ! " 
furent répétés à plusieurs reprises, et 
notre digne aumônier ayant eu la déli- 
cate attention de nons faire passer de la 
bière, nous bûmes à la santé de ces 
nobles personnages. 

Enfin, après dix-sept jours de naviga- 
tion, nons saluions encore une fois les 
plages du Nouveau-Monde, remplis de 
joie à la pensée d'être bientôt dans notre 
chère patrie. 

Plusieurs messieurs, parmi lesquels se 
trouv lient M. Tabbé Gratton, curé de 
Terrcbonne, M. le chevalier de Eelle- 
ieuille, représentant du comité Canadien,, 
riion. M. Ed. Maison, M. Gustave 



— 45 — 

Drolet, ancien zouave pontifical, et M, lo 
capitaine Boy, nous attendaient à New- 
York depuis huit jours. L'hon. M. 
Masson était venu au-devant de son lils, 
jeune homme de 19 ans, estimé et admiré 
de tous pour sou affabilité, son énergie 
et son courage. Mon jeune ami est le 
premier d'entre nous qui ait pu presçor 
sur son cœur l'auteur chéri de ses ]o\irs, 
et je suis persuadé que ce moment de 
bonheur a snlii pour effacer do son sou- 
venir les privations et les mieéres affreu- 
ses auxquelUs il a été expoeé, comme 
noue, pendant le trajet, et qu'il a sup- 
portées, ce[)endant, avec un stoïcismo 
tout à fait admirable. 

Les catholiques de New-Yoïlc, à la 
tête desquels se trouvaient le liév. M. 
Quinn, curé de Saint-Pierre, et M. 
McMaster, rédacteur du Frcemaii, nous 
avaient préparé une brillante réception. 
Un déjtûncr somptueux couronna le 
programme de cette fête charmante, et 
à midi précis nous prenions les chars 
qui devaieut non s conduire dans notre 
patrie trois lois aimée. 

Les journaux ayant raconté très au 
long l'itinéraire du reste de noire voyage, 
je me contenterai do dire, alin de ne 
pas fatiguer mes lecteurs par de3 répétiT 



— 46 — 

fions, que notre marche, depuis New- 
Yoik jusqu'à Québec, a été ua véritable 
tjioinphe. 

A ces ovations nous avons oto sensi- 
bles au plus haut point ; car nous les 
avons considérées comme étant l'appro* 
bation de l'élan religieux qui nous avait 
engagés à abandonner famille et patrie, 
pour aller défendre la plus sainte et la 
plus noble des causes ; elles étaient l'apT 
plaudissement de la conduite que nous 
avons tenue à Kome, conduite qui nous 
a placés si haut dans l'estime du Chef do 
la Catholicité et dans la confiance do 
nos supérieurs militaires ; elles étaient 
encore une protci^tation spontanée et 
solennelle contre l'envahissement inique 
et eacrilégo des Etats de l'Eglise, par le 
roi voleur qui est aujourd'hui la honte 
et l'opprobre de toutes les têtes couron- 
nées de l'Europe. 

Maintenant, Zouaves pontificaux Ca- 
nadien?, nous voilà dans notre patrie, au 
sein de nos pieuses et chrétiennes famil- 
le?. Tous les reg^irds sont tournes vers 
nous, et nos compatriotes envient notre 
bonheur. Tous auraient voulu, comme 
nous, pouvoir défendre et protéger ce 
trône auguste, sur lequel brille cette 
grande, sainte et vénérable figure de 



— 47 — 

Pie IX ; mais tons ne l'ont pu, et noua 
avons été d'heurciix privilégiés ! Sachons 
reconnaître cette enviable faveur de la 
Providence et ayons constarameut sons 
les yenx la belle et fière devise de notre 
drapean. Oh ! nous ne l'oublierons pas, 
mes chers compagnons d'armes ! toujours 
nous aimerons Dieu, et si jamais le St. 
Pore réclame encore une fois notre as- 
sistance, nous saurons nous réunir de 
nouveau et frayer notre chemin jusqu'aux 
pieds de son auguste personne en répé- 
tant notre ancien mot de ralliement et 
d'espoir : Yive Pie IX I 



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