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Full text of "Le docteur Thomas Sterry Hunt [microforme] : travail lu à la séance de collation des diplômeés U.L., 22 juin 1892"



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LE DOCTEUR 



THOMAS STERRY HUNT 



PAR 



UABBÉ J.-G.-K. LAFLAMME 





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LE DOCTEUR 



THOMAS STERRY HUOT 



PAR 



L'ABBÉ J.-C.-K. LAFLAMME 



TKATAIL LU A LA SiAMCK DE COLLATION DBS DIPLOMES U. L. 



22 JDIN 1892 



Extrait de l^An7iuairc de l'Université Laval 1892-93 




QUEBEC 
TYPOGRAPHIE D'AUGUSTIN COTÉ et C" 



1892 

PROVINCIAL UBRARY 

VICTORIA. B. C. 



LE DOCTEUR 

'HOMAS STERRY HUNT 



^n intention n'est pas de Taire ce soir la biographie d'un homme dont 
{ft imrrière scientifique Tut aus-si longue, aussi remplie, aussi brillante que 
cem de Hunt. Mais on vomira bien me permeUre quelques mots d 
I*aipBsso d'un savant qui fut pres(ju'un collègue à l'Université Laval, et 
dont 1 amitié personnelle m'a toujours été particulièrement précieuse. 

Il n'y a aucune exagération à dire que Hunt a occupé dans la science 
l'une (les premières places. Sa carrière scientiQque, commencée et ter- 
minée aux Etats-Unis, s'est écoulée en grande partie au Canada, de façon 
qu'il fut bien l'un des nôtres. 

A. p^'ine âgé de soixante-six ans, le Dr Hunt a été emporté par une 
muladie qui ne pardonne pas : l'hypertrophie du cœur. Depuis plusieurs 
années déjà, on prévoyait ce triste dénouement, et cependant, la nouvelle 
de la mort du savant canadien a péniblement alTectê les nombreux amis 
qn!il comptait en Europe et eu Amérique. • - 

L'histoire de sa vie se résume en des travaux scientifiques de premier 
ordre, qu'il a publiés à diverses reprises, depuis 1845. Dans tous ses 
ouvrages, on est sûr de rencontrer le résultat de recherches conscien- 
cieuses et suivies, une méthode toujours rigoureuse et un culte tout 
particulier pour l'exactitude des observations et des expériences. Parmi 
IdJS savants de notre temps, Hunt était au premier rang, et son nom était 
cita à côté ries grandes autorités américaines et européennes. 

Il avait reçu des titres académiques des université.H Harvani. McGill, 

Laval, et Cambridge en Angleterre. Il était oUicier de la Légion d'honneur, 

' et de l'ordre des SS. Maurice et Lazare en Italie. Naturellement son nom 



1 



4 THOMAS STEHHY HUNT 

llgurait sur la liste des membres des principales sociétés savantes du 
monde, ù commencer par la Société Royale d'Angleterre, où il fut admis 
dès 1859. 

Mais, laissant de côté tous ces titres à l'admiration des savants de tous 
les pays, nous préférons le regarder tout simplement comme un compa- 
triote, nous dirons même, comme un confrère, puisqu'il avoii bien voulu 
accepter de l'Université Laval le titre de professeur honoraire à la faculté 
des Arts, après y avoir professé, de 1856 à 1862, soit la chimie, soit la 
minéralogie et la géologie. C'est lui-même qui a classé nos musées de 
minéralogie et de géologie ; et ce sera l'un des plus précieux souvenirs 
que nous garderons de cet illustre confrère. Il a même tenu en mourant 
& nous laisser un monument impérissable de son passage à la facult» des 
Arts, en fondant des bourses de chimie ; ce qu'il a fait d'ailleurs dans 
toutes les institutions où il a enseigné. 

Ses anciens élèves se rappellent encore l'intérêt qu'il savait mettre dans 
ses leçons ; la clarté admirable avec laquelle il expliquait les points les 
plus obscurs du la chimie organiqui; alors en voie de transformation. Il 
faisait son cours en français, avec un l%iir accent qui rendait sa manière 
de dire encore plus piquante. 

En aoilt dernier, lorsque nous nous rendions à Washington pour le 
cinquième congrès international do géologie, nous arrêtions le voir à 
New-York, Complètement brisé par la terrible maladie qui devait si 
vite le conduire aa tombeau, le Dr Hunl n'eut rien de plus pressé que de 
s'informer de ses amis de Québec, surtout de Mgr Hamel et de Son 
Eminence le Cardinal pour qui il avait un culte particulier. 

A plusieurs reprises, il nous répéta qu'il se sentait mourir. Il ne 
demandait qu'une chose : terminer son grand ouvrage sur la classification 
minéralogique, ouvrage qui d;;vail être le dernier mot do sa carrière 
scientifique. Ce magnifique volume a été publié quelques semaines 
avani sa mort. Pout-êtro le travail incessant qu'il s'imposa à ce propos 
a-t-il précipité le dénouement fatal. Dans les derniers temps, Hunt tra- 
vaillait encore plus de six heures par jour, à revoir des épreuves, à faire 
de nouvelles recherches et â ajouter das notes à son livre. Comme 
toujours, il n'ambitionnait qu'une chose : trouver la vérité. 

Il avait horreur des théories fantaisistes, qui trop souvent font irruption 
dans le domaine de la science, grâce à la complaisance trop grande 
qu'engendre quelquefois ce que l'on pourrait appeler le compagnonnage 



THOMAS 8TKRRY HUNT | 

scienlinque. Il rainonnaii les idées dos autres avant de les ncoepler ; il 
se déliait, comme Ktallo, son grand ami, du charlatanisme, sous quelque 
forme qu'il se présentât. Il contrôlait loul. et, si lus théories h la mode 
ne lui Convenaient pas, «1 cherchait ailleurs, et il trouvait souvent dans 
ses propres idées la solution cherchée. Quelquefois mémo cette ilf^ii'iice 
des théories courantes le poussait vraiment trop loin. Il lui est ainsi 
arrivé do vouloir remplacer les hypothèse» admises avant lui par d'autres 
hypothèses dont la proliabillté nVgaiait pis toujours, aux yeux de set 
confrères, celle des th-^orii's qu'il croyait démodées. Telle est, entre 
autres, sa théorie dite rrinitique, sur l'origine des gneiss. 

Qu'il me soit permis de citer encore comme un exemple caractéristique 
des idées toutes personnelles de Hunt, ce qu'il dit sur la nature des 
combinaisons chimiques. ,v; ' ' . . • /? , 

La grande loi des proportions définies a fait adopter par tous les chi- 
mistes, A peu d'exceptions i)rè8, la théorie atomique sur la constitution 
de la matière. Dans cette hypothèse (car au fond ce n'est qu'une hypo- 
thèse) tous les corps sont des agrégats d'atomes ou de molécules, et les 
composés résultent du groupement des atomes des composants. De 
méxe, la décomposition se produit quand ces molécules se résolvent en 
groupements plus simples. 

■ Dans l'hypothèse opposée, de la continuité de la matière telle que sou- 
tenue autrefois par Platon et Aristole, et défendue encore de nos jours 
par leurs disciples, les corps ne seraient pas des agglomérations d'atomes 
distincts, séparés les uns des autres par un espace vide. La. matière 
serait continue et indéfiniment divisible. 

Hunt se prononce carrément pour cette dernière hypothèse. Pour lui 
les combinaisons chimiques ne consistent pas dans des groupements de 
parcelles (molécules ou atomes) préexistantes, mais da(^ la compénétra- 
tion des corps qui se combinent. En 1853, il écrivait: < Lm volumes des 
espèces minérales qui se combinent sont toujours confondus dans celui 
de la nouvelle espèce qui se produit La théorie atomique qui fait con- 
sister la combinaison dans la juxtaposition des éléments composants est 
insoutenable I. Il adopte tout simplement la définition que Hegel donne 
de la combinaison chimique en disant que c'est < l'identiHcation du diffé- 
rent et la différenciation de l'identique. • Il allait encore plus loin quand 
il prétendait, en 1867, que toutes les espèces minérales devaient sortir 
d'un seul élément, ou d'une matière première, par procédé chimique. ^ ^ 



*• 



:t : 



-^■-}'i.\r 



5 THOMAS HTERRY HONT 

Drt là une très curieuse conclusion : c'est que i loule combinaison chi- 
mique n'«sl ni plus ni moins qu'unn solution ; les e»i)èo.'8 qui 8« combinent 
sont cnmmo ilissoulos l«s unes dans le» autres ; la solution est elle-même 
une combinaison cliiiniqu.i. . Il affirme môme que c'Hil chez elle qu'on 
trouve l« type le plus -arfail ilt) ce qu'il appelle le procédé chimiqm. 

Comme corollaire de ses idées sur In combinaison chimique, nous 
voyons Hiinl nllirmflr que la condensation des ospl-ces minérales est le 
grand facteur génfSiique des espèces nouvelles. Pour lui, la vapeur, l'eau 
et Id gla ••> sont trois csptVes ilislincios, d'.irêrtMKiét^s uniquement par un 
phénornfîat' de polym^risulion. Noua venons d.> In dir.-. il nn recule pas 
devant l'idée do n'admcllro qu'une espèce unique originelle, de laquelle 
seraient dérivées loules les autres par \olo d-.' condonsaliûii ou de compé- 
nélration. 

Il nous semblo voir le résumé des id*f8 de Hunt sur l'action chimique 
dans ces paroles que nous lisons à la page I J2 de son livre : A netv basis 
for chemislry : * i/iction cliiiniiiuo ne iloil pas être confonduo avec l'un 
quelconque des agents dynamiqiii.'S (chai ur, uniiior'» ou électricité). C'est 
plutôt l'une des manit'esialions de l'i uergie propre il la matlôre, qui porte 
celle-ci vers l'intégrution ou la d'isinlégration, suivant que les coudittons 
où elle su trouve favorisent l'un ou l'autre de ces procédés. » 

Au chimiste nerveux, que ces idées anli- itomistiques pourraient scan- 
daliser, nous ferons observer avec Priedel, \ qui nous empruntons ce» 
réflexions, que la théorie atomique, après avoir produit pour les progrès 
de la science des fruits merveilleux, après s'èlre légitimée et avoir été 
acceptée par la généralité des savants, en est arrivée à ce point où l'on 
sent le besoin do la soumettre de nouveau h un examen attentif. Il est 
nécessaire qu'elle soit critiquée sévèrumeat ilatis ses fondements, aUn que 
les conséquences qui peuvent s'en déduire ne restent pas» en l'air. Et ces 
critiques, si eiies ne renversent pas la théorie, peuvent cependant la 
modifier plus ou moins profondément. 

En tout cas, elles forcent à réOéchir ceux qui se servent habituellement 
de cette hypothèse, et, y trouvant pour leurs recherches expérimentalei» 
un guide sur, pourraient être tentés de lui occorder une confiance trop 
grande. 

Mois ces objections fussent-ellos encore plus graves, il faudrait, avant 
de décider les chimistes à renoncer à une théorie qui a été entre leurs 
mains un instrument de si précieuses et de si nombreuses découvertes, 



THOMAS STEUFIY nXNT 7 

leur offrir quelque Chow de mieux à mfttlre A la piaco. Les phy^lcieni 
n'ont pa» enooro renoncA & la théorie du 1 1 lumiftre à cause 'les dilTIcull*» 
graves, des contradictions apparentes, ({ue présente le concept de l'éther 
lumineux. 

Dans leurs généralisations, les savants et les philosophes d>^pouillenl 
les faits do leurs caractères particuliers, et ils arrivent \ ce qu'ils croient 
|)ouvoir considérer comoiedes principe» simples et généraux. Mais, à ce 
sujiit, les savints qui s'occupent d'investigations expérimentales sont, par 
la nature même de celles>ci, retenus plus près de la réalité que les philo- 
sophes, et souvent les controverses de eus derniers se passent par-dessus 
leurs tôtes. Le point délicat pour les savants est de no pas conclure au» 
delà dos prémisses et de ne pas aller |iliis loin que les Taits constatés par 
l'observation ou l'expérience. A ce point de vue, il nous semble que Hunt, 
on philosophant sur ce qu'il appelle la matière première, élément pri- 
mordial d'où seraient sorties toutes les espèces minérales, va au-delà des 
donn<^o8 de l'expérience et des conclusions légitimes qu'on en peut tirer. 
Quoi qu'il en soit, en niant la solidité do la théorie atomique. Hunt 
n'est pas aussi isolé qu'on pourrait le supjioser. Il sufTlt, pour s'en con- 
vaincre, de lire les travaux de Stallo. Whewell, Hirn et dt plusieurs 
autres physiciens philosophes. 

Stallo démoture d'une manière qu'on pourniit dire implacable les incon- 
séquences, les impossibilités môme» de celle théorie. Ecoulons-le résumer 
sa pensée sur ce sujet: « Il semble impossible, dit-il, d'échapper à cette 
conclusion : I . La prétention des sciences physiques tout entières do four- 
nir une solution partielle et progressive du problôm-i de la réduction de 
tous les phénomènes physiques à un système de mécanique alomiqu«. est 
très imparfaitement confirmée par la constifition actuelle de la théorie 
atomique ; 2. La science physique, qui s'occupo particulièrement des 
atomes et de leurs mouvements, pirl d'une sérig de propositions qui 
détruit la seule base sur laquelle la construction d'une mécanique atomi- 
que cohérente puisse être fondée.' On ne peut guère espérer voir ces 
propositions abandonnées prochainement; car, dans l'opinion des chi- 
mistes les plus distingués d'aujourd'hui, un tel abandon jetterait dans 
une confusion sans espoir, comme à l'origine de la science, l'ensemble 
des faits chimiques, si laborieusement acquis par l'observation et l'expé- 
rimentation, dirigées, au moins en p.arlie, par les propositions rappelées 
plus haut. • 



8 THOMAS STERRY PUNT 

Whewell de son côl6 affirme carrément que « les faits de la chimie 
n'établissent pas que la théorie atomique soit une vérité physique, mais 
qu'ils sont au contraire absolument irréconciliables avec son ensemble, 
quelque modilication qu'on lui ait fait subir. »--« Affirmer l'atomicité des 
corps, ajoute-t-il, comme une vériti^ philosophique pour expliquer la 
constitution de l'univers, au lieu do la regarder sinàplement comme une 
hypothèse capable d'expliquer convenablement les lois de la nature, c'est 
venir se heurter à des difficultés de raisonnem^mt tout à fait insurmonta- 
bles, à des phénomènes absolument irréconciliables. > 

Quand à Hirn, tout le monde se rappelle ses belles expériences sur 
l'écoulement des gaz, dont le résultat nécessaire est d'ébranler les fonde- 
ments de la théorie dite cinétique de cos fluides. Or c'est précisément de 
cette théorie cinétique que les atomistes croient tirer un de leurs plus 
forts arguments En dépit des explications et des réponses de MM. 
Glausius, Folie et autres physiciens, les résultats de Hirn sont restés 
intacts, avec tous les corollaires qu'on en peut tirer. A tel point que M. 
Paye, en rendant compte à l'Acafiémie des Sciences des travaux de Hirn, 
était obligé de faire ressortir les conséquences qui en découlaient relati- 
vement à la théorie cinétique dos gaz. 11 ajoutait que cette théorie, émise 
d'abord par Bernouilli en 1747, et qui avait ensuite rallié l'opinion de 
tous les physiciens, à de rares exceptions près, • lui avait toujours paru 
troparlificielle, et qu'il n'était pas surpris de voir l'expérience lui donner 
le coup lie grâce, i 

C'est à pt'u près ce que disait d'une manière plus générale H. Sainte- 
Claire Deville, en 1867, dans ses . Leçons sur l'affinité». « Ne nous fions 
jamais aux hypothèses, et surtout ne donnons jamais un corps et une 
réalité aux abstractions (jue nous impose la faiblesse de notre nature Je 
m'explique. Toutes les hypothèses admises aujourd'hui disparaîtront 
nécessairement de la science, ,1e ne fais aucune exception, môme en 
faveur de cette théorie des ondulations, admirable conception de l'esprit 
humain, ou l'hypothèse de l'élher lumineux laisse tant à désirer 

• 11 en est de môme en chimie. L'hypothèse des atomes, l'abstraction 
de l'affinité, des forces de toute sorte que nous faisons présider à toutes 
les réactions des corps que nous éludions, sont de pures inventions de 
notre esprit, des noms que nous fa.sons substances, des mots auxquels 

nous prêtons une réalité Toutes ces hypothèses sont nuisibles quand 

on oublie leur origine et leur entrée dans la science, et elles nous coadui- 



THOMAS STERRY HUNT , 0. 

sent à ce mysticisme scientifique dont la chimie donne en ce moment un 
malheureux exemple. I 

En entendant ces paroles, on se rappelle naturellement ce que disait 
Laplace au commencement du siècle : « Presque toutes nos connaissinces 
ne sont que probables, et, môme en raithémaliques, les principaux 
moyens de parvenir à la vérité, l'induction et l'analogie, se fondent sur 
des probabilités. » Puis il ajoutait : c Dans l'ordre moral, on est heureux 
de voir que les meilleures chances sont attachées à la pratique dos prin- 
cipes éternels de la raison et de la conscience ; qu'il y a par conséquent 
un grand avantage à suivre ces principes et de graves inconvénients à 
s'en écarter, i • , 

Cette manière si personnelle d'envisager les choses rend les écrits de 
Hunt assez difDciles à comprendre. D'autant plus qu'il est amené à se 
pervir souvent d'une terminolf^srie qu'il crée de toute pièce. L'usage 
trop fréquent de mots nouveaux, quelque orthodoxe qu'en soit léiy» 
mologie, a nécessairement pour effet d'obscurcir le langage ; et un auteur 
ne doit y avoir recours que quand la chose est absolument nécessaire 
Le Dr Hunt aurait pu peut-être se montrer plus réservé sur ce point. Non 
seulement il fabrique des expressions nouvelles, mais il en détourne 
quelques-unes de leur signification ordinaire pour leur en attribuer une 
autre à laquelle le lecteur n'est pas préparé. C'est ajouter une seconde 
difficulté à la première, qui était déjà suffisamment grande. Nous croyons 
que notre savant ami eût mieux fait de s'en tenir à l'ancienne termino- 
logie. Il faut qu'une idée soit bien neuve, pour qu'il n'y ait pas dans la 
langue d'expressions capables de la rendre. .,.: 

Peut-ôtre les esprits chagrins trouveraient-ils encore dans celte exhi. 
bition de mots nouveaux, dans cette parade incessante d'érudition gram- 
maticale, des traces d'un tout petit grain de vanité, cette faiblesse de 
plusieurs grands esprits. Ceux qui l'ont connu intimement admettront 
qu'il se rendait compte de sa valeur, et, ce qui est plus étrange peut-être, 
qu'il ne se gênait pas de le dire. 

Toutefois on pardonne assez facilement ces sentiments personnels de 
sa propre suffisance, tout en avouant qu'ils n'en constituent pas moins, 
chez n'importe qui, un travers de caractère qui est de nature à rendre 
les relations souvent pénibles, quelquefois môme désagréables. Il faut 
être bien supérieur aux autres pour se permettre de le dire, et, à ce 
point de vue. ne craignons pas d'avouer que Hunt aliquid humani passus 
2 



10 THOMAS STERRY HUNT 

esl. Mais ajoutons (ju'il rachetait ctilt'i faiblesso par tant de qualités 
supérieures, surtout par une politesso et une urbanité si exquises, qu'on 
l'avait bien vite oublié. 

Uhi fliira niteni non ego pancis 

Offendar macvlis. -, , 

A part l'ouvrage : i .1 new basis for chemisiry » . où Hunl expose le» 
idées dont nous venons do nous entretenir, avec iiusieurs autres qui 
paraissant également neuves, il a encore laissé uu volume intitulé : 
I Cliemiciland g''ological Esuit/s i ; un autrs : i Minerai Physiolcgy &nd 
Pliyiiogrnphj/ >, et surtout sa « Systemalic Mineralngy > . 

Nous ne dirons rien de ces ouvrages pour ne pas dépasser le cadre 
tracé à ce travail. Nous !e regrettons sincèrement, surtout pour ce qui 
regarde la Syslenx'Hic Mintralcgy, (ju'on pourrait appeler le livre de 
Hunt par excellence, le résumé de ses travaux, l'œuvre de toute sa vie, 
comme il le disait lui-même. 

Qu'il nous siiflise df dire que, quclliî que soit !'( pinion qu'on ait de 
Ilunt et (le la valeur de ses idées scientifiques, sa Minérnlopie aura tou- 
jours une grande autorité. Si les conclusions de l'auteur ne sont pas au- 
dessus de toute discussion, les faits en eux-mêmes échappent à cette 
triste loi. Un penseur peut se tromper dans ses déductions, dans 
ses généralisations, et nous admettons volontiers que Hunt est quel- 
quefois dans ce cas ; cependant il y a toujours quelque chose à gagner 
dans l'examen de ses idées. On y ajiprend au moins à ne pas suivre en 
aveugle les i-eatiers battus : c'est souvent à côté ne ce qu'on pourrait 
appeler les grandes routes des intelligences qu'on trouve la vérité. 

Hunt ne fut pas exclusivement un homme de science. Son esprit avait 
assez d'envergure pour s'occuper de plusieurs autres sujets. Les questions 
philosophiques l'intéressaient vivement. Il se tenait au courant de tous 
les nouveaux systèmes à mesure qu'ils étaient exposés par leurs auteurs. 
Aussi per.sonne no sera étonné d'apprendre que la condamnation des 
erreurs dt Rosmini par les autorités romaines lui fut particulièrement 
sensible. Il était alors à une époque où ses idées religieuses se trouvaient 
affaiblies et où, par conséquent, Ife discernement du vr.ii et du faux, en ces 
matières délicates et abstraites, lui offrait de grandes difficultés. 

Dans sa jeunesse, il s'était occupé de littérature. Il lisait les principaux 
écrivains du jour, les comparait entre eux, et son appréciation n'a jamais 
fait que devancer celle que la critique en a donnée plus tard. 



tHOMAS STERRY HUNT 11 

Il alla même jusqu'à écriri! (Jis vers, loul eu Cuisant remarquer qu'il 
n'était pas poMe, mais chimisie. Nous avons lu un curieux acrosticiio 
qu'il composi alors en l'Iunneur d'une certaine tion.oiselle Virginie "*. 
Maliieureusemunt, l^s accents du poète improvisé restèrent sans écho. 
Aussi Hunt qui aurait pu, disait-il lui-môme, dédier tout aussi bien son 
acrostiche à trois ou quatre autre? Virginies peut-être moins insensibles, 
ne voulut pas pousser les choses plus loin, et il renonça complètement 
aux acrostiches qui lui avaient donr.é de si minces profits. Il avait 
cerldinement raison. Un chimisie qui fait des vers, même en faveur de 
la plus séduisante Virginie du monde, est une anomalie tellement étrange 

qu'on se prenil h douter do la chimie et de la poésie. Le bon 

Lafontaine avait bien raison de dire : 

' ' "■ Amour, amour, quand tu nous tiens, 

' ' ' On peut bien dire: adieu prudence. 

Nous avons encore de lui une tiaduclion en vers anglais, des impréca- 
tions de Camille dans les Uoraccs 'le Corneille et une pièce intitulée 
» Evenin„' Musings ai D'Aill^bout. • 

Lorsqu'il composa cette dernière poésie, il vivait habituellement au 
Canada, et ses relations sociales étaient presque exclusivement avec les 
familles canadiennes-françaises. Au commencement de la pièce, il chante 
les joies pures, les émotions naïves de l'enfance ; puis, après avoir décri 
les déchirements de cœur qui accompagnt-nt tjujours l'éloignement ou la 
disparition des premiers amis, il continue: 

• Thaï harp of magie strings, the human heart, 
■ Is strangely tuned to notes of joy and pain ; 

And both the glow of love and sorrow's smart, 
'C The master's spell may wake to life again. 

-, \- . Torn by rude storms frora its prolecting Iree, 
/i The vine hangs mourning o'er the cold damp mold. 

But soon its tendrils weary to be free, 

Seok out sorae branch to cling to, as of old. 

. Such was ray heart y^ trembling with the slrains 
, Waked by a hand which time may ne'er restore, 
A vine whoie dropping branches soughl in vain 
Some kind support to raise ils forra once more. 



12 THOMAS STERRY HUNt 

. And hère kind hearts, voices hâve rovived 
The wilhered hopes and dreams of olher days ; 
Time and the tomb, afleclions hâve survived 
And with new friends, I tread life's early ways. 

I Here youth wilh gênerons soûl and passions pure, 
Invites to friendly confidence again ; 
And grâce and gonius made by years mature, 
Exerl o'er wiliing hearls, their magie reign. 

I Such scènes, such friends hâve I a wanderer found, 
Far from my childhood's home, my father's halls ; 
'Midst those whose accents hâve a foreign sound, 
As on my ear their voice of welcome falls. 

I And 1 must say farewell.- -Thèse scènes so brigbt. 
Are ail too fair to gladen long my heart. 
Yet oft shali memory turn wilh fond delighl 
To th?se kind friends from whom I soon must départ. 

« The recollections of thèse happy days, 
Treasured within my heart, shall ever dwell : ' 

To cheer me as alone 1 tread life's ways. 
Night galhers 'round me. D'Ail leboul : farewell ! 

Hunt n'est pas le seul sur la liste des savanis-poètes. Lagrange, avant 
lui, cette « pyramide des sciences mathématiques >, comme l'appelait 
Napoléon 1er, avait fait des vers. Non seulement il composa des poésies 
légères, mais il osa encore aborder la scène. Nous avons de lui la poésie 
de quelques opéras, fort médiocres d'ailleurs, et qui n'ont jamais été 
loués que par leur auteur lui-môme, lequel était bien aussi, en littérature 
une pyramide de vanité. 

Hunt fut plus sage. Il sut contenir sa muse dans les limites d'un 
simple passe-temps. On doit même ajouter qu'il trouva toujours plus de 
jouissance à déguster les œuvres des autres, qu'à composer lui-môme. Il 
garda cependant toute sa vie un véritable culte pour la forme. On le 
constate facilement en parcourant n'importe lequel de ses ouvrages. La 
phrase est toujours irréprochable et facile, souvent môme élégante. 

#*# 



THOMAS STBRRY HUNT l'a 

Le 12 février dernier, le Dr Hunt écrivait ù Mgr Hamel : 
« Cher Monseigneur Uamei, 

• J'aurais depuis longtemps accusé réception de votre bonne lettre si je 
n'avais pas été gravement malade. Hier, on a cni que j'allais mourir et 
j'ai reçu les derniers sacrements de l'Eglise de la main du P. Van 
Renselaer. Aujourd'hui, je suis un peu mieux, bien que je soulFre encore 
beaucoup. La disparition de mes plus mauvais symptômes me fait espérer 
un regain de forces. 

« Toujours fidèlement à vous, 

«T. Sterry Hunt, 

«par George Ailes. • 

Le soir de ce môme jour, il était mort. Il avait voulu, avant de nous 
quitter, donuer à un vieil ami de quarante ans un dernier témoignage de 
sympathie, et en môme teraiis une bien grande consolation, en lui annon- 
çant lui-môrao qu'il avait reçu li's suprêmes secours de l'Eglise de la 
main d'un Père Jésuite. Celte dernière lettre révèle le Dr Hunt tel qu'il 
a toujours 'été envers ses amis: fidèle, dévoué et délicat dans tous ses 
procédés. 

Cette nouvelle de la mort chrétienne du Dr Hunt nous a été d'autant 
plus agréable que nous le savions éloigné depuis assez longtemps de toute 
pratique religieuse. Pendant son séjour à Québec, sa foi fut très vive. 
Elle se trahissait à chaque instant par dos actes extérieurs d'une très 
grande piété. Qui ne se rappelle, par exemple, l'avoir vu communier à 
peu près tous les dimanches, et le faire avec une dévotion profonde ? 

A part ces actes extérieurs, témoins irrécusables de la sincérité de ses 
croyances à cette époque, nous avons encore ses propres écrits qui sont 
très explicites sur ce point. Monsieur l'abbé H.-R. Gasgrain était dès 
lors son ami intime, et, dans les lettres que Hunt lui adressait, lettres 
qui ont été gracieusement mises à notre disposition, nous trouvons, à la 
date de juin 1854, un éloge pompeux des institutions catholiques de 
Baltimore, que Hunt avait visitées dans un voyage à Washington. « / 
fell, dit-it, ihat Ihere were bright spots hère and Ihere amids ihe spirilua 
désolation of Ihe prolestanlism in Ihe United-States. • En septembre de la 
môme année, dans une lettre écrite en français, après avoir parlé de son 
départ de Yale oii il avait étudié, il ajoutait: »jo conservai pendant 
longtemps l'espérance d'y retourner pour y faire ma demeure. Mais 



14 THOMAS STERRY HUNT \ 

aujourd'hui ma religion met une 'lifDculté insurmontable entre moi et la 
chaire dH professeur. Quand, l'automne dernier, je me trouvais à New- 
Haven. certains de mes amis parmi les ofDciers du Collège me faisaient 
de vifs reproches à co projios, en me disant que, sans cela, je serais le 
successeur du professeur Silliraan, père. Cependant je pouvais leur 
répondre que la vérité que j'avais trouvée dans l'Eglise catholique était 
pour moi un trésor que je ne voudrais pis changer pour tous les trésors 
du monde. Encore, je leur faisais voir que ma réputation comme homme 
de science ne dépondait pas d'eux, et qu<>, tout papiste que je suis, ils 
seraient un jour tiers de me compter narmi I urs élèves, i 

Il était enchanté <\n livre de Doiiozo Certes sur le catholicisme, le 
libérnlisme et le socialisme iPour la logique, la haute philosophie et la 
poésie, disait-il, c'est un ouvrage merveilleux, i 

Aussi, en 855, lors de son départ pour l'fxposition universelle de 
Paris, où il devait agir comme l'un des Commissaires canadiens, reçut-il de 
Mgr de Charbonnel, des lettres pour Son Ëmiiieiice lecarlinal de Bonald 
et l'Archevêque de Paris. Ce fui diins ce voyage qu'il s'éjirit d'un très 
vif amuur pour la France. • Oh ! que j'aime la France, écrivait-il en 
1856, que je serais heureux de pouvoir y retourner pour y passer ma vie. 
J'espère que j'y retourner ', pour quelques années au moins, et que je 
reverrai le plus beau royaume après le royaume du ciel, i 

Hélas ! c'était précisément dans ce beau royaume de France que sa foi 
devait faire un si triste naufrage. 

Bientôt en effet, grâce à l'influence des milieux et des relations, grâce 
aussi peut-être à celte habitude, à ce besoin de tout raisonner qui est un 
peu le partage de quelques savants, Hum crut s'apercevoir que les dogmes 
catholiques échappaient aux spéculations scientifiques de son esprit. H 
se voyait ainsi en présence d'un facteur nouveau, inconnu au chimiste et 
au biologiste qui ne sait pas sortir de son laboratoire. Alors il crut 
peut-être pouvoir faire comme Laplace, qui déclarait un jour à Napoléon 
que Dieu était une hypothèse dont il n'avait jamais senti le besoin dans 
fes calculs I 

Hélas ! celle pente fatale du positivisme incrédule, sur laquelle glissen 
tant de savants contemporains. Hunl s'y laissa entraîner. Disons-le 
d'autant plus volontiers qu'à !a fin de sa vie, 11 a su réparer glorieusement 
cette faiblesse, cet éblouissement du raisonneur scientiQque. 

Ecoutez plutôt ce que dit le P. Van Renselaer sur les derniers moments 



THOMAS 8TERRY HTJNT 15 

<\\i Doctmir. Voici ce que nous trouvons en substance dans un» !oUreque 
lo Révérend P5re adressait à M^r Hamei. en date du 28 mars, 1892. 

I Dix jours avant sn mort, le Dr Hunt me lit dire qu'il avait lermini^ son 
grand ouvrage et qu'il serait heureux de me voir pour en causer a/ec lui. 
Comme ces discussions ne sont pas mon fuit et que je no prévoyais pas 
qu'il piit en résulter au'jun bien spirituel pour lo Docteur, je restai chez 
moi. 

I 'e reçus plus tard un massage de grand matin, disant que le Docteur 
se mourait et qu'il me demandait. Je m'y reiidis aussitôt. Je le trouvai 
moins mal qae je le croyais et j'essayai de le préparer à recevoir les der- 
niers sacrements ; mais il paraissait plutôt enclin à parler de ses travaux 
scientifiques. Tout de môme, je réussis h la lin à lui faire dire son acte 
de contrition, qu'il r français. 

I Le soir j'y retournai. 11 se confessn ilors et reçut l'Extrôme-Onction. 
Je ne pus lui donner lo sainte communion parco que son estomac ne vou- 
lait rien garder. Ses dispositions spirituelles étaient excellentes, et il était 
très content de ce qui s'était passé. 

« Le plus consolant de tout cela, c'est que tout est complètement venu 
de lui, personnellement; cor son entourage était non-catholique. Ses 
trois amis étaient, l'un épiscopalinn, l'autre presbytérien et le troisième 
agnostique. De façon que ce fut bien exclusivement sur son initiative 
personnelle que l'on me fit demander. 

« Une fois sa confbssijn faite, il insista pour que ses amis me fassent 
présentés comme étant moi-même l'un de ses amis et un Père Jésuite. Il 
fit en môme temps un grand éloge de notre Société et dit à tous qu'il 
s'était confessé et avait reçu l'Extrôme-Onction. Le lendemain, M. Ailes 
venait m'apprendre sa mort. 

e A ma suggestion, une religieuse du Bon-Secours avait été mandée 
près de lui pour l'assister à ses derniers moments. > 
^, Ainsi donc Hunt a fait à la fin de sa vie ce qu'il avait déjà fait dans sa 
Jeunesse. Il a reconnu la vraie religion, et cela spontanément, de lui- 
môme, alors que les influences qui l'entouraient devaient plutôt le pousser 
dans une direction contraire. 

D'ailleurs, à plusieurs reprises, alors que sa foi paraissait disparue, il a 
répété à ses amis que tous ses doutes portaient uniquement sur le fait de 
l'existence du surnaturel sur la terre ; que, s'il y avait une religion 
divine, ce ne pouvait être que la religion catholique, 



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THOMAS STERRY HLNT 



Muintanant qu'il a qtùtto la terre pour un mondo meilleur, espéroiis-ie, 
qui sail si l'une de ses grandes jouisKances n'u pas Hé de découvrir loua 
ces mystérieux secrets do la nature, h l'éclaircissemont desquels il avait 
consacré toute sa vie 7 Qui sait môme s'il n'a pas trouvé bion petits et 
bien humbles les savants ses confrères, qui s'épuisent à dissiper misera- 
bleuionl des ténèbres qui n'existent que dans leurs pauvres tètes et 
qu'un rayon d'en haut suflit pour faire disparaître (i jamais ? Goethe 
mourant demandait de la lumière : n'est-ce pas un peu ce que nous 
demandons lous ? Dieu se la réserve pleine et entière pour l'autre vie. 

J -G.-K. LAFLAMME.