IMAGE EVALUATION
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WEBSTER, N. Y. 14580
(716) 872-4503
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CIHM/ICMH
Microfiche
Séries.
CIHM/ICMH
Collection de
microfiches.
Canadian Institute for Historical Microreproduclions / Institut canadien de microreproductions historiques
Techilical and Bibliographie Notes/Notes techniques et bibliographiques
The
to t
The Institute has attempted to obtain the beat
original copy available for filming. Features of this
copy which may be bibliographically unique,
which may alter any of the images in the
reproduction, or which may significantly change
the usual method of filming, are checked below.
□ Coloured covers/
Couverture de couleur
□ Covers damaged/
Couverture endommagée
□ Covers restored and/or laminated/
Couverture restaurée et/ou peliiculée
□ Cover title missing/
Le titre de couverture manque
□ Coloured maps/
Cartes géographiques en couleur
□ Coloured ink (i.e. other than blue or black)/
Encre de couleur (i.e. autre que bleue ou noire)
□ Coloured plates and/or illustrations/
Planches et/ou illustrations en couleur
□
D
Bound with other material/
Relié avec d'autres documents
Tight binding may cause shadows or distortion
along interior margin/
La reliure serrée peut causer de l'ombre ou de lu
distortion le long de la marge intérieure
Blank leaves added during restoration may
appear within the text. Whenever possible, thèse
hâve been omitted from filming/
Il se peut que certaines pages blanches ajoutées
lors d'une restauration apparaissent dans le texte,
mais, lorsque cela était possible, ces pages n'ont
pas été filmées.
L'Institut a microfilmé le meilleur exemplaire
qu'il lui a été possible de se procurer. Les détails
de cet exemplaire qui sont peut-être uniques du
point de vue bibliographique, qui peuvent modifier
une image reproduite, ou qui peuvent exiger une
modification dans la méthode normale de filmage
sont indiqués ci-dessous.
□ Coloured pages/
Pages de couleur
□ Pages damaged/
Pages endommagées
I I Pages restored and/or laminated/
D
D
Pages restaurées et/ou pelliculées
Pages discoloured, stained or foxed/
Pages décolorées, tachetées ou piquées
The
pos
of t
filnr
Orii
bec
the
sioi
oth
firs
sioi
or i
□Pages detached/
Pages détachées
Showthrough/
Transparence
□ Quality of print varies/
Qualité inégale de l'impression
I I Includes supplementary matériel/
Comprend du matériel supplémentaire
Only édition available/
Seule édition disponible
Pages wholly or partially obscured by errata
slips, tissues, etc., hâve been refilmed to
ensure the best possible image/
Les pages totalement ou partiellement
obscurcies par un feuillet d'errata, une pelure,
etc., ont été filmées à nouveau de façon à
obtenir la meilleure image possible.
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Additional comments:/
Commentaires supplémentaires:
This item is filmed at the réduction ratio checked below/
Ce document est filmé au taux du réduction indiqué ci-dessous.
10X 14X 18X 22X
26X
30X
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12X
16X
20X
24X
28X
32X
ails
du
difier
jne
lage
The copy filmed hère has been reproduced thanks
to the generosity of :
National Library of Canada
The images appearing hère are the best quality
possible considering the condition and legibility
of tho original copy and in keeping with the
filming contract spécifications.
Original copies in printed paper covers are fîlmed
beginning with the front cover and ending on
the last page with a printed or illustrated impres-
sion, or the back cover when appropriate. AH
other original copies are filmed beginning on the
first page with a printed or illustrated impres-
sion, and ending on the last page with a printed
or illustrated impression.
The last recorded frame on each microfiche
shall contain the symbol -^»-|meaning "CON-
TINUED"), or the symbol V (meaning "END"),
whichever applies.
Maps, plates, charts, etc., may be filmed at
différent réduction ratios. Those too large to be
entirely included in one exposure are filmed
beginning in the upper left hand corner, left to
right and top to bottom, as many frames as
required. The following diagrams illustrate the
method:
L'exemplaire filmé fut reproduit grâc à la
générosité de:
Bibliothèque nationale du Canada
Les image.« suivantes ont été reproduites avec le
plus grand soin, compte tenu de la condition et
de la netteté de l'exemplaire filmé, et en
conformité i)\iec les conditions du contrat de
filmage.
Les exemplaires originaux dont la couverture en
papier est imprimée sont filmés en commençant
par le premier plat et en terminant soit par la
dernière page qui comporte une empreinte
d'impression ou d'illustration, soit par le second
plat, selon le cas. Tous les autres exemplaires
originaux sont filmés en commençant par la
première page qui comporte une empreinte
d'impression ou d'illustration et en terminant par
la dernière page qui comporte une telle
empreinte.
Un des symboles suivants apparaîtra sur la
dernière image de chaque microfiche, selon le
cas: le symbole — ^ signifie "A SUIVRE", le
symbole V signifie "FIN".
Les cartes, planches, tableaux, etc., peuvent être
filmés à des taux de réduction différents.
Lorsque le document est trop grand pour être
reproduit en un seul cliché, il est filmé à partir
de l'angle supérieur gauche, de gauche à droite,
et de haut en bas, en prenant le nombre
d'images nécessaire. Les diagrammes suivants
illustrent la méthode.
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CHARLES GUÉRIN
ROMAN DE MŒURS CANADIENNES
n
CHARLES GUËRIN
ROMAN DE MŒURS CANADIENNES
PAU
PIERRE-J.-O. CHAUVEAU.
IN'I KODUCTIOX OK EknESI^ CxAO
NON
ILLUSTUATIOXS DE J.-B. LAftACÉ
MONTRÉAL
La Cie de publication de la Rev.e Canadienne
1900
V. -
II.
INTRODUCTION
^^JÊ^OVT le uiDirlf lui C'aniida connaissait le titre du roman
kYf'(M.t,{ ' <le M. Cluvuveau, C/no-lcs (iaérni, mais bien peu de per-
LyojË^-'J sonnes l'avaient lu parmi la jeune génération.
V^r^""^^^ Il y a déjà lon^rtemps (jue cet ouvrage était devenu
introuvalile dans le monde de la librairie. L'auteur en fit pa-
¥^ raître la première partie en l(S49-47, dans VAHm m de ht Revue
(JiinddieiiiH', publié par M. Letourneux, à Montréal. En 1852, M.
Clion ier en donna une édition régulière et complète, par livraisons
niens!ielles. Les fascicules eurent une circulation considérable à
Québec et à Montréal ; mais ils volèrent de main en main, s'épai'-
pillèrent de(;à et tlelà, et rares furent les coliectioimeurs ([ui Us
firent relier en volume.
Ce roman de mœurs canadiennes de M. Cbauveau obtint un
succès renjar(|uable.
Plus d'une lectrice a versé des larmes en lisant les feuillets
navrants et exquis du journal de Marichette, la charmante " fille
d'habitant" trop longtemps oubliée par Charles (Juérin, l'étudiant
en droit de Québec.
Le problème résultant de la situation de la race conciuise (di.sons
cédée pour ne déplaire à personne), en face de la race conquérante,
e.st posé de main de maître dans ce roman dont certaines pages
semblent ne <later que d'hier.
L'auteur re(;ut, dans le temps, de nombreuses félicitations. M.
de Puibusque, qui avait connu M. Chauveau à Québec, s'intéressa
particulièrement à cette cvuvre, et il la fît connaître autour de lui.
Parmi les témoignages flatteurs que reçut le jeune écrivain, se
trouve la lettre suivante, du comte Charles de Montalembert, que
l'on a bien voulu me communiquer. Elle est datée de la Roclie-en-
Breny, — nom qui rappelle d'ardentes polémiques, — et romonte au
temps où la poste ne transportait d'ordinaire, — et à grands frais, —
que des co'is de poids minime. Ceux qui ont lu les ouvrages de
Madame Craven reconnaîtront, dans certains passages de cette
lettre, l'homme au cœur souffrant que fut toujours l'illu.stre défen-
seur de la liberté de l'enseigneinent en France.
INTRODUCTION
" Château dila Hochi'-en-Hmnj ( Cùti-il'Or),
<•(' /.'/ iii-liihrf tSflJ/.
" Afnnsii'ur,
" La IfJh'i' <iii»: mus luiirrz Juif /'/imitieii r lif iiK'criri' If •>(> mars i/r
I auni'edfvuu'Vi' un m\i rtdreuiine </"'"" mois rfn inurs dr rmiiK'r /)r('sruli-
pur M. (le. l'ailinsque. Jn nai pas roula vous rrpom/re avant d'à roi r lu
If. Hrre. t/ne vous aviez la hontr di' m'i'u.rci/rr par la uu'uie orrasio,i. de
nteus ddeherer celle, leehi.re efc'est arec uue eutière siuei'rite (/ue. je pu.is
joindre mes /'e'Iirllallous aii.r remere'nuents doul je vous prie de reeeroir
ici l'expression, .rai passe l'dye oli les roinaus in.tiU-e.sseiit heaarrmp :
mais " ('/larles (îuerin " m'a séduit et s'est fait lire d\iu hont à l'autre,
grâce au taldean animé i/u'll prcseuh' de la soeiété ean(idie)i)ie, i/râee
aussi et surtout à la eouslaute élération de la pensée de l'auteur. A''
sti/le e.ivelleut du lii^re démontre en outre que, mus n'arez pas d'ejj'ort à faire
jiour demeurer Jidcle aux meilleures traditions de la littératu re j'raneaise.
" /juissez-moi ajouter à ee sajl'rdf/e j)urement littéraire le téntoiiiuiuje de
la très vire rei-ontatissanee (/ue m'a inspirée eelte mari/ue de votre si/inpa-
t/iie. Quand on a péniltlemeut traeé ■'<on sillon an milieu des ohstaeles et
des mée(nu.ptes de toute nature, et surtout (/uand après riu(/l ans de vie
/)ul)li(/ue on se trouve eoudamué it l'i laietion et à l'oli.seu rite, parée (fii'an
n'a p((s voulu s'assoeier au.r palinodies de .ses eouteniporains et ('t
l'ahais.sement de sou paifs, il e.st dou.r de rencontrer an délit des mers
l'approliat'ioH d'une diue telle (pie la rôtre, monsien r. (.'onservez-iuoi, je
je vous en prie, le liien.reillant .son venir dont riais m'honore-:. J'irai
peut-être un, jour vous en remercier de rire roi.r, car j'éjn'ourr depuis
loHfftemps le vif désir de risifer les Ktats-I'nis et le Canada. Je sais (/ue
je retrouverai dans votre pai/s une ima(jv jidèle de la vieille France
liaus ce (ju'elle arait de plus recommandalile. l.,a Providence, eu vous
liétacliant, il ij a un siècle, de la mère patrie, vous a préservés des
hiintenses alternatives d'anarchie et de despotisme oi'i elle t-e déliât depuis
si longtemps et dont elle ne parait yuère disposée à sortir.
" Si je .sarais le vioi/en de mus /'aire parvenir par uue voie siîre et
éitonomi(/ue (/nel(/ues volumes, je m'empres.serais de vous euroi/er le
petit nomlire (V ouvrages ijne j'ai publiés : mais, retiré comme je le .suis à
la eamjHigne et iie séjournant (/ue par intervalle () l'aris, je ne puis
m'adrcsser i/u'à la poste et je me home par cousiyiient à cette lettre (/ui
vous portera des actions de grâces et l'assurance de la très hante considé-
ration avec laquelle j'u. l'honneur d'être, monsieur,
" Votre très humide et ohligé serviteur,
" r. Cte de MONTAI.KMIiERT."
La dernière appréciation canadienne de G/iarleft fhtériv que }e
connaisse, a étô écrite par monsieur Tardivel, de la Vérité. Elle est
élojïieuse et bien faite.
Je ne doute pas (|Ue l'œuvre charmante de M. Chauveau olitienne
auprès des lecteurs de 1!)00 autant de succès qu'auprès de ceux de
1850.
' ■
CHARLES GUÉRIN
ROMAN DE MŒURS CANADIENNES
LE DKUNIER .SOIR DES DERNIÈRES VACANCES
L'EPOQUE oïl coinineiice rotte histoire
V- lejeuno homme dont nous iilh)n,s ra-
conter La vie intime iivait seize ans
accomplis. Son frère aîné. Pierre, en
comptait dix-nenC. Tous deux, comme
le titre de ce cha))itre l'indique
suiiisamment, venaient d'achevei'
leurs études classiques. Moins âo-é
de trois ans que son frère, Charles
Ouérin devait à une imagination
très vive et à son caractère quelque peu ambitieux, l'hon-
neur d'avoir terminé en môme temps que lui le cours qu'il
n avait commencé que longtemps après.
En termes de collège, Charles avait sauté deux classes,
tandis que l'aîné, doué d'aussi grands, sinon de meilleurs
talents, avait jugé à propos de faire au pas ordinaire le
même chemin que le cadet avait préféré franchir au pas
de course.
Le soir oîi nous allons foire connaissance avec eux, tous
deux arrivaient ensemble au même but, et leur position
8
CHARLKS (aiKHIN
était hi indme, à cette (liPérence près, que riin avait, pour
l)ieii dire, liara.ssé «es lacuités intellectuelles, pendant (pie
l'autre avait tatigiu' les siennes tout juste ce (pi'il fallait
l»our les développer ('ouvenahlenient. 11 en résultait que
l*i(!rre (îuéi'in, plus mûr d'ailleui-s et pluscaluie, était plus
eu état (pie son IV^m'o de répoiidii; à la, (luestioii embar-
rassante qui se dresse connue une a[)parition, au bout de
tous les cours d'études, dans tous les pays du monde.
(.^ue l'aire ? — Cela se demande de soi-uu^me, mais la
réponse lu» vient pas comme on veut. IMus le choix est
circonscîrit, plus il est dillicile, et chacun sait (p>e dans notre
pays, il faut se décider entre quatre mots c[ui, chose épou
vantable, se réduisent à un seul, et se résumeraiiMit en
Euro[)e dans le terme <j;énérique de (/ocforat. Il faut de-
venir docteur en loi, en médecine, ou en théologie, il faut
être médecin, prêtre, notaire, ou avocat. En dehors de
ces quatre professions, pour le jeune Canadien instruit, il
semble qui/ ii\i/ i ))(is <le saint. Si pai- hasard ([uelqu'un
de nous éprouvait une répugnance invincible [)our toutes
les ([uatre ; s'il lui en coûtait trop de sauver des âmes, de
nuitiler des cov[m ou de perdre des fortunes, il ne lui reste-
rait qu'un parti à [)rendre, s'il était riche, et deux s'il était
pauvre : ne rien faire du tout, dans le premier cas, s'ex-
patrier ou mourir de faim, dans le second.
Sous tout autre gouvernement (|ue sous le n(''»tre, les
carrières ne manquent pas à la jeunesse. Celui (pii se voue
aux ])rofessions spéciales que nous venons de nommer, le
fait parce qu'il a ou croit avoir des talents, une aptitude,
une vocation spéciale. Ici, au contraire, c'est l'exception
qui fait la règle. L'armée et sa gloire bruyante, si belle
par là même qu'elle est si péniblement achetée ; la grande
industrie connnerciale ou manufacturière, que l'opinion
publique a élevée partout au niveau des professions
libérales, et sur laquelle Louis-Philippe a fait pleuvoir les
croix de la Légion d'honneur ; la marine nationale, qui
î
CHAHLKS (iUKUlN
9
ottMid Hos voiles an vont plus largos qiio Jainais. ot,
so('()tnl«'o par la vapeur, peut l'aire jjarcoiirir au joiiiie aspi-
rant riiiiivory en trois ou (jinitro stations; le goni»; civil,
les bureaux publies, la earriore administrative, ((ui utili-
sent des talents d'un ordre plus paisible ; les lettres (pli
conduisent à tout, et les beaux-arts (pii mènent partout,
voilà autant de pcM'spectives séduisantes (pii attendent le
jeune Kran(;ais au st)rtir de son collègiî. Pour le jeune
('anadien doué desnn'''inescapaeités, et à peu près du même
caractèi'o, lien de tout cela ! Nous l'avons dit : son lit
est lait d'avance : prêtre, avocat, notaire ou nn''decin. il
faut ((u'il s'y endorme.
IMori'o (Juérin avait loiigtemps rétlécbi sur cet îiv<Miir
exigu, et comme il s'était dit à lui-même (ju'il ne feriiit
pas ce que tout le monde laisait, ou plutôt essavaitdo l'are,
il venait d'annoncer à son l'rère une séparation, j)e i bien
dire éternelle. Cbarles, aussi peu déi'idé (pie l'ic ire l'étais
beaucoup, penclnui cei)ondant pour l'état ecclésiastique,
vers le(iut-l le portaient des goAts sérieux, une eiitancc
pieuse et des manières timides, (pu voilaient une ambi-
tion et des passions naissantes très dangereuses pour un
tel état. Ajoutons (pi'on avait promis de lui donner la
troisième à faire, et que, sortant do sous la férule, il n'était
pas facile d'avoir à la manier à son tour. Cette considé-
ration, la pensée du respect qu'allaient lui porter dans
quelques jours des camarades plus âgés (pie lui, (pii, apiès
l'avoir tacpiiné l'année précédente, ne lui parleraient plus
dorénavant que chapeau bas. et jamais sans lui dire rors,
et l'appeler moiiNienr ; l'orgueil qu'il éprouvait par antici-
pation des beaux serinons (pi'il ferait quand il serait
prêtre ; tout cela entrait pour plus ([ii'il ne le croyait lui-
même dans ce qu'il appelait «t vocation.
Après en avoir reçu la confidence, Pierre avait combattu
de toutes ses forces les projets de son frère. La journée,
destinée en apparence à la chasse, à laquelle le futur régent
10
CHAKLKS GUERIN
de troisième n'étaitguère adroit, et à la|)cclie,auiuseinent
qui ennuyait prodigieusement l'aîné des deux jeunes gens,
la journée, disons-nous, avait été réellement emplt)yée à
des débats continuels. Fatigués de leurc courses et de leurs
discussions, ils étaient assis sur l'herbe tout i)ros de la
blanche nuiison paternelle, et, .silencieux, ilsc()ntenii)laient
la nature grandiose qui se déroulait de tous côtés. Le spec-
tacle qu'il y avait là était digne, en eff'et, de suspendre un
instant leurs préoccupations ; il suffisait d'y plonger ses
regards pour se laisser prendre à une de ces longues
rêveries (pii. dans bi jeunesse surtout, ont tant de
charme.
C'était vers la fin d'inie belle après-midi du mois de
septembre, et l'endi'oit natal des jeunes Guérin était une
de ces riches paroisses de la côte <la ftid, qui forment une
succession si harmonieuse de tous les genres de paysages
imaginables, j)anorama le plus varié qui soit au monde, et
qui ne cesse ([u'un peu au-dessus de Québec, où commence
à se taire sentir la monotonie du district de Montréal,
La maison de madame Guérin était peu éloignée de la
grève, dont le grand chemin seul la séparait. C'était une
longue bâtisse enduite de chaux, avec des cadres figurant
de larges j)ierres noires autour des fenêtres, et une porte
surmontée d'un petit fronton vermoulu, et appuyée sur un
vieux perron de pierres, dont plusieurs tremblaient sous
vos pas. Elle paraissait divisée en deux parties, et le toit
de l'une était un j)eu plus élevé que celui de l'autre ; une
petite j)orte au coin servait d'entrée à la partie basse,
évidemment destinée aux serviteurs et aux passants.
Cette maison n'était point celle (pi'avait habitée M. Gué-
rin, mort il y a déjà si longtemps que ses enfants l'avaient
à peine connu. Celle-là était une construction dans le
goût moderne, située à deux arpents de l'autre, lambrissée
de bois recouvert de sable brun, avec un toit à la japo-
naise, peint en gris fer, et des raies blanches au bord ; il
CHARLES (ÎUKHIN 11
t
y avait des persieime.s aux tenôtres, jusqu'à la porte du
centre ; seulement les autres ouvertures formaient les
vitraux assez mesquinsd'une boutique ou m<t(jashi de cani-
l)agne. D'un côté de cette maison s'étendait une lop.gue
rangée de peupliers de Lonibardie, servant d'entourage à
un jardin ; derrière, on voyait plusieurs petits britiments
d'exploitation, en bon ordre. ])eints tout récemment, et un
niagni(i(pie verger.
Tout cela appiirtenait depuis peu à un M. Wagnaër,
étrangei' venu des îles de la Manche. La nuiison de
madame (îuérin était ombragée par les branches toufl'ues
d'un orme séculaire et gigantesque ; elle était sur une
sorte de terrasse à hauteur d'homme, formée en partie
par un de ces fouDiiLs ou caves à patates, «jue l'on voit de-
vant ])resque toutes les habitations de nos campagnes. Sur
une verte ])el()use (jui couronnait la petite ma(;onnerie du
fournil, les deux écoliers étaient nonchalamment étendus.
Devant eux coulait le Saint-Laurent, large autant ([ue la
vue pouvait porter. Sur l'horizon se dessinaient bien
lointaines les formes indécises des montagnes bleuâtres du
noi'd ; une petite île verdoyante reposait l'œil au tiers de
m distance, et semblait souvent, lorsque les vagues s'agi-
taient, osciller elle-même, prête à disparaître dans le
fleuve. La vaste nappe d'eau })résentait trois ou (juatre
aspects différents, La marée nu)ntait dans hi petite anse
au fond de laquelle étaient les deux maisons (jue nous
venons de décrire : la brise s'élevait avec la marée, et
l'eau plus épaisse prenait une teinte brune. A droite, on
découvrait une grande étendue d'un azur tranquille ; à
gauche, éclairée par un soleil d'autonnie, l'eau paraissait
comme une large plaque d'argent incrustée d'or ; une mar-
que d'écume blanche séparait cette partie de l'autre :
c'était l'endroit où une petite rivière traversant un lit de
cailloux se jetait dans le fleuve.
Les deux côtés du. paysage étaient formés par les deux
1
12
CHARLES (UTERIN
pointes de l'anse, qni servaient de cadie au Heuve. Celle
qui s'étendait à droite, beaucoup plus longue que l'autre,
mais basse et à deur d'eau, était recouverte d'une riche
végétation, et portait à son extrémité un groupe de mai-
sonnettes blanches, et une petite église au toit couleur de
sanguine, dont le ck)cher couvert de ter étamé, étincelait
au soleil. Devant la maison de M. Wagnaër, un chemin
étroit se détachant de la grande route, courait le long de
la grève jusqu'à l'église. Au deh\ de cette pointe, tant
elle était basse, on voyait encore le Heuve, dont le chenal,
qui paraissait rentrer dans les terres, formait l'hori/on et
se confondait pres([Ui' avec le ciel.
L'autre pointe à gauche n'était guère autre chose qu'une
batture de joncs, ])arsemée de gros cailloux rougoâtres, et
dont la pente taisait une sorte de i)lan incliné, très com-
mode pour les petites embarcations. Au détour de cette
pointe, était la petite rivière dont nous venons de parler;
on la nommait l<i rivière aux lù'rerisftes, et elle passait sur
les terres de madame Guérin. Au delà se développait
une chaîne variée de coteaux, d'anses, de j)romontoires, de
forets, de villages, qui formait avec le Saint-Laurent hi
demi-courbe d'un ovale. C'étaient tantôt des pâturages et
des champs divisés niéthodi(iuement en de longues lisières
jaunes, rousses ou vertes ; tantôt de beaux bosquets d'éra-
bles au feuillage diapré par l'automne, aux teintes vio-
lettes, rouge feu, orangées; ici de hautes et noii'espinières,
là de petits sa[)ins écheloniiés sur la côte. Le graïul che-
min (ou chenùndii, roi, comme on l'appelle), toujours bordé
de blanches habitations, courait à travers tous les sites,
gravissant les coteaux, descendant les })entes abruptes,
longeant les jjointes, et suivant toutes les sinuosités de la
grève. Des villages groupés sur le bord de l'eau, d'autres
villages susper.dus au Hanc des montagnes éloignées, et pa-
raissant superposés dans toute l'étendue des terres que l'on
nomme len concesaions ; des églises dont les unes laissaient
1
CHARLES GITERIN
13
percer leurs clochers élancés à travers le feuillage et les
toits de quelque gros bourg, tandis que les autres s'éle-
vaient isolées sur le rivage ou sur quelque coteau loin-
tain ; des anses, les unes sauvages, inabordables, formées
de rochers à pic, les autres servant d'embouchures à des
rivières, et recouvertes de goélettes, de bateaux, de aajeux
et de larges pièces de bois, indiquant l'existence d'une
certaine activité commerciale ; tel était le détail du vaste
tableau qui, en remontant le fleuve, s'étendait jusqu'à
l'horizon, décroissant et fuyant toujours jusqu'à ce qu'il
parût rejoindre l'autre rive, à laquelle deux ou trois
petites îles bleuâtres semblaient le rattacher ; de sorte
que, si d'un côté le Saint-Laurent faisait l'effet d'une vaste
mer, de l'autre il avait plutôt l'apparence d'un lac ou d'un
golfe profond.
Un ciel d'un bleu pâle, surtout à l'horizon, caché en
])lusieurs endroits par quelques-uns de ces nuages bruns et
blancs, lourds et épais qui sont particuliers à notre climat,
complétait ce tableau qu'on n'embrassait pas d'un seul
coup d'œil, mais qu'un léger mouvement de la tête faisait
parcourir tel que nous vencms de le peindre.
Le silence qui régnait dans cet endroit n'était inter-
rompu que par un bruit monotone semblable à celui que
font les deux pistons d'une machine à vapeur; ce bruit
décelait la i)résence de quelques marsouins qui s'appro-
chaient de terre.
D'autres bruits, cependant, et d'autres objets ne tardè-
rent pas à attirer l'attention des jeunes gens et à les dis-
traire de leur muette contemplation. D'abord, une longue
herse de ces oies indigènes que nous appelons outardes {otis
tarda), du nom d'un oiseau du nord de l'Europe, et que
les savants européens ont, en revanche, appelées aiiser
Ganadensia, du nom de notre pays, remontaient le fleuve en
le traversant, et faisaient entendre, à de longs intervalles,
des cris plaintifs et prolongés. On pouvait encore les distin-
14
CHARLES GUKRIN
li
guer dans le lointain, comme des points noirs au-dessns
de l'eau, lorsqu'une grande chaloupe parut, doublant à
force de voiles la pointe de l'église. Les hommes qui la
montaient étaient presque tous des pécheurs de Saint-
Thomas ou de rislet, jeunes gens qui laissent chaque
printemps les paisibles villages de la côte du sud, pour aller
passer, dans les parages éloignés du golfe, un été de tra-
vaux et de périls sans compensation valable, ni dans le
présent, ni dans l'avenir. Ils portaient presque tous des
chemises rouges et des chapeaux cirés comme ceux des
matelots anglais, à l'exception d'un seul qui avait con-
servé le gilet et la veste grise d'étofle du pays. La cha-
loupe passait tout près de terre, si près que celui qui au-
rait connu chacun de ces hommes aurait pu distinguer
leurs traits. On entendait distinctement chaque parole
d'une chanson qu'ils avaient entonnée et au refrain de
laquelle les deux écoliers ne manquèrent pas de s'associer,
en criant de toute la force de leurs poumons :
C'est la belle Friinçoise,
Allons gai !
("o.st la belle Françoise,
Qui vont se marier,
Ma luron lurette,
Qui veut se marier,
Ma luron luré.
Comme si le hasard eut voulu toujours fournir quelque
aliment nouveau à leur curiosité, lorsque la chaloupe se fut
éloignée, ils entendirent le bruit rapide et régulier de
([uatre avirons, et virent un canot de sauvages qui dépas-
sait la petite île vis-à-vis d'eux, et se dirigeait droit au
fond de l'anse. Vigoureusement povissée, la frêle embar-
cation atteignit la grève dans un instant ; trois hommes et
deux femmes furent à terre en moins de temps que nous
n'en mettons à le dire, et tirèrent à eux le canot, qu'ils
renversèrent afin de s'en faire un abri pour la nuit. Avec
'^
CHAllLKS (JUKRIN
16
(les bniiiclies .sèches et du varec, (lu'ils raïuasscient sur les
galets les plus élevés, ils alluiuèrent couiuie ils ])urent un
petit feu autour (lu(jUol ils s'accrou[)ireut, susijendant à une
espèce de faisceau composé de ((uatre ou cinq bouts de
perche, une vieille chaudière de fer dans laquelle ils
avaient préalablement déposé la .sutjamité de rigueur. Les
couvertes de laine, jadis blanches, dans lesquelles ils se
drapaient, les
vieux chapeaux
tle castor noir
([ue portaient
hommes et fem-
mes, les plaques
d'étain (|ui lui-
saient sur leurs
chemises d'in-
dienne, formiiient une espèce de compromis bizarre entre
la vie sauvage et l;i, vie civilisée. Après avoir quelque
temps examiné ces nouveaux venus, les deux jeunes
gens, sans se communiquer le fruit de leurs observations,
levèrent la tête et a])erçurent par-dessus l'île les
hautes voiles d'un navire marchand, qui apparaissait
là comme par enchantement. Contrarié par le vent du
nord-est, dont une légère brise venait de s'élever, ce vais-
seau courait des bordées, et après s'être avancé un peu au
delà de la petite île, il tournait sur lui-même, lorsqu'un
coup de fusil se fit entendre à bord. On put remarquer
16
CHARLES GUERIN
I !
en même temps, sur la grève au bout de la pointe de
l'église, deux femmes, dont l'une tenait un jeune enfant
élevé dans ses bras, et dont l'autre agitait un mou-
choir. C'étaient lu mère et la jeune épouse du pilote qui
guidait le navire jusqu'au Bic.
Pierre Guérin ne put tenir à cette scène de famille.
" Voilà, s'écria-t-il tristement, ce que je ne pourrai faire,
moi ! Cet homme reviendra dans quelques semaines vers
sa mère, son épouse et son enfant, et il échange avec eux
un adieu touchant, comme s'ils ne devaient jamais se
revoir. Mais moi donc, moi qui pars pour toujours, pas
un signal, pas un mot, rien qui puisse indiquer à ma mère
et à ma sœur, que je verrai peut-être là-bas sur la pointe
comme ces deux femmes, que c'est moi qui passe, moi qui
les abandonne ! Rien de semblable, je ne ferais que
rendre plus terrible l'ennui qu'elles éprouveront ; je
ne ferais qu'ajouter un détail de plus à tous les tristes
détails de ma fuite. Oh ! c'est bien douloureux ! . . , .mais,
ajouta-t-il résolument, il le faut !
— Dis donc que tu le veux.
— Que puis-je vouloir autrement ? Que puis-je faire de
bon ici ? Quand notre mère aura dépensé les débris de sa
fortune à faire de moi un pauvre docteur de campague, ou
un avocat sans causes, penses-tu que nous serons plus heu-
reux tous ensemble ? A moins donc que je ne sois prêtre
aussi moi. Vas-tu m'improviser une vocation qui vaille
encore moins que la tienne ?
— Mais où prends-tu que tu seras un mauvais médecin
ou un pauvre avocat? Pourquoi ne parviendrais-tu pas
comme tant d'autres?
— Pourquoi ? Parce qu'il y a dans le monde des hommes
qui sont faits pour être autre chose qu'avocat, et autre
chose que médecin !
— Alors, laboure la terre que notre père nous a laissée.
Cela vaudrait bien mieux que de labourer les mers comme
Enée avec ses vaisseaux.
CHARLr':S (JUERIN
17
— Puisque tu te mets à cheval sur ton Virgile, tu pour-
rais bien ajouter :
Fortuiiiitn.^ et ille Deox qui novit agrenten !
" Mais il s'en faut de beaucoup qu'on nous ait lait faire
connaissance avec les dieux champêtres, ailleurs que dans
les livres. Dès que nous avons eu l'âge de raison, on
nous a enfermés entre quatre murs pour nous faire traduire
du latin toutes ces belles choses que nous pouvons voir et
apprécier de nos proi)resyeux. J'avoue bien que notre oncle
Chariot a joliment l'air du dieu Pan ou d'un sylvain. En
supposant qu'il voulût se charger de notre éducation agri-
cole, il y perdrait son temps et ses })eines, et ma mère et
lui n'y gagneraient (pie d'avoir un fainéant de plus à
nourrir sur leur ferme. Ce serait le cas de citer encore
Virgile, et de dire au bonhomme :
Inneri-, Daphni, pirox, carpenl tua poma nepota /
Ce que notre compagnon de classe, Bobinet, traduisait
comme ceci :
Dnphnis a sirré .ts poireaux et mix i^of pommes en compati:.
A cette réminiscence burlesque, Charles, (juelque envie
qu'il eût de sermoner son frère, ne put s'em[)écher de rire
de bon cœur ; mais il ne tarda pas à revenir à la charge.
— Écoute donc, si tu joignais à l'exploitation de la ferme
celle du poncoir <re((u, dont maman parle tant, si tu élevais
un moulin à scie sur notre rivière aux Ecreoinscs ; ensuite
si tu établissais un petit commerce comme celui avec le-
quel papa avait commencé sa fortune. . ."
Pour toute réponse, Pierre ([ui avait pris son sérieux,
indiqua du doigt la maison de M. Wagnaër. Cela voulait
dire tout simplement : la place est prise. Aussi le futur
ecclésiastique se rejeta-t-il sur un autre texte.
2
-â
I!
18
CHARLES (JUÉKIN
I i I
— Puisfiue tu aimes tant la marine que tu ne veux rien
entrejji'endre sur terre, pourquoi n'aclièterai.s-tu pas une
goélette avec laquelle tu ferais la pêche à Gas[)é ?
— Caboteur, n'est-ce pas? Cotai t bien lai)eine(rap])rendre
l'astronomie et les sections coniques! C'est le sort des
hommes de la chaloupe ({uo tu me i)ro})oses là, excepté que
tu me tais l'honiieur d'y mettre un pont et d'élever un peu
les mâts. Bien obligé, monsieur le curé! J'aimerais encore
nneux le canot d'écorce de ces sauvages: avec cela, du
moins, ou ne doit rien à personne.
— Tuas raison, et sans compter que ces vilains petits
voyages du golfe nous causeraient dos inquiétudes conti-
nuelles. Ce serait à recommencer tous losaus.
— Tandis, ajouta vivouiont Pierre, que vous m'oublierez
après deux ou trois ans d'absence, n'est-ce pas?
— Mou Dieu, (jue tu me fatigues ! Que veux-tu donc
que je te dise? Tu n'es content de rien, tu prends tout
en mauvaise part; toi le plus vieux, tu inedeuiandos con-
seil, et tu mu dis ensuite que tu veux faire à ta tôte. Je
t'ai dit ce <iue je voulais faire moi-uiôuie, et tu m'as rendu
cent fois plus irrésolu, cent ft)is])lus tourmenté que jamais.
Voyons, je n'ai plus qu'une proposition à te faire, écoute-
la tran((uillenient. Tu sais bien, M. Wilby, ce grand
Anglais mince qui a une si bonne place dans le gouverne-
ment (je crois que c'est mille louis par année ; je ne sais
pas ce qu'il fait, mais il ne sort pas à moins d'avoir quatre
chevaux sur sa voiture, et comme il sort souvent, je crois
bien (juc sa place consiste à se promener ainsi en gi and
équipage pour faire voir à nos i)auvres gens conjuie c'est
beau d'otre Anglais), eh ! bien, c'était un des anciens amis
de notre père ;. . .je suis sûr qu'il te ferait avoir une place
dans le gouvernement tout de suite.
— Tout de suite ! Connue tu y vas ! Tout de suite ! Il
faudrait pour cela venir du pays où j'ai envie d'aller. Tout
de suite ! On voit que tu ne connais pas beaucoup ces
CHARLES GUÉRIN
19
"
gens-là. L'année où je suis entré an séminaire, j'avais une
lettre de nuiinan à remettre à ton monsieur Wilby ; elle
m'avait dit de le voir lui-mC'me, que je ferais connais-
sance avec sa famille, que j'irais là les jours de congé ; je
me présentai donc chez lui. Malheureusement c'était à
quatre heures, il dînait ; j'y allai une autre fois à midi, il
lunchaît ; à neuf heures du matin, il déjeunait ; à sept
heures du soir, il prenait son thé. On me dit d'aller à son
bureau, (pie j'aurais plus de chance. J'y allai sept ou huit
fois, et je no pus jamais réussir à voir autre cho.se qu'un
tas de petits Anglais musqués, qui avaient tous l'air plus
impertinents les uns que les autres ; il paraît que ce sont
ces petits individus, qui n'ont pas de barbe au menton, qui
font, à très bon marché, l'ouvrage que M. Wilby est payé
très cher pour laisser faire en son nom. Quant à lui, il
mange quand il ne se promène pas, et il se promène quand
il ne mange pas ; voilà ce que j'ai pu savoir de plus clair
sur son compte. Enlin, un bon jour, je rencontre mon
honnne dans la rue, je vas droit à lui ; j'avais toujours ma
lettre dans ma poche : je la lui présente. Sais-tu ce qu'il
m'a dit après l'avoir lue attentivement?
— Il t'aura invité à déjeuner, à luncher, à dîner, et à
prendre le thé avec lui ?
— Tl m'a dit reri/ well.
— Ensuite ?
— Ensuite ? c'est tout. Après, quand il me rencon-
trait, il ne me voyait pas.
— Mais c'est une honte cela! Sais-tu bien que notre
père s'est presque ruiné pour ce M. Wilby ; que cet
homme-là n'avait presque rien quand il est venu ici, et
que c'est avec de l'argent emprunté par l'influence de
notre famille, qu'il a fait son chemin? Sais-tu que, du
vivant de notre père, tous les étés M. Wilby et sa femme,
et ses enfants, et ses domestiques, et ses chevaux, et ses
chiens, et ses amis bien souvent, venaient s'établir chez
nous pour des semaines entières ?
■*
20
CHARLKS (.'JEHIN
i II ' i
i I
I 1
— Je Siiis tout eela, mon cher, et n'en suis pas étonné.
Aii-tu donc oublié ton Horace ; Douer eris/elix ?. . .
Va les deux jeunes gens répétèrent lentement et à l'u-
nisson, avec un môme accent déjà remi)li de misanthropie,
le célèbie disti([ue du poète malheureux, (jui, s'il fut ])lein
de vérité dans tous les temps, ne s'appli-^ua jamais si bien
nulle part qu'à ces braves t'amilles canadiennes, riches un
jour du patrimoine de leurs ancêtres ou de leur propre
industrie, mais bientôt dédaigneuses de la sphère hon-
nête et modeste de leurs concitoyens, et empressées de
renouveler au[)rès de la fastueuse société anglaise la fable
du Pot de terre et du pot de fer.
La conversation assez grave quoique enjouée de nos
deux écoliers se serait indéliniment prolongée, si tout à
coup deux jolies petites mains très blanches et très
espiègles ne se fussent ai)j)uyées brusquement sur l'épiuile
gauche de l'un et sur l'épaule droite de l'autre, de manière
à les embrasser tous deux, tandis qu'une belle tète blonde
aux boucles de cheveux soyeui-es et frémissantes se glis-
sait sous leurs larges chapeaux de paille. Dire que deux
baisers des plus bruyants, enlevés à chacune des joues de
cette charmante tête déjeune iille, furent la punition de
sa témérité, ce serait dire ce (jue nos lecteurs devineront
bien sans nous, llàtons-nous toutefois d'ajouter que le
tout ensemble, les doux petites mains, les beaux cheveux
blonds, les joues vermeilles, ainsi (^ue des yeux très
grands et très vifs, a|)[)artenaient à mademoiselle Louise
Guériu, tlont le nom doit rassurer nos lectrices, c[ui jette-
raient les hauts cris, si, dès le [)remier chapitre, nous per-
mettions de telles familiarités à toute autre qu'à une
sœur.
Inquiète de hi conversation animée et prolongée que,
d'une fenêtre de hi maison, elle avait pu suivre dans toutes
ses phases, Louise avait hésité à intervenir dans des con-
fidences dont on semblait vouloir l'exclure. Poussée à la
J
i
(•HAKLIÙS (JUHRIN
21
de
de
ont
le
ux
rùs
lise
te-
)er-
uie
lie,
tes
>n-
la
fin par une curiosité bien naturelle, nous ne dirons pus à
son sexe, mais à son âfiçe (elle avait l'âge de toutes les
romances et de toutes les pastorales, quinze ans ni plus ni
moins), la rusée
ïr ieiiue lillo s'était
a])proclié(; sur la
poiuti' du pied,
juscpTauprès de
ses frères à demi
'•ouchés sur le ga-
zon, puis s'age-
uouillant douce-
ment derrière
eux, elle avait
Fait cette brusque
apj)arition (jui
pouvait ])usser
])our de l'étourdc-
rie, mais (pii était
de la diplomatie
toute pure.
— Voyons, mes
paresseux, est-ce
que vous n'avez
pas fini de vous
reposer sur l'herbe ? fit-elle avec une dissimulation char-
mante. Vous ne craignez donc point l'humidité ?
— Nous parlions de choses bien sérieuses, dirent-ils.
— Tro[) sérieuses pour une petite fille, n'est-ce pas? Eh
bien, remettez cela à demain ; Ji'aurez-vous })as le temps
d'ici îi la ville de vous conter tous vos secrets ? S'il n'y
avait que moi par exemple pour les écouter, vos secrets
que tout le monde connaît,., .car, toi, Charles, ta soutane
est déjà faite,. . .et toi, mon cher Pierre, tu ne sais pas
combien j'ai hâte de te voir avec le bel habillement que
M
\v.
ts
CHAULKS (JUKHIN
tu ne inauqucras pas do coiiiiiuuKltM' chez le tailleur le
|)Iii.s à la uioile, dès (jne tu auras mis le pied h Québec.
Sais-tu (juc tu vas taire un très beau cavalier, avec ta
taille élancée et tes beaux cheveux noirs! Tu nie mène-
ras au bal bien souvent, n'est-ce pas? alin que je sois bien
lière de toi et bien heureuse. "
Pierre était fort embarrassé pour répondre à toutes (hjs
belles choses, lorsque la chudie de la petite église au bout
de h
it<
it le ti
d'afti
T
tmton
nnon-
cerent l AngêlU!*. Aussitôt les deux frères et la s(jeur,
debout, et la tête nue, se recueillant, récitèrent lentement
les versets de cette gracieuse prière qui, à trois reprises
différentes, sanctifie la journée des catholi(|ues. C'était
un spectacle touchant (pie de voir ces jeunes personnes à
peine sorties de reulaïKîc, élever pieusement leur voix
vers le ciel et résumei' dans leur naïve dévotion toute la
jeunesse, toute la fraîcheur, toute la virginité de la nature
à demi sauvage qui les entourait.
Profitons de leur pose recueillie i)our <lonner d'eux le
portrait ou plutôt l'esquisse que nos lecteurs ont droit
d'attendre, et commençons j)ar notre héros principal.
Charles Guérin était d'une taille et d'un tempérament
délicats; ses yeux étaient d'un gris foncé, pres(|iie noirs,
ses cheveux châtains; il portait, îiinsi que son frère, le
capot hlea aux nervures blanches, unift)rnie des élèves du
séminaire de Québec (*) ; mais si le costume était le même,
la tenue de l'un était aussi soignée et recherchée que celle
de l'autre était délabrée. Malgré les courses de la jour-
née t près de deux mois de vacances, Charles portait
encore comme au jour des examens, serrée autour de sa
(*) l/étiiMissement de ce nom, ainsi que plusieurs autres du même nom,
n'est pas, comine un étruntrer pourrait le croire, uniquement destiné A former
les jeunes gens pour l'état ecelésiasiiquti. C'est un (•ollù<re, dont \n plus >rr»nd
nombre des élèves entrent ilan- les firofessions lib^' raies, et deviennent, «iomme
nous l'avons d jà dit, avocate, prêtres, notairns, ou médecins, oa natre chose quand
ils le veulent et le peuvent.
EL
(UIAHLKS (ÎIIKRIN
2l\
celle
our-
lait
e sa
nom,
taille, la coiiitiiro de laine bicarrée, <|iii à cotte «'poque
n'avait pas encore été remplacée par le ceinturon vert,
beaucoup moins orij^inal, à notre goût. Un(^ propreté
I»oussée jus(ni'à la co(|uetterie ré<rnait sur toute sa per-
sonne ; ses cheveux peignés et lissés avec art, séparés sur
le milieu (le la tête, retombaient en boucles presque sur
ses épaules ; ses traits comme sa toilette avaient (juelque
chose d'eiréminé; un menton à fossette et des joues rosées,
un cou blanc comme celui d'une jeune lille, détruisaient
jus([u'à un certain point l'idée que devaient douTier de son
caractère, son tVont large et intelligent, et son nez légère-
ment a<|uilin.
Louise était le vrai ])ortrait de (Miarles, excepté (|ue son
teint était encore olus blanc, ses joues plus vivement colo-
rées, et sus chcivt tout à fait blonds. La teinte de tris-
tesse empreinte parfois sur la ligure de son IVère, n'exis-
tait jamais sur la sienne; un sourire doux et franc ne (quit-
tait jamais ses lèvres, ses yeux pétillaient sans cesse de
gaieté; enfin ce n'était pas et ce ne ])ouvîiit pas être une
demalNcUe à ht inntle, cay elle était aimable et jolie dans
toute l'acception vulgaire de ces deux mots. N'allons i)as
omettre la couleur de ses yeux (c'est l'essentiel dans le
portrait d'une jeune fille), et disons à regret (pi'ils étaient
d'un bleu peu foncé, ce qui achèvera ])robablement de la
dé[)oétiser ; mais nous déclarons que nous n'y pouvons rien.
Sa toilette n'avait rien non plus de romanesque ; ce n'était
ni le négligé de l'élégante (jui condescend à se faire campa-
gnarde, ni le costume pittoresque de la vraie paysanne : elle
avait tout simplement une robe d'indienne noire à petites
fleurs bleues ; un tablier tout noir et d'une étoft'e peu recher-
chée emprisonnait sa taille délicate ; le petit mouchoir de
rigueur couvrait ses épaules ; elle était donc, pour comble
de malheur, parfaitement décente. Petite et frôle comme
elle était, on lui aurait plutôt donné douze ans que quinze.
Un étranger n'aurait pas pris volontiers Pierre Guériii
^\\ I
24
CHARLES (JUKRIN
pour le frère de Charles et de Louise. C'était un grand
jeune homme élancé et robuste ; ses traits fortement ac-
cusés, son teint brun, ses yeux noirs et perçants, annon-
çaient beaucoup de fermeté *A de résolution ; sa bouche
avait une expression quelque peu dédaigneuse ; sa lèvre
s'ombrageait d'une moustache naissante, due plutôt à la
paresse qu'à la forfanterie, mais (jui lui avait valu plus
d'un sermon ; ses cheveux longs et aussi noirs que vous
pouvez vous les figurer, jouissaient d'un désordre peu élé-
gant, que partageait avec eux le reste de sa toilette ; son
capot, grâce à la disparition totale de la ceinture et des
nervures, n'était guère reconnaissable, et demeurait ou-
vert, faute de boutons et de boutonnières; en un mot, sans
r.ucunn mauvaise volonté de sa part, il n'y avait plus chez
ce jeune homme aucune trace de l'écolier.
Mais il faut en finir avec nos portraits et nos descrip-
tions. L'Angélus, répété par tous les clochers de la côte, a
cessé de sonner; le vent de noi'd-est, qui monte comme un
rideau noir sur le tleuve, souille déjà plus fort ; les teintes
rouges du crépuscule s'effacent d'autant plus vite que le
soleil s'est couché derrière un nuage, et les trois jeunes
gens se dirigent vers la maison, devant laquelle les attend
avec quelque iniï,atience madame Guérin, que nous ne
retiendrons point sur le seuil de sa porte, aimant mieux
vous peindre plus à notre aise, cette femme à l'extérieur
sévère et imposant, viuoique jeune encore.
CHARLES GUÉRIN
25
it un grand
rteinent uc-
ints, îiniion-
sa bouche
e ; sa lèvre
plutôt à la
t valu plus
rs que vous
Ire peu élo-
ilette ; son
ture et des
iieurait oii-
in mot, sans
t plus che/,
los descrip-
e la côte, a
comme un
les teintes
ite que le
rois jeunes
les attend
e nous ne
mt mieux
'extérieur
m
II
MONSIEUR WAGNAER
E lendenuiin, il n'était pas six heures qu'un bon
' - . petit cheval canadien, à la crinière rousse,
ÀfÊr •^4%d!?tfe'fe-.. attelé à une petite charrette d'habi-
«rK^^flKff^-:-^: . tant, attendait paisiblement à la
porte de madame Guérin... Une va-
lise et uu u;ros sac brun renflé comme
un ballon, ((uoique ce ne tut cer-
taineiuent [)as avec de l'air, étaient
déposés dans le fond de la voiture ; deux manteaux épais
recouvriiieut le siège. Le ciel était sond)re et lourd ; il
faisait froid, les vagues battaient avec force contre les ga-
lets du rivage ; il ne pleuvait pas encore, mais c'était évi-
demment là le début de ce <[ue l'on appelle une neuvaine
de mai(V(iis teinp.'i.
— Mon Dieu ! dit Louise, en ouvrant la porte, mou
Dieu, ([uelle vilaiue apparence ! Au nu)ins vous n'ou-
blierez pas de jeter vos manteaux sur vous.
Ceci s'adressait aux deux écoliers, qui sortaient en même
temps qu'elle. Us avaient mis chacun ])ar-dessus \qv\v copot
iV écolier uu capot (VlmltUnut d'étofle gï'ise (hi payn^ai à capu-
chon ; nuiis la prudence materiudle n'était pas encore ras-
surée, puisque madame Guérin, qui les suivait, crut devoir
aussi elle insister sur l'importance des manteaux.
— Et puis, ajouta-t-elle, n'oubliez pas d'entrer chez tous
les curés que vous connaissez le long de la route, pour vous
réchauffer et vous reposer. Lorsque vous aurez faim, vous
vous souviendrez que j'ai mis deux grosses galettes et du
fromage dans le sac. J'ai bien peur, nuilgré toutes les pré-
cautions, que la pluie ne vous pénètre, car ce ne sera pas
rien que le temps qui se prépare !...Prouiettez-moi bien de
ne pas continuer la route si vous êtes tremj)és.
,^'
ni
il*
li!
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I - ;
il;
II''
''îî
26
CHARLES GUÉRIN
— N'oubliez pas non plus, ajouta Louise, de bien faire
sécher vos bardes, ce soir et demain, car vous en avez bien
pour trois jours avec les chemins que vous allez avoir.
— Si je vous donnais des parapluies ? observa madame
Guérin. Ah! c'est inutile, le vent vous empêcherait de les
tenir.
Il était bien clair que toutes ces minutieuses recom-
mandations, dues en partie à la sollicitude de la mère et
de la sœur, avaient aussi pour but de dissimuler la pro-
fonde douleur qu'elles éprouvaient ; tout leur babillage
était donc plus touchant que les plus touchants adieux.
Au reste, et malgré elles, leur pâleur, leurs yeux rouges
encore des pleurs versés la nuit, leur agitation nerveuse
en disaient plus que les plus belles phrases.
Chose étrange, les deux frères, de leur côté, ne parais-
saient pas également affligés de leur départ. Doux grosses
larmes coulaient sur les joues de l'aîné, mais la figure de
Charles semblait, au contraire, toute rayonnante de joie.
C'est que celui-ci avait remporté, ])endant la nuit,
un grand triomphe ; c'est qu'il avait vaincu la cruelle dé-
termination de son frère; c'est que, enfin, Pierre lui avait
promis de chercher de l'emploi à (Québec, et de ne pas
s'embarquer pour l'Europe, comme il se l'était proposé.
Madame Guérin, qui ignorait toutes ces discussions, et avait
toujours cru que son fils aîné allait })asser un brevet avec
quelque avocat, madame Guérin s'étonnait à bon droit de
la tendresse de l'un, et de l'indifierence de l'autre ; mais elle
ne les embrassa pas moins tons deux avec une égale effu-
sion de cet amour maternel si divin dans son essence, le
seul amour (jui puisse se répartir et se répandre entre
divers objets sans diminution ni injustice. Charles arra-
cha fcon frère et s'arracha lui-même aux caresses de sa
mère et de sa sœur. S'élan^ant vivement dans la voiture,
ii prit les rênes, donnant à Pierre à peine le temps de se
placer j)rès de lui, et lança le cheval au grand trot.
i
CHARLES GUÉRIN
27
se
— Bonjour, monsieur Charles !
— Adieu, mes enfants !
— Bonjour, monsieur Pierre !
— Bon voyage ! bonne santé !
— Que le bon Dieu vous conduise !
Telles étaient les exclamations des serviteurs de la
terme, qui, hommes et femmes, s'étaient réunis sur le bord
du chemin pour assister au départ des deux jeunes gens,
que plusieurs d'entre eux avaient vu élever. Mais ces bons
paysans n'étaient pas les seuls spectateurs de cette scène
de famille. De l'autre côté, à quelque distance sur la grève,
deux hoinuiea d'une tnine et d'une contenance presque
sinistres, avaient suivi avec intérêt ce qui venait de se
passer. Il y avait même, dans la persistance du regard
<le l'un de ces deux hommes, quelque chose de fatal. Aussi
gtemp.s que la petite charrette put être vue, il eut
oonstannnent les yeux fixés sur madame Guérin, qui ré-
pondait avec son mouchoir aux signes d'adieu que lui fai-
sait l'un de ses fils. Après que la porte de la maison se fut
refermée sur les deux femmes, le môme regard resta attaché
sur la porte elle-même, comme si cet homme eût voulu
poursuivre, malgré tout obstacle, une perquisition obstinée
et malveillante. Mais enlin, se détournant brusquement
vers son compagnon :
— Ah ! cela, fit-il, tu ne crois pas, maître Franc^ois, que
j'en vienne à bout ? Tu ne me connais donc pas ?
— Ah ! dame !. . . je vous connais et je ne vous connais
pas, monsieur Wagnaër. Aujourd'hui ça me paraîtra que je
sais toutes vos finesses sur le bout de mon doigt,. . . et puis
demain vous allez en inventer d'autres. Tout vous réus-
sit ;.. . .mais pour la terre des Guérin, voyez-vous, c'est une
autre affaire. Vous avez déjà manqué votre coup trois ou
quatre fois, et pendant ce temps-là les jeunes gens ont gran-
di, ils vont faire leur chemin dans le monde, et puis. . . .
— Et puis, uuiître François?
IPIÎ I
28
CHARLES GUÉRIN
!;|:
m
II
— Et puis. .. .clame !... .voyez-vous, c'est que j'ai lu,
il y a bien longtemps, une histoire comme ça, d'un grand
seigneur qui avait un beau château, et qui voulait à tout
prix chasser un pauvre homme qui avait sa cabane tout
près du château. Cette histoire-là a bien mal tourné pour
le seigneur. Je crois qu'on appelle ça une farahole.
— Tu veux dire une parabole. C'est que je me moque
joliment des paraboles, moi ! Tu ne sais donc pas qu'il
me faut cette terre ? Tu ne sais pas qu'il me la faut absolu-
ment ? Ah ! la diablesse de femnie. Il me la fallait en effet,
il me la fallait, surtout pour avoir la terre. Mais à présent
qu'elle a tant fait la grande dame ; à présent qu'elle m'a
repoussé, moi veuf comme elle, et beaucoup plus riche
qu'elh , . . . ma foi, elle s'arranger-i comme elle pourra, je
prendrai le h'œit, comme disent les habitants (1), et je lais-
(1) BiV« se tlit, iliins nos CMiiipajines, pour ^'cre, hien immohilirr. La signifi-
cation ainsi rofitreilile do vii tnfit, montre l'attacl\enient des Canadions-FrançHis
pour la propriété foiicièro. L'.Aiijçluis dit my <joo(h, on [«irlant «le ses iffitx, da
«on mobilier.
i
1
1 j a
m
CHARLES GUÉRIN
29
serai la temiue. Ce sont mes principes, vois-tu. J.'essaie
d'abord à exploiter les gens à leur profit ; ça me paraît
juste et raisonnable que l'on fasse du bien aux autres en
s'en faisant à soi-même. Par exemple, quand les gens
sont assez betes pour ne pas me laisser faire,. . . .alors tant
pis pour eux, je les exploite connue je puis, car il- faut
toujours exploiter. 11 faut tout tourner à son profit, sans
se gêner j our personne ; . . . autrement ça n'avancerait à
rien. C'est là la règle fondamentale du commerce. Ap-
l)rend!^ cela, mon pauvre François.
— Comment dites-vous cela, monsieur?
— Exploiter, mon pauvre François, exjilolter ; c'est le mot.
Lusoriéfé, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme.
Plus je regarde cette rivière aux Écrecluncs, plus je pense
en effet <|ue l'exploitation de cette paroisse ne sera pas
complète tant que je n'aurai pas construit deux ou trois
moulins là-dessus. Le seigneur a été assez peu rusé pour
ne pas consentir à exercer son privilège en ma faveur (1).
S'il eût voulu seulement s'entendre avec moi, wowh faisions
sauter cela des mains de la belle veuve, sans qu'elle eût le
moindre mot à dire. Avant dix ans peut-être, M. de La-
milletière aurait reçu de superbes (ods et ventes, trois ou
(juatre cents louis dans le moins,. . .. tandis que, avec ces
Gaérin, ça va rester à ne rien faire. La mère a été assez
folle pour faire étudier ses enfants: ça veut dire qu'ils ne
feront jamais rien de bon, i-ien que des grilfonneurs de
l)ai)iei-,. . . . voilà tout. . . . Miséricorde ! un si beau nxiter
jioioer ! Mais les vieilles noblailles comme ce M. de La-
milletière,. . . .ça n'a pas la moindre idée des spéculations.
Laisse faire, pauvre François, si je puis seulement acheter
un petit bout de seigneurie, tu verras comme j'en décou-
vrirai, moi, des droits féodaux !
(1) Dans i.msfuio loiilos les sei^riieuries du IJas-CiUui.Ia, les seijrncnrs îivnient
cil |.r.'i„ii(laieiit iivo.r im droit, exclusifà loiitcs \vs plaça d, viimlin. (I.'alnili-
tK.ii ,1e la loiiuro soigiiourialo, en 1S54, a mis fin à œs prétentions dos soi-
'41
'â\
Il f'K
30
CHAULES GUÉRIN
— Il me semble pourtant, monsieur Wagnaër, que je
vous ai entendu parler de ces choses-là d'une' tout autre
façon. Les gros marchands anglais qui viennent vous
voir quelquefois. . . .
— Font bien du bruit contre la féodalité, n'est-ce pas ?
....Eh bien ! ils sont comme moi, ils ne pensent qu'à
acheter des seigneuries, et je t'assure que quand ils en
auront, ils sauront les faire valoir. Mais pour le présont,
ce n'est pas une seigneurie, c'est cette terre seulement,
c'est cette maudite rivière qu'il me faut. Dire que ce
vieux Jérôme Deschenes n'a jamais voulu me vendre son
hypothèiiue de deux cents livres, même à dix pour cent,
de prime, sous le prétexte qu'il a eu autrefois de grande»
obligations à ce M. Guérin. , . -
— Faut que ce bonhomme-là ait une dure mémoire ! . . . .
Tenez, M. Wagnaër, voulez- vous que je vous dise ? ofllVez-
leur encore une fois un bon prix pour leur terre, et soyez
sûr qu'ils finiront par vous la vendre. Ils disent que
Pierre va faire un avocat ; sa mère aura bien de la [)eine à
le pousser jusqu'au bout. . . .Vous aurez leur fnen sans tant
de mani(jai)C€fi (1).
— Comment, monsieur Pierre Guérin vise au barreau !
C'est un Vallières ou un Moquin en herbe que nous avons
si près de nous ! Mais c'est superbe !. . . .Je croyais qu'il»
allaient faire des notaires tous les deux. Un avocat !
c'est justement l'homuie qu'il me faut. De ce temps-ci
les avocats me mangent, et si j'en avais un dans ma
famille. ...
— Vous mangeriez les habitants à vous deux !
— Non ; uiiiis ça m'épargnerait bien des frais, et ça
serait de bon conseil. Quel âge a-t-il ce jeune homme ?
— Dix-neuf ans.
— Et Clorinrle en a dix-sept; mais ce serait tme
affaire m;v -•■.ifiqiie ! . . . . La fille prendrait la place du
il u V.- ' -'trigues— superclierio- mék'es d'hésitation — tripotage.
..M
CHARLKS CJUKRIN
SI
ça
père, le IîIh prendrait la place de la mère, et tout s'arran-
gerait à merveille," njoiita M. Wagnaër, comme se parlant
à lui-même. Puis il parut réflécliir profondément, regar-
dant de tempsen temps la maison de nuulame Guérin. Sou
couipnguon se taisait connue lui. A les voir tous deux con-
templer d'un air de convoitise ce patrimoine de la veuve et
de l'orphelin, on aurait dit deux malfaiteurs décidés à ten-
ter durant la nuit quelque coup de main, et cherchant pour
cela à prendre une connaissance exacte des lieux. Le cos-
tume du marchand et de son commis n'aurait pas médiocre-
ment contribué à conlirmer cette hypothèse [)eu chnritable.
Ils avient chacun de vieilles casaques de gros drap bleu,
sales et trouées, de vieux chapeaux cirés et de grandes
bottes de peau de bœuf, couvertes de boue, et ni l'un ni
l'autre de ces messieurs ne s'étaient rasés dej)uis plusieurs
jours.
M. Wagnaër était un homme trapu, surchargé d'embon-
point; son visage était rouge, mnniué de ptîtite vérole,
et comme frotté d'huile ; son nez [)lat. ses soui-cils épais et
roux, ses yeux petits et cironnés, ses lèvres é[)aisses, sa
bouche très grande et laissant voir deux su[)erbes rangées
de dents qui auraient fait honneur à un aiiimal féroce.
Avec cette formidable mâchoire, M. Wagnaër aurait pu
exploiter toute la création.
M. François Guillot était un garçon mince, efflanqué,
au visuge paie et maigre, aux bras longs et décharnés. Jl
y avait sur sa ligure et dans toute sa ])ersonne un nir
d'itiiiocence dont un physionomiste habile aurait fait
promptement justice, en la classant tout de suite paririi
cette espèce de gens pour ipii fut créé le proverbe : II. fait
l'âne pour avoir <Ie Vavoiue.
C'était précisément l'agent et l'intermédiaire qu'il fallait
à M. Wagnaër auprès des habitants, naturellement soup-
çonneux, et qui l'étaient à bon droit à son égard. Ceux qui,
se défiant du maître, croyaient duper le commis, n'en
M
> ê
32
CHARLES OUKRIN
étaient que mieux dupés eux-nieiues. Obligé de dissimu-
ler son intelligence durant les trois quarts de la journée,
le pauvre garçon s'en dédommageait aux dépens de son
maître, durant les heures d'intimité et de confidence, et
celui-ci lui pardonnait sa hardiesse d'autant plus volon-
tiers qu'il entourait lui-même de peu de mystère son
égoïsme et sa cupidité.
Une visite qu'ils taisaient régulièrement tous les matins
et tous les soirs à des nasses qu'ils avaient disposées sur
la grève de la petite île, avait amené ces deux ])erson-
nages à l'endroit où nous les avons trouvés. L'heure
favorable pour enlever le poisson étant pi'ès d'arriver, ils
ne tardèrent pas à diriger leur attention vers le lleuve, et
voyant où en était la marée, ils (|ui itèrent la clôture sur
huiuelle ils étaient appuyés tous deux. Le grand canot de
bois ai)proprié à cette expédition, fut bientôt misa flot, et,
le conduisant eux-mêmes, ils s'éloignèrent rapidement au
milieu des vagues bruyantes et couronnées d'écume.
CHAKLKS (ilJKHlX
38
III
UN (X)UI* 1)K XOKD-MST
KST i>()iii' 11- district de (,)iu'l)i'(' un vé-
ritiihlc llciiu (|iio le viMit du nord-est.
C'est lui ([iii, iieiidiiiit des semaines
entières, promène d'un bout ù l'iuitre
du l»iiys les hiMimes du golfe. C'est
lui qui. au milieu des journées les
])lus chaudes et les plus sèches de
rét(';, \()us enveloppe d'un liiu'eul
___ ^ _ humide et tVoid. et déi)ose dans
chaiiue poitrine le ueiine des catarrhes et de la pulmonie.
(l'est lui (jui interrom|)t, i)ar des pluies de neui'ou dix jours,
tous les travaux d(^ l'auriciUture, toutes les jjromenades
des touristes, toutes les jouissaïu'es de la vie champêtre.
C'est lui (|ui. durant l'hiver, soulève ces i'ormidables
tem|)ètes de neige ((ui iuleri'ompent toutes les com-
munications et blo(jueut cha([ue habitant dans sa de-
meure. C'est lui enfin, (|ui cha([ue automne pi'éside à ces
fatales bourras([ues, cause de tant de naufrages et de déso-
lations, à ces ouragans répétés et prolongés (jui à cette sai-
son rendent si dangereuse la na\'igation du golfe et du
lleuve Sivint-Laureut.
Dès (piil comnuMice à souiller, tout ce (jui. dans le
paysage, était gai. brillant . animé. Nclouté, gazouillant, de-
vient it'rne, froid, inoi'ue. silencieux, renfrogné. Un ennui,
un malaise décoiirageant pénètre tout ce <pii vous touche
et vous environne. Bientôt des j)rumes légères, au.x
tbruu's fantastiques, l'asent en bondissant la, surlace du
ileuve. Ce n'est que l'avant-garde de bataillons beaucoup
plus furmi(bibles, ([ui ne tardent pas à i)araître. Alors
vous chercheriez eu vain un rayon de soleil, un petit coin
de ce beau ciel bleu si limpide, qui vous phiisait tant.
34
CHARLES (lUKHIN
Sur un fond de imaj^es d'un gris sale, i)assent ra])ides
comme den llôcheH, ce.s meuie.s brunies, qui se succèdent
avec une émulation, une opiniâtreté désolante. On dirait
tantôt la hlaïuîlie fumée du canon, tantôt la tuméo noire
d'un bateiiu à Viqx'ur. Tantôt elles dausent couinie des
fées ca[»ri'jieuses, aii\ vêteuieuts d'écume, sur la crête des
vagues, tantôt elles [)assent dans l'air d'un vol assuré,
connue d'imuienses oiseaux de proie. (iuel((uefois leur
vitesse semble se ralentir, elles paraissent moins nom-
breuses ; déjà vous crove/ entrevoir en quelques endroits
une luuiière vive iu)mme celle du soleil, vous a[)erceve/,
même à la dérobée quebjue cliose de bleuâtre ([ui res.semble
au (iruuunent ; vous vous dites que les bruuies s'épuisent,
que vous aile/ bientôt en voii- la (in : vous vous trompe/,,
elles passeront toujours. Le golfe en contient un résui'voir
inépuisable.
Une journée uuiussade, quebiuefois deux, s'écoulent
ainsi. Puis vient une pluie froide et line, qui va- toujours
en augmentant, jusqu'à ce qu'elle se transforme en véri-
tables torrents, poussée (ju'elle est par un vent inq)étueux.
Tout le jour et toute la nuit, et souvent plusieurs jours et
plusieurs nuits, ce n'est qu'un même orage, uniforiue, con-
tinu, persévérant. Pendant tout ce temps la pluie tombe
comme dans les plus grandes averses, la fureur du vent se
maintient à l'égal des oui-agans les [)lus terribles. Il
semble que le désordre est deveini [)ermanent, que le
calme ne pourra jamais se rétablir. Cependant cela cesse ;
mais alors recouiuience l'ennuyeuse i)etite pluie froide,
plus désagréable et plus malsaine que tout le reste. Entin,
\ni bon jour, sur le soir, éclate une épouvantable tempête :
ce n'est plus le vent de nord-est seul ; tous les enfants
d'Ecole sont conviés à cette fête assourdissante. C'est ce
(jue l'on nomme le coup du revers. Cela termine et com-
plète la nenralue de mauvais temps
i
CHARLES (JUÉRIN
\iô
i
Huit jours après celui où nous avons vu partir les deux
jeunes (fuérin, les liahitunts de la côté du snt/ avaient
éprouvé tout ce ((ue nous venons de décrire. Ils en étaient
rendus à cette dernière l)()urras(|ue. (pii. si elle n'est pas
charuianle par elle-uiêuie. a touj(jurs cf.da d"ainud.)le : irêlrc
la (Icniièrr.
C'était le soir. Miidiinic (lué'rin et la jeiiiu' Louise
étaient assises près d'iiiu' lahlc dans la grande salle (pli
tbiMuait avec deux petits cabinets et la cuisine ou sullc i/cs
yrihs, la seule partie habitée de la uiaison. Le reste com-
prenait (K'ux salons liien meublés, et quatre auti'es petits
cabinets ou c/niiii/irts à ((iiicIk r. Ces ap[)artements situés
à la. suite des autres et sur le luéuu; ni veau étaient fermés
à la ciel", et ne s'ouvraient ([ue dans les grandes occasions.
Dans la -sullc des (jeux un^ l'eu bien uouri'i rem[)lissait
ITitre et illuminait de clartés inégal(!s et intermittentes,
cette chambre, la plus grande de la maison. Autour du
fover étaient rassemblés tous les serviteurs de la ferme et
(pielques-uns de''leurs amis. Ou faisait vkA'w (Xqs, hlês d' Inde
(é[)is de maïs), et vieillards, jeunes gar(jons et jeunes lilles,
avec une gaieté qui sendjlait narguer la tempête, se
livraient à cette occupation favorite des soirées d'automne.
La [)orte (pu faisait comniuni(iuer les deux ap[)artements
était ouverte, et de sa place madame Guérin pouvait sur-
veiller tout ce qui se passait dans la })etite réunion où
.se trouvaient [)lusieurs <-(ir<d'ni:-- et [)lusieurs hJondes.
Louise faisait une lecture à sa mère. I^e livre dans le(£uel
elle lisait était du petit nondjre de ceux ({ui avaient
échappé hVanfoddfr.. fait par l'avis du curé de la paroisse,
de presque toute la bibliothè(pie de M. Guérin.
C'était V Hlsfoire tjéiiénde des coijikjcs. Ta)ulis (|ue la
jeune fille lisait d'une voix douce et émue, la bonne
maman enchaînait avec une merveilleuse rapidité les
mailles d'un tricofa<je qu'elle destinait à l'un de ses Hls.
— Mon Dieu ! dit-elle, que ce pauvre Pierre est heureux
■M
36
CIIAHLKS (il'KlUX
de lit' |»iis C'tw) sur imo ÎU' (h'sortt^ ('omiiic ce jcMiiic iiiiitulot
nujilîiis. lui (jiii use t;iiit de piiiri's de luis ut de liardcs
de toute espèce !
— (^Uiiiil à celii. dit Louise, il u'v iiurail pus eu assez
de l'euilles de palmier poui' lui. ui assez de peaux de liêtos.
Savez-vous (|ue (yliarles est un vrai Ijijou auiu'ès de lui.
— C'est vrai, mais ce pauvre eul'aut. il ne faut pas lui on
vouloir. Il se donne tant de peine. J'ai dans l'idée (pie
ee seia lui (pu relèvera la l'amille ;... mais continue la lec-
ture.
— ,l(' ne sais pas. maman, celle U'clure commence à me
dé|)hiire et à me i'aircî peur. Mnlendez-Nous le \('Ul '.' S'il
allait se jiasseï' poni' tout di' bon des choses connue celles
([lie nous lisons ! (,Mie (;a doit être elVra\ant un nau-
frage !
— Lis toujours, ma cln^-re. Avant de nouseouchei'. nous
dirons un Mi nnutu't pour ceux (pii sont dans U' danu'er. et
un Dr /iro/inn/ls \){)ur\efi cU'i'iuits.
Lt la (.locile jeune lille reprit sa lecture.
Les bruits ((lU' l'on entendait du dehors n'a\aienl en
eU'et rien de bien rassni'ant. .V tra\ers les codais de la
tourmente on distinguait, comme une basse continue, le
lugubre vent du nord-est. Le choc des vagues (pii res-
semblait à un glas funèbre et lointain, le l'roisseuient du
l'euillagi^ et le cra(piement des branches du gi'osornie près
de la maison, les siiUements du vent dans la cheminée,
aigus et sti'idents comme les miaulements de [)lusieurs
chats en colèi'e ; tout cela Taisait une bien tri;jfe divei'siou
îiux lires bruyants que l'on entendait dan.i 1 autre salle.
Louis(î, ini))ressi()nnable coiume on l'esi t( ujours à son
Tige, ressentait une vague terreur (pie ne i)artageait pas
sa mère. .
D'une grande expérience, d'un esprit élevé, d'une
volonté opiniâtre, cette digne femme croyait dans ce mo-
ment toucher à la fin d'une lutte qui avait duré plusieurs
i
('I1A15I.KS (il'KItIN
87
(lu
îmni'i'M. (Jette [xMisc'i' «'tnit soiilo au tbml do son ilinc : lu
Icctiiro ((u'oUo sel'îiisiiit l'iiirclii tiuioté (iirollc voyait tout
prrs d'elle, la teiii|M*le ((u'idle entendait num'ii'. n'elUeu-
raient que la surface de son espi'it.
M. ( luc'riu (''lait mort jeu;n' et |ii'es((ue soiulainenu-nt .
laissant iuh' succession eniiiuil)i'«'e. des alVaii'es dilliciles.
(|u"il aurait pu uu'ner lui-même à hien. mais (|u"ii ('tait im-
possible à tout autre de terminer. il a\ait contracli''
(|nol(|Ues dettes assiv/ considérahU's. pour t'-tendre son com-
nu'i'ci' et construire la ladlenniison (|u"il hal)ita seuU'ment
(jU(d<pu's ainnu's. ahandonnant la denn'ure pati'rmdle à ses
frères, l'un mari»' et à la tôte dune nombreuse tanulle. et
Tant re ct''lil»ataire : c"t'tait foiich' ( '/mr/nf, ilowi purlaienl
nos dciiN j(Mim's u'eiis au coinnieucenu'nt de notre rccit.
Sans mu' circonstance Kieu (''trani:»'. madame (onuan aurait
pu. sinon continuer le nt''.iidce de son mari, du moins li-
«(iiider a\'ec h' temps les dettes ipTil lui a\ait l('\<:ii<''es et
consei'vei' une position t rès indi'peudan te La seule per-
sonne «pii eût une forte réclamalion contre la succession
de M. (!u(''rin. était le hrave DéeliC'iu'. riche enitixateur,
homme honnête et généreux, (|in \\v. pouNait inspirer
aucune im|uiétude. Les autres dettes avaient été contrac-
tées en\(M's dilférentes maisons de commerce de ()m'd)ec ;
la créance la plus forte parmi celles-là. ne s'élevait |)as à
plus (1(! cent louis. Tous les créanoiovs ,seml)laieut être
dans les disjjositions les plus la\()ral)les ; plusieurs avaiinit
même ollert une nniuse de la moit ié. accordant, jiour le
reste, les term(;s les plus faciles. Madame (Inérin se
croNait donc parfaitement sure. lorsi|u'un jour il se pré-
senta chez elle un petit épicier jersais. à ([lù elle (U'oyait
devoir tout an plus (piarante ou eincjuante louis. (Joinine
ce monsieur lui parlait avec beaucou]) d'assurance, et assez
peu de politesse, elle lui offrit de régler immédiatement
ses comptes. Quelle ne fut ])as sa surprise, lorsque le
petit homme tira de son portefeuille des créances au mon-
3S
CHARLKS GUERIN
lit
iiii,
tant de sept cents louis, dont il était devenu l'acquoreur,
et dont il montrait les titres en bonne forme !
M. Wagnaër (c'était lui), voyant (ju'il ne recevait que
peu de chose de sa petite obligation, l'une des plus ré-
centes, avait eu recours à cet expédient, peu risqué d'ail-
leurs, vu les biens considérables de la succession Guérin.
11 avait meuie réalisé par cette transaction ce qu'il appe-
lait un honnête profit. Plusieurs personnes qui n'auraient
pas voulu exercer elles-înémes des poursuites contre uue
famille respectable tombée tout à coup dans le malheur,
s'étaient contentées d'une moindre somme que celle qui
leur était due : car la ccénérosité et la délicatesse de bien
des gens sont ainsi faites, ((u'elles s'escomptent d'après un
certain tarif, et que Ton est tout fier de soi-même lors-
qu'on s'est déchargé sur quelque homme bas et uierce-
naire, d'une besogne ([ui nous parait odieuse.
Le premier moment de stu])eur pas.sé. madame Guérin
.s'était vue forcée de compter avec les exigences du nou-
veau veuu. Au bout de quelques jours, M. Wagnaër se
trouva possesseur de tout le fonds de magasin, de la belle
mai.son, et de ses magnifujues dépendances; pour obtenir
ce résultat, l'épicier avait ajouté, à la quittance de toutes
les obligations dont il était porteur, quatre cents louis
payés couiptant. Cette somuie fut euiployée à payer les
autres dettes, une seule exceptée, comme on l'a vu. et à
rem^>^tre sur un bon pied la ferme que les frères de M.
Guérin avaient un peu négligée.
Ce ne fut pas pour la pauvre veuve une médiocre humi-
liation que de retourner habiter la maison qu'elle et son
mari avaient (piittée, quelques années auparavant, pour
une demeure i)lus élégante, plus agréable, disons-le aussi,
plus jn-étentieuse, et dont la construction avait excité
dans l'endroit beaucoup de petites jalousies. Ce (jui ren-
dait ce déménagement plus pénible encore, c'était l'inévi-
table expulsion des parents de son mari. L'oncle Chariot
CHARLES GUERIN
39
• les
et à
e M.
demeura seul à la tête de la, ferme. Sa présence était uon
seulement utile, mais même indispensable.
Malgré tous les inconvénients qui semblaient contrarier
sa résolution, malgré les sentiments pénibles qui devaient
empoisonner son séjour prolongé dans une paroisse où elle
s'était vue riche, puissante, honorée, madame Guérin re-
fusa avec persistance l'offre très mesquine d'abord, puis
rapidement portée à une somme i'ai.sonnable, que M.
Wagnaër lui j)roposa pour ce qui lui restait de pro-
priétés. Elle préféra vivre îivec la plus stricte économie,
s'imposer les plus dures privations ; elle préféra même re-
trancher à sa jeune famille toutes les jouissances aux-
([uelles elle était hal)ituée (pie de déshériter ses enfants du
patrimoine de leurs aïeux. D'autres motifs j)lus })uissants
que ce poétiijue attachement pour deux terres et une
niiiison, avaient rendu d'ailleurs sii détermination iné-
branlable : c'est (pie, en femme habile et prévojante, elle
avait parfaitement compris toute l'importance de la petite
rlrièrr aux Ecrecissen ; c'est (pi'elle savait bien que la
valeur de ses propriétés ne pouvait ((n'augmenter avec le
temps: c'est que, enfin, elle nourrissait une antipathie bien
légitime contre celui qui avait fondu à l'improviste sur
elle et ses enfants, })()ur les dépouiller.
Aussi, lorscjue à rex])iration des deux années de deuil
de madame Guérin. l'effronté spéculateur, guidé par sa cu-
pidité, et par une ])assion brutale que la beauté de la veuve
justifiait, voulut parler de nuiriage, il fut éconduit avec la
plus vive indignation et le mépris le plus écrasant.
Ajoutons, à la louange de nnidame Guérin, que le culte
l)resque fanatique qu'elle portait à la mémoire de son mari,
et sa fierté naturelle étaient entrés pour beaucoup dans
son refus. Depuis ce temps, une lutte opiniâtre s'était en-
gagée entre le voisin et la voisine. Celle-ci avait eu
jusque-là l'avantage ; mais elle ne voyait pas sans une joie
mêlée d'angoisses le moment où ses deux fils, qu'elle avait
'W
■ II!
40
CH VRLUS (JUÉllIN
fait instruire au moyeu d'efforts et de sacrifices inouïs,
allaient la remplacer dans le couibat.
Mille peusées se présentaient alors eu foule à son esprit :
c'étaient son passé et son avenir qui défilaieut dans son iuia-
gination. Du souvenir ditsjouis de l)oiilieur qu'elle avait
vécus dui'ant son uiariage, elle cherchait à cousti'uire de
nouveaux plans de félicité, uniquement ap[)uyés sur celle
de ses eufants. Livrée tout eutière à sa in'éoccupatiou.
elle avait laissé touiber le uiodeste tissu au((uel elle tra-
vaillait : (die s'était peuchée vi'rs sa (ille. elle send)lait
dé\'orer des yeux le seul des objets de son amour (ju'elle
eiit au[)rès d'elle. {•']lle était belle ainsi ; âgée seulement
de quarante ans. malgré les soucis et les chagrins (pli
avaient silloiim'' son Auu'. il y a\ait dans ses traits tant
d'énergie et dintelligence. dans ses grands yeux noirs
tant de charuu's, dans son teint brun tant de vie et de
chaleur, dans sa taille élancée et imposant(> tant de di-
gnité, dans tonte sa personue tant de grâce, ([u'on ne lui
aurait pas donné plus d'une trentaiue d'années. On sait
que. à cet âge. beaucoup de personnes sont [)lus séduisantes
que dans la pi'emière jeiiiu-sse.
Qu()i(pie cette bunue mère de famille fut loin de consa-
crer beauconj) de teuq»s à la toilette, et ([u'elle évitât
mCnne de se montrer, dans la paroisse, mise d'un(.' manière
trop recherchée, il y axait cliiîz elle une sorte de respect
d'elle-même, comme nu noble et [)ieuv souvenir de l'élé-
gance (pie M. (îuérin avait lui-même voulue et eucouragée,
qui faisait ([u'idh; ne néglig(!ait jamais son extérieur. Ce
soir-là. par exemple, oii elle n'atteudait certaineuient au-
cune visite, elle n'en portait pas moins une robe noire très
siuiple, mais d'une forme gracieuse, et une coiffure élé-
gante, (pu)ique modeste. Debout, dans ce nmment, der-
rière la chaise de sa fille, sur laquelle elle s'appuyait, on
aurait dit ({u'elle voulait faire contraster son genre de
beauté, régulier, sévère et un peu souibre, avec la blonde
CHARLKS Cn-IRIN
41
cle-
et suiive (igiire de raimablo petite Louise. Tout à coup
les deux tciiunos tressaillirent. . .
— (Jlu'est-ceipie cela ? s\'!crièreiit-elles enseuil)le.
Elles venaient d'entendi-e le hruit d'une voiture qui.
dans sa coiu'se ])réci|)it«'e. se heurtait à toutes sortes d'obs-
tacles, les hennisscuieiits d'un cheval joveux d'ai'river. et
les cris impuissants d'une Noi.v juvénile ((ui uouruuindait
la [tauvre bete, et chei'chait à la conduire dans une autre
direction.
— C'est Charles !... .(J'est lui. j'en suis cei'taine. . .ou-
vre/ vitenient. . . Qu'est-ce t(ui jx'ut le ramener si pi'ompte-
iiient. et par un temps pareil '.'....
Comme elle disait cela, la pauvre mère, qui tixMublait
de tous ses membres, sélauyait vei's la ))orte. suivie de
tout ce qu'il y avait d'hou.mes et de femmes dans la
maison.
Dès qu'il vit ouvrir la porte de la maison, Charles, car
c'était bien lui, abandonna le projet ([u'il avait de passer
A
42
charle:s uuerin
\t
If
outre, et se laissa tranquillement conduire au bas du perron,
ce qui fut l'affaire d'un instant. Avant que le jeune homme
eût mis le pied à terre, il était déjà accablé de (|uesti()ns.
— Où est Pierre ? Pourquoi es-tu revenu aussi vite ?
Qu'y a-t-il de iu)uveau à la ville ?. . . .
A tout cela, Charles répondit par une autre question :
— Pensez-vous, maman, que je pourrais voir le curé à
l)résent ?. . .J'ai quelque chose. . .une lettre à lui donner,
et je voulais me rendre chez lui tout droit; uiais le cheval
s'est arrêté ici malgré tout ce que j'ai pu faire.
— Dis-tu cela pour tout de bon ? Tu sais bien que mon-
sieur le curé est couché il y a longtemi)s. Je suis sûre
qu'il est près de dix heures. . .Si je n'avais pas permis aux
etiyiujh d'avoir ce soir queh^ues-uns de leurs amis, tu n'au-
rais pas trouvé une seule personne del)out dans la maison.
— Cela ne fait rien ; il faut absolument <iue je voie mon-
sieur le curé ce soir, il faut que j'aille chez lui tout de
suite. . . .
Ces instances de son fils furent comme un trait de
lumière pour madame Guérin. Elle remarqua que la figure
de Charles était dans un aussi grand désordre que ses
vêtements; que si ses bardes ruisselaient l'eau et étaient
toutes souillées de boue, son visage était pâle, ses lèvres
contractées, ses yeux hngards, et que toute sa personne,
en un mot, trahissait le plus grand embarras, la plus vive
agitation.
— Alors, vous me trompez, dit-elle d'un air sévère ; puis
adoucissant sa voix :
— Mon Dieu ! Charles, tu viens nous apprendre quelque
malheur ; et tu voulais nous faire prévenir par le curé.
Voyons, cette lettre est pour moi, n'est-ce pas?
Le j-iune homme ne répondait rien.
— Monsieur, je vous ordonne de me remettre cette. . . .
lettre. Je suis votre mère, je crois, et vous avez cou-
tume de m'obéir.
CHARLES dUÉRIN
43
figure
puis
Pendiiiit ce temps l'oncle Chariot s'était emparé du
cheval et de la voiture, et les avait conduits à l'écurie.
L'écolier, tout tremblant, était entré dans lu maison pres-
que sans s'en apercevoir; ou avait refermé la jmrte sur
lui. Il se trouvait debout près d'une table, en face de sa
mère et de sa sœur. Il vit alors sur le visage de ces doux
femmes tant d'anxiété et de souffrance, qu'il fit son sacri-
fice, tira silencieuseuient la lettre d'une des poches de son
capot, et la donna à Louise, des mains de laquelle madame
Guérin l'arracha si l)ru.s({uement que la pauvre enfant
resta toute confuse.
— Ah ! c'est l'écriture de Pierre ; c'est tout ce qu'il me
faut. .. .Mais à peine eut-elle fait sauter le cachet et lu
les premières lignes, qu'elle pâlit et se laissa tomber sur
up.e chaise. Charles gardait l'attitude d'un criminel qui
attend sa sentence.
— Louise. Louise 1 s'écria tout à coup la pauvre mère,
Louise. . .Charles. . .je vais mourir. Il est i)arti ! de l'eau,
vite, vite, de l'eau.... je vais mourii'. .. .Mon Dieu!....
Et elle s'évanouit.
Louise et toutes les autres personnes couraient de tous
côtés et ne trouvaient pas d'eau, quoiqu'il y en eût un
grand pot sur la table tout près d'elles.
Charles, aidé d'une servante, porta sa mère sur un lit,
et avec quelques soins, elle revint par dégrés.
— Est-ce bien vrai ? Comment as-tu donc fait ?....
— Maman, je sais que vous allez beaucoup me gronder;
mais c'est qu'il m'avait ensuite promis qu'il ne partirait pas...
— Malheureux ! tu savais tout !....
Ces mots restèrent comme une malédiction sur les lèvres
entr'ouvertes de madame Guérin ; plus \ni\e que jamais,
elle perdit de nouveau connaissance. Puis bientôt son
visage se colora, ses yeux s'animèrent, elle s'assit sur le
lit, les poings fermés convulsivement et les dents ser-
rées. Le délire s'emparait d'elle.
44
CHAKLKS (irKRIX
— Caïii, cria-t-elle d'une voix sourde et brève. Caïn,
qn'a.s-tu fait de ton frère ?
— Minuiin, inanian . . . .ayez donc pitié de ce [)auvre
Cliarles. Vovez. il tvst à moitié mort, il est à genoux, il
sanglotte. Nous allons tous mourii- !
La mère n'entendait [)as.
— Ramez donc, dit-elle, vous ne ramez pas. vous autres
. . . .le vaisseau fuit si vite !
Les deux enfants prirent chacun une de ses mains dans
leurs nuiins. leurs yeux se rencontrèrent, un doute terrible
s'échangea dans leurs l'egards. Un nouveau malheur i)ire
(i[ue !e [n-emier venait-il les écraser? L'aliénation men-
tale, cette hideuse fosse dans huiuelle la douleur fait si
souvent trébucher lo rai-Mu ' Maine, \enait-elle de s'ou-
vrir et de se refermer s.ir un ■ nouvelle victime? N'osant
se dire ce qu'ils [)ensaieMt, ils appuyèrent la tête de la
malade sur son oreiller, vl . ^stèvcMU lonjiiemi)s à l'ob-
server, immobiles. Elle ne pai-Jait ])lus. elle semblait
dormir; le sang se portait ra])idement et connue \isible-
inent au cerveau : les yeux étaient fixes, les pieds et les
mains froids, la peau du visage sèclie et brillante.
Plus d'un ([uart (riieure s'écoula ainsi, [j'oncle Chai'lot
entra dans le petit culihift oii s'était passée inu' partie de
cette scène, et il obtint des deux enfants, m)n sans peine,
la permission de restei' seul au[)rès de nuidame (iuérin.
— Allez lire la lettre de Pierre, leur dit-il. cela vous fera
pleurer comme moi, et ra vous fera du bien ; j'ai envoyé
chercher le docteur, et j'aurai bien soin de votre maman.
Voici ce cpie contenait la lettre, dont Chai'les fit la lec-
ture à sa sœur et à tous les domestiques rassemblés :
t.
'' Ma chère Mu nom.
" Tu vas bien pleurer quand tu liras cette lettre. Mais
j'espère au moins que vous ne me maudirez pas. Si tu savai»
combien cela me coûte de faire ce que je vais faire ! J'ai bien
f
^1
CHARLES (iUKRIN
45
versé des lunnes avant de in'v décider ; et il nie semble,
malgré (jue ee soit déjà lait, ({ue je n'y suis pas encore dé-
cidé, il nie seniljle ([ue j'agis contre nia \'olonté, comme
si une main bien méchante me ])oussait à tout hasard.
Qiuuid tu auras re(;u cette lettre, tu n'auras [)lus qu'un de
tes fils auprès de toi: l'autre t'aura al)andonnée. toi, digne
et l)onne méi'(} ([ui te sacrifies pour nous ; il t'aura abau-
douuéi' comme un lâche ! ('i'o_ve/-vous cela, ma mère, le
cro\'c/,-\ nus ([iK" jo luis comme uu déserteur pour ne [)as
porter ma paii du l'ard^au de la famille ? Oh ! j'en suis
certain, (piaud je nous aurai conté tout ce que j'ai souffert,
tout ce qui \nv ch'-cide. vous ne croirez ])as cela. \'ous me
pardonnerez, n'est-ce pas ?.,.,Et puis, vous êtes si bonne!
\ ons me gronderiez bien, moi présent, vous me ])arleriez
bien sévèrement ; mais, absent, vous ne trouverez que des
larmes et des prières pour votre (ils aîné. Il n'y a que
cette pensée (pii me toui-meute : vous allez croire peut-
être ([ue la perspective d'être obligé par la suite de vous
i'aii'e vivre, vous et toute la t'amille. m'aura effrayé, m'aura
poussé à courir seul après la fortune. Ah ! si vous saviez
avec (pielle joie je ferais n'importe quel ouvrage, je me
livrerais à n'importe (juelle profession pour vous aider,
vous et ma bonne petite Louise. Ce n'est (juc lors(pie j'ai
vu (pie je n'étais bon à l'ien ici, que je ne pouvais (pie vous
être à charge, (pie j'ai pris tout à fait mon parti. 11 y
avait longtemps (pic ce projet i-ombattait en moi. combat-
tait contre mon amour pour vous, contre mon amour pour
ma s(eur. contre ramour (pie j'é[)rouve poiii' la belle cam
pagne de mou enfance, ce qui est encore, je crois, de
l'amour pour vous et pour ma sauir; car jamais une ligne
une couleur de ces beau.v paysages ne se présentera à mon
espi'it sans que je songe à vous.
'' Je ^ ous assure que, hier et aujourd'hui, j'ai eu bien de
la peine à me cacher de ce pauvre frère. Il s'opposait
tant à mon départ, il me faisait tant de remontrances,
4G
(CHARLES UUKRIN
qii'ù lii fin j'ai dû le tromper. C'est un des plus grands
chagrins que j'emporte avec moi, et j'en ai, sois-en sûr.
mon l)()n (yliarles. j'en ai plus (jue de la honte. Mais il
me menaçait de tout vous dire, moi qui ne lui avais tout
dit([u'ave(; la promesse (hi plus grand secret. Cela m'a bien
coûté; je lui ai tait croire, dejiuis ([ue nous !-()n)nies ])artis
d'avec vous, (jue j'allais j)ri'U(lre la place (pi'il voudrait
et t'aii'e ce ([u'il voudrait ; je me suis })rêt(' à tout ce (|u'il
a voulu pendant les (juatre premiers jours (pie nous a\'ons
été à Québec; mais je \'ois \)\vn que toutes mes démarches
sont inutiles : je pars d'.Muaiu.
" Le vaisseau à bord duquel je me suis engagé (non pas
absolument comme matelot, mais je jjense bien ([ue ra nt'
vaudra pas beaucoup mieux), lève l'ancre à six heures d\\
matin. Je vais ilonner cette lettre à un gar(;on d'au-
berge à la basse ville. Il m'a promis, [)our une [)iastre
(une des /rois /u<is/i-<.^ (jue j'a\ais emjiortées). de l'iiire tout
sou possible pour trou\'er mon iVére et la lui remettre. Il
ne doit |)as la lin donner avant demain au soir. Je
ne vois pas((u'il _v ait aucune possibilité de me l'ejoindre,
car on pourrait bien le tenter. D'ailleui's, comme cette
lettre vous est adressée, Charles vous la portera tout drt)it,
j'en suis sûr. 11 ira bien \ite ; nuiis je suis certain (ju'il
n'en lira ])as une ligne avant de vous l'avoir remise.
•• Le vent tle nord-est qu'il a l'ait tous ces jour.s-ci souflle
bien moins t'oi't ce soir. [1 fera justement une bonne
[)etite brise demain pour louvoyer, à ce que dit le capi-
taine. Je suis bien aise (pi'il l'asse mauvais. Je souffri-
rais trop en [)assant devant la maison paternelle, s'il fai-
sait un beau soleil, et si je voyais toute la cote avec sa
belle toilette d'automne. J'espère bien que les brumes
cacheront toute la campagne.
" Charles m'a conduit d'abord chez M. Wilby, et, quel-
que préjugé que j'aie contre lui, je dois vous dire qu'il a
fait son po.ssible pour me procurer une situation. Il n'y
CHARLES GUEKIN
47
en avilit [)iis de vacante clans son bureau ; mais il a pressé
et sollicité presque tons les marchands en gros de sa con-
naissance, et cela inutilement. Les uns n'avaient pas de
place à donner, les iuitres attendent des neveux, et des
cousins, et des petits cousins, et des cousins de leurs amis
ou de leurs correspondants en Angleterre ou en Kcosse ;
enliu je u"ai pu trouver de place nulle part, t^iand j'ai
vu cela, j'ai été sur le ])oint d'écouter Charles, ((ui voulait
bon gré mal gré me taire [)asser un brevet clie/ M. Du-
inont. ce vieil avocat ami de notre ])ère. à ((ui vous iu)us
aviez recommandés ; nuiis je me suis convaincu de [)lus en
plus ([ue ce n'était pas mon état. Mon état à nuii.ce n'est
pas de sécher sur des livres, de végéter au milieu d'un
tas de |)ai)(n'asses ; c'est une \ie active, créatrice, une \ ie
((ui ne t'iisse ])iis vivi'c ([u'un seul homme, une \ie(pu fasse
vivre beaucoup de momie par l'industrie et les talents
d'un seul. C'est à peu près l'inverse de la vie (>i]iciclh\ oîi
l'industrie et les traviiu.v th; beaucoup de gens fout vi\re
un seid hounne à ne rien faire. Je vomirais du commerce
et de l'industrie ; non ])as du commei'ce et de l'indus-
trie, [)ar exeiu[)le,à la fa(;i)n de notre voisin, M. Wagnai'r.
Dévorer comuu; un \ami)ire toutes les res.sources d'une
po[)uh\tii»n ; dél)oiser des forêts avec rage et sans aucune
espèce de pi-évoyance de l'avenir ; donnei- à des bras
que l'on enlève à l'agriculture, en échange des plus
durs travau.K, de mau\aisos passions et de mauvaises
habitudes ; ne pas» voler ouvertement, mais voler pai'
réticence, et en détail, en surfaisant à des gens qui
dépendent unicpiement de vous, ce ([u'ils pourraient avoir
à meilleure composition [)artout ailleurs; reprendre sous
toutes les formes imaginables aux ouvriers ([ue l'on
emploie le salaire qu'on leur donne ; engager les liahi-
iaïtts il s'endetter envers vous, les y forcer même de
plus en plus une fois qu'on les tient dans ses lilets, jusqu'à
ce qu'on puisse les exproprier forcément et acheter leurs
4S
CHAHr.KS (il'KHIN
terres ù \ il prix : voilà ce que ('ertaiiies gens iii)|)elleiit
(lu C()iiiiiu'rc(^ (!t (le riiuliistrie ; moi j'iii)|)elie cela autre-
iiieut. .Fe voudrais, je vous l'avoue, l'aire toute autre
chose.!. .le voudrais être dau.s uia localité le chef du
projiMcs. ,I<^ N'oudrais établir (|uel([ue uiauidacture nou-
velle, arracher pour de pauvres gens uu peu (
le r
1 rue ut
»(ue l'on e\[)orte tous les aus eu échauii'e di's produits
dt'Uioralisateurs de l'étranger. Mais lorsque j'ai voulu
[)avler de (piehiue chose de seuil)lable aux personnes
âgées et iutluentes que j'ai reucoutréiîs. elles ont levé
les épauh's, elles ont ri de moi. elhîs ont rendu justice
à la bonté de mes intentions, mais elles m'ont paru
ajouter en elles-mêmes : c'est bien dommage que ce jeune
homme-là n'ait [)as un i)eu de sens commun. Je vois ([ue
c'est l'idée dominante. Il faut faire ce ([iie les autres ont
toujours fait, et il n'y a pas que les hithitanl-s (jui tiennent
à hi routine. Les gens riches et instruits sont tout aussi
routiniers. Je n'aurais trouvé qu'à grand' ])eine quelqu'un
(pli m'aurait prêté un peu d'argent pour mes pi'ojets.
Et puis il m'aurait fallu une place pour ([uehiue temps
dans une maison de commerce, pour me mettre au fait
du négoce ; il m'aurait fallu aussi passer ((uelque temps à
visiter les manufactures dans les Ktats-Unis. Je n'ai pas
l'argent (ju'il faiulrait pour aller faire cette espèce'd'ap-
prentis.sage ; je n'ai [)as [)U trouver de situation. Ainsi,
([ue voule/.-vous ([ue je fasse '.' Je vous le réjjète. je ne
veux être ni prêtre, je n'en aurais pas le courage, et c'est
assez de Charles, qui se dévoue à cet état ; ni médecin,
cela m'irrite les nerfs rien que d'y [)enser ; ni avcjcat, ce
n'est plus un honneur ; ni notaire, c'est par trop bête.
Aucune de ces ])rofessions ne convient à mon caractère et
à mes goûts.
'' Une autre chose, c'est le dédain profond que paraissent
éprouver tous les jeunes gens pour tout ce qui n'appar-
tient pas à l'une des (quatre inévitables professions. J'avais
CIIAIUJvS (irKI!IN
4f)
)p;ii'-
ricli'e (II' iiroiiji<ij;or ihiiisiiii des cliiiiitiers où l'on construit
U's vaissoiiux ù Saint-Uocli ; j'en ai j)urléi\ nndi^ nios com-
pagnons (lo classe, dont lo pèi'o est Ini-nieino nn |)auvi'c
journalier (|ui tiavaillc dans ces clianticrs ; eh ! bien, il
m'a |»ri'S(|ue lait rougir diî mou i>rojet. Il me sendjle pour-
tant (|ue ce serait une Ixdle cai'rière. 11 y a de c(!S cons-
tructeurs de vaisse;ni.\ (pii sont plus liclies (jue tons les
hommes do )>roiession (|ue je connais ; et la société an-
glaise, qui est pourtant assez grimacière de sa. initure. ne
leur t'ait pas trop la grinnu'e. Mais ipuind j'ai vu mon ami,
(jui ne sort [)as de la cuisse de .Jupiter, croire déroger s'il
faisait autre chose (pTétudit^r le droit, je me suis demandé
ce (|ue diraient à plus (bi'te raison ceux qui ont des parents
comme les miens. . .
"' C'est l)ieu triste [)our le pays (ju'oii ait de semhlaljles
préjugés. (Jela nous mèn(^ tous ensemble à la misère. liC
gouvernenu'ut nous lerme la porte de tous ses bureaux,
le commerce anglais m)us exclut de ses comptoirs, et nous
nous iermons la seule porte qui nous reste ouverte, une
honnête et intelligente industrie. Tandis ((u'il faudrait
touti' une [)o[)uhition do gens hardis jusipi'à la. témérité,
actifs jusqu'à la frénésie, vous rencontrez à chaciue pas des
imbéciles qui rient de tout, (pii se croient dos gens très
supérieurs, lorsqu'ils ont ré[)été un tas de sornettes sur
l'incapacito. sur l'ignorance, sui- la jalousie, sur l'inertie,
sur la nudrliancc (il y a do ces gens-là ([ui croient au
destin comme des mahométans), sur la fatalité, qui ompé-
client leurs compatriotes do réussir, ce cpii est en ofïet un
excellent moyen de tout décourager et de tout empêcher.
Si ce n'était do ces gens-là, qui se fi)nt passer pour des
oracles, je crois que les choses iraient aussi bien ici
([u'ailleurs. Je no vois pas du tout pourquoi elles iraient
moins bien. L'énergie de toute une population bien
employée et constamment employée iinirait par user à la
longue la chaîne du despotisme colonial... Mais je m'irer-
ôO
CHAHLKS (ll'KinN
(;()i.s, ma clièro iiiiiiiiiin, (|iio jo iiio lainsc aller aux grands
mots ; et ce n'est iioiirtant pas le temps de l'aire mie
((ni/>njh(ifi()ii. .l'ai voulu vous dire toutes les raisons de
mon dépiirl, alin de n'être point taxé d'ingratitude. Je
compte bien (jue les choses iront mieux dans ce pavs d'ici
à queicpies années. Mais je n'ai pas le temps d'attendre,
et je m'en vais. Si je fais fortune ailleurs, ce qui est fort
douteux (a[)rès tout, ce n'est pas imjiossible), je re-
viendrai \()us consoler dans votre vieillesse et je dépen-
serai au milieu de mes compatriotes, ce cpie j'aurai «•agné
dans un autre pays, (''est tout juste, puisipi'il y a des
étrangers (|ui viennent s'enrichir à nos dépens et s'en
retournent vivre ailleurs de nos dépouilles !
'' -le ne vous dis pas le nom du vaisseau à bord du((uel
je m'end)arque. Il y en a pliisieur.s qui ))artent en mCune
temps. .I(i ne veux jjas (pie vous puissiez me suivre de
vue. je j)réfèi'e d(! beaucoiq) (|ue vous me comptic/ pour
mort dès à présent : l'espérance, l'anxiété de cinujue jour
vous rendriiient tro[) malheureuse. .le vous préviens (pie
vous n'aurez de mes nouvelles (pie par inoi-m(''Mne, si je
reviens; mais je ne vous écrirai point. Il y aurait trop de
lacunes, trop d irrégularité dans ma correspondance ; ce
serait un nouveau chagrin, une nouvelle douleur clnujue
fois. l*ar une circonstance ou ])ar une autre, par ma mort
peut-être, cette correspondance pourrait cesser tout à coup ;
ce serait un désespoir comme celui que vous allez éprouver
en lisant cette lettre. Il vaut mieux n'avoir de ces éiiio-
tion.s-là ({u'une fois dans sa vie : c'est bien assez. Je sais
combien je suis coupable de vous causer, une fois, cette
douleur atroce ; je serais beaucoup plus coupable, si je m'y
prenais de manière qu'elle pût se renouveler. Je ne
sais pas si ce n'est pas une bien grande cruauté, ajoutée à
toutes les autres, que de vous dire cela ; mais je me suis
imaginé qu'à la longue votre chagrin s'effacerait, que ce
bon Charles et cette charmante Loui.se viendraient à vous
m
j-
ciiAin.Ks criiinx
consoler ; (in'ils vous rorii'u'iit oiililicr un ingrat dont il
vous serait impossible de siii\re les traces. Mon Dion !
conx (|ni sont morts, on les onl)lie bien ! Est-ce (|iio ceux
(jni partent pour no jamais revenir, ne sont pas ahsoln-
niont comnio s'ils étaient nn)rts ? N'ons viomlre/, à vous
dire cola, et lo lion Dion (|ne vous prie/, si bien pei'inettra
fpio vous lassio/, ponr moi comme on l'ait ])onr les morts.
Si, an contraire, vous connaissie/ (|nel pavs je parcours,
si vous aviez dos lettres de moi. ([uo d'angoisses ! (Jlni(|ue
t'ois (pi'cdles retarderaient, ou chacpie t'ois (pio vous pour-
rie/, mi^ croii'o en danger, ce serait pour vous la nn'nu'
chose (pie si je \enaisde moui'ii" sous vos veux. VA puis, si
après m'avoir compté pour |)er(lu pendant i)ien di^s années.
Dii'ii pormottait qu'ini jour, au moment oîi vous termi-
norie/ une prièri' plus t'ervente «pi'à rordimiii'o. jo me
jetasse dans vos bi'as, grandi, vieilli, nn''connaissal lo, nniis
votre lils cependant, nuiis vous parlant d'une voix connue
dos mon Itercoau, d'une voix acquise, formée, exercée près
do vous et par vous, (piol bonheur, quoi moment d'ivrossii
céleste, n'ost-ce pas V... Ainsi, vous lo vove/. il est bien
mieux pour vous île me compter pour mort, et de laissoi" à.
hi Providence lo soin de me ressusciter un jour à venir, si
cela lui ])laU. Et jo vous promots que cola arrivera un
jour ; ou an moins c'est que (;a n'aura j)as défiondu do moi.
Je vous aime, j'aime Louise et Charles, j'aime mon [)ajs,
et si j'y puis revenir, pour être utile à tous ceux que j'aime,
an lieu de leur être à charge, je lo forai.
" Avant de fiiùr, comme je pars, vous me permettrez,
de même qu'on le permet aux mourants, quel que soit leur
âge ou leur condition, vous me permettrez do vous donner
quehiues conseils. . D'abord je vous prie en grâce de ne
jamais envoyer Louise à Québec, et de ne pas la lancer sans
protection dans ce qu'on appelle le beau monde. Je n'ai
pas la moindre envie qu'elle figure parmi cet essaim de
jeunes évaporées qui papillonnent autour des,officiers de
52
(PARLES (JUERIX
1;
i «Tiinuson.
Je
(1
vous (lemanao naraou. ina
:di
bon
ne niiiman,
(le vous dire de pnreilles clio.ses, nmis je dois mettre votre
orgueil de mère en garde contre la tentation (jne vous
éprouverez peut-être bientôt de l'aire In'iller votre (ille.
•' Quant à (>liarles, vous ne le contredirez ])as, je vous
en prie. 11 veut être prêtre, et il doit l'être, pui^jne Dieu
l'appelle à cet état. Je sais bien que moi parti, et Charles
dans les ordres, il ne reste plus [)ersonne pour relever le
nom de mon père, })our soutenir la lamille ; mais enfin, les
familles doivent avoir une lin, comme les hoiumes et les
peuples, et il ne faudrait pas, pour des rai.sons semblables,
faire le malheur de Charles. Je vt)us avoue cependant cpie
j'ai eu mes doutes sur la vocation de mon frère. C'est à
lui d'y penser, et très probablen»ent que mon départ
l'engagera à réfléchir sérieusement. Je lui ai déjà dit en
riant ce (pie j'en pensais ; il se peut bien ([ue je me
trompe : dans tous les cas, il ne fera pas mal de se rap-
peler ce que je lui ai dit.
" Encore un mot. Ne vous obstinez pas, ni vous, ni
(Jharles, à lutter contre M. Wagnaëi-. Cet liomme est
])lus puissant que vous ; il vous broierait dans un instant.
S'il vous ofï're un [)rix raisonnable pour la terre, vendez-
la.. C'est le dernier article de mon testament.
" J'ai passé la plus grande ])artie de la nuit à écrire,
j'entends siffler le vent dans les(H)rdages du vaisseau près
du quai. Je suis dans une petite auberge à la basse ville ;
et si je veux me réveiller avant six heures, l'heure à
laquelle je devrai être à bord, il est temps (jue je prenne
un peu de sommeil. Voilà plusieurs nuits que je ne dors
pas, et, chose singulière, dans ce moment-ci qui est le
plus critique, le sommeil vient à bout de moi et prend .«a
revanche. Votre bénédiction, ma mère ; dans quelques
heures je serai parti !
" Adieu, ma mère, adieu, et pardonnez-moi.
( " Pierre Guékin."
CHARLlvS (JUKRIN
Il y avait dans cotte lettre beîiiic()ii[) de vérité et de
bon sens, à cAté de beancoiip d'exagération et d'orig-inalité.
Elle donnait nne idée assez exacte dn travail ({ni s'était
opéré dans resi)rit de cet étrange jeune lionnne ; elle
montrait rintlnence t'iuieste, sur cette âme généreuse et
fière, de l'état de société anormale dans lequel elle se
!% sentait placée et ([u'elle fuyait, n'osant le combattre
seule.
Louise et (-barles venaient il'achever cette lecture,
entrecoupée souvent i)ar leurs larmes, lors(|ue le médecin
qu'on avait envoyé cbercher pour leur mèi'c se présenta.
Il trouva l'état de madame Guérin l'ort alarmant, et fit
dift'érentes [)rescriptions ([iii lui'cnt soigneusement exécu-
tées par la jeune lille. Comme il allait repni'tir, la tem[)éte
redouI)la tout à coup de fureur. liCS vents (jui se déchaî-
naient et groiulaient chacun à leur tour, send)lèrent se
réunir pour un comnmn et décisil ellort. Après un
moment de: silence, i)res((ue de calme, un bruit épouvan-
table se fit entendre. C'était le gros orme pi'ès de la
maison (pii. cédant à cet assaut, tomba tout d'un m()r(!eau.
Il y eut dans le déchirement, dans le iVoissement, tlans les
mille craquements qui accompagnèrent la chute lourde et
retentissante du tronc de l'arbre, quelque chose ((ui allait
jusqu'au cieur pour y remuer cette libre délicate et ine.x-
plical)le de la siq)ei'stition, (|ui vibre toujours à notre
insu au dedans de nous-mêmes dans de semblables
instants.
— Encore un malheur, s'écria Louise, Tf^r/z/t! i/e I<i/>iml//e
qui tombe ! C'est bien bon (pie maman donne aussi [)r()-
fondément.
Comme la jeune (lUe i)ar'.ait, une détonation très forte
se fit entendre.
— (Qu'est-ce (pie cela, encore, dit-elle '.' Ce n'est pas un
autre arbre qui tombe : il n'y en a pas d'autre ki:s«i près
de nous.
ïà
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54
CHAULES (iTHRlX
I '
Une minute ne s'était [)ii.s écoulée qu'une seconde détona-
tion, plus distincte et plus rjip|)rocliée, ajouta nu soupçon
qu'avait fait naître la première, la certitude d'un naufrage
imminent pour quelque pauvre vaisseau ballotté par la
tempête. En efîet, de la grève où Charles n'hésita pas à
se rendre, malgré les torrents de [)luie et un tourbillon à
ne pas se tenir debout, on
apercevait entre le ciel
noir et l'eau noire une
masse blanchâtre empor-
tée avec rapidité par le
vent. Cette masse s'arrêta
tout à coup. Un éclair qui
brilla, un troisième cou[)
de canon (pii
retentit. un
nuage de fumée
rougeâtre, ([ui
.se dissipa bien
vite, un craque-
ment épouvan-
table, furent
les seuls adieux
du mivire ([ui,
par la mala-
dresse du pi-
lote, avait fra])-
pé sur un récif à Tune des extrémités de la petite île, et
som])ra tout de suite. Il était alors une heure après minuit.
Lors(;ue le jour parut. quel(|ues débris seulement furent
apportés [)ar les flots sur le rivage, mais on ne recueillit
aucun cadavre ; on présunni que les conronfs les avaient
entraînés à une grande distance en descendant le fleuve.
Le soir de ce jour (et ce fut une journée belle et bril-
lante, pleine de lumière et de gaieté ; un de ces jours
^
CHAKLKS (iUKKlN
DO
T'"^'
■É
ê
*
purs et sereiiiH que la Providence fuit lever après les
jours de tempête et de désolation, afin que l'on se sou-
vienne bien que c'est elle, et non pas le j^énie du mal qui
,u'()uverne le monde) ; le soir de ce jour, disons-nous, près
d'une urande croix noire, au bord du cbemin, à une demi-
lieue à peu [)rès de la demeure de madame Guérin, un
jeure homme et une jeune (ille étaient à genoux et
priaient.
Une légère Noiture, ({ui contenait deux jeunes filles
élégamment vêtues et dont l'une tenait les renés sans trop
dV^nbarras. passait lentement près de cet endroit.
— Vois donc, Clorinde, dit l'une, est-ce le jeune Guérin.
dont ton père nous parlait l'autre jour, ([ui t'ait si dévote-
ment sa ])rière au pied de la. croix de la mission V
— Non, ma chère, ce n'est [)as celui dont [)apa nous
parlait. Nous avons aj)pris aujourd'hui f(u'il s'est embar-
(pié à bord d'un vaisseau comme matelot. (Jelui-ci. c'est
Charles, ([ui va [)rendre la soutam» dans (juelques jours.
— Tiens ! mais sais-tu ([ue c'est un très joli gareon ?
\'ois donc ([ucl air de distinction il y a dans toute sa
personne. Sa s(eur est aussi bien gentille.
— Oh ! oui, réi)li([ua mademoiselle Wagnaër, ces jeunes
Guérin étaient destinés ù être des hommes très brillants,
celui-ci surtout. (Test bien dommage qu'il se fasse ])rètre !
"I
50
CHAHLKS (irKKIN
IV
TROIS IIOMMKS I) KTAT,
N\'IK()N (lUiitre mois tiprès les scènes
(jiK! nous iivoiis décrites diins les cha-
pitres précédents, par nne froide
soirée de janvier, dans une mansarde
"CklilS^^^'' d'une assez i)anvre maison du lau-
l)onrgSaint-Jeiin,à (^)uébec, nn jeune
homme était assis ])rès d'une table,
où il paraissait lire et méditer pro-
fondément sur sa lecture. Il y avait
sur cette table deux livres ouvertî:
l'un dans l'autre. Le plus _!;rand et le i)lus gros, celui de
dessous, c'était les Lois rirUrs de Domat ; le })lus petit,
celui de dessus, c'était les Marfi/rs di' (Jhatoaulniand. Il
était évident (|ue le jeune homme avait d'aljord \oulu
étudier sérieusement, mais (lu'cusiiite il avait contraint
Vlu-foflo de Doniiit à donner rhos[)italité au petit xolume
des }[<(H!p\i. de manière que l.i [)oésie avait eu littérale-
ment le dessus sur la juris[)rudence.
L'ameublement de la petite clunnbre de l'étudiant (car
à ce trait (pii ne reconnaîtrait un étudiant en droit de
première année ?) était pauvre et ^bizarre à la Ibis. V\\
grand sabre avec un habit l'ouge militaire, et un shaUo
étaient susiiendusà un clou à la cloison. Deux grands des-
sins à la craie, richement encadrés, souvenirs de collège,
étaient disposés de charpie côté de cc^tte es[)èce de trophée;.
Des ((uatre pans de cette chambi-e deux étaient formés
par un nnir blanchi à la chaux, et les deux autres par une
simple cloison de planches de sa[)in, ([u'une pi'opreté
excpiise faisait paraître luisantes et dorées, ainsi ipie le
p.ancher.(pii était nu, à l'exception de ce (pie l'ecouvraient
ClIAULKS (irKRIX
i)i
doux Ijoiits (lo tapis étaU's avec orgueil, l'im prrs du lit,
l'autre pi'ès do la table d'étude. Une potiti; aruioiro d'un
bois très vil. peinte on rouge, ut dont on avait t'ait une
bibliotbè((ue à l'aide de (|uel([ues planches, était j)()séo sur
lii table et couronnée par une statue d'IIorcnle, on plâtre,
statue i»res((ue colossale, et dont ra('([uisiti()n avait dû
épuiser pour plusieurs mois les sulisides ([ue le niaitro du
loiiis recevait de
ses parents. Des
^f. gravures et dosli-
;^ thograj)liies, >'o-
^- présentant soit
^;: dos sujets reli-
gieux, soit des
danseuses plus ou
uioinsdécollotées,
étaient collées cà
'■'"'^J^ ^,-r7r^-rrT7—y~.y^'/y\%, Ot là Slir K'S cloi-
:.^^S;W petite
doré. cadeau d'une
mère pieuse, pro-
testait, au chevet
(lu lit, contre l'es-
pèce do transfor-
mation (|ui s'opérait dans les idées de l'étudiant. FjO lit.
placé dans un des angles do la (diaml)r<'. la table d'étude avec
la bibliotliè(|Ue im|»roviséo, placées dans l'angle opposé,
trois mauvaises idiaises en paille, un grand colIVe bleu, et un
petit nécessaire, très antique dans sa fornu'. loi'maiont tout
lo ménage du jeune célibataire. Au-dessus de la porte, il
y avait une éiu)rme tête d'orignal au bois large et déve-
loppé, ijui aurait l'ait honneur à un musée d'histoire
ÔS
CHARLES (iTHUlX
iiiiturellCjOU au salon de quelqiio Neiiirod de Québec ou de
Montréal ; mais nous devons dire (jue celui qui aurait
attribué la mort du nolde iinimal au possesseur de sa
dépouille, aurait commis une criante injustice.
Comme on le voit, tout dans cette petite chambre
trahissait dans celui (jui l'occupait une association d'idées
étranges, une lutte intérieure de la religion contre la
mondanité, un attachement capricieux ])our des objets
futiles, un grand dédain pour toutes les bonnes et utiles
choses ([ui composent ce ([ue l'on ai)pelle le coiifoii.
Charles (îuérin, car nos le(;teurs n'ont pas man([ué de
deviner ([ue c'était notre héros que nous leur présentions
ainsi métamorphosé, Charles Guérin avait en eftet passé
\Mv u.iC de ces crises inévitaldes, qui modifient les idées et
le caractère d'un jeune honune ; il avait éi)rouvé à la
suite du départ de son frère une série d'émotions qui
avaient rendu plus vague encore et plus in([uiète son ame
irrésolue quoique ambitieuse.
Par les débris que l'on avait recueillis, on avait décou-
vert ([ue le vaisseau (pii avait sombré pi'ès de la petite île,
était le Roi/al-Genrf/c. l'un des m.vires partis du port de
Québec, le jour oii Pierre (îuérin avait dû s'embarquer. Il
ne restait donc ([ue i)eu de doute à Charles sur le sort
de son frère. Ce dernier événement avait été soigneu-
sement caché à madame Guérin ; Louise et Charles se
contentèrent de ])leurer et de prier en secret, comme
on les a vus faire au pied <(e In croix de l(( uiisslon (1). La
pauvre mère ignorait et devait toujours ignorer le nau-
frage (pii avait eu lieu tout près d'elle, et ses enfants
étaient déjà reconnaissants envers leur frère de hi sage
précaution (ju'il avait eue de prédire d'avance un silence
obstiné, [)uis(iue cette seule circonstance pourrait leur
aider à tromper plus longtemps le désespoir maternel.
'1) On îipj)ello ainsi ilo pieux innnmiieiits qu'on élCve dans nos iiaroisses, en
■coninu'inoriitiun des mianionii et ilea nlniites iiaroi.isiulei>.
OIAKLKM OUr-lHTX
69
Une iièvre très forte retint madame Giiérin au lit
pendant (juatre jourw, et elle dut .seulement à son énergie
morale, à un traitement haljile, et à la force de son
tempérament de survivri' au coup terrible (iu'(dle avait
reçu.
Sa pi'emière pensée dans sa convalescence, pensée qu'elle
ne |)ut s'empêcher d'exprinnu', malgié les sages conseils
<[ue Pierre lui avait donnés dans sa lettre d'adieu, sa
première pensée fut que le plus jeune de ses fils devait de
toutes manières reuiplacer l'aîné ; il lui fut tout à fait
im[)ossil)l(' de dissimuler combien serait cruelle une
•seconde séparation après celle (jui venait de se faire.
Ce ])remier élan du cceur d'une n;ère, (jue la piété de
la digne femme comprima bien vite, n'en causa pas
moins une réac;tiou bien forte dans les idées de Charles.
Ce fut comme une lumière subite (|ui lui découvrit dans
son i)roprc caractère, dans ses projets, dans ses rêves même
les plus purs et les |)lus saints, dans la nature de son
enthousiasme ndigieux. bien des choses (jui ne s'accor-
daient ([ue ti'ès peu avec la règle sévère et les calmes
vertus de l'état ecclésiastique ; il se dit à lui-mêuu' (pie
les circonstances dans les(juelles il se trouvait, njioifp'e
pures affaires temporelles, entraient peut-être dans les
vues de la Providence, qu'elles étaient par elles-mêmes
oomme un avertissement céleste ((ui le prémunissait
contre uiu' démarche inconsidérée ; enfin il eu vint à
douter j)lus (pie januiis de sa vocation. Dire les toui'ments
qu'il soufl'rit, les nuits de |)rières et de larmes (pi'il [jassa,
les scru})ules .iigus et minutieux ([u'il dut repousser, les
pensées et les projets les plus dangereux (ju'il dut com-
battre, ce serait dire ce ([ui ue pourrait être compris que
de quelques pauvres enfants (pii ont eux-mêmes subi de
semblables é[)reuves. Enfin il se détermiiui à consulter
une autre personne que celle (pii l'avait dirigé jus((u'alors,
un prêtre âgé et savant, (pii lui conseilla de ne pas entre-
(iO
CMAHLIvS (a'KHIN
pi'oiulro «lo décider djins ((m'hjiie.s jours le sort de sa vi(^
entière, et de rester au moins ((Mehjne temjjs dans le
t d'v renoncer. [je saint homme pensait
monde avan
avec raison, que renoncei' à ce (pie l'on ne connaît pas
encore, c'est s'e.\[)oser à désirer ardemment, i)ar la suite, ce
(pi'il nous est défendu de connaître. Cet avis charitable
était un tr()[) grand soulagement aux iifquiétudes et aux
soudrances de notre jeune homme ))onr (ju'il se le fît
donner à deux t'ois. Il fut donc convenu (pi'il donnerait
un sursis d'un an an grand procès qui s'instruisait an fond
de sa conscience. (Jomme il fallait faire (piehpie chose en
attendant, il passa un hnret chez un avocat, tout comme il
eu aurait passé un chez un notaire, ou chez un médecin, se
reposant sur son e.xtrême jeunesse })our changer de route
du moment où il sei'ait [)ersuadé ([ue celle ([u'il suivait
provisoirement ne lui convenait pas. ('omme ses moyens
ne lui permettaient guère de faire autrement, il [)rit
pension dans une honnête f;imille d'ouvrier, où on lui
donna pour tout logement la [jctite chauihre (pie \'ous
savez.
Il y avait déjà près d'une heure (pie Charles était
arrêté sur la même i)age de son livre, poursuivant dans
son imagination des niiiliers de ces séduisants fantômes
que la moiiulre des choses sullit pour évo(pier à l'âge de
seize cui dix-sei)t ans, et (pie la prose p()éti(pie de (Jhateau-
briaud plus tpie toute autre chose peut faire surgir en
foule, h)rs([ue la jjorte de la chambre s'ouvrit assez brus-
quement j)our laisser entrer deux jeunes giMis.
— Tu m'excuseriis, mon bon Charles, dit l'un d'eux, si je
viens te troubler dans tes études ; mais il y a longtemps
que j'ai promis à M. Henri Voisin, de lui procurer le
plaisir de ta connaissance. En ])assant dans la rue nous
avons vu de hi lumière à ta hu;arne, et j'ai pensé que
l'occasion était Ijonue. M. Voisin vient justement d'être
reçu avocit ; c'est un de mes amis, il aime passionnément
-^^.
CHAULKS (irriKIN
61
Ir litténiture, ot il est bon piitrioto. Ce .suiit deux poiiit.s
.sur les(|Uels vous syuipiitliisenr/.
Celui ((ui ;iurait \)\\ exiiniiner notre héros diins i-e
moment, iiuriiit vu dans sa contenance embarrassée la
réaction extérieure d'une vanité satisfaite au delà de tous
ses désirs, ("était pour lui un événement ttdlement
llatteur et inattendu (pie d'être ainsi recherché sur
rr/)iittifl()'i, par un ii«tii.slniir ([xù veiuiit d'entrei' au barreau,
(pi'il avait ])eine à y croire. Il craignit même ini instant
d'être la dupe d'une mvstilication.
Cependant, iiioti-siettr Voisin ]»ai'ut tellement enchanté
de faire la connaissance de iiKHisicnr (iuéi'in ; il se montra
si bien au fait de l'histoiie de sa lamille, il lui parla avec
tant d'intérêt, et de son frère, id de sa mère, et de sa
so'ur. il lit lie si délicates allusions aux lauriers (pie
Charles avait cueillis au collège, et aux succès beaucoup
plus grands (pii, disait-il. l'attendaient dans le monde, que
le jeune étudiant de ])reunère année se crut pour tout
de bon l'objet de l'adnuration et des sympathies de toute
la ville, et (ju'il sut en même temps un gré infini ù celui
qui venait ainsi lui révéler son importance.
L'ami oihcieux (pii s'était chargé de présenter nioiiiilcnr
V^oisin à inmisivur Guérin, se nommait Jean (îuilbault.
C'était un étudiant en médecine de seconde année, dont
Charles avait fait son Pyhide depuis ciiui ou six semaines
(ju'il le connais.sait. Fort heureusement, .lean (Uiilbault
était un brave et loyal gar(;on. (jui justiliait i)leinement la
confiance et l'amitié ((u'on lui avait accordées si volontiers,
pour ne i)as dire si légèrement. Il y aviiit même plus,
Jean Guilbault était un de ces jeunes gens rares, très
rares, qui, au ndlieii de la licence générale, ont le courage
de proclamer des [)rincipes sévères, et, ce qui vaut encore
mieux, le mérite d'en faire une api)lication constante.
Gai, spirituel, enjoué, tant qu'il ne s'agissait que de
choses permises, le jeune Esculape devenait intraitable.
^f'''»,!
(i2
CHAHLKS (;in:uiN
du iiiomoiit (]iie l'on so pennettait (|iiel(iiie pluisanteric»
sur la roligiou, .sur la nu)ralu, ou sur ce qu'il ai)[)elait se»
convictions politicjuos. Il poussait jusque dans les détails
les plus minutieux, juscjuc dans les choses les nioin»
importantes en apparence, les conséquences rigoureuses de
ses croyances sociales. Ainsi, persuadé que les liqueurs
brûlantes et les drajjs brûlés (jue l'Angleterre nous vend
au plus haut prix ])ossihle, contribuent à notre dé(!adence
et matérielle et morale, l'excellent jeune homme ne
buvait absolument ([ue de l'eau ou de la bière indigène, et
il s'habillait de la tête aux pieds d'étoft'es manufacturées
dans le l)ays. Sa belle taille et sa iigure intéressante
rachetaient pleinement ce ([ue sa tcjilette i)ouvait avoir
d'étrange. Il pouvait passer [)our excentri(iue aux yeux
de ceux (jui ignoraient les motifs de sa conduite ; ceux
(|ui les connaissaient éprouvaient pour lui une sorte de
vénération. Dans tous les cas, peu lui importait ce (pu'
l'on disait de lui. Autant il respectait les préjugés du
vulgaire dans ce (pii lui semblait juste et utile (car il y a
de bons comme de mauvais préjugés), autant il se [jlaisait
à les braver dans ce (pi'ils ont de funeste.
La conversation des trois jeunes gens ne tarda i)as à se
reporter sur la politicpie du pays en particulier, et sur la
})olitiqiie du monde entier en général. De quinze à vingt
ans nos compatriotes sont tous plus ou moins des hommes
d'Ktat. Il y en a très peu, par exemple, qui le sont dans
un âge })lus avancé.
Quel donmuige que tous ces précoces dévouements ne
puissent être utilisés ! Quel malheur que les pulsations
ardentes et rapides de tous ces jeunes cœurs se ralentis-
sent et se refroidissent si vite au contact de la vie réelle !
Oh ! de (piinze à vingt ans, que ITime est noble et j)ure !
Qu'alors on aime bien son pays sans la moindre arrière-
pensée ! Pourquoi faut-il que l'on manque de puissance
alors que la volonté est si forte, et pourquoi, si rarement
-^
CJHAKLKS crKUIN
(i.-f
noiiHoi'vo-t-oii si rarement hi volonté lorsijne le |)onv()ir
nous est venu ?
De ([uiu/e ù vingt uns on ne sait encore rien des dé-
goûtantes vérités de ce monde ; on n'a i)as encori' vu l'in-
trigue, cette impudente araignée. Hier (ît nouer sa toile
hideuse sur ce ((u'il y a de plus saint et de jjIus vénéra-
ble ; on ne connaît encore ni les mots (|u"il faut dire pour
ne rien dire, ni le lâche silence plus dangereux ((ue la
parole; on ue sait encore ni le |)ri\ ([wv. l'on doit ollVir
pour achet(!r ses ennemis, ni celui ([ue Ton doit exiger
pour vendre un ami ; ou ne sait encore ni nier [)ul)li(pie-
ment ce que l'on alïirnie privémeut, ni inventer les scru-
pules du lendemain, hypocrites expiations des fautes de
la veille ; en un uu)t de (juinze à vingt ans (tx
MANCiUE I)'exim';uien('K. (J'est du uu)ins ce (|ue disent les
vieilles i)rostituées p()liti(|ues. et ce (pie i'é})ètent après
elles les roués qui se forment h leiu' école.
S'il en est ainsi, un moment d'attention à ce qui se dit
nuiintenant dans la uuiiisarde de Charles (ruérin, uous
fera voir combien nos deux étudiants sont déjjourvus de
cette graiule et précieuse vertu de ceux (jui n'eu ont jjas :
V expérience.
Le départ de Pierre fournit tout natui'ellemeut un texte
à la discussion.
— Comme cela, dit' Jean Guilbault, ton frère uous a lais-
sés, parce qu'il craignait de ne pouvoir gagner sa vie ?
C'est se décourager bien vite.
— Je crois, dit le jeune avocat, d'après ce tpie m'a dit
Guilbault des idées de votre frère, qu'elles s'accorderaient
parfaitement avec les miennes.
— Quoi, toi aussi. Voisin, tu n'aimes pas mieux ton pavs
que cela ?
— Eh ! bon Dieu, est-ce que uous avons un pays, nous
autres? Vous parlez sans cesse de votre pays: je voudrais
bien savoir si le Canada est un pays pour quel([u'un ?
M
cHAWi.Ks ( ;n;H IN
Ooiix loiiiriu's lirtièrns. ù |n>iiM' ImUituos, à jx'iiio ('iihivL'Os,
(l»M'liiH|iuî {'ôtt'' d'un lloiivo, avec iiiic ville à cliiKine bout:
(11' petites villes, du niilii'U desijuelies ou Noit lii forêt (|ui
se tei'iuiue au pôle !
— Oli 1 oui. Voisin est eoniuie cela, il ïieci'oit pas à notre
nationalité : il dit ([u'il l'aiit s'an^liliei'.
— Ah 1 si M. N'oisin est un angloniane, tu as eu tort,
mon cher (îuill)ault. de lue le présenter comme un [)a-
triote. [ja politi(|ue. à nu's yeux. n"est (|u'un accessoire,
un instrument «|ui «ci't à cons(>rver notre nationalité. Que
m'importe à moi i|ue mes petits-tuifants (dans la supponi-
tion (|U(^ j'aurai des onfants pour commencer) vivent soiia
un gouveruiMueut absolu, constitutionnel ou républicain,
s'ils doivent |)ai'ler une autre lanjrue, suivre uni' autre re-
ligion (|ue la mienne, s'ils ne doivent plus être mes en-
tants ? Tachons d'être une nation d'abord, ensuite nous
verrons comment nous gduvernei'.
— (.'e ([ue vous dites là, M. (îuérin. est bien vrai, (ce-
pendant ce n'est ([ue du sfutimentalisme. Que nous iui"
porte ce que seront nos petit.s-ent'ants, a[)rès tout? L'es-
»enti(d, c'est le bien-être nnitériel de la génération pré-
sente. (Jroye/-vous (jue nous y gagnions beaucoup à nous
isoler, et que si nous étions angliliés, com[)lètement angli-
(iés, nous serions maltraités comme nous le sommes?
Voyons. .. .là. .. .de bonne foi. . . .{jourquoi les Anglais
nous maltraiteraient-iis, si nous étions des Anglais comme
eux?
— Mon cher monsieur, je viens vous interrogera mon
tour. P]st-ce (|ue vous pensez que nos hiihitmiLs s'anglilie-
raient à volonté ? Pensez-vous qu'il \\y aurait qu'à dire :
anglifiez-vous, et que demain, ils parleraient anglais, cul-
tivfiraient à l'anglaise, voyageraient à l'anglaise ?
— Non, c'est bien certain, mais cela viendrait petit à
petit. Il faudrait commencer, par la haute classe, et puis
la classe instruite, et puis la clas.se moyenne, et puis la
'sk-iu...
(iiAKLKs (;ri:i{iN
«).')
'tit à
biissi' classe, et oiilili (mit le liioiid»'. </!i serait TteiiN re
de ciiitiiiaiite années tout au |)liis.
— Kt en attendant, ([ne deviendrait lu basse classe sans
la imttection de la classe instruite? Qn«d lien aurait
celle-ci à celle-là, et |)(»ur quidle raismi \ nudi"i("/-V(tus ([iie
nos gens instruits, une fois ani:lirK''s. ne s'alliassent point
avec les nouveaux mmius. pour exploiter le pauvre peuple ?
Pensez-vous qu'il y aurait beaucoup de sympathie entre
riioiiinie de profession aniililié. et in)s h(ihit<tiits f
— Uravo, mon cher (Juéi-in. bravissimo! C'est précisé-
ment c(da. (J'est ce qui est arrivé à noti'e noblesse d'au-
trei'ois : aussi (,'st-elle tombée, et dans l'op/inion des iiou-
vernants. |)oin- ([ui elle n'avait de valeur (|u'en autant
qu'elle représentait une natioinilité. et dans ro[)ini()n du
peuple (pli. la voyant, elle, (ière et opidente envers lui,
ram|)er aux pieds du ponvoii-, dans l'ijinorance et les ex-
cès, la énergi(iuement llétrie du n(Uii de nnh/ifille, tout
comme il aur;'.it dit rnhjfdlile. Il y a une nouvelle no-
bless(-. l:i nobles professionnelle, née du peuple, (jui a suc-
(■t'(l('' à la noblesse titrée, (^l'elle y prenne «i'arde : si elle
oul)lie son origine, si elle suit le même (diennn...le
UK^me sort l'attend !
— Oh 1 mais, c'est bien dilVérent cela ! La noblesse, ou
la noblaille, comme vous voudrez, s'est angliliéo pour
se rendre encore plus aristocrati(pie : ce n'est pas
ainsi ([ue je l'entends. L'an,uli(icati(jn, «magnant peu à peu
la masse dnpenple.le ))réi)arerait à se fondre bien vite dans
le vaste océan dém()crati([ue, qui. . . .
— Halte-là! Je n'aime pas les grandes })hrasc», et je
n'aime pas qu'on me fonde! La politique d'anglilication
en vient toujours là. Avec cela, il faut toujours être
fondu. C'est une idée qui m'ennuie considérablement.
Qu'en dis-tu, Guérin ?
— A présent, c'est V américanisation que M. Voisin veut
nous prêcher. Je t'assure que c;a m'est bien égal. Mordu
m
tiii
CHARLES (irKlilN
«
(ruii chien on (riiiie l'iiieiine \o ne suis pas pour les
t'usions. Les peuples connue les (uétaux ne se tondent pas
à froid : il faut i»our cela de grandes secousses, une
grande t'eruicntation.
— (^ue voide/-V()us y taire ? On ne vous dennindi' pas si
cela vous fera du mal ou du bien. Ou ne s'iinpiiète pas
le moins du monde di' vos sensations, si (;a vous brûlera,
ou si ra vous gèlera. On vous pose un fait : un fait,
diable, ((ue voulez-vous encoi'e uiu' fois? On ne répond
pas aux faits, on ne répond i)as aux cliilVres. V'oyons.
nous sommes seri'és entre l'émigration d'.\ugleterre et la
pt)pulati<)n des Etats-L^nis, Il n'y a |)as à regimber. Si
vous ne voulez pas être Anglais, soyez Yankees; si vous ne
voulez pas être Vankees. sovez Anglai^^. (Jlioisissez 1 \'ous
n'êtes pas un demi-million; pensez-vous être (piel([ue
chose ? La France ue songe pas à \(»us: elle a bien de la
peine à conquérir .s» pi'ojjre liberté...
— Ob', elle l'a glorieusement con(pii.se ! Cette année
mil huit cent trente, (jui vient de linir. lîst une grande
année pour le nn)nde 1 C'est l'ère de la lil)i'rté! La France
libre et puissante dans l'ancien monde, pourcpioi n'aiderait-
(dle pas. ne protégerait-elle i)as une nouvelle Fi'ance dans
le nouveau monde ?
— Voilà bien de rentbousiasme ; mais, [tour cela, il
faudrait d'abord ((ue la France nous connut.
— Nous nous ferons cimnaître ! Le premiei- réveil de
son ancienne ctdonie. le premier cri de guerre, le premier
cou[) de fusil d'une révolution atti»':'ii ici des centaines et
des m'Uiers de Frain;ais. Ne les a-t-f)n [)as vus partout oîi
il y a du danger et de la gloii-e ? Pour(|uoi ne feraient-ils
pas »)our la Nouvelle-France ce cpi'ils ont fait pcuir la
Nouvelle-Angleterre '.'*"
— l'ouninoi ? Mou Dieu, je vous le ré})ète : ils ne nous
(1) Ces idées t''iaioiit priu'irileiiient cellos de la .jeunesse ciinadieniu' avant
ls;i7. I,'i''v»MU'iiu'nl a duni»' 'aison aux |)rédictii)i\s d'Iioiiri Voisin.
.a
("IIAKLKS crKUIX
lii
1111(3
cuniiiiissent pa.s. Les ('()U[>s do t'ii.sil ([lU' vous tireiv/, ici. ils
ne les enteî'dront [)as. KiiteiuU)ii.s-n()ii.s siiUer à nos
oreilles la tlèeli*' ;le l'Indien ?
— Quant à cela, V^oisin a raison. Il v a lonj^tenips. pour
la France, que nous sommes morts et enterrés. Nous
ressusciterions ([u'elle n'y croirait pas ; elle ne saurait i)aH
ce (pie cela voudrait dire. Il n'y a [tas de peuple <pii soit
plus dans l'in'norance dece <pii se passe liors de che/ lui (pie
le peuple t'ran(;ais. lin de mes amis, (pii a l'ait ses coursa
Paris. pr('te!!ii ([u'on n'a januiis voulu le jjrendre ixair un
Canadien, |)arce cpi'il n'avait pas le visage tatom!'. Iiors(pi'il
est pai'ti.on t voulu le charger d'une lettre pour Tanijùco,
parce (pie c'(3tait sur son chemin ! Et puis les peuples (pii
comptent siii- r(''tr.ui!JLer i)our secouer le Jouir, comptent
toujours sans leur iM^te.,,,
— Sur (pioi compces-tu. mon pauvre (iuill)ault ? car tu es
un rt'volutionnaire.
— Moi, jamais; pour une r('volution. il tant un aiitri; (''tat
de choses que le m'itre ; je t'ai parh'' d"ind(''pendance
quehpiefois ; c'est bien naturel, li'imk'pendance, surtout
(piand on est ,iiar(^'on cl (pi'on n"a (pie vingt ans... c^a
llatte toujours d'y [)en.sei'.
— l*enses-y bien, mon vieux, tu n'en jouiras peut-être
pas longtemps. T'imagines-tu ipie ta remni.' te pennettra
de t'habiller en l'fnjf'i' >hi /nfi/s de la iC'\e au.v pieds. Il n'y
a pas de demoiselle comme il l'atit ((ui ne s'(''vanouirait
rien (pi'à te voir l'ait comme lu es là. Ma mère et ma
steiir, (pii vivent à la (ami)agne, ont pleiir(j toute une
nuit, parce f[ue je V(. niais me l'aire l'aire un gihit et des
pantalons d'une titoll'e (pi'elles avaient faite elles-mêmes.
— ("est (pie je me iiKxpiei'ai joliment de la iemme.
(piaml il s'agira de mon pays!
— <)ui-dà ! .le voudrais bien t'y voir. .le crois (pie M.
CJuérin a trouvé l'écueil oii ton patriotisme fera naufrage,
— .le ferai mes conditions.
i
iil
68
CHAHLKS orfllUX
!i
— Il n'y il rioii de plus juste ; on dira coinine toi, on
sera patriote tant (pie tu voudras. Quatre chaises de
bois taitesdans le ])ays, avec du bois du pay.s et de la
paille du pays, on n'en demandera pas plus. Une chau-
mière et son cdiMir! Comme (ù'st touchant ! Cependant, il
faudra bien un ])iano, ne iut-ce (jue pour s'accompagner en
cliantaut A l<i rlalre fotdahu'. \'oilà d«'jà un meuble qui
court ])ien des risques de n'être pas du pays.
— Oh ! ])ourctda.je \\y ai pas d'objection. J'excepte tout
ce qui tient aux beaux-arts.
— lîon ! voilà une fameuse brèche de faite. Les beaux-
arts, ca mène loin, n'est-ce pas, M. Cuérin ?
— Sans doute. Il faudra bien permettre à ?/<(<r/</?//e de
taire ((uelques tapisseries en laine.
— C'est cela, un tabouret pour le piano.
— Oui, et il n'y aura pas moyen de ne pas faire monter
cela en acajou.
— .lustement. c'est si économique: les laines. le velours,
l'acajou, le salaire de l'ouvrier, ne coûtent ((ue sept ou
huit fois le prix d'un tabouret en crin, que l'on achèterait
tout bonnement dans la bouticiue d'un ébéniste.
— Mais, vous \\\ pensez pas non plus ; cpiel progrès
pour les beaux-arts 1
Deux fauteuils en laine, mcmtés en acajou, ce serait
encore une grande écomnnie et un grand [jrogrès. 11 ne
faudra ])as dire par exemple que les laines sont importées
d'Allemagne tout assorties, et que l'acajou ne croît pas
dans ce pays-ci.
— Ah! voici oii je vous prends; mes fauteuils seront
montés en érahle piqa<'.
— De Vérdhh piqué ! Fi donc ! (;a tnentif tout l'effet des
dessins. Il faut quelque chose qui fasse paraître les cou-
leurs avGv' plus d'avantage. Quand on veut se mêler de
beaux-arts, il faut du goût, et le goût n'admet pas de
compromis. Tes fauteuils seront brodés sur velours avec
CHAKLKS UURHIN
en
de
montiiro isii aciijoii, c'ost-.Wlire un imilioijaiui ; car les gens
comme il /mit no parlent qu'à moitié rrjiu(;ai.s (et ]v sup-
pose que inadauie Ouilbault aura, été bien élevée).
— A présent, il est iuqxissible d'avoir un piano vX des
fauteuils, sans un sofa.
— Encore plus inii)ossible d'avoir un sofa sans un tapis
de Bruxelles. . . .
— Fait en Antj/rft'rn'. comme les tapis de l'in-t/nir et les
vins de ('/kiiii/iiii/iic !
— lîref. mon cher («uilbault, te voilà i/aiis ft.s mciildcs
le i)lus [)atrioti(iucment du monde.
— (Je n'est pas tout, monsieur \'oisin, vous oubliez la
toilette. (Jroyez-vous. (piand on a un salon semblable, et
une femme ([ui s'habille en velours et en satin, (pie l'on
])orte de l'étolfi; du pays? Mais, c'est impossible au
su[)erlatif !
— C'est l'impossible élevé au carré, élevé an cube : c'est
rini[)ossible mathématicpie ! .le te vois d'ici, mon pauvre
Guilbault, avec un habit tle û\",i[) fxfn(-sn/)t'r/iiie. un gilet
de tout ce ([u'il y a de moins indigène, des pantalons tran-
satlanticpies, des gants jaunes, en un mot toute la toilette
([ue tu eriticpies si ann';>remnnt chez les auti'es.
— Mille tonnerres ! c'est vrai pourtant ! Les femmew
sont la ruine du pays ! moralement et politi(juement.
— En voilà-t-il un i>arado\e 1
— (Jomme s'il y avait des nationalités .sans familles !.. .
— Et des familles sans femmes !
— (^K' diable aussi, vous êtes d'une o gératiou terrible
tous les deux ! Vous m'avez meublé l't hal)illé comme
cela, sans (pie je m'en .sois aper(;u.
— Et c'est justement cela : tu t'en a^euevias enioie
bien in(»ins.
— Oui, est-ce ([u'on s'aperçoit de quel([ue chose ?
—Mais à présejit que j'y pense Mjuand on ne peut avoir
le plus, (Ui a le moins. Pourquoi toujours les gens ([ui
u
il
70 CHARLES (iUKHIN
vivent oU'jiamiuent ne font-ils juih leur possible pour
niettie à lîi mode les objets manufacturés dans le i)ays, les
eboses du pays ?
— (''est encore vrai. Ils ne savent (|u'iifticber un luxe
imbécile. Leur vanité est si lourde, si grossière, qu'elle
iTinvente rien. Dans toutes ces nuiisons élégantes, vous
trouverez des glaces d"un |»ri.\ l'on : vous en verrez trois
ou (plâtre dans le ménu^ appartement, mais je vous détie
d'y trouver un seul tal)leau à l'buile. Nous avons des
artistes; qui est-ce qui acliète leurs toiles? des étrangers.
Tandis que, en Jîurope, c'est le luxe le plus à la mode, ici on
ne sait pas ce ([ue c'est «pi'un tableau de salon.
— II y aurait bien des réformes à faire dans la société
telle q\i'elle est ; mais avant de la réformer, nous autres
jeunes gens, il faudrait. . . .
— \'oyons. il faudrait ([Uoi ?
— Il faudrait invontei' un uioyen de ne pas mourir de
faim. Disons tout le mal «pic nous voudrons de ceux qui
nous ont précédés ilans la vie. uuv convenons <p»'ils ne
sont i)as morts de faim. C'est un grand j)()int.
— Oui. ils nous ont laissé cela.
— Fameuse preuve de leui* liabileté !
— Ou de leur égoïsme.
— Ou de leur imprévoyance.
— Ou de tous les deux à la Ibis.
— Ce sera la preuv(> de tout ce que vous voudrez. hkiIs
f'rsf ritrorc lin fuit. Comment diable voulez-vous gagner
V(ttre vie avec les |)rofessions dans l'état où elli'ssont?
Tout le monde n'a pas le courage de faire comme le
frère de monsieui-. de mettre à la voile.
— .Il' croyais, moi. (pu* le barreau était une excellente
carrière ; vous avez dû partager cettt^ opinion. i)uis(pie
vous avez été juscju'au bout de vos études, et (jue vous
venez d'endosser la toge.
— Si je crois cela ? Eb 1 bon Dieu. <lennindez à tous les
^
CHAHLKS (JrKHIN
uiitre!^, s'ils le croient ! ChiU'Uii sait parlaitenient à quoi
s'en tenir lù-dessiis, mais chacun se c(»nsidère comme une
exception. On tait force jérémiades sur l'encombrement
des j)rotessions, et c'est absolument comme le sermon du
curé : on applifiue tout aux autres, et l'on ne irarde rien
j)our soi. Au commencement de mes études, je savais bien
qu'il n'y avait guèri' de place à se faire, mais je pensais
qu'il y (Ml aurait toujours pour un petit i>linil.r comme
moi. Il y a à peu près (juinze jours (^ue je suis détrompé ;
si c'était à commencer, je ne sais pas au juste ce (jue je
ferais ; mais je sais très bien ce (|ue je ne ferais j)as.
— (Jomment, est-il possible ".' Vous n'avez [)as d'espoir
de vous faire une clientèle ?
— Pas d'ici à dix ans.
— Dix ans ! \'ous m'effrayez.
— Oui. c'est un piMi loni:'. dix ans à \ivre sans numirer !
Ou s'y lial)itU(' diilicilcinent, je vous assure.
— Mou cher monsieur, vous plaisantez. On gagne
toujours ini peu, de cpioi payer sa ])ension et de quoi
s'iiabillei'. La profcîssion peut bien d'ailleurs être exercée
en amateui' pemlant ([uehiue temps. .l'aimerais assez à
))laider uiu' cause, et poui' commencer je plaiderais pour rien.
— Ah ! NOUS ci'oyez (pion plaide, lorsqu'on est avocat ?
C'est encore une illusion. (J'est bien dillicile de se ])ro-
cm-er inu' all'aire (|uelcon(pie. mais, sur cent alfaires, il
n'y en a i)as une qui se piaille. \'ousavez bien (piel(|uefoi8
une es))èce de discussion sur un point de forme, mais une
cause à plaider tout de bon. c'est une huitième merveille
du monde !
— Il y a une chose tpii me console, c'est l'étude du
droit. (Quelle belle science, n'est-ce piis ? Quel enchaîne-
ment ? (^ludle logi(jue ! (,)u(dh' ailmiral.'U' analyse du bon
sens de toute l'humanité!
— (Jertes, nous avez fait des découvertes. Vous êtes un
ho nuK» impayable! \^)us étudiez le <lroit comme une
7'
!î' Ï3
ï ; .;!|
M
! 'i
72 CHAULES (irilHIN
science? Et quel droit étiidiez-voiis. s'il voii.s plaît ? Car,
l'analNse du bon sens de toute riiunianité diilère t'sseu-
tielleuieiit chez les divers peuples du monde. I<]tudie/.-
vous le droit romain, le vieux droit lVan(;ais, le nouveau
droit rran(;ais, le droit anglais, si droit anglais il y a ? Nous
avons de tout eela ici. Nous avons tous les codes ima-
ginabhîs, ce (|ui lait ([ue nous n'en avons [)as du tout.
J'oubliais de vous parler de ([uin/.e ou seize Nolumes
de lois pr(>vinciaU'S (l) et de deux ou trois mille volumes
de hnii reports^ publit's en Angleterre et aux l^tats-Unis.
Comme ces derniers (non plus (pie le nouveau droit t'raii-
(;ais) n'ont pas la moindre l'onze de loi, ce st)nt ordinaire-
ment des autorités invincibles, auxquelles la conscience
des Juges ne manque jamais de se rendre. A projxjs
des juges, savoz-vous (pie vous avez tort d étudier ?
Sérieusement, mon clier. si vous vous mettez troj) de
science dans la tête, la ])remir'i'e t'ois (|ue vous vous trou-
verez en ciuitact avec ces messieurs, vous éprouverez un
choc tel que votre raisoii aura de la peine à y tenir.
Savez-vous ([ue, lors»pie j'ai plaidé ma première cause, jias
plus t('')t ni [)lus tard (pie la semaine dernière, le juge m'a
cite les lois romaines, les lois d'un V'^y^ •' esclaves, pour
prouver (lu'en (Janada et au dix-neuvième siècle, un
maître a le droit de battre et de l'ustiger son domestique
tout autant que ça lui convient V (2)
— Eh bien; mais, c'était savant cela, j'espère !
— Il aura pu citer le code noir, tout de mC'me.
— Vous voyez, mon cher monsieur, que vous avez tort
d'étudier la profession comme une science. Il vaut mieux
rapprendre comme un métier.
— Au t'ait, lorsque je rélléchis sur l'immense (piantité de
nnitières dont se compose cette étude, je ne conc^'ois pas
(1) Il fiuulrait dire iiujuiinrinii inu^ iniiiraiituinc leii ISôli).
(2) Historique.
■■>m
CHAKLKS GUKRIN
73
couimt'iit, .sans i)r()lbsseiir. on pent venir à bont de distin-
guer ce qui s'jii)pli(|ue au \Kiyn d'avec ce «[ui ne s'y
ai)[)li(iiu' p:>s.
— C'est une distinction ([iii ne se fait guère non plus. Il
n'y a pas de jurisprudence étahlie. 11 n'y en aura jamais.
— Qu'importe, ajjrès tout, si à la longue on [)eut se l'aire
une existence ? (Qu'importe ([ue tout cela soit absurde, si
à la lin (;a l'ait vivre son liomnuî ?
— Oui, eh! bien, vous vous ti'on.pe/ encore. On ne se
t'ait pas d'existence assurée. Il n'y a l'ien de si rugitit'([ue
la clientèle ; elle vient à vcjus aujourd'hui, demain à un
autre. J'ai vu de vieux avocats ([ui, après avoir été
célèbres dans leur temps, n'avaient ])as [)lus de causes
que les jeunes. Ce sont les clients que vous servez avec
le plus de soin, (pii vous abandonnent le plus volontiers,
lîrouillez-vous avec un de vos amis, ou exj)ose/-vous à
vous faire sus[)endre de vos fonctions, par excès de zèle
pour lui client, et vous êtes certain ([u'il vous abandonnera
à la première occasion. Puis, vous n'avez aucune idée
des intrigants que fait uaîti'e l'encondn'ement de la
[)rofession. Dans le bon vieux temps, un avocat de
renom pouvait jeter ses clients par la fenêtre, ils ren-
traient par la porte. Aujourd'hui les vieux avocats
craignent tant la concurrence des jeunes, (ju'ils plaident
presque pour rien; et les jeunes sont obligés d'acheter
des causes. Si cela continue, le métier de client vaudra
beaucouj) mieux que celui de procureur.
— Vraiment, vous me découragez. Vous m'enlevez une
à une toutes mes illusions, .le n'avais j)ourtant [)as
besoin de cela. Tu sais, (juilbault, ([ue je n'ai passé mon
brevet chez mon Dumont qu'avec une extrême répu-
gnance. Quand vous êtes entrés, il y a un instant,
j'avais commencé à étudier les Lois civiles de Donnit ;
nuiis, quoicpie cette lecture soit plus sui)portable ([ue celle
des autres légistes, je n'avais pu y tenir longtemps.
r i"si
:.<,;I5
il
74
CHAIILKS (irKKIN
Que sora-ce tlonc iiitios ce qiio monsicMir vient de me diie V
Je vais manquer de courage tout à lait.
— Et h (juoi bon, je t'en prie, man(|uer de courage ?
Est-ce que tu ne vois pas (pie notre ami Voison a la berlue '.'
Il voit tout en noir. T'imagines-tu (pie vous m'avez
d('(!ouragé avec vos plaisanteries sur mon patriotisme V
Vous m'avez prouv(' que, à la rigueur, on ne [)ouvait pas
se servir iinicpiement d'objets manuractur('s dans le pays.
</a n'est pas une raison pour ne pas employer ce cpie l'on
peut '.Muployer. Voilà comme sont les gens en politi-
(pie : parce cpie leur parti ne réussit pas du premier coup,
ils ne veulent plus rien l'aire,
— Et oîi penses-tu ([ue tout ce qui se fait en vienne, quand
je te dis cpie nous n'avons ])as de j^ays : qu'as-tn à répondre ?
— C^i'il faut s'en faire un ! Crois-tu donc ((u'il n'y a
[las qiu'bpie chose de jjrovidentiel dans le développe-
ment prodigieux de notre population ? Quand nos pères
sont devenus sujets anglais, quand ils ont brûlé leur
dernière cartouche |)()ui' la France qui les a trahis, eux.
leui's femmes et leurs enfants, ils ne formaient pas quatre-
vingt mille âmes : à l'heure présente, nous sommes cinq
cent mille ! (1) Un homme (pii serait né alors pourrait
vivre aujourd'hui ; il n'y aurait pas de miracle. Durant
le cours de sa vie. il aurait vu (piintupler le nombre
de ses concitoyens. Pourtant, il n'y a rien eu j)our nous
favoriser, n'est-ce |)as '! i*ensez-vous (|u'une nationalité
aussi vivace .s(! détruise dans un jour?
Une fois revenu à ce thème de prédilection, Jean
(jruill)ault s'y livra sans réserve ; il passa en revue tous les
événements politiques depuis la complète ; il exposa les
raisons qui lui faisaient croire à un avenir national plus
prospère, et il insista surtout sur l'exclusion du luxe, et
la protection à donner à l'industrie locide, idé'e qui.
(1 I Vnve/. la iidti' A, A la lin du volume.
{'IIAHLKS (irilHIN
75
lire
Il rage :
lerliie '.'
m'avez
ti Mille
>)
ait pas
pays,
ne l'on
[)uliti-
r coui).
quand
andre ?
11 V a
ïloppe-
1 pères
é leur
s, eux.
(iiatre-
is cinq
airrait
)uriiiit
^
selon nous, en vaut 1)"hmi une autre. Pressé par sesainis,(lont
l'im surtout ne voyait de salut |)ossil)le (pie dans Vnim'rl-
/■(niisiifinii. il leur e\j)rK|ua coninieiit. tout patriote ardent
quil était, il von
liiit 1
lisser accroître et décupler notre
j)opulatioii. il voulait laisser faire son éducation et poli-
ti(|ue et matériello. avant de la mettre en contact aves les
millions (r.\n,ulo-Sii\ons qui peiipliuit les Ktats-l'nis. Une
vive dis<'Ussioii .s'enua.sjca entre nos trois lanniniM >/' h'fof, et
à travers des ohjectioiis siins nombre, les élans patrioti-
<|U(!S des jiMines amis allèrent s<tuvent au dcdà des bornes
de h
I simple pruileu('(
M
us c'était sans aucun »
laiiu'
liait
er
yiiere
immédiat, et I ordre de choses d alors, (pu ne va
mieu\ (pie ccdiii d'aujourd'liui, ne fut pas le moins du
monde ébriudé par cette lutte à huis dos.
Lu conversation dont nous n";i\(Uis pour bien dire
reproduit ((ue le préInde, se prolonjiea si tard (pie notre
héros fut ol)liiié de .sortir pour demander à .son h(")tesse
un bout de chandelle, (pie c(dle-('i ne lui donna qu'en
«rrommelant. Cette circonstance lit soti|)(;oiuier à M.
Voisin (pi'il étiiit temps de se retirer ; et. en partant, il
iiivi
tu Cl
larles a le visiter souvent et .s7///.v trrrino/nr
lonibre
ir nous
)iia
lit(
leaii
)US 1
es
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tl id
i\e,
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et
<iui.
76
(IIAHLKS dl'KKIN'
LOUIS K 1<:T (JLOIUNDK
iiiii, (Jliiirli's nn'U\ lii
iviiiite. ((iii ('tiiit l)i('ii
gtièiiie (riiiit' conesiKtii-
itio II
iiiiiici; tics active t'iitio lui c
sa joiino sci'iir.
K. . . I(> janvier 1831.
■ Mon 1)011 (Jliailes.
Je t'écris encore aujoiir
(l hiii, |)Uis(jiie tu veux ([Ue je
lécriNc toutes les semaines. Je
t'assure ((lie c'est une liulie bien
douce, et. (iuoi(|Ue Je taie écrit
la semaine (lernière, il nie sem-
ble (ju'il y a un mois. Ta di'i-
nière lettre était bien courte, tu
(lois a\(»ir bien du tem|»s à toi,
et tu vas peut-être me uroiider,
mais on dirait fjue tu me né-
gliges.
"Depuis iiiii dernière lettre.il s'est pas.sé une chose (pii
nous a bien surpris et (|ni va beaucoup te surprendre.
Dimanche dernier, .M. Waunai'r et mademoiselle (.'loriiide
sont venus nous faire visite.
embarrassée.
Mi
Tu peux croire si j'étais
Mi
iman déteste tant ces irons-la ! Mais cette
pauvre demoiselle a l'air si bonne et elle voulait tant
iible,(iue maman a t'ait bonne mine à son
se rendre aim
père, par considération pour elle
l\
epuis la t'ois ((u'i
1 a d
eiminde notre mère en mariage
o'- r
M. Wagnaër, comme tu sais, n'aviiit pas mis les pietls daiiH
f'HAKLKS CIKI.'IN
77
];i lUiiisoii. On ne .suit ]»ns tlii tout ce (|uc vont «lire cette
visite. .Mî peii.se ((lie e était seuleiiieiit pour liiire eoiinais-
.saiiee avi'c moi <|Uo (Jl
11
oniKle aura (
nou.s voir. Il ii'v a (|iie nous deux (u; jeunes lilles de notre
jéciili'' >i)\\ père à \('nir
(1(
ai:<' lei. et, eomiiie (Mie me 1 a dit, ce serait r)ieii triste, si
nous n'étions pas amies. .Si tu savais comme elle e.st
l)onne pour moi. comme nous nous aiim ns tléjà ! Klle m'a
emmenée souper et passer la soirée clie/ elle, bien maliiré
maman. KUe a tait de la iniisi(|ne pour moi toute la
Hoirée, justement comme <dle aurait l'ait pour un 'vnv(//<'>\
HUe m'a donné de belles Heurs ipii poussent dans une
serre, et elle m'a |)rêté di' jolis petits livres; mai.s maman
ne veut pas ([ue je les lise ; elle les a mis dans une
armoire, et elle; me les donnera dans (|iud(|ue temps pour
i[ue je les rende à (Uorinde tout de suite. Ctda s'a|)p(dle
•• les Lettres à Sophie." Maman dit (|ue c'est bien
mauvais, et ([ne (Jlorinde est bien malbeiireuse d'avoir un
père qui ne prend pas j^arde à ce (pTelle peut lire.
''Maman ne vent pas croire «[ue ci' soit .seulement pour
faire une amie (|ue ("lorinde me l'ait toutes ce.s amitié.s-là.
KUe dit (|ue M. Wagnaër n'a |)as lait une démarche
4'omme celle-là sans avoir d'autres intentions. Depuis
4'ette visite de M. Wa.irnaër t>t de sa lille, cette pauvre
mère n'a pas fermé l'cïdl des nuits. Il faut que ce soient
des gens bien terribles, puisque leurs caresses font tant de
peur !
■• Depuis le départ de l'ierre. cette |)auvre maman a
[)eur de tout. Chaque fois ({u'elle reçoit une lettre de toi,
elle l'ouvre en tremblant. Elle a fait écrire, par M.deLa-
milletière, en Anghiterre et en France, pour avoir de.s
nouvelles de notre frère. Heureusement per.sonne ne lui
a parlé du vai.sseau qui a fait naufrage la nuit où tu nou.s
a apporté cette mauvaise nouvelle. J'ai eu toute la peine
du monde à faire taire les domestiques, et, chaque fois
<|u"il vient (jnelqu'un du voisinage h la mais. >n, je reste
'H
mm
1
'h
i
ici
u
78
CHAIU.KS (IIKKIN
\h ; je iiu> place tonjoiirs de niiiiiièrc il ce <|iio niiiinau
lu' nie voie pas !«> visa^fc, cl <|iiaii(l ils viennent ponr
parler de cela, Je ItMir tai.s des si<.nu's.. . des sij^nes. (Je i|ui
itio (H)US()I(> un peu, c'est ((u'il parait <|ne la plus •<;i-ande
partie (U> léipiipaii'c' était dl^sc^•ndln^ dans les chaloupes; ils
i)nt r(>j<>int un autre na\ire, un peu plus l)as. On n'a
trouvé (|ue trois novi'-s : ils avaient l'air d'être plus vieux
que mon oncle (îliarlot. de sortes (|ue J'ai moins d in-
<|uiétude.
(M
ornule m a heaucoui» rassurée
le (
lit
(pi'idlc
parlé de cela avec son père ; il lui a dit (jue notre frère
ne pou\ait |>asètre dans le /iOi/ii/-(frnr<tr ; cai' ce vaisseau
était prêt à pai'tir «'t avait son é(|uipa,ire complet, loniitemps
avant «pu' mon frère soit pai'ti. .l'ai trouvé Clorinde liien
bonnt; d'avoii- pris c»'s informations. Nous n"a\<ms fait <|ue
parler de IMurre «M d«' toi toute la soirée. Mlle m'a dit
tous ses secrcits, et. si vous autres hommes vous né'tio/.
pas si hahillards. je te conterais bien une cui-ieuse chose
qu'elh' m'a dite... mais. a|>rès tout, lu vas faire un prêtre
ou iMi avocat ; dans ces états, il faut de la discréticm.
Vovons, J'es|)ère au moins cpie tu n'en diras rien à
)ersonne
"M. Wa,t;naër est un drôle d'homme. Il ne parle
presque Jamais à sa fille ; il lui lais.se fairt^ tout (!e ((u'elle
veut tandis qu'elle es
>t lilh
mais il lui a hien di
feiidi
d'aituer personne, parce ((u'il veut la marier lui-nu*me. Il
a fait comme un marché avec elle : elle fera tout ce
qu'elle voudra, e.vcepté le Jour oîi .son père viendra lui
ai>prendre (pi'il va la marier. Seulement le secret (pi'elle
m'a dit, et qu'elle a surpris à son père, c'est qu'on ne la
mariera qu'avec un avocat. C'est ce <^vnud imhécih' de
fiuillot, le C(unmis, (pii a dit c(da à (pielqu'un (jui l'a
répété à Clorinde. Nous avons bien cherché [nmv trouver
la raison de cela. Toi (jui es plus savant que nous, tu
pourrais })eut-Otre bien me la dire. Un seigneur, comme
CIIAHLKS (MKinN
70
.Jules (|*> rjiiiiiillctièi'c |>iir L'xciiipic, un n|]iri«M mi un
«loctuur. «•"est h'u'ii iiiitaiit qu'un ii\n»';it. Mncnrc s'il y
avait <|U»'l(ju'un que M. Waunai-r .serait (It'cidé à l'aii-c son
^'oiiiliT , maiw t<uit ce (|u'il y a de d/'cid»'. rt liicn (It'cidt'-.
c'est (|uo Clofinde ne sera |ias luaiiée ù un autre (|U à un
avocat. Dis-nini donc, sérieusement, ost-cc t(u"il y a Avs
ieun«>s lilles (|ui n(> |>euvent s(> marier (|u'ave(! dc>s hommes
d'une certaine profession V hit si c'est de même, de (pioi
cela dépi'ud-ir.' 'l'u vas encore diic. comme de ctnitumc,
(|ue je suis trop curieuse.
'* (JloriiMJe et moi. nous a\(ins heaucoiip paiji'' de toi.
Fille m'a montré, dans un livre de prières, une IJLîure di;
jeune homme assis dans une l)ar<|ue avec un lutli dans
une main. Mlle trouvi' (ju'il te ressemble. Il l'aiit (|u'elitr
n'ait pas diî pi'éjutié-s contre nous autres, car je t'assure
i(Ue (u> j(Mine homme (^s| l)eaucou|) plus beau (|ue toi.
•• Tu sais t|u'elle a passé un<' partie de l'hiver à (^hié-hec.
chez la m»'M'e tle cette demoiselle (|ui était ici l'automne
dernier, et (pli se promenait si souvent dans la voiture de
M. Wajiuaëi'. Klle m'a montré les pas de plusieurs jolies
danses (|u'elle a apprises che/ cet te (h-moiselle. Klle dit
que maman a tort lie ne pas nu' l'aire montrer la dan.se:
moi, je trouve (|ue maman a bien raison ; à quoi cida me
servirait-il ici ? Maman ne sent pas (pie j'aille aux noces
(diez les /iii/iitiiiifs. et. à i)ai"t de cela, il n y a |ias d'occasion
de sortir.
•' (Jlorinde e.st Ijien mondaine : je crains l)eaucouj>
|K)ur son salut. (Je serait bien dommaii'e (pi'elle ne l'ût
pas sauvée, une si jolie lille. et (pii a l'air si bonne !
.Maman dit (pie, si j(ï la voyais souvent, elle nie perdrait.
Elle doit venir me chercher demain pour me promener
avec elle ; je ne sais pas si maman voudra. Il me semble
depuis que je la connais que je la trouve plus belle
(pi'avant. Elle est bien brune, mais elle a une si belle
taille et de si beau.x veux noirs ! Elle m'a dit en riant
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CIlAHLIvS (II'KRIN
(|u\'llt' paTiiissiiit iiiu' lu'iiiH'ssc prrs de moi; iiiiiis (;;i m'ciu-
prclu' piis que ji' voiidi'iiis hicii iivoirs:i tnillo.
■' l'jirdiiiiiH'-iiioi, mon bon (Jliarles, si j(^ t'i'icris tontes cos
folies (le petite (ille qui ne doivent pas t'aninser Au
tont : mais si je te voyais, "p' te les conterais, et (piand je
t'écris, c'est ahsolnment comme si je l'avais ici. non pins
sons le \ii'il ornu'. pnisqn'il est tomhé. mais an bord
(K> l'ean, comme la veille du jour oîi l'ierre t'st parti
avec toi. ponr i.e pins revenii'.
•• Ta i-Kirn; liOiusF.."
('balles était encore an lit. lorscpie son bote vint Ini
remettre cette letti'e. 11 se (il
donnt'r son ,i;ilet, ((ni contenait
inie notaitli' portion de sa l'or-
tune. à peine snllisante. ce|)en- îj^
diint. ponr payer le l'acteiir
— .\b çà ! dé|) -cbe/.-vons <^^V'^ ^^
donc, mon bon ^ .^.^^ ST^ .'/! /
monsienr : vons .^S^y ^^
n'êtes pas smurf > ^/^-^ -
ce imitin. liC
i:ar(;t»n de la
Donft -injjiii at-
tend. Il n'a
(pi'nn y>r////// de prolit snr vdnnpie lettre, et s'il Ini fallait
attendre partont anssi lonj^temps. ra Ini ferait nn nninvais
Ixii'i/diii ....
— Ce M. Voisin, ({ni dit !qn'il fanl an,<rlifier la société
pur le liant, ne \'oilj\-t-il pas qne ça s'anirlilie par le bas ?
Le jonr on les den\ bon t s se rejoindront, notre nationalité
sera Ibunbéo !
— l'auvre jenne liomme ! il rêve encore, liit l'onvrier en
se retirant. Ilenrensement cpiil est venn à l)()nt de
tronver len h lue 2>eure pour «a lettre. Ta dort-il un peu
CIIAItl.KS (MKIMN
81
mj
K
l)!).S
cott»' jcimosse-lù ! On voit Iticii \\\\(\ v\\ nous ;i son piiiii
jjjuiiiit' t't «|ii(' c'est |>(tiii" niiili r nrif lis tjros.
A dir»' !«' \i;ii,lo brave lioiiinie aviiil liien le droit i\(i f»t*
soiiiidiiliser. Il était |)i'ès de neiil' heures du iiialiu.et lui.
pauvre dialde. était ilehout et tra\aillait de|iuis quali'e
heures. lîieu ui; ('ho(|Ue tant les |iau\i'es licms (|ue
i'oisi\et»'' des l'iches (lU de ceux t|u"ils ei'oient rielies.
Deux causes a\aieut coul rihuc'- à retenir ['('indiant au lit
plus tard <|Ue d'ordinaire : d alioi'd un l'roid assez vil'(|ui
l'ecouvrait l'intérituir {\v:< vili'cs de la lucarne d'une
é|)aisse couche de L:i\re au\ arl)()rescences capi'icituisrs,
aux charuiantes aral)es(|ues. illiiiniin'es et colorc-es par les
rayons du fcdeil ; puis les sou\»uiirs de la con\crsation de
lii veille, les conjectures, les projets, les réxcs ([ui nais-
saient de ci's réminiscences mat inales, aux<|U(dles on a
»pitd(|Uerois tant de peine à s'arracher. Koitement alarmé
sur son a\enir par les dt'couraLiivintcs paroles de M. Henri
Voisin, il délihi'-rait très sérieustunent s'il n'allait pas
tplit 1er l'é't iule de .M . |)umoul . cl eut rer aw i/niiti/ si' ni i nu in .
Il \ avait ccl.i de peu t'diliant dans ses \tdh'ités
r«dij;çieuses. (|u'idl<'s ne lui revenaient jamais si Iréipu-ni.
inent (pic loi'scju'il se dt'iiiu'itail ou se dé'sespé'rait . .Ne vous
imagine/ |)oint cependant ipi«> sa dévotion ne l'ut point
sincère, tpii I rcLiai'dât sérieiisiMuent l'é-tat ecch''siasli(|ue
comme un pis aller ; mais cCst <|ue riioinme est ainsi l'ail,
(pie ses déterminations les plus vraies, ses allections les
plus saines (h'-pendent à sou insu des prédispositions île
son esprit. Charles se cro\ait pU'iii diiii zèle ('vauLiérupU',
lorsipi i! ii"(''prou\ ail pas autre chose ipriiii \ aLiue eut lioii-
siasiue. (pli ne l'aurait pa-< soutenu hien loin conti'e les
rati;.fm's et les périls d'iiiie mission, ou reiinui d'un s('mi-
naire ou d'une cure. Il se ci'oyait p<''m'tr('' d'iiii ,ii(M'it hien
ascéti(pie pour la ictiaite. lors(piil ne ressentait <pi'iin
tléiioût pass'ij;er, ou un penchant secret vers une c.apri-
l'ieiiso oiseveté. Fje malin dont nous parlons, son ima^nna-
fs:
n\
'4
82
CHAHI.KS (IIKHIN
tioii raviiit <l(''ji\ instnllr iliins imo des inodcstcs clnnnhvos
du sriniiiaiiH' de (^ii(''l)t'('. ;iii-dcs.sus du hciiu jurdiu (|ui
îippiirticnt h ci'tti' luaisou ; il se v(>\ait lii:iiiiuil dans les
cértMuonics ndiiiiousos. rt'V»'tu d'un Idauo surplis, au
iniliou dt' roiu'ous et des Heurs; il s<' vovail réji'eiil d'une
clîisse ; il chiiutreail la méthode irenseii^iioineul suivie
Jus(}u'al()rs ; il deliitait à ses élèves les |dus savantes le(;ons
SU!' la liltéi'alure et sui' r/'i-onouiie politiijue ; en un uu>t,
il bâtissait mille projets dinnovat ions et de pei i'ectionne-
inent. et il ne néiilin'eait aucun di'tail. absolnnu'Ut comme
s'il se fût d(''jà VII à l'teuvrc.
Il en t'tail là île sa vision t|nand on lui apporta la letti'e
de Louise ; la l)iu-i|iu' a|iparition de son liôte lui fappela
(ju'au uraud si''nnnaife on lu' lui permettrait pas de
niéditei' aussi à son aise clia(|Ui' malin. \u surtout «|u'il y
a là inu' ceilaine cloche (pu ri-vieille sou uuuide un |)eu
a\aut cino heures et iiui ne cesse ensuite de vous toiir-
('ett(
•Il
e reltexion
et la lettre idle-
mcnter .jusqu a I heuic u\l concher
(dianji'ea un peu le ciiurs de ses idi''es
iiiemt' ache\a de si'culaiiser son iuni.n'inat ion.
Si ( 'harics avait eu un peu de connaissance du uu»mle.
il se serait piMsuaih''. à n'en pou\oir douter, (pie M. \Va-
;:'nat'r Ndulait le maru'r a\cc sa
lill
e. et iiue mademoiselle
(Mmùnde idle-nirune était éprise de lui
li
len une notre
p'iine homme ne s en tint pasaiix oeniLiiies interprétât ions
(h- sa hou ne |»et ite sieur, il ne lit ipi'ent revoir ce iprun autre
*'ut compris à merveille, et il se demanda seulement s'il
n'y avait pas un peu d'aiiioui' pour lui dans la ;.:rande
amitii' de (Morinde |)our Louisi'. La jeune lille, ipi'il con-
naissait à peine de \ ne. lui apparut comme une de ces
heautés andaloiises dont il avait lu. dans les romans à la
mode, de si poétinues portraits. Ce l'ii? en pimsaiit à idle
ijn'il se leva, n'hahilla. et. après une prière peu lonniie et
ptMi t'»M'vento, lit disparaitn; un très l'nmal déjtuiner. ipii
lui fut .servi h\iv le eoiii de sa tahlo d'étude.
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iinidr.
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1. \V;i-
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i»is('ll('
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lit ions
1 autre
ni s'il
raiidc
il (tui-
le ces
is à la
à elle
:iie et
'!•. ([iii
(•mai{|j:s (HKiMN
sa
La délenninatioM bien positive de M. Wa^iiaër d'avoir
un avoeal pour genilre, lui donna du (•oui-a«i-e, et sans
décider s'il mettrait de eôté Uîs antipathies de rainille,
au\(pudles il toiniit ù honneur de s(î ni(»ntrer lidèle. il se
dit (piil étiiit toujours lion à (ineli|ne (diose d'être
avocat; il se pi'oniit tout de suite de l'aire un Daunesseau ou
un .Meidin, et se drapant dans son manteau, il se l'endit à
{irands ])as à l'étuile dv M. Duniont, bien l'ésolu à si' lancer
dès ce .jonr au plus creux du droit et de la (diicane.
Devancé j)ar tous les autres clercs, il s'empara bra-
vement d'une
ili'ihn'iitioii t r«\s
diiru'ile à rédi-
ger et à hniuolle
jiersonno n'avait
\()ulu mordre ;
mais il n'a\ait
pas en''«M'o par
— yi^fT-J
^^N 11
■^-
couru i.i !i:')ltle Vr>pYjrV/,
des titres ([u'il
fallait analyser,
<iue son imaiiimi-"'^'^^^; ;
tioii prit encore y A^ '\
!• • 1 11' C^-'^/' I
une to'.s la ciel />''/f '
des champs, et '^ Vt-'*:^
lors(|ue, après '/K./ }
une heure de tra- / /
vail, .M. Dumont '
vint regarder par-dt'ssus son ('paide. aliu de voir conimenf
il se tirait d'alVaiit'. il ne vit. sur une uiande reiiille de
papier. (|Ue ces mots d'une litdie l'criture coult'c :
IIION INCI-; 1)1' li.\S-('.\N.\I).\.| U\SV 1)1' IIOl.
DisTkicT hi: iii;i';i»Kc. | tkhmi; si pkimklmc.
— Tiens, s'écria le patrtui. vous m'avez lait l'ouvrage
d'un hlidir.
II
%
«"IIAI{Li:s (iCKHIN
— C'est ([lie M. (iiu'riii no traviiillc |)iis ('(dniiu' iiii
urtjrf, ohscrvii inaliciousLMiU'ut lo nrciiiicr cliTc.
lilosst'' (lo 00 niochaiit «jaloiiihoiii". iiDti'o lit'ros s'oiii-
prossa (11' (l('('laror ((tic la iioto iini a/('(uii|)a,iiMait lo dossior
i)'('laif pas siinisaiitc, et ([iii^ .M. Diiiiioiit tiM'ait poiit-('''lro
mioiix (l'ont riïpi'oiuh'o hii-niônio un ouvratio trop dillicilo
pour un (•loi'(; do pronii(''riî anni'o. i'in io\ anolio, il so jota
avoc t'uroui" sui- d'autres docuinonts (pi'on lui pr('sonta ot
so mit à ui-ill'ouuoi' avec une aidoiir (pii aurait l'ait
lionnour à M. Duuioiit lui-ui(''Muo. outassaut alU'jiiu'îs sur
aIlt',i:U('s. ajoutant les i/l/s aux siixdifs. uiottant la r///- dans
lo ri)ihti\ lo r()////(' dans lo Jisfrirf et lo ilistrirl dans la jtrn-
vùicr ; onlin n'oniottant liou do tout ce (pn jK)Uvail romlro
son st\ lo parl'aitoniiîut l)arl>aro ot inint(dli'^il)lo. ot par là
niônio parraitoniont K'^LÇal ot ii'i'('pro(diai)lo.
Copondant (pi(d>pios jours plus tard, .M. Duuioiit i'o(;ut
doux suporbos > .nrpfioii
■s (/
/" I
ni'iiir
uno tl cllos a
11.
iiiiait 1^ «pif la (li'fi mil n s.sr ou la. poisoimo J i|ui 1"' 'In
avait (''tt'- siLiiiili»' s'appidait Clara Sinitli '-i non pa<
tpr(dlo, ladite ddonuorosso. a\ ail #»fô
«pitdio. ladii.' (U'I'on-
Cl
onndo Mnitii
soo sous lo nom ^yy
r/,
<i m
l)apti^
dorosso. a\ ait toujouis t'-tt' fonniio soii.s je imhii do Clara. ot
in)n iKis sous lo \\^n\\ (
loCl
OI'UU
lo; !•
iiiu' lo Im'oI' on irril \\^'
.so//*//(»///o// assignait Clara Snntli à comparait ro do\ aiil la
('oiir. tandis «pn- la dt''('larat ion so |daiL!nait de Cl.u'indo
Smitli; ô^ tpK' C'ira Smith lU' pouvait pas ("-tro tonuo
à iô|>ondrt' aux domandos l'aitos cont r(> Clorind»- Smitii ;
()° (pU' Clorindo Smith no pouvait pas ('tro f(»ndamm't'
sur la coiriparution ou lo dt-l'aut do Clara Smith : 7' •nliii
(pio Clara Smith n't'iait pas ot no |>ou\;iit pas »"'iro la
nM*nu' porsonno <pio Cloiin Smith.
Tout ctda t'-lait siiccinote eut o\p(iM('' sur di\-linit psijroH
do papier. Cet te dernière oxcoptioi tut laite et ///<■/ par
Mtro Henri \ t>i.>
m
a\ce (iiii nous allons cultiver la con-
n
itissance ipie nous n axons lait <pr<''haue!n'r dans lo
chapitre pr(''ci''donl,
(ilAHLKS crKKIN
\ I
«5
\s.\ CIJKNTKIJ-;
justict'. se préstMitcr Mil Ituiit du lvMn|»s;"i rcMiiiu'li. piivtT
8(tn «li|tlniiK'. louer uii»' t'iudc. et s'iiiiiKiiici'r dans li'S
joiiniaiix. <|iii croiciil . dis-jf. (pic Uiut ct'lu siillil |)(tiii' faire
InltlIIllV
<'ii av.iii Iriip ('(iiiiiii tjiii. |MMir s'en rlr»- tenus à cette
II
«impie recel te. avaient pass»' le reste de leurs jours dans
luimahle conipajiuie de leurs 1 i \ res. actpHManl heaiicoiip
de coiiimissaiiCH's et t les peu d uryieii
I. Il i'-tait
('(•UN aiiicu.
au c.uitrnii'o, ((lie la clientèle dépi'iid d'un ci»nc(Mirs d
i« n
e
h
80
CHAHIJOS (JIKHIN
cireoiiHtanciîH souvent lortuito.s, mais (|iio l'on peut l'airo
naître soi-nienie. |)(»iir peu (|ii(' l'on s'tMi (l(>nne la peini!.
Là-(K'ssus, il avait trac»' un véritablo plan de (•ani))ajj!;ne,
disposant d'avance do clia(|U(' situation tprii croyait
hotme, étudiant et les moyens d'a<iir directenu'rit ou iinli-
rectemeut sur tous ceux qui l'entouraient, et les moyens
d'attirer dîins sa s|)hère d'a«'tion ceux (|ui en étaii'ut le
plus éloi<^nés ; l)ieu décidé à lU' rien néirliticr. à préparer
les voies <les années luitières. s'il le fallait, et surtout (alin
de donner le clianui') à crier plus loi't (|ue tout autre.
contre l'intriuiu' et contre les intriirants.
Son |)remier soin a\ait été de si' mettre eu rappoit
avec (pud(|ues personnes cajialjles de lui procur«'r de petits
caj)itau.\. et tléjà il pou\ait venir eu aide à de hravi's
gens, soit eu achetant di's droits litiiiiciix. soit en prenant
sur lui la responsal)ilité de bonnes et j:;rosses dettes, au
moyen d'un lé;j-ei' escompte que triplaient à son profit les
frais de poui-suite. (''était priuci|»alement dans la clien-
tèle de son patron, (|ue Henri \'(tisiu avait nnircpié
d'avaiii-e ceux (pii formeraient le noyau de la sienui*. [ics
procédés les plus ollicieux, accompaiinés des insinuations
les plus adroitt's sur l'insouciance et les bévues de leur
aV(MMt lui avaient déjà acquis les bonnes i^ races de trois
ou (piatrc plaideurs émérilcs et d'une couple d'Iionnêtes
nnircliands. Le fait est que notre bonnne entrait au
harrean avec
us (
l'a 11'
lires en main. (|Ue
hien (les
personnes n'en peuvent montrer a|tiès deux ou trois ans
de prali(|ue. ("était c<q»endaiit une laible curée pour son
ambition, et loin d'être eiVrayé des lirands intérêts coiiliés
à son iiu'Xpérience. il ne taisait (puMloiibler et tripler, par
le désir, les honoraires (pi'il allait irayner.
fiC soir nu'nie m'i il s'était l'ait présenter à Charles
Giiérin. le jeiiiM! avocat trouva, A sonretourchezlui.ini
pei^omiajfe assez sin;iulier qui s'était installé N»ns trop de
fa(,'oii dans sh clnimlu'e t\ coucher, et là fumait la jtipo eu
CHAHIJvS crilKIN
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Mltciidiiut le luaîtru du lo^is. (ji>t iudi\iilu n'était [las
uimc t|m' Fraii(;ois (îuillot, le eoniiuis de M. VVaiiiiai'i".
l'oiii ex;di((uei' sa présence et sa taïuiliaiité. il lu.iis
siilîira, dtî ( ire que, stricteiiieul parlant. Henri Voisin
au. ail du s uner llt'uri (Iuillot dit \'i»isiii. De ees deux
iioiii-;, il i'vait choisi celui <|ui lui a\ait paru le plus
pass:(hle. sauf ù se laisser ap|ieler (Iuillot . dans roccasion.
par ses iioinlM'eiix cousins, dont il cliéi'issail et culti\ait la
parenti'. Fia rainille (Iuillot tonnait une iininense contedé-
ratiou. (|ui en velopi»ait tout le district dans ses réseaux.
(Jliaciin des iiieinhi'es de cette t'aïuillc. rciiiai'(pial)l(ï par son
(^sprit di^ corps. s<)n astuce, sou acti\it('' et son amour de
raruciit. devenait dans s:i localité une espèce de courtier
ou de liinier t'uisant la «'liasse aux |irocès pour le [ilus
/•
''/.
raiMl pl'oîlt (le san <f,,/siii l uroa
l'"raii«;ois (''tait . d*- tous les < ,' iii/li,/. le plus iiiipMitaiil . et il
le sa\ait liieii.
-(
oinnie tu as élé ioiiji'temps, mon cousin.
lit -il
sans
He déi'anii'er de la cliaisi; à demi r(Mi\ers(''e sur la(|uelli' il
était étendu et dont il maintenait r^Mjuililue en appuyant
ses iiieils sui'
la cl
oison, à la inani(''re des //(f ///■•rc.s
— .Iiî crois hieii. j'ai étudié mou risalet iiiaintenaiil je
le sais oar cd'iir
-(J'est comme je t'avais dit. n'esl-<'e |
las
S(
— C'est loiil le contraire. Si je l"a\ais écout('', {e me
rais perdu à ne jamais me retrouver. Cet oriiillial-là n'a
pas plus en\ie de se l'aire |U'être i[iie moi d'aller me
pendre.
( )ui-da ! Si on prenait .\fnii:tlh ("lorinde pour jiiL'e.
elle dirait peut-être (|u"il iiu'rite moins d'être cloitr('' (pie
toi d'être pendu.
— l'
.stui cou. t U veux diii'
•1
our cela, si joli !iai'(;on (pie lu le croies, p' i assure
(|uc l'autre lui a tcmihé dans l'ii-'il. Le honlioiiime rit sous
caiie. (,'a lui l'ait son all'aire.
ss
CIIAIU.KS CIKIMN
— Tions. iiKiii (M)iisiii. dis ce ((iio tu voiidi'iis. .M. NVairiiiK'r
lie |)('iil |»;is miiriei- sa lillo à ('liiivKvs (iii(''riii. (''(îst jiistcv
iii(>iit riiDiiiiiic (pril ne lui l'iiiit pas. (''est un (>s|irit
lualadit' (ît onllioiisiasic. ('oiiiliicn vcux-hi liMiicr (pril ne
sera jamais avocat V
— .le sais Cl' (juc c'csi. Ti! iras à son oxanicn et tii le
feras fiinici' ( I ).
— (^iieUcï l)clis('! Ksi-cc (|ii'il V a des examens ? On
jirend (len\ de ses amis, (pii vous disent d'avance ce (pTils
Vont voii>- demander. .MalLiré ccda. hiei; .souvent on ii'jiond
de traxcrs et on «-si lonjoiirs admis. <)n;ind je le dis (|ue
le jeune (iiirrin ne sera iam;iis l'ei-u. cost (|u'ii n'ira |»:is
jnsi|u"au Iriul de st's études. Il n'est pas tnui'ut'' pour l'aii'e
un prêtre. <
il
t s'il
;i\ait pris la soutane, il 1 aurait déjà
((Ultlee. Il laut tl'op de p(M'seVcr;i uce poui" cela, .le ne
sei'ais pas surpris par exemple (pie d'ici à trois :ins. il
se Ii\'i'at à la mt'decine. au notai'iat. au coiunn-rce. à
l'indusli'ie. à loiittîs les carrières imaninahles. pour
n'arriver nulle part. Si tu l'avais vu diV-oura ■..:■»'. au simple
tableau qui' je lui ai l'ail il^-s petites misères du m/'tier !
I']n cuit i \ aiil ses disposit ions, on par\ it'iidra à n'en rien
faire du tout, de i-i' liean uar(;(Ui-là. . . .Mais il faut «pie tu
te hat<
me présenter a cette deuioist
Ile W
liiiiaer.
( 'omment esl-cllc. d'ah )rd ?
— (^n l'Sl-ce (pie (;a te l'ait '.'
— Diantre! (pi'esl-ce (pie c(da me l'ait '.' .raime Itieii à
savoir si je la trouverais de mon liont. pour jouer imm
r(Me comme il faut. Mil supposant (pie je ne l'aimerais pas,
il faut (pie je paraisse l'aimer assez pour me faire aimer
d'elle...
— Tu aurais liien de la IkuiIi'. C'est son père (pii la
marie : avocat contre clerc, ta cliance ne serait pas lro|t
maiivai.se. ,M. Waiinaër dit toujours comme (;a. tjii'iin Jr
fii'iiK nnif mil ii.r >fnr </rii.r j> tinnlrni ; mais <''est cette
1 ; l''iiiiii'r, ifstcr ccnirt.
CIIAKI-KS (MKIÎIN
«0
Ici'i'o (|H il lui l'aiit :C . iiiiiiciit . Il ii (li'jà iH-iict*'- une
(|iliintit(' (le In/s pour l'iiiic du Imis dinis les conccssiniis et
(liius les lo\vuslii|ts. cl s'il u a pas !a ririrrr iiii.r A'r/v r/.v.s»',s,
lout cela lui sera iuutiU'
— Alors il fiudra (pic je lui lasse a\oii' cett»' tcirc.
— \"\h (pli est pas uial diûlc 'l"u vas lui laiic avoir une
Icri'c (pli ne l'apparl iciil pas V...
— Iv'oiitc. Ki'aii(,'()is. lu es un L:ar(;oii iiit(dli!L;('nt ...
— Non, pas cxaclciuciil . .le passe pour une Ik'Ic : mais
<;a ne l'ait rien... \a huiiours !
— 'l'u n'en es (pie plus lin : ne passe pas pour li(*'te (pli
\('Ut. ,1e t'alliriue (pi'il v a {\vfi \\)\>- (pie je \ (tiidiais hii'ii
a\()ir Ion air.
— (
— \
Il II » v
/ ni (s hi j
I niiiir
liiiporle. lu ('(unpreiids a iiiei veille (pi avec .«111*
Wi',i:'lia('r j'ai une dol el une eliellli'de toute l'aile....
C'esl eoiiiine si i'a\ais deux dois. (>u'esl-ce (pie je
dis là •.'
C'est eoinine si j'avais sept ou liiiil dots. l'ii (dielil en
aiii('-iie un aiil re.
Iîeiliar(ple/ Itieli (pie la elieiih'de (|Ue nie (loin era M.
Wa-i
iiaer. ne (•(uniireiKli'a pas (iiie ses ailaires a lui -. i
\\\
se iiiele des allaires de tout le inonde, el il étend son
inllnenci' à di.\ lieues à la ronde. Il sullit (pie (;a soit un
(''I ranii'er : tu sais eoiiiine sont les liahilanls. Ki'siiile on
lui doit lieailcoiip. el c'est hieii dur de r(d'user (pl(d(ple
chose à un liouinie (pii peut l'aire vendre jus(pi'à iioiri'
deniierc (dicinise. Il n y a pas de ditiile '.pi en les prenant
ainsi par le i'ùir sent iinenlal. iiion l>eaii-p(''rc nie l'erait
avoii' la coiiliancc de tous les plaideurs des eii\ irons ; et
c'est jiisteilKMit le l)cau-p('"'rc (pi'il nie i'aiit.
Il v a lin a.\i(niic (pli n'est pas dans (Jujas. ni dans Har-
tlndc, mais (pii n'en est jias moins vrai, c'est (piiin avocat
(l(»it se nniricr plus en vue de S(m licau-p(''re (pTcn vue de
sa t'iMiunc. Or. il n'y :. (pic trois csp(''ces de l)eau.\-|)(''i'c,s
.<f
!«()
CIIAIJLKS OIKKIN
possiMcs : le l)t'iiu |H'ic> ;i vociit . le Itoail-pèrc si'ijilii'iir. et U'
bi!îiu-|)iM»' liTos iiiarcliiiiul de ciiiiipaiïMc. lii? liciiii-piTt!
avocat, vtn\ii prtMi<l en sock''!»'' ; mais vmi.s ne laites (pie
parla,i!;er axcc un associi' i|iii.(l:ins neuf cas snr dix. est sur
S(
ui (li'clin. la clientèle (|ue vous aufie/ pu aiMpa'nr vous-
ineuie. ('a u"euip»'''('lie pasipu' pour les ij,t'us (|ui ne savent
passe pousser, (;a ne soit un iirand avantage. liC Iteau-père
S(
i;.nu'Ui- est taineiix pour les all'aires de l'ouiine et les
diseussions diinnieuhles. Mais le heaii-pric inareliand est
le meilleur heau-pèi'c (pi'il \ :iil parmi loiilt-s les espèces
de heaux-pères connus. Il est toujours à pii-sunuT (pu' le
heaupère marchand deviendra sei'.:neni' ; ;il(us (;;i nous
l'ail deux l)eau-i)èi'es dans un. C'est une ('•c(wiomie toute
claire
— Allons; c'est ;irranué, viMis V iraiiiiei'e/ linis les deux :
il n'v aura i)ciii-ctre ipie c'te pauvre mam'/idli CliU'iude
(pii V |erdra. Il n'v a (|u'iiiie petite (diose (pii ni'eini)ar-
rasse. ,1e voudrais sa Voir ce tpie je jjjHiilienii à me mêler
de cel le allaire-lù.
— [ji! lendemain de mon muria;j;e. je le lais «'iitrer en
société avec mon lie.iu-père.
— 'l'u n'v penses pas: lu aimes trop à l'aire des ('ccmomies
de heaux-pères. ('a te l'eiail comme ipii dirait un heau-
père en deux, au lieu de deux heaux-pères dans un. .Mais
si tu disais la veille de ton mariau'e. ou hien un ou deux
mois avant, ca le .serai
t-il é-alV .le t'
assure (iue, iKUir moi.
t,'a ne me serait pas iiidin'<'rei>t . |)épé(die-toi de nu- |»id-
mettre ca.,,, autrement je ne dis pas un mol de loi à mon
bourjreois. et lu rarrauii-eras comme tu pourras
AU
oiis... t II sais liieii. mon pauvre r i'an(;ois. (pi il ne
tant |»as vendre la peau de l'ours avant de lavoir lue. .le
ne peux pas te promettre c(mime cela, avant di' savoir
ooniment iront mes alVaires
Tout
ce (pie jiî puis t assurer
c'est ((ue je te ferai (pnd(pie avanta,^e... d'une manière
ou d'une antre.
Il,
CIIAKLKS (!ri;i!IN
!)l
■Eh
!ill liioii ! ce t|iit' )(' te pioiiicls, moi. »• «'st (|ii«' In un
fcnis ces aviuitiiîJ,i's
-là iV
une hoiiiio iniiiiici'c. et iiviiiit <|iio
(h' le luariof. (J'csl iiih' ;ill';iirt' tl(ri(l»'('. .Tt'iit l'cprciMls ton
nnn liiiri' ; a moi le soin de Imhc mes conditions, cl je im^
m'onljl'u'i'iii |)!is;c;ir je te t iciidnii coiniiic il l'iiiit. Noiildio
|t;is de (U'scciidi'o dans une i|iiiny,iuno de jours. Uonsoir,
mon cousin !
Kn disiinl cela. Kr;in(;ois avait pris hrustiiicinent ctmifé
du jciiiic avocat, (pli ne l'nt point médiocrciiicnl >iirpiis
de lui trouver tout à conp nii air aussi d/'i-a^é.
— Alltnis. se dit-il. il tant (pie le cousin soit un liomnie
de liénie. On ne dirait pas c(da à le voir vent
l'aN'oine au iiiiiiot pour
Ire d(
M. W
iLiiiaer
A la riiiUiMir. il u\ a\ail rien de Itieii r(''pr('lieiisil)U;
dans le projet (pi'ils \ cnaienl de l'ornier tous deux ; il ne
s'aiiissait (puî (l(MraH(|Uer de l'avenir d'une jeune lille à
son insu ; et c'est ce (pii se prati(|ue depuis loiiLLlemps
dans les soci(''t('s les plus civilis('es. rependaiit. Henri
N'oisin pr('voyait (pi'il n'iK'-siterait de\ant aucune injus-
lice, ([u'il ne reculerait di'vant aucune intrij:;ue, (pTil se
soumettrait à tout pour s'assurer une position d(Mit il avait
calculé d'avance tous les a\antaji«'s ; et. persiunh' (pie
KraïK'ois, une t'ois iiit('ri'ss('' dans ralViiire, ne serait tiuère
plus scrupuleux (pie lui-meiue. il éprouvait dcja pour son
parent ce seiitinieni de ih-liance et pres(pie (raNcrsion
ipK! Ton ('prouve toujours inst iiict i sciuenl pour un coin-
ne chose le préoi-ciipait par-dessus lotit : c'('tait
plico.
LI
de savoir si (Charles (iin'rin avait, de son c('>|(''. (pMd(pies
pr('tentions sur les beaux yeux cl sur la dot de la jeune
li('riti(M'e. Tout le p(M'tait à croire (pi'il en ('tait ainsi. On
a raremont vu un (^'colier de sei/,i' ans passer ses \acances
il
dans une cainjjagne, a (piel(|iies pas d une jolie Iule (pi i
ne voit (pi'à la d(''r()h(''e, ne pas devtMiir amoureux de ci^tte
jeune lille, ne pas rêver à tdle par le premier clair de lune
venu et ne pas composer des vers (ii son honneur. Sans
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V
I
92
CHARLIvS (irKHlN
être beiuicoiip romanesque lui-menio. notre Hpociilatenr
avait tenu (!oni|)te de toutes ces circonstances ; et Yordre
sorti de l'étude de M. Duuiont, qui lui l'ut remis quelques
jours plus tard avec la fatale rurldiiU: ([ue Ton commît
déjà, confirma des soupçons qui n'étaient cependant point
tout à fait fondés, parce que (Hnirles n'avait songé un
instant à Mlle Wagnaër qu'après avoii' reçu la lettre de
, ^ Louise. Cette
\r~^ r découverte je-
\' ta comme un
remords à tra-
vers ses ])r()jets II se
dit (|ue tléti'ir ainsi les
premières espérances
d'une âme jeune et naïve
comme celle de Charles
et écraser du même couj)
le dernier espoii-, la der-
nière ressource d'une fa-
mille mallieureusc, c'é-
tait trop d'égoïsme et de
)arl)arie. Le nmriage de
Mlle AVagiuiër avec ce
jeune homme lui ])arut
une de ces providen-
tielles entreprises que
-=^ mille circonstances sem-
blent [)réparer et ([ui
portent toujours uuilheur à quiconque ose les entra-
ver. Avec les dillicultés ([ui s'annonçaient, il voyait
augmenter la dureté des moyens qu'il lui faudrait em-
ployer pour ])arvenir à son but, et comme son âme
ne possédait pas encore cette précieuse insouciance du
bonheur d'autrui (jue donne inie longue habitude de
l'intrigue, il se denmnda un instant s'il ne trouverait pas
CHAH LES GrÉRlN
le movon de l'aire tortune sans riiiiiei' i)ei
m
personne.
M;
us
son
es[)rit reprenant bientôt, son a[)lonib, il se dit ce
que disent tous les auibitieux; pour a[)aiser leur conscience :
|)ourqu()i ces gens-lîi se trouvent-ils dans mon clieniin ?
Il n'y a rien, en eflet, de si peu méticuleux ((u'un
homme ([ui, une l'ois pour toutes, a déclaré qu'il veut l'aire
son cliemii.. L'ardente et rapide locomotive (jui \<)le
d'une montagne à l'autre, (jui i)asse comme la loudre au-
dessus des [)récipices, écrasant tout ce ((u'elle rencontre,
n'est pas plus impitoyable dans sa course (pie riiomme
([ui veut taire son chemin. L'honneui-, l'amour, le devoir,
la dignité humaine, la piété divine, le culte de la patrie,
les liens de l'amitié les nœuds de l'hymen, et jusiju'aux
chaînes du vice, tout est renversé, culbuté, l'oulé. broyé
par l'homme qui t'ait son chemin. Kt il y a cela d'admi-
rable dans la société, c'est (ju'elle endure patiemment, de
ce
th
omme, une s:erie(
l'acte
>s iniustes et souvent a\ilissants
([ui, isoles, auraient suiu [)()ur attiriM' sui* vous ou sur nous
l'indignation universelle... Mais que voulez-vous ï celui-là
[{faut /neu qa il fasse son. chemin ! 11 a su tellement se le
persuader à lui-même, qu'il iuipose à tout le montle la
même conviction. Il [)eut se vautrer dans la boue, si cela
lui convient, personne n'eu est sur[)ris, personne n'en est
révolté ; il sait bien, dit-ou, ce ({u'il l'ait : il faif .son
leintn.
Il h
ui est permis u insultei' à ce (|u il y a de [ilus
beau et de plus noble [)arnii les hommes, ou parmi les
choses de son temps ; il ne l'ait |)as cela par méchanceté,
c'est seulement pour faire son. f/wniiu. Ce (jui chez \ous ou
chez nous, serait tenu [)our une indél icates.se extrême,
chez lui n'est qu'une chose toute sim[)le ; l'affront ([ui
vous tuerait n'est qu'un jeu pour lui
réel
lec qui vous
ruinerait ne l'inquiète point ; le trait (jui \'(nis irait
au cœur elUeure à peine son épiderme ; il est cuirassé, il
est invulnérable, il esf parii ponr faire son. chemin. Il s'est
mis en route lui-ménie, sans ([ue personne l'appelât, sans
î|;
94
CHARLES (iUKHIX
que personne renvoyut ; seulement il s'est dit tout bas à
lui-niênie, et il a réi)été bien haut ù tout le monde, qu'il
arriverait, et il arrivera. Il arrivera, malgré les préjugés,
malgré ses torts, malgré ses ridicules, malgré ses fautes, il
arrivera, c'est certain ; les plus envieux en ont pris leur
parti, et la seule chose que lussent les plus habiles, c'est
de s'arranger de manière à être le moins ])ossible
coudoyés ou froissés \rAY lui.
C(jml)ien n'y en a-i-il pas dans toutes les carrières, dans
tous les états, de ces hommes qui font leur chemin à tout
prix, sans compter ceux ([ui l'ont fait ? Et parmi ces
derniers en est-il un grand nombre à qui la société ose
demander compte de leurs débuts ? Remonte-t-on bien
souvent au petit ruisseau bourbeux d'où le tleuve large et
fier est sorti ? Le scandale d'une première intrigue n'est-il
pas toujours étouffé par le succès d'une seconde ? Comme
le denier de Ves[)asien, l'or ne sent-il pas toujours bon, de
quelque mine impure qu'il soit sorti ?
Eu jetant un rapide coup d'œil autour de lui, Henri
Voisin avait com[)té toutes ces bénignes absolutions que la
société [)rodigue aux fautes habiles (jue l'tju commet pour
faire son chemin ; il avait compté toutes les jeunes filles
pauvres, délaissées pour de plus riches, tous les protecteurs
honnêtement su[)plantés par leurs protégés, tous les amis
vendus j)ar leurs amis, et il avait trouvé que le monde
après avoir crié à l'indélicatesse, lorsqu'il aurait dû crier
au vol, au meurtre, finissait toujours par acce])ter la soli-
darité de toutes les bassesses, eu feignant de les oublier.
Pauvre et sans autres appuis (pie ceux qu'il savait se
créer, lancé fatalement dans une route dont il appréciait
tous les embarras, toutes les dilHcultés, il considérait le
succès comme une condition de vie ou de mort ; il ne
croyait pas qu'il lui fût permis d'avoir des égards pour
personne sans manquer de prudence pour lui-même, tenant
pour certain que non seulement tous ses efforts ne
1:1
CHARLKS (II'KHIN
96
seraient pas de trop, mais oraiiriiaDt ([lie ce ne fût pa8
assez. 11 aurait préféré sans doute s'élever par son seul
mérite, «rrandir à même sa propre substance, ne ck'voir
rien de son bonheur au malheur d'autrui ; mais cela est
dilhcile (juand tout l'espace est occupé ; (juand chacun n'a
bien juste que sa place au soleil, celui cpii veut alors se
faire une part un peu large, doit se résoudre à diminuer
la part de son voison, sinon à l'absorber tout entière.
La coi'ru[)tion, qui faisait de si l'apides progrès dans
ITimc de Henri Voisin, était donc le résultat de la même
nnihidie sociale ([ui avait chassé Pierre Guérin loin du toit
paternel. Parmi les infortunés jeunes gens ((ue le malheur
de notre condition présente et les préjugés inhérents
à cette conditicjn forcent chaque année à faire un choix
entre l'état ecclésiastique et trois autres professions
encombrées au delà de toute mesure, (iuel({ues-uns, en
effet, s'épouvantent, se désespèrent et s'enfuient; d'autres
hésitent et tâtonnent longtemps pour n'arriver à rien ;
d'autres se consument honnêtement et laborieusement
dans rol)scurité et la misère ; d'autres enfin se jettent à
corps perdu dans le charlatanisme et l'intrigue. L'émigra-
tion forcée, l'oisiveté forcée, la démoralisation forcée, voilà
tout ce ([ue l'on offre à notre brillante jeunesse, dont on
s'efforce de cultiver et d'orner l'intelligence pour un
pareil avenir ; de même (si nous osions nous ])ermettre
une comparaison un pou vieillie), de même que chez les
anciens on engraissait et l'on ])arait les victimes pour le
sacrifice.
Cette comparaison ])onrrait aussi, tandis que nous y
sommes, nous servir à i)eindre l'espèce de rapport qui
ne tarda i)as à s'établir entre le jeune avocat et le clerc de
M. Dumoiit, dès que le premier se fut irrévocablement
décidé h faire son vliemin aux dépens de l'autre. Quoi(iue
leur position respective semblât devoir les tenir à une
certaine distance, ils devinrent bientôt presque aussi inti-
iir
Iv ;. :?:
P '^.^H
96
CHARLKS (JITKHIN
mes que .s'ils eussent été canuiriides d'en fanée ; ils passaient
fré([ueninient la soirée l'un eliez l'antre et sortaient
souvent ensemble. Henri [)araissait s'attacher surtout à
ne laisser son jeune ami nuuniner d'aucun amusement. H
lui procura la lecturi; des romans les plus à la mode,
l'introduisit dans deux ou ti't/is maisoiis où l'on faisait
d'assez l)onn(^ musicpie, le mena au s[)ectacle aussi souvent
que l'occîasion s'en présenta, et lui (it faire [)lusieurs pro-
menades dans les environs de Québec. Ce pauvre (Jliarles,
<|ui n'avait ni arrière-pensée ni prescience aucune, s'émer-
veillait à bon droit de la complaisance de M. \'oisin, dont
il ailmirait par-dessus tout la [)hilosopliie et le désintéres-
sement. Il était im[)ossible, à le voir ainsi, de le prendre
pour autre chose ([ue [)our un charmant jeune homme,
avide seulement de plaisirs, enchanté de faire partager à
d'autres ses jouissances, insoucieux de l'avenir, et mépri-
sant l'or coinuie un cil niétaK et les billets de ba.n<|ue
coniine de prosaïques chiffons.
Ce (ju'il y avait de plus aimable chez, lui, c'était
l'entliousiasme avec lequel il entrait dans tons les [)rojets
plus ou moins chevaleres((ues ([ue formait notre héros. Us
pourfendaient ensemble les ennemis de la patrie et régé-
néraient la société dans un tour de main. La teinte
d'ironie et de scepticisme qu'il n'avait pas réussi à dissi-
muler dans leur [)remière entrevue, s'eft'aça comme par
enchantement, et il devint, dans un clin d'œil, un ])atriote
aussi chaleureux, aussi intraitable que Jean Guilbault lui-
même. La condescendance toute gracieuse avec hupielle
il caressait les illusions du jeune étudiant, s'évanouissait
cependant devant un seul sujet, et chaque fois qu'il
était ([uestion de ses futurs succès au barreau, Charles
Guérin retrouvait dans son nouvel ami le prophète de
malheur qui l'avait une première fois si fort eltVayé.
En revanche, toutes les opinions littéraires ou artis-
ti(|nes ([u'il émettait étaient recjues comme autant
F.J
) i
II
CHAHLKS UUKUIN
97
i
d'oracles. M. Voisin confessait volontiers son infériorité et
traitait avec nn véritable respect tont ce (jui sortait de la
bouche on de la plume de Charles. Celui-ci, dont l'imagi-
nation s'était co.isidérablement échanlï'ée à ht lecture des
romans et à la représentation de quehiues tragédies, se
permettait d'écrire de tem])s à autre soit des vers, soit de
petits essais en prose, ([ui, loués outre mesure, lui don-
nèrent une haute o[)inion de son [ji'opre mérite. Comparant
l'attrait d'une existence toute littéraire à l'allVeux métier
de ])rocureur, le mélodieux idiome de la [)oésie avec les
accents enroués de la chicane ; opposant la douce pensée
d'intéresser à son sort toutes les jeunes personnes un
peu sentimentales (|ui ne numqueraient point de sympathie
])our un poète de dix-sept ans, à la, triste satisfaction
d'étonner j)ar sa faconde le vulgaire des plaideurs et des
huissiers, il en vint à demander pounpioi l'on préférait
ainsi les épines aux roses, et le tei're à terre des pro-
fessions aux sublimes inspirations du génie.
Il s'exalta même au point de former le jjrojet de
réaliser, dès ([u'il le pourrait, tout ce qu'il possédait dans
le [)avs [)our aller vivre à Paris, où il comptait, avec le
temps et du travail, écli[)ser le plus grand nombre des
réputations du jour. Et, chose étrange, cette modeste
entreprise ne re(;ut nullement rim[)robation de Henri
Voisin, qui avoua de son côté ({u'il ne s'occupait de
gagner un peu d'argent que pour se donner la satisfac-
tion de visiter l'Europe, seule partie du monde où les
intelligences d'élite pouvaient .se trouver à l'aise. 11 était
bien entendu, cependant, qu'en bons patriotes, après avoir
brillé dans l'ancien monde, ils reviendraient tous deux
éclairer de leurs lumières leur commune piitrie.
i il
.i • i
1 .1
W •' *-
98
CHAHLKS (UKKIN
Vil
CAl'lflCK ET DKVOIR.
I Ic! buiiliL'iir (U; rhonime con.siste
(liiiis riiocoiiii)li,ssemoiit de ses
devoirs, mie disposition de l'es-
l)iit(iui lui lait |)r('t*érer h tout
son plaisir du moment, doit Hnir
par empoisonner son existence.
Cette tendance, soit que Ton
convienne de rap[)eler caprice,
tantiiisie, légèi'eté de caractère,
esprit romanesque, suivant les
divers aspects sous les([uels elle
se développe, devient une véritable tyrannie ])onr celui qui
ne sait pas v résister dès le princi])e. Les plus beaux talents,
les coL'urs les plus généreux, ont été souvent t'ra[)pés d'im-
puissance sans que personne ait pu s'en rendre c()nq)te: des
hommes d'avenir et de fortune sont quel([uel'ois descendus
degré par degré de leur haute position, au grand étonne-
luent de la foule et à leur j)ropre étonnement ; tandis
([ue.en interrogeant le souvenir des luttes intérieures de
leur Tune, ils se seraient convaincus que bien loin
d'acquérir de l'énergie en se rendant indépendante, leur
volonté était devenue nulle par l'excès môme de son
indépendance, le jour où ils s'étaient dit pour la première
fois : je ne ferai pas maintenant ce qui est utile, je ferai
d'abord ce qui m'est agréable.
Il y a dans la vie un âge où l'on ne saurait être trop en
garde contre ce danger : c'est le moment de la transition
de l'adolescence à la virilité ; c'est l'époque de l'initiation
à la vie réelle et active, au sortir de la vie méditative des
études collégiales. Les jeunes gens qui ont plus d'ima-
(4IARLi:s (iri'lHIN
!t!)
fi'iniitioM (iiic (k; jiigoiiieiit ot do soiisibilitô. se hiissLMit
aller plus volontiers que les autres à l'habitude de la fan-
taisie et du ('a[)rice, qui les éloi<i;ne des alla ires sérieuses.
La cupidité ou l'ambition en airaclie un grand nombre à
ces funestes hallucinations; la sainte pensée du devt)ir en
sauve aussi (luelques-uns ; mais Ijeaucouj) succondjent à
cette étrange maladie de rintelligence. La fougue des
[)assions, à (juelques excès ([u'elle [)uisse nous [)orter, est
moins dangereuse ; elle a son tem[)s, elle fait un effort ;
mais elle ne paralyse pas, elle n'anéantit point au même
degré la volonté et l'action.
Le vampire de l'Inde, qui se colle amoureusement à la
peau de sa victime, et l'endort [)ar le bruit cadencé de ses
ai.es et le dangereux parfum qu'il exhale, ne [)roduit pas
une débilité, un engounlissement, une prostration j)lus
complète que l'épuisement (jui résulte à la longue de la
constante recherche d'un bien-être imagiiniire. Ce n'est
((ue longtemps après ([ue l'on s'est hajjitué à la préférence
du beau à l'utile, du plaisant au sérieux, des événements
extraordinaires aux choses comnumes de la vie, de l'idéal
au [)ositif, du coloris, de l'ombre, de l'apparence à la
réalité, que l'on s'aperçoit des l'avages qu'elle a faits dans
notre esprit ; mais alors il est trop tard, le temps perdu ne
se retrouve plus; l'on est resté à regarder la lui:e,les
étoiles, le beau ciel bleu, les montagnes i)ittoresques, et
tout le reste ; c'est bien ])oétique, mais, pendant ce
temps, les autres qui ne regardaient point, ont marché,
et le dépit de se trouver on arrière rend inutile le
peu d'énergie qui nous reste : il faut rester là !
Le premier symptôme de cette maladie (car nous
l'avons dit et nous le nuiintenons, c'est là une véritable
maladie de l'intelligence) se manifeste i)ar un dédain
inexprimable pour les choses utiles et profitables, une
aversion involontaire pour l'espèce d'occiq)ation qui nous
est imposée par notre devoir ou par notre intérêt. En
l'i
! lî-î
i'
100
CHARLES OIKHIN
même temps Hurvieiit mi vertijjfe, une iii(|ui('tii(K', ime
impiitioiiee li»'vieiise ([iii nous jjorte vers lu chose du
monde la moins ])révne et la moins ordinaire. Un mot,
une ligne, un conp d'u'il, un son, nii rayon de soleil,
un souvenir, siiHisent pour éveiller dans notre ame un gont
nouveau (pii devient tout de suite impérieux, irrésistible.
Et voilà ([ue, sans raison, sans motif a|)pai"ent. sans l'avis
de [)erHonne et souvent contre l'avis de tout le monde, on
met de coté ou l'on néglige une étude importante des
alVaires sérieuses, une pers[)ective honorable ou lucrative
pour se livrer tout entier à la chimère ((ui nous poursuit.
Kt l'homme charitable <jui viendrait nous avertir de notre
erreur, celui qui voudi'ait chasser cette vilaine chimèi'e
qui s'est cramponnée à notre inuigination, celui-là, nous
vous l'assurons, serait tort mal re(;u. Il n'y aurait point
d'épithète assez forte, de procédé assez brus(jue |)our lui
ex[)rimer tout le mécontentement (pi'il nous cause.
Pendant quelque tenn)s c'est un zèle, une ferveur, une
activité dévorante i)our l'étude, la personne, le diver-
tissement, la i)assion ou la chose (luelconcjne dont on s'est
épris. Tout se rapporte à cette chose : ce <|u'on lit, ce
qu'on voit, ce (ju'on entend, ce (pi'on rêve ; (M3tte chose là
est dans tout. On prend en grippe tout ce qui ne s'assi-
mile pas à runi([ue pensée que l'on a. Ne me parlez j)oint
de ce<-'. je ne saurais m'occuper de cela ; voilà l'argument
sans véi)lique avec lequel on repousse tout ce qui ne
tombe pas dans nos idées du inoment. On suppose aux
autres, bon gré mal gré, la même passion ; on les entretient
sérieusement de sa chimère, ou les en croit enthousiasmés,
on le croit tout de bon ; c'est comme un verre coloré ((ue
l'on porterait sur les yeux et (pii nous ferait tout voir
d'une même couleur.
Un bon matin, cependant, et c'est pres(|ue toujours
au moment où l'on goûte les plus douces jouissances,
au moment où l'on a déjà triomphé des plus insurmon-
t
î'
C'HAHLKS (ilKinX
loi
!
tiibluH ohrttiicIc'H, an moinont oh l'on est sur U' po'mt do
reciit'illii" (|nol({iies fruits de se» ooiiios, on se rt'vt'illo sans
sa cliimère !.. . CiiTest-olle devcMiiU' ? Kst-tdlf sortie |)Mr la
j)orte. [)ar la l'ciiétre ou pai" la cliiMniiH'i' '.' On n'en sait
rion ; mais re «(u'il y a de certain, c'est ([iiNdle est
disj)arne. Alors tout ce ([ni a rapjjort à ce caprice d'hier,
en attendant le caprice de demain, n'est plus tolérable
pour un »e\d instant. Tout ce (pii se rattachait de près ou
de loin à ce chari.ie rompu, tout c(î (|ui rap[)elle j)ar liuia-
ii'ination. par la vue, par l'ouïe, i)ar l'odorat, ou n'importe
comment, cette illusion dissipée, est ennuyeux, cruel,
odieux, li'ami plein de sollicitude, le même ([ui a voulu
d'abord chasser votre chimère, mais (jui ensuite l'a j)riso
en pitié et a fini ])ar s'en accommoder, cet ami converti
avec tant de peines, si dansée moment il vient vous parler
de votre goût, de votre penchant ({u'il croit de bonne toi
devoir être éternel, ce pauvre ami est alors d'autant plus
maltraité que, n'osant lui avouer ce qui en est, vous êtes
forcé de lui chercher une (juerelle atroce pour donner
cours ù votre nuiuvaise humeur.
Quelquefois, à l'instant précis oh le désenchantement
vous est venu, vous saviez vous-même que vous étiez sur
le point de réussir, vous touchiez de la main au succès ; il
ne vous restait qu'à faire un effort moindre que tous ceux
que vous aviez faits jusqu'alors ; mais c'est impossible, vous
êtes frappé d'impuissance, la force mystérieuse qui vous
soutenait vous a abandonné : il ne s'agirait que de lever le
petit doigt, vous ne le pourriez pas, vous ne le voudriez pas!
Le malaise, l'ennui, le dégoût qui forment cette nouvelle
phase de la maladie ne sauraient se peindre. On est
mécontent de l'univers et de soi-même. Fort heureuse-
ment cela ne dure ])as. La crise que l'on éprouve ne tarde
pas à enfanter un nouveau caprice qui se termine comme
le premier, et ainsi de suite jusqu'à l'épuisement et à
l'ineptie.
M
I 1
111
m-
■h '
m
10:
("IIAHLKS (il'KHIN
(Jo ([ii'il y il (Itî plus triste, (î'ost ((u'il ne it'stf rien
de tout cela. Il y a uiio latalito ((ui veut f|Me rien n'arriviî
h tenue et ([iii porte l'iioiuiue eaprieieux ù (iéti'uire
lui-uiêuie sou ouvfa}ie. Il seuihle uiêiue ue travailler qu'à
la coudition exin'esHe qu'il ue restera aucuue tnice de «es
ellorts. Du luoiueut (pie sou (euvre nieuace dt! devcMiir
utile' M lui-iuêuie ou ù la société, il s'arrête et ue va pas
plus loin dans l'hallucination continuelle ((u'il éprouve ; il
ai'ran^i! la veille sa journée du lendemain, et si (pielipuî
événement imprévu \ ieut y clniuiicr (piehpie chose, se-
rjiit-ce l'occasion de l'aire sa fortune, il s'estimerait vrai-
ment malheureux ; nuiis il n'est jamais si exaspéré que
lor.s(pril se voit arraché ù «es rêves par un devoir qu'il
lui faut remplir.
Le devoir est, eu efl'et, l'ennemi juré du ca[)riee. L'un
commande et l'autre désobéit. Tandis (pie l'un prêche
avec gravité et avec onction, l'autre ne t'ait ((ue rire,
cliauter et s'j moquei'. Taudis tpie l'un bâtit avec
courage des monuments de granit, l'autre élève des châ-
teaux de cartes. Avec l'un, c'est la jouissance d'abord et
le dégoût à la suite ; avec l'autre, c'est le travail d'abord
et ensuite la jouissance. Le devoir redoute le caprice,
tout eu le méprisant, le cai)rice se rit du devoir et le hait
parce qu'il l'estime. Le devoir nous commande rudement
pour commencer ; il ne gagne nos bonnes grâces qu'à la
longue ; le caprice nous enchante et nous séduit pour se
rendre lUaître ; puis, ([uand il est maître, il nous tyrannise
sans relâche. Le devoir, c'est la prière humble et fervente,
c'est le travail modeste et assidu, c'est la raison lucide,
c'est la charité héroïque, c'est l'économie discrète et pré-
voyante ; le caprice, au contraire, c'est l'extase folle et
orgueilleuse, l'oisiveté dédaigneuse, la volupté exigeante,
l'insoumission railleuse, le sophisme inconséquent, l'égoïsme
étroit, le luxe corrupteur et ruineux.
Nous avons dit (jue cette uuvladie du ca])rice ])renait
CIIAinJiS (M'KinN
103
iiiiissiiiM'c (liiiis les rt'vcs ot l:i iiiiMiiDcolie (|iii suivent
les (Ici'iiièrcs ;iiiin''i's des rtiiilcs scc)l;isl i(|iH's et iiccoiii-
pii^'lU'iit l)('inic()ii|» (le it'uiics ^t'iis h leur l'iitiri! iliiiis
le iiiniuU' <iii (liins l'éfiit rcliiiiciix. Ii'iiicurtitii(U'. le
malaise, l'iiTésoliitinn oîi les |»l(»iit:(' cette funeste ailerna-
tive <run ciinix limiti'' dont nous a\(ins di'jà ])arlé
phisiiMirs lois, contribue |iuissaninH'nt . <'Im'/. un Lirand
nombre, à auiiinenlei' ce-; daniicreiises prédisposit i uis de
l'âme et à les lixrer picîds et poings lii's au fedoutable
(.'unenii (jne nous ven(nis di' peindre.
(J'est précisément ce (pii arrivait à (Jharlos (Inérin dans
le temps où .M, Voisin cultivait son auiilic'. Pendant
(pud([ues jours, les i:racieu\ lantômes (pie la leliie do
Louise avait évcxpiés bien innocomment dans son nuagi-
nation firent tous les frais de ses rêvei'ie
r
e alhaiiee
avec Clorinde Wagnaër lui ou\ rail en elle! iint^ persp<.'(
t ive des ou
1 mtes.
Il
assurait
là. (1
Il même coi.
et
S(
)ii b;>ulieur, et celui de sa famille, et il s'(''par ;na!t à, lui-
même la tâche de défendre contre la cupidité d»; M.
Wagnaëi" l'iiéi'itage paternel, tâche qui lui était di'-volne
par le départ de son aîné. On sait que, malgré la recomman-
dation de Pierre, madame Giiérin tenait [)lus que jamais à
ses pru])riétés. L'espoir de la fortune et du re[)()s et la piété
filiale s'alliaient donc à la poésie et auroimin pour embellir
Clorinde, dont Louise, sa nouvelle amie, n'avait [joint fait
un trop vilain portrait. Clorinde fut donc pour notre étu-
diant la dame de .sex peiiNi'r.s et eu son honneur il allVonta
les études les plus ennuyeuses et attaqua les articles et les
commentaires les plus rébarbatifs de la C'oiifinnc </r Paris
avec tout le dévouement d'un ^'éritable chevalier.
ni vint ù l'idée ([u'il
Cel
^ela ne dura pas longtemps
11 1
serait peu
noble de devoir tant de choses à une femme, à
la fille unique d'un ennemi de sa famille. Peut-être
nmdemoiselle Wagnaër tiendrait-elle cpielque chose du ca-
ractère de son père et reprocherait-elle un jour à son mari
I
T^IP!SaSlS9B
104
("MARLHS crKHIN
€0 bien ([irelle lui iiurnit Tait. Peut-être rautipatliie «le
t'iuuille lu' se dissiperait point tout h tait, et sa mère et
sa s(XMir auraient à soullVir dans leurs aiVections ])ar
la [)osition nouvelle que leur ferait cette union, (^onihien
])lus poéti((ue et plus noble ne serait pas un nniria«ie
dans lequel. ////, donnerait le bonlieur, la ricbesse. la con-
sidération à une jeune lille pauvi-e et obscure (|ui hif
devrait tout et dont la vie ne serait qu'un tissu d'amour
et de reconnaissance ! D'ailleurs, parmi les romans cpie lui
faisait lire sou ami V^oisin, il ne s'en trouvait pas un seul
oîi riiomuîe l'ut obligé à la l'emme pour son existence; au
contraire, l'béroïsme et le désintéressement procédaient
toujours de la i)lus vilaine portion du genre bumain. 11
en était de même aussi dans toutes les romances qu'il
entendait clianter. Une jeune lille n'avait jamais autre
cbose à donner que son C(HMir. Kn conséquence, made-
moiselle Wagnaër avec sa taille élancée et ses cbeveux
noirs, et malgré ssa dot, ou plutôt à cause de sa dot, ne lit
(ju'une bien courte ai)parition dans les rêves de (Jbarles
Guérin. 11 ne fut pas amoureux d'elle plus de quinze jours.
En même temps disparut la belle passion de l'étude du
droit, passion [)eu durable de sa nature, nous l'avouons, et
(pli a besoin d'être excitée et tortillée par quelque
puissant motif.
Dès ce moment, notre béros prit place parmi cette
nombreuse catégorie d'étudiants (]ui, suivant l'expression
tout à fait pittoresque de M. Dumont, font leurs études
à rhcrtil sio' un roman. Disons à la louange de Cluirles
qu'il multipliait len relais et qu'il dévorait avec une incon-
ceval)le rapidité volumes après volumes. Dans un de
ces livres, il lui arriva une fois de rencontrer un couple
d'amoureux qui s'étaient vus la première fois de leur vie
dans un bois, en faisant cliacun de son côté une excursion
botanique. L'auteur profitait de cette circonstance pour
intercaler dans son ouvrage un éloge pompeux de la
il
CHAHLKS (UKRIN
lo:
Jlort' do son pays ; trois ou (|Uiitre chapitres otaient
oeciii)és ))ar dos descriptions sciontillques, dans losquollos
on n'avait pas omis la moindre graminoo de la torro
natale. (Miarles trouva cola aduiirahlo, et il so |)rit à
l'instant mémo d'une passion tout à lait touchante pour la
botanique. Il lui fallait un horhior, sans cela il no pouvait
plus vivre. Lo temps était mal choisi : c'était dans l'hivei'.
Faute de mieux, il se vit forcé de so rabattre sur les
lichoïis et autres cryptojiilmes (pi'il se [)rocuri( à urande
peine sur les unirs dos fortifications, sous la noi^'O et le
verglas; il j)assait dos soirées entières à les examiner à la
loupe et il y découvrait des mondes do merveilles. V\\
jour, M. Dumont le sur])rit qui contemplait avec intérêt
une mo'hsus.sitre au fond do son encriei". et comme le vieux
procureur parut s'étonnoi' do cette sorte d'occupation,
nt)tre homme on j)rit occasion d'iMi.soiunor à son patron
tout ce (pril avait appris dans Linnéo. .lussieu et de
(JandoUe ; mais le bonhomme ne tarda pas à interrompre
lo jeune savant pour lui faire remar((uer (|u'il no [jonssait
point de cryptogames au fond des encriers, lorw^u'on avait
soin de les vider et de les emplir alternativement ; observa-
tion dont la justesse était accablante pour le pauvre Charles,
([ui n'avait piis écrit u.»e ligne depuis plus d'une senniine.
Une autre Ibis, il tomba sur une noiireUe, dans la(|uelle
un jeune homme était devenu é|)erdument amoureux
d'une jeune fille, rien qu'à voir sa silhouette se de-siner le
soir sur le mur vis-à-vis de sa demeure ; tout de suite il ne
rêva plus que silhouettes. Tous les soirs, do sei)t à neuf
heures, accompagné de son ami Voisin, (pii feignait de ])ar-
tager son enthousiasme [)our les profils, Charles parcourait
hi rue Saint-Louis et la rue Saint-Jean, faisant la chasse
aux silhouettes. 11 faillit devenir amoureux d'une très
grosse et très laide épicière dont l'ombre lui apparut un
soir entre une caisse de thé et un pain de sucre. Heu-
reusement qu'une visite faite à son comptoir sur-le-
■ PB!!—
100
CHARLES (îrKRIN
chain[) lui prouva (ju'il ne talliiit jjas toujours proutlre
les silhouettes au sérieux. Il en tut quitte pour une
demi livre de café qu'il se vit dans l'obi ij2;ati(jn d'acheter.
Si d'un coté Henri Voisin riait sousca])e
des extravagances encore très modestes ^^ -^"i^J^
de son futur rival, dont il montait à plaisir V^'
l'imagination, d'un autre côté, M. Dui ^
s'aiai'mait à bon droit de l'étranoe
duite de son clerc, qui n'écrivait que
peu, étudiait encore moins, et lui tei
des discours auxquels lui, homme po.>-
avait de la peine à trouvei* le
sens (îommun.
M. Dumont était un avocat
de la vieille école, honnête,
laboi'ieux, modeste, savant,
très cJténnif envers les clients
riches, ti'ès indulgent envers les pauvres et, au demeurant,
le plus intré[)ide chicanier du barreau. Au physique,
c'était un jjctit homme sec, se redressant de son mieux
dans sa petite taille, toujours scrupuleusement vêtu de
noir et cnicnU' de blanc, vif, gai. spirituel. l()rs([u'il n'était
point tracassé par les plaideurs, très brusque et très
maussade parfois, et aussi intelligent ([ue le donnait à
croire son large front chauve, ses yeux brillants, son nez
aquilin, et tout l'ensemble de son expressive j)hysionomie.
11 avait été le compagnon d'études et l'ami intime de
M. Guérin et il prenait le plus grand intérêt aux succès
de Charles. Quoique très indulgent pour les erreurs et les
folies de la jeunesse, M. Dumont ne les considérait ((ue
comme un délassemei\t et luie diversion et il eût volon-
tiers pardonné à son nouveau clerc quehjues escapades
semblables à celles (jue lui-même avou:iit avoir commises
dans son jeune temps, s'il eut montré quelque goût pour
la profession, quehjue zèle pour la besogne du bureau.. .
.il.
sd
CHARLES (JUKUIX
107
Mîiis lorsqu'il voyait tons les matins, on plntot tons les
après-midis, M. Charles Guérin arriver à l'étnde d'nn air
soncienx et dégoûté, ne faire d'onvrage que tont jnste ce
qn'on Ini prescrivait et s'en acquitter très mal, distraire
les antres clers, en lenr parlant sans cesse littératnre,
théa,tre, mnsiqne, bc^tanicpie et le reste, se jeter, dès qn'il
avait nn moment à Ini. snr (jnelqne roman qn'il cachait sons
son pnpitre,M. Dnmont hochait la tête et disait : voilà nn
jenne homme qni ne fera rien de bon.
Il délibéra même s'il n'écrirait pas à madame Gnérin
pour l'informer dn pen de dispositiojis qne manifestait
monsienr son lilsù l'égard de la science profonde dn di'oit,
et de la science anssi noide à ses yenx de la procédure :
mais par pitié ponr la ])auvre mère, il avait résolu
d'attendre encore quelque temps, lorsqu'il reçut la visite
d'un de ses beanx-frères, riche cultivateur d'une des plus
belles paroisses du district de Montréal.
M. Jacques Lebrun était resté veuf de boinie heure, avec
nne fille uni(}ne qn'il avait eue de son mariage aAec Mlle
Dnmont. Quelques aftaires de succession qu'il avait à
régler et le désir de voir la capitale où il n'était jamais
venu l'avaient amené à Québec. En entrant dans l'étude
de l'avocat, il fut vivement frappé de la physionomie in-
téressante de Charles, mais il ne tarda pas à remar([uer l'air
ennuyé et nn pen maladif dn jenne homme. Comme nos
bons habitants déguisent rarement lenr pensée, M. Lebrun
ne ])ut s'empêcher de dire : '" Mon Dieu, voilà nn mon-
sieur qui aurait un terrible besoin de la campagne ! Pour
le sûr qne, s'il bûchait une demi corde de l)ois tons les
nnitins, il prendrait l>ien vite meilleure apparence. "
Là-dessus, enchanté de tronvei' un prétexte de se
débarrasser pour quelque temps de notre héros dont
les manières d'agir lui déplaisaient de plus en plus, et
pensant anssi qu'une promenade à la campagne lui
rendrait ])eut-étre un pen d'énergie, M. Dnmont fit à son
l' i
■!1?
r- t'
.'s
3.
: i 'i'
-wrrmmrrr^rwrmmmi
mmmmmm
lOs
CHARLES (iTHRlN
beau-frère la proposition d'eiuineiier eftectivemcnt uvec
lui M. Giiérin, si toutefois, njoiita-t-il, cela convenait à
l'un et à l'autre.
(Jhîirles, comme tous les gens romanesques, amateur
par-dessus tout du neuf et de l'imprévu, faillit accepter
sur-le-chiimp ; mais comme ce voyage devait être un des
premiers actes d'indépendance de sa vie d'étudiant, il
demanda une journée pour se décider et résolut de
consulter ses amis Jean Guilbault et Henri V^oisin.
Le soir même il réunit ce grave aréopage dans sa
mansarde, et a[)rès tiiâr drilhérê, il fut dit. d'une voix
unanime, (jue le voyage se ferait. Nous n'entrerons point
trop avant dans les motifs de cette décision en ce qui con-
cerne l'un des trois amis : nouy dirons seulement que
Jean Guilbault, pour sa part, en envoyant son ami à
soixante et queUpies lieues de Québec, n'avait point
d'autre oljjet en vue que d'aider à rompre, par une
diversion un peu longue, la, trame des illusions dan-
gereuses dont il le voyait obsédé.
Comme ils causaient ensemble de leurs goûts et de leurs
inclinations, (Jliarles avouait qu'il avait éprouvé un instant
une prédilection toute particulière j)our l'étude du droit,
prédilection qui s'était changée bien vite en une aversion
profonde. Henri Voisin assurait, au contraire, que la loi et
la procédure lui avaient toujours paru en elles-mêmes des
choses détestables, mais qu'il s'y était cependant livré
avec ardeur, malgré tous ses dégoûts, ce dont il ne pouvait
se rendre compte.
— Je comprends bien cela, dit Jean Guilbault : c'est que
toi, Charles, tu travailles par caprice, et toi, Henri, par
intérêt.
— Et toi, donc ? dirent-ils tous deux.
— Moi, reprit l'étudiant en médecine, moi ? je travaille
par devoir.
FIN DE L.\ PREMli^.RE T.VRTIE.
CHAKLKS (lUKinX
lOît
SECONDE PARTIE.
MARICHETTE.
^/
Ule
m
m
II'
appe
m
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110
CHARLES (îinilUX
Fort heiireiiseiueut pour hi jeune lille, le couvent ne
l'avait pas dégoûtée du village. KUe y rapportait un esprit
exempt de tout orgueil déplacé, de tout dédain sot et in-
grat ; et elle re})rit sa place auprès de son père avec autant
de candeur, de res[)eot et d'amour, que si elle ne l'eut
jamais ([uittée. Elle sut dissimuler à merveille les pre-
mières répugnances (|u'elle éprouva involontairement
pour les humbles et rudes travaux de la campagne ; elle
prit mèuie à tâche d'effacer tout ce ([ui causait entre elle et
ceux ([ui l'entouraient une disparité cho(iuante, et cela au
grand désappointement de son père, qui trouvait fort mal
<jue sa lille ne sût pas mieux l'aire la (jros.se de moi .sel le.
Ce mécompte était d'ailleurs am[)lement compensé par le
bonheur qu'elle lui procurait. Marichettene se démentait
pas un seul instant : les attentions les plus délicates, la
j)lus naïve soumission, les plus tendres caresses trompaient
l'ennui du bon cultivateur, qui se décida à vivre unique-
ment [)our sa lille. Il sortait rarement, et passait les
soirées à écouter, bouche béante, les lectures qu'elle lui
faisait, Son voyage de Québec créa même (quelque éton-
nement ; une aussi longue absence était tellement en de-
hors de ses habitudes, (ju'elle intrigua vivement toutes les
commères de la paroisse. (^)uant à la pauvre enfant, le
départ de son père était pour elle un véritable chiigrin, le
premier qu'elle éprouvait depuis sa sortie du couvent. Les
sept grandes journées qui s'étaient déjà écoulées, et qu'elle
avait passées seule avec une vieille voisine, lui avaient
paru sept grands mois. Le soir du huitième jour, plus
long et plus ennuyeux encore que ceux qui l'avaient pré-
cédé, était arrivé, sans ramener celui qu'elle attendait avec
une impatience qui devenait de l'inciuiétude, car six ou
sept jours au plus étaient le temps convenu d'avance pour
ce voyage.
On était alors dans le carême, c'est-à-dire au milieu de
mars, épof|ue de l'année sur laquelle les prières et les otHces
11
CHAKLKS (U'KRIN
II
lugubres de l'Eglise, jointes à rimpressiou ([ui rrsulte du
premier réveil de la nature, lorsque le ])rinteinps (|ui dans
notre climat est si long, commence à poindre lentement,
jettent un certain reflet de tristesse que beaucoup de per-
sonnes, nous en sommes certain, ont observé avant nous.
Assise près de la fenêtre du pignon de la maison, d'où elle
pouvait voir de plus loin sur le grand cliemin. Marielietie
profitait des dernières lueurs du crépuscule pour achever
une pieuse lecture qu'elle avait comencée h l'église. Si
dévote qu'elle fût,on croira sans peine (pie le moindre bi'uit
attirait son attention. Chaque foisque le tintement grêle
et lointain des grelots d'une voiture arrivait jusqu'à elle,
la jeune fille appuyait son Iront siu' les vitres et restait là.
immobile. jus(pi'à ce que le (dieval et le traîneau (pii
s'étaient ainsi annoncés l'ni^sent ])assés près de la maison.
Plusieurs voitures ])assèrent ainsi, les unes après les autres,
faisant naîti'e d'aboi'd une es])érance (pi'elles emportaient
en s'éloignant avec cet air froid et insolent (ju'on trouve
toujours aux choses ipii nous contrarient. Lorscju'il Ht
tout à fait noir, elle mit son livre de côté, et s'auenouil-
lant sur la tablette de lu croisée, elle se prit à reg.irder
fixement au dehors, comme si elle eût voulu percer l'obs-
curité avec ses regards ; mais elle ne vit rien que de larges
llooons de neige qui tombaient, éclairés de distance en dis-
tance par la lumière que projetaient les fenêtres des quel-
i[ues maisons ([ui bordaient la route. Nul bruit ne se faisait
entendre, si ce n'est de temps à antre l'aboiement d'un
chien, ou le bruit parfois triste et cadencé, parfois rapide
et joyeux des sonnettes des traîneaux, (pii passaient tou-
jours, quoique à de plus longs intervalles.
Dans toute autre circonstance, cette scène peu récréative
aurait été bien propre à attrister la jeune fille ; mais si l'on
songe que, prédisposée comme elle l'était d'ailleurs, si l'on
excepte la vieille voisine, qui marmotait son chapelet, et le
chien de la maison qui ronflait roulé sur lui-même près du
1li
i
W N
mmmmmmm
112
CHARLES (Jl'KKiN
fovor, elle (itait seule avec son ennui et son inquié-
tude croissante, on trouvera bien naturel de la voir donner
un libre cours à ses larmes; ce qui ne dérangea pas le
moins du monde ni le chien dans son sommeil, ni hi vieille
voisine dans sa prière.
Il y avait longtemps que la pauvre Maricliette pleurait,
lorsque tout à coup, Castor (c'était le nom du chien) lit
entendre une sorte de grognement joyeux et courut vive-
ment vers la porte. Il n'en fallut pa.s davantage : Mari-
cliette s'élan(;a à sa suite, et dans un clin d'(eil, sans tenir
comi)te de l'obscurité et de la neige, elle se trouva, sans
autres vêtements que son nuinteletet sa jupe, ùcourir sur
la grande route en compagnie de Castor, qui tantôt la pré-
cédait et tantôt la suivait. Au bout de quel<|ues arpents,
elle s'arrêta, et jeta à son compagnon un regard de re-
proche, ([ue celui-ci comprit à merveille, car il s'ari'éta
aussi lui, et après avoir flairé un instant, il recommenra à
courir, se retournant de tem[)s à autre poui' inviter sa
maîtresse à le sui\ re.
Comme pour rendre justice à l'instinct de la bête, un
bruit de sonnettes à peine perceptible ])arvint alors à
l'oreille attentive de la jeune fille : elle se remit en chemin,
j)leine d'espérance, butant le pas à mesure (pie le bruit de-
venait plus distinct. Jugez de son désappointement
lorsque à un détour de la route, elle aperçut deux per-
sonnes au lieu d'une dans la voiture si impatiemment at-
tendue ! Par bonheur, ce dernier contretemps ne fut pas
de longue durée.
— Maricliette ! Maricliette ! (^uand on pense que c'est
Maricliette ! s'écria une voix bien connue...
Sans prendre garde à l'étranger qui accompagnait son
père, la pauvre enfant, tremblante de joie, sauta dans le
traîneau, et Castor non moins joyeux qu'elle en lit autant
de son côté.
— Allons! allons! nous allons être une ùimenae (:(in'iolée.
CHARLES UUERIN
VA
bêbe.s et gens. . .par chance qu'il n'y a pas loin. Tiens,
c'est vrai ! Excusez ma petite Marichette, monsieur Gué-
rin. Elle a été joliment poussée aux études pour une
créature (1), mais elle est sans gêne : elle ne connaît pas
les façons du grand monde.
Il ne fallait pas moins que cette apologie en forme, pour
faire sentir à la jeune fille la présence du tiers malen-
contreux que son père venait de nommer. Elle se re-
tourna vivement pour voir (jui était ce M. Guérin, à qui
on la présentait d'une manière si peu avantageuse ; mais
l'étudiant était tellement enveloppé dans une épaisse robe
de bulUe, dont le capuchon lui recouvrait entièrement la
figure, qu'il était tout à fait imj)ossible de se faire une
idée de ce personnage. Cependant, pour la première fois
de sa vie, elle eut honte de s'entendre appeler Marichette ;
ce nom lui parut avec raison un sobricjuet peu élégant.
L'étranger ne répondit pas un mot aux paroles que Jac-
ques Lebrun lui avait adressées, et cela pour la meilleure
raison du monde : la fatigue du voyage, l'obscurité, le
bruit monotone de la voiture, et le peu d'intérêt qu'il
trouvait à la conversation de son compagnon, avaient en-
dormi notre héros si profondément, qu'il n'avait eu aucune
connaissance de ce <|ui venait de se passer. Marichette
put donc gronder son père tout à son aise, sur la longueur
prolongée de son absence ; et celui-ci put donner à sa fille
toutes les explications possibles, qui cependant ne le justi-
fièrent pas tout à fait.
A la porte de la ferme il fallut réveiller, non sans quel-
que difficulté, le monsieur de hi rt/le, et presque le tirer
du traîneau, oîi le retenaient ses fourrures appesiinties
par la neige. Une fois dans la maison, Jacques Lebrun
crut devoir réitérer à peu près dans les mêmes termes la
l'ii
M
m
i 1) D'où provient cette iniuiiùre de dôsiornor les (LMimies cliaz nos lialiitaiits ?
Lus sermons de nos cin't^'>* sur les ilangci» de s'nKurlii-r aiir rréalureu n'en foime-
riiient-ils pas l'étymoloyiieV
8
* ^1» pllff^
114
CHARLES (IIJKIMN
présentntion de sa lille. L'étiuliimt, tout en se trottant
les yeux, répondit à peine |)iir un nalut nonchalant et dis-
trait aux très belles et très savantes révérences (jne s'eni-
j)ressa de lui faire la fietite h<ihltaiih'. Sur un ordre de son
papa, Marichette, avec la meilleure grâce possible, aida
l'étranger à se débarrasser de son lourd capot, service pour
lecpiel elle n'obtint pas un seul mot de remerciement.
Voilà, pensii-t-elle, un n)onsieur qui, avec ou sans sa peau
de bete, a joliment l'air d'un ours nnil léché. Si cela doit
continuer, papa aurait aussi bien t'ait de le laisser où il
était.
Comme pour justifier ce premier jugement porté sur
son compte, la conduite de Charles pendant le repas (pi'on
lui lit prendre, et jusqu'au moment où il jugea à propos
de se retirer dans la petite chambre qui fut préparée pour
lui, fut non seulement exempte de toute galanterie, mais
même très blessante pour la fille de son hôte, dont il
parut ne pas faire plus de cas que si elle eût été la ser-
vante de la maison. Bien loin cependant de se montrei"
maussade, il lui aurait fallu, au contraire, déi)loyer beau-
coup d'amabilité pour se faire ])ardonner sa ])résence, dans
un moment oîi le ])ère et la fille se revoyaient après ce
qu'ils croyaient naïvement une longue absence, et où ils
avaient tant de choses à se dire.
Jacques Lebrun, très fatigué lui-même, mit l'impolitesse
du jeune homme sur le compte de la fatigue et du som-
meil qui l'accablaient. En cela il se montrait bien indul-
gent, car il y avait, outre ces deux causes, un peu de nniu-
vaise volonté chez notre héros. Charles était parti pour
la carnpagne avec l'intention bien arrêtée d'y changer
tout à fait de régime, au moral connne au physique. Il
voulait substituer pendant quelque temjjs le travail du
corps à celui de l'âme, se donner beaucoup d'exercice, et
faire lQ moins de frais possible en fait d'imagination et de
sentiment. C'était là son dernier caprice du moment, et
CHAHLKS (U'KHIN
116
il y teiiîiit plus (ju'à tous ceux (jui avaiont \)i'6c6d6. Il
n'avait emporté avec lui que q\iel(|ueH livres de science
bien arides, ([uoicprils n'eussent {)oiut trait ù la juris-
prudence, et il se proposait de les l'euilleter, lors(ju'il ne
pourrait pas aller bûcher dans la tbrêt. Il avait laissé à
lit ville, ù dessein, toute sa i)ibliothè(pit' de romans; et il
fut horriblement choqué de trouver, toute rendue au terme
de son voyage, ce qui ressemblait beaucoup à une héroïne en
chair et en os, une petite paysanne à i)rétentions, (ju'on
lui disait instruite, et cpie, pour comble de malheur, il ne
put s'empêcher de trouver jolie. Il jugea tout de suite que
le seul moyen de tenir à son [)rojet, c'était d'éviter tout rap-
port avec cette jeune ])ersonne, qu'il considérait d'ailleurs
comme bien au-dessous de lui.
On sait combien les familles riches et distinguées
établies dans les campagnes, se pensent su[)érieures aux
habitants cpii les entourent. Le père de Charles n'était
pas sorti, comme on dit, de la cuisse de Jupiter ; cepen-
dant la position que l'honnête marchand s'était faite, et
l'éducation qu'il avait eue, l'avaient mis en droit de
tenir ses voisins à une respectueuse distance. Depuis sa
mort, loin de s'affaiblir, l'orgueil de sa famille s'était accru.
Madame Guéri n avait, pour son propre compte, quelques
prétentions à la noblesse, et la décadence de sa fortune,
par une réaction bien légitime, exagérait chez elle le sen-
timent de sa dignité. Ses enfants, qu'elle ne voulait pas
voir complètement déchus, avaient été élevés dans des
idées presque aristocratiques. Cela explique comment
notre béros, campagnard lui-même, aurait cru déroger en
portant des attentions à la tille d'un habitant, si bien éle-
vée et si gentille qu'elle fut.
De son côté, Marichette n'ignorait point ce qu'elle valait.
Toute bonne princesse qu'elle se montrât dans son village,
elle appréciait parfaitement la grande distance qu'il y
avait entre elle et ceux qui l'entouraient. Elle avait re-
lit)
CHAKLKS (M'KHIN
>5f
\\m\ HoiiH un hoiinr'to id'étoxte, lu miiind'im jtMiiu' lioimne
<(ui |)iissait poiii" iiii (l(>s iiu'illcurtJ partis de la piiroissK. Ses
protcMitidiis irallaieiit pan jusiiiTà vouloir oxcluHiveineiit
<ruii monsieur de la. rillc ; mais ello aimait à croire à lu
possibilité {l'im maria<it' où lu clioriU' la communauté
n'aurait pas cto de Itoaucoup inlcrieur à son associée. Le
peu de cas que faisait d'elle le premier jeune homme ins-
truit qu'elle rencontrait, l'humiliait donc cruellement.
(J'était |)rendre au fond de son Time une illusion qu'elle y
i'achait, (|u'elle n'osait s'avouer à elle-même, et la détruire
à ses yeux avec un froid méjjri-).
Rentrée dans sachambre, la pauvre petite oubliapresque
la joie c(ue lui avait fait éprouver le retour de son père,
pour se livrer ù sa mauvaise humeur. Lu dissonance qui
existait entre une moitié d'elle-même et l'autre moitié,
entre l'acteur et la scène, entre le tableau et le ctidre,
entre la culture de son intellijience et les manières jjour
l)ien dire incultes qu'elle avait substituées de bonne ^râce
ù celles qu'on lui avait enseignées, se présenta plus vive-
ment que jamais à son esprit. Fia rusticité de ses vête-
monts, de sa demeure, de son nom, de son langage, qu'elle
avait altérés ù dessein, lui parurent un oïlieux travestisse-
ment : elle eut honte d'elle-même, et fiiut-il le dire ?
encore un peu, et elle allait avoir honte de son père.
Heureusement cette pensée lui parut si monstrueuse, quoi-
([u'elle ne lit que l'entrevoir ù peine, que son coîur et son
v,'iprit, engagés dans une mauvaise voie, rebroussèrent
chemin tout à''coup. Sa vanité avait déjà pris desi)ropor-
tions si gigantesques qu'elle en eut peur. Elle essuya
((ueUines larmes qui avaient commencé à couler le long de
ses joues, et se promit de rendre au nouveau venu nié])ris
])our mépris, et, comme elle le disait tout bas avec un petit
air mutin que nous voudrions pouvoir peindre, gente^ pour
(/estes, (frimace pour (jrhiiace. Il y avait réaction de l'or-
gueil sur la vanité, et la dignité féminine, qui se compose
(IIAHLKS crKKIN
17
«!•' l'cupiilibrc; do ers deux iiijiivdiciits. s'en rctirnit siiiiu»
rt siiiivi' poiii' le (|iiiirt d'IuMirc.
FiC liMilciiiiiiii, Mai'iclu'tti' ne lit piis mit l'ciiiciit (jiu; .s'il
n'y avilit |>iis ou le iiioindrt' l'tniiij'c'rù la iiiiiii-oii. Oliarlcs
qui, jmr piiri-ntlièso, se leva vers midi. put. tout en faisant
sa toilette, voir la demoiselle rjehrun. dans le costume le
moins l'eeliercln'. courir de la maison à la uran^e, île la
«rninjio à l'étalde, du l'étiible à lu laiterie, de la laiti-rie à
la demeui-e pou élégante du ])lus |)i'osiri(iue de tous les ijua-
drupèdes, et cela avec une alacrité et une tfaii'té <|ui ne
trahissaient c(îrtainement piis le moindre déi-oût.
Voilà, peiisa-t-il, une jeune lille (|iii a bien du mérite.
Au moins, puisque je ne veux pas me com|))'omettre avec
elle, il t'iiiidra ._ ^ jo tâclie d'être coux l'iiahle à son éuard.
(Jette concession faite en lui-même, l'étudiant sortit de sa
cliand)re, aussi beau, aussi frais ((ue les instruments de toi-
lette à sa disposition lui avaient permis de se faire, et daiuna
porter ses pas vers la ])remière pièce de la maison, qui ser-
vait de cuisine et de salle d'entrée, et bien souvent de salle
à manjier, comme c'est le cas j)artout dans nos campaiiiies.
Mari-cbette venait de rentrer. Elle avait perdu le
moins de temps possible, et déji'i elle était assise sur une
chaise avec une autre chaise devant elle, occupée à tailler
de petites tranches de pain qui devaient faire partie
de hi soupe <tnx pois de rigueur. L'attitude qu'elle avait,
était tellement dépourvue de toute grâce et de toute
coquetterie, que, pour la conserver en présence du jeune
homme, il lui fallait un courage que nos lectrices apprécie-
ront, nous en sommes certain.
Charles, avec un air tout à fait bienveillant, lui adressa
quelques phrases banales sur le trouble qu'elle se donnait,
compliments auxquels elle répondit en s'informant judi-
ment de sa santé, sans toutefois lever à ))eine les yeux de
sur le panier de bois dans lequel elle faisait tomber, une
à une, les petites tranches de pain.
1
1
1
ï
k
I !
us
CHARLES (JUÉRIX
La vieille voisine avait été retenue {\ la ferme par une
prudence bien louable de la part du maître de la maison.
Cette duègne d'une nouvelle espèce crut faire plaisir à la
jeune fille en lui offrant de se charger de toute sa besogne.
pour qu elle pCit jaser pJ as à fion aise avec le beau monsieur
qui voulait lui faire la cour. Cette proposition, faite à voix
basse, fut accueillie ]jar un froncement de sourcil et une
petite moue très significative.
Charles essaya plusieurs sujets de causerie : il reçut à
chacune de ses phrases une réponse pnrfaitement conve-
nable ; mais pas un mot ({ui tendît à prolonger ou à rani-
mer la conversation. — Après un petit quart d'heure, il
abandonna la partie et se retira dans une fenêtre, où il se
mit à battre la mesure sur les vitres, en même temps qu'il
fredonnait quel([ues couplets entre ses dents. De fenêtre
en fenêtre, il fit ainsi le tour de la maison. Il en était
rendu à la dernière fenêtre et à son dernier couplet, lors-
que la vieille femme vint lui dire que le dîner était servi.
Il se retourna et fut tout surpris de voir, dans la principale
chambre où il était, une table très propreuient mise, mais
avec un .--eul couvert.
— Où est M. Lebrun, demanda-t-il?
— Il est allé au bois.
— Il m'avait proniis de m'emmener.
— Ah ben oui, c'était beu aisé aussi de vous emmener;
il aurait donc fallu em[)orter vot' lit. .T'avons été cinq
ou six fois pour vous réveiller, et vous nous avez parlé de
toutes sortes de choses ous'que j 'avons pas compris ini
mot ni une parole.
— C'est bon,. . .mais hi demoiselle, est-ce qu'elle ne dîne
pas ?
— Mam'zelle Marichette ? Sûreîuent qu'elle dînera
ave*^ nous autres. Seigneur de Dieu, que c'est i)as fière
c'te créature-là ! C'a pourtant été induqué comme c'est
rare. Ça chante comme un rossignol, ça coud, épi ça
CHARLES GUERIX
119
brode, é]n ça file, épi q\\ tricote comme une invention. Ça
lit dans les plus gros livres, cà sait son catéchisme mieux
qu'aucun curé ; . . .épi ça jase, épi ça prêche, épi. . . .
— C'est superbe, la vieille, mais ça doit manger aussi.
Pourquoi ne dîne-t-elle pas avec moi ?
— C'est c'que j'y avons dit ;... .mais c'est si peu fier,
vous voyez ben. . . .j'cré qu'elle estime mieux uumger avé
moé et les deux engagés, comme j'nvons coutume.
— Oïl est-elle donc ?
— Elle est sortie [)our aller joliment loin, d'ousqu'elle
reviendra pas avant une heure. Vot' soupe va t'rédir ; ça
s'rait ben dommage, mam'zelle Marichette arrange si
ben l'ordinaire. C'est pas comme ces p'tites fillettes
qu'ça tait les fières, é[)i qu'ça s'marie qu'ça sait tant seule-
ment pas faire la sou])e : comme par exem])le la iille à. . . .
— Mais c'est qu'elle doit avoir des prétendants eu
nombre, dites donc, la bonne ?
— Jour du ciel ! que'qu'vous dites là? Si elle voulait
s'amuser aux garçons, la maison vid'rait pas. Elle a re-
fusé Louison Martin, l'fils du meunier, et l'garçon au
bonhomme Richard,. . .([u'c'est ])en nommé richard ; car ça
vous a des piastres à plein coft're. . . .si c'était pas si cras-
seux, sauf vot' respecte, ça roul'rait-y un peu ces gens-
là !.. ..T'avons eucore refusé le petit Jean.... le clerc
notaire, et jusqu'au bedeau, qu'est veuf avé trois enfants,
qu'est ben venu faire la grand' demande;. . ..[jarce que
j'avons tant ri, . . .j'avous tant ri !
— C'est qu'elle n'aime pas les giirçons, apparemment ?
— Ah quequ' vous dites là, mon bon monsieur? mais
c'est dévot comme un ange c't enfant-là ! Par exemple
quand elle aura dîné, elle prendra son beau livre de
prières, épi elle ira passer l'après-dînée dans l'église. . . .
Mais pourtant vous comprenez ben. . .qu'c'est pas à dire
que mam'zelle Marichette s' marierait pas. Dame, si ça
s'adonnait. . .queuqu'un qui serait ben genti, épi qu'aurait
j
tVi.c'
si: ;1S
i'Sfi
M
I.
■ Kl
120
CHARLES (JUÉRIN
ben drinducation,épi un bon comportement,. . . .je dis pas
qu'y aurait pas un'cliance ; . . .mais c'est pas les jeunesses
de par icite qu'auront c'te chance-là.
La vieille et loquace voisine continua ainsi à chanter
les louanges de mam'zelle Marichette jusqu'à l'épuise-
ment de ses tacultés oratoires, et bien longtemps après
qu'elle eut lassé l'attention de son auditeur.
Tout en savourant le potage, qui soutint à merveille la
réputation qu'on venait de lui faire, Chnrles apprenait
ainsi bien des choses qu'il aimait à savoir, sans compter
toutes celles dont il ne s'inquiétait guères. Le programme
tracé par la voisine s'accomplit du reste à la lettre. Ma-
richette ne rentra qu'une heure après, dîna bien à la hâte
et alla passer l'après-midi tout entière à l'église. Cela
était aussi peu compromettant que notre héros pouvait le
désirer ; en même temps, c'était peut-être un peu plus
ennuyeux qu'il ne l'aurait voulu. Il se décida à sortir,
mais la couche de neige trop molle qui venait de tomber,
ne lui permit pas de faire une bien longue excursion.
L'après-midi passa lentement ; Jacques Lebrun revint du
bois très tard et il fut obligé de promettre à son hôte de
l'emmener avec lui le lendemaiu, dût-il l'enlever endormi
et le conduire dans son traîneau.
On est toujours porté à s'en prendre aux autres des
mécomptes qui nous arrivent; Charles était presque fâché
contre la jeune fille pour l'ennui qu'elle lui avait laissé
éprouver. Il oublia qu'elle ne faisait que tenir la con-
duite qu'il s'était prescrite à lui-même. Il pensait qu'il
devait être, après tout, bien peu aimable, puisqu'il avait
fait si peu d'impression sur cette petite liahiUxnte ; il
s'étonnait de voir qu'elle ne fit point plus d'attention à
lui qu'aux jeunes gens sans instruction qui lui avaient
fait la cour; son amour-propre en souffrait, et il était assez
injuste pour ne pas songer qu'il l'avait dédaignée le pre-
mier, et que Marichette n'était pas autre à son égard qu'il
ne l'avait souhaité en la voyant.
ii
fr
CHARLES GUÉRIX
II
LA MI-CARÊME.
121
I i
[COUTEZ donc, vous autres, savez-
vous que j'avoiis un grand person-
^,x^ nnge dans la paroisse ?
^y£i — Quoi, c te p'tite jeunesse que
■^-'^ - Jacques Lebrun a amenée de la
ville ?
—Justement. On dit qu'il va
s'marier avec Marichette.
— Pas si bete, Lebrun, d'aller
comme ça chercher un mai-i à sa
fille. . . .
— Ecoute donc, papa ; c'te
année, c'est les filles qui
d'mandent les garçons. Quand
t'iras en ville, tu m'en appor-
teras un !
—Tiens, voyez donc... c'te Françoise, comme c'est
espiègle !
—C'est beau d'voir comme la Marichette se rengorge.
—Excusez. C'est pu Marichette, pas en toute. . .c'est
mam'zelle Marie, gros comme le bras.
—Mademoiselle Marie Lebrun, »i vous plé !
—Elle a laissé la p'tite jupe de drai/né, et le mantelet
a Diguienne.
— Elle faraude comme un' grand' dame.
—Elle ne met plus d' câlines ; elle se coiflfe en ch'veux.
- Comra' si l'bon Dieu nous avait pas tous coiflfés de même !
—Elle travaille pu, pas en toute. C'est la mère Paquet
qui fait tout le train d'ia maison et du dehors.
] \: m
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'•5
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^B
122
CHARLES (JUÉRIN
II
— Elle doit en suer, la vieille. Mais c'est égal ; j'siiis
sûre qu'elle trouve ben encore l'inoyen de jaser. Elle en
a un moulinet !
— C'te Marichette ! J'm'étonne pas, avec son p'tit air
doucereux, qu'elle trouvait toujours des si bonnes raisons
l)our i-'fuser les garçons.
— Ça s' pourrait ben qu'elle s'en mordrait les pouces.
— Et les doigts avec !
— <^i s'pourrait ben, en eff'ette !
— Qu'est-ce qui sait c'que c'est que c'te trouvaille que
son père a été taire en ville ?
— Après tout, c'est p't'etre ben rien d'bon.
— (^ueuqu' p'tit rointnichon !
— Queuqu' sauteu d'escaliers!
— Queuqu' polisson !
— L'fils de queuqu' banqueroutier anglais !
— (Queuqu' 7-esfant de la ville !
— Queuqu' mauvais sujet dont les parents n'savent
qu'en taire !
—Queuqu' rien qui vriille !
— J'allons voir ça tantôt.
— Vous les avez invités, père Morelle, n'est-ce pas?
— C'est bien sûr. Faut-il pas avoir toute sorte de
monde pour s'amuser comme il faut ?
— C'est ça. S'ils })ensent faire des gestes, par exemple,
je promets ben que j'ieu-z-en f'rons rabattre un peu.
— Soyez tranquilles, vousaut',je les mettrai à leur place.
— Et moé aussi !
— Epi moé itout !
— Épi moé d'même !
— Dites rien. Y'aura moyen, s'ils veulent tirer du
grand, d'ieu jouer queuqu' bon tour.
— Vous trouvez pas qu'Jacques Lebrun est pas mal fou
d'iaisser sa fille toute seule avec ce gibier-là ?
— Dame, c'est pas trop édifiant. Not' curé a pourtant
CHARLES (JUEKIN
ruioii SI
123
compte des aiuoureiix, l'aut'
fait un fameux se
dimanche.
— Dites donc, mère Tremblay, est-ce (lue vous les avez
pas vus i)asser rien qu'tous les deux en voiture?
— Jour du ciel ! n'm'en ])arlez pas. Il y parlait quasi-
ment r visage
dans son cha-
I peau. Queu
\W0i^ scandale ? Epi
=' 'M^^i '
ï|"^l; P
i^f
ils allaient d'un
1 train . . . d'un
^;^: train.
-)i — Pas trop
i!--' laid pour c'te
p'tite dévote,
qu'on y aurait
donné l'bcm
Dieu sans con-
fession.
— Faites donc induquer vos enfants après ça !
— C'est joliment risqué, c'te créature-là ; hein, père Mo-
relle, qu'en dites-vous ?
— Dame ! tant v<i la cruche à Veita qtià la fin. elle se
c'(w.se, comme dit le provarbe.
— Ah ben, puisque vous parlez d'cruches, faut qu'Jacques
Lebrun en soit un' fameuse, lui qu'a rien qu'ça d'enfant !
Ce qui précède n'est ({u'un fragment bien imparfait de la
conversation qui se tenait quatre ou cinq jours après l'arri-
vée de Charles dans la paroisse, chez le père Morelle, riche
habitant de l'endroit, le soir du dimanche de la mi-carême.
Les différents interlocuteurs dont nous avons raj)porté
les paroles aussi textuellement que nous l'avons pu,
étaient :
124
CHARLES (iUKRIX
D'iibortl, le père Morelle lui-même, gravement assis
dans un grand fauteuil de bois prèsde la cheminée, sa pipe
à la bouche, n'ôtant sa tuque bleue que pour saluer cha((ue
nouvel invité à mesure qu'il entrait, et laissant tomber
avec une bonhomie pleine d'insouciance les quelques
phrases qu'il mêlait ù la conversation.
Puis ensuite, les deux demoiselles Morelle, grandes,
minces, noires et laides, justiliant pleinement, par leur
extérieur et leur caquet, les garçons du village, qui leur
avaient permis d'atteindre dans le célibat l'âge i-es])ec-
table de trente-sept et de trente-huit ans.
Puis, assis ensemble sur un large coftre bleu (classi(iue
témoin de tous les amours de la campagne), le i/<ir«:on du
bon/iomi/te Rirhanl (le même que Marichette avait refusé),
et la petite Rose Tremblay, sa première hlonde, qu'il avait
abandonnée pour Marichette, et auprès de laquelle il avait
été bien venu de nouveau, après avoir été éconduit par sa
rivale. . .
Puis la mèi'e Tremblay qui trouvait, comme de raison,
beaucoup à redire sur le conn)te de toutes les jeunes filles
de la paroisse, la sienne exceptée.
Puis enfin, et ce n'était assurément pas, de tous ces ])erson-
nages, ni le moins joyeux, ni le plus charitable, le bedeau
de la paroisse, qui n'avait pas encore pu trouver à se
remarier.
En attendant une compagnie beaucoup plus nombreuse
que le père Morelle avait invitée à fêter avec lui la
mi-carême, c&» braves gens s'amusaient à médire de tout le
monde en général, et de Marichette et du jeune étranger
en particulier, signe certain de la sensation profonde
qu'avait causée dans l'endroit l'arrivée de ce dernier.
•^ :^alle où se réunissaient les conviés du père Morelle
rU. ! hiirée d'abord par la lumière qui s'échappait delà
\-i^^ (' i ..-^ fentes et du tuyau d'un grand poêle en fer d deux
jl<-ij''-, hauff'é presque au rouge ; et ensuite par la lumière
CHARLES UUÉRIN
125
iger
elle
le la
lenx
lière
beaucoup moins vive que donnait une vieille lampe de
terre cuite, en forme de navette, clouée au bord d'une des
poutres et dont la mèche fumante n'était séparée du
plafond (|ue de la distance que mesurait la saillie de la
poutre.
Sur le [)oêle, et dans le fourneau du poole, on pouvait
admirer d'énormes chaudrons remplis de mélasse et de
sirop d'érable qui bouillonnaient avec un grésillement
tout à fait appétissant. La maîtresse du logis elle-même
agitait de temps à autre avec une large cuillère de bois, lo
précieuse liqueur de plus en plus épaisse, mais ([ui n'avait
pas encore atteint le degré de consistance et de ductilité
requis pour la métamorphose qu'on se proposait de lui
faire subir. Deux enfants accroupis sur leurs talons près
du poêle, suivaient avec un intérêt tout particulier la
cuisson de la mélasse et se seraient laissé rôtir plutôt que
de perdre de vue un des mouvements de la mère Morelle,
Le poêle, le grand fauteuil de bois, le coffre bleu dont
nous avons parlé, avec une huche à mettre le pain, une table
à jambes croisées etquelques chaises bien basses, formaient
tout l'ameublement de cette première pièce. Au phifond,
sur des perches clouées transversalement aux poutres
comme un second plancher, de longs fouets, des lignes
pour la pêche, deux fusils de chasse, et deux violons avec
leurs archets, étaient étendus avec une précaution (|ui
prouvait que c'étaient là les objets favoris &&?>, <jarçons du
père Morelle. Les fusils et les violons, avec un peu
de bonne volonté, pouvaient rappeler la lance d'Ajax et
la lyre de Tyrtée.
La seconde pièce ne recevait de lumière que de la
première et de la troisième. C'était une salle à peu près
vide, sauf deux lits parés, dont l'éblouissante blancheur
tranchait dans le clair-obscur. Les trois chambres con-
tiguës avaient leurs portes sur une même ligne, de sorte
que de la première on pouvait apercevoir dans la troisième,
i
m
r b«IS|h?'
mmmuii
12()
CHARLES (JUKRIN
^i:
I
illuiiiinée par plusieurs chaiidelleH, une longue table dressée
avec un luxe de vaisselle qu'on ne trouve point chez les
cultivateurs d'aucun autre pays. Le père Morelle avait
ainsi, salon de réception, salle de danse au besoin, et s(dle à
uiauf/er. Que peut-on exiger de plus, même de l'hôte le
plus aristocratiquenient situé ?
Les convives arrivaient les uns après les autres,
secouant la neige de leurs vêtements, et échangeant
ensemble des quolibets plus ou moins heureux sur la
vitesse de leurs chevaux. La gaieté était déjà devenue si
bruyante, qu'il n'y avait presque plus moyen de s'en-
tendre, lorsijue la. porte s'ouvrit pour laisser entrer
Marichette, et le Monsieur de la ril/e (jui passait pour son
cacalier.
Aussitôt chacun se tut, autant par curiosité que par
politesse. Le père Morelle se leva, éteignit sa pipe avec
son doigt, la serra précieusement avec sa blague de peau
de loup marin, mit sa tuque sous son bras et, s'avan(;ant
vers le jeune étranger, lui serra cordialement la main.
— Monsieur, dit-il, vous êtes le bienvenu. Vous escu-
serais le peu qu'y aura. Ma bonne femme, mes deux
tilles, et mes deux garçons que v'ia, j't'rons de ncjf possible
pour vous ben divertir. Et j'espérons que toute la co;ii-
pagné (ju'est icit', qui sont tous d'nos vois!. .s et de nos
bons amis, feront comme nous autres.
Si Charles et Marichette avaient pu comparer le
petit bout de conversation que nous avons rapporté en
commençant ce chapitre, avec l'accueil bienveillant que
leur faisait le père Morelle et que tout le monde leur
fit à son exemple, ils en auraient conclu que. au village
comme à la cour, les absents seuls ont tort. 11 y avait
cependant autant de sincérité dans les compliments qu'il y
en avait eu dans les critiques ; celles-ci du reste n'étaient
que comminatoires et il dépendait de notre héros de leur
donner tort ou raison. Quelques saints gracieux, quelques
CHAKLK.S UUKHIN
127
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lies
bonnes poignées de main, quelques propos gais et sans
gène, lui auraient concilié tout de suite ceux mêmes qui
avaient fait sur son compte les suppositions les moins cha-
ritables. Mais soit fierté, soit gaucherie ou distraction,
Charles ne répondit à l'accueil de ces braves gens que par
une civilité froide et guindée.
— Ah çà, ma bonn' femme, dit le père Morelle, à
c't'heure que tous nos gens sont rendus, j'allons tacher de
s'mouver et d'avancer à (|ueuqu'chose. J'allons nous
rendre dans la p'tite chambre là-bas, ous' qu'il y a un cou[>
et une croûte qui nous attendent; })endant c'tenq>s-là, les
jeunesses qui resteront icit' vont s'mouver à faire la fire,
parce que une mi-carôme ou une Sainte-Catherine .'^dns tire,
(;'aurait guère plus d'bon sens qu'un jour de Pâ(|ues en
maigre.
Là-dessus, le vieillard offrit galamment la main à la
mère Tremblay, et, avec non moins de grâce (^l'en eût
déployé en pareille occasion un seigneur de la cour
de Louis XIV, il la conduisit à table.
Le coiq^ et la croûte dont il parlait si à son aise, con-
sistaient en un souper cîi tout était servi avec profusion ;
les énormes pâtés au poisson, les galettes appétissantes, les
tartes de toute espèce, les ragoûts et les plats de frica.s.sée
gigantesques se pressaient sur la nappe et furent bientôt
rejoints par les crêpes, que l'on apportait toutes bouillantes
au sortir de la poêle. C'étaient de véritables noces de
Gamache, excepté toutefois que Sancho Pança n'y aurait
pas écume la moindre poularde, attendu que tout était
scrupuleusement conforme à l'observance du carême. Le
petit coup de bon rhum de la Jamaïque n'était pas oublié,
et il y avait même à chaque extrémité de la table deux
belles carafes pleines d'un vin blanc que le bedeau assura
valoir celui dont le curé se servait pour dire sa messe.
La partie la plus mûre de la société s'était placée à
table, et par une exception faite en sa faveur, Charles, sur
%-\i
m
128
CHARLES (J^KRIX
il
l'invitation expresHc du père Morelle, s'ctuit as.siH auprès
de Mlle Lebrun, qui, elle aussi, se trouvait ainsi séparée
d'avec les autres jeunes personnes.
Les deux salles, celle où se donnait le repas, et celle où
se faisait la tire, prirent bientôt l'aspect le plus gai et le
plus animé. Dans l'une, c'étaient le choc joyenx des verres
et des assiettes, les bons mots, les saillies heureuses, les
bonnes vieilles histoires et les bonnes vieilles chansons du
bon vieux temps. Dans l'autre, c'étaient les éclats de rire
des jeunes gar(;ons et des jeunes tilles qui, tout barbouillés
de mélasse, se poui'suivaient et s'agaçaient avec de longues
filiiHses de tire semblables à des écheveaux de fils d'or et
d'argent. On se poussait, on se pinçait, on se jetait de la
neige que l'on allait chercher dehors, on se faisait des
niches de toute espèce, on se donnait des chiquenaudes et
des coups à rompre bras et jambes ; et plus on s'aimait,
plus on se maltraitait ; car c'est ainsi que l'on comprend
l'amour dans nos campagnes.
Quand la tire fut bien tressée et coupée par petits
bâtons, disi)osés symétriquement sur de grands plats de
faïence, on la porta comme en tri(Mnphe dans la salle du
festin. Il n'est pas besoin de dire que l'apparition du
mets que le père Morelle considérait avec raison comme la
partie essentielle et le trait caractéristique de la fête, et le
renfort puissant que présentait une douzaine déjeunes [)er-
sonnes en bon train de faire du vacarme, portèrent à son
comble la bruyante gaieté de tous les convives.
Deux personnes restaient à peu près étrangères à
toutes ces joies. Charles, à la grande surprise de tout le
monde, ne répondait que par des monosyllabes à tout ce
que lui disait sa charmante voisine. Il refusa obstinément
de boire un seul verre de rhum ; à peine daigna-t-il
tremper ses lèvres dans un verre de vin pour trinquer
avec le père Morelle. 11 ne mangeait guère plus qu'il ne
buvait, et, prié de chanter, il s'en défendit jusqu'au bout,
CHARLES UUERIX
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malgré le» vives instances de toutes les bouches, qui
n'étaient en cela que les interprètes de toutes les oreilles,
désireuses on ne peut plus de savoir comment devait
chanter un personnage tel que celui-là.
Marichette, malgré toute sa bonne volonté d'être aimable,
partageait un peu la mélancolie du jeune homme ; elle
avait beau s'efforcer de rire des moindres choses qui
se disaient et répondre le plus vivement du monde à
toutes les agaceries dont elle était l'objet, il lui arrivait
souvent de trahir sa préoccujjation par un regard triste
et furtif ou par un froncement de sourcils involontaire.
Cela n'échappa point au père Morelle, observateur
comme le .sont tous les hommes d'ex})érience.
— Regarde donc, Jérôme, dit-il à voix basse à l'un de
ses fils placé près de lui, comme c'te pauvre p'tite Mari-
chette a l'air en peine à côté de c'butor... c'est un butor,
va !... Ça n'boit, ni ça n'parle, ni ça n'chante, ni ça
n'mange, ni ça n'fait rien qui vaille, (ja m'a l'air d'un
fameux sournois. Être si près d'un' jolie p'tite créature de
même et pas en faire plus de cas ! Car elle n'est pas
indifférente (1) la Marichette !. . Sacristi ! Jérôme, si
j'étions à son âge et à sa place, à c' morveux-là !
— Vous avez raison, not' père... J'ai-t-i pas rencontré
c't'original-là qui marchait dans la neige sans raquettes;...
il en avait jusqu'aux genoux. Hier qu'y faisait si mauve,
a-t-i pas passé à ch'val au grand galop ! A-t-on jamais vu,
aller à ch'val quand on a bcn d'ia peine à résister dans
un' voiture ! Epi Jacques Lebrun m'a dit qu'dans l'bois,
quand i'y a été avé lui, i' «'mettait à parler tout seul
à pleine tête, quasiment comme s'il eût prêché... Y a pas à
dire. . .il a queuqu' chose icite qui n'va pas beu 1
Et en disant cela, le brave Jérôme se frappait légère-
ment le front avec le doigt. Il allait continuer, lorsque
%
(1) Ne pas être indifférente, être plutôt jolie que laide.
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180
CHARLES (ilJKRIN
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I
trois coups vigoureusement frappés à lu porte lireiit
tressaillir tous les convives.
— Ouvrez ù la mi-carême ! ouvrez donc ! fit entendre du
dehors une petite voix nasillarde et évidemment contre-
t 'ai te .
— Oui, oui, ouvrons il la ml-carême ! dirent tous nos gens
en se levant de table.
— Voyons, la mi-cart'ine. comment es-tu faite c't'année ?
Veux-tu un p'tit coup d'rluim, pauvre vieille, pour te
réclniuller V
— C'est pas de refus, père Morello. J'sommes ben fati-
guée. J'marchons sans arrêter depuis l'Mercredi des
Cendres.. .Vous avez trouvé que j'mettions ben du temps à
v'nir, vous autres, hein, les jeunesses ? Mais c'est égal.
Ceuze-làqui m'ont-z-attendue avé patience, j'vas les récom-
penser,... et ceuze-là qui ont pas voulu ra'attendre, vont
s'en repentir. On va voir tout ça tantôt. En attendant,
père Morelle, le p'tit coup, si vous plé !
Le personnage allégori(iue qui s'exprimait ainsi était
une vieille femme littéralement courbée en deux et dont
on découvrait difficilement le visage au fond d'un
vieux chapeau en forme d'entonnoir, lequel avait dû
servir à (quelqu'un de ces mannequins que l'on met
dans les jardins pour en éloigner les oiseaux. Klle
marchait appuyée sur un gros bâton ferré et portait une
énorme poche sur son dos. Le plus apparent de son
costume consistait en un affreux assemblage de torchons
de cuisine et de guenilles de toute espèce, auxquels
étaient suspendues des queues et des arotes de poisson.
Le peu que l'on voyait de son vlsriui. était tout, bar-
bouillé de jus de tabac et une paire de lunettes sans vitres,
à cheval sur un nez déjà bien grotesque par lui-même, com-
plétait cette étrange toilette. De francs et fous éclats de
rire accueillirent cette réjouissante apparition, et la mi-ca-
rême seule dut conserver un sérieux imperturbable.
CIIAHLKS Cil'KUIN
131
m
lu
1)11.
liv-
Im-
de
XI-
Lo potlt coup de rhum mio tois pi'in, elle m'iiviiii(;h.
biilayiint preHi^ic le plancher Mvef les bords de son
immense chapeau, juscprù Marichette, et tléposant à ses
l)ieds la besace toute trouée (lu'elle avait sur le dos,
elle en tira un beau 'omet de papier blanc : " Tenez,
mam'/.elle Marichette, ilii-elle, rbon Dieu, vot' i)apa, épi
moé, j'somniey satisfaits de vous comme c'est rare. Vous
ave/ pas manqué au maigre un' seule toé ; même <|u'y
a qu'vous devriez pas jeûner si souvent, car (,'a, endommage
notablement vot' santé... (/a pourrait vous ôter vos belles
couleurs et y a d'aucun p'tit frisé de la ville (pii
pourraient ben le trouvera r'dire, . .Mais par exemple
vous en avez ben ((u'trop à c't' heure des coideurs...
Voyons, voyons, vous tachez pas contre la mi-carême, ^[\\\
vient de ben hjin pour vous apporter ce beau cornet,
ous'(iu'il y a du sucre, des dragées et toutes sortes de
bonnes choses.
Cette allocution, débitée avec les gestes les j)lns coniicjues,
eut, comme on peut bien le croire, un succès prodigieux,
qui ne fut rien cependant, comparé aux api)laudissements
qu'obtint le discours suivant adressé au frinê de la cille :
" Ah çà, toé, j'cré ((ue j'devraist'donner plus qu'un cornet
de dragées. Après tout' j'suis qu' la mi-rdrême, et avec ton
air de mauvaise humeur et ta face pâle, t'as ben d'I'air
d'être un carême tout du long !. . . . T'as beau faire le fier,
va ; j'te connais ben, et j'sais ben qu'en ville tu t'te
gênes pas de manger du lard avant Tjour de P{U[ues.... Tu
ftiis la grimace, hein ?...mais j'm'en moque pas mal ! .l'ai
vu d'plus gros messieus qu'toé... et j'en verrai encore ben
d'autres; car tu sauras que j'suis v'nue au monde du
temps des apôtres et que j'roulerai tant que l'monde s'ra
inonde... C'pendaiit comme t'as fait un fameux bout
d'carême c't' année, grâce à mam'zelle Mîirichette, je vas
toujours ben t'doniier un cornet, à toé aussi. Seulement il
faut qu' tu m'embrasses !
) !■
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Mi
ii-i
132
CHARLES GUERIN
Nous ne saurions donner une idée de la joie que causa
cette proposition à toute lu compagnie.
— Eu v'ia-t-il un' fameuse farce !
— Va-t-i en avaler du tabac, Tniessieu !
— J'estimerais ben autnnt embrasser n'importe quoi !
— Farceuse de mi-carême, va!
— Tiens ! i s'décide. . . i va l'embrasser !
— Non, il l'embrassera pas !
— Gageons un' bouteille de rhum qu'il l'embrassera pas !
— Gageons en effette !
— Cré vieille sorcière, va !
— Perdue la bouteille : ... le v'ià qui l'eniljrasse !
— Vive la mi-carenie !
— Hourra pour la mi-careme !
— J'donnerais pas ça pour cent louis!
Charles s'était en efi'et exécuté, et en retour de son
obéissance, il avait reçu au»Li lui un cornet de bonbons. La
vieille fit ainsi le tour de la salle, parlant à tout le monde
avec la même franchise impertinente que son. rôle
autorisait. Aux enfants qui avaient veillé exprès pour
recevoir cette visite impatiemment attendue depuis plu-
sieurs semaines, elle fit des cadeaux calculés sur la bonne
ou la mauvaise conduite de chacun d'eux : à ceux qui
avaient été sages, des dragées ou du sucre ; à ceux qui
avaient été méchants, des patates gelées ou des écales de
noix soigneusement enveloppées dans du papier, mys-
tilication qui faisait beaucoup rire les parents, et pleurer
les pauvres petits malheureux.
Quand la vieille eut épuisé sa besace et ses drôleries,
quelqu'un proposa de terminer la fête par une danse
ronde. Le bedeau, consulté là-dessus, donna comme son
opinion que cela pourrait très bien se faire, attendu que ça
n'avait pas été prémédité, et que, bien qu'il fût défendu
de danser dans le carême, on pouvait se permettre, dans
une occasion comme celle-là, une simple danse ronde ;
~r
CHARLES GUÈKIN
133
d'autant plus, ajouta-t-il, que ça n'exigeait point de
violon, et que personne au dehors ne pouvait être scan-
dalisé. Il en serait bien autrement s'il s'agissait de
danser des menuets ou des réels, ou des (ji(ji(Cfi ou des
rigodons. Cette morale un peu relfichée ne fut pas du
goût de la mi-carême. Une discussion théologique s'éleva
entre ces deux personnages, et avant la lin de la thèse, le
bedeau, tout bedeau qu'il était, se serait peut-être vu
enterré par les arguments de son adversaire, si le père
Morelle n'avait point bravement tranché la question, en
formant lui-môme la chaîne et en entonnant vigoureuse-
ment cette ronde bien connue :
Bonhomme, bonhoinnie,
Que sais-tu bien faire ?
Après cette danse bruyante et grotesque, c'en fut une
autre, puis une autre, puis encore une. Dans chacune de
ces rondes, il était toujours question
D'un i)!iiser à la plus belle,
et quand le hasard conduisait Charles au milieu du
cercle, ce baiser était invariablement destiné à Marichette,
au grand dépit de la petite Rose Tremblay, «[ui ne
manquait point de l'agacer chaque fois, et qui finit par
leur faire à tous deux des yeux aussi terribles que ceux
que Junon fit au berger Paris, lors(prelle conçut contre
lui l'immortelle rancune qui nous a valu l'Iliade et
l'Enéide. La dernière fois, cependant, notre héros se
sentit saisir par le bras :. , . c'était la mi-airême.
— Tiens, dirent plusieurs voix, la vieille est jalouse !
— C'est tout juste : c'est-i' pas sa Idonde ^
— V'ià qu'a-i' dit des secrets, à c't'heure !... Et tout le
monde de rire et d'applaudir.
Charles, en se baissant, reconnut la mère Paquet, la
duègne de Marichette.
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II
,, ''i., , ) j'-," 'ra ^
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134
CHARLES GUERIX
— Monsieur Lebrun, lui dit-elle, m'a envoyée icite pour
avoir soin d'raam'zelle Marie ; mais je peux pas rester plus
longtemps. Les gens qui doivent me ramener vont partir.
Défiez-vous ben,en vous en retournant, y en a qui veulent
vous jouer queuqu' mauvais tour.
Cet avis charitable fut cause qu'une demi-heure après,
Charles, avec celle qu'on lui donnait déjà pour fiancée,
glissait rapidement sur la neige, emporté par un cheval
vigoureux qu'il excitait de la voix, et laissant loin derrière
lui la maison du père Morelle, encore tout illuminée, et
où l'on continua les rires, les chants et les danses presque
jusqu'au jour.
G^-*
CHARLES GUÉRIN
m
UN PREMIER AMOUR
135
NE lieue et davantage séparait la
maison de M. Lebrun de celle où
venait de se fêter si dignement la
mi-carême, espèce de saturnale où
le peuple, un peu lassé de la vie
mortifiée que l'Eglise lui prescrit,
prend sa revanche des privations
passées et semble narguer les
jeûnes à venir.
Pendant la plus grande partie
du trajet, tout en s' efforçant de
conduire sans encombre son léger
traîneau à travers les cahots et les
perdes de la route, Charles repas-
sait en lui-même les diverses circonstances de son petit
voyage, depuis son départ de Québec jusqu'à ce moment.
A l'âge de notre héros, et au sortir du collège, on est
assez disposé à tenir compte des moindres événements et,
aux premières aspérités de la vie, à s'écrier comme le rat
du bon La Fontaine :
ii
M
liai fi;
m
' D;-
il
m
m
Voici les Apennins, et voilà le Caucase !
Ce n'était que par degrés et grâce, pour bien dire, aux.
exigences de leur position qu'une douce intimité s'était
établie entre Charles et Marichette. Dans ce moment les
raille et une petites choses qui l'avaient rapproché de
la jeune fille, semblaient à l'étudiant autant de déplorables
fatalités, tant il avait trouvé niais le rôle de cavalier ç^vlq
tout le monde paraissait lui assigner. Comment avait-il
proposé à inademoiseUe Marie (il ne l'appelait jamais
136
CHARLES GUERIN
autrement) quelques promenades qu'elle avait acceptées ?
comment s'était-il engagé à l'accompagner chez le père
Morelle ?
C'était ce dont il ne pouvait se rendre compte, surtout
lorsqu'il comparait sa conduite à ses premières résolutions.
Ce n'était cependant point sa faute à elle. Elle n'avait
fait aucune démarche : c'était lui, au contraire, qui avait
recherché toutes les occasions de lui parler, et il n'avait
jamais été si heureux que quand pour la première fois
elle avait substitué à ses réponses froidement polies
une conversation expansive et pie" ne de charmes. D.'un
autre côté, elle n'était pas, malgré tout, exempte de tout
reproche à ses yeux. Pourquoi s'avisait-elle d'avoir un
regard si mélancolique et si doux, de si beaux cheveux
qu'elle disposait si habilement, un sourire si caressant et
si intelligent, un teint si frais et si pur; et par-dessus tout,
pourquoi se permettait-elle de parler un langage plus
correct, plus élégant, plus poétique que celui de la plupart
des femmes qu'il avait rencontrées jusque-là ? Etait-ce
Sa faute à lui si, d'une petite fillette assez vulgaire, elle
s'était rapidement métamorphosée en une jeune personne
pleine de séductions ?
Et cependant, il n'aurait pas voulu pour beaucoup
entamer un roman aussi absurde, et dont le dénouement,
éloigné, incertain, pour bien dire impossible, l'aurait rendu
bien malheureux. Cette étude de ses sentiments et de ses
impressions (de ceux au moins qu'il s'avouait à lui-même,
sans compter ceux qu'il n'osait s'avouer) avait été la cause
de sa taciturnité pendant tout le festin.
La vitesse du traîneau commençait à se ralentir, la nuit
n'était pas bien froide, quoiqu'elle fût bien sereine, la
neige, molle et blanche plus qu'un duvet, avait cessé
depuis longtemps de tomber (la neige, suivant le dicton
populaire, cest le froid qui tombe) : un vent léger embaumé
par les exhalaisons des sapins soufflait par intervalles, les
CHARLES GUÉRIN
137
étoiles par myriades scintillaient au firmament, le silence
régnait partout, à moins qu'une corneille eltaroucliée ne
s'élevât de temps h autre au coin d'un bois, en poussant
un cri plaintif: enfin sur la vaste plaine blanche sem-
blable à un océan de neige qui s'étendait d'un horizon à
l'autre, le jeune homme et la jeune fille pouvaient se
croire seuls dans la création, et ils auraient même pu se
croire transportés dans un monde idéal, si de temps à
autre les rudes secousses des cahots ne les avaient
rappelés au sentiment de la réalité.
— Mon Dieu ! j'ai failli tomber hors de la voiture !...
Mais vous allez me dire au moins pourquoi vous m'avez
fait partir si vite de chez le bonhomme Morelle, et
pourquoi vous nous avez menés si grand train ; ... vous
trouviez donc cela bien ennuyeux ?. . . .
Marichette n'eut pas le temps d'en dire davantage. Ils
étaient arrivés en ce moment à un endroit où il fallait
passer un pont étroit jeté sur une petite rivière qui
formait une coulée profonde. Le cheval s'arrêta brusque-
ment et fit mine de retourner sur ses pas. Comme Charles
essayait de lui faire franchir ce pas assez difficile, il
s'aperçut, mais trop tard, de ce qui causait la terreur de la
pauvre bête. A l'autre bout du pont, trois ou quatre sapins
qui avaient été placés le long de la route, à différentes
distances, pour servir de balises, avaient été entassés les
uns sur les autres, de manière à obstruer complètement le
chemin ; et sur un d'eux planté perpendiculairement, on
avait étendu un grand drap blanc qui figurait une espèce
de fantôme. Le jeune homme voulut alors rebrousser
chemin ; mais le cheval était trop effrayé, il se cabra, puis
se jeta tête baissée dans le précipice.
Le traîneau dans sa chute frappa avec force contre les
débris d'un vieux tronc d'arbre, et la violence de la
secousse lança le jeune homme d'un côté et la jeune fille
de l'autre, mais de manière que l'un fut sauvé et l'autre
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138
CHARLES GUÉRIX
dans le plus gmiid danger. Charles, en se relevant, put
voir Marichette qui serrait de toutes ses forces la tige
dure et flexible d'un arbuste, précisément au-dessus de
l'endroit le plus perpendiculaire de la coulée. Il n'hésita
Tl'<1
CHARLES CUÉllIX
139
point un instant, sauta par-dessus le cheval et la voiture,
enfoncés dans la neige amoncelée autour du tronc d'arbre,
et s'élança au secours de la malheureuse enfant. Mais il
mit trop d'ardeur dans son dévouement, le pied lui glissa
et à son tour il se vit suspendu entre la vie et la mort.
Tombé de manière à ce que sa tête dépassait l'angle
d'un rocher recouvert de glace, il se sentait glisser lente-
ment dans l'abîme.... Toute la puissance de sa volonté
concentrée par l'instinct de sa conservation, toute la force
de ses muscles contractés, tous les efforts qu'il pouvait
faire avec ses mains et ses genoux qu'il raidissait en
vain sous lui, ne servaient qu'à lui faire regagner pénible-
ment un demi-pouce de chaciue pouce de terrain qu'il
perdait. x\.u-dessous de lui il voyait bien distinctement la
frêle couche de glace qui emprisonnait la petite rivière au
fond de la coulée, et que le poids de s(m corps devait,
pensait-il, bientôt briser. Il voyait aussi de chaque côté
la neige à travers laqueUe perdaient quelques arbrisseaux ;
et la large bande noire una formait la rivière entre deux
bandes blanches, figurai, avec raison à son imagination un
vaste drap mortuaire. Un vent froid qui semblait caresser
les bords du précipice, glaçait son front, tandis qu'une
sueur abondante ruisselait de tous ses membres. La jeune
fillo n'était séparée de l'abîme que par la longueur du
corps du jeune homme : s'il tombait, elle allait être attirée
dans sa chute ; si elle lâchait la tige de l'arbuste, elle
poussait Charles devant elle et tombait après lui. Se tou-
chant presque, ils ne pouvaient se secourir : pas un mot ne
sortait de ces poitrines oppressées par la terreur. .. Il ne
leur était pas même possible d'échanger un regard. . . Déjà
la seule puissance de l'équilibre retenait Charles, et cette
dernière ressource allait être détruite, lorsqu'il éprouva
une douleur aiguë à l'une de ses jambes et se sentit
remonter de quelques pouces sur la glace... A l'aide
•du secours inespéré qui lui venait sous cette forme un peu
H I
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140
CHARLES (JUERIN
il ;>f
brutale, il put enfin, après beaucoup d'efforts, décrire une
demi-courbe sur lui-ineme, et en se relevant, reconnaître
pour son sauveur... Castor, le gros chien de ferme de
Jacques Lebrun. Tandis que le vigoureux animal arra-
chait notre héros à la mort, son maître avait enlevé dtins
ses bras, comme une plume légère, la jeune fille évanouie:
et tout cela avait pris moins de temps que nous n'en
avons mis à le décrire. Prévenu, par la vieille voisine, du
complot qui avait été formé contre son hôte et sa fille, le
cultivateur s'était mis tout de suite en route, sur ses
raquettes, et il était arrivé, comme on voit, au moment où
l'on avait le plus grand besoin de lui.
Marichette ne tarda pas à revenir à elle ; son père, .aidé
de l'étudiant, parvint après bien des efforts à dégager de
la neige oîi ils étaient enfoncés, le cheval et la voiture, et
aussi îi défaire l'épou vantail dressé à l'autre bout du pont.
Quoiqu'il n'eût tenu qu'à un cheveu que cet obstacle sur
la voie publique ne causât la mort de deux personnes, il
était bien probable cependant que ceux qui avaient
imaginé et exécuté cette mauvaise pl.aisanterie, avaient
voulu seulement faire une bonne peur à nos jeunes amis,
et que, au fond, rien de sinistre n'était entré dans leurs
calculs. On sait que, autrefois surtout, la moitié d'une
p.aroisse était toujours occupée à jouer de semblables tours
à l'autre moitié, qui les lui rendait ; plusieurs événements
tragiques, sans compter une foule de procès, ont été la
conséquence de ces bizarres amusements. Le père de
Marichette paraissait assez familier avec les affaires de
cette espèce, car tandis que Charles appelait avec toute
l'indignation dont il était capable, la vindicte des lois et
les foudres du ciel sur les scélérats qui lui avaient tendu
un si infâme guet-apens, M. Lebrun lui répondit sans
s'émouvoir. " Ça n'est rien, c'est un tour des jeunesses qui
vous auront trouvé trop fier.. .On tâchera de savoir qui
c'est, et on leur-z-en rendra un pareil."
CHARLES (iUERIN
141
Cette aventure que le brave homme réduisait ainsi à sa
plus simple expression, n'en prit pas moins clans le
cerveau exalté de notre étudiant les proportions les plus
g'gantesques. Les remerciements, nous pouvons dire les
actions de grâces que lui rendait la jeune fille, l'éloge
exagéré mais sincère qu'elle faisait du courage avec
lequel il avait volé à son secours, lui persuadèrent qu'il
était son sauveur, et, comme tous les sauveurs et tous les
protecteurs, il s'attacha tendrement à sa protégée.
Les jours qui suivirent, de longues et intimes conver-
sations toujours i)rétextées par la reconnaissance d'une
part, et par le souvenir du danger passé, de l'autre,
amenèrent enfin le moment où Charles, après bien des
soupirs étoufles, bien des regards suppliants, bien des
phrases inachevées, et mille autres réticences dont nous
taisons grâce à nos lecteurs, osa dire à voix basse,
lentement et mystérieusement, comme cela se dit toujours:
" Marie, je vous aime !..."
— C'est-à-dire que vous croyez m'ainier, reprit la jeune
fille sans trop d'étonnement.. Combien cela durera-t-il ?
Dans cinq on six jours ;iu plus, vous partirez poui- Québec,
et la pauvre petite paysanne sera bien loin de vous et de
votre pensée.
— Marie !. . . qui voulez-vous que je vous ])réfère ?. . . Vous
êtes la première femme à qui je parle d'amour, et je
ne vous ai dit ces mots qu'après y avoir bien pensé.
— Certes, il faut y penser aussi !. . . Savez-vous le tort
que vous me feriez si vous me trompiez,. .. combien je
resterais triste, délaissée, malheureuse en moi-même, et
ridicule pour tous ceux qui devineraient la cause de mon
chagrin ?. . . Je suppose, bien entendu, que je vous aime
de mon côté,... et que je sois assez folle pour vous le
dire . . .
— Et cette supposition, mademoiselle, n'a rien d'im-
possible, j'espère ?
Si
■■^^^p^
U2
CHARLES (JUKRIN
Miirichetto devint ruiigo connue une cerine. La supjx)-
sitiuii qu'elle avait faite équivalait, malgré toutes ses
réserve», à un aveu naïf et bien explicite ; et le ton
satisfait avec lequel Charles lui faisait cette question lui
prouvait ((u'elle n'avait été que trop bien conii)rise.
— Je vois bien, dit-elle, ai)rès un assez long silence,
qu'une petite fille de la campagne aurait bien de la peine
à jouer un rôle de coquette ; et il vaut autant que je vous
parle franchement que de chercher à vous cacher. . . ce
que vous devinez si vite. Vous devez bien croire qu'après
avoir reçu un peu d'éducation, j'ai dû vous apprécier,. . .
surtout en vous comparant à tous les garçons qui m'ont
fait la (friOuV demande,. . .connue on dit tout bonnement ;..,
et fussiez-vous moins ainuible que vous n'êtes (ici ce fut
Charles qui rougit à son tour), vos attentions m'auraient
toujours paru bien flatteuses. ... Si vous m'eussiez parlé
d'amour à votre arrivée, j'aurais cru que vous vouliez
vous moquer de moi ; mais connne vous n'avez pas été
troj) poli, dans les premiers jours, si je m'en souviens
bien, il faut qu'il y ait quel([ue sincérité dans ce que vous
me dites. ... Seulement, si vous alliez vous tromper, ce
serait bien peu de chose pour vous, n'est-ce pas ?. ...Vous
en seriez quitte pour avoir un peu honte en vous-même
(vos amis et le grand monde que vous voyez à la ville ne
le saurinit seulement pasj d'avoir été le cavalier d'une
petite hdntanie pendant une quinzaine de jours, et tout
sera dit. . . Tenez, avouez que votre air inquiet et votre
peu de gracieuseté chez le père Morelle, venaient juste-
ment de cela !. . . Vous avez changé tout à coup, je le sais
bien ; j'ai eu le tort de me faire un peu demoiselle pour
vous plaire;... je vous ai même récité mon grand rôle
d'Athalie à force d'être tourmentée par mon père et par
vous ; tout cela a changé vos premières impressions ; mais
si j'allais redevenir Marichette ?. . .
— Mais, mon Dieu, cela n'est pas possible, dit naïvement
■M
CHAKLIvS OUKRIN
143
dIo
[)iir
mis
înt
le jeune homme d'ini air assez alarm»'' pour taire sourire
sou interlocutrice. .. D'abord vous aile/ laisser ce vilain
nom.
— Cela n'est pas certain, monsieur, et puis on ne se débar-
rasse pas comme on veut bien d'un nom d'amitié que son
père vous a donné, le croyant bien beau. A part de cela,
comme il y a beaucoup de poésie et de roman dans votre
amour, d'après ce que vous me dites, et que ces choses-là
s'en retournent connue elles viennent, je cours grand
risque de redevenir Marichette au premier moment,
dans votre imagination du nu)ins. Et puis, à vous dire le
vrai, j'aurai peut-être bien de la peine à me soutenir ainsi
longtemps au-dessus de mes habitudes, pour vous plaire.
— Après tout, qu'est-ce que tout cela doit vous taire,
si je veux vous aimer Marie ou Marichette ; si je vous
jure que je vous trouve encore plus aimable avec votre
petit mantelet, votre grande câline et votre jupe de
(h'oi/uet, qu'avec votre belle robe à la mode ?. . .
— Oui, à la mode il y a deux ans, à la mode du couvent
encore, s'il vous plaît !. . . Quand j'y pense, je dois être un
peu moins bien comme cela qu'autrement.
— Laissez-moi donc dire... Si je vous jure que, sous
quelque nom que je me rappelle votre souvenir, quelque
chose que je puisse reiaii'e de vous dans ma pensée,
j'adorerai toujours ce nom, je chérirai toujours ce
souvenir. . .
— Eh bien, quand vous aurez juré tout cela?
— Oui, quand j'aurai juré cela. . .
— Il ne vous restera plus qu'à le tenir. On m'a toujours
dit que c'était le plus difficile.
— Vous avez bien mauvaise opinion de moi !
— Non, c'est vous qui avez aujourd'hui une trop haute
idée de moi : cela s'évanouira à votre retour à Québec.
— Mais vous me faites fâcher. Ne dirait-on pas qu'il y
a dans ce pays-ci une si grande différence entre les gens
m
I!
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1
■
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144
CHAULES (;iti::ri\
de la ville et ceux de lu campagne '.' Y a-t-il beaucoup
d'élégantes à (Québec ipii «'expriment auHHi bien (pie vous?
Et puis encore, ne dirait-on pas (pie je me crois un
prince ?
— (pliant à cela, on a vu des rois épouser des bergères,
n'est-ce pas ? C'est (pi'il faut être roi pour cela. . . Et puis
vous vous croyez, du pays ? Vous vous trompez !
— Allons! de quel endroit suis-je, à présent ?
— Mon Dieu ! vous ! vous êtes de Paris plus (|u'aucun
l*arisien ; vous ne faites que parler des ducliesses et des
marquises, et des élégantes dont vous lisez les portraits
dans les romans et les nouvelles ; votre cœur et votre
imagination ne sont pas avec nous, ils sont là-bas avec vos
rêves,. . . dans des salons qui ne ressemblent guère à cette
cliambre ; à l'opéra, au biil masqué, enlin je ne sais où.
— Comme vous êtes injuste !.. .Je ne rêve qu'à vous; et,
sans tlatterie. ((uand même votre langage élégant me
rappellerait les héroïnes des romans que j'ai lus, où serait
le mal
— Le mal serait qu'il n'y aurait pas de bon sens dans
un pareil rapprochement.
— Vraiment, à mon tour je commence à croire (pie vous
vous moquez de moi. . . Tout hors de moi, je vous dis que
je vous aime, que je vous adore, et vous entreprenez une
thT'se de philosophie pour me prouver que je me trompe...
81 vous m'aimiez, vous n'en parleriez pas si à votre aise.
— C'est que j'y ai pensé avant vous, mon beau monsieur;
d'abord j'ai été i)iquée (et c'était bien naturel) de votre
peu de galanterie ; et r nsuite à mesure (pie je m'élevais
jusqu'à vous, pour ne pas être méprisée de vous, je me suis
aperçue que je réussissais. . . comment dirai-je bien ?. . .
au delà de mes désirs ; et j'ai eu peur de ce que je faisais.
J'ai eu peur pour vous et pour moi. Mon bonheur ne m'ap-
partient point. Sans cela, je le risquerais peut-être pour
vous. Mon bonheur, c'est le bonheur de mon père, de
ciiAKLKs (;ui:kin
145
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iiKii) iiTm'i' (|iii iiM <|Uf moi dmis le iiioiidc. \'(iiis iii";i\'i'/.
s(»ii\eMl \Kw\r (le Votif iiirrt'. (lu cliiiLiriii moi'lcl (pic lui ;i
caiisi' le (l(''|);iit (le Votre lV(''r(' . . . < '('|n'iuliiMt si volic tV(''r('
lie ri'viciit pas. xotri' mère \(nis aura toujours, votre
sd'iir (.'t \()iis. PiMisuz-voiis (|iie mon pi^M'e serait moins
à plaiiulre de iTaNoir ([u'uiie lille dans le monde, et de la
voir mallienreiise et triste auprès de lui '.' (\da serait
encore pire (pu- de la savoir morte. Il ne iaut doue
[)as (pie J'('c<Hile comme cela, hieii t ramiuillemeiit, ce (ju'il
vous plaît tl(! me dire de votre passion. .l'ai assez pleiiiv
depuis une couple de jours pourt'trt' caliiu' à pr('seiit. Mon
père a di'jà remaripu' (pu- je n'étais i)as lii mr-me ; il voit un
peu tard riuiju-udeuce qu'il a laite de vous amener ici, ot
il a déjà dit hier qu'il avait un auti'e voyage à l'aire [)ro-
chaineuienl à Québec ,... (^ue iliteH-voii.s de cette idée-là V
— Une inl'auiie ! Me chasser, à présent, pai e (jiie j'ai
le malheur de vous aimer! Vous tenez heaucouj), made-
moiselle, à votre bonheur et au bonheur de votre père ;...
mon boniieur à moi com[)te pour peu de chose
— Non, certes, votre bonheur y est aussi poui- ipielque
chose. Si j 'acceptai s l'oil're que vous semblez dis]>osé à
me faire. . ..et (|u'il vous fallût plus tard niamjuer à votre
parole, je ne crois pas après tout que vous seriez heureu.v
au dedans de vous-même. Mais si c'est moi (pii vous
refuse.... Ah! j'oubliais!.... Vous comprenez bien
qn'après ce que vous venez de me dire, je ne dois pas
rester si longtemps seule avec vous. Tant (jne vous avez
gardé un certain })etitair dédaigneux, il n'y avait pas grand
mal à causeï ensemble. A présent, je crois qu'il vaudra
mieu.\ que je ne vous pnrle plus, d'ici à ce que je me sois
décidée à conter tout cela à mon père. . . Kt alors si ce bon
papa n'a pas toujours le voyage de Québec en tête. . . .
— Encore ! Et vous avez voulu presque me faire croire
([ue vous m'aimiez ? Il y a beaucoup trop de philosophie,
à mon goût, dans cet amour-là. , . .
10
i4|ni
i|«;
mi'
146
(CHARLES ULTÉRIN
— Ah !.. .eli ! bien, oui. . ..je suis un peu philosophe.
— i]t où avez-vous pris cela à votre âge ?
— Dans quelques livres que je lis quand je n'ai rien à
faire. Us sont là sur cette petite armoire. Il y en a que
l'on m'a donnés, il y en a d'autres que j'ai achetés avec
mon pauvre argent, et il y en a que l'on m'a prêtés. Il
arrive aussi (lue. tout en travaillant, je pense,. .. .et en
pensant ainsi, et en lisant, je trouve tous les jours quelque
chose de nouveau. Je suis bien oblijrée de réfléchir un
peu, voyez- vous, je n'ai pas de mère qui j)ense pour moi.
Et, tenez, à présent par exemple, je vais me retirer dans
ma [)etite chambre : il sera peut-être bien tard quand je
dormirai. . . .Bonsoir, monsieur Guérin !
Ce hoiisoir tut dit d'un ton inimitable ; Charles en resta
tout stupéfait ; il ne sut que dire pour retenir auprès
de lui la jeune fille. Quand elle fut sortie, il se dirigea
vers la petite bibliothèque, et d'un air boudeur et distrait,
il culbuta du revers de la main tous les volumes qui la
composaient ; puis il se mit à les feuilleter l'un après
l'autre.
Voici quels étaient les titres de ces ouvrages : —
\j Imitation de Jésus-Christ,
\j Édncution des fi U es, par Fénelon,
Les Jroitures de Têlémaqne,
Le Théâtre de Racine,
V fntrodnctio7i à la vie dévote, par saint François de Sales,
Les Fa/des de La, Fontaine,
Les Caractères de Iai Bruyère,
\i Histoire a'e la NouveUe-Franee, \nvv Charlevoix,
Les Lettres de nuidanie de Sévigiié,
Aifèle et Théodore, par madame de Genlis,
Paul et Vir<jinie.
Charles ne put s'empêcher de sourire, en trouvant dans
celui de ces livres qu'il ouvrit le dernier, le passage suivant t
CHARLKS (JITKKIN
U7
It--
" L'amour est actif, sincère, pieux, gai et agréable : il est
fort, il est patient, il est fidèle, il est prudent, il est })ersévé-
rant, il est courageux, et ne se cherche jamais lui-même ;
car dès qu'on se cherche soi-nuMue. on cesse d'aimer.
" L'amour est circonspect, humble et équitable, il a'est
ni lâche, ni léger, il ne s'anête point à des choses v;î! les,
il est temj)érant, il est chaste, il l'st ferme, il est tran-
quille, et il fait bonne garde à tous ses sens ( !)."
Cette incomparable définition lui paiiit une de ces lines
le(^ons (|ue la Providence nous envoie au moment oii l'on
s'y attend le moins ; et, à dire le vrai, il y trouva d'autant
plus d'à-i)ropos ((u'il se sentait le désir et h' besoin d'aimei'
Marie d'uiui manière digne d'elle. La jeune fille, aprè.*
avoir ca})tivé son cœur, venait de sul»juguer son esprit.
Mais, loin d'en être rendu à cet amour héroïque et sage
(ju'on venait de lui décrire sous le nom d'am(jur divin, il
était au contraire en proie à cette vague soulfi-ance de
l'âme, à ce tuuuiltueux réveil des sens, à ce délirant cor-
tège de pensées (ît d'images séduisantes, si dangei-eux
dans le moment, mais si doux au souvenir, lorscpie à travers
les ghu^'ons à peine transparents de la vieillesse, on entre-
voit encore, dans un passé lointain, la tiamme vive et
légère </'/«// premier amour.
(1) Imitaliiii , livre ni,tliap. V.
^1
•iiT
BP"
iii
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14s
CHARLES (iUKIMN
IV
NK M'()i:iîLli:Z PAS
El'X Jours s'otîiient passés, et fidèle
ù sa résolution. Marie avait évité
toute conversation particulière
avec Charles hors Je la présence de
son père. Le matin du troisième
jour, plus pâle que d'ordinaire,
toute tremblante, et comme hon-
teuse d'elle-même, elle s'approcha du jeune
homme, qui de son coté n'était pas moins ému.
Il tenait à la main une longue lettre qu'il
venait de lire, et qui, tachée de graisse, usée à tous ses
plis, sentant le tabac d'une lieue, n'en était pas moins
de la jolie petite écriture de Louise. La pauvre missive
n'était arrivée à sa destination qu'après huit jours,
bien que la poste n'en eût mis que trois à la transporter
de chez madame Guérin à la paroisse voisine de celle où
se trouvait notre héros. Alors, avant de l'envoyer à M.
Lebrun, aux soins de qui elle était adressée, ceu.x chez
(jui on l'avait remise, avaient jugé convenable de lui l'aire
passer une couple de jours derrière un miroir ; après
quoi, ils avaient songé à la remettre à un habitant qui
l'avait i)assée toute une journée à un autre, qui, après
l'avoir tait séjourner dans sa poche, en compagnie de sa
blague, ne s'était décidé que le lendemain à la rendre ù
son adresse.
Cette lettre, après tant d'aventures, a bien quelques
droits à l'attention de nos leeteui's : aussi allons-nous lui
hiisser la parole.
CHARLKS (JITKRIN
14it
la
li
" Mon cher frère,
" Nous n'avons reçu qu'hier hi lettre ([ue tu nous
as écrite avant ton départ. Je te dirai bien qu'en voyant
en haut de hi page ces deux petits mots : Je par-'^. uianian
a tremblé de toutes ses forces. C'était bien naturel. Et
même, quoiqu'il ne s'agisse (pie d'une pi'omeuade, cette
pauvre mère n'aime pas cela. Elle ditcpie <;a lui déplaît
et que çâ l'inciuiète de te savoir plus éloigné de no\is. Du
matin au soir, elle ne parle que de toi et de Pierre. On ne
peut rien trouver que ça ne lui fasse dire : Pierre aimait
cela, ou bien : Pierre faisait comme cela ; Pierre disait
cela ; Pierre s'y prenait de même ; oi bie.i encore : si
Charles était ici, il dirait ?e\i\. Je voudrais bien pourtant
qu'elle pCit se faire une raison, et ne plus penser à notre
frère, puisque nous ne sommes plus pour le revoir. Je le
lui dis souvent ; mais je me surprends à en parler la
première.
" Quelques minutes après avoir reçu ta lettre, nous
avons eu la visite d'un de tes amis, un avocat, qui se
nomme M. Voisin. Il me semble que j'ai vu ce nom-là
quelque part dans tes autres lettres. Il se dit bien intime
avec toi. Il nous a fait une visite qui ne finissait plus, et
il nous a remis une lettre de ton patron, M. Dumont.
Celui-ci ne se plaint pas de toi, nuiis on dirait ([u'il a
quelque chose de mauvais à nous dire sur ton compte et
qu'il n'ose pas. Tu peux bien croire que je n'ai pas fait
remarquer cela à maman ; nniis elle n paru plus triste
encore après avoir lu cette lettre. Je uc veux pas te
faire des sermons, je pense bien cpie tu te moquerais
joliment de moi. si je voulais t'eu faire. Tu feras l)ien
pourtant de te faire aimer de ton patron et de le con-
tenter. Je n'aime pas ce (pi'il dit à la fin de .sa lettre, que
c'est lui (jui t'a conseillé ce voyage dans les environs de
Montréal ; que cela te ferait du bien ; que la ville n'est
pas toujours bien bonne pour les jeunes gens qui n'ont
i ; 1
i I ^1
';!'
150
CHARLES GUERIN
pas d'expérience. Friiiichement. y a-t-il ((uelque chose
là-dessous ?
" Quant à ton ami M. Voisin, il ne tarit pas en éloges
sur ton compte. Il te met au-dessus de tout. Maman, qui
ne demande pas mieux que de parler de toi, en a dit
bien long sur ses espérances ; et ils ont [)arlé bien
longtemps ensemble de choses que je n'ai pas toujours
comprises. Il paraît, d'après ce qu'il dit, que Pierre n'a
pas eu tort de partir : il court une grande chance de faire
fortune en pays étranger. M. Voisin pi-étend, comme
Pierre le disait dans sa lettre, qu'il n'y a plus d'avenir du
tout dans les [jrofessions. Là-dessus, maman a dit (ju'elle
n'avait pas envie de te faire [jcrdre ton temps ni de te
forcer à faire un avocat malgré toi, si ça ne te i)laisait pas.
Elle a parlé de te mettre à la tête de grandes entreprises
et pour cela de te faire. .. comment donc disent-ils
cela ?. . . de te faire émanciper. M. Voisin a beaucoup
approuvé cette idée-là.
'' Je l'ai encore rencontré le soir chez M. Wagnaër ;
Clorinde m'avait fait demander de passer la soirée avec
elle. Je ne sais pas si ton ami s'est fait présenter dans
cette maison avec quelque intention ; mais il a été bien
peu galant j)our cette pauvre Clorinde ; il n'a fait que
parler avec M. Wagnaër. Tl a encore fait mille éloges de
toi. Il dit que tu feras un grand littérateur, et que
tu ferais fureur dans les salons. Il trouve <iu'avec tes
talents tu as bien raison de ne pas aimer les professions
Il a conté plusieurs choses de toi, bien spirituelles appu'
remment, car M. Wagnaër et un autre homme qui était
là, ont bien ri. M. Wagnaër a dit une chose que je n'ai
pas comprise, je ne .sais pas si c'est un bon ou un mauvais
coraplimetit : il a dit que tu n'étais pas an homme pratique
" Ton M. Voisin peut bien être un bon garçon, je suis
sûre qu'il t'aime de tout son cœur; mais moi, je ne l'aime
pas de même. Il a une figure qui nie déplaît. Il ressemble
CHARLES UUÉRIN
151
à une belette ; il n'y a rien de plu.s fin qu'une belette, et
cependant en même temps il ressemble à Guillot le
commis. Toute la différence est dans les ye^'x. On a bien
de la peine à voir ceux de Guillot qu'il tient toujours
baissés ; et quand on les voit, on ne voit rien de bien
beau : deux vilaines prunelles vertes comme celles d'un
chat, mais qui ont l'air de dormir. Ton M. Voisin, lui. vous
a des petits yeux gris i)erçants qui cherchent ce que vous
pensez. Son ne/ long et mince, et sa bouche [)incée qui a
toujours l'air de se cacher sous son nez, pour rire sous
cape, et son visiige de parchemin me déplaisent aussi
beaucoup. Ça n'est pas, au moins, pour te faire de la peine
que je te dis cela : je suppose que vous autres hommes,
quand vous avez un ami, vous vous occupez fort peu qu'il
soit beau ou laid.
" Ce sont encore là des idées de petite fille. Encore
une de ces idées. Il y a eu un moment, où M. Wagnaër,
M. Voisin, et Guillot le commis, se sont parlé à voix
basse : je les ai trouvés si laids tous les trois, qu'ils m'ont
presque fait peur. Ça ressemblait à une consultation
de sorciers.
" Je vois que je t'ai assez conté de folies comme cela :
il est temps que je finisse. Maman me charge d'une
commission pour toi. Elle dit que, puisque tu as bien
trouvé le moyen d'aller sans sa permission passer une
quinzaine de jours chez des gens que tu ne connais pas, il
est bien juste que tu viennes nous voir aussitôt que la
neige sera partie.
'' A ce compte-là, tu peux croire ^i j'ai hâte que le
duvet blanc «pii couvre nos prairies disparaisse, et si toute
la neige qu'il y a dans la paroisse voulait fondre le mt'ine
jour, j'y consentiriiis, au risque d'une inondation !
" Ta petite Louise."
lii
' î
l'è
i
1.52
CHAKLKS (;UI^RTN
•— i.>i
Marichette fut Hurpri8e,en levant les yeux sur le jeune
homme, de l'expression de tristesse <'t d'hésitation qui ré-
gnait sur sa figure. Cette lettre l'avait vivement im])res-
sionné. Les soup-
esons de Louise,
les reproches à
demi voilés de
M. Duniont, ceux
si adoucis de ma-
dame Guérin. n'é-
taient que trop
mérités. Un re-
mords, qui n'est
pas le moins inex-
orable des re-
mords, la pensée
du temps qu'i
avait perdu, as- —
siégeait son ima- j^Z—
gination. Qu'a- "°
vait-il tait depuis le départ de son frère ? Comment s'était-il
préparé à remplacer l'appui qui venait de manquer à sa
mère et à sa sœur ? Qu'avait-il acquis, et que lui restait-il
de tous ses plans, de tous ses rêves, de tous ses travaux ?...
Ses travaux ?. . . hélas ! pensait-il, son imagination seule
avait travaillé : sa mémoire, cette armoire dont la porte
se referme si vite,let qu'il faut tant se hâter d'emplir, sa
mémoire était vide des choses qu'il lui importait le plus
de posséder. Il était bien vrai que six mois seulement
s'étaient écoulés sur le temps de son brevet : ce n'était
qu'un huitième de ses (juatre années d'étude,. . .ce n'était
rien en comparaison de l'immense carrière qu'il voyait
béante devunt lui.. , Trois ans et demi !.. . comme cela
est long à l'âge de^notre héros ! On ne s'imagine pas que
tant de jours puissent jamais passer. Mais enfin, se disait-il
CHARLES (JUÉRIN
153
en lui-même, le commencement décide de tout, et était-ce
ainsi (ju'il devait commencer ? Était-ce là ce que sa
bonne mère devait attendre de lui ? N'avait-il pas manqué
au respect, à l'obéissance qu'il lui devait, en entreprenant
un voyage sans attendre son consentement ? Et ([ue
dirait-elle donc, si elle savait où il en était déjà rendu ;
si elle savait que, sans lui dire un mot, il avait déjà fait
la folie impardonnable d'engager son avenir d'une
manière à peu près irrévocable, irrévocable du moins en
honneur et en conscience! Quelle équipée !... Etait-il
maître de lui-même pour se jeter ainsi sans plus de
réflexion, sans autre sauvegarde ({ue la philosophie
d'une petite fille et la profonde expérience d'un étudiant
de première année, dans une affaire aussi sérieuse, qui
allait décider de son avenir et lui procurer peut-être, en
fin de compte, des dégoûts et la misère ?
Ces préoccupations, si Marie avait pu les deviner,
n'auraient pas été jugées par elle bien flatteuses ; et
même, sans savoir au juste ce qui en était, elle fut off'ensée
de la singulière réception que Charles lui faisait, lorsqu'elle
venait, confiante en lui et triomphant de ses propres
résistances, lui annoncer une décision qui, pensait-elle,
allait le rendre plus heureux qu'un roi.
— Certes, dit-elle, il faut que cette vilaine lettre vous ait
appris de bien mauvaivses nouvelles, puisque vous paraissez
si sérieux. Y aurait-il quelque malheur dans votre famille ?
— Non, mademoiselle, seulement on me gronde un peu.
On trouve que je prends bien mon temps pour in'ins-
truire. . . et, à dire la vérité, si je continue comme j'ai com-
mencé,. . . ma foi, je ne serai pas //<r/e en chef (1) de sitôt.
— Et tenez-vous beaucoup à être juge en chef ?
— Bien peu, je vous assure; je tiens à vivre, ...et à
vous aimer.
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(1) Traduction littérale du mot anglais Chief 7tw<«r ( Président delà Cour
royale).
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V
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1! >
154
CHARLES (UJKRIN
— Ah! je commençais à croire ({iie vous aviez tout à fait
oublié. . . que vous m'aimiez. Vous vous rappelez ce que je
vousavaisdit, que je ne voulais plus vous écouter parler de
votre amour, avant d'en avoir parlé moi-même à mon père...
— Et votre père, qu'a-t-il dit V Vous prenez plaisir à me
tourmenter. Vous n'îivez donc rien à m'apprendre et je
n'ai rien à espérer ?
— Est-ce que vous tenez à avoir une réponse V II me
semble (jue vous n'avez pas paru bien empressé d'abord.
— Marie, vous êtes bien cruelle ! Vous vous jouez de
mon amour. Vous ne savez pas qu'à peine vous ai-je
connue, je vous ai aimée. Je vous aimais avant de vous
l'avouer,. . . de me l'avouer à moi-même. Comme à vous,
cet amour me taisait peur, parce (|ue, après tout, c'était
quelque chose de sérieux pour vous et pour moi. Eh !
bien, (juitte à voir tous les malheurs du monde tondre sur
moi, quitte à rester isolé de tout le reste du genre
humain, avec vous, Marie, je serai heureux. Je serai
heureux d'un regard, d'un sourire, d'une parole d'amour.
Si vous me dites que vous êtes décidée à me fuir, l'aveu
que vous m'avez fait à moitié, que je veux avoir tout à
tait, adoucira cette séparation et me laissera quelque espé-
rance. Parlez donc,..,, et soyez .sérieuse, vous qui vous
dites philosophe, dans un moment que je considère comme
le plus important de ma vie, et qu'il vous est libre de
rendre aussi le plus beau.
Cette magnifique tirade paraîtra peut-être à nos lec-
teurs, en contradiction avec les dispositions d'esprit que
nous venons d'indiquer chez notre héros ; mais ses
pensées noires étaient déjà dissipées ; les quelques paroles
de Marie et sa présence, beaucoup plus encore que ses
paroles, avaient chassé le brouillard importun et fait
repîiraître,plus serein que jamais, un amour qui ne devait
jamais finir, chose bien certaine, puisqu'il durait déjà
depuis près de quinze jours. Il y avait donc dans son
!!l!
l-fi
CHARLKS (JUKRIN
155
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les
le»
les
Lit
)n
liingage un accent, de vt'rité (jui émut vivement lu jeune
fille. D'un ton bien sérieux cette fois, elle exposa au jeune
homme leur position nnjtuelle. leur avenir ù tous doux, ce
qu'elle avait résolu, et cela de miini«'^re à ré])ondre. sans
le savoir, aux objections qu'il se faisait à lui-même.
Tout ce ((u'elle connaissîiit des dispositions de son père
lui persuadait qu'il ne refuserait i)as son consentement à
son mariage avec Charles, du moment qu'il pourrait y voir
autre chose qu'un j)r()jet dangereux par son incertitude.
Elle avait donc arrêté que son père ne saurait rien pour
le présent : elle épargnait ainsi un aveu l>ien embarrassant
pour elle-même et bien inquiétant pour lui.
D'un autre côté, nier à Charles ce qu'elle lui avait déjà
dit, ou vouloir imposer silence à un sentiment qu'elle par-
tageait, c'était folie : échanger de tels aveux sans les
légitimer par un lien ou par une sanction ([uelconque,
c'était légèreté ; exiger de Charles sa parole irrévocable
sans lui donner le tem])s de consulter sa famille, c'était
égoïsme. Après avoir bien pesé toutes ces difticultés, elle
en était venue à la' détermimition généreuse de laisser à
(Jharles sa liberté, sans conserver la sienne. Elle allait lui
promettre sur-le-cham|) de n'avoir jamais d'autre époux
que lui, et lui, de son côté, après avoir consulté sa mère,
devait contracter, s'il était toujours dans les mômes
sentiments, un engagement semblable, et demander lui-
même à M. Lebrun la main de sa fille. Tout cela n'avait
d'inconvénients que ceux ([ui pouvaient résulter d'un
tête à tête trop prolongé dans de semblables circonstances ;
et comme elle était aussi courageuse que bonne, Marie ne
donna au />e(nt monsieur de la ville que deux jours pour
faire ses [)aquets et ses adieux, au grand regret de la
vieille voisine, qui trouva bien vilain de chasser si vite
un si joli garçon, uniquement parce qu'il avait le tort
d'aimer et d'être aimé. Il est inutile de dire que la mère
Paquet était parfaitement au courant de tout ce qui se
I5<i
CHAKLKS (UJKHIN
piiHHiiit et en .savait beaucoup plus long que M. Lebrun.
En pareille matière, tromper une femme, jeune ou vieille,
c'est cbose im[)os.sil)le.
Les donx jours de grâce turent employés à arrêter le.s
détails du plan dont on était convenu. Il l'ut dit entre autres
choses que ('liarles tâcherait d'amener sa mère à Québec
l)endant l'été, et que Marie s'\ rendrait de son côté |»our
se rencontrei' avec elle, ce qui était facile, grâce à la
parenté des Lebrun avec M. Dumont. Il était bien pro-
bable que madame (îuérin ne consentirait pas à accepter
pour bru une jeune fille dont elle n'avait pas encore fait
la connaissance et qu'elle tiendrait <à s'assurer par elle-
même de toutes les merveilles ([ue Charles allait lui
conter. Une telle inspection devait répugner beaucoup à
Marie ; mais elle avait au fond assez bonne opinion
d'elle-même pour braver cette épreuve, et Charles la
rassura tout à fait en lui peignant sa mère, avec raison,
comme la meilleure des femmes.
Le point de vue financier de la question ne fut pas
oublié, et quoiqu'il s'agît d'un mariage d'inclination, ils
s'arrêtèrent un moment à la prosaïque inquiétude de
savoir comment ils se procureraient cette médiocrité d'or
(aurea mediocritas), heureuse aisance à laquelle le poète
a accolé le nom du plus précieux des métaux, sans doute pour
nous rappeler que l'or, ou tout au moins un peu d'argent et
de cuivre, par-ci par-là, ne nuit pas à la félicité humaine.
Marie calcula ce qu'elle pouva't attendre de son [)ère
en se mariant ; Charles lui dit ce qu'il avait à espérer de
son côté, et avec cela ils supputèrent un petit capital qui
devait fournir aux déi)enses du ménage pendant une
couple d'années, espace de temps dans lequel l'étudiant
comptait se faire une clientèle : bien entendu que le
mariage se célébrerait quinze jours, au plus tard, après
son admission au barreau ; c'est-à-dire dans trois ans et
demi. On sait que des engagements à échéance aussi
fSSSSS^SSSSSSm
CIIAHLKS (jrKlîlN
IÔ7
<'l<)i;^n(''o se contractent tous les jours ])!\r dr'S iispirants
aux professions lihi'i'alcs. et cpic l'on \oit ainsi ch's
constances de (|uati'e. de ciuii. de six annrcs. et nirnic
ail delà, ce ((ui constitue \in trait de incours locales ([ui
n'est pas à dédai.niier.
Sur le (diapitre de sa |>rot'ession. (Jhai'lcs ne put s'eni-
pecliei' de taire; à la jeune lille une sincère confession de
ses torts. Il lui dit avec tVanchise riuellc ascrsion il
éprouvait parfois pour le Dn'iicr (pii allait ôtre leni'
unique gaj;ne-[)ain ; et combien peu il avait jus(iu'alor.s
contrôlé ses réj)ugnances et ses caprices, ('ela lui attira
une assez verte stMuonce, Marie fut alarmée de tant de
légèreté chez un hoinme (jui paraissait avoir tant d'esprit
et de talents ; elle lui déi>eignit avec une énergie qui
rétonna, les malheurs ([ui les attendaient lui et elle, s'il
ne se décidait point à prendre l'existence plus au sérieux,
et en cela comme en tout le reste elle lui répétait avec
un rare bonheur, tout haut, ce qu'il se disait tout bas.
D'un antre côté (et c'était ce qu'il désirait), elle lui fit
voir qu'il était bien fou de se décourager pour six mois
qu'il avait perdus, qu'un peu d'application et de constance
était tout ce qui lui man(iuait et qu'il ne tenait qu'à s'y
mettre. Elle n'eut pas de peine à lui faire promettre de
faire mieux et de chasser une bonne fois pour toujours,
les chimères ({ui hantaient son imagination : et, grâce à
elle, rien ne manqua à ses bonnes résolutions, ni le repen-
tir, ni l'espérance. Ajoutons qu'un aussi joli prédicateur
en valait bien un autre, sui'tout préchant un converti.
Ces serinons, au reste, n'étaient [)as sans quelque utilité
pour le prédicateur lui-niC-me : ils formaient une heureuse
diversion aux propos beaucoup trop passionnés que se per-
mettait notre héros. Charles voyait accroître l'ardeur de
ses sentiments à mesure <[u'il voyait diminuer le temps
qui lui restait pour les exprimer. Avec cette exagération
si naturelle aux amants, et dont il était plus susceptible
-
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^-««j^gjAj^.
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1î
frifj!
lAH
CHAKLKS (JIJKRIN
qiu' tout autre, il lui |)iirut qu'il n'avait comineucé à vivre
(|uo depuis deux jours, et (juiiiul vint le moment de la
Héparation, il crut qu'il allait mourir.
Il fnlliiit bien partir, cependant, car dès cjuatre heures
(lu matin son hôte lui avait annoniu'', en le secouant
vij^oureusemi'nt dans son lit pour le réveillei". ipit^ la
bonne petite jument noire était attelée, et fju'ils auraient
à peine le temps de déjeuner, s'ils \()ulai»'nt profiter de la.
(/elée (Ir lu niilf et iir /tos /(//.s^r?* hrintr /en c/iemln.s (l).
Une larme l'urtive. qui s'échappa bien involontairement
de l'u'il de la jeinie iille. fut tout ce (jui aurait i)u tiahir
son anioin'. en présiuice de son père ; et encore celui-ci
pouvait et devait l'attribuei' à son propr»' départ. Seide-
ment, ((uand les deux voya<reurs furent bien établis dans
leur traîneau, et au moment oîi un fouet retentissant
donna le dernier signal. Marie (pii était demeurée sur le
seuil de la i)orte, cria d'un ton (ju'elle s'etl'or(;a de rendre
le moins trairicpie possible : " Adieu, M.(îuérin. . . ik^ m'ou-
bliez pas ! "
— Qu'est-ce qu'elle veut donc, la Mari<diette ? Est-ce
qu'elle vous aur;iit chargé de (jueu(ju' commission ?
— Oui. une bagatelle, elle m'a dit de vous faire i)enser ù
lui acheter. . .
— Des oignons de tulipes pour son jardin ?
— Justement.
— Il ne faudra pas y manquer au moins. . . c'te pauvre
enfant ! Ah ! çà, M. Guérin, vous n'onbliere/- pas, j'espère,
de me rappeler (^a.
— Soyez tranquille, M. Lebrun, reprit Charles, souriant
malgré lui, et ap|)uyant sur les dernières paroles; soyez
tranquille : Je ne louh/ierai. jtas !
If- I
(1) IJans le temp^ «le la fonte des neiges, on dit naturellement tjne leu
" chemins se brisent " quand la croûte formée par la seléo de la nuit se fond à
l'ardeur du soleil. A cotte saison de l'année une journée chaude est une
journée de maurais tempu, ou tout au moins une jotirnée de mauvais chemine
pour ceux qui voyagent.
CHAKLK.S (JUI^RIN
I5i*
LK PHKMIEI} JOUIJ DK MAI
l'ELl^rKS jours i\\)Vi>» son i-iîtoiir à
(^it'hc'c. (HiiirU's rôpondil à la lottrc
(le liOiiiso, «'t lui iuiiioiu^ii qu'il irait
passer à la luaisoii paternelle les
premières semaines du mois de mai.
Il oittint aisément de M. Dumont ce
nouveau conjié, par forme de com-
pensation an voyaiie (|ue ce bon pa-
tron lui avait fait faire sans le con-
sentement de madame (îiiérin. Le
brave suppôt de Tliémisse contenta de i)enHeren lui-même
que, de vacances en vacances, son élève ne prenait ]tas le
(diemin de devenir pour lui un rival bien dangereux, et
(ju'il n'avait pas à ci-aindre pour son i)ropre compte ce (jui
arrivait déjà au ci-devant patron de M. Henri Voisin.
Cependant l'intervalle d'un mois, qui s'écoula entre
les deu.\ excursions de l'étudiant, fut sagement employé.
On se rappelle ([u'au sujet de Clorinde Wagnaër, dont
il avait été amoureux en imagination pendant près de
quinze jours, notre liéros avait entrepris de sérieuses
études que la maladie funeste du caprice, aidée, déve-
loppée chez, lui par un ami pertide et intéressé à son
malheur lui avait fait bientôt abandonner. L'amour réel
qu'il épiouvait pour Marie et les pressantes reconiînan-
dations de la jeune fille, (pii retentissaient constamment
dans sa mémoire, eurent un résultat plus positif. An bout
de quelque tem))s il sut assez de droit pour pouvoir
n montrer aux autres clercs de Tétude. Il avait lu et
médité d'un bout à l'autre le Traité des OhVujdfions, cet
excellent livre qui met les patrons si à leur aise, lorsqu'ils
m
m i
•^
160
CHAKLKS (iUKiaN
l'tiiit une t'ois pliict'- entre les uiains de leurs élèves, en leur
disant pour tout comnientaire : Lise/ l'otliier, monsieur,
et nuiind vous l'uure/ lu. relisez-le. Cette phrase hiconi(|ue
et superl)e, acconipai:nt'e d'un geste i)lein de nnijesté. pur
le(piel on indi((Ue au jeune lionune (jucdle vénération on
doit avoir jjour le vohune qui contient ainsi toute la loi
et les j)ropliètes, tient lieu ordinairement des lec;ons et
des eours publics que suivent les aspii'ants au l)arreau
dans les autres i)ays.
Suivant sa promesse, le premier jour de mai, Charles
était de retour au milieu de sa lamille. Bien (pi'arrivé
tard la veille, et ((uelque peu moulu des fatigues du
voyage, il s'était levé de bonne heure. C'était une journée
décisive pour lui, qui allait coiumencer . à peu près ce
qu'est pour un général d'armée (<[u'on n«nis pardonne lu
comparaison) le jour d'une grande batïiille. Ne devait-il
pas en elï'et attaquer une position importante ? N'allait-il
pas combattre contre un adversaire beaucoup plus expé-
rimenté que lui ? N'avait-il pas disposé pendant la nuit les
batteries (pi'il devait "aire jouer le jour ? N'avait-il pas
fait une marche forcé>3 pour arriver sur le champ de
biitaille ? Enlin, pour couper court et faire grâce à nos
lecteurs de toute autre métaphore, n'avait-il pas résolu
d'avouer à sa mère tout ce qui s'était passé, de braver
son mécontentement, d'opposer une raison meilleure à
cluKjue bonne raison qu'elle placerait en travers de ses
projets; de mettre enjeu tous les vssorts qui [)euvent
agir sur l'esjjrit d'une fem k et le coeur d'une mère ;
en un nn)t de combattre et de vaincre par tous les
moyens possibles? 11 avait même, dans ses appréhensions,
surexcité son courage au point d'imaginer un moyen
odieux, du moins ù notre g(>ût : (>'était de menacer sa
mère d'une incartade semblable ù celle de son frère aîné,
et de laisser le pays plutôt que de renoncer à celle c^u'il
aimait.
mmmmm
CHARLKS (UTERIN
161
la
Une insomnie fiévreuse l'avait chassé de son lit, et ?•
cinq heures, comme sonnait V Ain/élus, il se promenait
sur la grève depuis longtemps et avait déjà parcouru
plusieurs fois cette partie de l'anse qui se trouve entre
la rivière aux Éi-revis^es et la route qui descend à l'église.
La journée qui, dans les prévisions de notre héros,
devait être si importante, s'annonc^ait comme une des plus
belles du printemps. Les dots de lumière que répandait
le soleil levant, éclairaient avec nnignilicence l'admirable
paysage qu'aucun objet sur l'eau ni sur la terre ne
troublait dans .sa majestueuse immobilité. Une neige
éblouissante tranchait avec l'azur du firmament sur le
sommet des hautes montagn(>s de l'autre côté du lleuve.
De larges taches blaiiches, ((ue l'hiver semblait avoir
oubliées au tianc des coteaux et d'espace en espace dans
les champs, contrastaient avec les noirs sajjius et l'heibe
nouvelle qui déjà recouvrait la terre comme une mousse
épaisse ; de petits ruisseaux formés par la fonte des
neiges, emprisonnés sous la glace de la nuit,c()inmeM(;aient
à retrouver leur clieinin avec^ un roucoulement semblable
à celui des oiseaux. Des nuées d'alouettes, seuls êtres
vivants qui paraissaient éveillés dans cet endroit solitaire,
s'élevaient en tourbillonnant au-dessus de la petite île
et des deux pointes de l'anse, saluant de leurs joyeuses
chansons le lever de l'astre du jour.
A par* de ces (pielques légers changements de
décor, tout, dans le tableau que nous avons fait luu'
piemière fois, était resté dans le nu^'uie état : pas un»'
maison de plus, pas une clôture, pas un arbre de plus ;
ce ipii nous fait souvenir, cependant qi "il y avait un
arbre de moins, le vieil orme abattu par la tempcte. (]v
lieu et ce moment étiietit donc bien i)ropres à rappeler en
foule, à la pensée du jeune homme, tout ce qui lui était
arrivé depuis la dernière fois (ju'il avait contemplé
avec son frère les beautés de leur «'udroit natal.
u
Hij
lit
102
("H ARLES OUKRIN
r il!'i
'' '1
<U\ |.
Il fut bien vite détonnio de ses réflexions par un
bruit qu'il eiitoiidit du côté de la maison de M. Wagnaër.
C'étaient [)lusienrs groupes d'babitants armés de fusils
qui s'avan(;aient dans cette direction. Charles crut d'abord
que l'on avait fait (juclque prisonnier, arrêté (|uelque vo-
leur ou quebjue meurtrier pour les conduire de capitaine en
<japitaiiie^nm[u'i\
la ville. Mais à
l'air (le gaieté,
à la toilette
rayonnante
de ces bra-
ves g<-'us,
tous i)lus ou
moins endi-
g0.
uincliés, il reconnut bien
ite qu'il s'agissait d'une
et m)n ])as des sinistres
iratifs d'une instruction
inelle. En effet, il ])ut dis-
ler, l'instant d'après, portée
sur li's épaules de plusieurs ha-
bitants, une longue ])ièce de bois, semblable au grand mât
d'un navire, entourée de l)rauches de sai)in, de rubans et
de banderoles de toutes les couleurs, (^e n'était rien moins
qu'un mai, que l'on venait planter devant la uuiison de M.
CHAULES GUERIN
163
;n
lie
les
mi
jis-
ii-
•it
lot
hiH
Wagnaër, récemment promu au grade de major dans la
milice provinciale.
Deux hommes à cheval paraissaient chargés du com-
mandement. L'un était le plus ancien capitaine de la
paroisse; un large ruban rouge feu entourait son chapeau,
et une ceinture de même couleur suspendait à son côté
un vieux sabre dont le fourrea\i peu solide était (icelé
sur tous les sens. Il était difficile d'ailleurs, avec cet
accoutrement militaire, d'être plus content de soi (pie
l'était le capitaine Martin, à la tête de Vrlife des deux
compagnies de la paroisse. L'autre cavalier était Guillot
le commis, «pii, sans avoir le moindre grade dans la milice,
n'en paraissait i)as moins l'ordonnateur de la fête.
— Arrêtez donc, vous autres ! cria le capitaine à ses
miliciens, lorsqu'ils furent prrs de chez M. Wagnai'r.
Qu'est-ce que vous faites donc ? Vous avez l'air d'une bande
lie moutons ei vous jasez comme d..^ femmes! l*iiis, pre-
nant le langage technique qui convenait à la situation :
Halte, miliciens ! Silence dans les rangs! Deux de front,...
fusil à réj)aule,...en avant, marche !
Les cin(iuaute ou soixante hommes défilèrent en assez
bon ordre devant la maison et formèrent la ligne sur
deux de hauteur, le dos tourné à la grève.
— A c'te heure, mes amis, dit le capitaine, il faut
réveiller not' major. C'est /u-ouiui/i/c qu'il doit doriiiir
encore ; comme c'est un gros messleu... V\>vous, chargez
vos fusils. . . Attention ! bon. . . " 'st bien. . . Feu!. . . Une
fusillade très vive, (juoi<(U(' peu régulière, épouvanta les
alouettes de la grève et fut répercutée au loin par
les échos.
A ce signal, la porte de la maison s'ouvrit, et le imijor
parut sur le seuil, en robe de chambre, et dans un négligé
qui paraissait vouloir dire : (juelle surprise vous me
faites ! En même temps, Mlle Clorinde ouvrait une i)er-
sienne et se montrait à la fenêtre, dans une ti>ilette assez
f
1()4
CHARLES (JUÉRIN
I. t
If
h:
étudiée pour démentir rétonneinent que Himulait le digne
auteur de ses jours.
Le capitaine Martin, qui se piijuait de parler dm)» les
fermes, ôta son chapeau (ce qui, sans contredit, était
beaucoup plus civil que niilitaire) et tians un discours
atnphigor'Mjue, parsemé de grands mots empruntés partie
aux prédicateurs, partie aux avocats, qu'il avait entendus
dans le cours de sa pieuse et processive existence, parvint
à exprimer à M. Wagnaër, assez difficilement, tout le
contraire de ce ({u'il voulait lui dire. Heureusement
celui-ci n'était pas difficile sur la qualité de l'encens (jue
l'on brûlait en son honneur, et il prit en bonne part les
pompeuses injures qui lui étaient adressées. Il pr()non(;a
à son tour une harangue qui fut trouvée admirable, grâce
à l'accent étranger de l'orateur, et grâce bien davantage'
à l'excellente conclusion qu'il eut soin d'y mettre. Il
invita, en effet, tous les assistants ji se rendre à laubergc
du village, où on leur verserait généreusement du
meilleur vhum de la Jamaï(|ue, dont il venait de recevoir
les quatre plus belles tonnes qui fussent jamais entrées
dans la paroisse. Cette péroraison éloquente prouvait au
reste ce fait consolant, (^ue l'éclat des grandeurs n'éblouis-
sait point trop l'habile parvenu, et que chez lui le major
savait, dans l'occasion, ne pas oublier le nuirchand.
Un second feu roulant, plus énergique et mieux nourri
<jue le premier, succéda aux deux discours, et le mai
s'éleva comme en triomi)he an milieu des cris de joir
d'une foule de femmes et d'enfants accourus de tous côtés,
et aux sons du God sace the Kiinj, que Guilhtt le (Muumis
exécuta tant bien ([ue mal, sur un vieux cor de chasse
empr\inté pour la circonstance (1).
(Jette musique étrange, les naïves acclamations des
spectateurs, la vive fusillade, les costumes pittorestiues
des habitants, les bonnets routes et bleus qu'on ai^itait en
(1) VdVtz lu ii<tt(^ M A la tin ilu vnliiinn.
CHAULES dUÉRIN
166
l'air, les banderoles du mui qui flottaient au vent frais et
léger du matin, la gaieté et la bonhomie des nombreux
acteurs de cette scène, le sérieux grotesque de M. Wagnaër
et du capitaine, formaient un tableau de genre des plus
charmants, encadré dans le plus magnilique paysage et
éidairé par les plus beaux rayons d'un soleil de })rintem))s.
Mais si quelque chose contribuait surtout à embellir ce
spectacle, à coup sûr, c'était la personne de Clorinde.
Debout sur une chaise, dans la fenêtre, de maniT're
que sa taille élancée parût dans toute sii grâce, elle
semblait la reine ou plutôt la déesse à qui tous ces
honneurs étaient rendus. Aussi prenait-elle le plus vif
intérêt à ce (|ui se passait. Ses beaux yeux noirs humides
d'émotion étincelaient en même temps de plaisir ; elle
semblait rire et pleurer tout ensemble, son teint brun
était aniuïé par les plus vives couleurs, et, rayoniiante à la
fois de grâce, de beauté, d'amour filial, de vanité satisfaite
(sentiment qui ne contribue pas médiocrement à embellir
une femme), elle semblait resi)irer avec volupté, (Connue
un délicieux parfym, l'odeur de la poudre mêlée aux acres
exhalaisons du varec et des autres plantes nuirines que
les vagues du grand lleuve rejetaient sur le rivage. Du
geste et de la voix, elle remerciait et encourageait les
miliciens, et les plus jeunes d'entre eux, enthousiasmés,
comme on peut bien le croire. éi)uisèrent tout ce que leurs
])oumons pouvaient leur fournir de cris de joie, et tout ce
qu'on leur avait donné de munitions.
Charles, surpris et étourdi de tout ce tapage, auipiel se
mêlaient les hurlements des chiens et les cris de tous les
aniuuuix des habitations voisines, n'av:iit pas encore ou le
temps de s expliquer bien clairement ce que tout cela
voulait dire, lorcpi'il apen^ut Louise qui sortait de la
maison, en rajustant de son mieux la modeste toilette
fiu'elle venait de se faire bien à la hâte. Il courut à elle.
— Bon, te voilà, Charles, fit la jeune fille. Je suis bien
contente, tu vas venir avec moi.
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166
CHARLES GUÉRIN
— Et où vas-tu de ce pas ?
— Chez Clorinde sûrement, lui faire mon compliment de
tous les honneurs qu'on vient de leur rendre.
— Ah ! tu sais donc ce que ça veut dire ?
— C'est bien certain. Est-ce que tu ne vois pas le mai
qui est planté près de la maison '.' M. Wagnaër a été fait
major, et ils sont venus à l' improviste lui donner cette
fete-là. Crois-tu, quelle surprise !
— Une surprise ! Ça doit en être une bonne en effet. Et
où diable les gens de la paroisse ont-ils été pêcher tout cet
amour-là pour M. Wagnaër. (jue personne ne pouvait
souffrir ?
— Ne tlis donc pas cela. Nous avons eu des préjugés
contre lui, mais je t'assure que maman en est bien
revenue. Clorinde est si bonne, et tout le monde l'aime tant.
— Passe pour ta Clorinde. Elle est assez jolie fille, ma
foi ! Et c'est seulement bien dommage qu'elle ])araisse si
Hère de toutes ces singeries, . . Mais dis donc, nui petite
sœur, comment se peut-il !)u'elle soit si richement mise ?.. .
Si c'est là sa toilette (piand on la surprend, (pi'est-ce donc
quand elle veut surprendre son monde ?
— Tiens, tu es un méchant. Mais il faut absolument que
tu viennes avec moi. Voyons, ne fais pas l'ours. C'est
bien assez que tu sois resté sur la grève, comme si tu avais
eu peur des cou[)s de fusil.
— Laisse donc, je me tenais à une distance lespectueuse
pour t«)ut voir. Je serais curieux de savoir ce qu'ils se
sont dit, le capitaine et le major. J'ai entendu par-ci
par-là des mots longs comme d'ici à demain. . . .
— Voyons, mon bon Charles, pour ne i)as me faire de
peine, viens avec moi.
— Mais tu es folle : Une visite, à cette heure-ci, chez
des gens que je connais à peine !
— En Vf>ilà (les cérémonies ! N'as-tu pas dit toi-même
que Clorinde était en grande toilette ? Viens donc ! Et en
CHAULES (ll'KHIX
167
disant cola, Louise prenait son frère par le bras et
l'entraînait sans trop de résistance de sa part ; t^ar on
pouvait les voir de ehe/ M. Wagnaër, et il n'aimait pas à
paraître trop sauvaj^e.
La plu[)a,rt des miliciens, prolitaut de l'invitation de
leur major, s'étaient rendus à ra.uber,i;e voisine, et il ne
restait plus (pie le cai)itaine Mîirtin et (piel»pies-uns des
plus anciens et des plus respectables babitants (pii causaient
avec M. Wa^naër. Clorind«' vint au-d'^vant de Louise et
rend)rassa, et, sans attendre (prelle lui ]>réseutat son frère,
elle écbangea avec lui une cordiale {joignée de nniin. M.
Wagnaër de son coté lit un accueil (duirnnint Ti son jeune
voisin, et l'invita tout de suite à un déjeuner lUiijiuilicpie-
nient servi, {pii se trouvait sans doute préparé par un ell'et
de hi siir/tn'Mf, comme tout le reste. M. Wii>ina('r l'ctint
aussi à déjeuner U^s babitants (|ui c:ius;iieul avec lui.
Après le déjeuner, (jui se prolongea assez, tard dans
la nnitinée, Louise et Clorinde firent (h' l:i musi([ue
pendant (jneliiue temps ; puis Cliarles obtint nu congé
d'une heure seulement, pour allei' fuire une toilette
plus convenable, car il était invité à dîner. Les autres
convives étaient le curé, Jules diî liiimilletièi'e, lils aîm'
du seigneur, et le notaire de la piiroisse. Le repus fut des
plus gais et arrosé d'excellent vin de Cbauipiigue fabricjué
à Jersey par un des compatriotes et corrc^spondants du
major. Après le dîner, Louise et Clorinde exigèrent «pie
Charles les accompagnât dans une excursion à chev;d ;
le jeune de Lamilletière fut aussi de l;i partie. Kniin,
après le thé, il l'ut tpiestion d'aile»" à ini b:il ([ui se
donnait à l'auberge aux frais de AL Wagnaër. Charles se
défendit de son mieux de ce dernier divertissement
qu'on lui imposait, nwiis il n'y eut pas moyen, (aï bal
devait être si drôle, si amusant, disaient les jeunes filles ;
et ])uis Louise Fut sur le point de jdeurer. .Vinsi, nnilgré
qu'il eût bien liûte d'avoir avec sa mère l'explication
M
f
KiH
CHAKI.KS (JITKKIN
(ju'il méditait depuis si l<))igtein])s, notre lion»» tut ohlig*'^
d«' céder.
Le l)iil tut en efTet des plus divertissants. .Iules de
Fianiilletière dansa avec Louise et Charles avec Clorinde.
[j(îs amours de Guillot le commis avec la lille vieille
«'t laide d'un riche (Hiltivateur, é}!;ayèrent surtout les
«jeux je'ines couples, ('e ne fut ([u'as-si*/, tard dans la nuit
(|ue Charles et fjouise rentrèrent à la maison
Madame (jiuérin avait veillé pour les attendre, et après
s'être l'ait contei- iont ce qui s'étaiit passé, et comme ([uoi
('lorinde n'avait i)as voulu permettre à Louise de s'ab-
senter et avaii' pris .soin de .«-a toilette. (|u'il lui avait lallu
l'aire à plusieurs reprises, elle dit à Charles : •• Mon pauvre
enfant, il est hien tard et tu dois avoir
un uran
d be
.soin
repos. Après un voyatre comme celui que tu as fait, avoir
passé une journée pareille ! .T'avais pourtant des choses
hien sérien.ses à te dire : ie voulais avoir une lonuue
conversation avec toi ; mais (;a sera pour demain. Il faut,
mon ])auvre enfant, (jue tu t'occupes d'afVaires importantes,
ear, voi.s-tu, maintenant, il n'y a plus (pie toi sur qui iu)us
<•<
)m[)t
ions.
Tu (;s Tespoii" de la famille. Ainsi, a|)rèf
t'étre bien amusé aujourd'hui, demain matin, tu viendras
entendre la mes.se avec moi et ensuite nous parlerons
d'atl'
ures.
Charles pâlit à ce discours. Sa mère avai
t-ell
e su
d'avaniîe ce (pi'il avait à lui dire ? Quelles étaient ces
i^randes all'aires dont elle voulait l'entretenir ? 11 était
pour le moins bien étrange qu'elle lui oft'rît ainsi l'occasion
<r>ine explication «pi'il désirait si fort. Toutefois, comme
il la redoutait pre.scpie autant qu'il la désirait, il ne fut
pas taché de la voir ajournée au jour suivant, et las
des fatigues de la veille et des plaisirs du jour, il s'en fut
<lorinir, la tête pleine de projets, de craintes et d'espérances
j)()ur le lendemain.
CHAHLIvS (a'l<:UIN
169
VI
i;esi»()ih de la famille
!!EZ iioM voisiu.sde.s Etiits-Unis
l'iuitorité piitonit'lle ho réduit
inaiiiteiiaiit h |)un de chose.
L'individualisme a roiuplacé
l'o.sprit de laïuille. Cha(|ue
eitoNoii. .satisfait d'avoir as-
., sure ù SOS enfants le plus
proli table do tous les héri-
tages : une bonne instruction
|)ratique. (|ui pont taire de
chacun d'eux, soit un culti-
vateur éclairé, soit un nianu-
l'acturier invontif, leur aban-
"if donne le soin do se frayer eux-niénios un
chemin dans le monde, s'occupe pou de leur
laisser iiuo fortune à partager entre eux, et ri,s([ue .sans. scru-
pule, dans la spéculation la plus hasardeuse, tout leur pati'i-
moino. L'enfant, de son côté, choisit de bonne iioure l'état
qui lui convient, va oii il veut, souvent au bout du monde,
en revient ijuand il le peut, ,se marie quand il le vont et
comme il lui i)laît -, et, quoique cho.se qu'il fasse, il lui
\ient l'aremont à l'idée de prendre l'avi.s de .ses parents.
Ils n'ont rien à voir dans ses affaires, et ce n'est (|ue juste :
on ne s'afl'ranchit d'un devoii- qu'en renon(,'ant à un droit.
(Jhe/ nous, (juoique les numirs intimes, les choses du
foyer domestique .se modifient de jour eu jour au contact
des institution.s libérales, l'ab-solutisme des parents, surtout
dans les familles riches, se ressent encore beaucoup de
l'ancien régime. Nous ne prétendons pas dire que l'au-
lll:
fiSi
170
CHAKLKS <;iTKKL\
toritiî pateriuîUe .se montre dure et inexorable ; mais elle
a asHuréinent une large part d'inHuence sur les actes \t'f
plus importants de la vie : le choix d'un état, et celui
d'une épouse. Les meillein-s i)arents, par leurs inst:ince>
et leurs larmes, violentent (luehiuel'ois des décisions <jni
devraient être libres, par cela, mêMue (|u'elles sont irré-
vocables.
11 n'est même pas rare de voir cette inllucncc exercée
ir la mère, à l'exclusion du uère, et de urands «iarcons.
P'
très capables de penser par eux-mêmes, adopter, avec une
soumission .'-ans (
loMti
hien loua
ble. I
I iiianicre Ue \(>ii
plus ou moins éclairée de leurs nnunîins sur leur propre
avenir
11
en resuite (luelnuelois (iiie celui (lUi aur.'iit tiMt
4'
avec beaucoup de peine un bon commis, devient un notaire
ou un avocat, et que celui qui montre toutes les incliiiiitions
d'un mousquetaire, revêt riial)it ecclésiasti(|iie. Ce sont l.-'i
de petits écarts de rimagination maternelle (iiii.au demeu-
rant, .sait d'ordinaire gouverner avec as.«<e/, de bon sens
toute la famille, à commencer par le cliel" de la com-
munauté.
Pour ce qui est de madame Guérin. rien n't'tait plus
légitime (jue l'inlluence (lu'elle exerc^ait sur Charles. Par
la supériorité de son esprit et l'énergie de .son caractère,
elle iivait su dès le jjrincipe remplacer auprès de ses
enfants l'excellent père (lu'ilsaviiieut perdu dans leur bas
âge ; elle avait conduit avec prudence et saga(;ité leurs
petites aftaires pécuniaires, et ce qui vaut mieii.x encore,
elle avait su à la fois se faire (M'iiindre d'eux et se faire
aimer. Aussi, ((iioique prévenu par quel(|ues mots de bi
lettre de Loui.se, Charles n'en fut pas inoins très étonné
lor.sque, dès le début de leur conver.sation, sa mère lui
proposa d'abdiquer une autorité dont elle usait si sagement.
— M'éinanciper. ma mère ? s'écria-t-il. Mais qu'est-ce
que je ferai ? Je n'ai |)as hâte tle prendre la respou.sabilité
des affaires de la famille. 11 serait peut-être beaucoup
^<l 1
CHARLKS GUKHIN
171
plus sage de m'intordire. nu nioinent où je deviendrai
majeur, que de nr«iuuiuciper h présent. . . Puis se ravisant :
Il y a cependant une sorte d'éuuincii)ation reconnue en loi
à hupielle je ne saurais avoir aucune objection. . .
— Et comment appelez-vous cela, monsieur le juris-
consulte '.'
— La loi dit comme cela, qu'on est émancipé en se
mariant.
—Quoi, déjà ? Je ne pensais pas que cela irait si bien.
J'avais oublié (ju'il n'y a rien comme le cœur d'une mère
pour rencontrer juste. Elle est donc bien ainuible cette
Clorinde (|u'ellc t'a ensorcelé du premier couj) ? Si tu
savais comme cela me fait plaisir. . .
Il y avait tant de bonheur exprimé par le son de la
voix et le regard triomphant de nuidame (îuérin, (]ue
Charles n'osa pas la ilétromper. Il .se contenta pour h'
moment de manifester son étounement.
— Comment, ces Wagnaër qui nous ont fait tant de mal ?
Serait-il [jossible ?
— Écoute, mou cher, quehjues nuiuvais projets qu'ait
eus le père, je ne suis pas lemuie à tenir sa lille i"esj)on-
sable. Ensuite, me crois-tu haineuse au point de refusci-
ton bitnheur par rancune '.' J'ai été bien surprise, cet
hiver, lor.squ'un jour j'ai regu la visite de mon voisin et
de sa lille. Je me suis demandé (pielque temps, ce que
cela voulait dire. M. Wagnai'r n'était pas entré dans ma
mai.son depuis cette fois où il avait été si bien reçu. . . .le
ne lui connaissais aucune raisou d'essayer de nouveau ce
qu'il avait tenté une première fois. . . .l'ai eu peur de
([uelque nouvelle intrigue de sa part. Bien vite et un peu
malgré moi Clorinde et Louise sont devenues très intimes.
La naïveté de ta .sœur, qui me répétait fidèlement tout ce
qu'on lui disait, m'a bientôt fait voir (jue les Wagnaër
avaient quelque projet de mariage en tête. .Te me suis
dit : mais ce serait là, après tout, un bon moyen de (inir
m
!"
m
l!i
I
[
17-J
CIIAHLKS (JUIilHIN
toutes IcH (lillicultés ; on (loiinaiit hii tille j\ CliarloH, mon
ambitieux voisin «'asHurerait cette terre qu'il convoite. . .
Au lieu (le redouter m cupidité, nous .«erons certains de s'i
protection. 11 se mêlait à ce projet beaucoup de la sym-
pathie {\ue j'éprouvais pour (Jlorinde. Dans les commen-
cements, je n'ainniis pas (|ue ta s(jeur la lVé(|uentAt. Klle
il re(;u une éducation toute difl'érente et vu une société
tout autre (|ue celle ([ue je voudrais pour Louise. Mais
elle a un si bon c(tMir. elle ;} montré tant d'amitié à
nia lille. tant d'éjrards et de com[)laisance pour moi, elle
il si bien profité des con.seils que je me suis permis de
lui donu'-^r ; elle se sent si malheureuse de n'avoir
point de mère, que je me suis habituée, depuis quehiues
mois seulement (|ue je la connais, à la considérer pres(|ue
comme une seconde lille, et je me suis dit qu'elle pouvait
l'être un jour et te rendre heureux.
— Mais M. Wagnaër, ce vilain homme ?
— Lui aussi, mon cher, il a bien changé, .le ne ferais
point serment (ju'il ne se permet pas encore (jnelques
petits i)rêts usuraires, qu'il ne force pas encore cpielques
habitants à s'endetter assez pour acquéiir bientôt leurs
propriétés; mais il s'est montré, me dit-on, bien moins
avide depuis une couple d'années, on i)arle mieux de lui
dans la ])aroisse et il a même fait quelques actions
charitables. Quoique protestant, il voit souvent notre
curé, il est bon ami avec lui ; il lui a donné de l'argent
pour ses pauvres, il a offert le pain bénit au nom de
(^lorinde et il a payé sa dîme cette année. Ça ne me
surprend pas, d'une manière, car il n'a jamais beaucoup
tenu à sa religion, et il n'a fait aucune objection à ce que
Olorinde fut élevée dans la nôtre ; je suis surprise seule-
ment de le voir si libéral. Le curé parle en bien de lui,
et m'a dit plusieurs fois que j'avais des préjugés trop forts
contre cet homme. Enfin, tu as dû voir hier qu'il est
beaucoup plus aimé des habitants, puisqu'on lui a fait une
!l 1*
1
CHAKLKS (IIM'IKIN
r:;
si belle tote, et ((lie tout le monde [laniit content de
sa i)roniotion un grade de major. ...
Madame Gnérin t''tait douée ou, mi l'on veut, alîligée
d'une do ces imaginations ardentes (jui marchent vite et
bien vite dans le chemin où elles entrent. Dans pni
d'instants elle eut réhabilité aux yeux de son lils le
nouveau major dont elle ne lui avait jamais dit de l)i(Mi.
(Jela fait, elle se mit à dérouler l'avenii- comme elU-
l'entendait, la pauvre femme, mais non pas absolument tel
que (Charles le rêvait.
Son fils, une fois marié, s'étal)lissait auprès d'elle et
de son beau-père ; il entrei)renait de société avec celui-ci
les plus beaux travaux, il créait un commerce de bois sur
la ririère onx hjcreci>inefi, les billots (hnscendaient comme
d'énormes poissons dans le courant rapide, un moulin
gigantes(jue sciait le bois au fond de l'anse, des goélettes
et des navires s'y pressaient en foule, la terre devenait le
site d'un petit village, d'une petite ville, et Dieu sait (jiioi
encore ! Les noilvelles juridictions judiciaires dont on
commeiK^ait k parler déjà étaient établies, l'endroit deve-
nait de la plus grande importance, on y installait une
cour de justice, Charles cumulait le commerce et la
profession et était tout naturellement le procureur île
la maison dont il faisait partie ; il était de plus l'avocat
de tout le monde et faisait, somme toute, des aflaires
d'or. Puis on était si heureux ! Louise aimait tant (Jlo-
rinde ! Clorinde aimait tant sa mère ! VA Charles donc 1
Et les petits enfants !. . .
Une pensée triste se lisait toutefois sur la ligure du
jeune homme. C'était, sans le savoir, une trahison (pie sa
mère lui [jroposai
t. Il se faisait honte à lui-même
intérieurement d'avoir pu en écouter si long, sans élevi'r
énergiquement la voix pour plaider la cause de sa liancée
absente ; mais sa mère parlait avec tant de volubilité. . .
et il lui en coûtait tant de l'arracher à ses illusit)ns !
i !
SP
174
CHAULES (JUÉRIN
11 lui viiil à l'esprit do faire une question, au moyen de
la(juelle il crut rompre le lil de la conservation, afin de la
reprt îidre ensuite et de dire à ui.idanie Guérin moins
l)nis(|ueineMt le;' ciu)ses (jui devaient si fortement la
contrarier.
— Mais vous ne m'avez toujours pas e\pli((U^î imunjuoi
vous vouliez me faire émanciper.
— Ah ! écoute un jieu : cette idée-là n'est pas non i)lus
t'tranfière à ton mariage, (^uand on veut faire une all'aire
comme il faut, on doit d'ahord se mettre en position
(le traiter avantageusement, n'est-ce i)as V Or. pour nous
autres vieilles gens, (|ui voyons (iuel((uefois dans un
nijiriage ce (|ue, à ton âge, lorsqu'on a la tête pleine de
poésie et de roman, l'on se donne bien de garde de voir,
pour nt)us. c'est aviint tout une all'aire. J'ai calculé dans
mon l'sprit toutes les chances de celle-ci. Quoitjuo M.
Wagnai'r .lit dvs intentions bien prononcées sur toi, je
ne suis pas encore bien ."-ure de mon c«)up. Clorinde
est bien jolie et bien rii'he. ('ela attire les iimoureux
de lt»in. quehjuel'ois. Pour m'assui'er du père, j'ai donc
itiiiiginé de le tenter en commen.,'ant moi-même ou plutôt
en te faisant entreprendi'e l'i \ploitation de nos pi-o-
priétés. Pour cela, il faut bien l'émanciper, car il faudr.i
que tu aiiis.scs toi-même. J'ai une couple »le cents louis,
l'ruit de nn's économies. Nous emprunterons, car avec
«•ela tu n'iriiis pas loin. Je le mettrai en rapport avec les
gens d'alVaires (pie je connais à la ville ; y aller moi-
même, signer des j)apiers, m'iiupiiéter. me casser la tête,
tout cela me répugne beaucoup. Tu es toujours destiné à
avoir U's alVaires de la i'amille eu main un jour ou un
iiutre. Il vaut miens à présent que plus tard. Cela te
donnera de la gravité, cela t'empêchera de te lais.ser
aller aux folies et aux extravagances de la jeunesse. Je
vais donc, au.ssi promptememt (pie cola te conviendra, te
faire émanciper, puis je te consentirai une donation en
CHAHIJvS (JITKHIN
17.'
lionne et due forme de mes d»Mix terres ; (!iii' tn sais (Hie
ton père m'a tout laissé ù moi en /noprc par son testament...
— Pierre et Loiiise. . . vous n'v pensez point !
— Sois tranquille. J'assure à Ijouise dans la donation
une jolie rente : et pour cr (|ui est de l'ierre, s'il «levait
jamais revenir, ce (jui me re.-tc à part de mes terres serait
pour lui. .le me Ile aussi ini |ieu à ta «jénérosit»'. Mais je
n'ai guère d'esiiéranees pour rc pauvre enfant ; et je
ne compte plus maintenant (|ue sur toi... N'oyons, tout
cela te fait froncer les sour<'ils ; tu es mécontent peut-
être de me voir tant ("ah-uler et mettre tant d'intérêt là
où tu voudrais un mettre (|ue du sentiment. Mli bien !
voilà (|ui \ a te faire à nu'rveille pour le délivicr de mes
sermons. Vois-tu (|ui vient au détour de la route ".' \'a
rejoindre ta sœur et son amie.eî pour résumer tout <'e(iue
j'avais à te ilire, laisse-moi ajouter (leu\ mots : .souviens-
toi (jue tu es l'isfuilr ifr lu fdinilh' .'
-jH'
176
CIIAKLKS (Jl'f.UIN
Vil
[TN BAL CHEZ M. WACNAEH
l*KINE cUmin in()i.ss\'tiiieiit-ih éc'nii-
l('s clt'piiis la conversation (jik-
nous venons de rajjporter. (|nc
(Jliarles laissait ponr la troi-
sième l'ois l'étude de son |)a-
tron et sa petite nnnisardf.
|[^ ("étuit eiu'ore vers sa paroisse
^ natale (pTil se dirigeait.
.^^V" r^'aniour filial n'était cepen-
,.'>'*!^ dant point le seul niotil" di-
cette troisième excursion,
fji's idées de madame (iuérin avaient
liernu'' chez son lils ot l'ructilié à merveillf.
MaljiiV tous ses l»eau.\ projets, il n'avait pas
osé li\rer l'assaut (|ue nous lui avc)ns vu méditi'r a\ec tant
de conraiie ; puis, petit à petit, il avait si l)ien pai'U'inenti'-
a\('c sa (conscience, ([u'il avait tirn par remmcer à tontf
explication. Il n"\ a\ait pas loin de là à l'entière apt»-
tasie de son premier annmr.
Helle. enjouée, iniissant à toutes les i^i'uces de l;i
jeunesse toutes les sédu(!ti<nis de la Ixinn»' companiiie. ti»u>
les riens charmants t|ui ne s'apprennent (pi'à cette iM-ole
et (|ui l'ont tant d'impi'ession sur un jeune Iiuinnie. ( '|n-
rinde acheva de l'aire ouhlier la jeune villam'oise.
La solitude, la médanccdie. le l'ontraste entre .NLiricliet te
et tout ce i|ui l'entourait avaient été" pour ln'aiiennp dans
cette preuiièri' passion. Le réveil de la nature aii\
l)reinierH jours du printeuipM, les mille \(ii.\ harmonieuses
(|ui s'élevaient du tleu\e. des champs vt des hois, les
souvenirs (pli s'attachaient à tant d'ohiets familiers à son
»mtmtm
CHAULES (ilJKUIN
177
tMifauce, les proiruMiiidcs (ju'il luisiiit iivee Louise et Clo-
rimle, la sympathie qui ii issait les tleiix jeunes filU^s
et tonnait autour d'elles eoniine une sphère d'oiululations
niagnéti(iues, tout eela amena par décriés de nouveaux
sentiments (jue notre héros ne put s'empêcher d'avouer.
La jeune lille, qui recrut cet aveu, s'en enqjara sans trop de
fa(;ons comme d'une chose à laquelle elle s'attendait
depuis longtiiinps et (pli lui reviMuiit de plein droit.
.Mlle Wagnai'r était une de ces natures ardentes cpii ne
l'ont jamais trop de mystères de leurs sentiments. Autant
Marichette avait montrt' d'hésitation, de réserve, autant
Clorinde se montra heureu.se et lièi'c de l'amour qu'elhî
inspirait.
Aprè^ quehpics semaines d'un l)onheur (pie des sou-
venirs importuns ne troublèrent que rartMiient, Charles
avait dû retourner à la ville poui' e.vécuter les projets de
sa mère. Tout se passa tel (|ue ma(hnne (Juérin l'avait
prémédité. L'émancipation fut votée par un»; as.semhlée
(ie i>iirf'iitn rf iiiiii'< ([ui n'étaient ni l'im ni l'autre, l'actiî
fut homolojxm' pai' le jui:-e. (pii signa sans lire, et M.
Dinnont fut nommé, pour la. forme, confeU an niinri(r lUnnn-
rifir. Les empi'unts nécessaires furent réalisés en peu de
temps ; ('harles .signa plusieurs (-onti'ats avec des ouvriers
pour la construction dune édu.se et d'un moulin à scie ; il
engagea un commis, espèciî de f'nrfi)fiiiii (pii .se mit à la tT'te
d'une haiule de hûcherons ; eiitiu, eu ti'ès peu de temps, il
donna à re.\i)loitation de la rlrirrr oiix /'Jri'rris.srn \iniien
les apparences d'une grande et sérieuse entreprise.
Cela fit ouvrii' dt? grands yeu.x à M. WagiuK'r. Il ne
s' (''tait attendu à rien de semidahle. Il se voyait, e(unme
on d\\, foiifmr riwrhe smin /r pir.d par un jeune homme
(pi'on lui avait r(q)résenté jus(pie-là comme inca|)alile de
mettic deux chillres bout à hout.
^L Wagnai'r en était à une époque de transition hien
importante. Après avoir anmssé les matériaux de mu
12
;>^=
178
ciiAHLKs orKinx
fortune, il en construisîiit l't'dilii'e v\ se préparait à s'y
caser avantafr(Miseinent. Pour cela, il s'elVori^ait (l'acqui'rir
la seule cliose (jui lui a\ait nian(|ué jus(iu'al()rs, la considé-
ration publi(|ue ; il it'laisait de son niitMix sa réputation.
Avec ce lé<ier inirrédient de plus, sa position ileNciiait
en ell'et très enviable. Ce n'est pas peu de chose tiue de
priinei" par sa rii-hesse sur une étendue de vingt à ti'ente
lieues et de dominer tous les i:entillioinnies el les lioin-
geois di.sséniiiH''s dans cet espace, il faut (|u'iine tiétrissui'e
moi'ale .soit bien dé.sespérante. pour qu'un liouinie très
riche au niilicui île fortunes uénéralenient nn''ditui('s
ne parvienne pas à la faii'e disparaitn,'.
Les l)elles cainpajiiies de la (ofr <//' .Sm/. et particii-
lin'enu'ut les en\ii'tins de la reHidence de M. Waunai-r.
sont, tous Kis étés, le l'iMidez-vous de U'Oiibreux éniiurés de
la meilleure .société- de (^néhcc et de Montréal, lîéunis
aux familles les plus considé'rahlis de ces emlioits. co
visiteurs citadins fornuMit des cerides. pas aussi brillants
sans d(»ute (pie la l)rillante cohue ipii s'enfassi' à Sar:»to2a.
à Ne\v-l!»ri>ihton et aux auti'es niK.r cl huthiin/ ithtn-^ de
l'Ainériipie. m.iis assuréuHMjt plus iiais ft plu?» a.uién).,c?«.
Va\ sont des fêtes champêtres, des iiit/m -iiiiim ->. des exein-
sions «'U chaloupe dans '"s îles du llfU\<'.de longues
cavalcades d'une paroi^se à l'autre, des piomenadrs d ois
les bois, tout eela a\t'c le spectacle des plu- bc.oix
pay.sau^es du noiiNcau momie.
M. Watiiiacr t out.iif le projet (!«• rass«'ml»ler (diez bii. i"i
un jour donné, tons ces essaims de v oyaireurs et toute bi
.société de l'endroit, il voidait jtoser par une fête i«plen-
dide la base de son existence nouv<dle, maugiirei e|
substituer une doiuinatii d'un Mitre Lienre au re_Mi< de
terreur (|u'il avait fait i -r iiis(|ue-là sur ses \(»!sin>. Kii
d'autres termes, d'usuric et de créancii;r impitoyable, le
marchand enrichi visait à se Ira ïormer en uraud .M'i-
gneiir nia,unifii|ue et hoHpitalier.
ciiAHLKs (iri:i{i\
I7!>
Gnico à (iUL'l(|UL'.s Miiiies »U» luMision.iiiit et aiiN relations
(i'aftiiiros (|iu» son prru entretenait avec (jnelijiics-iines des
pins riches familles anirlaises de (.^néltee. Cloi'indi' a\ait
lait des connaissances dans le hcaii monde. VA\v prit le
prétexte de rendre à ses aini^'s les ])olitesses iinidle
en avait reçues, et les invitations du l»al. connue c«da
(U'vait êtriî. lurent laites en son nom.
M. ('liarles (iu»''rin et .M. Henri N'oisin furent les pre-
miers invités parmi les jeunes uens ilc la ville et s'y
rendir(Mit ensiMid)le.
Il n'est ])as besoin de diic (\\n> .^l. \Va<i'naër n'épai'Lrna
l'ien pour cette occasion. (Moriiule et Louise s'étaient
cliarirées des |)réparatiis. Klles avaient transtorui»' la
maison et les jardins à \u' pas s'y recounaitre. Elles
avaient disposé avec ai't dans tous les appartements
des ;j;nirlaiules de l'euilles d'érahli's entwmélées de lleurs.
(^n avait abattu plusieurs cloisons, ce t|ui avait l'ait uni'
.salle de dansé très vaste, tapissée ilun l)out à l'autre
• le branches de sapins et d'érables. Des ro//r(.//v^///.s. des
(Irmntitts et d'autrt^s plantes grimpantes étaient arîiste-
ment niCdées à la \ crdure : leurs llein's blanches, roujit's.
bleues ou jamu's t'ormaiciit tout autour nue V(''ritable
charmille. De jii'aiuls \ases d'albâtre contenant (U's
bonj^ies de diverses couleurs i-i'-pandaient u!ie liunièi-c
l'antastiipie «!ans bîs vestibules et les boui'.oirs ; tandis
<pie plusieurs lustres jetaient dans la salle du bal une
éblouissante clarté, d'antres vasi's pleins de lleurs odori-
léiantes mariaient leurs suaves senteurs aux exhalaisons
aroimiti»iues des sapins, et une brise léirùr»'. (pu pénétrait
|)ar tontes les ouvertures de la maison, agitait douce-
ment ei lumières et parfums.
Au fond de la salle de danse, il y avait deux larges
fenêtres (jui donnaient sur U> jardin. On n"iMia\ait l'ait
(|u'nne seule porte. IMnsienrs arcs de verdure élc\és
très près les uns des autres forimdent un chendn couxcrt
iii-
i II
; )
III
m
IHO
CHAKLKS (U'EKIN
on feiiilliigo de la inai.soii an Iiorcoau. On avait rclégné
<lans cet endroit le hnlVet et les ralVaîclnHseiuents. Des
statues de plâtre imitant le bronze, éclairaient le jardin
a.vec des lampes (jn'elles tenaient dans leurs mains on snr
leurs têtes. Des lampions de diverses coulenrs avaient été
disposés dans U'« iuhres, les cliarniilles et les arbustes.
Miiis la plus belle des décorations, c'était la nuit
sereine mais noire et sans autre lumière (|ue celle des
myriades d'étoiles (pii scintilliiient là-haut, comme pour
<jnel(jiu' réjouissance céleste. ITne obscurité mystérieuse
étendait ses voiles sur toute la campagne et au loin sur le
fleuve. Il V a une sensation étrange (pie l'on éprouve au
milieu d'une .seml)labl(^ lete, lorsqu'on songe à l'atmos-
phère de lumière et de bruit fjui nous environne et
va mourir jiai' degrés si près de nous dans le silence et
l'oljscurité de la natui-e. Ou se croit dans un nu)nde à part,
.sur une oasis de plaisirs, avec des limites et un hori/on
inconnus.
La société (ju'avaient réunie les invitations de Clorinde
î'(>rm;»it un tout pas.sal)lement hétérogène. Il y avait là
(les demoiselles de la ville en grande tenue de bal.
tlécolletées autant (jue la mode le permettait, ce qui veut
^lire beaucoup, et des jeunes personnes de la campagne
avec des mouchoirs de ga/e sur leurs épaules, (pii les
«•nlon(;aient autant et plus que ne l'e.xige la j)udeur
lii plus incivilisée ; des élégants comnu' .Iules de Limille-
tière, jeunes gens au.x allures hardies et dégagées.
val."<eur8 intrépides, pleins de grâces et de fatuité, dont la
toilette était calquée sur la dernièi-e gravure de mode; et
des échappés «U; collège avec des habits et dos tournures à
moitié sé(!uliers, au regard indécis, à la démarche timide,
gauche,«M>nfrainte, malgré la meilleure \(doulé du momie.
II y avait des daines ù graniles prétentions, à la pose
au d
eiiuer
lejire, ne
hautaine et prote<'trii'»N rrrluNlifn
|k»rlant i^u'entre elluH et rendant à peine un dédaigiiea.x
CHAHLKS (a'HHIN
ISl
siiliit à toutes les pursoniH's qui leur «''taieiit nouvelleuient
])réseiitoes, et de bonnes «grosses luaiMîiiis déploynnt ui>
sans-gêne un peu vulgaire, un caquet l'ainilier, des toiletten
^ irannées, chargées de bijoux, de Heurs et de ndmuH,
el reniar(|ual»les surtout par des coiflures pyramidales eu
d .'hors de toutes proportions connues.
C'est le triomphe d'une châtelaine accoujplie de faire
oublier les éléments disparati'S (jui se ti'*)uvent dans
un salon, de mêler, de tondre enstMuble les nuances
«liverses en donnant l'eNemitU! par sa cordialité et soji
alî'abilité. Iav (/diiif t/e crons n'avait ni raplomb. ni l'au-
torité liécessaires pour réussir à ce point.
r^a moitié «le la société n'avait |)as été présentée «pie «léjù
l'on pouvait voir la partit' la plus jeune et la jdus élégantx^
se grouper autour d'elle l't lui tornier une esp«'''ce d«' ctair.
Au nombre d«'s jeunes gens qui entouraient Clorinde se
trouvaient «leu.x oHi«'iers de la garnison de (.^uél)e«:. Ils
étaient en ha'bit bourgeois, «m, comnu' on dit «lans h- jargon
anglo-l"ran(;ais «le nos salons, en (•irilltii-s-.
Charles suivit avec une religieuse attt'Ulion hi «'nu\er-
.sation «le ces hommes «pi'il \ oyait partout si reclnn'chés et
si admirés. Il ne fut pas n;édioci'enu>ut surpris de leur
entendre a«li'esser pêh'-mêh' à Louise et à (■loiin«le une
t'oule de questi«)ns décousues «;t saugrenues.
— Aimez-vous beaucoup h. valse V — l*a.s.se/-vnus sou\eiit
l'hiver à Londres '.' — ('onnneut trouvie/-vous l'uniforme
«lu régiment «pii vient de partir? — Ainu'/.-vous h's bains
«le njer ? — March«'/-vous .souvent en l'aquettes '.'— Save/.-
vous patiner V
Au premier coup d'ari'hel .Iules «h* liamilletière se
mit «Ml place avec ('lorin«le, L«)uise ave«' un (l«'s militaires
fit leur vis-ù-vis. ('harles si* tint pr«?s du «puulrille et par
un «'ifort de hardiesse et d'habileté trouva 1«' m«»yen
d'engager Mlle Wagnaër p«)ur h; //•o//<»V}///e. EIK' l'était déjà
pour le seromf iwiic l'autre militaire.
182
CHARLES <jri':HIN
L'iMitiaiii (le ludinisu, la musi»|iio assez Ikhiik'. l'irlat do
la tT'ti' ne tardèrent pas h aiiiiiuT tons k*s iiivit«'s d'une
iraietô lirnvante «(ni eira«;a bientôt les distinctions les i)liis
(îésagiéahles. Ije hal l'nt ra-
vissant.
("lorinde. après avoir
dan.-r avec (Charles, refusa
tout autre cavalier, sous le
prétexte que lui ol-
fiait son rôle de niaî-
t><;sse «le inais«)n.
Mlle lit avec Louise
et sou iVère le
t«)ur des api)ai-
tenients et du
jar«lin pour voir
si t«»ut était l)ien
''jn^^l^^L " l'iU passant
ïl^ '^1^^^^ |»res «les peu-
pliers du jardin.
'/^»_ -f^-^^'-. Cliarles aper<;ut
son ami Voisin
«pli s'était ad«)ssé
à un tic c"s arl)res et paraissait «-hercher dans la conteni-
plati«)n d«> ia voûte éloilée. une coni|)ensation î'i sas(>litu«le
et \\ son ennui. Il eut pitié «le lui et, l'indiquant à (Ho-
rind«» qui ne put s'«Mnp«'''cluM' de sourir»-. il |)rit «-ontré «l'idle
4't alla II' r«;joiudre.
('oninu' pour renien'ier ,s«>u ami. IL'uri ne tarit i)as en
élojres sur L«)iiise et sur (Jl«)rin«le. Il le félicita d }iv«>ii'
dans une «le ces clninmintes pers«)nnes, une sœur chérie,
et «lans l'autre. . . .I)ient«*>t, pent-jltre. plus qu'une s«eur.
Il est juste de dire «pi'il y avait encore plus de vérité
(|ne de tlatterie dans ces paroles. Mlle Wagnaër et Mlle
(fuérin étaient bien certainement les den.v reines du bal.
^
ciiAin.Ks (iri'iiiiN
l,s:{
(lii(>i(iiio belles ' , emie ù su nianièn». Cloriiido, un \)ou
brune, avait ur, ae ces teints animés et transparents (|ui
ont le velouté de la pêche. Pille avait de grands yeux
noirs tenij)érés dans leur éclat par la niélancolie que ju'o-
jetaient sur leu. regards les longs cils qui les recou-
vraient, un iirolil grec assez, correct, des lèvres un peu
plus épaisses qu'un peintre ne l'aurait désiré, mais pleines
de iVaîclieur et de volupté dans leurs contours Son expres-
sion un |)eu sévère devenait gracieuse lorscju'elle causait ;
elle avait (|uel(|ue chose de compli(|ué <pii mantjuait à la
hl.Hide t'i naïve (igure de Louise.
Les charmes de c^ette jeune lille. sou amour (ju'elle ne
lui dissimulait guères, le.'^ magnilicences de la soirée et.
pour tout dire, queh[ues verres d'un vin généreux <|ue
Charles s'était versé au buffet en compagnie de son ami, tout
cela lui avait monté la tête à un degré diOicile à décrire.
Il se livrait à une splendide improvisation dans huiuelle
il constiMiisait des châteaux et organisait des fêtes dignes
des Ml/le et iiiir nuits, lors(|u'un domesti(|ue vint annoncer
aux dtiux jeunes gens, cjue M. Wagnaër désirait les entre-
tenir un nïoment. Ils le suivirent et trouvèrent leur
hr)te (|ui les attendait dans une petite chambre voisine de
son mn;/<isin, dans la seule i)artie di; la maison qui ne lut
pas envahie par la foule des invités. 11 avait avec lui
(îuillot son (*ommis et un jeune homme inconnu.
— .le vous dennmde mille pardons, dit-il, de vous avoir
enlevés î\ vos amusements, surtout pour vous parler
d'ad'aires. Je vous tiendrai ici h* moins longtemps |)os-
sible, et ct)mme je n'y vais point par ((uatre chemins, ce
sera bientôt fait. Monsieur .lean Bernard, que je vous
pré.sente. est le (ils d'un de mes amis. 11 se pro[)ose de
fonder un établissement de commerce dans le district de
Gaspé. Il y a beaucoup à faire dans ces endroits, et je
crois qu'avec un peu d'encouragement il réussira. .l'aime
à favoriser les jeunes gens, et surtout les jeunes Canadiens.
■ p'fl
%
m
-J
184
CHAHLKS (JlTftRIN
Apn^'H (!ulii, vous me dire/ que c'est bien jii«te, puisque
j'ai fuit Mui fortune ici.... Il faudrait h. M. Bernard deux
mille louis pour faire partir ses alVaires. Ilum ! deux
mille louis, par le tom|)s qui court, M. Hernard, save/-vous
bien que (;a ne se trouve point dans le pas d'un cheval !
Mais, comme je vous le disais, il y a un instant, je crois
que nous en viendrons à bout. Sept cent cincjuante louis
que Monsieur a par lui-mr-me, et sei)t cent cinquante louis
<(U(' je vicMis de lui prêter, cela fait bien (piin/e cents louis.
Il est vrai ([u'après cela je me trouve épuisé, mais il reste
mon crédit, (jiii est bon. Dieu merci. Kn partant avec .M.
HtMiiard demain matin pour C^iébec. je trouverai là des
amis qui nous endosseront des billi'ts et j'aurai aisément
quebpies i-ents louis aux ban(iues. [y.i seule objection,
c'est <|u'un voya^;e à (Québec dans ce moment-ci me con-
trarierait beaucoup, .h' suis au plus fort de mes alVaires
l'étais très embarrassé, lors(|ue (Juillot, ((ui a de
bonnes idées, m'a fait penser à vous, Mes:àeurs \'os noms
sont assez connus. Placés avec le mien, pour la forme, sur
U» dos d'un l)illet, ils feraient l'alVaire sans aucune ditli-
culté. .l'ai pensé ((ue vous aimerie/, à vous joindre ;' une
bonne action, et à rendre service à un jeune compatriote.
.T'ai préparé deux l)illets de cent cin(|uaute louis chacun.
Vous n'avez, ((u'à dire si cela vous convient. Si <;a vous
gênait le moins du monde, nous n'en serions pas pires amis.
Après qut'hiues o})servations, Henri Voisin, sans trop
hésiter, endossa l'un des billets, fait à son ordre par Jean
Hernard. (Jharles Guériii suivit .son exemj)le et fuit son
nom sur l'autre billet.
M. Wajrnaër écrivit le sien au-dessous.
Et l'on rentra dans la .salle du bal. et le bal dura jus-
qu'au jour.
FIN l>K LA SKCo.VliK l'AKTIE.
cHAKLKs (il Rhin
TROISIÈMK PARTIE
18&
SOUS LKS SAIMNS
^U hoiit (le lu ti'rre do Jacqtu's
Lt'brmi.siir la lisière du bois,
si> trouvait uiu; lonj^uo suit»*
dt' urosHi's l'oclios, recou-
vortos. pour la plupart, de
mousses épaisses et de
lieluMis. et entre leHtjuelJes
s'élevaient plusieurs sapins
à la sombre verdure. Au
pied des sapins, à travers les
cailloux, un ruisseau (|ui.
<'^^ , ,,' dans les jirandes eaux,deve-
^ ii,^ / I' uait un torrent, précipitait
■^^^ à'^j%r;^ -^::j^^sJ^y '""^ onde IVaîcbe et écu-
:— --2_ ^^ — ^ mante.
"" ("était une des plus cbaudes
journées de l'été, l'n snleil ardent tlessécbait l'Iierbe des
prairies, et à travers le feuillai^e épais, dardait (lueUiues-uns
de .ses rayonsju.squedansla |)rorondeur des bois. FiCs oiseaux
se taisaient e(»inme accablée par la chaleur ; on n'entendait
que le chant de la cijrale et le bourdonnement de quehiues
autres insectes. Il était trois heures de l'après-midi, la
chaleur était parvenue à son apogée, et l'endroit que nous
venons d'indiquer offrait un asile qui n'était pas à dédai-
gner. Une jeune lille assise sur une des plus grosses
roches, la tête ap[)uyée sur le tronc d'un supin, s'était
endormie dans cette retraite ; le tapis de mousse (jui recou-
vrait la ])ierre trempait au bas dans le ruisseau, et les
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branches du sapin descendaient jusqu'à terre en «'éloi-
gnant du tronc. La jeune fille avait de longs cheveux
châtains qui tombaient en boucles épaisses sur son cou ;
son teint était animé de vives couleurs, et quoiqu'elle ne
fut pas bien brune, on voyait (jue sa peau avait été plus
d'une fois caressée par les rayons du soleil. Sa respira-
tion haletante révélait un pomraeil agité. Un large
chapeau de paille et un beau livre relié en maroquin
rouge, avaient été oubliés sur une des roches voisines. '
L'indiscret qui se serait permis de feuilleter le livre,
aurait trouvé que c'était un AJhum converti en journal
intime, et si, après cette découverte, il eût poussé l'indéli-
catesse plus loin, il aurait pu lire ce qui suit.
28 mars.
Quel usage puis-je faire de cet Alham, qui me soit plus
agréable que d'y inscrire jour par jour les ennuis de Yah'
seiice '^ Quel plaisir nous aurons tous deux à relire ces
pages!.... 11 n'est parti que d'hier et quel vide!....
Quelle longue journée ! Je n'ai pas travaillé : j'ai passé
comme une folle une grande partie du jour à regarder à
la fenêtre, dans la direction qu'ils ont prise. . . .comme si
je pouvais le voir, à présent (^u'il est si loin ! Comme je
regardais, il est venu s'ab.attre sur le chemin, tout un
volier de ces petits oiseaux blancs qu'on appelle des
oiseaux de misère. Je voudrais bien de leur misère et
être l'un d'eux ! Comme je l'aurais suivi en sautillant
sur la neige. . . .Où est-il à présent ? Il pense à moi. . . .
on n'oublie pas si vite ; mais'y pensera-t-il longtemps ?, . . .
Ah ! oui, ce mot qui m'est échappé comme il partait : Ne
m'oubliez pas, retentira longtemps dans son cœur. Je ne
sais pas comment j'ai fait pour oser lui dire cela en pré-
sence de mon père !
Je ne vis que de souvenirs; les plus petite? choses aont
sans cesse présentes à mon esprit.
CHARLES (;i:érix
187
Jai l'einaniué un demi cercle tracé trèîs fortiiinent sur
le plancher près d'une fenêtre. Il se mettait là souvent,
un genou api)uyé sur une chaise qu'il faisait tourner sur
elle-même. . . .Cette petite trace sur le plancher, ce n'est
rien sans doute; eh bien ! je suis allée déjà la regarder
l)lus de dix fois.
3 avril.
Je ne serai maintenant pas plus de deux jours sans avoir
de ses nouvelles. Mon père m'apportera-t-il une lettre de
lui ? Je ne le pense pas; il n'osera pas la lui confier.
Cette semaine d'ennui me rappelle celle que j'ai passée,
il y a quelque temps, lors du premier voyage de mon
père. Mais c'est effrayant combien je m'ennuie davantage.
Alors, au moins, je travaillais, je pouvais voir au ménage,
lire, coudre, broder
6 avril.
Mon [)ère et une lettre 1 Comme j'ai repassé souvent
dans ma tête ces quelques lignes ! Comme j'ai été fière
de découvrir ce billet que mon père m'a remis sans le
savoir ! Quelque chose me disait qu'il devait y avoir
mieux (pie des ognons de tulipes dans ce petit paquet.
Cela m'a p(jrté bonheur, j"ai été tout autre aujourd'hui
(jue les jours précédents. J'ai fait plus d'ouvrage que
dans toute une semaine.
Mais peut-être ai-je mal fait de lix'e cette lettre ? Com-
ment ! après l'avoir attendue si impatiemment, j'aurais
été forcée de la déchirer ou de la jeter au feu ! Le bon
Dieu exige-t-il tant de perfection de nous autres pauvres
jeunes filles?
15 avril.
Me voici retombée dans mon ennui et le dégoût de tout
ce qui m'environne. Cette lettre m'avait pourtant con-
solée, du moins pour quelques jours.
1,S8
CHARLKS GUÈRIX
A présent, j'ai beau la lire et la relire, il me semble
qu'elle ne me dit plus ce qu'elle me disait. Je suis dans
un état étrange. Tout est pour moi sujet de crainte ou
d'espérance. La moindre chose, un mot, un bruit, un
regard me trouble et m'effraie.
i
21 avril.
J'ai lu des vers qu'il me faut copier ici. Je ne pourrais
jamais si bien expriiuer ce que je sens.
■/AHNt:>'«'i':.
Pendant une lioure an moins je l'avais attoiulii.
Mécontente, j'avais tâciié île me distraico
Par nn livre amiusant, un travail a-ssidu ;
Hélas! je ne pouvais ni lire ni rien faire.
Assise f^ans penser devant mon secrétaire,
8an.« se lixer sur rien, mes yeux erraient i)artout.
Ma plume an lieu d'écrire essuyait la pciU'sière,
Et puis entro mes doigts la prenant pai' un bout,
Mollement j'arrachais sa j)arure léfière ;
Puis ma tête tombait sur mon bras incliné,
Puis j'efTaçais un mot, puis ma main indolente
Défaisait sans elfort chaque boucle ilottantc
Dont mon front le matin se voyait couronné.
Je soupirais tout bas sans peine bien réelle;
J'arrangeais le fichu que j'avais détaché,
Puis je me balançais et, le corps to\it penché.
Je comptais les pavés de ma chambre nouvelle.
Qui croirait que ce jeu dissipa mon ennui ?
Depuis que nuit et jour je ne pense qu'à lui,
Pour moi tout est présage — et la lune couverte,
Et les ciseaux oflerts, la rose trop ouverte,
La marguerite en fleurs que j'efi'euille en passant,
Le chant du jeune oiseau, sa vue au jour naissant.
L'araignée au matin qui fait que je tressaille.
Que j'ai peur jusqu'au soir et qu'alors je me raille
De ma vaine frayeur qui renaîtra demain.
J'en reviens au pavé dont le nombre incertain
Faisait qu'en les comptant mon cœur battait à peine.
Qu'à force de trembler je ne voyais pas clair.
Il ne reviendra pas de toute la semaine,
Me dis-je alors tout haut, si le nombre est impair.
11 est pair — j'ai compté — Dût ta bouche railleuse
Sourire un peu de moi, je me sentis joyeuse.
CHARLES CJUERIN
189
Par un second (.alciil je n'osai pas risquer
TJn bien déjà promis. ..je pouvais le manquer
Peut-être en me trompant ; du pavé prophétique
J'ai détourné les yeux '.
Grand Dieu I je viens d'entendre un air napolitain.
Un air gai le lundi je jileurerai demain.
Un enfant a chanté — cida marque la joie —
Un chien hurle— la peine. — Ainsi toujours en proie
A la crainte, à l'espoir.— Mais le soleil à lui,
Dans un nuaiie d'or le voilà qui se noie,
C'est preuve de bonheur Quelqu'un vient — ah I c'est lui !
Elle est bien heureuse, et moi, pauvre Marichette, quiuid
pourrai-je dire : Ah! c est lui !
26 avril.
.l'ai reçu tiujourd'hui une lettre d'Emilie. Voilà ce que
j'appelle une bonne amie. Elle est lancée dans le monde
et elle ne m'oublie point dans mon petit coin. Elle s'in-
forme de mon Album. J'aurais honte de lui dire l'usage
que j'en tais. Elle m'avait si bien recommandé, en me
iaisant ce cadeau, de l'emplir de jolies aquarelles et sur-
tout d'y peindre les tieurs des bois ([u'elle aimait tant et
que nous allions cueillir toutes deux, un livre de botanique
à la main.
11 mai.
M'aurait-il oubliée ? Ah ! cette pensée est affreuse, il
faut la chasser bien vite.
J'ai surpris mon père aujourd'hui qui me regardait tra-
vailler ; il s'est éloigné, les yeux pleins de larmes. Aurait-
il compris?
20 mai.
Ah! plaignez le mortel qui, seul en son ennui,
Va cueillir une tieur et la garde pour lui !
Pensée délicate et vraie !. . . . Je suis allée aujourd'hui
herboriser. J'ai trouvé des fleurs qui sont à peu près les
m^
m
IftO
CHAKLKS (irKRIN
|)reniières ù poindre diiii.s les champs, an boni des ruisseaux
et sur la lisièi-e des bois. Le priuteui[)s est bien tardif
cette année. Jjéri/(/i roui uni, jolie Heur jaune (|ui se
balance avec p:râce sur sa tiue entre deux lonu;ues feuilles
d'un vert doux à l'œil et tacheté de rouge ; le trilltoit avec
ses trois feuilles, ses trois sépales et ses trois pétales :
r<niéi/Kjn.e, aussi gracieuse que son nom ; le siiti(ju'ni(iv'm at-
iKuletisin^ dont la racine tache comme du sang ; la vioJefte.
tlenr emblématique dans tous les pays ; la r/ni/fonài virr/l-
nlrn, dont les ])etites cam[)anules blanches et roses se
cachent aussi comme les tleurs de la violette; quand je
les ai eu (Vieillies, je ne savais plus qu'en faire : mon petit
herbier en contient déjà des spécimci-s sous toutes les
formes. Quel plaisir j'aurais eu à les lui donner !
.J'étais bien contente, cependant, de mon petit butin,
dont je me proposais de faire hommage à mon père, lors-
que j'ai rencontré la mère Pa([uet, ({ui venait au-devant
de moi et ([ui m'a fait le plus vilain plat qu'on puisse
imaginer. '' Mamz'elle Marichette, m'a-t-elle dit. je ne
sais pas ce cju'ils ont dans le village, mais ils ne font que
rire de vous et jaser sur votre compte. Depuis que ce
beau Mossleii est parti, ils disent que vous êtes folle, que
vous avez la tête virée, que vous êtes fière, c'est terrible,
et puis que vous avez bien du chagrin, ce qui est bon pour
vous ! Ils disent comme cela que vous n'aurez plus jamais
de ses nouvelles, qu'il vous a amusée, ([u'il se moque de
vous; et un tas d'autres choses que je voudrais tant seule-
ment pas vous répéter. Croyez-moi, mam'zelle Mari-
chette, soyez gaie, avenante, montrez-vous dans le village,
faites-vous des amis; (;a ne vaut jamais rien pour une
créature de se mettre dans les langues."
La vieille est-elle piquée de ce que je ne lui fais point
de confidences ? Ou bien dit-elle vrai ? Cela ne laisse pas
que de m' inquiéter.
BHBHl
CIIAKLKS (iL'EHlN
191
2(i iiiiii.
Mon père m'a prise dans ses bras, et il m'a demandé ce
(pie j'avais à être triste. Je lui ai dit que j'étais malade.
Eftectivement, je n'ai point menti. Seulement, je ne suis
pas triste parce que je suis
malade ; mais je suis nni-
lade parce que je suis
triste. J'ai eu, cette nuit,
une fièvre très forte ; si je
me souviens bien, je me
suis levée dansnuichambre
et j'ai récité une grande
partie de mon rôle d'Atha-
lie. Il me sendîlait (pie
Charles était là qui m'écou-
tait
Comme mon père
est bon ! Ce soir,
en rentrant dans
ma chambre, j'ai
trouvé une belle
pièce de soie ; j'ai
été voir papa et je
lui ai dit que (j*a
me faisait de la peine qu'il fît de la dépense pour moi. . .
Il me dit que la récolte de l'année dernii re avait été
excellente, qu'il avait fait le bonnes afï'aires cet hiver ;
qu'il savait bien ce qu'il faisait. . . . Je vais me faire une
belle robe. Emilie m'enverra bien un patron. Cet ou-
vrage me distraira peut-être et me consolera. .. .Quand
il reviendra, je n'aurai pas honte de me montrer devant
lui. ... Et puis, ma vieille robe brune du couvent était si
laide !
' 1
il
m
\M^
192
CHARLES GUÉRIN
3 juin.
Il m'oublie, c'est bien certain !... .Aujourd'hui le 3 de
juin, je n'ai pas encore de ses nouvelles. .. .et il devait
être chez sa mère le j)remier de mai. . . .peut-être ra'a-t-il
écrit et sa lettre est-elle restée en chemin. » .peut-être a-t-il
de grandes difficultés à vaincre et ne veut-il pas m'écrire
avant que tout soit arrangé. . .peut-être n'a-t-il pas obtenu
la permission de mon oncle pour ce second voyage...,
peut-être est-il malade. . .ou bien quelque accident. . .En
voilà des i)euf-êtr€ ; et de bien tristes parmi !
Hier, j'ai eu la visite de la petite Rose Tremblay ; elle
est bien nommée Rose : je n'ai jamais vu des joues si
fraîches et si colorées. Cela m'a fait penser .combien je
devais être pâle. Je me suis regardée, enpas.sant, dans
mon miroir : j'ai eu peur de moi.
Rose se marie : elle est venue m'annoncer cela et faire,
comme on dit, une visite d'adieu. Elle a premier et der-
nier ban dimanche. '• Voilà ce que c'est, mamz'elle Mari-
chette, m'a-t-elle dit en partant, il ne tenait qu'à vous.
Si vous aviez voulu, ce ne serait pas moi qui me marierais
mardi ! Fallait être bien difficile pourtant pour ^refuser
Modeste Richard, un garçon si riche ! Il est vrai que
vous avez trouvé un beau Monsieur, et que vous serez la
dame d'un avocat, quelqu'un de ces jours ;, , . .mais ce n'est
pas une affiiire faite et vous aurez peut-être bien du
chagrin
Je lui ai dit qu'elle se trompait, que je ne me marierais
jamais, que j'avais refusé son fiancé, parce que j'entendais
bien rester vieille fille, pour avoir soin de mon père et
raccommoder le vieux linge de la maison. J'ai trouvé le
moyen de rire en lui disant cela ; mais, comme j'ai pleuré
quand j'ai pu être seule !
t'HAULKS (Jl'KKIN
193
S juin.
.le n";ii ou qu'une pensée toute la nuit et toute la
journée, une pensée conune celles qu'on doit avoir dans
1 enter : // eu (('nnv mu- mifre !
IB
■■H I
il
1) juin.
Comme je me promenais seule dans la campagne, j'ai
vu venir de loin un convoi funèbre. La mort a ([uehiue
chose de l»ien plus triste à la campagne : il n'y a pas le bruit,
l'agitation, les mille contrastes que vous trouvez de suite
dans les rues d'une ville pour effacer l'impression (|ue
vous recevez de la vue d'un cercueil. La pauvre femme
que l'on menait en terre m'était tt)ut à fait inconnue :
c'est une lille d'une autre paroisse, (|ui était venue ici
s'engager pour les travaux. Elle est morte en deux ou
trois jours d'une fièvre ([ui s'est déclarée subitement.
L'enterrement de cette inconnue m'a causé autant d'émo-
tion que si c'eût été une parente ou une amie. 11 n'y avait
(lue les gens de la maison oîi elle servait, trois ou quatre
voisines et ([uelques enfants qui suivaient le cercueil.
J'ai augmenté de ma présence ce petit convoi.
Il faisait le plus beau temps que l'on pût désirer, trop
beau pour un enterrement ! Le ciel était pur et d'un
beau bleu pâle, le soleil brillait sans nous incommoder par
une excessive chaleur, les ])etits oiseaux chantaient en
sautillant sur les clôtures, et ([uebiuefois dans le chemin,
sans trop s'alarmer de notre présence. . .ils savaient bien
qu'une morte et sa suite ne leur feraient point de mal. . . .
Le foin et les Heurs des champs embaumaient l'air ; on
aurait dit que la nature entière souriait à la sépulture de
cette pauvre tille que le ciel a peut-être reçue de préfé-
rence ù bien des riches et des grands. La cloche de
l'église, qui s'est mise à sonner quand on nous a vus venir,
semblait une voix qui l'appelait d'en haut en chantant...
13
■,(M
M
'îii'fip^
l!»4
CHAKLKS (HKHIN
'. I
i
itftjl ;
Noms iiiîircliioMs hMitenieut on i-('i)oiulant an cliain'lct
([uo r('(ut!iit une des vioille.s t'cMiiinus. Cela m'a ra[)|)elé lu
premier enterrement que j'ai vu.... celui de ma pauvre
mère. Mais c'était bien diUereut. Il pleuvait beaucoup
cette journée-là et il y avait une -irande foule de monde
et un beau clei'ii'é (|ui nnircliait devant. J'étais toutt'
petite ; mon père me tenait par la main, et je marchais
sans savoir oîi nous allions.
Le vicaire et un petit enfant de clni'ur ont récité à voix
basse les prières pour cette i)auvre lille et lacéréuionic de
sa sépulture a été bien courte. Quand le cercueil a été
recouvert de terre, je me suis enfoncée dans le cinietière.
oh j'ai retrouvé avec peine, parmi les autres inscri))tions,
celle ([u'on a placée sur la tombe de ma mère. Je n'étais
pas entrée dans ce lieu depuis bien longtemps. Quand
ou est heureuse, il en coûte de s'attrister : à pré.sent,
tout ce qui est triste me plaît. L'épitaphe de nui pauvre
mère est bien simple ; il n'y a pas môme de date et il n'y
a pas son âge. '" Ici repose le corps de Marie Dumont.
épouse de Jacques Lebrun. — Priez pour elle."
Je n'ai pas prié pour elle, malgré qu'on me le denuindât.
L'idée ne m'en est pas venue. Je l'ai priée, elle, pour
moi. J'ai dit : " Ma mère, ne m'oubliez point dans le
ciel oïl vous êtes. Si je dois cesser d'être vertueuse et
bonne, demandez au bon Dieu que je vienne bien vite
vous rejoind- .• ici et là-haut. "
15 juin.
Il me semble que je suis résignée à mon malheur. Je
suis bien persuadée maintenant que c'est fini. J'étais une
folle de le croire ; il était trop jeune et avait trop peu
d'expérience du monde. Il ne se croit déjà plus lié par
ce ([ii'il m'a dit. Il se sera dit à lui-même : autant en
emporte le veut ! Il a raison et je devrais faire comme
CHAHI.KS (a'KHIN in:,
lui. Il me stMiihlc que jo dois avoir asse/, de lurcc |)()iir
uiihlior 1111 occrvcl»'; de cctto csprct;. .Mrritc-t-il ([u'on su
mule iiialljoiir(Mis(^ i^t (|u'()ii se tasse iiioiirii' pour lui ?
Après tout, il ne manque |»as de jouiies filles à (pii la
mr-me chose est an'ivée, et ((ui sont eii('or<' vivantes et
bien portantes. Les ehaiiiins (ranu)ur [tassent comme
tout le reste. .l'en aurai pour quel(|ues jours encore! à
etro triste; mais avec du courage et de la philosophie, je
redeviendrai calme et heureu.se comme avant.
20 juin.
Il est bien facile d'être pliilosoplie sur le pa])ier
mais je l'aime jjIus (jue jamais, et je sens que je l'aimerai
toujours. J'ai eu, hier, des moments sombres, des moments
de désespoir terribles. Il faut pourtant ((ue je prenne une
résolution. Si je lui écrivais? Oui, il faut que je lui
écrive !
21 juin.
J'ai griftbnné bien du papier aujourd'iiui. J'ai écrit
cinq ou six lettres pour Charles. .. .les unes étaient
tendres et touchantes, d'autres froides et polies, d'une
politesse ironique ; d'autres étaient chargées de reproches
et d'injures et écrasantes de mépris. Elles se valent
toutes à présent. . .car je lésai toutes déchirées et brûlées.
Ça n'a pas le sens commun de vouloir lui écrire. Est-ce
qu'il me répondrait ? Est-ce qu'il lirait ma lettre ? Est-ce
qu'il la décachetterait seulement ? Est-ce qu'il s'occupe
de moi ? Est-ce qu'il a un cceur et une âme comme les
autres hommes ? Il m'est venu à l'idée de me confier à
Emilie, à qui je dois une lettre. . . .Il faut nécessairement
s'épancher dans le sein d'une amie, — autrement le chagrin
vous tuerait. J'ai donc écrit à Emilie ; mais en reli-
?3
IMl)
CIIAHLKS (JIJKKIN
saut niii lettre, lu colère in'ii pris do noiiveiui, je me
• suis sentie liimiiliée
lettre il eu le sort de toutes les iiutre.s
de cette eonlldeuce, et cette
27
lUll).
.le ilevriiis mourir de honte. Mon père ii pris une en-
uriigée de i)1uh pour le service de la nidison. Moi qui uutre-
Éois taisais tout l'ouvrage !
Mon petit écureuil est mort ce matin dans sa cage.
J'avais oublié depuis plusieurs jours de lui donner à
manger. La nuM'e l'a(juet m'a dit que si ce n'était que
«Telle, il en serait de même de mes poulets et de toute la
Ijasse-conr.
A quoi suis-je bonne maintenant V .le ne travaille pas
de la journée et je ne dors pas de la nuit.
.r'ai des idées épouvantables dont je ne puis me défaire
. . . .Que vais-je devenir ?. . . Mon Dieu ! Mon Dieu ! ayez
pitié de moi !
Oli 1 nu)i jo vtuix mourir,
C'e.-t assez i)arcourir
F.e inonde, vaste plaine
Uù (Toic [mi'tout la peine.
Oli ! moi jo veux mourir,
.Fe ne veux |ilu!s nourrir
Dans mon cu'ur l'espérance,
Cotte longue démence.
Oh! moi jo veux mourir.
Mon cor]).- ira])iiurrir
Sou.s quehiue blanclie pierre,
Implorant la j)rit're.
Oli ! moi jo veux mourir,
D'ici je veux partir,
Et laisser en arrière
Toute vile barrière.
CFIAIJLKS (IIKIUN
lit:
< ili I moi jo vtitix niinirir;
iini pourrait rotonir
li't'ssoriln lii cnldinlx' '.'
l^tii |K(iit l'iMiiK^r .'il luiiibo?
Oli I iiioi jf veux iiiciiirir,
ilo Hiuirai liion ouvrir
I)('H iii<irt-i hi noirci porte,
l'oiir ipic iiioii ;'iiii(( ^-orto.
( >li ! moi Jti veux mourir ;
Mil uir voyiiiil périr,
<^ii'iinpoitt'i <pi'ou NV'cri»' :
.Si jeune et plun de vie !
l^ue me fiMonl m moi
Les cliiuieur.s et l'edroi
(^u'uiif jeune viciinie
l'ait toujours, eu touibaiit
Diin^ i'éterml alpjme
I >u trépas ili'vorant '.'
Que me feront A moi '.'.
3 juillet.
Qui a triit les ver.s (ju'il y a .sur la i)a,i^e précédente "
Quelque folle san.sdoute ! Ilélas ! cette folle, c'e.st moi ; et jo
vois bien, à l'air (jue tout le monde prend tivec moi. ipron
me considère telle. .()ue la volonté de Dieu ,soit faite !
— Non, i)iiuvre Maricliette. non. vous n'êtes pas folle ;
vous iiimie/, vous êtes isolée et niiilheureuse. et vous
voulez persister dans votre isolement et votre malheur en
ne vous confiant à jjersonne. N'oiis ave/ biissé les occupa-
tions grossières, les durs tra\'au\ que vous tiviez su vous
rendre doux et ainuibles, et nous avez défait en ((uel([ues
semaines l'ouvrage de deux iinnée.s. \'ous vous êtes phicée
vous-même en dehors de tout ce (|ui vous enttjure. et vous
ne savez plus où vous êtes. Quels songes vous tourmen-
tent dans cet asile où vous vous êtes réfugiée ccnitre Iti
chaleur du jour et l'ennui de toutes choses ? Votre som-
meil est agité, votre poitrine oppressée; et de vos lèvres
brûlantes s'échappent des .sons confus et inarticulés.
i
■•il !
ssEsiaaaHBHHHi
#1
198
CHAULES (;rr;iux
Elle rêvait, la pauvre jeune fille, ([u'elle était près d'un
|)ré('ipice et que Charles, comme cela lui était déjà arrivé,
était là pour la sauver. Mais il lui seiublait que Charles
hésitait. Tout à coup il paraissait de l'autre côté une
autre jeune (ille lieaucouj) plus belle, (jui implorait du
secours d'inie voix lamentable. Alors Charles s'éloignait
et faisait un long détour pour sauver l'auti'e jeune (ille.
Pondant ce temps, elle glissait. . .glissait et elle allait
tomber. . .lorsqu'elle l'ut éveillée [)ar une voix qui ne lui
était ))as inconnue.
— Maniz'elie Marichette. v'ià-t-il longtemps que j'essaie
à vous réveiller 1 C'est i(ue j'avons de bonnes nouvelles
à vous apprendre. J'savais ben ((ue j'vous trouv'rais sous
les sapins. <""est toujours iciteque vous v'nez quand vous
parte/, sans rien dire, avec votre beau livre rouge qu'est
tout doré. Dame aussi, j'sommes venue ici tout ilreffr.
C'est qu'j'en ai des nouvelles et des fameuses ! (^uoi ! une
lettre (jne j'pense ben qu'est de ce }[o.s.^ien. . .que c'est du
papier [)lus doux «|ue de la soie, que c'est tout parfumé !. . .
et un beau p'tit cachet ous' qu'il y a des oiseaux dessus.
Mais M)yons. j'ai beau fouiller partout sur moé, je ne la
trouve plus. Grosj^e Ijctc (juej'suis. va ! je l'avons laissée
à la maison.
— 11 n'v a [)as de t'aute. /" mère, seulement je vais
avdir de la [)eine à m'y rendre. ([Uoi(|ue je ne devrais pas
en pai'ler, îsi ce ([ue vous dites est vrai. Je suis bien fati-
guée, je faisais un bien mauvais rêve quand vous êtes
venue : je révais que je glissais dans un [)récipice. . . .
— Dame ! vous n'étiez pas sur des roses non plus ; vous
étiez couchée ben mal à votre aise sur c'te grosse roche ;
(^•a fait rêver, t;a ; et [)is vous avez la lièvre, d'ir vos joues
sont rouges . ./icflcemeuf (1) j'cré ben qu'vous auriez glissé
dans l'russeau, si j'n'étais pas v'nue.
Marichette prit avec la vieille le chemin de la maison,
;1) l'oiir etrei'tiveiuent.
Il >
CHAKLKS (il'KKIX
!!)!»
MIS
\ii)
lun ,
oïl elle t'iit de retour en très peu de temps, non [)as cepen-
dant sans avoir été ('()ntrainte. malgré sa bonne volonté,
de s'arrêter de temps à autre sur une r/ôfim- ou sur une
roche pour se reposer.
En voyant la lettre, elle dit ii'istenient : ce n'est pas de
lui : mais je suis toujours contente, c'est de cette bonne
Emilie.
Quand elle en eut terminé la lecture, elle devint paie,
de rouge qu'elle était : "■ Mère Paijuet, dit-elle, vous allez
me taire ((uelque Ijonne tisane bien chaude. Je vais me
mettre au lit; car je suis malade, bien n)alade."
En effet, elle frissonnait de tout son coi'ps, et ses dents
s'entrechoquaient convulsivement dans sa bouche.
Voici la lettre d'iùnilie :
•• Ma chère amie,
'• Tu n'as point répondu à ma dernière lettre, ce qui
m'incpuète un peu. Héponds à celle-ci, ou je me fâcherai
tout de bon contre toi. J'espère au moins que tu n'es
point malade, et (ju'il ne t'est rien arrixé de mal.
'• L'été est triste à (^hiébec comme toujours. Tout le
monde est à la campagne. Nous avons fait comme tout le
monde, nous sonunes descendus toute la famille à R. . . . . .
jolie paroisse de la côte du Sud.
•" Il faut dire aussi que nous étions in\ités, et pour un
bal encore ! C'est inviter son monde de loin, n'est-ce pas?
•' Te souviens-tu de Clorinde Wagnaër, cette grande
lille un })eu brune qui est sortie du couvent quelques
semaines seulement après que tu y es entrée ? C'était
elle qui donnait ce bal. Elle est lille unique; sa mère
est morte depuis longtemps, son père lui laisse faire tout
ce qu'elle veut : il est très riche et il est fou de sa fille.
'• C'était un bien beau bal, je t'assure ; ma mère dit
qu'elle n'a janniis rien vu de pareil. Il y avait beaucoup
de monde et rien n'avait été épargné.
' 1
i
il
m
200
CHARLES GUÉRIN
" Je crois que j'ai fait une conquête à ce bal. M. Jules
de Lamilletiôre a été rempli d'attentions pour moi. (J'est
le fils aîné du seigneur de l'endroit, ni plus, ni nu>ins.
S'il se déclare, je te tiendrai au courant de mes amours.
" Clorinde est beaucoup plus avancée que moi. E]le a
pour cavaJier le pluscbarmant gar(;on qu'on puisse trouver.
Il est très instruit, rempli de tiilents et d'activité, et il
aura une bonne petite t'oi tune. 11 se nomme M. Charles
Guérin. Ils s'aiment tous deux à la folie. Cloriiide est
une bien charmante lille. Elle a embelli depuis qu'elle a
quitté le couvent, et elle tient plus([u'elle ne promettait.
"• Cela me fait penser que tu ne me parles de rien de
semblable dans tes lettres. Est-ce (jue personne ne te
fait la cour ? Les jeunes gens de ta paroisse et ceux qui
passent par là n'ont donc pas de goût ? Je suis persuadée
qu'il se passe (pielque chose que tu ne me communiques
pas; et c'est peut-être [)our cela que tu m'écris si peu sou-
vent. Ce n'est pas bien, mademoiselle, je n'ai rien de
caché pour vous, et il faut absolument ([ue vous me fassie/,
votre confidente.
" J'attendrai avec impatience ta prochaine lettre; je
suis certaine d'apprendre (jueique chose de luuiveau.
'' En attendant, je t'embrasse de tout mon cœur.
" Ton amie sincère,
" Émimk."
CHARLES (iUERIN 201
II
UNE SIMPLE FORMALITE
UZANNE, vous venir ici ; vous tout
(le suite balayer le ])lace ; après,
vous mettre des verres sur le table
et apporter des carafes. . . Mon
Dieu, que c'est tannant d'être tou-
jours obligée de parler anglais !
La personne <[ui. en s'expritnant
ainsi, crovait de ))onne toi avoir
fait une grande consommation de
l'idiome anglo-saxon, était une
femme courte, grosse et réjouie,
épouse d'un brave aubergiste du
faubourg Saint-Jean. 11 se faisait dans la j)etite auberge de
grands préi>aratifs, qui ne donnaient guère de repos à la
pauvre Irlandaise, uni([ue servante de l'établissement, à
l'adresse de laquelle les injonctions et les prescriptions sem-
blables à celles que nous venons de ra[)porter textuelle-
ment, se multipliiiient sans relâche. La pauvre tille allait
et venait et sa maîtresse aussi, et il semblait (jue rien
n'avançait, (^uant à l'Iiote, il était tranquillement installé
dans .son cabai-et, fumant et causant avec trois ou quatre
habitués, et buvant deux verres chaque fois que ceux-ci
en buvaient un.
A force d'activité, cei)endant, les deux femmes parvinrent
à mettre une i)etite chambre dans la mansarde en état de
recevoir les hôtes que l'on attendait. Une longue table
avait été dressée, une nappe très propre la recouvrait et
deux rangées d'assiettes et de verres en face l'une de
l'antre semblaient se «lélier à un combat bachiciue ;\ ou-
trance. Les chaises étaient à leur poste, de grandes ter-
rines étaient pincées au pied de chaque chaise, de petits
I
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■I' ■ !i
202
CHARLKS (iUERIX
couteaux larges, })ointus et à garde, étaient disposés auprès
de chaque couvert, et d'énormes piles de serviettes s'éle-
vaieut de distance en distance tout autoui- de la table.
Ceux de nos lecteurs ((ui savent ce que c'est qu'une line
piirfie <rhiûtres à (^)uébec, dans rautonnie, doivent se
t4'ouver en pays de connaissance.
Les convives arrivèrent tous à la fois. Les cloisons et
les vitres de la petite auberge furent ébranlées, conune
par un tremblement de terre, au tapage qu'ls firent en
entrant. C'était une avalanche de jeunes avocats, de
jeunes médecins et d'étudiants capables de bouleverser
tout ini quartier. MCdés à ce tourbillon, se trouvèrent
nos iimis les trois hommes d'Etat que nous avons vus, une
première fois, dans une autre mansarde, occupés à régler
le sort de l'univers.
— C'est justement ce qu'il iu)us faut. Voisin, tu as choisi
on ne peut mieux ; nous pouvons faire le diable ici et que
toute la ville en iunore.
— Tiens, cette idée ; j'entends bien, quand je me grise,
que l'univers le sache.
— Toujours cagot, maître Voisin. Il veut être gris in-
térieurement et sobre extérieurement.
— C'est un sépulcre blanchi. . . comme dit l' Apocalypse.
— Bon là! l'Apocalypse n'en dit pas un mot.
— Allons, messieurs, pas tant de théologie !
— Du flic -Ml lo;/l.s ! Mais vous voyez bien qu'il n'y a
ici que du madère, du genièvre, du cognac, et d'autres
petites liqueurs douces.
— Fameux 1
— p]xcellent !
— Bravo. . . , bravissimo ! Albert est l'homme poui- les
calembours.
— Ma modestie, messieurs, me force ù vous dire que
celui-là n'est pas neuf.
— Mais que fait donc l'hôtesse ? Allons, madame
CHARLKS (iri';UL\
•nr.i
comment s'appoUe-t-elle ? Madiime Robert ! llolj'i ! lié !
Nos huîtres, s'il vous plaît ?
— Ah! les voilà... quelle montagne !
— Mais ne traite/, donc pas cette dame de montagne, ce
n'est qu'une colline tout au plus.
— Montes, ex-snlfastis siait arietes, ot, col/es, nlcnf CKpii ovinm !
— Chut, butor! Je parlais des deux plats d'huîtres.
— A nous, les amis!
— Chacun à son [)oste....le coup d'ai)[)étit le verre
en main, .charge/ ! Feu !
— A l'aruie blanche maintenant.
— Gauche que je suis !
— Tiens, ce pauvre Guérin, [)()ur son coup d'essai, s'est
écorché le pouce !
— Ce n'est rien... si le sang coule trop, je ferai comme
Ilan d'Islande. . . je boirai le sang des hommes et l'eau de
la mer dans une coqiiille.
— Admirable ! Les rêveurs Comme Guérin n'en font
jamais d'autres.
— 11 pensait à mademoiselle. . . je sais bien ((ui ; mais on
ne nomme pas les dames dans cette maison.
— Dis donc, ((ui est-ce ([ui a écrit ce Ilan d'Islande ?
— Un fou qui s'appelle Vi(!tor Hugo.
— (^)uel nom, et ([uelles idées !
— Ne badinez [)as, nous ne souimes (pfen 18-'>1. Dans
dix ans on n'écrira plus que de cette manière.
— Allons, Jean lîlond, tu les ouvres plus vite ([ue tu
ne les manges !
— C'est beaucoup dire.
— Ce qui me réjouit, c'est de voir qu'on ne les a [)as
lavées.
— (.)n a l)ien fait; c'est une pro])reté nuil entendue. Il
vaut mieu.x nnmger un peu de terre et ne rien perdre de
leur saveur.
— Sans compter que c'est très dangereux de les laver.
4'
m
\
204
CHARLKS UUERIN
L'huître s'ouvre. . .son fiiue s'échappe, et on court le ris-
que de manger une huître morte.
— Les huîtres ont une âme ?
— Pourquoi pas ? Les conseillers législatifs prétendent
bien en avoir chacun une !
— Save/i-vous qu'on parle d'abolir le Conseil ?
— Oui, la Minerve et le Vindif-afor ont de fameux arti-
cles là-dessus (1).
— C'est une nuisance, tout le monde en convient.
— C'est cela; à bas le Conseil !
— Je ne veux pas qu'on abolisse le vénérable corp^ • if
propose qu'on ronrre. . . .
— A bas le hureitHcnife !
— Point d'aristocrate ici !
— Laissez-moi (inir; je propose qu'on l'ouvre. . .en détail ■
comme nos huîtres.
— A la bonne heure !
— Pour voir ce qu'il y a dans un conseiller ?
— Savez-vous que nous mangeons assez souvent ces
pauvres betes en vie ?
— Quoi ! les conseillers ?
— Non, les huîtres.
— Comment sais-tu cela, toi, docteur Sangrado : est-ce
que tu leur tâtes le pouls ?
— C'est parce qu'il ne les traite pas. je su])poso. ({u'elles
sont présumées vivre.
— Sérieusement, l'autre jour, comme je connneiu/ais à
en ouvrir une sans l'aide d'un couteau, elle s'est refermée
vivement et m'a pincé le doigt.
— Eh ! bien, cela prouve qu'elle était morte.
— Faut-il déraisonner un peu !
— Tais-toi donc, tu sais hi médecine, niiiis tu ne sais
pas la loi. . .,1e mort .sdi-sit le rif.
— Halte-là, messieurs ; vous me faites penser à une
(1) Voir lii note C à la fin du voluin»».
CHARLES (JrKKlN
•205
triste alViiire ([ui me tombe sur les bras. .. . Savez-vous
bien «lue je pourniis être iui premier jour siiisi. .. .mais
non pas par un mort, comme l'entend la (Jouhime ; car
alors c'est qu'on hérite : et à cela je ne saurais avoir
(l'objection.
— Oîi diantre est-il allé pécher des créanciers?
— Couunent, Voisin, un Arabe, un juif comme toi, tu fais
des dettes !
— Et tu te laisses poursuivre, condamner, saisir et
vendre ; nniis c'est charmant !
— Les \)hifi /as7itonah/('.s de Québec ne font pas mieux.
— Voyez-vous, il se civilise.
— Il se perfectionne.
— Il se fait gentilhomme.
— Ma foi, il .se lance dans le monde.
— V(Mis me faites trop d'honneur ; ce n'est pas pour
mon plaisir, et c'est bien la plus étrange histoire qu'on
[)uisse imaginer.
— (Jonte-nous cela.
— F'igurez-vous que mon ami Guérin et moi. nous avons
endossé des billets à M. Wagnaër, pour un jeune nigaud qu'il
protégeait. Nous sommes les victimes de notre patriotisme.
— Pour (ruérin, passe ; mais toi, Henri, victime de ton
patriotisuie, c'est ti'op fort.
— Ecoutez un peu. Il s'agissait, nous disait M. Wagnaër,
d'établir un jeune compatriote, de former une maison de
commerce canadienne; il faisait lui-même de grands sacri-
fices, et il ne nous demandait que de lui prêter nos noms. Son
protégé devait faire merveille, et voici ce qu'il a fait : des
dettes partout, de très mauvaises affaires, et au bout de
trois mois, il est incapable de payer ses billets. J'ai reçu
avant-hier une lettre de mon confrère M. X. . . ., avocat de
la banque de Québec, qui m'engage poliment à lui payer le
montant du billet que j'ai endossé, avec les frais de protêt,
etc. Il me laisse l'alternative de lui donner une confession
^U:m
m;
1 I
i ^li
2()(i
CHAHLKS (JrKHIN
dejiij/enienf, qu'il aeceptora avec reconnaissance pour s'évi-
ter la désagréable nécessité, etc. Nous sommes si aimables
entre nous! Nous nousexécutons récipro(iuement a\ectant
d'égards!
— C'est comme nous autres médecins; nous expédions
nos confrères pour l'éternité ijniJifi, et avec une foule de
procédés charnnints.
— Mais (pioi ! tu prends ton aff'aire au sérieux?
— Tu t'imagines qu'un homme C(jmme M. Wagnaër va
vous laisser dans l'embarras?
— C'est qu'il paraît très gcné lui-même.
— Ce ne peut être que momentané.
— Enfin, il ne voudra pas faire i)erdre cet argent à son
gendre futur. })uisqu'il faut tout dire.
— Ni à Tami de son gendre.
—En effet, vois donc Guérin ; (;a n'a pas l'air à le tour-
menter beaucoup.
— Bah ! c'est une vraie misère, et si mon ami \'oisin
veut m'écouter, nous allons noyer ses inquiétudes dans
une rasade. Mon beau-père (comme vous voulez bien le
dire) ne fera pas banqueroute pour si peu de chose.
— Voilà (jui est parler comme un homme.
— Prends modèle là-dessus, mon })auvre Voisin, et n'aie
pas peur de ton ombre.
— C'est cela ; faites comme moi. Je suis plus jeune
que vous, et ma position ne m'alarme guère.
— Une belle et un billet ! Quel est le jeune homme
qui n'a pas l'un ou l'autre ?
— (iuand il n'a pas l'un et l'autre.
— Nous pouvons tous en dire autant,
— Allons ! à nos créanciers et à nos belles !
— A nos amours et à nos dettes !
— A nos billets promissoires et à nos billets doux!
— Rasade, mille tonnerres, rasade !
— Et surtout, que Voisin vide son verre en conscience.
— Oui, qu'il boive le calice jusqu'à la lie.
CHARLES (II:I':HIN
•207
— A noH bellos. tout [xmr elles ! V nos créiiiieiers »;e
qui restera !
On pense bien que ce foast, bu avec enthousiasme et
avec fracas, ne fut pas le dernier. Des rires bruyants, des
chants étourdissants et cacaphoniques, le bruit des carafes,
des assiettes, des verres et des huîtres, qui dansaient une
véritable ronde sur la table, tinrent éveillé une partie
du voisinage, et firent croire à quelques bonnes vieilles
que le sabbat se tenait cette nuit-là dans leur quartier.
Charles n'était pas fait à de pareilles scènes ; aussi
son imagination et ses nerfs en furent-ils fortement
ébranlés.
De retour au logis qu'il regagna iHflficilement par une
grosse pluie d'automne mêlée de neige, il ne put fermer
les yeux que tard dans la matinée. A peine dormait-il
depuis quelques instants d'un sommeil agité, lorsqu'il fut
éveillé par son «mi Voisin, qui se tenait droit et pâle
comme un fantôme au chevet de son lit.
— Voyons, cher ami, vous dormez bien tard pour un
homme qui n'a pas rencontré ses billets.
— Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il ?
— Moi qui suis plus nuitineux (jue vous, je viens déjà
de voir l'avocat de la banque de Québec, et. . . .
— Que me chantez-vous là ? Encore cette histoire ?
Vous êtes bien ridicule avec votre panique.
— Pas du tout. J'aime à voir le danger en face. . .et
une fois que j'ai tout vu, je m'exécute de bonne grâce. . . .
quand je ne puis faire autrement.
— Oui, comme feu M. La Palisse.
— Enfin, pour moi, c'est fini.
— Comment, fini ?
— J'ai donné une confession de jugement.
— Vous avez bien fiiit ; ça vous sauvera des frais.
— M. X. . .qui n'a pas l'honneur de vous connaître, m'a
prié de vous demander si vous vouliez en faire autant.
208
CHARLKS (JUKRIN
'
11' ■■
— Sans doute. DiteH-Iiii que j'irni lu voir dcMniiin ou
aiii'ès-deiiiaiii.
— Il m'a rcMiÙM luio contessioii do jii,ueiiieiit toute dressée,
par laijuelle vous reconnaisse/ eu inêuie temps avoir re(;u
copie du tcfit et de la (h'icUiratian.
— A la bonne heure. Donne/, je vais signer. Trouvez
seulement dans mon pu[)itre une plume et de l'encre. , ..
Bien. . . .voilà une affaire faite.
— Qui n'est pas bien profitable.
— Hall ! ce n'est (pi' une simple formalité.
— Vous crove/ ?
— Mais pour qui prene/-vous M. Wagnaër ?
— M. X. .. .voudrait aussi avoir la signature de M.
Dumont, le conseil qu'ils vous ont donné. Il m'a prié de
passer chez lui. Il dit que ça sera plus régulier.
— Tiens, c'est vrai, je ne suis majeur qu'à moitié. At-
tende/ un peu, je vais vous donner une note pour M. Du-
mont. .. .Bien ... .je lui explique cela en deux mots, je
lui dis que c'est une pure formalité. A présent, partez et
laissez-moi dormir !
! I ; !
f . !,':
Mm:
m
JU
;e.
(;u
ez
M.
de
\.t-
je
et
'»
3
CHAHLKS CUJÉUIN 209
111
l»AS DE TKMi'S A PF.KDIIK
OTKK vie, ii dit l'indare, est le sonffe
(F inic oinhi'e. On pense ainsi au dé-
clin de sa carrière ; mais dans la jeu-
nesse, lorsque tout lui sourit, lorsque
tout brille autoui' d'elle du plus vif
éclat, lors(iue le inonde lui api)araît
comme un trésor inépuisable de vo-
hn)tés et d'enchantements, lorsque
les passions tumultueuses et folles
l'entraînent comme par la main,
Comhre a le tort de se croire quelcjne chose et elle prend son
rêve au sévieux.
Une nouvelle existence s'ouvrait pour Charles. Il
n'était déjà ))lns l'étudiant ignoré, cultivant pieusement
dans son coeur, après l'amour de Dieu, celui de sa mère, et
de sa s(»nir et de son frère absent ; c'était au contraire
l'homme du monde dans toute sa gloire, se livrant au tour-
l)illon des plaisirs, ne croyant à rien de sérieux et no
doutant d'aucune chose frivole.
Clorinde passait l'hiver à (^ujbecchez une de ses amies.
Charles la, voyait souvent, et c'était à elle et à son
entourage qu'il devait la transformation de ses goûts et
de ses habitudes. Les salons où il fut introduit lui
[)arurent éblouissants, comparés à ceux où son ami Voisin
l'avait conduit l'hiver précédent. (Je dernier fut mis à
même de faire la comparaison, car Charles ù son tour
devint son cicerotie ,• h la suite du brillant cavalier on
remarquait toujours son gauche et disgracieux ami, ce que
Clorinde iippelait nue onihre an tableau.
Cet hiver de 1831 à 1832 fut à Québec un des plus gais
14
%ii
lit
•210 CMAKI.KS Cl'KinN
et {IcH inioux ft^tos. Le terrible llc'im tiui liisiijifait iilois
rEun)[)e jetait bien cuiiiiiu^ iiii pressentiment de su xcniu* ;
mais eelii même servait à augmenter la soil" des plaisirs.
On s'étourdissait à, l'envi sur un avenii' .jui' l'on ne con-
naissait pas encore dans toute sa hideuse réalitt'-. .le ne
sais ([ui, d'ailleurs, avait inventé une théoi-ie du clioléia ;i
l'usage des salons, la j)lus rassurante du monde. Il ne
devait y avoir absolument (jue les gens pauvres, mal-
jiropres, intempérants, vicieux, la canaille enlin, ([ui
scraii'ut empoi'tés par l'épidémie, fje choléra ii'osumif
certainement point s'attaquer aux gens roininc 1/ /aitf.
Ce n'étaient donccfue bals, festins, piiiue-nicjueset amuse-
ments de tout genre. IJelle, enjouée, riche et considérée.
Mlle Wagnai'r, avec quehiues-unes de ses amies, était.
[)our bien dire, à la tête de tous ces divertissements. Elle
organisait tout, faisait et iléfaisait les projets tlii jour pour
le lendemain et, à .son lever, au milieu d'une demi-iloii-
/aine d'étourdis, rendait des oracles infaillibles.
On connaît l'espèce de liberté laissée en (Janada. c<jmme
l)artouten Améri(iue, aux jeunes lilles cpii. en France, sont
si scru|)uleusement surveillées par leurs parents. (Québec
surtout, comme ville de garnison, jouit sous ce rapport
d'une l'cnoinmée peu enviable (pie lui ont value les .shelclu'f
et les iKd'ftifloiis de quelques olliciers anglais, beaux
esprits et grands mangeurs de cœurs.
La coterie oii trônait Cloriude était célèbre par l'éclat
des JiirtdfioiiN (jue l'on s'y permettait, et Charles, bien
que entraîné lui-mtMne
ans
le toi
urhillon, ne voyait pas
sans q.ielque inquiétude cette existence folle et bruyante.
Sans trop de sévérité, elle lui semblait devoir rendre im-
possibles chez, une jeune personne ces sentiments profonds
et délicats qui ne ressemblent pas plus aux vagues fantai-
sies de la coquetterie, (jue la tlamme bleuâtre et fugitive
d'un bol de punch ne ressemble à la lueur chaste et paisil)le
de la lampe suspendue à la voûte du sanctuaire.
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ClIAlîLKS (ili:i{|N
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Qiu^lq
lU'tuis !(• sDiivciiir <\v son pruiiiiiT iiiiioiii' piissiiil
<laii.s Hciii cHpi'it. SiMilouieiil, l'ellnt ili* t'os ;i|)|>in'if iuiiy
variait nuivuiit les circ'oustaiicos. So trmivait-il iiu'cMJiitciit
(le CloriiuKî, ('(tait-il t'oniiallsr dos attiMitioiis iurcllc rece-
vait (le ((iHîl()iies mitres jeunes «i'eiis. il lui semblait alors
(jue la pauvre eiiiaul du villaiie, seule, savait aimer.
Etait-il
eissaieii
(le 1
lier (le ses suceet»
lit
us hdiillees (|(»ru;ueil oheiir
t-ell
es sa mémoire, il rougissait alors eu Iui-ukjiiu-
(le lii petit(( paysanne
.Ses ailaires lui donnaient bien aussi de temps a
autre ((iiel(|iius |)etites inquiéiudes. Son (^'tal)lisst!iiieiit de
la riricrr tin.1' /ù-i'evl.s,sis demandait i>eaueoup darucnt et
n'en ra})portait pas encore. Les l'onds mis à sa dispositi(m
avaient (?té sijrioiisement entaiiu's par les (l('>peiises
((u'eutraînaient se; nouvelles habitudes. Ki- juj^emeiit
rendu contre lui j >isait s'exi^cutor d'un jour à l'autre.
Sur ce [)oint, cependant, il se rassurait en se disant ((ue
M. Wagnaiir saurait l/ieu y voir. Sou uiariaLie i)rocliaiii
répondait à tout.
Il y avait ([iiebiiies jours (pTil ii'a\'ait pas \ii (Jlorinde.
lorsijii'il trouva chez lui, au retour de l'c'tude. un billet à
l'enveloppe dentelée et i)art'umée.
Mlle Wagiuu'r désirait lui [)arler le plus prompteiiient
JUSSl
bh
Vivement intrigué [)ar cette étrange missive, il vola
})liitôt qu'il ne courut chez madame L.... chez (iiii (Jlo-
rinde passait l'hiver. Il trouva celle-ci recevant avec la
demoiselle de la maiscni la visite de deux jeunes
personnes de la même coterie. Elle conserva le calme et
le sang-froid qui ne doivent jamais abandonner imo femme
du monde, même dans les moments les plus criti({iies. La,
conversation fut reprise au point oii elle avait été ii;ter-
rompue par l'entrée de Charles.
— Pour moi, dit l'une des jeunes lîlles,je trouve en
effet que Emilie n'est pas supportable. Elle s'imagine (pu;
lil
nui J
h'
l!
:/,'<i
•J12
CHAKLKS GUEIUX
i f
nouH la iiu'pri.sons et elle nous fait à peine l'honneur de
nous saluer.
— Oh ! il faut lui pardonner, elle est si bonne, reprit
îJlorinde.
— C'est ce que je dis à ma s(X'ur. Et puis les per-
sonnes ([ui n'ont ([u'un pied dans la bonne société, comme
elle, sont toujours si susceptibles.
— Je lui ai t'ait hier une petite méchanceté. .Te lui
ai demaiulé (pielle robe elle comptait mettre demain pour
le bal de madame Norton.
— (Tétait bien nnvl, cette pauvre entant, lui l'aire avouer
«(u'elle n'était ])oint invitée.
— Tu es trop Vjonne. Tu n'as donc point remarqué
<{uc Emilie s'étudie à nous l'aire la le*(jon ?
— Oui, elle a toujours ([uel(|ue petit bout de .sermon à
nous réi)éter. Cela n'est pas agréable.
— Chez madame de l*. . .. elle n'a pas dansé deux fois
(.le la soirée. On peu*^ moraliser à moins.
— C'est cela, la solitude conduit vite à la perfection
chrétienne.
— Ah 1 M. Guérin. vous n'étiez point chez Mme de P. . . ?
— V^oilà une ([uestion bien indiscrète et qui l'ait rougir
Clorinde.
— A quoi pensai.><-je donc ? Clorinde n'y était point non
plus.
— (^le Jane Wilby était laide ce soir-h\ !
— Et quelle toilette !
— Elle était pourtant bien heureuse. Le capitaine R. . .
a valsé deux fois avec elle ; elle ne se possédait point
d'orgueil.
— Sa sœur se marie.
— Avec qui, grand Dieu ! C'est bien la plus laide
jjetite personne que je connaisse.
— Avec le jeune F. . .
— Mais elle a deux fois son fige !
i
CHARLES (il'EHIX
2 1. s
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couinie
Je lui
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avouer
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rfectioii
leP... ".
it rougir
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line R. . •
kit point
lis laide
— Vous n'avez donc point remarqué qu'au dernier
pique-7il(pie h Montmorency, il a toujours conduit le traî-
neau de Julie ?
—01
ffr.
1 ! je m en souviens
•ou
— Il
—Coi
va
d'ab
ib
ils ont failli "lisser dans le
mues en abîmes, ce pauvre jeune lioiume
iimen
t dit
es-vous
cela eu latin, M. (îiiérin
— AlnjssitN ahjjH-smn hicoftit.
— C'est très joli. . . Ainicii.'^ (iinictnn liiroca/. Il faut que
je m'en souvienne.
Celle (|ui taisait ainsi provision de science était le bel
esprit, \i' /xi.s /)(eii d(î la coterie. Elle n'était ni jeune, ni
bell
e. ce (|ui va sans dire, mais un peu spirituelle et
beaucoiq) méchante. Elle avait eu de iirandes prétentions
à l'égard du jeune F.... ; et Clorinde. malgré toute la
bonté qu'elle allectait, .s'était permis de venger son
amie Emilie, assez habituellement imiltraitée ])ar ces
demoiselles, en annonçant le mariage de Julia Wilby.
Comme on voit, le coup avait [)()rté.
Après toute une heure de conversation sur le même
ton, oîi l'on se donna, à la dér()))ée, Ibrce coups de grilles,
tout en taisant patte de velours et s'ai)peiaiit dki chère,
res amies purent se décider à une séparation.
ces
tend
en se i)roinettant bioi
le se revoir le
lend
einain ooiii
recommencer le même jeu.
La demoiselle de la maison sortit avec elle, laissant
Charles seul avec Clorinde.
Mlle Wagnaër i)filit rapidement l't une e.\i)iessi(Ui de
malai.se se répandit sur tous ses traits, comme si elle fût
retombée sous le coiq) d'une énu)tion pénible, sus})endue
seulement pour quelques instants.
— M. Guérin, dit-elle après un long silence, vous avez dû
trouver ce billet bien étrange. V^ous rappelez-vous bien
notre dernière conversation ?
—Oh
1
)ar
fai te
ment.
21 +
chahlh:8 (",ukri\
l
.1 i
>: 1
— Vous luiive/ dit voiiî^-ineme qu'il était teini)s de
mettre' nos jjiircuts dans nos confidence.s, et nous étions
(•onvenus (|ue
v(»us feriez un
ellort pour ;i-
^^i^^^^^é
I
>5 i£1.5-
border ce su-
Jet délieitl de-
vant mon père
dont la pré-
sence, dites-
vous, vous im-
pose tant. Eli !
bien, je viens
d'apprendi'e
«juelque (îliose
que je ne puis -'-^^ jy
vous dire, nnus dovi je conclus (|u'il n'y a pas de teni])s à
]»ei'dre. \"ous ave/, le plus grand intérêt à ce (jue tout soit
arrêté et décidé tout de suite. S'il vous est possible de ])artir
pour R. . . , il iaudiait le taire au plus vite. 11 est bien pro-
bable que mon père ne vous donnera point de réponse immé-
diate et il ajournera, je pense, notre mariage, s'il y consent,
à une année ou peut-être |)lus loin ; mais d'après ce que je
vois, vous ave/ le plus grand intérêt à l'aii'e cette
démarclie à présent.
Clorinde était pâle, elle respirait à peine, et dans l'agi-
tation où elle se trouvait, nul doute que Charles lui îuirait
arraché son secret, si la dame de la maison qui entra dans
ce moment n'avait ])ns interroin[)u leur tête-à-tête.
Mlle AVagnaër fit dis[)araître aussi promptement qu'elle
le put, les traces de son émotion, et une conversation assez,
indift'érente s'étiiblit entre ces trois ])ersonnes.
Comme il allait se retirer, Charles remit à Clorinde une
petite croix de corail qu'elle saisit avec empressement. . .
— (^leje suis heureuse, dit-elle, oïl avez-vous trouvé cela'"*
tHAHLKS (il'KHIN
215
agi-
ii'elle
iiHse'/.
le une
pt. . •
I cela ''
— L'iiutre soir en sortant, de la soirée de niadann;
Wilb\ . j'ai ramassé cette petite croix près du seuil de la
porte. J'allais demander à quelipies dames qui sortaient
si elle leur appartenait, lorsque je lus distinctement
€es lettres ('. \V. et la date 22 juin 1822. Je fus frappé de
vos initiales et je vous cherchai ; mais vous venie/ de ])artir.
— C'est bien étrange que ce soit vous qui me remettiez
cette petite croix ! Je l'ai bien cherchée et j'ai été bien
en peine. .le suis doidjlement heureuse de la retrouver
<le cette manière. Cela me paraît un heureux présage.
— (^le \ eut donc dire cette date? Kt (|uel mystère y a-t-il ?
— Vous saurez cela plus tard, répondit Clorinde triste-
luent. Puis elle ajouta vivement :
— Irez-vous denuiin chez nnidame Norton ?
— Est-ce (|ue vous y serez ?
— (,)ui, je C(nnpte y aller. Si vous venez, n'amenez j)oint
<«. monsieur V^oisin qui ne se sépare pas de vous plus que
votre ombre.
— Mais pourquoi donc ? Quel mal vous fait ce pauvre gar-
<;on,qui chantecontinuellementvoslouangesetles miennes?
—Il ne me plaît pas.
— Oh 1 cela est péremptoire : c'est un homme jugé et
condamné. // ne roux pJolf ixis ! il faut le tuei", je pense ?
— Il est cependant bien i)oli et bien aiuiable, ce
nidusieur, remarqua madame L. ... De nos jours où les
jeunes gens ne portent leurs attentions qu'aux demoi-
selles à marier et sont même peu coui'ti^is pour les
muman'i, et les dames (jui ne dansent point, je l'ai trouvé
plein d'égards et d'une j)olitesse tout à fait de bon genre.
Charles sut trouvei- (jnehiues paroles convemibles et
assez galantes pour expliquer les attentions dont parlait
la dame de la maison, après (|uoi il prit congé d'elle et de
(Jlorinde.
Il
i'ii
•i
216
CHARLES CIUERIN
IV
Ml
DE BEAU-PERE A GENDRE
L était dit que notre héros marcherait
ce jour-là de surprise en surprise ;
car, en rentrant chez lui, il aperçut,
tranquillement assis dans sa chambre,
M. Wagnaër lui-même. Il fit deux pas
en arrière, et l'air consterné (pi'avait
dans ce moment ce visiteur inattendu,
contribua autant que tout le reste à
l'étonnement (|ue Charles manifesta.
Les premiers saluts échangés, il ne
put s'empêcher de lui dire :
— Mais comment, M. Wagnaër, vous
n'avez pas encore vu nnidemoiselle Clorinde? Je l'ai rencon-
trée, il y a un instant, elle paraît vous croire à la campagne.
— Ne m'en parlez pas ! cette pauvre entant, je suis si
occupé, tellement tracassé, que je n'ai pas encore eu le
temps de la voir. Je n'ai tait, depuis <|ue je suis ici, que
des affaires, et ce sont encore les affaires (pii m'amènent
chez vous. Des aflaires, jeune homme, des affaires ! Ça
ne se t'ait pas connue on veut, par le tem[)s qui court. Il y
a de quoi se pendre rien qu'iï y songer. L'argent, ça ne se
connaît plus. Les billets de banque, ça ne se V(Mt plus. Les
billets promissoires. ça ne s'escompte plus. Il n'y a jamais
eu une crise semblable. On saignerait aux quatre membres
le bonliomme Shouffe, le plus vieux et le plus riche des Juifs
du pays, qu'il ne trouverait pas un denier à nous prêter.
— Oh ! mais, M. Wagnaër, ce n'est pas vous qui devez
vous plaindre. . .
— Hum ! jeune homme, vous en parlez bien à votre
aise. Ça n'est pas moi qui dois me plaindre. Non, sans
doute, j'ai de magnifiques propriétés, un grand commerce,
a..
CHARLES GUERIN
21
'ez
de grandes afl'iiire.s, niiiis aussi de grands embarras. Plus
on a de fer au t'en, plus ça chauffe.
— Oui, mais ce ter-là se change en or.
— Quelquefois ; souvent vous ne retirez de la fournaise
que (les charbons
qui vous bi'ûlent
les doigts. Mais
enfin les affaires
sont des affaires,
Ifftj et quand on y est
i • • •"
-' pris, ma toi, on
s'en retire comme
I^se?" on peut. .Fe viens
de payer là deux
cents louis que je
devais [)our cet
imbécile de Jean
Bernard. J'ai dé-
jà perdu les sept
cent cinquante
louis ([ue je lui
avais prêtés en
bon argent : au moins, je ne pense pas que je retire la moi-
tié de cela de son fcMids de commerce qu'il m'a transporté ;
car pour lui il n'est bon qu'à faire de mauvîiises affaires. Ça
me paraît inexplicable que, dans si peu de temps, dans
moins d'un an, il ait pu gas[)iller tant d'argent. Il faut que
ce soit un lier vaurien. Mais enfin il n'est plus tem])s de
prévoir un malheur quand il est arrivé, ni de fermer l'écu-
rie quand le cheval est dehors. M. Voisin, votre ami, vient
d'acquitter le jugement que la banque avait obtenu contre
lui. Voilà encore cent cinquante louis ({u'il faudra que je
rembourse avec les cent cinquante louis de l'autre billet ((ue
vous avez endossé. . . Je ne voudrais pas vous laisser perdre
un sou ni à M, Voisin non plus Ce qui fait en tout — sept
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CHARLES (lUEKLX
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cent cinquante. — deux cent cinquante, — et cent cinquante
en(H)i'e, on/e cent cinquante l<)ui^s en tout ! Rien que cela.
— Mais c'est é[)()uvantable !
— l'épouvantable, non ; mais c'est très désagréable. J'ai
couru la haute et la basse ville toute la matinée pour
trouver ces diables de cent cinquante louis, afin de ne pas
vous causer d'inquiétude; mais il n'y a pas niojen. Je ne
voudrais pourtant pas voir vos pro[)riétés ni les miennes
saisies pour si peu de chose. Je suis venu voir si vous
n'auriez point quel([ue expédient ù suggérer.
— Aucun, je vous assure. . . Arrêtez un peu cependant,.. .
tiens ;. . .mais non, il ne me reste plus (jue quarante louis
en main ; et il me faudra, le mois prochain, payer les
hommes qui font mon bois .11 est vrai que c'est le
dernier paiement que j'aurai à faire, et que, ce printemps
de bonne heure, mon moulin à scie sera en état de
marcher ; mais d'ici à ce temps comment faire ?
— Voyons ; vous ne trouve/, pas quelque moyen ?
— Mon Dieu, non !
— Eh bien ! il va bien falloir que le sJtérif annonce
((ueb^u'un de vos lots de terre ou des miens en vente. . . .
— Mais. . .
— Il n'y a pas de mais. Pensez-vous que les banques
[)rennent des nitu'-'i en paiement ? Il y aura peut-être
moyen d'arranger cela avant que la vente ait lieu.
Je compte bien réaliser la somme et davantage d'ici à
ce temps. Aujourd'hui ça serait impossible. On ne trouve
pas des cents louis tous les jours, et j'ai mes affaires et mes
billets }\ rencontrer })our mon propre compte. On sent sa
l)efiu plus près de soi que sa chemise, qu'en dites-vous ?
— Pensez-vous ([ue l'on saisisse quelqu'une de mes [)ro-
priétés d'abord ?
— Dame ' ça dépend;. . .ça serait bien plus raisonnable,
•;t du compte, vous êtes le premier endosseur. . .
'■'■■■..: wc.> i -^ donc, en supposant que cela arriverait, où
■■■mi
S£
("HAHLIvS <a;KHlN
21!»
<'n *'tes-V()us avec vos aiitros iiifaires ? Avez-vous des
hillets à rciicoufror ? tlovo'/-V()ii,s à qiiel((ii'iiii V Eiilin
avez\'()iis besoin de crédit ? Ça coiuijrouiettrait-il votre
crédit V (,'a dérangera-t-il \os alVaires ? Vous sentez bien
que je serais au désespoir de nous taire le moindre tort :
car, après tout. (î'est moi qui vous ai fourré là dedans. M.
Voisin n a pns man(iué de le dire tout net. Il me l'a bien
jeté par le ne/.. Il est uu pi'u cliiehe, je crois, votre ami.
("est un hère, un petit juif.
— Oh ! à la vérité, je ne dois que deux cents louis à
part de ce maudit billet.
— Ilum ! (;a tait une jolie diiï'érence avec moi. Vous
n'avez pas d'idée du toi't que ca me ferait de voir une de
mes propriétés daux la GazeUe,. . . si bien que c;a pourrait
<!'tre ma ruine. Je vous avouerai entre nous que d'avoir
laissé protester ces deux billets et de m'étrc laissé pour-
suivre, ca ne m'a pas fait de bien à la basse ville. Ce
serait bien ])is, si les choses allaient plus loin. Diable!
c'est qu'on dirait : V(jilà Wagnaër fini. Et dans le commerce,
mon cher, (|uand on dit qu'un homme esttini,.. .il n'en faut
plus i)arler,. . . il est lini. Oa vous le tue net. Il serait riche
comme Crésus, <|u'il faut fermer boutique. Qui saurait que
vous n'en souffririez rien, il vaudrait numix que l'on saisît
un de vos lots, puisque ça ne sera ([u'nne frime. . . .
— Oh ! mon Dieu ! et ma mère ! Elle mourrait bien
d'inquiétude, si elle voyait la moindre des choses. . , .
— ('"est vrai, cette ])auvre madame Guérin....je n'y
j)ensais [)lus.
— Elle se croirait ruinée tout de bon.
— C'est comme Clorinde. (^ue va devenir cette enfant V
Elle prend tant l'inquiétude à ccrur ;... si elle avait la
moindre idée que je suis gêné !. . . Mais (qu'est-ce que je dis
là ?. . . gêné,. . . en voilà par exemple des histoires. Dans
un mois, dans deux mois tout au plus, j'aurai réalisé cette
bagatelle. Combien ça ])rend-il de temps, déjà,. . . une
vente de shérif ?
M
■fi
iy^ii t
\
220
CHARLES (ÎUEHIN
— Mais si vous poiivio/ payer dans i\oi\\ mois, comniL'
vous dites, vous en auriez de reste.
— Je n'en ai pas le moindre doute. Tenez, : voulez- vou,-
quejc vousdise. nousallous d'abord faire notre possible ))our
trouver de l'argent ; et puis, si nous n'en trouvons pas, ma
foi, nous courrons notre chance. Il ne faut ))as se casser la
tête pour si ])eu de clu)se. Votre ami Voisin va se mettre
en quête d'argent et il est bien probable (ju'il vous en pro-
curera. Je lui ai donné (|uelquesi)etites |)oursuites à inten-
ter contre de pauvres diables que j'avais ménagés jus(iu'à
présent ; avec cela nous ferons une [)artie des fonds.
Dans tous les cas. si l'on procédait contre vous, ne .^oyez
pas en peine : j'y verrai à temps. Allons, lion courage,
cher monsieur, au revoir !
Et M. Wagnaër sortit bi'us([uement. laissant son gendre
en perspective tout étourdi de ce qu'il venait (rentendre.
— C'est toujours un excellent homme, se dit il, rétlexion
faite, que ce M. Wagnaëi'. Franc et loyal dans ses pro-
cédés, un beau-])ère bonasse et généreu.x comme les
beaux-pères des vaudevilles ((ue j'ai lus dans la collection
du théâtre français C'est bien le mC'me type. Et dire que
nous avions des préjugés contre ce brave homme !
Puis, se fra])pant le front.. . .((uand on songe que je n'ai
pas môme pensé aux recommandations de Clorindel C'est
un bonheur, après tout, car lui dennmder sa lille dans un
])areil moment, qu'aurait-il pensé de moi V D'ailleurs, c'est
entendu,., .il me traite évidemment de beau-père à gendre.
Le lendemain, au bal de madame Norton, Clorinde fut
bien triste. Charles lui dit qu'il avait vu M. Wagnaër.
mais qu'il n'avait osé lui parler de rien. Il ajouta que,
puisqu'il avait été lui faire sa première visite, il y avait
tout lieu d'espérer un succès complet et que la partie, pour
différée, n'était point |)erdue. Clorinde ne répondit rien.
Quelques jours plus tard, elle quittait (Québec avec son ])ère.
!
CHAULES (JUI'IHIN
•2-2\
■ 1
! >
i !
LA lEURK PATEUX KLLE
''KTAIT (Imiis !c moi.-^ de mai 1832.
Il y avait un peu j)lus d'un an
(| uc Ciiarles s'était rencontré pour
la première loi.s avec Clorinde.
t 11 n'était pas encore dix heures
Yr^du matin, ut i)lusieurs groupes
i/T-vw™.-;,-? (pliîibitants rassemblés «levant la
I^W>-1. ^- l)rin(!ii)ale porte do l'église de
-^44 rVVrv '^/^^ ' H... s'entretenaient entre eux
'^^}M^'^^^f^'0'^V^'^' d'un événement qui devait avoir
, ([uelque importance, à en juger piir
'*■ l'animation qui régnait dans leurs
discours.
Une demi-douzaine de ces jeunes garçons es})iègles et
tapageurs qui s'appellent d'ordinaii'o, par excellence, /es
jenite.sseN d'un endroit, et que l'on ne [)ourrait mieux com-
parer qu'aux gamins de nos villes, étaient juchés sur \v
mur du cimetière, et les quolibets qu'ils huu^'aient domi-
naient le bruit de toutes les conversations.
— Comme ça, Jean Larrivé, disait l'un d'eux, t'es ben
sûr qu' c'est le garçon au bonhomme Toupin qui va faire
c"te criée ?
— Quand j'te l'dis.
— Ben ! i'va mal passer sou temps.
— Tais-toé donc ; son père était-i' pas-/-huissier ?
— Pourquoi qu'il l'serait pas lui-z-aussi ?
— Queu noblesse de Tou[)in ! huissiers de i)ère en lils !
— I' va mettre son habit à poches.
— Avec quoi qu'i' se carre, qu' c'est pas rien !
— Va-t-on rire mais (1) qu'i' lise ses pataraphes.
(1) MaiK (jue \->m\r lor!«ine.
■ m
i^i
:i
Il >
^1-
i;
>■>•)
CIIAHI.KS (HKKIN
— V'iù un mois {\n sou pèi'o l'exorct'.
— Tous 1(\>^ soirs il i' l'iiit r».'|»étcr su Um,'oii.
— (iiiiiiul il ('tait à récolu, il disait toujours : i|iiau(l jr
s rai-/,-liiiissi(M' «'oiiiine mon \n'vc !
— V'h\-t-i' i)as lo l)()iili(»imiK' .Ic.iu l'iiMir ((u'aniv»;,
c paiivro vieux (ju'a do la {(oine à niarclior.
— l' niai'i'luM'ait iMKMiro plus douconHMit, s'i' portait ses
sacs d'écus su' sou dos. '
— AUous, v'ià (jue (;a vieul.vlà des uu'ssicurs pour
tout d'bou ([u'arriveut.
— Kcouto/ doue, les i/ros hinnwts. là, ost-ce que \ousiille/
pas vous r"iniU3r V est-ce ([uo <;:i va pas couuuencei' V
Les hahitauts l'espectahles aux([uels s'adressaieul ces
derniers mots étaient trop occupés à couverser entre eux
pour (ju'ils lissent la moindre attention à cette questl'ii.
— Vrai, disait l'un d'eux, vieillard à la barbe bliinclie
et qui appuvait son menton sur sa main et son coude
sur son i>;enou, car il était assis au pied du iiiiu' ; vi'ai.
mon panvi'c b'rançois, je ne voudrais |)as mettre un
sou sur cette l'iudière. C'est trop juste (pie ces [)auvres
enfants rachètent à b(jn marché le bien de leur défunt
père. C'est trop raisonnable ce cpu; M. Wagnai'r nous a
fait demander, de ne pas mettre sur cette terre. .le
compte bien aussi qu'il n'y aura pas un honnête homme
dans la paroisse qui voudra aller à la rencontre de
c't' aft"aire-là, parce que c'est trop juste.
— Pour moi, j'espère qu'il y aura toujours bien de
(pioi couvrir nion obligation, et i)uis, ce sont d'honnêtes
gens ; il n'y a rien à craindre avec eux.
— Combien qu'elle se monte déjà votre obligation, père
Descheues ?
— Deux cents louis.
— Ah ! (;a n'est (juasiment rien, pour c' ((ue v;iut cette
terre.
— Mais dites donc, François Guillot, vous qui d'vez
lit
a
.le
me
(le
iW
■terr
)èi'e
X'ttC
i'vez
riiAKiJvs (;ii:iM.\
•>')••
<N)mii(îtr(> (M's alliiircs-lù m loiul, il nio seiiibU' (jnc M.
Wîigiiiirr il cil nnv. tamiMi.se envie de cette |)r()|iri(''té-lù
un t(Mii|»s ?
— Oui, niiii.-' il ne s'en soucie plus.. ..et puis, d'ailleuis,
à présent elle va se trouver dans la lainille.
— Aiili'/est donc vrai ci' ([u'ils disent, (pu- monsieur
(Jliiirles va se marier avec mam/'idle ('lorinile ?
— Dame ! (,a en a heii d' l'air.
— l*arlo/-inoi de (;a. (/a en fera-t-il un joli mariaji;e ! Kt
pis les noces donc ! ('a siu'a encore pis {\\C la lete du
jiml <\u javoiis plant»'' rannée dernière.
— (Jomment (;"([iie vous appelez ce grand mossieu. toul
habillé en noir, (jui vient avec M, Charles et le inaj<u' '.'
—C'est M. Voisin.
— Ah ! c'est c'ti-là ([u'est l'avocat du major ?
— Tiens, crièriMit \{}:i ji;ane.sf<es sur le mur. v"là notre
homme. V'ià l'garc^on à hoiiliomme Toupin (|u'arii ve a\ ce
son [lère.
Les deux huissiers, l'ancien et le nomcau, le père et
le (ils, se placèrent sur le plus haut degré du perron
de réglis(!. le dos tourné ù la grande porte.
Les habitants, au nombre d'une trentaine, se tonnèrent
en cercle à une distance respectueuse ; M. Wagiiaër,
(Jharles et son ami \'oisiii se tenant un jieu à l'écart.
— Ah ! f^à, mes amis, c'est mon lils (pi'a-z-été nomiiK'-
bailli, et encore bailli du sliérii". Il vous servira, j' vous
réponds, comme j' vous ai servis moé-même ben ih'^
années, et i' fera son devoir comme i' faut. 11 est cai)able,
c'est pas pour le vanter : la preuve, c'est qu' mossieu
Wagnaër a répondu pour lui chez le shérif et que le shérif
y a. déjà donné t'iine affaire (rim])t)rtance ; [)ourquoi qu'i' va
vous la défiler, si vous voulez ben tant seulement l'écouter,
— Messieurs, cria le jeune homme d'une voi.x (U-
stentor, en se rengorgeant, messieurs, j'ai l'honneur d'être
chargé d'un Jien/ucia.s.
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224
CHAHIJIS (JCKIllN
— \}\\ Jinri ftu-'ms ! crin l'im (losjounoH ifon.s jnclw's anv le
imir.. . . ([iK'ii hêtf (lu'c'c'Ht rii '.'
M. Wan'iiiH'i' Ht! l't'toiinia d'un air «('v^i'c du vôiv dos_/V//-
iH-»tn:s, qui gardèrent le Mileiice, (jiiel(|iie envie ((u'ils eussent
de iowvwmwiiiv U' iiKi'roii à houhoinmv 'Jon/Hti. D'ailleurs les
(ornialités de la
justice leur ini-
CIIAULKS (ll'KKIN
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(lims lu paroisse de 1{,-... bornée en front par le lluuve
Siiint-IjiiurcMt. en profondeui- au dit ('Inii'les (Juérin,
d'un eôté. ù l'ouest, à Jean Uernier ou ses représentants,
de l'autro coté, ù l'est, pai'tie à l'einplacenuMit d<' Martin
Wauna»'!'. écuyer. et partie ù lîeini Oiudlet, avec en-
semble la maison en pien< di'ssus eonstruite, et les
dépendances d'i('elU\ et le luoulin ù scie ct)nstruit sur
la rivière au\ Ecrevisses, (jui coide sur la dite tei'i'e.
avec aussi, le droit et [)rivilè<ie de se servir des pouvoirs
d'eau et placées de nuiulin sur la dite rivière, sur la dite
terre, tel ([ue concédé et baillé au dit (Charles (iuérin,
pai- Léon-.Iules-Arthur de lioissy de Lamilletière, écuyer,
sei<;neur de la dite seigneurie, par acte par-(U>vant Mtre
Jean iJlais et son confrère, notaires publics, le deux
juin mil liuit cent trente et un, circonstances et dépen-
dances, tel (|ue le tout se comporte et s'étend : la dite
vente ainsi faite à la cliarjie de six sols de cens, portant
prolit de lods et ventes, saisine et amende le cas échéant,
d'ai)rès la coutume de Paris, et deux li\'res de vingt
sols ciiaiiue de rente foncière, seigneuriale, perpétuelle
et non rachetable, jjius un cliai)oii ([ui devra être i)ayé
et livré au manoii" seigneurial, le vingt-neuf septembre
de chaque année, ainsi que les dits cens et rentes ; aussi
à la charge et sous la réserve des droits de chasse et de
pèche, de banalité, et de retrait conventionnel sti[)ulés
dans les (-ontrats de concession de la dite terre, en fa-
veur (lu sem'ueur
idite seiiiiieurie
de L
iimilletiere.
— Vous avez tous bien entendu, n'est-ce [)as ? Eli bien
à combien la, terre? A combien ?
— Vingt-cin»! louis 1 cria Guillot, le commis.
— Cinquante louis ! cria le bonhomme Jean Pierre.
— Cent 1
— Deux cents louis
OUÏS
ts l
— Trois cents louis 1
— Quatre cents louis !
il
■^î
■'I
220
CHARLKS (JUKRIN
— CiiKi cents louLs !
Ici il y eut une j)iinse ; 31. Wagnaor s'approchii de Charles
Guérin qui pâlit, et ils parlèrent longtemps à voix basse.
Le jeune homme paraissait tics 6mu, et il semblait
supplier le marchand, ([ui, lui-même, avait l'air tout
consterné.
— Allons donc, messieurs, dit l'huissier, à cinq cent
louis, ave/-vous lini à cinij cents louis ?
— Cinq cent vingt-cimi louis! cria Charles, d'une voix,
pour bien dire, étoullée.
— Cinq cent cinciuante, rcplicjua. la voix chevrotante
du vieux Jean Pierre.
— Soixante et quinze !
— Six cents !
— A six cents louis, messieurs, à six cents louis, qui o.-A-
ce qui met plus? Avc/-vous lini ?
— Ce vieux misérable, dit à haute voix M. Wagnacr ;
il m'avait pourtant i)romis (|u'il ne mettrait pas. Mon
cher M. Guérin, ajouta-t-il en se retournant vei's le jeune
homme, qui coniniîtrait bien le fond de toutes vos allai rcs,
(^•a ne me coûterait i)as ; car si la balance était pour \()us
revenir au-dessus de cette somme, nous ne serions [)as
obligés de la déi)oser;. . . mais qui sait '.'
— Oui, lit ol)server Henri Voisin, il peut se [)réscnter
des réclaunitions jusqu'à la dernière heure.
— .Mais vous aviez acheté toutes les dettes de mon |ière '.'
— Une [)artie seulement : et il est impossibb; de con-
naître toutes les liypothècpies, tant qu'une allaire n'est
pas finie. (Test bien fâcheux; mais enlin. je ne [)uis faire
davantage. Si vous voulez ris(]uer [)our votre mère une
folle enchère, faites-le. Pour moi, je ne ])uis [)as vous [)ro-
mettre de déposer plus de si.x cents louis,. . .et encore vous
savez que ce ne sera que dans quelques semaines; car si
j'avais pu, ou si vous aviez pu me trouver cent cinquante
louis, votre i)ropriété ne serait pas vendue.
IWI
mm
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(^HAIU.KS (iUKlUX
227
'J5i
(.•oll-
In'est,
Ifiiiie
une
pro-
vous
'iir si
liante
— Il y il déjà i)liisicui"s oppositions ///^'C.s (i) un bnreiui
<lu shérif, iijonta Ilonri Voisin, et j'ai entendu dire (|u'il
y avait d'autres réchunations.
— Avez-vous iini à six cents louis? dennmda l'huissier
impatient.
— Mais qui est-ce qui peut avoir ces réclamations?
— Eh bien, il y a d'abord le seigneur, à qui il est du
quelque chose.
— Très peu de chose, car ma mère payait ses rentes et
toutes ses dettes bien régulièrement.
— Oui, mais il y a de vieux lods et ventes.
— Et ensuite ?
— Bien ; il y a un nommé De.schènes. . . .
— Cela n'est que deux cent.s louis.
— Il y a ensuite l'argent ([ue vous avez emprunté pour
construire votre moulin et taire couper votre bois.
— (_'a ne se monte qu'à deux cents lonis. Ma mère avait
(pielques é[)argues ([u'elle m'a données. Et puis, ceux qui
m'ont avancé cet ai'gent une i)remière fois, me le laisse-
l'aient volontiers entre les nuiins. . .
— Il y a, en outre, deux ou trois marchands de Ciuéljec,
dont j'ai entendu [jarlcM-.
— Pour des sommes considérables ?
— Je ne sais pas, mais je crois leurs demandes ti.ssez fortes.
— Va puis, observa M. Wagnaër, je crois (pie les héri-
tiers Beauchemin, de qui votre père avait acheté par vente
privée, ont un douaire à réclamer.
— ^[on Dieu, dans ce cas, observa l'avocat, ce sera la
plus grande partie du prix qu'il faudra déposer.
— C'est égal, je risipuM'ai, dit Charles, et je veri'ai s'il
y a moyen de venii" à bout de ce vieil entêté.
— Sept cents louis 1 cria-t-il avec désesjxjir.
— Huit cents lonis! fit la même petite voix, dont le
timbre fêlé avaitdausce moment quelque chose de sinistre.
(1) De l'iin-hii,-? /.'//(■'/.
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là
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r'
■■*■
■2-2S
CHMILKS (U'KIMX
m^\
M
! M
Il y eut uiK' vive .st'iisiitioii purini les luibitants : 1*îs
mis disiiieiit nue c'était tr(>[) (;liei', les îiutres <|ue c'était
un prix raisonnable.
— Hall ! (lit Charles, puisque le vieux veut payer,
t'aisous-le ])ayer. (^lelles (jue soient les dettes, la balance
me reviendra. .. Neuf cents louis ! cria-t-il l'ésolunient.
Il se lit un grand silence.
— A neuf cents louis, messieurs, à neul" cents louis, dit
riiuissiei', en articulant lentement cluKiue syllabe.
(Charles regarda, le vieillard, qui lit un signe de tête
([ui voulait dire : j'ai Uni.
— Ave/,-vous (ini ? Une fois... .deux t'ois.. . V^oyons, [)ère
Jean l'ierre, la laissez-vous aller ?
Clitirles. dans ce moment, eut comme un vertige. Il
récapitula rapidcnuMit dans sa pensée toutes les dettes et
les (dnirges ([u"on venait de lui énumérer ; il se vit forcé de
payer tout à coup une somme considérable, ou bien la ])ro-
nriété serait vendue tle nouveau aux frais de sa mère. Jl ne
L
pouvait lui-même se [)orter adjudicataire... .L'huissier ne
recevait son enchère qu'avec l'entente (ju'il déclarerait
tout di' suite acheter i)onr un autre. Strictement parlant.
sa mère ne pouvait |)as non plusse porter adjudicataire : . . .
les femmes n'étant point soumises à la contrainte par
cori)s, on n'est i)as tenu de leur adjuger. .. Celui qui
connaît un peu de loi, et ([ui se trouve dans une position
([ui n'est point strictement légale, perd tout aplomb, toute
assurance. Charles se trouvait dans ce cas.
Il jeta un coup d'a'il sur M. Waginiër, qu'il vit sombre
et l'air presque courroucé. Clorinde lui vint à l'idée ; il
pensa qu'il allait peut-être tout perdre à la fois en voulant
tout sauver. Il eut peur de lui-même et de ce qn'il venait
de faire. Toutes ces choses se présentèrent sinuiltanénient
à son esprit ; il ne vit plus et n'entendit plus rien pen-
dant ([uelques minutes. Il lui sembla que l'église et les
habitants tournaient autour de lui, et que la terre s'en-
1» î
Vi
u
qui
^itiou
toute
je
)Uil)re
; il
ulîiut
enait
u\ent
1 pon-
et les
s'en-
CHAKLKS «il'KHIN
■2-lU
ron(;iut sous SCS i)as ; . . . [)uis il entendit la voix du erieui
i'é[)éter avec nue solennité aiî'ectée : A neuf cents Kjuis.. . ,
une t'ois.. . .deux l'ois. . .
Pendant ci; temps, le vieillard (|ui avait lutte si éner-
L-iquenient s'avan(;ait d'un air triste et l'csi.liné. (Jetait un
[)etit vieux courbé en deux, la tête chauve, le cor[)s grelc
et treniblotiint. et (|ui faisait pitié à voir. Connue il pas-
sait tout ])rès de Charles, il releva la tctt* ; et connue un
homme qui fait un derniei- et inutile ell'ort. il fit un léger
signe de la nuiin.
— ■ A neuf cent vingt-cinij louis, cria l'huissier.
Kt il répéta sui' tous les tons la uicinc kyrielle.
(Jharles sentit connue \\u poids (jui lui tomliait d<' sin-
les é[)aules. Il se retourn:i pour parler à M. W'agnai'r :
mais il le \it (pii s'en allait à gi'ands pas avec l'axocat
Voisin et son counuis (Inillot.
— A lund'cent vingt-cin(| louis, une fois.. . .deux fois,. . .
neuf cent vingt-('iiu| louis. M. (Juériu, ave/-\()us fnii ".'
('harles perdit la tète tout à l'ait et u'cui pas le coiu'agi'
de proférer une seule pai'ole. ni de faire le moindre signe.
il était comme pétri fu'".
— A neufcent vingt-cin(| louis... . une fois... . deux fois... .
ti'ois fois,. . .au père Jean Piei're ! Vous êtes tous témoins
([ue j'adjuge la terre et les (léi)endances en question, au
siein- Jean Pierre, cultivateur, à raison de la sonnue de
neuf cent vingt cinq louis. Allons, père Jean Pieri'e.
vene/ faire votre uu\r(iue sur nu)n pi'ocès-verhal. .le nous
en fais nu)n com[)liment ; et connue c'est vous (pii signe/
à ma première criée, j'es[)ère (pie vous me donnere/, votre
prati((ue [)our les petites alVaires que vous avez.
Tandis (pie d'une main tremblante le ])ère .lean IMerre
traçait, sur le procès-verbal de vente, une es[)èce d'hiéro-
glyphe qui représentait s., signature, les vieillards qui
étaient assis au pied du mur du cimetière s'approchèrent
de lui.
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2:50
CHARLES (iCKHIN
— Comme ça, Pierriclie. dit l'iin d'eux, t'as pu t' décider
à l'aire soi'tir tes écus ?
— Dame ; c'est pas tous les jours (|u'ou trouve des i)ro-
l)ri('tés comme ça k vendre.
— Non, et ce n'est pas tous les jours, non plus, ([u'on
chasse des braves gens de sur le Ijien paternel. . . Tenez,
pèle Jean IMerre. c'est pas pour vous otrusquer, mais
j' \()us en fais pas d' com[)liments !
— Voyons donc à c't heure ; on est i' pas maître de ^on
argent? FA quand un' chose se vend, a-t-on pas droit de
l'acheter?
— (Test vrai, c'est vrai. Mais, voyez-vous, il y a des choses
tpi'on [)eut l'aire sans être ])endu, et qui ne sont [)as bien.
Tenez, l'ami. t)u est ])lus longtemps couché que d'l)out !
Et en disant cela, le vénérable et bon vieillard, à la
barbe blanche, indiqua, du bout de son bâton, le mur du
cimetière au nouvel acquéreur.
iii
CHARLKS (;ri':HiN
231
';)
VI
UN HOMME DE PAILLE KT UN llOMxME DL FER
MADAME Guérin ignorait complè-
te nient ce qui venait de se pas-
ser. Fille vivait, comme nous
l'avons dit, très isolée, elle ne
sortait ([ue pour aller à l'église
et, surtout depuis le départ de
son lils aîné, elle n'avait (jue
])eu de rap])orts avec les habi-
tants, ses voisins Louise ne
voyait que Clorinde et celle-ci
ne connaissait rien des affaires de son père. Le peu de ])er-
sonnes qu'elles avaient vues l'une et l'autre, et qui avaient
ou connaissance de l'annonce de la vente, s'étaient abste-
nues de leur eu parler, par un motif de délicatesse que l'on
comprendra facilement.
Ce jour-là, la bonne mère, au retour de bi messe, à la-
quelle elle ne uuuupiait jamais d'assister, s'occupait avec
Louise à ces ])etits travaux domestiques qui, malgré leur
trivialité, ne sont ])as sans charme, lorsqu'on les accomplit
à deux et <[u'un amour réciproque joint à la pieuse pensée
des devoirs maternels d'une part, et de la piété filiale de
l'autre, les embellit ou, pour mieux dire, les sanctilîe.
Elles allaient et venaient, la mère et la iille, à travers
le ménage, rangeant d'un côté, dérangeant peut-être de
l'autre, heureuses au chant des oiseaux, au murmure du
feuillage naissant qu'agitait la brise du matin, et respirant
par toutes les ouvertures de la nuiison l'air frais et légè-
rement imprégné des exhalaisons salines du grand ileuve.
Il eût été difficile de dire si elles travaillaient en cau-
sant, ou si elles causaient en travaillant, car leur couver-
PrT
^ i'
1 1
•282
CHARLES GUKRIN
siitiou, Hiir im sujet étniuger ;\ leur i)etite besogne, était
à chaque instant entrecoupée de phrases qui n'avaient
rapport qu'à leurs occu[)ations.
— Mais à la tîn, sais-tu où est allé ton l'rère, que nous
ne l'avons ])as vu depuis le déjeuner ?
— Chez M. Wagnaër, bien sûr.
— Si matin ? Cela n'est pas jjossible.
— Oui, nnnnan. je l'ai vu ensuite ([ui sortait avec M.
Wagnaf'r et M. Voisin ; ils s'en allaient tous les deux
vers la pointe, du coté de l'église.
— J'espère que ton frère n'allait pas mettre ses bans
sans m'en avoir prévenue. . . .
— Vous dites cela en riant ; mais je ne serais pas sui -
prise s'il y avait ((uelque chose. Clorinde n'est pas la
même depuis quelques Mir^ die est d'un sérieux !...
— Sens-tu l'odeur ne ce.- iilas? Ils me rappellent le
temi)s de ton pauvre pè.e. Nous les avons plantés nous-
mêmes l'année de notre maii .le. vjouime j'étais heureuse
alors !
— Allons, petite nniman ; \'ous n'êtes j)as si malheu-
reuse aujourd'hui. Kst-ce queCharleset moi nous ne vous
rendons pas heureuse ?. . . .
— Entant que tu es; ce n'est i)as un reproche que je
veux te faire : mais tu sais bien que rien ne me fera
oublier ton père et puis encore. . . .
— Je gage que vous aile/ [)!irler de Pierre. .. Vous ne
vous ôterez donc jamais cette idée de l'esprit ?
— Et je puis si peu la supporter, qu'il vaut mieux [)arler
d'autre chose.
— Parlons de notre jardin. Comme il va être beau cet
été ! Ces jolis rosiers-mousses que nous avi)ns plantés
l'année dernière, vont-ils en avoir des roses!... et ceis
petites roses-thé qui ont une odeur si fine, si délicate,. . . .
vous savez bien, maman, ces petites fleurs des bois que
Charles avait transplantées : le fond du jardin, près des
mmmmmm
HH
CHAKLKS (ll'KinX
■IXi
lie
l'ier
arbres, on e.st déjù tout coiixert : l:i iieine n'est piis encore
tonte dispartie, et elles sont ouvertes déjà.
— Mon Dieu, Louise, que tu aimes les Heurs! Tu tiens
ce goût de ton pauvre iière. C'est lui qui en avait fait un
beau jardin : celui que M. W.ignaër possède à présent.
— Eh bien, n'est-il ])as pour revenir dans la taniille,
ain.si que tout le reste ? M. Wagnaër n'a d'héritier {[ur
Clorinde.
— Ce inariage n'est pas encore tait, mon entant.
— Si vous saviez comme moi combien ils s'aiment (Jharles
et Clorinde !. . . Mais regarde/, donc sur l'eau : voilà déjà
une petite goélette qui monte. C'est la [iremière voile
que nous voyons cette année : cela me fait battre le cceur.
C'est si beau lorsqu'on voit les gros bâtiments d'Kurope
avec leurs grandes voiles blanches! (Quelquefois, lorsciu'ils
courent des bordées, ils viennent si [)rés de l'iinse cjn'il
semble qu'on [xiurrait leur toucher. ils retardent
beaucoup cette année.
— Cela me fait souvenir quand vous étiez tout i>etits
tous ensemble : vous alliez passer des matinées entières,
an bout de la pointe, à regarder passer les vaisseaux.
Pierre surtout restait [)lus longtemps (jue les autres. Il
n'y avait pas à remmener. J'étais obligée qnel{[uefois «l'y
aller moi-mCMne. Il se levait sur la |)ointe des pieds et il
criait aux vaisse;inx : Bâtiment ! bâtiment ! viens me
chercher... Le pauvre enfant, il avait un pressentiment
de sa destinée !
— Tontes les campagnes ailleurs sont-elles aussi belles
que celles-ci ? Je ne suis jamais allée au nord du lleuve,
excepté à Québec, mais piirtt)iit, an sud. les paroisses
sont si belles, que c'est bien diiKcile de décider à laquelle
donner la préférence. Il y a d'abord Kamouraska sur les
côtes de Painconrf. oii le lleuve est si large et si beau ;
et les trois belles petites îles, si mignonnes, et si près de
terre, qu'on dirait qu'elles ont été placées là ex])rès pour
!li
2:>A
CHAKI.KS (irKKlN
mie partie do plaisir!. .. Puis il y a Sainte-Amie avec ses
l)etites montagnes taillées de toutes les façons et ses jolis
bocages! Puis Saint-iloch, d'oii la vue s'étend si loin sur le
Meuve, ((ue l'on croirait ({ue l'on pourrait voir jusqu'à la
in(»r. , . Saint-.lean Port-Joli (jui est si bien noiuiiié; l'Islet
avec son beau \illage bâti tout iiu bord de l'eau ; et puis
ici eiiliii, oîi tout me [)araît encore plus charmant
«(u'aillenrs ! Dites, maman, les autres campagnes du pays
sont-elles aussi belles'.'
— Non. ma chère, toutes les campagnes ne sont pas aussi
belles, et je remercie le bon Dieu tous les jours de ce
que ton frère s'est décidé à s'établir ici plutôt qu'ailleurs.
Je me réjouis tous les jours (juaiid je pense ([ue j'ai pu
conserver ([uelques-uiies de mes pro})riétés ici ])our mes
enfants. J'ai été élevée à la ville ; mais il m'en coûterait
beaucoup d"y retourner : comme tu jieu.x croire, j'ai fait
])lus de sacrilices pour donner l'éducation à tes frères, ({u'il
n'aurait été nécessaire à la ville. .l'ai été si heureuse ici.
si heureuse que ce souvenir, qui m'attriste parfois, me
console en même temps...
Elles en étaient là de leur conversation, lorsque Charles
entra et alla s'asseoir îiu fond de la chambre, le plus loin
(lu'il put de sa mère et de sa sœur.
Après quelques instants, Louise, qui avait remarqué
sou air chagrin et presque boudeur, s'approcha doucement
de lui.
— Allons, dit-elle, comme ce monsieur a l'air mé-
chant aujourd'hui. Aurait-on quelque jalousie en tête, par
hasard ?
Charles ne répondit rien.
Madame Guérin, (pii était occupée, leva la tête, et fut
frappée de l'expression qui régnait sur la figure du jeune
homme.
En même temps, elle regarda dehors et vit plusieurs
habitants arrêtés devant sa porte, qui parlaient entre eux.
CIIAHI.KS (II'KKIX
•)•> ■
— \'()il.M (les gt'iis, dit-elle, (jui regardent ma maison
comme s'ils no l'avaient jamais vne. En voici d'antres
ipii viennent les l'ejoindre. Quelle eH[)èce de conseil
tiennent-ils donc, et qne nous venlent-ils?
Charles trembla (pie sa mère n'interrogefit ces gens, et
qu'ils ne lui apprissent brutalement le nouveau mallieur(pii
\enait de foudre sur elle. Il se décida tout de suite à tout
lui dire. (^)uel(pu' mi'nageuient qu'il _v mît. cette nouvelle
('tait SI
vue. el
nipre-
ren-
de succomher
précistîment au moment où elle se voyait triomphante,
qu(.' le coui) p()rt(' à su sensil)ilité fut ])lus grand encore
(praucun de ceux qu'elle avait re('us.
(Jharles raconta dans le plus grand détail tout ce qui
s'était passé, exonérant, de bonne foi. M. AVagnaër de
toute mauvaise intention, et lui reprocliant seulement de
s'être laissé effrayer trop promptement par le montiint
qu'il lui aurait fallu débourser.
Madame Guérin iuuea l'affaire tout autrement. A
Ml
236
CHAHLIvS (irKh'IN
iiiosiire ([nv cliiKiiic ciri'on.stanco se doroiilait diiiis lu n'cit
naïf (le Charles, elle y voyait tout de suite les ainieaiix
d'une (diaîne mystérieuse de faits ([lie le hasard seul
n'avait i)as i'asseiubli;s. mais (|ui rt^'sultaient bien d'un
complot dont elle entrevoyait l'ensemble, (iii()i(jire11e ne
pût pas en saisir toutes les l'amilioations. Le n'de odieux
que jouait M. Wagnaiir dniis cette transaction lui appa-
raissait (dair comme le jour : (die ne pouvait point
s'assurer au juste quelle i)art y avait prise Henri Voisin :
mais il lui éUùt sus[)e(!t à bon droit, et, (|uant à Clorinde.
elle reculait devant l'idée de la croire complice volontaire
d'une s[)oliati()n aussi honteuse.
Le tout ensemble était si évident : idle et son lils
avaient été dupes à nu tel point (luelle Mvait honte
d'elle-même. \j\\ [)itié [irofoiub' ((u'clle éprouvait pour
le [)auvre (Jharles, (jui. encore sous riniluence du charme,
ne N'oyait [)as le piège, même a[)r('"'S y ("dre tombé, ajoutait
une douleur de plus à toutes Uis poignantes (h)uleurs
({u'elle éprouvait dans ce moment.
Il lui en contait de taire t()iid)er le bandeau ({u'il avait
encore sur les yeux.
L'opération était aussi douloureuse (pie dillicile. Aux
premières paroles de souj)(;on ([Ue sa mère prouonc^a,
Charles s'indigna. Mettre en (luestion lamitié d'Henri
Voisin, l'amour de Clorinde ! (,>iiel bhisphème 1
Il était ce[)endant tro[) intelligent pour ne pas saisir
l'importance des rap[)rocheuients qu'on lui indiquait. De
même (ju'avec la lumière naissante du jour, on distingue
petit à petit une t'(mle d'objets dont on ne soujx'onnait
pas l'existence, de mCuiie par degrés il découvrit, à laide
du sou[)(;()n qui se glissait malgré lui dans son Ame. bien
des choses qu'il n'avait pas jusqu'alors renuirquées.
Les arguments d'ailleurs se pressaient trop serrés,
trop logi([ues, trop irréfutables dans la bouche de madame
Guérin, pour que le doute ne se changeât pas bien vite
■aai
("lIAliLKS cri'.KIN
■2:V,
<*ii certitude. l*()iir([iU)i. si M. Wiigiiiuir voulait voolk'uieiit
faire son Lioiidrc de Cliurle.s, aurait-il laissé vendre cotte
propi'iété ([u'il lui était si iin[)()rtant de [)osséder V Ktait-il
"•royahle (ju'il n'eût pas pu payer une somme aussi peu
l'onsidé'rahle ? lOtait-ce l»ien par /i)
1
hi/(i)if/ir(>i>ic (lu'il avait
V
Uiiage deux jeunes hommes a [)eine maîtres
* (1
de 1
eurs
volontés. H se rendre res[)onsal)les pour un homme (|ui
leur était parfaitement étranger ? Lui-même s'était-il mis
dans des altaires si mauvaises en apparence, tle gaieté de
<:unir. avec i'ex|)érience et l'habileté que tout le monde
lui accordait ? Henri Voisin, plus au l'ait de transactions
sein
blabl
es, aval
t-il
)U lie pas en NOir
[)ort
ce
()uel
intérêt secret uvait-il à du[)er Charles, tout en se du])aiit
lui-même
Knli
n, il V a\ ait une chose (
;lair^
a propriété
• jne M. NVagnaër avait toujours convoitée, échappait à la
t'amille (liiérin à la suite d'une transaction ;\ la([uelle le
rusé marchand avait pris une part active.
11 est imp()ssil)le de dire la honte, le dépit, l'indi-
gnation, l'ell'roi, le dégoût, et l'amère douleur ([ui suivirent
dans l'âme de Charles la conviction ([iie, dei)uis un an,
il était le jouet de deux ou trois intrigants, et que, i)ar
son étourderie, il avait complètement ruiné son avenir,
perdu la fortune de sa famille, et porté la désolation
d
dans
h
œur (le sa mère,
lue ce uernier mallieiir con-
duirait ])eut-etre au tombeau.
Une comparaison pourrait peut-être donner une iilée
de ce ([iii se passait en lui.
Parmi les vieilles légendes du nord de l'Europe, on
irouve un récit du sort funeste d'une jeune lille noble que
son père et sa mère avaient refusée aux [)lus beaux
chevaliers du pays. Comme toutes les jeunes filles ((ue
l'on contrarie, elle devint éperdument amoureuse du
premier aventurier qui se présenta.
L'aventurier était d'ailleurs un chevalier de la pi
us
belle apparence, magniiiquement vêtu, au regard (ier
m
Ii t
•2:\s
CIIAHLKS (îrKltlN
ot ciiressiint à la lois, iiiix l)i';ui\ cIicmmix iioiis 1miiicI<''s cl
llottiintH sur ses épiuilos ; mil iio le siirpassnit fii iidrcssc-.
CM coiirajAt'. en heaiiti' ; il i^lianhiit à riivir, ou s'iiccoiii-
piiii'iiiuit (lu luth ; il j)iirlait (l'aiiKmi's L>t do combats mieux
((iriiomiiu' (iii moiidc : l)r(d' il iTi'ii r;ill;iil pas tant pour
ensorecder une jeune lille (pio ses prrc et nièie ne
voulaient pas marier.
Le chevalier, sachant ((u'il n'obtiendrait pas la demoi-
selle de aes parents, lui pro[)osa de l'enlever. La l>ar([ne
(jui l'avait jeté sur le ri vage était encore là ; seul il se
faisait fort de la diriger à travers toutes les tempêtes de
l'Océan, fia jeune (ille hésita comme hésitent toujours les
femmes en pareille occasion, puis (die accepta : pui.s elle
ne voulut plus ; j)uis enfin le chevalier ne s('mbar(|iia
pas seul.
Sur le riv ige, il lui jura de l'aimer toujours et il insista
pour ((u'elle lui dît : Je te donne mon Ame. fja jeune lille.
((ui avait déjà donné son C(K'ur. ii(> létléchit pas (pie son
àme n'appartenait qu'à Dieu, et elle répéta hi formule
amoureuse que son amant lui mit à la bouche.
La journée pas.sée sur la mer fur des plus belles : le
chevalier charmait avec son chant et son luth les [)oissoiis
qui suivaient le vaisseau.
Vers le soir, la jeune fille crut tout à coup s'imaginer
([ue son fiancé était plus grand ([u'à l'ordinaire. Elle lui en
fit ingénument la remarque. [1 ne répondit rien. Ell'ecti-
veinent, ([uelques instants après, elle le vit grandir....
grandir, et sa taille dépassa bien vite les limites de la
stature humaine. La jeune (ille tremblait et elle sentait
comme du feu la main brûhinte de son gigantes(|ue et
silencieux amant appuyée sur son épaule. . . El grandissait
toujours, et bientôt sa tête s'éleva au-dessus du mat de la
barque. . .
Le chevalier, c'était le diable. Il prit sans cérémonie
l'àme que la jeune fille lui avait donnée inconsidérément
CIIAULKS (irilUIN
•>:{!»
lui l'ii
Ellecti-
idir.. . .
do la
sentait
i([ne et
iidissait
\t de la
et il livi'a son corps aux abîmes de l'Oet-aii, (jui ne le
fendirent Jamais an riva,u;o.
Maintenant, «-e (juiî dut t'-pronver la niallienrense. lors-
qu'elle vit ainsi jj^randir et se mi'taniorjihoser l'amant (pii
avilit rerii sa Toi. de\ait l'essembler heaucoui» aux sen-
sations ((u'»'prouva iM)tre iiéi'os, lors(|n"il vit se d«''idiiler et
]Lçrandir drinesiirémenl tontes les circonstances du complot
dont il était la victinu'.
Il essaya <'ependant, comme font tons les naulVa,i;i''s. à se
pendi'e à ([uelf|ne (dn)se. Il souleva, comme autant de
[danclies de saint, toutes les su[)positions (ju'il put imatiiner.
Malheureusement, sa mère trouvait à tontes ses objections
une réponse péreniptoire.
— Kniin. dit-il, ce vieil avare de .lean Pierre n'a |»as l'ait
cette acquisition uni(iu»Mnent pour plaire à M. Wagnai'r.
et je ne vois pas le moyen (|u'il y avait de l'en empêclier.
— Ne vois-tu pas (jue ton lionhomme .lean IMerre n'est
pas autre chose qu'un homme de i>ai!le. (|ue lui «i l'antii'
s'entendent et (|ue la terre ne sera pas longtemps sans
a[)partenir au Jersais ?
— VAi i)ien,si c'est le cas, j'irai trouver M. Waiiiiaër. je
lui dirai tout ce je pense de lui. .le le luenacer.ii cU'
dévoiler sa conduite, de le déma.sf(uer. de le poursuis re
devant tous les tribunaux ; de le dénoncer à toutes les
[)ortes d'église, de l'atttaciuer dans toutes les gazettes. .Fe
lui parlerai, comme on ne lui a encore jamais parlé.
— Hélas ! fit madame Guérin, c^'est luu^ bien triste
ressource. Si le bonhomme .lean Pierre est un homme de
paille, M. Wagnatù-, liu, c'e-sf nu. homme de fer !
"T.^^^
ili
91
fflBI
I* I
•_>K) ciiAKLKs (;ri:i{iN
VU
JKAN (lUIMîAri/r
l<]|*r IS sii liaison intime avec
M. Voisin. (ît particulirre-
nicnt iK'|)nis nu'il ('tait dcvo-
nu anionreiiN do Mlle Wa-
linatM'. Charles avait eonsidé-
fahlenient négliiié son ami
(înilhanlt.
Celui-ci. lieureiisement. n'é-
tait pas d'il n me nr à s'en oll'en-
sei'. Comme il n'v avait |)as
trace dégoïsme dans son ca-
ractère, il était aussi peu exi-
geant envers ses amis, (jne
rempli de dé\«»nement pour eux dans toutes les circons-
tances.
Kn voyant Clia\ies se laucei' ilan-s le (ffiiiu/ iiioiidr, (^.t
adopter un genri' de \ie pour le(juel il avait, lui, une
antipathie si prououcét', il lui dit nettement et cari'ément,
et une t't)is pour toutes, ce ([u'il en pensait; mais il n'en con-
tinua pas moins à Tainu-r et à l'estimer. Il ne .s'étonna point
de ce (juil préférait à sa compagnie celle de Henri Voisin,
([ui l'accompagnait partout dans le monde, et il se dit : à
(|ueh|ue Itou matin. Charles se latiguera de toutes ces fo-
lies : il sera tem[)s alors de lui parler de choses sérieuses.
L'étudiant en médecine suivait sa profession avec
;irdeur. Il n'épargnait ni l'étude, ni l'assiduité chez le
pati'on. et sa passion pour l'anatomie était si grande, (ju'il
était ordinairement le héros et le chef des ex[)éditions
nocturnes, ([ueliiue peu périlleuses. aux([uelles ses con-
frères étuiUants é'taieut obligés d'ax'oir recours i)our .se
procurer des sujets.
lï
CIIAHMIS (irilHIN
>41
Son patron ('tiiit un lU'f^ nu'dccins les i)liis (listinj^m'H
(le lit villl^ un voritiihlo Siiviiiit,(|ui fiiisiiit de l;i imuU'ciiie
et (le lii chiniriiie son nni(|ne occupation, et (pii nit^nie
("aisail un peu c(( (pie dans IN'cole i'()nianti(pie on appelle
i/r l'art /mur l'ur/. Il sN'ilait atlacln'; à son éh^'Ve et le con-
duisait avec lui dans les iK^pilaux, et souvent
dans sa prali(pie privce. liC jeune lioninie avait d'ailhMirs
tant de liraviti', de; d(''cence, et un ji'out si prononc(' pour
sa nroiession, iiue. dans heaucoun de
auiilles, on n (
tillt
point I'AcIh' (1(! le voir reniplac(>r son maître, l()rs(jne
celui-ci ('tait trop occupt'.
Vers r('po(pie où lut vendue la tid're (l(^ (vharles Gnc'rin,
il se trouvait parmi la (dienlcle de seconde main de notri^
jeune (îsculape. un malade du nom d(! (iuiUot. (!'»'tait un
r(f/t()fri(j\ vA\ni;\\\ii' d'unt; uix'lelte (pii naviginiit entre la,
paroisse (
le l\
'A Un
chcc.
A I
occasion d un \()\aL'e |)îir
kujuel il r(jalisait de plus i^rands prolits (|u'à l'ordinaire,
ce pauvre ^•ar(;on, (|ui tendait à la piilmonie, avait ftiif
nue rit'll/c fê/i\CA)\ni\u'. il disiiit dans sou stvle de marin, et
(^.ommis des e.\c(^'s (pii l'avaient mis à la porte du tomb(>aii.
Il avait du rester (die/ des parents en ville tout l'hiver, et
^irace aux soins de .lean (îiiilbanlt, et surtout au r(',i!;iine (ju'il
lui avait pre.s(n"it, sa j^iK^rison avan(;ail. (pioi(pu' lentement.
Pour peu (pie les caract('>res soient naturellement sym-
patlii(pies. il s'établit presipie toujours une certaine
intimitc' entre le malade et le médecin. Il faut (pie votre
conliance soit bien dure ù gauner, si vous ne la donnez pas
i\ l'homme qui vous a sauvé la vie. Les allures IVaiudies
et le sans-gêne de l'étudiant convenaient i)iirf'aitement à
riuimeur du marin, (|ui lui raconta tous les détails de sa
vie, existence accidentée et pittoresfjiie, ù hupielle .Jean
(xuilbanlt ne pouvait pas mampier de prendi-e un vif intérêt.
Il arrivait souvent (pie le méde(!in s'oubliait des soirée»
entières auprès du malade, à lui entendre dire des
histoires de ses voyages. C'était tant('')t un nuitVage sur
11)
...iill
242
CHARLES (JUEllIN
II
quelque îlot désert, tantôt un combat à coups de poing
avec des matelots anglais sur les quais à Québec, tantôt
quelque aventure sauvage sur les côtes du Labrador ou
dans l'île d' Anticosti, tantôt quelque légende superstitieuse
racontée par les pécheurs acadiens de Gaspé ou des îles de la
Madeleine ; car, avec sa goélette, le capitaine Guillot avait
déjà parcouru tous les parages du golfe Saint-Laurent.
Un soir que Jean Guilbault était resté plus longtemps
qu'à l'ordinaire à causer avec son patient, celui-ci men-
tionna, par liasiird, le nom de M. Henri Voisin l'avocat.
— Comment ! vous connaissez M. Voisin V lit l'étudiant
en médecine ; c'est un de mes amis.
— Parbleu, si je le connais ; je crois bien, puisque c'est
mon cousin.
— Ah! diable, (î'est votre cousin ?
— Mais oui, bien sûr, si bien que nous [)<)rtons le môme
nom.
— Ça ne me paraît ])as si sûr. Il s'appelle Voisin, et
vous vous a])pelez Guillot.
— C'est-à-dire V^oisin dit Guillot, ou Guillot dit V\)isin.
comme il vous plaira.
—Ah ! ah 1
— Oui, c'est de même. Connaissez-vous François Guillot,
le commis de M. Wagnaër ?
— Un peu.
— C'est encore mon cou.sin. Son père, mon père, et le père
de M. V^oisin l'avocat, c'étaient les trois frères. Son père, le
bonhomme Henri Guillot, (ju'on a[)pelait Riochoii Guillot.
était l'aîné de la famille. Le bonliomme i)ortait la cassette.
Quand il s'est retiré du métier de colpin'teur. il avait une as-
sez, jolie fortune ; avec (;a il a fait éduquer un de ses gansons.
— Ah ! et pourquoi son (ils est-il le seul qui s'appelle
Voisin ?
— Dame, c'était son goût de s'appeler de môme. Il
trouvait cela plus beau, appareuiment. Comme il ne navi-
li
cmARLKS (JUERIN
243
11
livi-
guait pas du même bord que le reste de la famille, il
n'était peut-être pns faehé de mettre un autre pavillon. . .
Savez-vous que ça va faire un gros avocat, notre cousin ;
et puis il va se marier avec une fille riche, nuiis riche
que ça n'est pas pour rire de dire ce qu'elle est riche.
— Ah! et quelle est cette demoiselle ?
— Las! je ne sais pas tro]) si je dois vous conter ces
affaire^^'-là. Mon cousin François, qui est venu me voir,
il n'y a pas longtemps, m'en a jasé pas mal long ; mais
il m'a dit de ne pas raconter ça à tout le monde.
— A la bonne heure, si je suis tout le monde.
— Tiens, docteur, vous allez vous tacher ? Ah bien ! qu'à ça
ne tienne. Je me fiche diablement de mon cousin François et
de mon cousin l'avocat. Si ça vous amuse, je \ )us conterai
toute cette mani<>ance-là et bien d'autres avec. Mais il n'v a
guère de vent dans les voiles ce soir, je suis joliment es-
soufïlé;... si vous me donniez un peu de vos gouttes... Bon !
— Faut vous dire, pour commeucer, que c'est avec Mlle
Wagnaër, la lille urii([ue et héritière du gros marchand
de R. . ., que se marie mon cousin Henri.
— Quoi? (iue dites-vous ? Avec Mlle Wagnaër!
— Quand je vous le dis : ça vous surprend, hein ? (.'a en
est-il un peu un parti ! On dirait, mon bourgeois, que ça vous
fait de la peine. Est-ce que vous auriez eu des intentions ?
— Allez toujours.
— A vos ordres. Vous n'avez qu'à commander la ma-
nœuvre et je vais tout vous défiler ce qui en est. Connais-
sez-vous une {lei'iie Jeunesse qui s'appelle Charles Guérin ?
— Un peu.
— Bon ! Vous devez savoir qu'il faisait la cour à la
demoiselle, et même mon cousin dit qu'il ne déplaisait
pas trop à la jeune fille et au beau-père, et qu'encore un
peu et ça y était. Mais mon cousin François, qui est une
fine mouche, parce que, sans vanterie, nous ne sommes
pas trop bêtes dans notre famille, mon cousin François a
■ 1
■ I
f ■ 4^.■
II
h ' !
ail
24+
CHARLKS (ÎUKHIX
tout (léran'^é r;i. Lt» honrixeois iiviiit deux raisons pour
marier s:i (illc au jeune (Juérin. D'abord, il lui fallait un
nendre avocat pour ])ousser ses alTaires. puis il avait un
dessein de taire des moulins, des bâtisses, un tas d'his-
toires; toujours, il lui fallait pour cela la terre de la
famille. Avec le jeune (luéi'in. il avait à peu près, comme
(pu dirait, la maîtrise de la, terre. (.iuand il vit cela, v'ià
mon Fran(;ois (pii se met ù faire i'aire connaissance à mon
cousin l'avoi'at a\;ec le boui',L!,eois ; et ])etit à ])etit, v'iù
mon cousin (jui se j)ousse dans la manche du bonhomme.
C'était une consulte pai'-ci. un mot pai'-là. Puis le bon-
homme lui passa une ])etile alï'aire par-ci, une petite
alVaire i)ar-là ; enlin, il s'apercjut que mon cousin l'avocat
était justement Thomme ((u'il lui fallait ; et ipTen lait de
tours et de linesses, il pouvait même lui en remontrer,
ce qui est dire pas mal. F^e jeune (ruérin, pendant ce
temps-là, contait des lleurettes à la demoiselle, et la
demoiselle, vous com])renez. comme toutes les fillettes, se
laissait conter lleurettes ; mais tout ca n'avançait pas
beaucoup les affaires. Mon cousin l'avocat courtisait le
bonhonnne, ce qui valait l)ien mieux. Mon cousin François
faisait semblant de rien. Un bon jour il dit connue ça
à son bourgeois : Mais, mon l)our;»;eois, si vous ])ouviez
marier mam'zelle Clorinde à M. Fleuri Voisin, savez-voua
(jne ça vous ferait une fameuse aiîaire. — Mais la terre,
fit le bourgeois ? — lîah, la terre, fit mon cousin François :
si vous voulez me laisser faire, j'ai trente-six plans pour vous
la faire avoir. Et v'ià mes deux cousins qui se mettent à
faire des embarcations de billets et de signatures qui ré-
])ondent les uns pour les autres et qui font répondre le petit
Guérin ; si ben qu'à la fin ducomi)te, v'ià tout ce monde-là
poursuivi et v'ià qu'ils vont vendre la terre en question.
— Ah ! et quand cette terre sera-t-elle vendue ?
— Dame, ça ne tardera pas. C'est pour le commencement
de mai. Et ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'ils ont si bien
CHAKIJvS c;UKRIN
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tit
)n.
înt
len
arrimé co piuivre garçon, (ju'ils l'ont tiaîiié ilo porte en
porte chez tons les liiil)itants ijni auraient pu mettre sur sa
terre, sons la IVinie «[ue, conune ça, il jiourrait la racheter
à nieillei'.r marché ; ce ([ni lait ([ue «luehju'un rachètera
pour M. Wagnai'r à un prix raisonnahle.
—Diable !
Il était tard pour partir ce soir-là ; niais il ne perdit
point de temps et loua le meilleur cheval qu'il put trouver
dans les écuries de la ville. Les chemins n'étaient pas
• 3
24()
CHARLKS Gl ERIN
■Ji
beaucoup praticables à cette saison de l'année ; il fallait
se décider à faire à franc étrier une distance considérable.
De retour chez lui, il jeta dans un pef it si\c de voyage
quelques objets indispensables, et n'oublia pas une ma-
gnifique paire de pistolets, qui lui servaient pour ses ex-
péditions de réHin'rectio)ntisie, et avec lesquels il avait
épouvanté plus d'une fois les gardiens des cimetières.
— Après tout, se dit-il, on ne sait pas ce qui peut
arriver.et en sus de la justice et du bon droit, il n'est pas
mauvais d'avoir de son côté des arguments de la force de
ceux-là.
Il passa le reste de la nuit à faire différents plans
de car. pagne, suivant l'état dans leqin3l il trouverait
les affaires de son ami.
Le matin à six heures, il était à la Pointe-Lévis, se
dirigeant, au grand galop de son cheval, vers la paroisse
de R . . . .
Mm
r^-:x%
:ï ■
(CHARLES (UIÉKIN
VIII
247
UN œ. M PLOT
t#j,i
GRE qu'il eût chango de
)ntiire plusieurs fois sur la
ute, ce ne fut que bien tard
ns la nuit que Jean Guil-
bault toucha au ternie
du voyage.
Tout le inonde
('tait couché chez nia-
- ,j>^?_-_. ^xyt-^- dame Guorin ; mais
, -,'i/'?y?^^Jp^ personne ne dor-
V^ "* Ne voyant pas de lu-
mière, le jeune homme hésita s'il frapoerait à la porte.
La difficulté d'aller se retirer ailleurs, et l'impatience
qu'il éprouvait, le décidèrent.
Au premier coup, plusieurs voix crièrent : Qui est là ?
Et une autre voix ajouta : Mon Dieu, si c'était lui !
— Jean Guilbault, fut-il répondu du dehors.
— Est-ce possible ? fit Charles, et dans un instant il
avait déjà allumé une chandelle et ouvert la porte à son
ami.
Madame Guérin et Louise s'étaient retirées prompte-
ment dans leur chambre. — Le cœur m'a battu bien fort,
dit la pauvre mère, j'ai cru un instant que c'était lui ;
mais nous aurions eu trop de bonheur, si la Providence
nous l'avait envoyé dans un tel moment. ...
— Ecoute, Charles, dit Jean Guilbault en entrant, un
mot avant tout. Quel est le jour fixé pour la vente de la
terre ?
■«.,
■l*
i
à
24.S
CIIARLK8 UUKIIIN
pi
— C'i'tiiit îuijoiird'liui, dit tristement Cliarlc!?.
— Fa \)mn ?
— Kh ! bien, elle a été vendue.
— A qui ?
— Au bonljoinnie Jeun Pierre.
— Combien ?
— Neuf cent vingt-einci loui.s.
— Si tu savai.s ce ([ue je sais !
— Je ne le .sais j)as ; mais je m'en doute.
— C^uel malheur ! (Quelle inl'amie !
— Que veux-tu ? C'est nu» liiute. Tu es bien trop bon
d'ét
re venu exprès.
le ne le mentais pas, moi qui ne
t'avais i)arlé de rien. Quand es-tu parti de Québec ?
— Ce matin ù si.x heures.
— Mais tu dois être mort de fatigue, et ton cheval doit
être renfln.
— C'e.st le deuxième. J'espérais être ici à temps.
— Mais tu dois être moulu.
— Bah ! je n'y ai point songé. Tout mon regret, c'est
d'arriver trop tard.
Madame (juérin s'était habillée à la hâte et elle insista
pour (jue l'hôte (pii leur arrivait réparât ses forces. Elle
improvisa une petite collation à hupielle fit honneur
ra})pétit de Jean Guilbault, lequel, même à son état
normal, sans être aiguisé par l'exercice et la fatigue, n'était
pas à dédaigner.
Charles, resté seul avec son ami, demeurait partagé entre
h\ honte et la reconnaissance. Il y avait dans le procédé
de Guilbault tant de générosité et de dévouement, et sa
position ù lui-mcMue semblait
parler de ce qui s'était pas.sé.
si ridicule, qu il osait a peine
Heureusement, il est des gens avec lesquels il est
difficile de rester longtemps mal à l'aLse.
— Ah çà!f:t Jean Guilbault, après quelques instants
de silence, j'espère que tu ne comptes pas en rester là
i '5
3 ! ■
1. :
CHAHLKS (irKKIX
24»
avec M. Wagiiaër ? Il y a bien un iJi'overhe anglais ([ui
dit qn'il est trop tard de fermer l'écnrie (piand le cheval
est dehors ; mais enlin il doit y avoir nii moyen de
revenir sur toutes ces transactions fjui ne sont ({u'un tas
de lVi[)onneries. Voyons, toi ((ui es avocat, ou à peu près,
tu dois connaître ([uehiue remède.
— Tout est contre moi. J'ai donné la unun à tout cela.
M
on émancipation, mon négoce,
Tint
ervention
M.
Dumont ont couvert ce ([u'il y aurait eu d'illégal dans
l'ail';
1 1 re ,
Et
puis, un procès
nnerrcs, (piand on a
— Eh bien, un procès ! Mille to
raison, on gagne, celui qui a tort, perd, et voilà le i)rocès
jugé ! Y a-t-il un jugl^ dans le monde (\u\ donnerait gain
de cause a ce vieux miséi'able de Wa^naër ? .le voudi'ais
b
len voir cela
ar e.Kemi)
lie !
ipec
-Si je portais une action, ce serait une action très
iale.
— Alors, prciids une action spéciale, comme tu dis.
— Quand il n'y a point de précédent, on a peu de chance.
On n'aime guère que les sentiers battus par la routine. Dès
qu'il se présente qiiel<iue difliculté techni([ue,on s'en saisit
avec ardeur : tu ne coniniis donc pas les tribunaux ?
— Dieu merci, non. Eh bien, il faut se jeter sur iiutre
chose.
— Oui, j'y ai pensé. L'opinion publique
le voiler.
demi
isq
uer
— Ah çii, viens-tu fou ? Que te fera l'opinion, et que
fera-t-elle à un homme pareil ? S'il ne tient qu'à faire au
bonhomme la réputation qu'il mérite, je m'en charge.
Mais après cela ?
— Sans compter que je ferais un grand tort à Clo-
rinde, en détruisant la réputation de son père.
— Le beau malheur! Penses-tu qu'elle vaille mieux que
lui?
Charles se fâcha, et son ami fut frappé de l'ardeur
•I
'■■[
H
.;
2ôO
CHARLKS UUÉllIN
et de la per.si.stance avec laquelle il protestait de la
Hincorité de Mlle Wagiiaër.
— Au fait, reprit-il, la question est de savoir si elle
t'aime. Si elle t'aime vraiment, tu dois réussir. Voyons,
t'ainie-t-elle pour tout de bon ?
— Mais sans doute.
— Etes-vous bien sur de ce que vous dites, monsieur
le fat ?
— Mais elle laisserait tout pour moi.
— Alors la chose est bien sim[)le. 11 faut, si l'on
])er.siste à la marier avec Voisin, ou le tuer en duel, ou
enlever Clorinde.
— Un duel ! un enlèvement!
— Cela ou rien du tout.
— Tu as peut-être raison. Quel mal leur avais-je fait à
ces gens-lù ? Henri Voisin a fait plus que de me tuer. Il
a brisé mon avenir. 11 a tué ma pauvre mère, qui ne
survivra peut-être pas à ce dernier coup.
— Oui, il y a deux espèces de meurtriers, ceux qui
tuent lentement, et ceux qui tuent promptement; ceux
qui tuent froidement par intérêt, avec calcul, et ceux
qui tuent par passion, par colère, par vengeance, et presque
sans savoir ce qu'ils font ; ceux qui rencontrent leur
adversaire en face, qui risquent leur propre vie, qui le
combattent franchement, et ceux qui assassinent lâche-
ment, avec impunité, par ruse et par trahison. Je ne
suis pas duelliste ; j'ai horreur de celui qui donne la
mort sous quelque forme que ce s(nt ; mais je te dirai
ceci : de tous les criminels, le plui; vil, à mon avis, c'est
l'intrigant qui, pour faire son chemin, jette la désolation
dans toute une famille, sans s'occuper si la mort ne
viendra point sur les pas de la misère ; l'intrigant qui,
pour se composer une existence à son goût, prendrait
sans hésiter l'existence de trois ou quatre de ses sembla-
bles, pourvu que cela pût se faire légalement et avec
CHAllLKS (ll'HKIN
251
iin[)iinité. .l'ai eu tort do te parler de duel ; mais dans
un premier moment, quaiul j'ai ap|)ris cette vilaine att'aire,
si j'avais tenu Voisin à une poi-tée de pistolet, je l'auriiis
tué comme un chien ....
La triste pensée d'avoir contribué au malheur de son
ami, en le mettant en i'a|)port avec; Henri Voisin, auiiinen-
tait encore l'exaltation de
.lean Guilhault. Incapable
de faire de sang-froid le
'- '^ jfc'w nioindre nnil a son enne-
mi personnel, l'idée de
l'injustice et de la spo-
liation dont un autre
avait été victime, le
rendait pres(|ne
cruel. Charles, sous
>:â^ son reirard de
%:*ï%. teu,en présence
jjjDjSà de cet homme à
''- la contenance
ferme et déci-
dée, aux larges et puis-
santes épaules, aux
bras musculeux, sen-
tait passer dans son âme des sentiments plus énergiques,
une volonté plus inébranlable, une puissance d'action plus
grande que n'en comportait son propre caractère. Il avait
confiance non seulement dans le dévouement de son ami,
mais encore dans son énergie morale et physi(jue : il lui
semblait qu'avec lui il pouvait tout entreprendre.
— J'aurais mal fait, continua celui-ci, de le tuer comme
un chien. Il ne faut tuer personne, si clùen qu'il soit.
Mais quant à ce qui est d'enlever la belle Clorinde, c'est
une autre affaire. Il me semble, pour peu qu'elle le veuille,
que nous serons parfaitement dans notre droit.
:^
Ill^
! ;
V i
!
252
CIIAlil.KS (iDKllIN
fllH
— Rapt (lo ininoiiro ! oUsorva (Jliark's riiu'riii, .siiiii)le-
iiiuiit polir la loniie.
— Oui, rapt di' luinome (riin lîoti'. et H[)()liati()ii dt'i*
l)itMiH triiii iiiiiHMir (le l'aiitr»' coti'. Ce sera la peine du
tidioM. Oli ! pour cette iillairi'-là, j'en suis, et ((uaud même
je riHipierais d'i^ti'e un peu piMidii, il tant (jne cela se
tasse, As-tn nn l)()n cheval à toi ?
— Le meillenr de la p;iroisse.
— As-tii (pudipie ai'iicnt '.'
— A peu près ti'entc lonis.
— Kl vin;^t lonis (pie j'ai apportés. Miîis nons en |)ren-
drions du pii vs avec cel;! 1 Voici le plan, il n'y a p.is à y aller
par (jnatre cliemins. Tn vois }i]\\v. Waiinaé'r demain, tu
as nue explication avec (die : si elle consent à être ton
é|)ons(i et à i)artir iivim- nous. l'aU'aire est faite. Nons (;on-
viendrons d'une lieiii'e (|nelcon(|ue de la nuit. Noils
lon(M"ons on einpninteron> (piehpie part un troisième
cheval, et voilà ([ue nous liions par les concessions. Avant
le jour nous aurons lait terriblement du chemin sans (jne
le vieux misérable s'en soit douté. Rendus à une certaine
distance, pour é[)nrgner de la latigne à madame Guérin,
nous mettons deux chevaux sur l'i, voiture la plus légère
que nous pourrons nous procurer, et nous continuerons
par les concessions jnsipi'à la lîeauce, où nous i)rendrons le
chemin de Kennébec;. Dans moins de trois jmirs, nous
pouvons nons rendre aux l<jtats-Unis, et là, vous vous
mariez, et du diable si M. Wiignaër et notre ami Voisin
trouvent un moyen de vous démarier. En thèse géné-
rale, tout cela n'est pas très correct d'après mes principes,
mais enfin il y a toutes les circonstances atténuantes
possibles. D'abord je suis là pour veiller sur vous et
pour répondre de l'iionneur de ta fiancée. Je ne vous
perds pas de vue un seul instant ; car je galope cons-
tamment auprès de votre voiture en bon et fidèle
écuyer, avec mes deux bons pistolets à ma ceinture, afin
U
;
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; ^ ■■ î
1
i;
m
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M'
ciiAKM.s (;ii;i;iN
•2:>n
(le pouvoir riposter iiXiiiitiiL'cii.si'iiH'iit ;iii.\ liciis (|iii se
peniu't tniiciit de courir aprrs nous ou de nous h.irrcr le
pilSSilJi'l'
\\
U'ii cutt'udu. une lois uiiirics. \ oiis rrrirt'/ uni'
lottrc! polie et respect ui'usc à pii|)!i Wii.ii'Uiii'r. lui fiiisiint
mille juiiitiért, et rinlornnint des raisons «'t des motifs (pii
vous ont euii'aji'és h faii'e ce petit voyauc
Voyons, j'ai bien (iu(d(pu' scrupule à te |)i()poser une
pareille é(|uipée. Mais eulin, il me semble (|ue c'est le
seul movi'n de te sau\'er. toi et ta t'amille. d'une l'uine
certaine. Tu ne prends cette ibunarclie exti'ême ((u'à
ton corps dél'endant. Tu ne lui eulcNc
sa
lllle <|lie
parce (|u'il l'a enlevé ta l'orlune. et encore tu l'ais K
(îlioses lionnêtement
• • t *
Charl
es n'avait pas besoin (pi ou lui pi'ou\'at en trois
d
points la justice de sa cause; il était, dans ce moineiit-
li\ surtout, sullisammeiit i;xalté pour embrasser avec
ardeur la proposition (pi'on lui faisait.
r
i'e\[)edition
fut d
onc décrétée et 1 on continua à en
))réparer d'avance jusqu'aux moindres détails.
Les lieux amis s'étaient levés de table et ils marchaient
à pas précii)ités dans la chambre, imi étoull'ant toutefois le
plus ([u'ils pouvaient le bruit de leurs |)as et de leurs
paroles, aliu de ne [loiiit réveiller les personnes de la
maison (|ui dormaient.
Dans le silence profond de la nuit, leur conversation
se prolongea animée, confiante, exprimant sur leur visage
et par leurs gestes les sentiments qui ne ])ouvaieiit pas
trouver dans les intlexions de la voix une issue suffisante ;
disposant tout, ne doutant de rien, aplanissant tous les
obstacles, trouvant réponse à tout et antici[)ant avec une
fiévreuse impatience le moment où ils pourraient déjouer
les projets de M. Wagnaër et du gendre de son choix.
Us se séparèrent fort tard, en se disant presque
j^y
eusement : A demain !
f
■'•"■"■■
'l'A
Mi
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', h !-.
: i
CHAULES (irKKIN
IX
[. A l' F/r l 'r K C RO l X 1 ) K C ) Il A 1 1.
lIARIiKSiiose trompait point:
(Jlorinde rainiiiit passionné-
iiieiit. Kilo Taiinait (U'jà
avant de le connaître, elle
l'aimait beanconp pln« de-
^ puis (pTelie se savait aimée de
•le 1
Ini.
Si la fo(|netterie inhérente au
-^ rôle (in'elle jouait dans la société
»()ii elle se trouvait, avait léiière-
■ ^ ment terni l'éclat de cet amour.
^ il venait d'emprnntei- une non-
vidle ardeur à un sentiment
l)ien dillerent ([u'on avait l'ait naître chey, elle.
Klle s'était amusée (piel((ue temps de la tournure peu
éléu'ante. des manières uauches et ]>rétentieuses, de la
liirure et de l'allure vu'iiaires de M. Henri V^oisin.
l'éternel compairnon de (Jharles. Mais elle le croyait
sincèrement dévoué à celui-ci. et elle lui passait ce (]u'il
avait de désairréahle en t'aveur de ses bonnes intentions.
Du reste. c<jmme on l'a vu. l'avocat avait jusqu'alors
plaidé sa cause auprès du père, et n'avait pas encore
jui^é î\ propos d'importuner la, l'io de ses galanteries, se
ré.servant de touil)er éperdument aun)ureu.\ d'elle, au
jour précis oii il aiM'ait réussi dans ses n jgociations.
Ce jour étant arrivé, Henri Voisi)i s'était mis à déve-
lopj)er une foule de belles pensées, de talents agréables
et de jtdies manières, (ju'il avait jusque-là tenus cachés,
de mC'Uie '(uo la chenille (ians son enveloppe tient roulée»
les ailes qu'elle di)it plus tard étaler au soleil. Le clirysa-
,il
CHAllLKS (iCKRlN
•>■
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)lMt -.
nné-
elle
le-
i (
e (le
te iiu
)Ciete
uève-
uour.
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ment
[e peu
lie la
loisin.
•oyait
(pi 1
ItlOllM.
alors
liicore
les, se
, au
(U?ve-
ibles
|ic1k's.
(ulées
lirvsa-
lide se brisait, et la elionille sortait ; mais, iK'las ! sans
être devenue papillon.
Ses ma(lri,i;aii\ l'taient cent fois pins ridicules (jue son
silence, son empressement plus désavanta<^eux (pie sa
timiditij, ses attentions plus gauches ip.ie ses gaucheries
miMues. Il dansait d'aprcn toutes les r(''gles de l'art,
mais de manière à faire maudire l'art et toutes ses
règles. Il chantait juste, mais avec une voix |)lus ti'iste
(jue si elle eut ('•té fausse. Depuis (|u'il cultivait mieux sa
toilette, il «'tait parvenu à faire l'essortir davantage sa
laid
eiir et s;i vu
lgarit(
('liarles était trop préoccupé de mille autres choses
pour avoir .einai"(|ué l'espèce de métamorphose (pii s'était
opérée chez son ami. .. (Jlorinde, avec cette justesse de
coup d'<x.'il ((ui distingiu' son .sexe, avait vu tout de suite (jue
tout cela se faisait en son honneur. (Juchpies graiiieusetés
un |)eu ti'op f;.milièies (\\ir l'ami de (Jharles s'était per-
mises envers (die avaient confirmé ses s()up(M)ii,>
Kni
m
M. Wagnat'r, tout en plaisintant. avait laissé tomber
(jiudques mots propvs à faire croire ([uil ne serait pas
taché d'avoir M. Voisin pour sou rendre.
II
ne circonstance <iue nous allons eclaircir iuiMitot
l'avait empêchée de faire part de cette découveite à
celui ([u'elle intéressait b; plus. Mais de ce i.tuiueiit la
ré[)ulsion instinctive (pi'elle éprouvait, se (diaiigea en une
aversion profonde, et l'amour (ju'elle avait pour Charles
s'accrut de to;'.!<' la crainte qii'(dle entretenait de \i)ir
son existence liée à celle d'un homme méprisé et détesté
tout à la fois.
Le lendemain de l'arrivée de Jean (îuilbault à II
• • • •
dans la matinée, Clorinde était dans son 1- id'Mr, oii elle
brodait et lisait tour à tour ; dans le mcuent, elle lu;
faisait ui l'un ni l'antre.
e était assise sur un petit tabouret en laine
Eli
d' Allemagne près d'un canapé ; sa tète s'appuyait sur
P
2.-)(i
CHAULKS (UTKIUX
11
II
! M!
I*. i M
11
sa lUiiiii, son coiule sur le canapé, sa broderie était par
teri'e, son autre bras laissait tonil>ei' ouvert à denii le
livre dont elle avait essayé la lecture.
Le petit boiuloir était meublé avec luxe ; Clorinde, à
))eu près maîtresse de ses actions, co[)iait à la campagne ce
(ju'elle voyait cbez ses amies de bi ville.
Un uuéridon en bois de rose était couvert de riches
albums, de /.rry<.vf(/,v'.s', (|ue domiiuiit un vase de porcelaine
rem|)li des plus belles tleurs, ])roduit d'une sei're à
huiuelle nos lecteui's siivent que In jeune (ille consacrait
une grande partie de son temps.
Cette chambre ouvrait d'un coté sur le grand salon
de la maison et de l'autre sur une chambre à coucher.
Mlle Wagnaër était beaucouj) plus pâle qu'à l'ordimiire ;
son sein était agité, et il y avait dans sa pose nonchalante
jdus de découragement (|ue de mollesse. Elle tressaillit
tout à coup: un bruit très léger, à peine perceptible, avait
causé ce mouvenuMit : c'est qu'il y a quehiue secret aver-
tissement magnéti(iue (jui révèle l'approche d'une [)ersonne
aimée, sui'tout dans les heures d'angoisse (|ue l'on éprouve
à son égard.
— Je vous attendiiis, dit-elle, d'un air ti'iste et presrjue
solennel, au jeune homme qui entrait dans ce moment
dans l'autre salon, précédé par une jeune lille de chambre
espiègle et gentille, depuis peu au service de la maison.
— Anna, dit-elle, si M. \ Oisin se présente, t'ût-il même
accompagné de mon père, vous lui direz qu'il ne ])eut pas
me voir ce matin. L'impression que fit ce peu de mots sur
rétudi:int se traduisit immédiatement sur ses traits,
— Je vois avec plaisir, dit Clorinde, (]ue vous vous
résignez à vous séparer de votre inséparable.
IjC ton d'ironie avec lecpiel ces paroles étaient pro-
noncées 'it voir à Charles ({u'il était deviné. Son visage
était de ceux sur les(|uels on lit mieux cjne dans un
livre.
t i
CHARLES GUÉRIN
257
-h
L'Iieiiro était .solennelle et tous deux comprirent au
premier regard que leur sort allait peut-être dépendre de
cette conversation.
Ils prirent place sur un div.'iu dans un des angles
du salon et gardèrent (jnelque temps le silence.
Clorinde le rompit la première :
— Mon père venait de sortir, quand vous êtes entré. . .
Vous ne lui avez rien dit V
Charles (it un mouvement qui trahissait l'orgueil
blessé, comme s'il eut voulu dire qu'il se félicitait de .son
silence. Puis il racîonta d'ur.e voix émue ce ([ui lui était
arrivé et ce que l'on suj^posait des intentions de M.
Wagnaiir, en y mettant toutefois la plus grande résrrve.
On conçoit aisément rhiimiliation [jrofonde (jue res-
sentit la jeune lille. Il lui restait ce|)endant la dure
nécessité de conhriner par son récit une partie de ce
qu'elle venait d'entendre.
— Mon père !ie [;eut pas avoir toutes les vues que vous
lui prêtez, dit-elle ; mais il n'en est i)as moins vrai qu'il
.songe sérieusement à me nuirier avec M. Voisin, et je
crains l)ien qu'il ne consente que dilîicilement à notre union.
— Mais. vous. Clorinde, vous ?
— Moi, lit-elle tristement, moi ?
Charles .se leva bru.si|uement et, involontairement, il
lui lança un regard de mépi'is.
Do grosses larmes jaillirent des veux de Clorinde plutôt
qu'elles n'en coulèrent ; elle détourn- la tête, et elle dit
comme se parlant à elle-même : Voi . ce (|uo c'est : il
garder,! cette opinion de moi toute sa vie... Il ne me
croira pas.
Charles se rai)procha d'elle et reprit sa place sur le
divan. . . .
— Clorinde, dit-il, Clorinde, vous êtes bien faible, bien
légère et bien coupable envers moi, si vous croyez qu'il
vous est permis d'appartenir jamais à un autre qu'à moi.
. 17
I
■i
l
•
r
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II''
i;;^^
2Ô.S
CHARLKS (JLn<:iUX
— Écoutez, dit la joiuio lille on faisant un oll'ort sur
elle-niôuie, écoute/, je ne savais [)as avant ce temps ce ([ue
c'est que de soullVir et d'être malheureuse ; mais je com-
prends à i)résent que l'on peut être assez, iillligée [)oui' si;
donner la mort !
— Se donner la mort ! [1 y a d'autres remèdes que
celui-là, aux ./."nations même les [)lus criti(pies.
— Peut-être !
— Est-on obliué d'obéir à des ordres injustes '.' l)oit-t»u
contre son c(x;ur et contre soi-même donner lit main à
un complot malhonnête, parce que celui ((ui l'a formé
— l']st votre père, ajouta lentement la jeune (ille,
forcée à rougir de son père devant lui !...(Jliarles, si vous
m'aimiez, vous me ménageriez davantage.
— Le mot est dur [)eut-être ; s'il u y avait ((ue nu)i de
trompé, mais ma mère....
— Votre mère! l/aiiiu'/-vous beaucoup votre nu""'re ? dit
vivement (Jh)rinile.
— Si je l'aime Ix'aucoup 1 Htrangci question! Tous ceux
(jue j'aime, (Jlorinde. je les aime lieaui'oup. Mais ma mère,
vovez-vous. c'est autre chose. (J'est de la reconnaissance,
c'est de l'admiration, c't'st du (h'VoiuMnent. poui' elle (pii
s'est dévoui'e à nous, qui a ret'usi' la t'orlune plus d'une [\i\<
\umv être seule à veiller sur nous,
— Alors si Vous aimez autant voti'e nièi'e ([Ue \'ous
l'assurez, vous C(>ui[)i'eudrez ce ([ui- j'ai à vous dire. Kcou-
tez-moi bien, Cluu'les. et vous ju.'j,'erez de la conduite ([Ue
je «lois tenir. \^)us me di\'ez cv (pie vous feriez si vous
étiez à ma pla<'e.
Je suis née à Jersey, t'ouime vous le savez. .Mon pèie
était livré à de grandes spécidatioiis de commerci'. ma
mère a[)pai'teuait à uik' l'auiiiie ti'ès coiisidért'e. Son pèic
était chef-juge, et son aieul a\ait vtr grand bailli. Mlle
avait a])porté eu dot à mon père, outre une forte somme
d'argent. [)lusi(Mn-s iieaux vergers doiil il tirait un excel-
CHAULKS GL1:RIN
259
ont parti.
l)i
eux (lu CCS vergers étaient situes tout près
de Siiint-llélier^ lu capitale de l'île où nous denieui'iuns.
Je me rap[)ellerai toujours avoir été avec ma mère et
quelq
ues-unes tle ses amies cueillir les pommes (|ue 1 on
entassait dans de ,ii;raiides hottes pour les porter au
pressoir, afin d'en faire du cidre. Il y avait aussi les
pommes ue cnoix, (|ue 1 on cuei
liait
ivei" heauconi) de nr/
P
cautions, et ((ue nous mangions, ou ([ue nous envoyions en
cadeau à nos amis. Autant ([uc je m'en souviens, nou.^
étions bien lieureux a Jersey lors([ue ma inere vivait.
J'étais bien jeune lorsiiue nous avons ([uitté l'île, mais
plusieurs cho.ses sont restées dans ma mémoire. Je me
souviens surtout de nos promenades au hord de la mer, ei
du varec, ([lie les vagues jetaient sur le rivage comme de
grandes écliar[)es à franges de soie ou de dentelle.
Ma mère s'était mariée malgré ses parents. (|ui n'avaient
conscMiti à son mariage (|iie pour préviMiir un échit. Les
alVaires de iiiDU père ayant mal totnaié. il fut (ddigé de
vendre tout ce (pTil [)ossédait. On fut même sur le poini
de rem[)risouner, et luuis nous vîmes cont raints à laisser
le p;iys.
Il fut décidé nue nous passerions imi (lanada. oîi nous
avions des parents, et oîi mon père se proposait d'établir
un petit négoce, ave(^ l'argent ([ue ilevait nous faire [)asser
la famille île ma mère.
Je me souviens encori', comme si c'était hier, de notre
déi)art clandestin, et coml)ien de larmes fui'ent \eisées.
lorsciu'il nous fallut prendre congé de nos parents.
Je me souviens de la chaloupe (|ui nous conduisit et <(ui
fendait les vagues vertes et blanches à leui' s(,mmet,et de
l'écume salée (pii m'entrait dans la bouche et me navrait.
Je me souviens de la petite chaml)re toute petite oti on
nous mit, de la iner, des matelots, îles cordages, du rttulis
du vaisseau, des bâtiments ipie nous rencontrions i[uehjue-
fois et quj nous voyions disparaître, comme s'ils eussent
ifl
•1
M
•2(i()
CIIAIILKS orKUIX
; 'i
llii
oté L'iigloiitis iui l'oiid (le rOeéan, ut reparaître ])lu.s loin
sur la crête d'ime vague haute couiuie uue nu)nta,ij;ue.
J'avais sept aus alor.s. (Jes iuipressious sont pour bien
«lire les premières impressions fortes (ju'ait re(;ues uu)n
esprit : et je ue trouve, eu remoutiuit dans mes souvenirs,
prestjue rien (pii soit plus ancien <|ue cela. Il me semble
• pu» j'ai (iommencé à vivre et à penser sur la mer.
La traversi'e l'ut longue (;t périlleuse. Nous eûmes
longteinits des \i;nts cont rairi's, des bourrasques et des
_^ tempêtes. Mon père tut
/ — -^^ malade du roulis, uni
mère ne U' fut pas. Kl le
avait une maladie ])lus
sérieu.se (pie i!elle-lfi,
cette pauvre mère !
KUe était rongée par le
chagrin et il semblait
que cha(pie lieue (jue
nous faisions en
r-
f<în nous éloignant
de Jer.sey, em-
poi'tait une par-
tie de s(Mi exis-
tence.
Durant les
--=" - ' -"=^ _ longues heures
d'ennui (|u'elle passait da\is le calme ou sur le [jont, seule
avec moi. tandis que uu)n i)ère cau.sait avec le capitaine ou
avec les autres passagers, elle nie racontait tout ce qui lui
était arrivé depui.s .son enfance ; elle me disait une foule
de choses que je n'ai pu bien comi)rendre que longtemps
depuis. Elle disait souvent en riant qu'elle était folle de
me tenir ainsi des discours de grande personne.
D'après ce dont je puis me souvenir, elle avait épousé
mon père par dépit de ce que ses parents n'avaient i)as
I
CMAHLKS (U'KUIN
261
voulu lii laisser marior à un jeune honinie pauvre (|u'elle
uiniait.
Ses parents avaient t'ait beaucoup «le (lillienlté ; nuiis
elle iivtiit déclaré résolument (|ue cette lois elle disj»)-
serait (relle-ineMue suivant f^m goût. M. Wagnaër passait
pour faire de l)onnes alFaires, et à part la dillérence
de position et d'éducation, il y avait peu à objecter.
Ma i)auvre uièri; attrii)uait tous no> niallieui's à sa
désobéissance, et elle répétait sans cesse ([u'uiie jeune lille
qui se marie à sa tête, et maligne ses parents, se préi)are
une vie de misère.
Il .y
iivait ((uatre autres |)assagersù bord de ce vaisseau
leux man
hand
s eiîossais avec (pu mon père s'était tout
d'abord lié d'amitié, ce (pii taisait (pi'il passait une grande
partie de son temps à joue»' au.\ cartes et à l'umer avec
eux ; un vieu.K gentilbomme IVaiu^ais (|ui se lendait au
Canada pour y réclamer une succession. et un jeune prêtre
irlandais, «[ui avait tait ses études à Paris. Ces deux
derniers causaient souvent avec ma inère. ipii avait reçu
son éducation en Franc(.'. Mon aïeule maternelle r'tait
française et catliolique ; nniis nuni grand-pèie avait voulu
que ses enfants fns.sent élevés dans la religion protestante.
Ma mère aimait beaucou[) la controverse religieuse, soit
qu'elle eût des doutes sur le culte qu'elle i)i()fessait, soit
qu'elle voulût faire du prosélytisme, ce qui est une
m.dadie assez commune chez, les personnes de notre pays.
Eli
e entamait soiiven
t de 1
oiigues discussions,
ans
esquelles elle ne laissait pas (|ue de donner beaucoup de
trouble au jeune prêtre, au grand amusement du vieux
ï'rançais, qui était cafJioli(/ne à <jros yniiiis, comme il le
disait lui-même.
Cependant peu à peu ma mère devenait moins railleuse
et il arrivait souvent qu'elle écoutait avec un silence
respectueux et prescpie convaincu les discours de .son
adversaire.
r
'1
.
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Je
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2()2
CHAHLIiS (ilTKKlN
j'
lii ' '
!
il
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Nous n'étions point à la moitié' du voyage, ({u'elle fut prise
d'un crachement de sang violent, et elle devint si malade
<iu'il lui était rarement possible de sortir de la clnunlire.
Le vieux Français avait une certaine exj)érience et
(piehiues connaissances nu';dicales : il dit en secret à mon
père (|u'il ne pensait pas (jue ma mère vécût longtemps.
Klle puraissait elle-niême frappée tle cette idée : elle
parlait so!ivent de la mort et me faisait promettre de
prier Dieu tous les jours pour elle,(iuand elle serait
morte, et d'être bien bonne et bien obéissante.
Cepend.ant nous touchions au terme de notre voyage et
elle paraissait mieu.x. Un soir (nousétions alors à l'entrée
du golfe Saint-Lîiurent), il faisait un beau temps calme et
le soleil allait se coucher tout resplendissant de lumière ;
ma mère alla s'asseoir sur un biuic sur l'arrière du vaisseau
et, contemplant le spectacle impos.int que nous avions sous
les yeux, elle me prit sur ses genoux et fondit en larmes,
.le pleurais avec elle sans trop savoir pourcpioi. Elle prit
une petite croix de corail (lu'elle avait sur sa poitrine,
attachée avec un ruban bleu ; elle me ])assa le ruban au
cou et me donna la petite croix comme pour me cousoUm',
ce (\m ne nian([ua pas de réussir.
Dans la nuit mon père vint me réveiller et me porta
dans ses bras auprès du lit de ma mère. Je vis là le
jeune ecclésiasti(iue (jui était à genoux et priait, et le
vieux Fran(;ais (|ui était debout et paraissait bien alUigé.
On me mit à genoux sur une chaise tout près de ma
mère, qui (it un ellort pour s'a.sseoir et m'embrassa.
— Ma petite (ille, dit-elle, je vais mourir. Je n'ai i)lus (|ue
([uebiues heures à vivre. Ecoute bien ce quejevaiste
dire pour t'en souvenir toute ta vie. Tu vois ici un prêtre
catholique et tu sauras (jue je vais mourir catholupie : je
désire que tu vivas et meures dans cette religion, qui est
la meilleure, . .
— La seule véritable, interrompit le prêtre.
("HAKLIvS (irKHlN
968
— Lu seule véritable, reprit nia mère avec docilité. Me
proinets-t»! que tu le fera.s?
Je regardai mou pèie,qui me dit :
— J'ai j)romis à ta mère de te taire élever dans la
relinMon ea
tliol
Kiue.
— Je promets de vivre et de mourir catliolitiue, dis-je,
eu tremblant de toutes mes forces, les nnuns jointes et
les yeux fixés sur ceux de ma mère, qui rayonnaient
d'un éclat inaccoutumé.
— Il l'iiiit ((ue tu sois bonne, obéissante, sage, et que
tu ne donnes aucun chagiin à ton i)ère, au contraire (jue
tu lui aides de toutes tes petites forces et que tu me rem-
pb
ices dans les soins
lu menaiîe, riuan
d t
u seras assez
fraude pour cela. Me promets-tu cela ?
— .le serai bonne, sage et obéissante, dis-je, d'une voix
forte.
— Maintenant, ce n'est j»as tout : quand tu seras grande,
tu vondi'as peut-être te marier.
-01
1 ! non,
dis-
je, si tu veux vivre et ne pas mourir, je
te promets (|ue je ne me marierai pas. .le resterai
toujours avec toi. .Je disais cela d'un ton de conviction,
blable mandié eut pu se faire. Ma mère
comme si un .sem
et tous les autres ne purent s'empêcher de sourire. Ecoute
bien, me dit-elle, je ne suis pas libre de mourir, et quand
tu seras grande, tu seras peut-être d'avis de te marier. Il
faut (jue tu me promettes de ne te marier (ju'avec celui
que ton i)ère te destinera pour éiioux.et de t'en rapporter
entièrement à lui. Les enfants (jui se marient sans le
consentonent de leurs parents sont toujours nnilbeureux.
Te souviendras tu que ce sont les dernières paroles de ta
mère ? Je te les ai répétées bien des fois ces jour.s-ci, pour
que tu ne les o
iblies j
imais.
Puis elle prit la petite croix de corail qu'elle m'avait
donnée, elle la plaça dans mes nmins. Garde toujours
cette petite croix pour te souvenir de moi. Me promets-tu
V-
,
f
1 '
|t
!
: 1
' * i
i
264
CHARLES (JrriKIN
de ne pas te inariur malgré ton père et de l'écouter
toujoiir» en toutes choses ?
— Je promets, dis-je, de me marier comme papa
Voudra.
— Eli l)ien, dit-elle, cha(|ue rois'(|ue tu verras cette petite
croix, tu te souviendras do ce (piu tu ui'as prouiis, n'est-i^e
pas ?. . . Elle lit encore in» ellort, m'embrassa, et l'on
m'emiK)rta.
Je ne fermai pas VœW de la nuit : je ne savais pas ce
que c'était (jue la mort, j'épiais jusqu'au nu)indre mouve-
nuMit.
Il y eut beaucoup d'allées et venues toute la nuit,
et le matin, on me lit nu)nter sur le pont, oii je vis nui
mère étendue sur une espèce de lit : elle paraissait
dormir. Le capitaine, les passagers et tout l'étiuipiige
étaient à genoux et le jeune prêti'o lisait des prières.
Je compris alors que nni mère était morte, et j'eus une
idée confuse de ce (jue la mort peut être.
Restée seule avec mon père, il tint sa parole et me fit
élever dans la religion catholique ; mais il me rappela
souvent qu'il espérait que je serais lidèle à ma promes.se,
et que je devais me préparer ù épouser l'époux de son
choix, sans «numnire et sans hésitation.
Je fis graver sur la petite croix de corail mes initiales
et la date du jour funeste où je perdis nui pauvre mère.
Maintenant, vous savez tout. Ce vcl'U solennel fait
entre les nuiins d'une mourante ; cette promesse de mon
enfance, pensez-vous, Charles, que je doive y manquer?
Le jeune lu)mme ainsi interpellé garda (pieh^ues
instants le silence.
Il était profondément énni. Mais l'instinct de ses
propres intérêts, et mieux que cela un sentiment plus
noble, que le récit de Clorimle avait accru, le poussèrent à
soulever une distinction qui lui pîirut formidable.
— Votre promesse, dit-il, peut bien vous empêcher de
l"»!
h
CIIAHLKS (illKHIN
265
vous iiuiriui" avec moi, tant (jiiu votro i)ère n'y consentira
point ; niius elle ne saurait vous obliger a devenir naidume
Voisin.
— Je l'espère bien, ([uoi(iue mon père l'entende autre-
men
t. Il
y a longtemps (jne je vous aurais iniorme
de
toutes ces choses, mais, dans les commencements, mon père
l)araissait voir vos assiduités d un assez bon a'i
d'
il. Di
m
oment oti je me suis apergu (jii'il prenait M. Voisin so
us
sa protection, je vous ai conseillé de faire des démarches
que vous avez négligées. Je ne pouvais point vous taire
connaître mes motifs. Aujourd'hui mon pèie m'a i)arlé
très (dairement. Il prétend m'avoir toujours destiné M.
Voisin dejiuis qu'il le connaît. 11 m'a fait une scène bien
violente et, pour la i)remière fois de sa vie. il m'a parlé
durement ....
D'ai)rès ce (|u'ils connaissent, m)s lecteurs s'imaginent
bien (jue notre héros dut abandonner toute idée d'enlève-
ment. Malgré les plus tendres })ar()les qu'ils purent se
dire, Charles se retira doublement malheureux. Il aimait
Clorinde plus que jamais, plus (pie jamais il était certain
d'en être aimé ; mais moins (jne jamais, il n'avait d'esi)()ir
de la posséder.
HMN DE LA THOISIKME PARTIE.
r'Tri^
1^
(
•j»;»)
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Il j'
ciiAKi.Ks (;i'i:i{i.\
QUATIMKMK l*AirriE
UNK l'AUVUK FAMIIJ.K
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CIIAKMIS (ll'KHIN
>(i7
(liui.s le côtû |)liili>.si)|)lii(jii(' (le son rôle une eonipenisn-
tion à .ses soi illVii nées. Une nn^'ic de l'innille, jiis(iue-lii
heiirense diuis wiuî condition honorable, et entoun'e de
tout (!C! ((iTil fiinl jxMir l'iiire aiiner hi vie. qui se voit tout
ù (!()ii|) jetée, elle et ses enfiints, dans nn ét;it de pénurie
voisin de la. misère, s'estime à ses propres yeux tout
autant décime et exilée, et il lui faut beaucoup plus de
résignation pour accepter les désagréments sans nombre
qui se présentent à. la suite les uns des autres sous une
l'orme il'autant plus désolante (|u'elle est plus triviale,
(/elui (jui connaîtrait toutes les «louleui's épi'oiivées dans
de (diétives man.sardes par des veuves ou i\o>* oi'pludins,
(jui saurait redii'e avec; éloipuMice tout ce (|u'il s'est
«îonsommé de grandeiu' d ame (M de courage dans ctis
luttes ob.scaii'es contre l'iid'oi'tuue. celui-là serait aussi
touchant et ])eut-être plus instructif (|ue s'il savait au
juste la ((uantité de larmes qu'ont pu contenir les yeux
des reines et des princesses depuis le commencement
du mon(l(\
Dans l'appauvrissement d'une famille, il y a une mul-
titude de détails allligeants (|ui rent»u\ellent cha(iiie jour
le .sentiment du malheur ; il n'y a pas jusi|u'iï la moindre
habitude de l'ancien temps, jusqu'au moindi'e meuble, au
plus petit fragment, au plus miuc(î ilébris échap|)é au
naufrage de la fortune, qui ne rappelle tout un monde de
délices [)erdues, et ne eontriste ITime doublement par la
cou.science de l'infortune et i)ai' le souvenir du boiiheui-.
L'isolement est alors moins une nécessité qu'un bienfait.
l*ar un sentiment (pii fait jjcu d'honneur à la nature
Innnaine, la plupart des amis, ou tout au nH)ins de ceux
que l'on comprend sous la dénomination banale de i-oii-
ndissiinrea, se retirent d'une maison allligée, comme si le
malheur était contagieux. iMais s'il en était autrement, la
(U
!td
présence de ces amis et de ces connaissances serait plus
souvent nuisible (prutile, plus importune que consolante.
2()H
CIIAKLKS (UJKHIN
i|i^
Il est si jR'ii (io piMsoiiiii's , iiiôiMo dos plus cliaritahles, (|iii
soiiproniic'iit riiiliiiic (li'liciitesHo avec laiiiioUo certaines
misères doivent être secourues. Les i^ens bien nés sont,
dans laUiiciiiîii. comme les malades i|iie tourmente un
rliumatism»? inllaMimat>/irt' : le moindre ellort pour le.s
soulairei". le moindi'e <'ontact, si doux, si léirer (ju'il soit,
tait courir dans touti's les lil)ri's <le leui- existence un fris-
sonnenient douloureux. Heureux alor<, dans son mallieur,
celni ipii peut s'isolei' et panser dans la solitudt» les plaies
de son Ame !
Tel tut le sort de madame (îuérin. peu de tem|)s après
la Vente judiciaire des hiens dont elle avait imprudem-
ment transutis la jiropi'iété à sou lils.
Ije dimani'lie tpii suivit ce jour luneste, le vieux dean
Pierre se présenta, accoinpaiiiié de sa l'emme, aussi décrépite
et aussi avare ipie lui. Il veiniit visiter sv'// him, comme
il disait, et slirniliei" brutalement à Voctii/xiiift ([u'elle eût
à d-'loier dans la (juin/aine. A xoir ces deux j)ersonna<^es
examiner minutieusement, de la cave au Lireuicr, la maison
et toutes ses dépi'udances. ou aurait cru ((u'ils en étaient
do bonne toi les propriétaires incommuMibies. Ti'airent de
M. Wa^naër trouvait une volupté <j!,r( ssière, inélan'^ée de
vanité et de jalousie satisfaite, à i. ntrer, comme il lo
taisait. <lans l'i'sprit d<' sou rêde.
Madame (îuérin se décida tout de suite à ((uitter !a pa-
roisse, et elle lit loui'i' par son lils un petit loirement dans
le tau bourg Saint-.Iean, à (Québec : par là, elle no restait
point séparée de Charles <'t elle s'éloi'.;nait d'un endroit
(|n*il lui était désormais trop i)énil)le d'habiter.
Mlle lit un encan d'une paitie de son nnumixe. des
animaux. i\os ustensiles d'!i;j:ri<ulture et de tout ce (|ui
était néce.s.saire à l'exploitation d'une ferme. S'il lui fut
pénibli' de .se défaille de ces objets, si;s rejirets n"éj:;alèront
certainement point ceux de l'oncle Chariot, à <|ui on
enlevait »t)n exi-Htenie en lui otant les instruments de son
It
('IIAH!J:s (II'KIUN
2(i!l
triiviiil et 011 hrismit tout ;ï coiii) ses liahitiulcs. Co lut U-s
larmes aux veux (|ii(' le Irèrc de M. (jin'riii mit ; ii ordre
ces débris d'iiiie tortiiiie (|iril avait \ ne si lloi'i.ssante. Il
niîiniait et i)a'|)i»it a\(e amour, cnmme pour leur dire
iidieii, la cliarrue, le râteau, la liêelie, le Iléaii, et, par-
dessus tout, la houiie vieille eo<:iiée (pli avait abattu tant
d'arbres dans la foret.
Ce bra\(' ciiltivateiir pensa av(H; raison (lu'il ne (le\ait
j)as abandonner dans son niallieiir une tainille dont il
avait parta.iié l'aisance, et il s'ollVit à raeeoinpaiiiier à
(.Québec, bien certain (jiie. par son tra\ail et son industrie,
il a|iporterait clia(|ue soir plus d'argent à la maison
i\n\\ n'y causerait de dépense.
Peu de jours après la visite de l'adjudicataire, Charles
riMMit une letlre de .M. Wajiiiai'r. Celui-ci coiumencait
par lui dire ([lie. au moyen d'arrangoments (|u"il venait
di' prendre, il était certain de lui remettre dans un
mois U; montant du billet (pi'il avait endossé, avec
l'intérêt et les trais, et le soiniiiait en même lemps de
('(îsser certains discours injurieux qu'on lui avait rap-
portés. Il lui iap|)elait t|Ue c'était librement ((u'il avait
encouru cette dette, ([u'il d«'vai! savoir ce !|iril faisait,
et ipi'à la rigueur, lui. dernier endosseur, naiirail pas
été tenu de rien lui rembourser. (Tétait aussi de plein
gré (|u'il avait consenti à la vi-iite de ses iniineiibles sans
discussion préalable de ses meubles. Il était donc dillicile
de s'e.\prn|uer sa conduite, surtout lors'|u'il ne |)eiHlait
rien ; il devait se f/diciter (K; la vente de ses propriété»,
(jui avaient obtiMiu un prix |ilus considérable (lu'on
n'eût dû l'espérer.
M. Wagnaër tenniiiait par une i»éroraisoii ah irafo sur
l'ingratitudo que montrait un jeune homme traité |)ar lui
(Ml ami, et, pour conclusion, il lui interdisait à jauiaLs
l'outrée de sa maison.
Il n'}' avait pas dans cette missive un mot (U' (Jlorinde
,iH
■HHHMil
•fie
i U
M
270
("iiAHi.Ks <;ri:iîiN
Ml (l(j Henri Voisin, et il n'en étMit ([ue plus é\ ident. piii-
l'iistneo dont elia(|ne plii'îis'! étiiit pleine, ([iie ee dernier
rav:iit dictée d'nn hont m rantre On i)oiiV!iit la lire t;t la
reliiH' sans ti'onver nne seule syllahiî (pii pût conipro-
niettri' son antenr.
Malgré la défense (jn'on lui Taisait, et peut-être même à
cause de ci'tle d^'lense, il eût r\r hien facile à notriî héros
do se ménager des entrevues secrètes avec Clorinde ; mais il
comi)rit tout de suite tout ce ([ue sa position avait de faux
ett(u'il aurait l'air de mendiei' clandcst ineuient auprès de
cette jeune lille la fortune dont il se soyait dépouillé.
lîien «pi'il lui en coûtât l»eaucou|). il se décida à la laisser
juirei' elle-nièiue de ce (pielle de\ait faii'e dans les
circonstances dilliciies où (die se t roux ail. Il lui ('cri\it
en peu de mots, lui aunou(;anl s,»n dépai'l prochain et
celui de SI faiiiille. l'infonuaut de Tordre (|u"il a\ait i"e(;u
de .M. WaLinaèr. de l'ohlii^at ion »|u"il y avait pour lui de
s'v confoi'iner. et pi'oleslant avec n'-servc et diunité.
toutefois, de l'amour (|u'il eutretcuait et eut ret ii-ndraii
toujours pour elle. Il ne rc(_ni aiicimc ré'ponsi'
lii^ joui' li.\t'' poiH' le dt'parl arri\a. .Madauu' (iut'-rin cl
SI fille .'issistèsent à la iiu'ssc de ^rand matin, taudis (pic
l'oncle < 'harlot faisait chai'icr à liord d'une -'•élel ti' ce
(ju'ils devaient emporter df m(''ua'i('. <*"t''i;iit pour (dles.
comme nous l'axons déjà vu. une pieuse hahitiide à
lai[uelle (dh's maui|u;iieut rarement, et ce jour-là (dles
axaifiit hesoin plus (|ue jamais de |)uiser au pied (h.'s
îiutLdsc(>tte rt'siunation sainte (pii. dans l'àme sensible de
la femme, peut seule adoucir les amertumes de la xie.
.Vpi'ès avoir aidi' à son omdi» à transporter les derniers
hallots d'ell'ets. (jharles r(îxiut à la maison, et ayant fermé-
avec précaution tous les coiil revents et toutes les portes,
il donna un tour de <d«d' a la porte principale cl, tout eu
l.alaïK.aiM au hoiit de >oii bras h' trousseau de (defs.il
s'arrêta (pi<d(|iM's instaets sur la tertre (pii se Iroiiviiii
("IIAHI.KS (ilKin.N
i>
ilt'Viuit ht iiiiiisoM. Dr là il coiittMMiilii Iniiutt'iup.s raiise,
la pniiiti'. TriiTiM'. la maison de M. WaLriiai'r. li; lloiive et
tout l(î i)aysai;e. F^e soleil se le ait à l'iiori/oii l't l'éclat
de ses rayons venait frapper ol)li(|nenient la petite ÎU' an
niilien du tieuve et éelairait de la cime à la l»ase les mon-
tagnes du Nord. Deux jours dans sa \ie. et l'es deux
joui*s-là seidement. le jeune iioinme avait trou\i'' un
oliaruu' aussi <;;rand à ce spectacle, ("était le dernier soir
d(îs dernières vacances ([uil avait passées ;i la maison
paternolle, et le matin du ]tremier .it)ur de mai oh il a\ait
vu Clorinde j)our la première t'ois. Ces deux jours lui
reviniHMit natundlement ù la mémoire. Ijcs (''motions ((ui
laissent une; trace pi'ol'oude dans in)tre âme y uiavent de
vi\"aces sou\enirs du monde extérieur pris sur le l'ait. I )e
menu.' ((IU' I'' soleil dans sa plus u'rande ai'deiir frappe plus
uetteuuMil sur la phepu" da^iUcrrieuue les ((ojetsilont ou
veut conserver lima'ie. de même il y a une lumière inlé-
i'ieur<> 'Mii lirille plu< \i\emeni en non.- aux jours
un''U i!il),*.sde notre \ ic pour y liuriner plus fortement
le li'rand lahleau de la nature.
Charles poi'lait ses rc'iai'ds plus part iculièrenu'Ut sui'
le i:raiul (du'iiun au delà de l'au-^e. comme s'il cûi
attendu (pudt(u"un de ce c(^té. l']n ell'et. il ne tardi pas à
voir un petit vitdllard aux formes iirèles et cacocliymes
(pli. loiit coMrl)é. s'a vaui.'ait cependant d'un pasauile et
vi,u"oni'eux. C'était le \ ienx .ican Pierre (pii M'uait.au
jour et à l'heure par lui iudi<[U(''s. st' faire livrer les ('let's
de .S'*' iiinisnii.
Ijc jeuiu; honune alla à sa rencontre, non sans éprouver
une violente tentation de lui jeter le trousseau de clefs à
lii ligure, ou tout au moins de lui «lire éiKM'LiiipuMuent smi
/itif. Mais ù son appr(»che il pi'usa ipu' ce vieillard, si con-
pahle (pi'il fût, devait être épargné ; il lui donna les clef'-
sans dii'e uu mot. — l*arle/.-moi de etda. v'ià des Liens de
parole : c'est prêt à l'iienie juste, dit le vieillard en
f
II,
(
i
!
272
C'HAlILlvS CJUKUIN
souri: it tl'uii sourire .sardoiiiriiie. (Jliarkv-î ne ro[)ondit rien
et si! diriiieii vers l'église. Le [)rêtro disait les dernières
prières de la messe et (î'étiiit une messe de mariage.
Les oi'aisons de la messe nuptiale, les eierges allumés
sur les hallustres, li!s blancs vêtements de la nniriée et
de sa compagne, l'air |)iinpant et satislait des gens de
la noce, lu gaieté qui semblait régner ihins tout le
teui[)le. contriislaient vivement iivi'c b.s sentiments de
madame (juérin et de ses entants agenouillés dans une ili^t^
phis liiimbles places de l'église. (iuoi(|ue la mai'iée ne lut
pas aussi élégante (|ue .Mlle Wagnaër, tant s'en t'alluit,
Charles ne put sempécliei' de songer à cette dernière.
11 lui parut aussi que les dorures et les ornements
sans noiul)ie du clun'ur et de l'autid. (ju'il av.iit contem-
plés bien des lois en répondant aux prières de la mes.se,
ou eu l'emplissant divers l'ôles dans les cérémonies reli-
gieuses lor.s(|u'il était encore enfiint. brillaient ce jour-là
d'un éciiit inaccoutumé L;i chaire et le bunc d*? l'itMivre,
représentants du s|)irituel et du temporel dv V\\,x''tM\
placés en lace l'un de l'autre comme p<»ur siguilii-r l'iMita-
gonisme t[ui c\ist.> (jnehiuefois eut re ces deux pouvoirs,
ruisselaient de dorures et .s'étMhiient ponq»eusement à
l'envi l'un de l'autre. Lc.s vieux tableaux suspendus
aux murailles, et sur lescpieis il était d'ordinaire dillii ilr
de déc'uvrir une tête ou un bras d'un s;iint ou d'une .-*;iiute
(|uelcon(|ue, semblaient ne ])lus vouloir denu'urer incom-
pris dans leurs eaures anti(pu's. Kn dismit adieu du <(eur
et de l'ame à ces ol)jets N'éué-rés, chargés îles pieux souve-
nirs de son eufance. Charles é|)rou va uiu' émotion profonde.
Tous trois sortirent un peu avant les gens de la nue.'.
pour ne pas être remarrju i. Ils se rendirent l'urtive-
nuint. et comme si leur dé. u't eût été une fuite honteuse,
à !a goélette éidiouée sur tv'; rivage. Le petit vais.seau,
penché sur le côté, attendait patiemii,. nt la nnirée mon-
tante pour SI' relever et psirtir.
CHAKLKS (JU1':HIN
•ll'A
On [)i'()lit;i du monicMit uîi Ton |)ouviiit (Micore s'oinhar-
quer presque à pied sec, et l'on fut à bord loiiirteiiips avant
que la goélette fût prête à mettre à la voile. Ou ne «e
ar
lait
point : ee (jue 1 on avait a se ilire était tr(>p triste
Seiilement cliaeun de son côté regardait ù tei're et jetait
un dernier coup d'(oil sur les objets (jui l'intéressaient le
1
)1US.
Ml
idamc Guerin partagi^ait son attention entre sa
maison et réglise : elle avai*. tant de t'ois pareoiii'u le
cbemin de l'une à l'autre ! L'tuicle Chariot ne pouvait se
lasser d'admirer la grange et les autres bâtisses (ju'il
laissait en si bon ordre. Charles et liouise avaient ilaiis
ces parages une foule de vieilles connaissances à saluer au
départ. Ici c'était une falaise; avancée, oîi l'on avait péché
bien souvent enseiiii)le de petits poissons aux «icailles
dorées ou argentées; là-bas une longue batture recouverte
de jonc, que le jeune homme avait lVéi|ueminent j)arcouru(ï
avec son frète, en chassant l'alouette matinale ou le
canard sauvage. De ce côté, c'était la chaussée du moulin
noiivelleinent (construite et le moulin lui-mêuie (jui
n'était pas em'oie terminé. De laiitre côté, c'était le
petit jardin au(|uel Louise avait prodigué tant de soins
et (|ui lui avait fait espérer îniit de jouissances, cet été-
là même. Dans cette direction, c'étaient des coteaux
où l'on avait improvisé tant de jolies p.iilies de plaisir
en a
liant
(meillir des Iruits et travailler aux ch;.iiips
IMus loin était une belle rnih/irn-.un l'on avait eu tant de
plaisir tous les j)rintemps à recut'illir l'eau des érables et
à faire le sucn
M;
is par-dessus tous ces objets, il y
en avait un (pii attirait plus fitrtement eiuîore les regards
du ieune homme et ceux di' sa steur : c'était la belle
m
iiis<m de M Wajîiiaër. ou liOiiise axiiit cru avoir ii
ne
amie, et Charles ([uelque cho.se de plus ((u'une amie.
Bientôt cependant les vagues arrivèrent iiLscprau
vaisseau ; jieu à peu elles rtnitourèrent, et la petite
goélette se releva, et coiumen»,a à llotter lière et coquette
18
w
274
CHARLIiS CIKHIN
an .sKiilHt' tl'iiin' jolie l)risi;. On déployit les voilos, on
ramena à bord l'aneiv jetée la veille, et, doeile au «couver-
naii. la goélette s'inclina lé<i«>reinent et partit. Dans ce
inonicnt Charles crut voir une pâle liuiire de jeune lille
s'approcln'r tl'une lenètre eut r'on verte clie/, M. Wa,i:naër,
mais celte vision lut tellement fugitive, (juil ne sut pas
trop s'il devait v croire.
La Fri/toitfit', tel était le nom de la liDclette. était une
line voilière. elle ne mit (ju'un instant à gagner le large
et passa triom[)li;nit(' tout près de deux lourds bateaux
mis à Ilot longtemps avaiit clic.
A mesure t|uc l'on s'éloignait et (|uc l'on changeait
d<' sccnc. le poids *|ui oppressait le Ticrc et la stcur
seud)l;iit dimiiuu'r et les amcres |)cnsées se dissoiulre dans
1(^ silittn du \aisscau. Le ciel était si pur. le s(deil si
brillant, l'eau si limpiilc, le lleuve si maji'stueux. les
belU's campagnes diî ses deux rivos. si heuri'uses, si ver-
do\antes dans les Ilots de lumière qui les iuoiuhiient, (pi'il
fallait bien <|u"un ravou d'iîspoir, sinon de bonheur,
pénétrât bon gré mal gi'é ilans \o co'ur uu'Mne le plus
attristé. (Tétait une nouvelle existence (|ui comnu'n(;ait
pour eux et. ((uoitjue la rtiiscm leur dît qu'«dle serait bien
pénible, la première impression faite sur leurs sens la leui'
représentait c(»mme agréable.
Il s'établit donc entre <mix et leur im'M'e une conversa-
tion plus animée et moins en harmonie avec leur position
qu'on ne l'aurait imaginé. Louise s'informait du nom de
chacune des îles ((u'ils rencontraient sur leur passage, les
unes petites et arides, amas de rochers pittorcs(jUi\s qui
montraient leurs têtes chenues et bi/arrement fa(,'onnées
au-de.ssus «les eaux, les autres longues et décorées d'une
végétation luxuriante, celles-ci couvertes enc«ne di' lu
tbrêt vierge, celles-là cultivées et habitées et recelant
dans de petites an.ses de blaïu'hes maisons qui de loin
setjibl.iient di's trtuq»e.s (l'oies ou de cygnes s«' ohiulVant au
("Il Ain.ES CIJKKIN
27-)
soleil sur le rivnj'e. Elle sinioiinail ouooro du nom di;
'c
chiiomi (les petits bourgs et des villages (lui tout du long
de la rive sud du lliuivo fornieut uii'.' succession prescjne
nulle p.Tt inteir(tui])U('. de belles habitations grou[)ées de
nulle niîMiières dillérentes ; les unes sur des pointes avan-
cées dans le lleuve, les autres au loin sur des ctjteaux ;
d'êtr
.;elles-c. sur des nvat^es plats avec I apparence i
inond' es par la première vajiiie ; celles-là sur des locbers
escarpés suspendus pour ainsi dire a\i-dessus des Ilots. Elle
(•tonnait au
ssi d
apercevoir sur les hautes monta«;nes (
lu
Nord, malgré leur mine sé\ère et sauvage, des picuves
évidentes de culture, des champs verdovants. et de
loïïgues lile.s de maisons ; (die se demandait comment on
pouvait labourer et ré<'(»jter sur ces (erres (jui lui sem-
blaient |)res(jue |>erpeiidiculaires.
Un Vent (1(! plus en plus fort gonllait les voiles de la
petite goélette, (pii temlait rapidement les \agues, et.
obéissant au gouvei'nail, se cabrait (i('reinent apn''s clnnjue
secousse
n\
ient(»t les villatres se trouvau'ut. sur la rive
sud. si proches les uns des autres, (ju'ils formaient comme
une longue rue ; et c'était ainsi non seiUemenl au bord de
l'eau, mais encore dans les |>roton(leurs des jiaroisses. On
du tl
euve, a \ine «rramle (
list
mce
naviguait au beau milieu
de ttrrre ; les champs et les montagnes prenaient cette
couleur bleue iiu'all'ecte toujours la parti(! la [)lus éloignée
du paysage. Avec un peu d'imagination, on aurait pu
'tolfe
C(
)mparer la c(*>te du sud à un vaste rideau d'une i
d'a/ui', orn»' de trois ou quatre longues franges de perles
blanches posées .synu''tri(|Uement à d'égales distances.
Wm's le soir, on aperc;ut en avant du vaisseau les grandes
voiles de cinq ou six navires. (]ui. interposé'es entre les der-
niers rayonsdu soUdl, paraissaient noirescomme de l'encre,
et se dessinaient sombres (;t gigantesfjues sur l'horizon
teint des plus resplendissantes couleurs ; c'étaient des
vaisseaux arr('''tés à la ([Uarantaine de la drosse-He.
Wm
UP
Ir 1
,1
! !
27()
C'HAHLKS (irKKIN
Fiii j^()('l(îtt«' ])iis.sii tout prrs d'un des uiivires, rempli
(l'oiuigr(''M irlaiidiiis ; iiuiiieiise Har(^)|)h!i^a» iiîmti(iiie, où
les maîtres dii la belle et verte terre d'Hibeniie entassent
une bonne portion de son peuple, sans trop s'octcuper de ce
qui udviendi'a de ces carjraisons de chair liiMuaine. Tout
peint en noir comme un cercueil, et habité par île hâves
créatures, dont les membres décharnés et demi-nus visaient
au .s(|uel(îtte, le navire semblait un de ces vaissciiux fan-
tasti(iin's jieiiplés de revenants, doKt parle la légende
maritime de tous les pays. Une circonstance rendait son
aspect |)lus sinistre eiu:ore. iiC choléra, comme l'on sait,
sévissait alors en Europe pour la i)reniière lois, et il était
assez naturel de croire (|ue, pour l'aire le voyage d'Amé-
riijiu;, le Iléau avait dû j)i'endri' passaL^e de ))rérérence sur
ce vaisseau infect. Tout le monde à bord de la n'oélette
se sentit soulagé, lorsijue l'on perdit de vue la (Jrosse-lle
et .son hi/arct.
La lune se h'\ait ; cl. selon l'expression des marins, (die
eut bientôt iia' le rriif. Cependant la brise était encortî as-
sez forte pour (|iu' l'on lilâl avec une vitesse assez r(^spec-
tal)U^ Charles el Louise ne l'urenl nullenu'ul lâchés du
rah'ulisseuu'ut (|ui leur permettait d'ob.sei'ver |)lus à leur
aise le panorama si varié <|ui s(! développait devant eux.
La scène chan;j:ea plusieuis fois de déct>ration ; tantôt le
vais.seau plissait entre deux côtes abrui)tes et rap|>rochées,
tantôt il votiuait comme dans uin' espèce de lac dont les
bords s'élevaient lentement vA en amphithéâtre. Les an.ses
et les pointes de la terre ferme du sud et de l'île d'Orléans
cau.sent ces contrastes, (jui se ré|)ètenl plusieurs foi» avant
que l'on atteijfue la rade de Ciuébee.
Loui.se n'eût pas voulu pour beaucoup perdre le coup
d'œil de l'entrée dans le bassin ((u'on lui avait toujours
représenté comme un des plus beaux que l'on [)uisse
inuiginer. Elle passa avec Charles la plus ojran.de ])artie
de la nuit sur le pont, malgré le froid un peu vif contre
CIIAKLKS (JITKKIN
Zt I
le(jiiel la protôm'iiionl, bien entendu, tous les chTiles et les
niiintoiiux (lue s.i nu' iMiit pu trouver.
I)(
es (|ue le Vius."';iiu eu
t .1
epiisse cette longue pointe
de terre (jui porte le lioin de l'iinuiortel vanniueur de
la bataille de Si»inte-Koye, le chevalier de Lévy, Louise
ne put retenir un cri ( aduiiration.
Québec, ([iii de lait est peut-être une des villes les
plus mal ijâties de l'Ain«'ri(|ue, (|ui n'a pus un seul édilice
couipUît et réguliei',(iui n'a piis un seul nioininient où les
règles de l'architecture n'aient été plus ou moins maltrai-
tées, (^uéliiu; produit ('('pendant, même en plein jour, une
illusion étrange sur le spectateur (jui raper(;oit du lleuve.
La disposition, et mieux, si nous pouvons ainsi nous
exprimei', hîs artili(!es du terrain l'ont que l'objet le
plus insigniliant prend une attitude pleine d'importance,
SI
bi(
en (|ue I on croit avoir devant soi une ville monu-
mentale telle (jue Rome, Naples ou (Jonstantinople,
Mais lii nuit nu (dair de la luiu!, c'est bien plus encore.
C'est une éblouissante imposture, un mirage phénoménal.
La moindre llèche vous l'ait rêver de la cathédrale
d'Anvers, le moindre d(')me vous tranche du Saint-l'ierre
Les tours et les bastions de la citad die et di;
orne.
de H.
l'enceinte fortifiée, qui, eux, sont de bon aloi, vous font
songer avec raison à (îibraltar et à Saint-Jean d'Acre.
Les toits des moindres maisims recouverts en fer-blanc
semblent d'argent et vous donnent l'idée d'une multitude
(le palais dignes des Mlllfi et mir Xulf.s. Tout cela s'étoge
en amphithéâtre et se perd dans les derniers plans,
de manit'M'e à faire sui)p()ser dix fois plus (ju'il n'y a. La
nature, imposante et gracieuse à
la 1
OIS. a supi)léé aux
défauts de l'art tt a répiindu sa solennité et sa magie sur
les (('livres de l'homme les plus mesquines en réalité.
Le Saint-Laurent d'un c(Vé, hi petite rivière Saint-
Charles de l'autre, pres(pie aussi large à son embouchure
que le lleuve, sont littéralement couverts d'une mul-
278
(.'HAHLIvS (irilHIN
titiuU' (J(
do toutes 1(
iii
N
titiuU* ilti ViiiMst'iiux tlo toutes U's unindours, ((ui (ormeiit
une autre ville llottante. où les «'llets (ronil)re et de
luiiiière varient à rinliiii. (JoiiniM' les navires sont ])rin-
(Mjialenient i^roupés à elia(|ue extiémité du promontoire, et
([ue deux Itelles nnppes d'eau s'étendent dans deux direc-
tions diverjfentes, on pourrait se cioire à l'entrée d'une
vaste mer intérieure, obstruée pai- une île.
La côte de Lau/on, (lui s'élève prescjiie perpendicMilaire-
ment en l'acu' de Québec, et contient les <iern»es d'une
auti'e ville ((ui |)aiiiît suriiir par encbaiitement du milieu
d'une l'orêt. l'île d'Orléans et la côte de Beaupré, l'ecou-
vertes l'une et l'auti'e d'une véirétation luxuriant<' et
parsemées de blanches maisons, forment les autres côtés
du vaste bassin.
('omme si la douce lumière de la lune n'avait |)i
IH
S(
illi
)our éclairer ce
tal)l
eau iirandiose. les lueurs de
l'aurore boréale essayaient de lutter avec l'astre des
nuits. Un si'i^nient de cercle noii' couronnait les mon-
tagnes du nord et faisait res.sortir un arc d'unti blancheur
éblouissante, de tons les points (lu(juel s'élançaient
(ionnne des fusées pai"ées de toutes les couleurs du prisme,
d'innomltrables jets tle lumière. Kclipsés parla lune et
par l'aurctre boréale, les étoiles scintillaient à peine dans
tout le reste du fiiinament : mais, en revanclu', dans
l'espace obscur ((ui se trouvait à l'hori/on, elles biillaient
d'un éclat inaccoutumé, ('ette illumination céleste, jointe
aux pabîs lumières (jue l'on voyait dans la ville, dans les
habitations de la campaiiiie et à i)ord des vais.seaux,
formait un médantïe de lueurs douteuses et indéfinies (jui
donnait à la scène «luebjue chose de féeri(|ue.
Il n'en fallait pas tant pour excitei- l'eut housiasmi; de
Charles et de sa sn'ur. et comme la «ioélette mouilla
ù l'entrée de la |)etite rivière, ils jjurent (Mntempler
longtemps la ville qu\ allait devenir leur résidence, (ve
ne fut ([u'aii jour.et même assez ti'rd dans la nuitinée, (jue
t ;
CIIAKLKS (JUKUIN
27!»
Il» petit vaisHi'au put s'approclier cf jMoiuln' sa placo
parmi It'.s iioinbrtMi.scs einharcation.s de t<Mit geiiri' (|ni se
pressaient sur la «^rève à huiuelU' raneiemie résidL'iirt'
(les iiiteiulaiits lVaii(;ais a laissé le nom de l'alnih.
Un spectacle nn p(Mi moins eneliaiitiMir <|iie celui de la
nuit s'ollVit à Lonise. (!et endi'oit était un de ctMix (jiii
ponvaient le mieux lui donnef un avant-t^oilt du hi'uit
t't des misères de la ville. Sui* la placi; de la j;i'ève,
sur les (plais voisins, et dans les rues étroites (|u"il lui
lallut parcourir, s'agitait une loide hruyante. bicarrée de
(v>stumes étran<r('rs, parlant et enlremrdanf di'ux idiomes
dill'éi'ents. appli(pnint à mille occupations diverses i-et
empressement brutal ((ui l'orme un si lirand c(mtraste
av('c les ti'avaux lents et paisibles de la (îampaiiue.
D'aliord, c'étaient des clnirretiei's aux costumes pitt(U'es-
(pies. rloiit les jurons, plus pittoresipies encore, enri(diis-
saient la lani^ue IVan(,'ais(î. tandis cpie les uns recexaient
dans de lourdes charrettes, ou sur de loims cd/n'oïK'fs, les
(!ar,Lnnsons des bâtiments, et (pie les antres emplissaient à
la rivi(''re des tonnes d^nui (siu sale et triste à voir, la
seule ce|)endant -,ue l'on boive à (^lébec, où il n'y a point
d^KpiediK! ( 1 ). IMus loin, c'étaient des matelots (pii blasphé-
mai(Mit dans la lan^nie de la fière Albion, inl'érieure à
nulle aiiti'e sous ce rapport. Ici, c'étaient des sauvaiii's avec
leurs capots bleus, et des fniiintifcsurs drapées dans des
couvertes blanches ; là, c'étaient des soldats aniilais rev('!tus
de leur nnil'orme éca\'late, (pii souvent trantdiait viv(Mnent
et de près sui' les dites couvertes blanches. Des émigrés
irlandais, portant rhal)it bK'u ou vei't et la culotte (tourte
traditionnelle, celle-ci l)outoniu''e assez souvent sur la
jambe nue, ce (pii leur a l'ait donner par les Camuliens le
sobri(piet ironi(pU' de iuLs-i/c-solr [/nriis d non Iucok/d) ; des
(1 ) Un a(|U(' lue (<«i iniiintoiiiint en coiistiMH'llun. ].<■ Qiii'lx'c (nif iiun». iK-cri-
viiii- (vtTH isâO) ii'o>t(lt'J!*i |iliis lo (iiiélicf iraujoiird'lmi. 11 M't'hi t'.iil (h^jinih
ciiii| on hIx aii> lit' niiiiiltri'tist'.s itinûliuratiiuKS. V'oyi^/. ni>ti^ P. i\ la lin Hu
VIlIlllIK*.
IMAGE EVALUATION
TEST TARGET (MT-3)
1.0
1.1
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lî
280
CHARLES GUERIN
feinines enveloppées de inanteaiix bleus, quelques-unes
portant le ])lus jeune de leurs enfants sur leur dos,
à la manière des sauvages et des bohémiens ; des
habitaids aux vêtements de gros drap gris de fabrique
domestique, à la tuque bleue ou ronge, au tablier de cuir,
et aux grandes bottes ronges, rattachées par une courroie
à la ceinture, rouge aussi, le fouet sous le bras, et la pipe à
la bouche ; des h((/)ifan/eN à la jupe de droijmt, au man-
telet d'indienne, au large cha})eau de paille, aussi vives et
caquetantes que leurs maris semblaient insoucieux et taci-
turnes ; des voymjeni'H des p<ij/-s d'en hmd, célèbres dans
toute l'Amérique comme un type unique dans son genre,
fiers et goguenards, avec leurs chapeaux chargés de
rubans et crânement posés sur le coin de l'oreille, leurs
chemises et leurs cravates éclatantes, et leurs belles et
larges ceintures de poil de cîûvre aux tlèclies de mille
couleurs ; tout ce monde se mêlait à la population de
la ville, qui, ouvrière ou bourgeoise, française ou anglaise,
se faisait également remarquer par une propreté exquise,
une mise et une tenue décentes et même un peu
recherchées.
Tout ce peuple parlait, criait, bruissait, bourdonnait,
allait et venait, et au milieu du vacarme et du mouve-
ment auquel se mêlaient les piétinements et les cris des
animaux que l'on conduisait au marché, Louise croyait
sincèrement qu'elle allait perdre la tête et ne pourrait
jamais se frayer un chemin.
Heureusement que leur bon ami Jean Guilbault se
trouvait là, avec deux calèches et une charrette qu'il
avait eu le soin de retenir d'avance. Le jeune disciple
d'Esculape monta dans l'une des calèches avec madame
Guérin, Charles prit place dans l'autre véhicule avec sa
sœur, et l'oncle Chariot prit soin de la charrette, dans
laquelle il eut bientôt fait placer tout le bagage que l'on
avait à bord de la goélette.
CHARLES GUÉRIN
281
se
qu'il
La maison que Charles avait fait louer se trouvait dans
une des rues transversales du faubourg Saint-Jean. Elle
était d'une pauvre apparence, bâtie en bois, sur un solage
en pierre dont une partie sortait de terre à cause de
l'inégalité du terrain ; un escalier extérieur conduisait à
la porte qu'entourait une petite galerie. Si chétive que
fût cette demeure, elle était gaie au premier coup d'oeil,
à cause de la belle vue que l'on découvrait de chacune
des fenêtres. Presque toutes les rues de Québec ont cet
avantage, qu'elles laissent voir à leur extrémité, encadré
comme dans le champ d'une lunette, quelque fragment
du beau paysage environnant.
Prendre possession d'une demeure que ses habitants
viennent de quitter, comporte toujours avec soi une
indéfinissable tristesse. Le désordre qui règne dans tous
les appartements, la nudité et le vide causent un vague
effroi. Si l'on ne connaît point ceux qui nous ont
précédés, on cherche à découvrir, dans ce qu'ils ont laissé
derrière eux, quelque trace de leur existence. Si l'on est
malheureux, on se demande quelle série d'infortunes a
devancé celle que la Providence nous réserve ; on juge
par les habitudes que devaient avoir les anciens occu-
pants, du genre de vie que l'on devra mener soi-même.
Le rez-de-chaussée contenait trois chambres seulement,
l'une servait de cuisine, les deux autres pouvaient servir
à tout ce que l'on voulait. On montait à l'étage supérieur
qui n'était autre chose qu'une mansarde, par un escalier
grossier et mal assuré. La mansarde contenait quatre
petites chambrettes, assez propres et riantes. Dans l'une
d'elles, Charles trouva tout son petit ameublement que
son ami avait fait déménager, et ([u'il avait eu le soin
de disposer absolument dans le même ordre, de manière
qu'il pût se croire de retour dans la mansarde qu'il
avait si longtemps habitée.
Dans la chambre voisine, Louise trouva deux pots de
»! t I
1
â^' iï
3>l
282
CHARLES (iUP:RIN
ifiî
M
mi
i !
\
\ \
i
fleurs sur l'appui de la lucarMe,et une cage vide suspendue
à une poutre. Evidemment cette petite chambre avait
été la demeure d'une autre jeune fille. Était-elle morte
et l'oiseau oublié dans
la cage s'était-il envolé
pour la suivre ? Ou X
bien, passée à une con- ^^^
dition meilleure dans \ .
le monde, avait-elle
dédaigné d'emporter /^
avec elle cette vieille
cage et ces deux vieux
pots de fleurs ? Louise
se posa ce problème
et se hâta d'adopter
cette chambre pour la
sienne.
Derrière la maison
il y avait un petit jar-
din mal clos et peu cul-
tivé, dont la vue ce-
pendant lui fit battre
lecœur ; un saule
tout près de la
maison étendait
ses branches jus-
que au-dessus
des lucarnes. Deux lilas en fieur embaumaient le jardin
et évoquaient par leur parfum plus d'un souvenir.
L'arrivée de ces étrangers excita, comme d'ordinaire, la
curiosité des commères du quartier. Après avoir examiné
la demeure qu'ils s'étaient choisie, le ménage qu'ils appor-
taient avec eux. elles se dirent entre elles : vest une pauvre
famille ; mais par exemple ce sont des gens qui nont pas
toujours été pauvres et qui ont roulé gros train.
in
CHARLES UUERIN
II
•28H
^1
M
TOUS COMPTES REGLES
ï
A ruine qui venait de frapper la tamille
Guérin n'était pas, comme nous l'avons
déjà dit, une ruine absolue : seulement,
pour ne pas dépenser trop prompte-
^^^ ment le tout petit capital que leur
laissait la liquidation définitive de
J)i |/S?J / \ § leurs affaires, ces pauvres gens se
voyaient contraints à subir une
infinité de privations.
Les oppositions et réclamations
sur le produit de l'immeuble vendu
n'avaient été ni aussi nombreuses, ni aussi formidables
que l'avocat Voisin avait voulu le faire croire ; mais,
cependant, grâce aux frais, aux oppoHiiwns à fin de
eJiarge, aux oppositions à jin de consercer, aux rapportf<
de distrihutio)», toutes choses dont M. Voisin sut se pro-
curer sa bonne part, étant au fond du .s'tc, comme on dit
vulgairement, il ne resta qu'une balance de deux cent
cinquante U)uis. En y ajoutant les cent cinciuante louis
que M. Wagnaër remboursa, suivant sm promesse, on
trouvera, sans avoir recours à Hareme, quatre cents louis.
De plus cet excellent M. Wa;j;naër remit scrupuleusement
les frais de poursuite et l'intérêt des cent cinquante louis;
mais il ne voulut point i)!'yer les fi-ais d'oppoi<ition, qui
étaient, disait-il, un accessoire des dettes légitimement
contractées par la famille Guérin.
Le produit net de l'encan que madame Guérin avait
fait faire avant son départ (et il est bon de noter en
passant que le vieux Jean Pierre avait été dans bien des
cas le plus haut enchérisseur) donnait environ cent louis.
n
284
CHARLES GUP]RIN
Tous comptes réglés, la t'iiinille Guérin se trouvait
riche d'un très petit mobilier, d'une terre non cultivée
qui n'avait pas été vendue, et d'une somme de cinq cents
louis. Placé ù rente, ce capital donnait juste trente louis
par année. Avec cela il était impossible de payer un
loyer, si petit qu'il fût, et de vivre, même en se gênant
beaucoup, sans gagner quelque chose d'un autre côté.
Le vieil oncle se procura de l'ouvrage dans un chantier^
Charles se décida ù donner des leçons de français dans une
couple de familles anglaises, et uiadame Guérin et Louise
se courbèrent plus que jamais sur leur aiguille pour
faire elles-mêmes toute leur couture, sans compter tous
les soins du ménage qui retombaient sur elles, n'ayant
plus personne pour les servir.
Les leçons de l'infortune sont presque toujours un
bienfait. Elles ne sont funestes qu'aux âmes viles qu'ellei+
paralysent pour toujours. Mais pour les es[)rits d'élite, la
terrible apparition du malheur, comme celle du fantôme
de minuit, chasse tous les lutins et les follets qui jusque-
là les avaient séduits et égarés. Ils rentrent en
eux-mêmes et marchent sans hésiter dans la voie nouvelle
que le spectre leur indique du doigt.
Charles se mit à l'œuvre sérieusement. Il devint chea
M. Dumont le ujodèle des étudiants, chez ses élèves le
modèle des professeurs.
Il regretta pendant quelques jours le monde brillant
où il n'avait fait que passer, l'avenir enchanteur qui
n'avait fait que lui apparaître. Il fut parfois tourmenté
bien cruellement par l'énigme insoluble que lui offrait
l'étrange conduite de Clorinde, qui continuait à garder le
silence.
Quelquefois il la justifiait, d'autres fois il la condamnait
et la méprisait. C'était un procès continuel qui s'ins-
truisait dans son esprit, mais le juge était trop intéressé
pour être impartial. Tantôt une excessive indulgence^
CHARLES GUERIN
286
tantôt une excessive sévérité faisait penclier Ix.justement
l'un ou l'autre plateau de la balance.
Dans les moments de désespoir un autre souvenir lui
venait, qu'il s'etnpressait de repousser, comme on chasse
une pensée basse et honteuse. N'eût-il pas été indigne, en
effet, de songer à Marichette dans le malheur, après
l'avoir oubliée pour courir après le bonheur et la fortune ?
Cependant il trouvait déjà dans la nouvelle vie qu'il
menait d'abondantes consolations. Il lui semblait, avec
raison, que tous ceux à qui il avait affaire le considéraient
et l'aimaient davantage.
M. Dumont avait longtemps affecté de lui parler le
moins possible, et avait écouté assez froidement le récit
de la catastrophe au sujet de laquelle il avait bien
quelques petits reproches à se faire, et comme patron et
comme conseil ; mais peu à peu il parut s'intéresser à lui
de nouveau et lui rendre sa confiance et son amitié. Ses
compagnons d'étude, braves jeunes gens envers qui
Charles avait pris des airs cavaliers au temps de ses
splendeurs, se rapprochèrent de lui bien volontiers, dès
qu'ils le virent disposé à se rapprocher d'eux.
Après une journée laborieuse et bien remplie, il passait
de douces soirées en famille avec son ami Guilbault, qui
manquait rarement au rendez-vous. On jouait une ou
deux parties de loliist, Louise chantait, sans trop se faire
prier, tout ce qu'elle savait de romances et de chanson-
nettes ; l'oncle ie Charles racontait quelque histoire
du bon vieux temps; madame Guérin s'arrachait quelques
instants à la sombre douleur qui la minait, pour prendre
part à la conversation ; on lisait quelque poésie ou
quelque nouvelle publiée dans le journal du soir, que
l'étudiant en médecine apportait toujours avec lui ; on
causait de tout ce que l'on pouvait savoir dans le cercle
étroit où l'on vivait, et l'on se séparait souvent assez tard
et toujours avec regret. Jean Guilbault prenait un plaisir
:
Kiï
m
2.S0
CHARLES (ÎUKHIN
t ;
ri '' '
de plus en plus évident ù ces petites réunions, où il
amenait un ou deux amis, qui, nos lecteurs s'en doutent
bien, étaient des jeunes gens sans reproche. Il avait tro})
de peine à se pardonner sa liaison avec son ex-ami
Voisin, pour qu'il en fût autrement. Ses poings se ser-
raient convulsi-
vement, lorsqu'il
songeait, comme
il le disait, " que
c'était lui qui
avait introduit ce
gredin-là i)ar-
tout." Chaque t'ois
qu'il le rencon-
trait dans la rue,
il lui fallait faire
appel à tous ses
principes et à
toutes ses vertus
pour ne pas le
rouer de coups.
L'air gauchement
fanfaron de l'avo-
cat, qui avait dé-
cidément jeté son
honnet par-dessus les moulins, ajoutait à la violence de la
tentation Ce qui achevait de vexer horriblement l'hon-
nête Guilbault, c'est que, ainsi qu'il l'avait prévu, M.
Wagnaër et son complice étaient sortis de cette affaire
un peu plus blancs que la neige, dans l'opinion d'un
certain monde.
La première version, la véritable, avait bien causé, en
se répandant, quelque petit scandale. La seconde version,
antidote de la première, rx avait pas tardé à prendre
le dessus.
CHAKLKS (JIIKKIN
•iHi
De quoi M. Giiorin se plaignait-il ? disaient les gens
'positifs. M. Wagnaër ne lui avait-il pas remboursé tout
ce qu'il avait perdu? N'était-ce pas sa faute d'avoir voulu
se poser en protecteur de cet autre jeune iiounne et
d'avoir endossé ce billet ? N'était-il [»as bien heureux
de s'en tirer à si bou marché ? Toute l'intrigue gisait
dans son innigination. C'était un poète, un visionnaire,
un de ces hoiumes (jui se posent en victimes à tout
propos.
M. Wagnaër mariait sa fille à M. Voisin. Eh bien,
le beau nuilheur ! I^]n manquait-il des filles à marier V
Et puis M. Guérin pouvait-il affirmer qu'on lui avait
promis la main de cette demoiselle ? 11 lui avait plu
de bâtir un roman sur rien du tout ; tant pis pour lui.
M. Wagnaër n'avait-il pas le droit de [)rét'érer à un
jeune homme incompris, un homme d'alFaires habile et
expérimenté, pour en faire sou gendre?
Tout le bruit que faisait la famille Guérin venait
de son désappointement : le dé[)it d'il voir été refusé par
une riche héritière avait monté la tête à ce pauvre
garçon. Henri Voisin avait été plus heureux que lui,
c'est qu'il s'y était pris plus convenablement. Au lieu
de faire des phrases sentimentales à la jeune fille, et
de se poser en troubadour, comme avait fait son ami,
il avait su s'attirer l'estime et la confiance du père,
ce que l'autre avait sottement négligé.
Voilà ce qui se disait partout, et ce que Jean Guilbault
n'entendait jamais sans se fâcher. Il eut maintes que-
relles à ce sujet ; mais il s'aperçut bientôt que, plus il
s'emportait, moins il faisait de prosélytes, et qu'il compro-
mettait de plus en plus la réputation de son ami. Il pensa
que celui-ci serait peut-être trop heureux, si, en fin de
compte, après lui avoir enlevé sa fortune, on voulait bien
lui laisser son caractère. Il songea à cette pauvre grue
de la fable, si fière d'avoir retiré sa tête saine et sauve de
H
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28«
CHARLKS (UIKIUN
la guoiile du loup, à ces piiuvros moutons à (jui l'on fuisiiil
tant d'iujnnour en les mangeant, et à une tbule d'autres
allégories qui toutes se résument par le mot de Brenjius :
v(e victifi ! malheur aux vaincun ! Point de justice pour les
faibles!
Il se tut et lit bien.
Un Hoii- il entra chez madame Guérin, le visage tout
bouleversé et les lèvres toutes pâles.
— Qu'y a-t-il donc ? Viens- tu encore de rompre une
lance [)our ma cause ? lui dit en riant son ami.
— Non, mais je viens de rencontrer ce gredin de Voisin,
en tilbury, le cigare à la bouche et qui part pour la cam-
pagne. 11 est bien heureux cet aigrefin de pouvoir
gagner la campagne !
— Miiis ce n'est pas un si grand bonheur après tout.
— Ah ! c'est que j'ai une bien mauvaise nouvelle à
vous apprendre. Au moins, il ne faudrait pas vous
effrayer; si je vous dis cela, c'est afin de vous mettre sur
vos gardes et de vous envoyer à la campagne, s'il y a
moyen pour vous d'y aller. . . C'est qu'il y a eu aujour-
d'hui deux cas bien constatés du choléra asiatique,. . . le
véritable choléra-morbus asiatique.
— Miséricorde ! s'écria madame Guérin.
— Mon Dieu, mon Dieu ! fit Louise.
— Gagner la campagne ; mais cela nous est impossible.
Avec quoi vivrons-nous ? Où aller ?
— C'est cela ! reprit Jean Guilbault, ça n'est possible
que pour ce triple scélérat de Voisin. Je suis certain que
cet- escogriffe se sauve déjà. Il paraissait tout content de
lui, et il m'a regardé d'un air goguenard. . . .
— Ah çà, monsieur le docteur, c'est donc bien terrible
ce moléra corpus ? demanda l'oncle Chariot.
— Il a été bien terrible en Europe, reprit le jeune
homme en comprimant un sourire, mais on espère qu'ici
il ne sera pas aussi cruel. Le climat est bien sain et la
* "
. p ,1'
CHAKLKS (JUKRIN
28î>
. le
que
it de
position de Québec surtout est si salubre ! Il y a tant
d'air dans cette ville, dans ce (luartier-ci par exemple.
Avec une bonne hygiène, on peut s'en préserver.
— Ces deux cas, où en sont-ils ?
— Morts tous deux et enterrés dans le nouveau cime-
tière que la fabrique vient d'acheter sur le chemin
Saint-Louis.
— Et les conmiis-tu ?
—Non, ce sont deux Erlandais nouvellement débarqués.
— Maman, observa Charles, vouk avez beau dire, vous
ne pouvez pas rester ici, ni Louise non plus.
— Mon pauvre enfant, que veux-tu faire ? La mort
nous trouvera bien partout où nous irons. La mort, c'est
lorsqu'on la fuit qu'elle s'attache à nos pas ! Il est bien
rare que ceux qui la désirent la voient venir.
— N'est-ce pas une fatalité ? N'est-ce pas désolant ?
Être venus habiter la ville justement quelques semaines
avant le choléra et ne pouvoir s'en aller, tandis que ceux
qui sont ici depuis longtemps vont se sauver de tous
côtés.
— Au moins, M. Guilbartlt, vous serez assez gentil pour
ne rien nous conter de trop effrayant, n'est-ce pas ?
— Je ferai mieux (jue cela encore, Mlle Louise, je ne
viendrai pas ici tant que durera l'épidémie. Je n'ai pas
envie de vous apporter la mort !
— Quoi, vous ne viendrez plus du tout ? s'écria naïve-
ment la jeune fille, et de pâle qu'elle était, elle devint
rouge jusqu'aux oreilles.
Le jeune homme rougit légèrement, et il reprit
d'une voix émue : — On n'a pas encore décidé, en Europe, si
cette maladie est contagieuse ou non. Dans la supposition
où elle le serait, les médecins doivent éviter de se
présenter inutilement dans les familles où il n'y a point
de cholériques.
— Mais vous n'êtes pas docteur; sûrement, vous n'allez
19
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CIIAlil.KS (il'KIMN
piiM Vous l'iirc! l'ecevoir e.\|irèH pouc triiitui' cottu viliiiiio
iimliidio ?
— Diuis lin inoiiieiit seinbl.ihlo, tous coiix (jiii peuvent
être utiles se doivent aux inallieiireiix. Dans une Itataille
inourtrière, on monte en grade; Men vite !
— Kt tu (lis (|ue t'cs deux Irlainlais sont morts? Dans
eomhiiîn de tem[)S ?
— Neuf heures do nuiladie [>oiii' l'un d'eux, et sept
heures [)()ur l'autre.
— Les as-tu vus ?
— Non. mais mon patron a été ap|)elé dans le (Usmier
cas. Le ciiirurgien du 7 le régiment, (|ui a traité le
choléra tlans les Indes, s'y est aussi trouvé. Il a dit que
c'était un cas superbe. Les symjjtômes étaient parfaite-
ment caractérisés et .se développaient avec iu;e rapidité
et une vigueur qui faisaient ([u'on ne pouvait point
/y mé[)rendre. Je regrette beaucoup que mon patron ne
m'ait pas emmené avec; lui.
— Mais vous voulez donc nous faire mourir de parler
ainsi? dit Louise toute tremblante. Il faut au contraire
que vous nous promettiez de ne pas aller aux cholériques,
quand bien même votre patron voudrait vous y envoyer...
Comme Mlle Guérin prononçait ces mots, la porte de la
maison s'ouvrit avec fracas. Un homme à moitié vêtu se
précipita, en criant :
— Vitement, viteinent, docteur (xuilbault : ma femme
se meurt !
Le jeune homme se jeta sur son chapeau et disparut
sans dire une seule parole. ' ' •
■ ( ••: -
(MIAKI.KS (ll'KHIN
i>ftl
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L'irolMTAI. DKS KMIGRKS
K choléra sévissiiit à Québec avec mic
ra,ii(} inouïe. Bien loin d'avoir été pré-
> sorvée, coiiiitio on l'eMpérnit, cette
ville soiitlÏMit (le ré[)idéinie (l;ms
(les j)ro[)orhoiis bien |)his grandes
([ue tontes les antres villes de
l'Aniéricpu;. Le lléan, ('ms sa
terrible bizarrerie, semblait, i)on)'
déti'nire les préjugés . ue l'on en-
tretenait à son égard, ri'iittacinei- de
préférenc" i\> k quartiers les plus salubres, aux 1; milles
les plus considérées, aux santés le.s plus i-obustoH. De
cent a cent cinquante victimes succombaient cliaqiv' jour.
Prêtres et médecins ne pouvaient siilHre à remplir leur
ministère. Les émigrés et les [)auvres gens tomI)aient
frappés dans hm rues, et on les conduisait aux liô[)itaux
entassés dans des charrettes, où ils se débattaient dans
des convulsions effrayantes. Les corbillards ne suflisaient
plus pour conduire les morts à leur dernière demeure. De
longues files de charrettes, chargées chacune d'elles de
plusieurs cercueils, se croisaient dans toutes les directions.
Les décès des gens riches et considérables étaient devenus
si fréquents, que les glas funèbres tintaient continuelle-
ment à toutes les églises. L'autorité défendit de sonner
les cloches, et leur silence, plus éloquent que leurs sons
lugubres, augmenta la terreur au lieu de la diminuer.
Toutes les affaires étaient interrompues, les rues et les
places publiques étaient vides de tout ce qui avait cou-
tume de les animer, presque toutes les boutiques étaient
'i )
•Trmmmmums
1 ■ *
292
CHARLES GUERIN
fermées : la mort seule semblait avoir droit de bour-
geoisie dans la cité maudite , on ne rencontrji.it partout
qjie des gens portant la livrée de cet borrible tyran.
L'autorité épuisait, dans son impuissance, tous les capri-
.çes de son imagination. Un jour vous sentiez partout
Vodeur acre et nauséabonde du chlorure de chaux, le len-
demain on faisait brûler du goudron dans toutes les rues.
De petites casseroles, posées de distance en distance sur
des réchauds, le long des trottoirs, laissaient échapper
une flamme rouge et une fumée épaisse. Le soir, tous ces
petits feux avaient une apparence sinistre et presque
infernale. Quelques oificiers qui avaient été dans l'Inde,
s'avisèrent de raconter qu'après une grande bataille le
fléau avait cessé, et que l'on attribuait sa disparition aux
commotions que les décharges d'artillerie avaient fait
éprouver à l'atmosphère. On traîna tout de suite des ca-
nons dans les rues, et toute la journée on entendit retentir
les lourdes volées d'artillerie, comme s'il se fût agi de
dompter une insurrection.
Et avec toutes ces précautions le mal redoublait d'in-
tensité, et emportait dans la tombe des ftimilles entières;
il y eut môme des rues oîi il resta à peine un seul être
vivant. Les médecins, comme l'autorité, avaient épuisé
toutes leurs ressources, et fait manger au monstre toute
leur pharmacie, qui n'avait fait qu'aiguiser sa faim dévo-
rante. Toutes les théories et tous les systèmes recevaient
chaque jour de l'expérience un cruel démenti : le remède
qui triomphait un jour était sûr d'éprouver le lendemain
une éclatante défaite ; les seules cures qui s'opéraient ne
pouvaient guère s'attribuer qu'à la nature, ou à l'inter-
vention directe de la Providence ; elles avaient lieu, le
plus souvent, lorsque le malade rendu à la dernière ex-
trémité était abandonné des médecins.
On avait érigé des hôpitaux temporaires, et Ton avait
élevé au centre du faubourg St-Jean, sur un terraih
bour-
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capri-
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CHARLES GUÉRIN
29;i
vacant, une immense baraque en bois que l'on baptisa
du nom d'hôpital des Émigrés. C'était là que le Héau tenait
sa cour plénière et régnait en maître absolu. Ce n'étaient
pas des malndes, c'étaient plutôt des mourants qui allaient
se faire enregistrer dans cet hôpital, avant de prendre le
chemin du cimetière. Tous les lits étaient pleins, et une
foule de patients étaient étendus par terre, faute de
place : rien de plus hideuse uient saisissant que cette
salle, où il fallait souvent déplacer un cadavre pour par-
venir à un malade. On avait été obligé d'établir tout près
de là une boutique de cercueils, et le bruit de ce sinistre
travail parvenait distinctement à l'oreille des mou-
rants.
C'était la nuit. Il faisait une chaleur suffocante.
Epuisés de sueurs, de fatigue, de dégoût et de décou-
ragement, trois médecins et un élève étaient assis ou
plutôt couchés sur des chaises dans une petite chambre
étroite et basse, (jui soi vait d'apothicairerie, derrière la
salle des malades.
Ces trois hommes, distingués tous trois parmi leurs con-
frères, offraient chacun d'eux un des types de la pro-
fession médicale.
Le plus savant et le plus célèbre des trois, était un
petit homme maigre, au front chauve, au visage pâle,
aux yeux enfoncés dans leur orbit<;, à la contenance
raide et automatique. 11 était curieux à voir dans le
désordre de ses vêtements et l'agitation nerveuse qu'il
éprouvait. On reconnaissait aisément qu'il ne s'était point
ménagé, et qu'il avait lutté sans trop de précautions
contre le tléau. C'était un de ces hommes qui, par
amour de la science et de l'humanité, se dévouent corps
et âme à leur profession ; qui portent dans leur traite-
ment des maladies une obstinntion acharnée et pour bien
dire héroïque ; qui s'occupent peu de l'argent, de la
renommée, de toutes les jouis.'isvnces de la vie, et font
• fH'
294
CHAKLKS urEHIN
abstraction de tout ce qui n'est point l'art lui-même. En
un mot, c'était le médecin-philosophe, un héritier en
ligne directe de ces hommes célèbres dans l'art de guérir
leurs semblables, à qui l'antiquité avait, à bon droit, érigé
des autels. • • ' " ■' - .
Autant il paraissait inquiet et contrarié, autant le plus
âgé de ses deux confrères semblait résigné et presque
apathique. Celui-ci était un gros homme à tempérament
sanguin, dont l'embonpoint et les fraîches couleurs étaient
une cruelle ironie à l'adresse de ses patients. Il était
renommé pour sa science, surtout pour son sang-froid et
sa dextérité dans les opérations chirurgicales. Ses con-
frères ajoutaient que nul ne savait rédiger un mémoire
comme lui, ni se faire payer avec plus de succès. C'était
le médecin homme d'ajj'aires.
Le troisième était un jeune homme élégamment vêtu,
qui venait de jeter de côté une défroque toute spéciale
dont il se servait à l'hôpital seulement. Il fumait négli-
gemment un cigare pur havane, et exhalait en outre
l'odeur de plusieurs parfums savamment et délicatement
combinés. Il était arrivé depuis deux ans de Paris où il
avait complété ses études. Il méritait sous bien des rap-
ports la grande réputation dont il jouissait, mais il avait
su aider habilement lui-même à ses succès. Il était plus
préoccupé de lui-même que de son art, dont il se servait
comme d'un instrument, pour se faire une position bril-
lante. C'était un homme de vogue et de représentation ;
en un mot, c'était le médecin homme du monde.
Quant a l'élève qui, par une faveur toute spéciale, était
admis dans l'intimité de ces trois oracles de la science, il
n'était autre que notre ami Jean Guilbault.
— Il y a de quoi brûlei tous ses livres et casser toutes-
ses fioles, disait le petit homme chauve. Aucun traite-
tement n'a réussi jusqu'à présent; et j'ai vu dans les cas
qui se sont présentés aujourd'hui des symptômes plus
CHARLES UU-EUIN
295
terribles que jamais. Je ne suis pas surpris si les Irlan-
dais de la rue Cluunplain s'imaginent qu'on les empoi-
sonne, et obligent le coroner à tenir un post inortem sur
chaque personne qui meurt. J'aurais jure moi-uiême au-
jourd'hui que mes patients avaient pris du poison, tout
médecin que je suis. L'état de l'atmosphère contribue
beaucoup à alitnenter la rage du tléau. Cela va changer,
j'espère. Nous aurons un ornge bien vite. J'ai toujours
remarqué qu'après le beau temps, il faisîiit mauvais.
'^Zr^^i
^l-V
^ 'Il l 1/
— Et n'avez-vous pas aussi remarqué ([uelque chose
après le mauvais temps ? demanda le jeune homme d'un
air narquois, eu secouant la cendre de sou cigare.
Sans un brutal éclat de rire de son gros conirère, le
docteur n'aurait point senti le trait qui lui était lancé,
tant il était distrait et préoccupé.
— Vraiment, reprit-il a[)rès un moment de réliexion, il
faut bien aiuier les plaisanteries pour s'en permettre
dans un temps comme celui-ci. Il est vrai que notre
Parisien a rapporté de son voyage tout un arsenal de
pointes et de buus mots, Il est fâcheux seulement, con- \ -,
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CHARLES GUÉRIN
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frère, que les remèdes que vous nous avez apportés ne
soient pas d'aussi bon aloi. Car, enfin, votre traitement
du choléra ne fait point fortune ; vos nioxas, vos sina-
pismes, vos frictions de toute espèce, vos bains d'eau
chaude, et surtout vos passes magnétiques n'ont pas encore
opéré de merveilles.
— C'est vraiment une cruauté de faire souffrir ainsi ces
pauvres diables, observa le second médecin, comme pour
réparer ce qu'il y avait eu d'irrévérencieux dans son éclat
de rire. .
— Je commence h. le croire, fit le jeune homme, en se
mordant les lèvres: il m'est avis, après tout, que le trai-
tement anglais que vous avez adopté est bien préférable.
Une forte dose de laudanum épargne bien des douleurs.
Je vous conseillerais cependant r.ne légère modification.
Comme la nature pourrait bien s'aviser de ramener à la
vie quelques-uns de vos patients, il faudrait ne pas les
laisser enterrer si promptement.
— Hum ! fit le gros confrère, en enfonçant ses mains
dans ses poches, le petit Parisien sera toujours mé-
chant !
— Et dire que je n'en ai réchappé qu'un seul depuis
deux jours, dit le vieux médecin, comme se parlant à lui-
même ! Avoir étudié toute sa vie et être obligé d'avouer
son ignorance complète ! Oh ! il y a du surnaturel dans ce
terrible fléau. Ils meurent bien tous du choléra, mais
chacun d'une nuinière différente. Les uns, c'est la fai-
blesse, la prostration qui les emporte, toutes leurs forces
vitales se sont écoulées. Les autres meurent d'une con-
gestion au cerveau : ceux-ci ont des convulsions effrayan-
tes, ceux-là meurent dans très peu de temps, sans pré-
senter autre chose que la diarrhée et des symptômes
ordinaires. Nous avons épuisé sans succès les toniques et
les astringents les plus forts ; nous avons essayé des
révulsifs les plus énergiques : rien ! Quelques-uns à qui
#1. .
CHARLES GUERIN
297
j'avais laissé boire de l'eau froide en désespoir de cause,
Sont revenus à la vie : tous ceux à qui j'ai voulu ensuite
prescrire ce traitement hydropatique, sont morts à l'envi
les uns des autres.
— C'est comme moi ; imaginez-vous que j'ai soigné deux
malades avec un traitement tout différent dans chaque
cas : l'un est mort et l'autre s'est réchappé. . . Eh bien !
un peu plus tard, j'ai répété la même expérience; j'ai
obtenu le même résultat, mais en sens inverse. Le
remède qui a tué dans le premier cas a guéri dans le
second ; celui qui avait réussi dans le premier cas a vu
mourir le second malade.
— Et cependant, observa le plus jeune des trois escu-
lapes, cependant il faudra bien (\ue l'on finisse par trouver
un spéciti<iue. On en a trouvé, à la longue, pour toutes les
maladies.
— Oh! oui, un spécilique ! Quelle gloire, quelle répu-
tation mieux méritée, quel nom pour la postérité, quelle
consolation pour lui-même ! quel trésor inappréciable
aura gagné le savant qui fera la découverte de ce spé-
cifique !
— Vous avez bien dit un trésor, confrère, car il fera sa
fortune en très peu de temps.
— Oui, il aurait une assez jolie passe dans le monde, ce
monsieur.
— Et cependant, pour cela, il faudrait remonter à la
cause et nous en sommes loin encore : tout ce que nous
avons pris jusqu'à présent pour le principe de la maladie
n'est que symptômes. Je ne trouve rien de raisonnable
dans tout ce qu'on a dit sur ce sujet, et j'avoue néanmoins
que mon imagination ne me présente rien de nouveau.
La chimie moderne, qui se perfectionne si rapidement,
trouvera peut-être dans l'atmosphère la cause du mal. Il
est vrai, pourtant, que l'analyse de l'air atmosphérique n'a
encore rien préseiité de bien remarquable. Si j'étais
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li:
2!>8
CHARLES GUÉRLN
fataliste, je comparerais ce tiéau aux plaies d'Egypte, ou
aux signes terribles de rA[)ocalypse, et j'en conclurais
qu'il n'y a rien à faire' que de lui laisser accomplir sa
mission i)rovidentiene.
— Que dites-vous de ma théorie électrique ? demanda
timidement Jean Guilbault.
— Eli ! bien, elle n'est pas plus improbable que toutes
les autres, mais elle ne m'est pas plus démontrée.
— Allons, docteur, si vous pensez que l'électricité peut
avoir quelque chose à démêler avec le choléra, vous ne
devez pas rire de mes passes magnétiques. Le magnétisme
animal, dont l'existence ne peut se nier, doit se rattacher
au magnétisme terrestre; le magnétisme terrestre s'iden-
tifie de plus en plus avec l'électricité. . .
— Oui, et voilà pourquoi votre fille est muette, s'écria avec
emphase le gros médecin, tout fier de prendre sa revanche
contre le Parisien.
En ce moment on frappa légèrement et discrètement à
la porte extérieure de l'apothicairerie.
— Entrez ! répondit-on.
— Pourrait-on voir M. Jean Guilbault un instant V fit
une voix qui trahissait une vive émotion.
— Mon Dieu ! est-ce toi, Charles ? cria le jeune homme.
Entre vite. Qu'y a-t-il chez vous ?
— Je crains bien que ce ne soit le choléra. Ma pauvre
mère est malade depuis quelques heures.
— Docteur, voulez-vous venir avec moi ? Vous m'avez
tellement découragé, que je n'oserais administrer le moin-
dre remède.
— Allons ! Encore un nouveau cas. Qu'allons-nous en
faire ? Toujours le même problème à résoudre. . . et point
de solution ! Autant vaudrait rouler le rocher de Sysiphe
)u combler le tonneau des Danaïdes !
Malgré la fatigue dont il se plaignait, le docteur se
rendit à la demeure de madame Guérin presque aussi vite , ,, ^^
r£f
CHARLKS (iUEKIN
299
que le>* deux jeunen gens, qui avaient les meilleures
jambes et toutes les raisons du monde pour ne pas languir
en chemin. C'est que la science exerçait une puissante
attriiction sur cet homme dévoué. Il cherchait un spé-
cifique contre le choléra avec le même acharnement que
mettaient les alchimistes à la recherche de la pierre phi-
losophale. Quel que tut son découragement, il pensait
trouver dans chaque nouveau cas une meilleure chance,
et il risquait de nouveau l'enjeu de sa vie avec l'ardeur
concentrée qui anime les joueurs frénéti(iues autour d'un
tapis vert. .Tenu Guilbault partageait ordinairement avec
son patron cet enthousiasme ])rofessionnel ; mais dans ce
moment, il tremblait de toutes ses torces. . . L'épreuve qui
allait se fnire était bien pour lui tout le contraire de ce
que les médecins appellent une expérience m anima vili.
Il s'agissait d'existences que l'amitié lui rendait plus
chères (^ue la sienne propre.
Au pied de l'escalier <i[ui conduisait à la petite galerie
extérieure de la mai.son, ces trois personnes en rencon-
trèrent deux autres, animées d'un égal empressement.
C'est que, en même temps que Charles courait au médecin,
son oncle avait eoui'u cJiercher le pretrji.
— Après vous, monsieur le curé, jiprès vous, lit le doc-
teur avec un triste sourire. De ce temps-ci vt)s soins sont
infiniment plus urgents ([ue les nôtres, et plus efficaces
aussi, il faut l'espérer. . .
Une demi-heure ne s'était pas écoulée, et le prêtre et
le médecin redescendaient ensemble les marche.- de cet
escalier, échangeant d'un air morne deux mots bien
.significatifs pour eux : an revoir !
^^^i
^'0W%
; i
300 CHARLKS GUERIN
IV
LE CIMETIERE SAINT-LOUIS
A guillotine fut introduite en France au
moment où le tribunal révolutionnaire
all.ait être établi à Paris. Le Dr Guillotin,
occupé de recherches scientifiques, n'a-
vait pour but, en indiquant ce mode de
supplice, qu'un projet tout pJnkmtJiro-
plqne, celui de diminuer les souffrances
des condamnés, et de faire disparaître
l'idée d'infamie attachée aux autres
peines. Mais lorsqu'on songe au rôle
affreux de cette affreuse machine,
venue au monde en même temps
que les bourreaux et les assassins
dont elle devait être le complice et le serviteur fidèle, on
ne peut trop s'étonner des étranges coïncidences, des rap-
prochements effrayants qu'il y a dans la marche de certains
événements, qui s'appellent les uns les autres dans les
profondeurs de la pensée providentielle, comme l'abîme
appelle l'abîme • . . ,
Cette réflexion nous est suggérée par une autre coïn-
cidence du genre terrible, qui s'est présentée dans
l'histoire des ravages du choléra à Québec. La fabrique
de Notre-Dame hésitait depuis longtemps à faire l'acqui-
sition d'un terrain en dehors des murs de la ville pour y
faire une espèce de Père-Lachalse, l'accroissement de la
population rendant depuis longtemps insuffisant le vieux
cimetière dit des Picotés, situé au centre de la haute ville
et qui avilit été (autre coïncidence étrange) étrermé par
les ravages de la petite vérole, à une époque assez reculée.
Les marguilliers pour le temps d'alors en faisaient, comme
de raison, une grande affaire : plusieurs terrains avaient
\ï
CHARLES (UîÉHtN
801
«t6 visités, arpentés, luarchaiidéa, et déjà l'on allait se
diviser en Ouelfes et en OiheUns à\\\\e nouvelle espèce au
sujet de deux propriétés rivales, lorsque l'entente se
rétablit presque par miracle, et l'on se hâta de faire
l'acquisition de la vaste étendue de terre maintenant
connue sous le nom de cimetière Saint-Louis. — Le
dimanche de la Pentecôte avait été fixé pour la béné-
diction et la consécration solennelle du cimetière ; la
foule com[)acte et pieuse rassemblée sur le tertre funéraire
n'ignorait qu'une chose, c'est que deux cercueils, inhumés
la veille dans ce nouveau domaine de la mort, contenaient
les deux premières victimes du choléra à Québec. Le
tléau avait fait, comme les princes et les grands seigneurs
en voyage : il avait retenu d'avance ses appartements.
Le peuple, qui appelle toujours les choses de leur vrai
nom, connaît plus sûrement ce lieu sous le noui de cime-
tière du Choléra.
Le cimetière Saint-Louis s'étend sur les plaines
d'Abraham, célèbres et par la bataille perdue par le
marquis de Montcalm et par celle gagnée par le chevalier
de Lévis. On y parvient par un long chemin bordé de
charmantes villas entourées d'arbres, chemin qui se pro-
longe jusqu'à la rivière du Cap-Rouge (1).
Les enterrements des cholériques se faisaient régulière-
ment chaque soir à sept heures, pour toute la journée.
Les morts de la nuit avaient le privilège de rester vingt-
(1) Il manquerait quelque chose à l'ôtranpe chronique des uécroiwles qué-
becquoise», ai nous n'ajoutions q\i'à quelque distance de là dans lo bois du Cap-
Ronge, les protestants des différentes sectes ont établi le cimetière du Mont-
Herinon, lequel fut ouvert peu de temps avant le choléra de 1849, aussi terril)le
«t plus terrible peut-être par le choix q\i'il fit de ses victimes, que ceux de 1832
et de 1834. Le hasard voulut que nous fussions présent nous-même à l'inhu-
mation du vocaliste écossais Wilson, la première victime de l'épidémie cette
année-là. Ayant obtenu, en notre qualité de membre de l'assemblée léjrisla-
tive, un acte d'incorporotion pour les associés-propriétaires de ce cimetièrei
nous avions eu la curiosité d'aller visiter ce champ funèbre, divisé par
emplacements, possédé par acliom et patenté par acte du parlement.
Les asHociés qui depuis plusieurs années s'occupaient de ce projet, ne
s'étaient point douté d'avance du sinistre à propos de leur entreprise. (Voyez
aussi la note £ à la fin du volume.)
I
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CHAHLKS (il'KHIN
quatro lieiiruH ou à })eii |)ro.s à leur domicile. (Jeux de
l'apiès-inidi n'aviiioiit que (juehjue.s henreH de grâce. Ou
les portait au cimetière à la iulte pour l'oderreinent du
noir. Tant pis pour eux, «'ils ne réveillaient trop tard !
A toutes les heures du jour, les chars funèbres stî
dirigeaient vers la nécropole ; mais le soir c'était une
procession tumultueuse, une véritable course aux tom-
beaux, semblable aux danses macabres peintes ou sculpté(.'s
sur les monuments du moyen âge. Des corbillards de
toutes t'oruies, (le grossières charrettes, contenant chacune
de quatre à si.\ cercueils symétriquement arrangés, se
pressaient et s'entreheurtaient confusément dans la
ijrande allée ou chemin Saint-Louis. Les Irlandais étaient
à peu près les seuls à former des convois à la suite des
dépouilles de leurs parents ou de leurs amis. Ce peuple
est si malheureux, qu'il a toujours festoyé la mort comme
une amie, et (jne nul diinger ne peut l'éloigner d'une
cérémonie funèbre.
C'étaient de longues files de calèches pleines d'hommes,
de femmes et d'enfants entassés les uns sur les autres,
comme les morts dans leurs charrettes ; tandis que les
cercueils des Canadiens se rendaient seuls ou presque seulf
à leur dernière demeure. Au reste, la plupart de ceux qui
avaient parcouru cechemin la veille en spectateurs, faisaient
eux-mêmes, le lendemain, les frais d'un semblable spectacle.
Le lendemain du jour où nous avons vu le curé et
le docteur sortir de la maison de madame Guérin, un
pauvre et modeste corbillard cheminait lentement et
lourdement, à la suite de tous les autres convois. Un
vieillard et deux jeunes gens formaient tout le cortège.
La mort dé madame Guérin avait été plus prompte
encore que toutes les autres morts causées par le tiéau.
Les médecins n'avaient trouvé d'abord que de très faible»
symptômes; mais une prostration si grande s'eh était
suivie qu'ils durent abandonner bientôt tout espoir. Le
CHARLKS (UIKHIN
808
cliagrin et riiiquiétudi' avaient miné d'avan<!0 ITinio de
cette pnuvre femme et l'avaient peu à peu détachée
de
son enviMoppo terrestre, hlle s était cimsumee inte
rienrement comme ces (îorpsijue l'on trouve sous les lave»»
du Vésuve, et <|ue l'attouchement h, plus léjj;er t'ait tomher
en poussière. L'ange de la mort n'avait eu ({u'à la i'r!ip[)er,
en pas.sant,du bout de son aile pour accomplir son nîuvre
de destruction.
Par un sublime et dernier caprice de l'amour maternel,
elle avait fait placer son lit de doulem- vis-à-vis d'une
fenêtre d'ciîi elle pouvait apercevoir le port... Il lui
semblait i[ue si, par miracle, son fils absent, son fils ingrat,
revenait vers elle dans ce moment, son Ame pourrait
s'élancer vers lui, et qu'ainsi elle le reverrait vivante ou
morte. Plusieurs vaisseaux doublaient la Pointe-Lévi :
leurs voiles blanches tranchaient sur l'eau bleue du fleuve
au-dessus des vertes campagnes, et se confondaient
quelquefois sur l'horizon avec les blanches maisons de la
côte. Madame Guérin les regardait venir l'un après
l'autre avec un sourire mélancolicpie et intelligent qui
comprimait à peine la pensée (lu'elle n'osait exprimer.
Lorsque l'huile sainte qui fortifie les mourants eut
coulé sur ses membres torturés par la douleur, lorsque le
prêtre qui seul parle à l'âme, lui eut donné cette céleste
injonction qui termine les rites de l'Eglise : "' Ame chré-
tienne, allez en paix ! " elle prit entre ses mains les
mains de ses deux enfants, les bénit et les embrassa ;
puis un éclair de joie passa sur sa figure, elle plongea un
regard perçant dans le fond de la chambre, jeta ce cri :
" Pierre ! " et s'affaissa en murmurant le nom de l'absent,
comme si elle l'eût aperçu auprès d'elle : si bien que
Charles et Louise ne purent s'empêcher de détourner la
tête et de porter simultanément leurs regards vers
l'endroit que les yeux de la mourante avaient indiqué.
Dès que madame Guérin eut rendu le dernier soupir,
'£(.|
pp'
:i04
CHAULES (JLJKHIN
Jean Giiilbtiult ordoDiia ù la famille de 8e retirer dans un
autre nppartenient. Jusque-là il n'avait pas voulu troubler
la piété filiale de mu atniî*, à «jui l'idée du diuiger n'était
pas même venue. Le jeune homme ne le» abandonna
pas un seul instant ; il passa le reste de la nuit à
réciter avec eux les prières des morts ; et nous venons de
le voir former avec Charles et le vieil oncle tout le
cortège funèbre de la pauvre dame.
L'entrée du cimetière Saint-Louis offrait, ce soir-là, un
spectacle plus saisissant encore qu'à l'ordinaire. La
grande chaleur de la veille en avait fait une des journées
les plus meurtrières de cette meurtrière époque. Aussi,
indépendamment du grand nombre de fosses à part (pour les
morts de dUtinction) retenues d'avance, la fosse commune,
sillon long et profond creusé au milieu de la nécropole,
était remplie d'un bout à l'autre de nouvelles victimes.
De deux à trois cents per.sonnes de tout âge, de tout
sexe, de tous rangs, de tous costumes, se pressaient dans
un lugubre silence de chaque côté de la fosse commune.
Il y avait là comme une députation de chaque classe de la
société, élégants en grande tenue, matelots aux habits
goudronnés, soldats en habits rouges ; mais toutes les
figures portaient une même empreinte, celle de la douleur
et de la terreur à leur apogée.
Le prêtre, qui s'avança lentement précédé d'un seul
enfant de chœur portant un petit crucifix d'argent, était
un tout jeune homme, et il n'avait pas l'habitude du
ministère funèbre qu'il remplissait, à en juger par l'atten-
tion et la solennité exemptes de toute routine avec
lesquelles il lut les prières du rituel.
Sa voix vibrante et grave, quoique jeune et douce, sa
figure mâle et sérieuse, son ton et sa contenance presque
inspirés frappèrent vivement tous les assistants. Son
accent et ses manières avaient même quelque chose
d'étranger. Les plus curieux demandaient tout bas quel
cHAKLKs (;ri:i{i\
:{():
ottiit co nouveau prêtre-, (!t I(!m niioiix inloniu'M (rordinair*?
110 pouvaient répondre h cette (|n(^stion.
Lorsque, avee un ton et un j^este imposants, il leva la
main pour bénir les cen^ueils, il eut l'air, (|uel(jues instants,
(lu prophète accouru à la, voix de Dieu dans la valléi; des
morts ot commandant aux osseuuMits arides de se
recouvrir (U; leurs nerfs et de leurs chairs, à r<iKf>rit de
luel
''♦'/^■V,
souiller des (juatre coins du monde et aux morts de se
lever et de marcher.
Tout le monde sans excei)tion s'agenouilla et, })ondant
le silence mystérieux et lugubre du Pater iwster, on
entendit, comme le bruissement des vagues sur la rive
ou comme les voix lamentables ([ue jette la tempête
dans les forets, un chœur de sanglots qui brisaient à
l'unisson toutes les poitrines. Un long murmure, auquel
pas une voix ne manqua de se joindre, répondit ensuite
aux versets du De 2»'ofimdi,s, que le jeune prêtre, contre
l'usage, récita sur le bord même de la fosse. Jamais cette
sublime prière n'avait été dite avec plus de ferveur ni
20
aSBSB
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cniAliLKS (ilMlRIN
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par dos voix plus éimios. Ijos ori'ilh'H du 'roiit-l'iiissiuit
(liM'iMit !•(''(* llciiuMit se faire (iffcnf I rcs ii i'.i}iiv voix sortie de
l'aliMiie des doiilems ; la. iniséi"i(?orde i\\\\ est. foiiJoin'N
(luprrs (If lui, (lut aliéner U\ poids des iiiiiiuités tjii aucune
diiir /II' sdiinil/ idiiKiis sûnfctilr.
Le |)reh"e se dirisi'ea ensuite \ers les (|iiel(pu;s /'o-s-sys à
pur/, (jui avaient »''té creusées non loin du sillon eonnnnn
près du uiiir. — Hue douk'ur |)lus aiuère encore (|ue tontes
colles iju'il avait é|>rouvées tomba siii' 1(> c(»'ur (h> ('liai'los
Ciuérin. Dans son inexpérience, dans K' trouble qui av.iit
accoin[)a,L!;né la courte maladie et renterrenient précii)ité
de sa uu''re, il avait né<:;liu;é do ho pourvoii- de l'arfiont
nécessaire poiu' t)bteuir poiii- elle la distiiu'tion d'une
eoucdie isolée dans ce dortoir de Iti. uuirt. Fjoui' |)énui'ie,
(pu)i(iue jirande, lui aurait encore permis de réaliser cette
petite somme, si l'idée lui en était venue, et il aurait pu
se la procurer dans un très court délai, si l'ordre n'eût été
lionne au gardien du cimetière de ne l'aire ci'édit (|u"à des
gens bien connus. Ainsi (jne le reniar(|uaient les
iullexibles fabricieus, on suruif nioius (juc juiuiti-t (/ui
civnii/ ou (jul mourrait.
Cbarlos. accablé à la. t'ois de boute et de chaurin, resta
confoiuiu dans la t'oulo au pied do l'amas de terre élevé
près de la fosse couuuune. Il ne leva les youx sur [>er-
sonne et ne vit pas le prêtre, ni ceux tjui l'entouraient.
Api)uyé sur le bras de sou auii (Juilbault, il était imuu)-
bile, muet et comme pétrifié. Sou âme était plongée dans
une de ces doulouns stupéfiantes qui vous conduisent
jusqu'aux bords du néant : le principe intellectuel semble
alors englouti dans notre substance et l'on a comme
un abîme au dedans de soi.
Guilbault fut obligé de le pousser pour le faire s'age-
nouiller, de l'avertir lorsqu'il fallut se relever ; et la
foule s'était déjà toute écoulée, lorsqu'il parvint ù l'arra-
ch'^r de l'endroit que ses pieds paraissaient ne pas
CIIAKLKS (IIJKKIN
MOT
s iif-e-
,, et la
l'ar ra-
llie pas
voiiloirahaiuloiuuM'. Les deux amis, l'iiu (Mil raînaiil l'iiutr*;
péniblement, étaient à peine sortis du (ùmetière, l<)rs(|u'ils
entendii'ent ((iiel(|ii'iin (jui courait dcMrièi'e eux, en criant
de toutes ses loi'ces : Monsieur le docteur ! monsieur le
docteur !. . . Ils s'arrêtèrent.
— En voilà bien d'une autre, leui' dit le ;jiardien (car
c'était lui). . . (!»î pauvre jeune prêtre ({ue vous ave/, vu,
est tombé raide mort... ou il ne vaut ])as mieux...
pendant (ju'il écrivait les actes sur le registie. Venez
voir à (^a, je vous en prie, monsieur le d(jcleur.
Jean (iuill)ault partit en courant ; Charles le suivit
nnichinaleinent a,ve(; hî gai'dien.
— Un joli gar(;on tout d(î même, un jjrêtre tout nouveau,
que je n'avais januiis vu, continua celui-ci... ("est bien
sinj^uliei". C'était drôlement rétrenner,ce pauvre /<o*/!/jea?t
(Ulxdlê, ((lie de l'envoyer i(!i. Un rude aj)i)rentissage
(pi'on lui a t'ait faire à ce [)auvre monsieur !
— Il n'est jjas mort, s'écria Guilbault en entrant dans la
chapelle, il n'est qu'évanoui. Aidez-moi. Vite de l'eau, de
l'eau; ouvrez sa soutane. iVllons donc! Charles, aide-moi,
mon pauvre enfant. Tu n'avances à rien. Il ne faut pas
que le chagrin que l'on a des morts nous empêche de
sauver les vivants.
Charles (it un effort, coni'ut vers les fenêtres qu'il
ouvrit, sortit dehors et revint bientôt avec un vase qu'il
avait rempli d'eau. En le posant à terre, il jeta les 3'eux
pour la première fois sur le jeune prêtre. Une lueur
soudaine traversa son esprit ; il pâlit, hésita quehpjes
instants, puis, au moment oîi l'autre reprenait connais-
sance, ce fut presque son tour de s'évanouir. Il chancela;
son ami eut besoin de le soutenir. . .
— Mon frère,s'écria-t-il, mon frère !. . .
w
i!
|:
^M«IË d I
30S
CHARLES GUERIN
LES DERNIERS ADIPEUX
E ii'6tait pas une illusion : c'était bien
son frère que Charles avait ainsi re-
trouvé sur la fosse de leur mère.
Après avoir mené quelque temps
fc« une vie aventureuse et dissipée;
essayé dift'érents ^i^enres d'exis-
tence, parcouru plusieurs contrées
de l'Europe, Pierre Guérin, à la
suite d'une malîKlie sérieuse qui l'avait conduit au bord
de la tombe, s'était retiré dans un couvent de moines en
Italie et n'avait ])as tardé à recevoir les ordres. Le mal du
pays lui étant venu en même temps que la vocation reli-
gieuse, il obtint d'être admis à la prêtrise et de quitter le
couvent ])oui' revenir au (.^anada. Il n'avait point fait les
vœux d'un régulier, et se trouvait libre sous ce rapport.
Arrivé à Quél)ec au plus fort de l'épidémie, avec ce zèle
exclusif et ce profond détachement du monde (jui sont les
premiers indices d'une véritable vocation religieuse, il
s'était mis, en débarquant du vaisseau, à la disposition de
l'évoque qui, sans perdre de temps, l'avait adjoint à son
église vrain\ent militante. Le soir du même jour, comme
tous les autres prêtres étîiient occupés auprès des malades,
il s'était trouvé chargé du soin des sépultures. Dans les
informations qu'il avait prises à la hâte sur le compte de
sa famille, le hasard avait voulu qu'il s'adressât à des
per.sonnes qui, peu au fait, lui avaient répondu que ses
parents deuicuraient toujours à 11. . . Pendant la courte
cérémonie funèbre, comme nous l'avons remarqué, Charles
s'était tenu à l'écart et le jeune prêtre, tout entier à son
devoir, n'avait pas égaré ses yeux jusque sur lui.
CHARLES (ilîKKlN
im)
Ce fut seulement lorsqu'il lui Fallut, pt)ur rédiger les
actes de sépulture, parcourir la longue liste nécrologique
de cette terrible journée, ([u'il tut frappé d\y trouver en
toutes lettres le nom de Sii famille. Son œil distrait crut
d'abord à. une de ces coïncidences bizarres ([ui ne causent
qu'un instant de malaise. Mais à mesure ([u'il regardait
la liste fatale, les prénoms, les ([ualités, les accessoires se
tracèrent successivement à ses yeux comme la forme
d'abord indécise du spectre (jue l'on voit dans un songe et
qui ne tarde pas à prendre inu; ressemblance connue.
Sans prononcer une seule parole, il t(jml)a dans une syn-
coj)e que les îiutres émotions de la journée et les longues
fatigues du voyage avaient d'ailleurs pré[)arée.
Dès qu'il revint à lui. la [)résence de Charles o[)éra une
réaction subite et favorable. Il lui vint à l'idée qu'il
n'avait pas tout perdu, puisqu'il lui restait un frère, et cette
pensée en amena une auti-e qui se traduisit par cette
question :
— Et ma sœur ?
— Louise est bien. Telles furent les premières paroles
échangées entre les deux frères. Puis, comme si la pos-
sibilité d'un autre nnilheur l'eût frappé, Charles ajouta :
— Viens avec moi, allons voir cette [)auvre enfant. Et
en disant cela, il prit le bras de son frère.
Pierre Ht quelques pas, i)uis s'arrêta.
— Je n'ai pas vu ma mère, dit-il, d'un air l'ésolu. 11 f:<jit
que je la voie.
Guilbault et Charles se regardèrent avec un étonne-
ment mêlé d'effroi.
' — Je ne suis p.as fou, re[)rit le jeune prêtre, devinant
leur pensée, je ne suis pas fou. Mais voilà bien des cen-
taines de lieues que je fais pour voir ma mère et avant
que la terre l'ait recouverte, il est bien juste (pu! je
contemple encore une fois ses traits dont l'image m'a suivi
partout. Je veux la revoir. Charles, oii l'a-t-on mise V
*i p py i
•S 10
CHARLES (iUÉRLX
— Je suis étudiant en médecine et iivant que vous ris-
quiez une expérience aussi dangereuse.. .
— Si monsieur est médecin, il sait qu'un prêtre et un
médecin ne doivent jamais craindre.
— Et je sais que ni l'un ni l'autre ne doivent s'exposer
inutilement.
— Il y a ici un devoir à remplir pour vous et pour moi.
Cette terrible maladie veut des enterrements bien
prompts. . . Si j'en crois la rumeur. . .
— Bah ! des contes en l'air ! interrompit le gardien du
cimetière. Si on croyait tout ce qui se dit, il y aurait plus
de vivants que de morts d'enterrés. Le monde est si
bavard ! Il n'y a qu'un pauvre matelot que nous avons
trouvé dans son (cercueil avec un bras mangé. Tout le
reste, c'est des contes et des liistoires !
Les trois jeunes gens frémirent.
— Eh bien, dit .feiin (iuilbault, je no dis pas que vous
iiyo/ tout à fait tort.
— Miiis, c'est donc [)our tout de bon que vous voulez ou-
vrir un cercueil ? Ah çà ! ça ne se fera pas de même, par
exemple ! mon carnctère, voyez-vous, ma place, voyez-vous !
Et il retournait entre ses doigts son chapeau à larges
bords, d'un air qui voulait dire : si cela se fait, du moins
que je n'en aie point conmiissance, que je ne sois point
compromis.
— Tenez, brave homme, reprit Pierre Guérin, ;>vec un
ton et un geste impérieux, allez-vous-en. et laissez-nous
faire. .)e prends tout sur moi.
Le gardien s'éloigna et les jeunes «rens se dirigèrent
vers la fosse commune.
Pierre jetii à son frère un regard de reproche, que
celui-ci comprit, car il rougit et baissa la tête.
Louise avait cloué sur la bière une image de la Vierge,
au pied de laquelle était écrit le nom de madame Guérin
et qui avait coutume d'orner le haut de son lit. Cette
CH\KLES (JUKIllN
•M\
i-ent
(|ue
pi'éciiiitioii de la jeune lille ne se trouva point perdue.
Après avoir déplacé plusieurs cercueils, les jeunes gens
reconnurent ainsi celui cju'ils clierchaient et, chargeant le
pieux fardeau sur leurs épaules, ils le portèrent à la petite
chupelle t/rx inorf-^.
Tout habitué qu'il était aux (X'uvresde réNurrectlon, l'ana-
touiiste (îuilljault se
sentit énni et i)res-
(pie terrifié, lors-
(pi'il lui fallut ou-
vrir le cercueil. Il
lui seniljia <jue ma-
dame (juérin. avec
cette dignité et
cette douce gi-avité
(|u'il lui avait con-
nues, allait se lever
sur son séant et lui
demander compte
de cette espèce de
sacrilège. Mais il
l'étléchit que ce n'é-
tait pas là une de ces excursions de carahiiis auxquelles il
avait pris part si fréfiueniment, et qu'il aidait au contraire
à l'accomplissement d'un acte de piété filiale. D'une nniin
habile et ferme il eut bientôt levé le couvercle de la bière.
La mort n'avait imprimé son cadiet (ju'à demi sur les
traits de lUiulame Guérin ; sa figure était loin d'être mé-
connaissable, et, sans la niaigreur et les rides causées par
le chagrin. Pierre n'aurait i)as trouvé une bien grande
différence entre ces restes immimés et l'iunige ([ue sa
mémoire axait conservée.
Les deux frères s'agenouillèrent de chaque côté du
cercueil. li'ecclésiastiquo souleva la main glacée de la
morte et y colla ses lèvres, comme pour lui raconter l'his-
toire de ses courses lointaines et implorer son pardon.
:|ir!!>
:^! '■:
812
CHARLES (ÎITERIX
Après un exainoii de qiiohiuos iiistiuits, Jeiui (Juilbaiilt
réijondit aux regards interrogateurs (ju'on lui jetait, par
un sinistre mouvement de tête ([ui ne permettait pas la
plus légère espérance.
Pierre se leva.
— Louise doit se mourir de peine etdo tristesse, observa-
t-il. Je n'ose pas la voir aujourd'hui. Il faudra la i)répiirer à
cette émotion. Il est tem[)s que tu retournes* aui)rès d'elle.
.Fe vais passer la nuit ici à reillerct à prier. C'est mon état.
Pierre, resté seul, laissa <;ouler ses larmes.
La crainte d'allliger sou frère davantage, une certaine
honte de la faiblesse qu'il avait montrée, une idée exa-
gérée de la réserve qu'exigenit sa dignité de prêtre lui
avaient aidé à les retenir jusque-là.
Heureusement la religion lui enseignait qu'il ne devait
point se borner à une tristesse stérile : elle lui offrait
dans la prière ure cfjusolation pour lui-même et un moyen
d'être utile à celle ((u'il pleurait.
Il prit son bréviaire et, assis clans un coin de la cha-
pelle, il entreprit de lire l'oihce des morts. Ses yeux se
portaient alternativement do son livre au cercueil étendu
à ses pieds. Plus d'une fois, il se leva précipitamment,
croyant avoir remarqué quelque mouvement, entendu
quelque bruit ; mais ce n'était chaque fois qu'un jeu des
rayons de la lune, ou le bruit léger de (|uel(|ue insecte.
Le sens, tantôt lugubre et terrifiant, tantôt doux et
consolant des psaumes qu'il lisait, s'adaptait quelquefois
admirablement à sa pr()[)re situation ; souvent à côté du
sens véritable se glissait une interprétation différente
qu'un hasard merveilleux semblait lui adresser.
HeiL mUti, quia iiicolatii^i meus proloiii/afiis eut ! Malheur
à moi, parce que mon exil s'ect prolongé, disait le psal-
misto parlant de la vie humaine comparée à un exil, et
^ela lui rappelait sa tro[) longue absence et les malheurs
,1 a elle avait été suivie.
L«»ar»^
ma
mF^
CHARLIvS (irKRlN
.il 3
Lu colère de Dieu qui dévore les générations entières,
comme un feu ardent brûle la paille légère. Nituf fœnum;
les llèches aiguës que décoche à coup sûr un implacable
et invisible ennemi; la terre des ténèbres couverte des
ombres de la mort, vallée de misères oii il n'y a point
d'ordre, mais une confusion et une terreur éternelles. . .abi
iDiUns on/o, se(/ sempifeniHft horror inhahitaf. . .Telles étaient
les images que David et Job avaient tracées d'avance, et
qui lui l'oprésentaient l'horreur du lieu où il se trouvait et
la terreur du tléau qui venait y accumuler ses victimes.
" J'attendrai jus(ju'au matin, disait encore Job, le tom-
beau sera ma maison, et je n'aurai point d'autre lit que ce
lieu de ténèbres. J'ai dit au séi)ulcre : vous serez mon père,
et aux vers, vous serez ma mère et mes sœurs."
Son imiigination s'exalta par degrés, et cédant à une
sorte d'hallucination, il revêtit de nouveau le surplis et
l'étole noire ([ui servent aux sépultures, et il marcha i)en-
dant une partie de la nuit dans la chapelle, psalmodiant
à haute voix les répons de l'oiïice.
Le fossoyeur, (|ui vint de grand nuitin se remettre à sa
pressante besogne, recula épouvanté et ap})ela le gardien du
cimetière. Celui-ci crut aussi lui à une vision, et il semblait
en effet qu'un ])rétre fantôme et un cercueil fantastique
s'étaient installés dans la chapelle mortuiùre. Puis, se )"appe-
lantce qui s'était passé la veille, il s'adressaau jeune homme,
qu'il rappela difficilement au sentiment de la réalité.
Pierre jeta alors un dernier regard sur les traits chéris
de sa mère, Ht une courte prière (son dernier adieu) et,
laissant entre les mains du concierge des morts, une
somme suffisante pour creuser une tombe à celle à qui il
ne pouvait plus rien donner antre chose, il s'éloigini len-
tement, traînant avec peine le fardeau de ses pensées.
•TS
»»r
Ml
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314 CHARLKS (JUKHIN
VI
TOUT CHEMIN MÈNE A KOMK
OUISE otiiit î\ In fonêtre de sa man-
sardo. C'était le soir. La clialeiir exces-
sive des jours précédents s'était
iihaissée par degrés. Un orage qui
venait de passer sur la ville,
avait purifié l'atmosphère.
L'eau (îoulait encore par tor-
:_J| rents dans la petite rue étroite
" et d'une pente abrupte, le so-
leil couchant dorait les nuages
refoulés vers l'horizon, et qui
s'éloignaient en grondant, une
teinte d'un vert éclatant couvrait les
l)elles campagnes de lîeauport et de
Charlebourg, et l'on aurait i)u compter
les maisons blanches éblouissantes qui
parsemaient le paysage, rap[)roché par
un effet magique de lumière. Si elle avait pu oublier le
fiéau qui n'avait pas encore cessé ses ravages, la jeune lille
se serait presque sentie heureuse en aspirant l'air frais et
humide, qui lui arrivait à travers les branches du lilas de
son petit jardin, et les Heurs qu'elle cultivait sur l'appui
de sa fenêtre. Mais s'i poitrine avait peine à se dilater au
souflle de la brise, et ses yeux distraits ne jouissaient qu'à
demi du gracieux épanouissement de la nature. De longs
soupirs agitaient son sein, et de grosses larmesdemeuraient
suspendues à ses paupières, comme les gouttes de pluie
aux feuilles des roses.
Louise n'était plus la même jeune lille que nous avons
peinte au début de cette histoire. Elle avait grandi.
(HARLKS (JIJKKIN
:{|.")
qii a
ongs
et pordii on graiidisHant non frais et graciuiix em-
bonpoint. Ses Jones n'avaient pins lenrs belles conlenrs.
Sii pliysionouiie, de naïve et enjonée, était devonne nié-
lan('oli([ne, ses mains si blancbes et si potelées «''taient
maintenant eUilées. et portaient les traces de labeurs ;|ui
ne semblaient point faits pour elles.
Mais, pour être autrement belle, elle ne l'était pas
moins. Le mallienr avait imprimé un cacdiet sévèi'e a sa
beauté. Sa taille svelti* et cambrée, emprisonnée dans inie
robe noire ([ui faisait i'es.st)rtii' l'éblouissante blancheur de
sa i)eaii. ra[)pelait la stature de sa mère, et l'e.xjjression
de douceur et de gaieté répandue sui- sa litiure aurait
complété la ri'ssemblance pour celui (jui aui'ait oublié (]ue
madame (îuérin était aussi brune (|ue sa lille était
blonde.
L'orj)lieline était tellement absorl)ée dans sa rêverie,
(jue Charles put monter Tescalier, entrer dans sa chambre
<^t .s'a[)procher tout piès (Telle, sans ([u'idle en eût con-
naissance. Klle ti'cssaiilit vivement lors(|u'une nuiin
(îaressante s''ippnya sur sou épaule, et le regard (|u'elle
adressa à son frère fut mêlé de surprise et de reproche ;
car la figure du jeunt; homme avait une exi)rcssion de
gaieté qui lui déplut.
— Voyons, petite sceur, j'ai de bonnes nouvelles à te
conter, Ht Charles en donnant à sa voix l'intlexiou la plus
douce.
Louise ne répondit point, et leva les épaules eu signe
d'indiflerence.
— Mais comment donc? Est-ce (|ue tu ne serais plus
curieuse ?
L'orpheline regarda le ciel, comme pour dire cpie désor-
mais les hoiuics nnncellcs ne pourraient lin \enir(iuede là.
— Je viens de recevoir une lettre de quelqu'un (jue
nous aimons bien, i-eprit Charles, décidé cette fois à se
faire écouter.
:{|<)
CHAKLKS (il'KHIN
— Ue (|iii tloiK^ V (luiiuiiulii viveincMit lu jeime lille, ('iir
elle iToHii point compreiuliL' du premier coup.
— Si c'était de l'iei'ie ?
— ()li ! si c'était de lui, tu me l'iuirais dit tout de suite !
— Kli l)ieu ! oui, cette lettre est de lui.
— Oli ! uujii Dieu ! et est-il bien loin V dit-il qu'il va
revenir ? Donne donc <|ue je lis(^ !
Lu jeune lille, trcmhliinte de tout son cori)s, lui tendait
la main.
— Et, s'il n'était pas bien loin ?
— Tu n'as donc pas de lettre ?
— Il y a mieux (|\ie cela. Mais tache de te calmer, i)etite
sœur, "U je ne te dirai point ce que je sais.
— Kli bien! je serai raisonnable.
— i'iei're est arrivé.
— Louise regarda son frère d'un air ((ui voidait dire :
cela n'est pas possible, pourquoi prendre ainsi plaisir à me
tourmenter ?
— Tu ne veux pas me croire ? Tu le croiras mieux lui-
même. Seulement tu auras de la peine à le reconnaître,
car il est vêtu d'une manière (pii te surprendra.
Au même instant, Louis entendit ouvrir la porte de la
maison, et se précipita dans l'escalier. Elle faillit re-
monter à sa mansard,', lorsqu'elle aperçut un prêtre,
qu'elle eut en elVet beaucouj) de peine à reconnaître pour
son frère. Dire le trouble, l'émotion, la joie mêlée de
tristesse (|ui ébranlèrent dans ce moment la frêle orga-
nisation de Louise, serait au-dessus de mes forces.
La doideur (jue la mort a laissée dans une famille se
ravive toujours, dès (ju'un parent, un ami ou même une
simple connaissance franchit pour la première fois le seuil
désolé de la nniison, et vient s'asseoir au foyer qu'aillige
une place vide.
De retour au presbytère, le matin qui avait suivi son
arrivée, Pierre était tombé d'une fièvre violente qui avait
mmmmm
(^HAHI.KS (}1;KHIN
ar
illlige
donné dos craintes siTieuses pour sa raisun. (Notait la
première t'ois qu'il pouvait sortir, et jusque-là les deux
frères n'avaient pas eu d'entretien sérieux. (îhai'les avait
bien des (juestions à faire au vovageui-, et Pierie, sans
avoir à, un bien baut de^^ré la manie de conter ses aven-
tures, ne put s'em|)êcbor d'entrer dans quelques détails.
** Le soir de mon départ, dit-il, il faisait un bien
mauvais temps, si tu t'en souviens, et, le lendenniin,
c'était une véritable tempête. Nous fumes retenus une
journée entière (tu trou Saint-Patrice. Le jour suivant,
en passant devant l'anse de la rioière aux />r«r/.Stse,v, nous
aper<^umes les débris d'un navire (jui avait fait naufrage
sur la pointe. C'en fut assez pour me confirmer dans ma
folle résolution de ne pas vous écrire. Naturellement,
vous me penserie/ péri avec ce vaisseau. Snns en avoir
an juste la certitude, vous me pleureriez pendant (pielque
temps et vous finiriez, par m'ouldier. comme beureu-
sement on finit toujours. C'est aussi ce (pii expli([ue
pourquoi j'ai j)ersévéré dans ce .système, malgré ce qu'il a
du m'en coiiter.
'' La ti'aversée fut mauvaise. Les brouillards nous
retinrent longtemps dans le golfe. Les vents contraires
et les bourrasques m'ont fait faire un rude apprentissage
de la mer. Le cœlnm muUffKc ef luidiqne ftouins a plus de
cliarmes dans les poèmes de Virgile (jue dans la réalité.
Les vagues cependant et les dangers mêmes ont leur
attrait. Lorsqu'il me fallut grimper en baut d'un mat,
tandis que le vaisseau pencliait et craquait sous l'elfort de
la tempête, tout en formant bien sincèrement le vœu de
vous revoir, j'éprouvais un certain orgueil à braver ainsi
les éléments déchaînés,
" Ce qui m'a le plus inspiré d'aversion, ce sont les
habitudes brutales des matelots, et le peu de sympathie
que je trouvai en arrivant. Il semblait que mes cama-
rades du bord étaient jaloux de l'éducation que j'avais.
M
m
MH
CHAKLKS (IIKUIN
11m (;li(M'(^liii'u>iit (M)ntiiitiellcMiuMit à nriiuiiiilior, et me
«jjourniiuuliiiont et iin' riiillaiont sans inotit". Leurs «çroH-
sières plaisanteries me rendiieiil maliieiireiix. FiO oapi-
taino se plaisait à me doiiiier les oiivi'ages les plus i-iules
et alïectait de me traiter comme le denier de ses hommes.
Ceux-ci cependant, lorscju'ils virent ((lu* je mordais aussi
franchement qu'eux dans le gros l»iscuit, et que je taisais
mon devoir sans uv décourager, changèrent de ton. On
cessa de me plaisanter, et même, l()rs(jue je seniblais en
peine, on venait à mon aide, |)i'écis('ment i)arce que je ne
le demandais point. Au hout de la traversée, j'étais aimé
de tout le monde et j'avais tait deux amis |)articiiliers.
" L'un d'eux était un jeune Anglais de bonne famille. Il
avait dissi[)é son patrimoine et s'était ensuite jeté dans
toutes sortes d'uventures. Il avait parcouru les Indes et
rAméri(|ue du Sud ; rin(Joustan et le (Jhili lui étaient
aussi fauiiliers (|iie l'Angleterre. Ses récits m'enchan-
taient et me ratfermissaient dans ma, nouvelle vocation.
Sa })rotection me valut beîiucoup et empêcha le capitaine
de me nuiltraiter comme il y paraissait disposé
'• Mon autre ami était un Italien Nous parlions latin,
et nous récitions ensemble des odes d'Horace et (juclques
vers de Virgile. Nous chantions aussi des hymnes
d'église. Il m'apprit un peu d'italien, et il me disait avec
tant d'enthousiasme les beautés de sa terre natale, que je
me promis bien de la visiter. La Méditerranée et l'Adria-
tique étaient d'ailleurs dans mes rêves d'enfant, et il me
semblait que ces mers classiques devaient être bien
différentes de l'Océan mystérieux ei s.ins bornes sur lequel
nous étions lancés.
" Mazelli avait étudié pour êlsv' f rêtre ; mais un beau
jour, en lisant à Gênes la vie de son compatriote Chris-
tophe Colomb, il s'était embarqué pour l'Amérique. Je lui
dis un jour qu'il était surprenant que l'Italie, qui avait
fourni Christophe Colomb et Americo Vespuci. ne possédât
mU
>ll
CIIAKLKS CIKIUN
;{!{)
iiel
pn« un [nnu'M dc! torro diiiirt lu piu't'u' du iiioiidn (lu'ollt»
avait di'cDiivurto ot iioiiiiih'c.
" — Oli ! iiu' dit-il, si l' Italie jumniit se /xi-sun/ir c//r-iiiêmr !
" I)ébiir((iU! à liiverpool. ji( n'y doiiuiiiriii (|iic cin<| on >i\
jours, le tonjps du riiiic coniiiu' les autres, de gaspiller ru
tolioH l'arj^i'iit (\\w j'avais si bien jnajinu. L'An^ilutorro
m'était aiitipatirK]iK', < i. ru (|iio je refjjrotto lK;aiicou|) an-
jourd'liiii, ji! niaïuinai l'occasion d'étudier r\\v/. lui nn |)enple
(|ni tient entre ses mains les destinées tli? notre (Canada.
Tandis (puî mon ami italien se diri<ieait sur Londres,
rAn<xlais ((t moi nous nous en^a^rions à nn cajjitaine dont
le brick faisait voile poui' l'Italie.
'' L'é(pii|)age était un ramassis de gens de tous les
pays. princii>alement des Espagnols, des Italiens et des
Maltais. Mon a,mi William .rohnson était le seul Anglais à
bord. Il y avait là de sinistres ligures, (jue ne démen-
taient point trop ceux (pie la Providence en avait allligés
Le cajjitaine était lui-même un peu Ilibustier ; du moins
je le soup(;()nnai d'avoir des intelligences avec des contre-
bandiers. Johnson et moi n'aimions guère tout ce
monde-là, et n'en étions pas plus chéris (pi'il ne fallait.
Johnson me dit un jour qu'un couj) de coude bien
appliqué pourrait jeter l'un de nous deux à la mer et
qu'on ne risquerait pas grand'chose pour nous repêcher.
Si le premier vaisseau où je m'étais embarqué m'avait
fait l'eft'et. dans les commencements, d'un i)urgatoire
flottant, celui-là, c'était bien l'enfer.
" Une tempête nous ht relâcher à Bordeaux Le capi-
taine, qui pouvait avoir ses raisons pour cela, resta quelque
temps dans ce port. Nous en prolitàmes, Johnson et moi,
pour déserter. A peine avions-nous exécuté notre projet,
que je regrettai cet affreux bâtiment. C'est une triste
chose de se trouver dans un pays étranger, sans argent.
Si mal que l'on soit à bord d'un vaisseau, on a sa
ration assurée et son hamac où se coucher. Heureusement
:î-20
CHARLES GUKHIX
Johnson étiiit un peu i)lus au iait que moi, il était
aussi muni de (quelques guinées. Nous résolûmes de nous
rendre à Marseille en parcourant l'intérieur de la
France. Nous achetâmes une lanterne magique, et une
petite i)acotille d'images
et de briml)orions, et \ "^^P^
avec cela nous nous
mîmes assez gaîment en
route. Johnson avait
pour sa part de besogne
la coini>fal)ilï(r et
l'agencement de
nos soirées scienti-
liques ; c'était moi
qui taisais les dis-
cours : c'est-à-dire
dans les villages
oh l'on comprenait
le iVan(;ais. Dans :■
lesautres,il yavait
toujours (pielque
savant qui nous inter-
prétait on patois. Il tai-
sait beau me voir racon
les batailles de l'empirt
répéter les mots subi
du petit caporal, ou bien e)icor<
les contes de Barhe h/ciie et di
petit Ghaperou rouge, la parab
l'enfant prodigue, Genevièv
Brabant, et l'astronomie en six le(;ons. Car il y avait de
tout cela dans notre lanterne magique. Quoique Johnson
sût assez de français pour se tirer d'aftaire,on le reconnais-
sait assez facilement pour un rosbif et nous n'étions pas
toujours trop bien venus. Quant à moi, on ne savait trop
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If^
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CHARLES (JUERIN
321
it de
m son
iiiais-
s pas
trop
qui me donner A mes manières on me croyait Anglais, îi
mon visage on me prenait pour un Italien, <\ mon langage on
était assez porté à me reconnaître pour un compatriote. Mais
de quelle province ? C'était une autre aftaire. Je n'étais
point du Sud, c'était bien clair. Mais étais-je N(U'mand,
Picard ou Breton? C'était bien dillieile à dire. Je n'avais
l'accent d'aucune de ces provinces en particulier, mais un
peu de tout cela mêlé ensemble. .Fe mettais tout le monde
d'accord en disant que j'étais Américain. Cela répondait
à toutes les suppositions. Je voulus dire que j'étais Cana-
dien-Français. Autant aurait-il valu leur annoncer que je
venais de la lune. Il est complètement sorti de l'esprit
du peuple en France qu'il j ait un Camula. Ceux qui me
comprirent crurent que j'étais un sauvage, et on m'accabla
de mille sottes questi(ms. Johnson voulut mettre cela ù
prolit. Il nie suggéra gravement de me fabriquer un
accoutrement bizarre quelconque, s'ofTrant à devenir mon
cornac, et à me montrer par curiosité en sus de la lanterne
magique. Je ne goûtai point cette proposition et je fus
singulièrement humilié du rôle qu'il ne tenait qu'à moi
de jouer dans le pays de mes ancêtres. C'était un rude
désenchantement pour moi qui avais toujours rêvé à la
France et qui n'avais pas même daigné regarder l'Angle-
terre en passant.
" Grâce à l'esprit inventif de Johnson et, toute modestie
mise à part, grâce aussi à mon éloquence, nos petites
affaires n'allaient pas trop mal. Nous avions très souvent
un gît(^ et notre nourriture gratuitement ; nous ramas-
sions beaucoup de gros sous à nos soirées et nous faisions
un prolit de cent pour cent sur les petits objets de notre
pacotille. Si Jobuson n'avait pas eu un goût si prononcé
pour l'eau-de-vie, et s'il se fût contenté comme moi de
l'excellent vin du cru qu'on nous versait libénilemont,
nous serions arrivés à Marseille avec une somme assez
ronde. Toutefois, malgré les libations de mon compagnon,
''1
' ^1 1
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^mfm
322
CHARLES GUÉRIN
) i'
nous pouvions faire bonne figure h notre entrée dans
la ville. Je n'avais point de reproches à faire à Johnson.
Il avait fourni tout le capital, il devait avoir une plus
large part dans sa liquidation. Il me donna honnêtement
la moitié de notre petit pécule. Mon premier soin fut de
ra'habiller en f/entilhomwe. Je sentais le besoin de me re-
lever à mes propres yeux tout autant qu'à ceux d'autrui.
Je n'étais pas trop orgueilleux de mon métier de
matelot, ni de celui d'historien ambulant qui l'avait
remplacé ; sans compter que j'avais failli passer pour un
sauvage.
Johnson s'embarqua pour l'Algérie le surlendemain de
notre arrivée. Notre séparation m'affligea malgré moi, car
je savais bien qu'il n'y avait rien de .sérieux à entre-
prendre avec un tel compagnon. Johnson, en me secouant la
main, m'assura que nous nous reverrions quelqu'un de
ces jours, soit à la Chine, soit au Canada ; car il se
promettait bien de faire encore deux ou trois fois le tour
du monde.
" J'avais choisi une pension assez convenable, et je fis
annoncer dans un journal qu'un jeune Américain, (^ui
po.ssédait à fond la langue française, s'offrait à donner
des leçons d'anglais dans les familles. Il se présenta
plusieurs élèves et l'on trouva que je parlais très bien le
français pour an Américain. Je songeai que si jamais
j'allais m'échouer en Angleterre, je jouerais le même rôle
en sens inverse. On trouverait là que je parle bien
anglais ^)oar un Français.
" Je ne trouvais pas ce genre de vie très mauvais: j'étais
introduit dans les meilleures familles en ma qualité de
précepteur, et avec une pt)litesse exquise, on y dissimulait
tout ce que ma position secondaire pouvait avoir de
blessant pour moi. Un jour cependant que je regardais
la mer couverte de vaisseaux aux pavillons de toutes
les nations, cette belle Méditerranée si étincelante et
!5He?
SSnaf'^ '-
1
CHARLES GUÉRIN
32:i
je fis
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rôle
bien
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tiulait
)ir de
tirdaiH
toutes
lite et
si engageante en comparaison des eaux ternes et froides
de nos pays du Nord, me séduisit complètement. J'avais
fiait quelques petites épargnes, assez pour prendre un pas-
sage de seconde classe pour l'Italie. J'eus bientôt fait
mes malles, et, sans prendre congé de mes élèves, qui
me devaient cependant encore quelques francs, je me
trouvai le soir même à bord d'un brigantin faisant voile
pour Gênes.
" Je crus, après quelque temps passé dans cette ville,
que je ne pourrais jamais en partir, et si j'étais né
dans ses environs comme Christophe Colomb, j'aurais
laissé à d'autres le soin de découvrir l'Amérique. Je n'ai
point fait fortune à Gênes : je m'y suis comporté en
philosophe de l'école des péripatéticiens. La belle pro-
menade des môles, qui s'avance si loin dans la mer
et d'où l'on peut contempler ramphithéâtre de marbre
et de verdure qui s'élève sur le penchant de la mon-
tagne ; celle d'Acqna sohi, plus belle encore, et celle
d' Acquit venle, où je coudoyais le soir les élégants sei-
gneurs, maîtres des palais que j'admirais tant, m'offrirent
des charmes qui absorbèrent jour après jour, soirée après
soirée. Passer son temps à contempler les palais des
autres, c'est bien le meilleur moyen de n'en avoir jamais.
Aussi je me trouvai bientôt en état de faire les tristes
rértexions de la cigale : quand la hi^e fut venue, j'avais
dépensé le reste de mon argent :
Pas le pins petit morceau
De mouche on de vermisseau !
" Je cherchai de l'emploi. Je m'annonçai cette fois
comme maître d'anglais et de français. Ce fut en vain,
les élèves ne vinrent point. Vous allez croire que
j'étais bien découragé ? N*avais-je pas la mer devant moi ?
Quiconque a été matelot s'est assuré un spécifique admi-
rable contre la misère d'une part, et contre la fortune de
il-f
824
CHAlILKS (Jl'ElUN
l'autre. Vous êtes à bout d'expédients : vous gagnez un
port de mer. 11 y a toujours un vaisseau en ])artance où
l'on vous recevra, ne fût-ce que pour votre passage. Je
m'engageai à un capitaine anglais (jui partait pour
Smyrne ; un naufrage nous rejeta à Civitta-Veccliia. Je
tombai bien malade dans cette petite ville. J'y serais
mort autant de misère que de lièvre, sans un vieux moine
camaldule qui s'intéressa à moi, me l'ecueillit, et, dès
que ma santé le permit, m'ennnena à Rome où était son
couvent.
" Tous les chemins mènent à Rome, c'est un bien vieux
|)roverbe ; nniis la route que j'avais suivie pour arriver
dans la capitale du monde chrétien, n'en était pas moins
singulière : et lorsque je songe à l'influence (jue cette
circonstance devait avoir sur mes destinées, j'y vois une
providence bien signalée. Ma maladie avait changé le
cours de mes idées. Des pensées pieuses remplacèrent
mon insouciance aventureuse, les projets ambitieux qui
m'avaient poussé à courir le monde se réveillèrent, mais
avec une autre couleur et une autre tendance. Je me
reprochai d'avoir jusque-là perdu mon temps sans em-
brasser aucune des carrières nombreuses que je croyais si
faciles à trouver partout ailleurs que dans mon pays.
J'eus honte de la vie que j'avais menée, et surtout je
me désespérai, lorsque je pensai que j'avais eu la
cruauté de ne pas écrire à ma mère. Vingt fois je pris la
plume pour le faire, mais toujours elle me tomba
des mains. J'ajournais chaque fois ma résolution, dans
l'espoir d'avoir quelque chose de plus satisfaisant à
vous annoncer.
" Le moine qui m'avait recueilli était un vieillard
respectable et savant, il occupait une charge impor-
tante dans sa maison. Il avait ses vues sur moi, mais,
en homme habile, il me laissait à mes réflexions et me
glissait rarement un mot de religion. Je vivais dans
^aHHHHSaaHBBBKHBBSŒHnKŒni
CHARLES (JMKKIN
a2.>
mais,
, me
dans
la'coiniminauté avec la parfaite liberté que j'aurais eue
daiiH une hôtellerie. J'allais et je venais, sans que l'on
parût s'occuper de moi.
" Ce ne fut pas dans la colossale église de Saint-Pierre,
ni dans aucune des grandes hasili(|ues, que me vint l'idée
d'embrasser la vie religieuse ; nniis dans une ))etite
chapelle du Transtévère. devant une huml)le madone
dont j'étais dans ce moment-là le «eul sup[)liaut La soli-
tude de cette église me ra[)i)ela le calme religieux de nos
églises du Canada. Une femme d'une ([uarantaine d'années,
{\u\ vint s'agenouiller deviuit la madone, a\ec un jeune
gar(;on d'une di/aine d'années et une ])etite lille jilus
jeune (|iie son frère, me rap[)ela ma mèi'c, avec (jui elle me
parut avoir quelque i'essemi)lance. Je pensai (jue Charles,
qiuî je ci'o3'aisecclési!istir[ue. était pr(jl)ablemeni agenouillé
dans le sanctuaire de lii idnipelle du séminaire à Québec.
et peut-être ma mère et ma steur diins l'église de IL . ..
Les lieux et les [lersonnes se rei)résentèrent à mon
imagination avec une réiilité, un mouvement, une vie (jui
tenaient du prodige. Pour la première fois depuis mon
départ, je versiii des larmes abondantes. Je lis une fer-
vente prière et je sortis de l'église un tout autre homme.
Ma vocation religieuse était décidée. Le père directeur, à
qui je lis cette coulidence, n'en parut nullement étonné :
il me conseilla cependant d'y réiléchir sérieusement, et
lorsque, nprès deux jours, je persistai dans ma détenrnmi-
tion, il me conduisit au collège de la Propagande. Les
connaissances que j'avais déjà acquises firent ((u'au bout
d'un très court espace de temps, on m'admit dans les
ordres et je passai au séminaire romain. Je m'abstins
pendant tout ce temps de vous écrire, voyant ai)procher
rapidement le moment oii je pourrais porter moi-même à
ma famille la bonne nouvelle de ma vocation. FI y eut
hier trois mois, je fus ordonné prêtre dans l'église de S(Ut
Pietro in Montorlo, et quelques jours après j'obtins un
km
'm
i!»l
i^
pi
il
826
CHARLES GUÉRIN
exeat pour l'évêque de Québec. On me permit d'autant
plus volontiers de revenir ici, que là-bas l'on considère
le Canada comme un pays de missions. Vous savez la
peine terrible que la Providence me réservait à mon
arrivée. "
Ce récit, écouté dans un silence presque religieux, fut
suivi d'une conversation animée qui se prolongea si tard
(|ue la voix argentine de la cloche d'un couvent vint
l'interrompre, en annonçant quatre heures du matin,
Pierre se souvint alors qu'il devait assister à une prise
de voile dans l'église des Ursulines à six heures, et son
frère qui ne jugea pas à propos de se coucher et ne savait
que faire avant le jour, se décida à l'accompagner.
'^^"F-;^^
I
f^
.<y;
CHARLES GUERIN 327
VII
SŒUR SAINT-CHARLES
N couvent est une petite ville au
milieu d'une grande, une société
particulière qui fait abstraction de
la société générale, et, malgré
toutes les secouspes que peut
éprouver le monde extérieur, con-
tinue à fonctionner avec la pré-
cision d'un chronomètre. Tandis
que dans toute la ville on avait
cessé de vendre et d'acheter, de
plaider et de se marier, les bon-
nes religieuses continuaient tou-
jours à recevoir des compagnes
pour elles-mêmes et des dots pour
leur monastère : leurs rangs se
recrutaient, tandis que tout se
dépeuplait autour d'elles avec
une si effrayante rapidité.
Ce matin-là il s'agissait de trois
'' prises de voile et d'une profession.
Charles, en entrant dans l'église, fut frap])é non seule-
ment du nojnbre mais encore de la qualité des per-
sonnes qui l'encombraient. Une partie du monde élégant
qu'il avait naguère fréquenté, semblait s'y être donné ren-
dez-vous. Ce qui le scandalisa beaucoup, ce fut de voir
placés au premier rang quelques militaires et quelques
lionnes dont la vie n'avait eu jusqu'alors rien de bien
monastique. Il fut bien plus surpris encore, lorsqu'il
remarqua que tous les regards se dirigeaient sur lui,
comme s'il eût été appelé à jouer un rôle dans la
cérémonie qui se préparait. Il se réfugia tout ému dans
V'
328
CHARLKS (JUÉRIN
un petit coin où il lui était impossible de voir et difficile
d'être vu, et s'y agenouilla tout honteux, ne sachant
à quoi attribuer l'espèce de sensation qu'avait pu causer
sa présence.
La jolie chapelle des Ursulines s'harmonisait ijarfaite-
ment avec le beau monde qui l'avait envahie; son archi- ,
tecture composite (style Louis XV) tout émaillée de
peintures et de dorures, porte un caractère d'élégance
aristocratique, qui, pour diiter d'un peu loin, ne messied
pas au pensionnat le [)lus à ht mode de notre i)ays. Un
prélude sur la /inrpe partit du chœur intérieur de la com-
munauté et vibra doucement dans toute l'église. Deux voix
de femmes, pures et lim[)ides, s'élancèrent, soutenues dans
leur vol harmonieux par les sons du poétique instrument ;
un chœur de voix plus jeunes et plus fraîches encore
répéta le refrain du canti([ue. L'évêque accompagné de
son clergé entra dans le chœur de l'église et prit sa place
en face de la gi'ande grille qui le sépare do celui de la
conununauté.
Un mouvement de vive curiosité se manifesta alors
dans toute l'église et se soutint pendant les longues et
imposantes cérémonies qui venaient de connnencer. Il
n'y avait cependant, à proprement i)arler, que les per-
sonnes })lacées au premier rang qui pouvaient suivre
et comprendre ce qui se passait dans le chœur intérieur,
et c'était là qu'avait lieu la partie la plus intéressante du
spectîicle religieux. Aussi les spectateurs se ])ressaient
et se grimpaient à l'envi les uns des autres, qui sur des
bancs, qui sur des tabourets, qui sur des chaises : notre
héros seul restait à l'écart dans une indifférence profonde.
Ses pensées, il faut le dire, étaient loin de cet endroit, ou
du moins il le croyait ainsi. Son imagimition, surexcitée
par les événements des jours précédents, voyageait au
hasard ; mais dans ses voyages, elle s'arrêtait assez com-
plaisamment sur certains endroits et certaines époques ;
fywB-r-wrarg»-. » ■
$
CHARLES CiUEKlN
:{2Î)
II
dison,s-le tVancheinent, pui mi lew ijiigcs qu'évo([iiiiit à sou
esprit le chant tout sérapliique des bonnes religieuses, il
y en avait un ({ui revenait plus souvent que les autres, et
qui avait nom Clorinde.
Il essaya en vain, pendant tout ro(fice,de chasser des pen-
sées qui ne convenaient ni au lieu, ni aux circonstances ;
elles revenaient avec toute hi persistance particulière à ce
que l'on appelle, en langage ascétique, tkfi <flstr<K'flo)is, per-
sistance qui justifie à nos yeux le réformateur Luther
d'avoir cru voir le diable sous la forme d'une grosse
niouciie.
Deux choses seulement purent faire sur l'esprit de
Charles une im[)ression assez vive pour vaincre un
instant ce charme nu)ndain. Les lugubres prières que l'on
chante, tandis ((ue la nouvelle religieuse est étendue sous
un drap mortuaire et fait son apprentissage de la mort,
vinrent raviver une douleur trop récente pour ne i)as
être bien véritable.
L'autre chose qui attira son attenticjn fut l'écusson
de marbre que lord xVylmer venait de faire incruster
dans le mur de l'église, à droite, tout près de l'endroit
où il se trouvait igenouillé.
Tout un monde d'idées se présentait, renfermé dans
cette noble et touchante inscription :
HONSIU'K
A
MONTCAI.M !
Le dkstin ex i.ri déuohant
La vicToiHE,
L'a KÉCOMl'ENSÉ PAU
Une mort (ii.oRiErsK !
Il aurait fallu ne pas être doué d'autant d'imagination
et de patriotisme qu'en possédait notre héros, pour lire
sans émotion cet éloge laconique, placé au-dessus d'une
fosse qu'une bombe avait creusée d'avance.
'■'w" ]
BJl
El
im
I
■|:i
:W()
CHARLES GUÉRIN
Au sortir de l'église, Charles fut rejoint par un jeune
homme qu'il avait rencontré plusieurs fois dans le
monde.
C'était précisément un de ces fâcheux qui vous abor-
/ dent de préférence au moment
Vaî "ù vous voulez être seul, et qui
^-^-■fài-^ ne manquent jamais de verser
}}if.l -- leur parole corrosive sur les
A // ^-c; x^ plaies de votre âme, en un
«_ mot un véritable descendant
|||' de celui pour qui Horace
écrivit autrefois la sa-
tire IIhuh forte via sa-
cra.
Celui-ci, bien que
Charles marchât d'un
pas rapide et tînt ses
yeux baissés comme
quelqu'un qui se parle
à lui-même, vint lui
frapper amicalement
sur l'épaule, et, passant
son bras sous le sien,
commença un interro-
gatoire en forme, fai-
sant quelquefois lui-même la demande et la réponse.
— Eh bien 1 que pensez-vous de cela ? Franchement
qu'en dites-vous?
— Mais la cérémonie était bien belle ; seulement je l'ai
déjà vue plusieurs fois ; elle n'avait point l'attrait de la
nouveauté.
— Je ne parle pas de la cérémonie, mais de notre
nouvelle novice.
Charles regarda son interlocuteur sans lui répondre.
— Oui, comment trouvez-vous cette conversion ? Vous
CHARLKS UUKKIN
li'M
avez sans doute été bien surpris, comme tout le inonde ?
Je sais bien que ce n'est pas agréable de vous parler
de cela. . . mais enHn, entre amis. . . vous comprenez. Et
puis après tout, vous vous consolerez. Il ne numque pas
de jolies filles, Dieu inerci, par le temps qui court. Il faut
prendre le temps comme il vient Vous connais-sez le pro-
verbe, et c'est un bien bon proverbe que celui-là : une de
perdue, deux de trouvées. C'est bien contrarijint, tout de
même, de voir enfermer une si jolie fille entre les quatre
murs d'un couvent. Qui aurait dit que Clorinde Wagnaër,
si folle encore cet hiver, ferait une fin aussi tragique ?
— C'est bien étonnant en effet, balbutia Charles, qui
craignit d'avoir l'air ridicule en paraissant ignorer ce que
tout le monde savait.
— Tenez, après cela il n'y a plus à connaître son
monde. On dit que le bonhomme est furieux. Ce qui doit
vous consoler, c'e^t que le vieux sournois avait d'autres
plans sur sa fille. On vous a dit cela, je suppose. Enfin, il
paraît que ça été une scène terrible. Mais vous savez
sans doute tout cela bien mieux que moi, et je vous
ennuie. Adieu, mon cher M. Guérin, soyez raisonnable :
vous aurez peut-être plus de chance une autre fois.
Enfin, comme on dit : une de perdue, deux de trouvées !
Ali ! j'oubliais. . . Il y a une chose que je ne dois pas
omettre : vous saurez, si déjà vous ne le savez pas, que la
.novice a choisi votre nom pour le sien et qu'elle doit
s'appeler sœur Saint- Charles.
'4
.11
II
i.1
IU'2
CIIAIthKS UUKRIN
VIII
MONSIEUU DLIMONT
épicé ? C'est un remède pire (|iie le mal : on .se tue uvec
les préservatifs. P()ur([noi celni-ei iivait-il lait une diète
si rijJTourense ? Il tant manirer i)t)nr vivre. On ne se
soutient pas avec l'air (jn'on respire. Pourquoi le
niéiecin avait-il donné une si forte dose d'opium à cet
autre i)atient ? Le moyen de ne pas mourir, (juand on
vous empoisonne 1 Pourquoi avaient-ils fait transpirer
cette pauvre femme jusqu'à ce ([ue mort s'oisuivît ? La
recette de Sangrado a toujours été infaillible pour guérir
les malades de tous maux présents et à venir !
Et M. Dnmont passait ainsi en revue tons les cas
de choléra parvenus à sa connaissance et exonérait chaque
fois ce pauvre tléau, dont on disait si injustement tant de
mal. Au besoin, il se fâchait tout ronge contre les peu-
reux, les imbéciles, les hypocondriaques, qui osaient lui
(IIAHLKS (il'KUlN
•,V.ili
«outcMiii- qu'on n'était plus diuiH des ttMni»s ortlinairus, ot
que l'on |)ouvnit nioiiriiM.lii soir un niiitiii,sanH y nu^ttre la
moindre bonne volonté.
Et cependant, M. Dinnont nieniiit Ini-niême une exis-
tence assez iniséi'al)le : il taisait régulièrenient couvrir sa
table des inCnnes mets (pie d'ordinaire, mais il n'y
touchait pas plus ipie s'ils eussent été empoisonnés. A
tout propos, et sans la moindre nécessité, il buvait de ce
hratidjj ép^<ê^y\'\\ trouvait si dangereux. Il était assidu à
son étuib', c'est vrai, nuiis les volets en étaient hei'mé-
tiqucMuent fermés; les clients (pii s'y aventui'aient étaient
saisis à la, goi'ge par une âpre odeur de chlorure de chaux,
de vimiigre brûlé, de camphre et de mille autres préser-
vatifs. Il se rendait au grelfe et devant le tribunal,
chaque l'ois (pie son devoir l'y obligeait ; mais il y
dé[)echait les alFaires avec une merveilleuse rapidité et ne
parlait qu'à travers un mouchoir tout imprégné d'essences,
qu'il tenait pres(|ue constamment a})pli()ué sur sa bouche.
Quelqu'un de ses confrères îivait-il pris la clef des chami)s
et manquait-il à l'appel. M. Dumont s'emportait contre
lui en invectives de tout genre. Comment pouvait-on être
si peureux, si stupide, si lâche ?
Lorsqu'il apprit la mort de madame Guérin, il écrivit à
son clerc une lettre toute paternelle, dans laquelle il lui
disait, sous forme de consolation, que, pour sa part, il était
bien surpris de voir que sa mère eût vécu si longtemps
avec un aussi mauvais tempérament, une constitution
aussi délabrée. Il n'avait été nullement étonné d'en-
tendre dire que cette pauvre dame était morte à la suite
d'une crise nerveuse, causée par une de ces folles terreurs
si communes depuis (jue Von parlait (ht choléra-morhus.
Dans un post-svripfmn, il engageait Charles à rester auprès
de sa sœur pour la consoler, et l'exemptait de reparaître
au bureau jusqu'à nouvel ordre. Par surcroît de précau-
tion, il avait joint à cette lettre l'envoi Je tous les livres,
f^^^ll
334
CHARLES GUERIN
cahiers, notes, et autres petits objets que Cîiarles avait
laissés dans son pupitre.
Celui-ci, qui connaissait le faible du maigre, comprit toute
la portée de ce congé illimité. Il se tint pour dit qu'il devait
demeurer en quarantaine, et se donner bien de garde de
présenter aux yeux terrifiés de M. Dumont sa personne sus-
pecte, avant d'avoir été admis par lui en libre pratique.
La prise de voile de Clorinde, à laquelle il avait assisté
sans le savoir, avait créé chez lui des impressions bien
diverses.
D'un côté, son amour-propre triomphait de plusieurs
manières par ce dénouement. Il était évident que Mlle
Wagnaër l'aimait d'un amour bien sincère ; elle n'avait
été pour rien dans la honteuse mystification tramée par
son père et par Henri Voisin. Ceux-ci se trouvaient
punis et Charles était vengé jusqu'à un certain point. Si
Clorinde ne pouvait lui appartenir, du moins elle n'appar-
tenait pas à un autre.
En même temps la certitude d'avoir été aimé d'elle lui
était une source d'amers regrets, que l'on comprendra
sans peine. La confidente naturelle et pour bien dire
inévitable de tous ses sentiments était la bonne Louise,
qui depuis quelque temps avait bien ses raisons de
s'intéresser à de semblables confidences.
Une fois en train de tout lui dire, il ne put s'empêcher
de lui raconter l'histoire de son premier amour avec Mari-
chette, qu'il avait jusqu'alors complètement supprimée.
Louise s'éprit d'une sympathie toute féminine pour
cette pauvre enfant, qui avait dû tant souffrir. Elle se fit
raconter jusr. u'aux moindres détails cet épisode de la
vie de son frère, et celui-ci, en la racontant, trouva
plus de charme qu'il n'en soupçonnait au souvenir de
la spirituelle et naïve jeune fille. Il ressentit toute la
vérité des reproches quy Louise lui adressa sur sa
conduite, et en songeant qu'il avait été la cause du
Mt4M(aMiMaH!l*«|H
i;
CHARLES GUERIN
836
malheur de deux aimables personnes, il se trouvait en
lui-même un grand coupable. Mais que ceux qui sont
sans péché de ce côté lui jettent la première pierre !
Cependant le fléau avait cessé ses ravages ; et le brave
M. Dumont riait plus que jamais des folles terreurs qui
avaient tenu un si grand nombre de ses confrères éloi-
gnés du palais. Il allait et venait avec une gaieté
exubérante, lançant aux revenants, comme \\ les appelait
en se frottant les mains, ces deux vers inscrits un jour,
après les vacances, sur la porte du Châtelet ù Paris, par
quelque espiègle enfant de la baso(;he :
Aujourd'hui le barreau reprend son exercice,
Jiit tout rentre au palais exi'oj)té la .ju>tice.
Comme si sa conscience lui eût r proche tout bas
d'avoir lui-même passablement négligé ses affaires, malgré
sa présence assidue, il se jeta tête baissée dans les dossiers
les plus embrouillés, et Ht un affreux carnage d'exceptions
dilatoires, décllnatoires et péremittolres. Il continua aussi,
par goût et par habitude, les libations qu'il s'était permiset^
par précaution ; seulement, au lieu de ce détestable brandy
épicé, il buvait des uieilleurs vins que contenait sa cave.
Malheureusement, M. Dumont était arrivé à cet âge fatal
oîi l'on ne peut impunément changer ses habitudes. L'exci-
tation continuelle dans laquelle le tenaient la peur d'abord,
ensuite le vin et les affaires, rendirent ses nerfs singulière-
ment irritables et son sang on ne peut plus inflannnable.
Or, il arriva qu'un jour un de ses confrères ayant
allégué et entrepris de prouver que le défendeur pour-
suivi en douimages pour la non exécution d'un contrat,
n'avait pas rempli ses engagements à cause de l'épidémie
récente, M. Dumont entra dans un terrible siccès de
colère. Il voulut soutenir juridiquement sa thèse favorite
contre le choléra, et sa fureur s'accrut en raison directe
de l'hilarité qu'elle produisit sur les juges, le barreau et
l'auditoire. Il sortit de l'audience exaspéré.
336
CHARLES OUERIN
Dans la nuit, il succomba à une attaque d'apoplexie.
Une vieille femme de confiance, qui avait soin de son
ménage, n'eut pas même le temps de courir au médecin.
Comme M. Dumont n'avait point de parents en ville,
toute la responsabilité des mesures à prendre tomba sur
cette vieille et sur M. Germain, le premier clerc, qu'elle
envoya chercher dès qu'il fut jour. M. Germain dénonça
immédiateniCîît le décès au coroner. Un jury fut con-
voqué et deux médecins appelés. Ceux-ci ne voulurent
point dérogera la louable habitude de leur profession, en
tombant d'accord sur un point quelconque. L'un soutint
que le défunt était mort d'apoplexie, l'autre qui voyait le
choléra partout même depuis sa disparition, déclara que
c'était un cas de choléra, mais que les symptômes ordi-
naires faisaient défaut, parce que les prédispositions du dé-
funt avaient causé une mort presque instantanée. Peu s'en
fallut que M. Dumont ne fût classé officiellement parmi les
victimes du Héau qu'il avait nié avec tant de persévérance.
M. Germ.ain se rendit ensuite chez le notaire que
M. Dumont avait coutume d'employer et lui demanda s'il
y avait un testament. Le notaire déclara qu'il n'y
en avait pas à sa connaissance, mais qu'il fallait visiter
avec soin tous les papiers du défunt, et pour cela faire
apposer les scellés, ce qui fut fait.
Après de longues et infructueuses recherches, auxquelles
Charles Guérin et le plus jeune clerc de l'office furent
aussi invités à prendre part, le notaire allait écrire à
l'unique héritier du défunt, lorsque la vieille femme
s'écria en se frappant le front: Nous u\icons jtoint visité
ht petite chambre noire !
Il s'agissait d'un petit cabinet de quelques })ieds carrés,
situé derrière la chambre à coucher de M. Dumont. La
vieille femme alluma une chandelle et ouvrit avec
beaucoup de peine la porte de la petite chambre. Elle ne
contenait qu'un tas de vieilles défroques suspendues à
f
î
î
CHAKLKS (JUEKIN
:{:{7
H
des clous loiit autour. C'étiiit toute la triperie du défunt.
En écartant les vieux habits, on trouva une petite
armoire pratiquée dans le mur, et dont il ftillut
enfoncer la porte, faute de pouvoir s'en procu-
rer la clef. L'armoire contenait deu.v boîtes de
fer-blanc, toutes deux fermées avec
des cadenas. Il fallut encore briser
ces deux boîtes en présence
des oificiers de justice. La
pi us grande renfermait une
foule de titres, obligations,
billets, regus et autres pa-
piers classés avec soiu. On
ne trouv i dans la plus pe-
tite qu'un vieu.v livre de
comptes. ( )n allait cesser
toutes perquisitions,
lorsque M. Germain
s'avisa de feuilleter le
vieux livre. Il s'en dé-
tacha trois feuilles de
papier d'une autre cou-
leur et fraîchement écrites. Le notaire en Ht la lectiu'e et
l'on écouta dans un religieux silence ce ([ui suit : —
" Aujourd'hui, le seizième jour de juillet de l'année
" mil huitcent trente-deux, moi,Fran(;ois-Ricluird Dumont,
" avocat de profession, Canadien-Français de naissance,
'' chrétien et catholique de religion, ayant entendu parler
" de plusieurs morts subites, (pii auraient eu lieu dans
" cette ville, ai écrit de nui proi)re main mon i)résent tes-
" tament et acte de dernières volontés.
" 1° Je désire être enterré avec les cérémonies de ma
'* religion, que je regrette de n'avoir pas mieux prati-
" quée. J'aft'ecte vingt-cinq livres courant à nui sépulture ;
" on ne devra dépasser cette somme sous aucun prétexte.
99
.'i38
CHARLES (JUERIN
'
il
i
! t
!
i
" 2° Je veux que mes dettes soient payées ; mais je re-
commande à mon exécuteur testamentaire et à mes léga-
taires universels d'examiner avec soin toute réclamation
vieille de plus de trois mois et de la contester au besoin ;
car je n'ai jamais laissé accumuler lescomptes, particulière-
ment ceux des shérifs, greffiers, huissiers et autres officiers
subordonnés de la justice, que je payais toujours comptant.
•' 3° Je donne et lègue au curé de ma paroisse vingt-
cinq livres courant pour ses pauvres. J'ai fait la charité
autant» que j'ai pu de mon vivant, et j'ai toujours vécu en
honnête homme.
"4° Je nomme pour mon exécuteur testamentaire Mtre
Jean Duhamel, notaire, mon meilleur ami.
" 0° Je lègue audit Jean Duhamel vingt-cinq livres cou-
rant, comme souvenir et pour le trouble que je lui laisse.
'' 6° Je donne et lègue à M. François Germain, mon
premier clerc, pareille somme de vingt-cinq livres courant,
en récompense de sa bonne conduite.
" 7° Je donne et lègue à M. Napoléon de Lamilletière,
mon plus jeune clerc, mon Pothier, mon Domat et mon for-
mulaire écrit de ma main. J'espère qu'il mettra ces livres à
profit; car les nobles ont rarement brillé dans la profession.
" 8° Je donne et lègue les livres suivants à la biblio-
thèque du barreau de Québec: Dumoulin, d'Argentré, Bar-
thole, Vinnius, Cujas, Charondas et mes Pandectes, le seul
exemplaire de l'édition florentine qu'il y ait en Amérique.
Je conseille aux jeunes avocats de lire ces ouvrages de
préférence aux nouveautés dont ils paraissent si engoués.
" 9° Je veux que mes légataires universels ci-après nom-
més paient, à proportion de leurs legs, à dame Perpétue
Constantineau, ma ménagère, une rente et pension viagère
de neuf livres courant, en trois paiements, au premier jour
des mois de janvier, mai et septembre de chaque année.
" 10° J'institue ma légataire universelle, pour les deux
::iv-,
ul
ue.
de
es.
om-
3tue
ère
)our
je.
eux
CHARLES CUÉRIN 839
tiers de mes biens meubles et immeubles, Marie Lebrun,
fille de Jacques Lebrun et de feue Marie Dumont, ma
sœur. J'espère que nui nièce continuera à se montrer
sage et travaillante et cultivera l'instruction qu'elle
a reçue. Je lui souhaite de trouver un bon mari.
' IP J'institue mon légataire universel, pour l'autre
tiers de mes biens, M. Charles Guérin,mon second clerc.
J'ai de graves torts et négligences à réparer envers ce
jeune homme, qui est le fils de mon meilleur ami. Je
souhaite qu'il fasse un honnête honnne comme son père.
Je lui conseille d'abandonner les romans, la musique, la
botanique, la politique et autres frivolités, pour l'étude
de la jurisprudence et de la procédure.
" Mes biens légués ci-dessus consistent :
l" En ma maison où je demeure, que j'évalue à. JEfiOO (t
2" Une petite maison au faubourg; Suint-Louis 150
o" 400 ar|)eiits de terre lian.s les 7'oH'u,'«/i(;>,'î 100
4" Diverses sommes déposées à la banque (le Québec... 3"i0
5' Constituts dont on trouvera des copies dans ma
boîte de fer-blanc 21U0
G' Obli^ation.set billets promissoires qu'on y trouvera
également , 223 'y
7" Autres dettes solvables, par mon livre de comptes
tel qu'aiiditionné ce jour 475 11 !•
8° Mon ménage et mes défroques, que j'évalue à 150
9° Ma bibliotiiùque, qui vaut au moins 500
Eu total jE4,(î3S IB
" Je reconunande à mou exécuteur testamentaire et à
mes légataires universels d'être indulgents envers ceux
de mes débiteurs qui, dans la liste que j'en ai faite, ont
un astérisque au bout de leur nom : ce sont des gens
pauvres et honnêtes. Ils doivent agir en toute rigueur
contre ceux dont les noms sont marqués d'une croix
rouge : ce sont des misérables et des usuriers.
" Car telle est ma volonté.
" F.-R. DUMONT."
"1
I
Ji
:}40 CHAKLliS (JL'KKIN
IX
LE NEVEU DE MON ONCLE
( E jour inôiiie de renterruuient de
M. Duiiiont, (Jhiirle.s oerivit à sa co-
I légataire la lettre suivante :
- ^' u >Iînleiu()iselle,
" Ce n'est qu'en tremblant
que j'ose vous écrire. J'ai la
conviction de mes torts envers
[j vous. Je ne chercherai point
j à les pallier. Connaissant vos
sentiments élevés, je sais trop
bien que tout ce je pourrais
dire aurait l'elTet de me rendre
})lus odieu.v encore.
•' Il est bien probable que ma conduite m'a valu votre
coujplète indifférence, et c'est avec cette idée <|ue je me
décide à vous écrire, comme je le ferais à toute autre
persoïine, pour une affaire (jui l'exige impérieusement.
'• M. Duhamel, notaire, a déjà dû vous transmettre
une co[)ie authentique du testament olographe de l'eu
votre oncle M. Dumont, le(|uel a été dûment prouvé par-
devant les juges de la (Jour du l)anc du Roi.
'' Vous n'avez pas été peu surprise, je suppose, de me
voir associé pour un tiers au legs qui vous est fait. Vous
ave/ pu être tentée de croire qu'une intrigue m'a valu
cette part d'une fortune ({ui devait vous revenir toute
entière, et je vous ])ermettrais d'avoir une bien triste
opinion de moi si, après ce qui s'est pnssé, je consentais à
accepter un seul des deniers qui vous étaient destinés.
•' Vous trouverez sous ce pli une renonciîition en
bonne forme aux avantages que m'a faits M. Dumont.
BggsmfMHr^
CHARLES UUEHIN
ÎUI
en
)nt.
Pour mettre votre conscience en repos, je dois vous
dire que les f/rat'es torts et iiégUijenccfi dont il parle n'ont
jamais existé que dans son imagination.
" Je vous prie de me pardonner ma conduite à votr(»
égard, dont je n'ai été que trop ])uni, et d'accepter les
souhaits bien sincères que je fais pour votre bonheur."
Cette lettre fut écrite franchement et sans arrière-pen-
sée, elle le fut aussi sans hésitation. Louise, Pierre, et l'ami
Jean Guilbault, à qui Charles la montra, trouvèrent cette
conduite si simple, si naturelle, qu'ils n'eurent pas mtMne
la pensée de le complimenter sur son désintéressement.
Pour toute réponse, Mlle Lebrun renvoya sous enve-
loppe et la lettre et la renonciation.
Ce fut i)our Charles un vérital>le couj) de foudre.
Qu'y avait-il dans sa lettre ([ui pût lui attirer un acte de
mépris aussi écrasant ? Comment la nièce de M. Dumont
pourrait-elle s'oftenser d'une conduite que l'honneur seul
avait dictée ? Que faire pour la contraindre à garder un
bien dont Chiirles rougissait de li priver ?
Les choses ne [)ouvaient cei tainement point rester
ainsi. Le petit conseil de fatnille se tourmenta à chercher
les motifs de cette conduite. Jean Guilbault crut les avoir
trouvés en disant que probablement Marie était sur le
point de se marier, et que son époa-seiir ne coulait rien
deroir à lu lihéralifr (V un /tremier awonrcnx. Jean Guil-
bault en eût fait autant.
Charles, suivant cette idée, prit ce qu'il considérait un
pivrti extrême : il se décida à porter lui-même en cadeau
de noces ce legs dont tant d'autres, dans sa position, se
seraient fort bien accommodés. Après s'être muni de
phrases et d'arguments pour se débarrasser de son héri-
tage, il partit, la tête haute et le cœur léger, comme un
honnne (|ui va faire une bonne action.
Tout le temps qu'avait duré avec quelque chance de
succès son amour pour Clorinde, Charles était venu à bout
1
i
842
C^HARLKS (UIKHIN
<le se i)ersuador qu'il n'aviiit jamais aimé Maricliette
sérieusement. Ses conversations avec Louise avaient failli
ressusciter ses premiers sentiments.
Mais, tout au contraire de l'elTet ([u'aurait produit sur
tout autre l'héritage que venait de taire la jeune fille,
dès qu'il eut pris connaissance du testament de M.
Dumont, il ne regarda plus comme possible un mariage où
l'amour n'aurait joué qu'un rôle secondaire et équivoque.
Il se mit en route, se sentant supérieur à Marie de
toute son infortune, et sans redouter le moins du monde
des charmes qui lui semblèrent plus problématiques que
jamais.
11 ne s'était pas écoulé deux ans depuis la première
résidence que notre héros avait faite chez Jacques
Lebrun. A mesure que cheminait, par une belle journée
d'automne, la modeste calèche de cliarretier qu'il avait
louée aux Trois-Rivières, bien que la saison donnât au
paysage une apparence bien différente, il reconnaissait,
non sans une certaine émotion, les rivières, les côtes, les
ravines, les maisons, les sapins qu'il avait déjà vus. Son
cœur se mit à battre fortement, lorsqu'il passa sur le
petit pont au-dessus du précipice où Maricliette et lui
avaient été si près de tomber.
Un peu plus loin, il rencontra un vieillard qui s'avan-
c^ait en fumant sa pipe avec un air de joyeuse
indépendance. Il reconnut le père Morelle et lui tira son
chapeau. Le père Morelle ôta poliment son bonnet rouge,
mais il était trop préoccupé de quelque bonne idée à lui,
pour dévisager (1). comme il aurait dit, l'étranger qui le
saluait, comme font, au reste, dans noire ])ays tt)us \os
voyageurs qui savent leur monde.
Quelques instants après, un gros chien aboya à la
voiture, puis se mit à la suivre en donnant des niarqucs
non équivoques de contentement.
(1) Pour envisajrHr. Vnyt'i', lu iiotn F l'i la lin <lii volimio.
-r-y
(JHARLKS (JUÉRIN
3+:i
Une vieille femme, qui liltiit Hur le seuil de sa porte,
leva vers la voiture son énorme nez chargé d'une énorme
paire de lunettes, et s'écria en joignant les mains : Jésus,
Marie du bon Dieu !. . . Je l'avions toujours dit !
A la maison voisine, Charles ordonna à son cocher
d'arrêter, et il entra chez Jacques Lebrun, précédé de
'1
Castor qui faisait mille gambades, et suivi de la mère
Paquette accourue sur ses t lions.
Une servante assez proprement habillée dit au Monsieur
que Mademoiselle Marie était dans la ijrunde chambre et le
conduisit à cet appartement. La grande chambre était un
joli salon avec une tapisserie tout autour, quelques
gravures bien encadrées, un joli tapis sur le plancher.
\i
w
:{44
CHAKLKS (JUKKIN
quelques uieubles assez convenables, des pots de Heurs
daiis toutes les fenêtres, un />/(0/o, une petite bibliothèque
et une table couverte de beaux livres.
Il n'y avait plus à se reconnaître chez Jacques Lebrun,
tant on y avait pris un ah' de rl/le.
La dame de céans eut le bon esprit de ne pas .-s'évanouir,
<(uelle (jue fût .sa suri)rise. î]lle se contenta d'une légère
rougeur qui anima un peu .sa phjsionomie empreinte de
tristesse et de souffrance. La toilette de la jeune fille ne
déparait point son joli .salon. Elle était simple et élé-
gante.
Charles, stupéfait, balbutia giiuchement (juehpies céré-
monieux bouts de phrases.
— Tout ce que vous voyez ici vous étonne, lui dit Mlle
Lebrun, avec un fin sourire. Que voulez-vous ? Mon père
n'a pas voulu me laisser mourir, et il m'a forcée d'accepter
tout ce htxC' ...
— Qui sera loin d'être déplacé en regard des deux tiers
de la fortune de feu votre oncle, et de l'autre tiers que je
viens vous contraindre d'accepter.
— Me contraindre ? s'écria la jeune fille avec un accent
légèrement moqueur. Vous n'aurez peut-être point
affaire à moi seule.
— Je m'y attends bien et je désire que vous nie fassiez
conn.aître au plus vite l'autre partie intéressée. Il lui
faudra beaucoup de fierté, et même de dureté, si je ne
parviens pas à lui faire accepter ce cadeau de noces.
— Une autre partie intéressée ! Un cadeau de noces !. . .
Je voulais parler de mon père. Vous avez donc cru que
j'avais pu faire comme vous?
Ces paroles furent dites d'une voix très émue. Marie
était vraiment belle dans ce moment: toute sa personne
était séduisante de grâce et de distinction naturelle.
Charles ne douta point de deux choses, la première qu'il
ne l'eût aimée constamment et plus que chose au monde.
CHAKLKS (Jl'KRlN
845
la .seconde, (ju'elle ne riiiinût ù la folie, ce (jui était
évident.
An théâtre, c'eût été le moment, i)our notre liért)^, de se
précipiter à genonx et de fondre en larmes.
Dans la vie réelle, entre gens nn peu civilisés, on ; ..d
un fauteuil, on s'y installe pour continuer l'explication
plus ù son aise. C'est ce que Ut Charles, sur un si}j;ne de
Mlle Lehrun.
— Je n'ai pas [)u comprendre autrement le renvoi
dédaigneux de nui lettre et de l'acte de renonciation.
— Votre lettre, est-ce qu'elle Viilait la peine d'être
conservée ? Que disait-elle donc de si touchant cette
grande lettre (V affaires f Pour ce qui est de l'acte... je
n'aime pas les renonriatioun. Tenez, je conçois bien que
vous ayez eu «jnehiue délicatesse vis-à-vis d'une héritière
comme moi ; nniis, après tout, je ne pouvais point com-
prendre ce que vous ne disiez pas, et je ne pouvais point
non [)lus vous écrire de venir. Nous avons fait l'un et
l'antre ce que nous devions faire.
Évidemment Marie interprétait à sn nnuiière la visite de
Charles ; mais elle i)renait la chose du hoti côté, et celui-ci
ne fut nullement blessé, ({uoiqu'un peu surpris. Chaque
seconde qui s'écoulait donnait raison à la jeune lille.
Il y a dans la vie certains moments où toutes vos
irrésolutions et vos doutes tombent comme par enchante-
ment, où l'on voit clairement ce que l'on doit faire, où la
volonté est aussi ra[)ide (jue la i)ensée. Charles eut un de
ces moments.
Il n'eut point do grands eflorts ù se faire pour qu'on
lui pardonnât son inconstance. Marie savait, à peu de
chose près, ce qui s'étiiit passé ; son amie de la ville
l'avait tenue au courant, elle avait eu le temps de faire
ses rétie.xions. D'ailleurx, elle lui pardonna beaucouj)
parce qu'il avait beaucoup aimé, et qu'il sembhiit disposé
il iiimer encore davantage.
I
n;-
'1 1
I'
SM\
CîHAKLKS (JIJKKIN
Les clio.Hcs vont vite, lors(|u'elleM se font ivvec un bon
vouloir réciproque. Chiirle.s et Mûrie eurent bientôt
convenu du tonip» où devait se tuire un mariage qui
réglerait toutes les dilHcultés du testmnentde M. Dumont,
empêcherait ses biens de sortir de tamille et rendrait
plus uullcis (jue janniis les train tiers de sa succession.
Jacques Lebrun entra sur ces entrefaites. 11 ne se
remit piis au premier coup d'œil la figure de Charles ;
cependant il n'avait pas oublié sa première visite et tout
le chagrin qu'elle avait causé à Sii lille bien-aimée, car il
s'écria d'un air bourru :
— Quel est donc encore ce beau monsieur ?
— Souffrez, mon père, lui dit Marie, que je vous présente
le neveu de mon défunt oncle.
T
CHAULES UUKHIN
:U7
ÉPILOGUE
LA NOUVELLE PAHOLSSE
KL ES opoii.sji donc Marie fictfe
s.si pronipteiuent que son deuil
lui permit. Mais il ne se fit i)as
'un lUiiriage ce jour-là.
.leaii Guilhault eût fait
preuve d'un bien mauvais
goût, s'il eût pu voir tous les
jours impunément l'aimable
Louise. Son caractère franc et
généreux convenait parfiiite-
. ment à ITime naïve et ainumte
de la jeune fille. Sans être
sorcier, il s'était aperçu dennis
longtemps de l'impression que
faisaient sur Mlle Guérin ses visites fréquentes, et le jour
même oii il reçut ses diplômes, il déclara formelleuient ses
intentions.
Pierre Guérin célébra la messe de mariage, et les deux
nouveaux couples se rendirent immédiatement dans la
paroisse de Jacques Lebrun, où le docteur devait exercer
sa profession. Cbarles, dès ce jour-là, fit ses adieux
définitifs à l'étude du droit, quoiqu'il n'eût plus que
dix-huit mois à courir pour être revêtu de l.i toge. Il s'est
proposé de se faire une science de l'agriculture et de
cultiver d'après les meilleures méthodes les terres de son
beau-père. Il a réussi à merveille dans ce projet.
Pendant tout ce teujps, M. Wagnaër, que nous avons un
peu perdu de vue, n'a fait que de bien mauvaises affaires.
La bonne fortune l'a abandonné et, au rebours des années
<- I
848
CHAKLK.S OUKRIN
î
passées, moins il a mis d'honnêteté dans ses marchés,
moins ils Ini ont réussi. Le remords, le dépit, l'ennui
l'ont remis sur la voie d'anciennes habitudes d'ivro-
gnerie. .. liref, il s'en, oa aux cA/e/w, comme disent ses
auiis anglais.
Henri Voisin, désappointé dans sa si)éculation matri-
moniale, a bra^jué ses espérances sur plusieurs héritières,
mais il les a abandonnées l'une après l'autre, ne les
trouvant pas assez riches.
Il a continué la chasse aux clients avec un zèle et
une persévérance dignes d'admiration. Il continue toujours,
à s'exagérer les avantages de la malhonnêteté et tient
pour certain que, dans ce pays comme dans bien d'autres,
ceux qui, avec de ;)etits génies et de petites connaissances,
savent amasser beaucoup d'argent par toutes sorten de
moyens, en se gardant toutefois de la prison et du
pénitencier, sont les véritables puis^^ances qu'il faut
respecter. Il admet cependant que cela nempéche pas
les honnêtes gens et les hommes de talent de jouir d'une
certaine considérarion, pourvu qu'ils ne soient pas trop
pauvres.
Il attend avec une foi imperturbable la rencontre
d'une femme quelconque, fille ou veuve, jeune ou vieille,
belle ou laide, qui puisse disposer d'uîie fortune de vingt-
cinq mille louis : c'est le chiffre qu'il a fixé, il n'épouse
pas à moins.
Nous ne sommes point certain malgré son habileté.
(|u'il ias.se la conquête d( cjtte dot, pour |)eu que l'occasion
tarde à se présenter. Les années qui s'écoulenc n'ajoutent
point de charme à sa physionomie, qui de laide est
devenue affreuse, ni à ses manières, qui do comnnmes sont
devenues détestables.
Charles Guérin, de son côté, est parfaitement heureux et,
.sans faire beiuicoup de bruit, il est «levenu. du moins dans
notre opinion, un véritable grand homme. Voici comment.
(mAKLKS (JrKKlN
:U!»
QueUiiies années après son mariage, plusieurs jeunes
gens de sa paroisse étaient sur le point d'éniigrer à
l'éiianger. Leurs |)ères, après avoir donjié à l'aîné la
moitié de la terre de l'aïeul, ne pouvaient |)oiut partager
l'autre moitié en «inatre ou cinq lambeaux ; ils n'avaient
point non plus les moyens d'acheter de nouvelles terres :
il fallait donc partir. Les uns voulaient s'en aller dans
les payN (/' en II ouf, cii i[u'\ veut dire la baie d'IIudson, la
Rivière-Rouge, voir nulnie la Colombie et la Californie ;
les autres dans l' Aiiiériijue, ce qui veut dire le Maine, le
Vermont, le Michigan ou l'illinois.
Charles rassembla à la porte de l'église tous les fugitifs
et il leur (it un magnifuiuo sermon en trois |)oiuts sur la
lâcheté (ju'il y avait d'abandonner son pays, j^ur les
danger> (jue l'on courait de perdre sa foi et ses uunuirs
à l'étranger, sur l'avantage et le patriotisme de foud(;r de
nouveaux établissements sur les terres fertiles de notre
proi)re pays.
Sa harangue fut écoutée froidement, sans marques bien
évidentes d'approbation ni d'imj)r()bation, c.mme c'est le
cas d'ordinaire chez nos flegmatiques /lahlfants'. Seulement,
quand il eut fini, il entendit rire et nnirmurer dans les
groupes:
— Veut-il donc qu'on meure de laim pour lui faire
|)laisir,ce beau monsieur ?
— On est Iteii partout oiis'qu'on a de (/uor uninger.
— C'est (;a ; on va chercher fortune ; quand on est heu.
on y reste ; (juand on n'est pas f)en,ot\ s'en revient.
— Ouvrir des terres dans les fronipffi/iifhs ! je voudrais
l'y voir avec ses belles uniins blanches.
— Oui, et piis d'argent pour co'v, ueneer !
— Il en ferait de belles !
— Qu'il nous en fasse donc avoir, lui, des terres! La moitié
«lu temps, ça n'a pas de nuiUre ces terres-là ; il en ressont
seulement quand on a fait han de la déjjcnse dessus !
.'i50
CHARLES GUERIN
— Avec ça, qu'il n'y a pas de chemins et qu'il faut
porter ses provisions sur son dos.
— Quand on est rendu là, on est plus loin qu'au bout du
inonde.
— Oui, ajouta une vieille femme, y a ni prêtres, ni
docteurs, on y meurt comme des chiens.
Charles comprit tout de suite «|ue le meilleur sermon ne
valait pas un bon exemple. Le soir même, il proposa à
Jacques Lebrun de former une petite société pour l'éta-
blissement des terres incultes de la seigneurie et du
township voisin, dans lequel se trouvaient' situés les
quatre cents arpents de M. Dumont.
— C'est cela, dit Jean Guilbault, voilà une fameuse idée,
nous ferons une nouvelle paroisse et nous la modèlerons
d'après nos goûts. Je ne puis rien faire de mieux, car je
m'aperçois que je commence à nie rouiller ici. Je dispute
misérablement la pitance au vieux docteur, qui me fait
déjà mauvaise mine et me calomnie aftVeusement auprès
de tous ses patients, si ce qu'on me dit est vrai. Il me
semble, de mon côté, que je commence à médire de mon
confrère toutes les fois que l'occasion s'en présente, ce qui
n'est pas beau. Là-bas, je serai seul df 'jon espèce, je ne
porterai ombrai^e à personne. Et puis, je prendrai une
terre, moi aussi. Comment donc ! mon père, Jean Guil-
bault, quatrième du nom, n'est-il pas le meilleur laboureur
de toute la côte de Beaupré ? Il y aura bien du guignon
si le fils n'en tient pas.
Jacques Lebrun ne fut pas aussi prompt à adopter
les idées de son gendre. Il y pensa, puis il y repensa, et
il souleva une foule d'objections que les deux jeunes gens
combattirent de leur mieux. Les deux femmes, Louise et
M'»richette, se rangèrent de son côté, et on eut bien de la
peine à leur faire entendre raison.
On y parvint cependant, en leur promettant de ne
les transporter au nouvel établissement que lorsqu'on
! i
!^
CHAKLES (iLEKlN
351
pourrait les y installer aussi contbrtabieuieiit qu'elles
pouvaient le désirer.
Charles eut beaucoup de peine d'abord à persuader
ceux que cela intéressait davantage. Plusieurs renoncèrent
.après lui avoir donné leur parole, quelques-uns même de
ceux qui allèrent explorer la terre [H'oinine, la décrièrent à
leur retour et le contrecarrèrent de toutes leurs forces.
Il eut aussi beaucoup de difficultés avec le seigneur
pour la portion de l'établissement ([ui se trouvait dans sa
seigneurie, et il éprouva des lenteurs et des tracasseries
sans fin, de la part du gouvernement, pour l'octroi des
patentes.
Il avait réalisé tout ce qui était réalisable *de la succes-
sion de M. Dumont; et il se voyait en état pécuniairemetit
de faire face aux difficultés les plus pressantes.
La première année fut employée à l'arpentage des
terres et au tracé d'un chemin qu'il fit ouvrir par les
HS.sociés eux-îuêmes, par corvées, comme cela se pratiquait
dans les premiers temps du pays, où les colons ne
comptaient point sur le gouvernement pour toute espèce
de choses.
La seconde année fut employée à des défrichements en
proportions égales sur la terre de chacun. Il avait imposé,
de son autorité privée, à chaque père de famille qui avait
un fils d'engagé dans l'entreprise, une certaine somme
pour les provisions dont il s'était fait le fournis.seur, sans
autre profit que d'en payer î n)oitié à lui tout ^ayA. \\
avait soin que ses gens fussent bien nourris, car le défri-
cheur canadien est un peu comme le soldat anglais, il faut
avoir soin de son physique, si l'on veut que son moral se
soutienne.
Il conduisait et limitait lui-même les défrichenients. Il
avait le soin de conserver une érahlière sur le haut de
chaque terre, et il ne détruisait qu'à regret cet arbre pro-
digieux, qui abondait partout dans la petite colonie. Il
1
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SBBB
1 . r
I
M52
CHARLKS (JUÉHIN
prit iiiis."! bien soin d'épargner quelques beaux groupes
d'arbres dans les champs et le long des chemins, pour
y voir plus tard les moissonneurs s'y reposer à l'ombre,
et aussi les voyageurs et encore le pauvre bétail dans le*
ardeurs de l'été.
O'esi^ ce qui manque dans beaucoup de vieilles paroisses,
oîi l'on semble avoir eu horreur du plus utile et du
plus bel ornement de la nature.
Dès qu'un certain nombre de colons se furent Hxés
à demeure sur leurs terres, ils demandèrent l'érection
canoni(jue et civile d'une nouvelle paroisse. Ce l'ut là
le nœud gardien de toute l'aflaire. Charles n'évita un
procès (|u'à force de diplomatie.
Il s'agissait d'enlever à la vieille paroisse toute la
nouvelle (îoncession de hi (h-ilUule et une partie du vieux
rang api)elé Tronipe-Sourlfi. Le curé et les marguilliers
faisaient l)()n marché du foiothsJilp ; main ils réclannùent
comme leur tout ce qui st^ trouvait dans la seigneurie.
Les vieux établissements des BeUes-Amouru, du Bridé,.
du Coteau iit du Bonl-de-Vedu se levèrent en masse contre
le démembrement projeté.
L'évêque hésitait, craignjint que, les frais du culte
prélevés, il ne restât point à ces braves gens de ipioi faire
vivre un [<retre. lorsqu'un jeune vicaire à qui l'on
destinait une des meilleure." cures, vint .se jeter à se»
genoux et lui demanda comme une faveur d'être chargé
de la petite colonie. C'était Pierre Guérin, qui voyait
avec orgueil son frère accomi)lir ce qui avait été un
des rêves de sa jeunesse. Il apportait à l'œuvre naissante
le concours de son zèle, de son activité, de son intelli-
gence décuplé par les forces imposantes de hi religion.
Il se rendit immédiatement au milieu des colons et
les encouragea de son exem[)le, de ses discours et de
ses prières. Ceux-ci construisirent, sur le point le plus'
élevé et le plus i)ittore.sque, une humble chapelle de
CHARLES CJUEUIN
353
de
de
bois, dont le nouveau curé se montra aussi fier que de
la plus belle cathédrale de France ou d'Angleterre.
Pierre, à force de raison, de douceur et de persévérance,
sut prévenir les discordes qui menaçaient sa jeune
chrétienté, soit au sujet de l'église, soit à propos des
chemins ou des écoles. Son grand secret consiste à
ne jamais dicter d'autorité à ses paroissiens ce qu'il
désire obtenir d'eux, mais à s'en rapporter entièrement à
leur jugement, après leur avoir exposé modestement et
habilement sa manière de voir. Il est rare que le verdict
populaii'e ne soit pas en sa fav eur.
Ses sermons sont fort goûtés de ses auditeurs. Il les
fatigue rarement par de longues dissertations sur le
dogme. Il ne s'enroue pas à prêcher à de ])auvres gens
u
354
CHAULES (UTÉRIN
qui arrachent leur subsistance à la sueur de leur front, le
détachement des richesses, le renoncement au monde, et
la mortification. Il ne leur t'ait pas un crime des letes et
des divertissements innocents, qui leur aident à remplir
gaîment leur carrière laborieuse.
Mais il tonne contre l'envie, la médisance, la calomnie,
l'esprit de ruse et de (jnerelle, l'indolence, la paresse,
l'ivrognerie, qui sont la source de bien des maux. S'il leur
parle souvent, pour ranimer leur courage, des petits
oiseaux du ciel, que Dieu nourrit, sans inquiétude du
lendemain, il leur ra[)pelle plus souvent encore la parabole
du père de famille et des ^t/^^/z/s confiés à ses serviteurs. Il
leur dit que nous sommes tous les serviteurs de Dieu et que
nous devons faire valoir les biens qu'il nous a donnés. Il
enseigne que ce n'est pas se défier de la Providence que
d'amasser une dot pour sa fille, d'établir honnôtement cha-
cun de ses fils, et de leur léguer à tous un peu plus qu'on
n'a re(,'U de ses ancêtres, pourvu (juc tout cela soitdu bien
Ineii acq}iif<, et dont le pauvre ait toujours eu sa part. Il
leur prêche surtout et par-dessus tout, la charité, qu'il leur
recomnumde bien de ne pas confondre avec l'aumône, et il
ajoute que, sans \ajii.stirf, il n'y a pas de charité, et que
celui qui donne aux pauvres ou à l'église d'un côté, tandis
que de l'autre il triche ou maltraite son voisin, fait la part
du diable bien large et insulte le bon Dieu.
Au reste, le zèle de ses paroissiens court au-devant de
ses désirs. Déjà l humble chapelle de bois a été remplacée
par une belle église de pierre, dont le clocher brille au soleil
aussi élancé, aussi fier que pas un clociier du pays. Le pauvre
curé aura même bien de la i)eine à enqjêcher sesmarguilliers
de faire couvrir de dorures le chœur et les chapelles. Il
préférerait commaiuler deux beaux tableaux à ([uelqu'un
de nos artistes; maison ne fait pas toujours ce que l'on veut.
De chaque côté de l'église s'élèvent deux jolies maisons
d'égales dimensions, blanchies à la chaux avec des toits
1
CHARLES UUERIN
355
11
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rouges, ce (jui a été une concession au yout de la grande
majorité des habitants.
L'un de ces ôdilices est le presbytère, l'autre est la
maison d'école. L'instituteur est un compagnon de classe
de Jean Guilbault et à peu prés de sa trempe. Il a épousé
la jeune fille la plus savante de l'endroit, et le maître et
la in<ûtrt'-H.se vivent dans la plusgrnnde intimité du docfeur
et de .sa. dame, et du Imnryeois et de Xiihoartieoixe, comme on
appelle Charles et Marichette à deux lieues à la ronde.
Outre cela, il y a encore un instituteur nomade qui, l'hi-
ver, parcourt les endroits éloignés ; car, je vous le demande
un peu, comment les gens de la Miche, ceux de Mcide-à-fteine
et de r Ilerm'itatje, qui demeurent à deux et trois lieues,
pourraient-ils procurer de l'instruction à leurs entants, s'il
leur fallait pour cela les envoyer à la maiscm d'école ?
ha fort, comme on appelle par un reste de tradition
militaire qui remonte aux premiers temps de la colonie,
le groupe de maisons et d'édifices autour de l'église, se
trouve tout près de la ligne géométrique qui sépare
le towtiNhlp de la seigneurie.
C'est un endroit élevé, sur le bord d'une rivière qui
forme une chute pittoresque presque en face de l'église, à
({uelques arpents seulement de la seigneurie, circonstance
heureuse pour tout le monde, excepté pour le seigneur.
Charles y a construit un moulin à scie. Il a aussi une
potasserie, à une petite distance. Ces deux établissements,
naturellement alimentés par les progrès du défrichement,
l'ont déjà récompensé de ses peines. Il n'est pas énormément
riche, car il n'exploite pas les habitants à la fagon de M.
Wagnaër, mais il jouit d'une assez belle aisance.
Il habite un cottage qui n'est point sans prétentions.
C'est une blanche maison suspendue à mi-cote dans une
anse que forme la rivière : elle est entourée d'arbres et
d'une luxuriante végétation qui contraste agréablement
avec l'aspect sauvage de la chute.
m
à
356
CHAULKS (UTERIN
: /
De l'iiiitre côté, on voit s'élever en iin)])hitlit'ritre
l'ugliHe et le groupe de maisons dont fait partie celle du
docteur. Les terres que Charles et ce dernier avaient com-
mencé à cultiver, sont maintenant confiées à des fermiers
«juo surveillent Jacques Lebrun et l'oncle Chariot. Ce qui
n'empêche pas Jean Guilbault, dans les loisirs que lui laisse
sa profession, de travailler lui-même comme deux bons
habitants. L'hiver, il se permet de fréquentes et lointaines
excursions. Il chasse dans les bois, avec le premier venu,
le lièvre, le castor, le caribou, le chevreuil ou l'orignal.
C'est le seul chagrin qu'il cause à sa femme.
Une de ces parties de chasse a failli lui être fatale.
C'était en 1S37. Il avait annoncé une absence de trois
semaines, qui lui permit de se rendre à 8aint-Eustache.
Il s'y battit comme un brjive, ne manquant jamais un
ennemi quand tnie ibis il l'avait ajusté. Il fut assez
heureux pour se tirer sans accident de cette bagarre. Il
ne s'en eyt pas beaucoup vanté, et quoiqu'il ait depuis
reconnu la folie de cette expédition, il n'a pas étourdi
l'univers du bruit de son repentir. Il tient pour fait ce
qu'il a fait, et ne conserve point de rancune aux chefs du
mouvement, des risques qu'il a courus de son plein gré.
Louise a toujours ignoré cette circonstance. Elle et Mari-
chette s'aiment tendrement et se voient souvent, grâce au
pont que les habitants ont construit sur la rivière, sans
attendre le bon plaisir du bureau des travaux publics.
Madame Guérin est encore l'élégante de l'endroit. Elle
y a transporté l'ameublement de son petit salon, revu,
corrigé et augmenté. Dans les longues soirées d'hiver, on
cause chez elle, on y fait de la musique, on y lit en petit
comité ce que l'on peut se procurer de plus nouveau.
On y chôme aussi avec une gaieté toute nationale les
bonnes fêtes du pays, la Saint-Jean-Baptiste, la Sainte-Ca-
therine, le Mardi-Gras, et surtoutla Mi-Carême. Jusqu'à ces
dernières années, la mère Paquette, qui elle aussi a émigré,
CHAKLKS (.JITKHLN
M.-)?
u reuouvulo eu jour-là, un profit cU'SL'iitîiut.sdo Loiiisu et de
Maric'lietto, la scène que vousHiivez. Nou.sdisou.s jus«|u'ùces
dernières années, car la mère Pa(juette. qui est un peu jiwi-
séniste, soutient, malgré l'avis de son curé, que le carême
mitigé ([ue l'on observe mainteinint, ne sert (ju'à damner les
gens un peu plus vite et ne vaut [)lus la peine ((u'on en [)arle.
Tous les iins dans le mois de juin, Pierre Guérin célèbre
h petit bruit dans son église une messe de /if(/i(i«'iHy et les
deux jeunes faniilles v assistent avec riicueillement. On
y pi'i
e nom
un
e bonne mère dont l'abseniîe est le seul
obstacle que l'on connaisse à un bonlieur parfait.
Il faut le dire cependant ; ce bonheur est dejjuis peu
sérieusement menacé ; l'orage se forme souvent à l'iiorizon
du ciel le i)lus i)ur.
Charles avait senti, dès le commencement, que le plus
grand écueil de sa colonisation serait la jalousie ({ue lui et
ses proches pourraient insjiirer
lin
ajamais
voul
u, m ))oui
lui-juéme, ni pour s()n beau-frère, ni i)our son beau-{)ère,
d'aucune des charyies et des di";nités locales. Il n'est ni oUi-
;r dt
cier ae milice, ni juge ue paix, ni marguiiiier, m commis-
saire des petites causes, ni commissaire des écoles; il a laissé
nommer à toutes ces fonctions les habitants les plus resjjec-
tables. Il y gagne ([u'on ne tait jamais rien sans le con-
sulter, et qu'on ne prend guère son avis sans le suivre.
Malheureusement, sa réputation d'homme de bon conseil
s'est répandue au loin dans les autres paroisses, et l'on
parle fortement de lui déférer la dé[)utation au prochain
parlement. . . .
B
on s
lectei
urs, et vous aimables lectrices, si vous vous
intéressez à lui et à sa jeune famille, priez le ciel qu'il
leur épargne une si grande calamité!. . . .
FIN
NOTES DE L'AUTEUR
(I)
I
N
A.— Pa^'f 74.
Il y a peu de peuples (pii se soient accrus en nombre aussi
rapidunient tiue les Français du Canada.
II est vrai i|Uo les statisti(|Ues de la population an^lo-.saxonne du
Haut-Canada laissent liien loin derrière elles celles du Has-Canada.
La population européttiuie du Haut-Canada, lors de la con(|uête, ne
s'élevait pas à plus de 7 à <S,000 âmes. Voici l'échelle étonnante
qu'elle a gravie depuis :
1814 <»."■) ,000
l,S24 ir)1.0î)7
1820 1!»8,44()
18.S2 2(il,0(iO
1834 :i20,(i!);}
18.% :{72,r)02
1842 48(),05')
1848 723,202
1852 052,004
Ainsi de 1824 à 1834, dans une périocle de dix ans, elle avait
doublé. De 1842 à 1852, dans une autre période de dix ans, elle a
encore doublé !
Voici maintenant la marclie (|u'a suivie la population du
Bas-Canada.
En 1755, la population réunie du Canada, du Cap-Breton et de
la Louisiane s'élevait à peine à 80,000 âmes. C'est accorder
beaucoup au Canada actu(;l que de Hxer à 00,000 le chitt're qui
pouvait se trouver dans ses limites. A partir du premier recensement
réjjulier sous le gouvernement anglais, en 1825, on trouve :
1825 42.3,0.30
1827 471,87()
1831 511,920
1844 000,782
18.52 800,201
(1) Il ne fant i)a8 perdre (îe vue que ces notes, que nous reproduisons textuel-
lement, ont été écrites vers l'année 1852. C'est ce qui explique les nombreuses
anomalies que le lecteur ne Dianquerapas d'y remarquer. (Notuue l'éditkub.)
iHl
360
NOTES 1)K L'Al'TKUR
Si Ion consiili'i'f iiuf cet acci'oissfintMit est pn-Hipic ontiôrniiicnt
«Ift j\ la multiplimtioM par le seul cHt't des naissances «les ♦!(),()(>()
l'Vanrais, on io troiivcM'a (.'l'rtaint'iiicnt l)itMi ri!Mian|Hal>k'. <,|ut'l(|iU'a
centaiiiL'H cIh fannllos, pres(|U(' toutes norniamles ou i)retonne3, ont
oiij^'inairenient peupU' les vastes territoires qui composaient la
Nouvelle- Krance. A la eon(|uête, un j^raml nombre dts ces t'amilles
HO sont eml)ar(|Ui'Ms j)our la Krance, et depuis ce temps il n'a pas été
ajouté dix familles IVaneaises à la colonie, (^fuelipies individuH
isolés, aussitôt repartis (|u'arrivés, ont pour bien dire à peine
visité la Nouvellr-Krance passée sous la domination de l'Angle-
terre. Mal}.fré le noml)re considérable de Kraneais et de lieljfes cpii
émi^'rent en Améri(|Ue, il n'y a actuellement en Canada <pi(! 13(i()
natifs do ces dt'ux pay.s. F^oin de ^a^'n^r par rimmit,'ration, la raco
fraïK.'aise a au contraire constannnent perdu par une émigration,
qui s'est faite dès l'iaiffine et n'a cessé de se faire, vers le»
f'itats-llnis, les jtlaines de l'Ouest et jus(|u'à la Louisiane et au
Texas. " 11 n'est pt.'ut-être pas un recoin si reculé de rAméri(|ue
où l'on ne trouve des Canadiens, ou dt? leuis descendants ( l ). "
Bien plus, une émi;;ration plus formidal)le s'est faite dejjuis
quelques années. Des ouvriers par bandes, des familles de cultiva-
teurs par essaims, ont (piitté le Has-Canuda et se .sont diriffés, les
premiers vers les Ktats manufacturiers de ITnion, les autres vers
les fertiles contrées de l'Ouest. In comité nommé par l'assemblée
lé^'islative en l(S4!> estimait cette émij^ration à "iO.OOO pour les cinq
années (|ui venaient de s'écouler, et exprimait la crainte ((ue ce
cliitl're n'auj^mentât de moitié dans les cin(| années (pii devaient
suivre, faisant ô(),()0()ou un seizième de la population dans dix ans.
La supposition du comité est malheureusement en pleine voie
de réalisation.
Malgré cela, malgré les guerres, les insurrections, les épidémies
qui ont si fréquemment décimé notre population fran(;aise, elle
.s'élevait en IS.'il au chiH'n; de 4r)(),(M)() âmes, en 1844. à r)24,.'U)7,
et cette année ( l<sr)2) elle est de 095,945 (2). On peut dire en toute
sûreté 700,000.
(1 ) MoH'ras, Voyanes sur les cAtes «lu Pacifique.
G. Ferry, Soène» do la vie mexicaine. Revue des Deux MondoH.
Notices cur les missions du diocèse de Québec, i)ubli<^e8 à Québec tous le»
deux ans.
(2) Dans les deux cliiirrcs prt^cédents, la population fraryaise du Haut-
Canada à ces époques n'est pas comprise : elle l'est dans le dernier.
NOTES 1)K L'AUTKITH
M<>l
L»i pDjmlation <lc toutt- (lutic uri^^iiK-, ilaiis lu HiiH-(,'iiim<lii,
conipto Huulfinciit 22(),()()(> ûiiu-s. CV*la s'*-x|ili(|iit> par It; t'ait (|Ui!
toute riinmi^fratioii liritaiiiii(|iii> s'est étalilie ilaiis U; liaut-Caiiada,
et rAiij,'let<'rre, en divisant les deux prt)viiiees, avait pit'-vu et saiic-
tiuiiiié c't't anaiijfi'iiieiit. ("est datis l'année |.S2!) t|iie cette
ininii^nition est devenue assc/, importante; pour être régularisée et
recensée. Depuis eettt; ép()(|ue elle a jeté sur nos (|Uai.s de Québoe
et de Montréal 7'.i^>'M}') individus, nondire cpii surpasse celui île la
population du Haut-Canada en liS4S,et, eoinni.? onsait(|u'en retour
de la jfrandt! proportion de ces ininii;^rés (pii ne l'ont ipn' passer
par le C'auada pour se rendre aux Ktats-Unis, il s'est t'ait aussi
une innni^ration très considéralile île la répul»li(pie voisine dans
les établissements limitroplies du lias-Canada et dans le llaut-
(/anada, on trouvei-a ipie l'aeeroissi-ment naturel de la j)opulation
d'orif^ine britannique a été incomparablement moindre (pie celui
des Canadiens d'oriij;ine française. Les tlux et les rellux continuels
d'émi<,'ration ipie nous venons de mentionner rendent à peu près
impossibKî de constater la véritalile multiplication des populations
)ion friiiirti.iHt's du Canada par le seul eH'et tles naissances.
Mais pour ce (pii est «les Kranco-Canadiens, ils oH'rent un t'ait
rare dans l'étude de la statistiipie, celui d'un peuple (pii, urâce à son
isolement au sein d'un autre peuple, peut constater son aecroi.sse-
nient naturel, n'ayant re«;u aucune immij^ration de sa propre race,
et \U' s'étant mêlé que t)ien peu aux émijjres d'autre origine.
Cet accroissement a donc été, de 17ô!)à lsr)2,de OO.OOOà TUO.OOO.
Dans une période de 90 ans, lecliitf're premier a doublé trois t'ois et
un peu moins d'une demi fois. A 20,000 âmes près, c'est avoir
doublé tous les 2(i ans.
Le Dr Franklin avait prétendu (pie dans certains p'tats de l'Union
américaine la population doublait tous les vin;^'t ans. Malthus
allait jus(pi'à din; (pie la population pcaivait dans de certaines
conditions doubler tous les ipiinze ans, et il en tirait des conclusions
cruelles tjue plusieui's savants économistes et statisticiens ont
réfutées avec succè.s. Parmi eux se trouvent M. Saddier, meinl)re
du parlement anj^lais, et M. Allison, le célèl)re auteur de l'histoire
de l'Europe. Tous deux ont prouvé, par des tables aussi intjénieuse-
ment que clairement calculées, (jue l'accroissement naturel de la
population affirmé par Malthus est simplement impossible, et que
la période de vingt-cin(| ans assignée par cet aut(;ur comme étant
lil ?'
V,' •
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NOTKS 1)K L'AUTErU
celle (le lu prof^ression lu plus lente, est au eoiitniire précisément
celle (le l'iiccroisscnient le plus raj)i(le (pi'on puisse supposer vuif/if'-
nii.tiqiu'.iufiil. M. Allison dit (jue ruccioissenuMit de 52 pour cent
diiiis trente ans, cpii ii été constiité pour la (irande-Hretai^ne, est
l'accroissenient le plus rapide (pli ait été jamais constaté d'une
nianière autlienti(pie. Il prouve (jue raccroi>'S(Mnent prodifjieux <les
Ktats-l'nis, en d('>dnisant l'immiijfration européenne (it l'importation
• les esclaves noirs, ne s'élève réellement pas lieaucoup au delà ( I ).
Notre accroissement liien constaté de 'iOO pour cent par 'lii
ans, à peu de chose pn's, peut donc à bon droit êtn^ (|ualiHé de
prodicrieux.
Mais examinons la proj^fression suivie par l(!S descendants des
XO.OOO l'''nin(;ais. La Louisiane contient actuellement une population
de :J24,()()<), sur lestpiels il y a la moitié environ de Fran(;ais, pres(pie
tous d(».«cendants des anciens Canailiens. La valU'e du Mississipi et
les plaines de l'Ouest contieinit;nt des «jjroupes nomltreux et impor-
tants d'anciens colons fran(;ais (ai d émi^jfres canadiens. L Ktat
<rilliiiois en possède des (''talilissements considérables, tels (pie Aurora
et hourbonnais. Le Minnesota a été ori;;inairement peuplé par des
Canadiens et une tn-s forte proportion de sa. population est encore
canadienne (2). Plus loin dans l'Ouest et sur le territoire britan-
ni(|Ue, les missions du dioci'se de Saint- Honit'ace de la Hivière-
lloUi,fe comptent une population moitié canadienne, moiti'- sauvage
(bois-itrùlés) (pli ne |iarle (pie le ira i(;ais. L'Ktat de N'e\v-V(a'k, le
Maine, le Vermont, le Massacliu.sett, contiennent dans les manr.-
t'actures ( t dans les \ illes des populations canadiennes (jui, sur
plusieurs points, commencent à .se rallier et tpii, à Ne\v-\'ork, à
Albiiny, à Troy et dans plusieurs jietites villes, ont l'ormé des
sociétés Stiint-.lean- Baptiste et clwiment la tête patronale. Ce n'est
pas exag(?ref (pie d'estimer à l(H),()()() Ames les populations t'raiieo-
c:inadiennes répandues iiiix Ktats-Unis. T^abbé Cliiniipiy, ipii
(1 ) Tlie law u( |">|)iilatiiin liy M. T. î^addlor, M. l*. l-oiuloii, is;!(i.
AlliHon, l'riiiciplv's (>r |iii|)iilitli<>ii. liOixliin, ls-l().
('.') I-a léjîisltitiirn ilii MiiiinHota, .Hiir lt« iiuMiila'e-', l'oiitienl troiH ( 'ana(li(Mis-
FraïK/uiN. tiius trois natils iltis onviniiiH (1(* Muiitn'al. Le.-* iieinH île pn^Mijui'
tuiitcs lt'« rivières, <!(*> Ihch t*t lieH villii^roH j^niit IVunçais. Il va nii di.strii'l (jiii
H'a|))>«>ll(' le /'i<i7-ri;/((r(/(i. Ltt |ilii~ aiu'ien et nu îles plus riclit-H liabitnnts ilii
lerriiiiite est M. Furiliault, frère ije notre twtiniahle tiili|i(i;.!raplie.
V. S. viiioiir, Tlio Minnesota or tlie Now iMijilaïul of the West New Vork,
is-id.
'f'i
NOTKS 1)K I;AI"IKI'|{
.'{«i-'i
ctiiiiiiiit ])iirfaitt'iiu'iit ct-s |u)pulatit)iis, U's estimait au dtdù de ce
cliiHVt' fil l,S4î* t't t'ilt's n'ont pu (pi iUif^nu-ntiM" considéraMonit-nt
flopuis. Le territoire <iu Nord-Ouest et le reste ilu continent
américain h l'ouest contieinient au moii'.s lO.OOO descendants des
Canadiens. D'un autre côté, le Nouveau- lirunswick, le Cap-Hreton
1 île du l'rince-Kdouard et la Nou\ elle-Kcosse ont encore les restes
des Acadiens et aussi des éinijjfrés canailiens que l'on trouve
partout. M. Howe nous «lisait dernièrement (|u"il estimait à douze
ou (|uinze mille âmes la population acadieinie de la Nouvelle-
Kcosse. 11 y a trois Aeailiens dans leur parlement. M. Hourneut". M.
Comeau, et M. Marcel, et l'un d'eux comprend à peine l'aiii^lais.
D'après des ren.seij^iiemcnts (|Ue nous nous .sommes procurés, les
populations acadietuie et canadieinie de toutes les pn)vinces infé-
rieures s'élèvent à environ 40,()()() âmes.
De tout cela on peut conclui'e en toute sûreté t|ue les descei»-
tlants des SO.OOO Kran«;ais forment actuellement un million
d'hommes, et il n'y a pas im siècle ipiilsont été' .séparés de la
France ( I ). Ils ont doulilt' trois t"()is et (piatre ciii(|uièmes île l'ois de
175!) à 1ÎS52, c'est-à-dire un peu moins (pie tous les 24 .uis.
Ce million lui-ménir, disséMiiné comme il l'est parmi les 24
millions de la répulili(|Ue amé-ricaine, et les deux millions et demi
de l'Aiin'riipie anuliiise, )MMit paraître iiisi^^Miifiant aux yeux de
l'économiste et du diplomate. Il ne l't'st certaineiiieiit pas aux
yeux di' l'historien, du philosophe, du poète et du nit>raliste.
Li Ki'ance avait Jeté les germes de trois nationalités Fran(;aises
distinctes sur le .sol de l'Amériipie ; si elle ne les l'ût pas ahan-
données, trois Hlles, lielles et tières comme elle, les nations
canadienne, acadienne et louisianaise, lui auraient hientôt tendu la
main par delà les mers.
L'acadienne, comme ces vii-rjjfes de l'antiipiit»' .'|Ue le ravisseur
allait enh'ver jusipi'nu pied des autels, a été arrachée à ses temples
»'t à ses foyers et emmenée captive dans une terre lointaini'. Des
deux autres, l'une a été traitée lonifti'Uips en esclave dans .son
propre pays, et l'autre, .iH'rancliie trop jeune, s'est prostituée aux
caresses de l'étrani^er : elle est la seule qui ait renié un jour sa
mère et le diaix lan^'a^^e appris à .son herceau.
Aux deux extrémitt's de I Amériipie du Nord deux masses très
importantes, deux nationalités distinctes tranchent uncurc sur
\
(1 ) I.'iKlilitioii i\{\ tous lu»- chifTrp^ iloniiernit l,012,(K)(i.
;{04
NOTKS ])K L AUTEUR
riiriineiist' iii(waït(iK' des populations de toute laui^uc, de toute
orii^iue et de toutes croy.inces' (|ui viemieiit s'alisorber dans une
masse, dans une même existence sociale, dans une mêmt; nationalité
ani^lo-américaine.
A la Louisiane, par eeia même i|u"ellt! n'a pas été persécutée, il
man(|U(,' à la nationalité t'raneaise, un élément indis|)ensalile à
toutes les natioi\alités omine à toutes les reli^nons, il lui mancpie
la toi. Les Louisianais ont daii.s le princi|)e i';iit bon marclie <le
leur lan;fue et, n'ont pas insisté à ce (|u'elle l'ùt reconnue oHicielle-
meiit dans leurs rapports avec le i,fouvernement fédéral : ils l'ont
même laissé proscrire du sein de li-ur li-^islature.
A la Ijouisiune, la raci' ani^flo-saxonne ne .-,'est point pr<''s<'iitée à
la racf t'raneaise en t'unemie et en coinpiéranti- : celle-ci gardait
rancune à la Fratice de l'avoir aliandonnée une première lois
à rKs|)ayne, \cnlui' une sfcoiidi' t'ois aux Ktats-l'nis. I^a lutte
nationale a été plutôt soci.ile (pie ju)liti<pli' . les deux races
cependant ne se sont pas mêléi.'s. (^uéliec et Montréal sont des
villes mixtes, moitié Iratu/aiscs, moitic'' anj^laises : mais c'est pour
ttieii dire une m )itié I iidirist'. A la N(>uvelle-( )rléans, il y a deux
villes, la ville française et la ville an;4laisc.
Là-I)as on jiai'ait ne croin* (pi'à demi à la nationalité : ici ou y
croit plus (pie jamais.
Lfs (':uiadiens- Kran(;ais .se sont attachés à leur relinion, à leur
lan;^ue, à leurs institutions, à j)rop(irtion des effort^ (pie l'on a faits
pour leur arracher toutes ces choses ipii lieaUfoUp plus (juc le .so/
forment hi pulrle.
Doivent-ils les conserver toujours ou du moins lon<ftemps encore '.
l'rolilèmi' ditîicile à résoudre et iple les voyaifeuis et les liounnes
d'I'îtat ont envis'i^é sous des faces liien oppos(''es !
Le fait de l'accroisseuu'nt extraordinaire de notre population, les
n<iud)reusfs reformes sociales (pli se sont introiluites depuis
quelfpies années p irmi nous, les développements (|Ue prend la colo-
iiisation des terres incultes par des hommes de notre race, nos
pro<^r<'s sûrs ipioi(pie lents dans le commerce, lindu.strie et la litté-
rature, la i(''action national»^ tpù s'est faite depuis /'/»«((*», nuilj^ré
r/0(("(i et Jtluti'it à cause de /'o o/o/*, 1 admission successive dim
irrand noinUre de nos compatriotes dans les fonctions paivernemen-
tales, devraient empêcher de dé.sespérer aujourd'hui ceux qui n'ont
pas dt''ses[ii''ré aux plus m luvais jours dt; notre histoire.
I
NOTES DK L'Al^PKUH
:{()5
Une sfi^c iniHluration dans la direction de l'esprit national, »ui
respect pour les préjiigés des autres, éf^al à celui (pie nous réclamons
pour nos proj)ri's croyances, une application constante à taire
tourner la rivalité des deux races ipii liîihitent ce pnys à leur
avantage connnun.en la transformant en une louable énudation
<lans la carrière des sciences, des arts et de l'industrie, parvi^-ndront
peut-être à taire aimer aux autres nationalités la nùtn- (pie
riiistoire leur n dé'jà a|)pris à res])ecter.
Ijidividueilciiicnt nous n'nvons lien à perdre, collectivement nous
avons tout à j,'agner à con>ervei' avec .soin un drapeau, un signe de
ralliement.
D'ailleurs, la Providence ne l'ait jamais )itn en vain. Ce n'est
pas en vain ipie nos pères, soldats et martyrs, ont arrosé cette terre
de leur sang: ce n'est pas en vain (pi'une poignée d'iiommes, luttant
contre tous les désavantages po'-sililcs, s'est accrue si rapidement :
ce n'est pa,s en vain ipi'ils ont eomliattusi longti'mps, si courageuse-
ment et .sous tiint de l'iiiNies ; Ce n'est pas en vain ipie nos
comj)iitriotes, pionniers de la civilisation.ont parcouru le dései-t, i|Ue
1!'; missi((nnaires à l'heure présente évaiigélisent les nations île
'"'accident et peuvent se dire, comme au ten:ps des j'irelmut' et des
Lalemaut, avec un saint et nol)le orgueil : (ît'sti( Dci itcr Fr((in:)s !
\l
IJ. — l'nge 104.
1rs
uis
lo-
pos
Ité-
;ré
pni
•n-
•nt
Les chants nationaux d'un ]ieu)ile jouent un grand rôle dnns son
existence. II est rure (|u'ils ne s'iiarnioniscnt ])as entièrement avec
.son caractère. ( "ependant l'adoption d un chant national comme le
i'/i(nif ofjiriil d'une nation tient tplehjUefois à de hien petites
eirconstance.s. 11 s'en est Fallu de liitn peu (pi'une chnnson et un
air composés pour se nuxpiei' deu.x, Vnukri' ihint/li', ne soient
deventis l'hynuie n/jifiil des Angio- Américains. Heureusement
i|u'il.s y ont substitué Hnil Colii.itihin !
A 1(1 chni'c t'otthi i iif\ votio belle chanson dr nos voyageurs (jue
nous avons adoptée a% ee tant de boidieur pour notre chant
national, est empreinte à la t'ois de gaieté et de mélancolie. Rien
connue elle ne doit i'ain' battre le cn'tir d un (Janndien à l'étrangei-,
car elle t<uiche les deux fibres les plus délicates de la nature
hunniine : elh' rappelle dans ce qu'elle a de gai, les joie!-' de lu
patrie; absente, dans co (pi'el le a «le tristi^ les douleurs de l'exil II
»(<
:uni
NO'I'KS J)E L'AUTErn
st'inl)!»', en rtMit<'n<liiiit, sentir coniino nos pères If canot dV-corCf
glisser sous l'impulsion do l'aviron nipidesur notre large et paisible
Heiive, voir fuir derrière soi la forêt d'éraWles et de sapins et
poindre dans (|Uel(]ue anse hjintaiin; un groupe de hlanclies maisons,
et le clocher dn village étinceler au soleil.
A 1(1, chti iT fo^^hi 1 ne, (\\U' nous avons crue longtemps composée
pai- (lUehjUe noi/oi/fii >• plus lettré et plus sentimental ipie ses cama-
ra»
les.d
ont l'air a mêine passé- p<»ur une méNtdii- sauvage, est u
in(>
clianson de la vieille l''rance, et nous l'avons retrouvée avec
(iue|(|ues légères variantes dans une nouvelle dt.' M. Monstrelet.
M. M
armier, Mans In Tiretnce de ses
•f.
(J/i(( lits lin Noril, cite une
chanson l'ranc-comtoise, " Derrière chez mon père, ' fpiil a retrouvée
avec étonnement uu ( 'anada, où elle passait aussi pour i iKlii/hic.
Mais ce (pie lieaucoup ignorent, c'est ipie nous avons doid)le
niison de n'-clamer le UdiI surt- Ihc Kiii;/, ou au moins di^ lui faire
honneur, et eoiiiiiie sujets anglais et comme descendants de
l''ran(;ais.
Cet hymne religieux ot monarchi<pie avait t'té composé pai-
Lully pour le célèbre pensionnat de Saint-Cyi" et transporté ensuite
en Angleterre. Hien (pi'eii entendant cette grave et im|)osante
musi(pie,oM doit croii-e sans peine (pi'i'lle était faite pour la coiu' du
grand roi.
Le document suivant, iiue imus extraxons d'unou\ii ■■•ceni-
ment puiilié en France, m- sera pas lu ici •<iiiis iutt-ret.
Itrcld riil mil lit' f l'ois ilii iiiitn ili' Soi iit-( 'i/r riiiif i l'i'iiirnf i) f'itriifiitf
ill- lu lllltuiqu- l'I llffi pni'llli'n du (iol) SAVK l'FU. Kl.Xt..
Nous soussignées, anciennes religieuses professes de la maison
royale de .Sai t-( 'yr, diocèse de C!liartres, é'tant prié-es d attester
|)our rendre hommage à la vérité et dans inie intention ipii n a
rien de |>ior)ine ou frivole, ce <pie nous pouvons savoir touchant un
ancien motet (pli pa.sse aujourd hui pour un air anglais it pensant
i|Ue la«'harit('' ne sîiurait en être lilessée nous di-clanm^ i(Me cette
musi(pie est absolument même (pie celle (pie nous avons «ntendue
dans notre commuiiau' ai elle s'était conservée de traditi(ai.
depuis le temps du roi F. :is le (iiand, notre augustf fondateur, et
(pie la dite musi(pie avait été conip' «e, ikhis a-t-on dit «lès notre
jeunesse, par le f.imeiix l>a|)tistt' Lully, (pii avait fait encore
plusieurs autres motets à l'usage de notre maison, et entre autres
NOTKS DE LAri'KUH
un Art' iiHiris nteUa iriiiic si <;nin(le bouuU' (|U(' touU's U-s
personnes (|ui renteniliiit'nt cliiiiiter ilisaiont (|u'flli's n'avaient rien
onï <le coniparahle. l'our oc <|ui est du premier niutet, nous avons
entendu raconter à nos anciennes (pie tontes les deinoiselles pm-
sioiniaii'es le oliantaicnt en dueur et à l'unisson toutes les fois et
au moment où le roi Louis le ( irani entrait dans la eliapt-llf de
Saint-Cyr, it l'une «If nous l'a t-ncore entendu chanter à <,nand
cho'ur, lors(|ue le roi I^ouis le Martyr, seizième du nom, vint visiter
cette maison royale avec la icine son épouse, en l'uiuiée 177f) : et
co fut SU)' l'avis de M. le pn'-sident d'()rmesson, directeur du tem-
porel de Saint-Cyr, (|u'il avait été dé-eid»' (pie Sa Majest»'- serait
saluée ]iiir cette invocation, suivant l'ancien usai;e, de sorte (ju il n'\
a j)res(|Ue iiucuni' de nous tpii ne sache par cour et ne coiniaisse
l'air et les pjiroles di' ce dit motet. Ndus pouvons donc assurer ipie
l'air est entièrement conforme à celui (|Uon dit ini air national
d'Angleterre, et (plant aux paroles (pie nous allons copier exacte-
ment, on nous a toujours dit (pi ClIes aviiieiit ete composées par
madame de lîrinon, ancienne sup(''rieure de Saint-Cyr, et ])ersonne
lettrée fort liahile en poésie, comme il y jiarait par d autres canti(pie!»
»i !'nsa(^e de sa communauté, ('elui sur la communion y a été
chanté jusfpi'à la tin, et si l'.uitre n'i'tait pas aussi (•(iniiu (pie
celui-ci, cela tenait sans doute à ce (pie le loi lA)uis le r.ieii-.Aiine et
le roi Ijouis le Martyr n'avaient pas l'ii.iliitnde de visiter souvent
notre maison comme le roi Louis le (Irand, notre l'oiidati ur. ii\ai(
ciMitume «le le l'aire.
( !î{ AXi» |)ii;i,s\rvi:/. i.k lîoi '
< !|{.\M) l)ii;r,s.u vi:/ i.i: |{(ii '
VKN(iK/. I.K. I\(tl !
(^HK'ior.nHiîs (ii.du.i.cx,
LnllS V|( TOIUKIX,
V<»IK SES K.NNKMIS
'l'olMiintS SdlMIS.
(ii{ ANi» DiKi : sAi vK/ i,K Koi :
( iKAMt DiKr ' VKNdK/ 11. l'ol '
VlVK l,K K<ll.
Nous attestons donc (pie ces dites paroles (pio nous avons en
mémoire depuis si loii;,;ue>^ anuét's ont t(aijours passe pour une
(l'uvre de notre révérende mère supérieure, madame de l'.riiion
c'cMt-Ji-dire dat*Mit du ti'inps du roi Louis XIV, décédé en 1715.
'MÎH
NOTKS 1)K LAI TKIIK
En f(ti lie (HKii, nniis nvons (loiuic K- pn'sciit attostiit sons licence
«'t piTinission <!<• notre supciieiir ecc'Ié.siiisti(|Ue, et nous y iivons fait
upj)li(iuiT le CHcliet «le nos armes à Versailles, ee 1!> septembre
INI!>, et avons siirné.
Amnk 'I'iiim.mi.t i)K la Nouavk,
1'. DK MoNSTIKIl,
Jl'MEXN'K I>I: l'KI-A(iUEY.
Nous soussi;xné, maire de N'crsuilles, certifions (pie les trois sirjna-
tnros ci-«lessiH sont celles <lc inulaiiie 'l'iiiliault de la \oraye, de
madame de Munstier: et de madame «le l'claurey, aneiennt^s reli-
{^ieuses et «li<rnitaij'es du cimvent loyal d«' Saint-Cyr, «'t fpie i"«)i
«loit y être «joutt'-e. Versailles, 1«' 22 si'pt«'miir«' IM!).
Le mar«|uis «le Lalfjnili- (et scellé).
i
C.—Pajr,. 204.
A cette «''pcxpie, c'est-à-ilire «lans l'automne et l'hiver «l«> 1832,
l'opinion pul)Iiipie était tri's a^it«''e par «les «liscussions dans la
press«' et dans la l«';;islatur«' sur la c«aistitution du Conseil
léifislatii'.
Si les jei.nes ami-> <lf ( 'liarles <!uérin paraiss«'nt un peu ininitéx
contre ce respectalile cor|is, ils n<- r«)nt «pi«' ri'(Iét«'r I exaltati«>n do
la jeiniesse eaiiaili«'nn«' <l alors, [jc ('tmscil commit la faute «'noi-mo
dr t"air«' emprisoum-r M. Traery, «rérant «-t rédacteur «lu \'i mliriifor,
et M. niivernay, propriétaire «le la .\fliii'ri'c. Des asseinMées
pul>li«pi«'s l'uniit innuédiateinenl e(mv«)(ju<''es sur |ilusi«urs p<»ints
«lu pays, et principalem«'nt »\ .Montr«''al et à <^)uél>i'c.
I);ins cette «lernit-re vill«', on a«lopta di-s résolutions trt's én<n'-
^dijUes «'t à la s«>rii«' <1«' 1 asscniltlée, des jeunes e^nis i;uiiles par
(pielipi«'s citoyens anciens et inilueuts, allèrent saluer à \\ prison les
deux jourmilistes martyrs, parcoururent l«'s rues U- soir en chantant
la l*iinsirinti' l't lu Mursiillu lue, vi allèn-nt l'iiire une es|tèee de
charivaii au jui/e «'U cliff S('\vell,«)rateur «lu ('onseil le^dslatit".
(\> tut la !«' «-nniiie iitM'mcnt «lune .a^'itatinii politi(pie «pli ne
ceH.sa pas iu,s«pi'au.\ insurrections «le ls;}7 et «le iîS.'lS, ijui ou furent
les «h'rnière.H conséipunreH,
< tn fît aux lieux |«>urnalislcs, à leur sortie «K- pvlson, une f)vation
*1«'K plu;- populaires avec «Irapi'aux, nuisupie, procession et encore lu
N()Ti:s 1)K LAITTEITH
869
PftvÏHie.vne, t-t la Mni'sriUdise. Ou les cscortu jusqua Saint.
An^nstiii. A Montmil, ils Furent rf(;«i8 et conduits en procession à
leurs demeures, nialf^ré tout ce t|Ue les luitorités avaient pu taire
pour empêcher cette manifestiition. On leur oflVit un liaiHpiet
civicpie et on leur présenta à chacun une méiliiille d'or commémo-
rfttivt! de tous ces événements.
IJaiis le printemps, M. 'l'racey l'ut nivité à se porter enndiilat
pour la cité de Montréal. L'uli^archie l'uiieuM' lit des efforts
iiiouis. L'i'lcetion dura du 2(» avril au 22 mai et ce jour-là, .M. Tracey
fut decl.ire élu ])ar une majorité de 4 voi.\ .seulement.
Mais, la veille, les lUes de Montréal avaiiiit été en,san<fliintées.
Les tnaipes avaient été appelées ])our .-supprimer une émeute, elles
avaient tiré, it cin(| personnes, tuutts appartenant au parti lihéral,
le.s nommés iian^uedoc. Uilh'tte, Chauvin, Coiisineaii et Creed,
furent tU"es. A dater de ce jour funeste, les animosité-. mitionales
et polititpies allèr<'nt toujours croissant ju.sipi'aux tlé.sastreuses
catastro])lies de IMM7 et de I S.'lS.
M. I Viiei-y est mort jeune et n'a pas vu sr di''Vclci|iprr les
éveneiie iit< i|ui «''taieiit coiitcinis m ;j<tiii<' duns la hittf «pi il avait
coininiMicée contre le (.'nnseil let.;islalil'. Il .i laissé- la réputation
d un Lfiiind talent et d'un Iteuu caraetèri-.
.M. Duvcniay '■>( nmit e<'tti- aim(''e (|n.")L'( cl si's funcraillis i\
Montréal ont été une di-s plus j^randessolcMnitfs de ei' n^i-nrc (pn aii-nt
eu lieu ilans le pays. '!\ius les corps puiilies et toutes les .socié-tés
nationales y mit assiste en jurande pompe, p<an' rendre té-moi^iini^'-e
H la mémoire d'un homme couraifeuN (pii a é'ié' nu des |irenners
pionnier-, du jounialisuie l'raiieai>< en ( "anada, ipii a souffert
l'emprisoinn nient en IS.'!2, l'exd <ji IN.'iT et en ls;t.s, et ipii
jiar-ilessus tout a eret'- la Surn'li' Stii iil-Ji n n-llu/il islr.
( 'onmie les articles incriminés de \ii Mi tir ri <■ v[ i\\i Vnurirutni',
en l.s:{2. ont eu une très ^rrande portée dans notre histoire, m)us
avons pi'M.sé (pi'ou les lirait avec intérêt.
{1)< Iti Ml II I ri ,• il II \:\ jii iirli r iS.'{2.)
" Qu'avons n(Mis à craindre en demandant un conseil électif i Ne
" .serait-ce pas un moyen d'aue;menter la force du peuple ; d'ouvrir
" la carrière parlementaire a une foule d'honnnes de talents et
" pleins de patriotisme (pii hri^nieroat l'hoinieur d'êtn- les orpun .s
" de leurs concitoyens et auront le soin de se hien conduire, afin
i
M7()
NOTKS I)K LAirrKMK
tl'ôvitt')' la (lisffrâc»' de ponlrc Ifiir titre t\'/ioiit>riil>lPH f ,U' crois qUf
lu cliiinilinî doit sai.sir c(!ttc (u'oision de nMidn- nos institutiotis
plus dém()crati(|U('s, et nous Hclieiiiiiicr par la voie de la saj^esse
et do la raison vns le lait auquel tous les hointnes l>ien pensants
doivent temlre, le jiouvoir souverain du peuple ; nous l'atteindrons
par ce moyen.
S'il nie convenait de donner des avis, je dirais peut-être (|Ue les
faites et aimoncéfs sont, à peu d'excep-
noininations de conseillers
tions près, si pitoyahles et le ])ays a é^é si liien joué »(t trompé par
loutre-nier, (lUe la cliamltre devrait
tout»
l.eil
es promesses i
résouilre (|u'elle est d'avis, et le pays 'a soiitientlra,(pie si la mère
patrie s»' rerusait à accorder un (;oiiseil léjfislatii" électif, nous
insistions et demandions avec fermeté lalmlition entière d'un
corps aussi iiuisiMe ipie l'a été, l'est et le sera le conseil législatif
nomme par la couronne."
" Le conseil lé;L,dslatif actuel étant ])eut-étre la plus «grande
mii.sanee (pie nous ayons, nous devons ])rendi'e les moyens de
nous en délia rrasser et en demander l'alMjlition, <le manière à
l'obtenir."
Pkxskz-v iukx.
.Montréal.
lenv 1er
I .s:{2.
{Ihi l'iiiilindor (In \'.\J'niriti\s:\'2.)
" La détermination i|Ue montre le Conseil létfisiatif d'arrêter
|ires(pje toiiti's les mesures de la bi'anclie populaire de la li''nislature,
ne ressort pas seulement par la perte des liills mentionnés plus
haut, mais aussi p,ir la |ierte de plusieurs autres mesures (pii lui
ont ét.e envoVfM's de temps en temps t-t ilont le pays pourrait
es|)t''rer de retirer ipie|(|ue avantage. ("est pour(|Uoi ikmis sommes
liien aise de \dir ipie, sui' une motion de M. liourda^jes, il va .se
faire un appel nominal di^ la cliandire et ipie la cliamlire a
aii'>si reso'u de pn iidre en considération, le même jour, la coin-
positi'.n des conseils lé-^^islatif et l'xéoitif de la province, et s'il ne
serait pas e.xpi'-dieiit de demander la ri'd'oiine entière des dits
conseils et fpU'l .serait le meilleur moyen iletlectUer cet ohjet.
" ( )n doit re^f;irder cetti- i|Uestion comme ctdle (pii doit occuper
pMis spécialement lattention de la cliamlire : car nous ne pouvons
Voir poincjiioi ce corps s'assemlilerait et délihérerait, connue il
le fait, pour voir ensuite toutes les lois i|u'il propose rejetét.'s sans
NOTKS |)K LAUTKL'lt
•M\
cérôiiionij > • ',e ooiisL'il. Lorscju'ou vioiit à n'-flt-chir j\ l'iisuf^e «lu
pouvoir (|i.i if fouscil pos.snlf et «lu'il iiVst le plus .souvent i-iuployé
quVi unvtcr le Iticii |tnlilicr, ou ne peut s'»Mn|(éclici- de croirr (pii-
lu proviru'f tfiiH;iit.riiit ln-fiucoup ù hou entier nuéiintisseuieiit
Nous eHj)éroi. (|Ue la <!liiiinlire l'eni |ireiive eu cette o(!casion île sou
»''Uer<;ie (lucoutuuiée et i|U elle ulM-siteni pns à pl'euilre les mesures
propres à repousser cet i nrnhi' oppresseur. Le Jieuple cil etl'it, pou:-
être juste envers lui-uièuu', «levriit venir en avunt avec des
pétitions i|ui e.\prinieraient ses sentiments et son inili<,'uation
ut venir ainsi à l'appui de ses ie|)résentants.
• Il .sera Ipi-au dt; voir à la lin «les allaires de la session (pie tant
de travail de la part d»'S mend>res se tnaivera plus ipi'inutile
et (pi'au liiii d'une ri'l'orme salutaii'e et coUMMUU'nte îles alais et la
passation c|e luis utiles, un ne verra rien, si ce n est peut-être
ipielipies parelieniiiis ipii auturiseront la eonstnietion d un pont
ou ipii eliaiiircrunt la direction d un elieniin ou deUN. ("est une
plate al)surdite (pie de eroire ipie huit ou di.\ liumines doues à
puiiu! d(j talents urdinains, et ipii ne sont pas plus inteiess(''s
(pie les autres, puissent a|L;ir avec tout le caprici' ipie montie
ce corp.s, "
I). l'atre 27!l
("est à dater des di-U.K <,M'anils ineeUili:>s de |.S4.') ipic lj)uéliec
a pris un second essor.
Il est reinarijualile (|ue les inallii'iiis sans nomliie ipii ont atllii,'é
cette ville, une des plus anciennes et sans contredit la plu--
Il ishiruiiii' du continent américain, ont ajoute clia'|Ue t'ois l'i son
im|tortance et ipiellr a dt''jà sii renaître plusieurs l'ois de ses
cendres.
Klle a soutenu tr<iis sièi^es aM'C lioinliardenieiit , deU\ taraudes
ramilles, (juatn- ^'rands iiK'cndies ipii uiit Failli la det riiin', des
éjiidéiiiii's i'riMpientes, des acciileiits aUV.iix eunimi' l'élioulis d'une
partie du cap aux Diamants m |.s4l,commi' ir fiu du tliéàtre
Saint-Louis en lS4(i, où plus de 40 personnes pi'rissaieiit ilans les
(lamines, et il ne lui iiiampieia ipie de sauter l'un de ces jiairs par
l'explosion de ipielipi'niie des poudrières ipii se trouvent dans son
enceinte, comme cela aurait fort liieii pu arriver en 1S4."> !
En attendant, elle fait des progrès ipii seraient remar(|ués
partout ailleurs ipi'en Amériipie.
;{72
NOTKS DE L'AlTKril
J)»'|niis 1.S4.'), <jMn''lic(' s'est «loiiiK' 1 «'cliiini^jft' au ;,'a/„ un ii(|Uc<luc
«lont la oonstriu'tioii tst n)ni|tlt''tt'M' depuis (iuel(|Ues jours ; les
principales rues des t'aulM(ur;,'s nnt »''tt'' élargies ; ces t"auli<)urt,'s
eux iiiéiiies ont été rdnitis eu |iierre et eu iiri(pie ; un palais
arcliiépiscopal et deux nouvelles t'-^dises paroissiales, celles de Saint-
ilean et de Saiut-Sauveur, plusii urs nouvelles cliapelles protes-
tantes dont (|Uel(iues unes sont <rnii tort l'on j^oût, le vaste couvent
des So'ins de la C.'liaritt'-, surmonté d'un douie et d'une tlècliei|ui se
verront de loin, liudièvi-uient du palais léf,dslatit', (jui ilonne »i
(^uélxîC au moins uti édilict' complet <'t rt'';^uiier, ijUoiipril ne soit
peut-être )tas aussi iie.ui iju il devrait l'être ; enliii le nouveau
théâtre de la rue Saint-Louis et un yrnnd nondire «le lioutiipies et
de résidences particulières t'ié^rantes, dans l'inti-rieiir de la ville, ont
déjà liien clian;,fi'' la \ille ipie nous avons dé-crite il y a sept ans
environ.
Cela n'empéclie pas (jUe li's Miiutn'iilistis ne considèi'ent
tt>ujt)Urs les (Jiirht iiiiinis uvec uu cei'taiu air de protection
naripioise et ne lèvent les épaules de pitié devant les proj,'rès à pas
de toit.ic, disent ils, de l'ancienne capitale, et cela, (pi(li|Uet'ois avec
raison, mais souvent Kien à tort.
('est (jUelipie cliuse de t rè> sinL,ndier à étudier i|Ue la l'ivalité-
(|Ui existe entl'e ces deux villes et les cntrastes (|U'ol!'rent le
caractère, les iiio-urs et les manières de leiii's liaKitants. Il y a là
une antipathie vieilU' el incuialple comme celle de {{orne et «le
CartliMLje, «pioi(|Ue pas aussi é'pi«|Ue.
Disons fout lie suite <|Ue Cette antipathie na pas empéclit' les
Mouti'éalistes ( I ) de \eiiir nolilement et «généreusement au secours
des (^uéliecijUois lors des désastreux iucttudies de I.S4ô et t|Ue ces
derniers en ont l'ait autant à l'occasion <lu malheur éj^'alement
terrilile (pli a di'rnièrement atHi;^fi' Montréal. Mais il y aura
ttaijours atl'ection di' supéi-iorité' d'une part, et jalousie de l'autre.
M«»utréal tranche tout à lait île la «(lande ville, de \' h'in/iiri'-iili/,
i'omme o»i dit aux Ktats-l'uis, et s'enorjfueillit avec raison de ses
iunueuses pi-o;^rès matériels. Sa population est d'une (piinzaiue de
mille âmes plus considerahle «pie celle de .sa rivale ; mais si les
Fouhinn et Hoi.sseau ville étaient compris dans les limites otKcielles
(1) On «l«n lait irtaitiMn- ilin- .V"n//'^'(/<(»> ; miii^ Montn'iilisto est lo t(*rino
UMité «liuis le piivH. (^uéliiC'jUoi^- Il éif rtî<,Mi tic tout Iimuiik «-t vu lus Ixoii avec
IrnqwÀ» ot avec Onuuloii', (|iio l'on Irouvo daiiH Ioh vloilk-s narrations.
NOTKS I)K L'AlTICrU
;i7n
(le Qi1(''Ih'('.c(iiiiiiu' ils ilevmifiit ItHn', la ilif^'iviicr hu n'>i|uiriiilà])uii
do chose (I).
Les édilifi's |iiili)ic's ont «'tt'' ouiistniits à M(>iitr»'»il avec ItciiiiPoiip
|>liis do ijoùt et ilf iim;,'iiiliiM'ncc (|uà (^ur'l)cc. N'ittiv-DiiiiH'. viistc
«'^'lisi' dans le j^t'iirt' ;^iitlii(i\i('-ii(iriiiniiil, les lian(|Uis, les liùtclli-iifs,
la llfllc ('•;,rlisi' di' Silillt-l'allicT, le (•iillcijf des .lésllites liuiivelle-
ineiit <''ri;,n'', rimiiieiise niiirclit'- rKiiisecnuis, le iKiiiveiui paliiis de
Justice relll|i()ltellt i|e lieai'foilp s\ll' les éilitices einrespoiidailts II
(^Uéiiee. (j>Uei(|\Ies Mnlitl't'alisteS s exagèrent |iai l'ois ces a vaiita;^'es,
au point de repiesenti r la (•a|»itale anx voya^feiirs, coninie un
endroit ipii mérite à peini- ipion lo visite. Lorsipi il ne se lui^se pas
détourner pur ces mauvais conseils, l'etran^jer. rendu à \Mieiiec, ne
peut se lasser d admirer I aspect pittoresiple de cette \ iellle ville
Française, les lieuutes du J»aysii;,'e ipii l'environne de tous cotés, et
surtout .sa citadelle, iniiiple sur ce continent. Il tnanc aussi dans
la cathédrale le f)lus liel intérieiu' dV'nlise et dans toutes les cha-
pelles catholiipies et partieulièrenii'iit d.uis celle du sé'iiiiiiiiire et
ilans la ijalerie de peinture de M. I.i'trari', les meilleurs tahleau.v
• pi'il y ait en Ami'ri(|Ue.
Cette circonstance peut e.splitpier ciannient les trois |)remiers
artistes (pi'ait produits ntitri' jeune pays se trouvent être <j>ué-
beci|Uois. M. I.,é;^ai<''. (pii a un nu-rite rcciamu comme |iaysa;,dstc,
s'est FtuMni'' lui-même et sans maitre : cest un artiste indi;,'ène dans
toute l'acception du mot. .M. l'Iamondon, (pii se distingue siu'tout
dans les tahlcaux d histoire, après avoii- été élève d(! M. l..é^faré', s'i;st
pert'ectioiiiii' il Paris, où il a étuilié- plusieurs années sous le célMtre
l'aulin (iiii'rin : eidiii .M. Ilamel, excelent peintre de portraits, a été
mûrir ii Kouie i\{'s é'tudes commeiieies ici sous \\. l'Iamondon et
tempérer, par les «.rcâces du |)ineeau italien, la rigidité' de IVcole
française de l'empire et de la. restauration ('2).
A venir Jusipi'à ces dernières années, le eiait des sciences, îles arts
et des lettres s'ét.iit plutôt manifesté' à <.^uéliec ipTii .Montri''al: mais
de très j^'rauds etl'orts ont été faits depuis peu dans cette dennère
ville, tpii atteint, si elle ne surpasse pas maintenant, .sous ce rapport,
l'ancienne capitale.
(1 ) I>'iit'rès In r<('en-enii'nl «Ui cette luniéc, liiu'hoir a H.',!!'»-,' luil'itants et
Muntréiil '>7.71"). \.vn i'niilouD et Jtiiis.M'am ilUi cmtinniK^nt >lo 7 ù H.uiKi iiuio.".
C-'i M. l'"iiliir.leiiii, nni (Hirlio iictnnlIiMiUMt l'ii Ilnlii' et «iiii >■ ii olitena des
pri.\ lit iMu; ili'i'.iiratiuii, e.st uii.s-i iiatil'iliw environs de linélici'.
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874
NOTES DE L'ArTELUi
Montréal a sa Société d'histoire naturelle, une Société rl'lior-
ticulturc (|ui t'ait merveille, l'Institut canadien, l'Institut national,
et plusieurs autres sociétés du mêiiie genre. Québec possède sa
Société littéraire et histori(iue connue à l'étranger par ses fran-
sac/io7i8 et ses mémoires, l'Institut canadien, une Société d'horti-
culture, une Société philharmoniiiue qui a fait d'assez brillants
débuts, et plusieurs salles de lecture. La ville de Champlain est
assez bien fournie de bibliothèques. Celle de l'asseiabléo législative
compte actuellement environ 20,000 volumes, dont un grand
nombre sont dus à la munificence du gouvernement fran(;ais (1),
celle du Séminaire l;\,000 : la bibliotlH'(]ue dite de Québec, environ
à 7,000 ; celle de la Société littéraire et historiiiue 8,000 dont
(|Uel<]Ues-uns très rares et précieu.\ ; celle de l'Institut des Artisans,
environ le même nombre, et celle de l'Institut canadien, de fon-
dation toute récente, environ 2,000.
Les singuliers conti'astes que présente Québec au.x yeux du
voj'ageur dans son ensemble et d.ms ses détails, ont été bien saisis
]iar M. Marmiei" et persomic ne contestera la vérité du passage
suivant de ses I.rltrcs sur l' A ntériqtic.
" Peu (le villes offrent à rt)bservateur autant de contrastes
étranges que Québec, ville <le guerre et de commerce perchée .sur
un roc connue un nid d'aigle, et sillonnant l'Océan avec ses naviies :
ville du continent américain, peuplée par une colonie franeaise,
régie par le gouvernement anglais, gardée ]iar des régiments
d'Ecosse ; ville du moyen' âg(î par (pielques-unes de nos anciennes
institutions, et soumise au.x modernes condjinaisons du .système
l'epréseiitatif ; ville d'Eun^pe pai' .sa civilisation" ses habitmles de
luxe et touchant aux derniers restes des |K)])ulations sauvages et
aux montagnes désertes ; ville située à peu près à la même latitude
que Paris et réunissant le climat arilent des contrées méridionales
aux rigueurs d un hiver h3])erl)oréen ; ville catholi(|ue et protes-
tante, où l'o'uvrc <le nos missions se perpétue à côté des fondations
des sociétés bibli(pies, où les jésuites bannis de notre pays trouvent
un refuge a.ssuré sous l'égide du puritanisme britannicpie."
(1) ]M. A. (le l'iiil)U.S(ine, luiteur de l'iiistoire comparée des litttMiitiire espa-
jriiole et fran(,'!iise, (lui a \}Ans6 plusieiirn antiée.s i\ Qm'hec et il Moiitr(?al,a
coiitribiR» il iii)tenir du jronveriu'nieiil français ces niajrnifiques pn'sents dont
nous devons être d'autant plus reconnaissants, (]Ut' c'est lo second cadeau de
cette iinportunco (]ue nous fait notre ancienne mère patrie. Le premier envoi
avait i't('' re(,'ii peu do jours avant l'incendie du parlement et fui-^ait partie de
la bibliothèque détruite.
NOTES DE L'AUTEUR
375
E.— Page 801.
Il y a peu de pays où les tombeaux et les cimetières soient plus
néoligés qu'ici. Dans beaucoup de paroisses, et particulièrement
dans les villes, ce n'est même que pour quehpies années que le
cercueil prend possession des queUpies jiieds de teri-e que l'on
i.roit avoir achetés pour toujours. Il arrive assez souvent que
l'on transporte toute une couche de morts dans une ias.se com,
niune, pour faire place à une nouvelle (jénératioi), et cela sans
aucune forme lé<fale et tout à fait à l'insu des parents.
Le soin (pie les orientaux prennent des tombeaux est quelque
chose fie touchant : les peuples sauvages eux-mêmes avaient la
forêt sacrée, où reposaient les os des ancêtres. • Dirai-je, disait un
chef indien, dirai-je aux os de mes pères : levez-vous et suivez-moi
dans une terre lointaine ? En Europe, dans les plus grandes villes,
une tombe e.st quehpie chose de sacrée ; une épouse, une mère,
une sœur, cultivent des Heurs sur le tertre qui recouvre les restes
d'un époux, d'une fille, d'une sœur. Ici l'on paraît un peu de
l'opinion de Mirabeau, ()ui disait : " Si chatiue homme avait eu un
droit impre,sci'iptible et éternel à un tombeau, il faudrait bientôt
remuer les cendres des morts pour nouri-ir les vivants ! "
M. Alphonse Karr, dans son Vojiage' autour de tinii} jardin,
a écrit un passage touchant sur les Heurs des cimetières, et sur le
culte des morts.
"Nous voici arrivés, dit-il, à un groupe de vieux ormes enve-
loppés de lierre, (pli se rejoignent par le haut en forme d'ogives et
ne laissent pas pénétrer le soleil. Sous cette ombre épaisse
Heurissent le syringa et le chèvrefeuille ; le S3'ringa dont les Heurs
blanches ont l'oileur de celles de l'oranger : le chèvi-efeuille (\\i\
s'est enqiaré de ceux des arbres qui cmt été oul)liés par le lierre et
qui élève, en s'élan(;ant autour d'eux, ses fleurs qui exhalent un
parfum si doux. Le chèvrefeuille est une des plantes qui se
plaisent sur les tombeaux : c'est dans les cimetières (pie l'on ren-
contre les plus magnifiques. On sait l'effet que produit sur la
pensée l'encens qu'on brûle dans les (églises, pendant que l'orgue
remplit la voûte du temple de ses voix puissantes.
" Il est pourtant quelque chose de plus religieux, de plus
puissant, de plus solennel que les voix harmonieuses de l'orgue :
c'est le silence des tombeaux. Il est un parfum plus enivrant, plus
376
NOTES DE L'AUTEUR
relifrieux que celui de l'encens : c'est celui des chèvrefeuilles qui
croissent sur les tombes sur lesciuelles l'herbe a poussé épaisse et
drue en même temps, et moins vite que l'oubli dans le C(ï?ur des
vivants.
" Quand le soir au coucher du soleil, seul dans un cimetière, on
commence à frissonner au bruit de ses propres pas ; quand on
respire cette odeur du chèvrefeuille, il semble que, tandis que le
corps se transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, la
pervenche bleue, la violette des morts, et le chèvrefeuille, il semble
que l'âme immortelle s'échappe, s'exhale en parfum céleste et
remonte au-dessus des nuages.
" Beaucoup de poètes ont parlé des vers qui dévorent les
cadavres ; c'est une horrible image, horrible surtout pour ceux qui
ont livré à la terre des personnes chéries ; ce ver des tombeaux a
été inventé par les poètes et n'exi.ste (jue dans leur imagination :
les corps de ceux que nous avons aimés ne sont pas exposés à
cette insulte et à cette profanation. Des savants, de vrais savants,
vous (liron^ qu'il n'est pas vrai que la corruption engendre des
vers ; il faut que certaines mouches aient pondu les (rufs d'où
les vers doivent sortir, et ces mouches-là ne .savent pas percer
la terre au delà d'une certaine profondeur.
" La vie est bien changée du jour où l'on a déposé dans la
terre le corps d'une personne aimée : que de choses vous inquiètent
aux(|uelles vous n'aviez jamais songé! C'est une image qui ne reste
pas toujours à vos côtés, mais C|ui vous apparaît tout à coup au
moment le plus inattendu, et qui vient vous glacer au milieu d'un
plaisir ou d'une fête, qui arrête et tue un sourire qui allait fleurir
sur les lèvres. Il ne faut, pour l'évoquer et la faire apparaître,
qu'ini mot qui était familier au mort, qu'un son, qu'une voix, qu'un
air (jUe l'on chante au loin et dont le vent vous apporte une
bouffée ; il ne faut (jue l'iispect et l'odeur d'une fleur, pour qu'on
revoie à l'instant cette triste et chère image, et qu'on ressente au
conir, comme une pointe aiguë, la douleur des adieux et de l'éter-
nelle séparation.
" De ce jour, on a une partie de soi-même dans la tombe ; de ce
jour, on ne se livre plus au monde et à ses distractions qu'en
s'échappant et au risque d'être à chaque instant ressaisi et ramené
au cimetière.
" En effet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu'on aimait avec
NOTES DE L'AUTEUR
377
eux, et, les fleurs cultivées ensemble et les chagrins subis ensemble,
toutes choses qui nous rappellent les morts et nous parlent d'eux.
"J'ai dans un coin solitaire du jardin trois jacinthes que mon
père avait plantées et que la mort l'avait empêché de voir fleurir.
Chaque année l'époque de leur floraison est pour moi une solennité,
une fête funèbre et religieuse ; c'est un mélancolique so!^^■enir qui
renaît et fleurit tous les ans et exhale les mêmes pensées avec son
parfum.
" Mais quel triste piùvilège a donc l'homme entre tous les êtres
créés, de pouvoir ainsi par le souvenir et par la pensée suivre ceux
qu'il a aimés dans la tombe et s'y enfermer vivant avec les morts ?
" Quel triste privilège ! Et quel est celui de nous (jui voudrait le
perdre ? Quel est celui qui voudrait oublier tout à fait ? "
Ceux qui n'ont vu à Québec que les dernières invasions du cho-
léra auront peut-être (juelque peine à croire à la description que
nous avons faite de ses ravages en 1S32. Le tableau suivant
montre qu'il a fait son apparitiim de plus en plus tardive, et a
diminué chaque année d'intensité, dans des proportions tout à fait
rassurantes.
1832, commencé le 9 juin,
1834, " 7 juillet,
1849, " 2 juillet,
185 1, " 28 août,
1852,
2(i septembre.
total des décès, 3,300.
2,500.
1,180.
280.
145.
F.— Page 342.
Beaucoup de nos lecteurs ont trouvé que nous avions exagéré les
fautes de langage que commettent nos habitants. Nous ne
sommes point tâché de cette exagération, en admettant qu'elle
existe dans notre livre, car tel qu'il y est représenté, le langage
des Canadiens les moins instruits serait encore du français et du
français meilleur que celui que parlent les paysans des provinces
de France où l'on parle français. On ne saurait trop admirer la
sottise de quelques touristes anglais et américains qui ont écrit que
les Canadiens parlaient un jiatois. Le fait est que, sauf quelques
provincialismes, quelques expre.ssions vieillies mais charmantes en
:^7.s
NOTES DE L'AUTEUR
:' f'
ellus-niêriies, le tVaii(;ais des Canadiens ressemble plus au meilleur
t'i'an(;ais de France que la lan<]rue de Wankcc ressemble à celle de
l'Anfflais pur sanji;. Il est arrivé au Canada absolument la même chose
(ju'aux Etats-Unis ;les habitants des diverses provinces de la mère
patrie ont fondu ensemble les particularités de langage et d'accent de
leur pa^'s et il vu est résulté un moyen terme qui diffère un peu de
tous ces accents <livt'rs, miis (|ui se rapproche plus qu'aucun
«l'eux de la proiioiicintioii admise pour connecte par les hommes
instruits di-s grandes villes européennes. Telle est du moins
l'opinion de plusieurs voyageurs t'ran(;ais, parmi lesipiels il se
trcjuve au moins un académicien, le célèbre M. Ampère, qui doit
ccrtaineiiicnt }• entendre (pielque chose, autant ]ieut-être (pie
messieurs les touristes anolais et américains.
Parmi les expressions pittores(|ues (pie madame Sand a mises
<lans la bouche des paysans du lîerry dans ses délicieux romans
Fr((i)rois le C/naupi et la Petite Fadeftc, il s'en trouve beaucoup
«pli sont familières aux Canadiens.
La dusse lettrée parmi nous a peut-être, proportion gardée, plus
de blâme à recevoir .sous le rapport du langage que les classes
inférieures. Outre (ju'elle ne soigne pas toujours autant la pro-
nonciation (pi elle devrait le faire, elle se rend aussi coupable de
nombreux anglicismes. La classe ouvrière des villes a adopté un
bon nombre de termes anglais, dont elle paraît avoir oublié les
é(piivalents fran(;ais. Un vocabulaire de ces expressions serait
une (l'uvn; utile et vraiment nationale.
Dans les collèges, on ne soigne peut-être pas assez dans la pra-
tique la prononciation des élèves. On y redoute tant l'affectation,
(pu- r(jn tombe souvent dans l'excès contraire. Ce .serait une
réforme à ajouter à celles que l'on a adoptées depuis l'époque où
l'abbé Holmes, que nous avons eu la douleur de perdre dernière-
ment, avait entreprise, la régénération de notre système d'éducation
collégiale.
Au reste, l'instruction publi(pie a pris depuis quelques années un
développement incontestable. Nous avons même les rudiments
d'une littérature, à huiuelle on ne man(|uera pas de nier toute
originalité et toute couleur locale, parce qu'elle sera tout bonnement
fran(,'aise au lieu d'être iroquoise ; parce qu'elle s'avisera de parler
d'autre chose que des sauvages ; parce (jue, enfin, elle ne sera pas
un éternel pastiche comme ces fameuses traductions de poèmes qui
i
NOTES 1)K L'AUTEUR
37M
n'ont jeinais existé, et dont on a fait tant de bruit en Euiope il y a
quelcpi 'S années.
M. Huston a recueilli, .sous It; titre de Répertoire vatioval
des frsuij'iients épars dans les journaux et dont plusieurs, abstrac-
tion ffiite de leur mérite ititrin,st'(|Ue, sont d'assez curieux
échantillons de ce qu'ont pu écrire des hommes qui .se .sont rendus
remarquables sous d'autres i-apports. Ce recueil foi-me (juatre
volumes fort intéres.sants.
Nous avons d(> M. (îarnean une histoire du (Janada en trois
volumes (ju'il a amenée dans sa deuxième édition jusiiu'à l'union
des deux provinces en 1N40. Uet ouvra<fe,s()Us le iMj)port du style
et de la poi'tée des vues de l'écrivain, peut soutenir l;i, comparai.son
avec les meilleurs livres transatlantiques.
Les Listituts canadiens de Québec et de Montréal ont donné au
public, sous la forme de Lecttiirs, vm- foule de dissertations inté-
ressantes et utiles, et parmi ces (euvres (pie la presse pério(li(|Ue a
enrerfistrées dans ses colonnes, on a remarqué les discours pro-
noncés par M. Etienne Parent, lescpiels réunis forment un volume
rempli d'intérêt. Notre premier journaliste, riiomme (pii, ressus-
citant en LS.Sl le Cavud'um (ju'avaient créé en ISOf) un Hédard et
un Tascliereau, a adopté cette glorieuse devise : Nox liistU tit ioih^,
notre Uingve et von lois, a conservé dans ses lerfurrs le vif
sentin.ent national (lu'il entretenait alors. Cette foi courageuse
dans un avenir (pie tant de gens traitent de cliiniéri(pu", rend
surtout remarcjuables des écrits (pii le sont déjà par la piolondeui-
des vues et l'éléo-ance du style.
M. Lenoir, qui a montré jusqu'à présent une véritable v.;cation
poétique, annonce dans le moment même où nous éci'ivons, les
Voir occt !eiit<il('s. Ce sera le premier volume de poésies sorti de
la presse canadienne depuis les É'pitrcs et S(itire.s de M. ]-)ibaud,
les(|uelles n'ont obtenu (ju'un médiocre succès. M. Pîibaud a été
aussi éclip.sé comme historien par M. (Jai'neau,et l'on n'a pas même
rendu justice aux labeurs (ju'il a dû s'imposer, à une époque où
il était si difficile de réunir les matériaux nécessaires et de mettre
au jour une o'uvre quelconcpie. Son fils, M. Maximilien Hibaud,
a été plus heureux dans .son histoire des chefs .sauvages de l'Amé-
rique, qu'il a intitulée Biographie des Sagarnos, et dont il a fait un
livre très intéressant.
Enfin, l'auteur des pages qu'on vient de lire a ci'u devoir con-
m
380
NOTES DK L'AUTEUR
triVnier pour sa part au mouvement littéraire, et il a essayé île
poindre sur le tissu d'unt^ simple histoire les moMirs de so:i pays. Il
a aussi écrit son ouvrage avec la doulile préoccupation (pie doivent
causer à tous ceux (pli rétlécliissent à l'avenir du pays, l'encom-
brement des can'itTiiS prolessionnelles où se jette notre jeunesse
instruite;, et le partatfe indéfini des terres dans les familles de nos
cultivateurs. S'il peut contriliuer à attirer l'attention de tous les
véritables /xilridlcs sur l'o'uvre de la colonisation, il croira, sous
une forme légère, avoii- fait (piehpie chose de sérieux.
HeureuscuuMit, du reste, (pu; cette (Euvre n'est plus à l'état de
ronuiii, comme elle l'était lors(pie nous concevions le plan de cet
ouvrajfe. Plusieurs dignes missionnaires canadiens, parmi les(piels
se sont distiuf^fués MM. J^onelier, Hébert, l'éclard et Mailloux, lui
ont donné une impulsion ]n'ati(pie et réelle. Les townships de
l'E^st l't la vallée du lac Saint Jean et du Saijjuenay se peu])lent
rapidement par nos comf)atriotfs (1).
C'est par ce moyen et pai- le ixMfeetiounement de noti"(! at^riculture
que notre existence nationale sera bi"nt(''it mise à l'abride toutdanfi^er.
Dans .son excellent Abréi/é de (ié(xif((phi<: rnoilervc, M. Holmes,
dont nous parlions un peu plus haut (2), a in.séré le passHoe
suivant, (]ue nous reproduisons ])()ur le plus grand bien des Charles
Guéri» et des Jean (hillhaaU à V(>nir.
" Agriculture : Cette grande et noble occupation, .seule base de
la prospérité des peuples, est suivie par la ti'ès grande majorité des
habitants du Canada. Ils n'ont cessé d'y trouver, non seulement
une subsistance, mais encore les moyens d'entretenir leurs impor-
tantes relations commerciales. La fertilité du sol et l'inauense
étendue de nos forêts promettent à la générati(jn naissante le même
bien-être matériel et moral, pourvu (ju'en améliorant la culture des
terres anciennes, elle se hâte de saisir et de faire valoir le riche
héritage qui lui est légué par la Providence.
(1) Il .serait injuste (le no pus mentioatior la ptirt (ju'a i)ii.se à cotte lielle
(X'uvre, par ses discours et •■^os (léinarulies, M Bernard O'Ûeilly, jeune prêtre
irl.md'.iis d'un j^raiid talent et d'mie j;ranil(^ activitî', qui es! niidntenaiit jésuite
au.v fttats-Unis, (it qui le preiider a ])rê(di(:' la croisade d(3 la roioHiMÙ'on, en
mù'tne toinps que .M. ("hiinquy pr("'<;hait celle do la tempérance.
(2) Outrt; v.Gi ouvra<;o qu'il a su rendre charmant malgré l'ariditt^' dn sujet,
et qui est le plus (îomplet et le plus correct <\\\\ ait été pidilié dans eu jjenre,
M. Holmes nous a encore laissé ses Coti/rrrinvr :1e XotrfDdmr. 8i estimables
qu'elles soient, elles perdent cependant à la lecture beaucoup dn charme que
leur donnait la ])arole <iB ce prédicateur éloquent, qui était en même teuips un
savant distingué et un homme du caractère le plus doux et le plus aimable.
NOTES DE L'AUTEUR
;},si
cf
os
" Nous ne pouvons nous défendre d'indiciuer ici (|U('l(jU(s-uiis dos
principes que V/iahlfavt devrait toujours avoir devant le^ yeux.
l" Fiiive toitfrs choses à temps et calculer toujours le prix du
temps: ces deux points fidèlement observés doubleraient souvent
nos ricliesses a^rict)les. l'révoir le moment de clia(pie semence et
de cluuiue i-écolte et ne pas soutl'rir ([ue rien alois détoui-ne <lu
travail nécessaire— couper de bonne heure le foin — le rassend)ler
en velllotes à la lin du jour, le saler plutôt (|Ue de le laisser yâter
par la pluie — mettre le gi-ain en qidiiUtiw,, etc.
" 2*-' Rendre, à la terre autant (pi'on lui enlève. L'ent/nds :
c'est la condition essentielle. Se rappeler que nçn seulement tous
les fumiers, mais encore toutes les .substances végétales et animales,
peuvent être mis à profit ; même que les diverses espèces de sols se
fécondent mutuellement— tirer parti de la chaux, du plâtre, de la
terre glaise pulvérisée au fen, de la boue des fossi's, des débiis de
boucheries et des animaux morts, du varec, du eaplan, etc. — Pié-
parer les engi-ais et les répandre à propos : la plupart demandent à
être légèrement fermentes.
" B*-' Observer la rotation des récoltes. Prenons par exemple un
champ en pacage. Ire année, labours (l'autonuie, à moins que ce ne
soit un >sol léger), récolte de grains ou de pois; 2e aiuiée, laboiirs et
récoltes au sUlon : patates, choux, carottes, navets, panais, bet-
teraves ou blé d'Inde — dépo.ser l'engrais dans les sillons et le
i-ec()uv)'ir le même jour — c'est surtout durant cette seconde année
qu'on fait la gnei-re aux mauvaises herbes ; 8e année, herser et
labourei- le printemps, <iic travers des sillons ; semer blé, or^e^ etc.,
et aussitôt après graines de foin (trèfle, mil, sainfoin, etc.), puis
brosser avec la herse d'épines ; 4e année, on a une prairie (ju'il faut
entretenir, engraisser et relever en temps convenable.
" 4" Bien faire les labours — bien égoutter — bien distribuer les
cours d'eau — semer force graines d'herbes fouri-agères — planter des
arbres — conserver les terres en bois — ne pas brûler les terres
neuves — surveiller les champs, etc.
" 5'' Cultiver beaucoup plus en grand toutes sortes de légumes
(la carotte entre autres, excellente nourriture pour les vaches
laitières et les chevaux), le lin, le chanvre, le blé d'Inde : ce dernier
aime un sol un peu sec, exposé au soleil — on le sème aussitôt après
le blé, le recouvrant d'un pouce de terre végétale — de la cendre, du
compost ou du plâtre lui conviennent pour engrais — on le rechausse
deux ou trois fois.
I;j-:!
MM2
NOTKS 1)1-: LAUTKIJU
: /
" (j*^ KIovcr iivec soin les races d'aiiitiMUX les plus utiles, — les
lof^tT Hi'i-hoiu'iil, pi'opi'eiHt'iif, asso/ ifriUKlruifiit — nourrir abon-
ilainiiifut l'a^iu-au, la ]iftitf j^éiiissi! «-t la vaclic laitiî'ru— les che-
vaux (le travail et les porcs deinandeut ])lus de chaleur cjue les
vaches laitières, et ctdles-ci plus (jue les moutons : avoir de ceux-ci
un g)"and noinhre — leur donner du sel ainsi (qu'aux hêtes à cornes
et aux chevaux.
" l"-' l'erlectionner ses instruments et ses l)âtiss(;s, les tenir en
l)on état, se procurer diverses inventions (|ui niéna<^cnt le temps,
telles (]ue les moulins à battre, à vanner, à hacher les légumes, etc.
Multiplier tous les j^enres d'industrie domestique — suivre les
meilleurs procédés pour les étoffes, les ouvraf,'es en paille, le
beurre, le t'romai^e, etc.
" H'^ Ktre attentif au progrès de son voisin ou <le l'étranger — faire
en petit les e.ssais que suggèrent les honunes versés dans l'agri-
culture
" !)" .Joindre à l'amour du travail une constante économie — mé-
priser le luxe des villes — se nouri-ir et se vêtir à même le .sol
adopter et porter avec orgueil des étoffes nutiondleH — amasser,
pères et fils, les moyens d'ouvrir des terres nouvelles— s'associer en
petites colonies pour s'y fixei-, prendre garde qu'elles soient fertiles,
que le climat soit avantageux, etc.
'• L'espace nous manque pour développer des sujets d une si vitale
importance. Espérons que bientôt, dans cha(|Ue école de campagne,
au foyer de clnujue famille, le catéchisme de Vhabitunt, après celui
de la religion, sera la première et la plus chère étude des enfants
du peuple canadien."
TABLE D£ MATIERES
l'\(ii:H.
Jiitrocliitttiun 5
l'HKMli:ilE PARTIE.
Chapitre. I. I.e dernier soir des dernières vacances 7
II. Monsieur Wagnaor 2.')
III. Un coup de Nord-Est ;;3
IV. Trois Iiommes d'Etat ,-,(i
V. Louise et Clorindo 7(;
VI. La clientèle 8.')
VU. Caprice et devoir oh
SECONDE PARTIE.
Chapitre. I. Maricliette I09
II. La ^liCarênie 12I
III. Un premier anidur i;;5
IV. Ne m'oubliez pa.'^ 148
V. Le premier jour (le mai i.fji)
VI. L'espoir de la famille ](j()
VIL Un bal chez M. AVajinaër 170
TROISIÈME PARTIE.
('hapitre. 1. Sous les safiins I8.5
IL Une simple formalité 2OI
III. Pas de temps à perdre i.>oi»
IV. De beau-père à gendre L'ili
► V. La terre paternelle 221
VI. Un homme do paille et un homme de l'or 231
VIL Jean Guilbault 240
VIII. Un complot 247
IX. La petite croix de corail 2.")4
as4
<'liiii)ilre
TAHLIi DKS MATIKllES
t
QUATKlf'lMK PAKTIK.
PAtiEH,
]. Uiio piiuvro fiimille -'(iO
II. Tous compttis r^'nl('s,... 'JS'.i
III. L'iiûi.itiil (lo.s Kniinr('s l.'!H
IV. I,e citiictiùrc Siiiiit-Loiiis 300
\'. LcsdiTiiicrs iidieiix !!(IS
VJ. Tdiit cluMiiiii nii'iio à Home :il4
VII. So'iirSiiint-Cliarlcs :i27
VIII. Monsieur Diinioiit :?l5!i
IX. iiC lunon do mon oncle ")40
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Notes de l'Auteur oôl)
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