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Full text of "Charles Guérin [microforme] : roman de moeurs canadiennes"

IMAGE EVALUATION 
TEST TARGET (MT-3) 




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23 WEST MAIN STREET 

WEBSTER, N. Y. 14580 

(716) 872-4503 



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CIHM/ICMH 

Microfiche 

Séries. 



CIHM/ICMH 
Collection de 
microfiches. 




Canadian Institute for Historical Microreproduclions / Institut canadien de microreproductions historiques 





Techilical and Bibliographie Notes/Notes techniques et bibliographiques 



The 
to t 



The Institute has attempted to obtain the beat 
original copy available for filming. Features of this 
copy which may be bibliographically unique, 
which may alter any of the images in the 
reproduction, or which may significantly change 
the usual method of filming, are checked below. 



□ Coloured covers/ 
Couverture de couleur 

□ Covers damaged/ 
Couverture endommagée 

□ Covers restored and/or laminated/ 
Couverture restaurée et/ou peliiculée 

□ Cover title missing/ 
Le titre de couverture manque 

□ Coloured maps/ 
Cartes géographiques en couleur 

□ Coloured ink (i.e. other than blue or black)/ 
Encre de couleur (i.e. autre que bleue ou noire) 

□ Coloured plates and/or illustrations/ 
Planches et/ou illustrations en couleur 



□ 



D 



Bound with other material/ 
Relié avec d'autres documents 

Tight binding may cause shadows or distortion 
along interior margin/ 

La reliure serrée peut causer de l'ombre ou de lu 
distortion le long de la marge intérieure 

Blank leaves added during restoration may 
appear within the text. Whenever possible, thèse 
hâve been omitted from filming/ 
Il se peut que certaines pages blanches ajoutées 
lors d'une restauration apparaissent dans le texte, 
mais, lorsque cela était possible, ces pages n'ont 
pas été filmées. 



L'Institut a microfilmé le meilleur exemplaire 
qu'il lui a été possible de se procurer. Les détails 
de cet exemplaire qui sont peut-être uniques du 
point de vue bibliographique, qui peuvent modifier 
une image reproduite, ou qui peuvent exiger une 
modification dans la méthode normale de filmage 
sont indiqués ci-dessous. 



□ Coloured pages/ 
Pages de couleur 

□ Pages damaged/ 
Pages endommagées 

I I Pages restored and/or laminated/ 



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D 



Pages restaurées et/ou pelliculées 

Pages discoloured, stained or foxed/ 
Pages décolorées, tachetées ou piquées 



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□Pages detached/ 
Pages détachées 



Showthrough/ 
Transparence 



□ Quality of print varies/ 
Qualité inégale de l'impression 

I I Includes supplementary matériel/ 



Comprend du matériel supplémentaire 

Only édition available/ 
Seule édition disponible 

Pages wholly or partially obscured by errata 
slips, tissues, etc., hâve been refilmed to 
ensure the best possible image/ 
Les pages totalement ou partiellement 
obscurcies par un feuillet d'errata, une pelure, 
etc., ont été filmées à nouveau de façon à 
obtenir la meilleure image possible. 



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Additional comments:/ 
Commentaires supplémentaires: 



This item is filmed at the réduction ratio checked below/ 

Ce document est filmé au taux du réduction indiqué ci-dessous. 

10X 14X 18X 22X 



26X 



30X 



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12X 



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20X 



24X 



28X 



32X 



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The copy filmed hère has been reproduced thanks 
to the generosity of : 

National Library of Canada 



The images appearing hère are the best quality 
possible considering the condition and legibility 
of tho original copy and in keeping with the 
filming contract spécifications. 



Original copies in printed paper covers are fîlmed 
beginning with the front cover and ending on 
the last page with a printed or illustrated impres- 
sion, or the back cover when appropriate. AH 
other original copies are filmed beginning on the 
first page with a printed or illustrated impres- 
sion, and ending on the last page with a printed 
or illustrated impression. 



The last recorded frame on each microfiche 
shall contain the symbol -^»-|meaning "CON- 
TINUED"), or the symbol V (meaning "END"), 
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Maps, plates, charts, etc., may be filmed at 
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entirely included in one exposure are filmed 
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method: 



L'exemplaire filmé fut reproduit grâc à la 
générosité de: 

Bibliothèque nationale du Canada 



Les image.« suivantes ont été reproduites avec le 
plus grand soin, compte tenu de la condition et 
de la netteté de l'exemplaire filmé, et en 
conformité i)\iec les conditions du contrat de 
filmage. 

Les exemplaires originaux dont la couverture en 
papier est imprimée sont filmés en commençant 
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dernière page qui comporte une empreinte 
d'impression ou d'illustration, soit par le second 
plat, selon le cas. Tous les autres exemplaires 
originaux sont filmés en commençant par la 
première page qui comporte une empreinte 
d'impression ou d'illustration et en terminant par 
la dernière page qui comporte une telle 
empreinte. 

Un des symboles suivants apparaîtra sur la 
dernière image de chaque microfiche, selon le 
cas: le symbole — ^ signifie "A SUIVRE", le 
symbole V signifie "FIN". 

Les cartes, planches, tableaux, etc., peuvent être 
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Lorsque le document est trop grand pour être 
reproduit en un seul cliché, il est filmé à partir 
de l'angle supérieur gauche, de gauche à droite, 
et de haut en bas, en prenant le nombre 
d'images nécessaire. Les diagrammes suivants 
illustrent la méthode. 



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CHARLES GUÉRIN 

ROMAN DE MŒURS CANADIENNES 



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CHARLES GUËRIN 

ROMAN DE MŒURS CANADIENNES 



PAU 



PIERRE-J.-O. CHAUVEAU. 



IN'I KODUCTIOX OK EknESI^ CxAO 



NON 



ILLUSTUATIOXS DE J.-B. LAftACÉ 




MONTRÉAL 
La Cie de publication de la Rev.e Canadienne 



1900 



V. - 






II. 



INTRODUCTION 



^^JÊ^OVT le uiDirlf lui C'aniida connaissait le titre du roman 
kYf'(M.t,{ ' <le M. Cluvuveau, C/no-lcs (iaérni, mais bien peu de per- 
LyojË^-'J sonnes l'avaient lu parmi la jeune génération. 
V^r^""^^^ Il y a déjà lon^rtemps (jue cet ouvrage était devenu 



introuvalile dans le monde de la librairie. L'auteur en fit pa- 
¥^ raître la première partie en l(S49-47, dans VAHm m de ht Revue 
(JiinddieiiiH', publié par M. Letourneux, à Montréal. En 1852, M. 
Clion ier en donna une édition régulière et complète, par livraisons 
niens!ielles. Les fascicules eurent une circulation considérable à 
Québec et à Montréal ; mais ils volèrent de main en main, s'épai'- 
pillèrent de(;à et tlelà, et rares furent les coliectioimeurs ([ui Us 
firent relier en volume. 

Ce roman de mœurs canadiennes de M. Cbauveau obtint un 
succès renjar(|uable. 

Plus d'une lectrice a versé des larmes en lisant les feuillets 
navrants et exquis du journal de Marichette, la charmante " fille 
d'habitant" trop longtemps oubliée par Charles (Juérin, l'étudiant 
en droit de Québec. 

Le problème résultant de la situation de la race conciuise (di.sons 
cédée pour ne déplaire à personne), en face de la race conquérante, 
e.st posé de main de maître dans ce roman dont certaines pages 
semblent ne <later que d'hier. 

L'auteur re(;ut, dans le temps, de nombreuses félicitations. M. 
de Puibusque, qui avait connu M. Chauveau à Québec, s'intéressa 
particulièrement à cette cvuvre, et il la fît connaître autour de lui. 

Parmi les témoignages flatteurs que reçut le jeune écrivain, se 
trouve la lettre suivante, du comte Charles de Montalembert, que 
l'on a bien voulu me communiquer. Elle est datée de la Roclie-en- 
Breny, — nom qui rappelle d'ardentes polémiques, — et romonte au 
temps où la poste ne transportait d'ordinaire, — et à grands frais, — 
que des co'is de poids minime. Ceux qui ont lu les ouvrages de 
Madame Craven reconnaîtront, dans certains passages de cette 
lettre, l'homme au cœur souffrant que fut toujours l'illu.stre défen- 
seur de la liberté de l'enseigneinent en France. 



INTRODUCTION 



" Château dila Hochi'-en-Hmnj ( Cùti-il'Or), 

<•(' /.'/ iii-liihrf tSflJ/. 
" Afnnsii'ur, 

" La IfJh'i' <iii»: mus luiirrz Juif /'/imitieii r lif iiK'criri' If •>(> mars i/r 
I auni'edfvuu'Vi' un m\i rtdreuiine </"'"" mois rfn inurs dr rmiiK'r /)r('sruli- 
pur M. (le. l'ailinsque. Jn nai pas roula vous rrpom/re avant d'à roi r lu 
If. Hrre. t/ne vous aviez la hontr di' m'i'u.rci/rr par la uu'uie orrasio,i. de 
nteus ddeherer celle, leehi.re efc'est arec uue eutière siuei'rite (/ue. je pu.is 
joindre mes /'e'Iirllallous aii.r remere'nuents doul je vous prie de reeeroir 
ici l'expression, .rai passe l'dye oli les roinaus in.tiU-e.sseiit heaarrmp : 
mais " ('/larles (îuerin " m'a séduit et s'est fait lire d\iu hont à l'autre, 
grâce au taldean animé i/u'll prcseuh' de la soeiété ean(idie)i)ie, i/râee 
aussi et surtout à la eouslaute élération de la pensée de l'auteur. A'' 
sti/le e.ivelleut du lii^re démontre en outre que, mus n'arez pas d'ejj'ort à faire 
jiour demeurer Jidcle aux meilleures traditions de la littératu re j'raneaise. 

" /juissez-moi ajouter à ee sajl'rdf/e j)urement littéraire le téntoiiiuiuje de 
la très vire rei-ontatissanee (/ue m'a inspirée eelte mari/ue de votre si/inpa- 
t/iie. Quand on a péniltlemeut traeé ■'<on sillon an milieu des ohstaeles et 
des mée(nu.ptes de toute nature, et surtout (/uand après riu(/l ans de vie 
/)ul)li(/ue on se trouve eoudamué it l'i laietion et à l'oli.seu rite, parée (fii'an 
n'a p((s voulu s'assoeier au.r palinodies de .ses eouteniporains et ('t 
l'ahais.sement de sou paifs, il e.st dou.r de rencontrer an délit des mers 
l'approliat'ioH d'une diue telle (pie la rôtre, monsien r. (.'onservez-iuoi, je 
je vous en prie, le liien.reillant .son venir dont riais m'honore-:. J'irai 
peut-être un, jour vous en remercier de rire roi.r, car j'éjn'ourr depuis 
loHfftemps le vif désir de risifer les Ktats-I'nis et le Canada. Je sais (/ue 
je retrouverai dans votre pai/s une ima(jv jidèle de la vieille France 
liaus ce (ju'elle arait de plus recommandalile. l.,a Providence, eu vous 
liétacliant, il ij a un siècle, de la mère patrie, vous a préservés des 
hiintenses alternatives d'anarchie et de despotisme oi'i elle t-e déliât depuis 
si longtemps et dont elle ne parait yuère disposée à sortir. 

" Si je .sarais le vioi/en de mus /'aire parvenir par uue voie siîre et 
éitonomi(/ue (/nel(/ues volumes, je m'empres.serais de vous euroi/er le 
petit nomlire (V ouvrages ijne j'ai publiés : mais, retiré comme je le .suis à 
la eamjHigne et iie séjournant (/ue par intervalle () l'aris, je ne puis 
m'adrcsser i/u'à la poste et je me home par cousiyiient à cette lettre (/ui 
vous portera des actions de grâces et l'assurance de la très hante considé- 
ration avec laquelle j'u. l'honneur d'être, monsieur, 
" Votre très humide et ohligé serviteur, 

" r. Cte de MONTAI.KMIiERT." 

La dernière appréciation canadienne de G/iarleft fhtériv que }e 
connaisse, a étô écrite par monsieur Tardivel, de la Vérité. Elle est 
élojïieuse et bien faite. 

Je ne doute pas (|Ue l'œuvre charmante de M. Chauveau olitienne 
auprès des lecteurs de 1!)00 autant de succès qu'auprès de ceux de 
1850. 



' ■ 



CHARLES GUÉRIN 

ROMAN DE MŒURS CANADIENNES 



LE DKUNIER .SOIR DES DERNIÈRES VACANCES 

L'EPOQUE oïl coinineiice rotte histoire 
V- lejeuno homme dont nous iilh)n,s ra- 
conter La vie intime iivait seize ans 
accomplis. Son frère aîné. Pierre, en 
comptait dix-nenC. Tous deux, comme 
le titre de ce cha))itre l'indique 
suiiisamment, venaient d'achevei' 
leurs études classiques. Moins âo-é 
de trois ans que son frère, Charles 
Ouérin devait à une imagination 
très vive et à son caractère quelque peu ambitieux, l'hon- 
neur d'avoir terminé en môme temps que lui le cours qu'il 
n avait commencé que longtemps après. 

En termes de collège, Charles avait sauté deux classes, 
tandis que l'aîné, doué d'aussi grands, sinon de meilleurs 
talents, avait jugé à propos de faire au pas ordinaire le 
même chemin que le cadet avait préféré franchir au pas 
de course. 

Le soir oîi nous allons foire connaissance avec eux, tous 
deux arrivaient ensemble au même but, et leur position 




8 



CHARLKS (aiKHIN 



était hi indme, à cette (liPérence près, que riin avait, pour 
l)ieii dire, liara.ssé «es lacuités intellectuelles, pendant (pie 
l'autre avait tatigiu' les siennes tout juste ce (pi'il fallait 
l»our les développer ('ouvenahlenient. 11 en résultait que 
l*i(!rre (îuéi'in, plus mûr d'ailleui-s et pluscaluie, était plus 
eu état (pie son IV^m'o de répoiidii; à la, (luestioii embar- 
rassante qui se dresse connue une a[)parition, au bout de 
tous les cours d'études, dans tous les pays du monde. 

(.^ue l'aire ? — Cela se demande de soi-uu^me, mais la 
réponse lu» vient pas comme on veut. IMus le choix est 
circonscîrit, plus il est dillicile, et chacun sait (p>e dans notre 
pays, il faut se décider entre quatre mots c[ui, chose épou 
vantable, se réduisent à un seul, et se résumeraiiMit en 
Euro[)e dans le terme <j;énérique de (/ocforat. Il faut de- 
venir docteur en loi, en médecine, ou en théologie, il faut 
être médecin, prêtre, notaire, ou avocat. En dehors de 
ces quatre professions, pour le jeune Canadien instruit, il 
semble qui/ ii\i/ i ))(is <le saint. Si pai- hasard ([uelqu'un 
de nous éprouvait une répugnance invincible [)our toutes 
les ([uatre ; s'il lui en coûtait trop de sauver des âmes, de 
nuitiler des cov[m ou de perdre des fortunes, il ne lui reste- 
rait qu'un parti à [)rendre, s'il était riche, et deux s'il était 
pauvre : ne rien faire du tout, dans le premier cas, s'ex- 
patrier ou mourir de faim, dans le second. 

Sous tout autre gouvernement (|ue sous le n(''»tre, les 
carrières ne manquent pas à la jeunesse. Celui (pii se voue 
aux ])rofessions spéciales que nous venons de nommer, le 
fait parce qu'il a ou croit avoir des talents, une aptitude, 
une vocation spéciale. Ici, au contraire, c'est l'exception 
qui fait la règle. L'armée et sa gloire bruyante, si belle 
par là même qu'elle est si péniblement achetée ; la grande 
industrie connnerciale ou manufacturière, que l'opinion 
publique a élevée partout au niveau des professions 
libérales, et sur laquelle Louis-Philippe a fait pleuvoir les 
croix de la Légion d'honneur ; la marine nationale, qui 






î 



CHAHLKS (iUKUlN 



9 



ottMid Hos voiles an vont plus largos qiio Jainais. ot, 
so('()tnl«'o par la vapeur, peut l'aire jjarcoiirir au joiiiie aspi- 
rant riiiiivory en trois ou (jinitro stations; le goni»; civil, 
les bureaux publies, la earriore administrative, ((ui utili- 
sent des talents d'un ordre plus paisible ; les lettres (pli 
conduisent à tout, et les beaux-arts (pii mènent partout, 
voilà autant de pcM'spectives séduisantes (pii attendent le 
jeune Kran(;ais au st)rtir de son collègiî. Pour le jeune 
('anadien doué desnn'''inescapaeités, et à peu près du même 
caractèi'o, lien de tout cela ! Nous l'avons dit : son lit 
est lait d'avance : prêtre, avocat, notaire ou nn''decin. il 
faut ((u'il s'y endorme. 

IMori'o (Juérin avait loiigtemps rétlécbi sur cet îiv<Miir 
exigu, et comme il s'était dit à lui-même (ju'il ne feriiit 
pas ce que tout le monde laisait, ou plutôt essavaitdo l'are, 
il venait d'annoncer à son l'rère une séparation, j)e i bien 
dire éternelle. Cbarles, aussi peu déi'idé (pie l'ic ire l'étais 
beaucoup, penclnui cei)ondant pour l'état ecclésiastique, 
vers le(iut-l le portaient des goAts sérieux, une eiitancc 
pieuse et des manières timides, (pu voilaient une ambi- 
tion et des passions naissantes très dangereuses pour un 
tel état. Ajoutons (pi'on avait promis de lui donner la 
troisième à faire, et que, sortant do sous la férule, il n'était 
pas facile d'avoir à la manier à son tour. Cette considé- 
ration, la pensée du respect qu'allaient lui porter dans 
quelques jours des camarades plus âgés (pie lui, (pii, apiès 
l'avoir tacpiiné l'année précédente, ne lui parleraient plus 
dorénavant que chapeau bas. et jamais sans lui dire rors, 
et l'appeler moiiNienr ; l'orgueil qu'il éprouvait par antici- 
pation des beaux serinons (pi'il ferait quand il serait 
prêtre ; tout cela entrait pour plus ([ii'il ne le croyait lui- 
même dans ce qu'il appelait «t vocation. 

Après en avoir reçu la confidence, Pierre avait combattu 
de toutes ses forces les projets de son frère. La journée, 
destinée en apparence à la chasse, à laquelle le futur régent 



10 



CHAKLKS GUERIN 



de troisième n'étaitguère adroit, et à la|)cclie,auiuseinent 
qui ennuyait prodigieusement l'aîné des deux jeunes gens, 
la journée, disons-nous, avait été réellement emplt)yée à 
des débats continuels. Fatigués de leurc courses et de leurs 
discussions, ils étaient assis sur l'herbe tout i)ros de la 
blanche nuiison paternelle, et, .silencieux, ilsc()ntenii)laient 
la nature grandiose qui se déroulait de tous côtés. Le spec- 
tacle qu'il y avait là était digne, en eff'et, de suspendre un 
instant leurs préoccupations ; il suffisait d'y plonger ses 
regards pour se laisser prendre à une de ces longues 
rêveries (pii. dans bi jeunesse surtout, ont tant de 
charme. 

C'était vers la fin d'inie belle après-midi du mois de 
septembre, et l'endi'oit natal des jeunes Guérin était une 
de ces riches paroisses de la côte <la ftid, qui forment une 
succession si harmonieuse de tous les genres de paysages 
imaginables, j)anorama le plus varié qui soit au monde, et 
qui ne cesse ([u'un peu au-dessus de Québec, où commence 
à se taire sentir la monotonie du district de Montréal, 

La maison de madame Guérin était peu éloignée de la 
grève, dont le grand chemin seul la séparait. C'était une 
longue bâtisse enduite de chaux, avec des cadres figurant 
de larges j)ierres noires autour des fenêtres, et une porte 
surmontée d'un petit fronton vermoulu, et appuyée sur un 
vieux perron de pierres, dont plusieurs tremblaient sous 
vos pas. Elle paraissait divisée en deux parties, et le toit 
de l'une était un j)eu plus élevé que celui de l'autre ; une 
petite j)orte au coin servait d'entrée à la partie basse, 
évidemment destinée aux serviteurs et aux passants. 
Cette maison n'était point celle (pi'avait habitée M. Gué- 
rin, mort il y a déjà si longtemps que ses enfants l'avaient 
à peine connu. Celle-là était une construction dans le 
goût moderne, située à deux arpents de l'autre, lambrissée 
de bois recouvert de sable brun, avec un toit à la japo- 
naise, peint en gris fer, et des raies blanches au bord ; il 



CHARLES (ÎUKHIN 11 

t 
y avait des persieime.s aux tenôtres, jusqu'à la porte du 

centre ; seulement les autres ouvertures formaient les 

vitraux assez mesquinsd'une boutique ou m<t(jashi de cani- 

l)agne. D'un côté de cette maison s'étendait une lop.gue 

rangée de peupliers de Lonibardie, servant d'entourage à 

un jardin ; derrière, on voyait plusieurs petits britiments 

d'exploitation, en bon ordre. ])eints tout récemment, et un 

niagni(i(pie verger. 

Tout cela appiirtenait depuis peu à un M. Wagnaër, 
étrangei' venu des îles de la Manche. La nuiison de 
madame (îuérin était ombragée par les branches toufl'ues 
d'un orme séculaire et gigantesque ; elle était sur une 
sorte de terrasse à hauteur d'homme, formée en partie 
par un de ces fouDiiLs ou caves à patates, «jue l'on voit de- 
vant ])resque toutes les habitations de nos campagnes. Sur 
une verte ])el()use (jui couronnait la petite ma(;onnerie du 
fournil, les deux écoliers étaient nonchalamment étendus. 

Devant eux coulait le Saint-Laurent, large autant ([ue la 
vue pouvait porter. Sur l'horizon se dessinaient bien 
lointaines les formes indécises des montagnes bleuâtres du 
noi'd ; une petite île verdoyante reposait l'œil au tiers de 
m distance, et semblait souvent, lorsque les vagues s'agi- 
taient, osciller elle-même, prête à disparaître dans le 
fleuve. La vaste nappe d'eau })résentait trois ou (juatre 
aspects différents, La marée nu)ntait dans hi petite anse 
au fond de laquelle étaient les deux maisons (jue nous 
venons de décrire : la brise s'élevait avec la marée, et 
l'eau plus épaisse prenait une teinte brune. A droite, on 
découvrait une grande étendue d'un azur tranquille ; à 
gauche, éclairée par un soleil d'autonnie, l'eau paraissait 
comme une large plaque d'argent incrustée d'or ; une mar- 
que d'écume blanche séparait cette partie de l'autre : 
c'était l'endroit où une petite rivière traversant un lit de 
cailloux se jetait dans le fleuve. 

Les deux côtés du. paysage étaient formés par les deux 



1 



12 



CHARLES (UTERIN 



pointes de l'anse, qni servaient de cadie au Heuve. Celle 
qui s'étendait à droite, beaucoup plus longue que l'autre, 
mais basse et à deur d'eau, était recouverte d'une riche 
végétation, et portait à son extrémité un groupe de mai- 
sonnettes blanches, et une petite église au toit couleur de 
sanguine, dont le ck)cher couvert de ter étamé, étincelait 
au soleil. Devant la maison de M. Wagnaër, un chemin 
étroit se détachant de la grande route, courait le long de 
la grève jusqu'à l'église. Au deh\ de cette pointe, tant 
elle était basse, on voyait encore le Heuve, dont le chenal, 
qui paraissait rentrer dans les terres, formait l'hori/on et 
se confondait pres([Ui' avec le ciel. 

L'autre pointe à gauche n'était guère autre chose qu'une 
batture de joncs, ])arsemée de gros cailloux rougoâtres, et 
dont la pente taisait une sorte de i)lan incliné, très com- 
mode pour les petites embarcations. Au détour de cette 
pointe, était la petite rivière dont nous venons de parler; 
on la nommait l<i rivière aux lù'rerisftes, et elle passait sur 
les terres de madame Guérin. Au delà se développait 
une chaîne variée de coteaux, d'anses, de j)romontoires, de 
forets, de villages, qui formait avec le Saint-Laurent hi 
demi-courbe d'un ovale. C'étaient tantôt des pâturages et 
des champs divisés niéthodi(iuement en de longues lisières 
jaunes, rousses ou vertes ; tantôt de beaux bosquets d'éra- 
bles au feuillage diapré par l'automne, aux teintes vio- 
lettes, rouge feu, orangées; ici de hautes et noii'espinières, 
là de petits sa[)ins écheloniiés sur la côte. Le graïul che- 
min (ou chenùndii, roi, comme on l'appelle), toujours bordé 
de blanches habitations, courait à travers tous les sites, 
gravissant les coteaux, descendant les })entes abruptes, 
longeant les jjointes, et suivant toutes les sinuosités de la 
grève. Des villages groupés sur le bord de l'eau, d'autres 
villages susper.dus au Hanc des montagnes éloignées, et pa- 
raissant superposés dans toute l'étendue des terres que l'on 
nomme len concesaions ; des églises dont les unes laissaient 



1 



CHARLES GITERIN 



13 



percer leurs clochers élancés à travers le feuillage et les 
toits de quelque gros bourg, tandis que les autres s'éle- 
vaient isolées sur le rivage ou sur quelque coteau loin- 
tain ; des anses, les unes sauvages, inabordables, formées 
de rochers à pic, les autres servant d'embouchures à des 
rivières, et recouvertes de goélettes, de bateaux, de aajeux 
et de larges pièces de bois, indiquant l'existence d'une 
certaine activité commerciale ; tel était le détail du vaste 
tableau qui, en remontant le fleuve, s'étendait jusqu'à 
l'horizon, décroissant et fuyant toujours jusqu'à ce qu'il 
parût rejoindre l'autre rive, à laquelle deux ou trois 
petites îles bleuâtres semblaient le rattacher ; de sorte 
que, si d'un côté le Saint-Laurent faisait l'effet d'une vaste 
mer, de l'autre il avait plutôt l'apparence d'un lac ou d'un 
golfe profond. 

Un ciel d'un bleu pâle, surtout à l'horizon, caché en 
])lusieurs endroits par quelques-uns de ces nuages bruns et 
blancs, lourds et épais qui sont particuliers à notre climat, 
complétait ce tableau qu'on n'embrassait pas d'un seul 
coup d'œil, mais qu'un léger mouvement de la tête faisait 
parcourir tel que nous vencms de le peindre. 

Le silence qui régnait dans cet endroit n'était inter- 
rompu que par un bruit monotone semblable à celui que 
font les deux pistons d'une machine à vapeur; ce bruit 
décelait la i)résence de quelques marsouins qui s'appro- 
chaient de terre. 

D'autres bruits, cependant, et d'autres objets ne tardè- 
rent pas à attirer l'attention des jeunes gens et à les dis- 
traire de leur muette contemplation. D'abord, une longue 
herse de ces oies indigènes que nous appelons outardes {otis 
tarda), du nom d'un oiseau du nord de l'Europe, et que 
les savants européens ont, en revanche, appelées aiiser 
Ganadensia, du nom de notre pays, remontaient le fleuve en 
le traversant, et faisaient entendre, à de longs intervalles, 
des cris plaintifs et prolongés. On pouvait encore les distin- 



14 



CHARLES GUKRIN 



li 



guer dans le lointain, comme des points noirs au-dessns 
de l'eau, lorsqu'une grande chaloupe parut, doublant à 
force de voiles la pointe de l'église. Les hommes qui la 
montaient étaient presque tous des pécheurs de Saint- 
Thomas ou de rislet, jeunes gens qui laissent chaque 
printemps les paisibles villages de la côte du sud, pour aller 
passer, dans les parages éloignés du golfe, un été de tra- 
vaux et de périls sans compensation valable, ni dans le 
présent, ni dans l'avenir. Ils portaient presque tous des 
chemises rouges et des chapeaux cirés comme ceux des 
matelots anglais, à l'exception d'un seul qui avait con- 
servé le gilet et la veste grise d'étofle du pays. La cha- 
loupe passait tout près de terre, si près que celui qui au- 
rait connu chacun de ces hommes aurait pu distinguer 
leurs traits. On entendait distinctement chaque parole 
d'une chanson qu'ils avaient entonnée et au refrain de 
laquelle les deux écoliers ne manquèrent pas de s'associer, 
en criant de toute la force de leurs poumons : 



C'est la belle Friinçoise, 
Allons gai ! 

("o.st la belle Françoise, 
Qui vont se marier, 
Ma luron lurette, 
Qui veut se marier, 
Ma luron luré. 



Comme si le hasard eut voulu toujours fournir quelque 
aliment nouveau à leur curiosité, lorsque la chaloupe se fut 
éloignée, ils entendirent le bruit rapide et régulier de 
([uatre avirons, et virent un canot de sauvages qui dépas- 
sait la petite île vis-à-vis d'eux, et se dirigeait droit au 
fond de l'anse. Vigoureusement povissée, la frêle embar- 
cation atteignit la grève dans un instant ; trois hommes et 
deux femmes furent à terre en moins de temps que nous 
n'en mettons à le dire, et tirèrent à eux le canot, qu'ils 
renversèrent afin de s'en faire un abri pour la nuit. Avec 



'^ 



CHAllLKS (JUKRIN 



16 



(les bniiiclies .sèches et du varec, (lu'ils raïuasscient sur les 
galets les plus élevés, ils alluiuèrent couiuie ils ])urent un 
petit feu autour (lu(jUol ils s'accrou[)ireut, susijendant à une 
espèce de faisceau composé de ((uatre ou cinq bouts de 
perche, une vieille chaudière de fer dans laquelle ils 
avaient préalablement déposé la .sutjamité de rigueur. Les 
couvertes de laine, jadis blanches, dans lesquelles ils se 

drapaient, les 
vieux chapeaux 
tle castor noir 
([ue portaient 
hommes et fem- 




mes, les plaques 
d'étain (|ui lui- 
saient sur leurs 
chemises d'in- 
dienne, formiiient une espèce de compromis bizarre entre 
la vie sauvage et l;i, vie civilisée. Après avoir quelque 
temps examiné ces nouveaux venus, les deux jeunes 
gens, sans se communiquer le fruit de leurs observations, 
levèrent la tête et a])erçurent par-dessus l'île les 
hautes voiles d'un navire marchand, qui apparaissait 
là comme par enchantement. Contrarié par le vent du 
nord-est, dont une légère brise venait de s'élever, ce vais- 
seau courait des bordées, et après s'être avancé un peu au 
delà de la petite île, il tournait sur lui-même, lorsqu'un 
coup de fusil se fit entendre à bord. On put remarquer 



16 



CHARLES GUERIN 



I ! 



en même temps, sur la grève au bout de la pointe de 
l'église, deux femmes, dont l'une tenait un jeune enfant 
élevé dans ses bras, et dont l'autre agitait un mou- 
choir. C'étaient lu mère et la jeune épouse du pilote qui 
guidait le navire jusqu'au Bic. 

Pierre Guérin ne put tenir à cette scène de famille. 
" Voilà, s'écria-t-il tristement, ce que je ne pourrai faire, 
moi ! Cet homme reviendra dans quelques semaines vers 
sa mère, son épouse et son enfant, et il échange avec eux 
un adieu touchant, comme s'ils ne devaient jamais se 
revoir. Mais moi donc, moi qui pars pour toujours, pas 
un signal, pas un mot, rien qui puisse indiquer à ma mère 
et à ma sœur, que je verrai peut-être là-bas sur la pointe 
comme ces deux femmes, que c'est moi qui passe, moi qui 
les abandonne ! Rien de semblable, je ne ferais que 
rendre plus terrible l'ennui qu'elles éprouveront ; je 
ne ferais qu'ajouter un détail de plus à tous les tristes 
détails de ma fuite. Oh ! c'est bien douloureux ! . . , .mais, 
ajouta-t-il résolument, il le faut ! 

— Dis donc que tu le veux. 

— Que puis-je vouloir autrement ? Que puis-je faire de 
bon ici ? Quand notre mère aura dépensé les débris de sa 
fortune à faire de moi un pauvre docteur de campague, ou 
un avocat sans causes, penses-tu que nous serons plus heu- 
reux tous ensemble ? A moins donc que je ne sois prêtre 
aussi moi. Vas-tu m'improviser une vocation qui vaille 
encore moins que la tienne ? 

— Mais où prends-tu que tu seras un mauvais médecin 
ou un pauvre avocat? Pourquoi ne parviendrais-tu pas 
comme tant d'autres? 

— Pourquoi ? Parce qu'il y a dans le monde des hommes 
qui sont faits pour être autre chose qu'avocat, et autre 
chose que médecin ! 

— Alors, laboure la terre que notre père nous a laissée. 
Cela vaudrait bien mieux que de labourer les mers comme 
Enée avec ses vaisseaux. 



CHARLr':S (JUERIN 



17 



— Puisque tu te mets à cheval sur ton Virgile, tu pour- 
rais bien ajouter : 

Fortuiiiitn.^ et ille Deox qui novit agrenten ! 

" Mais il s'en faut de beaucoup qu'on nous ait lait faire 
connaissance avec les dieux champêtres, ailleurs que dans 
les livres. Dès que nous avons eu l'âge de raison, on 
nous a enfermés entre quatre murs pour nous faire traduire 
du latin toutes ces belles choses que nous pouvons voir et 
apprécier de nos proi)resyeux. J'avoue bien que notre oncle 
Chariot a joliment l'air du dieu Pan ou d'un sylvain. En 
supposant qu'il voulût se charger de notre éducation agri- 
cole, il y perdrait son temps et ses })eines, et ma mère et 
lui n'y gagneraient (pie d'avoir un fainéant de plus à 
nourrir sur leur ferme. Ce serait le cas de citer encore 
Virgile, et de dire au bonhomme : 

Inneri-, Daphni, pirox, carpenl tua poma nepota / 

Ce que notre compagnon de classe, Bobinet, traduisait 
comme ceci : 

Dnphnis a sirré .ts poireaux et mix i^of pommes en compati:. 

A cette réminiscence burlesque, Charles, (juelque envie 
qu'il eût de sermoner son frère, ne put s'em[)écher de rire 
de bon cœur ; mais il ne tarda pas à revenir à la charge. 

— Écoute donc, si tu joignais à l'exploitation de la ferme 
celle du poncoir <re((u, dont maman parle tant, si tu élevais 
un moulin à scie sur notre rivière aux Ecreoinscs ; ensuite 
si tu établissais un petit commerce comme celui avec le- 
quel papa avait commencé sa fortune. . ." 

Pour toute réponse, Pierre ([ui avait pris son sérieux, 
indiqua du doigt la maison de M. Wagnaër. Cela voulait 
dire tout simplement : la place est prise. Aussi le futur 
ecclésiastique se rejeta-t-il sur un autre texte. 

2 



-â 



I! 



18 



CHARLES (JUÉKIN 



I i I 



— Puisfiue tu aimes tant la marine que tu ne veux rien 
entrejji'endre sur terre, pourquoi n'aclièterai.s-tu pas une 
goélette avec laquelle tu ferais la pêche à Gas[)é ? 

— Caboteur, n'est-ce pas? Cotai t bien lai)eine(rap])rendre 
l'astronomie et les sections coniques! C'est le sort des 
hommes de la chaloupe ({uo tu me i)ro})oses là, excepté que 
tu me tais l'honiieur d'y mettre un pont et d'élever un peu 
les mâts. Bien obligé, monsieur le curé! J'aimerais encore 
nneux le canot d'écorce de ces sauvages: avec cela, du 
moins, ou ne doit rien à personne. 

— Tuas raison, et sans compter que ces vilains petits 
voyages du golfe nous causeraient dos inquiétudes conti- 
nuelles. Ce serait à recommencer tous losaus. 

— Tandis, ajouta vivouiont Pierre, que vous m'oublierez 
après deux ou trois ans d'absence, n'est-ce pas? 

— Mou Dieu, (jue tu me fatigues ! Que veux-tu donc 
que je te dise? Tu n'es content de rien, tu prends tout 
en mauvaise part; toi le plus vieux, tu inedeuiandos con- 
seil, et tu mu dis ensuite que tu veux faire à ta tôte. Je 
t'ai dit ce <iue je voulais faire moi-uiôuie, et tu m'as rendu 
cent fois plus irrésolu, cent ft)is])lus tourmenté que jamais. 
Voyons, je n'ai plus qu'une proposition à te faire, écoute- 
la tran((uillenient. Tu sais bien, M. Wilby, ce grand 
Anglais mince qui a une si bonne place dans le gouverne- 
ment (je crois que c'est mille louis par année ; je ne sais 
pas ce qu'il fait, mais il ne sort pas à moins d'avoir quatre 
chevaux sur sa voiture, et comme il sort souvent, je crois 
bien (juc sa place consiste à se promener ainsi en gi and 
équipage pour faire voir à nos i)auvres gens conjuie c'est 
beau d'otre Anglais), eh ! bien, c'était un des anciens amis 
de notre père ;. . .je suis sûr qu'il te ferait avoir une place 
dans le gouvernement tout de suite. 

— Tout de suite ! Connue tu y vas ! Tout de suite ! Il 
faudrait pour cela venir du pays où j'ai envie d'aller. Tout 
de suite ! On voit que tu ne connais pas beaucoup ces 



CHARLES GUÉRIN 



19 



" 



gens-là. L'année où je suis entré an séminaire, j'avais une 
lettre de nuiinan à remettre à ton monsieur Wilby ; elle 
m'avait dit de le voir lui-mC'me, que je ferais connais- 
sance avec sa famille, que j'irais là les jours de congé ; je 
me présentai donc chez lui. Malheureusement c'était à 
quatre heures, il dînait ; j'y allai une autre fois à midi, il 
lunchaît ; à neuf heures du matin, il déjeunait ; à sept 
heures du soir, il prenait son thé. On me dit d'aller à son 
bureau, (pie j'aurais plus de chance. J'y allai sept ou huit 
fois, et je no pus jamais réussir à voir autre cho.se qu'un 
tas de petits Anglais musqués, qui avaient tous l'air plus 
impertinents les uns que les autres ; il paraît que ce sont 
ces petits individus, qui n'ont pas de barbe au menton, qui 
font, à très bon marché, l'ouvrage que M. Wilby est payé 
très cher pour laisser faire en son nom. Quant à lui, il 
mange quand il ne se promène pas, et il se promène quand 
il ne mange pas ; voilà ce que j'ai pu savoir de plus clair 
sur son compte. Enlin, un bon jour, je rencontre mon 
honnne dans la rue, je vas droit à lui ; j'avais toujours ma 
lettre dans ma poche : je la lui présente. Sais-tu ce qu'il 
m'a dit après l'avoir lue attentivement? 

— Il t'aura invité à déjeuner, à luncher, à dîner, et à 
prendre le thé avec lui ? 

— Tl m'a dit reri/ well. 

— Ensuite ? 

— Ensuite ? c'est tout. Après, quand il me rencon- 
trait, il ne me voyait pas. 

— Mais c'est une honte cela! Sais-tu bien que notre 
père s'est presque ruiné pour ce M. Wilby ; que cet 
homme-là n'avait presque rien quand il est venu ici, et 
que c'est avec de l'argent emprunté par l'influence de 
notre famille, qu'il a fait son chemin? Sais-tu que, du 
vivant de notre père, tous les étés M. Wilby et sa femme, 
et ses enfants, et ses domestiques, et ses chevaux, et ses 
chiens, et ses amis bien souvent, venaient s'établir chez 
nous pour des semaines entières ? 



■* 



20 



CHARLKS (.'JEHIN 



i II ' i 



i I 



I 1 



— Je Siiis tout eela, mon cher, et n'en suis pas étonné. 
Aii-tu donc oublié ton Horace ; Douer eris/elix ?. . . 

Va les deux jeunes gens répétèrent lentement et à l'u- 
nisson, avec un môme accent déjà remi)li de misanthropie, 
le célèbie disti([ue du poète malheureux, (jui, s'il fut ])lein 
de vérité dans tous les temps, ne s'appli-^ua jamais si bien 
nulle part qu'à ces braves t'amilles canadiennes, riches un 
jour du patrimoine de leurs ancêtres ou de leur propre 
industrie, mais bientôt dédaigneuses de la sphère hon- 
nête et modeste de leurs concitoyens, et empressées de 
renouveler au[)rès de la fastueuse société anglaise la fable 
du Pot de terre et du pot de fer. 

La conversation assez grave quoique enjouée de nos 
deux écoliers se serait indéliniment prolongée, si tout à 
coup deux jolies petites mains très blanches et très 
espiègles ne se fussent ai)j)uyées brusquement sur l'épiuile 
gauche de l'un et sur l'épaule droite de l'autre, de manière 
à les embrasser tous deux, tandis qu'une belle tète blonde 
aux boucles de cheveux soyeui-es et frémissantes se glis- 
sait sous leurs larges chapeaux de paille. Dire que deux 
baisers des plus bruyants, enlevés à chacune des joues de 
cette charmante tête déjeune iille, furent la punition de 
sa témérité, ce serait dire ce (jue nos lecteurs devineront 
bien sans nous, llàtons-nous toutefois d'ajouter que le 
tout ensemble, les doux petites mains, les beaux cheveux 
blonds, les joues vermeilles, ainsi (^ue des yeux très 
grands et très vifs, a|)[)artenaient à mademoiselle Louise 
Guériu, tlont le nom doit rassurer nos lectrices, c[ui jette- 
raient les hauts cris, si, dès le [)remier chapitre, nous per- 
mettions de telles familiarités à toute autre qu'à une 
sœur. 

Inquiète de hi conversation animée et prolongée que, 
d'une fenêtre de hi maison, elle avait pu suivre dans toutes 
ses phases, Louise avait hésité à intervenir dans des con- 
fidences dont on semblait vouloir l'exclure. Poussée à la 



J 



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(•HAKLIÙS (JUHRIN 



21 



de 

de 

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ux 
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lie, 

tes 

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la 



fin par une curiosité bien naturelle, nous ne dirons pus à 
son sexe, mais à son âfiçe (elle avait l'âge de toutes les 
romances et de toutes les pastorales, quinze ans ni plus ni 

moins), la rusée 



ïr ieiiue lillo s'était 
a])proclié(; sur la 
poiuti' du pied, 
juscpTauprès de 
ses frères à demi 
'•ouchés sur le ga- 
zon, puis s'age- 
uouillant douce- 
ment derrière 
eux, elle avait 
Fait cette brusque 
apj)arition (jui 
pouvait ])usser 
])our de l'étourdc- 
rie, mais (pii était 
de la diplomatie 
toute pure. 

— Voyons, mes 
paresseux, est-ce 
que vous n'avez 
pas fini de vous 
reposer sur l'herbe ? fit-elle avec une dissimulation char- 
mante. Vous ne craignez donc point l'humidité ? 
— Nous parlions de choses bien sérieuses, dirent-ils. 
— Tro[) sérieuses pour une petite fille, n'est-ce pas? Eh 
bien, remettez cela à demain ; Ji'aurez-vous })as le temps 
d'ici îi la ville de vous conter tous vos secrets ? S'il n'y 
avait que moi par exemple pour les écouter, vos secrets 
que tout le monde connaît,., .car, toi, Charles, ta soutane 
est déjà faite,. . .et toi, mon cher Pierre, tu ne sais pas 
combien j'ai hâte de te voir avec le bel habillement que 




M 



\v. 



ts 



CHAULKS (JUKHIN 



tu ne inauqucras pas do coiiiiiuuKltM' chez le tailleur le 
|)Iii.s à la uioile, dès (jne tu auras mis le pied h Québec. 
Sais-tu (juc tu vas taire un très beau cavalier, avec ta 
taille élancée et tes beaux cheveux noirs! Tu nie mène- 
ras au bal bien souvent, n'est-ce pas? alin que je sois bien 
lière de toi et bien heureuse. " 

Pierre était fort embarrassé pour répondre à toutes (hjs 
belles choses, lorsque la chudie de la petite église au bout 



de h 



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d'afti 



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nnon- 
cerent l AngêlU!*. Aussitôt les deux frères et la s(jeur, 
debout, et la tête nue, se recueillant, récitèrent lentement 
les versets de cette gracieuse prière qui, à trois reprises 
différentes, sanctifie la journée des catholi(|ues. C'était 
un spectacle touchant (pie de voir ces jeunes personnes à 
peine sorties de reulaïKîc, élever pieusement leur voix 
vers le ciel et résumei' dans leur naïve dévotion toute la 
jeunesse, toute la fraîcheur, toute la virginité de la nature 
à demi sauvage qui les entourait. 

Profitons de leur pose recueillie i)our <lonner d'eux le 
portrait ou plutôt l'esquisse que nos lecteurs ont droit 
d'attendre, et commençons j)ar notre héros principal. 

Charles Guérin était d'une taille et d'un tempérament 
délicats; ses yeux étaient d'un gris foncé, pres(|iie noirs, 
ses cheveux châtains; il portait, îiinsi que son frère, le 
capot hlea aux nervures blanches, unift)rnie des élèves du 
séminaire de Québec (*) ; mais si le costume était le même, 
la tenue de l'un était aussi soignée et recherchée que celle 
de l'autre était délabrée. Malgré les courses de la jour- 
née t près de deux mois de vacances, Charles portait 
encore comme au jour des examens, serrée autour de sa 



(*) l/étiiMissement de ce nom, ainsi que plusieurs autres du même nom, 
n'est pas, comine un étruntrer pourrait le croire, uniquement destiné A former 
les jeunes gens pour l'état ecelésiasiiquti. C'est un (•ollù<re, dont \n plus >rr»nd 
nombre des élèves entrent ilan- les firofessions lib^' raies, et deviennent, «iomme 
nous l'avons d jà dit, avocate, prêtres, notairns, ou médecins, oa natre chose quand 
ils le veulent et le peuvent. 



EL 



(UIAHLKS (ÎIIKRIN 



2l\ 



celle 
our- 
lait 
e sa 

nom, 



taille, la coiiitiiro de laine bicarrée, <|iii à cotte «'poque 
n'avait pas encore été remplacée par le ceinturon vert, 
beaucoup moins orij^inal, à notre goût. Un(^ propreté 
I»oussée jus(ni'à la co(|uetterie ré<rnait sur toute sa per- 
sonne ; ses cheveux peignés et lissés avec art, séparés sur 
le milieu (le la tête, retombaient en boucles presque sur 
ses épaules ; ses traits comme sa toilette avaient (juelque 
chose d'eiréminé; un menton à fossette et des joues rosées, 
un cou blanc comme celui d'une jeune lille, détruisaient 
jus([u'à un certain point l'idée que devaient douTier de son 
caractère, son tVont large et intelligent, et son nez légère- 
ment a<|uilin. 

Louise était le vrai ])ortrait de (Miarles, excepté (|ue son 
teint était encore olus blanc, ses joues plus vivement colo- 
rées, et sus chcivt tout à fait blonds. La teinte de tris- 
tesse empreinte parfois sur la ligure de son IVère, n'exis- 
tait jamais sur la sienne; un sourire doux et franc ne (quit- 
tait jamais ses lèvres, ses yeux pétillaient sans cesse de 
gaieté; enfin ce n'était pas et ce ne ])ouvîiit pas être une 
demalNcUe à ht inntle, cay elle était aimable et jolie dans 
toute l'acception vulgaire de ces deux mots. N'allons i)as 
omettre la couleur de ses yeux (c'est l'essentiel dans le 
portrait d'une jeune fille), et disons à regret (pi'ils étaient 
d'un bleu peu foncé, ce qui achèvera ])robablement de la 
dé[)oétiser ; mais nous déclarons que nous n'y pouvons rien. 
Sa toilette n'avait rien non plus de romanesque ; ce n'était 
ni le négligé de l'élégante (jui condescend à se faire campa- 
gnarde, ni le costume pittoresque de la vraie paysanne : elle 
avait tout simplement une robe d'indienne noire à petites 
fleurs bleues ; un tablier tout noir et d'une étoft'e peu recher- 
chée emprisonnait sa taille délicate ; le petit mouchoir de 
rigueur couvrait ses épaules ; elle était donc, pour comble 
de malheur, parfaitement décente. Petite et frôle comme 
elle était, on lui aurait plutôt donné douze ans que quinze. 

Un étranger n'aurait pas pris volontiers Pierre Guériii 






^\\ I 



24 



CHARLES (JUKRIN 



pour le frère de Charles et de Louise. C'était un grand 
jeune homme élancé et robuste ; ses traits fortement ac- 
cusés, son teint brun, ses yeux noirs et perçants, annon- 
çaient beaucoup de fermeté *A de résolution ; sa bouche 
avait une expression quelque peu dédaigneuse ; sa lèvre 
s'ombrageait d'une moustache naissante, due plutôt à la 
paresse qu'à la forfanterie, mais (jui lui avait valu plus 
d'un sermon ; ses cheveux longs et aussi noirs que vous 
pouvez vous les figurer, jouissaient d'un désordre peu élé- 
gant, que partageait avec eux le reste de sa toilette ; son 
capot, grâce à la disparition totale de la ceinture et des 
nervures, n'était guère reconnaissable, et demeurait ou- 
vert, faute de boutons et de boutonnières; en un mot, sans 
r.ucunn mauvaise volonté de sa part, il n'y avait plus chez 
ce jeune homme aucune trace de l'écolier. 

Mais il faut en finir avec nos portraits et nos descrip- 
tions. L'Angélus, répété par tous les clochers de la côte, a 
cessé de sonner; le vent de noi'd-est, qui monte comme un 
rideau noir sur le tleuve, souille déjà plus fort ; les teintes 
rouges du crépuscule s'effacent d'autant plus vite que le 
soleil s'est couché derrière un nuage, et les trois jeunes 
gens se dirigent vers la maison, devant laquelle les attend 
avec quelque iniï,atience madame Guérin, que nous ne 
retiendrons point sur le seuil de sa porte, aimant mieux 
vous peindre plus à notre aise, cette femme à l'extérieur 
sévère et imposant, viuoique jeune encore. 




CHARLES GUÉRIN 



25 



it un grand 
rteinent uc- 
ints, îiniion- 
sa bouche 
e ; sa lèvre 
plutôt à la 
t valu plus 
rs que vous 
Ire peu élo- 
ilette ; son 
ture et des 
iieurait oii- 
in mot, sans 
t plus che/, 

los descrip- 

e la côte, a 

comme un 

les teintes 

ite que le 

rois jeunes 

les attend 

e nous ne 

mt mieux 

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II 



MONSIEUR WAGNAER 

E lendenuiin, il n'était pas six heures qu'un bon 

' - . petit cheval canadien, à la crinière rousse, 

ÀfÊr •^4%d!?tfe'fe-.. attelé à une petite charrette d'habi- 

«rK^^flKff^-:-^: . tant, attendait paisiblement à la 

porte de madame Guérin... Une va- 
lise et uu u;ros sac brun renflé comme 
un ballon, ((uoique ce ne tut cer- 
taineiuent [)as avec de l'air, étaient 
déposés dans le fond de la voiture ; deux manteaux épais 
recouvriiieut le siège. Le ciel était sond)re et lourd ; il 
faisait froid, les vagues battaient avec force contre les ga- 
lets du rivage ; il ne pleuvait pas encore, mais c'était évi- 
demment là le début de ce <[ue l'on appelle une neuvaine 
de mai(V(iis teinp.'i. 

— Mon Dieu ! dit Louise, en ouvrant la porte, mou 
Dieu, ([uelle vilaiue apparence ! Au nu)ins vous n'ou- 
blierez pas de jeter vos manteaux sur vous. 

Ceci s'adressait aux deux écoliers, qui sortaient en même 
temps qu'elle. Us avaient mis chacun ])ar-dessus \qv\v copot 
iV écolier uu capot (VlmltUnut d'étofle gï'ise (hi payn^ai à capu- 
chon ; nuiis la prudence materiudle n'était pas encore ras- 
surée, puisque madame Guérin, qui les suivait, crut devoir 
aussi elle insister sur l'importance des manteaux. 

— Et puis, ajouta-t-elle, n'oubliez pas d'entrer chez tous 
les curés que vous connaissez le long de la route, pour vous 
réchauffer et vous reposer. Lorsque vous aurez faim, vous 
vous souviendrez que j'ai mis deux grosses galettes et du 
fromage dans le sac. J'ai bien peur, nuilgré toutes les pré- 
cautions, que la pluie ne vous pénètre, car ce ne sera pas 
rien que le temps qui se prépare !...Prouiettez-moi bien de 
ne pas continuer la route si vous êtes tremj)és. 



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26 



CHARLES GUÉRIN 



— N'oubliez pas non plus, ajouta Louise, de bien faire 
sécher vos bardes, ce soir et demain, car vous en avez bien 
pour trois jours avec les chemins que vous allez avoir. 

— Si je vous donnais des parapluies ? observa madame 
Guérin. Ah! c'est inutile, le vent vous empêcherait de les 
tenir. 

Il était bien clair que toutes ces minutieuses recom- 
mandations, dues en partie à la sollicitude de la mère et 
de la sœur, avaient aussi pour but de dissimuler la pro- 
fonde douleur qu'elles éprouvaient ; tout leur babillage 
était donc plus touchant que les plus touchants adieux. 
Au reste, et malgré elles, leur pâleur, leurs yeux rouges 
encore des pleurs versés la nuit, leur agitation nerveuse 
en disaient plus que les plus belles phrases. 

Chose étrange, les deux frères, de leur côté, ne parais- 
saient pas également affligés de leur départ. Doux grosses 
larmes coulaient sur les joues de l'aîné, mais la figure de 
Charles semblait, au contraire, toute rayonnante de joie. 
C'est que celui-ci avait remporté, ])endant la nuit, 
un grand triomphe ; c'est qu'il avait vaincu la cruelle dé- 
termination de son frère; c'est que, enfin, Pierre lui avait 
promis de chercher de l'emploi à (Québec, et de ne pas 
s'embarquer pour l'Europe, comme il se l'était proposé. 
Madame Guérin, qui ignorait toutes ces discussions, et avait 
toujours cru que son fils aîné allait })asser un brevet avec 
quelque avocat, madame Guérin s'étonnait à bon droit de 
la tendresse de l'un, et de l'indifierence de l'autre ; mais elle 
ne les embrassa pas moins tons deux avec une égale effu- 
sion de cet amour maternel si divin dans son essence, le 
seul amour (jui puisse se répartir et se répandre entre 
divers objets sans diminution ni injustice. Charles arra- 
cha fcon frère et s'arracha lui-même aux caresses de sa 
mère et de sa sœur. S'élan^ant vivement dans la voiture, 
ii prit les rênes, donnant à Pierre à peine le temps de se 
placer j)rès de lui, et lança le cheval au grand trot. 



i 



CHARLES GUÉRIN 



27 



se 



— Bonjour, monsieur Charles ! 

— Adieu, mes enfants ! 

— Bonjour, monsieur Pierre ! 

— Bon voyage ! bonne santé ! 

— Que le bon Dieu vous conduise ! 

Telles étaient les exclamations des serviteurs de la 
terme, qui, hommes et femmes, s'étaient réunis sur le bord 
du chemin pour assister au départ des deux jeunes gens, 
que plusieurs d'entre eux avaient vu élever. Mais ces bons 
paysans n'étaient pas les seuls spectateurs de cette scène 
de famille. De l'autre côté, à quelque distance sur la grève, 
deux hoinuiea d'une tnine et d'une contenance presque 
sinistres, avaient suivi avec intérêt ce qui venait de se 
passer. Il y avait même, dans la persistance du regard 
<le l'un de ces deux hommes, quelque chose de fatal. Aussi 
gtemp.s que la petite charrette put être vue, il eut 
oonstannnent les yeux fixés sur madame Guérin, qui ré- 
pondait avec son mouchoir aux signes d'adieu que lui fai- 
sait l'un de ses fils. Après que la porte de la maison se fut 
refermée sur les deux femmes, le môme regard resta attaché 
sur la porte elle-même, comme si cet homme eût voulu 
poursuivre, malgré tout obstacle, une perquisition obstinée 
et malveillante. Mais enlin, se détournant brusquement 
vers son compagnon : 

— Ah ! cela, fit-il, tu ne crois pas, maître Franc^ois, que 
j'en vienne à bout ? Tu ne me connais donc pas ? 

— Ah ! dame !. . . je vous connais et je ne vous connais 
pas, monsieur Wagnaër. Aujourd'hui ça me paraîtra que je 
sais toutes vos finesses sur le bout de mon doigt,. . . et puis 
demain vous allez en inventer d'autres. Tout vous réus- 
sit ;.. . .mais pour la terre des Guérin, voyez-vous, c'est une 
autre affaire. Vous avez déjà manqué votre coup trois ou 
quatre fois, et pendant ce temps-là les jeunes gens ont gran- 
di, ils vont faire leur chemin dans le monde, et puis. . . . 

— Et puis, uuiître François? 



IPIÎ I 



28 



CHARLES GUÉRIN 



!;|: 

m 



II 



— Et puis. .. .clame !... .voyez-vous, c'est que j'ai lu, 
il y a bien longtemps, une histoire comme ça, d'un grand 
seigneur qui avait un beau château, et qui voulait à tout 
prix chasser un pauvre homme qui avait sa cabane tout 
près du château. Cette histoire-là a bien mal tourné pour 
le seigneur. Je crois qu'on appelle ça une farahole. 




— Tu veux dire une parabole. C'est que je me moque 
joliment des paraboles, moi ! Tu ne sais donc pas qu'il 
me faut cette terre ? Tu ne sais pas qu'il me la faut absolu- 
ment ? Ah ! la diablesse de femnie. Il me la fallait en effet, 
il me la fallait, surtout pour avoir la terre. Mais à présent 
qu'elle a tant fait la grande dame ; à présent qu'elle m'a 
repoussé, moi veuf comme elle, et beaucoup plus riche 
qu'elh , . . . ma foi, elle s'arranger-i comme elle pourra, je 
prendrai le h'œit, comme disent les habitants (1), et je lais- 

(1) BiV« se tlit, iliins nos CMiiipajines, pour ^'cre, hien immohilirr. La signifi- 
cation ainsi rofitreilile do vii tnfit, montre l'attacl\enient des Canadions-FrançHis 
pour la propriété foiicièro. L'.Aiijçluis dit my <joo(h, on [«irlant «le ses iffitx, da 
«on mobilier. 



i 



1 



1 j a 



m 



CHARLES GUÉRIN 



29 



serai la temiue. Ce sont mes principes, vois-tu. J.'essaie 
d'abord à exploiter les gens à leur profit ; ça me paraît 
juste et raisonnable que l'on fasse du bien aux autres en 
s'en faisant à soi-même. Par exemple, quand les gens 
sont assez betes pour ne pas me laisser faire,. . . .alors tant 
pis pour eux, je les exploite connue je puis, car il- faut 
toujours exploiter. 11 faut tout tourner à son profit, sans 
se gêner j our personne ; . . . autrement ça n'avancerait à 
rien. C'est là la règle fondamentale du commerce. Ap- 
l)rend!^ cela, mon pauvre François. 

— Comment dites-vous cela, monsieur? 

— Exploiter, mon pauvre François, exjilolter ; c'est le mot. 

Lusoriéfé, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme. 

Plus je regarde cette rivière aux Écrecluncs, plus je pense 

en effet <|ue l'exploitation de cette paroisse ne sera pas 

complète tant que je n'aurai pas construit deux ou trois 

moulins là-dessus. Le seigneur a été assez peu rusé pour 

ne pas consentir à exercer son privilège en ma faveur (1). 

S'il eût voulu seulement s'entendre avec moi, wowh faisions 

sauter cela des mains de la belle veuve, sans qu'elle eût le 

moindre mot à dire. Avant dix ans peut-être, M. de La- 

milletière aurait reçu de superbes (ods et ventes, trois ou 

(juatre cents louis dans le moins,. . .. tandis que, avec ces 

Gaérin, ça va rester à ne rien faire. La mère a été assez 

folle pour faire étudier ses enfants: ça veut dire qu'ils ne 

feront jamais rien de bon, i-ien que des grilfonneurs de 

l)ai)iei-,. . . . voilà tout. . . . Miséricorde ! un si beau nxiter 
jioioer ! Mais les vieilles noblailles comme ce M. de La- 
milletière,. . . .ça n'a pas la moindre idée des spéculations. 
Laisse faire, pauvre François, si je puis seulement acheter 
un petit bout de seigneurie, tu verras comme j'en décou- 
vrirai, moi, des droits féodaux ! 

(1) Dans i.msfuio loiilos les sei^riieuries du IJas-CiUui.Ia, les seijrncnrs îivnient 
cil |.r.'i„ii(laieiit iivo.r im droit, exclusifà loiitcs \vs plaça d, viimlin. (I.'alnili- 
tK.ii ,1e la loiiuro soigiiourialo, en 1S54, a mis fin à œs prétentions dos soi- 



'41 






'â\ 



Il f'K 



30 



CHAULES GUÉRIN 



— Il me semble pourtant, monsieur Wagnaër, que je 
vous ai entendu parler de ces choses-là d'une' tout autre 
façon. Les gros marchands anglais qui viennent vous 
voir quelquefois. . . . 

— Font bien du bruit contre la féodalité, n'est-ce pas ? 
....Eh bien ! ils sont comme moi, ils ne pensent qu'à 
acheter des seigneuries, et je t'assure que quand ils en 
auront, ils sauront les faire valoir. Mais pour le présont, 
ce n'est pas une seigneurie, c'est cette terre seulement, 
c'est cette maudite rivière qu'il me faut. Dire que ce 
vieux Jérôme Deschenes n'a jamais voulu me vendre son 
hypothèiiue de deux cents livres, même à dix pour cent, 
de prime, sous le prétexte qu'il a eu autrefois de grande» 
obligations à ce M. Guérin. , . - 

— Faut que ce bonhomme-là ait une dure mémoire ! . . . . 
Tenez, M. Wagnaër, voulez- vous que je vous dise ? ofllVez- 
leur encore une fois un bon prix pour leur terre, et soyez 
sûr qu'ils finiront par vous la vendre. Ils disent que 
Pierre va faire un avocat ; sa mère aura bien de la [)eine à 
le pousser jusqu'au bout. . . .Vous aurez leur fnen sans tant 
de mani(jai)C€fi (1). 

— Comment, monsieur Pierre Guérin vise au barreau ! 
C'est un Vallières ou un Moquin en herbe que nous avons 
si près de nous ! Mais c'est superbe !. . . .Je croyais qu'il» 
allaient faire des notaires tous les deux. Un avocat ! 
c'est justement l'homuie qu'il me faut. De ce temps-ci 
les avocats me mangent, et si j'en avais un dans ma 
famille. ... 

— Vous mangeriez les habitants à vous deux ! 

— Non ; uiiiis ça m'épargnerait bien des frais, et ça 
serait de bon conseil. Quel âge a-t-il ce jeune homme ? 

— Dix-neuf ans. 

— Et Clorinrle en a dix-sept; mais ce serait tme 
affaire m;v -•■.ifiqiie ! . . . . La fille prendrait la place du 

il u V.- ' -'trigues— superclierio- mék'es d'hésitation — tripotage. 



..M 



CHARLKS CJUKRIN 



SI 



ça 



père, le IîIh prendrait la place de la mère, et tout s'arran- 
gerait à merveille," njoiita M. Wagnaër, comme se parlant 
à lui-même. Puis il parut réflécliir profondément, regar- 
dant de tempsen temps la maison de nuulame Guérin. Sou 
couipnguon se taisait connue lui. A les voir tous deux con- 
templer d'un air de convoitise ce patrimoine de la veuve et 
de l'orphelin, on aurait dit deux malfaiteurs décidés à ten- 
ter durant la nuit quelque coup de main, et cherchant pour 
cela à prendre une connaissance exacte des lieux. Le cos- 
tume du marchand et de son commis n'aurait pas médiocre- 
ment contribué à conlirmer cette hypothèse [)eu chnritable. 
Ils avient chacun de vieilles casaques de gros drap bleu, 
sales et trouées, de vieux chapeaux cirés et de grandes 
bottes de peau de bœuf, couvertes de boue, et ni l'un ni 
l'autre de ces messieurs ne s'étaient rasés dej)uis plusieurs 
jours. 

M. Wagnaër était un homme trapu, surchargé d'embon- 
point; son visage était rouge, mnniué de ptîtite vérole, 
et comme frotté d'huile ; son nez [)lat. ses soui-cils épais et 
roux, ses yeux petits et cironnés, ses lèvres é[)aisses, sa 
bouche très grande et laissant voir deux su[)erbes rangées 
de dents qui auraient fait honneur à un aiiimal féroce. 
Avec cette formidable mâchoire, M. Wagnaër aurait pu 
exploiter toute la création. 

M. François Guillot était un garçon mince, efflanqué, 
au visuge paie et maigre, aux bras longs et décharnés. Jl 
y avait sur sa ligure et dans toute sa ])ersonne un nir 
d'itiiiocence dont un physionomiste habile aurait fait 
promptement justice, en la classant tout de suite paririi 
cette espèce de gens pour ipii fut créé le proverbe : II. fait 
l'âne pour avoir <Ie Vavoiue. 

C'était précisément l'agent et l'intermédiaire qu'il fallait 
à M. Wagnaër auprès des habitants, naturellement soup- 
çonneux, et qui l'étaient à bon droit à son égard. Ceux qui, 
se défiant du maître, croyaient duper le commis, n'en 



M 



> ê 









32 



CHARLES OUKRIN 



étaient que mieux dupés eux-nieiues. Obligé de dissimu- 
ler son intelligence durant les trois quarts de la journée, 
le pauvre garçon s'en dédommageait aux dépens de son 
maître, durant les heures d'intimité et de confidence, et 
celui-ci lui pardonnait sa hardiesse d'autant plus volon- 
tiers qu'il entourait lui-même de peu de mystère son 
égoïsme et sa cupidité. 

Une visite qu'ils taisaient régulièrement tous les matins 
et tous les soirs à des nasses qu'ils avaient disposées sur 
la grève de la petite île, avait amené ces deux ])erson- 
nages à l'endroit où nous les avons trouvés. L'heure 
favorable pour enlever le poisson étant pi'ès d'arriver, ils 
ne tardèrent pas à diriger leur attention vers le lleuve, et 
voyant où en était la marée, ils (|ui itèrent la clôture sur 
huiuelle ils étaient appuyés tous deux. Le grand canot de 
bois ai)proprié à cette expédition, fut bientôt misa flot, et, 
le conduisant eux-mêmes, ils s'éloignèrent rapidement au 
milieu des vagues bruyantes et couronnées d'écume. 




CHAKLKS (ilJKHlX 



38 



III 







UN (X)UI* 1)K XOKD-MST 

KST i>()iii' 11- district de (,)iu'l)i'(' un vé- 
ritiihlc llciiu (|iio le viMit du nord-est. 
C'est lui ([iii, iieiidiiiit des semaines 
entières, promène d'un bout ù l'iuitre 
du l»iiys les hiMimes du golfe. C'est 
lui qui. au milieu des journées les 
])lus chaudes et les plus sèches de 
rét(';, \()us enveloppe d'un liiu'eul 
___ ^ _ humide et tVoid. et déi)ose dans 

chaiiue poitrine le ueiine des catarrhes et de la pulmonie. 
(l'est lui (jui interrom|)t, i)ar des pluies de neui'ou dix jours, 
tous les travaux d(^ l'auriciUture, toutes les jjromenades 
des touristes, toutes les jouissaïu'es de la vie champêtre. 
C'est lui (|ui. durant l'hiver, soulève ces i'ormidables 
tem|)ètes de neige ((ui iuleri'ompent toutes les com- 
munications et blo(jueut cha([ue habitant dans sa de- 
meure. C'est lui enfin, (|ui cha([ue automne pi'éside à ces 
fatales bourras([ues, cause de tant de naufrages et de déso- 
lations, à ces ouragans répétés et prolongés (jui à cette sai- 
son rendent si dangereuse la na\'igation du golfe et du 
lleuve Sivint-Laureut. 

Dès (piil comnuMice à souiller, tout ce (jui. dans le 
paysage, était gai. brillant . animé. Nclouté, gazouillant, de- 
vient it'rne, froid, inoi'ue. silencieux, renfrogné. Un ennui, 
un malaise décoiirageant pénètre tout ce <pii vous touche 
et vous environne. Bientôt des j)rumes légères, au.x 
tbruu's fantastiques, l'asent en bondissant la, surlace du 
ileuve. Ce n'est que l'avant-garde de bataillons beaucoup 
plus furmi(bibles, ([ui ne tardent pas à i)araître. Alors 
vous chercheriez eu vain un rayon de soleil, un petit coin 
de ce beau ciel bleu si limpide, qui vous phiisait tant. 



34 



CHARLES (lUKHIN 



Sur un fond de imaj^es d'un gris sale, i)assent ra])ides 
comme den llôcheH, ce.s meuie.s brunies, qui se succèdent 
avec une émulation, une opiniâtreté désolante. On dirait 
tantôt la hlaïuîlie fumée du canon, tantôt la tuméo noire 
d'un bateiiu à Viqx'ur. Tantôt elles dausent couinie des 
fées ca[»ri'jieuses, aii\ vêteuieuts d'écume, sur la crête des 
vagues, tantôt elles [)assent dans l'air d'un vol assuré, 
connue d'imuienses oiseaux de proie. (iuel((uefois leur 
vitesse semble se ralentir, elles paraissent moins nom- 
breuses ; déjà vous crove/ entrevoir en quelques endroits 
une luuiière vive iu)mme celle du soleil, vous a[)erceve/, 
même à la dérobée quebjue cliose de bleuâtre ([ui res.semble 
au (iruuunent ; vous vous dites que les bruuies s'épuisent, 
que vous aile/ bientôt en voii- la (in : vous vous trompe/,, 
elles passeront toujours. Le golfe en contient un résui'voir 
inépuisable. 

Une journée uuiussade, quebiuefois deux, s'écoulent 
ainsi. Puis vient une pluie froide et line, qui va- toujours 
en augmentant, jusqu'à ce qu'elle se transforme en véri- 
tables torrents, poussée (ju'elle est par un vent inq)étueux. 
Tout le jour et toute la nuit, et souvent plusieurs jours et 
plusieurs nuits, ce n'est qu'un même orage, uniforiue, con- 
tinu, persévérant. Pendant tout ce temps la pluie tombe 
comme dans les plus grandes averses, la fureur du vent se 
maintient à l'égal des oui-agans les [)lus terribles. Il 
semble que le désordre est deveini [)ermanent, que le 
calme ne pourra jamais se rétablir. Cependant cela cesse ; 
mais alors recouiuience l'ennuyeuse i)etite pluie froide, 
plus désagréable et plus malsaine que tout le reste. Entin, 
\ni bon jour, sur le soir, éclate une épouvantable tempête : 
ce n'est plus le vent de nord-est seul ; tous les enfants 
d'Ecole sont conviés à cette fête assourdissante. C'est ce 
(jue l'on nomme le coup du revers. Cela termine et com- 
plète la nenralue de mauvais temps 



i 



CHARLES (JUÉRIN 



\iô 



i 



Huit jours après celui où nous avons vu partir les deux 
jeunes (fuérin, les liahitunts de la côté du snt/ avaient 
éprouvé tout ce ((ue nous venons de décrire. Ils en étaient 
rendus à cette dernière l)()urras(|ue. (pii. si elle n'est pas 
charuianle par elle-uiêuie. a touj(jurs cf.da d"ainud.)le : irêlrc 
la (Icniièrr. 

C'était le soir. Miidiinic (lué'rin et la jeiiiu' Louise 
étaient assises près d'iiiu' lahlc dans la grande salle (pli 
tbiMuait avec deux petits cabinets et la cuisine ou sullc i/cs 
yrihs, la seule partie habitée de la uiaison. Le reste com- 
prenait (K'ux salons liien meublés, et quatre auti'es petits 
cabinets ou c/niiii/irts à ((iiicIk r. Ces ap[)artements situés 
à la. suite des autres et sur le luéuu; ni veau étaient fermés 
à la ciel", et ne s'ouvraient ([ue dans les grandes occasions. 

Dans la -sullc des (jeux un^ l'eu bien uouri'i rem[)lissait 
ITitre et illuminait de clartés inégal(!s et intermittentes, 
cette chambre, la plus grande de la maison. Autour du 
fover étaient rassemblés tous les serviteurs de la ferme et 
(pielques-uns de''leurs amis. Ou faisait vkA'w (Xqs, hlês d' Inde 
(é[)is de maïs), et vieillards, jeunes gar(jons et jeunes lilles, 
avec une gaieté qui sendjlait narguer la tempête, se 
livraient à cette occupation favorite des soirées d'automne. 
La [)orte (pu faisait comniuni(iuer les deux ap[)artements 
était ouverte, et de sa place madame Guérin pouvait sur- 
veiller tout ce qui se passait dans la })etite réunion où 
.se trouvaient [)lusieurs <-(ir<d'ni:-- et [)lusieurs hJondes. 
Louise faisait une lecture à sa mère. I^e livre dans le(£uel 
elle lisait était du petit nondjre de ceux ({ui avaient 
échappé hVanfoddfr.. fait par l'avis du curé de la paroisse, 
de presque toute la bibliothè(pie de M. Guérin. 

C'était V Hlsfoire tjéiiénde des coijikjcs. Ta)ulis (|ue la 
jeune fille lisait d'une voix douce et émue, la bonne 
maman enchaînait avec une merveilleuse rapidité les 
mailles d'un tricofa<je qu'elle destinait à l'un de ses Hls. 

— Mon Dieu ! dit-elle, que ce pauvre Pierre est heureux 



■M 



36 



CIIAHLKS (il'KlUX 



de lit' |»iis C'tw) sur imo ÎU' (h'sortt^ ('omiiic ce jcMiiic iiiiitulot 
nujilîiis. lui (jiii use t;iiit de piiiri's de luis ut de liardcs 
de toute espèce ! 

— (^Uiiiil à celii. dit Louise, il u'v iiurail pus eu assez 
de l'euilles de palmier poui' lui. ui assez de peaux de liêtos. 
Savez-vous (|ue (yliarles est un vrai Ijijou auiu'ès de lui. 

— C'est vrai, mais ce pauvre eul'aut. il ne faut pas lui on 
vouloir. Il se donne tant de peine. J'ai dans l'idée (pie 
ee seia lui (pu relèvera la l'amille ;... mais continue la lec- 
ture. 

— ,l(' ne sais pas. maman, celle U'clure commence à me 
dé|)hiire et à me i'aircî peur. Mnlendez-Nous le \('Ul '.' S'il 
allait se jiasseï' poni' tout di' bon des choses connue celles 
([lie nous lisons ! (,Mie (;a doit être elVra\ant un nau- 
frage ! 

— Lis toujours, ma cln^-re. Avant de nouseouchei'. nous 
dirons un Mi nnutu't pour ceux (pii sont dans U' danu'er. et 
un Dr /iro/inn/ls \){)ur\efi cU'i'iuits. 

Lt la (.locile jeune lille reprit sa lecture. 

Les bruits ((lU' l'on entendait du dehors n'a\aienl en 
eU'et rien de bien rassni'ant. .V tra\ers les codais de la 
tourmente on distinguait, comme une basse continue, le 
lugubre vent du nord-est. Le choc des vagues (pii res- 
semblait à un glas funèbre et lointain, le l'roisseuient du 
l'euillagi^ et le cra(piement des branches du gi'osornie près 
de la maison, les siiUements du vent dans la cheminée, 
aigus et sti'idents comme les miaulements de [)lusieurs 
chats en colèi'e ; tout cela Taisait une bien tri;jfe divei'siou 
îiux lires bruyants que l'on entendait dan.i 1 autre salle. 
Louis(î, ini))ressi()nnable coiume on l'esi t( ujours à son 
Tige, ressentait une vague terreur (pie ne i)artageait pas 
sa mère. . 

D'une grande expérience, d'un esprit élevé, d'une 
volonté opiniâtre, cette digne femme croyait dans ce mo- 
ment toucher à la fin d'une lutte qui avait duré plusieurs 



i 



('I1A15I.KS (il'KItIN 



87 



(lu 



îmni'i'M. (Jette [xMisc'i' «'tnit soiilo au tbml do son ilinc : lu 
Icctiiro ((u'oUo sel'îiisiiit l'iiirclii tiuioté (iirollc voyait tout 
prrs d'elle, la teiii|M*le ((u'idle entendait num'ii'. n'elUeu- 
raient que la surface de son espi'it. 

M. ( luc'riu (''lait mort jeu;n' et |ii'es((ue soiulainenu-nt . 
laissant iuh' succession eniiiuil)i'«'e. des alVaii'es dilliciles. 
(|u"il aurait pu uu'ner lui-même à hien. mais (|u"ii ('tait im- 
possible à tout autre de terminer. il a\ait contracli'' 
(|nol(|Ues dettes assiv/ considérahU's. pour t'-tendre son com- 
nu'i'ci' et construire la ladlenniison (|u"il hal)ita seuU'ment 
(jU(d<pu's ainnu's. ahandonnant la denn'ure pati'rmdle à ses 
frères, l'un mari»' et à la tôte dune nombreuse tanulle. et 
Tant re ct''lil»ataire : c"t'tait foiich' ( '/mr/nf, ilowi purlaienl 
nos dciiN j(Mim's u'eiis au coinnieucenu'nt de notre rccit. 
Sans mu' circonstance Kieu (''trani:»'. madame (onuan aurait 
pu. sinon continuer le nt''.iidce de son mari, du moins li- 
«(iiider a\'ec h' temps les dettes ipTil lui a\ait l('\<:ii<''es et 
consei'vei' une position t rès indi'peudan te La seule per- 
sonne «pii eût une forte réclamalion contre la succession 
de M. (!u(''rin. était le hrave DéeliC'iu'. riche enitixateur, 
homme honnête et généreux, (|in \\v. pouNait inspirer 
aucune im|uiétude. Les autres dettes avaient été contrac- 
tées en\(M's dilférentes maisons de commerce de ()m'd)ec ; 
la créance la plus forte parmi celles-là. ne s'élevait |)as à 
plus (1(! cent louis. Tous les créanoiovs ,seml)laieut être 
dans les disjjositions les plus la\()ral)les ; plusieurs avaiinit 
même ollert une nniuse de la moit ié. accordant, jiour le 
reste, les term(;s les plus faciles. Madame (Inérin se 
croNait donc parfaitement sure. lorsi|u'un jour il se pré- 
senta chez elle un petit épicier jersais. à ([lù elle (U'oyait 
devoir tout an plus (piarante ou eincjuante louis. (Joinine 
ce monsieur lui parlait avec beaucou]) d'assurance, et assez 
peu de politesse, elle lui offrit de régler immédiatement 
ses comptes. Quelle ne fut ])as sa surprise, lorsque le 
petit homme tira de son portefeuille des créances au mon- 



3S 



CHARLKS GUERIN 



lit 

iiii, 



tant de sept cents louis, dont il était devenu l'acquoreur, 
et dont il montrait les titres en bonne forme ! 

M. Wagnaër (c'était lui), voyant (ju'il ne recevait que 
peu de chose de sa petite obligation, l'une des plus ré- 
centes, avait eu recours à cet expédient, peu risqué d'ail- 
leurs, vu les biens considérables de la succession Guérin. 
11 avait meuie réalisé par cette transaction ce qu'il appe- 
lait un honnête profit. Plusieurs personnes qui n'auraient 
pas voulu exercer elles-înémes des poursuites contre uue 
famille respectable tombée tout à coup dans le malheur, 
s'étaient contentées d'une moindre somme que celle qui 
leur était due : car la ccénérosité et la délicatesse de bien 
des gens sont ainsi faites, ((u'elles s'escomptent d'après un 
certain tarif, et que Ton est tout fier de soi-même lors- 
qu'on s'est déchargé sur quelque homme bas et uierce- 
naire, d'une besogne ([ui nous parait odieuse. 

Le premier moment de stu])eur pas.sé. madame Guérin 
.s'était vue forcée de compter avec les exigences du nou- 
veau veuu. Au bout de quelques jours, M. Wagnaër se 
trouva possesseur de tout le fonds de magasin, de la belle 
mai.son, et de ses magnifujues dépendances; pour obtenir 
ce résultat, l'épicier avait ajouté, à la quittance de toutes 
les obligations dont il était porteur, quatre cents louis 
payés couiptant. Cette somuie fut euiployée à payer les 
autres dettes, une seule exceptée, comme on l'a vu. et à 
rem^>^tre sur un bon pied la ferme que les frères de M. 
Guérin avaient un peu négligée. 

Ce ne fut pas pour la pauvre veuve une médiocre humi- 
liation que de retourner habiter la maison qu'elle et son 
mari avaient (piittée, quelques années auparavant, pour 
une demeure i)lus élégante, plus agréable, disons-le aussi, 
plus jn-étentieuse, et dont la construction avait excité 
dans l'endroit beaucoup de petites jalousies. Ce (jui ren- 
dait ce déménagement plus pénible encore, c'était l'inévi- 
table expulsion des parents de son mari. L'oncle Chariot 



CHARLES GUERIN 



39 



• les 

et à 

e M. 



demeura seul à la tête de la, ferme. Sa présence était uon 
seulement utile, mais même indispensable. 

Malgré tous les inconvénients qui semblaient contrarier 
sa résolution, malgré les sentiments pénibles qui devaient 
empoisonner son séjour prolongé dans une paroisse où elle 
s'était vue riche, puissante, honorée, madame Guérin re- 
fusa avec persistance l'offre très mesquine d'abord, puis 
rapidement portée à une somme i'ai.sonnable, que M. 
Wagnaër lui j)roposa pour ce qui lui restait de pro- 
priétés. Elle préféra vivre îivec la plus stricte économie, 
s'imposer les plus dures privations ; elle préféra même re- 
trancher à sa jeune famille toutes les jouissances aux- 
([uelles elle était hal)ituée (pie de déshériter ses enfants du 
patrimoine de leurs aïeux. D'autres motifs j)lus })uissants 
que ce poétiijue attachement pour deux terres et une 
niiiison, avaient rendu d'ailleurs sii détermination iné- 
branlable : c'est (pie, en femme habile et prévojante, elle 
avait parfaitement compris toute l'importance de la petite 
rlrièrr aux Ecrecissen ; c'est (pi'elle savait bien que la 
valeur de ses propriétés ne pouvait ((n'augmenter avec le 
temps: c'est que, enfin, elle nourrissait une antipathie bien 
légitime contre celui qui avait fondu à l'improviste sur 
elle et ses enfants, })()ur les dépouiller. 

Aussi, lorscjue à rex])iration des deux années de deuil 
de madame Guérin. l'effronté spéculateur, guidé par sa cu- 
pidité, et par une ])assion brutale que la beauté de la veuve 
justifiait, voulut parler de nuiriage, il fut éconduit avec la 
plus vive indignation et le mépris le plus écrasant. 

Ajoutons, à la louange de nnidame Guérin, que le culte 
l)resque fanatique qu'elle portait à la mémoire de son mari, 
et sa fierté naturelle étaient entrés pour beaucoup dans 
son refus. Depuis ce temps, une lutte opiniâtre s'était en- 
gagée entre le voisin et la voisine. Celle-ci avait eu 
jusque-là l'avantage ; mais elle ne voyait pas sans une joie 
mêlée d'angoisses le moment où ses deux fils, qu'elle avait 



'W 



■ II! 



40 



CH VRLUS (JUÉllIN 



fait instruire au moyeu d'efforts et de sacrifices inouïs, 
allaient la remplacer dans le couibat. 

Mille peusées se présentaient alors eu foule à son esprit : 
c'étaient son passé et son avenir qui défilaieut dans son iuia- 
gination. Du souvenir ditsjouis de l)oiilieur qu'elle avait 
vécus dui'ant son uiariage, elle cherchait à cousti'uire de 
nouveaux plans de félicité, uniquement ap[)uyés sur celle 
de ses eufants. Livrée tout eutière à sa in'éoccupatiou. 
elle avait laissé touiber le uiodeste tissu au((uel elle tra- 
vaillait : (die s'était peuchée vi'rs sa (ille. elle send)lait 
dé\'orer des yeux le seul des objets de son amour (ju'elle 
eiit au[)rès d'elle. {•']lle était belle ainsi ; âgée seulement 
de quarante ans. malgré les soucis et les chagrins (pli 
avaient silloiim'' son Auu'. il y a\ait dans ses traits tant 
d'énergie et dintelligence. dans ses grands yeux noirs 
tant de charuu's, dans son teint brun tant de vie et de 
chaleur, dans sa taille élancée et imposant(> tant de di- 
gnité, dans tonte sa personue tant de grâce, ([u'on ne lui 
aurait pas donné plus d'une trentaiue d'années. On sait 
que. à cet âge. beaucoup de personnes sont [)lus séduisantes 
que dans la pi'emière jeiiiu-sse. 

Qu()i(pie cette bunue mère de famille fut loin de consa- 
crer beauconj) de teuq»s à la toilette, et ([u'elle évitât 
mCnne de se montrer, dans la paroisse, mise d'un(.' manière 
trop recherchée, il y axait cliiîz elle une sorte de respect 
d'elle-même, comme nu noble et [)ieuv souvenir de l'élé- 
gance (pie M. (îuérin avait lui-même voulue et eucouragée, 
qui faisait ([u'idh; ne néglig(!ait jamais son extérieur. Ce 
soir-là. par exemple, oii elle n'atteudait certaineuient au- 
cune visite, elle n'en portait pas moins une robe noire très 
siuiple, mais d'une forme gracieuse, et une coiffure élé- 
gante, (pu)ique modeste. Debout, dans ce nmment, der- 
rière la chaise de sa fille, sur laquelle elle s'appuyait, on 
aurait dit ({u'elle voulait faire contraster son genre de 
beauté, régulier, sévère et un peu souibre, avec la blonde 



CHARLKS Cn-IRIN 



41 



cle- 



et suiive (igiire de raimablo petite Louise. Tout à coup 
les deux tciiunos tressaillirent. . . 

— (Jlu'est-ceipie cela ? s\'!crièreiit-elles enseuil)le. 

Elles venaient d'entendi-e le hruit d'une voiture qui. 
dans sa coiu'se ])réci|)it«'e. se heurtait à toutes sortes d'obs- 
tacles, les hennisscuieiits d'un cheval joveux d'ai'river. et 




les cris impuissants d'une Noi.v juvénile ((ui uouruuindait 
la [tauvre bete, et chei'chait à la conduire dans une autre 
direction. 

— C'est Charles !... .(J'est lui. j'en suis cei'taine. . .ou- 
vre/ vitenient. . . Qu'est-ce t(ui jx'ut le ramener si pi'ompte- 
iiient. et par un temps pareil '.'.... 

Comme elle disait cela, la pauvre mère, qui tixMublait 
de tous ses membres, sélauyait vei's la ))orte. suivie de 
tout ce qu'il y avait d'hou.mes et de femmes dans la 
maison. 

Dès qu'il vit ouvrir la porte de la maison, Charles, car 
c'était bien lui, abandonna le projet ([u'il avait de passer 



A 



42 



charle:s uuerin 



\t 



If 



outre, et se laissa tranquillement conduire au bas du perron, 
ce qui fut l'affaire d'un instant. Avant que le jeune homme 
eût mis le pied à terre, il était déjà accablé de (|uesti()ns. 

— Où est Pierre ? Pourquoi es-tu revenu aussi vite ? 
Qu'y a-t-il de iu)uveau à la ville ?. . . . 

A tout cela, Charles répondit par une autre question : 

— Pensez-vous, maman, que je pourrais voir le curé à 
l)résent ?. . .J'ai quelque chose. . .une lettre à lui donner, 
et je voulais me rendre chez lui tout droit; uiais le cheval 
s'est arrêté ici malgré tout ce que j'ai pu faire. 

— Dis-tu cela pour tout de bon ? Tu sais bien que mon- 
sieur le curé est couché il y a longtemi)s. Je suis sûre 
qu'il est près de dix heures. . .Si je n'avais pas permis aux 
etiyiujh d'avoir ce soir queh^ues-uns de leurs amis, tu n'au- 
rais pas trouvé une seule personne del)out dans la maison. 

— Cela ne fait rien ; il faut absolument <iue je voie mon- 
sieur le curé ce soir, il faut que j'aille chez lui tout de 
suite. . . . 

Ces instances de son fils furent comme un trait de 
lumière pour madame Guérin. Elle remarqua que la figure 
de Charles était dans un aussi grand désordre que ses 
vêtements; que si ses bardes ruisselaient l'eau et étaient 
toutes souillées de boue, son visage était pâle, ses lèvres 
contractées, ses yeux hngards, et que toute sa personne, 
en un mot, trahissait le plus grand embarras, la plus vive 
agitation. 

— Alors, vous me trompez, dit-elle d'un air sévère ; puis 
adoucissant sa voix : 

— Mon Dieu ! Charles, tu viens nous apprendre quelque 
malheur ; et tu voulais nous faire prévenir par le curé. 
Voyons, cette lettre est pour moi, n'est-ce pas? 

Le j-iune homme ne répondait rien. 

— Monsieur, je vous ordonne de me remettre cette. . . . 
lettre. Je suis votre mère, je crois, et vous avez cou- 
tume de m'obéir. 



CHARLES dUÉRIN 



43 



figure 



puis 



Pendiiiit ce temps l'oncle Chariot s'était emparé du 
cheval et de la voiture, et les avait conduits à l'écurie. 
L'écolier, tout tremblant, était entré dans lu maison pres- 
que sans s'en apercevoir; ou avait refermé la jmrte sur 
lui. Il se trouvait debout près d'une table, en face de sa 
mère et de sa sœur. Il vit alors sur le visage de ces doux 
femmes tant d'anxiété et de souffrance, qu'il fit son sacri- 
fice, tira silencieuseuient la lettre d'une des poches de son 
capot, et la donna à Louise, des mains de laquelle madame 
Guérin l'arracha si l)ru.s({uement que la pauvre enfant 
resta toute confuse. 

— Ah ! c'est l'écriture de Pierre ; c'est tout ce qu'il me 
faut. .. .Mais à peine eut-elle fait sauter le cachet et lu 
les premières lignes, qu'elle pâlit et se laissa tomber sur 
up.e chaise. Charles gardait l'attitude d'un criminel qui 
attend sa sentence. 

— Louise. Louise 1 s'écria tout à coup la pauvre mère, 
Louise. . .Charles. . .je vais mourir. Il est i)arti ! de l'eau, 
vite, vite, de l'eau.... je vais mourii'. .. .Mon Dieu!.... 

Et elle s'évanouit. 

Louise et toutes les autres personnes couraient de tous 
côtés et ne trouvaient pas d'eau, quoiqu'il y en eût un 
grand pot sur la table tout près d'elles. 

Charles, aidé d'une servante, porta sa mère sur un lit, 
et avec quelques soins, elle revint par dégrés. 

— Est-ce bien vrai ? Comment as-tu donc fait ?.... 

— Maman, je sais que vous allez beaucoup me gronder; 
mais c'est qu'il m'avait ensuite promis qu'il ne partirait pas... 

— Malheureux ! tu savais tout !.... 

Ces mots restèrent comme une malédiction sur les lèvres 
entr'ouvertes de madame Guérin ; plus \ni\e que jamais, 
elle perdit de nouveau connaissance. Puis bientôt son 
visage se colora, ses yeux s'animèrent, elle s'assit sur le 
lit, les poings fermés convulsivement et les dents ser- 
rées. Le délire s'emparait d'elle. 



44 



CHAKLKS (irKRIX 



— Caïii, cria-t-elle d'une voix sourde et brève. Caïn, 
qn'a.s-tu fait de ton frère ? 

— Minuiin, inanian . . . .ayez donc pitié de ce [)auvre 
Cliarles. Vovez. il tvst à moitié mort, il est à genoux, il 
sanglotte. Nous allons tous mourii- ! 

La mère n'entendait [)as. 

— Ramez donc, dit-elle, vous ne ramez pas. vous autres 
. . . .le vaisseau fuit si vite ! 

Les deux enfants prirent chacun une de ses mains dans 
leurs nuiins. leurs yeux se rencontrèrent, un doute terrible 
s'échangea dans leurs l'egards. Un nouveau malheur i)ire 
(i[ue !e [n-emier venait-il les écraser? L'aliénation men- 
tale, cette hideuse fosse dans huiuelle la douleur fait si 
souvent trébucher lo rai-Mu ' Maine, \enait-elle de s'ou- 
vrir et de se refermer s.ir un ■ nouvelle victime? N'osant 
se dire ce qu'ils [)ensaieMt, ils appuyèrent la tête de la 
malade sur son oreiller, vl . ^stèvcMU lonjiiemi)s à l'ob- 
server, immobiles. Elle ne pai-Jait ])lus. elle semblait 
dormir; le sang se portait ra])idement et connue \isible- 
inent au cerveau : les yeux étaient fixes, les pieds et les 
mains froids, la peau du visage sèclie et brillante. 

Plus d'un ([uart (riieure s'écoula ainsi, [j'oncle Chai'lot 
entra dans le petit culihift oii s'était passée inu' partie de 
cette scène, et il obtint des deux enfants, m)n sans peine, 
la permission de restei' seul au[)rès de nuidame (iuérin. 

— Allez lire la lettre de Pierre, leur dit-il. cela vous fera 
pleurer comme moi, et ra vous fera du bien ; j'ai envoyé 
chercher le docteur, et j'aurai bien soin de votre maman. 

Voici ce cpie contenait la lettre, dont Chai'les fit la lec- 
ture à sa sœur et à tous les domestiques rassemblés : 



t. 



'' Ma chère Mu nom. 



" Tu vas bien pleurer quand tu liras cette lettre. Mais 
j'espère au moins que vous ne me maudirez pas. Si tu savai» 
combien cela me coûte de faire ce que je vais faire ! J'ai bien 



f 






^1 



CHARLES (iUKRIN 



45 



versé des lunnes avant de in'v décider ; et il nie semble, 
malgré (jue ee soit déjà lait, ({ue je n'y suis pas encore dé- 
cidé, il nie seniljle ([ue j'agis contre nia \'olonté, comme 
si une main bien méchante me ])oussait à tout hasard. 
Qiuuid tu auras re(;u cette lettre, tu n'auras [)lus qu'un de 
tes fils auprès de toi: l'autre t'aura al)andonnée. toi, digne 
et l)onne méi'(} ([ui te sacrifies pour nous ; il t'aura abau- 
douuéi' comme un lâche ! ('i'o_ve/-vous cela, ma mère, le 
cro\'c/,-\ nus ([iK" jo luis comme uu déserteur pour ne [)as 
porter ma paii du l'ard^au de la famille ? Oh ! j'en suis 
certain, (piaud je nous aurai conté tout ce que j'ai souffert, 
tout ce qui \nv ch'-cide. vous ne croirez ])as cela. \'ous me 
pardonnerez, n'est-ce pas ?.,.,Et puis, vous êtes si bonne! 
\ ons me gronderiez bien, moi présent, vous me ])arleriez 
bien sévèrement ; mais, absent, vous ne trouverez que des 
larmes et des prières pour votre (ils aîné. Il n'y a que 
cette pensée (pii me toui-meute : vous allez croire peut- 
être ([ue la perspective d'être obligé par la suite de vous 
i'aii'e vivre, vous et toute la t'amille. m'aura effrayé, m'aura 
poussé à courir seul après la fortune. Ah ! si vous saviez 
avec (pielle joie je ferais n'importe quel ouvrage, je me 
livrerais à n'importe (juelle profession pour vous aider, 
vous et ma bonne petite Louise. Ce n'est (juc lors(pie j'ai 
vu (pie je n'étais bon à l'ien ici, que je ne pouvais (pie vous 
être à charge, (pie j'ai pris tout à fait mon parti. 11 y 
avait longtemps (pic ce projet i-ombattait en moi. combat- 
tait contre mon amour pour vous, contre mon amour pour 
ma s(eur. contre ramour (pie j'é[)rouve poiii' la belle cam 
pagne de mou enfance, ce qui est encore, je crois, de 
l'amour pour vous et pour ma sauir; car jamais une ligne 
une couleur de ces beau.v paysages ne se présentera à mon 
espi'it sans que je songe à vous. 

'' Je ^ ous assure que, hier et aujourd'hui, j'ai eu bien de 
la peine à me cacher de ce pauvre frère. Il s'opposait 
tant à mon départ, il me faisait tant de remontrances, 



4G 



(CHARLES UUKRIN 



qii'ù lii fin j'ai dû le tromper. C'est un des plus grands 
chagrins que j'emporte avec moi, et j'en ai, sois-en sûr. 
mon l)()n (yliarles. j'en ai plus (jue de la honte. Mais il 
me menaçait de tout vous dire, moi qui ne lui avais tout 
dit([u'ave(; la promesse (hi plus grand secret. Cela m'a bien 
coûté; je lui ai tait croire, dejiuis ([ue nous !-()n)nies ])artis 
d'avec vous, (jue j'allais j)ri'U(lre la place (pi'il voudrait 
et t'aii'e ce ([u'il voudrait ; je me suis })rêt(' à tout ce (|u'il 
a voulu pendant les (juatre premiers jours (pie nous a\'ons 
été à Québec; mais je \'ois \)\vn que toutes mes démarches 
sont inutiles : je pars d'.Muaiu. 

" Le vaisseau à bord duquel je me suis engagé (non pas 
absolument comme matelot, mais je jjense bien ([ue ra nt' 
vaudra pas beaucoup mieux), lève l'ancre à six heures d\\ 
matin. Je vais ilonner cette lettre à un gar(;on d'au- 
berge à la basse ville. Il m'a promis, [)our une [)iastre 
(une des /rois /u<is/i-<.^ (jue j'a\ais emjiortées). de l'iiire tout 
sou possible pour trou\'er mon iVére et la lui remettre. Il 
ne doit |)as la lin donner avant demain au soir. Je 
ne vois pas((u'il _v ait aucune possibilité de me l'ejoindre, 
car on pourrait bien le tenter. D'ailleui's, comme cette 
lettre vous est adressée, Charles vous la portera tout drt)it, 
j'en suis sûr. 11 ira bien \ite ; nuiis je suis certain (ju'il 
n'en lira ])as une ligne avant de vous l'avoir remise. 

•• Le vent tle nord-est qu'il a l'ait tous ces jour.s-ci souflle 
bien moins t'oi't ce soir. [1 fera justement une bonne 
[)etite brise demain pour louvoyer, à ce que dit le capi- 
taine. Je suis bien aise (pi'il l'asse mauvais. Je souffri- 
rais trop en [)assant devant la maison paternelle, s'il fai- 
sait un beau soleil, et si je voyais toute la cote avec sa 
belle toilette d'automne. J'espère bien que les brumes 
cacheront toute la campagne. 

" Charles m'a conduit d'abord chez M. Wilby, et, quel- 
que préjugé que j'aie contre lui, je dois vous dire qu'il a 
fait son po.ssible pour me procurer une situation. Il n'y 



CHARLES GUEKIN 



47 






en avilit [)iis de vacante clans son bureau ; mais il a pressé 
et sollicité presque tons les marchands en gros de sa con- 
naissance, et cela inutilement. Les uns n'avaient pas de 
place à donner, les iuitres attendent des neveux, et des 
cousins, et des petits cousins, et des cousins de leurs amis 
ou de leurs correspondants en Angleterre ou en Kcosse ; 
enliu je u"ai pu trouver de place nulle part, t^iand j'ai 
vu cela, j'ai été sur le ])oint d'écouter Charles, ((ui voulait 
bon gré mal gré me taire [)asser un brevet clie/ M. Du- 
inont. ce vieil avocat ami de notre ])ère. à ((ui vous iu)us 
aviez recommandés ; nuiis je me suis convaincu de [)lus en 
plus ([ue ce n'était pas mon état. Mon état à nuii.ce n'est 
pas de sécher sur des livres, de végéter au milieu d'un 
tas de |)ai)(n'asses ; c'est une \ie active, créatrice, une \ ie 
((ui ne t'iisse ])iis vivi'c ([u'un seul homme, une \ie(pu fasse 
vivre beaucoup de momie par l'industrie et les talents 
d'un seul. C'est à peu près l'inverse de la vie (>i]iciclh\ oîi 
l'industrie et les traviiu.v th; beaucoup de gens fout vi\re 
un seid hounne à ne rien faire. Je vomirais du commerce 
et de l'industrie ; non ])as du commei'ce et de l'indus- 
trie, [)ar exeiu[)le,à la fa(;i)n de notre voisin, M. Wagnai'r. 
Dévorer comuu; un \ami)ire toutes les res.sources d'une 
po[)uh\tii»n ; dél)oiser des forêts avec rage et sans aucune 
espèce de pi-évoyance de l'avenir ; donnei- à des bras 
que l'on enlève à l'agriculture, en échange des plus 
durs travau.K, de mau\aisos passions et de mauvaises 
habitudes ; ne pas» voler ouvertement, mais voler pai' 
réticence, et en détail, en surfaisant à des gens qui 
dépendent unicpiement de vous, ce ([u'ils pourraient avoir 
à meilleure composition [)artout ailleurs; reprendre sous 
toutes les formes imaginables aux ouvriers ([ue l'on 
emploie le salaire qu'on leur donne ; engager les liahi- 
iaïtts il s'endetter envers vous, les y forcer même de 
plus en plus une fois qu'on les tient dans ses lilets, jusqu'à 
ce qu'on puisse les exproprier forcément et acheter leurs 




4S 



CHAHr.KS (il'KHIN 



terres ù \ il prix : voilà ce que ('ertaiiies gens iii)|)elleiit 
(lu C()iiiiiu'rc(^ (!t (le riiuliistrie ; moi j'iii)|)elie cela autre- 
iiieut. .Fe voudrais, je vous l'avoue, l'aire toute autre 



chose.!. .le voudrais être dau.s uia localité le chef du 
projiMcs. ,I<^ N'oudrais établir (|uel([ue uiauidacture nou- 
velle, arracher pour de pauvres gens uu peu ( 



le r 



1 rue ut 



»(ue l'on e\[)orte tous les aus eu échauii'e di's produits 
dt'Uioralisateurs de l'étranger. Mais lorsque j'ai voulu 
[)avler de (piehiue chose de seuil)lable aux personnes 
âgées et iutluentes que j'ai reucoutréiîs. elles ont levé 
les épauh's, elles ont ri de moi. elhîs ont rendu justice 
à la bonté de mes intentions, mais elles m'ont paru 
ajouter en elles-mêmes : c'est bien dommage que ce jeune 
homme-là n'ait [)as un i)eu de sens commun. Je vois ([ue 
c'est l'idée dominante. Il faut faire ce ([iie les autres ont 
toujours fait, et il n'y a pas que les hithitanl-s (jui tiennent 
à hi routine. Les gens riches et instruits sont tout aussi 
routiniers. Je n'aurais trouvé qu'à grand' ])eine quelqu'un 
(pli m'aurait prêté un peu d'argent pour mes pi'ojets. 
Et puis il m'aurait fallu une place pour ([uehiue temps 
dans une maison de commerce, pour me mettre au fait 
du négoce ; il m'aurait fallu aussi passer ((uelque temps à 
visiter les manufactures dans les Ktats-Unis. Je n'ai pas 
l'argent (ju'il faiulrait pour aller faire cette espèce'd'ap- 
prentis.sage ; je n'ai [)as [)U trouver de situation. Ainsi, 
([ue voule/.-vous ([ue je fasse '.' Je vous le réjjète. je ne 
veux être ni prêtre, je n'en aurais pas le courage, et c'est 
assez de Charles, qui se dévoue à cet état ; ni médecin, 
cela m'irrite les nerfs rien que d'y [)enser ; ni avcjcat, ce 
n'est plus un honneur ; ni notaire, c'est par trop bête. 
Aucune de ces ])rofessions ne convient à mon caractère et 
à mes goûts. 

'' Une autre chose, c'est le dédain profond que paraissent 
éprouver tous les jeunes gens pour tout ce qui n'appar- 
tient pas à l'une des (quatre inévitables professions. J'avais 



CIIAIUJvS (irKI!IN 



4f) 



)p;ii'- 



ricli'e (II' iiroiiji<ij;or ihiiisiiii des cliiiiitiers où l'on construit 
U's vaissoiiux ù Saint-Uocli ; j'en ai j)urléi\ nndi^ nios com- 
pagnons (lo classe, dont lo pèi'o est Ini-nieino nn |)auvi'c 
journalier (|ui tiavaillc dans ces clianticrs ; eh ! bien, il 
m'a |»ri'S(|ue lait rougir diî mou i>rojet. Il me sendjle pour- 
tant (|ue ce serait une Ixdle cai'rière. 11 y a de c(!S cons- 
tructeurs de vaisse;ni.\ (pii sont plus liclies (jue tons les 
hommes do )>roiession (|ue je connais ; et la société an- 
glaise, qui est pourtant assez grimacière de sa. initure. ne 
leur t'ait pas trop la grinnu'e. Mais ipuind j'ai vu mon ami, 
(jui ne sort [)as de la cuisse de .Jupiter, croire déroger s'il 
faisait autre chose (pTétudit^r le droit, je me suis demandé 
ce (|ue diraient à plus (bi'te raison ceux qui ont des parents 
comme les miens. . . 

"' C'est l)ieu triste [)our le pays (ju'oii ait de semhlaljles 
préjugés. (Jela nous mèn(^ tous ensemble à la misère. liC 
gouvernenu'ut nous lerme la porte de tous ses bureaux, 
le commerce anglais m)us exclut de ses comptoirs, et nous 
nous iermons la seule porte qui nous reste ouverte, une 
honnête et intelligente industrie. Tandis ((u'il faudrait 
touti' une [)o[)uhition do gens hardis jusipi'à la. témérité, 
actifs jusqu'à la frénésie, vous rencontrez à chaciue pas des 
imbéciles qui rient de tout, (pii se croient dos gens très 
supérieurs, lorsqu'ils ont ré[)été un tas de sornettes sur 
l'incapacito. sur l'ignorance, sui- la jalousie, sur l'inertie, 
sur la nudrliancc (il y a do ces gens-là ([ui croient au 
destin comme des mahométans), sur la fatalité, qui ompé- 
client leurs compatriotes do réussir, ce cpii est en ofïet un 
excellent moyen de tout décourager et de tout empêcher. 
Si ce n'était do ces gens-là, qui se fi)nt passer pour des 
oracles, je crois que les choses iraient aussi bien ici 
([u'ailleurs. Je no vois pas du tout pourquoi elles iraient 
moins bien. L'énergie de toute une population bien 
employée et constamment employée iinirait par user à la 
longue la chaîne du despotisme colonial... Mais je m'irer- 



ôO 



CHAHLKS (ll'KinN 



(;()i.s, ma clièro iiiiiiiiiin, (|iio jo iiio lainsc aller aux grands 
mots ; et ce n'est iioiirtant pas le temps de l'aire mie 
((ni/>njh(ifi()ii. .l'ai voulu vous dire toutes les raisons de 
mon dépiirl, alin de n'être point taxé d'ingratitude. Je 
compte bien (jue les choses iront mieux dans ce pavs d'ici 
à queicpies années. Mais je n'ai pas le temps d'attendre, 
et je m'en vais. Si je fais fortune ailleurs, ce qui est fort 
douteux (a[)rès tout, ce n'est pas imjiossible), je re- 
viendrai \()us consoler dans votre vieillesse et je dépen- 
serai au milieu de mes compatriotes, ce cpie j'aurai «•agné 
dans un autre pays, (''est tout juste, puisipi'il y a des 
étrangers (|ui viennent s'enrichir à nos dépens et s'en 
retournent vivre ailleurs de nos dépouilles ! 

'' -le ne vous dis pas le nom du vaisseau à bord du((uel 
je m'end)arque. Il y en a pliisieur.s qui ))artent en mCune 
temps. .I(i ne veux jjas (pie vous puissiez me suivre de 
vue. je j)réfèi'e d(! beaucoiq) (|ue vous me comptic/ pour 
mort dès à présent : l'espérance, l'anxiété de cinujue jour 
vous rendriiient tro[) malheureuse. .le vous préviens (pie 
vous n'aurez de mes nouvelles (pie par inoi-m(''Mne, si je 
reviens; mais je ne vous écrirai point. Il y aurait trop de 
lacunes, trop d irrégularité dans ma correspondance ; ce 
serait un nouveau chagrin, une nouvelle douleur clnujue 
fois. l*ar une circonstance ou ])ar une autre, par ma mort 
peut-être, cette correspondance pourrait cesser tout à coup ; 
ce serait un désespoir comme celui que vous allez éprouver 
en lisant cette lettre. Il vaut mieux n'avoir de ces éiiio- 
tion.s-là ({u'une fois dans sa vie : c'est bien assez. Je sais 
combien je suis coupable de vous causer, une fois, cette 
douleur atroce ; je serais beaucoup plus coupable, si je m'y 
prenais de manière qu'elle pût se renouveler. Je ne 
sais pas si ce n'est pas une bien grande cruauté, ajoutée à 
toutes les autres, que de vous dire cela ; mais je me suis 
imaginé qu'à la longue votre chagrin s'effacerait, que ce 
bon Charles et cette charmante Loui.se viendraient à vous 



m 



j- 






ciiAin.Ks criiinx 



consoler ; (in'ils vous rorii'u'iit oiililicr un ingrat dont il 
vous serait impossible de siii\re les traces. Mon Dion ! 
conx (|ni sont morts, on les onl)lie bien ! Est-ce (|iio ceux 
(jni partent pour no jamais revenir, ne sont pas ahsoln- 
niont comnio s'ils étaient nn)rts ? N'ons viomlre/, à vous 
dire cola, et lo lion Dion (|ne vous prie/, si bien pei'inettra 
fpio vous lassio/, ponr moi comme on l'ait ])onr les morts. 
Si, an contraire, vous connaissie/ (|nel pavs je parcours, 
si vous aviez dos lettres de moi. ([uo d'angoisses ! (Jlni(|ue 
t'ois (pi'cdles retarderaient, ou chacpie t'ois (pio vous pour- 
rie/, mi^ croii'o en danger, ce serait pour vous la nn'nu' 
chose (pie si je \enaisde moui'ii" sous vos veux. VA puis, si 
après m'avoir compté pour |)er(lu pendant i)ien di^s années. 
Dii'ii pormottait qu'ini jour, au moment oîi vous termi- 
norie/ une prièri' plus t'ervente «pi'à rordimiii'o. jo me 
jetasse dans vos bi'as, grandi, vieilli, nn''connaissal lo, nniis 
votre lils cependant, nuiis vous parlant d'une voix connue 
dos mon Itercoau, d'une voix acquise, formée, exercée près 
do vous et par vous, (piol bonheur, quoi moment d'ivrossii 
céleste, n'ost-ce pas V... Ainsi, vous lo vove/. il est bien 
mieux pour vous île me compter pour mort, et de laissoi" à. 
hi Providence lo soin de me ressusciter un jour à venir, si 
cela lui ])laU. Et jo vous promots que cola arrivera un 
jour ; ou an moins c'est que (;a n'aura j)as défiondu do moi. 
Je vous aime, j'aime Louise et Charles, j'aime mon [)ajs, 
et si j'y puis revenir, pour être utile à tous ceux que j'aime, 
an lieu de leur être à charge, je lo forai. 

" Avant de fiiùr, comme je pars, vous me permettrez, 
de même qu'on le permet aux mourants, quel que soit leur 
âge ou leur condition, vous me permettrez do vous donner 
quehiues conseils. . D'abord je vous prie en grâce de ne 
jamais envoyer Louise à Québec, et de ne pas la lancer sans 
protection dans ce qu'on appelle le beau monde. Je n'ai 
pas la moindre envie qu'elle figure parmi cet essaim de 
jeunes évaporées qui papillonnent autour des,officiers de 



52 



(PARLES (JUERIX 



1; 



i «Tiinuson. 



Je 



(1 



vous (lemanao naraou. ina 



:di 



bon 



ne niiiman, 



(le vous dire de pnreilles clio.ses, nmis je dois mettre votre 
orgueil de mère en garde contre la tentation (jne vous 
éprouverez peut-être bientôt de l'aire In'iller votre (ille. 

•' Quant à (>liarles, vous ne le contredirez ])as, je vous 
en prie. 11 veut être prêtre, et il doit l'être, pui^jne Dieu 
l'appelle à cet état. Je sais bien que moi parti, et Charles 
dans les ordres, il ne reste plus [)ersonne pour relever le 
nom de mon père, })our soutenir la lamille ; mais enfin, les 
familles doivent avoir une lin, comme les hoiumes et les 
peuples, et il ne faudrait pas, pour des rai.sons semblables, 
faire le malheur de Charles. Je vt)us avoue cependant cpie 
j'ai eu mes doutes sur la vocation de mon frère. C'est à 
lui d'y penser, et très probablen»ent que mon départ 
l'engagera à réfléchir sérieusement. Je lui ai déjà dit en 
riant ce (pie j'en pensais ; il se peut bien ([ue je me 
trompe : dans tous les cas, il ne fera pas mal de se rap- 
peler ce que je lui ai dit. 

" Encore un mot. Ne vous obstinez pas, ni vous, ni 
(Jharles, à lutter contre M. Wagnaëi-. Cet liomme est 
])lus puissant que vous ; il vous broierait dans un instant. 
S'il vous ofï're un [)rix raisonnable pour la terre, vendez- 
la.. C'est le dernier article de mon testament. 

" J'ai passé la plus grande ])artie de la nuit à écrire, 
j'entends siffler le vent dans les(H)rdages du vaisseau près 
du quai. Je suis dans une petite auberge à la basse ville ; 
et si je veux me réveiller avant six heures, l'heure à 
laquelle je devrai être à bord, il est temps (jue je prenne 
un peu de sommeil. Voilà plusieurs nuits que je ne dors 
pas, et, chose singulière, dans ce moment-ci qui est le 
plus critique, le sommeil vient à bout de moi et prend .«a 
revanche. Votre bénédiction, ma mère ; dans quelques 
heures je serai parti ! 

" Adieu, ma mère, adieu, et pardonnez-moi. 

( " Pierre Guékin." 



CHARLlvS (JUKRIN 



Il y avait dans cotte lettre beîiiic()ii[) de vérité et de 
bon sens, à cAté de beancoiip d'exagération et d'orig-inalité. 
Elle donnait nne idée assez exacte dn travail ({ni s'était 
opéré dans resi)rit de cet étrange jeune lionnne ; elle 
montrait rintlnence t'iuieste, sur cette âme généreuse et 
fière, de l'état de société anormale dans lequel elle se 
!% sentait placée et ([u'elle fuyait, n'osant le combattre 

seule. 

Louise et (-barles venaient il'achever cette lecture, 
entrecoupée souvent i)ar leurs larmes, lors(|ue le médecin 
qu'on avait envoyé cbercher pour leur mèi'c se présenta. 
Il trouva l'état de madame Guérin l'ort alarmant, et fit 
dift'érentes [)rescriptions ([iii lui'cnt soigneusement exécu- 
tées par la jeune lille. Comme il allait repni'tir, la tem[)éte 
redouI)la tout à coup de fureur. liCS vents (jui se déchaî- 
naient et groiulaient chacun à leur tour, send)lèrent se 
réunir pour un comnmn et décisil ellort. Après un 
moment de: silence, i)res((ue de calme, un bruit épouvan- 
table se fit entendre. C'était le gros orme pi'ès de la 
maison (pii. cédant à cet assaut, tomba tout d'un m()r(!eau. 
Il y eut dans le déchirement, dans le iVoissement, tlans les 
mille craquements qui accompagnèrent la chute lourde et 
retentissante du tronc de l'arbre, quelque chose ((ui allait 
jusqu'au cieur pour y remuer cette libre délicate et ine.x- 
plical)le de la siq)ei'stition, (|ui vibre toujours à notre 
insu au dedans de nous-mêmes dans de semblables 
instants. 

— Encore un malheur, s'écria Louise, Tf^r/z/t! i/e I<i/>iml//e 
qui tombe ! C'est bien bon (pie maman donne aussi [)r()- 
fondément. 

Comme la jeune (lUe i)ar'.ait, une détonation très forte 
se fit entendre. 

— (Qu'est-ce (pie cela, encore, dit-elle '.' Ce n'est pas un 
autre arbre qui tombe : il n'y en a pas d'autre ki:s«i près 
de nous. 






ïà 



•if; 



. I,: 



54 



CHAULES (iTHRlX 



I ' 



Une minute ne s'était [)ii.s écoulée qu'une seconde détona- 
tion, plus distincte et plus rjip|)rocliée, ajouta nu soupçon 
qu'avait fait naître la première, la certitude d'un naufrage 
imminent pour quelque pauvre vaisseau ballotté par la 
tempête. En efîet, de la grève où Charles n'hésita pas à 
se rendre, malgré les torrents de [)luie et un tourbillon à 
ne pas se tenir debout, on 
apercevait entre le ciel 
noir et l'eau noire une 
masse blanchâtre empor- 
tée avec rapidité par le 
vent. Cette masse s'arrêta 
tout à coup. Un éclair qui 
brilla, un troisième cou[) 
de canon (pii 
retentit. un 
nuage de fumée 
rougeâtre, ([ui 
.se dissipa bien 
vite, un craque- 
ment épouvan- 
table, furent 
les seuls adieux 
du mivire ([ui, 
par la mala- 
dresse du pi- 
lote, avait fra])- 
pé sur un récif à Tune des extrémités de la petite île, et 
som])ra tout de suite. Il était alors une heure après minuit. 

Lors(;ue le jour parut. quel(|ues débris seulement furent 
apportés [)ar les flots sur le rivage, mais on ne recueillit 
aucun cadavre ; on présunni que les conronfs les avaient 
entraînés à une grande distance en descendant le fleuve. 

Le soir de ce jour (et ce fut une journée belle et bril- 
lante, pleine de lumière et de gaieté ; un de ces jours 




^ 






CHAKLKS (iUKKlN 



DO 



T'"^' 



■É 



ê 



* 



purs et sereiiiH que la Providence fuit lever après les 
jours de tempête et de désolation, afin que l'on se sou- 
vienne bien que c'est elle, et non pas le j^énie du mal qui 
,u'()uverne le monde) ; le soir de ce jour, disons-nous, près 
d'une urande croix noire, au bord du cbemin, à une demi- 
lieue à peu [)rès de la demeure de madame Guérin, un 
jeure homme et une jeune (ille étaient à genoux et 
priaient. 

Une légère Noiture, ({ui contenait deux jeunes filles 
élégamment vêtues et dont l'une tenait les renés sans trop 
dV^nbarras. passait lentement près de cet endroit. 

— Vois donc, Clorinde, dit l'une, est-ce le jeune Guérin. 
dont ton père nous parlait l'autre jour, ([ui t'ait si dévote- 
ment sa ])rière au pied de la. croix de la mission V 

— Non, ma chère, ce n'est [)as celui dont [)apa nous 
parlait. Nous avons aj)pris aujourd'hui f(u'il s'est embar- 
(pié à bord d'un vaisseau comme matelot. (Jelui-ci. c'est 
Charles, ([ui va [)rendre la soutam» dans (juelques jours. 

— Tiens ! mais sais-tu ([ue c'est un très joli gareon ? 
\'ois donc ([ucl air de distinction il y a dans toute sa 
personne. Sa s(eur est aussi bien gentille. 

— Oh ! oui, réi)li([ua mademoiselle Wagnaër, ces jeunes 
Guérin étaient destinés ù être des hommes très brillants, 
celui-ci surtout. (Test bien dommage qu'il se fasse ])rètre ! 







"I 



50 



CHAHLKS (irKKIN 



IV 



TROIS IIOMMKS I) KTAT, 




N\'IK()N (lUiitre mois tiprès les scènes 
(jiK! nous iivoiis décrites diins les cha- 
pitres précédents, par nne froide 
soirée de janvier, dans une mansarde 
"CklilS^^^'' d'une assez i)anvre maison du lau- 

l)onrgSaint-Jeiin,à (^)uébec, nn jeune 
homme était assis ])rès d'une table, 
où il paraissait lire et méditer pro- 
fondément sur sa lecture. Il y avait 
sur cette table deux livres ouvertî: 
l'un dans l'autre. Le plus _!;rand et le i)lus gros, celui de 
dessous, c'était les Lois rirUrs de Domat ; le })lus petit, 
celui de dessus, c'était les Marfi/rs di' (Jhatoaulniand. Il 
était évident (|ue le jeune homme avait d'aljord \oulu 
étudier sérieusement, mais (lu'cusiiite il avait contraint 
Vlu-foflo de Doniiit à donner rhos[)italité au petit xolume 
des }[<(H!p\i. de manière que l.i [)oésie avait eu littérale- 
ment le dessus sur la juris[)rudence. 

L'ameublement de la petite clunnbre de l'étudiant (car 
à ce trait (pii ne reconnaîtrait un étudiant en droit de 
première année ?) était pauvre et ^bizarre à la Ibis. V\\ 
grand sabre avec un habit l'ouge militaire, et un shaUo 
étaient susiiendusà un clou à la cloison. Deux grands des- 
sins à la craie, richement encadrés, souvenirs de collège, 
étaient disposés de charpie côté de cc^tte es[)èce de trophée;. 
Des ((uatre pans de cette chambi-e deux étaient formés 
par un nnir blanchi à la chaux, et les deux autres par une 
simple cloison de planches de sa[)in, ([u'une pi'opreté 
excpiise faisait paraître luisantes et dorées, ainsi ipie le 
p.ancher.(pii était nu, à l'exception de ce (pie l'ecouvraient 



ClIAULKS (irKRIX 



i)i 



doux Ijoiits (lo tapis étaU's avec orgueil, l'im prrs du lit, 
l'autre pi'ès do la table d'étude. Une potiti; aruioiro d'un 
bois très vil. peinte on rouge, ut dont on avait t'ait une 
bibliotbè((ue à l'aide de (|uel([ues planches, était j)()séo sur 
lii table et couronnée par une statue d'IIorcnle, on plâtre, 
statue i»res((ue colossale, et dont ra('([uisiti()n avait dû 
épuiser pour plusieurs mois les sulisides ([ue le niaitro du 

loiiis recevait de 
ses parents. Des 
^f. gravures et dosli- 
;^ thograj)liies, >'o- 
^- présentant soit 
^;: dos sujets reli- 
gieux, soit des 
danseuses plus ou 
uioinsdécollotées, 
étaient collées cà 

'■'"'^J^ ^,-r7r^-rrT7—y~.y^'/y\%, Ot là Slir K'S cloi- 

:.^^S;W petite 



doré. cadeau d'une 
mère pieuse, pro- 
testait, au chevet 
(lu lit, contre l'es- 
pèce do transfor- 
mation (|ui s'opérait dans les idées de l'étudiant. FjO lit. 
placé dans un des angles do la (diaml)r<'. la table d'étude avec 
la bibliotliè(|Ue im|»roviséo, placées dans l'angle opposé, 
trois mauvaises idiaises en paille, un grand colIVe bleu, et un 
petit nécessaire, très antique dans sa fornu'. loi'maiont tout 
lo ménage du jeune célibataire. Au-dessus de la porte, il 
y avait une éiu)rme tête d'orignal au bois large et déve- 
loppé, ijui aurait l'ait honneur à un musée d'histoire 




ÔS 



CHARLES (iTHUlX 



iiiiturellCjOU au salon de quelqiio Neiiirod de Québec ou de 
Montréal ; mais nous devons dire (jue celui qui aurait 
attribué la mort du nolde iinimal au possesseur de sa 
dépouille, aurait commis une criante injustice. 

Comme on le voit, tout dans cette petite chambre 
trahissait dans celui (jui l'occupait une association d'idées 
étranges, une lutte intérieure de la religion contre la 
mondanité, un attachement capricieux ])our des objets 
futiles, un grand dédain pour toutes les bonnes et utiles 
choses ([ui composent ce ([ue l'on ai)pelle le coiifoii. 

Charles (îuérin, car nos le(;teurs n'ont pas man([ué de 
deviner ([ue c'était notre héros que nous leur présentions 
ainsi métamorphosé, Charles Guérin avait en eftet passé 
\Mv u.iC de ces crises inévitaldes, qui modifient les idées et 
le caractère d'un jeune honune ; il avait éi)rouvé à la 
suite du départ de son frère une série d'émotions qui 
avaient rendu plus vague encore et plus in([uiète son ame 
irrésolue quoique ambitieuse. 

Par les débris que l'on avait recueillis, on avait décou- 
vert ([ue le vaisseau (pii avait sombré pi'ès de la petite île, 
était le Roi/al-Genrf/c. l'un des m.vires partis du port de 
Québec, le jour oii Pierre (îuérin avait dû s'embarquer. Il 
ne restait donc ([ue i)eu de doute à Charles sur le sort 
de son frère. Ce dernier événement avait été soigneu- 
sement caché à madame Guérin ; Louise et Charles se 
contentèrent de ])leurer et de prier en secret, comme 
on les a vus faire au pied <(e In croix de l(( uiisslon (1). La 
pauvre mère ignorait et devait toujours ignorer le nau- 
frage (pii avait eu lieu tout près d'elle, et ses enfants 
étaient déjà reconnaissants envers leur frère de hi sage 
précaution (ju'il avait eue de prédire d'avance un silence 
obstiné, [)uis(iue cette seule circonstance pourrait leur 
aider à tromper plus longtemps le désespoir maternel. 



'1) On îipj)ello ainsi ilo pieux innnmiieiits qu'on élCve dans nos iiaroisses, en 
■coninu'inoriitiun des mianionii et ilea nlniites iiaroi.isiulei>. 



OIAKLKM OUr-lHTX 



69 



Une iièvre très forte retint madame Giiérin au lit 
pendant (juatre jourw, et elle dut .seulement à son énergie 
morale, à un traitement haljile, et à la force de son 
tempérament de survivri' au coup terrible (iu'(dle avait 
reçu. 

Sa pi'emière pensée dans sa convalescence, pensée qu'elle 
ne |)ut s'empêcher d'exprinnu', malgié les sages conseils 
<[ue Pierre lui avait donnés dans sa lettre d'adieu, sa 
première pensée fut que le plus jeune de ses fils devait de 
toutes manières reuiplacer l'aîné ; il lui fut tout à fait 
im[)ossil)l(' de dissimuler combien serait cruelle une 
•seconde séparation après celle (jui venait de se faire. 
Ce ])remier élan du cceur d'une n;ère, (jue la piété de 
la digne femme comprima bien vite, n'en causa pas 
moins une réac;tiou bien forte dans les idées de Charles. 
Ce fut comme une lumière subite (|ui lui découvrit dans 
son i)roprc caractère, dans ses projets, dans ses rêves même 
les plus purs et les |)lus saints, dans la nature de son 
enthousiasme ndigieux. bien des choses (jui ne s'accor- 
daient ([ue ti'ès peu avec la règle sévère et les calmes 
vertus de l'état ecclésiastique ; il se dit à lui-mêuu' (pie 
les circonstances dans les(juelles il se trouvait, njioifp'e 
pures affaires temporelles, entraient peut-être dans les 
vues de la Providence, qu'elles étaient par elles-mêmes 
oomme un avertissement céleste ((ui le prémunissait 
contre uiu' démarche inconsidérée ; enfin il eu vint à 
douter j)lus (pie januiis de sa vocation. Dire les toui'ments 
qu'il soufl'rit, les nuits de |)rières et de larmes (pi'il [jassa, 
les scru})ules .iigus et minutieux ([u'il dut repousser, les 
pensées et les projets les plus dangereux (ju'il dut com- 
battre, ce serait dire ce ([ui ue pourrait être compris que 
de quelques pauvres enfants (pii ont eux-mêmes subi de 
semblables é[)reuves. Enfin il se détermiiui à consulter 
une autre personne que celle (pii l'avait dirigé jus((u'alors, 
un prêtre âgé et savant, (pii lui conseilla de ne pas entre- 



(iO 



CMAHLIvS (a'KHIN 



pi'oiulro «lo décider djins ((m'hjiie.s jours le sort de sa vi(^ 
entière, et de rester au moins ((Mehjne temjjs dans le 
t d'v renoncer. [je saint homme pensait 



monde avan 

avec raison, que renoncei' à ce (pie l'on ne connaît pas 
encore, c'est s'e.\[)oser à désirer ardemment, i)ar la suite, ce 
(pi'il nous est défendu de connaître. Cet avis charitable 
était un tr()[) grand soulagement aux iifquiétudes et aux 
soudrances de notre jeune homme ))onr (ju'il se le fît 
donner à deux t'ois. Il fut donc convenu (pi'il donnerait 
un sursis d'un an an grand procès qui s'instruisait an fond 
de sa conscience. (Jomme il fallait faire (piehpie chose en 
attendant, il passa un hnret chez un avocat, tout comme il 
eu aurait passé un chez un notaire, ou chez un médecin, se 
reposant sur son e.xtrême jeunesse })our changer de route 
du moment où il sei'ait [)ersuadé ([ue celle ([u'il suivait 
provisoirement ne lui convenait pas. ('omme ses moyens 
ne lui permettaient guère de faire autrement, il [)rit 
pension dans une honnête f;imille d'ouvrier, où on lui 
donna pour tout logement la [jctite chauihre (pie \'ous 
savez. 

Il y avait déjà près d'une heure (pie Charles était 
arrêté sur la même i)age de son livre, poursuivant dans 
son imagination des niiiliers de ces séduisants fantômes 
que la moiiulre des choses sullit pour évo(pier à l'âge de 
seize cui dix-sei)t ans, et (pie la prose p()éti(pie de (Jhateau- 
briaud plus tpie toute autre chose peut faire surgir en 
foule, h)rs([ue la jjorte de la chambre s'ouvrit assez brus- 
quement j)our laisser entrer deux jeunes giMis. 

— Tu m'excuseriis, mon bon Charles, dit l'un d'eux, si je 
viens te troubler dans tes études ; mais il y a longtemps 
que j'ai promis à M. Henri Voisin, de lui procurer le 
plaisir de ta connaissance. En ])assant dans la rue nous 
avons vu de hi lumière à ta hu;arne, et j'ai pensé que 
l'occasion était Ijonue. M. Voisin vient justement d'être 
reçu avocit ; c'est un de mes amis, il aime passionnément 



-^^. 



CHAULKS (irriKIN 



61 



Ir litténiture, ot il est bon piitrioto. Ce .suiit deux poiiit.s 
.sur les(|Uels vous syuipiitliisenr/. 

Celui ((ui ;iurait \)\\ exiiniiner notre héros diins i-e 
moment, iiuriiit vu dans sa contenance embarrassée la 
réaction extérieure d'une vanité satisfaite au delà de tous 
ses désirs, ("était pour lui un événement ttdlement 
llatteur et inattendu (pie d'être ainsi recherché sur 
rr/)iittifl()'i, par un ii«tii.slniir ([xù veiuiit d'entrei' au barreau, 
(pi'il avait ])eine à y croire. Il craignit même ini instant 
d'être la dupe d'une mvstilication. 

Cependant, iiioti-siettr Voisin ]»ai'ut tellement enchanté 
de faire la connaissance de iiKHisicnr (iuéi'in ; il se montra 
si bien au fait de l'histoiie de sa lamille, il lui parla avec 
tant d'intérêt, et de son frère, id de sa mère, et de sa 
so'ur. il lit lie si délicates allusions aux lauriers (pie 
Charles avait cueillis au collège, et aux succès beaucoup 
plus grands (pii, disait-il. l'attendaient dans le monde, que 
le jeune étudiant de ])reunère année se crut pour tout 
de bon l'objet de l'adnuration et des sympathies de toute 
la ville, et (ju'il sut en même temps un gré infini ù celui 
qui venait ainsi lui révéler son importance. 

L'ami oihcieux (pii s'était chargé de présenter nioiiiilcnr 
V^oisin à inmisivur Guérin, se nommait Jean (îuilbault. 
C'était un étudiant en médecine de seconde année, dont 
Charles avait fait son Pyhide depuis ciiui ou six semaines 
(ju'il le connais.sait. Fort heureusement, .lean (Uiilbault 
était un brave et loyal gar(;on. (jui justiliait i)leinement la 
confiance et l'amitié ((u'on lui avait accordées si volontiers, 
pour ne i)as dire si légèrement. Il y aviiit même plus, 
Jean Guilbault était un de ces jeunes gens rares, très 
rares, qui, au ndlieii de la licence générale, ont le courage 
de proclamer des [)rincipes sévères, et, ce qui vaut encore 
mieux, le mérite d'en faire une api)lication constante. 
Gai, spirituel, enjoué, tant qu'il ne s'agissait que de 
choses permises, le jeune Esculape devenait intraitable. 






^f'''»,! 



(i2 



CHAHLKS (;in:uiN 



du iiiomoiit (]iie l'on so pennettait (|iiel(iiie pluisanteric» 
sur la roligiou, .sur la nu)ralu, ou sur ce qu'il ai)[)elait se» 
convictions politicjuos. Il poussait jusque dans les détails 
les plus minutieux, juscjuc dans les choses les nioin» 
importantes en apparence, les conséquences rigoureuses de 
ses croyances sociales. Ainsi, persuadé que les liqueurs 
brûlantes et les drajjs brûlés (jue l'Angleterre nous vend 
au plus haut prix ])ossihle, contribuent à notre dé(!adence 
et matérielle et morale, l'excellent jeune homme ne 
buvait absolument ([ue de l'eau ou de la bière indigène, et 
il s'habillait de la tête aux pieds d'étoft'es manufacturées 
dans le l)ays. Sa belle taille et sa iigure intéressante 
rachetaient pleinement ce ([ue sa tcjilette i)ouvait avoir 
d'étrange. Il pouvait passer [)our excentri(iue aux yeux 
de ceux (jui ignoraient les motifs de sa conduite ; ceux 
(|ui les connaissaient éprouvaient pour lui une sorte de 
vénération. Dans tous les cas, peu lui importait ce (pu' 
l'on disait de lui. Autant il respectait les préjugés du 
vulgaire dans ce (pii lui semblait juste et utile (car il y a 
de bons comme de mauvais préjugés), autant il se [jlaisait 
à les braver dans ce (pi'ils ont de funeste. 

La conversation des trois jeunes gens ne tarda i)as à se 
reporter sur la politicpie du pays en particulier, et sur la 
})olitiqiie du monde entier en général. De quinze à vingt 
ans nos compatriotes sont tous plus ou moins des hommes 
d'Ktat. Il y en a très peu, par exemple, qui le sont dans 
un âge })lus avancé. 

Quel donmuige que tous ces précoces dévouements ne 
puissent être utilisés ! Quel malheur que les pulsations 
ardentes et rapides de tous ces jeunes cœurs se ralentis- 
sent et se refroidissent si vite au contact de la vie réelle ! 

Oh ! de (piinze à vingt ans, que ITime est noble et j)ure ! 
Qu'alors on aime bien son pays sans la moindre arrière- 
pensée ! Pourquoi faut-il que l'on manque de puissance 
alors que la volonté est si forte, et pourquoi, si rarement 



-^ 



CJHAKLKS crKUIN 



(i.-f 



noiiHoi'vo-t-oii si rarement hi volonté lorsijne le |)onv()ir 
nous est venu ? 

De ([uiu/e ù vingt uns on ne sait encore rien des dé- 
goûtantes vérités de ce monde ; on n'a i)as encori' vu l'in- 
trigue, cette impudente araignée. Hier (ît nouer sa toile 
hideuse sur ce ((u'il y a de plus saint et de jjIus vénéra- 
ble ; on ne connaît encore ni les mots (|u"il faut dire pour 
ne rien dire, ni le lâche silence plus dangereux ((ue la 
parole; on ue sait encore ni le |)ri\ ([wv. l'on doit ollVir 
pour achet(!r ses ennemis, ni celui ([ue Ton doit exiger 
pour vendre un ami ; ou ne sait encore ni nier [)ul)li(pie- 
ment ce que l'on alïirnie privémeut, ni inventer les scru- 
pules du lendemain, hypocrites expiations des fautes de 

la veille ; en un uu)t de (juinze à vingt ans (tx 

MANCiUE I)'exim';uien('K. (J'est du uu)ins ce (|ue disent les 
vieilles i)rostituées p()liti(|ues. et ce (pie i'é})ètent après 
elles les roués qui se forment h leiu' école. 

S'il en est ainsi, un moment d'attention à ce qui se dit 
nuiintenant dans la uuiiisarde de Charles (ruérin, uous 
fera voir combien nos deux étudiants sont déjjourvus de 
cette graiule et précieuse vertu de ceux (jui n'eu ont jjas : 
V expérience. 

Le départ de Pierre fournit tout natui'ellemeut un texte 
à la discussion. 

— Comme cela, dit' Jean Guilbault, ton frère uous a lais- 
sés, parce qu'il craignait de ne pouvoir gagner sa vie ? 
C'est se décourager bien vite. 

— Je crois, dit le jeune avocat, d'après ce tpie m'a dit 
Guilbault des idées de votre frère, qu'elles s'accorderaient 
parfaitement avec les miennes. 

— Quoi, toi aussi. Voisin, tu n'aimes pas mieux ton pavs 
que cela ? 

— Eh ! bon Dieu, est-ce que uous avons un pays, nous 
autres? Vous parlez sans cesse de votre pays: je voudrais 
bien savoir si le Canada est un pays pour quel([u'un ? 



M 



cHAWi.Ks ( ;n;H IN 



Ooiix loiiiriu's lirtièrns. ù |n>iiM' ImUituos, à jx'iiio ('iihivL'Os, 
(l»M'liiH|iuî {'ôtt'' d'un lloiivo, avec iiiic ville à cliiKine bout: 
(11' petites villes, du niilii'U desijuelies ou Noit lii forêt (|ui 
se tei'iuiue au pôle ! 

— Oli 1 oui. Voisin est eoniuie cela, il ïieci'oit pas à notre 
nationalité : il dit ([u'il l'aiit s'an^liliei'. 

— Ah 1 si M. N'oisin est un angloniane, tu as eu tort, 
mon cher (îuill)ault. de lue le présenter comme un [)a- 
triote. [ja politi(|ue. à nu's yeux. n"est (|u'un accessoire, 
un instrument «|ui «ci't à cons(>rver notre nationalité. Que 
m'importe à moi i|ue mes petits-tuifants (dans la supponi- 
tion (|U(^ j'aurai des onfants pour commencer) vivent soiia 
un gouveruiMueut absolu, constitutionnel ou républicain, 
s'ils doivent |)ai'ler une autre lanjrue, suivre uni' autre re- 
ligion (|ue la mienne, s'ils ne doivent plus être mes en- 
tants ? Tachons d'être une nation d'abord, ensuite nous 
verrons comment nous gduvernei'. 

— (.'e ([ue vous dites là, M. (îuérin. est bien vrai, (ce- 
pendant ce n'est ([ue du sfutimentalisme. Que nous iui" 
porte ce que seront nos petit.s-ent'ants, a[)rès tout? L'es- 
»enti(d, c'est le bien-être nnitériel de la génération pré- 
sente. (Jroye/-vous (jue nous y gagnions beaucoup à nous 
isoler, et que si nous étions angliliés, com[)lètement angli- 
(iés, nous serions maltraités comme nous le sommes? 
Voyons. .. .là. .. .de bonne foi. . . .{jourquoi les Anglais 
nous maltraiteraient-iis, si nous étions des Anglais comme 
eux? 

— Mon cher monsieur, je viens vous interrogera mon 
tour. P]st-ce (|ue vous pensez que nos hiihitmiLs s'anglilie- 
raient à volonté ? Pensez-vous qu'il \\y aurait qu'à dire : 
anglifiez-vous, et que demain, ils parleraient anglais, cul- 
tivfiraient à l'anglaise, voyageraient à l'anglaise ? 

— Non, c'est bien certain, mais cela viendrait petit à 
petit. Il faudrait commencer, par la haute classe, et puis 
la classe instruite, et puis la clas.se moyenne, et puis la 



'sk-iu... 



(iiAKLKs (;ri:i{iN 



«).') 



'tit à 



biissi' classe, et oiilili (mit le liioiid»'. </!i serait TteiiN re 
de ciiitiiiaiite années tout au |)liis. 

— Kt en attendant, ([ne deviendrait lu basse classe sans 
la imttection de la classe instruite? Qn«d lien aurait 
celle-ci à celle-là, et |)(»ur quidle raismi \ nudi"i("/-V(tus ([iie 
nos gens instruits, une fois ani:lirK''s. ne s'alliassent point 
avec les nouveaux mmius. pour exploiter le pauvre peuple ? 
Pensez-vous qu'il y aurait beaucoup de sympathie entre 
riioiiinie de profession aniililié. et in)s h(ihit<tiits f 

— Uravo, mon cher (Juéi-in. bravissimo! C'est précisé- 
ment c(da. (J'est ce qui est arrivé à noti'e noblesse d'au- 
trei'ois : aussi (,'st-elle tombée, et dans l'op/inion des iiou- 
vernants. |)oin- ([ui elle n'avait de valeur (|u'en autant 
qu'elle représentait une natioinilité. et dans ro[)ini()n du 
peuple (pli. la voyant, elle, (ière et opidente envers lui, 
ram|)er aux pieds du ponvoii-, dans l'ijinorance et les ex- 
cès, la énergi(iuement llétrie du n(Uii de nnh/ifille, tout 
comme il aur;'.it dit rnhjfdlile. Il y a une nouvelle no- 
bless(-. l:i nobles professionnelle, née du peuple, (jui a suc- 
(■t'(l('' à la noblesse titrée, (^l'elle y prenne «i'arde : si elle 
oul)lie son origine, si elle suit le même (diennn...le 
UK^me sort l'attend ! 

— Oh 1 mais, c'est bien dilVérent cela ! La noblesse, ou 
la noblaille, comme vous voudrez, s'est angliliéo pour 
se rendre encore plus aristocrati(pie : ce n'est pas 
ainsi ([ue je l'entends. L'an,uli(icati(jn, «magnant peu à peu 
la masse dnpenple.le ))réi)arerait à se fondre bien vite dans 
le vaste océan dém()crati([ue, qui. . . . 

— Halte-là! Je n'aime pas les grandes })hrasc», et je 
n'aime pas qu'on me fonde! La politique d'anglilication 
en vient toujours là. Avec cela, il faut toujours être 
fondu. C'est une idée qui m'ennuie considérablement. 
Qu'en dis-tu, Guérin ? 

— A présent, c'est V américanisation que M. Voisin veut 
nous prêcher. Je t'assure que c;a m'est bien égal. Mordu 



m 



tiii 



CHARLES (irKlilN 



« 



(ruii chien on (riiiie l'iiieiine \o ne suis pas pour les 

t'usions. Les peuples connue les (uétaux ne se tondent pas 
à froid : il faut i»our cela de grandes secousses, une 
grande t'eruicntation. 

— (^ue voide/-V()us y taire ? On ne vous dennindi' pas si 
cela vous fera du mal ou du bien. Ou ne s'iinpiiète pas 
le moins du monde di' vos sensations, si (;a vous brûlera, 
ou si ra vous gèlera. On vous pose un fait : un fait, 
diable, ((ue voulez-vous encoi'e uiu' fois? On ne répond 
pas aux faits, on ne répond i)as aux cliilVres. V'oyons. 
nous sommes seri'és entre l'émigration d'.\ugleterre et la 
pt)pulati<)n des Etats-L^nis, Il n'y a |)as à regimber. Si 
vous ne voulez pas être Anglais, soyez Yankees; si vous ne 
voulez pas être Vankees. sovez Anglai^^. (Jlioisissez 1 \'ous 
n'êtes pas un demi-million; pensez-vous être (piel([ue 
chose ? La France ue songe pas à \(»us: elle a bien de la 
peine à conquérir .s» pi'ojjre liberté... 

— Ob', elle l'a glorieusement con(pii.se ! Cette année 
mil huit cent trente, (jui vient de linir. lîst une grande 
année pour le nn)nde 1 C'est l'ère de la lil)i'rté! La France 
libre et puissante dans l'ancien monde, pourcpioi n'aiderait- 
(dle pas. ne protégerait-elle i)as une nouvelle Fi'ance dans 
le nouveau monde ? 

— Voilà bien de rentbousiasme ; mais, [tour cela, il 
faudrait d'abord ((ue la France nous connut. 

— Nous nous ferons cimnaître ! Le premiei- réveil de 
son ancienne ctdonie. le premier cri de guerre, le premier 
cou[) de fusil d'une révolution atti»':'ii ici des centaines et 
des m'Uiers de Frain;ais. Ne les a-t-f)n [)as vus partout oîi 
il y a du danger et de la gloii-e ? Pour(|uoi ne feraient-ils 
pas »)our la Nouvelle-France ce cpi'ils ont fait pcuir la 
Nouvelle-Angleterre '.'*" 

— l'ouninoi ? Mou Dieu, je vous le ré})ète : ils ne nous 



(1) Ces idées t''iaioiit priu'irileiiient cellos de la .jeunesse ciinadieniu' avant 
ls;i7. I,'i''v»MU'iiu'nl a duni»' 'aison aux |)rédictii)i\s d'Iioiiri Voisin. 



.a 



("IIAKLKS crKUIX 



lii 



1111(3 



cuniiiiissent pa.s. Les ('()U[>s do t'ii.sil ([lU' vous tireiv/, ici. ils 
ne les enteî'dront [)as. KiiteiuU)ii.s-n()ii.s siiUer à nos 
oreilles la tlèeli*' ;le l'Indien ? 

— Quant à cela, V^oisin a raison. Il v a lonj^tenips. pour 
la France, que nous sommes morts et enterrés. Nous 
ressusciterions ([u'elle n'y croirait pas ; elle ne saurait i)aH 
ce (pie cela voudrait dire. Il n'y a [tas de peuple <pii soit 
plus dans l'in'norance dece <pii se passe liors de che/ lui (pie 
le peuple t'ran(;ais. lin de mes amis, (pii a l'ait ses coursa 
Paris. pr('te!!ii ([u'on n'a januiis voulu le jjrendre ixair un 
Canadien, |)arce cpi'il n'avait pas le visage tatom!'. Iiors(pi'il 
est pai'ti.on t voulu le charger d'une lettre pour Tanijùco, 
parce (pie c'(3tait sur son chemin ! Et puis les peuples (pii 
comptent siii- r(''tr.ui!JLer i)our secouer le Jouir, comptent 
toujours sans leur iM^te.,,, 

— Sur (pioi compces-tu. mon pauvre (iuill)ault ? car tu es 
un rt'volutionnaire. 

— Moi, jamais; pour une r('volution. il tant un aiitri; (''tat 
de choses que le m'itre ; je t'ai parh'' d"ind(''pendance 
quehpiefois ; c'est bien naturel, li'imk'pendance, surtout 
(piand on est ,iiar(^'on cl (pi'on n"a (pie vingt ans... c^a 
llatte toujours d'y [)en.sei'. 

— l*enses-y bien, mon vieux, tu n'en jouiras peut-être 
pas longtemps. T'imagines-tu ipie ta remni.' te pennettra 
de t'habiller en l'fnjf'i' >hi /nfi/s de la iC'\e au.v pieds. Il n'y 
a pas de demoiselle comme il l'atit ((ui ne s'(''vanouirait 
rien (pi'à te voir l'ait comme lu es là. Ma mère et ma 
steiir, (pii vivent à la (ami)agne, ont pleiir(j toute une 
nuit, parce f[ue je V(. niais me l'aire l'aire un gihit et des 
pantalons d'une titoll'e (pi'elles avaient faite elles-mêmes. 

— ("est (pie je me iiKxpiei'ai joliment de la iemme. 
(piaml il s'agira de mon pays! 

— <)ui-dà ! .le voudrais bien t'y voir. .le crois (pie M. 
CJuérin a trouvé l'écueil oii ton patriotisme fera naufrage, 

— .le ferai mes conditions. 



i 






iil 






68 



CHAHLKS orfllUX 



!i 



— Il n'y il rioii de plus juste ; on dira coinine toi, on 
sera patriote tant (pie tu voudras. Quatre chaises de 
bois taitesdans le ])ays, avec du bois du pay.s et de la 
paille du pays, on n'en demandera pas plus. Une chau- 
mière et son cdiMir! Comme (ù'st touchant ! Cependant, il 
faudra bien un ])iano, ne iut-ce (jue pour s'accompagner en 
cliantaut A l<i rlalre fotdahu'. \'oilà d«'jà un meuble qui 
court ])ien des risques de n'être pas du pays. 

— Oh ! ])ourctda.je \\y ai pas d'objection. J'excepte tout 
ce qui tient aux beaux-arts. 

— lîon ! voilà une fameuse brèche de faite. Les beaux- 
arts, ca mène loin, n'est-ce pas, M. Cuérin ? 

— Sans doute. Il faudra bien permettre à ?/<(<r/</?//e de 
taire ((uelques tapisseries en laine. 

— C'est cela, un tabouret pour le piano. 

— Oui, et il n'y aura pas moyen de ne pas faire monter 
cela en acajou. 

— .lustement. c'est si économique: les laines. le velours, 
l'acajou, le salaire de l'ouvrier, ne coûtent ((ue sept ou 
huit fois le prix d'un tabouret en crin, que l'on achèterait 
tout bonnement dans la bouticiue d'un ébéniste. 

— Mais, vous \\\ pensez pas non plus ; cpiel progrès 
pour les beaux-arts 1 

Deux fauteuils en laine, mcmtés en acajou, ce serait 
encore une grande écomnnie et un grand [jrogrès. 11 ne 
faudra ])as dire par exemple que les laines sont importées 
d'Allemagne tout assorties, et que l'acajou ne croît pas 
dans ce pays-ci. 

— Ah! voici oii je vous prends; mes fauteuils seront 
montés en érahle piqa<'. 

— De Vérdhh piqué ! Fi donc ! (;a tnentif tout l'effet des 
dessins. Il faut quelque chose qui fasse paraître les cou- 
leurs avGv' plus d'avantage. Quand on veut se mêler de 
beaux-arts, il faut du goût, et le goût n'admet pas de 
compromis. Tes fauteuils seront brodés sur velours avec 



CHAKLKS UURHIN 



en 



de 



montiiro isii aciijoii, c'ost-.Wlire un imilioijaiui ; car les gens 
comme il /mit no parlent qu'à moitié rrjiu(;ai.s (et ]v sup- 
pose que inadauie Ouilbault aura, été bien élevée). 

— A présent, il est iuqxissible d'avoir un piano vX des 
fauteuils, sans un sofa. 

— Encore plus inii)ossible d'avoir un sofa sans un tapis 
de Bruxelles. . . . 

— Fait en Antj/rft'rn'. comme les tapis de l'in-t/nir et les 
vins de ('/kiiii/iiii/iic ! 

— lîref. mon cher («uilbault, te voilà i/aiis ft.s mciildcs 
le i)lus [)atrioti(iucment du monde. 

— (Je n'est pas tout, monsieur \'oisin, vous oubliez la 
toilette. (Jroyez-vous. (piand on a un salon semblable, et 
une femme ([ui s'habille en velours et en satin, (pie l'on 
])orte de l'étolfi; du pays? Mais, c'est impossible au 
su[)erlatif ! 

— C'est l'impossible élevé au carré, élevé an cube : c'est 
rini[)ossible mathématicpie ! .le te vois d'ici, mon pauvre 
Guilbault, avec un habit tle û\",i[) fxfn(-sn/)t'r/iiie. un gilet 
de tout ce ([u'il y a de moins indigène, des pantalons tran- 
satlanticpies, des gants jaunes, en un mot toute la toilette 
([ue tu eriticpies si ann';>remnnt chez les auti'es. 

— Mille tonnerres ! c'est vrai pourtant ! Les femmew 
sont la ruine du pays ! moralement et politi(juement. 

— En voilà-t-il un i>arado\e 1 

— (Jomme s'il y avait des nationalités .sans familles !.. . 

— Et des familles sans femmes ! 

— (^K' diable aussi, vous êtes d'une o gératiou terrible 
tous les deux ! Vous m'avez meublé l't hal)illé comme 
cela, sans (pie je m'en .sois aper(;u. 

— Et c'est justement cela : tu t'en a^euevias enioie 
bien in(»ins. 

— Oui, est-ce ([u'on s'aperçoit de quel([ue chose ? 

—Mais à présejit que j'y pense Mjuand on ne peut avoir 
le plus, (Ui a le moins. Pourquoi toujours les gens ([ui 



u 



il 









70 CHARLES (iUKHIN 

vivent oU'jiamiuent ne font-ils juih leur possible pour 
niettie à lîi mode les objets manufacturés dans le i)ays, les 
eboses du pays ? 

— (''est encore vrai. Ils ne savent (|u'iifticber un luxe 
imbécile. Leur vanité est si lourde, si grossière, qu'elle 
iTinvente rien. Dans toutes ces nuiisons élégantes, vous 
trouverez des glaces d"un |»ri.\ l'on : vous en verrez trois 
ou (plâtre dans le ménu^ appartement, mais je vous détie 
d'y trouver un seul tal)leau à l'buile. Nous avons des 
artistes; qui est-ce qui acliète leurs toiles? des étrangers. 
Tandis que, en Jîurope, c'est le luxe le plus à la mode, ici on 
ne sait pas ce ([ue c'est «pi'un tableau de salon. 

— II y aurait bien des réformes à faire dans la société 
telle q\i'elle est ; mais avant de la réformer, nous autres 
jeunes gens, il faudrait. . . . 

— \'oyons. il faudrait ([Uoi ? 

— Il faudrait invontei' un uioyen de ne pas mourir de 
faim. Disons tout le mal «pic nous voudrons de ceux qui 
nous ont précédés ilans la vie. uuv convenons <p»'ils ne 
sont i)as morts de faim. C'est un grand j)()int. 

— Oui. ils nous ont laissé cela. 

— Fameuse preuve de leui* liabileté ! 

— Ou de leur égoïsme. 

— Ou de leur imprévoyance. 

— Ou de tous les deux à la Ibis. 

— Ce sera la preuv(> de tout ce que vous voudrez. hkiIs 
f'rsf ritrorc lin fuit. Comment diable voulez-vous gagner 
V(ttre vie avec les |)rofessions dans l'état où elli'ssont? 
Tout le monde n'a pas le courage de faire comme le 
frère de monsieui-. de mettre à la voile. 

— .Il' croyais, moi. (pu* le barreau était une excellente 
carrière ; vous avez dû partager cettt^ opinion. i)uis(pie 
vous avez été juscju'au bout de vos études, et (jue vous 
venez d'endosser la toge. 

— Si je crois cela ? Eb 1 bon Dieu. <lennindez à tous les 



^ 



CHAHLKS (JrKHIN 



uiitre!^, s'ils le croient ! ChiU'Uii sait parlaitenient à quoi 
s'en tenir lù-dessiis, mais chacun se c(»nsidère comme une 
exception. On tait force jérémiades sur l'encombrement 
des j)rotessions, et c'est absolument comme le sermon du 
curé : on applifiue tout aux autres, et l'on ne irarde rien 
j)our soi. Au commencement de mes études, je savais bien 
qu'il n'y avait guèri' de place à se faire, mais je pensais 
qu'il y (Ml aurait toujours pour un petit i>linil.r comme 
moi. Il y a à peu près (juinze jours (^ue je suis détrompé ; 
si c'était à commencer, je ne sais pas au juste ce (jue je 
ferais ; mais je sais très bien ce (|ue je ne ferais j)as. 

— (Jomment, est-il possible ".' Vous n'avez [)as d'espoir 
de vous faire une clientèle ? 

— Pas d'ici à dix ans. 

— Dix ans ! \'ous m'effrayez. 

— Oui. c'est un piMi loni:'. dix ans à \ivre sans numirer ! 
Ou s'y lial)itU(' diilicilcinent, je vous assure. 

— Mou cher monsieur, vous plaisantez. On gagne 
toujours ini peu, de cpioi payer sa ])ension et de quoi 
s'iiabillei'. La profcîssion peut bien d'ailleurs être exercée 
en amateui' pemlant ([uehiue temps. .l'aimerais assez à 
))laider uiu' cause, et poui' commencer je plaiderais pour rien. 

— Ah ! NOUS ci'oyez (pion plaide, lorsqu'on est avocat ? 
C'est encore une illusion. (J'est bien dillicile de se ])ro- 
cm-er inu' all'aire (|uelcon(pie. mais, sur cent alfaires, il 
n'y en a i)as une qui se piaille. \'ousavez bien (piel(|uefoi8 
une es))èce de discussion sur un point de forme, mais une 
cause à plaider tout de bon. c'est une huitième merveille 
du monde ! 

— Il y a une chose tpii me console, c'est l'étude du 
droit. (Quelle belle science, n'est-ce piis ? Quel enchaîne- 
ment ? (^ludle logi(jue ! (,)u(dh' ailmiral.'U' analyse du bon 
sens de toute l'humanité! 

— (Jertes, nous avez fait des découvertes. Vous êtes un 
ho nuK» impayable! \^)us étudiez le <lroit comme une 



7' 



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ï ; .;!| 






M 



! 'i 



72 CHAULES (irilHIN 

science? Et quel droit étiidiez-voiis. s'il voii.s plaît ? Car, 
l'analNse du bon sens de toute riiunianité diilère t'sseu- 
tielleuieiit chez les divers peuples du monde. I<]tudie/.- 
vous le droit romain, le vieux droit lVan(;ais, le nouveau 
droit rran(;ais, le droit anglais, si droit anglais il y a ? Nous 
avons de tout eela ici. Nous avons tous les codes ima- 
ginabhîs, ce (|ui lait ([ue nous n'en avons [)as du tout. 
J'oubliais de vous parler de ([uin/.e ou seize Nolumes 
de lois pr(>vinciaU'S (l) et de deux ou trois mille volumes 
de hnii reports^ publit's en Angleterre et aux l^tats-Unis. 
Comme ces derniers (non plus (pie le nouveau droit t'raii- 
(;ais) n'ont pas la moindre l'onze de loi, ce st)nt ordinaire- 
ment des autorités invincibles, auxquelles la conscience 
des Juges ne manque jamais de se rendre. A projxjs 
des juges, savoz-vous (pie vous avez tort d étudier ? 
Sérieusement, mon clier. si vous vous mettez troj) de 
science dans la tête, la ])remir'i'e t'ois (|ue vous vous trou- 
verez en ciuitact avec ces messieurs, vous éprouverez un 
choc tel que votre raisoii aura de la peine à y tenir. 
Savez-vous ([ue, lors»pie j'ai plaidé ma première cause, jias 
plus t('')t ni [)lus tard (pie la semaine dernière, le juge m'a 
cite les lois romaines, les lois d'un V'^y^ •' esclaves, pour 
prouver (lu'en (Janada et au dix-neuvième siècle, un 
maître a le droit de battre et de l'ustiger son domestique 
tout autant que ça lui convient V (2) 

— Eh bien; mais, c'était savant cela, j'espère ! 

— Il aura pu citer le code noir, tout de mC'me. 

— Vous voyez, mon cher monsieur, que vous avez tort 
d'étudier la profession comme une science. Il vaut mieux 
rapprendre comme un métier. 

— Au t'ait, lorsque je rélléchis sur l'immense (piantité de 
nnitières dont se compose cette étude, je ne conc^'ois pas 



(1) Il fiuulrait dire iiujuiinrinii inu^ iniiiraiituinc leii ISôli). 

(2) Historique. 



■■>m 



CHAKLKS GUKRIN 



73 



couimt'iit, .sans i)r()lbsseiir. on pent venir à bont de distin- 
guer ce qui s'jii)pli(|ue au \Kiyn d'avec ce «[ui ne s'y 
ai)[)li(iiu' p:>s. 

— C'est une distinction ([iii ne se fait guère non plus. Il 
n'y a pas de jurisprudence étahlie. 11 n'y en aura jamais. 

— Qu'importe, ajjrès tout, si à la longue on [)eut se l'aire 
une existence ? (Qu'importe ([ue tout cela soit absurde, si 
à la lin (;a l'ait vivre son liomnuî ? 

— Oui, eh! bien, vous vous ti'on.pe/ encore. On ne se 
t'ait pas d'existence assurée. Il n'y a l'ien de si rugitit'([ue 
la clientèle ; elle vient à vcjus aujourd'hui, demain à un 
autre. J'ai vu de vieux avocats ([ui, après avoir été 
célèbres dans leur temps, n'avaient ])as [)lus de causes 
que les jeunes. Ce sont les clients que vous servez avec 
le plus de soin, (pii vous abandonnent le plus volontiers, 
lîrouillez-vous avec un de vos amis, ou exj)ose/-vous à 
vous faire sus[)endre de vos fonctions, par excès de zèle 
pour lui client, et vous êtes certain ([u'il vous abandonnera 
à la première occasion. Puis, vous n'avez aucune idée 
des intrigants que fait uaîti'e l'encondn'ement de la 
[)rofession. Dans le bon vieux temps, un avocat de 
renom pouvait jeter ses clients par la fenêtre, ils ren- 
traient par la porte. Aujourd'hui les vieux avocats 
craignent tant la concurrence des jeunes, (ju'ils plaident 
presque pour rien; et les jeunes sont obligés d'acheter 
des causes. Si cela continue, le métier de client vaudra 
beaucouj) mieux que celui de procureur. 

— Vraiment, vous me découragez. Vous m'enlevez une 
à une toutes mes illusions, .le n'avais j)ourtant [)as 
besoin de cela. Tu sais, (juilbault, ([ue je n'ai passé mon 
brevet chez mon Dumont qu'avec une extrême répu- 
gnance. Quand vous êtes entrés, il y a un instant, 
j'avais commencé à étudier les Lois civiles de Donnit ; 
nuiis, quoicpie cette lecture soit plus sui)portable ([ue celle 
des autres légistes, je n'avais pu y tenir longtemps. 






r i"si 



:.<,;I5 



il 



74 



CHAIILKS (irKKIN 



Que sora-ce tlonc iiitios ce qiio monsicMir vient de me diie V 
Je vais manquer de courage tout à lait. 

— Et h (juoi bon, je t'en prie, man(|uer de courage ? 
Est-ce que tu ne vois pas (pie notre ami Voison a la berlue '.' 
Il voit tout en noir. T'imagines-tu (pie vous m'avez 
d('(!ouragé avec vos plaisanteries sur mon patriotisme V 
Vous m'avez prouv(' que, à la rigueur, on ne [)ouvait pas 
se servir iinicpiement d'objets manuractur('s dans le pays. 
</a n'est pas une raison pour ne pas employer ce cpie l'on 
peut '.Muployer. Voilà comme sont les gens en politi- 
(pie : parce cpie leur parti ne réussit pas du premier coup, 
ils ne veulent plus rien l'aire, 

— Et oîi penses-tu ([ue tout ce qui se fait en vienne, quand 
je te dis cpie nous n'avons ])as de j^ays : qu'as-tn à répondre ? 

— C^i'il faut s'en faire un ! Crois-tu donc ((u'il n'y a 
[las qiu'bpie chose de jjrovidentiel dans le développe- 
ment prodigieux de notre population ? Quand nos pères 
sont devenus sujets anglais, quand ils ont brûlé leur 
dernière cartouche |)()ui' la France qui les a trahis, eux. 
leui's femmes et leurs enfants, ils ne formaient pas quatre- 
vingt mille âmes : à l'heure présente, nous sommes cinq 
cent mille ! (1) Un homme (pii serait né alors pourrait 
vivre aujourd'hui ; il n'y aurait pas de miracle. Durant 
le cours de sa vie. il aurait vu (piintupler le nombre 
de ses concitoyens. Pourtant, il n'y a rien eu j)our nous 
favoriser, n'est-ce |)as '! i*ensez-vous (|u'une nationalité 
aussi vivace .s(! détruise dans un jour? 

Une fois revenu à ce thème de prédilection, Jean 
(jruill)ault s'y livra sans réserve ; il passa en revue tous les 
événements politiques depuis la complète ; il exposa les 
raisons qui lui faisaient croire à un avenir national plus 
prospère, et il insista surtout sur l'exclusion du luxe, et 
la protection à donner à l'industrie locide, idé'e qui. 



(1 I Vnve/. la iidti' A, A la lin du volume. 



{'IIAHLKS (irilHIN 



75 



lire 



Il rage : 
lerliie '.' 
m'avez 



ti Mille 



>) 



ait pas 
pays, 
ne l'on 
[)uliti- 
r coui). 



quand 
andre ? 



11 V a 



ïloppe- 
1 pères 
é leur 
s, eux. 
(iiatre- 
is cinq 
airrait 
)uriiiit 



^ 



selon nous, en vaut 1)"hmi une autre. Pressé par sesainis,(lont 
l'im surtout ne voyait de salut |)ossil)le (pie dans Vnim'rl- 
/■(niisiifinii. il leur e\j)rK|ua coninieiit. tout patriote ardent 



quil était, il von 



liiit 1 



lisser accroître et décupler notre 



j)opulatioii. il voulait laisser faire son éducation et poli- 
ti(|ue et matériello. avant de la mettre en contact aves les 
millions (r.\n,ulo-Sii\ons qui peiipliuit les Ktats-l'nis. Une 
vive dis<'Ussioii .s'enua.sjca entre nos trois lanniniM >/' h'fof, et 
à travers des ohjectioiis siins nombre, les élans patrioti- 
<|U(!S des jiMines amis allèrent s<tuvent au dcdà des bornes 



de h 



I simple pruileu('( 



M 



us c'était sans aucun » 



laiiu' 



liait 



er 



yiiere 



immédiat, et I ordre de choses d alors, (pu ne va 

mieu\ (pie ccdiii d'aujourd'liui, ne fut pas le moins du 

monde ébriudé par cette lutte à huis dos. 

Lu conversation dont nous n";i\(Uis pour bien dire 
reproduit ((ue le préInde, se prolonjiea si tard (pie notre 
héros fut ol)liiié de .sortir pour demander à .son h(")tesse 
un bout de chandelle, (pie c(dle-('i ne lui donna qu'en 
«rrommelant. Cette circonstance lit soti|)(;oiuier à M. 
Voisin (pi'il étiiit temps de se retirer ; et. en partant, il 



iiivi 



tu Cl 



larles a le visiter souvent et .s7///.v trrrino/nr 



lonibre 
ir nous 



)iia 



lit( 



leaii 



)US 1 



es 



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tl id 



i\e, 



us 
et 



<iui. 




76 



(IIAHLKS dl'KKIN' 



LOUIS K 1<:T (JLOIUNDK 




iiiii, (Jliiirli's nn'U\ lii 

iviiiite. ((iii ('tiiit l)i('ii 

gtièiiie (riiiit' conesiKtii- 



itio II 



iiiiiici; tics active t'iitio lui c 
sa joiino sci'iir. 

K. . . I(> janvier 1831. 
■ Mon 1)011 (Jliailes. 
Je t'écris encore aujoiir 



(l hiii, |)Uis(jiie tu veux ([Ue je 
lécriNc toutes les semaines. Je 
t'assure ((lie c'est une liulie bien 
douce, et. (iuoi(|Ue Je taie écrit 
la semaine (lernière, il nie sem- 
ble (ju'il y a un mois. Ta di'i- 
nière lettre était bien courte, tu 
(lois a\(»ir bien du tem|»s à toi, 
et tu vas peut-être me uroiider, 
mais on dirait fjue tu me né- 
gliges. 
"Depuis iiiii dernière lettre.il s'est pas.sé une chose (pii 

nous a bien surpris et (|ni va beaucoup te surprendre. 

Dimanche dernier, .M. Waunai'r et mademoiselle (.'loriiide 



sont venus nous faire visite. 



embarrassée. 



Mi 



Tu peux croire si j'étais 
Mi 



iman déteste tant ces irons-la ! Mais cette 



pauvre demoiselle a l'air si bonne et elle voulait tant 
iible,(iue maman a t'ait bonne mine à son 



se rendre aim 



père, par considération pour elle 



l\ 



epuis la t'ois ((u'i 



1 a d 



eiminde notre mère en mariage 



o'- r 



M. Wagnaër, comme tu sais, n'aviiit pas mis les pietls daiiH 



f'HAKLKS CIKI.'IN 



77 



];i lUiiisoii. On ne .suit ]»ns tlii tout ce (|uc vont «lire cette 



visite. .Mî peii.se ((lie e était seuleiiieiit pour liiire eoiinais- 



.saiiee avi'c moi <|Uo (Jl 
11 



oniKle aura ( 



nou.s voir. Il ii'v a (|iie nous deux (u; jeunes lilles de notre 



jéciili'' >i)\\ père à \('nir 
(1( 



ai:<' lei. et, eomiiie (Mie me 1 a dit, ce serait r)ieii triste, si 
nous n'étions pas amies. .Si tu savais comme elle e.st 
l)onne pour moi. comme nous nous aiim ns tléjà ! Klle m'a 



emmenée souper et passer la soirée clie/ elle, bien maliiré 
maman. KUe a tait de la iniisi(|ne pour moi toute la 
Hoirée, justement comme <dle aurait l'ait pour un 'vnv(//<'>\ 
HUe m'a donné de belles Heurs ipii poussent dans une 
serre, et elle m'a |)rêté di' jolis petits livres; mai.s maman 
ne veut pas ([ue je les lise ; elle les a mis dans une 
armoire, et elle; me les donnera dans (|iud(|ue temps pour 
i[ue je les rende à (Uorinde tout de suite. Ctda s'a|)p(dle 
•• les Lettres à Sophie." Maman dit (|ue c'est bien 
mauvais, et ([ne (Jlorinde est bien malbeiireuse d'avoir un 
père qui ne prend pas j^arde à ce (pTelle peut lire. 

''Maman ne vent pas croire «[ue ci' soit .seulement pour 
faire une amie (|ue ("lorinde me l'ait toutes ce.s amitié.s-là. 
KUe dit (|ue M. Wagnaër n'a |)as lait une démarche 
4'omme celle-là sans avoir d'autres intentions. Depuis 
4'ette visite de M. Wa.irnaër t>t de sa lille, cette pauvre 
mère n'a pas fermé l'cïdl des nuits. Il faut que ce soient 
des gens bien terribles, puisque leurs caresses font tant de 
peur ! 

■• Depuis le départ de l'ierre. cette |)auvre maman a 
[)eur de tout. Chaque fois ({u'elle reçoit une lettre de toi, 
elle l'ouvre en tremblant. Elle a fait écrire, par M.deLa- 
milletière, en Anghiterre et en France, pour avoir de.s 
nouvelles de notre frère. Heureusement per.sonne ne lui 
a parlé du vai.sseau qui a fait naufrage la nuit où tu nou.s 
a apporté cette mauvaise nouvelle. J'ai eu toute la peine 
du monde à faire taire les domestiques, et, chaque fois 
<|u"il vient (jnelqu'un du voisinage h la mais. >n, je reste 



'H 



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1 
'h 






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ici 



u 



78 



CHAIU.KS (IIKKIN 



\h ; je iiu> place tonjoiirs de niiiiiièrc il ce <|iio niiiinau 
lu' nie voie pas !«> visa^fc, cl <|iiaii(l ils viennent ponr 
parler de cela, Je ItMir tai.s des si<.nu's.. . des sij^nes. (Je i|ui 
itio (H)US()I(> un peu, c'est ((u'il parait <|ne la plus •<;i-ande 
partie (U> léipiipaii'c' était dl^sc^•ndln^ dans les chaloupes; ils 
i)nt r(>j<>int un autre na\ire, un peu plus l)as. On n'a 
trouvé (|ue trois novi'-s : ils avaient l'air d'être plus vieux 
que mon oncle (îliarlot. de sortes (|ue J'ai moins d in- 
<|uiétude. 



(M 



ornule m a heaucoui» rassurée 



le ( 



lit 



(pi'idlc 



parlé de cela avec son père ; il lui a dit (jue notre frère 
ne pou\ait |>asètre dans le /iOi/ii/-(frnr<tr ; cai' ce vaisseau 
était prêt à pai'tir «'t avait son é(|uipa,ire complet, loniitemps 
avant «pu' mon frère soit pai'ti. .l'ai trouvé Clorinde liien 
bonnt; d'avoii- pris c»'s informations. Nous n"a\<ms fait <|ue 
parler de IMurre «M d«' toi toute la soirée. Mlle m'a dit 
tous ses secrcits, et. si vous autres hommes vous né'tio/. 
pas si hahillards. je te conterais bien une cui-ieuse chose 
qu'elh' m'a dite... mais. a|>rès tout, lu vas faire un prêtre 
ou iMi avocat ; dans ces états, il faut de la discréticm. 
Vovons, J'es|)ère au moins cpie tu n'en diras rien à 



)ersonne 



"M. Wa,t;naër est un drôle d'homme. Il ne parle 
presque Jamais à sa fille ; il lui lais.se fairt^ tout (!e ((u'elle 



veut tandis qu'elle es 



>t lilh 



mais il lui a hien di 



feiidi 



d'aituer personne, parce ((u'il veut la marier lui-nu*me. Il 
a fait comme un marché avec elle : elle fera tout ce 
qu'elle voudra, e.vcepté le Jour oîi .son père viendra lui 
ai>prendre (pi'il va la marier. Seulement le secret (pi'elle 
m'a dit, et qu'elle a surpris à son père, c'est qu'on ne la 
mariera qu'avec un avocat. C'est ce <^vnud imhécih' de 
fiuillot, le C(unmis, (pii a dit c(da à (pielqu'un (jui l'a 
répété à Clorinde. Nous avons bien cherché [nmv trouver 
la raison de cela. Toi (jui es plus savant que nous, tu 
pourrais })eut-Otre bien me la dire. Un seigneur, comme 



CIIAHLKS (MKinN 



70 



.Jules (|*> rjiiiiiillctièi'c |>iir L'xciiipic, un n|]iri«M mi un 
«loctuur. «•"est h'u'ii iiiitaiit qu'un ii\n»';it. Mncnrc s'il y 
avait <|U»'l(ju'un que M. Waunai-r .serait (It'cidé à l'aii-c son 
^'oiiiliT , maiw t<uit ce (|u'il y a de d/'cid»'. rt liicn (It'cidt'-. 
c'est (|uo Clofinde ne sera |ias luaiiée ù un autre (|U à un 
avocat. Dis-nini donc, sérieusement, ost-cc t(u"il y a Avs 
ieun«>s lilles (|ui n(> |>euvent s(> marier (|u'ave(! dc>s hommes 
d'une certaine profession V hit si c'est de même, de (pioi 
cela dépi'ud-ir.' 'l'u vas encore diic. comme de ctnitumc, 
(|ue je suis trop curieuse. 

'* (JloriiMJe et moi. nous a\(ins heaucoiip paiji'' de toi. 
Fille m'a montré, dans un livre de prières, une IJLîure di; 
jeune homme assis dans une l)ar<|ue avec un lutli dans 
une main. Mlle trouvi' (ju'il te ressemble. Il l'aiit (|u'elitr 
n'ait pas diî pi'éjutié-s contre nous autres, car je t'assure 
i(Ue (u> j(Mine homme (^s| l)eaucou|) plus beau (|ue toi. 

•• Tu sais t|u'elle a passé un<' partie de l'hiver à (^hié-hec. 
chez la m»'M'e tle cette demoiselle (|ui était ici l'automne 
dernier, et (pli se promenait si souvent dans la voiture de 
M. Wajiuaëi'. Klle m'a montré les pas de plusieurs jolies 
danses (|u'elle a apprises che/ cet te (h-moiselle. Klle dit 
que maman a tort lie ne pas nu' l'aire montrer la dan.se: 
moi, je trouve (|ue maman a bien raison ; à quoi cida me 
servirait-il ici ? Maman ne sent pas (pie j'aille aux noces 
(diez les /iii/iitiiiifs. et. à i)ai"t de cela, il n y a |ias d'occasion 
de sortir. 

•' (Jlorinde e.st Ijien mondaine : je crains l)eaucouj> 
|K)ur son salut. (Je serait bien dommaii'e (pi'elle ne l'ût 
pas sauvée, une si jolie lille. et (pii a l'air si bonne ! 
.Maman dit (pie, si j(ï la voyais souvent, elle nie perdrait. 
Elle doit venir me chercher demain pour me promener 
avec elle ; je ne sais pas si maman voudra. Il me semble 
depuis que je la connais que je la trouve plus belle 
(pi'avant. Elle est bien brune, mais elle a une si belle 
taille et de si beau.x veux noirs ! Elle m'a dit en riant 






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CIlAHLIvS (II'KRIN 



(|u\'llt' paTiiissiiit iiiu' lu'iiiH'ssc prrs de moi; iiiiiis (;;i m'ciu- 
prclu' piis que ji' voiidi'iiis hicii iivoirs:i tnillo. 

■' l'jirdiiiiiH'-iiioi, mon bon (Jliarles, si j(^ t'i'icris tontes cos 
folies (le petite (ille qui ne doivent pas t'aninser Au 
tont : mais si je te voyais, "p' te les conterais, et (piand je 
t'écris, c'est ahsolnment comme si je l'avais ici. non pins 
sons le \ii'il ornu'. pnisqn'il est tomhé. mais an bord 
(K> l'ean, comme la veille du jour oîi l'ierre t'st parti 
avec toi. ponr i.e pins revenii'. 

•• Ta i-Kirn; liOiusF.." 



('balles était encore an lit. lorscpie son bote vint Ini 
remettre cette letti'e. 11 se (il 
donnt'r son ,i;ilet, ((ni contenait 
inie notaitli' portion de sa l'or- 
tune. à peine snllisante. ce|)en- îj^ 

diint. ponr payer le l'acteiir 

— .\b çà ! dé|) -cbe/.-vons <^^V'^ ^^ 

donc, mon bon ^ .^.^^ ST^ .'/! / 

monsienr : vons .^S^y ^^ 
n'êtes pas smurf > ^/^-^ - 
ce imitin. liC 
i:ar(;t»n de la 
Donft -injjiii at- 
tend. Il n'a 
(pi'nn y>r////// de prolit snr vdnnpie lettre, et s'il Ini fallait 
attendre partont anssi lonj^temps. ra Ini ferait nn nninvais 
Ixii'i/diii .... 

— Ce M. Voisin, ({ni dit !qn'il fanl an,<rlifier la société 
pur le liant, ne \'oilj\-t-il pas qne ça s'anirlilie par le bas ? 
Le jonr on les den\ bon t s se rejoindront, notre nationalité 
sera Ibunbéo ! 

— l'auvre jenne liomme ! il rêve encore, liit l'onvrier en 
se retirant. Ilenrensement cpiil est venn à l)()nt de 
tronver len h lue 2>eure pour «a lettre. Ta dort-il un peu 




CIIAItl.KS (MKIMN 



81 



mj 



K 



l)!).S 



cott»' jcimosse-lù ! On voit Iticii \\\\(\ v\\ nous ;i son piiiii 
jjjuiiiit' t't «|ii(' c'est |>(tiii" niiili r nrif lis tjros. 

A dir»' !«' \i;ii,lo brave lioiiinie aviiil liien le droit i\(i f»t* 
soiiiidiiliser. Il était |)i'ès de neiil' heures du iiialiu.et lui. 
pauvre dialde. était ilehout et tra\aillait de|iuis quali'e 
heures. lîieu ui; ('ho(|Ue tant les |iau\i'es licms (|ue 
i'oisi\et»'' des l'iches (lU de ceux t|u"ils ei'oient rielies. 

Deux causes a\aieut coul rihuc'- à retenir ['('indiant au lit 
plus tard <|Ue d'ordinaire : d alioi'd un l'roid assez vil'(|ui 
l'ecouvrait l'intérituir {\v:< vili'cs de la lucarne d'une 
é|)aisse couche de L:i\re au\ arl)()rescences capi'icituisrs, 
aux charuiantes aral)es(|ues. illiiiniin'es et colorc-es par les 
rayons du fcdeil ; puis les sou\»uiirs de la con\crsation de 
lii veille, les conjectures, les projets, les réxcs ([ui nais- 
saient de ci's réminiscences mat inales, aux<|U(dles on a 
»pitd(|Uerois tant de peine à s'arracher. Koitement alarmé 
sur son a\enir par les dt'couraLiivintcs paroles de M. Henri 
Voisin, il délihi'-rait très sérieustunent s'il n'allait pas 
tplit 1er l'é't iule de .M . |)umoul . cl eut rer aw i/niiti/ si' ni i nu in . 

Il \ avait ccl.i de peu t'diliant dans ses \tdh'ités 
r«dij;çieuses. (|u'idl<'s ne lui revenaient jamais si Iréipu-ni. 
inent (pic loi'scju'il se dt'iiiu'itail ou se dé'sespé'rait . .Ne vous 
imagine/ |)oint cependant ipi«> sa dévotion ne l'ut point 
sincère, tpii I rcLiai'dât sérieiisiMuent l'é-tat ecch''siasli(|ue 
comme un pis aller ; mais cCst <|ue riioinme est ainsi l'ail, 
(pie ses déterminations les plus vraies, ses allections les 
plus saines (h'-pendent à sou insu des prédispositions île 
son esprit. Charles se cro\ait pU'iii diiii zèle ('vauLiérupU', 
lorsipi i! ii"(''prou\ ail pas autre chose ipriiii \ aLiue eut lioii- 
siasiue. (pli ne l'aurait pa-< soutenu hien loin conti'e les 
rati;.fm's et les périls d'iiiie mission, ou reiinui d'un s('mi- 
naire ou d'une cure. Il se ci'oyait p<''m'tr('' d'iiii ,ii(M'it hien 
ascéti(pie pour la ictiaite. lors(piil ne ressentait <pi'iin 
tléiioût pass'ij;er, ou un penchant secret vers une c.apri- 
l'ieiiso oiseveté. Fje malin dont nous parlons, son ima^nna- 



fs: 



n\ 



'4 



82 



CHAHI.KS (IIKHIN 



tioii raviiit <l(''ji\ instnllr iliins imo des inodcstcs clnnnhvos 
du sriniiiaiiH' de (^ii(''l)t'('. ;iii-dcs.sus du hciiu jurdiu (|ui 
îippiirticnt h ci'tti' luaisou ; il se v(>\ait lii:iiiiuil dans les 
cértMuonics ndiiiiousos. rt'V»'tu d'un Idauo surplis, au 
iniliou dt' roiu'ous et des Heurs; il s<' vovail réji'eiil d'une 
clîisse ; il chiiutreail la méthode irenseii^iioineul suivie 
Jus(}u'al()rs ; il deliitait à ses élèves les |dus savantes le(;ons 
SU!' la liltéi'alure et sui' r/'i-onouiie politiijue ; en un uu>t, 
il bâtissait mille projets dinnovat ions et de pei i'ectionne- 
inent. et il ne néiilin'eait aucun di'tail. absolnnu'Ut comme 
s'il se fût d(''jà VII à l'teuvrc. 

Il en t'tail là île sa vision t|nand on lui apporta la letti'e 
de Louise ; la l)iu-i|iu' a|iparition de son liôte lui fappela 
(ju'au uraud si''nnnaife on lu' lui permettrait pas de 
niéditei' aussi à son aise clia(|Ui' malin. \u surtout «|u'il y 
a là inu' ceilaine cloche (pu ri-vieille sou uuuide un |)eu 
a\aut cino heures et iiui ne cesse ensuite de vous toiir- 



('ett( 



•Il 



e reltexion 



et la lettre idle- 



mcnter .jusqu a I heuic u\l concher 
(dianji'ea un peu le ciiurs de ses idi''es 
iiiemt' ache\a de si'culaiiser son iuni.n'inat ion. 

Si ( 'harics avait eu un peu de connaissance du uu»mle. 
il se serait piMsuaih''. à n'en pou\oir douter, (pie M. \Va- 



;:'nat'r Ndulait le maru'r a\cc sa 



lill 



e. et iiue mademoiselle 



(Mmùnde idle-nirune était éprise de lui 



li 



len une notre 



p'iine homme ne s en tint pasaiix oeniLiiies interprétât ions 
(h- sa hou ne |»et ite sieur, il ne lit ipi'ent revoir ce iprun autre 
*'ut compris à merveille, et il se demanda seulement s'il 
n'y avait pas un peu d'aiiioui' pour lui dans la ;.:rande 
amitii' de (Morinde |)our Louisi'. La jeune lille, ipi'il con- 
naissait à peine de \ ne. lui apparut comme une de ces 
heautés andaloiises dont il avait lu. dans les romans à la 
mode, de si poétinues portraits. Ce l'ii? en pimsaiit à idle 
ijn'il se leva, n'hahilla. et. après une prière peu lonniie et 
ptMi t'»M'vento, lit disparaitn; un très l'nmal déjtuiner. ipii 
lui fut .servi h\iv le eoiii de sa tahlo d'étude. 









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il (tui- 




le ces 




is à la 




à elle 




:iie et 




'!•. ([iii 





(•mai{|j:s (HKiMN 



sa 



La délenninatioM bien positive de M. Wa^iiaër d'avoir 
un avoeal pour genilre, lui donna du (•oui-a«i-e, et sans 
décider s'il mettrait de eôté Uîs antipathies de rainille, 
au\(pudles il toiniit ù honneur de s(î ni(»ntrer lidèle. il se 
dit (piil étiiit toujours lion à (ineli|ne (diose d'être 
avocat; il se pi'oniit tout de suite de l'aire un Daunesseau ou 
un .Meidin, et se drapant dans son manteau, il se l'endit à 
{irands ])as à l'étuile dv M. Duniont, bien l'ésolu à si' lancer 
dès ce .jonr au plus creux du droit et de la (diicane. 

Devancé j)ar tous les autres clercs, il s'empara bra- 
vement d'une 



ili'ihn'iitioii t r«\s 
diiru'ile à rédi- 
ger et à hniuolle 
jiersonno n'avait 
\()ulu mordre ; 
mais il n'a\ait 
pas en''«M'o par 







— yi^fT-J 



^^N 11 



■^- 









couru i.i !i:')ltle Vr>pYjrV/, 

des titres ([u'il 

fallait analyser, 

<iue son imaiiimi-"'^'^^^; ; 

tioii prit encore y A^ '\ 

!• • 1 11' C^-'^/' I 

une to'.s la ciel />''/f ' 

des champs, et '^ Vt-'*:^ 

lors(|ue, après '/K./ } 

une heure de tra- / / 

vail, .M. Dumont ' 

vint regarder par-dt'ssus son ('paide. aliu de voir conimenf 

il se tirait d'alVaiit'. il ne vit. sur une uiande reiiille de 

papier. (|Ue ces mots d'une litdie l'criture coult'c : 

IIION INCI-; 1)1' li.\S-('.\N.\I).\.| U\SV 1)1' IIOl. 

DisTkicT hi: iii;i';i»Kc. | tkhmi; si pkimklmc. 

— Tiens, s'écria le patrtui. vous m'avez lait l'ouvrage 
d'un hlidir. 




II 



% 



«"IIAI{Li:s (iCKHIN 



— C'est ([lie M. (iiu'riii no traviiillc |)iis ('(dniiu' iiii 
urtjrf, ohscrvii inaliciousLMiU'ut lo nrciiiicr cliTc. 

lilosst'' (lo 00 niochaiit «jaloiiihoiii". iiDti'o lit'ros s'oiii- 
prossa (11' (l('('laror ((tic la iioto iini a/('(uii|)a,iiMait lo dossior 
i)'('laif pas siinisaiitc, et ([iii^ .M. Diiiiioiit tiM'ait poiit-('''lro 
mioiix (l'ont riïpi'oiuh'o hii-niônio un ouvratio trop dillicilo 
pour un (•loi'(; do pronii(''riî anni'o. i'in io\ anolio, il so jota 
avoc t'uroui" sui- d'autres docuinonts (pi'on lui pr('sonta ot 
so mit à ui-ill'ouuoi' avec une aidoiir (pii aurait l'ait 
lionnour à M. Duuioiit lui-ui(''Muo. outassaut alU'jiiu'îs sur 
aIlt',i:U('s. ajoutant les i/l/s aux siixdifs. uiottant la r///- dans 
lo ri)ihti\ lo r()////(' dans lo Jisfrirf et lo ilistrirl dans la jtrn- 
vùicr ; onlin n'oniottant liou do tout ce (pn jK)Uvail romlro 
son st\ lo parl'aitoniiîut l)arl>aro ot inint(dli'^il)lo. ot par là 
niônio parraitoniont K'^LÇal ot ii'i'('pro(diai)lo. 

Copondant (pi(d>pios jours plus tard, .M. Duuioiit i'o(;ut 



doux suporbos > .nrpfioii 



■s (/ 



/" I 



ni'iiir 



uno tl cllos a 



11. 



iiiiait 1^ «pif la (li'fi mil n s.sr ou la. poisoimo J i|ui 1"' 'In 
avait (''tt'- siLiiiili»' s'appidait Clara Sinitli '-i non pa< 

tpr(dlo, ladite ddonuorosso. a\ ail #»fô 
«pitdio. ladii.' (U'I'on- 



Cl 



onndo Mnitii 



soo sous lo nom ^yy 



r/, 



<i m 



l)apti^ 

dorosso. a\ ait toujouis t'-tt' fonniio soii.s je imhii do Clara. ot 



in)n iKis sous lo \\^n\\ ( 



loCl 



OI'UU 



lo; !• 



iiiu' lo Im'oI' on irril \\^' 



.so//*//(»///o// assignait Clara Snntli à comparait ro do\ aiil la 
('oiir. tandis «pn- la dt''('larat ion so |daiL!nait de Cl.u'indo 
Smitli; ô^ tpK' C'ira Smith lU' pouvait pas ("-tro tonuo 
à iô|>ondrt' aux domandos l'aitos cont r(> Clorind»- Smitii ; 
()° (pU' Clorindo Smith no pouvait pas ('tro f(»ndamm't' 
sur la coiriparution ou lo dt-l'aut do Clara Smith : 7' •nliii 
(pio Clara Smith n't'iait pas ot no |>ou\;iit pas »"'iro la 
nM*nu' porsonno <pio Cloiin Smith. 

Tout ctda t'-lait siiccinote eut o\p(iM('' sur di\-linit psijroH 
do papier. Cet te dernière oxcoptioi tut laite et ///<■/ par 



Mtro Henri \ t>i.> 



m 



a\ce (iiii nous allons cultiver la con- 



n 



itissance ipie nous n axons lait <pr<''haue!n'r dans lo 



chapitre pr(''ci''donl, 



(ilAHLKS crKKIN 



\ I 



«5 



\s.\ CIJKNTKIJ-; 




justict'. se préstMitcr Mil Ituiit du lvMn|»s;"i rcMiiiu'li. piivtT 
8(tn «li|tlniiK'. louer uii»' t'iudc. et s'iiiiiKiiici'r dans li'S 
joiiniaiix. <|iii croiciil . dis-jf. (pic Uiut ct'lu siillil |)(tiii' faire 

InltlIIllV 

<'ii av.iii Iriip ('(iiiiiii tjiii. |MMir s'en rlr»- tenus à cette 



II 



«impie recel te. avaient pass»' le reste de leurs jours dans 
luimahle conipajiuie de leurs 1 i \ res. actpHManl heaiicoiip 



de coiiimissaiiCH's et t les peu d uryieii 



I. Il i'-tait 



('(•UN aiiicu. 



au c.uitrnii'o, ((lie la clientèle dépi'iid d'un ci»nc(Mirs d 



i« n 



e 



h 



80 



CHAHIJOS (JIKHIN 



cireoiiHtanciîH souvent lortuito.s, mais (|iio l'on peut l'airo 
naître soi-nienie. |)(»iir peu (|ii(' l'on s'tMi (l(>nne la peini!. 
Là-(K'ssus, il avait trac»' un véritablo plan de (•ani))ajj!;ne, 
disposant d'avance do clia(|U(' situation tprii croyait 
hotme, étudiant et les moyens d'a<iir directenu'rit ou iinli- 
rectemeut sur tous ceux qui l'entouraient, et les moyens 
d'attirer dîins sa s|)hère d'a«'tion ceux (|ui en étaii'ut le 
plus éloi<^nés ; l)ieu décidé à lU' rien néirliticr. à préparer 
les voies <les années luitières. s'il le fallait, et surtout (alin 
de donner le clianui') à crier plus loi't (|ue tout autre. 
contre l'intriuiu' et contre les intriirants. 

Son |)remier soin a\ait été de si' mettre eu rappoit 
avec (pud(|ues personnes cajialjles de lui procur«'r de petits 
caj)itau.\. et tléjà il pou\ait venir eu aide à de hravi's 
gens, soit eu achetant di's droits litiiiiciix. soit en prenant 
sur lui la responsal)ilité de bonnes et j:;rosses dettes, au 
moyen d'un lé;j-ei' escompte que triplaient à son profit les 
frais de poui-suite. (''était priuci|»alement dans la clien- 
tèle de son patron, (|ue Henri \'(tisiu avait nnircpié 
d'avaiii-e ceux (pii formeraient le noyau de la sienui*. [ics 
procédés les plus ollicieux, accompaiinés des insinuations 
les plus adroitt's sur l'insouciance et les bévues de leur 
aV(MMt lui avaient déjà acquis les bonnes i^ races de trois 
ou (piatrc plaideurs émérilcs et d'une couple d'Iionnêtes 
nnircliands. Le fait est que notre bonnne entrait au 



harrean avec 



us ( 



l'a 11' 



lires en main. (|Ue 



hien (les 



personnes n'en peuvent montrer a|tiès deux ou trois ans 
de prali(|ue. ("était c<q»endaiit une laible curée pour son 
ambition, et loin d'être eiVrayé des lirands intérêts coiiliés 
à son iiu'Xpérience. il ne taisait (puMloiibler et tripler, par 
le désir, les honoraires (pi'il allait irayner. 

fiC soir nu'nie m'i il s'était l'ait présenter à Charles 
Giiérin. le jeiiiM! avocat trouva, A sonretourchezlui.ini 
pei^omiajfe assez sin;iulier qui s'était installé N»ns trop de 
fa(,'oii dans sh clnimlu'e t\ coucher, et là fumait la jtipo eu 



CHAHIJvS crilKIN 



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Iniro 

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1 



Mltciidiiut le luaîtru du lo^is. (ji>t iudi\iilu n'était [las 
uimc t|m' Fraii(;ois (îuillot, le eoniiuis de M. VVaiiiiai'i". 

l'oiii ex;di((uei' sa présence et sa taïuiliaiité. il lu.iis 
siilîira, dtî ( ire que, stricteiiieul parlant. Henri Voisin 
au. ail du s uner llt'uri (Iuillot dit \'i»isiii. De ees deux 
iioiii-;, il i'vait choisi celui <|ui lui a\ait paru le plus 
pass:(hle. sauf ù se laisser ap|ieler (Iuillot . dans roccasion. 
par ses iioinlM'eiix cousins, dont il cliéi'issail et culti\ait la 
parenti'. Fia rainille (Iuillot tonnait une iininense contedé- 
ratiou. (|ui en velopi»ait tout le district dans ses réseaux. 
(Jliaciin des iiieinhi'es de cette t'aïuillc. rciiiai'(pial)l(ï par son 
(^sprit di^ corps. s<)n astuce, sou acti\it('' et son amour de 
raruciit. devenait dans s:i localité une espèce de courtier 
ou de liinier t'uisant la «'liasse aux |irocès pour le [ilus 



/• 



''/. 



raiMl pl'oîlt (le san <f,,/siii l uroa 

l'"raii«;ois (''tait . d*- tous les < ,' iii/li,/. le plus iiiipMitaiil . et il 



le sa\ait liieii. 



-( 



oinnie tu as élé ioiiji'temps, mon cousin. 



lit -il 



sans 



He déi'anii'er de la cliaisi; à demi r(Mi\ers(''e sur la(|uelli' il 
était étendu et dont il maintenait r^Mjuililue en appuyant 



ses iiieils sui' 



la cl 



oison, à la inani(''re des //(f ///■•rc.s 



— .Iiî crois hieii. j'ai étudié mou risalet iiiaintenaiil je 



le sais oar cd'iir 



-(J'est comme je t'avais dit. n'esl-<'e | 



las 



S( 



— C'est loiil le contraire. Si je l"a\ais écout('', {e me 
rais perdu à ne jamais me retrouver. Cet oriiillial-là n'a 

pas plus en\ie de se l'aire |U'être i[iie moi d'aller me 

pendre. 

( )ui-da ! Si on prenait .\fnii:tlh ("lorinde pour jiiL'e. 

elle dirait peut-être (|u"il iiu'rite moins d'être cloitr('' (pie 

toi d'être pendu. 



— l' 



.stui cou. t U veux diii' 
•1 



our cela, si joli !iai'(;on (pie lu le croies, p' i assure 
(|uc l'autre lui a tcmihé dans l'ii-'il. Le honlioiiime rit sous 
caiie. (,'a lui l'ait son all'aire. 



ss 



CIIAIU.KS CIKIMN 



— Tions. iiKiii (M)iisiii. dis ce ((iio tu voiidi'iis. .M. NVairiiiK'r 
lie |)('iil |»;is miiriei- sa lillo à ('liiivKvs (iii(''riii. (''(îst jiistcv 
iii(>iit riiDiiiiiic (pril ne lui l'iiiit pas. (''est un (>s|irit 
lualadit' (ît onllioiisiasic. ('oiiiliicn vcux-hi liMiicr (pril ne 
sera jamais avocat V 

— .le sais Cl' (juc c'csi. Ti! iras à son oxanicn et tii le 
feras fiinici' ( I ). 

— (^iieUcï l)clis('! Ksi-cc (|ii'il V a des examens ? On 
jirend (len\ de ses amis, (pii vous disent d'avance ce (pTils 
Vont voii>- demander. .MalLiré ccda. hiei; .souvent on ii'jiond 
de traxcrs et on «-si lonjoiirs admis. <)n;ind je le dis (|ue 
le jeune (iiirrin ne sera iam;iis l'ei-u. cost (|u'ii n'ira |»:is 
jnsi|u"au Iriul de st's études. Il n'est pas tnui'ut'' pour l'aii'e 



un prêtre. < 
il 



t s'il 



;i\ait pris la soutane, il 1 aurait déjà 



((Ultlee. Il laut tl'op de p(M'seVcr;i uce poui" cela, .le ne 
sei'ais pas surpris par exemple (pie d'ici à trois :ins. il 
se Ii\'i'at à la mt'decine. au notai'iat. au coiunn-rce. à 
l'indusli'ie. à loiittîs les carrières imaninahles. pour 
n'arriver nulle part. Si tu l'avais vu diV-oura ■..:■»'. au simple 
tableau qui' je lui ai l'ail il^-s petites misères du m/'tier ! 
I']n cuit i \ aiil ses disposit ions, on par\ it'iidra à n'en rien 
faire du tout, de i-i' liean uar(;(Ui-là. . . .Mais il faut «pie tu 



te hat< 



me présenter a cette deuioist 



Ile W 



liiiiaer. 



( 'omment esl-cllc. d'ah )rd ? 

— (^n l'Sl-ce (pie (;a te l'ait '.' 

— Diantre! (pi'esl-ce (pie c(da me l'ait '.' .raime Itieii à 
savoir si je la trouverais de mon liont. pour jouer imm 
r(Me comme il faut. Mil supposant (pie je ne l'aimerais pas, 
il faut (pie je paraisse l'aimer assez pour me faire aimer 
d'elle... 

— Tu aurais liien de la IkuiIi'. C'est son père (pii la 
marie : avocat contre clerc, ta cliance ne serait pas lro|t 
maiivai.se. ,M. Waiinaër dit toujours comme (;a. tjii'iin Jr 
fii'iiK nnif mil ii.r >fnr </rii.r j> tinnlrni ; mais <''est cette 



1 ; l''iiiiii'r, ifstcr ccnirt. 



CIIAKI-KS (MKIÎIN 



«0 



Ici'i'o (|H il lui l'aiit :C . iiiiiiciit . Il ii (li'jà iH-iict*'- une 
(|iliintit(' (le In/s pour l'iiiic du Imis dinis les conccssiniis et 
(liius les lo\vuslii|ts. cl s'il u a pas !a ririrrr iiii.r A'r/v r/.v.s»',s, 
lout cela lui sera iuutiU' 

— Alors il fiudra (pic je lui lasse a\oii' cett»' tcirc. 

— \"\h (pli est pas uial diûlc 'l"u vas lui laiic avoir une 
Icri'c (pli ne l'apparl iciil pas V... 

— Iv'oiitc. Ki'aii(,'()is. lu es un L:ar(;oii iiit(dli!L;('nt ... 

— Non, pas cxaclciuciil . .le passe pour une Ik'Ic : mais 
<;a ne l'ait rien... \a huiiours ! 

— 'l'u n'en es (pie plus lin : ne passe pas pour li(*'te (pli 
\('Ut. ,1e t'alliriue (pi'il v a {\vfi \\)\>- (pie je \ (tiidiais hii'ii 
a\()ir Ion air. 



— ( 

— \ 



Il II » v 



/ ni (s hi j 



I niiiir 



liiiporle. lu ('(unpreiids a iiiei veille (pi avec .«111* 



Wi',i:'lia('r j'ai une dol el une eliellli'de toute l'aile.... 

C'esl eoiiiine si i'a\ais deux dois. (>u'esl-ce (pie je 
dis là •.' 

C'est eoinine si j'avais sept ou liiiil dots. l'ii (dielil en 
aiii('-iie un aiil re. 

Iîeiliar(ple/ Itieli (pie la elieiih'de (|Ue nie (loin era M. 



Wa-i 



iiaer. ne (•(uniireiKli'a pas (iiie ses ailaires a lui -. i 



\\\ 



se iiiele des allaires de tout le inonde, el il étend son 
inllnenci' à di.\ lieues à la ronde. Il sullit (pie (;a soit un 
(''I ranii'er : tu sais eoiiiine sont les liahilanls. Ki'siiile on 
lui doit lieailcoiip. el c'est hieii dur de r(d'user (pl(d(ple 
chose à un liouinie (pii peut l'aire vendre jus(pi'à iioiri' 



deniierc (dicinise. Il n y a pas de ditiile '.pi en les prenant 
ainsi par le i'ùir sent iinenlal. iiion l>eaii-p(''rc nie l'erait 
avoii' la coiiliancc de tous les plaideurs des eii\ irons ; et 
c'est jiisteilKMit le l)cau-p('"'rc (pi'il nie i'aiit. 

Il v a lin a.\i(niic (pli n'est pas dans (Jujas. ni dans Har- 
tlndc, mais (pii n'en est jias moins vrai, c'est (piiin avocat 
(l(»it se nniricr plus en vue de S(m licau-p(''re (pTcn vue de 
sa t'iMiunc. Or. il n'y :. (pic trois csp(''ces de l)eau.\-|)(''i'c,s 



.<f 



!«() 



CIIAIJLKS OIKKIN 



possiMcs : le l)t'iiu |H'ic> ;i vociit . le Itoail-pèrc si'ijilii'iir. et U' 
bi!îiu-|)iM»' liTos iiiarcliiiiul de ciiiiipaiïMc. lii? liciiii-piTt! 
avocat, vtn\ii prtMi<l en sock''!»'' ; mais vmi.s ne laites (pie 
parla,i!;er axcc un associi' i|iii.(l:ins neuf cas snr dix. est sur 



S( 



ui (li'clin. la clientèle (|ue vous aufie/ pu aiMpa'nr vous- 
ineuie. ('a u"euip»'''('lie pasipu' pour les ij,t'us (|ui ne savent 
passe pousser, (;a ne soit un iirand avantage. liC Iteau-père 



S( 



i;.nu'Ui- est taineiix pour les all'aires de l'ouiine et les 
diseussions diinnieuhles. Mais le heaii-pric inareliand est 
le meilleur heau-pèi'c (pi'il \ :iil parmi loiilt-s les espèces 
de heaux-pères connus. Il est toujours à pii-sunuT (pu' le 
heaupère marchand deviendra sei'.:neni' ; ;il(us (;;i nous 
l'ail deux l)eau-i)èi'es dans un. C'est une ('•c(wiomie toute 



claire 



— Allons; c'est ;irranué, viMis V iraiiiiei'e/ linis les deux : 
il n'v aura i)ciii-ctre ipie c'te pauvre mam'/idli CliU'iude 
(pii V |erdra. Il n'v a (|u'iiiie petite (diose (pii ni'eini)ar- 
rasse. ,1e voudrais sa Voir ce tpie je jjjHiilienii à me mêler 
de cel le allaire-lù. 

— [ji! lendemain de mon muria;j;e. je le lais «'iitrer en 
société avec mon lie.iu-père. 

— 'l'u n'v penses pas: lu aimes trop à l'aire des ('ccmomies 
de heaux-pères. ('a te l'eiail comme ipii dirait un heau- 
père en deux, au lieu de deux heaux-pères dans un. .Mais 
si tu disais la veille de ton mariau'e. ou hien un ou deux 



mois avant, ca le .serai 



t-il é-alV .le t' 



assure (iue, iKUir moi. 



t,'a ne me serait pas iiidin'<'rei>t . |)épé(die-toi de nu- |»id- 
mettre ca.,,, autrement je ne dis pas un mol de loi à mon 
bourjreois. et lu rarrauii-eras comme tu pourras 



AU 



oiis... t II sais liieii. mon pauvre r i'an(;ois. (pi il ne 
tant |»as vendre la peau de l'ours avant de lavoir lue. .le 
ne peux pas te promettre c(mime cela, avant di' savoir 



ooniment iront mes alVaires 



Tout 



ce (pie jiî puis t assurer 



c'est ((ue je te ferai (pnd(pie avanta,^e... d'une manière 
ou d'une antre. 



Il, 



CIIAKLKS (!ri;i!IN 



!)l 



■Eh 



!ill liioii ! ce t|iit' )(' te pioiiicls, moi. »• «'st (|ii«' In un 



fcnis ces aviuitiiîJ,i's 



-là iV 



une hoiiiio iniiiiici'c. et iiviiiit <|iio 



(h' le luariof. (J'csl iiih' ;ill';iirt' tl(ri(l»'('. .Tt'iit l'cprciMls ton 



nnn liiiri' ; a moi le soin de Imhc mes conditions, cl je im^ 
m'onljl'u'i'iii |)!is;c;ir je te t iciidnii coiniiic il l'iiiit. Noiildio 
|t;is de (U'scciidi'o dans une i|iiiny,iuno de jours. Uonsoir, 
mon cousin ! 

Kn disiinl cela. Kr;in(;ois avait pris hrustiiicinent ctmifé 
du jciiiic avocat, (pli ne l'nt point médiocrciiicnl >iirpiis 
de lui trouver tout à conp nii air aussi d/'i-a^é. 

— Alltnis. se dit-il. il tant (pie le cousin soit un liomnie 
de liénie. On ne dirait pas c(da à le voir vent 
l'aN'oine au iiiiiiot pour 



Ire d( 



M. W 



iLiiiaer 



A la riiiUiMir. il u\ a\ail rien de Itieii r(''pr('lieiisil)U; 
dans le projet (pi'ils \ cnaienl de l'ornier tous deux ; il ne 
s'aiiissait (puî (l(MraH(|Uer de l'avenir d'une jeune lille à 
son insu ; et c'est ce (pii se prati(|ue depuis loiiLLlemps 
dans les soci(''t('s les plus civilis('es. rependaiit. Henri 
N'oisin pr('voyait (pi'il n'iK'-siterait de\ant aucune injus- 
lice, ([u'il ne reculerait di'vant aucune intrij:;ue, (pTil se 
soumettrait à tout pour s'assurer une position d(Mit il avait 
calculé d'avance tous les a\antaji«'s ; et. persiunh' (pie 
KraïK'ois, une t'ois iiit('ri'ss('' dans ralViiire, ne serait tiuère 



plus scrupuleux (pie lui-meiue. il éprouvait dcja pour son 
parent ce seiitinieni de ih-liance et pres(pie (raNcrsion 
ipK! Ton ('prouve toujours inst iiict i sciuenl pour un coin- 
ne chose le préoi-ciipait par-dessus lotit : c'('tait 



plico. 



LI 



de savoir si (Charles (iin'rin avait, de son c('>|(''. (pMd(pies 
pr('tentions sur les beaux yeux cl sur la dot de la jeune 
li('riti(M'e. Tout le p(M'tait à croire (pi'il en ('tait ainsi. On 
a raremont vu un (^'colier de sei/,i' ans passer ses \acances 



il 



dans une cainjjagne, a (piel(|iies pas d une jolie Iule (pi i 
ne voit (pi'à la d(''r()h(''e, ne pas devtMiir amoureux de ci^tte 
jeune lille, ne pas rêver à tdle par le premier clair de lune 
venu et ne pas composer des vers (ii son honneur. Sans 



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(716) 873-4503 




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I 



92 



CHARLIvS (irKHlN 



être beiuicoiip romanesque lui-menio. notre Hpociilatenr 
avait tenu (!oni|)te de toutes ces circonstances ; et Yordre 
sorti de l'étude de M. Duuiont, qui lui l'ut remis quelques 
jours plus tard avec la fatale rurldiiU: ([ue Ton commît 
déjà, confirma des soupçons qui n'étaient cependant point 
tout à fait fondés, parce que (Hnirles n'avait songé un 
instant à Mlle Wagnaër qu'après avoii' reçu la lettre de 

, ^ Louise. Cette 
\r~^ r découverte je- 
\' ta comme un 
remords à tra- 
vers ses ])r()jets II se 
dit (|ue tléti'ir ainsi les 
premières espérances 
d'une âme jeune et naïve 
comme celle de Charles 
et écraser du même couj) 
le dernier espoii-, la der- 
nière ressource d'une fa- 
mille mallieureusc, c'é- 
tait trop d'égoïsme et de 
)arl)arie. Le nmriage de 
Mlle AVagiuiër avec ce 
jeune homme lui ])arut 
une de ces providen- 
tielles entreprises que 
-=^ mille circonstances sem- 
blent [)réparer et ([ui 
portent toujours uuilheur à quiconque ose les entra- 
ver. Avec les dillicultés ([ui s'annonçaient, il voyait 
augmenter la dureté des moyens qu'il lui faudrait em- 
ployer pour ])arvenir à son but, et comme son âme 
ne possédait pas encore cette précieuse insouciance du 
bonheur d'autrui (jue donne inie longue habitude de 
l'intrigue, il se denmnda un instant s'il ne trouverait pas 




CHAH LES GrÉRlN 
le movon de l'aire tortune sans riiiiiei' i)ei 



m 



personne. 



M; 



us 



son 



es[)rit reprenant bientôt, son a[)lonib, il se dit ce 
que disent tous les auibitieux; pour a[)aiser leur conscience : 
|)ourqu()i ces gens-lîi se trouvent-ils dans mon clieniin ? 

Il n'y a rien, en eflet, de si peu méticuleux ((u'un 
homme ([ui, une l'ois pour toutes, a déclaré qu'il veut l'aire 
son cliemii.. L'ardente et rapide locomotive (jui \<)le 
d'une montagne à l'autre, (jui i)asse comme la loudre au- 
dessus des [)récipices, écrasant tout ce ((u'elle rencontre, 
n'est pas plus impitoyable dans sa course (pie riiomme 
([ui veut taire son chemin. L'honneui-, l'amour, le devoir, 
la dignité humaine, la piété divine, le culte de la patrie, 
les liens de l'amitié les nœuds de l'hymen, et jusiju'aux 
chaînes du vice, tout est renversé, culbuté, l'oulé. broyé 
par l'homme qui t'ait son chemin. Kt il y a cela d'admi- 
rable dans la société, c'est (ju'elle endure patiemment, de 



ce 



th 



omme, une s:erie( 



l'acte 



>s iniustes et souvent a\ilissants 



([ui, isoles, auraient suiu [)()ur attiriM' sui* vous ou sur nous 
l'indignation universelle... Mais que voulez-vous ï celui-là 
[{faut /neu qa il fasse son. chemin ! 11 a su tellement se le 
persuader à lui-même, qu'il iuipose à tout le montle la 
même conviction. Il [)eut se vautrer dans la boue, si cela 
lui convient, personne n'eu est sur[)ris, personne n'en est 
révolté ; il sait bien, dit-ou, ce ({u'il l'ait : il faif .son 



leintn. 



Il h 



ui est permis u insultei' à ce (|u il y a de [ilus 
beau et de plus noble [)arnii les hommes, ou parmi les 
choses de son temps ; il ne l'ait |)as cela par méchanceté, 
c'est seulement pour faire son. f/wniiu. Ce (jui chez \ous ou 
chez nous, serait tenu [)our une indél icates.se extrême, 
chez lui n'est qu'une chose toute sim[)le ; l'affront ([ui 
vous tuerait n'est qu'un jeu pour lui 



réel 



lec qui vous 

ruinerait ne l'inquiète point ; le trait (jui \'(nis irait 
au cœur elUeure à peine son épiderme ; il est cuirassé, il 
est invulnérable, il esf parii ponr faire son. chemin. Il s'est 
mis en route lui-ménie, sans ([ue personne l'appelât, sans 







î|; 



94 



CHARLES (iUKHIX 



que personne renvoyut ; seulement il s'est dit tout bas à 
lui-niênie, et il a réi)été bien haut ù tout le monde, qu'il 
arriverait, et il arrivera. Il arrivera, malgré les préjugés, 
malgré ses torts, malgré ses ridicules, malgré ses fautes, il 
arrivera, c'est certain ; les plus envieux en ont pris leur 
parti, et la seule chose que lussent les plus habiles, c'est 
de s'arranger de manière à être le moins ])ossible 
coudoyés ou froissés \rAY lui. 

C(jml)ien n'y en a-i-il pas dans toutes les carrières, dans 
tous les états, de ces hommes qui font leur chemin à tout 
prix, sans compter ceux ([ui l'ont fait ? Et parmi ces 
derniers en est-il un grand nombre à qui la société ose 
demander compte de leurs débuts ? Remonte-t-on bien 
souvent au petit ruisseau bourbeux d'où le tleuve large et 
fier est sorti ? Le scandale d'une première intrigue n'est-il 
pas toujours étouffé par le succès d'une seconde ? Comme 
le denier de Ves[)asien, l'or ne sent-il pas toujours bon, de 
quelque mine impure qu'il soit sorti ? 

Eu jetant un rapide coup d'œil autour de lui, Henri 
Voisin avait com[)té toutes ces bénignes absolutions que la 
société [)rodigue aux fautes habiles (jue l'tju commet pour 
faire son chemin ; il avait compté toutes les jeunes filles 
pauvres, délaissées pour de plus riches, tous les protecteurs 
honnêtement su[)plantés par leurs protégés, tous les amis 
vendus j)ar leurs amis, et il avait trouvé que le monde 
après avoir crié à l'indélicatesse, lorsqu'il aurait dû crier 
au vol, au meurtre, finissait toujours par acce])ter la soli- 
darité de toutes les bassesses, eu feignant de les oublier. 

Pauvre et sans autres appuis (pie ceux qu'il savait se 
créer, lancé fatalement dans une route dont il appréciait 
tous les embarras, toutes les dilHcultés, il considérait le 
succès comme une condition de vie ou de mort ; il ne 
croyait pas qu'il lui fût permis d'avoir des égards pour 
personne sans manquer de prudence pour lui-même, tenant 
pour certain que non seulement tous ses efforts ne 



1:1 



CHARLKS (II'KHIN 



96 



seraient pas de trop, mais oraiiriiaDt ([lie ce ne fût pa8 
assez. 11 aurait préféré sans doute s'élever par son seul 
mérite, «rrandir à même sa propre substance, ne ck'voir 
rien de son bonheur au malheur d'autrui ; mais cela est 
dilhcile (juand tout l'espace est occupé ; (juand chacun n'a 
bien juste que sa place au soleil, celui cpii veut alors se 
faire une part un peu large, doit se résoudre à diminuer 
la part de son voison, sinon à l'absorber tout entière. 

La coi'ru[)tion, qui faisait de si l'apides progrès dans 
ITimc de Henri Voisin, était donc le résultat de la même 
nnihidie sociale ([ui avait chassé Pierre Guérin loin du toit 
paternel. Parmi les infortunés jeunes gens ((ue le malheur 
de notre condition présente et les préjugés inhérents 
à cette conditicjn forcent chaque année à faire un choix 
entre l'état ecclésiastique et trois autres professions 
encombrées au delà de toute mesure, (iuel({ues-uns, en 
effet, s'épouvantent, se désespèrent et s'enfuient; d'autres 
hésitent et tâtonnent longtemps pour n'arriver à rien ; 
d'autres se consument honnêtement et laborieusement 
dans rol)scurité et la misère ; d'autres enfin se jettent à 
corps perdu dans le charlatanisme et l'intrigue. L'émigra- 
tion forcée, l'oisiveté forcée, la démoralisation forcée, voilà 
tout ce ([ue l'on offre à notre brillante jeunesse, dont on 
s'efforce de cultiver et d'orner l'intelligence pour un 
pareil avenir ; de même (si nous osions nous ])ermettre 
une comparaison un pou vieillie), de même que chez les 
anciens on engraissait et l'on ])arait les victimes pour le 
sacrifice. 

Cette comparaison ])onrrait aussi, tandis que nous y 
sommes, nous servir à i)eindre l'espèce de rapport qui 
ne tarda i)as à s'établir entre le jeune avocat et le clerc de 
M. Dumoiit, dès que le premier se fut irrévocablement 
décidé h faire son vliemin aux dépens de l'autre. Quoi(iue 
leur position respective semblât devoir les tenir à une 
certaine distance, ils devinrent bientôt presque aussi inti- 



iir 



Iv ;. :?: 



P '^.^H 



96 



CHARLKS (JITKHIN 



mes que .s'ils eussent été canuiriides d'en fanée ; ils passaient 
fré([ueninient la soirée l'un eliez l'antre et sortaient 
souvent ensemble. Henri [)araissait s'attacher surtout à 
ne laisser son jeune ami nuuniner d'aucun amusement. H 
lui procura la lecturi; des romans les plus à la mode, 
l'introduisit dans deux ou ti't/is maisoiis où l'on faisait 
d'assez l)onn(^ musicpie, le mena au s[)ectacle aussi souvent 
que l'occîasion s'en présenta, et lui (it faire [)lusieurs pro- 
menades dans les environs de Québec. Ce pauvre (Jliarles, 
<|ui n'avait ni arrière-pensée ni prescience aucune, s'émer- 
veillait à bon droit de la complaisance de M. \'oisin, dont 
il ailmirait par-dessus tout la [)hilosopliie et le désintéres- 
sement. Il était im[)ossible, à le voir ainsi, de le prendre 
pour autre chose ([ue [)our un charmant jeune homme, 
avide seulement de plaisirs, enchanté de faire partager à 
d'autres ses jouissances, insoucieux de l'avenir, et mépri- 
sant l'or coinuie un cil niétaK et les billets de ba.n<|ue 
coniine de prosaïques chiffons. 

Ce (ju'il y avait de plus aimable chez, lui, c'était 
l'entliousiasme avec lequel il entrait dans tons les [)rojets 
plus ou moins chevaleres((ues ([ue formait notre héros. Us 
pourfendaient ensemble les ennemis de la patrie et régé- 
néraient la société dans un tour de main. La teinte 
d'ironie et de scepticisme qu'il n'avait pas réussi à dissi- 
muler dans leur [)remière entrevue, s'eft'aça comme par 
enchantement, et il devint, dans un clin d'œil, un ])atriote 
aussi chaleureux, aussi intraitable que Jean Guilbault lui- 
même. La condescendance toute gracieuse avec hupielle 
il caressait les illusions du jeune étudiant, s'évanouissait 
cependant devant un seul sujet, et chaque fois qu'il 
était ([uestion de ses futurs succès au barreau, Charles 
Guérin retrouvait dans son nouvel ami le prophète de 
malheur qui l'avait une première fois si fort eltVayé. 

En revanche, toutes les opinions littéraires ou artis- 
ti(|nes ([u'il émettait étaient recjues comme autant 



F.J 



) i 

II 



CHAHLKS UUKUIN 



97 



i 



d'oracles. M. Voisin confessait volontiers son infériorité et 
traitait avec nn véritable respect tont ce (jui sortait de la 
bouche on de la plume de Charles. Celui-ci, dont l'imagi- 
nation s'était co.isidérablement échanlï'ée à ht lecture des 
romans et à la représentation de quehiues tragédies, se 
permettait d'écrire de tem])s à autre soit des vers, soit de 
petits essais en prose, ([ui, loués outre mesure, lui don- 
nèrent une haute o[)inion de son [ji'opre mérite. Comparant 
l'attrait d'une existence toute littéraire à l'allVeux métier 
de ])rocureur, le mélodieux idiome de la [)oésie avec les 
accents enroués de la chicane ; opposant la douce pensée 
d'intéresser à son sort toutes les jeunes personnes un 
peu sentimentales (|ui ne numqueraient point de sympathie 
])our un poète de dix-sept ans, à la, triste satisfaction 
d'étonner j)ar sa faconde le vulgaire des plaideurs et des 
huissiers, il en vint à demander pounpioi l'on préférait 
ainsi les épines aux roses, et le tei're à terre des pro- 
fessions aux sublimes inspirations du génie. 

Il s'exalta même au point de former le jjrojet de 
réaliser, dès ([u'il le pourrait, tout ce qu'il possédait dans 
le [)avs [)our aller vivre à Paris, où il comptait, avec le 
temps et du travail, écli[)ser le plus grand nombre des 
réputations du jour. Et, chose étrange, cette modeste 
entreprise ne re(;ut nullement rim[)robation de Henri 
Voisin, qui avoua de son côté ({u'il ne s'occupait de 
gagner un peu d'argent que pour se donner la satisfac- 
tion de visiter l'Europe, seule partie du monde où les 
intelligences d'élite pouvaient .se trouver à l'aise. 11 était 
bien entendu, cependant, qu'en bons patriotes, après avoir 
brillé dans l'ancien monde, ils reviendraient tous deux 
éclairer de leurs lumières leur commune piitrie. 










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98 



CHAHLKS (UKKIN 



Vil 



CAl'lflCK ET DKVOIR. 




I Ic! buiiliL'iir (U; rhonime con.siste 
(liiiis riiocoiiii)li,ssemoiit de ses 
devoirs, mie disposition de l'es- 
l)iit(iui lui lait |)r('t*érer h tout 
son plaisir du moment, doit Hnir 
par empoisonner son existence. 
Cette tendance, soit que Ton 
convienne de rap[)eler caprice, 
tantiiisie, légèi'eté de caractère, 
esprit romanesque, suivant les 
divers aspects sous les([uels elle 
se développe, devient une véritable tyrannie ])onr celui qui 
ne sait pas v résister dès le princi])e. Les plus beaux talents, 
les coL'urs les plus généreux, ont été souvent t'ra[)pés d'im- 
puissance sans que personne ait pu s'en rendre c()nq)te: des 
hommes d'avenir et de fortune sont quel([uel'ois descendus 
degré par degré de leur haute position, au grand étonne- 
luent de la foule et à leur j)ropre étonnement ; tandis 
([ue.en interrogeant le souvenir des luttes intérieures de 
leur Tune, ils se seraient convaincus que bien loin 
d'acquérir de l'énergie en se rendant indépendante, leur 
volonté était devenue nulle par l'excès môme de son 
indépendance, le jour où ils s'étaient dit pour la première 
fois : je ne ferai pas maintenant ce qui est utile, je ferai 
d'abord ce qui m'est agréable. 

Il y a dans la vie un âge où l'on ne saurait être trop en 
garde contre ce danger : c'est le moment de la transition 
de l'adolescence à la virilité ; c'est l'époque de l'initiation 
à la vie réelle et active, au sortir de la vie méditative des 
études collégiales. Les jeunes gens qui ont plus d'ima- 



(4IARLi:s (iri'lHIN 



!t!) 



fi'iniitioM (iiic (k; jiigoiiieiit ot do soiisibilitô. se hiissLMit 
aller plus volontiers que les autres à l'habitude de la fan- 
taisie et du ('a[)rice, qui les éloi<i;ne des alla ires sérieuses. 
La cupidité ou l'ambition en airaclie un grand nombre à 
ces funestes hallucinations; la sainte pensée du devt)ir en 
sauve aussi (luelques-uns ; mais Ijeaucouj) succondjent à 
cette étrange maladie de rintelligence. La fougue des 
[)assions, à (juelques excès ([u'elle [)uisse nous [)orter, est 
moins dangereuse ; elle a son tem[)s, elle fait un effort ; 
mais elle ne paralyse pas, elle n'anéantit point au même 
degré la volonté et l'action. 

Le vampire de l'Inde, qui se colle amoureusement à la 
peau de sa victime, et l'endort [)ar le bruit cadencé de ses 
ai.es et le dangereux parfum qu'il exhale, ne [)roduit pas 
une débilité, un engounlissement, une prostration j)lus 
complète que l'épuisement (jui résulte à la longue de la 
constante recherche d'un bien-être imagiiniire. Ce n'est 
((ue longtemps après ([ue l'on s'est hajjitué à la préférence 
du beau à l'utile, du plaisant au sérieux, des événements 
extraordinaires aux choses comnumes de la vie, de l'idéal 
au [)ositif, du coloris, de l'ombre, de l'apparence à la 
réalité, que l'on s'aperçoit des l'avages qu'elle a faits dans 
notre esprit ; mais alors il est trop tard, le temps perdu ne 
se retrouve plus; l'on est resté à regarder la lui:e,les 
étoiles, le beau ciel bleu, les montagnes i)ittoresques, et 
tout le reste ; c'est bien ])oétique, mais, pendant ce 
temps, les autres qui ne regardaient point, ont marché, 
et le dépit de se trouver on arrière rend inutile le 
peu d'énergie qui nous reste : il faut rester là ! 

Le premier symptôme de cette maladie (car nous 
l'avons dit et nous le nuiintenons, c'est là une véritable 
maladie de l'intelligence) se manifeste i)ar un dédain 
inexprimable pour les choses utiles et profitables, une 
aversion involontaire pour l'espèce d'occiq)ation qui nous 
est imposée par notre devoir ou par notre intérêt. En 



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! lî-î 



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100 



CHARLES OIKHIN 



même temps Hurvieiit mi vertijjfe, une iii(|ui('tii(K', ime 
impiitioiiee li»'vieiise ([iii nous jjorte vers lu chose du 
monde la moins ])révne et la moins ordinaire. Un mot, 
une ligne, un conp d'u'il, un son, nii rayon de soleil, 
un souvenir, siiHisent pour éveiller dans notre ame un gont 
nouveau (pii devient tout de suite impérieux, irrésistible. 
Et voilà ([ue, sans raison, sans motif a|)pai"ent. sans l'avis 
de [)erHonne et souvent contre l'avis de tout le monde, on 
met de coté ou l'on néglige une étude importante des 
alVaires sérieuses, une pers[)ective honorable ou lucrative 
pour se livrer tout entier à la chimère ((ui nous poursuit. 
Kt l'homme charitable <jui viendrait nous avertir de notre 
erreur, celui qui voudi'ait chasser cette vilaine chimèi'e 
qui s'est cramponnée à notre inuigination, celui-là, nous 
vous l'assurons, serait tort mal re(;u. Il n'y aurait point 
d'épithète assez forte, de procédé assez brus(jue |)our lui 
ex[)rimer tout le mécontentement (pi'il nous cause. 
Pendant quelque tenn)s c'est un zèle, une ferveur, une 
activité dévorante i)our l'étude, la personne, le diver- 
tissement, la i)assion ou la chose (luelconcjne dont on s'est 
épris. Tout se rapporte à cette chose : ce <|u'on lit, ce 
qu'on voit, ce (ju'on entend, ce (pi'on rêve ; (M3tte chose là 
est dans tout. On prend en grippe tout ce qui ne s'assi- 
mile pas à runi([ue pensée que l'on a. Ne me parlez j)oint 
de ce<-'. je ne saurais m'occuper de cela ; voilà l'argument 
sans véi)lique avec lequel on repousse tout ce qui ne 
tombe pas dans nos idées du inoment. On suppose aux 
autres, bon gré mal gré, la même passion ; on les entretient 
sérieusement de sa chimère, ou les en croit enthousiasmés, 
on le croit tout de bon ; c'est comme un verre coloré ((ue 
l'on porterait sur les yeux et (pii nous ferait tout voir 
d'une même couleur. 

Un bon matin, cependant, et c'est pres(|ue toujours 
au moment où l'on goûte les plus douces jouissances, 
au moment où l'on a déjà triomphé des plus insurmon- 



t 



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C'HAHLKS (ilKinX 



loi 



! 



tiibluH ohrttiicIc'H, an moinont oh l'on est sur U' po'mt do 
reciit'illii" (|nol({iies fruits de se» ooiiios, on se rt'vt'illo sans 
sa cliimère !.. . CiiTest-olle devcMiiU' ? Kst-tdlf sortie |)Mr la 
j)orte. [)ar la l'ciiétre ou pai" la cliiMniiH'i' '.' On n'en sait 
rion ; mais re «(u'il y a de certain, c'est ([iiNdle est 
disj)arne. Alors tout ce ([ni a rapjjort à ce caprice d'hier, 
en attendant le caprice de demain, n'est plus tolérable 
pour un »e\d instant. Tout ce (pii se rattachait de près ou 
de loin à ce chari.ie rompu, tout c(î (|ui rap[)elle j)ar liuia- 
ii'ination. par la vue, par l'ouïe, i)ar l'odorat, ou n'importe 
comment, cette illusion dissipée, est ennuyeux, cruel, 
odieux, li'ami plein de sollicitude, le même ([ui a voulu 
d'abord chasser votre chimère, mais (jui ensuite l'a j)riso 
en pitié et a fini ])ar s'en accommoder, cet ami converti 
avec tant de peines, si dansée moment il vient vous parler 
de votre goût, de votre penchant ({u'il croit de bonne toi 
devoir être éternel, ce pauvre ami est alors d'autant plus 
maltraité que, n'osant lui avouer ce qui en est, vous êtes 
forcé de lui chercher une (juerelle atroce pour donner 
cours ù votre nuiuvaise humeur. 

Quelquefois, à l'instant précis oh le désenchantement 
vous est venu, vous saviez vous-même que vous étiez sur 
le point de réussir, vous touchiez de la main au succès ; il 
ne vous restait qu'à faire un effort moindre que tous ceux 
que vous aviez faits jusqu'alors ; mais c'est impossible, vous 
êtes frappé d'impuissance, la force mystérieuse qui vous 
soutenait vous a abandonné : il ne s'agirait que de lever le 
petit doigt, vous ne le pourriez pas, vous ne le voudriez pas! 

Le malaise, l'ennui, le dégoût qui forment cette nouvelle 
phase de la maladie ne sauraient se peindre. On est 
mécontent de l'univers et de soi-même. Fort heureuse- 
ment cela ne dure ])as. La crise que l'on éprouve ne tarde 
pas à enfanter un nouveau caprice qui se termine comme 
le premier, et ainsi de suite jusqu'à l'épuisement et à 
l'ineptie. 



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111 



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10: 



("IIAHLKS (il'KHIN 



(Jo ([ii'il y il (Itî plus triste, (î'ost ((u'il ne it'stf rien 
de tout cela. Il y a uiio latalito ((ui veut f|Me rien n'arriviî 
h tenue et ([iii porte l'iioiuiue eaprieieux ù (iéti'uire 
lui-uiêuie sou ouvfa}ie. Il seuihle uiêiue ue travailler qu'à 
la coudition exin'esHe qu'il ue restera aucuue tnice de «es 
ellorts. Du luoiueut (pie sou (euvre nieuace dt! devcMiir 
utile' M lui-iuêuie ou ù la société, il s'arrête et ue va pas 
plus loin dans l'hallucination continuelle ((u'il éprouve ; il 
ai'ran^i! la veille sa journée du lendemain, et si (pielipuî 
événement imprévu \ ieut y clniuiicr (piehpie chose, se- 
rjiit-ce l'occasion de l'aire sa fortune, il s'estimerait vrai- 
ment malheureux ; nuiis il n'est jamais si exaspéré que 
lor.s(pril se voit arraché ù «es rêves par un devoir qu'il 
lui faut remplir. 

Le devoir est, eu efl'et, l'ennemi juré du ca[)riee. L'un 
commande et l'autre désobéit. Tandis (pie l'un prêche 
avec gravité et avec onction, l'autre ne t'ait ((ue rire, 
cliauter et s'j moquei'. Taudis tpie l'un bâtit avec 
courage des monuments de granit, l'autre élève des châ- 
teaux de cartes. Avec l'un, c'est la jouissance d'abord et 
le dégoût à la suite ; avec l'autre, c'est le travail d'abord 
et ensuite la jouissance. Le devoir redoute le caprice, 
tout eu le méprisant, le cai)rice se rit du devoir et le hait 
parce qu'il l'estime. Le devoir nous commande rudement 
pour commencer ; il ne gagne nos bonnes grâces qu'à la 
longue ; le caprice nous enchante et nous séduit pour se 
rendre lUaître ; puis, ([uand il est maître, il nous tyrannise 
sans relâche. Le devoir, c'est la prière humble et fervente, 
c'est le travail modeste et assidu, c'est la raison lucide, 
c'est la charité héroïque, c'est l'économie discrète et pré- 
voyante ; le caprice, au contraire, c'est l'extase folle et 
orgueilleuse, l'oisiveté dédaigneuse, la volupté exigeante, 
l'insoumission railleuse, le sophisme inconséquent, l'égoïsme 
étroit, le luxe corrupteur et ruineux. 

Nous avons dit (jue cette uuvladie du ca])rice ])renait 



CIIAinJiS (M'KinN 



103 



iiiiissiiiM'c (liiiis les rt'vcs ot l:i iiiiMiiDcolie (|iii suivent 
les (Ici'iiièrcs ;iiiin''i's des rtiiilcs scc)l;isl i(|iH's et iiccoiii- 
pii^'lU'iit l)('inic()ii|» (le it'uiics ^t'iis h leur l'iitiri! iliiiis 
le iiiniuU' <iii (liins l'éfiit rcliiiiciix. Ii'iiicurtitii(U'. le 
malaise, l'iiTésoliitinn oîi les |»l(»iit:(' cette funeste ailerna- 
tive <run ciinix limiti'' dont nous a\(ins di'jà ])arlé 
phisiiMirs lois, contribue |iuissaninH'nt . <'Im'/. un Lirand 
nombre, à auiiinenlei' ce-; daniicreiises prédisposit i uis de 
l'âme et à les lixrer picîds et poings lii's au fedoutable 
(.'unenii (jne nous ven(nis di' peindre. 

(J'est précisément ce (pii arrivait à (Jharlos (Inérin dans 
le temps où .M, Voisin cultivait son auiilic'. Pendant 
(pud([ues jours, les i:racieu\ lantômes (pie la leliie do 
Louise avait évcxpiés bien innocomment dans son nuagi- 



nation firent tous les frais de ses rêvei'ie 



r 



e alhaiiee 



avec Clorinde Wagnaër lui ou\ rail en elle! iint^ persp<.'( 



t ive des ou 



1 mtes. 



Il 



assurait 



là. (1 



Il même coi. 



et 



S( 



)ii b;>ulieur, et celui de sa famille, et il s'(''par ;na!t à, lui- 
même la tâche de défendre contre la cupidité d»; M. 
Wagnaëi" l'iiéi'itage paternel, tâche qui lui était di'-volne 
par le départ de son aîné. On sait que, malgré la recomman- 
dation de Pierre, madame Giiérin tenait [)lus que jamais à 
ses pru])riétés. L'espoir de la fortune et du re[)()s et la piété 
filiale s'alliaient donc à la poésie et auroimin pour embellir 
Clorinde, dont Louise, sa nouvelle amie, n'avait [joint fait 
un trop vilain portrait. Clorinde fut donc pour notre étu- 
diant la dame de .sex peiiNi'r.s et eu son honneur il allVonta 
les études les plus ennuyeuses et attaqua les articles et les 
commentaires les plus rébarbatifs de la C'oiifinnc </r Paris 
avec tout le dévouement d'un ^'éritable chevalier. 

ni vint ù l'idée ([u'il 



Cel 



^ela ne dura pas longtemps 



11 1 



serait peu 



noble de devoir tant de choses à une femme, à 



la fille unique d'un ennemi de sa famille. Peut-être 
nmdemoiselle Wagnaër tiendrait-elle cpielque chose du ca- 
ractère de son père et reprocherait-elle un jour à son mari 



I 






T^IP!SaSlS9B 



104 



("MARLHS crKHIN 



€0 bien ([irelle lui iiurnit Tait. Peut-être rautipatliie «le 
t'iuuille lu' se dissiperait point tout h tait, et sa mère et 
sa s(XMir auraient à soullVir dans leurs aiVections ])ar 
la [)osition nouvelle que leur ferait cette union, (^onihien 
])lus poéti((ue et plus noble ne serait pas un nniria«ie 
dans lequel. ////, donnerait le bonlieur, la ricbesse. la con- 
sidération à une jeune lille pauvi-e et obscure (|ui hif 
devrait tout et dont la vie ne serait qu'un tissu d'amour 
et de reconnaissance ! D'ailleurs, parmi les romans cpie lui 
faisait lire sou ami V^oisin, il ne s'en trouvait pas un seul 
oîi riiomuîe l'ut obligé à la l'emme pour son existence; au 
contraire, l'béroïsme et le désintéressement procédaient 
toujours de la i)lus vilaine portion du genre bumain. 11 
en était de même aussi dans toutes les romances qu'il 
entendait clianter. Une jeune lille n'avait jamais autre 
cbose à donner que son C(HMir. Kn conséquence, made- 
moiselle Wagnaër avec sa taille élancée et ses cbeveux 
noirs, et malgré ssa dot, ou plutôt à cause de sa dot, ne lit 
(ju'une bien courte ai)parition dans les rêves de (Jbarles 
Guérin. 11 ne fut pas amoureux d'elle plus de quinze jours. 

En même temps disparut la belle passion de l'étude du 
droit, passion [)eu durable de sa nature, nous l'avouons, et 
(pli a besoin d'être excitée et tortillée par quelque 
puissant motif. 

Dès ce moment, notre béros prit place parmi cette 
nombreuse catégorie d'étudiants (]ui, suivant l'expression 
tout à fait pittoresque de M. Dumont, font leurs études 
à rhcrtil sio' un roman. Disons à la louange de Cluirles 
qu'il multipliait len relais et qu'il dévorait avec une incon- 
ceval)le rapidité volumes après volumes. Dans un de 
ces livres, il lui arriva une fois de rencontrer un couple 
d'amoureux qui s'étaient vus la première fois de leur vie 
dans un bois, en faisant cliacun de son côté une excursion 
botanique. L'auteur profitait de cette circonstance pour 
intercaler dans son ouvrage un éloge pompeux de la 



il 



CHAHLKS (UKRIN 



lo: 



Jlort' do son pays ; trois ou (|Uiitre chapitres otaient 
oeciii)és ))ar dos descriptions sciontillques, dans losquollos 
on n'avait pas omis la moindre graminoo de la torro 
natale. (Miarles trouva cola aduiirahlo, et il so |)rit à 
l'instant mémo d'une passion tout à lait touchante pour la 
botanique. Il lui fallait un horhior, sans cela il no pouvait 
plus vivre. Lo temps était mal choisi : c'était dans l'hivei'. 
Faute de mieux, il se vit forcé de so rabattre sur les 
lichoïis et autres cryptojiilmes (pi'il se [)rocuri( à urande 
peine sur les unirs dos fortifications, sous la noi^'O et le 
verglas; il j)assait dos soirées entières à les examiner à la 
loupe et il y découvrait des mondes do merveilles. V\\ 
jour, M. Dumont le sur])rit qui contemplait avec intérêt 
une mo'hsus.sitre au fond do son encriei". et comme le vieux 
procureur parut s'étonnoi' do cette sorte d'occupation, 
nt)tre homme on j)rit occasion d'iMi.soiunor à son patron 
tout ce (pril avait appris dans Linnéo. .lussieu et de 
(JandoUe ; mais le bonhomme ne tarda pas à interrompre 
lo jeune savant pour lui faire remar((uer (|u'il no [jonssait 
point de cryptogames au fond des encriers, lorw^u'on avait 
soin de les vider et de les emplir alternativement ; observa- 
tion dont la justesse était accablante pour le pauvre Charles, 
([ui n'avait piis écrit u.»e ligne depuis plus d'une senniine. 
Une autre Ibis, il tomba sur une noiireUe, dans la(|uelle 
un jeune homme était devenu é|)erdument amoureux 
d'une jeune fille, rien qu'à voir sa silhouette se de-siner le 
soir sur le mur vis-à-vis de sa demeure ; tout de suite il ne 
rêva plus que silhouettes. Tous les soirs, do sei)t à neuf 
heures, accompagné de son ami Voisin, (pii feignait de ])ar- 
tager son enthousiasme [)our les profils, Charles parcourait 
hi rue Saint-Louis et la rue Saint-Jean, faisant la chasse 
aux silhouettes. 11 faillit devenir amoureux d'une très 
grosse et très laide épicière dont l'ombre lui apparut un 
soir entre une caisse de thé et un pain de sucre. Heu- 
reusement qu'une visite faite à son comptoir sur-le- 






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100 



CHARLES (îrKRIN 




chain[) lui prouva (ju'il ne talliiit jjas toujours proutlre 
les silhouettes au sérieux. Il en tut quitte pour une 
demi livre de café qu'il se vit dans l'obi ij2;ati(jn d'acheter. 

Si d'un coté Henri Voisin riait sousca])e 
des extravagances encore très modestes ^^ -^"i^J^ 
de son futur rival, dont il montait à plaisir V^' 

l'imagination, d'un autre côté, M. Dui ^ 

s'aiai'mait à bon droit de l'étranoe 
duite de son clerc, qui n'écrivait que 
peu, étudiait encore moins, et lui tei 
des discours auxquels lui, homme po.>- 
avait de la peine à trouvei* le 
sens (îommun. 

M. Dumont était un avocat 
de la vieille école, honnête, 
laboi'ieux, modeste, savant, 
très cJténnif envers les clients 
riches, ti'ès indulgent envers les pauvres et, au demeurant, 
le plus intré[)ide chicanier du barreau. Au physique, 
c'était un jjctit homme sec, se redressant de son mieux 
dans sa petite taille, toujours scrupuleusement vêtu de 
noir et cnicnU' de blanc, vif, gai. spirituel. l()rs([u'il n'était 
point tracassé par les plaideurs, très brusque et très 
maussade parfois, et aussi intelligent ([ue le donnait à 
croire son large front chauve, ses yeux brillants, son nez 
aquilin, et tout l'ensemble de son expressive j)hysionomie. 

11 avait été le compagnon d'études et l'ami intime de 
M. Guérin et il prenait le plus grand intérêt aux succès 
de Charles. Quoique très indulgent pour les erreurs et les 
folies de la jeunesse, M. Dumont ne les considérait ((ue 
comme un délassemei\t et luie diversion et il eût volon- 
tiers pardonné à son nouveau clerc quehjues escapades 
semblables à celles (jue lui-même avou:iit avoir commises 
dans son jeune temps, s'il eut montré quelque goût pour 
la profession, quehjue zèle pour la besogne du bureau.. . 



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CHARLES (JUKUIX 



107 



Mîiis lorsqu'il voyait tons les matins, on plntot tons les 
après-midis, M. Charles Guérin arriver à l'étnde d'nn air 
soncienx et dégoûté, ne faire d'onvrage que tont jnste ce 
qn'on Ini prescrivait et s'en acquitter très mal, distraire 
les antres clers, en lenr parlant sans cesse littératnre, 
théa,tre, mnsiqne, bc^tanicpie et le reste, se jeter, dès qn'il 
avait nn moment à Ini. snr (jnelqne roman qn'il cachait sons 
son pnpitre,M. Dnmont hochait la tête et disait : voilà nn 
jenne homme qni ne fera rien de bon. 

Il délibéra même s'il n'écrirait pas à madame Gnérin 
pour l'informer dn pen de dispositiojis qne manifestait 
monsienr son lilsù l'égard de la science profonde dn di'oit, 
et de la science anssi noide à ses yenx de la procédure : 
mais par pitié ponr la ])auvre mère, il avait résolu 
d'attendre encore quelque temps, lorsqu'il reçut la visite 
d'un de ses beanx-frères, riche cultivateur d'une des plus 
belles paroisses du district de Montréal. 

M. Jacques Lebrun était resté veuf de boinie heure, avec 
nne fille uni(}ne qn'il avait eue de son mariage aAec Mlle 
Dnmont. Quelques aftaires de succession qu'il avait à 
régler et le désir de voir la capitale où il n'était jamais 
venu l'avaient amené à Québec. En entrant dans l'étude 
de l'avocat, il fut vivement frappé de la physionomie in- 
téressante de Charles, mais il ne tarda pas à remar([uer l'air 
ennuyé et nn pen maladif dn jenne homme. Comme nos 
bons habitants déguisent rarement lenr pensée, M. Lebrun 
ne ])ut s'empêcher de dire : '" Mon Dieu, voilà nn mon- 
sieur qui aurait un terrible besoin de la campagne ! Pour 
le sûr qne, s'il bûchait une demi corde de l)ois tons les 
nnitins, il prendrait l>ien vite meilleure apparence. " 

Là-dessus, enchanté de tronvei' un prétexte de se 
débarrasser pour quelque temps de notre héros dont 
les manières d'agir lui déplaisaient de plus en plus, et 
pensant anssi qu'une promenade à la campagne lui 
rendrait ])eut-étre un pen d'énergie, M. Dnmont fit à son 



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CHARLES (iTHRlN 



beau-frère la proposition d'eiuineiier eftectivemcnt uvec 
lui M. Giiérin, si toutefois, njoiita-t-il, cela convenait à 
l'un et à l'autre. 

(Jhîirles, comme tous les gens romanesques, amateur 
par-dessus tout du neuf et de l'imprévu, faillit accepter 
sur-le-chiimp ; mais comme ce voyage devait être un des 
premiers actes d'indépendance de sa vie d'étudiant, il 
demanda une journée pour se décider et résolut de 
consulter ses amis Jean Guilbault et Henri V^oisin. 

Le soir même il réunit ce grave aréopage dans sa 
mansarde, et a[)rès tiiâr drilhérê, il fut dit. d'une voix 
unanime, (jue le voyage se ferait. Nous n'entrerons point 
trop avant dans les motifs de cette décision en ce qui con- 
cerne l'un des trois amis : nouy dirons seulement que 
Jean Guilbault, pour sa part, en envoyant son ami à 
soixante et queUpies lieues de Québec, n'avait point 
d'autre oljjet en vue que d'aider à rompre, par une 
diversion un peu longue, la, trame des illusions dan- 
gereuses dont il le voyait obsédé. 

Comme ils causaient ensemble de leurs goûts et de leurs 
inclinations, (Jliarles avouait qu'il avait éprouvé un instant 
une prédilection toute particulière j)our l'étude du droit, 
prédilection qui s'était changée bien vite en une aversion 
profonde. Henri Voisin assurait, au contraire, que la loi et 
la procédure lui avaient toujours paru en elles-mêmes des 
choses détestables, mais qu'il s'y était cependant livré 
avec ardeur, malgré tous ses dégoûts, ce dont il ne pouvait 
se rendre compte. 

— Je comprends bien cela, dit Jean Guilbault : c'est que 
toi, Charles, tu travailles par caprice, et toi, Henri, par 
intérêt. 

— Et toi, donc ? dirent-ils tous deux. 

— Moi, reprit l'étudiant en médecine, moi ? je travaille 
par devoir. 

FIN DE L.\ PREMli^.RE T.VRTIE. 



CHAKLKS (lUKinX 



lOît 



SECONDE PARTIE. 



MARICHETTE. 



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110 



CHARLES (îinilUX 



Fort heiireiiseiueut pour hi jeune lille, le couvent ne 
l'avait pas dégoûtée du village. KUe y rapportait un esprit 
exempt de tout orgueil déplacé, de tout dédain sot et in- 
grat ; et elle re})rit sa place auprès de son père avec autant 
de candeur, de res[)eot et d'amour, que si elle ne l'eut 
jamais ([uittée. Elle sut dissimuler à merveille les pre- 
mières répugnances (|u'elle éprouva involontairement 
pour les humbles et rudes travaux de la campagne ; elle 
prit mèuie à tâche d'effacer tout ce ([ui causait entre elle et 
ceux ([ui l'entouraient une disparité cho(iuante, et cela au 
grand désappointement de son père, qui trouvait fort mal 
<jue sa lille ne sût pas mieux l'aire la (jros.se de moi .sel le. 
Ce mécompte était d'ailleurs am[)lement compensé par le 
bonheur qu'elle lui procurait. Marichettene se démentait 
pas un seul instant : les attentions les plus délicates, la 
j)lus naïve soumission, les plus tendres caresses trompaient 
l'ennui du bon cultivateur, qui se décida à vivre unique- 
ment [)our sa lille. Il sortait rarement, et passait les 
soirées à écouter, bouche béante, les lectures qu'elle lui 
faisait, Son voyage de Québec créa même (quelque éton- 
nement ; une aussi longue absence était tellement en de- 
hors de ses habitudes, (ju'elle intrigua vivement toutes les 
commères de la paroisse. (^)uant à la pauvre enfant, le 
départ de son père était pour elle un véritable chiigrin, le 
premier qu'elle éprouvait depuis sa sortie du couvent. Les 
sept grandes journées qui s'étaient déjà écoulées, et qu'elle 
avait passées seule avec une vieille voisine, lui avaient 
paru sept grands mois. Le soir du huitième jour, plus 
long et plus ennuyeux encore que ceux qui l'avaient pré- 
cédé, était arrivé, sans ramener celui qu'elle attendait avec 
une impatience qui devenait de l'inciuiétude, car six ou 
sept jours au plus étaient le temps convenu d'avance pour 
ce voyage. 

On était alors dans le carême, c'est-à-dire au milieu de 
mars, épof|ue de l'année sur laquelle les prières et les otHces 



11 



CHAKLKS (U'KRIN 



II 



lugubres de l'Eglise, jointes à rimpressiou ([ui rrsulte du 
premier réveil de la nature, lorsque le ])rinteinps (|ui dans 
notre climat est si long, commence à poindre lentement, 
jettent un certain reflet de tristesse que beaucoup de per- 
sonnes, nous en sommes certain, ont observé avant nous. 
Assise près de la fenêtre du pignon de la maison, d'où elle 
pouvait voir de plus loin sur le grand cliemin. Marielietie 
profitait des dernières lueurs du crépuscule pour achever 
une pieuse lecture qu'elle avait comencée h l'église. Si 
dévote qu'elle fût,on croira sans peine (pie le moindre bi'uit 
attirait son attention. Chaque foisque le tintement grêle 
et lointain des grelots d'une voiture arrivait jusqu'à elle, 
la jeune fille appuyait son Iront siu' les vitres et restait là. 
immobile. jus(pi'à ce que le (dieval et le traîneau (pii 
s'étaient ainsi annoncés l'ni^sent ])assés près de la maison. 
Plusieurs voitures ])assèrent ainsi, les unes après les autres, 
faisant naîti'e d'aboi'd une es])érance (pi'elles emportaient 
en s'éloignant avec cet air froid et insolent (ju'on trouve 
toujours aux choses ipii nous contrarient. Lorscju'il Ht 
tout à fait noir, elle mit son livre de côté, et s'auenouil- 
lant sur la tablette de lu croisée, elle se prit à reg.irder 
fixement au dehors, comme si elle eût voulu percer l'obs- 
curité avec ses regards ; mais elle ne vit rien que de larges 
llooons de neige qui tombaient, éclairés de distance en dis- 
tance par la lumière que projetaient les fenêtres des quel- 
i[ues maisons ([ui bordaient la route. Nul bruit ne se faisait 
entendre, si ce n'est de temps à antre l'aboiement d'un 
chien, ou le bruit parfois triste et cadencé, parfois rapide 
et joyeux des sonnettes des traîneaux, (pii passaient tou- 
jours, quoique à de plus longs intervalles. 

Dans toute autre circonstance, cette scène peu récréative 
aurait été bien propre à attrister la jeune fille ; mais si l'on 
songe que, prédisposée comme elle l'était d'ailleurs, si l'on 
excepte la vieille voisine, qui marmotait son chapelet, et le 
chien de la maison qui ronflait roulé sur lui-même près du 



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112 



CHARLES (Jl'KKiN 



fovor, elle (itait seule avec son ennui et son inquié- 
tude croissante, on trouvera bien naturel de la voir donner 
un libre cours à ses larmes; ce qui ne dérangea pas le 
moins du monde ni le chien dans son sommeil, ni hi vieille 
voisine dans sa prière. 

Il y avait longtemps que la pauvre Maricliette pleurait, 
lorsque tout à coup, Castor (c'était le nom du chien) lit 
entendre une sorte de grognement joyeux et courut vive- 
ment vers la porte. Il n'en fallut pa.s davantage : Mari- 
cliette s'élan(;a à sa suite, et dans un clin d'(eil, sans tenir 
comi)te de l'obscurité et de la neige, elle se trouva, sans 
autres vêtements que son nuinteletet sa jupe, ùcourir sur 
la grande route en compagnie de Castor, qui tantôt la pré- 
cédait et tantôt la suivait. Au bout de quel<|ues arpents, 
elle s'arrêta, et jeta à son compagnon un regard de re- 
proche, ([ue celui-ci comprit à merveille, car il s'ari'éta 
aussi lui, et après avoir flairé un instant, il recommenra à 
courir, se retournant de tem[)s à autre poui' inviter sa 
maîtresse à le sui\ re. 

Comme pour rendre justice à l'instinct de la bête, un 
bruit de sonnettes à peine perceptible ])arvint alors à 
l'oreille attentive de la jeune fille : elle se remit en chemin, 
j)leine d'espérance, butant le pas à mesure (pie le bruit de- 
venait plus distinct. Jugez de son désappointement 
lorsque à un détour de la route, elle aperçut deux per- 
sonnes au lieu d'une dans la voiture si impatiemment at- 
tendue ! Par bonheur, ce dernier contretemps ne fut pas 
de longue durée. 

— Maricliette ! Maricliette ! (^uand on pense que c'est 
Maricliette ! s'écria une voix bien connue... 

Sans prendre garde à l'étranger qui accompagnait son 
père, la pauvre enfant, tremblante de joie, sauta dans le 
traîneau, et Castor non moins joyeux qu'elle en lit autant 
de son côté. 

— Allons! allons! nous allons être une ùimenae (:(in'iolée. 



CHARLES UUERIN 



VA 



bêbe.s et gens. . .par chance qu'il n'y a pas loin. Tiens, 
c'est vrai ! Excusez ma petite Marichette, monsieur Gué- 
rin. Elle a été joliment poussée aux études pour une 
créature (1), mais elle est sans gêne : elle ne connaît pas 
les façons du grand monde. 

Il ne fallait pas moins que cette apologie en forme, pour 
faire sentir à la jeune fille la présence du tiers malen- 
contreux que son père venait de nommer. Elle se re- 
tourna vivement pour voir (jui était ce M. Guérin, à qui 
on la présentait d'une manière si peu avantageuse ; mais 
l'étudiant était tellement enveloppé dans une épaisse robe 
de bulUe, dont le capuchon lui recouvrait entièrement la 
figure, qu'il était tout à fait imj)ossible de se faire une 
idée de ce personnage. Cependant, pour la première fois 
de sa vie, elle eut honte de s'entendre appeler Marichette ; 
ce nom lui parut avec raison un sobricjuet peu élégant. 
L'étranger ne répondit pas un mot aux paroles que Jac- 
ques Lebrun lui avait adressées, et cela pour la meilleure 
raison du monde : la fatigue du voyage, l'obscurité, le 
bruit monotone de la voiture, et le peu d'intérêt qu'il 
trouvait à la conversation de son compagnon, avaient en- 
dormi notre héros si profondément, qu'il n'avait eu aucune 
connaissance de ce <|ui venait de se passer. Marichette 
put donc gronder son père tout à son aise, sur la longueur 
prolongée de son absence ; et celui-ci put donner à sa fille 
toutes les explications possibles, qui cependant ne le justi- 
fièrent pas tout à fait. 

A la porte de la ferme il fallut réveiller, non sans quel- 
que difficulté, le monsieur de hi rt/le, et presque le tirer 
du traîneau, oîi le retenaient ses fourrures appesiinties 
par la neige. Une fois dans la maison, Jacques Lebrun 
crut devoir réitérer à peu près dans les mêmes termes la 



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i 1) D'où provient cette iniuiiùre de dôsiornor les (LMimies cliaz nos lialiitaiits ? 
Lus sermons de nos cin't^'>* sur les ilangci» de s'nKurlii-r aiir rréalureu n'en foime- 
riiient-ils pas l'étymoloyiieV 

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* ^1» pllff^ 



114 



CHARLES (IIJKIMN 



présentntion de sa lille. L'étiuliimt, tout en se trottant 
les yeux, répondit à peine |)iir un nalut nonchalant et dis- 
trait aux très belles et très savantes révérences (jne s'eni- 
j)ressa de lui faire la fietite h<ihltaiih'. Sur un ordre de son 
papa, Marichette, avec la meilleure grâce possible, aida 
l'étranger à se débarrasser de son lourd capot, service pour 
lecpiel elle n'obtint pas un seul mot de remerciement. 
Voilà, pensii-t-elle, un n)onsieur qui, avec ou sans sa peau 
de bete, a joliment l'air d'un ours nnil léché. Si cela doit 
continuer, papa aurait aussi bien t'ait de le laisser où il 
était. 

Comme pour justifier ce premier jugement porté sur 
son compte, la conduite de Charles pendant le repas (pi'on 
lui lit prendre, et jusqu'au moment où il jugea à propos 
de se retirer dans la petite chambre qui fut préparée pour 
lui, fut non seulement exempte de toute galanterie, mais 
même très blessante pour la fille de son hôte, dont il 
parut ne pas faire plus de cas que si elle eût été la ser- 
vante de la maison. Bien loin cependant de se montrei" 
maussade, il lui aurait fallu, au contraire, déi)loyer beau- 
coup d'amabilité pour se faire ])ardonner sa ])résence, dans 
un moment oîi le ])ère et la fille se revoyaient après ce 
qu'ils croyaient naïvement une longue absence, et où ils 
avaient tant de choses à se dire. 

Jacques Lebrun, très fatigué lui-même, mit l'impolitesse 
du jeune homme sur le compte de la fatigue et du som- 
meil qui l'accablaient. En cela il se montrait bien indul- 
gent, car il y avait, outre ces deux causes, un peu de nniu- 
vaise volonté chez notre héros. Charles était parti pour 
la carnpagne avec l'intention bien arrêtée d'y changer 
tout à fait de régime, au moral connne au physique. Il 
voulait substituer pendant quelque temjjs le travail du 
corps à celui de l'âme, se donner beaucoup d'exercice, et 
faire lQ moins de frais possible en fait d'imagination et de 
sentiment. C'était là son dernier caprice du moment, et 



CHAHLKS (U'KHIN 



116 



il y teiiîiit plus (ju'à tous ceux (jui avaiont \)i'6c6d6. Il 
n'avait emporté avec lui que q\iel(|ueH livres de science 
bien arides, ([uoicprils n'eussent {)oiut trait ù la juris- 
prudence, et il se proposait de les l'euilleter, lors(ju'il ne 
pourrait pas aller bûcher dans la tbrêt. Il avait laissé à 
lit ville, ù dessein, toute sa i)ibliothè(pit' de romans; et il 
fut horriblement choqué de trouver, toute rendue au terme 
de son voyage, ce qui ressemblait beaucoup à une héroïne en 
chair et en os, une petite paysanne à i)rétentions, (ju'on 
lui disait instruite, et cpie, pour comble de malheur, il ne 
put s'empêcher de trouver jolie. Il jugea tout de suite que 
le seul moyen de tenir à son [)rojet, c'était d'éviter tout rap- 
port avec cette jeune ])ersonne, qu'il considérait d'ailleurs 
comme bien au-dessous de lui. 

On sait combien les familles riches et distinguées 
établies dans les campagnes, se pensent su[)érieures aux 
habitants cpii les entourent. Le père de Charles n'était 
pas sorti, comme on dit, de la cuisse de Jupiter ; cepen- 
dant la position que l'honnête marchand s'était faite, et 
l'éducation qu'il avait eue, l'avaient mis en droit de 
tenir ses voisins à une respectueuse distance. Depuis sa 
mort, loin de s'affaiblir, l'orgueil de sa famille s'était accru. 
Madame Guéri n avait, pour son propre compte, quelques 
prétentions à la noblesse, et la décadence de sa fortune, 
par une réaction bien légitime, exagérait chez elle le sen- 
timent de sa dignité. Ses enfants, qu'elle ne voulait pas 
voir complètement déchus, avaient été élevés dans des 
idées presque aristocratiques. Cela explique comment 
notre béros, campagnard lui-même, aurait cru déroger en 
portant des attentions à la tille d'un habitant, si bien éle- 
vée et si gentille qu'elle fut. 

De son côté, Marichette n'ignorait point ce qu'elle valait. 
Toute bonne princesse qu'elle se montrât dans son village, 
elle appréciait parfaitement la grande distance qu'il y 
avait entre elle et ceux qui l'entouraient. Elle avait re- 



lit) 



CHAKLKS (M'KHIN 



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\\m\ HoiiH un hoiinr'to id'étoxte, lu miiind'im jtMiiu' lioimne 
<(ui |)iissait poiii" iiii (l(>s iiu'illcurtJ partis de la piiroissK. Ses 
protcMitidiis irallaieiit pan jusiiiTà vouloir oxcluHiveineiit 
<ruii monsieur de la. rillc ; mais ello aimait à croire à lu 
possibilité {l'im maria<it' où lu clioriU' la communauté 
n'aurait pas cto de Itoaucoup inlcrieur à son associée. Le 
peu de cas que faisait d'elle le premier jeune homme ins- 
truit qu'elle rencontrait, l'humiliait donc cruellement. 
(J'était |)rendre au fond de son Time une illusion qu'elle y 
i'achait, (|u'elle n'osait s'avouer à elle-même, et la détruire 
à ses yeux avec un froid méjjri-). 

Rentrée dans sachambre, la pauvre petite oubliapresque 
la joie c(ue lui avait fait éprouver le retour de son père, 
pour se livrer ù sa mauvaise humeur. Lu dissonance qui 
existait entre une moitié d'elle-même et l'autre moitié, 
entre l'acteur et la scène, entre le tableau et le ctidre, 
entre la culture de son intellijience et les manières jjour 
l)ien dire incultes qu'elle avait substituées de bonne ^râce 
ù celles qu'on lui avait enseignées, se présenta plus vive- 
ment que jamais à son esprit. Fia rusticité de ses vête- 
monts, de sa demeure, de son nom, de son langage, qu'elle 
avait altérés ù dessein, lui parurent un oïlieux travestisse- 
ment : elle eut honte d'elle-même, et fiiut-il le dire ? 
encore un peu, et elle allait avoir honte de son père. 
Heureusement cette pensée lui parut si monstrueuse, quoi- 
([u'elle ne lit que l'entrevoir ù peine, que son coîur et son 
v,'iprit, engagés dans une mauvaise voie, rebroussèrent 
chemin tout à''coup. Sa vanité avait déjà pris desi)ropor- 
tions si gigantesques qu'elle en eut peur. Elle essuya 
((ueUines larmes qui avaient commencé à couler le long de 
ses joues, et se promit de rendre au nouveau venu nié])ris 
])our mépris, et, comme elle le disait tout bas avec un petit 
air mutin que nous voudrions pouvoir peindre, gente^ pour 
(/estes, (frimace pour (jrhiiace. Il y avait réaction de l'or- 
gueil sur la vanité, et la dignité féminine, qui se compose 



(IIAHLKS crKKIN 



17 



«!•' l'cupiilibrc; do ers deux iiijiivdiciits. s'en rctirnit siiiiu» 
rt siiiivi' poiii' le (|iiiirt d'IuMirc. 

FiC liMilciiiiiiii, Mai'iclu'tti' ne lit piis mit l'ciiiciit (jiu; .s'il 
n'y avilit |>iis ou le iiioindrt' l'tniiij'c'rù la iiiiiii-oii. Oliarlcs 
qui, jmr piiri-ntlièso, se leva vers midi. put. tout en faisant 
sa toilette, voir la demoiselle rjehrun. dans le costume le 
moins l'eeliercln'. courir de la maison à la uran^e, île la 
«rninjio à l'étalde, du l'étiible à lu laiterie, de la laiti-rie à 
la demeui-e pou élégante du ])lus |)i'osiri(iue de tous les ijua- 
drupèdes, et cela avec une alacrité et une tfaii'té <|ui ne 
trahissaient c(îrtainement piis le moindre déi-oût. 

Voilà, peiisa-t-il, une jeune lille (|iii a bien du mérite. 
Au moins, puisque je ne veux pas me com|))'omettre avec 
elle, il t'iiiidra ._ ^ jo tâclie d'être coux l'iiahle à son éuard. 
(Jette concession faite en lui-même, l'étudiant sortit de sa 
cliand)re, aussi beau, aussi frais ((ue les instruments de toi- 
lette à sa disposition lui avaient permis de se faire, et daiuna 
porter ses pas vers la ])remière pièce de la maison, qui ser- 
vait de cuisine et de salle d'entrée, et bien souvent de salle 
à manjier, comme c'est le cas j)artout dans nos campaiiiies. 

Mari-cbette venait de rentrer. Elle avait perdu le 
moins de temps possible, et déji'i elle était assise sur une 
chaise avec une autre chaise devant elle, occupée à tailler 
de petites tranches de pain qui devaient faire partie 
de hi soupe <tnx pois de rigueur. L'attitude qu'elle avait, 
était tellement dépourvue de toute grâce et de toute 
coquetterie, que, pour la conserver en présence du jeune 
homme, il lui fallait un courage que nos lectrices apprécie- 
ront, nous en sommes certain. 

Charles, avec un air tout à fait bienveillant, lui adressa 
quelques phrases banales sur le trouble qu'elle se donnait, 
compliments auxquels elle répondit en s'informant judi- 
ment de sa santé, sans toutefois lever à ))eine les yeux de 
sur le panier de bois dans lequel elle faisait tomber, une 
à une, les petites tranches de pain. 



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CHARLES (JUÉRIX 



La vieille voisine avait été retenue {\ la ferme par une 
prudence bien louable de la part du maître de la maison. 
Cette duègne d'une nouvelle espèce crut faire plaisir à la 
jeune fille en lui offrant de se charger de toute sa besogne. 
pour qu elle pCit jaser pJ as à fion aise avec le beau monsieur 
qui voulait lui faire la cour. Cette proposition, faite à voix 
basse, fut accueillie ]jar un froncement de sourcil et une 
petite moue très significative. 

Charles essaya plusieurs sujets de causerie : il reçut à 
chacune de ses phrases une réponse pnrfaitement conve- 
nable ; mais pas un mot ({ui tendît à prolonger ou à rani- 
mer la conversation. — Après un petit quart d'heure, il 
abandonna la partie et se retira dans une fenêtre, où il se 
mit à battre la mesure sur les vitres, en même temps qu'il 
fredonnait quel([ues couplets entre ses dents. De fenêtre 
en fenêtre, il fit ainsi le tour de la maison. Il en était 
rendu à la dernière fenêtre et à son dernier couplet, lors- 
que la vieille femme vint lui dire que le dîner était servi. 
Il se retourna et fut tout surpris de voir, dans la principale 
chambre où il était, une table très propreuient mise, mais 
avec un .--eul couvert. 

— Où est M. Lebrun, demanda-t-il? 

— Il est allé au bois. 

— Il m'avait proniis de m'emmener. 

— Ah ben oui, c'était beu aisé aussi de vous emmener; 
il aurait donc fallu em[)orter vot' lit. .T'avons été cinq 
ou six fois pour vous réveiller, et vous nous avez parlé de 
toutes sortes de choses ous'que j 'avons pas compris ini 
mot ni une parole. 

— C'est bon,. . .mais hi demoiselle, est-ce qu'elle ne dîne 
pas ? 

— Mam'zelle Marichette ? Sûreîuent qu'elle dînera 
ave*^ nous autres. Seigneur de Dieu, que c'est i)as fière 
c'te créature-là ! C'a pourtant été induqué comme c'est 
rare. Ça chante comme un rossignol, ça coud, épi ça 



CHARLES GUERIX 



119 



brode, é]n ça file, épi q\\ tricote comme une invention. Ça 
lit dans les plus gros livres, cà sait son catéchisme mieux 
qu'aucun curé ; . . .épi ça jase, épi ça prêche, épi. . . . 

— C'est superbe, la vieille, mais ça doit manger aussi. 
Pourquoi ne dîne-t-elle pas avec moi ? 

— C'est c'que j'y avons dit ;... .mais c'est si peu fier, 
vous voyez ben. . . .j'cré qu'elle estime mieux uumger avé 
moé et les deux engagés, comme j'nvons coutume. 

— Oïl est-elle donc ? 

— Elle est sortie [)our aller joliment loin, d'ousqu'elle 
reviendra pas avant une heure. Vot' soupe va t'rédir ; ça 
s'rait ben dommage, mam'zelle Marichette arrange si 
ben l'ordinaire. C'est pas comme ces p'tites fillettes 
qu'ça tait les fières, é[)i qu'ça s'marie qu'ça sait tant seule- 
ment pas faire la sou])e : comme par exem])le la iille à. . . . 

— Mais c'est qu'elle doit avoir des prétendants eu 
nombre, dites donc, la bonne ? 

— Jour du ciel ! que'qu'vous dites là? Si elle voulait 
s'amuser aux garçons, la maison vid'rait pas. Elle a re- 
fusé Louison Martin, l'fils du meunier, et l'garçon au 
bonhomme Richard,. . .([u'c'est ])en nommé richard ; car ça 
vous a des piastres à plein coft're. . . .si c'était pas si cras- 
seux, sauf vot' respecte, ça roul'rait-y un peu ces gens- 
là !.. ..T'avons eucore refusé le petit Jean.... le clerc 
notaire, et jusqu'au bedeau, qu'est veuf avé trois enfants, 
qu'est ben venu faire la grand' demande;. . ..[jarce que 
j'avons tant ri, . . .j'avous tant ri ! 

— C'est qu'elle n'aime pas les giirçons, apparemment ? 

— Ah quequ' vous dites là, mon bon monsieur? mais 
c'est dévot comme un ange c't enfant-là ! Par exemple 
quand elle aura dîné, elle prendra son beau livre de 
prières, épi elle ira passer l'après-dînée dans l'église. . . . 

Mais pourtant vous comprenez ben. . .qu'c'est pas à dire 

que mam'zelle Marichette s' marierait pas. Dame, si ça 
s'adonnait. . .queuqu'un qui serait ben genti, épi qu'aurait 



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120 



CHARLES (JUÉRIN 



ben drinducation,épi un bon comportement,. . . .je dis pas 
qu'y aurait pas un'cliance ; . . .mais c'est pas les jeunesses 
de par icite qu'auront c'te chance-là. 

La vieille et loquace voisine continua ainsi à chanter 
les louanges de mam'zelle Marichette jusqu'à l'épuise- 
ment de ses tacultés oratoires, et bien longtemps après 
qu'elle eut lassé l'attention de son auditeur. 

Tout en savourant le potage, qui soutint à merveille la 
réputation qu'on venait de lui faire, Chnrles apprenait 
ainsi bien des choses qu'il aimait à savoir, sans compter 
toutes celles dont il ne s'inquiétait guères. Le programme 
tracé par la voisine s'accomplit du reste à la lettre. Ma- 
richette ne rentra qu'une heure après, dîna bien à la hâte 
et alla passer l'après-midi tout entière à l'église. Cela 
était aussi peu compromettant que notre héros pouvait le 
désirer ; en même temps, c'était peut-être un peu plus 
ennuyeux qu'il ne l'aurait voulu. Il se décida à sortir, 
mais la couche de neige trop molle qui venait de tomber, 
ne lui permit pas de faire une bien longue excursion. 
L'après-midi passa lentement ; Jacques Lebrun revint du 
bois très tard et il fut obligé de promettre à son hôte de 
l'emmener avec lui le lendemaiu, dût-il l'enlever endormi 
et le conduire dans son traîneau. 

On est toujours porté à s'en prendre aux autres des 
mécomptes qui nous arrivent; Charles était presque fâché 
contre la jeune fille pour l'ennui qu'elle lui avait laissé 
éprouver. Il oublia qu'elle ne faisait que tenir la con- 
duite qu'il s'était prescrite à lui-même. Il pensait qu'il 
devait être, après tout, bien peu aimable, puisqu'il avait 
fait si peu d'impression sur cette petite liahiUxnte ; il 
s'étonnait de voir qu'elle ne fit point plus d'attention à 
lui qu'aux jeunes gens sans instruction qui lui avaient 
fait la cour; son amour-propre en souffrait, et il était assez 
injuste pour ne pas songer qu'il l'avait dédaignée le pre- 
mier, et que Marichette n'était pas autre à son égard qu'il 
ne l'avait souhaité en la voyant. 



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CHARLES GUÉRIX 



II 



LA MI-CARÊME. 



121 






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[COUTEZ donc, vous autres, savez- 

vous que j'avoiis un grand person- 

^,x^ nnge dans la paroisse ? 

^y£i — Quoi, c te p'tite jeunesse que 

■^-'^ - Jacques Lebrun a amenée de la 

ville ? 

—Justement. On dit qu'il va 
s'marier avec Marichette. 

— Pas si bete, Lebrun, d'aller 
comme ça chercher un mai-i à sa 
fille. . . . 

— Ecoute donc, papa ; c'te 
année, c'est les filles qui 
d'mandent les garçons. Quand 
t'iras en ville, tu m'en appor- 
teras un ! 

—Tiens, voyez donc... c'te Françoise, comme c'est 
espiègle ! 

—C'est beau d'voir comme la Marichette se rengorge. 

—Excusez. C'est pu Marichette, pas en toute. . .c'est 
mam'zelle Marie, gros comme le bras. 

—Mademoiselle Marie Lebrun, »i vous plé ! 

—Elle a laissé la p'tite jupe de drai/né, et le mantelet 
a Diguienne. 

— Elle faraude comme un' grand' dame. 
—Elle ne met plus d' câlines ; elle se coiflfe en ch'veux. 
- Comra' si l'bon Dieu nous avait pas tous coiflfés de même ! 
—Elle travaille pu, pas en toute. C'est la mère Paquet 
qui fait tout le train d'ia maison et du dehors. 



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122 



CHARLES (JUÉRIN 






II 



— Elle doit en suer, la vieille. Mais c'est égal ; j'siiis 
sûre qu'elle trouve ben encore l'inoyen de jaser. Elle en 
a un moulinet ! 

— C'te Marichette ! J'm'étonne pas, avec son p'tit air 
doucereux, qu'elle trouvait toujours des si bonnes raisons 
l)our i-'fuser les garçons. 

— Ça s' pourrait ben qu'elle s'en mordrait les pouces. 

— Et les doigts avec ! 

— <^i s'pourrait ben, en eff'ette ! 

— Qu'est-ce qui sait c'que c'est que c'te trouvaille que 
son père a été taire en ville ? 

— Après tout, c'est p't'etre ben rien d'bon. 

— (^ueuqu' p'tit rointnichon ! 

— Queuqu' sauteu d'escaliers! 

— Queuqu' polisson ! 

— L'fils de queuqu' banqueroutier anglais ! 

— (Queuqu' 7-esfant de la ville ! 

— Queuqu' mauvais sujet dont les parents n'savent 
qu'en taire ! 

—Queuqu' rien qui vriille ! 

— J'allons voir ça tantôt. 

— Vous les avez invités, père Morelle, n'est-ce pas? 

— C'est bien sûr. Faut-il pas avoir toute sorte de 
monde pour s'amuser comme il faut ? 

— C'est ça. S'ils })ensent faire des gestes, par exemple, 
je promets ben que j'ieu-z-en f'rons rabattre un peu. 

— Soyez tranquilles, vousaut',je les mettrai à leur place. 

— Et moé aussi ! 

— Epi moé itout ! 

— Épi moé d'même ! 

— Dites rien. Y'aura moyen, s'ils veulent tirer du 
grand, d'ieu jouer queuqu' bon tour. 

— Vous trouvez pas qu'Jacques Lebrun est pas mal fou 
d'iaisser sa fille toute seule avec ce gibier-là ? 

— Dame, c'est pas trop édifiant. Not' curé a pourtant 



CHARLES (JUEKIN 
ruioii SI 



123 



compte des aiuoureiix, l'aut' 



fait un fameux se 
dimanche. 

— Dites donc, mère Tremblay, est-ce (lue vous les avez 
pas vus i)asser rien qu'tous les deux en voiture? 

— Jour du ciel ! n'm'en ])arlez pas. Il y parlait quasi- 
ment r visage 
dans son cha- 
I peau. Queu 



\W0i^ scandale ? Epi 







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ils allaient d'un 
1 train . . . d'un 
^;^: train. 
-)i — Pas trop 
i!--' laid pour c'te 
p'tite dévote, 
qu'on y aurait 
donné l'bcm 
Dieu sans con- 
fession. 

— Faites donc induquer vos enfants après ça ! 
— C'est joliment risqué, c'te créature-là ; hein, père Mo- 
relle, qu'en dites-vous ? 

— Dame ! tant v<i la cruche à Veita qtià la fin. elle se 
c'(w.se, comme dit le provarbe. 

— Ah ben, puisque vous parlez d'cruches, faut qu'Jacques 
Lebrun en soit un' fameuse, lui qu'a rien qu'ça d'enfant ! 

Ce qui précède n'est ({u'un fragment bien imparfait de la 
conversation qui se tenait quatre ou cinq jours après l'arri- 
vée de Charles dans la paroisse, chez le père Morelle, riche 
habitant de l'endroit, le soir du dimanche de la mi-carême. 

Les différents interlocuteurs dont nous avons raj)porté 
les paroles aussi textuellement que nous l'avons pu, 
étaient : 






124 



CHARLES (iUKRIX 



D'iibortl, le père Morelle lui-même, gravement assis 
dans un grand fauteuil de bois prèsde la cheminée, sa pipe 
à la bouche, n'ôtant sa tuque bleue que pour saluer cha((ue 
nouvel invité à mesure qu'il entrait, et laissant tomber 
avec une bonhomie pleine d'insouciance les quelques 
phrases qu'il mêlait ù la conversation. 

Puis ensuite, les deux demoiselles Morelle, grandes, 
minces, noires et laides, justiliant pleinement, par leur 
extérieur et leur caquet, les garçons du village, qui leur 
avaient permis d'atteindre dans le célibat l'âge i-es])ec- 
table de trente-sept et de trente-huit ans. 

Puis, assis ensemble sur un large coftre bleu (classi(iue 
témoin de tous les amours de la campagne), le i/<ir«:on du 
bon/iomi/te Rirhanl (le même que Marichette avait refusé), 
et la petite Rose Tremblay, sa première hlonde, qu'il avait 
abandonnée pour Marichette, et auprès de laquelle il avait 
été bien venu de nouveau, après avoir été éconduit par sa 
rivale. . . 

Puis la mèi'e Tremblay qui trouvait, comme de raison, 
beaucoup à redire sur le conn)te de toutes les jeunes filles 
de la paroisse, la sienne exceptée. 

Puis enfin, et ce n'était assurément pas, de tous ces ])erson- 
nages, ni le moins joyeux, ni le plus charitable, le bedeau 
de la paroisse, qui n'avait pas encore pu trouver à se 
remarier. 

En attendant une compagnie beaucoup plus nombreuse 
que le père Morelle avait invitée à fêter avec lui la 
mi-carême, c&» braves gens s'amusaient à médire de tout le 
monde en général, et de Marichette et du jeune étranger 
en particulier, signe certain de la sensation profonde 
qu'avait causée dans l'endroit l'arrivée de ce dernier. 

•^ :^alle où se réunissaient les conviés du père Morelle 
rU. ! hiirée d'abord par la lumière qui s'échappait delà 
\-i^^ (' i ..-^ fentes et du tuyau d'un grand poêle en fer d deux 
jl<-ij''-, hauff'é presque au rouge ; et ensuite par la lumière 



CHARLES UUÉRIN 



125 



iger 



elle 

le la 

lenx 

lière 



beaucoup moins vive que donnait une vieille lampe de 
terre cuite, en forme de navette, clouée au bord d'une des 
poutres et dont la mèche fumante n'était séparée du 
plafond (|ue de la distance que mesurait la saillie de la 
poutre. 

Sur le [)oêle, et dans le fourneau du poole, on pouvait 
admirer d'énormes chaudrons remplis de mélasse et de 
sirop d'érable qui bouillonnaient avec un grésillement 
tout à fait appétissant. La maîtresse du logis elle-même 
agitait de temps à autre avec une large cuillère de bois, lo 
précieuse liqueur de plus en plus épaisse, mais ([ui n'avait 
pas encore atteint le degré de consistance et de ductilité 
requis pour la métamorphose qu'on se proposait de lui 
faire subir. Deux enfants accroupis sur leurs talons près 
du poêle, suivaient avec un intérêt tout particulier la 
cuisson de la mélasse et se seraient laissé rôtir plutôt que 
de perdre de vue un des mouvements de la mère Morelle, 

Le poêle, le grand fauteuil de bois, le coffre bleu dont 
nous avons parlé, avec une huche à mettre le pain, une table 
à jambes croisées etquelques chaises bien basses, formaient 
tout l'ameublement de cette première pièce. Au phifond, 
sur des perches clouées transversalement aux poutres 
comme un second plancher, de longs fouets, des lignes 
pour la pêche, deux fusils de chasse, et deux violons avec 
leurs archets, étaient étendus avec une précaution (|ui 
prouvait que c'étaient là les objets favoris &&?>, <jarçons du 
père Morelle. Les fusils et les violons, avec un peu 
de bonne volonté, pouvaient rappeler la lance d'Ajax et 
la lyre de Tyrtée. 

La seconde pièce ne recevait de lumière que de la 
première et de la troisième. C'était une salle à peu près 
vide, sauf deux lits parés, dont l'éblouissante blancheur 
tranchait dans le clair-obscur. Les trois chambres con- 
tiguës avaient leurs portes sur une même ligne, de sorte 
que de la première on pouvait apercevoir dans la troisième, 



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CHARLES (JUKRIN 



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illuiiiinée par plusieurs chaiidelleH, une longue table dressée 
avec un luxe de vaisselle qu'on ne trouve point chez les 
cultivateurs d'aucun autre pays. Le père Morelle avait 
ainsi, salon de réception, salle de danse au besoin, et s(dle à 
uiauf/er. Que peut-on exiger de plus, même de l'hôte le 
plus aristocratiquenient situé ? 

Les convives arrivaient les uns après les autres, 
secouant la neige de leurs vêtements, et échangeant 
ensemble des quolibets plus ou moins heureux sur la 
vitesse de leurs chevaux. La gaieté était déjà devenue si 
bruyante, qu'il n'y avait presque plus moyen de s'en- 
tendre, lorsijue la. porte s'ouvrit pour laisser entrer 
Marichette, et le Monsieur de la ril/e (jui passait pour son 
cacalier. 

Aussitôt chacun se tut, autant par curiosité que par 
politesse. Le père Morelle se leva, éteignit sa pipe avec 
son doigt, la serra précieusement avec sa blague de peau 
de loup marin, mit sa tuque sous son bras et, s'avan(;ant 
vers le jeune étranger, lui serra cordialement la main. 

— Monsieur, dit-il, vous êtes le bienvenu. Vous escu- 
serais le peu qu'y aura. Ma bonne femme, mes deux 
tilles, et mes deux garçons que v'ia, j't'rons de ncjf possible 
pour vous ben divertir. Et j'espérons que toute la co;ii- 
pagné (ju'est icit', qui sont tous d'nos vois!. .s et de nos 
bons amis, feront comme nous autres. 

Si Charles et Marichette avaient pu comparer le 
petit bout de conversation que nous avons rapporté en 
commençant ce chapitre, avec l'accueil bienveillant que 
leur faisait le père Morelle et que tout le monde leur 
fit à son exemple, ils en auraient conclu que. au village 
comme à la cour, les absents seuls ont tort. 11 y avait 
cependant autant de sincérité dans les compliments qu'il y 
en avait eu dans les critiques ; celles-ci du reste n'étaient 
que comminatoires et il dépendait de notre héros de leur 
donner tort ou raison. Quelques saints gracieux, quelques 



CHAKLK.S UUKHIN 



127 



ait 

y 

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lies 



bonnes poignées de main, quelques propos gais et sans 
gène, lui auraient concilié tout de suite ceux mêmes qui 
avaient fait sur son compte les suppositions les moins cha- 
ritables. Mais soit fierté, soit gaucherie ou distraction, 
Charles ne répondit à l'accueil de ces braves gens que par 
une civilité froide et guindée. 

— Ah çà, ma bonn' femme, dit le père Morelle, à 
c't'heure que tous nos gens sont rendus, j'allons tacher de 
s'mouver et d'avancer à (|ueuqu'chose. J'allons nous 
rendre dans la p'tite chambre là-bas, ous' qu'il y a un cou[> 
et une croûte qui nous attendent; })endant c'tenq>s-là, les 
jeunesses qui resteront icit' vont s'mouver à faire la fire, 
parce que une mi-carôme ou une Sainte-Catherine .'^dns tire, 
(;'aurait guère plus d'bon sens qu'un jour de Pâ(|ues en 



maigre. 



Là-dessus, le vieillard offrit galamment la main à la 
mère Tremblay, et, avec non moins de grâce (^l'en eût 
déployé en pareille occasion un seigneur de la cour 
de Louis XIV, il la conduisit à table. 

Le coiq^ et la croûte dont il parlait si à son aise, con- 
sistaient en un souper cîi tout était servi avec profusion ; 
les énormes pâtés au poisson, les galettes appétissantes, les 
tartes de toute espèce, les ragoûts et les plats de frica.s.sée 
gigantesques se pressaient sur la nappe et furent bientôt 
rejoints par les crêpes, que l'on apportait toutes bouillantes 
au sortir de la poêle. C'étaient de véritables noces de 
Gamache, excepté toutefois que Sancho Pança n'y aurait 
pas écume la moindre poularde, attendu que tout était 
scrupuleusement conforme à l'observance du carême. Le 
petit coup de bon rhum de la Jamaïque n'était pas oublié, 
et il y avait même à chaque extrémité de la table deux 
belles carafes pleines d'un vin blanc que le bedeau assura 
valoir celui dont le curé se servait pour dire sa messe. 

La partie la plus mûre de la société s'était placée à 
table, et par une exception faite en sa faveur, Charles, sur 



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128 



CHARLES (J^KRIX 



il 



l'invitation expresHc du père Morelle, s'ctuit as.siH auprès 
de Mlle Lebrun, qui, elle aussi, se trouvait ainsi séparée 
d'avec les autres jeunes personnes. 

Les deux salles, celle où se donnait le repas, et celle où 
se faisait la tire, prirent bientôt l'aspect le plus gai et le 
plus animé. Dans l'une, c'étaient le choc joyenx des verres 
et des assiettes, les bons mots, les saillies heureuses, les 
bonnes vieilles histoires et les bonnes vieilles chansons du 
bon vieux temps. Dans l'autre, c'étaient les éclats de rire 
des jeunes gar(;ons et des jeunes tilles qui, tout barbouillés 
de mélasse, se poui'suivaient et s'agaçaient avec de longues 
filiiHses de tire semblables à des écheveaux de fils d'or et 
d'argent. On se poussait, on se pinçait, on se jetait de la 
neige que l'on allait chercher dehors, on se faisait des 
niches de toute espèce, on se donnait des chiquenaudes et 
des coups à rompre bras et jambes ; et plus on s'aimait, 
plus on se maltraitait ; car c'est ainsi que l'on comprend 
l'amour dans nos campagnes. 

Quand la tire fut bien tressée et coupée par petits 
bâtons, disi)osés symétriquement sur de grands plats de 
faïence, on la porta comme en tri(Mnphe dans la salle du 
festin. Il n'est pas besoin de dire que l'apparition du 
mets que le père Morelle considérait avec raison comme la 
partie essentielle et le trait caractéristique de la fête, et le 
renfort puissant que présentait une douzaine déjeunes [)er- 
sonnes en bon train de faire du vacarme, portèrent à son 
comble la bruyante gaieté de tous les convives. 

Deux personnes restaient à peu près étrangères à 
toutes ces joies. Charles, à la grande surprise de tout le 
monde, ne répondait que par des monosyllabes à tout ce 
que lui disait sa charmante voisine. Il refusa obstinément 
de boire un seul verre de rhum ; à peine daigna-t-il 
tremper ses lèvres dans un verre de vin pour trinquer 
avec le père Morelle. 11 ne mangeait guère plus qu'il ne 
buvait, et, prié de chanter, il s'en défendit jusqu'au bout, 



CHARLES UUERIX 



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malgré le» vives instances de toutes les bouches, qui 
n'étaient en cela que les interprètes de toutes les oreilles, 
désireuses on ne peut plus de savoir comment devait 
chanter un personnage tel que celui-là. 

Marichette, malgré toute sa bonne volonté d'être aimable, 
partageait un peu la mélancolie du jeune homme ; elle 
avait beau s'efforcer de rire des moindres choses qui 
se disaient et répondre le plus vivement du monde à 
toutes les agaceries dont elle était l'objet, il lui arrivait 
souvent de trahir sa préoccujjation par un regard triste 
et furtif ou par un froncement de sourcils involontaire. 

Cela n'échappa point au père Morelle, observateur 
comme le .sont tous les hommes d'ex})érience. 

— Regarde donc, Jérôme, dit-il à voix basse à l'un de 
ses fils placé près de lui, comme c'te pauvre p'tite Mari- 
chette a l'air en peine à côté de c'butor... c'est un butor, 
va !... Ça n'boit, ni ça n'parle, ni ça n'chante, ni ça 
n'mange, ni ça n'fait rien qui vaille, (ja m'a l'air d'un 
fameux sournois. Être si près d'un' jolie p'tite créature de 
même et pas en faire plus de cas ! Car elle n'est pas 
indifférente (1) la Marichette !. . Sacristi ! Jérôme, si 
j'étions à son âge et à sa place, à c' morveux-là ! 

— Vous avez raison, not' père... J'ai-t-i pas rencontré 
c't'original-là qui marchait dans la neige sans raquettes;... 
il en avait jusqu'aux genoux. Hier qu'y faisait si mauve, 
a-t-i pas passé à ch'val au grand galop ! A-t-on jamais vu, 
aller à ch'val quand on a bcn d'ia peine à résister dans 
un' voiture ! Epi Jacques Lebrun m'a dit qu'dans l'bois, 
quand i'y a été avé lui, i' «'mettait à parler tout seul 
à pleine tête, quasiment comme s'il eût prêché... Y a pas à 
dire. . .il a queuqu' chose icite qui n'va pas beu 1 

Et en disant cela, le brave Jérôme se frappait légère- 
ment le front avec le doigt. Il allait continuer, lorsque 



% 



(1) Ne pas être indifférente, être plutôt jolie que laide. 



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180 



CHARLES (ilJKRIN 



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I 



trois coups vigoureusement frappés à lu porte lireiit 
tressaillir tous les convives. 

— Ouvrez ù la mi-carême ! ouvrez donc ! fit entendre du 
dehors une petite voix nasillarde et évidemment contre- 
t 'ai te . 

— Oui, oui, ouvrons il la ml-carême ! dirent tous nos gens 
en se levant de table. 

— Voyons, la mi-cart'ine. comment es-tu faite c't'année ? 
Veux-tu un p'tit coup d'rluim, pauvre vieille, pour te 
réclniuller V 

— C'est pas de refus, père Morello. J'sommes ben fati- 
guée. J'marchons sans arrêter depuis l'Mercredi des 
Cendres.. .Vous avez trouvé que j'mettions ben du temps à 
v'nir, vous autres, hein, les jeunesses ? Mais c'est égal. 
Ceuze-làqui m'ont-z-attendue avé patience, j'vas les récom- 
penser,... et ceuze-là qui ont pas voulu ra'attendre, vont 
s'en repentir. On va voir tout ça tantôt. En attendant, 
père Morelle, le p'tit coup, si vous plé ! 

Le personnage allégori(iue qui s'exprimait ainsi était 
une vieille femme littéralement courbée en deux et dont 
on découvrait difficilement le visage au fond d'un 
vieux chapeau en forme d'entonnoir, lequel avait dû 
servir à (quelqu'un de ces mannequins que l'on met 
dans les jardins pour en éloigner les oiseaux. Klle 
marchait appuyée sur un gros bâton ferré et portait une 
énorme poche sur son dos. Le plus apparent de son 
costume consistait en un affreux assemblage de torchons 
de cuisine et de guenilles de toute espèce, auxquels 
étaient suspendues des queues et des arotes de poisson. 
Le peu que l'on voyait de son vlsriui. était tout, bar- 
bouillé de jus de tabac et une paire de lunettes sans vitres, 
à cheval sur un nez déjà bien grotesque par lui-même, com- 
plétait cette étrange toilette. De francs et fous éclats de 
rire accueillirent cette réjouissante apparition, et la mi-ca- 
rême seule dut conserver un sérieux imperturbable. 



CIIAHLKS Cil'KUIN 



131 



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1)11. 
liv- 



Im- 



de 



XI- 



Lo potlt coup de rhum mio tois pi'in, elle m'iiviiii(;h. 
biilayiint preHi^ic le plancher Mvef les bords de son 
immense chapeau, juscprù Marichette, et tléposant à ses 
l)ieds la besace toute trouée (lu'elle avait sur le dos, 
elle en tira un beau 'omet de papier blanc : " Tenez, 
mam'/.elle Marichette, ilii-elle, rbon Dieu, vot' i)apa, épi 
moé, j'somniey satisfaits de vous comme c'est rare. Vous 
ave/ pas manqué au maigre un' seule toé ; même <|u'y 
a qu'vous devriez pas jeûner si souvent, car (,'a, endommage 
notablement vot' santé... (/a pourrait vous ôter vos belles 
couleurs et y a d'aucun p'tit frisé de la ville (pii 
pourraient ben le trouvera r'dire, . .Mais par exemple 
vous en avez ben ((u'trop à c't' heure des coideurs... 
Voyons, voyons, vous tachez pas contre la mi-carême, ^[\\\ 
vient de ben hjin pour vous apporter ce beau cornet, 
ous'(iu'il y a du sucre, des dragées et toutes sortes de 
bonnes choses. 

Cette allocution, débitée avec les gestes les j)lns coniicjues, 
eut, comme on peut bien le croire, un succès prodigieux, 
qui ne fut rien cependant, comparé aux api)laudissements 
qu'obtint le discours suivant adressé au frinê de la cille : 
" Ah çà, toé, j'cré ((ue j'devraist'donner plus qu'un cornet 
de dragées. Après tout' j'suis qu' la mi-rdrême, et avec ton 
air de mauvaise humeur et ta face pâle, t'as ben d'I'air 
d'être un carême tout du long !. . . . T'as beau faire le fier, 
va ; j'te connais ben, et j'sais ben qu'en ville tu t'te 
gênes pas de manger du lard avant Tjour de P{U[ues.... Tu 
ftiis la grimace, hein ?...mais j'm'en moque pas mal ! .l'ai 
vu d'plus gros messieus qu'toé... et j'en verrai encore ben 
d'autres; car tu sauras que j'suis v'nue au monde du 
temps des apôtres et que j'roulerai tant que l'monde s'ra 
inonde... C'pendaiit comme t'as fait un fameux bout 
d'carême c't' année, grâce à mam'zelle Mîirichette, je vas 
toujours ben t'doniier un cornet, à toé aussi. Seulement il 
faut qu' tu m'embrasses ! 



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132 



CHARLES GUERIN 



Nous ne saurions donner une idée de la joie que causa 
cette proposition à toute lu compagnie. 

— Eu v'ia-t-il un' fameuse farce ! 

— Va-t-i en avaler du tabac, Tniessieu ! 

— J'estimerais ben autnnt embrasser n'importe quoi ! 

— Farceuse de mi-carême, va! 

— Tiens ! i s'décide. . . i va l'embrasser ! 

— Non, il l'embrassera pas ! 

— Gageons un' bouteille de rhum qu'il l'embrassera pas ! 

— Gageons en effette ! 
— Cré vieille sorcière, va ! 

— Perdue la bouteille : ... le v'ià qui l'eniljrasse ! 

— Vive la mi-carenie ! 

— Hourra pour la mi-careme ! 

— J'donnerais pas ça pour cent louis! 

Charles s'était en efi'et exécuté, et en retour de son 
obéissance, il avait reçu au»Li lui un cornet de bonbons. La 
vieille fit ainsi le tour de la salle, parlant à tout le monde 
avec la même franchise impertinente que son. rôle 
autorisait. Aux enfants qui avaient veillé exprès pour 
recevoir cette visite impatiemment attendue depuis plu- 
sieurs semaines, elle fit des cadeaux calculés sur la bonne 
ou la mauvaise conduite de chacun d'eux : à ceux qui 
avaient été sages, des dragées ou du sucre ; à ceux qui 
avaient été méchants, des patates gelées ou des écales de 
noix soigneusement enveloppées dans du papier, mys- 
tilication qui faisait beaucoup rire les parents, et pleurer 
les pauvres petits malheureux. 

Quand la vieille eut épuisé sa besace et ses drôleries, 
quelqu'un proposa de terminer la fête par une danse 
ronde. Le bedeau, consulté là-dessus, donna comme son 
opinion que cela pourrait très bien se faire, attendu que ça 
n'avait pas été prémédité, et que, bien qu'il fût défendu 
de danser dans le carême, on pouvait se permettre, dans 
une occasion comme celle-là, une simple danse ronde ; 



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CHARLES GUÈKIN 



133 



d'autant plus, ajouta-t-il, que ça n'exigeait point de 
violon, et que personne au dehors ne pouvait être scan- 
dalisé. Il en serait bien autrement s'il s'agissait de 
danser des menuets ou des réels, ou des (ji(ji(Cfi ou des 
rigodons. Cette morale un peu relfichée ne fut pas du 
goût de la mi-carême. Une discussion théologique s'éleva 
entre ces deux personnages, et avant la lin de la thèse, le 
bedeau, tout bedeau qu'il était, se serait peut-être vu 
enterré par les arguments de son adversaire, si le père 
Morelle n'avait point bravement tranché la question, en 
formant lui-môme la chaîne et en entonnant vigoureuse- 
ment cette ronde bien connue : 

Bonhomme, bonhoinnie, 
Que sais-tu bien faire ? 

Après cette danse bruyante et grotesque, c'en fut une 
autre, puis une autre, puis encore une. Dans chacune de 
ces rondes, il était toujours question 

D'un i)!iiser à la plus belle, 

et quand le hasard conduisait Charles au milieu du 
cercle, ce baiser était invariablement destiné à Marichette, 
au grand dépit de la petite Rose Tremblay, «[ui ne 
manquait point de l'agacer chaque fois, et qui finit par 
leur faire à tous deux des yeux aussi terribles que ceux 
que Junon fit au berger Paris, lors(prelle conçut contre 
lui l'immortelle rancune qui nous a valu l'Iliade et 
l'Enéide. La dernière fois, cependant, notre héros se 
sentit saisir par le bras :. , . c'était la mi-airême. 

— Tiens, dirent plusieurs voix, la vieille est jalouse ! 

— C'est tout juste : c'est-i' pas sa Idonde ^ 

— V'ià qu'a-i' dit des secrets, à c't'heure !... Et tout le 
monde de rire et d'applaudir. 

Charles, en se baissant, reconnut la mère Paquet, la 
duègne de Marichette. 



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134 



CHARLES GUERIX 



— Monsieur Lebrun, lui dit-elle, m'a envoyée icite pour 
avoir soin d'raam'zelle Marie ; mais je peux pas rester plus 
longtemps. Les gens qui doivent me ramener vont partir. 
Défiez-vous ben,en vous en retournant, y en a qui veulent 
vous jouer queuqu' mauvais tour. 

Cet avis charitable fut cause qu'une demi-heure après, 
Charles, avec celle qu'on lui donnait déjà pour fiancée, 




glissait rapidement sur la neige, emporté par un cheval 
vigoureux qu'il excitait de la voix, et laissant loin derrière 
lui la maison du père Morelle, encore tout illuminée, et 
où l'on continua les rires, les chants et les danses presque 
jusqu'au jour. 




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CHARLES GUÉRIN 



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UN PREMIER AMOUR 



135 




NE lieue et davantage séparait la 
maison de M. Lebrun de celle où 
venait de se fêter si dignement la 
mi-carême, espèce de saturnale où 
le peuple, un peu lassé de la vie 
mortifiée que l'Eglise lui prescrit, 
prend sa revanche des privations 
passées et semble narguer les 
jeûnes à venir. 

Pendant la plus grande partie 
du trajet, tout en s' efforçant de 
conduire sans encombre son léger 
traîneau à travers les cahots et les 
perdes de la route, Charles repas- 
sait en lui-même les diverses circonstances de son petit 
voyage, depuis son départ de Québec jusqu'à ce moment. 

A l'âge de notre héros, et au sortir du collège, on est 
assez disposé à tenir compte des moindres événements et, 
aux premières aspérités de la vie, à s'écrier comme le rat 
du bon La Fontaine : 



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Voici les Apennins, et voilà le Caucase ! 

Ce n'était que par degrés et grâce, pour bien dire, aux. 
exigences de leur position qu'une douce intimité s'était 
établie entre Charles et Marichette. Dans ce moment les 
raille et une petites choses qui l'avaient rapproché de 
la jeune fille, semblaient à l'étudiant autant de déplorables 
fatalités, tant il avait trouvé niais le rôle de cavalier ç^vlq 
tout le monde paraissait lui assigner. Comment avait-il 
proposé à inademoiseUe Marie (il ne l'appelait jamais 



136 



CHARLES GUERIN 



autrement) quelques promenades qu'elle avait acceptées ? 
comment s'était-il engagé à l'accompagner chez le père 
Morelle ? 

C'était ce dont il ne pouvait se rendre compte, surtout 
lorsqu'il comparait sa conduite à ses premières résolutions. 
Ce n'était cependant point sa faute à elle. Elle n'avait 
fait aucune démarche : c'était lui, au contraire, qui avait 
recherché toutes les occasions de lui parler, et il n'avait 
jamais été si heureux que quand pour la première fois 
elle avait substitué à ses réponses froidement polies 
une conversation expansive et pie" ne de charmes. D.'un 
autre côté, elle n'était pas, malgré tout, exempte de tout 
reproche à ses yeux. Pourquoi s'avisait-elle d'avoir un 
regard si mélancolique et si doux, de si beaux cheveux 
qu'elle disposait si habilement, un sourire si caressant et 
si intelligent, un teint si frais et si pur; et par-dessus tout, 
pourquoi se permettait-elle de parler un langage plus 
correct, plus élégant, plus poétique que celui de la plupart 
des femmes qu'il avait rencontrées jusque-là ? Etait-ce 
Sa faute à lui si, d'une petite fillette assez vulgaire, elle 
s'était rapidement métamorphosée en une jeune personne 
pleine de séductions ? 

Et cependant, il n'aurait pas voulu pour beaucoup 
entamer un roman aussi absurde, et dont le dénouement, 
éloigné, incertain, pour bien dire impossible, l'aurait rendu 
bien malheureux. Cette étude de ses sentiments et de ses 
impressions (de ceux au moins qu'il s'avouait à lui-même, 
sans compter ceux qu'il n'osait s'avouer) avait été la cause 
de sa taciturnité pendant tout le festin. 

La vitesse du traîneau commençait à se ralentir, la nuit 
n'était pas bien froide, quoiqu'elle fût bien sereine, la 
neige, molle et blanche plus qu'un duvet, avait cessé 
depuis longtemps de tomber (la neige, suivant le dicton 
populaire, cest le froid qui tombe) : un vent léger embaumé 
par les exhalaisons des sapins soufflait par intervalles, les 



CHARLES GUÉRIN 



137 



étoiles par myriades scintillaient au firmament, le silence 
régnait partout, à moins qu'une corneille eltaroucliée ne 
s'élevât de temps h autre au coin d'un bois, en poussant 
un cri plaintif: enfin sur la vaste plaine blanche sem- 
blable à un océan de neige qui s'étendait d'un horizon à 
l'autre, le jeune homme et la jeune fille pouvaient se 
croire seuls dans la création, et ils auraient même pu se 
croire transportés dans un monde idéal, si de temps à 
autre les rudes secousses des cahots ne les avaient 
rappelés au sentiment de la réalité. 

— Mon Dieu ! j'ai failli tomber hors de la voiture !... 
Mais vous allez me dire au moins pourquoi vous m'avez 
fait partir si vite de chez le bonhomme Morelle, et 
pourquoi vous nous avez menés si grand train ; ... vous 
trouviez donc cela bien ennuyeux ?. . . . 

Marichette n'eut pas le temps d'en dire davantage. Ils 
étaient arrivés en ce moment à un endroit où il fallait 
passer un pont étroit jeté sur une petite rivière qui 
formait une coulée profonde. Le cheval s'arrêta brusque- 
ment et fit mine de retourner sur ses pas. Comme Charles 
essayait de lui faire franchir ce pas assez difficile, il 
s'aperçut, mais trop tard, de ce qui causait la terreur de la 
pauvre bête. A l'autre bout du pont, trois ou quatre sapins 
qui avaient été placés le long de la route, à différentes 
distances, pour servir de balises, avaient été entassés les 
uns sur les autres, de manière à obstruer complètement le 
chemin ; et sur un d'eux planté perpendiculairement, on 
avait étendu un grand drap blanc qui figurait une espèce 
de fantôme. Le jeune homme voulut alors rebrousser 
chemin ; mais le cheval était trop effrayé, il se cabra, puis 
se jeta tête baissée dans le précipice. 

Le traîneau dans sa chute frappa avec force contre les 
débris d'un vieux tronc d'arbre, et la violence de la 
secousse lança le jeune homme d'un côté et la jeune fille 
de l'autre, mais de manière que l'un fut sauvé et l'autre 



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138 



CHARLES GUÉRIX 






dans le plus gmiid danger. Charles, en se relevant, put 
voir Marichette qui serrait de toutes ses forces la tige 




dure et flexible d'un arbuste, précisément au-dessus de 
l'endroit le plus perpendiculaire de la coulée. Il n'hésita 



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CHARLES CUÉllIX 



139 



point un instant, sauta par-dessus le cheval et la voiture, 
enfoncés dans la neige amoncelée autour du tronc d'arbre, 
et s'élança au secours de la malheureuse enfant. Mais il 
mit trop d'ardeur dans son dévouement, le pied lui glissa 
et à son tour il se vit suspendu entre la vie et la mort. 
Tombé de manière à ce que sa tête dépassait l'angle 
d'un rocher recouvert de glace, il se sentait glisser lente- 
ment dans l'abîme.... Toute la puissance de sa volonté 
concentrée par l'instinct de sa conservation, toute la force 
de ses muscles contractés, tous les efforts qu'il pouvait 
faire avec ses mains et ses genoux qu'il raidissait en 
vain sous lui, ne servaient qu'à lui faire regagner pénible- 
ment un demi-pouce de chaciue pouce de terrain qu'il 
perdait. x\.u-dessous de lui il voyait bien distinctement la 
frêle couche de glace qui emprisonnait la petite rivière au 
fond de la coulée, et que le poids de s(m corps devait, 
pensait-il, bientôt briser. Il voyait aussi de chaque côté 
la neige à travers laqueUe perdaient quelques arbrisseaux ; 
et la large bande noire una formait la rivière entre deux 
bandes blanches, figurai, avec raison à son imagination un 
vaste drap mortuaire. Un vent froid qui semblait caresser 
les bords du précipice, glaçait son front, tandis qu'une 
sueur abondante ruisselait de tous ses membres. La jeune 
fillo n'était séparée de l'abîme que par la longueur du 
corps du jeune homme : s'il tombait, elle allait être attirée 
dans sa chute ; si elle lâchait la tige de l'arbuste, elle 
poussait Charles devant elle et tombait après lui. Se tou- 
chant presque, ils ne pouvaient se secourir : pas un mot ne 
sortait de ces poitrines oppressées par la terreur. .. Il ne 
leur était pas même possible d'échanger un regard. . . Déjà 
la seule puissance de l'équilibre retenait Charles, et cette 
dernière ressource allait être détruite, lorsqu'il éprouva 
une douleur aiguë à l'une de ses jambes et se sentit 
remonter de quelques pouces sur la glace... A l'aide 
•du secours inespéré qui lui venait sous cette forme un peu 



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140 



CHARLES (JUERIN 



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brutale, il put enfin, après beaucoup d'efforts, décrire une 
demi-courbe sur lui-ineme, et en se relevant, reconnaître 
pour son sauveur... Castor, le gros chien de ferme de 
Jacques Lebrun. Tandis que le vigoureux animal arra- 
chait notre héros à la mort, son maître avait enlevé dtins 
ses bras, comme une plume légère, la jeune fille évanouie: 
et tout cela avait pris moins de temps que nous n'en 
avons mis à le décrire. Prévenu, par la vieille voisine, du 
complot qui avait été formé contre son hôte et sa fille, le 
cultivateur s'était mis tout de suite en route, sur ses 
raquettes, et il était arrivé, comme on voit, au moment où 
l'on avait le plus grand besoin de lui. 

Marichette ne tarda pas à revenir à elle ; son père, .aidé 
de l'étudiant, parvint après bien des efforts à dégager de 
la neige oîi ils étaient enfoncés, le cheval et la voiture, et 
aussi îi défaire l'épou vantail dressé à l'autre bout du pont. 
Quoiqu'il n'eût tenu qu'à un cheveu que cet obstacle sur 
la voie publique ne causât la mort de deux personnes, il 
était bien probable cependant que ceux qui avaient 
imaginé et exécuté cette mauvaise pl.aisanterie, avaient 
voulu seulement faire une bonne peur à nos jeunes amis, 
et que, au fond, rien de sinistre n'était entré dans leurs 
calculs. On sait que, autrefois surtout, la moitié d'une 
p.aroisse était toujours occupée à jouer de semblables tours 
à l'autre moitié, qui les lui rendait ; plusieurs événements 
tragiques, sans compter une foule de procès, ont été la 
conséquence de ces bizarres amusements. Le père de 
Marichette paraissait assez familier avec les affaires de 
cette espèce, car tandis que Charles appelait avec toute 
l'indignation dont il était capable, la vindicte des lois et 
les foudres du ciel sur les scélérats qui lui avaient tendu 
un si infâme guet-apens, M. Lebrun lui répondit sans 
s'émouvoir. " Ça n'est rien, c'est un tour des jeunesses qui 
vous auront trouvé trop fier.. .On tâchera de savoir qui 
c'est, et on leur-z-en rendra un pareil." 



CHARLES (iUERIN 



141 



Cette aventure que le brave homme réduisait ainsi à sa 
plus simple expression, n'en prit pas moins clans le 
cerveau exalté de notre étudiant les proportions les plus 
g'gantesques. Les remerciements, nous pouvons dire les 
actions de grâces que lui rendait la jeune fille, l'éloge 
exagéré mais sincère qu'elle faisait du courage avec 
lequel il avait volé à son secours, lui persuadèrent qu'il 
était son sauveur, et, comme tous les sauveurs et tous les 
protecteurs, il s'attacha tendrement à sa protégée. 

Les jours qui suivirent, de longues et intimes conver- 
sations toujours i)rétextées par la reconnaissance d'une 
part, et par le souvenir du danger passé, de l'autre, 
amenèrent enfin le moment où Charles, après bien des 
soupirs étoufles, bien des regards suppliants, bien des 
phrases inachevées, et mille autres réticences dont nous 
taisons grâce à nos lecteurs, osa dire à voix basse, 
lentement et mystérieusement, comme cela se dit toujours: 
" Marie, je vous aime !..." 

— C'est-à-dire que vous croyez m'ainier, reprit la jeune 
fille sans trop d'étonnement.. Combien cela durera-t-il ? 
Dans cinq on six jours ;iu plus, vous partirez poui- Québec, 
et la pauvre petite paysanne sera bien loin de vous et de 
votre pensée. 

— Marie !. . . qui voulez-vous que je vous ])réfère ?. . . Vous 
êtes la première femme à qui je parle d'amour, et je 
ne vous ai dit ces mots qu'après y avoir bien pensé. 

— Certes, il faut y penser aussi !. . . Savez-vous le tort 
que vous me feriez si vous me trompiez,. .. combien je 
resterais triste, délaissée, malheureuse en moi-même, et 
ridicule pour tous ceux qui devineraient la cause de mon 
chagrin ?. . . Je suppose, bien entendu, que je vous aime 
de mon côté,... et que je sois assez folle pour vous le 
dire . . . 

— Et cette supposition, mademoiselle, n'a rien d'im- 
possible, j'espère ? 



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CHARLES (JUKRIN 



Miirichetto devint ruiigo connue une cerine. La supjx)- 
sitiuii qu'elle avait faite équivalait, malgré toutes ses 
réserve», à un aveu naïf et bien explicite ; et le ton 
satisfait avec lequel Charles lui faisait cette question lui 
prouvait ((u'elle n'avait été que trop bien conii)rise. 

— Je vois bien, dit-elle, ai)rès un assez long silence, 
qu'une petite fille de la campagne aurait bien de la peine 
à jouer un rôle de coquette ; et il vaut autant que je vous 
parle franchement que de chercher à vous cacher. . . ce 
que vous devinez si vite. Vous devez bien croire qu'après 
avoir reçu un peu d'éducation, j'ai dû vous apprécier,. . . 
surtout en vous comparant à tous les garçons qui m'ont 
fait la (friOuV demande,. . .connue on dit tout bonnement ;.., 
et fussiez-vous moins ainuible que vous n'êtes (ici ce fut 
Charles qui rougit à son tour), vos attentions m'auraient 
toujours paru bien flatteuses. ... Si vous m'eussiez parlé 
d'amour à votre arrivée, j'aurais cru que vous vouliez 
vous moquer de moi ; mais connne vous n'avez pas été 
troj) poli, dans les premiers jours, si je m'en souviens 
bien, il faut qu'il y ait quel([ue sincérité dans ce que vous 
me dites. ... Seulement, si vous alliez vous tromper, ce 
serait bien peu de chose pour vous, n'est-ce pas ?. ...Vous 
en seriez quitte pour avoir un peu honte en vous-même 
(vos amis et le grand monde que vous voyez à la ville ne 
le saurinit seulement pasj d'avoir été le cavalier d'une 
petite hdntanie pendant une quinzaine de jours, et tout 
sera dit. . . Tenez, avouez que votre air inquiet et votre 
peu de gracieuseté chez le père Morelle, venaient juste- 
ment de cela !. . . Vous avez changé tout à coup, je le sais 
bien ; j'ai eu le tort de me faire un peu demoiselle pour 
vous plaire;... je vous ai même récité mon grand rôle 
d'Athalie à force d'être tourmentée par mon père et par 
vous ; tout cela a changé vos premières impressions ; mais 
si j'allais redevenir Marichette ?. . . 

— Mais, mon Dieu, cela n'est pas possible, dit naïvement 



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CHAKLIvS OUKRIN 



143 



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le jeune homme d'ini air assez alarm»'' pour taire sourire 
sou interlocutrice. .. D'abord vous aile/ laisser ce vilain 
nom. 

— Cela n'est pas certain, monsieur, et puis on ne se débar- 
rasse pas comme on veut bien d'un nom d'amitié que son 
père vous a donné, le croyant bien beau. A part de cela, 
comme il y a beaucoup de poésie et de roman dans votre 
amour, d'après ce que vous me dites, et que ces choses-là 
s'en retournent connue elles viennent, je cours grand 
risque de redevenir Marichette au premier moment, 
dans votre imagination du nu)ins. Et puis, à vous dire le 
vrai, j'aurai peut-être bien de la peine à me soutenir ainsi 
longtemps au-dessus de mes habitudes, pour vous plaire. 

— Après tout, qu'est-ce que tout cela doit vous taire, 
si je veux vous aimer Marie ou Marichette ; si je vous 
jure que je vous trouve encore plus aimable avec votre 
petit mantelet, votre grande câline et votre jupe de 
(h'oi/uet, qu'avec votre belle robe à la mode ?. . . 

— Oui, à la mode il y a deux ans, à la mode du couvent 
encore, s'il vous plaît !. . . Quand j'y pense, je dois être un 
peu moins bien comme cela qu'autrement. 

— Laissez-moi donc dire... Si je vous jure que, sous 
quelque nom que je me rappelle votre souvenir, quelque 
chose que je puisse reiaii'e de vous dans ma pensée, 
j'adorerai toujours ce nom, je chérirai toujours ce 
souvenir. . . 

— Eh bien, quand vous aurez juré tout cela? 

— Oui, quand j'aurai juré cela. . . 

— Il ne vous restera plus qu'à le tenir. On m'a toujours 
dit que c'était le plus difficile. 

— Vous avez bien mauvaise opinion de moi ! 

— Non, c'est vous qui avez aujourd'hui une trop haute 
idée de moi : cela s'évanouira à votre retour à Québec. 

— Mais vous me faites fâcher. Ne dirait-on pas qu'il y 
a dans ce pays-ci une si grande différence entre les gens 






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144 



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de la ville et ceux de lu campagne '.' Y a-t-il beaucoup 
d'élégantes à (Québec ipii «'expriment auHHi bien (pie vous? 
Et puis encore, ne dirait-on pas (pie je me crois un 
prince ? 

— (pliant à cela, on a vu des rois épouser des bergères, 
n'est-ce pas ? C'est (pi'il faut être roi pour cela. . . Et puis 
vous vous croyez, du pays ? Vous vous trompez ! 

— Allons! de quel endroit suis-je, à présent ? 

— Mon Dieu ! vous ! vous êtes de Paris plus (|u'aucun 
l*arisien ; vous ne faites que parler des ducliesses et des 
marquises, et des élégantes dont vous lisez les portraits 
dans les romans et les nouvelles ; votre cœur et votre 
imagination ne sont pas avec nous, ils sont là-bas avec vos 
rêves,. . . dans des salons qui ne ressemblent guère à cette 
cliambre ; à l'opéra, au biil masqué, enlin je ne sais où. 

— Comme vous êtes injuste !.. .Je ne rêve qu'à vous; et, 
sans tlatterie. ((uand même votre langage élégant me 
rappellerait les héroïnes des romans que j'ai lus, où serait 



le mal 



— Le mal serait qu'il n'y aurait pas de bon sens dans 
un pareil rapprochement. 

— Vraiment, à mon tour je commence à croire (pie vous 
vous moquez de moi. . . Tout hors de moi, je vous dis que 
je vous aime, que je vous adore, et vous entreprenez une 
thT'se de philosophie pour me prouver que je me trompe... 
81 vous m'aimiez, vous n'en parleriez pas si à votre aise. 

— C'est que j'y ai pensé avant vous, mon beau monsieur; 
d'abord j'ai été i)iquée (et c'était bien naturel) de votre 
peu de galanterie ; et r nsuite à mesure (pie je m'élevais 
jusqu'à vous, pour ne pas être méprisée de vous, je me suis 
aperçue que je réussissais. . . comment dirai-je bien ?. . . 
au delà de mes désirs ; et j'ai eu peur de ce que je faisais. 
J'ai eu peur pour vous et pour moi. Mon bonheur ne m'ap- 
partient point. Sans cela, je le risquerais peut-être pour 
vous. Mon bonheur, c'est le bonheur de mon père, de 



ciiAKLKs (;ui:kin 



145 



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iiKii) iiTm'i' (|iii iiM <|Uf moi dmis le iiioiidc. \'(iiis iii";i\'i'/. 
s(»ii\eMl \Kw\r (le Votif iiirrt'. (lu cliiiLiriii moi'lcl (pic lui ;i 
caiisi' le (l(''|);iit (le Votre lV(''r(' . . . < '('|n'iuliiMt si volic tV(''r(' 
lie ri'viciit pas. xotri' mère \(nis aura toujours, votre 
sd'iir (.'t \()iis. PiMisuz-voiis (|iie mon pi^M'e serait moins 
à plaiiulre de iTaNoir ([u'uiie lille dans le monde, et de la 
voir mallienreiise et triste auprès de lui '.' (\da serait 
encore pire (pu- de la savoir morte. Il ne iaut doue 
[)as (pie J'('c<Hile comme cela, hieii t ramiuillemeiit, ce (ju'il 
vous plaît tl(! me dire de votre passion. .l'ai assez pleiiiv 
depuis une couple de jours pourt'trt' caliiu' à pr('seiit. Mon 
père a di'jà remaripu' (pu- je n'étais i)as lii mr-me ; il voit un 
peu tard riuiju-udeuce qu'il a laite de vous amener ici, ot 
il a déjà dit hier qu'il avait un auti'e voyage à l'aire [)ro- 
chaineuienl à Québec ,... (^ue iliteH-voii.s de cette idée-là V 

— Une inl'auiie ! Me chasser, à présent, pai e (jiie j'ai 
le malheur de vous aimer! Vous tenez heaucouj), made- 
moiselle, à votre bonheur et au bonheur de votre père ;... 
mon boniieur à moi com[)te pour peu de chose 

— Non, certes, votre bonheur y est aussi poui- ipielque 
chose. Si j 'acceptai s l'oil're que vous semblez dis]>osé à 
me faire. . ..et (|u'il vous fallût plus tard niamjuer à votre 
parole, je ne crois pas après tout que vous seriez heureu.v 
au dedans de vous-même. Mais si c'est moi (pii vous 
refuse.... Ah! j'oubliais!.... Vous comprenez bien 
qn'après ce que vous venez de me dire, je ne dois pas 
rester si longtemps seule avec vous. Tant (jne vous avez 
gardé un certain })etitair dédaigneux, il n'y avait pas grand 
mal à causeï ensemble. A présent, je crois qu'il vaudra 
mieu.\ que je ne vous pnrle plus, d'ici à ce que je me sois 
décidée à conter tout cela à mon père. . . Kt alors si ce bon 
papa n'a pas toujours le voyage de Québec en tête. . . . 

— Encore ! Et vous avez voulu presque me faire croire 
([ue vous m'aimiez ? Il y a beaucoup trop de philosophie, 
à mon goût, dans cet amour-là. , . . 

10 



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146 



(CHARLES ULTÉRIN 



— Ah !.. .eli ! bien, oui. . ..je suis un peu philosophe. 

— i]t où avez-vous pris cela à votre âge ? 

— Dans quelques livres que je lis quand je n'ai rien à 
faire. Us sont là sur cette petite armoire. Il y en a que 
l'on m'a donnés, il y en a d'autres que j'ai achetés avec 
mon pauvre argent, et il y en a que l'on m'a prêtés. Il 
arrive aussi (lue. tout en travaillant, je pense,. .. .et en 
pensant ainsi, et en lisant, je trouve tous les jours quelque 
chose de nouveau. Je suis bien oblijrée de réfléchir un 
peu, voyez- vous, je n'ai pas de mère qui j)ense pour moi. 
Et, tenez, à présent par exemple, je vais me retirer dans 
ma [)etite chambre : il sera peut-être bien tard quand je 
dormirai. . . .Bonsoir, monsieur Guérin ! 

Ce hoiisoir tut dit d'un ton inimitable ; Charles en resta 
tout stupéfait ; il ne sut que dire pour retenir auprès 
de lui la jeune fille. Quand elle fut sortie, il se dirigea 
vers la petite bibliothèque, et d'un air boudeur et distrait, 
il culbuta du revers de la main tous les volumes qui la 
composaient ; puis il se mit à les feuilleter l'un après 
l'autre. 

Voici quels étaient les titres de ces ouvrages : — 

\j Imitation de Jésus-Christ, 

\j Édncution des fi U es, par Fénelon, 

Les Jroitures de Têlémaqne, 

Le Théâtre de Racine, 

V fntrodnctio7i à la vie dévote, par saint François de Sales, 

Les Fa/des de La, Fontaine, 

Les Caractères de Iai Bruyère, 

\i Histoire a'e la NouveUe-Franee, \nvv Charlevoix, 

Les Lettres de nuidanie de Sévigiié, 

Aifèle et Théodore, par madame de Genlis, 

Paul et Vir<jinie. 

Charles ne put s'empêcher de sourire, en trouvant dans 
celui de ces livres qu'il ouvrit le dernier, le passage suivant t 



CHARLKS (JITKKIN 



U7 



It-- 



" L'amour est actif, sincère, pieux, gai et agréable : il est 
fort, il est patient, il est fidèle, il est prudent, il est })ersévé- 
rant, il est courageux, et ne se cherche jamais lui-même ; 
car dès qu'on se cherche soi-nuMue. on cesse d'aimer. 

" L'amour est circonspect, humble et équitable, il a'est 
ni lâche, ni léger, il ne s'anête point à des choses v;î! les, 
il est temj)érant, il est chaste, il l'st ferme, il est tran- 
quille, et il fait bonne garde à tous ses sens ( !)." 

Cette incomparable définition lui paiiit une de ces lines 
le(^ons (|ue la Providence nous envoie au moment oii l'on 
s'y attend le moins ; et, à dire le vrai, il y trouva d'autant 
plus d'à-i)ropos ((u'il se sentait le désir et h' besoin d'aimei' 
Marie d'uiui manière digne d'elle. La jeune fille, aprè.* 
avoir ca})tivé son cœur, venait de sul»juguer son esprit. 

Mais, loin d'en être rendu à cet amour héroïque et sage 
(ju'on venait de lui décrire sous le nom d'am(jur divin, il 
était au contraire en proie à cette vague soulfi-ance de 
l'âme, à ce tuuuiltueux réveil des sens, à ce délirant cor- 
tège de pensées (ît d'images séduisantes, si dangei-eux 
dans le moment, mais si doux au souvenir, lorscpie à travers 
les ghu^'ons à peine transparents de la vieillesse, on entre- 
voit encore, dans un passé lointain, la tiamme vive et 
légère </'/«// premier amour. 

(1) Imitaliiii , livre ni,tliap. V. 




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14s 



CHARLES (iUKIMN 



IV 



NK M'()i:iîLli:Z PAS 




El'X Jours s'otîiient passés, et fidèle 
ù sa résolution. Marie avait évité 
toute conversation particulière 
avec Charles hors Je la présence de 
son père. Le matin du troisième 
jour, plus pâle que d'ordinaire, 
toute tremblante, et comme hon- 
teuse d'elle-même, elle s'approcha du jeune 
homme, qui de son coté n'était pas moins ému. 
Il tenait à la main une longue lettre qu'il 
venait de lire, et qui, tachée de graisse, usée à tous ses 
plis, sentant le tabac d'une lieue, n'en était pas moins 
de la jolie petite écriture de Louise. La pauvre missive 
n'était arrivée à sa destination qu'après huit jours, 
bien que la poste n'en eût mis que trois à la transporter 
de chez madame Guérin à la paroisse voisine de celle où 
se trouvait notre héros. Alors, avant de l'envoyer à M. 
Lebrun, aux soins de qui elle était adressée, ceu.x chez 
(jui on l'avait remise, avaient jugé convenable de lui l'aire 
passer une couple de jours derrière un miroir ; après 
quoi, ils avaient songé à la remettre à un habitant qui 
l'avait i)assée toute une journée à un autre, qui, après 
l'avoir tait séjourner dans sa poche, en compagnie de sa 
blague, ne s'était décidé que le lendemain à la rendre ù 
son adresse. 

Cette lettre, après tant d'aventures, a bien quelques 
droits à l'attention de nos leeteui's : aussi allons-nous lui 
hiisser la parole. 



CHARLKS (JITKRIN 



14it 



la 
li 



" Mon cher frère, 

" Nous n'avons reçu qu'hier hi lettre ([ue tu nous 
as écrite avant ton départ. Je te dirai bien qu'en voyant 
en haut de hi page ces deux petits mots : Je par-'^. uianian 
a tremblé de toutes ses forces. C'était bien naturel. Et 
même, quoiqu'il ne s'agisse (pie d'une pi'omeuade, cette 
pauvre mère n'aime pas cela. Elle ditcpie <;a lui déplaît 
et que çâ l'inciuiète de te savoir plus éloigné de no\is. Du 
matin au soir, elle ne parle que de toi et de Pierre. On ne 
peut rien trouver que ça ne lui fasse dire : Pierre aimait 
cela, ou bien : Pierre faisait comme cela ; Pierre disait 
cela ; Pierre s'y prenait de même ; oi bie.i encore : si 
Charles était ici, il dirait ?e\i\. Je voudrais bien pourtant 
qu'elle pCit se faire une raison, et ne plus penser à notre 
frère, puisque nous ne sommes plus pour le revoir. Je le 
lui dis souvent ; mais je me surprends à en parler la 
première. 

" Quelques minutes après avoir reçu ta lettre, nous 
avons eu la visite d'un de tes amis, un avocat, qui se 
nomme M. Voisin. Il me semble que j'ai vu ce nom-là 
quelque part dans tes autres lettres. Il se dit bien intime 
avec toi. Il nous a fait une visite qui ne finissait plus, et 
il nous a remis une lettre de ton patron, M. Dumont. 
Celui-ci ne se plaint pas de toi, nuiis on dirait ([u'il a 
quelque chose de mauvais à nous dire sur ton compte et 
qu'il n'ose pas. Tu peux bien croire que je n'ai pas fait 
remarquer cela à maman ; nniis elle n paru plus triste 
encore après avoir lu cette lettre. Je uc veux pas te 
faire des sermons, je pense bien cpie tu te moquerais 
joliment de moi. si je voulais t'eu faire. Tu feras l)ien 
pourtant de te faire aimer de ton patron et de le con- 
tenter. Je n'aime pas ce (pi'il dit à la fin de .sa lettre, que 
c'est lui (jui t'a conseillé ce voyage dans les environs de 
Montréal ; que cela te ferait du bien ; que la ville n'est 
pas toujours bien bonne pour les jeunes gens qui n'ont 









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150 



CHARLES GUERIN 






pas d'expérience. Friiiichement. y a-t-il ((uelque chose 
là-dessous ? 

" Quant à ton ami M. Voisin, il ne tarit pas en éloges 
sur ton compte. Il te met au-dessus de tout. Maman, qui 
ne demande pas mieux que de parler de toi, en a dit 
bien long sur ses espérances ; et ils ont [)arlé bien 
longtemps ensemble de choses que je n'ai pas toujours 
comprises. Il paraît, d'après ce qu'il dit, que Pierre n'a 
pas eu tort de partir : il court une grande chance de faire 
fortune en pays étranger. M. Voisin pi-étend, comme 
Pierre le disait dans sa lettre, qu'il n'y a plus d'avenir du 
tout dans les [jrofessions. Là-dessus, maman a dit (ju'elle 
n'avait pas envie de te faire [jcrdre ton temps ni de te 
forcer à faire un avocat malgré toi, si ça ne te i)laisait pas. 
Elle a parlé de te mettre à la tête de grandes entreprises 
et pour cela de te faire. .. comment donc disent-ils 
cela ?. . . de te faire émanciper. M. Voisin a beaucoup 
approuvé cette idée-là. 

'' Je l'ai encore rencontré le soir chez M. Wagnaër ; 
Clorinde m'avait fait demander de passer la soirée avec 
elle. Je ne sais pas si ton ami s'est fait présenter dans 
cette maison avec quelque intention ; mais il a été bien 
peu galant j)our cette pauvre Clorinde ; il n'a fait que 
parler avec M. Wagnaër. Tl a encore fait mille éloges de 
toi. Il dit que tu feras un grand littérateur, et que 
tu ferais fureur dans les salons. Il trouve <iu'avec tes 
talents tu as bien raison de ne pas aimer les professions 
Il a conté plusieurs choses de toi, bien spirituelles appu' 
remment, car M. Wagnaër et un autre homme qui était 
là, ont bien ri. M. Wagnaër a dit une chose que je n'ai 
pas comprise, je ne .sais pas si c'est un bon ou un mauvais 
coraplimetit : il a dit que tu n'étais pas an homme pratique 

" Ton M. Voisin peut bien être un bon garçon, je suis 
sûre qu'il t'aime de tout son cœur; mais moi, je ne l'aime 
pas de même. Il a une figure qui nie déplaît. Il ressemble 



CHARLES UUÉRIN 



151 



à une belette ; il n'y a rien de plu.s fin qu'une belette, et 
cependant en même temps il ressemble à Guillot le 
commis. Toute la différence est dans les ye^'x. On a bien 
de la peine à voir ceux de Guillot qu'il tient toujours 
baissés ; et quand on les voit, on ne voit rien de bien 
beau : deux vilaines prunelles vertes comme celles d'un 
chat, mais qui ont l'air de dormir. Ton M. Voisin, lui. vous 
a des petits yeux gris i)erçants qui cherchent ce que vous 
pensez. Son ne/ long et mince, et sa bouche [)incée qui a 
toujours l'air de se cacher sous son nez, pour rire sous 
cape, et son visiige de parchemin me déplaisent aussi 
beaucoup. Ça n'est pas, au moins, pour te faire de la peine 
que je te dis cela : je suppose que vous autres hommes, 
quand vous avez un ami, vous vous occupez fort peu qu'il 
soit beau ou laid. 

" Ce sont encore là des idées de petite fille. Encore 
une de ces idées. Il y a eu un moment, où M. Wagnaër, 
M. Voisin, et Guillot le commis, se sont parlé à voix 
basse : je les ai trouvés si laids tous les trois, qu'ils m'ont 
presque fait peur. Ça ressemblait à une consultation 
de sorciers. 

" Je vois que je t'ai assez conté de folies comme cela : 
il est temps que je finisse. Maman me charge d'une 
commission pour toi. Elle dit que, puisque tu as bien 
trouvé le moyen d'aller sans sa permission passer une 
quinzaine de jours chez des gens que tu ne connais pas, il 
est bien juste que tu viennes nous voir aussitôt que la 
neige sera partie. 

'' A ce compte-là, tu peux croire ^i j'ai hâte que le 
duvet blanc «pii couvre nos prairies disparaisse, et si toute 
la neige qu'il y a dans la paroisse voulait fondre le mt'ine 
jour, j'y consentiriiis, au risque d'une inondation ! 

" Ta petite Louise." 







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1.52 



CHAKLKS (;UI^RTN 



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Marichette fut Hurpri8e,en levant les yeux sur le jeune 
homme, de l'expression de tristesse <'t d'hésitation qui ré- 
gnait sur sa figure. Cette lettre l'avait vivement im])res- 
sionné. Les soup- 
esons de Louise, 
les reproches à 
demi voilés de 
M. Duniont, ceux 
si adoucis de ma- 
dame Guérin. n'é- 
taient que trop 
mérités. Un re- 
mords, qui n'est 
pas le moins inex- 
orable des re- 
mords, la pensée 
du temps qu'i 
avait perdu, as- — 
siégeait son ima- j^Z— 

gination. Qu'a- "° 

vait-il tait depuis le départ de son frère ? Comment s'était-il 
préparé à remplacer l'appui qui venait de manquer à sa 
mère et à sa sœur ? Qu'avait-il acquis, et que lui restait-il 
de tous ses plans, de tous ses rêves, de tous ses travaux ?... 
Ses travaux ?. . . hélas ! pensait-il, son imagination seule 
avait travaillé : sa mémoire, cette armoire dont la porte 
se referme si vite,let qu'il faut tant se hâter d'emplir, sa 
mémoire était vide des choses qu'il lui importait le plus 
de posséder. Il était bien vrai que six mois seulement 
s'étaient écoulés sur le temps de son brevet : ce n'était 
qu'un huitième de ses (juatre années d'étude,. . .ce n'était 
rien en comparaison de l'immense carrière qu'il voyait 
béante devunt lui.. , Trois ans et demi !.. . comme cela 
est long à l'âge de^notre héros ! On ne s'imagine pas que 
tant de jours puissent jamais passer. Mais enfin, se disait-il 




CHARLES (JUÉRIN 



153 



en lui-même, le commencement décide de tout, et était-ce 
ainsi (ju'il devait commencer ? Était-ce là ce que sa 
bonne mère devait attendre de lui ? N'avait-il pas manqué 
au respect, à l'obéissance qu'il lui devait, en entreprenant 
un voyage sans attendre son consentement ? Et ([ue 
dirait-elle donc, si elle savait où il en était déjà rendu ; 
si elle savait que, sans lui dire un mot, il avait déjà fait 
la folie impardonnable d'engager son avenir d'une 
manière à peu près irrévocable, irrévocable du moins en 
honneur et en conscience! Quelle équipée !... Etait-il 
maître de lui-même pour se jeter ainsi sans plus de 
réflexion, sans autre sauvegarde ({ue la philosophie 
d'une petite fille et la profonde expérience d'un étudiant 
de première année, dans une affaire aussi sérieuse, qui 
allait décider de son avenir et lui procurer peut-être, en 
fin de compte, des dégoûts et la misère ? 

Ces préoccupations, si Marie avait pu les deviner, 
n'auraient pas été jugées par elle bien flatteuses ; et 
même, sans savoir au juste ce qui en était, elle fut off'ensée 
de la singulière réception que Charles lui faisait, lorsqu'elle 
venait, confiante en lui et triomphant de ses propres 
résistances, lui annoncer une décision qui, pensait-elle, 
allait le rendre plus heureux qu'un roi. 

— Certes, dit-elle, il faut que cette vilaine lettre vous ait 
appris de bien mauvaivses nouvelles, puisque vous paraissez 
si sérieux. Y aurait-il quelque malheur dans votre famille ? 

— Non, mademoiselle, seulement on me gronde un peu. 
On trouve que je prends bien mon temps pour in'ins- 
truire. . . et, à dire la vérité, si je continue comme j'ai com- 
mencé,. . . ma foi, je ne serai pas //<r/e en chef (1) de sitôt. 

— Et tenez-vous beaucoup à être juge en chef ? 

— Bien peu, je vous assure; je tiens à vivre, ...et à 
vous aimer. 



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(1) Traduction littérale du mot anglais Chief 7tw<«r ( Président delà Cour 
royale). 



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154 



CHARLES (UJKRIN 



— Ah! je commençais à croire ({iie vous aviez tout à fait 
oublié. . . que vous m'aimiez. Vous vous rappelez ce que je 
vousavaisdit, que je ne voulais plus vous écouter parler de 
votre amour, avant d'en avoir parlé moi-même à mon père... 

— Et votre père, qu'a-t-il dit V Vous prenez plaisir à me 
tourmenter. Vous n'îivez donc rien à m'apprendre et je 
n'ai rien à espérer ? 

— Est-ce que vous tenez à avoir une réponse V II me 
semble (jue vous n'avez pas paru bien empressé d'abord. 

— Marie, vous êtes bien cruelle ! Vous vous jouez de 
mon amour. Vous ne savez pas qu'à peine vous ai-je 
connue, je vous ai aimée. Je vous aimais avant de vous 
l'avouer,. . . de me l'avouer à moi-même. Comme à vous, 
cet amour me taisait peur, parce (|ue, après tout, c'était 
quelque chose de sérieux pour vous et pour moi. Eh ! 
bien, (juitte à voir tous les malheurs du monde tondre sur 
moi, quitte à rester isolé de tout le reste du genre 
humain, avec vous, Marie, je serai heureux. Je serai 
heureux d'un regard, d'un sourire, d'une parole d'amour. 
Si vous me dites que vous êtes décidée à me fuir, l'aveu 
que vous m'avez fait à moitié, que je veux avoir tout à 
tait, adoucira cette séparation et me laissera quelque espé- 
rance. Parlez donc,..,, et soyez .sérieuse, vous qui vous 
dites philosophe, dans un moment que je considère comme 
le plus important de ma vie, et qu'il vous est libre de 
rendre aussi le plus beau. 

Cette magnifique tirade paraîtra peut-être à nos lec- 
teurs, en contradiction avec les dispositions d'esprit que 
nous venons d'indiquer chez notre héros ; mais ses 
pensées noires étaient déjà dissipées ; les quelques paroles 
de Marie et sa présence, beaucoup plus encore que ses 
paroles, avaient chassé le brouillard importun et fait 
repîiraître,plus serein que jamais, un amour qui ne devait 
jamais finir, chose bien certaine, puisqu'il durait déjà 
depuis près de quinze jours. Il y avait donc dans son 



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CHARLKS (JUKRIN 



155 



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liingage un accent, de vt'rité (jui émut vivement lu jeune 
fille. D'un ton bien sérieux cette fois, elle exposa au jeune 
homme leur position nnjtuelle. leur avenir ù tous doux, ce 
qu'elle avait résolu, et cela de miini«'^re à ré])ondre. sans 
le savoir, aux objections qu'il se faisait à lui-même. 

Tout ce ((u'elle connaissîiit des dispositions de son père 
lui persuadait qu'il ne refuserait i)as son consentement à 
son mariage avec Charles, du moment qu'il pourrait y voir 
autre chose qu'un j)r()jet dangereux par son incertitude. 
Elle avait donc arrêté que son père ne saurait rien pour 
le présent : elle épargnait ainsi un aveu l>ien embarrassant 
pour elle-même et bien inquiétant pour lui. 

D'un autre côté, nier à Charles ce qu'elle lui avait déjà 
dit, ou vouloir imposer silence à un sentiment qu'elle par- 
tageait, c'était folie : échanger de tels aveux sans les 
légitimer par un lien ou par une sanction ([uelconque, 
c'était légèreté ; exiger de Charles sa parole irrévocable 
sans lui donner le tem])s de consulter sa famille, c'était 
égoïsme. Après avoir bien pesé toutes ces difticultés, elle 
en était venue à la' détermimition généreuse de laisser à 
(Jharles sa liberté, sans conserver la sienne. Elle allait lui 
promettre sur-le-cham|) de n'avoir jamais d'autre époux 
que lui, et lui, de son côté, après avoir consulté sa mère, 
devait contracter, s'il était toujours dans les mômes 
sentiments, un engagement semblable, et demander lui- 
même à M. Lebrun la main de sa fille. Tout cela n'avait 
d'inconvénients que ceux ([ui pouvaient résulter d'un 
tête à tête trop prolongé dans de semblables circonstances ; 
et comme elle était aussi courageuse que bonne, Marie ne 
donna au />e(nt monsieur de la ville que deux jours pour 
faire ses [)aquets et ses adieux, au grand regret de la 
vieille voisine, qui trouva bien vilain de chasser si vite 
un si joli garçon, uniquement parce qu'il avait le tort 
d'aimer et d'être aimé. Il est inutile de dire que la mère 
Paquet était parfaitement au courant de tout ce qui se 




I5<i 



CHAKLKS (UJKHIN 



piiHHiiit et en .savait beaucoup plus long que M. Lebrun. 
En pareille matière, tromper une femme, jeune ou vieille, 
c'est cbose im[)os.sil)le. 

Les donx jours de grâce turent employés à arrêter le.s 
détails du plan dont on était convenu. Il l'ut dit entre autres 
choses que ('liarles tâcherait d'amener sa mère à Québec 
l)endant l'été, et que Marie s'\ rendrait de son côté |»our 
se rencontrei' avec elle, ce qui était facile, grâce à la 
parenté des Lebrun avec M. Dumont. Il était bien pro- 
bable que madame (îuérin ne consentirait pas à accepter 
pour bru une jeune fille dont elle n'avait pas encore fait 
la connaissance et qu'elle tiendrait <à s'assurer par elle- 
même de toutes les merveilles ([ue Charles allait lui 
conter. Une telle inspection devait répugner beaucoup à 
Marie ; mais elle avait au fond assez bonne opinion 
d'elle-même pour braver cette épreuve, et Charles la 
rassura tout à fait en lui peignant sa mère, avec raison, 
comme la meilleure des femmes. 

Le point de vue financier de la question ne fut pas 
oublié, et quoiqu'il s'agît d'un mariage d'inclination, ils 
s'arrêtèrent un moment à la prosaïque inquiétude de 
savoir comment ils se procureraient cette médiocrité d'or 
(aurea mediocritas), heureuse aisance à laquelle le poète 
a accolé le nom du plus précieux des métaux, sans doute pour 
nous rappeler que l'or, ou tout au moins un peu d'argent et 
de cuivre, par-ci par-là, ne nuit pas à la félicité humaine. 

Marie calcula ce qu'elle pouva't attendre de son [)ère 
en se mariant ; Charles lui dit ce qu'il avait à espérer de 
son côté, et avec cela ils supputèrent un petit capital qui 
devait fournir aux déi)enses du ménage pendant une 
couple d'années, espace de temps dans lequel l'étudiant 
comptait se faire une clientèle : bien entendu que le 
mariage se célébrerait quinze jours, au plus tard, après 
son admission au barreau ; c'est-à-dire dans trois ans et 
demi. On sait que des engagements à échéance aussi 



fSSSSS^SSSSSSm 



CIIAHLKS (jrKlîlN 



IÔ7 



<'l<)i;^n(''o se contractent tous les jours ])!\r dr'S iispirants 
aux professions lihi'i'alcs. et cpic l'on \oit ainsi ch's 
constances de (|uati'e. de ciuii. de six annrcs. et nirnic 
ail delà, ce ((ui constitue \in trait de incours locales ([ui 
n'est pas à dédai.niier. 

Sur le (diapitre de sa |>rot'ession. (Jhai'lcs ne put s'eni- 
pecliei' de taire; à la jeune lille une sincère confession de 
ses torts. Il lui dit avec tVanchise riuellc ascrsion il 
éprouvait parfois pour le Dn'iicr (pii allait ôtre leni' 
unique gaj;ne-[)ain ; et combien peu il avait jus(iu'alor.s 
contrôlé ses réj)ugnances et ses caprices, ('ela lui attira 
une assez verte stMuonce, Marie fut alarmée de tant de 
légèreté chez un hoinme (jui paraissait avoir tant d'esprit 
et de talents ; elle lui déi>eignit avec une énergie qui 
rétonna, les malheurs ([ui les attendaient lui et elle, s'il 
ne se décidait point à prendre l'existence plus au sérieux, 
et en cela comme en tout le reste elle lui répétait avec 
un rare bonheur, tout haut, ce qu'il se disait tout bas. 
D'un antre côté (et c'était ce qu'il désirait), elle lui fit 
voir qu'il était bien fou de se décourager pour six mois 
qu'il avait perdus, qu'un peu d'application et de constance 
était tout ce qui lui man(iuait et qu'il ne tenait qu'à s'y 
mettre. Elle n'eut pas de peine à lui faire promettre de 
faire mieux et de chasser une bonne fois pour toujours, 
les chimères ({ui hantaient son imagination : et, grâce à 
elle, rien ne manqua à ses bonnes résolutions, ni le repen- 
tir, ni l'espérance. Ajoutons qu'un aussi joli prédicateur 
en valait bien un autre, sui'tout préchant un converti. 

Ces serinons, au reste, n'étaient [)as sans quelque utilité 
pour le prédicateur lui-niC-me : ils formaient une heureuse 
diversion aux propos beaucoup trop passionnés que se per- 
mettait notre héros. Charles voyait accroître l'ardeur de 
ses sentiments à mesure <[u'il voyait diminuer le temps 
qui lui restait pour les exprimer. Avec cette exagération 
si naturelle aux amants, et dont il était plus susceptible 



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CHAKLKS (JIJKRIN 



qiu' tout autre, il lui |)iirut qu'il n'avait comineucé à vivre 
(|uo depuis deux jours, et (juiiiul vint le moment de la 
Héparation, il crut qu'il allait mourir. 

Il fnlliiit bien partir, cependant, car dès cjuatre heures 
(lu matin son hôte lui avait annoniu'', en le secouant 
vij^oureusemi'nt dans son lit pour le réveillei". ipit^ la 
bonne petite jument noire était attelée, et fju'ils auraient 
à peine le temps de déjeuner, s'ils \()ulai»'nt profiter de la. 
(/elée (Ir lu niilf et iir /tos /(//.s^r?* hrintr /en c/iemln.s (l). 

Une larme l'urtive. qui s'échappa bien involontairement 
de l'u'il de la jeinie iille. fut tout ce (jui aurait i)u tiahir 
son anioin'. en présiuice de son père ; et encore celui-ci 
pouvait et devait l'attribuei' à son propr»' départ. Seide- 
ment, ((uand les deux voya<reurs furent bien établis dans 
leur traîneau, et au moment oîi un fouet retentissant 
donna le dernier signal. Marie (pii était demeurée sur le 
seuil de la i)orte, cria d'un ton (ju'elle s'etl'or(;a de rendre 
le moins trairicpie possible : " Adieu, M.(îuérin. . . ik^ m'ou- 
bliez pas ! " 

— Qu'est-ce qu'elle veut donc, la Mari<diette ? Est-ce 
qu'elle vous aur;iit chargé de (jueu(ju' commission ? 

— Oui. une bagatelle, elle m'a dit de vous faire i)enser ù 
lui acheter. . . 

— Des oignons de tulipes pour son jardin ? 

— Justement. 

— Il ne faudra pas y manquer au moins. . . c'te pauvre 
enfant ! Ah ! çà, M. Guérin, vous n'onbliere/- pas, j'espère, 
de me rappeler (^a. 

— Soyez tranquille, M. Lebrun, reprit Charles, souriant 
malgré lui, et ap|)uyant sur les dernières paroles; soyez 
tranquille : Je ne louh/ierai. jtas ! 



If- I 



(1) IJans le temp^ «le la fonte des neiges, on dit naturellement tjne leu 
" chemins se brisent " quand la croûte formée par la seléo de la nuit se fond à 
l'ardeur du soleil. A cotte saison de l'année une journée chaude est une 
journée de maurais tempu, ou tout au moins une jotirnée de mauvais chemine 
pour ceux qui voyagent. 



CHAKLK.S (JUI^RIN 



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LK PHKMIEI} JOUIJ DK MAI 




l'ELl^rKS jours i\\)Vi>» son i-iîtoiir à 
(^it'hc'c. (HiiirU's rôpondil à la lottrc 
(le liOiiiso, «'t lui iuiiioiu^ii qu'il irait 
passer à la luaisoii paternelle les 
premières semaines du mois de mai. 
Il oittint aisément de M. Dumont ce 
nouveau conjié, par forme de com- 
pensation an voyaiie (|ue ce bon pa- 
tron lui avait fait faire sans le con- 
sentement de madame (îiiérin. Le 
brave suppôt de Tliémisse contenta de i)enHeren lui-même 
que, de vacances en vacances, son élève ne prenait ]tas le 
(diemin de devenir pour lui un rival bien dangereux, et 
(ju'il n'avait pas à ci-aindre pour son i)ropre compte ce (jui 
arrivait déjà au ci-devant patron de M. Henri Voisin. 

Cependant l'intervalle d'un mois, qui s'écoula entre 
les deu.\ excursions de l'étudiant, fut sagement employé. 
On se rappelle ([u'au sujet de Clorinde Wagnaër, dont 
il avait été amoureux en imagination pendant près de 
quinze jours, notre liéros avait entrepris de sérieuses 
études que la maladie funeste du caprice, aidée, déve- 
loppée chez, lui par un ami pertide et intéressé à son 
malheur lui avait fait bientôt abandonner. L'amour réel 
qu'il épiouvait pour Marie et les pressantes reconiînan- 
dations de la jeune fille, (pii retentissaient constamment 
dans sa mémoire, eurent un résultat plus positif. An bout 
de quelque tem))s il sut assez de droit pour pouvoir 
n montrer aux autres clercs de Tétude. Il avait lu et 
médité d'un bout à l'autre le Traité des OhVujdfions, cet 
excellent livre qui met les patrons si à leur aise, lorsqu'ils 



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160 



CHAKLKS (iUKiaN 



l'tiiit une t'ois pliict'- entre les uiains de leurs élèves, en leur 
disant pour tout comnientaire : Lise/ l'otliier, monsieur, 
et nuiind vous l'uure/ lu. relisez-le. Cette phrase hiconi(|ue 
et superl)e, acconipai:nt'e d'un geste i)lein de nnijesté. pur 
le(piel on indi((Ue au jeune lionune (jucdle vénération on 
doit avoir jjour le vohune qui contient ainsi toute la loi 
et les j)ropliètes, tient lieu ordinairement des lec;ons et 
des eours publics que suivent les aspii'ants au l)arreau 
dans les autres i)ays. 

Suivant sa promesse, le premier jour de mai, Charles 
était de retour au milieu de sa lamille. Bien (pi'arrivé 
tard la veille, et ((uelque peu moulu des fatigues du 
voyage, il s'était levé de bonne heure. C'était une journée 
décisive pour lui, qui allait coiumencer . à peu près ce 
qu'est pour un général d'armée (<[u'on n«nis pardonne lu 
comparaison) le jour d'une grande batïiille. Ne devait-il 
pas en elï'et attaquer une position importante ? N'allait-il 
pas combattre contre un adversaire beaucoup plus expé- 
rimenté que lui ? N'avait-il pas disposé pendant la nuit les 
batteries (pi'il devait "aire jouer le jour ? N'avait-il pas 
fait une marche forcé>3 pour arriver sur le champ de 
biitaille ? Enlin, pour couper court et faire grâce à nos 
lecteurs de toute autre métaphore, n'avait-il pas résolu 
d'avouer à sa mère tout ce qui s'était passé, de braver 
son mécontentement, d'opposer une raison meilleure à 
cluKjue bonne raison qu'elle placerait en travers de ses 
projets; de mettre enjeu tous les vssorts qui [)euvent 
agir sur l'esjjrit d'une fem k et le coeur d'une mère ; 
en un nn)t de combattre et de vaincre par tous les 
moyens possibles? 11 avait même, dans ses appréhensions, 
surexcité son courage au point d'imaginer un moyen 
odieux, du moins ù notre g(>ût : (>'était de menacer sa 
mère d'une incartade semblable ù celle de son frère aîné, 
et de laisser le pays plutôt que de renoncer à celle c^u'il 
aimait. 



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CHARLKS (UTERIN 



161 



la 



Une insomnie fiévreuse l'avait chassé de son lit, et ?• 
cinq heures, comme sonnait V Ain/élus, il se promenait 
sur la grève depuis longtemps et avait déjà parcouru 
plusieurs fois cette partie de l'anse qui se trouve entre 
la rivière aux Éi-revis^es et la route qui descend à l'église. 

La journée qui, dans les prévisions de notre héros, 
devait être si importante, s'annonc^ait comme une des plus 
belles du printemps. Les dots de lumière que répandait 
le soleil levant, éclairaient avec nnignilicence l'admirable 
paysage qu'aucun objet sur l'eau ni sur la terre ne 
troublait dans .sa majestueuse immobilité. Une neige 
éblouissante tranchait avec l'azur du firmament sur le 
sommet des hautes montagn(>s de l'autre côté du lleuve. 
De larges taches blaiiches, ((ue l'hiver semblait avoir 
oubliées au tianc des coteaux et d'espace en espace dans 
les champs, contrastaient avec les noirs sajjius et l'heibe 
nouvelle qui déjà recouvrait la terre comme une mousse 
épaisse ; de petits ruisseaux formés par la fonte des 
neiges, emprisonnés sous la glace de la nuit,c()inmeM(;aient 
à retrouver leur clieinin avec^ un roucoulement semblable 
à celui des oiseaux. Des nuées d'alouettes, seuls êtres 
vivants qui paraissaient éveillés dans cet endroit solitaire, 
s'élevaient en tourbillonnant au-dessus de la petite île 
et des deux pointes de l'anse, saluant de leurs joyeuses 
chansons le lever de l'astre du jour. 

A par* de ces (pielques légers changements de 
décor, tout, dans le tableau que nous avons fait luu' 
piemière fois, était resté dans le nu^'uie état : pas un»' 
maison de plus, pas une clôture, pas un arbre de plus ; 
ce ipii nous fait souvenir, cependant qi "il y avait un 
arbre de moins, le vieil orme abattu par la tempcte. (]v 
lieu et ce moment étiietit donc bien i)ropres à rappeler en 
foule, à la pensée du jeune homme, tout ce qui lui était 
arrivé depuis la dernière fois (ju'il avait contemplé 
avec son frère les beautés de leur «'udroit natal. 

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102 



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Il fut bien vite détonnio de ses réflexions par un 
bruit qu'il eiitoiidit du côté de la maison de M. Wagnaër. 
C'étaient [)lusienrs groupes d'babitants armés de fusils 
qui s'avan(;aient dans cette direction. Charles crut d'abord 
que l'on avait fait (juclque prisonnier, arrêté (|uelque vo- 
leur ou quebjue meurtrier pour les conduire de capitaine en 
<japitaiiie^nm[u'i\ 
la ville. Mais à 
l'air (le gaieté, 
à la toilette 
rayonnante 
de ces bra- 
ves g<-'us, 
tous i)lus ou 
moins endi- 




g0. 

uincliés, il reconnut bien 
ite qu'il s'agissait d'une 
et m)n ])as des sinistres 
iratifs d'une instruction 
inelle. En effet, il ])ut dis- 
ler, l'instant d'après, portée 
sur li's épaules de plusieurs ha- 
bitants, une longue ])ièce de bois, semblable au grand mât 
d'un navire, entourée de l)rauches de sai)in, de rubans et 
de banderoles de toutes les couleurs, (^e n'était rien moins 
qu'un mai, que l'on venait planter devant la uuiison de M. 



CHAULES GUERIN 



163 



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Wagnaër, récemment promu au grade de major dans la 
milice provinciale. 

Deux hommes à cheval paraissaient chargés du com- 
mandement. L'un était le plus ancien capitaine de la 
paroisse; un large ruban rouge feu entourait son chapeau, 
et une ceinture de même couleur suspendait à son côté 
un vieux sabre dont le fourrea\i peu solide était (icelé 
sur tous les sens. Il était difficile d'ailleurs, avec cet 
accoutrement militaire, d'être plus content de soi (pie 
l'était le capitaine Martin, à la tête de Vrlife des deux 
compagnies de la paroisse. L'autre cavalier était Guillot 
le commis, «pii, sans avoir le moindre grade dans la milice, 
n'en paraissait i)as moins l'ordonnateur de la fête. 

— Arrêtez donc, vous autres ! cria le capitaine à ses 
miliciens, lorsqu'ils furent prrs de chez M. Wagnai'r. 
Qu'est-ce que vous faites donc ? Vous avez l'air d'une bande 
lie moutons ei vous jasez comme d..^ femmes! l*iiis, pre- 
nant le langage technique qui convenait à la situation : 
Halte, miliciens ! Silence dans les rangs! Deux de front,... 
fusil à réj)aule,...en avant, marche ! 

Les cin(iuaute ou soixante hommes défilèrent en assez 
bon ordre devant la maison et formèrent la ligne sur 
deux de hauteur, le dos tourné à la grève. 

— A c'te heure, mes amis, dit le capitaine, il faut 
réveiller not' major. C'est /u-ouiui/i/c qu'il doit doriiiir 
encore ; comme c'est un gros messleu... V\>vous, chargez 
vos fusils. . . Attention ! bon. . . " 'st bien. . . Feu!. . . Une 
fusillade très vive, (juoi<(U(' peu régulière, épouvanta les 
alouettes de la grève et fut répercutée au loin par 
les échos. 

A ce signal, la porte de la maison s'ouvrit, et le imijor 
parut sur le seuil, en robe de chambre, et dans un négligé 
qui paraissait vouloir dire : (juelle surprise vous me 
faites ! En même temps, Mlle Clorinde ouvrait une i)er- 
sienne et se montrait à la fenêtre, dans une ti>ilette assez 



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1()4 



CHARLES (JUÉRIN 



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étudiée pour démentir rétonneinent que Himulait le digne 
auteur de ses jours. 

Le capitaine Martin, qui se piijuait de parler dm)» les 
fermes, ôta son chapeau (ce qui, sans contredit, était 
beaucoup plus civil que niilitaire) et tians un discours 
atnphigor'Mjue, parsemé de grands mots empruntés partie 
aux prédicateurs, partie aux avocats, qu'il avait entendus 
dans le cours de sa pieuse et processive existence, parvint 
à exprimer à M. Wagnaër, assez difficilement, tout le 
contraire de ce ({u'il voulait lui dire. Heureusement 
celui-ci n'était pas difficile sur la qualité de l'encens (jue 
l'on brûlait en son honneur, et il prit en bonne part les 
pompeuses injures qui lui étaient adressées. Il pr()non(;a 
à son tour une harangue qui fut trouvée admirable, grâce 
à l'accent étranger de l'orateur, et grâce bien davantage' 
à l'excellente conclusion qu'il eut soin d'y mettre. Il 
invita, en effet, tous les assistants ji se rendre à laubergc 
du village, où on leur verserait généreusement du 
meilleur vhum de la Jamaï(|ue, dont il venait de recevoir 
les quatre plus belles tonnes qui fussent jamais entrées 
dans la paroisse. Cette péroraison éloquente prouvait au 
reste ce fait consolant, (^ue l'éclat des grandeurs n'éblouis- 
sait point trop l'habile parvenu, et que chez lui le major 
savait, dans l'occasion, ne pas oublier le nuirchand. 

Un second feu roulant, plus énergique et mieux nourri 
<jue le premier, succéda aux deux discours, et le mai 
s'éleva comme en triomi)he an milieu des cris de joir 
d'une foule de femmes et d'enfants accourus de tous côtés, 
et aux sons du God sace the Kiinj, que Guilhtt le (Muumis 
exécuta tant bien ([ue mal, sur un vieux cor de chasse 
empr\inté pour la circonstance (1). 

(Jette musique étrange, les naïves acclamations des 
spectateurs, la vive fusillade, les costumes pittorestiues 
des habitants, les bonnets routes et bleus qu'on ai^itait en 



(1) VdVtz lu ii<tt(^ M A la tin ilu vnliiinn. 



CHAULES dUÉRIN 



166 



l'air, les banderoles du mui qui flottaient au vent frais et 
léger du matin, la gaieté et la bonhomie des nombreux 
acteurs de cette scène, le sérieux grotesque de M. Wagnaër 
et du capitaine, formaient un tableau de genre des plus 
charmants, encadré dans le plus magnilique paysage et 
éidairé par les plus beaux rayons d'un soleil de })rintem))s. 

Mais si quelque chose contribuait surtout à embellir ce 
spectacle, à coup sûr, c'était la personne de Clorinde. 
Debout sur une chaise, dans la fenêtre, de maniT're 
que sa taille élancée parût dans toute sii grâce, elle 
semblait la reine ou plutôt la déesse à qui tous ces 
honneurs étaient rendus. Aussi prenait-elle le plus vif 
intérêt à ce (|ui se passait. Ses beaux yeux noirs humides 
d'émotion étincelaient en même temps de plaisir ; elle 
semblait rire et pleurer tout ensemble, son teint brun 
était aniuïé par les plus vives couleurs, et, rayoniiante à la 
fois de grâce, de beauté, d'amour filial, de vanité satisfaite 
(sentiment qui ne contribue pas médiocrement à embellir 
une femme), elle semblait resi)irer avec volupté, (Connue 
un délicieux parfym, l'odeur de la poudre mêlée aux acres 
exhalaisons du varec et des autres plantes nuirines que 
les vagues du grand lleuve rejetaient sur le rivage. Du 
geste et de la voix, elle remerciait et encourageait les 
miliciens, et les plus jeunes d'entre eux, enthousiasmés, 
comme on peut bien le croire. éi)uisèrent tout ce que leurs 
])oumons pouvaient leur fournir de cris de joie, et tout ce 
qu'on leur avait donné de munitions. 

Charles, surpris et étourdi de tout ce tapage, auipiel se 
mêlaient les hurlements des chiens et les cris de tous les 
aniuuuix des habitations voisines, n'av:iit pas encore ou le 



temps de s expliquer bien clairement ce que tout cela 
voulait dire, lorcpi'il apen^ut Louise qui sortait de la 
maison, en rajustant de son mieux la modeste toilette 
fiu'elle venait de se faire bien à la hâte. Il courut à elle. 
— Bon, te voilà, Charles, fit la jeune fille. Je suis bien 
contente, tu vas venir avec moi. 



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166 



CHARLES GUÉRIN 



— Et où vas-tu de ce pas ? 

— Chez Clorinde sûrement, lui faire mon compliment de 
tous les honneurs qu'on vient de leur rendre. 

— Ah ! tu sais donc ce que ça veut dire ? 

— C'est bien certain. Est-ce que tu ne vois pas le mai 
qui est planté près de la maison '.' M. Wagnaër a été fait 
major, et ils sont venus à l' improviste lui donner cette 
fete-là. Crois-tu, quelle surprise ! 

— Une surprise ! Ça doit en être une bonne en effet. Et 
où diable les gens de la paroisse ont-ils été pêcher tout cet 
amour-là pour M. Wagnaër. (jue personne ne pouvait 
souffrir ? 

— Ne tlis donc pas cela. Nous avons eu des préjugés 
contre lui, mais je t'assure que maman en est bien 
revenue. Clorinde est si bonne, et tout le monde l'aime tant. 

— Passe pour ta Clorinde. Elle est assez jolie fille, ma 
foi ! Et c'est seulement bien dommage qu'elle ])araisse si 
Hère de toutes ces singeries, . . Mais dis donc, nui petite 
sœur, comment se peut-il !)u'elle soit si richement mise ?.. . 
Si c'est là sa toilette (piand on la surprend, (pi'est-ce donc 
quand elle veut surprendre son monde ? 

— Tiens, tu es un méchant. Mais il faut absolument que 
tu viennes avec moi. Voyons, ne fais pas l'ours. C'est 
bien assez que tu sois resté sur la grève, comme si tu avais 
eu peur des cou[)s de fusil. 

— Laisse donc, je me tenais à une distance lespectueuse 
pour t«)ut voir. Je serais curieux de savoir ce qu'ils se 
sont dit, le capitaine et le major. J'ai entendu par-ci 
par-là des mots longs comme d'ici à demain. . . . 

— Voyons, mon bon Charles, pour ne i)as me faire de 
peine, viens avec moi. 

— Mais tu es folle : Une visite, à cette heure-ci, chez 
des gens que je connais à peine ! 

— En Vf>ilà (les cérémonies ! N'as-tu pas dit toi-même 
que Clorinde était en grande toilette ? Viens donc ! Et en 



CHAULES (ll'KHIX 



167 



disant cola, Louise prenait son frère par le bras et 
l'entraînait sans trop de résistance de sa part ; t^ar on 
pouvait les voir de ehe/ M. Wagnaër, et il n'aimait pas à 
paraître trop sauvaj^e. 

La plu[)a,rt des miliciens, prolitaut de l'invitation de 
leur major, s'étaient rendus à ra.uber,i;e voisine, et il ne 
restait plus (pie le cai)itaine Mîirtin et (piel»pies-uns des 
plus anciens et des plus respectables babitants (pii causaient 
avec M. Wa^naër. Clorind«' vint au-d'^vant de Louise et 
rend)rassa, et, sans attendre (prelle lui ]>réseutat son frère, 
elle écbangea avec lui une cordiale {joignée de nniin. M. 
Wagnaër de son coté lit un accueil (duirnnint Ti son jeune 
voisin, et l'invita tout de suite à un déjeuner lUiijiuilicpie- 
nient servi, {pii se trouvait sans doute préparé par un ell'et 
de hi siir/tn'Mf, comme tout le reste. M. Wii>ina('r l'ctint 
aussi à déjeuner U^s babitants (|ui c:ius;iieul avec lui. 

Après le déjeuner, (jui se prolongea assez, tard dans 
la nnitinée, Louise et Clorinde firent (h' l:i musi([ue 
pendant (jneliiue temps ; puis Cliarles obtint nu congé 
d'une heure seulement, pour allei' fuire une toilette 
plus convenable, car il était invité à dîner. Les autres 
convives étaient le curé, Jules diî liiimilletièi'e, lils aîm' 
du seigneur, et le notaire de la piiroisse. Le repus fut des 
plus gais et arrosé d'excellent vin de Cbauipiigue fabricjué 
à Jersey par un des compatriotes et corrc^spondants du 
major. Après le dîner, Louise et Clorinde exigèrent «pie 
Charles les accompagnât dans une excursion à chev;d ; 
le jeune de Lamilletière fut aussi de l;i partie. Kniin, 
après le thé, il l'ut tpiestion d'aile»" à ini b:il ([ui se 
donnait à l'auberge aux frais de AL Wagnaër. Charles se 
défendit de son mieux de ce dernier divertissement 
qu'on lui imposait, nwiis il n'y eut pas moyen, (aï bal 
devait être si drôle, si amusant, disaient les jeunes filles ; 
et ])uis Louise Fut sur le point de jdeurer. .Vinsi, nnilgré 
qu'il eût bien liûte d'avoir avec sa mère l'explication 



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CHAKI.KS (JITKKIN 



(ju'il méditait depuis si l<))igtein])s, notre lion»» tut ohlig*'^ 
d«' céder. 

Le l)iil tut en efTet des plus divertissants. .Iules de 
Fianiilletière dansa avec Louise et Charles avec Clorinde. 
[j(îs amours de Guillot le commis avec la lille vieille 
«'t laide d'un riche (Hiltivateur, é}!;ayèrent surtout les 
«jeux je'ines couples, ('e ne fut ([u'as-si*/, tard dans la nuit 
(|ue Charles et fjouise rentrèrent à la maison 

Madame (jiuérin avait veillé pour les attendre, et après 
s'être l'ait contei- iont ce qui s'étaiit passé, et comme ([uoi 
('lorinde n'avait i)as voulu permettre à Louise de s'ab- 
senter et avaii' pris .soin de .«-a toilette. (|u'il lui avait lallu 
l'aire à plusieurs reprises, elle dit à Charles : •• Mon pauvre 



enfant, il est hien tard et tu dois avoir 



un uran 



d be 



.soin 



repos. Après un voyatre comme celui que tu as fait, avoir 
passé une journée pareille ! .T'avais pourtant des choses 
hien sérien.ses à te dire : ie voulais avoir une lonuue 
conversation avec toi ; mais (;a sera pour demain. Il faut, 
mon ])auvre enfant, (jue tu t'occupes d'afVaires importantes, 
ear, voi.s-tu, maintenant, il n'y a plus (pie toi sur qui iu)us 



<•< 



)m[)t 



ions. 



Tu (;s Tespoii" de la famille. Ainsi, a|)rèf 



t'étre bien amusé aujourd'hui, demain matin, tu viendras 
entendre la mes.se avec moi et ensuite nous parlerons 



d'atl' 



ures. 



Charles pâlit à ce discours. Sa mère avai 



t-ell 



e su 



d'avaniîe ce (pi'il avait à lui dire ? Quelles étaient ces 
i^randes all'aires dont elle voulait l'entretenir ? 11 était 
pour le moins bien étrange qu'elle lui oft'rît ainsi l'occasion 
<r>ine explication «pi'il désirait si fort. Toutefois, comme 
il la redoutait pre.scpie autant qu'il la désirait, il ne fut 
pas taché de la voir ajournée au jour suivant, et las 
des fatigues de la veille et des plaisirs du jour, il s'en fut 
<lorinir, la tête pleine de projets, de craintes et d'espérances 
j)()ur le lendemain. 



CHAHLIvS (a'l<:UIN 



169 



VI 



i;esi»()ih de la famille 




!!EZ iioM voisiu.sde.s Etiits-Unis 
l'iuitorité piitonit'lle ho réduit 
inaiiiteiiaiit h |)un de chose. 
L'individualisme a roiuplacé 
l'o.sprit de laïuille. Cha(|ue 
eitoNoii. .satisfait d'avoir as- 
., sure ù SOS enfants le plus 
proli table do tous les héri- 
tages : une bonne instruction 
|)ratique. (|ui pont taire de 
chacun d'eux, soit un culti- 
vateur éclairé, soit un nianu- 
l'acturier invontif, leur aban- 
"if donne le soin do se frayer eux-niénios un 
chemin dans le monde, s'occupe pou de leur 
laisser iiuo fortune à partager entre eux, et ri,s([ue .sans. scru- 
pule, dans la spéculation la plus hasardeuse, tout leur pati'i- 
moino. L'enfant, de son côté, choisit de bonne iioure l'état 
qui lui convient, va oii il veut, souvent au bout du monde, 
en revient ijuand il le peut, ,se marie quand il le vont et 
comme il lui i)laît -, et, quoique cho.se qu'il fasse, il lui 
\ient l'aremont à l'idée de prendre l'avi.s de .ses parents. 
Ils n'ont rien à voir dans ses affaires, et ce n'est (|ue juste : 
on ne s'afl'ranchit d'un devoii- qu'en renon(,'ant à un droit. 
(Jhe/ nous, (juoique les numirs intimes, les choses du 
foyer domestique .se modifient de jour eu jour au contact 
des institution.s libérales, l'ab-solutisme des parents, surtout 
dans les familles riches, se ressent encore beaucoup de 
l'ancien régime. Nous ne prétendons pas dire que l'au- 



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fiSi 




170 



CHAKLKS <;iTKKL\ 



toritiî pateriuîUe .se montre dure et inexorable ; mais elle 
a asHuréinent une large part d'inHuence sur les actes \t'f 
plus importants de la vie : le choix d'un état, et celui 
d'une épouse. Les meillein-s i)arents, par leurs inst:ince> 
et leurs larmes, violentent (luehiuel'ois des décisions <jni 
devraient être libres, par cela, mêMue (|u'elles sont irré- 
vocables. 

11 n'est même pas rare de voir cette inllucncc exercée 
ir la mère, à l'exclusion du uère, et de urands «iarcons. 



P' 



très capables de penser par eux-mêmes, adopter, avec une 



soumission .'-ans ( 



loMti 



hien loua 



ble. I 



I iiianicre Ue \(>ii 



plus ou moins éclairée de leurs nnunîins sur leur propre 



avenir 



11 



en resuite (luelnuelois (iiie celui (lUi aur.'iit tiMt 



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avec beaucoup de peine un bon commis, devient un notaire 
ou un avocat, et que celui qui montre toutes les incliiiiitions 
d'un mousquetaire, revêt riial)it ecclésiasti(|iie. Ce sont l.-'i 
de petits écarts de rimagination maternelle (iiii.au demeu- 
rant, .sait d'ordinaire gouverner avec as.«<e/, de bon sens 
toute la famille, à commencer par le cliel" de la com- 
munauté. 

Pour ce qui est de madame Guérin. rien n't'tait plus 
légitime (jue l'inlluence (lu'elle exerc^ait sur Charles. Par 
la supériorité de son esprit et l'énergie de .son caractère, 
elle iivait su dès le jjrincipe remplacer auprès de ses 
enfants l'excellent père (lu'ilsaviiieut perdu dans leur bas 
âge ; elle avait conduit avec prudence et saga(;ité leurs 
petites aftaires pécuniaires, et ce qui vaut mieii.x encore, 
elle avait su à la fois se faire (M'iiindre d'eux et se faire 
aimer. Aussi, ((iioique prévenu par quel(|ues mots de bi 
lettre de Loui.se, Charles n'en fut pas inoins très étonné 
lor.sque, dès le début de leur conver.sation, sa mère lui 
proposa d'abdiquer une autorité dont elle usait si sagement. 

— M'éinanciper. ma mère ? s'écria-t-il. Mais qu'est-ce 
que je ferai ? Je n'ai |)as hâte tle prendre la respou.sabilité 
des affaires de la famille. 11 serait peut-être beaucoup 



^<l 1 



CHARLKS GUKHIN 



171 



plus sage de m'intordire. nu nioinent où je deviendrai 
majeur, que de nr«iuuiuciper h présent. . . Puis se ravisant : 
Il y a cependant une sorte d'éuuincii)ation reconnue en loi 
à hupielle je ne saurais avoir aucune objection. . . 

— Et comment appelez-vous cela, monsieur le juris- 
consulte '.' 

— La loi dit comme cela, qu'on est émancipé en se 
mariant. 

—Quoi, déjà ? Je ne pensais pas que cela irait si bien. 
J'avais oublié (ju'il n'y a rien comme le cœur d'une mère 
pour rencontrer juste. Elle est donc bien ainuible cette 
Clorinde (|u'ellc t'a ensorcelé du premier couj) ? Si tu 
savais comme cela me fait plaisir. . . 

Il y avait tant de bonheur exprimé par le son de la 
voix et le regard triomphant de nuidame (îuérin, (]ue 
Charles n'osa pas la ilétromper. Il .se contenta pour h' 
moment de manifester son étounement. 

— Comment, ces Wagnaër qui nous ont fait tant de mal ? 
Serait-il [jossible ? 

— Écoute, mou cher, quehjues nuiuvais projets qu'ait 
eus le père, je ne suis pas lemuie à tenir sa lille i"esj)on- 
sable. Ensuite, me crois-tu haineuse au point de refusci- 
ton bitnheur par rancune '.' J'ai été bien surprise, cet 
hiver, lor.squ'un jour j'ai regu la visite de mon voisin et 
de sa lille. Je me suis demandé (pielque temps, ce que 
cela voulait dire. M. Wagnai'r n'était pas entré dans ma 
mai.son depuis cette fois où il avait été si bien reçu. . . .le 
ne lui connaissais aucune raisou d'essayer de nouveau ce 
qu'il avait tenté une première fois. . . .l'ai eu peur de 
([uelque nouvelle intrigue de sa part. Bien vite et un peu 
malgré moi Clorinde et Louise sont devenues très intimes. 
La naïveté de ta .sœur, qui me répétait fidèlement tout ce 
qu'on lui disait, m'a bientôt fait voir (jue les Wagnaër 
avaient quelque projet de mariage en tête. .Te me suis 
dit : mais ce serait là, après tout, un bon moyen de (inir 



m 



!" 






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l!i 



I 



[ 



17-J 



CIIAHLKS (JUIilHIN 



toutes IcH (lillicultés ; on (loiinaiit hii tille j\ CliarloH, mon 
ambitieux voisin «'asHurerait cette terre qu'il convoite. . . 
Au lieu (le redouter m cupidité, nous .«erons certains de s'i 
protection. 11 se mêlait à ce projet beaucoup de la sym- 
pathie {\ue j'éprouvais pour (Jlorinde. Dans les commen- 
cements, je n'ainniis pas (|ue ta s(jeur la lVé(|uentAt. Klle 
il re(;u une éducation toute difl'érente et vu une société 
tout autre (|ue celle ([ue je voudrais pour Louise. Mais 
elle a un si bon c(tMir. elle ;} montré tant d'amitié à 
nia lille. tant d'éjrards et de com[)laisance pour moi, elle 
il si bien profité des con.seils que je me suis permis de 
lui donu'-^r ; elle se sent si malheureuse de n'avoir 
point de mère, que je me suis habituée, depuis quehiues 
mois seulement (|ue je la connais, à la considérer pres(|ue 
comme une seconde lille, et je me suis dit qu'elle pouvait 
l'être un jour et te rendre heureux. 

— Mais M. Wagnaër, ce vilain homme ? 

— Lui aussi, mon cher, il a bien changé, .le ne ferais 
point serment (ju'il ne se permet pas encore (jnelques 
petits i)rêts usuraires, qu'il ne force pas encore cpielques 
habitants à s'endetter assez pour acquéiir bientôt leurs 
propriétés; mais il s'est montré, me dit-on, bien moins 
avide depuis une couple d'années, on i)arle mieux de lui 
dans la ])aroisse et il a même fait quelques actions 
charitables. Quoique protestant, il voit souvent notre 
curé, il est bon ami avec lui ; il lui a donné de l'argent 
pour ses pauvres, il a offert le pain bénit au nom de 
(^lorinde et il a payé sa dîme cette année. Ça ne me 
surprend pas, d'une manière, car il n'a jamais beaucoup 
tenu à sa religion, et il n'a fait aucune objection à ce que 
Olorinde fut élevée dans la nôtre ; je suis surprise seule- 
ment de le voir si libéral. Le curé parle en bien de lui, 
et m'a dit plusieurs fois que j'avais des préjugés trop forts 
contre cet homme. Enfin, tu as dû voir hier qu'il est 
beaucoup plus aimé des habitants, puisqu'on lui a fait une 



!l 1* 



1 



CHAKLKS (IIM'IKIN 



r:; 



si belle tote, et ((lie tout le monde [laniit content de 
sa i)roniotion un grade de major. ... 

Madame Gnérin t''tait douée ou, mi l'on veut, alîligée 
d'une do ces imaginations ardentes (jui marchent vite et 
bien vite dans le chemin où elles entrent. Dans pni 
d'instants elle eut réhabilité aux yeux de son lils le 
nouveau major dont elle ne lui avait jamais dit de l)i(Mi. 
(Jela fait, elle se mit à dérouler l'avenii- comme elU- 
l'entendait, la pauvre femme, mais non pas absolument tel 
que (Charles le rêvait. 

Son fils, une fois marié, s'étal)lissait auprès d'elle et 
de son beau-père ; il entrei)renait de société avec celui-ci 
les plus beaux travaux, il créait un commerce de bois sur 
la ririère onx hjcreci>inefi, les billots (hnscendaient comme 
d'énormes poissons dans le courant rapide, un moulin 
gigantes(jue sciait le bois au fond de l'anse, des goélettes 
et des navires s'y pressaient en foule, la terre devenait le 
site d'un petit village, d'une petite ville, et Dieu sait (jiioi 
encore ! Les noilvelles juridictions judiciaires dont on 
commeiK^ait k parler déjà étaient établies, l'endroit deve- 
nait de la plus grande importance, on y installait une 
cour de justice, Charles cumulait le commerce et la 
profession et était tout naturellement le procureur île 
la maison dont il faisait partie ; il était de plus l'avocat 
de tout le monde et faisait, somme toute, des aflaires 
d'or. Puis on était si heureux ! Louise aimait tant (Jlo- 
rinde ! Clorinde aimait tant sa mère ! VA Charles donc 1 
Et les petits enfants !. . . 

Une pensée triste se lisait toutefois sur la ligure du 
jeune homme. C'était, sans le savoir, une trahison (pie sa 



mère lui [jroposai 



t. Il se faisait honte à lui-même 



intérieurement d'avoir pu en écouter si long, sans élevi'r 
énergiquement la voix pour plaider la cause de sa liancée 
absente ; mais sa mère parlait avec tant de volubilité. . . 
et il lui en coûtait tant de l'arracher à ses illusit)ns ! 



i ! 



SP 



174 



CHAULES (JUÉRIN 




11 lui viiil à l'esprit do faire une question, au moyen de 
la(juelle il crut rompre le lil de la conservation, afin de la 
reprt îidre ensuite et de dire à ui.idanie Guérin moins 
l)nis(|ueineMt le;' ciu)ses (jui devaient si fortement la 
contrarier. 

— Mais vous ne m'avez toujours pas e\pli((U^î imunjuoi 
vous vouliez me faire émanciper. 

— Ah ! écoute un jieu : cette idée-là n'est pas non i)lus 
t'tranfière à ton mariage, (^uand on veut faire une all'aire 
comme il faut, on doit d'ahord se mettre en position 
(le traiter avantageusement, n'est-ce i)as V Or. pour nous 
autres vieilles gens, (|ui voyons (iuel((uefois dans un 
nijiriage ce (|ue, à ton âge, lorsqu'on a la tête pleine de 
poésie et de roman, l'on se donne bien de garde de voir, 
pour nt)us. c'est aviint tout une all'aire. J'ai calculé dans 
mon l'sprit toutes les chances de celle-ci. Quoitjuo M. 
Wagnai'r .lit dvs intentions bien prononcées sur toi, je 
ne suis pas encore bien ."-ure de mon c«)up. Clorinde 
est bien jolie et bien rii'he. ('ela attire les iimoureux 
de lt»in. quehjuel'ois. Pour m'assui'er du père, j'ai donc 
itiiiiginé de le tenter en commen.,'ant moi-même ou plutôt 
en te faisant entreprendi'e l'i \ploitation de nos pi-o- 
priétés. Pour cela, il faut bien l'émanciper, car il faudr.i 
que tu aiiis.scs toi-même. J'ai une couple »le cents louis, 
l'ruit de nn's économies. Nous emprunterons, car avec 
«•ela tu n'iriiis pas loin. Je le mettrai en rapport avec les 
gens d'alVaires (pie je connais à la ville ; y aller moi- 
même, signer des j)apiers, m'iiupiiéter. me casser la tête, 
tout cela me répugne beaucoup. Tu es toujours destiné à 
avoir U's alVaires de la i'amille eu main un jour ou un 
iiutre. Il vaut miens à présent que plus tard. Cela te 
donnera de la gravité, cela t'empêchera de te lais.ser 
aller aux folies et aux extravagances de la jeunesse. Je 
vais donc, au.ssi promptememt (pie cola te conviendra, te 
faire émanciper, puis je te consentirai une donation en 



CHAHIJvS (JITKHIN 



17.' 



lionne et due forme de mes d»Mix terres ; (!iii' tn sais (Hie 
ton père m'a tout laissé ù moi en /noprc par son testament... 

— Pierre et Loiiise. . . vous n'v pensez point ! 

— Sois tranquille. J'assure à Ijouise dans la donation 
une jolie rente : et pour cr (|ui est de l'ierre, s'il «levait 
jamais revenir, ce (jui me re.-tc à part de mes terres serait 
pour lui. .le me Ile aussi ini |ieu à ta «jénérosit»'. Mais je 
n'ai guère d'esiiéranees pour rc pauvre enfant ; et je 
ne compte plus maintenant (|ue sur toi... N'oyons, tout 
cela te fait froncer les sour<'ils ; tu es mécontent peut- 
être de me voir tant ("ah-uler et mettre tant d'intérêt là 
où tu voudrais un mettre (|ue du sentiment. Mli bien ! 
voilà (|ui \ a te faire à nu'rveille pour le délivicr de mes 
sermons. Vois-tu (|ui vient au détour de la route ".' \'a 
rejoindre ta sœur et son amie.eî pour résumer tout <'e(iue 
j'avais à te ilire, laisse-moi ajouter (leu\ mots : .souviens- 
toi (jue tu es l'isfuilr ifr lu fdinilh' .' 







-jH' 



176 



CIIAKLKS (Jl'f.UIN 




Vil 



[TN BAL CHEZ M. WACNAEH 

l*KINE cUmin in()i.ss\'tiiieiit-ih éc'nii- 
l('s clt'piiis la conversation (jik- 
nous venons de rajjporter. (|nc 
(Jliarles laissait ponr la troi- 
sième l'ois l'étude de son |)a- 
tron et sa petite nnnisardf. 
|[^ ("étuit eiu'ore vers sa paroisse 
^ natale (pTil se dirigeait. 
.^^V" r^'aniour filial n'était cepen- 
,.'>'*!^ dant point le seul niotil" di- 

cette troisième excursion, 
fji's idées de madame (iuérin avaient 
liernu'' chez son lils ot l'ructilié à merveillf. 
MaljiiV tous ses l»eau.\ projets, il n'avait pas 
osé li\rer l'assaut (|ue nous lui avc)ns vu méditi'r a\ec tant 
de conraiie ; puis, petit à petit, il avait si l)ien pai'U'inenti'- 
a\('c sa (conscience, ([u'il avait tirn par remmcer à tontf 
explication. Il n"\ a\ait pas loin de là à l'entière apt»- 
tasie de son premier annmr. 

Helle. enjouée, iniissant à toutes les i^i'uces de l;i 
jeunesse toutes les sédu(!ti<nis de la Ixinn»' companiiie. ti»u> 
les riens charmants t|ui ne s'apprennent (pi'à cette iM-ole 
et (|ui l'ont tant d'impi'ession sur un jeune Iiuinnie. ( '|n- 
rinde acheva de l'aire ouhlier la jeune villam'oise. 

La solitude, la médanccdie. le l'ontraste entre .NLiricliet te 
et tout ce i|ui l'entourait avaient été" pour ln'aiiennp dans 
cette preuiièri' passion. Le réveil de la nature aii\ 
l)reinierH jours du printeuipM, les mille \(ii.\ harmonieuses 
(|ui s'élevaient du tleu\e. des champs vt des hois, les 
souvenirs (pli s'attachaient à tant d'ohiets familiers à son 




»mtmtm 



CHAULES (ilJKUIN 



177 



tMifauce, les proiruMiiidcs (ju'il luisiiit iivee Louise et Clo- 
rimle, la sympathie qui ii issait les tleiix jeunes filU^s 
et tonnait autour d'elles eoniine une sphère d'oiululations 
niagnéti(iues, tout eela amena par décriés de nouveaux 
sentiments (jue notre héros ne put s'empêcher d'avouer. 
La jeune lille, qui recrut cet aveu, s'en enqjara sans trop de 
fa(;ons comme d'une chose à laquelle elle s'attendait 
depuis longtiiinps et (pli lui reviMuiit de plein droit. 

.Mlle Wagnai'r était une de ces natures ardentes cpii ne 
l'ont jamais trop de mystères de leurs sentiments. Autant 
Marichette avait montrt' d'hésitation, de réserve, autant 
Clorinde se montra heureu.se et lièi'c de l'amour qu'elhî 
inspirait. 

Aprè^ quehpics semaines d'un l)onheur (pie des sou- 
venirs importuns ne troublèrent que rartMiient, Charles 
avait dû retourner à la ville poui' e.vécuter les projets de 
sa mère. Tout se passa tel (|ue ma(hnne (Juérin l'avait 
prémédité. L'émancipation fut votée par un»; as.semhlée 
(ie i>iirf'iitn rf iiiiii'< ([ui n'étaient ni l'im ni l'autre, l'actiî 
fut homolojxm' pai' le jui:-e. (pii signa sans lire, et M. 
Dinnont fut nommé, pour la. forme, confeU an niinri(r lUnnn- 
rifir. Les empi'unts nécessaires furent réalisés en peu de 
temps ; ('harles .signa plusieurs (-onti'ats avec des ouvriers 
pour la construction dune édu.se et d'un moulin à scie ; il 
engagea un commis, espèciî de f'nrfi)fiiiii (pii .se mit à la tT'te 
d'une haiule de hûcherons ; eiitiu, eu ti'ès peu de temps, il 
donna à re.\i)loitation de la rlrirrr oiix /'Jri'rris.srn \iniien 
les apparences d'une grande et sérieuse entreprise. 

Cela fit ouvrii' dt? grands yeu.x à M. WagiuK'r. Il ne 
s' (''tait attendu à rien de semidahle. Il se voyait, e(unme 
on d\\, foiifmr riwrhe smin /r pir.d par un jeune homme 
(pi'on lui avait r(q)résenté jus(pie-là comme inca|)alile de 
mettic deux chillres bout à hout. 

^L Wagnai'r en était à une époque de transition hien 
importante. Après avoir anmssé les matériaux de mu 

12 






;>^= 



178 



ciiAHLKs orKinx 



fortune, il en construisîiit l't'dilii'e v\ se préparait à s'y 
caser avantafr(Miseinent. Pour cela, il s'elVori^ait (l'acqui'rir 
la seule cliose (jui lui a\ait nian(|ué jus(iu'al()rs, la considé- 
ration publi(|ue ; il it'laisait de son niitMix sa réputation. 

Avec ce lé<ier inirrédient de plus, sa position ileNciiait 
en ell'et très enviable. Ce n'est pas peu de chose tiue de 
priinei" par sa rii-hesse sur une étendue de vingt à ti'ente 
lieues et de dominer tous les i:entillioinnies el les lioin- 
geois di.sséniiiH''s dans cet espace, il faut (|u'iine tiétrissui'e 
moi'ale .soit bien dé.sespérante. pour qu'un liouinie très 
riche au niilicui île fortunes uénéralenient nn''ditui('s 
ne parvienne pas à la faii'e disparaitn,'. 

Les l)elles cainpajiiies de la (ofr <//' .Sm/. et particii- 
lin'enu'ut les en\ii'tins de la reHidence de M. Waunai-r. 
sont, tous Kis étés, le l'iMidez-vous de U'Oiibreux éniiurés de 
la meilleure .société- de (^néhcc et de Montréal, lîéunis 
aux familles les plus considé'rahlis de ces emlioits. co 
visiteurs citadins fornuMit des cerides. pas aussi brillants 
sans d(»ute (pie la l)rillante cohue ipii s'enfassi' à Sar:»to2a. 
à Ne\v-l!»ri>ihton et aux auti'es niK.r cl huthiin/ ithtn-^ de 
l'Ainériipie. m.iis assuréuHMjt plus iiais ft plu?» a.uién).,c?«. 
Va\ sont des fêtes champêtres, des iiit/m -iiiiim ->. des exein- 
sions «'U chaloupe dans '"s îles du llfU\<'.de longues 
cavalcades d'une paroi^se à l'autre, des piomenadrs d ois 
les bois, tout eela a\t'c le spectacle des plu- bc.oix 
pay.sau^es du noiiNcau momie. 

M. Watiiiacr t out.iif le projet (!«• rass«'ml»ler (diez bii. i"i 
un jour donné, tons ces essaims de v oyaireurs et toute bi 
.société de l'endroit, il voidait jtoser par une fête i«plen- 
dide la base de son existence nouv<dle, maugiirei e| 
substituer une doiuinatii d'un Mitre Lienre au re_Mi< de 
terreur (|u'il avait fait i -r iiis(|ue-là sur ses \(»!sin>. Kii 
d'autres termes, d'usuric et de créancii;r impitoyable, le 
marchand enrichi visait à se Ira ïormer en uraud .M'i- 
gneiir nia,unifii|ue et hoHpitalier. 



ciiAHLKs (iri:i{i\ 



I7!> 



Gnico à (iUL'l(|UL'.s Miiiies »U» luMision.iiiit et aiiN relations 
(i'aftiiiros (|iu» son prru entretenait avec (jnelijiics-iines des 
pins riches familles anirlaises de (.^néltee. Cloi'indi' a\ait 
lait des connaissances dans le hcaii monde. VA\v prit le 
prétexte de rendre à ses aini^'s les ])olitesses iinidle 
en avait reçues, et les invitations du l»al. connue c«da 
(U'vait êtriî. lurent laites en son nom. 

M. ('liarles (iu»''rin et .M. Henri N'oisin furent les pre- 
miers invités parmi les jeunes uens ilc la ville et s'y 
rendir(Mit ensiMid)le. 

Il n'est ])as besoin de diic (\\n> .^l. \Va<i'naër n'épai'Lrna 
l'ien pour cette occasion. (Moriiule et Louise s'étaient 
cliarirées des |)réparatiis. Klles avaient transtorui»' la 
maison et les jardins à \u' pas s'y recounaitre. Elles 
avaient disposé avec ai't dans tous les appartements 
des ;j;nirlaiules de l'euilles d'érahli's entwmélées de lleurs. 
(^n avait abattu plusieurs cloisons, ce t|ui avait l'ait uni' 
.salle de dansé très vaste, tapissée ilun l)out à l'autre 
• le branches de sapins et d'érables. Des ro//r(.//v^///.s. des 
(Irmntitts et d'autrt^s plantes grimpantes étaient arîiste- 
ment niCdées à la \ crdure : leurs llein's blanches, roujit's. 
bleues ou jamu's t'ormaiciit tout autour nue V(''ritable 
charmille. De jii'aiuls \ases d'albâtre contenant (U's 
bonj^ies de diverses couleurs i-i'-pandaient u!ie liunièi-c 
l'antastiipie «!ans bîs vestibules et les boui'.oirs ; tandis 
<pie plusieurs lustres jetaient dans la salle du bal une 
éblouissante clarté, d'antres vasi's pleins de lleurs odori- 
léiantes mariaient leurs suaves senteurs aux exhalaisons 
aroimiti»iues des sapins, et une brise léirùr»'. (pu pénétrait 
|)ar tontes les ouvertures de la maison, agitait douce- 
ment ei lumières et parfums. 

Au fond de la salle de danse, il y avait deux larges 
fenêtres (jui donnaient sur U> jardin. On n"iMia\ait l'ait 
(|u'nne seule porte. IMnsienrs arcs de verdure élc\és 
très près les uns des autres forimdent un chendn couxcrt 



iii- 



i II 




; ) 



III 

m 



IHO 



CHAKLKS (U'EKIN 



on feiiilliigo de la inai.soii an Iiorcoau. On avait rclégné 
<lans cet endroit le hnlVet et les ralVaîclnHseiuents. Des 
statues de plâtre imitant le bronze, éclairaient le jardin 
a.vec des lampes (jn'elles tenaient dans leurs mains on snr 
leurs têtes. Des lampions de diverses coulenrs avaient été 
disposés dans U'« iuhres, les cliarniilles et les arbustes. 

Miiis la plus belle des décorations, c'était la nuit 
sereine mais noire et sans autre lumière (|ue celle des 
myriades d'étoiles (pii scintilliiient là-haut, comme pour 
<jnel(jiu' réjouissance céleste. ITne obscurité mystérieuse 
étendait ses voiles sur toute la campagne et au loin sur le 
fleuve. Il V a une sensation étrange (pie l'on éprouve au 
milieu d'une .seml)labl(^ lete, lorsqu'on songe à l'atmos- 
phère de lumière et de bruit fjui nous environne et 
va mourir jiai' degrés si près de nous dans le silence et 
l'oljscurité de la natui-e. Ou se croit dans un nu)nde à part, 
.sur une oasis de plaisirs, avec des limites et un hori/on 
inconnus. 

La société (ju'avaient réunie les invitations de Clorinde 
î'(>rm;»it un tout pas.sal)lement hétérogène. Il y avait là 
(les demoiselles de la ville en grande tenue de bal. 
tlécolletées autant (jue la mode le permettait, ce qui veut 
^lire beaucoup, et des jeunes personnes de la campagne 
avec des mouchoirs de ga/e sur leurs épaules, (pii les 
«•nlon(;aient autant et plus que ne l'e.xige la j)udeur 
lii plus incivilisée ; des élégants comnu' .Iules de Limille- 
tière, jeunes gens au.x allures hardies et dégagées. 
val."<eur8 intrépides, pleins de grâces et de fatuité, dont la 
toilette était calquée sur la dernièi-e gravure de mode; et 
des échappés «U; collège avec des habits et dos tournures à 
moitié sé(!uliers, au regard indécis, à la démarche timide, 
gauche,«M>nfrainte, malgré la meilleure \(doulé du momie. 
II y avait des daines ù graniles prétentions, à la pose 



au d 



eiiuer 



lejire, ne 



hautaine et prote<'trii'»N rrrluNlifn 

|k»rlant i^u'entre elluH et rendant à peine un dédaigiiea.x 



CHAHLKS (a'HHIN 



ISl 






siiliit à toutes les pursoniH's qui leur «''taieiit nouvelleuient 
])réseiitoes, et de bonnes «grosses luaiMîiiis déploynnt ui> 
sans-gêne un peu vulgaire, un caquet l'ainilier, des toiletten 
^ irannées, chargées de bijoux, de Heurs et de ndmuH, 
el reniar(|ual»les surtout par des coiflures pyramidales eu 
d .'hors de toutes proportions connues. 

C'est le triomphe d'une châtelaine accoujplie de faire 
oublier les éléments disparati'S (jui se ti'*)uvent dans 
un salon, de mêler, de tondre enstMuble les nuances 
«liverses en donnant l'eNemitU! par sa cordialité et soji 
alî'abilité. Iav (/diiif t/e crons n'avait ni raplomb. ni l'au- 
torité liécessaires pour réussir à ce point. 

r^a moitié «le la société n'avait |)as été présentée «pie «léjù 
l'on pouvait voir la partit' la plus jeune et la jdus élégantx^ 
se grouper autour d'elle l't lui tornier une esp«'''ce d«' ctair. 

Au nombre d«'s jeunes gens qui entouraient Clorinde se 
trouvaient «leu.x oHi«'iers de la garnison de (.^uél)e«:. Ils 
étaient en ha'bit bourgeois, «m, comnu' on dit «lans h- jargon 
anglo-l"ran(;ais «le nos salons, en (•irilltii-s-. 

Charles suivit avec une religieuse attt'Ulion hi «'nu\er- 
.sation «le ces hommes «pi'il \ oyait partout si reclnn'chés et 
si admirés. Il ne fut pas n;édioci'enu>ut surpris de leur 
entendre a«li'esser pêh'-mêh' à Louise et à (■loiin«le une 
t'oule de questi«)ns décousues «;t saugrenues. 

— Aimez-vous beaucoup h. valse V — l*a.s.se/-vnus sou\eiit 
l'hiver à Londres '.' — ('onnneut trouvie/-vous l'uniforme 
«lu régiment «pii vient de partir? — Ainu'/.-vous h's bains 
«le njer ? — March«'/-vous .souvent en l'aquettes '.'— Save/.- 
vous patiner V 

Au premier coup d'ari'hel .Iules «h* liamilletière se 
mit «Ml place avec ('lorin«le, L«)uise ave«' un (l«'s militaires 
fit leur vis-ù-vis. ('harles si* tint pr«?s du «puulrille et par 
un «'ifort de hardiesse et d'habileté trouva 1«' m«»yen 
d'engager Mlle Wagnaër p«)ur h; //•o//<»V}///e. EIK' l'était déjà 
pour le seromf iwiic l'autre militaire. 




182 



CHARLES <jri':HIN 



L'iMitiaiii (le ludinisu, la musi»|iio assez Ikhiik'. l'irlat do 
la tT'ti' ne tardèrent pas h aiiiiiuT tons k*s iiivit«'s d'une 
iraietô lirnvante «(ni eira«;a bientôt les distinctions les i)liis 

(îésagiéahles. Ije hal l'nt ra- 
vissant. 

("lorinde. après avoir 
dan.-r avec (Charles, refusa 
tout autre cavalier, sous le 
prétexte que lui ol- 
fiait son rôle de niaî- 
t><;sse «le inais«)n. 
Mlle lit avec Louise 
et sou iVère le 
t«)ur des api)ai- 
tenients et du 
jar«lin pour voir 
si t«»ut était l)ien 
''jn^^l^^L " l'iU passant 
ïl^ '^1^^^^ |»res «les peu- 
pliers du jardin. 
'/^»_ -f^-^^'-. Cliarles aper<;ut 
son ami Voisin 
«pli s'était ad«)ssé 
à un tic c"s arl)res et paraissait «-hercher dans la conteni- 
plati«)n d«> ia voûte éloilée. une coni|)ensation î'i sas(>litu«le 
et \\ son ennui. Il eut pitié «le lui et, l'indiquant à (Ho- 
rind«» qui ne put s'«Mnp«'''cluM' de sourir»-. il |)rit «-ontré «l'idle 
4't alla II' r«;joiudre. 

('oninu' pour renien'ier ,s«>u ami. IL'uri ne tarit i)as en 
élojres sur L«)iiise et sur (Jl«)rin«le. Il le félicita d }iv«>ii' 
dans une «le ces clninmintes pers«)nnes, une sœur chérie, 
et «lans l'autre. . . .I)ient«*>t, pent-jltre. plus qu'une s«eur. 

Il est juste de dire «pi'il y avait encore plus de vérité 
(|ne de tlatterie dans ces paroles. Mlle Wagnaër et Mlle 
(fuérin étaient bien certainement les den.v reines du bal. 




^ 



ciiAin.Ks (iri'iiiiN 



l,s:{ 



(lii(>i(iiio belles ' , emie ù su nianièn». Cloriiido, un \)ou 
brune, avait ur, ae ces teints animés et transparents (|ui 
ont le velouté de la pêche. Pille avait de grands yeux 
noirs tenij)érés dans leur éclat par la niélancolie que ju'o- 
jetaient sur leu. regards les longs cils qui les recou- 
vraient, un iirolil grec assez, correct, des lèvres un peu 
plus épaisses qu'un peintre ne l'aurait désiré, mais pleines 
de iVaîclieur et de volupté dans leurs contours Son expres- 
sion un |)eu sévère devenait gracieuse lorscju'elle causait ; 
elle avait (|uel(|ue chose de compli(|ué <pii mantjuait à la 
hl.Hide t'i naïve (igure de Louise. 

Les charmes de c^ette jeune lille. sou amour (ju'elle ne 
lui dissimulait guères, le.'^ magnilicences de la soirée et. 
pour tout dire, queh[ues verres d'un vin généreux <|ue 
Charles s'était versé au buffet en compagnie de son ami, tout 
cela lui avait monté la tête à un degré diOicile à décrire. 

Il se livrait à une splendide improvisation dans huiuelle 
il constiMiisait des châteaux et organisait des fêtes dignes 
des Ml/le et iiiir nuits, lors(|u'un domesti(|ue vint annoncer 
aux dtiux jeunes gens, cjue M. Wagnaër désirait les entre- 
tenir un nïoment. Ils le suivirent et trouvèrent leur 
hr)te (|ui les attendait dans une petite chambre voisine de 
son mn;/<isin, dans la seule i)artie di; la maison qui ne lut 
pas envahie par la foule des invités. 11 avait avec lui 
(îuillot son (*ommis et un jeune homme inconnu. 

— .le vous dennmde mille pardons, dit-il, de vous avoir 
enlevés î\ vos amusements, surtout pour vous parler 
d'ad'aires. Je vous tiendrai ici h* moins longtemps |)os- 
sible, et ct)mme je n'y vais point par ((uatre chemins, ce 
sera bientôt fait. Monsieur .lean Bernard, que je vous 
pré.sente. est le (ils d'un de mes amis. 11 se pro[)ose de 
fonder un établissement de commerce dans le district de 
Gaspé. Il y a beaucoup à faire dans ces endroits, et je 
crois qu'avec un peu d'encouragement il réussira. .l'aime 
à favoriser les jeunes gens, et surtout les jeunes Canadiens. 



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184 



CHAHLKS (JlTftRIN 



Apn^'H (!ulii, vous me dire/ que c'est bien jii«te, puisque 
j'ai fuit Mui fortune ici.... Il faudrait h. M. Bernard deux 
mille louis pour faire partir ses alVaires. Ilum ! deux 
mille louis, par le tom|)s qui court, M. Hernard, save/-vous 
bien que (;a ne se trouve point dans le pas d'un cheval ! 
Mais, comme je vous le disais, il y a un instant, je crois 
que nous en viendrons à bout. Sept cent cincjuante louis 
que Monsieur a par lui-mr-me, et sei)t cent cinquante louis 
<(U(' je vicMis de lui prêter, cela fait bien (piin/e cents louis. 
Il est vrai ([u'après cela je me trouve épuisé, mais il reste 
mon crédit, (jiii est bon. Dieu merci. Kn partant avec .M. 
HtMiiard demain matin pour C^iébec. je trouverai là des 
amis qui nous endosseront des billi'ts et j'aurai aisément 
quebpies i-ents louis aux ban(iues. [y.i seule objection, 
c'est <|u'un voya^;e à (Québec dans ce moment-ci me con- 
trarierait beaucoup, .h' suis au plus fort de mes alVaires 

l'étais très embarrassé, lors(|ue (Juillot, ((ui a de 

bonnes idées, m'a fait penser à vous, Mes:àeurs \'os noms 
sont assez connus. Placés avec le mien, pour la forme, sur 
U» dos d'un l)illet, ils feraient l'alVaire sans aucune ditli- 
culté. .l'ai pensé ((ue vous aimerie/, à vous joindre ;' une 
bonne action, et à rendre service à un jeune compatriote. 
.T'ai préparé deux l)illets de cent cin(|uaute louis chacun. 
Vous n'avez, ((u'à dire si cela vous convient. Si <;a vous 
gênait le moins du monde, nous n'en serions pas pires amis. 

Après qut'hiues o})servations, Henri Voisin, sans trop 
hésiter, endossa l'un des billets, fait à son ordre par Jean 
Hernard. (Jharles Guériii suivit .son exemj)le et fuit son 
nom sur l'autre billet. 

M. Wajrnaër écrivit le sien au-dessous. 

Et l'on rentra dans la .salle du bal. et le bal dura jus- 
qu'au jour. 



FIN l>K LA SKCo.VliK l'AKTIE. 



cHAKLKs (il Rhin 



TROISIÈMK PARTIE 



18& 



SOUS LKS SAIMNS 




^U hoiit (le lu ti'rre do Jacqtu's 

Lt'brmi.siir la lisière du bois, 

si> trouvait uiu; lonj^uo suit»* 

dt' urosHi's l'oclios, recou- 

vortos. pour la plupart, de 

mousses épaisses et de 

lieluMis. et entre leHtjuelJes 

s'élevaient plusieurs sapins 

à la sombre verdure. Au 

pied des sapins, à travers les 

cailloux, un ruisseau (|ui. 

<'^^ , ,,' dans les jirandes eaux,deve- 

^ ii,^ / I' uait un torrent, précipitait 

■^^^ à'^j%r;^ -^::j^^sJ^y '""^ onde IVaîcbe et écu- 

:— --2_ ^^ — ^ mante. 

"" ("était une des plus cbaudes 

journées de l'été, l'n snleil ardent tlessécbait l'Iierbe des 
prairies, et à travers le feuillai^e épais, dardait (lueUiues-uns 
de .ses rayonsju.squedansla |)rorondeur des bois. FiCs oiseaux 
se taisaient e(»inme accablée par la chaleur ; on n'entendait 
que le chant de la cijrale et le bourdonnement de quehiues 
autres insectes. Il était trois heures de l'après-midi, la 
chaleur était parvenue à son apogée, et l'endroit que nous 
venons d'indiquer offrait un asile qui n'était pas à dédai- 
gner. Une jeune lille assise sur une des plus grosses 
roches, la tête ap[)uyée sur le tronc d'un supin, s'était 
endormie dans cette retraite ; le tapis de mousse (jui recou- 
vrait la ])ierre trempait au bas dans le ruisseau, et les 




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186 



charlp:s ( j 111^:111 i\ 



branches du sapin descendaient jusqu'à terre en «'éloi- 
gnant du tronc. La jeune fille avait de longs cheveux 
châtains qui tombaient en boucles épaisses sur son cou ; 
son teint était animé de vives couleurs, et quoiqu'elle ne 
fut pas bien brune, on voyait (jue sa peau avait été plus 
d'une fois caressée par les rayons du soleil. Sa respira- 
tion haletante révélait un pomraeil agité. Un large 
chapeau de paille et un beau livre relié en maroquin 
rouge, avaient été oubliés sur une des roches voisines. ' 

L'indiscret qui se serait permis de feuilleter le livre, 
aurait trouvé que c'était un AJhum converti en journal 
intime, et si, après cette découverte, il eût poussé l'indéli- 
catesse plus loin, il aurait pu lire ce qui suit. 

28 mars. 

Quel usage puis-je faire de cet Alham, qui me soit plus 
agréable que d'y inscrire jour par jour les ennuis de Yah' 
seiice '^ Quel plaisir nous aurons tous deux à relire ces 
pages!.... 11 n'est parti que d'hier et quel vide!.... 
Quelle longue journée ! Je n'ai pas travaillé : j'ai passé 
comme une folle une grande partie du jour à regarder à 
la fenêtre, dans la direction qu'ils ont prise. . . .comme si 
je pouvais le voir, à présent (^u'il est si loin ! Comme je 
regardais, il est venu s'ab.attre sur le chemin, tout un 
volier de ces petits oiseaux blancs qu'on appelle des 
oiseaux de misère. Je voudrais bien de leur misère et 
être l'un d'eux ! Comme je l'aurais suivi en sautillant 
sur la neige. . . .Où est-il à présent ? Il pense à moi. . . . 
on n'oublie pas si vite ; mais'y pensera-t-il longtemps ?, . . . 
Ah ! oui, ce mot qui m'est échappé comme il partait : Ne 
m'oubliez pas, retentira longtemps dans son cœur. Je ne 
sais pas comment j'ai fait pour oser lui dire cela en pré- 
sence de mon père ! 

Je ne vis que de souvenirs; les plus petite? choses aont 
sans cesse présentes à mon esprit. 



CHARLES (;i:érix 



187 



Jai l'einaniué un demi cercle tracé trèîs fortiiinent sur 
le plancher près d'une fenêtre. Il se mettait là souvent, 
un genou api)uyé sur une chaise qu'il faisait tourner sur 
elle-même. . . .Cette petite trace sur le plancher, ce n'est 
rien sans doute; eh bien ! je suis allée déjà la regarder 
l)lus de dix fois. 

3 avril. 

Je ne serai maintenant pas plus de deux jours sans avoir 
de ses nouvelles. Mon père m'apportera-t-il une lettre de 
lui ? Je ne le pense pas; il n'osera pas la lui confier. 

Cette semaine d'ennui me rappelle celle que j'ai passée, 
il y a quelque temps, lors du premier voyage de mon 
père. Mais c'est effrayant combien je m'ennuie davantage. 
Alors, au moins, je travaillais, je pouvais voir au ménage, 
lire, coudre, broder 



6 avril. 

Mon [)ère et une lettre 1 Comme j'ai repassé souvent 
dans ma tête ces quelques lignes ! Comme j'ai été fière 
de découvrir ce billet que mon père m'a remis sans le 
savoir ! Quelque chose me disait qu'il devait y avoir 
mieux (pie des ognons de tulipes dans ce petit paquet. 

Cela m'a p(jrté bonheur, j"ai été tout autre aujourd'hui 
(jue les jours précédents. J'ai fait plus d'ouvrage que 
dans toute une semaine. 

Mais peut-être ai-je mal fait de lix'e cette lettre ? Com- 
ment ! après l'avoir attendue si impatiemment, j'aurais 
été forcée de la déchirer ou de la jeter au feu ! Le bon 
Dieu exige-t-il tant de perfection de nous autres pauvres 
jeunes filles? 



15 avril. 

Me voici retombée dans mon ennui et le dégoût de tout 
ce qui m'environne. Cette lettre m'avait pourtant con- 
solée, du moins pour quelques jours. 



1,S8 



CHARLKS GUÈRIX 



A présent, j'ai beau la lire et la relire, il me semble 
qu'elle ne me dit plus ce qu'elle me disait. Je suis dans 
un état étrange. Tout est pour moi sujet de crainte ou 
d'espérance. La moindre chose, un mot, un bruit, un 



regard me trouble et m'effraie. 



i 



21 avril. 

J'ai lu des vers qu'il me faut copier ici. Je ne pourrais 

jamais si bien expriiuer ce que je sens. 

■/AHNt:>'«'i':. 

Pendant une lioure an moins je l'avais attoiulii. 

Mécontente, j'avais tâciié île me distraico 

Par nn livre amiusant, un travail a-ssidu ; 

Hélas! je ne pouvais ni lire ni rien faire. 

Assise f^ans penser devant mon secrétaire, 

8an.« se lixer sur rien, mes yeux erraient i)artout. 

Ma plume an lieu d'écrire essuyait la pciU'sière, 

Et puis entro mes doigts la prenant pai' un bout, 

Mollement j'arrachais sa j)arure léfière ; 

Puis ma tête tombait sur mon bras incliné, 

Puis j'efTaçais un mot, puis ma main indolente 

Défaisait sans elfort chaque boucle ilottantc 

Dont mon front le matin se voyait couronné. 

Je soupirais tout bas sans peine bien réelle; 

J'arrangeais le fichu que j'avais détaché, 

Puis je me balançais et, le corps to\it penché. 

Je comptais les pavés de ma chambre nouvelle. 

Qui croirait que ce jeu dissipa mon ennui ? 

Depuis que nuit et jour je ne pense qu'à lui, 

Pour moi tout est présage — et la lune couverte, 

Et les ciseaux oflerts, la rose trop ouverte, 

La marguerite en fleurs que j'efi'euille en passant, 

Le chant du jeune oiseau, sa vue au jour naissant. 

L'araignée au matin qui fait que je tressaille. 

Que j'ai peur jusqu'au soir et qu'alors je me raille 

De ma vaine frayeur qui renaîtra demain. 

J'en reviens au pavé dont le nombre incertain 

Faisait qu'en les comptant mon cœur battait à peine. 

Qu'à force de trembler je ne voyais pas clair. 

Il ne reviendra pas de toute la semaine, 

Me dis-je alors tout haut, si le nombre est impair. 

11 est pair — j'ai compté — Dût ta bouche railleuse 

Sourire un peu de moi, je me sentis joyeuse. 



CHARLES CJUERIN 



189 



Par un second (.alciil je n'osai pas risquer 
TJn bien déjà promis. ..je pouvais le manquer 
Peut-être en me trompant ; du pavé prophétique 

J'ai détourné les yeux '. 

Grand Dieu I je viens d'entendre un air napolitain. 

Un air gai le lundi je jileurerai demain. 

Un enfant a chanté — cida marque la joie — 

Un chien hurle— la peine. — Ainsi toujours en proie 

A la crainte, à l'espoir.— Mais le soleil à lui, 

Dans un nuaiie d'or le voilà qui se noie, 

C'est preuve de bonheur Quelqu'un vient — ah I c'est lui ! 

Elle est bien heureuse, et moi, pauvre Marichette, quiuid 
pourrai-je dire : Ah! c est lui ! 



26 avril. 

.l'ai reçu tiujourd'hui une lettre d'Emilie. Voilà ce que 
j'appelle une bonne amie. Elle est lancée dans le monde 
et elle ne m'oublie point dans mon petit coin. Elle s'in- 
forme de mon Album. J'aurais honte de lui dire l'usage 
que j'en tais. Elle m'avait si bien recommandé, en me 
iaisant ce cadeau, de l'emplir de jolies aquarelles et sur- 
tout d'y peindre les tieurs des bois ([u'elle aimait tant et 
que nous allions cueillir toutes deux, un livre de botanique 
à la main. 



11 mai. 

M'aurait-il oubliée ? Ah ! cette pensée est affreuse, il 
faut la chasser bien vite. 

J'ai surpris mon père aujourd'hui qui me regardait tra- 
vailler ; il s'est éloigné, les yeux pleins de larmes. Aurait- 
il compris? 

20 mai. 

Ah! plaignez le mortel qui, seul en son ennui, 
Va cueillir une tieur et la garde pour lui ! 

Pensée délicate et vraie !. . . . Je suis allée aujourd'hui 
herboriser. J'ai trouvé des fleurs qui sont à peu près les 




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CHAKLKS (irKRIN 



|)reniières ù poindre diiii.s les champs, an boni des ruisseaux 
et sur la lisièi-e des bois. Le priuteui[)s est bien tardif 
cette année. Jjéri/(/i roui uni, jolie Heur jaune (|ui se 
balance avec p:râce sur sa tiue entre deux lonu;ues feuilles 
d'un vert doux à l'œil et tacheté de rouge ; le trilltoit avec 
ses trois feuilles, ses trois sépales et ses trois pétales : 
r<niéi/Kjn.e, aussi gracieuse que son nom ; le siiti(ju'ni(iv'm at- 
iKuletisin^ dont la racine tache comme du sang ; la vioJefte. 
tlenr emblématique dans tous les pays ; la r/ni/fonài virr/l- 
nlrn, dont les ])etites cam[)anules blanches et roses se 
cachent aussi comme les tleurs de la violette; quand je 
les ai eu (Vieillies, je ne savais plus qu'en faire : mon petit 
herbier en contient déjà des spécimci-s sous toutes les 
formes. Quel plaisir j'aurais eu à les lui donner ! 

.J'étais bien contente, cependant, de mon petit butin, 
dont je me proposais de faire hommage à mon père, lors- 
que j'ai rencontré la mère Pa([uet, ({ui venait au-devant 
de moi et ([ui m'a fait le plus vilain plat qu'on puisse 
imaginer. '' Mamz'elle Marichette, m'a-t-elle dit. je ne 
sais pas ce cju'ils ont dans le village, mais ils ne font que 
rire de vous et jaser sur votre compte. Depuis que ce 
beau Mossleii est parti, ils disent que vous êtes folle, que 
vous avez la tête virée, que vous êtes fière, c'est terrible, 
et puis que vous avez bien du chagrin, ce qui est bon pour 
vous ! Ils disent comme cela que vous n'aurez plus jamais 
de ses nouvelles, qu'il vous a amusée, ([u'il se moque de 
vous; et un tas d'autres choses que je voudrais tant seule- 
ment pas vous répéter. Croyez-moi, mam'zelle Mari- 
chette, soyez gaie, avenante, montrez-vous dans le village, 
faites-vous des amis; (;a ne vaut jamais rien pour une 
créature de se mettre dans les langues." 

La vieille est-elle piquée de ce que je ne lui fais point 
de confidences ? Ou bien dit-elle vrai ? Cela ne laisse pas 
que de m' inquiéter. 



BHBHl 



CIIAKLKS (iL'EHlN 



191 



2(i iiiiii. 

Mon père m'a prise dans ses bras, et il m'a demandé ce 
(pie j'avais à être triste. Je lui ai dit que j'étais malade. 
Eftectivement, je n'ai point menti. Seulement, je ne suis 
pas triste parce que je suis 
malade ; mais je suis nni- 
lade parce que je suis 
triste. J'ai eu, cette nuit, 
une fièvre très forte ; si je 
me souviens bien, je me 
suis levée dansnuichambre 
et j'ai récité une grande 
partie de mon rôle d'Atha- 
lie. Il me sendîlait (pie 
Charles était là qui m'écou- 
tait 

Comme mon père 
est bon ! Ce soir, 
en rentrant dans 
ma chambre, j'ai 
trouvé une belle 
pièce de soie ; j'ai 
été voir papa et je 
lui ai dit que (j*a 
me faisait de la peine qu'il fît de la dépense pour moi. . . 
Il me dit que la récolte de l'année dernii re avait été 
excellente, qu'il avait fait le bonnes afï'aires cet hiver ; 
qu'il savait bien ce qu'il faisait. . . . Je vais me faire une 
belle robe. Emilie m'enverra bien un patron. Cet ou- 
vrage me distraira peut-être et me consolera. .. .Quand 
il reviendra, je n'aurai pas honte de me montrer devant 
lui. ... Et puis, ma vieille robe brune du couvent était si 
laide ! 



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192 



CHARLES GUÉRIN 



3 juin. 



Il m'oublie, c'est bien certain !... .Aujourd'hui le 3 de 
juin, je n'ai pas encore de ses nouvelles. .. .et il devait 
être chez sa mère le j)remier de mai. . . .peut-être ra'a-t-il 
écrit et sa lettre est-elle restée en chemin. » .peut-être a-t-il 
de grandes difficultés à vaincre et ne veut-il pas m'écrire 
avant que tout soit arrangé. . .peut-être n'a-t-il pas obtenu 
la permission de mon oncle pour ce second voyage..., 
peut-être est-il malade. . .ou bien quelque accident. . .En 
voilà des i)euf-êtr€ ; et de bien tristes parmi ! 

Hier, j'ai eu la visite de la petite Rose Tremblay ; elle 
est bien nommée Rose : je n'ai jamais vu des joues si 
fraîches et si colorées. Cela m'a fait penser .combien je 
devais être pâle. Je me suis regardée, enpas.sant, dans 
mon miroir : j'ai eu peur de moi. 

Rose se marie : elle est venue m'annoncer cela et faire, 
comme on dit, une visite d'adieu. Elle a premier et der- 
nier ban dimanche. '• Voilà ce que c'est, mamz'elle Mari- 
chette, m'a-t-elle dit en partant, il ne tenait qu'à vous. 
Si vous aviez voulu, ce ne serait pas moi qui me marierais 
mardi ! Fallait être bien difficile pourtant pour ^refuser 
Modeste Richard, un garçon si riche ! Il est vrai que 
vous avez trouvé un beau Monsieur, et que vous serez la 
dame d'un avocat, quelqu'un de ces jours ;, , . .mais ce n'est 
pas une affiiire faite et vous aurez peut-être bien du 
chagrin 

Je lui ai dit qu'elle se trompait, que je ne me marierais 
jamais, que j'avais refusé son fiancé, parce que j'entendais 
bien rester vieille fille, pour avoir soin de mon père et 
raccommoder le vieux linge de la maison. J'ai trouvé le 
moyen de rire en lui disant cela ; mais, comme j'ai pleuré 
quand j'ai pu être seule ! 



t'HAULKS (Jl'KKIN 



193 



S juin. 

.le n";ii ou qu'une pensée toute la nuit et toute la 
journée, une pensée conune celles qu'on doit avoir dans 
1 enter : // eu (('nnv mu- mifre ! 



IB 



■■H I 

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1) juin. 

Comme je me promenais seule dans la campagne, j'ai 
vu venir de loin un convoi funèbre. La mort a ([uehiue 
chose de l»ien plus triste à la campagne : il n'y a pas le bruit, 
l'agitation, les mille contrastes que vous trouvez de suite 
dans les rues d'une ville pour effacer l'impression (|ue 
vous recevez de la vue d'un cercueil. La pauvre femme 
que l'on menait en terre m'était tt)ut à fait inconnue : 
c'est une lille d'une autre paroisse, (|ui était venue ici 
s'engager pour les travaux. Elle est morte en deux ou 
trois jours d'une fièvre ([ui s'est déclarée subitement. 
L'enterrement de cette inconnue m'a causé autant d'émo- 
tion que si c'eût été une parente ou une amie. 11 n'y avait 
(lue les gens de la maison oîi elle servait, trois ou quatre 
voisines et ([uelques enfants qui suivaient le cercueil. 
J'ai augmenté de ma présence ce petit convoi. 

Il faisait le plus beau temps que l'on pût désirer, trop 
beau pour un enterrement ! Le ciel était pur et d'un 
beau bleu pâle, le soleil brillait sans nous incommoder par 
une excessive chaleur, les ])etits oiseaux chantaient en 
sautillant sur les clôtures, et ([uebiuefois dans le chemin, 
sans trop s'alarmer de notre présence. . .ils savaient bien 
qu'une morte et sa suite ne leur feraient point de mal. . . . 
Le foin et les Heurs des champs embaumaient l'air ; on 
aurait dit que la nature entière souriait à la sépulture de 
cette pauvre tille que le ciel a peut-être reçue de préfé- 
rence ù bien des riches et des grands. La cloche de 
l'église, qui s'est mise à sonner quand on nous a vus venir, 
semblait une voix qui l'appelait d'en haut en chantant... 

13 



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CHAKLKS (HKHIN 



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Noms iiiîircliioMs hMitenieut on i-('i)oiulant an cliain'lct 
([uo r('(ut!iit une des vioille.s t'cMiiinus. Cela m'a ra[)|)elé lu 
premier enterrement que j'ai vu.... celui de ma pauvre 
mère. Mais c'était bien diUereut. Il pleuvait beaucoup 
cette journée-là et il y avait une -irande foule de monde 
et un beau clei'ii'é (|ui nnircliait devant. J'étais toutt' 
petite ; mon père me tenait par la main, et je marchais 
sans savoir oîi nous allions. 

Le vicaire et un petit enfant de clni'ur ont récité à voix 
basse les prières pour cette i)auvre lille et lacéréuionic de 
sa sépulture a été bien courte. Quand le cercueil a été 
recouvert de terre, je me suis enfoncée dans le cinietière. 
oh j'ai retrouvé avec peine, parmi les autres inscri))tions, 
celle ([u'on a placée sur la tombe de ma mère. Je n'étais 
pas entrée dans ce lieu depuis bien longtemps. Quand 
ou est heureuse, il en coûte de s'attrister : à pré.sent, 
tout ce qui est triste me plaît. L'épitaphe de nui pauvre 
mère est bien simple ; il n'y a pas môme de date et il n'y 
a pas son âge. '" Ici repose le corps de Marie Dumont. 
épouse de Jacques Lebrun. — Priez pour elle." 

Je n'ai pas prié pour elle, malgré qu'on me le denuindât. 
L'idée ne m'en est pas venue. Je l'ai priée, elle, pour 
moi. J'ai dit : " Ma mère, ne m'oubliez point dans le 
ciel oïl vous êtes. Si je dois cesser d'être vertueuse et 
bonne, demandez au bon Dieu que je vienne bien vite 
vous rejoind- .• ici et là-haut. " 



15 juin. 

Il me semble que je suis résignée à mon malheur. Je 
suis bien persuadée maintenant que c'est fini. J'étais une 
folle de le croire ; il était trop jeune et avait trop peu 
d'expérience du monde. Il ne se croit déjà plus lié par 
ce ([ii'il m'a dit. Il se sera dit à lui-même : autant en 
emporte le veut ! Il a raison et je devrais faire comme 



CHAHI.KS (a'KHIN in:, 

lui. Il me stMiihlc que jo dois avoir asse/, de lurcc |)()iir 
uiihlior 1111 occrvcl»'; de cctto csprct;. .Mrritc-t-il ([u'on su 
mule iiialljoiir(Mis(^ i^t (|u'()ii se tasse iiioiirii' pour lui ? 
Après tout, il ne manque |»as de jouiies filles à (pii la 
mr-me chose est an'ivée, et ((ui sont eii('or<' vivantes et 
bien portantes. Les ehaiiiins (ranu)ur [tassent comme 
tout le reste. .l'en aurai pour quel(|ues jours encore! à 
etro triste; mais avec du courage et de la philosophie, je 
redeviendrai calme et heureu.se comme avant. 



20 juin. 

Il est bien facile d'être pliilosoplie sur le pa])ier 

mais je l'aime jjIus (jue jamais, et je sens que je l'aimerai 
toujours. J'ai eu, hier, des moments sombres, des moments 
de désespoir terribles. Il faut pourtant ((ue je prenne une 
résolution. Si je lui écrivais? Oui, il faut que je lui 
écrive ! 



21 juin. 

J'ai griftbnné bien du papier aujourd'iiui. J'ai écrit 
cinq ou six lettres pour Charles. .. .les unes étaient 
tendres et touchantes, d'autres froides et polies, d'une 
politesse ironique ; d'autres étaient chargées de reproches 
et d'injures et écrasantes de mépris. Elles se valent 
toutes à présent. . .car je lésai toutes déchirées et brûlées. 
Ça n'a pas le sens commun de vouloir lui écrire. Est-ce 
qu'il me répondrait ? Est-ce qu'il lirait ma lettre ? Est-ce 
qu'il la décachetterait seulement ? Est-ce qu'il s'occupe 
de moi ? Est-ce qu'il a un cceur et une âme comme les 
autres hommes ? Il m'est venu à l'idée de me confier à 
Emilie, à qui je dois une lettre. . . .Il faut nécessairement 
s'épancher dans le sein d'une amie, — autrement le chagrin 
vous tuerait. J'ai donc écrit à Emilie ; mais en reli- 



?3 



IMl) 



CIIAHLKS (JIJKKIN 



saut niii lettre, lu colère in'ii pris do noiiveiui, je me 
• suis sentie liimiiliée 
lettre il eu le sort de toutes les iiutre.s 



de cette eonlldeuce, et cette 



27 



lUll). 






.le ilevriiis mourir de honte. Mon père ii pris une en- 
uriigée de i)1uh pour le service de la nidison. Moi qui uutre- 
Éois taisais tout l'ouvrage ! 

Mon petit écureuil est mort ce matin dans sa cage. 
J'avais oublié depuis plusieurs jours de lui donner à 
manger. La nuM'e l'a(juet m'a dit que si ce n'était que 
«Telle, il en serait de même de mes poulets et de toute la 
Ijasse-conr. 

A quoi suis-je bonne maintenant V .le ne travaille pas 
de la journée et je ne dors pas de la nuit. 

.r'ai des idées épouvantables dont je ne puis me défaire 
. . . .Que vais-je devenir ?. . . Mon Dieu ! Mon Dieu ! ayez 
pitié de moi ! 

Oli 1 nu)i jo vtuix mourir, 
C'e.-t assez i)arcourir 
F.e inonde, vaste plaine 
Uù (Toic [mi'tout la peine. 



Oli ! moi jo veux mourir, 
.Fe ne veux |ilu!s nourrir 
Dans mon cu'ur l'espérance, 
Cotte longue démence. 

Oh! moi jo veux mourir. 
Mon cor]).- ira])iiurrir 
Sou.s quehiue blanclie pierre, 
Implorant la j)rit're. 

Oli ! moi jo veux mourir, 
D'ici je veux partir, 
Et laisser en arrière 
Toute vile barrière. 



CFIAIJLKS (IIKIUN 



lit: 



< ili I moi jo vtitix niinirir; 
iini pourrait rotonir 
li't'ssoriln lii cnldinlx' '.' 
l^tii |K(iit l'iMiiK^r .'il luiiibo? 

Oli I iiioi jf veux iiiciiirir, 
ilo Hiuirai liion ouvrir 
I)('H iii<irt-i hi noirci porte, 
l'oiir ipic iiioii ;'iiii(( ^-orto. 

( >li ! moi Jti veux mourir ; 
Mil uir voyiiiil périr, 
<^ii'iinpoitt'i <pi'ou NV'cri»' : 
.Si jeune et plun de vie ! 

l^ue me fiMonl m moi 
Les cliiuieur.s et l'edroi 
(^u'uiif jeune viciinie 
l'ait toujours, eu touibaiit 
Diin^ i'éterml alpjme 
I >u trépas ili'vorant '.' 



Que me feront A moi '.'. 



3 juillet. 

Qui a triit les ver.s (ju'il y a .sur la i)a,i^e précédente " 
Quelque folle san.sdoute ! Ilélas ! cette folle, c'e.st moi ; et jo 
vois bien, à l'air (jue tout le monde prend tivec moi. ipron 
me considère telle. .()ue la volonté de Dieu ,soit faite ! 

— Non, i)iiuvre Maricliette. non. vous n'êtes pas folle ; 
vous iiimie/, vous êtes isolée et niiilheureuse. et vous 
voulez persister dans votre isolement et votre malheur en 
ne vous confiant à jjersonne. N'oiis ave/ biissé les occupa- 
tions grossières, les durs tra\'au\ que vous tiviez su vous 
rendre doux et ainuibles, et nous avez défait en ((uel([ues 
semaines l'ouvrage de deux iinnée.s. \'ous vous êtes phicée 
vous-même en dehors de tout ce (|ui vous enttjure. et vous 
ne savez plus où vous êtes. Quels songes vous tourmen- 
tent dans cet asile où vous vous êtes réfugiée ccnitre Iti 
chaleur du jour et l'ennui de toutes choses ? Votre som- 
meil est agité, votre poitrine oppressée; et de vos lèvres 
brûlantes s'échappent des .sons confus et inarticulés. 



i 



■•il ! 



ssEsiaaaHBHHHi 






#1 



198 



CHAULES (;rr;iux 



Elle rêvait, la pauvre jeune fille, ([u'elle était près d'un 
|)ré('ipice et que Charles, comme cela lui était déjà arrivé, 
était là pour la sauver. Mais il lui seiublait que Charles 
hésitait. Tout à coup il paraissait de l'autre côté une 
autre jeune (ille lieaucouj) plus belle, (jui implorait du 
secours d'inie voix lamentable. Alors Charles s'éloignait 
et faisait un long détour pour sauver l'auti'e jeune (ille. 
Pondant ce temps, elle glissait. . .glissait et elle allait 
tomber. . .lorsqu'elle l'ut éveillée [)ar une voix qui ne lui 
était ))as inconnue. 

— Maniz'elie Marichette. v'ià-t-il longtemps que j'essaie 
à vous réveiller 1 C'est i(ue j'avons de bonnes nouvelles 
à vous apprendre. J'savais ben ((ue j'vous trouv'rais sous 
les sapins. <""est toujours iciteque vous v'nez quand vous 
parte/, sans rien dire, avec votre beau livre rouge qu'est 
tout doré. Dame aussi, j'sommes venue ici tout ilreffr. 
C'est qu'j'en ai des nouvelles et des fameuses ! (^uoi ! une 
lettre (jne j'pense ben qu'est de ce }[o.s.^ien. . .que c'est du 
papier [)lus doux «|ue de la soie, que c'est tout parfumé !. . . 
et un beau p'tit cachet ous' qu'il y a des oiseaux dessus. 
Mais M)yons. j'ai beau fouiller partout sur moé, je ne la 
trouve plus. Grosj^e Ijctc (juej'suis. va ! je l'avons laissée 
à la maison. 

— 11 n'v a [)as de t'aute. /" mère, seulement je vais 
avdir de la [)eine à m'y rendre. ([Uoi(|ue je ne devrais pas 
en pai'ler, îsi ce ([ue vous dites est vrai. Je suis bien fati- 
guée, je faisais un bien mauvais rêve quand vous êtes 
venue : je révais que je glissais dans un [)récipice. . . . 

— Dame ! vous n'étiez pas sur des roses non plus ; vous 
étiez couchée ben mal à votre aise sur c'te grosse roche ; 
(^•a fait rêver, t;a ; et [)is vous avez la lièvre, d'ir vos joues 
sont rouges . ./icflcemeuf (1) j'cré ben qu'vous auriez glissé 
dans l'russeau, si j'n'étais pas v'nue. 

Marichette prit avec la vieille le chemin de la maison, 

;1) l'oiir etrei'tiveiuent. 



Il > 



CHAKLKS (il'KKIX 



!!)!» 



MIS 



\ii) 



lun , 



oïl elle t'iit de retour en très peu de temps, non [)as cepen- 
dant sans avoir été ('()ntrainte. malgré sa bonne volonté, 
de s'arrêter de temps à autre sur une r/ôfim- ou sur une 
roche pour se reposer. 

En voyant la lettre, elle dit ii'istenient : ce n'est pas de 
lui : mais je suis toujours contente, c'est de cette bonne 
Emilie. 

Quand elle en eut terminé la lecture, elle devint paie, 
de rouge qu'elle était : "■ Mère Paijuet, dit-elle, vous allez 
me taire ((uelque Ijonne tisane bien chaude. Je vais me 
mettre au lit; car je suis malade, bien n)alade." 

En effet, elle frissonnait de tout son coi'ps, et ses dents 
s'entrechoquaient convulsivement dans sa bouche. 

Voici la lettre d'iùnilie : 

•• Ma chère amie, 

'• Tu n'as point répondu à ma dernière lettre, ce qui 
m'incpuète un peu. Héponds à celle-ci, ou je me fâcherai 
tout de bon contre toi. J'espère au moins que tu n'es 
point malade, et (ju'il ne t'est rien arrixé de mal. 

'• L'été est triste à (^hiébec comme toujours. Tout le 
monde est à la campagne. Nous avons fait comme tout le 
monde, nous sonunes descendus toute la famille à R. . . . . . 

jolie paroisse de la côte du Sud. 

•" Il faut dire aussi que nous étions in\ités, et pour un 
bal encore ! C'est inviter son monde de loin, n'est-ce pas? 

•' Te souviens-tu de Clorinde Wagnaër, cette grande 
lille un })eu brune qui est sortie du couvent quelques 
semaines seulement après que tu y es entrée ? C'était 
elle qui donnait ce bal. Elle est lille unique; sa mère 
est morte depuis longtemps, son père lui laisse faire tout 
ce qu'elle veut : il est très riche et il est fou de sa fille. 

'• C'était un bien beau bal, je t'assure ; ma mère dit 
qu'elle n'a janniis rien vu de pareil. Il y avait beaucoup 
de monde et rien n'avait été épargné. 



' 1 



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il 




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200 



CHARLES GUÉRIN 



" Je crois que j'ai fait une conquête à ce bal. M. Jules 
de Lamilletiôre a été rempli d'attentions pour moi. (J'est 
le fils aîné du seigneur de l'endroit, ni plus, ni nu>ins. 
S'il se déclare, je te tiendrai au courant de mes amours. 

" Clorinde est beaucoup plus avancée que moi. E]le a 
pour cavaJier le pluscbarmant gar(;on qu'on puisse trouver. 
Il est très instruit, rempli de tiilents et d'activité, et il 
aura une bonne petite t'oi tune. 11 se nomme M. Charles 
Guérin. Ils s'aiment tous deux à la folie. Cloriiide est 
une bien charmante lille. Elle a embelli depuis qu'elle a 
quitté le couvent, et elle tient plus([u'elle ne promettait. 

"• Cela me fait penser que tu ne me parles de rien de 
semblable dans tes lettres. Est-ce (jue personne ne te 
fait la cour ? Les jeunes gens de ta paroisse et ceux qui 
passent par là n'ont donc pas de goût ? Je suis persuadée 
qu'il se passe (pielque chose que tu ne me communiques 
pas; et c'est peut-être [)our cela que tu m'écris si peu sou- 
vent. Ce n'est pas bien, mademoiselle, je n'ai rien de 
caché pour vous, et il faut absolument ([ue vous me fassie/, 
votre confidente. 

" J'attendrai avec impatience ta prochaine lettre; je 
suis certaine d'apprendre (jueique chose de luuiveau. 

'' En attendant, je t'embrasse de tout mon cœur. 

" Ton amie sincère, 

" Émimk." 













CHARLES (iUERIN 201 



II 




UNE SIMPLE FORMALITE 

UZANNE, vous venir ici ; vous tout 
(le suite balayer le ])lace ; après, 
vous mettre des verres sur le table 
et apporter des carafes. . . Mon 
Dieu, que c'est tannant d'être tou- 
jours obligée de parler anglais ! 
La personne <[ui. en s'expritnant 
ainsi, crovait de ))onne toi avoir 
fait une grande consommation de 
l'idiome anglo-saxon, était une 
femme courte, grosse et réjouie, 
épouse d'un brave aubergiste du 
faubourg Saint-Jean. 11 se faisait dans la j)etite auberge de 
grands préi>aratifs, qui ne donnaient guère de repos à la 
pauvre Irlandaise, uni([ue servante de l'établissement, à 
l'adresse de laquelle les injonctions et les prescriptions sem- 
blables à celles que nous venons de ra[)porter textuelle- 
ment, se multipliiiient sans relâche. La pauvre tille allait 
et venait et sa maîtresse aussi, et il semblait (jue rien 
n'avançait, (^uant à l'Iiote, il était tranquillement installé 
dans .son cabai-et, fumant et causant avec trois ou quatre 
habitués, et buvant deux verres chaque fois que ceux-ci 
en buvaient un. 

A force d'activité, cei)endant, les deux femmes parvinrent 
à mettre une i)etite chambre dans la mansarde en état de 
recevoir les hôtes que l'on attendait. Une longue table 
avait été dressée, une nappe très propre la recouvrait et 
deux rangées d'assiettes et de verres en face l'une de 
l'antre semblaient se «lélier à un combat bachiciue ;\ ou- 
trance. Les chaises étaient à leur poste, de grandes ter- 
rines étaient pincées au pied de chaque chaise, de petits 



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202 



CHARLKS (iUERIX 



couteaux larges, })ointus et à garde, étaient disposés auprès 
de chaque couvert, et d'énormes piles de serviettes s'éle- 
vaieut de distance en distance tout autoui- de la table. 
Ceux de nos lecteurs ((ui savent ce que c'est qu'une line 
piirfie <rhiûtres à (^)uébec, dans rautonnie, doivent se 
t4'ouver en pays de connaissance. 

Les convives arrivèrent tous à la fois. Les cloisons et 
les vitres de la petite auberge furent ébranlées, conune 
par un tremblement de terre, au tapage qu'ls firent en 
entrant. C'était une avalanche de jeunes avocats, de 
jeunes médecins et d'étudiants capables de bouleverser 
tout ini quartier. MCdés à ce tourbillon, se trouvèrent 
nos iimis les trois hommes d'Etat que nous avons vus, une 
première fois, dans une autre mansarde, occupés à régler 
le sort de l'univers. 

— C'est justement ce qu'il iu)us faut. Voisin, tu as choisi 
on ne peut mieux ; nous pouvons faire le diable ici et que 
toute la ville en iunore. 

— Tiens, cette idée ; j'entends bien, quand je me grise, 
que l'univers le sache. 

— Toujours cagot, maître Voisin. Il veut être gris in- 
térieurement et sobre extérieurement. 

— C'est un sépulcre blanchi. . . comme dit l' Apocalypse. 

— Bon là! l'Apocalypse n'en dit pas un mot. 

— Allons, messieurs, pas tant de théologie ! 

— Du flic -Ml lo;/l.s ! Mais vous voyez bien qu'il n'y a 
ici que du madère, du genièvre, du cognac, et d'autres 
petites liqueurs douces. 

— Fameux 1 

— p]xcellent ! 

— Bravo. . . , bravissimo ! Albert est l'homme poui- les 
calembours. 

— Ma modestie, messieurs, me force ù vous dire que 
celui-là n'est pas neuf. 

— Mais que fait donc l'hôtesse ? Allons, madame 



CHARLKS (iri';UL\ 



•nr.i 



comment s'appoUe-t-elle ? Madiime Robert ! llolj'i ! lié ! 
Nos huîtres, s'il vous plaît ? 

— Ah! les voilà... quelle montagne ! 

— Mais ne traite/, donc pas cette dame de montagne, ce 
n'est qu'une colline tout au plus. 

— Montes, ex-snlfastis siait arietes, ot, col/es, nlcnf CKpii ovinm ! 

— Chut, butor! Je parlais des deux plats d'huîtres. 

— A nous, les amis! 

— Chacun à son [)oste....le coup d'ai)[)étit le verre 

en main, .charge/ ! Feu ! 

— A l'aruie blanche maintenant. 

— Gauche que je suis ! 

— Tiens, ce pauvre Guérin, [)()ur son coup d'essai, s'est 
écorché le pouce ! 

— Ce n'est rien... si le sang coule trop, je ferai comme 
Ilan d'Islande. . . je boirai le sang des hommes et l'eau de 
la mer dans une coqiiille. 

— Admirable ! Les rêveurs Comme Guérin n'en font 
jamais d'autres. 

— 11 pensait à mademoiselle. . . je sais bien ((ui ; mais on 
ne nomme pas les dames dans cette maison. 

— Dis donc, ((ui est-ce ([ui a écrit ce Ilan d'Islande ? 

— Un fou qui s'appelle Vi(!tor Hugo. 

— (^)uel nom, et ([uelles idées ! 

— Ne badinez [)as, nous ne souimes (pfen 18-'>1. Dans 
dix ans on n'écrira plus que de cette manière. 

— Allons, Jean lîlond, tu les ouvres plus vite ([ue tu 
ne les manges ! 

— C'est beaucoup dire. 

— Ce qui me réjouit, c'est de voir qu'on ne les a [)as 
lavées. 

— (.)n a l)ien fait; c'est une pro])reté nuil entendue. Il 
vaut mieu.x nnmger un peu de terre et ne rien perdre de 
leur saveur. 

— Sans compter que c'est très dangereux de les laver. 






4' 



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204 



CHARLKS UUERIN 



L'huître s'ouvre. . .son fiiue s'échappe, et on court le ris- 
que de manger une huître morte. 

— Les huîtres ont une âme ? 

— Pourquoi pas ? Les conseillers législatifs prétendent 
bien en avoir chacun une ! 

— Save/i-vous qu'on parle d'abolir le Conseil ? 

— Oui, la Minerve et le Vindif-afor ont de fameux arti- 
cles là-dessus (1). 

— C'est une nuisance, tout le monde en convient. 

— C'est cela; à bas le Conseil ! 

— Je ne veux pas qu'on abolisse le vénérable corp^ • if 
propose qu'on ronrre. . . . 

— A bas le hureitHcnife ! 

— Point d'aristocrate ici ! 

— Laissez-moi (inir; je propose qu'on l'ouvre. . .en détail ■ 
comme nos huîtres. 

— A la bonne heure ! 

— Pour voir ce qu'il y a dans un conseiller ? 

— Savez-vous que nous mangeons assez souvent ces 
pauvres betes en vie ? 

— Quoi ! les conseillers ? 

— Non, les huîtres. 

— Comment sais-tu cela, toi, docteur Sangrado : est-ce 
que tu leur tâtes le pouls ? 

— C'est parce qu'il ne les traite pas. je su])poso. ({u'elles 
sont présumées vivre. 

— Sérieusement, l'autre jour, comme je connneiu/ais à 
en ouvrir une sans l'aide d'un couteau, elle s'est refermée 
vivement et m'a pincé le doigt. 

— Eh ! bien, cela prouve qu'elle était morte. 

— Faut-il déraisonner un peu ! 

— Tais-toi donc, tu sais hi médecine, niiiis tu ne sais 
pas la loi. . .,1e mort .sdi-sit le rif. 

— Halte-là, messieurs ; vous me faites penser à une 



(1) Voir lii note C à la fin du voluin»». 



CHARLES (JrKKlN 



•205 



triste alViiire ([ui me tombe sur les bras. .. . Savez-vous 
bien «lue je pourniis être iui premier jour siiisi. .. .mais 
non pas par un mort, comme l'entend la (Jouhime ; car 
alors c'est qu'on hérite : et à cela je ne saurais avoir 
(l'objection. 

— Oîi diantre est-il allé pécher des créanciers? 

— Couunent, Voisin, un Arabe, un juif comme toi, tu fais 
des dettes ! 

— Et tu te laisses poursuivre, condamner, saisir et 
vendre ; nniis c'est charmant ! 

— Les \)hifi /as7itonah/('.s de Québec ne font pas mieux. 

— Voyez-vous, il se civilise. 

— Il se perfectionne. 

— Il se fait gentilhomme. 

— Ma foi, il .se lance dans le monde. 

— V(Mis me faites trop d'honneur ; ce n'est pas pour 
mon plaisir, et c'est bien la plus étrange histoire qu'on 
[)uisse imaginer. 

— (Jonte-nous cela. 

— F'igurez-vous que mon ami Guérin et moi. nous avons 
endossé des billets à M. Wagnaër, pour un jeune nigaud qu'il 
protégeait. Nous sommes les victimes de notre patriotisme. 

— Pour (ruérin, passe ; mais toi, Henri, victime de ton 
patriotisuie, c'est ti'op fort. 

— Ecoutez un peu. Il s'agissait, nous disait M. Wagnaër, 
d'établir un jeune compatriote, de former une maison de 
commerce canadienne; il faisait lui-même de grands sacri- 
fices, et il ne nous demandait que de lui prêter nos noms. Son 
protégé devait faire merveille, et voici ce qu'il a fait : des 
dettes partout, de très mauvaises affaires, et au bout de 
trois mois, il est incapable de payer ses billets. J'ai reçu 
avant-hier une lettre de mon confrère M. X. . . ., avocat de 
la banque de Québec, qui m'engage poliment à lui payer le 
montant du billet que j'ai endossé, avec les frais de protêt, 
etc. Il me laisse l'alternative de lui donner une confession 



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2()(i 



CHAHLKS (JrKHIN 



dejiij/enienf, qu'il aeceptora avec reconnaissance pour s'évi- 
ter la désagréable nécessité, etc. Nous sommes si aimables 
entre nous! Nous nousexécutons récipro(iuement a\ectant 
d'égards! 

— C'est comme nous autres médecins; nous expédions 
nos confrères pour l'éternité ijniJifi, et avec une foule de 
procédés charnnints. 

— Mais (pioi ! tu prends ton aff'aire au sérieux? 

— Tu t'imagines qu'un homme C(jmme M. Wagnaër va 
vous laisser dans l'embarras? 

— C'est qu'il paraît très gcné lui-même. 

— Ce ne peut être que momentané. 

— Enfin, il ne voudra pas faire i)erdre cet argent à son 
gendre futur. })uisqu'il faut tout dire. 

— Ni à Tami de son gendre. 

—En effet, vois donc Guérin ; (;a n'a pas l'air à le tour- 
menter beaucoup. 

— Bah ! c'est une vraie misère, et si mon ami \'oisin 
veut m'écouter, nous allons noyer ses inquiétudes dans 
une rasade. Mon beau-père (comme vous voulez bien le 
dire) ne fera pas banqueroute pour si peu de chose. 

— Voilà (jui est parler comme un homme. 

— Prends modèle là-dessus, mon })auvre Voisin, et n'aie 
pas peur de ton ombre. 

— C'est cela ; faites comme moi. Je suis plus jeune 
que vous, et ma position ne m'alarme guère. 

— Une belle et un billet ! Quel est le jeune homme 
qui n'a pas l'un ou l'autre ? 

— (iuand il n'a pas l'un et l'autre. 

— Nous pouvons tous en dire autant, 

— Allons ! à nos créanciers et à nos belles ! 

— A nos amours et à nos dettes ! 

— A nos billets promissoires et à nos billets doux! 

— Rasade, mille tonnerres, rasade ! 

— Et surtout, que Voisin vide son verre en conscience. 

— Oui, qu'il boive le calice jusqu'à la lie. 



CHARLES (II:I':HIN 



•207 



— A noH bellos. tout [xmr elles ! V nos créiiiieiers »;e 

qui restera ! 

On pense bien que ce foast, bu avec enthousiasme et 
avec fracas, ne fut pas le dernier. Des rires bruyants, des 
chants étourdissants et cacaphoniques, le bruit des carafes, 
des assiettes, des verres et des huîtres, qui dansaient une 
véritable ronde sur la table, tinrent éveillé une partie 
du voisinage, et firent croire à quelques bonnes vieilles 
que le sabbat se tenait cette nuit-là dans leur quartier. 

Charles n'était pas fait à de pareilles scènes ; aussi 
son imagination et ses nerfs en furent-ils fortement 
ébranlés. 

De retour au logis qu'il regagna iHflficilement par une 
grosse pluie d'automne mêlée de neige, il ne put fermer 
les yeux que tard dans la matinée. A peine dormait-il 
depuis quelques instants d'un sommeil agité, lorsqu'il fut 
éveillé par son «mi Voisin, qui se tenait droit et pâle 
comme un fantôme au chevet de son lit. 

— Voyons, cher ami, vous dormez bien tard pour un 
homme qui n'a pas rencontré ses billets. 

— Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il ? 

— Moi qui suis plus nuitineux (jue vous, je viens déjà 
de voir l'avocat de la banque de Québec, et. . . . 

— Que me chantez-vous là ? Encore cette histoire ? 
Vous êtes bien ridicule avec votre panique. 

— Pas du tout. J'aime à voir le danger en face. . .et 
une fois que j'ai tout vu, je m'exécute de bonne grâce. . . . 
quand je ne puis faire autrement. 

— Oui, comme feu M. La Palisse. 

— Enfin, pour moi, c'est fini. 

— Comment, fini ? 

— J'ai donné une confession de jugement. 

— Vous avez bien fiiit ; ça vous sauvera des frais. 

— M. X. . .qui n'a pas l'honneur de vous connaître, m'a 
prié de vous demander si vous vouliez en faire autant. 






208 



CHARLKS (JUKRIN 



' 



11' ■■ 



— Sans doute. DiteH-Iiii que j'irni lu voir dcMniiin ou 
aiii'ès-deiiiaiii. 

— Il m'a rcMiÙM luio contessioii do jii,ueiiieiit toute dressée, 
par laijuelle vous reconnaisse/ eu inêuie temps avoir re(;u 
copie du tcfit et de la (h'icUiratian. 

— A la bonne heure. Donne/, je vais signer. Trouvez 
seulement dans mon pu[)itre une plume et de l'encre. , .. 
Bien. . . .voilà une affaire faite. 

— Qui n'est pas bien profitable. 

— Hall ! ce n'est (pi' une simple formalité. 

— Vous crove/ ? 

— Mais pour qui prene/-vous M. Wagnaër ? 

— M. X. .. .voudrait aussi avoir la signature de M. 
Dumont, le conseil qu'ils vous ont donné. Il m'a prié de 
passer chez lui. Il dit que ça sera plus régulier. 

— Tiens, c'est vrai, je ne suis majeur qu'à moitié. At- 
tende/ un peu, je vais vous donner une note pour M. Du- 
mont. .. .Bien ... .je lui explique cela en deux mots, je 
lui dis que c'est une pure formalité. A présent, partez et 
laissez-moi dormir ! 



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CHAHLKS CUJÉUIN 209 



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l»AS DE TKMi'S A PF.KDIIK 

OTKK vie, ii dit l'indare, est le sonffe 
(F inic oinhi'e. On pense ainsi au dé- 
clin de sa carrière ; mais dans la jeu- 
nesse, lorsque tout lui sourit, lorsque 
tout brille autoui' d'elle du plus vif 
éclat, lors(iue le inonde lui api)araît 
comme un trésor inépuisable de vo- 
hn)tés et d'enchantements, lorsque 
les passions tumultueuses et folles 
l'entraînent comme par la main, 
Comhre a le tort de se croire quelcjne chose et elle prend son 
rêve au sévieux. 

Une nouvelle existence s'ouvrait pour Charles. Il 
n'était déjà ))lns l'étudiant ignoré, cultivant pieusement 
dans son coeur, après l'amour de Dieu, celui de sa mère, et 
de sa s(»nir et de son frère absent ; c'était au contraire 
l'homme du monde dans toute sa gloire, se livrant au tour- 
l)illon des plaisirs, ne croyant à rien de sérieux et no 
doutant d'aucune chose frivole. 

Clorinde passait l'hiver à (^ujbecchez une de ses amies. 
Charles la, voyait souvent, et c'était à elle et à son 
entourage qu'il devait la transformation de ses goûts et 
de ses habitudes. Les salons où il fut introduit lui 
[)arurent éblouissants, comparés à ceux où son ami Voisin 
l'avait conduit l'hiver précédent. (Je dernier fut mis à 
même de faire la comparaison, car Charles ù son tour 
devint son cicerotie ,• h la suite du brillant cavalier on 
remarquait toujours son gauche et disgracieux ami, ce que 
Clorinde iippelait nue onihre an tableau. 

Cet hiver de 1831 à 1832 fut à Québec un des plus gais 

14 




%ii 




lit 



•210 CMAKI.KS Cl'KinN 

et {IcH inioux ft^tos. Le terrible llc'im tiui liisiijifait iilois 
rEun)[)e jetait bien cuiiiiiu^ iiii pressentiment de su xcniu* ; 
mais eelii même servait à augmenter la soil" des plaisirs. 
On s'étourdissait à, l'envi sur un avenii' .jui' l'on ne con- 
naissait pas encore dans toute sa hideuse réalitt'-. .le ne 
sais ([ui, d'ailleurs, avait inventé une théoi-ie du clioléia ;i 
l'usage des salons, la j)lus rassurante du monde. Il ne 
devait y avoir absolument (jue les gens pauvres, mal- 
jiropres, intempérants, vicieux, la canaille enlin, ([ui 
scraii'ut empoi'tés par l'épidémie, fje choléra ii'osumif 
certainement point s'attaquer aux gens roininc 1/ /aitf. 

Ce n'étaient donccfue bals, festins, piiiue-nicjueset amuse- 
ments de tout genre. IJelle, enjouée, riche et considérée. 
Mlle Wagnai'r, avec quehiues-unes de ses amies, était. 
[)our bien dire, à la tête de tous ces divertissements. Elle 
organisait tout, faisait et iléfaisait les projets tlii jour pour 
le lendemain et, à .son lever, au milieu d'une demi-iloii- 
/aine d'étourdis, rendait des oracles infaillibles. 

On connaît l'espèce de liberté laissée en (Janada. c<jmme 
l)artouten Améri(iue, aux jeunes lilles cpii. en France, sont 
si scru|)uleusement surveillées par leurs parents. (Québec 
surtout, comme ville de garnison, jouit sous ce rapport 
d'une l'cnoinmée peu enviable (pie lui ont value les .shelclu'f 
et les iKd'ftifloiis de quelques olliciers anglais, beaux 
esprits et grands mangeurs de cœurs. 

La coterie oii trônait Cloriude était célèbre par l'éclat 
des JiirtdfioiiN (jue l'on s'y permettait, et Charles, bien 



que entraîné lui-mtMne 



ans 



le toi 



urhillon, ne voyait pas 



sans q.ielque inquiétude cette existence folle et bruyante. 
Sans trop de sévérité, elle lui semblait devoir rendre im- 
possibles chez, une jeune personne ces sentiments profonds 
et délicats qui ne ressemblent pas plus aux vagues fantai- 
sies de la coquetterie, (jue la tlamme bleuâtre et fugitive 
d'un bol de punch ne ressemble à la lueur chaste et paisil)le 
de la lampe suspendue à la voûte du sanctuaire. 



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ClIAlîLKS (ili:i{|N 



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Qiu^lq 



lU'tuis !(• sDiivciiir <\v son pruiiiiiT iiiiioiii' piissiiil 



<laii.s Hciii cHpi'it. SiMilouieiil, l'ellnt ili* t'os ;i|)|>in'if iuiiy 
variait nuivuiit les circ'oustaiicos. So trmivait-il iiu'cMJiitciit 
(le CloriiuKî, ('(tait-il t'oniiallsr dos attiMitioiis iurcllc rece- 
vait (le ((iHîl()iies mitres jeunes «i'eiis. il lui semblait alors 
(jue la pauvre eiiiaul du villaiie, seule, savait aimer. 



Etait-il 
eissaieii 
(le 1 



lier (le ses suceet» 



lit 



us hdiillees (|(»ru;ueil oheiir 



t-ell 



es sa mémoire, il rougissait alors eu Iui-ukjiiu- 



(le lii petit(( paysanne 



.Ses ailaires lui donnaient bien aussi de temps a 
autre ((iiel(|iius |)etites inquiéiudes. Son (^'tal)lisst!iiieiit de 
la riricrr tin.1' /ù-i'evl.s,sis demandait i>eaueoup darucnt et 
n'en ra})portait pas encore. Les l'onds mis à sa dispositi(m 
avaient (?té sijrioiisement entaiiu's par les (l('>peiises 
((u'eutraînaient se; nouvelles habitudes. Ki- juj^emeiit 
rendu contre lui j >isait s'exi^cutor d'un jour à l'autre. 
Sur ce [)oint, cependant, il se rassurait en se disant ((ue 
M. Wagnaiir saurait l/ieu y voir. Sou uiariaLie i)rocliaiii 
répondait à tout. 

Il y avait ([iiebiiies jours (pTil ii'a\'ait pas \ii (Jlorinde. 
lorsijii'il trouva chez lui, au retour de l'c'tude. un billet à 
l'enveloppe dentelée et i)art'umée. 

Mlle Wagiuu'r désirait lui [)arler le plus prompteiiient 



JUSSl 



bh 



Vivement intrigué [)ar cette étrange missive, il vola 
})liitôt qu'il ne courut chez madame L.... chez (iiii (Jlo- 
rinde passait l'hiver. Il trouva celle-ci recevant avec la 
demoiselle de la maiscni la visite de deux jeunes 
personnes de la même coterie. Elle conserva le calme et 
le sang-froid qui ne doivent jamais abandonner imo femme 
du monde, même dans les moments les plus criti({iies. La, 
conversation fut reprise au point oii elle avait été ii;ter- 
rompue par l'entrée de Charles. 

— Pour moi, dit l'une des jeunes lîlles,je trouve en 
effet que Emilie n'est pas supportable. Elle s'imagine (pu; 



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•J12 



CHAKLKS GUEIUX 



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nouH la iiu'pri.sons et elle nous fait à peine l'honneur de 
nous saluer. 

— Oh ! il faut lui pardonner, elle est si bonne, reprit 
îJlorinde. 

— C'est ce que je dis à ma s(X'ur. Et puis les per- 
sonnes ([ui n'ont ([u'un pied dans la bonne société, comme 
elle, sont toujours si susceptibles. 

— Je lui ai t'ait hier une petite méchanceté. .Te lui 
ai demaiulé (pielle robe elle comptait mettre demain pour 
le bal de madame Norton. 

— (Tétait bien nnvl, cette pauvre entant, lui l'aire avouer 
«(u'elle n'était ])oint invitée. 

— Tu es trop Vjonne. Tu n'as donc point remarqué 
<{uc Emilie s'étudie à nous l'aire la le*(jon ? 

— Oui, elle a toujours ([uel(|ue petit bout de .sermon à 
nous réi)éter. Cela n'est pas agréable. 

— Chez madame de l*. . .. elle n'a pas dansé deux fois 
(.le la soirée. On peu*^ moraliser à moins. 

— C'est cela, la solitude conduit vite à la perfection 
chrétienne. 

— Ah 1 M. Guérin. vous n'étiez point chez Mme de P. . . ? 

— V^oilà une ([uestion bien indiscrète et qui l'ait rougir 
Clorinde. 

— A quoi pensai.><-je donc ? Clorinde n'y était point non 
plus. 

— (^le Jane Wilby était laide ce soir-h\ ! 
— Et quelle toilette ! 

— Elle était pourtant bien heureuse. Le capitaine R. . . 
a valsé deux fois avec elle ; elle ne se possédait point 
d'orgueil. 

— Sa sœur se marie. 

— Avec qui, grand Dieu ! C'est bien la plus laide 
jjetite personne que je connaisse. 
— Avec le jeune F. . . 
— Mais elle a deux fois son fige ! 



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CHARLES (il'EHIX 



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lis laide 



— Vous n'avez donc point remarqué qu'au dernier 
pique-7il(pie h Montmorency, il a toujours conduit le traî- 
neau de Julie ? 



—01 
ffr. 



1 ! je m en souviens 



•ou 



— Il 

—Coi 



va 



d'ab 



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ils ont failli "lisser dans le 



mues en abîmes, ce pauvre jeune lioiume 



iimen 



t dit 



es-vous 



cela eu latin, M. (îiiérin 



— AlnjssitN ahjjH-smn hicoftit. 

— C'est très joli. . . Ainicii.'^ (iinictnn liiroca/. Il faut que 
je m'en souvienne. 

Celle (|ui taisait ainsi provision de science était le bel 
esprit, \i' /xi.s /)(eii d(î la coterie. Elle n'était ni jeune, ni 



bell 



e. ce (|ui va sans dire, mais un peu spirituelle et 



beaucoiq) méchante. Elle avait eu de iirandes prétentions 
à l'égard du jeune F.... ; et Clorinde. malgré toute la 



bonté qu'elle allectait, .s'était permis de venger son 
amie Emilie, assez habituellement imiltraitée ])ar ces 
demoiselles, en annonçant le mariage de Julia Wilby. 
Comme on voit, le coup avait [)()rté. 

Après toute une heure de conversation sur le même 
ton, oîi l'on se donna, à la dér()))ée, Ibrce coups de grilles, 
tout en taisant patte de velours et s'ai)peiaiit dki chère, 
res amies purent se décider à une séparation. 



ces 



tend 



en se i)roinettant bioi 



le se revoir le 



lend 



einain ooiii 



recommencer le même jeu. 

La demoiselle de la maison sortit avec elle, laissant 
Charles seul avec Clorinde. 

Mlle Wagnaër i)filit rapidement l't une e.\i)iessi(Ui de 
malai.se se répandit sur tous ses traits, comme si elle fût 
retombée sous le coiq) d'une énu)tion pénible, sus})endue 
seulement pour quelques instants. 

— M. Guérin, dit-elle après un long silence, vous avez dû 
trouver ce billet bien étrange. V^ous rappelez-vous bien 
notre dernière conversation ? 



—Oh 



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fai te 



ment. 






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— Vous luiive/ dit voiiî^-ineme qu'il était teini)s de 
mettre' nos jjiircuts dans nos confidence.s, et nous étions 
(•onvenus (|ue 
v(»us feriez un 
ellort pour ;i- 







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>5 i£1.5- 



border ce su- 
Jet délieitl de- 
vant mon père 
dont la pré- 
sence, dites- 
vous, vous im- 
pose tant. Eli ! 
bien, je viens 
d'apprendi'e 
«juelque (îliose 

que je ne puis -'-^^ jy 

vous dire, nnus dovi je conclus (|u'il n'y a pas de teni])s à 
]»ei'dre. \"ous ave/, le plus grand intérêt à ce (jue tout soit 
arrêté et décidé tout de suite. S'il vous est possible de ])artir 
pour R. . . , il iaudiait le taire au plus vite. 11 est bien pro- 
bable que mon père ne vous donnera point de réponse immé- 
diate et il ajournera, je pense, notre mariage, s'il y consent, 
à une année ou peut-être |)lus loin ; mais d'après ce que je 
vois, vous ave/ le plus grand intérêt à l'aii'e cette 
démarclie à présent. 

Clorinde était pâle, elle respirait à peine, et dans l'agi- 
tation où elle se trouvait, nul doute que Charles lui îuirait 
arraché son secret, si la dame de la maison qui entra dans 
ce moment n'avait ])ns interroin[)u leur tête-à-tête. 

Mlle AVagnaër fit dis[)araître aussi promptement qu'elle 
le put, les traces de son émotion, et une conversation assez, 
indift'érente s'étiiblit entre ces trois ])ersonnes. 

Comme il allait se retirer, Charles remit à Clorinde une 
petite croix de corail qu'elle saisit avec empressement. . . 

— (^leje suis heureuse, dit-elle, oïl avez-vous trouvé cela'"* 



tHAHLKS (il'KHIN 



215 



agi- 



ii'elle 

iiHse'/. 

le une 
pt. . • 
I cela '' 



— L'iiutre soir en sortant, de la soirée de niadann; 
Wilb\ . j'ai ramassé cette petite croix près du seuil de la 
porte. J'allais demander à quelipies dames qui sortaient 
si elle leur appartenait, lorsque je lus distinctement 
€es lettres ('. \V. et la date 22 juin 1822. Je fus frappé de 
vos initiales et je vous cherchai ; mais vous venie/ de ])artir. 
— C'est bien étrange que ce soit vous qui me remettiez 
cette petite croix ! Je l'ai bien cherchée et j'ai été bien 
en peine. .le suis doidjlement heureuse de la retrouver 
<le cette manière. Cela me paraît un heureux présage. 
— (^le \ eut donc dire cette date? Kt (|uel mystère y a-t-il ? 
— Vous saurez cela plus tard, répondit Clorinde triste- 
luent. Puis elle ajouta vivement : 

— Irez-vous denuiin chez nnidame Norton ? 
— Est-ce (|ue vous y serez ? 

— (,)ui, je C(nnpte y aller. Si vous venez, n'amenez j)oint 
<«. monsieur V^oisin qui ne se sépare pas de vous plus que 
votre ombre. 

— Mais pourquoi donc ? Quel mal vous fait ce pauvre gar- 
<;on,qui chantecontinuellementvoslouangesetles miennes? 
—Il ne me plaît pas. 

— Oh 1 cela est péremptoire : c'est un homme jugé et 
condamné. // ne roux pJolf ixis ! il faut le tuei", je pense ? 
— Il est cependant bien i)oli et bien aiuiable, ce 
nidusieur, remarqua madame L. ... De nos jours où les 
jeunes gens ne portent leurs attentions qu'aux demoi- 
selles à marier et sont même peu coui'ti^is pour les 
muman'i, et les dames (jui ne dansent point, je l'ai trouvé 
plein d'égards et d'une j)olitesse tout à fait de bon genre. 
Charles sut trouvei- (jnehiues paroles convemibles et 
assez galantes pour expliquer les attentions dont parlait 
la dame de la maison, après (|uoi il prit congé d'elle et de 
(Jlorinde. 



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216 



CHARLES CIUERIN 



IV 



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DE BEAU-PERE A GENDRE 

L était dit que notre héros marcherait 
ce jour-là de surprise en surprise ; 
car, en rentrant chez lui, il aperçut, 
tranquillement assis dans sa chambre, 
M. Wagnaër lui-même. Il fit deux pas 
en arrière, et l'air consterné (pi'avait 
dans ce moment ce visiteur inattendu, 
contribua autant que tout le reste à 
l'étonnement (|ue Charles manifesta. 
Les premiers saluts échangés, il ne 
put s'empêcher de lui dire : 

— Mais comment, M. Wagnaër, vous 
n'avez pas encore vu nnidemoiselle Clorinde? Je l'ai rencon- 
trée, il y a un instant, elle paraît vous croire à la campagne. 
— Ne m'en parlez pas ! cette pauvre entant, je suis si 
occupé, tellement tracassé, que je n'ai pas encore eu le 
temps de la voir. Je n'ai tait, depuis <|ue je suis ici, que 
des affaires, et ce sont encore les affaires (pii m'amènent 
chez vous. Des aflaires, jeune homme, des affaires ! Ça 
ne se t'ait pas connue on veut, par le tem[)s qui court. Il y 
a de quoi se pendre rien qu'iï y songer. L'argent, ça ne se 
connaît plus. Les billets de banque, ça ne se V(Mt plus. Les 
billets promissoires. ça ne s'escompte plus. Il n'y a jamais 
eu une crise semblable. On saignerait aux quatre membres 
le bonliomme Shouffe, le plus vieux et le plus riche des Juifs 
du pays, qu'il ne trouverait pas un denier à nous prêter. 

— Oh ! mais, M. Wagnaër, ce n'est pas vous qui devez 
vous plaindre. . . 

— Hum ! jeune homme, vous en parlez bien à votre 
aise. Ça n'est pas moi qui dois me plaindre. Non, sans 
doute, j'ai de magnifiques propriétés, un grand commerce, 



a.. 



CHARLES GUERIN 



21 



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de grandes afl'iiire.s, niiiis aussi de grands embarras. Plus 
on a de fer au t'en, plus ça chauffe. 
— Oui, mais ce ter-là se change en or. 
— Quelquefois ; souvent vous ne retirez de la fournaise 

que (les charbons 
qui vous bi'ûlent 
les doigts. Mais 
enfin les affaires 
sont des affaires, 

Ifftj et quand on y est 

i • • •" 

-' pris, ma toi, on 

s'en retire comme 
I^se?" on peut. .Fe viens 
de payer là deux 
cents louis que je 
devais [)our cet 
imbécile de Jean 
Bernard. J'ai dé- 
jà perdu les sept 
cent cinquante 
louis ([ue je lui 
avais prêtés en 
bon argent : au moins, je ne pense pas que je retire la moi- 
tié de cela de son fcMids de commerce qu'il m'a transporté ; 
car pour lui il n'est bon qu'à faire de mauvîiises affaires. Ça 
me paraît inexplicable que, dans si peu de temps, dans 
moins d'un an, il ait pu gas[)iller tant d'argent. Il faut que 
ce soit un lier vaurien. Mais enfin il n'est plus tem])s de 
prévoir un malheur quand il est arrivé, ni de fermer l'écu- 
rie quand le cheval est dehors. M. Voisin, votre ami, vient 
d'acquitter le jugement que la banque avait obtenu contre 
lui. Voilà encore cent cinquante louis ({u'il faudra que je 
rembourse avec les cent cinquante louis de l'autre billet ((ue 
vous avez endossé. . . Je ne voudrais pas vous laisser perdre 
un sou ni à M, Voisin non plus Ce qui fait en tout — sept 



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cent cinquante. — deux cent cinquante, — et cent cinquante 
en(H)i'e, on/e cent cinquante l<)ui^s en tout ! Rien que cela. 
— Mais c'est é[)()uvantable ! 

— l'épouvantable, non ; mais c'est très désagréable. J'ai 
couru la haute et la basse ville toute la matinée pour 
trouver ces diables de cent cinquante louis, afin de ne pas 
vous causer d'inquiétude; mais il n'y a pas niojen. Je ne 
voudrais pourtant pas voir vos pro[)riétés ni les miennes 
saisies pour si peu de chose. Je suis venu voir si vous 
n'auriez point quel([ue expédient ù suggérer. 

— Aucun, je vous assure. . . Arrêtez un peu cependant,.. . 
tiens ;. . .mais non, il ne me reste plus (jue quarante louis 
en main ; et il me faudra, le mois prochain, payer les 

hommes qui font mon bois .11 est vrai que c'est le 

dernier paiement que j'aurai à faire, et que, ce printemps 
de bonne heure, mon moulin à scie sera en état de 
marcher ; mais d'ici à ce temps comment faire ? 

— Voyons ; vous ne trouve/, pas quelque moyen ? 
— Mon Dieu, non ! 

— Eh bien ! il va bien falloir que le sJtérif annonce 
((ueb^u'un de vos lots de terre ou des miens en vente. . . . 

— Mais. . . 

— Il n'y a pas de mais. Pensez-vous que les banques 
[)rennent des nitu'-'i en paiement ? Il y aura peut-être 
moyen d'arranger cela avant que la vente ait lieu. 
Je compte bien réaliser la somme et davantage d'ici à 
ce temps. Aujourd'hui ça serait impossible. On ne trouve 
pas des cents louis tous les jours, et j'ai mes affaires et mes 
billets }\ rencontrer })our mon propre compte. On sent sa 
l)efiu plus près de soi que sa chemise, qu'en dites-vous ? 

— Pensez-vous ([ue l'on saisisse quelqu'une de mes [)ro- 
priétés d'abord ? 

— Dame ' ça dépend;. . .ça serait bien plus raisonnable, 

•;t du compte, vous êtes le premier endosseur. . . 

'■'■■■..: wc.> i -^ donc, en supposant que cela arriverait, où 



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("HAHLIvS <a;KHlN 



21!» 



<'n *'tes-V()us avec vos aiitros iiifaires ? Avez-vous des 
hillets à rciicoufror ? tlovo'/-V()ii,s à qiiel((ii'iiii V Eiilin 
avez\'()iis besoin de crédit ? Ça coiuijrouiettrait-il votre 
crédit V (,'a dérangera-t-il \os alVaires ? Vous sentez bien 
que je serais au désespoir de nous taire le moindre tort : 
car, après tout. (î'est moi qui vous ai fourré là dedans. M. 
Voisin n a pns man(iué de le dire tout net. Il me l'a bien 
jeté par le ne/.. Il est uu pi'u cliiehe, je crois, votre ami. 
("est un hère, un petit juif. 

— Oh ! à la vérité, je ne dois que deux cents louis à 
part de ce maudit billet. 

— Ilum ! (;a tait une jolie diiï'érence avec moi. Vous 
n'avez pas d'idée du toi't que ca me ferait de voir une de 
mes propriétés daux la GazeUe,. . . si bien que c;a pourrait 
<!'tre ma ruine. Je vous avouerai entre nous que d'avoir 
laissé protester ces deux billets et de m'étrc laissé pour- 
suivre, ca ne m'a pas fait de bien à la basse ville. Ce 
serait bien ])is, si les choses allaient plus loin. Diable! 
c'est qu'on dirait : V(jilà Wagnaër fini. Et dans le commerce, 
mon cher, (|uand on dit qu'un homme esttini,.. .il n'en faut 
plus i)arler,. . . il est lini. Oa vous le tue net. Il serait riche 
comme Crésus, <|u'il faut fermer boutique. Qui saurait que 
vous n'en souffririez rien, il vaudrait numix que l'on saisît 
un de vos lots, puisque ça ne sera ([u'nne frime. . . . 

— Oh ! mon Dieu ! et ma mère ! Elle mourrait bien 
d'inquiétude, si elle voyait la moindre des choses. . , . 

— ('"est vrai, cette ])auvre madame Guérin....je n'y 
j)ensais [)lus. 

— Elle se croirait ruinée tout de bon. 

— C'est comme Clorinde. (^ue va devenir cette enfant V 
Elle prend tant l'inquiétude à ccrur ;... si elle avait la 
moindre idée que je suis gêné !. . . Mais (qu'est-ce que je dis 
là ?. . . gêné,. . . en voilà par exemple des histoires. Dans 
un mois, dans deux mois tout au plus, j'aurai réalisé cette 
bagatelle. Combien ça ])rend-il de temps, déjà,. . . une 
vente de shérif ? 



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220 



CHARLES (ÎUEHIN 






— Mais si vous poiivio/ payer dans i\oi\\ mois, comniL' 
vous dites, vous en auriez de reste. 

— Je n'en ai pas le moindre doute. Tenez, : voulez- vou,- 
quejc vousdise. nousallous d'abord faire notre possible ))our 
trouver de l'argent ; et puis, si nous n'en trouvons pas, ma 
foi, nous courrons notre chance. Il ne faut ))as se casser la 
tête pour si ])eu de clu)se. Votre ami Voisin va se mettre 
en quête d'argent et il est bien probable (ju'il vous en pro- 
curera. Je lui ai donné (|uelquesi)etites |)oursuites à inten- 
ter contre de pauvres diables que j'avais ménagés jus(iu'à 
présent ; avec cela nous ferons une [)artie des fonds. 

Dans tous les cas. si l'on procédait contre vous, ne .^oyez 
pas en peine : j'y verrai à temps. Allons, lion courage, 
cher monsieur, au revoir ! 

Et M. Wagnaër sortit bi'us([uement. laissant son gendre 
en perspective tout étourdi de ce qu'il venait (rentendre. 

— C'est toujours un excellent homme, se dit il, rétlexion 
faite, que ce M. Wagnaëi'. Franc et loyal dans ses pro- 
cédés, un beau-])ère bonasse et généreu.x comme les 
beaux-pères des vaudevilles ((ue j'ai lus dans la collection 
du théâtre français C'est bien le mC'me type. Et dire que 
nous avions des préjugés contre ce brave homme ! 

Puis, se fra])pant le front.. . .((uand on songe que je n'ai 
pas môme pensé aux recommandations de Clorindel C'est 
un bonheur, après tout, car lui dennmder sa lille dans un 
])areil moment, qu'aurait-il pensé de moi V D'ailleurs, c'est 
entendu,., .il me traite évidemment de beau-père à gendre. 

Le lendemain, au bal de madame Norton, Clorinde fut 
bien triste. Charles lui dit qu'il avait vu M. Wagnaër. 
mais qu'il n'avait osé lui parler de rien. Il ajouta que, 
puisqu'il avait été lui faire sa première visite, il y avait 
tout lieu d'espérer un succès complet et que la partie, pour 
différée, n'était point |)erdue. Clorinde ne répondit rien. 
Quelques jours plus tard, elle quittait (Québec avec son ])ère. 



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CHAULES (JUI'IHIN 



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LA lEURK PATEUX KLLE 

''KTAIT (Imiis !c moi.-^ de mai 1832. 

Il y avait un peu j)lus d'un an 

(| uc Ciiarles s'était rencontré pour 

la première loi.s avec Clorinde. 

t 11 n'était pas encore dix heures 

Yr^du matin, ut i)lusieurs groupes 

i/T-vw™.-;,-? (pliîibitants rassemblés «levant la 

I^W>-1. ^- l)rin(!ii)ale porte do l'église de 

-^44 rVVrv '^/^^ ' H... s'entretenaient entre eux 

'^^}M^'^^^f^'0'^V^'^' d'un événement qui devait avoir 

, ([uelque importance, à en juger piir 

'*■ l'animation qui régnait dans leurs 

discours. 

Une demi-douzaine de ces jeunes garçons es})iègles et 
tapageurs qui s'appellent d'ordinaii'o, par excellence, /es 
jenite.sseN d'un endroit, et que l'on ne [)ourrait mieux com- 
parer qu'aux gamins de nos villes, étaient juchés sur \v 
mur du cimetière, et les quolibets qu'ils huu^'aient domi- 
naient le bruit de toutes les conversations. 

— Comme ça, Jean Larrivé, disait l'un d'eux, t'es ben 
sûr qu' c'est le garçon au bonhomme Toupin qui va faire 
c"te criée ? 

— Quand j'te l'dis. 
— Ben ! i'va mal passer sou temps. 
— Tais-toé donc ; son père était-i' pas-/-huissier ? 
— Pourquoi qu'il l'serait pas lui-z-aussi ? 
— Queu noblesse de Tou[)in ! huissiers de i)ère en lils ! 
— I' va mettre son habit à poches. 
— Avec quoi qu'i' se carre, qu' c'est pas rien ! 
— Va-t-on rire mais (1) qu'i' lise ses pataraphes. 

(1) MaiK (jue \->m\r lor!«ine. 












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CIIAHI.KS (HKKIN 



— V'iù un mois {\n sou pèi'o l'exorct'. 
— Tous 1(\>^ soirs il i' l'iiit r».'|»étcr su Um,'oii. 

— (iiiiiiul il ('tait à récolu, il disait toujours : i|iiau(l jr 
s rai-/,-liiiissi(M' «'oiiiine mon \n'vc ! 

— V'h\-t-i' i)as lo l)()iili(»imiK' .Ic.iu l'iiMir ((u'aniv»;, 
c paiivro vieux (ju'a do la {(oine à niarclior. 

— l' niai'i'luM'ait iMKMiro plus douconHMit, s'i' portait ses 
sacs d'écus su' sou dos. ' 

— AUous, v'ià (jue (;a vieul.vlà des uu'ssicurs pour 
tout d'bou ([u'arriveut. 

— Kcouto/ doue, les i/ros hinnwts. là, ost-ce que \ousiille/ 
pas vous r"iniU3r V est-ce ([uo <;:i va pas couuuencei' V 

Les hahitauts l'espectahles aux([uels s'adressaieul ces 
derniers mots étaient trop occupés à couverser entre eux 
pour (ju'ils lissent la moindre attention à cette questl'ii. 

— Vrai, disait l'un d'eux, vieillard à la barbe bliinclie 
et qui appuvait son menton sur sa main et son coude 
sur son i>;enou, car il était assis au pied du iiiiu' ; vi'ai. 
mon panvi'c b'rançois, je ne voudrais |)as mettre un 
sou sur cette l'iudière. C'est trop juste (pie ces [)auvres 
enfants rachètent à b(jn marché le bien de leur défunt 
père. C'est trop raisonnable ce cpu; M. Wagnai'r nous a 
fait demander, de ne pas mettre sur cette terre. .le 
compte bien aussi qu'il n'y aura pas un honnête homme 
dans la paroisse qui voudra aller à la rencontre de 
c't' aft"aire-là, parce que c'est trop juste. 

— Pour moi, j'espère qu'il y aura toujours bien de 
(pioi couvrir nion obligation, et i)uis, ce sont d'honnêtes 
gens ; il n'y a rien à craindre avec eux. 

— Combien qu'elle se monte déjà votre obligation, père 
Descheues ? 

— Deux cents louis. 

— Ah ! (;a n'est (juasiment rien, pour c' ((ue v;iut cette 
terre. 

— Mais dites donc, François Guillot, vous qui d'vez 



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<N)mii(îtr(> (M's alliiircs-lù m loiul, il nio seiiibU' (jnc M. 
Wîigiiiirr il cil nnv. tamiMi.se envie de cette |)r()|iri(''té-lù 
un t(Mii|»s ? 

— Oui, niiii.-' il ne s'en soucie plus.. ..et puis, d'ailleuis, 
à présent elle va se trouver dans la lainille. 

— Aiili'/est donc vrai ci' ([u'ils disent, (pu- monsieur 
(Jliiirles va se marier avec mam/'idle ('lorinile ? 

— Dame ! (,a en a heii d' l'air. 

— l*arlo/-inoi de (;a. (/a en fera-t-il un joli mariaji;e ! Kt 
pis les noces donc ! ('a siu'a encore pis {\\C la lete du 
jiml <\u javoiis plant»'' rannée dernière. 

— (Jomment (;"([iie vous appelez ce grand mossieu. toul 
habillé en noir, (jui vient avec M, Charles et le inaj<u' '.' 

—C'est M. Voisin. 

— Ah ! c'est c'ti-là ([u'est l'avocat du major ? 

— Tiens, crièriMit \{}:i ji;ane.sf<es sur le mur. v"là notre 
homme. V'ià l'garc^on à hoiiliomme Toupin (|u'arii ve a\ ce 
son [lère. 

Les deux huissiers, l'ancien et le nomcau, le père et 
le (ils, se placèrent sur le plus haut degré du perron 
de réglis(!. le dos tourné ù la grande porte. 

Les habitants, au nombre d'une trentaine, se tonnèrent 
en cercle à une distance respectueuse ; M. Wagiiaër, 
(Jharles et son ami \'oisiii se tenant un jieu à l'écart. 

— Ah ! f^à, mes amis, c'est mon lils (pi'a-z-été nomiiK'- 
bailli, et encore bailli du sliérii". Il vous servira, j' vous 
réponds, comme j' vous ai servis moé-même ben ih'^ 
années, et i' fera son devoir comme i' faut. 11 est cai)able, 
c'est pas pour le vanter : la preuve, c'est qu' mossieu 
Wagnaër a répondu pour lui chez le shérif et que le shérif 
y a. déjà donné t'iine affaire (rim])t)rtance ; [)ourquoi qu'i' va 
vous la défiler, si vous voulez ben tant seulement l'écouter, 

— Messieurs, cria le jeune homme d'une voi.x (U- 
stentor, en se rengorgeant, messieurs, j'ai l'honneur d'être 
chargé d'un Jien/ucia.s. 



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CHAHIJIS (JCKIllN 



— \}\\ Jinri ftu-'ms ! crin l'im (losjounoH ifon.s jnclw's anv le 
imir.. . . ([iK'ii hêtf (lu'c'c'Ht rii '.' 

M. Wan'iiiH'i' Ht! l't'toiinia d'un air «('v^i'c du vôiv dos_/V//- 
iH-»tn:s, qui gardèrent le Mileiice, (jiiel(|iie envie ((u'ils eussent 
de iowvwmwiiiv U' iiKi'roii à houhoinmv 'Jon/Hti. D'ailleurs les 

(ornialités de la 
justice leur ini- 




CIIAULKS (ll'KKIN 



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(lims lu paroisse de 1{,-... bornée en front par le lluuve 
Siiint-IjiiurcMt. en profondeui- au dit ('Inii'les (Juérin, 
d'un eôté. ù l'ouest, à Jean Uernier ou ses représentants, 
de l'autro coté, ù l'est, pai'tie à l'einplacenuMit d<' Martin 
Wauna»'!'. écuyer. et partie ù lîeini Oiudlet, avec en- 
semble la maison en pien< di'ssus eonstruite, et les 
dépendances d'i('elU\ et le luoulin ù scie ct)nstruit sur 
la rivière au\ Ecrevisses, (jui coide sur la dite tei'i'e. 
avec aussi, le droit et [)rivilè<ie de se servir des pouvoirs 
d'eau et placées de nuiulin sur la dite rivière, sur la dite 
terre, tel ([ue concédé et baillé au dit (Charles (iuérin, 
pai- Léon-.Iules-Arthur de lioissy de Lamilletière, écuyer, 
sei<;neur de la dite seigneurie, par acte par-(U>vant Mtre 
Jean iJlais et son confrère, notaires publics, le deux 
juin mil liuit cent trente et un, circonstances et dépen- 
dances, tel (|ue le tout se comporte et s'étend : la dite 
vente ainsi faite à la cliarjie de six sols de cens, portant 
prolit de lods et ventes, saisine et amende le cas échéant, 
d'ai)rès la coutume de Paris, et deux li\'res de vingt 
sols ciiaiiue de rente foncière, seigneuriale, perpétuelle 
et non rachetable, jjius un cliai)oii ([ui devra être i)ayé 
et livré au manoii" seigneurial, le vingt-neuf septembre 
de chaque année, ainsi que les dits cens et rentes ; aussi 
à la charge et sous la réserve des droits de chasse et de 
pèche, de banalité, et de retrait conventionnel sti[)ulés 
dans les (-ontrats de concession de la dite terre, en fa- 



veur (lu sem'ueur 



idite seiiiiieurie 



de L 



iimilletiere. 



— Vous avez tous bien entendu, n'est-ce [)as ? Eli bien 
à combien la, terre? A combien ? 

— Vingt-cin»! louis 1 cria Guillot, le commis. 

— Cinquante louis ! cria le bonhomme Jean Pierre. 

— Cent 1 

— Deux cents louis 



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— Trois cents louis 1 

— Quatre cents louis ! 



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220 



CHARLKS (JUKRIN 



— CiiKi cents louLs ! 

Ici il y eut une j)iinse ; 31. Wagnaor s'approchii de Charles 
Guérin qui pâlit, et ils parlèrent longtemps à voix basse. 
Le jeune homme paraissait tics 6mu, et il semblait 
supplier le marchand, ([ui, lui-même, avait l'air tout 
consterné. 

— Allons donc, messieurs, dit l'huissier, à cinq cent 
louis, ave/-vous lini à cinij cents louis ? 

— Cinq cent vingt-cimi louis! cria Charles, d'une voix, 
pour bien dire, étoullée. 

— Cinq cent cinciuante, rcplicjua. la voix chevrotante 
du vieux Jean Pierre. 

— Soixante et quinze ! 

— Six cents ! 

— A six cents louis, messieurs, à six cents louis, qui o.-A- 
ce qui met plus? Avc/-vous lini ? 

— Ce vieux misérable, dit à haute voix M. Wagnacr ; 
il m'avait pourtant i)romis (|u'il ne mettrait pas. Mon 
cher M. Guérin, ajouta-t-il en se retournant vei's le jeune 
homme, qui coniniîtrait bien le fond de toutes vos allai rcs, 
(^•a ne me coûterait i)as ; car si la balance était pour \()us 
revenir au-dessus de cette somme, nous ne serions [)as 
obligés de la déi)oser;. . . mais qui sait '.' 

— Oui, lit ol)server Henri Voisin, il peut se [)réscnter 
des réclaunitions jusqu'à la dernière heure. 

— .Mais vous aviez acheté toutes les dettes de mon |ière '.' 

— Une [)artie seulement : et il est impossibb; de con- 
naître toutes les liypothècpies, tant qu'une allaire n'est 
pas finie. (Test bien fâcheux; mais enlin. je ne [)uis faire 
davantage. Si vous voulez ris(]uer [)our votre mère une 
folle enchère, faites-le. Pour moi, je ne ])uis [)as vous [)ro- 
mettre de déposer plus de si.x cents louis,. . .et encore vous 
savez que ce ne sera que dans quelques semaines; car si 
j'avais pu, ou si vous aviez pu me trouver cent cinquante 
louis, votre i)ropriété ne serait pas vendue. 



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(^HAIU.KS (iUKlUX 



227 



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(.•oll- 
In'est, 
Ifiiiie 
une 
pro- 
vous 
'iir si 
liante 



— Il y il déjà i)liisicui"s oppositions ///^'C.s (i) un bnreiui 
<lu shérif, iijonta Ilonri Voisin, et j'ai entendu dire (|u'il 
y avait d'autres réchunations. 

— Avez-vous iini à six cents louis? dennmda l'huissier 
impatient. 

— Mais qui est-ce qui peut avoir ces réclamations? 

— Eh bien, il y a d'abord le seigneur, à qui il est du 
quelque chose. 

— Très peu de chose, car ma mère payait ses rentes et 
toutes ses dettes bien régulièrement. 

— Oui, mais il y a de vieux lods et ventes. 

— Et ensuite ? 

— Bien ; il y a un nommé De.schènes. . . . 

— Cela n'est que deux cent.s louis. 

— Il y a ensuite l'argent ([ue vous avez emprunté pour 
construire votre moulin et taire couper votre bois. 

— (_'a ne se monte qu'à deux cents lonis. Ma mère avait 
(pielques é[)argues ([u'elle m'a données. Et puis, ceux qui 
m'ont avancé cet ai'gent une i)remière fois, me le laisse- 
l'aient volontiers entre les nuiins. . . 

— Il y a, en outre, deux ou trois marchands de Ciuéljec, 
dont j'ai entendu [jarlcM-. 

— Pour des sommes considérables ? 

— Je ne sais pas, mais je crois leurs demandes ti.ssez fortes. 

— Va puis, observa M. Wagnaër, je crois (pie les héri- 
tiers Beauchemin, de qui votre père avait acheté par vente 
privée, ont un douaire à réclamer. 

— ^[on Dieu, dans ce cas, observa l'avocat, ce sera la 
plus grande partie du prix qu'il faudra déposer. 

— C'est égal, je risipuM'ai, dit Charles, et je veri'ai s'il 
y a moyen de venii" à bout de ce vieil entêté. 

— Sept cents louis 1 cria-t-il avec désesjxjir. 

— Huit cents lonis! fit la même petite voix, dont le 
timbre fêlé avaitdausce moment quelque chose de sinistre. 

(1) De l'iin-hii,-? /.'//(■'/. 



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CHMILKS (U'KIMX 



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Il y eut uiK' vive .st'iisiitioii purini les luibitants : 1*îs 
mis disiiieiit nue c'était tr(>[) (;liei', les îiutres <|ue c'était 
un prix raisonnable. 

— Hall ! (lit Charles, puisque le vieux veut payer, 
t'aisous-le ])ayer. (^lelles (jue soient les dettes, la balance 
me reviendra. .. Neuf cents louis ! cria-t-il l'ésolunient. 

Il se lit un grand silence. 

— A neuf cents louis, messieurs, à neul" cents louis, dit 
riiuissiei', en articulant lentement cluKiue syllabe. 

(Charles regarda, le vieillard, qui lit un signe de tête 
([ui voulait dire : j'ai Uni. 

— Ave/,-vous (ini ? Une fois... .deux t'ois.. . V^oyons, [)ère 
Jean l'ierre, la laissez-vous aller ? 

Clitirles. dans ce moment, eut comme un vertige. Il 
récapitula rapidcnuMit dans sa pensée toutes les dettes et 
les (dnirges ([u"on venait de lui énumérer ; il se vit forcé de 
payer tout à coup une somme considérable, ou bien la ])ro- 
nriété serait vendue tle nouveau aux frais de sa mère. Jl ne 

L 

pouvait lui-même se [)orter adjudicataire... .L'huissier ne 
recevait son enchère qu'avec l'entente (ju'il déclarerait 
tout di' suite acheter i)onr un autre. Strictement parlant. 
sa mère ne pouvait |)as non plusse porter adjudicataire : . . . 
les femmes n'étant point soumises à la contrainte par 
cori)s, on n'est i)as tenu de leur adjuger. .. Celui qui 
connaît un peu de loi, et ([ui se trouve dans une position 
([ui n'est point strictement légale, perd tout aplomb, toute 
assurance. Charles se trouvait dans ce cas. 

Il jeta un coup d'a'il sur M. Waginiër, qu'il vit sombre 
et l'air presque courroucé. Clorinde lui vint à l'idée ; il 
pensa qu'il allait peut-être tout perdre à la fois en voulant 
tout sauver. Il eut peur de lui-même et de ce qn'il venait 
de faire. Toutes ces choses se présentèrent sinuiltanénient 
à son esprit ; il ne vit plus et n'entendit plus rien pen- 
dant ([uelques minutes. Il lui sembla que l'église et les 
habitants tournaient autour de lui, et que la terre s'en- 



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qui 
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toute 



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; il 

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et les 
s'en- 



CHAKLKS «il'KHIN 



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ron(;iut sous SCS i)as ; . . . [)uis il entendit la voix du erieui 
i'é[)éter avec nue solennité aiî'ectée : A neuf cents Kjuis.. . , 
une t'ois.. . .deux l'ois. . . 

Pendant ci; temps, le vieillard (|ui avait lutte si éner- 
L-iquenient s'avan(;ait d'un air triste et l'csi.liné. (Jetait un 
[)etit vieux courbé en deux, la tête chauve, le cor[)s grelc 
et treniblotiint. et (|ui faisait pitié à voir. Connue il pas- 
sait tout ])rès de Charles, il releva la tctt* ; et connue un 
homme qui fait un derniei- et inutile ell'ort. il fit un léger 
signe de la nuiin. 

— ■ A neuf cent vingt-cinij louis, cria l'huissier. 

Kt il répéta sui' tous les tons la uicinc kyrielle. 

(Jharles sentit connue \\u poids (jui lui tomliait d<' sin- 
les é[)aules. Il se retourn:i pour parler à M. W'agnai'r : 
mais il le \it (pii s'en allait à gi'ands pas avec l'axocat 
Voisin et son counuis (Inillot. 

— A lund'cent vingt-cin(| louis, une fois.. . .deux fois,. . . 
neuf cent vingt-('iiu| louis. M. (Juériu, ave/-\()us fnii ".' 

('harles perdit la tète tout à l'ait et u'cui pas le coiu'agi' 
de proférer une seule pai'ole. ni de faire le moindre signe. 
il était comme pétri fu'". 

— A neufcent vingt-cin(| louis... . une fois... . deux fois... . 
ti'ois fois,. . .au père Jean Piei're ! Vous êtes tous témoins 
([ue j'adjuge la terre et les (léi)endances en question, au 
siein- Jean Pierre, cultivateur, à raison de la sonnue de 
neuf cent vingt cinq louis. Allons, père Jean Pieri'e. 
vene/ faire votre uu\r(iue sur nu)n pi'ocès-verhal. .le nous 
en fais nu)n com[)liment ; et connue c'est vous (pii signe/ 
à ma première criée, j'es[)ère (pie vous me donnere/, votre 
prati((ue [)our les petites alVaires que vous avez. 

Tandis (pie d'une main tremblante le ])ère .lean IMerre 
traçait, sur le procès-verbal de vente, une es[)èce d'hiéro- 
glyphe qui représentait s., signature, les vieillards qui 
étaient assis au pied du mur du cimetière s'approchèrent 
de lui. 






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2:50 



CHARLES (iCKHIN 



— Comme ça, Pierriclie. dit l'iin d'eux, t'as pu t' décider 
à l'aire soi'tir tes écus ? 

— Dame ; c'est pas tous les jours (|u'ou trouve des i)ro- 
l)ri('tés comme ça k vendre. 

— Non, et ce n'est pas tous les jours, non plus, ([u'on 
chasse des braves gens de sur le Ijien paternel. . . Tenez, 
pèle Jean IMerre. c'est pas pour vous otrusquer, mais 
j' \()us en fais pas d' com[)liments ! 

— Voyons donc à c't heure ; on est i' pas maître de ^on 
argent? FA quand un' chose se vend, a-t-on pas droit de 
l'acheter? 

— (Test vrai, c'est vrai. Mais, voyez-vous, il y a des choses 
tpi'on [)eut l'aire sans être ])endu, et qui ne sont [)as bien. 
Tenez, l'ami. t)u est ])lus longtemps couché que d'l)out ! 

Et en disant cela, le vénérable et bon vieillard, à la 
barbe blanche, indiqua, du bout de son bâton, le mur du 
cimetière au nouvel acquéreur. 










iii 



CHARLKS (;ri':HiN 



231 



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VI 



UN HOMME DE PAILLE KT UN llOMxME DL FER 




MADAME Guérin ignorait complè- 
te nient ce qui venait de se pas- 
ser. Fille vivait, comme nous 
l'avons dit, très isolée, elle ne 
sortait ([ue pour aller à l'église 
et, surtout depuis le départ de 
son lils aîné, elle n'avait (jue 
])eu de rap])orts avec les habi- 
tants, ses voisins Louise ne 
voyait que Clorinde et celle-ci 
ne connaissait rien des affaires de son père. Le peu de ])er- 
sonnes qu'elles avaient vues l'une et l'autre, et qui avaient 
ou connaissance de l'annonce de la vente, s'étaient abste- 
nues de leur eu parler, par un motif de délicatesse que l'on 
comprendra facilement. 

Ce jour-là, la bonne mère, au retour de bi messe, à la- 
quelle elle ne uuuupiait jamais d'assister, s'occupait avec 
Louise à ces ])etits travaux domestiques qui, malgré leur 
trivialité, ne sont ])as sans charme, lorsqu'on les accomplit 
à deux et <[u'un amour réciproque joint à la pieuse pensée 
des devoirs maternels d'une part, et de la piété filiale de 
l'autre, les embellit ou, pour mieux dire, les sanctilîe. 

Elles allaient et venaient, la mère et la iille, à travers 
le ménage, rangeant d'un côté, dérangeant peut-être de 
l'autre, heureuses au chant des oiseaux, au murmure du 
feuillage naissant qu'agitait la brise du matin, et respirant 
par toutes les ouvertures de la nuiison l'air frais et légè- 
rement imprégné des exhalaisons salines du grand ileuve. 
Il eût été difficile de dire si elles travaillaient en cau- 
sant, ou si elles causaient en travaillant, car leur couver- 



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1 1 



•282 



CHARLES GUKRIN 



siitiou, Hiir im sujet étniuger ;\ leur i)etite besogne, était 
à chaque instant entrecoupée de phrases qui n'avaient 
rapport qu'à leurs occu[)ations. 

— Mais à la tîn, sais-tu où est allé ton l'rère, que nous 
ne l'avons ])as vu depuis le déjeuner ? 

— Chez M. Wagnaër, bien sûr. 

— Si matin ? Cela n'est pas jjossible. 

— Oui, nnnnan. je l'ai vu ensuite ([ui sortait avec M. 
Wagnaf'r et M. Voisin ; ils s'en allaient tous les deux 
vers la pointe, du coté de l'église. 

— J'espère que ton frère n'allait pas mettre ses bans 
sans m'en avoir prévenue. . . . 

— Vous dites cela en riant ; mais je ne serais pas sui - 
prise s'il y avait ((uelque chose. Clorinde n'est pas la 
même depuis quelques Mir^ die est d'un sérieux !... 

— Sens-tu l'odeur ne ce.- iilas? Ils me rappellent le 
temi)s de ton pauvre pè.e. Nous les avons plantés nous- 
mêmes l'année de notre maii .le. vjouime j'étais heureuse 
alors ! 

— Allons, petite nniman ; \'ous n'êtes j)as si malheu- 
reuse aujourd'hui. Kst-ce queCharleset moi nous ne vous 
rendons pas heureuse ?. . . . 

— Entant que tu es; ce n'est i)as un reproche que je 
veux te faire : mais tu sais bien que rien ne me fera 
oublier ton père et puis encore. . . . 

— Je gage que vous aile/ [)!irler de Pierre. .. Vous ne 
vous ôterez donc jamais cette idée de l'esprit ? 

— Et je puis si peu la supporter, qu'il vaut mieux [)arler 
d'autre chose. 

— Parlons de notre jardin. Comme il va être beau cet 
été ! Ces jolis rosiers-mousses que nous avi)ns plantés 
l'année dernière, vont-ils en avoir des roses!... et ceis 
petites roses-thé qui ont une odeur si fine, si délicate,. . . . 
vous savez bien, maman, ces petites fleurs des bois que 
Charles avait transplantées : le fond du jardin, près des 



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CHAKLKS (ll'KinX 



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arbres, on e.st déjù tout coiixert : l:i iieine n'est piis encore 
tonte dispartie, et elles sont ouvertes déjà. 

— Mon Dieu, Louise, que tu aimes les Heurs! Tu tiens 
ce goût de ton pauvre iière. C'est lui qui en avait fait un 
beau jardin : celui que M. W.ignaër possède à présent. 

— Eh bien, n'est-il ])as pour revenir dans la taniille, 
ain.si que tout le reste ? M. Wagnaër n'a d'héritier {[ur 
Clorinde. 

— Ce inariage n'est pas encore tait, mon entant. 

— Si vous saviez comme moi combien ils s'aiment (Jharles 
et Clorinde !. . . Mais regarde/, donc sur l'eau : voilà déjà 
une petite goélette qui monte. C'est la [iremière voile 
que nous voyons cette année : cela me fait battre le cceur. 
C'est si beau lorsqu'on voit les gros bâtiments d'Kurope 
avec leurs grandes voiles blanches! (Quelquefois, lorsciu'ils 
courent des bordées, ils viennent si [)rés de l'iinse cjn'il 
semble qu'on [xiurrait leur toucher. ils retardent 
beaucoup cette année. 

— Cela me fait souvenir quand vous étiez tout i>etits 
tous ensemble : vous alliez passer des matinées entières, 
an bout de la pointe, à regarder passer les vaisseaux. 
Pierre surtout restait [)lus longtemps (jue les autres. Il 
n'y avait pas à remmener. J'étais obligée qnel{[uefois «l'y 
aller moi-mCMne. Il se levait sur la |)ointe des pieds et il 
criait aux vaisse;inx : Bâtiment ! bâtiment ! viens me 
chercher... Le pauvre enfant, il avait un pressentiment 
de sa destinée ! 

— Tontes les campagnes ailleurs sont-elles aussi belles 
que celles-ci ? Je ne suis jamais allée au nord du lleuve, 
excepté à Québec, mais piirtt)iit, an sud. les paroisses 
sont si belles, que c'est bien diiKcile de décider à laquelle 
donner la préférence. Il y a d'abord Kamouraska sur les 
côtes de Painconrf. oii le lleuve est si large et si beau ; 
et les trois belles petites îles, si mignonnes, et si près de 
terre, qu'on dirait qu'elles ont été placées là ex])rès pour 




!li 



2:>A 



CHAKI.KS (irKKlN 




mie partie do plaisir!. .. Puis il y a Sainte-Amie avec ses 
l)etites montagnes taillées de toutes les façons et ses jolis 
bocages! Puis Saint-iloch, d'oii la vue s'étend si loin sur le 
Meuve, ((ue l'on croirait ({ue l'on pourrait voir jusqu'à la 
in(»r. , . Saint-.lean Port-Joli (jui est si bien noiuiiié; l'Islet 
avec son beau \illage bâti tout iiu bord de l'eau ; et puis 
ici eiiliii, oîi tout me [)araît encore plus charmant 
«(u'aillenrs ! Dites, maman, les autres campagnes du pays 
sont-elles aussi belles'.' 

— Non. ma chère, toutes les campagnes ne sont pas aussi 
belles, et je remercie le bon Dieu tous les jours de ce 
que ton frère s'est décidé à s'établir ici plutôt qu'ailleurs. 
Je me réjouis tous les jours (juaiid je pense ([ue j'ai pu 
conserver ([uelques-uiies de mes pro})riétés ici ])our mes 
enfants. J'ai été élevée à la ville ; mais il m'en coûterait 
beaucoup d"y retourner : comme tu jieu.x croire, j'ai fait 
])lus de sacrilices pour donner l'éducation à tes frères, ({u'il 
n'aurait été nécessaire à la ville. .l'ai été si heureuse ici. 
si heureuse que ce souvenir, qui m'attriste parfois, me 
console en même temps... 

Elles en étaient là de leur conversation, lorsque Charles 
entra et alla s'asseoir îiu fond de la chambre, le plus loin 
(lu'il put de sa mère et de sa sœur. 

Après quelques instants, Louise, qui avait remarqué 
sou air chagrin et presque boudeur, s'approcha doucement 
de lui. 

— Allons, dit-elle, comme ce monsieur a l'air mé- 
chant aujourd'hui. Aurait-on quelque jalousie en tête, par 
hasard ? 

Charles ne répondit rien. 

Madame Guérin, (pii était occupée, leva la tête, et fut 
frappée de l'expression qui régnait sur la figure du jeune 
homme. 

En même temps, elle regarda dehors et vit plusieurs 
habitants arrêtés devant sa porte, qui parlaient entre eux. 



CIIAHI.KS (II'KKIX 



•)•> ■ 



— \'()il.M (les gt'iis, dit-elle, (jui regardent ma maison 
comme s'ils no l'avaient jamais vne. En voici d'antres 
ipii viennent les l'ejoindre. Quelle eH[)èce de conseil 
tiennent-ils donc, et qne nous venlent-ils? 

Charles trembla (pie sa mère n'interrogefit ces gens, et 
qu'ils ne lui apprissent brutalement le nouveau mallieur(pii 
\enait de foudre sur elle. Il se décida tout de suite à tout 
lui dire. (^)uel(pu' mi'nageuient qu'il _v mît. cette nouvelle 



('tait SI 
vue. el 



nipre- 
ren- 




de succomher 



précistîment au moment où elle se voyait triomphante, 
qu(.' le coui) p()rt(' à su sensil)ilité fut ])lus grand encore 
(praucun de ceux qu'elle avait re('us. 

(Jharles raconta dans le plus grand détail tout ce qui 
s'était passé, exonérant, de bonne foi. M. AVagnaër de 
toute mauvaise intention, et lui reprocliant seulement de 
s'être laissé effrayer trop promptement par le montiint 
qu'il lui aurait fallu débourser. 

Madame Guérin iuuea l'affaire tout autrement. A 






Ml 



236 



CHAHLIvS (irKh'IN 



iiiosiire ([nv cliiKiiic ciri'on.stanco se doroiilait diiiis lu n'cit 
naïf (le Charles, elle y voyait tout de suite les ainieaiix 
d'une (diaîne mystérieuse de faits ([lie le hasard seul 
n'avait i)as i'asseiubli;s. mais (|ui rt^'sultaient bien d'un 
complot dont elle entrevoyait l'ensemble, (iii()i(jire11e ne 
pût pas en saisir toutes les l'amilioations. Le n'de odieux 
que jouait M. Wagnaiir dniis cette transaction lui appa- 
raissait (dair comme le jour : (die ne pouvait point 
s'assurer au juste quelle i)art y avait prise Henri Voisin : 
mais il lui éUùt sus[)e(!t à bon droit, et, (|uant à Clorinde. 
elle reculait devant l'idée de la croire complice volontaire 
d'une s[)oliati()n aussi honteuse. 

Le tout ensemble était si évident : idle et son lils 
avaient été dupes à nu tel point (luelle Mvait honte 
d'elle-même. \j\\ [)itié [irofoiub' ((u'clle éprouvait pour 
le [)auvre (Jharles, (jui. encore sous riniluence du charme, 
ne N'oyait [)as le piège, même a[)r('"'S y ("dre tombé, ajoutait 
une douleur de plus à toutes Uis poignantes (h)uleurs 
({u'elle éprouvait dans ce moment. 

Il lui en contait de taire t()iid)er le bandeau ({u'il avait 
encore sur les yeux. 

L'opération était aussi douloureuse (pie dillicile. Aux 
premières paroles de souj)(;on ([Ue sa mère prouonc^a, 
Charles s'indigna. Mettre en (luestion lamitié d'Henri 
Voisin, l'amour de Clorinde ! (,>iiel bhisphème 1 

Il était ce[)endant tro[) intelligent pour ne pas saisir 
l'importance des rap[)rocheuients qu'on lui indiquait. De 
même (ju'avec la lumière naissante du jour, on distingue 
petit à petit une t'(mle d'objets dont on ne soujx'onnait 
pas l'existence, de mCuiie par degrés il découvrit, à laide 
du sou[)(;()n qui se glissait malgré lui dans son Ame. bien 
des choses qu'il n'avait pas jusqu'alors renuirquées. 

Les arguments d'ailleurs se pressaient trop serrés, 
trop logi([ues, trop irréfutables dans la bouche de madame 
Guérin, pour que le doute ne se changeât pas bien vite 



■aai 



("lIAliLKS cri'.KIN 



■2:V, 



<*ii certitude. l*()iir([iU)i. si M. Wiigiiiuir voulait voolk'uieiit 
faire son Lioiidrc de Cliurle.s, aurait-il laissé vendre cotte 
propi'iété ([u'il lui était si iin[)()rtant de [)osséder V Ktait-il 
"•royahle (ju'il n'eût pas pu payer une somme aussi peu 
l'onsidé'rahle ? lOtait-ce l»ien par /i) 

1 



hi/(i)if/ir(>i>ic (lu'il avait 



V 



Uiiage deux jeunes hommes a [)eine maîtres 
* (1 



de 1 



eurs 



volontés. H se rendre res[)onsal)les pour un homme (|ui 
leur était parfaitement étranger ? Lui-même s'était-il mis 
dans des altaires si mauvaises en apparence, tle gaieté de 
<:unir. avec i'ex|)érience et l'habileté que tout le monde 
lui accordait ? Henri Voisin, plus au l'ait de transactions 



sein 



blabl 



es, aval 



t-il 



)U lie pas en NOir 



[)ort 



ce 



()uel 



intérêt secret uvait-il à du[)er Charles, tout en se du])aiit 



lui-même 



Knli 



n, il V a\ ait une chose ( 



;lair^ 



a propriété 



• jne M. NVagnaër avait toujours convoitée, échappait à la 
t'amille (liiérin à la suite d'une transaction ;\ la([uelle le 
rusé marchand avait pris une part active. 

11 est imp()ssil)le de dire la honte, le dépit, l'indi- 
gnation, l'ell'roi, le dégoût, et l'amère douleur ([ui suivirent 
dans l'âme de Charles la conviction ([iie, dei)uis un an, 
il était le jouet de deux ou trois intrigants, et que, i)ar 
son étourderie, il avait complètement ruiné son avenir, 
perdu la fortune de sa famille, et porté la désolation 



d 



dans 



h 



œur (le sa mère, 



lue ce uernier mallieiir con- 



duirait ])eut-etre au tombeau. 

Une comparaison pourrait peut-être donner une iilée 
de ce ([iii se passait en lui. 

Parmi les vieilles légendes du nord de l'Europe, on 
irouve un récit du sort funeste d'une jeune lille noble que 
son père et sa mère avaient refusée aux [)lus beaux 
chevaliers du pays. Comme toutes les jeunes filles ((ue 
l'on contrarie, elle devint éperdument amoureuse du 
premier aventurier qui se présenta. 



L'aventurier était d'ailleurs un chevalier de la pi 



us 



belle apparence, magniiiquement vêtu, au regard (ier 






m 




Ii t 



•2:\s 



CIIAHLKS (îrKltlN 



ot ciiressiint à la lois, iiiix l)i';ui\ cIicmmix iioiis 1miiicI<''s cl 
llottiintH sur ses épiuilos ; mil iio le siirpassnit fii iidrcssc-. 
CM coiirajAt'. en heaiiti' ; il i^lianhiit à riivir, ou s'iiccoiii- 
piiii'iiiuit (lu luth ; il j)iirlait (l'aiiKmi's L>t do combats mieux 
((iriiomiiu' (iii moiidc : l)r(d' il iTi'ii r;ill;iil pas tant pour 
ensorecder une jeune lille (pio ses prrc et nièie ne 
voulaient pas marier. 

Le chevalier, sachant ((u'il n'obtiendrait pas la demoi- 
selle de aes parents, lui pro[)osa de l'enlever. La l>ar([ne 
(jui l'avait jeté sur le ri vage était encore là ; seul il se 
faisait fort de la diriger à travers toutes les tempêtes de 
l'Océan, fia jeune (ille hésita comme hésitent toujours les 
femmes en pareille occasion, puis (die accepta : pui.s elle 
ne voulut plus ; j)uis enfin le chevalier ne s('mbar(|iia 
pas seul. 

Sur le riv ige, il lui jura de l'aimer toujours et il insista 
pour ((u'elle lui dît : Je te donne mon Ame. fja jeune lille. 
((ui avait déjà donné son C(K'ur. ii(> létléchit pas (pie son 
àme n'appartenait qu'à Dieu, et elle répéta hi formule 
amoureuse que son amant lui mit à la bouche. 

La journée pas.sée sur la mer fur des plus belles : le 
chevalier charmait avec son chant et son luth les [)oissoiis 
qui suivaient le vaisseau. 

Vers le soir, la jeune fille crut tout à coup s'imaginer 
([ue son fiancé était plus grand ([u'à l'ordinaire. Elle lui en 
fit ingénument la remarque. [1 ne répondit rien. Ell'ecti- 
veinent, ([uelques instants après, elle le vit grandir.... 
grandir, et sa taille dépassa bien vite les limites de la 
stature humaine. La jeune (ille tremblait et elle sentait 
comme du feu la main brûhinte de son gigantes(|ue et 
silencieux amant appuyée sur son épaule. . . El grandissait 
toujours, et bientôt sa tête s'éleva au-dessus du mat de la 
barque. . . 

Le chevalier, c'était le diable. Il prit sans cérémonie 
l'àme que la jeune fille lui avait donnée inconsidérément 



CIIAULKS (irilUIN 



•>:{!» 



lui l'ii 
Ellecti- 
idir.. . . 

do la 
sentait 
i([ne et 
iidissait 
\t de la 



et il livi'a son corps aux abîmes de l'Oet-aii, (jui ne le 
fendirent Jamais an riva,u;o. 

Maintenant, «-e (juiî dut t'-pronver la niallienrense. lors- 
qu'elle vit ainsi jj^randir et se mi'taniorjihoser l'amant (pii 
avilit rerii sa Toi. de\ait l'essembler heaucoui» aux sen- 
sations ((u'»'prouva iM)tre iiéi'os, lors(|n"il vit se d«''idiiler et 
]Lçrandir drinesiirémenl tontes les circonstances du complot 
dont il était la victinu'. 

Il essaya <'ependant, comme font tons les naulVa,i;i''s. à se 
pendi'e à ([uelf|ne (dn)se. Il souleva, comme autant de 
[danclies de saint, toutes les su[)positions (ju'il put imatiiner. 
Malheureusement, sa mère trouvait à tontes ses objections 
une réponse péreniptoire. 

— Kniin. dit-il, ce vieil avare de .lean Pierre n'a |»as l'ait 
cette acquisition uni(iu»Mnent pour plaire à M. Wagnai'r. 
et je ne vois pas le moyen (|u'il y avait de l'en empêclier. 

— Ne vois-tu pas (jue ton lionhomme .lean IMerre n'est 
pas autre chose qu'un homme de i>ai!le. (|ue lui «i l'antii' 
s'entendent et (|ue la terre ne sera pas longtemps sans 
a[)partenir au Jersais ? 

— VAi i)ien,si c'est le cas, j'irai trouver M. Waiiiiaër. je 
lui dirai tout ce je pense de lui. .le le luenacer.ii cU' 
dévoiler sa conduite, de le déma.sf(uer. de le poursuis re 
devant tous les tribunaux ; de le dénoncer à toutes les 
[)ortes d'église, de l'atttaciuer dans toutes les gazettes. .Fe 
lui parlerai, comme on ne lui a encore jamais parlé. 

— Hélas ! fit madame Guérin, c^'est luu^ bien triste 
ressource. Si le bonhomme .lean Pierre est un homme de 
paille, M. Wagnatù-, liu, c'e-sf nu. homme de fer ! 



"T.^^^ 



ili 




91 

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I* I 



•_>K) ciiAKLKs (;ri:i{iN 



VU 



JKAN (lUIMîAri/r 

l<]|*r IS sii liaison intime avec 
M. Voisin. (ît particulirre- 
nicnt iK'|)nis nu'il ('tait dcvo- 
nu anionreiiN do Mlle Wa- 
linatM'. Charles avait eonsidé- 
fahlenient négliiié son ami 
(înilhanlt. 

Celui-ci. lieureiisement. n'é- 
tait pas d'il n me nr à s'en oll'en- 
sei'. Comme il n'v avait |)as 
trace dégoïsme dans son ca- 
ractère, il était aussi peu exi- 
geant envers ses amis, (jne 
rempli de dé\«»nement pour eux dans toutes les circons- 
tances. 

Kn voyant Clia\ies se laucei' ilan-s le (ffiiiu/ iiioiidr, (^.t 
adopter un genri' de \ie pour le(juel il avait, lui, une 
antipathie si prououcét', il lui dit nettement et cari'ément, 
et une t't)is pour toutes, ce ([u'il en pensait; mais il n'en con- 
tinua pas moins à Tainu-r et à l'estimer. Il ne .s'étonna point 
de ce (juil préférait à sa compagnie celle de Henri Voisin, 
([ui l'accompagnait partout dans le monde, et il se dit : à 
(|ueh|ue Itou matin. Charles se latiguera de toutes ces fo- 
lies : il sera tem[)s alors de lui parler de choses sérieuses. 
L'étudiant en médecine suivait sa profession avec 
;irdeur. Il n'épargnait ni l'étude, ni l'assiduité chez le 
pati'on. et sa passion pour l'anatomie était si grande, (ju'il 
était ordinairement le héros et le chef des ex[)éditions 
nocturnes, ([ueliiue peu périlleuses. aux([uelles ses con- 
frères étuiUants é'taieut obligés d'ax'oir recours i)our .se 
procurer des sujets. 



lï 



CIIAHMIS (irilHIN 



>41 



Son patron ('tiiit un lU'f^ nu'dccins les i)liis (listinj^m'H 
(le lit villl^ un voritiihlo Siiviiiit,(|ui fiiisiiit de l;i imuU'ciiie 
et (le lii chiniriiie son nni(|ne occupation, et (pii nit^nie 
("aisail un peu c(( (pie dans IN'cole i'()nianti(pie on appelle 
i/r l'art /mur l'ur/. Il sN'ilait atlacln'; à son éh^'Ve et le con- 
duisait avec lui dans les iK^pilaux, et souvent 
dans sa prali(pie privce. liC jeune lioninie avait d'ailhMirs 
tant de liraviti', de; d(''cence, et un ji'out si prononc(' pour 



sa nroiession, iiue. dans heaucoun de 



auiilles, on n ( 



tillt 

point I'AcIh' (1(! le voir reniplac(>r son maître, l()rs(jne 
celui-ci ('tait trop occupt'. 

Vers r('po(pie où lut vendue la tid're (l(^ (vharles Gnc'rin, 
il se trouvait parmi la (dienlcle de seconde main de notri^ 
jeune (îsculape. un malade du nom d(! (iuiUot. (!'»'tait un 
r(f/t()fri(j\ vA\ni;\\\ii' d'unt; uix'lelte (pii naviginiit entre la, 



paroisse ( 



le l\ 



'A Un 



chcc. 



A I 



occasion d un \()\aL'e |)îir 



kujuel il r(jalisait de plus i^rands prolits (|u'à l'ordinaire, 
ce pauvre ^•ar(;on, (|ui tendait à la piilmonie, avait ftiif 
nue rit'll/c fê/i\CA)\ni\u'. il disiiit dans sou stvle de marin, et 
(^.ommis des e.\c(^'s (pii l'avaient mis à la porte du tomb(>aii. 
Il avait du rester (die/ des parents en ville tout l'hiver, et 
^irace aux soins de .lean (îiiilbanlt, et surtout au r(',i!;iine (ju'il 
lui avait pre.s(n"it, sa j^iK^rison avan(;ail. (pioi(pu' lentement. 

Pour peu (pie les caract('>res soient naturellement sym- 
patlii(pies. il s'établit presipie toujours une certaine 
intimitc' entre le malade et le médecin. Il faut (pie votre 
conliance soit bien dure ù gauner, si vous ne la donnez pas 
i\ l'homme qui vous a sauvé la vie. Les allures IVaiudies 
et le sans-gêne de l'étudiant convenaient i)iirf'aitement à 
riuimeur du marin, (|ui lui raconta tous les détails de sa 
vie, existence accidentée et pittoresfjiie, ù hupielle .Jean 
(xuilbanlt ne pouvait pas mampier de prendi-e un vif intérêt. 

Il arrivait souvent (pie le méde(!in s'oubliait des soirée» 
entières auprès du malade, à lui entendre dire des 
histoires de ses voyages. C'était tant('')t un nuitVage sur 

11) 



...iill 



242 



CHARLES (JUEllIN 



II 



quelque îlot désert, tantôt un combat à coups de poing 
avec des matelots anglais sur les quais à Québec, tantôt 
quelque aventure sauvage sur les côtes du Labrador ou 
dans l'île d' Anticosti, tantôt quelque légende superstitieuse 
racontée par les pécheurs acadiens de Gaspé ou des îles de la 
Madeleine ; car, avec sa goélette, le capitaine Guillot avait 
déjà parcouru tous les parages du golfe Saint-Laurent. 

Un soir que Jean Guilbault était resté plus longtemps 
qu'à l'ordinaire à causer avec son patient, celui-ci men- 
tionna, par liasiird, le nom de M. Henri Voisin l'avocat. 

— Comment ! vous connaissez M. Voisin V lit l'étudiant 
en médecine ; c'est un de mes amis. 

— Parbleu, si je le connais ; je crois bien, puisque c'est 
mon cousin. 

— Ah! diable, (î'est votre cousin ? 

— Mais oui, bien sûr, si bien que nous [)<)rtons le môme 
nom. 

— Ça ne me paraît ])as si sûr. Il s'appelle Voisin, et 
vous vous a])pelez Guillot. 

— C'est-à-dire V^oisin dit Guillot, ou Guillot dit V\)isin. 
comme il vous plaira. 

—Ah ! ah 1 

— Oui, c'est de même. Connaissez-vous François Guillot, 
le commis de M. Wagnaër ? 

— Un peu. 

— C'est encore mon cou.sin. Son père, mon père, et le père 
de M. V^oisin l'avocat, c'étaient les trois frères. Son père, le 
bonhomme Henri Guillot, (ju'on a[)pelait Riochoii Guillot. 
était l'aîné de la famille. Le bonliomme i)ortait la cassette. 
Quand il s'est retiré du métier de colpin'teur. il avait une as- 
sez, jolie fortune ; avec (;a il a fait éduquer un de ses gansons. 

— Ah ! et pourquoi son (ils est-il le seul qui s'appelle 
Voisin ? 

— Dame, c'était son goût de s'appeler de môme. Il 
trouvait cela plus beau, appareuiment. Comme il ne navi- 



li 



cmARLKS (JUERIN 



243 



11 



livi- 



guait pas du même bord que le reste de la famille, il 
n'était peut-être pns faehé de mettre un autre pavillon. . . 
Savez-vous que ça va faire un gros avocat, notre cousin ; 
et puis il va se marier avec une fille riche, nuiis riche 
que ça n'est pas pour rire de dire ce qu'elle est riche. 

— Ah! et quelle est cette demoiselle ? 

— Las! je ne sais pas tro]) si je dois vous conter ces 
affaire^^'-là. Mon cousin François, qui est venu me voir, 
il n'y a pas longtemps, m'en a jasé pas mal long ; mais 
il m'a dit de ne pas raconter ça à tout le monde. 

— A la bonne heure, si je suis tout le monde. 

— Tiens, docteur, vous allez vous tacher ? Ah bien ! qu'à ça 
ne tienne. Je me fiche diablement de mon cousin François et 
de mon cousin l'avocat. Si ça vous amuse, je \ )us conterai 
toute cette mani<>ance-là et bien d'autres avec. Mais il n'v a 
guère de vent dans les voiles ce soir, je suis joliment es- 
soufïlé;... si vous me donniez un peu de vos gouttes... Bon ! 

— Faut vous dire, pour commeucer, que c'est avec Mlle 
Wagnaër, la lille urii([ue et héritière du gros marchand 
de R. . ., que se marie mon cousin Henri. 

— Quoi? (iue dites-vous ? Avec Mlle Wagnaër! 

— Quand je vous le dis : ça vous surprend, hein ? (.'a en 
est-il un peu un parti ! On dirait, mon bourgeois, que ça vous 
fait de la peine. Est-ce que vous auriez eu des intentions ? 

— Allez toujours. 

— A vos ordres. Vous n'avez qu'à commander la ma- 
nœuvre et je vais tout vous défiler ce qui en est. Connais- 
sez-vous une {lei'iie Jeunesse qui s'appelle Charles Guérin ? 

— Un peu. 

— Bon ! Vous devez savoir qu'il faisait la cour à la 
demoiselle, et même mon cousin dit qu'il ne déplaisait 
pas trop à la jeune fille et au beau-père, et qu'encore un 
peu et ça y était. Mais mon cousin François, qui est une 
fine mouche, parce que, sans vanterie, nous ne sommes 
pas trop bêtes dans notre famille, mon cousin François a 



■ 1 



■ I 



f ■ 4^.■ 



II 



h ' ! 



ail 



24+ 



CHARLKS (ÎUKHIX 



tout (léran'^é r;i. Lt» honrixeois iiviiit deux raisons pour 
marier s:i (illc au jeune (Juérin. D'abord, il lui fallait un 
nendre avocat pour ])ousser ses alTaires. puis il avait un 
dessein de taire des moulins, des bâtisses, un tas d'his- 
toires; toujours, il lui fallait pour cela la terre de la 
famille. Avec le jeune (luéi'in. il avait à peu près, comme 
(pu dirait, la maîtrise de la, terre. (.iuand il vit cela, v'ià 
mon Fran(;ois (pii se met ù faire i'aire connaissance à mon 
cousin l'avoi'at a\;ec le boui',L!,eois ; et ])etit à ])etit, v'iù 
mon cousin (jui se j)ousse dans la manche du bonhomme. 
C'était une consulte pai'-ci. un mot pai'-là. Puis le bon- 
homme lui passa une ])etile alï'aire par-ci, une petite 
alVaire i)ar-là ; enlin, il s'apercjut que mon cousin l'avocat 
était justement Thomme ((u'il lui fallait ; et ipTen lait de 
tours et de linesses, il pouvait même lui en remontrer, 
ce qui est dire pas mal. F^e jeune (ruérin, pendant ce 
temps-là, contait des lleurettes à la demoiselle, et la 
demoiselle, vous com])renez. comme toutes les fillettes, se 
laissait conter lleurettes ; mais tout ca n'avançait pas 
beaucoup les affaires. Mon cousin l'avocat courtisait le 
bonhonnne, ce qui valait l)ien mieux. Mon cousin François 
faisait semblant de rien. Un bon jour il dit connue ça 
à son bourgeois : Mais, mon l)our;»;eois, si vous ])ouviez 
marier mam'zelle Clorinde à M. Fleuri Voisin, savez-voua 
(jne ça vous ferait une fameuse aiîaire. — Mais la terre, 
fit le bourgeois ? — lîah, la terre, fit mon cousin François : 
si vous voulez me laisser faire, j'ai trente-six plans pour vous 
la faire avoir. Et v'ià mes deux cousins qui se mettent à 
faire des embarcations de billets et de signatures qui ré- 
])ondent les uns pour les autres et qui font répondre le petit 
Guérin ; si ben qu'à la fin ducomi)te, v'ià tout ce monde-là 
poursuivi et v'ià qu'ils vont vendre la terre en question. 

— Ah ! et quand cette terre sera-t-elle vendue ? 

— Dame, ça ne tardera pas. C'est pour le commencement 
de mai. Et ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'ils ont si bien 



CHAKIJvS c;UKRIN 



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)n. 



înt 
len 



arrimé co piuivre garçon, (ju'ils l'ont tiaîiié ilo porte en 
porte chez tons les liiil)itants ijni auraient pu mettre sur sa 
terre, sons la IVinie «[ue, conune ça, il jiourrait la racheter 
à nieillei'.r marché ; ce ([ni lait ([ue «luehju'un rachètera 
pour M. Wagnai'r à un prix raisonnahle. 
—Diable ! 




Il était tard pour partir ce soir-là ; niais il ne perdit 
point de temps et loua le meilleur cheval qu'il put trouver 
dans les écuries de la ville. Les chemins n'étaient pas 



• 3 



24() 



CHARLKS Gl ERIN 



■Ji 



beaucoup praticables à cette saison de l'année ; il fallait 
se décider à faire à franc étrier une distance considérable. 

De retour chez lui, il jeta dans un pef it si\c de voyage 
quelques objets indispensables, et n'oublia pas une ma- 
gnifique paire de pistolets, qui lui servaient pour ses ex- 
péditions de réHin'rectio)ntisie, et avec lesquels il avait 
épouvanté plus d'une fois les gardiens des cimetières. 

— Après tout, se dit-il, on ne sait pas ce qui peut 
arriver.et en sus de la justice et du bon droit, il n'est pas 
mauvais d'avoir de son côté des arguments de la force de 
ceux-là. 

Il passa le reste de la nuit à faire différents plans 
de car. pagne, suivant l'état dans leqin3l il trouverait 
les affaires de son ami. 

Le matin à six heures, il était à la Pointe-Lévis, se 
dirigeant, au grand galop de son cheval, vers la paroisse 
de R . . . . 



Mm 



r^-:x% 







:ï ■ 



(CHARLES (UIÉKIN 



VIII 



247 



UN œ. M PLOT 



t#j,i 










GRE qu'il eût chango de 

)ntiire plusieurs fois sur la 

ute, ce ne fut que bien tard 

ns la nuit que Jean Guil- 

bault toucha au ternie 

du voyage. 

Tout le inonde 

('tait couché chez nia- 

- ,j>^?_-_. ^xyt-^- dame Guorin ; mais 

, -,'i/'?y?^^Jp^ personne ne dor- 

V^ "* Ne voyant pas de lu- 

mière, le jeune homme hésita s'il frapoerait à la porte. 
La difficulté d'aller se retirer ailleurs, et l'impatience 
qu'il éprouvait, le décidèrent. 

Au premier coup, plusieurs voix crièrent : Qui est là ? 
Et une autre voix ajouta : Mon Dieu, si c'était lui ! 

— Jean Guilbault, fut-il répondu du dehors. 

— Est-ce possible ? fit Charles, et dans un instant il 
avait déjà allumé une chandelle et ouvert la porte à son 
ami. 

Madame Guérin et Louise s'étaient retirées prompte- 
ment dans leur chambre. — Le cœur m'a battu bien fort, 
dit la pauvre mère, j'ai cru un instant que c'était lui ; 
mais nous aurions eu trop de bonheur, si la Providence 
nous l'avait envoyé dans un tel moment. ... 

— Ecoute, Charles, dit Jean Guilbault en entrant, un 
mot avant tout. Quel est le jour fixé pour la vente de la 
terre ? 



■«., 



■l* 


i 
à 



24.S 



CIIARLK8 UUKIIIN 



pi 




— C'i'tiiit îuijoiird'liui, dit tristement Cliarlc!?. 

— Fa \)mn ? 

— Kh ! bien, elle a été vendue. 

— A qui ? 

— Au bonljoinnie Jeun Pierre. 

— Combien ? 

— Neuf cent vingt-einci loui.s. 

— Si tu savai.s ce ([ue je sais ! 

— Je ne le .sais j)as ; mais je m'en doute. 

— C^uel malheur ! (Quelle inl'amie ! 

— Que veux-tu ? C'est nu» liiute. Tu es bien trop bon 



d'ét 



re venu exprès. 



le ne le mentais pas, moi qui ne 



t'avais i)arlé de rien. Quand es-tu parti de Québec ? 

— Ce matin ù si.x heures. 

— Mais tu dois être mort de fatigue, et ton cheval doit 
être renfln. 

— C'e.st le deuxième. J'espérais être ici à temps. 

— Mais tu dois être moulu. 

— Bah ! je n'y ai point songé. Tout mon regret, c'est 
d'arriver trop tard. 

Madame (juérin s'était habillée à la hâte et elle insista 
pour (jue l'hôte (pii leur arrivait réparât ses forces. Elle 
improvisa une petite collation à hupielle fit honneur 
ra})pétit de Jean Guilbault, lequel, même à son état 
normal, sans être aiguisé par l'exercice et la fatigue, n'était 
pas à dédaigner. 

Charles, resté seul avec son ami, demeurait partagé entre 
h\ honte et la reconnaissance. Il y avait dans le procédé 
de Guilbault tant de générosité et de dévouement, et sa 
position ù lui-mcMue semblait 
parler de ce qui s'était pas.sé. 



si ridicule, qu il osait a peine 



Heureusement, il est des gens avec lesquels il est 
difficile de rester longtemps mal à l'aLse. 

— Ah çà!f:t Jean Guilbault, après quelques instants 
de silence, j'espère que tu ne comptes pas en rester là 



i '5 

3 ! ■ 



1. : 



CHAHLKS (irKKIX 



24» 



avec M. Wagiiaër ? Il y a bien un iJi'overhe anglais ([ui 
dit qn'il est trop tard de fermer l'écnrie (piand le cheval 
est dehors ; mais enlin il doit y avoir nii moyen de 
revenir sur toutes ces transactions fjui ne sont ({u'un tas 
de lVi[)onneries. Voyons, toi ((ui es avocat, ou à peu près, 
tu dois connaître ([uehiue remède. 

— Tout est contre moi. J'ai donné la unun à tout cela. 



M 



on émancipation, mon négoce, 



Tint 



ervention 



M. 



Dumont ont couvert ce ([u'il y aurait eu d'illégal dans 



l'ail'; 



1 1 re , 



Et 



puis, un procès 



nnerrcs, (piand on a 



— Eh bien, un procès ! Mille to 
raison, on gagne, celui qui a tort, perd, et voilà le i)rocès 
jugé ! Y a-t-il un jugl^ dans le monde (\u\ donnerait gain 
de cause a ce vieux miséi'able de Wa^naër ? .le voudi'ais 



b 



len voir cela 



ar e.Kemi) 



lie ! 



ipec 



-Si je portais une action, ce serait une action très 
iale. 



— Alors, prciids une action spéciale, comme tu dis. 

— Quand il n'y a point de précédent, on a peu de chance. 
On n'aime guère que les sentiers battus par la routine. Dès 
qu'il se présente qiiel<iue difliculté techni([ue,on s'en saisit 
avec ardeur : tu ne coniniis donc pas les tribunaux ? 

— Dieu merci, non. Eh bien, il faut se jeter sur iiutre 
chose. 



— Oui, j'y ai pensé. L'opinion publique 



le voiler. 



demi 



isq 



uer 



— Ah çii, viens-tu fou ? Que te fera l'opinion, et que 
fera-t-elle à un homme pareil ? S'il ne tient qu'à faire au 
bonhomme la réputation qu'il mérite, je m'en charge. 
Mais après cela ? 

— Sans compter que je ferais un grand tort à Clo- 
rinde, en détruisant la réputation de son père. 

— Le beau malheur! Penses-tu qu'elle vaille mieux que 
lui? 

Charles se fâcha, et son ami fut frappé de l'ardeur 



•I 

'■■[ 
H 



.; 



2ôO 



CHARLKS UUÉllIN 



et de la per.si.stance avec laquelle il protestait de la 
Hincorité de Mlle Wagiiaër. 

— Au fait, reprit-il, la question est de savoir si elle 
t'aime. Si elle t'aime vraiment, tu dois réussir. Voyons, 
t'ainie-t-elle pour tout de bon ? 

— Mais sans doute. 

— Etes-vous bien sur de ce que vous dites, monsieur 
le fat ? 

— Mais elle laisserait tout pour moi. 

— Alors la chose est bien sim[)le. 11 faut, si l'on 
])er.siste à la marier avec Voisin, ou le tuer en duel, ou 
enlever Clorinde. 

— Un duel ! un enlèvement! 

— Cela ou rien du tout. 

— Tu as peut-être raison. Quel mal leur avais-je fait à 
ces gens-lù ? Henri Voisin a fait plus que de me tuer. Il 
a brisé mon avenir. 11 a tué ma pauvre mère, qui ne 
survivra peut-être pas à ce dernier coup. 

— Oui, il y a deux espèces de meurtriers, ceux qui 
tuent lentement, et ceux qui tuent promptement; ceux 
qui tuent froidement par intérêt, avec calcul, et ceux 
qui tuent par passion, par colère, par vengeance, et presque 
sans savoir ce qu'ils font ; ceux qui rencontrent leur 
adversaire en face, qui risquent leur propre vie, qui le 
combattent franchement, et ceux qui assassinent lâche- 
ment, avec impunité, par ruse et par trahison. Je ne 
suis pas duelliste ; j'ai horreur de celui qui donne la 
mort sous quelque forme que ce s(nt ; mais je te dirai 
ceci : de tous les criminels, le plui; vil, à mon avis, c'est 
l'intrigant qui, pour faire son chemin, jette la désolation 
dans toute une famille, sans s'occuper si la mort ne 
viendra point sur les pas de la misère ; l'intrigant qui, 
pour se composer une existence à son goût, prendrait 
sans hésiter l'existence de trois ou quatre de ses sembla- 
bles, pourvu que cela pût se faire légalement et avec 



CHAllLKS (ll'HKIN 



251 



iin[)iinité. .l'ai eu tort do te parler de duel ; mais dans 
un premier moment, quaiul j'ai ap|)ris cette vilaine att'aire, 
si j'avais tenu Voisin à une poi-tée de pistolet, je l'auriiis 
tué comme un chien .... 

La triste pensée d'avoir contribué au malheur de son 
ami, en le mettant en i'a|)port avec; Henri Voisin, auiiinen- 

tait encore l'exaltation de 
.lean Guilhault. Incapable 
de faire de sang-froid le 
'- '^ jfc'w nioindre nnil a son enne- 
mi personnel, l'idée de 
l'injustice et de la spo- 
liation dont un autre 
avait été victime, le 
rendait pres(|ne 
cruel. Charles, sous 
>:â^ son reirard de 
%:*ï%. teu,en présence 
jjjDjSà de cet homme à 
''- la contenance 
ferme et déci- 
dée, aux larges et puis- 
santes épaules, aux 
bras musculeux, sen- 
tait passer dans son âme des sentiments plus énergiques, 
une volonté plus inébranlable, une puissance d'action plus 
grande que n'en comportait son propre caractère. Il avait 
confiance non seulement dans le dévouement de son ami, 
mais encore dans son énergie morale et physi(jue : il lui 
semblait qu'avec lui il pouvait tout entreprendre. 

— J'aurais mal fait, continua celui-ci, de le tuer comme 
un chien. Il ne faut tuer personne, si clùen qu'il soit. 
Mais quant à ce qui est d'enlever la belle Clorinde, c'est 
une autre affaire. Il me semble, pour peu qu'elle le veuille, 
que nous serons parfaitement dans notre droit. 




:^ 



Ill^ 



! ; 



V i 



! 



252 



CIIAlil.KS (iDKllIN 



fllH 



— Rapt (lo ininoiiro ! oUsorva (Jliark's riiu'riii, .siiiii)le- 
iiiuiit polir la loniie. 

— Oui, rapt di' luinome (riin lîoti'. et H[)()liati()ii dt'i* 
l)itMiH triiii iiiiiHMir (le l'aiitr»' coti'. Ce sera la peine du 
tidioM. Oli ! pour cette iillairi'-là, j'en suis, et ((uaud même 
je riHipierais d'i^ti'e un peu piMidii, il tant (jne cela se 
tasse, As-tn nn l)()n cheval à toi ? 

— Le meillenr de la p;iroisse. 
— As-tii (pudipie ai'iicnt '.' 

— A peu près ti'entc lonis. 

— Kl vin;^t lonis (pie j'ai apportés. Miîis nons en |)ren- 
drions du pii vs avec cel;! 1 Voici le plan, il n'y a p.is à y aller 
par (jnatre cliemins. Tn vois }i]\\v. Waiinaé'r demain, tu 
as nue explication avec (die : si elle consent à être ton 
é|)ons(i et à i)artir iivim- nous. l'aU'aire est faite. Nons (;on- 
viendrons d'une lieiii'e (|nelcon(|ue de la nuit. Noils 
lon(M"ons on einpninteron> (piehpie part un troisième 
cheval, et voilà ([ue nous liions par les concessions. Avant 
le jour nous aurons lait terriblement du chemin sans (jne 
le vieux misérable s'en soit douté. Rendus à une certaine 
distance, pour é[)nrgner de la latigne à madame Guérin, 
nous mettons deux chevaux sur l'i, voiture la plus légère 
que nous pourrons nous procurer, et nous continuerons 
par les concessions jnsipi'à la lîeauce, où nous i)rendrons le 
chemin de Kennébec;. Dans moins de trois jmirs, nous 
pouvons nons rendre aux l<jtats-Unis, et là, vous vous 
mariez, et du diable si M. Wiignaër et notre ami Voisin 
trouvent un moyen de vous démarier. En thèse géné- 
rale, tout cela n'est pas très correct d'après mes principes, 
mais enfin il y a toutes les circonstances atténuantes 
possibles. D'abord je suis là pour veiller sur vous et 
pour répondre de l'iionneur de ta fiancée. Je ne vous 
perds pas de vue un seul instant ; car je galope cons- 
tamment auprès de votre voiture en bon et fidèle 
écuyer, avec mes deux bons pistolets à ma ceinture, afin 



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ciiAKM.s (;ii;i;iN 



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(le pouvoir riposter iiXiiiitiiL'cii.si'iiH'iit ;iii.\ liciis (|iii se 
peniu't tniiciit de courir aprrs nous ou de nous h.irrcr le 



pilSSilJi'l' 



\\ 



U'ii cutt'udu. une lois uiiirics. \ oiis rrrirt'/ uni' 



lottrc! polie et respect ui'usc à pii|)!i Wii.ii'Uiii'r. lui fiiisiint 
mille juiiitiért, et rinlornnint des raisons «'t des motifs (pii 
vous ont euii'aji'és h faii'e ce petit voyauc 

Voyons, j'ai bien (iu(d(pu' scrupule à te |)i()poser une 
pareille é(|uipée. Mais eulin, il me semble (|ue c'est le 
seul movi'n de te sau\'er. toi et ta t'amille. d'une l'uine 
certaine. Tu ne prends cette ibunarclie exti'ême ((u'à 
ton corps dél'endant. Tu ne lui eulcNc 



sa 



lllle <|lie 



parce (|u'il l'a enlevé ta l'orlune. et encore tu l'ais K 
(îlioses lionnêtement 



• • t * 



Charl 



es n'avait pas besoin (pi ou lui pi'ou\'at en trois 
d 



points la justice de sa cause; il était, dans ce moineiit- 
li\ surtout, sullisammeiit i;xalté pour embrasser avec 
ardeur la proposition (pi'on lui faisait. 



r 



i'e\[)edition 



fut d 



onc décrétée et 1 on continua à en 



))réparer d'avance jusqu'aux moindres détails. 

Les lieux amis s'étaient levés de table et ils marchaient 
à pas précii)ités dans la chambre, imi étoull'ant toutefois le 
plus ([u'ils pouvaient le bruit de leurs |)as et de leurs 
paroles, aliu de ne [loiiit réveiller les personnes de la 
maison (|ui dormaient. 

Dans le silence profond de la nuit, leur conversation 
se prolongea animée, confiante, exprimant sur leur visage 
et par leurs gestes les sentiments qui ne ])ouvaieiit pas 
trouver dans les intlexions de la voix une issue suffisante ; 
disposant tout, ne doutant de rien, aplanissant tous les 
obstacles, trouvant réponse à tout et antici[)ant avec une 
fiévreuse impatience le moment où ils pourraient déjouer 
les projets de M. Wagnaër et du gendre de son choix. 

Us se séparèrent fort tard, en se disant presque 



j^y 



eusement : A demain ! 



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CHAULES (irKKIN 



IX 





[. A l' F/r l 'r K C RO l X 1 ) K C ) Il A 1 1. 

lIARIiKSiiose trompait point: 
(Jlorinde rainiiiit passionné- 
iiieiit. Kilo Taiinait (U'jà 
avant de le connaître, elle 
l'aimait beanconp pln« de- 
^ puis (pTelie se savait aimée de 

•le 1 

Ini. 

Si la fo(|netterie inhérente au 
-^ rôle (in'elle jouait dans la société 
»()ii elle se trouvait, avait léiière- 
■ ^ ment terni l'éclat de cet amour. 
^ il venait d'emprnntei- une non- 

vidle ardeur à un sentiment 
l)ien dillerent ([u'on avait l'ait naître chey, elle. 

Klle s'était amusée (piel((ue temps de la tournure peu 
éléu'ante. des manières uauches et ]>rétentieuses, de la 
liirure et de l'allure vu'iiaires de M. Henri V^oisin. 
l'éternel compairnon de (Jharles. Mais elle le croyait 
sincèrement dévoué à celui-ci. et elle lui passait ce (]u'il 
avait de désairréahle en t'aveur de ses bonnes intentions. 
Du reste. c<jmme on l'a vu. l'avocat avait jusqu'alors 
plaidé sa cause auprès du père, et n'avait pas encore 
jui^é î\ propos d'importuner la, l'io de ses galanteries, se 
ré.servant de touil)er éperdument aun)ureu.\ d'elle, au 
jour précis oii il aiM'ait réussi dans ses n jgociations. 

Ce jour étant arrivé, Henri Voisi)i s'était mis à déve- 
lopj)er une foule de belles pensées, de talents agréables 
et de jtdies manières, (ju'il avait jusque-là tenus cachés, 
de mC'Uie '(uo la chenille (ians son enveloppe tient roulée» 
les ailes qu'elle di)it plus tard étaler au soleil. Le clirysa- 



,il 



CHAllLKS (iCKRlN 



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[e peu 
lie la 
loisin. 
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(pi 1 



ItlOllM. 

alors 
liicore 
les, se 
, au 



(U?ve- 

ibles 

|ic1k's. 

(ulées 

lirvsa- 



lide se brisait, et la elionille sortait ; mais, iK'las ! sans 
être devenue papillon. 

Ses ma(lri,i;aii\ l'taient cent fois pins ridicules (jue son 
silence, son empressement plus désavanta<^eux (pie sa 
timiditij, ses attentions plus gauches ip.ie ses gaucheries 
miMues. Il dansait d'aprcn toutes les r(''gles de l'art, 
mais de manière à faire maudire l'art et toutes ses 
règles. Il chantait juste, mais avec une voix |)lus ti'iste 
(jue si elle eut ('•té fausse. Depuis (|u'il cultivait mieux sa 
toilette, il «'tait parvenu à faire l'essortir davantage sa 



laid 



eiir et s;i vu 



lgarit( 



('liarles était trop préoccupé de mille autres choses 
pour avoir .einai"(|ué l'espèce de métamorphose (pii s'était 
opérée chez son ami. .. (Jlorinde, avec cette justesse de 
coup d'<x.'il ((ui distingiu' son .sexe, avait vu tout de suite (jue 
tout cela se faisait en son honneur. (Juchpies graiiieusetés 
un |)eu ti'op f;.milièies (\\ir l'ami de (Jharles s'était per- 



mises envers (die avaient confirmé ses s()up(M)ii,> 



Kni 



m 



M. Wagnat'r, tout en plaisintant. avait laissé tomber 
(jiudques mots propvs à faire croire ([uil ne serait pas 
taché d'avoir M. Voisin pour sou rendre. 



II 



ne circonstance <iue nous allons eclaircir iuiMitot 



l'avait empêchée de faire part de cette découveite à 
celui ([u'elle intéressait b; plus. Mais de ce i.tuiueiit la 
ré[)ulsion instinctive (pi'elle éprouvait, se (diaiigea en une 
aversion profonde, et l'amour (ju'elle avait pour Charles 
s'accrut de to;'.!<' la crainte qii'(dle entretenait de \i)ir 
son existence liée à celle d'un homme méprisé et détesté 
tout à la fois. 



Le lendemain de l'arrivée de Jean (îuilbault à II 



• • • • 



dans la matinée, Clorinde était dans son 1- id'Mr, oii elle 
brodait et lisait tour à tour ; dans le mcuent, elle lu; 
faisait ui l'un ni l'antre. 

e était assise sur un petit tabouret en laine 



Eli 



d' Allemagne près d'un canapé ; sa tète s'appuyait sur 



P 



2.-)(i 



CHAULKS (UTKIUX 



11 



II 
! M! 

I*. i M 



11 



sa lUiiiii, son coiule sur le canapé, sa broderie était par 
teri'e, son autre bras laissait tonil>ei' ouvert à denii le 
livre dont elle avait essayé la lecture. 

Le petit boiuloir était meublé avec luxe ; Clorinde, à 
))eu près maîtresse de ses actions, co[)iait à la campagne ce 
(ju'elle voyait cbez ses amies de bi ville. 

Un uuéridon en bois de rose était couvert de riches 
albums, de /.rry<.vf(/,v'.s', (|ue domiiuiit un vase de porcelaine 
rem|)li des plus belles tleurs, ])roduit d'une sei're à 
huiuelle nos lecteui's siivent que In jeune (ille consacrait 
une grande partie de son temps. 

Cette chambre ouvrait d'un coté sur le grand salon 
de la maison et de l'autre sur une chambre à coucher. 

Mlle Wagnaër était beaucouj) plus pâle qu'à l'ordimiire ; 
son sein était agité, et il y avait dans sa pose nonchalante 
jdus de découragement (|ue de mollesse. Elle tressaillit 
tout à coup: un bruit très léger, à peine perceptible, avait 
causé ce mouvenuMit : c'est qu'il y a quehiue secret aver- 
tissement magnéti(iue (jui révèle l'approche d'une [)ersonne 
aimée, sui'tout dans les heures d'angoisse (|ue l'on éprouve 
à son égard. 

— Je vous attendiiis, dit-elle, d'un air ti'iste et presrjue 
solennel, au jeune homme qui entrait dans ce moment 
dans l'autre salon, précédé par une jeune lille de chambre 
espiègle et gentille, depuis peu au service de la maison. 

— Anna, dit-elle, si M. \ Oisin se présente, t'ût-il même 
accompagné de mon père, vous lui direz qu'il ne ])eut pas 
me voir ce matin. L'impression que fit ce peu de mots sur 
rétudi:int se traduisit immédiatement sur ses traits, 

— Je vois avec plaisir, dit Clorinde, (]ue vous vous 
résignez à vous séparer de votre inséparable. 

IjC ton d'ironie avec lecpiel ces paroles étaient pro- 
noncées 'it voir à Charles ({u'il était deviné. Son visage 
était de ceux sur les(|uels on lit mieux cjne dans un 
livre. 



t i 



CHARLES GUÉRIN 



257 



-h 



L'Iieiiro était .solennelle et tous deux comprirent au 
premier regard que leur sort allait peut-être dépendre de 
cette conversation. 

Ils prirent place sur un div.'iu dans un des angles 
du salon et gardèrent (jnelque temps le silence. 

Clorinde le rompit la première : 

— Mon père venait de sortir, quand vous êtes entré. . . 
Vous ne lui avez rien dit V 

Charles (it un mouvement qui trahissait l'orgueil 
blessé, comme s'il eut voulu dire qu'il se félicitait de .son 
silence. Puis il racîonta d'ur.e voix émue ce ([ui lui était 
arrivé et ce que l'on suj^posait des intentions de M. 
Wagnaiir, en y mettant toutefois la plus grande résrrve. 

On conçoit aisément rhiimiliation [jrofonde (jue res- 
sentit la jeune lille. Il lui restait ce|)endant la dure 
nécessité de conhriner par son récit une partie de ce 
qu'elle venait d'entendre. 

— Mon père !ie [;eut pas avoir toutes les vues que vous 
lui prêtez, dit-elle ; mais il n'en est i)as moins vrai qu'il 
.songe sérieusement à me nuirier avec M. Voisin, et je 
crains l)ien qu'il ne consente que dilîicilement à notre union. 

— Mais. vous. Clorinde, vous ? 

— Moi, lit-elle tristement, moi ? 

Charles .se leva bru.si|uement et, involontairement, il 
lui lança un regard de mépi'is. 

Do grosses larmes jaillirent des veux de Clorinde plutôt 
qu'elles n'en coulèrent ; elle détourn- la tête, et elle dit 
comme se parlant à elle-même : Voi . ce (|uo c'est : il 
garder,! cette opinion de moi toute sa vie... Il ne me 
croira pas. 

Charles se rai)procha d'elle et reprit sa place sur le 
divan. . . . 

— Clorinde, dit-il, Clorinde, vous êtes bien faible, bien 
légère et bien coupable envers moi, si vous croyez qu'il 
vous est permis d'appartenir jamais à un autre qu'à moi. 
. 17 



I 



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II'' 



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2Ô.S 



CHARLKS (JLn<:iUX 



— Écoutez, dit la joiuio lille on faisant un oll'ort sur 
elle-niôuie, écoute/, je ne savais [)as avant ce temps ce ([ue 
c'est que de soullVir et d'être malheureuse ; mais je com- 
prends à i)résent que l'on peut être assez, iillligée [)oui' si; 
donner la mort ! 

— Se donner la mort ! [1 y a d'autres remèdes que 
celui-là, aux ./."nations même les [)lus criti(pies. 

— Peut-être ! 

— Est-on obliué d'obéir à des ordres injustes '.' l)oit-t»u 
contre son c(x;ur et contre soi-même donner lit main à 
un complot malhonnête, parce que celui ((ui l'a formé 

— l']st votre père, ajouta lentement la jeune (ille, 
forcée à rougir de son père devant lui !...(Jliarles, si vous 
m'aimiez, vous me ménageriez davantage. 

— Le mot est dur [)eut-être ; s'il u y avait ((ue nu)i de 
trompé, mais ma mère.... 

— Votre mère! l/aiiiu'/-vous beaucoup votre nu""'re ? dit 
vivement (Jh)rinile. 

— Si je l'aime Ix'aucoup 1 Htrangci question! Tous ceux 
(jue j'aime, (Jlorinde. je les aime lieaui'oup. Mais ma mère, 
vovez-vous. c'est autre chose. (J'est de la reconnaissance, 
c'est de l'admiration, c't'st du (h'VoiuMnent. poui' elle (pii 
s'est dévoui'e à nous, qui a ret'usi' la t'orlune plus d'une [\i\< 
\umv être seule à veiller sur nous, 

— Alors si Vous aimez autant voti'e nièi'e ([Ue \'ous 
l'assurez, vous C(>ui[)i'eudrez ce ([ui- j'ai à vous dire. Kcou- 
tez-moi bien, Cluu'les. et vous ju.'j,'erez de la conduite ([Ue 
je «lois tenir. \^)us me di\'ez cv (pie vous feriez si vous 
étiez à ma pla<'e. 

Je suis née à Jersey, t'ouime vous le savez. .Mon pèie 
était livré à de grandes spécidatioiis de commerci'. ma 
mère a[)pai'teuait à uik' l'auiiiie ti'ès coiisidért'e. Son pèic 
était chef-juge, et son aieul a\ait vtr grand bailli. Mlle 
avait a])porté eu dot à mon père, outre une forte somme 
d'argent. [)lusi(Mn-s iieaux vergers doiil il tirait un excel- 



CHAULKS GL1:RIN 



259 



ont parti. 



l)i 



eux (lu CCS vergers étaient situes tout près 



de Siiint-llélier^ lu capitale de l'île où nous denieui'iuns. 
Je me rap[)ellerai toujours avoir été avec ma mère et 
quelq 



ues-unes tle ses amies cueillir les pommes (|ue 1 on 
entassait dans de ,ii;raiides hottes pour les porter au 
pressoir, afin d'en faire du cidre. Il y avait aussi les 



pommes ue cnoix, (|ue 1 on cuei 



liait 



ivei" heauconi) de nr/ 



P 



cautions, et ((ue nous mangions, ou ([ue nous envoyions en 
cadeau à nos amis. Autant ([uc je m'en souviens, nou.^ 



étions bien lieureux a Jersey lors([ue ma inere vivait. 
J'étais bien jeune lorsiiue nous avons ([uitté l'île, mais 
plusieurs cho.ses sont restées dans ma mémoire. Je me 
souviens surtout de nos promenades au hord de la mer, ei 
du varec, ([lie les vagues jetaient sur le rivage comme de 
grandes écliar[)es à franges de soie ou de dentelle. 

Ma mère s'était mariée malgré ses parents. (|ui n'avaient 
conscMiti à son mariage (|iie pour préviMiir un échit. Les 
alVaires de iiiDU père ayant mal totnaié. il fut (ddigé de 
vendre tout ce (pTil [)ossédait. On fut même sur le poini 
de rem[)risouner, et luuis nous vîmes cont raints à laisser 
le p;iys. 

Il fut décidé nue nous passerions imi (lanada. oîi nous 
avions des parents, et oîi mon père se proposait d'établir 
un petit négoce, ave(^ l'argent ([ue ilevait nous faire [)asser 
la famille île ma mère. 

Je me souviens encori', comme si c'était hier, de notre 



déi)art clandestin, et coml)ien de larmes fui'ent \eisées. 
lorsciu'il nous fallut prendre congé de nos parents. 

Je me souviens de la chaloupe (|ui nous conduisit et <(ui 
fendait les vagues vertes et blanches à leui' s(,mmet,et de 
l'écume salée (pii m'entrait dans la bouche et me navrait. 

Je me souviens de la petite chaml)re toute petite oti on 
nous mit, de la iner, des matelots, îles cordages, du rttulis 
du vaisseau, des bâtiments ipie nous rencontrions i[uehjue- 
fois et quj nous voyions disparaître, comme s'ils eussent 



ifl 



•1 



M 



•2(i() 



CIIAIILKS orKUIX 



; 'i 



llii 



oté L'iigloiitis iui l'oiid (le rOeéan, ut reparaître ])lu.s loin 
sur la crête d'ime vague haute couiuie uue nu)nta,ij;ue. 

J'avais sept aus alor.s. (Jes iuipressious sont pour bien 
«lire les premières impressions fortes (ju'ait re(;ues uu)n 
esprit : et je ue trouve, eu remoutiuit dans mes souvenirs, 
prestjue rien (pii soit plus ancien <|ue cela. Il me semble 
• pu» j'ai (iommencé à vivre et à penser sur la mer. 

La traversi'e l'ut longue (;t périlleuse. Nous eûmes 
longteinits des \i;nts cont rairi's, des bourrasques et des 

_^ tempêtes. Mon père tut 
/ — -^^ malade du roulis, uni 

mère ne U' fut pas. Kl le 
avait une maladie ])lus 
sérieu.se (pie i!elle-lfi, 
cette pauvre mère ! 
KUe était rongée par le 
chagrin et il semblait 
que cha(pie lieue (jue 
nous faisions en 



r- 




f<în nous éloignant 
de Jer.sey, em- 
poi'tait une par- 
tie de s(Mi exis- 
tence. 

Durant les 
--=" - ' -"=^ _ longues heures 

d'ennui (|u'elle passait da\is le calme ou sur le [jont, seule 
avec moi. tandis que uu)n i)ère cau.sait avec le capitaine ou 
avec les autres passagers, elle nie racontait tout ce qui lui 
était arrivé depui.s .son enfance ; elle me disait une foule 
de choses que je n'ai pu bien comi)rendre que longtemps 
depuis. Elle disait souvent en riant qu'elle était folle de 
me tenir ainsi des discours de grande personne. 

D'après ce dont je puis me souvenir, elle avait épousé 
mon père par dépit de ce que ses parents n'avaient i)as 



I 



CMAHLKS (U'KUIN 



261 



voulu lii laisser marior à un jeune honinie pauvre (|u'elle 



uiniait. 

Ses parents avaient t'ait beaucoup «le (lillienlté ; nuiis 
elle iivtiit déclaré résolument (|ue cette lois elle disj»)- 
serait (relle-ineMue suivant f^m goût. M. Wagnaër passait 
pour faire de l)onnes alFaires, et à part la dillérence 
de position et d'éducation, il y avait peu à objecter. 

Ma i)auvre uièri; attrii)uait tous no> niallieui's à sa 
désobéissance, et elle répétait sans cesse ([u'uiie jeune lille 
qui se marie à sa tête, et maligne ses parents, se préi)are 
une vie de misère. 



Il .y 



iivait ((uatre autres |)assagersù bord de ce vaisseau 



leux man 



hand 



s eiîossais avec (pu mon père s'était tout 



d'abord lié d'amitié, ce (pii taisait (pi'il passait une grande 
partie de son temps à joue»' au.\ cartes et à l'umer avec 
eux ; un vieu.K gentilbomme IVaiu^ais (|ui se lendait au 
Canada pour y réclamer une succession. et un jeune prêtre 
irlandais, «[ui avait tait ses études à Paris. Ces deux 
derniers causaient souvent avec ma inère. ipii avait reçu 
son éducation en Franc(.'. Mon aïeule maternelle r'tait 
française et catliolique ; nniis nuni grand-pèie avait voulu 
que ses enfants fns.sent élevés dans la religion protestante. 
Ma mère aimait beaucou[) la controverse religieuse, soit 
qu'elle eût des doutes sur le culte qu'elle i)i()fessait, soit 
qu'elle voulût faire du prosélytisme, ce qui est une 
m.dadie assez commune chez, les personnes de notre pays. 



Eli 



e entamait soiiven 



t de 1 



oiigues discussions, 



ans 



esquelles elle ne laissait pas (|ue de donner beaucoup de 
trouble au jeune prêtre, au grand amusement du vieux 
ï'rançais, qui était cafJioli(/ne à <jros yniiiis, comme il le 
disait lui-même. 

Cependant peu à peu ma mère devenait moins railleuse 
et il arrivait souvent qu'elle écoutait avec un silence 
respectueux et prescpie convaincu les discours de .son 
adversaire. 



r 



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CHAHLIiS (ilTKKlN 



j' 



lii ' ' 

! 



il 



) i 



Nous n'étions point à la moitié' du voyage, ({u'elle fut prise 
d'un crachement de sang violent, et elle devint si malade 
<iu'il lui était rarement possible de sortir de la clnunlire. 

Le vieux Français avait une certaine exj)érience et 
(piehiues connaissances nu';dicales : il dit en secret à mon 
père (|u'il ne pensait pas (jue ma mère vécût longtemps. 

Klle puraissait elle-niême frappée tle cette idée : elle 
parlait so!ivent de la mort et me faisait promettre de 
prier Dieu tous les jours pour elle,(iuand elle serait 
morte, et d'être bien bonne et bien obéissante. 

Cepend.ant nous touchions au terme de notre voyage et 
elle paraissait mieu.x. Un soir (nousétions alors à l'entrée 
du golfe Saint-Lîiurent), il faisait un beau temps calme et 
le soleil allait se coucher tout resplendissant de lumière ; 
ma mère alla s'asseoir sur un biuic sur l'arrière du vaisseau 
et, contemplant le spectacle impos.int que nous avions sous 
les yeux, elle me prit sur ses genoux et fondit en larmes, 
.le pleurais avec elle sans trop savoir pourcpioi. Elle prit 
une petite croix de corail (lu'elle avait sur sa poitrine, 
attachée avec un ruban bleu ; elle me ])assa le ruban au 
cou et me donna la petite croix comme pour me cousoUm', 
ce (\m ne nian([ua pas de réussir. 

Dans la nuit mon père vint me réveiller et me porta 
dans ses bras auprès du lit de ma mère. Je vis là le 
jeune ecclésiasti(iue (jui était à genoux et priait, et le 
vieux Fran(;ais (|ui était debout et paraissait bien alUigé. 

On me mit à genoux sur une chaise tout près de ma 
mère, qui (it un ellort pour s'a.sseoir et m'embrassa. 

— Ma petite (ille, dit-elle, je vais mourir. Je n'ai i)lus (|ue 
([uebiues heures à vivre. Ecoute bien ce quejevaiste 
dire pour t'en souvenir toute ta vie. Tu vois ici un prêtre 
catholique et tu sauras (jue je vais mourir catholupie : je 
désire que tu vivas et meures dans cette religion, qui est 
la meilleure, . . 

— La seule véritable, interrompit le prêtre. 



("HAKLIvS (irKHlN 



968 



— Lu seule véritable, reprit nia mère avec docilité. Me 
proinets-t»! que tu le fera.s? 

Je regardai mou pèie,qui me dit : 

— J'ai j)romis à ta mère de te taire élever dans la 



relinMon ea 



tliol 



Kiue. 



— Je promets de vivre et de mourir catliolitiue, dis-je, 
eu tremblant de toutes mes forces, les nnuns jointes et 
les yeux fixés sur ceux de ma mère, qui rayonnaient 
d'un éclat inaccoutumé. 

— Il l'iiiit ((ue tu sois bonne, obéissante, sage, et que 
tu ne donnes aucun chagiin à ton i)ère, au contraire (jue 
tu lui aides de toutes tes petites forces et que tu me rem- 
pb 



ices dans les soins 



lu menaiîe, riuan 



d t 



u seras assez 



fraude pour cela. Me promets-tu cela ? 
— .le serai bonne, sage et obéissante, dis-je, d'une voix 



forte. 



— Maintenant, ce n'est j»as tout : quand tu seras grande, 
tu vondi'as peut-être te marier. 



-01 



1 ! non, 



dis- 



je, si tu veux vivre et ne pas mourir, je 



te promets (|ue je ne me marierai pas. .le resterai 
toujours avec toi. .Je disais cela d'un ton de conviction, 
blable mandié eut pu se faire. Ma mère 



comme si un .sem 



et tous les autres ne purent s'empêcher de sourire. Ecoute 
bien, me dit-elle, je ne suis pas libre de mourir, et quand 
tu seras grande, tu seras peut-être d'avis de te marier. Il 
faut (jue tu me promettes de ne te marier (ju'avec celui 
que ton i)ère te destinera pour éiioux.et de t'en rapporter 



entièrement à lui. Les enfants (jui se marient sans le 
consentonent de leurs parents sont toujours nnilbeureux. 
Te souviendras tu que ce sont les dernières paroles de ta 
mère ? Je te les ai répétées bien des fois ces jour.s-ci, pour 



que tu ne les o 



iblies j 



imais. 



Puis elle prit la petite croix de corail qu'elle m'avait 
donnée, elle la plaça dans mes nmins. Garde toujours 
cette petite croix pour te souvenir de moi. Me promets-tu 



V- 






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264 



CHARLES (JrriKIN 



de ne pas te inariur malgré ton père et de l'écouter 
toujoiir» en toutes choses ? 

— Je promets, dis-je, de me marier comme papa 
Voudra. 

— Eli l)ien, dit-elle, cha(|ue rois'(|ue tu verras cette petite 
croix, tu te souviendras do ce (piu tu ui'as prouiis, n'est-i^e 
pas ?. . . Elle lit encore in» ellort, m'embrassa, et l'on 
m'emiK)rta. 

Je ne fermai pas VœW de la nuit : je ne savais pas ce 
que c'était (jue la mort, j'épiais jusqu'au nu)indre mouve- 
nuMit. 

Il y eut beaucoup d'allées et venues toute la nuit, 
et le matin, on me lit nu)nter sur le pont, oii je vis nui 
mère étendue sur une espèce de lit : elle paraissait 
dormir. Le capitaine, les passagers et tout l'étiuipiige 
étaient à genoux et le jeune prêti'o lisait des prières. 

Je compris alors que nni mère était morte, et j'eus une 
idée confuse de ce (jue la mort peut être. 

Restée seule avec mon père, il tint sa parole et me fit 
élever dans la religion catholique ; mais il me rappela 
souvent qu'il espérait que je serais lidèle à ma promes.se, 
et que je devais me préparer ù épouser l'époux de son 
choix, sans «numnire et sans hésitation. 

Je fis graver sur la petite croix de corail mes initiales 
et la date du jour funeste où je perdis nui pauvre mère. 

Maintenant, vous savez tout. Ce vcl'U solennel fait 
entre les nuiins d'une mourante ; cette promesse de mon 
enfance, pensez-vous, Charles, que je doive y manquer? 

Le jeune lu)mme ainsi interpellé garda (pieh^ues 
instants le silence. 

Il était profondément énni. Mais l'instinct de ses 
propres intérêts, et mieux que cela un sentiment plus 
noble, que le récit de Clorimle avait accru, le poussèrent à 
soulever une distinction qui lui pîirut formidable. 

— Votre promesse, dit-il, peut bien vous empêcher de 



l"»! 

h 



CIIAHLKS (illKHIN 



265 



vous iiuiriui" avec moi, tant (jiiu votro i)ère n'y consentira 



point ; niius elle ne saurait vous obliger a devenir naidume 
Voisin. 
— Je l'espère bien, ([uoi(iue mon père l'entende autre- 



men 



t. Il 



y a longtemps (jne je vous aurais iniorme 



de 



toutes ces choses, mais, dans les commencements, mon père 



l)araissait voir vos assiduités d un assez bon a'i 



d' 



il. Di 



m 



oment oti je me suis apergu (jii'il prenait M. Voisin so 



us 



sa protection, je vous ai conseillé de faire des démarches 
que vous avez négligées. Je ne pouvais point vous taire 
connaître mes motifs. Aujourd'hui mon pèie m'a i)arlé 
très (dairement. Il prétend m'avoir toujours destiné M. 
Voisin dejiuis qu'il le connaît. 11 m'a fait une scène bien 
violente et, pour la i)remière fois de sa vie. il m'a parlé 
durement .... 

D'ai)rès ce (|u'ils connaissent, m)s lecteurs s'imaginent 
bien (jue notre héros dut abandonner toute idée d'enlève- 
ment. Malgré les plus tendres })ar()les qu'ils purent se 
dire, Charles se retira doublement malheureux. Il aimait 
Clorinde plus que jamais, plus (pie jamais il était certain 
d'en être aimé ; mais moins (jne jamais, il n'avait d'esi)()ir 
de la posséder. 



HMN DE LA THOISIKME PARTIE. 






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ciiAKi.Ks (;i'i:i{i.\ 



QUATIMKMK l*AirriE 



UNK l'AUVUK FAMIIJ.K 




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CIIAKMIS (ll'KHIN 



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(liui.s le côtû |)liili>.si)|)lii(jii(' (le son rôle une eonipenisn- 
tion à .ses soi illVii nées. Une nn^'ic de l'innille, jiis(iue-lii 
heiirense diuis wiuî condition honorable, et entoun'e de 
tout (!C! ((iTil fiinl jxMir l'iiire aiiner hi vie. qui se voit tout 
ù (!()ii|) jetée, elle et ses enfiints, dans nn ét;it de pénurie 
voisin de la. misère, s'estime à ses propres yeux tout 
autant décime et exilée, et il lui faut beaucoup plus de 
résignation pour accepter les désagréments sans nombre 
qui se présentent à. la suite les uns des autres sous une 
l'orme il'autant plus désolante (|u'elle est plus triviale, 
(/elui (jui connaîtrait toutes les «louleui's épi'oiivées dans 
de (diétives man.sardes par des veuves ou i\o>* oi'pludins, 
(jui saurait redii'e avec; éloipuMice tout ce (|u'il s'est 



«îonsommé de grandeiu' d ame (M de courage dans ctis 
luttes ob.scaii'es contre l'iid'oi'tuue. celui-là serait aussi 
touchant et ])eut-être plus instructif (|ue s'il savait au 
juste la ((uantité de larmes qu'ont pu contenir les yeux 
des reines et des princesses depuis le commencement 
du mon(l(\ 

Dans l'appauvrissement d'une famille, il y a une mul- 
titude de détails allligeants (|ui rent»u\ellent cha(iiie jour 
le .sentiment du malheur ; il n'y a pas jusi|u'iï la moindre 
habitude de l'ancien temps, jusqu'au moindi'e meuble, au 
plus petit fragment, au plus miuc(î ilébris échap|)é au 
naufrage de la fortune, qui ne rappelle tout un monde de 
délices [)erdues, et ne eontriste ITime doublement par la 
cou.science de l'infortune et i)ai' le souvenir du boiiheui-. 
L'isolement est alors moins une nécessité qu'un bienfait. 
l*ar un sentiment (pii fait jjcu d'honneur à la nature 
Innnaine, la plupart des amis, ou tout au nH)ins de ceux 
que l'on comprend sous la dénomination banale de i-oii- 
ndissiinrea, se retirent d'une maison allligée, comme si le 
malheur était contagieux. iMais s'il en était autrement, la 



(U 



!td 



présence de ces amis et de ces connaissances serait plus 
souvent nuisible (prutile, plus importune que consolante. 



2()H 



CIIAKLKS (UJKHIN 



i|i^ 



Il est si jR'ii (io piMsoiiiii's , iiiôiMo dos plus cliaritahles, (|iii 
soiiproniic'iit riiiliiiic (li'liciitesHo avec laiiiioUo certaines 
misères doivent être secourues. Les i^ens bien nés sont, 
dans laUiiciiiîii. comme les malades i|iie tourmente un 
rliumatism»? inllaMimat>/irt' : le moindre ellort pour le.s 
soulairei". le moindi'e <'ontact, si doux, si léirer (ju'il soit, 
tait courir dans touti's les lil)ri's <le leui- existence un fris- 
sonnenient douloureux. Heureux alor<, dans son mallieur, 
celni ipii peut s'isolei' et panser dans la solitudt» les plaies 
de son Ame ! 

Tel tut le sort de madame (îuérin. peu de tem|)s après 
la Vente judiciaire des hiens dont elle avait imprudem- 
ment transutis la jiropi'iété à sou lils. 

Ije dimani'lie tpii suivit ce jour luneste, le vieux dean 
Pierre se présenta, accoinpaiiiié de sa l'emme, aussi décrépite 
et aussi avare ipie lui. Il veiniit visiter sv'// him, comme 
il disait, et slirniliei" brutalement à Voctii/xiiift ([u'elle eût 
à d-'loier dans la (juin/aine. A xoir ces deux j)ersonna<^es 
examiner minutieusement, de la cave au Lireuicr, la maison 
et toutes ses dépi'udances. ou aurait cru ((u'ils en étaient 
do bonne toi les propriétaires incommuMibies. Ti'airent de 
M. Wa^naër trouvait une volupté <j!,r( ssière, inélan'^ée de 
vanité et de jalousie satisfaite, à i. ntrer, comme il lo 
taisait. <lans l'i'sprit d<' sou rêde. 

Madame (îuérin se décida tout de suite à ((uitter !a pa- 
roisse, et elle lit loui'i' par son lils un petit loirement dans 
le tau bourg Saint-.Iean, à (Québec : par là, elle no restait 
point séparée de Charles <'t elle s'éloi'.;nait d'un endroit 
(|n*il lui était désormais trop i)énil)le d'habiter. 

Mlle lit un encan d'une paitie de son nnumixe. des 
animaux. i\os ustensiles d'!i;j:ri<ulture et de tout ce (|ui 
était néce.s.saire à l'exploitation d'une ferme. S'il lui fut 
pénibli' de .se défaille de ces objets, si;s rejirets n"éj:;alèront 
certainement point ceux de l'oncle Chariot, à <|ui on 
enlevait »t)n exi-Htenie en lui otant les instruments de son 



It 



('IIAH!J:s (II'KIUN 



2(i!l 



triiviiil et 011 hrismit tout ;ï coiii) ses liahitiulcs. Co lut U-s 
larmes aux veux (|ii(' le Irèrc de M. (jin'riii mit ; ii ordre 
ces débris d'iiiie tortiiiie (|iril avait \ ne si lloi'i.ssante. Il 
niîiniait et i)a'|)i»it a\(e amour, cnmme pour leur dire 
iidieii, la cliarrue, le râteau, la liêelie, le Iléaii, et, par- 
dessus tout, la houiie vieille eo<:iiée (pli avait abattu tant 
d'arbres dans la foret. 

Ce bra\(' ciiltivateiir pensa av(H; raison (lu'il ne (le\ait 
j)as abandonner dans son niallieiir une tainille dont il 
avait parta.iié l'aisance, et il s'ollVit à raeeoinpaiiiier à 
(.Québec, bien certain (jiie. par son tra\ail et son industrie, 
il a|iporterait clia(|ue soir plus d'argent à la maison 
i\n\\ n'y causerait de dépense. 

Peu de jours après la visite de l'adjudicataire, Charles 
riMMit une letlre de .M. Wajiiiai'r. Celui-ci coiumencait 
par lui dire ([lie. au moyen d'arrangoments (|u"il venait 
di' prendre, il était certain de lui remettre dans un 
mois U; montant du billet (pi'il avait endossé, avec 
l'intérêt et les trais, et le soiniiiait en même lemps de 
('(îsser certains discours injurieux qu'on lui avait rap- 
portés. Il lui iap|)elait t|Ue c'était librement ((u'il avait 
encouru cette dette, ([u'il d«'vai! savoir ce !|iril faisait, 
et ipi'à la rigueur, lui. dernier endosseur, naiirail pas 
été tenu de rien lui rembourser. (Tétait aussi de plein 
gré (|u'il avait consenti à la vi-iite de ses iniineiibles sans 
discussion préalable de ses meubles. Il était donc dillicile 
de s'e.\prn|uer sa conduite, surtout lors'|u'il ne |)eiHlait 
rien ; il devait se f/diciter (K; la vente de ses propriété», 
(jui avaient obtiMiu un prix |ilus considérable (lu'on 
n'eût dû l'espérer. 

M. Wagnaër tenniiiait par une i»éroraisoii ah irafo sur 
l'ingratitudo que montrait un jeune homme traité |)ar lui 
(Ml ami, et, pour conclusion, il lui interdisait à jauiaLs 
l'outrée de sa maison. 

Il n'}' avait pas dans cette missive un mot (U' (Jlorinde 



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270 



("iiAHi.Ks <;ri:iîiN 



Ml (l(j Henri Voisin, et il n'en étMit ([ue plus é\ ident. piii- 
l'iistneo dont elia(|ne plii'îis'! étiiit pleine, ([iie ee dernier 
rav:iit dictée d'nn hont m rantre On i)oiiV!iit la lire t;t la 
reliiH' sans ti'onver nne seule syllahiî (pii pût conipro- 
niettri' son antenr. 

Malgré la défense (jn'on lui Taisait, et peut-être même à 
cause de ci'tle d^'lense, il eût r\r hien facile à notriî héros 
do se ménager des entrevues secrètes avec Clorinde ; mais il 
comi)rit tout de suite tout ce ([ue sa position avait de faux 
ett(u'il aurait l'air de mendiei' clandcst ineuient auprès de 
cette jeune lille la fortune dont il se soyait dépouillé. 
lîien «pi'il lui en coûtât l»eaucou|). il se décida à la laisser 
juirei' elle-nièiue de ce (pielle de\ait faii'e dans les 
circonstances dilliciies où (die se t roux ail. Il lui ('cri\it 
en peu de mots, lui aunou(;anl s,»n dépai'l prochain et 
celui de SI faiiiille. l'infonuaut de Tordre (|u"il a\ait i"e(;u 
de .M. WaLinaèr. de l'ohlii^at ion »|u"il y avait pour lui de 
s'v confoi'iner. et pi'oleslant avec n'-servc et diunité. 
toutefois, de l'amour (|u'il eutretcuait et eut ret ii-ndraii 
toujours pour elle. Il ne rc(_ni aiicimc ré'ponsi' 

lii^ joui' li.\t'' poiH' le dt'parl arri\a. .Madauu' (iut'-rin cl 
SI fille .'issistèsent à la iiu'ssc de ^rand matin, taudis (pic 
l'oncle < 'harlot faisait chai'icr à liord d'une -'•élel ti' ce 
(ju'ils devaient emporter df m(''ua'i('. <*"t''i;iit pour (dles. 
comme nous l'axons déjà vu. une pieuse hahitiide à 
lai[uelle (dh's maui|u;iieut rarement, et ce jour-là (dles 
axaifiit hesoin plus (|ue jamais de |)uiser au pied (h.'s 
îiutLdsc(>tte rt'siunation sainte (pii. dans l'àme sensible de 
la femme, peut seule adoucir les amertumes de la xie. 

.Vpi'ès avoir aidi' à son omdi» à transporter les derniers 
hallots d'ell'ets. (jharles r(îxiut à la maison, et ayant fermé- 
avec précaution tous les coiil revents et toutes les portes, 
il donna un tour de <d«d' a la porte principale cl, tout eu 
l.alaïK.aiM au hoiit de >oii bras h' trousseau de (defs.il 
s'arrêta (pi<d(|iM's instaets sur la tertre (pii se Iroiiviiii 



("IIAHI.KS (ilKin.N 



i> 



ilt'Viuit ht iiiiiisoM. Dr là il coiittMMiilii Iniiutt'iup.s raiise, 
la pniiiti'. TriiTiM'. la maison de M. WaLriiai'r. li; lloiive et 
tout l(î i)aysai;e. F^e soleil se le ait à l'iiori/oii l't l'éclat 
de ses rayons venait frapper ol)li(|nenient la petite ÎU' an 
niilien du tieuve et éelairait de la cime à la l»ase les mon- 
tagnes du Nord. Deux jours dans sa \ie. et l'es deux 
joui*s-là seidement. le jeune iioinme avait trou\i'' un 
oliaruu' aussi <;;rand à ce spectacle, ("était le dernier soir 
d(îs dernières vacances ([uil avait passées ;i la maison 
paternolle, et le matin du ]tremier .it)ur de mai oh il a\ait 
vu Clorinde j)our la première t'ois. Ces deux jours lui 
reviniHMit natundlement ù la mémoire. Ijcs (''motions ((ui 
laissent une; trace pi'ol'oude dans in)tre âme y uiavent de 
vi\"aces sou\enirs du monde extérieur pris sur le l'ait. I )e 
menu.' ((IU' I'' soleil dans sa plus u'rande ai'deiir frappe plus 
uetteuuMil sur la phepu" da^iUcrrieuue les ((ojetsilont ou 
veut conserver lima'ie. de même il y a une lumière inlé- 
i'ieur<> 'Mii lirille plu< \i\emeni en non.- aux jours 
un''U i!il),*.sde notre \ ic pour y liuriner plus fortement 
le li'rand lahleau de la nature. 

Charles poi'lait ses rc'iai'ds plus part iculièrenu'Ut sui' 
le i:raiul (du'iiun au delà de l'au-^e. comme s'il cûi 
attendu (pudt(u"un de ce c(^té. l']n ell'et. il ne tardi pas à 
voir un petit vitdllard aux formes iirèles et cacocliymes 
(pli. loiit coMrl)é. s'a vaui.'ait cependant d'un pasauile et 
vi,u"oni'eux. C'était le \ ienx .ican Pierre (pii M'uait.au 
jour et à l'heure par lui iudi<[U(''s. st' faire livrer les ('let's 
de .S'*' iiinisnii. 

Ijc jeuiu; honune alla à sa rencontre, non sans éprouver 
une violente tentation de lui jeter le trousseau de clefs à 
lii ligure, ou tout au moins de lui «lire éiKM'LiiipuMuent smi 
/itif. Mais ù son appr(»che il pi'usa ipu' ce vieillard, si con- 
pahle (pi'il fût, devait être épargné ; il lui donna les clef'- 
sans dii'e uu mot. — l*arle/.-moi de etda. v'ià des Liens de 
parole : c'est prêt à l'iienie juste, dit le vieillard en 



f 



II, 

( 

i 


! 



272 



C'HAlILlvS CJUKUIN 



souri: it tl'uii sourire .sardoiiiriiie. (Jliarkv-î ne ro[)ondit rien 
et si! diriiieii vers l'église. Le [)rêtro disait les dernières 
prières de la messe et (î'étiiit une messe de mariage. 

Les oi'aisons de la messe nuptiale, les eierges allumés 
sur les hallustres, li!s blancs vêtements de la nniriée et 
de sa compagne, l'air |)iinpant et satislait des gens de 
la noce, lu gaieté qui semblait régner ihins tout le 
teui[)le. contriislaient vivement iivi'c b.s sentiments de 
madame (juérin et de ses entants agenouillés dans une ili^t^ 
phis liiimbles places de l'église. (iuoi(|ue la mai'iée ne lut 
pas aussi élégante (|ue .Mlle Wagnaër, tant s'en t'alluit, 
Charles ne put sempécliei' de songer à cette dernière. 
11 lui parut aussi que les dorures et les ornements 
sans noiul)ie du clun'ur et de l'autid. (ju'il av.iit contem- 
plés bien des lois en répondant aux prières de la mes.se, 
ou eu l'emplissant divers l'ôles dans les cérémonies reli- 
gieuses lor.s(|u'il était encore enfiint. brillaient ce jour-là 
d'un éciiit inaccoutumé L;i chaire et le bunc d*? l'itMivre, 
représentants du s|)irituel et du temporel dv V\\,x''tM\ 
placés en lace l'un de l'autre comme p<»ur siguilii-r l'iMita- 
gonisme t[ui c\ist.> (jnehiuefois eut re ces deux pouvoirs, 
ruisselaient de dorures et .s'étMhiient ponq»eusement à 
l'envi l'un de l'autre. Lc.s vieux tableaux suspendus 
aux murailles, et sur lescpieis il était d'ordinaire dillii ilr 
de déc'uvrir une tête ou un bras d'un s;iint ou d'une .-*;iiute 
(|uelcon(|ue, semblaient ne ])lus vouloir denu'urer incom- 
pris dans leurs eaures anti(pu's. Kn dismit adieu du <(eur 
et de l'ame à ces ol)jets N'éué-rés, chargés îles pieux souve- 
nirs de son eufance. Charles é|)rou va uiu' émotion profonde. 

Tous trois sortirent un peu avant les gens de la nue.'. 
pour ne pas être remarrju i. Ils se rendirent l'urtive- 
nuint. et comme si leur dé. u't eût été une fuite honteuse, 
à !a goélette éidiouée sur tv'; rivage. Le petit vais.seau, 
penché sur le côté, attendait patiemii,. nt la nnirée mon- 
tante pour SI' relever et psirtir. 



CHAKLKS (JU1':HIN 



•ll'A 



On [)i'()lit;i du monicMit uîi Ton |)ouviiit (Micore s'oinhar- 
quer presque à pied sec, et l'on fut à bord loiiirteiiips avant 
que la goélette fût prête à mettre à la voile. Ou ne «e 



ar 



lait 



point : ee (jue 1 on avait a se ilire était tr(>p triste 



Seiilement cliaeun de son côté regardait ù tei're et jetait 
un dernier coup d'(oil sur les objets (jui l'intéressaient le 



1 



)1US. 



Ml 



idamc Guerin partagi^ait son attention entre sa 



maison et réglise : elle avai*. tant de t'ois pareoiii'u le 
cbemin de l'une à l'autre ! L'tuicle Chariot ne pouvait se 
lasser d'admirer la grange et les autres bâtisses (ju'il 
laissait en si bon ordre. Charles et liouise avaient ilaiis 
ces parages une foule de vieilles connaissances à saluer au 
départ. Ici c'était une falaise; avancée, oîi l'on avait péché 



bien souvent enseiiii)le de petits poissons aux «icailles 
dorées ou argentées; là-bas une longue batture recouverte 
de jonc, que le jeune homme avait lVéi|ueminent j)arcouru(ï 
avec son frète, en chassant l'alouette matinale ou le 
canard sauvage. De ce côté, c'était la chaussée du moulin 
noiivelleinent (construite et le moulin lui-mêuie (jui 
n'était pas em'oie terminé. De laiitre côté, c'était le 
petit jardin au(|uel Louise avait prodigué tant de soins 
et (|ui lui avait fait espérer îniit de jouissances, cet été- 
là même. Dans cette direction, c'étaient des coteaux 
où l'on avait improvisé tant de jolies p.iilies de plaisir 



en a 



liant 



(meillir des Iruits et travailler aux ch;.iiips 



IMus loin était une belle rnih/irn-.un l'on avait eu tant de 
plaisir tous les j)rintemps à recut'illir l'eau des érables et 



à faire le sucn 



M; 



is par-dessus tous ces objets, il y 



en avait un (pii attirait plus fitrtement eiuîore les regards 
du ieune homme et ceux di' sa steur : c'était la belle 



m 



iiis<m de M Wajîiiaër. ou liOiiise axiiit cru avoir ii 



ne 



amie, et Charles ([uelque cho.se de plus ((u'une amie. 

Bientôt cependant les vagues arrivèrent iiLscprau 
vaisseau ; jieu à peu elles rtnitourèrent, et la petite 
goélette se releva, et coiumen»,a à llotter lière et coquette 

18 



w 



274 



CHARLIiS CIKHIN 



an .sKiilHt' tl'iiin' jolie l)risi;. On déployit les voilos, on 
ramena à bord l'aneiv jetée la veille, et, doeile au «couver- 
naii. la goélette s'inclina lé<i«>reinent et partit. Dans ce 
inonicnt Charles crut voir une pâle liuiire de jeune lille 
s'approcln'r tl'une lenètre eut r'on verte clie/, M. Wa,i:naër, 
mais celte vision lut tellement fugitive, (juil ne sut pas 
trop s'il devait v croire. 

La Fri/toitfit', tel était le nom de la liDclette. était une 
line voilière. elle ne mit (ju'un instant à gagner le large 
et passa triom[)li;nit(' tout près de deux lourds bateaux 
mis à Ilot longtemps avaiit clic. 

A mesure t|uc l'on s'éloignait et (|uc l'on changeait 
d<' sccnc. le poids *|ui oppressait le Ticrc et la stcur 
seud)l;iit dimiiuu'r et les amcres |)cnsées se dissoiulre dans 
1(^ silittn du \aisscau. Le ciel était si pur. le s(deil si 
brillant, l'eau si limpiilc, le lleuve si maji'stueux. les 
belU's campagnes diî ses deux rivos. si heuri'uses, si ver- 
do\antes dans les Ilots de lumière qui les iuoiuhiient, (pi'il 
fallait bien <|u"un ravou d'iîspoir, sinon de bonheur, 
pénétrât bon gré mal gi'é ilans \o co'ur uu'Mne le plus 
attristé. (Tétait une nouvelle existence (|ui comnu'n(;ait 
pour eux et. ((uoitjue la rtiiscm leur dît qu'«dle serait bien 
pénible, la première impression faite sur leurs sens la leui' 
représentait c(»mme agréable. 

Il s'établit donc entre <mix et leur im'M'e une conversa- 
tion plus animée et moins en harmonie avec leur position 
qu'on ne l'aurait imaginé. Louise s'informait du nom de 
chacune des îles ((u'ils rencontraient sur leur passage, les 
unes petites et arides, amas de rochers pittorcs(jUi\s qui 
montraient leurs têtes chenues et bi/arrement fa(,'onnées 
au-de.ssus «les eaux, les autres longues et décorées d'une 
végétation luxuriante, celles-ci couvertes enc«ne di' lu 
tbrêt vierge, celles-là cultivées et habitées et recelant 
dans de petites an.ses de blaïu'hes maisons qui de loin 
setjibl.iient di's trtuq»e.s (l'oies ou de cygnes s«' ohiulVant au 



("Il Ain.ES CIJKKIN 



27-) 



soleil sur le rivnj'e. Elle sinioiinail ouooro du nom di; 



'c 



chiiomi (les petits bourgs et des villages (lui tout du long 
de la rive sud du lliuivo fornieut uii'.' succession prescjne 
nulle p.Tt inteir(tui])U('. de belles habitations grou[)ées de 
nulle niîMiières dillérentes ; les unes sur des pointes avan- 
cées dans le lleuve, les autres au loin sur des ctjteaux ; 



d'êtr 



.;elles-c. sur des nvat^es plats avec I apparence i 
inond' es par la première vajiiie ; celles-là sur des locbers 
escarpés suspendus pour ainsi dire a\i-dessus des Ilots. Elle 



(•tonnait au 



ssi d 



apercevoir sur les hautes monta«;nes ( 



lu 



Nord, malgré leur mine sé\ère et sauvage, des picuves 
évidentes de culture, des champs verdovants. et de 
loïïgues lile.s de maisons ; (die se demandait comment on 
pouvait labourer et ré<'(»jter sur ces (erres (jui lui sem- 
blaient |)res(jue |>erpeiidiculaires. 

Un Vent (1(! plus en plus fort gonllait les voiles de la 
petite goélette, (pii temlait rapidement les \agues, et. 
obéissant au gouvei'nail, se cabrait (i('reinent apn''s clnnjue 



secousse 



n\ 



ient(»t les villatres se trouvau'ut. sur la rive 



sud. si proches les uns des autres, (ju'ils formaient comme 
une longue rue ; et c'était ainsi non seiUemenl au bord de 
l'eau, mais encore dans les |>roton(leurs des jiaroisses. On 



du tl 



euve, a \ine «rramle ( 



list 



mce 



naviguait au beau milieu 
de ttrrre ; les champs et les montagnes prenaient cette 
couleur bleue iiu'all'ecte toujours la parti(! la [)lus éloignée 
du paysage. Avec un peu d'imagination, on aurait pu 

'tolfe 



C( 



)mparer la c(*>te du sud à un vaste rideau d'une i 
d'a/ui', orn»' de trois ou quatre longues franges de perles 
blanches posées .synu''tri(|Uement à d'égales distances. 

Wm's le soir, on aperc;ut en avant du vaisseau les grandes 
voiles de cinq ou six navires. (]ui. interposé'es entre les der- 
niers rayonsdu soUdl, paraissaient noirescomme de l'encre, 
et se dessinaient sombres (;t gigantesfjues sur l'horizon 
teint des plus resplendissantes couleurs ; c'étaient des 
vaisseaux arr('''tés à la ([Uarantaine de la drosse-He. 






Wm 






UP 



Ir 1 
,1 



! ! 



27() 



C'HAHLKS (irKKIN 



Fiii j^()('l(îtt«' ])iis.sii tout prrs d'un des uiivires, rempli 
(l'oiuigr(''M irlaiidiiis ; iiuiiieiise Har(^)|)h!i^a» iiîmti(iiie, où 
les maîtres dii la belle et verte terre d'Hibeniie entassent 
une bonne portion de son peuple, sans trop s'octcuper de ce 
qui udviendi'a de ces carjraisons de chair liiMuaine. Tout 
peint en noir comme un cercueil, et habité par île hâves 
créatures, dont les membres décharnés et demi-nus visaient 
au .s(|uel(îtte, le navire semblait un de ces vaissciiux fan- 
tasti(iin's jieiiplés de revenants, doKt parle la légende 
maritime de tous les pays. Une circonstance rendait son 
aspect |)lus sinistre eiu:ore. iiC choléra, comme l'on sait, 
sévissait alors en Europe pour la i)reniière lois, et il était 
assez naturel de croire (|ue, pour l'aire le voyage d'Amé- 
riijiu;, le Iléau avait dû j)i'endri' passaL^e de ))rérérence sur 
ce vaisseau infect. Tout le monde à bord de la n'oélette 
se sentit soulagé, lorsijue l'on perdit de vue la (Jrosse-lle 
et .son hi/arct. 

La lune se h'\ait ; cl. selon l'expression des marins, (die 
eut bientôt iia' le rriif. Cependant la brise était encortî as- 
sez forte pour (|iu' l'on lilâl avec une vitesse assez r(^spec- 
tal)U^ Charles el Louise ne l'urenl nullenu'ul lâchés du 
rah'ulisseuu'ut (|ui leur permettait d'ob.sei'ver |)lus à leur 
aise le panorama si varié <|ui s(! développait devant eux. 
La scène chan;j:ea plusieuis fois de déct>ration ; tantôt le 
vais.seau plissait entre deux côtes abrui)tes et rap|>rochées, 
tantôt il votiuait comme dans uin' espèce de lac dont les 
bords s'élevaient lentement vA en amphithéâtre. Les an.ses 
et les pointes de la terre ferme du sud et de l'île d'Orléans 
cau.sent ces contrastes, (jui se ré|)ètenl plusieurs foi» avant 
que l'on atteijfue la rade de Ciuébee. 

Loui.se n'eût pas voulu pour beaucoup perdre le coup 
d'œil de l'entrée dans le bassin ((u'on lui avait toujours 
représenté comme un des plus beaux que l'on [)uisse 
inuiginer. Elle passa avec Charles la plus ojran.de ])artie 
de la nuit sur le pont, malgré le froid un peu vif contre 



CIIAKLKS (JITKKIN 



Zt I 



le(jiiel la protôm'iiionl, bien entendu, tous les chTiles et les 
niiintoiiux (lue s.i nu' iMiit pu trouver. 



I)( 



es (|ue le Vius."';iiu eu 



t .1 



epiisse cette longue pointe 



de terre (jui porte le lioin de l'iinuiortel vanniueur de 
la bataille de Si»inte-Koye, le chevalier de Lévy, Louise 
ne put retenir un cri ( aduiiration. 

Québec, ([iii de lait est peut-être une des villes les 
plus mal ijâties de l'Ain«'ri(|ue, (|ui n'a pus un seul édilice 
couipUît et réguliei',(iui n'a piis un seul nioininient où les 
règles de l'architecture n'aient été plus ou moins maltrai- 
tées, (^uéliiu; produit ('('pendant, même en plein jour, une 
illusion étrange sur le spectateur (jui raper(;oit du lleuve. 
La disposition, et mieux, si nous pouvons ainsi nous 
exprimei', hîs artili(!es du terrain l'ont que l'objet le 
plus insigniliant prend une attitude pleine d'importance, 



SI 



bi( 



en (|ue I on croit avoir devant soi une ville monu- 
mentale telle (jue Rome, Naples ou (Jonstantinople, 

Mais lii nuit nu (dair de la luiu!, c'est bien plus encore. 
C'est une éblouissante imposture, un mirage phénoménal. 
La moindre llèche vous l'ait rêver de la cathédrale 
d'Anvers, le moindre d(')me vous tranche du Saint-l'ierre 
Les tours et les bastions de la citad die et di; 



orne. 



de H. 

l'enceinte fortifiée, qui, eux, sont de bon aloi, vous font 
songer avec raison à (îibraltar et à Saint-Jean d'Acre. 
Les toits des moindres maisims recouverts en fer-blanc 
semblent d'argent et vous donnent l'idée d'une multitude 
(le palais dignes des Mlllfi et mir Xulf.s. Tout cela s'étoge 
en amphithéâtre et se perd dans les derniers plans, 
de manit'M'e à faire sui)p()ser dix fois plus (ju'il n'y a. La 



nature, imposante et gracieuse à 



la 1 



OIS. a supi)léé aux 



défauts de l'art tt a répiindu sa solennité et sa magie sur 
les (('livres de l'homme les plus mesquines en réalité. 

Le Saint-Laurent d'un c(Vé, hi petite rivière Saint- 
Charles de l'autre, pres(pie aussi large à son embouchure 
que le lleuve, sont littéralement couverts d'une mul- 



278 



(.'HAHLIvS (irilHIN 



titiuU' (J( 



do toutes 1( 



iii 



N 



titiuU* ilti ViiiMst'iiux tlo toutes U's unindours, ((ui (ormeiit 
une autre ville llottante. où les «'llets (ronil)re et de 
luiiiière varient à rinliiii. (JoiiniM' les navires sont ])rin- 
(Mjialenient i^roupés à elia(|ue extiémité du promontoire, et 
([ue deux Itelles nnppes d'eau s'étendent dans deux direc- 
tions diverjfentes, on pourrait se cioire à l'entrée d'une 
vaste mer intérieure, obstruée pai- une île. 

La côte de Lau/on, (lui s'élève prescjiie perpendicMilaire- 
ment en l'acu' de Québec, et contient les <iern»es d'une 
auti'e ville ((ui |)aiiiît suriiir par encbaiitement du milieu 
d'une l'orêt. l'île d'Orléans et la côte de Beaupré, l'ecou- 
vertes l'une et l'auti'e d'une véirétation luxuriant<' et 
parsemées de blanches maisons, forment les autres côtés 
du vaste bassin. 



('omme si la douce lumière de la lune n'avait |)i 



IH 



S( 



illi 



)our éclairer ce 



tal)l 



eau iirandiose. les lueurs de 



l'aurore boréale essayaient de lutter avec l'astre des 
nuits. Un si'i^nient de cercle noii' couronnait les mon- 
tagnes du nord et faisait res.sortir un arc d'unti blancheur 
éblouissante, de tons les points (lu(juel s'élançaient 
(ionnne des fusées pai"ées de toutes les couleurs du prisme, 
d'innomltrables jets tle lumière. Kclipsés parla lune et 
par l'aurctre boréale, les étoiles scintillaient à peine dans 
tout le reste du fiiinament : mais, en revanclu', dans 
l'espace obscur ((ui se trouvait à l'hori/on, elles biillaient 
d'un éclat inaccoutumé, ('ette illumination céleste, jointe 
aux pabîs lumières (jue l'on voyait dans la ville, dans les 
habitations de la campaiiiie et à i)ord des vais.seaux, 
formait un médantïe de lueurs douteuses et indéfinies (jui 
donnait à la scène «luebjue chose de féeri(|ue. 

Il n'en fallait pas tant pour excitei- l'eut housiasmi; de 
Charles et de sa sn'ur. et comme la «ioélette mouilla 
ù l'entrée de la |)etite rivière, ils jjurent (Mntempler 
longtemps la ville qu\ allait devenir leur résidence, (ve 
ne fut ([u'aii jour.et même assez ti'rd dans la nuitinée, (jue 



t ; 



CIIAKLKS (JUKUIN 



27!» 



Il» petit vaisHi'au put s'approclier cf jMoiuln' sa placo 
parmi It'.s iioinbrtMi.scs einharcation.s de t<Mit geiiri' (|ni se 
pressaient sur la «^rève à huiuelU' raneiemie résidL'iirt' 
(les iiiteiulaiits lVaii(;ais a laissé le nom de l'alnih. 

Un spectacle nn p(Mi moins eneliaiitiMir <|iie celui de la 
nuit s'ollVit à Lonise. (!et endi'oit était un de ctMix (jiii 
ponvaient le mieux lui donnef un avant-t^oilt du hi'uit 
t't des misères de la ville. Sui* la placi; de la j;i'ève, 
sur les (plais voisins, et dans les rues étroites (|u"il lui 
lallut parcourir, s'agitait une loide hruyante. bicarrée de 
(v>stumes étran<r('rs, parlant et enlremrdanf di'ux idiomes 
dill'éi'ents. appli(pnint à mille occupations diverses i-et 
empressement brutal ((ui l'orme un si lirand c(mtraste 
av('c les ti'avaux lents et paisibles de la (îampaiiue. 

D'aliord, c'étaient des clnirretiei's aux costumes pitt(U'es- 
(pies. rloiit les jurons, plus pittoresipies encore, enri(diis- 
saient la lani^ue IVan(,'ais(î. tandis cpie les uns recexaient 
dans de lourdes charrettes, ou sur de loims cd/n'oïK'fs, les 
(!ar,Lnnsons des bâtiments, et (pie les antres emplissaient à 
la rivi(''re des tonnes d^nui (siu sale et triste à voir, la 
seule ce|)endant -,ue l'on boive à (^lébec, où il n'y a point 
d^KpiediK! ( 1 ). IMus loin, c'étaient des matelots (pii blasphé- 
mai(Mit dans la lan^nie de la fière Albion, inl'érieure à 
nulle aiiti'e sous ce rapport. Ici, c'étaient des sauvaiii's avec 
leurs capots bleus, et des fniiintifcsurs drapées dans des 
couvertes blanches ; là, c'étaient des soldats aniilais rev('!tus 
de leur nnil'orme éca\'late, (pii souvent trantdiait viv(Mnent 
et de près sui' les dites couvertes blanches. Des émigrés 
irlandais, portant rhal)it bK'u ou vei't et la culotte (tourte 
traditionnelle, celle-ci l)outoniu''e assez souvent sur la 
jambe nue, ce (pii leur a l'ait donner par les Camuliens le 
sobri(piet ironi(pU' de iuLs-i/c-solr [/nriis d non Iucok/d) ; des 

(1 ) Un a(|U(' lue (<«i iniiintoiiiint en coiistiMH'llun. ].<■ Qiii'lx'c (nif iiun». iK-cri- 
viiii- (vtTH isâO) ii'o>t(lt'J!*i |iliis lo (iiiélicf iraujoiird'lmi. 11 M't'hi t'.iil (h^jinih 
ciiii| on hIx aii> lit' niiiiiltri'tist'.s itinûliuratiiuKS. V'oyi^/. ni>ti^ P. i\ la lin Hu 

VIlIlllIK*. 




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TEST TARGET (MT-3) 







1.0 



1.1 



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WEBSTER, N.Y. 14580 

(716) 872-4503 






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280 



CHARLES GUERIN 



feinines enveloppées de inanteaiix bleus, quelques-unes 
portant le ])lus jeune de leurs enfants sur leur dos, 
à la manière des sauvages et des bohémiens ; des 
habitaids aux vêtements de gros drap gris de fabrique 
domestique, à la tuque bleue ou ronge, au tablier de cuir, 
et aux grandes bottes ronges, rattachées par une courroie 
à la ceinture, rouge aussi, le fouet sous le bras, et la pipe à 
la bouche ; des h((/)ifan/eN à la jupe de droijmt, au man- 
telet d'indienne, au large cha})eau de paille, aussi vives et 
caquetantes que leurs maris semblaient insoucieux et taci- 
turnes ; des voymjeni'H des p<ij/-s d'en hmd, célèbres dans 
toute l'Amérique comme un type unique dans son genre, 
fiers et goguenards, avec leurs chapeaux chargés de 
rubans et crânement posés sur le coin de l'oreille, leurs 
chemises et leurs cravates éclatantes, et leurs belles et 
larges ceintures de poil de cîûvre aux tlèclies de mille 
couleurs ; tout ce monde se mêlait à la population de 
la ville, qui, ouvrière ou bourgeoise, française ou anglaise, 
se faisait également remarquer par une propreté exquise, 
une mise et une tenue décentes et même un peu 
recherchées. 

Tout ce peuple parlait, criait, bruissait, bourdonnait, 
allait et venait, et au milieu du vacarme et du mouve- 
ment auquel se mêlaient les piétinements et les cris des 
animaux que l'on conduisait au marché, Louise croyait 
sincèrement qu'elle allait perdre la tête et ne pourrait 
jamais se frayer un chemin. 

Heureusement que leur bon ami Jean Guilbault se 
trouvait là, avec deux calèches et une charrette qu'il 
avait eu le soin de retenir d'avance. Le jeune disciple 
d'Esculape monta dans l'une des calèches avec madame 
Guérin, Charles prit place dans l'autre véhicule avec sa 
sœur, et l'oncle Chariot prit soin de la charrette, dans 
laquelle il eut bientôt fait placer tout le bagage que l'on 
avait à bord de la goélette. 



CHARLES GUÉRIN 



281 



se 
qu'il 



La maison que Charles avait fait louer se trouvait dans 
une des rues transversales du faubourg Saint-Jean. Elle 
était d'une pauvre apparence, bâtie en bois, sur un solage 
en pierre dont une partie sortait de terre à cause de 
l'inégalité du terrain ; un escalier extérieur conduisait à 
la porte qu'entourait une petite galerie. Si chétive que 
fût cette demeure, elle était gaie au premier coup d'oeil, 
à cause de la belle vue que l'on découvrait de chacune 
des fenêtres. Presque toutes les rues de Québec ont cet 
avantage, qu'elles laissent voir à leur extrémité, encadré 
comme dans le champ d'une lunette, quelque fragment 
du beau paysage environnant. 

Prendre possession d'une demeure que ses habitants 
viennent de quitter, comporte toujours avec soi une 
indéfinissable tristesse. Le désordre qui règne dans tous 
les appartements, la nudité et le vide causent un vague 
effroi. Si l'on ne connaît point ceux qui nous ont 
précédés, on cherche à découvrir, dans ce qu'ils ont laissé 
derrière eux, quelque trace de leur existence. Si l'on est 
malheureux, on se demande quelle série d'infortunes a 
devancé celle que la Providence nous réserve ; on juge 
par les habitudes que devaient avoir les anciens occu- 
pants, du genre de vie que l'on devra mener soi-même. 

Le rez-de-chaussée contenait trois chambres seulement, 
l'une servait de cuisine, les deux autres pouvaient servir 
à tout ce que l'on voulait. On montait à l'étage supérieur 
qui n'était autre chose qu'une mansarde, par un escalier 
grossier et mal assuré. La mansarde contenait quatre 
petites chambrettes, assez propres et riantes. Dans l'une 
d'elles, Charles trouva tout son petit ameublement que 
son ami avait fait déménager, et ([u'il avait eu le soin 
de disposer absolument dans le même ordre, de manière 
qu'il pût se croire de retour dans la mansarde qu'il 
avait si longtemps habitée. 

Dans la chambre voisine, Louise trouva deux pots de 



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282 



CHARLES (iUP:RIN 



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fleurs sur l'appui de la lucarMe,et une cage vide suspendue 

à une poutre. Evidemment cette petite chambre avait 

été la demeure d'une autre jeune fille. Était-elle morte 

et l'oiseau oublié dans 

la cage s'était-il envolé 

pour la suivre ? Ou X 

bien, passée à une con- ^^^ 

dition meilleure dans \ . 

le monde, avait-elle 

dédaigné d'emporter /^ 

avec elle cette vieille 

cage et ces deux vieux 

pots de fleurs ? Louise 

se posa ce problème 

et se hâta d'adopter 

cette chambre pour la 

sienne. 

Derrière la maison 
il y avait un petit jar- 
din mal clos et peu cul- 
tivé, dont la vue ce- 
pendant lui fit battre 
lecœur ; un saule 
tout près de la 
maison étendait 
ses branches jus- 
que au-dessus 
des lucarnes. Deux lilas en fieur embaumaient le jardin 
et évoquaient par leur parfum plus d'un souvenir. 

L'arrivée de ces étrangers excita, comme d'ordinaire, la 
curiosité des commères du quartier. Après avoir examiné 
la demeure qu'ils s'étaient choisie, le ménage qu'ils appor- 
taient avec eux. elles se dirent entre elles : vest une pauvre 
famille ; mais par exemple ce sont des gens qui nont pas 
toujours été pauvres et qui ont roulé gros train. 




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CHARLES UUERIN 



II 



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TOUS COMPTES REGLES 



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A ruine qui venait de frapper la tamille 
Guérin n'était pas, comme nous l'avons 
déjà dit, une ruine absolue : seulement, 

pour ne pas dépenser trop prompte- 
^^^ ment le tout petit capital que leur 

laissait la liquidation définitive de 
J)i |/S?J / \ § leurs affaires, ces pauvres gens se 

voyaient contraints à subir une 

infinité de privations. 

Les oppositions et réclamations 

sur le produit de l'immeuble vendu 
n'avaient été ni aussi nombreuses, ni aussi formidables 
que l'avocat Voisin avait voulu le faire croire ; mais, 
cependant, grâce aux frais, aux oppoHiiwns à fin de 
eJiarge, aux oppositions à jin de consercer, aux rapportf< 
de distrihutio)», toutes choses dont M. Voisin sut se pro- 
curer sa bonne part, étant au fond du .s'tc, comme on dit 
vulgairement, il ne resta qu'une balance de deux cent 
cinquante U)uis. En y ajoutant les cent cinciuante louis 
que M. Wagnaër remboursa, suivant sm promesse, on 
trouvera, sans avoir recours à Hareme, quatre cents louis. 
De plus cet excellent M. Wa;j;naër remit scrupuleusement 
les frais de poursuite et l'intérêt des cent cinquante louis; 
mais il ne voulut point i)!'yer les fi-ais d'oppoi<ition, qui 
étaient, disait-il, un accessoire des dettes légitimement 
contractées par la famille Guérin. 

Le produit net de l'encan que madame Guérin avait 
fait faire avant son départ (et il est bon de noter en 
passant que le vieux Jean Pierre avait été dans bien des 
cas le plus haut enchérisseur) donnait environ cent louis. 






n 



284 



CHARLES GUP]RIN 



Tous comptes réglés, la t'iiinille Guérin se trouvait 
riche d'un très petit mobilier, d'une terre non cultivée 
qui n'avait pas été vendue, et d'une somme de cinq cents 
louis. Placé ù rente, ce capital donnait juste trente louis 
par année. Avec cela il était impossible de payer un 
loyer, si petit qu'il fût, et de vivre, même en se gênant 
beaucoup, sans gagner quelque chose d'un autre côté. 

Le vieil oncle se procura de l'ouvrage dans un chantier^ 
Charles se décida ù donner des leçons de français dans une 
couple de familles anglaises, et uiadame Guérin et Louise 
se courbèrent plus que jamais sur leur aiguille pour 
faire elles-mêmes toute leur couture, sans compter tous 
les soins du ménage qui retombaient sur elles, n'ayant 
plus personne pour les servir. 

Les leçons de l'infortune sont presque toujours un 
bienfait. Elles ne sont funestes qu'aux âmes viles qu'ellei+ 
paralysent pour toujours. Mais pour les es[)rits d'élite, la 
terrible apparition du malheur, comme celle du fantôme 
de minuit, chasse tous les lutins et les follets qui jusque- 
là les avaient séduits et égarés. Ils rentrent en 
eux-mêmes et marchent sans hésiter dans la voie nouvelle 
que le spectre leur indique du doigt. 

Charles se mit à l'œuvre sérieusement. Il devint chea 
M. Dumont le ujodèle des étudiants, chez ses élèves le 
modèle des professeurs. 

Il regretta pendant quelques jours le monde brillant 
où il n'avait fait que passer, l'avenir enchanteur qui 
n'avait fait que lui apparaître. Il fut parfois tourmenté 
bien cruellement par l'énigme insoluble que lui offrait 
l'étrange conduite de Clorinde, qui continuait à garder le 
silence. 

Quelquefois il la justifiait, d'autres fois il la condamnait 
et la méprisait. C'était un procès continuel qui s'ins- 
truisait dans son esprit, mais le juge était trop intéressé 
pour être impartial. Tantôt une excessive indulgence^ 



CHARLES GUERIN 



286 



tantôt une excessive sévérité faisait penclier Ix.justement 
l'un ou l'autre plateau de la balance. 

Dans les moments de désespoir un autre souvenir lui 
venait, qu'il s'etnpressait de repousser, comme on chasse 
une pensée basse et honteuse. N'eût-il pas été indigne, en 
effet, de songer à Marichette dans le malheur, après 
l'avoir oubliée pour courir après le bonheur et la fortune ? 

Cependant il trouvait déjà dans la nouvelle vie qu'il 
menait d'abondantes consolations. Il lui semblait, avec 
raison, que tous ceux à qui il avait affaire le considéraient 
et l'aimaient davantage. 

M. Dumont avait longtemps affecté de lui parler le 
moins possible, et avait écouté assez froidement le récit 
de la catastrophe au sujet de laquelle il avait bien 
quelques petits reproches à se faire, et comme patron et 
comme conseil ; mais peu à peu il parut s'intéresser à lui 
de nouveau et lui rendre sa confiance et son amitié. Ses 
compagnons d'étude, braves jeunes gens envers qui 
Charles avait pris des airs cavaliers au temps de ses 
splendeurs, se rapprochèrent de lui bien volontiers, dès 
qu'ils le virent disposé à se rapprocher d'eux. 

Après une journée laborieuse et bien remplie, il passait 
de douces soirées en famille avec son ami Guilbault, qui 
manquait rarement au rendez-vous. On jouait une ou 
deux parties de loliist, Louise chantait, sans trop se faire 
prier, tout ce qu'elle savait de romances et de chanson- 
nettes ; l'oncle ie Charles racontait quelque histoire 
du bon vieux temps; madame Guérin s'arrachait quelques 
instants à la sombre douleur qui la minait, pour prendre 
part à la conversation ; on lisait quelque poésie ou 
quelque nouvelle publiée dans le journal du soir, que 
l'étudiant en médecine apportait toujours avec lui ; on 
causait de tout ce que l'on pouvait savoir dans le cercle 
étroit où l'on vivait, et l'on se séparait souvent assez tard 
et toujours avec regret. Jean Guilbault prenait un plaisir 



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CHARLES (ÎUKHIN 



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de plus en plus évident ù ces petites réunions, où il 
amenait un ou deux amis, qui, nos lecteurs s'en doutent 
bien, étaient des jeunes gens sans reproche. Il avait tro}) 
de peine à se pardonner sa liaison avec son ex-ami 
Voisin, pour qu'il en fût autrement. Ses poings se ser- 
raient convulsi- 
vement, lorsqu'il 
songeait, comme 
il le disait, " que 
c'était lui qui 
avait introduit ce 
gredin-là i)ar- 
tout." Chaque t'ois 
qu'il le rencon- 
trait dans la rue, 
il lui fallait faire 
appel à tous ses 
principes et à 
toutes ses vertus 
pour ne pas le 
rouer de coups. 
L'air gauchement 
fanfaron de l'avo- 
cat, qui avait dé- 
cidément jeté son 
honnet par-dessus les moulins, ajoutait à la violence de la 
tentation Ce qui achevait de vexer horriblement l'hon- 
nête Guilbault, c'est que, ainsi qu'il l'avait prévu, M. 
Wagnaër et son complice étaient sortis de cette affaire 
un peu plus blancs que la neige, dans l'opinion d'un 
certain monde. 

La première version, la véritable, avait bien causé, en 
se répandant, quelque petit scandale. La seconde version, 
antidote de la première, rx avait pas tardé à prendre 
le dessus. 




CHAKLKS (JIIKKIN 



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De quoi M. Giiorin se plaignait-il ? disaient les gens 
'positifs. M. Wagnaër ne lui avait-il pas remboursé tout 
ce qu'il avait perdu? N'était-ce pas sa faute d'avoir voulu 
se poser en protecteur de cet autre jeune iiounne et 
d'avoir endossé ce billet ? N'était-il [»as bien heureux 
de s'en tirer à si bou marché ? Toute l'intrigue gisait 
dans son innigination. C'était un poète, un visionnaire, 
un de ces hoiumes (jui se posent en victimes à tout 
propos. 

M. Wagnaër mariait sa fille à M. Voisin. Eh bien, 
le beau nuilheur ! I^]n manquait-il des filles à marier V 
Et puis M. Guérin pouvait-il affirmer qu'on lui avait 
promis la main de cette demoiselle ? 11 lui avait plu 
de bâtir un roman sur rien du tout ; tant pis pour lui. 
M. Wagnaër n'avait-il pas le droit de [)rét'érer à un 
jeune homme incompris, un homme d'alFaires habile et 
expérimenté, pour en faire sou gendre? 

Tout le bruit que faisait la famille Guérin venait 
de son désappointement : le dé[)it d'il voir été refusé par 
une riche héritière avait monté la tête à ce pauvre 
garçon. Henri Voisin avait été plus heureux que lui, 
c'est qu'il s'y était pris plus convenablement. Au lieu 
de faire des phrases sentimentales à la jeune fille, et 
de se poser en troubadour, comme avait fait son ami, 
il avait su s'attirer l'estime et la confiance du père, 
ce que l'autre avait sottement négligé. 

Voilà ce qui se disait partout, et ce que Jean Guilbault 
n'entendait jamais sans se fâcher. Il eut maintes que- 
relles à ce sujet ; mais il s'aperçut bientôt que, plus il 
s'emportait, moins il faisait de prosélytes, et qu'il compro- 
mettait de plus en plus la réputation de son ami. Il pensa 
que celui-ci serait peut-être trop heureux, si, en fin de 
compte, après lui avoir enlevé sa fortune, on voulait bien 
lui laisser son caractère. Il songea à cette pauvre grue 
de la fable, si fière d'avoir retiré sa tête saine et sauve de 



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CHARLKS (UIKIUN 



la guoiile du loup, à ces piiuvros moutons à (jui l'on fuisiiil 
tant d'iujnnour en les mangeant, et à une tbule d'autres 
allégories qui toutes se résument par le mot de Brenjius : 
v(e victifi ! malheur aux vaincun ! Point de justice pour les 
faibles! 

Il se tut et lit bien. 

Un Hoii- il entra chez madame Guérin, le visage tout 
bouleversé et les lèvres toutes pâles. 

— Qu'y a-t-il donc ? Viens- tu encore de rompre une 
lance [)our ma cause ? lui dit en riant son ami. 

— Non, mais je viens de rencontrer ce gredin de Voisin, 
en tilbury, le cigare à la bouche et qui part pour la cam- 
pagne. 11 est bien heureux cet aigrefin de pouvoir 
gagner la campagne ! 

— Miiis ce n'est pas un si grand bonheur après tout. 

— Ah ! c'est que j'ai une bien mauvaise nouvelle à 
vous apprendre. Au moins, il ne faudrait pas vous 
effrayer; si je vous dis cela, c'est afin de vous mettre sur 
vos gardes et de vous envoyer à la campagne, s'il y a 
moyen pour vous d'y aller. . . C'est qu'il y a eu aujour- 
d'hui deux cas bien constatés du choléra asiatique,. . . le 
véritable choléra-morbus asiatique. 

— Miséricorde ! s'écria madame Guérin. 

— Mon Dieu, mon Dieu ! fit Louise. 

— Gagner la campagne ; mais cela nous est impossible. 
Avec quoi vivrons-nous ? Où aller ? 

— C'est cela ! reprit Jean Guilbault, ça n'est possible 
que pour ce triple scélérat de Voisin. Je suis certain que 
cet- escogriffe se sauve déjà. Il paraissait tout content de 
lui, et il m'a regardé d'un air goguenard. . . . 

— Ah çà, monsieur le docteur, c'est donc bien terrible 
ce moléra corpus ? demanda l'oncle Chariot. 

— Il a été bien terrible en Europe, reprit le jeune 
homme en comprimant un sourire, mais on espère qu'ici 
il ne sera pas aussi cruel. Le climat est bien sain et la 



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CHAKLKS (JUKRIN 



28î> 



. le 



que 

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position de Québec surtout est si salubre ! Il y a tant 
d'air dans cette ville, dans ce (luartier-ci par exemple. 
Avec une bonne hygiène, on peut s'en préserver. 

— Ces deux cas, où en sont-ils ? 

— Morts tous deux et enterrés dans le nouveau cime- 
tière que la fabrique vient d'acheter sur le chemin 
Saint-Louis. 

— Et les conmiis-tu ? 
—Non, ce sont deux Erlandais nouvellement débarqués. 

— Maman, observa Charles, vouk avez beau dire, vous 
ne pouvez pas rester ici, ni Louise non plus. 

— Mon pauvre enfant, que veux-tu faire ? La mort 
nous trouvera bien partout où nous irons. La mort, c'est 
lorsqu'on la fuit qu'elle s'attache à nos pas ! Il est bien 
rare que ceux qui la désirent la voient venir. 

— N'est-ce pas une fatalité ? N'est-ce pas désolant ? 
Être venus habiter la ville justement quelques semaines 
avant le choléra et ne pouvoir s'en aller, tandis que ceux 
qui sont ici depuis longtemps vont se sauver de tous 
côtés. 

— Au moins, M. Guilbartlt, vous serez assez gentil pour 
ne rien nous conter de trop effrayant, n'est-ce pas ? 

— Je ferai mieux (jue cela encore, Mlle Louise, je ne 
viendrai pas ici tant que durera l'épidémie. Je n'ai pas 
envie de vous apporter la mort ! 

— Quoi, vous ne viendrez plus du tout ? s'écria naïve- 
ment la jeune fille, et de pâle qu'elle était, elle devint 
rouge jusqu'aux oreilles. 

Le jeune homme rougit légèrement, et il reprit 
d'une voix émue : — On n'a pas encore décidé, en Europe, si 
cette maladie est contagieuse ou non. Dans la supposition 
où elle le serait, les médecins doivent éviter de se 
présenter inutilement dans les familles où il n'y a point 
de cholériques. 

— Mais vous n'êtes pas docteur; sûrement, vous n'allez 

19 






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CIIAlil.KS (il'KIMN 



piiM Vous l'iirc! l'ecevoir e.\|irèH pouc triiitui' cottu viliiiiio 
iimliidio ? 

— Diuis lin inoiiieiit seinbl.ihlo, tous coiix (jiii peuvent 
être utiles se doivent aux inallieiireiix. Dans une Itataille 
inourtrière, on monte en grade; Men vite ! 

— Kt tu (lis (|ue t'cs deux Irlainlais sont morts? Dans 
eomhiiîn de tem[)S ? 

— Neuf heures do nuiladie [>oiii' l'un d'eux, et sept 
heures [)()ur l'autre. 

— Les as-tu vus ? 

— Non. mais mon patron a été ap|)elé dans le (Usmier 
cas. Le ciiirurgien du 7 le régiment, (|ui a traité le 
choléra tlans les Indes, s'y est aussi trouvé. Il a dit que 
c'était un cas superbe. Les symjjtômes étaient parfaite- 
ment caractérisés et .se développaient avec iu;e rapidité 
et une vigueur qui faisaient ([u'on ne pouvait point 
/y mé[)rendre. Je regrette beaucoup que mon patron ne 
m'ait pas emmené avec; lui. 

— Mais vous voulez donc nous faire mourir de parler 
ainsi? dit Louise toute tremblante. Il faut au contraire 
que vous nous promettiez de ne pas aller aux cholériques, 
quand bien même votre patron voudrait vous y envoyer... 

Comme Mlle Guérin prononçait ces mots, la porte de la 
maison s'ouvrit avec fracas. Un homme à moitié vêtu se 
précipita, en criant : 

— Vitement, viteinent, docteur (xuilbault : ma femme 
se meurt ! 

Le jeune homme se jeta sur son chapeau et disparut 
sans dire une seule parole. ' ' • 




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(MIAKI.KS (ll'KHIN 



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L'irolMTAI. DKS KMIGRKS 




K choléra sévissiiit à Québec avec mic 
ra,ii(} inouïe. Bien loin d'avoir été pré- 
> sorvée, coiiiitio on l'eMpérnit, cette 
ville soiitlÏMit (le ré[)idéinie (l;ms 
(les j)ro[)orhoiis bien |)his grandes 
([ue tontes les antres villes de 
l'Aniéricpu;. Le lléan, ('ms sa 
terrible bizarrerie, semblait, i)on)' 
déti'nire les préjugés . ue l'on en- 
tretenait à son égard, ri'iittacinei- de 
préférenc" i\> k quartiers les plus salubres, aux 1; milles 
les plus considérées, aux santés le.s plus i-obustoH. De 
cent a cent cinquante victimes succombaient cliaqiv' jour. 
Prêtres et médecins ne pouvaient siilHre à remplir leur 
ministère. Les émigrés et les [)auvres gens tomI)aient 
frappés dans hm rues, et on les conduisait aux liô[)itaux 
entassés dans des charrettes, où ils se débattaient dans 
des convulsions effrayantes. Les corbillards ne suflisaient 
plus pour conduire les morts à leur dernière demeure. De 
longues files de charrettes, chargées chacune d'elles de 
plusieurs cercueils, se croisaient dans toutes les directions. 
Les décès des gens riches et considérables étaient devenus 
si fréquents, que les glas funèbres tintaient continuelle- 
ment à toutes les églises. L'autorité défendit de sonner 
les cloches, et leur silence, plus éloquent que leurs sons 
lugubres, augmenta la terreur au lieu de la diminuer. 

Toutes les affaires étaient interrompues, les rues et les 
places publiques étaient vides de tout ce qui avait cou- 
tume de les animer, presque toutes les boutiques étaient 



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292 



CHARLES GUERIN 



fermées : la mort seule semblait avoir droit de bour- 
geoisie dans la cité maudite , on ne rencontrji.it partout 
qjie des gens portant la livrée de cet borrible tyran. 

L'autorité épuisait, dans son impuissance, tous les capri- 
.çes de son imagination. Un jour vous sentiez partout 
Vodeur acre et nauséabonde du chlorure de chaux, le len- 
demain on faisait brûler du goudron dans toutes les rues. 
De petites casseroles, posées de distance en distance sur 
des réchauds, le long des trottoirs, laissaient échapper 
une flamme rouge et une fumée épaisse. Le soir, tous ces 
petits feux avaient une apparence sinistre et presque 
infernale. Quelques oificiers qui avaient été dans l'Inde, 
s'avisèrent de raconter qu'après une grande bataille le 
fléau avait cessé, et que l'on attribuait sa disparition aux 
commotions que les décharges d'artillerie avaient fait 
éprouver à l'atmosphère. On traîna tout de suite des ca- 
nons dans les rues, et toute la journée on entendit retentir 
les lourdes volées d'artillerie, comme s'il se fût agi de 
dompter une insurrection. 

Et avec toutes ces précautions le mal redoublait d'in- 
tensité, et emportait dans la tombe des ftimilles entières; 
il y eut môme des rues oîi il resta à peine un seul être 
vivant. Les médecins, comme l'autorité, avaient épuisé 
toutes leurs ressources, et fait manger au monstre toute 
leur pharmacie, qui n'avait fait qu'aiguiser sa faim dévo- 
rante. Toutes les théories et tous les systèmes recevaient 
chaque jour de l'expérience un cruel démenti : le remède 
qui triomphait un jour était sûr d'éprouver le lendemain 
une éclatante défaite ; les seules cures qui s'opéraient ne 
pouvaient guère s'attribuer qu'à la nature, ou à l'inter- 
vention directe de la Providence ; elles avaient lieu, le 
plus souvent, lorsque le malade rendu à la dernière ex- 
trémité était abandonné des médecins. 

On avait érigé des hôpitaux temporaires, et Ton avait 
élevé au centre du faubourg St-Jean, sur un terraih 



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CHARLES GUÉRIN 



29;i 



vacant, une immense baraque en bois que l'on baptisa 
du nom d'hôpital des Émigrés. C'était là que le Héau tenait 
sa cour plénière et régnait en maître absolu. Ce n'étaient 
pas des malndes, c'étaient plutôt des mourants qui allaient 
se faire enregistrer dans cet hôpital, avant de prendre le 
chemin du cimetière. Tous les lits étaient pleins, et une 
foule de patients étaient étendus par terre, faute de 
place : rien de plus hideuse uient saisissant que cette 
salle, où il fallait souvent déplacer un cadavre pour par- 
venir à un malade. On avait été obligé d'établir tout près 
de là une boutique de cercueils, et le bruit de ce sinistre 
travail parvenait distinctement à l'oreille des mou- 
rants. 

C'était la nuit. Il faisait une chaleur suffocante. 
Epuisés de sueurs, de fatigue, de dégoût et de décou- 
ragement, trois médecins et un élève étaient assis ou 
plutôt couchés sur des chaises dans une petite chambre 
étroite et basse, (jui soi vait d'apothicairerie, derrière la 
salle des malades. 

Ces trois hommes, distingués tous trois parmi leurs con- 
frères, offraient chacun d'eux un des types de la pro- 
fession médicale. 

Le plus savant et le plus célèbre des trois, était un 
petit homme maigre, au front chauve, au visage pâle, 
aux yeux enfoncés dans leur orbit<;, à la contenance 
raide et automatique. 11 était curieux à voir dans le 
désordre de ses vêtements et l'agitation nerveuse qu'il 
éprouvait. On reconnaissait aisément qu'il ne s'était point 
ménagé, et qu'il avait lutté sans trop de précautions 
contre le tléau. C'était un de ces hommes qui, par 
amour de la science et de l'humanité, se dévouent corps 
et âme à leur profession ; qui portent dans leur traite- 
ment des maladies une obstinntion acharnée et pour bien 
dire héroïque ; qui s'occupent peu de l'argent, de la 
renommée, de toutes les jouis.'isvnces de la vie, et font 



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294 



CHAKLKS urEHIN 



abstraction de tout ce qui n'est point l'art lui-même. En 
un mot, c'était le médecin-philosophe, un héritier en 
ligne directe de ces hommes célèbres dans l'art de guérir 
leurs semblables, à qui l'antiquité avait, à bon droit, érigé 
des autels. • • ' " ■' - . 

Autant il paraissait inquiet et contrarié, autant le plus 
âgé de ses deux confrères semblait résigné et presque 
apathique. Celui-ci était un gros homme à tempérament 
sanguin, dont l'embonpoint et les fraîches couleurs étaient 
une cruelle ironie à l'adresse de ses patients. Il était 
renommé pour sa science, surtout pour son sang-froid et 
sa dextérité dans les opérations chirurgicales. Ses con- 
frères ajoutaient que nul ne savait rédiger un mémoire 
comme lui, ni se faire payer avec plus de succès. C'était 
le médecin homme d'ajj'aires. 

Le troisième était un jeune homme élégamment vêtu, 
qui venait de jeter de côté une défroque toute spéciale 
dont il se servait à l'hôpital seulement. Il fumait négli- 
gemment un cigare pur havane, et exhalait en outre 
l'odeur de plusieurs parfums savamment et délicatement 
combinés. Il était arrivé depuis deux ans de Paris où il 
avait complété ses études. Il méritait sous bien des rap- 
ports la grande réputation dont il jouissait, mais il avait 
su aider habilement lui-même à ses succès. Il était plus 
préoccupé de lui-même que de son art, dont il se servait 
comme d'un instrument, pour se faire une position bril- 
lante. C'était un homme de vogue et de représentation ; 
en un mot, c'était le médecin homme du monde. 

Quant a l'élève qui, par une faveur toute spéciale, était 
admis dans l'intimité de ces trois oracles de la science, il 
n'était autre que notre ami Jean Guilbault. 

— Il y a de quoi brûlei tous ses livres et casser toutes- 
ses fioles, disait le petit homme chauve. Aucun traite- 
tement n'a réussi jusqu'à présent; et j'ai vu dans les cas 
qui se sont présentés aujourd'hui des symptômes plus 



CHARLES UU-EUIN 



295 



terribles que jamais. Je ne suis pas surpris si les Irlan- 
dais de la rue Cluunplain s'imaginent qu'on les empoi- 
sonne, et obligent le coroner à tenir un post inortem sur 
chaque personne qui meurt. J'aurais jure moi-uiême au- 
jourd'hui que mes patients avaient pris du poison, tout 
médecin que je suis. L'état de l'atmosphère contribue 
beaucoup à alitnenter la rage du tléau. Cela va changer, 
j'espère. Nous aurons un ornge bien vite. J'ai toujours 
remarqué qu'après le beau temps, il faisîiit mauvais. 



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— Et n'avez-vous pas aussi remarqué ([uelque chose 
après le mauvais temps ? demanda le jeune homme d'un 
air narquois, eu secouant la cendre de sou cigare. 

Sans un brutal éclat de rire de son gros conirère, le 
docteur n'aurait point senti le trait qui lui était lancé, 
tant il était distrait et préoccupé. 

— Vraiment, reprit-il a[)rès un moment de réliexion, il 
faut bien aiuier les plaisanteries pour s'en permettre 
dans un temps comme celui-ci. Il est vrai que notre 
Parisien a rapporté de son voyage tout un arsenal de 
pointes et de buus mots, Il est fâcheux seulement, con- \ -, 







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CHARLES GUÉRIN 



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frère, que les remèdes que vous nous avez apportés ne 
soient pas d'aussi bon aloi. Car, enfin, votre traitement 
du choléra ne fait point fortune ; vos nioxas, vos sina- 
pismes, vos frictions de toute espèce, vos bains d'eau 
chaude, et surtout vos passes magnétiques n'ont pas encore 
opéré de merveilles. 

— C'est vraiment une cruauté de faire souffrir ainsi ces 
pauvres diables, observa le second médecin, comme pour 
réparer ce qu'il y avait eu d'irrévérencieux dans son éclat 
de rire. . 

— Je commence h. le croire, fit le jeune homme, en se 
mordant les lèvres: il m'est avis, après tout, que le trai- 
tement anglais que vous avez adopté est bien préférable. 
Une forte dose de laudanum épargne bien des douleurs. 
Je vous conseillerais cependant r.ne légère modification. 
Comme la nature pourrait bien s'aviser de ramener à la 
vie quelques-uns de vos patients, il faudrait ne pas les 
laisser enterrer si promptement. 

— Hum ! fit le gros confrère, en enfonçant ses mains 
dans ses poches, le petit Parisien sera toujours mé- 
chant ! 

— Et dire que je n'en ai réchappé qu'un seul depuis 
deux jours, dit le vieux médecin, comme se parlant à lui- 
même ! Avoir étudié toute sa vie et être obligé d'avouer 
son ignorance complète ! Oh ! il y a du surnaturel dans ce 
terrible fléau. Ils meurent bien tous du choléra, mais 
chacun d'une nuinière différente. Les uns, c'est la fai- 
blesse, la prostration qui les emporte, toutes leurs forces 
vitales se sont écoulées. Les autres meurent d'une con- 
gestion au cerveau : ceux-ci ont des convulsions effrayan- 
tes, ceux-là meurent dans très peu de temps, sans pré- 
senter autre chose que la diarrhée et des symptômes 
ordinaires. Nous avons épuisé sans succès les toniques et 
les astringents les plus forts ; nous avons essayé des 
révulsifs les plus énergiques : rien ! Quelques-uns à qui 



#1. . 



CHARLES GUERIN 



297 



j'avais laissé boire de l'eau froide en désespoir de cause, 
Sont revenus à la vie : tous ceux à qui j'ai voulu ensuite 
prescrire ce traitement hydropatique, sont morts à l'envi 
les uns des autres. 

— C'est comme moi ; imaginez-vous que j'ai soigné deux 
malades avec un traitement tout différent dans chaque 
cas : l'un est mort et l'autre s'est réchappé. . . Eh bien ! 
un peu plus tard, j'ai répété la même expérience; j'ai 
obtenu le même résultat, mais en sens inverse. Le 
remède qui a tué dans le premier cas a guéri dans le 
second ; celui qui avait réussi dans le premier cas a vu 
mourir le second malade. 

— Et cependant, observa le plus jeune des trois escu- 
lapes, cependant il faudra bien (\ue l'on finisse par trouver 
un spéciti<iue. On en a trouvé, à la longue, pour toutes les 
maladies. 

— Oh! oui, un spécilique ! Quelle gloire, quelle répu- 
tation mieux méritée, quel nom pour la postérité, quelle 
consolation pour lui-même ! quel trésor inappréciable 
aura gagné le savant qui fera la découverte de ce spé- 
cifique ! 

— Vous avez bien dit un trésor, confrère, car il fera sa 
fortune en très peu de temps. 

— Oui, il aurait une assez jolie passe dans le monde, ce 
monsieur. 

— Et cependant, pour cela, il faudrait remonter à la 
cause et nous en sommes loin encore : tout ce que nous 
avons pris jusqu'à présent pour le principe de la maladie 
n'est que symptômes. Je ne trouve rien de raisonnable 
dans tout ce qu'on a dit sur ce sujet, et j'avoue néanmoins 
que mon imagination ne me présente rien de nouveau. 
La chimie moderne, qui se perfectionne si rapidement, 
trouvera peut-être dans l'atmosphère la cause du mal. Il 
est vrai, pourtant, que l'analyse de l'air atmosphérique n'a 
encore rien préseiité de bien remarquable. Si j'étais 



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CHARLES GUÉRLN 



fataliste, je comparerais ce tiéau aux plaies d'Egypte, ou 
aux signes terribles de rA[)ocalypse, et j'en conclurais 
qu'il n'y a rien à faire' que de lui laisser accomplir sa 
mission i)rovidentiene. 

— Que dites-vous de ma théorie électrique ? demanda 
timidement Jean Guilbault. 

— Eli ! bien, elle n'est pas plus improbable que toutes 
les autres, mais elle ne m'est pas plus démontrée. 

— Allons, docteur, si vous pensez que l'électricité peut 
avoir quelque chose à démêler avec le choléra, vous ne 
devez pas rire de mes passes magnétiques. Le magnétisme 
animal, dont l'existence ne peut se nier, doit se rattacher 
au magnétisme terrestre; le magnétisme terrestre s'iden- 
tifie de plus en plus avec l'électricité. . . 

— Oui, et voilà pourquoi votre fille est muette, s'écria avec 
emphase le gros médecin, tout fier de prendre sa revanche 
contre le Parisien. 

En ce moment on frappa légèrement et discrètement à 
la porte extérieure de l'apothicairerie. 

— Entrez ! répondit-on. 

— Pourrait-on voir M. Jean Guilbault un instant V fit 
une voix qui trahissait une vive émotion. 

— Mon Dieu ! est-ce toi, Charles ? cria le jeune homme. 
Entre vite. Qu'y a-t-il chez vous ? 

— Je crains bien que ce ne soit le choléra. Ma pauvre 
mère est malade depuis quelques heures. 

— Docteur, voulez-vous venir avec moi ? Vous m'avez 
tellement découragé, que je n'oserais administrer le moin- 
dre remède. 

— Allons ! Encore un nouveau cas. Qu'allons-nous en 
faire ? Toujours le même problème à résoudre. . . et point 
de solution ! Autant vaudrait rouler le rocher de Sysiphe 
)u combler le tonneau des Danaïdes ! 

Malgré la fatigue dont il se plaignait, le docteur se 
rendit à la demeure de madame Guérin presque aussi vite , ,, ^^ 



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CHARLKS (iUEKIN 



299 



que le>* deux jeunen gens, qui avaient les meilleures 
jambes et toutes les raisons du monde pour ne pas languir 
en chemin. C'est que la science exerçait une puissante 
attriiction sur cet homme dévoué. Il cherchait un spé- 
cifique contre le choléra avec le même acharnement que 
mettaient les alchimistes à la recherche de la pierre phi- 
losophale. Quel que tut son découragement, il pensait 
trouver dans chaque nouveau cas une meilleure chance, 
et il risquait de nouveau l'enjeu de sa vie avec l'ardeur 
concentrée qui anime les joueurs frénéti(iues autour d'un 
tapis vert. .Tenu Guilbault partageait ordinairement avec 
son patron cet enthousiasme ])rofessionnel ; mais dans ce 
moment, il tremblait de toutes ses torces. . . L'épreuve qui 
allait se fnire était bien pour lui tout le contraire de ce 
que les médecins appellent une expérience m anima vili. 
Il s'agissait d'existences que l'amitié lui rendait plus 
chères (^ue la sienne propre. 

Au pied de l'escalier <i[ui conduisait à la petite galerie 
extérieure de la mai.son, ces trois personnes en rencon- 
trèrent deux autres, animées d'un égal empressement. 
C'est que, en même temps que Charles courait au médecin, 
son oncle avait eoui'u cJiercher le pretrji. 

— Après vous, monsieur le curé, jiprès vous, lit le doc- 
teur avec un triste sourire. De ce temps-ci vt)s soins sont 
infiniment plus urgents ([ue les nôtres, et plus efficaces 
aussi, il faut l'espérer. . . 

Une demi-heure ne s'était pas écoulée, et le prêtre et 
le médecin redescendaient ensemble les marche.- de cet 
escalier, échangeant d'un air morne deux mots bien 
.significatifs pour eux : an revoir ! 



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300 CHARLKS GUERIN 



IV 



LE CIMETIERE SAINT-LOUIS 

A guillotine fut introduite en France au 
moment où le tribunal révolutionnaire 
all.ait être établi à Paris. Le Dr Guillotin, 
occupé de recherches scientifiques, n'a- 
vait pour but, en indiquant ce mode de 
supplice, qu'un projet tout pJnkmtJiro- 
plqne, celui de diminuer les souffrances 
des condamnés, et de faire disparaître 
l'idée d'infamie attachée aux autres 
peines. Mais lorsqu'on songe au rôle 
affreux de cette affreuse machine, 
venue au monde en même temps 
que les bourreaux et les assassins 
dont elle devait être le complice et le serviteur fidèle, on 
ne peut trop s'étonner des étranges coïncidences, des rap- 
prochements effrayants qu'il y a dans la marche de certains 
événements, qui s'appellent les uns les autres dans les 
profondeurs de la pensée providentielle, comme l'abîme 

appelle l'abîme • . . , 

Cette réflexion nous est suggérée par une autre coïn- 
cidence du genre terrible, qui s'est présentée dans 
l'histoire des ravages du choléra à Québec. La fabrique 
de Notre-Dame hésitait depuis longtemps à faire l'acqui- 
sition d'un terrain en dehors des murs de la ville pour y 
faire une espèce de Père-Lachalse, l'accroissement de la 
population rendant depuis longtemps insuffisant le vieux 
cimetière dit des Picotés, situé au centre de la haute ville 
et qui avilit été (autre coïncidence étrange) étrermé par 
les ravages de la petite vérole, à une époque assez reculée. 
Les marguilliers pour le temps d'alors en faisaient, comme 
de raison, une grande affaire : plusieurs terrains avaient 




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CHARLES (UîÉHtN 



801 



«t6 visités, arpentés, luarchaiidéa, et déjà l'on allait se 
diviser en Ouelfes et en OiheUns à\\\\e nouvelle espèce au 
sujet de deux propriétés rivales, lorsque l'entente se 
rétablit presque par miracle, et l'on se hâta de faire 
l'acquisition de la vaste étendue de terre maintenant 
connue sous le nom de cimetière Saint-Louis. — Le 
dimanche de la Pentecôte avait été fixé pour la béné- 
diction et la consécration solennelle du cimetière ; la 
foule com[)acte et pieuse rassemblée sur le tertre funéraire 
n'ignorait qu'une chose, c'est que deux cercueils, inhumés 
la veille dans ce nouveau domaine de la mort, contenaient 
les deux premières victimes du choléra à Québec. Le 
tléau avait fait, comme les princes et les grands seigneurs 
en voyage : il avait retenu d'avance ses appartements. 

Le peuple, qui appelle toujours les choses de leur vrai 
nom, connaît plus sûrement ce lieu sous le noui de cime- 
tière du Choléra. 

Le cimetière Saint-Louis s'étend sur les plaines 
d'Abraham, célèbres et par la bataille perdue par le 
marquis de Montcalm et par celle gagnée par le chevalier 
de Lévis. On y parvient par un long chemin bordé de 
charmantes villas entourées d'arbres, chemin qui se pro- 
longe jusqu'à la rivière du Cap-Rouge (1). 

Les enterrements des cholériques se faisaient régulière- 
ment chaque soir à sept heures, pour toute la journée. 
Les morts de la nuit avaient le privilège de rester vingt- 



(1) Il manquerait quelque chose à l'ôtranpe chronique des uécroiwles qué- 
becquoise», ai nous n'ajoutions q\i'à quelque distance de là dans lo bois du Cap- 
Ronge, les protestants des différentes sectes ont établi le cimetière du Mont- 
Herinon, lequel fut ouvert peu de temps avant le choléra de 1849, aussi terril)le 
«t plus terrible peut-être par le choix q\i'il fit de ses victimes, que ceux de 1832 
et de 1834. Le hasard voulut que nous fussions présent nous-même à l'inhu- 
mation du vocaliste écossais Wilson, la première victime de l'épidémie cette 
année-là. Ayant obtenu, en notre qualité de membre de l'assemblée léjrisla- 
tive, un acte d'incorporotion pour les associés-propriétaires de ce cimetièrei 
nous avions eu la curiosité d'aller visiter ce champ funèbre, divisé par 
emplacements, possédé par acliom et patenté par acte du parlement. 

Les asHociés qui depuis plusieurs années s'occupaient de ce projet, ne 
s'étaient point douté d'avance du sinistre à propos de leur entreprise. (Voyez 
aussi la note £ à la fin du volume.) 



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CHAHLKS (il'KHIN 



quatro lieiiruH ou à })eii |)ro.s à leur domicile. (Jeux de 
l'apiès-inidi n'aviiioiit que (juehjue.s henreH de grâce. Ou 
les portait au cimetière à la iulte pour l'oderreinent du 
noir. Tant pis pour eux, «'ils ne réveillaient trop tard ! 

A toutes les heures du jour, les chars funèbres stî 
dirigeaient vers la nécropole ; mais le soir c'était une 
procession tumultueuse, une véritable course aux tom- 
beaux, semblable aux danses macabres peintes ou sculpté(.'s 
sur les monuments du moyen âge. Des corbillards de 
toutes t'oruies, (le grossières charrettes, contenant chacune 
de quatre à si.\ cercueils symétriquement arrangés, se 
pressaient et s'entreheurtaient confusément dans la 
ijrande allée ou chemin Saint-Louis. Les Irlandais étaient 
à peu près les seuls à former des convois à la suite des 
dépouilles de leurs parents ou de leurs amis. Ce peuple 
est si malheureux, qu'il a toujours festoyé la mort comme 
une amie, et (jne nul diinger ne peut l'éloigner d'une 
cérémonie funèbre. 

C'étaient de longues files de calèches pleines d'hommes, 
de femmes et d'enfants entassés les uns sur les autres, 
comme les morts dans leurs charrettes ; tandis que les 
cercueils des Canadiens se rendaient seuls ou presque seulf 
à leur dernière demeure. Au reste, la plupart de ceux qui 
avaient parcouru cechemin la veille en spectateurs, faisaient 
eux-mêmes, le lendemain, les frais d'un semblable spectacle. 

Le lendemain du jour où nous avons vu le curé et 
le docteur sortir de la maison de madame Guérin, un 
pauvre et modeste corbillard cheminait lentement et 
lourdement, à la suite de tous les autres convois. Un 
vieillard et deux jeunes gens formaient tout le cortège. 

La mort dé madame Guérin avait été plus prompte 
encore que toutes les autres morts causées par le tiéau. 
Les médecins n'avaient trouvé d'abord que de très faible» 
symptômes; mais une prostration si grande s'eh était 
suivie qu'ils durent abandonner bientôt tout espoir. Le 



CHARLKS (UIKHIN 



808 



cliagrin et riiiquiétudi' avaient miné d'avan<!0 ITinio de 
cette pnuvre femme et l'avaient peu à peu détachée 



de 



son enviMoppo terrestre, hlle s était cimsumee inte 



rienrement comme ces (îorpsijue l'on trouve sous les lave»» 
du Vésuve, et <|ue l'attouchement h, plus léjj;er t'ait tomher 
en poussière. L'ange de la mort n'avait eu ({u'à la i'r!ip[)er, 
en pas.sant,du bout de son aile pour accomplir son nîuvre 
de destruction. 

Par un sublime et dernier caprice de l'amour maternel, 
elle avait fait placer son lit de doulem- vis-à-vis d'une 
fenêtre d'ciîi elle pouvait apercevoir le port... Il lui 
semblait i[ue si, par miracle, son fils absent, son fils ingrat, 
revenait vers elle dans ce moment, son Ame pourrait 
s'élancer vers lui, et qu'ainsi elle le reverrait vivante ou 
morte. Plusieurs vaisseaux doublaient la Pointe-Lévi : 
leurs voiles blanches tranchaient sur l'eau bleue du fleuve 
au-dessus des vertes campagnes, et se confondaient 
quelquefois sur l'horizon avec les blanches maisons de la 
côte. Madame Guérin les regardait venir l'un après 
l'autre avec un sourire mélancolicpie et intelligent qui 
comprimait à peine la pensée (lu'elle n'osait exprimer. 

Lorsque l'huile sainte qui fortifie les mourants eut 
coulé sur ses membres torturés par la douleur, lorsque le 
prêtre qui seul parle à l'âme, lui eut donné cette céleste 
injonction qui termine les rites de l'Eglise : "' Ame chré- 
tienne, allez en paix ! " elle prit entre ses mains les 
mains de ses deux enfants, les bénit et les embrassa ; 
puis un éclair de joie passa sur sa figure, elle plongea un 
regard perçant dans le fond de la chambre, jeta ce cri : 
" Pierre ! " et s'affaissa en murmurant le nom de l'absent, 
comme si elle l'eût aperçu auprès d'elle : si bien que 
Charles et Louise ne purent s'empêcher de détourner la 
tête et de porter simultanément leurs regards vers 
l'endroit que les yeux de la mourante avaient indiqué. 

Dès que madame Guérin eut rendu le dernier soupir, 






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pp' 






:i04 



CHAULES (JLJKHIN 



Jean Giiilbtiult ordoDiia ù la famille de 8e retirer dans un 
autre nppartenient. Jusque-là il n'avait pas voulu troubler 
la piété filiale de mu atniî*, à «jui l'idée du diuiger n'était 
pas même venue. Le jeune homme ne le» abandonna 
pas un seul instant ; il passa le reste de la nuit à 
réciter avec eux les prières des morts ; et nous venons de 
le voir former avec Charles et le vieil oncle tout le 
cortège funèbre de la pauvre dame. 

L'entrée du cimetière Saint-Louis offrait, ce soir-là, un 
spectacle plus saisissant encore qu'à l'ordinaire. La 
grande chaleur de la veille en avait fait une des journées 
les plus meurtrières de cette meurtrière époque. Aussi, 
indépendamment du grand nombre de fosses à part (pour les 
morts de dUtinction) retenues d'avance, la fosse commune, 
sillon long et profond creusé au milieu de la nécropole, 
était remplie d'un bout à l'autre de nouvelles victimes. 

De deux à trois cents per.sonnes de tout âge, de tout 
sexe, de tous rangs, de tous costumes, se pressaient dans 
un lugubre silence de chaque côté de la fosse commune. 
Il y avait là comme une députation de chaque classe de la 
société, élégants en grande tenue, matelots aux habits 
goudronnés, soldats en habits rouges ; mais toutes les 
figures portaient une même empreinte, celle de la douleur 
et de la terreur à leur apogée. 

Le prêtre, qui s'avança lentement précédé d'un seul 
enfant de chœur portant un petit crucifix d'argent, était 
un tout jeune homme, et il n'avait pas l'habitude du 
ministère funèbre qu'il remplissait, à en juger par l'atten- 
tion et la solennité exemptes de toute routine avec 
lesquelles il lut les prières du rituel. 

Sa voix vibrante et grave, quoique jeune et douce, sa 
figure mâle et sérieuse, son ton et sa contenance presque 
inspirés frappèrent vivement tous les assistants. Son 
accent et ses manières avaient même quelque chose 
d'étranger. Les plus curieux demandaient tout bas quel 



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ottiit co nouveau prêtre-, (!t I(!m niioiix inloniu'M (rordinair*? 
110 pouvaient répondre h cette (|n(^stion. 

Lorsque, avee un ton et un j^este imposants, il leva la 
main pour bénir les cen^ueils, il eut l'air, (|uel(jues instants, 
(lu prophète accouru à la, voix de Dieu dans la valléi; des 
morts ot commandant aux osseuuMits arides de se 
recouvrir (U; leurs nerfs et de leurs chairs, à r<iKf>rit de 







luel 



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souiller des (juatre coins du monde et aux morts de se 
lever et de marcher. 

Tout le monde sans excei)tion s'agenouilla et, })ondant 
le silence mystérieux et lugubre du Pater iwster, on 
entendit, comme le bruissement des vagues sur la rive 
ou comme les voix lamentables ([ue jette la tempête 
dans les forets, un chœur de sanglots qui brisaient à 
l'unisson toutes les poitrines. Un long murmure, auquel 
pas une voix ne manqua de se joindre, répondit ensuite 
aux versets du De 2»'ofimdi,s, que le jeune prêtre, contre 
l'usage, récita sur le bord même de la fosse. Jamais cette 
sublime prière n'avait été dite avec plus de ferveur ni 

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par dos voix plus éimios. Ijos ori'ilh'H du 'roiit-l'iiissiuit 
(liM'iMit !•(''(* llciiuMit se faire (iffcnf I rcs ii i'.i}iiv voix sortie de 
l'aliMiie des doiilems ; la. iniséi"i(?orde i\\\\ est. foiiJoin'N 
(luprrs (If lui, (lut aliéner U\ poids des iiiiiiuités tjii aucune 
diiir /II' sdiinil/ idiiKiis sûnfctilr. 

Le |)reh"e se dirisi'ea ensuite \ers les (|iiel(pu;s /'o-s-sys à 
pur/, (jui avaient »''té creusées non loin du sillon eonnnnn 
près du uiiir. — Hue douk'ur |)lus aiuère encore (|ue tontes 
colles iju'il avait é|>rouvées tomba siii' 1(> c(»'ur (h> ('liai'los 
Ciuérin. Dans son inexpérience, dans K' trouble qui av.iit 
accoin[)a,L!;né la courte maladie et renterrenient précii)ité 
de sa uu''re, il avait né<:;liu;é do ho pourvoii- de l'arfiont 
nécessaire poiu' t)bteuir poiii- elle la distiiu'tion d'une 
eoucdie isolée dans ce dortoir de Iti. uuirt. Fjoui' |)énui'ie, 
(pu)i(iue jirande, lui aurait encore permis de réaliser cette 
petite somme, si l'idée lui en était venue, et il aurait pu 
se la procurer dans un très court délai, si l'ordre n'eût été 
lionne au gardien du cimetière de ne l'aire ci'édit (|u"à des 
gens bien connus. Ainsi (jne le reniar(|uaient les 
iullexibles fabricieus, on suruif nioius (juc juiuiti-t (/ui 
civnii/ ou (jul mourrait. 

Cbarlos. accablé à la. t'ois de boute et de chaurin, resta 
confoiuiu dans la t'oulo au pied do l'amas de terre élevé 
près de la fosse couuuune. Il ne leva les youx sur [>er- 
sonne et ne vit pas le prêtre, ni ceux tjui l'entouraient. 
Api)uyé sur le bras de sou auii (Juilbault, il était imuu)- 
bile, muet et comme pétrifié. Sou âme était plongée dans 
une de ces doulouns stupéfiantes qui vous conduisent 
jusqu'aux bords du néant : le principe intellectuel semble 
alors englouti dans notre substance et l'on a comme 
un abîme au dedans de soi. 

Guilbault fut obligé de le pousser pour le faire s'age- 
nouiller, de l'avertir lorsqu'il fallut se relever ; et la 
foule s'était déjà toute écoulée, lorsqu'il parvint ù l'arra- 
ch'^r de l'endroit que ses pieds paraissaient ne pas 



CIIAKLKS (IIJKKIN 



MOT 



s iif-e- 
,, et la 

l'ar ra- 
llie pas 



voiiloirahaiuloiuuM'. Les deux amis, l'iiu (Mil raînaiil l'iiutr*; 
péniblement, étaient à peine sortis du (ùmetière, l<)rs(|u'ils 
entendii'ent ((iiel(|ii'iin (jui courait dcMrièi'e eux, en criant 
de toutes ses loi'ces : Monsieur le docteur ! monsieur le 
docteur !. . . Ils s'arrêtèrent. 

— En voilà bien d'une autre, leui' dit le ;jiardien (car 
c'était lui). . . (!»î pauvre jeune prêtre ({ue vous ave/, vu, 
est tombé raide mort... ou il ne vaut ])as mieux... 
pendant (ju'il écrivait les actes sur le registie. Venez 
voir à (^a, je vous en prie, monsieur le d(jcleur. 

Jean (iuill)ault partit en courant ; Charles le suivit 
nnichinaleinent a,ve(; hî gai'dien. 

— Un joli gar(;on tout d(î même, un jjrêtre tout nouveau, 
que je n'avais januiis vu, continua celui-ci... ("est bien 
sinj^uliei". C'était drôlement rétrenner,ce pauvre /<o*/!/jea?t 
(Ulxdlê, ((lie de l'envoyer i(!i. Un rude aj)i)rentissage 
(pi'on lui a t'ait faire à ce [)auvre monsieur ! 

— Il n'est jjas mort, s'écria Guilbault en entrant dans la 
chapelle, il n'est qu'évanoui. Aidez-moi. Vite de l'eau, de 
l'eau; ouvrez sa soutane. iVllons donc! Charles, aide-moi, 
mon pauvre enfant. Tu n'avances à rien. Il ne faut pas 
que le chagrin que l'on a des morts nous empêche de 
sauver les vivants. 

Charles (it un effort, coni'ut vers les fenêtres qu'il 
ouvrit, sortit dehors et revint bientôt avec un vase qu'il 
avait rempli d'eau. En le posant à terre, il jeta les 3'eux 
pour la première fois sur le jeune prêtre. Une lueur 
soudaine traversa son esprit ; il pâlit, hésita quehpjes 
instants, puis, au moment oîi l'autre reprenait connais- 
sance, ce fut presque son tour de s'évanouir. Il chancela; 
son ami eut besoin de le soutenir. . . 

— Mon frère,s'écria-t-il, mon frère !. . . 




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30S 



CHARLES GUERIN 




LES DERNIERS ADIPEUX 



E ii'6tait pas une illusion : c'était bien 
son frère que Charles avait ainsi re- 
trouvé sur la fosse de leur mère. 

Après avoir mené quelque temps 
fc« une vie aventureuse et dissipée; 
essayé dift'érents ^i^enres d'exis- 
tence, parcouru plusieurs contrées 
de l'Europe, Pierre Guérin, à la 
suite d'une malîKlie sérieuse qui l'avait conduit au bord 
de la tombe, s'était retiré dans un couvent de moines en 
Italie et n'avait ])as tardé à recevoir les ordres. Le mal du 
pays lui étant venu en même temps que la vocation reli- 
gieuse, il obtint d'être admis à la prêtrise et de quitter le 
couvent ])oui' revenir au (.^anada. Il n'avait point fait les 
vœux d'un régulier, et se trouvait libre sous ce rapport. 

Arrivé à Quél)ec au plus fort de l'épidémie, avec ce zèle 
exclusif et ce profond détachement du monde (jui sont les 
premiers indices d'une véritable vocation religieuse, il 
s'était mis, en débarquant du vaisseau, à la disposition de 
l'évoque qui, sans perdre de temps, l'avait adjoint à son 
église vrain\ent militante. Le soir du même jour, comme 
tous les autres prêtres étîiient occupés auprès des malades, 
il s'était trouvé chargé du soin des sépultures. Dans les 
informations qu'il avait prises à la hâte sur le compte de 
sa famille, le hasard avait voulu qu'il s'adressât à des 
per.sonnes qui, peu au fait, lui avaient répondu que ses 
parents deuicuraient toujours à 11. . . Pendant la courte 
cérémonie funèbre, comme nous l'avons remarqué, Charles 
s'était tenu à l'écart et le jeune prêtre, tout entier à son 
devoir, n'avait pas égaré ses yeux jusque sur lui. 



CHARLES (ilîKKlN 



im) 



Ce fut seulement lorsqu'il lui Fallut, pt)ur rédiger les 
actes de sépulture, parcourir la longue liste nécrologique 
de cette terrible journée, ([u'il tut frappé d\y trouver en 
toutes lettres le nom de Sii famille. Son œil distrait crut 
d'abord à. une de ces coïncidences bizarres ([ui ne causent 
qu'un instant de malaise. Mais à mesure ([u'il regardait 
la liste fatale, les prénoms, les ([ualités, les accessoires se 
tracèrent successivement à ses yeux comme la forme 
d'abord indécise du spectre (jue l'on voit dans un songe et 
qui ne tarde pas à prendre inu; ressemblance connue. 
Sans prononcer une seule parole, il t(jml)a dans une syn- 
coj)e que les îiutres émotions de la journée et les longues 
fatigues du voyage avaient d'ailleurs pré[)arée. 

Dès qu'il revint à lui. la [)résence de Charles o[)éra une 
réaction subite et favorable. Il lui vint à l'idée qu'il 
n'avait pas tout perdu, puisqu'il lui restait un frère, et cette 
pensée en amena une auti-e qui se traduisit par cette 
question : 

— Et ma sœur ? 

— Louise est bien. Telles furent les premières paroles 
échangées entre les deux frères. Puis, comme si la pos- 
sibilité d'un autre nnilheur l'eût frappé, Charles ajouta : 

— Viens avec moi, allons voir cette [)auvre enfant. Et 
en disant cela, il prit le bras de son frère. 

Pierre Ht quelques pas, i)uis s'arrêta. 

— Je n'ai pas vu ma mère, dit-il, d'un air l'ésolu. 11 f:<jit 
que je la voie. 

Guilbault et Charles se regardèrent avec un étonne- 
ment mêlé d'effroi. 

' — Je ne suis p.as fou, re[)rit le jeune prêtre, devinant 
leur pensée, je ne suis pas fou. Mais voilà bien des cen- 
taines de lieues que je fais pour voir ma mère et avant 
que la terre l'ait recouverte, il est bien juste (pu! je 
contemple encore une fois ses traits dont l'image m'a suivi 
partout. Je veux la revoir. Charles, oii l'a-t-on mise V 



*i p py i 




•S 10 



CHARLES (iUÉRLX 









— Je suis étudiant en médecine et iivant que vous ris- 
quiez une expérience aussi dangereuse.. . 

— Si monsieur est médecin, il sait qu'un prêtre et un 
médecin ne doivent jamais craindre. 

— Et je sais que ni l'un ni l'autre ne doivent s'exposer 
inutilement. 

— Il y a ici un devoir à remplir pour vous et pour moi. 
Cette terrible maladie veut des enterrements bien 
prompts. . . Si j'en crois la rumeur. . . 

— Bah ! des contes en l'air ! interrompit le gardien du 
cimetière. Si on croyait tout ce qui se dit, il y aurait plus 
de vivants que de morts d'enterrés. Le monde est si 
bavard ! Il n'y a qu'un pauvre matelot que nous avons 
trouvé dans son (cercueil avec un bras mangé. Tout le 
reste, c'est des contes et des liistoires ! 

Les trois jeunes gens frémirent. 

— Eh bien, dit .feiin (iuilbault, je no dis pas que vous 
iiyo/ tout à fait tort. 

— Miiis, c'est donc [)our tout de bon que vous voulez ou- 
vrir un cercueil ? Ah çà ! ça ne se fera pas de même, par 
exemple ! mon carnctère, voyez-vous, ma place, voyez-vous ! 

Et il retournait entre ses doigts son chapeau à larges 
bords, d'un air qui voulait dire : si cela se fait, du moins 
que je n'en aie point conmiissance, que je ne sois point 
compromis. 

— Tenez, brave homme, reprit Pierre Guérin, ;>vec un 
ton et un geste impérieux, allez-vous-en. et laissez-nous 
faire. .)e prends tout sur moi. 

Le gardien s'éloigna et les jeunes «rens se dirigèrent 
vers la fosse commune. 

Pierre jetii à son frère un regard de reproche, que 
celui-ci comprit, car il rougit et baissa la tête. 

Louise avait cloué sur la bière une image de la Vierge, 
au pied de laquelle était écrit le nom de madame Guérin 
et qui avait coutume d'orner le haut de son lit. Cette 




CH\KLES (JUKIllN 



•M\ 



i-ent 



(|ue 



pi'éciiiitioii de la jeune lille ne se trouva point perdue. 
Après avoir déplacé plusieurs cercueils, les jeunes gens 
reconnurent ainsi celui cju'ils clierchaient et, chargeant le 
pieux fardeau sur leurs épaules, ils le portèrent à la petite 
chupelle t/rx inorf-^. 

Tout habitué qu'il était aux (X'uvresde réNurrectlon, l'ana- 

touiiste (îuilljault se 
sentit énni et i)res- 



(pie terrifié, lors- 
(pi'il lui fallut ou- 
vrir le cercueil. Il 



lui seniljia <jue ma- 
dame (juérin. avec 
cette dignité et 
cette douce gi-avité 
(|u'il lui avait con- 
nues, allait se lever 
sur son séant et lui 
demander compte 
de cette espèce de 
sacrilège. Mais il 
l'étléchit que ce n'é- 
tait pas là une de ces excursions de carahiiis auxquelles il 
avait pris part si fréfiueniment, et qu'il aidait au contraire 
à l'accomplissement d'un acte de piété filiale. D'une nniin 
habile et ferme il eut bientôt levé le couvercle de la bière. 
La mort n'avait imprimé son cadiet (ju'à demi sur les 
traits de lUiulame Guérin ; sa figure était loin d'être mé- 
connaissable, et, sans la niaigreur et les rides causées par 
le chagrin. Pierre n'aurait i)as trouvé une bien grande 
différence entre ces restes immimés et l'iunige ([ue sa 
mémoire axait conservée. 

Les deux frères s'agenouillèrent de chaque côté du 
cercueil. li'ecclésiastiquo souleva la main glacée de la 
morte et y colla ses lèvres, comme pour lui raconter l'his- 
toire de ses courses lointaines et implorer son pardon. 







:|ir!!> 



:^! '■: 




812 



CHARLES (ÎITERIX 



Après un exainoii de qiiohiuos iiistiuits, Jeiui (Juilbaiilt 
réijondit aux regards interrogateurs (ju'on lui jetait, par 
un sinistre mouvement de tête ([ui ne permettait pas la 
plus légère espérance. 

Pierre se leva. 

— Louise doit se mourir de peine etdo tristesse, observa- 
t-il. Je n'ose pas la voir aujourd'hui. Il faudra la i)répiirer à 
cette émotion. Il est tem[)s que tu retournes* aui)rès d'elle. 
.Fe vais passer la nuit ici à reillerct à prier. C'est mon état. 

Pierre, resté seul, laissa <;ouler ses larmes. 

La crainte d'allliger sou frère davantage, une certaine 
honte de la faiblesse qu'il avait montrée, une idée exa- 
gérée de la réserve qu'exigenit sa dignité de prêtre lui 
avaient aidé à les retenir jusque-là. 

Heureusement la religion lui enseignait qu'il ne devait 
point se borner à une tristesse stérile : elle lui offrait 
dans la prière ure cfjusolation pour lui-même et un moyen 
d'être utile à celle ((u'il pleurait. 

Il prit son bréviaire et, assis clans un coin de la cha- 
pelle, il entreprit de lire l'oihce des morts. Ses yeux se 
portaient alternativement do son livre au cercueil étendu 
à ses pieds. Plus d'une fois, il se leva précipitamment, 
croyant avoir remarqué quelque mouvement, entendu 
quelque bruit ; mais ce n'était chaque fois qu'un jeu des 
rayons de la lune, ou le bruit léger de (|uel(|ue insecte. 

Le sens, tantôt lugubre et terrifiant, tantôt doux et 
consolant des psaumes qu'il lisait, s'adaptait quelquefois 
admirablement à sa pr()[)re situation ; souvent à côté du 
sens véritable se glissait une interprétation différente 
qu'un hasard merveilleux semblait lui adresser. 

HeiL mUti, quia iiicolatii^i meus proloiii/afiis eut ! Malheur 
à moi, parce que mon exil s'ect prolongé, disait le psal- 
misto parlant de la vie humaine comparée à un exil, et 
^ela lui rappelait sa tro[) longue absence et les malheurs 
,1 a elle avait été suivie. 



L«»ar»^ 



ma 



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CHARLIvS (irKRlN 



.il 3 



Lu colère de Dieu qui dévore les générations entières, 
comme un feu ardent brûle la paille légère. Nituf fœnum; 
les llèches aiguës que décoche à coup sûr un implacable 
et invisible ennemi; la terre des ténèbres couverte des 
ombres de la mort, vallée de misères oii il n'y a point 
d'ordre, mais une confusion et une terreur éternelles. . .abi 
iDiUns on/o, se(/ sempifeniHft horror inhahitaf. . .Telles étaient 
les images que David et Job avaient tracées d'avance, et 
qui lui l'oprésentaient l'horreur du lieu où il se trouvait et 
la terreur du tléau qui venait y accumuler ses victimes. 

" J'attendrai jus(ju'au matin, disait encore Job, le tom- 
beau sera ma maison, et je n'aurai point d'autre lit que ce 
lieu de ténèbres. J'ai dit au séi)ulcre : vous serez mon père, 
et aux vers, vous serez ma mère et mes sœurs." 

Son imiigination s'exalta par degrés, et cédant à une 
sorte d'hallucination, il revêtit de nouveau le surplis et 
l'étole noire ([ui servent aux sépultures, et il marcha i)en- 
dant une partie de la nuit dans la chapelle, psalmodiant 
à haute voix les répons de l'oiïice. 

Le fossoyeur, (|ui vint de grand nuitin se remettre à sa 
pressante besogne, recula épouvanté et ap})ela le gardien du 
cimetière. Celui-ci crut aussi lui à une vision, et il semblait 
en effet qu'un ])rétre fantôme et un cercueil fantastique 
s'étaient installés dans la chapelle mortuiùre. Puis, se )"appe- 
lantce qui s'était passé la veille, il s'adressaau jeune homme, 
qu'il rappela difficilement au sentiment de la réalité. 

Pierre jeta alors un dernier regard sur les traits chéris 
de sa mère, Ht une courte prière (son dernier adieu) et, 
laissant entre les mains du concierge des morts, une 
somme suffisante pour creuser une tombe à celle à qui il 
ne pouvait plus rien donner antre chose, il s'éloigini len- 
tement, traînant avec peine le fardeau de ses pensées. 




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314 CHARLKS (JUKHIN 



VI 



TOUT CHEMIN MÈNE A KOMK 

OUISE otiiit î\ In fonêtre de sa man- 
sardo. C'était le soir. La clialeiir exces- 
sive des jours précédents s'était 
iihaissée par degrés. Un orage qui 
venait de passer sur la ville, 
avait purifié l'atmosphère. 
L'eau (îoulait encore par tor- 
:_J| rents dans la petite rue étroite 
" et d'une pente abrupte, le so- 
leil couchant dorait les nuages 
refoulés vers l'horizon, et qui 
s'éloignaient en grondant, une 
teinte d'un vert éclatant couvrait les 
l)elles campagnes de lîeauport et de 
Charlebourg, et l'on aurait i)u compter 
les maisons blanches éblouissantes qui 
parsemaient le paysage, rap[)roché par 
un effet magique de lumière. Si elle avait pu oublier le 
fiéau qui n'avait pas encore cessé ses ravages, la jeune lille 
se serait presque sentie heureuse en aspirant l'air frais et 
humide, qui lui arrivait à travers les branches du lilas de 
son petit jardin, et les Heurs qu'elle cultivait sur l'appui 
de sa fenêtre. Mais s'i poitrine avait peine à se dilater au 
souflle de la brise, et ses yeux distraits ne jouissaient qu'à 
demi du gracieux épanouissement de la nature. De longs 
soupirs agitaient son sein, et de grosses larmesdemeuraient 
suspendues à ses paupières, comme les gouttes de pluie 
aux feuilles des roses. 

Louise n'était plus la même jeune lille que nous avons 
peinte au début de cette histoire. Elle avait grandi. 




(HARLKS (JIJKKIN 



:{|.") 



qii a 

ongs 



et pordii on graiidisHant non frais et graciuiix em- 
bonpoint. Ses Jones n'avaient pins lenrs belles conlenrs. 
Sii pliysionouiie, de naïve et enjonée, était devonne nié- 
lan('oli([ne, ses mains si blancbes et si potelées «''taient 
maintenant eUilées. et portaient les traces de labeurs ;|ui 
ne semblaient point faits pour elles. 

Mais, pour être autrement belle, elle ne l'était pas 
moins. Le mallienr avait imprimé un cacdiet sévèi'e a sa 
beauté. Sa taille svelti* et cambrée, emprisonnée dans inie 
robe noire ([ui faisait i'es.st)rtii' l'éblouissante blancheur de 
sa i)eaii. ra[)pelait la stature de sa mère, et l'e.xjjression 
de douceur et de gaieté répandue sui- sa litiure aurait 
complété la ri'ssemblance pour celui (jui aui'ait oublié (]ue 
madame (îuérin était aussi brune (|ue sa lille était 
blonde. 

L'orj)lieline était tellement absorl)ée dans sa rêverie, 
(jue Charles put monter Tescalier, entrer dans sa chambre 
<^t .s'a[)procher tout piès (Telle, sans ([u'idle en eût con- 
naissance. Klle ti'cssaiilit vivement lors(|u'une nuiin 
(îaressante s''ippnya sur sou épaule, et le regard (|u'elle 
adressa à son frère fut mêlé de surprise et de reproche ; 
car la figure du jeunt; homme avait une exi)rcssion de 
gaieté qui lui déplut. 

— Voyons, petite sceur, j'ai de bonnes nouvelles à te 
conter, Ht Charles en donnant à sa voix l'intlexiou la plus 
douce. 

Louise ne répondit point, et leva les épaules eu signe 
d'indiflerence. 

— Mais comment donc? Est-ce (|ue tu ne serais plus 
curieuse ? 

L'orpheline regarda le ciel, comme pour dire cpie désor- 
mais les hoiuics nnncellcs ne pourraient lin \enir(iuede là. 

— Je viens de recevoir une lettre de quelqu'un (jue 
nous aimons bien, i-eprit Charles, décidé cette fois à se 
faire écouter. 



:{|<) 



CHAKLKS (il'KHIN 



— Ue (|iii tloiK^ V (luiiuiiulii viveincMit lu jeime lille, ('iir 
elle iToHii point compreiuliL' du premier coup. 

— Si c'était de l'iei'ie ? 

— ()li ! si c'était de lui, tu me l'iuirais dit tout de suite ! 

— Kli l)ieu ! oui, cette lettre est de lui. 

— Oli ! uujii Dieu ! et est-il bien loin V dit-il qu'il va 
revenir ? Donne donc <|ue je lis(^ ! 

Lu jeune lille, trcmhliinte de tout son cori)s, lui tendait 
la main. 

— Et, s'il n'était pas bien loin ? 
— Tu n'as donc pas de lettre ? 

— Il y a mieux (|\ie cela. Mais tache de te calmer, i)etite 
sœur, "U je ne te dirai point ce que je sais. 

— Kli bien! je serai raisonnable. 

— i'iei're est arrivé. 

— Louise regarda son frère d'un air ((ui voidait dire : 
cela n'est pas possible, pourquoi prendre ainsi plaisir à me 
tourmenter ? 

— Tu ne veux pas me croire ? Tu le croiras mieux lui- 
même. Seulement tu auras de la peine à le reconnaître, 
car il est vêtu d'une manière (pii te surprendra. 

Au même instant, Louis entendit ouvrir la porte de la 
maison, et se précipita dans l'escalier. Elle faillit re- 
monter à sa mansard,', lorsqu'elle aperçut un prêtre, 
qu'elle eut en elVet beaucouj) de peine à reconnaître pour 
son frère. Dire le trouble, l'émotion, la joie mêlée de 
tristesse (|ui ébranlèrent dans ce moment la frêle orga- 
nisation de Louise, serait au-dessus de mes forces. 

La doideur (jue la mort a laissée dans une famille se 
ravive toujours, dès (ju'un parent, un ami ou même une 
simple connaissance franchit pour la première fois le seuil 
désolé de la nniison, et vient s'asseoir au foyer qu'aillige 
une place vide. 

De retour au presbytère, le matin qui avait suivi son 
arrivée, Pierre était tombé d'une fièvre violente qui avait 



mmmmm 



(^HAHI.KS (}1;KHIN 



ar 



illlige 



donné dos craintes siTieuses pour sa raisun. (Notait la 
première t'ois qu'il pouvait sortir, et jusque-là les deux 
frères n'avaient pas eu d'entretien sérieux. (îhai'les avait 
bien des (juestions à faire au vovageui-, et Pierie, sans 
avoir à, un bien baut de^^ré la manie de conter ses aven- 
tures, ne put s'em|)êcbor d'entrer dans quelques détails. 

** Le soir de mon départ, dit-il, il faisait un bien 
mauvais temps, si tu t'en souviens, et, le lendenniin, 
c'était une véritable tempête. Nous fumes retenus une 
journée entière (tu trou Saint-Patrice. Le jour suivant, 
en passant devant l'anse de la rioière aux />r«r/.Stse,v, nous 
aper<^umes les débris d'un navire (jui avait fait naufrage 
sur la pointe. C'en fut assez pour me confirmer dans ma 
folle résolution de ne pas vous écrire. Naturellement, 
vous me penserie/ péri avec ce vaisseau. Snns en avoir 
an juste la certitude, vous me pleureriez pendant (pielque 
temps et vous finiriez, par m'ouldier. comme beureu- 
sement on finit toujours. C'est aussi ce (pii expli([ue 
pourquoi j'ai j)ersévéré dans ce .système, malgré ce qu'il a 
du m'en coiiter. 

'' La ti'aversée fut mauvaise. Les brouillards nous 
retinrent longtemps dans le golfe. Les vents contraires 
et les bourrasques m'ont fait faire un rude apprentissage 
de la mer. Le cœlnm muUffKc ef luidiqne ftouins a plus de 
cliarmes dans les poèmes de Virgile (jue dans la réalité. 
Les vagues cependant et les dangers mêmes ont leur 
attrait. Lorsqu'il me fallut grimper en baut d'un mat, 
tandis que le vaisseau pencliait et craquait sous l'elfort de 
la tempête, tout en formant bien sincèrement le vœu de 
vous revoir, j'éprouvais un certain orgueil à braver ainsi 
les éléments déchaînés, 

" Ce qui m'a le plus inspiré d'aversion, ce sont les 
habitudes brutales des matelots, et le peu de sympathie 
que je trouvai en arrivant. Il semblait que mes cama- 
rades du bord étaient jaloux de l'éducation que j'avais. 






M 



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MH 



CHAKLKS (IIKUIN 



11m (;li(M'(^liii'u>iit (M)ntiiitiellcMiuMit à nriiuiiiilior, et me 
«jjourniiuuliiiont et iin' riiillaiont sans inotit". Leurs «çroH- 
sières plaisanteries me rendiieiil maliieiireiix. FiO oapi- 
taino se plaisait à me doiiiier les oiivi'ages les plus i-iules 
et alïectait de me traiter comme le denier de ses hommes. 
Ceux-ci cependant, lorscju'ils virent ((lu* je mordais aussi 
franchement qu'eux dans le gros l»iscuit, et que je taisais 
mon devoir sans uv décourager, changèrent de ton. On 
cessa de me plaisanter, et même, l()rs(jue je seniblais en 
peine, on venait à mon aide, |)i'écis('ment i)arce que je ne 
le demandais point. Au hout de la traversée, j'étais aimé 
de tout le monde et j'avais tait deux amis |)articiiliers. 

" L'un d'eux était un jeune Anglais de bonne famille. Il 
avait dissi[)é son patrimoine et s'était ensuite jeté dans 
toutes sortes d'uventures. Il avait parcouru les Indes et 
rAméri(|ue du Sud ; rin(Joustan et le (Jhili lui étaient 
aussi fauiiliers (|iie l'Angleterre. Ses récits m'enchan- 
taient et me ratfermissaient dans ma, nouvelle vocation. 
Sa })rotection me valut beîiucoup et empêcha le capitaine 
de me nuiltraiter comme il y paraissait disposé 

'• Mon autre ami était un Italien Nous parlions latin, 
et nous récitions ensemble des odes d'Horace et (juclques 
vers de Virgile. Nous chantions aussi des hymnes 
d'église. Il m'apprit un peu d'italien, et il me disait avec 
tant d'enthousiasme les beautés de sa terre natale, que je 
me promis bien de la visiter. La Méditerranée et l'Adria- 
tique étaient d'ailleurs dans mes rêves d'enfant, et il me 
semblait que ces mers classiques devaient être bien 
différentes de l'Océan mystérieux ei s.ins bornes sur lequel 
nous étions lancés. 

" Mazelli avait étudié pour êlsv' f rêtre ; mais un beau 
jour, en lisant à Gênes la vie de son compatriote Chris- 
tophe Colomb, il s'était embarqué pour l'Amérique. Je lui 
dis un jour qu'il était surprenant que l'Italie, qui avait 
fourni Christophe Colomb et Americo Vespuci. ne possédât 



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CIIAKLKS CIKIUN 



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pn« un [nnu'M dc! torro diiiirt lu piu't'u' du iiioiidn (lu'ollt» 
avait di'cDiivurto ot iioiiiiih'c. 

" — Oli ! iiu' dit-il, si l' Italie jumniit se /xi-sun/ir c//r-iiiêmr ! 

" I)ébiir((iU! à liiverpool. ji( n'y doiiuiiiriii (|iic cin<| on >i\ 
jours, le tonjps du riiiic coniiiu' les autres, de gaspiller ru 
tolioH l'arj^i'iit (\\w j'avais si bien jnajinu. L'An^ilutorro 
m'était aiitipatirK]iK', < i. ru (|iio je refjjrotto lK;aiicou|) an- 
jourd'liiii, ji! niaïuinai l'occasion d'étudier r\\v/. lui nn |)enple 
(|ni tient entre ses mains les destinées tli? notre (Canada. 
Tandis (puî mon ami italien se diri<ieait sur Londres, 
rAn<xlais ((t moi nous nous en^a^rions à nn cajjitaine dont 
le brick faisait voile poui' l'Italie. 

'' L'é(pii|)age était un ramassis de gens de tous les 
pays. princii>alement des Espagnols, des Italiens et des 
Maltais. Mon a,mi William .rohnson était le seul Anglais à 
bord. Il y avait là de sinistres ligures, (jue ne démen- 
taient point trop ceux (pie la Providence en avait allligés 
Le cajjitaine était lui-même un peu Ilibustier ; du moins 
je le soup(;()nnai d'avoir des intelligences avec des contre- 
bandiers. Johnson et moi n'aimions guère tout ce 
monde-là, et n'en étions pas plus chéris (pi'il ne fallait. 
Johnson me dit un jour qu'un couj) de coude bien 
appliqué pourrait jeter l'un de nous deux à la mer et 
qu'on ne risquerait pas grand'chose pour nous repêcher. 
Si le premier vaisseau où je m'étais embarqué m'avait 
fait l'eft'et. dans les commencements, d'un i)urgatoire 
flottant, celui-là, c'était bien l'enfer. 

" Une tempête nous ht relâcher à Bordeaux Le capi- 
taine, qui pouvait avoir ses raisons pour cela, resta quelque 
temps dans ce port. Nous en prolitàmes, Johnson et moi, 
pour déserter. A peine avions-nous exécuté notre projet, 
que je regrettai cet affreux bâtiment. C'est une triste 
chose de se trouver dans un pays étranger, sans argent. 
Si mal que l'on soit à bord d'un vaisseau, on a sa 
ration assurée et son hamac où se coucher. Heureusement 



:î-20 



CHARLES GUKHIX 



Johnson étiiit un peu i)lus au iait que moi, il était 
aussi muni de (quelques guinées. Nous résolûmes de nous 
rendre à Marseille en parcourant l'intérieur de la 
France. Nous achetâmes une lanterne magique, et une 
petite i)acotille d'images 

et de briml)orions, et \ "^^P^ 

avec cela nous nous 
mîmes assez gaîment en 
route. Johnson avait 
pour sa part de besogne 
la coini>fal)ilï(r et 
l'agencement de 
nos soirées scienti- 
liques ; c'était moi 
qui taisais les dis- 
cours : c'est-à-dire 
dans les villages 
oh l'on comprenait 
le iVan(;ais. Dans :■ 
lesautres,il yavait 
toujours (pielque 
savant qui nous inter- 
prétait on patois. Il tai- 
sait beau me voir racon 
les batailles de l'empirt 
répéter les mots subi 
du petit caporal, ou bien e)icor< 
les contes de Barhe h/ciie et di 
petit Ghaperou rouge, la parab 
l'enfant prodigue, Genevièv 
Brabant, et l'astronomie en six le(;ons. Car il y avait de 
tout cela dans notre lanterne magique. Quoique Johnson 
sût assez de français pour se tirer d'aftaire,on le reconnais- 
sait assez facilement pour un rosbif et nous n'étions pas 
toujours trop bien venus. Quant à moi, on ne savait trop 




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CHARLES (JUERIN 



321 



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trop 



 qui me donner A mes manières on me croyait Anglais, îi 
mon visage on me prenait pour un Italien, <\ mon langage on 
était assez porté à me reconnaître pour un compatriote. Mais 
de quelle province ? C'était une autre aftaire. Je n'étais 
point du Sud, c'était bien clair. Mais étais-je N(U'mand, 
Picard ou Breton? C'était bien dillieile à dire. Je n'avais 
l'accent d'aucune de ces provinces en particulier, mais un 
peu de tout cela mêlé ensemble. .Fe mettais tout le monde 
d'accord en disant que j'étais Américain. Cela répondait 
à toutes les suppositions. Je voulus dire que j'étais Cana- 
dien-Français. Autant aurait-il valu leur annoncer que je 
venais de la lune. Il est complètement sorti de l'esprit 
du peuple en France qu'il j ait un Camula. Ceux qui me 
comprirent crurent que j'étais un sauvage, et on m'accabla 
de mille sottes questi(ms. Johnson voulut mettre cela ù 
prolit. Il nie suggéra gravement de me fabriquer un 
accoutrement bizarre quelconque, s'ofTrant à devenir mon 
cornac, et à me montrer par curiosité en sus de la lanterne 
magique. Je ne goûtai point cette proposition et je fus 
singulièrement humilié du rôle qu'il ne tenait qu'à moi 
de jouer dans le pays de mes ancêtres. C'était un rude 
désenchantement pour moi qui avais toujours rêvé à la 
France et qui n'avais pas même daigné regarder l'Angle- 
terre en passant. 

" Grâce à l'esprit inventif de Johnson et, toute modestie 
mise à part, grâce aussi à mon éloquence, nos petites 
affaires n'allaient pas trop mal. Nous avions très souvent 
un gît(^ et notre nourriture gratuitement ; nous ramas- 
sions beaucoup de gros sous à nos soirées et nous faisions 
un prolit de cent pour cent sur les petits objets de notre 
pacotille. Si Jobuson n'avait pas eu un goût si prononcé 
pour l'eau-de-vie, et s'il se fût contenté comme moi de 
l'excellent vin du cru qu'on nous versait libénilemont, 
nous serions arrivés à Marseille avec une somme assez 
ronde. Toutefois, malgré les libations de mon compagnon, 

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322 



CHARLES GUÉRIN 



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nous pouvions faire bonne figure h notre entrée dans 
la ville. Je n'avais point de reproches à faire à Johnson. 
Il avait fourni tout le capital, il devait avoir une plus 
large part dans sa liquidation. Il me donna honnêtement 
la moitié de notre petit pécule. Mon premier soin fut de 
ra'habiller en f/entilhomwe. Je sentais le besoin de me re- 
lever à mes propres yeux tout autant qu'à ceux d'autrui. 
Je n'étais pas trop orgueilleux de mon métier de 
matelot, ni de celui d'historien ambulant qui l'avait 
remplacé ; sans compter que j'avais failli passer pour un 



sauvage. 



Johnson s'embarqua pour l'Algérie le surlendemain de 
notre arrivée. Notre séparation m'affligea malgré moi, car 
je savais bien qu'il n'y avait rien de .sérieux à entre- 
prendre avec un tel compagnon. Johnson, en me secouant la 
main, m'assura que nous nous reverrions quelqu'un de 
ces jours, soit à la Chine, soit au Canada ; car il se 
promettait bien de faire encore deux ou trois fois le tour 
du monde. 

" J'avais choisi une pension assez convenable, et je fis 
annoncer dans un journal qu'un jeune Américain, (^ui 
po.ssédait à fond la langue française, s'offrait à donner 
des leçons d'anglais dans les familles. Il se présenta 
plusieurs élèves et l'on trouva que je parlais très bien le 
français pour an Américain. Je songeai que si jamais 
j'allais m'échouer en Angleterre, je jouerais le même rôle 
en sens inverse. On trouverait là que je parle bien 
anglais ^)oar un Français. 

" Je ne trouvais pas ce genre de vie très mauvais: j'étais 
introduit dans les meilleures familles en ma qualité de 
précepteur, et avec une pt)litesse exquise, on y dissimulait 
tout ce que ma position secondaire pouvait avoir de 
blessant pour moi. Un jour cependant que je regardais 
la mer couverte de vaisseaux aux pavillons de toutes 
les nations, cette belle Méditerranée si étincelante et 



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CHARLES GUÉRIN 



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si engageante en comparaison des eaux ternes et froides 
de nos pays du Nord, me séduisit complètement. J'avais 
fiait quelques petites épargnes, assez pour prendre un pas- 
sage de seconde classe pour l'Italie. J'eus bientôt fait 
mes malles, et, sans prendre congé de mes élèves, qui 
me devaient cependant encore quelques francs, je me 
trouvai le soir même à bord d'un brigantin faisant voile 
pour Gênes. 

" Je crus, après quelque temps passé dans cette ville, 
que je ne pourrais jamais en partir, et si j'étais né 
dans ses environs comme Christophe Colomb, j'aurais 
laissé à d'autres le soin de découvrir l'Amérique. Je n'ai 
point fait fortune à Gênes : je m'y suis comporté en 
philosophe de l'école des péripatéticiens. La belle pro- 
menade des môles, qui s'avance si loin dans la mer 
et d'où l'on peut contempler ramphithéâtre de marbre 
et de verdure qui s'élève sur le penchant de la mon- 
tagne ; celle d'Acqna sohi, plus belle encore, et celle 
d' Acquit venle, où je coudoyais le soir les élégants sei- 
gneurs, maîtres des palais que j'admirais tant, m'offrirent 
des charmes qui absorbèrent jour après jour, soirée après 
soirée. Passer son temps à contempler les palais des 
autres, c'est bien le meilleur moyen de n'en avoir jamais. 
Aussi je me trouvai bientôt en état de faire les tristes 
rértexions de la cigale : quand la hi^e fut venue, j'avais 
dépensé le reste de mon argent : 

Pas le pins petit morceau 

De mouche on de vermisseau ! 

" Je cherchai de l'emploi. Je m'annonçai cette fois 
comme maître d'anglais et de français. Ce fut en vain, 
les élèves ne vinrent point. Vous allez croire que 
j'étais bien découragé ? N*avais-je pas la mer devant moi ? 
Quiconque a été matelot s'est assuré un spécifique admi- 
rable contre la misère d'une part, et contre la fortune de 



il-f 



824 



CHAlILKS (Jl'ElUN 



l'autre. Vous êtes à bout d'expédients : vous gagnez un 
port de mer. 11 y a toujours un vaisseau en ])artance où 
l'on vous recevra, ne fût-ce que pour votre passage. Je 
m'engageai à un capitaine anglais (jui partait pour 
Smyrne ; un naufrage nous rejeta à Civitta-Veccliia. Je 
tombai bien malade dans cette petite ville. J'y serais 
mort autant de misère que de lièvre, sans un vieux moine 
camaldule qui s'intéressa à moi, me l'ecueillit, et, dès 
que ma santé le permit, m'ennnena à Rome où était son 
couvent. 

" Tous les chemins mènent à Rome, c'est un bien vieux 
|)roverbe ; nniis la route que j'avais suivie pour arriver 
dans la capitale du monde chrétien, n'en était pas moins 
singulière : et lorsque je songe à l'influence (jue cette 
circonstance devait avoir sur mes destinées, j'y vois une 
providence bien signalée. Ma maladie avait changé le 
cours de mes idées. Des pensées pieuses remplacèrent 
mon insouciance aventureuse, les projets ambitieux qui 
m'avaient poussé à courir le monde se réveillèrent, mais 
avec une autre couleur et une autre tendance. Je me 
reprochai d'avoir jusque-là perdu mon temps sans em- 
brasser aucune des carrières nombreuses que je croyais si 
faciles à trouver partout ailleurs que dans mon pays. 
J'eus honte de la vie que j'avais menée, et surtout je 
me désespérai, lorsque je pensai que j'avais eu la 
cruauté de ne pas écrire à ma mère. Vingt fois je pris la 
plume pour le faire, mais toujours elle me tomba 
des mains. J'ajournais chaque fois ma résolution, dans 
l'espoir d'avoir quelque chose de plus satisfaisant à 
vous annoncer. 

" Le moine qui m'avait recueilli était un vieillard 
respectable et savant, il occupait une charge impor- 
tante dans sa maison. Il avait ses vues sur moi, mais, 
en homme habile, il me laissait à mes réflexions et me 
glissait rarement un mot de religion. Je vivais dans 



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CHARLES (JMKKIN 



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mais, 
, me 
dans 



la'coiniminauté avec la parfaite liberté que j'aurais eue 
daiiH une hôtellerie. J'allais et je venais, sans que l'on 
parût s'occuper de moi. 

" Ce ne fut pas dans la colossale église de Saint-Pierre, 
ni dans aucune des grandes hasili(|ues, que me vint l'idée 
d'embrasser la vie religieuse ; nniis dans une ))etite 
chapelle du Transtévère. devant une huml)le madone 
dont j'étais dans ce moment-là le «eul sup[)liaut La soli- 
tude de cette église me ra[)i)ela le calme religieux de nos 
églises du Canada. Une femme d'une ([uarantaine d'années, 
{\u\ vint s'agenouiller deviuit la madone, a\ec un jeune 
gar(;on d'une di/aine d'années et une ])etite lille jilus 
jeune (|iie son frère, me rap[)ela ma mèi'c, avec (jui elle me 
parut avoir quelque i'essemi)lance. Je pensai (jue Charles, 
qiuî je ci'o3'aisecclési!istir[ue. était pr(jl)ablemeni agenouillé 
dans le sanctuaire de lii idnipelle du séminaire à Québec. 
et peut-être ma mère et ma steur diins l'église de IL . .. 
Les lieux et les [lersonnes se rei)résentèrent à mon 
imagination avec une réiilité, un mouvement, une vie (jui 
tenaient du prodige. Pour la première fois depuis mon 
départ, je versiii des larmes abondantes. Je lis une fer- 
vente prière et je sortis de l'église un tout autre homme. 
Ma vocation religieuse était décidée. Le père directeur, à 
qui je lis cette coulidence, n'en parut nullement étonné : 
il me conseilla cependant d'y réiléchir sérieusement, et 
lorsque, nprès deux jours, je persistai dans ma détenrnmi- 
tion, il me conduisit au collège de la Propagande. Les 
connaissances que j'avais déjà acquises firent ((u'au bout 
d'un très court espace de temps, on m'admit dans les 
ordres et je passai au séminaire romain. Je m'abstins 
pendant tout ce temps de vous écrire, voyant ai)procher 
rapidement le moment oii je pourrais porter moi-même à 
ma famille la bonne nouvelle de ma vocation. FI y eut 
hier trois mois, je fus ordonné prêtre dans l'église de S(Ut 
Pietro in Montorlo, et quelques jours après j'obtins un 



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826 



CHARLES GUÉRIN 



exeat pour l'évêque de Québec. On me permit d'autant 
plus volontiers de revenir ici, que là-bas l'on considère 
le Canada comme un pays de missions. Vous savez la 
peine terrible que la Providence me réservait à mon 
arrivée. " 

Ce récit, écouté dans un silence presque religieux, fut 
suivi d'une conversation animée qui se prolongea si tard 
(|ue la voix argentine de la cloche d'un couvent vint 
l'interrompre, en annonçant quatre heures du matin, 

Pierre se souvint alors qu'il devait assister à une prise 
de voile dans l'église des Ursulines à six heures, et son 
frère qui ne jugea pas à propos de se coucher et ne savait 
que faire avant le jour, se décida à l'accompagner. 




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CHARLES GUERIN 327 



VII 



SŒUR SAINT-CHARLES 

N couvent est une petite ville au 
milieu d'une grande, une société 
particulière qui fait abstraction de 
la société générale, et, malgré 
toutes les secouspes que peut 
éprouver le monde extérieur, con- 
tinue à fonctionner avec la pré- 
cision d'un chronomètre. Tandis 
que dans toute la ville on avait 
cessé de vendre et d'acheter, de 
plaider et de se marier, les bon- 
nes religieuses continuaient tou- 
jours à recevoir des compagnes 
pour elles-mêmes et des dots pour 
leur monastère : leurs rangs se 
recrutaient, tandis que tout se 
dépeuplait autour d'elles avec 
une si effrayante rapidité. 

Ce matin-là il s'agissait de trois 
'' prises de voile et d'une profession. 
Charles, en entrant dans l'église, fut frap])é non seule- 
ment du nojnbre mais encore de la qualité des per- 
sonnes qui l'encombraient. Une partie du monde élégant 
qu'il avait naguère fréquenté, semblait s'y être donné ren- 
dez-vous. Ce qui le scandalisa beaucoup, ce fut de voir 
placés au premier rang quelques militaires et quelques 
lionnes dont la vie n'avait eu jusqu'alors rien de bien 
monastique. Il fut bien plus surpris encore, lorsqu'il 
remarqua que tous les regards se dirigeaient sur lui, 
comme s'il eût été appelé à jouer un rôle dans la 
cérémonie qui se préparait. Il se réfugia tout ému dans 




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328 



CHARLKS (JUÉRIN 



un petit coin où il lui était impossible de voir et difficile 
d'être vu, et s'y agenouilla tout honteux, ne sachant 
à quoi attribuer l'espèce de sensation qu'avait pu causer 
sa présence. 

La jolie chapelle des Ursulines s'harmonisait ijarfaite- 
ment avec le beau monde qui l'avait envahie; son archi- , 
tecture composite (style Louis XV) tout émaillée de 
peintures et de dorures, porte un caractère d'élégance 
aristocratique, qui, pour diiter d'un peu loin, ne messied 
pas au pensionnat le [)lus à ht mode de notre i)ays. Un 
prélude sur la /inrpe partit du chœur intérieur de la com- 
munauté et vibra doucement dans toute l'église. Deux voix 
de femmes, pures et lim[)ides, s'élancèrent, soutenues dans 
leur vol harmonieux par les sons du poétique instrument ; 
un chœur de voix plus jeunes et plus fraîches encore 
répéta le refrain du canti([ue. L'évêque accompagné de 
son clergé entra dans le chœur de l'église et prit sa place 
en face de la gi'ande grille qui le sépare do celui de la 
conununauté. 

Un mouvement de vive curiosité se manifesta alors 
dans toute l'église et se soutint pendant les longues et 
imposantes cérémonies qui venaient de connnencer. Il 
n'y avait cependant, à proprement i)arler, que les per- 
sonnes })lacées au premier rang qui pouvaient suivre 
et comprendre ce qui se passait dans le chœur intérieur, 
et c'était là qu'avait lieu la partie la plus intéressante du 
spectîicle religieux. Aussi les spectateurs se ])ressaient 
et se grimpaient à l'envi les uns des autres, qui sur des 
bancs, qui sur des tabourets, qui sur des chaises : notre 
héros seul restait à l'écart dans une indifférence profonde. 
Ses pensées, il faut le dire, étaient loin de cet endroit, ou 
du moins il le croyait ainsi. Son imagimition, surexcitée 
par les événements des jours précédents, voyageait au 
hasard ; mais dans ses voyages, elle s'arrêtait assez com- 
plaisamment sur certains endroits et certaines époques ; 



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CHARLES CiUEKlN 



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II 



dison,s-le tVancheinent, pui mi lew ijiigcs qu'évo([iiiiit à sou 
esprit le chant tout sérapliique des bonnes religieuses, il 
y en avait un ({ui revenait plus souvent que les autres, et 
qui avait nom Clorinde. 

Il essaya en vain, pendant tout ro(fice,de chasser des pen- 
sées qui ne convenaient ni au lieu, ni aux circonstances ; 
elles revenaient avec toute hi persistance particulière à ce 
que l'on appelle, en langage ascétique, tkfi <flstr<K'flo)is, per- 
sistance qui justifie à nos yeux le réformateur Luther 
d'avoir cru voir le diable sous la forme d'une grosse 
niouciie. 

Deux choses seulement purent faire sur l'esprit de 
Charles une im[)ression assez vive pour vaincre un 
instant ce charme nu)ndain. Les lugubres prières que l'on 
chante, tandis ((ue la nouvelle religieuse est étendue sous 
un drap mortuaire et fait son apprentissage de la mort, 
vinrent raviver une douleur trop récente pour ne i)as 
être bien véritable. 

L'autre chose qui attira son attenticjn fut l'écusson 
de marbre que lord xVylmer venait de faire incruster 
dans le mur de l'église, à droite, tout près de l'endroit 
où il se trouvait igenouillé. 

Tout un monde d'idées se présentait, renfermé dans 
cette noble et touchante inscription : 



HONSIU'K 

A 

MONTCAI.M ! 

Le dkstin ex i.ri déuohant 
La vicToiHE, 

L'a KÉCOMl'ENSÉ PAU 

Une mort (ii.oRiErsK ! 



Il aurait fallu ne pas être doué d'autant d'imagination 
et de patriotisme qu'en possédait notre héros, pour lire 
sans émotion cet éloge laconique, placé au-dessus d'une 
fosse qu'une bombe avait creusée d'avance. 



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CHARLES GUÉRIN 



Au sortir de l'église, Charles fut rejoint par un jeune 
homme qu'il avait rencontré plusieurs fois dans le 
monde. 

C'était précisément un de ces fâcheux qui vous abor- 
/ dent de préférence au moment 

Vaî "ù vous voulez être seul, et qui 

^-^-■fài-^ ne manquent jamais de verser 
}}if.l -- leur parole corrosive sur les 
A // ^-c; x^ plaies de votre âme, en un 
«_ mot un véritable descendant 
|||' de celui pour qui Horace 
écrivit autrefois la sa- 
tire IIhuh forte via sa- 
cra. 

Celui-ci, bien que 
Charles marchât d'un 
pas rapide et tînt ses 
yeux baissés comme 
quelqu'un qui se parle 
à lui-même, vint lui 
frapper amicalement 
sur l'épaule, et, passant 
son bras sous le sien, 
commença un interro- 
gatoire en forme, fai- 
sant quelquefois lui-même la demande et la réponse. 

— Eh bien 1 que pensez-vous de cela ? Franchement 
qu'en dites-vous? 

— Mais la cérémonie était bien belle ; seulement je l'ai 
déjà vue plusieurs fois ; elle n'avait point l'attrait de la 
nouveauté. 

— Je ne parle pas de la cérémonie, mais de notre 
nouvelle novice. 

Charles regarda son interlocuteur sans lui répondre. 
— Oui, comment trouvez-vous cette conversion ? Vous 




CHARLKS UUKKIN 



li'M 



avez sans doute été bien surpris, comme tout le inonde ? 
Je sais bien que ce n'est pas agréable de vous parler 
de cela. . . mais enHn, entre amis. . . vous comprenez. Et 
puis après tout, vous vous consolerez. Il ne numque pas 
de jolies filles, Dieu inerci, par le temps qui court. Il faut 
prendre le temps comme il vient Vous connais-sez le pro- 
verbe, et c'est un bien bon proverbe que celui-là : une de 
perdue, deux de trouvées. C'est bien contrarijint, tout de 
même, de voir enfermer une si jolie fille entre les quatre 
murs d'un couvent. Qui aurait dit que Clorinde Wagnaër, 
si folle encore cet hiver, ferait une fin aussi tragique ? 

— C'est bien étonnant en effet, balbutia Charles, qui 
craignit d'avoir l'air ridicule en paraissant ignorer ce que 
tout le monde savait. 

— Tenez, après cela il n'y a plus à connaître son 
monde. On dit que le bonhomme est furieux. Ce qui doit 
vous consoler, c'e^t que le vieux sournois avait d'autres 
plans sur sa fille. On vous a dit cela, je suppose. Enfin, il 
paraît que ça été une scène terrible. Mais vous savez 
sans doute tout cela bien mieux que moi, et je vous 
ennuie. Adieu, mon cher M. Guérin, soyez raisonnable : 
vous aurez peut-être plus de chance une autre fois. 
Enfin, comme on dit : une de perdue, deux de trouvées ! 
Ali ! j'oubliais. . . Il y a une chose que je ne dois pas 
omettre : vous saurez, si déjà vous ne le savez pas, que la 
.novice a choisi votre nom pour le sien et qu'elle doit 
s'appeler sœur Saint- Charles. 




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II 



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CIIAIthKS UUKRIN 



VIII 



MONSIEUU DLIMONT 




épicé ? C'est un remède pire (|iie le mal : on .se tue uvec 
les préservatifs. P()ur([noi celni-ei iivait-il lait une diète 
si rijJTourense ? Il tant manirer i)t)nr vivre. On ne se 
soutient pas avec l'air (jn'on respire. Pourquoi le 
niéiecin avait-il donné une si forte dose d'opium à cet 
autre i)atient ? Le moyen de ne pas mourir, (juand on 
vous empoisonne 1 Pourquoi avaient-ils fait transpirer 
cette pauvre femme jusqu'à ce ([ue mort s'oisuivît ? La 
recette de Sangrado a toujours été infaillible pour guérir 
les malades de tous maux présents et à venir ! 

Et M. Dnmont passait ainsi en revue tons les cas 
de choléra parvenus à sa connaissance et exonérait chaque 
fois ce pauvre tléau, dont on disait si injustement tant de 
mal. Au besoin, il se fâchait tout ronge contre les peu- 
reux, les imbéciles, les hypocondriaques, qui osaient lui 



(IIAHLKS (il'KUlN 



•,V.ili 



«outcMiii- qu'on n'était plus diuiH des ttMni»s ortlinairus, ot 
que l'on |)ouvnit nioiiriiM.lii soir un niiitiii,sanH y nu^ttre la 
moindre bonne volonté. 

Et cependant, M. Dinnont nieniiit Ini-niême une exis- 
tence assez iniséi'al)le : il taisait régulièrenient couvrir sa 
table des inCnnes mets (pie d'ordinaire, mais il n'y 
touchait pas plus ipie s'ils eussent été empoisonnés. A 
tout propos, et sans la moindre nécessité, il buvait de ce 
hratidjj ép^<ê^y\'\\ trouvait si dangereux. Il était assidu à 
son étuib', c'est vrai, nuiis les volets en étaient hei'mé- 
tiqucMuent fermés; les clients (pii s'y aventui'aient étaient 
saisis à la, goi'ge par une âpre odeur de chlorure de chaux, 
de vimiigre brûlé, de camphre et de mille autres préser- 
vatifs. Il se rendait au grelfe et devant le tribunal, 
chaque l'ois (pie son devoir l'y obligeait ; mais il y 
dé[)echait les alFaires avec une merveilleuse rapidité et ne 
parlait qu'à travers un mouchoir tout imprégné d'essences, 
qu'il tenait pres(|ue constamment a})pli()ué sur sa bouche. 
Quelqu'un de ses confrères îivait-il pris la clef des chami)s 
et manquait-il à l'appel. M. Dumont s'emportait contre 
lui en invectives de tout genre. Comment pouvait-on être 
si peureux, si stupide, si lâche ? 

Lorsqu'il apprit la mort de madame Guérin, il écrivit à 
son clerc une lettre toute paternelle, dans laquelle il lui 
disait, sous forme de consolation, que, pour sa part, il était 
bien surpris de voir que sa mère eût vécu si longtemps 
avec un aussi mauvais tempérament, une constitution 
aussi délabrée. Il n'avait été nullement étonné d'en- 
tendre dire que cette pauvre dame était morte à la suite 
d'une crise nerveuse, causée par une de ces folles terreurs 
si communes depuis (jue Von parlait (ht choléra-morhus. 
Dans un post-svripfmn, il engageait Charles à rester auprès 
de sa sœur pour la consoler, et l'exemptait de reparaître 
au bureau jusqu'à nouvel ordre. Par surcroît de précau- 
tion, il avait joint à cette lettre l'envoi Je tous les livres, 



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334 



CHARLES GUERIN 



cahiers, notes, et autres petits objets que Cîiarles avait 
laissés dans son pupitre. 

Celui-ci, qui connaissait le faible du maigre, comprit toute 
la portée de ce congé illimité. Il se tint pour dit qu'il devait 
demeurer en quarantaine, et se donner bien de garde de 
présenter aux yeux terrifiés de M. Dumont sa personne sus- 
pecte, avant d'avoir été admis par lui en libre pratique. 

La prise de voile de Clorinde, à laquelle il avait assisté 
sans le savoir, avait créé chez lui des impressions bien 
diverses. 

D'un côté, son amour-propre triomphait de plusieurs 
manières par ce dénouement. Il était évident que Mlle 
Wagnaër l'aimait d'un amour bien sincère ; elle n'avait 
été pour rien dans la honteuse mystification tramée par 
son père et par Henri Voisin. Ceux-ci se trouvaient 
punis et Charles était vengé jusqu'à un certain point. Si 
Clorinde ne pouvait lui appartenir, du moins elle n'appar- 
tenait pas à un autre. 

En même temps la certitude d'avoir été aimé d'elle lui 
était une source d'amers regrets, que l'on comprendra 
sans peine. La confidente naturelle et pour bien dire 
inévitable de tous ses sentiments était la bonne Louise, 
qui depuis quelque temps avait bien ses raisons de 
s'intéresser à de semblables confidences. 

Une fois en train de tout lui dire, il ne put s'empêcher 
de lui raconter l'histoire de son premier amour avec Mari- 
chette, qu'il avait jusqu'alors complètement supprimée. 

Louise s'éprit d'une sympathie toute féminine pour 
cette pauvre enfant, qui avait dû tant souffrir. Elle se fit 
raconter jusr. u'aux moindres détails cet épisode de la 
vie de son frère, et celui-ci, en la racontant, trouva 
plus de charme qu'il n'en soupçonnait au souvenir de 
la spirituelle et naïve jeune fille. Il ressentit toute la 
vérité des reproches quy Louise lui adressa sur sa 
conduite, et en songeant qu'il avait été la cause du 



Mt4M(aMiMaH!l*«|H 



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CHARLES GUERIN 



836 



malheur de deux aimables personnes, il se trouvait en 
lui-même un grand coupable. Mais que ceux qui sont 
sans péché de ce côté lui jettent la première pierre ! 

Cependant le fléau avait cessé ses ravages ; et le brave 
M. Dumont riait plus que jamais des folles terreurs qui 
avaient tenu un si grand nombre de ses confrères éloi- 
gnés du palais. Il allait et venait avec une gaieté 
exubérante, lançant aux revenants, comme \\ les appelait 
en se frottant les mains, ces deux vers inscrits un jour, 
après les vacances, sur la porte du Châtelet ù Paris, par 
quelque espiègle enfant de la baso(;he : 

Aujourd'hui le barreau reprend son exercice, 
Jiit tout rentre au palais exi'oj)té la .ju>tice. 

Comme si sa conscience lui eût r proche tout bas 
d'avoir lui-même passablement négligé ses affaires, malgré 
sa présence assidue, il se jeta tête baissée dans les dossiers 
les plus embrouillés, et Ht un affreux carnage d'exceptions 
dilatoires, décllnatoires et péremittolres. Il continua aussi, 
par goût et par habitude, les libations qu'il s'était permiset^ 
par précaution ; seulement, au lieu de ce détestable brandy 
épicé, il buvait des uieilleurs vins que contenait sa cave. 

Malheureusement, M. Dumont était arrivé à cet âge fatal 
oîi l'on ne peut impunément changer ses habitudes. L'exci- 
tation continuelle dans laquelle le tenaient la peur d'abord, 
ensuite le vin et les affaires, rendirent ses nerfs singulière- 
ment irritables et son sang on ne peut plus inflannnable. 

Or, il arriva qu'un jour un de ses confrères ayant 
allégué et entrepris de prouver que le défendeur pour- 
suivi en douimages pour la non exécution d'un contrat, 
n'avait pas rempli ses engagements à cause de l'épidémie 
récente, M. Dumont entra dans un terrible siccès de 
colère. Il voulut soutenir juridiquement sa thèse favorite 
contre le choléra, et sa fureur s'accrut en raison directe 
de l'hilarité qu'elle produisit sur les juges, le barreau et 
l'auditoire. Il sortit de l'audience exaspéré. 



336 



CHARLES OUERIN 






Dans la nuit, il succomba à une attaque d'apoplexie. 
Une vieille femme de confiance, qui avait soin de son 
ménage, n'eut pas même le temps de courir au médecin. 
Comme M. Dumont n'avait point de parents en ville, 
toute la responsabilité des mesures à prendre tomba sur 
cette vieille et sur M. Germain, le premier clerc, qu'elle 
envoya chercher dès qu'il fut jour. M. Germain dénonça 
immédiateniCîît le décès au coroner. Un jury fut con- 
voqué et deux médecins appelés. Ceux-ci ne voulurent 
point dérogera la louable habitude de leur profession, en 
tombant d'accord sur un point quelconque. L'un soutint 
que le défunt était mort d'apoplexie, l'autre qui voyait le 
choléra partout même depuis sa disparition, déclara que 
c'était un cas de choléra, mais que les symptômes ordi- 
naires faisaient défaut, parce que les prédispositions du dé- 
funt avaient causé une mort presque instantanée. Peu s'en 
fallut que M. Dumont ne fût classé officiellement parmi les 
victimes du Héau qu'il avait nié avec tant de persévérance. 

M. Germ.ain se rendit ensuite chez le notaire que 
M. Dumont avait coutume d'employer et lui demanda s'il 
y avait un testament. Le notaire déclara qu'il n'y 
en avait pas à sa connaissance, mais qu'il fallait visiter 
avec soin tous les papiers du défunt, et pour cela faire 
apposer les scellés, ce qui fut fait. 

Après de longues et infructueuses recherches, auxquelles 
Charles Guérin et le plus jeune clerc de l'office furent 
aussi invités à prendre part, le notaire allait écrire à 
l'unique héritier du défunt, lorsque la vieille femme 
s'écria en se frappant le front: Nous u\icons jtoint visité 
ht petite chambre noire ! 

Il s'agissait d'un petit cabinet de quelques })ieds carrés, 
situé derrière la chambre à coucher de M. Dumont. La 
vieille femme alluma une chandelle et ouvrit avec 
beaucoup de peine la porte de la petite chambre. Elle ne 
contenait qu'un tas de vieilles défroques suspendues à 



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CHAKLKS (JUEKIN 



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des clous loiit autour. C'étiiit toute la triperie du défunt. 
En écartant les vieux habits, on trouva une petite 
armoire pratiquée dans le mur, et dont il ftillut 
enfoncer la porte, faute de pouvoir s'en procu- 
rer la clef. L'armoire contenait deu.v boîtes de 
fer-blanc, toutes deux fermées avec 
des cadenas. Il fallut encore briser 
ces deux boîtes en présence 
des oificiers de justice. La 
pi us grande renfermait une 
foule de titres, obligations, 
billets, regus et autres pa- 
piers classés avec soiu. On 
ne trouv i dans la plus pe- 
tite qu'un vieu.v livre de 
comptes. ( )n allait cesser 
toutes perquisitions, 
lorsque M. Germain 
s'avisa de feuilleter le 
vieux livre. Il s'en dé- 
tacha trois feuilles de 
papier d'une autre cou- 
leur et fraîchement écrites. Le notaire en Ht la lectiu'e et 
l'on écouta dans un religieux silence ce ([ui suit : — 

" Aujourd'hui, le seizième jour de juillet de l'année 
" mil huitcent trente-deux, moi,Fran(;ois-Ricluird Dumont, 
" avocat de profession, Canadien-Français de naissance, 
'' chrétien et catholique de religion, ayant entendu parler 
" de plusieurs morts subites, (pii auraient eu lieu dans 
" cette ville, ai écrit de nui proi)re main mon i)résent tes- 
" tament et acte de dernières volontés. 

" 1° Je désire être enterré avec les cérémonies de ma 
'* religion, que je regrette de n'avoir pas mieux prati- 
" quée. J'aft'ecte vingt-cinq livres courant à nui sépulture ; 
" on ne devra dépasser cette somme sous aucun prétexte. 

99 




.'i38 



CHARLES (JUERIN 



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" 2° Je veux que mes dettes soient payées ; mais je re- 
commande à mon exécuteur testamentaire et à mes léga- 
taires universels d'examiner avec soin toute réclamation 
vieille de plus de trois mois et de la contester au besoin ; 
car je n'ai jamais laissé accumuler lescomptes, particulière- 
ment ceux des shérifs, greffiers, huissiers et autres officiers 
subordonnés de la justice, que je payais toujours comptant. 

•' 3° Je donne et lègue au curé de ma paroisse vingt- 
cinq livres courant pour ses pauvres. J'ai fait la charité 
autant» que j'ai pu de mon vivant, et j'ai toujours vécu en 
honnête homme. 

"4° Je nomme pour mon exécuteur testamentaire Mtre 
Jean Duhamel, notaire, mon meilleur ami. 

" 0° Je lègue audit Jean Duhamel vingt-cinq livres cou- 
rant, comme souvenir et pour le trouble que je lui laisse. 

'' 6° Je donne et lègue à M. François Germain, mon 
premier clerc, pareille somme de vingt-cinq livres courant, 
en récompense de sa bonne conduite. 

" 7° Je donne et lègue à M. Napoléon de Lamilletière, 
mon plus jeune clerc, mon Pothier, mon Domat et mon for- 
mulaire écrit de ma main. J'espère qu'il mettra ces livres à 
profit; car les nobles ont rarement brillé dans la profession. 

" 8° Je donne et lègue les livres suivants à la biblio- 
thèque du barreau de Québec: Dumoulin, d'Argentré, Bar- 
thole, Vinnius, Cujas, Charondas et mes Pandectes, le seul 
exemplaire de l'édition florentine qu'il y ait en Amérique. 
Je conseille aux jeunes avocats de lire ces ouvrages de 
préférence aux nouveautés dont ils paraissent si engoués. 

" 9° Je veux que mes légataires universels ci-après nom- 
més paient, à proportion de leurs legs, à dame Perpétue 
Constantineau, ma ménagère, une rente et pension viagère 
de neuf livres courant, en trois paiements, au premier jour 
des mois de janvier, mai et septembre de chaque année. 

" 10° J'institue ma légataire universelle, pour les deux 



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de 
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om- 
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ère 
)our 
je. 

eux 



CHARLES CUÉRIN 839 

tiers de mes biens meubles et immeubles, Marie Lebrun, 
fille de Jacques Lebrun et de feue Marie Dumont, ma 
sœur. J'espère que nui nièce continuera à se montrer 
sage et travaillante et cultivera l'instruction qu'elle 
a reçue. Je lui souhaite de trouver un bon mari. 

' IP J'institue mon légataire universel, pour l'autre 
tiers de mes biens, M. Charles Guérin,mon second clerc. 
J'ai de graves torts et négligences à réparer envers ce 
jeune homme, qui est le fils de mon meilleur ami. Je 
souhaite qu'il fasse un honnête honnne comme son père. 
Je lui conseille d'abandonner les romans, la musique, la 
botanique, la politique et autres frivolités, pour l'étude 
de la jurisprudence et de la procédure. 

" Mes biens légués ci-dessus consistent : 

l" En ma maison où je demeure, que j'évalue à. JEfiOO (t 

2" Une petite maison au faubourg; Suint-Louis 150 

o" 400 ar|)eiits de terre lian.s les 7'oH'u,'«/i(;>,'î 100 

4" Diverses sommes déposées à la banque (le Québec... 3"i0 

5' Constituts dont on trouvera des copies dans ma 

boîte de fer-blanc 21U0 

G' Obli^ation.set billets promissoires qu'on y trouvera 

également , 223 'y 

7" Autres dettes solvables, par mon livre de comptes 

tel qu'aiiditionné ce jour 475 11 !• 

8° Mon ménage et mes défroques, que j'évalue à 150 

9° Ma bibliotiiùque, qui vaut au moins 500 

Eu total jE4,(î3S IB 

" Je reconunande à mou exécuteur testamentaire et à 
mes légataires universels d'être indulgents envers ceux 
de mes débiteurs qui, dans la liste que j'en ai faite, ont 
un astérisque au bout de leur nom : ce sont des gens 
pauvres et honnêtes. Ils doivent agir en toute rigueur 
contre ceux dont les noms sont marqués d'une croix 
rouge : ce sont des misérables et des usuriers. 

" Car telle est ma volonté. 

" F.-R. DUMONT." 



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:}40 CHAKLliS (JL'KKIN 



IX 



LE NEVEU DE MON ONCLE 

( E jour inôiiie de renterruuient de 
M. Duiiiont, (Jhiirle.s oerivit à sa co- 
I légataire la lettre suivante : 

- ^' u >Iînleiu()iselle, 

" Ce n'est qu'en tremblant 

que j'ose vous écrire. J'ai la 

conviction de mes torts envers 

[j vous. Je ne chercherai point 

j à les pallier. Connaissant vos 

sentiments élevés, je sais trop 

bien que tout ce je pourrais 

dire aurait l'elTet de me rendre 

})lus odieu.v encore. 

•' Il est bien probable que ma conduite m'a valu votre 

coujplète indifférence, et c'est avec cette idée <|ue je me 

décide à vous écrire, comme je le ferais à toute autre 

persoïine, pour une affaire (jui l'exige impérieusement. 

'• M. Duhamel, notaire, a déjà dû vous transmettre 
une co[)ie authentique du testament olographe de l'eu 
votre oncle M. Dumont, le(|uel a été dûment prouvé par- 
devant les juges de la (Jour du l)anc du Roi. 

'' Vous n'avez pas été peu surprise, je suppose, de me 
voir associé pour un tiers au legs qui vous est fait. Vous 
ave/ pu être tentée de croire qu'une intrigue m'a valu 
cette part d'une fortune ({ui devait vous revenir toute 
entière, et je vous ])ermettrais d'avoir une bien triste 
opinion de moi si, après ce qui s'est pnssé, je consentais à 
accepter un seul des deniers qui vous étaient destinés. 

•' Vous trouverez sous ce pli une renonciîition en 
bonne forme aux avantages que m'a faits M. Dumont. 




BggsmfMHr^ 



CHARLES UUEHIN 



ÎUI 



en 
)nt. 



Pour mettre votre conscience en repos, je dois vous 
dire que les f/rat'es torts et iiégUijenccfi dont il parle n'ont 
jamais existé que dans son imagination. 

" Je vous prie de me pardonner ma conduite à votr(» 
égard, dont je n'ai été que trop ])uni, et d'accepter les 
souhaits bien sincères que je fais pour votre bonheur." 

Cette lettre fut écrite franchement et sans arrière-pen- 
sée, elle le fut aussi sans hésitation. Louise, Pierre, et l'ami 
Jean Guilbault, à qui Charles la montra, trouvèrent cette 
conduite si simple, si naturelle, qu'ils n'eurent pas mtMne 
la pensée de le complimenter sur son désintéressement. 

Pour toute réponse, Mlle Lebrun renvoya sous enve- 
loppe et la lettre et la renonciation. 

Ce fut i)our Charles un vérital>le couj) de foudre. 
Qu'y avait-il dans sa lettre ([ui pût lui attirer un acte de 
mépris aussi écrasant ? Comment la nièce de M. Dumont 
pourrait-elle s'oftenser d'une conduite que l'honneur seul 
avait dictée ? Que faire pour la contraindre à garder un 
bien dont Chiirles rougissait de li priver ? 

Les choses ne [)ouvaient cei tainement point rester 
ainsi. Le petit conseil de fatnille se tourmenta à chercher 
les motifs de cette conduite. Jean Guilbault crut les avoir 
trouvés en disant que probablement Marie était sur le 
point de se marier, et que son époa-seiir ne coulait rien 
deroir à lu lihéralifr (V un /tremier awonrcnx. Jean Guil- 
bault en eût fait autant. 

Charles, suivant cette idée, prit ce qu'il considérait un 
pivrti extrême : il se décida à porter lui-même en cadeau 
de noces ce legs dont tant d'autres, dans sa position, se 
seraient fort bien accommodés. Après s'être muni de 
phrases et d'arguments pour se débarrasser de son héri- 
tage, il partit, la tête haute et le cœur léger, comme un 
honnne (|ui va faire une bonne action. 

Tout le temps qu'avait duré avec quelque chance de 
succès son amour pour Clorinde, Charles était venu à bout 



1 



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842 



C^HARLKS (UIKHIN 



<le se i)ersuador qu'il n'aviiit jamais aimé Maricliette 
sérieusement. Ses conversations avec Louise avaient failli 
ressusciter ses premiers sentiments. 

Mais, tout au contraire de l'elTet ([u'aurait produit sur 
tout autre l'héritage que venait de taire la jeune fille, 
dès qu'il eut pris connaissance du testament de M. 
Dumont, il ne regarda plus comme possible un mariage où 
l'amour n'aurait joué qu'un rôle secondaire et équivoque. 
Il se mit en route, se sentant supérieur à Marie de 
toute son infortune, et sans redouter le moins du monde 
des charmes qui lui semblèrent plus problématiques que 
jamais. 

11 ne s'était pas écoulé deux ans depuis la première 
résidence que notre héros avait faite chez Jacques 
Lebrun. A mesure que cheminait, par une belle journée 
d'automne, la modeste calèche de cliarretier qu'il avait 
louée aux Trois-Rivières, bien que la saison donnât au 
paysage une apparence bien différente, il reconnaissait, 
non sans une certaine émotion, les rivières, les côtes, les 
ravines, les maisons, les sapins qu'il avait déjà vus. Son 
cœur se mit à battre fortement, lorsqu'il passa sur le 
petit pont au-dessus du précipice où Maricliette et lui 
avaient été si près de tomber. 

Un peu plus loin, il rencontra un vieillard qui s'avan- 
c^ait en fumant sa pipe avec un air de joyeuse 
indépendance. Il reconnut le père Morelle et lui tira son 
chapeau. Le père Morelle ôta poliment son bonnet rouge, 
mais il était trop préoccupé de quelque bonne idée à lui, 
pour dévisager (1). comme il aurait dit, l'étranger qui le 
saluait, comme font, au reste, dans noire ])ays tt)us \os 
voyageurs qui savent leur monde. 

Quelques instants après, un gros chien aboya à la 
voiture, puis se mit à la suivre en donnant des niarqucs 
non équivoques de contentement. 



(1) Pour envisajrHr. Vnyt'i', lu iiotn F l'i la lin <lii volimio. 



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(JHARLKS (JUÉRIN 



3+:i 



Une vieille femme, qui liltiit Hur le seuil de sa porte, 
leva vers la voiture son énorme nez chargé d'une énorme 
paire de lunettes, et s'écria en joignant les mains : Jésus, 
Marie du bon Dieu !. . . Je l'avions toujours dit ! 

A la maison voisine, Charles ordonna à son cocher 
d'arrêter, et il entra chez Jacques Lebrun, précédé de 



'1 




Castor qui faisait mille gambades, et suivi de la mère 
Paquette accourue sur ses t lions. 

Une servante assez proprement habillée dit au Monsieur 
que Mademoiselle Marie était dans la ijrunde chambre et le 
conduisit à cet appartement. La grande chambre était un 
joli salon avec une tapisserie tout autour, quelques 
gravures bien encadrées, un joli tapis sur le plancher. 



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:{44 



CHAKLKS (JUKKIN 



quelques uieubles assez convenables, des pots de Heurs 
daiis toutes les fenêtres, un />/(0/o, une petite bibliothèque 
et une table couverte de beaux livres. 

Il n'y avait plus à se reconnaître chez Jacques Lebrun, 
tant on y avait pris un ah' de rl/le. 

La dame de céans eut le bon esprit de ne pas .-s'évanouir, 
<(uelle (jue fût .sa suri)rise. î]lle se contenta d'une légère 
rougeur qui anima un peu .sa phjsionomie empreinte de 
tristesse et de souffrance. La toilette de la jeune fille ne 
déparait point son joli .salon. Elle était simple et élé- 
gante. 

Charles, stupéfait, balbutia giiuchement (juehpies céré- 
monieux bouts de phrases. 

— Tout ce que vous voyez ici vous étonne, lui dit Mlle 
Lebrun, avec un fin sourire. Que voulez-vous ? Mon père 
n'a pas voulu me laisser mourir, et il m'a forcée d'accepter 
tout ce htxC' ... 

— Qui sera loin d'être déplacé en regard des deux tiers 
de la fortune de feu votre oncle, et de l'autre tiers que je 
viens vous contraindre d'accepter. 

— Me contraindre ? s'écria la jeune fille avec un accent 
légèrement moqueur. Vous n'aurez peut-être point 
affaire à moi seule. 

— Je m'y attends bien et je désire que vous nie fassiez 
conn.aître au plus vite l'autre partie intéressée. Il lui 
faudra beaucoup de fierté, et même de dureté, si je ne 
parviens pas à lui faire accepter ce cadeau de noces. 

— Une autre partie intéressée ! Un cadeau de noces !. . . 
Je voulais parler de mon père. Vous avez donc cru que 
j'avais pu faire comme vous? 

Ces paroles furent dites d'une voix très émue. Marie 
était vraiment belle dans ce moment: toute sa personne 
était séduisante de grâce et de distinction naturelle. 
Charles ne douta point de deux choses, la première qu'il 
ne l'eût aimée constamment et plus que chose au monde. 



CHAKLKS (Jl'KRlN 



845 



la .seconde, (ju'elle ne riiiinût ù la folie, ce (jui était 
évident. 

An théâtre, c'eût été le moment, i)our notre liért)^, de se 
précipiter à genonx et de fondre en larmes. 

Dans la vie réelle, entre gens nn peu civilisés, on ; ..d 
un fauteuil, on s'y installe pour continuer l'explication 
plus ù son aise. C'est ce que Ut Charles, sur un si}j;ne de 
Mlle Lehrun. 

— Je n'ai pas [)u comprendre autrement le renvoi 
dédaigneux de nui lettre et de l'acte de renonciation. 

— Votre lettre, est-ce qu'elle Viilait la peine d'être 
conservée ? Que disait-elle donc de si touchant cette 
grande lettre (V affaires f Pour ce qui est de l'acte... je 
n'aime pas les renonriatioun. Tenez, je conçois bien que 
vous ayez eu «jnehiue délicatesse vis-à-vis d'une héritière 
comme moi ; nniis, après tout, je ne pouvais point com- 
prendre ce que vous ne disiez pas, et je ne pouvais point 
non [)lus vous écrire de venir. Nous avons fait l'un et 
l'antre ce que nous devions faire. 

Évidemment Marie interprétait à sn nnuiière la visite de 
Charles ; mais elle i)renait la chose du hoti côté, et celui-ci 
ne fut nullement blessé, ({uoiqu'un peu surpris. Chaque 
seconde qui s'écoulait donnait raison à la jeune lille. 

Il y a dans la vie certains moments où toutes vos 
irrésolutions et vos doutes tombent comme par enchante- 
ment, où l'on voit clairement ce que l'on doit faire, où la 
volonté est aussi ra[)ide (jue la i)ensée. Charles eut un de 
ces moments. 

Il n'eut point do grands eflorts ù se faire pour qu'on 
lui pardonnât son inconstance. Marie savait, à peu de 
chose près, ce qui s'étiiit passé ; son amie de la ville 
l'avait tenue au courant, elle avait eu le temps de faire 
ses rétie.xions. D'ailleurx, elle lui pardonna beaucouj) 
parce qu'il avait beaucoup aimé, et qu'il sembhiit disposé 
il iiimer encore davantage. 



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SM\ 



CîHAKLKS (JIJKKIN 



Les clio.Hcs vont vite, lors(|u'elleM se font ivvec un bon 
vouloir réciproque. Chiirle.s et Mûrie eurent bientôt 
convenu du tonip» où devait se tuire un mariage qui 
réglerait toutes les dilHcultés du testmnentde M. Dumont, 
empêcherait ses biens de sortir de tamille et rendrait 
plus uullcis (jue janniis les train tiers de sa succession. 

Jacques Lebrun entra sur ces entrefaites. 11 ne se 
remit piis au premier coup d'œil la figure de Charles ; 
cependant il n'avait pas oublié sa première visite et tout 
le chagrin qu'elle avait causé à Sii lille bien-aimée, car il 
s'écria d'un air bourru : 

— Quel est donc encore ce beau monsieur ? 

— Souffrez, mon père, lui dit Marie, que je vous présente 
le neveu de mon défunt oncle. 







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CHAULES UUKHIN 



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ÉPILOGUE 



LA NOUVELLE PAHOLSSE 




KL ES opoii.sji donc Marie fictfe 
s.si pronipteiuent que son deuil 
lui permit. Mais il ne se fit i)as 
'un lUiiriage ce jour-là. 

.leaii Guilhault eût fait 
preuve d'un bien mauvais 
goût, s'il eût pu voir tous les 
jours impunément l'aimable 
Louise. Son caractère franc et 
généreux convenait parfiiite- 
. ment à ITime naïve et ainumte 
de la jeune fille. Sans être 
sorcier, il s'était aperçu dennis 
longtemps de l'impression que 
faisaient sur Mlle Guérin ses visites fréquentes, et le jour 
même oii il reçut ses diplômes, il déclara formelleuient ses 
intentions. 

Pierre Guérin célébra la messe de mariage, et les deux 
nouveaux couples se rendirent immédiatement dans la 
paroisse de Jacques Lebrun, où le docteur devait exercer 
sa profession. Cbarles, dès ce jour-là, fit ses adieux 
définitifs à l'étude du droit, quoiqu'il n'eût plus que 
dix-huit mois à courir pour être revêtu de l.i toge. Il s'est 
proposé de se faire une science de l'agriculture et de 
cultiver d'après les meilleures méthodes les terres de son 
beau-père. Il a réussi à merveille dans ce projet. 

Pendant tout ce teujps, M. Wagnaër, que nous avons un 
peu perdu de vue, n'a fait que de bien mauvaises affaires. 
La bonne fortune l'a abandonné et, au rebours des années 



<- I 



848 



CHAKLK.S OUKRIN 



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passées, moins il a mis d'honnêteté dans ses marchés, 
moins ils Ini ont réussi. Le remords, le dépit, l'ennui 
l'ont remis sur la voie d'anciennes habitudes d'ivro- 
gnerie. .. liref, il s'en, oa aux cA/e/w, comme disent ses 
auiis anglais. 

Henri Voisin, désappointé dans sa si)éculation matri- 
moniale, a bra^jué ses espérances sur plusieurs héritières, 
mais il les a abandonnées l'une après l'autre, ne les 
trouvant pas assez riches. 

Il a continué la chasse aux clients avec un zèle et 
une persévérance dignes d'admiration. Il continue toujours, 
à s'exagérer les avantages de la malhonnêteté et tient 
pour certain que, dans ce pays comme dans bien d'autres, 
ceux qui, avec de ;)etits génies et de petites connaissances, 
savent amasser beaucoup d'argent par toutes sorten de 
moyens, en se gardant toutefois de la prison et du 
pénitencier, sont les véritables puis^^ances qu'il faut 
respecter. Il admet cependant que cela nempéche pas 
les honnêtes gens et les hommes de talent de jouir d'une 
certaine considérarion, pourvu qu'ils ne soient pas trop 
pauvres. 

Il attend avec une foi imperturbable la rencontre 
d'une femme quelconque, fille ou veuve, jeune ou vieille, 
belle ou laide, qui puisse disposer d'uîie fortune de vingt- 
cinq mille louis : c'est le chiffre qu'il a fixé, il n'épouse 
pas à moins. 

Nous ne sommes point certain malgré son habileté. 
(|u'il ias.se la conquête d( cjtte dot, pour |)eu que l'occasion 
tarde à se présenter. Les années qui s'écoulenc n'ajoutent 
point de charme à sa physionomie, qui de laide est 
devenue affreuse, ni à ses manières, qui do comnnmes sont 
devenues détestables. 

Charles Guérin, de son côté, est parfaitement heureux et, 
.sans faire beiuicoup de bruit, il est «levenu. du moins dans 
notre opinion, un véritable grand homme. Voici comment. 






(mAKLKS (JrKKlN 



:U!» 



QueUiiies années après son mariage, plusieurs jeunes 
gens de sa paroisse étaient sur le point d'éniigrer à 
l'éiianger. Leurs |)ères, après avoir donjié à l'aîné la 
moitié de la terre de l'aïeul, ne pouvaient |)oiut partager 
l'autre moitié en «inatre ou cinq lambeaux ; ils n'avaient 
point non plus les moyens d'acheter de nouvelles terres : 
il fallait donc partir. Les uns voulaient s'en aller dans 
les payN (/' en II ouf, cii i[u'\ veut dire la baie d'IIudson, la 
Rivière-Rouge, voir nulnie la Colombie et la Californie ; 
les autres dans l' Aiiiériijue, ce qui veut dire le Maine, le 
Vermont, le Michigan ou l'illinois. 

Charles rassembla à la porte de l'église tous les fugitifs 
et il leur (it un magnifuiuo sermon en trois |)oiuts sur la 
lâcheté (ju'il y avait d'abandonner son pays, j^ur les 
danger> (jue l'on courait de perdre sa foi et ses uunuirs 
à l'étranger, sur l'avantage et le patriotisme de foud(;r de 
nouveaux établissements sur les terres fertiles de notre 
proi)re pays. 

Sa harangue fut écoutée froidement, sans marques bien 
évidentes d'approbation ni d'imj)r()bation, c.mme c'est le 
cas d'ordinaire chez nos flegmatiques /lahlfants'. Seulement, 
quand il eut fini, il entendit rire et nnirmurer dans les 
groupes: 

— Veut-il donc qu'on meure de laim pour lui faire 
|)laisir,ce beau monsieur ? 

— On est Iteii partout oiis'qu'on a de (/uor uninger. 

— C'est (;a ; on va chercher fortune ; quand on est heu. 
on y reste ; (juand on n'est pas f)en,ot\ s'en revient. 

— Ouvrir des terres dans les fronipffi/iifhs ! je voudrais 
l'y voir avec ses belles uniins blanches. 

— Oui, et piis d'argent pour co'v, ueneer ! 

— Il en ferait de belles ! 

— Qu'il nous en fasse donc avoir, lui, des terres! La moitié 
«lu temps, ça n'a pas de nuiUre ces terres-là ; il en ressont 
seulement quand on a fait han de la déjjcnse dessus ! 



.'i50 



CHARLES GUERIN 



— Avec ça, qu'il n'y a pas de chemins et qu'il faut 
porter ses provisions sur son dos. 

— Quand on est rendu là, on est plus loin qu'au bout du 
inonde. 

— Oui, ajouta une vieille femme, y a ni prêtres, ni 
docteurs, on y meurt comme des chiens. 

Charles comprit tout de suite «|ue le meilleur sermon ne 
valait pas un bon exemple. Le soir même, il proposa à 
Jacques Lebrun de former une petite société pour l'éta- 
blissement des terres incultes de la seigneurie et du 
township voisin, dans lequel se trouvaient' situés les 
quatre cents arpents de M. Dumont. 

— C'est cela, dit Jean Guilbault, voilà une fameuse idée, 
nous ferons une nouvelle paroisse et nous la modèlerons 
d'après nos goûts. Je ne puis rien faire de mieux, car je 
m'aperçois que je commence à nie rouiller ici. Je dispute 
misérablement la pitance au vieux docteur, qui me fait 
déjà mauvaise mine et me calomnie aftVeusement auprès 
de tous ses patients, si ce qu'on me dit est vrai. Il me 
semble, de mon côté, que je commence à médire de mon 
confrère toutes les fois que l'occasion s'en présente, ce qui 
n'est pas beau. Là-bas, je serai seul df 'jon espèce, je ne 
porterai ombrai^e à personne. Et puis, je prendrai une 
terre, moi aussi. Comment donc ! mon père, Jean Guil- 
bault, quatrième du nom, n'est-il pas le meilleur laboureur 
de toute la côte de Beaupré ? Il y aura bien du guignon 
si le fils n'en tient pas. 

Jacques Lebrun ne fut pas aussi prompt à adopter 
les idées de son gendre. Il y pensa, puis il y repensa, et 
il souleva une foule d'objections que les deux jeunes gens 
combattirent de leur mieux. Les deux femmes, Louise et 
M'»richette, se rangèrent de son côté, et on eut bien de la 
peine à leur faire entendre raison. 

On y parvint cependant, en leur promettant de ne 
les transporter au nouvel établissement que lorsqu'on 



! i 



!^ 



CHAKLES (iLEKlN 



351 



pourrait les y installer aussi contbrtabieuieiit qu'elles 
pouvaient le désirer. 

Charles eut beaucoup de peine d'abord à persuader 
ceux que cela intéressait davantage. Plusieurs renoncèrent 
.après lui avoir donné leur parole, quelques-uns même de 
ceux qui allèrent explorer la terre [H'oinine, la décrièrent à 
leur retour et le contrecarrèrent de toutes leurs forces. 

Il eut aussi beaucoup de difficultés avec le seigneur 
pour la portion de l'établissement ([ui se trouvait dans sa 
seigneurie, et il éprouva des lenteurs et des tracasseries 
sans fin, de la part du gouvernement, pour l'octroi des 
patentes. 

Il avait réalisé tout ce qui était réalisable *de la succes- 
sion de M. Dumont; et il se voyait en état pécuniairemetit 
de faire face aux difficultés les plus pressantes. 

La première année fut employée à l'arpentage des 
terres et au tracé d'un chemin qu'il fit ouvrir par les 
HS.sociés eux-îuêmes, par corvées, comme cela se pratiquait 
dans les premiers temps du pays, où les colons ne 
comptaient point sur le gouvernement pour toute espèce 
de choses. 

La seconde année fut employée à des défrichements en 
proportions égales sur la terre de chacun. Il avait imposé, 
de son autorité privée, à chaque père de famille qui avait 
un fils d'engagé dans l'entreprise, une certaine somme 
pour les provisions dont il s'était fait le fournis.seur, sans 
autre profit que d'en payer î n)oitié à lui tout ^ayA. \\ 
avait soin que ses gens fussent bien nourris, car le défri- 
cheur canadien est un peu comme le soldat anglais, il faut 
avoir soin de son physique, si l'on veut que son moral se 
soutienne. 

Il conduisait et limitait lui-même les défrichenients. Il 
avait le soin de conserver une érahlière sur le haut de 
chaque terre, et il ne détruisait qu'à regret cet arbre pro- 
digieux, qui abondait partout dans la petite colonie. Il 



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I 



M52 



CHARLKS (JUÉHIN 



prit iiiis."! bien soin d'épargner quelques beaux groupes 
d'arbres dans les champs et le long des chemins, pour 
y voir plus tard les moissonneurs s'y reposer à l'ombre, 
et aussi les voyageurs et encore le pauvre bétail dans le* 
ardeurs de l'été. 

O'esi^ ce qui manque dans beaucoup de vieilles paroisses, 
oîi l'on semble avoir eu horreur du plus utile et du 
plus bel ornement de la nature. 

Dès qu'un certain nombre de colons se furent Hxés 
à demeure sur leurs terres, ils demandèrent l'érection 
canoni(jue et civile d'une nouvelle paroisse. Ce l'ut là 
le nœud gardien de toute l'aflaire. Charles n'évita un 
procès (|u'à force de diplomatie. 

Il s'agissait d'enlever à la vieille paroisse toute la 
nouvelle (îoncession de hi (h-ilUule et une partie du vieux 
rang api)elé Tronipe-Sourlfi. Le curé et les marguilliers 
faisaient l)()n marché du foiothsJilp ; main ils réclannùent 
comme leur tout ce qui st^ trouvait dans la seigneurie. 
Les vieux établissements des BeUes-Amouru, du Bridé,. 
du Coteau iit du Bonl-de-Vedu se levèrent en masse contre 
le démembrement projeté. 

L'évêque hésitait, craignjint que, les frais du culte 
prélevés, il ne restât point à ces braves gens de ipioi faire 
vivre un [<retre. lorsqu'un jeune vicaire à qui l'on 
destinait une des meilleure." cures, vint .se jeter à se» 
genoux et lui demanda comme une faveur d'être chargé 
de la petite colonie. C'était Pierre Guérin, qui voyait 
avec orgueil son frère accomi)lir ce qui avait été un 
des rêves de sa jeunesse. Il apportait à l'œuvre naissante 
le concours de son zèle, de son activité, de son intelli- 
gence décuplé par les forces imposantes de hi religion. 

Il se rendit immédiatement au milieu des colons et 
les encouragea de son exem[)le, de ses discours et de 
ses prières. Ceux-ci construisirent, sur le point le plus' 
élevé et le plus i)ittore.sque, une humble chapelle de 



CHARLES CJUEUIN 



353 



de 

de 



bois, dont le nouveau curé se montra aussi fier que de 
la plus belle cathédrale de France ou d'Angleterre. 

Pierre, à force de raison, de douceur et de persévérance, 
sut prévenir les discordes qui menaçaient sa jeune 
chrétienté, soit au sujet de l'église, soit à propos des 
chemins ou des écoles. Son grand secret consiste à 




ne jamais dicter d'autorité à ses paroissiens ce qu'il 
désire obtenir d'eux, mais à s'en rapporter entièrement à 
leur jugement, après leur avoir exposé modestement et 
habilement sa manière de voir. Il est rare que le verdict 
populaii'e ne soit pas en sa fav eur. 

Ses sermons sont fort goûtés de ses auditeurs. Il les 
fatigue rarement par de longues dissertations sur le 
dogme. Il ne s'enroue pas à prêcher à de ])auvres gens 

u 



354 



CHAULES (UTÉRIN 






qui arrachent leur subsistance à la sueur de leur front, le 
détachement des richesses, le renoncement au monde, et 
la mortification. Il ne leur t'ait pas un crime des letes et 
des divertissements innocents, qui leur aident à remplir 
gaîment leur carrière laborieuse. 

Mais il tonne contre l'envie, la médisance, la calomnie, 
l'esprit de ruse et de (jnerelle, l'indolence, la paresse, 
l'ivrognerie, qui sont la source de bien des maux. S'il leur 
parle souvent, pour ranimer leur courage, des petits 
oiseaux du ciel, que Dieu nourrit, sans inquiétude du 
lendemain, il leur ra[)pelle plus souvent encore la parabole 
du père de famille et des ^t/^^/z/s confiés à ses serviteurs. Il 
leur dit que nous sommes tous les serviteurs de Dieu et que 
nous devons faire valoir les biens qu'il nous a donnés. Il 
enseigne que ce n'est pas se défier de la Providence que 
d'amasser une dot pour sa fille, d'établir honnôtement cha- 
cun de ses fils, et de leur léguer à tous un peu plus qu'on 
n'a re(,'U de ses ancêtres, pourvu (juc tout cela soitdu bien 
Ineii acq}iif<, et dont le pauvre ait toujours eu sa part. Il 
leur prêche surtout et par-dessus tout, la charité, qu'il leur 
recomnumde bien de ne pas confondre avec l'aumône, et il 
ajoute que, sans \ajii.stirf, il n'y a pas de charité, et que 
celui qui donne aux pauvres ou à l'église d'un côté, tandis 
que de l'autre il triche ou maltraite son voisin, fait la part 
du diable bien large et insulte le bon Dieu. 

Au reste, le zèle de ses paroissiens court au-devant de 
ses désirs. Déjà l humble chapelle de bois a été remplacée 
par une belle église de pierre, dont le clocher brille au soleil 
aussi élancé, aussi fier que pas un clociier du pays. Le pauvre 
curé aura même bien de la i)eine à enqjêcher sesmarguilliers 
de faire couvrir de dorures le chœur et les chapelles. Il 
préférerait commaiuler deux beaux tableaux à ([uelqu'un 
de nos artistes; maison ne fait pas toujours ce que l'on veut. 

De chaque côté de l'église s'élèvent deux jolies maisons 
d'égales dimensions, blanchies à la chaux avec des toits 



1 



CHARLES UUERIN 



355 



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[un 
lut. 
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rouges, ce (jui a été une concession au yout de la grande 
majorité des habitants. 

L'un de ces ôdilices est le presbytère, l'autre est la 
maison d'école. L'instituteur est un compagnon de classe 
de Jean Guilbault et à peu prés de sa trempe. Il a épousé 
la jeune fille la plus savante de l'endroit, et le maître et 
la in<ûtrt'-H.se vivent dans la plusgrnnde intimité du docfeur 
et de .sa. dame, et du Imnryeois et de Xiihoartieoixe, comme on 
appelle Charles et Marichette à deux lieues à la ronde. 

Outre cela, il y a encore un instituteur nomade qui, l'hi- 
ver, parcourt les endroits éloignés ; car, je vous le demande 
un peu, comment les gens de la Miche, ceux de Mcide-à-fteine 
et de r Ilerm'itatje, qui demeurent à deux et trois lieues, 
pourraient-ils procurer de l'instruction à leurs entants, s'il 
leur fallait pour cela les envoyer à la maiscm d'école ? 

ha fort, comme on appelle par un reste de tradition 
militaire qui remonte aux premiers temps de la colonie, 
le groupe de maisons et d'édifices autour de l'église, se 
trouve tout près de la ligne géométrique qui sépare 
le towtiNhlp de la seigneurie. 

C'est un endroit élevé, sur le bord d'une rivière qui 
forme une chute pittoresque presque en face de l'église, à 
({uelques arpents seulement de la seigneurie, circonstance 
heureuse pour tout le monde, excepté pour le seigneur. 

Charles y a construit un moulin à scie. Il a aussi une 
potasserie, à une petite distance. Ces deux établissements, 
naturellement alimentés par les progrès du défrichement, 
l'ont déjà récompensé de ses peines. Il n'est pas énormément 
riche, car il n'exploite pas les habitants à la fagon de M. 
Wagnaër, mais il jouit d'une assez belle aisance. 

Il habite un cottage qui n'est point sans prétentions. 
C'est une blanche maison suspendue à mi-cote dans une 
anse que forme la rivière : elle est entourée d'arbres et 
d'une luxuriante végétation qui contraste agréablement 
avec l'aspect sauvage de la chute. 



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à 



356 



CHAULKS (UTERIN 



: / 




De l'iiiitre côté, on voit s'élever en iin)])hitlit'ritre 
l'ugliHe et le groupe de maisons dont fait partie celle du 
docteur. Les terres que Charles et ce dernier avaient com- 
mencé à cultiver, sont maintenant confiées à des fermiers 
«juo surveillent Jacques Lebrun et l'oncle Chariot. Ce qui 
n'empêche pas Jean Guilbault, dans les loisirs que lui laisse 
sa profession, de travailler lui-même comme deux bons 
habitants. L'hiver, il se permet de fréquentes et lointaines 
excursions. Il chasse dans les bois, avec le premier venu, 
le lièvre, le castor, le caribou, le chevreuil ou l'orignal. 
C'est le seul chagrin qu'il cause à sa femme. 

Une de ces parties de chasse a failli lui être fatale. 
C'était en 1S37. Il avait annoncé une absence de trois 
semaines, qui lui permit de se rendre à 8aint-Eustache. 
Il s'y battit comme un brjive, ne manquant jamais un 
ennemi quand tnie ibis il l'avait ajusté. Il fut assez 
heureux pour se tirer sans accident de cette bagarre. Il 
ne s'en eyt pas beaucoup vanté, et quoiqu'il ait depuis 
reconnu la folie de cette expédition, il n'a pas étourdi 
l'univers du bruit de son repentir. Il tient pour fait ce 
qu'il a fait, et ne conserve point de rancune aux chefs du 
mouvement, des risques qu'il a courus de son plein gré. 

Louise a toujours ignoré cette circonstance. Elle et Mari- 
chette s'aiment tendrement et se voient souvent, grâce au 
pont que les habitants ont construit sur la rivière, sans 
attendre le bon plaisir du bureau des travaux publics. 

Madame Guérin est encore l'élégante de l'endroit. Elle 
y a transporté l'ameublement de son petit salon, revu, 
corrigé et augmenté. Dans les longues soirées d'hiver, on 
cause chez elle, on y fait de la musique, on y lit en petit 
comité ce que l'on peut se procurer de plus nouveau. 

On y chôme aussi avec une gaieté toute nationale les 
bonnes fêtes du pays, la Saint-Jean-Baptiste, la Sainte-Ca- 
therine, le Mardi-Gras, et surtoutla Mi-Carême. Jusqu'à ces 
dernières années, la mère Paquette, qui elle aussi a émigré, 



CHAKLKS (.JITKHLN 



M.-)? 



u reuouvulo eu jour-là, un profit cU'SL'iitîiut.sdo Loiiisu et de 
Maric'lietto, la scène que vousHiivez. Nou.sdisou.s jus«|u'ùces 
dernières années, car la mère Pa(juette. qui est un peu jiwi- 
séniste, soutient, malgré l'avis de son curé, que le carême 
mitigé ([ue l'on observe mainteinint, ne sert (ju'à damner les 
gens un peu plus vite et ne vaut [)lus la peine ((u'on en [)arle. 
Tous les iins dans le mois de juin, Pierre Guérin célèbre 
h petit bruit dans son église une messe de /if(/i(i«'iHy et les 
deux jeunes faniilles v assistent avec riicueillement. On 



y pi'i 



e nom 



un 



e bonne mère dont l'abseniîe est le seul 



obstacle que l'on connaisse à un bonlieur parfait. 

Il faut le dire cependant ; ce bonheur est dejjuis peu 

sérieusement menacé ; l'orage se forme souvent à l'iiorizon 

du ciel le i)lus i)ur. 

Charles avait senti, dès le commencement, que le plus 

grand écueil de sa colonisation serait la jalousie ({ue lui et 

ses proches pourraient insjiirer 



lin 



ajamais 



voul 



u, m ))oui 



lui-juéme, ni pour s()n beau-frère, ni i)our son beau-{)ère, 
d'aucune des charyies et des di";nités locales. Il n'est ni oUi- 



;r dt 



cier ae milice, ni juge ue paix, ni marguiiiier, m commis- 
saire des petites causes, ni commissaire des écoles; il a laissé 
nommer à toutes ces fonctions les habitants les plus resjjec- 
tables. Il y gagne ([u'on ne tait jamais rien sans le con- 
sulter, et qu'on ne prend guère son avis sans le suivre. 

Malheureusement, sa réputation d'homme de bon conseil 
s'est répandue au loin dans les autres paroisses, et l'on 
parle fortement de lui déférer la dé[)utation au prochain 
parlement. . . . 



B 



on s 



lectei 



urs, et vous aimables lectrices, si vous vous 



intéressez à lui et à sa jeune famille, priez le ciel qu'il 
leur épargne une si grande calamité!. . . . 



FIN 




NOTES DE L'AUTEUR 



(I) 



I 



N 



A.— Pa^'f 74. 

Il y a peu de peuples (pii se soient accrus en nombre aussi 
rapidunient tiue les Français du Canada. 

II est vrai i|Uo les statisti(|Ues de la population an^lo-.saxonne du 
Haut-Canada laissent liien loin derrière elles celles du Has-Canada. 
La population européttiuie du Haut-Canada, lors de la con(|uête, ne 
s'élevait pas à plus de 7 à <S,000 âmes. Voici l'échelle étonnante 
qu'elle a gravie depuis : 

1814 <»."■) ,000 

l,S24 ir)1.0î)7 

1820 1!»8,44() 

18.S2 2(il,0(iO 

1834 :i20,(i!);} 

18.% :{72,r)02 

1842 48(),05') 

1848 723,202 

1852 052,004 

Ainsi de 1824 à 1834, dans une périocle de dix ans, elle avait 
doublé. De 1842 à 1852, dans une autre période de dix ans, elle a 
encore doublé ! 

Voici maintenant la marclie (|u'a suivie la population du 
Bas-Canada. 

En 1755, la population réunie du Canada, du Cap-Breton et de 
la Louisiane s'élevait à peine à 80,000 âmes. C'est accorder 
beaucoup au Canada actu(;l que de Hxer à 00,000 le chitt're qui 
pouvait se trouver dans ses limites. A partir du premier recensement 
réjjulier sous le gouvernement anglais, en 1825, on trouve : 

1825 42.3,0.30 

1827 471,87() 

1831 511,920 

1844 000,782 

18.52 800,201 

(1) Il ne fant i)a8 perdre (îe vue que ces notes, que nous reproduisons textuel- 
lement, ont été écrites vers l'année 1852. C'est ce qui explique les nombreuses 
anomalies que le lecteur ne Dianquerapas d'y remarquer. (Notuue l'éditkub.) 



iHl 



360 



NOTES 1)K L'Al'TKUR 




Si Ion consiili'i'f iiuf cet acci'oissfintMit est pn-Hipic ontiôrniiicnt 
«Ift j\ la multiplimtioM par le seul cHt't des naissances «les ♦!(),()(>() 
l'Vanrais, on io troiivcM'a (.'l'rtaint'iiicnt l)itMi ri!Mian|Hal>k'. <,|ut'l(|iU'a 
centaiiiL'H cIh fannllos, pres(|U(' toutes norniamles ou i)retonne3, ont 
oiij^'inairenient peupU' les vastes territoires qui composaient la 
Nouvelle- Krance. A la eon(|uête, un j^raml nombre dts ces t'amilles 
HO sont eml)ar(|Ui'Ms j)our la Krance, et depuis ce temps il n'a pas été 
ajouté dix familles IVaneaises à la colonie, (^fuelipies individuH 
isolés, aussitôt repartis (|u'arrivés, ont pour bien dire à peine 
visité la Nouvellr-Krance passée sous la domination de l'Angle- 
terre. Mal}.fré le noml)re considérable de Kraneais et de lieljfes cpii 
émi^'rent en Améri(|Ue, il n'y a actuellement en Canada <pi(! 13(i() 
natifs do ces dt'ux pay.s. F^oin de ^a^'n^r par rimmit,'ration, la raco 
fraïK.'aise a au contraire constannnent perdu par une émigration, 
qui s'est faite dès l'iaiffine et n'a cessé de se faire, vers le» 
f'itats-llnis, les jtlaines de l'Ouest et jus(|u'à la Louisiane et au 
Texas. " 11 n'est pt.'ut-être pas un recoin si reculé de rAméri(|ue 
où l'on ne trouve des Canadiens, ou dt? leuis descendants ( l ). " 
Bien plus, une émi;;ration plus formidal)le s'est faite dejjuis 
quelques années. Des ouvriers par bandes, des familles de cultiva- 
teurs par essaims, ont (piitté le Has-Canuda et se .sont diriffés, les 
premiers vers les Ktats manufacturiers de ITnion, les autres vers 
les fertiles contrées de l'Ouest. In comité nommé par l'assemblée 
lé^'islative en l(S4!> estimait cette émij^ration à "iO.OOO pour les cinq 
années (|ui venaient de s'écouler, et exprimait la crainte ((ue ce 
cliitl're n'auj^mentât de moitié dans les cin(| années (pii devaient 
suivre, faisant ô(),()0()ou un seizième de la population dans dix ans. 
La supposition du comité est malheureusement en pleine voie 
de réalisation. 

Malgré cela, malgré les guerres, les insurrections, les épidémies 
qui ont si fréquemment décimé notre population fran(;aise, elle 
.s'élevait en IS.'il au chiH'n; de 4r)(),(M)() âmes, en 1844. à r)24,.'U)7, 
et cette année ( l<sr)2) elle est de 095,945 (2). On peut dire en toute 
sûreté 700,000. 

(1 ) MoH'ras, Voyanes sur les cAtes «lu Pacifique. 
G. Ferry, Soène» do la vie mexicaine. Revue des Deux MondoH. 
Notices cur les missions du diocèse de Québec, i)ubli<^e8 à Québec tous le» 
deux ans. 

(2) Dans les deux cliiirrcs prt^cédents, la population fraryaise du Haut- 
Canada à ces époques n'est pas comprise : elle l'est dans le dernier. 



NOTES 1)K L'AUTKITH 



M<>l 



L»i pDjmlation <lc toutt- (lutic uri^^iiK-, ilaiis lu HiiH-(,'iiim<lii, 
conipto Huulfinciit 22(),()()(> ûiiu-s. CV*la s'*-x|ili(|iit> par It; t'ait (|Ui! 
toute riinmi^fratioii liritaiiiii(|iii> s'est étalilie ilaiis U; liaut-Caiiada, 
et rAiij,'let<'rre, en divisant les deux prt)viiiees, avait pit'-vu et saiic- 
tiuiiiié c't't anaiijfi'iiieiit. ("est datis l'année |.S2!) t|iie cette 
ininii^nition est devenue assc/, importante; pour être régularisée et 
recensée. Depuis eettt; ép()(|ue elle a jeté sur nos (|Uai.s de Québoe 
et de Montréal 7'.i^>'M}') individus, nondire cpii surpasse celui île la 
population du Haut-Canada en liS4S,et, eoinni.? onsait(|u'en retour 
de la jfrandt! proportion de ces ininii;^rés (pii ne l'ont ipn' passer 
par le C'auada pour se rendre aux Ktats-Unis, il s'est t'ait aussi 
une innni^ration très considéralile île la répul»li(pie voisine dans 
les établissements limitroplies du lias-Canada et dans le llaut- 
(/anada, on trouvei-a ipie l'aeeroissi-ment naturel de la j)opulation 
d'orif^ine britannique a été incomparablement moindre (pie celui 
des Canadiens d'oriij;ine française. Les tlux et les rellux continuels 
d'émi<,'ration ipie nous venons de mentionner rendent à peu près 
impossibKî de constater la véritalile multiplication des populations 
)ion friiiirti.iHt's du Canada par le seul eH'et tles naissances. 

Mais pour ce (pii est «les Kranco-Canadiens, ils oH'rent un t'ait 
rare dans l'étude de la statistiipie, celui d'un peuple (pii, urâce à son 
isolement au sein d'un autre peuple, peut constater son aecroi.sse- 
nient naturel, n'ayant re«;u aucune immij^ration de sa propre race, 
et \U' s'étant mêlé que t)ien peu aux émijjres d'autre origine. 

Cet accroissement a donc été, de 17ô!)à lsr)2,de OO.OOOà TUO.OOO. 
Dans une période de 90 ans, lecliitf're premier a doublé trois t'ois et 
un peu moins d'une demi fois. A 20,000 âmes près, c'est avoir 
doublé tous les 2(i ans. 

Le Dr Franklin avait prétendu (pie dans certains p'tats de l'Union 
américaine la population doublait tous les vin;^'t ans. Malthus 
allait jus(pi'à din; (pie la population pcaivait dans de certaines 
conditions doubler tous les ipiinze ans, et il en tirait des conclusions 
cruelles tjue plusieui's savants économistes et statisticiens ont 
réfutées avec succè.s. Parmi eux se trouvent M. Saddier, meinl)re 
du parlement anj^lais, et M. Allison, le célèl)re auteur de l'histoire 
de l'Europe. Tous deux ont prouvé, par des tables aussi intjénieuse- 
ment que clairement calculées, (jue l'accroissement naturel de la 
population affirmé par Malthus est simplement impossible, et que 
la période de vingt-cin(| ans assignée par cet aut(;ur comme étant 



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V,' • 



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NOTKS 1)K L'AUTErU 



celle (le lu prof^ression lu plus lente, est au eoiitniire précisément 
celle (le l'iiccroisscnient le plus raj)i(le (pi'on puisse supposer vuif/if'- 
nii.tiqiu'.iufiil. M. Allison dit (jue ruccioissenuMit de 52 pour cent 
diiiis trente ans, cpii ii été constiité pour la (irande-Hretai^ne, est 
l'accroissenient le plus rapide (pli ait été jamais constaté d'une 
nianière autlienti(pie. Il prouve (jue raccroi>'S(Mnent prodifjieux <les 
Ktats-l'nis, en d('>dnisant l'immiijfration européenne (it l'importation 
• les esclaves noirs, ne s'élève réellement pas lieaucoup au delà ( I ). 

Notre accroissement liien constaté de 'iOO pour cent par 'lii 
ans, à peu de chose pn's, peut donc à bon droit êtn^ (|ualiHé de 
prodicrieux. 

Mais examinons la proj^fression suivie par l(!S descendants des 
XO.OOO l'''nin(;ais. La Louisiane contient actuellement une population 
de :J24,()()<), sur lestpiels il y a la moitié environ de Fran(;ais, pres(pie 
tous d(».«cendants des anciens Canailiens. La valU'e du Mississipi et 
les plaines de l'Ouest contieinit;nt des «jjroupes nomltreux et impor- 
tants d'anciens colons fran(;ais (ai d émi^jfres canadiens. L Ktat 
<rilliiiois en possède des (''talilissements considérables, tels (pie Aurora 
et hourbonnais. Le Minnesota a été ori;;inairement peuplé par des 
Canadiens et une tn-s forte proportion de sa. population est encore 
canadienne (2). Plus loin dans l'Ouest et sur le territoire britan- 
ni(|Ue, les missions du dioci'se de Saint- Honit'ace de la Hivière- 
lloUi,fe comptent une population moitié canadienne, moiti'- sauvage 
(bois-itrùlés) (pli ne |iarle (pie le ira i(;ais. L'Ktat de N'e\v-V(a'k, le 
Maine, le Vermont, le Massacliu.sett, contiennent dans les manr.- 
t'actures ( t dans les \ illes des populations canadiennes (jui, sur 
plusieurs points, commencent à .se rallier et tpii, à Ne\v-\'ork, à 
Albiiny, à Troy et dans plusieurs jietites villes, ont l'ormé des 
sociétés Stiint-.lean- Baptiste et clwiment la tête patronale. Ce n'est 
pas exag(?ref (pie d'estimer à l(H),()()() Ames les populations t'raiieo- 
c:inadiennes répandues iiiix Ktats-Unis. T^abbé Cliiniipiy, ipii 



(1 ) Tlie law u( |">|)iilatiiin liy M. T. î^addlor, M. l*. l-oiuloii, is;!(i. 
AlliHon, l'riiiciplv's (>r |iii|)iilitli<>ii. liOixliin, ls-l(). 

('.') I-a léjîisltitiirn ilii MiiiinHota, .Hiir lt« iiuMiila'e-', l'oiitienl troiH ( 'ana(li(Mis- 
FraïK/uiN. tiius trois natils iltis onviniiiH (1(* Muiitn'al. Le.-* iieinH île pn^Mijui' 
tuiitcs lt'« rivières, <!(*> Ihch t*t lieH villii^roH j^niit IVunçais. Il va nii di.strii'l (jiii 
H'a|))>«>ll(' le /'i<i7-ri;/((r(/(i. Ltt |ilii~ aiu'ien et nu îles plus riclit-H liabitnnts ilii 
lerriiiiite est M. Furiliault, frère ije notre twtiniahle tiili|i(i;.!raplie. 

V. S. viiioiir, Tlio Minnesota or tlie Now iMijilaïul of the West New Vork, 

is-id. 



'f'i 



NOTKS 1)K I;AI"IKI'|{ 



.'{«i-'i 



ctiiiiiiiit ])iirfaitt'iiu'iit ct-s |u)pulatit)iis, U's estimait au dtdù de ce 
cliiHVt' fil l,S4î* t't t'ilt's n'ont pu (pi iUif^nu-ntiM" considéraMonit-nt 
flopuis. Le territoire <iu Nord-Ouest et le reste ilu continent 
américain h l'ouest contieinient au moii'.s lO.OOO descendants des 
Canadiens. D'un autre côté, le Nouveau- lirunswick, le Cap-Hreton 
1 île du l'rince-Kdouard et la Nou\ elle-Kcosse ont encore les restes 
des Acadiens et aussi des éinijjfrés canailiens que l'on trouve 
partout. M. Howe nous «lisait dernièrement (|u"il estimait à douze 
ou (|uinze mille âmes la population acadieinie de la Nouvelle- 
Kcosse. 11 y a trois Aeailiens dans leur parlement. M. Hourneut". M. 
Comeau, et M. Marcel, et l'un d'eux comprend à peine l'aiii^lais. 
D'après des ren.seij^iiemcnts (|Ue nous nous .sommes procurés, les 
populations acadietuie et canadieinie de toutes les pn)vinces infé- 
rieures s'élèvent à environ 40,()()() âmes. 

De tout cela on peut conclui'e en toute sûreté t|ue les descei»- 
tlants des SO.OOO Kran«;ais forment actuellement un million 
d'hommes, et il n'y a pas im siècle ipiilsont été' .séparés de la 
France ( I ). Ils ont doulilt' trois t"()is et (piatre ciii(|uièmes île l'ois de 
175!) à 1ÎS52, c'est-à-dire un peu moins (pie tous les 24 .uis. 

Ce million lui-ménir, disséMiiné comme il l'est parmi les 24 
millions de la répulili(|Ue amé-ricaine, et les deux millions et demi 
de l'Aiin'riipie anuliiise, )MMit paraître iiisi^^Miifiant aux yeux de 
l'économiste et du diplomate. Il ne l't'st certaineiiieiit pas aux 
yeux di' l'historien, du philosophe, du poète et du nit>raliste. 

Li Ki'ance avait Jeté les germes de trois nationalités Fran(;aises 
distinctes sur le .sol de l'Amériipie ; si elle ne les l'ût pas ahan- 
données, trois Hlles, lielles et tières comme elle, les nations 
canadienne, acadienne et louisianaise, lui auraient hientôt tendu la 
main par delà les mers. 

L'acadienne, comme ces vii-rjjfes de l'antiipiit»' .'|Ue le ravisseur 
allait enh'ver jusipi'nu pied des autels, a été arrachée à ses temples 
»'t à ses foyers et emmenée captive dans une terre lointaini'. Des 
deux autres, l'une a été traitée lonifti'Uips en esclave dans .son 
propre pays, et l'autre, .iH'rancliie trop jeune, s'est prostituée aux 
caresses de l'étrani^er : elle est la seule qui ait renié un jour sa 
mère et le diaix lan^'a^^e appris à .son herceau. 

Aux deux extrémitt's de I Amériipie du Nord deux masses très 
importantes, deux nationalités distinctes tranchent uncurc sur 



\ 



(1 ) I.'iKlilitioii i\{\ tous lu»- chifTrp^ iloniiernit l,012,(K)(i. 



;{04 



NOTKS ])K L AUTEUR 



riiriineiist' iii(waït(iK' des populations de toute laui^uc, de toute 
orii^iue et de toutes croy.inces' (|ui viemieiit s'alisorber dans une 
masse, dans une même existence sociale, dans une mêmt; nationalité 
ani^lo-américaine. 

A la Louisiane, par eeia même i|u"ellt! n'a pas été persécutée, il 
man(|U(,' à la nationalité t'raneaise, un élément indis|)ensalile à 
toutes les natioi\alités omine à toutes les reli^nons, il lui mancpie 
la toi. Les Louisianais ont daii.s le princi|)e i';iit bon marclie <le 
leur lan;fue et, n'ont pas insisté à ce (|u'elle l'ùt reconnue oHicielle- 
meiit dans leurs rapports avec le i,fouvernement fédéral : ils l'ont 
même laissé proscrire du sein de li-ur li-^islature. 

A la Ijouisiune, la raci' ani^flo-saxonne ne .-,'est point pr<''s<'iitée à 
la racf t'raneaise en t'unemie et en coinpiéranti- : celle-ci gardait 
rancune à la Fratice de l'avoir aliandonnée une première lois 
à rKs|)ayne, \cnlui' une sfcoiidi' t'ois aux Ktats-l'nis. I^a lutte 
nationale a été plutôt soci.ile (pie ju)liti<pli' . les deux races 
cependant ne se sont pas mêléi.'s. (^uéliec et Montréal sont des 
villes mixtes, moitié Iratu/aiscs, moitic'' anj^laises : mais c'est pour 
ttieii dire une m )itié I iidirist'. A la N(>uvelle-( )rléans, il y a deux 
villes, la ville française et la ville an;4laisc. 

Là-I)as on jiai'ait ne croin* (pi'à demi à la nationalité : ici ou y 
croit plus (pie jamais. 

Lfs (':uiadiens- Kran(;ais .se sont attachés à leur relinion, à leur 
lan;^ue, à leurs institutions, à j)rop(irtion des effort^ (pie l'on a faits 
pour leur arracher toutes ces choses ipii lieaUfoUp plus (juc le .so/ 
forment hi pulrle. 

Doivent-ils les conserver toujours ou du moins lon<ftemps encore '. 
l'rolilèmi' ditîicile à résoudre et iple les voyaifeuis et les liounnes 
d'I'îtat ont envis'i^é sous des faces liien oppos(''es ! 

Le fait de l'accroisseuu'nt extraordinaire de notre population, les 
n<iud)reusfs reformes sociales (pli se sont introiluites depuis 
quelfpies années p irmi nous, les développements (|Ue prend la colo- 
iiisation des terres incultes par des hommes de notre race, nos 
pro<^r<'s sûrs ipioi(pie lents dans le commerce, lindu.strie et la litté- 
rature, la i(''action national»^ tpù s'est faite depuis /'/»«((*», nuilj^ré 
r/0(("(i et Jtluti'it à cause de /'o o/o/*, 1 admission successive dim 
irrand noinUre de nos compatriotes dans les fonctions paivernemen- 
tales, devraient empêcher de dé.sespérer aujourd'hui ceux qui n'ont 
pas dt''ses[ii''ré aux plus m luvais jours dt; notre histoire. 



I 



NOTES DK L'Al^PKUH 



:{()5 



Une sfi^c iniHluration dans la direction de l'esprit national, »ui 
respect pour les préjiigés des autres, éf^al à celui (pie nous réclamons 
pour nos proj)ri's croyances, une application constante à taire 
tourner la rivalité des deux races ipii liîihitent ce pnys à leur 
avantage connnun.en la transformant en une louable énudation 
<lans la carrière des sciences, des arts et de l'industrie, parvi^-ndront 
peut-être à taire aimer aux autres nationalités la nùtn- (pie 
riiistoire leur n dé'jà a|)pris à res])ecter. 

Ijidividueilciiicnt nous n'nvons lien à perdre, collectivement nous 
avons tout à j,'agner à con>ervei' avec .soin un drapeau, un signe de 
ralliement. 

D'ailleurs, la Providence ne l'ait jamais )itn en vain. Ce n'est 
pas en vain ipie nos pères, soldats et martyrs, ont arrosé cette terre 
de leur sang: ce n'est pas en vain (pi'une poignée d'iiommes, luttant 
contre tous les désavantages po'-sililcs, s'est accrue si rapidement : 
ce n'est pa,s en vain ipi'ils ont eomliattusi longti'mps, si courageuse- 
ment et .sous tiint de l'iiiNies ; Ce n'est pas en vain ipie nos 
comj)iitriotes, pionniers de la civilisation.ont parcouru le dései-t, i|Ue 
1!'; missi((nnaires à l'heure présente évaiigélisent les nations île 
'"'accident et peuvent se dire, comme au ten:ps des j'irelmut' et des 
Lalemaut, avec un saint et nol)le orgueil : (ît'sti( Dci itcr Fr((in:)s ! 



\l 



IJ. — l'nge 104. 



1rs 

uis 

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•nt 



Les chants nationaux d'un ]ieu)ile jouent un grand rôle dnns son 
existence. II est rure (|u'ils ne s'iiarnioniscnt ])as entièrement avec 
.son caractère. ( "ependant l'adoption d un chant national comme le 
i'/i(nif ofjiriil d'une nation tient tplehjUefois à de hien petites 
eirconstance.s. 11 s'en est Fallu de liitn peu (pi'une chnnson et un 
air composés pour se nuxpiei' deu.x, Vnukri' ihint/li', ne soient 
deventis l'hynuie n/jifiil des Angio- Américains. Heureusement 
i|u'il.s y ont substitué Hnil Colii.itihin ! 

A 1(1 chni'c t'otthi i iif\ votio belle chanson dr nos voyageurs (jue 
nous avons adoptée a% ee tant de boidieur pour notre chant 
national, est empreinte à la t'ois de gaieté et de mélancolie. Rien 
connue elle ne doit i'ain' battre le cn'tir d un (Janndien à l'étrangei-, 
car elle t<uiche les deux fibres les plus délicates de la nature 
hunniine : elh' rappelle dans ce qu'elle a de gai, les joie!-' de lu 
patrie; absente, dans co (pi'el le a «le tristi^ les douleurs de l'exil II 



»(< 



:uni 



NO'I'KS J)E L'AUTErn 



st'inl)!»', en rtMit<'n<liiiit, sentir coniino nos pères If canot dV-corCf 
glisser sous l'impulsion do l'aviron nipidesur notre large et paisible 
Heiive, voir fuir derrière soi la forêt d'éraWles et de sapins et 
poindre dans (|Uel(]ue anse hjintaiin; un groupe de hlanclies maisons, 
et le clocher dn village étinceler au soleil. 

A 1(1, chti iT fo^^hi 1 ne, (\\U' nous avons crue longtemps composée 
pai- (lUehjUe noi/oi/fii >• plus lettré et plus sentimental ipie ses cama- 



ra» 



les.d 



ont l'air a mêine passé- p<»ur une méNtdii- sauvage, est u 



in(> 



clianson de la vieille l''rance, et nous l'avons retrouvée avec 
(iue|(|ues légères variantes dans une nouvelle dt.' M. Monstrelet. 



M. M 



armier, Mans In Tiretnce de ses 



•f. 



(J/i(( lits lin Noril, cite une 



chanson l'ranc-comtoise, " Derrière chez mon père, ' fpiil a retrouvée 
avec étonnement uu ( 'anada, où elle passait aussi pour i iKlii/hic. 

Mais ce (pie lieaucoup ignorent, c'est ipie nous avons doid)le 
niison de n'-clamer le UdiI surt- Ihc Kiii;/, ou au moins di^ lui faire 
honneur, et eoiiiiiie sujets anglais et comme descendants de 
l''ran(;ais. 

Cet hymne religieux ot monarchi<pie avait t'té composé pai- 
Lully pour le célèbre pensionnat de Saint-Cyi" et transporté ensuite 
en Angleterre. Hien (pi'eii entendant cette grave et im|)osante 
musi(pie,oM doit croii-e sans peine (pi'i'lle était faite pour la coiu' du 
grand roi. 

Le document suivant, iiue imus extraxons d'unou\ii ■■•ceni- 
ment puiilié en France, m- sera pas lu ici •<iiiis iutt-ret. 

Itrcld riil mil lit' f l'ois ilii iiiitn ili' Soi iit-( 'i/r riiiif i l'i'iiirnf i) f'itriifiitf 

ill- lu lllltuiqu- l'I llffi pni'llli'n du (iol) SAVK l'FU. Kl.Xt.. 

Nous soussignées, anciennes religieuses professes de la maison 
royale de .Sai t-( 'yr, diocèse de C!liartres, é'tant prié-es d attester 
|)our rendre hommage à la vérité et dans inie intention ipii n a 
rien de |>ior)ine ou frivole, ce <pie nous pouvons savoir touchant un 
ancien motet (pli pa.sse aujourd hui pour un air anglais it pensant 
i|Ue la«'harit('' ne sîiurait en être lilessée nous di-clanm^ i(Me cette 
musi(pie est absolument même (pie celle (pie nous avons «ntendue 
dans notre commuiiau' ai elle s'était conservée de traditi(ai. 
depuis le temps du roi F. :is le (iiand, notre augustf fondateur, et 
(pie la dite musi(pie avait été conip' «e, ikhis a-t-on dit «lès notre 
jeunesse, par le f.imeiix l>a|)tistt' Lully, (pii avait fait encore 
plusieurs autres motets à l'usage de notre maison, et entre autres 



NOTKS DE LAri'KUH 



un Art' iiHiris nteUa iriiiic si <;nin(le bouuU' (|U(' touU's U-s 
personnes (|ui renteniliiit'nt cliiiiiter ilisaiont (|u'flli's n'avaient rien 
onï <le coniparahle. l'our oc <|ui est du premier niutet, nous avons 
entendu raconter à nos anciennes (pie tontes les deinoiselles pm- 
sioiniaii'es le oliantaicnt en dueur et à l'unisson toutes les fois et 
au moment où le roi Louis le ( irani entrait dans la eliapt-llf de 
Saint-Cyr, it l'une «If nous l'a t-ncore entendu chanter à <,nand 
cho'ur, lors(|ue le roi I^ouis le Martyr, seizième du nom, vint visiter 
cette maison royale avec la icine son épouse, en l'uiuiée 177f) : et 
co fut SU)' l'avis de M. le pn'-sident d'()rmesson, directeur du tem- 
porel de Saint-Cyr, (|u'il avait été dé-eid»' (pie Sa Majest»'- serait 
saluée ]iiir cette invocation, suivant l'ancien usai;e, de sorte (ju il n'\ 
a j)res(|Ue iiucuni' de nous tpii ne sache par cour et ne coiniaisse 
l'air et les pjiroles di' ce dit motet. Ndus pouvons donc assurer ipie 
l'air est entièrement conforme à celui (|Uon dit ini air national 
d'Angleterre, et (plant aux paroles (pie nous allons copier exacte- 
ment, on nous a toujours dit (pi ClIes aviiieiit ete composées par 
madame de lîrinon, ancienne sup(''rieure de Saint-Cyr, et ])ersonne 
lettrée fort liahile en poésie, comme il y jiarait par d autres canti(pie!» 
»i !'nsa(^e de sa communauté, ('elui sur la communion y a été 
chanté jusfpi'à la tin, et si l'.uitre n'i'tait pas aussi (•(iniiu (pie 
celui-ci, cela tenait sans doute à ce (pie le loi lA)uis le r.ieii-.Aiine et 
le roi Ijouis le Martyr n'avaient pas l'ii.iliitnde de visiter souvent 
notre maison comme le roi Louis le (Irand, notre l'oiidati ur. ii\ai( 
ciMitume «le le l'aire. 

( !î{ AXi» |)ii;i,s\rvi:/. i.k lîoi ' 

< !|{.\M) l)ii;r,s.u vi:/ i.i: |{(ii ' 

VKN(iK/. I.K. I\(tl ! 

(^HK'ior.nHiîs (ii.du.i.cx, 

LnllS V|( TOIUKIX, 
V<»IK SES K.NNKMIS 
'l'olMiintS SdlMIS. 

(ii{ ANi» DiKi : sAi vK/ i,K Koi : 

( iKAMt DiKr ' VKNdK/ 11. l'ol ' 
VlVK l,K K<ll. 

Nous attestons donc (pie ces dites paroles (pio nous avons en 
mémoire depuis si loii;,;ue>^ anuét's ont t(aijours passe pour une 
(l'uvre de notre révérende mère supérieure, madame de l'.riiion 
c'cMt-Ji-dire dat*Mit du ti'inps du roi Louis XIV, décédé en 1715. 



'MÎH 



NOTKS 1)K LAI TKIIK 



En f(ti lie (HKii, nniis nvons (loiuic K- pn'sciit attostiit sons licence 
«'t piTinission <!<• notre supciieiir ecc'Ié.siiisti(|Ue, et nous y iivons fait 
upj)li(iuiT le CHcliet «le nos armes à Versailles, ee 1!> septembre 
INI!>, et avons siirné. 

Amnk 'I'iiim.mi.t i)K la Nouavk, 

1'. DK MoNSTIKIl, 
Jl'MEXN'K I>I: l'KI-A(iUEY. 

Nous soussi;xné, maire de N'crsuilles, certifions (pie les trois sirjna- 
tnros ci-«lessiH sont celles <lc inulaiiie 'l'iiiliault de la \oraye, de 
madame de Munstier: et de madame «le l'claurey, aneiennt^s reli- 
{^ieuses et «li<rnitaij'es du cimvent loyal d«' Saint-Cyr, «'t fpie i"«)i 
«loit y être «joutt'-e. Versailles, 1«' 22 si'pt«'miir«' IM!). 

Le mar«|uis «le Lalfjnili- (et scellé). 



i 



C.—Pajr,. 204. 

A cette «''pcxpie, c'est-à-ilire «lans l'automne et l'hiver «l«> 1832, 
l'opinion pul)Iiipie était tri's a^it«''e par «les «liscussions dans la 
press«' et dans la l«';;islatur«' sur la c«aistitution du Conseil 
léifislatii'. 

Si les jei.nes ami-> <lf ( 'liarles <!uérin paraiss«'nt un peu ininitéx 
contre ce respectalile cor|is, ils n<- r«)nt «pi«' ri'(Iét«'r I exaltati«>n do 
la jeiniesse eaiiaili«'nn«' <l alors, [jc ('tmscil commit la faute «'noi-mo 
dr t"air«' emprisoum-r M. Traery, «rérant «-t rédacteur «lu \'i mliriifor, 
et M. niivernay, propriétaire «le la .\fliii'ri'c. Des asseinMées 
pul>li«pi«'s l'uniit innuédiateinenl e(mv«)(ju<''es sur |ilusi«urs p<»ints 
«lu pays, et principalem«'nt »\ .Montr«''al et à <^)uél>i'c. 

I);ins cette «lernit-re vill«', on a«lopta di-s résolutions trt's én<n'- 
^dijUes «'t à la s«>rii«' <1«' 1 asscniltlée, des jeunes e^nis i;uiiles par 
(pielipi«'s citoyens anciens et inilueuts, allèrent saluer à \\ prison les 
deux jourmilistes martyrs, parcoururent l«'s rues U- soir en chantant 
la l*iinsirinti' l't lu Mursiillu lue, vi allèn-nt l'iiire une es|tèee de 
charivaii au jui/e «'U cliff S('\vell,«)rateur «lu ('onseil le^dslatit". 

(\> tut la !«' «-nniiie iitM'mcnt «lune .a^'itatinii politi(pie «pli ne 
ceH.sa pas iu,s«pi'au.\ insurrections «le ls;}7 et «le iîS.'lS, ijui ou furent 
les «h'rnière.H conséipunreH, 

< tn fît aux lieux |«>urnalislcs, à leur sortie «K- pvlson, une f)vation 
*1«'K plu;- populaires avec «Irapi'aux, nuisupie, procession et encore lu 



N()Ti:s 1)K LAITTEITH 



869 



PftvÏHie.vne, t-t la Mni'sriUdise. Ou les cscortu jusqua Saint. 
An^nstiii. A Montmil, ils Furent rf(;«i8 et conduits en procession à 
leurs demeures, nialf^ré tout ce t|Ue les luitorités avaient pu taire 
pour empêcher cette manifestiition. On leur oflVit un liaiHpiet 
civicpie et on leur présenta à chacun une méiliiille d'or commémo- 
rfttivt! de tous ces événements. 

IJaiis le printemps, M. 'l'racey l'ut nivité à se porter enndiilat 
pour la cité de Montréal. L'uli^archie l'uiieuM' lit des efforts 
iiiouis. L'i'lcetion dura du 2(» avril au 22 mai et ce jour-là, .M. Tracey 
fut decl.ire élu ])ar une majorité de 4 voi.\ .seulement. 

Mais, la veille, les lUes de Montréal avaiiiit été en,san<fliintées. 
Les tnaipes avaient été appelées ])our .-supprimer une émeute, elles 
avaient tiré, it cin(| personnes, tuutts appartenant au parti lihéral, 
le.s nommés iian^uedoc. Uilh'tte, Chauvin, Coiisineaii et Creed, 
furent tU"es. A dater de ce jour funeste, les animosité-. mitionales 
et polititpies allèr<'nt toujours croissant ju.sipi'aux tlé.sastreuses 
catastro])lies de IMM7 et de I S.'lS. 

M. I Viiei-y est mort jeune et n'a pas vu sr di''Vclci|iprr les 
éveneiie iit< i|ui «''taieiit coiitcinis m ;j<tiii<' duns la hittf «pi il avait 
coininiMicée contre le (.'nnseil let.;islalil'. Il .i laissé- la réputation 
d un Lfiiind talent et d'un Iteuu caraetèri-. 

.M. Duvcniay '■>( nmit e<'tti- aim(''e (|n.")L'( cl si's funcraillis i\ 
Montréal ont été une di-s plus j^randessolcMnitfs de ei' n^i-nrc (pn aii-nt 
eu lieu ilans le pays. '!\ius les corps puiilies et toutes les .socié-tés 
nationales y mit assiste en jurande pompe, p<an' rendre té-moi^iini^'-e 
H la mémoire d'un homme couraifeuN (pii a é'ié' nu des |irenners 
pionnier-, du jounialisuie l'raiieai>< en ( "anada, ipii a souffert 
l'emprisoinn nient en IS.'!2, l'exd <ji IN.'iT et en ls;t.s, et ipii 
jiar-ilessus tout a eret'- la Surn'li' Stii iil-Ji n n-llu/il islr. 

( 'onmie les articles incriminés de \ii Mi tir ri <■ v[ i\\i Vnurirutni', 
en l.s:{2. ont eu une très ^rrande portée dans notre histoire, m)us 
avons pi'M.sé (pi'ou les lirait avec intérêt. 

{1)< Iti Ml II I ri ,• il II \:\ jii iirli r iS.'{2.) 

" Qu'avons n(Mis à craindre en demandant un conseil électif i Ne 
" .serait-ce pas un moyen d'aue;menter la force du peuple ; d'ouvrir 
" la carrière parlementaire a une foule d'honnnes de talents et 
" pleins de patriotisme (pii hri^nieroat l'hoinieur d'êtn- les orpun .s 
" de leurs concitoyens et auront le soin de se hien conduire, afin 



i 



M7() 



NOTKS I)K LAirrKMK 



tl'ôvitt')' la (lisffrâc»' de ponlrc Ifiir titre t\'/ioiit>riil>lPH f ,U' crois qUf 
lu cliiinilinî doit sai.sir c(!ttc (u'oision de nMidn- nos institutiotis 
plus dém()crati(|U('s, et nous Hclieiiiiiicr par la voie de la saj^esse 
et do la raison vns le lait auquel tous les hointnes l>ien pensants 
doivent temlre, le jiouvoir souverain du peuple ; nous l'atteindrons 



par ce moyen. 



S'il nie convenait de donner des avis, je dirais peut-être (|Ue les 

faites et aimoncéfs sont, à peu d'excep- 



noininations de conseillers 



tions près, si pitoyahles et le ])ays a é^é si liien joué »(t trompé par 

loutre-nier, (lUe la cliamltre devrait 



tout» 



l.eil 



es promesses i 



résouilre (|u'elle est d'avis, et le pays 'a soiitientlra,(pie si la mère 
patrie s»' rerusait à accorder un (;oiiseil léjfislatii" électif, nous 
insistions et demandions avec fermeté lalmlition entière d'un 
corps aussi iiuisiMe ipie l'a été, l'est et le sera le conseil législatif 
nomme par la couronne." 

" Le conseil lé;L,dslatif actuel étant ])eut-étre la plus «grande 
mii.sanee (pie nous ayons, nous devons ])rendi'e les moyens de 
nous en délia rrasser et en demander l'alMjlition, <le manière à 
l'obtenir." 

Pkxskz-v iukx. 



.Montréal. 



lenv 1er 



I .s:{2. 



{Ihi l'iiiilindor (In \'.\J'niriti\s:\'2.) 



" La détermination i|Ue montre le Conseil létfisiatif d'arrêter 
|ires(pje toiiti's les mesures de la bi'anclie populaire de la li''nislature, 
ne ressort pas seulement par la perte des liills mentionnés plus 
haut, mais aussi p,ir la |ierte de plusieurs autres mesures (pii lui 
ont ét.e envoVfM's de temps en temps t-t ilont le pays pourrait 
es|)t''rer de retirer ipie|(|ue avantage. ("est pour(|Uoi ikmis sommes 
liien aise de \dir ipie, sui' une motion de M. liourda^jes, il va .se 
faire un appel nominal di^ la cliandire et ipie la cliamlire a 
aii'>si reso'u de pn iidre en considération, le même jour, la coin- 
positi'.n des conseils lé-^^islatif et l'xéoitif de la province, et s'il ne 
serait pas e.xpi'-dieiit de demander la ri'd'oiine entière des dits 
conseils et fpU'l .serait le meilleur moyen iletlectUer cet ohjet. 

" ( )n doit re^f;irder cetti- i|Uestion comme ctdle (pii doit occuper 
pMis spécialement lattention de la cliamlire : car nous ne pouvons 
Voir poincjiioi ce corps s'assemlilerait et délihérerait, connue il 
le fait, pour voir ensuite toutes les lois i|u'il propose rejetét.'s sans 



NOTKS |)K LAUTKL'lt 



•M\ 



cérôiiionij > • ',e ooiisL'il. Lorscju'ou vioiit à n'-flt-chir j\ l'iisuf^e «lu 
pouvoir (|i.i if fouscil pos.snlf et «lu'il iiVst le plus .souvent i-iuployé 
quVi unvtcr le Iticii |tnlilicr, ou ne peut s'»Mn|(éclici- de croirr (pii- 
lu proviru'f tfiiH;iit.riiit ln-fiucoup ù hou entier nuéiintisseuieiit 
Nous eHj)éroi. (|Ue la <!liiiinlire l'eni |ireiive eu cette o(!casion île sou 
»''Uer<;ie (lucoutuuiée et i|U elle ulM-siteni pns à pl'euilre les mesures 
propres à repousser cet i nrnhi' oppresseur. Le Jieuple cil etl'it, pou:- 
être juste envers lui-uièuu', «levriit venir en avunt avec des 
pétitions i|ui e.\prinieraient ses sentiments et son inili<,'uation 
ut venir ainsi à l'appui de ses ie|)résentants. 

• Il .sera Ipi-au dt; voir à la lin «les allaires de la session (pie tant 
de travail de la part d»'S mend>res se tnaivera plus ipi'inutile 
et (pi'au liiii d'une ri'l'orme salutaii'e et coUMMUU'nte îles alais et la 
passation c|e luis utiles, un ne verra rien, si ce n est peut-être 
ipielipies parelieniiiis ipii auturiseront la eonstnietion d un pont 
ou ipii eliaiiircrunt la direction d un elieniin ou deUN. ("est une 
plate al)surdite (pie de eroire ipie huit ou di.\ liumines doues à 
puiiu! d(j talents urdinains, et ipii ne sont pas plus inteiess(''s 
(pie les autres, puissent a|L;ir avec tout le caprici' ipie montie 
ce corp.s, " 

I). l'atre 27!l 



("est à dater des di-U.K <,M'anils ineeUili:>s de |.S4.') ipic lj)uéliec 
a pris un second essor. 

Il est reinarijualile (|ue les inallii'iiis sans nomliie ipii ont atllii,'é 
cette ville, une des plus anciennes et sans contredit la plu-- 
Il ishiruiiii' du continent américain, ont ajoute clia'|Ue t'ois l'i son 
im|tortance et ipiellr a dt''jà sii renaître plusieurs l'ois de ses 
cendres. 

Klle a soutenu tr<iis sièi^es aM'C lioinliardenieiit , deU\ taraudes 
ramilles, (juatn- ^'rands iiK'cndies ipii uiit Failli la det riiin', des 
éjiidéiiiii's i'riMpientes, des acciileiits aUV.iix eunimi' l'élioulis d'une 
partie du cap aux Diamants m |.s4l,commi' ir fiu du tliéàtre 
Saint-Louis en lS4(i, où plus de 40 personnes pi'rissaieiit ilans les 
(lamines, et il ne lui iiiampieia ipie de sauter l'un de ces jiairs par 
l'explosion de ipielipi'niie des poudrières ipii se trouvent dans son 
enceinte, comme cela aurait fort liieii pu arriver en 1S4."> ! 

En attendant, elle fait des progrès ipii seraient remar(|ués 
partout ailleurs ipi'en Amériipie. 



;{72 



NOTKS DE L'AlTKril 



J)»'|niis 1.S4.'), <jMn''lic(' s'est «loiiiK' 1 «'cliiini^jft' au ;,'a/„ un ii(|Uc<luc 
«lont la oonstriu'tioii tst n)ni|tlt''tt'M' depuis (iuel(|Ues jours ; les 
principales rues des t'aulM(ur;,'s nnt »''tt'' élargies ; ces t"auli<)urt,'s 
eux iiiéiiies ont été rdnitis eu |iierre et eu iiri(pie ; un palais 
arcliiépiscopal et deux nouvelles t'-^dises paroissiales, celles de Saint- 
ilean et de Saiut-Sauveur, plusii urs nouvelles cliapelles protes- 
tantes dont (|Uel(iues unes sont <rnii tort l'on j^oût, le vaste couvent 
des So'ins de la C.'liaritt'-, surmonté d'un douie et d'une tlècliei|ui se 
verront de loin, liudièvi-uient du palais léf,dslatit', (jui ilonne »i 
(^uélxîC au moins uti édilict' complet <'t rt'';^uiier, ijUoiipril ne soit 
peut-être )tas aussi iie.ui iju il devrait l'être ; enliii le nouveau 
théâtre de la rue Saint-Louis et un yrnnd nondire «le lioutiipies et 
de résidences particulières t'ié^rantes, dans l'inti-rieiir de la ville, ont 
déjà liien clian;,fi'' la \ille ipie nous avons dé-crite il y a sept ans 
environ. 

Cela n'empéclie pas (jUe li's Miiutn'iilistis ne considèi'ent 
tt>ujt)Urs les (Jiirht iiiiinis uvec uu cei'taiu air de protection 
naripioise et ne lèvent les épaules de pitié devant les proj,'rès à pas 
de toit.ic, disent ils, de l'ancienne capitale, et cela, (pi(li|Uet'ois avec 
raison, mais souvent Kien à tort. 

('est (jUelipie cliuse de t rè> sinL,ndier à étudier i|Ue la l'ivalité- 
(|Ui existe entl'e ces deux villes et les cntrastes (|U'ol!'rent le 
caractère, les iiio-urs et les manières de leiii's liaKitants. Il y a là 
une antipathie vieilU' el incuialple comme celle de {{orne et «le 
CartliMLje, «pioi(|Ue pas aussi é'pi«|Ue. 

Disons fout lie suite <|Ue Cette antipathie na pas empéclit' les 
Mouti'éalistes ( I ) de \eiiir nolilement et «généreusement au secours 
des (^uéliecijUois lors des désastreux iucttudies de I.S4ô et t|Ue ces 
derniers en ont l'ait autant à l'occasion <lu malheur éj^'alement 
terrilile (pli a di'rnièrement atHi;^fi' Montréal. Mais il y aura 
ttaijours atl'ection di' supéi-iorité' d'une part, et jalousie de l'autre. 

M«»utréal tranche tout à lait île la «(lande ville, de \' h'in/iiri'-iili/, 
i'omme o»i dit aux Ktats-l'uis, et s'enorjfueillit avec raison de ses 
iunueuses pi-o;^rès matériels. Sa population est d'une (piinzaiue de 
mille âmes plus considerahle «pie celle de .sa rivale ; mais si les 
Fouhinn et Hoi.sseau ville étaient compris dans les limites otKcielles 



(1) On «l«n lait irtaitiMn- ilin- .V"n//'^'(/<(»> ; miii^ Montn'iilisto est lo t(*rino 
UMité «liuis le piivH. (^uéliiC'jUoi^- Il éif rtî<,Mi tic tout Iimuiik «-t vu lus Ixoii avec 
IrnqwÀ» ot avec Onuuloii', (|iio l'on Irouvo daiiH Ioh vloilk-s narrations. 



NOTKS I)K L'AlTICrU 



;i7n 






(le Qi1(''Ih'('.c(iiiiiiu' ils ilevmifiit ItHn', la ilif^'iviicr hu n'>i|uiriiilà])uii 
do chose (I). 

Les édilifi's |iiili)ic's ont «'tt'' ouiistniits à M(>iitr»'»il avec ItciiiiPoiip 
|>liis do ijoùt et ilf iim;,'iiiliiM'ncc (|uà (^ur'l)cc. N'ittiv-DiiiiH'. viistc 
«'^'lisi' dans le j^t'iirt' ;^iitlii(i\i('-ii(iriiiniiil, les lian(|Uis, les liùtclli-iifs, 

la llfllc ('•;,rlisi' di' Silillt-l'allicT, le (•iillcijf des .lésllites liuiivelle- 
ineiit <''ri;,n'', rimiiieiise niiirclit'- rKiiisecnuis, le iKiiiveiui paliiis de 
Justice relll|i()ltellt i|e lieai'foilp s\ll' les éilitices einrespoiidailts II 
(^Uéiiee. (j>Uei(|\Ies Mnlitl't'alisteS s exagèrent |iai l'ois ces a vaiita;^'es, 
au point de repiesenti r la (•a|»itale anx voya^feiirs, coninie un 
endroit ipii mérite à peini- ipion lo visite. Lorsipi il ne se lui^se pas 
détourner pur ces mauvais conseils, l'etran^jer. rendu à \Mieiiec, ne 

peut se lasser d admirer I aspect pittoresiple de cette \ iellle ville 
Française, les lieuutes du J»aysii;,'e ipii l'environne de tous cotés, et 
surtout .sa citadelle, iniiiple sur ce continent. Il tnanc aussi dans 
la cathédrale le f)lus liel intérieiu' dV'nlise et dans toutes les cha- 
pelles catholiipies et partieulièrenii'iit d.uis celle du sé'iiiiiiiiire et 
ilans la ijalerie de peinture de M. I.i'trari', les meilleurs tahleau.v 
• pi'il y ait en Ami'ri(|Ue. 

Cette circonstance peut e.splitpier ciannient les trois |)remiers 
artistes (pi'ait produits ntitri' jeune pays se trouvent être <j>ué- 
beci|Uois. M. I.,é;^ai<''. (pii a un nu-rite rcciamu comme |iaysa;,dstc, 
s'est FtuMni'' lui-même et sans maitre : cest un artiste indi;,'ène dans 
toute l'acception du mot. .M. l'Iamondon, (pii se distingue siu'tout 
dans les tahlcaux d histoire, après avoii- été élève d(! M. l..é^faré', s'i;st 
pert'ectioiiiii' il Paris, où il a étuilié- plusieurs années sous le célMtre 
l'aulin (iiii'rin : eidiii .M. Ilamel, excelent peintre de portraits, a été 
mûrir ii Kouie i\{'s é'tudes commeiieies ici sous \\. l'Iamondon et 
tempérer, par les «.rcâces du |)ineeau italien, la rigidité' de IVcole 
française de l'empire et de la. restauration ('2). 

A venir Jusipi'à ces dernières années, le eiait des sciences, îles arts 
et des lettres s'ét.iit plutôt manifesté' à <.^uéliec ipTii .Montri''al: mais 
de très j^'rauds etl'orts ont été faits depuis peu dans cette dennère 
ville, tpii atteint, si elle ne surpasse pas maintenant, .sous ce rapport, 
l'ancienne capitale. 



(1 ) I>'iit'rès In r<('en-enii'nl «Ui cette luniéc, liiu'hoir a H.',!!'»-,' luil'itants et 
Muntréiil '>7.71"). \.vn i'niilouD et Jtiiis.M'am ilUi cmtinniK^nt >lo 7 ù H.uiKi iiuio.". 



C-'i M. l'"iiliir.leiiii, nni (Hirlio iictnnlIiMiUMt l'ii Ilnlii' et «iiii >■ ii olitena des 
pri.\ lit iMu; ili'i'.iiratiuii, e.st uii.s-i iiatil'iliw environs de linélici'. 






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23 WEST MAIN STREET 

WEBSTER, N. Y. 14580 

(716) 872-4503 






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874 



NOTES DE L'ArTELUi 



Montréal a sa Société d'histoire naturelle, une Société rl'lior- 
ticulturc (|ui t'ait merveille, l'Institut canadien, l'Institut national, 
et plusieurs autres sociétés du mêiiie genre. Québec possède sa 
Société littéraire et histori(iue connue à l'étranger par ses fran- 
sac/io7i8 et ses mémoires, l'Institut canadien, une Société d'horti- 
culture, une Société philharmoniiiue qui a fait d'assez brillants 
débuts, et plusieurs salles de lecture. La ville de Champlain est 
assez bien fournie de bibliothèques. Celle de l'asseiabléo législative 
compte actuellement environ 20,000 volumes, dont un grand 
nombre sont dus à la munificence du gouvernement fran(;ais (1), 
celle du Séminaire l;\,000 : la bibliotlH'(]ue dite de Québec, environ 
à 7,000 ; celle de la Société littéraire et historiiiue 8,000 dont 
(|Uel<]Ues-uns très rares et précieu.\ ; celle de l'Institut des Artisans, 
environ le même nombre, et celle de l'Institut canadien, de fon- 
dation toute récente, environ 2,000. 

Les singuliers conti'astes que présente Québec au.x yeux du 
voj'ageur dans son ensemble et d.ms ses détails, ont été bien saisis 
]iar M. Marmiei" et persomic ne contestera la vérité du passage 
suivant de ses I.rltrcs sur l' A ntériqtic. 

" Peu (le villes offrent à rt)bservateur autant de contrastes 
étranges que Québec, ville <le guerre et de commerce perchée .sur 
un roc connue un nid d'aigle, et sillonnant l'Océan avec ses naviies : 
ville du continent américain, peuplée par une colonie franeaise, 
régie par le gouvernement anglais, gardée ]iar des régiments 
d'Ecosse ; ville du moyen' âg(î par (pielques-unes de nos anciennes 
institutions, et soumise au.x modernes condjinaisons du .système 
l'epréseiitatif ; ville d'Eun^pe pai' .sa civilisation" ses habitmles de 
luxe et touchant aux derniers restes des |K)])ulations sauvages et 
aux montagnes désertes ; ville située à peu près à la même latitude 
que Paris et réunissant le climat arilent des contrées méridionales 
aux rigueurs d un hiver h3])erl)oréen ; ville catholi(|ue et protes- 
tante, où l'o'uvrc <le nos missions se perpétue à côté des fondations 
des sociétés bibli(pies, où les jésuites bannis de notre pays trouvent 
un refuge a.ssuré sous l'égide du puritanisme britannicpie." 



(1) ]M. A. (le l'iiil)U.S(ine, luiteur de l'iiistoire comparée des litttMiitiire espa- 
jriiole et fran(,'!iise, (lui a \}Ans6 plusieiirn antiée.s i\ Qm'hec et il Moiitr(?al,a 
coiitribiR» il iii)tenir du jronveriu'nieiil français ces niajrnifiques pn'sents dont 
nous devons être d'autant plus reconnaissants, (]Ut' c'est lo second cadeau de 
cette iinportunco (]ue nous fait notre ancienne mère patrie. Le premier envoi 
avait i't('' re(,'ii peu do jours avant l'incendie du parlement et fui-^ait partie de 
la bibliothèque détruite. 



NOTES DE L'AUTEUR 



375 



E.— Page 801. 

Il y a peu de pays où les tombeaux et les cimetières soient plus 
néoligés qu'ici. Dans beaucoup de paroisses, et particulièrement 
dans les villes, ce n'est même que pour quehpies années que le 
cercueil prend possession des queUpies jiieds de teri-e que l'on 
i.roit avoir achetés pour toujours. Il arrive assez souvent que 
l'on transporte toute une couche de morts dans une ias.se com, 
niune, pour faire place à une nouvelle (jénératioi), et cela sans 
aucune forme lé<fale et tout à fait à l'insu des parents. 

Le soin (pie les orientaux prennent des tombeaux est quelque 
chose fie touchant : les peuples sauvages eux-mêmes avaient la 
forêt sacrée, où reposaient les os des ancêtres. • Dirai-je, disait un 
chef indien, dirai-je aux os de mes pères : levez-vous et suivez-moi 
dans une terre lointaine ? En Europe, dans les plus grandes villes, 
une tombe e.st quehpie chose de sacrée ; une épouse, une mère, 
une sœur, cultivent des Heurs sur le tertre qui recouvre les restes 
d'un époux, d'une fille, d'une sœur. Ici l'on paraît un peu de 
l'opinion de Mirabeau, ()ui disait : " Si chatiue homme avait eu un 
droit impre,sci'iptible et éternel à un tombeau, il faudrait bientôt 
remuer les cendres des morts pour nouri-ir les vivants ! " 

M. Alphonse Karr, dans son Vojiage' autour de tinii} jardin, 
a écrit un passage touchant sur les Heurs des cimetières, et sur le 
culte des morts. 

"Nous voici arrivés, dit-il, à un groupe de vieux ormes enve- 
loppés de lierre, (pli se rejoignent par le haut en forme d'ogives et 
ne laissent pas pénétrer le soleil. Sous cette ombre épaisse 
Heurissent le syringa et le chèvrefeuille ; le S3'ringa dont les Heurs 
blanches ont l'oileur de celles de l'oranger : le chèvi-efeuille (\\i\ 
s'est enqiaré de ceux des arbres qui cmt été oul)liés par le lierre et 
qui élève, en s'élan(;ant autour d'eux, ses fleurs qui exhalent un 
parfum si doux. Le chèvrefeuille est une des plantes qui se 
plaisent sur les tombeaux : c'est dans les cimetières (pie l'on ren- 
contre les plus magnifiques. On sait l'effet que produit sur la 
pensée l'encens qu'on brûle dans les (églises, pendant que l'orgue 
remplit la voûte du temple de ses voix puissantes. 

" Il est pourtant quelque chose de plus religieux, de plus 
puissant, de plus solennel que les voix harmonieuses de l'orgue : 
c'est le silence des tombeaux. Il est un parfum plus enivrant, plus 



376 



NOTES DE L'AUTEUR 




relifrieux que celui de l'encens : c'est celui des chèvrefeuilles qui 
croissent sur les tombes sur lesciuelles l'herbe a poussé épaisse et 
drue en même temps, et moins vite que l'oubli dans le C(ï?ur des 
vivants. 

" Quand le soir au coucher du soleil, seul dans un cimetière, on 
commence à frissonner au bruit de ses propres pas ; quand on 
respire cette odeur du chèvrefeuille, il semble que, tandis que le 
corps se transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, la 
pervenche bleue, la violette des morts, et le chèvrefeuille, il semble 
que l'âme immortelle s'échappe, s'exhale en parfum céleste et 
remonte au-dessus des nuages. 

" Beaucoup de poètes ont parlé des vers qui dévorent les 
cadavres ; c'est une horrible image, horrible surtout pour ceux qui 
ont livré à la terre des personnes chéries ; ce ver des tombeaux a 
été inventé par les poètes et n'exi.ste (jue dans leur imagination : 
les corps de ceux que nous avons aimés ne sont pas exposés à 
cette insulte et à cette profanation. Des savants, de vrais savants, 
vous (liron^ qu'il n'est pas vrai que la corruption engendre des 
vers ; il faut que certaines mouches aient pondu les (rufs d'où 
les vers doivent sortir, et ces mouches-là ne .savent pas percer 
la terre au delà d'une certaine profondeur. 

" La vie est bien changée du jour où l'on a déposé dans la 
terre le corps d'une personne aimée : que de choses vous inquiètent 
aux(|uelles vous n'aviez jamais songé! C'est une image qui ne reste 
pas toujours à vos côtés, mais C|ui vous apparaît tout à coup au 
moment le plus inattendu, et qui vient vous glacer au milieu d'un 
plaisir ou d'une fête, qui arrête et tue un sourire qui allait fleurir 
sur les lèvres. Il ne faut, pour l'évoquer et la faire apparaître, 
qu'ini mot qui était familier au mort, qu'un son, qu'une voix, qu'un 
air (jUe l'on chante au loin et dont le vent vous apporte une 
bouffée ; il ne faut (jue l'iispect et l'odeur d'une fleur, pour qu'on 
revoie à l'instant cette triste et chère image, et qu'on ressente au 
conir, comme une pointe aiguë, la douleur des adieux et de l'éter- 
nelle séparation. 

" De ce jour, on a une partie de soi-même dans la tombe ; de ce 
jour, on ne se livre plus au monde et à ses distractions qu'en 
s'échappant et au risque d'être à chaque instant ressaisi et ramené 
au cimetière. 

" En effet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu'on aimait avec 



NOTES DE L'AUTEUR 



377 



eux, et, les fleurs cultivées ensemble et les chagrins subis ensemble, 
toutes choses qui nous rappellent les morts et nous parlent d'eux. 

"J'ai dans un coin solitaire du jardin trois jacinthes que mon 
père avait plantées et que la mort l'avait empêché de voir fleurir. 
Chaque année l'époque de leur floraison est pour moi une solennité, 
une fête funèbre et religieuse ; c'est un mélancolique so!^^■enir qui 
renaît et fleurit tous les ans et exhale les mêmes pensées avec son 
parfum. 

" Mais quel triste piùvilège a donc l'homme entre tous les êtres 
créés, de pouvoir ainsi par le souvenir et par la pensée suivre ceux 
qu'il a aimés dans la tombe et s'y enfermer vivant avec les morts ? 

" Quel triste privilège ! Et quel est celui de nous (jui voudrait le 
perdre ? Quel est celui qui voudrait oublier tout à fait ? " 






Ceux qui n'ont vu à Québec que les dernières invasions du cho- 
léra auront peut-être (juelque peine à croire à la description que 
nous avons faite de ses ravages en 1S32. Le tableau suivant 
montre qu'il a fait son apparitiim de plus en plus tardive, et a 
diminué chaque année d'intensité, dans des proportions tout à fait 
rassurantes. 



1832, commencé le 9 juin, 
1834, " 7 juillet, 

1849, " 2 juillet, 

185 1, " 28 août, 



1852, 



2(i septembre. 



total des décès, 3,300. 

2,500. 

1,180. 

280. 

145. 



F.— Page 342. 

Beaucoup de nos lecteurs ont trouvé que nous avions exagéré les 
fautes de langage que commettent nos habitants. Nous ne 
sommes point tâché de cette exagération, en admettant qu'elle 
existe dans notre livre, car tel qu'il y est représenté, le langage 
des Canadiens les moins instruits serait encore du français et du 
français meilleur que celui que parlent les paysans des provinces 
de France où l'on parle français. On ne saurait trop admirer la 
sottise de quelques touristes anglais et américains qui ont écrit que 
les Canadiens parlaient un jiatois. Le fait est que, sauf quelques 
provincialismes, quelques expre.ssions vieillies mais charmantes en 






:^7.s 



NOTES DE L'AUTEUR 



:' f' 



ellus-niêriies, le tVaii(;ais des Canadiens ressemble plus au meilleur 
t'i'an(;ais de France que la lan<]rue de Wankcc ressemble à celle de 
l'Anfflais pur sanji;. Il est arrivé au Canada absolument la même chose 
(ju'aux Etats-Unis ;les habitants des diverses provinces de la mère 
patrie ont fondu ensemble les particularités de langage et d'accent de 
leur pa^'s et il vu est résulté un moyen terme qui diffère un peu de 
tous ces accents <livt'rs, miis (|ui se rapproche plus qu'aucun 
«l'eux de la proiioiicintioii admise pour connecte par les hommes 
instruits di-s grandes villes européennes. Telle est du moins 
l'opinion de plusieurs voyageurs t'ran(;ais, parmi lesipiels il se 
trcjuve au moins un académicien, le célèbre M. Ampère, qui doit 
ccrtaineiiicnt }• entendre (pielque chose, autant ]ieut-être (pie 
messieurs les touristes anolais et américains. 

Parmi les expressions pittores(|ues (pie madame Sand a mises 
<lans la bouche des paysans du lîerry dans ses délicieux romans 
Fr((i)rois le C/naupi et la Petite Fadeftc, il s'en trouve beaucoup 
«pli sont familières aux Canadiens. 

La dusse lettrée parmi nous a peut-être, proportion gardée, plus 
de blâme à recevoir .sous le rapport du langage que les classes 
inférieures. Outre (ju'elle ne soigne pas toujours autant la pro- 
nonciation (pi elle devrait le faire, elle se rend aussi coupable de 
nombreux anglicismes. La classe ouvrière des villes a adopté un 
bon nombre de termes anglais, dont elle paraît avoir oublié les 
é(piivalents fran(;ais. Un vocabulaire de ces expressions serait 
une (l'uvn; utile et vraiment nationale. 

Dans les collèges, on ne soigne peut-être pas assez dans la pra- 
tique la prononciation des élèves. On y redoute tant l'affectation, 
(pu- r(jn tombe souvent dans l'excès contraire. Ce .serait une 
réforme à ajouter à celles que l'on a adoptées depuis l'époque où 
l'abbé Holmes, que nous avons eu la douleur de perdre dernière- 
ment, avait entreprise, la régénération de notre système d'éducation 
collégiale. 

Au reste, l'instruction publi(pie a pris depuis quelques années un 
développement incontestable. Nous avons même les rudiments 
d'une littérature, à huiuelle on ne man(|uera pas de nier toute 
originalité et toute couleur locale, parce qu'elle sera tout bonnement 
fran(,'aise au lieu d'être iroquoise ; parce qu'elle s'avisera de parler 
d'autre chose que des sauvages ; parce (jue, enfin, elle ne sera pas 
un éternel pastiche comme ces fameuses traductions de poèmes qui 



i 



NOTES 1)K L'AUTEUR 



37M 



n'ont jeinais existé, et dont on a fait tant de bruit en Euiope il y a 
quelcpi 'S années. 

M. Huston a recueilli, .sous It; titre de Répertoire vatioval 
des frsuij'iients épars dans les journaux et dont plusieurs, abstrac- 
tion ffiite de leur mérite ititrin,st'(|Ue, sont d'assez curieux 
échantillons de ce qu'ont pu écrire des hommes qui .se .sont rendus 
remarquables sous d'autres i-apports. Ce recueil foi-me (juatre 
volumes fort intéres.sants. 

Nous avons d(> M. (îarnean une histoire du (Janada en trois 
volumes (ju'il a amenée dans sa deuxième édition jusiiu'à l'union 
des deux provinces en 1N40. Uet ouvra<fe,s()Us le iMj)port du style 
et de la poi'tée des vues de l'écrivain, peut soutenir l;i, comparai.son 
avec les meilleurs livres transatlantiques. 

Les Listituts canadiens de Québec et de Montréal ont donné au 
public, sous la forme de Lecttiirs, vm- foule de dissertations inté- 
ressantes et utiles, et parmi ces (euvres (pie la presse pério(li(|Ue a 
enrerfistrées dans ses colonnes, on a remarqué les discours pro- 
noncés par M. Etienne Parent, lescpiels réunis forment un volume 
rempli d'intérêt. Notre premier journaliste, riiomme (pii, ressus- 
citant en LS.Sl le Cavud'um (ju'avaient créé en ISOf) un Hédard et 
un Tascliereau, a adopté cette glorieuse devise : Nox liistU tit ioih^, 
notre Uingve et von lois, a conservé dans ses lerfurrs le vif 
sentin.ent national (lu'il entretenait alors. Cette foi courageuse 
dans un avenir (pie tant de gens traitent de cliiniéri(pu", rend 
surtout remarcjuables des écrits (pii le sont déjà par la piolondeui- 
des vues et l'éléo-ance du style. 

M. Lenoir, qui a montré jusqu'à présent une véritable v.;cation 
poétique, annonce dans le moment même où nous éci'ivons, les 
Voir occt !eiit<il('s. Ce sera le premier volume de poésies sorti de 
la presse canadienne depuis les É'pitrcs et S(itire.s de M. ]-)ibaud, 
les(|uelles n'ont obtenu (ju'un médiocre succès. M. Pîibaud a été 
aussi éclip.sé comme historien par M. (Jai'neau,et l'on n'a pas même 
rendu justice aux labeurs (ju'il a dû s'imposer, à une époque où 
il était si difficile de réunir les matériaux nécessaires et de mettre 
au jour une o'uvre quelconcpie. Son fils, M. Maximilien Hibaud, 
a été plus heureux dans .son histoire des chefs .sauvages de l'Amé- 
rique, qu'il a intitulée Biographie des Sagarnos, et dont il a fait un 
livre très intéressant. 

Enfin, l'auteur des pages qu'on vient de lire a ci'u devoir con- 



m 



380 



NOTES DK L'AUTEUR 



triVnier pour sa part au mouvement littéraire, et il a essayé île 
poindre sur le tissu d'unt^ simple histoire les moMirs de so:i pays. Il 
a aussi écrit son ouvrage avec la doulile préoccupation (pie doivent 
causer à tous ceux (pli rétlécliissent à l'avenir du pays, l'encom- 
brement des can'itTiiS prolessionnelles où se jette notre jeunesse 
instruite;, et le partatfe indéfini des terres dans les familles de nos 
cultivateurs. S'il peut contriliuer à attirer l'attention de tous les 
véritables /xilridlcs sur l'o'uvre de la colonisation, il croira, sous 
une forme légère, avoii- fait (piehpie chose de sérieux. 

HeureuscuuMit, du reste, (pu; cette (Euvre n'est plus à l'état de 
ronuiii, comme elle l'était lors(pie nous concevions le plan de cet 
ouvrajfe. Plusieurs dignes missionnaires canadiens, parmi les(piels 
se sont distiuf^fués MM. J^onelier, Hébert, l'éclard et Mailloux, lui 
ont donné une impulsion ]n'ati(pie et réelle. Les townships de 
l'E^st l't la vallée du lac Saint Jean et du Saijjuenay se peu])lent 
rapidement par nos comf)atriotfs (1). 

C'est par ce moyen et pai- le ixMfeetiounement de noti"(! at^riculture 
que notre existence nationale sera bi"nt(''it mise à l'abride toutdanfi^er. 

Dans .son excellent Abréi/é de (ié(xif((phi<: rnoilervc, M. Holmes, 
dont nous parlions un peu plus haut (2), a in.séré le passHoe 
suivant, (]ue nous reproduisons ])()ur le plus grand bien des Charles 
Guéri» et des Jean (hillhaaU à V(>nir. 

" Agriculture : Cette grande et noble occupation, .seule base de 
la prospérité des peuples, est suivie par la ti'ès grande majorité des 
habitants du Canada. Ils n'ont cessé d'y trouver, non seulement 
une subsistance, mais encore les moyens d'entretenir leurs impor- 
tantes relations commerciales. La fertilité du sol et l'inauense 
étendue de nos forêts promettent à la générati(jn naissante le même 
bien-être matériel et moral, pourvu (ju'en améliorant la culture des 
terres anciennes, elle se hâte de saisir et de faire valoir le riche 
héritage qui lui est légué par la Providence. 

(1) Il .serait injuste (le no pus mentioatior la ptirt (ju'a i)ii.se à cotte lielle 
(X'uvre, par ses discours et •■^os (léinarulies, M Bernard O'Ûeilly, jeune prêtre 
irl.md'.iis d'un j^raiid talent et d'mie j;ranil(^ activitî', qui es! niidntenaiit jésuite 
au.v fttats-Unis, (it qui le preiider a ])rê(di(:' la croisade d(3 la roioHiMÙ'on, en 
mù'tne toinps que .M. ("hiinquy pr("'<;hait celle do la tempérance. 

(2) Outrt; v.Gi ouvra<;o qu'il a su rendre charmant malgré l'ariditt^' dn sujet, 
et qui est le plus (îomplet et le plus correct <\\\\ ait été pidilié dans eu jjenre, 
M. Holmes nous a encore laissé ses Coti/rrrinvr :1e XotrfDdmr. 8i estimables 
qu'elles soient, elles perdent cependant à la lecture beaucoup dn charme que 
leur donnait la ])arole <iB ce prédicateur éloquent, qui était en même teuips un 
savant distingué et un homme du caractère le plus doux et le plus aimable. 



NOTES DE L'AUTEUR 



;},si 



cf 



os 



" Nous ne pouvons nous défendre d'indiciuer ici (|U('l(jU(s-uiis dos 
principes que V/iahlfavt devrait toujours avoir devant le^ yeux. 

l" Fiiive toitfrs choses à temps et calculer toujours le prix du 
temps: ces deux points fidèlement observés doubleraient souvent 
nos ricliesses a^rict)les. l'révoir le moment de clia(pie semence et 
de cluuiue i-écolte et ne pas soutl'rir ([ue rien alois détoui-ne <lu 
travail nécessaire— couper de bonne heure le foin — le rassend)ler 
en velllotes à la lin du jour, le saler plutôt (|Ue de le laisser yâter 
par la pluie — mettre le gi-ain en qidiiUtiw,, etc. 

" 2*-' Rendre, à la terre autant (pi'on lui enlève. L'ent/nds : 
c'est la condition essentielle. Se rappeler que nçn seulement tous 
les fumiers, mais encore toutes les .substances végétales et animales, 
peuvent être mis à profit ; même que les diverses espèces de sols se 
fécondent mutuellement— tirer parti de la chaux, du plâtre, de la 
terre glaise pulvérisée au fen, de la boue des fossi's, des débiis de 
boucheries et des animaux morts, du varec, du eaplan, etc. — Pié- 
parer les engi-ais et les répandre à propos : la plupart demandent à 
être légèrement fermentes. 

" B*-' Observer la rotation des récoltes. Prenons par exemple un 
champ en pacage. Ire année, labours (l'autonuie, à moins que ce ne 
soit un >sol léger), récolte de grains ou de pois; 2e aiuiée, laboiirs et 
récoltes au sUlon : patates, choux, carottes, navets, panais, bet- 
teraves ou blé d'Inde — dépo.ser l'engrais dans les sillons et le 
i-ec()uv)'ir le même jour — c'est surtout durant cette seconde année 
qu'on fait la gnei-re aux mauvaises herbes ; 8e année, herser et 
labourei- le printemps, <iic travers des sillons ; semer blé, or^e^ etc., 
et aussitôt après graines de foin (trèfle, mil, sainfoin, etc.), puis 
brosser avec la herse d'épines ; 4e année, on a une prairie (ju'il faut 
entretenir, engraisser et relever en temps convenable. 

" 4" Bien faire les labours — bien égoutter — bien distribuer les 
cours d'eau — semer force graines d'herbes fouri-agères — planter des 
arbres — conserver les terres en bois — ne pas brûler les terres 
neuves — surveiller les champs, etc. 

" 5'' Cultiver beaucoup plus en grand toutes sortes de légumes 
(la carotte entre autres, excellente nourriture pour les vaches 
laitières et les chevaux), le lin, le chanvre, le blé d'Inde : ce dernier 
aime un sol un peu sec, exposé au soleil — on le sème aussitôt après 
le blé, le recouvrant d'un pouce de terre végétale — de la cendre, du 
compost ou du plâtre lui conviennent pour engrais — on le rechausse 
deux ou trois fois. 



I;j-:! 



MM2 



NOTKS 1)1-: LAUTKIJU 



: / 



" (j*^ KIovcr iivec soin les races d'aiiitiMUX les plus utiles, — les 
lof^tT Hi'i-hoiu'iil, pi'opi'eiHt'iif, asso/ ifriUKlruifiit — nourrir abon- 
ilainiiifut l'a^iu-au, la ]iftitf j^éiiissi! «-t la vaclic laitiî'ru— les che- 
vaux (le travail et les porcs deinandeut ])lus de chaleur cjue les 
vaches laitières, et ctdles-ci plus (jue les moutons : avoir de ceux-ci 
un g)"and noinhre — leur donner du sel ainsi (qu'aux hêtes à cornes 
et aux chevaux. 

" l"-' l'erlectionner ses instruments et ses l)âtiss(;s, les tenir en 
l)on état, se procurer diverses inventions (|ui niéna<^cnt le temps, 
telles (]ue les moulins à battre, à vanner, à hacher les légumes, etc. 
Multiplier tous les j^enres d'industrie domestique — suivre les 
meilleurs procédés pour les étoffes, les ouvraf,'es en paille, le 
beurre, le t'romai^e, etc. 

" H'^ Ktre attentif au progrès de son voisin ou <le l'étranger — faire 
en petit les e.ssais que suggèrent les honunes versés dans l'agri- 
culture 

" !)" .Joindre à l'amour du travail une constante économie — mé- 
priser le luxe des villes — se nouri-ir et se vêtir à même le .sol 
adopter et porter avec orgueil des étoffes nutiondleH — amasser, 
pères et fils, les moyens d'ouvrir des terres nouvelles— s'associer en 
petites colonies pour s'y fixei-, prendre garde qu'elles soient fertiles, 
que le climat soit avantageux, etc. 

'• L'espace nous manque pour développer des sujets d une si vitale 
importance. Espérons que bientôt, dans cha(|Ue école de campagne, 
au foyer de clnujue famille, le catéchisme de Vhabitunt, après celui 
de la religion, sera la première et la plus chère étude des enfants 
du peuple canadien." 




TABLE D£ MATIERES 



l'\(ii:H. 

Jiitrocliitttiun 5 

l'HKMli:ilE PARTIE. 

Chapitre. I. I.e dernier soir des dernières vacances 7 

II. Monsieur Wagnaor 2.') 

III. Un coup de Nord-Est ;;3 

IV. Trois Iiommes d'Etat ,-,(i 

V. Louise et Clorindo 7(; 

VI. La clientèle 8.') 

VU. Caprice et devoir oh 

SECONDE PARTIE. 

Chapitre. I. Maricliette I09 

II. La ^liCarênie 12I 

III. Un premier anidur i;;5 

IV. Ne m'oubliez pa.'^ 148 

V. Le premier jour (le mai i.fji) 

VI. L'espoir de la famille ](j() 

VIL Un bal chez M. AVajinaër 170 

TROISIÈME PARTIE. 

('hapitre. 1. Sous les safiins I8.5 

IL Une simple formalité 2OI 

III. Pas de temps à perdre i.>oi» 

IV. De beau-père à gendre L'ili 

► V. La terre paternelle 221 

VI. Un homme do paille et un homme de l'or 231 

VIL Jean Guilbault 240 

VIII. Un complot 247 

IX. La petite croix de corail 2.")4 



as4 



<'liiii)ilre 



TAHLIi DKS MATIKllES 

t 

QUATKlf'lMK PAKTIK. 

PAtiEH, 

]. Uiio piiuvro fiimille -'(iO 

II. Tous compttis r^'nl('s,... 'JS'.i 

III. L'iiûi.itiil (lo.s Kniinr('s l.'!H 

IV. I,e citiictiùrc Siiiiit-Loiiis 300 

\'. LcsdiTiiicrs iidieiix !!(IS 

VJ. Tdiit cluMiiiii nii'iio à Home :il4 

VII. So'iirSiiint-Cliarlcs :i27 

VIII. Monsieur Diinioiit :?l5!i 

IX. iiC lunon do mon oncle ")40 

HPILOUUK. 

1,11 nonvello paroisse :'>47 

Notes de l'Auteur oôl) 



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'J.s;5 
L'!)l 

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332 

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