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Full text of "Cinq cents contes et apologues"

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H::;^ 




CINQ CENTS 

CONTES ET APOLOGUES 



■— CINQ CENTS 

CONTES ET APOLOGUES 



EXTRAITS 



DU TRIPITAKA CHINOIS 



ET TRADUITS EN FRANÇAIS 



PAR . ^ * W 

/ \ 

EDOUARD GHA.VANNES 

MEMBRE DE L'INSTITUT 
PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE 



PUBLIÉS SOUS LES AUSPICES DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE 



TOME II 



PARIS 
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, HUE BONAPARTE, 28 

1911 




TSA PI YU KING ^'^ 

(en un chapitre) 

[LIVRE D'APOLOGUES DIVERS 

Compilé par le bhiksu Tao-lio. 



N« 156 
{Trip. XIX, 7, p. 1 r«; 'f. p. 12 v\) 

Autrefois, dans le temple isio-li (2) il y avait un bhiksu 

(1) Les éditeurs du Tripitaka de Tokyo, considérant que l'édition co- 
réenne du Tsapi yuking en un chapitre ditîérait notablement de l'ouvrage 
en deux chapitres imprimé sous le titre de Tchong king siuan Isa pi yu 
king dans les éditions des Song, des Yuan et des Ming, ont pris le parti de 
reproduire l'une et l'autre de ces recensions.; nous ferons comme eux, 
mais en nous bornant, pour les parties communes aux deux recensions, 
à ne donner qu'une fois la traduction du texte chinois. 

Le Tsa pi yu king en un chapitre porte, au-dessous du titre, la mention 
« compilé par le bhiksu Tao-lio ^ ^ » 5 la même mention se retrouve 
en tète du Tchong king siuan tsa pi yu king en deux chapitres ; cependant 
la différence qui existe entre les deux recensions prouve que l'une au moins 
d'entre elles ne représente pas fidèlement la compilation attribuée à Tao- 
lio ; peut-être même aucune d'elles n'y correspond-elle d'une manière rigou- 
reuse; en effet, les recueils de contes étaient, par leur nature même 
sujets à varier, chaque éditeur nouveau se croyant en droit d'ajouter des 
contes ou d'en retrancher ; il y eut donc un premier choix qui fut fait par 
un nommé Tao-lio, quel qu'ait été d'ailleurs ce personnage sur lequel 
nous n'avons aucun renseignement ; mais ensuite, quoique le nom de 
Tao-lio fût conservé, la compilation dont il était l'auteur fut sujelle à 
grossir ou à diminuer au gré des éditeurs et c'est ainsi que nous sommes 
maintenant en présence de deux recensions notablement diffei-enles. 

Ce qui est vrai de l'auteur de la compilation l'est sans doute aussi du traduc- 
teur; le Tchong king siuan tsapi yuking imUque que le traducteur fut le cé- 
lèbre KumArajîva (Nanjio, Ca/a/o,^«e, app. Il, n° 59);mais le nom de KumA- 
rajîva ne figure pas en tète du Tsa pi yu king, cl peul-êlre la traekic- 
tion originale de la compilation de Tao-lio a-t-elle élé, elle aussi, lobjol 
de suppressions ou d'adjonctions nombreuses. 

Malgré les causes d'incerlilude, on peut dire ([uo, dans les parties com- 
munes auxdeux recensions, nous avons, selon toute vraisemblance, .'ilVaire 
à la traduction même de Kumàrajiva, c'est-à-dii'e à une œuvre (pii parui 
en l'an 401 de notre ère comme l'indifpie le Li tai san pao ki {Trip. de 
Tokyo XXXV, fî, p. 56 v"j ; mais il est évident, d'une pai't, cpie la coiiipi- 
lation de Tao-lio était plus ancienne el, d'aulre pai'l, (jue Tao-lio n'a fait 
que rassembler des cordes qui exislaieiil avnnt lui. 

(2) Cette indication est importante, car elle nous pei'met de localiseï- ce 

II. 1 



2 TS\ PI YU KING (N° 156) 

vénérable (jiii avait obtenu la voie d'Arhat; prenant avec lui 
un çrâmanera, il descendit encore une fois (de son ermi- 
tage) pour aller à la ville et s'y promener; ses vêtements 
et son bol étant fort lourds, il ordonna au çrâmanera de 
les porter sur son épaule et de marcher derrière lui. 

En chemin, le çrâmanera conçut cette pensée: « Les 
hommes qui sont nés dans le monde ne peuvent éviter la 
souffrance ; si on veut échapper à cette souffrance, la sagesse 
de quel degré faut-il adopter?» Il songea alors à ceci : 
« Le Buddha loue constamment les Bodhisattvas comme 
étant supérieurs (aux autres); j'aurai maintenant des sen- 
timents de Bodhisattva.» Dès qu'il eut conçu cette pensée, 
son maître, qui possédait la connaissance du cœur d'autrui, 
comprit la pensée qu'il avait eue et dit au çrâmanera : 
« Apportez-moi les vêtements et le bol. » Le çrâmanera 
apporta les vêtements et le bol et les remit à son maître; 
le maître dit au çrâmanera : « C'est à vous à marcher 
devant. » Quand le çrâmanera se fut mis à marcher devant, 
il conçut encore cette pensée : « La voie de Bodhi- 
sattva comporte des efforts et des peines extrêmes; si on 
vous demande votre tête, vous devez donner votre tête ; 
si on vous demande vos yeux, vous devez donner vos 
yeux. Ce sont là des actes fort difficiles et je ne saurais 
m'en acquitter; mieux vaut prendre au plus tôt le degré 
d'Arhat et je pourrai promptement échapper à la souf- 
france. » Son maître ayant derechef connu sa pensée, dit 
au çrâmanera : « Prenez sur votre épaule les vêtements 
et le bol et revenez marcher derrière moi. » 

Celte scène se reproduisit à trois reprises. Le çrâma- 
nera en était surpris et n'en savait pas la raison. Lors- 
qu'on se fut avancé jusqu'au lieu de la halte, il joignit 
les mains et pria son maître de lui expliquer quelle en 

conte dans le Gandlu^ra; on sait en effet que le slùpa du loriot (tsio H 
feou-l'ou '^ 81 1$ ^) n'était autre que le fameux stûpa érigé par le 
roi Knni^ka c\ Peshavar (cf. BEFEO. t. III, p. 420, n- 6). 



TSA PI YU KING (N^^ 156-157) 3 

était la raison. Son maître lui répondit: « Parce que vous 
vous êtes par trois fois approché de la voie d'un Bodhi- 
sattva, moi de mon côté je vous ai fait passer à trois 
reprises devant moi. Mais votre cœur a reculé par trois 
fois et c'est pourquoi je vous ai fait passer derrière moi. 
S'il en a été ainsi, c'est parce que le fait de concevoir les 
sentiments d'un Bodhisattva comporte un mérite supé- 
rieur dans toute l'étendue des trois chiliocosmes à celui 
des hommes qui ont obtenu le degré d'Arhat. » 



N** 157. 
{Trip., XIX, 7, p. 1 r«-v«.) 

Autrefois il y avait un saint roi tourneur de la roue 
("akravartin); il avait d'abord engendré neuf cent quatre- 
vingt-neuf fils qui tous parvinrent à l'âge adulte, furent 
beaux et avenants, turent intelligents et perspicaces et 
furent doués en même temps des qualités du corps ; 
parmi eux, il y en avait qui possédaient vingt-huit mar- 
ques distinctives (laksanas), d'autres qui en possédaient 
trente, d'autres qui en possédaient trente et une. 

Un autre fils vint en dernier lieu ; il était à peine entré 
dans le ventre de sa mère et il se trouvait encore au milieu 
des liquides impurs et des souillures que déjà des génies 
très puissants des huit catégories, frappant des instru- 
ments de musique, jouant d'instruments à cordes et chan- 
tant, montaient la garde auprès de sa mère. Le roi de 
son côté ordonna à ceux qui l'entouraient de veiller à ce 
que les offrandes fussent au complet et à ce que les orne- 
ments magnifiques de toutes sortes fussent trois fois [)lus 
pompeux que d'habitude. 

Quelqu'un dit alors au roi : « Les divers fils que vous 



4 TSA PI YU KING (N*^^ 157-158) 

avez eus précédemment, ô roi, ont tous maintenant atteint 
l'Age adulte; ils sont intelligents et perspicaces; leur 
corps a un aspect fort beau; mais votre cœur est resté 
indifl'érent et jamais vous ne vous êtes réjoui (à leur 
propos), ^laintenantquece seul fils vientàpeinede prendre 
place dans le ventre de sa mère, qu'a-t-il de si extraordi- 
naire pour que vous vous mettiez en frais tout autrement 
qu'auparavant ? » Le roi répondit alors : « Bien que mes 
fils aînés l'emportent sur les autres hommes par les 
talents et l'excellence, il n'y avait cependant encore aucun 
d'eux qui fut capable de monter à la dignité suprême. 
Mais ce fils qui me vient en dernier lieu, quand il sera 
né et qu'il sera devenu grand, devra certainement être 
capable de me succéder dans la dignité suprême. » 

Ce saint roi d'alors est comparable au Buddha ; les 
divers fils aînés symbolisent les deux véhicules inférieurs; 
le fils qui vint en dernier lieu symbolise le Bodhisattva (1). 
(Cette parabole) signifie que le Bodhisattva, même quand 
il est au milieu des souillures (de ce monde) est cepen- 
dant celui qui est capable de concevoir les pensées su- 
prêmes; il est certainement l'objet de la sollicitude de 
tous les Buddhas ; les devas, les nâgas et les génies con- 
çoivent tous pour lui du respect et de l'afFection. 



N« 158. 
[Trip., XIX, 7, p. 1 V ; cf. p. 12 r«-v«.) 

Autrefois, à l'époque du lUiddha Kia-che (Kâçyapa), il 
y avait deux frères qui tous deux étaient sortis du monde 
et s'étaient faits çramanas. Le frère aîné se plaisait à 

(1) Comnio on le voit, ce conte de même que le précédent, est à la gloire 
du sv.-ttMiie du MaliàvAna. 



TSA PI YU king(N° i58) 5 

observer les défenses et à demeurer assis en contempla- 
tion; de tout son cœur il recherchait la sagesse, mais 
n'aimait pas à faire des libéralités. Le frère cadet se plai- 
sait à la libéralité et aux actions qui assurent le bonheur, 
mais il enfreignait volontiers les défenses. 

Quand Che-kia-wen (Çâkyamuni) fit son apparition 
dans ce monde, le frère aîné se trouva être un religieux 
bouddhique qui se livrait aux pratiques de la sagesse et 
qui obtint ainsi (la dignité de) lo-han (Arhat), mais il 
n'avait que peu de bonheur et s'affligeait toujours de ce 
que ses vêtements et sa nourriture ne fussent pas à sa 
satisfaction ; quand il allait de lieu en lieu avec ses com- 
pagnons pour mendier de quoi manger, il était le seul 
qui revînt non rassasié. Quant au frère cadet, il naquit 
dans la condition d'éléphant; c'était un éléphant de 
grande force qui pouvait repousser les ennemis; il était 
aimé du roi du pays ; on orna son corps d'or et d'argent 
excellents et de joyaux ; on lui assigna en apanage les 
revenus d'une ville de plusieurs centaines de foyers ; on 
fournissait à cet éléphant tout ce dont il avait besoin. 

Une fois le frère aîné qui était bhiksu se trouva en un 
temps où une grande disette sévissait dans le monde ; il 
alla de lieu en lieu pour mendier sa nourriture et pen- 
dant sept jours il ne put en trouver; enfin il obtint un 
peu de nourriture orrossière grâce à laquelle il parvint 
tout juste à conserver la vie ; il savait déjà auparavant que 
cet éléphant avait été autrefois son frère cadet ; il alla 
donc en présence de l'éléphant, lui prit l'oreille avec ses 
mains et lui dit : « Vous et moi sommes tous deux cou- 
pables. » L'éléphant alors médita la parole du bhiksu ; il put 
lui-même connaître quelle avait été sa vie dans une nais- 
sance antérieure et aperçut les causes provenant de ses 
existences passées; l'éléphant en conçut de la tristesse 
et se refusa à boire et à manger. 

Le cornac efl'rayé vint informer le roi que l'éléphant 



6 TSA PI YU KING (N°» 158-159) 

ne voulait plus boire ni manger et qu'il n'en savait pas la 
raison. Le roi demanda au cornac s'il y avait eu aupara- 
vant quelque homme qui eut offensé cet éléphant. Le 
cornac répondit : « Il n'y a eu personne, si ce n'est un 
çramana que j'ai vu venir auprès de l'éléphant, puis 
s'en aller au bout d'un instant. » 

Le roi envoya de tous côtés des émissaires rechercher 
le çramana; des gens le trouvèrent parmi les arbres de 
la forêt; ils se saisirent de lui et l'amenèrent en présence 
du roi. Le roi lui demanda : « Quand vous êtes venu au- 
près de mon éléphant, que lui avez-vous raconté ? » Le 
çramana répondit au roi : « Je ne lui ai pas dit grand 
chose ; je me suis borné à dire à l'éléphant : Vous et moi 
sommes tous deux coupables. » Alors le çramana exposa 
au roi toute l'histoire des causes produites par une vie 
antérieure; l'intelligence du roi fut aussitôt éclairée; il 
relâcha donc ce çramana et le laissa retourner à sa de- 
meure 

Ainsi donc ceux qui pratiquent la conduite qui assure 
le bonheur doivent simultanément observer les défenses 
et accomplir des libéralités ; qu'ils ne s'en tiennent pas à 
l'une seulement de ces deux choses, car alors leur mérite 
ne serait pas complet (1). 



N« 159. 
[Trip., XIX, 7, p. 1 V".) 



Autrefois il y avait un musicien qui jouait toutes sortes 
d'airs de musique; il demanda une vache à un riche 



(1) Ce paragraphe final sur la foi et les œuvres ne se trouve que 
dans la recension du Tchong king siuan Isa pi yu king (Trip. XIX, 7, 
p. 12 vo). 



TSA PI YU KING (N«* 159-160) 7 

maître de maison (grhapati) ; le maître de maison n'avait 
aucun désir de la lui donner et c*est pourquoi il lui dit : 
« Si vous pouvez un an durant vous évertuer à jouer des 
airs de musique jour et nuit sans discontinuer, je vous 
donnerai une vache. » L'artiste répondit : « J'en suis ca- 
pable. » Puis il ajouta : « Vous, ô maître pouvez-vous 
m'écouter ? » Le maître de maison dit à son tour qu'il 
en serait capable. En entendant cela, le musicien fut 
joyeux et s'appliqua de tout son cœur à jouer de la mu- 
sique ; trois jours et trois nuits durant, il ne prit aucun 
relâche. Le maître de maison, lassé de l'entendre, ordonna 
alors à un jeune garçon d'amener la vache et de la lui 
donner. 

Cet apologue est applicable à celui qui pratique la 
sagesse pour faire œuvre productrice de bonheur ; il ne 
s'inquiète pas de la lointaine durée des nombreux kalpas 
(qui doivent s'écouler entre l'acte et sa récompense); plus 
il s'applique avec zèle et plus prompte est la rétribution ; 
il n'est plus nécessaire qu'il traverse intégralement tel 
ou tel nombre de kalpas (avant d'obtenir sa récompense). 



N« 460. 
(Trip , XIX,7, p.l v^) 



Autrefois il y avait un bhiksu qui avait été chassé (de la 
communauté où il vivait); plein de tristesse et poussant 
de douloureux soupirs, il allait en pleurant et en se 
lamentant; il rencontra sur la route un démon qui, pour 
quelque violation de la loi, avait lui aussi été chassé i)ar 
le roi des devas P'i-cha-men (Vaiçramana). Le démon 
demanda alors au bhiksu : « Pour queHe raison allez-vous 



8 TSA PI VU KING (N*» 100) 

en pleurant et en vous lamentant ? » Le bhiksu lui répon- 
dit : « J'ai fait une infraction à la règle des religieux et 
j'ai élé expulsé par la communauté; j'ai perdu entièrement 
les olîrandos de tous les bienfaiteurs (dànapati); en outre 
ma mauvaise renommée s'est réj)andue au loin et au près. 
Voilà pourquoi je soupire avec affliction et je verse des 
larmes. » 

Le démon dit au bhiksu : « Je puis faire en sorte que 
Votre mauvaise renommée soit effacée, et que vous obte- 
niez des offrandes considérables. Vous n'avez qu'à vous 
tenir debout sur mon épaule gauche; je vous porterai en 
marchant dans les airs ; les gens ne verront que votre 
corps et n'apercevront pas le mien; mais si vous obtenez 
des offrandes en abondance, vous devrez d'abord m'en 
faire part. » Ce démon prit donc sur son épaule le bhiksu 
et se mit a marcher dans les airs au-dessus du village 
d'où (ce bhiksu) avait été précédemment chassé. 

Les villageois, en apercevant (le bhiksu dans les airs) 
furent tous frappés d'étonnement; ils pensèrent qu'il 
avait obtenu la sagesse et se dirent les uns aux autres : 
(( La communauté des religieux a agi d'une manière hon- 
teuse en chassant inconsidérément un homme qui avait 
obtenu la sagesse. » Alors donc les gens du village se 
rendirent à ce temple pour adresser des reproches aux 
religieux, puis ils amenèrent ce bhiksu, Tinstallèrent dans 
le temple où il reçut aussitôt des offrandes en abondance. 
Ce bhiksu à mesure qu'il obtenait des vêtements, de la 
nourriture et toutes sortes d'autres choses, commençait 
aussitôt par en faire part au démon et ne violait pas le 
pacte primitif qu'il avait conclu avec lui. 

Un jour, le démon avait pris de nouveau le bhiksu sur 
son épaule et se promenait dans les airs lorsqu'il vint 
à rencontrer des satellites du roi des devas P^i-cha-men 
(Yaiçramana); en les voyant, le démon eut grand'peur; il 
lâcha le bhiksu et s'enfuit encourant de toutes ses forces; 



TSA PI YU KING (N«^ 160-lCI) » 

le bhiksu tomba à terre et mourut; son corps et sa tête 
furent broyés. 

Cet apologue prouve que celui qui pratique (la bonne 
conduite) doit travailler à ses fins par lui-même et ne pas 
s'en remettre à quelque homme puissant, car il serait 
jeté à bas un beau matin et renversé tout comme le fut 
cet autre. 



NM61 

Trip.^XlX, 7, p. 1 v«-2 r\ 



Autrefois Mou-lien (Maudgalyâyana) accompagné des 
autres disciples, descendait du mont K' i-chô-kiue 
(Grdhrakûta) et se rendait dans la ville de la résidence 
royale {Wang-chô-îch^eng, Kuçâgârapura) pour y mendier 
sa nourriture. iVu milieu du chemin. Mou-lien (Maudgalyâ- 
yana) leva la tête pour regarder dans l'espace et se mit à 
rire ouvertement; les autres disciples lui ayant demandé 
pourquoi il riait, Mou-lien (Maudgalyâyana) leur répondit : 
« Si vous désirez le savoir, attendez que nous soyons re- 
venus auprès du Buddha et alors vous pourrez m'interro- 
ger. » 

Ainsi donc, quand ils eurent fini de mendier leur nour- 
riture, ils revinrent auprès du Buddha; ces disciples de- 
mandèrent alors de nouveau à Mou-lien (Maudgalyâyana) 
pour quelle raison il avait ri naguère ; Mou-lien (Maudga- 
lyâyana) leur répondit : « J'ai vu dans les airs un démon 
afTamé; son corps était extrêmement grand et son aspect 
était affreux; sept boules de fer brûlant entraient par sa 
bouche et ressortaient par le bas; puis, quand elles étaient 
sorties par le bas, elles revenaient l'cntrcr par la bouche; 
tout son corps était en feu et il se tordait de douleur; 



10 ' TSA PI YU king(N<''' 161-162) 

épuisé, il tombait pour se relever et quand il s'était relevé 
il tombait de nouveau. Voilà pourquoi j'ai ri. Mais je n'ai 
j)as été seul à le voir, car le Buddha aussi l'a vu. » 

Les disciples demandèrent : a Pour quelle cause endure- 
t-il de tels tourments ? » Mou-lien (Maudgalyâyana) répon- 
dit: « Posez cette question au Buddha, l'Honoré du monde. » 
Alors les disciples ayant demandé au Buddha quelle était 
la cause de cela, le Buddha leur répondit : « Ce démon 
affamé était, dans une vie antérieure un cAa-m/(çrâmanera); 
en ce temps il y eut une extrême disette dans le monde et 
on se nourrissait de pois; ce cha-mi (çrâmanera), étant 
allé mendier de la nourriture pour la communauté des 
religieux, vint à son maître en lui remettant injustement 
sept pois de plus (qu'aux autres religieux); pour cette 
faute il a reçu le corps d'un démon affamé et il endure ces 
affreuses souffrances. » Le Buddha dit : « Je l'avais, moi 
aussi, vu constamment, mais si je n'en parlais pas, c'était 
de crainte que les hommes ne me crussent pas et commis- 
sent ainsi le plus grave des crimes. » 

Cette histoire prouve que, lorsque le Buddha expose 
\sl pan-Jo (prajnâ), ceux qui ne le croient pas et qui le 
désapprouvent commettent un crime plus grave que les 
violations des cinq défenses et subissent les pires tortu- 
res des enfers. 



N« 162 
{Trip., XIX, 7, p.2 v\) 



Autrefois, il y a de cela |des kalpas aussi innombrables 
que les grains de poussière, il y avait un Bodhisattva 
nommé Racine de joie [Ni ken, Prîtimiila ?); au milieu 
d'une grande assemblée il expliquait le mo-ho-yen (mahâ- 



TSA PI YU KING (N*" 162) 11 

yâna) ; Wen-ichou-che-li (Manjuçrî), en ce temps était un 
homme du commun qui était sorti du monde pour prati- 
quer la sagesse et qui appliquait toute son énergie à mener 
une vie d'austérités. Il accomplissait les douze feou-fo 
(dhûtas) et le bonheur qui en résultait sauvait tous les 
êtres. 

Gomme c'était le moment où (le Bodhisattva Racine de 
joie) expliquait la Loi, (Manjuçrî) alla l'écouter. Racine de 
joie exposait la doctrine de la réalité et de l'apparence; il 
disait que l'impudicité, la colère et la folie ne diffèrent 
point de la sagesse car elles aussi sont la sagesse, elles 
aussi sont le nie-p^an (nirvana). Lorsque Wen-tchou 
(Maftjucrî) entendit cela, il n'y ajouta pas foi et aussitôt il 
quitta (le Bodhisattva) et s'en alla. 

Etant arrivé à la demeure d'un disciple de Racine de 
joie, il lui exposa la doctrine des liquides mauvais et des 
impuretés. Mais le disciple de Racine de joie lui posa une 
objection en disant : « Ce qui n'a pas d'existence est la 
réalité des dharmas; si tous les dharmas sont vides, com- 
ment devra-t-il y avoir la distinction du pur et de l'impur ? » 
Le bhiksu (1) qui observait les Ïeou-Vo (dhûtas) garda le 
silence et ne sut que répondre ; mais il était irrité dans 
son cœur et concevait une forte indignation. 

Alors le disciple de Racine de joie prononça soixante- 
dix gâthâs pour célébrer la doctrine de la réalité et de 
l'apparence ; à chaque nouvelle gâthâ qu'entendait le 
bhiksu observateur des Veoii-Vo (dhûtas), sa colère dou- 
blait, et quand les soixante-dix gâthâs furent terminées, sa 
colère était soixante-dix fois plus forte. A peine les gâthâs 
furent-elles terminées que la terre se fendit; alors les ni-li 
(nirâyas, enfers) sans distinction apparurent tous et le 
bhiksu observateur des Veou-Vo (dhûtas) y fut précipité. 
Après des kalpas innombrables, sa peine étant finie, il en 

(1) Celui qui devait ôlre plus tard Manjuçrî. 



12 TSA PI YU KING (N°M62-163) 

sortit; après cela il sut combien était grave la faute de 
ne pas ajouter foi à la merveilleuse Loi; il devint ensuite 
un bhiksu qui appliqua toute son énergie à s'instruire; il 
obtint alors une grande sagesse et fut celui qui compre- 
nait le mieux le vide. — Cette histoire montre que, lors- 
que le Buddha expose la pan-jo (prajnâ), ceux qui n'y 
ajoutent pas foi et qui le blâment, quoiqu'ils en éprou- 
vent du dommage au moment présent, retirent ensuite 
un grand avantage (de l'avoir entendu). 



NM63. 
(Trip.,X\X,7, p.2r«.) 

Autrefois, dans l'Inde du Nord, il y avait un artisan qui 
travaillait le bois; avec une grande ingéniosité, il fabri- 
qua une femme en bois; elle était d'une beauté sans 
égale; avec ses vêtements, sa ceinture et ses magnifiques 
ornements elle n'était point différente d'une femme 
réelle; elle allait, elle venait, elle pouvait aussi servir le 
vin et regarder les hôtes; la parole seule lui manquait. 

En ce temps, dans l'Inde du Sud, il y avait un peintre 
qui, lui aussi, était fort habile à peindre. L'artisan qui tra- 
vaillait le bois, ayant entendu parler de lui, prépara un 
excellent banquet, puis il invita le peintre. Quand le 
peintre fut venu, l'autre chargea alors la femme en bois 
de servir le vin et d'offrir les mets et cela dura depuis le 
matin jusqu'à la nuit. Le peintre, qui ne savait rien, pen- 
sait ([ue c'était une femme véritable; ses désirs devinrent 
extrêmes et il pensait sans cesse à elle. En ce moment, 
comme le soleil avait disparu, l'artisan qui travaillait le 
bois se retira dans sa chambre à coucher; mais il retint le 
peintre en le priant de rester; il plaça cette femme en 
bois à côté de lui pour le servir et dit à son hôte : « Je 



TSA PI YU KING (N*^ 163) 13 

VOUS laisse intentionnellement cette femme pour que vous 
puissiez passer la nuit avec elle. » 

Quand le maître de la maison fut rentré chez lui, la 
femme en bois se tenait droite auprès de la lampe ; l'hôte 
l'appela, mais la femme ne vint pas; Fhôte pensa que 
c'était parce que cette femme avait honte qu'elle ne venait 
pas; il s'avança donc et la tira par la main; il reconnut 
alors qu'elle était en bois. Plein de confusion, il réfléchit et 
se dit: «Le maître de la maison m'a trompé ; je vais lui ren- 
dre la pareille. » Le peintre imagina donc un stratagème; 
sur la muraille il peignit sa propre image, revêtue d'habits 
identiques à ceux de son propre corps, une corde lui ser- 
rant le cou, et ayant tout l'air d'un homme mort par stran- 
gulation; il représenta parla peinture des mouches posées 
sur sa bouche et des oiseaux la becquetant. Après qu'il 
eut fini, il ferma la porte et se cacha sous le lit. 

Quant le jour fut venu, le maître de la maison sortit; 
voyant que la porte n'était pas encore ouverte, il regarda 
à travers; il ne vit que l'image sur le mur de son hôte 
pendu; le maître de la maison, fort effrayé, pensa qu'il 
était réellement mort; il enfonça aussitôt la porte et entra 
pour couper la corde avec un couteau. Le peintre sortit 
alors de dessous le lit et l'artisan qui travaillait le bois 
fut très confus. Le peintre lui dit : « Vous avez pu me 
tromper, mais moi aussi j'ai pu vous tromper. » L'hôte et 
le maître de la maison étant parvenus à leurs fins, aucun 
d'eux n'avait été humilié par l'autre; ils se dirent l'un à 
l'autre : « En ce monde, les hommes se trompent mutuel- 
lement; en quoi cela est-il différent de ce qui vient de se 
passer ? » Alors ces deux hommes reconnurent en vérité 
ce qu'est la tromperie; chacun renonça à tout ce qu'il ai- 
mait pour sortir du monde et entrer en religion. 



14 TSA PI YU KING (N" 164) 

N« 164. 
{Trip., XIX, 7, p. 3 ^^) 

Le père de Kia-che (Kâçyapa) s'appelait Ni-kiii lu-Vo 
(Nyagrodha) ; c'était un homme du pays de Mo-kie (Maga- 
dha) ; il était issu de la race des Brahmanes; grâce à l'heu- 
reuse efficacité de ses vies antérieures, il était né dans ce 
monde avec une grande richesse; par ses objets de valeur 
précieux et rares il était le premier dans ce royaume ; sa 
richesse n'était inférieure que d'un millième à celle du 
roi du pays. Lui et sa femme demeuraient solitaires car 
ils étaient privés de toute progéniture. Dans le voisinage, 
près de leur habitation, se trouvait le dieu d'un grand 
arbre; fréquemment, ce mari et cette femme allaient 
implorer ce dieu de l'arbre parce qu'ils désiraient avoir 
un fils; d'année en année, sans interruption, ils lui 
offraient en sacrifice les trois victimes (1) ; mais, comme leur 
demande restait toujours sans résultat, ces gens s'irri- 
tèrent et ils signifièrent au dieu de Tarbre un délai rigou- 
reux en lui disant: « Pendant encore sept jours nous vous 
servirons de tout notre cœur; mais si encore cette fois 
nous ne sommes pas exaucés, nous vous abattrons en vous 
coupant; nous vous jetterons à l'entrée de la route prin- 
cipale et nous vous brûlerons par le feu. » 

En entendant ces paroles le dieu de l'arbre fut fort 
effrayé ; il ne savait par quel moyen leur faire avoir un 
fils ; il monta donc se plaindre au devarâja Si-yi (Praçânta 
^itta ?) et lui exposa toute cette affaire ; le devarâja Si-yi, 
prenant alors avec lui le dieu de l'arbre, se rendit auprès 
de Çakra, roi des devas, et lui exposa ce dont il s'était 

(1 Je traduis le mot cheng « maître •> comme s'il était l'équivalent du 
mot cheng « victime ». 



TSA PI YU KING (N^ l64) J5 

plaint; Çakra observa aussitôt avec le regard céleste le 
monde des désirs (Kâmadhâtu), mais il ne trouva personne 
qui fût capable de devenir ce fils; Çakra, roi des devas, 
s'adressa alors au roi des devas, Brahnia, et lui raconta toute 
l'affaire; le roi Brahma examina donc avec son regard cé- 
leste le monde qui est sous sa dépendance; il aperçut un 
Brahmadeva qui était sur le point de terminer sa vie; 
il lui dit donc : « Il vous faut descendre naître dans le 
Yen-feou Vi (Jambudvîpa) pour y être le fils du brahmane 
Ni-kiu-lii-Vo (Nyagrodha), dans le royaume de Mo-kie 
(Magadha). » Le Brahmadeva répondit. « Les Brah- 
manes ont un grand nombre d'opinions hérétiques ; si je 
descends naître dans le monde, je ne saurais être le fils 
de l'un deux. » Le roi Brahma lui répondit : « Ce Brahmane 
a eu au temps de ses naissances antérieures une grande 
vertu; parmi tous les êtres qui sont dans le monde des 
désirs, il n'y en a aucun qui soit capable de devenir son 
fils; si vous allez naître (en cette qualité), je donnerai 
l'ordre à Çakra, roi des devas, de vous prendre dans ses 
bras et de vous protéger de manière à ce que vous ne tom- 
biez pas à mi-chemin dans les opinions hérétiques.» Le 
Brahmadeva déclara qu'il consentait et qu'il ne s'oppo- 
serait pas aux saintes injonctions. 

Çakra, roi des devas, revint alors dans le monde des 
désirs et donna ses ordres au dieu de Tarbre en lui racon- 
tant toute cette affaire; le dieu de l'arbre fort joyeux, revint 
dire au maître de maison : « Ne vous tourmentez pas, ne 
soyez pas en colère; dans sept jours d'ici je ferai certaine- 
ment que vous aurez un fils. » Conformément à sa 
parole, quand sept jours se furent écoulés, la femme 
s'aperçut tout à coup qu'elle était enceinte ; au bout de 
dix mois, son fils naquit; le corps (de cet enfant) avait la 
couleur de l'or et répandait une clarté; un devin consulta 
les sorts et dit : « Cet enfant, grâce au bonheur que lui vaut 
ses vies antérieures, possède une grande vertu imposante; 



U\ CONTES BOUDDHIQUES (N" 164) 

sa volonté et son énergie sont pures et s'étendent au loin. 
Il n'est pas avide des choses de ce monde; si, plus tard, il 
entre en religion, il ne manquera pas de s'élever jusqu'à 
la sainte sagesse. » En entendant ces paroles, le père et 
la mère furent de nouveau saisis d'une profonde affliction; 
ils craignaient que leur fils, une fois devenu grand, ne les 
abandonnât pour entrer en religion et se demandaient par 
quel moyen ils parviendaient à Yen empêcher ; ils firent 
encore cette réflexion : « Ce qu'il y a de plus puissant 
dans le monde des désirs, c'est une belle femme; il nous 
faudra choisir et prendre pour lui une fille admirable par 
le moyen de laquelle nous l'attacherons. » 

Quand (leur fils) eut atteint sa quinzième année, ils vou- 
lurent le marier; Kâcyapa, lorsqu'il en fut informé, fut 
saisi d'une grande tristesse et dit à son père et à sa mère : 
« Ma volonté se complaît dans la pureté et la chasteté; je 
n'ai point besoin d'une épouse. « Kâcyapa refusa par trois 
fois, mais son père et sa mère lui faisaient toujours la 
même réponse; Kâcyapa dit alors à son père et à sa mère : 
« Ce n'est pas une femme ordinaire qu'il me faut pour 
épouse; si vous pouvez trouver une fille qui ait la couleur 
de l'or brun et qui soit d'une beauté sans égale, alors je 
la prendrai. » S'il parlait ainsi, c'était parce qu'il désirait 
faire certainement que cette afl^aire ne pût être arrangée. 

Cependant son père et sa mère appelèrent à eux tous les 
brahmanes et les invitèrent à aller faire des recherches 
dans le royaume : « Si, (dirent-ils) il y a une fille qui ait le 
corps couleur d'or, qui ait au complet toutes les qualités 
physiques delà femme et qui soit d'une beauté extraordi- 
naire, nous la prendrons. » Alors les brahmanes eurent 
recours à un stratagème ingénieux ; ils fabriquèrent en or 
fondu une déesse dont le visage était beau et dont l'éclat 
était merveilleux ; transportant cette image céleste, ils 
allaient de royaume en royaume et faisaient d'une voix 
haute la proclamation suivante : « Toutes les filles qui 



TSA PI YU KING (N° 164) 17 

pourront voir cette déesse en or, qui l'adoreront et lui 
feront des offrandes, lorsqu'ensuite elles se marieront, trou- 
veront un bon mari ; son corps aura la couleur de Tor 
jaune, son visage sera merveilleusement beau, sa sagesse 
sera sans égale. » 

Dans les villages et dans les villes, toutes les filles qui 
entendaient cette proclamation avaient le cœur comme 
vidé (de tout autre désir) ; elles sortaient toutes pour aller 
à la rencontre (de la statue), pour l'adorer et lui faire des 
offrandes. Seule, une fille qui avait un corps couleur d'or 
et qui était d'une beauté merveilleuse resta enfermée chez 
elle et ne voulut pas sortir pour aller au-devant (de la sta- 
tue). Les autres jeunes filles lui faisaient des remontrances 
en disant : « Celles qui verront la déesse en or obtien- 
dront toutes l'objet de leurs désirs ; pourquoi êtes vous 
seule à ne pas sortir pour aller à sa rencontre ? » Elle ré- 
pondit : « Ma volonté est de rester chaste et je ne me plais 
point à d'autres souhaits. » Les autres jeunes filles lui 
dirent encore : « Bien que vous n'ayez à formuler aucun 
souhait, venez avec nous pour contempler (la déesse) ; 
quel mal cela pourrait-il vous faire ? » Alors donc toutes 
les jeunes filles, l'emmenant avec elles, sortirent au-devant 
de la déesse en or. 

Quand cette fille fut arrivée, la lumineuse pureté de son 
éclat l'emportait en clarté sur l'éclat de la déesse en or 
dont l'or n'était plus visible. Aussitôt que les brahmanes 
l'eurent vue, ils revinrent faire leur rapport au notable 
en lui racontant en détail tout ce qui s'était passé. Le 
notable chargea alors un entremetteur de se rendre dans 
la famille de cette fille pour exposer ses désirs ; le père 
et la mère de la fille avaient déjà auparavant entendu parler 
de la réputation de Kâçyapa; ils accueillirent avec défé- 
rence les propositions qu'on leur apportait et l'accord 
s'établit donc entre les deux parties. 

Quand cette jeune fille en fut informée, elle fut boule- 



18 TSA PI YU KING (N° 164) 

sée par un profond chagrin; mais, contrainte par son père 
et sa mère et ne pouvant faire autrement, elle se rendit 
dans la demeure du notable. Après son arrivée, elle eut 
une entrevue avec Kaçyapa ; tous deux, se tenant en face 
Tun de l'autre, étaient bien résolus à rester purs, et, 
quoique mari et femme, ils n'éprouvaient pas le moindre 
sentiment affectueux ; la femme de Kâçyapa conclut alors 
avec son mari cette convention sous la foi du serment : 
« Moi et vous demeurerons dans des chambres séparées 
et nous aurons grand soin de ne jamais nous toucher. » 
Le mari et la femme demeurèrent donc chacun dans une 
chambre distincte. 

Le père de Kâçyapa attendit le moment où son fils était 
sorti et envoya secrètement des gens abattre et supprimer 
une des chambres, obligeant ainsi Kâçyapa à partager la 
chambre de sa femme; mais, quoiqu'ils fussent dans la 
même chambre, ils gardèrent deux lits séparés. Le père 
envoya derechef des gens enlever un des lits. Bien que 
l'époux et l'épouse n'eussent plus qu'un lit en commun, 
la femme fit encore avec son mari cette convention ju- 
rée : {( Quand je dormirai, vous marcherez en long et en 
large ; quand vous dormirez, je marcherai en long et en 
large. » 

Une fois que cette femme s'était endormie en laissant 
pendre son bras à terre, un grand serpent venimeux vou- 
lut venir la mordre; Kâçyapa, l'ayant vu, éprouva un sen- 
timent de compassion ; il prit un vêtement dont il entoura 
la main (de sa femme) et la releva pour la placer sur le 
lit. Aussitôt (la dormeuse) fut réveillée par l'effroi et dit 
à Kâçyapa en lui jetant des regards irrités : k Gomment 
pouvez-vous violer le pacte que nous avons fait aupara- 
vant ? » Kâçyapa répondit : « Votre bras pendait à terre et 
un serpent venimeux voulait le mordre ; c'est pourquoi je 
suis venu à votre aide ; mais je ne vous ai pas touchée 
intentionnellement. » Coi^ime le serpent venimeux était 



TSA PI YU KING (N'^ 164) 19 

resté près de là, il le montra du doigt à son époi*se qui 
comprit ce qui s'était passé. 

Alors le mari et la femme tinrent conseil entre eux et se 
dirent : « Pourquoi n'entrons nous pas en religion afin de 
nous adonner à la sagesse ? » Ils quittèrent donc tous deux 
leurs parents, et, entrant en religion, pratiquèrent la 
sagesse parmi les solitudes des montagnes. En ce temps^ 
il y avait un brahmane qui, avec cinq cents disciples, 
demeurait aussi dans les montagnes ; quand il vit Kâçyapa 
et sa femme, il prononça des paroles de blâme en disant : 
« La règle de ceux qui entrent en religion veut que cha- 
cun reste chaste et pur ; comment serait-il admissible 
qu'un mari et sa femme aillent ensemble? » Alors Kâçyapa 
abandonna sa femme ; au prix de cinq cents onces d'or il 
acheta un fin vêtement de religieux et alla s'établir dans 
une autre forêt. 

Sa femme se réfugia auprès du brahmane en lui deman- 
dant d'être son disciple ; mais, quand les cinq cents dis- 
ciples du brahmane virent cette femme qui était fort belle, 
ils eurent de jour en jour une conduite plus impudique ; 
la femme ne pouvant plus garder son indépendance et ne 
pouvant plus supporter (ces obsessions) vint se plaindre à 
son maître ; le maître édicta à cause d'elle des défenses 
qu'il imposa à ses disciples pour les obliger à refréner 
leurs passions. 

Plus lard, Kâçyapa se trouva au temps où le Buddha 
avait fait son apparition dans ce monde ; il entendit la Loi, 
se convertit et obtint (la dignité d') Arhat. Apprenant que 
sa femme d'autrefois se trouvait auprès d'un brahmane, 
il la fit venir pour qu'elle se rendît auprès du Buddha; le 
Buddha lui expliqua la Loi et elle obtint (la dignité d') 
Arhat; les cheveux de sa tête tombèrent d'eux-mêmes et 
le vêtement religieux se trouva (spontanément) sur son 
corps; elle devint bhiksunî et alla de lieu en lieu pré- 
chant et convertissant. Or, il arriva justement alors que 



20 TSA PI YU KING (N°' 164 165) 

le roi Po-sseu-ni (Prasenajit) tint une grande assemblée 
et toutes les bhiksunîs furent alors autorisées à entrer 
dans le palais royal; (rex-femme de Kâcyapa) enseigna et 
convertit toutes les femmes du roi et les engagea toutes 
à observer un jour d'abstinence ; le soir venu, le roi 
rentra dans son palais et manda ses femmes; toutes dirent 
qu'elles observaient l'abstinence et aucune d'elles ne voulut 
venir; le roi entra en fureur et dit à ses envoyés : « Qui a 
enseigné à mes femmes à pratiquer l'abstinence ? » Les 
envoyés répondirent que c'était la bhiksunî une telle. Le 
roi aussitôt l'appela en sa présence et ordonna que pendant 
quatre-vingt-dix jours elle subirait à la place de toutes les 
autres femmes ses désirs sensuels. Tout cela fut un effet 
en retour de causes et de vœux qui remontaient à des 
existences passées et c'est pourquoi, bien qu'ayant obtenu 
(la dignité d') Arhat, elle ne put pas éloigner d'elle (ces 
outrages) (1). 



N« 165. 
{Trip, XIX, 7, p. 3 r«-v«.) 

Autrefois il y avait un frère aîné et un frère cadet qui 
étaient sortis du monde pour étudier la sagesse. Le frère 
aîné songeait constamment à s'adonner à la contemplation 
et de toute son énergie il pratiquait la sagesse; il obtint 
le fruit d'Arhat et la compréhension pure des six péné- 
trations (abhijnâ). Le frère cadet songeait constamment à 
étendre ses connaissanes et à apprendre beaucoup; il se 
plaisait à mettre en vente sa renommée et désirait se cou- 
vrir de gloire. Le frère aîné s'efforçait toujours d'ensei- 

1. Cette fin bizarre ne se trouve pas dans le texte tibétain traduit par 
Schiefner. 



TSA PI YU KING (N*' 165) 21 

gner son cadet en lui disant : « Il est difficile d'obtenir 
un corps d'homme; il est difficile de se trouver à l'époque 
où le Buddha est dans le monde. Puisque vous avez obtenu 
un corps d'homme, il vous faut consacrer tout votre temps 
(à Toccupation qui seule est digne d'un homme ). » Son 
frère cadet lui répondit : « Attendez que j'aie acquis une 
vaste érudition, que je possède l'ensemble des trois 
Recueils et que je sois devenu capable d'être un maître 
pour les hommes et alors je m'adonnerai à la contem- 
plation (dhyâna). » Le frère aîné exposa de nouveau en 
détail à son frère cadet la théorie de l'impermanence, lui 
montrant que le souffle que nous émettons en respirant 
ne revient plus et que déjà nous appartenons à une géné- 
ration suivante. Le frère cadet s'en tint avec obstination à 
sa première opinion et se refusa à suivre ses avis. 

Peu de temps après, le frère cadet devint gravement 
malade; des médecins excellents au nombre de plusieurs 
dizaines, ne parvinrent pas à le secourir, et, voyant qu'il 
mourrait certainement, se retirèrent peu à peu; il eut 
alors grand'peur car il comprit qu'il allait mourir; il dit à 
son frère aîné : « Autrefois, par mon ignorance et mes 
courtes vues, je n'ai pas suivi vos avis ; maintenant que 
ma vie va prendre fin, je sais quelle voie j'aurais du 
prendre. » Ses larmes coulaient à flots, et, tourné vers 
son frère, il exprimait le repentir de ses fautes. 

Peu après, la destinée de cet homme se termina; son 
frère aîné entra alors en contemplation pour voir où il 
était allé; il l'aperçut à l'état de fœtus chez un notable; 
ce notable demeurait près du temple qu'habitait le frère 
aîné; celui-ci se rendit donc souvent dans cette maison 
et chercha à devenir l'ami intime (du notable), afin de 
sauver son frère cadet. Quand l'enfant du notable eut 
atteint sa troisième année, (le notable) eut soin de faire 
des libéralités et (promit) que son enfant serait le dis- 
ciple (du religieux); quand il eut quatre ans, sa nourrice le 



22 TSA PI YU KING (N»» 165-166) 

prit dans ses bras pour aller au temple où demeurait le 
maître; le temple se trouvait en haut d'une montagne et 
le chemin était rocailleux; la nourrice qui ne tenait pas 
fermement l'enfant, le lâcha et il tomba à terre; sa tête 
toucha sur un rocher; la cervelle sortit et il mourut. 

Au moment où cet enfant allait mourir, il conçut une 
mauvaise pensée, car il s'irrita de ce que sa nourrice ne 
l'avait pas tenu fermement et lui avait attiré ce malheur ; 
parce qu'il avait eu ce sentiment de colère, lorsque sa vie 
prit fin, il tomba directement dans les grands enfers. Son 
frère, étant de nouveau entré en contemplation, vit qu'il 
était né dans les enfers; plein d'affliction il soupira en 
disant : « C'est bien fini ! des tourments des enfers il est 
extrêment difficile de sauver quelqu'un; tous les Budhas 
eux-mêmes n'ont pu y porter remède ; combien moins 
encore le pourrais-je faire ? » 

Ceci montre que lorsqu'un homme (a en vue) la renom- 
mée et ne sait pas s'adonner à la contemplation, il tombe 
ensuite dans les voies mauvaises ; même l'afl'ection d'un 
père ou d'un frère aîné ne saurait le secourir. 



NM66. 
{Trip., XIX, 7, p. 3 vo.) 

Lo-yun-tchou (Râhulamani?) était un disciple de Chô- 
li'fou (Çâriputra) ; autrefois il avait dérobé la nourriture 
d'un Pratyeka Buddha, et à cause de ce crime, il était né 
dans la condition de démon affamé et pendant des kalpas 
illimités il endura des peines; quand il en eut fini avec 
son corps de démon affamé, il naquit dans la condition 
humaine et pendant cinq cents générations il souffrit le 
châtiment de la faim. Dans le corps qu'il eut en dernier 



TSA PI YU KING (N°« 166 167) 23 

lieu, il se trouva au moment où le Buddha était dans le 
monde ; il entra en religion, étudia la sagesse et porta 
les trois vêtements du religieux; il alla de çà et de là, 
mendiant de la nourriture, mais personne ne voulait lui 
en donner ; il restait parfois cinq jours et parfois sept 
jours sans en obtenir. 

Mou-lien (Maudgalyâyana), ayant pitié de lui, mendia 
de la nourriture et la lui donna ; mais à peine fut-elle 
tombée dans le bol qu'elle fut enlevée par un grand oi- 
seau ; Chô-li-fou (Çâriputra) (à son tour) mendia de la 
nourriture et la lui donna ; mais à peine fut-elle tombée 
dans le bol qu'elle se changea en boue ; Ta-kia-ye (Mahâ- 
kâçyapa) mendia de la nourriture et lui en fit don ; mais 
à peine la prenait-il pour la porter à sa bouche que sa 
bouche se ferma et ne laissa aucune place pour l'intro- 
duire. Le Buddha (lui-même) lui donna alors de la nour- 
riture et par la force de sa grande compassion, réussit à 
la lui faire entrer dans la bouche ; le goût en était excel- 
lent. Puis, par toutes sortes de procédés, il lui expliqua 
en même temps la Loi. Alors, en entendant la Loi su- 
prême et parfaite, Lo-yiin-tchoa éprouva simultanément 
de l'affliction et de la joie ; il médita de tout son cœur et 
obtint la sagesse qui concorde avec la vérité. 



N« 167. 
(rrf>.,XIX, 7,p. 3 v«.) 



Un dragon étant monté au ciel fit descendre au loin une 
grande pluie ; en tombant sur les palais des devas, celte 
pluie se changea en substances précieuses des sept sortes ; 
en tombant parmi les hommes, elle forma de Thumidité 
fécondante ; en tombant sur les corps des démons alîa- 



24 TSA PI YU KING (N°« 167-169) 

mes, elle devint un grand feu qui les brûla sur tout le 
corps. C'était toujours la même pluie, mais elle se trans- 
formait de différentes manières suivant l'endroit où elle 
tombait. 

Ces deux faits (1) prouvent que toutes les choses ayant 
forme n'ont pas une essence constante ; elles se modifient 
sous l'influence des péchés ou des actes producteurs de 
bonheur. 

N« 168. 

(Tr/p., XIX, 7, p. 3v«.) 

Dans un royaume étranger, il y avait un lieu où se 
tenaient (des religieux) ; or, parmi eux, il y en eut un qui, 
dans l'endroit pur où étaient les moines, fit une ordure ; 
alors un autre religieux, qui était d'un tempérament irri- 
table, la lécha avec sa langue afin de la montrer à tous 
ces hommes. Quoique son intention fût de mettre en évi- 
dence la faute d'un autre, il ne comprit pas qu'il souillait 
lui-même sa bouche. 

Cette histoire montre que Fhomme qui se plaît à dénon- 
cer les péchés H'autrui est comparable à (ce religieux) ; il 
croit seulement mettre en évidence les fautes des autres 
et ne comprend pas qu'il se dégrade lui-même. 



N« 169. 
{Trip., XIX, 7, p. 3v«.) 

Dans un royaume étranger, des gens de basse condition, 

(1) A savoir les deux anecdotes qui forment le sujet de ce conte et du 
conte précédent. 



TSA PI YU KING (N°' 169-170) 25 

servaient un homme puissant et désiraient gagner ses 
bonnes grâces ; quand ils voyaient cet homme puissant 
cracher à terre, ils accouraient à Penvi afin d'enlever le 
crachat en marchant dessus; or, l'un d'eux n'était pas fort 
agile, et, quoique désirant marcher (le premier) sur le 
crachat, il ne pouvait au début y parvenir ; par la suite, 
voyant que cet homme puissant voulait cracher, il lui 
appliqua son pied sur la bouche au moment où il contrac- 
tait sa bouche (pour cracher). L'homme puissant lui de- 
manda : « Voulez-vous vous révolter contre moi ? Pour- 
quoi me frappez-vous la bouche avec votre pied ? » L'autre 
lui répondit : «J'avais de bonnes intentions et je ne vou- 
lais point me révolter. » u Si vous ne vous révoltez pas, 
reprit l'homme puissant, pourquoi en êtes-vous arrivé à 
commettre un tel acte ? » Il répondit : « Lorsque vous cra- 
chiez, je désirais marcher sur votre crachat ; mais à peine 
le crachat était-il sorti de votre bouche qu'une multitude 
de personnes me l'enlevaient toujours. Comme je n'étais 
jamais arrivé jusqu'ici à y réussir, j'ai donc marché dessus 
quand il était encore dans votre bouche. » 

Cette histoire montre que^ lorsqu'il y a une discussion, 
il faut attendre qu'une opinion soit sortie de la bouche et 
alors seulement soulever des objections ; mais, quand 
l'opinion est à l'intérieur de la bouche et ne s'est point 
encore manifestée, si on soulève contre elle des objections, 
on est semblable à celui qui marchait sur le crachat quand 
il était encore dans la bouche. 



NM70. 
(rr//).,XlX, 7 p. 3 v«- A r«.) 

Autrefois le Buddha, accompagné de tous ses disciples, 
entra dans la ville de Chô-wei (Çrâvastî) avec l'intention 



2(; TSA PI YU KING (N" 170) 

de mendier de la nourriture ; sur le bord de la route, il 
vit une fosse qui était pleine de liquides infects et où se 
trouvaient accumulés toutes sortes d'objets impurs ; il 
aperçut une vieille truie qui, avec ses petits, était vautrée 
au milieu de celte fosse immonde. Alors le Huddha rit 
légèrement ; il montra ses quarante dents et fit voir en 
même temps ses quatre canines ; de ses quatre canines il 
émit une grande clarté qui illumina tous les trois chilio- 
cosmes et qui environna les dix régions de l'espace ; cette 
clarté revint s'enrouler en trois replis autour du corps 
du Buddha, puis elle rentra en lui par sa poitrine. C'est 
la règle pour tous les Buddhas que, lorsqu'ils parlent de 
choses concernant les enfers, la clarté rentre par la plante 
de leurs pieds ; lorsqu'ils veulent parler de choses con- 
cernant les animaux, la clarté rentre par leurs épaules ; 
lorsqu'ils veulent parler de choses concernant les démons 
affamés, la clarté rentre par leurs hanches ; lorsqu'ils 
veulent parler de choses concernant les hommes, la clarté 
rentre par leur nombril ; lorsqu'ils veulent parler de 
choses concernant les divers devas, la clarté rentre par 
leur poitrine ; lorsqu'ils veulent parler de choses concer- 
nant les çrâvakas, la clarté rentre par leur bouche ; lors- 
qu'ils veulent parler de choses concernant les Pratyekas 
Buddhas, la clarté rentre par la marque distinctive qui est 
entre leurs sourcils ; lorsqu'ils veulent parler des choses 
concernant les divers Buddhas et Bodhisattvas, la clarté 
rentre parle sommet de leur crâne. 

Ânanda, voyant que la clarté était rentrée par la poitrine, 
sut que le Buddha voulait parler de choses concernant les 
devas ; alors, se mettant à deux genoux, il demanda au 
Buddha quelle était sa pensée. Le Buddha dit à Ananda : 
« Autrefois, il y a de cela des kalpas innombrables, il était 
un notable qui ne possédait aucun fils et qui avait seule- 
ment une fille ; celle-ci était d'une beauté remarquable 
et d'une intelligence qui la rendait fort sage dans les dis- 



TSA PI YU KING (N° 170) 27 

eussions ; le père et la mère de cette jeune fille la 
chérissaient fort. Quand elle fut devenue grande, elle pro- 
nonça une gâthâ pour poser à son père et à sa mère cette 
question : 

Toutes choses s'écoulent comme une rivière au cours ra- 
pide'^ — tout ce qui^ dans le monde^ est sujet de peine ou de 
joie, — à l'origine d^oà cela sort-il — et quand cela pren- 
dra-t-il fin ? 

En entendant ces paroles, le père et la mère en louèrent 
la rare élégance, mais ne surent comment répondre à 
celte gâthâ ; la jeune fille qui désirait qu'on lui expliquât 
le sens de cette énigme et qui n'obtenait pas de réponse en 
conçut une grande tristesse et cessa de boire et de manger. 

Le père et la mère, voyant leur fille en proie au cha- 
grin, furent fort inquiets. Alors donc ils réunirent une 
grande assemblée à laquelle ils invitèrent tous les brah- 
manes et les vieillards les plus expérimentés ; quand cette 
multitude d'hommes se fut rassemblée comme des nuages 
et quand on eut fini de lui faire des offrandes, on dis- 
posa au milieu de la réunion un petit banc sur lequel la 
jeune fille s'assit ; puis elle prononça la même gâthâ que 
précédemment afin d'interroger ces hommes nombreux ; 
mais tous gardèrent le silence et ne surent que répondre. 

Le notable remplit alors un plat de joyaux des sept 
sortes et proclama qu'il donnerait cela à qui serait capable 
de répondre. Or, il y avait, en ce moment, un brahmane 
dont le corps était beau, mais dont l'intelligence était 
mince ; il convoita ces joyaux précieux et dit : « Je puis 
répondre. » La jeune fille, l'ayant entendu, prononça la 
gâthâ pour l'interroger ; comme lui non plus ne pouvait 
fournir la solution de l'énigme contenue dans cette gâthâ, 
il se borna à dire: « Tout cela n'existe pas. » La jeune 
fille se prit à méditer et obtint la contemplation du non- 
étre des choses ; alors, elle s'écria : « Celui-ci est véri- 
tablement un grand maître ; il ne m'a pas peu aidée ». 



28 



TSA PI YU KING (N" 170-171) 



Quand cette jeune fille eut terminé sa vie, elle naquit 
en haut dans la région du non-être des choses ; après 
quarante kal()as, elle acheva cette destinée de deva et vint 
naître (maintenant) dans le monde. Celle qui était en ce 
temps, la fille du notable, c'est (aujourd'hui) cette vieille 
truio elle-même ; son bonheur de deva étant terminé, les 
péchés qu'elle avait commis dans des existences anté- 
rieures ont fait que dans la présente génération elle a 
reçu un corps de truie. Au moment où cette jeune fille 
prononça la gâthâ pour se renseigner, si elle avait rencon- 
tré un maître éclairé, elle aurait pu atteindre à la sagesse ; 
mais cette jeune fille, bien qu'ayant pratiqué la contem- 
plation, fut dépourvue d'intelligence; c'est pourquoi, lors- 
que la récompense attribuée à la contemplation eut pris 
fin, elle tomba dans les conditions mauvaises. 



N** 171. 
(rr/>., XIX, 7, p. /i r«.) 

Il y avait autrefois le roi d'un grand royaume ; son corps 
contracta une grave maladie et pendant douze années ne 
put s'en guérir; tous les plus grands médecins furent 
incapables de le bien soigner. En ce temps, dans un petit 
royaume de la frontière qui dépendait de ce grand roi, 
il y avait un maître médecin qui savait fort bien soigner 
les maladies. Le roi le fit donc venir pour qu'il soignât 
sa maladie; au bout de peu de temps il eut le bonheur 
d'être délivré (de son mal). 

Le roi songea alors aux moyens de récompenser ce 
maître pour le bienfait qu'il lui avait rendu ; il envoya à 
plusieurs reprises des émissaires pour répandre ses ordres 
dans ce royaume là-bas en disant : «Le maître a guéri par 



TSA PI YU KING (N° 171) 29 

ses soins la maladie du roi; comme il a un grand mérite, il 
faut qu'on lui attribue des récompenses proportionnées ; 
qu'on lui donne en abondance des éléphants, des chevaux, 
des chars, des bœufs, des moutons, des champs, des 
maisons, des serviteurs, des domestiques, et toutes sortes 
d'ornements magnifiques. Le roi de ce petit royaume, 
ayant reçu les ordres promulgués par le souverain, dis- 
posa une habitation avec une haute salle et des pavillons 
à plusieurs étages; il donna à la femme de ce maître des 
vêtements, de la nourriture, des colliers de perles et des 
parures ; puis il tint prêts en abondance toutes sortes 
d'animaux domestiques, tels que : éléphants, chevaux, 
bœufs et moutons 

Tant que le maître était resté auprès du roi, personne 
ne lui avait soufflé mot de tout cela. Le maître se disait 
en lui-même : « J'ai guéri la maladie du roi et j'ai eu beau- 
coup de mérite; mais je ne sais point encore si le roi me 
récompensera ou non. » Quelques jours s'étant encore 
écoulés, le roi recouvra toute sa santé ; le maître deman- 
da à prendre congé, voulant rentrer dans son pays. Le roi 
y consentit aussitôt; il lui donna un cheval efflanqué et un 
équipage qui lui aussi était tout misérable. Le maître, 
soupirant profondément et mécontent, (se disait) : « En 
guérissant la maladie du roi, j'ai eu un grand mérite: 
mais le roi, ne connaissant pas la valeur de mon bienfait, 
n'en a pas tenu un juste compte et me fait partir les mains 
vides. » 

Tout le long de la route il s'abandonnait à sa tristesse 
et en concevait un chagrin perpétuel ; quand il arriva 
dans son pays, il aperçut un troupeau d'éléphants et 
demanda au gardien des éléphants : « A qui sont ces élé- 
phants? » Le gardien des éléphants répondit : « Ce sont les 
éléphants de maître un tel. » 11 demanda encore au gardien 
des éléphants : « De qui maître untel tient-il ces éléphants ? » 
Le gardien des éléphants lui répondit: « Maître un tel 



30 



T^-iA PI YIJ KING (N" 171) 



les a reçus comme récompense du mérite qu'il a eu en 
guérissant par ses soins la maladie du grand roi. » 
Continuant à avancer (le médecin) vit un peu plus loin un 
tro\ipeaude chevaux et demanda au gardien des chevaux : 
« A qui appartiennent ces chevaux ? » Le gardien des che- 
vaux lui répondit : « Ce sont les chevaux de maître un 
tel. » Un peu plus loin, il vit encore un troupeau de bœufs 
et de moutons et demanda aux gardiens du troupeau de 
bœufs et de moutons: (v A qui appartiennent. ces bœufs 
et ces moutons? » Le berger lui répondit: « Ce sont les 
bcrufs et les moutons de maître un tel. » Un peu plus loin, 
il aperçut sa propre habitation où des salles élevées et 
des pavillons à étages étaient fort différents de sa maison 
primitive ; il demanda au portier : « A qui est cette habi- 
tation? V Le portier lui répondit: « C'est l'habitation de 
maître un tel. » Il entra alors dans les appartements inté- 
rieurs de sa demeure et vit sa propre femme, l'air pros- 
père et riant, habillée de vêtements précieux; tout surpris, 
il lui demanda : « De qui est-ce ici la femme? » Un serviteur 
lui répondit: « C'est la femme de maître un tel. » 

(Le médecin) qui, depuis le moment où il avait vu les 
éléphants et les chevaux jusqu'à celui où il était entré 
dans sa demeure, avait appris que tous (ces dons) lui 
avaient été attribués comme récompense du mérite qu'il 
avait eu en soignant la maladie du roi, se mit alors avoir 
des regrets rétrospectifs en songeant combien mince avait 
été son mérite en soignant la maladie du roi. 

Cette parabole s'applique à la vertu qui procure le bon- 
heur. La vertu qui procure le bonheur est arrêtée au 
milieu des difficultés qui sont comme la maladie du roi; 
le médecin est comparable à l'homme accomplissant les 
actes qui procurent le bonheur; quand il guérit la mala- 
die du roi, il est comparable à l'homme de bien qui peut 
accomplir les actes procurant le bonheur ; la guérison de 
la maladie du roi est comme la réussite de la vertu qui 



TriA PI YU KING (N°' 171-172) 31 

procure le bonheur; quand le roi publie l'ordre de donner 
en présent (au médecin) des éléphants, des chevaux, et 
des bâtiments, cela signifie que lorsque les actes qui pro- 
curent le bonheur s'accumulent d'un côté, la récompense 
se réalise de l'autre. Ceux qui espèrent qu'ils seront rapi- 
dement (récompensés) se plaignent toujours de ce que la 
rétribution est trop lente; c'est ainsi que les hommes de 
peu de foi, dès qu'ils ont accompli une action qui procure 
le l)onheur, espèrent aussitôt que la récompense leur 
arrivera entre le matin et le soir; quand la vieillesse, la 
maladie et la mort surviennent, ils disent qu'il n'y a pas 
naturellement de récompense excellente ; mais quand ils 
ont obtenu le mystérieux séjour dans les cieux et que les 
excellentes rétributions leur parviennent toutes, ils sont 
comme ce médecin quand il voyait les éléphants et les 
chevaux; grâce à ce mystérieux séjour, ils arrivent dans 
les palais célestes; ayant reçu le mystère de cette autre 
vie, leurs yeux voient dans les salles célestes toutes 
sortes de beaux spectacles; alors ils comprennent et ils 
ont le regret rétrospectif de n'avoir autrefois pas fait grand' 
chose; tel ce médecin qui, en voyant les dons qui lui 
étaient faits, regrettait que le mérite qu'il avait eu à gué- 
rir une maladie fût mince. 



NM72. 
{Trip,, XIX, 7, p. Zir«-v«.) 

Dans un royaume étranger il y avait des pluies malfai- 
santes; quand elles tombaient dans l'eau des fleuves, des 
lacs, des rivières, des puits et des fossés des remparts, 
les hommes qui buvaient de cette eau en concevaient une 
folie et une ivresse qui ne se dissipaient qu'au bout de 
sept jours. 



32 TSA PI YU KING (N° 172) 

En ce temps, le roi de ce pays était fort sage et était 
habile aux pronostics. Un nuage chargé de la pluie malfai- 
sante s'étant élevé, le roi le reconnut; il couvrit alors un 
puits do manière que la pluie ne put y pénétrer. Cepen- 
dant les divers fonctionnaires et la foule des sujets du roi 
burent tous de l'eau delà pluie malfaisante; en pleine 
séance de la cour, ils devinrent fous; ils ôtèrent leurs 
vêtements et allèrent tout nus; ils se couvrirent la tête de 
boue et assistèrent ainsi à l'audience du roi. 

Le roi était seul à n'être pas fou; revêtu des habits qu'il 
avait coutume de porter, coiffé de son bonnet divin et orné 
de ses bracelets et de ses colliers, il restait assis sur son 
lit. Tous ses sujets qui ne se savaient pas fous, pensaient 
au contraire que le roi devait être bien fou pour être seul 
ainsi habillé; ils se disaient les uns aux autres dans la 
foule : « Ce n'est point là une affaire de peu d'importance ; 
songeons à ce qu'il convient de faire ensemble. » 

Le roi, craignant une révolte de ses sujets, eut peur pour 
lui-même et leur dit : « J'ai une excellente médecine qui 
peut guérir cette maladie; vous tous, attendez un instant 
que j'aie pris cette médecine; je réapparaîtrai dans un ins- 
tant. » Le roi entra dans son palais, ôta les vêtements 
qu'il portait, barbouilla son visage de boue et ressortit au 
bout d'un moment; tous ses sujets en le voyant furent 
très joyeux et dirent qu'il agissait conformément à la 
règle, car ils ne se savaient pas fous. 

Sept jours plus tard, tous les sujets reprirent leur bon 
sens et se\ sentirent fort honteux; chacun d'eux remit ses 
vêtements et son bonnet pour venir à la réunion de la 
cour. Le roi, intentionnellement, était resté comme aupa- 
vant et se tenait assis tout nu; ses sujets furent frappés de 
stupeur et lui demandèrent : « roi, vous avez toujours 
eu une grande sagesse; pourquoi vous conduisez -vous 
ainsi ?» Le roi leur répondit : « Mon cœur est toujours 
resté ferme et ne s'est point altéré; mais comme vous 






TSA PI YU KING (N°' 172-173) 33 

étiez fous, vous avez au contraire déclaré que j'étais fou; 
si donc je suis maintenant dans cet état, ce n'est pas véri- 
tablement mon cœur qui l'a voulu. » 

Il en est de même du Tathâgata; comme la foule des 
êtres a bu de l'eau de l'inintelligence, tous sont fous; lors- 
qu'ils entendent dire que le grand saint annonce cons- 
tamment que les diverses essences ne naissent ni ne 
s'anéantissent, qu'il y a une caractéristique et qu'il n'y a 
pas de caractéristique, ils ne manquent pas de dire que 
le grand saint prononce des paroles insensées. C'est pour- 
quoi le Tathâgata, pour se conformer à la multitude des 
êtres, dit en apparence que les diverses essences sont les 
unes bonnes, les autres mauvaises, qu'elles sont les unes 
composées et les autres non composées. 



NM73. 
[Trip., XIX, 7, p. h v^) 

Dans une naissance antérieure, un Asura avait été un 
pauvre homme qui demeurait au bord d'un fleuve et s'oc- 
cupait à le traverser en transportant du bois mort. Un 
jour que l'eau du fleuve était très profonde et était impé- 
tueuse, cet homme fut à plusieurs reprises emporté par 
l'eau; il perdit alors tout ce qu'il tenait dans les mains et 
son corps fut submergé; emporté en tourbillonnant par le 
courant, c'est à grand'peine s'il put en sortir. En ce mo- 
ment un Pratyeka Buddha, qui avait pris la forme d'un 
çramana, vint en sa demeure pour mendier de la nourri- 
ture; le pauvre homme lui en donna avec joie; quand (le 
Pratyeka Buddha) eut mangé et eut fait ses ablutions, il 
plaça son pâtra dans les airs et s'en alla en volant. A ce 
spectacle, le pauvre homme prononça le vœu que, dans 
II. 3 



m TSA PI YU KING (l\" 173-17Î) 

une naissance ultérieure, son corps fut de haute taille de 
manière que les eaux les plus profondes n'allassent pas 
au delà de ses genoux. Par Tellet de cette cause, il obtint 
un corpii si immense que les eaux des quatre grandes 
mers ne pouvaient aller au delà de ses genoux; quand il 
était debout dans la grande mer, son corps dépassait le 
Sumeru; ses mains s'appuyaient sur les sommets des 
montagnes et il regardait au-dessous de lui les devas 
Trayastrimças. Doit-on donc s'étonner si le Buddha, qui, 
pendant des kalpas innombrables a accumulé les plus 
grands vœux, remplit tout l'espace par son corps de la 
Loi (dharmakâya) ? 



N" 17/i. 
{Trip., XIX, 7, p. /ivo.) 

Autrefois, le fils d'un roi dès l'âge de sept ans entra 
dans de profondes montagnes pour y rechercher et y étu- 
dier la sagesse des ascètes ; il n^avait point encore appris 
quelles étaient les attributions des divers fonctionnaires 
de la cour. Plus tard, le roi de ce pays étant mort, il n'y 
eut personne qui fût qualifié pour devenir roi du royaume. 
Les ministres se rassemblèrent et délibérèrent entre eux, 
disant : « L'ascète qui est dans la montagne était à l'ori- 
gine fils du roi ; d'autre part il pratique la sagesse et la 
verlu; prenons-le pour roi et toutes les principautés au- 
ront en lui un appui. » 

Tous donc, officiers et gens du peuple, sortirent et se 
rendirent dans la montagne; ils saluèrent cet ascète du 
titre de roi ; ils le firent monter dans le palanquin royal 
et revinrent à la capitale ; ils donnèrent l'ordre à Tofficier 
de bouche de préparer des mets délicats et exquis pour 



TSA PI YU KING (N°H 74-175) »5 

nourrir le grand roi. Le roi, voyant que le goût de ces ali- 
ments agréait à sa bouche, se mit à demander à son cui- 
sinier toutes les autres choses les unes après les autres. 

Ses ministres rassemblés se prirent tous à rire et dirent 
donc au roi : « Les cent officiers ont des attributions qui 
font que chacun d'eux préside à des fonctions détermi- 
nées : l'officier de la cuisine préside à la nourriture; l'offi- 
cier des vêtements préside à l'habillement ; pour les 
affaires militaires et pour les trésors d'objets précieux, 
il y a des préposés spéciaux. Il ne faut pas, parce que 
votre nourriture a été bonne, charger de tout un seul 
homme. » 

Cet apologue (fait comprendre que), dans la foule des 
livres saints qui donnent des explications, chacun d'eux 
donne certaines explications et on ne peut demander 
tout à un seul livre saint. Parmi eux, il y en a par 
exemple qui expliquent les diverses essences, leur réa- 
lité et leurs caractéristiques; l'abhidharma explique 
l'être des diverses essences; chacun d'eux est diff'érentdes 
autres et c'est ainsi qu'on expose la nécessité tantôt des 
caractéristiques, tantôt de l'absence de caractéristiques. 



NM75 (1). 
{Trip. XIX, 7, p: a v«-5r«.) 

Dans la forêt des cerfs, il y avait autrefois une troupe 
de cinq cents cerfs; dans cette forêt il y avait (aussi 
deux) rois de» cerfs; l'un était le Bodhisattva ; l'autre 
était le vrai roi des cerfs. Un jour le roi du pays sortit de 
la ville pour chasser; il vit cette troupe de cerfs et amena 

(1) Voyez plus hiiiM, n» 18, t. I, i). G8-71. 



36 TSA PI YU KINCi (N'' 175) 

des soldats pour les cerner. Ces deux rois des cerfs, après 
avoir tous deux avisé à un moyen (de salut) allèrent en- 
semble auprès du roi des hommes et, se mettant à deux 
genoux devant lui, ils lui dirent : « Maintenant, puisque 
nous sommes sur le territoire de votre Majesté, nous 
sommes destinés à la tuerie ; mais si votre Majesté met à 
mort en une fois tous les cerfs, vous n^aurez pas le temps 
de les manger tous et il y en aura qui se pourriront ; nous 
vous proposons de vous envoyer chaque jour deux cerfs 
pour subvenir à la nourriture de votre Majesté ; tous les 
autres tour à tour devront jour après jour vous être 
envoyés sans que nous nous permettions d'y manquer; 
nous souhaitons que votre Majesté nous écoute afin que 
nous puissions un peu prolonger notre vie. Ne serait-ce 
pas là un bienfait digne de vous, ô grand roi ? » Alors le 
roi donna son consentement à cette proposition ; il or- 
donna qu'on ouvrît le cercle d'investissement et qu'on 
laissât aller (les cerfs). A partir de ce moment, ces deux 
rois des cerfs arrangèrent entre eux un choix pour déter- 
miner l'ordre de succession suivant lequel deux cerfs 
étaient chaque jour envoyés aux cuisines du roi. 

Plusieurs jours plus tard, il y eut une biche enceinte 
dont ce fut le tour d'aller à la mort ; cette biche se rendit 
auprès de son roi pour lui demander d'attendre que sa 
grossesse fut terminée ; le roi des cerfs lui répondit : 
« Le tour des autres cerfs n'est pas encore arrivé ; qui 
j)ourrait vous remplacer ? » Cette biche alla alors auprès 
du roi qui était le Bodhisattva et lui dit : « Mon roi n'est 
pas compatissant et ne trouve pas d'arrangement qui le 
rende indulgent. Maintenant, je viens vous remettre ma 
destinée et je désire que vous arrangiez cette affaire. » 

Le roi des cerfs qui était le Bodhisattva eut pitié de sa 
situation; il alla donc lui-même dans les cuisines du roi 
des hommes; le chef des cuisines vint dire au roi : « Le 
roi des cerfs est venu de lui-même dans les cuisines et 



TSA PI YU KING (N°^ 175-176) 37 

demande à se substituer à cette biche enceinte. » Le roi, 
surpris d'un fait si extraordinaire, dit au chef des cui- 
sines : « Amenez-moi ce roi des cerfs. » Le roi des cerfs 
vint donc auprès du roi des hommes et lui exposa toute 
sa pensée ; alors la foi s'éveilla dans le cœur du roi qui 
(se dit que), si les animaux mêmes pratiquent la vertu, 
à combien plus forte raison les hommes le doivent-ils 
faire. 11 ordonna que dans tout son royaume on cessât à 
jamais de chasser et il donna à perpétuité à la troupe des 
cerfs le territoire de cette forêt qui prit dès lors le nom 
de Forêts des cerfs (Mrgadâva). 



NM76. 
[Trip. XIX, 7, p, 5 r« ; cf. p. 12 v*^-13 v\) 

Autrefois, il y avait un laïque dont la femme était en- 
ceinte; il invita le Buddha à venir dans sa demeure et, 
après lui avoir fait des offrandes, il voulut prier le Tathâ- 
gata de pronostiquer ce que serait Tenfant que sa femme 
devait plus tard mettre au monde, car il désirait savoir si 
ce serait un fils ou une fille. Le Buddha lui dit : « Elle 
enfantera plus tard un fils qui sera d'une beauté merveil- 
leuse et qui, quand il sera devenu grand, jouira parmi 
les hommes des félicités qui sont réservées en haut aux 
devas ; plus tard, il obtiendra la sagesse d'Arhat. » Quand 
le laïque eut entendu ces paroles, il les mit en doute dans 
son cœur et n'y ajouta pas foi. 

Par la suite il invita encore (un disciple des) six maîtres 
(hérétiques) et, après lui avoir fait des offrandes, le pria 
derechef de faire un pronostic ; le laïque dit à cet héré- 
tique : « Auparavant, j'ai chargé le çramana Gautama de 
faire un pronostic ; il a dit que (ma femme) devrait plus 



88 TSA PI YU KING (N° 176) 

tard enfanter un fils ; mais je ne sais pas si ce sera réel- 
lement un fils vertueux ou non. » L'hérétique lui dit : 
u Elle enfantera une fille. » 

Cet hérétique détestait la loi du Buddha ; quoi qu'en 
vérité il voulût la contrecarrer, lorsqu'il s'en fut retourné, 
il fit la réflexion suivante : « Si cette (femme) engendre 
un fils, ce laïque me délaissera et servira Gautama. » Il 
tint alors au laïque ce discours trompeur : « Votre femme 
doit enfanter un fils; mais, après la naissance de ce fils, il 
y aura de grandes calamités et votre famille et votre pa- 
renté jusqu'à la septième génération seront entièrement 
anéanties; c'est parce que ce pronostic était néfaste que 
je vous ai faussement dit naguère que ce serait une fille 
(qui naîtrait). » 

En entendant cela, le laïque en conçut une grande 
frayeur dans son cœur et ne sut que faire. Cet hérétique 
lui dit alors : « Si vous désirez obtenir un avenir heureux 
et avantageux, il suffit d'éliminer (cette cause de mal). » 
L'hérétique se mit alors à masser le ventre de la femme 
du laïque afin de la faire avorter; comme il lui massait 
le ventre sans discontinuer, la femme du laïque mourut; 
cependant son fils n'était pas mort, grâce à un eff'et du 
bonheur que lui avaient assuré ses existences antérieures. 
Le laïque se débarrassa alors de sa femme, en la mettant 
dans l'endroit des morts; on fit un grand tas de bois pour 
la brûler; au moment où les flammes étaient ardentes, le 
Buddha accompagné de ses disciples, se rendit là pour 
regarder; le corps de la femme du laïque se fendit et on 
aperçut son fils assis sur une fleur de lotus; il était d'une 
beauté merveilleuse et son visage était comme la neige. 

Le Buddha ordonna à ICi-yu (Jîvaka) (1) de lui apporter 
cet enfant; quand /r /-{/m (Jîvaka) l'eut apporté, on le 
sortit de là et on le rendit au laïque qui alors le 

,1, Le célèbre médecin. 



TSA PI YU KING (N° 176) ^9 

nourrit et Péleva. Quand il eut atteint l'âge de seize 
ans, il l'emportait sur les autres hommes en talent et 
en beauté ; il prépara alors en quantité des boissons et 
des nourritures excellentes et invita l'hérétique (dont 
il a été question plus haut); quand l'hérétique se fut 
assis, au bout d'un moment il se mit à éclater de rire, et 
comme l'autre lui demandait pourquoi il riait, il répondit : 
« Je vois à cinquante mille // d'ici une montagne; au pied 
de cette montagne il y a une rivière ; un singe est tombé 
dans cette rivière et c'est pourquoi je ris. » Le jeune 
homme savait que tout cela n'était que mensonge; c'est 
pourquoi, dans le bol {de l'hérétique) il plaça toutes sortes 
de bouillies exquises qu'il recouvrit de riz et chargea un 
homme de le lui présenter ; pour toutes les autres per- 
sonnes, il plaça dans leurs bols le riz au fond et les 
bouillies au-dessus; tous les gens se mirent à manger; 
seul l'hérétique jetait des regards irrités et ne mangeait pas. 
Comme le maître de la maison lui demandait pourquoi 
il ne mangeait pas, l'hérétique répondit : « Je n'ai pas de 
bouillie ; comment mangerais-je ? » Le maître de la mai- 
son lui dit : <( Si votre regard peut voir un singe qui 
tombe dans l'eau à cinquante mille // d'ici, comment ne 
voit-il pas les bouillies qui sont sous le riz ? » L'héré- 
tique fut grandement en colère et en définitive il s'en 
retourna sans avoir mangé. Il se rendit auprès de Chb-li- 
k'ieou fo (Çrîgupta) à qui il raconta tout ce qui s'était 
passé; la sœur aînée de cet homme était en effet la femme 
de Çrîgupta. Quand Çrîgupta eut entendu ce récit, lui 
aussi s'irrita; il dit à l'hérétique : « Gautama est le maî- 
tre de ces gens; mais c'est moi qui suis le grand maître; 
jed'inviterai à venir pour le calomnier et lui faire affront. » 
C'est pourquoi il disposa la fosse pleine de feu et la nour- 
riture empoisonnée (1). Cette histoire est fort étendue; on 

(1) Voyez Iliuan-tsang, Mémoires, t. II, p. 18-19. 



4) TSA PI YU KiNr. (N«» 176-177) 

ne peut la rapporter point par point; c'est pourquoi nous 
Tavons abrégée en n'en prenant que l'essentiel. 



NM77.- 
{Trip., XIX, 7, p. 5 r"-v^) 

Autrefois, il y eut un religieux qui se rendit dans la 
maison d'un brahmane pour y mendier de la nourriture; 
le brahmane chargea sa femme de lui présenter de la 
nourriture pour lui donner à manger ; cette femme se 
tenait debout devant (le religieux), et, comme elle était 
belle, celui-ci conçut dans son cœur l'idée de jouer un 
bon tour; il dit au brahmane : « Le goût de la volupté ; 
après, malheur; sortir. » Le brahmane ne comprit pas et lui 
demanda ce que signifiaient ces paroles : « Le goût de la 
volupté; après, malheur; sortir. » Le religieux prit alors 
dans ses mains la gorge de la femme et ils s'embrassèrent 
l'un l'autre; après l'avoir embrassée, il dit au brahmane: 
« Ça, c'est : Le goût de la volupté. » Le brahmane, très 
irrité, frappa d'un coup de bâton ce religieux qui lui dit 
alors : « Ça, c'est : Après, malheur. » Gomme le brahmane 
voulait le frapper encore, le religieux s'enfuit hors de la 
porte, puis, retournant la tête, il dit au brahmane : « Ça 
c'est : Sortir. » 

Cet apologue prouve que lorsque les hommes ne peu- 
vent comprendre à fond tout le sens (des maximes de la 
religion), il faut leur montrer des exemples concrets et 
alors ils sont éclairés (1). 

(1) La leçon que le religieux voulait donner par un exemple, que le mari 
de la femme dut trouver un pou trop concret, était sans doute la sui- 
vante : celui qui sabandonne à ses désirs sensuels éprouve ensuite des 
malheurs et c'est pourquoi il juge préférable de sortir du monde et d'en- 
trer en religion. 



TSA PI YU KING (N*' 178) 41 

NM78. 
{Trip., XIX, 7, p. 5v«.) 

Autrefois, il y eut un paysan qui se rendit pour un mo- 
ment à la ville; il aperçut un homme qui, ayant subi la 
peine du fouet, s'enduisait le dos de crottin de cheval tout 
chaud; il lui demanda pourquoi il faisait cela et l'autre lui 
répondit : « C'est pour que mes blessures guérissent faci- 
lement et ne laissent pas de cicatrices. » Le paysan garda 
secrètement (cette recette) dans son cœur; plus tard, 
étant de retour chez lui, il dit aux gens de sa famille : 
« En allant à la capitale, j'ai acquis beaucoup de sagesse. » 
Les gens de sa famille lui ayant ensuite demandé quelle 
était cette sagesse, il appela un esclave et lui dit : « Appor- 
tez un fouet et donnez-moi de toutes vos forces deux cents 
coups de fouet. » Par crainte de son maître, l'esclave n'osa 
pas désobéir et lui donna donc de toutes ses forces deux 
cents coups de fouet jusqu'à ce que le sang qui ruisselait 
couvrît son dos ; il dit alors à son esclave : « Apportez du 
crottin de cheval tout chaud pour m'en enduire; cela 
pourra faire que (mes blessures) guérissent facilement et 
ne forment pas de cicatrices. >^ Puis il dit aux gens de sa 
famille: « Saviez-vous cela ? Voilà quelle est ma sagesse. » 

Cet apologue s'applique au religieux qui renonce aux 
défenses: au début, il a rencontré un maître éclairé et a 
reçu les défenses; mais ensuite, ayant eu l'occasion de voir 
d'autres personnes, les défenses qu'il avait reçues sont 
rejetées et il délaisse les défenses qu'il avait d'abord accep- 
tées ; il redevient laïque et détruit (en lui) le corps de la 
Loi (dharmakâya); il est comparable à celui qui reçoit deux 
cents coups de fouet, en sorte que le sang qui ruisselle lui 
couvre le dos; quand alors il demande à rocevoii' de nou- 



42 TSA I>I YU KING (N°" 178-179) 

veau (les défenses), il est comme celui qui s'enduit de 
crottin de cheval. 



N° 179. 
{Trip., XIX, 7, p. 5 v«; cf. p. 13 r«.) 

Dans un royaume étranger il y avait un exorciste de 
nagas; avec sa'kiun'ich'e (kundikâ, cruche) remplie d'eau, 
il se rendit au bord d'un étang où se trouvait un nâga et 
prononça de tout son cœur la formule de conjuration. Ce 
nàga vit alors aussitôt qu'un grand feu s'élevait du fond 
de l'étang et que tout l'étang était en flammes; en aperce- 
vant le feu, le nâga fut effrayé et sortit la tête pour regarder 
au loin les montagnes; il vit encore qu'un grand feu incen- 
diait les montagnes et les marais; il regarda plus haut jus- 
qu'au sommet des montagnes et ne trouva aucun endroit 
où il pût s'établir; tout était brûlant et il n'avait aucun lieu 
où réfugier son corps; il aperçut que seule l'eau qui était 
dans la cruche (kundikâ) pouvait lui permettre d'échap- 
per au péril; alors il anéantit son grand corps et prit une 
forme menue et petite pour s'introduire dans la cruche 
(kiiin-tch'e^ kundikâ). 

Cet étang du nâga symbolise le monde des désirs (kâ- 
madhâtu); les montagnes et les marais que (le nâga) voit 
de loin sont le monde des formes (rûpadhâtu); le sommet 
de la montagne qu'il regarde est le monde de la priva- 
tion de forme (arûpadhâtu). Le conjurateur de nâgas sym- 
bolise le Bodhisattva; l'eau de la cruche, le Nirvana; la 
formule de conjuration, les moyens (d'arriver à la Bodhi); 
le grand feu brûlant, l'impermanence visible; le grand 
corps du nâga, l'arrogance; la petite forme qu'il prend, 
rhumilité. Cet apologue signifie 'donc : Le Bodhisattva 



TSA PI YU KING (N*'* 179-180) 43 

montre que le présent kalpa brûle de part en part les 
désirs et les formes et que le grand feu de l'imperma- 
nence épouvante tous les êtres ; il nous exhorte à nous 
dépouiller de notre arrogance, à nous humilier et à des- 
cendre toujours plus bas, afin qu'ensuite nous entrions 
tous dans le Nirvana. 



N^ 1-80. • 
(Trip.^XlX, 7, p.5vo.) 

Autrefois dans un royaume étranger, il y a de cela fort 
longtemps, il y avait une pierre qui, se trouvant sur le 
bord de la route que fréquentaient les hommes, était 
souvent foulée par les chars et par les chevaux et petit à 
petit s'effritait. En ce temps il y eut un homme qui, 
ennuyé de la voir gêner la route, voulut absolument la 
supprimer et la frappa de manière à la briser; il vit un 
serpent venimeux sortir du milieu de la pierre et devenir 
de plus en plus grand en se gonflant; en l'espace d'un 
moment, son corps remplit le Jambudvîpa ; tout ce qu'il 
y avait d'êtres vivants, hommes et bêtes, dans le Jambud- 
vîpa, en un jour ce serpent les dévora entièrement. Après 
quoi il mourut. 

Puisque la rétribution des actes mauvais se produit 
déjà avec une telle promptitude, à plus forte raison, 
lorsque le Bodhisattva, qui est d'abord un homme ordi- 
naire, a accumulé ses actes méritoires et a multiplié ses 
vertus, et cela à travers des kalpas aussi nombreux 
que les grains de sable, s'il arrive un moment où, dès qu'il 
en a conçu l'idée, il réalise en lui la sagesse du Buddha, 
explique la Loi, sauve les hommes et atteint au Nirvana, 
pourquoi s'étonnerait-on de la rapidité avec laquelle cela 
se produit ? 



44 TSA PI YU KING (N<* 181) 

NM81. 
{Trip., XIX, 7, p. 5, vo.) 



Autrefois il y avait la tête et la queue d'un serpent qui 
se faisaient Tune à l'autre des remontrances. La tête dit à 
la queue : « C'est moi qui dois être la plus grande. » La 
queue dit à la tête : « Moi aussi je dois être la plus 
grande. » La tête dit : « J'ai des oreilles avec lesquelles 
je peux entendre; j'ai des yeux avec lesquels je peux voir; 
j'ai une bouche avec laquelle je peux manger. Au mo- 
ment où nous marchons, je suis celle qui est le plus en 
avant, c'est pourquoi il faut que je sois la plus grande. 
Vous n'avez pas ces talents; vous ne devez pas être la 
plus grande. » La queue dit : a C'est moi qui vous per- 
mets d'aller de l'avant et c'est ainsi que vous pouvez aller 
de l'avant; si je m'enroulais en faisant trois tours de tout 
mon corps autour d'un arbre et si, trois jours durant, je ne 
me relâchais pas, (vous seriez condamnée à mourir. » La 
queue fît comme elle venait de dire); alors la tête ne put 
plus s'en aller pour chercher sa nourriture; affamée, elle 
était près de mourir. La tête dit à la queue : « Vous 
pouvez nous mettre en liberté; je vous accorde que vous 
êtes la plus grande. » La queue, ayant entendu cette 
parole, les mit aussitôt en liberté. (La tête) dit encore à 
la queue : « Puisque vous êtes la plus grande, je vous 
permets de marcher devant. » A peine avaient-elles fait 
quelques pas qu'elles tombèrent dans une fosse pleine de 
feu et y périrent. 

Voici à quoi s'applique cette comparaison : Si parmi les 
religieux il se trouve quelque supérieur (sthavira) de 
grande vertu (bhadanta) et intelligent qui peut décider 
des points de doctrine et de discipline, et si au-dessous 



1 



TSA PI YU KING (N''^ 181-182) 45 

de lui il y a un homme médiocre qui se refuse à lui obéir, 
lorsque le supérieur n'est pas assez fort pour imposer ses 
ordres à cet homme et qu'il lui dit donc : « Je désire que 
vous agissiez à votre guise », les affaires ne réussissent 
pas et tous deux ensemble tombent dans les violations de 
la loi. Ils sont comparables à ce serpent qui tomba dans 
la fosse pleine de feu. 



N" 482. 
[Trip., XIX, 7, p. 5 v«-6 r«; cf. p. 13 \\) 

Autrefois un oiseleur avait tendu sonfdetsur un marais 
et y avait placé des aliments dont se nourrissent les oi- 
seaux. Des oiseaux en foule, appelant leurs compagnons, 
accoururent à l'envi pour les manger. L'oiseleur tira à lui 
la corde de son filet et tous les oiseaux tombèrent dedans; 
or, (parmi eux) se trouvait un oiseau grand et très fort; il 
souleva avec son corps le filet et, de concert avec tous les 
autres oiseaux, partit en s'envolant. 

L'oiseleur se mit à leur poursuite en se guidant sur 
l'ombre qu'ils faisaient; quelqu'un lui dit : « Les oiseaux 
volent dans les airs et vous les poursuivez à pied. Quelle 
n'est pas votre folie ! » L'oiseleur répondit : « Pas si grande 
que vous le prétendez ; ces oiseaux, quand viendra le 
coucher du soleil, voudront chercher à se poser pour pas- 
ser la nuit; comme ils iront alors dans des directions diffé- 
rentes, il faudra bien qu'ils tombent à terre. » 

Cet homme continua donc à les poursuivre sans s'arrê- 
ter; quand le soleil fut près de se coucher, il vit en levant 
les yeux que tous ces oiseaux tournoyaient en volant et se 
disputaient ; les uns voulaient aller à l'est, les autres à 
l'ouest; ceux-ci jetaient les yeux vers une grande forêt; 



46 



TSA PI YU KING (N*^ 182) 



ceux-là désifaient se rendre près d'une eau courante ; 
comme leurs contestations n'avaient pas de fin, au bout 
d'un instant ils tombèrent à terre. L'oiseleur alors les 
prit et les tua les uns après les autres. 

L'oiseleur représente Po-siun (Pâpîyân); le fait d'éten- 
dre le filet est comparable à celui de contracter les asser- 
vissements; les oiseaux qui volent en emportant le filet 
sur leur dos sont comparables à l'homme qui, avant d'être 
dégagé des asservissements qu'il a contractés, fait que ses 
désirs produisent la révolution essentielle; les oiseaux qui 
s'arrêtent au coucher du soleil sont comme les hommes qui 
conçoivent des sentiments de lassitude et qui ne font plus 
de progrès. Les oiseaux qui ne sont pas d'accord quand ils 
cherchent à se poser sont comme ceux qui soulèvent les 
soixante-deux opinions (hérétiques) pour se contredire 
continuellement. Les oiseaux qui tombent à terre sont 
comme les hommes qui reçoivent la punition de leurs 
erreurs et tombent dans les enfers. Ceci montre que 
toutes les souillures que causent les asservissements con- 
tractés sont le filet de Mâra. 

Ainsi donc (1) les asservissements contractés recouvrent 
l'homme comme un filet. Ceux qui sont dans les deux 
voies [supérieures (2)] doivent avec le plus grand soin 
veiller sur leur corps et sur leur bouche (3), pour ne pas 
se laisser tomber dans ce filet, car les souffrances des trois 
voies mauvaises {h) et la prolongation indéfinie des nais- 
sances et des morts sont insupportables. 

(1) Cette conclusion ne se trouve que dans la rédaction du Tchong king 
siuan Isa pi yu king {Trip., XIX, 7, p. 13 v»]. 

(2) Les conditions d'homme et de deva. 

(3) Sur leurs actes et sur leurs paroles. 

(4) Les conditions d'animal, de démon affamé et d'habitant des enfers. 



TSA PI YU KING (N" 183) 47 

N° 183. 
{Trip.,XlX, 7, p. 6r«.) 

Autrefois, au temps où le Buddha était dans ce monde, 
il y avait cinq cents hommes forts qui étaient tous deve- 
nus çramanas; réunis en un même lieu, ils se tenaient 
assis en contemplation et récitaient les livres saints. Or, 
de méchants voleurs enlevèrent complètement tous les 
vêtements et les bols des religieux en ne leur laissant que 
leur nivâsana et leur samghâtî. 

Après que ces voleurs furent partis, tous les çramanas, 
légèrement vêtus de leur nivâsana et de leur samghâtî, 
vinrent auprès du Buddha et lui racontèrent ce qui s'était 
passé. Le Buddha leur dit : « Pourquoi n'avez-vous pas 
poussé de grands cris ? » Ils répondirent : « Le Buddha 
ne nous y avait point encore autorisés; c'est pourquoi nous 
n'avons pas osé crier. » 

Le Buddha dit à tous ces bhiksus : « Si vous n'osez pas 
crier, les voleurs vous dépouilleront chaque jour de vos 
vêtements, et qui sera alors capable de vous en donner 
constamment (de nouveau) ? Dorénavant je vous autorise, 
quand vous verrez venir des voleurs, à pousser de grands 
cris, à brandir des bâtons et à prendre en main des pierres 
pour les efï'rayer et les faire se retirer; mais gardez-vous 
d'aller jusqu'à les blesser ou les tuer réellement. » 

(Suit une longue dissertation sur les raisons pour les- 
quelles il ne faut pas attacher d'importance au corps, à la 
vie et aux richesses, sans cependant les mépriser absolu- 
ment.) 



48 TSA PI YU KING (N** 184) 

NM8/i. 
{Trip., XIX, 7, p. 6 r«-v«.; 



Autrefois, dans le T ien-ichou (Inde) il y avait un lieu 
de résidence où se tenaient cent mille çramanas; plus de 
cinquante mille d'entre eux avaient déjà obtenu (la dignité 
d') Arhat; leurs six pénétrations (abhijflâs) étaient pures 
et pénétrantes; ils avaient cessé de passer dans le cycle 
des transmigrations. Il restait cinquante mille hommes, 
dont les uns avaient obtenu les trois degrés inférieurs de 
la sagesse, et dont les autres ne les avaient pas encore 
obtenus. Or, il y eut un notable qui, dans le désir de 
rechercher les félicités dont on jouit autant qu'on veut 
dans les conditions d'homme et de deva, vint dans ce 
temple et y disposa un repas qu'il offrit à la foule des 
religieux. 

En ce temps, il y avait un sthavira qui était un grand 
Arhat ayant obtenu les six pénétrations surnaturelles; cet 
homme était fort vieux; sa barbe était blanche; ses dents 
étaient tombées; son corps était décrépit; il était celui qui 
occupait la plus haute position parmi ces cent mille 
hommes. Quand on eut fini de prononcer des vœux 
accompagnés de prières en faveur de ces notables, quand 
on eut bu et mangé et quand l'eau pour les ablutions eut 
cessé de circuler, (ce vieillard) dit alors au notable : « G 
dânapati, par votre libéralité présente vous venez de vous 
attirer un grand châtiment. » 

Aussitôt ceux des religieux qui n'avaient point encore 
obtenu la sagesse dirent tous que le sthavira avait pro- 
noncé cette folle parole à cause de son grand âge. Le stha- 
vira leur répondit : « C'est là une chose véritable; je n'ai 
point dit une folle parole. » Les religieux en foule lui 



TSA PI YU KING (N«^ 184-185) 49 

demandèrent : « Cet homme vient de semer pour lui le 
bonheur; comment récolterait-il le châtiment ? » 

Le sthavira répondit : « Vous connaissez la première 
phase, mais vous ne connaissez point encore la seconde. 
Cet homme a semé pour lui le bonheur ; aussi recevra-t-il 
encore des félicités en se trouvant dans les conditions 
d'homme ou de deva; mais, tandis qu'il jouira de ces féli- 
cités, il concevra une grande arrogance; il pensera qu'il 
a fait assez et ne cherchera pas à être délivré ; quand il 
regardera le Buddha, il ne l'adorera pas; quand il verra 
des livres saints, il ne les lira pas; quand il verra des 
çramanas, il n'aura pas pour eux des sentiments de res- 
pect; il s'abandonnera au gré de ses désirs; quand il aura 
fini de jouir de ces félicités, il devra tomber dans les 
voies mauvaises et y rester pendant des asarnkhyeya-kal- 
pas illimités; quand son châtiment sera fini, alors il en 
sortira. S'il peut semer ainsi pour lui de grands châtiments, 
c'est parce qu'il aura reçu la grande rétribution (1) de sa 
conduite dans ce monde. Si donc il fixe (maintenant) son 
cœur sur la sagesse sainte et s'il fait cet acte producteur 
de bonheur, plus tard, quand il recevra sa rétribution, ce 
ne sera pas eii définitive cette rétribution là (qu'il rece- 
vra) (2). » 

N*' 185. 
[Trip, XIX, 7, p. 6 v^) 

Autrefois dans le royaume de T'ien-tchoa (Inde), il y 
avait deux hommes pauvres ; ils s'ingéniaient pour gagner 

(1) En d'autres termes, la récompense même que sa bonne action lui 
aura value l'induira à commettre des fautes qu'il expiera cruellement 
plus tard. 

(2) En définitive il sera châtié au lieu d'être récompensé. 

II. 4 



50 



TSA PI YU KING (N° 185) 



leur vie et calculaient avec parcimonie ; ils s'occupaient 
à vendre du lait fermenté. Ces deux hommes, portant 
chacun sur leur tête une jarre de lait fermenté, se rendirent 
au marché pour l'y vendre; en ce temps, il avait plu et le 
chemin était glissant ; un de ces hommes, qui était sage^ 
se fit cette réflexion : « Aujourd'hui, à cause de la boue 
et de la pluie, il est difficile de marcher sur la route ; si 
je viens à tomber, ma jarre se brisera et je perdrai tout. 
Maintenant je vais retirer entièrement le beurre et si je 
dois tomber, ce que je perdrai sera sans importance. » 
L'autre homme, qui avait peu de prévoyance, prit ensemble 
(le beurre et le lait) pour aller au marché. 

Au milieu du chemin que la boue rendait glissant, ces- 
hommes tombèrent tous deux ; l'un d'eux s'abandonna au 
désespoir, versa des larmes et se tordit (de douleur) en- 
restant étendu sur le sol ; l'autre n'avait point l'air chagrin 
et ne témoignait aucun déplaisir. Quelqu'un leur demanda: 
« ^ ous avez tous deux cassé votre jarre de lait ; votre 
perte est égale et ne diffère point pour l'un et pour l'autre. 
Pourquoi l'un de vous est-il seul à s'affliger, à pleurer et à 
exprimer ses regrets, tandis que l'autre reste calme et ne 
semble point fâché ? » Un de ces hommes répondit : « Du lait 
que je portais je n'avais point extrait le beurre; mainte-^ 
nant que ma jarre est brisée, ma perte est absolument 
totale ; c'est pourquoi je ne puis dominer mon affliction. » 
L'autre homme répondit : (( Du lait que je portais j'avais 
au préalable enlevé le beurre; maintenant, bien que ma 
jarre soit cassée, ma perte est de peu d'importance; c'est 
pourquoi je reste tranquille et n'éprouve pas de regrets. » 
La jarre symbolise le corps; le beurre symbolise les 
richesses. Quand un homme est avare et tient à ses 
richesses, il recherche avec avidité son intérêt immédiat 
et ne songe pas à l'impermanence; mais quand son corps, 
comme la jarre, vient à se briser, ses richesses sont entiè- 
rement perdues, et il est comparable à cet homme qui 



TSA PI YU KING (N«^ 185-186) 51 

perdit follement son beurre et son lait; il s'afflige alors et 
a des regrets rétrospectifs, mais son repentir ne sert de 
rien. (Au contraire,) quand un homme croit fermement 
aux récompenses des vies futures, tout ce qu'ila de richesses, 
il l'emploie en charités; même quand son corps, comme 
la cruche, vient à se briser, la perte qu'il éprouve est 
sans importance, et il est comparable à cet homme qui, 
bien que sa jarre de lait se fut brisée, n'avait subi qu'une 
perte minime ; son cœur reste tranquille et il n'a point lieu 
d'avoir des regrets rétrospectifs. 



N*^ 186. 
{Trip,, XIX, 7, p. 6 v^; cf. p. 13 \\ 



Il y avait autrefois cinq cents marchands qui étaient mon- 
tés en bateau et étaient allés sur la mer pour chercher des 
denrées précieuses. Il arriva que le poisson mo-kie (makara) 
sortit la tête et, la gueule grande ouverte, voulut dévorer 
tous les êtres vivants ; en ce jour, il y avait peu de vent 
et cependant le bateau filait comme une flèche. Le patron 
sa-po (sârthavâha) dit à l'équipage : « Le bateau file trop 
vite ; il faut relâcher la voile et la descendre à fond. » 
Mais le bateau n'en alla que plus rapidement et on ne 
pouvait l'arrêter. 

Le patron sa-po (sârthavâha) demanda à l'homme qui 
était sur le château d'avant : « Que voyez-vous ? » « Je vois, 
(répondit-il), en haut deux soleils qui apparaissent ; en 
bas est une montagne blanche ; au milieu est une mon- 
tagne noire ^ » Le patron sa-po (sârthavâha) s'écria tout 
effrayé : « C'est là le poisson gigantesque ; que faut-il faire ? 

(1) Ce sont, apparemment, les deux yeux, les dents et la langue du 
monstre qui sont ainsi décrits i)ar le matelot épouvanlé. 



52 TSA PI YL KING (N" 186) 

Vous et moi niaintenaiit sommes en gi'and péril; nous 
allons entrer dans le ventre du poisson et il n'y aura plus 
aucun moyen de sauver notre vie. Que chacun de vous 
implore de tout son cœur les dieux qu'il sert. » Alors tous 
ces hommes se mirent chacun à confier sa destinée à la 
divinité qu'il servait en lui demandant de les retirer de 
détresse ; mais plus leurs prières étaient ardentes, plus 
vite allait le bateau. 

Au bout d'un moment, comme il ne s'arrêtait pas, il 
allait entrer dans la gueule du poisson ; alors le patron 
sa-po (sârthavâha) dit aux autres : « Je sais un grand dieu 
qu'on appelle Buddha ; vous autres, abandonnez les dieux 
que chacun de vous adore et invoquez-le. » Alors ces cinq 
cents hommes poussèrent à grands cris l'invocation na-mo 
Fo (namo Buddhâya). 

Le poisson, entendant le nom du Buddha, fît cette 
réflexion : « Aujourd'hui dans le monde il y a de nouveau 
un Ikiddha; comment pourrai-je supporter défaire du mal 
à tous les êtres vivants ? » Ayant fait cette réflexion, il 
referma la bouche ; l'eau se mit à couler en sens inverse 
et repoussa (le bateau) loin de la gueule du poisson. Les 
cinq cents marchands purent être sauvés en même temps. 

Ce poisson, dans une existence antérieure, avait été un 
religieux qui, pour quelque faute, reçut ce corps de pois- 
son ; dès qu'il entendit prononcer le nom du Buddha, il 
se souvint de son existence antérieure ; c'est pourquoi il 
réfléchit et de bons sentiments se produisirent en lui. Cette 
histoire prouve que ces cinq cents marchands, simplement 
en pensant de tout leur cœur au Buddha et en prononçant 
un instant son nom, purent être délivrés d'un péril im- 
mense comme le ciel; à combien plus forte raison, quand 
quelqu'un conserve dans son cœur la samâdhi qui consiste 
à penser au Buddha, cela fera-t-il que ses fautes graves 
deviendront légères et que ses fautes légères seront effa- 
cées. Mais des exaucements comme celui (que nous venons 



TSA PI YU KING (N°^ 186-187) 53 

de raconter dans cette histoire), il n'y en a pas un grand 
nombre. 



NM87 
[Trip., XIX, 7, p. Qr-lv\) 

Au temps où un kalpa avait été détruit par le feu, tout 
l'univers était vide. Grâce à la force des causes résultant 
des actes vertueux producteurs de bonheur accomplis par 
tous les êtres, les vents des dix régions arrivèrent; tous 
ces vents, en soufflant (1) ensemble, purent soutenir une 
grande masse d'eau ; sur cette eau se trouvait un homme 
à mille têtes qui avait deux mille mains et deux mille 
pieds; son nom était Wei-si (Visnu); cet homme produi- 
sit du milieu de son nombril une fleur de lotus couleur 
d'or à mille pétales ; son éclat était fort brillant et était 
semblable à celui de dix mille soleils éclairant ensemble. 
Dans le lotus était un homme qui se tenait assis les jambes 
croisées l'une sur l'autre; cet homme à son tour avait un 
éclat illimité; son nom était le roi des devas Brahma; de 
son cœur il fit naître huit fils; ces huit fils engendrè- 
rentle ciel, la terre et les hommes. Le roi des devas Brahma 
n'avait plus en lui aucun reste de tout ce qui est luxure et 
colère ; c'est pourquoi on dit, quand un homme se livre à 
la méditation, agit purement et supprime en lui les désirs 
débauchés, qu'il pratique la conduite de Brahma (brahma- 
càrin); quand les Buddhas font tourner la roue de la Loi, 
on appelle parfois (cette roue) la roue de Brahma. Le roi 
des devas Brahma était assis sur une fleur de lotus ; c'est 
pourquoi tous les Buddhas, pour se conformer à la coutume 
du monde, sont assis sur une fleur de lotus en ayant les 

(1) Il faut lire vrniseinl)lal)lonient P^ au lieu de J|^. 



54 TSA PI YV KING (N«» 187-188) 

jambes croisées ; (c'est alors qu') ils expliquent les six pâra- 
mitûs, et ceux qui entendent cette doctrine atteignent à 
ranuttara-samyak-sambodhi. 



N*» 188. 
(rr/>.,XIX, 7, p. 7ro.) 

Autrefois il y avait une fille de noble naissance qui avait 
un visage fort beau et un extérieur remarquable; elle sor- 
tit du monde, s'adonna à l'étude et obtint la voie d'Arhat. 
Comme elle se promenait solitaire dans un bois en dehors 
de la ville, elle rencontra uji homme qui, en voyant le vi- 
sage admirable de cette bhiksuliî devint profondément 
épris d'elle. 11 se tint debout devant elle en lui barrant 
le chemin et voulut la posséder ; il lui déclara avec ser- 
ment : « Si vous ne me cédez pas, je ne vous laisserai pas 
partir. » 

La bhiksunî se mit alors à lui expliquer la théorie des 
humeurs sales et de l'impureté : qu'y a-t-il qui soit dési- 
rable dans la tète, dans les yeux, dans les mains et dans 
les pieds ? Cet homme dit alors à la bhiksunî : « J'aime la 
beauté de vos yeux. » Aussitôt cette bhiksunî arracha avec 
sa main droite un de ses yeux et le montra au jeune 
homme ; le sang coulait sur son visage. Quand le jeune 
homme vit ce spectacle, ses désirs disparurent. 

La bhiksunî, tenant un de ses yeux dans sa main, revint 
à l'endroit où se tenait le Buddha pour qu'il remît cet œil 
à sa place ; elle raconta tout ce qui s'était passé au Buddha 
et c'est à la suite de cela que (le Buddha) décréta cette 
défense : « Dorénavant il ne sera pas permis aux bhiksunîs 
de s'arrêter en dehors de la ville, ni de marcher seules en 
dehors des \illages. » 



TSA PI YU KING (N° 189) 55 

N« 189. 
{Trip.,XlX, 7, p. 7 r.) 

Les herbes et les arbres qui sont dans le monde peu- 
vent tous servir de remèdes; c'est simplement parce qu'on 
ne s'entend pas bien à les distinguer qu'on ne le sait 
pas. Autrefois il y avait un saint roi-médecin nommé K^i- 
yu (Jîvaka) qui était capable de combiner et de réunir 
les herbes médicinales; il avait la forme d'un jeune 
garçon (1); ceux qui le voyaient éprouvaient de la joie et 
étaient guéris de toutes leurs maladies. Parfois, avec 
une seule plante, il soignait toutes sortes de mala- 
dies ; parfois, avec toutes sortes de plantes, il soignait 
une seule maladie. Parmi les herbes qui sont dans le 
monde, il n'y en avait aucune qui ne fût susceptible 
"d'être employé par lui; parmi les maladies qui sont dans 
le monde, il n'y en avait aucune qu'il ne pût guérir. 

Quand la vie de K'i-yii (Jîvaka) prit fin, les herbes mé- 
dicinales du monde se mirent à pleurer en même temps 
et toutes se lamentaient, disant : « Nous pouvons toutes 
être employées à la guérison des maladies; mais seul J^'/- 
yu (Jîvaka) était capable de nous bien connaître. Après la 
mort de K^i-yu (Jîvaka) ; il n'y aura plus aucun homme 
qui soit capable de nous bien connaître. Les hommes qui 
viendront plus tard se tromperont parfois en nous 
employant; péchant tantôt par excès, tantôt par défaut, ils 
feront que les maladies ne guériront pas, et ainsi on inci- 
tera les gens à penser que nous ne sommes point divines. 
C'est en songeant à cela que nous pleurons et gémis- 
sons. » 

(1) « Jeune garçon » est l'épithète coniniunémenl appliquée à Jîvaka. 



66 TSA PI YU KING (N° 189) 

Or,ily avaitiine(plante nommée)/io-//-/e(r^(harîtaka),qui, 
se tenant à l'écart, était seule à ne point pleurer. Elle 
disait elle-même : « Toutes les maladies, je suis capable 
de les soigner; ceux qui me mangeront seront tous guéris 
de leurs maladies; ceux qui ne me mangeront pas ne gué- 
riront point. 11 n'est pas nécessaire d'avoir recours au 
discernement d'un homme, et voilà pourquoi je ne pleure 
pas ». 

K'i-yu (Jîvaka) symbolise le Buddha ; toutes les plantes 
médicinales symbolisent les diverses lois; le /io-//-/e (harî 
taka) symbolise Timpermanence. (Cette parabole) signifie 
que, lorsque le Buddha est présent dans le monde, il 
excelle à se servir des diverses lois; il est capable d'em- 
ployer comme remèdes la luxure, la colère et la sottise 
])our guérir les hommes de leurs maladies; et toutes les 
autres bonnes lois, il s'en sert suivant l'opportunité, sans 
s'astreindre à une règle immuable; il est comparable au 
bon médecin des malades. Mais quand le Buddha a quitté 
ce monde, peu nombreux sont ceux qui savent bien se 
servir des diverses lois et les adapter aux circonstances; 
la considération de l'impermanence est alors ce qui gué- 
rit le plus souvent; elle peut également soigner la luxure 
et la colère et la stupidité; ceux qui s'en servent bien 
éloignent d'eux les maladies; ceux qui ne s'en servent pas 
bien sont atteints par tous les maux; c'est pourquoi elle 
est comparable au ho-li-le. Quant aux autres diverses 
lois, il n'est point aisé de s'en servir; ceux qui s'en ser- 
vent doivent nécessairement avoir un maître qui les guide ; 
quand on s'en sert bien, la maladie diminue ; mais quand 
on ne s'en sert pas bien, on ne fait qu'aggraver la mala- 
die. 

(1). Le meilleur purgatif, d'après Suçruta. (Dict. de Saint-Pétersbourg) 



TSA PI YU KING (N° 190) 57 

N« 190. . 
{Trip., XIX, 7, p. 7 r«-v«; cf. p. 13 vM/i r^) 

Autrefois un boucher se rendit auprès du roi A-chô-che 
(Ajâtaçatru) pour lui demander de lui accorder une chose 
qu'il désirait; le roi lui dit : « Que désirez-vous de moi ? » 
L'autre répondit : « roi, dans les occasions où vous 
célébrez des fêtes, il est nécessaire qu'on tue (des ani- 
maux); je désire, ô roi, que vous me fassiez la faveur de 
me charger de toute cette besogne. » 

Le roi lui dit : « Mettre à mort est une occupation à la- 
quelle les hommes ne se plaisent point; comment se fait- 
il que vous désiriez cette occupation et que vous vous y 
plaisiez ? » L'autre répondit : « J'étais autrefois un pauvre 
homme et je gagnais ma vie au moyen d'une boutique 
où je tuais des moutons. Pour cette raison, j'ai pu naître 
en haut chez les quatre devarâjas; quand j'eus terminé 
cette existence de deva, je vins naître dans la condition 
humaine et je continuai de nouveau à tuer des moutons; 
après que ma vie fut finie, je naquis en haut dans le 
second ciel. De la sorte, par six fois je fus tueur de mou- 
tons et c'est à cause de cela même que je suis constam- 
ment né à six reprises dans la condition de deva et que 
j'ai éprouvé des félicités illimitées. Voilà pourquoi main- 
tenant j'adresse cette demande à Votre Majesté. » 

Le roi dit : « A supposer que ce que vous racontez soit 
vrai, comment le save2-vous ? » L'autre répondit: « Je 
connais mes existences antérieures. » 

Le roi n'ajouta pas foi à ce qu'il disait et pensa que 
c'étaient de vains propos, car comment un homme d'aussi 
basse condition aurait-il pu connaître ses vies antérieu- 
res ? Dans la suite, il interrogea à ce sujet le Hnddha, qui 



68 TSA PI YU KING (N" 190) 

lui répondit : « Cet homme a dit vrai et ne vous a point 
tenu de vains propos. Dans les générations passées cet 
homme s'est trouvé rencontrer un Pratyeka Buddha; en 
voyant ce Buddha, il a éprouvé de la joie et de tout son 
cœur il l'a contemplé attentivement; en levant les yeux, il 
a considéré sa tête; en abaissant son regard, il a examiné 
ses pieds; il a conçu alors des sentiments excellents; c'est 
à cause de cette action méritoire qu'il a obtenu de naître 
six fois successivement en haut parmi les devas et que, 
lorsqu'il naît en bas parmi les hommes, il connaît ses exis- 
tences antérieures; parce que sa vertu productrice de bon- 
heur était mûre, il a obtenu à six reprises de naître dans 
la condition de deva et dans la condition d'homme ; parce 
que ses fautes n'étaient pas encore mûres, il n'en a point 
encore reçu le châtiment. Mais, quand il aura terminé son 
existence présente, il devra tomber dans les enfers pour y 
subir le châtiment d'avoir tué des moutons; quand il aura 
achevé son temps dans les enfers, il devra naître dans 
la condition de mouton et payer (de sa vie) autant de fois 
{qu'il aura tué de moutons). La connaissance que cet 
homme possède de ses vies antérieures est superficielle; 
il ne voit que ce qui concerne ses six existences dans la 
condition de deva; comme il n'atteint pas au delà jusqu'à 
sa septième existence (antérieure), il pense que c'est pour 
avoir tué des moutons qu'il est né dans la condition de 
deva. Une connaissance si limitée des existences anté- 
rieures n'est ni complète, ni claire. » 

Ainsi, quand ceux qui accomplissent des actes méri- 
toires formulent des désirs, il leur arrivé de parler incon- 
sidérément en sorte que la rétribution des actes n'est pas 
bien comprise par eux; c'est ce que prouve cette histoire (1). 



fl). Ce paragraphe final ne se trouve que clans la rédaction du Tchong- 
king siuan isa pi yu king {Trip., XIX, 7, p. 14 i-o). 



TSA PI YU KING (N'' 191) 59 

N« 191. 

{Trip.XlX, l,p.ls\) 



Autrefois il y avait un roi qui connaissait fort bien les 
châtiments et les récompenses et qui croyait à l'existence 
des rétributions. Il se plaisait constamment à répandre ses 
libéralités et ne s'opposait point aux désirs des hommes; 
sa renommée s'était étendue au loin dans les quatre direc- 
tions et il n'était personne qui n'en eût entendu parler. 
Un jour, un pays voisin entra en campagne pour attaquer 
à l'improviste son royaume. Le roi se dit: « Si je sors 
pour combattre, il y aura certainement des blessés et des 
morts; il vaut mieux que je sacrifie ma personne et que 
je n'agisse pas avec cruauté à l'égard de mon peuple. » 
Quand l'armée ennemie arriva, elle entra par la porte 
orientale de la ville et le roi sortit aussitôt par la porte 
occidentale; absolument solitaire, il s'enfuit dans une forêt 
sauvage. 

Or, un brahmane qui venait de loin passa par cette forêt 
et rencontra le roi ; alors ces deux hommes s'interrogèrent 
mutuellement. Le roi demanda au brahmane : « D'où 
venez-vous et où voulez-vous aller? » Le brahmane répon- 
dit : « J'ai entendu dire que le roi un tel a le cœur disposé 
à la libéralité et ne s'oppose pas aux désirs des hommes : 
c'est pourquoi je suis venu de loin dans l'intention de lui 
demander quelque chose. » Le roi répliqua : « La personne 
dont vous parlez, c'est moi-même. » 

En entendaat cette parole, le brahmane fut stupéfait ; il 
demanda alors au roi : « Quelle est la cause, ô roi, pour 
laquelle vous êtes maintenant dans cette situation? » Le roi 
expliqua donc au brahmane tout ce qui s'était passé ; en 
l'entendant, le brahmane tomba étendu sur le sol et fut 



eo TSA PI YU KIN'G (N" 191) 

près de mourir pendant un long moment. Le roi le soutint 
et le releva, l'aspergea d'eau et alors il reprit ses sens ; le 
roi lui demandant pourquoi cela lui était arrivé, le brahmane 
répondit : « Depuis longtemps je suis d'une extrême 
pauvreté et ne possède rien; c'est pourquoi je suis venu 
de loin dans l'intention de demander des richesses. Com- 
ment aurais-je pensé que je vous rencontreraisaujourd'hui, 
ô roi, dans cette situation ? Voilà pourquoi j'éprouve un 
chagrin que je suis incapable de surmonter. » 

Le roi consola le brahmane en lui disant : « Ne vous 
désolez pas; je ferai que vous obtiendrez de grandes 
richesses. Quoique ce roi étranger ait pris mon royaume, 
il n'a pu s'emparer de ma personne ; il a promulgué une 
ordonnance jusque dans les régions les plus lointaines 
pour engager par la promesse de dons fort considérables 
(les gens à me livrer). Chargez-moi donc de liens et menez- 
moi à la porte du roi. Le roi sera content et vous récom- 
pensera amplement. » Le brahmane se conforma donc à 
ces paroles ; il lui attacha les deux mains avec une corde 
d'herbe et le mena à la porte du roi : ce que voyant, le 
portier vint en toute hâte en avertir le roi ; à cette nou- 
velle, le roi, surpris et joyeux, ordonna aux soldats qui 
étaient devant la porte de prendre le roi qui avait été saisi, 
ainsi que le brahmane, et de les amener devant son trône. 

Le roi demanda au brahmane : « Par quel artifice avez- 
vous pu atlirer cet homme? » Le brahmane répondit : « Je 
n'ai eu recours à aucun artifice. Quand cet homme était 
autrefois roi, son cœur se plaisait à la libéralité : c'est 
pourquoi je suis venu de loin dans l'intention de lui deman- 
der quelque chose; je l'ai rencontré dans la forêt et il 
m'a demandé pourquoi j'étais venu. Je lui répondis alors 
que je voulais aller auprès du roi un tel. Il me répliqua 
que le roi un tel c'était lui-même. En entendant cette 
parole, je fus près de mourir et je perdis entièrement 
connaissance; le roi me releva et m'aspergea d'eau et me 



TSA PI YU KING (N''^ 191-192) 61 

demaDda ensuite pourquoi cela m'était arrivé. Je lui répon- 
dis que, pour n'avoir pas été libéral dans une existence 
antérieure, j'étais né dans une condition d'extrême pau- 
vreté, que, pour cette raison, j'étais venu de loin afin de 
solliciter des richesses, et que, mon espérance ne pouvant 
se réaliser, j'en ressentais un grand chagrin. Il me récon- 
forta en me disant de ne point me tourmenter : il me 
donnerait, au moyen de sa propre personne, ce dont j'avais 
besoin. Il me dit alors que je pouvais prendre une corde 
pour lui lier les deux bras et l'amener à la porte du roi, car ce 
roi me récompenserait certainement. » En entendant le récit 
du brahmane , le roi se prit à verser des larmes; il quitta 
son siège, descendit de son trône et dit à l'ancien roi: 
« Vous êtes véritablement un roi des hommes; moi, je 
suis un brigand. » Alors, emmenant avec lui ceux à qui il 
commandait, il retourna dans son premier pays. L'ancien 
roi reprit le pouvoir et sa conduite excellente fut telle 
qu'auparavant. 

Cette histoire montre que, lorsque le Bodhisattva est 
d'abord dans la condition d'un homme ordinaire^ l'absolue 
vertu de la conduite est ce à quoi se conforment ses actes ; 
et s'il y a quelque chose qui soit écrit dans les livres saints, 
c'est ce à quoi se conforme son cœur parfait; ni les devas 
ni les hommes méchants ne peuvent jamais trouver l'occa- 
sion (de l'emporter sur lui). 



N« 192. 
{Trip.,XlX, 7, p. 7 v«-8 r\) 

Il y avait deux voleurs d'espèce différente; l'un volait en 
se servant de la force de ses mains ; le second volait en 
ayant recours à des stratagèmes. Le voleur qui se servait 



62 T^A PI YU KING (N° 192) 

de la force de ses mains pratiquait avec ses mains dans les 
mu railles des trous auxquels il donnait tantôt la forme d'une 
tête de lion, tantôt la forme d'une fleur de lotus ; quand 
il était entré dans la maison et qu'il prenait des objets, il 
n'emportait pas tout ; il exigeait peu et laissait beaucoup ; 
il voulait faire que le maître de maison eût encore de quoi 
vivre et désirait agir en sorte que les gens dissent de lui : 
« C'est un brave voleur. » A son retour, il changeait de 
vêtements et se mêlait en spectateur à la foule pour aller 
à la maison où le vol avait été commis. 

Une fois, les gens de la foule, en voyant l'endroit où 
le voleur avait percé la muraille, disaient tous : « C'est là 
un habile voleur. » Or, en ce moment, le voleur qui pro- 
cédait par sti^atagèmes, se trouvait aussi, déguisé avec des 
habits de brahmane, au milieu de la foule et tint alors ce 
propos : « Ce n'est pas là un habile voleur ; il déploie 
beaucoup de force pour gagner peu. Comment serait-ce 
là de l'habileté ? L'important est de ne pas avoir à déployer 
de force pour gagner beaucoup. Voilà la vraie habileté.» 

Le voleur qui se servait de la force de ses mains con- 
serva secrètement (ces paroles) dans son cœur, et, après 
avoir attendu que la foule se fut retirée, il suivit (l'autre 
voleur) et lui demanda : « En quoi consiste le vol à Paide 
de stratagèmes ? » L'autre lui répondit : « Si vous voulez 
le voir, vous n'avez qu'à me suivre ; dans un mois et 
quelques jours je vous le montrerai. » Alors le voleur qui 
procédait à l'aide de stratagèmes combina un stratagème ; 
déguisé avec des habits de brahmane, il se rendit dans 
la maison d'un riche notable et lui dit : « J'ai besoin d'une 
petite somme ; si vous pouvez me la donner, ne sera- 
ce pas bien ? » Le notable, croyant qu'il réclamait le 
prix d'un vêtement, lui répondît : « Je vous la donne- 
rai. » 

Avant que le notable eût pu se procurer (l'argent), (le 
voleur) revint de nouveau vers lui en disant : « La somme 



TSA PI YU KING (N"*^ 192-193) 63 

que vous m'avez promise précédemment, êtes-vous résolu 
à ce que je l'obtienne ? » Le notable répondit : « Je ferai en 
sorte que vous l'obteniez certainement. » Quand il eut 
fait cette (promesse) par trois fois, (le voleur) rédigea un 
acte écrit et alla auprès du magistrat pour lui exposer 
l'affaire en lui disant: « Le notable un tel me doit cent 
mille onces d'or et ne veut pas me les rendre. » Le voleur 
prit alors des ennemis du notable comme témoins ; le 
magistrat soumit à une enquête les témoins ainsi que le 
notable ; il interrogea en personne les témoins en leur 
disant : « Est-il vrai (que le notable a promis de payer) ?» 
Les témoins répondirent : a Gela est vrai. » Le magis- 
trat ordonna aussitôt au notable de payer la somme d'or à 
ce brahmane. 

Ainsi le voleur qui avait recours à des stratagèmes 
sans se servir de la force de ses mains, fit un grand gain. 
Il en est de même de l'acte de se réjouir à la suite (anu- 
modanâ), (car il procure un grand bonheur sans beaucoup 
d 'effort). 

N° 193. 
{Trip., XIX, 7, p. 8r«.) 

II y avait un uâga qui pouvait, avec une seule goutte 
d'eau, faire pleuvoir sur un royaume, ou sur deux, ou sur 
trois, ou même faire pleuvoir sur tout le Jambudvîpa. Ce 
nâga songea à part lui : « Je veux mettre à l'abri cette 
goutte d'eau pour qu'elle se conserve toujours et ne se 
dessèche pas; quel endroit sera convenable pour cela? » 
Il réfléchit alors qu'aucun autre lieu n'était convenable 
et qu'il lui fallait la placer dans la grande mer où alors 
elle ne se dessécherait pas. 

Ceci symbolise une petite li])éralité grâce à laquelle on 



64 



TSA PI YU KING (N"" 193-194) 



peut obtenir une grande récompense illimitée, mais on 
ne doit la placer qu'au sein de la religion bouddhique ; 
comme on le voit, de même que la goutte d'eau, en étant 
unie à la sagesse du nâga, put être mise en un lieu où 
elle ne se dessécha point, ainsi la libéralité, en étant unie 
à la prajflâ, pourra être déposée en un lieu où elle ne 
s'épuisera point. 

N« 194. 
{Trip., XIX, 7, p. 8r^) 

Voici la manière dont un saint roi tourneur de la roue 
(cakravartin) a obtenu la roue d'or : Çakra, roi (des devas) 
ordonne toujours aux quatre devarâjas d'aller inspecter le 
monde chaque sixième jour du mois afin d'observer si les 
hommes se conduisent bien ou mal. Une fois, les quatre 
devarâjas ainsi que les envoyés de l'héritier présomptif 
aperçurent un grand roi qui gouvernait le monde par les 
dix actes excellents et les quatre bienfaisances, et qui, dans 
sa sollicitude pour les hommes et les animaux, avait un 
cœur comparable à celui d'un père affectueux; ils revin- 
rent annoncer la chose à Çakra roi des devas, qui, en 
l'apprenant, loua (cette conduite) ; Çakra ordonna alors à 
P' i-cheou-kie-mo (Viçvakarman) de faire présent (à ce roi) 
de sa roue d'or; Viçvakarman sortit aussitôt la roue d'or 
et la confia au devarâja P'i-cha-men (Yaiçramana); celui- 
ci la prit et la remit à un ye-tch^a (yaksa) volant qui, à 
son tour, la prit et l'apporta au grand roi. Le devarâja 
Yaiçramana avait donné cet ordre au yaksa : « Vous tien- 
drez constamment cette roue d'or pour ce roi; vous res- 
terez au-dessus de sa tête jusqu'à ce qu'il ait terminé sa 
vie et vous ne le quitterez point pendant tout ce temps. » 
Ce yaksa tint donc constamment la roue pour le roi, et il se 



TSA PI YU KING (N°^ 194-195) • 65 

conformait à toutes les intentions du roi, soit qu'il avançât, 
soit qu'il s'arrêtât, soit qu'il allât, soit qu'il vînt; quand 
le roi eut terminé sa vie, alors seulement le yaksa retourna 
donner la roue au devarâja Vaiçramaiia; celui-ci la remit 
à Viçvakarman qui la replaça dans le trésor des joyaux. 



N^ 195. 
{Trip,, XIX, 7, p. 8 r«-v«.) 

Autrefois il y avait un grand roi Brahmadeva nommé 
P'o-k'ia (Bhaga [vat]). Par l'effet des causes de longévité 
qu'il avait semées dans ses existences antérieures, la durée 
de sa vie avait traversé soixante et douze fois l'âge auquel 
atteignent les Brahmadevas et les hommes; tandis que 
ceux-ci terminaient leur vie, lui n'épuisait pas la sienne; 
sa longévité étant telle, il conçut une opinion fausse et 
pensa qu'il était perpétuel ; il fît ensuite cette réflexion : 
« J'ai obtenu de subsister par moi-même ; dorénavant les 
hommes ne pourront pas réussir à me voir à leur fan- 
taisie; quand je les autoriserai à venir, ils me verront; 
mais, quand je ne les autoriserai pas, cela leur sera in- 
terdit. » 

Le Buddha, grâce à la vue sage de son cœur divin, 
aperçut clairement les sentiments de ce (deva); avec ses 
quatre grands disciples ChÔ-li-fo (Çâriputra), Mou-lien 
(Maudgalyâyana), etc., il vint dans l'espace et se plaça 
au-dessus du sommet de sa tête; Chô-li-fo (Çâriputra) se 
tenait à droite; Mou-lien (Maudgalyâyana) à gauche, Ta 
kia-ye (Mahâkâçyapa) devant et Ta kia-tchan-ijen (Mahàkà- 
tyâyana) derrière. 

(Le Buddha) dit au Brahmadeva : « Vous pensiez (jiie 
vous pouviez perpétuellement subsister par vous-même ; 

H. 5 



(ift TSA PI YU KING (N° 195) 

mais maintenant comment suis-je parvenu à m'asseoir 
au-dessus du sommet de votre tête ? » Il lui demanda 
encore : « Quelles choses avez-vous donc vues pour que 
vous ayez cru que vous pourriez perpétuellement subsis- 
ter par vous-même ? » Le Brahmadeva, répondit : « Tan- 
dis que je me trouvais parmi les Brahmadevas, soixante- 
douze âges d'homme se sont écoulés tandis que moi je 
restais impérissable; en outre j'ai accompli trois grandes 
actions vertueuses productrices de bonheur et, tandis que 
les devas et les hommes périssent, moi je reste impéris- 
sable. Voilà pourquoi j'ai pensé que cela serait perpétuel. » 
Le Buddha dit au Brahmadeva : « Je suis omniscient ; 
je vous vois à l'époque où vous naquîtes et je vous vois 
aussi à l'époque où vous mourrez, et (je vois encore) les 
lois de toutes sortes sans me tromper en rien ; ne soyez pas 
assez insensé pour penser que vous êtes perpétuel. » Ce 
Brahmadeva connaissait lui aussi ses existences anté- 
rieures; il voulut (s'assurer si) celui qui était près de 
devenir Buddha possédait des connaissances certaines; 
il demanda donc au Buddha : « Savez-vous pour quelles 
causes anciennes j'ai réussi à avoir cette grande longé- 
vité? » Le Buddha dit au Brahmadeva : (.< Vous étiez 
autrefois un ermite doué des cinq pénétrations; un jour 
vous vîtes une multitude d'hommes qui, montés sur un 
bateau, étaient allés en mer; un vent violent s'éleva et 
les vagues montèrent jusqu'au ciel; grâce à la force de 
vos pénétrations surnaturelles, vous vîntes au secou»'s de 
tous les hommes et vous les déposâtes sur le rivage, les 
faisant ainsi échappera un danger de mort(l). Telle est la 
première cause. En outre, vous avez été autrefois ministre 
dans un grand royaume ; un village ayant violé les ordres 
du roi, celui-ci fort irrité voulut en exterminer tous les ha- 
bitants; vous alors, ému de compassion, vous avez dépensé 

(1) Le texte paraît ici quelque peu altéré, mais le sens reste suffisam- 
ment elair. 



TSA PI YU KING (N'' 195) «7 

tout ce que vous possédiez pour préparer une voie qui 
leur permît d'être tous sauvés. Telle est la seconde cause. 
C'est par l'effet de ces deux causes que vous avez obtenu 
cette grande longévité. Mais plus tard, quand vous aurez 
traversé encore trente-six kalpas, votre vie prendra fin. » 
Quand le Brahmadeva eut entendu les paroles du Buddha, 
des sentiments de foi s'élevèrent en lui; il médita de tout 
son cœur et obtint la sagesse d'anâgâmin. 

Ainsi, pour de telles causes, voilà qu'elle avait été 
la longévité de ce Brahmadeva ; à combien plus forte 
raison le Buddha qui, pendant des asamkhyeya-kalpas, 
accumule de grands vœux et témoigne son affection et sa 
compassion à tous les êtres, donnant sa tête quand on lui 
demande sa tête, et ses yeux, quand on lui demande ses 
yeux, en sorte que tout ce qu'on demande de lui il sait 
le donner, (à combien plus forte raison donc) son corps 
remplira-t-il tout l'espace, sans que ce soit encore pour 
lui de la grandeur, et sa longévité durera-t-elle pendant 
des kalpas aussi nombreux que les grains de sable, sans 
que ce soit encore pour lui beaucoup. 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING 

(en deux chapitres) 

LIVBE D'APOLOGUES DIVERS 
EXTBAITS DE LA MULTITUDE DES LIVRES SAINTS 

Compilé par le bhiksu Tao-lio. 

Traduit sous les Ts'in, dont le nom de famille était Yao, 
par le maître de la Loi du Tripitaka K'ieou-nw-lo-che (Kumàrajîva) (1). 



CHAPITRE I 

N*^ 196. 
{Trip., XIX, 7, p. 8 v^) 

Le sage sait que les richesses ne peuvent être gardées 
longtemps; pour prendre une comparaison, lorsqu'une 
maison brûle, Thomme perspicace aperçoit nettement dans 
quelles conditions se développe l'incendie, et, avant que 
le feu soit arrivé, il se hâte de retirer ses richesses; quoi- 
que sa demeure soit entièrement brûlée, il a conservé 
tout ce qu'il avait de précieux; il peut donc reconstruire 
une nouvelle habitation et se livrer avec plus d'ampleur 
à des occupations profitables. Tel aussi est le sage qui, 
pour planter (une tige productrice de) bonheur, s'efforce 
de pratiquer la libéralité ; il sait que son corps est péris- 
sable et fragile et que ses richesses ne sont pas éternelles; 
quand il rencontre le champ où il peut planter (la tige pro- 

1. Cf. p. 1, n. 1. 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N*' 196) 69 

ductrice de) bonheur, à l'instant même il agit avec libé- 
ralité, tout comme cet homme qui retire ses richesses de 
l'incendie; dans ses existences futures, il reçoit des félici- 
tés, tout comme cet homme qui reconstruit sa maison, 
reprend ses occupations et jouit tout naturellement du 
bonheur et du profit. 

Quant à l'homme stupide, il ne sait que tenir avec avi- 
dité à ce qu'il possède; dans sa précipitation à faire des 
plans de sauvetage, il s'afîolle et perd toute perspicacité ; ils 
ne peut apprécier dans quelles conditions se produit l'in- 
cendie, et, sous Faction du vent impétueux et des flammes 
qui s'élèvent plus haut que tout, la terre et les pierres (de 
sa maison) sont entièrement brûlées; en l'espace d'un ins- 
stant, la destruction est totale. Gomme il n'a fait aucun 
sauvetage dans sa demeure, ses richesses sont anéanties; 
souffrant de la faim et glacé de froid, il est malheureux et 
accablé de peines jusqu'à la fin de sa vie. Tel aussi est 
l'homme avare; il ignore que son corps et sa vie ne sont 
pas éternels, et que, dans l'espace d'un instant, il devient 
impossible de les conserver; au lieu de (se préoccuper de 
cela), il amasse (des richesses) et les garde avec un soin 
jaloux; mais la mort survient inopinément et soudain il 
meurt; sa forme matérielle devient semblable à la terre et 
au bois; ses richesses l'abandonnent toutes; il est comme 
le sot qui est malheureux et accablé de peines pour avoir 
manqué de prévoyance. L'homme d'une intelligence claire 
est, lui, capable de comprendre; il sait que le corps est 
comme une illusion, que les richesses ne peuvent être 
conservées, que toutes choses sont impermanentes et que 
seul les actes producteurs de bonheur offrent un appui 
stable; il travaille donc à retirer les hommes de peine et 
il parvient à obtenir la sagesse. 



70 TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N*» 197) 

NM97(1). 
{Trip., XIX, 7, p. 8 v»-9 i-«.) 

Le Bodhisattva, dans sa libéralité, n'épargnait par sa 
propre vie. C'est ainsi qu'autrefois, étant roi des Che-p'i 
(Çibis), il fit don de son corps à une colombe. Çakra, 
maître des devas, était venu exprès pour le mettre à 
l'épreuve, afin de savoir s'il avait réellement le caractère 
d'un Bodhisattva; Çakra dit au deva P' i-cheoii-kie-mo 
(Viçvakarman) : « Transformez-vous en colombe ; je de- 
viendrai un épervierqui vous poursuivra; vous alors, fei- 
gnant la terreur vous entrerez sous l'aisselle du roi. » 

Aussitôt Viçvakarman transforma son corps en celui 
d'une colombe tandis que Çakra se changeait en épervier 
qui poursuivait à tire-d'aile la colombe; celle-ci entra 
directement sous l'aiselle du roi, tout son corps palpitant 
de frayeur ; Tépervier se percha alors sur un arbre et dit 
au roi : « Rendez-moi ma colombe; elle est mon repas; elle 
ne vous appartient pas ». Le roi répondit: « J'ai précisé- 
ment annoncé mon intention de sauver tous les êtres 
vivants et de faire en sorte qu'ils soient délivrés de peine. » 
« L'épervier répliqua : « roi, si vous voulez sauver tous 
les êtres vivants, je suis au nombre de ces êtres; comment 
serai-je seul à ne pas être pris en pitié et me verrai-je 
enlever ma nourriture ?» Le roi dit^ : [ « Quelle nourri- 
ture vous faut-il ? » L'épervier répondit : « J'ai fait le ser- 
ment de me nourrir de chair fraîchement tuée et de sang. » 
Le Bodhisattva reprit] : « J'ai fait le serment que tous 
les êtres vivants qui viendraient se réfugier auprès de 

(1) Voyez, plus haut, le n» 2, t. I, p. 7-11. 

(2) Les phrases que je mets entre crochets paraissent être une interpo - 
lation, car on les trouve répétées un peu plus bas. 



TCHÔNG KING SIUAN TSA PI YU KING (N" 197) 71 

moi, je les secourrais et les protégerais de tout mon cœur 
et je les empêcherais de tomber dans le péril; maintenant 
quelle est la nourriture qui vous est nécessaire ? je vous 
la donnerai. » L'épervier dit : « Ce dont je me nourris, 
c'est de chair fraîchement tuée et de sang. » 

Le roi songea alors : « Cette (nourriture) est difficile à 
trouver, car, puisque je ne tue aucun être vivant, je n'ai 
aucun moyen de me la procurer. Pourquoi tuerais-je l'un 
pour faire un don à l'autre ? » Après avoir médité, il prit 
une décision et appela un homme pour qu'il lui apportât 
un couteau; il se coupa lui-même la chair d'une de ses 
cuisses pour la donner à l'épervier; celui-ci dit au roi : 
« En me donnant de la chair, il faut suivant la justice, que 
les deux poids de chair, celui de votre chair et celui de la 
colombe, soient égaux, pour que je ne sois pas trompé. » 

Le roi fit apporter une balance et mit sa chair en contre- 
poids de la colombe; mais le corps de la colombe devenait 
de plus en plus lourd, tandis que la chair du roi devenait 
de plus en plus légère ; le roi ordonna qu'on lui coupât 
la chair de ses deux cuisses; mais, quand elle eut été 
entièrement enlevée, elle était encore trop légère et ne 
suffisait pas; on lui tailla sucessivement les deux fesses, 
les deux seins, la poitrine et le dos, et quand toute la chair 
de son corps eut été enlevée, le corps de la colombe était 
encore plus lourd. Alors le roi présenta son corps entier 
pour l'offrir et il se trouva peser autant que la colombe. 

L'épervier dit au roi : « grand roi, cette affaire est 
difficile à arranger; à quoi bon agir ainsi? Rendez-moi la 
colombe. » Le roi répliqua : « La colombe est venue se 
réfugier auprès de moi ; je ne vous la donnerai jamais. En 
diverses occasions, j'ai causé la mort d'êtres nombreux, 
car autrefois je ne tenais pas compte de la Loi pour les 
épargner. Mais maintenant je veux invoquer le Buddha. » 
Alors il se cramponna sur la balance ; son cœur était résolu 
et ne regrettait rieu Toutes les divinités, devas ou nâgas, 



72 TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU YU KING (N" 197-198) 

et tous les hommes le louèrent unanimement en disant : 
« Pour une petite colombe endurer de si terribles tour- 
ments, c'est là un fait comme il s'en passe rarement. » 

A cause de cela il y eut un grand tremblement de terre. 
Viçva karman loua (le roi), disant : « mahâsattva, votre 
vertu est réelle et non vaine. Voici que se produit un 
champ producteur de bonheur pour tous les êtres vivants. » 
Çakra et Viçvakarman reprirent alors leurs corps de devas 
et ordonnèrent que le corps du roi redevînt comme aupa- 
ravant. 

C'est en cherchant la sagesse de cette manière qu'on 
réussit à devenir Buddha. 



NM98(1). 
{Trip., XIX, 7, p. 9 Y\) 

iVutrefois, un homme qui avait été chargé d'aller au 
loin pour quelque affaire se trouvait passer seul la nuit 
dans une habitation déserte. Au milieu de la nuit, un 
démon qui portait sur ses épaules un homme mort, vint 
le déposer devant lui ; puis un autre démon accourut à la 
poursuite du premier démon et lui fit des reproches avec 
colère, disant: « Cet homme mort m'appartient; comment 
serait-ce vous qui l'avez apporté ici ? » Ces deux démons, 
empoignant chacun le cadavre par une main, se le dispu- 
tèrent. Le premier démon dit : « Il y a ici un homme à 
qui on peut demander lequel de nous a apporté ce cada- 
vre. » L'homme se fit la réflexion suivante : « Ces deux 
démons sont très forts; que je dise la vérité ou que je 



(1) Ce récit se retrouve dans le Ta îche lou loiien {Trip., XX, 1, p. 79 v» 

80 r"). 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 198) 73 

mente, ma mort est certaine et, dans Tun et l'autre cas, je 
ne saurais l'éviter. A quoi bon mentir ? » Il déclara donc 
que c'était le premier démon qui avait apporté (le cadavre). 

Aussitôt le second démon de lui saisir la main qu'il 
arracha et jeta à terre; mais le premier démon prit un bras 
du cadavre, le lui appliqua et le fit tenir de cette manière. 
De même, ses deux pieds, sa tête et ses côtés lui furent 
tous arrachés, mais furent remis comme auparavant grâce 
au corps du mort; puis les deux démons dévorèrent en- 
semble le corps de l'homme qu'ils avaient substitué (à 
celui du cadavre), et, après s'être essuyé la bouche, ils s'en 
allèrent. 

L'homme fît alors cette réflexion : « Le corps qu'ont 
fait naître mon père et ma mère, j'ai vu de mes yeux ces 
deux démons le dévorer entièrement; maintenant mon 
corps présent est tout entier constitué par la chair du 
corps d'un autre. Ai-je maintenant bien sûrement un corps 
ou dois-je penser que je n'ai plus de corps ? Si je dis que 
j'en ai un, il se trouve que c'est entièrement le corps d'un 
autre ; si je dis que je n'en ai pas, voici cependant un 
corps qui est bien visible. » Quand il eut ainsi réfléchi, il 
ressentit un grand trouble d'esprit et fut comme un homme 
qui a perdu la raison. 

Le lendemain matin il se remit en route et partit; étant 
arrivé au royaume dont il a été question plus haut (1), il vit 
auprès d'un stupa bouddhique une assemblée de reli- 
gieux auxquels il ne sut demander autre chose sinon de 
lui dire si son corps existait ou non. Ces bhiksus lui 
demandèrent : « Quel homme êtes-vous ? » 11 répondit : 
« Je ne sais même pas si je suis un homme ou si je ne 
suis pas un homme. » 11 raconta alors à cette assemblée 
de religieux tout ce qui s'était passé comme nous Tavons 
exposé précédemment. Les bhiksus dirent : « Cet homme 

(1) Le royaume où on l'avait chargé d'aller pour quelque adaire. 



74 TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N"" 198199) 

connaît par lui-même la non-existence du moi; facile- 
ment il obtiendra d'être sauvé. » 

S'adressant à lui, ils lui dirent : « Votre corps, depuis 
l'origine jusqu'à aujourd'hui, est constamment provenu 
de la non-existence du moi et ce n'est pas seulement en 
arrivant à maintenant (qu'il en est ainsi); c'est simplement 
parce que les quatre éléments étaient combinés ensemble 
que vous pensiez : c'est mon corps. » Aussitôt il fut con- 
verti à la religion; il rompit avec toutes les causes de 
trouble et obtint la sagesse d'iVrhat. Ceci prouve que 
lorsqu'un homme a pu méditer sur la non-existence du 
moi et sur le vide, il n'est pas éloigné d'obtenir la 



N'' 199. 
(Trip,, XIX, 7, p. 9 r-v^) 

Il n'est rien que n'obtienne l'homme qui observe les 
défenses, mais l'homme qui viole les défenses perd abso- 
lument tout. Voici un apologue qui le prouve : Il y avait 
un homme qui faisait constamment des offrandes à un 
deva; il était fort pauvre et allait de tous côtés pour men- 
dier; quand il eut fait des offrandes pendant douze années, 
il demanda avec insistance la richesse et la puissance; 
comme le cœur de cet homme était bien résolu, le deva eut 
compassion de lui, et, prenant un corps visible, il vint 
lui demander : « Que désirez-vous ? » « Je désire, (répon- 
dit-il,) la richesse et la puissance; je voudrais obtenir 
absolument tout ce dont mon cœur peut avoir envie. » Le 
deva lui donna une jarre appelée jarre magique (bhadro- 
ghata) et lui dit : « Tout ce que vous désirerez sortira de 
cette jarre. » Cet homme put donc au gré de sa fantaisie 
obtenir sans faute tout ce qu'il désirait; quand il eut 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N^ 199) 75 

obtenu la réalisation de ses désirs, il fit apparaître une 
bonne habitation, des éléphants, des chevaux et des chars; 
les sept substances précieuses lui furent fournies en aussi 
grande quantité qu'il en voulait; il entretenait des hôtes 
sans que jamais rien lui manquât. 

Ses invités lui demandèrent : « Vous étiez pauvre autre- 
fois; comment se fait-il qu'aujourd'hui vous ayez obtenu 
de telles richesses ? » Il répondit : « J'ai obtenu une jarre 
céleste ; de l'intérieur de cette jarre céleste sortent ces 
objets de toutes sortes et voilà pourquoi je suis riche à ce 
point. » Ses invités reprirent : « Apportez la jarre pour 
nous montrer comment elle produit des objets. » 11 leur 
apporta donc la jarre et en fit sortir des objets de toutes 
sortes; dans un transport de fierté, cet homme saisit la 
jarre et se leva pour danser; mais, comme il ne la tenait 
pas fermement, elle lui échappa des mains et se brisa; au 
même instant les objets de toutes sortes (qui en étaient 
sortis) s'évanouirent. 

Pour l'homme qui observe les défenses, il n'est aucune 
sorte de joie excellente qu'il n'obtienne s'il la désire ; 
mais quand Thomme qui viole les défenses s'aban- 
donne à l'orgueil et se livre à ses passions, il est sem- 
blable à celui qui brisa sa jarre et perdit ses richesses. 
Ainsi donc, celui qui désire les félicités des devas et la 
joie du Nirvana doit observer fermement les défenses et 
ne point les violer quand il les a acceptées ; s'il viole les 
défenses après les avoir acceptées, il tombera pour l'éter- 
nité dans les trois voies (mauvaises) où il endurera des 
tourments, et il n'y aura plus aucun terme pour qu'il en 
sorte de nouveau. L'homme qui désire être récompensé 
doit constamment exercer son cœur au bien et ne jamais 
s'interrompre; quand sa vie sera terminée, il pourra 
écarter de lui tous les maux et recevoir la récompense 
du fruit excellent. Voici quelle est la raison (pour 
laquelle il lui faut s'exercer constamment au bien) : s'il n'a 



76 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N**' 199-200) 

pas antérieurement exercé son cœur au bien, à supposer 
qu'il veuille rendre son cœur excellent au moment où il 
mourra, il n'y parviendra point. C'est ce que fait com- 
prendre l'apologue suivant. 



No 200. 
(rr/p.,XIX, 7, p. 9v°.) 

Un roi de la région de l'Ouest n'avait jamais eu de 
chevaux qui coûtassent au trésor public; (un jour), il 
chercha au loin dans toutes les directions (des chevaux) et 
en acheta cinq cents qui le protégeaient contre les enne- 
mis du dehors, et qui lui suffisaient à assurer la tranquil- 
lité du royaume. 

Après qu'il eut nourri pendant longtemps ces chevaux 
sans qu'il y eût eu aucun trouble dans le pays, le roi se fît 
cette réflexion : « Les dépenses que nécessite l'entretien 
de ces cinq chevaux ne sont pas minces ; leur donner à 
manger cause beaucoup de peine et ils ne sont d'aucune 
utilité au royaume. » Il ordonna alors à l'intendant de 
leur bander les yeux et de leur faire tourner la meule 
afin qu'ils gagnassent leur propre nourriture et ne coû- 
tassent plus au trésor public. 

Quand les chevaux eurent tourné la meule pendant 
longtemps, ils s'accoutumèrent à se mouvoir en rond ; 
soudain un royaume étranger prit les armes et envahit le 
territoire. Le roi donna aussitôt des ordres pour qu'on 
couvrît les chevaux d'un harnachement complet et pour 
que de braves généraux montassent sur leur dos, comme 
c'est la règle quand on combat. Mais, quand on fouetta 
les chevaux pour aller sur les rangs afin de foncer droit 
en avant, les chevaux, dès qu'ils sentirent le fouet, ne 



TCHONG KllSG SIUAN TSA PI YU KING (N°* 200-201) 77 

firent plus que se mouvoir en rond sans avoir aucune 
envie de marcher à l'ennemi. Ce que voyant, les envahis- 
seurs du pays voisin reconnurent qu'ils n'étaient bons à 
rien ; aussitôt donc ils se portèrent en avant et écra- 
sèrent complètement l'armée du roi. 

Par là on comprend ce qui concerne l'homme qui désire 
rechercher la récompense du fruit excellent. Si, au mo- 
ment où il est près de mourir, le cheval de son cœur n'est 
pas désordonné, il obtiendra tout ce qui est conforme à 
ses désirs ; mais antérieurement il ne saurait se dispen- 
ser de dompter et de dresser au préalable le cheval de 
son cœur ; s'il ne Ta pas dompté et dressé au préalable, 
quand l'ennemi qui est la mort survient brusquement, le 
cheval de son cœur se met à tourner en rond, et en défi- 
nitive il n'obtient pas la réalisation de ses désirs, tout 
comme les chevaux du roi furent incapables de vaincre 
les ennemis et de protéger le royaume. C'est pourquoi 
l'homme vertueux qui rend son cœur excellent ne sau- 
rait se dispenser de veiller continuellement sur son 
cœur. 



N« 201. 
(Trlp., XIX, 7, p. 9 \\) 

Quand un homme pauvre retranche et supprime (ce 
qui est nécessaire à) son corps et à sa bouche et qu'il le 
prend pour l'employer en libéralités, le bonheur qu'il 
s'assure ainsi est illimité. C'est ce que montre l'anecdote 
suivante : 

Autrefois un roi avait tenu une assemblée pour faire des 
oflrandes de toute sortes au Buddha et aux religieux : il 
y avait alors une pauvre vieille (|ui ne possédait absolu- 
ment rien et qui comptait toujours sur la mendicité pour 



78 TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 201) 

soutenir sa vie. Apprenant que le roi avait invité le Buddha 
et avait organisé une assemblée, son cœur conçut de la 
joie et (die éprouva le désir de donner sa contribution. 
Mais, comme elle n'avait rien, sinon tout juste quelques 
pois, lorsqu'elle voulut contribuer (à la cérémonie), les 
portiers ne la laissèrent pas entrer. Cependant le Buddha 
avait aperçu son excellent sentiment ; par sa force surna- 
turelle, il fit que ces quelques pois tombassent partout 
dans les plats où mangeaient les religieux; en voyant ces 
pois, le roi s'irrita contre les cuisiniers officiels, disant : 
« Gomment a-t-on fait en sorte qu'il y ait ces pois dans 
la nourriture ? » Le Buddha dit au roi : » Ce ne sont pas 
les cuisiniers officiels qui sont en faute; (les pois) sont 
l'ofTrande d'une pauvre vieille qui est au dehors; appre- 
nant, ô roi, que vous aviez organisé une réunion et n'ayant 
aucun moyen d'y contribuer, elle a pris ces quelques pois 
pour contribuer à votre œuvre; voilà pourquoi dans les 
aliments il y a ces pois. » 

Le Buddha dit encore : « O grand roi, bien que le don 
de cette vieille soit de peu de valeur, elle a obtenu un 
bonheur bien supérieur à celui que vous vous êtes assuré. » 
Le roi reprit : « Comment se peut-il faire que, après avoir 
offert en quantité des mets exquis de toutes sortes, je 
n'obtienne que peu de bonheur, tandis que cette vieille, 
par le don de peu de chose, obtient au contraire beaucoup 
de bonheur ? » Le Buddha répondit au roi : « Bien que 
les offrandes de votre Majesté soient de toutes sortes, 
elles proviennent entièrement du peuple et ne vous cau- 
sent aucun préjudice; mais cette vieille était fort pauvre 
et n'avait tout juste que ces quelques pois; elle les a pris 
entièrement pour en faire sa contribution, et c'est pourquoi 
elle a obtenu beaucoup de bonheur, tandis que vous, ô 
roi, vous en avez obtenu peu. » Le Buddha en faveur du 
roi expliqua la Loi de toutes sortes de façons; le roi et la 
vieille obtinrent tous deux les principes de la sagesse. 



1 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N^^ 201-202) 79 

Ainsi, pour accomplir (les actes qui assurent) le bonheur 
et pour semer (des semences de) vertu, l'essentiel réside 
dans la perfection des intentions; quand on a compris et 
expliqué cet aspect de la Loi, comment serait-on inquiet 
de ne pas obtenir le fruit ? 



• N" 202. 
(rrf>.,XlX, 7, p. 9v«.) 

11 y avait autrefois un brahmane qui était fort pauvre et 
qui pour tout bien n'avait qu'une vache. En la trayant, il 
obtenait chaque jour un boisseau de lait grâce auquel il 
subvenait à ses besoins. 11 entendit dire que celui qui, le 
quinzième jour du mois, donnait à manger à toute une 
assemblée de çramanas, accomplissait ainsi un acte ver- 
tueux producteur d'un grand bonheur; alors il cessa de 
traire sa vache; en s'en abstenant pendant un mois pour 
prendre en une fois tout le lait, il espérait en obtenir 
trente boisseaux aux moyens desquels il pourrait faire une 
offrande à une assemblée de çramanas. 

Quand donc le mois fut fini, il invita un grand nombre 
de religieux qui vinrent dans sa demeure et prirent tous 
place; alors le brahmane alla traire sa vache mais il 
n'obtint que tout juste un boisseau de lait; quoiqu'il 
n'eût pas trait sa vache pendant longtemps, la quantité 
de lait n'avait pas augmenté. Tout le monde le railla en 
lui disant : « Hé, imbécile, espériez-vous en ne trayant 
pas votre vache chaque jour pendant un mois, obtenir une 
plus grande quantité de lait ? » 

Les gens de ce monde agissent eux aussi de même ; 
lorsqu'ils ont des richesses, ils ne savent pas faire des 
libéralités proportionnées à la (juantité qu'ils en possèdent; 



80 TCIIONC; KÏNG SIUAN TSA PI YU KING (N°" 202 203) 

ils les accumulent pendant longtemps, pensant se montrer 
charitables quand ils auront attendu d'en avoir beaucoup. 
Mais rimpermanence, l'eau et le feu atteignent leurs 
corps et leurs vies mêmes et font qu'en un instant il 
devient difficile de les protéger ; s'ils rencontrent quel- 
ques malheurs, en un matin tout est perdu et vainement 
auraient-ils rien gardé. Les richesses mettent en danger 
la personne humaine et sont comparables à un serpent 
venimeux; on ne doit pas s'y attacher avec avidité. Voici 
à ce propos une anecdote : 



^' 203. 
(Trip. XIX, 7, p. 9 v^-lO r^) 

Autretois le Budda se promenait dans le royaume du 
roi Po-sseu-ni (Prasenajit) lorsqu'il aperçut dans la terre 
un trésor caché qui était plein d'objets précieux. Le 
Buddha dit à Ananda : a Voyez-vous ce serpent veni- 
meux ? » Il répondit : « Je l'ai vu. » Or un homme se 
trouvait suivre le Buddha par derrière ; il entendit ces 
propos et alla regarder ce qui en était ; il découvrit là de 
beaux joyaux et jugea mauvaise la parole du Buddha, pen- 
sant qu'elle était vaine et artificieuse, car, puisque c'étaient 
là véritablement des objets précieux, pourquoi avait-il 
il dit que c'était un serpent venimeux ? Aussitôt cet 
homme emmena secrètement avec lui tous les gens de sa 
famille, grands et petits, pour emporter ces objets pré- 
cieux; il devint fort riche. 

Quelqu'un vint dire au roi : « Cet homme a trouvé par 
hasard un trésor précieux et ne l'a pas remis aux fonc- 
tionnaires. » Le roi le fit alors prisonnier et le chargea 
de liens; il lui réclama ces objets précieux qui lui furent 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 203-204) 81 

aussitôt livrés en totalité ; mais le roi, qui se refusait à le 
croire de bonne foi, se mit à le soumettre encore à toutes 
sortes de tortures; ses douleurs étaient extrêmes, mais 
il n'avouait plus rien ; le roi, très irrité, résolut de le 
faire périr avec tous les siens aux sept degrés de parenté ; 
on remmena donc hors (de la prison pour le tuer); 
cependant le roi avait envoyé des gens pour épier ce 
qu'il dirait ; or il s'écria : La parole du Buddha était d'une 
absolue vérité; c'était bien un serpent venimeux, mais je 
ne Tai pas cru ; maintenant je sais comment il faut expli- 
quer la raison pour laquelle c'était un serpent venimeux. 
Mais si c'était un serpent venimeux qui m'avait tué, il 
n'aurait atteint que ma seule personne, tandis que main- 
tenant ce sont tous les miens aux sept degrés de pa- 
renté qui sont aussi atteints. En réalité, c'est bien ce 
qu'avait dit (le Buddha). » 

Les envoyés vinrent rapporter tout cela au roi ; en en- 
tendant ces mots, le roi ordonna qu'on ramenât cet homme 
et lui dit : « Le Buddha est un homme de grand mérite 
et vous avez pu vous souvenir d'une parole qu'il avait 
autrefois dite. » Très satisfait, le roi lui rendit ses objets 
précieux et le laissa partir en liberté; c'est parce qu'il 
avait songé à une parole du Buddha qu'il put échapper au 
danger de périr ; ainsi donc, on ne saurait se dispenser 
de songer de toute sa volonté et de tout son cœur aux 
paroles du Buddha. 



N« 20/i. 
(Trip., XIX, 7, p. 10 r\) 

L'homme qui observe les défenses aime mieux perdre 
sa vie que de contrevenir aux instructions du Buddha. En 
voici un exemple : 

II. 6 



82 TCHONC; KING SIUAN TSA PI YU KING (N" 204) 

Autrefois des marchands étaient montés sur un bateau 
et étaient allés en mer; or deux religieux, qui voulaient 
se rendre dans un pays étranger, s'étaient embarqué» 
avec eux. Quand ils furent arrivés en pleine mer, survint 
un ouragan dont le souffle brisa le bateau; tous les mar- 
chands prirent ce qui pouvait leur servir d'appui afin de 
se sauver; en ce moment, le religieux de rang inférieur 
réussit à se procurer une planche; son supérieur lui dit : 
« C'est une règle formulée par le Buddha qu'il faut 
honorer ses supérieurs. Apportez-moi celte planche ; ne 
craindriez-vous pas de violer les défenses ? » 

Quand le religieux de rang inférieur eut entendu ces 
paroles, il fit la réflexion suivante : « Qu'est-ce qui est le 
plus important : c'est l'observation des défenses qui est 
la chose la plus importante. Je préfère conserver avec 
soin les instructions du Buddha et mourir. » Ayant ainsi 
réfléchi, il offrit la planche à son supérieur et s'engloutit 
dans les eaux de la mer. 

Mais un deva de la mer, voyant ce religieux observer 
si bien les défenses et ne pas contrevenir aux instructions- 
du Buddha, le prit et l'amena sur le rivage, et, parce que 
ce religieux avait observé les défenses avec une absolue 
sincérité, tous les marchands qui étaient sur le bateau 
purent échapper à la mort. Le deva de la mer loua le 
religieux en disant : <( Vous êtes véritablement un obser- 
vateur des défenses. Vous en avez donné cette preuve 
que vous avez préféré observer les défenses et mourir 
plutôt que de vivre sans avoir violé les défenses. » 

Ainsi, la puissance efficace des défenses mérite qu'on 
s'y iie; elle est capable de sauver les êtres vivants des 
tourments de la mort. 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 205) 8B 

N« 205. 
{Trip., XIX, 7, p. 10 r«.) 

Tous les êtres vivants, s'attachant avec avidité aux joies 
de ce monde, ne réfléchissent pas àTimpermanence et ne 
considèrent pas comme terribles les plus grands maux. 
Voici un apologue qui le montre : 

Autrefois un homme avait été condamné à mort pour 
quelque affaire; comme il était attaché dans sa prison, il 
craignit de mourir et parvint à s'enfuir; d'après les lois 
du royaume, quand un condamné à mort s'évadait, on 
lâchait un éléphant furieux pour qu'il le tuât en le fou- 
lant aux pieds; on lâcha donc un éléphant furieux à la 
poursuite de ce criminel; celui-ci, voyant que l'éléphant 
allait l'atteindre, courut s'introduire dans un puits très 
profond ; en bas était un grand dragon venimeux qui tour- 
nait vers le haut sa gueule grande ouverte; en outre, 
quatre serpents venimeux étaient aux quatre côtés du 
puits; il y avait une racine à laquelle le condamné, saisi 
de terreur, s'était cramponné de toutes ses forces; mats 
deux rats blancs la rongeaient. 

Or, au-dessus du puits, se trouvait un grand arbre où il 
y avait du miel; en l'espace d'un jour, une seule goutte de 
miel tombait dans la bouche de cet homme. Quand cet 
homme eut obtenu cette unique goutte, il ne songea qu'à 
ce miel sans plus se préoccuper des maux de toutes sortes 
(qui l'environnaient) et même il ne désira plus sortir de 
ce puits. 

C'est pourquoi un saint homme a pris son histoire pour 
en faire un apologue : la prison, c'est les trois mondes où 
sont emprisonnés tous les êtres vivants; l'éléphant furieux 
estl'impermanence; le puitsestla demeure de toiisles êtres 



84 TCHON(; KING SIUAN TSA P[ YU KING (N"** 205-206) 

vivants; le dragon venimeux qui se trouve au fond repré- 
sentelesenfors; les quatredragons venimeux sont lesquatre 
él*>ments (dont est composé le corps humain); la racine est 
la tige de la vie humaine; les rats blancs sont le soleil et la 
lune qui suffisent à dévorer la vie humaine en sorte que jour 
après jour elle s'abrège sans aucun répit. Cependant tous 
les êtres vivants s'attachent avec avidité aux joies de ce 
monde et ne songent pas aux grands maux. C'est pour- 
([uoi l'homme qui pratique la religion doit considérer 
Fimpermanence afin de s'affranchir de la multitude des 
soulï'rances. 



N« 206. 
[Trip. XIX, 7, p. 10 r«-v".) 

Autrefois il y avait un maître de maison qui était avare ; 
le Huddha, voulant le sauver, commença par lui envoyer 
Chô-li-fou (Çâriputra) qui lui parla du bonheur qu'assure 
la libéralité et des actions méritoires de toutes sortes; 
mais le maître de maison restait avare et n'avait aucun 
désir d'être libéral. Voyant que le soleil allait atteindre le 
milieu de sa course, il dit à Çâriputra : « Pourquoi ne 
vous en allez-vous pas ? je n'ai rien à vous donner à man- 
ger. » Çâriputra comprit qu'il ne pourrait le convertir et 
revint auprès du Buddha. 

Le Buddha envoya derechef Mou^lien (Maudgalyâyana) 
qui, par ses talents surnaturels, se transforma de diverses 
manières pour lui expliquer la Loi; le notable lui dit 
encore : « Vous désirez avoir mes richesses et c'est pour- 
quoi vous pratiquez ces artifices trompeurs. » Maudga- 
lyâyana comprit qu'il ne pourrait le convertir et revint 
auprès du Buddha. 

Alors le Buddha, résolu à vaincre l'avarice de cet homme. 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N" 206) 85 

alla en personne dans sa demeure. Le maître de maison 
voyant le Buddha venir lui-même, lui rendit hommage, 
le fit entrer et lui donna un siège. Le Buddha eut re- 
cours à un artifice pour lui expliquer la Loi de toutes 
sortes de manières ; il demanda au maître de mai- 
son : « Êtes-vous capable d'accomplir les cinq grandes 
libéralités ? » Le maître de maison répondit : « Même une 
petite libéralité, je serais incapable de l'accomplir; com- 
bien moins encore une grande libéralité ! » Il ajouta : 
« Qu'est-ce que les cinq grandes libéralités ? » Le Buddha 
lui dit : « Des cinq grandes libéralités, la première est de 
de ne pas tuer d'êtres vivants. Pouvez-vous faire cela ? » 
Le maître de maison pensa que, s'il ne tuait pas d'êtres 
vivants, il ne dépenserait pas ses richesses et que d'ail- 
leurs cela ne lui causerait aucun mal ; il répondit donc au 
Buddha qu'il le pouvait faire. (Le Buddha continua) à lui 
expliquer successivement (les cinq défenses) et arriva 
jusqu'à celle qui interdit de boire du vin; l'autre répondit 
qu'il pouvait faire tout cela. Alors le Buddha expliqua de 
toutes sortes de façons la Loi au maître de maison et lui 
exposa le sens des cinq défenses (en lui disant) : « Si vous 
pouvez observer les cinq défenses, vous aurez entière- 
ment accompli les cinq grandes libéralités. » 

Le maître de maison fut très joyeux et voulut faire don 
au Buddha d'une pièce de mauvaise étoffe ; il entra dans ses 
magasins pour la chercher; mais il n'y avait aucune pièce 
qui ne fut bonne ; il prit donc une de ces pièces et l'offrit en 
don au Buddha; mais toutes les autres pièces d'étoffe qui 
étaient dans ses magasins arrivèrent les unes à la suite des 
autres se présenter devant le Buddha. Le Buddha, sachant 
que les sentiments de libéralité n'étaient pas encore for- 
més chez le notable, lui dit: « Lorsque Çakra, maître des 
devas, combattait contre les Asuras, son cœur n'était pas 
affermi et c'est pourquoi, par trois fois, il n'eut pas l'avan- 
tage; mais ensuite, parce qu'il avait un cœur ferme, il lit 



86 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N" 206) 

essuyer une grande défaite aux Asuras. » En attendant 
ces mots le maître de maison comprit que le lUiddha, dans 
sa firrande sainteté, connaissait à fond les sentiments des 
hommes; son ccrur croyant devint pur; le Buddha lui 
expliqua la Loi et il obtint la sagesse de Srotâpanna. 

Le lendemain, Mâra, qui connaissait son cœur, prit 
Tapparence du Buddha et voulut venir pour le perdre; 
il arriva à sa demeure; le maître de maison qui n'avait 
pas encore obtenu d'autre sagesse (que celle de Srotâ- 
panna), ne sut pas qu'il était Mâra et vint tout joyeux à sa 
rencontre; il lui souhaita la bienvenue et le fit enti^er et 
s'asseoir. Mâra, sous la forme du Buddha. dit au maître 
de maison : « Tout ce que je vous ai dit hier n'est point 
parole du Buddha; abandonnez cela proniptement. » En 
entendant ces mots, le maître de maison en fut fort sur- 
pris (et lui dit) ; « Quoique vous ayez l'extérieur du 
Buddha, vos paroles ne sont point les siennes. Vous êtes 
comme l'âne revêtu de la peau du lion (1); bien qu'il res- 
semblât extérieurement à un lion, son cœur était celui 
d'un âne. » 

Le maître de maison n'ajouta pas foi à Mâra qui, voyant 
que son cœur était droit, reprit son vrai corps et lui dit : 
« Je suis venu exprès pour vous mettre à l'épreuve, mais 
votre cœur n'a pu être changé. » C'est pourquoi les livres 
saints disent : L'homme qui a vu les vérités ne croit plus les 
paroles (qu'on attribue faussement au Buddha), et moins en- 
core les autres doctrines, car il a observé profondément ce 
qui est raisonnable. Ainsi les disciples du Buddha doivent 
comprendre la profonde raison et alors ils pourront dis- 
cerner dans tous les cas les paroles du Buddha et les 
paroles de Mâra. C'est pourquoi la saine doctrine ne peut 
pas ne pas être étudiée ; la libéralité ne peut pas ne pas 
être pratiquée. 

,1) Cet apologue a été traduit par Julien (Les Avadânas^ t. I, p. 59). 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 207) 87 

N« 207 (1) 

(rwp.,xix, 7, p. iov«.) 



Celui qui pratique la religion et recherche la sagesse 
ne saurait s'attacher avec passion à la beauté féminine; 
s'il s'abandonne à sa passion, il brise en lui le principe 
des actes méritoires de l'homme. En voici un exemple : 

Autrefois, il y avait un arhat qui se rendait constam- 
ment dans le palais d'un nâga pour y manger; il expliquait 
la Loi au nâga, et, quand il avait fini de manger, il sor- 
tait du palais du nâga; (un jour^ il prit son bol et le remit 
à un çrâmanera en lui ordonnant d'en laver l'intérieur; 
quelques grains de riz y étaient restés; le çrâmanera les 
mangea et leur trouva beaucoup de parfum et un goût 
exquis. Il eut recours à un artifice et entra sous le lit de 
sangles de son maître; des deux mains, il se cramponna 
au pied du lit de sangles, et, le moment venu, il pénétra 
avec le lit de sangles dans le palais du nâga. Le nâga dit 
(au maître) : « Cet homme n'a point encore obtenu la sa- 
gesse; pourquoi l'avez-vous amené avec vous ? » Le maître 
répondit : « Je ne m'étais point aperçu (qu'il venait avec 
moi) et je ne le savais pas. » 

Le çrâmanera reçut de la nourriture et en mangea; en 
outre, il vit une nâgî dont le corps était d'une beauté par- 
faite et avait un parfum et une grâce que rien ne saurait 
égaler; son cœur s'attacha passionnément à elle et il pro- 
nonça ce vœu : u Puissé-je dépouiller ce nâga et demeurer 
dans ce palais. » Le nâga dit (au maître) : « A l'avenir, ne me 
ramenez plus ce çrâmanera. » Quand le çrâmanera fut de 
retour, il s'appliqua de tout son cœur à pratiquer les libe- 

(1) Voyez plus haut le n" 94. 



88 TCHONG KING SlUAN TSA PI YU KING (N°* 207-135 bis) 

ralités et à observer les défenses, en priant seulement 
que, suivant son vœu, il prît promptement un corps de 
nA<j;a. Or, un jour qu'il tournait autour (pradaksina) du 
temple, de l'eau apparut sous ses pieds; il comprit donc 
qu'il avait certainement obtenu de devenir un nâga; il 
se rendit alors directement sur la rive d'un grand lac, 
à l'endroit où auparavant son maître était entré pour 
aller chez le nâga; il se couvrit la tête de son kâsaya et 
entra dans l'eau; il mourut aussitôt et devint ensuite un 
grand nâga; parce que sa vertu lui avait assuré un grand 
bonheur, il tua l'autre roi (nâga) et tout le lac fut rouge 
(de sang). 

Un peu avant que cela se passât, son maître et toute la 
foule des religieux lui avaient tous adressé de violents re- 
proches; mais le çràmanera leur avait dit : « Ma résolu- 
tion est arrêtée et les diverses marques (que je vais avoir 
un corps de nâga) ont déjà fait leur apparition. » 11 avait 
emmené toute la foule des religieux auprès du lac pour le 
voir (s'y jeter). 

Voilà donc quelle est la raison pour laquelle il ne faut 
pas s'attacher passionnément aux parfums exquis et à la 
beauté féminine, car alors on détruit en soi la tige d'ex- 
cellence et on est précipité dans les voies mauvaises. 



NM55 bis{i). 
(Trip., XIX, 7, p. 10 vMl r^ 

(1) Voyez plus haut t. I, p. 425-428. 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N^ 208) 

N« 208. 
(Trip. XIX, 7, p. 11 1-.) 



Il y avait autrefois un gardien de bœufs qui aperçut, au 
milieu d'un grand marais, des fleurs couleur d'or écla- 
tantes et fort belles; il conçut aussitôt cette pensée : 
« Le Buddha n'est pas loin d'ici; je vais les prendre 
pour lui en faire offrande. » 11 cueillit donc plusieurs 
dizaines de boisseaux de ces fleurs et s'en alla pesam- 
ment chargé; mais, avant qu'il fut arrivé, il fut frappé 
à coup de cornes par un bœuf et mourut. Comme son 
cœur était plein de la pensée du Buddha, il naquit 
alors en haut comme le second des devas Trayastriraças ; 
les palais qu'il reçut étaient vastes et magnifiques ; des 
quatre côtés en dehors du palais, le sol produisait des 
fleurs couleur d'or dont la clarté avait un éclat qui se 
répandait au loin. 

C'est une règle pour les devas que, au moment où ils 
naissent en haut parmi les devas, ils commencent par 
apercevoir leurs existences passées et ensuite jouissent 
des félicités célestes. Donc, cet homme devenu deva, 
aperçut ses existences passées; il se vit cueillant des 
fleurs et tué par le bœuf; plein de joie il s'écria : « Ah, 
qu'illimité est le bonheur que donne le Buddha ! avant 
même que j'eusse réussi à lui présenter mon offrande, la 
récompense (que j'ai reçue,) est déjà énorme; combien 
plus grande encore sera-t-elle pour celui qui pratique- 
rait constamment la vertu! » Alors il se remit à cueillir 
les fleurs qui étaient aux environs de son palais et prit en 
même temps tout ce qu'il fallait pour d'autres offrandes 
variées, afin de se conformer au désir qu'il avait eu pri- 
mitivement. 



90 TCHONC; KING SIUAN TSA PI YU KIN(i (N° 208) 

Les devas, le voyant cueillir des fleurs, vinrent tous lui 
demander : « Vous arrivez ici précisément pour y rece- 
voir (les félicités ; il faut que vous vous réjouissiez en sa- 
tisfaisant vos cinq sortes de désirs; à quoi bon cueillir 
des fleurs ?» Le deva leur répondit : « Au temps où j'étais 
un homme, j'ai voulu me rendre auprès du Buddha pour 
lui faire une offrande de fleurs, mais je n'ai pu accomplir 
mon vœu jusqu'au bout; cependant j'ai déjà obtenu de 
venir naître ici; combien plus aurai-je encore obtenu si 
j'avais pu réaliser (mon vœu) ! si maintenant je cueille des 
fleurs, c'est dans le désir d'accomplir mon vœu primitif 
et d'augmenter mon bonheur à venir. » 

Alors tous les devas conçurent des sentiments excel- 
lents; il y eut quatre-vingt quatre mille devas qui descen- 
dirent tous ensemble pour exécuter des musiques divines 
et faire des offrandes de toutes sortes avec des fleurs di- 
vines et des parfums divins. Dans tous les stupas et les 
temples, ils n'étaient point parvenus à voir le Buddha; 
mais un bhiksu, qui était sthavira et qui avait obtenu la 
sagesse, leur expliqua la Loi; tous ces devas, en enten- 
dant la Loi, furent très joyeux et redoublèrent leurs 
actions méritoires; alors ils virent le Buddha; faisant 
résonner les tambours, jouant des instruments à cordes, 
chantant et répandant à foison des fleurs admirables, ils 
firent toutes sortes d'offrandes au Buddha et à la foule 
des religieux. Le Buddha leur expliqua la Loi pure et 
merveilleuse; alors cet homme (qui était devenu deva) 
et les quatre vingt quatre mille devas obtinrent tous le 
calme du regard de la Loi. Ce deva et les quatre-vingt 
(quatre) autres mille devas avaient tous été dans les jours 
d'autrefois des amis intimes; maintenant, s'étant mis à 
l'œuvre ensemble, ils atteignirent simultanément à la 



TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N*^ 209) 91 

N« 209. 
(Trip., XIX, 7, p. 11 r«.-v«.) 

Autrefois, dans un royaume étranger, il y avait un 
grand maître de maison qui était fort riche; il n'avait 
qu'un seul fils qu'il chérissait d'un amour sans égal; plus 
tard, ce fils devint malade, fut très souffrant, et, comme 
les soins ne parvinrent pas à le guérir, il fut atteint pai 
Fimpermanence; près de mourir il songea de tout son 
cœur au Buddha qui manifesta sa propre forme devant 
lui; son cœur étant calme et sa pensée affermie, il obtint 
alors de naître parmi les devas. 

Le père et la mère, songeant à leur fils, se désolaient ; 
ils voulaient se tuer et ne parvenaient pas à se délivrer 
(de leur chagrin); c'est pourquoi après avoir incinéré 
(leur fils), ils recueillirent ses os qu'ils placèrent dans 
une jarre d'argent, et, le quinzième jour de chaque mois, 
ils présentaient des boissons et des aliments de toutes 
sortes qu'ils plaçaient devant (cette jarre); puis ils se 
lamentaient en élevant la voix et restaient étendus à terre 
en se tordant (de douleur). 

Le deva vit d'en haut ce qu'ils faisaient et il dit : « Si 
je ne change pas présentement leurs préoccupations, ils 
ne pourront jamais s'en affranchir, » Il descendit donc et 
prit la forme d'un petit garçon âgé de huit ou neuf ans 
qui gardait un bœuf à côté de la route; le bœuf vint à 
mourir subitement et resta couché à terre ; le petit 
garçon se mit alors à cueillir de l'herbe qu'il plaça dans 
la bouche du boeuf mort, et, levant son bâton, il en frap- 
pait le bd'uf en lui criant de se lever pour manger. Le 
père, la mère et d'autres, grands et petits, voyant ce que 
faisait l'enfant, se moquèrent tous enseml)le de lui et. 



92 TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 209-210) 

s'avançant, lui demandèrent : « De qui êtes-vous le fils ? 
Gomment êtes-vous assez fou pour amasser de l'herbe et 
la placer dans la bouche d'un bœuf qui est déjà mort? 
Comment la mangerait-il jamais ? » 

L'enfant répliqua en riant : « Quoique mon bœuf soit 
mort, sa tête et sa bouche sont encore là; s'il ne mange 
pas l'herbe que je lui apporte, à combien plus forte raison 
votre fils (ne jouira-t-il pas de vos offrandes), lui qui est 
mort depuis déjà longtemps. En outre, vous l'avez brûlé 
par le feu; il ne reste plus de lui sur la terre que quelques 
os calcinés; cependant vous placez devant lui des aliments 
de toutes saveurs et vous redoublez vos pleurs et vos cris; 
comment pourrait-il manger ? » 

L'intelligence du père s'ouvrit alors et il demanda à 
l'enfant : « Qui êtes-vous ? » L'enfant répondit : « J'étais 
le fils du maître de maison; mais, maintenant, grâce au 
bienfait du Buddha, j'ai obtenu de naître en haut parmi 
les devas; j'ai vu mon père et ma mère s'abandonner à 
une trop grande affliction et c'est pourquoi je suis venu 
transformer (leurs idées). » Le père, ayant compris, 
éprouva une grande joie et ne fut plus affligé. Le deva 
disparut soudain. Quand le père et la mère furent rentrés 
chez eux ils firent de grandes libéralités, observèrent avec 
soin les défenses, lurent les livres saints, pratiquèrent 
la sagesse et obtinrent le fruit de Srotâpanna. 



N« 210. 
{Trip, XIX, 7, p. 11 \\) 

Autrefois, il y a de cela des générations innombrables, il 
y avait un stupa dans lequel résidaient plusieurs milliers 
de çramanas ; ils avaient envoyé quelques centaines de 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 210) 93 

çrâmaneras parcourir le pays en quêtant pour subvenir 
aux besoins de l'assemblée des religieux; chacun d'eux 
rapportait dix boisseaux de riz en un jour et son maître 
alors lui enseignait en même temps une gâthâ. 

Un de ces çrâmaneras se trouvait une fois traverser une 
place de marché tout en psalmodiant des livres saints; 
or, il y avait un sage qui était à sa boutique ; lorsqu'il vit ce 
çramancra marcher en psalmodiant; il lui rendit hommage 
et lui demanda : « religieux, que dites-vous en mar- 
chant ? » Il répondit : « Je quête pour subvenir aux besoins 
des religieux et en même temps je récite une gâthâ. » Le 
sage lui demanda encore : « Si vous n'aviez rien d'autre 
à faire, combien pourriez-vous réciter de gâthâs ? » Il répon- 
dit : « Je pourrais arriver à plus de dix gâthâs. » L'autre 
lui demanda : « Pendant combien de jours quêtez-vous ? » 
Il répondit : « Pendant quatre-vingt-dix jours et je dois 
rapporter neuf cents boisseaux de riz. » Le sage dit alors au 
religieux qui récitait : « Retournez seulement réciter les 
livres saints d'un cœur paisible, je me charge de fournir 
le riz à votre place. » 

Le çrâmanera fut très content ; le sage lui ayant 
donné neuf cents boisseaux de riz, il revint en informer 
son maître et eut alors tout le loisir de lire les livres 
saints; au bout de trois mois, il avait parcouru quatorze 
cents gâthâs; il annonça à son maître que, ayant fini de 
lire les livres saints, il devait aller chez son bienfaiteur 
(dânapati) pour que celui-ci mît à l'épreuve (sa science). 

Après que son maître l'y eut autorisé, il se rendit auprès 
du sage et lui annonça : « Grâce à votre important bien- 
fait, j'ai pu psalmodier tranquillement les livres saints; 
maintenant j'ai fini et je viens exprès pour vous les réci- 
ter. » Le çrâmanera psalmodia les stances d'une manière 
coulante et rapide et sans aucune hésitation. Le sage, tout 
joyeux, se prosterna devant lui la tête contre terre et lui 
rendit hommage en disant : « Puissé-je dans mes existences 



94 TCHONG KIN(i SIUAN TSA PI YU KING (N'"' 210-211) 

futures être intelligent, comprendre tout, apprendre beau- 
coup et ne rien oublier. » 

A cause de ce vœu producteur de bonheur, dans toutes 
ses existences futures, il eut une intelligence lucide et 
une forte mémoire; puis, lorsque le Buddha vint dans ce 
n)onde, il apparut comme un de ses disciples; son nom 
était Ananda; il fut constamment aux côtés de l'Honoré du 
monde; son talent à discuter et à comprendre fut unique 
et il était le ])remier (de son temps) pour l'étendue de ses 
connaissances. — Le maître dit : « Celui qui en ce temps 
était le sage, c'est maintenant Ananda. Quand quelqu'un a 
donné des encouragements à l'étude, s'il forme un souhait 
bien arrêté, l'œuvre méritoire qu'il a accomplie ne sera 
pas vaine ; grâce à la rétribution (assurée à son acte pro- 
ducteur de) bonheur, il obtiendra de la manière qu'on 
vient de voir la réalisation de son souhait. » 



N«211. 
{Trip.,XlX, 7, p. 11 vo.) 

Au sud du mont Siu-mi (Sumeru), il y avait un grand 
arbre qui était haut de quatre mille //; quand tous les 
oiseaux po-lch/a (1) venaient se percher sur lui pour passer 
la nuit, l'arbre ne remuait jamais; or, il y eut un petit 
oiseau ressemblant à une caille qui se posa sur lui et 
l'arbre s'agita aussitôt avec violence; les oiseaux po-ich'a 
dirent au dieu de l'arbre : « Ignorez-vous que nos corps 
vous seront lourds pour que vous ne remuiez point dès 
l'abord ? Au contraire, avant même que le petit oiseau ait 
passé la nuit, vous vous agitez. » Le dieu de l'arbre leur 
dit : « Quoique cet oiseau soit petit, il vient du fond de la 

(1; Feiit-ètie ce terme est-il la transcription du mot paksa, aile d'oiseau. 
« Tous les oiseaux po-tch'a » ce seraient donc « tous les oiseaux ailés. » 



TCHONG KING SlUAN TSA PI YU KING (N^^ 21d-212) 95 

mer et s'est nourri uniquement de diamant. Le diamant est 
une substance qui, en quelque lieu qu'elle tombe, brise 
tout. C'est pourquoi j'ai eu fort peur et n'ai pu rester 
tranquille (1). » 

Les livres saints ont fait de cette histoire un apologue : 
Quand un homme a compris et approfondi une stance des 
livres saints, quand sa bouche la récite et que son cœur 
la médite, les trois poisons (2), les quatre Mo (Mâras) (3) 
et les quatre-vingt mille portes de souillure qu'il a 
dans son corps ne pourront plus être tranquilles ; à 
combien plus forte raison celui qui a recueilli avec ampleur 
toutes les Lois pourra-t-il devenir pour le monde un pont 
(qui assurera son salut). 



N^ 212. 
(rrz>.,XlX, 7, p. 14,vo.) 

Le Buddha dit à Mou-lien (Maudgalyâyana) : « Celui qui 
vous est apparié {h) va survenir ». Maudgalyâyana répon- 
dit : « J'ai une puissance surnaturelle grâce à laquelle je 
pourrais sauter par-dessus le mont Siii-mi (Sumeru);si 
celui qui m'est apparié vient par l'est, j'irai vers l'ouest ; 
s'il vient par le nord, je m'enfuirai au sud; comment 
pourra-t-il m'atteindre ? » Le Buddha dit à Maudgalyâyana : 
« Le châtiment et la récompense sont inéluctables; on 
ne saurait parvenir à les éviter. » 

(1) Sous-entendez : parce que je crains qu'il ne se trouve clans les ex- 
créments de ce petit oiseau quelques parcelles de diamant qui, en tom- 
bant sur moi, me briseront. 

(2) La convoitise (lobha), la haine (dvesa), l'égarement (molia). 

(3) Les quatre Mâras sont. : skandha-Mâra, kleça-MAra, mrtyu-Mùra et 
devaputra-MAra. Voyez Childers, D/c/., s. v. MAra, et Foucher, Elude sur 
V iconographie bouddhique de VInde (11)05), p. li). 

(4) f:'est-A-dire : La personne avec qui vous devez nécessairement èlre 
mis en relations par un effet de vos existences antérieures. 



96 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N*^ 212-213) 

(Maudgalyâyana) vola au loin sans s'arrêter et tomba au 
milieu des montagnes, il y avait là alors un vieillard avec 
une roue de char; Maudgalyâyana tomba droit devant lui, 
et, comme son aspect le faisait ressembler à un démon, le 
vieillard crut qu'il était un être malfaisant; il éleva donc sa 
roue de char, l'en frappa et lui rompit le corps. 

Maudgalyâyana, accablé de douleurs, fut très honteux 
et chagrin ; il en oublia toute sa connaissance des existences 
antérieures; le Buddha eut pitié de lui et lui rendit son 
pouvoir surnaturel; alors, il put, par la réflexion, remon- 
ter aux formes des naissances antérieures: celui qui l'avait 
frappé avec la roue du char, le vieillard, avait été, lors 
d'une vie antérieure, le père de Maudgalyâyana ; ayant eu 
une dispute avec son père, Maudgalyâyana s'était dit dans 
son for intérieur : « Si on pouvait frapper à mort ce vieux 
et que ses os fussent rompus, ce serait heureux. » C'est 
pourquoi il subit le malheur inhérent à ce crime. 

Il faut veiller à ne jamais commettre le crime de manque 
de piété filiale; ainsi, dès que l'homme est né et se trouve 
dans le monde, il ne peut se dispenser d'être attentif à 
ses sentiments et à ses paroles et il doit donner avec piété 
filiale ses soins à son père et à sa mère. 



N*^ 213. 
{Trip., XIX, 7, p. Il vM2r«.) 

Autrefois, il y avait un religieux qui marchait parmi les 
herbes lorsqu'un grand serpent lui dit : « religieux, 
ho-chang (upâdhyâya) ». Tout effrayé, le religieux jeta ses 
regards de côté et d'autre. Le serpent lui dit : « reli- 
gieux, ne craignez pas et n'ayez point de peur; je désire 
que vous m'expliquiez les livres saints pour que je sois 



ïCFiONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N^^ 213-214) 97 

débarrassé de ce corps que j'ai reçu en punition. » Le ser- 
pent ajouta : « religieux, avez-vous entendu parler du 
roi A-k'i-ta (Ajita) ? » Comme l'autre répondait qu'il en 
avait entendu parler, le serpent dit : « C'est moi. » 

Le religieux reprit : « Le roi A-k'i-ta (Ajita) a élevé des 
stupas et des temples bouddhiques; ses offrandes et ses 
actes méritoires ont été très considérables; il aurait dû 
naître en haut, parmi les devas; comment se fait-il qu'il 
soit dans une telle condition ? » Le serpent lui dit : « Au 
moment où j'étais près de terminer ma vie, un homme qui 
tenait un éventail auprès de moi le laissa tomber sur mon 
visage; j'en conçus de l'irritation et (c'est pourquoi) j'ai 
reçu un corps de serpent. » 

Le religieux lui expliqua les livres sacrés; (le serpent) 
Técouta joyeusement de tout son cœur et s'abstint de 
manger pendant sept jours; quand sa vie fut écoulée, il 
naquit comme deva ; quelques mois plus tard, il prit des 
fleurs et les répandit devant le Buddha ; comme la foule 
s'en étonnait, il prononça ces mots du haut des airs : « Je 
suis le roi A-k'i-la (Ajita); grâce au bienfait d'un reli- 
gieux, j'ai entendu la Loi et j'ai obtenu de naître en haut 
comme deva; maintenant je viens offrir des fleurs pour 
reconnaître la bienveillance du Buddha à mon égard. » 

Ainsi, quand un homme est près de mourir, ceux qui 
sont à ses côtés pour le servir ne doivent pas s'abstenir de 
bien veiller sur les dispositions morales du malade. 



N«21/i 
{Trip., XIX, 7, p. 12 r^) 

Dans un royaume étranger il y avait un homme qui, en 
exerçant son métier, avait gagné plusieurs milliers de 
II. 7 



98 TCHONC; KIN(; SIIJAN TSA PI YU KING (N" 214) 

livres d'or et d'argent. Comme il en faisait le plus grand 
cas, il voulut les cacher dans la terre; mais il craignit que 
les courtilièros, les reptiles et les rats ne les lui dérobas- 
sent; il voulut les cacher |)armi les herbes dans un marais; 
mais il craignit derechef que les renards et les bêtes 
sauvages ne les lui prissent; il n'avait d'ailleurs aucune 
confiance dans ses parents, soit agnats ou cognats, soit 
frères aînés ou frères cadets, soit femme ou enfants. Il 
mit donc ses richesses dans son sein et il allait et venait, 
redoutant toujours de les perdre. 

Un jour, pendant le mois du grand jeune, les disciples 
des quatres catégories s'étaient tous rendus dans le temple 
du stùpa pour y brûler des parfums et y répandre des 
fleurs; cet homme les observa et vit tout ce qu'ils faisaient; 
en outre il aperçut un grand bol devant le temple du 
stupa ; les disciples des quatre catégories tournaient autour 
(pradaksina) du stupa, et prenaient de l'or, de l'argent, des 
pièces de monnaies et des objets précieux qu'ils jetaient 
dans le bol. Cet homme leur demanda : « Pourquoi jetez- 
vous des objets précieux pour les mettre dans ce bol?» 
Les religieux lui répondirent : « Cet acte s'appelle d'abord : 
libéralité; son second nom est : ce qui est fermement 
à l'abri ; son troisième nom est: ce qui ne connaît pas la 
corruption. » 

Cet homme songea en lui-même : « S'il en est vraiment 
comme le disent ces gens, voici ce que je cherche. » Il prit 
alors tout son or et son argent et le jeta dans le bol. Les 
religieux formèrent un vœu en sa faveur et ajoutèrent : 
« Ce qui est fermement (à l'abri), l'eau ne saurait le 
submerger; le feu ne saurait le brûler; les voleurs etles 
hommes malveillants ne sauraient s'en emparer ou l'en- 
dommager. Les richesses que vous avez jetées ici pour les 
cacher ne connaîtront plus la corruption, et, dans l'avenir, 
vous obtiendrez une récompense descentaines, desmilliers, 
et des myriades de fois supérieure. Voilà pourquoi on. 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 214) 9Î> 

nomme ainsi la libéralité.» Cet homme sentit son intelli- 
gence s'ouvrir et il éprouva une joie illimitée ; aus- 
sitôt, devant le stupa, il obtint la sagesse de Srotâpanna. 
Ainsi, quand un homme tient d'un cœur résolu (une con- 
duite productrice de) bonheur, son acte méritoire n'est pas 
un dévouement sans raison, car il s'acquiert la sagesse. 



N« 156 bis. 
{Trip., XIX, 7, p. 12 r«; cf. p. 1 r".) 

NM58 6/S. 
{Trip., XIX, 7, p. 12 r"-v«; cf. p. 1 \\) 

K' 160 bis. 
{Trip., XIX, 7, p. 12 v^ cf. p. 1 v«.) 

N'' 161 bis. 
{Trip., XIX, 7, p. 12 v°; cf. p. 1 v"-2 r\) 

N" 176 6/s. 
(Trip., XIX, 7, p. 12 v'^-iS r«; cf. p. 5 i°.) 



CHAPITRE II 



N° 179 bis. 
{Trip., XIX, 7, p. 13 r«-v«; cf. p. 5 \°.) 

N*» 182 6/5. 
{Trip., XIX, 7, p. 13 v^ cf. p. 5 v'^-ô r^) 

N« 186 bis, 
(Trip., XIX, 7, p. 13 \'; cf. p. 6 \\) 

N« 190 6/s. 
{Trip., XIX, 7, p. 13 vM/4 r«; cf. p. 7 r«-\«.) 

N'' 215. 
(rWp., XIX, 7, p. U r«.) 

Ananda dit au Biiddha : « Vous êtes né, ô Buddha, dans 
une famille royale; vous êtes resté assis sous un arbre 
et vous avez médité sur la sagesse pendant six années. 
Obtenir ainsi (la dignité de) Buddha, c'est l'obtenir aisé- 
ment. » 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 215) 101 

Le Buddha répondit à Ananda : « Autrefois il y avait un 
maître de maison qui était extrêment riche et qui possé- 
dait toutes sortes de joyaux; mais comme il n'avait pas 
les vraies perles rouges, il ne se trouvait pas satisfait. 
Emmenant donc avec lui d'autres hommes, il alla en mer 
pour recueillir des perles; après avoir franchi bien des 
dangers et des obstacles, il parvint à l'endroit où étaient les 
joyaux; il se taillada le corps pour en faire sortir du sang 
qu'il mit dans un sac huilé et suspendit (ce sac) au fond 
de la mer; les huîtres perlières, sentant l'odeur du sang 
vinrent le sucer; alors il put retirer les huîtres, et, en les 
ouvrant, il en fit sortir les perles; en recueillant ainsi des 
perles pendant trois années, il parvint à en posséder 
toute une parure. 

Il se mit à revenir, mais, quand il eut atteint le ri- 
vage, ses compagnons, voyant qu'il avait trouvé de pré- 
cieux joyaux, complotèrent ensemble contre lui; ils allè- 
rent avec lui pour prendre de Teau et se réunirent 
alors pour le précipiter dans le puits qu'ils recouvrirent, 
puis ils s'en allèrent. Longtemps après être tombé au 
fond du puits, cet homme aperçut un lion qui venait 
par un orifice latéral pour boire; cet homme eut de nou- 
veau grand'peur; mais, quand le lion fut parti, il recher- 
cha le trou (par lequel il était venu), sortit et revint dans 
son pays; quand ses compagnons furent rentrés chez eux, 
il les appela et leur dit : « Vous m'avez pris une parure ; 
personne ne le sait, ni ne sait que vous avez voulu en 
même temps me faire périr. Rendez-moi tout secrètement 
et je ne vous dénoncerai jamais. » EfTrayés, ces hommes 
lui rendirent entièrement ses perles. 

Quand le possesseur des perles les eut recouvrées, il 
les rapporta chez lui. Or il avait deux enfants qui s'amu- 
sèrent ensemble à se mettre ces perles sur le corps et qui 
se demandèrent l'un à Tautre : « D'où proviennent ces 
perles ? » L'un d'eux dit : « Elles sont nées dans le sac 



102 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N"* 215-216) 

que je tiens. » L'autre enfant dit : « Elles sont nées dans 
la jarre de cette chambre. » Ce que voyant, le père se 
prit à rire. Sa femme lui en ayant demandé la cause, il 
répondit : « J'ai recueilli ces perles au prix de souiTrances 
extrêmes; ces petits enfants les tiennent de moi et n'en 
savent point l'histoire; ils pensent qu'elles sont nées dans 
une jarre. » 

Le Buddha dit à Ànanda : « Vous me voyez seulement 
quand je suis devenu Buddha; mais vous ignorez avec 
quels efforts et quelles peines je me suis exercé à l'étude 
depuis des kalpas innombrables; maintenant, j'ai atteint 
le but et vous pensez que c'était facile, tout comme ces 
enfants qui pensaient que ces perles étaient nées dans une 
jarre. » 

Ainsi on peut atteindre le but en pratiquant des myriades 
de ])onnes conduites et en accumulant des mérites pen- 
dant de nombreux kalpas, mais ce n'est l'affaire ni d'un 
seul acte, ni d'une seule conduite, ni d'une seule vie. 



{Trip., XIX, 7, p. \hv\) 

Autrefois un chef de caravane alla sur la mer pour re- 
cueillir des objets précieux; cinq cents hommes le suivi- 
rent pour partir avec lui. Le chef de caravane leur dit : 
« En mer il y a cinq périls : P les courants impétueux, 2^ les 
tourbillons d'eau, S*' le grand poisson, h'' les femmes-dé- 
mons, 5" les fruits qui enivrent. Si vous êtes capables 
de surmonter ces difficultés, vous pouvez partir avec 
moi. » Tous ces hommes s'y étant engagés, on profita 
d'un vent favorable et on prit la mer. Ils arrivèrent à l'île 
des joyaux et chacun alla de son côté pour en recueillir. 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N'' 216) 103 

Un de ces hommes ne put résister au parfum des fruits 
et en mangea; il fut ivre-mort pendant sept jours. Cepen- 
dant, les autres hommes ayant assez de choses précieuses 
et voyant qu'un vent favorable à la voile était survenu^ 
voulurent se préparer au retour; ils firent résonner le 
tambour pour rassembler tout le monde, mais, comme ce 
seul homme manquait (à l'appel), ils allèrent le chercher 
de tous côtés; ils l'aperçurent qui dormait sous l'arbre, 
son ivresse n'étant pas encore dissipée; ils le ramenèrent 
en le soutenant et cassèrent une branche de l'arbre pour 
lui servir d'appui. 

Ils revinrent ensemble dans leur pays; leurs parents, 
joyeux de la nouvelle, accoururent à leur rencontre ; 
l'homme qui avtiit été ivre était seul accal)lé de chagrin 
parce qu'il ne rapportait rien; tout triste, il se rendit sur 
la place du marché en s'appuyant sur son bâton; les gens 
du marché lui en demandèrent le prix et arrivèrent à lui 
en offrir vingt mille onces d'or; cet homme le leur donna 
(pour ce prix) et leur demanda quelle vertu avait ce bâton : 
« C'est, lui répondit-on, le joyau des arbres; si on pile 
ce bâton et qu'on le ])rûle, toutes les tuiles et les pierres 
qu'on expose à sa fumée se changent en joyaux précieux. » 
Cet homme demanda alors qu'on lui rendît quelque peu 
(de son bâton); il le rapporta chez lui, fit un essai et en 
effet les choses se passèrent comme on le lui avait dit ; 
tout ce qu'il put exposer à la fumée et à la vapeur chaude 
se transforma en autant de joyaux. 

Cet apologue signifie ceci : le chef de caravane repré- 
sente le liodhisattva; les cinq périls représentent les cin({ 
obscurités (1) ; l'île des joyaux représente les sept res- 
sources de la Prajnâ (2); le fait de s'enivrer, c'est abandon- 



(1) Ce sontvi'aisomblablomel lescinq kloças: la cupidilt' ^ S^ î '^* *'<^" 
ère H^ -^. ; Vi^uovanco. ^ fljj ; le manque dégaids fg ; 1.' doute g. 

(2) Ce sont : la loi ff, ; léruM-Kie J^ ; l'obseivaiice d(»s défcusi's J^ ; 



101 TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N°' 216-217) 

ner son cuMir à la négligence ; le fait de couper et prendre 
une branche de Tarhre précieux signifie qu'on se remet à 
la pratique (^du J)ien) avec plus d'énergie et que de nouveau 
on se perfectionne et on progresse; le fait que les tuiles 
et les pierres exposées à la fumée deviennent des joyaux 
signifie que, lorsqu'on expose à la fumée de la doctrine 
des livres saints ceux qui se conduisent mal, ils devien- 
nent tous des réceptacles de la Loi. 



N« 217 



[Trip., XIX, 7, p. l/ir«-v«.) 



Autrefois, dans les montagnes, il y avait deux çra- 
maiias qui pratiquaient la sagesse dans la solitude et qui 
avaient obtenu les six pénétrations (abhjinâs). Non loin 
d'eux il y avait une lionne qui avait donné le jour à deux 
petits; comme ceux-ci étaient devenus grands peu à peu, 
la lionne voulut s'en aller; elle songea qu'elle ne pouvait 
confier leur sort qu'aux deux bontés qui sont la sagesse 
et la vertu; elle dit donc (aux religieux) : « Je désire m'en 
aller; mes deux enfants sont encore petits et je crains que 
les hommes ne leur fassent du mal; je voudrais vous les 
remettre, ô religieux; puissent-ils jouir de votre bienveil- 
lante protection ! je reviendrai les voir. » Les religieux y 
consentirent. (Plus tard), la lionne étant revenue, vit que 
ses petits s'étaient attachés aux religieux; elle les quitta 

le sentiment de llionneiir "^ '[^ ; le fait d'entendre le^J enseignements 
du Buddha g^ ^ '"^ libéralité ^; l'extase intelligente £ 9- — Ces sept 
ressources sont ce qui permet à Ihomnie d'acquérir la sagesse (v. Dict- 
.San Is'ang fa chou). 



TCHONG KI\G SIUAN TSA PI YU KING (N° 217 J 105 

de nouveau et s'en alla. Chaque fois que les religieux 
étaient de retour de la quête, ils partageaient ce qui res- 
tait de nourriture avec les lionceaux, qui, lorsque les 
religieux revenaient, accouraient tout joyeux à leur ren- 
contre. 

Dans la suite, un jour que les religieux étaient partis, 
un chasseur rencontra les lionceaux qui s'enfuirent dans 
la brousse ; le chasseur, afin de faire croire qu il était un 
des religieux, revêtit un kasâya qu'il trouva dans la 
maison, puis il entra dans la brousse pour s'emparer des 
lionceaux; ceux-ci, pensant que c'était un des religieux, 
sortirent aussitôt et vinrent à lui; le chasseur les frappa 
jusqu'à les tuer, les écorcha et prit leur peau pour en 
faire des fourrures de peau de lion qu'il mit au prix de 
mille onces d'or. 

A leur retour les religieux ne virent plus leurs lion- 
ceaux; ils s'assirent en contemplation afin de les aperce- 
voir et apprirent ainsi que le chasseur les avait tués : 
alors, grâce à leurs pouvoirs surnaturels, ils lui enlevè- 
rent les peaux, les rapportèrent et en firent des coussins 
sur lesquels ils s'asseyaient ; ils prononcèrent des vœux 
magiques (en leur faveur). Etant de nouveau entrés en 
contemplation pour regarder (ce qu'étaient devenus les 
lionceaux), ils apprirent qu'ils iraient naître dans un cer- 
tain royaume, chez un maître de maison dont ils devaient 
être les deux fils jumeaux. 

Les religieux se rendirent dans la maison de ce maître 
de maison et lui demandèrent ce qui lui manquait; il 
répondit qu'il s'affligeait seulement de n'avoir pas de fils; 
eux de répliquer aussitôt qu'ils prieraient en sa faveur 
pour qu'il eut des fils, et, comme ie maître de maison se 
réjouissait fort, les religieux lui dirent • « Si vous obtenez 
des fils, comment nous récompeuserez-vous ? — Quand 
mes fils, répliqua l'autre, seront devenus grands, je vous 
les donnerai pour qu'ils soient vos çramaneras. » Les 



106 TCIIONO KING SIUAN TSA PI YU KING (N"* 217-218) 

religieux lui recommandèrent de ne point oublier cet en- 
gagement. Quand il eut répondu oui, (sa femme) s'aperçut 
(|u'elle était enceinte, et plus tard, en effet, elle enfanta 
deux (ils qui se ressemblaient à s'y méprendre. 

Quand ils eurent huit ou neuf ans, les religieux vinrent 
à passer et, en les voyant, les enfants éprouvèrent spon- 
tanément de la joie. Les religieux ayant demandé au 
maître de maison s'il se souvenait de son ancien serment, 
celui-ci n'osa pas violer sa promesse et donna ses fils 
aux çramanas. Les çramayias les emmenèrent avec eux 
dans la montagne pour s'y livrer à l'étude et, avant qu'il 
fut longtemps, (ces enfants) obtinrent eux aussi (la dignité) 
d'Arhat ; eux aussi s'asseyaient constamment sur ce qui 
avait été autrefois leurs peaux, et, comme ils entraient 
journellement en contemplation pour se regarder eux- 
mêmes, ils virent donc que c'était là les propres peaux 
de leurs corps d'autrefois; ils se levèrent alors tous deux, 
et, rendant hommage (à leurs maîtres), ils les remer- 
cièrent (en leur disant) : « O maîtres, c'est la force de 
votre bienfaisance qui a fait que nous avons obtenu la 
sagesse ; tout cela a été l'effet de vos pensées de l)onté 
(à notre égard). » 

Si un cœur excellent chez un animal peut déjà produire 
la délivrance, combien plus des sentiments qui s'appli- 
quent avec résolution à un vœu excellent pourront-ils 
j)roduire la délivrance! 

N" 218. 

(rwp.,xix, 7, p. u v«.) 

Autrefois il y avait un boucher qui aurait voulu faire des 
offrandes aux religieux, mais, à cause de sa méchanceté, 
aucun d'eux ne venait vers lui; il aperçut enfin un çra- 



TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 218) 107 

mana nouvellement instruit, qui avait une attitude cligne 
et régulière ; il l'invita à venir manger chez lui et lui 
offrit toutes sortes de mets exquis; le repas fini, il revint 
exprimer au religieux son désir de le voir manger chez 
lui jusqu'à sa mort; le religieux accepta cette proposition ; 
par l'eflet d'une longue habitude il en vint à voir de 
près (le boucher) tuer des êtres vivants en sa présence 
sans oser lui faire aucun reproche, et cela dura plusieurs 
années. 

Plus tard le vieux boucher mourut et devint un démon 
qui habitait dans le fleuve; un couteau coupait (constam- 
ment) son corps qui redevenait ensuite comme aupara- 
vant. Le religieux traversant un jour le fleuve, le démon 
empoigna la barque et dit (aux gens qui étaient dans le 
bateau) : « Faites périr cet homme en le jetant dans le 
fleuve et je vous laisserai aller. » Les gens du bateau, 
effrayés, lui dirent... (1) Le démon répliqua : « Autrefois, 
j'ai fait des offrandes à ce religieux et pendant plusieurs 
années il ne m'a point reproché de tuer des êtres vivants; 
maintenant je subis ces tourments et, à cause de la haine 
(que j'en ai conçue contre ce religieux), je désire (le 
tuer). )) Les gens du bateau lui dirent : « Si vous su- 
bissez déjà de tels tourments pour avoir tué des êtres 
vivants, combien plus (grave sera votre châtiment si vous 
tuez) un religie^ux. » Le démon répondit : « Tout en le sa* 
chant, je suis poussé par la haine (que j'ai contre lui) ; si 
cependant vous pouvez en ma faveur faire pai* des libéra- 
lités des actes producteurs de bonheur et prononcer des 
vœux magiques en évoquant mon nom, je vous relâcherai. » 
Les gens qui étaient dans le bateau promirent tous de 
faire en sa faveur des actes [)roducteurs de bonheur et le 
démon les laissa aller.. 

Le religieux tint alors une assemblée m faveur du 

(1) Le lexlo pirsenle ici iiiie la<uiie. 



108 



TCIIOM; KINfi SIUAN TSA PI YU KING (N°' 218-219) 



démon et prononça des vœux magiques en évoquant son 
nom. Les autres personnes à leur tour tinrent aussi des 
assemblées; puis ils se rendirent au milieu du fleuve et 
appelèrent le démon pour lui dire : « Avez-vous reçu du 
bonheur? » Le démon répondit : « Je viens d'en obtenir; 
je n'éprouve plus de soulï'rances. » Les gens du bateau 
ajoutèrent : « Demain nous devons faire en votre faveur 
des actes producteurs de bonheur ; pourrez-vous venir 
en personne ? » Le démon répondit qu'il le pourrait. Le 
(lendemain) matin, le démon vint en prenant l'apparence 
d'un brahmane; en personne il fit des offrandes et en 
personne il reçut les vœux magiques (qu'on prononçait en 
sa faveur); le sthavira lui expliqua les livres saints et le 
démon obtint aussitôt la sagesse de strotâpanna; puis il 
s'en alla tout joyeux. 

Ainsi, pour que les rapports entre l'hote et son visiteur 
soient profitables, il faut qu'ils se réprimandent et se 
corrigent Tun l'autre; même s'ils viennent à tomber dans 
des voies mauvaises, ils auront certainement là une cause 
productrice d'excellence ; on peut donc bien dire : Un 
excellent ami est une grande cause (de bénédiction). 



N«219 
[Trip.^ XIX, 7, p. iZi v"-i5 r».) 



Autrefois un marchand était allé sur la mer pour recueil- 
lir des denrées précieuses; il rencontra un grand dieu- 
nâga qui souleva le bateau et voulut le retourner ; tous 
les hommes étaient terrifiés, lorsque le nâga leur dit : 
«Avez-vous parfois été dans tel royaume ? » Ils répondirent : 
« Nous y avons passé. » Le nâga donna (au marchand) 
un grand œuf semblable à une jarre d'une contenance d'un 



TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N" 219) 109 

demi-boisseau (et lui dit) : « Prenez cet œuf et enterrez-le 
dans ce royaume sous le grand arbre qui est au milieu de 
la place du marché. Si vous y manquez, plus tard je vous 
tuerai. » 

Cet homme promit de le faire ; il passa ensuite dans ce 
royaume et enterra l'œuf en le plaçant sous le grand arbre 
qui était au milie.u de la place du marché. A partir de ce 
moment, ce royaume fut désolé par des calamités, des 
maladies et des épidémies ; le roi du pays chargea un 
magicien de consulter les sorts à ce sujet : il déclara qu'un 
œuf de boa se trouvait dans le royaume et que tel était la 
cause des calamités et des épidémies. On s'empressa de 
le sortir de terre et on le brûla ; les malades furent tous 
guéris. 

Plus tard, ce même marchand étant retourné sur la 
mer, vit le dieu-nâga qui lui demanda de nouveau ce qui 
s'était passé. Le marchand lui répondit: « Autrefois, con- 
formément à vos instructions divines, j'ai enterré l'œuf au 
milieu de la place du marché ; il y eut alors dans le royaume 
beaucoup de maladies et d'épidémies; le roi appela un 
brahmane pour consulter les sorts à ce sujet; quand on 
eut exhumé (l'œuf), on le brûla et les malades guérirent 
tous. » 

Le nâga dit : a Je regrette de n'avoir pu faire périr cette 
race d'esclaves. » Les gens du bateau ayant demandé au 
dieu pourquoi il parlait ainsi, il dit: « Avez-vous jadis 
entendu dire que, dans tel royaume il y avait eu l'homme 
vaillant appelé de tel nom ? » Gomme ils répondaient qu'ils 
en avaient entendu parler mais qu'il était mort, le dieu 
ajouta : « C'est moi-même. Au temps où j'étais en vie, je 
me plaisais à opprimer les habitants du royaume; jamais 
il n'y eut personne pour me conseiller et me faire des 
reproches ; on se bornait à me louer; c'est ce qui fait que 
je suis tombé dans la condition de serpent boa. Je vou- 
drais absolument tuer tous ces gens. » 



110 TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N°* 210-220) 

Ainsi les hommes doivent se réprimander les uns les 
autres et, prenant pour principe la bonté, s'y rendre con- 
formes réciproquement; que personne ne profite de sa 
puissance pour opprimer les hommes ; (celui qui agirait 
ainsi,) s'exposerait à attirer sur lui la souffrance des tour- 
ments des trois voies mauvaises ; il pourrait seulement 
entendre la voix (du Buddha), mais il ne pourrait plus se 
trouver en sa présence. 



N« 220. 
(7r/>.,XIX, 7, p. 15 r°.) 

Autrefois, dans le royaume de Po-lo-nai (Yârây^asî, 
Hénarès), il y avait cinq cents aveugles qui parcouraient 
le pays pour mendier; survint une disette et ils ne reçu- 
rent plus rien. Ils délibérèrent entre eux disant : « Le 
Buddha se trouve à Chô-wei (Çrâvastî) où il enseigne aux 
hommes la bienfaisance et la libéralité; il nous faut aller 
dans ce pays et nous parviendrons ainsi à sauver notre 
vie. » Chacun d'eux dit : « Il nous faut louer un homme 
pour nous mener jusque là-bas. » Les cinq cents aveu- 
gles promirent chacun une pièce de monnaie en argent à 
un homme qui, à son tour, leur promit de les mener dans 
ce royaume. Ils se mirent donc en route. 

L'homme qu'ils avaient pris à gages leur dit : « A par- 
tir d'ici le chemin est dangereux; que chacun de vous 
me remette sa pièce de monnaie, et, si nous rencontrons 
des brigands, je cacherai (cet argent). » Les aveugles lui 
remirent leurs pièces de monnaie; mais, dès que cet 
homme les eut en sa possession, il abandonna les aveu- 
gles et s'en alla. 

Tous les aveugles errèrent de-ci et de-là pendant plu- 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 220) 111 

sieurs jours; ils avaient faim et soif et ne savaient où 
était le chemin; alors ils confièrent ensemble et en même 
temps leurs destinées au Buddha en disant: « Le Buddha 
est divin et saint; il doitavoir pitié de nous et nous sauver de 
cette détresse. », Aussitôt le Buddha fit soudain apparaître sa 
divinité en leur présence; de sa main, il toucha la tête des 
aveugles qui tous recouvrèrent la vue tandis que leur faim 
et leur soif étaient apaisées. Ces cinq cents hommes, bon- 
dissant de joie, souhaitèrent devenir des disciples; sur le 
champ leurs barbes et leurs cheveux tombèrent; ils se 
trouvèrent revêtus des habits religieux et munis du bol. 
Le Buddha, à plusieurs reprises leur expliqua la Loi et 
tous obtinrent la sagesse conforme au vrai. En volant à la 
suite du Buddha ils revinrent dans le Jetavana. 

Ânanda demanda au Buddha : « Quelles punitions et 
quelles récompenses ces cinq cents hommes avaient-ils mé- 
ritées dans leurs vies antérieures ? » Le Buddha répondit : 
« Autrefois, il y a de cela bien des générations, il y avait un 
maître de maison qui loua cinq cents hommes pour un 
travail; .ceux-ci prirent d^avance le salaire du travail, puis 
ils abandonnèrent le maître de maison, et s'en allèrent ; 
mais plus tard, après plusieurs générations, ils n'ont pas 
manqué de recevoir cette peine (d'être abandonnés à leur 
tour et dépouillés de leur argent). Celui qui .en ce temps 
était le maître de maison, c'est maintenant Fhomme qui 
s'en est allé en emportant l'argent. Leur dette étant 
acquittée, il s'est trouvé que je leur ai ouvert Fesprit et 
tous ont obtenu la sagesse. Telles furent leurs punitions 
et leurs récompenses. » 

Ainsi, les conduites que tiennent les hommes ne sont 
pas toutes de même sorte; les unes sont des conduites qui 
créent (certaines conséquences pour des vies à venir); les 
autres sont des conduites qui sont des conséquences (de 
conduites tenues dans des vies antérieures); on ne saurait 
se dispenser de faire attention (à cette distinction). 



112 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KINtJ (N** 221) 

N«221. 
{Tnp.,XlX, 7, p. 15 1^) 

Autrefois deux hommes étaient fort intimes; ils étaient 
amis et n'avaient aucun dissentiment. Dans la suite, Tun 
d'eux commit un crime dont le châtiment devait être la 
mort; il s'enfuit alors et passa chez son ami; celui-ci n'ou- 
vrit pas la porte et lui demanda par avance : « Qui êtes- 
vous ? » Il répondit : « Je suis votre ami ; j'ai commis un 
crime et c'est pourquoi je suis venu vous trouver. » 
L'autre lui répliqua : « En temps de calme, soyons intimes; 
mais en cas de danger pressant, que chacun de nous aille 
de son côté. Je ne vous laisserai pas entrer. » L'ami fut 
très mécontent ; il se disait : « Des hommes qui en 
temps de calme entraient et sortaient, allaient et venaient, 
buvaient et mangeaient sans jamais se séparer, comment 
peuvent-ils s'abandonner l'un l'autre dès qu'il y a péril ? 
Comment serait-ce là une intimité sérieuse ? » Il s'en 
alla donc avec l'intention d'entrer dans la montagne. 

Or, il avait encore un autre bon ami chez qui il se ren- 
dit; cet homme lui ouvrit aussitôt sa porte et le cacha en 
lui disant : « Quoique vous et moi n'ayons pas des rela- 
tions intimes, je vous mènerai dans un endroit sûr et 
secret. » Alors il chargea un char d'objets précieux et 
mena lui-même son ami dans un royaume étranger; il se 
chargea d'informer le roi de ce pays et tous les maîtres 
de maison de l'endroit où se trouvait cet homme; il fit pour 
lui un palais; il l'installa au milieu de champs, d'habita- 
tions, de richesses et d'objets précieux; quand il l'eut 
bien fourni de tout, il le quitta pour s'en retourner. 

Le Buddha, ayant alors vu cet homme, en tira immédia- 
tement des comparaisons : le criminel, c'est l'âme hu- 



TCHONG KINd SIUAN TSA PI YU KING (N«' 221-222) 113 

maine; son ami intime, ce sont les quatre éléments (com- 
posant le corps) ; son bon ami, ce sont les trois refuges 
elles cinq défenses. Cet apologue signifie ceci : quand un 
homme se propose d'entretenir les quatre éléments (compo- 
sant son corp^), quand il mange et boit des aliments 
exquis et que les quatre choses ne lui font point défaut, 
l'impermanence lui est appariée et survient et il doit tom- 
ber dans les voies mauvaises; alors il cherche à se cacher, 
mais dans Tinstant, au contraire, on lui ferme la porte et 
on ne le laisse pas avancer. Lorsque ensuite, Thomme ren- 
contre un bon ami qui le mène dans un pays étranger, qui 
l'installe au milieu de tout ce dont il a besoin et qui ne 
le laisse manquer de rien, cela symbolise la libéralité et 
l'observation des défenses qui, lorsque survient la mort 
du corps, mènent l'homme en haut parmi les devas, en le 
tirant par la puissance de ces actes producteurs de bon- 
heur; alors les palais faits des sept substances précieuses, 
le fait d'être vêtu des vêtements précieux des devas et les- 
aliments aux cent saveurs des devas viennent spontané- 
ment à cet homme qui jouit d'une félicité extrême et sans- 
limites. Ainsi, quand l'homme est dans ce monde, il ne 
doit pas être avide de jouissances, mais il doit retrancher 
sur ce qu'il possède pour faire des actes producteurs de 
bonheur. S'il satisfait son corps composé des quatre élé- 
ments, de quelle utilité cela lui sera-t-il ? Le sage agira 
donc en conséquence. 



N« 222. 
(7>/p., XIX, 7, p. 15 ro-v^) 

Cent ans après le parinirvana du Huddha, il y eul un 
roi qui servait le dieu du ciel; il lui (it un grand sacrifice 
dans lequel il voulut immoler des l)œufs, des moutons, 
II. 8 



114 TGHONG KING SlUAN TSA 1>1 YU KING (N" 222) 

des porcs, des porcs de lait, des chiens et des poules, 
au nombre de centpour chaque espèce ; tous cesanimauxfu- 
rent remis aux cuisiniers. Parmi les cuisiniers qui tuaient 
lesbd'ufs et les moutons se trouvait un upâsaka qui dit ; 
(( J'observe les défenses du Buddha et je ne saurais tuer 
des êtres vivants. » L'intendant des cuisines s'irrita fort et 
alla dire la chose au roi pour qu'on punît cet homme. 

Le roi demanda à celui-ci : « Est-ce intentionnellement 
que vous avez contrevenu à mes ordres ? S'il en est ainsi, 
je vous ferai périr. » Le cuisinier répondit : « Je suis un 
disciple du Buddha ; j'ai accepté et j'observe les cinq dé- 
fenses; plutôt faire périr mon corps en ne contrevenant 
pas aux ordres du Buddha que de tuer des êtres vivants. 
Si, me conformant aux ordres du roi, je commettais le 
crime de tuer, après ma mort j'entrerais dans les enfers; 
je n'en sortirais qu'après y avoir subi jusqu'au bout ma 
peine pendant plusieurs centaines de milliers de myriades 
d'années et je devrais toujours avoir des vies abrégées. 
Si j'observe sans défaillance les défenses et que j'encoure 
une condamnation capitale de votre part, ô roi, après 
ma mort, je serai transporté en haut parmi les devas ; 
parmi les devas en haut j'obtiendrai du bonheur et tous 
mes désirs seront satisfaits spontanément; si maintenant 
je dois mourir, j'échangerai le corps de ma vie présente 
pour obtenir de vivre en haut comme deva. Les rétribu- 
tions en peines et en récompenses sont donc fort diffé- 
rentes (dans l'un ou dans l'autre cas). C'est pourquoi je 
mourrai, mais je mourrai sans avoir violé (les défenses). » 

Le roi lui déclara : « Je vous donne un délai de sept 
jours au bout duquel vous devez périr en étant foulé aux 
pieds par un éléphant. Si vous ne mourez pas alors, c'est 
que vous aurez dit vrai. >/ Quand le délai fut écoulé (1), le 

(1) La leçon ^ ^1 ^ "it ^ parait fautive, bien que l'édition de 
rôkvù nindi<iue aucune variante. Il est probable quVn doit lire : ^ 



ÏGHONG KÎNG SUJAN TSA PI YU KING (N*^* 222-223) 115 

corps de cet upâsaka devint semblable à celui du Buddha 
<it il eut toute l'apparence extérieure dn Buddha; afin de 
faire l'épreuve, cinq cents éléphants vinrent pour le fou- 
ler aux pieds ; mais l'upâsaka éleva la main à la manière 
du Buddha et ses cinq doigts se transformèrent en cinq 
montagnes de chacune desquelles sortit un lion; en voyant 
ces lions, les éléphants eurent grand'peur et se couchè- 
rent tous à terre, ainsi que cela s'était déjà passé au 
temps où le Buddha était dans le monde (1). Le roi reconnut 
alors avec foi qu'il y avait un Buddha et il renonça à ses 
sacrifices; il accepta de cet homme les défenses du Buddha 
et les ministres, les officiers et le peuple tous aussi reçu- 
rent de lui les défenses. 11 devint le maître spirituel du 
royaume. Telle est la manière dont un sage peut sauver les 
hommes en observant les défenses. 



N« 223. 
(Trip., XIX, 7, p. 15 \\) 

Autrefois, du temps où le Buddha était dans le monde, 
il y avait une upâsikâ qui, matin et soir se rendait auprès 
du Buddha poui* lui faire des offrandes avec une extrême 
diligence et sans jamais se relâcher. Le Buddha s'en aper- 
çut et lui demanda quel souhait elle formait avec résolu- 
tion. Elle dit alors au Buddha : « Si je dois avoir un bon- 
heur en récompense, je souhaite mettre au monde quatre 
fils dans ma vie i)r(''sente. » 

Le Buddha lui ayant demandé pourquoi elle désirait 
quatre fils, l'upâsikâ répondit : « Quand ces quatre fils 
seront devenus grands, je ferai que l'un d'eux s'occupe 

(1) Sur cet «''pisode (-(''lèbi-c de la vie du Buddha, voyez lliiian-lsaiyj, 
{Mémoires, Irad. Julien, t. H, \). H'»j. 



116 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 223 

de gagner sa vie en faisant le commerce et amasse des 
richesses, que le second soit versé dans ragriculture et 
dans rëievage des tioupeauxet rassemble en quantité des 
animaux domestiques des six sortes et des grains, que le 
troisième recherche les positions officielles et devienne 
une protection pour notre famille, que le quatrième entre 
en religion en se faisant çramana, obtienne la sagesse, et, 
quand il y sera parvenu, revienne sauver son père, sa 
mère et tous les hommes. Voilà exactement pourquoi je 
demande quatre fils. » Le Buddha lui dit : a Je ferai en 
sorte que vous obteniez ce que vous désirez. » L'upâ- 
sika rendit hommage au Buddha et se retira. 

Parla suite, elle enfanta un seul fils qui était intelli- 
gent et prudent; sa mère l'aimait plus que tout au monde. 
Plus tard, quand ce fils fut devenu grand, il demanda à 
sa mère : « Pourquoi votre affection pour moi est-elle si 
extrême que rien ne saurait lui être comparé ? » Sa mère 
lui répondit : « J'avais d'abord souhaité avoir quatre fils, 
mais je n'ai eu que vous seul; j'ai reporté sur vous toutes 
mes alTections réunies; voilà pourquoi il en est ainsi. » 
Elle raconta à son fils toute l'histoire de ses souhaits; en l'en- 
tendant parler, il fut profondément touché des intentions 
de sa mère; il se mit alors à gagner sa vie et, en moins 
d'un an, il obtint des richesses qui se chiffraient par cen- 
taines de mille de centaines de mille (de pièces de mon- 
naie); ensuite il s'occupa d'agriculture; son bétail et ses 
récoltes furent abondantes; ses bœufs, ses chevaux et ses 
grains défiaient toute énumération; ensuite il entreprit 
d'étudier et, étant entré dans la carrière officielle, il 
demanda une charge publique; il prit une épouse qui 
enfanta des fils; sa famille devint aussitôt une famille 
puissante. 

Il fit alors cette déclaration (à sa mère) : « Si vous avez 
demande quatre fils, c'était afin que chacun d'eux fût habile 
dans une profession ; maintenant j'ai agi à leur place et 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N°^ 223-224) 117 

trois de ces professions ont été assez bien exercées; il ne 
manque plus qu'une seule profession à exercer; si je puis 
entrer en religion, j'en serai fort heureux. » Sa mère qui 
l'aimait lui répondit : « Mon souhait d'avoir quatre fils 
sera alors complètement réalisé. » Sa mère fit cette 
réflexion en elle-même : « J'avais d'abord désiré quatre 
fils pour confier à chacun d'eux une profession, tout en 
redoutant qu'il ne l'exerçât pas bien. Ce fils a agi 
d'une manière qui a dépassé mes premières espérances; 
s'il peut entrer en religion, certainement il sei^ capable 
d'atteindre la sagesse. » Elle l'autorisa donc à entrer en 
religion. 

Le fils prit congé de sa mère et se rendit auprès du 
Buddha pour lui demander à devenir çramana. Il par- 
vint aussitôt à se perfectionner et à progresser d'une 
manière complète et, avant qu'il fut longtemps, il obtint 
la voie d'Arhat ; il revint alors sauver son père, sa mère 
et tous les hommes ; tous obtinrent le bonheur et la 
sagesse et il n'y eut personne qui ne fût joyeux. 

Ainsi, quand on prononce un souhait au nom des actes 
producteurs de bonheur qu'on a accomplis, la réalisation 
(de ce souhait) dépend uniquement du cœur et de la bonté; 
quel que soit alors le but vers lequel on se porte, il n'en 
est aucun qu'on n'atteigne. 



N° 224. 
{Trip., XIX, 7, p. 15v«-16 r".) 

Autrefois il y avait une vieille mère; elle n'avait qu'un 
seul fils qui tomba malade et mourut. Elle le transporta 
au cimetière et déposa là le cadavre; elle était pénétrée 
d'une tristesse qu'elle ne pouvait surmonter; (elle se di- 



118 TCHONG KIN(; SIUAN TSA PI Yl KING (N° 224) 

sait :) « Je n'avais qu'un seul fils pour veiller sur ma 
vieillesse et il est mort en m'abandonnanl; à quoi me sert 
de vivre ? puisque je ne puis le faire revenir, il faut que 
j'unisse ma destinée à la sienne dans ce lieu. » Elle cessa 
de boire et de manger; quand cela eut duré pendant 
quatre ou cinq jours, le Buddha le sut, et, à la tête de 
cinq cents bhiksus, il alla dans le cimetière. 

La vieille mère vit de loin venir le Buddha avec son 
imposante majesté lumineuse et grande; elle s'éveilla de 
son engourdissement et sa stupeur se dissipa ; elle s'a- 
vança devant le Buddha et se tint en sa présence en l'ado- 
rant. Le Buddha dit à la vieille mère : « Pourquoi êtes- 
vous dans le cimetière ? » Elle expliqua au Buddha (ce qui 
s'était passé, disant) : « Je n'avais qu'un seul fils; il a ter- 
miné ses jours en m'abandonnant; telle est la force de 
mes sentiments d'afîection que je désire mourir avec lui 
en ce lieu. » 

Le Buddha dit à la vieille mère : « Désireriez-vous faire 
que votre fils revienne à la vie ? » La mère dit : « Ce 
serait excellent » ; elle dit : « Je voudrais l'obtenir. » Le 
Buddha lui dit : « Cherchez des parfums et du feu ; je 
prononcerai une invocation pour le faire revivre. » II 
avertit la vieille mère que, lorsqu'elle demanderait du 
feu, elle devrait obtenir le feu d'une famille où il n'y 
aurait pas eu de mort. 

Alors la vieille mère se mit en marche pour trouver du 
feu. Quand elle voyait un homme,, elle lui demandait : 
« Dans votre famille y a-t-il eu à quelque moment des 
morts ? » On lui répondait : « Depuis nos premiers an- 
cêtres jusqu'à aujourd'hui, (les gens de notre famille) sont 
tous morts. » Dans tous les endroits qu'elle traversa en 
posant sa question, la réponse fut la même; elle passa par 
plusieurs dizaines de familles sans pouvoir prendre du 
feu et revint alors à l'endroit où se tenait le Buddha. Elle 
dit à l'Honoré du monde : « J'ai été partout pour deman- 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N"" 224.-225) 119 

der du feu, mais il n'y avait point (de famille) où il n'y eût 
pas eu de morts. C'est pourquoi je reviens les mains 
vides. » 

Le Buddha dit à la vieille mère : « Depuis l'origine de 
l'univers, il n'est pas de vivant qui ne soit mort. Puisque 
les hommes meurent, ceux qui leur succèdent dans la vie, 
quel plaisir peuvent-il y trouver ? mère, pourquoi dans 
votre aveuglement demandez-vous uniquement à suivre 
votre fils dans la mort(l) ? » L'intelligence de la mère s'ou- 
vrit alors et elle connut la raison de l'impermanence. Le 
Buddha en profita pour lui expliquer la doctrine des livres 
saints, et elle obtint la sagesse de Srotâpanna. Dans le 
cimetière, plusieurs milliers de personnes qui furent 
témoins de cela conçurent la pensée de la sagesse droite 
et vraie qui n'a pas de supérieure. 



N« 225. 
[Trip., XIX, 7, p. 16 r°. 



Autrefois un homme avait deux femmes ; l'épouse prin- 
cipale n'avait pas d'enfants ; l'épouse secondaire mit au 
monde un fils qui était beau et aimable et le mari de 
cette femme en fut extrêmement joyeux; l'épouse princi- 
pale en conçut de la jalousie; cependant elle feignit exté- 
rieurement de chérir l'enfant plus encore que s'il eût été 
son propre fils ; quand Tenfant eut environ un an, alors 
que tout le monde dans la famille croyait que l'épouse 
principale le chérissait fort et que nul ne la soupçonnait. 



(1) La suite des idées demanderait plutôt une phrase comme celle-ci ; 
« O mère, pourquoi désirez-vous faire revivre votre fils ? » La vie en 
efïet n'est pas une chose désirable, puisqu'elle aboutit nécessairement à 
la mort. 



120 TCIIONG KINC; SIUAN TSA PI YU KING (N° 225) 

elle enfonça dans une suture du crâne de l'enfant une 
aiguille de manière que celle-ci disparut entièrement sous 
la peau et dans la chair ; l'enfant devint malade ; il pleu- 
rait et ne tétait plus; dans la famille, grands ou petits, 
tous n'en savaient point la cause ; au bout de sept jours, 
il mourut. 

L'épouse principale se mit encore à pleurer et à se 
lamenter ; Tépouse secondaire, consumée de regrets, 
pleurait et se lamentait jour et nuit sans s'arrêter; elle ne 
mangeait ni ne buvait et mettait en danger sa propre vie; 
ensuite elle vint à apprendre que son fils avait été blessé 
par l'épouse principale ; elle souhaita donc se venger; elle 
se rendit à un temple ou il y avait un stupa et demanda 
aux bhiksus : « hommes de grande vertu (bhadantas), si 
je désire solliciter ce que souhaite mon cœur, quelle action 
méritoire dois-je accomplir? » Les bhiksus lui répondirent: 
<( Si vous voulez solliciter ce que vous souhaitez, il vous faut 
accepter et observer les huit jours d'abstinence ; ce que vous 
solliciterez vous sera alors accordé suivant vos désirs. «Elle 
accepta donc de ces bhiksus (la règle des) huit jours d'absti- 
nence, puis s'en alla. Sept jours plus tard, elle mourut. 

Son corps transformé vint naître comme fille de l'épouse 
principale ; cette fille était belle et l'épouse principale la 
chérissait; mais, quand elle fut âgée d'un an, elle mou- 
rut. L'épouse principale restait assise immobile et ne 
mangeait plus; ses sanglots de désespoir et son émotion 
poignante (la montraient) plus (affligée) encore que ne 
l'avait été l'épouse secondaire. La même chose recom- 
mença sept fois; (ses filles moururent,) l'une à trois ans, 
d'autres à quatre ans et à cinq ans, d'autres à six ans et 
à sept ans. 

Puis (l'épouse secondaire) devint (une fille) plus belle 
encore que ne l'avaient été les précédentes; elle avait enfin 
atteint l'âge de quatorze ans et était fiancée lorsque, au 
moment de se marier, elle mourut subitement dans 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 225) 121 

la nuit même. L'épouse principale pleura, se lamenta 
et se désola; elle ne pouvait plus parler ; elle ne buvait ni 
ne mangeait plus; jour et nuit elle pleurait et se lamen- 
tait; elle marchait en versant des larmes; quand on eut 
placé le cadavre dans le cercueil, elle ne voulut plus 
qu'on le fermât et chaque jour elle contemplait le corps 
dont le visage lumineux était plus beau que lorsque la 
jeune fille était vivante. 

Au bout de vingt jours, il y eut un Arhat qui vint la voir 
et qui voulut la sauver et la délivrer; il vint donc chez 
elle pour lui demander l'aumône; (l'épouse principale) 
ordonna à une servante de prendre un bol de nourriture 
et de le lui donner, mais il ne voulut pas le prendre et 
dit à la servante qu'il désirait voir sa maîtresse. La ser- 
vante revint donc dire à sa maîtresse que le religieux 
désirait la voir; celle-ci répondit : « Je suis accablée de 
tristesse et près de mourir ; comment pourrais-je sortir 
pour voir ce çramana ? Prenez pour moi ces objets; je 
vous prie de les lui donner et de l'inviter à s'en aller. » 
La servante prit les objets qu'elle donna au çramana, 
mais il refusa absolument de s'en aller, lui disant qu'il 
désirait voir sa maîtresse. La servante revint ainsi à plu- 
sieurs reprises sans que le çramana partît. 

L'épouse était en proie à une tristesse sans remède, 
mais le çramana demeurait là dans une attitude correcte 
sans s'en aller ; la femme, troublée dans sa pensée et ne 
pouvant plus supporter que ce (religieux restât là), donna 
l'ordre qu'on l'appelât en sa présence ; le çramana vint donc 
lavoir; elle avait un visage pâle et décharné; elle se cachait 
la figure; elle n'était plus peignée; le çramana lui dit: «Pour- 
quoi étes-vous dans cet état?» La femme répondit: u J'ai 
successivement enfanté sept filles qui étaient intelligentes 
et aimables et je les ai perdues; cette fille-ci est celle qui 
est devenue la plus grande; elle était sur le point de se 
marier lorsqu'elle est morte à son lour. Maintenant je 



122 TCnONG KING SIUAN TSA PI YIJ KING (N° 226) 

suis »ifnigée. » Le rramana lui dit : « Peignez-vous les 
cheveux et essuyez votre visage ; j'ai à vous parler. » Comme 
la femme s'obstinait à se lamenter sans vouloir s'arrêter, le 
cramana lui dit : «L'épouse secondaire de chez vous, main- 
tenant où se trouve-t-elle et à quelle sorte de mort a- # 
t-elle autrefois succombé? » En entendant ces paroles, la 
femme se demanda comment ce cramana pouvait le savoir 
et il se (it quelque changement dans sa pensée. Le cramana 
lui dit : « Peignez-vous et alors je vous expliquerai cela. » 
Quand la femme eut rassemblé ses cheveux, le cramana 
lui dit : « Comment est mort le fils de l'épouse secondaire ? » 
Aces mots, la femme garda le silence et ne répondit pas; 
elle éprouvait de la honte dans son cœur et n'osait plus 
parler. 

Le cramana lui dit : « Vous avez tué le fils de cette 
femme et vous avez fait que sa mère est morte de chagrin 
et de douleur; c'est pourquoi elle est revenue à sept re- 
prises en devenant votre enfant; elle est votre ennemie 
et elle voudrait vous tuer par le tourment du chagrin ; 
essayez d'aller regarder votre fille morte dans son cer- 
cueil et vous saurez si elle est encore belle. » La femme 
alla regarder, mais il n'y avait plus qu'une pourriture dont 
l'odeur était si infecte qu'elle ne put avancer. (Le cra- 
mana) lui demanda : « Pourquoi la regrettez-vous ? » La 
femme alors, toute confuse, fit aussitôt cacher et enterrer 
(le corps) ; elle implora la pitié du cramana en exprimant 
le désir d'accepter les défenses. Le cramana lui dit : 
« Demain, venez au temple. » 

La fille, après sa mort, était devenue un serpent veni- 
meux ; elle sut que la femme devait aller recevoir les 
défenses et elle l'attendit sur la route pour la mordre et 
la faire périr. Quand la femme se mit en marche, le ser- 
pent lui barra le passage et ne put aller plus avant. Il 
allait faire bientôt nuit et la femme, très effrayée, se di- 
sait : (( Je désire me rendre auprès du cramana pour 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N^ 225) 123 

accepter les défenses; pourquoi ce serpent se tient-il 
devant moi en m'empêchant de. marcher. » Le çramana 
sut cela et alla aussitôt à l'endroit où se trouvait la femme ; 
en le voyant, celle-ci fut fort joyeuse ; elle s'avança et lui 
rendit hommage. Le çramana dit au serpent : « Dans vos 
existences antérieures vous avez déjà été de génération 
en génération une épouse secondaire par rapport à 
cette femme-ci et toutes deux vous avez commis des 
cruautés l'une envers l'autre sans que cela prît jamais 
fin. Cela a fait que, dans la génération actuelle, l'épouse 
principale a une fois tué votre fils, tandis que vous lui 
avez déjà causé de la douleur à sept reprises. Les fautes 
que vous aviez commises jusqu'ici, vous pouviez en être 
sauvée; mais maintenant, quand cette femme marchait 
pour aller recevoir les défenses, vous lui avez intercepté 
le chemin; vous devrez donc de génération en génération 
tomber dans les ni-li (nirayas, enfers) sans que jamais il y 
ait de terme à cela. Pourquoi maintenant apparaissez-vous 
avec ce corps de serpent? » En entendant les paroles du 
çramana, la femme au corps de serpent connut elle- 
même ses existences antérieures ; elle se tordit de cha- 
grin et d'irritation; elle prit sa tête entre ses mains, la 
posa à terre et cessa de respirer, réfléchissant aux paroles 
du çramana. 

Le çramana prononça un vœu magique en disant : 
« Toutes deux, dans vos naissances antérieures vous vous 
êtes déjà tourmentées l'une l'autre. Qu'à partir de main- 
tenant, pour chacune de vous, ces crimes prennent fin. » 
A la suite de cela, de génération en génération, aucune 
d'elles ne conçut plus de mauvaises pensées envers 
l'autre. Après que toutes deux se furent repenties, la vie 
de celle qui était devenue un serpent prit fin et elle naquit 
dans la condition humaine; elle entendit alors les paroles 
du çramana; son cœur s'ouvrit, sa pensée se dénoua, elle 
se réjouit et elle obtint la sagesse de srotàpauna; puis 



124 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N°* 225-226) 

elle alla à la suite du oramana pour accepter les défenses 
et devint une upAsikA. ffelles étant les animosilés réci- 
proques quo causent des actes criminels, on ne saurait se 
dispenser de veiller sur (sa conduite). 



N« 226. 
(r/7>.,XIX, 7, p. 16 v«.) 

Autrefois, dans le royaume de Chô-wei (Çrâvastî), pen- 
dant une matinée il plut du sang sur une étendue de 
quarante // en long et en large; le roi et ses ministres en 
furent fort eflrayés et surpris; ils convoquèrent tous les 
magiciens ainsi que ceux qui connaissaient les sorts et 
qui observaient les présages pour qu'ils recherchassent 
les raisons de ce fait afin de déterminer s'il était heureux 
ou néfaste. Un de ceux qui consultaient les sorts répondit : 
« Une ancienne prédiction dit que la calamité de la pluie 
de sang correspond à la naissance d'un être malfaisant 
qui est un homme-boa. Il faut faire des recherches dans 
tout le royaume pour découvrir et discerner le fléau 
(qu'annonce cette) calamité. » Le roi ayant demandé com- 
ment on le discernerait, le maître connaisseur des sorts 
répondit : « Comme c'est un fléau à forme humaine, il 
est difficile de le distinguer et de le reconnaître. Essayez 
d'ordonner que tous les enfants nouveau-nés du royaume 
vous soient amenés, puis faites-les cracher dans une jarre 
vide. » Dans le nombre, il se trouva un enfant qui, en 
crachant dans la cruche, fit aussitôt se produire une 
fiamme de feu; on reconnut ainsi que cet enfant était 
riiomme-boa. 

Après avoir délibéré, on décida qu'un tel être ne pou- 
vait être placé parmi les hommes ; on le déporta donc 



TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 226) 125 

et on l'établit dans un lieu désert, caché et inhabité; 
quand il y avait dans le royaume des condamnés à mort, 
on les lui envoyait et on les lui donnait; le boa les tuait 
en crachant du venin; ceux qu'il tua ainsi en diverses 
occasions par son venin furent au nombre de soixante-douze 
mille personnes. 

Or, il y eut un lion qui vint et émit le son de son 
effroyable rugissement; à quarante // à la ronde, hommes 
et animaux se cachèrent terrifiés; les ravages qu'il répan- 
dait, personne ne pouvait les réprimer. Dans ces conjonc- 
tures, le roi adressa un appel aux gens du royaume en 
promettant de donner mille livres d'or et de conférer un 
district en apanage à celui qui pourrait repousser le lion ; 
mais personne ne répondit à cet appel. Les ministres 
réunis déclarèrent au roi qu'il n'y avait que Phomme-boa 
qui fût capable de repousser (le lion). (Le roi) chargea 
donc des officiers d'aller chercher l'homme-boa. (Celui-ci 
vint;) il vit de loin le lion, marcha droit à sa rencontre et, 
se tenant devant lui, il souffia son haleine empoisonnée 
sur le lion qui mourut aussitôt; sous l'action de la pour- 
riture (1), le corps de ce dernier se décomposa peu à peu 
et le royaume obtint le calme et la tranquillité. 

Plus tard, l'homme-boa, devenu vieux, tomba malade et 
sa vie fut près de finir. Le Buddha le prit en compas- 
sion à cause de ses crimes, sachant qu'une fois qu'il 
serait tombé dans les voies mauvaises, il n'y aurait plus 
de terme pour qu'il en sortît; il dit donc à Chô-li-foa (Çâri- 
putra) de se rendre auprès de lui pour lui adresser des 
exhortations et faire qu'il échappât à des malheurs terri- 
bles. Çâriputra alla donc dans sa demeure; il entra par un 
moyen surnaturel et se trouva soudain devant lui; 
rhomme-I)oa sentit ki colère s'élever en lui et songea : 

(1) Le mot ^11^ foiunie l'indiiiuc le diclionrinire de K'ang-hi, païaîl ne 
se trouver que dans ce texte ; on ne sait ni«!'nie pas conunent il doil 
être prononcé. 



12« TCHONG KLNC; SIUAN TSA 1>I YU KI.NG (N" 226) 

« Avant môme que je sois mort, les hommes me traitent 
avec mépris; sans aucun avertissement ils viennent tout 
droit se placer devant les gens. » Alors il émit son ha- 
leine empoisonnée pensant qu'il pourrait le tuer, mais 
ÇAriputra la repoussa par son affectueuse prudence; son 
visage lumineux redoubla de l)eauté et pas un de ses 
poils ne bougea; par trois fois (l'homme-boa) émit son 
haleine empoisonnée sans parvenir à lui faire du mal ; 
il reconnut alors que c'était là un Vénérable ; son intelli- 
gence se dénoua et il conçut des sentiments excellents ; 
puis, d'un co'ur affectueux, il considéra par sept fois 
Çariputra du haut jusqu'en bas. Çâriputra s'en retourna 
alors dans la résidence parfaite (vihâra) et Thomme-boa, 
qui exhalait son souffle, mourut; le jour où il devait trans- 
migrer, le ciel et la terre tremblèrent fortement. Or 
l'extrême bonté peut faire trembler le ciel et la terre, 
mais l'extrême perversité peut aussi les faire trembler. 
En ce temps, le roi de Mo-kle (Magadha) se rendit au- 
près du Buddha, et, se prosternant la tête contre terre, 
il demanda à l'Honoré du monde : « Dans quelle voie doit 
transmigrer après sa mort l'homme-boa ? » Le Buddha lui 
lépondit : « 11 est né maintenant en haut comme deva de 
la première catégorie. » En entendant cette parole du Bud- 
dha, le roi fut surpris et demanda encore : « Comment un 
homme qui est un grand criminel peut-il obtenir de vivre 
comme deva ? » Le Buddha lui répliqua : « En voyant 
Çariputra, il l'a contemplé d'un cœur affectueux par sept 
fois de haut en l)as; à cause de cette action méritoire 
il est né comme deva de la première catégorie. 
( Kiand cette récompense bienheureuse sera terminée, il 
iiaîti'a en haut comme deva de la deuxième catégorie; après 
([ue cela aura eu lieu sept fois, il obtiendra de devenir 
Pralyeka Buddha et d'atteindre au parinirvàna. » Le roi 
demanda au Buddha: « Xe payera-t-il donc plus rien pour 
ses crimes envers soixante-douze mille hommes?» Le 



TCIIONG KING SIUAN TSA PI YU KING {N^^ 226-227) 127 

Buddha dit : « A la fin, quand il sera Pratyeka BudJha, 
son corps sera semblable à l'or qui est rouge quand on le 
frotte; il sera alors assis sous un arbre au bord de la route 
et sera entré dans la contemplation immobile ; or, il y 
aura une grande armée de plus de soixante-dix mille sol- 
dats qui, voyant au passage ce Pratyeka Buddha, pensera 
que c'est un homme en or; ces soldats le prendront alors 
pour le briser et se le partager entre eux; mais, dès qu'il 
sera tombé dans leurs mains, ils s'apercevront qu'il est en 
chair ; tous rapporteront (les morceaux) qu'ils mettront 
en tas, puis ils s'en iront; c'est ainsi que ce Pratyeka 
Buddha atteindra au parinirvâna. Tels ayant été ses crimes 
dans la génération actuelle, il devra en ce temps payer 
cette rançon légère et ce sera fini. » Le Buddha dit au 
roi : « Celui qui rencontre un excellent ami peut ol^tenir 
de voir s'évanouir ses crimes, même quand ils sont amon- 
celés comme une montagne, et il j)eut aussi atteindre 
à la sagesse. » Quand le Buddha eut ainsi parlé, le roi et 
ceux qui composaient la grande assemblée furent tous 
très joyeux; ils adorèrent le Buddha et se retirèrent. 



N« 227. 
{Trlp., XIX, 7, p. 16 vM7 r^.) 

Autrefois, il y avait un çramaiia qui, assis sous un 
arbre récitait les livres saints, l'ji oiseau vint sur Farbre 
et écouta les livres saints; comme il les écoutait de tout 
son C(rur sans regarder à gauche ni à droite, il lut atteint 
par la flèche d'un chasseur et mounil. Au moment où cet 
oiseau allait mourir, son Cd'ur ne fut pas Iroublé; la partie 
spiiituelle de soji être luujuit alors eu liant comme deva ; 
ce deva réfléchit au piiucipe d'où lui venait cette nais- 



128 TCIIONG KI.NG SIUAN TSA PI YU KING (N"** 227-228) 

sance et connut son existence passée d'une génération; 
après être né comme deva, il descendit donc pour ré- 
pandre des fleurs sur le cramaria qui était sous l'arbro; 
le (leva dit au religieux : « Grâce au bonheur que ma 
valu le bienfait que vous m'avez rendu en récitant les 
livres saints, j'ai obtenu d'être débarrassé de ce corps 
d'oiseau et do devenir undeva. » En entendant ces paroles 
de l'oiseau, le religieux atteignit aussitôt les traces de la 
sagesse et, au bout d'un instant, il devint soudain invi- 
sible. Quant au deva, il retourna dans son premier séjour. 
Tous ceux qui étudient la sagesse et qui, au moment où 
ils vont mourir, conservent un cœur non troublé, ne tom- 
bent point, quand ils renaissent, dans les lieux pleins de 
soufirances des voies mauvaises ; ils connaissent alors les 
existences antérieures d'où ils viennent et c'est ainsi que 
la condition dont ils sortent montre régulièrement quelles 
seront leurs naissances ultérieures. 



N« 228. 
{Trip., XIX, 7, p. 17 r^) 

Autrefois, (|uand le Buddha était dans ce monde, se trou- 
vait, à sept // (le distance du Jetavana, un vieillard qui 
était un grand buveur de vin. Le disciple Ananda alla lui 
faire des remontrances en lui disant que le Buddha était 
en cet endroit et qu'il devait aller le voir. Le vieillard ré- 
pondit : (( .l'ai entendu dire que le Buddha était ici et j'ai 
le désir (Faller le voir; mais le Buddha excelle à imposer 
aux hommes les cinq défenses et on ne peut plus alors 
boire de viu;or, si je ne pouvais plus boire de vin, je 
serais comme un petit enfant qui est privé de lait et je 
devrais aussit(jt mourir; je ne suis pas capable (de m'abs- 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 228) 129 

tenir de vin) et c'est pourquoi je n'irai pas (auprès du 
Ikiddha). » 

Il se remit à boire du vin; après avoir bu, il s'enivra 
et, comme il revenait le soir chez lui, en chemin il se 
foula le pied en marchant sur un pieu et il tomba à terre; 
il s'effondra comme une grande montagne et toutes les 
parties de son corps furent meurtries. Il se dit alors : 
« Cette souffrance, y a-t-il lieu de s'en étonner ? Ânanda 
m'avait toujours dit que je devais aller à l'endroit où se 
tient le Buddha. Je n'ai pas voulu suivre son avis et main- 
tenant mon corps endure des souffrances indicibles. » 

11 dit alors à tous ceux, grands ou petits, qui étaient 
dans sa maison : « Je veux aller auprès du Buddha. » Les 
gens de sa famille, en entendant cela, furent tous stupé- 
faits; (ils dirent) : (v Autrefois vous refusiez d'aller auprès 
du Buddha; pour quelle raison, désirez-vous maintenant 
vous y rendre ? » Quand ils eurent fini de parler, (le vieil- 
lard) alla et se tint debout en dehors de la porte du Jeta- 
vana. En ce moment, Ananda vit que le vieillard venait ; 
il se réjouit et dit au Buddha : « Le vieillard qui demeu- 
rait à sept // du Jetavana est arrivé devant la porte. » Le 
Buddha dit : « Ce vieillard n'a pas pu venir tout seul; 
cinq cents éléphants blancs l'ont forcé à venir. » Ananda 
dit au Buddha : « Il n'y a pas cinq cents éléphants et le 
vieillard est venu seul. » Le Buddha répondit à Ananda : 
« Les cinq cents éléphants sont dans le corps du vieiL 
lard. » 

. Alors Ananda appela le vieillard; celui-ci s'avança, 
adora le Buddha et lui dit : « Depuis longtemps j'avais 
entendu dire que le Buddha était ici; mais j'ai été con- 
duit par ma stupidité à ne pas m'acquitter plus tôt de cette 
visite. Je désire que le f^uddha me pardonne mes fautes. » 
Le Buddha demanda au vieillard : « Quand cinq cents char- 
retées de bois sec sont niises par lerre, si on veut les brû- 
ler entièrement, combien de charretées de feu faudra-t-il 
II. 9 



130 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N*'* 228-229) 

pour pouvoir les brûler entièrement ? » Le vieillard dit 
au Huddha : « Il n'est pas nécessaire de beaucoup de feu; 
en se servant d'une flamme de la grosseur d'un pois pour 
brûler (cet amas de bois), il sera consommé entièrement 
dans le temps qu'il faut pour étendre le doigt. « Le Hud- 
dha dit encore au vieillard . « Depuis combien de temps 
avez- vous mis ce vêtement? » Le vieillard dit :,« Voici un 
an que je le porte. » Le Buddha lui demanda derechef : 
<( Si vous voulez laver ce vêtement pour en enlever les 
souillures, en combien d'années pourrez-vous avoir ter- 
miné (ce lavage) ? » Le vieillard dit : « Avec un boisseau 
d'une décoction de cendre pure, en un instant (le vêtement) 
redeviendra propre. » Le Buddha dit au vieillard : « Les 
crimes que vous avez accumulés sont comme les cinq 
cents charretées de bois sec, ou encore comme la saleté du 
vêtement porté depuis un an. vieillard, il vous faut rece- 
voir du Buddha les cinq défenses et les observer. » Alors 
le Buddha lui expliqua plusieurs centaines des paroles 
des livres saints. Soudain son intelligence s'ouvrit et il 
obtint de deyenir a-wei-yiie-iche (avivartin). 



N« 229. 
{Trip, XIX, 7, p. 17 r'^-v".) 

Autrefois, cent ans après le nirvana du Buddha, il y eut 
un roi nommé A-yu (Açoka); il était fort fastueux et cons- 
truisit des édifices sur un espace de dix // en long et en 
large; pour (les décorer) tous, il appela auprès de lui les 
peintres de tous les petits royaumes; ces peintres étant 
arrivés se mirent à peindre chacun à son idée et repré- 
sentèrent toutes sortes de formes. 

Au nord du Ki-pin (Cachemire), il y avait un petit 
royaume fort éloigné; il envoya un peintre qui arriva 



TCHONG KING SIUAN ïSA PI YU KING (N" 229) 131 

après tous les autres; (ce peintre) vit que, sur les murs, à 
l'intérieur et à l'extérieur des chambres, on avait mis des 
peintures partout; il ne trouva qu'un espace de cinq pieds 
sur le panneau d'une porte qui ne fût pas peint; en outre, 
examinant tous les sujets qui avaient été figurés, il ne 
savait plus quel sujet prendre; il pensa en lui-même : 
« Quand je suis venu ici, j'ai passé par une petite ville; à 
côté de cette ville était un étang; dans l'étang étaient des 
lotus; j'ai vu qu'il y avait là une femme belle et admi- 
rable et qui avait un extérieur digne d'une mère du 
monde (1). » Quand il eut ainsi songé, il représenta en 
peinture la ville, l'étang, les lotus et la femme. 

Le roi, étant venu au palais, aperçut avant d'entrer cette 
peinture et demanda qui l'avait faite. On lui indiqua le 
peintre qui était venu le dernier. (Le roi) lui demanda i 
« Avez-vous fait cela d'après ce que vous avez vu, ou 
l'avez-vous faitd'imagination ? » « Je l'ai fait, dit-il, d'après 
ce que j'ai vu; ce n'est pas une œuvre d'imagination. » Le 
roi lui demanda : oc Avez-vous re])roduit exactement la 
forme extérieure (de cette femme) ou l'avez-vous em- 
bellie ? » « Je ne l'ai point embellie, répondit l'autre; j'ai 
reproduit sa forme extérieure. » 

Alors (le roi) reconnut à son air que cette femme était 
digne d'être la mère du monde ; il envoya aussitôt des 
émissaires la rechercher pour qu'il put se fiancer à elle et 
la nommer reine. Les émissaires, d'après l'ordre qu'ils 
avaient reçu, se rendirent dans le royaume ; ils virent le 
père et la mère de la femme et leur dirent : « Le roi de- 
mande votre sage fille pour la nommer reine. » Le père de 
la femme dit : « Elle est déjà mariée; comment faire ? » fl 
leur conseilla alors de se rendre chez le mari de la femme 
et de lui dire que le roi les avait envoyés chercher cett(* 
fille. Comme le chemin était long, (les émissaires) n'arri- 

(1) C'cst-à-dirc : une roijie. 



18» TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N* 229) 

vèrent qu*au J)Out de trois ans; ils dirent (au mari) : 
<( ()uoique vous l'ayez déjà épousée, le roi est la Majesté 
souveraine; vous ne devez pas tenir à votre femme et il 
faut que vous la donniez immédiatement au roi. » Cet 
homme était un upâsaka; il pensa à part lui que les 
hommes s'exposent au danger pour les richesses et pour 
les femmes, que d'ailleurs, s'il ne donnait pas sa femme, on 
pourrait bien l'en punir, et aussitôt il remit sa femme aux 
émissaires. Ceux-ci partirent, et, à leur retour, rendirent 
cojnpte au roi de leur mission. Le roi vit cette femme; 
elle lui plut fort et il la nomma aussitôt reine. 

(Un jour que la reine) avait reçu une belle fleur, elle 
fondit en larmes. Le roi lui ayant demandé pourquoi elle 
pleurait, elle dit : « roi, si vous me pardonnez ma faute, 
je vous le dirai. » Le roi dit : « Parlez ». « Cette fleur, ré- 
pondit la reine, a exactement le même parfum que mon 
premier éj)oux, et c'est pourquoi je pleure. » Le roi, irrité, 
dit : «Vous êtes la mère du monde; comment pouvez- 
vous encore penser à ce misérable; vous n'êtes qu'une 
vieille femme qu'il faut punir ! Sur mon ordre, des émis- 
saires seront chargés d'aller rechercher votre ancien mari 
pour savoir s'il a, ou non, une odeur parfumée; s'il n'a 
pas cette odeur, vous serez certainement punie. » 

Les émissaires allèrent s'informer auprès de la famille 
(du mari). On leur répondit : « Quand ce sage eut perdu 
sa femme, il annonça aussitôt à son père et à sa mère 
qu'il allait se faire çramana ; il a obtenu la condition 
d'Arhat. » Les émissaires allèrent dans le royaume du 
lUiddha et dirent (à cet homme) : « Le roi désire vous 
voir et subvenir à vos besoins, ô religieux. » Le religieux 
leur répondit : « Je n'ai aucune habileté ; à quoi lui ser- 
vira de me voir? » Les émissaires lui dirent : « Le roi 
désire subvenir à vos besoins, ô religieux. » Le religieux 
suivit donc les émissaires qui partirent et vinrent faire 
leur rapport au roi. 



TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N*^^ 229-230) 133 

Le roi fit venir en sa présence ce religieux ; le corps 
du religieux était plus parfumé que le lotus. Le roi dit : 
(( Cet homme a enduit son corps de parfum; il suffît de 
faire un bain chaud et de l'y laver. » Mais le parfum n'en 
fut que plus pénétrant. Puis on (frotta) son corps avec 
des étoffes de soie, mais le parfum de son corps redoubla 
d'intensité. Le roi alors crut (à la réalité de ce prodige); 
il demanda au religieux pour quelle raison il avait obtenu 
d'exhaler un tel parfum et désira en être informé. Le reli- 
gieux dit au roi : u Dans une existence antérieure, j'étais 
un brahmane ; étant en marche, je vis de loin un homme 
qui prononçait les textes sacrés ; je joignis les mains et 
je me réjouis ; de tout mon cœur je louai le Bodhi- 
sattva ; en même temps, je brûlai un peu de parfum en 
guise d'offrande. Voilà pourquoi j'ai obtenu ce bonheur, 
et comment je suis arrivé à la sagesse parfaite. » 



N« 230. 
{Trip.,XlX, 7, p. 17 v°.) 

Autrefois il y avait un père et son fîls qui demeuraient 
ensemble; ils entrèrent dans la montagne pour abattre 
des arbres de la forêt ; dans l'eau d'une fontaine il y avait 
de l'or; le fils (l'ayant aperçu) s'en retourna pour réclamer 
à son père sa part (d'héritage) en lui disant : « Je vous 
abandonne tous les autres objets dont je n'ai point besoin 
et je ne vous demande que de me donner un char avec un 
bœuf, vingt boisseaux de riz, un roseau (1) et une hache. » 
Le père n'y consentit pas; mais comme son fils ne cessait 
de lui faire souvent des reproches, il finit par lui donner (ce 

(1) (^e roseau était apparemment un tube destiné à contenir Teau po- 
table. 



134 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N*"» 230-231) 

qu'il désirait) en lui disant: «Ne revenez plusici(l) «.Le fils 
donc entra dans la montagne et se mit en devoir d'extraire 
l'or qui était dans l'eau; il y travaillait chaque jour sans 
jamais y parvenir; le père alors l'emmena avec lui et alla 
voir ce qui en était; il vit cet or ainsi fait, et, en levant la 
télé, il aperçut à côté du sommet de la montagne une 
masse d'or grosse comme une colline; c'était le reflet (de 
cet or qui) apparaissait dans l'eau; aussitôt il gravit la 
montagne, et, avec une longue perche de bois, il fit tomber 
l'or à terre. Le père dit à son fils : « Voilà quelle doit être 
la méthode pour rechercher (l'or); si vous vous bornez à 
creuser dans l'eau, quand parviendrez- vous à le trouver ? » 
Le fils qui ne savait pas rechercher l'or, c'est l'homme 
qui n'observe pas les cinq défenses et qui ne fait que pour- 
suivre les formes et écouter les sons; comment pourra- 
t-il obtenir de nouveau la forme humaine (dans une vie 
ultérieure) ? Le père, c'est celui qui, comme l'homme 
recherchant l'or avec perspicacité, considère la durée dans 
son commencement et dans sa fin, observe les cinq défen- 
ses et pratique en outre les dix actes excellents; il naîtra 
comme deva; la forme humaine de génération en généra- 
tion ne lui manquera pas, et, plus tard, il obtiendra de 
réaliser en lui la voie et le fruit du Buddha. 



N«231. 
[Trip,, XIX, 7, p. 17 v^) 

Autrefois Çakra, maître des devas, était fort lié d'amitié 
avec le deva Brahma du septième ciel. Un jour ce deva Brah- 
ma descendit chez les devas Trayastrimcas pour se diver- 

(l) Ce début ne s'accorde guère avec ce qui suit. 



TCHO>'G KING SIUAN TSA PI YU KING (N" 23l) 135 

tir avec eux; Çakra se montrant triste et mécontent, le 
deva Brahma lui en demanda la cause; il répondit : « Avez- 
vous remarqué que les habitants de mon ciel viennent 
par transmigration de plus en plus rarement ? Les hommes 
dans la région inférieure ne pratiquent plus le bien; aussi 
entrent-ils tous dans les voies mauvaises et ne naissent- 
ils plus dans les régions supérieures. Quand des devas 
vont naître en bas parmi les hommes, leurs t/'ansmigra- 
tions ne les ramènent plus ici. Voilà pourquoi je suis 
triste. » Le deva Brahma dit à Çakra : « Mourez et trans- 
formez-vous en un lion qui inspire au plus haut point la 
terreur; moi, je me transformerai en un brahmane et 
nous descendrons ensemble dans le Jambudvîpa pour 
donner nos instructions aux gens de ce bas monde et les 
engager à faire le bien. Quand ils feront le bien, après 
leur mort ils naîtront tous comme devas. » 

Alors donc ils descendirent, chacun sous la forme qu'il 
avait prise, et se rendirent dans un certain royaume; le 
lion, se tenant au milieu de la porte de la ville, déclara : 
« Je désire qu'on me donne des hommes à dévorer. » Ce 
que voyant, les gens de ce royaume eurent tous grand' 
peur, et, frappant de leurs fronts le sol, ils implorèrent 
sa pitié, mais il ne voulut jamais s'en aller. Le deva qui 
avait pris la forme d'un brahmane dit aux gens de ce 
royaume : « Ce lion est méchant; donnez-lui trente 
hommes choisis parmi les criminels qui sont condamnés 
à mort et il s'en ira de lui-même. » Le roi fit alors sortir 
de prison trente condamnés à mort et les donna au lion; 
quand le lion eut ces hommes en sa possession, il les 
chassa devant lui jusqu'à ce qu'il fût arrivé au plus pro- 
fond des montagnes; à l'instant où il allait les dévorer, le 
deva transformé (en brahmane) dit à ces hommes : « Si 
vous êtes capable d'observer les cinq défenses, de songer 
aux dix actes excellents et de vous conformer au devoir 
dans vos actes, vos paroles et vos pensées, ce lion ne 



136 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° Î231) 

VOUS dévorera pas. » Ces hommes répondirent : « Puis- 
que nous devions mourir, est-il besoin de le dire : Nous 
serons capables d'observer (les défenses). » Alors ils accep- 
tèrent du deva transformé les défenses, et le lion ne les 
dévora pas. Le lion leur dit : « Je vous laisse tranquilles 
et vous permets de partir; mais je connaîtrai vos senti- 
ments, et, s'il en est parmi vous qui n'observent j)as les 
cinq défenses du Buddha, je viendrai certainement les 
dévorer. » 

Ces trente hommes s'en retournèrent donc dans leur 
pays; en les voyant, les gens du royaume furent tous stu- 
péfaits et leur demandèrent comment ils avaient réussi à 
revenir; ils répondirent : « Un homme nous a enseigné à 
recevoir les cinq défenses du Buddha et alors le lion a 
renoncé à nous dévorer; c'est ainsi que nous avons pu 
revenir. » Le lion alla de nouveau à la porte de la ville et 
les gens du royaume eurent grand'peur; ils acceptèrent 
tous des trente hommes les cinq défenses; le lion alors 
s'en alla et ne revint plus dans ce royaume. 

Il parcourut de la sorte les quatre-vingt mille royaumes 
et les obligea tous à faire le bien; après leur mort, les 
gens naquirent comme devas et le domaine supérieur où 
sont les devas fut plein de joie, florissant et très peuplé. — 
C'est de la même manière que, par le moyen d'un artifice, 
le Bodhisattva sauve les hommes en venant lui-même 
sous la forme du Buddha. — Le Buddha dit à Ânanda : « Le 
deva Çakra qui se changea en lion, c'est moi-même; le 
deva Brahma qui se changea en brahmane, c'est mainte- 
nant Kâçyapa. En ce temps il m'aida à sauver les hommes 
de ce bas monde et fît que j'obtins de devenir Buddha; 
c'est pourquoi je suis assis avec lui pour le récompenser 
du bienfait qu'il me fit alors. » 



TGHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N° 232) 137 

N« 232 
(Tr//)., XIX, 7, p. 18 l'o.) 

Autrefois, au temps du Buddha Kâçyapa, il y avait un roi 
nommé Keou-siun-ni {\) ; il avait élevé un vihàra en l'hon- 
neur du Buddha et y célébrait un service religieux complet. 
La septième fille du roi avait d'abord servi les brahmanes, 
mais ensuite, elle eut foi en Buddha et le servit; les brah- 
manes la détestèrent et la surnommèrent « esclave de 
moine ». Le roi eut dix songes; surpris, il demanda des 
explications à ce sujet; les brahmanes, en réfléchissant 
aux songes, désirèrent causer la perte de cette fille; ils 
dirent donc au roi : « Si vous prenez la fille que vous 
aimez le mieux et si vous la brûlez en sacrifice au ciel, 
l'augure sera favorable. » 

Le roi était fort affligé; sa fille lui demanda pourquoi il 
était triste et le roi lui expliqua ce qui en était. Sa fille lui 
dit : « Si le fait de me brûler porte bonheur, mon devoir est 
tout tracé. » Elle demanda dans combien de jours on de- 
vait faire le sacrifice; les brahmanes dirent que ce serait 
sept jours plus tard. Cette fille dit au roi : (( Quoique je 
doive mourir, je désire que vous me permettiez d'aller 
auprès du Buddha et que vous ordonniez à tous les habi- 
tants de la partie méridionale delà ville de m'accompagner 
dans cette sortie. » Le roi donna donc à ces hommes l'ordre 
de l'accompagner et la fille vint avec eux vers le Bud- 
dha; celui-ci expliqua la JLioi et tous purent comprendre 
la Loi; chaque jour (les habitants) d'un des cotés (de la 
ville) accompagnaient (la princesse) et ainsi les (habitants 

(1) Ce nom parait être une déformation de Po-siun-ni : Prasenajit. Ce 
récit esst en effet une répli<iue pAle et fort écourtée de la liadilion rela- 
tive aux rôves du roi Prasenajit. 



a38 TCHONG KING SIUAN TSA PI YU KING (N*» 232) 

des) quatre côtés de la ville virent tous les vérités; puis 
(la princesse) demanda à être accompagnée par les habi- 
tants du centre de la ville et pour ceux-ci il en fut de 
même. 

Le sixième jour, elle demanda à être accompagnée par 
le roi et par les fonctionnaires du palais; le Huddha leur 
expliqua la Loi et tous, sans exception, virent les vérités. 
Le roi reconnut alors que les Brahmanes l'avaient trompé 
et il leur dit: « Vous avez failli par vos calomnies faire 
périr ma fille; si vous ne devenez pas çramanas du Bud- 
dha, vous devrez sortir hors du royaume. » Les brah- 
manes ne savaient où aller, et, ne pouvant faire autrement,, 
ils se rendirent tous auprès du Buddha et se firent crama 
lias; dans la suite, ils obtinrent le fruit d'Arhat. 



Extraits du TSA PI YU KING 

(en deux chapitres) 

Attribué à l'époque des Han postérieurs (25-220 p. C) 

LIVRE D'APOLOGUES DIVERS {\). 



N° 233. 
[Trip., XIX, 7, p. 31 v«-32°.) 

Il y avait autrefois un royaume fort prospère et très 
peuplé. Un autre royaume projeta de venir s'en emparer et 
se mit donc en campagne avec une armée. Quand le pre- 
mier royaume en fut informé, il fit aussitôt une grande 
levée de soldats; tous les hommes âgés de plus de quinze 
ans et de moins de soixante durent aller à la guerre. 

Or, il y avait un vieux tisseur (2) de tapis qui était âgé 
de près de soixante ans; sa femme, qui était belle, se com- 
portait constamment envers son mari avec mépris; lui, au 
contraire, la respectait, se donnait de la peine pour elle et 
la traitait comme un haut dignitaire. Le mari dit à sa 

(1) Dans le fascicule 7 du tome XIX du Tripitaka de Tôkyô, on trouve 
à la suite des trois recueils d'apologues que nous venons de traduire 
intégralement (t. I, p. 347-428; t. II. p. 1 — 138), deux autres ouvrages 
qui portent également le titre de Tsa-pi-ijii-king ^ # |g Jg. Le pre- 
mier, qui occupe les pages 28 ro-34 v», est rapporté à répo([ue des Ilan pos- 
térieurs, mais, comme le nom du traducteur est perdu, il est impossible 
de contrôler la valeur de cette attribution; je me suis borné à extraire 
quatre contes de ce recueil. Quant au second ouvrage, ({ui est fort court 
p. 35 ro-37 r"), il a été traduit sous les Han postérieurs, au deuxièiue 
siècle de notre ère, par le çramana d'origine indoscythe Leou-hia-lch'en 
(cf. Nanjio, Catalogue, App. II, n" 3); je n'ai rien tiré de ce dernier recueil 
de corrtes. 

(2) Le mot M est ici ré([uivalent du mol fe&. 



140 TSA PI YU KING (N^ 233) 

femme : « INIainlenant je dois partir; j'ai reçu l'ordre 
d'avoir à fournir mon arme de guerre ainsi que l'usten- 
sile pour les provisions de bouche. Je désire que vous 
me remettiez cela en ce moment. » La femme donna à 
son mari un ustensile d'une contenance de cinq chengs 
pour mettre sa nourriture, et une ensouple de tisserand 
longue de onze pieds (1) ; elle lui dit : « Prenez cela pour 
combattre; je n'ai rien d'autre à vous donner; si vous 
venez à briser cet ustensile ou à perdre cette ensouple, 
je cesserai d'être en ménage avec vous. » 

Le mari alors lui dit adieu et s'en alla; il ne songeait 
nullement qu'il pouvait être blessé ou tué dans le combat; 
son unique crainte était que ces deux objets fussent 
endommagés et qu'il perdît toute faveur auprès de sa 
femme. En avançant, on rencontra les soldats ennemis et 
on leur livra bataille; l'armée eut le dessous et se mit à 
reculer; mais le vieux tisserand, craignant que ses deux 
objets ne fussent endommagés et qu'il ne perdît les bonnes 
dispositions de sa femme, se mit à brandir son ensouple 
au-dessus de sa tête alors que tous les autres hommes 
s'enfuyaient et resta seul immobile, faisant face à l'ennemi; 
ce que voyant, les soldats de l'autre royaume s'écrièrent 
qu'il était un brave, n'osèrent plus avancer et reculèrent ; 
alors l'armée du premier royaume put reformer ses rangs 
et, s'élançant au combat avec toutes ses forces réunies, 
remporta une grande victoire ; les soldats de l'autre parti 
eurent le dessous et furent presque exterminés, les uns 
mourant, les autres se débandant. 

Le roi fut très joyeux: quand il voulut récompenser les 
actions d'éclat, tout le monde lui dit : « C'est le tisserand 
auquel il faut décerner la plus haute distinction. » Le roi 
le fit appeler en sa présence et lui demanda pour quelle 
raison il avait agi ainsi et pour quelle cause il avait à lui 

(1) Cette ensouple devait tenir lieu d'arme au tisserand. Quant au réci- 
pient, il était fort exigu. 



TSA PI YU KIXG (N" "233) 141 

tout seul repoussé une grande armée. Il répondit : « En 
réalité, je ne suis point un guerrier; ma femme m'avait 
donné deux objets pour aller à la guerre et elle avait dé- 
cidé que, si je perdais ces deux objets, elle m'abandonne- 
rait et ne ferait plus ménage avec moi. C'est pourquoi j'ai 
voulu défendre jusqu'à la mort l'intégrité de ces deux 
objets et c'est ainsi que j'ai repoussé une armée; mais ce 
n'est point en réalité par bravoure que j'ai fait cela. » 

Le roi dit à ses ministres : « Quoique cet homme ait 
été inspiré par la crainte qu'il avait de sa femme, l'essen- 
tiel est qu'il ait sauvé le royaume du danger; il faut lui 
décerner la plus haute récompense. » 11 le nomma alors 
ministre; il lui donna des marchandises précieuses, un 
palais, des femmes et sa dignité le plaçait immédiatement 
après le roi; ses descendants héritèrent de ces faveurs et 
se les transmirent sans interruption, de génération en 
génération; ce fut là dans le monde un exemple évident 
de ce qu'on obtient par TefTet des causes. 

Le Buddha emprunta cette anecdote pour en faire un 
apologue : la femme qui remet à son mari un ustensile de 
cinq cheng et une ensouple de onze pieds est comparable 
au Buddha donnant à ses disciples les cinq défenses et 
les dix actions excellentes; quand la femme recommande 
à son mari de bien garder ces deux objets et de ne pas les 
endommager ou les perdre s'il veut pouvoir continuer à 
demeurer avec elle, cela signifie que celui qui se con- 
forme à la Loi et qui brave toutes les morts plutôt que de 
la violer, obtiendra de monter en compagnie du Buddha 
dans la salle de la sagesse; quant à l'homme qui fut ca- 
pable de repousser une armée et qui ensuite se vit récom- 
penser, il symbolise l'homme observateur des défenses qui, 
dans la vie présente, verra tous les o])stacles qui lui sont 
opposés par ces ennemis (I) disparaître grâce à cela, et, 

(1) Au lieu de jg, ^, lisez M ^- 



142 TSA PI YU KING (N° 234) 

dans la vie à venir, recevra des félicités dans les salles 
des devas, ce qui est tout naturel. 



N»23/i. 
Trip,, XIX, 7, p. 33 v^) 



Autrefois, dans un royaume étranger, il y avait un 
homme qui avait planté un grand nombre de cotonniers 
blancs; si on ne faisait pas la récolte quand le moment 
était arrivé, (le coton) perdait sa couleur et n'était plus 
bon. Donc, quand le moment fut venu, il loua plusieurs 
ouvriers du dehors qui, faisant double tâche jour et nuit, 
ne prenaient presque aucun repos; le patron, tenant 
compte de la fatigue de ses hommes, leur fit préparer en 
abondance un bouillon d'excellente viande. Lorsque fut 
venu le moment du repas, que la viande allait être cuite 
à point et que son parfum se sentait partout à la ronde, 
un corbeau vint à passer au-dessus envolant; dans ses 
serres il tenait un excrément qui tomba au beau milieu 
du bouillon ; quand le cuisinier s'en aperçut, il voulut 
retirer cet excrément mais il s'était aussitôt entièrement 
dissous; le cuisinier fit cette réflexion : « Il est trop tard 
pour faire un nouveau bouillon ; si je veux donner celui- 
ci à ces hommes, quoiqu'il renferme une ordure, j'estime 
que ce petit excrément ne suffit pas à en gâter le goût et 
qu'on peut encore le faire manger à des hommes; moi seul 
je n'en avalerai point. » Les ouvriers du dehors vinrent 
tous et s'assirent pour manger; on leur servit du bouillon; 
quand les ouvriers du dehors eu eurent mangé, le cuisi- 
nier, quoic|u'ayant faim, n'avait pas goûté à son bouillon; 
les ouvriers alors l'appelèrent et prirent un morceau de 
bonne viande pour la lui donner à manger; le cuisinier 



I 



TSA PI YU KING (N°» 234-235) 143 

savait qu'elle était souillée, mais, craignant de déplaire à 
ces hommes, il se força à l'avaler; cependant, il ne lui 
trouva pas bon goût. 

Le Buddha tira de cette anecdote un apologue : tous les 
êtres vivants qui sont dans les trois mondes se complai- 
sent dans les désirs des belles formes et n'en voient pas 
les impuretés; ils sont incessamment plongés dans l'illu- 
sion ; tels ces travailleurs afl'amés qui mangeaient le bon 
bouillon. Au contraire, quand l'homme supérieur Bodhi- 
sattva est entré dans le cycle des naissances et des morts, 
si on l'engage présentement à accepter la beauté corpo- 
relle, il n'y voit, après l'avoir éprouvée, que de l'impu- 
reté et ne la trouve ni agréable ni plaisante ; tel le cuisi- 
nier qui, forcé de manger sa viande, l'avala d'un coup 
sans en apprécier la saveur. 



N*^ 235 (1). 
[Trip., XIX, 7, p. S!i r .] 



Autrefois sur le bord de la mer il y avait un bois qui 
s'étendait sur plusieurs dizaines de //; plus de cinq cents 
singes y vivaient. Un jour, sur l'onde de la mer, il y eut 
un amas d'écume, haut de plusieurs centaines de pieds 
et ressemblant à une montagne neigeuse; suivant la 
marée, il vint s'arrêter sur le bord du rivage. Quand les 
singes le virent, ils se dirent : « Si nous montions sur 
cette montagne pour nous y ébattre de tous côtés, ne 
serait-ce pas chose amusante ? » Alors un des singes 
monta dessus, mais s'enfonça tout droit et se noya au fond 

(1) Déjà traduit par Julien {Les Avadânas, i. I, p. 1ÎM-H>r. d'après lo 
Wou ming lo le/Va IsiTrip., de Tôkyô, XXIV, 7; \anjio, C.alalotjae, 
no 13(;î>i. 



144 Ts\ PI Yu KiNG (N"» 235-236) 

de la mer; les autres singes qui l'avaient vu, s'étonnèrent 
de ce qu'il restait longtemps sans ressortir; ils pensèrent 
que, à l'intérieur de la montagne d'écume, il avait trouvé 
des joies infinies et que c'était pour cette raison qu'il ne 
revenait pas; tous alors, bondissant à l'envi, entrèrent 
dans la montagne d'écume et moururent noyés au même 
moment. 

Le Buddha tira de cette anecdote un apologue : la mer 
symbolise la mer des naissances et des morts; la monta- 
gne d'écume représente le corps formé des cinq skandhas ; 
les singes représentent l'intelligence humaine qui ne sait 
pas que les cinq skandhas n'ont pas d'existence réelle; 
ceux qu'aveuglent l'amour et les désirs, à la suite de cela 
se noient dans la mer des naissances et des morts sans 
pouvoir jamais en sortir. C'est pourquoi Vimalakîrti (We/- 
mo-k'i) a dit : « Ce corps est comme un amas d'écume. 
Purifiez-le en le lavant et faites-lui violence afin de devenir 
patient. » 

N-236. 
{Trlp.,X\X, 7, p. 3A r°-v«.) 

Autrefois, le fils d'un notable venait de se marier; les 
deux époux s'aimaient et s'estimaient fort. Le mari dit à 
sa femme : « Allez dans la cuisine et prenez du vin de 
raisin (|ue vous apporterez pour que nous le buvions 
ensemble. » La femme y alla et ouvrit l'amphore; elle vit 
dans cette amphore le reflet de sa propre personne et 
pensa qu'il y avait quelque autre femme; fort en colère, 
elle revint dire à son mari : « Vous aviez déjà une épouse; 
mais vous l'avez cachée dans l'amphore et vous êtes 
ensuite allé me chercher pour m'épouser. » 

Le mari entra alors lui-même dans la cuisine pour voir 



TSA PI YU KING (N« 236) 145 

ce qui en était ; il ouvrit l'amphore et aperçut sa propre 
image ; il revint donc auprès de sa femme et s'emporta 
contre elle en lui disant qu'elle avait caché un homme ; tous 
deux étaient courroucés l'un contre l'autre, chacun d'eux 
pensant qu'il avait raison. ' 

Sur ces entrefaites, un brahmane, qui était depuis long- 
temps l'ami intime de ce fils de notable, vint lui rendre 
visite; il demanda quelle était la cause de la dispute 
entre le mari et la femme et alla à son tour regarder ce 
qui en était ; lui aussi vit sa propre image; il s'irrita con- 
tre (le fils du) notable qui, pensait-il, avait caché un de ses 
amis dans l'amphore, puis avait feint de se disputer avec 
sa femme; aussitôt donc il s'éloigna. 

Derechef, une bhiksunî, à qui le notable faisait des 
oflVandes, apprit quelle était leur querelle; elle voulut 
aller se rendre compte de ce qui en était, aperçut une 
bhiksunî dans l'amphore, et se retira elle aussi fort en 
colère. 

Au bout d'un moment, un religieux vint à son tour 
regarder et comprit qu'il s'agissait d'un reflet; il s'écria 
en soupirant : « Les hommes de ce monde, ignorants et 
déçus, prennent le vide pour la réalité. » 11 appela donc le 
mari et sa femme pour qu'ils vinssent ensemble regarder. 
Le religieux leur dit : « Je vais faire sortir pour vous les 
gens qui sont dans l'amphore. » Il prit alors une pierre et 
brisa l'amphore ; quand le vin se fut écoulé, il n'y avait 
plus rien. Aussitôt l'intelligence de ces deux personnes 
se dénoua; elles comprirent qu'elles avaient eu certaine- 
ment afl'aire à un reflet de leur propre corps et chacune 
d'elles fut pénétrée de confusion. Le bhiksu leur expliqua 
le texte des lois essentielles ; le mari et la femme obtin- 
rent ainsi la dignité à'a-wei-yue-tche (avivartin). 

Le Buddha fit de cette anecdote une parabole: ceux qui 
voient leur ombre et qui se disputent représentent les 
hommes qui, dans les trois mondes, ne connaissent pas 

II. 10 



I4e Tï»A PI YU KING (N° 236) 

les cinq skandhas. Les quatre éléments et les trois choses 
|)eriiicieuses qui sonl la douleur, le vide et le corps, sont 
emportés sans fin dans le cycle des naissances et des 
morts. — Quand le Buddha eut ainsi parlé, d'innombrables 
milliers d'hommes obtinrent la certitude de la non-réalité 
du corps. 



PO YU KING 

LIVRE DES CENT APOLOGUES 



NOTE PRELIMINAIRE 



Le Po yii king ou Livre des cent apologues (Nanjio, Catalogue^ 
n" i364) occupe dans le Tripitaka de Tokyo les pages 66 y" à 
80 v** du fascicule 8 du volume XXIV. Cet ouvrage a été traduit 
en chinois à la date de 492 p. C. par un religieux hindou nommé 
K'ieou-na-p'i-ti (Gunavrddhi) ; sous sa forme originale, il avait 
été composé par un certain Seng-Wla-sseu-na (Sarnghasena) 
comme l'atteste le colophon placé en queue du texte : « Fin de 
la guirlande de fleurs, composée à Tu sage de ceux qui pra- 
tiquent une conduite insensée, par l'ârya Sarnghasena. » A quelle 
époque vivait ce Samghasena ? Si Ton s'en rapporte à la biogra- 
phie de Gunavrddhi, qui est traduite ci-dessous, on verra que 
Gunavrddhi fut le disciple de Samghasena ; celui-ci aurait donc 
fleuri vers 45o ; d'autre part, cependant, le Tripitaka chinois 
contient deux autres ouvrages (Nanjio, Catalogue^ n""* 1271 
et 1357) dont la composition est également attribuée à Sarngha- 
sena ; or, le premier de ces ouvrages a été traduit en chinois dès 
Tannée 891 et le second l'a été vers Tan 25o ; si c'est un même 
personnage qui est désigné dans ces trois cas sous le nom de 
Samghasena, comme l'ont admis Nanjio (Catalogue, app. 1, n« 37) 
et F'. W. K. Muller [Toiing pao, 1904, p- 698), il faudrait donc 
dire que Samghasena a vécu antérieurement au troisième siècle 
de notre ère ; mais alors le passage de la biographie de Gunavrd- 
dhi où ce dernier est donné comme disciple de Samghasena ne 
se comprend plus. Sans pouvoir trancher la question avec cer- 
titude, je crois, pour ma part, (pie le Samghasena, aulcHii- (|u 



148 PO YU KING 

livre des cent comparaisons, fleurissait vers 45o et qu'il doit 
donc être distingué du Samghasena, auteur des deux ouvrages 
qui furent traduits en chinois, l'un en 891, l'autre vers25o. 

Dans les pages qui vont suivre on trouvera tous les apologues 
du Po i/u hing ; mais j'ai supprimé dans la plupart des cas Tex- 
plicalion morale qui suit la fable et qui lui est surajoutée d'une 
manière souvent très factice. 

Pour terminer cet avant-propos, voici la biographie du tra- 
<hicteur Gunavrddhi telle qu'elle se trouve dans le Kao seng 
Jcliouan (Tnp. de Tôky à, vol. XXXV, fasc. 2, p. 18 V-iq r") : 



BIOGRAPHIE DE GUNAVRDDHI (f 5o2 p. C.) 

Kieoa-na-p'i-ii (Gunarvddhi?), dont le nom signifie « calme- 
avancer » (1), était originaire de l'Inde du centre; dès sa jeunesse, 
il pratiqua la religion ; il servit comme son maître l'Hindou, 
maître de la loi du Mahâyâna, Seng-k'ia-sseu (Samghasena) ; il 
était intelligent et avait une forte mémoire ; il s'appliquait à lire 
et à réciter ; il connaissait à fond près de deux cent mille mots 
des textes du Mahâyâna et du Hînayâna ; en môme temps il 
avait étudié les sciences laïques et comprenait bien les théo- 
ries du yin et du ycing ; dans ses pronostics et ses prédictions, 
l'événement lui donna plus d'une fois raison. 

Au début de la période kien-yuan (470-482), des Tsi, il arriva 
à la capitale (2) et s'établit dans le temple PH-ye-li (Vaiçâli) ; il 
tenait en main le bâton orné d'étain et était entouré de disciples ; 
son extérieur imposant était correct et majestueux ; les princes, 
les ducs et les plus hauts dignitaires tour à tour lui faisaient 
des oiTrandes et l'invitaient. 

Auparavant, dans l'Inde, Seng-k' ia-sseu (Samghasena) avait 
colligé et rédigé tous les apologues de quelque valeur qui se 
trouvaient dans le recueil des livres écrits sur olles (tâla), et 
il en avait composé un ouvrage qui comprenait en tout cent para- 

(1) Nanjio {Catalogue^ App. II, N° 97), cite uqe traduction plut? exacte de 
ce nom en lui donnant pour équivalent les mots « vertu-avantjant ». 
(2y Nanking. 



PO YU KING 149 

graphes (i) ; il avait enseigné et transmis ce nouveau sujet d'étude 
(à ses disciples) ; P'i-ti (Gunavrddhi) récitait d'un bout à l'autre 
l'autre tous ces apologues et, en même temps, il en com- 
prenait le sens. La dixième année yong-ming (492 p. C), en 
automne, il les traduisit en chinois ; cela forma dix chapitres ; le 
titre en fut : le Livre des centapologues. En outre (Gunavrddhi), 
publia le sûtrasurles douze causes et le sûtradu maître de mai- 
son Sudatta(2),qui forment chacun un chapitre. Depuis la période 
ta-ming (457-464)), la traduction des livres saints avait été pres- 
que complètement interrompue; aussi lorsque {K'ieou-na-p'i-ti) 
fit ses publications, tout le monde en loua-t-il l'excellence. 

P'i-ti (Gunavrddhi) était un homme à l'esprit élevé et géné- 
reux ; c'est pourquoi, de dix mille // de distance, les gens accou- 
raient pour se mettre sous sa protection ; les marchands des 
mers du Sud l'honoraient tous et le servaient. Il acceptait toutes 
les offrandes qu'on lui faisait et s'en servait pour élever des 
constructions religieuses ; à Kien-ge (Nanking), à côté de (la 
rivière) ^oMa/ (3), il édifia le temple Tcheng-koiian et y demeura ; 
on y voyait des pavillons à étages et des portes avec des supers- 
tructions ; les salles principale et secondaires étaient en bon 
ordre et ornées. La deuxième année tchong-hing (5o2), en hiver, 
il mourut dans le heu de sa résidence. 

(1) En réalité, le Po yu king ne comprend que 98 apologues. 

(2) Nanjio, Catalogue, n" 606. 

(3) Il s'agit de la petite rivière Ts'in-houai ^ f^ qui passe à l'intérieur 
même de la ville de Nanking avant de se jeter dans le Yang-tseu. 



PRÉAMBULE (1) 



(rr/>.,XXIV, 8, p. 66 v«0 

Voici ce que j'ai entendu raconter : Un jour, le Buddha se 
trouvait dans la ville de Râjagrha ( Wa/z^-cAo), dans le bois 
de bambou donné par Karanda (2), en compagnie de tous 
les grands bhiksus, lesbodhisattvas, les mahasattvas etles 
disciples des huit catégories, au nombre de trente six mille 
personnes. Or, dans l'assemblée, il y avait cinq cents brah; 
mânes, hérétiques qui se levèrent de leurs sièges et dirent 
au Buddha : « Nous avons entendu dire que la doctrine 
du Buddha était vaste et profonde et que rien ne pouvait 
l'égaler ; c'est pourquoi nous sommes venus vous inter- 
roger avec soumission ; notre seul désir est que vous nous 
expliquiez cette doctrine. » Le Buddha leur dit : « C'est 
fort bien. » Ils lui demandèrent : 

D. « L'Univers est-il existant ou non existant ? » 

R. (( Tantôt il est existant, tantôt il est non existant », ré- 
pondit le Buddha. 

D. « Si maintenant il est existant, comment dites-vous 
qu'il est non existant ? Si maintenant il est non existant, 
comment dites-vous qu'il est existant ? » 

R. (^ La naissance est ce que j'appelle l'existence; la mort 

(1) Dans l'édition de Corée que suit le Tripitaka de Tôkyô, ce préam 
bule est placé à la fin du chapitre I; mais il est manifeste qu'on doit le 
reporter en tète de ce chapitre, comme le font, d'ailleurs, les trois édi- 
tions des Song, des Yuan et des Ming. 

(2) Hiuan-tsang, Mémoires, tr. Julien, t. II, p. 29. 



PO YU KING 151 

est ce que j'appelle la non-existence; c'est pourquoi je dis : 
L'univers est tantôt existant, tantôt non existant. » ■ 

D. « D'où rhomme tire-t-il sa naissance ? » 

R. « Des céréales ». 

D. « D'où les cinq sortes de céréales tirent-elles leur 
naissance? » 

R. « Des quatre grands éléments qui sont: le feu, ie 
vent, etc. » 

D. (( D'où les quatre grands éléments tirent-ils leur 
naissance ?» 

R. « Du vide. » 

D. « D'où le vide tire-t-il sa naissance ?» 

R. « De ce qui n'a aucune caractéristique ? » 

D. « D'où ce qui n'a aucune caractéristique tire-t-il sa 
naissance ?» 

R. « De la naissance spontanée. » 

D. « D'où la spontanéité tire-t-elle sa naissance ? » 

R. (( Du Nirvana. » 

D. « D'où le Nirvàjia tire-t-il sa naissance » 

Le Buddha dit : « Ce que vous demandez en ce moment 
est une question sans profondeur, car le Nirvana est ce 
dont l'essence est d'être affranchi de la naissance et de la 
mort. » 

Les brahmanes lui demandèrent : « Buddha, avez- 
vous atteint au Nirvana ? » 

(( Je n'y ai point encore atteint. » 

« Si vous n'avez point encore atteint au Nirvana, com- 
ment pouvez-vous savoir que le Nirvana est un état de 
félicité constante ? » 

Le Buddha dit : u Maintenant je vous demanderai à mon 
tour : Tous les êtres de l'univers sont-ils dans la souf- 
france ou dans la joie ? » 

« Tous les êtres sont dans une extrême souflVance. » 

« Pourquoi dites-vous qu'ils souffrent ? » 

Les brahmanes répondirent : <( Nous voyons (jue tous 



152 PO YU KING 

les êtres, au moment de la mort, endurent des souffrances 
qu'il est difficile de supporter; c'est pourquoi nous savons 
que la mort est une souffrance. » 

Le Buddha reprit : « Ainsi, bien que présentement vous 
ne soyez pas mort, vous savez cependant que la mort est 
une souffrance. Or, moi j'ai vu que tous les Huddhas des 
dix régions étaient affranchis de la naissance et de la mort, 
et c'est pourquoi je sais que le Nirvana est un état de 
félicité constante ». 

Aussitôt, ces cinq cents brahmanes sentirent leur cœur 
s'ouvrir et leur intelligence se dénouer; ils demandèrent 
à recevoir les cinq défenses et aperçurent la sagesse de 
Srotâpanna; ils se rassirent alors comme auparavant; le 
Buddha leur dit : « Vous tous, écoutez bien; je vais 
maintenant vous exposer toutes sortes d'apologues. » 



CHAPITRE PREMIER 

N" 237. 
{Trip., XXIV, 8, p. 66 v«-67 r^) 

Le sot qui mangeait du set (1). 

Autrefois il y eut un sot qui alla chez un autre homme ; 
le maître de la maison lui ayant donné à manger, il se 
plaignit de ces aliments qui étaient fades et sans saveur; 
quand le maître de la maison en fut informé, il ajouta un 
peu de sel et (la nourriture) devint excellente. (Le sot) 
pensa alors à part lui : « Ce qui fait le goût excellent, c'est 
le sel. Si déjà quand il yen a un peu c'est si bon, combien 
meilleur cela sera-t-il si on en met beaucoup. » Ce sot 
dépourvu de discernement ne mangea donc rien que du 
sel; après qu'il eut mangé, sa bouche fut toute brûlée et 
il n'en éprouva que de la souffrance. 

Tels sont ces hérétiques qui, ayant entendu dire qu'en 
modérant le boire et le manger on peut obtenir la sagesse, 
s'abstiennent alors absolument de manger, tantôt pendant 
sept jours, tantôt pendant quinze jours; ils ne font que se 
soumettre aux tortures de la faim sans rien gagner en 
sagesse. Ils sont comme le sot qui, parce que le sel donne 
bon goût, ne mangeait plus que du sel; le résultat fut que 

(l)Cf. Julien, les Auadânan, t. l, p. UH-141>. 



ir>4 PO Yu KiNG (N° 238) 

sa bouche en fut toute brûlée; dans cet autre cas aussi, il 
en est de même. 



N« 238. 
{Trip., XXIV, 8, p. 67 r".) 

Le sot qui amassait le lait de sa vache (1). 

Autrefois un sot, qui se proposait d'avoir une réunion 
d'hôtes, voulut amasser le lait de sa vache jusqu'à ce qu'il 
y en eût assez pour suffire aux préparatifs du banquet; il fit 
<lonc cette réflexion : « Si maintenant je trais chaque jour 
le lait de ma vache, ce lait augmentera toujours en quantité ; 
je ne saurai où le mettre et peut-être d'ailleurs s'aigrira- 
t-il et se gâtera-t-il; le mieux est donc de le garder dans 
le ventre de ma vache; puis, quand sera venu le moment 
de la réunion, je le trairai d'un coup. » Après avoir eu 
cette idée, il prit la vache et son veau et les attacha dans 
deux endroits différents. Un mois après, il organisa la 
réunion et invita ses hôtes; puis il amena la vache pour la 
traire et prendre son lait; mais le lait de cette vache s'était 
tari et elle n'en avait plus; alors, parmi les invités, les 
uns se fâchèrent et les autres se moquèrent. 

Voici un autre sot qui est tout semblable à celui-là : il 
<[ésire pratiquer la libéralité et il dit : « J'attendrai le mo- 
ment ou je serai très riche et alors je ferai des largesses 
en une fois ». Mais, un instant avant qu'il ait réussi à 
amasser (la somme qu'il voulait), il arrive que (ses richesses) 
lui sont enlevées soit par les magistrats, soit par l'eau, 
soit par le feu, soit par les brigands, ou encore il meurt 
brusquement sans avoir atteint le moment où il serait 
libéral. Dans cet autre cas aussi, il en est de même. 

(Ij Cf. plus haut, le N^ 202 et Julien, les Avaddnas, t. I, p. 79-80. 



PO YU KtNG (N" 239) 155 

n« 239. 
{Trip,, XXIV, 8, p. 67 r«) 

Ce/w/ dont on cassait la tête à coups de gourdin. 

Autrefois il y avait un sot qui n'avait pas un seul cheveu 
sur la tête. Un jour, un homme prit un gourdin de poirier 
etlui asséna deux ou trois coups sur la tête au point de la lui 
endommager complètement ; cependant ce sot recevait les 
coups en silence et ne songeait pas à s'enfuir. Quelqu'un 
qui était près de là et qui avait vu ce qui se passait, lui 
dit : « Pourquoi ne vous enfuyez-vous pas et pourquoi res- 
tez-vous là jusqu'à ce que votre tète soit brisée ? » Le sot 
lui répondit : « Pour ce qui est de cet homme, c'est un 
arrogant qui se fie dans sa force ; c'est un insensé dénué 
de toute sagesse ; en voyant ma tète sur laquelle il n'y a 
aucun cheveu, il l'a prise pour un caillou et alors il a 
frappé ma tête avec un gourdin de poirier jusqu'à l'en- 
dommager au point que vous voyez. » Son interlocuteur 
répliqua : « C'est vous-même qui êtes un sot et un in- 
sensé ; comment pouvez-vous traiter cet autre d'insensé ? 
Si vous n'étiez pas insensé vous-même, quand un autre 
vous frappait au point de vous fracasser la tête, n'auriez- 
vous pas dû vous enfuir (1) ? »... 



(1) Semblable à ce sot est le bhiksu qui s'expose à soulTrir parce (piii 
ne sait pas s'affranchir des intérêts de ce monde. 



im PO Yu KiNG (N** 240) 

N'» 240. 
{Trip.,XXl\\ 8, p. 67 r^j. 

La femme qui se fil passer faussement pour morte {\). 

Autrefois un sot avait une femme fort belle qu'il aimait 
beaucoup. Sa femme n'était ni vertueuse ni fidèle et, par 
la suite, elle profita d'une occasion pour entretenir des re- 
lations avec un autre homme ; comme son cœur était plein de 
sa passion débauchée, elle voulut suivre son amant et aban- 
donner son mari ; elle dit alors secrètement à une vieille : 
« Après que je serai partie, apportez le cadavre d'une 
femme morte et placez-le dans ma chambre, puis dites à 
mon mari que je suis morte ». La vieille attendit en eflet 
un moment où le mari n'était pas chez lui et introduisit 
un corps mort dans sa maison ; quand le mari revint, la 
vieille lui annonça que sa femme était morte ; le mari alla 
regarder le corps et crut que c'était effectivement celui 
de sa femme ; il poussa des gémissements de tristesse et 
s'affligea ; il fit un grand bûcher qu'il arrosa d'huile, 
brûla le cadavre et recueillit ses os ; il les plaça dans un 
sac qu'il portait jour et nuit sur lui. Par la suite, sa femme 
se lassa de son amant et revint dans sa maison ; elle dit à 
son mari : « Je suis votre femme. » Mais son mari lui 
répondit : « Ma femme est morte depuis longtemps. Qui 
étes-vous, vous qui prétendez faussement être ma femme. » 
Malgré ses assurances répétées, il refusa de la croire (2)... 



(1) Cf. Julien, Les Avadânas, t. I, p. 162-164. 

(2) Semblables à ce sot sont les hérétiques qui, une fois qu'ils ont 
adopté une fausse doctrine, se refusent à admettre la vraie religion quand 
elle se présente à eux. 



PO Yu KiNG (N°* 241-242) 157 

[Trip., XIX, 8, p. 67r«-v*'), 

L'homme altéré qui aperçoit de l'eau. 

Autrefois il y avait un homme, insensé et dénué de 
toute sagesse, qui était fort altéré et qui avait besoin 
d'eau ; voyant les vapeurs brûlantes produites par la cha- 
leur, il crut que c'était de l'eau (1) et s'élança aussitôt à 
leur poursuite ; il arriva ainsi jusqu'au fleuve Sindhu 
{Sin-feou, Indus) ; mais, arrivé auprès du fleuve, il se 
mit à le regarder et ne but pas ; quelqu'un qui se trouvait 
là lui demanda : a Vous souffriez de la soif et recherchiez 
de l'eau; maintenant que vous êtes arrivé auprès de l'eau; 
pourquoi ne buvez-vous pas? » le sot répondit: « Si je 
pouvais boire toute cette eau, je la boirais; mais cette 
eau est fort abondante et je ne pourrais l'épuiser; c'est 
pourquoi je ne bois pas. » Alors toute la foule, entendant 
cette réponse, partit d'un grand éclat de rire (2)... 

N*' 2/i2. 
{Trip., XIX, 8, p. 67 V^). 

Celui qui voulait installer son fils mort clans sa maison. 

Autrefois un sot élevait sept fils ; un de ses fils mourul 

(1) Effet du mirage. 

(2) Tels les héréticiiies qui, ne pouvant observer loules les défenses du 
Buddha, n'en acceptent aucune. 



168 PO YU KiNC (N»« 242-243) 

avant lui ; alors le sot, voyant que son fils était mort, vou- 
lut l'installer dans sa maison qu'il se proposait lui-même 
d'ahaiulonner. Un voisin, ayant vu cela, lui dit : « Les 
vivants et les niorts doivent être traités différemment ; il 
vous faut promptement faire la toilette de votre fils, l'em- 
mener dans un lieu écarté et l'y enterrer. Gomment pour- 
riez-vous le faire rester ici et vouloir vous-même vous en 
aller ? » Quand le sot eut entendu ce conseil, il fit la 
réflexion suivante : « Puisque je ne puis pas laisser ici 
mon fils et qu'il faut que je l'enterre, il est nécessaire que 
je tue un autre fils ; je suspendrai (les deux corps) aux 
deux bouts du bâton et ainsi il me sera plus facile de les 
transporter (1). » Il tua donc un autre de ses fils, puis il porta 
les deux corps suspendus (aux deux bouts d'un bâton) et les 
enterra au loin dans une solitude de la forêt. Les gens de ce 
temps qui furent témoins de sa conduite s'en moquèrent 
fort et s'étonnèrent de cette action sans précédent (2)... 



N« 243. 
{Trip., XXIY, 8, p. 67 v^) 

Celui qui reconnaissait un homme pour son frère aine. 

Autrefois il y avait un homme qui était beau de visage 
et qui était parfaitement intelligent; en outre il était fort 
riche, et, parmi les hommes de son temps, il n'était per- 
sonne qui ne le louât; or il y eut un sot qui, le voyant 
être ainsi, se mit à l'appeler « mon frère aîné; » la raison 

(1) Il tue donc un second de ses fils afin que son corps puisse servir 
de contrepoids au cadavre du premier. 

(2) Tel est le bhiksu qui, lorsqu'il a commis une violation des défenses, 
ne la confesse p;«s aussitôt, mais attend d'avoir commis d'autres fautes 
pour se repentir. 



PO Yu KiNG (N«« 243-244) 159 

en est, disait-il, que cet homme est fort riche et que si 
j'ai besoin de ces richesses je veux pouvoir m'en servir ; 
c'est pourquoi je l'appelle mon frère aîné ; mais si je 
voyais au contraire qu'il est endetté, je dirais qu'il n'est 
pas mon frère aîné. » Quelqu'un qui était à côté de lui, 
lui dit : « Vous n'êtes qu'un sot ; comment se peut-il 
faire que vous l'appeliez votre frère aîné quand vous avez 
besoin de ses richesses et que vous disiez qu'il n'est plus 
votre frère aîné quand il est endetté ? » Le sot répondit : 
(( C'est lorsque je désire obtenir son argent que je le 
reconnais pour mon frère aîné ; mais, en réalité, il n'est 
point mon frère aîné ; aussi, lorsqu'il sera accablé de 
dettes, dirai-je qu'il n'est pas mon frère aîné. » Quand 
les gens entendirent ces paroles, ils en rirent tous (1)... 



N° 24/1. 
Trip., XXiv, 8, p. 67 v«.; 



Le paire de la montagne qui avait volé 
des vêtements officiels [2). 

Dans les générations passées, il y eut un pâtre de la 
montagne qui vola divers objets dans les magasins 
royaux, puis s'enfuit au loin. Alors le roi envoya de tous 
côtés, pour le rechercher, des gens qui s'emparèrent de 
lui, et qui l'amenèrent auprès du roi. Le roi l'interrogea 
sur la provenance des vêtements qui étaient en sa posses- 
sion ; le pâtre des montagnes répondit : « Mes vêtements 
me viennent de mon grand-père et de mon père. » Le roi 

(1) Tel est rhéréllqne (jui adopte celles (l<'s i);u'<)les du {{iiddh.i <iiii lui 
afj^rèent, mais refuse de se convertir enlièreinent. 

(2) Cf. Julien, /es Avadânaa, t. I, p. 201-2(»3. 



ir,0 PO YU KiNG (No« 244>24o) 

alors l'invita à mettre ces habits et comme, en réalité, ils 
n'étaient point véritablement la propriété de ce pâtre des 
montagnes, il ne sut comment s'en revêtir; ce qui devait 
être sur la main, il en couvrait son pied ; ce qui devait 
être à la ceinture, il le plaçait au contraire sur sa tête. 
Quand le roi eut constaté qu'il avait afïaire à un voleur, il 
rassembla tous ses officiers pour que tous ensemble ils 
examinassent à fond cette affaire, puis il dit à l'homme : 
« Si ces vêtements sont une possession qui vous vient de 
votre grand-père et de votre père, vous devriez savoir 
les mettre. Gomment se fait-il que vous les tourniez 
sens dessus dessous, plaçant en bas ce qui doit être en 
haut ; c'est parce que vous ne savez pas vous en revêtir 
que je reconnais avec certitude que ces habits ont dû être 
volés par vous et ne sont pas pour vous une ancienne pro- 
priété (1) »... 

N" 2/i5. 

[Tvip., XXIV, 8, p. 68 r«.) 

L'homme qui louait la vertu de son père. 

Autrefois il y avait un homme qui, au milieu de plu- 
sieurs personnes assemblées, louait la vertu de son père 
et parlait ainsi : « Mon père est bienveillant et bon, il ne 
tue ni ne vole ; il agit avec droiture, il parle avec fran- 
chise ; en même temps il pratique la charité. » 11 y eut 
alors un sot qui, en entendant ce discours, se mit à dire : 
« La conduite vertueuse de mon père est encore supé- 
rieure à celle de votre père. » Tous les assistants lui 

(1) Tels sont les hérétiques qui veulent s'approprier certains enseigne- 
ments du Bouddhisme, mais qui les travestissent, parce qu'ils n'en com- 
prennent pas bien le sens. 



PO Yu KiNG (N°» 245-246) 161 

demandèrent: « Quelle conduite vertueuse eut-il? Veuil- 
lez nous l'exposer. » Le sot répliqua : « Mon père, depuis 
sa jeunesse, s'est abstenu de tout désir sexuel et jamais il 
ne s'est souillé. » jTous aussitôt de lui dire: « S'il s'est 
abstenu de tout désir sexuel, comment vous a-t-il engen- 
dré ? » Ce fut là un grand sujet d'amusement et de risée 
pour les gens de ce temps (1)... 



(Trip., XXIV, 8, p. 68 r\) 

La tour à trois étages (2). 

Dans les générations passées il y avait un homme riche 
et sot; il était insensé et ne savait rien; étant allé chez un 
homme extrêmement riche, il y avait vu une tour à trois 
étages qui était haute et large, belle, spacieuse et claire; 
il en conçut du désir et de l'admiration et fit alors cette 
réflexion : « Mes richesses ne sont pas moindres que 
celles de cet homme; pourquoi ne ferais-je pas sur-le- 
champ édifier une tour semblable à celle-ci ? » Il appela 
donc un charpentier et lui demanda : « Sauriez-vous faire 
une demeure belle comme l'habitation de cet homme ? 
— Oui, dit le charpentier, car c'est moi qui ait fait celle- 
ci; » L'autre lui dit aussitôt : « Construisez-moi donc 
maintenant une tour comme celle-là. » Alors, le charpen- 
tier se mit à tracer des lignes sur le sol et à entasser des 
lignes pour faire la tour. En le voyant entasser des briques 



(1) Tels sont les hommes de ce monde qui, parce (ju'ils ii^norent ce 
qu'est la vertu, montrent les défauts de celui-là même qu'ils prétendent 
louer. 

(2) (A. Julien, les Avadânas, t. 1, i). :}j-:}7. 

II. 11 



Ifi2 PO Yi- KiNG (N'* 2i6-247) 

pour faire sa construction, le sot conçut un doute, et, ne 
parvenant pas à en trouver la solution, il demanda : 
« Quelle sorte d'édifice allez-vous faire ? « Le charpentier 
répondit : « Une tour à trois étages. » Le sot reprit : 
« Je ne désire pas avoir les chambres des deux étages in- 
férieurs; faites-moi d'abord la chambre la plus haute ». Le 
charpentier répliqua : « Cela ne se peut; comment par- 
viendrait-on à construire la chambre du second étage si 
on n'avait pas d'abord édifié la chambre de l'étage infé- 
rieur ? Gomment pourrait-on construire la chambre du troi- 
sième étage si on n'a pas d'abord bâti celle du second ? » 
Le sot insista, disant : « Je n'ai maintenant aucun besoin 
des chambres des deux étages inférieurs; il faut absolu- 
ment que vous me construisiez la chambre la plus haute. » 
En apprenant cela, les gens de ce temps s'étonnèrent et 
se moquèrent, et tous disaient : « Gomment pourrait-on 
construire l'étage supérieur si on a pas d'abord construit 
l'étage inférieur (i) ? »... 



N« 247. . 
{Trip., XXIV, 8, p. 68 r«.) 

Le brahmane qui tua son fils. 

Autrefois il y avait un brahmane qui se prétendait fort 
savant; toutes les connaissances astrologiques et les 
sciences de toutes sortes, il disait les avoir bien comprises; 
telle était la confiance qu'il avait en lui-même. Voulant 
montrer ses talents, il se rendit dans un pays étranger; 



(l) A partir d'ici, je crois inutile de résumer la leçon morale qui est 
déduite de l'apologue. Le lecteur a pu se faire une idée suffisante du 
procédé de l'auteur. 



PO Yu KiNG (N«^ 247-248) 163 

là, il se mit à se lamenter en tenant son fils dans ses bras ; 
des gens lui demandèrent pourquoi il pleurait; il répon- 
dit : (( Maintenant, ce jeune garçon dans sept jours doit 
mourir; je suis affligé de son trépas prématuré, et c'est 
pourquoi je me lamente. » Les gens de ce temps lui dirent : 
(' La destinée humaine est difficile à connaître; on se 
trompe aisément (1) dans les calculs qu'on fait à ce sujet. 
Au bout du terme de sept jours que vous avez supposé, 
peut-être votre fils pourra-t-il n'être point mort; à quoi 
sert de vous lamenter par avance ? » Le brahmane répli- 
qua : « Le soleil et la lune peuvent être obscurcis; les 
planètes et les constellations peuvent tomber; mais ce que 
j'ai noté ne saurait manquer d'arriver. » En vue donc de 
maintenir sa réputation, lorsqu'arriva le matin du sep- 
tième jour, il tua lui-même son fils pour prouver qu'il avait 
eu raison. Or, les gens de ce temps, quand les sept jours 
furent passés, apprenant que ce fils était mort, s'écrièrent 
tous que ce brahmane était véritablement un sage et qu'il 
ne se trompait jamais dans ce qu'il disait; ils conçurent des 
sentiments de foi et de soumission et vinrent tous lui 
témoigner leur respect... 



N« 248. 
(Trip., XXIY, 8, p. 68 v«.) 

L'homme qui faisait cuire du sirop de sucre candi noir. 

Autrefois un sot faisait chaufTer du sucre candi noir; or, 
un homme riche vint dans sa maison; ce sot songea alors 
qu'il devait prendre du sirop de sucre candi noir pour le 

(1) Au lieu de ^ lisez ^ 



164 PO YU KING (N«» 248-249) 

donner à ce richard ; il mit donc du sucre candi dans un 
peu d'eau quMl plaça au milieu du feu, et, tandis que le 
tout était sur le feu, il l'éventait avec un éventail dans 
l'espoir de le faire refroidir. Un assistant lui dit : « Si vous 
n'arrêtez pas le feu qui est par-dessous, même en éven- 
tant sans jamais cesser, comment parviendrez-vous à re- 
froidir (ce liquide) ? » Alors tous les gens de ce temps se 
moquèrent de lui... 



(iTr/p., XXIV, 8, p. 68 v«.) 



L'homme de qui on disait quil se mettait volontiers 
en colère. 

Il y avait autrefois quelqu'un qui, assis dans une chambre 
avec plusieurs autres personnes, louait un absent en disant 
que sa conduite vertueuse était extrêmement bonne; il lui 
reprochait cependant deux défauts : le premier, de se 
mettre volontiers en colère; le second, d'agir avec pré- 
cipitation. Or, précisément cet homme se trouvait der- 
rière la porte et entendit ce qu'on disait de lui ; aussitôt, 
saisi de colère, il entra dans la chambre, empoigna celui 
qui avait parlé de ses défauts et le frappa de la main. Les 
assistants lui ayant demandé pourquoi il le battait, il ré- 
pondit : « Me suis-je jamais mis volontiers en colère et 
ai-je jamais agi avec précipitation ? Cependant cet homme 
a dit que je me laissais facilement aller à la colère et que 
j'agissais avec précipitation. Voilà pourquoi je le frappe. » 
Les assistants lui répliquèrent : « Vous donnez en ce mo- 
ment même la preuve manifeste que vous avez ces deux 
défauts; comment pourriez-vous le mer? » Ainsi tout le 



PO Yu KiNG (N°^ 249-230) 165 

monde s'émerveilla fort de la stupidité de cet homme qui 
concevait de l'irritation contre celui qui avait mentionné 
ses défauts... 



N° 250. 
Trip., XXIV, 8, p. 68 v«.) 



Les marchands qui tuèrent leur guide pour faire 
un sacrifice à une divinité. 

Autrefois il y avait des marchands qui se proposaient 
d'aller sur la grande mer; or, la règle pour ceux qui 
vont sur la grande mer, c'est qu'il ne peuvent partir 
qu'après qu'ils ont pris un guide; ces marchands cher- 
chèrent donc ensemble un guide, et, quand ils Peurent 
trouvé, ils partirent avec lui. Ils arrivèrent dans un désert 
où il y avait le sanctuaire d'un dieu auquel il fallait sacri- 
fier un homme pour pouvoir passer. Ces marchands déli- 
bérèrent alors entre eux et dirent : « Tous ceux de notre 
compagnie sont amis; comment pourrions-nous prendre 
l'un de nous pour le tuer ? 11 n'y a que ce guide qui puisse 
servir de victime pour le sacrifice au dieu. » Ils tuèrent 
donc leur guide et l'offrirent en sacrifice. Mais, quand ils 
eurent terminé leur sacrifice au dieu, ils perdirent leur 
route et ne surent où aller; ils moururent tous d'épuise- 
ment et de fatiVue... 



ir,« PO YU KING (N" ^51) 

{Trip., XXIV, 8, p. 68 V' 



Le médecin qui donne à la fille du roi une drogue 
pour la faire grandir subilement. 

Autrefois le roi d'un royaume, ayant engendré une fille, 
i\ppela un médecin et lui dit : « Procurez-moi une drogue 
({ui fasse immédiatement grandir cette enfant. » Le méde- 
cin répondit : « Je vous donnerai une excellente drogue 
grâce à laquelle vous pourrez la faire grandir sur-le-champ; 
maintenant, cependant, je n'en ai pas pour l'instant la re- 
cette; il faut que je la recherche. Jusqu'à ce que j'aie la 
drogue, il importe que Votre Majesté ne voie pas l'enfant; 
après que je lui aurai administré la drogue, je montrerai 
la fille à Votre Majesté. » Alors donc il partit j)our des pays 
lointains afin d'y quérir la drogue; au bout de douze ans, 
il revint en la rapportant ; il la donna à la fille en l'invitant 
à l'avaler, puis il se disposa à montrer (l'enfant) au roi. 
Quand le roi la vit, il fut content et se dit : « En vérité, 
c'est là un bon médecin; en donnant une drogue à ma fille, 
il Ta faite devenir grande soudain. » H prescrivit donc à 
ceux qui l'entouraient de lui présenter en cadeau des 
richesses précieuses. Tout le monde alors se moqua du 
roi qui, dans sa simplicité, n'avait pas su faire le compte 
des mois et des années écoulées, et qui, voyant sa fille 
devenue grande, pensait que c'était un effet de la drogue... 



PO Yu KiNG (N«^ 252-253) 167 

N« 252. 
Trip., XXIV, 8, p. 69 r.) 



L'arrosage des cannes à sucre (1). 

Autrefois deux hommes avaient planté en même temps 
des cannes à sucre et avaient fait cette convention : « Celui 
qui aura planté les meilleures sera récompensé ; celui qui 
aura planté les moins bonnes sera sévèrement puni. » Or, 
l'un de ces deux hommes fît cette réflexion : « Les cannes 
à sucre sont extrêmement douces ; si j'en écrasais quel- 
ques-unes et si, avec leur jus, j'arrosais mes plants de 
canne à sucre, la douceur de ceux-ci deviendrait certaine- 
ment très grande et j'aurais remporté la victoire sur mon 
rival. » Il écrasa donc des cannes à sucre et en exprima 
le jus dont il se servit pour arroser et engraisser ses 
plants, espérant augnienter ainsi leur saveur; mais, au 
contraire il fit périr sa plantation et toutes ses cannes à 
sucre furent absolument perdues... 



N° 253. 
(rr/>.,XXIV, 8, p. 69 r^) 

Réclamer une demi-pièce de monnaie (2). 

Il y avait autrefois un marchand qui avait prêté à quel- 
qu'un une demi-pièce de monnaie et qui était resté long- 
temps sans en obtenir le remboursement; il se mit alors 



(1) Cf. Julien, les Auadunas, t. II, p. 3-5. 

(2) Cf. Julien, les Auaddnas, t. I, p. 185-18(5. 



108 PO Yu KiNG (N^" 253-254) 

en chemin pour aller réclamer sa créance; sur sa route il 
rencontra un grand fleuve et ne put le passer qu'en payant 
deux pièces de monnaie à un homme ; arrivé de l'autre 
côté, il alla demander son du, mais ne put rencontrer son 
débiteur; au retour, il lui fallut de nouveau traverser le 
fleuve et payer encore deux pièces de monnaie. Ainsi, 
pour une demi-pièce de monnaie dont il était créancier, il 
en })erdit quatre et eut, en outre, toutes les fatigues du 
voyage; sa créance était fort peu de chose et les frais qu'il 
fit furent considérables. Ainsi tout le monde le trouva 
bizarre et se moqua de lui... 



{Trip., XXIV, 8, p. 69r«.) 

Celui qui montait sur une tour pour aiguiser son couteau. 

Il y avait une fois un homme, pauvre et misérable, qui 
était au service du roi; au bout d'un mois environ, son 
corps était devenu tout maigre ; le roi l'aperçut, eut pitié 
de lui et lui fit don d'un chameau mort; quand ce pauvre 
homme eut reçu ce chameau, il se mit à en détacher la 
peau ; mais, ennuyé de voir que son couteau était émoussé, 
il chercha une pierre afin de l'aiguiser; il trouva au som- 
met d'une tour une pierre à aiguiser; il aiguisa donc son 
couteau de manière à le rendre tranchant, puis il redescen- 
dit pour continuer à dépouiller son chameau; il alla et 
revint plusieurs fois de la sorte pour aiguiser son cou- 
teau; enfin, il se trouva fatigué et craignit de ne plus pou- 
voir remonter plusieurs fois au sommet de la tour ; il sus- 
pendit donc son chameau et le hissa sur la tour pour le 
mettre près de la pierre à aiguiser et il fut ainsi l'objet 
des railleries de tous... 



PO YU KING (N'' 2oo) 169 

No 255. 
Trlp., XXIY, S, p. 69r^) 



Celui qui était sur un bateau et perdit une coupe {\). 

Autrefois un homme était monté sur un bateau pour tra- 
verser la mer ; il perdit une coupe d'argent qui tomba 
dans l'eau ; il fît alors cette réflexion : « Je vais tracer une 
marque sur l'eau pour me rappeler l'endroit; je laisserai 
là ma coupe et m'en irai; plus tard je la reprendrai. » 
Deux mois plus tard, il arriva dans les divers royaumes 
(de l'île) du Lion (Ceylan) ; il y aperçut une rivière et entra 
aussitôt dans l'eau pour rechercher la coupe qu'il avait 
autrefois perdue. Comme on lui demandait ce qu'il fai- 
sait, il répondit : « iVuparavant j'ai perdu une coupe; je 
désire maintenant la retrouver v; et, comme on lui deman- 
dait où il l'avait perdue, il ajouta qu'il l'avait perdue au 
moment où il entrait en mer. 

(( Depuis combien de temps Favez-vous perdue ? » lui 
dit-on. 

« Depuis deux mois. » 

« Si vous l'avez perdue depuis deux mois, pourquoi la 
cherchez-vous ici ? » 

« Quand j'ai perdu cette coupe, j'ai fait une marque sur 
l'eau pour me rappeler l'endroit ; or, Teau sur laquelle j'ai 
fait une marque est exactement semblable à celle-ci ; 
voilà pourquoi je cherche ici. » 

On lui demanda encore : « Quoique les eaux ne soient 
point diflerentes, cependant, lorsque autrefois vous avez 
perdu cette cou[)e, vous étiez là-bas ; si maintenant vous 

(1) Cf. Julien, lea Anadânas, t. I, p. 233-235. 



170 PO Yu KiNG (N«' 255-256) 

la cherchez en cet endroit-ci, comment pourrez-vous la 
trouver ? » 

Il n'y eut alors personne qui ne partît cTun grand éclat 
<le rire... 



N° 256. 
(Trip., XXIV, 8, p. 69 r<>-v°.) 

L'homme qui disait que le roi se laissait aller à la cruauté. 

Autrefois un homme avait parlé des défauts du roi et 
avait dit : « Ce roi est fort cruel; il gouverne sans justice. » 
Cette parole fut rapportée au roi qui se mit fort en colère 
et qui, sans procéder à une enquête approfondie pour 
savoir qui avait tenu ce propos, fit arrêter, sur la foi de ses 
courtisans, un sage ministre, puis ordonna qu'on lui cou- 
pât cent onces de chair sur le dos. Cependant on prouva 
clairement qu'il n'était pas l'auteur de ce propos ; le roi eut 
donc quelque regret et fit chercher mille onces de chair 
pour les lui remettre sur le dos ; au milieu de la nuit, le 
malheureux poussait des cris, en proie aux plus vives 
souffrances ; le roi entendit sa voix et lui demanda : 
« Pourquoi souiïrez-vous ? je vous ai pris cent onces et je 
vous en rends dix fois plus. Jugez-vous donc que cela ne 
soit pas suffisant ? Comment se fait-il que vous souffriez ? » 
l/n assistant répondit alors : « O grand roi, si on cou- 
pait la tête à votre fils, quand bien même on vous donne- 
rait mille têtes, cela n'empêcherait pas votre fils d'être 
mort. De même, bien que cet homme ait reçu dix fois plus 
•de chair qu'on ne lui en a ôté, cela ne l'empêche pas de 
^souflVir »... 



PO Yu KiNG (N** 257; 171 

N« 257. 
(Trip., XXIV, 8, p. 69 y\) 

La femme qui demandait à avoir un second fils (1). 

Autrefois une femme avait eu d'abord un fils, mais dési- 
rait en obtenir d'autres. Elle interrogea à ce sujet des 
femmes en leur demandant qui pourrait lui faire avoir 
d'autres fils. Or une vieille lui dit : « Je puis vous faire 
obtenir les fils que vous demandez ; mais il vous faut 
offrir un sacrifice à un dieu » . « Quelle victime faut-il 
sacrifier ? » demanda la femme. » Tuez votre propre fils, 
lui répondit la vieille ; prenez-en le sang ; offrez-le en 
sacrifice au dieu et alors vous aurez certainement beau- 
coup d'enfants. » Cette femme, prête à suivre ces conseils, 
se disposait à tuer son fils, lorsqu'un sage qui était 
auprès d'elle la reprit fortement en se moquant d'elle : 
<<( Est-il possible, lui dit-il que vous soyez sotte et insen- 
sée à ce point que vous vouliez tuer votre fils que vous 
avez actuellement sans même savoir si vous aurez ou non 
les fils qui ne sont pas encore nés ? »... 

(1) Cf. Julien, les Auadânas, t. I, p. 180-181. 



CHAPITRE II 

N« 258. 
Trip., XXIV, 8, p. 70 r^ 



Celui qui alla sur la mer pour chercher de l'aloès (1). 

Autrefois le fils d'un maître de maison était allé en mer 
pour recueillir de l'aloès; après en avoir amassé pendant 
plusieurs années, il finit par en avoir une charretée qu'il 
rapporta chez lui ; il se rendit au marché pour le vendre ; 
mais, à cause de la cherté de cette denrée, en définitive, 
il ne se présenta pas d'acheteur ; notre homme passa 
donc plusieurs jours sans parvenir à s'en défaire ; il se 
lassa de l'attente et en conçut du dépit ; or, il vit un 
homme qui vendait du charbon de bois et qui parvenait à 
s'en défaire promptement : il pensa donc que le mieux 
était de brûler son aloès pour le transformer en charbon 
de bois et qu'alors il le vendrait promptement. Aussitôt 
il le brùla^ le réduisit en charbon et alla sur le marché 
pour le vendre ; mais il n'en obtint pas même le prix 
d'une demi-charretée de charbon de bois ordinaire... 



(1). Cf. Julien, les Avadânas, t. Il, p. 38. La traduction de Julien est fau- 
tive parce qu'elle a méconnu le sens des mots tch'en chouei désignant (le 
parfum) qui s'enfonce dans l'eau, c'est-à-dire laloès. 



PO Yu KiNG (N«« 259-260) 173 

N°259. 
(Trip., XXIV, 8, p. 70 r\) 



Le voleur qui a dérobé une pièce de soie brodée et s'en sert 
pour envelopper des tapis. 

Autrefois un voleur entra dans la demeure d'un homme 
riche ; il déroba une étoffe de soie brodée dont il se servit 
pour empaqueter de vieux tapis déchirés et des objets de 
toutes sortes. 11 fut un sujet de risée pour les gens 
sages... 



N« 260. 
(Trip., XXIV, 8, p. 70 r«.) 

Celui qui semait des graines de sésame rôties (1). 

Autrefois un sot avait mangé des graines de sésame 
crues et les avait trouvées mauvaises ; en ayant mangé 
ensuite après les avoir fait griller, il les trouva excel- 
lentes ; il pensa alors : « Le mieux est de les semer toutes 
grillées et ainsi j'en obtiendrai d'excellentes. » Il grilla 
donc (le ces graines et les sema ; mais jamais elles ne 
purent germer... 

1. Cf. Julien, les Avadanas, t. I, p. 229-280. 



174 PO VU KiNG (N"» 261-262) 

N^'iôl. 
(Tnp;,XXIV, 8, p. 70-r«-v«.) 

Apologue de Veau et du feu{i). 

Autrefois un homme avait besoin pour quelque usage 
(le feu et d'eau froide. Alors il couvrit son feu ; puis il 
plaça par-dessus une cuvette pleine d'eau. Quand ensuite il 
voulut se servir du feu, son feu était entièrement éteint, 
et, quand il voulut prendre de l'eau froide, son eau était 
devenue chaude. Ainsi il avait perdu à la fois son feu et 
son eau froide... 

N° 262. 
(Trip., XXIV, 8, p. 70 v«.) 

L'homme qui imitait le clignotement des yeux du roi[1). 

Il y avait autrefois un homme qui désirait gagner les 
bonnes grâces du roi et qui demanda à d'autres personnes 
comment on y pouvait parvenir. Quelqu'un lui dit: « Si 
vous désirez gagner les bonnes grâces du roi, il vous faut 
rimiter dans tout son extérieur. » Notre homme, étant 
allé auprès du roi, remarqua que les yeux du roi étaient 
clignotants et se mit aussitôt à imiter le clignotement du 
roi. Celui-ci lui demanda : « Étes-vous malade ? Avez- 
vous reçu un coup d'air ? pourquoi vos yeux sont-ils cli- 
gnotants ? » L'autre répondit : « Je n'ai point mal aux 

(i; Cf. Julien, les Auadânas, t. I, p. 236-238. 
2) Cf. Julien, les Auadânas, t. I, p. 174-175. 



PO Yu KiNG (N°« 26i-264) 175 

yeux et je n'ai point reçu de coup d'air ; mais je désire 
gagner vos bonnes grâces, et, comme j'ai remarqué que 
vos yeux étaient clignotants, j'ai imité Votre Majesté. » A 
ces mots, le roi entra dans une grande colère ; il ordonna^ 
à ses gens de lui faire subir toutes sortes de mauvais trai- 
tements et de l'expulser hors du royaume... 



N°263. 
(ïrip., XXIY, 8, p. 70 v«.) 

Gaérison des plaies faites par des coups de fouet (1). 

Autrefois un homme avait été fustigé par ordre du roi : 
après avoir été fustigé, il s'enduisit de crottin de cheval 
afin d'amener une cicatrisation plus rapide de ses plaies. 
Ce qu'ayant vu, un sot fut transporté d'aise et s'écria : Je 
suis bien content d'avoir trouvé ce remède pour guérir 
les plaies. » Dès son retour, il dit à son fils : « Fustigez- 
moi sur le dos ; j'ai trouvé un bon remède dont je désire 
faire l'essai. » Son fils le fustigea donc sur le dos, puis il 
l'enduisit de crottin et notre homme se crut fort habile... 



(Trip., XXIV, 8, p. 70 v«.) 

L'homme qui voulut échanger le nez de sa femme contre 
celui d'une autre. 

Autrefois un homme avait une femme qui était l)elle, mais 
(1) Cf. Julien, les Aucidâmis, I. I, p. 2:n-2:{2 ; — Voyez plus haut le u" 17.^. 



176 PO YU KiNG (N"» 264-265) 

qui avait un vilain nez. Etant sorti, il aperçut la femme 
d'un autre dont le visage était régulier et le nez fort beau. 
11 fit alors cette réflexion : « Ce que j'ai de mieux à faire 
c'est de lui couper le nez et de le mettre sur le visage de 
ma femme ; ne sera-ce pas bien ? » Aussitôt donc il coupa 
le nez de cette femme et le rapporta chez lui ; puis il cria 
en toute hâte à sa femme : « Sortez vite ; je vais vous 
donner un beau nez. » Sa femme étant |ortie, il lui coupa 
aussitôt le nez et lui mit sur le visage le nez de Tautre ; 
mais le nouveau nez ne tint pas et en outre elle avait 
perdu Tancien ; ce fut donc bien vainement qu'il fit endu- 
rer à sa femme de grandes souffrances... 



N° 265. 
{Trip,, XXIV, 8, p. 70. v«-71 r«.) 

Le pauvre homme qui brûla son vêtement grossier. 

Il y avait autrefois un homme pauvre et misérable qui, en 
travaillant pour quelque étranger, avait obtenu de lui un 
vêtement grossier; il s'en était revêtu lorsqu'un homme 
le vit et lui dit : « Votre famille est honorable et vous 
êtes le fds d'un homme de haute condition; pourquoi vous 
revêtez-vous de ce vêtement grossier et déchiré ? je vais 
vous enseigner maintenant le moyen de vous procurer un 
habillement merveilleux; vous n'avez qu'à suivre mes pré- 
ceptes; je ne vous tromperai point. » Le pauvre homme 
tout joyeux se conforma avec respect à ce qu'il lui 
disait; l'autre commença par allumer un feu devant lui, 
puis il lui dit : « Maintenant enlevez votre vêtement gros- 
sier et mettez-le dans le feu ; à l'endroit même où il aura 
été brûlé, je ferai en sorte que vous trouviez un vêtement 



PO Yu KiNG (N''^ 265-266) 177 

beau et merveilleux ». Le pauvre homme enleva donc son 
vêtement et le mit dans le feu ; mais après qu'il l'eût brûlé, 
ce fut bien vainement qu'il chercha le beau vêtement 
dans l'endroit où il y avait eu le feu... 



N«266. 
(rrz>.,XXIV, 8, p. 71 r^) 

Le gardien de moutons. 

Autrefois il y avait un homme qui était habile à garder 
les moutons; aussi ses moutons s'étaient-ils beaucoup 
multipliés et il était parvenu à en avoir des milliers et des 
myriades; cependant il était d'une avarice extrême et ne 
voulait rien dépenser. Or il y avait un ingénieux mys- 
tificateur qui eut recours à l'artifice suivant: il alla se lier 
d'amitié avec lui, puis il lui dit: « ^laintenant nous avons 
contracté ensemble une étroite amitié et nous ne formons 
vraimentplus qu'une seule personne. Je connais une famille 
où il y a une belle jeune fille; je vais la demander pour 
vous afin qu'elle devienne votre épouse. » En entendant 
ces paroles, le gardeur de moutons fut très joyeux; il 
donna beaucoup de ses moutons, ainsi que toutes sortes 
d'objets précieux. A quelque temps de là, notre homme 
lui dit encore : « Votre femme a mis au monde aujour- 
d'hui un fils. » Le gardeur de moutons, qui n'avait eu 
encore aucune entrevue avec sa femme, fut très heureux 
en apprenant qu'elle avait enfanté et donna encore des 
présents pour elle. Enfin notre homme vint lui dire plus 
tard : « Votre fils qui était né, maintenant est mort. » A 
cette nouvelle, le gardeur de moutons éclata en pleurs et 
poussa des lamentations sans (in... 

II. 12 



178 PO YU KING (N" 267) 

N° 267. 
[Trip., XXIV, 8, p. 71 r 



Louer les services d'un potier. 

Autrefois un maître brahmane voulait tenir une grande 
réunion; il dit à son disciple : « J'ai besoin d'ustensiles 
en terre pour m'en servir lors de cette réunion. Louez 
pour moi les services d'un potier que vous irez me cher- 
cher au marché. » Ce disciple se rendit donc chez le po- 
tier; or, en ce moment, un homme arrivait sur la place du 
marché avec son âne chargé d'ustensiles en terre qu'il 
voulait vendre; mais, en un instant, l'âne les brisa tous; 
le marchand s'en retournait chez lui en pleurant et en 
s'affligeant, lorsque le disciple, qui avait vu toute cette 
scène, lui demanda : « Pourquoi soupirer et vous attrister 
ainsi ? » L'autre lui répondit : « Je m'étais ingénié et fati- 
gué pendant plusieurs années et j'avais ainsi réussi à faire 
ces ustensiles; j'allais au marché pour les vendre lorsque 
ce méchant âne en un instant les a tous brisés. Voilà pour- 
quoi je suis affligé. » En entendant et en voyant cela, le 
disciple dit tout joyeux : « Cet âne est un animal merveil- 
leux; ce qui a été fabriqué au prix d'un long temps, il 
peut le détruire en un moment. Je vais l'acheter. » Le 
potier le lui vendit avec plaisir et il revint monté sur la 
bête. Son maître lui demanda : « Pourquoi ne m'amenez- 
vous pas un potier ? A quoi sert cet âne ? » Son disciple 
répliqua : « Cet âne est plus habile que le potier. Car les 
ustensiles que le potier met beaucoup de temps à fabri- 
quer, il les détruit en un instant. » Son maître lui dit 
alors : « O grand sot sans intelligence ! les objets que cet 



PO Yu KiNG (N°« 267-269) 179 

âne vient de pouvoir détruire, il serait incapable d'en 
fabriquer un seul, même en cent ans. »... 



N«268. 
{Trlp., XXIV, 8, p. 71 r°-v«.) 

Le trafiquant qui déroba de ror{\). 

Il y avait une fois deux trafiquants, qui voyageaient 
ensemble pour faire du négoce; l'un d'eux vendait de l'or 
et le second vendait de l'étoffe de teou-lo (tûla = coton); 
quelqu'un ayant acheté de l'or, le fit chauffer pour l'éprou- 
ver; or, le second marchand déroba l'or que cette per- 
sonne venait de faire chauffer et se servit de son étoffe 
de teou-lo [i\\\di) pour l'envelopper; mais l'or était encore 
chaud et c'est pourquoi il brûla entièrement l'étoffe. L'af- 
faire fut ainsi découverte et il perdit à lafoisToretTétoffe... 

N° 269. 
[Trip,, XXIV, 8, p. 71 vo.) 

Couper V arbre pour en prendre les fruits (2). 

Autrefois le roi d'un royaume avait un bel arbre, haut, 
large et fort grand, qui produisait toujours d'excellents 
fruits, doux au goût et exquis. Un homme étant venu 
auprès du roi, celui-ci lui dit : « Sur cet arbre vont pous- 

(1) Cf. Julion, /e.s Avadâncui, I. I, p. 23i)-240. 

(2) Cf. Julien, /e.s- Aucidanas, l. I, [). 168-170, où les conclusions morales 
sont traduites. 



180 PO YU KiNG (N°» 269-270) 

ser des fruits exquis; pouvez-vous les manger ? » L'autre 
répondit : « Cet arbre est haut et large; même si je vou- 
lais manger les fruits, comment pourrais-je les prendre? » 
Alors il coupa Parbre dans l'espérance de prendre les 
fruits, mais il n'en trouva aucun et la peine qu'il s'était 
donnée fut inutile; il voulut ensuite remettre l'arbre de- 
bout; mais celui-ci était mort et desséché et il n'y eut 
aucun moyen de lui rendre la vie... 



N« 270. 
[Trip,, XXIV, 8, p. 71 v«.) 

Le transport de la bonne eau. 

Autrefois, il y avait un village qui était à cinq yojanas 
de la ville royale; dans ce village se trouvait une eau 
exquise; aussi le roi avait-il ordonné que les habitants de 
ce village fussent chargés de lui apporter chaque jour de 
cette excellente eau; les habitants, excédés de cette cor- 
vée, voulaient tous émigrer et aller loin de ce village, 
mais le chef du village leur dit : « Ne partez point; j'irai 
parler au roi pour qu'il change les cinq yojanas en trois; 
ainsi vous serez plus près et les allées et venues ne vous 
fatigueront plus. » Il alla en efiet parler au roi qui fit cette 
modification en sa faveur et réduisit les yojanas à trois; à 
cette nouvelle, les habitants furent transportés de joie; 
quelqu'un cependant leur dit : « Ce sont toujours les cinq 
yojanas d'autrefois et rien n'a été changé. » Mais eux, 
quoique entendant ce discours, ajoutaient foi à la parole 
du roi et c'est pourquoi ils ne voulurent plus jamais 
partir... 



PO YU KiNG (N°' 271-272) isi 

N«271. 
{Trip., XXIV, 8, p. 71 y".) 



Ze miroir dans le coffret précieux. 

Autrefois il y avait un homme qui était pauvre (l) et mi- 
sérable; il était fort endetté et n'avait aucun moyen de se 
libérer. Il s'enfuit alors et s'en alla dans une région 
déserte; il trouva un coffret plein de joyaux; un miroir 
était appliqué au-dessus des joyaux et les recouvrait 
comme un couvercle. Quand le pauvre homme eut vu ce 
coffret, il fut très joyeux; il l'ouvrit aussitôt et aperçut 
alors un homme dans le miroir; saisi d'efïroi, il joignit les 
mains et dit : « Je pensais que ce coffret vide ne conte- 
nait rien du tout ; je ne savais pas, seigneur, que vous 
étiez dans ce coffret ; ne vous fâchez pas contre moi. »... 



N" 272. 
{Trip., XXIV, 8, p. 72 v\) 

Celui qui abîma les yeux du rsi doué des cinq abhijnâs (2). 

Il y avait autrefois un homme qui était entré dans les 
montagnes pour y étudier la sagesse et qui était parvenu 
à obtenir les cinq pénétrations surnaturelles ; sa vue 
divine voyait au travers des choses et il pouvait apercevoir 
à l'intérieur de la terre les joyaux précieux de toutes 

(1) Lisez % au Hou de ;^. 

(2) Cf. Julien, /es Avadûnas, t. I, p. 204-200. 



182 PO Yu KiNG (N°» 272-273) 

sortes qui s'y trouvaient cachés. Le roi du pays fut in- 
formé, et, tout joyeux, dit à ses ministres : « Comment faut- 
il faire pour que cet homme reste toujours dans mon 
royaume et n'aille pas ailleurs, en sorte que mon trésor 
puisse s'enrichir de toutes sortes d'objets précieux ? » Un 
sot ministre se rendit alors auprès du rsi et lui arracha 
les deux yeux qu'il rapporta au roi en disant : « Comme je 
lui ai arraché les yeux, il ne pourra plus s'en aller et 
devra toujours rester dans ce royaume ». Mais le roi lui 
répliqua : « Si j'avais un vif désir que ce rsi demeurât ici, 
c'est parce qu'il pouvait apercevoir tout ce qui était caché 
dans la terre ; mais maintenant que vous avez détruit ses 
yeux, quel besoin ai-je qu'il reste ici ? »... 



N« 273. 
(Jr^/)., XXIV, 8 p. 72 r\) 

Celui qui fit périr son troupeau de bœufs (1). 

Il y avait autrefois un homme qui possédait deux cent 
cinquante bœufs et qui les menait constamment à la 
recherche des eaux et des pâturages pour leur donner à 
manger suivant les saisons ; un jour, un tigre dévora un 
de ses bœufs. Le propriétaire des bœufs fit cette ré- 
flexion : « Puisque j'ai perdu ce bœuf, mon troupeau n'est 
plus complet ; à quoi me servent donc les autres ? » Il les 
mena sur le bord abrupt d'un ravin profond et les poussa 
dans le fond de l'abîme, en sorte qu'il les fit tous périr... 



(1) Cf. Julien, les Auadunas, t. I, p. 197-198, où la conclusion morale est 
traduite intégralement. 



PO Yu KiNG (N°* 274-275) 183 

N<' 'llli. 
(rr/>.,XXIV,8, p. 72 r^) 

Celui qui but Veau du tuyau en bois (1). 

Autrefois, un homme qui marchait se trouva fort altéré ; 
il aperçut de l'eau pure qui coulait dans un tuyau en bois; 
il alla en boire. Quand il eut assez bu de cette eau, il leva 
les mains et dit au tuyau de bois : « J'ai fini de boire ; que 
Peau ne vienne plus. » Mais, quoiqu'il eût prononcé cette 
parole, Teau continuait à couler comme auparavant. 11 dit 
alors avec colère : « J'ai fini de boire et je vous ai dit de 
ne plus venir ; pourquoi donc venez-vous ? » Quelqu'un le 
vit et lui dit : « Vous n'êtes qu'un grand sot et vous êtes 
dépourvu de toute intelligence ; pourquoi ne vous en 
allez-vous pas, au lieu de dire à l'eau de ne plus venir ? » 
Alors il l'entraîna et l'emmena ailleurs... 

N° 275. 
{Trip., XXIV, 8, p. 72 ro.73 v«.) 

Celui qui vil la maison bien badigeonnée (T un autre homme (2). 

Autrefois, un homme était allé chez quelqu'un, il remar- 
qua que, dans cette maison, les murs étaient bien badi- 
geonnés et que le sol était bien uni, en sorte que tout 

(1) Cf. Julien, les Auaddnas, t. II. p, 51-54, où les réflexions morales qui 
accompagnent cet apologue sont traduites. 

(2) Cf. Julien, les Auaddnas, t. I, p. 144-145. 



184 PO Yu KiNG (N°' 275-276) 

était d'une propreté fort agréable; il demanda au maître 
de la maison avec quoi il avait composé son badigeon 
pour obtenir une si belle apparence ; l'autre lui répondit : 
« Je prends de la balle de riz que je fais macérer dans de 
reau,en sorte qu'elle s'échaufl'e, puis je la mêle au mortier 
pour en enduire les parois et c'est ainsi que j'obtiens ce 
résultat. » Notre sot fit alors cette réflexion: « Si il em- 
ploie simplement de la balle de riz, je ferai mieux de 
composer mon badigeon en me servant du riz lui-même ; les 
murs deviendront d'une blancheur éclatante et l'enduit 
sera égal et beau. » Il prit donc du riz qu'il mêla à du 
mortier pour en enduire ses murs, espérant ainsi obtenir 
un badigeon égal et parfait ; mais, au contraire, il eut des 
bosses et des creux et tous les murs se fendillèrent ; il 
avait ainsi gaspillé inutilement son riz sans en retirer au- 
cun avantage ; il eût mieux fait de l'employer à des cha- 
rités, grâce auxquelles il se serait acquis quelques mé- 
rites... 

N° 276. 
(Trz/)., XXIV, 8, p, 72 V".) 



La guérison de la calvitie. 

Autrefois, il était un homme qui n'avait point de che- 
veux sur la tête ; en hiver, il avait grand froid ; en été, il 
soullrait de la chaleur ; en même temps, il était piqué par 
les moustiques, et jour et nuit il était tourmenté; cela lui 
était fort pénible. Or, il y avait un médecin qui était fort 
savant dans son art ; ce chauve se rendit donc auprès de 
lui et lui dit : « Je désire, ô grand maître, que vous me 
guérissiez. » Cependant, ce médecin était lui-même 
chauve ; il enleva donc son bonnet et lui montra sa tête en 



PO Yu KiNG (N«^ 276-277) 185 

lui disant : « Moi aussi je souffre de cet inconvénient et 
j'en suis tourmenté. Si je savais traiter cette infirmité de 
manière qu'on pût en guérir, c'est moi que j'aurais dû 
d'abord soigner pour m'affranchir de ces ennuis ))... 



N° 277. 
{Trlp.,XXl\\ 8, p. 72 v^) 

Les démons piçâcas (1). 

Il y avait autrefois deux démons pi-chô-tou (piçâca) qui 
possédaient en commun (2) un coffre, un bâton et un sou- 
lier ; ces deux démons eurent une contestation, chacun 
d'eux voulant avoir ces objets; leur dispute dura un jour 
entier sans qu'ils pussent se mettre d'accord ; un homme 
survint alors et, ayant vu cela, leur demanda : « Qu'ont 
donc de si merveilleux ce coffre, ce bâton et ce soulier 
pour que vous vous disputiez avec tant de colère ? » Les 
deux démons lui répondirent : « De ce coffre qui est à 
nous, on peut tirer tous les objets qui servent à la vie tels 
que vêtements, boissons et aliments, coussins pour le lit 
et couvertures ; tout cela en sort. Celui qui tient le bâton, 
ses ennemis se soumettent et n'osent pas se quereller 
avec lui. Celui qui met ce soulier peut, grâce à lui, aller 
en volant sans que rien lui fasse obstacle. » Quand notre 
homme eut entendu cette réponse, il dit aux deux démons : 

(1) Cf. Julien, /es Auaddnas, t. II, p. 8-10. 

(2) ih. Julien traduit inexactement : « (jui possédaient chacun un coiïre, 
un bâton et un soulier. » Plus loin, il dit encore : « Cet homme prit les deux 
coflres et les deux butons, chaussa les deux souliers et s'envola. -> Mais, 
là encore, le mot « deux » est une adjonction fautive du traducteur, qui, 
dans le désir d'avoir deux souliers, suppose deux cotTres et deux bâtons. 
En réalité, il n'est question dans toute l'histoire «lue d'un coffre, un bAton 
et un soulier. 



186 



PO Yu KiNG (N° 277) 



« Éloignez-vous un peu ; je vais faire entre vous un par- 
tage égal. » A ces mots, les démons se retirèrent aussitôt 
à Técart. Notre homme alors prit dans ses bras le coffre, 
empoigna le bâton, chaussa le soulier et s'envola. Les 
deux démons, tout penauds, se trouvèrent n'avoir plus 
rien du tout. L'homme leur dit: « Jai pu supprimer ce 
qui causait votre dispute et j'ai fait en sorte maintenant 
ffue vous n'ayez plus aucun sujet de querelle. »... 



CHAPITRE III 

N° 278. 
{Trip., XXIV, 8, p. 73 r«.) 

Les trafiquants dont le chameau est mort (1). 

Voici un apologue : des commerçants voyageaient pour 
aller trafiquer; au milieu du chemin un de leurs chameaux 
vint à mourir; la charge qui était sur ce chameau était 
faite de beaucoup d'objets précieux et rares, d'un tapis de 
première qualité fin et souple et de toutes sortes de mar- 
chandises. Quand le chameau fut mort, on le dépouilla de 
sa peau; le chef des marchandsfit interrompre leur voyage 
à deux de ses suivants, les fit asseoir et leur dit : « Veillez 
bien sur cette peau de chameau de peur qu'elle ne soit 
mouillée et ne se pourrisse. » Quelque temps après il se 
mit à pleuvoir; ces deux hommes, dans l'excès de leur stu- 
pidité se servirent du magnifique tapis pour recouvrir 
cette peau; ce tapis de première qualité fut entièrement 
mouillé et pourri. La valeur de la peau et celle du tapis 
étaient fort différentes; c'est par stupidité qu'ils se ser- 
virent du tapis pour recouvrir la peau. 

Les gens de ce monde agissent aussi de même. Le fait 
de ne pas tuer (d'êtres vivants), est comparable au tapis 

(I) Cf. Julien, les Auadânas, t. II, p. 1)8-99. 



188 PO YU KiNG (N°» 278-270) 

blanc; la peau du chameau est comparable aux richesses; 
la pluie qui mouille et qui pourrit est comme la conduite 
déréglée qui cause la ruine des bonnes actions; la dé- 
fense de tuer est la cause merveilleuse et suprême qui fait 
se réaliser le corps de la Loi du Buddha. Cependant les 
hommes ne peuvent pas observer cette défense; ils se 
bornent à employer leurs richesses à construire des stu- 
pas et des temples et à faire des offrandes aux assemblées 
de religieux; ils négligent l'essentiel pour s'attacher à ce 
quia le moins d'importance ; ils ne recherchent pas ce qui 
est principal; ils restent donc ballottés dans les cinq 
voies, sans qu'aucun d'eux soit capable d'en sortir. Ainsi 
l'homme qui met en pratique la religion doit employer 
tout son cœur à observer la défense de tuer. 



N° 279. 
{Trip., XXIV, 8, p. 73 r^.) 

Celui qui frottait une grosse pierre. 

Voici un apologue : Un homme frottait une grosse pierre 
et y appliquait tous ses efforts pour en faire, après plu- 
sieurs jours ou mois, un petit jouet en forme de bœuf. 
Le travail qu'il faisait était énorme et le résultat qu'il se 
proposait fort insignifiant. 

Les gens de ce monde agissent de même : frotter la 
grosse pierre est comparable au fait de s'appliquer avec 
beaucoup de peine à l'étude; le petit bœuf fabriqué est 
comparable à la renommée dont la valeur est discutable; 
en effet, ceux qui étudient examinent à fond des subtilités 
et pénètrent largement des connaissances nombreuses; ils 
devraient marcher sur leurs pieds et aller au loin chercher 



PO Yu KiNG (N*^^ 279-281) 189 

le fruit vainqueur; mais, au lieu de cela, ils recherchent 
la renommée, sont arrogants et font montre de leur supé- 
riorité; par là ils n'aboutissent qu'à augmenter leurs mal- 
heurs. 



N« 280. 
{Trip., XXIV, 8, p. 73 r«-v«.) 

Celai qui aurait voulu manger une demi-galette (1). 

Un homme, ayant faim, se mit à manger sept galettes 
frites; quand il en eut mangé six et demie, il se sentit 
rassasié; cet homme éprouva alors de la colère et du re- 
gret, et, se frappant lui-même de la main, il dit : « Si je 
suis maintenant rassasié, c'est à cause de cette moitié de 
galette; ainsi donc les six galettes précédentes ont été 
inutilement gaspillées ; si cette demi-galette pouvait 
apaiser ma faim, j'aurais du la manger la première »... 

N«281. 
{Trip., XXiy,8, p. 73 v".) 

U esclave qui garda la porte. 

Un homme qui voulait aller au loin donna cet ordre à 
son esclave : « (iarde/ bien la porte et en même temps 
veillez sur l'âne et son licou. » Après que le maître fut 
parti, on fit de la musique dans une maison voisine; l'es- 
clave, désireux de l'entendie, ne put plus rester en [)lace ; 

(1) Cf Julien, les Auadânas, t. I, p. 227-228. 



lîK) PO YU KiN(i (N°' 281-282) 

alors il attacha avec le licou la porte sur le dos de l'âne 
et, emmenant le tout, il alla au lieu des réjouissances pour 
y écouter la musique qu'on faisait. Après que l'esclave 
fut parti, des voleurs emportèrent tous les objets de quel- 
que valeur qui étaient dans la maison. Quand le maître 
revint de voyage, il demanda à son esclave où étaient tous 
ses objets précieux; mais l'esclave lui ré[)ondit : « Mon 
maître, vous m'aviez confié la porte, l'âne et son licou; 
pour ce qui est du surplus, je n'avais pas à m'en occu- 
per. » Son maître répliqua : « Si je vous avais laissé pour 
garder la porte, c'était précisément à cause de ces objets 
de valeur; maintenant que ces objets sont perdus, qu'ai- 
je à faire de la porte ? »... 



N« 282. 
{Trip.,XXl\, 8, p. 73 V".) 

Le bœuf volé. 

Des villageois avaient volé ensemble un bœuf de labour 
et ensemble l'avaient mangé. Celui à qui on avait pris le 
bœuf suivit ses traces et arriva dans ce village; il appela 
les villageois et les interrogea sur la manière dont la chose 
s'était faite; il leur demanda : « X'étiez-vous pas dans ce 
village? « Les voleurs répondirent : « Pour nous, en vérité, 
il n'y a pas de village. » Il leur demanda encore : « Dans 
votre village il y a un étang; n'est-ce pas au bord de cet 
étang que vous avez ensemble mangé le bœuf ? » Ils ré- 
pondirent : (( Il n'y a pas d'étang. » Il leur demanda en 
core : « A côté de l'étang n'y a-t-il pas un arbre ? » Ils ré- 
pondirent : (( Il n'y a pas d'arbre. » Il leur demanda 
encore : « Quand vous avez volé le bœuf, n'étiez-vous à 



PO Yu KiNG (N«^ 282-283) 191 

l'Est de votre village ? » Ils répondirent : « Il n'y a pas 
d'Est». Il leur demanda encore : « Quand vous avez volé 
le bœuf, n'était-ce pas midi ? » Ils répondirent ; « Il n'y a 
pas de midi. )^ L'autre alors de leur dire : « On aurait 
pu admettre vos réponses depuis le moment où vous avez 
prétendu qu'il n'y avait pas de village, jusqu'à celui où 
vous avez prétendu qu'il n'y avait pas d'arbre ; mais 
comment se pourrait-il faire qu^ dans le monde il n'y 
eût pas d'Est et pas d'heure ? Je connais par là que vous 
mentez et que vous n'êtes aucunement digne de foi. 
N'avez-vous pas volé et mangé le bœuf ? » Ils répon- 
dirent : (( Nous l'avons en effet mangé ^ »... 



N« 283. 
(Trip.,XXlY, 8, p. 73 v".) 

Le pauvre homme qui imita le cri du canard. 

Autrefois, dans un royaume étranger, en un jour de 
réjouissance qui était une fête religieuse, toutes les 
femmes prenaient des fleurs d'utpala (yeou-po-lo) pour en 
orner leurs cheveux. Or, il y avait un pauvre homme à qui 
sa femme dit : « Si vous pouvez vous procurer des fleurs 
d'utpala, et que vous veniez les mettre à ma disposition, 
je resterai votre épouse ; mais si vous ne le pouvez pas, je 
vous abandonnerai. » Son mari était depuis longtemps 
haljile à imiter le cri du canard ; il entra donc dans un 
étang du roi en imitant le cri du canard pour voler des 
fleurs d'utpala ; en ce moment, le gardien de Pélang fit 



1. Cet apologue olTr<' nu intérêt tout parliculier puisqu'il nous montre 
l'éveil de la pensée philosoi)hique au moment où elle reconnaît le carac- 
tère (le nécessité qui est inhérent aux catégories du temps et de l'espace. 



192 PO Yu KiNG (N«* 5>83-284) 

cette demande : « Qui est dans l'étang? » Alors ce pauvre 
homme laissa échapper cette réponse : « Je suis un 
canard. » Le gardien l'appréhenda et le mena auprès du 
roi ; en chemin, l'homme se remità imiter fort exactement 
le cri du canard, mais le gardien de l'étang lui dit : « Vous 
ne l'avez pas fait précédemment (1) ; à quoi vous sert de 
le faire maintenant ? »... 



N*^ 28/1. 
{Trip.. XXIV, 8, p. 1I\T\) 

Le chacal qui fut frappé par une branche d'arbre. 

Voici un apologue : Un chacal était sous un arbre 
lorsque, par le souffle du vent, une petite branche se 
cassa et vint à tomber sur son dos ; aussitôt fermant les 
yeux et ne voulant pas voir l'arbre, il s'en éloigna en toute 
hâte ; il arriva dans un lieu découvert et y resta jusqu'au 
soir sans oser revenir ; cependant il aperçut de loin les 
branches du grand arljre qui, sous le souffle du vent, 
s'agitaient en haut et en bas ; il dit alors : « Il m'ap- 
pelle )), et aussitôt il revint se mettre sous l'arbre (2)... 

(r Ouand le gardien a demandé précédemment qui était dans l'étang, 
l'homme aurait dû répondre en continuant à imiter le cri du canard. 
Maintenant qu'il s'est fait prendre, il ne donnera plus le change à per- 
sonne. 

^2) Ainsi ce chacal était aussi déraisonnable quand il partit que quand il 
revint ; dans les deux cas, il interpréta des faits fortuits comme s'ils 
eussent été intentionnels ; il avait cru en etTet que l'arbre dabord avait 
voulu le frapper et ensuite lavait appelé. 



PO YV KING (N*' 285) 198 

N« 285. 
{Trip,, XXIV, 8, p. 74 ro.) 



Les jeunes enfants qui se disputaient sur ta vraie 
nature de quelques poils. 

Autrefois deux jeunes enfants étaient entrés dans une 
rivière pour s'y ébattre ; ils trouvèrent au fond une poi- 
gnée de poils ; l'un d'eux dit : « C'est de la barbe de rsi ; » 
l'autre dit : « C'est du poil d'ours. » Il y avait alors sur le 
bord de cette rivière un ascète, et, comme les deux 
jeunes enfants ne pouvaient trancher leur différend, ils 
allèrent auprès de lui pour qu'il décidât la question en 
litige. L'ascète prit alors du riz et des graines de sésame ; 
après avoir mâché cela dans sa bouche, il le cracha dans 
la paume de sa main et dit aux enfants : « Ce que j'ai dans 
ma main ressemble à de la fiente de paon. » Puis cet 
ascète refusa de répondre à aucune autre question ; tout le 
monde sut cela. 

Dans ce monde, les sots font de même. Au moment où 
on explique la Loi, ils s'amusent à discuter sur toutes 
sortes de principes sans répondre sur la vraie doctrine ; 
ils sont semblables à cet ascète qui ne répondait pas 
à ce qu'on lui demandait et qui fut l'objet de la risée uni- 
verselle. Les propos déréglés et vains sont eux aussi 
comparables à la réponse de cet ascète (1). 

(1) Ces réflexions morales semblent être fort mal appropriées à l'apo- 
logue ci-dessus dont le vrai sens doit être de montrer que les questions 
qui ne sont pas des (questions concernant la religion sont oiseuses. 



î?? 



lijt PO Yu KiNG (N°' 286-287) 

N« 286. 
[1 rip„ XXIW p. 7li r.) 

Le médecin qui voulut guérir le bossu. 

Un homme qui s'était avisé de s'affliger d'être bossu, 
avait prié un médecin de le guérir ; le médecin le frotta 
avec du beurre ; il le mit entre deux planches, puis il pressa 
de toutes ses forces ; mais il ne s'aperçut pas que les 
yeux du bossu lui sortaient de la tête au même moment... 

N'' 287. 
{Trip., XXIV, 8, p. 7 II r«.) 



Les cinf/ hommes qui avaient acheté une servante 
et qui voulaient tous la faire travailler. 

Cinq hommes avaient acheté ensemble une servante ; 
l'un d'eux lui dit de laver ses vêtements ; un autre à son 
tour lui donna le même ordre ; elle répondit au second : 
« Je vais d'abord laver les vêtement du premier. » Mais 
il se mit en colère et lui dit . « Je vous ai achetée en même 
temps que le premier ; pourquoi ne vous occupez-vous 
que de lui ? » Il lui donna alors dix coups de fouets. De 
même, successivement, les cinq hommes lui donnèrent 
chacun dix coups... (1) 



1) Delà même manière, les cinq skandhas tourmentent incessamment 
noire corps. 



PO Yu KiNG (N°^ 288-289) 195 

N« 288. 
{Trip., XXl\,n' 8, p. 7/i r^) 

Le musicien qui faisait de la musique. 

Un musicien faisait de la musique devant le roi ; celui- 
ci lui avait promis mille pièces de monnaie ; mais, quand 
il les réclama, le roi ne les lui donna pas et lui dit: 
« Quand vous faisiez de la musique, vous avez amusé mes 
oreilles d'un vain son ; en vous donnant des pièces de 
monnaie, j'amuserai aussi vos oreilles (1). »... 

N° 289. 
{Trip., XXIV, 8, p. 74 r«-v\) 



Le maître gui avait mal à ses pieds et qui les avait confiés 
à ses disciples. 

Un maître avait deux disciples ; il les chargea de s'occu- 
per chacun de l'un de ses pieds pour le frictionner de 
temps à autre. Ces deux disciples se jalousaient con- 
stamment ; l'un d'eux s'étant absenté, l'autre empoigna le 
pied que devait frictionner celui-ci et l'écrasa avec une 



(1) Il semble que le roi ait jugé suffisant de taire tinter les pièces de 
monnaie sans les donner au musicien, estimant qu'il était juste de payer 
le son par du son. Dans la rédaction de ce conte telle qu'elle se trouve 
dans le Vang kiu mo lo king et telle qu'elle a été traduite par Julien 
{Avadûnaii, t. I, p. 108-109), le roi répond : « Si je vous accordais la somme 
promise, je vous accorderais quelque chose de solide pour du son. » 



li)6 PO YU KING (N°» 289-29i) 

pierre ; quand le premier revint, il fut irrité de ce qui 
s'était passé ; il empoigna le pied que frictionnait l'autre, 
et, à son tour, Técrasa... 



N° 290. 
(rr/p.,XXIV,8, p. Ih y\] 



La tête et la queue du serpent se disputant 
à qui ira la première (1). 

La queue d'un serpent dit à la tête : « C'est moi qui 
dois aller devant. » La tête lui répondit : « J'ai toujours été 
devant; pourquoi ce brusque changement? » La tête resta 
en effet devant; mais, comme la queue s'était enroulée au- 
tour d'un arbre et ne lui permettait pas de partir, elle laissa 
alors la queue aller devant ; tout aussitôt elles tombèrent 
dans une fosse pleine de feu et y moururent brûlées... 



N" 291. 
{Trip., XXIV, 8, p. 74 v°.) 

L'homme qui désirait raser la barbe du roi. 

Autrefois un roi avait un homme qui lui était fort 
dévoué et qui, sur le champ de bataille, exposa sa vie 
pour sauver celle du roi, en sorte que celui-ci put être 
sain et sauf. Le roi, très content, lui promit de lui accorder 
tout ce qu'il désirerait et lui demanda : <( Que réclamez- 

(1) Cf. !e N" 181 et Julien, les Auadânas, t. I, p. 152-154. 



PO YU KiNG (N°^ 291-292) 197 

vous ? Je satisferai toutes vos envies. » Cet homme répon- 
dit : « O roi, quand on vous rasera la barbe, je désire que 
vous consentiez à ce que soit moi qui vous rase. » Le roi 
répondit : « Si cela peut vous faire plaisir, j'accomplirai 
votre souhait. » Une telle sottise de la part de cet homme 
le rendit la risée de tous ses contemporains ; il pouvait 
obtenir indifféremment le gouvernement de la moitié du 
royaume ou le poste de premier ministre et il s'était borné 
à demander un vil emploi... 



N° 292. 
{Trip., XXIV, 8, p. llx v^) 

Exiger zéro. 

Autrefois il y avait deux hommes qui marchaient de 
compagnie sur la route ;ils aperçurent un autre homme qui 
avait avec lui un char plein de sésame et qui, se trouvant 
dans un endroit difficile du chemin, ne pouvait plus avan- 
cer ; celui qui avait le char leur dit : « Aidez-moi à pousser 
le char pour le faire sortir de ce passage difficile. » Les 
deux compagnons lui demandèrent : « Que nous donnerez- 
vous ? » Le maître du char leur répondit : « Zéro est 
ce que je vous donnerai. » Alors ces deux hommes 
aidèrent à pousser le char, puis, quand on fut arrivé en 
terrain plat, ils dirent au maître du char : « Venez nous 
donner zéro. » Il répliqua : « J'ai zéro. » Ils insistèrent 
en lui disant : « Donnez-nous donc zéro. » L'un de ces 
deux hommes dit en riant : « Puisqu'il ne veut pas nous le 
donner, pourquoi nous en chagriner ? » L'autre homme 
répliqua : « Pour nous donner zéro, il faut nécessairement 
qu'il possède zéro. » Le premier homme reprit : « L'ex- 



198 PO YU KING (N°» 292-293) 

• 

pression zéro est une combinaison de deux termes (non- 
réalité) qui n'est qu'un symbole (prajftapti) (1) ; dans le 
monde, tous ceux qui s'attachent à la non-réalité, s'en vont 
renaître dans le lieu du non-être. » Le second homme 
ajouta : « Quand on parle de non-réalité, on désigne ce 
qui n'a ni caractéristique, ni désirs, ni activité. » 



N" 293. 
{Trip., XXIV, 8, p. lîx \% 75 r\) 

Celui qui écrasa de son pied la bouche du notable (2). 

Autrefois un notable fort riche avait autour de lui des 
gens qui, dans le désir de gagner ses bonnes grâces, lui 
témoignaient tous le plus grand respect ; lorsque ce 
notable crachait, quelqu'un des gens qui étaient à ses 
côtés écrasait et effaçait aussitôt le crachat avec son pied ; 
un sot, qui ne parvenait pas à faire ce geste le premier, 
fit cette réflexion : « Quand le notable a craché à terre, 
tous les hommes écrasent et effacent son crachat ; c'est 
quand il va cracher qu'il me faut lui écraser son crachat 
par avance. » Ainsi donc, au moment précis où le notable 
allait lancer un crachat, ce sot leva aussitôt le pied et 
écrasa la bouche du notable, lui déchirant les lèvres et lui 
brisant les dents. Le notable demanda à ce sot pourquoi il 
lui avait écrasé les lèvres et la bouche ; l'autre répondit: 
« A peine votre crachat est-il sorti de votre bouche et est- 
il tombé à terre, que les flatteurs qui vous entourent sont 
déjà parvenus à l'enlever en l'écrasant ; quand moi j'ai 



(1) En d'autres termes, les deux mots ^ ^ ne sont qu'une manière 
de se faire entendre et ne correspondent à aucune réalité. 

(2) Cf. plus haut, le N° 169, et Julien, les Avadânas,{. II, p. 73-75. 



PO Yu KiNG (N"** 293-2ÎH) 499 

voulu Técraser, je ne l'ai jamais pu faire ; c'est pourquoi 
lorsque le crachat allait sortir de votre bouche, j'ai levé 
le pied pour l'écraser par avance, espérant ainsi gagner 
vos bonnes grâces... » . ; 



" (rrz>.,XXlY, 8, p. 75r«.) • ^ 

Les deux fils qui se partagèrent un héritage (1). 

Autrefois, dans le royaume de Mo-lo, il y avait un ksâ- 
triya {tciïa-li) qui ^ se sentant très graveii[ient malade et 
sachant qu'il allait certainement mourir, fit cette recom- 
mandation à ses deux fils: « Après ma mort, partagez bien 
mon héritage. » Les deux fils se conformèrent a ses 
instructions, et, après sa mort, divisèrent sa fortuné en 
deux parts. Cependant le frère aîné prétendit que le frère 
cadet n'avait pas fait le partage d'une manière équitable ; 
survint alors un vieux paysan qui leur dit : « Je vais vous 
montrer comment on partage les objets de manière que 
ce soit équitable ; tous les objets que vous avez présen- 
tement, cassez-les en deux moitiés. Qu'est-ce à dire: les 
casser ? Gela signifie que les vêtements devront être cou- 
pés par le milieu pour en faire deux moitiés, que les plats 
et les bouteilles aussi devront être cassés par le milieu 
pour en faire deux moitiés ; toutes les cruches et les jarre s 
aussi devront être cassées en deux ; les pièces de monnaie 
aussi devront être cassées en deux. De la sorte vous ])ri- 
serezen deux morceaux tous les ojjjets que vous possédez. » 
Ils brisèrent ainsi tout ce qu'ils avaient et devinrent un 
sujet de risée pour le public... 

(1) Cf. Julien, les Auadânas, I, I, p. 81-82. 



200 PO YU KiNG (N°» 295-296) 

N*» 295. 
[Trip,, XXIV, 8, p. 75 t\) 

Ceux qui regardaient fabriquer des jarres. 

Voici un apologue : Deux hommes s'étaient rendus chez 
un potier et le regardaient fabriquer des vases de terre 
en tournant sa roue avec le pied ; ce spectacle ne les las- 
sait pas. Enfin l'un d'eux quitta la place et s'en alla à une 
grande réunion où il reçut en quantité des mets excellents 
et où on lui donna des objets précieux ; l'autre continua à 
regarder faire les vases en disant : < J'attendrai que j'aie 
fini de regarder. » Il se laissa ainsi entraîner petit à petit 
jusqu'au coucher du soleil sans cesser de regarder faire 
les vases et il perdit de la sorte le bénéfice des vêtements 
et de la nourriture (qu'on lui aurait donnés)... 

N« 296. 
[Trip., XXIV, 8, p. 75 rM«.) 

Le refiel de Vor aperçu au fond de Veau (1). 

Autrefois un sot était allé auprès d'un grand étang ; il 
aperçut au fond de l'eau un reflet qui avait l'apparence 
d'un morceau d'or pur ; il s'écria que c'était de l'or et entra 
aussitôt dans l'eau ; il remua la vase pour le chercher et 
s'épuisa en efforts sans le trouver; il sortit de l'étang et se 

(1) Cf. plus haut, le N° 280 et Julien, les Avadânas, t. I, p. 171-173. 



PO Yu liiNG (N°^ 296-297) 201 

rassit ; mais, au bout d'un moment, l'eau étant redevenue 
claire, il aperçut de nouveau la couleur de l'or ; il rentra 
derechef dans l'eau et se remit à remuer la vase pour 
faire des recherches ; cette fois encore, il ne trouva rien. 
Sur ces entrefaites, son père, qui le cherchait, survint et 
l'aperçut ; il lui demanda ce qu'il avait fait pour être à 
ce point exténué. Le fils répondit à son père : « Au fond 
de l'eau il y a un morceau d'or ; je me suis à plusieurs 
reprises jeté dans l'eau pour remuer la vase et le prendre ; 
mais je me suis harassé de fatigue sans le trouver. » Le 
père regarda le reflet de l'or au fond de l'eau et comprit 
que cet or se trouvait sur un arbre ; il le sut parce que 
ce reflet apparaissait au fond de l'eau ; il dit : « C'est sans 
doute quelque oiseau qui, en volant, tenait ce morceau 
d'or dans son bec et l'a déposé sur cet arbre. « Le fils 
alors, suivant l'avis de son père, monta sur l'arbre et 
trouva l'or... 



N« 297. 
[Trip,, XXIV, 8, p. 75 v^) 

Le disciple du deva Brahma voulant façonner des êtres. 

Les assemblées de brahmanes disent toutes : Brahma, 
roi des devas, est le père de l'univers ; c'est lui qui a pu 
façonner tous les êtres. Ce maître formateur de tous les 
êtres (1), avait un disciple qui dit : « Moi aussi, je puis 
façonner des êtres de toutes sortes. » En réalité, c'était un 
sot qui se croyait intelligent ; il dit au deva Brahma : « Je 
désire façonner des êtres de toutes sortes. » « Gardez-vous 
d'avoir cette idée, lui répondit le roi des devas Brahma : 

(l) C'est-à-dire: Brahma. 



202 PO YU KiNG (N°» 297-298) 

vous ne pourriez pas les façonner. » Le disciple se refusa 
à suivre l'avis du deva et voulut sur-le-champ façonner un 
être ; quand le deva Brahma vit l'être qu'avait façonné son 
disciple, il lui dit : « Vous avez fait la tête trop grande, 
le cou petit à l'excès, les mains trop grandes, les bras 
démesurément petits, les pieds trop petits, les talons trop 
grands ; ce que vous avez fait ressemble à un démon /)'/- 
chô'Chô (piçâca). » 

En se servant de cet apologue, il faut qu'on sache que 
chaque personne est façonnée par ses propres actes anté- 
rieurs et que ce n'est pas le deva Brahma qui peut la fa- 
çonner (1). 

Lorsque les Buddhas prêchent la Loi, ils ne s'attachent 
pas aux deux extrêmes ; ils ne s'attachent ni au discontinu 
ni au continu ; c'est de cette manière que le chemin à huit 
branches enseigne le dharma. Quant aux doctrines héré- 
tiques, elles admettent soit le discontinu soit le continu, 
et, par suite elles produisent un principe d'attachement; 
elles font d'une manière décevante des ombres de dharma ; 
mais ce qu'elles nomment réalité n'est pas le dharma 



N" 298. 
[Trip., XXIV, 8, p. 75 v«.) 

Le malade qui mangea de la viande de faisan. 

Autrefois un homme était tombé fort gravement malade ; 
un bon médecin, après avoir fait son diagnostic, lui dit : 
« Il vous faut manger régulièrement une livre de viande 



(l) Ceci est une remarque préliminaire destinée à rappeler que la reli- 
gion bouddhique ne saurait admettre la théorie suivant laquelle les êtres 
seraient façonnés par Brahma. 



PO Yu KiNG (N«^ 298-299) 203 

de faisan et alors vous pourrez guérir. » Ce malade se 
procura au marché un faisan, et, quand il l'eut entière- 
ment mangé, il n'en mangea plus aucun autre. Dans 
la suite, le médecin le revit et lui demanda s'il était guéri ; 
le malade lui répondit : « Vous m'aviez prescrit de man- 
ger régulièrement de la viande de faisan ; c'est pourquoi 
maintenant, après avoir fini de manger un faisan, je n'ai 
plus osé en manger d'autres. » Le médecin reprit : « Si 
votre premier faisan était fini, pourquoi n'en avez-vous pas 
mangé d'autres ? Comment se fait-il qu'en vous bornant à 
manger un seul faisan vous ayez espéré obtenir la guéri- 
son ?))... 



N" 299. 
[Trip., XXIV, 8, p. 75 v% 76 r« 



Le comédien qui épouvanta ses compagnons parce quil 
s'était déguisé en démon il). 

Autrefois, dans le royaume de Tr'/e/z-fo-^i^e/ (Gandhâra) 
il y avait une bande de comédiens qui, à cause d'une 
disette sévissant à ce moment, allèrent chercher à manger 
dans un autre pays et traversèrent la montagne P'o- 
lo'Sin (Balasena) ; or, cette montagne était infestée par 
de méchants démons, des raksas dévoreurs d'hommes. 
Comme ces comédiens passaient la nuit dans cette mon- 
tagne, ils allumèrent du feu, à cause du vent froid qui 
soufflait et s'endormirent ; l'un de ces comédiens, qui 
souffrait du froid, revêtit le costume de raksa qu'il portait 
sur la scène et s'assit devant le feu. A ce moment, quel- 
qu'un de ses compagnons de route, s'étant réveillé, 

(1) Cf. Julien, les Auadânas, t. II, p. 70-78. 



204 PO w KiNG (N*» 299-300) 

aperçut un raksa à côté du feu ;^ans se donner la peine de 
regarder attentivement, il quitta la place et s'enfuit ; cela 
causa une panique et tous les compagnons prirent leurs 
jambes à leur cou ; celui d'entre eux qui avait revêtu 
le costume de raksa s'élança à leur suite en courant de 
toutes ses forces ; ses camarades, le voyant derrière eux, 
pensèrent qu'il voulait leur faire du mal et leur terreur 
redoubla ; ils franchirent les montagnes et les rivières et 
finirent par se précipiter dans un ravin ; leurs corps sy 
blessèrent et s'y brisèrent et ils se trouvèrent en fort 
piteux état ; lorsque vint le jour, ils reconnurent que 
celui qui les avait effrayés n'était pas un démon... 



N*» 300. 
(Trip., XXIV, 8, p. 76 r^) 

La vieille maison qu'on disait hantée. 

Il y avait autretois une vieille maison qu'on disait hantée 
par des démons malfaisants ; tous la redoutaient et n'au- 
raient pas osé y passer la nuit. Or, un homme, qui se pré- 
tendait fort courageux, tint ce propos : « Je veux entrer 
dans cette maison et y dormir pendant une nuit. » Il y 
entra donc et s'y installa pour la nuit. Un peu après, un 
autre homme, qui se prétendait plus courageux encore 
que le premier, entendit lui aussi des gens qui étaient à 
côté de lui raconter que dans cette maison il y avait con- 
stamment de méchants démons ; il voulut aussitôt y péné- 
trer et poussa la porte pour entrer ; en ce moment, celui 
qui était déjà dans la maison crut que c'était un démon et 
de son côté il repoussa la porte dans Pespoir de Tempê- 
cher d'entrer ; le nouveau venu crut à son tour qu'il 
avait affaire à un démon. Ces deux hommes luttèrent ainsi 



PO YU KING (N°^ 300-301) 205 

jusqu'au jour et alors, s'étant vus, ils reconnurent que ni 
l'un ni l'autre n'était un démon... 



N« 301. 
[Trip., XXIV, 8, p. 76 r«-v«.) 

Les cinq cents pilules réconfortantes. 

Autrefois il y avait une femme qui avait des sentiments 
luxurieux et qui ne se dominait pas ; ses désirs sensuels 
étant devenus extrêmes, elle prit en haine son mari et pen- 
sait constamment aux moyens de causer sa perte ; elle ima- 
gina toutes sortes de stratagèmes, mais sans jamais trouver 
l'occasion favorable. Sur ces entrefaites, son mari fut 
envoyé en mission dans un royaume voisin ; sa femme eut 
recours alors à la machination suivante : elle fabriqua des 
pilules empoisonnées dans l'intention de faire périr son 
mari, puis elle dit faussement à ce dernier: « Vous êtes 
envoyé maintenant en mission au loin ; il est à prévoir que 
vous aurez à souffrir de privations ; maintenant j'ai 
fabriqué cinq cents pilules réconfortantes qui pourront 
vous servir de provisions de bouche et que je vous donne 
en viatique ; quand vous serez sorti de ce royaume et que 
vous arriverez dans le pays étranger, au moment où vous 
aurez faim et où vous serez épuisé, prenez-les et mangez- 
les. » 

Le mari suivit cet avis et, quand il arriva dans le pays 
étranger, il n'avait encore mangé aucune des pilules ; 
lorsque l'obscurité de la nuit fut complète, il s'arrêta j)Our 
dormir dans la forêt; mais, craignant les animaux mal- 
faisants, il monta sur un arbre pour être hors de leur 
portée ; par mégarde il laissa ses pilules réconi'orlaiites au 
pied de l'arbre. 



2or> PO Yu KiNG (N*» 301) 

Or, précisément dans cette nuit, cinq cents voleurs, qui 
avaient volé au roi de ce pays cinq cents chevaux et des 
objets précieux, vinrent s'arrêter au pied de cet arbre : 
comme ils avaient couru très vite, ils avaient tous faim et 
soif; ils aperçurent au pied de l'arbre les pilules récon- 
fortantes et chacun d'eux en mangea une ; Tinfluence 
funeste du poison se développa et les cinq cents voleurs 
moururent tous à la fois. 

Cependant, l'homme qui était sur Parbre aperçut, 
lorsque le jour fut venu, cette troupe de brigands morts 
au pied de l'arbre ; par ruse, il frappa à coup d'épées et 
perça à coups de flèches leurs cadavres ; il recueillit les 
chevaux de selle ainsi que les autres richesses et se ren- 
dit en toute hâte dans cet autre royaume ; en ce moment 
même, le roi de cet autre pays, s'étant mis à la tête d'un 
grand nombre d'hommes, poursuivait les voleurs à la 
piste ; l'homme et le roi se rencontrèrent donc sur la 
route ; le roi lui demanda : « Qui êtes-vous et où avez-vous 
pris ces chevaux ? » L'homme répliqua : « Je suis origi- 
naire de tel pays; j'ai trouvé sur ma route cette bande de 
voleurs et nous nous sommes attaqués à coups d'épées et 
de flèches ; ces cinq cents brigands gisent maintenant 
tous morts en un même lieu sous un arbre. C'est ainsi 
que je suis entré en possession de ces chevaux et de ces 
joyaux. Je venais les livrer au roi du pays. Si vous ne me 
croyez pas, vous pouvez envoyer des gens constater les 
blessures qu'ont reçues tous ces brigands et regarder 
l'endroit où ils ont été mis à mort. » Le roi dépêcha alors 
des hommes de confiance pour aller regarder ce qui en 
était ; ils trouvèrent effectivement tout dans l'état où l'autre 
l'avait dit. 

Alors le roi, tout joyeux, loua cet homme qui n'avait 
jamais eu son pareil, et, lorsqu'il fut rentré dans sa capi- 
tale, il le combla de dignités et de récompenses ; il lui fit 
don d'une grande quantité de joyaux précieux et lui donna 



PO YU KING (N« 301) 207 

ea fief des villages. Les anciens ministres de ce roi en 
conçurent tous de la jalousie et dirent au roi : « Cet homme 
est un étranger ; on ne doit pas se fier entièrement à lui ; 
pourquoi lui accorder soudain une faveur qui dépasse la 
plus extrême et lui donner des dignités et des récompenses 
plus importantes que celles dont vous avez gratifié vos 
anciens ministres ? » L'étranger eut vent de ce propos et 
dit : « Quel est l'homme assez brave pour oser se mesurer 
avec moi ? Je lui propose de faire assaut de capacités avec 
moi en rase campagne. » Les anciens ministres furent 
penauds et aucun d'eux ne se hasarda à lui tenir tête. 

Par la suite, dans ce royaume, il y eut un méchant lion 
qui vint se camper dans une vaste plaine, coupant ainsi les 
chemins, tuant les hommes et interceptant les routes du 
roi; tous les anciens ministres tinrent alors conseil entre 
eux et dirent: « Cet étranger prétend qu'il est brave et 
que nul n'ose lui tenir tête. Maintenant, s'il peut encore 
tuer ce lion, il aura délivré le royaume d'un fléau et sera 
vraiment un héros remarquable. » Quand ils eurent tenu 
cette délibération, ils en informèrent le roi qui, après les 
avoir entendus, donna à cet homme un couteau et un 
bâton, puis l'envoya contre le lion. 

Quand l'étranger eut reçu cet ordre, il raffermit son cou- 
rage et se dirigea vers l'endroit où était le lion ; dès que 
le lion Taperçut, il rugit avec impétuosité et s'élança en 
avant; saisi de terreur, l'étranger se mit à grimper sur un 
arbre; tandis que le lion, la gueule grande ouverte et la 
tête levée, se tournait vers cet arbre, notre homme, dans 
sa précipitation, lâcha le couteau qu'il tenait à la maiji ; ce 
couteau tomba droit dans la gueule du lion qui en mourut ; 
l'étranger se mit alors à danser de joie et vint informer le 
roi de sa victoire. Le roi redoubla ses faveurs pour lui ; 
quant aux gens de ce pays, ils s'inclinèrentsoudain devant 
sa supériorité et tous le célébrènnit... 



CHAPITRE IV 

N'^ 302. 
{Trip., XXIV, 8, p. 76 v». 



Celui qui savait réciter les règles pour la direction (Tun 
navire^ mais qui était incapable de s'en servir {i). 

Autrefois le fils d'un notable s'était embarqué sur la mer 
avec plusieurs marchands pour aller recueillir des objets 
précieux. Ce fils de notable était habile à réciter par 
quels procédés il fallait gouverner un bateau quand on 
était en pleine mer : Si, lorsqu'on est en mer, il y a 
des endroits où les eaux tourbillonnent ou bien re- 
viennent sur elles-mêmes ou bien se brisent contre des 
écueils, voici comment il faut gouverner le bateau, voici 
comment il faut le redresser, voici comment il faut l'im- 
mobiliser; il disait aussi à ces gens assemblés qu'il con- 
naissait toutes les manœuvres à faire en mer; ces gens, 
en l'entendant, avaient la plus grande confiance dans ses 
paroles. Cependant, quand on fut arrivé en pleine mer, au 
bout de peu de temps, le capitaine du bateau tomba 
malade et mourut soudain. Le fils du notable prit alors sa 
place; or, quand on arriva au milieu du courant impé- 
tueux d'un tourbillon, il se mit à psalmodier : « Voici 

(1) Cf. Julien, les Avadânas, t. I, p. 209-211. 



PO Yu KiNG (N«« 302-303) 209 

comment il faut gouverner le bateau, voici comment il 
faut le redresser. » Mais le bateau tournait en rond et ne 
pouvait plus avancer pour aller, à l'endroit où étaient les 
objets précieux ; tous les marchands qui étaient sur ce ba- 
teau périrent noyés... 



N*^ 303. 
[Trip., XXIV, 8, p. 77 v\) 

Le mari et sa femme qui avaient fait une convention 
au sujet d'une galette à manger. 

Autrefois un mari et sa femme avaient trois galettes ; 
le mari et sa femme firent un partage et chacun d'eux 
mangea une galette ; mais, comme il restait une galette^ 
ils convinrent entre eux que, si l'un d'eux parlait, il ne 
faudrait pas lui donner la galette ; quand ils eurent conclu 
cette convention, à cause de cette seule galette, aucun 
d'eux n'osa parler. Au bout de quelque temps, des voleurs 
pénétrèrent dans leur maison et se mirent à dérober 
divers objets jusqu'à ce qu'ils eussent mis la main sur 
tout ce qui se trouvait là. Le mari et sa femme, à cause 
de la convention qu'ils avaient faite auparavant, regar- 
daient cela sans mot dire. Les voleurs, remarquant qu'ils 
ne disaient rien, enlevèrent alors de force la femme elle- 
même en présence de son mari; celui-ci, bien que le 
voyant de ses propres yeux, ne dit encore rien. La femme 
cependant se mit à crier : « Au voleur ! » et apostropha son 
mari en ces termes : » Quel fou n'étes-vous pas, vous qui,, 
à cause d'une galette, voyez des voleurs sans crier. » 
Mais le mari battit des mains et dit en riant : « lié l 
femme, c'est moi certainement qui ai gagné la galette et 
je ne te la rendrai pas ! »... 

II. 14 



210 PO YU KING (N*** 304-305) 

N» 30/i. 
{Trip., XXIV, 8, p. 77 r' 



Celui qui, par haine, voulait nuire à un autre {\). 

Il y avait autrefois un homme qui était irrité contre un 
autre et qui, dévoré de chagrin, ne connaissait plus la 
joie. Quelqu'un vint lui demander : « Pourquoi êtes-vous 
triste à ce point ? » Il répondit : « C'est parce qu'un 
homme m'a fait du tort et que je ne suis pas assez fort 
pour me venger. Je ne sais par quel moyen me venger et 
c'est pourquoi je m'afflige. » Une personne lui dit alors : 
« 11 y a les incantations des P'i-Vo-lo (Vidyâdhara) qui 
pourraient le tuer; mais elles ont cet inconvénient que, 
si vous ne parvenez pas ainsi à le tuer, c'est vous au con- 
traire que vous tuerez. » A ces mots notre homme se 
sentit transporté de joie et dit : « Mon unique désir est que 
vous me les enseigniez; quand bien même je devrais me 
tuer moi-même, l'essentiel est que j'aie l'espoir de lui faire 
du mal »... 



N" 305. 
[Trip., XXIV, 8 p. 77, v\) 



Celui qui, pour imiter ses ancêtres, mangeait 
avec précipitation. 

Autrefois un homme vint de Tlnde du Nord dans l'Inde 
du Sud, et, après y avoir demeuré longtemps, il y épousa 

(1) Cf. Julien, les Avadânas, t. I, p. 207-208. 



PO \u KiNG (N° 305-306) 211 

une fille du pays qui devint sa femme. Un jour cette 
femme avait préparé à boire et à manger, pour son mari; 
dès que le mari reçut sa nourriture il l'avala précipitam- 
ment et ne put éviter de se brûler; sa femme s'en étonna 
et lui dit : «. Il n'y a pas ici de voleurs qui aient l'intention 
de dépouiller les gens; quelle est donc la chose si urgente 
qui vous fait vous hâter à ce point et ne pas manger 
tranquillement ? » Le mari répondit à sa femme qu'il avait 
pour cela une bonne raison secrète, mais qu'il ne pouvait 
la lui révéler. 

En entendant ces mots, son épouse pensa qu'il avait 
quelque recette extraordinaire et elle l'interrogea à ce sujet 
avec insistance; au bout de quelque temps son mari finit 
par répondre : « Déjà mon grand-père et mon père avaient 
la coutume de manger toujours précipitamment; main- 
tenant je les imite, et c'est pourquoi je me hâte. »... 



N^ 306. 
(Trip., XXIV, 8, p. 77, r«- v«.) 

Celui qui goûlail les fruits damra {mangue) (1). 

Autrefois un notable avait donné quelques pièces de 
monnaie à un homme en le chargeant d'aller dans le 
jardin d'un autre homme pour y acheter des fruits 
d'âmra [an-p^o-lo) qu'il désirait manger; il lui avait fait 
en même temps cette recommandation : « N'achetez que 
des fruits doux et beaux. » Notre homme, tenant en main 
ses pièces de monnaie, alla donc pour acheter les fruits ; 
le propriétaire des fruits lui dit : o Tous les fruits de cet 

(1) Cf. Julien, /es Avadànaa, l. I, p. Ui\-\M. 



212 PO YU KiNG (N°' 306-307) 

arbre sont beaux et bons; il n'y en a pas un seul de mau- 
vais; goûtez l'un d'eux, vous pourrez vous en convain- 
cre. » L'acheteur de fruits se dit : « Il faut maintenant que 
je les goûte tous l'un après l'autre et alors je pourrai les 
prendre; si je n'en goûtais qu'un seul, comment saurais- 
je (ce que valent les autres) ? » Il prit donc les fruits l'un 
après l'autre et les goûta tous; puis il les rapporta à la 
maison. Quand le notable les vit, il en fut dégoûté et refusa 
de les manger; il les fit tous jeter au loin... 



N« 307. 
[Tvip., XXIV, 8, p. 77, v«. 



Celui qui, parce quil avait deux femmes^ perdit 
ses deux ijeux{\). 

Autrefois un homme avait épousé deux femmes; mais, 
dès qu'il s'approchait de l'une, l'autre s'en irritait; comme 
il ne pai'venait pas à prendre une résolution nette, il se 
coucha donc juste entre ses deux femmes, le corps bien 
allongé et le visage en l'air ; précisément alors il plut 
abondamment, et, comme l'habitation avait des fentes qui 
laissaient passer la pluie, de l'eau et de la boue tombèrent 
dans ses yeux; cependant, à cause de l'engagement qu'il 
avait pris auparavant, il n'osa pas se lever pour se mettre à 
l'abri, en sorte que ses deux yeux perdirent ensemble 
la vue... 

(1) Cf Julien, les Auadânas, l. II, p. 68-69. 



PO Yu KiNG (N"^ 308-309) 213 

N° 308. 
[Trip., XXIV, 8, p. 77 v^) 



Celui dont on fendit la joue parce qu'il avait fourré 
du riz dans sa bouche. 

Autrefois un homme s'était rendu dans la famille de sa 
femme, et, voyant cette dernière occupée à moudre du 
riz, il s'était approché de l'endroit où elle se trouvait, avait 
pris furtivement du riz et se l'était mis dans la bouche; 
en voyant son mari, la femme voulut causer avec lui, mais, 
ayant la bouche pleine de riz, il ne put absolument pas lui 
répondre; comme il avait honte devant sa femme, il n'osait 
pas cracher ce riz, et c'est pourquoi il ne parlait pas; sa 
femme, surprise de son mutisme, palpa sa joue avec la 
main pour voir ce qu'il avait et pensa qu'il lui était venu 
un abcès dans la bouche; elle dit donc à son père : « A 
peine mon mari était-il arrivé qu'il a pris soudain un abcès 
dans la bouche, et il ne peut plus du tout parler. » Le père 
appela aussitôt un médecin pour le soigner; le médecin 
déclara que cette maladie était fort grave et qu'elle ne 
pourrait guérir qu'en faisant une incision avec un couteau ; 
aussitôt donc il lui fendit la bouche avec un couteau; le 
riz s'en échappa et toute l'affaire devint manifeste... 



N° 309. 

{{Trip., XXIV, 8, p. 77 v^.) 

Celui qui prétendit faussement que son cheval était mort. 

Autrefois un homme, monté sur un cheval noir, était 
allé à la guerre pour attaquer des brigands; par suite de 



214 PO YU KING (N«» 301)-310) 

la grande peur qu'il avait, il n'osa pas combattre, il se 
barbouilla le visage de sang, feignit d'être tué et se cou- 
cha dans un tas de morts; le cheval qu'il montait fut volé 
par quelqu'un. Quand les armées furent parties, il voulut 
retourner chez lui; il coupa alors la queue d'un cheval 
blanc appartenant à quelque autre personne et la rapporta; 
lorsqu'il fut arrivé chez lui, il y eut un homme qui lui 
demanda : « Le cheval que vous montiez, où est-il et 
pourquoi n'êtes-vous pas monté sur lui ? » 11 répondit : 
« Mon cheval est mort; je n'ai rapporté que sa queue. » 
Un assistant fit alors cette remarque : « Votre cheval était 
primitivement noir; comment se fait-il que sa queue soit 
blanche ? » Notre homme resta coi sans répondre et fut la 
risée de tous... 



N« 310. 
{Trip., XXIV, 8, p. 77 \\] 



Des hommes vulgaires qui entrent en religion dans 
le désir dg trouver leur profit et leur entretien. 

Autrefois, un roi avait institué ce règlement : « Tous 
les brahmanes qui sont dans mon royaume seront astreints 
à se laver; s'il en est qui ne se lavent pas, on donnera 
immédiatement des ordres pour qu'ils soient employés à 
toutes sortes de corvées pénibles. » Or, un brahmane 
tenait, sans sen servir, une cruche à ablutions et prétendait 
se laver; mais toutes les fois que quelqu'un lui mettait 
de l'eau dans sa cruche, il la répandait; il prononça cette 
parole : « Si je ne suis pas assez propre, que le roi lui- 
même me lave. Si je me conforme (en apparence) aux dé- 
sirs du roi, c'est afin d'éviter ses corvées. » Il prétendait 



PO YU KING (N«« 310-311) - 215^ 

donc faussement s'être lavé, mais en réalité ne se lavait 
point. 

Tels sont aussi les hommes vulgaires qui abandonnent 
la vie laïque; ils se rasent la tète et portent le vêtement 
sombre, mais, dans leur for intérieur, ils violent les 
interdictions ; ils feignent en apparence d'observer les 
défenses, mais n'espèrent que tirer des hommes leur 
profit et leur entretien. En outre, comme celui qui ne 
cherche qu'à éviter les corvées du roi, ils ont les dehors 
d'un çramana, mais ils sont en réalité des trompeurs et, 
comme celui qui tient une cruche sans s'en servir, ils 
n'ont que l'extérieur (d'un religieux). 



N« 311. 
[Trip., XXIV, 8, p. 78 t\) 



Celui qui perdit en même temps son chameau 
et sa jarre . 

Autrefois un homme avait une jarre pleine de grain ; 
un chameau mit sa tête dans la jarre pour manger le grain 
et ne put pas l'en ressortir; voyant qu'il ne pouvait l'en 
ressortir, notre homme se désolait, lorsqu'un vieillard 
vint lui dire : « Ne vous affligez pas; je vais vous en- 
seigner le moyen de faire sortir la tête du chameau ; si 
vous suivez mon avis, vous pourrez certainement la faire 
vite sortir; il vous faut lui couper la tête et alors vous la 
ferez sortir vous-même. )^ Notre homme se conforma à ce 
conseil et coupa la tête avec son couteau; de la sorte il 
tua le chameau et brisa la jarre. Tout le monde rit d'une 
pareille sottise... 



216 PO YU KING (N^» 312-313) 

I 

N*» 312. 
{Trip., XXIY, 8, p. 78 y\) 

Le rustre qui s^ éprit de la fille du roi. 

Autrefois un rustre se promenait dans la ville lorsqu'il 
aperçut la fille du roi qui était d'une rare beauté. Il se 
mit à penser à elle le jour et nuit sans que sa passion pût 
^.tre réprimée ; il désirait coucher avec elle, et comme 
il ne voyait pas le moyen d'y parvenir, son teint s'alté- 
rait et jaunissait ; il finit par tomber gravement ma- 
lade. Ses amis, étant venus le voir, lui demandèrent 
pour quelle cause il se trouvait dans cet état. Il leur ré- 
pondit : (( J'ai vu hier la fille du roi qui est merveilleuse- 
ment belle et je voudrais coucher avec elle; mais, comme 
je ne puis y parvenir, j'en suis malade; si je n'y parviens 
pas, ma mort est certaine. » Ses amis lui dirent : « Nous 
allons trouver quelque bon stratagème qui vous permet- 
tra d'obtenir ce que vous désirez; ne vous tourmentez 
plus. » Un autre jour, ils vinrent le voir et lui dirent : 
« Nous avons trouvé pour vous un stratagème qui vous 
fera obtenir la fille du roi, à moins cependant que celle-ci 
ne soit pas consentante. » En entendant ces mots, notre 
rustre tout joyeux s'écria en riant : « Je l'obtiendrai cer- 
tainement !... » 

N° 313. 
[Trip., XXIV, 8, p. 78 y\) 

Traire Vânesse. 
Autrefois les habitants d'un royaume de la frontière ne 



PO YU KING (N«« 313-314) 217 

connaissaient pas les ânes ; ils entendirent quelqu'un 
dire : « Le lait d'ânesse est excellent » ; mais aucun d'eux 
ne savait ce que c'était. Or donc, ces hommes se procu- 
rèrent un âne mâle et voulurent traire son lait ; tous à 
l'envi se mirent à le presser avec la main; l'un lui pressait 
la tête; l'autre, l'oreille; le troisième, la queue ; le qua- 
trième, le pied; il y en avait même un qui lui pressait les 
parties génitales; chacun d'eux désirait être le premier à 
obtenir du lait pour être le premier à en boire ; parmi 
eux, celui qui pressait le membre viril de l'âne s'écria que 
c'était sa mamelle et se mit à la traire dans Fespérance 
d'en tirer du lait. Tous ces gens s'épuisèrent en efforts 
sans rien obtenir ; ils se fatiguèrent vainement sans 
résultat et devinrent la risée de tout le monde... 



N- 3U. 
Trip., XXIV, 8, p. 78 r«-v°. 



Celui qui avait convenu avec son fils de partir 
de bon matin. 

Autrefois un homme dit, pendant la nuit, à son fils : 
« Demain il nous faudra aller ensemble dans tel village 
pour y réclamer quelque chose. » Ayant entendu ces 
paroles, l'enfant, dès que vint le point du jour, partit 
sans rien demander à son père et alla tout seul dans ce 
lieu ; quand il fut arrivé là-bas, son corps était à bout de 
forces et il ne put rien obtenir (de ce qu'il réclamait) ; 
bien plus, il ne put trouver à manger ; il était près de mou- 
rir de faim et de soif; il revint alors sur ses pas pour cher- 
cher son père ; en le voyant venir, son père lui fit de 
vifs reproches en lui disant : « Vous êtes un grand sot et 



2]8 PO YU KING (N«* 315-316) 

manquez de toute sagesse ; pourquoi ne m'avez-vous pas 
attendu et étes-vous inutilement allé seul là-bas pour y 
endurer des souffrances et être la risée de tout le 
monde ?... » 



N«315. 
(rr/>.,XXIV,8, p. 78 v«.) 

Celui qui apportait un escabeau au roi sur son dos. 

Autrefois un roi désira entrer dans un jardin d'arbres 
açokas pour s'y divertir ; il donna alors cet ordre à un 
de ses ministres : « Prenez à la main un escabeau et 
apportez-le dans ce jardin pour que je puisse m'asseoir 
dessus et me reposer. » Or l'homme qu'il avait chargé de 
cette commission en eut honte et refusa de prendre l'es- 
cabeau à la main ; il dit au roi : « Je ne puis le prendre 
à la main ; je désire le porter sur mon épaule. » Aussitôt 
le roi lui fit mettre sur le dos trente-six escabeaux et le 
pressa de les porter sur son épaule dans ce jardin. De la 
sorte ce sot fut la risée de tous.,. 

N« 316. 
{Trip., XXIV, 8, p. 78 \\) 

Le lavement. 

Autrefois il y avait un homme qui souffrait d'une mala- 
die de la partie inférieure de son corps. Le médecin lui 
dit qu'il fallait prendre des lavements et qu'alors il pour- 
rait guérir. Il prépara donc tout ce qu'il fallait pour ces 



PO YU KING (N'« 316-317) 219 

ablutions qu'il se proposait de faire. Mais, avant que le 
médecin fût arrivé, notre homme prit ce remède et Tavala; 
aussitôt son ventre enfla ; il fut près de mourir et ne put 
surmonter sa douleur. Quand le médecin arriva, il s'étonna 
de ce qui lui était arrivé et lui demanda quelle en était la 
cause. 11 répondit au médecin : c Le remède que vous 
veniez de préparer pour les ablutions, je l'ai pris et avalé ; 
c'est pourquoi j'ai failli mourir. » En entendant ces mots, 
le médecin lui fit de graves reproches, disant : « Vous 
n'êtes qu'un grand sot de ne pas comprendre la recette 
(que je vous avais prescrite). » Alors il lui donna une toute 
autre drogue grâce à laquelle il put vomir et obtint de 
guérir. Pour avoir été sot à ce point, il fut la risée de tout 
le monde... 



N«317. 
{Trip., XXIV, 8, p. 78 \\) 

Celai qui fui mordu par un ours. 

Autrefois un père et son fils marchaient en compagnie 
d'un autre homme. Le fils, étant entré dans la forêt, fut 
mordu par un ours et les griffes de l'animal lui déchi- 
rèrent le corps ; fort maltraité, il parvint à sortir de la 
forêt et à revenir auprès de ses compagnons ; quand le 
père vit que son fils avait le corps couvert de plaies, il 
s'en étonna et lui demanda: « Comment se fait-il mainte- 
nant que vous ayez reçu ces blessures ? » Le fils répondit 
à son père : « C'est une sorte d'animal dont les poils sont 
toufl'us et longs qui est venu pour me tuer. » Le père pre- 
nant son arc et ses flèches, s'avança alors dans la forêt et 
aperçut un ascète (rsi) dont les poils et les cheveux 
étaient devenus très longs ; il se disposait à lui décocher 



220 PO YU KING (N»- 317-318) 

une flèche lorsque son compagnon lui dit : « Pourquoi 
allez-vous tirer sur lui ! cet homme ne fait aucun mal : il 
vous faut rectifier votre erreur ... » 



N«318 
{Trip., XXIV, 8, p. 78 v«-79 t\) 

Apologue de celai qui ensemençait un champ. 

Autrefois un paysan, étant venu dans une ferme au 
milieu des champs, y vit de belles tiges de blé qui produi- 
saient des épis grands et nombreux. Il demanda au pro- 
priétaire du blé comment il s'y prenait pour faire que ces 
épis de blé fussent si beaux ; le propriétaire répondit : 
« C'est en égalisant bien le sol et en outre en y ajoutant 
du fumier et de l'eau que j'obtiens ce résultat. » Notre 
homme se mit à appliquer ce procédé : il mêla donc à son 
champ de l'eau et du fumier ; quand il voulut répandre la 
semence à terre, il craignit que ses, pieds ne foulassent le 
sol, ce qui aurait pu-e«tpé€^r son blé de croître : « Il faut, 
pensa-t-il, que je m'asseye sur un lit que des gens porte- 
ront ; de là-haut je répandrai la semence et alors ce sera 
bien. » 11 ordonna donc à quatre hommes de prendre cha- 
cun un pied (du lit) et il alla ainsi dans son champ pour 
y répandre la semence ; le sol ne s'en trouva que plus 
foulé et il fut la risée de tous, car, par crainte que ses 
deux pieds ne fissent du mal, il leur avait substitué huit 
pieds. 



PO YU KING (N«^ 319-321) 221 

N^319. 
[Trip., XXIV, 8, p. 79 r«.) 



Le singe. 

Autrefois un singe avait été battu par un homme adulte 
et ne sachant comment assouvir son ressentiment, il le 
tourna contre un jeune enfant... 



N-^ 320. 
[Trip., XXIV, 8, p. 79 v\) 

Celui qui battait son chien pendant une éclipse de lune. 

Autrefois un roi des Asuras, voyant la clarté du soleil et 
de la lune, la voila avec la main (1 ; un homme vulgaire et 
ignorant s'en prit à son chien qui n'avait fait aucun mal et 
lui infligea injustement de mauvais traitements (2)... 

N'^321. 
[Trip., XXIV, 8, p. 79 r«.) 

La femme qui souffrait des yeux. 
Autrefois une femme soutirait fort des yeux ; une 

(1) D'après le titre de l'apologue, il s'agit ici (rune éclipse de lune : le 
soleil ne devrait donc pas être mentionné. 

(2) Peut-être avons-nous là une trac(; d'un usage poi)ulaire en veilu 
du(iuel on battait les chiens lors des éclipses de lune. 



222 I»0 YU KING (N° 321-322) 

femme de ses amies lui demanda si elle souffrait des yeux, 
et, commecelle-cirépondait que oui, l'autre reprit : « Quand 
on a des yeux, on ne peut manquer d'en souffrir ; quoique 
je n'en souflre pas encore, je veux cependant m'arracher 
les yeux de peur d'en souffrir plus tard. » Quelqu'un qui 
était auprès d'elle lui dit alors : « Quand on a des yeux, 
tantôt on en souffre et tantôt on n'en souffre pas ; mais, 
quand on n'a plus d'yeux, on en souffre perpétuellement 
jusqu'à la mort. »... 



N« 322. 
(TWp., XXIV, 8, p. 79 r\) 

Le père qui prend les pendeloques des oreilles de son fils. 

Autrefois un père et son fils voyageaient ensemble pour 
quelque affaire. Tout à coup des brigands apparurent sur 
la route et vinrent pour les détrousser ; le fils portait à 
ses oreilles des pendeloques en or ; à la vue des brigands 
qui faisaient irruption, le père eut peur de perdre les 
pendeloques des oreilles de son fils ; aussitôt donc il se 
mit à lui tirer fortement les oreilles avec ses mains ; comme 
les oreilles ne cédaient pas, à cause de ces pendeloques, 
il coupa la tête de son fils. Au bout d'un moment, les bri- 
gands étant partis, il revint et remit la tête de son fils sur 
ses épaules, mais il ne parvint pas à l'y faire tenir. C'est 
ainsi que ce sot fut la risée de tout le monde... 



PO Yu KiNG (N«« 323-324) 223 

N« 323. 
Trip,,XXlY, 8, p. 79 r«-vo.) 



Partage du butin entre des voleurs. 

Autrefois une bande de voleurs s'était livrée au pillage, 
et, après avoir fait un butin considérable, ils se l'étaient 
répartis en faisant des parts égales. 11 était resté seule- 
ment un lou-ye k'in-p'o-lo (1) (kambala) dont la couleur 
n'était pas parfaite ; ils le considérèrent comme la plus 
mauvaise part et le donnèrent au plus faible d'entre eux ; 
en le recevant, celui-ci s'irrita et cria qu'il était grande- 
ment lésé ; mais, quand il se rendit à la ville pour le ven- 
dre, les plus puissants notables lui en donnèrent un prix 
considérable et notre homme se trouva avoir gagné à lui 
seul deux fois plus que tous ses compagnons réunis ; alors, 
tout content, il se mit à sauter et à se réjouir sans fin... 



N^ 324. 
(rr//)., XXIV, 8, p. 79 v^) 

Le singe qui tenait une poignée de pois (2). 

Autrefois un singe tenait une poignée de pois ; ayant 
laissé tomber par mégarde un pois à terre, il lâcha tous 
ceux qu'il avait dans la main pour chercher celui-là ; 

(1) Je ne sais pas ce ([ue signifient les deux caractères lou-ye ^ ^f- • 
je ne les ai rencontrés jusqu'ici que comme désignant le MrgadAva ; 
quant à kin-po-lo Uc ^ H, c'est la transcription du sanscrit kaml)ala 
qui désigne une pièce d'étofle de laine. 

(2) Cf. Julien, les Avaddnas, t. II, p. 6-7. 



224 PO Yu KiNG (N" 32i-325) 

mais, avant qu'il l'eut retrouvé, les poules et les canards 
avaient mangé tous ceux qu'il avait lâchés... 



N" 325. 
{Trip., XXIV, 8, p. 79 v«.) 

Celui qui avait trouvé une mangouste d'or{\). 

Autrefois, un homme marchait sur la route, lorsqu'il 
rencontra sur son chemin une mangouste d'or (2) ; son cœur 
en conçut des transports de joie ; il la prit et la mit dans son 
sein; continuant sa route il arriva à une rivière, et pour 
la traverser, il ota ses vêtements et les déposa à terre; 
mais, en ce moment, la mangouste d'or se transforma en un 
serpent venimeux; l'homme, après avoir réfléchi, pensa 
qu'il valait mieux risquer d'être tué par ce serpent veni- 
meux et qu'il lui fallait l'emporter dans son sein; l'excel- 
lence de ses sentiments toucha secrètement les dieux, et 
le serpent se changea de nouveau en or. Un sot qui se 
trouvait près de là vit le serpent venimeux se transformer 
en un joyau véritable et pensa que cela devait se passer 
toujours ainsi; à son tour donc, il prit un serpent veni- 
meux et le plaça dans son sein, mais il fut piqué par le 
serpent venimeux et en perdit la vie... 

(1) Cf. Julien, les Avadânas, t. II, p. 95-93. 

(2) Il s'agit vraisemblablement d'une bourse pleine d'or, cette bourse 
.Hant faite avec la peau d'une mangouste. Voyez à ce sujet les remar- 
ques de Foucher et celles de Vogel dans le B. F. E. O., t. III, p. 162 et p. 655. 



PO Yu KiNG (N«^ 326-327) 225 

N^ 326. 
(rr/>.,XXIV, 8, p. 79 v«.) 

Celui qui trouva par terre des pièces d'or. 

Autrefois, un pauvre homme qui marchait sur la route 
rencontra tout à coup au milieu du chemin une bourse 
pleine de pièces d'or ; son cœur en conçut un transport 
de joie et il se mit à les compter; mais avant qu'il eût pu 
en finir le compte, le propriétaire de l'or survint soudain 
et lui fit rendre tout l'argent dont il s'était emparé; cet 
homme regretta alors de ne pas s'en être allé au plus vite 
et les sentiments de repentir qu'il en eut le tourmentèrent 
fort... 

N« 327. 
{Trip.,XXl\\ 8, p. 79 v«.) 

Le pauvre qui désirait posséder autant que le riche. 

Autrefois, un pauvre homme n'avait que peu de biens ; 
voyant un gros richard, il désira être son égal ; mais, comme 
il constatait qu'il ne pouvait l'égaler, il projeta de jeter dans 
l'eau tout le peu de biens qu'il pouvait avoir. Un voisin 
lui dit alors : « Quoique ces biens soient peu considéra- 
bles, ils suffiraient cependant à soutenir votre vie pen- 
dant plusieurs jours. Pourquoi y renoncer en les jetant 
dans l'eau ? »... 



226 PO YU KING (N°» 328-320) 

N° 328. 
{Trip., XXIV, 8, p. 80 r".) 



Uenfant qui a obtenu des bonbons. 

Une nourrice, tenant dans ses bras un jeune enfant, 
parcourait la route, lorsque, accablée par la fatigue de la 
marche, elle s'endormit et perdit conscience de ce qui se 
passait. En ce moment, un homme, qui tenait dans sa 
main des bonbons, en donna au jeune enfant; quand ce- 
lui-ci en eut eu, il fut épris de leur goût excellent et ne 
songea plus aux objets qu'il portait sur lui; cet homme 
put donc le dépouiller de ses colliers et de ses pendeloques 
et s'en aller en emportant tout cela... 



N° 329. 
{Trip., XXIV, 8, p. 80 y\) 

La vieille qui tenait Fours. 

Autrefois, une vieille femme était couchée au pied d'un 
arbre lorsqu'un ours vint pour se saisir d'elle; la vieille 
alors tourna autour de l'arbre pour lui échapper; derrière 
elle, l'ours allongea chacune de ses pattes en embrassant 
l'arbre afin de l'attraper; la vieille, dans ce danger pres- 
sant, embrassa elle aussi Tarbre et serra dans ses mains 
les deux pattes de l'ours; celui-ci se trouva ainsi immobi- 
lisé. Sur ces entrefaites, un autre homme survint en ce 
lieu; la vieille lui dit : « Aidez-moi à le tenir et à le tuer 



PO Yu KiNG (N«« 329-330) 227 

et nous partagerons sa chair. » Alors, cet homme, ajou- 
tant foi aux paroles de la vieille, se mit à tenir l'ours en 
même temps qu'elle ; quand il le tint bien, la vieille lâcha 
l'ours et s'en alla. Cet homme fut ensuite mis à mal par 
l'ours... 



N° 330. 
{Trip., XXIV, 8, p. 80 v\) 

L'aqueduc mo-ni. 

Un homme avait des rapports adultères avec la femme 
d'un autre; un jour, avant que leur entrevue fût terminée, 
le mari revint du dehors et s'aperçut de ce qui se pas- 
sait; il se posta donc hors de la porte pour attendre, avec 
l'intention de le tuer, que l'autre sortît. La femme dit 
à son amant : « Mon mari s'est aperçu de la chose; il 
n'y a aucune issue; il n'y a que le mo-ni [i] par lequel 
vous pourriez sortir. » Elle voulait ainsi engager cet 
homme à sortir par l'aqueduc ; mais il interpréta mal 
le terme dont elle s'était servie et crut qu'elle parlait 
de perles mo-ni (maui) ; il fit des recherches à l'endroit 
même où il se tenait, et, comme il ne savait pas où 
(étaient les perles), il dit donc : « Puisque je ne vois 
])oint de perles mo-ni (maiii), je ne m'en irai pas. » Un 
instant après, il fut tué par le mari... 



(1) Par la suite du récit, il appert que le terme mo-ni doit désigner un 
gros tuyau pour récoulemenl des eaux. Mais il n'est pas aisé de voir quel 
est le terme sanscrit que recouvre cette transcription. 



228 PO YL KING (N° 331) 

No 331. 
{Trip., XXIV, 8, p. 80 r-v\) 



Les deux pigeons. 

Il y avait autrefois deux pigeons, un mâle et une femelle, 
qui demeuraient ensemble dans le même nid. En automne, 
au moment où les fruits étaient mûrs, ils en recueillirent 
et en remplirent leur nid. Par la suite, il y eut une séche- 
resse et les fruits diminuèrent de volume, en sorte que 
le nid ne fut qu'à moitié plein. Le mâle s'irrita contre 
la femelle en lui disant : « Nous avons recueilli des 
fruits à grand'peine ; or maintenant vous les mangez à 
vous seule et il ne m'en reste plus que la moitié. » La 
femelle répondit : « Je ne les ai point mangés toute seule; 
ce sont les fruits eux-mêmes qui ont rapetissé. » Le 
mâle ne la crut pas et lui dit avec colère : « Si ce n'était 
pas que vous les avez mangés seule, comment auraient- 
ils pu diminuer ? » Il donna alors à la femelle tant de 
coups de bec qu'il la tua; peu de temps après cependant, 
une pluie abondante tomba du ciel ; les fruits purent être 
humectés et redevinrent comme auparavant; quand le 
pigeon mâle vit cela, il en conçut des remords et se dit : 
« Effectivement elle ne les a^ait pas mangés et c'est bien 
à tort que je l'ai tuée. » Il se mit alors à appeler sa femelle 
avec des cris plaintifs en lui demandant où elle s'en était 
allée... 



PO Yu KiNG (N°^ 332-333) 229 

N« 332. 
(Tnjo.^XXIV, 8, p. 80v«.) 

Celui qui avait prétendu faussement être aveugle. 

Autrefois, un travailleur, qui était employé à un service 
du roi et qui n'en pouvait supporter les fatigues, pré- 
tendit faussement être aveugle et parvint ainsi à s'afïVan- 
chir de ces peines ; un autre travailleur, ayant appris cela, 
voulait se détruire les yeux afin d'échapper, lui aussi, 
aux dures corvées ; mais un homme lui dit : « Pourquoi, 
en vous mutilant vous-même, vous infligez-vous inutile- 
ment une souffrance ? » Ainsi ce sot fut la risée de ses 
contemporains. . . 

N*^ 333. 
[Trip., XXIV, 8, p. 80 v«.) 

Celui quiy attaqué par des brigands^ perdit son manteau (1). 

Deux compagnons voyagaient ensemble dans une région 
déserte ; l'un deux portait un manteau de drap dont il fut 
dépouillé au milieu du chemin par des brigands ; l'autre 
compagnon s'enfuit et alla se réfugier dans les herbes. 
Quant à celui qui avait été dépouillé de son manteau de 
drap, il avait auparavant caché dans le bord du vêtement 
une pièce d'or (2) ; il dit alors aux brigands : « Le vêtement 

(1) Cf. Julien, les Avaddnas, t. II, p. 102-104. 

(2) D'après le texte chinois, la pièce d'or paraît avoir été cachée dans 
l'ourlet du manteau dont s'étaient emparés les voleurs ; mais il est pro- 
bable que, d'après le conte original, la pièce d'or était cachée dans l'ourlet 
d'un autre vêtement que les voleurs n'avaient pas pris. La sottise de 



230 PO Yu KiNG (N"" 333-334) 

vaut juste une pièce d'or ; je vous propose de vous le 
racheter pour une pièce d'or. » Les brigands lui ayant 
demandé où était cette pièce d'or, il ouvrit le bord du 
manteau, la prit et la leur montra, puis il dit aux brigands : 
« Ceci est de l'or véritable : si vous ne me croyez pas, il y 
a précisément maintenant dans les herbes un excellent 
essayeur d'or ; vous pouvez aller lui demander son avis. » 
Quand les brigands furent informés de cela, ils lui re|)ri- 
rent son vêtement ; de la sorte ce sot perdit à la fois en- 
tièrement son habit de drap et sa pièce d'or ; il se priva 
lui-même d'un avantage et fît en outre que son compa- 
gnon fut dépouillé... 



N« 334. 
{Trip., XXIV, 8, p. 80 v\) 

Le petit enfant qui avait pris une grande tortue (1). 

Autrefois, un jeune enfant qui s'amusait sur la terre 
ferme trouva une grande tortue ; il aurait voulu la tuer, 
mais il ne savait comment s'y prendre. Il demanda à des 
gens comment il pourrait la tuer; quelqu'un lui dit: 
« Vous n'avez qu'à la jeter dans l'eau et vous la ferez 
périr aussitôt. » Le jeune garçon ajouta foi à ce conseil et 
jeta donc dans l'eau la tortue qui, dès qu'elle fut dans 
l'eau, s'échappa... 

l'homme fut donc de vouloir racheter son manteau ; car ainsi il se fit 
enlever, non seulement son manteau, mais encore sa pièce dor, et en 
outre, il révéla niaisement lendroit où son compagnon avait réussi à se 
dissimuler. 
(1) Cf. Julien, les Auadânas, t. 1, p. 109-200. 



I 



CONTES 



EXTRAITS 



DES TRAITÉS DE DISCIPLINE 



Extraits du CHE SONG LU (1) 

N« 335. 
{Trip., XYI, 3, p. 57 v«-58 v\) 

Le Buddha dit aux bhiksus assemblés : Autrefois il y 
avait un homme qui possédait un bœuf noir. Il y avait 
encore un autre homme qui possédait aussi un bœuf et 
qui, pour gagner des richesses, allait criant : « S'il est 
quelqu'un dont le hœxii l'emporte en force sur le mien, 
je lui livrerai mes biens comme enjeu ; si (son bœuf) se 
montre inférieur, il me livrera ses biens comme enjeu. » 

Or, le maître du bœuf noir ayant entendu sa procla- 
mation, répondit qu'il acceptait ; alors, ayant chargé sur 
un véhicule une pesante charge, il attacha le boi^uf à 
gauche du char ; sa mine fut tournée par lui en ridicule 
et il s'adressait à lui en l'appelant « noir à corne courbe » ; 

(l) Le Che snng lu (Nanjio, Catalogue, n" 1115) qui esl un traité de la Dis- 
cipline dew SarvAstivAdins, a été traduit en 404 par Punyatara et KuniAra- 
jîva (Nanjio, Catalogue, app. Il, n** 60 et 59). Cet ouvrage occupe les fas- 
cicules 3 à 7 du volume XVI du Tripilaka de Tokyo. 



232 CHE 80NG LU (N« 335) 

avec un bâton il le frappait pour qu'il allât en tirant ce 
char. Gomme ce bœuf entendait ces injures à propos de 
sa mine, il perdit son sentiment de l'honneur et sa force ; 
il ne put tirer la lourde charge au haut de la pente. Le 
maître du bœuf noir perdit donc de grandes richesses. 
Cet autre homme qui avait gagné recommença ensuite 
à crier : « Celui de qui le bœuf a une force plus grande, 
je lui livrerai mes biens comme enjeu. » En ce moment, 
le bœuf noir ayant entendu ce qu'il proclamait, s'adressa 
à son maître en ces termes : « Cet homme, pourquoi 
recommence-t-il à crier ces paroles ? » Son maître lui 
répondit: « C'est parce qu'il est avide de richesses qu'il 
recommence à faire cette proclamation. » Le bœuf noir 
dit à son maître : « Vous pouvez répondre (à son défi). » 
Son maître lui dit : « Je ne le puis pas, et, s'il en est ainsi, 
c'est à cause de vous, mauvais bœ^uf ; j'ai perdu comme 
enjeu une grande partie de mes biens ; si maintenant je 
recommençais (le pari), je perdrais entièrement ce que je 
possède. » Le bœuf dit à son maître : « Précédemment, 
en présence d'une multitude d'hommes, vous m'avez, pour 
ma mine, tourné en ridicule ; vous servant d'une appel- 
lation avilissante, vous vous êtes adressé à moi en me 
nommant « noir à corne courbe ». C'est parce que j'ai 
entendu ce méchant nom que j'ai aussitôt perdu mon sen- 
timent de l'honneur et ma force, et ainsi j'ai été incapable 
de tirer la lourde charge en haut de la pente. Maintenant, 
je vous donne, mon maître, cet avertissement: Ne pro- 
noncez pas de mauvaises paroles ; lorsque vous serez en 
présence des autres hommes, parlez-moi ainsi : « Quand 
vous étiez veau, une épine est entrée dans votre pied; 
en regardant vous-même cette épine dans le désir de par- 
venir à la retirer, votre corne est entrée dans la terre et 
c'est pourquoi elle est courbe. Mais vous êtes un beau 
grand bœuf noir ; de naissance vous avez d'excellentes 
cornes qui sont larges et d'ailleurs droites. » 



CHE soNG LU (N°« 335-336) 233 

Le maître, ayant reçu ces avis du bœuf, se mit à le laver, 
à le brosser et à enduire ses cornes d'huile de sésame ; 
il lui mit une coiffure de belles fleurs et l'attela au côté 
droit du char ; il lui tint ce langage délicat et aimable : 
« Grand bœuf noir, qui portez bonheur, par la grande 
force de vos larges cornes, allez en tirant ce char. » Le 
bœuf, parce qu'il avait entendu ce langage délicat et 
aimable, fut animé aussitôt du sentiment de l'honneur et 
doué de puissance ; il tira le char jusqu'au haut de la 
pente. Alors le maître du bœuf noir gagna deux ou trois 
fois plus de richesses qu'il n'en avait perdu précédem- 
ment. Quand ce maître du bœuf eut fait ce grand béné- 
fice, il fut très content dans son cœur et prononça cette 
stance : 

« Quand on a mis sur un char la lourde charge et qu'on 
est entré dans les ornières profondes, — {mon bœuf) a pu 
aller suivant le langage que f ai tenu. — Ainsi il faut 
employer un doux langage ; — // ne faut pas proférer de 
mauvaises paroles. — Les douces paroles produisent le sen- 
timent de l'honneur et la force ; — ce bœuf a pu {ainsi) 
tirer la lourde charge ; — f ai gagné de grandes richesses — 
et mon propre cœur est joyeux et content. » 

Le Buddha dit aux bhiksus assemblés : Si même des 
animaux peuvent perdre le sentiment de l'honneur et la 
vigueur en entendant ce qu'on dit de leur forme extérieure, 
à combien plus forte raison n'en sera-t-il pas de même 
lorsqu'il s'agira d'hommes? 



N« 336. 
(Trip., XVI, 3, p. 59 v«-60 r«.) 

Le Buddha dit aux bhiksus : Dans les générations pas- 
sées, au pied des montagnes neigeuses, il y avait deux 



234 CHE SONG LU (N" 336) 

bètes sauvages ; Tune s'appelait « le lion au beau pelage », 
le second s'appelait « le tigre aux belles dents » ; ils 
étaient une paire de bons amis ; ils s'aimaient l'un l'au- 
tre et songeaient à se demander réciproquement de leurs 
nouvelles ; parfois, fermant les yeux, ils se léchaient l'un 
à l'autre les poils. Ces deux bêtes sauvages avaient cons- 
tamment de la chair tiède et bonne à dévorer. 

Non loin de là se trouvait un chacal à double langage. 
Le chacal conçut cette pensée : u Le lion au beau pelage et 
le tigre aux belles dents font une paire de bons amis ; 
ils s'aiment l'un l'autre et songent à se demander récipro- 
quement de leurs nouvelles ; parfois, fermant les yeux, 
ils se lèchent l'un à l'autre les poils ; ils ont constamment 
de la chair bonne et tendre à dévorer. Il faut que j'aille à 
côté de ces deux bêtes sauvages pour être le troisième 
compagnon. « Quand il eut eu cette pensée, il se rendit à 
l'endroit où se tenaient le tigre et le lion, et leur dit : « Je 
serai avec vous le troisième compagnon ; me permettez- 
vous de venir auprès de vous ? » Le lion et le tigre lui 
dirent : « Comme il vous plaira. » 

Comme le chacal à double langage pouvait dévorer la 
chair que laissaient ces deux bêtes sauvages, son corps 
devint gros et gras. Quant il fut devenu gras, il pensa 
ceci : « Le lion au beau pelage et le tigre aux belles dents, 
forment une paire de bons amis ; ils s'aiment l'un l'autre 
et songent à se demander réciproquement de leurs nou- 
velles ; parfois, fermant les yeux, ils se lèchent l'un à 
1 autre les poils. Constamment ils ont de la bonne chair 
à dévorer ; mais si une fois ils n'en ont pas, ils ne man- 
queront pas de me dévorer. Ne vaut-il pas mieux que 
je prenne les devants en imaginant un stratagème pour 
que leurs cœurs se désunissent ? Quand ils seront désunis, 
tous deux me regarderont comme leur bienfaiteur. » 

Quand il eut eu cette pensée, il alla dire au lion : « Savez- 
vous que le tigre aux belles dents a de mauvaises inten 



CHE SONG LU (N° 336) , 235 

lions envers vous ? II a dit ceci : « Si le lion au beau pelage 
a de quoi manger, c'est entièrement à ma force qu'il le 
doit. » II a prononcé cette stance : 

« Quoiqu'il ait la parure de son beau pelage — et qu'il soit 
redoutédes hommes épuisés et malingres^ — Beau-pelage ne 
remporte pas sur moi. » — Voilà ce qua dit « Belles-dents. » 

Le lion au beau pelage dit : « Comment pourrai-je re- 
connaître (qu'il est animé de mauvaises intentions envers 
moi) ? » Le chacal à double langage lui répondit : « Quand 
demain le tigre aux belles dents viendra vous voir, s'il 
ferme les yeux pour lécher vos poils, vous reconnaîtrez 
ainsi qu'il a de mauvaises intentions. » Quand il eut ainsi 
parlé, il alla dire au tigre : « Savez- vous que le lion au 
beau pelage a de mauvaises intentions envers vous ? II a 
dit ceci : « Si Belles-dents a de quoi manger, c'est entière- 
ment à ma force qu'il le doit. » Il a prononcé cette stance : 

(( Quoiqu'il ait la parure de ses belles dents., — et quil 
soit redouté des hommes épuisés et malingres^ — Belles- 
dents ne l'emporte pas sur moi. » — Voilà ce qu'a dit Beau- 
pelage». 

(Le tigre dit) : « Gomment pourrai-je reconnaître (qu'il 
est animé de mauvaises intentions envers moi) ? » (Le 
chacal) répondit: « Quand demain Beau-pelage viendra 
vous voir, s'il ferme les yeux pour lécher vos poils, vous 
reconnaîtrez ainsi qu'il a de mauvaises dispositions. » 

De ces deux bons amis, l'un, le tigre, conçut un senti- 
ment de crainte et c'est pourquoi il alla le premier à l'en- 
droit où se tenait le lion et lui dit : « Vous avez conçu de 
mauvaises intentions à mon égard. Vous avez parlé ainsi: 
« Si Belles-dents a de quoi manger, c'est entièrement à 
ma force qu'il le doit. » En outre, vous avez prononcé cette 
stance : 

« Quoiqu'il ait la parure de ses belles dents, — et quil 
soit redouté des hommes épuisés et malingres, — Belles-denls 
ne l'emporte pas sur moi ». — Avez-vous tenu ce langage ? » 



236 CHE SONG LU (N° 336) 

Le lion dit : « Qui vous a raconté cela ? » — " C'est le 
chacal «^ double langage > , répondit Tautre. Beau-pelage 
lui demanda à son tour : « Vous avez conçu de mauvaises 
intentions à mon égard. Vous avez parlé ainsi : « Si Heau- 
« pelage a de quoi manger, c'est entièrement à ma force 
« qu'il le doit. » En outre, vous avez prononcé cette 
stance : 

« Qaoiquil ait la parure de son beau pelage, — et qu'ail 
soit redouté des hommes épuisés et malingres, — Beau- 
pelage ne remporte pas sur moi. » — A'wz-vous tenu ce 
langage ? » 

« Non », répondit le tigre. Le tigre dit au lion : » Si vous 
avez tenu ce méchant langage, nous ne pouvons plus for- 
mer une paire de bons amis. » Beau-pelage dit : « C'est 
ce chacal à double langage qui a ainsi parlé. Quelle était 
son idée ? N'était-il pas content de demeurer avec nous ? » 
Il prononça alors ces stances : 

« Si vous crogez cette méchante personne, — alors promp- 
tement vous vous séparerez désunis ; — pour toujours vous 
aurez en vous du chagrin à cause de cela ; — la colère et 
le regret ne quitteront plus votre cœur. — Tous ceux qui 
sont bons amis — ne se séparent pas à cause de ce que dit 
autrui ; — si on ne croit pas {le calomniateur) et quon 
veuille se débarrasser de lui, — // faut chercher quelque 
moyen approprié. — Ceux qui croient les autres et qui se 
séparent, — sont dévorés par eux. — Ne croyons pas 
Double-langage — et au contraire ensemble soyons bien 
unis. — Les sentiments que nous avons, disons-les nous 
lun à Vautre ; — notre conscience sera pure et nos paroles 
aimables. — // faut que nous soyons d'excellents amis, — 
qui sont bien unis l'un à f autre comme Veau s'unit au lait. — 
Maintenant, ce mauvais petit animal, — depuis sa naissance 
a un naturel spontanément mauvais ; — avec une seule tête, il 
a double langue ; — tuons-le et alors nous serons bien unis. » 

Aussitôt donc le tigre et le lion, ayant bien établi com- 



CHE SONG LU (N°« 336-337) 237 

ment les choses s'étaient réellement passées, saisirent en- 
semble le chacal et le brisèrent en deux morceaux. 

Le Buddha dit : « Si même des animaux, par l'effet d'un 
fourbe, peuvent être privés de tranquillité et de joie, à 
combien plus forte raison n'en sera-t-il pas de même 
quand il s'agira d'hommes ? » 



N« 337. 
{Trip., XVI, Zi, p. 56 r«-59 v^) 

Le Buddha se trouvait dans la ville de Cho-wei (Çrâ- 
vastî). En ce temps, dans le royaume de A-che-mo-kia-a- 
/)'a/z-//(Açmaka avanti) fi), il y avait un bourg nommé Wang- 
sa-po (Vâsava) ; là demeurait un maître de maison puissant 
et riche ; son opulence était considérable ; il avait en 
abondance des biens de toutes sortes ; une seule chose 
lui manquait, à savoir qu'il n'avait pas de fils ; vainement 
il avait adressé des prières instantes en vue d'avoir un 
fils à tous les dieux du ciel et de la terre, aux dieux des 
étangs, aux dieux de la famille, au grand dieu des carre- 
fours, au grand dieu pleinement sage, au dieu hautement 
sage, au deva Ta-lsea-tsai (Maheçvara), au deva Na-lo-yen 
fNârâyana), au deva Wei-nieou (Visnu) et même au deva 
So-p'o-lo. 

Cependant, lorsque le jour où il devait avoir un fils 
fut arrivé, sa femme s'aperçut qu'elle était enceinte. Les 
femmes, qui ont une nature subtile (paiiditajâtîya), possè- 
dent quatre connaissances qu'elles ne partagent avec per- 
sonne (âveiiika) : en premier lieu, elles savent quand un 
homme les aime ; en second lieu, elles savent (juaud lui 

(1) Ce royaume ost celui de la ville (l'CJjjayiiiî (actuel Ujain). 



238 CHE SONG LU (N** 337) 

homme ne les aime pas ; en troisième lieu, elles savent 
quand elles sont enceintes ; en quatrième lieu, elles 
savent des œuvres de qui elles sont devenues enceintes. 

Cette femme donc, sachant qu'elle était enceinte, en 
informa son mari ; à cette nouvelle, le maître de maison 
sentit son cœur bondir de joie ; pensant que peut-être 
elle mettrait au monde un fils, il lui donna de la bonne 
nourriture, la lava et la purifia, l'oignit de parfums, la fit 
leposer en temps opportun, de manière à ce que son corps 
lût parfaitement à l'aise. Partout où elle allait, plusieurs 
personnes l'accompagnaient et empêchaient qu'elle eût 
aucun ennui. 

Quand les neuf mois furent écoulés, elle accoucha et 
enfanta un fils qui portait à ses oreilles des anneaux d'or ; 
cet enfant était beau et ceux qui le virent se réjouirent, 
(^uand le maître de maison fut informé de cette naissance, 
son cœur bondit de joie ; il rassembla tous les brah- 
manes qui savaient prédire l'avenir d'après la physiono- 
mie, pour qu'ils examinassent le nouveau-né et il leur 
demanda ce que seraient la vertu et la force de cet 
enfant; les brahmanes lui dirent : « maître de maison, 
cet enfant possède réellement une vertu productrice de 
l)onheur et une force imposante. » Le maître de rnaison 
leur dit alors de lui donner un nom ; en ce temps, la cou- 
lame du royaume était de donner un nom suivant deux 
principes : suivant l'un, on tenait compte des constellations ; 
suivant l'autre, on tenait compte des présages favorables; 
ces hommes demandèrent donc au maître de maison à 
(|uel moment cet enfant était né, et, quand il leur eut dit 
([u'il était né en tel jour, les brahmanes, après avoir fait 
leurs calculs, lui dirent : « Cet enfant est né en un jour 
((ui dépend de la constellation cha-men (çravaiia). » On 
l'appela donc Cha-men (Çravana = Çrona). 

Puis, le maître de maison réunit les brahmanes ainsi que 
tous les laïques habiles à apprécier les qualités des joyaux 



CHE SONG LU (N^ 337) 239 

d'or, et il leur montra les oreilles de l'enfant, en leur deman- 
dant quelle était la valeur des anneaux qui y étaient fixés. 
Ces ^i^ons lui répondirent : « O maître de maison, les 
anneaux qui sont aux oreilles de cet enfant n'ont pas été 
faits dans ce monde; il est difficile d'en évaluer le prix; 
à notre estimation, ils peuvent valoir 100.000 pièces d'or 
pur. » Ainsi, le nom de l'enfant était Cha-men (Çravana = 
Çrona), et, comme les anneaux de ses oreilles (eul) 
valaient 100.000 (yi) pièces, tout le monde le nomma Cha- 
men (Çrona) Yi-eul (Kotikarna), et c'est sous ce nom qu'il 
fut connu de tous. 

Ce maître de maison ordonna à cinq nourrices différentes 
de l'élever ; quelles étaient ces cinq nourrices ? La première 
soignait son corps; la seconde le nettoyait; la troisième 
l'allaitait; la quatrième lui portait bonheur; la cinquième 
Tamusait. On appelait nourrice qui soignait son corps, 
celle qui soignait sa tête, ses mains, ses pieds, ses oreilles, 
son nez, et ses doigts; on appelait nourrice qui le net- 
toyait, celle qui de temps en temps le baignait et le lavait; 
on appelait nourrice qui l'allaitait, celle qui le faisait boire 
et manger et qui le nourrissait de son lait; on appelait 
nourrice qui lui portait bonheur, celle qui, lorsqu'il mar- 
chait, tenait un plumeau en plumes de paon et avait en 
main une fourche à trois branches pour le protéger; on 
appelait nourrice qui l'amusait, celle qui fabriquait pour lui 
toutes sortes de jouets articulés en bois représentant des 
hommes, des éléphants, des chevaux, des chars, des arcs 
et des flèches et qui, suivant l'occasion, Ten amusait. 

Cet enfant, à cause de sa vertu productrice de bonheur 
et de sa force imposante, grandit rapidement; on lui 
enseigna alors l'écriture, le calcul et les sceaux d); il con- 
naissait fort bien la valeur relative de toutes choses. Ce 
village de Wang-sa-po (Vâsava) était un lieu de réunion 

(1) Peut-êlrc s'agil-il ici des nuulras ou signes mystiques faits avec les 
mains. 



240 CHE SONG LU (N** 337) 

pour les marchands venus des quatre points cardinaux. 
Un jour des marchands venus des quatre points cardinaux 
arrivèrent dans ce village et demandèrent : « Y a-t-il ici 
quelque homme de bien, qualifié, pour qu'on s'appuie sur 
lui et qu'on se fie sur lui, qui puisse nous indiquer ce qui 
est avantageux et ce qui ne l'est pas ? » Tout le monde 
leur indiqua Cha-men Yi-eul (Çrona Kotikarna) en leur 
disant : « C'est un homme de bien, qualifié pour qu'on 
s'appuie sur lui et qu'on se fie en lui; il sait fort bien 
distinguer ce qui est avantageux de ce qui ne l'est pas. » 
Ces marchands se rendirent donc auprès de Cha-men 
Yi-eul (Çrona Kotikarna) et lui confièrent le soin d'être leur 
chef. Cha-men Yi-eul (Çrona Kotikarna) demanda à ces 
marchands d'où ils venaient ; ils répondirent qu'ils venaient 
de telle région et de tel royaume, et, comme il leur 
demandait encore ce qui était bon et ce qui était mauvais 
dans cette région et dans ce royaume, les marchands 
le lui exposèrent en détail. 

En ce moment, il y eut encore d'autres marchands qui, 
venant de la pleine mer, arrivèrent au bourg de W ang- 
sa-p'o (Vâsava) et demandèrent : « Y a-t-il ici quelque 
homme de bien (ce qui suit est identique aux lignes 
h-i'ï)... Cha-men Yi-eul (Çrona-Kotikarna) demanda à 
ces marchands d'où ils venaient ; ils répondirent qu'ils 
venaient de la pleine mer et, comme il leur demandait 
encore ce qui était bon et ce qui était mauvais en pleine 
mer, les marchands lui exposèrent en détail tout ce qu'il 
y avait en pleine mer, disant : (( Dans la grande mer, les 
choses qu'on a à redouter sont : les vagues, les tortues, les 
poissons Vi-mi (timi), les poissons Vi-mi-k'i-lo (timiiigila), 
les poissons che-cheou-mo-lo (çiçumâra), les tourbillons, 
les récifs recouverts par l'eau, le vent noir, les lieux où 
sont de méchants dragons, les méchants raksas. Yi-eul 
(Kotikarna), sur des centaines et des milliers d'hommes 
qui partent, parfois seulement l'un d'eux réussit à revenir ; 



CIIE SONG LU (N° 337) 241 

mais, quand il a réussi à revenir, il a des joyaux précieux 
de toutes sortes et peut faire des libéralités pour s'as- 
surer dans l'avenir un bonheur qui, non seulement ne 
se termine pas à sa personne, mais même ne s'épuise 
pas en s'étendant à ses descendants pendant sept géné- 
rations. » 

Ces marchands voyant que Cha-men Yi-eul (Çrona Koti- 
karna) avait une grande force redoutable firent cette ré- 
flexion : « Si cet homme devenait sa-po (sârthavâha, chef 
de caravane) et entrait en pleine mer avec notre bande 
nombreuse, nous pourrions certainement y aller et en sor- 
tir en toute sécurité. » Ces hommes lui dirent donc : « 
Cha-men Yi-eul (Çrona Kotikarna), pourquoi n'allez-vous 
pas sur la grande mer ? » Il leur répondit : « Pourquoi 
faire irais-je sur la grande mer ? Là-bas, il y a beaucoup 
de choses à redouter. Sur des centaines et des milliers 
d'hommes qui partent, parfois seulement l'un d'eux réus- 
sit à revenir. » Tous ces marchands l'excitèrent et l'en- 
couragèrent, en disant : « Les gens de toutes sortes comp- 
tent sur elle (c'est-à-dire la mer) pour sauver leur vie; 
même les femmes débauchées comptent sur elle pour 
sauver leur vie ; lorsqu'un homme cherche à faire des 
libéralités et à avoir une vertu productrice de bonheur, 
c'est là une chose excellente. » Les marchands l'ayant 
ainsi excité, Cha-men Yi-eul (Çrona Kotikarna) accepta 
leurs conseils avec confiance et désira partir. 

Il se rendit auprès de son père et de sa mère et leur 
exprima son désir d'aller en mer; son père et sa mère lui 
exposèrent alors tout ce qu'il avait à redouter, car ils 
auraient voulu le faire repentir de sa résolution et ainsi le 
retenir; (ils lui disaient donc :) « C'est pour gagner des 
ricliesses que les hommes vont sur la grande nier; or, dans 
notre demeure il y a toutes sortes d'objets précieux dont 
vous pouvez vous servir pour faire la charité et pour 
accomplir des œuvres productrices de l)()nheui*; sej)t 

H. IG 



242 f.IIE SON<; LU (N® 337) 

générations successives n'épuiseraient pas ces trésors; à 
(juoi vous sert d'aller sur mer ? » 

Comme Yi-eul Kotikariia) ne se rangeait pas à l'avis 
de son père et de sa mère, ceux-ci dirent à des personnes 
influentes de les aidera le retenir; alors, tous les hauts 
fonctionnaires, les laïques qui étaient maîtres de maison, 
les gens opulents etles sa-po (sârthavâha) fort riches, toutes 
les personnes influentes donc cherchèrent à le retenir, sans 
qu'il se conformât à leurs conseils. Son père et sa mère, 
reconnaissant que sonprojet était juste, consentirent enfin 
à le laisser partir. 

Puis [Yi-ciil) monta sur un éléphant, et, agitant une 
sonnette, il alla faire dans tout le bourg cette convoca- 
tion : (( ^loi, Cha-men Yi-eul (Çrona Kotikarna), je me 
propose d'aller sur la grande mer ; c'est moi qui suis le 
sa-po (sârthavâha, chef de caravane) ; qui veut partir avec 
moi ? » Grâce à la yertu productrice de bonheur de cet 
homme, cinq cents marchands furent très heureux de le 
suivre. 

D'après la coutume établie dans ce pays, un homme qui 
se faisait sa-po (sârthavâha) devait payer deux cent mille 
pièces de monnaie, à savoir cent mille pour équiper un 
bateau et cent mille pour s'assurer des proyisions. Quand 
les préparatifs furent finis, on fît descendre le bateau et 
on le mit sur l'eau ; il était attaché par sept cordes ; 
chaque jour on faisait cette proclamation : « Qui peut 
quitter son père et sa mère, ses frères, ses sœurs, sa 
femme, ses enfants et toutes les joies du Jambudvîpa et 
renoncer aussi au plaisir et à la longue vie ? Qui désire 
d'autre part se procurer de For, de l'argent, des perles 
mo-ni (mani\ du Heoii-li fvaidurya), et toutes sortes 
d'objets précieux en si gr^lnde quantité que sept généra- 
tions successives puissent fe'en servir pour faire la charité 
et accomplir des actions pi'oductrices de bonheur ? Que 
celui qui est dans ces dispositions vienne avec nous sur 



CHE SONG LU (N° 337) 243 

la grande mer. » On faisait cette proclamation chaque 
jour, et chaque jour on coupait une des amarres ; on 
coupa ainsi six amarres ; pour rompre la septième 
amarre, on attendit le vent yi-le (1) ; quand on eut le vent 
yi-le, on coupa donc la septième amarre et le bateau fila 
plus rapide qu'une flèche. 

Grâce à la vertu productrice de bonheur et grâce à la 
puissance redoutable de ce sa-po (sârthavâha), le bateau 
arriva promptement à l'île des Joyaux. [Yi-eal) donna cet 
ordre aux marchands : « Recueillez toutes sortes d'objets 
précieux et chargez-en le bateau jusqu'à ce qu'il soit 
plein, mais gardez-vous de le trop alourdir. » Quand ils 
eurent fini de recueillir des objets précieux et qu'ils 
eurent le vent yi-le, leur bateau partit plus vite qu'une 
flèche et retourna dans le Jambudvîpa. Pour aller au 
bourg de Wany-sa-po (Vâsava), il y avait deux routes, 
Tune par eau, l'autre par terre. Cha-men-yi-eiil (Çrona 
Kotikarna) ayant demandé aux marchands quel chemin il 
fallait prendre, tous optèrent pour la route de terre. 

Il se trouva qu'il y avait une région déserte dans 
laquelle ils devaient s'arrêter pendant la nuit. {Yi~eul) dit 
aux marchands : « J'ai entendu dire autrefois que, lorsque 
des brigands viennent piller une caravane, s'ils commen- 
cent par tuer le chef de caravane [sa-po, sârthavâha), alors 
les marchands n'ont plus aucun moyen de se tirer d'af- 
faire; mais, si le chef de caravane n'est pas tué, alors les 
marchands, soit par la puissance de leur argent, soit par 
leur force propre, soit par la force d'autrui, parviennent 
certainement à s'emparer des brigands ; je vais donc 
m'en aller en quelque autre endroit pour y passer la 
nuit (2); au moment du départ, vous m'appellerez. » Tous 
ces gens l'approuvèrent, et Yi-enl (Kotikarna) s'en alla 

(1) D'après une note du toxte, ro ternno signiliorait : lo vcnl ra\<»ral)Ie. 

(2) Kn ne restant pas avec; la caravane, }7-c«/ évite d'ôli-e tué au cas où 
elle serait attaquée par des brij^ands ; il lui conserve ainsi son chef. 



244 CHE SONG LU (N« 337) 

promptement sur son âne en un autre lieu pour y passer 
la nuit. 

Au milieu de la nuit, les marchands partirent ; ils 
s'éveillèrent les uns les autres, mais aucun d'eux n'appela 
y/-e«/ (Kotikarna). Plus tard, dans la nuit, une grande 
pluie accompagnée de vent se mit à tomber ; Yi-eul (Koti- 
kariia) s'éveilla et appela les autres marchands, mais per- 
sonne d'entre eux ne lui répondit. Yi-eul (Kotikariia) se 
dit alors : « Gomment se fait-il que ces hommes soient par- 
tis en m'abandonnant ? » Il alla aussitôt à leur recherche. 
Mais le chemin était fort sablonneux ; le vent et la pluie 
avaient brouillé les traces de pas qui avaient disparu ; c'est 
en se fiant au flair de son âne que Yi-eul (Kotikarna) avan- 
çait en suivant la piste. 

Extrêmement affamé, il allait toujours plus avant lors- 
qu'il aperçut une ville en fort bel état (1) ; il fît alors cette 
réflexion : « Je pense que je trouverai ici à manger. » Il se 
tint debout à la porte de la ville, et, suivant le fil de sa 
pensée, il se mit à parler involontairement et dit à haute 
voix : « Nourriture, nourriture. » Alors des centaines, 
des milliers et des myriades de démons affamés innom- 
brables accoururent hors de la ville ; tous disaient : « De 
quelle sorte de nourriture s'agit-il et qui la donne ? » 
Yi-eul (Kotikarna) leur répondit : « Je n'ai pas de nourri- 
ture ; je marchais très affamé et je pensais que j'obtien- 
drais ici de la nourriture ; c'est pourquoi j'ai proféré ce 
mot ; mais je n'ai point de nourriture ; j'avais fait cette 
réflexion : Je vais obtenir de la nourriture auprès de cette 
ville, et c'est pourquoi j'ai prononcé à haute voix le mot 
nourriture. » Les démons affamés lui dirent: « C'est ici 
une ville de démons afl^amés ; depuis des centaines, des 
milliers et des myriades d'années, c'est aujourd'hui que, 
pour la première fois, nous entendons prononcer à haute 

(1) Cf. dans le Sùtràlainkàra (trad. Hubei"; p. 99-103) l'épisode de Koti- 
karna et de la ville des Prêtas. 



CHE SONG LU (N*' 337) 215 

voix le mot nourriture. C'est pour les nombreux motifs 
causés par notre manque de charité et par notre avarice 
que nous sommes tombés dans la condition de démons 
affamés. Où voulez-vous aller ? » Yi-eul (Kotikarna) leur 
ayant répondu qu'il voulait aller au bourg de Wang-sa-po 
(Vâsava), les démons lui indiquèrent le chemin qu'il devait 
suivre. 

Yi-eul (Kotikarna) se remit donc à avancer. Il vit dere- 
chef une ville et fît encore cette réflexion : « Dans la ville 
précédente je n'ai pas obtenu de nourriture; peut-être 
. pourrai-je obtenir ici de l'eau. » Il alla donc se tenir 
debout auprès de la porte et il dit à haute voix : « De l'eau, 
de l'eau. » Alors des centaines et des millions de démons 
affamés innombrables accoururent hors de la ville; tous 
disaient : « De quelle eau s'agit-il, et qui la donne? » Yi- 
eul (Kotikarna) répondit: « Je n'ai point d'eau; j'étais 
extrêmement altéré et je pensais que je pourrais obtenir 
de l'eau : c'est pourquoi j'ai proféré ce mot; mais je n'ai 
point d'eau. J'avais fait cette réflexion: Je pourrai obte- 
nir de l'eau auprès de cette ville, et c'est pourquoi j'ai 
prononcé à haute voix le mot eau. » Les démons affamés 
lui dirent: «C'est ici une ville de démons affamés; depuis 
des centaines, des millions et des myriades d'années, c'est 
aujourd'hui que, pour la première fois, nous entendons 
prononcer à haute voix le mot eau. C'est pour les nombreux 
motifs causés par notre manque de charité et par notre 
avarice que nous sommes tombés dans la condition de 
démons affamés. Où voulez-vous aller ? » Yi-eul (Koti- 
karna) leur ayant dit qu'il voulait aller au bourg de Wang- 
sa-po (Vâsava), les démons lui indiquèrent le chemin qu'il 
devait suivre. 

Il marcha encore et, avant qu'il fut longtemps, il 
aperçut un arbre nommé po-lo (palaça) ; pour la nuit, il 
s'installa dessous; il secoua l'arbre et en fit tomber 
des feuilles; les plus tendres, il les mangea lui-même; les 



246 <^"E soNG LU (N" 337) 

plus grossières, il les donna à son âne. Ensuite le soleil 
se coucha et la nuit vint; au milieu de cette nuit, un lit 
apparut; un homme apparut et une femme apparut; leurs 
visages étaient beaux et ils portaient des bonnets précieux 
<le devas; ils se livrèrent ensemble au plaisir; Cha-men 
Yi-eul (Çroiia Kotikarna) se dit : « Je ne dois pas regarder 
d'autres personnes faire des actes secrets. » Cependant la 
nuit s'était écoulée et le jour reparaissait; aussitôt le lit 
disparut et la femme disparut; une troupe de chiens vin- 
rent alors et dévorèrent cet homme jusqu'à ce qu'il n'y 
eut plus de chair et qu'il ne restât plus que les os. Yi-euL 
(Kotikarna) fit cette réflexion : « Je regrette de n'avoir pas 
demandé à cet homme quels actes il a commis auparavant 
pour recevoir maintenant cette rétribution, à savoir que 
la nuit lui apporte le bonheur et le jour le malheur. Je 
vais rester ici et attendre pour l'interroger. » 

La nuit venue, il y eut derechef un beau lit; un homme 
apparut et une femme apparut; leurs visages étaient beaux 
et ils portaient des bonnets précieux de devas; ils se livrè- 
rent ensemble au plaisir. Yi-eiil (Kotikarna) vint alors 
demander à l'homme : « Quels actes avez-vous commis 
pour recevoir maintenant cette rétribution, à savoir que la 
nuit vous apporte le bonheur et le jour le malheur ? » 
L'homme lui dit: « A quoi vous sert de me demander cela?» 
Yi-eal (Kotikarna) répliqua : « C'est parce que je désire le 
savoir. » L'homme dit : « Connaissez-vous le bourg de 
Wang-sa-po (Vâsava) dans le royaume de A-che-mo-kia-a- 
p'an-ti (açmaka avanti) ? » Yi-eiil (Kotikarna) ayant dit qu'il 
le connaissait, l'autre ajouta : « J'ai été le boucher un tel; 
le respectable vieillard Kla-tchan-yen (Mahâkâtyâyana) 
passait constamment devant ma demeure et je lui offrais 
toujours à boire et à manger, des vêtements, des couver- 
tures, des potions et des remèdes. O Yi-eal (Kotikarna), 
il me disait sans cesse : Ne faites pas de méchantes ac- 
tions, car ensuite vous recevriez de grandes souffrances. » 



CIIE SONG LU (N° 337) 247 

Je lui répondais alors : « Depuis mes ancêtres jusqu'à 
moi, notre métier a été celui (de boucher); si maintenant 
je ne l'exerçais pas, comment pourrais-je gagner ma vie ? » 
Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana) insista en me disant : 
« Faites-vous ces actions méchantes surtout le jour ou 
surtout la nuit? » Je lui répondis que c'était surtout le 
jour. 11 dit alors : « Si, pendant la nuit, vous observez 
les cinq défenses, vous pourrez obtenir quelque peu de 
bonheur. » Suivant son avis donc, je reçus les défenses et 
maintenant j'obtiens cette rétribution, à savoir que la 
nuit m'apporte le bonheur et le jour le malheur ; dans 
l'un et l'autre cas, c'est le résultat de la conduite que 
j'ai tenue; à quoi serviraient les regrets?» Cet homme 
demanda à Yi-eul : « Où voulez-vous aller ? » Yl-eul (Koti- 
karna) lui ayant dit qu'il voulait aller au bourg de Wang- 
sa-po (Vâsava), l'homme lui indiqua le chemin à suivre. 
Yi-eul (Kotikariia) se mit en route ; il n'avait pas marché 
plus avant pendant longtemps lorsqu'il aperçut un arbre 
dont le nom était p'o-lo (palaça) ; il s'arrêta dessous pour 
y passer la nuit ; il secoua l'arbre et en fit tomber des 
feuilles ; les plus tendres, il les mangea lui-même ; les 
plus grossières, il les donna à son âne. Cependant la nuit 
s'était écoulée et le jour était venu ; en cet endroit apparut 
alors un lit; un homme apparut et une femme apparut : 
leur visage était beau ; ils portaient des bonnets précieux 
de devas ; ils se livrèrent ensemble au plaisir ; Yi-eul 
(Kotikarna) se dit : « Je ne dois pas rester ici pour regarder 
d'autres personnes se livrer à des actes secrets. » Cepen- 
dant le coucher du soleil était survenu ; alors le lit dis- 
parut et la femme disparut ; des insectes à cent pieds 
vinrent et dévorèrent cet homme jusqu'à ce qu'il n'y eut 
plus de chair et qu'il ne restât plus que les os. Yi-eul 
(Kotikarna) fit cette réflexion : « Je regrette de ne pas 
avoir demandé à cet homme quels actes il avait commis 
pour recevoir maintenant cette rétribution, à savoir que 



248 CIIE SONG LU ÇS"" 337) 

le jour lui apporte le bonheur et la nuit le malheur. Je 
vais rester ici et attendre pour l'interroger. » 

La nuit se passa et le jour revint ; derechef il y eut un 
lit qui apparut; un homme apparut et une femme apparut ; 
leur visage était beau et ils portaient des bonnets pré- 
cieux de devas ; ils se livrèrent ensemble au plaisir. 
Yi-eul (Kotikarna) vint alors demander à l'homme : « Quels 
actes avez-vous commis pour recevoir maintenant cette 
rétribution, à savoir que le jour vous apporte le bonheur 
et la nuit le malheur ? » L'homme répliqua : « A quoi vous 
sert de me demander cela ? » Yi-eul (Kotikarna) répondit : 
(( C'est parce que je désire le savoir. » L'homme dit : « Con- 
naissez-vous le bourg de Wang-sa-po (Vâsava) dans le 
royaume de A-che-mo-kia-a-p' an-ti (Açmaka avanti) ? » 
Yi-eul (Kotikarna) ayant dit qu'il le connaissait, l'autre 
ajouta : « J'ai été dans ce pays l'homme un tel et je com- 
mettais adultère avec la femme d'un autre. Le respec- 
table vieillard Kia-lchan-yen (Mahâkâtyâyana) passait de- 
vant ma demeure et je lui offrais constamment à boire, à 
manger, des vêtements, des couvertures, des potions et des 
remèdes. Yi-eul (Kotikarna), en ce temps, il me faisait ces 
recommandations : « Ne faites pas de méchantes actions, 
car ensuite vous recevriez de terribles punitions. » Je lui 
répondais : « Je ne peux me maîtriser. Que faut-il que je 
fasse ? » Il s'adressa de nouveau à moi en disant : « A quel 
moment vous livrez-vous le plus à ces actes ? » Comme 
je lui répondais que c'était surtout pendant la nuit, Kia- 
tchan-yen (Mahâkâtyâyana) me dit : « Observez pendant le 
jour les cinq défenses et vous pourrez vous assurer un 
peu de bonheur. » Je suivis son avis ; parce que j'observai 
les cinq défenses pendant le jour, j'ai obtenu cette rétri- 
bution, à savoir que le jour m'apporte le bonheur et la 
nuit le malheur. Me repentir de mes anciennes actions ne 
me servirait plus de rien. » L'homme demanda à Yi-eul (Ko- 
tikarna) : « Où voulez-vous aller ? » Yi-eul ayant répondu 



CIIE SONG LU (N" 337) 249 

qu'il voulait aller au bourg de Wang-sa-po (Vâsava), 
l'homme lui indiqua le chemin à suivre. 

Étant allé plus avant, Yi-eiil (Kotikarna) aperçut encore 
un bouquet d'arbres et un étang à l'onde pure ; Yi-eul 
(Kotikarna) s'y baigna et y fit boire son âne ; sur le bord 
de cet étang se trouvait une salle ornée de toutes sortes 
de joyaux ; Yi-eul (Kotikarna) contempla cette salle et se 
dit : « Je suis près de mourir de faim et de soif ; qu'importe 
l'endroit où cela devra arriver ? » 11 monta donc dans la salle 
en récitant cette stance des livres saints bouddhiques (1) : 

La faim est la première des peines ; — les samskâras 
(composés) sont la première des souffrances ; — par ce 
moyen on connaît le joyau de la Loi (2) ; — le nirvana est la 
première des joies. 

Etant monté dans la salle, il aperçut une femme assise 
sur un lit d'ivoire ; aux pieds du lit étaient attachés deux 
démons affamés. Cette femme connaissait le nom cleYi-eul 
(Kotikarna) et elle lui demanda de ses nouvelles en disant : 
(( Cha-men Yi-eul [Çvon^i Kotikarna), en chemin n'avez- 
vous pas été épuisé de fatigue, n'avez-vous pas été altéré, 
n'avez-vous pas été affamé ? » Yi-eul (Kotikarna) pensa : 
« Cette femme ne m'a jamais vu de sa vie et cependant 
elle sait mon nom ; comment cela se fait-il ? » La femme 
invita alors Yi-eul (Kotikarna) à s'asseoir et ils s'inter- 
rogèrent l'un l'autre; il lui demanda: «Noble femme, 
faites-moi l'aumône d'un peu de nourriture. » « Je vous 
en donnerai, dit la femme ; mais gardez-vous d'en faire 
part à ces deux démons affamés. » Yi-eul (Kotikarna) 
répliqua : « Noble femme, je suis maintenant fort affamé ; 
comment pourrais-je rien donner aux démons ? » La 
femme lui présenta de Feau pour se laver les mains, puis 
elle lui donna à mander. 



(1) Voyez Dhammapada, vers 203. 

(2) C'est-à-dire que la faim et la soif font apprécier à l'homme le bitMifait 
de la religion bouddlii(in«^ qui procure le bonheur de ne plus sentir. 



2:i0 CHE SONG LU (N° 337) 

Coiniiie elle désirait que Yi-eul (Kotikarua) connût la 
situation créée par des causes antérieures, elle sortit un 
moment de la salle ; aussitôt les deux démons tendirent 
les mains en disant: «0 Cha-men Yi-eul (Çrona Koti- 
kariia), faites-nous Taumône d'une bouchée ; faites-nous 
l'aumône d'uue demi-bouchée ; notre ventre est dévoré 
par la faim comme par un feu brûlant. » Cha-men Yi-eul 
(Çrona Kotikarna) se plaisait déjà auparavant à faire la 
charité et il avait compassion de tous les êtres vivants. Il 
fit cette réflexion : « Quand j'avais faim, j'ai soufl'ert ; com- 
ment ces démons affamés pourraient-ils ne pas souffrir? » 
A chacun d'eux donc il donna une bouchée ; ces deux 
démons mirent dans leur bouche leur nourriture, mais 
celle-ci se transforma en sang et en pus ; le peu qu'ils en 
avaient avalé, ils le rendirent en le vomissant et cela 
remplit la salle d'ordures infectes. 

Sur ces entrefaites, la femme revint et vit ce qui s'était 
passé ; les déjections infectes remplissaient la salle ; la 
femme dit : « Je vous avais recommandé de ne leur rien 
donner; pourquoi leur avez-vous donné quelque chose ? » 
Yi-eul (Kotikarna) répondit : « O ma sœur, je ne savais pas 
•ce qui se passerait, et c'est pourquoi je leur ai donné quel- 
quelque chose. » La femme enleva alors leurs déjections; 
elle balaya et arrosa le sol, elle brûla des parfums, puis 
elle revint s'asseoir au même endroit que précédemment. 
Yi-eul (Kotikarna) lui dit : « O ma sœur, donnez-moi en- 
<:ore à manger. » La femme répondit : « Je ne vous refuse 
pas la nourriture; mais, si je vous en donne, je crains que 
vous n'en fassiez de nouveau part aux démons; or cela 
n'est pas admissible. » Yi-eul (Kotikariia) lui dit : « 
ma sœur, c'est parce que, auparavant, je ne savais pas ce 
qui arriverait que je leur ai donné quelque chose; mais 
maintenant je ne recommencerai plus. » Cette femme 
se lava alors les mains avec de l'eau et donna à manger à 
) 7-e «/ (Kotikarna). 



CHE SONG LU (N^ 337) 251 

Sur ces entrefaites, une autre femme vint et dit : « Noble 
femme, donnez-moi à manger. » La première femme 
lui répondit : « Nourrissez-vous de votre nourriture habi- 
tuelle. » Dès qu'elle eut prononcé cette parole, une mar- 
mite à trois pieds apparut; un feu de charbon la faisait 
bouillonner; cette femme enleva ses vêtements, les mit de 
côté et entra dans la chaudière; sa peau et sa chair furent 
entièrement cuites; il ne resta plus que de petits mor- 
ceaux d'os; mais alors un vent frais vint à souffler; elle 
put sortir de la marmite et revenir à la vie; elle mit ses 
vêtements et dévora sa chair cuite. Quand elle l'eut dévo- 
rée, elle partit. 

Yi-eul (Kotikarna) continua à manger; il y eut encore une 
autre femme qui vint et qui dit : « Noble femme donnez- 
moi à manger. » La première femme lui dit : « Mangez 
votre nourriture habituelle. )> Quand elle eut ainsi parlé, 
l'autre femme se transforma en un bélier et dévora de 
l'herbe. 

Cha-men Yi-eul [Çrona. Kotikarna) fit alors cette réflexion: 
« J'ai quelques doutes et je me demande si je ne suis pas 
mort parmi les hommes pour naître dans le royaume des 
démons affamés. » 11 dit donc : « Noble femme, que signi- 
fient ces choses ? » La femme répliqua : A quoi vous sert 
de me le demander ? » Yi-eul (Kotikarna) répondit : « Mon 
désir est de le savoir. » La femme lui dit : « Connaissez- 
vous le bourg de Wang-sa-po (Vâsava) dans le royaume de 
A-che-mo-kia a-pan-ti (Açmaka avanti) ? » Yi-eul (Kotikarna) 
ayant dit qu'il le connaissait, elle reprit : « Ce démon qui 
est attaché à un pied de mon lit du côté de ma tête était 
mon mari, le notable un tel; celui qui est attaché à un 
pied de mon lit du côté de mes j)ieds était mon (ils; le res- 
pectable vieillard Kia-ichnn-yen i^Mahâkàtyâyana) passait 
souvent par ma demeure; il recevait de moi des vêtements, 
des potions et des remèdes que je lui offrais. Ces deux 
hommes en conçurent de l'irritation contre moi et dirent: 



252 CIIE SONG LU (N* 337) 

« Nous acquérons des richesses à grand'peine et vous les 
prenez pour les donner à d'autres ; vous rendez inutiles nos 
propres fatigues; dans une vie ultérieure, puissiez-vous 
recevoir en rétribution du pus et du sang. » A cause donc 
de leur avarice et parce qu'ils ne prirent pas plaisir aux 
libéralités, ils tombèrent parmi les démons affamés. Par 
suite de la rétribution que leur a value cet acte de méchant 
langage, tout ce qu'on leur donne à manger se change en 
pus et en sang. 

Yi-eul (Kotikarna) dit : « Pourquoi cette femme dévo- 
rait-elle sa propre chair ? » La femme lui dit : « Cette 
femme était Tépouse de mon fils; quand je lui donnais 
des aliments à porter à Mahâkâtyâyana, tantôt elle les 
mangeait elle-même, tantôt elle les donnait à d'autres 
personnes; quand je l'interrogeai à ce sujet, elle me dit 
ceci : « Je n'ai point mangé de ces aliments et je n'en ai 
point donné à d'autres personnes; si j'en ai mangé ou si 
j'en ai donné à d'autres personnes, puissé-je dévorer ma 
propre chair. » Voilà pourquoi maintenant elle dévore sa 
propre chair. » 

{Yi-eul demanda encore) ce qu'avait fait la seconde 
femme pour se transformer en un bélier qui dévorait de 
l'herbe. Son interlocutrice lui dit : « Elle était ma ser- 
vante ; quand je la chargeais de piler et de moudre du 
grain, tantôt elle le mangeait elle-même, tantôt elle le 
donnait à d'autres personnes ; si je venais à l'interrogera 
ce sujet, elle me répondait : « Je n'en ai point mangé et je 
n'en ai point donné à d'autres personnes ; si j'en ai ma,ngé 
moi-même ou si j'en ai donné à d'autres personnes, puissé- 
je dans une vie ultérieure devenir un bélier et manger de 
l'herbe. » Voilà par quelle suite de cause à effet elle est 
devenue un mouton et mange de l'herbe. » 

Yi-eul (Kotikarna) lui demanda : « Vous-même, quels 
actes avez-vous commis ? » La femme répondit : « J*ai 
commis quelques fautes légères ; mais je ne resterai pas. 



CHE SONG LU (N° 337) 253 

longtemps dans cet endroit et, quand je serai morte en 
ce lieu, je devrai naître au nombre des devas des quatre 
devarâjas (1). Pouvez-vous me rendre un petit service ? » 
Yi-eiil (Kotikarna) lui ayant demandé de quoi il s'agissait, 
elle ajouta : « Dans le bourg de Wang-sa-po (Vâsava) j'ai 
une fille qui n'a point encore appris à faire le bien. 
Retournez là-bas et dites de ma part à ma fille une 
telle : « J'ai vu votre père, votre mère, votre frère aîné, la 
femme de votre frère aîné et votre servante ; seule votre 
mère est heureuse ; tous les autres subissent des châti- 
ments. Votre mère vous fait dire par mon entremise : Ne 
faites pas de mauvaises actions, car dans vos vies ulté- 
rieures vous recevriez de cruelles punitions. Si vous ne 
croyez pas aux paroles de votre mère, (je vaisvous donner 
une preuve qu'elles sont véridiques, en vous révélant 
une chose que vous ignorez :) dans tel endroit il y a un 
trésor caché où se trouve quantité d'argent et d'objets 
de valeur ; prenez-les et faites-en des offrandes aux reli- 
gieux pour accomplir des œuvres productrices de bonheur 
en ma faveur ; faites-en aussi des offrandes au respectable 
vieillard Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana) ; ce qui restera, 
vous pourrez vous en servir pour subvenir à vos propres 
besoins. » 

Quand la femme eut ainsi parlé, elle demanda à Yi-eul 
(Kotikarna) s'il désirait partir, et, comme il répondait affir- 
mativement, elle lui enjoignit de fermer les yeux ; il ferma 
les yeux comme elle le lui disait, et en un instant elle le 
déposa non loin du bourg de Wang-sa-po (Vâsava). 

Cependant les autres marchands étaient arrivés aupara- 
vant dans ce bourg ; les habitants leur avaient demandé 
pourquoi on ne revoyait plus C ha-men- Y i-eul {Çroua Koti- 
karna) ; ils avaient répondu qu'ils l'avaient perdu dans la 

(1) P!3 ^ 3E 3^^ ^<''l<^ formule désigne les dieux Trnyasti-iinras, 
comme le prouve le passage correspondant à celui-ci dans le Divyàva- 
dàna : lrayaslrini(;e devanikùye upapatlavyam. 



254 CHE SONG LU (N" 337) 

grande mer. Alors tous les gens du bourg, apprenant qu'ils 
avaient perdu Yi-eul (Kotikarna) se lamentèrent tous 
ensemble comme s'il eussent été en deuil d'un père ou 
d'une mère. Yi-eul (Kotikarna) leur demanda pourquoi 
ils se lamentaient ainsi ? ils lui répondirent que c'était 
parce que Cha-men Yieul (Çroiia Kotikarna) s'était perdu 
dans la grande mer et que pour cette raison ils se lamen- 
taient et s'affligeaient entre eux. yZ-ew/ (Kotikarna) se dit 
alors : « Quand la nouvelle de ma mort s'est répandue, 
voici à quel point tout ce bourg a été chagrin et inquiet ; 
si maintenant ces gens me voient, ils seront de nouveau 
troublés et agités ; qu'est-il besoin que je revienne parmi 
eux ? Cependant cette noble femme m'a recommandé de 
parler à sa fille ; il faut donc que j'aille auprès de celle- 
ci. » 

Yi-eul (Kotikarna) se rendit graduellement jusqu'à la 
maison de cette fille, et, après avoir échangé les compli- 
ments d'usage, il lui demanda : « Vous, une telle, savez- 
vous que j'ai vu votre père, votre mère, votre frère aîné, 
la femme de votre frère aîné et votre servante qui sont 
tous parmi les démons affamés ? Seule votre mère jouit 
du bonheur tandis que les autres subissent des tourments. 
Votre mère vous fait dire : Ne commettez pas de méchan- 
tes actions, car ensuite vous recevriez une punition ter- 
rible. » La fille s'écria : « Hé, l'homme, vous êtes un fou et 
vm insensé ! mon père et ma mère étaient charitables et 
ont accompli des actes producteurs de bonheur ; à leur 
mort, certainement ils seront nés dans les cieux ; pou- 
quoi se trouveraient-ils parmi les démons affamés ? » 
Yi-eul (Kotikarna) dit alors à cette fille : « Voici ce qu'a 
dit votre mère: en tel endroit il y a un trésor caché où se 
trouvent de grandes quantités d'argent et d'objets ; 
faites-en des actes producteurs de bonheur en ma faveur ; 
faites des offrandes aux religieux et au vénérable vieillard 
^/c/-/r/za/7-^e/2 (Mahâkâtyâyana); ce qui restera, vous vous 



CHE SONG LU (N" 337) 266 

en servirez pour subvenir à vos propres besoins. » Quand 
cette fille eut entendu cela, elle se rendit à l'endroit où 
était le trésor, le découvrit et y trouva beaucoup d'argent 
et de richesses ; elle put ainsi concevoir de la foi et, con- 
formément aux ordres de sa mère, elle se servit de ce 
trésor pour faire des offrandes à la multitude des reli- 
gieux. 

Cha-men Yi-eul (Çrona Kotikarna), dans une vie anté- 
rieure avait fait des offrandes au Buddha ; il avait planté 
ainsi une racine d'excellence, une racine de profit et il 
avait été près de voir les vérités suprêmes. Par la puis- 
sance de cette cause, il put obtenir dans son existence 
présente la sagesse sans défaut. Cet homme, poussé par 
la puissance de sa racine d'excellence, fit alors cette 
réflexion : « Puisqu'on s'est lamenté à mon sujet ; pour- 
quoi retournerais-je chez moi ? Il faut que je me rende 
auprès du grand Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana). » 

Quand il s'y fut rendu, il lui rendit hommage, puis il 
s'assit de côté. Cha-men Yi-eul (Çrona Cotikarna) était 
dégoûté dans son cœur de ce qui lui était arrivé et il 
redoutait le monde. Le vénérable vieillard Kia-tchan-yen 
(Mahâkâtyâyana), en accord avec les dispositions d'esprit 
où il se trouvait, lui expliqua la Loi. Alors, sur son siège, 
(Kotikarna) obtint la vue de toutes les lois par l'œil de la 
Loi pure, calme et sans souillure ; cet homme vit alors la 
Loi, obtint la Loi, connut la Loi, purifia la Loi ; il consi- 
déra qu'il se repentait de ne pas y avoir ajouté foi et de ne 
pas s'y être conformé ; aussitôt, arrivé au fruit de la voie 
(margaphala), il obtint l'absence de toute crainte (vaicâra- 
dya) ; il se leva de son siège, adora de son visage les 
pieds du vénérable vieillard Kia-tchan-ijen (Mahâkâtyâ- 
yana) et lui dit: « homme de grande vertu (bhadanta\ 
je prends mon refuge dans le Huddha, je prends mon 
refuge dans la Loi ; je prends mon refuge dans TAssem- 
blée. Je suis un ijeoa-po-sai (upàsaka) ; je réllécliis à ceci 



256 CHE SONG LU (N" 337) 

que, à partir de maintenant et jusqu'à la fin de mes jours, 
je ne tuerai pas d'être vivant et que j'aurai des sentiments 
de foi et de pureté : ô homme de grande vertu (bhadanta) 
je désire dans la Loi excellente et supérieure sortir du 
monde, recevoir toutes les^ défenses et devenir bhiksu ; je 
désire dans la Loi excellente et supérieure suivre la 
bonne voie. » 

Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana) lui demanda : « O Cha- 
men Yi-eul (Çroiia Kotikarna), votre père et votre mère 
vous autorisent-ils à sortir du monde ? » (Kotikarna) répon- 
dit : (( Ils ne m'y ont pas encore autorisés. » « Suivant 
notre règle, reprit Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana), si le 
père et la mère ne sont pas consentants, on ne peut sortir 
du monde et recevoir toutes les défenses. » Yi-eul (Koti- 
karna) dit : « homme de grande vertu (bhadanta), je 
m'informerai à ce sujet. Si mon père et ma mère m'y auto- 
risent, je viendrai pour sortir du monde et pour recevoir 
toutes les défenses. » Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana) 
ajouta : « Il importe que vous connaissiez ce qui en est. » 
} i-eiil (Kotikarna) posa en signe d'adoration son visage 
sur les pieds du vénérable vieillard Kia-tchan-yen (Mahâ- 
kâtyâyana), puis il retourna dans sa famille. 

Il alla voir son père et sa mère, leur rendit hommage et 
leur demanda de leurs nouvelles. Le père et la mère de 
Yi-tul (Kotikarna), à cause de l'affliction qu'ils avaient 
eue précédemment, avaient perdu la vue. Quand ils appri- 
rent que Yi-eiil (Kotikarna) était revenu sain et sauf du 
milieu de la grande mer, des larmes d'émotion et de joie 
coulèrent et leurs yeux recouvrèrent la vue. 

Quand Yi-eul (Kotikariia) eut passé cinq ou six jours 
auprès d'eux^, il dit à son père et à sa mère : « Autorisez- 
moi dans la Loi excellente et supérieure à sortir du 
monde. » Son père et sa mère lui répondirent : « Yi-eul 
(Kotikarna), nous n'avons que vous. Autrefois, du plus 
profond de notre cœur nous avons désiré vous obtenir. 



CHE SONG LU (N° 336) 257 

(Ensuite,) n'écoutant pas nos avis, vous êtes allé sur la 
grande mer. (Puis) nous avons reçu la nouvelle de votre 
mort, et, à cause de notre affliction, nos yeux sont deve- 
nus aveugles. Maintenant, vous voici revenu sain et sauf 
de la grande mer ; nous en avons été très joyeux et nos 
yeux ont pu recouvrer la vue. Maintenant, c'est comme si 
vous étiez ressuscité. Si vous voulez suivre notre avis, 
vous vous occuperez à nous servir ; notre vie ne durera 
plus bien longtemps ; si vous pouvez attendre jusqu'à la 
fin de notre existence sans sortir du monde, la mort ne 
nous sera pas pénible. » Yi-eul (Kotikarna) leur répondit 
qu'il y consentait : il servit pendant douze ans ses parents 
qui, à la fin, moururent; comme le dit la gâthâ : 

Tout ce qui vit doit mourir \ — ce qui est élevé aussi 
s affaisse ; — tous les êtres prennent fin : — // n'y en a aucun 
qui soit éternel. 

Yi-eul (Kotikarna) se baigna, puis il se rendit auprès du 
vénérable Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana) ; il posa son 
visage sur les pieds de celui-ci en signe d'adoration, puis 
il s'assit de côté. (Il lui dit :) « homme de grande vertu 
(bhadanta), j'ai maintenant obtenu la foi en la Loi correcte ; 
je désire, dans la loi du Buddha, sortir du monde et pra- 
tiquer la conduite religieuse (1). » Le vénérable i^/a-fcAan- 
yen (âyusmat Mahâkâtyâyana) accorda alors à Yi-eul (Koti- 
karna) de sortir du monde. 

En ce temps, dans le royaume de A-che-mo-kia a-p'an- 
ti (Açmaka avantî), il y avait peu de bhiksus et une com- 
munauté de dix était difficile à constituer. 

Ce cha-mi (2) (çrâmanera) avait passé la retraite d'été (3) et 
avait fini d'agir à safantaisie(/i) ; (en ce moment), les disci- 

(1) Littéralomont : la conduite brahiniquc ^J ^, 
)2j C'est KoUkarua qui est ainsi désigné. 

(3) Le pravàrana, ou eérémonie mettant (In à la letraite de la saison 
des pluies, avait eu lieu. 

(4) C'est-à-dire que le moment était Nenu pour lui de recevoir les 
défenses. 

II. 17 



258 CHE SONG LU (N" 330) 

pies qui demeuraient avec le vénérable Kia-tchan-yen 
(Mahâkâtyûyana) et les disciples qui demeuraient dans son 
voisinage, vinrent de tous côtés voir le maître et deman- 
der de ses nouvelles. Alors les bhiksus se trouvèrent au 
complet pour former une communauté de dix personnes (1), 
et, en ce temps, ils fournirent à Yi-eul (Kotikarna), l'occa- 
sion de recevoir toutes les défenses. Puis les bhiksus dési- 
rèrent se rendre dans le royaume de la contrée orientale, 
pour aller à l'endroit où était le Buddha, pour voir le Bud- 
dha et pour lui faire des offrandes. Yi-eul (Kotikarna) 
demanda aux biksus : « Vénérables (âyusmat), où allez- 
vous ? » Ces hommes lui dirent : « Nous désirons aller 
dans le royaume de Chô-wei (Çrâvastî) pour y voir le 
Buddha, l'Honoré du monde, pour nous approcher de lui 
en personne et l'adorer. » Yi-eul répliqua : « Moi aussi, je 
désire y aller. » Ces hommes lui dirent de faire comme 
bon lui semblait. Yi-eul (Kotikarna) reprit : « Attendez- 
moi un moment jusqu'à ce que j'aie pris congé de mon 
ho-chang (upâdhyâya). » Yi-eul se rendit auprès du véné- 
rable Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana) ; il mit son visage 
sur les pieds de celui-ci en signe d'adoration, s'assit de 
côté et lui tint ce langage : 

« homme de grande vertu (bhadanta), ô ho-chang 
(upâdhyâya), maintenant j'ai terminé le temps de la retraite; 
je désire me rendre dans les royaumes de la région orien- 
tale pour y voir le Buddha, l'Honoré du monde, pour 
m'approcher de lui en personne et pour l'adorer. Je désire 
que vous m'autorisiez à partir. » 

Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana) lui dit * « Si vous désirez 
y aller, faites comme il vous plaira. En mon nom, vous 
poserez votre visage sur les pieds du Buddha en signe 
d'adoration et vous lui demanderez de ses nouvelles : a- 
t-il eu peu de maladies ? a-t-il eu peu de tourments ? dans 

(1) Pour que l'ordination puisse être faite, il faut que la communauté 
compte au minimum dix personnes. 



CHE SONG LU (N** 336) 259 

ses actes a-t-il eu aise et profit ? reste-t-il calme et joyeux? 
Puis les mêmes questions seront posées aux autres bhi- 
ksus. (Vous ajouterez alors :) le vénérable Mo-ho-kia- 
ichan-yen (Mahâkâtyâyana) est mon ho-chang (upâdhyâya) : 
c'est, dans le royaume de A-che-mo-kia-a-p' an-li (Açmaka 
avantî), la doctrine (1) de ce vieux bhiksu qui m'a sauvé. Ce 
vénérable (Mahâkâtyâyana) pose en signe d'adoration son 
visage sur les pieds du Buddha et lui demande de ses 
nouvelles : a-t-il eu peu de maladies ? a-t-il eu peu de 
tourments ? dans ses actes a-t-il eu aise et profit ? reste-t- 
il calme et joyeux? puis, quand les mêmes questions auront 
été posées aux autres bhiksus, comme le veut la règle, vous 
demanderez cinq choses au P'o-kia-p'o (Baghavat) : En 
premier lieu dans le royaume de A-che-mo-kia-a-p'an-ti 
(Açmaka avantî), il y a trop peu de bhiksus pour recevoir 
les défenses complètes, et une communauté de dix per- 
sonnes est difficile à constituer; je désire que le Buddha 
consente à ce que, dans ce royaume, un nombre moindre 
de bhiksus (soit requis) pour recevoir les défenses com- 
plètes. En second lieu, dans le roysiume d' A-che-mo-kia-a- 
p^an-liy (Açmaka avantî), le sol est dur et il y a beaucoup 
de cailloux et de blocs de terre; je désire que le Buddha 
autorise les bhiksus de ce royaume à porter une paire de 
sandales de cuir. En troisième lieu, dans ce royaume de 
A-che-mo-kia-a-p an-ti (Açmaka avantî), les gens se plai- 

(1) Le terme employé ici est écrit en caractères de transcription mo mo 
H ti II Vo lo ^ ^ % ^ i^ ]lf^ ^. Le dictionnaire Fan fan y a ^ ^ 
pg (sixième siècle), se référant au passage que nous traduisons en ce 
moment, dit sous la rubrique Isa fa ming (chapitre vi) : mo mo ti ti 
signifie ^ ; // Vo lo signifie ^. Or, nous savons, d'autre part, que, 
dans le chinois bouddhique, l'expression j^ ^ désigne la religion. 
Nous lisons en effet, dans le dictionnaire de Kojima Sekiho intitulé Fo 
kiao tseu tien (p. 18 r°), une citation d'un ouvrage bouddhi(iue où il est dit : 
« Pourquoi désigne t-on la religion ^^ par les mots {^ ^ ? Ces mots 
signifient que (la religion) fournit à l'homme le moyen de tenir ferme ^ 
la Loi et le fait rester j^ éternellement dans cet état sans dépérir. » 



260 CHE 80NG LU (N° 336) 

sent à se laver et ils se nettoient avec de Peau. Je désire 
que le Buddha autorise les bhiksus de ce royaume à se 
laver constamment. En quatrième lieu, dans des pays 
comme ceux de l'Orient, on se sert de coussins rembour- 
rés de chanvre, ou de coussins rembourrés de plumes ou 
de poils, ou de coussins rembourrés de coton. Je désire 
que le Buddha autorise les bhiksus du pays de A-che-mo- 
kia-a-p'an-ti (x\çmaka avantî) à avoir des coussins de peau, 
soit en peau de mouton, soit en peau de cerf, soit en peau 
de bouc. En cinquième lieu, quand un bhiksu envoie un 
autre bhiksu remettre un vêtement à un troisième bhiksu, 
si ce troisième bhiksu ne le reçoit pas et que ce vêtement 
fasse défaut dans le délai prescrit(l), que devons-nous dire? 
— O yi-e«/(Kotikarna), si vous allez dans les pays de TOr 
rient pour aller voir le Buddha, l'Honoré du monde, et si 
vous vous approchez en personne de lui pour l'adorer, de- 
mandez de ma part de ses nouvelles comme je vous l'ai dit, 
puis exposez ces cinq questions à l'Honoré du monde. » 

Alors Yi-eul (Kotikarna), ayant reçu ces instructions 
du vénérable Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana), en loua l'uti- 
lité, puis, se levant de son siège, il posa son visage sur 
(les pieds du) vénérable Mo-ho-kia-ichan-yen (Mahâkâtyâ- 
yana) en signe d'adoration. Après quoi, il se rendit dans 
sa propre demeure pour faire remise de sa literie; il prit 
ses vêtements et son bol et se mit à parcourir les divers 
royaumes; par étapes successives, il arriva dans le royaume 
de Chô-wei (Grâvastî). Il vit le Buddha; il posa son visage 
sur les pieds de celui-ci et s'assit de côté. 

(1) Pendant la saison des pluies, les religieux sont autorisés à rece- 
voir des cadeaux; quand la cérémonie du pravâraiia a clos la saison des 
pluies, un nouveau délai de dix jours est accordé, pendant lequel un reli- 
gieux peut recevoir un vêtement supplémentaire (kathina). Si un vêtement 
a été envoyé pendant ces dix jours, mais n'est pas parvenu au destina- 
taire avant que le délai soit expiré, la question se pose de savoir qui est 
■en faute et qui doit faire la confession du péché : est-ce l'expéditeur ? 
est-ce l'intermédiaire qui s'était chargé de transmettre le vêtement ? est- 
ce le destinataire qui le reçoit après que le délai est passé ? 



CHE SONG LU (N° 336) 261 

C'est une règle constante observée par tous les Bud- 
dhas que, lorsque vient un bhiksu étranger, le Buddha lui 
demande de ses nouvelles en ces termes : « Etes-vous à 
bout de patience ? restez-vous calme et joyeux ? n'avez- 
vous pas éprouvé des difficultés en mendiant votre nour- 
riture ? n'êtes-vous pas fatigué du voyage ? » Alors donc 
le Buddha posa ces questions ainsi formulées (1) à Yi-eul qui 
répondit : « En vérité, ma patience n'est pas à bout; je 
reste calme et joyeux; je n'ai point éprouvé de difficultés 
en mendiant ma nourriture; je ne suis point fatigué du 
voyage. » 

C'est une règle constante observée par tous les Bud- 
dhas que, lorsqu'ils passent la nuit dans le même endroit 
qu'un bhiksu étranger, ils chargent un serviteur de dis- 
poser un lit et sa literie dans la chambre pour le bhiksu 
étranger. En ce temps, le Buddha ordonna à A-nan 
(Ananda) de disposer son lit et la literie dans la chambre 
pour le bhiksu étranger. A-nan (Ananda) fit alors cette 
réflexion : « Puisque tel est Tordre du Buddha de disposer 
un lit et sa literie pour le bhiksu étranger, c'est donc que 
le Buddha, l'flonoré du monde, aujourd'hui veut certai- 
nement passer la nuit dans la même chambre que ce 
bhiksu. » 11 se rendit alors dans la demeure du Buddha et 
disposa un lit et sa literie pour le bhiksu étranger. Après 
quoi, il revint annoncer : « O homme de grande vertu 
(bhadanta), j'ai disposé un lit et sa literie pour le bhiksu 
étranger. Maintenant que c'est fait, le Buddha connaît lui- 
même le temps (où il convient de se rendre dans sa de- 
meure). » 

Le Buddha se leva de son siège et se rendit dans sa 
demeure. Quand il fut arrivé à l'endroit où il devait 
prendre place, on étendit un ni-che-fan (nisîdana) et, 
croisant les jambes, il s'assit accroupi. Yi-eul (Kotikarna) 

(1) Le texte chinois répète intégralement toutes ces questions. 



262 CHE SONG LU (N*» 336) 

se rendit dans la demeure du Buddha, et, quand il fut 
entré, il adora en posant son visage sur les pieds du Bud- 
dha; à l'endroit où il devait prendre place, on étendit un 
ni-che-fan (^nisîdana), et, croisant les jambes, il s'assit 
accroupi. Tous deux restèrent silencieusement en con- 
templation pendant la plus grande partie de la nuit; 
quand minuit fut passé et qu'on fut entré dans la seconde 
partie de la nuit, le Buddha dit à Yi-eul (Kotikarna) : « O 
bliiksu, psalmodiez. » Yi-eul (Kotikarna) émit des sons 
subtils et récita les sûtras du pârâyana, et du satya dar- 
çana [po-loyen sa-tchô-V o-chô sou-lou-loii). Quand il eut 
fini, le Buddha le loua en disant : « Très bien, ô bhiksu ; 
vous avez une méthode excellente de récitation; vous 
savez réciter avec la prononciation du pays d'A-p'an-ti 
(avantî); votre élocution est parfaitement claire et nette; 
elle est tout à fait facile à comprendre; ô bhiksu, vous 
aimez à étudier et vous aimez à psalmodier. » Le Bud- 
dha, parce qu'il savait ce qui en était, lui demanda : « Pour- 
quoi étes-vous entré si tard en religion ? » Yi-eul (Koti- 
karna) répondit : « bhadanta, je connaissais depuis 
longtemps les maux que causent les désirs; mais, pour 
quelque raison provenant d'une cause antérieure, je n'avais 
pu sortir du monde, y) Il prononça alors cette gâthâ : 

Ayant vu les péchés de ce monde; — je vis la Loi et 
ne me plus pas à Foublier. — L'homm.e saint ne se plaît 
pas au mal; — le pervers ne se plaît pas au bien. 

D'une manière absolue^ fai vu le goût de la Loi: — le 
goût de la Loi met fin aux tourments ; — // supprime les or- 
dures et écarte tous les maux; — celui qui obéit à la Loi se 
réjouit du goût de la Loi. 

Yi-eul (Kotikarna) eut alors cette pensée : « Le moment 
est venu pour moi d'interroger complètement l'Honoré du 
monde sur les cinq choses. » Alors donc Yi-eul (Kotikarna) 
se leva de son siège, disposa son vêtement de façon à décou- 
vrir son épaule, et, joignant les mains, dit au Buddha : « O 



CHE SONG LU (N" 336) 263 

Honoré du monde, le wénérMe Ta-kia-ichan-yen {Mdihêikêi- 
tyàyana) est mon Ao-c/ïa/2(/(upâdhyâya); c'est lui qui, prési- 
dant depuis longtemps à la religion dans le royaume d'^- 
che-mo'kia a-p'an-ii, m'o. sauvé; me prosternant et mettant 
la tête sur les pieds du Buddha en signe d'adoration, je 
m'informe si vous avez eu peu de maladies et peu de 
tourments, si, dans vos actes, vous avez eu aise et pro- 
fit, si vous restez calme et joyeux. » Puis, s'étant informé 
de la même manière auprès des autres bhiksus, il inter- 
rogea complètement l'Honoré du monde sur les cinq 
choses. Le Buddha dit à Yi-eul (Kotikarna) : « Arrêtez- 
vous pour le moment; attendez que je vous interroge et 
alors vous parlerez. » 

Le Buddha réunit pour cette circonstance les religieux, 
puis, quand les religieux furent réunis, il dit à Yi-eiil 
(Kotikarna) : « Les questions que vous aviez à me faire, 
faites-les. » Alors Yi-eal (Kotikarna) dit au Buddha : « G 
bhadanta, le vénérable K ia-ichan-y en {Kâiyaysindi) est mon 
ho-chang (upâdhyâya) ; c'est, dans le royaume (ï A-che-mo- 
kia a-p'an-Vi (Açmaka avantî), la doctrine de ce vieux 
bhiksu qui ma sauvé. Ce vénérable pose en signe d'ado- 
ration son visage sur les pieds du Buddha et lui demande : 
(( Avez-vous eu peu de maladies ? Avez-vous eu peu de 
tourments ? Dans vos actes avez-vous eu aise et profit ? 
Restez-vous calme et joyeux ? » Les mêmes questions 
ayant été posées aux autres bhiksus je vais exposer les cinq 
questions à l'Honoré du monde ; quelles sont ces cinq 
questions? Voici la première: Dans le pays à'A-che-mo- 
kia a-pan-li (Açmaka avantî), il y a trop peu de bhiksus 
pour recevoir les défenses complètes et une communauté 
de dix membres est difficile à constituer. Nous souhai- 
tons que le Buddha permette que dans ce royaume un 
nombre moindre de bhiksus reçoive les défenses com- 
plètes. Voici la seconde question : Dans le pays à'A-che- 
mo-kia a-pan-li (Açmaka avantî), le sol est dur et il y a 



264 CIIE SOXG LU (N" 336) 

beaucoup de cailloux et de blocs de terre ; nous désirons 
que le Buddha autorise les bhiksus de ce royaume à por- 
ter une paire de sandales de cuir. Voici la troisième ques- 
tion : Dans le pays d'A-che-mo-kia a-pan-ti (Açmaka 
avanti), les gens se plaisent à se laver et ils se nettoient 
avec de l'eau ; nous désirons que le Buddha autorise les 
bhiksus de ce pays à se laver constamment. Voici la qua- 
trième question : bhadanta, dans des pays comme ceux 
de rOrient, on se sert de coussins rembourrés de chan- 
vre, ou de coussins rembourrés de poils, ou de coussins 
rembourrés de coton; nous désirons que le Buddha auto- 
rise les bhiksus de ce royaume à avoir des coussins de 
peau, soit en peau de mouton, soit en peau de cerf, soit 
en peau de bouc. Voici la cinquième question : Quand un 
bhiksu envoie un autre bhiksu remettre un vêtement à 
un troisième bhiksu, si ce troisième bhiksu ne le reçoit 
pas et que ce vêtement fasse défaut dans le délai prescrit, 
que devons-nous dire ? » 

Le Buddha, de toutes sortes de façons, loua les défenses 
et loua l'observation, des défenses ; après quoi, il dit aux 
bhiksus : « A partir d'aujourd'hui, je permets que, dans 
les pays de la frontière, dès qu'un cinquième observateur 
de la discipline se trouvera, on reçoive les défenses com- 
plètes. Dans la région du Sud il y a le village de l'Ar- 
bre blanc : au delà du village de l'Arbre blanc sont les 
pays de la frontière ; dans la région de l'Ouest, il y a le 
village habité par des brahmanes : au delà du village 
habité par des brahmanes sont les pays de la frontière ; 
dans la région du Nord, il y a la montagne Yeou-che-lo 
(Uçîra) ; non loin de cette montagne sont les arbres sa-lo 
de la source des joncs (Garavatî) : au delà de ces arbres 
sa-lo sont les pays de la frontière ; dans la région de 
l'Est, il y a le village P^o-lo (1) dont le surnom est K'ia- 

(1) Par une confusion qui est très fréquente, p'o a dû être substitué à 



CHE SONG LU (N" 336) 265 

lang (1); au delà de K'ia-lang sont les royaumes de la fron- 
tière; du côté du Nord-Est estle fleuve des bambous: au delà 
du fleuve des bambous sont les pays de la frontière. — A 
partir d'aujourd'hui, je permets aux bhiksus du pays 
à' A-che-mo-kia a-pan-ti (Açmaka avantî) de se faire une 
paire de sandales de cuir; lorsque ces sandales seront 
percées, ils les répareront au moyen des deux extrémités 
qu'ils placeront au centre. Des chaussures de cuir épaisses 
et lourdes, il ne faut pas qu'ils en portent ; des chaussures 
faites en peau ayant gardé sa toison, il ne faut pas qu'ils 
en portent ; des chaussures de cuir faisant du bruit, il ne 
faut pas qu'ils en portent; des chaussures de cuir lacées, il 
ne faut pas qu'ils en portent ; toutes les chaussures de cuir 
bleu, ou jaune, ou rouge, ou blanc, ou noir, les chaus- 
sures agrémentées de peau bleue, ou jaune, ou rouge, ou 
blanche, ou noire, les chaussures ornées de broderies en 
lanières bleues, ou jaunes, ou rouges, ou blanches, ou 
noires, les chaussures brodées sur peau de lion, ou brodées 
sur peau de tigre, ou brodées sur peau de léopard, ou bro- 
dées sur peau de loutre, ou brodées sur peau de chat, les 
chaussures en fibres de teou-lo (tûla = coton), ou en fibres 
moelleuses, ou en fibres de kie-pei (karpâça = coton), les 
chaussures en poil de bouc ou de mouton, les chaussures à 
coutures faites en poil de bouc ou de mouton, les chaus- 
sures en corne ou en cuir de bouc ou de mouton, et, 
d'une manière générale, toutes les chaussures en cuir 
précédemment énumérées en détail, les chaussures cou- 
sues avec des nerfs de paon, les chaussures faites en peau 
variée d'ailes de paons, toutes les chaussures de cuir de 
couleurs diverses et à coutures ornées, il ne faut pas qu'on 
les porte. Si on les porte, on commet le péché de Vou-ki-lo 



so ; on doit avoir eu en réalité so-lo correspondant à (Mahâ) sàlA du texte 
pâli (SBE, vol. XVII, p. 38). 

(1) ICia-lang correspond probablement à Kajant^ala, indi<[ué comme la 
limite orientale dans le Vinaya pAli (S B E, vol. XVtl, p. H8). 



266 CHE SONG LU (N*» 336) 

(duskrta). — A partir d'aujourd'hui, je permets que, dans 
le pays à' A-che-mo-kia a-p'an-ii (Açmaka avantî), on se 
lave constamment. — Pour ce qui est des coussins rem- 
bourrés en chanvre ou en poil, ou en coton dont on se 
sert en Orient, je permets maintenant que, dans le pays 
d\A-che-mO'kia a-p^an-ii (Açmaka avantî), on emploie de tels 
coussins faits de cuir, soit en peau de mouton, soit en 
peau de cerf, soit en peau de bouc. — Quand un bhiksu 
envoie un autre bhiksu en le chargeant de remettre un 
vêtement à un troisième bhiksu, si ce troisième bhiksu ne 
le reçoit pas et que ce vêtement fasse défaut dans le délai 
prescrit, à ce sujet le Buddha dit: Si on trouve ce vête- 
ment, le troisième bhiksu est en droit de le garder pendant 
dix jours (1) ; s'il dépasse le terme de dix jours, il commet 
le péché de chô-lo (laisser tomber = naisargika payattika). 
— Au moment où le Buddha Bhagavat résidait dans le 
royaume de Chô-p'o-ti^ les six assemblées de bhiksus con- 
servaient toutes alors de grandes peaux : peaux de lion, 
peaux (le tigre, peaux de léopard, peaux de loutre, peaux de 
renard; le Buddha dit : (( Ces cinq grandes peaux, il ne faut 
pas les conserver ; si on les conserve, on commet le péché 
de ïoii-ki-lo (duskrta) ; il y a encore cinq autres peaux qu'il 
ne faut pas conserver : peau d'éléphant, peau de cheval, 
peau de chien, peau de chacal, peau de cerf noir : celui 
qui les garde commet le péché de foii-ki-lo (duskrta).» 



(1) C'est-à-dire que, même après l'expiration du délai, si on retrouve 
le vêtement, le destinataire a le droit d'en jouir pendant dix jours 
comme il aurait pu le faire si le vêtement lui avait été remis dès le pre- 
niier jour (|ui suit le pravàrana. 



CHE SONG LU (N° 337) 267 

N« 337. 
{Trip., XYI, h, p. Ih v\) 

Autrefois, au détour d'une rivière se trouvaient deux 
loutres; elles prirent dans la rivière une grande carpe, 
mais, comme elles ne pouvaient se la partager, ces deux 
loutres, se tenant l'une devant l'autre, la gardaient. Or 
un chacal vint là dans l'intention de boire de l'eau ; il les 
vit et leur dit : « Mes neveux, que faites-vous là ? » Les 
loutres lui répondirent : « Oncle, dans ce détour de la 
rivière, nous avons pris cette carpe, mais nous ne pouvons 
pas la partager; pouvez-vous la partager? » Le chacal dit 
qu'il le pouvait (ici il doit prononcer une gâthâ). Le chacal 
fît trois parts, puis il demanda aux loutres : « Laquelle de 
vous aime entrer dans l'eau peu profonde ? » Elles répon- 
dirent : « C'est cette loutre-ci ». — « Laquelle (dit-il encore) 
peut entrer dans l'eau profonde ? » Elles répondirent : 
u C'est cette loutre-là. » Le chacal dit: « Ecoutez la gâthâ 
que je vais prononcer : 

Celle qui entre dans Veau peu profonde^ il faut lui don- 
ner la queue; — celle qui entre dans F eau profonde^ il faut 
lui donner la tête ; — quant à la partie charnue du milieu 
du corps; — il faut la donner à celui qui a jugé. 

Le chacal ayant dans sa gueule le corps du poisson, sa 
femelle vint et lui posa une question par cette gâthâ : 

De quel endroit venez-vous portant cela dans votre 
gueule ? — la bouche pleine^ est-ce dans la rivière que vous 
avez trouvé — ce (poisson) sans tête et sans queue, — ce 
manger de bonne chair de carpe ? 

Le chacal iiiâlo répondit [)ar cette gâthâ : 

Quand des hommes se quei'ellcnt et se disputent^ — et 



208 CHE SONG LU (N®» 338) 

qu'ils ne savenl pas comment trancher le débats — celui 
qui peut trancher le débat, — comme le magistrat, le tré- 
sor est cequil obtient ; — une carpe sans tête et sans queue, 
— c'est ainsi que je l'ai obtenue pour la manger. 



N*» 338. 
{Trip., XVI, 5, p. 36 vo.) 

Dans les générations passées, non loin du pied des 
montagnes neigeuses, résidait un lion roi des animaux; il 
était le souverain de cinq cents lions. Plus tard, ce roi 
lion, étant devenu vieux, tomba malade, maigrit et ses 
yeux s'obscurcirent; comme il marchait en avant de la 
troupe des lions, il tomba dans un puits tari. Les cinq cents 
lions s'en allèrent tous en l'abandonnant. En ce temps, 
non loin du puits tari était un chacal; voyant le roi lion, 
il conçut cette pensée : « Si j'ai pu demeurer dans cette 
foret, y vivre en paix et manger de la viande à satiété, c'est 
au roi lion que je le dois. Maintenant, le roi lion est tombé 
dans un endroit périlleux; comment devrai-je reconnaî- 
tre ses bienfaits? » Or, à côté de ce puits était l'eau cou- 
rante d'un canal; le chacal, de sa gueule et de ses pieds, 
fît pénétrer l'eau dans le puits; il laissa l'eau remplir le 
puits; le lion surnagea et sortit. Alors le dieu de cette forêt 
prononça une stance en ces termes : 

Quelque fort et vaillant quon soit personnellement, — 
// importe d'avoir pour ami un être faible : — cest le 
petit chacal qui put sauver — le roi lion du danger du 
puits. 



CHE SONG LU (N° 339) 269 

N« 339. 
{Trip., XVI, 7, p. 46 v°.) 



Dans les temps passés, iî y eut un teinturier chauve qui, 
avec son fils, emporta des vêtements et se rendit au bord 
de l'eau. Quand il eut lavé les vêtements, il les pressa, les 
tordit, les sécha au soleil, les roula, les plia et les mit dans 
un sac qu'il prit pour s'en retourner par la même route. Il 
faisait alors très chaud et ses yeux s'obscurcissaient; sur 
la route il vit un arbre; il prit donc le sac de vêtements 
comme oreiller pour sa tête et s'endormit au pied (de 
l'arbre). Or un moustique vint boire le sang de sa tête ; le 
fils l'ayant aperçu, le regarda avec colère et conçut cette 
pensée : « Mon père, accablé de fatigue, estcouché endormi. 
Ce moustique, méchant esclave, pourquoi vient-il boire le 
sang de mon père ? » Aussitôt, prenant un grand bâton, 
il voulut en frapper le moustique. Le moustique partit en 
volant; le bâton atteignit la tête du père qui mourut sur- 
le-champ. 

Alors le dieu de cet arbre prononça une gâthâ en ces 
termes : Mieux vaut être V ennemi d'un sage, — •* que d'être 
Vami d'un homme inintelligent; — quand le sot voulut ren- 
dre service à son père en faisant du mal au moustique, — 
le moustique partit et, quant à lui, il cassa la tête de son 
père. 



1 



II 

Extraits du MO HO SENG TGHE LU (1) 

[Trip,, XV, 8, p. 2v«-3 r.) 

Autrefois il y avait une ville appelée Po-lo-nai (Vârâ- 
nasî, Bénarès) et un royaume appelé Kia-che (Kâçî) (2). Le 
nom du roi de ce royaume était Ta-ming-ich'eng (grande 
renommée) ; il gouvernait suivant la Loi et il n'avait pas 
d'ennemis ; il pratiquait la libéralité et observait les dé- 
fenses ; il répandait universellement son amour sur tous 
les hommes ; il maintenait bien dans l'ordre ses parents et 
dirigeait le monde comme un roi de la Loi (Dharmarâja) ; 
le peuple était fort prospère ; il était riche, heureux et 
vivait dans l'abondance ; dans les agglomérations, les villa- 
ges et les bourgs, les poules en volant se rencontraient (3) ; 

(1) Le Mo-ho-seng-tche-lu (Nanjio, Catalogue^ n" 1119) ou Discipline des 
Mahâsàmghikas, a été traduit en 416 par Buddhabhadra ei Fa-hien (Nanjio 
Catalogue, app. II, n" 42 et 45). Cet ouvrage se trouve dans les fascicules 8 
à 10 du volume XV du Tripitaka de Tôkyô. 

(2) Plusieurs des contes de cette série commencent par cette formule. — 
Fa-hien (trad. Legge, p. 94), mentionne aussi Vârânasî (Bénarès) comme 
se trouvant dans le royaume de Kàçî. 

(3) Une poule ne vole jamais bien loin ; quand deux poules, parties de 
deux villages différents, se rencontrent en volant, c'est la preuve que les 
deux villages sont fort rapprochés l'un de l'autre ; l'auteur du conte veut 
donc marquer par ce trait que, dans ce royaume très prospère, la popu- 
lation était fort dense. 



MO HO SENG TCHE LU (N° 340) 271 

les habitants de tout le royaume redoublaient de respect et 
d'affection les uns envers les autres ; se livrant à toutes 
sortes d'arts, ils se divertissaient entre eux. 

Il y avait alors un grand ministre nommé T'ao-li qui 
formait toutes sortes de plans politiques et qui fît cette 
réflexion : « Maintenant, sur le territoire de ce roi, se pro- 
duisent naturellement la prospérité et la joie ; la popula- 
tion est florissante ; dans les villes, les bourgs et les vil- 
lages, les poules qui volent se rencontrent; dans tout le 
royaume, les habitants redoublent de respect et d^aff'ection 
les uns envers les autres ; se livrant à toutes sortes d'arts, 
ils se divertissent entre eux. » Ce grand ministre alla 
donc dire au roi : « Maintenant, sur votre territoire se 
produisent naturellement la prospérité et la joie ; la po- 
pulation est florissante ; dans les villes, les bourgs et les 
villages, les poules qui volent se rencontrent ; dans tout 
le royaume, les habitants redoublent de respect et d'af- 
fection les uns envers les autres ; se livrant à toutes sortes 
d'arts, ils se divertissent entre eux. Je désire, ô roi, que 
pour ces gens, vous instituiez des châtiments afin d'em- 
pêcher que de l'excès de la joie ne naissent toutes sortes 
de fautes et de maux. » 

Le roi dit : « Renoncez, renoncez à cela. De telles pa- 
roles ne sont pas à approuver. Quelle est la raison pour 
laquelle, avant même que les fautes et les maux se soient 
produits, vous désirez instituer des châtiments ? » 

Le ministre répondit au roi : « 11 faut prévenir ce qui 
n'est pas encore arrivé et empêcher que, de l'excès de la 
joie ne naissent toutes sortes de fautes et de maux. » 

Le roi fit alors cette réflexion ; <^ Maintenant ce grand 
ministre est intelligent, sage et avisé ; il a beaucoup de 
partisans et je ne pourrais pas en définitive le maîtriser. 
A présent, si je lui fais des reproches, il est à craindre que 
cela ne donne naissance à de dangereuses calamités. » 
Alors le roi, voulant donner d'une manière détournée 



272 MO IIO SENG TCHE LU (N** 340) 

une leçon à son grand ministre, prononça ces gâthûs : 

L'homme influent se met volontiers en colère ; — // est dif- 
ficile de lui faire des reproches et de le maîtriser. — Susciter 
à plaisir les fautes et le mal chez les hommes, — c'est une 
chose fort inadmissible. 

L'homme supérieur est plein de mansuétude ; — quand 
il sait que vraiment quelqu'un a fait une faute, — // se livre 
encore à une nouvelle enquête — et c'est avec compassion 
quil lui applique le châtiment. 

L'homme méchant trouve sa Joie à faire du mal aux 
autres, — sans examiner s'ils sont coupables, — // leur 
applique les châtiments. — // se nuit à lui-même et son mau- 
vais renom s'accroît. 

Si un roi se plaît à déployer sa colère redoutable, — des 
malheurs injustes fondent sur les gens les meilleurs ; — sa 
mauvaise renommée se répand au loin dans les quatre 
directions, — et, après sa mort, il tombe dans les conditions 
mauvaises. 

Celui qui, en suivant la Loi correcte, transforme la popu- 
lation, — celui dont le corps, la bouche et la pensée sont 
purs et calmes, — celui qui supporte les affronts et accom- 
plit les bienfaisances des quatre sortes, — c'est celui qu'on 
peut appeler le roi des hommes. 

Le roi est au-dessus des autres hommes ; — // doit dominer 
ses sentiments de colère, — être indulgent avec mansuétude 
pour les coupables — et n'appliquer les châtiments qu'avec 
une affectueuse compassion. 

Alors le grand ministre, après avoir entendu ces paroles 
du roi, éprouva une vive joie dans son cœur et prononça 
ces gâthâs : 

roi des hommes qui êtes très supérieur, — je désire que 
vous protégiez éternellement la population : — vous suppor- 
tez les offenses et vous vous dominez vous-même ; — convertis 
par votre sagesse, les méchants se soumettent spontanément. 
— roi, votre bienfaisance s'étend au delà de tout ; — votre 



MO IIO SENG TCIIE LU (N°* 340-341) 273 

prospérité et voire gloire seront éternelles et sans limites ; — 
celui qui gouverne le monde avec sagesse^ — sera toujours 
le roi des devas et des hommes. 



(Trip., XV, 8, p. k r«-5v«.) 

Autrefois ily avait une ville nommée Po-lo-nai {YàrRuasi) 
etun royaume appelé Kia-che (Kâçî). En ce temps, le roi de 
ce royaume se nommait Ta-ming-tch" eng (grande renom- 
mée) ; il était délivré de tout ennemi ; il pratiquait la 
charité et observait les défenses ; il aimait universelle- 
ment les hommes et les animaux ; il gouvernait son peu- 
ple selon la Loi ; il dirigeait bien ses parents. 

Or la première épouse de ce roi, étant montée de bon 
matin sur une haute tour pour y observer les constella- 
tions, aperçut un roi des cerfs couleur d'or qui venait du 
Sud et se rendait vers le Nord à travers les airs. Quand 
la reine eut vu cela, elle se dit : « Si j'avais la peau de ce 
cerf couleur d'or, je la prendrais pour en faire un coussin 
et je n'aurais plus jamais de regrets; mais, si je ne puis 
pas l'avoir, à quoi me sert d'être l'épouse de ce roi ? » 
Elle songea encore à ceci : « Si je dis à d'autres person- 
nes que j'ai vu un roi des cerfs couleur d'or, qui me 
croira ? » Elle fit aussi cette réflexion : « Si je dis que 
c'était un cerf, il ne devrait pas être dans les airs ; s'il 
marchait au haut des airs, je ne devrais par dire que 
c'était un cerf. » 

. La reine était tourmentée de chagrin, parce qu'elh^ 
craignait ((u'on ne la crut pas ; elle enleva (h)nc ses paru- 
res, se revêtit d'ha])its déchirés et souillés et entra dans 
la maison d'affliction. Quand le roi eut fini de régler les 

II. 18 



274 MO 110 SENG TCIIE LU (N° 341) 

afiaires d'État dans la Salle du trône, il revint dans sa 
chambre et ne vit plus sa première épouse ; il interrogea 
ses serviteurs qui lui répondirent qu'elle était allée s'éta- 
blir dans la maison d'affliction. Le roi s'y rendit aussi- 
tôt et demanda à son épouse : « Qui vous a offensée ? Que 
ce soit un grand ministre, un fils de roi, ou quelque autre 
de mes femmes ou quelque autre de mes serviteurs, si 
quelqu'un vous a offensée, je punirai sévèrement son 
crime à cause de vous. Peut-être maintenant avez-vous 
besoin de quelque chose ? Si vous désirez avoir de l'or, 
de l'argent, des joyaux, des parfums, des fleurs, des paru- 
res, je vous donnerai ceque vous désirez. Si vous désirez 
faire périr ou supplicier quelqu'un, vous n'avez qu'à par- 
ler. » Le roi lui adressa ces demandes à plusieurs repri- 
ses, mais la reine ne répondit pas. 

Le roi alors sortit et s'en alla ; il dit à ses autres femmes, 
à ses grands ministres, au prince héritier et à d'autres 
personnes : « Allez tous demander à la reine quelles sont 
ses pensées. » Tous donc, conformément à cet ordre, 
allèrent interroger la reine, mais celle-ci continua à gar- 
der le mutisme et à ne pas répondre. 

Le roi envoya encore un vieux domestique interroger 
la reine ; ce domestique était né et avait grandi dans le- 
palais royal ; il était fertile en expédients ; il se rendit 
donc dans la maison et interrogea la reine en ces termes : 
« Le roi est votre appui, ô reine ; pourquoi, lorsque le 
roi vous posait des questions, avez-vous gardé le silence 
et ne lui avez-vous pas répondu ? Si vous avez quelque chose 
que vous désirez avoir, comment Tobtiendrez-vous ainsi ? 
Si quelqu'un vous a offensée, que ce soit un grand ministre, 
un fils de roi ou quelque autre femme du roi, si vous vou- 
lez faire périr ou supplicier cette personne il faut que 
vous l'indiquiez au roi. Si vous gardez votre ressentiment 
en silence, n'avez-vous pas tort ? Si, ô reine, vous mourez, 
le roi en définitive ne pourra pas périr avec vous ; il s'af- 



MO HO SENG TCIIE LU (N** 341) 275 

fligera comme il convient ; mais, au bout de quelques 
jours et en moins d'un mois, les ksatriyas, brahmanes, 
notables et maîtres de maison du pays, qui ont tous des 
filles belles et gracieuses, les donneront au roi pour qu'il 
se divertisse avec elles et pour qu'elles lui fassent oublier 
son chagrin ; ô reine, vous aurez alors bien inutilement 
causé votre propre mort. Vous êtes comparable à un muet 
qui pendant son sommeil a eu un rêve ; qui pourra lui en 
expliquer le sens ? De même, il est difficile de savoir (ce 
qui cause votre chagrin), puisque vous ne parlez pas. » 

Quand la reine eut entendu ces paroles du domestique, 
elle songea : « Voilà de sages avis. » Alors elle répondit 
au domestique : « Personne ne m'a offensée. J'avais une 
préoccupation d'un autre ordre et c'est pourquoi je ne par- 
lais pas. Ecoutez ce que je vais vous dire : Dernièrement, 
au point du jour, je suis montée sur la tour pour y obser- 
ver les constellations. Je vis alors un roi des cerfs couleur 
d'or qui, monté dans les airs, venait du Sud et se transpor- 
tait vers le Nord à travers l'espace. Or, si j'avais dit à quel- 
qu'un qu'un cerf a été capable de monter dans les airs, 
qui aurait pu nie croire ? Je désire cependant avoir la peau 
de cet animal pour en faire un coussin, et, comme je ne 
peux pas l'obtenir, j'en conçois du chagrin et je me 
demande à quoi me sert d'être l'épouse du roi. » Quand 
le domestique eut entendu ces paroles, il raconta tout au 
grand roi. 

Dès que le roi sut quelle était la pensée de la reine, il 
fut très joyeux; il demanda aux ministres qui étaient auprès 
de lui : « Qui peut me procurer la peau de ce cerf cou- 
leur d'or ; il me la faut maintenant pour en faire un cous- 
sin. » Ses ministres lui répondirent : « 11 faut interroger 
les chasseurs. » Le roi ordonna à ses principaux ministres 
de répandre sur toute Tétendue du territoire une convo- 
cation adressée à tous les chasseurs de l'empire pour (ju'ils 
vinssent se réunir. Comme dit la gàthâ : 



276 MO no SENG TCHE LU (N* 341) 

Les devas sont exaucés sur leur simple pensée ; — les 
rois atteignent leur but par leurs ordres ; — les gens riches 
obtiennent ce qu'ils' désirent par leur fortune ; — tes pau- 
vres arrivent à un résultat par leurs forces. 

Ainsi donc, quand le roi eut promulgué cet ordre, les 
chasseurs de tout le royaume se rassemblèrent; ils deman- 
dèrent au roi : « Qu'exigez-vous de nous ? » Le roi répon- 
dit aux chasseurs : « Il me faut promptement la peau du 
cerf couleur d'or ; j'en ai besoin pour en faire un coussin ; 
allez au plus vite me la chercher. » Les chasseurs répli- 
quèrent : « Veuillez nous permettre de nous retirer un 
instant, afin que nous puissions délibérer ensemble sur 
cette affaire. » 

Le roi y ayant consenti, les chasseurs s'en retournèrent 
et se demandèrent les uns aux autres : « Avez-vous jamais 
vu dans vos chasses le cerf couleur d'or ou avez-vous 
entendu parler de lui ? » Mais chacun d'eux répondait aux 
autres : « Depuis notre premier ancêtre nous nous sommes 
toujours occupés de chasse, et jamais nous n'avons 
entendu prononcer le nom du cerf couleur d'or ; à plus 
forte raison ne l'avons-nous jamais vu de nos yeux. » Les 
chasseurs firent alors entre eux une convention jurée, 
disant : « Maintenant nous irons répondre au roi ; que 
personne ne soit en désaccord avec les autres. » Quand ils 
furent admis en présence du roi, chacun d'eux lui dit : 
« Depuis nos premiers ancêtres, de père en fils, nous nous 
occupons de chasse ; or jamais nous n'avons entendu pro- 
noncer le nom du cerf couleur d'or ; à plus forte raison ne 
l'avons-nous pas vu de nos yeux. » C.ependant, comme on 
dit: 

La force du roi est absolue ; — quand il désire quelque 
chose, il faut quon lai obéisse. 

Le roi donna donc des ordres ;i ses officiers pour qu'on 
arrêtât tous les chasseurs, qu'on les chargeât de liens et 
qu'on les mît en prison. Il y avait alors un chasseur nommé 



MO HO SENG TCHE LU (N" 341) 277 

Chan-chô ; il était vaillant et très vigoureux ; il forçait les 
animaux à la course ; en levant la tête, il tirait sur les 
oiseaux au vol et sa flèche ne retombait jamais sans résul- 
tat ; ce chasseur pensa donc : « Nous, tous les chasseurs, 
bien que nous nous estimions innocents, nous avons été 
emprisonnés ; il faut imaginer quelque stratagème pour 
sortir de ce cruel embarras. Je vais annoncer au roi que 
je réponds à son appel et que j'irai à la recherche du cerf ; 
si je trouve cet animal, tout est pour le mieux ; si je ne le 
trouve pas, j'aurai du moins réussi à m'échapper au loin 
et mes compagnons auront pu sortir de prison. » Il vint 
donc dire au roi : « Avez-vous quelque notion sur le cerf 
couleur d'or, soit que vous l'avez vu, soit que vous ayez 
entendu parler de lui ? » Le roi répondit au chasseur d'aller 
s'informer auprès de la reine. 

Le chasseur se rendit dans le harem du roi et dit à la 
reine : « Qui a vu le cerf couleur d'or, ou qui a entendu 
parler de lui ? » La reine répondit : « Je l'ai vu moi- 
même. » Gomme le chasseur lui demanda où elle l'avait 
vu, elle ajouta : < J'étais montée sur la tour pour obser- 
ver les constellations. Au point du jour, je vis un roi des 
cerfs couleur d'or qui venait du Sud et se transportait 
vers le Nord à travers les airs. » 

Ainsi ce chasseur, qui était habile à la divination rela- 
tive aux animaux, sut que ce roi des cerfs résidait dans 
le Sud et que l'endroit où il mangeait était dans le Nord, 
qu'on ne pourrait jamais le prendre dans l'endroit où il 
résidait et qu'il fallait chercher à s'emparer de lui dans 
l'endroit où il mangeait. Alors donc, le chasseur prit son 
arc et ses flèches, puis il avança graduellement vers le 
Nord et arriva aux montagnes neigeuses de là-bas. 

En ce temps, au milieu de ces montagnes demeurait un 
rsi, dans un endroit où il y avait une source courante et un 
étang pour se baigner, et où les fleurs et les fruits pous- 
saient en abondance. Ce rsi avait réussi à s'aiïranchir des 



278 MO 110 SENG TCHE LU (N® 34i) 

désirs par la pratique de deux choses qui sont : l^les aus- 
térités ; 2" la solitude. Le chasseur, ayant caché tout son 
attirail de chasse et s'étant déguisé avec les vêtements d'un 
autre homme, se rendit auprès dursi,*lui rendit hommage 
et lui demanda de ses nouvelles ; ce rsi, qui demeurait 
depuis longtemps dans la montagne sans voir personne, fut 
extrêmement joyeux de la venue du chasseur ; il l'invita à 
s'asseoir auprès de lui ; il lui offrit des fruits doux et un 
breuvage excellent ; puis ils échangèrent des compli- 
ments ; le chasseur lui demanda : « Etes-vous ici depuis 
longtemps ? » Il répondit : « Je demeure ici depuis tant 
et tant d'années. » Le chasseur demanda encore au rsi : 
« Depuis que vous demeurez ici, avez-vous jamais vu 
quelque chose d'étrange ? » Le rsi répondit qu'il en avait 
vu une, et, comme l'autre lui demandait ce que c'était, il 
dit : « Au sud de cette montagne il y a un arbre nommé 
ni-kiu-la (nigrodha) ; constamment, un roi des cerfs cou- 
leur d'or vient en volant se poser dessus, puis, quand il 
s'est rassasié des feuilles de cet arbre, il s'en va. » En 
entendant ce récit, le chasseur fut très joyeux et se dit: 
« C'est là certainement le roi des cerfs couleur d'or qu'a 
vu la reine. Maintenant que j'ai pu entendre parler de 
lui, je désire le prendre effectivement. » Par ruse, le 
chasseur détourna la conversation sur d'autres sujets, 
mais ensuite il demanda : « Où se trouve le chemin 
pour aller à l'arbre ni-kiu-lu (nigrodha) ? » Le rsi lui 
répondit en lui indiquant en détail tous les détours du 
chemin qui y menait, à partir de l'endroit où ils se trou- 
vaient. 

Le chasseur, tout content de ce qu'il avait entendii, le 
quitta en lui laissant des souhaits de bonheur; il revint 
prendre son attirail de chasse et s'avança le long du che- 
min. Petit à petit, il marcha toujours plus avant et aperçut 
de loin cet arbre dont les rameaux et les feuilles s'éten- 
daient en s'abaissant et formaient une voûte ombreuse 



MO HO SENG TCHE LU (N° 341) 279 

très étendue ; quand il fut arrivé au pied de cet arbre, il 
rechercha le roi des cerfs , il n'aperçut ni ses traces ni 
l'endroit où il mangeait ; le chasseur se mit alors en 
embuscade au pied de l'arbre pour l'épier ; il était à son 
poste d'observation depuis peu de temps lorsqu'il vit ce 
roi des cerfs qui, tel qu'un roi des oies sauvages, venait 
à travers les airs et qui se posa sur cet arbre ; son corps 
avait une clarté brillante qui illuminait les gorges de la 
montagne. Quand il se fut rassassié en mangeant des 
feuilles de cet arbre, il s'en retourna vers le sud. 

Le chasseur fit alors les réflexions suivantes : « Cet 
arbre est d'une grande hauteur ; ni les filets ni les flèches 
ne sauraient atteindre à son sommet ; comment donc 
m'emparerai-je de ce cerf? Je vais m'en retourner dans 
la ville de Po-lo-nai (Vârânasî) ; là se trouvent des hauts 
fonctionnaires et des princes intelligents et sages ; je les 
interrogerai. » 11 s'en revint donc dans ce royaume et dit 
au roi : « Tout est conforme à ce qu'a vu la reine ; cepen- 
dant, l'endroit où s'arrête le cerf ne saurait être atteint 
ni par les filets ni par les flèches ; aussi ne puis-je m'em- 
parer de cet animal. » Le roi invita le chasseur à aller 
informer la reine de tout cela. 

Quand le chasseur eut exposé à la reine qu'il avait vu 
le roi des cerfs couleur d'or, mais qu'il ne savait comment 
s'emparer de lui parce que ni les filets ni les flèches ne 
pouvaient l'atteindre, la reine lui demanda en quel lieu 
s'arrêtait le cerf; il répondit que c'était au sommet d'un 
arbre ni-kia-lii (nigrodha) et que lorsque le cerf s'était 
rassasié des feuilles de cet arbre, il s'en retournait vers 
le Sud. Or, comme on dit: 

Le ksairiya a cent stratagèmes ; — le brahmane en a 
deux fois plus ; — le roi a mille sortes d'artifices ; — mais 
les ruses des femmes sont innombrables. 

Ainsi donc, la reine était fertile en expédients, et voici 
les conseils qu'elle donna au chasseur: « Prenez du miel 



280 MO HO SENG TCHE LU (N° 341) 

et montez sur cet arbre, dont vous enduirez les feuilles 
de miel; quand le cerf sentira le parfum du miel, il ne 
pourra manquer de manger les feuilles (qui en auront 
été enduites) ; quand il les aura dévorées, il descendra 
graduellement de plus en plus bas jusqu'à ce qu'il arrive 
à l'endroit où vous aurez étendu votre filet (1). » 

Le chasseur se conforma à ces instructions ; il revint 
dans la montagne, puis monta sur l'arbre en prenant avec 
lui du miel, dont il enduisit les feuilles. Quand le cerf 
vint pour manger, il se laissa guider par le miel et man- 
gea tout ce qui en était enduit, se refusant à manger les 
parties où il n'y en avait pas ; il mangea donc les feuilles 
en suivant la trace du miel et arriva graduellement en 
bas. Gomme on dit: 

Les animaux sauvages se fie ni à leur odoral; — les brah- 
manes se fienl aux livres de divinalion; — le roi se fie à 
ses officiers; — chacun a quelque chose à quoi il se fie. 

Ainsi ce cerf, se laissant guider par le parfum, mangea 
les feuilles de cet arbre en descendant graduellement jus- 
qu'à l'endroit où était disposé le filet, et alors il y fut pris. 
Le chasseur fit cette réflexion : « Si je le tue pour prendre 
sa peau, on n'appréciera pas suffisamment mon mérite : 
il faut que je l'emmène vivant. » Il revint donc en le 
poussant devant lui. 

11 passa, en tenant le cerf prisonnier avec un licou, par 
l'endroit où se tenait le rsi. En l'apercevant de loin, le rsi 
fut bouleversé et s'écria en soupirant : « Hé ! quel mal- 
heur terrible ! quoique ce cerf fût capable de s'élever dans 
les airs, il n'a pas su échapper à la main de cet homme 
méchant. » Il demanda alors au chasseur : n. homme 
méchant, que voulez-vous faire de cet animal ? » Le chas- 
seur répondit : « La première épouse du roi du royaume 

(l) Le stratagème, qui consiste à enduire de miel des feuilles ou des 
herbes pour capturer un cerf ou une gazelle, se retrouve dans le Vàta- 
migajâtaka {Jdiaka, n° 14). 



MO HO SENG TCHE LU (N" 341) 281 

de Kia-che (Kâçî) a besoin de cette peau de cerf pour en 
faire un coussin. » Le rsi reprit : « Pensez-vous que la 
couleur de ce cerf, quand il sera mort, restera la même que 
maintenant ? Il a en lui le souffle de la vie, et c'est pour- 
quoi sa couleur extérieure est telle. Il vous faut donc 
l'emmener vivant et alors vous pourrez obtenir une récom- 
pense. » Le rsi lui demanda encore : « Par quel artifice 
vous êtes-vous emparé de ce cerf? » Alors, le rsi, se félici- 
tant d'être dans une bonne retraite, où il était à l'abri de 
tous ces maux, songeant avec affliction à la reine qui était 
capable d'artifices habiles et pervers, et s'attristant de ce 
que ce roi des cerfs s'était par gourmandise attiré de 
telles peines, prononça cette gâthâ : 

Parmi les grands maux qui sont dans le monde, — il 
nen est pas de pires que les parfums et les saveurs : — 
c'est là ce qui induit en erreur les hommes vulgaires^ — 
ainsi que toutes les bêtes de la forêt; — quand on suit à 
la piste les parfums elles saveurs^ — voici quels tourments 
cruels on endure. 

Le chasseur lui demanda : « Par quel moyen pourrai-je 
nourrir ce cerf, de manière à le ramener vivant dans le 
royaume ? » Le rsi lui répondit : « Enduisez de miel des 
feuilles d'arbre et donnez-les lui à manger; puis, quand 
vous serez arrivé parmi les hommes, mêlez du miel à de 
la bouillie de grains. » Le chasseur nourrit le cerf en se 
conformant à ces avis; petit à petit, il revint dans le 
royaume et arriva donc parmi les hommes. 

L'extérieur de ce cerf était beau ; sa couleur était comme 
celle de l'or céleste; ses cornes étaient blanches comme 
l'agate ; ses yeux étaient brun rouge ; en le voyant, tous 
les hommes s'extasiaient sur sa perfection. En continuant 
à avancer, le chasseur atteignit la ville de Po-lo-nai (Vâ- 
rânasî) ; quand le roi apprit que le cerf arrivait, il fit 
promulguer dans toute la ville l'ordre d'aplanir les che- 
mins, de balayer et d'arroser, de brûler des parfums, de 



282 , MO no SENG TCHE LU (N"» 341-342) 

frapper les cloches, de battre les tambours et d'aller au- 
devant (lu roi des cerfs. Les spectateurs s'amassèrent 
comme des nuages; il n'y avait aucun d'eux qui ne se 
réjouît et qui ne félicitât le grand roi de cet heureux 
prodige qui venait de loin. 

Quand la reine aperçut le cerf, elle se mit à sauter de 
joie sans pouvoir dominer son émotion; emportée par 
l'intensité de son affection, elle s'avança et tint embrassé 
le roi des cerfs; mais, à cause delà gravité des souillures 
de son cœur, ce geste fit que la couleur d'or de ce roi 
des cerfs disparut sur-le-champ. Le roi dit à la reine : 
« La couleur d'or de ce cerf s'est soudain altérée; que 
faut-il faire ? » Elle lui répondit : « Ce cerf n'est plus 
maintenant qu'un animal sans beauté : qu'on le relâche et 
qu'il s'en aille. » 



N« 3/i2. 
Trip., XV, 8, p. 6 v«-7 r\] 



x\utrefois, ily avait une ville appelée Po-lo-nai (Yârânasî) 
et un royaume nommé Kia-che (KAçî). En ce temps, dans le 
royaume à'A-p'an-t'i (Avantî), qui était dans la région 
du Sud, il y avait un hérétique nommé Kia-che (Kâçyapa), 
qui était sorti du monde ; intelligent et instruit, il était 
versé dans une multitude d'écrits ; de tous les arts et des 
science subtiles, il n'était rien qu'il n'eût compris. Cet 
hérétique aidait le roi à gouverner le royaume. 

En ce temps, le roi de ce pays avait arrêté des malfaiteurs 
et leur faisait subir toutes sortes de châtiments ; aux uns 
il tranchait les mains et les pieds; aux autres il coupait les 
oreilles et le nez et il les traitait fort sévèrement. Alors, 
cet hérétique, après avoir fait de profondes réflexions, (se 



MO HO SENG TCHE LU (N° 342) 283 

dit:) (cJe suis sorti clu monde; pourquoi m'associerais-je 
au roi pour l'aider dans de telles besognes ? » Il dit donc 
au roi : « Permettez-moi de sortir du monde. — Mais 
vous êtes déjà sorti du monde, répliqua le roi ; pourquoi 
venez-vous de dire que vous désirez de nouveau sortir du 
monde ? » Il répondit : « O grand roi, maintenant je prends 
part à tous ces supplices et je fais souffrir des êtres 
vivants ; comment peut-on dire de moi que je suis sorti du 
monde ? » Le roi lui demanda alors : « O maître, dans quelle 
secte désirez-vous maintenant sortir du monde ? » 11 
répondit : « grand roi, je désire sortir du monde en 
m'appliquant à la vie d'ermite. » Le roi lui dit: « Soit; 
sortez du monde comme il vous plaira. » 

Quand (Kâçyapa) se fut éloigné à une petite distance 
de la ville, il trouva une montagne à cent sommets, où il 
y avait des eaux courantes et des étangs pour se baigner 
et où les fleurs et les fruits étaient magnifiques et abon- 
dants ; il se rendit donc dans cette montagne et y con- 
struisit un ermitage ; dans cette montagne il se livra à la 
pratique de la sagesse hérétique ; il obtint la contempla- 
tion (samâdhi) d'ordre séculier et suscita en lui les cinq 
pénétrations surnaturelles (abhijfiâs). 

Dans le dernier mois du printemps, comme il avait 
mangé des fruits et des graines, les quatre éléments dont 
était composé son corps furent en désunion et c'est pour- 
quoi, quand il urina, il laissa couler de la souillure. En ce 
temps, des cerfs et des biches en rut se poursuivaient en 
troupe les uns les autres ; (une de ces biches), qui était 
altérée, chercha de l'eau et but cette urine ; la souillure 
s'attacha à sa langue, puis la biche se lécha les parties 
génitales ; tant il est vrai que les conséquences des actes 
pour les êtres vivants ne peuvent être prévues ; à la suite 
de cela, (la biche) devint enceinte; elle restait toujours à 
côté de l'ermitage à manger de l'herbe et à boire de l'eau. 

Quand le terme de ses mois fut arrivé, elle mit au monde 



284 MO HO SENG TCHE LU (N° 342) 

un petit garçon ; en ce moment, l'ascète était sorti pour 
aller cueillir des fruits ; à cause des souffrances de l'en- 
fantement, la l)iche poussa un grand bramement plaintif ; 
en entendant bramer la biche, l'ascète pensa avec anxiété 
que quelque bête méchante lui faisait du mal et il voulut 
aller à son secours ; il la vit alors enfanter un petit garçon ; 
à ce spectacle, l'ascète fut frappé d'étonnement et pensa : 
« Comment se fait-il qu'un animal en enfantant puisse 
enfanter un être humain ?» Il entra donc en contempla- 
tion et aperçut la cause originelle (de cet événement) ; 
c'était ainsi son fils ; aussitôt il conçut de l'amour pour ce 
petit garçon ; il l'enveloppa d'un vêtement de peau, le 
prit, le rapporta et l'éleva; l'ascète le soulevait dans ses 
bras et la biche l'allaitait comme une mère. Petit à 
petit, il devint grand ; son nom fut Bigarrure-de-Cerf 
(Lou-pan) ; à cause de la mère qui l'avait mis au monde, 
son corps se trouvait tacheté comme celui de sa mère, et 
voilà pourquoi on le surnomma Bigarrure-de-Cerf. 

Quand ce garçon eut grandi peu à peu et qu'il atteignit 
l'âge de sept ans, il se montra obéissant envers ses aînés 
et respectueux envers ses supérieurs, bon et affable, 
doué de piété filiale et affectueux ; il allait recueillir de 
l'eau et des fruits pour en faire offrande à l'ascète. Or, 
l'ascète, songeant que, dans le monde, rien n'est plus à 
craindre que les femmes, donna donc des avertissements 
à son fils en lui disant : « Il n'y a rien qui soit plus gran- 
dement redoutable que les femmes ; il n'est rien qui ne 
vienne d'elles quand il y a destruction de bonne conduite 
et ruine de vertu. » Alors il enseigna (à son fils) la con- 
templation (samâdhi) et le transforma par les cinq péné- 
trations (abhijnâs). 

Cependant, comme on dit : 

Les êtres vivants de toute sorte — reviennent sans exception 
à la mort ; — suivant la direction cjua prise leur conduite, 
— ils reçoivent d'eux-mêmes leur rétribution. — Ceux qui 



MO HO SENG TCHE LU (N° 342) 280 

ont fait le bien naissent dans les deux ; — ceux qui ont 
mal agi entrent dans les enfers ; — ceux qui ont pratiqué 
la sagesse et mené une conduite pure, — quand la clepsgdre 
est finie, obtiennent le Nirvana. 

Alors donc la vie de l'ascète prit fin. Le jeune garçon 
pratiqua dans le calme une conduite pure ; il obtint les 
quatre dhyânas hérétiques et suscita en lui les cinq péné- 
trations surnaturelles ; il avait une grande force divine ; 
il pouvait déplacer les montagnes et arrêter les cours 
d'eau, toucher de la main le soleil et la lune. En ce temps, 
C/ze-r/-/zo«a/i (Çakra De vendra), étant monté sur l'éléphant 
Dragon-Blanc (1), faisait une tournée d'inspection dans 
le monde pour voir quels étaient les gens qui témoignaient 
de la piété filiale et de l'obéissance à leur père et à leur 
mère, ceux qui faisaient des offrandes aux çramaiias et 
aux brahmanes, ceux encore qui savaient faire des libéra- 
lités, observer les défenses et tenir une conduite pure ; 
au moment où il allait, inspectant le monde, il vit le fils 
de l'ascète. (Çakra,) roi des devas se dit: « Si ce jeune 
garçon désire devenir Çakra, roi (des devas), ou le roi 
Brahma, il peut obtenir l'une et Tautre place ; il faut au 
plus tôt le perdre. » — Suivant le dicton : 

Tous les devas et les hommes dans le monde — et les êtres 
vivants de toute sorte — sans exception se laissent charger 
de liens — et, quand leur vie est finie, ils tombent dans les 
conditions mauvaises. 

Tous sont enchaînés par les deux liens de l'avarice et 
de l'envie. 

Chez les devas, il y a les tambours des trois moments. 
Au moment où l(^s devas livrent bataille aux asuras, on 
frappe le premier tambour ; au moment où toutes les fleurs 
s'épanouissent dans 1(^ jardin de Kiu-p'i-lo (Kuvera) (2), on 

(1) L<' nom de l'éléphant d'Indra est AirAvala ; mais on lui adjoint sou- 
vent l'épitliétc d(; Dra^on-BIanr ; voyez, plus loin, le conte n" 851. 

(2) Le Jardin de Kiivera s'appelle C.aitraratha. 



286 MO HO SENG TCHE LU ( N" 342) 

frappe le second taml)our ; au moment où on réunit (les 
de vas) dans la salle de conférences de l'excellente Loi 
(Sudharmâ) pour qu'ils entendentl'excellente Loi, on frappe 
le troisième tambour. Che-Vi-houan (Çakra Devendra) 
frappa donc le tambour de l'explication de la Loi, et, par 
centaines et par milliers, des devas innombrables vinrent 
se rassembler ; tous demandèrent à Çakra quel ordre il 
avait à leur communiquer. Çakra, roi (des devas), leur 
dit : « Dans le Yen-feou-Vi (Jambudvîpa), il y a un fils 
d'ascète qui est nommé Bigarrure-de-Cerf ; il possède de 
grands mérites ; je voudrais trouver un moyen de causer 
sa perte. » En entendant ces paroles, les devas ne furent 
pas contents ; ils se dirent alors : « Causer la perte de cet 
homme, c'est diminuer ([)our l'avenir) le nombre des 
devas et renforcer les asuras. » (Cependant,) parmi (les 
devas), il yen eut dont le cœur indifférent ne s'arrêta pas 
(à ces considérations) et ne fit aucun cas du succès ou de 
la défaite ; en outre, ils se réjouissaient d'aider (Çakra) 
dans son désir de causer la perte (du jeune homme). 

11 y eut un deva qui prit le premier la parole pour 
dire : « Qui doit aller ? » Quelqu'un dit alors que c'était 
une devî qui devait aller. Tous ces devas allèrent donc 
examiner les divers jardins ; ils allèrent dans les jar- 
dins de plaisirs.^ dans les jardins des couleurs mé- 
langées et dans les jardins grossiers, (pour voir) quelle 
devî devrait aller et pour la convoquer aussitôt. Aussi- 
tôt, par centaines et par milliers, les devis vinrent toutes 
se rassembler. Il y avait une devî nommée A-lan-feoii 
(Alambusâ) ; ses cheveux étaient mélangés, car elle avait 
des cheveux de quatre couleurs : bleus, jaunes, rouges et 
l)lancs ; c'est pourquoi on lui avait donné le nom de cou- 
leur mélangée ^. On chargea cette devî d'aller dans le 

1 Dans l'Alambusâ jàtaka, le commentateur insère des vers (vers 85 
et 94) relatifs à l'entrevue d'Indra et d'Alambusâ. En adressant la parole à 
Alambusâ Indra commence par linterpeller sous le nom de Missà (sans- 



MO HO SENG TCHE LU (N"^ 342-343) 287 

Yen-feoU'Vi (Jambudvîpa) pour y causer la perte du jeune 
homme appelé Bigarrure-de-Cerf. 

Cette devî dit alors à Çakra, roi (des devas) : « Depuis 
les temps anciens jusqu'à maintenant, j'ai déjà à plusieurs 
reprises perdu les hommes en les détournant de la con- 
duite pure et je leur ai fait perdre leurs pénétrations 
surnaturelles. Je voudrais que vous envoyiez quelque 
autre devî belle et bien faite qui excite la joie des 
hommes. » x\lors Çakra, roi (des devas), au milieu de 
cette assemblée, prononça toutes sortes de gâthâs pour 
encourager la devî A-lan-feou, en lui disant que c'était 
elle qu'il fallait charger d'aller pour causer la perte de 
Kia-chô-p'in-V eou (1) ; c'est ainsi que cela est raconté 
dans le Cheng-king (2). Alors, la devî causa la perte du 
jeune homme, fils de l'ascète. 



N« 3/|3. 
(rrz>., XV, 8, p. 13r^) 

Autrefois, au bord de la grande mer., il y avait un arbre 

crit : Miçrâ) qui signifie « mélangé », et il finit en l'appelant Alambusâ. 
Le commentateur, embarrassé par le premier de ces noms, constate 
d'abord que c'est la désignation de l'apsara elle-même, mais il ajoute 
prudemment : « Toutes les femmes, d'ailleurs, peuvent porter ce titre de 
missâ par le fait qu'elles mélangent le trouble de la passion chez les hommes. » 
D'autre part, dans la liste des huit apsaras de la région orientale (i\/a/i«- 
vaslu, III, 308), le nom d'Alambusâ est immédiatement suivi par celui 
de Miçrakeçî, qui signifie « cheveux mélangés » ; ce dernier personnage 
est bien connu, Miçrakeçî figurant, par exemple, dans le drame de 
Sakountala, Il semble, ou qu'Alambusà et Miçrâ sont le dédoublement 
d'une seule personne, ou, inversement, que les deux personnes ainsi 
nommées se sont fondues en une seule (Sylvain Lévi). 

(1) Ce nom se laisse restituer enKuçabindu qui signifie littéiabMiient «tige 
de gazon — goutta; » ; le terme << goutte sur le gazon » rappelle l'origine 
attribuée au fils du rsi. 

(2) Je n'ai pas retrouvé les stances dont il est ici question dans la 
version chinoise du Chemj-làng {Trip., XIV, 8, p. 22 r°-r).5 v»). 



288 MO IIO SENG TCIIE LU (N° 343) 

chan-p'o-li (oambara ?) sur lequel se trouvait un oiseau 
aux ailes d'or (Garuda) ; cet oiseau a un corps fort grand ; 
ses deux ailes ont un écartement de cent cinquante goja- 
nas. La coutume de cet oiseau aux ailes d'or est de manger 
des nâgas ; quand il veut manger un nâga, il commence 
par frapper la mer avec ses deux ailes, de manière à ce 
que l'eau s'écarte d'un côté et de l'autre ; le corps du 
nâgas apparaît alors et il s'en empare et le mange. 
Quant aux nagas, ils ont la coutume constante, pt*r 
crainte de l'oiseau aux ailes d'or, de rechercher toujours un 
kasâya qu'ils placent sur la porte de leur palais ; quand 
l'oiseau voit le kasâya, il conçoit des sentiments de res- 
pect et ne s'avance plus pour manger ces nâgas. 

En ce temps, cet oiseau avait frappé la mer de ses 
ailes et avait aperçu un nâga qu'il voulut dévorer ; le nâga, 
terrifié, prit aussitôt un kasâya qu'il se mit sur le sommet 
de la tête et il marcha le long du rivage, car il avait pris 
en ce moment la forme d'un homme ; (de son côté), l'oi- 
seau aux ailes d'or se transforma en un brahmane : il 
poursuivait ce dragon et lui adressait toutes sortes d'in- 
jures en lui disant : « Pourquoi ne quittez-vous pas 
promptement ce kasâya ? » Ce nâga, craignant de périr, 
se cramponnait énergiquement au kasâya et aurait bravé 
toutes les morts plutôt que de le lâcher. 

Or, dans une île de la mer, il y avait la résidence d'un 
ascète ; les fleurs et les feuilles y étaient florissantes ; 
alors le nâga, saisi de crainte et ne sachant où trouver 
du secours, alla se précipiter dans la résidence de l'ascète. 
Comme cet ascète avait une grande vertu redoutable, 
l'oiseau aux ailes d'or n'osa pas entrer aussitôt et, s'adres- 
sant de loin à l'ascète, il prononça cette gâthâ : 

Maintenant^ ce nâga vicieux et méchant — s^est trans- 
formé en prenant le corps d'un homme ; — craignant la 

(1) Le Nàgànanda est, de même que ce conte, fondé sur l'éternelle 
querelle de Garuda et des nàgas et finit aussi par leur réconciliation. 



MO HO SENG TCHE LU (N"^ 343-344) 28î^ 

mort et cherchant son salut ^ — // est venu entrer ici ; — œ 
cause de la puissance de votre vertu, ô ascète, — je devrai 
souffrir de la faim et de la soif; — f aimerais mieux perdre- 
ma propre vie, — plutôt que de manger ce nâga. 

Alors, l'ascète se demanda qui prononçait cette gâthâ ; 
il se leva donc et sortit pour voir (ce qui se passait) ; ik 
aperçut ce nâga qu'avait poursuivi l'oiseau aux ailes d'or ; 
il prononça aussitôt cette gâthâ, en réponse à ce qu'avait 
dit l'oiseau aux ailes d'or : 

Je vous ferai avoir une longue vie, — et manger toujours^ 
l'ambroisie céleste, — car vous endurez la faim et ne man- 
gez pas le nâga — à cause de vos sentiments respectueux- 
envers moi. 

- Alors, grâce au prestige surnaturel de l'ascète, l'oiseau? 
aux ailes d'or n'éprouva plus ni faim, ni soif ; puis l'ascète 
lui dit : <c C'est pour avoir violé les défenses (dans une 
vie antérieure) que vous avez reçu un corps d'oiseau, et 
maintenant, comme vous vous livrez habituellement au 
meurtre, vous devreztomber dans les enfers. » 11 lui exposa 
en détail les dix choses mauvaises, en allant jusqu'aux opi- 
nions hérétiques ; chacune de ces choses suffît à faire 
tomber dans les enfers, ou parmi les démons affamés ou 
parmi les asuras ; (il ajouta :) « 11 vous faut maintenant^ 
en même temps que ce nâga, avouer vos fautes avec 
repentir pour qu'il n'y ait plus de haine (entre vous). » 
Eux donc avouèrent leurs fautes avec repentir, aptes quoi 
chacun d'eux s'en retourna à sa première place. 



{Trip., XV, 8, p. 13vM/i r«.) 

Autrefois, il y avait un roi qui dirigeait bien les hommes 
et les animaux ; il tenait éloignés tous les ennemis ; les 

II. 19 



290 MO HO SENG TCIIE LU (N" 344) 

céréales des cinq sortes mûrissaient en abondance ; le 
peuple en éprouvait une grande joie; (ce roi) était modéré, 
juste et bon, bienfaisant, doué de piété filiale et affectueux; 
il pratiquait la libéralité et observait les défenses. 

Dans ce royaume, il y avait alors un chasseur d'éléphants 
qui était fort pauvre et avait en outre beaucoup d'enfants; 
ces enfants lui réclamaient chacun à boire et à manger ; 
sa femme lui dit alors : « Vous restez chez vous dans la 
pauvreté, et voici à quel point nous souffrons de la faim 
et du froid. Pourquoi ne vous adonnez-vous pas avec 
énergie à votre profession ?» Le chasseur répondit à sa 
femme : « Que voulez-vous que je fasse ? » Sa femme lui 
dit : « 11 vous faut vous livrer actuellement aux occupa- 
tions de vos pères. » Alors, ce chasseur prépara des provi- 
sions de bouche, prit tout l'attirail du chasseur et se rendit 
à côté des montagnes neigeuses. 

En ce temps, il y avait un éléphant blanc à six défenses 
qui demeurait au pied de ces montagnes. Tous les êtres 
qui sont nés dans la condition d'éléphant ont une certaine 
intelligence ; (cet éléphant) fit donc cette réflexion : 
<( Pourquoi les hommes veulent-ils nous tuer ? Ils veulent 
nous tuer à cause de nos défenses. » Alors cet éléphant, 
quand son grand-père mourut le premier, prit ses défen- 
ses et les cacha en un lieu; puis, quand son père mourut^ 
il prit aussi ses défenses et les cacha en un lieu. Il sor- 
tait hors du troupeau des éléphants et allait à sa fantaisie 
manger de-ci et de-là. 

En ce temps, le chasseur, allant chasser d'endroit en 
endroit, traversa la forêt de la montagne et arriva au point 
où se tenait l'éléphant ; l'éléphant vit de loin le chasseur 
et pensa : « Quel est cet homme qui arrive ici ? Ne serait- 
ce pas un chasseur qui veut venir pour que je sois tué ? » 
Alors, il leva sa trompe et appela en criant le chasseur. 
Celui-ci était expérimenté dans l'art d'observer les élé- 
phants et se dit : « Si je ne vais pas, je serai certainement 



MO HO SENG TCHE LU (N** 344) 291 

mis à mal par lui ». Il alla donc auprès de l'éléphant, qui 
lui demanda : « Que venez-vous chercher ? » Le chasseur 
lui exposa quelles étaient ses intentions en venant. L'élé- 
phant lui dit : « Si (vous vous engagez à) ne plus venir, je 
vous donnerai ce qu'il vous faut. » Le chasseur répliqua : 
<( Quand j'aurai obtenu quelque chose, je ne désirerai 
même plus sortir de chez moi ; à plus forte raison ne 
viendrai-je pas jusqu'ici. » L'éléphant lui donna alors les 
•défenses de son grand-père qu'il avait cachées précédem- 
ment. 

Le chasseur les ayant en sa possession, revenait tout 
joyeux dans son pays lorsqu'il fit cette réflexion : « Si je 
rentre chez moi avec ces défenses, ma femme et mes 
enfants n'en retireront pas pour bien longtemps de quoi 
se vêtir et se nourrir ; il faut que j'aille dans un endroit 
<;aché pour y jouir seul (de mon gain). Tant que je serai 
fort et robuste, j'aurai femme et enfants (1) ; mais si un beau 
jour je viens à disparaître (ma femme et mes enfants) 
n'auront plus même cinq pièces de monnaie à se parta- 
ger (2). » 

Prenant donc les défenses avec lui, il se rendit chez un 
marchand de vin ; en le voyant venir de loin, le marchand 
■de vin se dit: « D'où vient cette homme ? Je ferai certai- 
nement aujourd'hui quelque petit profit. » Alors, il disposa 
un lit et des coussins, et, se chargeant à la place (du chas- 
seur) des défenses d'éléphant, il l'invita à s'asseoir avec 
lui ; profitant de ce que l'autre était affamé et altéré, il lui 
donna du vin de manière à l'enivrer ; puis, le voyant ivre, 
il lui demanda de lui signer un contrat ; quoique (le chas- 
seur) n'eût reçu que peu de vin, le contrat en mentionnait 



(1) On attendrait plutôt : « J'aurai de quoi subvenir aux besoins de ma 
femme et de mes enfants. » 

(2) Si je comprendsbien ce passage, le chasseur dit que, dans l'intérêt 
même de sa femme et de ses enfants, il fera mieux de jouir seul de son 
gain, afin de conserver sa vigueur qui assure la subsistance de sa famille. 



292 MO HO SENG TCHE LU (N* 344) 

une très grande quantité. Le lendemain, son ivresse 
étant dissipée, (le chasseur) demanda encore du vin ; le 
marchand lui dit: « Pourquoi en demandez-vous derechef? 
vous semblez n'être pas encore dans votre bon sens ; il 
nous faut faire nos comptes ; s'il reste de l'argent, je vous 
donnerai de nouveau (du vin). » Quand les comptes furent 
terminés, il ne restait pas une seule pièce de monnaie. 

(Le chasseur) se dit alors : « Où pourrais-je bien trou- 
ver encore de l'argent? 11 faut que je retourne dans la 
montagne pour tuer l'éléphant. » Il entra donc dans la 
montagne et se rendit à l'endroit où il avait déjà rencon- 
tré l'éléphant; celui-ci, voyant le chasseur, lui demanda: 
« Pourquoi revenez-vous ? » Le chasseur exposa à l'élé- 
phant pourquoi il était venu ; l'éléphant lui dit : « Ce que 
je vous avais donné précédemment, qu'en avez-vous fait ? » 
L'autre répondit : « Par un effet de ma sottise, je l'ai 
entièrement perdu en débauches. » L'éléphant reprit : 
« Si vous êtes capable de ne plus vous laisser aller à la 
débauche, je vous donnerai encore (des défenses). » Le 
chasseur répondit : « Gomme je regrette ce que j'ai fait 
auparavant, pourquoi recommencerais-je ? Si vous voulez 
me témoigner encore une fois votre bonté, en vérité je 
ne sortirai plus de chez moi. » L'éléphant prit donc les 
défenses de son père et les lui donna. 

Quand le chasseur eut en main les défenses d'éléphant, 
il retourna dans son pays; mais il fit encore comme la 
première fois et dépensa tout follement; il songea alors : 
« Il me faut tuer cet éléphant; mais quand j'irai, je ferai 
qu'il ne me voie pas (1). » 

Comme c'était le dernier mois du printemps et qu'il 
faisait fort chaud, ce grand éléphant était entré dans un 



(1) Le procédé auquel il aura recours, comme on le voit par la suite du 
récit, consiste à revêtir un kasàya ou vêtement religieux en sorte que 
l'éléphant le prenne pour un homme incapable de faire le mal et ne se 
méfie pas de lui. 



MO HO SENG TCHE LU (N°^ 344-345) 298 

étang pour s'y baigner; après s'être baigné, il était res- 
sorti (de l'étang)^ et, en avant de la troupe des éléphants, 
il se reposait au frais sous un arbre. Le chasseur alors 
décocha une flèche empoisonnée sur ce grand éléphant et 
l'atteignit entre les deux sourcils ; le sang coula et entra 
dans les yeux; l'éléphant releva la tête pour voir d'où la 
flèche était partie; il aperçut le chasseur et lui adressa de 
loin un enseignement (en lui disant) : « Vous êtes un 
homme pervers et on ne saurait vous corriger; pour moi, 
dans l'état où je me trouve maintenant, je pourrais encore 
vous tuer; mais, par respect pour le kasâya (dont vous 
êtes revêtu), je ne vous tuerai pas ». 

Il appela alors le chasseur (et lui dit) : « Venez promp- 
tement me couper les défenses. » 11 protégea de son 
corps ce chasseur, de peur que les autres éléphants ne lui 
fissent du mal. Il y eut alors dans la forêt des devas qui 
prononcèrent cette gâthâ: 

A r intérieur, il n'a pas dépouillé son vêtement de sottise; 
— à l'extérieur, il s'est affublé d'un kasâya; — son cœur 
est toujours plein d'une perversité funeste; — le kasâya 
n'est point ce qui lui convient. — Le samâdhi, le calme et 
l'absence de désirs, — l'extinction éternelle des chagrins 
qui tourmentent, — la paix et V anéantissement perpétuels 
des sentiments extérieurs, — {c'est à V homme qui réa- 
lise en lui tout cela que) le kasâya convient comme vête- 
ment. 



N*^ 3/45. 
(Trip., XV, 8, p. 1/i r° 



Autrefois, il y avait un roi qui gouvernait fort bien les 
hommes et les êtres et qui écartait les ennemis haineux ; 



294 MO HO SENG TCHE LU (N" 345) 

les céréales des cinq sortes mûrissaient en abondance; le 
peuple était fort heureux; ( ce roi) était modéré et juste, 
bienfaisant et bon, excellent et vertueux, doué de piété 
fîliale et affectueux; il pratiquait la libéralité et obser- 
vait les défenses; il étendait son amour sur tous les 
hommes et les animaux. 

Ce roi avait un éléphant appelé Grand-Corps [Ta-chen) 
qui était méchant et difficile à soumettre; il répandait la 
terreur au loin et au près; en ce temps, si aucun des 
divers royaumes ennemis ne pouvait tenir tête (au roi)^ 
c'était parce que tous ceux qui l'avaient attaqué avaient 
été anéantis (par cet éléphant). Quand des gens avaient 
violé les lois du roi, on ordonnait que cet éléphant les 
tuât en les foulant aux pieds. Le roi se fiait sur la posses- 
sion qu'il avait de cet éléphant et ne craignait rien. 

L'écurie de cet éléphant ayant été endommagée. Télé* 
phant s*en alla librement à côté d'un vihâra ; il y vit 
lesbhiksus observer des convenances strictes et une règle 
bien ordonnée; en outre, il les entendit réciter les livres 
saints (où il était dit que) ceux qui tuent des êtres vivants 
subissent des peines, tandis que ceux qui ne tuent pas 
obtiennent le bonheur. Quand l'éléphant eut entendu ces 
paroles, son cœur s'adoucit. 

En ce temps, il y eut un criminel qui fut condamné à 
mort; le roi ordonna à ses officiers d''inviter l'éléphant à 
le faire périr en le foulant aux pieds; mais l'éléphant flaira 
par trois fois avec sa trompe le criminel et n'eut aucun 
désir de le tuer. Celui qui était chargé de surveiller la 
mise à mort revint dire au roi que l'éléphant, lorsqu'il 
avait vu le criminel, s'était borné à le flairer avec sa 
trompe et n'avait eu aucunement l'intention de le tuer. 

En apprenant cela, le roi fut accablé de tristesse et 
demanda à l'homme qui était venu (lui faire ce rapport) : 
« L'éléphant a-t-il bien réellement agi ainsi? — Oui, en 
vérité », lui fut-il répondu. Le roi convoqua ses princi- 



MO HO SENG TCHE LU (N» 345) 295 

paux ministres pour délibérer avec eux sur cette affaire. 

Quand les principaux ministres furent rassemblés, 
le roi leur dit : « Si, maintenant, pendant mon règne, 
personne n'a pu me vaincre, c'est précisément parce 
que je me fiais à cet éléphant. Maintenant, voici tout à 
coup ce qui se passe ; que faut-il faire ? » Un des principaux 
ministres appela alors le cornac et lui demanda : « Récem- 
ment l'écurie de l'éléphant a été endommagée; en quel 
lieu a été l'éléphant ? » Le cornac répondit : « 11 a été 
dans un vihâra. » 

Ce grand ministre était intelligent; il conjectura donc 
que l'éléphant avait vu les bhiksus, avait dû entendre les 
préceptes des livres saints, que son cœur s'était adouci et 
qu'il ne désirait plus tuer les êtres vivants. 11 engagea 
alors le cornac à établir dans le voisinage de l'écurie de 
l'éléphant des maisons de jeu, des boucheries et des pri- 
sons, puis d'attacher l'éléphant près de ces bâtiments. Cet 
éléphant vit donc les joueurs agiter les mains en ouvrant 
de grands yeux et crier à grand bruit; il vit les bouchers 
qui faisaient périr toutes sortes d'êtres vivants; il vit 
encore dans les prisons soumettre les gens à la question, 
fustiger et supplicier. 

Quand l'éléphant eut vu tout cela, ses mauvais senti- 
ments revinrent et quand le roi lui envoya un criminel, il 
le mit aussitôt à mort en le foulant aux pieds. Alors les 
devas prononcèrent cette gâthâ : 

Quand l'éléphant vit une discipline et des observances 
excellentes, — et quand, en outre, il entendit parler des 
peines et des récompenses, — ses bons sentiments jour et 
nuit augmentèrent — et sa conduite méchante put graduel- 
lement disparaître. — Mais quand il se familiarisa avec de 
méchantes pratiques, ses sentiments primitifs reparurent. 
— C'est seulement l'homme vraiment sage — qui ne fait que 
progresser sans revenir en arrière^ 



2% MO HO SENG TCHE LU (N" 346) 

N" 346. 
{Trip., XV, 8, p. U vM5r°.) 



Autrefois, il y avait deux brahmanes qui se rendaient 
dansl'Inde du Sud pour y étudier les sûtras et les castras 
hérétiques; après avoir fait cette étude, ils revinrent dans 
ieur pays. Pendant ce retour, leur chemin vint à passer 
dans une plaine déserte et traversa un endroit où on gar- 
dait des troupeaux; ils virent deux béliers qui barraient la 
route en se battant; la coutume des béliers, quand ils se 
battent est, au moment où ils vont aller de Pavant, de com 
mencer par reculer. Le brahmane qui marchait devant 
^tait simple et crédule; il dit à son compagnon, qui était 
derrière lui : « Voyez ces béliers; quoiqu'ils soient des 
animaux à quatre pattes, ils observent la politesse; ils 
«avent que nous, brahmanes, observons les défenses et 
avons beaucoup d'instruction; à plusieurs reprises, par 
égard pour nous, ils marchent à reculons et nous lais- 
sent le chemin libre. » Le compagnon qui était derrière 
lui répondit : « O brahmane, ne croyez pas inconsidé- 
rément que les moutons ont de la politesse; ce n'est 
pas par estime pour nous que ceux-ci laissent le chemin 
iibre et s'écartent de nous; mais, suivant la coutume des 
moutons, comme ils vont aller de l'avant, ils commencent 
par reculer. » Celui qui marchait le premier ne crut pas 
•ce que l'autre lui disait; il fut heurté parles béliers et 
iut aussitôt renversé; il se brisa les deux genoux et resta 
-étendu par terre, évanoui; ses vêtements et son parasol 
•étaient lacérés et dispersés. 11 y eut alors un deva qui 
prononça cette gâthâ : 

Ses vêlements sont lacérés et abîmés, — // est blessé et 



MO HO SEiNG TCHE LU (N** 346-347) 297 

reste étendu par terre évanoui; — ce malheur a été attiré 
par sa sottise. — tel est le résultat de sa stupide crédulité. 



{Trip., XV, 8, p. 'J5 vM6 r^) 

Autrefois, il y avait une ville appelée Po-lo-nai (Vârâ- 
nasî) et un royaume appelé Kia-che (Kâçî). En ce temps, 
il y avait un roi nommé Réputation {Ming-tch'eng). Les 
gens de ce pays étaient tous habiles en toutes sortes d'arts, 
au moyen desquels ils gagnaient leur vie ; c'est ainsi que 
les uns faisaient de la musique et chantaient ; d'autres 
fabriquaient des ustensiles en or et en argent ou prépa- 
raient des parures, telles que cordons ornés pour les che- 
veux et colliers de pierres précieuses ; d'autres domptaient 
des éléphants et des chevaux et pratiquaient toutes les 
diverses sciences ; il n'y avait aucune sorte d'habileté qui 
n'existât parmi eux; c'est de cette manière qu'ils gagnaient 
leur vie. Si quelqu'un était inapte à tout art et à toute 
science, on l'appelait un imbécile; si quelqu'un était un 
voleur, on lui donnait aussi le nom d'imbécile. 

Or, il y eut un homme qui volait; les gens du pays l'ame- 
nèrent, lié, au roi et lui dirent : « O grand roi, cet homme a 
tenu une conduite d'imbécile. Nous désirons que vous le 
punissiez. » Le roi dit : « Non pas ; non pas. Si des hom- 
mes gaspillent leurs richesses et si des hommes volent, 
pourquoi me mettrais-je à faire le mal avec eux (en les 
punissant) ? » 

Le roi songea alors au moyen qu'il pourrait employer 
pour s'acquitter des devoirs royaux, de manière que ses 
sujets ne fussent pas informés (qu'il ne punissait pas les 
coupables) et de manière que les mauvaises pratiques ne 



29S MO HO SENG TCHE LU (N° 347) 

se produisissent pas; il fit encore cette réflexion: « Depuis 
les temps passés jusqu'à maintenant, il ne s'est présenté 
qu'un seul imbécile ; de tels imbéciles ne peuvent donc 
atteindre le nombre de mille avant ma mort (1). » Il prit 
alors cet imbécile et le remit à un de ses grands ministres 
(en lui disant) : « Il me faut mille de ces imbéciles pour 
en faire un groupe important ; quand ce nombre sera 
atteint, faites-le moi savoir. » Le ministre alors s'empara 
de cet homme et l'enchaîna en un certain endroit. Le roi 
fit ensuite cette réflexion : « Il ne faudrait pas que cet 
imbécile vînt à mourir de faim. » Il dit alors au grand 
ministre de le lui amener. (Quand il l'eut vu, il lui trouva 
mauvaise mine et) fit cette recommandation instante à son 
ministre : « Veillez bien sur cet homme et ne le laissez pas 
maigrir; mettez-le dans mon bois d'açokas ; que ses désirs 
des cinq sortes soient satisfaits ; qu'on lui donne des ré- 
jouissances. » Après avoir reçu ces instructions, le grand 
ministre traita l'imbécile conformément aux ordres du 
roi. 

Alors il y eut un autre imbécile qui apprit que le roi, 
après avoir pris (le premier) imbécile, l'avait installé dans 
son parc de plaisance et lui donnait des réjouissances; il 
vint se livrer au grand ministre en lui disant : « Je suis 
un imbécile. » Pour se conformer aux intentions du roi, 
le grand ministre le mena aussitôt dans le parc de plai- 
sance. Cette scène se renouvela et, en peu de temps, le 
nombre (de ces gens) atteignit le chiffre de mille. 

Le ministre vint dire au roi : « Les imbéciles ont atteint 
le nombre de mille. De quelle manière maintenant faut-il 
promptement juger ?^) En entendant ces paroles, le roi fut 
pénétré de tristesse; (il se disait) : «Depuislestempsanciens 

(1) En d'autres termes, le roi pense qu'il ne se trouvera pas, pendant le 
temps qui lui reste à vivre, mille hommes qui agiront mal ; il va donc 
promettre de châtier le premier coupable, dès que celui-ci aura été rejoint 
par neuf cent quatre-vingt-dix-neuf de ses sembables ; il espère ainsi 
n'avoir, en réalité, jamais à le punir. 



MO HO SENG TCHE LU (N" 347) 290 

jusqu'à maintenant, pendant un long espace de temps, il 
ne s'était produit qu'un seul imbécile ; comment se fait-il 
que maintenant, avant qu'une brève durée se soit écoulée, 
il y en ait un millier? C'est sans doute que, dans une 
période de décadence, les mauvaises pratiques augmen- 
tent. » Le roi ordonna à ses ministres de se rendre dans 
le parc de plaisance pour arroser et balayer, brûler des 
parfums, suspendre des oriflammes et des dais en soie et 
pour préparer toutes sortes de boissons et de nourritures 
exquises; ses ministres se conformèrent à ses instructions 
et firent tout ce qu'avait ordonné le roi. Alors, le roi sor- 
tit pour se promener et se rendit dans le parc de plai- 
sance avec tous ses ministres et la multitude des dix-huit 
catégories. 

Quand le roi se fut assis, il demanda à ses ministres : 
« Où se trouvent les imbéciles ? Appelez-les pour qu'ils 
viennent. » Les imbéciles arrivèrent tous et le roi les 
regarda ; comme ils étaient depuis longtemps dans le 
parc, leurs vêtements étaient couverts de souillure, leurs 
ongles étaient longs et leur chevelure en désordre ; le 
roi ordonna alors à ses ministres : « Emmenez les imbé- 
ciles ; baignez-les, mettez-leur des vêtements neufs, cou- 
pez-leur les cheveux et rognez-leur les ongles; puis, vous 
me les ramènerez. » Quand ils furent revenus, on leur 
donna toutes sortes de boissons et d'aliments, on leur fît 
présent d'objets de valeur et ils purent prendre à leur gré 
tout ce dont ils avaient besoin. Le roi prescrivit alors 
ceci aux imbéciles : « Retournez chez vous ; soignez vos 
père» et vos mères ; travaillez avec zèle à votre profes- 
sion ; ne commettez plus de vols. » Quand les imbéciles 
entendirent la proclamation que leur faisait le roi, ils y 
obéirent, tout joyeux. Puis, le roi de ce pays remit la 
dignité royale à l'héritier présomptif ; il sortit du monde 
et se rendit dans la montagne pour y étudier la doctrine 
des ermites ; alors le roi prononça ces gâlhâs : 



300 MO 110 SENG TCHE LU (N°* 347-348) 

Tavais d'abord recherché mille imbéciles — pour les 
réunir et Je pensais qu'il serait difficile de les trouver. — 
Comment se fait-il qu'en si peu de temps — le nombre de 
mille ait été brusquement atteint? 

Les mauvaises pratiques jour et nuit se développent ; — 
cette grande réunion (d'imbéciles), maintenant f y mets fin; 

— Je désire me séparer des hommes méchants de ce monde ; 

— le temps est venu où il faut que je quitte la vie laïque. 



N« SAS. 
Trip., XV, 8, p. i6 r^ 



Le Buddha dit aux bhiksus assemblés : Au temps des 
générations passées, il y avait un brahmane qui ne possé- 
dait aucune richesse et qui subvenait à sa vie en mendiant. 
Ce brahmane avait une femme qui n'avait enfanté aucun 
fils. Dans la maison se trouvait un na-kiu-lo (nakula) [1] qui 
vint à mettre bas un petit. Alors, comme le brahmane 
n'avait pas de fils, il considéra ce petit du nakula comme 
son fils, et le petit du nakula à son tour regarda le brah- 
mane comme son père. Lorsque le brahmane allait chez 
les personnes assemblées dans d'autres demeures, tantôt 
il obtenait du lait et du beurre, tantôt il obtenait des 
gâteaux et de la viande; il revenait chez lui en les rappor- 
tant et en faisait part au nakula. Cependant, plus tard, la 
femme du brahmane se trouva tout à coup enceinte; lors- 
que sa grossesse fut arrivée à terme, elle enfanta un fils; 
elle conçut alors cette pensée : « Ce nakula a mis bas un 
petit qui porte bonheur et c'est ce qui m'a permis d'avoir 
un enfant. » 

{l) C'est la mangouste ou ichneumon. 



MO HO SENG TCHE LU (N* 348) 301 

Un jour, le brahmane voulut sortir pour aller mendier 
de la nourriture ; il donna à sa femme un ordre en ces 
termes : « Si vous sortez, emportez avec vous l'enfant ; 
ayez soin de ne pas le laisser en arrière. » Quand la femme 
du brahmane eut fini de donner à manger à l'enfant, elle 
se rendit dans une maison voisine afin d'emprunter un 
pilon pour décortiquer du grain. En ce moment, le petit 
enfant était tout imprégné de l'odeur du beurre ; il y eut 
alors un serpent venimeux qui vint, attiré par cette odeur; 
ouvrant sa gueule et crachant son venin, il voulait tuer le 
petit enfant. Le nakula conçut cette pensée : <( Mon père 
est sorti et ma mère n'est pas là non plus. Pourquoi ce 
serpent venimeux veut-il tuer mon frère cadet ? » 

Suivant le dicton : 

Le serpent venimeux et le nakula^ — le corbeau qui vole 
et le hibou chauve^ — le çramana et le brahmane, — la 
seconde mère et le fils du premier lit, — toujours se portent 
mutuellement haine et envie — et, pleins de venin, veulent 
se faire du mal Vun à Vautre. 

Aussitôt donc le nakula tua le serpent venimeux et le 
coupa en sept morceaux. Puis il conçut cette pensée : 
« J'ai maintenant tué le serpent et j'ai sauvé la vie à mon 
frère cadet; si mon père et ma mère le savent, ils ne 
manqueront pas de me récompenser. » Il se barbouilla la 
gueule de sang et se tint devant la porte, voulant faire 
ainsi que son père et sa mère le vissent et fussent joyeux. 

Or le brahmane revenait justement de dehors; il aperçut 
de loin sa femme sortie de la maison; il s'irrita et dit : « Je 
l'avais avertie que, lorsqu'elle sortirait, elle devait em- 
porter l'enfant ; pourquoi est-elle partie seule ? » Le 
père voulut franchir la porte, mais il vit le nakula dont la 
gueule était ensanglantée et il conçut alors cette pensée : 
« Tandis que nous, le mari et la femme, étions absents, 
ce nakula resté en arrière n'a-t-il pas tué et dévoré notre 
fils? » Dans sa colère, il dit : « Nous n'avons nourri cet 



302 MO HO SENG TCHE LU (N*' 348-349) 

animal que pour qu'il nous fasse du mal. » S'avançant 
donc, il frappa de son bâton et tua le nakula. Quand il 
eut franchi la porte, il vit lui-même son fils qui, assis au 
milieu de la cour, suçait son doigt et jouait; il aperçut en 
outre les sept tronçons du serpent sur le sol. Quand il eut 
vu cela, il eut un chagrin et un repentir profonds. Puis le 
brahmane se fit d'amers reproches (disant :) « Ce nakula 
avait au plus haut point des sentiments humains; il a 
sauvé la vie de mon fils. Pour moi, je n'ai pas fait un 
examen attentif, et avec précipitation je l'ai tué; cela est 
douloureux, cela est digne de compassion. » Aussitôt il 
tomba à terre évanoui. 

Alors dans l'espace il y eut un deva qui prononça cette 
gâthâ : 

// faut faire un examen attentif; — gardez-vous d'agir 
avec précipitation dans un accès de colère; — quand 
la bienfaisante^ affection d'excellents amis se rompt, — et 
quand injustement on fait du mal à quelqu'un avec qui on 
était en bons rapports, — on est comparable au brahmane 
— qui tua ce nakula. 



N« 3/i9. 

(Trip., XV, 8, p. 28 r°.) 

Il était autrefois le roi d'un royaume ; il nourrissait 
deux perroquets, dont l'un se nommait Lo-ta (Râdha), et 
l'autre, Po-lo (Prosthapâda). Tous deux connaissaient le 
langage des hommes. Le roi les chérissait fort ; il les 
avait mis dans une cage d'or et, quand il leur donnait à 
manger, c'était à sa propre table. Or, il y eut un haut fonc- 
tionnaire qui offrit au grand roi un singe enfant ; comme 
les hommes sont disposés à aimer la nouveauté, le roi se 



MO HO SENG TCHE LU (N^ 349) 303 

mit aussitôt à le chérir ; les boissons et les aliments dont 
il le nourrit l'emportèrent sur ce qu'il donnait aux perro- 
quets. Alors le perroquet Po-lo^ s'adressantà Lo-ta, pro- 
nonça cette gâthâ (1) : 

Auparavant nous mangions avec le roi — la meilleure 
nourriture qui fût au monde ; — maintenant^ frustrés par 
le singe ^ — // nous faut ensemble nous éloigner dans les 
airs. 

Mais Lo-ta lui répondit : « Tout cela, cependant, ne sera 
pas éternel ; maintenant le singe enfant, avant qu'il soit 
longtemps, devra à son tour être privé de ce traitement 
privilégié. » Puis, s'adressant à Po-lo^ il prononça cette 
gâthâ : 

Le profit et la ruine^ aussi bien que la calomnie et 
reloge, — la réputation et le blâme, comme la souffrance et 
le bonheur, — tout cela n'est pas d'essence permanente ; — 
comment cela pourrait-il causer de la tristesse ou de la 
joie? 

Po-lo répliqua alors par cette gâthâ : 

Ce qui frappe notre vue, ce sont des spectacles qui ne 
nous réjouissent pas — et il n'y a aucun sujet de satisfae- 
iion ; — nous n'entendons que le son des calomnies — sans 
que jamais on nous loue; — déployons notre volonté d'oi- 
seaux qui volent (2) ; — à quoi bon endurer ces souffrances ? 

Au temps où ce singe enfant était petit, l'aspect de ses 
poils était luisant et doux ; il gambadait et sautait et les 
hommes aimaient à jouer avec lui; mais à mesure qu'il 
grandit, les poils qui le couvraient s'altérèrent et les 
hommes eurent de la répulsion à le voir ; les oreilles 
dressées et la gueule ouverte, il effrayait les petits 

(1) Des cinq stances qui figurent dans ce conte, la première, la seconde 
et la quatrième coïncident exactement avec la première, la seconde et la 
quatrième du jâtaka pâli (Jâlaka, n" 329) ; la troisième est absente de la 
rédaction pâlie ; la cinquième concorde pour les deux premiers vers 
avec la troisième du pâli. 

(2) C'est-à-dire : envolons-nous. 



3(H MO HO SENG TCIIE LU (N* 349) 

enfants. Alors, le perroquet Lo-la prononça cette gâthâ en 
s'adressant à Po-lo : 

Les oreilles droites et le visage froncé, — prêt à mor- 
dre^ il effraie les jeunes garçons ; — // se met dans le cas 
de s^ attirer des châtiments ; — avant longtemps il perdra 
sa nourriture avantageuse. 

Ce singe étant devenu grand, le roi cessa de l'aimer ; 
il ordonna donc à ceux qui étaient à ses côtés de l'atta- 
cher à un pieu de la mangeoire pour les chevaux. En ce 
temps, le fils du roi, qui était tout jeune, vint à passer 
auprès du singe en tenant dans sa main à boire et à man- 
ger. Le singe lui demanda de la nourriture, mais le fils 
du roi ne voulut pas lui en donner ; le singe, irrité, déchira 
de ses griffes le visage du fils du roi et mit en pièces ses 
vêtements ; tout effrayé, le fils du roi éleva la voix et 
poussa de grands cris. Le roi demanda à ceux qui étaient 
auprès de lui pourquoi son fils pleurait, et on lui raconta 
ce qui était arrivé. Le roi, fort en colère, ordonna qu'on 
frappât (le singe) à mort et qu'on le jetât dans un fossé, 
pour qu'il fût mangé par les man-fo. 

— Alors, le perroquet P0-/0, s'adressant à Lo-ta, prononça 
cette gâthâ : 

Vous êtes an être doué de sagesse, — car vous avez 
prévu ce qui n était point encore réalité. — Cet animal, par 
son manque de connaissance, a causé sa propre perte ; — // 
est mangé par les man-fo. 

Le Buddha dit aux bhiksus assemblés : « Celui qui en 
ce temps était le perroquet Lo-ta, qui d'autre était-ce, 
sinon moi-même ? Quant au perroquet Po-lo, c'était 
Ananda. » 



MO HO SENG TCHE LU (N'' 350) 305 

N^ 350. 
{Trip,, XV, 8, p. 28 v«-29 r«.) 

Autrefois, il plut sans discontinuer pendant sept jours, 
à une époque qui n'était pas (la saison des pluies) ; les 
gardiens de troupeaux, pendant sept jours, ne sortirent 
pas. En ce temps, il y eut un loup à jeun qui rôdait 
affamé et parcourait toutes les bourgades; il arriva dans 
sept villages sans avoir absolument rien trouvé. Alors, 
il se domina en se faisant ces remontrances : « Pourquoi 
ne considérerais-je pas comme peu important d'avoir tra- 
versé sept villages sans trouver absolument rien ? Il vaut 
mieux maintenant que je reste immobile en observant le 
jeûne. » Il revint donc dans la forêt de la montagne et, 
s'étant mis dans une caverne, il prononça ce vœu : « Que 
tous les êtres vivants soient en tranquillité. » Puis, dis- 
posant son corps en ordre, il s'assit paisiblement, ferma 
les yeux et se livra à la réflexion. 

Or, c'est une loi que Çakra, roi des devas, lorsqu'ar- 
rivent les jours de jeûne qui sont le huitième, le qua- 
torzième et le quinzième jours de chaque lune, monte sur 
l'éléphant Dragon-Blanc Yi-lo (Airâvata) et descend exa- 
miner dans le monde quels sont parmi les êtres de toute 
espèce ceux qui obéissent pieusement à leur père et à 
leur mère, qui font des offrandes de nourriture aux çra- 
manas et aux brahmanes, qui se conduisent avec libéra- 
lité et observent les défenses, qui pratiquent la conduite 
de Brahma et qui acceptent les huit défenses. 

En ce temps donc, Çakra Devendra, au cours de sa 
tournée d'inspection, arriva à cette caverne de la mon- 
tagne ; il vit ce loup qui, les yeux fermés, se livrait à la 
réflexion ; il conçut alors cette pensée : « Eh I pour un 

II. 20 



306 MO IIO SENG TCIIE LU (N° 350) 

loup, il est fort extraordinaire ; môme un homme n'aurait 
pas de tels sentiments. Gomment à plus forte raison un 
loup peut-il se conduire ainsi ? » 

Il voulut alors le mettre à l'épreuve pour savoir s'il 
était sincère ou non ; Çakra donc se transforma en un 
mouton et se tint devant la caverne ; à haute voix il appe- 
lait le troupeau ; le loup, voyant le mouton, pensa alors : 
« Il est merveilleux que le Konheur qui rétribue le jeune 
arrive si soudainement ; j'ai parcouru sept villages en 
cherchant à manger sans rien pouvoir prendre et mainte- 
nant, après avoir observé le jeûne un instant, la viande 
vient d'elle-même ; ma cuisine étant approvisionnée, il ne 
s'agit plus que de manger ; après que j'aurai mangé,, 
j'observerai le jeûne. » 

Alors il sortit hors de la caverne et s'élança à l'endroit 
où était le mouton. Le mouton, voyant venir le loup,, 
s'enfuit tout effrayé ; le loup se précipita à sa poursuite,, 
mais le mouton courait sans s'arrêter ; quand la poursuite 
eut été longue, le mouton se changea en un chien qui, la 
gueule ouverte et les oreilles en arrêt, vint à son tour 
donner la chasse au loup, en aboyant contre lui d'une 
manière précipitée. Le loup, voyant venir le chien, s'en- 
fuit, tout effrayé, mais le chien le poursuivait avec ardeur 
et c'est à peine s'il put échapper. 

Revenu dans son antre, il eut cette pensée : «Je désirais- 
le manger, mais c'est lui au contraire qui a voulu me 
dévorer. » Alors Çakra, roi (des devas), se présenta 
devant le loup sous la forme d'un mouton boiteux qui res- 
tait là en bêlant. Le loup pensa : « Auparavant, c'était un 
chien que mes yeux obscurcis par la faim ont pris pour 
un mouton. Mais maintenant ce que je vois, c'est bien 
vraiment un mouton. » Il le considéra encore attentive- 
ment et vit que par ses oreilles, ses cornes, ses poils et 
sa queue, c'était bien véritablement un mouton ; il sortit 
donc et courut sur lui ; le mouton de nouveau s'enfuit tout 



MO no SENG TCIIE LU (N" 3'^0) 307 

effrayé ; au moment où il allait être atteint, il se transforma 
encore une fois en un chien qui au contraire donna la 
chasse au loup et il en fut comme précédemment. 

(Le loup se dit :) « Je désirais le manger et c'est lui au 
contraire qui a voulu me dévorer. » Alors Çakra, roi des 
devas, se transforma devant le loup en un agneau qui 
bêlait au troupeau et appelait sa mère. Mais le loup dit 
avec irritation : « Quand même vous seriez un morceau de 
viande, je ne sortirais plus ; à combien plus forte raison 
(ne sortirai-je pas) puisque vous êtes un agneau et que 
vous désirez que je sois trompé. » 11 retourna à l'observa- 
tion du jeûne et se mit à méditer d'un cœur paisible. 

Çakra, roi des devas, sachant que le cœur du loup était 
revenu à l'idée du jeûne, continua intentionnellement à 
se tenir devant lui sous la forme d'un mouton ou d'un 
agneau. Le loup lui dit alors cette gâthâ : 

Même si vous étiez vraiment un mouton^ — je ne vou- 
drais cependant point sortir. — A combien plus forte rai- 
son {ne sortirai-je pas) puisque vous êtes encore une hallu- 
cination — qui^ comme précédemment^ ni effraiera. — 
Voyant que je suis retourné aujeûne^ — vous venez de nou- 
veau pour que je sois mis à l épreuve ; — mais^ quand bien 
même vous seriez un morceau de viande^ — je ne saurais 
vous croire; — à combien plus forte raison, puisque vous 
êtes un mouton ou un agneau — qui appelle et bêle pour me 
tromper. 

Alors l'Honoré du monde prononça cette gâthâ : 

S'il y a un homme sorti du monde — qui observe les 
défenses avec un cœur léger et turbulent, — // ne sait pas 
renoncer au profit [quand il se présente) — et il est sem- 
blable au loup qui se livrait au jeûne. 



308 MO 110 SENG TCHE LU (iV" 351) 

N" 351 
[Trip., XV, 8, p. 29 v".-30r° 



Autrefois il y avait un royaume nommé Kia-che (Kâçî) 
et une ville nommée Po-lo-nai (Vârânasî). En ce temps, 
la population de ce royaume était riche et heureuse ; les 
trois passions empoisonnées (1) y brûlaient et s'y dévelop- 
paient. Il y eut un brahmane pauvre qui vint d'un village 
écarté et entra dans la ville ; c'était un jour de fête ; les 
hommes de la ville étaient, les uns montés sur des 
éléphants, les autres sur des chevaux ; les uns étaient en 
char, les autres en palanquin ; ils se baignaient, se frot- 
taient de parfums et revêtaient des habits neufs ; ils satis- 
faisaient leurs désirs des cinq sortes et se livraient à 
toutes sortes de divertissements. 

Alors dans le cœur de ce brahmane se produisit la soif 
du désir et il demanda à quelqu'un: « Comment tous ces 
gens ont-ils fait pour avoir tant de joie ? » On répondit 
au brahmane : « Ne le savez-vous point ? — Non », ré- 
pliqua-t-il. Alors son interlocuteur dit au brahmane : 
« Ces gens, dans des vies antérieures, ont accompli 
des œuvres méritoires ; en outre, dans la vie actuelle, ils 
ont fait des efforts pour acquérir des richesses ; et c'est 
pourquoi ils ont obtenu cette joie. » Le brahmane pensa 
alors à part lui : « Tous ces gens ont des mains, des pieds 
et quatre membres qui ne diffèrent point des miens ; il 
me faut donc maintenant m'appliquer uniquement à faire 
travailler mon corps et à déployer ma force et je pourrai 



(1) La cupidité ;^, la colère 3^, l'égarement ^ (Dict. Ta ming san 
isang fa chou). 



MO HO SENG TCHE LU (N° 351) 309 

obtenir des richesses qui me permettront de me livrer aux 
réjouissances tout comme ces gens. » 

Revenu donc chez lui, il dit à sa femme : « Je veux 
aller au loin employer mes forces à rechercher des ri- 
chesses. » Sa femme lui répondit : « En allant ici et là 
mendier dans le voisinage, vous trouverez promptement 
de quoi donner à manger et à boire à vos enfants ; à quoi 
bon aller au loin ? » Le brahmane lui dit : « Puisque je 
n'ai pu atteindre l'objet de mon entreprise, il me faut 
aller au loin. » Sa femme, réfléchissant que, puisqu'il vou- 
lait partir, elle ne savait plus comment l'en empêcher, dit 
au brahmane: « Partez ou restez, comme il vous plaira; 
mais ayez grand soin de votre personne. » Le brahmane 
fît cette recommandation à sa femme : « Appliquez-vous à 
bien veiller sur nos enfants. » 

Alors le brahmane s'en alla donc ; arrivé dans un village 
sur le bord de la mer, il vit des marchands qui s'étaient 
réunis pour célébrer un sacrifice et qui publiaient dans 
les rues une invitation demandant qui voulait les suivre 
sur mer et aller avec eux acquérir des objets précieux. Le 
brahmane ayant répondu qu'il désirait aller sur mer, les 
marchands l'interrogèrent sur ce qu'il avait en argent et 
en marchandises ; il répondit : « Je n'ai ni argent ni mar- 
chandises ; mais je désire vous suivre pour mendier ma 
nourriture et je prononcerai des vœux en votre faveur. » 
Les marchands, pensant alors tous qu'il leur porterait 
bonheur, l'engagèrent à monter sur leur bateau. 

Ils eurent un vent favorable et arrivèrent à un bourg 
dans une île delà mer; le brahmane entra dans le village 
pour mendier sa nourriture et employa toutes ses forces 
à rechercher des richesses; il obtint trente-deux lingots 
d'or pur et quatorze perles mani. Puis, avec ses compa- 
gnons, il revint dans le Jambudvîpa ; quand le bateau eut 
touché à un îlot du rivage, le brahmane se mit à se 
vanter grandement en disant aux marchands : « Partir en 



310 MO 110 SENG TCIIE LU (N" 351) 

emportant des denrées et revenir maintenant en en ayant 
obtenu d'autres, qu'est-ce que cela a d'extraordinaire ? 
Moi, je suis d'abord allé les mains vides et voici les tré- 
sors que j'ai acquis ; c'est là ce qu'on peut appeler mer- 
veilleux. » Ne pouvant dominer sa joie, il l)randissait ses 
joyaux et les agitait dans ses mains sans s'arrêter, si 
bien qu'il lâcha ces objets précieux qui tombèrent dans 
la mer. 

Alors le brahmane fut pénétré d'une grande tristesse : 
« Je me suis donné (disait-il , des peines extrêmes pour 
acquérir ces joyaux ; comment se fait-il qu'en un matin ils 
soient soudain tombés dans l'eau ? 11 me faut maintenant 
transvaser la mer pour rechercher mes joyaux. » Étant donc 
monté sur le rivage il se mit en quête d'une bonne pièce 
de bois et, quand il l'eut trouvée, il la porta à un charpen- 
tier en lui disant : « Je viens vous déranger pour que 
vous me fassiez une écope en bois. » Quand le charpen- 
tier l'eut terminée, le tourneur la façonna au tour et le 
forgeron la doubla de métal. 

Quand le brahmane eut son écope, il alla au bord de la 
mer ; il releva ses vêtements et mit à nu ses bras dans 
rintention de transvaser l'eau de la mer. En ce moment, 
il y eut un dieu de la mer qui fît cette réflexion : u Que 
veut faire ce brahmane ? il faut que je le lui demande. » 11 
prit donc la forme d'un brahmane et, s'étant rendu auprès 
de lui, prononça cette gâthâ: 

Vous avez relevé vos vêtements et mis à nu vos bras : — 
irès affairé^ vous semblez vous livrer à une occupation 
urgente. — Je suis donc venu vous demander — ce que vous 
vouliez faire. 

Le brahmane répondit par cette gâtha : 

Maintenant cette eau de la grande mer — qui^ vaste et 
profonde, est la souveraine de tous les cours d'eau, — fai 
inventé présentement un moyen — par lequel je me propose 
de la transvaser afin quelle soit épuisée. 



MO 110 SENG TCHE LU (N" 351) 311 

Le dieu de la mer alors prononça encore cette gâthâ : 

La grande mer, souveraine de tous les cours d'eau, — 
quelle faute a-t-elle commise envers vous, — pour que vous 
ayez inventé un moyen — afin de la transvaser de manière 
à ce quelle soit épuisée ? 

Le brahmane répliqua par cette gâthâ : 

S ai supporté de grandes peines — etfai traversé la mer 
pour acquérir des objets précieux, — (à savoir) trente-deux 
lingots d'or véritable — et quatorze (perles) mani. — En 
quittant le bateaupour monter sur le rivage, — mon sac de 
joyaux est tombé dans la mer; — c'est pour rechercher 
mes joyaux — que je transvaserai et épuiserai la grande 
mer. 

Le dieu de la mer riposta par cette gâthâ : 

La grande mer est fort profonde et vaste ; — elle est la 
souveraine des cent fleuves et de tous les cours d'eau ; — 
même en y consacrant des centaines et des milliers d'an- 
nées, — vous ne parviendriez pas à V épuiser en la trans- 
vasant. 

Le brahmane répondit par cette gâthâ : 

Les longues alternances du soleil et de la lune se pour- 
suivent sans fin ; — Vécope de bois et sa doublure de fer 
seront difficilement endommagées ; — j'emploierai mes 
forces et appliquerai mon activité sans relâche ; — pour- 
quoi craindrais-je que cette mer ne puisse pas être mise à 
sec ? 

Quand le brahmane eut prononcé cette gâthâ, il se mit 
à transvaser Teau de la mer, mais à mesure qu'il la trans- 
portait sur le rivage, l'eau retournait dans la mer. Alors 
le dieu de la mer observa ce brahmane pour voir si sa 
résolution ne se relâcherait pas et si elle était véritable- 
ment ferme et inébranlable. Après l'avoir observé, il con- 
stata que ce brahmane avait une volonté qui s'appliquait 
tout entière à son objet et ne reculait point. Le dieu de 
la mer songea alors que, même en transvasant l'eau de la 



312 MO HO SENG TCHE LU (N*** 351-352) 

mer pendant cent ans, (ce brahmane) n'arriverait pas à en 
diminuer l'épaisseur d*un cheveu ; ému par son applica- 
tion parfaite, il lui rendit ses joyaux ; puis le dieu de la 
mer dit au brahmane cette gâthâ : 

L'homme qui fait tous ses efforts^ qui s'ingénie^ — et qui 
a une résolution inlassable, — par f activité de son appli- 
cation produit {sur les dieux) une émotion telle ^ — qu'il 
retrouve son bien, quoiqu'il l'ait perdu. 



N° 352. 
{Trip,, XV, 8, p. 33 v«-3/ir« 



Autrefois, dans les montagnes parfumées il y avait la 
résidence d'un ermite. Non loin de la montagne se trou- 
vait un étang dans lequel vivait une tortue ; (cette tortue) 
sortit de l'eau de l'étang pour manger, et, après avoir 
mangé, elle s'endormit la face tournée vers le soleil et la 
bouche grande ouverte. En ce temps il y avait dans les 
montagnes parfumées des singes ; (l'un d'eux) entra dans 
l'étang pour y boire de l'eau, après quoi il monta sur le 
rivage ; voyant cette tortue qui dormait la bouche grande 
ouverte, il éprouva le désir de commettre un acte obs- 
cène ; il mit donc ses parties génitales dans la bouche de 
la tortue ; celle-ci s'en aperçut, referma la bouche et ren- 
tra (la tête) à l'intérieur de ses six carapaces. C'est à quoi 
s'applique ce que dit cette gâthâ : 

Quand un homme stupide empoigne quelque chose, — 
c'est comme lorsque la tortue prend quelque chose avec sa 
bouche ; — en vain y appliquerait-on la poigne d'un mo-lo 
{malla = athlète) ; — à moins d'employer une hache, on 
n'arrivera pas à détacher {ce qui est ainsi retenu). 



MO HO SENG TCHE LU (N° 352) 313 

Puis la tortue, maintenant avec énergie le singe, se mit 
à marcher à reculons pour entrer dans l'eau. Le singe très 
effrayé fît cette réflexion : « Si j'entre dans l'eau, je ne puis 
manquer de mourir, c'est certain.» Cependant, affaibli par 
la souffrance, il laissait la tortue l'emporter ; en l'entraî- 
nant tout le long (du terrain), (la tortue) tomba dans un en- 
droit escarpé, où elle se trouva renversée sur le dos. Alors 
le singe prit la tortue dans ses bras et se dit : « Qui peut 
me délivrer de ce danger cruel ? » Ce singe savait depuis 
longtemps où demeurait l'ermite et pensa que celui-ci 
pourrait le secourir ; il alla donc vers lui en tenant la tor- 
tue dans ses bras. L'ermite, en les voyant de loin, fit cette 
réflexion : « Hé ! quelle chose extraordinaire ! Que fait donc 
maintenant ce singe ? » Voulant plaisanter avec le singe, 
il lui dit : « brahmane, quel objet précieux remplissant 
votre bol apportez-vous ici ? Quelle foi avez-vous obtenue 
que vous veniez vers moi. » Le singe prononça alors cette 
gâthâ : 

J/o/, singe siupide, — f ai provoqué d'une manière haïs- 
sable un autre être qui ne rn avait fait aucun mal. — Celui 
qui secourt une personne en péril est un sage ; — ma vie 
est menacée dans un bref délai ; — aujourd'hui^ ô brah- 
mane^ — si vous ne me secourez pas, — dans un instant on 
aura coupé mes parties génitales — ^l je reviendrai épuisé 
et en détresse dans la forêt de la montagne. 

Alors Termite lui répondit par cette gâthâ : 

J'ordonne que vous sogez délivré — et que vous retour- 
niez dans la forêt de la montagne ; — mais je crains que, 
suivant la coutume des singes, — votre ancien naturel mau- 
vais ne reparaisse, . 

I*uis ce rsi leur expliqua les choses d'autrefois en ces 
termes : 

tortue, dans une existence antérieure^ — vous appar- 
teniez au clan Kia-che [Kâçgapa) ; — 6 singe, dans les 
générations passées, vous apparteniez au clan K'iao-lch'en- 



314 MO IIO SENG TCHE LU (N°' 352-353) 

joii {Kaundinya){\) ; — puisque vous avez satisfait vos 
désirs débauchés, — maintenant vous devez rompre cette 
union; — (fdle du clan) Kia-che {Kâcyapa), relâchez {ce fils 
du clan) K'iao-tch'eii (Kaundinya) — et laissez-le retourner 
dans la forêt de la montagne. 



N« 353. 
(Trip., XV, 8, p. 3/i r«.3/i W] 



Autrefois il y avait un brahmane dont le nom de famille 
était Song-k'iu (Çuiiga ?) : il gagnait sa vie en cultivant les 
champs. Il demanda et obtint une épouse ; elle était belle 
et avenante ; il se livra au plaisir avec elle ; puis elle enfanta 
une fille qui, elle aussi, était belle ; on lui choisit un nom 
personnel et, comme son nom de famille était Song-k*iu^ 
on l'appela Song-k'iu (Çurigâ ?). 

Quand elle fut devenue grande, des brahmanes de 
toutes les diverses familles envoyèrent des lettres ou 
vinrent pour la demander (en mariage) ; la fille demanda 
alors à sa mère : « Pourquoi ces étrangers viennent-ils ? 
— C'est pour vous demander (en mariage) », lui fut-il 
répondu. La fille dit à sa mère : « Je ne désire pas me 
marier; je me plais à tenir une conduite pure. » Sa mère 
lui répondit : a Cela ne doit pas être ; la règle est que les 
hommes et les femmes contractent mariage. » Sa fille 
insista, en disant : « Si je suis chérie de mon père et de 
ma mère, que personne ne m'épouse. » 

Alors le père et la mère, à cause de l'affection qu'ils 
avaient pour leur fille ne voulurent pas lui faire de la 



(1) Entre ces deux clans, les mariages étaient permis (cf. la note de 
Rouse à la fin du Jâlaka n» 273). 



MO HO SENG TCHE LU (N*" 353) 315 

peine et lui résister et lui répondirent qu'elle pourrait 
suivre son désir. Tous leurs amis du voisinage trouvèrent 
cela admirable (et se dirent) : « Comment peut-il se faire 
qu'une fille belle et avenante soit capable de maintenir 
sa résolution et désire pratiquer une conduite pure ? » 
Tous conçurent de l'afFection pour elle. 

En ce temps, le brahmane allait aux champs pour tra- 
vailler au labourage ; sa femme avait coutume de lui 
apporter sa nourriture ; or il arriva un jour que sa femme, 
étant occupée, envoya sa fille Song-k'iu apporter de la 
nourriture au père ; en ce moment, le brahmane avait des 
pensées impures qui lui firent concevoir des désirs; il 
forma le projet, quand sa femme viendrait, de satisfaire 
avec elle ses désirs. Lorsqu'il vit celle qui lui apportait 
à manger, il laissa là sa charrue et alla à sa rencontre ; 
ses sentiments de luxure l'aveuglant, il ne put reprendre 
son bon sens et le père fit des attouchements à sa fille à 
un endroit qu'on ne doit point toucher. 

Alors la fille Song-k^iu resta immobile en versant des 
larmes. Le brahmane se dit donc en lui-même : « Cette 
fille Song-k'iu ne se complaît pas habituellement dans la 
sensualité et tous les hommes l'admirent à cause de cela ; 
maintenant je lui ai fait des attouchements et elle n'a pas 
poussé de grands cris ; il semble qu'elle ait le désir de la 
jouissance. » Il prononça alors cette gâthâ : 

Maintenant f ai touché votre corps — et, la tête baissée, 
vous poussez de longs soupirs ; — ne serait-ce pas que vous 
désirez avec moi — vous livrer aux pratiques de la sen- 
sualité? — Vous teniez auparavant une conduite pure — 
et tous les hommes en étaient frappés de respect ; — mais 
maintenant vous m'apparaissez sans énergie — et vous sem- 
hlez avoir des pensées profanes. 

La fille Song-Wiu répondit alors à son père par ces 
gâthâs : 

Auparavant, lorsque j'avais quelque sujet de crainte, — 



316 MO HO SENG TCHK LU (N®* 353-354) 

je cherchais un secours en mon tendre père ; — voici que, 
dans l'endroit même où je prenais mon appui, — je ren- 
contre ce désordre haïssable. — Maintenant, comme au 
milieu d'une jungle épaisse, — je ne sais plus à qui 
m' adresser ; — je suis comme l'être qui vivait dans une 
eau profonde — et qui se trouve plongé dans le feu. — Le 
lieu qui à l'origine me servait de protection — engendre 
maintenant pour moi la terreur ; — l'endroit où je n'avais 
nulle crainte produit la crainte ; — là où je me réfugiais, 
je rencontre au contraire le danger. — vous, tous les 
dieux des arbres de la forêt, — soyez témoins de cette 
violation de la Loi, — Celui qui jusqu'à la fin aurait dû 
me soutenir et me faire du bien, — en un jour je me vois 
outragée par lai. — Si la terre ne s'ouvre pas pour me 
recevoir, — où pourront s'enfuir mon corps et ma vie ? 

Le brahmane, entendant les paroles que prononçait sa 
fille, se sentit couvert de honte et aussitôt il s'en alla. 



N'^ 354. 
{Trip.,X\,S, p. 42 v«-/i3 r«.) 

Autrefois il y avait une ville appelée Po-lo-nai (Vârâ- 
nasî) et un royaume nommé K'ia-che (Kâçî). 11 y avait un 
brahmane qui possédait des pois (mo-cha = mâsa) si vieux 
qu'on ne pouvait les cuire à point en les faisant bouillir ; 
il les prit et les mit sur la place du marché dans le désir 
de les vendre à quelqu'un; mais il ne se trouva absolument 
personne pour les acheter. 

En ce temps, il y avait un homme qui possédait chez 
lui un âne rétif ; il vint le vendre au marché, mais avait 
peine à trouver un acheteur. Alors le possesseur des 
vieux pois se dit : « 11 faut que j'achète cet âne avec me» 



MO HO SENG TCHE LU (N" 354) 817 

pois. » Il alla donc dire à l'autre : « Voulez-vous me 
remettre Fane et prendre ces pois ? » Le possesseur de 
l'âne pensa à son tour : « A quoi me sert cet âne rétif ? 
Il faut que je prenne les pois de cet autre. » Il répondit 
alors : « Affaire conclue. » 

Quand (le brahmane) eut obtenu Tâne, il se réjouit, et 
alors, lui qui avait été le possesseur des pois, il pensa 
qu'il avait gagné quelque profit ; il prononça donc cette 
gâthâ : 

Moi^ le brahmane^ fai fort habilemeni vendu — ces 
vieux pois gelés qui ont seize années; — quand bien même 
vous y emploieriez tout votre bois de chauffage, vous n arri- 
veriez pas à les cuire à point en les faisant bouillir — et 
ils pourraient briser les dents de grands et petits dans votre 
famille. 

Alors le possesseur de l'âne répondit par cette gâthâ : 
Vous, ô brahmane, pourquoi vous réjouir ? — Quoique 
vous ayez [un animal qui a) quatre pattes et un beau vête- 
ment de poil, — quand vous le chargerez d'un fardeau 
et que vous le mettrez sur la route, il vous fera savoir — 
que même si vous le piquez avec une pointe et si vous le 
brûlez avec le feu, il ne bougera pas. 

Aussitôt le possesseur des pois de répondre par cette 
gâthâ : 

// me suffira de faire paraître un antique bâton — à 
r extrémité duquel f aurai mis une pointe de quatre pouces 
— pour pouvoir venir à bout de cet âne rétif ; — comment 
craindrais'je de ne pouvoir le maîtriser ? 

Alors le possesseur de l'âne se mit en colère et pro- 
nonça cette gâthâ : 

Quand il sera fermement dressé sur ses deux pattes de 
devant — et lancera à toute volée ses deux pieds de der- 
rière, — // brisera la rangée de devant de vos dents ; — 
après quoi, vous aurez appris à le connaître. 

Le possesseur des pois adressa à l'âne cette gâthâ : 



318 MO HO i?ENG TCHE LU (N"* 354-355) 

Les piqûres venimeuses des moustiques et des taons, — 
cest seulement en agitant la queue que vous vous en proté- 
gez ; — Je vous couperai la queue à sa base — pour que 
vous connaissiez la souffrance. 

L'Ane répliqua à son tour : 

Depuis mes ancêtres Jusquù moi^ — nous avons tous 
observé cette conduite perverse ; — maintenant moi je con- 
tinuerai certainement cette pratique — et braverai mille 
morts plutôt que d'g renoncer jamais. 

Alors le possesseur des pois reconnut que cet animal 
vicieux ne devait pas être admonesté avec des paroles 
sévères ; il se mit donc à lui adresser des éloges en 
.disant : 

Votre braiement a un son très agréable ; — votre visage 
est blanc comme le jade et la neige ; — je vous choisirai 
une épouse — avec laquelle vous irez errer dans les forêts 
et les marais. 

L'âne, entendant ces paroles douces et afïectueuses^ 
prononça alors cette gâthâ : 

Je puis porter une charge de huit mesures de dix bois- 
seaux — et parcourir six cents li en un jour ; — // fautj ô 
brahmanCy que vous le sachiez^ — puisque vous m'avez 
apporté U heureuse nouvelle que j'aurai une épouse. 



N« 355. 
Trip., XV, 8, p. (xh r\) 



Autrefois il y avait cinq cents ermites qui demeuraient 
dans les montagnes neigeuses. Un de ces ermites résidait 
dans un endroit séparé où se trouvaient des sources 
d'une eau excellente et où les fleurs et les fruits étaient 



MO HO SENG ÏCHE LU (N° 355) 319 

magnifiques et abondants. Non loin de là était la rivière 
Sa-lo (Sarayû ?) dans laquelle demeurait un nâga ; en 
voyant cet ermite tenir une conduite fort digne et bien 
ordonnée, (le nâga) conçut de l'amitié pour lui. Un jour, ce 
nâga de la rivière vint aui:rès de l'ermite qui, justement 
alors, était assis avec les jambes croisées ; il entoura sept 
fois son corps autour de l'ermite et lui couvrit le sommet 
du crâne «ivec sa tête, puis il resta immobile ; chaque jour 
il agissait ainsi et ce n'était qu'aux moments des repas 
qu'il ne venait pas. L'ermite ayant le corps enserré par 
le nâga devait rester rigide jour et nuit et ne pouvait 
prendre aucun repos ; son corps se dessécha et s'amaigrit 
et il lui vint des ulcères. 

Cependant il y avait dans le voisinage quelques habita- 
tions d'hommes; l'un de ceux-ci, qui faisait des offrandes 
aux ermites, alla, en se promenant à sa fantaisie, à l'endroit 
où se tenait cet ermite ; il vit qu'il était maigre et avait 
des ulcères et lui demanda quelle en était la cause. L'er- 
lùite lui raconta tout ce que nous avons dit plus haut. Cet 
homme dit à l'ermite : « Désirez-vous faire que ce nâga 
ne vienne plus ? » Il dit qu'il le désirait. L'autre lui 
demanda: « ermite, ce nâga porte-t-il quelque chose 
sur lui ? » L'ermite répondit qu'il avait seulement un col- 
lier de perles précieuses sur sa gorge. L'homme lui donna 
alors ce conseil : « Bornez-vous à lui demander ces perles; 
le nâga est de nature fort avare ; il ne voudra jamais 
vous les donner et vous pourrez faire ainsi qu'il ne vienne 
plus. » Après avoir ainsi parlé il s'en alla. 

Au bout d'un moment le nâga arriva et l'ermite lui 
demanda ses perles. Quand le nâga eut entendu le son 
de sa voix lui demandant les perles, il fut aussitôt mécon- 
tent, abandonna lentement (Permite) et se retira. Le len- 
demain, lorsque le nâga vint, l'ermite le vit avant même 
qu'il fût arrivé et lui adressa de loin cette gâthâ : 

Les joyaux mani qui oui de l'éclat — et qui ornent sous 



320 MO HO SENG TCHE LU (N" 355-350) 

forme de collier votre corps, — s/, 6 nâga, vous consen- 
tez à me les donner — nous serons d'excellents amis. 

Le dragon prononça alors cette gâthâ : 

Je crains de perdre les perles mani — ^t je suis comme le 
chien qu'on appelle en tenant un bâton ; — vous ne sauriez 
obtenir mes perles précieuses — et je ne viendrai plus vous 
voir. — La nourriture raffinée et toutes sortes de joyaux — 
me sont procurés par la puissance admirable de ces (perles) 
mani ; — vous ne sauriez jamais les obtenir; — à quoi sert 
de me les demander avec obstination. — Beaucoup deman- 
der désunit F amitié ; — c''est pourquoi je ne viendrai plus. 

Alors il y eut dans les airs un deva qui prononça cette 
gàthâ : 

Quand la lassitude et le mépris viennent à se produire — 
cest toujours parce qu'on a beaucoup demandé. — Quand 
le brahmane eut laissé voir à Vautre son désir, — le nâga 
alors se cacha dans les eaux profondes. 



N« 356. 
[Trip., XV, 8, p. Zi5 v«-/i6 r".) 

Autrefois ily avait une ville appelée Po-/o-/ia/ (Vârânasî) 
et un royaume appelé K'ia-che (Kâçî). Dans ce royaume, 
il y avait un roi qui gouvernait suivant la Loi ; le peuple 
était paisible et heureux ; il ne se produisait aucun 
malheur. 

Ce roi n'avait pas de fils lorsque soudain sa femme 
devint enceinte ; au bout de dix mois elle enfanta un fils 
qui n'avait ni yeux ni nez. Sept jours après la naissance 
de ce fils, on organisa une grande réunion où furent ras- 
semblés tous les ministres, les maîtres devins et les reli- 
gieux, afin de choisir un nom pour cet enfant. C'était alors 



MO HO SENG TCHE LU (N** 356) 321 

la coutume locale dans le pays de ce roi de tirer un nom 
soit de quelque marque distinctive de bon augure, soit de 
quelque constellation, soit (des noms) du père et de la mère. 
Un brahmane demanda : « Le fils du roi a-t-il sur son corps 
quelque marque distinctive extraordinaire ? » Quelqu'un 
des assistants lui répondit : « Maintenant ce fils de roi a 
le visage tout plat et n'a absolument point d'yeux et de 
nez. » Le brahmane reprit : « 11 faut donc nommer ce fils 
du roi Face de miroir {King mien, Âdarçamukha). » On 
donna à cet enfant quatre nourrices pour le soigner et 
l'élever ; l'une d'elles le frottait et l'essuyait, le lavait et 
le baignait ; la seconde le débarrassait de ses souillures ; 
la troisième le tenait dans ses bras; la quatrième le nour- 
rissait de son lait ; ces quatre nourrices jour et nuit veil- 
laient sur lui. De même que la fleur de lotus, il grandis- 
sait de jour en jour et arriva à l'âge adulte. 

Quand son père mourut, on mit sur le trône Face de 
miroir (Adarçamukha) pour qu'il héritât de la haute 
dignité royale ; or, cet héritier présomptif, dans une nais- 
sance antérieure, avaitplanté une tige vertueuse ; quoiqu'il 
fût né sans yeux, il avait la faculté de voir céleste ; il était 
digne de régner sur le royaume, et la force de sa bienfai- 
sance productrice de bonheur était grande ; aussi lorsque 
les habitants du royaume apprirent que l'héritier présomp- 
tif Face de miroir (Âdarçamukha) devenait roi, il n'y eut 
personne qui ne trouvât la chose admirable. 

Cependant il y avait un grand ministre qui voulut le 
mettre à l'épreuve ; mais une occasion favorable ne se 
présentait pas. Sur ces entrefaites, le roi rendit un décret 
pour ordonnera ses ministres d'édifier une nouvelle salle 
en y ciselant des sculptures élégantes et en y faisant toutes 
sortes de belles peintures. Ce grand ministre se dit: 
(( J'avais toujours le désir de mettre le roi à l'épreuve ; 
maintenant voici bien le moment. » Il prit donc un siuge 
qu'il habilla de vêtements; ayant préparé tout l'attirail d'un 

II. 21 



332 MO HO SËNG TCHE LU (N" 356-357) 

artiste, il mit ces objets dans un sac de cuir qu'il lui passa 
autour de l'épaule; puis, emmenant avec lui (le singe), il 
vint dire au roi : « G grand roi, nous avons reçu un décret 
ordonnant d'édifier une salle ; un artiste habile est venu ; 
je désire que Votre Majesté lui donne les plans de la 
salle. » Le roi pensa dans son cœur que cet homme vou- 
lait le mettre à l'épreuve ; il prononça alors ces gâthâs : 
Je considère cet animal ; — // cligne des yeux et son 
visage se plisse et se contracte ; — // gambade et son 
caractère est inconstant et turbulent ; — même un objet 
achevé^ il serait capable de le gâter. — Puisque tel est son 
naturel, — comment pourrait-il édifier la salle d^ un palais ? 
Il endommage les arbres chargés de fruits et de fleurs — 
et ne parvient pas à être l'ami des hommes , — à plus forte 
raison ne saurait-il construire la salle d^un palais; — 
ramenez-le au plus vite dans la forêt sauvage. 



N" 357(1). 
Trip., XV, 8, p. /i8r«-/i8 \\ 



Autrefois il y avait une ville nommée Po-lo-nai (Vârà- 
nasî et un royaume appelé K'ia-che (Kâçî). En ce temps 
il y avait un brahmane qui, dans la campagne déserte, 
pratiqua un puits gratuit afin que les bergers, les ramas- 
seurs de bois mort et d'herbes, et les passants allassent 
tous se désaltérer à ce puits et en même temps s'y laver. 

Un jour, vers le coucher du soleil, une troupe de cha- 
cals vint à ce puits pour boire l'eau qui était répandue à 
terre. Le chef des chacals ne but pas de l'eau qui était 
à terre, mais il enfonça sa tête dans la cruche pour en 

(1) Ce conte a déjà été traduit par Julien {Les Avadânas, t. I, p. 88-92). 



MO HO SENG TCHE LU (N** 375) 323 

boire l'eau ; quand il eut bu cette eau, il garda la cruche 
sur sa tête et il l'éleva en l'air, puis il brisa, en la frap- 
pant, la cruche d'argile ; le goulot de cette cruche était 
d'ailleurs large pour son cou. Les autres chacals dirent à 
leur chef : « Même des feuilles d'arbre humides quand 
elles peuvent servir doivent toujours être conservées ; à 
plus forte raison cette cruche qui rend service aux voya- 
geurs. » Le chef des chacals dit : « J'ai fait cela pour 
m'amuser ; je ne veux que mon plaisir ; à quoi bon m'in- 
quiéter d'autre chose ?» 

En ce moment un voyageur dit au brahmane : « La 
cruche qui était sur votre puits a été brisée ». 11 en mit 
donc une autre qui, de la même manière que précédem- 
ment, fut brisée par le chacal. Il n'en fut pas ainsi seule- 
ment une fois et il y eut jusqu'à quatorze cruches qui 
furent brisées. Les autres chacals firent à plusieurs 
reprises des remontrances (à leur chef), mais celui-ci ne 
les accepta pas. 

Alors le brahmane se dit : « Qui cherche à me faire 
obstacle et à me nuire dans l'entreprise bienfaisante et 
vertueuse que j'ai faite en établissant un puits gratuit? 11 
faut maintenant que j'aille voir comment cela arrive. » Il 
prit donc une cruche et alla la placer sur le puits et, d'un 
endroit caché, il épia ce qui se passait. Divers passants 
burent de l'eau et s'en allèrent, mais aucun d'eux ne 
cassa la cruche. Puis, quand vint le coucher du soleil, il 
vit la troupe de chacals arriver pour boire l'eau répandue 
à terre ; seul le chef des chacals but l'eau qui était dans la 
cruche, puis il brisa celle-ci en la frappant. 

Quand (le brahmane) eut vu cela, il pensa: « C'est bien 
ce chacal qui me suscite des difficultés dans l'entreprise 
bienfaisante et vertueuse que j'ai faite en établissant ce 
puits. » Il fabriqua alors une cruche en bois solide et dif- 
ficile à briser ; il la fit de telle sorte que (le chacal) y entre- 
rait la tête aisément, mais l'en sortirait avec peine ; il la 



824 MO HO SENG TCHE LU (N"* 357-358) 

prit et la plaça à côté du puits ; muni d'un bâton, il monta 
la garde dans un endroit caché. 

Après que les voyageurs eurent fini de boire, vers le 
coucher du soleil les chacals vinrent en bande comme 
précédemment boire l'eau répandue à terre ; seul le chef 
des chacals, après avoir bu l'eau de la cruche, se mit à la 
frapper sur le sol ; mais il ne parvint pas à la briser. Alors 
le brahmane, armé de son bâton, sortit et vint tuer sous 
les coups le chacal. 

Dans les airs un deva prononça cette gâthâ : 
Les paroles sensées et venant d'un cœur bienveillant^ — 
ce méchant nen a point accepté les remontrances ; — per- 
sistant dans son opiniâtreté^ il s'est attiré ce malheur — et a 
causé la perte de sa propre vie ; — c'est ainsi que le chacal 
stupide — a éprouvé ce supplice de la cruche de bois. 



■ N« 358. 
{Trip,, XV, 8, p. /i9, v«.) 

Autrefois il y avait une ville appelée Po-lo-nai (Vàrâ- 
nasî) et un royaume appelé K'ia-che (Kâçî). Dans un 
enclos désert se trouvaient cinq cents singes qui erraient 
de-ci et de-là dans la forêt ; ils arrivèrent sous un arbre 
ni'kiu'lu (nigrodha) au pied duquel était un puits ; dans 
ce puits apparaissait le reflet de la lune. Quand le chef 
des singes vit ce reflet de la lune, il dit à ses compa- 
gnons : « Aujourd'hui la lune est morte et est tombée 
dans ce puits ; il nous faut unir nos efforts pour l'en sor- 
tir, afin d'empêcher que, dans le monde, il y ait une nuit 
perpétuelle et des ténèbres. » Tous ensemble tinrent une 
délibération et dirent: « Comment pourrons-nous la faire 
sortir ? » Le chef des singes leur dit alors : « Je connais 



MO HO SENG TCHE LU (N^' 358-359) 325 

un moyen pour la faire sortir ; je me cramponnerai à 
une branche de cet arbre ; vous vous cramponnerez à 
ma queue ; en nous rattachant ainsi successivement les 
uns aux autres, nous pourrons alors retirer (la lune). » 
Aussitôt les singes se conformèrent aux paroles de leur 
chef; ils se cramponnèrent successivement l'un à l'autre, 
mais il s'en fallait encore d'un peu avant qu'ils n'attei- 
gnissent l'eau lorsque la branche de l'arbre, qui était 
faible, se rompit et tous les singes furent précipités 
dans l'eau du puits. Alors le dieu de l'arbre prononça 
cette gâthâ : 

Ces animaux grands et nombreux — dans leur stupidité 
se sont tous entraînés les uns les autres ; — ils ont attiré 
sur eux-mêmes des tourments ; — comment pourraient-ils 
secourir le monde ? 



N^ 359. 
{Trip,, XV, 8, p. 50 v^) 

Autrefois il y avait une ville appelée Po-lo-nai ( Vârânasî, 
Bénarès) et un royaume appelé K'ia-che (Kâçî). En ce 
temps il y avait un maître de maison (grhapati) ; il possé- 
dait un esclave nommé A-mo-yeou[A.m.^yn ?) qui était d'un 
caractère méchant ; un jour, ce maître de maison (grhapati) 
alla se promener pour son plaisir avec de jeunes brahmanes 
dans un parc boisé ; tous les gens de la suite restèrent en 
dehors de la. porte du parc ; alors A-mo-yeou, se trouvant 
en dehors de la porte du parc, se mit à battre les gens de 
la suite; ceux qui avaient été frappés vinrent se plaindre 
à leurs maîtres respectifs ; aussitôt les jeunes brahmanes 
sortirent tous pour réprimander A-mo-yeou ; mais celui-ci 
n'accepta pas leurs observations; il répondit aux jeunes 



326 MO HO SENG TCIIE LU (N"*' 359-360) 

brahmanes : « Je ne me conformerai pas à vos paroles ; si 
mon maître vient me réprimander, j'accepterai ce qu'il 
me dira. » Il continua donc à frapper (les gens) sans s'ar- 
rêter. 

On alla se plaindre au maître d'A-mo-yeou ; le maître 
d'A-mo-geou possédait de naissance la faculté de voir 
céleste ; il aperçut que, sous l'endroit où la rixe avait 
lieu, se trouvaient enfouis et cachés de l'or et de l'argent; 
ainsi l'influence néfaste qui était en cet endroit était 
cause qu'on s'y battait. Il alla faire des remontrances à 
son esclave, et celui-ci s'arrêta aussitôt. 



N« 360. 
{Trip,, XV, 8, p. 50 v«-51 r^) 

Autrefois il y avait une ville appelée Po-/o-A2a/(\'ârânasî) 
et un royaume appelé K'ia-che (Kâçî). En ce temps, le 
brahmane de grand savoir Fou-lou-hi (purohita) (1) était le 
précepteur du roi du pays ; (en même temps), il instruisait 
cinq cents jeunes gens. 

11 y avait alors dans la maison de ce brahmane un es- 
clave nommé Kia-lo-ho (Katâhaka) qui était constamment 
chargé de servir tous ces jeunes gens. La doctrine des 
brahmanes ne doit pas être écoutée par des hommes 
appartenant à d'autres castes ; mais, comme cet esclave 
se tenait familièrement près (des jeunes gens) pour les 
servir, il trouva des occasions où, à côté de lui, (son 
maître) expliquait la doctrine des brahmanes aux jeunes 
gens ; comme cet esclave avait en lui un principe qui lui 
permettait d'en faire son profit, il put retenir entièrement 

(1) Le titre de purohita (maître) est pris ici pour un nom propre. 



MO HO SENG TCHE LU (N'' 360) 327 

dans sa mémoire les discours qu'il entendait sur l'expli- 
cation de la doctrine. 

Un jour, cet esclave, ayant eu quelque démêlé avec les 
jeunes gens, s'enfuit dans un royaume étranger. Il pré- 
tendit faussement qu'il était le fils du brahmane Fou-lou- 
hi et qu'il se nommait Ye-jo-ta-to (Yajnadatta). Il dit au 
brahmane qui était le précepteur du roi de ce pays : « Je 
suis le fils de /^om-/ow-/z/ (purohita) qui est précepteur du 
roi de Po-lo-nai (Vârânasî) Je suis venu intentionnellement 
ici avec le désir de me remettre entre vos mains, ô grand 
maître, pour étudier la doctrine des brahmanes. » Le 
maître y consentit. 

Cet esclave était intelligent et d'ailleurs avait déjà en- 
tendu précédemment (l'enseignement) ; maintenant qu'il 
l'entendait de nouveau pour la seconde fois, il put rete- 
nir ce qu'il entendait. Son maître, très satisfait, le char- 
gea de donner l'enseignement aux cinq cents jeunes gens 
ses disciples, en lui disant : « Instruisez-les à ma place ; 
moi je dois fréquenter chez le roi. » 

Ce maître brahmane n'avait pas de fils et n'avait qu'une 
fille ; il fit donc cette réflexion : « Il faut maintenant que 
je lui fasse épouser ma fille ; Ye-jo-ta-lo (Yajdaiiatta), 
restera dans ma maison et sera alors comme mon fils. » Il 
lui dit donc : « Ye-jo-la-to (Yajnadatta), il vous faut 
suivre mes avis. » L'autre lui répondit : « Je me confor- 
merai à vos instructions. » (Le maître) reprit : « Ne re- 
tournez plus à Po-lo-nai (Vârânasî) ; restez toujours dans 
ce royaume ; je vous donne maintenant ma fille pour 
femme. » L'autre dit : « Je me conformerai à vos instruc- 
tions. » {Ye-jo-îa-to) resta donc chez lui avec sa fille, et, 
comme un fils, il travaillait en commun avec lui à gagner 
leur vie ; la famille devint graduellement prospère et 
riche. 

Ce Ye-jo-la-to (Yajnadatta) était un homme difficile à 
satisfaire ; quand sa femme lui préparait à manger, il con- 



328 MO HO SENG TCIIE LU (N° 360) 

cevait de l'irritation ; ni le doux, ni l'acide, ni le salé, ni le 
fade, ni le cru, ni le cuit ne pouvaient convenir à son goût. 
Sa femme se disait constamment : « S'il pouvait venir du 
royaume de Po-lo-nai (Varânasî) quelque voyageur, je lui 
demanderais des recettes pour préparer les boissons et 
les aliments et alors je m'y conformerais pour offrir à 
manger à mon mari. » 

Or le brahmane Fou-lou-hi (purohita) fut informé de 
tout ce qui se passait et conçut alors cette pensée : « Mon 
esclave Kia-lo-ho s'est enfui dans un royaume étranger, 
il faut que j'aille le reprendre. Peut-être pourrai-je trou- 
ver mon esclave. » Il se rendit donc dans cet autre 
royaume. En ce temps Ye-jo-ta-io (Yajnadatta) était allé 
avec ses élèves se promener dans la forêt ; sur la route, il vit 
de loin venir son ancien maître et, tout effrayé, dit secrète- 
ment à ses élèves : « Jeunes gens, retournez-vous en 
tous et allez vous exercer chacun pour soi à la récitation. » 
Quand les élèves furent partis, Ye-jo-ia-to arriva en 
présence de son maître et lui rendit hommage en posant 
son visage sur ses pieds. Il dit à son maître : « En arrivant 
dans ce royaume, j'ai déclaré que vous étiez mon père ; je 
me suis remis entre les mains d'un brahmane de grand 
savoir, précepteur (du roi) de ce pays, pour qu'il fut mon 
maître. Comme j'ai beaucoup étudié les règles 'saintes, le 
brahmane mon maître m'a donné sa fille en mariage. Je 
désire, ô vénérable, que vous ne révéliez pas aujourd'hui 
ce qui me concerne et (que vous ne disiez pas) que j'ai dû 
avec les esclaves vous servir comme mon maître. » Le brah- 
mane, qui connaissait bien les affaires de ce monde, lui ré- 
pondit : « Vous êtes réellement mon fils ; à quoi bon 
parler de nouveau (de ce qui est passé) ? Vous avez sim- 
plement trouvé un moyen de vous faire libérer plus tôt. » 

Alors Ye-jo-la-io revint avec lui dans sa maison et 
dit à tous les siens: « Mon père est venu. » Sa femme, 
toute joyeuse, prépara des boissons et des mets de toutes 



MO HO SENG TCHE LU (N*' 360) 329 

sortes ; puis, quand on eut finit de manger, elle profita 
d'un instant de loisir pour aller secrètement se prosterner 
au pied du brahmane et lui demander : « Lorsque je sers 
mon mari Ye-Jo-ta-to (Yajfiadatta), les boissons et les 
mets que je lui sers ne conviennent jamais à son idée. Je 
voudrais maintenant que vous m'indiquiez ce qu'il man- 
geait autrefois quand il était chez vous. Je lui préparerai 
à boire et à manger de la manière (à laquelle il était ha- 
bitué) précédemment. » Le brahmane conçut alors de 
l'irritation et songea : « Ah, il en est ainsi ! Ah, il en est 
ainsi ! Cet homme se permet de tourmenter la fille d'un 
autre ! » Il dit donc à cette femme : « Faites seulement que 
je sois promptement renvoyé, et, au moment de mon 
départ, je vous enseignerai une gâthâ. Vous n'aurez qu'à 
prononcer cette gâthâ pour que votre marine souffle plus 
mot. » 

Cette femme dit alors à son mari : « Le vénérable brah- 
mane est venu de bien loin ; il faut le renvoyer prompte- 
ment. » Le mari fit cette réflexion : « Comme le dit ma 
femme, il faut le renvoyer promptement et ne pas le lais- 
ser séjourner ici longtemps, de peur que quelque parole 
ne s'ébruite, ce qui ne me nuirait pas peu. » Alors il ren- 
tra chez lui pour donner de l'argent à sa femme en lui 
disant de faire le repas ; puis il s'en alla chercher des 
compagnons de route à son maître. Sa femme resta, et 
quand elle eut fini de servir le repas, elle se prosterna 
aux pieds (du brahmane) et, en prenant congé de lui, le 
pria de lui dire la gâthâ dont il avait parlé précédemment; 
il lui enseigna donc à prononcer cette gâthâ : 

L'homme sans père qui est allé en pays étranger — a 
trompé partout les gens; — une nourriture grossière était 
sa nourriture habituelle ; — quil se borne à manger sans 
plus manifester de dégoût. 

(Le brahmane ajouta) : « Je vous donne maintenant cette 
gâthâ ; lorsqu'il s'irritera et se dira dégoûté parce que la 



330 MO HO SENG TCIIE I.U (N°' 360-301) 

nourriture est mauvaise, mettez-vous alors près de lui et 
derrière son dos fredonnez (ces paroles), de manière à ce 
qu'il les entende. » Après lui avoir donné ces instructions 
(le brahmane) retourna dans son pays. 

Après que ce Ye-jo-ta-io (Yajîladatta) eût reconduit 
son maître, toutes les fois qu'arrivait le moment du repas 
il recommençait à s'irriter; sa femme se mit alors près de 
son mari et essaya de prononcer la gâthâ ; dès que son 
mari Peut entendue, il en conçut du chagrin et fit cette 
réflexion : « Hé ! ce vieux bonhomme a révélé mes tares. » 
A partir de ce moment, il n'eut que des paroles aimables, 
car il craignait que sa femme ne révélât à d'autres son 
secret. 



N«361. 
{Trip., XV, 8, p. 53 r 



Autrefois il y avait une ville nommée Vârânasî [Po- 
lo-naî) et un royaume nommé (K'ia-che (Kâçî). En ce 
temps, le roi entretenait chez lui deux chiens qu'on atta- 
chait avec des chaînes d'or et d'argent et auxquels on 
donnait à manger dans des ustensiles précieux; pendant 
la nuit on les détachait pour qu'ils gardassent les portes. 

Or ce roi fut atteint de maux de tête qui durèrent pen- 
dant douze années sans qu'on parvînt à les guérir ; par la 
suite, il y eut une amélioration graduelle ; mais voici 
qu'une fois, au milieu de son sommeil, le roi entendit 
l'aboiement d'un chien ; il s'éveilla aussitôt en sursaut et 
ses maux de tête redoublèrent. Le roi demanda à un de 
ses serviteurs : « Quel est le bruit que je viens d'en- 
tendre ? » Gomme on lui répondait que c'était l'aboiement 
d'un chien, le roi, irrité, ordonna à ses serviteurs de chas- 



MO HO SENG TCHE LU (N^' 361-362) 331 

ser au loin tous les chiens qu'ils rencontreraient. On se 
mit donc, conformément à cet ordre, à chasser au loin 
tous les chiens. 

Oril y eut un chien qui demanda à celui qui le pourchas- 
sait : « Pourquoi me chassez-vous ? » L'homme lui répon- 
dit : « Le roi se portait un peu mieux, lorsque, au milieu 
de son sommeil, il a entendu l'aboiement d'un chien ; il 
s'est réveillé en sursaut et est retombé plus gravement 
malade. C'est pourquoi je vous chasse. » Le chien lui 
demanda encore: « Est-ce que tous les chiens sans excep- 
tion sont chassés? — Oui » lui répondit-on. 11 demanda 
derechef: « Est-ce que les deux chiens de la maison du 
roi sont aussi chassés ? » L'homme répliqua : « Les deux 
chiens de la maison du roi ne sont pas chassés, mais tous 
les autres le sont. » Le chien dit alors avec colère : « Le 
roi agit sans raison ; il aime ceux-ci et s'irrite contre 
ceux-là ; il craint ceux-ci et est follement épris de ceux- 
là ». Le chien prononça alors ces gâthas: 

Si les chiens sont un sujet de tourment, — // fallait les 
chasser tous; — or maintenant ils ne sont pas tous chas- 
sés ; — on voit par là que ce roi est sans raison. 

Dans sa maison il nourrit lui-même deux chiens ; — or 
il ne les renvoie pas et nous chasse seuls ; — on recon- 
naîtra que ce roi méchant, tantôt aime et tantôt s'irrite, 
— tantôt craint et tantôt est épris. 



N« 362. 
{Trip., XV, 8, p. 53 r«-53 v^ 



Autrefois, au pied des montagnes neigeuses, dans un 
recoin caché de la montagne, il y avait un endroit tiède et 
tourné vers le soleil où les oiseaux de toutes sortes se 



332 MO HO SENG TCHE LU (N° 362) 

réunissaient en foule. Ils tinrent une délibération et 
dirent: « Il nous faut aujourd'hui élire roi un oiseau afin 
que tous les autres le redoutent et s'abstiennent d'agir 
contrairement aux lois ». Tous les oiseaux approuvèrent 
cette proposition, puis recherchèrent qui devrait être roi. 

Un oiseau dit : « Il faut choisir la grue. » — « Non, dit 
un autre ; la raison en est qu'elle a de hautes jambes et 
un long cou ; si quelqu'un des oiseaux l'ofTense, elle nous 
brisera le crâne à coups de bec. » Les oiseaux étant 
tombés d'accord sur ce point, l'un d'eux dit encore : « Il 
faut choisir le cygne pour roi ; sa couleur est d'une blan- 
cheur absolue et il est respecté de tous les autres oiseaux. » 
Les oiseaux répliquèrent derechef : « Cela non plus ne 
se peut pas : quoique l'extérieur du cygne soit blanc, son 
cou est long et tortu ; si son propre cou n'est pas droit, 
comment pourrait-il redresser les autres ? » Quelqu'un dit 
alors : « Voici précisément le paon ; son plumage estmagni- 
fique et réjouit les yeux de ceux qui le regardent; il est 
digne d'être roi. — Non, répondit-on ; en effet, quoique 
son plumage soit beau, le paon estéhonté ; toutes les fois 
qu'il fait la roue, les vilaines parties de son corps sont en 
évidence (1). Voilà pourquoi il ne peut convenir. » Il y eut 
alors un oiseau qui dit : « Le hibou chauve est digne 
d'être roi ; en effet, le jour il se repose et la nuit il est 
vigilant ; il nous protégera ; il est donc capable d'être roi. » 

Tous approuvaient cet avis, lorsqu'un perroquet, qui 
s'était tenu à l'écart, mais qui était plein de perspicacité, 
fit cette réflexion : « Pour tous les oiseaux, la règle est 
qu'ils dorment la nuit; pour ce hibou chauve, au con- 
traire, la coutume est de ne pas dormir la nuit ; quand 
tous les oiseaux se tiendront à ses côtés pour le servir, ils 



(1) C'est pour la même raison que dans un autre conte, le paon ne peut 
être agréé comme fiancé de la fille du roi flamant Râstrapâla (cf. Extr. 
du Kandjour, trad. Schiefner, Mél. As. Saint-Pétersbourg, vol. XIII, p. 101, 
et Jâlaka n» 32). 



MO HO SENG TCHE LU (N*'» 362-363) 333 

seront jour et nuit sur leurs gardes et ne pourront dormir, 
ce qui sera fort pénible. Si maintenant je parle à ce 
sujet, (le hibou) s'irritera et m'arrachera mes plumes; 
aussi voudrais-je bien ne pas parler ; mais alors les 
oiseaux de toutes sortes, tout le long des nuits, en souffri- 
ront; mieux vaut donc me laisser arracher les plumes et 
ne pas m'éloigner de la droite raison. » 11 se rendit alors 
devant l'assemblée des oiseaux, leur témoigna son res- 
pect en agitant ses ailes, puis leur dit: «Je désire que 
vous entendiez une stance que j'ai à vous réciter. » 
Tous les oiseaux lui répondirent aussitôt par cette gâthâ : 

Pour être intelligent, pour avoir beaucoup de connais- 
sances et de bon sens^ — il n est pas indispensable d'être 
vieux ; — bien que vous soyez encore jeune j — vous êtes un 
sage qui doit parler en temps opportun. 

Après que le perroquet eût écouté les oiseaux lui adres- 
ser cette gâthâ, il prononça à son tour la gâthâ suivante : 

Si vous voulez suivre mon avis, — vous ne prendrez pas 
pour roi le hibou chauve ; — même quand il est joyeux, la 
seule vue de son visage — frappe de crainte tous les 
oiseaux ; — à plus forte raison, quand il sera en colère, 
— vous ne pourrez regarder son visage. 

« Ce que vous dites est exact », répliquèrent les oiseaux ; 
aussitôt ils tinrent conseil entre eux et dirent : « Ce 
perroquet est intelligent et perspicace ; il est digne d'être 
roi. » Ils le nommèrent alors roi. 



N« 363. 
[Trip., XV, 9, p. 69 r«.) 

Autrefois il y avait une I)ande de gallinacés qui demeu- 
rait dans une foret d'arbres nai (âmra) ; les renards saisi- 



334 MO HO SE.NG TCHE LU (N°* 363-364) 

rent et dévorèrent tous les mâles, en sorte qu'il ne resta 
plus qu'une femelle. Par la suite, un corbeau vint et 
s'accoupla avec elle. De cette union naquit un petit ; quand 
il fît entendre sa voix, son père prononça ces gâthâs : 

Ce petit n'est pas de notre sorte ; — un père sauvage et 
une mère domestique — se sont réunis pour produire cet 
enfant, — qui nest ni un corbeau ni une poule. 

S'il tente d'avoir la voix de son père^ — on reconnaît 
quune poule l'a mis au monde ; — s il veut avoir le cri de 
sa mère, — on voit bien que son père fut un corbeau. 

Quand il imite le corbeau, il a le cri de la poule; — 
quand il imite la poule, il a la voix du corbeau. — En 
s'^essayant à être à la fois le corbeau et la poule, — // 
n'est parfaitement ni l'un ni l'autre. 



N« 36/i. 
(Trip., XV, 10, p. 65 v«.) 

Le Buddlia dit : Autrefois, il y a fort longtemps décela, 
il y avait une fille de devî qui était d'une beauté remar- 
quable ; en ce temps vivaient aussi cinq fils de devas ; le 
premier se nommait Che-kia-lo (Gakra) ; le second, Mo- 
to-li (Mâtali) ; le troisième Seng-chô-ye-ti (Samjaya) ; le 
c[U3itrièine, Ping-chô-ye (Vijaya)(l); le cinquième, Mo-tch'a 
(Mathara). Quand ils virent cette fille de devî, chacun d'eux 
conçut de la passion pour elle ; ils firent alors cette 
réflexion : « Nous ne pouvons posséder en commun cette 
femme ; il faut que nous la donnions à celui d'entre nous 
dont la passion sera la plus forte. » Chacun d'eux ayant 
approuvé cette proposition, Che-kia-lo récita cette gâthâ : 

(1) La transcription Ping-cho-ije correspondrait à Vimjaya ; mais cette 
leçon est sans doute fautive et l'original sanscrit devait être Vijaya. 



MO HO SENG TCHE LU (N° 364) 335 

Je me rappelle que^ lorsque fêlais animé de mon désir 
sensuel — je ne pouvais rester Iranquille ni assis, ni cou- 
ché^ — e/, même lorsque le temps de dormir était venu, — 
ce n était que lorsque mon désir s'était retiré que je pouvais 
retrouver le calme. 

Mo-to-li, prononça à son tour la gâthâ suivante : 

En ce qui vous concerne, Che-kia{-lo), dans les mo- 
ments où vous dormiez, — vous pouviez encore avoir quel- 
ques instants paisibles ; — pour moi, je me souviens que, 
lorsque j'étais animé de mon désir sensuel, — j'avais en 
moi comme le son des tambours dans une bataille. 

Seng-chô-ye-ti prononça ensuite cette gâthâ : 

Mo-to[-li), dans votre comparaison avec le son des 
tambours, — il y a encore place pour quelque répit ; — 
mais moi, quand mon cœur était imprégné de désir, — 
j'étais comme un tronc d'arbre emporté au gré d'un torrent 
rapide. 

Ping-chô-ye dit alors cette gâthâ : 

Dans votre comparaison avec un tronc d'arbre ballotté 
par les flots, — il y a encore possibilité de quelque arrêt r 

— Je me souviens que, lorsque je pensais à ma passion, — 
j'étais comme un insecte aveugle qui n'ouvre pas les yeux. 

Alors Mo-tch'a prononça à son tour la gâthâ que voici : 
Tout ce que vous venez de décrire les uns après les autres 

— ne caractérise qu'un amusement ; — mais moi, quand 
je suis enfoncé dans ma passion, — je ne distingue plus 
entre la vie et la mort. 

Alors tous ces fils de deva dirent : « C'est vous dont la 
passion est la plus forte. » D'un commun accord, ils lui 
donnèrent donc cette femme. 



III 

Extraits du WOU FEN LU (l). 



N« 365. 
(7W/>.,XVI,1, p. 17iM7 r 



Autrefois il y avait un mo-na (2) (mânavaka) qui, dans la 
caverne d'une montagne récitait le livre des ksatriyas (3). 

(1) Le Wou fen In (B, N., n» 1122), ou discipline des Mahiçàsakas, a été 
traduit de 423 à 424 par Buddhajîva (B. N., App. II, n" 73) et un religieux 
de Khoten nommé Tche-cheng. Il se trouve dans les fascicules 1 et 2 du 
volume XVI du Tripitaka de Tôkyô. A la fin de cet ouvrage, on lit un 
colophon ainsi conçu : « Le maître du Vinaya, Fo-fo-che (Buddhajîva), 
originaire du Ki-pin (Cachemire), était un religieux de l'école des Mi- 
cha-sai (Mahiçàsakas). Sous la grande dynastie Song, la première année 
king-p'ing (423), en automne, le septième mois, il arriva à Yang-tcheou 
(auj. Yang-tcheou fou, dans la province de Kiang-sou). Lien, roi de Lang-ya, 
qui avait le titre de che-ichong de (la dynastie) Tsin, ainsi que les 
religieux bhiksus Houei-yen et l'Hindou Tao-cheng, l'invitèrent à publier 
(ce livre). Fo-fo-che (Buddhajîva) établit avec soin le texte hindou [a] ; 
un çramana de Yu-Vien (Khoten), nommé Tche-cheng, en fit la traduc- 
tion. L'ouvrage fut terminé le douzième mois de l'année suivante (424). »> 
(Suit un éloge de l'excellence de cette traduction). 

[a] ^^ ^ Mais les éditions des Song et des Yuan écrivent ^^ Tj^ « le 
texte llou >' ; cette dernière leçon est peut-être meilleure, puisqu'elle justi- 
fierait le recours à un çramana de Khoten comme traducteur, 

(2) Ce mot désigne un jeune homme, un étudiant. 

(3 II doit être question ici d'un Ràja nîti castra ou Traité de politique 
rovale. 



WOU FEN LU (N« 365) 337 

Un chacal, qui demeurait auprès de lui s'appliquait à 
l'écouter réciter ces livres ; son cœur en ayant compris 
quelque partie, il conçut cette pensée : « Si j'ai compris 
1-es paroles de ce livre, cela suffit pour faire de moi le 
roi des animaux. » Quand il eut eu cette pensée, il se 
leva et partit ; il rencontra un chacal maigre et voulut 
aussitôt le tuer ; Tautre lui dit : « Pourquoi me tuer? » 
Il lui répondit : « Je suis le roi des animaux ; vous 
ne m'êtes pas soumis et c'est pourquoi je vous tue. » 
L'autre répliqua : « Je souhaite n'être point tué ; je me 
mettrai à votre suite. » Alors les deux chacals continuè- 
rent leur route de compagnie. (Le premier chacal) ren- 
contra encore un chacal et voulut le tuer ; les questions et 
les réponses furent les mêmes que précédemment, et lui 
aussi déclara qu'il se mettait à sa suite. Par une série de 
(rencontres) semblahles, (le premier chacal) soumit tous 
les chacals ; puis, au moyen de tous les cliacals, il sou- 
mit tous les éléphants ; au moyen de tous les éléphants, 
il soumit tous les tigres; en outre, au moyen de tous les- 
tigres, il soumit tous les lions ; alors momentanément il 
put être le roi des animaux. 

Quand il fut devenu roi, il eut encore cette pensée: 
(( Maintenant que je suis le roi des animaux, il ne me faut 
pas prendre femme parmi les animaux. » Il monta donc 
sur un éléphant blanc, et, à la tête de toute la troupe des 
animaux qui formaient une multitude innombrable, il 
entoura de leurs rangs, qui se comptaient par plusieurs 
centaines de milliers, la ville de Ria-yi (Kâçî). Le roi (de 
cette ville) envoya un ambassadeur demander :« Vous, 
troupe de toutes sortes d'animaux, pourquoi agissez-vous 
ainsi ? » Le chacal répondit : « Je suis le roi des animaux : 
il faut que j'épouse votre fille; si vous me la donnez, c'est 
bien ; si vous ne me la donnez pas, j'anéantirai voire 
royaume. » (L'ambassadeur) revint déclarer cette réponse. 
Le roi assembla ses ministres et tint avec eux une déli- 

I . 22 



^38 WOU FEN LU (N<» 366) 

bération. A rexception d'un seul ministre, tous dirent: 
« Il faut donner (la princesse); quelle en est la raison ? Ce 
qui fait la force du royaume, c'est qu'il se confie dans 
ses éléphants et dans ses chevaux. Nous avons des élé- 
phants et des chevaux, mais eux ont des lions; quand les 
éléphants et les chevaux sentiront l'odeur (des lions), 
ils seront saisis de terreur et se coucheront à terre. Au 
combat, nous serons certainement inférieurs et les ani- 
maux nous anéantiront. Faut-il, parce qu'on tient à une 
fille, causer la perte d'un royaume ? » 

Or un grand ministre, qui était intelligent et faisait des 
combinaisons à longue échéance, dit au roi : « En obser- 
vant l'antiquité et les temps modernes, je n'ai jamais ap- 
pris ni vu que la fille d'un roi des hommes ait été donnée 
à un vil animal. Quoique je sois faible et peu intelligent, 
je veux tuer ce chacal, et faire que tous les animaux se 
dispersent en s'en allant chacun de son côté. » Le roi lui 
demanda alors: « En quoi consiste votre projet? » Le 
grand ministre répondit : « O roi, bornez-vous à envoyer 
un ambassadeur qui fixera la date (du combat), et, qui, 
le jour de la bataille, devra d'avance exprimer à ce (roi 
des animaux) un désir, à savoir que les lions se battent 
d'abord et rugissent ensuite ; ce (roi des animaux) pensera 
que nous avons peur et il ne manquera pas d'ordonner 
aux lions de rugir d'abord et de se battre ensuite. Vous, 
ô roi, quand sera venu le jour de la bataille, vous devrez 
ordonner que, dans votre ville, tous soient obligés de se 
boucher les oreilles. » 

Le roi suivit son avis ; il envoya un ambassadeur fixer 
la date (du combat) et en même temps exprimer le désir 
dont il a été parlé plus haut. Lorsque vint le jour de la 
bataille, il envoya encore une lettre pour réitérer cette 
demande. Puis il fit sortir son armée. Au moment où les 
armées allaient croiser le fer, le chacal ordonna en effet 
aux lions de commencer par rugir. Quand le chacal les 



wou FEN LU (N«' 363-366) 3:w 

entendit, son cœur se brisa en sept morceaux ; il tomba 
du haut de son éléphant et chut par terre. Alors toute b 
foule des animaux au même moment se dispersa. 

Le Buddha, à propos de cette hisloire, prononça des 
gâthâs en ces termes : 

« Ce chacal était d'une arrogance excessive ; — // voulait 
demander à prendre femme ; — // se rendit à la ville de 
Kia-yi^ — et déclara (/ail était le roi des animaux. Cet 
homme (1) lui aussi a une arrogance semblable ; — il com- 
mande à la foule de ses partisans ; — dans le rogaume de 
Magadha, — // s'attribue le titre de roi de la Loi. » 

11 dit aux bhiksus : En ce temps, le roi de Kia-gi^ c'était 
moi-même; le grand ministre intelligent, c'était Çâriputra; 
le roi chacal, c'était Devadatta. 



N« 366. 
{Trip., XVI, 2, p. hl r\) 

Autrefois, dans un endroit solitaire, il y avait un étang. 
Un grand éléphant entrait dans cet étang, cueillait des ra- 
cines de nénuphar^ et, après les avoir bien lavées, les man- 
geait, en sorte que sa beauté et sa vigueur étaient dans 
toute leur plénitude. Or il y avait un autre éléphant qui, 
pour l'imiter, prit des racines de nénuphar et les mangea 
sans les laver ; c'est pourquoi il contracta une maladie 
dont il mourut. 

A ce propos, le lîuddha prononça cette gâtha : 
// ne put pas imiter le grand éléphant, — car le grand 
éléphant était inimitable ; — en voulant imiter le grand été- 



[\ ) Il s'agit de Devadnlta qui avait prétondu coininander à la foui»' do> 
religieux ; ce conte est destiné à montrer que Devadatta avait agi de mèni» 
dans une existence antérieure. 



340 wou FEN LU (N°* 366-367) 

phanl, — // mangea de la vase et s'attira la douleur de la 
mort. 

Le Buddha dit à Mou-lien (Maudgalyâvana) : « Le grand 
élé|)hant,c'était moi-même ; l'autre éléphant, c'était Tiao-ta 
(Devadatta). » 



N« 367. 
{Trip., XVI, 2, p. A8, v\) 

Autrefois, au bord d'un étang A-lien-jo (âranya) [1[, il y 
avait deux oies sauvages qui avaient contracté une étroite 
amitié avec une tortue. Quelque temps après, l'eau de 
l'étang se dessécha. Les deux oies sauvages firent entre 
elles cette délibération : « Maintenant l'eau de cet étang 
est desséchée ; notre amie va sans doute endurer de 
grandes souffrances. » Leur délibération étant finie, elles 
dirent à la tortue : « L'eau de cet étang est desséchée et 
vous n'avez aucun moyen de salut ; il vous faut prendre 
dans votre bouche un bâton dont chacune de nous tiendra 
une extrémité dans son bec et nous irons vous déposer 
dans un endroit où il y a beaucoup d'eau. Tant que vous 
tiendrez dans votre bouche le bâton, ayez soin de ne 
point parler. » Aussitôt donc elles l'emportèrent avec leur 
bec ; comme elles passaient au-dessus d'un village, tous 
les petits garçons s'écrièrent en les voyant : « Des oies 
sauvages emportent une tortue avec leur bec ! des oies 
sauvages emportent une tortue avec leur bec ! » La tortue 
irritée leur dit: « En quoi cela vous regarde-t-il ? » Mais 
aussitôt elle lâcha le bâton, tomba à terre et mourut. 
Alors l'Honoré du Monde prononça à cette occasion les 
gâthâs suivantes : 

(1) C'est-à-dire, un étang dans la forôt. 



wou FEN LU {N^' 367-368) 341 

Les hommes qui viennent à la vie — ont dans la bouche 
une hache ; — ce par quoi ils tranchent leur propre corps^ 
— cest leurs mauvaises paroles; — ce qu'ail faut con- 
damner^ au contraire ils le louent ; — ce qu'il faut louer ^ 
au contraire ils le condamnent ; — ils en reçoivent une 
peine appropriée^ — et nont plus jamais aucune joie. — 
Si on dispute pour des questions d'argent ou d'intérêt, — 
le mal nest pas encore bien grand ; — mais le mauvais 
cœur qui se tourne contre le Buddha^ — celui-là commet 
la plus grave faute. — D'a-feou [arbuda), il y a des cen- 
taines et des milliers (1) ; — les ni-lo [niraya) sont au nombre 
de trente-six (2) ; — ceux qui tournent de mauvaises pensées 
contre un homme saint — doivent tomber dans ces enfers. 



N« 368. 
[Trip. XVI, 2, p. 50 v\] 



Autrefois il y avait un roi nommé P'o-leou. Dans son 
royaume se trouvaient deux rsis ; l'un, qui se nommait 
Lo-heou-lo (Râhula), se plaisait constamment à rester en 



(1) fij J:^ /^"jg" ^. Le terme yl-/eou fij \^l est évidemment identique au 
terme Ngan-feouVo ^ \^ p'£ (arbuda) qui désigne le premier des huit 
grands enfers froids (cf. le dictionnaire San tsang fa chou, à l'expression 
« huit enfers froids » et la note de Landresse dans le Foe koue ki de Hému- 
sat, p. 299). — Les centaines et les milliers qui sont mis ici en connexion 
avec le terme a-feou désignent peut-être les années qu'il faut passer en 
enfer; en eflet, comme l'a montré ¥eer {Journ. As., sept.-oct. 1892, p. 220), 
les huit enfers froids n'avaient pas à roritfine d'existence propre ; leurs 
noms désignent simplement des nombres d'années à passer en enfei-. 

(2) /E H H ~h y^ • -^'-^0 (niraya) est un terme généri(iue désignant les 
enfers ; mais le nombre de trente-six, dont il est question ici, ne coires- 
pond à aucune des indications que nous trouvons dans les dictionnaires 
numériques relativement aux enfers. 



342 WOU FEN LU (N<* 368) 

contemplation ; le second, qui se nommait i4-/ïa/i (Ânanda) 
avait beaucoup étudié et ne craignait rien. 

Or ce roi, ayant d'abord vu Lo-heou-la (Râhula), le com- 
bla d'honneurs et fit faire une maison pour lui. Quand 
cette habitation fut terminée, (Râhula) sortit pour voyager 
parmi les hommes. Ensuite arriva A-nan (Ânanda); le roi 
le combla à son tour d'honneurs et lui donna alors la 
maison qu'il avait fait faire auparavant. 

Quand Lo-heoii-la (Râhula) revint de son voyage, il 
invita A-nan (Ânanda) à sortir en lui disant : « Cette mai- 
son est la mienne » A-nan (Ânanda) de son côté déclara 
aussi : « Cette maison est la mienne. » 

Tous deux se rendirent auprès du roi et lui demandè- 
rent de décidera qui appartenait la maison. Le roi répon- 
dit : J'ai commencé, il est vrai, par la donner k Lo-heou-lo 
(Râhula) ; mais celui-ci l'ayant quittée et étant parti, je 
l'ai ensuite donnée à A-nan (Ânanda). Elle doit donc être 
la maison à' A-nan (Ânanda). » 

Mais alors tous les devas, les nâgas, les démons et les 
esprits dirent : « Ce roi n'agit pas régulièrement. Pour- 
quoi commence-t-il par donner la maison à Lo-heoa-lo 
(Râhula) et la lui enlève-t-il ensuite pour la donner à A-nan 
(Ananda) ? Nous allons maintenant détruire toute sa 
famille ». Alors ils se rendirent ensemble au palais du roi 
et firent périr, en les lapidant, le roi et ses parents. 

A cette occasion, le Buddha prononça cette gâthâ : 

Le roi, en donnant, ne distingua pas le premier don du 
second ; — les rsls entrèrent en dispute à ce sujet; — cela 
fit que les démons et les esprits s'Irritèrent, — et II causa 
lui-même la destruction de sa parenté. — Agir suivant son 
bon plaisir, — cest ce que le sage n approuve point ; — 
c'est pourquoi II faut renoncer à son bon plaisir, — et 
trouver sa joie à suivre les principes de la justice. 

Le Buddha dit : celui qui en ce temps était le rsi Lo- 
heou-lo (Râhula), c'est maintenant Lo-heou-lo (Râhula) ; 



wou FEN LU (N"' 368-369) 345 

celui qui en ce temps était le rsi A-nan (Ânanda) c'est main- 
tenant ^-na/z (Ânanda). 



N«369. 
{Trip., XVI, 2, p. 53 r\) 

Le Buddha dit : Ananda, dans les temps passés il j 
avait un roi nommé Kin-mei (Krkin). Il engendra une fîUe 
qui naquit en portant spontanément une couronne de fleurs 
d'or; le roi rassembla alors tous ses ministres pour déli- 
bérer sur le nom qu'on lui donnerait ; tous dire qu'il fal- 
lait interroger les brahmanes pronostiqueurs ; un décret 
ordonna donc que les pronostiqueurs se rassemblassent 
tous et fussent chargés de trouver un nom pour Penfant ; 
les pronostiqueurs dirent tous : « A sa naissance, cette 
fille portait spontanément une couronne de fleurs d'or ; il 
faut donc que son nom soit Mo-li-ni{\) (Mâlinî). » Ce fut 
donc le nom qu'on lui imposa. 

Le roi la chérissait fort ; il fit rechercher dans tout son 
royaume les filles qui étaient nées le même jour qu'elle 
et les prit pour qu'elles fussent ses suivantes; or, il se 
trouva qu'il y avait eu dans le royaume cinq cents filles 
qui étaient nées le même jour qu'elle ; on enregistra leurs 
noms pour qu'elles fussent à son service. 

Quand cette fille fut devenue grande, le roi lui donna 
Tordre de faire des ofl'randes à cinq cents brahmanes 
qu'il entretenait; il lui dit : c< Il faut que, comme je le fai- 
sais moi-même, vous prépariez cinq cents marmites de 
bouillon pour les leur ofl'rir suivant leurs goûts. » La jeune 
fille, conformément à cet ordre, se mit à faire des 

(1) Mâlinî, fille du roi Kin-mei, joue ici le môme rùle que MAlini, femme 
du roi Prasenajit dans le sùtra des dix rôves du roi Prasenajil. 



344 WOU FEN LU (N • 369) 

offrandes aux brahmanes; quand ceux-ci avaient fini de 
manger, ils ne manquaient pas de monter avec les cinq 
cents jeunes filles sur des chars tirés par quatre chevaux et 
allaient s'ébattre parmi les parcs et les pavillons ; ils 
allaient de parc en parc et de pavillon en pavillon et 
chaque jour il en était ainsi. 

En ce temps, Kâçyapa Buddha résidait dans un des 
parcs; quand le cocher arrivait au parc où demeurait le 
Buddha, il ne manquait pas de faire faire volte-face à son 
char et n'entrait pas ; la jeune fille posa cette question au 
cocher : « Dans toute l'étendue du royaume, il n'est aucun 
parc où je ne sois entrée ; pourquoi évitez-vous toujours ce 
parc-ci ? » Il répondit : u Dans ce parc il y a un çramana à 
la tête rasée nommé Kâçyapa; il ne convient pas que vous 
le voyiez et c'est pourquoi je n'entre pas. » La jeune fille 
répliqua : « En quoi le çramana Kâçyapa s'inquiéterait-il 
des choses humaines ? faites donc retourner le char pour 
que nous entrions dans le parc et près de ce pavillon. » 

On fit donc retourner le char qui entra aussi loin qu'un 
char pouvait aller ; puis la jeune fille mit pied à terre et 
avança dans le parc; elle aperçut de loin Kâçyapa Buddha 
dont l'extérieur était fort remarquable et qui ressemblait 
à une montagne d'or; dès qu'elle le vit, elle conçut des 
sentiments de joie ; elle s'avança auprès du Buddha, 
l'adora en posant son visage sur les pieds du Buddha, puis 
recula et se tint debout de côté. Le Buddha lui expliqua de 
toutes sortes de façons la Loi merveilleuse et lui enseigna 
où elle trouverait profit et bonheur ; elle en arriva ainsi à 
voir la Loi et à obtenir le fruit, après quoi elle reçut la 
formule des trois refuges et celle des cinq défenses ; elle 
•se leva alors de son siège, adora les pieds du Buddha, 
tourna autour de lui par la droite, puis se retira. 

Peu après être partie, elle fit cette réflexion : « Je fais 
régulièrement deux fois par jour une offrande de cinq 
cents marmites de bouillon à cinq cents brahmanes ; mais 



WOU FEN LU (N" 369) 345 

ee n'est point là un champ producteur de bonheur et il ne 
convient pas que j'accepte de faire ces libéralités ; mieux 
vaut préparer des boissons et des mets exquis pour les 
offrir à l'Honoré du monde, Kâçyapa. » Après avoir eu cette 
pensée, elle ordonna qu'on préparât des aliments, et chaque 
jour elle les apportait en offrande. Quand les brahmanes 
apprirent que Mo-li-ni (Mâlinî) était devenue disciple du 
Buddha Kâçyapa et que, contrairement à ce qu'elle faisait 
auparavant, elle offrait à Kâçyapa les aliments les meil- 
leurs, ils en conçurent de l'envie et formèrent dans leur 
cœur le dessein d'imaginer ensemble quelque stratagème 
pour faire périr cette jeune fille. 

En ce temps, le roi Kin-mei eut pendant la nuit onze 
rêves : 1" il vit en rêve un arbre grand de quatre doigts qui 
déjà produisait des fleurs ; 2" il vit en rêve ces fleurs qui 
devenaient aussitôt des fruits ; 3*^ il vit en songe un veau 
qui labourait pendant qu'un bœuf adulte restait immobile 
en le regardant ; h'' il vit en rêve trois marmites dans les- 
quelles on faisait cuire du riz ; or le riz des deux marmites 
latérales s'en échappait en bondissant et entrait de l'une 
dans Tautre, mais sans jamais tomber dans la marmite 
du milieu ; 5^ il vit en rêve un chameau qui mangeait de 
l'herbe par les deux extrémités (de son corps) ; 6" il vit 
en rêve une jument, qui contrairement à ce qui arrive 
d'ordinaire, tétait un poulain ; l"" il vit en rêve un bol d'or 
qui cheminait dans les airs ; 8** il vit en rêve un chacal 
qui urinait dans un bol d'or ; 9** il vit en rêve un singe 
qui était assis sur un lit d'or ; 10*" il vit en rêve du san- 
tal tête de bœuf (Goçirsa) qui était vendu au prix de 
l'herbe pourrie ; 11'^ il vit en rêve une pièce d'eau qui, au 
centre, était trouble tandis que les quatre bords étaient 
clairs et purs. 

Le lendemain matin, le roi rassembla tous ses minis- 
tres pour leur exposer en détail les rêves ci-dessus et 
pour les interroger sur la signification de ces rêves. Ses 



34(; WOU FEN LU (N° 369) 

ministres assemblés lui dirent de s'adresser aux brah- 
manes pronostiqueurs ; il manda donc ces derniers pour les 
questionner; les brahmanes songèrent alors que, puisque 
leur intention était de faire périr cette jeune fille, ils en 
avaient maintenant le moyen ; c'est pourquoi ils dirent 
au roi : « Ce rêve est néfaste ; ou il vous faudra perdre 
votre royaume, ou vous-même périrez. » Le roi demanda : 
« Y a-t-il quelque moyen d'échapper à ces calamités ? » 
Ils répondirent : « Il y en a un ; mais, comme il met en 
cause ceux que vous aimez, certainement vous ne pourrez 
pas en profiter. » 

Le roi leur ayant dit : « Parlez seulement », les pronos- 
tiqueurs ajoutèrent : « roi, les éléphants tels et tels, 
les chevaux tels et tels, les grands ministres tels et tels, 
les grands brahmanes tels et tels, il vous faudra les prendre 
avec cinq cents taureaux, cinq cents buffles, cinq cents 
veaux femelles, cinq cents veaux mâles, cinq cents béliers, 
cinq cents moutons, la jeune fille Mo-li-ni (Mâlinî) et ses 
cinq cents suivantes, puis, au bout de sept jours, vous les 
immolerez sur un carrefour de quatre chemins pour les 
ofl'rir en sacrifice au ciel ; alors les calamités pourront être 
dissipées; mais, si vous ne faites pas cela, ces maux seront 
inévitables. » 

Le roi crut ce qu'on lui racontait et donna des ordres 
pour qu'on prît des mesures en conséquence ; il appela 
donc cette jeune fille et lui raconta tout ce qui s'était 
passé ; il l'autorisa à faire les souhaits qu'elle voudrait 
pour les six jours qu'elle avait encore à vivre ; la jeune 
fille dit alors au roi : « Je ne regrette point de mourir, 
mais je souhaite, le premier jour, me rendre auprès du 
Buddha Kâcyapa avec tous les gens du peuple de la ville, 
hommes et femmes, grands et petits. » Le roi y ayant con- 
senti, elle appela tous les habitants de la ville qui, 
l'entourant par devant et par derrière, allèrent avec ^lle 
auprès de Kâcyapa ; le Buddha leur expliqua de toutes 



WOU FEN LU (N° 369) 347 

sortes de façons la Loi merveilleuse et leur enseigna où 
ils trouveraient le profit et la joie ; ils en vinrent à voir 
la Loi et à obtenir le fruit, puis ils reçurent la formule 
des trois refuges et celle des cinq défenses. La jeune 
fille souhaita, le second jour, aller auprès du Buddha 
avec tous les ministres du roi ; elle souhaita, le troisième 
jour, aller auprès du Buddha avec tous les fils du roi ; 
elle souhaita, le quatrième jour, aller auprès du Buddha 
avec toutes les filles du roi ; elle souhaita, le cinquième 
jour, aller auprès du Buddha avec les épouses et les con- 
cubines du roi ; elle souhaita, le sixième jour, aller au- 
près du Buddha avec le roi lui-même. Le roi acquiesça 
à ces désirs successifs; tous donc virent la Loi, obtin- 
rent le fruit et reçurent la formule des trois refuges et 
celle des cinq défenses de la manière qui a été dite plus 
haut. 

Quand le roi eut obtenu le fruit (de la sagesse), il 
interrogea le Buddha Kâçyapa au sujet des onze rêves 
qu'il avait eus, en demandant ce qu'ils présageaient. Le 
Buddha lui dit : « Ces onze rêves concernent l'avenir et 
non le présent, l** Vous avez vu en rêve un petit arbre qui 
produisait des fleurs ; cela signifie : dans l'avenir il y 
aura un Buddha qui apparaîtra au milieu des hommes 
quand la durée de leur vie sera de cent ans ; son nom 
sera Çâkyamuni Tathâgata, l'arhat, le samyak sambud- 
dha ; en ce temps, les hommes, dès l'âge de trente ans, 
auront déjà la tête blanche : 2** vous avez vu en rêve des 
fleurs qui devenaient aussitôt des fruits ; cela signifie : en 
ce temps, les hommes, dès l'âge de vingt ans, engendre- 
ront des enfants ; 3^ vous avez vu en rêve un veau qui 
labourait tandis qu'un bœuf adulte restait immobile à le 
regarder; cela signifie: en ce temps, les enfants dirige- 
ront la maison et le père et la mère n'y seront plus les 
maîtres ; /i" vous avez vu en rêve trois marmites où cuisait 
simultanément du riz ; le riz des marmites latérales sau- 



348 WOU FKN LU (N" 3(»1)) 

tait hors de chacune d'elles et entrait de l'une dans l'autre 
sans jamais tomber dans la marmite du milieu ; cela 
signifie : en ce temps, les riches se feront des présents 
les uns aux autres, mais les pauvres gens ne recevront 
rien du tout ; ô"* vous avez vu en rêve un chameau qui 
mangeait de l'herbe par les deux extrémités de son corps; 
cela signifie : en ce temps le roi aura une bande de minis- 
tres qui, non contents de se nourrir des appointe- 
ments donnés par le roi, dépouilleront aussi le peuple 
de ce qu'il possède ; 6^ vous avez vu en rêve une jument 
qui (contrairement à ce qui se passe dans la réalité) 
tétait un poulain ; cela signifie : en ce temps, quand 
une mère aura marié sa fille, elle lui demandera, contrai- 
rement à ce qui devrait être, de la nourrir; 7" vous avez 
vu en rêve un bol d'or qui cheminait dans les airs ; cela 
signifie : en ce temps, les pluies n'arriveront pas aux 
époques voulues et ne seront pas générales ; S*" vous avez 
vu en rêve un chacal qui urinait dans un bol d'or ; cela 
signifie : en ce temps, les gens ne se marieront qu'en 
ayant égard à la richesse et ne feront pas leur choix 
d'après leur caste ; 9° vous avez vu en rêve un singe assis 
sur un lit d'or ; cela signifie : en ce temps, le roi du 
royaume agira contrairement aux lois et son gouverne- 
ment sera cruel et inique ; 10" vous avez vu en rêve du 
santal tête de bœuf (goçîrsa) qu'on vendait au prix de 
l'herbe pourrie ; cela signifie : en ce temps les cramanas 
de la race de Çàkya seront avides et intéressés et c'est 
pourquoi ils seront mis sur le même pied que les 
laïcs; il« vous avez vu en rêve une pièce d'eau qui au 
centre était trouble, tandis qu'elle était limpide sur ses 
quatre bords ; cela signifie : en ce temps la Loi bouddhique 
commencera par être détruite dans le pays du milieu 
(Madhyadeca), tandis qu'au contraire elle sera prospère 
dans les royaumes de la frontière. » 

Le Buddha dit: « O roi, voilà ce qui signifient vos 



wou FEN LU (N*^» 369 370) 349 

onze rêves; ils n'ont rien de néfaste pour la personne du 
grand roi. » 

Alors le roi, du haut de son trône, ordonna à ses minis- 
tres de faire maintenant des dons, pour les délivrer de la 
crainte, à tous les êtres qu'on avait voulu sacrifier ; il 
dit : « A partir de maintenant j'aimerais mieux perdre la 
vie que de tuer intentionnellement un être vivant ; à com- 
bien plus forte raison ne tuerai-je pas des hommes ; je 
ne blesserais plus intentionnellement des vers ou des 
fourmis ; à combien plus forte raison ne blesserai-je pas 
ma fille et ses compagnes. » 

Le roi dit à Ananda : « Après le parinirvâna du Buddha 
Kâçyapa, le roi lui éleva un stiipa d'or et d'argent qui 
mesurait en long et en large un demi-yojana, et en hau- 
teur un yojana ; on empila, en les disposant alternative- 
ment Tune au-dessus de l'autre, des briques d'or et d'ar- 
gent ; maintenant ce stupa existe encore à Tintérieur de la 
terre. » Le Buddha fit alors sortir le stupa pour le mon- 
trer aux disciples des quatre catégories ; la relique du 
corps entier de Kâçyapa Buddha y était intacte comme à 
Torigine. 



N« 370. 
{Trip., XVI, 2, p. 5/iv^ 



Autrefois il y avait un serpent noir qui piqua un bou- 
vier, puis rentra dans son trou. Un magicien, en se ser- 
vant de la conjuration du bélier (1), lui ordonna par conju- 
ration de sortir de son trou, mais il ne put le faire sortir. 
Le magicien alors alluma devant le bouvier du feu sur 

(1) Ce qui a Irnit au bélier dans ce cont(^ esl fort obscur. 



350 WOU FEN LU (N^» 370-371) 

lequel il prononça une conjuration ; le feu se transforma 
en une mouche enflammée qui pénétra dans le trou du 
serpent et piqua de sa flamme le serpent noir; celui-ci, 
trouvant la douleur insupportable, sortit alors de son trou; 
le bélier écrivit cela avec sa corne devant le magicien (1). 
Le magicien dit (au serpent) : « Revenez sucer votre 
venin (2) ; sinon jetez-vous dans ce feu. » Le serpent noir 
prononça alors cette gâthâ : 

Puisque f ai craché ce venin, — jamais je ne le repren- 
drai; — même si c'est pour moi un cas de mort, — je fini- 
rai ma vie sans revenir. 

Ainsi donc il ne prit pas le venin et se jeta dans le feu. 
Le Buddha dit : Celui qui en ce temps était le serpent 
noir, c'est Chô-li-fou (Çâriputra). 



N« 371. 
(Trip.^XYl, 2, p. 56 r«.) 



Dans les temps passés il y avait au milieu de la mer une 
île qui était régulièrement incendiée par le feu une fois 
en sept ans. Sur cette île, au milieu d'un fourré d'herbes, 
des faisans avaient mis au monde un petit ; voyant que 
le feu allait les atteindre, le père et la mère s'en allèrent 
en abandonnant leur petit ; celui-ci, resté en arrière, éten- 
dit ses ailes et ses pattes pour les montrer à la divinité 
du feu et prononça cette gâthâ : 

,r ai des pattes, mais je ne puis encore marcher; — fai 
des ailes, mais je ne puis encore voler ; — j'ai été aban- 

(1) Cf. la note précédente. 

(2) On voit ici apparaître l'idée bien connue que le serpent peut guérir 
la blessure qu'il a faite en reprenant son venin. 



VVOU FEN LU (N° 371) 351 

donné par mon père et par ma mère qui sont partis ; — 
mon unique désir est que vous me sauviez la vie. 
La divinité du feu répondit par cette gâthâ : 
Une demande qvûon ne pouvait attendre d'un être né d^un 
œuf^ — vous me l'adressez maintenant ; — aussi vous con- 
céderai-je — un espace de huit pieds tout autour de vous (1). 



(1) En d'autres termes, le petit faisan sera sauvé parce que l'incendie 
épargnera une zone de huit pieds tout autour de son corps. 



Extraits du SSEU FEN LU (1) 

N« 372. 
{Trip., XV, 6, p. 5 v»-6r^) 

Autrefois il y avait un jeune brahmane appelé San-Jo 
(Samjila ; peut-être Samjaya). Il se rendit auprès d'un 
maître dans l'art de tirer à l'arc et dit à ce maître : « Je 
désire étudier l'art de tirer à l'arc. » L'autre lui répondit 
aussitôt qu'il l'y autorisait. Alors, pendant sept années, 
San-Jo étudia le tir à l'arc ; quand ces sept années furent 
passées, il se dit : « Quand aurai-je fini d'étudier le tir 
à l'arc ? » 11 se rendit donc auprès de son maître et lui 
dit ceci : « Pendant combien de temps est-il nécessaire 
que j'étudie le tir à l'arc ? » Son maître lui enseigna alors 
à tendre la corde et à poser la (lèche, puis il lui dit : « Je 
dois pour quelque affaire me rendre au village ; attendez 
mon retour et alors vous pourrez laisser partir la flèche. » 
Après lui avoir donné cet ordre, le maître se rendit au 
village. 

(1) Le Sseii fen lu (B. N., 11° 1117), qui est un recueil de la Discipline des 
Dharmaguptas, a été traduit en 405 par Buddhayaças et l'hindou Fo-nien 
(B. N., App. II, n^s 01 et 58). Cet ouvrage se trouve dans les fascicules 3 à 
G du volume XV du Tripitaka de Tokyo. 



SSEU FEN LU (N" 372) 353 

San-Jo fit cette réflexion : « Pourquoi mon maître m'a-t-il 
enseigné à tirer la corde de l'arc et à poser la flèche, 
mais en me prescrivant d'attendre son retour pour lais- 
ser partir la flèche ? Je puis dès maintenant la laisser par- 
tir. » En avant de San-jo, il y avait un grand arbre solo 
(çâla) ; il tira donc et atteignit l'arbre ; la flèche traversa 
l'arbre et s'enfonça dans la terre jusqu'à devenir invi- 
sible. 

En ce moment, le maître, ayant fini ses affaires au vil- 
lage, revint; arrivé à l'endroit où était San-jo, il lui de- 
manda : « Avez-vous laissé partir la flèche ? » Comme il 
répondait affirmativement, son maître lui dit : « Vous 
avez mal agi ; si vous n'aviez pas tiré, vous seriez devenu 
le plus grand maître dans tout le Yen-feou-fi (Jambud- 
vîpa). Maintenant c'est moi qui suis le premier et le plus 
grand maître du Yen-feou-Vi (Jambudvîpa) ; quand je serai 
mort, c'est vous qui devrez me succéder. » Alors le maître 
para sa fille et la lui donna, en même temps que cinq 
cents flèches, un cheval et un char. 

Après que San-Jo eût reçu ces dons, il lui fallut traver- 
ser une plaine déserte. San-jo installa sa femme dans le 
char, prit en main les cinq cents flèches et se mit à traver- 
ser la plaine déserte. Il y avait une troupe de cinq 
cents brigands qui mangeaient dans cette plaine déserte; 
San-jo dit à sa femme : « Allez auprès de ces brigands 
pour leur demander de la nourriture. » La femme alla 
donc déclarer aux brigands : « San-jo vous demande de la 
nourriture. » Le chef des brigands dit : « Il est à obser- 
ver que le messager qu'on nous envoie n'est pas une per- 
sonne ordinaire ; il convient de lui donner de la nourri- 
ture. » 

Mais un des brigands se leva et s'écria : « Allons-nous 
donc laisser la vie à cet homme et lui permettre de s'en 
aller emmenant sa femme et monté sur son char ? » En 
cet instant San-jo tira une flèche ; atteint par la flèche, ce 

II. 23 



354 SSEU FEN LU (N" 372) 

brigand mourut. Parmi ceux qui restaient, un autre se leva 
ets^écria : « Allons-nous donc laisser la vie à cet homme et 
lui permettre de s'en aller emmenant sa femme et monté sur 
son char ?))Sa/i-yo tira sur lui encore une flèche etThomme. 
atteint par la flèche, mourut. Ainsi les brigands, se levant 
l'un après l'autre, furent successivement atteints par les 
flèches et moururent. Bientôt San-Jo n'eut plus qu'une 
flèche et seul le chef des brigands restait en vie. Comme 
(San-jo) ne trouvait pas d'occasion favorable, il n'avait pas- 
encore laissé partir sa flèche , il dit alors à sa femme : u En- 
levez vos vêtements et posez-les à terre. » Sa femme enleva 
donc ses vêtements ; aussitôt San-jo trouva un instant 
favorable pour (viser) le brigand (1) et décocha sa flèche ; 
atteint par la flèche, (le brigand) mourut. 

(1 Parce que la vue de la femme nue avait causé au brigand un instant 
de distraction. 



Extraits du KEN PEN CHOUO YI TS'IE YEOU 
POU P'I NAI YE TSA GHE (1) 



N« 373. 
(rr/>.,XVII, l,p. 73 r«.) 



x\utrefois, auprès d'un village, il y avait plusieurs gar- 
nements qui s'étaient réunis en bande et s'amusaient 
de-ci et de-là ; ils virent deux mo-na-p^o (mânavas) qui 
venaient le long du chemin ; ils se dirent les uns aux 
autres : « Nous allons battre ces deux hommes » ; ensuite 
ils se concertèrent et dirent : « Il ne faut pas les battre 
immédiatement ; commençons par leur poser une ques- 
tion ; s'ils y répondent d'une manière intelligente, nous 
ne les battrons pas ; dans le cas contraire, nous les roue- 
rons de coups. » Un d'eux leur demanda donc : « Quand 
fait-il froid ? » Un des mânavas fit cette réflexion : « Dans 
quelle intention nous demandent-ils cela ? à voir leurs 
mines ils ont le désir bien arrêté de nous battre. » Il 
répondit alors par cette gâthâ : 

(1) Ouvrage sur la discipline des Mùlasarvâstivûdins, traduit par le 
célèbre pèlerin Yi-tsing ^ ^ '^n l'année 710 p. C. ; cf. Nanjio, Catalogue, 
n» 1121. —On peut liro la biographie d'Yi-tsing à la fin de ma traduction 
du Mémoire sur les religieux éminenls qui allèrent chercher la Loi dans les 
pays cVOccidenl (Paris, Leroux. 1894, pp. 192-201). 



356 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

Que ce soit V hiver ou que ce soit Véié, — cela dépend seu- 
lement du vent qui s élève ; — si le vent se produit, il fera 
froid ; — s'il n^y a pas de vent, assurément il ne fera pas 
froid. 

Quand les jeunes gens eurent entendu ces paroles, ils 
le laissèrent aller. Ils posèrent ensuite la môme question 
au second mânava qui leur répondit en ces termes : 

En hiver, il fait certainement froid ; — en été, le froid 
n'existe pas ; — c'est là ce que tous les hommes savent ; — 
vous êtes des ignorants de mettre cela en doute. 

Quand les garnements eurent entendu ces paroles, ils se 
mirent en colère ; ils le rouèrent de coups et partirent. 



N«37Zi. 
[Trip., XVII, 2, p. m vM3 v\) 

Autrefois, dans la ville de P''o-lo'ni-'Sseu (Vârânasî, 
Bénarès), il y avait un marchand qui se maria ; peu après, 
sa femme se trouva enceinte. Or ce marchand voulut aller 
sur la grande mer pour chercher des objets précieux ; 
il dit donc à femme : « O sage personne (bhadramukhî), je 
vais aller dansdes pays étrangers pour y chercher des den- 
rées merveilleuses et précieuses ; surveillez bien la mai- 
son ; ilfautquevousy mettiez tous vossoins. Elle répondit : 
« Homme saint, si vous agissez ainsi, je vous suivrai. ». 
Il répliqua: « Qui pourvoira pour vous aux besoins de la 
maison, si vous allez avec moi ? » Elle se mit à pleurer ; 
une de ses compagnes, voyant son affliction, lui en 
demanda la cause. Elle répondit : « Mon mari voudrait 
pouvoir partir avec moi, mais je ne vais pas à sa suite et 
c'est pourquoi je pleure . » Sa compagne lui dit : « Si son 
intention est de partir, pourquoi ne le suivez-vous pas ? » 



P'i NAI YE TSA CHE (N° 374) 357 

Elle répondit : u Qui pourvoira pour moi (aux besoins 
de la maison ? » Sa compagne répliqua : «Allez seulement 
avec lui ; je vous suppléerai. » Elle partit donc. 

Lorsqu'ils furent sur la grande mer, leur bateau fut 
brisé par le poisson mo-kia (makara). Le marchand alors 
périt avec tous les autres hommes ; sa femme, ballottée de- 
çà et de-là, put se saisir d'une planche, et, par bonheur, 
sous l'action du vent, elle fut poussée sur une île de la 
mer. Il y avait là un roi-oiseau aux ailes d'or qui prit 
cette femme pour en faire son épouse ; peu après, par un 
effet de sa grossesse antérieure, elle mit au monde un 
fils dont le visage était fort beau ; plus tard, elle enfanta 
encore un fils oiseau qui avait le même aspect que Toiseau 
aux ailes d'or. Ce dernier étant mort, tous les oiseaux 
nommèrent roi son fils. Sa mère lui dit alors ; « Parce que 
vousdescendezdevotrepère,vousavezpudevenir roi. Voici 
votre frère aîné ; maintenant il faut que vous l'emportiez 
dans la ville de P'o-lo-ni-sseu (Vârânasî) et que là vous 
fassiez de lui le roi d'un royaume parmi les hommes. » Il 
répondit : « O mère du royaume, je vais, par égard pour 
vous, le mettre sur le trône. « En ce temps, dans la ville 
de /^'o-/o-/i/-sseM (Vârânasî), il y avait un roi nommé Fan- 
cheou (Brahmadatta) qui, au moyen de la Loi, transformait 
le monde en sorte qu'il y avait le calme et la prospérité 
dont la description détaillée a déjà été faite ailleurs. Le 
roi donnait une audience plénière et se trouvait assis au 
milieu de l'assemblée, lorsque le roi-oiseau aux ailes d'or 
le saisit par les deux épaules avec ses serres et le jeta 
dans la grande mer ; il prit tous ses merveilleux bijoux et 
en orna son propre frère aîné, puis il emporta celui-ci 
dans la ville royale et le plaça sur le trône en disant aux 
ministres : « Voici votre roi ; ayez bien soin de le servir 
avec soumission ; si quelqu'un lui résistait, je reviendrais 
pour vous précipiter tous dans la grande mer. » Ces gens, 
saisis de crainte, agirent en se conformant à ses instruc- 



358 KEN PEN CHOUO YI TS'lE YEOU POU 

lions, et, comme les ministres n'osèrent pas annoncer ce 
qui s'était passé, le peuple crut que c'était le roi Fan- 
cheou (Brahmadatta) (qui continuait à régner). Le (nouveau) 
roi dit à l'oiseau aux ailes d'or de revenir de temps à autre 
le voir et l'autre répondit qu'il le ferait. 

A quelque temps de là, le roi eut un éléphant femelle 
qui, parvenue au terme de sa grossesse, était en mal d'en- 
fant; cependant la tête seule (du petit) se montrait et le 
reste du corps ne parvenait pas à sortir. Les ministres en 
informèrent le roi qui leur dit : « Emmenez l'éléphant 
dans le harem ; ordonnez à toutes les femmes du harem 
de prononcer une formule d'incantation pour obliger le 
petit à sortir promptement ; la formule magique devra être 
la suivante : « Si, en dehors du roi, je n'ai connu aucun 
(( homme, il faut que le petit de l'éléphant soit mis au 
« monde aisément. » On amena donc l'éléphant dans le 
harem et les femmes prononcèrent toutes la formule : « Si, 
en dehors du roi, je n'ai connu aucun homme, le petit 
de l'éléphant doit sortir. » Mais, bien qu'elles fissent ces 
conjurations, Téléphant souffrait extrêmement et le petit 
ne parvenait pas à sortir. Les gens qui étaient là pous- 
saient de grands cris et ne savaient que faire. 

Or il y avait une gardienne de bœufs qui demeurait Qon 
loin de là. Ayant entendu les cris qu'on poussait, elle 
demanda quelle en était la cause et pourquoi il y avait 
ces grandes clameurs dans le harem. Après qu'on le lui 
eut expliqué, elle dit : « Je prononcerai la formule de 
conjuration et je pourrai faire que le petit de l'éléphant 
puisse sortir aisément. » Quand on eut entendu ces paroles, 
on les rapporta aux principaux ministres qui, à leur tour, 
en informèrent le roi. On invita donc la gardienne de 
bœufs à entrer dans le harem ; elle prononça la formule 
de conjuration devant l'éléphant en disant : « Depuis ma 
naissance, en dehors de mon mari, je n'ai connu aucun 
homme ; si cette déclaration est vraie, je veux que le petit 



P'i NAI YE TSA CHE (N° 374) 359 

de l'éléphant naisse aisément.» A peine eut-elle parlé que 
l'éléphant mit au monde son petit ; cependant la queue n'était 
pas encore sortie ; la gardienne de bœufs sourit et dit : 
<( Une si petite faute devrait être tolérée. » Les eunuques du 
harem lui demandèrent quelle faute elle avait commise ; elle 
répondit: « iVutrefoisJe tenais dans mes bras le petit enfant 
d'une autre femme ; cet enfant lâcha de l'urine qui coula 
jusque sur mes parties génitales ; j'eus alors comme un 
sentiment de jouissance. C'est à cause de cette faute légère 
que la queue (du petit éléphant) ne suit pas le corps. » A 
la suite de cette explication véridique, la queue elle aussi 
sortit. 

Les ministres informèrent le roi que le petit éléphant 
était né, et, comme le roi demandait qui avait pu le faire 
sortir, ils lui dirent ce qui s^était passé. Le roi, affligé, 
s'écria : « Toutes les femmes de mon harem manquent de 
chasteté ; seule cette gardienne de bœufs s'est montrée 
pure. » Le roi dit : « Appelez-la en ma présence ; je veux 
l'interroger moi-même. » La femme étant venue, le roi 
lui dit : « Avez-vous pu par votre parole véridique faire 
que l'éléphant mît bas son petit ? » Quand elle eut répondu 
affirmativement, le roi fit cette réflexion : « Puisque la 
mère est sage, telle aussi doit être la fille ; je vais 
essayer de l'interroger. » (Il eut alors avec elle ce dia- 
logue :) « Avez-vous une fille ? — Oui. — Comment se 
nomme-t-elle ? — Miao-jong (Beau visage). — A-t-elle 
eu des relations avec un homme ? — Elle n'en a point 
encore eu. — Mère, s'il en est ainsi, il faut que vous 
me la donniez. — Il en sera comme le désire le roi. » 
Alors donc on prépara les cérémonies d'usage et 
le roi épousa la fille et la fit entrer dans son harem. 
Mais il fit ensuite cette réflexion : « Les femmes du 
harem ne sont pas chastes et elles se sont trouvées en 
défaut lors de la conjuration. Si je fais demeurer cette, 
fille parmi elles, elle ne manquera pas de se conduire 



3G0 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

d'une manière désordonnée. » Plus tard, profitant de ce 
que l'oiseau aux ailes d'or était venu, le roi lui raconta 
toute l'affaire et ajouta : « Mon frère cadet, il faut que pen- 
dant le jour vous preniez ma femme et que vous la dépo- 
siez dans une île de la mer ; pendant la nuit, vous me 
l'apporterez. » L'oiseau aux ailes d'or accepta ; on lui 
remit la femme et, conformément à ce qui avait été con- 
venu, il l'emmena chaque jour et la rapporta chaque nuit. 
En ce temps, dans cette île de la mer, il y avait une 
fleur à l'excellent parfum qui se nommait « le remède qui 
chasse (les maladies). » Cette femme chaque jour en tres- 
sait des guirlandes qu'elle apportait à Fan-eheou (Brah- 
madatta) (1). Or, à P'o-lo-ni-sseu (Vârânasî), il y avait alors 
le fils d'un brahmane qui, pour chercher du bois mort, 
dut aller dans la forêt de la montagne ; il y rencontra 
une fille divine des Kinnaras qui le prit et le fit entrer 
dans une caverne de rocher ; elle s'unit à lui et se satisfit 
avec lui ; chaque fois que cette femme sortait pour aller 
chercher des fleurs et des fruits, après être sortie, elle 
prenait une grande pierre dont elle bouchait l'ouverture 
et l'homme ne pouvait la déplacer. A quelque temps de 
là, la Kinnarî mit au monde un fils qui, lorsqu'il mar- 
chait, se déplaçait avec rapidité, et c'est pourquoi on le 
nomma Chou-isi (le rapide). Le père disait souvent en 
soupirant devant son fils : « P'a-lo-ni-sseu (Vârânasî) est 
un endroit où il fait bon demeurer ; vous devriez le 
connaître. » Le fils eut un jour avec son père la con- 
versation suivante : « En quel lieu êtes-vous né ? — 
P''o-lo-ni-sseu (Vârânasî) est mon lieu natal. — Pour- 
quoi ne retournez-vous pas dans votre patrie ? — Quand 
votre mère sort pour aller chercher des fleurs et des 

(1) Plus exactement, au roi qu'on croyait à tort être Brahmadatta, La 
même remarque doit être faite pour toute la suite du conte. Il est pro- 
bable que nous avons affaire ici en réalité à deux récits artificiellement 
soudés l'un à l'autre et que le roi Brahmacfatta était bien le héros du 
conte où figure Miao-jong. 



f 



P'i NAI YE TSA CIIE (N" 374) 361 

fruits, elle ne manque pas de prendre ce gros rocher 
dont elle ferme l'entrée de la caverne ; je ne puis l'ébran- 
ler et je n'ai aucun moyen de m'enfuir. — Je vous 
ouvrirai », dit le fils. — « Fort bien », répondit le père. 
Alors le fils à plusieurs reprises saisit le rocher pour 
tenter de le déplacer et, en déployant toutes ses forces, 
il parvint à l'écarter. Il annonça alors à son père que la 
porte était ouverte et qu'il voulait partir avec lui. Le 
père répondit : << A peine votre mère a-t-elle dû sortir 
pour aller chercher des fleurs et des fruits qu'elle revient 
en toute hâte et je ne puis m'en aller, car, si elle me 
rencontrait sur la route, elle ne manquerait pas de me 
tuer. » Le fils répondit : « Je vais trouver un moyen de 
la faire revenir tardivement. » Son père l'approuva. Quand 
la mère fut arrivée en apportant des fruits, son fils se mit 
à en manger un, mais le recracha. Sa mère lui demanda : 
« Dans quelle intention faites-vous cela ? Ces fruits ne 
sont-ils pas bons? » Il répondit: « Mère vous êtes trop 
paresseuse pour aller loin ; vous recueillez les fruits 
amers qui sont tout près d'ici ; ils sont immangeables et 
c'est pourquoi je les rejette. » La mère répondit : « Puis- 
qu'il en est ainsi, j'irai au loin vous chercher de bons 
fruits. » Le fils reprit : « Fort bien ; cherchez-m'en qui 
soient bons. » Le lendemain donc la mère s'en alla au 
loin et le fils dit à son père : « Voici le moment de partir : 
il ne faut pas tarder. » Ensemble donc ils écartèrent le 
rocher et partirent. Ils arrivèrent à P'o-lo-ni-sseu (Vârâ- 
nasî) qui était la ville natale du père. 

A son retour, la mère trouva vide la caverne dans le 
roc; elle se frappa la poitrine en poussant de grands gé- 
missements. Une voisine lui ayant demandé pourquoi 
elle pleurait, elle lui raconta tout ce qui s'était passé. La 
voisine lui dit : « Ces gens étaient des hommes et ils sont 
partis pour aller parmi les hommes; en quoi cela peut-il 
être un sujet de chagrin?» La mère répondit: « Je ne 



362 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

regrette point qu'ils m'aient quitté, mais je m'afflige de 
n'avoir point pu leur enseigner la recette qui leur per- 
mettra de conserver leur vie. » L'autre répliqua : « Moi 
aussi, je vais souvent à P'o-lo-ni-sseu (Vàrânasî) ; si vous 
possédez un moyen de conserver la vie, donnez-le moi, et, 
quand je verrai votre fils, je le lui remettrai. » La mère 
lui donna alors une guitare en lui disant : « Ma sœur, si 
vous voyez mon fils, remettez-la lui en personne et dites- 
lui : Il vous faut jouer de cette guitare pour conserver 
votre vie, mais gardez-vous de toucher du doigt la pre- 
mière corde, car, si vous la touchiez, vous attireriez cer- 
tainement le malheur. » La voisine prit donc la guitare et 
s'en alla. 

En ce temps, le brahmane avait confié son fils Chou- 
isi à un maître pour que celui-ci l'instruisîf et le maître 
se mit donc à lui donner des enseignements. En un jour 
de vacances, Choa-tsi se rendit dans la montagne pour y 
recueillir du bois mort ; il y rencontra la voisine qui lui 
demanda : « Comment vous portez-vous ces temps-ci ? » 
Il répondit : « Je souffre constamment de la faim et de la 
fatigue. Mais que voulez-vous ? » Elle lui dit : « Votre 
mère pense à vous et ses larmes coulent sans cesse. Pour- 
quoi n'allez-vous pas auprès d'elle ? — Ma mère » , répliqua- 
t-il, « est une yaksî ; qui pourrait demeurer avec elle ?» La 
voisine reprit : « Si vous ne pouvez pas aller vers elle je vous 
donnerai maintenant(de sa pari) un objet qui conserve la vie; 
je ne saurais le donner à aucune autre personne. » Gomme il 
répondait en l'invitant à le lui donner (1), elle lui remit la 
guitare en ajoutant cet avertissement : « Si vous jouez de 
cet instrument, vous conserverez votre vie ; mais gardez- 
vous de toucher du doigt la première corde, car si vous 
la touchiez, vous attireriez certainement sur vous le mal- 



(1) La négation ^ qui se trouve dans le texte me paraît inintelligible. 
Le jeune homme ne refuse pas la guitare ; il l'accepte. 



P'i NAI YE TSA CHE (N° 374) 363 

heur. » Il répondit: « Fort bien. J'agirai suivant vos ins- 
tructions. » 

Prenant donc la guitare, le jeune homme revint dans 
son école ; il y trouva ses condisciples qui lui deman- 
dèrent pourquoi il revenait si tard. 11 répondit: « J'ai vu 
une amie de ma mère qui m'a donné cette guitare. » Ses 
condisciples lui ayant demandé s'il savait en jouer, il 
répondit qu'il le pouvait, et tous alors l'invitèrent à jouer 
en disant qu'ils l'écouteraient. Il se mit donc à jouer, 
mais en évitant de toucher la première corde. Les autres 
lui demandèrent pourquoi il ne touchait pas la première 
corde; il répondit: « Si on la touche, cela produira cer- 
tainement quelque malheur. » Les autres lui dirent : 
« Touchez-la seulement ; quel mal y aurait-il à cela? » 11 
la toucha du doigt et aussitôt les jeunes gens, sans pou- 
voir s'en empêcher, se levèrent tous et dansèrent. 

Comme le jour était à son déclin, il se rendit auprès de 
son maître qui lui demanda pourquoi il venait si tard ; il 
raconta tout ce qui s'était passé. Son maître lui demanda 
s'il savait jouer de la guitare, et, sur sa réponse affirma- 
tive, l'invita à jouer un air. Il joua donc, mais en évitant 
de toucher la première corde. Son maître lui ayant demandé 
pourquoi il ne la touchait pas du doigt, il répondit : « Si 
je la touche, je crains que quelque malheur ne se pro- 
duise ». Le maître répliqua : « Touchez-la seulement ; quel 
mal y aurait-il à cela? » Il la toucha donc en jouant. 
Aussitôt le maître et sa femme se levèrent tous deux et 
se mirent à danser sans pouvoir s'en empêcher ; les bâti- 
ments où ils habitaient s'effondrèrent entièrement ; les 
ustensiles de terre se brisèrent tous sans qu'il en restât 
aucun. Le maître, grandement irrité, saisit le jeune homme 
par le cou et le chassa hors du village. 

Quand il eut été ainsi renvoyé, le jeune homme erra 
solitaire de lieu en lieu ; ce fut seulement en jouant de 
la guitare qu'il put conserver la vie. En ce temps, il y 



304 KEN PKN CHOUO Yl TS lE YEOU POU 

avait cinq cent marchands qui, s'étant approvisionnés de 
denrées, se disposaient à aller sur la grande nier. Ces 
gens délibérèrent entre eux : « Nous possédons des 
choses de toutes sortes ; mais nous n'avons pas de musi- 
ciens ; comment pourrions-nous nous récréer ? lorsque 
nous serons en pleine mer, qui dissipera nos tristesses ? » 
Un homme leur répondit : « Chou-lsi, le fils du brah- 
mane, sait jouer de la guitare. Il vous faut l'emmener 
avec vous ». Ils emmenèrent donc Chou-tsi et se rendirent 
avec lui sur le bateau. 

Quand ils furent en pleine mer, ces gens dirent à 
Chou-isi : « Jouez de la guitare pour que nous nous 
réjouissions ensemble ». Il se mit à jouer mais sans tou- 
cher la première corde. Ces gens lui ayant demandé 
pourquoi il ne la touchait pas, il répondit que, s'il la tou- 
chait, ce serait mal. Ils lui dirent : « Touchez-la seule- 
ment; quel mal peut-il y avoir à cela ? » Il la toucha donc 
en jouant. Aussitôt le bateau bondit et se brisa immédia- 
tement au milieu des flots ; tous les marchands précipités 
dans l'eau périrent en même temps. Seul Chou-tsi pût 
échapper ; il trouva une planche et rencontra un vent 
favorable; par une cause céleste sa vie fut sauvée. 

Alors, poussé par le souffle du vent, il aborda dans Tîle 
de l'oiseau aux ailes d'or ; il se trouva dans un jardin où 
il n'y avait aucun homme ; il y vit seulement l'épouse du 
roi Fan-cheou (Brahmadatta), la femme qui avait nom 
Miao-jong. Il lui causa et tous deux entretinrent des rela- 
tions intimes; pendant le jour ils se voyaient; la nuit, 
ils se séparaient. Il lui demanda : « Où allez-vous chaque 
nuit? » La femme, qui le chérissait profondément, lui 
raconta tout ce qui en était. Il lui répondit : « Sage per- 
sonne, puisqu'il en est ainsi, pourquoi ne m'emmenez- 
vous pas avec vous à P'o-lo-ni-sse^ (Vârânasî) ? » La 
femme lui dit qu'elle aimerait bien partir avec lui : « Quel 
est votre nom ? » lui demanda-t-elle. — « Mon nom est 



P'f NAI YE TSA CHE (N*^ 374) 365 

Choii-tsi. Et vous, comment vous nommez-vous ? — Je 
m'appelle Miao-jong ». 

Cette femme alors se mit à prendre avec elle de petites 
pierres en nombre graduellement de plus en plus grand 
jusqu'à ce que leur poids fût égal à celui d'un homme (1). 
Quand elle estima que le départ était possible, elle appela 
Choii'tsi ; ensemble ils montèrent sur l'oiseau aux ailes 
d'or et se dirigèrent vers P'o-lo-ni-sse, (Vàrânasî). La 
femme dit à son compagnon : « Il vous faut fermer les 
yeux ; si vous les ouvriez, cela porterait dommage à votre 
vue. » Quand ils furent près d'arriver à la ville, Chou-tsi 
entendit le tumulte des hommes et pensa : « Il semble que 
nous arrivions. » Il ouvrit alors les yeux et jeta ses 
regards au loin ; mais, à cause du vent produit par le vol 
très rapide de l'oiseau, ses deux yeux furent aussitôt 
frappés de cécité. Miao-jong l'installa dans le jardin et 
se rendit auprès du roi. 

Plus tard, lorsque vint le printemps, que les fleurs 
magnifiques s'ouvraient toutes et que les oiseaux en foule 
chantaient amoureusement (2), le roi entra dans le jardin 
pour s'y promener et jouir du spactacle avec les femmes 
de son harem ; la fille nommée Miao-jong se trouvait 
parmi elles. Chou-tsi sentit sur celle-ci le parfum de la 



1. Miao-jong projette d'emmener Chou-tsi sur l'oiseau aux ailes d'or 
à l'insu de celui-ci ; pour y parvenir, elle commence par prendre avec 
elle des cailloux en quantité chaque jour plus grande, et, lorsqu'elle est 
arrivée à emporter ainsi un poids de pierres égal à celui d'un homme, 
elle substitue Chou-tsi aux cailloux; l'oiseau, qui s'est graduellement 
habitué à l'augmentation de poids, reçoit alors sur son dos les deux 
amants sans s'apercevoir que Miao-jong n'est plus seule. — Dans le 
conte 108 (t. I, p. 877), un thème analogue s'était présentée nous : l'oiseau 
pèse quotidiennement la fille ; il constate ainsi un beau jour qu'elle 
augmente de poids ; il en conclut qu'elle est enceinte ; il cherche alors 
l'amant, le découvre et le chasse. — Dans les deux cas, il s'agit d'une 
augmentation de poids qui, dans un cas, est constaté par l'oiseau et lui 
fait trouver l'amant, tandis que, dans l'autre cas, il est dissimulé à 
l'oiseau qui emporte sans le savoir deux personnes, au lieu d'une. 

2. Le mot '^ parait être ici substitué au caractère ^. 



366 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

fleur « remède qui chasse (les maladies) » et prononça 
alors cette gûthâ : 

La brise souffle sur la fleur « remède qui chasse (les 
maladies) »; — c'est un parfum vraiment délicieux; — je 
crois être dans Vîle de la mer, — au temps où je demeurais 
(ivec Miao-jong. 

En entendant cette gâthâ, le roi Fan-cheou (Brahma- 
datta) ordonna aux eunuques de chercher partout qui 
avait élevé la voix. On lui répondit : « C'est un homme 
souffrant des yeux qui a prononcé ces paroles. » Le roi 
l'appela et lui demanda : « Est-ce vous qui avez chanté ? » 
Sur sa réponse affirmative, il ajouta : « Chantez-moi cela 
encore une fois pour que je l'entende. » Chou-tsi se dit : 
« Ne serait-ce pas que le roi a pris plaisir à entendre cette 
belle chanson ? je vais la lui chanter ; peut-être m'accor- 
dera-t-il une récompense. » Il prononça donc de nouveau 
cette gâthâ : 

La brise souffle sur la fleur, « remède qui chasse » {les^ 
maladies); — c'est un parfum vraiment délicieux; — je 
crois être dans Vile de la mer, — au temps où je demeurais 
avec Miao-jong. 

Le roi lui demanda : « Cette île de la mer dont vous 
parlez, est-elle loin ou près d'ici? » 11 répondit par cette 
gàthâ : 

L'endroit où habitait Miao-jong — est à cent yojanas 
d'ici; — au delà de la grande mer — se trouve File qui est 
vraiment délicieuse. 

A l'ouïe de ces paroles, le roi répliqua par cette gathâ : 

Vous avez pu connaître par des récits ou par des gens qui 
l'ont vue — celle que j'aime ; — si c'est bien la personne de 
Miao-jong {dont vous avez joui), — vous devez m'en décrire 
les particularités. 

L'aveugle répondit par cette gâthâ : 

Entre ses reins se trouve le signe du svastika ; — devant 
sa poitrine il g a un rond ; — constamment elle tresse des 



P'i NAI YE TSA CHE (N° 374) 367 

fleurs appelées « remède qui chasse » {les maladies) — el elle 
les apporte an souverain des hommes. 

En entendant ces paroles, le roi songea : « Cette femme 
est de mauvaise conduite; quoique je l'eusse placée dans 
une île de la mer, elle a encore trouvé le moyen d'avoir 
des relations illicites. Elle ne peut plus me servir et il 
faut que je la donne à cet homme. » Rempli de colère 
dans son cœur, il prononça donc cette gâthâ : 

Miao-jong parée de tous ses joyaux^ — remettez-la à cet 
aveugle ; — // faut les renvoyer montés sur un âne — et les 
chasser hors de la ville. 

Tous deux furent donc chassés par le roi. L'aveugle, 
emmenant avec lui sa femme, se reposait au hasard des 
lieux où il se trouvait; une fois, comme le jour était sur 
son déclin, il chercha asile dans un temple des devas qui 
était abandonné et qui se trouvait au milieu d'un grand 
village; il comptait s'y installer pour quelque temps ; or, 
pendant la nuit, une bande de cinq cents brigands péné- 
tra dans ce village ; les habitants s'en aperçurent et les 
exterminèrent; seul le chef des brigands s'enfuit dans le 
temple des devas dont il ferma la porte derrière lui. Les 
gens du village vinrent et demandèrent qui était dans le 
temple. L'aveugle répondit : « Je suis un étranger et je 
n'appartiens point à la bande des brigands. » Les gens 
lui dirent : « S'il y a (avec vous) quelque brigand, il faut 
que vous le fassiez sortir. » Alors le chef des brigands 
déclara à Miao-jong : « A quoi vous sert cet aveugle ? il 
importe de le faire sortir afin que vous et moi ayons la vie 
sauve. » Miao-jong y consentit et poussa dehors l'aveugle; 
en voyant celui-ci, les habitants du village lui coupèrent 
aussitôt la tête. 

Lorsque le jour fut revenu, le chef des brigands partit 
en emmenant Miao-jong avec lui. Ils arrivèrent sur le 
bord d'un fleuve où il n'y avait ni barque ni radeau, en 
sorte qu'ils ne pouvaient traverser. Le brigand dit à la 



\ 



»68 KEN PEN CIIOUO YI TS I*: YOU POU 

femme : « Sage personne, puisque les eaux du fleuve sont 
très hautes, nous n'avons aucun moyen de passer en- 
semble. Restez provisoirement ici et prenez un bain ; 
tous les joyaux que vous possédez, je les transporterai 
d'abord, et, après les avoir disposés sur l'autre rive, je 
reviendrai vous prendre. » La femme lui dit : « Comme 
il vous plaira»; elle ôta donc ses vêtements et tous ses 
joyaux et les donna au chef des brigands, puis elle entra 
dans l'eau et s'assit. Elle conçut alors cette pensée : 
« Est-ce que cet homme ne va pas partir en emportant 
tout ce que je possède ? » Elle lui cria de loin : 

Le grand fleuve a maintenant des eaux fort hautes; — 
mes joyaux, vous les avez pris ; — voici la pensée que je 
conçois : — je crains maintenant que vous ne partiez en me 
les dérobant. 

Le chef des brigands, entendant ces paroles, répondit 
de loin par cette gâthà : 

Votre mari innocent, vous l'avez fait tuer; — qui pourrait 
croire que vous avez pour moi des sentiments d'affection ? 
— tous les joyaux que vous possédiez ^ je les emporte, -r- 
carje crains que, si vous en trouvez F occasion, vous ne me 
fassiez à moi aussi du mal. 

Ainsi le chef des brigands partit en abandonnant la 
femme et en emportant tout ce qu'elle possédait. 

Cette femme alors sortit toute nue du fleuve ; elle entra 
dans un fourré d'herbes et s'y arrêta. Non loin delà était un 
vieuxchacal qui tenait dans sa gueule un morceau de viande 
et qui allait le long du fleuve; en ce moment, un poisson 
bondit hors du fleuve et fut projeté sur le rivage; à cette 
vue, le chacal lâcha la chair qu'il tenait dans sa gueule 
afin de prendre le poisson; mais le poisson rentra dans 
l'eau et le morceau de viande fut saisi par un oiseau de 
proie ; le chacal perdit à la fois l'un et l'autre, et, l'oreille 
basse, il était contristé. Or, Miao-jong, du milieu du fourré 
d'herbes, avait vu de loin le chacal; elle lui dit cette gâthâ : 



P'i NAI YE TSA CHE (N° 374) 369 

Le morceau de chair a été emporté par un oiseau de 
proie; — le poisson est rentré 'dans le fleuve ; — Vun et 
Vautre ont été tous deux perdus ; — on voit quil est sans 
utilité de vous affliger. 

En entendant cette gâthâ, le chacal regarda de tous 
côtés sans voir personne ; il prononça alors cette 
gâthâ : 

Je ne suis point quelqu'un qui est joyeux et qui rit — et 
je ne me livre point non plus au chant ni à la danse ; — 
quelle est la personne qui dans ce fourré d'herbes — se 
moque de moi par ses paroles ? 

Miao-jong, qui l'avait entendu, du milieu des herbes 
répondit au chacal : « Je suis Miao-jong. » A ces mots, le 
chacal irrité Tinjuria, disant : « Vous qui êtes un être cri- 
minel, comment se fait-il que vous n'ayez pas honte de 
vous-même et que vous veniez au contraire me railler. » Il 
lui répliqua par cette gâthâ : 

Votre ancien époux est mort de mort violente ; — votre 
nouveau mari est parti en emportant ce que vous possédiez ; 

— ni d'un côté ni de Vautre vous n'avez de refuge ; — 
quoique accablée de tristesse, vous chantez dans les herbes, 

Miao-jong, l'ayant entendu, répondit par cette gâthâ : 
Maintenant je vais retourner dans ma première demeure ; 

— avec un cœur fidèle je servirai un seul mari; — comme 
je crains d'être méprisée de ma famille, — je ne commet- 
trai plus de folies. 

Le chacal répondit par ces gâthâs(l) : 

Si on pouvait faire que Veau du Gange — coulât à 
rebours, ou que le corbeau fût blanc, — ou que le Jambu 
produisît des lo-lo [tûla, fruit de palmier), — alors vous 
pourriez rester fidèle ù un seul homme. 

Si le corbeau et le hibou — restaient ensemble perchés 

(1) Des stances analof^ucs h celles qu'on va lire se trouvent dans le 
Kin kou(in() niing Isoiici cheiKj wang kint/. {Trip., iv, 1), p. -tr.); elles ont 
été traduites par Stanislas Julien (Les- Auadânas, t. n, p. lll-lir>). 

II. 24 



370 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

sur le même arbre — et vivaient en bonne harmonie, — alors 
vous pourriez rester fidèle à un seul homme. 

Si on pouvait faire que le serpent et la mangouste — se 
divertissent dans le même trou — et que tous deux eussent 
Vun pour Vautre des sentiments d'affection, — alors vous 
pourriez rester fidèle à un seul homme. 

Si on pouvait, en se servant de poils de tortue, — tisser 
un vêtement de merveilleuse qualité — quon mettrait pen- 
dant les temps froids, — alors vous pourriez rester fidèle 
à un seul homme. 

Si on pouvait, avec des pattes de moustique, — édifier des 
constructions à étages — d'une solidité inébranlable, — 
alors vous pourriez rester fidèle à un seul homme. 

Si on pouvait, avec des tiges de lotus, — construire un 
pont sur lequel la foule passerait — et que même les grands 
éléphants traverseraient, — alors vous pourriez rester 
fidèle à un seul homme. 

Si on pouvait faire quau milieu de la mer, — du sein 
des eaux sortît une masse de feu — vers laquelle tous les 
hommes se tourneraient, — alors vous pourriez rester fidèle 
à un seul homme. 

Après que le chacal eut prononcé ces gâthâs, il dit à 
Miao-jong : « J'ai prononcé pour le moment ces paroles 
moqueuses; mais je puis faire que comme auparavant, 
vous redeveniez la femme du roi ; si je le fais, quelle 
récompense me donnerez-vous ? » Elle répondit : « Ami, 
si vous pouvez me ramener dans mon ancienne position, 
je vous offrirai chaque jour de la viande à manger et je 
ferai en sorte que vous n'en manquerez jamais. » Le cha- 
cal lui dit : « Puisqu'il en est ainsi, suivez mon conseil : 
il vous faut entrer dans le fleuve Gange jusqu'à ce que 
l'eau atteigne votre gosier, puis, les mains jointes et tour- 
nées vers le soleil vous resterez là en invoquant le ciel. 
J'en informerai alors le roi. » 

Le chacal partit donc et se rendit à l'endroit où le roi 



P*I NAI YE TSA CHE (N*' 374) 371 

donnait audience ; il poussa un grand appel et tint ce lan- 
gage : « Miao-jong est maintenant dans leileuve Gange ; elle 
a purifié son cœur et réformé sa conduite ; il vous faut 
promptement l'appeler et la recueillir pour la faire rentrer 
dans le harem. » Le roi avait autrefois étudié le langage 
des chacals ; quand il eut entendu ce qui en était, il dit à 
ses ministres : « 11 vous faut maintenant aller au bord du 
fleuve Gange; j'apprends que Miao-jong se livre en ce lieu 
aux austérités, qu'elle a changé de sentiments et a 
réformé ses actes; il faut donc me l'amener pour que je 
la voie. » 

Quand les ministres eurent découvert Miao-jong^ ils la 
parèrent de joyaux et de vêtements et l'amenèrent au roi. 
Le roi eut plaisir à la voir ; il lui rendit le titre de princi- 
pale épouse qu'elle avait autrefois. 

Miao-jong^ chaque jour, offrait au chacal de bonne 
viande ; mais, par la suite, elle cessa de le faire. Alors le 
chacal revint se poster dans un endroit proche du palais 
royal et il lui cria ces mots : « Miao-jong^ si vous ne me 
donnez pas de bonne viande, je ferai en sorte que le roi 
vous batte sévèrement tout comme il l'a fait autrefois. » 
En entendant ces paroles, la femme fut saisie de peur et 
elle recommença à donner de là viande au chacal. 



VI 



Extraits du KEN PEN CHOUO YI TS'IE YEOU 
POU P'I NAI YE P'O SENG CHE (1) 



N» 375. 
Trip., XVII, 3, p. /i2 r^) 



Autrefois, dans un village demeurait un gros proprié- 
taire ; il avaitde nombreux troupeauxdemoutonsqu'il faisait 
paître dans la campagne déserte ; or, un jour, au coucher 
du soleil, comme le berger s'en retournait promptement, 
il y eut dans le troupeau une vieille brebis affaiblie qui, 
ne pouvant aller aussi vite que ses compagnons, marchait 
seule en arrière. Soudain, sur le bord du chemin, elle 
rencontra un loup afi'amé. Elle dit au loup : 

Oncle vénérable^ vous vous promenez souvent solitaire; — 
vous devez goûter abondamment les Joies de la retraite. — 
En demeurant toujours dans la forêt, — comment parvenez- 
vous à maintenir votre énergie ? 

Le loup répondit : 

]\^us avez constamment marché sur ma queue, — et vous 

(1) Cel ouvrage est la version chinoise du Samghabhedakavastu. Voyez 
Nanjio, Catalogue, n» 1123. Il a été traduit par Yi-tsing en Tannée 710, de 
môme que les autres ouvrages relatifs à la discipline des Mùlasarvâsti- 
vàdins. 



KËN PEIN ClIOUO YI TS'lE YEOU POU p'i NAI YE p'o SENG CHE (]N<*375) 373 

m'avez aussi sans cesse arraché des poils ; — si votre bou- 
che m'appelle « oncle vénérable », — c'est parce que vous 
désirez chercher quelque échappatoire. 

La brebis répliqua : 

Votre queue se retourne derrière votre dos^ — et moi je 
suis venue en vous faisant face ; — pourquoi m'accusez-vous 
injustement — d'avoir constamment marché sur la queue 
de Votre Seigneurie ? 

Le loup reprit : 

Les quatre continents^ aussi bien que les mers et les 
îles, — tout cela est ma queue ; — si vous ne les avez pas 
foulés aux pieds, — de quel endroit êtes-vous donc ve- 
nue ? 

La brebis répondit : 

Lorsque j'étais avec mes parents et mes amis, — j'ai en- 
tendu dire que tout cela était votre queue (1) ; — aussi n^osai- 
je point marcher sur la terre — ^t j^ suis venue à travers 
l'espace. 

Le loup dit : 

C'est, ô brebis, votre chute du haut des airs — qui a 
causé une panique parmi les cerfs sauvages de la forêt — 
et m' a privé de V animal que je devais manger ce matin. — 
N'est-ce pas là la preuve claire que vous êtes coupable ? 

Alors, bien que la brebis proférât des appels lamen- 
tables et se répandit en paroles pitoyables, le loup, que 
ses actesantérieurs rendaient malfaisant, se refusa à la lais- 
ser partir; il lui coupa donc la tête et la dévora en même 
temps que sa chair. 

(1) La brebis ne se permet pas de le contredire. 



:;74 KEN PKN CHOUO YI TS lE YEOU POU 



N° 376. 
[Trip,, XVII, 3, p. hfx v«.) 

(Le Bodhisattva), autrefois, dans la condition bovine 
était un grand taureau ; régulièrement au milieu de la 
nuit il se rendait dans un champ de haricots chez le roi 
de ce pays et y mangeait à son gré ; puis, quand le soleil 
montait à l'horizon, il rentrait dans la ville et s'endormait 
tout naturellement. Or il y eut un âne qui vint auprès de 
ce bœuf et lui tint ce langage : « Oncle vénérable, pour- 
quoi votre épiderme, votre peau, votre sang et votre 
chair sont-ils en si parfait état de santé ? Je n'ai jamais vu 
qu'on vous lâchât pour un moment en liberté. » Le bœuf 
répondit: « Mon neveu, chaque nuit, je sors pour aller 
manger les haricots du roi ; avant que l'aube ait paru, je 
reviens chez moi. » L'âne lui ayant demandé s'il pourrait 
le suivre et aller manger avec lui, le bœuf lui dit : « Mon 
neveu, votre bouche brait fort et le son s'en entend au 
loin ; il ne faut pas que, à cause de ce bruit, nous soyons 
faits prisonniers. » L'âne répliqua : « Oncle vénérable, si 
je vais là-bas, je ne produirai pas le moindre son. » 

Ils allèrent donc ensemble dans le champ, où ils péné- 
trèrent tous deux en brisant la clôture, et se mirent à 
manger la récolte du roi ; tant que l'âne ne fut pas rassasié, 
il resta silencieux sans rien dire ; mais, quand son ventre 
fut plein, il dit : « Mon oncle, je vais chanter. » Le bœuf lui 
répondit : « Retenez ce son encore un instant ; attendez 
que je sois sorti et alors je vous autoriserai, mon neveu, à 
faire entendre votre chant. » Ayant ainsi parlé, il sortit du 
jardin au plus vite. L'âne, resté en arrière, se mit alors à 
braire. Aussitôt les gardiens des champs du roi se saisi- 
rent de lui et coururent dire à la foule : « Le champ de 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N°^ 376-377) 375 

haricots appartenant au roi, c'est cet âne qui le dévorait 
entièrement ; il faut ne le relâcher qu'après lui avoir 
infligé une honte cruelle. » Alors les gardiens coupèrent 
à l'âne ses deux oreilles ; en même temps, ils prirent un 
mortier en bois qu'ils suspendirent à sa gorge ; en le 
battant douloureusement et en le fouettant jusqu'aux os, 
ils le chassèrent au dehors. Cet âne, couvert de honte, 
errait de-çà et de-là lorsque le bœuf, l'ayant vu, se rendit 
auprès de lui et prononça cette gâthâ : 

Excellent chanteur^ qui aimez bien chanter^ — c^est par 
voire chant que vous vous êtes attiré cela. — Quand on a 
vu que vous saviez chanter^ — on vous a coupé les deux 
oreilles. 

Comme vous n'avez pas pu imposer silence à votre 
bouche — et que vous n^avez pas suivi les conseils de votre 
excellent ami^ — on ne vous a pas seulement coupé les 
oreilles, — mais encore un pilon et un mortier sont suspen- 
dus à votre cou. 

L'âne répliqua par cette autre gâthâ : 

Celui qui n'a plus de dents doit peu parler ; — vieux 
bœuf^ ne tenez pas de longs discours ; — allez seulement 
manger pendant la nuit ; — mais, avant longtemps, vous 
serez chargé de liens. 



N« 377 
{Trip., XVII, 3, p. M vM5 r«.) 

Autrefois dans un village, demeurait un maître de 
maison qui possédait un grand bœuf doué de toutes les 
qualités. Or ce notable avait invité chez lui les çramanas 
et les brahmanes, les gens sans appui et sans ressources 
et les marchands qui étaient dans le dénuement ; il avait 
disposé pour eux tous des offrandes, et après leur avoir 



376 KEN PEN CIIOUO YI TS lE YEOU POU 

fait des libéralités, il avait pris congé d'eux et les avait 
laissés partir. Le grand bcruf doué de toutes les qualités 
alla se promener où il lui plaisait sans être retenu par 
aucun lien ; se trouvant ainsi en liberté et vaguant à sa 
guise, à la recherche des eaux et des herbes, il se trouva 
engagé dans un marais et s'enfonça dans la vase sans pou- 
voir en sortir. Or, vers le coucher du soleil, le maître de 
maison, averti par quelqu'un, alla à la recherche de son 
bœuf ; étant arrivé auprès de lui, il fit cette réflexion: 
« La vase est profonde et le bœuf est grand ; je ne puis à 
moi seul le retirer ; j'attendrai jusqu'à demain matin pour 
venir, avec plusieurs autres personnes (1), le sauver. » Le 
bœuf lui dit alors : « Prenez une corde munie d'un nœud 
coulant (2), attachez la à ma corne et placez (le nœud cou- 
lant) devant moi ; j'attendrai ainsi que vous veniez au ma- 
tin ; si quelque loup (3) s'approche pour me faire violence, 
je me servirai de la corde à nœud coulant en agitant ma 
corne pour l'effrayer. » Cet homme donc lia une corde à 
sa corne et y fit à quelque distance un nœud coulant qu'il 
plaça à terre, puis il partit. Quand la nuit fut tombée, un 
loup arriva qui vit de loin le bœuf et lui tint ce langage : 
« Quel est celui qui, en ce lieu, vole des racines de lo- 
tus ? » Le bœuf répondit : « Je me suis enfoncé dans la boue 
et ne puis en sortir; ce n'est point que j'aie eu un désir 
de voler pour m'emparer du bien d'autrui. » Entendant 
cette parole, leloup lui dit : « Cet excellent repas qui m'est 
destiné, comment est-il venu de lui-même? » Il s'approcha 

(1) Au lieu de f|, Usez î|. 

(2) La rédaction du texte n'est pas claire, mais la suite du récit montre 
bien ce dont il s'agit : le bœuf demande qu'on attache aune de ses cornes 
une corde munie d'un nœud coulant qui est posé à terre devant lui; plus 
tard, quand le loup aura sauté sur son dos, il lancera en l'air d'un coup 
de corne le nœud coulant qui viendra s'enrouler autour de la gorge du 
loup. 

(3) L'édition de Corée écrit ^^ ^§ « un singe ou une marmotte (?) » 
La leçon ^ g « loup » des autres éditions est préférable. 



p'i NAI YE P'O SENG CHE (N" 377) 377 

donc du bœuf dans l'intention de le faire périr. Le bœuf 
dit au loup : « Il vous faut vous éloigner de moi si vous 
ne voulez pas que je vous traite mal ; n'agissez pas en 
sorte que votre corps soit en butte à de cruelles souf- 
frances. » Le loup, quoique entendant cet avertissement, 
ne tint pas compte de ces paroles ; il vint à côté du bœuf 
pour se saisir de lui. Alors Pou-li-cha-p'o (Vrsabha), voyant 
qu'il ne suivait pas son conseil, lui dit cette gâthâ : 

Je ne sais point quelqu'un qui vole des racines de nénu- 
phar^ — ni qui dérobe des lotus ; — si vous êtes animé du 
désir de me manger, — montez sur mon dos pour me dé- 
pecer à partir de là. 

Le loup répliqua : « C'est maintenant justement le 
moment où je dois, à partir de l'arrière de votre dos, vous 
dévorer graduellement. » 11 se jeta donc sur le dos du 
bœuf et baissa la gueule pour le manger. Le bœuf alors, 
avec sa corne, lança le nœud coulant dont il entoura 
la gorge du loup, et aussitôt, agitant le lien, il fit tournoyer 
en l'air le corps du loup en lui disant cette gâthâ : 

Vous êtes un beau jeune homme, — qui, pour s'amuser, 
danse dans les airs (1) ; — exhibez vos talents dans un vil- 
lage ; — dans la rase campagne, il ng a pas de donateur. 

Alors le loup répondit à son tour par cette gâthâ : 

Je ne suis point quelqu'un qui danse — -, et je ne suis pas 
non plus un beau Jeune homme; — Çakra, roi des devas, 
me lance une échelle (2) — pour que faille auprès du deva 
Brahma. 

Le roi-bœuf répliqua par cette gâthâ: 

Ce nest point en réalité Çakra^ roi des devas, — qui 
vous lance son échelle pour que vous alliez auprès du deva 
Brahma. — Le meud coulant de la corde serre étroitement 
votre cou — et voire vie en ce moment va prendre fin. 

(1) Comme un danseur de corde. 

(2) Il veut faire croire (jue^la corde au bout de laquelle il se trouve est 
une échelle ((ui lui permettra de monter au ciel. 



378 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

N« 378 
{Trip,, XVII, 3, p. hh v«-/i6-r«.) 

Autrefois dans un village, vivait un habile mécanicien 
qui savait fort bien comprendre les machines. Demeurant 
dans ce village, il y prit pour femme la fille d'une famille 
bien considérée, analogue à la sienne ; ce fut une union 
bien assortie à laquelle il trouva plaisir et contentement; 
en peu de temps, sa femme devint enceinte, et, au bout 
de huit ou neuf mois, elle mit au monde un fils ; quand 
trois fois sept jours se furent écoulés après la naissance de 
cet enfant, on célébra une fête pour lui donner un nom ; 
on l'appela K'iao-jong (joli visage). On l'éleva comme il 
convient et petit à petit il devint grand. Avant qu'il fût 
longtemps, son père mourut. 

Ce fils se rendit ensuite dans un autre village et à son 
tour il étudia l'art des machines auprès d'un mécanicien. 
Puis il alla dans une autre ville pour chercher de lieu en 
lieu à se marier; or un notable qui se trouvait avec sa 
fille devant sa porte, lui promit sa fille en mariage, mais 
en lui donnant cet avertissement: « A tel jour exactement, 
rendez-vous promptement à mon appel et je consentirai 
au mariage ; mais, si vous n'arrivez pas à temps, ce ne 
sera pas ma faute (si le mariage n'a pas lieu). » 

Kiao-jong^ étant revenu chez lui, alla dire au méca- 
nicien: « Dans tel village il y a une fille qu'on m'a pro- 
mise en mariage ; le jour heureux est proche et le rendez- 
vous est imminent; si je puis arriver à l'époque fixée, le 
père certainement ne manquera pas à sa parole ; mais si 
je ne suis pas exact, il dit que ce ne sera pas sa faute si le 
mariage n'a pas lieu. » Le mécanicien lui répondit : 
« Puisqu'il en est ainsi, je me rendrai avec vous à ce ren- 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N*' 378) 379 

dez-vous urgent ; un jour favorable et une époque heu- 
reuse sont assurément difficiles à rencontrer une seconde 
fois. » 

Il prit donc un paon fait en bois et monta dessus avec 
lui ; la distance (à travers l'espace) ne fut plus longue pour 
eux et ils arrivèrent promptement au jour fixé ; les gens de 
cet endroit regardèrent tous (la machine) ; ils virent qu'elle 
était supérieure à tout ce qu'on avait fait et en admirèrent 
l'ingéniosité. Lorsque le jeune homme eut donné les ca- 
deaux de noces, il prit la fille et s'en retourna avec elle ; 
(lui, sa femme et le mécanicien) montèrent donc tous trois 
ensemble sur le paon ; le mécanisme se mit en mouve- 
ment et soudain s'éleva dans les airs ; avant qu'une durée 
de vingt-quatre heures se fût écoulée, ils se trouvèrent 
soudain de retour dans leur pays. 

Après qu'ils furent arrivés, le mécanicien dit à la mère 
du jeune homme : « Cette machine, il vous faut la cacher; 
si votre fils vous la demande, gardez-vous de la lui donner; 
en effet, il serait capable de la faire partir, mais il ne sau- 
rait point encore comment la faire revenir ; ne permettez 
pas que votre fils coure au-devant des dangers. » 

Par la suite, le jeune homme demanda à mainte reprise 
le paon à sa mère, en lui disant : « Je monterai sur cette 
machine en bois et je désire pour un instant faire quelques 
évolutions afin que la multitude des hommes soit pleine 
de déférence envers moi. » La mère lui répondit : « Votre 
maître m'a laissé autrefois cet avertissement : Quand 
votre fils demandera la machine, il ne faut pas qu'elle lui 
soit donnée ; il saurait monter dessus et partir, mais il 
ne serait pas capable de revenir ; ne permettez pas 
qu'ainsi il se mette en péril. » Le fils répliqua à sa mère: 
« Je connais également l'art de partir et celui de revenir ; 
mon maître avait un caractère avare et c'est pourquoi il ne 
permettait pas que la machine me fut donnée. » 

Le cœur des femmes est faible ; se voyant à plusieurs 



380 KEN PKN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

reprises implorée, la mère donna donc la machine à son 
fils ; quand celui-ci l'eut en sa possession, il déclancha 
le mécanisme et, montant droit en haut, se transporta jus- 
qu'aux nues; la multitude s'exclama d'admiration, mais, 
quand son maître le vit, il dit en soupirant : « Mainte- 
nant que ce garçon est parti, il ne reviendra plus. » En 
effet, quand le jeune homme tourna encore une fois le 
mécanisme, la machine alla de l'avant et ne revint pas : 
elle arriva au-dessus de la grande mer ; il y eut beaucoup 
de pluie et peu de beau temps ; toutes les cordes de 
manœuvre se pourrirent et se rompirent et la machine 
tomba en morceaux comme la grêle dans la mer; ainsi périt 
le jeune homme. Un deva, voyant cela, prononça cette 
gâthâ : 

Celai qui était entièrement animé de compassion avait 
donné des conseils profitables ; — (le jeune homme) n'a pas 
suivi ses avis et s'est laissé aller à ses désirs ; — sur la 
machine en bois, sans son maître, il est monté et est parti ; 
— mais en définitive il a vu sa personne noyée dans la 
grande mer. 



N« 379. 
{Trip., XWU, 3, p. 51 r«-52 r°.) 

Autrefois, dans un bourg, il y avait un notable qui 
prit pour femme la fdle d'un autre notable son voisin ; peu 
après, (l'épouse) se trouva enceinte et mit au monde un 
fils. Le mari dit alors à sa femme : « Maintenant que 
nous avons ce fils, il dépensera pour son entretien notre 
avoir, mais (plus tard) en revanche il pourra nous rem- 
bourser de nos frais ; maintenant je vais prendre des 
marchandises de toutes sortes et me rendre sur mer pour 
faire le négoce. Vous, restez en arrière ; veillez sur cet 



P'i NAI YE P'O SENG CIIE (N« 379) 381 

enfant et occupez-vous bien des affaires de la maison. » 
Sa femme lui ayant répondu qu'elle observerait ses ins- 
tructions, le notable alla en mer; mais un ouragan survint 
et son vaisseau se brisa ; avec toutes ses marchandises il 
alla au fond de l'eau et ne revint plus. 

Quand sa femme eut appris qu'il était mort, elle 
prit le deuil et fît les cérémonies propitiatoires; puis elle 
alla louer ses services ; en même temps, tous ses pa- 
rents la secoururent ; elle put ainsi subvenir à l'entretien 
de son fils et l'amener graduellement jusqu'à l'âge 
l'homme. 

Or, à côté de sa demeure il y avait un excellent tisse- 
rand qui, grâce à son habileté dans ce métier, gagnait sa 
vie. La femme du notable défunt s'aperçut de cela et fit 
cette réflexion : « Aller sur mer pour se livrer au négoce 
est une occupation ([ui ne vaut pas celle du tisserand 
habile dans son métier; parmi ceux qui vont sur mer, 
nombreux sont ceux qui meurent et ne reviennent jamais. 
Ceux au contraire qui font du tissage peuvent toujours 
rester chez eux et trouvent constamment moyen de pré- 
server leur vie. » Elle fit encore cette réflexion : « Main- 
tenant, je vais faire apprendre le tissage à mon fils. » 
Ayant conçu cette pensée, elle alla avec son fils chez le 
tisserand et lui dit : « O mon grand frère aîné, enseignez 
le tissage à votre neveu que voici. » Le tisserand y ayant 
consenti, elle lui laissa son fils pour qu'il lui apprît le tis- 
sage. Ce fils était intelligent ; en peu de temps son ins- 
truction fut terminée ; sans cesse, travaillant au même 
métier que le maître tisserand, il fabriquait avec lui de 
doubles tissus. Tous les bénéfices qu'il faisait, il se pro- 
posait de les remettre à sa mère; cependant, ce qu'il ga- 
gnait et remettait (à sa mère) était insuffisant pour les 
besoins journaliers ; au contraire, les gains du maître tis- 
serand lui permettaient largement de satisfaire tous ses 
désirs. Le neveu demanda donc à son oncle : « Mainte- 



882 KEN PEN CIIOUO YI TS lE YEOU POU 

nant, ô mon oncle, je me livre au même travail que vous ; 
comment se fait-il que votre maison soit dans l'abondance, 
tandis que, chez nous, il n'y a jamais assez pour nos 
besoins ? » L'oncle répondit à son neveu : « C'est parce 
que je pratique deux métiers, tandis que vous, vous n'en 
exercez qu'un seul. » Le neveu demanda alors à son oncle : 
« Quel est votre second métier ? » L'autre lui répondit : 
« Pendant la nuit, je me livre au vol. » Le neveu déclara : 
« Moi aussi je volerai avec vous. » L'oncle lui ayant répli- 
qué qu'il ne savait pas voler, il affirma qu'il savait fort 
bien le faire. L'oncle fit alors cette réflexion: « Je vais 
d'abord le mettre à l'essai. » Ayant fait cette réflexion, il le 
mena alors sur la place du marché. L'oncle acheta un lièvre 
et il chargea son neveu de l'accommoder en lui disant : « Je 
vais d'abord aller me baigner; quand je reviendrai, je 
mangerai. » Gomme l'oncle n'était pas encore revenu 
lorsque le lièvre eut été accommodé, le neveu en mangea 
une patte. Au retour du bain. Ponde demanda si le lièvre 
était accommodé, et sur la réponse affirmative de son neveu, 
il lui dit : « Puisque le lièvre est bien accommodé, appor- 
tez-le moi pour que je le voie. » Le neveu, tenant le lièvre 
à bout de bras, le fit passer sous les yeux de son oncle ; 
celui-ci, voyant qu'il manquait une patte au lièvre, demanda 
à son neveu où se trouvait la quatrième patte. Le neveu ré- 
pondit: « Ce lièvre n'a jamais eu que trois pattes; comment 
pouvez-vous me réclamer la quatrième patte ? » L'oncle 
se dit alors: «Je suis depuis longtemps un voleur; mais 
maintenant ce neveu est un grand voleur qui m'est bien 
supérieur. » Ayant donc pris le lièvre, ils entrèrent ensem- 
ble chez un marchand de vin. L'oncle, s'étant assis, invita 
son neveu à s'asseoir avec lui ; puis, quand ils eurent bu, il 
lui ordonna de calculer le prix du vin. Le neveu répliqua : 
« Quand un homme a bu du vin. c'est à lui à faire le cal- 
cul ! pour moi, puisque je n'ai rien bu, en quoi ce calcul 
me concerne-t-il ? mon oncle, maintenant c'est vous qui 



PI NAI YE P'O SENG CllE (N° 379) 383 

avez bu, c'est à vous à faire vous-même le calcul. » L'oncle 
se dit : « Je suis depuis longtemps un voleur; mais main- 
tenant ce neveu est un grand voleur qui m'est bien supé- 
rieur; si je me l'associe, il sera capable lui aussi de 
voler. » 

Alors donc, em menant avec lui son neveu au milieu de la 
nuit, il alla percer le mur d'une maison étrangère avec l'in- 
tention d'y voler des richesses. Quand le trou eut été percé, 
l'oncle se disposa à y entrer la tête la première, mais son 
neveu lui dit : « Mon oncle, vous n'avez pas l'expérience 
des méthodes des voleurs ; comment se fait-il que vous 
vouliez entrer dans le trou la tête la première ? cela n'est 
pas bon et il faut entrer dans le trou les pieds les premiers ; 
en effet, si vous entrez la tête la première et que ceux qui 
sont de l'autre côté vous coupent la tête, on saura qui 
vous étiez et le châtiment s'étendra à voire parenté tout 
entière ; il faut maintenant que vous entriez les pieds les 
premiers. » Sur ce conseil, l'oncle entra les pieds les pre- 
miers. Or, le possesseur des richesses s'étant aperçu de 
ce qui se passait, se mita crier : « Au voleur ! » A sa voix, 
tous les gens qui étaient à l'intérieur de la maison saisirent 
dans le trou les pieds du voleur ; le neveu, de l'extérieur, 
s'efforça de retirer son oncle, mais, ses forces ne pouvant 
résister, il craignit que le malheur ne l'atteignît lui-même; 
coupant donc la tête de son oncle, il se sauva en l'em- 
portant. 

Les ministres firent à ce sujet un rapport au roi qui 
leur dit : « Celui qui a coupé la tête et qui est parti, 
c'était le plus grand voleur. Il vous faut prendre le 
cadavre du premier voleur et le déposer dans un carre- 
four; vous exercerez une surveillance secrète, et si un 
homme vient en se lamentant pour emporter le cadavre, 
c'est lui qui sera l'autre voleur. Saisissez-le aussitôt. » 
Les ministres, obéissant à cet ordre, prirejit donc le 
cadavre et firent comme avait dit le roi. L'autre voleur, le 



H84 KEN PEN CIIOUO YI TS lE YEOU POU 

neveu, fit alors cette réflexion : « Il ne faut pas mainte- 
nant que j'aille tout droit prendre dans mes bras le 
cadavre de mon oncle, car il serait à craindre qu'on ne me 
reconnut. Il faut que je feigne la folie dans tous les carre- 
fours : j'embrasserai tantôt des hommes ou des femmes, 
tantôt des arbres ou des pierres, tantôt des bd'ufs ou des 
chevaux, tantôt des porcs ou des chiens. » Ayant eu cette 
pensée il se mit à agir en conséquence. Les gens d'alors, 
le voyant de lieu en lieu embrasser des êtres divers, le 
tinrent tous pour fou. Alors, ce voleur, le neveu, prit 
dans ses bras son oncle et, après s'être affligé et avoir 
pleuré, il s'en alla. Les ministres firent un rapport au 
roi, disant qu'ils avaient bien gardé le cadavre, que seul 
un fou l'avait pris dans ses bras, et, après s'être lamenté, 
était parti, mais que personne d'autre ne s'était présenté. 
Le roi leur dit : « C'était ce rusé voleur ; pourquoi ne 
l'avez-vous pas arrêté ? Maintenant, il faut qu'on le 
prenne. » 

Le voleur conçut alors celte pensée : « Comment main- 
tenant me dispenserais-je de faire les funérailles de mon 
oncle ? Il faut que je lasse ses funérailles. » Il se déguisa 
alors en conducteur de char, et, avec une pleine charge 
de fagots, il arriva promptement auprès du cadavre ; il 
délia les traits du bœuf et mit le feu au char puis s'enfuit ; 
aussitôt le feu des fagots du char consuma complètement le 
cadavre. Les gens qui gardaient le corps rapportèrent au 
roi que le cadavre du voleur avait été entièrement brûlé. 
Le roi leur ayant demandé qui avait briilé le cadavre du 
voleur, ils lui exposèrent ce que nous venons de raconter; 
le roi leur dit : « II vous faut savoir que ce charretier 
n'était autre que ce rusé voleur. Pourquoi ne l'avez-vous 
pas arrêté ? Maintenant, il faut qu'on le prenne. » 

Or, le voleur conçut encore la pensée suivante : « Il faut 
maintenant que, à l'endroit où ont été faites les funérailles 
de mon oncle, je dépose des sacrifices. » Ayant eu cette 



\ 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N« 379) 385 

pensée, il se déguisa donc en un brahmacârin à la conduite 
pure et se mit à parcourir la capitale du royaume en men- 
diant sa nourriture ; puis, prenant cette nourriture, il la 
plaça en cinq endroits sur le lieu où le cadavre avait été 
brûlé et sacrifia secrètement à son oncle ; après quoi, il 
s'en alla. Les gens qui gardaient le cadavre rapportèrent 
cela au roi ; le roi dit : « C'était ce rusé voleur. Pourquoi 
ne l'avez-vous pas arrêté? Vous avez fort mal agi. » 

Le voleur eut encore cette pensée : « Il faut mainte- 
nant que je prenne les os de mon oncle et que je les jette 
dans le Ûeuwe K' iang-k' ia (Gange). » Ayant eu cette pensée, 
il se déguisa en un hérétique voué aux crânes (kâpâlika) ; 
il se rendit à l'endroit où étaient les ossements ; il recueil- 
lit les cendres et s'en enduisit le corps; il prit les osse- 
ments calcinés, les mit dans le crâne et les jeta dans le 
Gange ; après quoi, il s'en alla. Les gens qui gardaient le 
cadavre rapportèrent au roi ce qui s'était passé ; le roi 
leur dit : « C'était ce rusé voleur. Pourquoi ne l'avez-vous 
pas arrêté ? Vous avez fort mal agi. Cessez maintenant de 
vous occuper de lui ; c'est moi qui le prendrai. » 

Alors le roi monta sur une barque et, accompagné de 
son cortège par devant et par derrière, vogua sur les eaux 
du Gange ; il avait disposé des gardes sur les rives du 
fleuve pour arrêter (le voleur). Le roi avait une fille qui 
était belle, en sorte que tous les hommes avaient plaisir à 
la voir ; elle aussi voguait et se divertissait sur les eaux 
du fleuve ; le roi lui ordonna de s'éloigner à quelque dis- 
tance en lui donnant cet avertissement : « Si un homme 
veut se saisir de vous, poussez de grands cris. » 11 
ordonna d'autre part ceci aux gens postés sur les rives : 
« Si ma fille crie, rendez-vous aussitôt auprès d'elle, cl, 
si vous apercevez un homme, arrêtez-le immédiatement. » 

Alors ce rusé voleur pensa : « Maintenant le roi et sa 
fille se promènent pour se divertir sur le fleuve ; il faut 
que je me livre à la joie avec cette fille. » Ayant fait cette 

II. 25 



386 KEN PEN CIIOUO YI TS lE YEOU POU 

rédexion, il se plaça en amont et lâcha une marmite de 
terre qui descendit en suivant le courant. Quand les gens 
qui étaient sur le rivage la virent, ils pensèrent que c'était 
le voleur, et, saisissant des bâtons, ils frappèrent sur la 
marmite de terre qui se brisa et alors ils reconnurent que 
ce n'était point le voleur ; il en fut de même une seconde 
fois, puis une troisième fois; quand cela se fut répété plus 
de dix fois, les gens qui étaient sur le rivage, ayant vu 
souvent ces marmites de terre, les négligèrent et ne les 
frappèrent plus. Alors ce rusé voleur plaça une marmite 
sur sa tête et se mit à descendre en suivant le courant ; il 
arriva à l'endroit où était la fille du roi, monta dans son 
bateau, et, tenant en main un couteau acéré, il lui dit : 
« Ne criez pas ; si vous criez, je vous tuerai. » La prin- 
cesse, saisie de peur, n'osa pas crier ; il s'unit doue à elle 
pour se réjouir ; après quoi, il s'en alla. Dès que la fille 
vit que le voleur était parti, elle se mit à pousser de 
grands cris et à se lamenter en disant : « Ce voleur m'a 
possédée par violence et maintenant il est parti. » Les 
gardes qui étaient sur la rive répondirent à la fille du roi: 
« Au moment où vous vous livriez à la volupté, vous vous 
êtes réjouie en silence; maintenant que le voleur est parti, 
vous vous mettez à pleurer. Où irons-nous maintenant 
chercher le voleur ? » Les gens qui étaient sur la rive 
racontèrent au roi ce qui s'était passé ; le roi leur dit : 
« Gomment se fait-il que vous n'ayez pas mieux monté la 
garde et que vous ayez laissé arriver une telle chose ? » 
Or, cette fille du roi, après qu'elle se fut unie avec le 
voleur, devint enceinte; quand les dix mois furent révolus, 
elle enfanta un fils. Ce rusé voleur, apprenant que la fille 
du roi avait enfanté un fils, conçut cette pensée: « Main- 
tenant il faut que je fasse quelques réjouissances pour 
mon fils. » Il se transforma donc en un serviteur du palais 
et, sortant de chez le roi, il dit à la foule : « Le roi pro- 
mulgue l'ordonnance que voici : Puisque ma fille a enfanté 



P*I NAI YE P'O SENG CHE (N° 379) 387 

un fils, vous tous, gens du royaume, livrez-vous à la jpie 
comme il vous plaira pendant cette nuit ; volez-vous les 
uns aux autres des vêtements ou des richesses et agissez 
à votre fantaisie. » A l'annonce de ces paroles, les ministres 
et les gens du peuple se laissèrent aller à la joie ; le tu- 
multe qu'ils faisaient fut entendu du roi qui demanda à la 
foule : « Vous tous, gens du royaume, pourquoi étes-vous 
si bruyants? » On lui répondit; « Nous avons auparavant 
reçu un ordre de Votre Majesté nous prescrivant d'agir 
ainsi. » En eatendant cela, le roi reconnut qu'il y avait 
là encore quelque tour de ce rusé voleur ; il fît alors 
cette réflexion : « Si je ne parviens pas à m'emparer de 
ce rusé voleur, je renoncerai à la royauté. » 11 eut donc 
recours à l'artifice suivant : il fit construire une grande 
salle ; quand cette salle fut terminée, l'enfant était déjà 
âgé de cinq ans. Le roi ordonna à ses ministres de publier 
au son du tambour une ordonnance pour appeler à se 
rendre dans la salle tous les gens du royaume qui avaient 
des fils ; si quelqu'un d'entre eux ne venait pas, il serait 
arrêté et mis à mort. Les habitants du pays entrèrent 
donc tous dans la salle ; parmi eux se trouvait aussi ce rusé 
voleur. Alors le' roi prit une couronne de fleurs qu'il 
remit au fils du voleur en lui disant : « Allez dans cette 
foule en tenant à la main cette couronne, et, quand vous 
verrez votre père, donnez-la lui. » D'autre part, il avait 
ordonné à des gens apostés de suivre l'enfant et de se 
saisir aussitôt de l'homme à qui il donnerait la couronne. 
Or cet enfant, tenant en main la couronne, entra dans 
la foule, et, grâce à la puissance du karman, il reconnut 
effectivement son père etlui donna la couronne. Aussitôtles 
gens apostés se saisirent du rusé voleur et l'amenèrent 
au roi. 

Le roi rassembla tous ses ministres et délibéra avec 
eux sur cette affaire. La question étant de savoir quelle 
sentence il convenait de porter contre un tel criminel, la 



388 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU FOU 

réponse fut qu'il fallait le tuer. Mais le roi fit cette ré- 
flexion : « Cet homme est un sage voleur ; pourquoi le 
ferait-on périr? » 11 dit donc à ses ministres : « Cet homme 
est un brave et il est en même temps doué d'intelli- 
gence. » Il le maria à sa fille en la lui accordant pour 
épouse et, en outre, il lui donna la moitié de son royaume. 
Le Buddha dit aux bhiksus : « Celui qui, en ce temps, 
était le rusé voleur, c'est moi-même ; celui qui alors était 
l'enfant, c'est Lo-hou-lo (Râhula). » 



N« 380. 
{Trip., XVll, 3, p. 53 v«.) 

Autrefois, dans la ville de P'a-lo-nisseu (Vârânasî), il y 
avait un roi nommé Fan-cheou (Brahmadatta). Un jour, il 
sortit pour aller chasser et mit à mort des multitudes 
d'êtres vivants. En marchant, il arriva dans une vallée de 
la montagne ; il aperçut un Kin-na-lo (Kinnara) qui était 
couché endormi ; auprès se tenait son épouse qui veillait 
sur lui. Le roi banda aussitôt son arc et tira sur le Kin- 
nara qui, atteint dans un point vital, mourut dès la pre- 
mière flèche. Le roi s'empara de la femme du Kinnara et 
voulut la prendre pour épouse ; mais elle demanda au 
roi : « Je désire seulement, ô grand roi, que vous me per- 
mettiez de faire les funérailles de mon mari ; après quoi, 
je vous suivrai. » Le roi songea alors : « Comment pour- 
rait-elle s'enfuir ? je vais regarder comment elle accom- 
plira ces cérémonies. » Ayant fait cette réflexion, il la 
laissa libre d'agir. Alors la femme du Kinnara entassa du 
bois de chauffage et y mit le feu des quatre côtés ; pleine 
du souvenir de son mari, elle ne tenait plus à la vie ; elle 
se jeta donc dans le feu, et le mari et la femme furent 



P'i NAI YE p'o SENG CHE (N°^ 380-381) 389 

brûlés ensemble. Un deva prononça du haut des airs cette 
gâthâ : 

(Ce roi) voulait chercher [un avantage) dans celte affaire ; 
— mais^ au contraire, il rencontra encore un autre {mal- 
heur) (1); — // espérait d'abord [posséder) la déesse à la voix 
mélodieuse, — mais le mari et la femme périrent tous deux. 



N« 381. 
[Trip., XVII, 3, p. 67 v'^-ÔS \\) 

Autrefois, dans la ville de P'o-lo-ni-sseu (Vârânasî), il 
y avait un roi dont la description est semblable à celle qui 
a été donnée précédemment ; or l'épouse de ce roi mit 
au monde un fils de roi ; le visage de cet enfant était ré- 
gulier et majestueux ; son teint était rose et blanc ; sa 
figure était parfaitement circulaire comme le dessus d'un 
parasol ; ses mains et ses bras pendaient comme la trompe 
d'un éléphant ; ses deux sourcils se réunissaient ; son 
front était large ; son nez était droit ; les articulations de 
ses membres étaient toutes d'une rondeur absolue. Au 
moment où il naquit, toutes sortes de phénomènes de 
bon augure se produisirent. Vingt et un jours après sa 
naissance, ses parents se réunirent pour célébrer une 
fête ; les ministres se dirent alors les uns aux autres : 
« Quand ce fils de roi est né, des centaines et des milliers 
de phénomènes de bon augure ont apparu. » A cause de 
cela ils lui donnèrent le nom de Chan-hing (excellente- 
action). Le développement (au sujet de Fenfance du 
prince) a été donné plus haut. 

(1) Le roi Brahmadatla voulait profiter de la mort du kinnara pour 
épouser de force la femme de celui-ci ; mais au contraire il provoqua le 
suicide de sa captive. 



390 KEN PEN CIIOUO YI TS lE YEOU POUi 

L'enfant grandit peu à peu; or ce Chan-hing avait un 
naturel très compatissant ; il concevait des sentiments de 
pitié pour tous les êtres vivants et il se plaisait constam- 
ment à faire des libéralités ; il faisait la charité aux çra- 
manas, aux brahmanes et à tous les pauvres voyageurs 
venus de loin. Cependant le roi son père dit à Chan-hing : 
« Dorénavant, il ne faut plus que vous pratiquiez ainsi 
sans cesse la charité ; les richesses accumulées dans le 
trésor du royaume n'y suffiraient point. » Sur ces entre- 
faites l'épouse du roi donna encore le jour à un fils ; à la 
naissance de cet enfant, apparurent simultanément toutes 
sortes de calamités et d'événements de mauvais augure. 
Aussi, quand on lui choisit un nom l'appella-t-on A^^o-A//i^ 
(mauvaise-action). Cet enfant à son tour devint grand. 

Le Buddha dit aux bhiksus : dans ce monde, c'est une 
loi constante que, lorsque quelqu'un pratique la libéralité, 
tous les hommes l'aiment et sa renommée se répand 
au loin. Le roi d'un autre royaume apprit que Chan- 
hing se plaisait à faire la charité ; il désira aussitôt lui 
donner sa fille pour femme. 11 remit donc des joyaux, des 
chars et des serviteurs en grand nombre à un ambassa- 
deur qu'i] chargea de porter une lettre au roi du royaume 
de P'o-lo-ni-sseu (Vârânasî) pour l'informer de ses inten- 
tions ; celui-ci, en étant informé, fut très joyeux et con- 
sentit au mariage. Chan-hing vint alors dire au roi son 
père : « Je ne veux pas dépenser les richesses de votre 
trésor. Je vais aller en mer pour chercher moi-même des 
joyaux. Quand j'en aurai trouvé, je me marierai.» Le roi 
y consentit. 

Ayant obtenu cet assentiment, Chan-hing prépara avec 
joie ses bagages, se munit de provisions de bouche et se dis- 
posa à partir. Ce que voyant, Ngo-hing fît cette réflexion: 
<( Maintenant mon frère aîné est aimé et respecté de tous 
les hommes des royaumes étrangers. Quand il sera allé en 
mer et qu'il aura recueilli des joyaux, dès qu'il aura pu 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N° 381) 391 

revenir, le roi notre père, les grands ministres et tous les 
habitants du royaume concevront pour lui un respect 
plus grand encore; notre père certainement le désignera 
par brevet comme le (futur) souverain et moi je n'aurai 
aucune part du royaume. 11 faut donc que je trouve 
quelque moyen d'aller en mer avec lui ; j'attendrai l'occa- 
sion de le faire périr et je pourrai seul revenir ; joyeux 
ou non, mon père me nommera alors par brevet prince 
héritier. » Après avoir eu cette pensée, il se rendit auprès 
de son père et lui dit : « Je désire, à la suite de mon frère 
aîné, aller en mer pour chercher des joyaux. » Le roi 
consentit à sa demande ; Ngo-hing^ tout joyeux, prépara 
lui aussi ses bagages. 

Or Chan-hing alla par la ville, frappant du tambour et 
agitant une cloche, pour annoncer à tous : « Je me pro- 
pose d'aller en mer ; que ceux qui sont disposés à me 
suivre se munissent de provisions de bouche, préparent 
leurs bagages et partent avec moi. Je serai le chef des 
marchands et je pourrai les protéger contre tous les dan- 
gers sur l'eau et sur terre ferme ; je pourrai les protéger 
entièrement, en sorte qu'ils n'aient rien à craindre, et 
d'ailleurs ils n'auront aucun droit à payer. » Quand il eut 
aiasi parlé, il se trouva cinq cents hommes qui vinrent 
auprès du prince héritier et lui dirent qu'ils demandaient 
à le suivre. 

On choisit donc un jour favorable et ils partirent tous 
ensemble. La description détaillée (de ce départ) est sem- 
blable à celle qui a été donnée plus haut. Quand ils fu- 
rent arrivés en mer, le frère aîné dit à son frère cadet: 
« Si, au milieu de la mer, le bateau vient à subir quelque 
malheur et à se briser, cramponnez-vous à moi et n'ayez 
aucune crainte. » Ngo-hing répondit qu'il obéirait aux 
instructions de son frère aîné. Le bateau eut un vent fa- 
vorable et arriva à l'endroit des joyaux. Les matelots 
dirent alors au prince héritier et à tous les marchands : 



392 KEN PEN CHOUO YI T3 lE YEOU POU 

« Vous aviez autrefois entendu parler de Tîle aux joyaux; 
c'est cet endroit même ; il s'}^ trouve toutes sortes de 
joyaux que vous pourrez recueillir comme il vous plaira. » 
A ces paroles, les marchands sautèrent de joie, puis ils 
descendirent du ])ateau et recueillirent toutes sortes de 
joyaux; ils en remplirent le vaisseau comme si c'eût été 
du chanvre ou du blé. Le prince héritier Chan-hing prit 
des perles qui font se réaliser les désirs et les attacha à 
ses reins. 

Quand on fut revenu dans le bateau, on prit le chemin 
du retour pour atteindre la rive d'où on était parti. Mais il 
arriva que le poisson mo-kie (makara) frappa et brisa le bateau . 
Ngo-hing se cramponna alors à son frère aîné ; les gens 
(lu bateau et les joyaux disparurent tous au fond des 
eaux. Seul, Ngo-hing^ grâce à la force merveilleuse de 
son frère aîné, put atteindre la rive d'où ils étaient par- 
tis. Quand Chan-hing fut sorti de la mer, il se trouva 
épuisé par les grands efforts qu'il avait faits et s'endormit. 
Ngo-hing épiait son frère aîné ; quand il aperçut les perles 
précieuses qu'il avait autour de ses reins, il fit cette ré- 
flexion : « Mon frère aîné a trouvé de belles perles et 
moi j'ai perdu tout ce que j'avais acquis ; je vais mainte- 
nant crever les yeux de mon frère aîné pour le rendre 
aveugle ; je prendrai ses perles et je reviendrai seul. » 
Il commença donc par lui dérober ses joyaux, puis, avec 
une épine acérée, il creva les yeux de son frère aîné et 
l'aveugla. 11 l'abandonna alors et partit. 

Chan-hing^ qui n'avait plus d'yeux, ne savait plus où était 
le chemin du retour. Quelque temps après, un gardien de 
bœufs le vit et lui demanda d'où il venait. L'aveugle lui 
raconta tout ce que nous avons exposé plus haut. Quand 
le gardien de bœufs en fut informé, il conçut de la com- 
passion et le ramena dans sa maison. 

Chan-hing était de nature un excellent joueur de luth ; 
tandis qu'il était dans la maison de cet homme, il se mit 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N« 381) 393, 

à jouer parfois du luth. La femme du gardien de bœufs 
conçut alors de l'amour pour lui ; elle se sentit animée de 
désirs impurs et dit à l'aveugle : « Commettez avec moi 
une action secrète. » L'aveugle se boucha aussitôt les 
oreilles avec ses deux mains et dit : « Ne prononcez pas 
une telle parole, car je ne veux pas l'entendre. Vous êtes 
ma sœur cadette ; comment pouvez-vous parler ainsi ? » 

Le Buddha dit aux bhiksus : Dans le monde, c'est 
une règle constante que tout être doué de sentiment, lors- 
qu'il est animé par la passion sensuelle, conçoit de la 
haine si on ne consent pas à ce qu'il désire. Cette femme 
donc, voyant que l'aveugle n'accédait pas à sa demande, 
en conçut de la haine contre lui ; elle résolut de le calom- 
nier et dit à son mari : « Cet homme privé d'yeux a voulu 
me souiller ; pourquoi nourrissez-vous cet homme per- 
vers dans votre maison? » 

Le Buddha dit derechef aux bhiksus : Dans le monde, 
c'est une règle constante que tout être doué de sentiment, 
lorsque sa femme est outragée par autrui, en conçoit de 
l'irritation ; de toutes les sortes de colères, celle-là est la 
plus forte. Pour cette raison donc, le gardien de bœufs, 
quand il eut entendu les paroles de sa femme, en conçut 
une véhémente indignation contre l'aveugle; il fit cette 
réflexion : « Cet homme est grandement coupable ; mais, 
puisqu'il est maintenant privé d'yeux, il a déjà reçu sa 
punition ; il ne faut pas le faire périr ; je me bornerai à le 
chasser hors de chez moi. » En conséquence, il le chassa 
donc hors de sa demeure. 

Cet homme privé des yeux partit en emportant son luth 
dans ses bras ; il parcourait les villes en mendiant pour 
obtenir de quoi vivre. Par la suite, le roi son père étant 
venu à mourir, son frère cadet Ngo-hing lui succéda sur 
le trône. Cependant l'homme privé de ses yeux avançait 
graduellement en mendiant et il arriva dans la capitale 
du royaume où se trouvait (celle qui aurait dû être) sa 



394 KEN PEN CHOUO YI T SIE YEOU POU 

femme. Cette femme était devenue plus âgée et les princes 
des divers royaumes la demandaient en mariage à Tenvi. 
Le roi, père de la fille, dit à celle-ci : «■ Auparavant, lorsque 
je vous ai donnée en mariage, le prince Chan-hing est 
allé en mer, mais son bateau s'est perdu*et lui-même est 
mort; maintenant, d'autres princes sont venus à Tenvi 
demander votre main ; si je ne vous marie pas à l'un 
d'eux, je crains que les princes n'en conçoivent de Tirri- 
tation. C'est pourquoi maintenant, je serai équitable à 
votre égard et vous laisserai agir suivant votre cœur. » 
Sa fille lui répondit : « O roi mon père, je désire seule- 
ment que, sur votre ordre, les gens du royaume ornent et 
nettoient la ville, qu'on rassemble les hommes des autres 
royaumes, et alors que je puisse faire moi-même mon 
choix. » Le roi consentit à la demande de sa fille ; il pro- 
mulgua donc cet ordre à l'intérieur de son territoire et 
dans les divers royaumes étrangers : « J'ai une fille que 
je désire marier ; je rassemblerai les hommes de tous les 
pays pour qu'elle choisisse elle-même celui qui deviendra 
mon gendre. » 

Aussitôt donc on orna et on para les murailles et les 
fossés de la ville de manière qu'elle fût comme un parc 
de plaisance ; puis on fit cette annonce au son du tam- 
bour : (( Maintenant, parmi tous les hommes qui sont dans 
la ville et parmi tous ceux qui sont venus de loin des 
quatre côtés de l'espace, ma fille cherchera un mari et le 
choisira à son gré. Vous tous donc, faites-vous aussi beaux 
que vous le pourrez et venez à cette réunion. » 

Le lendemain, dès le point du jour, on para la fille du 
roi qui sortit accompagnée de toutes les belles filles ; 
elles étaient semblables aux merveilleuses devis qui, 
dans le jardin des délices, habitent la forêt aux fleurs 
élégantes. La fille du roi passa alors successivement en 
revue la multitude des hommes qui étaient dans la ville 
et qui se comptaient par centaines, par milliers et par 



P'i NAI YE P'O SENG CHe(N°381) 395 

myriades, pour se chercher un mari. En ce moment, 
Chan-hing était debout à l'écart et restait là en jouant du 
luth ; par la force des actions antérieures qui dominent 
les êtres doués de sentiments, et par une conjonction des 
causes, Chan-hing et la fille du roi se rencontrèrent. Quand 
la fille du roi l'entendit jouer, son cœur conçut des sen- 
timents d'affection et d'admiration ; elle jeta donc de loin 
sur lui une couronne de fleurs en disant : « Cet homme 
sera mon époux et mon maître. )^ Alors les gens de la 
foule furent attristés et échangèrent des paroles de blâme, 
disant: « Maintenant, dans cette multitude, il y avait plu- 
sieurs hommes de noble famille, des princes et des hauts 
dignitaires de divers pays, pleins de noblesse et de supé- 
riorité, dans la fleur de l'âge et dignes d'être aimés ; dans 
cette ville même, il y avait des jeunes gens d'une beauté 
merveilleuse ; pourquoi la princesse les a-t-elle rejetés 
pour choisir un aveugle dont elle fait son mari et son 
maître ? » 

Quand le ministre intime du roi eut vu ce qui s'était 
passé, son cœur en fut pénétré de chagrin et il vint 
aussitôt informer le roi, disant : « O roi, le mari que vous 
avez permis à votre fille de choisir à son gré est trouvé. » 
<( Qui est-il ? » demanda le roi. « C'est un aveugle », 
répondit le ministre. A cette nouvelle, le roi saisi de tris- 
tesse, fit appeler sa fille et lui demanda : « Mon enfant, 
quelle idée avez-vous eue ? Dans cette ville, il y avait en 
grand nombre des hommes sages, ministres et grands 
dignitaires, pleins de noblesse et de supériorité ; il y 
avait aussi plus d'un homme venu de contrées lointaines 
dans les quatre directions de l'espace. Pourquoi ne vous 
ont-ils pas plu et avez-vous choisi un aveugle ? » La fille 
répondit à son père : « C'est lui que j'aime. — S'il en est 
ainsi, reprit le roi, allez donc le rejoindre ; pourquoi 
restez-vous ici ? » 

La princesse se rendit donc auprès de l'aveugle et lui 



396 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

dit : « Vous êtes mon mari. » Il lui répondit : «Ne serait-ce 
pas que vous avez eu cette pensée contraire à la sagesse : 
Je pourrai avoir des rapports avec d'autres hommes (1) ? 
— Je n'ai point eu le désir de tenir une telle conduite, » 
répliqua la princesse. « Gomment pourrais-je savoir (que 
vous dites vrai) ? » demanda l'aveugle. La princesse alors, 
avec une absolue sincérité, prononça cette parole véri- 
dique: « Voici la preuve que je dis vrai : J'ai eu le senti- 
ment que le prince Chan-hing était là où vous vous trou- 
viez ; j'en ai éprouvé de la joie et de l'amour ; je n'ai point 
eu d'autre disposition d'esprit. S'il en est réellement ainsi, 
puisse un de vos yeux redevenir comme il était aupara- 
vant. » A Tinstant où la jeune fille prononça cette parole 
véridique, l'aveugle recouvra la vue d'un de ses yeux ; il 
dit alors : « sage fille, je suis Chan-hing -, c'est mon 
frère cadet Ngo-hing qui a commis une mauvaise action 
envers moi. — Comment pourrai-je savoir, demanda la 
princesse, que vous êtes réellement Chan-hing ? » Il pro- 
nonça aussitôt cette parole véridique :« Au moment où 
Ngo-hing m'a percé les yeux, je n'ai pas conçu à son 
égard la moindre haine ; si cette parole est vraie, puisse 
mon autre œil redevenir comme auparavant. » Quand il 
eut prononcé cette parole véridique, ses deux yeux se 
retrouvèrent clairvoyants. 

La princesse emmena alors avec elle Chan-hing auprès 
du roi son père et dit à celui-ci : « Voici mon mari. » 
Gomme le roi ne pouvait la croire, elle lui raconta tout ce^ 
qui s'était passé auparavant. Le roi, émerveillé, ordonna 
aussitôt de célébrer une cérémonie magnifique. Quand le 
mariage fut accompli, il fournit à Chan-hing beaucoup de 
soldats et des chevaux pour qu'il put retourner dans sa 
ville et en chasser Ngo-hing ; puis Chan-hing fut officiel- 

1. II soupçonne la princesse d'avoir voulu épouser un aveugle afin que 
l'infirmité de son mari lui permît de se livrer impunément à la débauche 
avec d'autres hommes. 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N°* 381-382) H97 

lement mis sur le trône comme successeur du roi son 
père. 



N" 382. 
{Trip., XYII, 3, p. 75 v«.) 



Autrefois il y avait, dans la ville de P'o-lo-ni-sseu (Vârâ- 
nasî, Bénarès), un roi nommé Fan-cheou (Brahmadatta). 
Son peuple était tranquille, heureux et prospère. Or, dans 
cette ville il y avait les deux chiens du roi, l'un noir et 
l'autre blanc, qui dévorèrent la selle, la bride, les cour- 
roies et les cordes (du harnachement servant au cheval du 
roi). A quelque temps de là, le roi voulut aller au combat 
et il ordonna à ses ministres de préparer vite son équi- 
pement. Ses ministres virent alors que le harnachement 
avait été rongé par des chiens et ne pouvait plus servir. 
Ils en informèrent le roi qui en conçut de l'irritation et 
ordonna de faire périr tous les chiens. Tous les chiens de 
la ville se trouvant exposés à la mort, s'enfuirent donc et 
sortirent du royaume. Sur ces entrefaites, un chien d'un 
autre pays vint du dehors, et, voyant ces chiens qui 
s'enfuyaient saisis de terreur, il leur demanda pourquoi 
ils agissaient ainsi. Les chiens de la ville l'ayant informé 
de ce qui s'était passé, il reprit: « Pourquoi ne dites-vous 
pas cela au grand roi ? » Les chiens de la ville répliquè- 
rent : (( Qui oserait parler au roi ? » Le chien étranger leur 
dit : « Restez ici ; cette nuit même j'irai informer le roi. » 
Il se rendit donc chez le roi, et s'avançant avec une 
démarche correcte, il prononça cette gâthà : 

Grand roi, dans votre palais^ vous avez deux chiens^ — 
Vun blanc et Vautre noir, tous deux beaux et forts ; — c'est 
eux, et non pas nous, quil faut mettre à mort; — car, tuer 



398 KEN PEN CHOUO YI TSÎE'YEOU POÛ 

ceux qui ne doivent pas être tués est contraire à la raison: 
Après avoir entendu cette gâthâ, le roi dit à ses minis- 
tres : u II importe que vous me trouviez celui qui a pro- 
noncé cette gâthâ et que vous l'ameniez en ma présence. » 
Les ministres firent des recherches pour savoir qui avait 
prononcé cette gâthâ devant le roi pendant la nuit ; quel- 
qu'un déclara que c'était un chien étranger qui était venu 
réciter au roi cette gâthâ. Le roi dit alors à ses ministres 
de se livrer à une enquête pour savoir si c'étaient vrai- 
ment les deux chiens du palais ou bien si c'étaient les 
autres chiens qui avaient mangé (son harnachement). Les 
ministres tinrent une délibération disant : a Le roi ordonne 
une enquête ; comment ferons-nous un examen appro- 
fondi ? » Parmi eux, quelqu'un émit cet avis : « A quoi 
sert de discuter longtemps ? prenez simplement des 
cheveux et mettez-les dans la gueule des chiens ; s'il en 
est qui ont mangé du cuir, il faudra bien qu'ils le recra- 
chent. » En effet, lorsqu'on eut mis des cheveux dans la 
gueule des deux chiens du palais royal, ils vomirent aussi- 
tôt le cuir qu'ils avaient mangé. On en informa le roi 
qui dit : « Il faut châtier ces deux chiens ; les autres n'ont 
fait aucun mal. » 



N«383 
{Trip., XVII, 3, p. 76r«-v^) 



Autrefois, il y eut pendant sept jours des pluies extra- 
ordinaires qui ne s'arrêtaient point ; une mangouste se 
réfugia dans un trou ; un rat aussi entra dans ce trou ; 
enfin un serpent venimeux, cherchant quelque endroit où 
se mettre à l'abri de la pluie, y pénétra aussi. Cependant 
la mangouste voulut tuer le rat ; le serpent venimeux lui 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N° 383) 39» 

dit alors : « Vous et nous, sommes en grande détresse : 
il ne faut pas que vous ayez le désir de vous faire du 
mal l'un à l'autre. Que chacun de nous soit assuré de rester 
tranquille. » 

Ce serpent venimeux et ses compagnons portaient cha- 
cun un nom ; le serpent venimeux se nommait Ngai-kiun 
(aimable-prince) ; la mangouste se nommait Yeou-hi (avoir- 
joie) ; le rat se nommait ^e/?^-Ao-cAeoM (don du fleuve Gange)» 
Or, Ngai-kiun et Yeou-hi dirent à Heng-ho-cheou : « Vous 
êtes vaillant et fort ; il faut que vous alliez pour nous en 
quelque autre lieu afin de chercher de quoi boire et 
manger et de nous l'apporter. » Ce rat avait un caractère 
sincère et franc et un cœur sage et excellent. 11 se mit 
donc de toutes ses forces en quête de nourriture pour le 
serpent et la mangouste. 

Avant qu'il fût revenu, la mangouste dit au serpent : 
« Si, après avoir cherché de la nourriture, il n'en a pas 
trouvé et revient à vide, je le mangerai. » Quand le ser- 
pent eut entendu ces mots, il pensa : « Cette mangouste 
se trouve dans la détresse et c'est pourquoi elle veut tuer 
ce rat. Or, je crains que celui-ci, après avoir cherché de 
la nourriture, n'en ait pas trouvé et revienne à vide. Il 
sera alors certainement dévoré. Je vais d'avance prévenir 
ce rat. » Après avoir fait cette réflexion, il envoya une 
lettre pour avertir le rat en lui disant ceci : « Voici ce 
qu'a dit la mangouste : si le rat n'a pas de nourriture et 
revient à vide, certainement je le dévorerai. » 

Or, le rat s'était donné de la peine pour chercher de 
quoi boire et de quoi manger, mais n'avait rien trouvé ; il 
pensa alors : « Puisque maintenant je n'ai pas trouvé de 
nourriture, si je vais là-bas à vide, certainement on me 
mangera, » Le rat envoya donc à son tour une lettre au 
serpent en lui répondant par cette gatha : 

Si des hommes qui sorti dans la disette n'ont pas des 
sentiments de Ijienveillance^ — lorsque le feu de la faim 



400 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

les tourmentera, ils concevront de i exaspération. — Le 
grand service que vous m'avez rendu, f y réponds par cette 
parole ; — mais je ne reviendrai plus maintenant auprès 
de vous. 



[Trip., XVII, 3, p. 81 r«-vo). 

Autrefois, dans la ville de la Résidence royale (Râjagrha), 
il y eut un roi qui avait promulgué une loi ordonnant à 
ses sujets d'établir deux cimetières {mo-chô-na, çmaçâna), 
l'un pour y déposer les hommes, l'autre pour y déposer 
les femmes ; dans le bois réservé aux cadavres des 
hommes, on déposait les hommes ; dans le bois réservé aux 
cadavres des femmes, on déposait les femmes (1). Par la 
suite, un eunuque vint à mourir; on l'emporta au plus pro- 
fond du cimetière ; mais le gardien du bois réservé aux 
cadavres des hommes refusa de le laisser déposer et le gar- 
dien du bois réservé aux cadavres des femmes ne permit 
pas non plus qu'on le déposât; on ne put donc le mettre 
dans aucun de ces deux endroits; non loin de la ville de 
la Résidence royale il y avait un bois où les fleurs, les 
arbres, les taillis et les fruits étaient abondants et 
agréables ; toutes sortes d'oiseaux y faisaient entendre un 
harmonieux ramage ; un ascète y demeurait ; il se nour- 
rissait de racines et de fruits ; il buvait aux sources d'eau 
pure; il se revêtait de vêtements faits avec de Técorce 
d'arbre. Non loin de ce lieu, dans un endroit labouré, 
se trouvait un ricin; les porteurs du cadavre le déposèrent 
au pied de ce ricin. 

Or, il y avait un chacal qui, sentant l'odeur du cadavre, 

(1) Le texte dit le contraire ; mais l'erreur paraît évidente ; aussi Tai-je 
rectifiée dans ma traduction. 



p'i NAI YE P'O SENG CHE (N" 384) 401 

vint en se laissant guider par les émanations et se mit à 
dévorer l'homme mort. D'autre part, un corbeau se tenait 
caché sur le ricin; il fit alors cette réflexion : « Je vais 
bien flatter ce chacal et il faudra alors qu'il me donne 
quelque chose à manger. » Le corbeau le loua donc par 
cette gâthâ : 

Voire poitrail est comme celui dhin lion : — votre ven- 
tre^ d'antre part, ressemble à celai d'un roi des bœufs; — 
je vous rends hommage, ô roi des animaux; — donnez-moi 
quelque chose à manger. 

Le chacal, ayant jeté ses regards de tous côtés, répon- 
dit par cette gâthâ : 

Qui demeure dans le feuillage de l'arbre ? — C'est le 
plus remarquable parmi les êtres tard venus dans ce 
monde ; — la couleur de son corps illumine tous les lieux ; 
— // est comme une boule faite de substances précieuses. 

Le corbeau répliqua par cette gâthâ : 

Je puis rendre beaucoup de services : — c'est pourquoi je 
suis venu quand je vous ai vu; — maintenant je vous rends 
hommage, ô roi des animaux; — si vous avez quelques 
restes de nourriture, donnez-les moi. 

Le chacal répondit ensuite par cette gâthâ : 

Votre cou est comme celui d'un paon : — le corbeau est 

un oiseau charmant ; — son chant est le plus merveilleux; 

je vous permets de venir prendre de la nourriture. 

Alors le corbeau descendit de Tarbre et se mit en com- 
pagnie du chacal à manger le mort. Quand l'ascète vit 
cela, il prononça à son tour cette giUhâ : 

Maintes fois, je vous ai vus — aHer ensemble, cires sans 
vergogne ; — parmi les arbres, celui-ci est le plus mépri- 
sable (1); — ce que vous mangez est ce quil g a de plus vil 
parmi les hommes. 

(1) Au lieu de ;^ Jt ^ qui ne ino p.irnil prc-senlor .Mucun son«, je pro- 
pose délire : ^ T^ ^• 

II. 20 



402 K,EN PEN CHOUO YI TS'lE YEOU POU 

En entendant ces paroles, le corbeau répondit par cette 



Le lion et le paon mangent — et ensemble ils se nourris- 
sent d'un aliment de la meilleure qualité ; — homme chauve 
qui venez ici, — de quoi vous mêlez-vous ? 

Alors l'ascète irrité répliqua par cette gâthâ : 

Le corbeau est le plus méprisable des oiseaux; — le 
chacal est le plus vil des quadrupèdes ; — le ricin ne mé- 
rite pas le nom d'arbre ; — Vennuque est ce qu'il y a de plus 
bas parmi les hommes ; — entre les figures que peut avoir 
le sol^ la forme triangulaire est la plus laide (1) ; — on 
voit bien que ces êtres ne savent pas ce que cest que la 
honte. 

Le corbeau conçut alors une grande irritation ; il alla 
se percher sur l'autel où l'ascète sacrifiait au feu et, 
après avoir regardé de tous côtés s'il ne risquait pas 
qu'on lui fît du mal. il souilla de sa fiente le milieu de 
Tautel, renversa la cruche d'eau qu'il brisa, puis il s'en 
alla. Quand l'ascète revint, il ne vit plus que l'ordure de 
la fiente répandue sur l'autel et la cruche d'eau renversée 
qui s'était brisée. Après examen, l'ascète reconnut que 
c'était le corbeau qui avait fait cette souillure et qui avait 
brisé la cruche à eau ; il prononça alors ces gâthâs : 

Cet être pervers^ — sans vergogne et fort irrité, — a 
sali V autel où je sacrifiais au feu — et de plus a réduit en 
morceaux ma cruche à eau. 

Que celui qui est d'une certaine espèce et celui qui est 
dune autre espèce — ne parlent point ensemble (2) ; — quand 

(1) Les formes sont au nombre de cinq : le carré, le rond, la forme de 
tambour, la forme de demi-lune, la forme triangulaire {Dict. num. à 
l'expression j5[ ^a •!?•)• I^ est vraisemblable, quoiqu'on ne nous Tait pas 
dit, que l'endroit où étaient le chacal et le corbeau avait une configuration 
triangulaire. 

(2) L'ascète regrette d'avoir parlé au chacal et au corbeau qui ne sont 
point de la même espèce que lui, et, d'une manière plus générale, il mon- 
tre que, moins on parle, mieux cela vaut. 



P'i NAI YE P'O SENG CIIE ÇS"^ 384-385) 403 

// faut parler^ qu'on échange peu de paroles; — c'est en 
ne parlant pas qu'on est le plus heureux. 



N« 385. ■ ■ 
{Trlp., XYII, 3, p. 81 v<'-83 r«.) 

Autrefois, à P'o-/o-/2/-sseM (Vârânasî), il y avait un roi 
nommé Po-kiao-hiang qui gouvernait et instruisait son 
royaume. Ce royaume était florissant ; la population y 
était prospère et tout le monde y était heureux. Dans un 
autre royaume voisin, il y avait une fille de roi que (le roi 
Po'kiao-hiang) épousa ; il se livra avec elle à la joie et 
aux divertissements et demeura là, prenant de l'agrément 
avec elle ; par la suite, elle devint enceinte et mit au monde 
une fille. Cette fille grandit peu à peu, et à son tour, elle 
devint enceinte ; quand le terme fut venu, elle donna le 
jours à un fils qui était beau de visage, en sorte que tous 
se plaisaient à le regarder ; sa famille réunit une assem- 
blée de personnes et invita les ministres à discuter au 
sujet (du nom qu'il fallait donner à) l'enfant ; comme cet 
enfant était né au moment où le soleil commençait à 
paraître on lui donna le nom de Tch'ou (commencement) ; 
on attacha à sa personne huit nourrices pour le soigner^ 
et le nourrir ; on se mit donc à le nourrir de cette façon : 
il se nourrissait de lait, de beurre, de caillé cru, et 
de beurre produit par la cuisson ; comme une fleur de 
lotus dans l'eau, ce fils grandit rapidemment ; puis on le 
fit étudier; on lui enseigna l'écriture, les nombres du 
calendrier, le calcul ; les méthodes de toutes les connais- 
sances et de toutes les liabitudes mécaniques, Tart de 
monter sur un éléphant et celui de lancer des flèclios 
avec l'arc et avec l'arbalète, ce ([ui concerne la conduilo 



404 KEN pi:n ciiouo yi ts ie yeou pou 

d'un roi, tout cela il le comprit partaitement. Puis le vieux 
roi le nomma héritier présomptif (1). 

Le vieux roi avait une concubine royale de premier 
rang nommée Ta-mo et un principal ministre nommé 
Tsai-nieou. Le vieux roi aimait fort ce ministre et avait 
confiance en lui. Le roi s'étant livré au plaisir avec sa 
concubine, celle-ci fut enceinte ; un devin consulta les 
sorts et déclara qu'elle mettrait au monde un fils; ce fils 
tuerait certainement le roi (2) et prendrait pour lui la 
dignité royale. A quelque temps de là, le (vieux) roi devint 
malade ; on lui fit prendre des racines, des herbes, des 
feuilles, des fleurs, toutes sortes de plantes médicinales 
et de drogues, mais sa maladie ne put être guérie. Le 
grand roi fit alors cette réflexion : « Maintenant, il faudra 
qu'on mette sur le trône le prince héritier et qu'on 
l'installe dans la dignité royale ; mais, après que je 
serai mort, le prince héritier tuera certainement ma pre- 
mière C(»ncubine. » S'étant encore demandé à quel 
moyen il pourrait bien avoir recours, il appela son prin- 
cipal ministre pour délibérer à ce sujet ; il lui donna en 
abondance des richesses utiles, puis il lui confia Ta-mo 
pour qu'elle restât à côté de lui et ille chargea de la pro- 
téger. 11 lui dit: u Vous êtes mon grand ministre le plus 
intime ; quant à ma femme Ta-mo^ elle est ma femme la 
plus chérie ; je sais maintenant que ma mort est certaine; 
après que je serai mort, lorsque le prince héritier aura 
pris le pouvoir suprême, il faudra que vous veilliez sur 
ma femme Ta-mo avec affection et que vous la protégiez, 
afin qu'on ne la fasse point périr. » Le ministre répondit 
au roi : « J'agirai ainsi et je ne permettrai point qu'on tue 

(1) Quoiqu'on ne nous dise pas qui cet enlant avait eu pour père, nous 
voyons qu'il était le petit-fils du vieux roi puisqu'il avait pour mère la 
fille de son épouse principale. 

(2) Le roi dont il s'agit ici est le prince héritier, petit-fils du vieux roi. 
L'enfant qui devait naître de Ta-mo étant le propre fils du vieux roi, était 
plus qualifié que le prince héritier pour monter sur le trône. 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N'^ 385) 405 

votre femme Ta-mo, » Le roi prononça alors cette gâthâ. 

Tout ce qui forme un agrégat doit se dissoudre ; — tout 
ce qui est élevé doit s effondrer ; — tout ce qui est uni doit 
se séparer; — tout ce qui a vie revient en définitive à la 
mort. 

Après qu'il eut prononcé cette gâthâ, sa vie prit fin. On 
éleva un stupa où on mit des étendards, des fleurs et des 
joyaux, puis, quand on y eut enterré le roi, on donna le 
titre de grand roi au prince héritier. 

Quand le prince héritier fut monté sur le trône, il 
ordonna à ses ministres de faire périr Ta-mo. Le grand 
ministre Tsai-nieou dit alors au grand roi : « Vous n'avez 
pas fait un examen attentif ; pourquoi tuer sans raison 
Ta-mo ? Maintenant elle est enceinte et nous ne pouvons 
pas encore savoir si elle enfantera un fils ou une fille ; si 
elle donne le jour à un fils, alors on pourra la faire périr. » 
Le roi répondit au grand ministre : « On peut aussi 
agir de la sorte ; vous veillerez sur cela. » 

Quand le terme fut venu, Ta-mo enfanta un fils ; le 
même jour, une femme d'un pécheur mit au monde une 
fille; on donna une somme d'argent au pêcheur et on 
échangea le garçon contre la fille. Le grand ministre dit 
alors au roi: « Ta-mo a enfanté une fille. » Le roi dit: 
♦( C'est fort bien ; me voici délivré. » 

Par la suite, le pêcheur éleva le garçon qui grandit peu 
à peu ; on le fit entrer à l'école et lire des livres ; il devint 
capable d'agencer des phrases et fut fort habile à faire des 
compositions littéraires ; il eut alors la réputation de 
quelqu'un qui est habile à faire des compositions litté- 
raires. Le grand ministre vint dire à Ta-mo : « Votre fils 
est maintenant fort habile à faire des compositions litté- 
raires. » Ta-mo répondit : « Je voudrais bien voir son 
visage ; trouvez quelque moyen pour me l'amener. » Le mi- 
nistre répliqua : « Qu'avez-vous besoin de le voir? il ne faut 
pas que vous le regardiez. » Constatant cependant qu'elle 



4(>0 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

aimait fort son fils, le grand ministre eut recours à un 
artifice ; sur son conseil, le garçon prit en main un pois- 
son et, paraissant être un marchand de poissons, il se 
rendit à l'endroit où était sa mère ; sa mère le vit de loin. 
Le devin ayant consulté les sorts, dit : « Cet homme qui 
tient un poisson tuera certainement notre roi et s'em- 
parera de la dignité royale. » Ce propos fut transmis de 
l'un à l'autre et parvint ainsi jusqu'au roi ; quand le roi en 
fut informé, il dit à ses ministres : « Il faut qu'on s'em- 
pare au plus tôt du fils de pêcheur et qu'on ne le laisse pas 
échapper. » Cette parole se transmit de l'un à l'autre et 
arriva jusqu'au fils de pêcheur qui s'enfuit aussitôt vers 
TEstpour se cacher. 

11 entra chez une vieille femme qui, l'ayant vu, le cacha 
dans un lieu obscur et enduisit de safran tout son corps, 
en sorte qu'il avait la couleur d'un homme mort. Des gens 
le prirent sur leurs épaules et remportèrent dans un cime- 
tière {mo-chô-na, çmaçâna) reculé où ils le déposèrent 
dans la forêt. Il se leva alors et partit. Cependant, près 
de là, il y avait un homme qui cueillait des fleurs et des 
fruits dans la forêt et qui de loin le vit se lever du milieu 
des morts et s'enfuir ; cet homme qui cueillait des fruits 
le poursuivit, mais, avant d'être allé loin, il s'arrêta. Les 
émissaires du roi arrivèrent ensuite et demandèrent à cet 
homme qui cueillait des fruits : « Avez-vous vu quelqu'un 
qui avait tel et tel aspect ?» L'autre répondit : « Je Tai vu 
passer par ce chemin. » Aussitôt ils s'élancèrent à sa 
poursuite pour se saisir de lui. 

Le fils de pêcheur, saisi de frayeur, entra dans la maison 
d'un blanchisseur ; celui-ci le mit dans un paquet de vête- 
ments qu'il chargea sur un âne ; puis, arrivé sur le bord 
du fleuve, dans un endroit où il n'y avait personne, il le 
délivra ; le fils de pêcheur se leva alors, regarda de 
tous côtés, et, ne voyant personne, s'enfuit en courant. Sur 
la route il rencontra un homme qui, le voyant marcher 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N« 385) 407 

rapidement sur le chemin, alla en avertir les gens du roi 
qui le recherchaient. Les émissaires du roi se mirent de 
nouveau à sa recherche ; quand ils arrivèrent dans un vil- 
lage, ils demandèrent où il se trouvait ; l'homme qui l'avait 
vu leur dit : « 11 a passé par là. » 

Alors, (le fils de pêcheur), se trouvant serré de près par 
les émissaires, se réfugia chez un artisan qui travaillait le 
cuir et faisait des souliers ; il lui raconta de point en point 
tout ce qui lui était arrivé en lui disant: « Je suis serré 
de près par (ces gens du) roi qui maintenant ont l'inten- 
tion de me tuer ». 11 raconta tout ce que nous avons dit 
en détail, puis il ajouta, en s'adressant à cet artisan : « Je 
désire que, par compassion pour moi, vous me fassiez une 
paire de souliers dont le talon soit devant et dont la pointe 
soit derrière ; quand on suivra la trace de mes pas, per- 
sonne ne saura où je suis allé ». Le cordonnier lui ré- 
pondit : « Je n'ai jamais fait de pareils souliers. » Il pro- 
nonça alors cette gâthâ : 

Jai déjà va des souliers de toutes sortes de formes ; — 
j'en ai fait de toutes les dimensions possibles, — mais 
jamais je nai fait de tels souliers — qui eussent le talon 
devant et le nez derrière. 

Quand ce cordonnier eut fait les souliers comme il le 
lui avait dit, il s'en chaussa et s'enfuit. Comme le mur du 
village était élevé et qu'il n'y avait pas d'endroit où il put 
le franchir, il sortit en allant dans le canal. 

Cependant, les émissaires du roi, en suivant la trace de 
ses pas, avaient reconnu qu'il était entré dans la maison du 
cordonnier(l). Cependant le fils de pêcheur, éprouvant des 
sentiments de crainte, se jeta dans feau. Un roi-nâga l'aper- 
çut et l'emmena dans son palais. Or, la nouvelle fut transmise 
jusqu'au roi que le fils de pêcheur s'était jeté dans l'eau 

(1) Mais ils ne viient pas qu'il en était sorti, puiscjne, grAce i\ l'artiflce de& 
souliers tournés à rebours, les traces de pas pai'aissaient aboutir ;\ la 
maison du (^ordonni(;r. 



408 ki:n pen ciiouo yi ts ie yeou pou 

et qu'il se trouvait dans le palais du nûga. Le roi donna 
aussitôt cet ordre à ses ministres : 

« Faites venir tout ce qu'il y a dans mon royaume de 
gens connaissant les formules magiques. » Alors tous les 
magiciens, ayant été avisés, se rendirent auprès du roi ; 
celui-ci leur dit : « Rendez-vous dans le palais de ce nâga 
et obligez par des formules magiques le nâga à vous 
amener (le fils du pêcheur). » Après avoir reçu ces ins- 
tructions, ils partirent. 

Dans un autre lieu désert, il y avait un yaksa nommé 
Pin-k'ia-lo (Pin gala) qui se nourrissait constamment de 
poisson et de chair (1); dans Tendroit où demeurait ce 
yaksa, les arbres eux-mêmes se desséchaient; à plus forte 
raison, comment un homme aurait-il pu y conserver la 
vie ? 

Le roi-naga, soumis aux formules magiques de tous ces 
magiciens, se trouva contraint de telle sorte qu'il ne put 
plus sauver (le fils de pêcheur). Alors, grâce à la force 
physique dont il était doué, il prit le fils de pêcheur (2)..., 
l'emporta dans l'endroit désert où demeurait le yaksa et 
le déposa là. Le roi-nâga dit aux magiciens : « Ce que vous 
avez fait n'est pas une bonne action ; ce fils de pêcheur 
sera tué par le yaksa ; mais nous aussi nous en éprouverons 
du dommage. » Les magiciens lui demandèrent: « A quel 
moyen avez-vous eu recours ? » Le roi-nâga répondit : 
« Vous avez commis une action funeste ; vous m'avez tour- 
menté de telle sorte que, contraint, j'ai pris le fils du pê- 
cheur et je Tai déposé dans un lieu désert pour qu'il soit 
tué par ce yaksa ; mais cela ne vous sera pas profitable. » 

(1) C'est-à- dire qu'il dévorait des êtres vivants. 

(2) Je ne parviens pas à comprendre ce que signifient les mots : 

S pS % Èfjî I? K ® — ^ flE- Ils sembleraient donner à entendre 
que le nâga fit un paquet dans lequel il mit le fils de pêcheur et les ma- 
giciens pour les porter tous ensemble à l'endroit où était le yaksa. Mais 
la suite du récit prouve que seul le fils de pêcheur fut déposé par le nâga 
dans le voisinage du yaksa. 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N" 885) 409 

Alors les magiciens s'en allèrent les uns après les autres 
et retournèrent dans leur pays; ils dirent au roi: « Nous 
avons tourmenté le roi-nâga qui, contraint et poussé à 
bout, a transporté le fils de pécheur dans un lieu désert 
où il sera mangé par le yaksa Pin-k'ia-lo (Piiigala). » Le 
roi leur dit : « Vous avez fort bien agi ; mais il vous faut 
encore prendre des informations; peut-être n'est-il pas 
mort. » 

Le fils de pêcheur, se trouvant dans le lieu désert, 
allait tantôt vers Test, tantôt vers l'ouest. Or le yaksa 
Pin-lîia-lo (Piiigala) se tenait dans un endroit où étaient 
rassemblés autour de lui plusieurs chiens féroces. Quand 
le fils du pêcheur vit de loin ces chiens, il se dit : 
« Maintenant ma mort est certaine. » Cependant, ces chiens 
avaient aperçu l'homme ; l'un d'eux reçut l'ordre de 
s'élancer sur ses traces et de le saisir ; ce que voyant, 
l'homme s'enfuit au loin et grimpa sur un arbre. Le chien 
resta au pied de l'arbre ; le yaksa arriva ensuite ; il dit : 
« Cet homme n'a sans doute pas entendu dire que le yaksa 
à forme humaine Pin-k'ia-lo (Pihgala) demeure dans ce 
lieu désert et que, si des gens viennent à passer par ici, 
ils doivent être tous mis à mort. Maintenant, descendez 
(de l'arbre) et venez ici. » L'homme répondit : « Je reste- 
rai où je suis jusqu'à la fin de mes jours. » Comme le 
yaksa se tenait toujours là, il enroula ses vêtements en un 
si-nai (?), les attacha à son corps et resta (sur l'arbre). 

Puis cet homme voulut trouver un moyen pour partir ; 
il descenditde l'arbre et s'enfuit dans une certaine direc- 
tion ; le yaksa et ses chiens s'élancèrent à sa poursuite. 
Cet homme, se voyant suivi de près, enleva ses vêtements 
et les jeta sur le corps du yaksa de manière à Ten revê- 
tir complètement ; la meute des chiens prit alors le yaksa 
pour quelqu'un d'entre les hommes ; ils se jetèrent tous 
sur lui et le dévorèrent. 

Ayant ainsi pu échapper, cet homme fit hi réflexion sui- 



410 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

vante : « J'ai un oncle qui est présentement un ascète et 
qui est sorti du monde ; il faut que je me rende auprès 
de lui. Dans l'endroit où demeure cet ascète, il y a des 
fleurs et des fruits, des jardins et des bois luxuriants et 
prospères ; toutes sortes d'oiseaux y îont entendre des 
sons mélodieux. » En s'informant de lieu en lieu, le fils 
de pêcheur arriva dans l'endroit où était l'ascète. En ce 
moment arrivèrent aussi les émissaires du roi qui avaient 
pris partout des informations. Au moment où il était 
saisi par eux, le fils de pécheur se jeta dans un ravin ; 
les émissaires du roi purent saisir ses cheveux dans le 
vide ; ses cheveux restèrent entre leurs mains, mais lui- 
même tomba au fond du ravin. Les émissaires du roi se 
dirent alors : « Cet homme est certainement mort ; nous 
tenons sa chevelure. » Ils vinrent auprès du roi pour lui 
présenter cette chevelure et lui dirent : « Maintenant 
nous avons mis à mort le fils de pêcheur. » Le roi fut 
très joyeux et récompensa ses émissaires. 

Cependant le deva protecteur du lieu où se tenait 
l'ascète vint dire à celui-ci : « Votre neveu est maintenant 
dans la détresse. Pourquoi ne prenez-vous pas cela en 
considération ? » L'ascète répondit : « Si je ne le protège 
pas, certainement il périra. » Or cet ascète était capable 
d'employer une formule magique grâce à laquelle un 
homme pouvait se transformer en femme, et une femme 
devenir un homme. L'ascète enseigna donc cette for- 
mule à son neveu, puis il lui dit : « Vous n'avez plus rien 
à craindre. » Quand le neveu eut obtenu cet enseigne- 
ment de l'ascète, il se transforma en une belle femme 
dont l'aspect merveilleux l'emportait sur celui des autres 
femmes ; il se rendit alors dans la ville de P'o-lo-ni-sseu 
(Vârânasî) et s'arrêta dans le jardin du roi. Quand les gardes 
du jardin virent cet'e belle femme, ils en éprouvèrent de 
la surprise et vinrent promptementauprès du roi ; ils dirent 
au grand roi : « Il y a maintenant une jeune femme belle 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N"* 385-386) 411 

et parfaite qui est dans le jardin. » En entendant cette 
nouvelle, le roi répondit : « Amenez-la promptement. » 
Alors, avec un grand cortège magnifique, on alla la cher- 
cher et on l'amena dans le palais royal. Aussitôt le roi 
devint fort épris de cette belle femme. Quand il eut conçu 
cette passion violente, le présent roi soudain mourut. 
(Le fils de pêcheur) changea alors son corps de femme et 
devint un homme. Il se mit la couronne sur la tête et 
donna cet ordre aux principaux ministres qui gouver- 
naient le pays : « Nommez-moi roi par brevet. » En grande 
pompe donc les ministres et officiers le nommèrent roi 
par brevet. Un deva prononça cette gâthâ : 

Tant qu'un homme na pas la tête coupée^ il nest pas 
perdu ; — // se relèvera et pourra faire telles ou telles ac- 
tions ; — quelque dommage qu'il ait subi^ on ne peut dire 
qu'il est perdu ; — cest ainsi que le fils du roi Po-kiao 
(parut) perdu [et ne le fut pas). 



N« 386. 
{Trip., XVIÏ, 3, p. 86r«-v°.) 

Autrefois, dans une montagne, se trouvait un vaste 
étang plein de fleurs ; un grand éléphant habitait au 
bord de cet étang ; sur Tautre bord demeurait un cha- 
cal dont le corps était saie et puant. Un jour, cet élé- 
phant sortait de l'étang où il était allé boire lorsque le 
chacal voulut aussi boire au bord de l'étang. Le chacal dit à 
l'éléphant: «Ecartez-vous de mon chemin ; sinon, il fau- 
dra que nous nous battions. » L'éléphant songea : « Cet 
être est on ne peut plus puant et sale ; si je le foule aux 
pieds ou si je le tue soit avec ma trompe, soit avec mes 
défenses, dans tous les cas, je me souilleiai. Maintenant, 



412 KEN PEN CIIOUO VI TS lE VEOU POU 

je vais m'en retourner et c'est avec quelque chose de sale 
que je le tuerai. » Il prononça cette gâthâ : 

Ce n est pas avec les pieds que je vous foulerai — el je 
n emploierai pas non plus ma trompe, ni- mes défenses ; — je 
vous tuerai en me servant d'un objet sale ; — c'est par V or- 
dure quon tue l'ordure. 

L'éléphant fit encore celte réflexion : « Je m'en irai d'un 
autre côté ; lui me suivra certainement. » Il se dirigea 
donc rapidement d'un autre côté; le chacal pensa alors: 
« Grâce à ce que je lui ai dit, il se retire effrayé. » Il se 
mit à marcher sur les pas de l'éléphant. Celui-ci, le 
voyant près de lui, lâcha avec une violence extrême un 
excrément qui frappa le chacal et causa sa mort instan- 
tanée. 



N« 387. 
Trip., XVII, 3, p. 86 v<>.) 



Autrefois, non loin, de la brousse, il y avait un village 
où les arbres, les fleurs et les fruits étaient en abondance. 
Dans le voisinage se trouvaient deux troupes de singes 
dont chacune comptait cinq cents singes et avait un roi- 
singe. Le premier de ces deux rois vit en songe que les 
cinq cents singes de l'autre bande précipitaient le second 
roi dans une marmite brûlante ; en faisant ce rêve, il 
conçut un grand effroi et tous les poils de son corps se 
hérissèrent. S'étant alors réveillé, il appela la multitude de 
ses singes et leur raconta le songequ'il avait fait en disant: 
« Ce que j'ai vu en rêve n'e. t pas bon ; il nous faut main- 
tenant abandonner ces lieux et transporter ailleurs notre 
résidence. » Tous les singes lui dirent : « Conformément à 
votre avis, ô grand roi, il nous faut nous éloigner. » Le 



p'i NAI YE P'O SENG CHE (N^ 387) 413 

Bodhisattva est un être doué d'une grande vertu redou^ 
table ; les songes qu'il voit ne peuvent manquer d'être 
véridiques. 

Le premier roi appela le second roi et lui dit : « Main- 
tenant, voici ce que j'ai vu en songe. Il faut que vous 
alliez vous établir ailleurs. » Cet autre roi resta incrédule 
et lui dit : « Faut-il ajouter foi à tout ce qu'on voit en rêve ? 
S'il vous plaît de partir, allez ou bon vous semblera. 
Quand à moi, je me trouve bien ici et je ne m'en irai 
point. » Le premier roi, voyant qu'il était incrédule, se 
mita la tête des cinq cents singes auxquels il commandait 
et se transporta en un autre lieu. 

A quelque temps de là^, une servante se trouvait rôtir du 
blé dans le village lorsqu'un mouton vint auprès d'elle 
pour manger le blé ; la servante frappa avec un tison 
enflammé le mouton dont le corps prit feu ; le mouton, 
pressé par l'ardeur du feu, s'enfuit et pénétra dans le 
quartier des éléphants du roi ; dans ce quartier, il y avait 
de grandes quantités de fourrage. Le mouton, pour se 
débarrasser du feu qui le dévorait, se jeta sur le foin ; il 
enflamma ainsi les herbes et les arbres et tous les élé- 
phants reçurent des brûlures. 

Les hommes qui étaient préposés à la garde des élé- 
phants en avertirent le roi. Celui-ci appela un médecin et 
lui dit : « Mes éléphants ont subi des brûlures ; trouvez 
promptement quelque remède pour les guérir. » Ce méde- 
cin fit alors la réflexion suivante : « Autrefois, cette troupe 
de singes a endommagé mes récoltes; maintenant j'ai 
trouvé le moyen qui me permettra de nie venger d'eux. » 
Il dit donc au grand roi : « Puisque ces éléphants ont reçu 
des brûlures, il faut prendre de la graisse de singe et en 
enduire leurs corps ; alors ils pourront guérir. » Aussitôt 
le grand roi ordonna à ses ministres de se mettre promp- 
tement en quête de graisse de singe. Pour obéir à sa 
volonté, les ministres appelèrent les chasseurs et les invi- 



4l4 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

tèrent à chercher en toute hâte des singes et à les appor- 
ter. Les chasseurs, conformément aux instructions qu'ils 
avaient reçues, allèrent en tous lieux capturer des singes. 
Ainsi le roi-singe incrédule et tous ses cinq cents singes 
furent chargés de liens et amenés auprès du roi. Ce 
médecin, poussé par la vieille haine qu'il avait conçue 
contre eux, prit tous ces singes et les jeta vivants dans une 
marmite bouillante. 

Alors un deva prononça du haut des cieux cette gâthâ : 
// ne faut pas demeurer près de personnes qui se haïssent^ 
— aussi bien dans les villes que dans les villages et à la 
campagne. — Parce que la servantes irrita contre le mouton 
qui mangeait du blé^ — les singes furent fondus {dans la 
marmite). 



N° 388. 
[Trip., XVII, 3, p. 88 r^ 



Autrefois, dans un autre endroit que celui-ci, vivait un 
roi des rats qui avait avec lui cinq cents rats, ses parents. 

Il y avait aussi un chat nommé « Flamme » qui, au 
temps où il était jeune, avait mis à mort tout ce qu'il 
trouvait de rats ; plus tard, étant devenu vieux, il fit cette 
réflexion : « Autrefois, quand j'étais jeune, ma force était 
grande et c'est grâce à elle que je prenais les rats pour 
les manger. Maintenant, me voici décrépit par les ans et 
ma force a diminué, en sorte que je ne puis plus faire de 
captures ; à quel stratagème aurai-je recours pour prendre 
les rats ? » Après qu'il eut eu cette pensée il regarda 
tout autour de lui et s'aperçut que, dans ce lieu, demeu- 
rait un roi des rats avec cinq cents rats qui étaient ses 
parents. 11 se rendit auprès du trou des rats et feignit 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N"" 388) 415 

d'être assis en contemplation. Cependant les rats sorti- 
rent du trou pour se promener ; ils virent le vieux chat 
qui, dans une attitude immobile, restait assis en contem- 
plation. Ces rats lui demandèrent : « O mon oncle, que 
faites-vous là présentement ? » Le vieux chat leur répon- 
dit : « Autrefois, quand j'étais jeune et que ma force était 
grande, j'ai commis des crimes innombrables ; maintenant 
je désire pratiquer une conduite productrice de bonheur 
afin d'effacer mes anciens péchés. » En entendant ce dis- 
cours, les rats conçurent tous Texcellente pensée que 
maintenant le vieux chat mettait en pratique la loi ver- 
tueuse ; alors donc, avec les autres rats, ils tournèrent au- 
tour du vieux chat en le laissant à leur droite, et, après 
avoir fait trois tours, ils rentrèrent dans leur trou. Mais 
le vieux chat prit celui d'entre eux qui était le plus en 
arrière et le mangea. En peu de temps, les rats diminuè- 
rent en nombre. Quand le roi des rats s'en fut aperçu, il 
songea : « Le nombre de mes rats diminue graduellement, 
tandis que la santé de ce vieux chat devient fort prospère. 
Il y a à cela quelque cause. » Ce roi des rats se mit alors à 
faire des examens et constata que, dans les excréments du 
vieux chat il y avait des poils et des os de rat ; ayant 
ainsi reconnu que c'était le vieux chat qui mangeait ses 
r-ats, il pensa qu'il voulait surveiller avec attention le mo- 
ment où le chat se saisirait d'un rat ; il observa de l'inté 
rieur de son trou le vieux chat et il le vit qui prenait le 
dernier des rats et le dévorait. Après avoir vu cela, le roi 
des rats prononça cette gâthâ, en se tenant debout hors 
de portée (du chat) : 

Vieux chal^ voire corps engraisse peu à peu, — tandis 
que la foule de mes rais diminue graduellement. — Si vous 
mangiez des céréales^ des fruits, des racines et des feuilles, 
-r- il ne devrait pas g avoir dans vos excréments des poils 
et des os. 

Quand, maintenant, vous vous livrez à la contemplation, 



4lfi KEN PEN CIIOUO YI TS lE YEOU POU 

on ne peut pas dit*€ que ce soil par vertu ; cesl en vue de 
votre profit que vous feignez d'être un personnage qui fait 
te bien. Je vous souhaite bonne santé et tranquillité^ mais^ 
pour ce qui est de moi et de mes rats ^ vous nen mangerez 
maintenant plus. 



N« 389. 
{Trip., XVII, 3, p.89r«-v°.) 

Autrefois il y avait un chacal qui était fort glouton ; il 
parcourait les villages en cherchant partout de quoi 
manger. Un jour, il vint chez un teinturier et, par inat- 
tention, tomba dans un baquet plein d'indigo ; le teintu- 
rier, l'ayant aperçu, le retira et le jeta à terre ; alors, le 
chacal se roula dans de la cendre, puis, voyant que son 
corps était tout souillé et malpropre, il entra dans le 
fleuve, s'y baigna et partit. Les poils de son corps étaient 
devenus lisses et paraissaient de couleur indigo. Or, la 
foule des chacals, voyant la couleur extraordinaire de son 
pelage, en conçut un profond étonnement; ils se réunirent 
pour lui demander qui il était ; il répondit : « Je suis l'en- 
voyé du souverain Çakra, roi des devas ; il m'a donné 
mandat d'être roi des animaux. » Les autres chacals son- 
gèrent alors que, bien que son corps fût celui d'un chacal, 
sa couleur n'était pas celle de leur race ; ils en informè- 
rent donc un lion qui, à son tour, le dit au grand roi-lion ; 
celui-ci envoya un émissaire en le chargeant de faire une 
enquête pour discerner le vrai du faux. 

Quand ce délégué fut arrivé, il vit ce chacal couleur 
d'indigo monté sur un grand éléphant blanc ; les ani- 
maux divers l'entouraient de toutes parts comme s'ils 
eussent servi le roi des animaux. Après avoir assisté à ce 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N° 389) 417 

spectacle, le délégué revint auprès de son roi et lui raconta 
ce qui vient d'être dit. Quand le roi-lion eut entendu ce 
rapport, il se rendit avec toute son armée à l'endroit où 
se trouvait cette autre multitude ; il vit le roi-chacal 
monté sur un grand éléphant blanc ; la multitude des 
animaux l'entourait ; les tigres ainsi que les léopards et 
les bêtes très fortes se tenaient à ses côtés ; quant aux 
autres petits chacals, ils demeuraient au loin et à l'écart. 

(Le roi-lion) en conçut dans son cœur de l'indignation 
et il imagina alors un stratagème : il délégua un des 
chacals en le chargeant d'appeler la mère du roi. Cette 
mère demanda (à l'envoyé) : « Dans l'endroit où est mon 
fils, qui sont ses compagnons ? » Le chacal répondit : 
<( Parmi eux il y a des lions, des tigres et des éléphants. 
Moi, je demeure dans une administration extérieure. » 
La mère répliqua : « Si vous partez, cela causera certaine- 
ment la mort de mon fils. » En même temps elle pro- 
nonça cette gâthâ : 

Je suis heureuse au milieu des ravins de la montagne; 

— en tout temps je puis boire de F eau pure et fraîche. — 
Si mon fils ne fait pas entendre le glapissement du chacal, 

— // pourra rester sur V éléphant et jouir de la tranquillité 
et de la joie. 

A son retour, l'envoyé dit à ses congénères : « C'est un 
chacal et il n'est pas de la race royale. Dans la montagne, 
j'ai vu moi-même sa mère. » Ses compagnons répliquè- 
rent : « Il faut que nous le mettions à l'essai. » Ils se ren- 
dirent alors auprès (du roi-chacal). C'est une règle pour 
les chacals que, au moment où l'un d'eux glapit, si les 
autres ne glapissent pas, les poils de leur corps tombent. 
Comme les autres chacals avaient glapi, le roi-chacal fit 
cette réflexion : « Si je ne glapis pas, mes poils vont 
tomber à terre ; si, d'autre part, je descends de l'élé- 
phant pour glapir, je serai certainement tué par lui ; il 
vaut mieux maintenant que je glapisse en restant sur 

11. 27 



418 KEN PEN CnOUO YI TS lE YEOU POU 

l'éléphant. » Il poussa donc un glapissement. L'éléphant, 
voyant qu'il avait affaire à un chacal l'enleva avec sa 
trompe et le tua en le foulant souS ses deux pieds de 
devant. Dans les airs, un deva qui avait vu la scène pro- 
nonça cette gâthâ : 

Que ce qui doit être au-dedans soit au-dehors, — que ce 
qui doit être au-dehors soit au-dedans, — ce sont choses 
qui ne sauraient convenir, — et qui sont comparables au 
chacal monté sur Véléphant, 



N*» 390. 
[Trip,, XVII, 3, p. 89 v^) 

Autrefois il y avait deux éléphants, le mari et la femme, 
qui demeuraient dans les solitudes de la montagne. La 
femelle était débauchée et avait des relations avec un autre 
éléphant ; séduite par lui, elle voulut le suivre et s'en aller ; 
mais elle craignait que son mari ne s'aperçût de la chose 
et ne s'y opposât. Gomme elle était entrée dans le fleuve 
avec l'éléphant son mari pour s'y baigner, elle lui dit : 
« Qui de nous pourra rester le plus longtemps sous l'eau 
sans sortir? » Le mari s'écria que c'était lui. Ils entrèrent 
donc ensemble sous l'eau ; mais la femelle et son séduc- 
teur (1) profitèrent du moment où le mari n'était pas encore 
sorti pour s'enfuir secrètement. Après être resté longtemps 
sous l'eau, le mari sortit une fois et regarda, mais les deux 
autres éléphants étaient invisibles ; il rentra aussitôt sous 
Teau (2) et fit ainsi par deux et par trois fois jusqu'à ce 
qu'il se trouvât extrêmement fatigué. Il sortit alors de 

(1) Le texte dit simplement : « les deux autres ». 

(2) Il croit que sa femme est toujours sous l'eau et il continue donc le 
jeu commencé. 



P'i NAI YE P'O SENG CHE (N" 390) 41t> 

Peau et chercha sa femme sans la voir ; il explora l'eau 
en tous lieux et, tandis qu'il ta tait ainsi de son pied au 
hasard, une multitude innombrable d'êtres vivants péri- 
rent. Alors dans les airs un deva prononça cette gâthâ : 

Quoique le corps de cet éléphant soit bien gros, — son 
intelligence est fort mince ; — sa belle épouse a été emmenée 
par un autre — et il tue inconsidérément toutes sortes 
d'être doués d^ intelligence. 



VII 



Extraits du KEN PEN GHOLO YI TS'IE YEOU POU 
P'I NAI YE YAO CHE (1) 



N« 391. 
[Trip., XVII, h, p. 32 vo-33 t\) 



Autrefois il y avait un village près duquel demeu- 
raient cinq cents singes ; toutes les moissons en herbe 
étaient ravagées par ces singes. Les gens du village tin- 
rent conseil pour discuter à quels moyens ils auraient 
recours pour mettre fin à ce fléau. Parmi eux, quelqu'un 
émit l'avis qu'il fallait tuer tous ces singes à la fois et 
qu'ainsi on mettrait fin au fléau, et, comme on lui deman- 
dait comment on pourrait les tuer, il répondit : « Qu'on 
abatte tous les arbres qui sont des quatre côtés du vil- 
lage et qu'on laisse seulement un arbre à kakis ; quand 
les fruits en seront mûrs, tous les singes se rassemble- 
ront sur cet arbre afin de les manger. Alors on pourra les 

(1) ^ * ta: — •© W ëC W: ^ BR ^ *• Cet ouvrage, en 18 cha- 
pitres, est relatif à la discipline des Mùlasarvâstivâdins ; il a été tra- 
duit au commencement du huitième siècle de notre ère par } i-lsing ; il 
occupe, dans le Tripitaka de Tôkyù, les pages 1-80 du fascicule 4 du 
tome XVII. Comme ce texte chinois ne figure que dans l'édition de 
Corée, il ne se trouve pas mentionné dans le Catalogue de Bunyiu Nanjio. 



KEN PEN CHOUO YI Ts'lE YEOU POU p'i NAI YE YAO CHE (N" 391) 421 

tuer. » Les hommes se mirent donc en devoir de couper 
les arbres ; ils les abattirent tous et ne laissèrent qu'un 
seul arbre tout autour duquel ils disposèrent des épines ; 
ils placèrent un homme qui devait exercer une surveil- 
lance constante afin d^avertir les autres lorsque les singes 
seraient tous montés sur Tarbre. 

Parmi tous ces singes, il y en eut un qui vint dire au 
roi-singe : « L'arbre à kakis est maintenant parvenu à 
maturité ; il nous faut y aller ensemble pour cueillir les 
fruits et les manger. Les singes se rassemblèrent donc 
sur Tarbre à kakis. Quand les hommes en furent infor- 
més, ils accoururent munis de couteaux et d'armes au pied 
de l'arbre et se disposèrent à abattre celui-ci. Ces singes, 
saisis de frayeur, allaient et venaient de branche en 
branche. Seul le roi-singe ne manifestait pas la moindre 
inquiétude et continuait paisiblement à manger des fruits. 
Les singes dirent à leur roi : « Nous nous trouvons en 
péril ; comment pouvez-vous manger des fruits sans avoir 
aucune crainte ? » Le roi-singe leur répondit par cette 
gâthâ : 

Toutes les fois quun homme est en balle aux difficulléSy 
— quelque obslacle (1) se produil de lui-même. — L'arbre est 
gros et en définitive on aura peine à le couper. — // vous 
faut manger sans crainte. 

Or, dans le nombre de ces singes, il y avait un petit 
singe qui se trouvait dans le village où précédemment il 
avait été pris et attaché (2) ; il se frappait les joues et s'af- 
fligeait. D'autres singes (3), voyant son chagrin, se mirent 
à consoler leur congénère en lui disant : « Pourquoi vous 
affligez-vous et restez-vous là à vous frapper les joues ? » 

(1) Il faut entendre : quelque obstacle qui empochera d'agir ceux qui 
veulent du mal A cet homme. 

(2) Avant que les singes fussent montés sur l'arbre, l'un d'eux avait été 
pris par les gens du village «[ui l'avaient emporté chez eux et attaché. 

(3) Des singes qui ne faisaient pas partie de la bande des cin<i cents 
singes. 



422 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

Le petit singe répondit : « Excellents amis, sachez-le, 
comment pourrais-je ne pas m'affliger ? Puisque les gens 
de ce village veulent tuer tous mes parents, comment 
pourrais-je ne pas m'affliger ? » Ses interlocuteurs lui ayant 
demandé pourquoi il ne faisait pas présentement tous ses 
efforts (pour les secourir), le petit singe leur répondit : 
<( Je me trouve attaché ; comment pourrais-je faire tous 
mes efforts ? » Les autres répliquèrent : « Nous allons 
vous délivrer. » Quand le petit singe eut été mis en li- 
berté par eux, il sema aussitôt le feu dans le village qui 
flamba de tous côtés. Les gens du village poussèrent de 
grandes clameurs ; quand les hommes qui coupaient 
l'arbre entendirent ces appels, ils furent tous frappés de 
frayeur et se dirent les uns aux autres : « Ces singes sont 
loin de nous et ne peuvent guère nous faire de mal ; puis- 
qu'il y a un incendie, il faut pour le moment que nous 
allions là-bas afin de porter secours. » Ils coururent donc 
tous au village ; alors cette multitude de singes descendit 
deTarbre, et, sauvée du danger, s'enfuit. 



N° 392. 
(rrz>., XVII, /i, p. 59 r\) 

(Autrefois le Bodhisattva) était un oiseau qui avait une 
double personnalité ; sur un seul corps il avait deux têtes 
dont l'une se nommait 7 a-A7îo (Dharma), et dont l'autre 
se nommait A-ta-mo (Adharma). En ce temps Ta-mo 
mangeait des fruits bons et doux ; mais ensuite A-ta-mo 
mangea un fruit vénéneux. Tous deux furent alors tristes 
et désolés et se mirent à faire des projets Tun à l'égard 
de l'autre. L'un d'eux formula ce méchant souhait : « Puis- 
sé-je dans toutes les conditions où je serai, d'existence 



P'i NAI YE YAO CHE (N«' 392-393) 423 

en existence, être pour vous un mauvais compagnon qui 
sera capable de vous nuire. » Le second conçut ce vœu : 
•( Puissé-je, dans toutes les conditions où je serai, d'exis- 
tence en existence, faire toujours agir mes sentiments de 
bienveillance envers vous et vous être utile (1) ». 



N« 393. 
{Trlp.,XVll, II, p. 80 v^) 

Alors les bhiksus dirent encore au Buddha : « O bha- 
danta, honoré du monde, quel acte avez-vous autrefois 
commis pour que, même après avoir réalisé en vous l'in- 
telligence parfaite, vous soyez encore sujet à des douleurs 
qui vous font souffrir du dos ? » Le Buddha dit : « bhik- 
sus, quand le Tathâgata a vécu autrefois dans d'autres 
conditions, les actes qu'il a alors accomplis, il en sup- 
porte aujourd'hui encore les conséquences ainsi que cela 
a été déjà été exposé en détail. bhiksus, dans les temps 
passés, il y avait un lutteur qui allait de royaume en 
royaume. Il arriva dans la ville d'un roi ; or ce roi, lui aussi, 
avait un grand lutteur d'une force sans égale. Ces deux 
lutteurs se connaissaient, «et, parce qu'ils désiraient des 
récompenses de prix et des vêtements, ils luttèrent l'un 
contre l'autre. C'est une règle qu'observent toujours les 
lutteurs de commencer par se serrer la main ; ils re- 
connaissent ainsi qui est le plus fort et qui est le plus 
faible. Quand le lutteur venu du dehors eut pris la main 
du lutteur du roi, il sut que cet homme fort ne pourrait 
pas être vainqueur. Le lutteur de la ville du roi dit à 
celui qui était venu du dehors : « Sachez que toute ma 

(1) Ta-mo, c'est le Buddha ; A-la-mo, c'est Devadatta. 



424 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU P I NAI YE YAO CHE 

famille est ici et a constamment demeuré dans la ville 
royale où elle jouit d'une bonne réputation depuis plu- 
sieurs générations. Je sais que vous êtes fort ; ne m'acca- 
blez pas de vos coups, afin que ma famille ne soit pas 
blâmée ; j'ai une jolie fille que je vous donnerai en ma- 
riage. » Quand l'autre eut etitendu ces paroles, il assuma 
silencieusement le rôle du plus faible, et pendant trois 
séances il en fut ainsi , mais comme en définitive on ne 
lui avait pas donné la fille, il en conçut de l'impatience ; 
lorsque vint la quatrième séance, au moment où il luttait 
contre son adversaire, il trouva le moyen de le soulever 
en Pair et, avec toute la force que lui donnait la colère, il 
le jeta à terre. Le lutteur du roi eut l'épine dorsale rompue 
et mourut. Or, ô bhiksus, qui pensez-vous qu'étaient 
ces gens? dans les temps anciens, le lutteur qui vint du 
dehors, qui se battit contre le lutteur du roi et qui le fit 
périr en lui brisant l'épine dorsale, ce n'est personne 
autre que moi. A cause de cette mauvaise action, pendant 
d'innombrables centaines et milliers d'années, je suis 
tombé dans les enfers et j'y ^i subi toutes sortes de puni- 
tions ; par un effet de ce qui reste de cette action, 
même après avoir réalisé en moi l'intelligence parfaite, je 
suis encore sujet à avoir des douleurs dans le dos. » 



VIII 



Extraits du KEN PEN CHOUO YI TS'IE YEOU POU 
P'I NAI YE (1) 



N° 394. 
{Trip,, XVI, 9, p. 2 v«.; 



Autrefois, dans une forêt sauvage demeurait une 
lionne qui était pleine ; toute lionne, lorsque le jour où 
elle va mettre bas est proche, rassemble à l'avance beau- 
coup de viande et ensuite elle met bas ses petits. Cette 
lionne donc, afin de se procurer de la viande, se rendit 
dans l'endroit où était un troupeau de bœufs et se. mit à 
le poursuivre. Or une vache qui avait récemment mis au 
jour un veau, marchait la dernière parce qu'elle voulait 
protéger son petit ; elle fut alors tuée par la lionne qui 
remporta dans la forêt sauvage ; le veau, pressé par son 
désir de téter, suivit sa mère morte. Quand la lionne fut 
arrivée dans son lieu de résidence, elle l'aperçut et se 
dit: « Ce petit veau, je vais aussi le prendre. » Mais 

(1) Cette traduction chinoise du MùlasarvàstivAda nikàya vinaya a été 
faite en l'année 703 par î i-tsing. KUe occupe les fascicules 8 etî) du tome XVI 
dans le Tripitaka de Tôkyô. Elle est mentionnée dans le Catalogue de 
Nanjio sous le n» 1118. 



426 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

ensuite elle fit cette réflexion : « Il ne faut pas que je le 
tue ; si je mets au monde un petit, ce sera pour lui un 
ami et ils s'amuseront ensemble. » Elle mit bas alors un 
petit et elle allaita en même temps le lionceau et le veau ; 
ceux-ci grandirent peu à peu. Plus tard, la lionne 
tomba malade et se sentit près de mourir ; elle appela 
alors les deux petits et leur donna cet avertissement : 
« Vous êtes deux enfants que j'ai nourris du même lait et 
je n'ai fait aucune différence entre vous ; vous devez 
donc être frères ; mais il faut que vous sachiez que, dans 
ce monde, les gens habiles à semer la discussion, qui 
forgent des discours flatteurs, remplissent tout le Jambud- 
vîpa. Après que je serai morte, il importe que vous vous 
regardiez l'un l'autre avec amitié et que vous ne prêtiez 
pas l'oreille aux paroles qui vous rendraient hostiles l'un 
à l'autre. » Après qu'elle eut ainsi parlé, elle mourut. 

(Le Buddha dit) : « Vous tous, ô bhiksus, sachez que 
(la mort) est la règle constante pour toutes les lois » ; 
puis il prononça cette gâthâ : 

Tout ce qui forme un agrégat doit se dissoudre ; — 
tout ce qui est élevé doit s effondrer ; — tout ce qui est uni 
doit se séparer ; — tout ce qui a vie revient en définitive à 
la mort. 

Après que la vie de la lionne eut pris fin, il arriva que, 
par la suite, son petit prit de beaux cerfs de grande 
taille ; il eut pour se nourrir de la viande chaude et du 
sang chaud et il grandit en stature de jour en jour ; quant 
au bœuf, à cause de la force qu'il avait tirée de la lionne, 
il mangeait autant qu'il lui plaisait des herbes luxuriantes 
qu'il trouvait et il devint gras et robuste. Or un vieux 
chacal fit cette réflexion : « Je vais essayer de voir où 
demeure ce roi-lion ». Il le suivit donc par derrière et 
arriva au milieu de la forêt; il vit que le roi-lion et le roi- 
bœuf étaient deux bons amis ; il eut alors cette pensée : 
« Tous deux devront entrer dans mon ventre ; il faut que 



P'i NAI YE (N° 394) ' 427 

j'invente un stratagème pour les désunir en sorte 
qu'ils s'entre-tuent. » 

Le chacal attendit donc que le lion fût parti, puis il 
vint auprès du roi-bœuf et se tint là, les oreilles pen- 
dantes. C'est une coutume du pays du Saint que, lors- 
qu'on s'adresse à quelqu'un de plus âgé que soi, on lui 
dise « mon oncle », et que, lorsqu'on s'adresse à quel- 
qu'un de plus jeune que soi, on lui dise a mon neveu >>. 
Le bœuf, voyant que le chacal était vieux, l'interpella en 
ces termes : « Mon oncle, est-ce le vent chaud qui a soufflé 
sur votre corps pour que, accablé de lassitude, vous lais- 
siez pendre vos oreilles? » Le chacal répondit : « Mon 
neveu, comment ne s'agirait-il que du vent chaud qui 
aurait soufflé sur mon corps ? c'est bien plutôt parce que 
j'ai appris une nouvelle qui est comme un feu dévorant. » 
Le bœuf ayant demandé quelle était cette nouvelle, le 
chacal répondit : « J'ai entendu le lion prononcer ces 
paroles : « Ce bœuf qui amasse de la chair (1) où peut-il 
bien être allé ? lorsque je n'aurai plus de viande, je le 
tuerai, afin de remplir ma bouche et mon ventre. » Le 
bœuf répliqua : « Mon oncle, ne parlez pas ainsi. Quand 
notre mère mourut, elle nous donna à tous deux cet aver- 
tissement : « Vous êtes deux enfants que j'ai nourris du 
même lait (2). . . que yous ne prêtiez pas Foreilleaux paroles 
qui vous rendraient hostiles l'un à l'autre. » Le chacal 
reprit : « Mon neveu, puisque telles sont vos dispositions, 

(l)Lesmots ]It |^ J'^ "^ ^^^ peuvent signifier que « ce bœuf qui est un 
amas de chair »; il est probable cependant quil faut lire ]|:[^ f^ \^ ^ 
et traduire : « Ce bœuf qui amasse de la chair. » Plus loin, en elTet, le cha- 
cal prétendra que le bœuf a dit, en parlant du lion jj:[^ P|^ ^ 6î|î "?" • " f'<^ 
lion qui dévore de l'herbe. » Ainsi, nous avons affaire ici à une double 
calomnie du chacal voulant faire croire que le lion accusait faussement 
le bœuf dé lui nuire en amassant de la chair, et que le bd'uf reiirochait 
injustement au lion de lui manger son herbe. 

(2) Je sui)prime dans la traduction la reproduction textuelle des pa- 
roles qu'on a lues plus haut (p. 42(5, lignes 8-14). 



428 KEN PEN GIIOUO YI TS IK YEOU POU 

le jour de votre mort est proche. Je vous ai donné un bon 
conseil, mais je n'ai pas été écouté ». Le bœuf dit : «Mon 
oncle, à quel signe pourrai-je reconnaître qu'il va me 
tuer? » Le chacal répondit: « Mon neveu, quand ce lion 
sortira de son antre, il ébranlera tout son corps, poussera 
trois rugissements et regardera au loin dans les quatre 
directions de l'espace ; après avoir fait cela, il s'avancera 
au-devant de vous ; alors vous saurez que le moment est 
venu où il veut vous tuer. » Après avoir ainsi parlé, le 
chacal quitta le bœuf et il partit. 

Il se rendit alors auprès du lion et se tint là les oreilles 
pendantes. Quand le lion l'eut vu, il lui demanda; « Mon 
oncle, est-ce le vent brûlant qui a atteint votre corps 
pour que, accablé de lassitude, vous laissiez pendre vos 
oreilles? » Le chacal répondit: « Mon neveu, comment ne 
s'agirait-il que du vent brûlant qui aurait angoissé mon 
corps ? C'est bien plutôt parce que j'ai entendu une mau- 
vaise parole qui est comme un feu dévorant. » Le lion 
ayant demandé qu'elle était cette nouvelle, le chacal lui 
répondit: « Mon neveu, j'ai entendu le roi-bœuf tenir ces 
propos: « Ce lion qui dévore de l'herbe, où peut-il bien 
être allé ? Sa mère, autrefois, a tué injustement la mienne; 
maintenant je suis bien décidé à lui fendre le ventre. » Le 
lion répliqua : « Mon oncle, ne parlez pas ainsi. Quand 
notre mère mourut, elle nous donna à tous deux cet aver- 
tissement : Vous êtes deux enfants que j'ai nourris du 
même lait(l)... que vous ne prêtiez pas l'oreille aux paroles 
qui vous rendraient hostiles l'un à l'autre. » Le chacal 
répondit : « Mon neveu, puisque telles sont vos disposi- 
tions, le jour de votre mort est proche. Je vous ai ex-posé 
ce qui vous était avantageux, mais je n'ai pas été écouté. » 
Le lion dit : « Mon oncle, à quel signe reconnaîtrai-je 
qu'il veut me tuer ? » Le chacal répondit : « Mon neveu, 

(1) Cf. p. 427, n.2. 



P'i NAI YE (N" 394) 429 

quand ce roi-bœuf sortira de sa caverne, il secouera tout 
son corps, puis il mugira et de son sabot il grattera le sol ; 
après avoir fait cela, il s'avancera au-devant de vous ; vous 
saurez alors que le moment est venu où il veut vous tuer. » 
Après avoir ainsi parlé, le chacal le quitta et partit. 

Or, sachez, ô bhiksus, que ce roi-bœuf et ce lion, lors- 
qu'ils sortaient de leurs cavernes, agissaient toujours de 
la manière que le chacal avait décrite, sans avoir pour 
cela aucune mauvaise intention. A quelque temps de là, 
le lion sortit de son antre ; il secoua tout son corps, 
poussa trois rugissements, regarda au loin dans les quatre 
directions, puis s'avança vers le bœuf. Le bœuf, de son 
côté, était sorti de sa caverne ; il avait secoué tout son 
corps, avait poussé un mugissement, avait gratté le sol de 
son sabot et s'était avancé vers le lion. C'est ce que tous 
deux avaient fait constamment auparavant, mais sans y 
prêter aucune attention. Mais, cette fois, comme ils 
avaient dans leur cœur une pensée de désunion, ils remar- 
quèrent chacun ce que l'autre avait fait. Quand donc le 
bœuf vit le lion qui venait vers lui en agissant de cette 
façon, il se dit: « 11 veut me tuer ». Le lion, de son côté, 
voyant la manière dont s'était comporté le bœuf, pensa 
aussi que celui-ci voulait le tuer. Aussitôt le lion abattit 
ses griffes sur la nuque du bœuf pendant que le bœuf 
crevait avec ses cornes le ventre du lion. Au bout d'un 
instant, tous deux étaient morts. 

Il y eut alors dans les airs un deva qui prononça cette 
gâthâ : 

Si on prête V oreille aux propos des méchants, — certai- 
nement il nen résultera rien de bon ; — la lionne leur avait 
dit de s'aimer mutuellement ; — le chacal les fit se battre 
à mort. 



430 KEN PEN CIIOUO YI T8 lE YEOU POU 

N" 395. 

{Tvip., XVI, 9, p. 12 r-v».) 



Autrefois, dans un étang, il y avait une multitude 
d'oies et de tortues qui demeuraient ensemble là. Or, 
une de ces tortues avait fait amitié avec deux oies et une 
grande affection les unissait. Il advint plus tard qu'il y 
eut une sécheresse prolongée et que l'eau de l'étang fut 
près de se tarir. Les deux oies se rendirent alors auprès 
de la tortue et lui dirent : « Amie, il vous faut rester pai- 
siblement dans cette vase ; pour nous, nous irons chercher 
ailleurs l'eau de quelque autre étang. » La tortue leur 
répondit : « J'ai longtemps habité avec vous et nos senti- 
ments se conviennent ; au moment où vont se présenter des 
temps difficiles, que vous m'abandonniez pour aller ail- 
leurs, c'est en vérité ce qui ne saurait être. » Les oies lui 
dirent : « Qu^^ voulez-vous faire ? — Emportez-moi 
avec vous », répliqua la tortue. Les oies ayant demandé 
comment elles l'emporteraient, la tortue dit : « Prenez en- 
semble dans votre bec un bâton dont je mordrai le milieu 
et nous irons de compagnie dans un.étang aux eaux claires. 
N'est-ce pas une bonne idée ? » Les oies répondirent : 
« Pour notre part, nous ne nous refusons point à vous em- 
porter avec nous; mais vous êtes d'un tempérament bavard 
et vous ne savez pas maîtriser votre bouche ; il arrivera 
donc certainement que vous lâcherez le bâton et que vous 
tomberez dans l'espace; ce que voyant, nous serons fort 
affligées. » La tortue dit : « Je saurai maîtriser ma bouche 
et tenir le bâton sans parler. » Les oies, ayant alors ap- 
prouvé le projet, se procurèrent un bâton ; chacune d'elles 
en prit une extrémité dans son bec ; la tortue en saisit 



p'i NAi YE (N°« 395-396) 431 

le milieu avec sa bouche et toutes trois s'envolèrent dans 
les airs. Elles arrivèrent à une ville et passèrent au-des- 
sus de la place du marché ; tous les gens de cet endroit, 
voyant les oies emporter la tortue dans les airs, en con- 
çurent une vive surprise et ils s'interpellaient les uns les 
autres en disant : « Braves gens, voyez ces oies qui ont 
dérobé ensemble une tortue. » En entendant ces paroles, 
la tortue supporta la chose en silence et ne dit rien. Elle 
arriva à une autre ville où elle passa encore une fois au- 
dessus de la place du marché ; aussitôt tous les hommes 
et les femmes se mirent à s'exclamer ; la tortue fit cette 
réflexion : « Vais-je encore avoir à supporter cette peine 
de rester le cou allongé et de maîtriser ma bouche sans 
dire mot ? » Aussitôt elle déclara : « C'est moi qui ai voulu 
partir; ce ne sont pas les oies qui sont venues me déro- 
ber. » Mais au moment où elle prononça ces paroles, elle 
lâcha le bâton et tomba sur le sol ; les enfants la frappè- 
rent ensemble jusqu'à ce qu'elle mourût; après avoir vu 
cela, les oies pénétrées de tristesse et de regret s'en 
allèrent en volant dans les airs. Alors, dans l'espace, un 
deva qui avait été témoin de ces événements prononça 
cette gâthâ : 

Pour ce qui est des paroles qui seraient profitables à des 
amis^ — si on ne sait pas les employer à propos^ — on 
tombe et on éprouve des peines — comme la tortue qui 
avait lâché le bâton. 



N" 396. 
(7>z/)., XVI, 9, p. 23 r\ 



Autrefois, au milieu des montagnes neigeuses, dans un 
endroit fort reculé et sauvage, des oiseaux en grand nombre 



432 KEN PEN CIIOUO YI TS lE YEOU POU 

avaient fixé leur résidence; parmi eux, il y avait un roi- 
oiseau qui les gouvernait ; mais, par suite d'une maladie, 
il mourut. Alors tous les oiseaux, n'ayant plus de sou- 
verain, recommencèrent à s'insulter les uns les autres et 
à tenir une conduite peu profitable. Ils s'assemblèrent 
donc en un même lieu et se dirent : « Nous n*avons point 
de souverain ; cela ne peut durer. Nous désirons chercher 
un roi des oiseaux auquel nous donnerons l'onction, et 
auquel nous remettrons d'un commun accord le pouvoir. 
En quel lieu pourrons-nous le trouver ? » Non loin de là, 
il y avait un vieuxhibou. Les oiseaux délibérèrent et dirent : 
« Cet oiseau est sage et expérimenté. Il est digne d'être 
notre souverain ; si nous le nommons, nous y trouverons 
notre avantage particulier. Non loin de là, il y a un per- 
roquet qui est naturellement doué d'intelligence et qui 
connaît bien la politique. Allons lui demander s'il con- 
vient en efFet de nommer le hibou notre souverain. » Ils 
allèrent donc tous à la demeure du perroquet et lui deman- 
dèrent : (( Nous nous proposons de choisir le hibou pour 
notre roi. Est-ce là ce qu'il faut faire ? » Le perroquet, 
ayant vu le visage du hibou, leur répondit par cette gâthà : 

// ne me plaît pas que le hibou — devienne le roi de tous les 
oiseaux. — S'il a un tel visage quand il n est pas en colère, 
— quel visage doit-il avoir quand il est irrité? 

Quand les oiseaux eurent entendu ces paroles, ils ne 
nommèrent pas roi le hibou, mais ils choisirent le perro- 
quet pour en faire leur souverain. 



PI NAI YE (N" 397) 433 

N° 397 (1). 
{Trip., XVI, p. 28 ¥^^-29 v\) 



Autrefois, dans une bourgade il y avait un brahmane qui 
s'était marié ; peu après, sa femme donna naissance à un 
fils; par la suite, elle enfanta encore un fils, puis d'autres 
encore, jusqu'à ce qu'elle eût mis au monde douze fils. 
Lorsque tous furent devenus adultes, ils se marièrent et 
formèrent une grande maisonnée. Peu de temps plus tard, 
leur mère tomba malade et mourut. Comme leur père 
était afFaibli par Page, ses deux yeux devinrent aveugles 
et il ne put plus rien voir. 

Or, ces jeunes femmes, quand les fils ne se trouvaient 
pas là, commettaient des actions perverses avec des gens 
du dehors; le brahmane savait très bien discerner les 
sons et, en entendant le bruit des pas, il pouvait savoir si 
c'étaient ceux de ses fils ou ceux d'autres personnes; c'est 
ainsi que, en entendant ces gens marcher, il sut que ce 
n'étaient pas ses fils ; il fit alors des reproches à ses belles- 
filles en leur ordonnant de ne point tenir cette conduite 
débauchée. Ses belles-filles, comprenant qu^il était irrité, 
se dirent entre elles : « Ce brahmane s'oppose à nous et 
nous est nuisible. Il faut maintenant que nous lui suppri- 
mions sa bonne nourriture. » Elles lui donnèrent alors un 
riz grossier qu'elles avaient trempé dans de la sauce au vi- 
naigre. Le brahmane, qui était affaibli par les ans, se 
trouva incapable de mâcher une telle nourriture ; il dit alors 
à ses fils : « Vos jeunes femmes me donnent une nour- 
riture grossière qu'elles ont trempée dans du vinaigre. 



(1) M. Iluber a analysé ce conte en le i;ippiochanl du texic parallèle du 
Divyâvadûna (T.. E. F. K. i)., t. vr, p. 3:i-34). , 

II. 28 



4S4 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

Comment pourrais-je soutenir ma vie ? » Les fils, à leur 
tour, dirent à leurs femmes: « Pour quelle raison donnez- 
vous à notre père du riz grossier mêlé à du vinaigre ? » 
Ces femmes répondirent : « Ce vieillard est malchanceux ; 
en quoi serions-nous coupables ? Chaque fois que nous 
cuisons du riz, nous jetons dans sa marmite du riz blanc, 
mais il se transforme en riz rouge ; nous y mêlons de bon 
beurre, mais il se change en vinaigre. » Les maris ayant 
déclaré que rien de pareil ne pouvait arriver, leurs femmes 
répliquèrent : « Si vous ne nous croyez pas, soyez-en vous- 
même témoins. » 

Les femmes délibérèrent entre elles, disant : « Main- 
tenant que nous avons ainsi parlé à nos maris, il faut trou- 
ver un moyen de nous disculper. » Elles allèrent alors 
chez un potier et lui dirent : « Homme de bien, pouvez- 
vous fabriquer deux marmites de terre, ayant chacune un 
orifice et deux panses, et pouvant contenir plusieurs 
cheng, » Le potier répondit : « Si vous me donnez double 
prix, je puisvous les fabriquer.» Ellesapprouvèrent cela, et, 
quand le potier eut fini, elles le payèrent et s'en revinrent 
avec les marmites. 

Elles préparèrent le repas du vieillard, et, en un lieu 
caché, elles mirent dans une panse de l'une des mar- 
mites du riz rouge et dans une panse de l'autre marmite 
du vinaigre. Puis, en présence de leurs maris, elles mirent 
du riz blanc dans l'autre panse de la première marmite, 
et du beurre excellent dans l'autre panse de la seconde 
marmite. Quand les deux marmites eurent bouilli, elles 
dirent à leurs maris : « Donnerons-nous d'abord à manger 
au vieillard ou voulez-vous manger les premiers ? » Ils. 
répondirent : « OfFrez d'abord de la nourriture à notre 
père. » Les femmes alors versèrent de l'une des marmites 
du riz rouge, et de l'autre marmite du vinaigre ; puis, 
venant vers leurs maris, elles leur donnèrent du riz blanc 
qu'elles mélangèrent à de Texcellent beurre ; les fils, quand 



PI NAI YE (N° 397) 435 

ils eurent constaté ce qui était arrivé, dirent à leur père: 
« bon père, en vérité votre vertu productrice de 
bonheur a pris fin ; dans les marmites mêmes où nous 
avons vu qu'on mettait du riz blanc et qu'on plaçait du bon. 
beurre, ces aliments se sont transformés, après la cuisson, 
en riz rouge et en vinaigre. » 

Ayant entendu ces paroles, leur père fit cette réflexion : 
« Depuis mon jeune âge, je n'ai commis aucune trom- 
perie; quand j'ai eu recours à des moyens de gagner ma 
vie, je n'ai jamais recherché les richesses par des procé- 
dés illicites ; pourquoi maintenant mon activité productrice 
de bonheur aurait-elle pris fin ? il faut que ce soit ces 
femmes à la conduite mauvaise qui ont eu recours à 
quelque artifice pour se jouer de moi. » Le vieillard atten- 
dit donc un moment où il n'y avait personne ; il entra seul 
dans la cuisine et palpa les ustensiles déménage; il saisit 
à tâtons les deux marmites et constata que toutes les deux 
avaient une cloison à l'intérieur ; il prit alors ces mar- 
mites, les cacha dans un lieu secret, et, lorsque ses lils 
revinrent, il les leur présenta en leur disant : « Il vous 
faut savoir que ce n'est pas mon bonheur qui a pris fin; 
c'est maintenant le bonheur des marmites qui a pris fin. » 
Il prononça cette gâthâ : 

Mes fils^ il vous faut savoir — que les autres marmites 
ont un orifice et une panse uniques ; — maintenant^ si mon 
activité productrice de bonheur a pris fin^ — c est parce 
que une seule marmite s'est trouvée avoir deux panses. 

En voyant cela, les fils s'irritèrent contre leurs épouses 
et frappèrent avec sévérité chacun la sienne en leur 
disant: « Si vous agissez encore ainsi, nous vous battrons 
cruellement et nous vous chasserons de la maison. » Après 
qu'elles eurent entendu ces paroles, les femmes se dirent : 
« Ce vieux brahmane a lié partie avec ses fils dans l'inten- 
tion de nous nuire. Il faut que nous trouvions quelque 
autre moyen pour interrompre son principe de vie. » En 



436 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

ce moment, un charmeur de serpents vint à entrer dans 
leur demeure ; elles lui demandèrent s'il avait un serpent 
venimeux à vendre. Il répondit : « Quelle sorte de serpent 
voulez-vous ? Le voulez-vous vivant ou mort ? » Elles 
dirent qu'elles le voulaient mort. 11 songea alors : « Dans 
quelle intention ces femmes me demandent-elles un ser- 
pent mort? Ne serait-ce pas parce qu'elles ont le désir de 
faire périr le vieux brahmane ? » Il leur dit : « Quel prix 
voulez-vous y mettre ? — Celui que vous exigerez », 
répondirent-elles. Or, pour ce qui est des serpents veni- 
meux, quand on les tourmente, leur venin se loge en 
deux endroits, à savoir la tête et la queue. Le charmeur 
de serpents fit donc sortir un serpent noir; il l'irrita en le 
frappant avec une baguette, puis, il lui coupa la tte et la 
queue ; il prit alors la partie centrale et la remit aux 
femmes. Quand celles-ci l'eurent en leur possession, elles 
se mirent à en faire du bouillon ; après que le bouillon eut 
été cuit, elles l'apportèrent au vieillard en lui disant : « O 
grand vieillard, nous avons du bon bouillon de viande ; 
pouvez-vous en manger ? » Le brahmane pensa alors : 
« Où ont-elles pris de la viande pour me faire du bouillon ? 
Ne serait-ce pas quelque tour par lequel elles veulent me 
tuer? » Mais il pensa ensuite : « Je suis maintenant vieux 
et malade. Il n'y a personne qui souhaite me conserver ; 
à quoi me sert de vivre? Que ce soit à tort où à raison, je 
vais en manger. » Il dit donc à ses belles-filles : « S'il est 
vrai que vous ayez du bouillon de viande, donnez-le moi à 
manger. » 

Or, par la force des effluves de ce bouillon, les pelli- 
cules qui recouvraient ses yeux s'ouvrirent, et, petit à 
petit, il put discerner les objets. Cependant, par ruse, il 
dit: « Je me meurs, je me meurs. » En l'entendant parler 
ainsi, ses belles-filles, qui désiraient que sa vie se terminât 
promptement, lui dirent : « Il y a encore du bouillon ; 
voulez-yous achever de le manger ? » Sur sa réponse affir- 



p'i NAi YE (N''^ 397-398) 437 

mative, ses belles-filles lui donnèrent tout ce qui restait; 
il en mangea de nouveau et ses yeux devinrent clairs ; il 
jeta ses regards à gauche et à droite et aperçut toutes 
choses distinctement. 11 s'en réjouit secrètement, mais, 
par ruse, il ferma les yeux et ne se leva pas. 

Ses belles-filles, comme au temps où ses yeux étaient 
malades, commirent toutes sortes de mauvaises actions en 
sa présence ; le brahmane saisit alors un bâton et se leva 
brusquement en leur disant : « Maintenant, je vous vois ; 
n'agissez plus ainsi. » Alors toutes ces femmes furent 
atterrées et ne répondirent rien. 



N° 398(1). 
{Trip.,XYl,9, p. 31 v°-33 r^. 



Dans les temps passés, il y avait un grand roi qui se 
nommsiit Fan-mO'ta-to (Brahmadatta). 11 y avait alors dans 
la région du Nord un marchand qui faisait le commerce des 
chevaux ; il était venu dans le royaume du Milieu (Ma- 
dhyadeça) en chassant devant lui cinq cents chevaux ; or 
ce marchand possédait une jument qui soudain se trouva 
enceinte ; elle portait un petit de l'espèce des chevaux intel- 
ligents (2) ; à partir du jour où elle conçut, tous les autres 
chevaux de la horde cessèrent de hennir ; le marchand se 
disait donc : a Tous ces chevaux auraient-ils une mala- 
die ? Comment se fait-il que, depuis plusieurs jours, ils 



(1) Cf. l'analyse de ce conte par M. Ed. Huber (B. E. F. E. ()., t. VI, 
p. 3.5-3()). 

(2) Il s'agit d'un açvAjâneya, ou cheval du roi cakravartin, Le mot 
« intelligent » qu'emploie le traducteur chinois, paraît provenir d'une 
fausse étymologie du mol AjAneya qu'on aurait rattaché à la racine jnà = 
connaître, au lieu de jan = naître. 



438 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

• 

n'aient plus henni et qu'ils ne bondissent plus? » Plus 
tard, quand la jument donna le jour à son petit, les cinq 
cent chevaux restèrent immobiles, l'oreille basse, et n'osè- 
rent plus renâcler en faisant du bruit. Ce que voyant, le 
marchand eut alors cette pensée : « Pourquoi cela se pro- 
duit-il ? C'est cet animal de malheur qui, en donnant le 
jour à un cheval dans la harde, a fait que tous mes che- 
vaux sont devenus malades. » Il monta constamment cette 
jument et ne lui donna ni herbes, ni céréales de bonne 
qualité. 

En allant par étapes successives vers le sud, il arriva sur 
le territoire du royaume du Milieu; quand il eut atteint un 
village nommé Kong-che (Pûjita = servir), il fut surpris par 
les pluies de l'été. Ce marchand fit alors cette réflexion : 
« Si je pars, tous mes chevaux auront les pieds mouillés ; 
ils en contracteront quelque maladie et j'éprouverai beau- 
coup de pertes. Il convient donc que je m'arrête ici pour 
y séjourner. » Quand il se fut fixé là, dans le voisinage, les 
gens du village, chacun suivant les talents industriels 
qu'il avait, lui offrirent des objets remarquables. Quand 
l'été fut terminé, la caravane se disposa à partir ; tous 
les artisans vinrent alors pour l'accompagner et pour 
prendre congé. Le chef marchand leur paya les objets 
qu'il avait reçus d'eux précédemment. Or il y avait un 
maître potier qui, auparavant, avait présenté des vases 
d'argile au marchand ; apprenant que ce dernier allait 
partir, sa femme lui dit : « Il vous faut aller prendre 
congé du marchand ; peut-être vous donnera-t-il quelque 
souvenir et vous paiera-t-il par quelque objet. » Ayant 
entendu le conseil de sa femme, le maître potier prit une 
boule d'argile et en façonna une empreinte destinée à 
porter bonheur ; il la présenta au marchand qui, après 
l'avoir regardée, lui dit : « Homme, vous venez trop 
tard ; tout ce que je possédais, je l'ai déjà donné. Quel 
objet pourrais-je vous remettre pour vous manifester ma 



p'i NAi YE (N° 398) 439 

reconnaissance ? » Cependant, ce marchand ne tenait point 
au jeune poulain qu'il croyait lui porter malheur ; il 
dit donc au maître potier : « Je n'ai que ce petit pou- 
lain ; s'il peut vous être utile, vous n'avez qu'à l'emme- 
ner. » Le maître potier répondit : « Je me donne beau- 
coup de peine pour fabriquer toutes sortes d'ustensiles ; 
or, si je prends ce poulain, il les brisera en marchant 
dessus ; quel besoin aurais-je de cet animal inutile ? » 
Quand il eut entendu ces paroles, le poulain s'agenouilla 
devant le maître potier et lui lécha les deux pieds ; ce que 
voyant, le maître potier en conçut de l'affection pour lui ; 
il l'accepta donc et l'amena dans sa maison en le tirant 
avec une corde. 

Quand sa femme le vit, elle lui demanda : « Lorsque 
vous êtes allé chez le marchand, quel objet vous a-t-il 
donné ? » Le mari dit : « J'ai reçu de lui ce poulain. » Sa 
femme répliqua : « Fâcheux est cet animal; nous nous 
fatiguons à fabriquer des ustensiles et, quand ils seront 
terminés, il les brisera en marchant dessus. » En enten- 
dant ces paroles, le poulain vint vers la femme et lui lécha 
les deux pieds ; ce que voyant, la femme à son tour con- 
çut de l'affection pour lui. Puis ce poulain se mit à mar- 
cher et à évoluer au milieu de tous les vases d'argile, les 
uns crus, les autres cuits, sans en endommager aucun. 
La femme dit à son mari : « Il est gentil, ce petit poulain ; 
il sait bien faire attention ; il a marché au milieu des 
vases d'argile sans causer aucun dommage. » 

Alors le maître potier alla au loin recueillir de l'ar- 
gile ; ce poulain le suivit par derrière ; le maître potier 
remplit un sac de terre ; aussitôt le petit poulain vint en 
baissant le dos pour recevoir ce fardeau ; le maître potier 
plaça le sac sur son échine et, portant doucement cette 
argile, le poulain revint à la maison. Le mari dit à sa 
femme : « Il est gentil, ce poulain ; il a pris de la peine à 
ma place ; lorsque j'étais dans la campagne, j'ai placé le 



440 KHN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

sac de terre sur son échine ; vous, dans notre demeure, 
montrez-vous respectueuse . à son égard et donnez-lui 
constamment comme nourriture une pâtée de riz et de 
son mêlés à de l'huile de chanvre ». 

En ce temps, à P' o-lo-ni-sseu (Vâraiiasî), le roi Fan-mo- 
ia-io (Brahmadatta) possédait un cheval intelligent qui 
mourut de maladie. Les royaumes lointains de la frontière, 
apprenant que le cheval du roi était mort, envoyèrent tous 
des messagers dire au roi : « roi, maintenant, il faut que 
vous nous payiez tribut ; si vous ne le faites pas, vous 
ne sortirez plus des portes de votre ville, et, si vous sortez 
encore, vous serez chargé de liens. » Quoique le roi eût 
entendu ces paroles, il ne donna pas ce qu'on lui deman- 
dait; mais, par crainte, il ne sortait plus de la ville. Cepen- 
dant le marchand qui faisait le commerce des chevaux était 
arrivé dans le royaume de P^o-lo-ni-ssea (Vârânasî). Quand 
le roi eut appris que des chevaux du Nord étaient venus 
en trs grand nombre, il dit à ses principaux ministres : 
« Si naguère j'ai pu être vainqueur, c'était uniquement 
grâce à mon cheval intelligent; actuellement ce cheval est 
mort et je suis bafoué et méprisé par les autres pays. Je 
me propose de rester caché pendant quelque temps dans 
la ville ; vous, de votre côté, cherchez pour moi un cheval 
intelligent. » 

Munis de ces instructions, les ministres, acompagnés 
d'un homme qui connaissait les signes distinctifs (laksana) 
des chevaux, se rendirent auprès de la caravane du mar- 
chand de chevaux. Ils virent les cinq cents chevaux et 
reconnurent que tous avaient été soumis par un cheval 
intelligent; mais, bien qu'ils cherchassent partout, ils ne 
découvrirent point ce cheval intelligent. Alors, l'homme 
qui savait deviner le caractère des chevaux, ayant aperçu 
la jument, dit aux gardiens : « Savez-vous ceci : cette ju- 
ment a certainement mis bas un poulain intelligent; pour- 
quoi ne le vois-je point ? » Ils allèrent ensemble demander 



P'i NAI YE (N • 398) 441 

au marchand : « Avez-vous précédemment vendu ou donné 
quelqu'un de ces chevaux ? ))I1 répondit :« Je n'ai vendu 
aucun cheval; j'avais seulement un poulain que je considé- 
rais comme me portant malheur ; je l'ai donné à un maître 
potier dans telle ville. » L'homme qui connaissait les signes 
distinctifs des chevaux dit alors aux ministres : <( Il vous 
faut savoir que c'était là le cheval intelligent. Le marchand, 
dans sa stupidité, n'a pas su le distinguer des chevaux 
ordinaires; il lui a refusé le beurre d'excellente qualité 
et lui a présenté la bouillie de petit-lait dont il ne savait 
que faire. » 

Après que les envoyés eurent rapporté tout cela au roi, 
ils allèrent dans la ville de Kong-che (Piijita), et, quand ils 
furent arrivés chez le maître potier, ils lui demandèrent : 
« A quoi vous sert ce poulain ? — Je lui fais porter de 
l'argile », répondit-il. L'homme qui connaissait les signes 
distinctifs des chevaux lui dit : « Je vous donnerai un âne en 
échange. » Gomme il refusait, les ministres lui dirent: 
« Voulez-vous l'échanger contre quatre bœufs avec leurs 
chars? » Il répondit: « J'aime le poulain; des chars et 
des bœufs me sont inutiles. » Les ministres reprirent : 
« Réfléchissez-y bien ; demain nous reviendrons. » Ils pri- 
rent congé de lui et s'en allèrent. 

Quoique le poulain ne fut qu'un animal, il dépassait les 
hommes en sagesse et il agissait en réfléchissant aux cir- 
constances. Il prit alors la parole d'un homme, et, après 
que les ministres furent partis, il dit au maître potier : 
« Que cherchaient ces hommes qui sont venus récem- 
ment? — Ils vous cherchaient», répondit l'autre. Le pou- 
lain reprit : « S'ils vous ont demandé de me donner à eux, 
pourquoi ne l'avez-vous pas fait ? Maintenant il ne vous faut 
pas entretenir cette pensée que vous pourrez jusqu'à la fin 
de mes jours me faire porter pour vous de l'argile et me 
donner pour nourriture une bouillie de riz et de son mêlés à 
de l'huile de chanvre. S'il se présente un grand roi ksatriya, 



;442 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

ayant reçu la sainte onction, dont on protège le corps en 
tenant au-dessus de lui cent parasols d'or, un tel homme 
supérieur c'est lui que je dois porter sur mon dos. Quant 
à la nourriture qui me sera alors donnée, ce sera, dans 
des bassins d'or, un mélange de miel et de riz dont je 
mangerai à ma fantaisie. Si ces gens reviennent demain 
s'informer au sujet du poulain, répondez-leur: « Seigneurs, 
« pourquoi vous jouez- vous de moi? Alors qu'il est ques- 
« tion du cheval intelligent, vous feignez l'ignorance et 
« vous l'appelez le poulain. En ce qui concerne le prix, 
« je demande cent mille pièces d'or (1). » Ou bien encore, 
vous pourriez exiger qu'on remplisse d'or un sac qui 
serait attaché à mon pied droit et que je tirerais ensuite à 
moi de toute ma force. Si vous obtenez cela, il faudra me 
donner. » 

Les ministres revinrent le lendemain demander au 
maître potier : « Homme, avez-vous pris une décision ? » 
11 répondit : « J'ai pris un parti. — Donnez-vous le 
poulain ? » demandèrent-ils. Le maître potier leur tint 
alors le langage que lui avait enseigné le cheval intelli- 
gent. Quand l'homme qui connaissait les signes distinc- 
tifs des chevaux eut entendu cette réponse, il dit à 
ses compagnons : « Ce maître potier est stupide et a peu 
de connaissances ; comment saurait-il si ce cheval est 
intelligent ou s'il ne l'est pas ? Il faut que ce soit le cheval 
lui-même qui, dans l'intention de reconnaître sa bonté, 
lui aura assigné hier pendant la nuit ce plan de conduite. » 
Les grands ministres firent alors cette déclaration : 
(( Maître potier, que ce cheval soit intelligent ou ne le soit 
pas, il faut que vous nous fixiez votre prix. » Le maître potier 
leur dit : « Donnez-moi cent mille pièces d'or véritable et 
vous pourrez alors être satisfaits ; ou bien encore, rem- 
plissez d'or un sac en prenant pour mesure le poids que 

(1) Un lakh de pièces d'or. 



P'i NAI YE (N° 398) 443 

le cheval pourra tirer avec son pied droit. » Les ministres 
délibérèrent et dirent : « Ce cheval a beaucoup de force ; 
il tirerait un poids d'or double (de celui qu'on nous 
demande); il faut donc payer les cent mille pièces d'or, ce 
qui est un prix fixe et normal. » Les ministres envoyèrent 
un messager au roi pour l'informer qu'ils avaient trouvé 
le cheval intelligent et qu'on en demandait cent mille 
pièces d'or. Le roi, qui avait confiance, répondit au mes- 
sager : « Donnez le prix qu'on demande et amenez-moi le 
cheval. » Il remit donc cent mille pièces d'or au messager 
pour qu'il prît le cheval. 

Après que le messager fut retourné là-bas et eut donné 
Tor, on emmena aussitôt le cheval intelligent, et quand 
on fut arrivé à P'a-lo-ni-sseu (Vârânasî), on le conduisit 
dans l'écurie des chevaux et on le plaça devant la première 
mangeoire, puis on lui ofFrit comme nourriture de l'orge 
mêlée à l'herbe ; mais le cheval refusa de manger. Le roi, 
étant allé en personne pour le voir, remarqua qu'il ne 
mangeait pas et demanda à celui qui avait soin du che- 
val : a Ce cheval intelligent n'était-il pas malade déjà 
auparavant ? » L'autre répondit : « grand roi, ce cheval 
n'est en réalité point malade. Je vais maintenant l'inter- 
roger. » Il prononça donc ces gâthâs : 

Pourquoi ne songez-vous pas à la maison du maître 
potier — où les céréales et le blé, Veau et les herbes vous 
faisaient constamment défaut ? — Votre corps était maigre 
et vous n aviez que la peau sur les os; — affamé, vous alliez de 
vous-même manger les moissons en herbe dans la campagne. 
— Jour et nuit vous étiez toujours astreint à ce que voulait 
le maître potier. — Vous portiez incessamment de la terre 
et vous étiez en butte aux affronts. — Maintenant vous êtes 
ranimai que montera le roi lui-même. — Pourquoi donc ne 
mangez-vous pas et semblez-vous nourrir de tristes pensées ? 

Alors le cheval intelligent, qui était mécontent dans son 
cœur, répondit avec irritation : 



444 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

J'ai des pieds rapides et fai des sentiments de bravoure; 
— pour la réflexion et la sagesse nul ne me dépasse. — Les 
qualités éminentes que je possède, vous les connaissez 
toutes ; — pourquoi permettez-vous que les hommes me 
traitent avec dédain ? 

Vous êtes seul à pouvoir distinguer ce qui est bon de 
ce qui est mauvais — et cependant vous ne me servez pas 
avec les honneurs que veut la règle ancienne. — Maintenant 
je fermerai la bouche et je préférerai mourir — plutôt que 
de vivre en subissant le mépris d autrui. 

Bien que j'aie été pendant longtemps traité grossièrement 
par ce rustre {\), — je n'en ai pas conçu le moindre senti- 
ment de chagrin. — Mais, quand je vois ceux qui savent ce 
que je vaux concevoir à mon égard quelque mépris, — cela 
fait que j'en ai de la tristesse et que je ne souhaite plus vivre. 

Quand celui qui avait soin du cheval eut entendu ce 
discours, il dit au roi : « O roi, maintenant il faut que, 
dans l'endroit où se trouve le cheval intelligent, vous 
vous conformiez pour celui-ci à l'ancienne règle concer- 
nant les êtres surnaturels et que vous lui accordiez tout 
ce qui est dû à son rang; s'il n'est pas traité suivant son 
rang, il refusera certainement de manger. » Le roi répli- 
qua : « Qu'entendez-vous par un traitement conforme à 
son rang ? » L'autre reprit : « Jusqu'à une distance d'en- 
viron trois yojanas de la ville, aplanissez et arrangez la 
route et décorez-la avec des oriflammes et des dais. 
Accompagné de vos quatre corps de troupes, vous irez en 
personne, ô roi, à la rencontre du cheval. L'endroit où vous 
le placerez sera pavé de plaques de cuivre rouge. Votre fils, 
l'héritier présomptif, tiendra dans sa main l'étendard d'or 
à mille branches pour l'abriter; votre fille aînée, ô roi, 
prendra le chasse-mouches orné de joyaux et d'or et Tagi- 
tera pour chasser les mouches ; la reine, votre principale 

(1) C'est-à-dire le maître potier. 



P'i NAI YE (N" 398) 445 

épouse, fera une bouillie de miel mêlé à de Forge et du 
riz ; elle la mettra dans un bassin d'or et de sa propre 
main la lui présentera pour qu'il en fasse sa nourriture ; 
le premier ministre tiendra lui-même un van d'or pour 
recueillir son crottin. » Le roi dit : « Si on lui rend de 
tels honneurs, c'est lui qui sera roi; à quoi désormais ser- 
virai-je ? » L'homme qui prenait soin du cheval lui répon- 
dit : «Ce sera une cérémonie qui ne sera point habituelle. 
Vous n'avez qu'à vous purifier pendant sept jours, puis à 
aller à la rencontre du cheval avec le cérémonial prescrit ; 
c'est là ce qui est exigé par la raison. » Le roi répliqua : 
« Les choses qui sont déjà accomplies, on ne saurait les 
refaire (1) ; pour le reste, à savoir le présent et l'avenir, il 
faudra qu'on se conforme à la règle. » 

Alors donc, dans l'écurie, à l'endroit où se tenait le 
cheval, on fit un plancher en plaques de cuivre ; le prince 
héritier saisit lui-même dans ses mains le dais d'or à 
mille branches et en abrita le cheval ; la fille aînée du roi 
prit le chasse-mouches orné de joyaux et d'or et l'agita 
pour chasser loin de lui les mouches; la principale épouse 
du roi lui offrit sa nourriture dans un plat d'or; le pre- 
mier ministre tint un van afin de recueillir son crottin. 
Quand le cheval vit qu'on le traitait ainsi d'une manière 
raffinée et magnifique, il se mit aussitôt à manger. Alors 
le gardien de l'écurie lui dit cette gâthâ : 

Maintenant, le grand roi vous a accordé — un traite- 
ment très magnifique ; — tout ce dont vous aviez besoin 
vous est donné comme vous le désiriez ; — // vous faut 
dorénavant être entièrement dévoué au roi. 

Le cheval répondit à cet homme : « Je me conformerai 
à votre conseil ; tout ce que je devrai faire, je le ferai 
sans aucune négligence. » Le grand roi voulut alors se 

(1) Le cheval étant déjà arrivé dans la capitale, le roi se refuse à aller le 
chercher hors de ville ; mais il accr'ple d'ac<<)in[)lir le reste du cérémo- 
nial. 



446 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 

rendre dans son parc; ses ministres firent avec toutes 
sortes de substances précieuses une selle et des rênes 
richement ornées ; le cheval intelligent arriva à Tendroit 
où était le roi ; quand il vit que le roi s'apprêtait à mon- 
ter sur lui, il plia aussitôt le dos. Le roi demanda : « Ce 
cheval a-t-il mal au dos ? » Le conducteur répondit : « Il 
n'a point mal au dos ; mais il craint que Votre Majesté 
n'ait quelque peine à monter et c'est pourquoi il plie le 
dos. » Le roi monta à cheval et marcha jusqu'à ce qu'il 
arrivât au bord d'une rivière ; le cheval refusa alors 
d'avancer; le roi dit au conducteur : « Le cheval est crain- 
tif; il ne veut pas entrer dans l'eau. » L'autre répondit : 
« Il ne craint pas l'eau ; mais il a peur, en se mouillant, 
d'asperger le corps de Votre Majesté et c'est pourquoi il 
n'entre pas dans l'eau. » Le conducteur lui noua donc la 
queue qu'il enferma dans un sac d'or ; le cheval passa 
aussitôt la rivière et la traversa. 

Quand le roi fut arrivé dans son parc, il y resta à sa fan- 
taisie. Plusieurs jours s'étant ainsi écoulés, les royaumes 
éloignés dans les quatre directions de l'espace apprirent 
que le roi se trouvait résider dans son parc ; ils mirent 
aussitôt une multitude de soldats et vinrent barrer les 
portes de la ville. En apprenant que les soldats des 
royaumes limitrophes étaient venus en foule, le roi monta 
sur le cheval intelligent et voulut rentrer dans la ville en 
passant par la porte de derrière ; au milieu du chemin il 
y avait un grand étang qu'on appelait Miao-fan (Brahniâ- 
vati); il était recouvert d'une multitude de fleurs de lotus 
et de fleurs de wen-po-lo (utpala) ; quand le cheval intelli- 
gent fut arrivé au bord de l'étang, il posa les pieds sur 
les fleurs de lotus et parvint à passer en avançant douce- 
ment; il put ainsi pénétrer dans la ville. Les brigands 
des pays limitrophes s'en allèrent alors et se dispersèrent. 
Le roi fut très joyeux et dit à ses ministres : « Seigneurs, 
savez-vous ceci : lorsque quelqu'un a pu sauver la vie 



P'i NAI YE (N° 398) 447 

d'un grand roi ksatriya qui a reçu l'onction, comment 
celui-ci voudra-t-il récompenser un tel service? » Ses mi- 
nistres lui dirent : « Il faut qu'il lui donne la moitié de 
son royaume. » Le roi répliqua : « Le (sauveur) est un ani- 
mal ; comment pourrais-je lui donner en présent la moitié 
de mon royaume ? 11 faut que, en sa faveur, on dispose 
pendant sept jours des richesses d'une magnificence sans 
bornes ; qu'on fasse pour lui d'une manière extraordinaire 
une réunion excellente de toutes sortes d'objets et qu'on 
lui donne absolument tout ce dont il peut avoir besoin. » 
Les ministres se conformèrent à ces instructions et firent 
tout ce qui leur avait été prescrit. 

Or, quand le marchand de chevaux vit qu'on préparait 
cette grande réunion d'objets, il demanda aux gens pour- 
quoi on faisait cette réunion extraordinaire. On lui répon- 
dit : « Ne vous rappelez-vous pas que, dans la ville de 
Kong-che (Pùjita) vous avez donné un poulain à un maître 
potier? c'était un cheval intelligent et tout le monde pro- 
clame sa grande valeur ; le roi l'a acheté à cet homme en 
faisant marché au prix de cent mille pièces d'or. Ce cheval 
a pu sauver la vie du roi ; voilà pourquoi on se réjouit et 
on dispose des magnificences sans bornes. » Quand le 
marchand eut entendu ces paroles, il se dit : « Serait-ce 
vraiment ce poulain que j'ai abandonné qui s'est trouvé 
être ce cheval intelligent ? Il faut maintenant que j'aille 
voir comment celui-ci est fait. » 11 se rendit donc dans 
l'écurie. Quand le cheval intelligent le vit, il lui demanda : 
« Marchand, quel bénéfice avez-vous fait sur la vente de 
tous vos chevaux? Pour moi, avec ma seule personne, j'ai 
récompensé d'une somme de cent mille pièces d'oi' le 
maître potier. » En entendant ces paroles, le marchand fut 
accablé d'un tel chagrin qu'il tomba à terre ; on l'asper- 
gea avec de l'eau et il reprit ses sens ; il embrassa alors 
les pieds du cheval, s'excusa longuement et partit. 



418 KEN PEN CHOUO YI TS lE YEOU POU 



N° 399. 

[Trip,, XVI, 9, p. 60 r°-60 \\) 

Dans les temps passés, sur le bord de telle rivière, il y 
avait une forêt chargée de fruits de pin-lo{i) (bilva). Dans 
cette forêt se trouvaient six lièvres qui demeuraient là en 
bons amis. Or, un fruit de pin-lo, étant mûr, tomba dans 
l'eau en faisant du bruit. En entendant le bruit delà chute 
du fruit, les six lièvres, dont le corps était petit et dont 
le caractère était timide, eurent aussitôt grand'peur et 
s'enfuirent en courant dans toutes les directions. Sur ces 
entrefaites, un chacal, qui les voyait faire, leur en de- 
manda la raison ; les lièvres lui dirent : « Nous avons en- 
tendu dans la rivière un bruit insolite ; ne serait-ce pas 
quelque bête féroce qui veut venir nous tuer ? voilà pour- 
quoi nous avons pris la fuite. » Le chacal se mit alors à déta- 
ler ; ainsi firent aussi des sangliers, des cerfs, des buffles, 
des éléphants, des loups, des tigres, des léopards et même 
de petits lions ; ils s'étaient tous interrogés mutuelle- 
ment, et, en entendant cette réponse, ils s'étaient mis à 
fuir pour se cacher. 

Non loin de là, dans un ravin de la montagne, demeu- 
rait un redoutable roi-lion. En voyant cette foule d'ani- 
maux de toutes sortes qui fuyaient frappés de terreur il 
leur dit : « Vous avez des griffes, des dents et de la vi- 
gueur ; que redoutez-vous, pour que chacun de vous appa- 
raisse courant et effrayé ? » Tous lui répondirent : « Nous 
avons entendu un bruit inquiétant ; il y a là quelque chose 
d'insolite qu'il faut craindre ; c'est sans doute quelque 

(ly Cet arbre est une sorte de citronacée à fruit rouge ; son nom scien- 
tifique est .l^gle marmelos. 



P'i NAI YE [N" 399) 449 

bête féroce qui venait pour nous tuer. Voilà pourquoi, 
tout effrayés, nous cherchons quelque endroit paisible et 
solitaire. » Le roi-lion répliqua : « En quel lieu s'est pro- 
duit ce bruit inquiétant ? » Les animaux lui dirent : 
« Nous non plus, nous ne savons pas en quel lieu s'est 
produit ce bruit. » Le lion reprit : « Si quelqu'un n'en 
avait pas la responsabilité, personne de vous n'aurait fui; 
je vais faire une enquête pour savoir ce qu'était ce bruit. » 
Il demanda donc au tigre : « De qui tenez-vous cette 
nouvelle ? » L'autre répondit : « Je la tiens du léopard. » 
En remontant ainsi de l'un à l'autre par une série d'in- 
terrogations, le lion arriva jusqu'aux lièvres ; ceux-ci lui 
dirent : <c Ce bruit effroyable, c'est nous-mêmes qui en 
avons été témoins et ce n'est pas quelque autre qui nous 
en a parlé. Veuillez venir tous voir l'endroit où s'est pro- 
duit le bruit. » 

Alors donc tous les animaux se rendirent de compagnie 
dans la forêt de pin-lo. Les lièvres dirent : « Voici l'en- 
droit où a commencé la panique. » A peine y était-on 
arrêté depuis un moment qu'on entendit de nouveau un 
fruit tomber dans l'eau enfaisant du bruit. Le lion déclara 
donc : a C'est un fruit bon à manger et il n'y a rien là qui 
puisse effrayer. » Alors un deva qui était dans les airs, 
ayant vu ce qui s'était passé, prononça cette gâthâ : 

// ne faut pas ajouter immédiatement foi aux paroles 
d' autrui : — ayez soin de faire un examen personnel — et 
de nêtre pas comme la foule des animaux qui fuyait saisie 
de terreur dans la forêt de la montayne, — parce que le 
fruit d'un arbre était tombé dans un étany. 



29 



TABLE DES MATIÈRES 

DU TOME SECOND 



Pages 

Tsa p/ yu Wngr (en un chapitre) [Numéros 156-195] 1 

Tchong king siiian tsa pi yu king (Numéros 196-232) . 68 

Extraits du Tsa pi yu king (en deux chapitres) [Numéros 233-236]. . 139 

Po i/M /f/n^'. (Numéros 237-333) 147 

Contes extraits des traités de discipline : 

I. Extraits du Che song lu. (Numéros 334-339) 231 

IL Extraits du Mo ho seng tche lu. (Numéros 340-364) .... 270 

III. Extraits du VToM /e/z /w. (Numéros 365-371) 336 

IV. Extrait du Sseu fen lu. (Numéro 372) 352 

V. Extraits du Ken pen chouo yi Is'ie yeou pou p'i naiye tsa che 

(Numéros 373-374) 355 

VI. Extraits du Ken pen chouo yi IsHe yeou pou pi nai ye p'o 

seng che. (Numéros 375-390) 372 

VII. Extraits du Ken pen chouo yi ts'ie yeou pou p'/ nai ye yao 

che. (Numéros 391-393) 420 

VIII. Extraits du Ken pen chouo yi is'ie yeou pou p'/ nai ye. (Nu- 
méros 394-399) . . . . • 425 



2571. — Tours, imprimerie E. Akraui.t et C' 



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