(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Compléments de Buffon"

L 



COMPLÉMENTS 

DE BUFFON 

Stome premier. 



I M P R I AI E R 1 E DE L A C H A AI I» E , 

RUE D A MIETTE, 2. 



DE BUFFON 



PA II 

P. LESSON, 

MEMBRE CORRESPONDANT DE L'INSTITUT. 

Revue, corrigée et augmentée par l'Auteur. 



AI1S ET 




P. POURRAT FRERES, ÉDITEURS, 

RUE DES PETITS-AUGUSTINS, 5; 

là chez W< Libraires cl aux Dépôts de Pittoresques de la Franc 
el de l'étranger. 

1838 



^ 









t 






AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR. 



En élevant un monument durable aux sciences naturelles parla publication de plusieurs édi- 
tions de Buffon , nous aurions cru notre tâche imparfaite si nous n'avions mis à la fin des œu- 
vres de notre immortel prosateur le tableau la plus complet des immenses découvertes faites 
depuis cinquante ans. Le succès qui a accueilli notre première édition du Complément, par 
R.-P. Lesson , nous a autorisé à en donner une seconde , semblable, par le format , à l'édition 
de Buffon que nous venons de publier. Cecomplémentestleseul qui présenteaujourd'hui l'état 
réel de la science en Europe pour les mammifères et les oiseaux, et l'auteur a redoublé 
d'efforts pour ne rien omettre d'essentiel de ce que renferment les nombreuses publications 
qu'il a eu à consulter. Les deux volumes de cette présente édition, enrichis des découvertes les 
plus neuves, sont donc un vaste résumé des travaux publiés dans ces dernières années par 
tous les savants de l'Europe , en même temps qu'ils renferment le résultat des propres 
voyages de M. Lesson. 



HISTOIRE NATURELLE 



DE L'HOMME. 



LIVRE PREMIER. 



CONSIDÉRATIONS GENERALES SUR LES VARIETES DE L'ESPECE HUMAINE QUI HABITENT L'OCEANIE, 

LA POLYNÉSIE ET L'AUSTRALIE. 



Nous n'avons pas l'intention d'écrire dans ce vo- 
lume l'histoire complète des races humaines éparses 
et disséminées sur le globe. Cetle élude immense a 
souvent été tentée par des savants du premier or- 
dre, et Buffon lui-même s'en est occupé avec pré- 
dilection : seulement nous avons cru servir la 
science en réunissant tous les faits recueillis par 
nous dans le cours d'une longue campagne, et en 
présentant un tableau entièrement neuf des peu- 
plades au milieu desquelles nous avons vécu, non 
pas d'après les relations des voyageurs, mais d'après 
nos propres observations. Celle partie de notre tra- 
vail ne sera pas la moins intéressante, même pour 
les gens du monde ; et, bien que nous ayons déjà 
publié les généralités sur les îles océaniennes et sur 
les races humaines qui les habitent (' , nous les re- 
produisons ici afin qu'elles servent d'introduction 
aux détails plus complets que nous consacrons à 
chaque peuple en particulier. 

C'est dans le même but que nous présenterons 
d'abord un aperçu sur les îles du Grand -Océan et 
sur l'ensemble de leurs productions naturelles, 
alm de mieux faire apprécier les modifications que 
le climat et les latitudes ont apportées dans les 
caractères physiques des races qui y ont été sou- 
mises. 

Le Grand-Océan, au milieu duquel sont semées 
les terres de l'Océanie ( 2 ) proprement dites, com- 

(') Zoologie du Voyaije autour du monde de la cor- 
vette la Coquille , 1. 1 , pag. 1 à 1 15. 

[») Adoptant la manière de voir de plusieurs géogra- 
phes modernes , nous appelons Océanie les îles innom- 
brables qui sont éparses dans le Grand-Océan , et Poly- 
nésie toutes les tles qui forment ce qu'on appelle les 



prend ce vaste espace de mer qui baigne les côtes 
occidentales de l'Amérique , les côtes orientales de 
la Nouvelle-Hollande, les îles nombreuses du sud- 
est de l'Asie, en communiquant avec les mers des 
Indes et de Chine par de nombreux canaux; re- 
montant au nord-est sur les îles du Niphon, jusqu'à 
la presqu'île du Kamtschatka ; se limitant au nord 
aux îles Aléoutiennes et Kouriles, au milieu des 
nombreux archipels de la côte nord-ouest d'Améri- 
que, aux rivages de la Californie, en donnant nais- 
sance à la mer Vermeille; renfermant un intervalle 
de cent soixante degrés, et n'ayant pour bornes au 
sud que les mers de la zone glaciale australe. Cetle 
vaste surface d'eau ne présente qu'une petite por- 
tion de terre habitée par l'homme; et encore celle- 
ci se trouve-t-elle morcelée en un nombre considé- 
rable d'iles isolées ou disposées par groupes, qui 
forment des archipels distants et épais dont la com- 
position minérale appartient à trois formations dif- 
férentes. 

Placées indifféremment dans l'un ou l'autre tro- 
pique, mais plus particulièrement sous le tropique 
du Capricorne, les îles vraiment océaniennes dînè- 
rent par leur disposition générale de la traînée d'îles 
qui part de la pointe sud-est de la Nouvelle-Gui- 
née , et qui s'avance dans le sud en formant une 
longue chaîne à l'est de l'Australie ou Nouvelle- 
Hollande : telles sont la Louisiade, la terre des Ar- 
sacides, les archipels de Santa-Crux, des Hébrides, 

archipels d'Asie, et qui renferment les Moluques, les 
Philippines, les tles de la Sonde, et la Nouvelle-Guinée. 
Quelques autres écrivains ont au contraire transposé 
ces noms ; mais il suffit qu'on soit averti pour compren- 
dre ce que nous appelons Océanie et Polynésie. 






HISTOIRE NATURELLE 



de la Nouvelle-Bretagne, de la Nouvelle-Calédonie, 
les îles Norfolk, la Nouvelle-Zélande, et sans doute 
les îles Campbell ei Macquarie; et ces îles semblent 
être véritablement le prolongement des terres avan- 
cées de l'Asie : car on doit regarder les archipels de 
la Sonde, des Moluques, enfin de la Polynésie en- 
tière, comme les débris de ce continen crevassé de 
toutes paris sous l'équaleur. A ce sujet une opinion 
assez générale admet que le globe a subi l'action 
d'une force puissante sous la zone équatoriale; et 
on a remarqué des dispositions analogues dans le 
morcellement du continent américain sous le tropi- 
que du Cancer, et même en Europe, plus au nord, 
entre la Méditerranée et la mer Rouge. L'isthme 
de Suez en effet correspond à l'isthme de Panama ; 
et le cap York, dans le détroit deTorrès, est sans 
doule le prolongement d'un bras de terre qui unis- 
soit la Nouvelle-Guinée à la Nouvelle-Hollande, et 
que les vagues ont brisé. Enfin les trois extrémités 
des masses de terre dans l'hémisphère austral of- 
frent une grande similitude. Le cap de Diémen de- 
voit être le promontoire sud de l'Asie, comme les 
caps de Bonne-Espéranre et de Horn se trouvent 
terminer aujourd'hui l'Afrique et l'Amérique. Le 
détroit de Bass est l'analogue de celui de Magellan; 
et le banc des Aiguilles, à l'extrémité du cap de 
Bonne-Espérance, annonce que des terres affaissées 
s'y élevoient, et ont pu en être isolées par un déiroil, 
ou qu'elles ont disparu dans la catastrophe qui a 
morcelé les extrémités méridionales de l'Afrique et 
de l'Amérique. 

La Nouvelle-Hollande, qui dans cette hypothèse 
formeroil la partie méridionale des vastes contrées 
de l'Asie, en diffère complètement par ses produc- 
tions, de même que les pays des Cafres, des Hollen- 
tots, et les terres magellaniques, différent des con- 
tinents dont ils sont les prolongements. Cependant 
les animaux ou les végétaux de l'Australie (') ont 
reçu une physionomie spéciale, un cachet qui leur 
est propre, et leurs formes insolites semblent éluder 
tous les principes de classification. Mais à mesure 
qu'on avance vers l'équaleur les êlres se rattachent 
à ceux que produit l'Asie; et enfin sur la partie in- 
terlropicale on en trouve un grand nombre qui sont 
communs à la Nouvelle-Guinée comme aux terres 
d'Arnheim et de Carpenlarie. L'opinion qui admet 
que la Nouvelle-Hollande est sortie plus récemment 
du sein des eaux est généralement reçue; et quoi- 
que l'intérieur soit pour nous couvert d'un voile 
mystérieux, ce qu'on connoît du littoral lui donne 
le plus grand poids. 

(') Ce nom est adopté par beaucoup de géographes 
pour désigner la Nouvelle-Hollande: quelques mis écri- 
vent Auttrolasie. Par Tasmanie on indique la lerre de i 
Diéinpn , découverte en 1642 par Abel Tasman, navi- 
gateur hollamlois. j 



Sans rajeunir de vieilles idées ou sans se perdre 
en suppositions vagues et hypot' étiques, on ne 
peut, en jetant un large coup d'œil sur l'ensemble 
de ces terres, se dispenser de remarquer que toutes 
les îles qui forment le chaînon depuis la Nouvelle- 
Guinée jusqu'au sud de la Nouvelle-Zélande sem- 
blent être les bords de l'ancien continent Avstralique 
déchiré; car aujourd'hui les nombreux canaux qui 
isolent ces archipels sont encombrés de bancs à 
fleur d'eau, de plateaux de récifs ou de rochers 
épais, qui forment de cette partie de l'Océan une 
mer semée d'écueils. 

Si nous examinons la partie orientale de l'Aus- 
tralie, depuis les rivages du Port-Jackson jusqu'à 
cent cinquante milles dans l'intérieur du pays, en 
franchissant l'épaisseur des montagnes Bleues, nous 
parviendrons peut-être à saisir les chaînons qui 
élayent cette idée. Toutes les côtes de la Nouvelle- 
Galles du Sud sont en effet entièrement composées 
d'un grès houiller à molécules peu adhérentes; et 
ce que nous appelons le premier plan des monta- 
gnes Bleues est également composé de ce grès, qui 
cesse entièrement au mont York. Là une vallée pro- 
fonde isole ce premier plan du second, qui est com- 
posé en entier de granité. La hauteur de ces deux 
chaînes parallèles, qui courent du sud au nord, est 
la même. Le mont York , d'après les observations 
de M. OxleyC), est élevé de trois mille deux cent 
quatre-vingt-douze pieds anglois, et se trouve éloi- 
gné de la côte par un intervalle de cent milles envi- 
ron. Quelques voyageurs pensent sans doute à tort 
que celte montagne conique, et brusquement ter- 
minée par une pente roide sur le Val de Clyde, est 
l'ossuaire d'un ancien volcan dont le périmètre a été 
enseveli sous le dépôt du grès marin qui revêt toute 
celle étendue de territoire. On est plus fondé à le 
considérer comme recouvert d'une formation ter- 
tiaire; ce que prouvent le gisement abondant d'un 
li(jn ite stratifonne qui occupe toute la partie moyenne 
du mont York, à mille pieds au-dessus du niveau 
de la mer, et les empreintes nombreuses de phyto- 
lilhes qui se rencontrent vers son sommet, et qui 
paroissent pour la plupart appartenir à des feuilles 
d'eucalyptus ou à des fougères. Au-delà du Val de 
Clyde se développe la deuxième chaîne, et celle-ci 
se trouve être complètement primitive; car les ro- 
ches qui la composent sont des granités des syènUes 
quartzifèrt's, et des pegmaiiles. C'est sur le rebord 
de ce plan des montagnes Bleues qu'on remarque 
aujourd'hui les traces nombreuses de bouches vol- 
caniques, et que des masses basaltiques, dont les 
plus remarquables forment ce qu'on appelle les 

(') Journal of two expéditions into theinterior of 
New-South-Wales , undcrlaken byorder of thebristish 
governement in thevears 18 17-18. By John 0xley;in-4°, 
I.ondiiu ,1820. fi^l 



DE L'HOMME. 



Chutes de Bathurst, s'offrent abondamment aux re- 
gards du voyageur. En dernière analyse un terrain 
tertiaire, reconnu sur le littoral de la Nouvelle- 
Galles comme sur divers points au sud de la Nou- 
velle-Hollande (t) , seroil dore accolé sur le sol 
primitif qui compose le plateau central de celte vaste 
contrée. 

Les échantillons nombreux que nous avons rap- 
portés de la terre de Diémen indiquent encore une 
étendue assez considérable de sol tertiaire adossé à 
ûn terrain de pegmaiite et de serpentine où l'on ob- 
serve des gisements assez puissants de fer fibreux 
natif au milieu de roches amiarithoïdes. Il est à re- 
marquer que nous trouvâmes des empreintes depi o- 
ductvs aux îles Malouines, et que les spirifères se 
montrent en abondance et dans un bel état de con- 
servation avec plusieurs autres testacés sur les lords 
de la rivière Tamar, non loin du port Dalrymple, à 
cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer. 

La Nouvelle-Zélande, séparée de la Nouvelle- 
Hollande par un simple canal, est héiisée sur sa 
surface de volcans éteints ou même en activité, et 
de prismes basaltiques; et cependant on y trouve 
également quelques roches primitives, et surtout 
un jade d'une grande beauté. Mais , malgré le rap- 
prochement de c<-s deux contrées, leur physiono- 
mie est toute différente ; et si on remarque quelques 
points d'analogie , on ne les trouve que dans le règne 
animal. 

La Nouvelle-Irlande, avons-nous dit, semble 
être plus particulièrement le prolongement des ter- 
res d'Asie; eten effet les hautes montagnes de cette 
grande île située près de l'équateur doivent être pri- 
mitives, tandis que les collines de sa circonférence 
et les écueils du rivage sont entièrement de carbo- 
nate de chaux madréporique ( 2 ) , qui forme des sor- 
tes de murailles, ou plutôt un rivage récent moulé 
sur un autre plus ancien. Fn remontant au nord 
sous la ligne, les observations que nous avons pu 
suivre à la Nouvelle-Guinée nous démontrent que 
les montagnes d'Arfak sont composées de roches 
primitives; car les rivières qui en descendent cou- 
lent sur des galets de granité, tandis que les terres 
assez élevées qui forment le littoral sur plus de douze 
milles de largeur, ainsi que les iles de Manasouary 
et Masmapy, qui sont à l'entrée du havre de Doréry, 
sont sans exception de calcaire madréporique élevé 

(■) Péron( Voyage aux terres australes, seconde édi- 
tion , 4 vol. in-8% Paris, 1 824; consacre plusieurs pa- 
ragraphes à l'explication des divers phénomènes géolo- 
giques que lui présentèrent la terre de Diémen , les lies 
du détroit de Bass,et les terres d'Édels, de Witt,et 
d'Endracht. (Tome IV, pag. 215 et suiv. j 

(») Fait également mentionné par M. Labillardiére 
( Votjage à la recherche de La l'érouse , t. I , pag. 240, 
édition in-4° .Paris, an YIU). ■ 



de plus de cent cinquante pieds au-dessus du niveau 
actuel des eaux. D'un autre côté on sait d'une manière 
positive que les îles de la Sonde, les Moluques, 
Timor même, malgré l'opinion erronée de Péron, 
sont de formation piimordiale; et que le calcaire 
saxigène ne s'offre jamais que comme une ceinture 
extérieure, ce dont les iles d'Amboine, d Bourou, 
de Céram, offrent la preuve palpable. En franchis- 
sant par la pensée la largeur entière de l'océan Pa- 
cifique, et nous reportant sur la côte occidentale 
d'Amérique , on y rétro ivera de vastes surfaces cou- 
vertes de testacés fossil s , en un mot un sol tertiaire 
élevé de cent cinquante à deux cents pieds au-dessus 
du niveau de la mer (à Payla , côte du Pérou); et 
ne doit-on pas naturellement conclure que par des 
causes quelconques, et que nous ne devons pas 
rechercher ici, le dernier niveau de l'Océan étoit 
à cette élévation , et baignoit alors la surface de la 
Nouvelle-Galles du Sud jusqu'au premier plan des 
montagnes Bleues? 

En examinant ensuite l'ensemble des îles océa- 
niennes proprement dites, puis chacune d'elles en 
particulier, nous ne trouvons sans nulle exception 
«pie deux sortes de formation : l'une basaltique, et 
l'autre de création animale. Toutes les iles hautes 
de la mer du Sud présentent en effet les conditions 
de ce qu'on appelle terrains volcaniques, ou sont 
le produit palpable de volcans. Ces îles montagneu- 
ses, couronnées quelquefois par des pics qui se per- 
dent dans les images , sont généralement , entre les 
tropiques seulement , entourées d'une bande de terre 
que supporte un calcaire à polypiers élevé de quel- 
ques toises au-dessus du niveau de la mer. Mais ce 
rivage accessoire n'est presque jamais unique : sou- 
vent à quelque distance il s'y joint une ceinture 
d'îles basses , plates, uniformes , dues aux mêmes 
zonphyies , et que nous nommerons parfois Motmis 
d'après la désignation générale de la langue océa- 
nienne, usitée surtout à Taïti et chez les Pomo- 
tous ('). Les îles de notre seconde division compren- 
dront, sous le nom générique de Skopèwnyse , ce 
que les divers peuples navigateurs appellent indif- 
féremment \rrezife, Paracels, Attoles et Attolmis , 
ou Ctiridtigp><es , dont l'existence est due au travail 
lent et successif d'animalcules délicats n'élevant 
jamais que jusqu'à la surface des vagues, en bâtis- 
sant sur de liants fonds leurs demeures pierreuses : 
bien éloignés en cela de donner lieu au phéno- 
mène décrit avec pompe par un savant d'ailleurs 
très célèbre , d'êeueils qui uaiss ut sous le sillage 
des navires. Mais le&tles-rrcifs sont de trois sortes.- 
simples^ ce sont les molous des grandes terres ; dis- 
posées en cercle avec une mer intérieure , ce sont les 
motous ci lagons de plusieurs navigateurs. Enfin ces 

(•) Insulaires des îles basses de l'archipel Dangereux. 



r> 



HISTOIRE NATURELLE 



îles présentent encore une modification plus singu- ' 
lière: t'est celle d'offrir de vastes plateaux à fleur 
d'eau recouverts de motous arrondis et verdoyants 
ayant un ou plusieurs lagons , et que les Anglois 
nomment îles-groupes (islands croups). 

Les motous simples ne se rencontrent guère qu'au- 
tour des terres hautes, auxquelles ils forment des 
ceintures , telles qu'à Maupiti, Borabora, et dans 
tout l'archipel de la Société. Les motous à lagons 
appartiennent à une sorte de système d'îles qu'on 
remarque plus particulièrement dans deux points 
de la mer du Sud , au milieu des archipels Gilbert 
et Mulgrave d'une part, et au milieu de la mer 
Mauvaise d'une autre part, et dont on peut aisé- 
ment se faire une idée en examinant un plan des 
îles de Clermont-ïonnerre, de La Harpe, etc. Mais 
les îles-groupes semblent être particulières à l'ar- 
chipel étendu des Carolines. Là le plateau delitho- 
phyles prend souvent un immense développement. 
Il n'est parfois surmonté que par des îles basses ou 
motous distants et isolés, comme on le remarque 
dans les archipels de Kotzebue, de Ralick et Radack ; 
et souvent il environne des terres volcanisées hau- 
tes, comme on en a la preuve par l'île d'Hogoulous, 
crue si long-temps fabuleuse, les Palaos, Ulia, etc. 

En dernière analyse les terres du sud-est de l'Asie, 
l'Australie, la ïasmanie, et même le chaînon ter- 
minal de la Polynésie, de la Nouvelle-Guinée à la 
Nouvelle-Zélande, peut-être même l'île Campbell, 
sont des terres primordiales; et les îles de l'Océa- 
nie, de formation récente et postérieure dans l'his- 
toire du globe , sont volcaniques et madréporiques. 

Mais, pour que notre idée soit complète sous ce 
rapport, il nous reste à envisager les causes qui peu- 
vent démontrer l'origine ignée d'un aussi grand 
nombre de terres séparées par d'immenses espaces 
et par la plus vaste étendue de mer connue. L'an- 
cienne opinion qui veut qu'elles soient les débris 
qui surgissent d'un continent austral brisé n'est point 
admissible ; et la seule raison satisfaisante qu'on 
puisse donner de la naissance de tant d'îles éparpil- 
lées comme au hasard , mais cependant assez com- 
munément par grands groupes, a sans contredit été 
émise par Forster, etgénéralisée ensuite , tropexclu- 
sivement peut-être, par le savant géographe Buache. 
Forster (Ohserv.) considéroit toutes ces îles comme 
assises sur les points culminants des chaînes sous- 
marines, s'irradiant sous la mer comme elles le font 
sur la surface de la terre. Ainsi s'explique sans dif- 
ficulté la naissance des îles de corail, dont la base est 
construite par les polypiers saxigènes sur ces émi- 
nences placées à peu de profondeur; et c'est de la 
conformation des chaînes formant les bassins sous 
l'eau que naît celle qu'affectent dans leurs contours 
les îles basses. 

La surface du Grand-Océan , couverte de terrains 



volcanisés anciens ('), 'présente encore une quantité 
prodigieuse de monts ignivomes en activité, égale- 
ment nombreux sur les terres ou sur les continents 
qui lui servent de limites. La Nouvelle-Zélande ( 2 ), 
Tanna, les Nouvelles-Hébrides, la Nouvelle-Calé- 
donie, les îles Schouten , les Mariannes, les Sand- 
wich ( 3 ), la Californie, ont encore des volcans en 
activité, et sur les bords il ne faut que citer ceux des 
Andes en Amérique, des Gallapagos, etc., etc. 
L'océan Atlantique, sous ce rapport, présente une 
grande analogie avec la mer du Sud ; car les îles 
distantes et éloignées de la côte d'Afrique sont vol- 
caniques, telles que Sainte-Hélène, l'Ascension, 
Madère , les Açores , les Canaries, les îles du Cap- 
Vert, Tiistan d'Acunha : le même phénomène se 
manifeste dans les Antilles , dans la mer des Indes , 
par les îles Maurice et de Bourbon. Mais on remar- 
que encore autour de ces îles la formation madré- 
porique, qu'on ne retrouve point d'une manière 
complète dans l'océan Atlantique. Des récifs de 
corail enveloppent en effet l'île Maurice , les îles 
Rodrigues, les Mahées, les Seychelles , etc. Plus 
anciennement surgîes du sein des eaux , les îles vol- 
caniques de la mer du Sud ont été peuplées les pre- 
mières; et ce n'est que long-temps après et succes- 
sivement que l'espèce humaine a été s'établir sur les 
îles basses, où son existence est beaucoup plus pré- 
caire et entourée de privations plus nombreuses. 
Enfin, si la zone équaloriale offre seule le phéno- 
mène des formations de roches madréporiques en 
grand, les hautes latitudes boréales et australes en 
présentent encore des traces légères produites par 
un polypier nullipore qui encroûte les rochers bai- 
gnés par la mer, et qu'on retrouve également à 
Terre-Neuve comme aux îles Malouines. 

De ces considérations sommaires il résulte que 
les peuples qui doivent nous occuper habitent, V des 

(') Les iles de la Société, au milieu des masses basal- 
tiques (basalteavec péridot) qui constituent la plupart 
des montagnes de leur portion centrale , ont leur os- 
suaire composé d'une belle dolêrite.Le mont Oroena 
est élevé de trois mille trois cent vingt-trois mètres , 
d'après Cook; et des montagnes voisines présentent à 
leur sommet des lacs qui sont d'anciens cratères. Il 
en est de même à Noukahiva. (Kbusenst. ) 

( a ) La partie nord de la Nouvelle-Zélande est entière- 
ment volcanique. La cascade de Kiddi-Kiddi est remar- 
quable par la grande nappe d'eau qui se précipite d'une 
colonnade basaltique très élevée. Le lac de Rotoudona, 
qui joue un si grand rôle dans la mythologie de ces peu- 
ples , est un cratère d'où jaillissent des sources d'eau 
chaude. Des biocs d'une belle obsidienne, des tuffa 
rouges, abondent sur plusieurs points. 

( 3 ) Le pic d'Owahie ou Mono-Roa , haut de deux mille 
deux cent cinquante quatre toises suivant M. Horner 
( Voyage de firusenst. ) , vomit une immense coulée 
délave vers 1801 , suivant M. de Chamisso. (iïot.se&ue's 
Yoy. round the world, t. II, pag. 353. ) 



DE L'HOMME. 



terrains primitifs , 2° des terrains ignés , et 5° des 
îles madréporiques à peine élevées au-dessus du 
niveau des vagues. Suivons cette idée en examinant 
rapidement les caractères généraux de la botanique 
de la mer du Sud. 

La végétation des terres de l'Océanie se compose 
de plantes entièrement indiennes ou analogues à 
celles de l'Inde équatoriale , c'est-à-dire aux végé- 
taux qui revêtent les îles de la Sonde, les Molu- 
ques et la Nouvelle-Guinée. Leur distribution paroit 
évidemment avoir été faite de la Polynésie dans l'O- 
céanie jusqu'aux îles les plus voisines de l'Améri- 
que, à l'île de Pâques par exemple, de l'occident 
vers l'orient, contre le cours habituel et des vents 
réguliers et des courants. Le règne végétal , si pom- 
peux , si imposant dans les îles de la Polynésie, di- 
minue successivement de sa richesse en avançant 
vers l'est; et cette vérité a été démontrée complè- 
tement par les deux Forster et par M. de Chamisso; 
car on ne peut rien conclure de quelques plantes 
américaines ( qui datent même pour la plupart de 
l'arrivée des Européens ) perdues dans la masse de 
celles indo-polynêsiennes , qui composent unique- 
ment la végétation de l'Océanie; pas plus que de ce 
qu'on rencontre dans la Nouvelle -Hollande des 
espèces européennes, ou qui n'en diffèrent point 
au premier examen (*). Il resteroit à examiner l'île 
de Juan-Fernandez ; mais nous n'avons que peu de 
données sur sa végétation , et il n'y auroit rien de 
surprenant que cet ancien volcan ne partageât la 
flore du continent dont il est très rapproché. Il y 
a des plantes qui semblent faire le tour du globe 
sous les zones qui leur conviennent ; et on peut citer 
en ce genre le portucala , que nous rencontrâmes 
sur toutes les terres que nous avons visitées entre 
les deux tropiques , dans le Grand-Océan comme 
dans l'Atlantique ( 2 ). 

La végétation indo-polynésienne se montre dans 
toute sa splendeur sous la ligne équinoxiale : d'abord 
imposante sur les îles de la Sonde, elle s'étend pro- 
gressivement sur les nombreuses possessions ma- 
laises et tidoriennes, et étale toute sa pompe et tout 
son luxe sur les Moluques orientales et sur la terre 
des Papous. C'est là que des palmiers nombreux, 
des cycas, des fougères, prennent la formegracieuse 
et svelte de colonnes légères: leurs forêts immenses 
se composent d'arbres de grande taille , tels que 
les gatip (inocarpus edxdis) , les arbres à pain, les 
muscadiers , les spondias ; c'est dans leurs profon- 
deurs qu'on retrouve la patrie des plantes nourri- 

(') Le Val de Clyde , dans les montagnes Bleues , est 
revêtu de plantes des genres typha , lythrum, plan- 
tago , samolus . etc. , qui nous parurent en tout res- 
sembler aux espèces des marécages d'Europe. 

(») Consultez Humboldt , Géoqraphie des plantes, 
in-8%1817. 



cières des Océaniens, de longues lianes arborescen- 
tes, des légumineuses, dont les formes sont innom- 
brables et variées. En suivant la masse de ces végé- 
taux, nous la voyons diminuer successivement à 
mesure qu'on avance vers le détroit de Torrès : 
quelques espèces le traversent seulement , et sont 
d'autant plus remarquables qu'elles appartiennent 
à des genres qui n'en renferment point un grand 
nombre : telles sont l'arec à chou , l'érythrine 
indien, le sagoutier, deux muscadiers sauvages, la 
jlagellaria iudica, etc. (*). En continuant d'exami- 
ner les plantes suivant la latitude des îles qui for- 
ment la chaîne avancée au sud de la Polynésie, tel- 
les que la Nouvelle-Irlande, la Nouvelle- Bretagne, 
nous y retrouverons le même luxe; et les aréquiers, 
les sagoutiers, les grandes fougères, les drymirrhi- 
zées, peuplent encore les forêts. C'est ainsi que nous 
observâmes à l'entour du port Praslin les vaquois, 
les barringtonia , les calophyllum , les filao (casua- 
rina indica), propres à toute l'Océanie; mais, à 
mesure qu'on s'élève en latitude en allant vers le 
sud, aux Hébrides, à la Nouvelle-Calédonie, le 
nombre de ces mêmes végétaux décroit naturelle- 
ment. Plus au sud encore la zone tempérée australe 
change complètement la physionomie des végétaux; 
et l'île de Norfolk a de commun avec la partie nord 
de la Nouvelle-Galles du sud l'araucaria, qu'on 
voit encore au havre de Balade, et avec la Nouvelle- 
Zélande le phormium tenax : mais il est à remar- 
quer que cette île , vaste et composée de deux terres 
séparées par un détroit , quoique rapprochée de la 
Nouvelle-Hollande et par la même latitude, en 
diffère si complètement qu'elles ne se ressemblent 
nul lement dans leurs productions végétales.Toutefois 
la Nouvelle-Zélande, si riche en genres particuliers 
à son sol et peu connus , en a cependant d'indiens, 
tels que des piper, des olea, et une fougère reni • 
forme qui existe , à ce qu'on assure , à l'île Maurice. 
A l'époque de notre séjour à la baie des îles de la 
Nouvelle-Zélande la végétation se ressentoit des ap- 
proches de la saison hyémale. 

Pour peu qu'on ait voulu suivre les idées que nous 
venons d'émettre , on sera convaincu que les terres 
hautes du sud-est delà Polynésie, entre les tropi- 
ques, partagent les mêmes végétaux alimentaires 
que les îles des Indes orientales. Us se sont répan- 
dus diversement par suite sur les terres les plus 

(') Observations de M- Cunningham faites dans le 
voyage autour de la Nouvelle-Hollande , exécuté par !e 
capitaine King (manusc. ). Le journal de King, avec des 
recherches intéressantes d'histoire naturelle, vient 
dêtre publié sous ce titre : Narrative of a Survey of 
the Intertropical and Western Coats of Australia ; 
performed between the yearsl818andl822.Bycaptain 
Philip P. King, with an Appendix containing various 
subjects relating to nydrography and natural History. 
2vol,Lond. ,1826. 



h 



HISTOIRE NATURELLE 



lointaines, et ne se sont arrêtés que près des côtes 
d'Amérique. Comment, par exemple, les végétaux 
si communs sur la Polynésie se retrouvent-ils sur 
les îles Sandwich et sur les îles des Marquises de 
Mendoce , qui en sont séparées par un intervalle 
immense? Il seroit fort difficile de résoudre une 
telle question, parce que des vents et des courants 
qui se dirigent dans un sens contraire ne permet- 
tent point de leur attribuer aucune influence pour 
l'établissement delà végétation sur dis points comme 
égarés sur la stnfacc du Grand-Océan. 

Toutes les îles océaniennes hautes, à peu d'ex- 
ceptions près, sont plantées de fruits à pain sans 
noyaux, de taro (arum esculei tum), de cannes à su- 
cre, de bananiers, qui y viennent presque sponta- 
nément pour contribuer à la vie paisible et heu- 
reuse de ces insulaires. On retrouve à Taïti l'hibiscus 
rosa sineiisis, si abondant sur toutes les Moluques; 
les panda nus , le gord ■ nia jlorida, les égaillées, le 
éraîœva, des ficus, le bambou, y reproduisent leurs 
tribus. Et «c'est dans celle île, dit M. d'Urville 
» (Dùtiib. des fougères, Ami. se. nul., sept. J8io), 
» que commence à paraître une foule de fougères 
» qui semblent habiter celle zone, à partir de cet 
» archipel, et même des Marquises, jusqu'aux Mo- 
» luques, et plusieurs jusqu'à l'île de France ; lels 
» sont les hjcopoùium ijhlegmaria, schizea cris- 
» tutu, etc., etc. >• Ainsi les iles équaloriales par- 
taient les produclions végétales de source indienne, 
avec des différences cependant dans leur répartition ; 
car, suivant M. de Chamisso ^tomell du Vvyng de 
Kotzebue), le barringtonia et le filao, si communs 
à Taïti et à Borabora, ne se trouvent point aux 
Sandwich , tandis que ces dernières ont le bois de 
sandal , dont les iles de la Société paroissent pri- 
vées , et qui est si commun aux Marquises , aux 
Fidjis, etc., etc. 

Il est plus aisé de se rendre compte de la manière 
dont la végétation a envahi les iles basses de corail. 
La flore de ces nwlous ne se compose point d'un 
grand nombre d'espèces, et nous avons eu souvent 
l'ocC'ision de la suivre dans les diverses phases de 
ses progrès. La manière dont s'opère cet intéressant' 
phénomène répond assez exactement aux descrip- 
tions, un peu poétiques sans doute, mais vraies dans 
leur ensemble, des migrations * : .des, esquissées 
avec celle pureté et ce charme de style qui oppar- 
tienneni et à Bernardin de Saint-Pierre et à M de 
Chateaubriand. Sous le rapport de l'exaclilude des 
faits, les détails fournis primitivement par Forsler, 
puis par M. de Chamisso, laissent sans doute peu de 
chose à désirer. 

Quelques végétaux semblent avoir pour fonctions 
d'envahir les récifs de coraux à mesure qu'ils se 
dessèchent. Les bruguiera, par exemple, qui se plai- 
sent dans l'eau salée, étendent peu à peu le lacis de 



leurs rejets à l'embouchure des rivières, au milieu 
des vases qu'ils accumulent sans cesse. Bientôt un 
humus suffit pour recevoir quelques autres plantes ; 
et les sables des rivages, même purs, sont bientôt 
occupés par le scœvola lobelia, le convolvuius pes 
capiœ, lepandanus odorant, l'hibiscus tiliaceus, etc. 
Si le banc de corail est isolé et distant de quelque 
île principale, les Ilots sans cesse agités y portent 
bientôt des coc' s , des fruits du bonnet carré de 
îîougainville (barringtonia), qu'on rencontre en 
mer presque journellement. Ces fruits, arrêtés par 
l'écueil, jetés sur le sable calcaire des madrépores, 
gesment, s'y cramponnent, et sont ainsi les pre- 
miers colons de la nouvelle terre. Mais c'est prin- 
cipalement au précieux cocotier qu'il est réservé de 
conquérir sur la mer, pour l'habitation de l'homme, 
ces bandes (laies d'écueils jetés au milieu des va- 
gues, à quelques toises au-dessus de leur niveau. 
Aulant ce palmier redoute les hauteurs, où il lan- 
guit, autant il s'élance avec vigueur sur les récif*. Il 
y forme d'épaisses forets, dont on ne peut se faire 
une idée par la description , et dont rien n'égale la 
grâce et la beauté. Le navigateur passeroit fréquem- 
ment dans le voisinage de ces îles sans en avoir la 
moindre connoissance, si un bouquet de cocotier à 
l'horizon ne les lui déeeloit. Ce roi des palmiers , 
comme le nomment quelques Orientaux, une fois 
établi et en rapport, la race humaine ne tarde point 
à y paroîlrc, et peut compter sur ses produits pour 
assun r son existence. Ou conçoit que les peuples 
qui émigrent des terres riches en fruits et en ra- 
cines de toute sorte sont exposés sur les îles basses 
à de nombreuses privations. L'eau douce leur man- 
que souvent; souvent aussi ils sont réduits à vivre 
de vaquois, de taro, ou de ce que la pèche leur 
fournit. On peut assurer que chez ces hommes la 
défiance est beaucoup plus grande, et que leurs 
mœurs sont beaucoup plus farouches que celles 
des auties insulaires. Comme leur subsistance n'est 
point assurée, ils craignent toujours qu'on ne vienne 
leur en soustraire une partie. D'un autre côté, ce- 
pendant, l'industrie et le besoin luttent contre le 
manque de ressources, et ont forcé ces peuples à 
s'adonner à la navigation et à devenir habiles dans 
cet art. 1,'objct le plus indispensable d'un insulaire 
est sans doute eue pirogue; et cependant il arrive 
souvent qu'Une i!e de ecite sorte ne produit point 
de bois d'assez forte dimension pour la réparer ou 
en fournir la mâture. C'est ainsi que nous en eûmes 
des exemples en longeant le grand archipel des Ca- 
rolines et les iles Mulgrave et Gilbert. Leurs frêles 
embarcations présenloient parfois des pièces mal 
ajustées, faites de plusieurs morceaux d'hibiscus 
tiliaceus, le seul bois dense qui puisse croître sur 
ces terres. 

La Polynésie proprement dite s'arrête au nord- 



DE L'HOMME. 



9 



est par une bande d'archipels composés des îles de 
Formose, Luçon etMindanao, dans les Philippines. 
Maison remarque que les chaînes d'iles placées dans 
le tropique du Cancer et dans l'hémisphère nord, jus- 
qu'au-delà du cent soixantième degré de longitude, 
telles que les Mariannes, les Palaos, Hougoulous et 
Oualan , ont reçu de ces contrées, probablement 
avec la race humaine , les orangers , les citron- 
niers et les bruguiera, qu'on ne retrouve point dans 
le reste des îles de l'Océanie du tropique du Capri- 
corne. La variété sans semences de l'arbre à pain est 
la seule qu'on observe aux Sandwich, aux Tonga, 
aux Marquises, comme aux îles de la Société. Mais 
la variété à châtaignes, si commune dans les Molu- 
ques et à Célèbes, se retrouve, en nombre égal à la 
première espèce, aux Palaos et à Oualan par exem- 
ple, et est lu seule qui assure l'existence des Carolins 
des îles basses. Ces naturels en effet paroissent être 
réduits fréquemment à se nourrir des fruits demi- 
ligneux du pandanus. 

Sur toutes les îles du Grand -Océan nous trou- 
vâmes les mêmes productions végétales, et le plus 
souvent les mêmes noms pour les désigner. C'est 
ainsi que les vallons si pittoresques, mais à la lon- 
gue si monotones, des Sandwich, et de la reine de 
la mer du Sud , Taïli , si éloignés, produisent abon- 
damment le taro (arum esctilenlum), l'igname (dios- 
coreu), la pomme de Cylhère (spondias duleis), etc. 
Les Taïtiens mangeoient, dans les temps de disette, 
la moelle d'une fougère en arbre, comme les Nègres 
le pratiquent à Maurice et à Madagascar pour le 
cambare marron ; et tous les deux appartiennent au 
genre cijathea. Le pya est la racine du tacca pin- 
naiifida, qui croit dans toutes les Moluques, à la 
Terre des Papous, et à la Nouvelle-Irlande. La noix 
d'ahi [inocarpus eduiis) se rencontre depuis les îles 
de la Sonde, où les Hollandois nomment l'arbre 
galij) boom, jusqu'aux îles les plus orientales de la 
mer du Sud. Il eu est de même du tcnninuHa, du 
moriiid i citrifolia, du curcuma, et d'une foule d'au- 
tres végétaux dont il scroit assez fastidieux de pré- 
senter ici la liste. 

Placées hors du tropique, les vastes îles de la 
Nouvelle-Zélande, dont l'intérieur est encore à con- 
noîlre, n'ont pu fournir à la race qui les habite les 
mêmes ressources, et la nécessité la contraignit de 
se plier à la pauvreté du sol sur lequel elle devoit 
vivre, et de tirer sa principale ressource alimentaire 
de la racine sèche et ligneuse de la fougère (acros- 
tichum .furcatum, Forsler ) , qui couvre le pays: 
mais ce qui rend celte fougère très digne d'atten- 
tion, c'est que les peuples noirs de la Nouvelle- 
Galles du Sud s'en nourrissent habituellement, et la 
nomment dingova. 

L'île de Pâques, également hors des limites du 
tropique du Capricorne, ne présente qu'un nombre 
i. 



très restreint de végétaux ; ceux qu'on rencontre 
sur cette terre brûlée appartiennent encore cepen- 
dant aux plantes indiennes : tels sont entre autres 
l'hibiscus pop o<n eus ^ des mimosa . un soianum que 
Forsler fils indique aussi à Taïli, elc, etc. 

La zoologie des îles Malaisiennes, aussi riche que 
variée par les nombreuses espèces qui leur sont 
propres, semble attester que cette portion centrale 
de l'Asie orientale a fait partie d'un continent, puis- 
que ces îles sont peuplées de grands quadrupèdes 
vivants qui sont communs à plusieurs d'entre elles. 
D'ailleurs les canaux qui les séparent sont peu pro- 
fonds , et ils sont encombrés de bancs qui semblent 
complètement légitimer cette idée. Mais toutefois 
chaque île de ces grandes terres équaloriales de 
l'archipel des Indes recèle quelques espèces qui y 
seroient aujourd'hui isolées, et plusieurs ont fourni 
la singularité de reproduire des individus de genres 
qu'on avoit jusqu'à ce jour regardés comme essen- 
tiellement propres au Nouveau Monde : tels sont, 
clans deux branches différentes, un tapir, des cou- 
roucous, et le rupicole vert. Tout ce que nous sa- 
vons de l'histoire naturelle de ces contrées fécondes 
est d'un haut intérêt; et malgré les rechercher in- 
fatigables désir Slamford Rallies, d'Horsfield, de 
Diard, de Duvaucel , de Leschenault, de Kuhl , de 
Van-Hasselt, et de Reinwardt, elles fourniront 
long-temps encore d'abondantes moissons en objets 
curieux et remarquables : niais leur climat a déjà 
dévoré plusieurs naturalistes européens et la barba- 
rie profonde des habitants de l'intérieur opposera 
long-temps une barrière insurmontable aux tenta- 
tives de ceux qui voudroient essayer de nous en 
faire connoitre les merveilleuses productions. C'est 
dans les mers de ces archipels que se trouve aujour- 
d'hui le dugong (halicore indiens, Desm. Mamm., 
751 esp.), qu'on a cru si long-temps fabuleux, fi- 
guré par Renard ('), mais complètement décrit par 
les naturalistes modernes, notamment par M. F. Cu- 
vier, et dont on trouve un bon dessin pour le temps 
(1708) e' une description assez complète dans le 
Voyage de François Léguât, qui n'est cité que dans 
Sonnini (Buiï.. t. XXXIV, p. I8">) et d'une ma- 
nière très fautive. Sumatra et Bornéo paroissent 
renfermer quelques espèces de quadrupèdes identi- 
ques, tels que l'éléphant des Indes ( Eie lias indi- 
ens, Cuv •) et les orangs. Les rhinocéros découverts 
par MM. Diard et Duvaucel (Rhinoceiosjavanicus, 
G. Cuv.; et Rhinocéros sumatrensis, Cuv. ) appar- 
tiennent plus spécialement à cette belle île de Su- 
matra qui nourrit un très grand nombre de singes , 
divers mammifères très intéressants, et notamment 
des semnopithèques, la vivena musangua et ie tu- 



(■) Renard, pi. 34, fig 180. { Poissons des Indes, 
lvo'.in-fol , Amsterd. , 1754. ) 



10 



HISTOIRE NATURELLE 



paia tana de Raffles, enfin le tapir de l'Inde (Ta- 
pirus indicus , F. Cuv.) qu'on a découvert et dans 
cette île et sur la presqu'île de Malak. La grande 
île de Bornéo , cet espace blanc sur la carte du 
monde , comme l'a dit judicieusement sir Rallies, 
recèle sans doute beaucoup d'animaux inconnus ; 
mais ceux qu'on y indique plus particulièrement , 
tel que l'orang-outang et le pongo , existent aussi, 
à ce qu'on assure, et dans la Cochinchine et sur la 
presqu'île de Malaca. Java , si particulièrement ex- 
plorée dans ces derniers temps, a fourni à nos 
species un assez notable accroissement. On y trouve 
surtout la panthère noire ('), les tuptiajavaiiica et 
ferrugiuea de Horsfield, la musteli midipes de 
F. Cuvier, la mydaus meliceps de F. Cuvier, un 
nycticèbe , et autres espèces remarquables. Si Ma- 
dagascar n'a aucun individu de la famille des sin- 
ges , elle possède en revanche les makis ; et les 
Moluques ont en propre les cuscus ou plialangers à 
queue prenante , et les galéopilhèques , dont une 
espèce s'est propagée à l'est jusqu'aux Carolines oc- 
cidentales , c'est-à-dire aux Pelew ou Palaos. Ce 
n'est guère que sur l'île de Bourou que vit de nos 
jours le cochon-cerf (susbabyrussa) , animal rare 
qui manque à nos musées. Les phalangers à queue 
nue appartiennent presque exclusivement aux Mo- 
luques orientales, et surtout à la Terre des Papous, 
jusqu'à la Nouvelle-Irlande. En s'avançant vers le 
sud-est le nombre des mammifères diminue. Déjà à 
la Nouvelle-Guinée on ne trouve plus que le cochon 
nommé par nous sus papuensis , le pélandoc ( 2 ) , et 
le couscous tacheté. La roussette kéraudren , voi- 
sine du pteropus editlis , paroît s'étendre depuis les 
Philippines, sur les Mariannes, jusqu'à Oualan.où 
nous l'observâmes en abondance par cent soixante 
degrés de longitude orientale : mais cette espèce 
paroît ne point avoir pénétré au-delà; et aux 
Sandwich, par exemple, il n'existe qu'un petit ves- 
pertilion. Il est à remarquer qu'on ne connoît aucun 
quadrupède comme vérilablement indigène de la 
Nouvelle-Zélande, excepté le rat, si abondam- 
ment répandu sur les îles de l'Océanie comme sur 
presque l'univers entier. La Nouvelle-Hollande 
seule a produit des genres qu'on ne retrouve que 
sur son sol ; mais le kangurus , un des plus singu- 
liers, avoit son type aux Moluques dans le lapin 
d'Aroé (Kangurus Brunii , Desm. ). 
Quant au cochon ou au chien , leur histoire se 

(') Lu panthère mêlas, figurée par M. F. Cuvier dans 
la quarante-neuvième livraison de son bel ouvrage sur 
les mammifères, ne seroit, suivant M. Temminck , 
qu'une variété accidentelle du léopard : ce qui semble 
exiger de nouvelles observations. 

(») Le pélandoc , et non pélandor, est commun à la 
Nouvelle-Guinée : les Papouas du havre de Doréry le 
nomment podin, et estiment sa chair. 



rattache à celle de l'homme , qu'ils ont suivi. On 
remarque que ces deux animaux utiles ont été ren- 
contrés dès la découverte des archipels des Sand- 
wich , des Marquises, des Amis , de la Société, des 
Fidjis , de Rotouma, et sans doute des îles des Na- 
vigateurs. La Nouvelle-Zélande n'avoit seulement 
que le chien , du moins d'après le dire du capitaine 
Cook , qui assure que le cochon n'y existoit pas, et 
qui y déposa des femelles pleines, tandis qu'aujour- 
d'hui il y est commun. Ces deux mammifères se 
rencontrent également dans les îles avancées de la 
Polynésie, jusqu'à la Nouvelle-Calédonie, où le 
! chien est la même espèce à oreilles droites qu'on 
trouve au Port-Praslin , à la Nouvelle-Bretagne, 
et qui suit les misérables tribus de la Nouvelle- 
Galles du Sud. Mais cet animal paroît avoir été in- 
connu des Carolins et des Mariannais jusqu'au temps 
de leurs relations suivies avec les navigateurs. Wil- 
son dit qu'il étoit ignoré des habitants des Pelew (') ; 
et nous pouvons assurer que les naturels de l'île 
d'Oualan , où très probablement jamais Européen 
n'avoit mis les pieds avant nous, n'avoient pas la 
moindre idée du cochon et du chien, qui leur in- 
spiroientune grande frayeur, et qui atliroient vive- 
ment leur attention. M. de Chamisso a observé le 
même fait à Radack , chaîne d'îles bien plus recu- 
lée dans l'est. 

Les reptiles sont d'autant plus communs, et d'au- 
tant plus développés dans leurs proportions , qu'ils 
se rapprochent davantage des climats brûlants et 
humides de la zone torride : on les voit peu à peu 
diminuer en nombre à mesure qu'on s'éloigne des 
tropiques, et qu'on s'avance dans la zone tempérée. 
Le crocodile, si abondant à Java, à Bornéo, à Timor, 
à Bourou , existe encore à la Nouvelle- Guinée ( 2 ) ; 
mais il n'est plus représenté à la Nouvelle-Irlande 
que par un grand tupinambis, dont la peau sert à 
recouvrir les tnmiam. D'après le récit de Mariner, 
on ne peut se dispenser d'admettre que des croco- 
diles, portés par des courants, n'aient été vus sur 
les îles Fidjis ; car les habitants en ont consacré le 
souvenir par une tradition orale qui paroît complè- 
tement assurer ce fait. Les lézards et les scinques 
sont d'autant moins nombreux qu'on s'avance vers 
l'est. C'est ainsi que plusieurs espèces fort intéres- 

(>) Le capitaine Wilson [Relation des îles Pelew , 2 
vol. in-8°, Paris, 1793 ), qui séjourna sur les tles Pe- 
lew, ou mieux de Palaos , après son naufrage, y vit un 
chat et aussi un Malais , qui tous les deux y avoient été 
apportés sans doute par la perte de quelques pros des 
Philippines. 

(*) Les Papous de la Nouvelle-Guinée suspendent à 
leurs cabanes les têtes desséchées de ce gigantesque 
saurien , peut-être comme trophée de la mort d'un en- 
nemi dangereux : ou bien environnent-ils sa dépouille 
des hommages qu'arrache la peur chez des peuples 
superstitieux? 



DE L'HOMME. 



11 



santés s'arrêtent à Oualan, tandis que toutes les îles 
de l'Océanie ont indistinctement le joli petit scinque 
à raies dorées et à queue azurée des Moluques. Il en 
est de même des geckos : le lacerta vitinta, par 
exemple, se trouve depuis Amboine jusqu'à la Nou- 
velle-Irlande; et à Taïti comme à Borabora, on ne 
rencontre plus que l'hémidactyle. Enfin ces pytons 
de forme colossale des îles de la Sonde se trouvent 
remplacés, même à la Nouvelle-Guinée, par delon- 
gues couleuvres (') , dont la taille diminue à mesure 
qu'on s'en éloigne , et c'est ainsi que ces reptiles 
paroissent ne s'être pas introduits, jusqu'à ce jour, 
au-delà de l'île de Bolouma. par cent-soixante-quinze 
degrés de longitude ouest. Pour les batraciens, on 
n'en connoit aucun de propre aux îles du Vjrand- 
Océan, phénomène intéressant, et qui semble con- 
corder avec l'opinion ingénieuse d'un de nos savants 
distingués, le colonel Bory de Saint-Vincent ; savoir, 
que les batraciens n'ont, jusqu'à ce jour, été ren- 
contrés sur aucune île volcanique, à moins que les 
espèces n'y aient été portées par les Européens, 
comme on l'a fait à l'île Maurice. 

Les oiseaux de l'Océanie, comparés à ceux de la 
Polynésie, n'offrent point d'analogie dans les espè- 
ces. Chaque système de terre a ainsi des individus 
de genres qu'on rencontre dans un grand nombre 
de localités ; mais un fait qui n'est point inutile pour 
l'histoire de l'homme, c'est que sur toutes les terres 
hautes existe la poule domestique, bien que, dans 
certaines îles, elle ne serve point à la nourriture. 
Java, Sumatra . possèdent un grand nombre d'oi- 
seaux d'une rare beauté ; quoique rien n'égale , sous 
ce rapport, le groupe d'îles nommées Terre des 
Papous , la patrie des somptueux oiseaux de para- 
dis et des grands promérops. 11 est à remarquer ( 2 ) 
que déjà quelques espèces de ces oiseaux à plumage 
si splendide traversent le détroit deTorrès, et ha- 
bitent la portion chaude de la Nouvelle-Hollande ; 
tels sont Vepimachus legius et le sencvlus regens, 
entre autres. Les Moluques sontessentiellement peu- 
plées par les calaos ; et le genre nouveau des méga- 
podes remplace , aux Philippines, aux Mariannes, 
à Guebé comme à la Terre des Papous, les linamous 
d'Amérique, près desquels doit venir se placer le 
beau mèinire de la Nouvelle-Galles. Mais c'est sur- 
tout la grande famille des psittacidées , qui compte 
sur les îles de la Polynésie de nombreuses tribus, 
communes sur presque toutes , et dont le plus grand 

(■) Ce dernier fait ne se rapporte qu'à des observa- 
tions recueillies pendant notre court séjour dans cette 
contrée. 

{*) Le genre eurylaime est tout-à fait polynésien : 
plusieurs espèces de Sumatra ont été décrites récem- 
ment, et nous y ajouterons l'espèce de Blainville, de 
la Nouvelle-Guinée. Il en est de même du genre nou- 
veau de M. Horsfield , nommé pomatorkinus. 



nombre des espèces a reçu le nom de loris, de la 
teinte de leur plumage. La Nouvelle-Bretagne, la 
Nouvelle-Irlande, de même sans doute que les îles 
Bouka et Bougain ville, partagent une portion des 
espèces de ce riche groupe , qui surtout est très ré- 
pandu à la Nouvelle-Hollande. L'analogie des espè- 
ces de perroquets est tellement grande entre la 
Polynésie et l'Australie que nous ne pouvons nous 
refuser à en citer quelques exemples. Ainsi l'ara à 
trompe (Psittacus Ooliuth , Kuhl) est remplacé par 
les kakatoès noirs ( Psittacus Bunhsii et funemis, 
Shaw), tandis que le kakatoès blanc à huppe jaune 
est aussi abondant aux Moluques que dans les envi- 
rons de Port-Jackson. Les perroquets et les perru- 
ches , qu'on sait ne point s'avancer à l'extrémité sud 
de l'Afrique, et qui n'ont qu'une ou deux espèces 
égarées dans les pampas de la Patagonie, sont bien 
autrement multipliés sur les terres australes. Leurs 
espèces belles et nombreuses peuplent la Nou- 
velle-Galles et la terre de Diémen. Ce dernier point 
du globe a même offert un ordre qui lui est particu- 
lier, celui des perruches-ingambes. La Nouvelle- 
Zélande a ses perroquets propres, dont le nestor 
est sans contredit le plus remarquable. Mais il n'y 
a pas jusqu'aux îles MaCquarie et Campbell, par 
cinquante-deux degrés de latitude sud, qui n'aient 
également leurs espèces; et certainement on eût été 
bien éloigné, il y a peu d'années, d'admettre que 
ces oiseaux eussent leurs représentants dans de si 
hautes latitudes. Malgré l'étrangeté de forme que le 
sol sec de la Nouvelle-Hollande a imprimée à tous 
les êtres, et plus particulièrement aux oiseaux que 
les naturalistes européens eurent à étudier de 1788 
jusqu'à nos jours, on trouve cependant tous les types 
des espèces qui y sont les plus abondantes dans les 
archipels d'Asie. Tels sont surtout le cygne noir, 
Pémiou ( asuarius ) , qui diffère peu du casoar à cas- 
que des Moluques, le philédon moine, et la perru- 
che des montagnes Bleues, dont toutes les nuances 
semblent appartenir à la perruche ornée , etc., etc. 
D'un autre côté, il est vrai, rien ne nous rappelle 
ailleurs et le s ytrops et le cérèopsis. La plupart des 
oiseaux voisins des merles ont, sur ce continent, 
offert la singulière organisation de présenter l'ex- 
trémité de la langue hérissée de longues papilles roi- 
des , pénicillées, destinées à sucer les sucs miellés 
qui exsudent des fleurs d'un très grand nombre 
d'arbres aromatiques dont tous les fruits sont ligneux. 
Presque tous sont remarquables par quelques autres 
singularités; M. Cuvier lésa réunis pour en former 
le genre philédon. Mais le beau merle à cravate 
frisée (') habile seulement la Nouvelle-Zélande, et 
c'est à tort qu'on l'a indiqué comme propre à la Nou- 
velle-Hollande. Ces deux grandes îles, si opposées 

(') Poé de Cook, philédon circinnatus des auteurs. 



12 



HISTOIRE NATURELLE 



à l'Australie par l'aspect et la végétation , ont éga- 
lement le casoar, s'il faut en croire les naturels ; 
mais tous les autres oiseaux terrestres diffèrent 
absolument. 

Les i!es de Norfolk et de la Nouvelle-Calédonie 
ont aussi des espèces particulières , et surtout des 
cassicans. Les îles Sandwich offrent quelques per- 
ruches du genre psittacule et dos héorotaires -, ee 
dernier genre se retrouve au Tonga et à Taïti, et 
dans plusieurs autres îles de l'Oeéanie. L'archipel 
de la Société a la si ma allia . de Sparrman, deux 
belles perruches, l'évini (psiitaeus t ïteiisis) , et 
le phigy, ainsi que le coucou taïlien de Sparrman. 
Enfin, les Carolincs hautes, et notamment l'île 
d'Oualan, ont plusieurs oiseaux des Mariannes et 
des Philippines, qui paraissent ne point avoir été 
au-delà du cent soixantième méridien. Ce sont un 
souï-manga rouge et brun , le pigeon océanique , et 
le merle des colombiers , si commun à Manille et à 
Guam. L'ornithologie ne peut donc être, pour les 
îles vraiment océaniennes, que d'un faible secours 
dans nos recherches; car il seroit assez inutile de 
s'occuper des oiseaux organisés pour vivre à une 
certaine distance des côtes, ou même des échassiers 
qui fréquentent les grèves. Tant de causes peuvent 
les transporter d'un lieu dans un autre qu'il suffit 
qu'ils y trouvent leur subsistance pour s'y multi- 
plier. Nous dirons toutefois que le pluvier doré, le 
chevalier, les hérons blanc et ardoisé, se repré- 
sentent à peu près sur tous les rivages de ces îles. 
Il seroit très difficile de pouvoir grouper les 
faits généraux de l'histoire des poissons, parce que 
trop de chaînons manquent. Cependant l'ensemble 
de l'ichtyologie du Grand-Océan, des mers d'Asie et 
des Indes, se compose presque entièrement d'es- 
pèces analogues. C'est ainsi que nous avons re- 
trouvé à l'île de France un grand nombre de poissons 
de Taïti , et que nous avons pu très souvent les 
suivre d'archipel en archipel. On doit donc conclure 
que les espèces sont identiques, depuis les Mar- 
quises jusqu'à Madagascar, dans les mers situées 
dans la zone équatoriale , et qu'il en est de même 
pour les parallèles placés hors du tropique du ca- 
pricorne. La plupart des poissons de la Nouvelle- 
Zélande, en effet, sont les mêmes que ceux des 
côtes de la terre de Diémen ou de la Nouvelle- 
Galles du Sud; et l'on sait, par exemple, que la 
Chimère antarctique se retrouve à l'extrémité des 
trois grands caps avancés du globe, ceux de Jlorn, 
de Diémen et de Bonne-Espérance , et semble être 
fixée dans les mers qui sont renfermées dans l'in- 
tervalle du soixantième au trente-cinquième degré 
de latitude sud. Entre les tropiques, les récifs de 
coraux, qui, parles riches couleurs des polypes 
qui les habitent, ou les Innombrables zoophytes 
qui y pullulent, forment comme des parterres sous- 



marins enchanteurs, sont habités par des poissons 
revêtus des plus brillantes parures, et dont l'éclat 
est vraiment fantastique : ce sont surtout des gi- 
relles nombreuses, des chelmous, des ballisles, des 
serrans, des pomacenlres, etc. ; tandis que, sur ces 
mêmes récifs , que recouvre à marée basse très peu 
d'eau, nagent en rampant les nombreuses tribus 
des murénophis et des ophisures. Mais plus on 
s'engage dans les canaux étroits et sans cesse ré- 
chauffés par le soleil équalorial, qui séparent en 
tout sens les îles innombrables de la Polynésie, 
plus le nombre des poissons augmente ; et là seule- 
ment on o l serve certains genres ou certaines espè- 
ces qui n'existent sur aucun autre point. Le squale 
à ailerons noirs ne vil que dans les Moluques et sur 
les côtes de la Nouvelle-Guinée : il en est de même 
de quelques aleuières , du tliacope maculor, de 
quelques acanthures, de la lophie histrion, etc., etc. 
Dans toutes nos relâches, depuis Oualan et le Port- 
Praslin jusqu'à Java, nous observâmes le uason 
licornel, des scombres, des priacanthes identi- 
ques, etc. 

La partie interlropicale de l'Oeéanie est très 
pauvre en testacés- Plus on se rapproche des îles 
de la Polynésie, plus le nombre des espèces s'ac- 
croît d'une manière rapide. On doit donc supposer 
que les plages de sables uniformes de ces îles de 
l'Asie orientale, et leurs eaux peu profondes, et par 
conséquent plus faciles à échauffer, renferment 
toutes les conditions favorables pour la multiplica- 
tion facile des belles espèces qu'on y trouve. A 
Taïti, comme à Borabora, on n'observe guère 
qu'une sorte d'arche, la vis tigre, la cérilhc blan- 
che, l'ovule, les porcelaines , la mitre-épiseopale , 
le cadran- escalier, etc.; et ces mollusques, ainsi 
que l'aronde aux perles, la tridacne-bénilier, le 
murex-chicorée, le ptérocère , la harpe, des rou- 
leaux, etc., etc., se retrouvent, sans exception, 
sur toutes les îles océaniennes et polynésiennes , 
jusqu'à l'île Maurice inclusivement, et sont égale- 
ment observés sur les îles africaines de la mer des 
Indes. Mais aux Moluques particulièrement, dont 
les baies sont paisibles et abritées, où la mer ne 
brise point avec fureur, où de longues plages sa- 
blonneuses déclives permettent à des testacés fragi- 
les de vivre sans compromettre leur existence, 
naissent et se développent de précieuses coquilles , 
telles que la carinaire vitrée, ces nautiles papyra- 
cés, ce scalata si recherché, etc., etc. Sur toutes les 
grèves nous trouvâmes en abondance et la volute 
éthiopienne et l'argonaute flambé rejeté par les 
vagues; ce qui autorise à penser que ce céphalo- 
pode, extrêmement commun, ne vit qu'à une cer- 
taine profondeur. Les nautiles , qu'on retrouve 
dans plusieurs mers , et notamment dans la Médi- 
terranée, et qui s'y sont propagés sans doute à 



de l'Homme. 



13 



l'époque où cette mer cotnmuniquoit avec la mer 
Rouge et la mer des Indes, alors que n'exisloit 
point l'isthme de Suez, ont une espèce qui les re- 
présente, même dans le sud de la Nouvelle-Hol- 
lande; car c'est dans le détroit de lîass qu'on ob- 
serve communément le beau nautile dit à grains de 
riz, dont la patrie a long-temps été ignorée. En dé- 
passant le tropique du capricorne, les mollusques 
ne sont plus les mêmes : leurs espèces sont pro- 
pres à tel ou tel point, d'où elles ne s'écartent 
guère ; et c'est ainsi que l'extrémité australe de 
l'Amérique a des espèces très remarquables qu'on 
ne retrouve point ailleurs, telles que les moules, 
des monocéros, le concliolépas entre autres, et que 
la Nouvelle-Zélande, comme la terre de Diémen et 
la Nouvelle Hollande, ont des genres qui leur sont 
propres et remarquables par leur rareté plus ou 
moins grande dans nos collections. C'est alors que 
seroit rigoureusement applicable cet aphorisme 
trop vague de Péron (') : « Qu'il n'est pas une 
» seule espèce d'animaux marins bien connue qui, 
» véritable cosmopolite, soit indistinctement propre 
» à toutes les parties du globe; et que les animaux 
» originaires des pays froids ne sauroient s'avancer 
» impunément jusqu'au milieu des zones brûlantes.» 
D'après l'indication sommaire que nous avons 
présentée de toutes ces îles , on a dû préjuger que 
les crustacés étoient, à peu d'exceptions près, iden- 
tiques. Ce n'est guère que sur les côtes de la Nou- 
velle-Guinéeel au milieu des Moluques que vivent 
ces singuliers phyilosomes au corps aplati et na- 
cré, et les smerdis et les alima, qui rendent parfois 
la mer étincelante par les feux qu'ils émettent sans 
interruption. II en est de même des insectes .- ils 
sont très rares sur toutes les îles de la mer du Sud, 
et se bornent communément à quelques diptères , 
à quelques papillons qui sont indiens, et qu'on 
rencontre aux Moluques- C'est ce qui a fait dire 
au plus profond entomologiste de notre époque , à 
M. Latreille ( Géographie des Insectes , in-h° , 
pag. 181 ) .- « Plusieurs des îles de la Nouvel le-Zé- 
» lande, de la Nouvelle-Calédonie et des mers cir- 
» convoisines , sont américaines par leur position 
» géographique , et peuvent être asiatiques quant 
» aux productions animales et végétales de leur 
» sol. » Nous ajouterons, comme fait particulier , 
que partout, sur les eaux du vaste océan Pacifique, 
en dedans comme en dehors des tropiques, nous 
avons observé le velia oreciiiica, insecte de la tribu 
des plotères , mentionné par Eschscholtz près de 
l'île de Pâques, et qui couvre la mer, parles temps 
de calme, loin des terres, comme proche de Taïti , 

(') Notice sur l'habitation des animaux marins , 
ctaap. xxxix , t. IV, pag. 273 du Voyage aux terres 
australes, seconde édition. 



de la Nouvelle-Irlande, ou de tout autre point. 

Nous avons esquissé à grands traits le sol des 
contrées dont nous devons maintenant essayer 
de peindre les habitants : ce sera l'objet de ce 
livre. 

L'homme et les variétés qui en composent les 
races diverses sont sans doute le sujet le plus vaste 
et le plus inléressant dont puissent traiter les 
sciences naturelles, la philosophie et la morale ('). 
Cette élude a de tout temps occupé quelquesesprils 
supérieurs , qui cherchèrent à mettre à la portée 
de leurs contemporains celte pensée sublime de 
Solon , inscrite sur le temple d'Ephèse •. Nosce te 
ipsum. Mais, à cet égard, les modernes ( 2 )ont bien 
surpassé les anciens, réduits à des relations exté- 
rieures bornées, et chez lesquels le peu de progrès 
des sciences naturelles ne permelloit d'envisager 
une telle question qu'obscurcie par de vains so- 
phismes. Nous nous abstiendrons ici de toule ex- 
cursion extérieure , et nous ne chercherons qu'à 
ajouter quelques faits susceptibles d'éclaircir l'his- 
toire des peuples que nous avons visités ; car cha- 
que jour leur physionomie originelle disparoil par 
des relations journalières avec d'autres nations. Le 
croisement des races, de nouveaux usages, de nou- 
velles habitudes , ne peuvent manquer d'apporter 
dons un laps de temps peu considérable des chan- 
gements qui déjà effacent chaque jour ce qui sub- 
sistoit de leurs anciennes traditions. Au premier 
coup d'œil on pourroit croire qu'il n'est point dif- 
ficile de tracer le tableau physique et moral de ces 
peuples, puisque les voyageurs ont recueilli sur la 
plupart de nombreux documents publiés dans (ou- 
ïes les langues. Depuis Pougainville, Biron, Wal- 
lis Carleret etCook, en effet, peu d'années se 
sont écoulées sans que des expéditions aient visité 
ces insulaires : desétablissements permanents d'Eu- 
ropéens ont été fondés au milieu d'eux ; et cepen- 

(■) « La science la plus intéressante et la plus impor- 
» tante pour l'homme est celle de l'homme même. » 
(Marsden , Jlist. of Sumatra.) 

(*) Pour l'homme , considéré en général comme pre- 
mier être zoningique , consultez Linnaeus ( Systerna 
naturœ , éd. 13 , cur. Gmelin ); Blumcnbach (De gene- 
ris humant varietale nativa, GœUincen , 1795 , troi- 
sième édition, in 8°) : Bulfon ( Hist. de l'homme ;: 
G. Guvier ( Tabl. èlêm. d'hist. nat., et Règne animal) ; 
Lacépède ! Diction, des scienc. nat.): Virey [Dièt. des 
sciences médic. , et Histoire naturelle du genre hu- 
main, 3 vol. in 8 1 , 1824 , seconde édition ); Desmou- 
lins {Journal de physiologie, 1825), et le colonel 
Bory de Saint-Vincent iDict. class d'hist. nat , l VIII). 
Parmi les travaux remarquables sur l'angle facial et les 
diverses modificationsqu'éprouve, suivant les races, la 
capacité du crâne, voyez WolleiusHenricus Cru 1 [Dis- 
serlutio anthropologico-medicainauguralis de cranio, 
ejusqueadfaciemratione. elc. , thèse in-8% 14 juin 
1810, Groningae). 



14 



HISTOIRE NATURELLE 



dant nous ne possédons encore que des esquisses 
fort imparfaites sur celte matière. Une telle ques- 
tion mérite bien aujourd'hui d'clre éclaircie; et 
peut-être le gouvernement qui ordonneroit une 
expédition dans ce seul but scrviroit-il plus effica- 
cement les sciences qu'on ne le pense communé- 
ment (»). N'est-il pasétonnant d'ailleurs que la ques- 
tion ( 2 ) sur les Océaniens, mise au concours par la 
Société de géographie, soit restée plusieurs années 
de suite sans réponse , et qu'on n'ait point encore 
cherché à la résoudre? Mais voilà , à noire avis , 
où gît la difficulté. Comment faire concorder les 
observations de tous genres consignées dans des 
relations écrites par leurs auteurs avec un mérite 
très variable , des principes différents , et souvent 
sous l'influence de sensations opposées? Le savant 
qui voudra coordonner dans son cabinet ce qu'ont 
dit les voyageurs sur les races des insulaires de 
l'océan Pacifique, sur leurs migrations; qui es- 
saiera de suivre la filiation de leurs idées , de leurs 
arts , ou les types de leur organisation , ne doit-il 
pas reculer devant la divergence des opinions et 
rester indécis au milieu des erreurs ou des incer- 
titudes dont rien ne peut le dégager ? Aussi cet 
écueil est tel que la plupart des écrits relatifs à 
l'homme , et il en est où se montre la plus vaste 
érudition , sont pleins de rapprochements erronés 
qu'il étoit impossible d'éviter. Malgré lesconnois- 
sances dont nous sommes redevables à Forster, à 
de Chamisso, à sir Raflles, et au docteur Leyden ; 
malgré des descriptions complètes et détaillées de 
plusieurs îles où séjournèrent long-temps des Eu- 
ropéens; tant de chaînons manquent et interrom- 
pent le récit des faits qui doivent lier par une con- 
tinuité de rapports les peuplades les unes aux au- 
tres, que nous ne pouvons généraliser encore que 
les traits les plus saillants de leur histoire. Ce 
n'est donc, dans l'état actuel des choses, qu'une 
esquisse très imparfaite qu'il nous est possible de 

(■) On sait que la pensée dominante de Péron , de 
cette ;\mc de feu sitôt enlevée aux sciences, étoit d'é- 
crire une histoire de l'homme, pour laquelle il avoit 
déjà rassemblé des notes qui ont été égarées après sa 
mort. 

(») Elle est ainsi conçue :« Rechercher l'origine des 
divers peuples répandus dans l'Océanie ou les îles du 
Grand-Océan situées au sud-est du continent d'Asie , en 
examinant les différences et lesressemblances qui exis- 
tent entre eux et avec les autres peuples sous le rapport 
de la configuration et de la constitution physique , des 
mœurs, des usages, des institutions civiles et religieu- 
ses, des traditions et des monuments ; en comparant 
les éléments des langues relativement à l'analogie des 
mots et aux formes grammaticales, et en prenant en 
considération les moyens de communication d'après 
les positions géographiques, les vents régnants, les 
courants , et l'état de la navigation. » 



présenter : le seul mérite qu'elle pourra avoir sera 
d'être basée en grande partie sur des observations 
faites pendanl notre campagne , ou parfois em- 
pruntées à quelques voyageurs dont le talent d'ob- 
servation est généralement reconnu. 

Les sources où l'on peut puiser pour étudier 
l'organisation et les mœurs des peuples de l'Océa- 
nie, de la Polynésie et de l'Australie, ne sont point 
nombreuses. Forster (') , le premier , traça d'une 
main habile le vaste cadre des productions des 
terres du Grand-Océan, et des insulaires qui y vi- 
vent. Combien l'on doit regretter que le cours de 
l'expédition ne l'ait pas mis à même de voir un 
plus grand nombre de points , et de suivre le fil 
des idées qu'il avoit émises avec tant de succès sur 
les lieux qu'il visita ! Forster ne distingue que deux 
variétés dans l'espèce humaine de l'océan Pacifique, 
l'une blanche et l'autre noire; mais il établit à cha- 
que ligne cette pensée fondamentale, que l'homme 
ne constitue qu'une espèce unique, dont les variétés 
se sont propagées à la longue, ou se sont transmises 
intactes , ou ont été modifiées par l'influence des 
croisements ou par une foule de causes locales. On 
ne devroit en effet adopter les distinctions de races 
ou d'espèces que comme des moyens artificiels des- 
tinés à préciser nos idées dans l'élude de l'Iiomme, 
et à la rendre plus facile. M. de Chamisso ( 2 ) plus 
récemment écrivit sur le même sujet , et , s'en- 
tourant de toutes les ressources d'une érudition ri- 
che et féconde , il emprunta aux langues parlées 
par les divers peuples ses principales lumières 
pour remonter à leur origine ( 3 ). Enfin , si la race 
malaise, circonscrite dans des bornes plus étroites, 
a été mieux connue, on le doit aux travaux de sir 
Raffles ( 4 ) , de Marsden ( 5 ) , de Crawfurd , et de 
Leyden ( 6 ) , qui séjournèrent au milieu d'elle, et 
qui en firent l'objet de recherches approfondies. 
Le long séjour de M. Mariner f) aux îles de Tonga 

(') Cook , Deuxième Voyage , t. V et VI, édit. in-8* , 
Paris, 1778,ou t. V, in-4°, sous le litre d'Observa- 
tions faites pendant le Second Voyage de Cook dans 
l'hémisphère austral et autour du monde, etc. 

( a ) A Voyage of discovery into the South-sea , and 
Beering's straits, elc. By Otto von Kotzebue, t. H, 
pag. 353. 

( 3 ) W.Balbi, dans un ouvrage important intitulé Atlas 
ethnographique du g lobe, récemment publié, vient de 
classer les langues de tous les peuples de la terre, qu'il 
réunit ainsi par l'analogie des idiomes et des racines , 
des coutumes et des usages. 

(41 History of Java, 2 vol. in-4°. 

( 5 ) Voyage à l'ilc de Sumatra, traduit par Parraud , 
2vol.in-8°, Paris, 1794. 

( 6 ) Notice sur Bornéo (Transact. balaves , t. VII), et 
dans divers Mémoires sur les peuples de l'Inde, insé- 
rés dans les recueils de la Société asiastique de Calcutta. 

(?) Histoire des naturels des iles Tonga ou des 



DE L'HOMME. 



15 



a d'un autre côté fait connoître ces naturels de ma- 
nière à ne rien laisser à désirer , et les documents 
que nous fournit une habitation plus ou moins lon- 
gue au milieu des Océaniens s'accroissent journel- 
lement des travaux de quelques missionnaires an- 
glois plus instruits que leurs collègues; et, sous ce 
rapport, la grammaire zélandoise de M.Kendall (') 
rend les plus grands services au philologue , en 
même temps qu'elle éclaircit plusieurs des habitu- 
des et des usages de ce peuple singulier. 

Sans donner une grande importance au tableau 
suivant, nous grouperons les divers Océaniens à 
l'aide de distinctions spécitiques dont les noms , 
communément adoptés , n'ont d'ailleurs à nos yeux 
aucune valeur absolue qui puisse répugner à l'in- 
telligence. 



rrracc.HIN- 
DOUECAU - 
CASIQUE. 



2<rar<\ MON- 
GOLIQUE. 



3e r. NOIRE. 



1" rameau.MAïAis, 



2 e rain. océanien , 



3e ram. . mongol- 

1 PÉLAGIEN OU CA- 
I KOMN, 



t rameau, cafro- 

MAUÉCVSSR, 



1 5>- rameau. 

ROIS, 



Hab. les archipels nom- 
breux des Indes-oiien- 
talesoude la Polynésie. 

Hab. les îles innombra- 
bles et éparses comme 
au hasard au milieu 
de l'immense surface 
du Grand-Océan. 

Hab. la longue suite de 

archipels des Carolines, 

depuis les Philippines 

jusqu'aux îles Mulgra- 

* ves. 

Ire var. , papoue, 

Hab. le littoral de b 
Nouvelle-Guinée eides- 
iles des Papous. 
2e var., tasmanienne, 

Uab. la terre deUiémcn. 
l' e var. , eitdamêue, 

Habitant l'intérieur de;, 
grandes îles de la Po- 
lynésie et de la Nou- 
velle-Guinée. 
2e var., australienne , 

Hab. le continent entiei 
de la Nouv. -Hollande 



I. DES MALAIS. 

La conformation physique et l'habitude générale 
de ces peuples a porté quelques auteurs à les distin- 
guer, parmi les variélés de l'espèce humaine, sous 
le nom de race malaise. Ils nous paroissenl être un 
simple rameau détaché de la grande famille hin- 
doue caucasique, mélangé au sang mongol et fixé 
sur les îles polynésiennes depuis leur éloignement 
du continent d'Asie ; car l'opinion des orientalistes 
les plus éclairés leur donne pour patrie primitive 
la Tartarie ou le royaume d'Ava. Disséminés en un 
grand nombre de petits États, les Malais ( 2 ) qui 

Amis, rédigée par John Martin, traduct. franc. , 2 vol. 
in-8% Paris, 1817. 

(') A Grammar and Vocabulary ofthe language of 
New-Zealand , published by the Church-Missionary 
Society, in-12, London, 1820. 

(•) Consultez l'excellent tableau intitulé : Moeurs et 



peuplèrent les grandes îles conservèrent sur les 
unes les traditions de leurs ancêtres, ailleurs les 
modifièrent ou les dénaturèrent, se créèrent de 
nouvelles idées , et pratiquèrent des coutumes 
différentes. Tous cependant, quelle que soit la dis- 
persion de leurs tribus , conservent une forme ty- 
pique caractérisée et dans l'ensemble de leur orga- 
nisation et dans leurs mœurs. Mais ces peuples , 
qu'on a dit si faussement être répandus sur toutes 
les îles du Grand-Océan, ne dépassèrent jamais les 
îles Tidoriennes, les plus orientales des Moluques ; 
et quelques traces de leur fusion dans le Grand- 
Océan se font remarquer seulement à la Nouvelle- 
Guinée , où le commerce les a attirés dans ces der- 
niers temps, et aux Philippines, où ils ont fondé 
une petite colonie à Marigondo, sur les bords de la 
grande baie de Manille (Chamisso). Le rameau ma- 
lais est bien loin d'être à nos yeux, comme le veut 
l'opinion reçue, la souche des Taïliens, des Sand- 
wichiens , des Mendocins, et des Nouveaux-Zélan- 
dois ; et on ne reconnoît dans ces peuples ni la 
môme conformation physique, nulle analogie dans 
la langue, nulle ressemblance dans la tradition, 
les arts et les usages. Le seul point de rapproche- 
ment seroit une sorte d'identité de croyance reli- 
gieuse ; mais chez ces rameaux distincts et d'une 
même origine ce fait n'a rien de remarquable : il 
indique que tous les deux ont conservé les tradi- 
tions indiennes. 

Les Malais, dont l'existence politique est mo- 
derne dans l'histoire de l'Asie , et dont les légendes 
de Malacca et quelques écrits anciens nous mettent 
à même de suivre les traces obscures et quelques 
unes des migrations , ne sont bien connus que de- 
puis le douzième siècle , où quelques unes de leurs 
tribus émigrèrent de Menang-Kabou, la capitale 
des Etats malais à Sumatra, étendirent leurs con- 
quêtes, fondèrent Singhapora , leur premier éta- 
blissement sur la terre ferme, et placèrent le siège 
de leur principale autorité 5 Johor, sur la presqu'île 
de Malacca. Ces peuples, avides de gain et de 
guerre, s'adonnèrent particulièrementau commerce ; 
et par leurs communications avec les Maures de la 
mer Rouge ils reçurent avec lenteur et successive- 
ment quelques coutumes arabes , et surtout l'isla- 
misme ('). Chez eux la navigation se perfectionna , 
les richesses s'accumulèrent , et des envahissements 
successifs vinrent chasser les habitants de la plu- 

tisayes des habitants de Timor, par Péron et de Frey- 
cinet,t. IV, pag. 1 du Voyage de découvertes aux 
terres australes , seconde édition. 

(') Marco-Polo (édit. in-4°, page 192) dit de Fcrlec 
et du petit Java : « Sous Magat cette île fut habitée par 
» des marchands sarrasins qui jouissent des prérogatt- 
» ves de citoyens, et qui les ont convertis à la foi mu- 
» sulmane. Ils vivent seulement dans la ville.» 



16 



HISTOIRE NATURELLE 



part des îles orientales ; car telle est la manière 
dont les Malais s'emparèrent du littoral de la plu- 
part de ces terres, en reléguant dans l'intérieur les 
anciens propriétaires ou en les exterminant. Cet état 
de choses est démontré d'une manière évidente par 
ce qu'on sait de l'élévation de plusieurs États malais 
de Bornéo, de Célèbes, et de Timor ; et les histo- 
riens des îles de l'est sont remplis de documents 
qui prouvent la continuelle fusion des Malais sur 
les îles de la Polynésie. Mais sur toutes celles dont 
les Européens n'ont pas fait la conquête, les mon- 
tagnes de l'intérieur sont peuplées par des tribus 
tantôt noires, tantôt jaunâtres , qui, confondues 
sous les noms d'AIfuurs . Aifo> ézes , Alfourous , ont 
été l'objet des opinions les plus contradictoires et 
les plus absurdes. C'est ainsi que dans les Moluques 
les Hollandois qui y sont établis n'en ont point une 
idée distincte, et qu'ils en font la peinture la plus 
hideuse en nommant sans distinction Papouas les 
habitants de l'est, Battas ceux de l'ouest, et Idaaus 
ceux de Bornéo, quoiqu'ils appartiennent d'ailleurs 
évidemment à des races différentes. Or ces peuples, 
ainsi refoulés, sans cesse expulsés par des hommes 
qui tenoient de L'Inde la coutume de faire des es- 
claves et de les vendre, sont restés stalionnaires 
dans leurs idées. Ils ont fui les nouveau- venus , 
qui, les chassant de leur territoire, les opprimoient ; 
et, séparés d'eux par des remparts naturels et puis- 
sants, leur existence est restée inconnue des Euro- 
péens : ou ce qu'on en sait est si imparfait , tant de 
fables obscurcissent les rapports qu'on a obtenus 
de quelques Malais qui trafiquent avec eux, qu'on 
ne peut faire aucun rapprochement positif, soit 
d'après leurs habitudes ou leurs mœurs, soit d'après 
leur organisation. 

Le rameau malais, depuis long-temps mélangé au 
sang arabe, a toujours conservé un type caractéris- 
tique, quoiqu'il présente quelques variétés assez 
distinctes. Une des plus remarquables est sans con- 
tredit celle des Javaus. Assemblés naguère en 
corps de nation, les habitants de Java formèrent des 
Etats populeux, et conservèrent pendant long-temps 
les traditions de l'Inde : ce qui nous est prouvé par 
les ruines d'un grand nombre de monuments im- 
posants qui subsistent encore sur cette grande et 
belle île , par le faste des cours des sultans et des 
sousounangs, par les objets de leur culte et leurs 
divers emblèmes. Toutes les îles environnantes 
d'ailleurs, avant l'arrivée des Portugais dans l'Inde, 
qui date de 4497, malgré les habitudes locales, 
avoient les mêmes formes de gouvernement , sui- 
voient les mêmes coutumes , se servoient des 
mêmes litres : tels étoient surtout les Etats de Cé- 
lèbes, de Tidor, deTernate, de Soulou, de Bor- 

(■) Les Malais de Banjer-Massin, royaume de Bornéo , 



néo (>) , de Sumatra, etc. Java seule paroissoit en 
entier soumise à la même race humaine : aussi 
doit-on, à bien dire, la considérer comme colonisée 
par l'Inde bien avant les autres terres. Mais il n'en 
est pas de même des îles que nous venons de nom- 
mer; et voilà ce qui explique comment le rameau 
malais se trouve réduit à n'y occuper que le littoral, 
tandis que l'intérieur est peuplé parles plus anciens 
propriétaires, avec lesquels ils ne se sont presque 
jamais mêlés. Celte explication de la manière dont 
les Malais se sont emparés du sol qui leur parois- 
soit avantageux est tellement satisfaisante qu'on ne 
voit jamais en effet qu'ils aient assis leurs campongs 
ou villes ailleurs que sur les bords des grandes baies, 
ou sur les rives des fleuves navigables. C'est princi- 
palement à Céram, à Bourou, qu'on peut observer l'i- 
solement dans lequel vivent réciproquement les Ma- 
lais et les naturels de l'intérieur ou les Alfourous. 
Ceux-ci conservent intacts et purs la langue et les 
usages qui leur furent transmis par leurs pères. 
Leur existence se borne au cercle étroit d'un petit 
nombre d'idées qui leur suffisent : et leurs mœurs se 
ressentent naturellement de cet isolement, et con- 
servent cette férocité de l'homme grossier primitif. 

Dans les îles soumises aux Européens on con- 
çoit que les Malais ont subi des modifications, et 
qu'ils ont pris par leurs rapports continuels avec 
divers peuples, et surtout avec les émigrations chi- 
noises, des habitudes qui ne leur étoient point natu- 
relles. Elles sont en petit nombre toutefois, mais 
le type malais dans toute sa pureté se retrouve dans 
les iles où il a conservé son indépendance, telles 
que Guebé, Oby, Gilolo ou Halarnahira, Flores, 
Lombok, Bali, etc. Cependant, quoique le Javanois 
soit la branche la plus distincte du Malais, on ne 
peut se dispenser de reconnoilre quelques nuances 
entre l'Amboinois naturel, le Timorien, le Macas- 
sar et le Budgis ; mais toujours est-il vrai de dire 
que ces caractères sont peu saillants, et ne déran- 
gent aucun trait de l'ensemble typique. 

Les Malais, dans tous leurs gouvernements, ont 
consacré la forme despotique des Indiens. La per- 
sonne de leurs sultans ou de leurs rajahs est 
sacrée, et la vénération la plus profonde ou une hu- 
milité servile leur prodigue des hommages qui tien- 
nent aux coutumes d'Orient. La perfidie la plus 
noire, la duplicité, une soif ardente de vengeance 
qui naît avec d'autant plus de violence sous des 
lois oppressives qu'elle est plus concentrée, carac- 

suivant sir Halles , possédoient des attributs indiens, 
tels que les figures d'ishwara , des empreintes de la va- 
che et de l'éléphant, qui attestent leur ligne primor- 
diale. Ils font descendre leurs ancêtres de Johor même, 
sur la presqu'île de Malacca , suivant le docte Loyden 
( Trans. bat., t. VII), qui ajoute que le javanois pur a 
, les plus grands rapports avec le sanskrit. 



DE L'HOMME. 



17 



lérisent ces peuples : la mauvaise foi malaise est 
aussi célèbre que le fut jadis celle des Carthaginois, 
et nos relations sont remplies d'actes d'assassinats 
et de trahisons des Malais, qui ont toujours exercé 
la piraterie avec un goût décidé. Fanatisés par la 
religion mahométane, dont ils reçurent les dogmes 
tout en conservant un très grand nombre de céré- 
monies hindoues, ces peuples ont surtout adopté la 
polygamie et les préceptes les plus vulgaires du 
Coran, sans être cependant très rigoristes sur leur 
exacte observance. En suivant les diverses familles 
éparses de ce rameau , les usages ne présentent en 
effet que très peu de différences ; et si nous exami- 
nons leur manière de s'habiller, nous verrons par- 
tout les chefs richement vêtus à l'orientale , tandis 
que les gens du peuple ne voilent une complète nu- 
dité que par quelque légère portion d'étoffe. Le 
turban, le sarong , ou un large pagne, composent 
en grande partie tout l'habillement d'un oraug caya 
ou d'un homme de la classe fortunée. 

Les Malais sont adonnés à la sensualité, et leur 
jalousie est extrême. Ils ont le cœur avili et cor- 
rompu , et les débauches auxquelles ils se livrent 
sont inouïes, au dire de tous ceux qui ont été à 
même d'en dévoiler les turpitudes; et, sous ce rap- 
port, les Chinois et les Japonois sont leurs seuls 
rivaux. C'est chez eux que les analeptiques de 
toutes les sortes jouissent d'une vogue générale, et 
que se consomment surtout l'opium, les trépangs, 
et les nids d'oiseaux. Un usage qui paroît leur être 
propre est celui de mâcher le bétel. Ce sialagogue 
bien connu, et qu'il seroit inutile de décrire, leur 
procure des sensations agréables ; et ce mélange est 
un besoin très vif pour les deux sexes , qui l'ont 
constamment à la bouche. On retrouve cependant 
l'habitude de se servir de cet excitant des membra- 
nes buccales chez les peuples de race noire de la 
Nouvelle- Guinée et de la Nouvelle-Irlande; mais 
nul doute qu'elle ne provienne de communications 
entre les peuplades les plus voisines et de proche 
en proche. En remontant à la source de cette cou- 
tume, on la voit naître dans l'Inde et se propager 
en Cochinchine. Le Camoëns , dans une note de la 
Lusiade, a décrit te cérémonial suivi à la cour du 
zamorin de Calicut lorsqu'il présenta du bétel à 
Gama; cérémonial qui s'observe encore présente- 
ment dans toutes les réceptions d'apparat des sul- 
tans et des rajahs. Le bétel étoit autrefois, comme 
de nos jours, l'interprète des sentiments d'amour; 
et c'est par l'offre du siri qu'une femme malaise dé- 
cèle ses secrètes pensées à celui qui en est l'objet. 
L'usage du bétel au reste n'a pu naître que sous 
l'équaieur et sur les îles d'Asie , là où croissent en 
abondance et le pinang ( areca) et le poivre, qui , 
unis à la chaux et souvent au cachou , en fournis- 
sent les principaux ingrédients. 
I. 



En dernière analyse il est bien reconnu aujour- 
d'hui par tous ceux qui ont le plus étudié l'histoire 
des Malais que le rameau qu'ils forment tirent son 
origine de la race répandue dans l'Inde, et qu'il est 
limité entre les quatre-vingt-douzième et cent 
trente-deuxième méridiens; que le point le plus 
éloigné où ils se soient avancés à l'ouest sont les 
côtes de Madagascar, où ils se mélangèrent aux 
Maures qui y abordoient par le nord en refoulant 
au sud les Nègres Vinzimbers, maintenant dissémi- 
nés et probablement les premiers habitants de cette 
île immense; qu'ainsi ils formèrent les populations 
riveraines de toutes les îles des archipels de la Poly- 
nésie, telles que celles de la Sonde et des Moluqucs ; 
qu'ils se propagèrent sur une ou plusieurs des Phi- 
lippines; et qu'enfin quelques essaims aventurés 
s'avancèrent jusque sur les îles des Papous et au 
nord de la Nouvelle-Guinée , où ils fondèrent quel- 
ques villages, et s'y arrogèrent l'autorité. On trouve 
en effet des Malais à Waigiou, aux îles d'Arou , et 
dans le détroit de Dampier ; mais ils ne dépassèrent 
point le cent trente-deuxième méridien, ou, s'ils 
le tirent , ce ne fut qu'accidentellement et sans 
projets. 

La conformation physique du rameau malais est 
aussi caractéiisée que l'ensemble de leurs coutumes, 
de leurs mœurs et de leurs institutions. En général, 
les hommes de cette race sont remarquables par la 
médiocrité de leur taille et par la couleur jaune 
cuivré, mélangé d'une partie d'orangé, de leur 
peau ('). Les femmes surtout ont des proportions 
peu développées; et dans plusieurs de nos relâches, 
soit à Amboine, Eourou , Java, Madura et autres 
lieux, nous ne vîmes que peu d'exceptions à ce fait. 
La taille commune des hommes est au plus de cinq 
pieds quatre ou cinq pouces ; mais il n'est pas rare 
d'en rencontrer qui aient davantage, et dont les 
proportions soient robustes. Les Malais sont en gé- 
néral bien faits , et leur système musculaire est des- 
siné avec vigueur. Les femmes ont des formes arron- 
dies et courtes, des mamelles volumineuses, une 
chevelure rude et très noire, une bouche très ou- 
verte , des dents qui seroient très belles si elles 
n'étoient pas noircies et corrodées par le bétel. Le 
caractère des deux sexes est inflammable, irascible, 
porté à la vengeance et à l'artifice, bas et rampant 
sous le joug du plus fort, barbare et sans pitié pour 
leurs ennemis ou leurs esclaves. 

Nous ne nous occuperons pas de la langue ma- 
laise, et des divers rapprochements qu'il seroit pos- 
sible d'y trouver. L'ouvrage de M. Marsden ne 

(') M. Bory de Saint-Vincent dit que les membranes 
muqueuses des Malais ont une couleur fortement vio- 
lette. Ce fait intéressant, que nous avons négligé de 
vérifier, mérite bien de fixer l'attention des voyageurs 
futurs. 



18 



HISTOIRE NATURELLE 



laisse rien à désirer, et prouve que, malgré ses divers 
idiomes, elle est parlée partout avec de très légères 
modifications locales. Douce , harmonieuse , et 
simple dans ses règles , la langue malaise est pleine 
de tournures orientales, et emploie souvent le style 
ligure. En recevant la religion des Arabes et leurs 
sciences, les Malais adoptèrent les caractères de 
leur alphabet et l'usage d'écrire de droite à gauche ; 
tandis que les habitants de Sumatra , les Javanois , 
et plusieurs autres peuples indiens, écrivent, comme 
les Européens, de gauche à droite 

II. DES OCÉANIENS^). 

La variété de l'espèce humaine que nous nommons 
océanienne est remarquable par sa beauté, relative- 
ment aux autres rameaux dont nous aurons à parler 
ensuite ; c'est elle qui peuple la plus grande partie 
des îles de l'Océanie proprement dite, etquc M. Bory 
de Saint-Vincent a nommée, dans son ingénieux 
travail sur l'Homme, race océanique. Son histoire, 
dans l'état actuel des choses, est satisfaisante à tra- 
cer; car le long séjour des Européens sur plusieurs 
des îles de la mer du Sud, les nombreux voyages 
entrepris dans le but de les explorer, les vocabulaires 
qu'on adressés des mots usités dans la Lngue de 
ebacune d'elles, permettent assurément de s'en for- 
mer une idée plus nette et beaucoup plus précise. 
Quant à la migration de ces insulaires de la source 
originelle, c'est là le point le plus difficile à expli- 
quer ; mais les hypothèses doivent se taire devant 
les faits : et puisque tout nous prouve que le cachet 
hindou est imprimé sur les hommes du rameau océa- 
nien , il seroit absurde de chercher trop minutieu- 
sement à expliquer comment ils se sont répandus 
sur ces terres séparées par de grands espaces de mer, 
et surtout contre la direction habituelle des vents 
régnants. Ce qu'on pourroitdire pour ou contre sans 
preuves certaines rentreroit dans le cas de ces nom- 
breuses conceptions plus ou moins ingénieuses qu'on 
peut attaquer et défendre avec des armes à peu près 
égales. 

La race océanienne se trouve occuper des îles sé- 
parées les unes des autres par d'immenses dislances, 
au milieu du Grand-Océan; et son existence est dé- 
montrée sur la plus grandepartiedes îles placées au 
sud-est de la Polynésie et à l'est de l'Australie. Les 
hommes de ce rameau , disséminés sur les îles vol- 
caniques ou madréporiques du tropique du Capricorne 
ou de la zone tempérée australe, ne paroissent avoir 
envoyé dans l'hémisphère nord et sous le tropique 
du Cancer qu'une seule colonie, quia peuplé les iles 
Sandwich. Lcsinsulaires de cet archipel en effetont 

(■) Mémoire lu à la société d'histoire naturelle de Pa- 
ris en novembre 1825. 



conservé avec une religieuse fidélité la physionomie 
de leurs pères, tandis que des hommes d'une aulro 
race occupent évidemment les Philippines, les 
Mariannes, et la totalité du vaste archipel des 
Carolincs. 

Les Océaniens, ainsi isolés, se sont répandus, 
sans éprouver que de bien légères modifications, sur 
les îles des Amis, de la Société : plus tard on les 
voit s'établir sur les récifs des îles basses, et la tra- 
dition de cette migration récente se conserve encore 
à Raïatea et à Borabora. Un essaim égaré s'est avancé 
jusque sur l'île de Pâques (Puscha) ( l ); mais déjà 
ils étoient fixéssur les îles de Mendaua, Washington, 
Mangia, Borotunga , Lady-Penrhyn , Sauvage, Ton- 
ga , et sur les terres de la Nouvelle-Zélande. La moi- 
tié environ delà population des Fidjis et dcsîlesdes 
Navigateurs appartient à ce rameau , qui s'arrête au 
nord, d'après nos propres observations, sur l'île de 
Botouma(-). Supposer lesOcéaniensautoclhoncssur 
le sol qu'ils habitent seroit une exagération ridicule 
que tous les faits physiques démenliroient; car leur 
établissement sur les îles de la merdu Sud doit être 
d'une époque bien récente par rapport aux âges du 
monde, et dater au plus des temps primitifs de la 
civilisation hindoue. L'organisation physique, leurs 
habitudes et leurs lois, leurs idées religieuses et la 
poésie qu'ils ont conservées, attestent cette origine; 
et, quelle que soit la difficulté d'expliquer la des- 
cendance de ces peuples, toujours est-il vrai qu'on 
ne peut soutenir une opinion contraire sans heurter 
une analogie fort remarquable. Sur les îles de la Po- 
lynésie, que durent traverser les premières migra- 
tions indiennes lorsqu'elles s'irradièrent du golfe de 
Siametdu Cambogc, devroient rester toutefois quel- 
ques indices de ce passage. C'est ici, il faut l'avouer, 
que cette théorie est en défaut , et que les faits nous 
abandonnent complètement. Peut-être cependant les 
Océaniens pourroient-ils être représentés dans quel- 
ques unes de ces îles par cette belle race d'un blanc 
jaunâtre mentionnée par des auteurs estimables, et 
qu'un état permanent d'hostilité a refoulée dans l'in- 
térieur. Celte question est sans contredit bien épi- 
neuse ; et, quoique nous ne cherchions nullement 
à la résoudre, nous soumettons avec confiance le 
rapprochement qu'il est possible de faire de ce pas- 
sage du savant docteur Leyden concernant les 

(') « Les traits , les coutumes , et la langue du peuple 
» de l'île de Pâques , ont la plus grande affinité avec ce 
» qu'on observe dans les autres îles de la mer du Sud.» 
(Forster,t. II, page 202, in-4° , Second Voyage de 
Cook. ) 

(*) Le capitaine Méares ( Voyage à la côte nord-ouest, 
t. II, page 360 ) observe que, sur les l'es Freewil de 
Cartcret, les habitants, quoique si voisins de la Nou- 
velle-Guinée , « ressembloient aux Sandwiehiens , 
» avoient des pirogues construites de la même ma- 
» nierc, et parloient absolument le même langage. » 



DE L'HOMME. 



19 



Dctyali.t, habitants de l'intérieur de Bornéo : « Les 
» Dayaks ont un extérieur agréable, et sont mieux 
» fii i 1 3 que les Malais; leur physionomie est plus 
» délicate, le nez et le front sont plus élevés. Leurs 
» cheveux sont longs, roides et droits. Leurs fem- 
w mes sont jolies et gracieuses. Ils ont le corps cou- 
» vert de dessins tatoués. Leurs maisons sont assez 
» grandes pour que plusieurs familles puissent les 
» habiter à la fois jusqu'à cent personnes. Dans la 
» construction de leurs pirogues, comme pourfabri- 
« quer divers ustensiles, les Dayaks déploient une 
» grande adresse. lis reconnoissent la suprématie de 
«l'Ouvrier du monde, adorent quelques espèces 
» d'oiseaux, font des sacrifices d'esclaves à la mort 
«d'un chef, conservent les têtes de leurs enne- 
» mis, etc., etc. » En un mot ce tableau, peint à 
grands traits, est entièrement applicable aux 
Océaniens. 

L'opinion la plus probable est donc celle-ci. Des 
peuples indiens et navigateurs, parlant du golfe de 
Siam, s'avancèrent successivement d'ile en île. Ils 
s'emparèrent des unes , et furentrepoussés des autres 
qu'ocrupoient des hommes de race noire. C'est ainsi 
qu'on les voit déjà aux Hébrides et à la Nouvelle- 
Calédonie se mélanger avec eux, et que même à la 
Nouvelle-Zélande, où les navigateurs modernes n'in- 
diquent que de vrais Océaniens , ceux plus anciens 
y trouvèrent une espèce hybride ('). Enfin on suit 
ce rameau sur les îles des Amis, Vasquez, Kerma- 
dec, s'élendant naturellement à l'est par les Fidjis, 
les îles des Navigateurs, les Roggcween , Palmcrs- 
lon, Scilly, Ilervcy, jusqu'aux îles de la Société; 
s'irradiant de celles-ci sur les îles basses jusqu'à 
l'île de Pâques , et, poussé par les vents de sud-est, 
se trouvant transporté aux Marquises , à Chrislmas, 
et aux Sandwich ( 2 ). Qu'on ne pense point que de 
telles navigations ne soient qu'une fiction. Le hasard 
et les vents , en chassant au large un grand nombre 
de pirogues, en ont jeté quelques unes sur des terres où 
leurs tribus ont ensuite été s'établir ; et ces faits nous 
sont clairement démontrés par les expéditions des 
Carolins et des Océaniens, qui font annuellement 

(')« Marion {Voyage aux Indes, par Rochon , p. 364) 
» n'a pas été peu surpris de trouvera la Nouvelle-Zé- 
» lande trois espèces d'hommes tout-à-fait distinctes, 
» des blancs , des noirs et des jaunes. On suppose que 
» les noirs tirent leur origine de la Nouvelle-Guinée, et 
» que ceux a peau jaune descendent des Chinois» Ma- 
rion a bien pu se tromper : cependant il est de fait que 
nous y vîmes decx ou trois naturels très bruns , à che- 
velure laineuse et crépue- 

(») Turnbull ( Voyage autour du monde, in 8°, 1807, 
pag. 160) dit en parlant dos Sandwicliiens: «Il est assez 
» probable néanmoins que la plupart des îles de la mer 
» du Sud ont été peuplées à diverses époques par des 
» émigrants chassés de leur pays. Cela expliqueroit les 
«rapports de mœurs et de langues entre des contrées 
» qui ne paroissent avoir eu aucune communication. » 



des trajets de cent cinquante à deux cents lieues 
dans leurs grandes pirogues de mer. Ces embarca- 
tions d'ailleurs sont très propres pour des naviga- 
tions lointaines; et nous en avons vu qui servoienr 
aux naturels des îles basses pour leurs campagnes 
habituelles, et dont les emménagements étoientpro- 
pres à de longues traversées sur mer sans commu- 
niquer. Dligh d'ailleurs a bien pu faire douze cents 
lieues dans une chaloupe non pontée! 

Le rameau océanien est supérieur à ceux qui for- 
ment avec lui la population des îles de la mer du 
Sud , par la régularité des traits et par l'ensemble 
des formes corporelles. Les naturels qui lui appar- 
tiennent ont en général une haute stature et des sail- 
lies musculaires nettement dessinées, une tête belle 
et caractérisée, une physionomie mâle sur laquelle 
s'épanouit ordinairement une feinte douceur, ou qui 
souvent décèle une férocité guerrière. Les yeux sont 
gros, à fleur de tête, protégés par d'épais sourcils. 
La couleur de la peau est d'un jaune clair, plus foncé 
chez les naturels habitués à chercher sur les coraux 
leurs moyens de subsistance , et beaucoup plus af- 
faibli chez les femmes. Les Océaniens ont aussi le nez 
épaté, les narines dilatées, la bouche grande, les 
lèvres grosses, lesdents très blanches et très belles, 
et les oreilles singulièrement petites. Les femmes, 
quoique en général trop vantées, sont dans l'âge do 
puberté remarquables par une certaine élégance 
dans les traits , tels que des yeux grands et ouverts, 
des dents du plus bel émail, une peau douce et lisse, 
une longue chevelure noire qu'ellesarrangentdiver- 
sement , et un sein régulièrement demi-sphérique, 
mais toutefois mal faites dans l'ensemble du corps, 
et ayant comme les hommes une grande bouche, un 
nez épaté, une taille grosse et ramassée. La teinte 
de leur peau est d'ailleurs presque blanche. Les 
habitants des îles de Mcndoce (') et de Rotouma 
sont, à ce qu'on rapporte , les Océaniens les mieux 
faits : viennent ensuite les Taïtiens, les Sandwi- 
chiens, les Tongas; et déjà la dégradation de la 
beauté chez les femmes est très sensible à la Nou- 
velle-Zélande, tandis au contraire que les hommes 
sont plus robustes et doués de formes plus athléti- 
ques qu'aucun autre peuple de la même race. 

Si nous suivons chacun de ces peuples insulaires 
dans l'ensemble de leurs habitudes journalières, 
nous y remarquerons l'analogie la plus grande; et 

(') Krusenstern, en parlant des insulaires des Mendo- 
ces, s'exprime ainsi : « Les femmes ont la tête belle, 
» plutôt arrondie qu'ovale, de grands yeux brillants , le 
» teint ûeuri , ds très belles dents , les cheveux bouclés 
» naturellement, et la teinte de leur peau est claire. Les 
» Noukahiviens, ajoute-t-il, sont de haute taille, bien 
« faits, robustes, doués de belles formes, et ayant les 
» traits du visage réguliers. » ( Voyage autour du 
monda , de 1803 à 1806 , sur la Nadtcjoda et la Ncvj, 
2 vol. in-8° et atlas) 



20 



HISTOIRE NATURELLE 



chez la plupart d'entre eux les mêmes circonstances 
se reproduiront avec des nuances, légères toutefois, 
qu'ont amenées l'isolement et les localités ('). Ainsi, 
placés dans la zone inlertropicale, les habitants des 
îles Marquises et des Sandwich ne se servent que 
de vêtements légers et imparfaits, ou ne portent 
qu'un pagne étroit ou maro; mais ils savent, 
comme les Taïtiens et de même que les insulaires de 
llolouma et des Tonga , fabriquer avec l'écorce 
de l'aouté (brovssonetia papyrifera) une étoffe très 
fine réservée le plus ordinairement aux femmes, et 
des toiles plus grossières qu'ils retirent du liber de 
l'arbre à pain (artocarpus incisa) ('-). Comme les natu- 
rels des îles de la Société, ris les teignent en rouge 
très brillant avec les fruits d'un figuier sauvage 
(ficus tinctoria, Fobst.), ou avec l'écorce du mo- 
irindacithfolia , eten jaune fugace avec lecurcuma. 
C'est avec un maillet quadrilatère et strié sur ses 
quatre faces que tous ces peuples façonnent leurs 
étoffes en frappant sur les écorces ramollies ci invis- 
quées avec un gluten. Dans toutes les îles que nous 
avons mentionnées on retrouve les mêmes procédés 
de fabrication , ainsi que l'art de les enduire d'une 
sorte de caoutchouc pour les rendre imperméables à 
la pluie. Certes de tels rapprochements ne sont point 
le résultat du hasard; ils doivent dériver des arts 
que pratiquait naguère la souche de ces peuples, que 
nous verrons d'ailleurs rattachés les uns aux autres 
par des liens de parenté encore bien plus forts. 

Les deux sexes du rameau océanien se drapent 
avec leurs légers vêtements de la manière la plus 
gracieuse lorsque la température variable leur en 
impose l'obligation. Souvent les femmes jettent sur 
leurs épaules une large pièce d'étoffe, dont les plis 
ondulent sur le corps et retracent le costume anti- 
que, les chefs seuls jouissent de la prérogative de 
porter le tipouta, vêlement qui présente l'analogie 

(') Aujourd'hui celte manière de voir semble ôlre 
adoptée universellement parmi les étrangers. On lit 
dans le n° 51 de la Revue de l'Amérique septentrio- 
nale, avril 1826, cette phrase positive : « In ail those 
» particulars, winch are considered as marking the 
» broadfeatures of the human constitution and charac- 
» ter, the inhabitants of Occania exhibit a striking re- 
» semblance. Of no races or tribes of men , can it be in- 
» ferredwilh greater certainty, that they originated 
» from a common slok. » {Journ. of a tour round 
Hawaii , the largest ofthe Sandwich islands; By a de- 
pulalion from the mission of those islands, Boston, 
1825,in-12.) 

(») L'usage de fabriquer un papier vcslimental avec 
des écorces d'arbres est indien; et Marco-Polo, dans 
son langage naïf , s'exprime ainsi en parlant des habi- 
tants de l'Ile deCipinguet delà province de Caigui dans 
l'archipel des Indes : «Ils sunt jens blcnces, de bêles 
» maineres, e biaus; ils suntydulcs, e se tiennent por 
» clz, vivent de mercandise e dais, c si voz di quil 
» funtdrasdes scorscs d'arbres, clc.»(Pagc 147.) 



la plus remarquable avec le poncho des Araucanos 
de l'Amérique du sud. Les Nouveaux-Zélandois , 
placés en debors des tropiques, ont senti le besoin 
de vêtements plus appropriés aux rigueurs de leur 
climat; ils ont trouvé dans les fibres soyeuses du 
phormium une substance propre à remplir avanta- 
geusement ce but, et leur industrie s'est tournée vers 
la confection de nattes fines et serrées qu'ils fabri- 
quent avec des procédés très simples, mais avec une 
grande habilité. Les manteaux dont ils s'enveloppent 
sont plus épais et plus chauds que les nattes, qu'ils 
roulent simplemcnlaulour du corps , et qui descen- 
dent jusqu'à moitié des jambes ; et parfois cet ajus- 
tement chez les chefs est formé de larges bandes de 
peau de chien cousues ensemble, et dont le poil est 
en dehors. 

Tous les peuples de l'Océanie ont un goût à peu 
près égal pour la parure. Ainsi les Taïtiens , les 
Sandwichiens aiment à se couronner de fleurs ('); 
et ceux des îles Marquises et Washington p), de 
même que les naturels de Rotouma et des Fidjis, 
attachent le plus grand prix aux dents des cacha- 
lots; et celte matière , que la superstition rend si 
précieuse à leurs yeux, est pour eux ce que sont les 
diamants pour un Européen. Les Zélandois et les 
habitants de l'ile de Fàques remplacent les fleurs 
par des touffes de plumes qu'ils placent dans leur 
chevelure, et passent des bâtonnets peints dans les 
lobes des oreilles. LesRoloumaïens , comme les in- 
sulaires des archipels de la Société et desPomolous , 
quoiqu'un immense espace de merles sépare, ont 
conservé la même coutume de se garantir des rayons 
du soleil avec des visières de feuilles de cocotier ( 3 ), 
Aux Fidjis on suit cet usage; et là aussi se fabri- 
quent ces nattes fines qui servent de vvnos aux Taï- 
tiens, et qu'on nomme cjnaiou aux îles des Amis. Les 
Océaniens ont tous le goût des frictions huileuses , 
dont ils s'oignent le corps et les cheveux : ceux des 
tropiques emploient l'huile de coco; ceux placés 
hors de cette limite se servent d'huile de phoque ou 
de poisson. Une remarque assez intéressante est re- 
lative à celle habitude des femmes des Sandwich et 

Les fleurs plus particulièrement choisies par ces 
naturels jouissent de l'éclat le plus vif, ou laissent exha- 
ler les plus suaves odeurs : ce sont surtout les corolles 
de Vhibiscus rosa sinensis , ou celles du gardénia flo- 
rida , qu'ils choisissent pour tresser des guirlandes ou 
pour placer dans les lobes des oreilles et en recevoir 
plus aisément l'aromc. 

(») Le groupe des îles Washington fut découvert à la 
fois par le capitaine françois Marchand, sur le Solide, 
et en mai 1791 par le capitaine américain Ingraham, 
commandant le navire the Ilope, de Boston. 

( 3 ) Cette coiffure , nommée ischao à Rotouma , niao 
à Taïti , est façonnée à l'instant même où un naturel 
veut s'en servir. Elle a quelque chose de gracieux sur la 
tête des jeunes gens. 



DE L'HOMME. 



21 



de Rotouma de se poudrer les cheveux avec de la 
chaux de corail ; et on ne trouve l'usage de se bario- 
ler le corps de poudre jaune de curcuma , ou de se 
couvrir la tête ou la figure de poussière d'ocre, qu'aux 
Fidjis, à Rotouma , et à la Nouvelle-Zélande. Dans 
celte dernière île nous avons vu pratiquer un em- 
bellissement dont on ne retrouve des traces que 
chez des peuplades épates au nord de l'Asie et de 
l'Amérique , et qui consiste à s'appliquer sur le 
visnge de larges mouches noires ou bleu de ciel. 
Comme l'usage de ces fards semble être un apanage 
exclusif du rameau nègre , il est intéressant d'en in- 
diquer l'habitude chez quelques peuples océaniens. 

La coutume de porter la chevelure flottante ou 
coupée ras est peu caractéristique, et a subi des mo- 
difications locales sans nombre. Les Taïtiens f) ont 
leur chevelure rasée; les Mendocins ne conservent 
que deux grosses touffes nouées sur les côtés du crâne ; 
les Zélandois, les Rotoumaïens, ainsi que la plus 
grande partie des Océaniens , portent cette parure 
naturelle tombant en boucles ondoyantes sur le cou. 

Un genre d'ornement généralement pratiqué par 
tous les insulaires de la mer du Sud , quel que soit 
leur rameau ou océanien ou mongol, est le tatouage. 
Ces dessins que l'art grave sur la peau d'une ma- 
nière indélébile, et qui la revêtent et voilent en 
quelque sorte sa nudité, paroissent étrangers à la 
race nègre, qui ne les pratique que rarement, tou- 
jours d'une manière imparfaite et grossière, et qui 
les remplace par les tubercules douloureux et de 
forme conique que des incisions y font élever. Cette 
opération, dont le nom varie toutefois chez les di- 
vers insulaires des grands archipels ( 2 ), ne peut ici 
nous occuper sous le rapport du sens qu'on y atta- 
che , soit pour la désignation des classes ou des 
rangs, soit comme ornement de fantaisie ou hiéro- 
glyphique. Cependant le soin cl la fidélité que les 
divers insulaires apportent à reproduire ces dessins 
doivent nous porter à penser que des motifs qui 
nous sont inconnus, ou des idées dont la tradition 
s'est effacée, y attachoient un sens. L'analogie du 
tatouage d'ailleurs mérite que nous l'examinions 
chez plusieurs des peuplades que sépare l'espace 
des mers. 
Les insulaires des Pomotous se couvrent le corps 

(') Le nom de Taïticn pour nous est collectif, et com- 
prend les insulaires de Taha, Itaïalca, Borabora, Ey- 
rneo , Maupiti , etc., etc. 

[*) Tatou, Taïli; Moko, Nouvelle-Zélande; C hacha , 
Rotouma. Krusenstern dit des insulaires deNoukahiva : 
« Les principaux chefs sont tatoués de la UUc aux pieds, 
» et surtout les grands-prêtres. Ils se tatouent le visage 
» et les yeux. » Suivant King : « Celte coutume se re- 
» trouve aux Sandwich. Les femmes ne sont tatouées 
» qu'aux pieds, aux mains, aux lèvres et aux lobes 
» des oreilles.» 



de figures tatouées ; et déjà leurs voisins les Taïtiens 
en ont beaucoup moins , et surtout n'en placent ja- 
mais sur le visage, et se bornent, avec ceux de 
Tonga, à y dessiner quelques traits légers, tels que 
des cercles ou des étoiles : mais plusieurs des natu- 
turels des Sandwich ( l ) et la masse des peuples zé- 
landois et mendocins (-) ont le visage entièrement 
recouvert de traits toujours disposés d'après des 
principes reçus et significatifs. On conçoit que leur 
aspect doit en acquérir un caractère de férocité re- 
marquable , et que cet usage , né du désir d'inspirer 
une plus grande terreur à l'ennemi ou de blasonner 
des titres de gloire, s'est conservé par la suite 
comme le témoignage de la patience du guerrier à 
endurer la douleur qui accompagne toujours une 
pratique qui blesse les organes les plus sensibles de 
la périphérie du corps. 

Les femmes à la Nouvelle-Zélande , comme aux 
îles Marquises, se font piquer de dessins à l'angle 
interne des sourcils et aux commissures des lèvres, 
et souvent sur le menton. En général le tatouage 
des Océaniens se compose de cercles ou demi-cer- 
cles, opposés ou bordés de dentelures, qui se rap- 
portent au cercle sans fui du monde de la mythologie 
indienne. Cependant celui des naturels de Rotouma 
diffère assez essentiellement, puisque le liant du corps 
est recouvert de dessins délicats, de traits légers de 
poissons, ou autres objets, tandis que celui qui revêt 
l'abdomen , le dos et les cuisses , est disposé par 
masses confuses et épaisses. 

Nous retrouvons dans le paraé, ornement singu- 
lier et emblématique des Taïtiens, destiné ancien- 
nement aux cérémonies funèbres, la représentation 
de ce que portent au cou, comme un hausse-col, les 
prèlrcs des îles Marquises. 

Si nous suivons les insulaires de la mer du Sud 
dans leur vie domestique , nous verrons pratiquer 
les mêmes coutumes chez tous ceux qui vivent en- 
tre les tropiques. Tous préparent et font cuire leurs 
aliments dans des fours souterrains , à l'aide de 
pierres chaudes ( 3 ) -, ils se servent de feuilles de vé- 
gétaux pour leurs besoins divers ; ils convertissent 

(') King, Troisième Voyage de Cook. 

( a ) Krusenslern ( t. I, pag. 164) observa à Noukahiva 
que les femmes n'avoient de tatouage que sur les pieds 
et les mains , « comme les ganls courts que nos dames 
» portoient autrefois ,» dit-il. A Taïli les femmes des 
classes supérieures suivent encore le même usage. 

( 3 ) Toutes les îles hautes, peuplées seulement par le 
rameau océanien, possédoient , à l'exception de la 
Nouvelle-Zélande, s'il faut en croire Cook, le cochon 
de race dite de Siam Cette circonstance en elle-même 
est assez caracléristque ; et c'est bien gratuitement 
que quelques personnes pensent que cet animal a pu y 
être porte par les anciens navigateurs espagnols, qui 
connoissoient ces fies bien avant l'époque historique 
de leur découverte. 



22 



HISTOIRE NATURELLE 



le fruit à pain, la chair du coco , le taro , en bouil- 
lie : tous boivent le kava on Pava , suc d'un poi- 
vrier qui les enivre et les délecte. Avant l'arrivée 
desEuropéensdans leurs îles ces peuples éloignoient 
de leurs repas les femmes , qu'ils regardaient 
comme des êtres impurs susceptibles de souiller 
leurs aliments. Chacun connoit par les voyageurs 
l'état de gène, le tabou, que les Océaniens s'étoient 
imposé; et celte probibition que M. de Chamisso a 
découverte dans les lois de Moïse ne doit-elle pas 
provenir de la même source?.... Des productions 
différentes , un climat soumis à des rigueurs incon- 
nues dans les îles précédentes, ont imposé aux 
Nouveaux-Zélandois un nouvel ordre de besoins à 
satisfaire et d'industrie à employer. Ainsi on re- 
trouve encore la cuisson opérée le plus souvent avec 
des pierres chaudes. Seulement ils ont appris à faire 
des provisions d'hiver pour la saison rigoureuse, 
féconde en tempêtes; et ils ont panifié la racine de 
fougère et desséché le poisson à la fumée. 

Dans la construction de leurs demeures les Océa- 
niens ont en général apporté les modifications né- 
cessitées par les régions dans lesquelles ils vivent. 
Vastes, spacieuses, logeant plusieurs familles, sans 
parois closes, telles sont les maisons des insulaires 
des îles de la Société, de Tonga, de Mangia , des 
Marquises , de Rolouma : toutes sont sur un mo- 
dèle à peu près identique. Mais , obligés de vivre 
sur des îles dont les hivers sont intenses et prolon- 
gés, que battent des vents impétueux, les Nou- 
veaux-Zélandois, sans cesse en guerre de tribu à 
tribu , se sont retirés sur des pitons, sur des crêtes 
aiguës, inabordables, ont palissade leurs hippahs, 
et ont construit ras de terre leurs cabanes étroites , 
dans lesquelles ils n'entrent qu'en rampant, et où 
deux ou trois personnes au plus peuvent se retirer. 
Ces demeures n'ont guère plus d'un mètre au-dessus 
du sol; et les coups de vent qui régnent fréquem- 
ment dans ces parages respectent ces singuliers 
ajoupas , plutôt faits pour servir de retraite à des 
animaux que pour être l'habitation de l'homme. 
Chez tous ces peuples , soit de race hindoue , océa- 
nienne ou mongole , nous voyons des maisons com- 
munales destinées aux assemblées publiques ou aux 
réceptions d'apparat. Partout on remarque l'usage 
de traiter les affaires avec recueillement et dans la 
position assise , et les personnes les plus élevées en 
dignité se couchent seules sur des nattes. Dans la 
plupart de ces îles les réceptions amicales sont pra- 
tiquées à la suite d'un long discours et en présen- 
tant une feuille de bananier ou un rameau. 

Disséminés sur des îles qui fournissent une nour- 
riture abondante et facile, les Océaniens de la zone 
équatoriale se livrent peu à la pèche, tandis que 
les Zélandois lui empruntent leurs ressources pen- 
dant l'hiver : aussi ces derniers y sont-ils habiles 



et ils ont su faire avec le phormium d'immenses fi- 
lets absolument semblables à ceux qu'on fabrique 
en Europe sous le nom de sennes. A Taïti , aux 
Sandwich et ailleurs, les cordes sont faites de 
faou,defara (pand anus), ou de pouraou (hibi- 
rus tiliaccus); et nous retrouvons aux îles de la 
Société ce que le général Krusenstern avoit remar- 
qué à Noukahiva, l'usage de prendre le poisson en 
jetant sur la mer la semence soporifère du taonou 
(calophyllum iuophyllum ). 

Les pirogues ont été jusqu'à ces derniers temps 
l'objet sur lequel les insulaires déployoient toutes 
les ressources de leur industrie. Chez cette race la 
forme universellement adoptée est caractéristique. 
Les pirogucssimples, creusées dans un tronc d'arbre, 
peuvent se reproduire ailleurs ; mais il n'en est pas 
de même des pirogues doubles ou accolées deux h 
deux , qu'on ne rencontre nulle part chez des peu- 
ples d'une descendance étrangère aux Océaniens ('). 
Nous vîmes à Taïti des pirogues doubles qui arri- 
voient des îles Pomotou : c'étoient de vrais petits 
navires propres à faire de longues traversées et ca- 
pables de contenir des vivres en proportion détermi- 
née pour l'équipage, qui est logé dans une banne 
en bois solidement lissée et disposée sur le tillac. 
La coque de chacune des deux pirogues est calfatée 
avec soin, enduite de mastic, et de forts madriers 
solidement liés les unissent. Leur gouvernail est 
remarquable par un mécanisme ingénieux que nous 
ne pouvons pas indiquer ici. 

Ces pirogues éloient anciennement chez les Taï- 
tiens décorées de sculptures, qu'on retrouve encore 
aujourd'hui sur les embarcations sveltes des Nou- 
veaux-Zélandois. Ces reliefs, débris des arts tradi- 
tionnels que ces peuples ont conservés, et dont le 
fini étonne lorsqu'on examine l'imperfection des 
instruments qu'ils employoienl, sont toujours iden- 
tiques par leurs représentations. Ils les négligent 
depuis que les Européens leur ont porté le fer : les 
idées nouvelles qu'ils ont reçues feront bientôt dis- 
paraître les traces de ces ingénieux travaux, qui 
s'effaceront avec le sens mylhologiquequ'ony atta- 
choit, et que remplace déjà chez plusieurs une 
imitation plus ou moins grossière de nos arts et de 
nos procédés. Les pirogues doubles sont usitées à 
Taïti et dans les archipels voisins, aux Sandwich, 
aux îles Marquises, et jusqu'à Polouma. Nous ne 
les avons pas vues à la Nouvelle-Zélande ; mais la 
nature des baies nécessite des embarcations plus 
maniables. On nous assura cependant, et quelques 
navigateurs, Cook notamment (page 283, Vremitr 

(') Si l'on s'en rapporte à Marco-Polo , les anciennes 
pirogues de l'Inde étoient doubles (page 181 ): «Elles 
» sunt clauées en lel mainere, car toutes sunt dobles; 
» elles ne sunt pas empecé dépèce , por ce qe ils n'en 
» ont. » 



DE L'HOMME. 



23 



Voyage) , affirment que ces insulaires s'en sont 
parfois servis. Toutes les pirogues zélandoises cnt 
leur avant surmonté d'une tète hideuse tirant la 
langue, ce qui est chez eux le signe de guerre et de 
gloire; et l'arrière est terminé par une pièce sculp- 
tée, haute de quatre pieds, présentant un dieu et 
des cercles sans fin, dont la signification est entiè- 
rement symholique. 

Adonnés à la guerre comme toutes les tribus 
dont les droits se trouvent renfermés dans la force, 
la ruse , ou la trahison, ces peuples ont fabriqué di- 
verses armes, et n'ont jamais manqué de les em- 
bellir par des reliefs sculptés avec soin. Biais on 
remarque que l'arc et la flèche n'étoient usités que 
chez très peu d'Océaniens ('). Les armes principales, 
et presque partout identiques dans les diverses iles, 
sont les longues javelines en bois dur, les casse- 
têtes sous diverses formes, les haches en basalte 
ou en serpentine, et les frondes. Les instruments 
d'utilité domestique sont également analogues, et 
consistent partout en petits tabourets , en vases de 
bois sculptés, en molettes de basalte pour broyer 
le kava, en nattes tressées en paille , etc , etc. 

Nous ne pouvons cependant nous dispenser de 
rappeler un objet fort remarquable, qu'on ne voit 
que chez les Sandwichiens. Il s'agit ici des casques 
surmontés d'un cimier, ingénieusement fabriqués 
en paille , et dont la forme est exactement calquée 
sur les casques grecs ou romains. D'où ces insulai- 
res ont-ils eu la connoissance de ce genre d'orne- 
ment ? l'ont-ils apporté de l'Inde après qu'Alexan- 
dre leur eut montré celle coiffure guerrière? Il 
seroit difficile de répondre à cette question ; mais il 
est de fait que les autres Océaniens en ignorent 
l'usage. 

Si nous fouillons dans les débris des arts qui sub- 
sistent encore chez les divers peuples répandus 
dans la mer du Sud, nous y distinguerons sans 
doule quelques disparates , mais nous y retrouve- 
rons aussi bien des points d'analogie. En effet , si 
on examine attentivement leurs habitudes, leurs 
lois, leurs mœurs, leurs arts, leur musique, leur 
grammaire , leur poésie, et même jusqu'à l'ensem- 
ble de leurs idées religieuses , on sera frappé de l'a- 
nalogie qui existe entre ces familles d'un même ra- 
meau isolées sur des terres semées à de si grandes 
dislances les unes des autres. L'identité des divers 

(') Chez les Taïtiens, par exemple, qui se servoientde 
flèches et de lances, de casse-léles, et de frondes en 
corde de coco pour lancer les pierres. Aux Marquises 
une tête d'homme est sculptée sur le casse-tête. Il en 
est de même à la Nouvelle-Zélande. Seulement il parott 
que les habitants des îles des Amis avoient reçu l'usage 
des flèches des îles Fidjis, qui elles-mêmes l'avoient 
emprunté aux peuples noirs qui y émigrérent. (Voyez 
La Billardiérc , t. Il , pag. 108. ) 



peuples de l'Océanie entre eux, si on en excepte les 
habitants des terres du prolongement d'Asie et de 
la bande des iles Carolines et Mulgraves, sera recon- 
nue jusqu'à l'évidence ; nous l'espérons du moins : 
mais il n'en sera peut-être pas tout-à-fait de même 
pour leurdescendancedirecteduconlinentde l'Inde. 
Ici trop de ténèbres couvrent les usages primitifs 
de ces peuples dans les temps reculés pour trouver 
des rapports exacts avec les usages des peuplades 
actuelles, qui sont restées statiounaires dans leurs 
idées, bornées dans leurs ressources, et dont l'in- 
dustrie n'a point été au-delà de quelques besoins et 
de quelques circonstances usuelles de la vie. Toute- 
fois de nouveaux points de contact se présentent 
encore; et, soit à la Nouvelle-Zélande, soit aux 
Tonga, des vestiges remarquables et caractéristi- 
ques d'idées hindoues, qu'on ne peut récuser, sem- 
blent jeter quelque jour sur celle question obscure. 
Tous les Océaniens reconnoissent l'autorité de 
chefs dont les distinctions honorifiques et la puis- 
sance se ressemblent dans beaucoup d'îles , ou sont 
plus restreintes dans quelques autres. L'hérédité du 
pouvoir dans quelques famiilcs privilégiées, qui 
est encore observée religieusement par les classes 
inférieures, dénote cependant bien une source in- 
dienne, ou du moins prouve que ces peuples, en 
s'isolant de la souche commune, emportèrent et 
conservèrent avec eux les idées dominantes de leur 
patrie ; qu'habitués à vénérer la caste des brames 
leurs prêtres ou arikis (') héritèrent de la considé- 
ration dont ont toujours joui cbez ces peuples les 
ministres de la divinité; qu'enfin ils respectèrent 
plusieurs des traditions, en modifièrent quelques 
autres, mais dans toutes, et quoiqu'elles nous soient 
mal connues, leur conservèrent pour nous une phy- 
sionomie commune. Cook, Vancouver, Bougain- 
ville, Wallis , Turnbull , donnent la mesure du 
respect dont on entoure les chefs aux îles de la So- 
ciété, des Amis, et des Sandwich. Ils possèdent 
les terres et les fruits , ont des vassaux qu'ils nour- 
rissent et qui composent leur cour; tandis que les 
toutous , derniers débris d'une caste de parias , sont 
regardés comme d'ignobles serviteurs, ainsi que les 
esclaves pris à la guerre. Les femmes, quoique con- 
sidérées comme des êtres d'un ordre inférieur, n'en 
jouisse nt pas moins de beaucoup de liberté ; et, bien 
qu'il leur soit défendu de manger en présence des 
hommes dans la plupart des îles , toujours est-il 
vrai qu'elles succèdent parfois à leurs maris, et que 
les enfants héritent d'une considération d'autant 
plus grande que le rang ou la noblesse du côté de 
la mère est plus pure ou plus ancienne. Telles sont 
les opinions des Taïtiens , des Tonga , aussi bien que 

(■) Soit qu'on les nomme crii , Marquises; arild, 
Taïli, Nouvelle-Zélande , Itotouma ; cgi, llesTonga. 



24 



HISTOIRE NATURELLE 



des Nouveaux -Zélandois. Une coutume indienne 
singulièrement remarquable nous prouve la force 
des traditions, et nous fournit un document du plus 
grand poids. Les exemples de veuves qui se brû- 
lent sur le bûcber de leurs époux pour ne point 
leur survivre se reproduisent aux îles des Amis et 
aux Fidjis; et ici nous ne pouvons nous dispenser, 
pour éclairer ceux qui douteroient d'un si grand 
rapprochement, de citer le texte même de l'auteur 
qui rapporte ce fait, et qui est d'autant plus croyable 
que long-temps il séjourna clans les îles Tonga. 
Ainsi s'exprime Mariner (t. II , pag. 278) : « La 
» cérémonie des obsèques du toïtonga (*) se nomme 
» langi. Ses veuves viennent pleurer près de lui; 
» et, suivant l'ancienne coutume, celle qui tient le 
» principal rang parmi elles doit être étranglée. 
» Son corps est ensuite enterré avec celui de son 
» époux, et souvent des enfants sont massacrés sur 
» sa tombe.» Ce dernierusage se retrouve aussi bien 
aux Tonga, aux Fidjis, qu'aux îles de Rolouma et 
de la Société; et à la Nouvel le-Zébmde les mânes 
des chefs sont honorés par des holocaustes sanglants 
et par la mort de sept ou huit esclaves, ou même 
plus, immolés sur leurs tombeaux. L'histoire an- 
cienne nous représente souvent les funérailles de ses 
héros célébrées par le trépas des prisonniers de 
guerre; et ce n'est pas sans quelque étonnement 
que de telles coutumes nous sont offertes au- 
jourd'hui par des peuples dans un état de demi- 
civilisation, et qui les ont conservées, à travers un 
laps considérable de temps, par la simple tradition 
orale. 

Déjà l'identité des Océaniens avec les Indiens, 
leurs ancêtres , a été reconnue d'abord par Forster, 
puis par un auteur françois peu connu, qui s'ex- 
prime ainsi : « Les naturels des îles de la Société et 
« des Amis, etc., par le respect et les attentions 
» qu'ils conservent pour les corps des morts pendant 
» un assez long espace de temps, peuvent avoir reçu 
» dans l'origine cet usage qui se rapproche beaucoup 
» de ceux des Egyptiens ; car il est fort probable 
» qu'ils sont originaires de la partie méridionale de 
» l'Inde, où la doctrine de la métempsycose éloit 
» établie depuis un temps immémorial , bien avant 
« que I'ythagore en eût puisé la doctrine dans les 
» conversations qu'il eut avec les anciens brachma- 
» nos. » ( Histoire cl es peuples sauvages. ) Les divers 
rites religieux des Océaniens ont long-temps été un 
sujet de doutes et d'erreurs pour ceux qui cher- 
choient à les approfondir. Ce qu'on en savoit étoit si 

(■) « Le toïtonga est le grand-prêtre des îles des 
» Amis. Aux îles- Marquises les funérailles étoient éga- 
« lement célébrées par la mort de trois victimes.» 
(Kruscnstem , Voyage , 1804. ) « Le sacrifice des veu- 
» ves s'exécute surtout religieusement aux Fidjis. » 
i Mariner, t. II , pag. 349. ) 



vague que jusqu'à ce jour il n'étoit pas possible d'en 
présenter une idée bien, nette, et nous sommes cer- 
tainement loin encore de connoîtrela filiation de leur 
croyance; il est même probable que les fréquentes 
communications qu'ils ont actuellement avec les 
Européens leur feront perdre bientôt la tradition de 
la plupart de leurs opinions et des sources d'où elles 
découlent. Aussi nous ne chercherons point à entrer 
dans de grands détails à ce sujet. 

Les Nouveaux-Zélandois sont les insulaires qui 
ont le mieux conservé les traces de l'antique religion 
du législateur indien Menou, qui consacra les trois 
principes de Brahmd, de Chiven et de Wichenov. 
Les sculptures qui ornent les pirogues des chefs prin- 
cipaux ou les palissades de Vhippah représentent 
presque toujours ces trois principes entourés de cer- 
cles nombreux et sans fin, image sans doute du 
grand serpent Calingam , qui voulut dévorer le 
monde, et dont AVicbcnou délivra la terre. La figure 
du centre de ces ornements offre constamment le 
lingam , attribut qui se reproduit sur d'autres reliefs, 
et même sur des vases. Le fétiche àejade, qui se 
porte au cou, représente évidemment une figure 
indienne , et peut-être Chiven ou le génie du mal. 
Enfin des poésies anciennes, dont le sens métapho- 
rique n'est plus compris par les habitants d'aujour- 
d'hui , semblent renfermer quelques unes des pre- 
mières idées mystiques sabéennes et brachmanes 
de leurs ancêtres, que la tradition n'a pu sauver de 
l'oubli. Le Zélandois, comme tous les Océaniens, 
quelles que soient les variations qu'a éprouvées leur 
théogonie, reconnoissent une trinité. Us nomment 
Atoua, Akoua, leurs dieux, et pensent que les âmes 
des justes sont les bons génies, Ealouas ; que les 
méchants ne deviennent point meilleurs dans un 
autre monde, et que sous l'attribut de Tu ils sont 
investis du pouvoir de pousser l'homme au mal. 
Malgré des nuances légères ne retrouvons-nous pas 
cet ensemble de faits dans ce que l'on sait du culte 
des autres peuplades ? Et soit que Faroa, brisant la 
coquille qui le tenoit emprisonné, s'en servît pour 
jeter les bases de la grande terre (fenoa nui) , ou 
l'île de Taïti, et en composer avec les parcelles qui 
se détachèrent les autres îles qui l'entourent; soit 
que Tangalva (Mariner, t. II, pag. -108) tirât le 
monde ( les îles de Tonga ) de la mer en péchant à 
la ligne ('), partout, chez les Océaniens, nous voyons 

(■) LesDayaks adorent Deonata , l'ouvrier du mon- 
de, et lesmAnes de leurs ancêtres : ils vénèrent aussi 
certains oi>eaux, et pratiquent les augures; ce que 
font les Océaniens. ( Voyez Mémoire sur les idées re- 
ligieuses des Taïliens, par Lcsson ; Ann. marit. et 
colon., seconde partie, pag. 209, 1825. ) La religion 
des Zélandois de la partie nord est assez connue , ainsi 
que leurs diverses cérémonies. Il n'en est pas de même 
pour ceux de la partie sud , qui n'ont jamais été visités 
que très passagèrement et par des marins le plus sou- 



DE L'HOMME. 



25 



établie une identité de croyance frappante : la divi- 
nisation désunies, l'adoration de plusieurs sortes 
d'animaux et de certaines plantes , la puissance in- 
tellectuelle des prêtres, les augures, les sacrifices 
humains, les Marais, les idoles (*) , et l'anthropo- 
phagie, qui naquit de leurs préjugés religieux , mais 
qui s'est effacée de plusieurs îles abondantes en sub- 
stances alimentaires, et qui s'est conservée intacte 
sur celles où la rigueur du climat et la pauvreté du 
sol ont fait sentir le besoin d'une nourriture sub- 
stantielle ( 2 ). 

les îles de la Société avoient leur paradis , où se 
rendoient les âmes heureuses des tavanas, que le 
dieu, esprit ailé, emporloit et puriiioit : celles des 
mataboles des îles des Amis habitoient le délicieux 
séjour de Doloiou , d'oùétoient bannies les âmes du 
vulgaire, qui mouroient en entier. Les Nouveaux- 
Zélandois ont la ferme croyance qu'après la mort les 
esprits de leurs pures planent sur l'hippah qui leur 
donna le jour, et se rendent à l'élysée, qu'ils nom- 
ment Ata-Mira , en plongeant dans la mer au lieu 

vent peu instruits. Voici quelques renseignements que 
nous nous procurâmes du capitaine Edwardson. On 
pourra juger comment les mêmes idées sont plus ou 
moins travesties par ceux qui les professent, ou plutôt 
par ceux qui les recueillent. 

« LesNouveaux-Zélandois méridionaux croient qu'un 
» être suprême a créé toutes choses, excepté ce qui est 
» l'ouvrage de leur propre industrie. Cet être est clé- 
» ment, et se nomme Maaouha. Ils reconnoissent un 
» bon esprit, appelé Noui-Atou, auquel ils adressent 
» des prières la nuit et le jour pour qu'il les préserve de 
» tout accident. Rowkoula , l'esprit, aussi nommé 
» Eaioua, gouverne le monde pendant le jour seulc- 
» ment, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. 
» L'esprit nocturne est Rockiola, la cause de la mort, 
» des maladies et des accidents qui viennent fondre 
» sur les hommes pendant le temps de sa puissance. 
» Enfin ils ont encore l'histoire fabuleuse d'un homme 
» et d'une femme qui habitoient la lune. » Or, la plu- 
part de ces idées, nous les retrouvons chez les habi- 
tants des îles de la Société. 

(>) Les idoles se ressemblent toutes quant à la forme 
générale, depuis l'Ile de Pâques jusqu'aux îles Sand- 
wich, Mendocc, et de la Société, etc. Consultez les 
Voyages de Lisianskoï, de Langsdorl'f,dcKrusenstren, 
de La Pérouse, etc. 

( a ) L'anthropophagie est d'origine indienne. Marco- 
Polo (pag. 186 ) décrit ainsi les coutumes de plusieurs 
des peuples qu'il visita: « Lorsqu'ils prennent un homme 
» qui n'est point de leurs amis , et qui ne peut se ra- 
» cheter, ils le tuent et le font servir à tous leurs pa- 
» rents comme un réfçal ; et ceste chars d'orne , ont-ils 
» por la meilor viande qu'ils pensent avoir. » Or c'est 
ce que pratiquent encore les Nouveaux-Zélandois , et , 
à ce qu'assurent plusieurs navigateurs d'un grand pié- 
rite , l'amiral de Kruscnstern entre autres , ce qu'on re- 
marque chez les.habitants des tles Mendoce, des Fidjis, 
de Salomon , des Navigateurs , de la Nouvelle-Calédonie, 
et ce que praliquoient naguère les Saodwichicus. 
I. 



nommé Rehuja, vers le cap Nord. Ces âmes au con- 
traire errent autour du Pouke-Tapou ou montagne 
sacrée, et sont éternellement malheureuses lorsque 
les corps qui les renfermoient ont été mangés sur le 
champ de carnage, que leurs têtes sont restées au 
pouvoir des ennemis , et que les cadavres sont ainsi 
privés de Voudovpa ou sépulture de leurs pères. A 
ces principes d'une religion corrompue, mais dont 
l'ensemble ne nous est malheureusement que peu 
connu, à ces restes d'un fanatisme barbare , sont 
liées des idées de sabéisme; et, dans leur croyance, 
ils placent au ciel quelques uns de leurs organes , 
qu'ils transforment en météores célestes. Arracher 
les yeux d'un ennemi ('), boire son sang, dévorer 
ses chairs palpitantes, c'est hériter de son courage, 
de sa valeur, commander à son dieu , et enfin ac- 
croître ainsi la puissance que chaque guerrier ambi- 
tionne. Tels sont les fondements du droit de la 
guerre chez les insulaires des Marquises ( Krusens- 
tern), des Fidjis ( à Navihi - Levou, Mariner, 
tome I, page 555) , et des Tonga ( Mariner, tome I, 
page 558 ). 

Il seroit trop long de rechercher les rapports 
d'analogie qui existent sur les devoirs à rendre aux 
morts, comme type caractéristique des Océaniens. 
Leurs prêtres , leurs sacrifices, leurs cérémonies fu- 
nèbres , leurs tombeaux, leurs arbres de deuil, an- 
noncent une croyance commune. La poésie même 
de ces peuples, semblable à leur langue, qui ne 
varie que par l'introduction fréquente de mots nou- 
veaux; leur poésie, unie à une musique dans l'en- 
fance , mais composée de mesures lentes , de sons 
graves, atteste une civilisation régulière et une 
méditation bien entendue du but primitif et religieux 
de ces deux arts. 

Leur langue, bien que simple en apparence, est 
riche en tournures orientales ; et les règles de leur 
grammaire, généralement analogues d'après celles 
que nous connoissons ( Q ) , diffèrent singulièrement 

(■) Turnbull rapporte ( pag. 341 ) « qu'à Taïti , lorsque 
» le corps d'un homme choisi pour servir de victime 
» expiatoire est déposé sur le Moraï, on lui enlève les 
» yeux pour les présenter au roi sur une feuille d'arbre 
» à pain. Celui-ci ouvre la bouche comme pour avaler 
» ce qu'on lui ofrre , et il est supposé en acquérir plus 
» de force et d'adresse. »M. Marsden , dans son voyage 
à la Nouvelle-Zélande, observa la même coutume , et 
c'est ainsi que le fameux chef Shongi avoit arraché et 
dévoré les yeux de plusieurs de ses ennemis dans la 
ferme persuasion qu'il se lesapproprioil, et que le nom 
bre des étoiles qui lui étoient consacrées au ciel s'aug- 
menloit ainsi de celles des chefs qu'il avoit vaincus ; 
car, suivant la croyance de ces peuples, chaque œil , 
après la mort , est une étoile qui brille au firmament. 

(») A Grammar and Vocabulary ofthe language of 
Neiv-Zealand , 1 vol. in-12 , 230 pages , 1820. 

Grammaire, des Uns Tonga, à la fin du tome II de.la 

4 



2G 



HISTOIRE NATURELLE 






du malais pur, dont le génie est opposé ('). Tous 
ceux qui lisent attentivement les voyageurs , et qui 
mettent de côté les variantes que chacun d'eux, 
suivant sa langue maternelle , apporte dans la ma- 
nière d'écrire les mots ou de rendre des sons par 
des lettres, reconnoissent qu'une identité palpable 
de langage règne entre tous ces insulaires épars et 
semés sur le Grand-Océan dans les limites que 
nous assignons aux Océaniens. Ils savent qu'un Taï- 
tien peut être entendu aux îles Marquises, ceux-ci 
aux Sandwich, et un naturel de ces dernières îles 
à la Nouvelle-Zélande. Cependant on conçoit qu'une 
terre placée hors des tropiques, et par conséquent 
n'offrant pas les mêmes productions, a dû nécessi- 
ter de nouveaux termes pour les peindre ou pour les 
exprimer. 

Ne sait-on pas d'ailleurs qu'une sorte de dialecte 
conservé par la classe supérieure et consacré aux 
traditions anciennes permet aux atikis de se com- 
prendre entre eux , tandis que le vulgaire en ignore 
les règles, que les prêtres et les chefs transmettent 
intactes à leurs enfants? Il seroit facile de donner 
de longues preuves de ceci pour compléter nos idées; 
mais nous les croyons superflues : d'ailleurs les 
relations journalières des Européens avec ces peu- 
ples en altèrent singulièrement la langue vulgaire ; 
et, déjà corrompue, celle-ci dans quelques années 
présentera sans doute un grand nombre de nos dé- 
nominations introduites dans les îles où l'influence 
des voyageurs d'Europe est permanente. Dans tou- 
tes ces contrées on retrouve les noms communs de 
tara, pain ; tanè, homme ; u-ahinèou fafnic , femme ; 
moiou, île ; mataou, hameçon; maïè , mort, tuer 
(mot d'origine hébraïque); et tant d'autres qu'il 
seroit aussi fastidieux qu'inutile de rappeler ici. 

Pourquoi celte identité de noms et de coutumes 
se relrouve-t-ellc de la Nouvelle-Zélande aux îles 

Relation de Mariner, par Martin, èdit. orig. , 2 vol. 
in-8°. 

Tahetian Grammur, publiée à Taïli en 1823 par les 
missionnaires. 

(') Nous avions écrit ceci bien avant d'avoir connu 
l'opinion des missionnaires américains qui sont fixés 
dans plusieurs des îles océaniennes, et qui disent : a H 
» hasbeen a Iheory, inwhich geographers and philolo- 
» gists bave universally concurred, thaï the Malayan 
» and Polynesian languages were from llie same stock, 
» or ralher that the lalter was only a brandi of" the for- 
» mer. The investigations ol" Ihe missionaries hâve 
» show this Iheory to hâve no foundation in fact, and 
» that fcw languages are more diverse in their radical 
» principes. »La iangue océanienne (les auteurs an- 
glais la nomment polynésienne), composée d'un si 
grand nombre de voyelles qu'il est rare que chaque mot 
ne soit pas terminé par une d'elles, leur paroît cire 
neuve, curieuse, et spéciale: ils adoptent l'existence 
de cinq dialectes, qui sont le hawaïen, le taïtien , le 
marquisin, \e nouveau-zélan<lois, et le tonyatabou. 
( The North American Rcvicw, avril 1826. ) 



Sandwich , des Marquises à Rotouma, tandis queleâ 
insulaires de cette longue bande de terres presque 
noyées , connues sous la dénomination vague d'îles 
Carolines , parlent un autre langage, ont des mœurs 
différentes, un type autre? C'est que les Océaniens, 
émigrés à une époque plus ancienne des rivages de 
l'Inde, habitèrent les premières terres hautes de 
l'Océanie; et que les Carolins, venus plus tard et 
rameau isolé de la grande famille mongole , n'ont 
pris possession, en partant des mers de Chine, que 
des îles plus récentes sur l'Océan , qui les confinoit 
au sud-est. 

m. des carolins ( rameati mongol -pêlagien ). 

Si les faits abondent pour caractériser le rameau 
océanien, il n'en est pas de même pour isoler et 
décrire celui que nous nommons mongol-pèlagien , 
qui , jusqu'à ce jour, avait été confondu avec le pre- 
mier. Les Carolins cependant diffèrent des Océa- 
niens par l'ensemble de leur organisation et de leurs 
habitudes; et des rapports généraux servent à réu- 
nir lesdivers groupesdecclte famille, qui s'est avan- 
céede l'est à l'ouest jusqu'au cent soixante-douzième 
degré de longitude orientale et jusqu'à l'équateur, 
sans dépasser ces deux limites dans le Grand-Océan. 
A en juger par les figures et par les descriptions 
des voyageurs, on doit penser que ce rameau peu- 
ploit primitivement les îles Philippines, Mindanao, 
les Mariannes; qu'il s'est répandu de quelques unes 
des terres hautes des Carolines sur les longues chaî- 
nes d'îles basses qui les entourent, et qu'il s'arrêta 
aux archipels de Radaek, de Mulgrave et de Gil- 
bert, ou îles du Scarborough. Déjà, dans un paral- 
lèle des insulaires d'Oualan (') avec ceux des îles 
Pelew, si bien décrits par Wilson ( 2 ), nous avons 
indiqué l'analogie parfaite qui existe entre ces deux 
peuples séparés par une distance de plus de cinq 
cents lieues; et nous savons par les récits du savant 
de Chamisso ( J j, et surtout par ceux de son ami 
Kadu , que ces peuples , navigateurs par excellence, 
se trouvent souvent transportés par les moussons 
des archipels de Lamursek , par exemple , jusqu'à 
Radaek. Comme nous avons suivi avec notre cor- 
vette ces nombreuses bandelettes de terres décou- 
pées et à fleur d'eau en communiquant journellement 
avec leurs habitants, il nous a été facile de les com- 
parer avec les autres insulaires de l'Océanie propre- 
ment dite. Ne doit-on pas être étonné que ces nalu- 

(') Notice sur Oualan, par R.-P. Lesson. {Journal 
des Voyayes, cahiers de mai et juin 1825.) 

(») An account of the Peleivs islands , by George 
Keate, Lond., 1803. 

( 3 ) Remarks and Opinion of the naturalist of the 
expédition (von Chamisso). Tomes II et III [A Voy. of 
discov. , by von Kolzebuej. 



DE L'HOMME, 



27 



rels aient été confondus jusqu'à ce jour avec les 
Océaniens, dont les éloigne une foule de caractères? 
Aussi, en attribuant leur origine à la race mongole, 
nousobéissions à nolreconviclion intime, lorsque des 
recherches subséquentes nous prouvèrent que cette 
idée n'éloit point neuve, et que déjà le père Char- 
les Le Gobien (') l'a voit formellement exprimée dans 
le passage que nous citons textuellement (pag. 45 et 
suiv. ) : « On ne sait en quel temps ces îles (les 
> Mariannes) ont été habitées, ni de quel pays ces 
» peuples tirent leur origine. Comme ils ont à peu 
» près les mêmes inclinations que les Japonois et les 
» mêmes idées de la noblesse, qui y est aussi fière et 
» aussi hautaine , quelques uns ont cru que ces in- 
» sulaires venoient du Japon, qui n'est éloigné de 
» ces îles que de six à sept journées. Les autres se 
» persuadent qu'ils sont sortis des Philippines etdes 
» îles voisines , pareeque la couleur de leur visage, 
» leur langue, leurs coutumes, et leur manière de 
» gouvernement, ont beaucoup de rapport avec cel- 
» les des ïagales , qui étoient les habitants des Phi- 
» lippincs avant que les Espagnols s'en fussent ren- 
» dus les maîtres. Il y a bien de l'apparence qu'ils 
» tirent leur origine et des uns et des autres , et que 
» ces iles se sont peuplées par quelque naufrage des 
» Japonois et des Tagales , qui y aurontété jetés par 
w la tempête. » Le même missionnaire, en parlant 
des Carolins qui abordèrent à Guam en 1G!)6, ajoute 
( pag. 404 ) qu'ils approchoient par la ressemblance 
des habitants des Philippines, mais que leur lan- 
gage étoit différent. 

Nous ne pouvons nous dissimuler cependant la 
difficulté qu'il y a de grouper les habitants des di- 
verses chaînes depuis les iles Telew jusqu'aux Mul- 
graves , par le peu de renseignements qu'on a sili- 
ces îles. J..es seuls guides qu'on puisse consulter 
pour cet objet sont "Wilson , pour les îles de Palaos; 
de Chamisso, pour les Carolines, et surtout pour 
la chaîne de Radack .- nos propres observations sur 
Oualan , et celles des premiers missionnaires sur 
l'ensemble de ces archipels ('-). Quoique l'histoire 
de ces peuplades ait été un peu éclaircie dans ces 
derniers temps, ce que nous savons de leurs idées 
religieuses , de leurs coutumes fondamentales et 
du génie de leur langue, est encore si vague qu'il 
scroit au moins prématuré d'essayer d'en tracer un 
tableau définitif. 

Il paroîlroit , suivant le récit du père Cantova , 

(') Histoire des iles Mariannes , nouvellement con- 
verties à la religion chrétienne, etc.; par le père 
Charles Le Gobien , de la compagnie de. Jésus : seconde 
édition , in-12, Paris, 1701 

(») La relation historique du capitaine de Freycinet, 
dont les premières parties viennent d'être publiées, ren- 
fermera aussi de nombreux documents qui nousauroient 
clé fort utiles, mais qui n'ont point encore yu le jour. 



que des hommes de diverses races , surtout des nè- 
gres, auroient de son temps existé parmi les Caro- 
lins. Aussi M. de Chamisso (Voyage de Kotzebue , 
t. III , pag. 190 ) pense que les Papous des contrées 
placées au sud ont abordé sur ces îles, s'y sont mé- 
langés , et que des Européens , tels que Martin Lo- 
pez et ses compagnons , ont bien pu les fréquenter 
souvent dans le cours de leur navigation. Enfin ce 
savant ajoute : « La race de ces insulaires est la 
» même que celle qui peuple toutes les îles du 
» Grand-Océan; » manière de voir en opposition 
directe avec l'opinion que nous cherchons à faire 
prévaloir dans cet aperçu, mais qui nous démontre 
d'un autre côté qu'il ne voyoit parmi les habitants 
de toutes les Carolines aucune différence , et qu'il 
trouvoit dans la généralité de leurs habitudes phy- 
siques et morales la plus grande analogie. 

On peut reconnoître , dans la manière dont les 
îles Carolines ont été peuplées , deux migrations 
qui ont eu lieu à des temps divers et séparés. D'a- 
bord les terres hautes reçurent des colonies qui no 
s'étendirent que successivement et plus tard sur les 
terres basses. Ces colonies sont certainement venues 
des côtes du Japon ou des archipels chinois ; car les 
vents y poussent fréquemment des navigateurs de 
ces mers : et dès 164S , pendant le séjour des pre- 
miers missionnaires espagnols à Guam , un Chinois 
nommé Choco s'y fixa après y avoir été jeté par un 
naufrage. Les moussons régulières d'ailleurs, et les 
typhons des mers placées à l'occident , enlèvent 
souvent des insulaires des archipels de l'ouest, et 
les transportent sur les côtes des îles qui sont pla- 
cées à l'extrémité orientale du système entier de ces 
terres. De la nécessité de vivre sur des îles basses et 
comme noyées il résulte que les habitudes des Ca- 
rolins ont été entièrement dirigées vers la naviga- 
tion : aussi ces peuples y sont-ils habiles , et c'est 
avec le plus grand art qu'ils manœuvrent leurs 
pros élégants et légers ; qu'ils se dirigent à l'aide 
des astres et de la boussole. Mais, quoique leurs 
connoissances pratiques soient très étendues, beau- 
coup de ces insulaires , surpris par les ouragans qui 
régnent à certaine époque de l'année, périssent 
dans leurs voyages , ou voguent au hasard jusqu'à 
ce que leurs provisions soient épuisées, ou qu'ils 
trouvent un refuge sur quelque plateau de récifs 
que déjà la végétation a envahi, et dont ils devien- 
nent alors les premiers colons. 

En longeant les chaînes nombreuses des îles Ca- 
rolines jusqu'aux archipels de Marshall , nous n'a- 
perçûmes que de légères nuances dans la physio- 
nomie générale et les habitudes des insulaires de 
chaque groupe d'îles, qui, comparés les uns aux 
autres , présentoient tous les rapports les plus évi- 
dents. Lorsque dans notre traversée de la Nouvelle- 
Zélande à l'équatcur nous eûmes laissé derrière 



28 



HISTOIRE NATURELLE 



nous et par conséquent au sud l'île de Rotouma, 
où nous observâmes les derniers Océaniens, nous 
remontâmes au nord en suivant une ligne oblique 
sous les soixante-quatorzième et soixante-douzième 
méridiens. Après avoir atteint les îles du Grand- 
Cocal et Saint-Augustin, nous ne cessâmes plus en- 
suite d'avoir en vue les chaînes d'îles basses et à 
peine élevées au-dessus de la mer de Gilbert , de 
Marshall , de Mulgrave. Chaque jour nous commu- 
niquâmes avec les naturels qui les habitent, et 
dont la pauvreté nous attesta le peu de ressources 
de ces récifs, et combien l'industrie des habitants 
devoit suppléer aux privations diverses qui tour- 
mentent leur existence. 

Le 15 mai 1824 des pirogues que montoient des 
naturels de l'île de Kingsmill , vue en 1799 par le 
Nautilus, vinrent communiquer avec la corvette Ja 
Coqxiille. Ces hommes étoient d'une taille assez éle- 
vée , quoique ayant des membres grêles ; la couleur 
de leur peau étoit d'un jaune cuivré assez foncé , et 
différoit par cette teinte du jaune-clair des Carolins 
de l'ouest. Leurs pirogues étoient faites sur le même 
modèle que les pros; mais le manque de bois de 
certaine dimension avoit nui à leur exécution. Ces 
insulaires portoient un poncho fabriqué avec des 
nattes, et nous avons retrouvé cet ajustement chez 
les Chiliens indigènes et chez les Araucanos d'A- 
mérique , comme chez tous les Carolins indistincte- 
ment ; sa forme caractéristique se reproduit dans le 
iipouta ou vêtement des chefs des Océaniens. 

Les jours suivants nous communiquâmes avec les 
îles de Blaney, Dundas, Hopper, Woodle, Hall, 
Mulgrave, Bonham, etc. Leurs habitants nous 
présentèrent la plus grande ressemblance ; mais 
tous paroissoient plongés dans un état de misère 
que nous ne vîmes point chez les Carolins orientaux. 
Leur corps , couvert de cicatrices, attestoit des hos- 
tilités fréquentes. Ils parloient avec une telle volu- 
bilité que nous ne pûmes saisir aucun mot de leur 
langue; mais, du reste, nous retrouvâmes dans la 
forme de leurs pirogues et dans leur tactique pour 
les évoluer, dans les instruments qu'ils nous mon- 
trèrent, les mômes principes et la plus grande ana- 
logie. Plusieurs de ces insulaires étoient coiffés avec 
des chapeaux de forme chinoise faits avec des 
feuilles de vaquois, et tous portoient des ornements 
divers fabriqués le plus ordinairement avec des 
tests de coquilles. A mesure que nous nous avan- 
çâmes à l'ouest, il nous sembla que la teinte foncée 
de la peau diminuoit d'intensité, et qu'elle afiecloit 
une couleur jaune plus pure : ce qui pourroit tenir 
à ce que les uns sont sans cesse occupés sur les ré- 
cifs des lagons à la pêche qui les fait vivre, et que 
les autres habitent des îles basses sur lesquelles s'é- 
lèvent des forêts nourricières de cocotiers qui les 
ombragent. Nous continuâmes à longer l'ensemble 



des îles que peuple le rameau mougol-pélagien ou 
les Carolins ; et nous pûmes ainsi compléter nos 
idées sur les points de contact de tous ces insulaires, 
et puiser des documents dans nos communications 
journalières avec les naturels de Pénélap, de Taka, 
d'Aouera ; de Doublon ou Hogoulous , de Tama- 
tam, et de Sataouëlle. Voici le résultat de ce que 
nous avons vu, et ce que rapportent à ce sujet les 
voyageurs et les premiers Européens qui s'établi- 
rent aux Mariannes. 

Nous ne pourrions reconnoître les anciens habi- 
tants des îles Mariannes dans ceux d'aujourd'hui, 
dont le sang est mêlé au sang espagnol. A plus forte 
raison il nousseroit fort difficile d'établir l'analogie 
qui peut exister entre eux et les Carolins, mainte- 
nant que des principes divers dus aux Européens et 
une nouvelle religion ont changé leur physionomie 
originelle Nous sommes donc forcés de recourir 
aux auteurs qui les premiers les ont décrits lorsque 
leurs îles furent découvertes. Mais , il faut l'avouer, 
les lumières que nous en tirons sont un peu vagues ; 
et les religieux qui traçoient l'histoire de ces peu- 
ples préféroient s'étendre sur le nombre de leurs 
néophytes que sur leurs usages et leur physionomie. 
Cependant le père Le Gobien dit (pag.4C) ,en par- 
lant des Mariannois : « Ces insulaires sont basanés , 
» mais leur teint est d'un brun plus clair que 
» celui des habitants des Philippines. Ils sont 
» plus forts et plus robustes que les Européens. 
» Leur taille est haute, et leur corps est bien pro- 
» portionné. Quoiqu'ils se nourrissent de fruits et 
» de poissons , ils ont tant d'embonpoint qu'ils en 
» paroissent enflés : ce qui ne les empêche pas d'ê- 
» tre souples et agiles. Ils vont nus. Les hommes se 
» rasent la chevelure, et ne conservent sur le haut 
» de la tête qu'une mèche, à la manière des Japo- 
» nois. Leur langue a les plus grands rapports avec 
» la tagalc des Philippines. Ils ont des histoires et 
» une poésie qu'ils aiment beaucoup. Il y a trois 
» états parmi ce peuple : la noblesse , le peuple , et 
» une condition médiocre. La noblesse est d'une 
» fierté incroyable ; elle tient le peuple dans un 
» abaissement extrême. Les chamorris, c'est ainsi 
» qu'on les nomme, ne veulent pas souffrir de més- 
» alliance d'un membre de leur ordre avec quel- 
» qu'un d'une autre classe. Les canots dont ils se 
» servent pour pêcher et pour aller d'une île à l'au- 
» tre sont d'une légèreté surprenante, et la propreté 
» de ces petits vaisseaux ne déplairoit pas en Eu- 
» rope. Ils les calfatent avec une espèce de bitume 
» et de la chaux qu'ils détrempent dans de l'huile 
» de coco, etc. , etc. » 

Cette esquisse rapide est entièrement celle que 
nous pourrions tracer des naturels d'Oualan , placé 
au milieu des Carolines, où nous avons séjourné; 
et la plupart des observations puisées dans cette 



DE L'HOMME. 



29 



île coïncident d'une manière étonnante avec celles 
que nous possédons sur les Carolins occidentaux ou 
les habitants de Pelew, d'après Wilson. M. de Cha- 
misso, à ce sujet, s'exprime ainsi : « Le peuple des 
» Mariannes, suivant le frère Juan de la Concep- 
» tion , ressemble aux Bisayas aussi bien par la 
» physionomie que par le langage, et n'en dilFèrc 
» que par des nuances diverses. » En parlant des 
peuples qui habitent ce que ce savant voyageur a 
désigné par sa première province, M. deChamisso 
nous fournit une excellente peinture du groupe en- 
tier des Carolines ; et nous ne concevons pas com- 
ment il se fait qu'il ait pu , au milieu des traits de 
rapport et d'analogie qu'il reconnoît dans cette fa- 
mille, ne pas distinguer combien elle s'éloigne des 
insulaires de l'Océanie proprement dite. « Nous pen- 
» sons, disoit-il , que ses dialectes sont moins sim- 
» pies que ceux de la Polynésie orientale; et nous 
» trouvons dans leurs habitants un ensemble de 
» nations qui sont diversement liées par les mêmes 
» arts et par les mêmes manières , par une grande 
» habileté dans la navigation et dans le commerce. 
» Ils forment des populations paisibles et douces 
» n'adorant aucune idole, vivant sans posséder d'a- 
» nimaux domestiques des bienfaits de la terre, et 
» seulement offrant à d'invisibles dieux les prémices 
» des fruits dont ils se nourrissent. Ils construisent 
» les pirogues les plus ingénieuses , et font des 
» voyages lointains à l'aide de leurs grandes con- 
» noissances des moussons, des courants et des 
j) étoiles. Mais, malgré les rapports frappants de 
» ces diverses tribus, elles parlent plusieurs lan- 
« gués. » Ce premier examen nous démontre donc 
une ressemblance incontestable de ces insulaires 
entre eux : il ne nous reste plus qu'à en résumer 
Jes caractères généraux. 

La physionomie des Carolins qui composent no- 
tre rameau monyol-pélagieii est agréable ; la taille des 
individus est communément moyenne; leurs formes 
sont bien faites et arrondies, mais petites : quel- 
ques chefs seuls nous ont paru d'une stature élevée. 
Leur chevelure est très noire, la barbe ordinaire- 
ment grêle et rare , quoique cependant divers natu- 
rels nous l'aient montrée épaisse, rude et touffue. 
Le front est étroit, les yeux sont manifestement 
obliques, et les dents très belles. Us ont une cer- 
taine gravité dans le caractère, au milieu même de 
la gaieté des jeunes gens. Leur peau jaune citron 
est plus brune lorsqu'ils vivent sur les récifs non 
boisés , et beaucoup plus claire chez les chefs. Les 
femmes sont assez blanches, ont des formes pote- 
lées , et généralement grasses ; le visage est élargi 
transversalement, le nez un peu épaté. Leur taille 
est courte , et les filles nubiles l'ont souvent très 
bien faite. 

De même que tous les insulaires qui vivent sur 



les terres placées entre les tropiques, les Mongols- 
Pélngiens ne portent pour tout vêtement qu'une 
étroite bande d'étoffe qui leur ceint le corps, ou 
parfois ils jettent sur les épaules deux morceaux de 
nattes tissées cousues aux deux bouts, mais non au 
milieu où ils passent la tête : ce qui constitue le 
véritable poncho des Araucanos ; et nous dirons en 
passant, d'ailleurs, que d'autres traits de ressem- 
blance ont même fait présumer à quelques auteurs 
que les peuples du Chili dont nous parlons déri- 
voient de la même source. On sait du reste que plu- 
sieurs savants s'accordent à dire que des Mongols 
ont également peuplé une grande portion de l'A- 
mérique ('). Quoi qu'il en soit, une autre partie de 
leur ajustement, dont on ne suspectera pas l'ori- 
gine, est le chapeau, de forme entièrement chi- 
noise , fait de feuilles de pandanus, dont ces insu- 
laires se servent pour se garantir de la pluie ou de 
l'action du soleil : nous le remarquâmes particuliè- 
rement chez les habitants de l'île de Sataouëlle 
(Tucker de Wilson), d'Hogoulous ou Doublon, 
d'Aoucrra , etc. ; et à Oualan un chapeau chinois 
fait de coquilles enfilées, artislement travaillé, sert 
à distinguer les pirogues des chefs. Cependant nous 
retrouvâmes aussi cette forme de chapeau chez les 
Papous de la Nouvelle Guinée ; et ceux-ci ont dû la 
recevoir des marchands chinois , qui étoient dans 
l'habitude de trafiquer sur ces côtes il n'y a pas en- 
core un demi-siècle. 

Nous regardons comme une industrie essentielle- 
ment propre à ce rameau la confection des étotres. 
Tous les Océaniens emploient pour leur fabrication 
des écorces ballueset amincies sous forme de papier; 
les Carolins au contraire se servent d'un petit mé- 
tier, seul débris des arts de leurs pères, pour assem- 
bler les fils et composer une toile par un procédé et 
par des instruments parfaitement analogues à ceux 
dont se servent les Européens. On ne peut , en 
voyant ces tissus formés de fils soyeux de bananier 

(') Il faut avouer que parmi toutes les opinions émises 
sur les émigrations des Mongols en Amérique plusieurs 
sont appuyées par des observations si judicieuses qu'on 
ne peut se refusera admettre un tel rapprochement. 
Par exemple M.Auguste de Saint-Hilairc, dans l'aperçu 
qu'il a donné de son voyage dans l'intérieur du Brésil 
( Annales du Muséum, t. IX , 1823 ) , fait cette remar- 
que :« Les Botocudos, souvent presque blancs , res- 
» semblent plus encore à ta race mongole que les au- 
» très Indiens. Quand Je jeune homme de cette nation 
» qui m'a accompagné vit des Chinois à Rio-Janeiro, il 
» les appela ses onc-les; et le chant de ce dernier peu- 
» pie n'est réellement que celui des Botocudos exlréme- 
o meni radouci. » On trouve aussi une grande similitude 
dans les coutumes ; et c'est ainsi que les Botocudos, 
comme les Carolins, se percent les oreilles et la lèvre 
inférieure pour y placer des bâtonnets, dont ils aug- 
mentent chaque jour le diamètre de manière à donner 
à ces parties une extrême dilatation, etc. , etc. 



30 



HISTOIRE NATURELLE 



teints en jaune , en noir, ou en rouge , entrelacés 
sur un métier élégant, ornés de dessins qui annon- 
cent du goût , que faire remonter la source d'un art 
ainsi perfectionné à une race plus anciennement ci- 
vilisée et depuis long-temps établie en corps de 
nation. Pourquoi d'ailleurs les Carolins n'ont-ils 
jamais eu recours à l'écorce de l'arbre à pain si com- 
mune sur la plupart de leurs îles , et qu'ils n'avoient 
qu'à battre avec un maillet pour la convertir en 
étoffe? Cela lient à ce qu'ils ont retenu par la tradi- 
tion lesprincipes d'un arttrès peifectionné dans leur 
patrie primitive, et que leur industrie a su en con- 
server l'usage pour confectionner les seuls ajuste- 
ments réclamés par le climat qu'ils habitent. 
f Le tatouage, diversement nommé suivant les 
îles, nous paroîl aussi particulier à ces peuples; et, 
quoique nous n'y attachions pas une grande impor- 
tance, nous le trouvons cependant partout à peu 
près identique par sa distribution générale, c'est-à- 
dire qu'il est placé par larges masses sur le corps, 
et que chez divers insulaires il couvre le tronc en 
entier en formant ainsi une sorte de vêtement indé- 
lébile, mais arbitraire par les détails. 

Le genre de vie des Carolins, chez ceux dont les 
habitudes sont bien connues, diffèrepeu de celui des 
Océaniens. Ce sont les mêmes productions qui ser- 
vent aux mêmes usages ; et sur les iles les plus fer- 
tiles le fruit à pain , à châtaignes (À. incisa , var. à 
semences), le cocotier, le taro et la pèche, en font 
tous les frais. Seulement ceux qui vivent sur les il s 
basses, où leurs moyens d'existence sont très res- 
treints, sont obligés de recourir parfois aux fruits 
demi-ligneux du pandanus. Partout existe la méthode 
de cuire les aliments dans des fours souterrains , de 
composer des bouillies avec les bananes, la pulpe du 
rima et le coco. Enfin nous retrouvâmes à Oualan 
l'usage de boire de l'ava après le repas; mais cette 
boisson, nommée schiakit ('), au lieu d'être faite avec 
les racines du poivrier, comme chez les Océaniens , 
est obtenue des feuilles , qu'on broie avec une mo- 
lette en pierre dans des vases en bois. 

Il pareil que les libres qu'ils retirent d'un musa , 
analogue au musa le.riilis des Philippines, qui four- 
nit Yabaca, éloient obtenues des Mariannois, de la 
même espèce de bananier, sous le nom de balibctgo, 
et que tous faisoient des étoffes et s'en servoient. 
Les habitants de Pelew et les Mariannois éloient 
nus, d'après M. de Chamisso ( 2 ) et le père Le Gobien ; 

(') Les Chiliens cl les Péruviens ont conservé l'usage 
de composer des breuvages enivrants avec le schinus 
molle et le mais, qu'ils appellent Aam et schialca: c'est 
ainsi que nous les avons toujours entendu nommer. Or 
quelle singulière analogie dans l'usage de ces liqueurs 
et dans leurnom ! 

(*) «A pièce ofbanana stuff, worn almost like llie 
» maro of Owhycc andotaheite, is the usual dress, and 



mais ils savoient également confectionner ces étoffes, 
puisqu'on litdansson Histoire des Mariâmes (p. 58) 
cette , phrase remarquable : « Les femmes marian- 
» noises ajoulent à toutes ces parures de certains 
» tissus de racines d'arbres, dont elles s'habillent les 
» jours de fête; ce qui les défigure fort. » 

Les ornements que ces divers insulaires recher- 
chent , quoique variables de leur nature, sontassez 
caractéristiques pour ces peuples. Ainsi tous pré- 
sentent un goût décidé pour entrelacer des Heurs rou- 
ges d'ixora dans lescheveux,ou des feuilles odoran- 
tes, et des spadices d'arum dans les oreilles : ces 
parties ont toujours le lobe fendu d'une manière 
démesurée ; et depuis les îles de Palaos jusqu'à la 
chaîne de Radack on observe la coutume presque 
générale de placer dans cet organe, graduellement, 
des morceaux arrondis d'un bois léger peint en jauue 
avec le curcuma, et dont on augmente sans cesse le 
diamètre. Mais cette méthode, ainsi que celle de se 
couvrir d'habitude la lèvre inférieure avec une valve 
de coquille, se représente avec la plus grande simi- 
litude sur les îles du nord de l'océan Pacifique, et 
même sur la côte nord-ouest , là où le rameau mon- 
gol est reconnu par tous les voyageurs. Il en est de 
même des chapelets de petites coquilles dont ils se 
serrent le ventre, et des ornements de teslacésdont 
ils se font des colliers. Certains Carolins se servent 
de bracelets faits avec des portions de coquilles ou 
d'os polis et imitant l'ivoire. Ce dernier usage est 
essentiellement propre aux peuples de race noire 
qui habitent la terre des Papous, la Nouvelle-Ir- 
lande et les Hébrides ; et nous avons déjà dit que 
le père Contova indiquoit une fusion de quelques 
insulaires nègres au milieu de plusieurs îles 
Carolines. 

La manière dont les Carolins construisent leurs 
maisons diffère notablement de celle des Océaniens. 
C'est un système d'architecture qui tient à d'autres 
idées ; et le soin qui préside à leqr arrangement , les 
peintures diverses qui les ornent, leur forme sin- 
gulière, mais remarquablement appropriée au cli- 
mat , mériteroient des détails descriptifs complets, 
si cela ne nous étoit pas interdit dans le cadre étroit 
que nous avons dû nous tracer. Tous ces peuples 
ont de grandes maisons communales pour traiter 
des affaires en public ou pour préparer leurs repas. 

La construction des pirogues des Carolins est 
depuis long-temps célèbre; elle ne ressemble en 
rien à celle des Océaniens. Ici on ne peut se dispen- 
ser de reconnoîlre des insulaires essentiellement 
navigateurs , observateurs exacts du cours des astres, 
possédant une sorte déboussole, instrument que 
l'on sait exister depuis long-temps en Chine et au 

» only at Pelli the men arc enlirely nakcd , as was also 
» formerly the case in IheSlariana \s\auds.» [Chamisso' s 
Obs. , t. III, pag. 191 de l'édition angloise.) 



DE L'HOMME. 



31 



Japon , quoique les habitants de ce pays soient loin 
d'être aujourd'hui d'habiles marins. Si tous les Ca- 
rolins évoluent avec facilité leurs pros gracieux; si 
leur construction montre un talent d'exécution bien 
supérieur à l'imperfection des instruments qu'ils 
possèdent, on est cependant étonné de voir quelques 
uns d'entre eux , tels que les Oualanois , ignorer 
l'art de les manœuvrer, et ne pas connoître l'usage 
des voiles et des mâts. Mais , à part cette exception 
remarquable , les pirogues, toujours à un seul ba- 
lancier, sont faites avec ce soin , ce fini , qui rendent 
leurs formes aussi gracieuses que leur coupe est 
svelle. Elles sont peintes en rouge, frottées avec 
quelques substances qui leur donnent l'aspect d'un 
ouvrage vernissé; et, par cela déjà , on peut remon- 
ter aisément à la source d'un art qui est encore poussé 
au plus haut degré de perfection chez les Mongols 
des mers de Chine. La marche des pros des Carolins 
est remarquable, quoiqu'elle soit loin de légitimer 
ce qu'en ont dit quelques navigateurs , et surtout 
Anson ; elle est de cinq à six nœuds au plus. Mais 
avec quelle adresse on fait changer indistinctement 
àces pirogues l'avant en arrière, par un simple ren- 
versement de la voile! et ces fragiles embarcations 
conservent toutes un genre de construction qui ne 
varie dans aucune île, et que nous eûmes occasion 
de voir sur la plupart de ces longues chaînes d'ar- 
chipels. Cependant, à mesure qu'on avance dans 
l'est, la pénuu'e des matériaux se fait remarquer; 
et déjà les pros sont moins soignés , et se ressentent 
du manque de bois dont ces îles à fleur d'eau sont 
privées. Toutefois le même esprit a présidé à leur 
forme générale; et tels s'offrirent à nous ceux des 
archipels Gilbert et Mulgrave. Les pros des Marian- 
nois ne difléroient point de ceux que nous décrivons 
ici et ce n'est qu'après la sanglante conquête de 
leurs îles par les Espagnols qu'ils négligèrent leur 
architecture maritime ('). Mais tel est le goût du 
rameau mongoi-pélagicn pour la navigation que, si 
chez les Océaniens un chef est renommé par son 
courage ou par son habileté comme guerrier, chez 
les Carolins il n'a de réputation qu'autant qu'il est 
le plus habile pilote, et qu'il connoît le mieux le 
cours des astres, les phases des saisons , et les vents 
régnants. Enfin peu d'insulaires font de plus longs 
trajets dans de frêles pirogues que ceux qui nous 
occupent. Leurs voyages annuels à Woyhal (Guam) 
pour y chercher du tohhm (fer) n'en fourniroient 
encore qu'une preuve secondaire, si M. de Cha- 
misso, en traçant les aventures du Carolin Kadu, 
ne nous en donnoit un témoignage devenu histori- 

(■) On a long-temps adopté sans examen l'idée ridi- 
cule que les missionnaires avoient émise, que les Ma- 
riannois ne connoissoient point le feu, et qu'ils le 
prenoient pour nn animal qui mordoit ceux qui l'ap- 
prochoieni de trop prés. 



que. En remontant a desconsidérations plus élevées, 
nous trouvons chez ce peuple, comme chez les Océa- 
niens, une noblrssc héréditaire, des classes moyen- 
nes, et des serfs avilis. Fière de ses prérogatives, 
la classe privilégiée, soit qu'elle se nomme urosse , 
ta»wle, rupacli , etc., tient dans une soumission 
servile le peuple qu'elle regarde comme façonné 
pour lui obéir : elle possède seule les terres et même 
les individus; et, quoique n'ayant aucune marque 
distiective , elle jouit d'une autorité d'autant plus 
forte que la basse classe se croit seulement faite 
pour obéir à ses volontés. 

Leur croyance religieuse, peu connue, semble 
n'avoir de culte pour aucun objet extérieur ('). Point 
de cabane servant de temple, point d'idoles. Que de 
traits propres à isoler ces peuples! Mais, de même 
que les Océaniens, ils possèdent le dogme conso- 
lant d'une autre vie; et si les premiers placent les 
dépouilles de leurs proches sur les moraïs, les Ca- 
rolins, en général , leurélèvent des abris de chaume 
au milieu des bois ou des plantations de cannes à 
sucre. Ce n'est pas sans étonnemenl qu'on ne voit 
chez ces peuples nulle trace extérieure de l'idolâtrie 
qui règne chez tous les autres rameaux épais dans 
les mers du sud. 

Adonnés à la guerre , parce que l'homme y est 
naturellement porté, IesCarolins ontaussi conservé 
ou su faire un grand nombre d'instruments de des- 
truction. Cependant nous ne les trouvons pas en 
possession de l'arc et des flèches , réservés à la race 
nègre, ni du casse-tête, ni des longues javelines, 
plus particulièrement usilés chez les Océaniens. Des 
frondes, des pierres, des bâtons pointus et garnis 
d'os et d'épines de poissons , des haches de coquil- 
les, voilà les armes les plus habituelles , et celles 
dont ils se servent plus généralement. 

Les Carolins ne suivent pas l'usage infâme des 
Océaniens de prostituer leurs filles , ou les esclaves 
enlevées à leurs familles. Jaloux de leurs épouses, 
ils paroissent scrupuleux de conserver intacte la 
fidélité conjugale, et redoutent le commerce de 
leurs femmes avec les étrangers. La polygamie 
semble exclusivement réservée aux chefs. Quant à 
leur caractère, il paroît enjoué et bienveillant. Leur 
abord est plein de douceur : mais cette race tient de 
ses pères l'art de dissimuler avec adresse ; et tel est 
le tableau que Le Gobien en traça en 1701 : « Ces 
» insulaires en usèrent d'abord avec droiture et 
» bonne foi ; mais bientôt les Espagnols s'aperçu- 
» rent qu'ils avoient affaire à une nation fourbe et 
» artificieuse, contre laquelle il falloit toujours 
» êlre en garde pour ne pas être trompé. Ils con- 

(') « Au reste les Mariannois ne reconnoissent aucune 
» divinité, et avant qu'on leur eut prêché l'Évangile ils 
» n'avoient pas la moindre idée de religion : ils éloient 
» sans temples, sans autels, etc. » (Le Gobien, p. 64. ) 



32 



HISTOIRE NATURELLE 



» servent profondément dans leur cœur le souve- 
» nir des injures qu'ils ont reçues; et ils sont lelle- 
» ment maîtres de leurs sentiments qu'ils attendent 
» plusieurs années l'instant de la vengeance. » Ici 
nous n'adopterons pas sans examen le caractère que 
leur donne un Père trompé par son zèle sans doute, 
et qui n'apprécie point assez ce que ce peuple in- 
fortuné avoit à endurer d'une nation européenne 
qui en opéroit la conversion au christianisme avec 
le fer et le feu. Les Carolins , avec lesquels nous 
eûmes de fréquentes communications , montrèrent 
constamment de la bonne foi dans leurs échanges , 
de la franchise dans leurs manières, de la gaieté, 
et un certain abandon qui indiqueroit de la droi- 
ture , à moins que cela ne fût produit par l'appareil 
d'une force imposante, qui les porta à n'avoir avec 
nous que des relations franchement amicales. 

La musique des Mongols-Pélagiens, comme celle 
de tous les peuples dans l'enfance d'une demi-civi- 
lisation , est grave, peu mélodieuse, parfois mêlée 
de notes entrecoupées et lentes. Elle est destinée le 
plus souvent à servir d'accompagnement à leur 
danse, qui est caractéristique, et qui diffère beau- 
coup de celle des vrais Océaniens. L'instrument 
dont ils se servent est le tam-tam, qu'on trouve gé- 
néralement répandu chez la plupart des peuples 
orientaux et africains, de races nègre et jaune. Celle 
poésie, qu'on retrouve chez tous les Carolins, dont 
les idées sont demeurées stationnaires , ne prouve- 
t-elle point que, découlant d'une source antique, 
et quoique brute et sauvage, elle peut encore ré- 
veiller dans leur âme des émotions agréables et des 
souvenirs historiques ? que chez ces hommes isolés 
dans un cercle étroit, elle suffit pour embellir les 
longues journées , qui s'écouleroienl sans elle dans 
une complète inertie? 

La langue de ces peuples semble varier à l'infini 
et presque dans chaque île. Cependant , malgré la 
différence de l'orthographe usitée par les collecteurs 
divers des mots employés par ces insulaires , on 
reconnoit le même génie, et, comme le dit fort 
bien M. de Chamisso , des sortes de règles plus 
compliquées que chez les vrais Océaniens. A notre 
avis les langues , lorsqu'elles se rapprochent évi- 
demment, peuvent offrir de bons caractères, lors- 
qu'ils s'adaptent surtout à l'ensemble de ceux qu'on 
peut tirer des habitudes et de la conformation ; mais 
on ne peut jamais y attacher une valeur absolue. Où 
en seroit-on, en effet, s'il falloit grouper divers peu- 
ples de la France , en écrivant des noms tels qu'on 
les entendroit prononcer?et à quelle race rapporte- 
roit-on alors les habitants de telle ou telle province? 
Cependant quelques rapprochements existent dans 
la langue des Carolins. Çà et là on retrouve les ja- 
lons de communications. Ainsi la numération dé- 
cimale est seule usitée , et , quoique les noms de 



nombre varient , le système arithmétique est le 
même. A Oualan comme à l'île d'Hogoulous les 
dénominations numériques sont très arbitraires, et 
doivent tenir ou à des migrations diverses, ou à des 
dialectes corrompus , que nous ignorons. Ainsi le 
mot un, chez ces peuples, se dit sha à Oualan 
(Nob.) , duon à Radack (Chamisso) , eoth h Uléa , 
reph Eap, hafjijai en chamorien, sa à Pénélap 
(Nob.), yote à Doublon ou Ilogoulous (Nob.), tong 
aux Pelew ( Wilson), usa (Bisaya), isa (Pampan- 
go, Chamisso), ysa (ïagale), etc. Le mot d»*/ offre 
beaucoup plus d'analogie, et il présente la plus 
grande ressemblance dans presque toutes les lan- 
gues de la mer du Sud , quels que soient les peuples 
qui l'emploient; il se dit, comme en malais , lima, 
lime. D'un autre côté, le mot tnmole, pour désigner 
un chef, est généralement usité dans les Carolines. 
Il en est de même du mot ik , poisson , qui semble 
dériver du malais ikan, etc. 

Nous terminerons ce tableau par une seule ré- 
flexion. Les peuples du rameau mongol-pélagien 
n'avoient point le cochon ni le chien sur leurs îles 
avant l'arrivée des Européens; et MM. Quoy et 
Gaimard nous apprennent que ce dernier est lui- 
même étranger aux îles Mariannes , comme l'indi- 
que son nom de galagou, qui veut dire animal venu 
par la mer. 

IV. DES PAPOUAS OU PAPOUS (*). 

Sous le nom de Papous , on connoît , en France , 
des peuples dont la couleur noire varie en intensité, 
et dont la chevelure n'est point lisse de sa nature, 
mais n'est pas laineuse non plus. Ces hommes , 
qu'on sait habiter le littoral des îles de Waigoui ( 2 ), 
de Sallawaty, de Gammcn et de Baltenta, et toute 
la partie nord de la Nouvelle-Guinée, depuis la 

(■) Mémoire lu à la Société d'histoire naturelle de 
Paris, dans la séance du 23 juin 1826. 

« Les peuples dont la peau est noirâtre et la cheve- 
lure tantôt lisse, tantôt laineuse, et qui vivent sur les 
grandes terres montagneuses siluées enlre l'Asie et la 
Nouvelle-Hollande, ont été jusqu'à ce jour fort peu étu- 
diés. Il est même difficile de se former une idée exacte 
des dénominations qui leur ont été appliquées. Aussi , 
dans cet essai, nous présenterons seulement un résumé 
très succinct des observations que nous avons pu re- 
cueillir pendant le séjour de la corvette la Coquille au 
milieu de ces archipels. On doit d'ailleurs espérer que 
l'expédition de l'Asl rolabe, qui explore actuellement 
ce système d'îles Jettera la plus vive lumière sur ce 
sujet en rassemblant les faits nécessaires pour fixer ir- 
révocablement l'opinion des savants sur une matière 
qui intéresse si particulièrement l'histoircdc l'homme.» 

(»j Le nom de Waiijiou est écrit différemment par les 
François et par les Anglois. Nous avons toujours en- 
tendu les naturels appeler Ouaîyhiou la partie nord de 
l'île, et Ouarido la partie sud. 



DE L'HOMME. 



pointe Sabelo jusqu'au cap de Dory, ont été parfai- 
ment décrits par MM. Quoy et Gaimard ( l ) , qui les 
premiers ont démontré qu'ils conslituoient une es- 
pèce hybride, provenant, sans aucun doute, des 
Papouas et des Malais qui se sont établis sur ces 
terres et qui y forment à peu près la masse de la 
population. Ces Négro- Malais ont emprunté à ces 
deux races les habitudes qui les distinguent ; et 
c'est ainsi que plusieurs ont embrassé le maltomé- 
tisme , et que d'autres ont conservé des Papouas le 
fétichisme et la manière de vivre. Un grand nom- 
bre des mots de la langue de cette variété bumaine 
sont tirés du malais, et notamment celui de rajab, 
qui sert à désigner les chefs. Ces insulaires forment 
donc une sorte de peuple métis ( 2 ), placé naturelle- 
ment sur les frontières des îles Malaises et des ter- 
res des Papouas, et sur le littoral d'un petit nombre 
d'iles agglomérées sous l'équateur , et au milieu 
desquelles s'introduisent sans interruption des Ma- 
lais de Tidor et de Ternate , et des Papouas de la 
Nouvelle-Guinée, et même quelques Alfourous 
des montagnes de l'intérieur. Presque toujours l'au- 
torité, peu influente d'ailleurs, se trouve reposer 
dans les mains des Malais, qui exploitent encore le 
commerce par échanges, et surtout la vente des es- 
claves pris à la guerre. La masse de ces Papous hy- 
brides présente des hommes d'une constitution 
grêle et peu vigoureuse. La teinte de leur peau est 
très claire; mais le plus souvent elle est recouverte 
de cette lèpre furfuracée si abondamment répandue 
sur les peuples de race noire de la mer du Sud 
Leurs traits ont une certaine délicatesse; leur taille 
est le plus ordinairement petite; l'abdomen est très 
proéminent, et leur caractère est timide. Tout en 
eux indique la funeste influence de leur genre de vie 
et de leur habitation. 

Nous ne nous étendrons pas davantage sur ces 
peuplades que visitèrent d'Entrecasteaux , de Ros- 
sel, La Billardière, de Freycinet, Quoy et Gaimard, 

(') Observations sur la constitution physique des Pa- 
pous. [Zoologie du Voyage de l'Uranie, pag. là il.) 

( a ) La relation de Jacob Le Maire (Miroir Oost et 
West Indical, Amst. , 1021 , in-4° oblong , pag. 164) 
prouve que déjà ces Papous hybrides n'avoient point 
échappé aux observations des premiers navigateurs. 
Il y est dit : « Vindrent aussi quelques negrez qui nous 
» amenèrent vivres. Ils avoyent aussi une monstre 
» de porcelaine chinese; c'estoient une autre sorte de 
» gens que les precedens ( ceux de la Nouvelle-Guinée) , 
» de couleur plusjaulne; quelques uns portoyentdes 
» cheveux longs , d'autres courts, et usoyent aussi 
» d'arexs et flesches , etc. » 

En 1699 Dampier ( Voyage aux terres australes et 
à la Nouvelle-Hollande, t. IV, pag. 67, 1714) décri- 
vit également ces Papous hybrides , et tes détails qu'il 
en donne portent le cachet de son exactitude ordi- 
naire. 



et qu'il nous suffisoit de distinguer des peuples à 
cheveux crépus (crisj'dioitiiique comrtdes Latins), 
auxquels nous conservons le nom indigène de Pa- 
pova ('), usité à la Nouvelle-Guinée, où ils sont ré- 
pandus sur les côtes , de même que sur les grandes 
îles faisant partie de ce qu'on nomme terre des Pa- 
pous. Entin n us retrouverons les Papouas peuplant 
les îles jusqu'à ce jour peu connues de la Louisiade, 
delà Nouvelle-Bretagne, de la Nouvelle-Irlande 
de Bouka, de Santa-Crux ( 2 ), et de Salomon ( 3 ), etc. 

Les Tapouas qui doivent nous occuper ont la plus 
grande ressemblâmes avec les nègres Cafro-Madé- 
casses ( 4 ) ; et celte analogie se retrouve encore dans 
plusieurs de leurs habitudes et de leurs traditions , 
de même que dans leur constitution physique. Ils 
raroissent provenir d'une migration postérieure à 
celle des Océaniens, migration qui s'est arrêtée sur 
le contour des chaînes de la Polynésie, n'a envahi 
que le littoral de la Nouvelle-Guinée, et s'est ré- 
pandue sur les îles de la Nouvelle-Bretagne, de la 
Nouvelle- Irlande, de Bouka, de Bougainville, de 
l'Amirauté, de Salomon, de Santa-Crux, de la 
Tierra australe del Espiritu-Santo , et de la Nou- 
velle-Calédonie ( 5 ). Les habitants de la Nouvelle- 
Guinée se désignent par le nom de Papouas, en 
réservant la dénomination d'Endaménes aux nègres 
à cheveux droits et rudes de l'intérieur : ils n'ont 
point passé le détroit de Torrès ; tandis que les En- 
damênes ou Alfourous (nègres australiens) parois- 
sent s'être répartis très anciennement en peuplades 
misérables, éparses et peu nombreuses, sur le sol 
maigre et stérile de la Nouvelle -Hollande. On ne 
peut, par suite, concevoir la manière dont la terre 
de Diémen a été peuplée qu'en adoptant l'idée que 
les nègres à chevelure laineuse s'y sont introduits 
par le groupe des Hébrides et de la Nouvelle-Calé- 
donie. » 

Ainsi donc la portion centrale de la Nouvelle- 
Guinée est habitée par des nègres Alfourous qui 

(') « Du mot indigène pua-pua, qui veut dire brun 
» foncé. » ( Marchai , Histoire de Java, pag. 4. ) 

( 2 ) « Les naturels de l'île de Santa-Crux sont noirs 
» comme les nègres d'Afrique. Tous ont les cheveux 
» laineux, et les teignent de différentes couleurs, etc. » 
(Second Voyage de Mengdana; Fleurieu , Décou- 
vertes des François, pag. 26. ) 

( 3 j « Les peuples qui habitent ces terres sont en gé- 
» néral de l'espèce des nègres ; ils ont les cheveux lai- 
» neux et noirs, le nez épaté et de grosses lèvres, etc. » 
( Surville , Découvertes des François, pag 95. ) 

(4) Ce rapprochement avoit déjà été fait il y a un siè- 
cle; il a été combattu par M. Crawfurd , dont les rai- 
sonnements en cette circonstance ne sont appuyés sur 
aucun renseignement positif. 

(5) « Les naturels des îles Tatée paroissent être de la 
» même race que les Papous. Ils ont la tête laineuse, la 
» peau d'un noir de jais, et tous les traits des nègres 
» d'Afrique. » (Méares, Voyages, 1. 1, pag. 357. ) 

îi 



34 



HISTOIRE NATURELLE 



en sont les aborigènes, et que les Papouas du havre 
de Doréry nomment Endamênes. Ces peuplades 
sont toujours en guerre les unes avec les autres, et 
n'ont point d'autres communications que celles 
qu'amène un état perpétuel d'hostilités. Les nègres, 
au contraire, qui sont établis sur les côtes, se distin- 
guent entre eux par la dénomination d'Ârfakis ou 
de montagnards , et de Papouas ou de riverains. 
Ces derniers vivent par tribus éparses et isolées 
dans un état continuel de défiance et d'inquiétude. 
Leurs villages, placés sur l'eau et sur des pieux, se 
composent d'un petit nombre de cabanes gouver- 
nées par l'autorité de chefs âgés. Leur taille est 
assez communément médiocre, quoiqu'on observe 
parmi eux de forts beaux hommes. Leurs membres 
sont ordinairement proportionnés avec régularité, 
et souvent leurs formes sont robustes et athlétiques. 
La couleur de leur peau est d'un noir mêlé d'un 
huitième de jaune; ce qui lui donne une teinte 
assez claire dont l'intensité varie. Leur chevelure 
est noire , très épaisse , médiocrement laineuse : 
ils ont l'habitude de la porter ébouriffée d'une 
manière fort remarquable , ou de la laisser retom- 
ber sur le cou en mèches longues et très flexucu- 
scs. Le visage est assez régulier dans l'ensemble 
des traits, quoique le nez soit un peu épaté, et que 
les narines soient élargies transversalement. Le 
menton est petit et bienfait; les pommettes sont 
assez saillantes, le front est élevé, les sourcils sont 
épais et longs. La barbe est rare; mais quelques 
naturels la conservent au-dessus de la lèvre supé- 
rieure et au-dessus du menton, à l'imitation de 
plusieurs peuples africains. La physionomie des Pa- 
pouas réfléchit aisément les sensations qui les ani- 
ment et qui naissent de la défiance , du soupçon et 
de toutes les passions les plus haineuses : et l'on 
observe chez presque tous les peuples de race noi- 
râtre une prédominance marquée des facultés pure- 
ment instinctives (') sur celles de l'intelligence. Les 
femmes, qui partout l'emportent sur l'homme par 
la délicatesse de l'organisation , sont communément 
laides. Cependant nous vîmes à la Nouvelle-Gui- 
née quelques filles nubiles très bien faites, et dont 
les traits réguliers et doux étoient remarquables. 

(') Plus les hommes sont loin de l'état «le civilisation, 
plus leur intelligence instinctive est développée : les 
sens sont plus parfaits que chez l'Européen. Aussi le 
Papouaa-t-il la vue perçante et l'ouïe très fine. Mais 
comme son unique occupation est de satisfaire son 
appétit vorace,qae cette fonction absorbe toutes les 
autres facultés, ou qu'elles ne sont développées que 
dans ce seul but, il a reçu des muscles niasseter et 
temporaux d'une grande force. C'est ainsi que nous re- 
marquâmes sur plusieurs crânes des crêtes nombreuses 
hérissant toute la partie antérieure de la fosse tempo- 
rale pour donner aux fibres du crolaphyte des points 
d'attache plus puissants. 



Façonné pour la servitude et l'obéissance ce sexe, 
chez les Papouas, comme chez certains nègres d'A- 
frique, doit vaquer aux travaux les plus rudes que 
dédaigne de partager un maître inflexible et des- 
pote. 

Ainsi les Papouas se sont propagés sur les îles de 
Bouka, de Bougainvillc, de la Nouvelle-Bretagne 
et de la Nouvelle-Irlande. Si l'on en juge par la 
description des voyageurs les plus exacts, ils se 
seroient égalementétablissur les îles de Sanla-Crux 
et des Arsacides, des Hébrides (*) et de la Nouvelle- 
Calédonie; ils auroient envoyé des colonies sur les 
îles des Navigateurs et des Fidjis ( 2 ) , et y auroient 
donné naissance à la variété hybride ou jiéi/ro- 
océanienne qu'on y connoit. 

Les naturels de Bouka , avec lesquels nous com- 
muniquâmes, avoient une taille moyenne. Ils pré- 
sentoient absolument tous les caractères et toutes 
les habitudes des Papouas, et portoient comme eux 
leur chevelure demi-laineuse, longue et ébouriffée. 
Les habitants de Porl-Praslin à la Nouvelle-Irlande, 
ceux de l'île d'York dans le canal Saint-George, ne 
difléroient point de ceux-ci : seulement il y avoit 
parmi eux un plus grand nombre d'hommes grands 
et robustes. Mais plusieurs individus, dans le 
nombre, étoient remarquables par la teinte peu 
foncée de leur peau ; ce qui les rapprochoit de la 
couleur jaune foiblemenl bronzée des Océaniens. 

La figure des vieillards de ces diverses peuplades 
étoit généralement calme, sereine et impassible. 
Cependant nous observâmes des changements assez 
brusques dans le jeu de leur physionomie. A lu 
fausseté, aux regards perfides des uns, étoient 
opposés la défiance et les soupçons des autres, la bon- 
homie ou la confiance d'un petit nombre. Ces peu- 
ples ne hérissent point leur chevelure comme cer- 
tains Papouas; car cette mode n'est suivie que par 
quelques tribus. 

(') Consultez les excellents détails fournis par Forsler 
scr les naturels de l'île de Ma!lico!o,q:ii semblent con- 
stituer une variété. {Second Voyage de Cook, t. III, 
pag. 59, et t. V, pag. 220.) 

(») Suivant M. Mariner ( t. I, pag. 346 ) , les habitants 
des Fidjis ont les cheveux crépus et de la nature de la 
laine. Us les poudrent avec des cendres , et les frisent 
avec le plus grand soin , de manière qu'ils ressemblent 
à une immense perruque. Ils portent des bracelets d'é- 
corceetde coquilles autour des bras, et sont presque 
nus. Plus loin il ajoute, après avoir séjourné au milieu 
d'eux ( t. II , pag. 1 35 ) : « Les naturels de ces Iles pa- 
roissent être une race fort inférieure à celle de Tonga , 
et approcher davantage de la conformation des nègres. 
La langue est dure, et emploie plus souvent la consonne r. 
C'est au point que, quoique les îles Fidjis soient très 
voisines des îles de Tonga , le langage diffère bien plus 
entre ces deux archipels que celui de Tonga , par 
exemple, avec les Sandwich, qui en sont séparées par 
une distance neuf fois plus considérable. » 



DE L'HOMME. 



35 



Si nous examinons enfin la conformation physi- 
que des habitants de la grande lie de Madagascar, 
connus sous les noms de Madêcasses proprement 
dits( 1 ), nous trouverons, au milieu des trois ou 
quatre variélés humaines qui habitent celte grande 
île, des nègres dont les membres sont proportion- 
nés avec régularité, et souvent dessinés avec vigueur. 
Ces Madêcasses ont une taille bien prise, et parmi 
eux on observe un très grand nombre de beaux 
hommes. Leur chevelure, médiocrement laineuse, 
est nouée sur l'occiput par gros flocons ; la peau est 
de couleur brune, mêlée de jaune; le nez est légè- 
rement épaté, la bouebe grande; en un mot l'en- 
semble de leurs traits, qui est régulier, serviroit en 
grande partie à tracer le portrait d'un > apoua de 
Doréry, deBirare ( Nouvelle- Hretatjne de Dampier), 
delà Nouvelle-Irlande ou de Bouka ( 2 ). Il nous reste 
à généraliser les habitudes de celte grande famille. 

Les Papouasvont nus. Jamais nous ne vimes les 
habitants des îles Bouka , de la Nouvelle-Bretagne 
et de Port-Praslin, cacher par le moindre voile les 
organes sexuels. Les naturels de Doréry, ainsi que 
les Papous hybrides, sont les seuls qui fassent 
exception à cette coutume ; et bien qu'ils ne sachent 
point faire des tissus , ni convertir les écorces d'ar- 
bres en étoffes, ils emploient comme ceinture des 
sortes de toiles naturelles et grossières qu'ils reti- 
rent des enveloppes florales du cocotier ou des gaines 
membraneuses des feuilles du bananier. Les tribus 
qui vivent sur les côtes de la partie nord de la 
Nouvelle-Guinée, ayant chaque jour des communi- 
cations avec les Malais, et surtout avec les Guébéens, 
en reçoivent en échange d'oiseaux de paradis, 
d'écaillé de lortue, ou par la venie des esclaves , 
des toiles de coton teintes en bleu ou en rouge, et 
qui sont destinées aux femmes. Ils ont aussi adopté 
l'usage de chapeaux larges et pointus, faits à la 
chinoise avec des feuilles de pandanus , cousues et 
disposées très ingénieusement. Mais un goût com- 
mun a tous les peuples de race noire est celui de se 
couvrir les épaules et la poitrine d'incisions éle- 
vées et mamelonnées, disposées en lignes courbes 
ou droites, mais toujours régulières ; et celle mode, 
qui sert à distinguer les diverses tribus nègres de 
l'intérieur de l'Afrique , est pratiquée par presque 
tous les habitants de Madagascar, et par tous les 
naturels de couleur noire répandus dans l'ouest de 

(■) Consultez Flacourt, Histoire de Madagascar , 1 
vol. in-4° , et Rochon , Voyage à Madagascar , 1 vol. 
in-8° , pag. 15. 

(*) « Parmi les habitants de la Louisiade qui vinrent 
» en pirogue le long de nos navires, et dont la cheve- 
» lure étoit laineuse et la peau olivâtre , j'en remarquai 
» un aussi noir que les nègres de Mozambique , avec 
» lesquels je lui trouvai beaucoup de rapport. » ( La Dil- 
lardiérc , Voyage , t. II , pag. 276 , in-4°. ) 



la mer du Sud , et aus-i bien sur la terre de Dié- 
men que dans l'Australie. 

La chevelure de ces peuples est en général très 
frisée, très fine, résistante, et en même temps très 
épaisse. Quelques familles de la Nouvelle-Guinée, 
de Waigiou , de Bouka, lui donnent la forme chou* 
riffée et singulière qu'on a même regardée comme 
un caractère des Papous; mais d'autres tribus, 
telles que celles de Rony à la Nouvelle-Guinée, 
de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle-Irlande , 
la laissent tomber sur les épaules en mèches cor- 
données longues et flottantes. Les papouas aiment 
à se couvrir la tête de poussière d'ocre unie à de la 
graisse, et rougir ainsi leur ci:evelure et leur visage, 
et se faire sur la poitrine ou sur la face des bandes 
diverses avec de la chaux de corail. C'est plus par- 
ticulièrement auPoit-Praslin, à la Louisiade, qu'on 
retrouve celle singulière mode, qui règne sans 
partage chez les habitants de la Nouvelle-Galles 
du sud. Ces peuples emploient peu le tatouage, 
qu'ils nomment panai/a à la Nouvelle-Guinée ; et, 
opposés en cela aux Océaniens, ils se bornent à 
tracer quelques lignes éparses sur les bras ou à 
l'angle des lèvres de leurs femmrs , comme une 
marque particulière. Ils aiment tous les ornemenls 
de quelque nature qu'ils soient. Nulle part nous ne 
rencontrâmes en plus grande abondance des colifi- 
chets de plumes, d'écaillés ou de nacre, destinés à 
être placés sur la tête, à la ceinture ou sur les 
armes. Mais partout nous observâmes l'usage, 
exclusif à cette race , de porter des bracelets d'une 
blancheur éblouissanle, faits avec beaucoup d'art, 
très polis , et qu'ils façonnent probablement avec la 
grosse extrémité des énormes cônes qui vivent dans 
les mers environnantes : tous les navigateurs en 
ont parlé. Bougainville dit, en mentionnant cet 
objet chez les naturels des grandes Cyclades : « Ils 
» se percent les narines pour y pendre quelques 
» ornements (I), Ils portent aussi aux bras, en 
» forme de bracelets, une dent de babiroussn, ou un 
» grand anneau d'une matière que je crois de l'i- 
» voire ( 2 ). » Un tel usage est par lui-même carac- 

C) « Les naturels de Navihi-Levou, l'une des Fidjis , 
» ont adopté cette coulume ; et pour se donner un air 
» plus formidable ils percent le cartilage du nez , et ils 
» y passent des plumes qui retombent sur les lèvres 
» comme d'épaisses moustaches. » ( Mariner, 1. 1, pag. 
335) Or nous avons vu une habitude identique chez 
les nègres de Port Praslin. 

(») Surville, sur le Saint-Jean-Baptiste, mentionne 
ces bracelets de cette manière ( Port-Praslin, : « La plu- 
» part portent un bracelet au bras , au-dessus du coude. 
» qui peut avoir un demi-pouce d épaisseur sur un pouce 
» de largeur. Il est fait, autant qu'on peut en juger , 
» d'un coquillage dur, opaque, lourd , qui est supérieur 
» en blancheur à l'ivoire du Sénégal et au marbre de 
» Carrare » {Découvertes des François dans le sud- 



3G 



HISTOIRE NATURELLE 



téristique ; mais ce qu'il offre de plus remarquable 
encore est l'analogie qu'il présente avec les coutu- 
mes des Égyptiens. Les recherches modernes nous 
ont en effet indiqué la présence d'un ornement de 
forme exactement semblable sur un grand nombre 
de momies. 

L'usage de mâcher le bétel avec l'arec et la chaux, 
propre au rameau malais, a été porté chez les Pa- 
pouas par ce peuple sans doute ; mais on doit sup- 
poser que des communications antérieures en ont 
fait naître le besoin chez les habitants dePort-Pras- 
lin, où nous le trouvâmes très répandu ; à Bouka , 
où nous en vîmes des traces; à l'île de Choiseul et 
à la Louisiade , où Bougainville et La Billardière 
l'observèrent. 

Ces derniers peuples et les Papouas de la Nou- 
velle-Guinée surtout portent des amulettes façon- 
nées en idoles (*), fixées sur la nuque par un collier 
fait de dents d'animaux, etc. Mais nous trouvâmes 
dans leurs cabanes quelques coiffures parfaitement 
analogues à celles qui servent aux enfants dans nos 
fêles religieuses, et que surmontoit une feuille de 
pandanus, contournée très adroitement en fleur de 
lis. Celte forme antique et singulière, conservée fi- 
dèlement, et même avec le plus grand goût chez les 
peuples encore dans les ténèbres d'une longue en- 
fance, doit provenir de l'Abyssinic. Mais ce qui 
met hors de doute leurs rapprochements avec les ha- 
bitants de l'Afrique ce sont les oreillers en bois sur 
lesquels ils appuient la tête pour dormir. A Wai- 
giou , à Doréry , nous trouvâmes chez tous ce meu- 
ble travaillé avec adresse, représentant le plus 
constamment et avec plus ou moins de perfection 
deux têtes de sphinx, attribut égyptien ; et plusieurs 
de ces objets, comparés en France, ne diffèrent en 
rien de ceux trouvés sous la têle des momies d'E- 
gypte, dans leurs tombeaux, et conservés par les 
voyageurs modernes qui les ont découverts. 

Les Papous de Doréry et de Waigiou ont un goût 
particulier pour façonner les idoles qu'ils placent sur 
leurs tombeaux et dans un endroit particulier de 
leurs cabanes. Ces sculptures se reproduisent sur le 
devant de leurs pirogues. Mais comme leur culte est 
un fétichisme pur, et que quelque teinte de l'isla- 
misme n'a pénétré qu'avec les Malais au nord seu- 
lement, nous voyons chez tous cette habitude de 
consacrer dans une cabane qui sert de temple une 

est de la Nouvelle-Guinée, par Flcurieu ; 1790, page 
128, in 4°. ) 

(>) « Les nègres de Sierra-Leone semblent vénérer 
» de petites statues faites à peu prés à la ressemblance 
» de l'homme. H n'en coûte que huit ou onze pouces de 
» bois pour la façon de ces imnges qu'on peint en noir, 
» cl qui sont les pénates de la hutte. Ils leur font des 
« offrandes qui consistent en chiffons, vases ébré- 
» chés, etc.» (Malthcws, Voyage à Sierra Leone.) 



suite d'idoles vêtues de guenilles diverses, repré- 
sentant les divinités rangées par ordre de puissance. 
Nous trouvâmes cet état de choses au Port-Praslin , 
grâce à la course hasardeuse du jeune et brave de 
Blosseviile ; et ces naturels, sans exception, au 
milieu de leurs grotesques divinités, consacrenlàdes 
animaux des représentations assez fidèles. C'est ainsi 
que le crocodile est un objet de culte à Waigiou, le 
requin et le pélandoc au Pori-Praslin, le chien à 
Doréry, etc. Les Papous toutefois vénèrent les morts, 
suspendent les têtes de leurs ennemis comme tro- 
phées aux parois de leurs demeures , pour les pri- 
ver sans doute d'une existence heureuse dans l'au- 
tre vie ; car ils ont la croyance d'un être suprême 
infiniment bon , et d'un génie adonné au mal. 

L'industrie des peuples de race noire n'est point 
à citer, bien que les femmes des Papouas de Doréry 
fabriquent de la poterie (»); et, comme ceux de 
Waigiou , ils savent assembler les belles feuilles sa- 
tinées du pandanus longifolius pour en faire des 
natles qu'ils festonnent diversement, et qu'ils tei- 
gnent avec les couleurs les plus éclatantes et les 
plus solides. Ces nattes, avec lesquelles ils s'abri- 
tent de la pluie , sont représentées, au Port-Praslin, 
par des capuchons qui en ont la forme et parfois 
l'ampleur : elles sont en effet le plus souvent pliées 
au milieu , et cousues à une extrémité. 

Les habitantsde la Nouvelle-Bretagne , de la Nou- 
velle-Irlande , avoient divers ornements passés dans 
les narines, ou des bàtonnels traversant la cloison 
du nez , à l'instar des naturels de la Nouvelle-Galles 
du sud. Celte mode se reproduisit à nos yeux chez 
les Papouas du havre de Bony, et tous nous assu- 
rèrent que les bâtonnets qu'ils porloient éloient bien 
petits en comparaison de ceux que les farouches 
Endamênes, leurs ennemis, et les propriétaires des 
districts plus au sud, se plaçoient ainsi, et comme 
une vergue civadière , ainsi que l'a dit le premier 
un marin judicieux et instruit. 

Le genre de vie des Papouas ne nous fournit point 
de caractères bien précis. Cependant ils ne savent 
point, comme les Océaniens, pratiquer des fours 
souterrains pour cuire leurs aliments : ils se conten- 
tent de les griller sur les charbons ardents, ou bien 
de faire des treillages élevés, et de les préparer ainsi 
par l'action médiate de la chaleur. Vivant, du reste, 
des fruits équatoriaux , de racines nutritives que le 
sol produit en abondance , les Papouas de la Nou- 
velle-Guinée savent encore cultiver quelques légu- 
mes ; et l'espèce de haricot qu'ils nomment n/;erou 
forme principalcmentlabasedelcur nourriture, avec 

(<) « Dans le pays des Kaartans , dans l'Afrique occi- 
» dentale, le village d'Asamangn Tary est renommé par 
» ses manufactures de poterie de terre, travaillée par 
» les femmes. » ( Voyage dans l'Afrique occidentale , 
par Gray et Dochard.) 



DE L'HOMME. 



37 



les produits delà pêche, ou les coquilles qu'ils vont 
chercher sur les récifs, et même les reptiles qu'ils 
attrapent dans les forêts. 

Leur gouvernement est peu connu. On a cepen- 
dant remarqué qu'ils semhloient obéir à des vieil- 
lards dont l'autorité paroissoit nettement établie; et 
ce n'est guère que chez ceux qui ont communiqué 
avec les Malais qu'on retrouve le titre de rajah , par 
exemple; et encore n'en ont-ils point d'idée bien 
claire et bien distincte. Nous avons vu que leur culte 
étoit un fétichisme pur; fétichisme sous l'influence 
duquel toutes les races noires de l'Afrique, excepté 
l'abyssinienne, sont plus ou moins soumises. Mais 
les Papouas entourent d'un profond respect les tom- 
beaux de leurs pères : ils élèvent des cabanes pour 
les abriter. Ils dressent souvent des estrades en bois, 
destinées à supporter leurs os desséchés , et ne man- 
quent point de placer sur leur sépulture des vases 
destinés à recevoir des offrandes, telles quedu bétel, 
du tabac , ou du poisson , et de recouvrir des attri- 
buts du défunt le lieu où reposent ses cendres. 

La construction des cabanes présente, chez les 
divers peuples delà race papoue, des différences 
assez tranchées. Ainsi les huttes des naturels de la 
Nouvelle-Irlande sont de forme africaine , arrondie, 
couvertes de paille , ayant une porte étroite et basse. 
Chez les habitants de Waigiou et de la Nouvelle- 
Guinée (') , au contraire , elles nous montrent quelle 
peut être l'influence des hostilités continuelles aux- 
quelles ils se livrent Ces peuples en effet établissent 
leurs villages au fond des baies, sur le bord des ri- 
vages. Mais par une prévoyance sans cesse défiante, 
ils ont placé leurs maisons sur l'eau même des grè- 
ves, de manière qu'elles sont supportées par des 
pieux, et qu'on ne peut y parvenir que pur des ponts 
informes qu'en cas d'alerte du côté de terre on peut 
faire disparoitre en un clin d'oeil ; tandis que la fuite 
est facile par mer, parce qu'ils ont le soin d'avoir 
leurs pirogues sous le plancher à jour de ces ajou- 
pas. Il se sauvent aisément dans les bois lorsque 
l'attaque a lieu avec des embarcations armées. Enfin 
ceux même qui habitent l'intérieur du pays ont placé 
leur gîte sur quelque morne élevé, dont l'approche 
est défendue par des palissades ; et non satisfaits de 
la sécurité qu'ils peuvent retirer des obstacles qui se 
rencontrent sur le chemin, ils ont encore perché 
leurs demeures sur des troncs d'arbres rendus lis- 
ses, et hauts de douze à quinze pieds , et se servent 
d'un énorme bambou entaillé pour y parvenir. Cha- 
que soir cette échelle est retirée dans la cabane, et 
la famille dort en paix, sur des tas de flèches pré- 

(■) « Les cabanes des naturels de la Louisiade sont, 
» comme celles des Papous , élevées avec des pieux de 
» deux ou trois mètres au-dessus du terrain. » 'La Bil- 
» lardière, Voyage à la recherche de La Pérouse, t. H, 
page 277.) 



parées pour repousser toute attaque , dans l'aire 
qu'elle a construite à la manière des oiseaux. Ce sont 
ces cabanes aériennes , que nous avons examinées 
avec détail, qui ont donné lieu de croire à quelques 
écrivains amis du merveilleux, que les Papouas 
logeaient dans des arbres. Nous ne savons pas si les 
voyageurs mentionnent ailleurs une telle construc- 
tion ; et on n'en trouve point de traces en Afrique, 
à ce que nous croyons. Seulement le capitaine russe 
Kruseustern ( Voyage , t. II , pag. 253) dit que les 
Tartaresqui habitent Sakhalien élèvent leurs cabanes 
sur des pieux , au-dessus du sol. 

Ces peuples possèden l encore un genre de construc- 
tion nautique, opposé à celui des rameaux océanien 
et mongol-pélagien. Navigateurs comme le sont 
naturellement tous les peuples riverains, on retrouve, 
chez tous les nègres épars depuis le nord de la Nou- 
velle-Guinée, sur ces chaînes de grandes îles , une 
forme assez générale de pirogues. Ceux de Port- 
Praslin, de la Nouvelle-Bretagne, de l'île d'York, 
de Bouka enfin , ont des embarcations sveltes , légè- 
res , formées de bordages assemblés et cousus de 
manière que les joints sont bouchés par un mastic 
tenace , dont les deux extrémités se relèvent, et sont 
le plus souvent surmontées dequclque attribut. Mais 
toutes ces pirogues n'ont point de balancier, tandis 
que celles qu'on retrouve sur le pourtour boréal des 
îles dites des Papous, et qui sont destinées aux 
besoins ordinaires, sont, sans exception, à deux 
balanciers; celles de guerre toutefois ressemblent 
aux précédentes. 

Les armes princip les des habitants de Waigiou 
et de Doréry sont l'arc, les flèches et les longues 
javelines, terminées par une lame de bambou, acé- 
rée et façonnée en fer de hallebarde. A Bouka nous 
retrouvons des flèches et des arcs parfaitement fabri- 
qués en beau bois rouge , de même qu'à la Nou- 
velle-Irlande et à la Nouvelle-Bretagne. Mais ces 
tribus inquiètes et guerrières emploient principale- 
ment le casse-tête de bois dur, les longues javelines 
garnies parfois d'os humains , ce qui annonceroit 
peut-être une habitude d'anthropophagie ; les fron- 
des pour lancer les pierres, et surtout l'usage con- 
stant du bouclier ('). Cette arme défensive , faite sur 
le modèle de certains boucliers romains, garnie de 
coquilles enchâssées avec symétrie, seroit-elle due 
au hasard ( 2 ) ? 

Tous les peuples ont une musique, en rapport 

(') De Bougainville [Voyage autour du monde) vit 
les naturels de la Louisiade se servir également de bou- 
cliers : la description qu'il en donne est applicable à 
ceux que nous avons vus au Port-Praslin. 

(») « Les Antaximes de la partie sud de Madagascar, à 
» teinte très noire et à cheveux crépus , se servent du 
» bouclier pour combattre. » (Malte-Brun, Géogra- 
phie, t. IV, pag. 123. ) 



38 



HISTOIRE NATURELLE 



avec leur civilisation sans cloute ; mais les Océaniens, 
les Mongols-Pélagiens, et les peuples noirâtres et 5 
cheveux frisés des îles de la mer du Sud , ont chacun 
un type particulier, suivant leurs habitudes; et quoi- 
que cet art soit resté stalionnaire par l'isolement de 
ces peuplades, il n'en est pas moins caractéristique, 
et ne peut provenir que d'un ensemble d'idées per- 
fectionnées. Nous ne savons rien de la musique des 
Papouas de Doréry et de Waigiou : celle des habi- 
tants de Port Praslin et de l'île d'York et leurs in- 
struments nous sont mieux connus. Sur toutes ces 
grandes terres nous retrouvons le iam-tam , dont le 
nom peut varier, mais jamais la forme, qui est l'imi- 
tation parfaite du tam-tam de la côte de Guinée. Ce 
tambour, creux, fermé à sa grande extrémité par une 
peau de lézard , est encore usité dans plusieurs ré- 
gions de l'Afrique. Biais ce qui dut nous fournir 
matière à réflexion au Port Praslin sont et l'épinette 
et la flûte à pan que nous y trouvâmes. L'épinette 
est faite avec une lame de bambou, divisée en trois 
lames effilées , qui se placent dans la bouche comme 
la nôtre. Quant à la flûte à pan , nous devons nous 
y arrêter un instant, et indiquer la conclusion d'une 
note que nous a remise sur cet instrument un de nos 
amis, excellent musicien. « Lesanciens connoissoient 
» deux sortes de flûtes : la simple, et le syrinx ou 
» flûte à pan ; et ces flûtes n'avoient qu'une étendue 
» de sons très bornée, parce que les Grecs ignot oient 
» l'harmonie proprement dite, et que leur mode ('e 
» musique étoit mineur, tant l'homme naturel 
» éprouve plus de facilité à attaquer la tierce mi- 
» neure que celle majeure. Le syrinx de laNouvelle- 
» Irlande présente ce caractère mineur ; et après un 
i» examen sérieux , je conclus que cet instrument, 
» composé de huit notes , dont cinq appartiennent à 
» la gamme , et trois sont répétées à l'octave en des- 
« sous, est des temps les plus reculés. » 

LorsqneM.de Blosseville visita le village de Leu- 
kiliki, à une lieue de Port-Praslirj dans l'intérieur, 
il ne fut reçu qu'après que des naturels eurent exé- 
cuté une danse nommée louk-louk. Les danseurs 
étoienl entièrement cachés sous un vêtement bizarre, 
fabriqué avec des ianières de feuilles de pandanus, 
imitant une ruche ambulante, et qu'ils suspendent 
à des poteaux sur la grève. Toutes les circonstances 
de celte sorte de solennité seront rapportées dans le 
chapitre relatif à ce peuple; mais nous devons citer 
comme rapprochement un usage semblable, observé 
dans le royaume de Woulli, en Afrique, parle major 
Gray. » En approchant deBarra-Cunda, nous vîmes 
» accroché à un poteau, hors des murs de la ville, 
» un vêtement fait d'écorce d'arbres, coupé par lila- 
» ments,ct arrangé de manièreàcouvrirunbomme, 
» espèce de loup-garou , nommé Mvmbo-Jumbo. » 

Des ténèbres trop épaisses couvrent les traditions 
poétiques de ces peuples pour que nous puissions 



en tirer quelques conséquences : nous en ignorons 
même les faits les plus essentiels. Mais ce qu'on ne 
peut se dispenser de remarquer c'est la divergence 
complète du langage qui existe non pas d'ile à île, 
mais même de tribu à tribu et de village à village. 
Quelle peut en être la cause? rien autre chose sans 
doute que ces haines héréditaires, ces guerres per- 
pétuelles , dans lesquelles vivent et meurent les gé- 
nérations successives. Le caractère moral de ces peu- 
ples en a acquis cette barbarie profonde, celte défiance 
sombre et continuelle , qui les rendent traîtres, per- 
fides et assassins. « Nous avons observé, dans le 
» cours de notre voyage, dit Bougainville, qu'en 
» général les hommes nègres sont beaucoup plus 
« méchants que ceux dont la couleur approche de 
» la blanche. » 

Quant au rapport que peuvent avoir entre eux 
les idiomes de chaque peuplade, il nous seroit im- 
possible de le saisir. Ce langage barbare et guttural 
se refuse à tout examen ; et on en pourra juger par 
le tableau suivant , dans lequel nous avons placé les 
noms de nombre, écrits comme les naturels les 
prononcent. 





NOUVELLE-GUINÉE. 


XOl VFI. - 


NOUV.- 


MAD\- 










GUINEE. 


Iklald. 


GASC. 










— 


— 


— 


MALAIS. 




CAKTON 


■ IAVRE DE 


ALFOI'ROI'S 


PORT- 


TAMA- 






DE aOHT. 


noAE&r. 


H AD. DK 

l'ixtkr. 


rilASLlV 


TAVE. 






Iliossaire. 


Sa h a. 


Tome. 


Ti. 


lire. 


Satou. 


7 


Nom ou. 


Doui. 


Klre. 


lion. 


Roui. 


Do.ia. 


:î 


Nokore. 


Kiore. 


Nome. 


Toul. 


Telou. 


Tiga. 


:, 


Pake. 


Fiake. 


Ouat. 


A t. 


Efï;.k. 


Ampnt. 


-, 


Rime. 


Ilime. 


Mai. 


Lime. 


Dimi. 


Lima. 


li 


Ouonême. 


Ouonême. 


fmliitoure. 


Ouone. 


Enine. 


Anam. 




Ounamaiiourou. 


Fike. 


Inrl.iki. 


Ili-S 


Eituu. 


Touvou. 


h 


Ounamonocore.- 


Ouart. 


Imhinour. 


Oualc. 


Valrfu. 


Oelapan. 




l'ike. 


Siliiou. 


[mueboft. 


SiOLl. 


Sf\i. 


Snmliilan. 




San four. 


Sanfour. 


Ouanguire 


" 3 '• 


Foulou. 


Sapoulou. ! 

i 



V. DES TASMAMF.XS. | 

Nous plaçons à la suite des Papouas, et comme 
deuxième variété du rameau cafro-madècasse , les 
habitants de la terre de Diémen. Nous ne les indi- 
querons ici que pour mémoire , parce que la corvette 
la Coquine n'a point visité cette partie du globe, et 
que les naturels ne nous sont connus que par les ré- 
cils des voyageurs. On s'accorde généralement à 
peindre lesTasmaniens comme une race d'hommes 
d'un noir peu foncé, dont le crâne est déprimé, et 
qui a des cheveux courts, laineux, très recoquillés. 
Le nez est écrasé, et l'angle facial médiocrement 
aigu. On peut toutefois s'en faire une idée assez juste 
par les planches 7 et S de l'atlas de La Billardière, 
et par les figures 4 à 8, dessinées par Petit dans 
l'atlas de Péron. Ce qui semble autoriser à placer les 
Tasmaniens à la suite des Papouas, ce sont quelques 
ressemblances d'organisation et une certaine simi- 
litude dans plusieurs usages qui paroissent dériver 



DE L'HOMME. 



39 



d'une source commune. Ainsi ils ont l'habitude de 
se couvrir les cheveux d'argile ferrugineuse très 
rouge ; de se faire naître des mamelons ou des cica- 
trices en relief sur la peau ; de cuire leurs aliments 
sur des charbons incandescents -, de coucher sur la 
terre près de grands feux ; de fabriquer des paniers 
élégants avec des tiges d'arbusles; de façonner des 
ornements divers, et surtout de se servir d'un petit 
oreiller en bois, nommé roèré (La Cil lardière, roj/»{je, 
t. II, pag. 45); de placer des Imites coniques sur 
les tombeaux de leurs parents décédés (i'éron, t. IV, 
pag. 99); et enfin d'être polygames. Seulement on 
ne retrouve point chez eux l'art de construire des 
cabanes, dont la pauvreté d i sol et l'inclémence du 
ciel auroient dû leur imposer la nécessité ; car ils se 
bornent à élever des abris temporaires, des abat- 
vents en écorces, insuffisants pour les garantir des 
rigueurs du climat austral. Leur langage diffère tel- 
lement des idiomes barbares et sans nombre des peu- 
ples de la Nouvelle-Hollande, que déjà, dès avant 
qu'on sût que la terre de Diémen en étoit séparée 
par le détroit de Iîass, M. de La Billardièreavoit dit 
(t. II , pag. 00) : « Il prouve que ces peuples n'ont 
» pas la même origine. » Des détails utiles à con- 
sulter sur les Tasmaniens sont consignés dans le 
tome IV, pag. 7T et suiv. de l'Historique du voyage 
aux Terre.",- Australes, rédigé par Péron et le capi- 
taine de Freycinet. 

VI. DES ALFOUKOUS-ENDAMÉNES. 

La population primitive des archipels des Indes 
orientales étoit une race noire, qui paroît avoir été 
décimée par d'autres peuples conquérants, sur cer- 
taines îles et à diverses époques, ou avoir été chas- 
sée des côles, et reléguée au milieu des montagnes, 
ainsi que nous l'apprennent les anciennes histoires 
et les annales de Malacca en particulier. Ces peuples 
à peau noire et à cheveux rudes, mais lisses, vi- 
vent encore dans les lieux inaccessibles de toutes les 
terres polynésiennes (') ; et c'est ainsi que le plateau 

(') En nous servant du nom de Polynésie, exclusive- 
ment restreint aux terres si vaguement nommées archi- 
pels d'Asie, nous encourrons probablement le blâme 
de quelques géographes fidèles à une nomenclature in- 
certaine et encore plongée dans le chaos. La dénomina- 
tion û'Occanie est si harmonieuse, et peint si bien la 
dispersion des petites îles volcaniques et madréporiques 
éparscs sur la surface immense du Grand-Océan , qu'elle 
survivra indubitabl: ment à toute autre : celle de Péla- 
gie tradairoil avec exactitude le surnom de monde 
maritime, qui lui fut imposé, d'une manière trop gé- 
nérale cependant, par M. <\-\. Walckcnaer. Ainsi le 
nom de Polynésie , que jusqu'à ce jour on avoit étendu 
à plusieurs systèmes de terres aussi distantes que sépa- 
rées par la nature, ne pouvant plus être appliqué aux 
lies de la mer du Sud , demeure donc aux lies de l'Asie, 



central de la plupart des îles Moluqucs est occupé 
de nos jours par les H ara foras ou Alfourous (•); que 
les Philippines sont peuplées par los Lidios des 
Espagnols ( 2 ), que l'on mentionne los ISegros del 
monte à Mindanao ( 3 ) , les Vimimbers à Madagascar, 
dont ils scroient les habitants naturels; et que nous 
apprîmes l'existence des Kndamênes à la Nouvelle- 
Guinée. 

Les Alfourous-Endamênes vivent de la manière 
la plus sauvage et la plus misérable. Toujours en 
guerre avec leurs voisins, ils ne sont occupés que 
des moyens de se préserver de leurs embûches et 
d'échapper aux pièges qu'on leur tend sans cesse. 
L'habitude qu'ont les Papouas des côles de les mettre 
à mort et d'ériger en trophées leurs dépouilles rend 
compte de la difficulté qu'on éprouve à les observer, 
même à la Nouvelle-Guinée ; cl deux ou trois de 
ces hommes, réduits en esclavage, que nous vîmes 
à Doréry, «ont tout ce que nous en connoissons. Les 
Papouas nous les peignirent comme d'un caractère 
féroce, cruel et sombre , n'ayant aucun art, et dont 
toute la vie s'écoule à chercher leurs subsistances 
dans les forêts. Mais ce tableau hideux, que chaque 
tribu ne manque point de faire de la tribu voisine, 
ne peut être regardé comme authentique. Les En- 
damênes que nous vîmes avoient une physionomie 
repoussante, un nez aplati, des pommelles sail- 
lantes , de gros yeux, des dents pruclives, des ex- 
trémités longues et grêles, une chevelure très noire, 
très fournie, rude cl comme lisse, sans être longue. 
La barbe étoit très dure et très épaisse. Une profonde 
stupidité étoit empreinte sur leurs traits : peut-être 
étoit-elle due à l'esclavage. Ces nègres, dont la peau 
est d'un noir brun sale assez foncé, vont nus. Ils se 
font des incisions sur les bras et sur la poitrine, et 
portent dans la cloison du nez un bâtonnet long de 

que la formation primitive, les productions, les races 
qui les habitent , permettent de grouper par des carac- 
tères très tranchés : peut-être seroit-il préférable de le 
remplacer par un nom neuf dont le sens lût sans équi- 
voque, tel que pourroil être le met de Malaisie. 

{') « Les Alphouréens ou Alfoures sont vraiscmbla- 
» bîemcul les premiers et les plus anciens habitants 
» des Moluqucs : aujourd'hui même ils nese confondent 
» pas avec les autres habitants ; mais ils se tiennent 
» renfermés dans les montagnes de Bouro et de Céram.» 
( Stavorinu>, Voyage aux Indes , 1. 1, pag. 259.) 

(») C'est peut-être à tort qu'on indique comme appar- 
tenant à ces race« mal connues les Laos elles Miaolsè 
de l'intérieur de la Cochinchine, qu'on nomme aussi 
hommes à queue dans le pays. Darrow les regarde comme 
des Cochinchinois encore plongés dans une grossière 
barbarie. ( Voyage à la Cochinchine, t. II , pag. 226. ) 

?) Ainsi nommés, dit Méares , à cause de leur res- 
semblance avec les noirs d'Afrique , tant au physique 
qu'au moral. (Voyagea lacôte nord-ouest d'Amérique, 
1. 1, pag. 287 ) Il est probable que ces Negros sont des 
Papouas. 



40 



HISTOIRE NATURELLE 



près de six pouces. Leur caractère est silencieux , 
et leur physionomie farouche ; leurs mouvements 
sont irrésolus et s'exécutent avec lenteur. Les ha- 
bitants des côtes nous donnèrent quelques détails 
sur ces Endamênes ; mais comme ils nous parurent 
dictés par la haine, et que les versions ne s'accor- 
doient point entre elles , soit que le sens de ce qu'ils 
nous exprimoient fût mal compris, soit qu'eux- 
mêmes nous racontassent, dans l'intention de nous 
inspirer de la frayeur, des habitudes auxquelles ils 
ne croyoient point, nous pensons qu'il est inutile 
de faire connoître, par des renseignements faux ou 
inexacts, une espèce d'hommes dont l'histoire est 
encore entourée d'épaisses ténèbres ('). 

Nous nous bornerons à tracer la description des 
crânes d'Alfourous-Endamènes que nous trouvâmes 
à Doréry, où ils servoient de trophées, et à les com- 
parer avec ceux des Papous décrits par MM. Quoy 
et Gaimard, et aussi avec les crânes de Nègres- 
Mozambiques, de Nouveaux-Zélandois et d'Euro- 
péens. La figure que nous en avons donnée est le 
résultat de la comparaison de plusieurs tètes; mais 
elle a été plus particulièrement faite sur un crâne 
conservé avec soin dans une cabane, et enchâssé 
dans une idole grossièrement sculptée en bois, que 
nous ne pûmes jamais obtenir des naturels, même 
en offrant des présents susceptibles de les tenter, et 
que nous nous décidâmes à aller enlever pendant la 
nuit, la veille du départ de la corvette. Cette idole 
assez remarquable, et qui est déposée maintenant au 
Muséum d'histoire naturelle de Paris, représente 
un homme assis, dont le cou supporte un plateau sur 
lequel reposoit le crâne d'un Alfourous, solidement 
enchâssé. Les orbites étoient remplies par des ron- 
delles de nacre, simulant des yeux, et iixées par un 
mastic noir; tandis que les arcades dentaires étoient 
recouvertes de deux lèvres en bois très proémi- 
nentes. D'autres crânes d'Alfourous éloient disposés 
par rangées et attachés aux parois de la cabane qui 
servoit de temple à ces débris que les Papouas con- 
servoient avec d'autant plus de satisfaction qu'ils se 
complaisoient dans l'idée de faire subir un pareil sort 
ù tout ennemi qui lomberoit dans leurs mains. 

VII. DES AUSTRALIENS. 

Toutes les peuplades de race noirâtre qui habitent 
l'Australie présentent entre elles les rapports les 
plus évidents, d'après les descriptions des voya- 
geurs Phillip, Collins, White, d'Entrecasleaux, 

C) Les Endamênes , retirés dans l'intérieur de la Nou- 
velle-Guinée, doivent être possesseurs paisibles des 
côtes méridionales; et ce sont eux , très probablement, 
qui habitent exclusivement les bords du détroit de Tor- 
rcs. Les expéditions futures peuvent seules ou détruire 
ou confirmer nos doutes. 



Péron ('), Flinders, Grant, King, etc. Ces nègres 
austraux ont toujours montré une profonde igno- 
rance, une grande misère, et une sorte d'abrutis- 
sement moral. Ils sont réunis par tribus peu nom- 
breuses qui n'ont point de communications entre 
elles, d'où résulte l'état de barbarie profond dans 
lequel elles croupissent, et dont rien ne semble de- 
voir les retirer. 

Les habitants de la Nouvelle-Galles du sud , qui 
ont particulièrement fixé notre attention, sont dis- 
séminés, dans cette partie du monde, par familles 
éparses sur le bord des rivières, ou dans les baies 
peu nombreuses qui morcellent les côtes orientales 
de la Nouvelle-Hollande. Leur intelligence a dû na- 
turellement se ressentir de l'infertilité du sol et 
des misères auxquelles ils sont soumis : aussi une 
sorte d'instinct très développé pour conquérir une 
nourriture toujours difficile à obtenir, semble avoir 
remplacé chez eux plusieurs des facultés morales de 
l'homme. 

La peuplade qui vit au milieu des buissons et des 
rochers des alentours de Sydney-Cove, et qui a pour 
chef BjoiKjaree, est plongée dans un tel état d'a- 
brutissement qu'en vain on a essayé d'améliorer sa 
position, en bâtissant pour elle des maisons et des 
sortes de villages, ou en lui fournissant des moyens 
de subsistances plus agréables. Elle s'est refusée à 
l'adoption de ces premières idées de civilisation; et 
de toutes les habitudes sociales que lui montrent 
chaque jour les Européens, au milieu des villes po- 
puleuses et imposantes de la Nouvelle Galles du 
sud, elle n'en a pris que des vices dégoûtants et un 
goût désordonné pour les liqueurs fortes. Ces peu- 
ples n'ont senti la nécessité de recevoir des vête- 
ments de laine que pour se garantir la poitrine. 
Aucune idée de pudeur ne les a jamais portés à voi- 
ler les parties naturelles ; cl l'immodestie native de 
celte race fait un contraste d'autant plus grand que 
chaque jour elle brave, au sein même d'une colonie 

(') Les distinctions qui existent entre les Tasmanicns 
et les Australiens ont été nettement exprimées par Pé- 
ron, qui dit (t. IV, pag. 212): «De toutesles observations 
» qu'on peut faire en passant de la terre de Diémen à la 
» Nouvelle-Hollande, la plus facile, la plus importante, 
» et peut-être aussi la plus inexplicable, c'est la diffé- 
» rence absolue des races qui peuplent chacune de ces 
» deux terres. Ces deux peuples n'ont presque rien de 
» commun ni dans leurs mœurs, leurs usages , leurs 
» ails grossiers , ni dans leurs instruments de chasse ou 
» de pêche, leurs habitations, leurs pirogues, leurs 
«armes, ni dans leur langue, ni dans l'ensemble de 
» leur constitution physique , la forme du crâne, les 
» proportions de la face, etc. Celte dissemblance asso- 
rt lue se trouve dans la couleur; les indigènes de la terre 
» de Diémen sont beaucoup plus bruns que ceux de la 
«Nouvelle-Hollande : les premiers ont des cheveux 
» courts, laineux et crépus; les derniers les ont droits, 
«longs et lisses. » 



DE L'HOMME. 



41 



européenne qui a fait d'immenses progrès , les lois 
de l'honnêteté publique. La liberté semble pour ces 
noirs (') un besoin de première nécessité : aussi 
sont-ils soigneux de conserver leur indépendance, 
au milieu des cantons rocailleux où ils habitent en 
plein air, autour de grands feux , et protégés de la 
pluie par quelques branches négligemment jetées 
du côté où le vent souffle; ou bien, tous les efforts 
de leur génie se bornent, pour les garantir des in- 
tempéries du climat, à détacher une large écorce 
d'eucalyptus, qui fournit le toit naturel qui les 
abrite. 

La taille des Australiens est médiocre , et souvent 
au-dessous de la moyenne. Plusieurs tribus ont les 
membres grêles, peu fournis, et en apparence de 
longueur démesurée ; tandis que certains individus 
au contraire ont ces mêmes parties fortes et très 
bien proportionnées, et surtout les muscles jumeaux 
et soléaire très prononcés. Leur chevelure n'est 
point laineuse; elle est dure, très noire et abondam- 
ment fournie. Ils la portent flottante et sans ordre, 
le plus souvent courte, en mèches très frisées. La 
barbe participe de la nature des cheveux; elle est 
le plus ordinairement rude et touffue sur les côtés 
du visage. Leur face est aplatie; le nez, très élargi, 
a des narines presque transversales. Des lèvres 
épaisses, une bouche démesurément fendue, des 
dents un peu proclives, mais du plus bel émail, des 
oreilles à conque très développée ( 2 ), des yeux à 
demi-voilés par la laxité des paupières supériejres, 
donnent à leur physionomie sauvage un aspect re- 
poussant. La couleur peu décidée de leur peau, qui 
affecte communément une teinte noire fuligineuse, 
varie en intensité, mais n'est jamais très foncée. 
Plus laides encore que les hommes, les femmes 
australiennes ont des formes flétries et dégoûtantes; 
et la distance qui les sépare du beau idéal de la 
Vénus de Médicis paroît immense aux yeux d'un 
Européen. 

Les mariages chez les Australiens se font par 
rapt, et l'usage a consacré l'habitude d'arracher 

(') Le mot noir ou nègre n'a ici qu'une valeur rela- 
tive. Nous n'employons ce nom en el'fet que pour éviter 
des périphrases. Mais , pour qu'il n'y ait point de doutes 
à ce sujet , nous devons dire qu'il n'y a point d'analogie 
à établir entre un nègre africain et un Alfourous austra- 
lien , et que , si nous les nommons parfois noirs ou nè- 
gres , c'est parce que la teinte de leur peau affecte une 
couleur noirâtre , fuligineuse , qui approche plus de la 
teinte des véritables nègres que de toute autre. 

(♦) Grant ( Voyage à la Nouvelle-Galles méridio- 
nale ) peint de celte manière les hahitants de la baie 
Jervis , peu éloignée du détroit de Bass : « Ces sauvages 
» étoient jeunes , grands et vigoureux. Ils avoientdes 
» cheveux plus longs que ceux des autres naturels que 
»j'avois vusjusquelà; ils lesavoient bouclés, maispoint 
» laineux comme ceux des nègres d'Afrique. » 
I. 



une dent incisive aux hommes à certaine époque de 
la vie, et de couper une phalange aux femmes. Ils 
aiment à se couvrir la tête et la poitrine de matières 
colorantes rouges, et cet ornement est de première 
nécessité dans leurs coroboris ou grandes cérémo- 
nies. Ils ont tous l'habitude de se peindre le nez et 
les joues avec les mêmes fards grossiers , en y joi- 
gnant des raies blanches qui sillonnent le front et 
les tempes. Sur les bras et les côtés du thorax ils 
font élever ces tubercules de forme conique, qui 
semblent être l'apanage du rameau nègre. Enfin 
cette race, qui semble ignorer l'usage de tout vête- 
ment sous le rapport de la pudeur, se borne à se 
couvrir parfois les épaules avec une peau de kangu- 
roo ou de pclaurus, et à s'entourer le front avec des 
filaments tissés en réseaux. Un grand nombre de 
familles se placent dans la cloison du nez des bâ- 
tonnets arrondis et longs de quatre à six pouces, 
qui donnent à leur physionomie on aspect farouche ; 
et cet usage nous le retrouvons chez tous les Pa- 
pouas. 

Superstitieuses à l'excès, ces peuplades ont ce- 
pendant conservé l'usage de punir les sortilèges et 
d'avoir des jongleurs. Leurs différents se décident 
par des sortes de duels à nombre égal ou à armes 
égales, et des juges de camp établissent les règles 
du combat. La forme des armes dont ils se servent 
varie. A la Nouvelle-Galles ils emploient la sagaie, 
sorte de javeline eflilée qu'ils lancent, par le moyen 
d'un bâton façonné pour cet usage, avec une grande 
vigueur et beaucoup de justesse. Ils s'attaquent le 
plus souvent avec une sorte de sabre de bois re- 
courbé, que Lesueur a nommé sabre à ricochets 
(pi. 50 , n° 6 , Atlas de Péron ) , et que les naturels 
de Sydney désignent sous le nom de boumerany ou 
tatanamang. Cette arme caractéristique est égale- 
ment usitée au port Powen et à l'île Goulhurn , et 
la manière de s'en servir est fort remarquable; car 
c'est en lui imprimant des mouvements de rotation 
en l'air qu'ils frappent souvent le but à plus de 
quarante pas de distance. Leur dernier instrument 
de guerre, et en même temps d'utilité domestique, 
est le casse-tête ou wovdah . avec lequel, dans leurs 
duels, chaque naturel assène alternativement sur 
la tête de son ennemi un coup que la dureté inouïe 
du crâne rend moins dangereux qu'on ne devroit 
le supposer. Nous retrouvons chez tous ces peuples 
l'usage du bouclier. Celui qui leur sert à parer les 
coups de sagaie avec une grande adresse est de 
forme ovalaire, oblongue, ou quelquefois disposé en 
croissant; et nous avons vu un de ces naturels, 
condamné à servir de but aux coups d'une tribu 
qu'il avoit offensée, parer avec une habileté peu 
commune plus de cinquante traits lancés avec vi- 
gueur, lorsqu'enfin une sagaie de xanlhoraa, tra- 
versant son bouclier, vint lui percer la poitrine. 



42 



HISTOIRE NATURELLE 



Quanta l'emploi de l'arc et tics floches ('), il est com- 
plètement inconnu sur le continent entier de la Nou- 
velle-Hollande. 

De toutes les peuplades de l'Australie, celles du 
port du Roi-Georges ont plus particulièrement senti 
la nécessité de se vêtir, à cause du froid intense de 
l'hiver, et elles ont assemblé sous forme de petits 
manteaux des peaux de kanguroos : celles des alen- 
tours de Sydney et de Balhurst préparent les peaux 
de pétaurisles, tandis qu'entre les tropiques les 
Australiens vivent dans un état de nudité parfaite. 
Les objets d'ornement se ressentent du rétrécisse- 
ment des idées de ces peuples. Ils se décorent cepen- 
dant de colliers faits avec des chaumes de gramen ; 
mais combien leur forme sauvage contraste avec 
l'élégance des mêmes objets chez les naturels de l'ile 
de Diémen ! 

Les cabanes des Australiens se composent, autour 
du port Jackson, d'abris en rameaux ou en écorces 
d'arbres. Ailleurs ce sont des sortes de nids formés 
de branches entrelacées, ou parfois disposées en 
huttes grossières , recouvertes d'écorces. 

Les soins qu'ils prennent de leurs tombeaux an- 
noncent qu'ils ont l'idée d'une autre vie. On a géné- 
ralement observé qu'ils brùloient leurs morts, et 
qu'ils enenterroient les cendres avec une religieuse 
sollicitude. M. Oxley a même vu de ces tombeaux 
dont les arbres des alentours portoient des sortes 
d'attributs funéraires. Des observations positives 
semblent encore prouver qu'ils lèvent la peau des 
cadavres, alin que la combustion puisse s'opérer avee 
plus de rapidité. 

L'ensemble des habitudes des peuplades de la 
Nouvelle-Hollande, ainsi que leur genre de vie, ne 
présente point d'analogie bien démontrée. Leur in- 
dustrie se réduit à la fabrication des filets pour la 
chasse et pour la pèche, dont on mange le produit 
sur le lieu même en le faisant rôtir sur des char- 
bons. Ces naturels portent toujours du feu avec eux, 
dédaignant leurs femmes, auxquelles les travaux 
les plus rudes sont dévolus, tels que ceux de prépa- 
rer leur nourriture, dont elles et leur famille ne 

(•) « Le capitaine King, qui a groupé quelques unes 
des légères observations qu'il nou<a données sur les 
peuples du pourtour entier de la .Nouvelle-Hollande , 
remarque que la sagaie semble être d'un usage général 
parmi les habitants de l'Australie. Le bâton qui sert à 
la lancer n'existe pas à la Tasmanie ni à la baie Morc- 
ten , si on doit s'en rapporter à un court séjour sur ce 
point. Il n'a reconnu que quelques différences peu sen- 
sibles dans cette arme , soit au port Jackson , soit à la 
côte sud-est , à la rivière Endcavour; au nord-est, aux 
baies de Iîanovrc et de Yansitlarl; au nord-ouest , à la 
baie du Itoi-Georges. Sur les côtes tnérid'onales cette 
sagaie est faite avec les tiges du ranthorwa hustilis ; 
ailleurs, avec des branches de manglier durcies au feu.» 
( Bulletin géographique , t. V, pag. 251 ) 



reçoivent que les débris rejetés par leurs époux , ou 
de porter les ustensiles du ménage et leurs enfants 
sur le dos, tandis que l'homme chemine n'ayant 
qu'une légère javeline à la main. Ce sont elles qui 
récoltent et préparent la racine de fougère, nom- 
mée dinfjoua, qui leur sert d'aliment journalier, et 
dont les hommes ne mangent que dans les moments 
de disette ou lorsque la chasse vient à manquer. 

La manière de construire les pirogues varie pres- 
que autant que les tribus. Elles sont faites au port 
Jackson avec une longue écorce d'eucalyptus, soli- 
dement liée aux extrémités , telles qu'on en voit un 
bon dessin, pi. 54 de l'Atlas de Lesueur et Petit. 
Dans la région intertropicale , un tronc d'arbre 
creusé en tient lieu. Plus à l'ouest, dit King, à la 
baie de Hanovre , c'est un radeau formé de liges 
vieilles et légères de manglier. Ailleurs, dans l'ar- 
chipel de Dampier. par exemple, leur intelligence 
n'a pu s'élever, pour passer les rivières, au-dessus 
du simple tronc d'arbre flottant. 

Chez ces peuplades on a retrouvé des idées de 
dessin, qui, toutes grossières qu'elles paroissent être, 
indiquent cependant une certaine réflexion ; et l'on 
reconnoît encore dans ces linéaments graphiques 
les êtres qu'ils sont destinés à représenter, tels que 
le casoar, le squale de Pbillip, divers poissons, etc. 
Quant à leur chant ce n'est qu'une modification in- 
forme de leur langage, et leur danse se borne aux 
mouvements lourds et ridicules qui imitent le saut 
du kanguroo. Les beaux-arts, enfanfs du repos et 
des doux loisirs, pourroient-ils germer chez des 
hommes toujours en quête de leur subsistance? 

Le langage des Australiens diffère de tribu à 
tribu. Nulle part on ne peut y reconnoitre la moin- 
dre analogie ; mais il est vrai de dire aussi qu'il n'y 
a pas de langue moins connue. Cependant il paroît 
que les naturels d'un endroit, transportés dans un 
autre, comme les Anglois l'ont fait très souvent, ne 
peuvent se comprendre. Les seuls mots qui nous 
ont présenté quelques rapports sont les suivants, 
usités d'une part chez les naturels de Sydney, et de 
l'autre par ceux de Balhurst, au-delà des montagnes 
Bleues. L'orthographe des premiers est écrite d'a- 
près le génie de notre langue, et nous avons con- 
servé pour les seconds ceile de M. Oxley. Ainsi nez 
se dit à Sydney nougouro, et mono à la rivière La- 
chlan ; les dents, nandarra dans le premier lieu, et 
en a dans le second; cou, oii/o etoro; poitrine, be- 
ren et benning; cuisse, darra et dhaia, etc. 

Ici se terminent les détails généraux sur les varié- 
tés humaines qui peuplent les terres de la mer du 
Sud. De plus longs développements sont nécessaires 
pour rendre clair et sensible l'enchaînement des 
idées émises dans ce travail ; mais nous ne pouvions 
ni les présenter ni les discuter sans outrepasser les 
bornes de cet aperçu, et d'ailleurs les renseigne- 



DE L'HOMME. 



43 



ments précis qu'on puisera dans les paragraphes sui- 
vants viendront y suppléer. 

DÉTAILS ANATOMIQUES RELATIFS AUX CRANES DE QUEL- 
QUES UNS DES PEUPLES DONT IL EST QUESTION DANS 
LE CHAPITRE PRÉCÉDENT. 

Nous avons donné dans la planche 1" de l'atlas de la 
Coquille le crâne, vu sous trois faces, d'une espèce 
d'hommes que les Papouas nomment Alfourous-En- 
daméne. Nous nous en procurâmes plusieurs tètes à la 
Nouvelle-Guinée : les renseignements que nous avons 
obtenus indiquent qu'elles apparlenoient aux tribus 
sauvages de l'intérieur , bien différentes de celles qui 
vivent sur les côtes et dans les iles méridionales de ce 
système de terres ; ce que prouve leur conformation 
anatomique. Les crânes d'Alfourous ont été examinés 
et comparés avec les têtes recueillies par nous à Wai- 
giou , et avec celles rapportées du même lieu par 
MM. Quoy et Gaimard , et qui ont servi de types à leurs 
Papous ( Nèyro-Malais Hybrides). Nous avons aussi 
présenté les caractères qui les distinguent des boîtes 
osseuses crâniennes des NouvcauxZélandoisdu rameau 
océanien , du nègre mozambique d'Afrique et du Fran- 
çois. 

Le crâne des Papous «) est remarquable par un apla- 
tissement considérable à sa partie postérieure : cet 
aplaliss'ment est tel qu'il forme une surface carrée 
dont les angles seroient arrondis. Cette disposition ne 
rend pas pour cela le diamètre occipito-frontal beau- 
coupplus petit comparativement aux tétesd'Européens, 
d'Alfourous et de Mozambiques : mais il n'en est pas de 
même du diamètre bi-pariétal, qui est beaucoup plus 
grand ; ce qui est dû au développement plus considéra- 
ble des bosses pariétales. Le coronal, quoique un peu 
plus large que celui d'un Européen , ne présente point 
de différences assez tranchées pour qu'on puisse les in- 
diquer. La face a également plus de largeur; ce qui 
provient de la plus grande étendue du diamètre trans- 
versal de la cavité orbitairc, et d'un léger aplatissement 
de la Yoûte nasale. L'ouverture des fosses nasales est en 
tout semblable à celle d'un Européen; mais la distance 
d'une apophyse mastoïde d'un côté à celle du côté op- 
posé est plus grande. Le diamètre vertical est assez 
identique avec celui qui est propre aux têtes d'Alfourous 
ou d'Européens. (Voyez les planches 1 et 2 de l'Atlas 
zoologiquc de MM. Quoy et Gaimard. ) 

Le crâne des Alfourous se rapproche davantage de 
celui des nègres d'Afrique, c'est-à-dire des Mozambi- 
ques. Les différences que nous remarquâmes sont, 1° un 
aplatissement des parois latérales delà voûle crânienne, 
disposition qui fait faire une saillie endos d'àne au som- 

C) Ces crânes ont été recueillis sur les tombeaux des 
naturels de Waigiou , et sont analogues h ceux décrits 
dans la partie zoologique du voyage de l'Uranie. 



met de la voûle; 2» le diamètre occipito-frontal est ua 
peu plus allongé dans le premier ; 3° la coupe de la Taca 
offre un peu moins d'obliquité que celle du MozambU 
que , de sorte que l'angle facial est plus ouvert dans les 
têtes d'Alfourous , d'où il résulte que la voûte nasale est 
plus verticale. Les fos.-es nasales sont un peu moins lar- 
ges. Si nous examinons les pommettes, nous trouvons 
qu'elles sont moins saillantes chez l' Alfourous que chez 
le Mozambique; mais celle saillie des pommettes est 
plus considérable que chez le Papou et que sur la tête 
d'un Européen, et cela est dû à la profondeur des fosses 
sous-orbilaires. Les mâchoires de l'Alfourous , quoique 
moins proéminentes que celles duMozambique, le sont 
encore beaucoup comparativement à celles du Papou 
et de l'Européen. 

Les têtes d'Alfourous tiennent le milieu, pour la 
forme générale, entre les crânes des Nouveaux-Zélan- 
dois et ceux des nègres mozambiques. Comme chez ces 
derniers, les deux mâchoires formentun prolongement 
assez avancé pour qu'on puisse les comparer à la face 
d'un orang. La mâchoire inférieure de l'Alfourous a le 
même développement que celle du Mozambique; mais 
elle est plus rétrécie que celle du Papou. Comparées 
toutes les trois à la mâchoire inférieure de l'Européen, 
elles en différent par la forme de l'os, par la base ou 
bord inférieur, et enfin par la symphyse. 

La partie antérieure du corps de l'os, au lieu d'être 
inclinée en arriére , comme dans l'Européen et le Nou- 
veau-Zélandois , est coupée perpendiculairement; ce 
qui contribue à faire saillir davantage les arcades den- 
taires. La base de la mâchoire est plus arrondie et se 
re'éve un peu en avant chez l'Alfourous, le Mozambi- 
que , le Papou, et même le Nouveau-Zélandois. La cour- 
bure est toutefois moins sensible chez les Papous Posés 
sur un plan horizontal, les bords inférieurs de ces mâ- 
choires ne s'y appliquent point dans tous les sens, 
comme le fait celle de l'Européen : les angles latéraux 
delà symphyse sont par conséquent plus arrondis que 
dans ce dernier. 

L'os coronal d'un Nouveau-Zélandois est moins 
bombé que celui d'un Européen ; les angles orbitaircs 
externes sont beaucoup plus épais, et la ligne courbe 
qui en part est aussi plus saillante. Le sommet de la 
lêle se prolonge un peu en pain de sucre, comme dans 
celle de l'Alfourous. La voûte nasale n'offre rien de par- 
ticulier. La partie antérieure du corps de la mâchoire 
inférieure est à peu prés disposée comme dans l'Euro- 
péen, et elle n'en diffère que légèrement par la rondeur 
des angles et par la foible courbure de la base. Les ar- 
cades alvéolaires ont un peu plus de développement. 
L'angle facial ne s éloigne guère de celui de l'Européen, 
et seulement la protubérance occipitale externe se pro- 
nonce avec plus de force. Enfin les os du crâne des 
Nouveaux Zélandois sont remarquables par une grande 
épaisseur. 



44 



HISTOIRE NATURELLE 



TABLEAU COMPARATIF DES PROPORTIONS QUE PRÉSENTENT 

LES DIVERSES PARTIES DES CRANES DE 



Diamètre anléro postérieur ou oecipito- frontal 

transverse ou bi-pariétal 

perpendiculaire ou sphéno-bregmatique 

Distance de la protubérance occipitale à la symphyse du menton 

du sommet de la tête à la symphyse 

d'une arcade zygom.tique à celle opposée 

— . — d'un angle de la mâchoire a celui du côté opposé. . . 

de l'angle de la mâchoire à l'aphophyse condyloïde. . 

d'une apophyse mastoïde à celle du côté opposé 

de l'angle orbilaire externe à celui du côté opposé. . . . 

Diamètre transverse de l'orbite 

perpendiculaire . . 

Largeur des fosses nasales 

Diamètre antéro postérieur du trou occipital 



d'une tubérosité molaire de l'os maxillaire supérieur 

à l'autre 



Angle formé par une ligne partant de la symphyse du menton 
à la protubérance occipitale, et par une autre ligne parlant 
de la symphyse à la bosse frontale 



(i) Les tètes qui ont él 
tiéres, nous avons été for 



comparées entre elles n'étant pas parfaitement en- 
dc négliger quelques unes de leurs dimensions. 



0,185 
0,131 
0,135 
0,185 
0,221 
0,131 
0,104 
0,063 
0,104 
0,104 
0.038 
0,(«6 
0,025 
0,034 

0,015 



70degr«-s 



NEGRE 

MOZAMBIQUE. 



WAIGIOU. 



0,171 
0,124 
0,122 
0,201 
0,221 
0,122 
0,090 
0,061 
0,099 
0,099 
0,041 
0,036 
0,029 
0,006 

0,045 



58 degrés. 



0,176 
0,144 
0,142 



0,135 



0,099 
0,108 
0,045 
0,036 
0,025 
0,036 

0,041 



(0 » 



NOUVELLE 
GUINÉE. 

ALFOEB.OUJ. 



0,183 
0,126 
0,135 
0,217 
0,217 
0,138 
0,095 
0,068 
0,099 
0,111 
0,050 
0,041 
0,027 
0,034 

0,054 



67 degrés. 



NOUVEAU- 

EELAHBOII. 



mètres. 

0,180 
0,131 
0,142 
0,198 
0,223 
0,133 
0,099 
0,065 
0,106 
0,111 
0,0*3 
0,038 
0,025 
0,054 



67 degré.-. 



TABLEAU DE LA TAILLE DE QUELQUES UNS DES NATURELS MENTIONNÉS 
DANS LE MÉMOIRE PRÉCÉDENT. 



OCÉANIENS. 



TAITIRT B0RABORA 
(Archipel de la Société). 



Toloë (Taïti). 
Vaeié. 
Aima. 
Upaparou 
Faîta. 
» (Borabora). 



Plusieurs. 
Le roi Tefaora. 

Femmes. 
Teïmo. 
Mâtiné. 

Ouaira. 
Teimamo. 



1,773 
1,787 
1,787 
1,827 
1,554 
1,868 
1,841 
1,732 
1,705 
1,841 



1,678 
1,678 
1,678 
1,692 



PAPOUS DES HAUTEURS. 

OU KtGRO-UiLAlS UÏBMDES. 



AîtGLB 
FACIAL. 



1 

2 

3 

4 

5 

6 

7 

8 

9 

10 

11 

12 

13 

14 

15 

16 

17 

18 

19 

20 



1,626 
1,583 
1,57(1 
1,556 
1.6.J8 
1,678 
1,611 
1,611 
1,5(12 
1,529 
1,54, 
1,468 
1,502 
1,489 
1,509 
1,583 
1,678 
1,502 
l,54<? 
1,597 



dcjré 

64 
67 
67 
64 
66 
65 
68 
69 
66 
69 
65 
65 
65 
65 
66 
63 
66 

65 
65 



PAPOUAS. 



HABITANTS 

de la 

NOUV.-IRLANH 

(l'ort-Praslin) 



1,678 
1,597 
1,669 
1,678 
1,6:1 
1,597 
1,674 
1,647 
1,629 



AXGLE 
FACIAL. 



AUSTRALIENS. 



degrés. 

64 (2) 

64 

65 

65 

65 

64 

63 

63 

66 



HABITANT* 

delà 

WOUV.-JALLE3' 
DU SUU. 

(S)dney). 



umeros. 

1 
2 

3 
4 
5 

6 

7 

8 

9 
10 
11 
12 



,502 
,516 
,705 
,651 
,692 
,732 
,705 
,543 
,624 
692 
,673 
787 



A>GLB 
FACIAL. 



64 
65 
67 
63 
66 
63 
62 
63 
61 
63 
62 
63 



OBSERVATIONS. 



Les mesures que 
nous donnons ici oui 
été prises pendant); 
catnpagncinous nout 
dispensons d'y ajou- 
ter cilles donnée., 
par les autres voya- 
geurs. 

(OL'anglequenou? 
indiquons est celui 
qui résulte de deu> 
lignes partant des 
dents incisives supé- 
rieures, et se ren- 
dant, l'une a la raci- 



du 1 



. et l'aulr 



sur le trou auditif. 

(2) Dimensions di 
la tète, du front 2 
l'occiput, n" 1,0,189: 
n. a, 0,176. 



DE L'HOMME. 



45 



LIVUE II. 



MEMOIRES DIVERS SUR PLUSIEURS VARIETES DES RACES HUMAINES. 



§ I. DES ARAUCANOS, 
OU ARAUCANS (»). 

A l'extrémité méridionale du nouveau continent 
vivent éparses de nombreuses tribus, pour la plu- 
part ignorées, ou sur lesquelles l'Europe ne possède 
que des notions vagues et incertaines. Les faits que 
nous allons présenter ne fourniront point de gran- 
des lumières ; mais ils seroicnt encore intéressants 
lors même qu'on n'en obtiendroit que quelques aper- 
çus neufs et utiles pour établir des rapprochements. 

La tribu des Araucanos habite celte partie de l'A- 
mérique méridionale qui est placée au sud du vieux 
Chili, entre les Andes et la mer. Les Espagnols 
ont de tout temps redouté l'humeur belliqueuse des 
Araucanos, qu'ils n'ont jamais pu dompter, et avec 
lesquels ils ont été jusqu'à ces dernières années 
dans un état presque permanent d'hostilité. Les 
troupes du Chili ont fréquemment foibli devant ces 
peuples; et si les dominateurs de l'Amérique au 
temps des Pizarre et des Cortez eussent trouvé 
dans les Péruviens et les Mexicains énervés une 
foible partie de l'énergie des Araucanos, jamais 
l'humanité n'auroit eu à gémir sur les excès de leur 
sanglante conquête, et la soif sanguinaire et avide 
des Almagros et de leurs compagnons eût payé fort 
cher les premiers actes d'injustice dont ils se se- 
roient rendus coupables. 

Les Araucanos forment donc une peuplade belli- 
queuse divisée en tribus nomades ou sédentaires, 
occupant des villages que régit l'autorité d'un caci- 
que, et réunies entre elles par une sorte de fédéra- 
tion présidée par le plus expérimenté et le plus an- 
cien des chefs. Les tribus plus voisines du Chili ne 
sont séparées de la province de la Conception que 
par le cours du Biobio, et se sont propagées jusque 
sous les murs de la ville de Valdivia, dont le terri- 
toire est ainsi très resserré. 

Les mœurs de ces peuplades, bien que sous l'in- 
fluence d'un commencement de civilisation, sont 
portées à la cruauté. Des habitudes guerrières diri- 

. (•) Consulter, pour plus de délails sur ces tribus , le 
Voyage à la mer du Sud de Frézier ; Paris, 1732, in-4°. 



gées vers les moyens de fondre sur un ennemi et de 
le dépouiller de tout ce qu'il possède, absolument à 
la manière des Bédouins, ne laissent point éclorc 
cette pitié et ces idées de philanthropie qui sont le 
fruit des institutions perfectionnées. Tout en eux est 
sacrifié à legoïsmc personnel et de famille; et ce 
sentiment, qui semble être le grand mobile de tou- 
tes les actions humaines, n'est point chez eux mas- 
qué par quelques qualités heureuses. Le droit du 
plus fort est leur suprême loi ; ils n'en connoissent 
point d'autre. 

Les caractères physiques des Araucanos sont loin 
d'être attrayants. Les hommes de cette tribu sont 
robustes, vigoureux , et remarquables par un 
système musculaire éminemment développé ; leur 
taille médiorre et mal prise, leur visage cuivre aplati 
et large qu'empreint de férocité un regard sombre 
et défiant, des lèvres grosses, un menton arrondi 
et volumineux, une chevelure longue, épaisse et très 
noire, un ventre communément saillant, des gestes 
hardis, donnent à l'ensemble de leurs traits un carac- 
tère de sauvagerie repoussant. Bien que la plupart 
des auteurs regardent ces peuplades comme issues 
d'une source commune avec les Péruviens, les rap- 
prochements qu'ils ont établis ne reposent que sur 
des suppositions auxquelles on ne peut s'arrêter un 
instant lorsqu'on a vu des individus de ces deux 
rameaux. Les Péruviens diffèrent des Araucanos 
autant par le physique que par toutes les habitudes 
de leur vie. 

Un officier chilien, aide-dc-camp du général 
Freyre , piésident de la république , que les hasards 
de la guerre conduisirent prisonnier au sein de ces 
hordes, nous fournit pendant notre séjour à la Con- 
ception du Chili quelques renseignements sur leurs 
habitudes, et nous rapporta certaines particularités 
que le général Freyre sanctionna lui-même de son 
témoignage. 

La province de la Conception, boulcvart du Chili 
du côté du territoire des Araucanos, a presque con- 
stamment été le théâtre de leurs invasions. Leur 
nom seul inspire la plus vive terreur, et les villes 
de la Conception et de Talcaguana, qu'ils ont sac- 
cagées il y a quelques années, portent des traces 



HISTOIRE NATURELLE 



durables de leur irruption. Les inquiétudes sans cesse 
renaissantes que les gouverneurs espagnols éproti- 
voient lorsque le Chili dépendoit encore de la cou- 
ronne d'Espagne les portèrent, vers 1810, à entre- 
prendre une guerre active et soutenue contre ces 
peuplades. Après diverses vicissitudes les chances 
couronnèrent leurs efforts ; et les Araucans , repous- 
sés dans leurs limites, fuient heureux de faire une 
paix pour laquelle ils donnèrent des otages, mais 
qu'ils rompirent vers 1815 à l'instigation des roya- 
listes, et notamment du fameux Bena- Vidés. Les 
républicains , étant parvenus à chasser les Européens 
du Chili, réunirent toutes leurs forces contre les 
Araucanos, qu'ils mirentpour long-temps dans l'im- 
possibilité de devenir agresseurs. Ils bâtirent aussi 
une forteresse sur le Biobio, et da::s un défilé qui 
commande l'entrée du territoire de ces peuplades. 
Depuis ils gagnèrent, soit par des présents, soit par 
la douceur, les caciques de plusieurs tribus, et for- 
mèrent un corps de cavalerie composé d'Arancanos, 
dont la manière de combattre et la tenue sont abso- 
lument celles des Cosaques. 

Un Araucan ne se livre jamais à aucun travail 
manuel ; il croiroit déroger aux prérogatives de son 
sexe et s'avilir. Sa principale et presque unique 
occupation est de dompter un cheval. On sait que 
ce précieux animal, abandonné à lui-même dans les 
vastes pampas du sud de l'Amérique, s'y est mul- 
tiplié d'une manière prodigieuse, et que, vivant en 
liberté par troupes considérables, il a conservé celte 
vigueur et cette énergie que n'a jamais usées la do- 
mesticité. Les Araucanos ne se donnent point la peine 
de l'élever : comme les Péons du Paraguay, ils 
s'exercent dès l'enfance à jeter le lacet en courant 
au grand galop, et de changer ou renouveler leur 
monture sans peine comme sans soins. Peu d'hommes 
pourroient être cités pour meilleurs cavaliers : aussi 
dans leurs combats ont-ils souvent employé un stra- 
tagème qui consiste à se placer sur un des flancs en 
s'y accrochant par une jambe, et ils se redressent 
avec vigueur lorsqu'ils avancent sur un ennemi sur- 
pris, ou même près duquel leur pi<*gc est resté sans 
succès. Le pied des chevaux qu'ils montent est telle- 
ment sûr, ou leur adresse pour les diriger est si per- 
fectionnée, qu'on les a vus descendre avec rapidité 
sur les pentes roides et escarpées de hautes collines. 

Habitués à boire dans leurs villages une liqueur 
fermentée, nommée cici , qu'ils tiroient de plusieurs 
plantes, et surtout du maqui ( orixiotelià inaqiti), 
les Araucanos, dans leurs relations avec la province 
de la Conception, en ont pris un goût désordonné 
pour les boissons alcooliques, et l'ivresse est pour 
eux l'image parfaite de la félicité. 

Chez tous les peuples dans l'enfance de la civili- 
sation le sort des femmes est un dur esclavage ; mais 
c'est principalement chez les tribus adonnées à la 



guerre que leur condition est pénible. Les femmes 
des Araucans ne sont guère, aux yeux de leurs 
maris , que des bêtes de somme chargées de tous les 
fardeaux de la vie, sans en avoir les plus légères 
douceurs. Ainsi leur sont dévolus en outre des soins 
que nécessite l'intérieur de la cabane, ceux plus 
pénibles d'en bâtir les murailles, et de labourer les 
terres qui fournissent la base de leur nourriture. Les 
femmes sont encore dans l'obligation de suivre leurs 
maris dans leurs expéditions de guerre , de soigner 
leur cheval, de le seller, de le brider au moment 
de l'action , et de rester sur les derrières pour ras- 
sembler et prendre soin du butin conquis par leurs 
époux. 

Les enfants dès l'ùge le plus tendre sont exercés 
à galoper sur un cheval fougueux et à demi sauvage, 
et les petits hidios, car c'est ainsi que les Chiliens 
les nomment, deviennent de très bonne heure d'ex- 
cellents cavaliers. On en rencontre un assez grand 
nombre dans la ville de la Conception que des pa- 
rents pauvres ont cédés à des habitants qui les em- 
ploient comme domestiques. 

Les Araucanos se nourrissent presque unique- 
ment de chairs, et leurs provisions dans les voyages 
consistent en starkè, qui est une viande desséchée 
au soleil et durcie sous forme de lanières minces et 
eflilées. Us consomment également un peu de fro- 
ment grossièrement concassé et rôti. Mais, soit la 
malpropreté qui couvre le corps , soit l'influence 
d'une nourriture presque uniquement animale , leur 
transpiration cutanée en contracte une odeur détes- 
table, connue dans le pays sous le nom de foreno. 

Ces peuples, dans les premiers temps de leurs 
démêlés avec les Espagnols, ne faisoient point de 
prisonniers. Ceux qui leur tombent entre les mains 
aujourd'hui sont occupés dans l'intérieur du pays 
à garder les troupeaux. 

La férocité naturelle des Araucanos peut se cal- 
mer passagèrement , mais jamais d'une manière com- 
plète, et c'est avec ardeur qu'on les voit saisir toutes 
les occasions de donner cours à leurs habitudes pil- 
lardes. Nous arrivâmes au Chili vers les premiers 
jours de janvier i823, et quelques mois avant les 
tribus maritimes avoient assez bien accueilli quatre 
navires baleiniers, mouillés sous l'île Sainte-Marie, 
dont les équipages furent assez peu défiants pour 
abandonner les précautions les plus salutaires. Cette 
aveugle sécurité les perdit; attaqués à l'improviste, 
ils furent massaciés sansqu'il s'en échappât un seul, 
cl les navires furent mis en pièces. Cet événement, 
que plusieurs habitants nous rapportèrent, nous a 
aussi été confirmé par le capitaine Choice, comman- 
dant le navire baleinier anglois la Surah-Ann , 
mouillé alors sur la côte du Chili. 

Les armes dont se servent les Araucans se rédui- 
sent à la lance qu'ils manient avec une dextérité 



DE L'HOMME. 



47 



peu commune. Ils n'aiment point les armes à feu, 
bien qu'ils s'en soient procuré dans leurs échanges 
avec les habitants de Valdivia et de la Conception. 
Les lances que nous avons vues dans leurs mains ont 
un fer large de quatre pouces, et long de près de 
deux pieds , que supporte un long bambou, droit et 
plein, qui croît abondamment sur cette partie de 
l'Amérique. Bien que celle arme soit longuement 
emmanchée, ils la manient avec la même aisance 
qu'un cavalier européen le fait de son sabre, et tous 
les officiers indépendants nous en parlèrent en des 
termes admiratifs qui nous parurent outrés. Les 
Araucans combattent à la manière des Cosaques , 
sans ordre , mais avec une grande bravoure ; tant il 
est vrai que l'analogie dans le sol influe sur les ana- 
logies morales : les premiers en effet, vivant au 
milieu des forets et des pampas placés au pied des 
Andes, ont dû se pliera des usages que les steppes 
rendoient obligatoires pour les tribus lartares. Une 
autre manière de combattre consiste à se servir du 
lacetavec lequel ils saisissent, pour ainsi direcomme 
au vol , leur ennemi , ou bien à lancer des boules 
fixées à l'exlrémiié d'une 1res longue courroie qui 
s'entortille autour des jambes des chevaux, et qui, 
tenue avec vigueur, sert à démonter les cavaliers. 

Pour conserver le souvenir de leurs actions ils 
emploient des quipos. 

Le principal ajustement d'un Araucan est le pon- 
cho, pièce d'étoffe quadrilatère, percée aucentre pour 
y passer la tête, et destinée à couvrir le haut du corps. 
Ce poncho, dont tous les Chiliens ont adopté l'u- 
sage, est fait de laine de Guanaco, et tissé par les 
femmes. 

Leur goût pour la danse tient de la fureur. Cette 
danse ne consiste d'abord qu'en pas lenis et graves, 
mesurés et sans grâce, et finit par graduellement 
s'animer, et se composer de mouvements brusques, 
désordonnés, tenant du délhe. Le chant qui lui sert 
d'accompagnement est triste, monotone, et toujours 
sur une note basse et gutturale. La danse la plus en 
vogue parmi ces tribus est la sapai era; comme chez 
tous les peuples encore près de l'état de liberté, elle 
n'est qu'un épisode dramatique de la vie, c'est-à-dire 
qu'elle est destinée à reproduire des scènes d'amour. 
Celte sapa ter a , dans laquelle ne paroissent qu'un 
homme et une femme, peint assez bien et assez vive- 
ment toule l'histoire de ce qu'on nomme amour : 
d'abord les complaisances, les soins, puis l'intelli- 
gence, les légères faveurs, les bouderies qui leur succè- 
dent, les raccommodements, et enfin le dénouement 
connu. Il en résulte que celte danse, d'abord calme, 
cérémonieuse, s'anime et se termine par les mou- 
vements les plus désordonnés de la licence. Au plai- 
sir qui brille dans les yeux des danseurs, on peut 
apprécier combien ces peuples s'identifient avec leur 
rôle, et les demoiselles espagnoles du Chili n'ont 



point dédaigné d'introduire parmi leurs plaisirs celte 
sapalera, qui n'est que le diminutif de leur fandango 
national. 

Puisque nous venons de parler du penchant ex 
cessif que les Araucans ont pour l'amour, ce qui 
ne leur est du reste pas plus particulier qu'à lous 
les peuples non civilisés, nous rapporterons, sans 
en garantir l'authenticité , une historiette qu'on nous 
raconta souvent avec complaisance dans les salons 
de la Conception. On dit que le fils d'un cacique eut 
occasion , dans ses relations avec les autorités chi- 
liennes , de voir une demoiselle de cette ville dont 
il devint éperdument amoureux, et qu'il demanda 
en mariage. Peu jalouse de régner sur des tribus 
grossières, où le sort des femmes est un rude es- 
clavage , celle-ci rejeta avec dégoût une proposition 
peu faile pour la flatter; mais le chef sauvage , peu 
habitué à des refus , signifia à ses parents qu'ils 
eussent à se décider sous tant de jours, ou qu'il 
viendroit à la tète de ses tribus incendier leurs pro- 
priétés , saccager la ville, et qu'il les égorgeroitsans 
pitié. La foiblesse des autorités qui craignoient une 
nouvelle guerre avec ces peuplades intervint dans 
cette affaire , et décida la famille à acquiescer à cette 
dure demande. 

A ces renseignements mutilés se bornent ce que 
nous nous sommes procuré sur les Araucanos dans 
leur propre pays; nous ajouterons sur eux quelques 
détails puisés dans le savant ouvrage de M. Balbi, 
intitulé Atlas ethnographique du globe. 

Les Molouches, que les Espagnols nomment Arau- 
cans, parlent plusieurs dialectes, les langues chili 
duija, chilien propre ou araucan. Celte nation très 
nombreuse, qui forme la mas?e principale de la po- 
pulation des Chili ancien et nouveau, et dont une 
grande partie conserve encore son indépendance, 
se divise, selon Falkner, de la manière suivante: 
les Picunches ou les qensdu nord, qui habitent dans 
les montagnes de Coquimbo jusqu'au-dessus de San- 
Iago, et s'étendent du côté de l'est presque jusqu'à 
Mendoza dans le Cuyo ou Chili oriental. Les ha- 
bitants de celle dernière contrée s'appellent aussi 
Puelrlies, c'est à-dire orientaux. Les Pehuenches, 
qui habitent la partie du Chili comprise entre le 
trente-cinquième et le quarantième parallèle, sont 
quelquefois nommés Ihtilliches, c'est-à-dire gens 
du mio*i . par les Picunches, à cause de leur posi- 
tion méridionale à leur égard. Ceux qui demeurent 
entre les rivières de Biobio et de Valdivia sont les 
Auca, Molouches propres ou Araucans, si célèbres 
par V Araucan a d'Alfonso d'Ercilla, et quatre autres 
poëmes dont ils sont le sujet. Celte nation forme 
une puissante république, qui, après avoir fait une 
longue guerre aux espagnols, grâce à la sage con- 
duite de d( n Higgins de Vallenar, président du 
Chili, reconnut la protection de l'Espagne vers la 



48 



HISTOIRE NATURELLE 



fin du dernier siècle. Une partie de cette nation vient 
de jouer un rôle aussi terrible qu'important dans la 
guerre qui a agité le Chili. Les Araucans passent 
justement pour être la nation indigène, encore in- 
dépendante, la plus policée de l'Amérique méridio- 
nale, et paroissent être le premier peuple du Nou- 
veau Monde, qui, en se procurant de nombreuses 
et bonnes races de chevaux, s'accoutuma de bonne 
heure au manège , et forma des corps de cavaliers ; 
selon le Viagèro univcrsal, vers l'année 15G8, il 
eut déjà plusieurs escadrons de cavalerie dans son 
armée. Comme plusieurs autres nations du Nouveau 
Monde, il conserve le souvenir d'un grand déluge 
auquel il n'échappa que peu d'hommes. Les Arau- 
cans savent déterminer par le moyen des ombres 
les solstices, et leur année (sipautu) offre encore 
plus d'analogie avec l'année égyptienne que celle 
des Aztèques. Les trois cent soixanie-cinq jours sont 
répartis en douze mois (ayen) d'égale durée, aux- 
quels on ajoute à la fin de l'année, au solstice d'hiver 
(huamathipantu), cinq jours épagomènes. Us divi- 
sent le jour naturel qu'ils commencent à compter 
depuis minuit en douze parties, six de jour et six 
autres de nuit, comme font les Chinois, les Japo- 
nois, les Taïtiens et quelques autres nations. Ils 
divisent les étoiles en plusieurs constellations qui 
prennent leurs noms du nombre des étoiles princi- 
pales qui les composent, comme les pléiades, la croix 
antarctique, etc. Ils appellent rupuepecit ou chemin 
de la table la voie lactée. Ils distinguent les planètes 
des étoiles, et les croient autant de terres habitées 
comme la nôtre. Ils pensent, comme Arislote, que 
les comètes viennent des exhalaisons célestes, qui 
s'enflamment dans la région supérieure de l'air, et 
les regardent comme les avant-coureurs des événe- 
ments fâcheux. Malgré l'état imparfait de leurs con- 
noissances géométriques, ils ont dans leur langue 
des mois pour désigner les différentes espèces de 
quantité, comme le point, la ligne, l'angle, le trian- 
gle, le cône, la sphère, le cube. Ils cultivent avec 
succès la poésie et la médecine, autant qu'on peut 
y réussir sans livres et sans écriture. La première 
n'est qu'un assemblage d'images fortes et vives, de 
figures hardies, de fréquentes allusions et d'excla- 
mations pathétiques. Leurs chansons roulent pour 
l'ordinaire sur les hauls faits de leurs héros. Leurs 
médecins se nomment amfibrs , et les chirurgiens 
gutarves. 



§ II. DES PATAGONS 0). 

Les Patagons ont été regardés par un grand nom- 
bre de voyageurs comme formant une race remar- 
quable par sa haute stature, et à laquelle le nom 
de géant convenoit parfaitement bien. D'autres, au 
contraire, ont traité de chimériques les récils de 
ceux qui mentionnent cette grande taille, et affir- 
ment n'avoir vu sur les bords du détroit de Magellan 
que des peuples n'ayant point de proportions autres 
que celles de la plupart des Européens. Dans une 
telle divergence d'opinions, il seroit peut-être dif- 
ficile de présenter un résultat positif, si les faits ne 
se trouvoient point aujourd'hui nettement et clai- 
rement exprimés par des hommes estimables et ju- 
dicieux. 

L'intelligence répugne toujours à admettre l'exis- 
tence d'une race privilégiée, qui seroit ainsi en op- 
position avec l'organisation humaine. Le vulgaire, 
ami du merveilleux, a dans tous les temps aimé à 
se faire illusion , et créer dans son imagination des 
géants d'une force prodigieuse, dont la poésie et puis 
la mythologie se sont emparées. C'est ainsi que la 
fable nous a conservé le souvenir des Lestrigons , des 
Cyclopes, de ce Polyphonie qui peignoit sa cheve- 
lure avec un râteau, des Titans qui voulurent esca- 
lader le ciel , etc. On conçoit que , lorsque des aven- 
turiers hardis, qui les premiers s'élancèrent dans 
les parages nouveaux des terres Magellaniques ou 
de la mer du Sud, publièrent leurs récils, on dut 
éprouver une vive surprise des nouveautés qu'ils ra- 
contoient non sans les entremêler de mensonges. 
Leur peinture des Patagons, vivant sur les bords du 
détroit fameux ouvert à l'extrémité du sud de l'A- 
mérique , dut paraître surtout extraordinaire; et 
lorsque de nouveaux voyageurs vinrent après les 
précédents démentir les faits qu'ils avoient avancés , 
nier la grande taille de ces mêmes hommes, l'opi- 
nion flotta incertaine entre les diverses narrations, 
et adopta suivant l'ordinaire, et sans faire de con- 
cessions, telle ou telle manière de voir. Combien 
d'auteurs ont traité de mensonges avérés ce que 
d'autres regardoient comme une vérité palpable et 
reconnue! On ne peut cependant se dispenser d'ad- 
mettre comme un fait positif que des peuplades re- 
marquables par leur grande taille habitent tempo- 
rairement les bords du détroit de Magellan, et que 
parfois des tribus plus misérables et de stature 
moyenne s'y présentent à leur tour, et viennent ainsi 



(') Ce mémoire a été inséré dans V Atlas ethnogra- 
phique du globe , ou Classification des peuples anciens 
et modernes d'après leur langue, par M. Adrien Balbi; 
Paris, 1826, in-folio, tableau XXVI. 



DE L'HOMME. 



49 



donner aux Européens, qui s'y rencontrent dans ces 
circonstances, une idée opposée à la croyance com- 
mune sur les Patagons. On ne doit pas se dissimuler 
toutefois que beaucoup d'écrits présentent de l'exa- 
gération dans la stature de ces peuples qu'on a portée 
jusqu'à huit et dix pieds anglois ; aussi est-il plus con- 
venable de se fier aux rapports des voyageurs moder- 
nes, plus amis de la vérité, qui la réduisent à des 
proportions plus voisines des noires, et qui nous 
montrent la tribu des Patagons comme une race con- 
servée pure, douce d'un physique imposant, pleine 
de force et de vigueur. Dans l'état actuel de ce que 
nous savons sur ces peuples, il est sans doute plus sim- 
ple de classer les diverses opinions émises sur eux. 

Magellan, dont le nom est attaché au fameux dé- 
troit qu'il découvrit, est le premier navigateur qui 
mentionne la haute taille des Patagons. La mesure 
approximative qu'il indique est à peu pies de six 
pieds et demi. La Barbinais a emprunté une tradi- 
tion des Péruviens, consignée dans V Histoire du 
Pérou de l'Indien Garcilasso , et dans les œuvres de 
Torquemada, qui rapporte « que les Péruviens, en 
» descendant des montagnes après un déluge, trou- 
» vèrent les plaines occupées par une race de géants 
» dont les mœurs étoient féroces. » Turner enfin 
(1610) dit avoir vu une race de géants sur les bords 
de la rivière de la Plata, et décrivit même les os qu'il 
pensoit leur avoir appartenu. En 1592, Cavendish 
porta à quatorze palmes de longueur deux Patagons 
qu'il mesura. Le menteur Sarmicnlo ( 1579), qui 
voyoit partout des châteaux et des colonnades, ne 
balance pas à dire que le Patagon qu'ils prirent étoit 
géant entre les autres géants. Hawkins dit de ces 
peuples que leur haute taille les fait appeler géants 
par plusieurs voyageurs. Pigafetta ( ! 5 1 9) donne à 
ceux du port Saint-Julien huit palmes ou sept pieds. 
Knivnt(l592) donne quinze ou seize palmes aux 
géants du port Désiré; et, renchérissant encore sur 
ses prédécesseurs, Sebald de Wert (1598) accorde 
jusqu'à dix ou onze pieds de liant à ceux qu'il vit 
dans la baie Verte. Olivier de Nort (1598) trouva au 
port Désiré des hommes de grande stature, ayant 
le regard terrible , nommés ïireménen , et hauts de 
onze à douze pieds. Jacques Le Maire cl Guillaume 
Schoulen (1(515) parlent des ossements de Pata- 
gons qu'ils déterrèrent, dont les dimensions leur 
prouvèrent que ces hommes avoient dix ou onze 
pieds de haut. 

Byron (1764) , qui communiqua avec les Pata- 
gons , dont le nombre étoit de plus de cinq cents , 
les peint comme des hommes dont les plus petits 
n'avoient pas moins de huit pieds anglois, et parmi 
lesquels il y en avoit de beaucoup plus grands. 
Wallis ( 1707), dans la baie d'Elisabeth, vit deux 
troupes de naturels couverts de peaux de veaux 
marins, et exhalant une horrible puanteur. Ils 
i. 



étoient d'une taille beaucoup plus petite que ceux 
déjà précédemment vus, et le plus grand d'entre 
eux n'avoit pas plus de cinq pieds cinq à six pouces. 

Cook, dans son premier voyage (1769) , décrit 
ainsi les naturels qu'il trouva à la baie de Bon-Suc- 
cès : « Ils sont gros et mal faits ; leur stature est de 
» cinq pieds huit à dix pouces; les femmes sont 
» plus petites, et ne passent guère cinq pieds. » 
M. deBougainville n'en a pas vu qui eussent moins 
de cinq pieds cinq ou six pouces, mesure de France, 
et aucun qui eût plus de cinq pieds neuf ou dix 
pouces. M. de La Giraudais, commandant la flûte 
CEl'ile ( 1700) , dit que le moindre de ceux qu'il 
aperçut avoit cinq pieds sept pouces ; et M. Duclos- 
Guyot, capitaine de la frégate l'Aigle, en rencon- 
tra de beaucoup plus grands. Forster, en parlant 
des Patagons, s'exprime ainsi, page 251 : «C'est 
un étrange phénomène de voir toute une nation 
conserver une stature si remarquable , tandis qu'au 
sud du détroit de Magellan , sur la Terre-de-Feu, 
on rencontre une race abâtardie et dégénérée, qui 
paroilroit descendre de la tribu des Huilliches, dé- 
crite par M. Falkner ( Description of Patagonia). » 

L'expédition de Malaspina , au détroit de Magel- 
lan , a donné des détails positifs sur ce sujet .- ils 
nous paroissent concluants. Us trouvèrent que la 
taille moyenne des Patagons est de six pieds et 
demi, et que les plus grands avoient sept pieds un 
pouce. De telles observations au dix-neuvième siè- 
cle sont décisives, et d'ailleurs elles sont confir- 
mées par celles de M.Gauthier, capitaine d'un 
navire baleinier françois , qui les visita dernière- 
ment. 

Cependant, si on rencontre dans Pernelly, Fré- 
zier, le père Feuillée , et dans les auteurs que nous 
avons cités , des témoignages aussi unanimes, on 
trouve également des contradicteurs , tels que 
Wood , Narborough ( 1670). Les Patagons du Ifa- 
vre-Sainl-Julicn sont d'une taille médiocre, mais 
bien faits, dit ce navigateur. De Gennes (1696) 
s'exprime ainsi : Ce sont ces Patagons (Port-Fa- 
mine) que quelques auteurs nous disent avoir huit 
ou dix pieds de haut : le plus élevé d'entre eux 
n'avoit pas six pieds. De nos jours (1825), le 
marin anglois Wcddell tourne en ridicule les 
rapports des précédents voyageurs, qui représen- 
tent ce pays comme étant habité par une race de 
géants. Il dit que, d'après les renseignements qu'il 
se procura, leur taille ne diffère point de celle des 
habitants de la Tierra del Fuego, qui est de cinq 
pieds cinq à six poucçs au plus. 

Tels sont les renseignements les plus authenti- 
ques qu'on ait aujourd'hui pour aborder une ques- 
tion intéressante en elle-même , et qui pendant 
long-temps a été l'objet de l'avide curiosité des gens 
instruits. On ne peut nier que véritablement des 



50 



HISTOIRE NATURELLE 



peuples de grande taille ne vivent à certaines épo- 
ques dans les vastes pampas du détroit de Magel- 
lan. On ne peut se dispenser d'admettre , d'un au- 
tre côté, que des peuplades de taille moyenne y 
habitent également, et que, tour à tour prises l'une 
pour l'autre, elles ont été la source des discordances 
qu'on trouve clans les récits dont nous avons rap- 
porté la substance. 

On sait en effet que la Terre-de-Feu , la terre 
des Étals, sont peuplées par des hordes misérables 
et déjà rabougries par l'inclémence du climat. Tous 
les navigateurs peignent les Pescherais comme de 
dégoûtantes créatures. D'une autre part , les Espa- 
gnols ont écrit que les tribus nombreuses qui sont 
éparses dans les portions australes de l'Amérique 
varioieul à l'infini , et que parmi des races de forte 
taille on trouvoit parfois des tribus de stature mé- 
diocre et ordinaire-, et les naufragés du Wagger, de 
l'escadre d'Anson , qui traversèrent toute cette 
étendue de terrains . s'accordent sur ce point. Mais 
ces tribus errantes à la manière dcsTarlarcs, chan- 
geant de place et de lien avec leurs familles suivant 
que les pâturages s'épuisent dans les endroits 
qu'elles fréquentent, se sont souvent transportées 
à de grandes distances; et on ne peut douter que 
les Palagons eux-mêmes ne soient dans ce cas, et 
qu'ils ne parcourent ces immenses déserts suivant 
les époques et les saisons. Plusieurs auteurs disent 
que les IluilUrbe , qui habitent depuis l'archipel 
de Chonos jusqu'au golfe de l'ennas, étendent leurs 
courses vers l'entrée du détroit. Il en est de même 
des Puellies ou montagnards dont quelques uns 
ont jusqu'à sept pieds de haut, et que Falkner croit 
être ceux que plusieurs des voyageurs mentionnent 
dans le Havre-Saint-Julien ou au Port-Famine. Les 
Telruels , tribu des précédents, qui habitent entre 
la Cotnarca déserte et les Andes , hauts de six pieds 
communément, et souvent de sept , habitués au 
cheval qu'ils manient avec adresse, seroient égale- 
ment les Palagons montés sur des chevaux des na- 
vigateurs modernes. Au dire du même missionnaire 
ces peuples ne seroient donc pas confinés à ce qu'on 
appelle habituellement Patagonic, laquelle com- 
prend le sud de l'Amérique à partir du quarante- 
sixième degré de latitude. 

Sans adopter aveuglément la haute stature accor- 
dée aux Patagons parles vieux écrivains, on ne 
peut aujourd'hui , à moins d'un scepticisme exclu- 
sif, ne pas croire à l'existence d'une race d'hommes 
robustes, de grande stature, qui sans être géants 
sont très supérieurs aux Européens par la taille. 
Ces tribus, placées sous un ciel tempéré ou même 
froid, ne sont point, comme les habitants du pôle 
Nord, rabougries par un climat rigoureux; on a 
même remarqué que du quarantième au cinquan- 
tième parallèle le climat étoit le plus propice pour 



conserver aux hommes le développement de leur 
stature que compriment et rapetissent les latitudes 
plus élevées. Tel fut le nord de l'Europe appelé 
offir.ina (jentium , et qui pendant long-temps inonda 
les États voisins de ces grands corps à cheveux 
blonds, connus sous le nom de Normands, etc. Les 
naturels de la Tasmanie sont plus grands et plus 
développés que ceux de l'Australie ; et on a même 
remarqué au port Jackson , où c'est une opinion 
vulgaire, que les enfants des colons grandissent 
considérablement, et bien au-delà de la taille de 
leurs pères et mères. 

Cependant il ne faudroit point conclure que la 
taille des hommes diminue d'autant plus qu'on se 
rapproche et de l'équatcur et des pôles , parce que 
de nombreux exemples témoigneroient du contraire. 
Ainsi les Océaniens sont des hommes superbes, soit 
qu'ils vivent entre les tropiques ou à la Nouvelle- 
Zélande ; et on retrouve ces avantages chez les na- 
turels de plusieurs points de la Nouvelle-Bretagne, 
et chez ceux de plusieurs parties de l'Afrique, sous 
la ligne , au Congo par exemple. 11 en est de même, 
si l'on cherche quelques unes de ces lois dans le 
règne végétal. Ainsi ['eucalyptus , le gigantesque 
araucaria, couvrent de leurs forêts l'hémisphère 
austral ( l'équatcur a le baobab, et le nord , ses pins 
séculaires. Ce n'est que près des pôles, au Gioen- 
land comme à la Nouvelle-Shetland, que les arbres 
deviennent des herbes, et qu'une nature expirante 
pose son cachet sur les productions animées , et 
même sur l'homme. 

Les Patagons conserveraient par des relations 
pures et sans mélange la haute lai lie qui les dislin- 
gue. C'est ainsi que divers peuples de l'Europe of- 
frent encore des différencesgénéralement reconnues. 
Les Saxons, les Danois , les Norvégiens et les Sué- 
dois, sont plus grands que les François; ceux-ci, 
que les Portugais; les habitants des plaines, que 
ceux des montagnes, etc. Les rapports des peuples 
les uns avec les autres, et les croisements qui en 
résultent, détruisent à la longue ces différences. 
Mais chez ces peuplades isolées, qui n'ont point de 
relations avec d'autres peuples, on conçoit qu'un 
tel résultat doit long-temps se faire attendre. Les 
peuples cités encore aujourd'hui pour une haute sta- 
ture sont, outre ceux que nous venons de nommer, 
en Europe, les montagnards de l'Ecosse, de la 
Styrie, duTyrol, les habitants de la Frise, de l'An- 
germanie , de lTIéiicodalic , du nord de l'Angle- 
terre , etc. ; et anciennement les Gaulois et les Ger- 
mains-, en Asie, les montagnards du Coïmbelore, 
du Boutan, les Kalli, les nègres de Formose men- 
tionnés par Valentyn, etc. ; en Afrique, jadis les 
Guanches, et maintenant plusieurs peuplades de la 
Cafreiie, et les ïlollandois du cap de Bonne-Espé- 
rance ; dans l'Océanie , les indigènes des îles Dali , 



DE L'HOMME. 



51 



Santa-CIiristina , des Navigateurs, des Mariannes , 
les Passummali de Sumatra, les Cagayanes de Lu- 
çon, etc. ; en Amérique, les Mocoby, les Abipons, 
les Guaycurus, les Paiagua, lesCarybes, les Emé- 
rillons, lesArkansas, et en général les nations à 
l'est des montagnes Rocheuses. 

De même qu'il y a de nombreuses exceptions 
parmi les peuples, de même il y a aussi des excep- 
tions individuelles parmi les hommes, et ceux-ci 
alors reçurent le nom de géants. La Bible nous 
peint Goliath haut de dix pieds et demi : nous y 
trouvons encore les géants enfants du démon et des 
filles de la terre , Og, roi de Basan , les géants d'E- 
noc, auprès desquels les autres hommes n'étaient 
que des insectes. 

Nos vieilles légendes se sont plu à nous retracer 
la grande taille de quelques uns des chevaliers er- 
rants du vieux temps : on a vu leurs squelettes , et 
des os fossiles d'animaux que L'ignorance ou l'erreur 
attribuèrent au paladin Renaud, à Roland, ou à 
quelques autres preux tout aussi célèbres , ont long- 
temps chez le vulgaire témoigné de la véracité de 
nos vieux chroniqueurs. 

Sans remonter si haut nous savons que la nature, 
qui rapetisse certains êtres, semble, par une loi 
compensatrice de la matière, la distribuer sur cer- 
tains autres pour donner tous les jours sous nos 
yeux naissance à des individus de grande taille; 
mais, prudente et sage même dans ses écarts, on 
ne la voit jamais outre-passer certaines limites, et 
le maximum de sa puissance , pour créer ce que 
nous appelons un géant, paroît s'arrêter entre six 
et sept pieds. 

Telle est du moins la taille que nous connoissons 
appartenir à ces hommes offerts le plus souvent à 
la curiosité publique , et c'est alors qu'un juste re- 
tour sur nous-mêmes nous fait regarder comme dé- 
mesurées des proportions qui ne se trouvent plus en 
rapport avec les nôtres. C'est ainsi que devinrent 
célèbres les soldats de la garde de Frédéric , roi de 
Prusse, remarquables par une haute stature. 

Sous l'empereur Claude, Pline cite le géant Gab- 
bare, qui avoit neuf pieds neuf pouces de haut. Mar- 
tin Dclrio vit à Rouen en I57i) un Piémontois ayant 
plus de neuf pieds. Jules Scaliger vit à Milan un 
homme d'une taille démesurée. La Gazette de France 
du 21 septembre 1719 annonça qu'on avoit trouvé 
près de Salisbury un squelette humain de neuf pieds 
quatre pouces. Gaspard Bauhin cite un Suisse haut 
de huit pieds; et Vanderlinden, un Frison de la 
même taille. Stoller rapporte qu'un soldat de la 
garde de Guillaume I er avait huit pieds et demi. 
D'après les exemples que nous empruntons à 
M. Virey, et dont nous pourrions assez inutilement 
grossir cette liste, le célèbre analomiste Diemcs- 
broëk cite un homme de huit pieds sept pouces ; 



et Uffenback a vu le squelette d'une fille de celte 
grandeur. 

Enfin chacun a pu voir à Paris, dans le mois de 
février I82G, Louis Raguelin, surnommé le Goliath 
moderne, âgé de vingt-deux ans, haut de sept pieds, 
et parfaitement proportionné dans toutes ses par- 
ties. Un tel homme peut nous donner l'idée la plus 
nette des Patagons ; et il ne répugne nullement de 
croire que ces tribus ne puissent présenter assez 
communément ce que la nature ne produit en France 
que comme un phénomène rare et curieux. 



§ III. DES ESQUIMAUX ('). 

Si nous avons vu une race privilégiée et de grande 
taille habiter l'extrémité méridionale de l'Amérique, 
nous trouverons par opposition, dans la partie bo- 
réale, un rameau distinct divisé en plusieurs bran- 
ches secondaires, qui présentent toutes la même 
physionomie et les mêmes habitudes. 

Les peuples que nous nommons Esquimaux, vi- 
vant dans les hautes latitudes du nord, sont soumis, 
au plus haut degré, à l'influence que peut exercer 
le climat sur l'homme comme sur les autres êtres 
animés. Leur physionomie, leurs habitudes, tout 
prouve que leur descendance provient de la race 
mongole; et cependant, rapetisses dans leur taille, 
rabougris parles froids extrêmes des régions glacées 
du pôle nord, sur les limites duquel ils sont épar- 
pillés, ils ont subi toutes les modifications que pou- 
voit faire éclore l'action prolongée d'une tempéra- 
ture rigoureuse, sans cependant offrir d'une manière 
invariable la petite stature long-temps attribuée aux 
seuls habitants des côtes du Labrador et des terres 
placées près du cercle arctique, auxquels le nom 
d'Esquimaux proprement dits a été réservé sans 
partage par quelques anlhropographes. 

La race mongole , même dans les pays tempérés 
où elle a pris naissance, est remarquable par sa 
taille médiocre. Aussi ses rameaux , disséminés sur 
le Groenland comme sur la Laponie et au nord du 
Nouveau Monde, en s'endurcissant au froid, ont pu 
se rapetisser, quant aux développement du corps, 
suivant les localités, tandis au contraire que d'autres 
tribus de la même famille, vivant sur un sol plus 
fertile et moins âpre, sont restées de taille ordinaire, 
tout en conservant les traces physiques de leur 
filiation. 

Une similitude dans les usages et dans les arts lie 
d'une manière assez nette les Esquimaux aux Sa- 

{■) Cette notice a été primitivement rédigée pour le 
trente-sixième tableau de VÂtlas ethnographique du 
f/lobe , par M. Adrien Balbi. 



HISTOIRE NATURELLE 



moïèdes et aux Osliaques, et même aux habitants 
de la presqu'île de Kamtschalka et des îles Aléou- 
tiennes. Mais on remarque au milieu de ces peu- 
plades boréales une tribu qui paroît évidemment 
étrangère, dont la taille est bien plus développée, 
et qui s'est répandue sur les bords du détroit de 
Behring. 

Toutes les nations qu'on peut appeler polaires, 
séparées depuis long-temps , sans communication 
entre elles, ne peuvent être isolées sous le rapport 
physique et moral. Elles composent une grande fa- 
mille que plusieurs naturalistes ont nommée race 
hyperboréeune,et qu'ils ont caractérisée par les par- 
ticularités suivantes. Les hommes de celle race ont 
une taille qui ne dépasse guère quatre pieds six ou 
huit pouces. Leur corps est trapu, sons être gras; 
leurs jambes sont raccourcies, mais assez droites et 
très fortes; leur tête est arrondie et d'un volume as- 
sez prononcé pour paroilre peu en rapport avec l'en- 
semble du corps. Le visage a cela de remarquable 
d'être large, court, et plat vers le front. Le nez est 
écrasé, sans être Irop large; les pommettes sont fort 
élevées. La bouche est grande; les cheveux sont 
plats et noirs, naturellement gras et durs. La barbe 
est rare. Fabricius, dans sa Faune du Groenland, 
avoit déjà dit : « On a remarqué que les hommes 
» du Nord a voient un teint plus blanc, une cheve- 
» lure plus blonde, à mesure qu'on s'avance vers 
» les climals plus froids; mais, par exceplion, les 
» habitants des environs du cercle polaire, tels que 
» les Lapons, les Samoïèdes, sont de petits hommes 
» très bruns de peau, à cheveux et barbe très noirs. 
» La nature plaça près d'eux , et par un singulier 

contraste, les grands et lymphatiques Finois; et 
» près des Groenlandois les blonds Islaiulois , plus 
» méridionaux. » La couleur des Esquimaux est en 
effet d'un jaune rougeâlre sale. 

Les habitudes des Ilyperboréens sont à peu près 
identiques partout où on les a soigneusement obser- 
vées. Vivant sur des points du globe où la nature 
semble expirante, ensevelie sous les glaces éternelles 
du pôle, leur industrie, toute instinctive, s'est tour- 
née vers la chasse et la pèche, leurs seules ressour- 
ces pour se nourrir : aussi y ont-ils acquis une 
grande habileté. La rigueur du climat pendant de 
longs hivers les a forcés à se creuser des abris sou- 
terrains, et à y entasser des vivres pour l'époque où 
la pèche et la chasse sont impraticables. Dans les 
longues nuits polaires qu'éclairent à peine les au- 
rores boréales, ensevelis sous la glace et la neige 
dans des yourtes profondément creusées sous terre, 
les Esquimaux vivent de poisson sec, de chair de 
cétacés, et boivent avec plaisir l'huile de baleine 
qu'ils conservent dans des vessies. Ils cousent avec 
des nerfs leurs vêtements d'hiver, qui sont faits de 
peaux de phoques dont les poils servent de fourrure : 



ceux d'été sont taillés dans les intestins de grands 
cétacés, et ressemblent à des étoffes vernissées. 

Les huttes estivales, de forme circulaire, sont 
couvertes de peaux de daim. Toutes ces tribus con- 
struisent sur un même modèle leurs élégantes piro- 
gues, longues de douze pieds et très étroites, avec 
des peaux d'amphibies que supporte une mince 
charpente en bois. La construction de ces pirogues ou 
baïdars est caractéristique pour ces peuples ; car 
ces embarcations sveltes et légères, sans balanciers, 
n'ont qu'une ouverture à leur milieu, dans laquelle 
se place l'Esquimau. Celui-ci semble être identifié 
avec cette nacelle, et sait se relever avec dextérité 
lors même qu'elle chavire; ce qui arrive fréquem- 
ment. 

L'industrie de toutes ces peuplades se manifeste 
dans le travail d'une pierre grise et poreuse dont 
elles font des vases et des chaudières , qu'elles em- 
bellissent par des dessins variés, et aussi dans l'art 
de tailler le jade, dit pierre de Labrador, et d'en faire 
des bijoux à leur usage. Le goût des cosmétiques 
est aussi très vif chez elles. 

L'Esquimau est adroit à la chasse des renards et 
des zibelines, dont les fourrures lui servent de vê- 
tement ou d'objet d'échange avec quelques trafi- 
quants du Nord. Il sait harponner avec audace les 
cétacés; et les dards dont il se sert, faits d'os ou de 
pierres aiguës, sont surmontés de vessies gonflées 
dont la résistance sur l'eau use les forces de la ba- 
leine, qui vient plus souvent respirer à la surface 
de la mer, et qui éprouve une plus grande difficulté 
à s'enfoncer. De nouveaux javelots l'accablent en- 
core jusqu'à ce qu'elle ait succombé. Alors elle est 
dépecée; et ses lambeaux, partagés entre plusieurs 
familles, assurent pour long-temps leur existence. 

Superstitieuse à l'excès, la race polaire, à cela 
près de quelques nuances, a présenté dans toutes 
les tribus des idées religieuses identiques. Mais une 
morale très relâchée a fait adopter aux hommes la 
polygamie, prostituer sans pudeur leurs femmes 
et leurs filles, qu'ils ne considèrent que comme des 
créatures d'un ordre inférieur dont ils peuvent faire 
ce que bon leur semble. Les Esquimaux qui ont eu 
des communications avec les Européens en ont 
reçu un goût désordonné pour les liqueurs spiri- 
tueuses; et ceux du Labrador et du Groenland, bien 
qu'ils aient eu au milieu d'eux pendant long-temps 
des missionnaires moraves, n'ont faitaucun progrès 
dans la religion chrétienne. Quelques uns des Es- 
quimaux, moins septentrionaux, sont pasteurs; ils 
élèvent des troupeaux de rennes qui leur assurent 
une fortune, se servent de chiens pour tirer des 
traîneaux sur la neige, et emploient pour marcher 
de larges patins faits en forme de raquettes. Ceux-ci 
sont, comme on doit Je penser, très mélangés. 

La petite taille des Esquimaux est remarquable. 



DE L'HOMME. 



53 



Certes la nature rapetisse chaque jour certains 
hommes , et semhle prendre plaisir à créer des 
ébauches imparfaites ou des êtres en miniature; tel 
éloit surtout le célèbre Bébé, le mieux fait des 
nains que cite l'histoire, car la plupart d'entre eux 
ne sont que le résultat du rachitisme : mais il est 
difficile de croire qu'elle ait voulu donner le jour à 
des peuples de pygmées, à ces Quimos que réprou- 
vent les lois de l'organisation humaine. Quant à 
cette médiocre stature qui paroît être dévolue aux 
Esquimaux, n'est-il pas naturel de penser que l'ac- 
tion d'un froid vif et permanent suffit à la longue 
pour s'opposer au développement de l'organisme, 
et que cette action constante doit concentrer le plus 
possible le développement des organes? Cette opi- 
nion ne répugne nullement à l'intelligence ; car la 
faculté créatrice semble s'anéantir vers les pôles, et 
le nombre des êtres destinés à y vivre a reçu une 
organisation appropriée, et diminue d'une manière 
rapide. Le règne végétal n'offre- t-il pas l'exemple 
le plus remarquable de cette influence? Les plantes 
de la zone glaciale , rabougries dans leurs formes, 
engourdies pour ainsi dire pendant les neuf dixièmes 
de l'année, n'atteignent jamais qu'à des dimen- 
sions très petites; et c'est ainsi, pour en citer une 
preuve palpable, que le bouleau du Nord finit par 
prendre les formes humiles d'une herbe près des 
limites du pôle! 



§ IV. DES PÉRUVIENS. 

Pendant un court séjour à Payta, petite ville si- 
tuée sur la côte du Pérou par cinq degrés de lati- 
tude, nous eûmes occasion de visiter fréquemment 
les descendants des Péruviens qui peuplent un petit 
village de l'intérieur nommé Colan. Bien que façon- 
nés par la domination espagnole à des habitudes 
tout opposées à celles de leurs ancêtres , ils ont en- 
core conservé quelques unes de leurs traditions ; et 
leur physionomie d'ailleurs, quoique influencée par 
les superstitions que leur ont inculquées leurs maî- 
tres, est empreinte d'un caractère de nouveauté 
suffisant ponr mériter un instant notre attention. 

Le village de Colan est situé au milieu d'une plaine 
sablonneuse, nue et déserte, mais à une foible dis- 
tance de la rivière de Chira , non ioin de Lambayec. 
Ces deux villages sont entièrement peuplés d'abori- 
gènes auxquels les Espagnols ont laissé la préroga- 
tive d'avoir des caciques de leur choix pour les 
régir. Ces peuplades, ne fournissant jamais d'hom- 
mes pour les milices ou pour le service des créoles, 
se sont multipliées en paix, et mettent le plus grand 
soin à ne pas avoir de relations avec les descendants 



des Européens qui les méprisent et les molestent. 
Nous eûmes des relations amicales fréquentes avec 
le respectable Matcharé , cacique en i8?.2. Ce Pé- 
ruvien nous reçut dans sa cabane avec celte antique 
hospitalité, celte extrême bienveillance, cette dou- 
ceur inaltérable que les vieux auteurs accordent aux 
anciens habitants du Pérou et du Mexique; aussi 
nous empressâmes-nous de le combler de présents 
qui le pénétrèrent dereconnoissance, et bien qu'é- 
tranger aux grands débals de l'Europe , ignorant 
jusqu'au nom de France , nous ne doutons pas qu'il 
ne conserve de notre passage et de notre nation un 
doux souvenir. 

La physionomie de tous les Péruviens que nous 
avons vus paroissoit calquée sur un type unique. 
Cette ressemblance générale est frappante. La ma- 
jeure partie d'entre eux nous parut avoir une taille 
médiocre, et ne dépassant jamais cinq pieds et deux 
ou trois pouces. Les membres sont grêles, arrondis 
et peu musclés. La coloration de la peau tire sur la 
teinte de cuivre rouge un peu clair. La face est ova- 
laire. Le nez est saillant, assez ordinairement épa- 
té, et les narines ouvertes et dilatées. Les lèvres 
sont grosses , et la bouche est très fendue. Les traits 
pris dans leur ensemble sont assez réguliers, et res- 
pirent la douceur. 

Les Péruviens ont une chevelure très noire, abon- 
damment fournie, qu'ils porlent tressée en longues 
mèches flottantes sur le dos. Leurs femmes sont 
généralement laides ; car leur petite taille, leur vi- 
sage évasé transversalement , leurs traits prononcés 
et mâles , ne contribuent point à leur prêter de char- 
mes. A peine sur un grand nombre nous en distin- 
guâmes deux ou trois qu'on pourrait citer comme 
passables d'après nos idées conventionnelles de la 
beauté, et encore c'étoient des jeunes filles dans 
l'âge de puberté, au moment de la floraison de la vie. 
Les habitants de Colan, placés non loin d'un pe- 
tit port de mer, se procurent par l'échange des pro- 
ductions de leur sol les vêtements européens qu'ils 
portent dans les jours de fêle; et quoique placés 
sous l'influence d'une vive chaleur, le gros drap esl 
celui que les plus riches Péruviens affectionnent 
pour se vêtir. Ils se couvrent la tête avec un large 
chapeau de paille, et vont nu-pieds. Les femmes ont 
une mise plus simple, et n'ont point perdu l'usage 
de leurancien costume qui ne se compose que d'une 
grande camisole noire , munie de larges manches , 
dans laquelle le corps esl en pleine liberté. L'é- 
toffe qui sert à la confection de ce vêtement se fait 
dans le pays avec une espèce de coton, et est teinte en 
noir très solide avec les gousses d'un mimosa qu'on 
nomme chiaran , qui croit dans les montagnes voi- 
sines. Cette tunique enveloppe la peau, car le linge 
est inconnu. La chevelure des femmes n'est point 
recouverte autrement que par un léger morceau 



te 



HISTOIRE NATURELLE 



d'étoffe chez celles qui imitent les usages des créoles, 
mais elle est en général disposée par longues tresses 
retombant sur le dos. Leurs jambes ne sont garan- 
ties par aucune chaussure, ni par tonte autre en- 
veloppe. Si les personnes d'un certain âge n'em- 
ploient pas plus de frais pour leur toilette , certes 
les enfants doivent encore être plus simples dans 
leurs ajustements : aussi vont-ils nus jusqu'à un 
âge même assez avancé ; et nous avons vu des pe- 
tites filles de douze ans , époque de la vie où elles 
commencent à être nubiles dans les pays chauds , 
complètement privées de vêtements devant les ca- 
banes de leur père, et, dans l'innocence des mœurs 
primitives , n'attacher aucune idée d'indécence à 
leur état de nudité. 

Les Péruviens de Colan savent communément 
lire et écrire l'espagnol. Les bienfaits de cette in- 
struction leur sont communiqués par des prêtres 
qui tiennent pour les enfants des écoles très suivies. 
Mais c'est à peu près tout ce qu'ils en reçoivent ; 
car ils ne pourraient guère puiser des leçons de mo- 
rale dans leur conduite. 

Les habitants forment deux classes distinctes, les 
agriculteurs et les pêcheurs. Les premiers cultivent 
leurs propriétés sur les rives du Rio del Chisac, et 
les autres tirent de la mer leur subsistance et celle 
de leur famille. Ceux-ci emploient pour naviguer 
des balsias, faites de peaux ou de troncs d'arbres 
réunis et attachés entre eux de manière à former 
une sorte de radeau. 

Les Péruviens de Colan ont pour toute industrie 
de filer le coton, et d'eu lisser l'étoffe qui habille 
les femmes. Leurs besoins sont peu nombreux ; et 
par conséquent les meubles grossiers de leurs ca- 
banes bâties en terre et en bambous se réduisent à 
des vases faits avec des calebasses, à de petits ha- 
maesde loilepour servir de berceaux aux nouveaux- 
nés, tandis qu'une simple nalle étendue sur le sol 
est le lit des père et mère. 

Le pain n'est point servi dans les repas. Son usage 
est inconnu. Il est remplacé par des grains de mais 
rôtis et grossièrement concassés, ou parle manioc 
et des patates douces (convolvuhis batatds). Ils se 
régalent en outre avec de la viande de porc salée ou 
séchée au soleil , et n'emploient guère de moyen de 
cuisson autre que l'ébullilion ou le grillage sur des 
charbons incandescents. La boisson la plus ordi- 
naire est l'eau pure; mais on lui adjoint à la fin du 
repas de la chicha, obtenue par une fermentation 
de la graine de maïs, et qui donne une liqueur eni- 
vrante que leurs ancêtres buvoient avec délices. 
Cette chicha a une saveur forte , mais aigrelette, et 
sa consistance et sa couleur ne peuvent mieux être 
rendues que par celles du café au lait. Ces peuples 
font un grand usage de condiments énergiques, et 
surtout d'ur- espèce de piment à épiderme rosé, 
acre et brûlant. 



Les mœurs de la peuplade de Colan sont d'une 
grande douceur; mais elles se ressentent de l'incul- 
ture des faculté morales, et présentent trop fré- 
quemment chez les femmes cette facilité et cet 
abandon que nos mœurs réprouvent. Il est vrai que 
les voyageurs emploient d'ordinaire sans scrupule 
des moyens de tentation puissants , et que leurs 
présents , trop souvent appréciés au-delà de leur 
valeur, sont pour ces peuples simples les objets 
d'une convoitise qu'ils ne peuvent surmonter. Aussi 
les Péruviens de Colan nous parurent-ils deman- 
deurs insatiables, et tout leur faisoit envie ; mais il 
est juste de dire qu'ils n'insistoient point, ni qu'ils 
ne témoignoient aucune humeur lorsqu'ils étoient 
refusés. 

La superstition la plus grande règne parmi ces 
habitants, et c'est ainsi qu'ils comprennent le culte 
catholique. Hommes et femmes portent suspendues 
au cou des amulettes de toutes sortes, bien que le 
plus ordinairement ce soient des billets contenant 
quelques prières, renfermés dans un petit sac en 
cuir suspendu sur le cœur. Ces billets jouissent à 
leurs yeux des propriétés les plus surnaturelles, et 
ils leur attribuent la guérison de toutes leurs mala- 
dies. 

Une vertu foi tementenracinéeest le respect filial. 
Nous avons entendu le vieux IMatcharéau milieu de 
sa famille, considéré par elle comme le patriarche 
que leurs respects dévoient honorer , nous dire : 
« J'ai élevé leur jeunesse, ils doivent soigner ma 
» vieillesse à leur tour. » Tout dans la cabane en 
effet ne se faisoit qu'avec son assentiment. On le 
consultoit avec les attentions les plus délicates; et 
jamais un fils, fût-il âgéet père de famille, n'oseroit 
s'asseoir à table avec son père, en compagnie d'é- 
trangers du moins, sans son consentement. Quant 
aux femmes elles sont considérées comme des créa- 
tures secondaires, et leurs principales attributions 
consistent à préparer les aliments et à les servir; 
elles n'ont la permission d'y loucher que lorsque 
les hommes ont terminé leur repas. La conversa- 
tion du vieux cacique Matcharé éloil grave, lente : 
jamais le sourire n'eflleuroil ses lèvres. Son visage 
étoit austère et sérieux, et ce caractère de physio- 
nomie est généralement celui que nous vîmes chez 
tous les Péruviens de Colan. Ils vénèrent la vieil- 
lesse, parce qu'ils la regardent comme riche d'ex- 
périence et dégagée de l'influence des passions vio- 
lentes : aussi est-ce par ses conseils qu'ils se dirigent 
le plus ordinairement. 



DE L'HOMME. 



55 



§ V. DES POMOTOUS. 

Les Pomotous appartiennent à la race océanienne, 
et vivent sur ces îles basses et plates connues des 
géographes et des navigateurs européens par le nom 
d'archipel Dangereux de la mer Mauvaise , et qui 
sont appelées dans la langue de ces peuplades Po- 
Molous ('). Ces îles sont élevées sur le sommet des 
montagnes sous-marines, et entièrement formées 
d'un calcaire qu'y déposent les polypiers saxigènes; 
leur surface n'est élevée que de quelques toises au- 
dessus du niveau de la mer. Bordées par des récifs, 
recouvertes par un très petit nombre de végétaux 
nourriciers, privées d'eau douce, sans cesse me- 
nacées d'être englouties par des vagues lors des 
grandes perturbations de l'atmosphère, ces îles 
n'offrent à l'espèce humaine qui les habile que des 
secours bornés et une existence précaire. Ces ter- 
res, résultats du détritus des coraux , seroient com- 
plètement inhabitables si des forêts de cocotiers, 
dont les noix ont été transportées par les courants 
et ont pris possession du sol à mesure qu'il s'ex- 
haussoit sur la surface de l'Océan , n'étoient venues 
fournir aux hommes , que des naufrages ou un excès 
de population forcèrent àyémigrer, leur principale 
ressource pour y vivre. Toutes les îles basses de la 
mer du Sud en effet, quelle que soit leur pelile 
étendue, commencent à être habitées dès que les 
cocotiers peuvent produire. Dans celte portion du 
globe l'existence de l'homme est donc intimement 
unie à celle de ce palmier. On conçoit que des be- 
soins sanscesse renaissants, une industrie constam- 
ment tournée vers les moyens d'accroître les res- 
sources alimentaires, un manque de communication 
avec les navires européens qui sillonnent ces mers, 
ont dû avoir une grande influence sur le caractère 
moraldcces peuplades : aussi remarque-t-on qu'elles 
sont ombrageuses, déliantes, et qu'elles présentent 
une grande sauvagerie de mœurs. 

Lorsque nous traversâmes l'archipel des Porno- 
tous, un grand nombre de naturels vinrent à une 
certaine dislance de notre navire sans vouloir en ap- 
procher, bien que nous employassions les moyens 
les plus propres pour éloigner leur défiance. Les 
habitants de l'île de Clermont-Tonnerrc, que nous 
découvrîmes le 22 mai t823, se servoient de piro- 
gues à balanciers. Ils nous adressèrent de longs dis- 
cours d'une voix forte et aigre, qui nous parurent 
être un roulement continuel de voyelles pressées. 
En vain leur criâmes-nous iaijo, mot qui dans la 
langue océanienne veut dire ami , ainsi qu'enonwi, 

(') Po , collectif, les on groupes des, et motous, îles 
basses formées par des récifs. 



qui signifie venez ici: ils se bornèrent à les répéter 
et à rire en gesticulant. Les étoffes rouges qu'on 
leur montra les tentèrent beaucoup; mais la peur 
fut la plus forte, ils n'osèrent approcher. Ces insu- 
laires éloient nus, si on en excepte un maro ou petit 
morceau d'étoffe qui voile à demi les parties natu- 
relles. Leur couleur éloit d'un jaune bistre assez 
clair, et paroissoit brillante par la couche d'huile de 
coco dont ils étoient frottés : leurs formes corporelles 
ne différent point de celles des O-Taïliens ; leur ma- 
nière de nager, leurs pirogues , et l'art de construire 
celles-ci sont également identiques. 

Le 25 du même mois nous longeâmes une autre 
île basse découpée en bandelettes étroites, ayant un 
lagon au centre, à laquelle le chef de l'expédition 
donna le nom d'ile d'Âugier : celte î le étoit couverte 
de cocotiers; aussi sa population étoit-elle nom- 
breuse, cl les groupes de naturels qui s'agiloient 
sur ls rivage éloient armés de longues javelines. Ils 
mirent aussi plusieurs pirogues à la mer : elles vin- 
rent tontes très proche de notre vaisseau; mais au- 
cune n'osa toutefois l'accoster. La taille de ces 
hommes éloil généralement élevée : des colliers de 
coquilles enlouroicnt leur cou ; uo morceau d'éloffe 
blanche, fabriquée sans doute avec le mûrier à pa- 
pier, ccignoit leur tète. Ceux qui étoient dans les 
pirogues se levèrent tous à la fois lorsqu'ils nous 
approchèrent, et se tinrent debout en poussant de 
grands cris et en gesticulant outre mesure. Nous en 
remarquâmes un, enlre autres, qui se plaça sur l'a- 
vant d'une pirogue en ne discontinuant pas d'agiler 
les bras et de les placer sur la tète d'une certaine 
manière: éloil-ce un signe d'amitié? éloil-ce une 
déclaration de guerre? Au reste la grande défiance 
qu'ils nous témoignèrent doit faire préjuger défavo- 
rablement de leur caractère. 

Mais, si nous n'avons pu obtenir des renseigne- 
ments positifs sur les Pommons dans leur pays na- 
tal, ceux que nous rencontrâmes à Taïli nous ont 
permis de réunir sur eux quelques notes plus inté- 
ressantes. Ces naturels sont constitués comme les 
Taïliens, auxquels ils ressemblent en tout point ; 
mais, s'ils oui leurs formes corporelles unies à plus 
de vigueur, ils n'en ont point le caractère bienveil- 
lant ni les manières affectueuses; leur aspect est 
rude, le jeu de leur physionomie sauvage; l'ensem- 
ble de leurs traits est empreint d'une sorte de féro- 
cité; et ce qui ne contribue pas moins à leur donner 
des dehors repoussants est le tatouage, qui couvre 
non seulement le corps, mais même la figure. Les 
dessins de ce tatouage se composent de losanges gra- 
vés dans la peau du front, et de cercles nombreux 
placés sur les joues. Leur nudité disparoit en quel- 
que sorte sous la masse (.'es dessins qui recouvrent 
le corps; et sous ce rapport nous reconnoissons une 
grande analogie entre eux, les Nouveaux-Zélandois, 



56 



HISTOIRE NATURELLE 



et les habitants des Marquises, tandis que les Taï- 
liens leurs voisins, avec lesquels ils ont des com- 
munications fréquentes, ne se tatouent plus depuis 
long-temps que de dessins légers et peu nombreux. 

Les Pomotous, qui habitent des îles pauvres en 
productions nutritives, et dont l'existence est par 
conséquent très précaire, regardent comme ennemi 
tout étranger qui cherche à y aborder ; et leur pre- 
mier mouvement est de repousser par la force tous 
les navigateurs qui essaient de communiquer avec 
eux. Par opposition, les Taïtiens, dont la vie molie 
et indolente s'écoule sans craindre les privations , 
n'ont jamais été renommés dans l'archipel de la So- 
ciété par leur humeur belliqueuse, tandis que les 
Pomotous, mus pas un instinct destructeur, sont 
éminemment guerriers. Obligés ensuite de tirer de 
la mer leur nourriture journalière, ils sont marins 
audacieux et pêcheurs habiles: les poissons, en 
effet, composent une de leurs premières ressources. 
Sur les îles basses de ces archipels, qui sont décou- 
pées en bandelettes étroites de coraux, il ne croît 
point d'arbres à pain ni de spoiuhas, mais seule-: 
ment quelque peu de taro (arum esculentum) et du 
fara ou vaquois. 

Les pirogues de mer des Tomotous sont grandes 
et solidement construites pour les navigations loin- 
taines ; et nous en vîmes à Papaoa plusieurs qui, 
malgré la distance des îles basses à O-Taïli , venoient 
de s'y rendre après plusieurs jours de traversée. Ces 
pirogues, de la dimension des chaloupes de nos pê- 
cheurs, sont pointues à leurs deux extrémités, et 
fortement liées entre elles à deux pieds de distance 
par des madriers qui supportent une plate-forme 
solide : leur coque est pontée, surmontée d'un plat- 
bord; et les bordages sont très solidement chevillés. 
Sur la pirogue de gauche est établie dans toute sa 
longueur une banne en branches pliantes tissées à 
la manière de nos ouvrages de vannerie, et dont la 
surface est convexe en dehors et verticale en de- 
dans , où se trouve l'ouverture ; car c'est en ce lieu 
que couche l'équipage, et que sont placés les vivres 
de campagne. Le gouvernail de ces doubles piro- 
gues est fort remarquable par la simplicité de son 
mécanisme : c'est un long morceau de bois s'évasant 
à l'extrémité en queue de poisson , et tournant aisé- 
ment sur une cheville. Le mât, en bambou, est fixé 
par des cordages tissés avec des écorces d'hibiscus: 
une grande natte quadrilatère sert de voile ; et ce 
qu'il y a de singulier c'est que l'amure ne diffère 
point de celles de nos embarcations : l'écoute est 
fixée sur l'un ou sur l'autre bord à une petite che- 
ville en bois. 

Les Pomotous façonnent leurs armes avec un 
bois très dur qui est rare sur leurs îles : ce sont des 
javelines quelquefois longues de quinze pieds, s'é- 
largissant au sommet comme le fer d'une halle- 



barde; elles sont ornées de sculptures travaillées 
avec beaucoup de goût. Il en est de même de leurs 
pagaies, qui sont ornées de dessins très gracieux; 
de leurs haches en coraux, et de quelques autres 
ustensiles. Les femmes portent au cou des morceaux 
de nacre taillés en rond et dentelés sur leurs bords , 
qui forment un collier imbriqué d'un effet aussi 
agréable que brillant. Le goût de ces naturels pour 
Yuva-ava , boisson acre et piquante qu'ils composent 
avec une plante propre à toutes les îles de la mer 
du Sud, est très prononcé : aussi, contre l'usage de 
la plupart des Océaniens, recherchent-ils avec fureur 
nos liqueurs spiritueuses. C'est ainsi que pendant 
notre séjour à O-Taïli nous reçûmes la visite des 
équipages de deux pirogues pomotoues arrivées le 
soir même : quelques verres d'une eau-de-vie très 
forte du Chili accueillirent ces hôtes, et chassèrent 
de dessus leur visage les nuages sombres qui y ré- 
gnoient. Ces naturels nous demandèrent la permis- 
sion de danser, et voici à peu près le récit de ce qui 
se passa dans cette scène. Huit Pomotous se placé' 
rent sur une seule ligne, en s'asseyant sur le tillac: 
tous, d'un commun accord, frappoient sur les par- 
tics charnues des cuisses et des jambes avec la main 
disposée en creux; ce qui produisoit une sorte de 
bruit harmonique dont la mesure lente devint bien- 
tôt plus pressée et plus rapide. Pendant ce temps 
les insulaires chanloient des couplets sur un air mo- 
notone et lent, et modilioienl la voix naturelle de 
manière à lui donner une inflexion rauque et sto- 
macale A mesure que le rbylhme devenoit plus vif, 
un des huit Pomotous assis se levoit avec prestesse, 
et dansoit seul : toute sa pantomime se composoit 
de mouvements extrêmement rapides des jambes et 
des bras. Lorsque ce premier danseur se trouvoit 
fatigué-, un second, puis un troisième, se levoienl; 
et c'est alors que cette pythique devenoit très indé- 
cente. Ces danses sont toujours caractéristiques ; et 
celles qui peignent les combats retracent toutes les 
habitudes de ces peuples dans leur manière de faire 
la guerre, et sont en quelque sorte un mimodrame 
destiné à représenter sous les yeux de la tribu les 
hauts faits de ses guerriers : les Pomotous aiment 
si passionnément cet exercice, ils y mettent tant de 
chaleur et d'action , leur âme est tellement identifiée 
avec ce genre de plaisir, qu'on les voit bientôt ha- 
letants de fatigue et leurs corps ruisselants de sueur. 
De même que tous les habitants des îles de la So- 
ciété, leur langue, remplie de voyelles, leur permet 
d'improviser sur tous les sujets qui- ébranlent le 
moindrement leur imagination mobile. Leurs vers 
semblent être soumis à une sorte de rhythme; tou- 
jours est-il qu'ils sont cadencés, et qu'ils paroissent 
composés d'un nombre uniforme de mètres. Lors- 
qu'ils sont au milieu des étrangers, leurs vers ren- 
ferment ordinairement quelques compliments ayant 



DE L'HOMME. 



57 



pour but de solliciter des présents : c'est ainsi que 
plusieurs de leurs chansons, qu'ils improvisèrent 
le soir où ils vinrent à bord, rouloient sur ce qu'ils 
avoient la gorge sèche, et qu'ils espéroient que dans 
la pirogue françoisc on leur donneroit de Yava-ava 
(eau-de-vie) pour l'humecter. D'autres fois ils se mo- 
quoient des Taïtiens , soumis à la domination des 
missionnaires anglicans. 

Du reste les Pomotous doivent être une jeune co- 
lonie de l'archipel de la Société ; tous en eux rappelle 
la souche d'où ils sont sortis. 



§ VI. DES 0-TA1TJENS. 

Les naturels de l'île d'O-Taïti, si célèbres en France 
par les récits pleins de charme et de naïveté que 
Dougainville a publiés sur leurs mœurs et sur leurs 
habitudes, seront ici l'objet de notre étude. Notre 
opinion ne coïncidera pas toujours avec celle qui est 
assez généralement répandue ; mais on voudra bien 
se rappeler que cette notice historique a été tracée 
sur les lieux , et que par conséquent il ne nous est 
plus permis de rien changer ù notre premier sen- 
timent. 

Les O-Taïtiens sont le type de notre rameau océa- 
nien, bien qu'on ait pensé que le peuple et les chefs 
n'appartenoient point à la même race : mais celle 
distinction des tiaous ou tirants (les chefs) avec les 
toutous (bas peuple) ne repose que sur des indica- 
tions vagues et superficielles; car si la plupart des 
tiaous diffèrent des autres insulaires par une taille 
plus avantageuse, par une teinte de peau plus claire, 
cela lient à ce qu'ils sont mieux nourris et moins 
exposés à l'influence du soleil: d'ailleurs on observe 
dans la caste privilégiée quelques hommes conlre- 
faits et très basanés. Tous les Taïtiens, sans presque 
aucune exception, sont de très beaux hommes : 
leurs membres ont des proportions gracieuses, mais 
en même temps robustes en apparence; et partout 
les saillies musculaires sont enveloppées par un 
tissu cellulaire épais qui arrondit ce que les formes 
ont de trop saillant. Nous mesurâmes deux des plus 
beaux hommes du district de Matavai nommés Faeta 
et Upaparu : leur taille étoit de cinq pieds huit 
pouces et quelques lignes, et il n'est pas rare de 
rencontrer des insulaires qui aient cette stature : ce- 
pendant les dimensions les plus ordinaires du reste 
des habitants sont, lerme moyen, de cinq pieds trois 
à cinq pouces. 

La physionomie des O-Taïtiens est généralement 
empreinte d'une grande douceur et d'une apparence 
de bonhomie. Leur têle seroit européenne sans l'é- 
patement des narines et la grosseur trop forte des 
lèvres. Leurs cheveux sont noirs et rudes. La teinte 
i. 



de la peau est d'un jaune rouge très peu foncé, ou 
celle que l'on connoit vulgairement sous le nom de 
couleur de cuivre clair. Celte coloration varie tou- 
tefois d'inlensilé, et c'est ainsi que beaucoup de na- 
turels des deux sexes n'ont que ce brun qui distingue 
les peuples du midi de l'Europe. La surface de la 
peau est très lisse et douce au toucher; mais il s'en 
exhale une odeur très forte et très tenace qui est due 
en grande partie aux frictions d'huile de coco dont 
elle est sans cesse lubréfiée, et celte odeur persiste 
malgré les bains journaliers dont ils font usage. 
Hommes et femmes portent les cheveux coupés as- 
sez ras; ni les uns ni les autres ne s'épilent; mais 
les premiers s'arrachent la barbe , et ne laissent 
croître que les moustaches qu'ils taillent de manière 
à former un léger rebord sur la lèvre supérieure. 
Les membres sont nettement dessinés, et les jambes, 
d'après nos idées sur la beauté, sont remarquables 
par leurs belles proportions. Tout le système muscu. 
laire est largement développé ; mais comme il n'a 
jamais été façonné pour un exercice de force, il en 
résulte la mollesse et l'inertie qui sont propres aux 
Taïtiens. Leur démarche en effet est chancelante et 
comme mal assurée, et s'ils agissent c'est d'abord 
avec vigueur, mais bientôt leurs efforts sont épuisés. 
Comment en seroit-il autrement sur un sol où les 
produits alimentaires furent je lés en abondance, et 
où, pour les obtenir, il ne faut employer aucun tra- 
vail ni aucun effort ? De celle heureuse position , de 
cette fécondité de la nature, il en est résulté pour 
les O-Taïtiens ces mœurs molles et efféminées, cette 
enfance dans les idées, qui les distinguent. C'est à 
cause de cela que les habitants de Borabora , moins 
favorisés, s'adonnèrent à la piraterie , et leur firent 
souvent la guerre avec succès. C'est par la même 
raison qu'ils ont adopié sans obstacle les nouvelles 
maximes qui leur furent portées parles mission- 
naires anglois, maximes qu'ont repoussées tous les 
autres peuples de la même race dont l'âme est plus 
fortement trempée. 

On a longuement discuté anciennement sur ce 
que les Américains ne présentèrent point aux pre- 
miers observateurs un système pileux aussi épais 
que celui de beaucoup d'autres peuples : la question 
est aujourd'hui bien résolue; mais, pour ne parler 
que des O-Taïliens, celte partie accessoire de I'orga- 
nisme est très abondamment fournie. Légers à la 
course, ces naturels sont habitués dès l'enfance à 
gravira la cime des plus hauts cocotiers, et les arêtes 
des rochers les plus escarpés. Ils savent lancer les 
pierres avec la plus grande adresse, et leur coup 
d'oeil est si juste qu'ils frappent le plus souvent le but 
qu'ils se proposent d'atteindre. Dressés dès la plus 
tendre jeunesse à la natation, les O-Taïtiens dans 
l'adolescence se plaisent à évoluer au milieu des ré- 
cifs ; ils exécutent de très longs trajets sans éprouver 

8 



58 



IHSTOTRE NATURELLE 



de fatigue. Leurs sens , habitués à des observations 
toutes instinctives, leur font avoir la conscience d'un 
oiseau caché dans le feuillage d'un arbre éloigné, ou 
d'un petit lézard qui bruisseau loin sous une pierre, 
lorsqu'un Européen essaie en vain de voir ou d'en- 
tendre ces animaux. Mais cette faculté du reste ne 
eur est point exclusive, on sait qu'elle appartient à 
tous les peuples isolés ou disséminés sur la surface 
de la terre, qui en font un usage journalier. 

Dès leur bas âge les petits Taïliens sont familia- 
risés avec les intempéries des saisons. Nous en avons 
vu qui restoient hors des cabanes et dans un état de 
nudité parfait, bien que la pluie tombât par torrents. 
D'ailleurs ces enfants de la nature peuvent se déve- 
lopper en paix; lutter contre les vagues au milieu 
des brisants, grimper sur les arbres et parcourir 
sans cesse les bois, forme leur première éducation, 
et, d'après cela, il n'est pas étonnant que les mem- 
bres acquièrent cette aisance dans les mouvements 
qui est si opposée à la roideuretà l'immobilité d'un 
Européen. 

Les femmes d'O-Taïli, ces prêtresses de Vénus, 
dont les attraits séducteurs sont peints avec tant de 
charmes dans liougainville, Wallis et Cook, sont 
généralement très laides de figure. Ce n'est pas, 
nous le savons, l'opinion reçue en Europe; et les 
tableaux gracieux et fantastiques qu'on a faits de 
leurs traits se trouvent en quelque sorte présents à 
la mémoire pour infirmer notre jugement. I\Jais 
nous avons vu la plus grande partie du beau sexe 
laïtien, et nous pouvons affirmer sans crainte que 
dans toute l'île à peine trouveroit-on une trentaine 
de figures passables d'après nos idées sur la beauté, 
ou en citer une dizaine qui aient une physionomie 
attrayante, et encore faudroit-il les chercher parmi 
celles qui sont à l'aurore de la vie; car la maternité 
et les travaux du ménage les flétrissent de bonne 
heure. Toutes les femmes âgées sont dégoûtantes 
par une flaccidité générale, qui est d'autant plus 
grande qu'elle succède ordinairement à un embon- 
point considérable. Les premiers navigateurs, en 
abordant dans cette île si belle par la pompe de sa 
végétation et la douceur de sa température, ont-ils 
été séduits par les plaisirs sensuels dont on les eni- 
vra après de longues privations, ou bien la beauté 
du sang s'est-clle altérée à la suite des maladies vé- 
nériennes, ainsi que le pensent les missionnaires? 
Tout porte à croire que la première idée est la plus 
probable; la vie des gens de mer s'écoule au milieu 
de rudes vicissitudes, de privations de toutes sortes, 
et, dans les courts moments où ils peuvent satisfaire 
leurs goûts, ils s'y livrent avec un entier abandon. 
On conçoit facilement alors comment leur imagina- 
tion dote de tous les avantages réunis le sol qui leur 
offre de faciles plaisirs, et l'éducation même ne ga- 
rantit pas de ces prestiges, puisque nous voyons des 



hommes graves partager le même sentiment. Le 
Camoëns entre autres n'a-t-il pas consacré un chant 
à peindre les voluptés que Gama et ses compagnons 
goûtèrent dans une île fortunée? iîougainvillc, 
Wallis, Cook, Bligh, oui rivalisé, dans leurs rela- 
tions, en peintures un peu vives et à la manière de 
l'Albane lorsqu'ils tracent les contours gracieux, 
la tournure agaçante, les yeux langoureux des 
O-Taïtiennes, qui, au dire de ces navigateurs, au- 
roicnl pu soutenir la comparaison avec les Franç.oises 
dont le front n'est bruni que de celle demi-teinte 
qui ne messied point au visage des Andalousiennes. 
Si ce tableau ne concernoil qu'un pelit nombre de 
jeunes filles, nous serions les premiers à en recon- 
noîlre la vérité ; mais le sexe féminin, quoique doté 
assez universellement de certains traits dont s'enor- 
gueilliraient les Européennes, est tellement défa- 
vorisé sous d'autres rapports, qu'un observateur 
judicieux ne peut se dispenser de détruire les pré- 
ventions fautives généralement répandues. Les 0- 
Taïtiennes, avant le mariage, présentent cet em- 
bonpoint raisonnable qui prête de la grâce au corps, 
en arrondit les contours, et est le signe le plus 
infaillible d'une santé robuste; elles ont la jambe 
forte et bien proportionnée, les mains très petites; 
l'élargissement singulier des traits de la face lient 
peut-être à l'usage qu'ont les mères de comprimer 
dès l'âge le plus tendre la tête de leurs enfants, de 
manière qu'il en résulte l'agrandissement de la 
bouc' e, l'aplatissement des ailes du nez et la saillie 
des pommettes; de sorte que le nez, qui est assez 
généralement volumineux, et les lèvres fort grosses, 
ne concourent point, comme on peut le penser, à 
l'embellissement du jeu de la physionomie; mais 
les avantages dont la nature libérale les a dotées ne 
sont point à dédaigner. Elles ont, ainsi que les 
hommes, les dents du plus bel émail et parfaite- 
ment rangées; leur œil est plein de vivacité et de 
feu , il est bien fendu , placé à fleur de tête , recou- 
vert par de longs cils effilés et abrité pir un large 
sourcil noir; leur chevelure est de celte dernière 
couleur, et le luisant qu'elle affecte est dû à l'usage 
de l'huile de coco, on monvî, dont elle est généra- 
lement enduite; leur sein offre avec assez de régu- 
larité une demi-sphère dont la fermeté soulève la 
toile qui le recouvre si imparfaitement; mais le 
bouton de rose que la libérale nature plaça sur 
l'orbe d'albâtre de la femme issue de race caucasi- 
que n'a plus cet incarnai et celle fraîcheur; c'est 
une sorte de mûre noire, longue, grosse comme le 
bout du doigt, entourée d'une auréole couverte de 
papilles saillantes, et colorée en brun foncé • tels 
sont les avantages physiques de l'O-Taïticnne la 
plus favorisée, ha coloration de la peau des femmes 
est, ainsi que celle des hommes, d'un cuivre clair. 
Quelques unes cependant sont remarquables par 



DE L'UOxMMi;. 



59 



une très grande blancheur, et les épouses des cl efs 
surtout, qui ne sont point soumises à des travaux 
rudes, ni à l'action du soleil, ont une teinte beau- 
coup moins foncée que celle des Provençales. Mais 
les jouissances précoces, le mariage cl l'allaitement, 
ont bientôt détruit les avantages que nous venons 
de signaler. Vers dix ans les filles sont nubiles et 
de très bonne heure elles sont mères et très fécon- 
des. Le plus grand service que les missionnaires 
européens aient rendu à ces peuples est de les avoir 
portés à abolir l'affreuse coutume de sacrifier leurs 
enfants; le grand nombre de ceux-ci promet à la 
population d'O-Taïti un accroissement d'autant 
plus nécessaire qu'elle avoil été diminuée par des 
guerres, des maladies, et des sacrifices hum ins. 
Les mères regardent comme le plus sacré de leurs 
devoirs de nourrir leur progéniture, elles ne s'en 
dispensent que dans des cas très rares ; et les 
épouses des chefs, qui jouissent là comme ailleurs 
d'une prérogative que ne partage point le vulgaire, 
peuvent seules se dispenser de ce pieux devoir. Les 
femmes s'entr'aideut dans les douleurs de l'enfan- 
tement; la plus proche voisine sert d'accoucheuse 
et coupe le cordon ombilical avec la valve tran- 
chante d'une huitre. Aussitôt que le nouveau-né a 
vu le jour, on le plQnge dans un I aïn d'eau fraîche ; 
la mère l'allaite pendant longtemps, et nous avons 
vu des enfants âgés de trois ou quatre ans courir 
après le sein maternel. Lue observation dont nous 
nous sommes difficilement rendu compte est le pe- 
tit nombre de vieillards qu'on remarque parmi les 
O-Taïtiens. Ou ne rencontre en effet que très peu 
d'individus auxquels on puisse par diverses suppu- 
tations donner soixante-dix ans au plus. Aujour- 
d'hui les missionnaires anglois tiennent des registres 
exacts des mutations civiles, et cette question sera 
un jour complètement résolue. 

Plus les hommes sont restreints dans la sphère de 
leurs idées, plus ils sont près de ce qu'on appelle 
état de nature, plus leurs liens de famille ont de 
force; les O-Taïtiens en effet ont la plus vive ten- 
dresse pour leurs enfants ; ils leur parlent avec dou- 
ceur, ne les frappent jamais, et ne goûtent rien 
d'agréable sans leur en offrir. Ces bons sentiments 
n'ont pu être détruits que parla force tyrannique 
des superstitions religieuses; et tel père qui clié- 
rissoit tendrement son fils le voyoit sacrifier sans 
regret à la demande et sur les autels du redou- 
table dieu Oro. 

D'où peut provenir ce grand nombre de bossus 
qu'on rencontre de toutes parts à Borabora, à Taïli, 
et dans toutes les îles de la Société? comme ceux 
d'Europe, ils sont spirituels, gais, et portés à la 
satire. Les missionnaires attribuent cette dégénéres- 
cence aux funestes effets des maladies syphilitiques; 
mais nous ne partageons pas une opinion qu'ils ont 



sans doute adoptée comme un thème de déclamation 
contre les navigateurs. 

Ces bossus sont alertes, et plus d'une fois nous 
avons été étonnés de les voir gravir avec aisance 
jusqu'au sommet des plus hauts cocotiers. 

Les travaux qui appartiennent à l'un ou l'autre 
sexe sont ainsi répartis : les femmes fabrirpient les 
étoiles, tissent les nattes et les chapeaux de paille; 
elles sont là comme ailleurs les gardiennes des mai- 
sons. Les hommes élèvent les cabanes, creusent les 
pirogues , plantent les arbres, en cueillent les fruits, 
et cuisent les provisions dans les fours souterrains. 
Seuls ils vont à la pêche, ou parcourent les récifs 
pour y recueillir les mollusques dont ils se 
nourrissent. 

Paresseux par essence, les Taïticns trouvent dans 
le sommeil ou le repos le souverain bonheur; ils se 
couchent généralement dès le crépuscule Depuis 
l'arrivée des Européen-, cependant, quelques fa- 
milles ont pris l'habitude des courtes veillées; et 
là le père ou le grand père , éclairé par la flamme 
vacillante que jette une mèche imbibée d'huile de 
coco et renfermée dans la coque de la noix, raconte 
à ses enfants des aventures de pèche, ou les instruit 
de l'histoiie d'O-Taïii ou des mystères de leur reli- 
gion. Le narrateur, dans ses récits, accommode 
ses gestes, les indexions de sa voix, au sujet dont 
il s'occupe. Tous les membres de la famille couchent 
le plus ordinairement pêle-mêle dans une même 
pièce, sur des nattes jetées sur le sol. Xous avons 
fréquemment vu de jeunes époux couchés sur la 
même natte que leurs pères et mères , frères et 
sœurs. Les chefs seuls couchent sur des nattes ten- 
dues sur des châssis, et des étoffes d'écorce d'arbre 
à pain sont suspendues alentour en forme de dra- 
perie. Ds ont aussi l'usage de la sieste, et tous les 
insulaires dorment habituellement depuis midi jus- 
qu'à trois heures. 

Les O-Taïliens font trois repas principaux : nous 
disons principaux, car ils mangent presf|uc à toutes 
les heures du jour. Cependant les repas de famille 
se font le matin de très bonne heure , vers midi à 
peu près, et le soir au coucher du soleil ; mais il 
est bien rare de rencontrer un naturel sans qu'il ait 
dans la main un morceau de fruit à pain cuit sous 
la cendre, ou une noix fraîche de coco, dont ils 
aiment passionnément le lait émulsif. 

Leur cuisine est simple, et la nature a pourvu 
d'une manière libérale aux substances alimentaires 
et aux fécules, que nulle part on ne rencontre en si 
grande abondance. Pendant sept à huit mois les 
arbres à pain ou maîcre donnent leurs fruits; pen- 
dant le reste de l'année ils ont ou des cocos ou des 
taros, des ignames ou des racines de taré [ tacca pin- 
naiifida. Li.w; ls . Ils ont aussi le soin de faire 
des préparations destinées à varier leur nourriture 



60 



HISTOIRE NATURELLE 



ou à servir dans clos temps de disette : ainsi ils reti- 
rent des fécules très pures et très belles des racines 
d'arroic-root et de taro • ils font du saipaï, sorte de 
pouding composé de chair de fruit à pain et de coco, 
qu'ils nomment poc-taro lorsqu'on y ajoute des 
feuilles d'arum , et poe-pija lorsque c'est du jus de 
coco et delà racine de pya râpée. Mais de toutes ces 
préparations la meilleure sans contredit est la con- 
fiture qu'ils appellent popoe-fayi, et qui est un 
mélange de fruits à pain cuils avec des bananes de 
montagnes. 

D'après les idées nouvelles que leur ont trans- 
mises les missionnaires , les Taïtiens sont dans l'u- 
sage de n'allumer leurs fours souterrains que les 
samedis ou la veille des grandes fêtes; et les ali- 
ments qu'ils y font cuire servent pour toute la 
semaine : lorsque les provisions viennent à man- 
quer, ils se bornent à rassembler devant leur porte 
quelques charbons sur lesquels ils grillent des fruits 
à pain ou des racines. Quoiqu'on ait décrit bien au 
long les fours dont se servent surtout les insulaires 
de l'archipel de la Société, cette méthode est si avan- 
tageuse pour donner un goût exquis aux mets qui 
y sont soumis, elle est si simple, mais en même 
temps si remarquable, que nous ne pouvons nous 
dispenser d'en parler, au moins brièvement. A quel- 
ques pas de leurs cabanes les habitants creusent un 
trou circulaire assez vaste, mais peu profond, dont 
ils garnissent le fond avec des pierres (des morceaux 
de trachyles ); puis ils allument un grand feu, sur 
lequel ils placent une couche de terre pour empê- 
cher que la chaleur ne s'évapore. Lorsque le degré 
de caloriciléest assez élevé, ils découvrent le four, 
et ils mettent au fond , sur un lit de pierres échauf- 
fées , recouvertes de feuilles de bananiers, un cochon, 
dont le ventreest rempli de pierres chaudes: on fait un 
lit de ces dernières par-dessus, eton renouvelle lefeu 
par le moyen d'enveloppes filamenteuses ou brou de 
cocos très sec. En dessus ils forment des soupiraux, 
par où s'écoule la fumée en colonnes épaisses. Sou- 
vent ils placent en deuxième plan divers rangs de 
fruits à pain ou maïore. L'ensemble du four est 
ensuite recouvert, et le feu entretenu environ une 
demi-journée. Lorsque la cuisson approche de son 
terme, on enveloppe le four entier d'une couche 
épaisse de terre , et la chaleur se concenlre et donne 
le dernier degré de cuisson. Les pierres du pays, 
très poreuses d'après leur origine volcanique, sont 
très propres à propager la chaleur. C'est au moment 
de servir, dans les repas d'étiquette donnés par les 
rois, qu'on découvre le four; et les fruits à pain 
qu'on en retire, et les viandes rôties, conservent 
un parfum délicieux et une succulence qu'on cher- 
cheroit en vain dans celles préparées par les procé- 
dés européens. 

Les aliments usuels consistent donc en viandes , 



en fruits et en racines. La chair qu'ils estiment le 
plus est celle du cochon, qu'ils appellent poua; 
mais tous les habitanis ne peuvent en goûter que 
rarement. Ils aimoient autrefois les chiens (ouri); 
ils élèvent des poules (moena), ramassent les œufs 
dans les brouissaillcs, et n'en font aucun usage. Ils 
aiment passionnément le poisson, qu'ils mangent 
presque constamment cru, et consomment beaucoup 
de coquillages, d'holothuries, d'aplysies , que la 
mer jette à la côte , ainsi que de gros crustacés. 

Mais la base réelle de leur existence est le fruit 
qu'ils appellent maïore , que l'utile arbre à pain 
produit. Avec le coco la Providence divine a assuré 
à ces peuples une vie exempte de besoins , ou pour 
laquelle ils ne sont pas forcés de conquérir avec peine 
les premiers aliments. 

Le rima ou fruit à pain se mange cuit: il produit 
pendant une partie de l'année des fruits verts qu'on 
recueille au fur et à mesure qu'on en a besoin ; mais 
en janvier, février, novembre et décembre, il cesse 
de produire. On a alors eu le soin de convertir sa 
pâte en une sorte de conserve aigrelette qui dure cet 
espace de temps, et qu'on mange conjointement 
avec les bananes séchées au soleil et pressées par de 
fortes ligatures appelées piri , et qui ressemblent 
entièrement à des carottes de tabac. Les Anglois es- 
timent beaucoup celte dernière préparation, dont 
les marins font usage comme un excellent antiscor- 
bulique. Avec le rima frais ils fabriquent une frian- 
dise en triturant sa pâle unie à celle des bananes 
cuites; ils étendent aussi sa fécule, qu'ils font fer- 
menter un instant, pour faire une boisson instanta- 
née qui a une saveur aigrelette , une consistance 
épaisse , et une couleur blanchâtre qu'on nomme 
popoe. 

Le cocotier paroît avoir été créé pour être utile 
dans toutes ses parties : aussi les Taïtiens véné- 
roient-ils ce brillant palmier. Ses noix encore fraî- 
ches servent, de préférence, pour leur nourriture 
et leur boisson. Ils appellent le palmier ari, et toto- 
moude le fruit : dans cet état ils aiment avec délices 
le lait bulyreux contenu dans son intérieur; ils 
mangent la chair molle qui tapisse les parois de la 
noix en la raclant avec les doigts ou quelquefois avec 
un fragment de la coque, et la dévorent en un clin 
d'œil. Les jeunes cocos, non développés ou encore 
en bourgeons dans la spalhe, sont une friandise re- 
cherchée qu'ils appellent couto. 

Les cocos parvenus à parfaite maturité sont 
conservés pour la fabrication de l'huile. Mais les 
naturels vont dans les bois recueillir ceux qui sont 
germes, et ils mangent l'intérieur, qui est spon- 
gieux, avec une grande sensualité, tandis qu'ils 
rejettent la chair qui reste encore autour de la noix 
comme trop dure et seulement propre à fournir de 
l'huile. 



DE L'HOMME. 



61 



Enfin avec l'amande ou la chair de Yari ils for- 
ment, en la broyant et la soumettant au lavage, de 
grosses boules qu'ils dessèchent afin de les conser- 
ver, et qui servent à fabriquer d'autres mets. 

Les bananes sont également un article important 
de consommation ; elles sont mangées crues à l'état 
frais, ou bien cuites et mélangées avec du maïore 
ou fruit à pain. On en fait des conserves nommées 
pire, en les pressant fortement les unes contre les 
autres et les séchant au soleil après les avoir cou- 
pées par lanières. Dans cet état elles prennent une 
saveur sucrée, et sont excellentes. Nous en avons 
souvent mangé avec le plus grand plaisir. Elles 
peuvent, ainsi ficelées et préparées, se conserver 
long-temps. 

Le tara rôti fait partie intégrante des matières 
alimentaires. On en retire une très belle fécule par 
le lavage ; mais la plus estimée s'obtient des racines 
d'une espèce de maranta appelée tii ('), qui donne 
ce que les Anglois appellent arroir-root , et sur la- 
quelle les missionnaires ont imposé un tribut. Cette 
matière est très blanche, très gommeuse, et est très 
employée pour les maladies consomptives et les dys- 
senteries chroniques. Par elle-même, d'ailleurs, 
elle ne jouit d'aucune propriété spéciale autre que 
celle dévolue aux fécules de pommes de terre, de 
blé, etc. Ils emploient encore, dans le même but, 
les tubercules radiculaires que produit le tacca pin- 
natifida, qu'ils appellent lève, tandis qu'ils don- 
nent à la racine le nom de pya. Les ignames four- 
nissent leurs racines douces et sucrées par tronçons 
volumineux longs de plus d'un pied , et recouverts 
d'un épiderme rougeâtre qu'ils nomment eoui. Ils 
utilisent encore diverses plantes sauvages éminem- 
ment nutritives, et ils ont en quantité une sorte de 
courge. Ils ne font que sucer la canne à sucre, dont 
ils rejettent la portion ligneuse. Ils ont d'ailleurs 
pour fruits l'orange, le citron, la papaye, qu'on leur 
a portés ; mais au premier rang on doit mettre le vy, 
fruit du spondias dulcis, dont la saveur déplaît d'a- 
bord à cause d'un goût résineux qui domine dans 
l'épiderme, mais qui disparoit lorsqu'on enlève la 
peau pour faire place au goût exquis et sans mé- 
lange de la chair x dont il se fait une grande con- 
sommation. Ce fruit est aqueux, et fond sur les lè- 
vres lorsqu'il est mûr; mais à ce point il ne peut se 
conserver. On le cueille lorsqu'il est encore vert, 
pour le transporter à bord des navires et le faire 
mûrir en mer. 

La boisson ordinaire des O-Taïtiens est l'eau 
pure. Ils buvoient, avant l'arrivée des mission- 
naires, une liqueur spiritueuse très enivrante, 
appelée ara, obtenue de la macération dans l'eau, 

(■) On retiroit du tii, par la fermentation de la racine 
râpée dans l'eau, une sorte de rhum très fort. 



pendant deux ou trois jours , de la racine du piper 
methysiieum. Celte liqueur occasionne un sommeil 
profond, puis des transpirations abondantes, et par 
suite des ivresses furieuses. Ils s'en servent encore 
aujourd'hui, mais principalement comme remède. 
C'est par analogie avec l'ara, quant aux effets, qu'ils 
ont nommé ava-ava cette plante nauséabonde, dont 
ils ne font pas usage ou du moins fort peu, connue 
dans l'univers sous le nom de tabac. 

Le goût des O-Taïiiens pour les vêlements d'Eu- 
rope est effréné. Il semble que sous l'habit d'un 
homme éminemment civilisé ils doivent acquérir 
le mérite qui le dislingue, et s'allirer la considéra- 
tion qu'on lui porte. Telles sont du moins leurs 
idées à ce sujet. Aussi les voit-on chercher par tous 
les moyens imaginables à obtenir des babils, des 
chapeaux, des cravates de soie, et particulièrement 
des chemises. Ils n'en sont pas encore au point de 
porter des culollesct des soulirrs. Le petit nombre 
des navires qui y relâchent, proportionnellement à 
la masse de la population, ne peut assez fournir de 
nos tissus pour vêtir la plupart des naturels : ils 
ont donc été forcés de conserver leurs anciennes 
étoffés failes avec l'écorce des arbres, de s'habiller 
en mêlant fréquemment les vêlements européens et 
taïliens. 

Le costume journalier est assez simple pour le 
commun du peuple : il se compose chez les hommes 
d'un morceau d'étoffe servant de pagne, et s'ajoute 
sur le maro. Quelquefois ils jettent sur les épaules 
une pièce légère, trouée au milieu pour le passage 
de la lêle. Le pagne sert à recevoir divers petits ob- 
jets. Les jeunes garçons jusqu'à l'âge de quatorze à 
quinze ans sont complètement nus, hormis l'étroit 
maro qui recouvre les parties génitales. C'est habi- 
tuellement une bride élroite qui ceint les reins, et 
dont un pli enveloppe les testicules et retombe sur 
le pubis; un autres bout passe sur le périnée et 
l'assujettit. Les chefs ont des maro faits avec des 
écorces très molles et tissées à la manière des natles 
fines : ils sont longs de plusieurs aunes, et larges de 
trois pouces. Les jeunes gens portent souvent un 
réseau de vieux filets sur la têle, et ont les oreilles 
percées pour recevoir des fleurs. 

Dans les jours de cérémonie les chefs portent une 
longue pièce d'étoffe ouverte au centre, appelée 
tipouta , retenue sur les épaules par la tête, sem- 
blable au poncho des Araucans, et retombant jus- 
qu'aux chevilles, à la manière des chasubles de nos 
prêtres. Sa couleur est blanche , mais les bords et 
surtout les angles sont ornés de feuillages imprimés, 
et vivement colorés en rouge par le suc rutilant du 
maki. Une aulre pièce d'étoffe ceint le corps, sa 
finesse est plus grande que celle de la précédente : 
elle forme plusieurs tours sur les reins, et ses cou- 
leurs varient du brun au jaune serin. Les naturels 



62 



HISTOIRE NATURELLE 



savent tresser la paille, et ils s'en font des sorles de 
chapeaux. Ils remplacent quelquefois celte coiffure 
par un turban de loilc. 

Les chefs aiment à se vêtir à l'européenne, et dans 
leur plus grand négligé ils portent aujourd'hui un 
chapeau de paille, une chemise et une natte très 
fine, très moelleuse, d'une couleur vive, qui enve- 
loppe régligemment le corps. 

Le costume des femmes est le même pour tous les 
âges, lorsqu'il consiste en habits du pays; mais il dif- 
fère là comme ailleurs suivant le rang ou la fortune 
de celle qui est empaquelée dans des robes venues 
des manufactures d'Angleterre. Ce n'est que par des 
échanges, de cochons entre autres, qu'elles obtien- 
nent les indiennes el les rubans qui les défigurent 
aujourd'hui. Ce qui est commun à toutes ce sont les 
petits chapeaux de paille dont elles couvrent leurs 
tètes, et qu'elles font elles-mêmes avec les jeunes 
écorces macérées du pourao, ou les chaumes d'une 
graminéc nommée munu. Ceux ci, beaucoup plus 
rares, sont satinés, brillants, et ont tout l'éclat des 
chapeaux de paille de riz ou d'Italie. Deux grandes 
pièces d'étoffe drapées avec art composent tout leur 
habillement: la première, d'une blancheur éblouis- 
sante, ceint les reins, et enveloppe (oui le haut du 
corps: les deux extrémités sont jointes l'une avec 
l'autre, et engagées sous un pli qui les relient pour 
retomber avec grâce. Un long manteau couvre les 
épaules; 9a couleur est également blanche. Les deux 
bouts s'attachent au-dessus des épaules, retombent 
sur les bras, qu'ils laissent libres, tandis que le reste 
de l'étoffe fuit plusieurs circonvolutions autour des 
reins, et remonte voiler à demi le sein, plutôt 
pour la forme que par principe de pudeur. Celle 
espèce de tunique extérieure ne se porte que les 
jours de cérémonie ; dans leur intérieur elles sont 
à demi-nues. Pour la pluie celle longue robe antique 
est faite avec une étoffe plus épaisse, brune ou 
marron en dehors, el enduite d'une gomme qui la 
rend imperméable à l'eau. Les jeunes filles, et les 
plus coquettes surtout , ont sur les épaules, el sans 
autre voile, une sorte de petit fichu étroit, très 
blanc cl travaillé en losanges à jour. Toutes les 
femmes indistinctement vont nu-pieds. La portion 
la plus brillante de leurs atours est sans contredit 
le goût qu'elles ont pour les guirlandes de fleurs : 
celles-ci sont de plusieurs espèces, mais générale- 
ment elles préfèrent à l'éclat des corolles les liges 
fanées mais odorantes du basilic par exemple. Cetle 
planle qu'on a introduite à Taïti croit partout main- 
tenant, et les femmes portent de gros paquets de 
ses tiges fanées sur la tèle. C'est ordinairement la 
fleur de ¥i>iliiscu$ rose de Chine, qu'elles entrela- 
cent pour former sur leur front un large faisceau, 
d'autant plus remarquable que celle fleur possède 
l'éclat le plus vif du vermillon uni au carmin : quel- 



ques jeunes gens s'en font aussi des couronnes. Une 
autre fleur chérie des femmes est le gardénia, dont 
l'odeur est très suave et très pénétrante; elles tra- 
versent les lobes de leurs oreilles des longs tubes de 
ses corolles virginales qui se fanent bientôt. Quel- 
ques unes portent des perles fines enfilées, en place 
de pendants d'oreilles, mais seulement d'un seul 
côté. Celle coutume de se placer des fleurs dans les 
oreilles est d'autant plus remarquable qu'on la re- 
trouve aujourd'hui chez presque tous les peuples 
malais des îles de la Sonde ou des Moluqucs. Aussi 
à Taïti les femmes se font souvent des fleurs factices 
qu'elles placent au même lieu. Ce sont des feuilles 
odorantes, des fleurs auxquelles elles accordent un 
sens ou quelques propriétés, qu'elles attachent sur 
un petit bâton, et qu'elles conservent long-temps 
ensuite. Peut-être cet usage est-il propre aux filles; 
peut-être que ce sont des dons d'amour, ce que nous 
ignorons. Elles parfument leurs vêlements avec les 
noix de loumanou [ealuphyllum inophyllum). 

Les femmes ont généralement, pour garantir 
leur figure de la trop vive action du soleil, une vi- 
sière faite avec les folioles du cocotier, et qu'elles 
appellent uiao : celle coutume est aussi suivie par 
quelques hommes el surtout par des jeunes gens. 

La fabrication des étoffes est l'occupation prin- 
cipale du sexe féminin, el , quoique fréquemment 
décrite, elle mérite de fixer l'attention. On anroit 
de la peine à croire en effet qu'avec des moyens si 
imparfaits cl en même temps si simples ces peuples 
aient pu se façonner des vêtements aussi ingénieux 
et si commodes, en se servant d'écorces d'arbres. 
Les voyageurs jusqu'à ce jour n'ont mentionné que 
le minier à papier ou le bmus*ouetia comme le 
végétal qui fournil son liber pour la fabrication des 
toiles très fines : mais cet arbre, qui sert aux mêmes 
usages en Chine el au Japon, est rare à O-Taïli, 
quoiqu'il y soit cultivé; on n'emploie guère aujour- 
d'hui que ses fibres, dont on lisse des chapeaux ou 
des sortes de fichus très légers. Plusieurs arbres ont 
des écorces que les O-Taiîicns utilisent, mais celui 
qui fournit à l'habillement de presque toute la po- 
pulation est l'arbre à pain. On choisit à cet effet les 
branches les plus jeunes ou les plus tendres, on les 
fend longiludinalcment, et on les dépouille avec 
facilité. Leur liber est épais, composé de plusieurs 
couches, enduit d'un suc gommeux très tenace, 
très propre sons le battoir à lier les fibres entre elles, 
et à permettre qu'elles s'élendent largement, à me- 
sure qu'elles perdent de leur épaisseur. On fait ma- 
cérer pendant trois jours ces écorces, afin de les 
dépouiller de l'épiderme qui les recouvre, et on 
garde souvent le feuillet du liber le plus voisin 
des fibres qui est coloré en marron. Ajouté aux 
autres écorces, il sert à donner plus d'épaisseur à 
l'étoffe portée dans la saison des pluies, en même 



DE L'HOMME. 



G3 



temps que celle-ci prend la couleur brune qui le 
distingue. 

Outre le mûrier à papier principalement réservé 
aux tissus ti es (ins, et l'arbre à pain, appelé mtrou, 
qui est universellement employé, ces insulaires se 
servent encore au besoin des écorces de l'hibiscus 
Ufiaceus, de celles d'un arbre à feuilles lancéolées, 
nommé onewua, de l'écorce du tiaïly ou plane 
de Cook (aleuriles triloba), de celle du tamanou, et 
de quelques autres dont les noms nous sont in- 
connus. 

Avant Je commencer leur préparation, les fem- 
mes font macérer les écorces dans l'eau ; elles en ap- 
portent ensuite la pâte dans un local où l'on fabrique 
les toiles et qu'on appelle huo : les morceaux de pâle 
n'ont alors que trois à quatre pouces de largeur sur 
une longueur délerminéc, et les parcelles sont con- 
servées soigneusement pour fermer les trous, lors- 
que la toile déchire, ce qui arrive dans le premier 
moment du battage. Ces écorces malaxées sont ap- 
pliquées sur un madrier en bois un peu épais, et 
l'opération est entamée à l'aide d'un battoir appelé 
eyeijè. Cet instrument, aujourd'hui très connu en 
Europe, est long de quinze pouces; il est régulière- 
ment qualrilatère, et a un pouce et demi sur chaque 
face, et quatre à cinq pouces de manche; il est fait 
d'un seul morceau de bois très dur. La première 
face, celle avec laquelle on commence à frapper les 
étoffes, est rayée longiludinalement par des lignes 
un peu fortes et en petit nombre ; dans la seconde les 
rainures diminuent de profondeur et leur nombre 
augmente; ainsi de la troisième; la quatrième est 
couverte de rainures extrêmement fines : c'est aussi 
celle qui sert à terminer l'étoffe en lui donnant la 
dernière façon. 

Alors l'écorce constamment humectée avec de l'a- 
midon , et tenue fraîche dans des paquets de feuilles 
de mapr, est frappée dans le même sens par plu- 
sieurs eije;jè . On a en effet le soin de ne jamais bat- 
tre sur le même endroit : les coups vont de proche 
en proche. Cette opération dure long-temps, et se 
continue tantôt dans le sens de la longueur, et tan- 
tôt dans celui de la largeur, de sorte que les fibres , 
solidement agglutinées entre elles, forment une es 
pèce d'enlrc-croisement qui imite la trame de nos 
toiles. Lorsqu'on arrive sur les bords, on apporte 
quelque soin à n'étendre de l'écorce que ce qui est 
nécessaire pour conserver la régularité du carré. Il 
y a maintenant des cabanes consacrées à la fabrica- 
tion des étoffes destinées aux chefs ou aux mission- 
naires; on condamne les jeunes filles qui ont commis 
quelques fautes, ou qui ont eu quelques foiblesses, 
à en faire tant de pièces dans un temps donné. Sou- 
vent elles se réunissent une dizaine pour travailler; 
mais dans ce cas une femme <âgée et expérimentée 
préside toujours à l'opération : elle porte le premier 



coup, et ses jeunes compagnes continuent, en frap- 
pant en mesure, sur l'air d'une chanson du pays. 
C'est principalement à B.trabora que souvent nous 
avons entendu cette harmonie assez bruyante, qui 
dans le lointain, au milieu des bois, produit un sin- 
gulier effet. 

Ainsi sont fabriquées les étoffes communes. Le 
même procédé est usité pour les toiles très fines , 
seulement on y apporte plus de soin. Quelques étof- 
fes, ordinairement très blanches, et destinées à être 
jetées sur les épaules, présentent des dessins à jour. 
On les fait en se servant du battoir ordinaire; mais 
lorsque leur confection avance, on fait succéder un 
instrument fait exprès, dont les faces sont couvertes 
de ronds, de losanges, qui s'impriment sur la toile, 
et qui , en éclaircissant l'épaisseur de l'écorce, y ap- 
plique les dessins qui sont sculptés sur ses faces. 

Non contents d'être parvenus par des moyens si 
simples à se vêtir, les O-Taïliens ont voulu em- 
bellir les produits de leurs manufactures. Leur sol 
leur a encore fourni des matières colorantes que ne 
dédaigneroienl pas nos arts, et ils possèdent surtout 
un rouge qui jouiroit d'un magnifique éclat s'ils sa- 
voient les moyens de le fixer solidement. Ce rouge 
est exprimé simplement du fruit d'un figuier, qui 
croit partout dans les bois des montagnes, et qu'ils 
appellent mthi. La ligue du maki (') est à peine de 
la grosseur d'une petite aveline ; elle est axillaire le 
long des rameaux, l'arbre qui la produit est très ra- 
meux et peu élevé. Son suc intérieur est verdàlre, 
ainsi que l'épicarpe;.ce n'est que dans l'eau que la 
matière colorante rouge se dissout, étant avivée par 
le suc astringent et acidulé du fruit d'un srbesiier. 
La couleur du maki tient du vermillon uni au car- 
min, et prend une teinte brillante. Nous avons vu 
les mains de quelques femmes occupées à y plonger 
des étoffes aussi rouges que si elles eussent été 
trempées dans un bain de pourpre. Mais son éclat 
se perd sur les toiles, parce qu'il faudrait, pour le 
fixer, l'emploi de l'alun ou d'un autre sel aussi actif. 
Avec ce rouge ils peignent ordinairement le milieu 
et les angles des grandes pièces qu'on jette sur le 
corps. Les dessins du milieu sont informes, ceux 
des angles représentent un feuillage très découpé 
et très élégant, qu'ils impriment par le moyen des 
feuilles d'une jolie fougère des montagnes, nommée 
erimou. Ils trempent celle fougère dans la liqueur 
colorante toujours obtenue à froid, et ils lui font 
ainsi remplir l'office de planche, propre à trans- 
mettre ses découpures et ses formes. Ce rouge se 
nomme meaoutéouté. 

On teint encore ces toiles d'écorce d'arbre en jaune 

(■) Ficus tinctorio , Forster, Prod., n° 403. Fol. 
oblique ovatis, ubtusis , reèept. turbinatis , basi ca- 
hjculatis. Ins. societads. Persoon , t. II, pag. 610. 



G4 



HISTOIRE NATURELLE 



serin très tendre, nommé mearèarèa. Cette J autre 
couleur est obtenue d'un arbre appelé nono ('). 

Les lavages répétés dans l'eau courante, et en se 
servant des feuilles d'un convolvulus non volubile, 
nommé pouai, en place de savon, donnent aux 
étoffes usuelles une blancheur aussi pure que. celle 
de la neige. 

Ces naturels ont enfin trouvé le moyen de former 
des vêtements imperméables à la pluie, en les endui- 
sant d'une gomme d'un brun rouge, dont l'origine 
et la préparation nous sont inconnues. 

Après les vêlements, il est indispensable de parler 
de cet accessoire durable, dont la peau conserve des 
traces indélébiles, et qui résulte du tatouage. Les 
habitants des îles de la Société aiment passionné- 
ment ce genre de décoration , et ils ont poussé aussi 
loin que possible l'art de se tatouer. Chez eux et 
surtout à Taïti cet ornement servoit à indiquer les 
rangs de la sociélé ou les services rendus par quel- 
ques guerriers. La mode et les habitudes locales 
exerçoient aussi leur empire dans les distributions 
des dessins. Mais les missionnaires ont défendu sous 
des peines sévères les pratiques de ce tatouage, sous 
prétexte qu'il ne servoit qu'à produire de grands 
désordres, par les passions tumultueuses qu'il ex- 
citoit dans le cœur des femmes qui ne pouvoient 
résister à un charme aussi puissant et aussi séduc- 
teur. Les enfants nés depuis l'établissement du chris- 
tianisme sont, malgré cette interdiction, les seuls 
qui ne soient point tatoués; tous les naturels, et sur- 
tout les jeunes gens, sont si envieux de faire ajou- 
ter à leurs dessins des accessoires nouveaux qu'ils 
préfèrent fuir dans les bois pour s'y barioler le corps 
à leur fantaisie. Ce qui inquiétoit les missionnaires 
pendant noire séjour étoit le désir que marrifesloient 
divers chefs pour sacrifier à celle ancienne coutume , 
et la conduite de ces ministres devenoit 1res em- 
barrassante ; car le refus de même que l'adhésion 
avoienl à leurs yeux des inconvénients réels. 

L'opéralion par laquelle on incruste des dessins 
dans la peau est nommée par les Taïliens talou, d'où 
nous avons fait le mot de tatouage. Elle se pratique 
au moyen d'un très petit morceau d'écaillé de la lar- 
geur d'un ongle, et garni sur son bord d'une suite 
de dents très fines et très aiguës. Un petit manche 
est fixé à la portion opposée aux dentelures. On 
trempe ces dents dans du noir de fumée, qu'on ob- 
tient en brûlant l'écorce ligneuse de la noix de Ban- 
coul (aleurites) , et on les applique sur le lieu qu'on 
veut tatouer; alors on tient de la main gauche cet 
instrument qu'on dirige, tandis qu'on a dans la droile 
une petite baguette légère, avec laquelle on frappe 
sur le manche pour faire entrer les dents sous le 

(') Morinda citrifolia, L. Rumph. Amb. 2, pag, 158. 
Pcrsoon, 1. 1, pag. 201. 



derme. 11 faut beaucoup de temps et de patience pour 
graver les dessins nombreux qui couvrent le corps 
des naturels ; mais ces broderies sont renouvelées 
plusieurs fois dans le cours de la vie. Les déchirures 
qui résultent de l'inlroduction de l'instrument se 
boursouflent et s'enflamment, et donnent souvent 
lieu à une fièvre intense. 

Le tatouage forme ainsi une sorte de vêtement 
indélébile à des hommes le plus ordinairement nus. 
Aussi les mieux tatoués sont-ils fiers de celte pa- 
rure, qu'ils montrent avec orgueil : les représenta- 
lions hiéroglyphiques varient quant aux détails, 
mais elles se ressemblent toutes par la disposition 
générale. Les O-Taïliens n'ont aucun dessin sur la 
figure, ils diffèrent en cela du plus grand nombre 
de leurs voisins du même archipel. Les princesses 
et les femmes des chefs ont toutes les mains et les 
jambes tatouées de la même façon , et de manière à 
imiter des gants ou des brodequins élégants. Les 
épouses des simples ratiras ont aussi le droit de por- 
ter des dessins gravés sur les fesses et sur les reins, 
attribut plus spécial du haut rang. Ce blason, placé 
dans un endroit qui paroit peu convenable, se com- 
pose de cercles nombreux et entrelacés, tantôt sim- 
ples, tantôt dentelés, et se terminant en suivant la 
courbure de l'os iliaque. Chacun d'eux se compose 
d'une réunion de lignes tantôt droites, tantôt flexueu- 
ses, tantôt étroites, tantôt larges. En un mot, l'exé- 
cution est bien supérieure aux dessins mal tracés 
que portent sur le corps les matelots d'Europe. Les 
bras sont bordés, en dedans et en dehors, de lignes 
eu losanges qui aboutissent aux doigts ; et les cuisses 
et les jambes aux parties intérieures et extérieures 
o firent de larges bordures. La poitrine est souvent 
revêtue de soleils , d'idoles , et autres représentations 
plus ou moins bizarres. Un insulaire de Pomotou 
s'étoit fait recouvrir la moitié du corps d'un damier, 
dont l'effet étoit horrible : aussi passoit-il pour un 
guerrier fameux, mais féroce et sans pitié. Upa- 
paru, chef du district de Matavai , n'avoit qu'un 
petit cane placé derrière l'oreille; ce qui, conjoin- 
tement avec d'autres circonstances , nous porte à 
penser qu'on attache à cet usage des idées dont nous 
ne possédons pas la clef. Du reste c'est aussi l'opi- 
nion des missionnaires, mieux instruits que nous 
sur quelques unes des coutumes de ces peuples. 
Tout porte donc à croire qu'il étoit le symbole des 
fonctions de chaque individu, et l'armoirie des fa- 
milles. Le tatouage se pratiquoit dès l'âge de treize 
ou quatorze ans, et l'opérateur recevoit pour récom- 
pense un cochon. 

Les femmes avoient anciennement l'usage de por- 
ter en signe de deuil la chevelure de leurs parents : 
parfois on la déposoit comme offrande sur les worais 
des dieux. Aujourd'hui ces cheveux , tressés avec 
une grande patience et nommés <owcw,ne sont plus 



DE L'HOMME. 



65 



d'aucun usage , et sont volontiers vendus aux Euro- 
péens qui abordent dans l'île. 

La construction des cabanes appartient aux hom- 
mes; elles sont toutes bâties sur le même modèle : 
celles des gens du peuple sont formées de bambous 
enfoncés en terre par une de leurs extrémités , ou en 
branches d'égale grosseur et serrées les unes contre 
les autres , mais de manière à laisser du jour entre 
elles. Quelques traverses maintiennent le tout. La 
toiture se compose de chevrons qui supportent les 
feuilles de fara ou vaquois ( l ) ; et ce mot de fara a 
été transporté aux cabanes même, qu'on nomme 
faré. Les feuilles du fara sont séchées et réunies 
par paquets : pour les mettre en œuvre on les as- 
semble en un certain nombre sur des baguettes en 
bois pliant. L'extrémité lancéolée de la fiuille 
demeure libre. On applique ces baguettes, de la 
même dimension, sur les chevrons, en commen- 
çant par le faîte : elles s'adaptent tellement entre 
elles que les toitures fabriquées de la sorte sont beau- 
coup meilleures pour l'usage que celles qu'on fait 
dans les pays civilisés avec les ardoises ou les tui- 
les. L'extérieur ressemble aux toits de chaume de 
nos villages, parce que les parties libres du fara 
sont réunies en couche épaisse , tandis que dans l'in- 
térieur de la maison la toiture est lisse et régulière. 

Les cabanes des Taïtiens sont généralement vas- 
tes. L'air y circule librement à travers les barreaux 
qui en forment les parois. Souvent même, chez les 
plus pauvres , il y pleut dans l'intérieur, par les 
côtés: les plus industrieux ajoutent des nattes pour 
enclore le pourtour et se garantir des vents régnants 
et de la pluie. L'élévation de ces demeures est peu 
considérable, et on ne peut guère y entrer que par 
une étroite ouverture. D'ordinaire on y trouve pêle- 
mêle plusieurs familles établies, qui y résident avec 
une nombreuse lignée. Les alentours des cabanes , 
sans exception, sont fermés par un entourage en 
piquets plantés très près les uns des autres et 
hauts de trois pieds. On ne peut les enjamber que 
par des pieux plantés à cet effet. Le principal avan- 
tage de ces ceintures est sans doute de s'opposer à ce 
que les animaux, qu'on laisse en liberté, et notam- 
ment les porcs, ne puissent s'y introduire. 

Les cases des chefs sont grandes et vastes, con- 
struites, quant à l'extérieur, comme les précéden- 
tes; mais elles ont de plus un grand nombre d'ap- 
partements. Ceux-ci ne sont point isolés par des 
cloisons compactes , mais seulement par des treillis. 
La séparation des appartements ne s'élève pas jus- 
qu'au faîte, car elle s'arrête au milieu de la hauteur 
de la maison. Dans ces sortes de cabinets sont des 

(') Que M. Brown a différencié du pandanns ùumilis, 
et qu'il appelle pandanus spiralis , par rapport à l'in- 
sertion des feuilles qui vont en spirale. 
1, 



nattes tendues sur quatre montants ou jetées sur le 
sol, destinées aux divers membres de la famille. 

Les maisons du domaine public, sortes de cara- 
vansérails où tout habitant d'un district qui va pour 
affaire dans un autre peut aller tendre sa natte et 
résider, sont bâties sur de plus grandes proportions. 
Elles n'ont qu'une toiture supportée par desrangées 
de piliers en bois d'arbre à pain. 

Quelques missionnaires ont voulu se loger entiè- 
rement à la mode des sauvages, M. Nott entre 
autres. La plupart se sont fait édifier un vaste local 
dont les murailles, comme celles des temples du 
culte, sont formées par des lacis de branches fiexi- 
blcs entrelacées et recouvertes de chaux. L'intérieur, 
garni de planchers en beau bois rouge d'arbre à pain, 
est distribué à l'européenne; seulement on a con- 
servé judicieusement la méthode des naturels de ne 
point élever les cloisons jusqu'au toit, ce qui per- 
met à l'air de circuler librement. 

Par la disposition que nous venons d'indiquer, 
on a vu que les cabanes sont ouvertes de manière à 
tempérer les effets de la chaleur du climat. Mais cet 
avantage est plus que compensé par les pluies abon- 
dantes qui tombent fréquemment à Taïti, et qui 
entrent dans ces demeures et en rendent l'intérieur 
humide et malsain. Les insectes , d'ailleurs, n'ont 
aucune barrière ; mais il paroît que, redoutables aux 
Européens , leur action est moins sensible sur le 
derme endurci des naturels. Les lipuîes et les mou- 
ches sont surtout insupportables. 

Les habitations des insulaires ne sont établies que 
sur les bords de l'île d'O-ïaïti, et ne sont jamais 
beaucoup agglomérées ; car les villages qu'elles con - 
courent à formeront souvent une très grande éten- 
due par suite de celte disposition. 

Le mobilier des O-Taïtiens se réduit à quelques 
meubles usuels : ces peuples d'ailleurs n'ont que 
des besoins bornés , et ils n'en sont pas encore venus 
à désirer des objets de pure commodité ou d'a- 
grément. 

Les chefs ont pour lit des nattes tendues sur qua- 
tre montants en bois, ressemblant à nos anciennes 
couchettes. Le plus souvent , au lieu de nattes, c'est 
un fort lacis fait en fibres de cocotier, qui est élas- 
tique, mais très solide. Ils se couchent en s'enve- 
loppant d'une autre natte 1res fine. Le commun du 
peuple dort dans les plis d'une natte de paille sim- 
plement étendue sur le sol , jonché de quelque peu 
d'herbe sèche, et ne ressemblant pas mal à nos 
étables. 

Aux parois de la cabane sont pendus divers us- 
tensiles, tels que des sacs en filets fort bien faits, 
des bambous vides destinés à recevoir l'huile de 
coco, des petites coloquintes vidées et qui servent 
de boîtes de senteur, des cocos dont les noix sont 
travaillées en tasses, en Yascs, ou eu bouteilles. 

9 



66 



HISTOIRE NATURELLE 



tours principaux ustensiles de cuisine consistent 
d'abord en une sorte de molette nommée penou, 
façonnée et formée avec du basalte noir très dur, dont 
ils se servent pour broyer le fruit à pain et le con- 
vertir en bouillie avec d'autres substances ou le ma- 
laxer en pâte. Ou emploie comme espèce de mortier 
un petit vase épais et solide, ayant quatre forts pieds, 
et creux dans son centre, retiré d'un .-eul morceau 
de bois. Ces deux objets sont de première nécessité, 
et servent à divers autres usages. 

Les Taïtiens ont reçu des navigateurs tous les 
instruments de fer qui leur sont nécessaires pour 
la confection de leurs cabanes ou celle de leurs pi- 
rogues. Depuis long-temps aux bâches de pierre ont 
succédé des outils de fabrique européenne. Tour sa- 
vonner leurs étoffes, ilsemployolent les feuilles d'un 
liseron nommé pouè. (cou vol vu lux peu caprœ ). 

La manière de prendre les repas ne demande pas 
un grand apprêt. Le sol , voilà la table et les chai- 
ses; quelquefois, chez les chefs, on se sert d'un petit 
siège en bois. Des noix de cocos font l'office de cou- 
pes et de plats; un coco plein de liquide est la bou- 
teille. On conçoit que le service n'est pas compli- 
qué, et que les doigts remplacent en ce cas et les 
fourchettes et les couteaux. 

Il en est des nations comme des individus : on 
peut juger de leur degré de civilisation, de leurs 
besoins , de leurs idées, par les progrès de leur in- 
dustrie. Les ohjels d'art que confectionnent les 
O-Taïtiens méritent donc notre examen ; au premier 
rang nous citerons les nattes qui leur sont indispen- 
pablement nécessaires : ce sont les femmes qui les 
tissent, et leur ampleur et la nature de leur fabri- 
cation demandent, pour leur entier achèvement, 
un temps assez considérable ; aussi ces nattes , appe- 
lées mono, sont-elles peu répandues dans le com- 
merce d'échange : elles sont faites avec des bande- 
lettes préparées cl obtenues des feuilles du farci. On 
rmploie des procédés différents pour tisser les nattes 
élégantes qui servent de pagnes aux chefs : celles-ci, 
destinées à envelopper le corps depuis les reins jus- 
qu'aux genoux, sont garnies dans leurs bords de 
franges effilées, et panrsscnt cire faites par des 
moyens plus délicats, et avec des écorecs (mes et 
soyeuses. 

Un des arts que les Taïtiens modernes semblent 
négliger est celui de l'architecture nautique. La fer- 
tilité de leur sol leur a rendu moins nécessaires les 
navigations lointaines. Ces insulaires cependant ont 
une parfaite connoissance des iles qui de toutes parts 
les entourent , et qu'ils visitoient plus fréquemment 
autrefois soit comme amis, soit comme ennemis. 
Nous voyons en effet dans les gravures que nous 
ont laissées les premiers navigateurs qui abordèrent 
aux îles de la Société les pirogues ornées de sculp- 
tures emblématiques très soignées, dont on ne dé- 



couvre nulle trace en ce moment. Depuis que les 
naturels ont pu faire surcéder à leurs instruments 
informes des outils de fer bien plus avantageux pour 
l'exécution de leurs travaux, ils semblent avoir 
renoncé à polir et à orner aussi soigneusement qu'au- 
trefois tous leurs ouvrages. Les embarcations em- 
ployées aujourd'hui sont étroites, non pontées, très 
grandes , et alors réunies deux à deux pour former 
des pirogues doubles, ou simplement creusées dans 
un tronc d'arbre, et libres. 

Ces pirogues doubles sont des embarcations de 
guerre qui appartiennent aux divers chefs de d : s- 
tricts : leurs équipages se composent d'un grand 
nombre de nageurs , et l'arrière est habituellement 
réservéaux personnes de distinction. Ces deux piro- 
gues fortement assujetties entre elles par des tra- 
verses en bois sont unies sur l'avant par une seule 
plate-forme, sur laquelle se placent les guerriers aux 
jours des combats. En temps de paix ces embarca- 
tions sont destinées à porter les présents de cochons 
et de fruits divers que les chefs offrent au roi sous 
forme de tribut. Les pirogues doubles sont construi- 
tes eu bois blanc, et ontde trente à trente-cinq pieds 
de longueur sur deux pieds et quelques pouces de 
largeur; la coque en est le plus ordinairement creu- 
sée dans un seul tronc d'arbre, et les bordages qui 
la surmontent sont fixés par des lanières de peaux 
de chiens. Leur arrière se trouve élevé de trois à 
quatre pieds au-dessus de l'eau , et a la forme d'un 
écusson. En creusant la pirogue les charpentiers 
laissent dans son intérieur des saillies sur lesquelles 
on place une petite plane!. elle qui sert de siège aux 
nageurs : ceux-ci manœuvrent leurs pagaies avec 
beaucoup d'ensemble, et souvent à la manière des 
Malais en s'accompagnant par des chansons. Ces 
embarcations, qu'on serre précieusement à lerre 
sous des hangars pour les abriter de la pluie, 
naviguent quelquefois à l'aide d'une natte quadri- 
latère qui sert de voile. Les pirogues simples par 
leur étroilesse ont besoin d'un contrepoids pour 
ne point chavirer; aussi ont-elles ce qu'on nomme 
un balancier qui les maintient avec solidité sur la 
surface de l'eau. 

Qu'on ne pense point que ce soit pour satisfaire 
une vaine curiosité que nous donnons tous ces dé- 
tails : les arts que pratique une race humaine restée 
slalionnaire sont tout aussi caractéristiques que les 
attributs physiques , les mœurs , les idées religieuses 
et la langue; el les pirogues par exemple peuvent 
servir à distinguer chaque rameau qui vit sur les 
iles de la mer du Sud. Ainsi, comme nous l'avons 
déjà dit, les pirogues doubles ou simples à balancier 
sont propres aux Océaniens ; celles à double balan- 
cier, aux Papouans; et les pros, aux Carolins ou 
Mongois-Pélagiens. 

Les anciens instruments de guerre sonl fort ne- 



DE L'HOMME. 



G7 



gligés aujourd'hui , depuis que, parla fréquentation 
des Européens , ils ont reçu des armes à feu. Les 
longues lances à pointe effilée ou en fer de halle- 
barde qu'employoient leurs pères ne sont plus pour 
les habitants d'aujourd'hui que des objets de com- 
merce. Il en est de même des frondes faites avec le 
brou de la noix dé coco dont ils se servoient pour 
lancer des pierres, cl des carquois de bambous rem- 
plis de flèches en roseaux. Nous ne ci oyons pas, à 
dire vrai , que jamais celte arme ait été en usage chez 
eux, car l'habitude de l'arc el des flèches paroîl avoir 
été inconnue à tous les Océaniens; cl ces flèches, 
Û'après celles que nous avons vues, ne dévoient pas 
être très dangereuses. La patience el le temps con- 
Iribuoient jadis à la fabrication desrames de pirogues 
ou pagaies qui étoient finies avec une délicates de 
travail que n'auroient pas désavouée nos plus habiles 
ouvriers. Leurs haches de basalte étaient également 
taillées avec soin, et pour polir le bois ils se servoient 
de limes empruntées à la peau raboteuse d'une raie. 
Encore quelques années, et ces objets, que nul peu- 
ple civilise n'a daigné recueillir dans un musée con- 
sacré à l'histoire des races répandues sur notre pla- 
nète, ne figureront plus que dans les livres. 

Le paro ti éloit le plus singulier de tous les objels 
de parure : c'étoit l'ornement du grand-prêtre dans 
les cérémonies de deuil. LcsTaïliens avoient encore 
dans quelques unes de leurs solennités religieuses 
des coifluies faites avec les plumes du phaHon, des 
diadèmes de plumes rouges de perruches, ornés de 
nacre, etc. Les prêtres dans leurs fonctions sacer- 
dotales chassoienl les mouches , que les chairs dé- 
posées sur le moraî atlifoient, avec une sorte de 
martinet dont les brins filamenteux étoient habile- 
ment entortillés, et le manche terminé par une 
petite idole sculptée du dieu Oio. 

Les O-Taïtiens aiment la danse passionnément; 
ils se servoient , pour marquer la mesure, d'un tam- 
bour long de près de cinq pieds, dont le cylindre 
éloit un tronc d'arbre creusé et à parois très délica- 
tement amincies, et les peaux de chiens des extré- 
mités étoient tendues par des rubans d'ecorce. Leur 
danse la plus solennelle étoit la pomara à laquelle 
se livroil un grand nombre de naturels au milieu de 
la nuit; relie du jour étoit nommée hcivu. 

La flûte usitée dans les îles de la Société est fort 
remarquable non par la douceur des sons qu'on en 
relire, mais parce que les habitants ne savent pas 
(n jouer autrement qu'en soufflant avec le nez, et 
cependant les sons qui en sortent, quoique mono- 
tones et graves, ont quelque chose de gracieux ; un 
morceau de roseau, d'environ un pied, ayant trois 
trous à son extrémité ouverte et un seul à relie qui 
est munie d'un diaphragme, compose tout l'instru- 
ment. La diététique d'un peuple insulaire lire d'or- 
dinaire une partie de ses ressources des productions 



marines ; aussi les O-Taïliens , dont le sol est cou- 
vert de substances alimentaires farineuses, ont un 
goût extrêmement vif pour les mollusques et les 
poissons ; mais ce qui est fort remarquable est l'ha- 
bitude qu'ils ont de manger le plus ordinairement 
ces derniers crus. Ils vont chercher les premiers sur 
les récifs, ou plongent à une certaine profondeur 
pour aller les détacher du lieu où ils se tiennent. 
Souvent ils jettent sur la surface de l'eau l'amande 
d'un arbre qu'ils nomment eoniva (haiinyionia), 
semblable au fruit du ménisperme, et qui jouit de 
la propriété de stupéfier les poissons qu'on prend 
alors avec la main. Ils emploient encore une sorte 
de foënc , formée d'un long bambou que terminent 
des pointes en bois, qu'ils dardent avec le coup 
d'œil le plus juste. Ils fabriquoient autrefois leurs 
hameçons ou matao avec des morceaux de nacre 
pointus et fixés sur un corps en bois ; ceux destinés 
pour les grands poissons, tels que les squales, res- 
scmbloient à des crochets , el étoient faits d'un bois 
très dur. De tous leurs moyens de pêche le plus 
ingénieux est celui connu dans leur langue sous le 
nom de porto , destiné à aller chercher au fond de 
l'eau les poulpes elles autres céphalopodes. Ccpoeo 
se compose d'une petite baguette en bois, garnie à 
l'une des extrémités d'un grand nombre de frag- 
ments de la coquille d'une porcelaine, assujettis 
entre eux et formant un corps ovalaire qui descend 
dans l'eau par son propre poids, et qui, lorsqu'on 
l'agile, produit un petit bruit destiné à attirer les 
poulpes dont les bras ne tardent point a enlacer ce 
singulier appareil. Les femmes s'occupent encore à 
pêcher dans les rivières à l'aide de filets. 

Nous avons plusieurs fois mentionné la fécondité 
du sol d'O-Taïti ; l'agriculture se réduit donc à en 
creuser légèrement certains endroits pour y placer 
quelques végétaux. C'estainsi que parfois les O-Taï- 
liens multiplient leurs arbres à pain par des rejets 
radiculaircs; qu'ils transplantent des pousses de ba- 
naniers ou des germes de coco qu'ils défendent de 
l'atteinte des animaux par Un entourage, et qu'ils 
cultivent les racines de tttro dans les lieux submer- 
gés où elles se plaisent. Chaque insulaire enveloppe 
sa cabane d'un petit verger; les massifs de bana- 
niers , de cannes à sucre , les papayers qui le com- 
porta, contt ihuent à embellir cesagrestes demeures. 
Les moeurs d'un peuple sont le résultat de ses 
institutions, mais sont aussi soumises à l'influence 
du climat qu'il habile. Ces mœurs sont liés difficiles 
à préciser, el ce n'est point en ne demeurant que 
quelques jours dans un pays qu'un voyageur peu* 
arrêter ses idées sur un aussi grave sujet ; lien n'es 
plus ordinaire cependant; el ne voyons-nous pas a 
dix-neuvième siècle des nations jugées dans l'en 
semble de leurs habitudes sur la physionomie parti 
culière de quelques individus? Les détails que nou 



68 



HISTOIRE NATURELLE 



donnerons sur le moral des O-Taïtiens ne doivent 
donc être considérés ici que comme des aperçus su- 
perficiels. L'influence du climat, avons-nous dit, 
se fait sentir sur les qualités et les défauts de toute 
une population, et là où tous les moyens d'existence 
sont nombreux , les besoins restreints, les mœurs 
auront un grand fond de douceur et de bienveil- 
lance. Ainsi les O-Taïtiens, vivant dans une île 
fertile et sous une température égale, sont géné- 
ralement affectueux et indolents; tandis que les 
Nouveaux-Zélandois , qui leur ressemblent en tous 
points, jetés hors des tropiques , sous une climature 
âpre et rigoureuse, sont féroces et ne respirent que 
pour la guerre. Toutefois les actes de perfidie que 
l'on reproche aux peuplades océaniennes, et dont 
tant de navigateurs ont déjà été victimes, ne sont que 
la sombre défiance d'hommes qui ne voient dans les 
étrangers que des ennemis déguisés dont ils doivent 
suspecter les intentions. 

Les O-Taïliens ne passent jamais les uns à côté 
des autres, ou près d'un étranger, sans se saluer 
d'un iourana bienveillant, ayant pour signification, 
que la paix soit entre nous; ou des mots iayo eou, 
qui veulent dire ami. Ils sont hospitaliers. Jamais 
nous n'avons rencontré un insulaire sur le seuil de 
sa cabane sans qu'il ne nous engageât à y entrer, 
et sans offrir avec un vif empressement un fruit à 
pain pour apaiser la faim, un coco pour étancher la 
soif, et la plus belle natle pour servir de siège. Ils 
sont d'une complaisance extrême pour guider les 
voyageurs au milieu des bois dans leurs montagnes, 
et leur rendre tous les petits services qui dépendent 
d'eux ; mais il est vrai de dire que, depuis leur fré- 
quentation prolongée avec les Européens, ils sem- 
blent avoir perdu l'habitude du désintéressement 
et attendre quelque présent en retour de leurs bons 
offices. La curiosité est un sentiment naturel aux 
hommes comme aux femmes, et sous ce rapport ils 
ressemblent aux anciens Gaulois. Lorsqu'ils nous 
renconlroient dans nos courses journalières, ils ai- 
moient à s'enquérir d'où nous venions, où nous 
allions; hommes, femmes, enfants, rangés en cercle 
et assis sur les talons, nous eniouroienl parfois, 
nous parloient avec volubilité, examinoient avec la 
plus scrupuleuse attention nos moindres gestes. 

La religion chrétienne, que les ministres pro- 
testants leur ont portée, n'a poinlencore éclairé leur 
esprit, mais a modifié quelques unes de leurs habi- 
tudes; l'histoire de celle religion, que la majorité 
des naturels a long-temps repoussée avec force, les 
vicissitudes qu'elle a éprouvées, seroient fort inté- 
ressantes, mais ne se lient point à noire sujet; il 
nous suffira de dire qu'ils sont tremblants au nom 
de Dieu, mais du reste très peu religieux. Ils vont 
assidûment aux temples élevés dans plusieurs dis- 
ricts, parce que leurs chefs, gagnés par les nom- 



breux présents des missionnaires, les y contraignent 
par des punitions corporelles. On leur a défendu le 
dimanche les jeux , les danses , les divertissements 
de toutes sortes, et ils ont pour tout dédommage- 
ment de se réunir et de chanter en chœur quelques 
h\ mues médiocres, traduites en mauvais taïlien; 
et comme leur voix est généralement douce et flexi- 
ble ; que leur langue, riche en voyelles, est mélo- 
dieuse, ces hymnes, auxquelles ils ont pris goût, 
remplacent leurs anciens chants et leur servent de 
récréations. Mais les missionnaires européens, en- 
voyés dans la mer du Sud sous le prétexte de pro- 
pager l'Evangile, sont d'anciens artisans à vues 
étroites et souvent sans éducation, dont toutes les 
idées consistent en pratiques minutieuses et ridi- 
cules, mais nullement en doctrines pures et vrai- 
ment religieuses. Les O-Taïtiens, déjà un peu 
corrompus par la fréquentation des Convicts qui 
s'échappent du port Jackson et qui infestent toutes 
les îles de la mer du Sud , s'étudient à la dissimu- 
lation, et nous ont donné mille preuves des perni- 
cieuses pensées que les idées européennes faisoient 
germer dans leurs cœurs. 

Un des grands défauts de ces peuples étoit le vol ; 
mais celle action n'a jamais été considérée chez eux 
comme chez nous, et regardée comme déshonnéte. 
Entre eux la propriété étoit sacrée; mais envers des 
étrangers qui débarquoient tumultueusement sur 
leur rivage en tentant leur convoitise par mille ob- 
jets différents, le vol ne pouvoit être qu'un tour 
d'adresse, et le voleur, comme chez les Spartiates, 
devoit recevoir les applaudissements des siens lors- 
qu'il avoil montré de la dextérité. En dernier résul- 
tat les Taïliens sont habiles encore aujourd'hui à 
s'approprier le bien d'aulrui , cl cela de l'air le plus 
innocent du monde. Leur conversation roule géné- 
ralement sur des sujets licencieux. Us ne tarissent 
jamais sur celte matière, et paroissent éprouver un 
grand plaisir dans l'embarras le plus souvent simulé 
qu'éprouvent les femmes ou les filles qui sont l'objet 
de leurs vives plaisanteries. Il n'en est pas de même 
pour satisfaire à leurs besoins naturels; car ils se 
cachent avec les plus minutieuses précautions. Mais 
une de leurs habitudes les plus dégoûtantes est celle 
de border les sentiers les plus étroits et le pourtour 
des cabanes de leurs excréments; celte malpropreté 
n'est pas la seule, et, quoi qu'on en ail dit , ils ne se 
gênent nullement pour laisser sortir avec bruit et 
par l'une et l'autre extrémité les gaz internes : pour 
toute politesse ils disent avec sang-froid piro piro, 
mauvais. Un de leurs défauts habituels est l'astuce 
qu'ils mettent dans leurs échanges: l'Israélite le plus 
délié seroit leur dupe, tant ils sont experts et rusés 
pour profiler de toutes les circonstances qui peuvent 
leur rendre le marché avantageux. 

Un des objets qui doivent fixer maintenant notre 



DE L'HOMME. 



69 



examen esl l'ancienne tradition religieuse des habi- 
tants des îles de la Société; celle matière est d'autant 
plus importante qu'elle sert de base fondamentale à 
la filiation qu'on peut établir entre eux et les autres 
insulaires du Giand-Océan. ■ 

Quelque bizarres et souvent ridicules que soient 
les idées religieuses des peuples dans l'enfance de la 
civilisation , elles nous intéressent toujours en nous 
offrant des détails pleins de nouveauté, qui servent 
à notre instruction en nous démontrant jusqu'où 
peut s'étendre la singularité de l'esprit humain. Dieu 
créa les hommes à son image, et ceux-ci le peignent 
avec leurs vices et leurs défauts, en lui prêtant leurs 
pensées et leurs actions. 

La cosmogonie des Taïlicns se composoit (*), autant 
qu'on a pu l'apprendre, de dieux d'un ordre supé- 
rieur, de dieux puissants , qui au milieu du chaos 
durent la naissance aux ténèbres, et que pour cela 
on nomma Feïouhaniou po (né de la nuit); et des 
dieux du second ordre qui sont nombreux quoique 
parfois on n'en compte que neuf. Dans cet ordre 
chaque Taïlien rangeoit son ange gardien, son TU, et 
l'âme de ses pères, eatoua, qui voltige sans cesse au- 
tour des sépulcres. 

Les trois puissants dieux qui durent l'existence à 
la nuit se nommoient : 

Taxe, Te Médoua , le père, l'homme; 

Oro, Matiiou , dieu le fils, le dieu sanguinaire et 
cruel (Tooa iei ic myde); 

ïaroa, Manou te hooa, l'oiseau, l'esprit, le dieu 
créateur. 

Ces dieux dont la puissance étoit infinie ne rece- 
voient des prières et des offrandes que dans les cir- 
constances importantes; mais le culte d'Oo exigeoit 
toujours des sacrifices bumains. Le grand temple 
de Feïouhaniou occupoil un vaste espace au milieu 
des forêts dans le district de Pari, résidence de Vera- 
M raï, ou roi de l'ile. 

Taroct ou Faron, lorsqu'il lui plut défaire le globe, 
sortit de la coquille qui le lenoit emprisonné, la- 
quelle avoit la forme d'un ceuf , et avec laquelle il 
tournoit dans un espace immense au milieu du 
vide. Ayant brisé celle coquille , il en fil la base de 
la grande terre {fenoa non?), Taiti, et les parcelles 
donnèrent lieu aux îles environnantes; et à mesure 
qu'il devint vieux il ajouta pendant son mariage les 
rochers qui en forment l'ossuaire, les arbres et les 
plantes qui la recouvrent, et les animaux qui y 
vivent. 

Tflue s'associa au dieu (' 2 ) l'esprit ou l'oiseau, et 

(') A missionart/ Voyage to the southern Pacific 
Océan ; performed in t!ie years 1790 lo 1798 ; in Ihc 
ship Duff, comm. by cap. James Wilson ; with Appen- 
dice. 1 vol. in-4 3 , London , 1799. 

0>j Observations des premiers missionnaires. 



épocsi Taioa. Leur hymen fut tellement fécond 
qu'ils eurent six enfants qui vinrent presque ensem- 
ble. Ce furent : 

Avyi, eau fraîche; 

Timidi, la mer; 

Aoua , les rivières; 

Matai, le vent; 

Aryi , le ciel; 

Pu, la nuit. 

Taroa ne tarda pas à enfanter Mahanna , le soleil, 
qui grandit rapidement, et se revêtit des formes d'un 
beau jeune homme qu'on nomma Oeroa Taboua. 

Lorsque Mahanna eut reçu le jour, ses frères et 
ses sœurs furent renvoyés du ciel, et vinrent s'éla- 
blir sur la terre; Aryi fut seulement excepté, et 
Matai eut la permission de se fixer dans l'espace in- 
termédiaire où il occasionne les tempêtes lorsqu'il 
éprouve des contrariétés. 

Tarca eut enfin une fille, Toounou, qu'il garda 
dans le firmament, et qu'il fit épouser à Oerca Ta- 
boua. Cet hymen fut fécond, car elle devint mère de 
treize enfants qui eurent pour fonctions de présider 
à chacun des mois de l'année lunaire taïtienne. Ce 
sont : apaapa (janvier), [nia (février), ieeri (mars), 
te tai (avril), ovarebou, faaahou, pipiri, aouttounou, 
paroromova, paroi omouii, mouriraha, hiaia et 
tema ('). 

Des mésintelligences s'élevèrent entre Toounou 
et son époux. Celle-ci quitta le ciel, et vint sur la 
terre où Oeroa Taboua la suivit : de ses embrasse- 
mcnls avec un rocher naquit Popolia: a llareha , 
qui conçut Tetoubov amata liatou. Le rocher qui 
avoit eu la beauté d'une jeune femme reprit sa 
forme naturelle, et Toounou elle-même vint à 
mourir. 

Le fils d'Oeroa Taboua se maria aux sables de la 
mer : il en eut un fils nommé 27», et une fille nom- 
mée Optra qui restèrent sur la terre, et furent seuls 
après la mert de leurs parents. Ds se marièrent en- 
semble, et eurent trois filles, Ohira Rini,Mounoa. 
Alors mourut Opira : avant d'expirer elle supplia 
son époux de la guérir de ses maux ; mais il refusa, 
et s'empressa d'épouser une de ses filles aussitôt 
après la mort de sa compagne. TU eut de sa propre 
fille trois garçons et trois filles. Les premiers se 
nomment Oia, O,ta»ov t Titan! . Les filles sont Hen- 
natouu-Marourou, Henaroa et Nououya. Les gar- 
çons épousèrent leurs sœurs, se répandirent sur la 
terre et la peuplèrent. 

Telles sont les idées que les Taïtiens se sont for- 
mées de la création du monde, et telle est la fable 
qu'on a pu obtenir des connoissances qu'ils Se 
transmettent par la tradition orale, non sans l'al- 

(') Les Taïtiens les plaçoieril bien différemment. Ici 
ils suivent l'ordre de nos mois. 



70 



HISTOIRE NATURELLE 



terer sans doute. On doit même croire qu'ils n'ont 
pu expliquer clairement des idées aussi obscures 
que celles que nous venons de rapporter , et que 
celles ci doivent être erronées en bien des points. 

Les dieux du second ordre éloient au nombre de 
neuf. TU seul étoit redoutable par sa méchanceté. 
C'est le démon qui porte l'homme au mal, et qui 
fait pleuvoir sur lui les infirmités et les maladies; 
aussi les Taïtiens eherchoient-ils à l'apaiser en lui 
offrant des aliments, et ils se reposoient sur leur 
ange tutélaire du soin de les préserver de sa cruauté. 
Son pouvoir étoit plus étendu dans l'autre monde 
que dans celui-ci. 

Les habitants de Taïli profrssoient le dogme de 
l'immortalité de l'âme , et aussitôt que leurs pa- 
rents venoient à mourir, ils ne douloient point que 
leurs âmes ne fussent à leur sortie du corps saisies 
par Taroa ou le dieu esprit ailé, qui les avaloitdans 
l'intention d'en purifier la substance, et de la pé- 
nétrer de la flamme céleste et élhérée que la di- 
vinité peut seule donner. Alors ces esprits purs , 
débarrassés de leur enveloppe terrestre , erroient 
autour des tombeaux, et avoient des piètres con- 
sacrés à leur adresser des offrandes, et à les apai- 
ser par des sacrifices. Ces âmes heureuses se nom- 
moient e loua , et tout homme qui profanoit par 
sa présence l'enceinte des moraïs ou les cérémo- 
nies mystérieuses des funérailles devoit subir la 
mot t. L'âme seule dis justes étoit admise à partager 
la divinité, et à devenir ectoun; l'ame des méchants 
étoit au contraire précipitée dans l'enfer, qui aveit 
son ouverture sur la haute montagne Papeida, où 
se trouve un gra d lac. 

A Raïatea, autre ile de la Société, près du grand 
réceptacle qui est aussi un lac ( cratère éteint sur 
le sommet d'une haute montagne) ils pensoient 
que le dieu '/ ii résidoit sur les arbres voisins , et 
détachoit la chair des os des malheureux à l'aide 
d'une coquille qui étoit déifiée. Il étoit défendu de 
manger le mollusque de celte coquille , sous peine 
de mort. 

Les étoiles étoient dans l'opinion des Taïtiens 
les enfants du soleil et de la lune : elles pouvoienl 
contracter des unions entre elles ; et les étoiles 
fixes étoient les âmes ou eaiouas de ces enfants 
célestes. 

Tout homme qui avoit offensé caloua devoit 
s'attendre à mourir, à moins d'obtenir son par- 
don par des offrandes et par des sacrifices. La 
puissance attribuée à ces âmes divinisées étoit im- 
mense ; pendant la nuit elles se plaisoient à ren- 
verser les montagnes, en lasser les rochers, combler 
les iivières, et donner ainsi des preuves non équi- 
voques de leur pouvoir. Leurs demeures habituelles 
étoient les environs des tombeaux , la profondeur 
des forêts, la solitude des gorges des montagnes. 



On les entendoit murmurer dans les ondes , 
bruire dans le feuillage , ou voltiger comme des 
fantômes blancs aux reflets argentés de la lune. 
C'est VEaioun protecteur qui inspiroit les songes 
auxquels leTaïticn ajoutoit la plus ferme croyance. 
Il pensoit que son génie tutélaire prenoit son 
âme dans le sommeil , i'cnlevoit du corps , et la 
guidoil dans la région des esprits. De celui qui ren- 
doit le dernier soupir en disoit, uripo , il va dans 
la nuit. 

Mais ce peuple n'avoit point borné aux dieux et 
aux esprits divinisés ses h minages et son culte. Il 
adrcssoil encore des prières à divers oiseaux , à des 
coquilles et à beaucoup de plantes. Les hérons 
étoient sacrés, de même qu'un marlin -pêcheur 
appelé otataté. Paimi les plantes, plusieurs jouis- 
soient d'une rare estime, particulièrement une es- 
pèce de fougère qui poiloil même le nom de leur 
grand dieu Oio. 

Ce culie des productions de la terre découle de 
la pensée qu'iis ont que la lune a des pays riches 
et fertiles , plantés de beaux arbres couverts de 
fruits excellents. Ils croient qu'un oiseau de Taïli 
vola une seule fois jusqu'à ce lieu , mangea d'un 
fruit, et qu'à son retour il en laissa tomber quel- 
ques semences. Il en naquit un grand arbre que cet 
oiseau recherche encore , tandis qu'aucun autre ne 
l'imite. 

Mais outre ces divinités communes à tous les 
insulaires, chaque famille avoit aussi ses dieux 
pénales, qui occupoient une partie de la cal aie , 
façonnés eu idoles, dont les formes éloient aussi 
bizarres que leurs ornements éloient absurdes et 
ridicules. Le plus souvent c'étoit l'image d'un 
homme assis dont la physionomie étoit difforme. 
D'autres fois c'étoit une lêle humaine terminée 
par un corps en bois , arrondi , et couverte de 
plumes d'oiseaux des tropiques. Lorsque le roi 
Pomaré eut embrassé le christianisme il donna aux 
missionnaires les dieux de la famille royale, qui 
figurent maintenant au muséum britannique : ils 
ont été gravés dans le iïissio ,>uinj register. 

Les idoles , chez tous les païens , comme chez 
les peuples où les arts ont acquis un haut degré de 
perfection, destinées à reproduire les attributs de la 
divinité, ont toujours chez les premiers paitagé 
une partie de la vénération qu'on porloit à l'être 
dont e lies étoient la repiésenlation matérielle. 

D'après les renseignements que les missionnaires 
ont pu obtenir sur les idoles , il pareil que la pre- 
mière , nommée Teriapot ouovra , étoit destinée à 
figuier un fils du grand Oro , qui étoit protecteur 
de Taïli et de quelques autres iles de la Société , 
telles que Borabora. Uaîatea, Taha et Ma tinta. Oro 
eut un autre fils nommé Tcloimuta , dont on ne 
connoit point les fondions. 



DE L'HOMME. 



71 



Tcmeharo étoit dieu principal de la famille royale 
de Pomaré ; il élendoit sa protection puissante sur 
l'île < litière de ïai'ii Celte divinité avoit pour frère 
lia, qui reçut pour domaine la petite i!c de HLdlea 
qu'il prolégeoit. 

Tapa étoit roi dos vents ; sa puissance , comme 
celle d'EoIe, avoit pour but de calmer ou de bou- 
leverser les flots suivant ses caprices ou d'après les 
ordres des dieux supérieurs. 

D'autres idoles nommées Oro-M itouas , ou Eer- 
to'. m, étoient destinées à rappeler la mémoire des 
parents décédés, aux âmes desquels on adressoit des 
prières pour les bonnes actions, ou pour obtenir la 
guérison des malades. 

Enfin venoient les idoles des TU ou des méchants 
génies, plus souvent invoquées que les Eafowa?, et 
toujours inspirant les mauvais desseins et les favo- 
risant; tels étoient les deux ordres de lares ou de 
dieux domestiques. 

Le grand prêtre se servoil'du tahiriûnaauïutehaov, 
ou taliiri sacré pourchasser les insectes qui vont se 
reposer sur les chairs offertes dans les sacrifices, et 
s'en repaître. Le fouet est en fibres végétales très 
sèches , et le manche en est très soigneusement tra- 
vaillé. Nous en possédons un qui servoit également 
aux usages funèbres des moraï'. 

Ces idoles étoient ordinairement faites en bois 
dur, travaillées avec soin, malgré l'imperfection 
des instruments que les Taïlicns avoient alors. 
Elles étoient enveloppées de cordes, et parfois de 
moic?aux d'étoffes blanches, ornées de plumes de 
hérons et de longs brins du phaélon. Le goût le 
plus bizarre présidoit à leur confection. Tlus elles 
étoient antiques, plus on leur porloit de vénéra- 
lion, et elles occupoient toujours une partie secrète 
de la cabane. 

Le sacerdore étoit exercé par des hommes in- 
fluents qui prenoient le titre de tahowas, et dont les 
fonctions mystérieuses avoient une puissance ex- 
traordinaire sur l'esprit des insulaires. Le roi lui- 
même étoit considéré comme le premier pontife , 
et après lui les dignités les plus élevées étoient 
distribuées aux diverses classes de la société, suivant 
l'importance des attributions. 

Les prêtres se divisoient en deux ordres, dont 
l'un, affeclé aux cérémonies des morais et aux 
grands sacrifices , conféroit à ceux qui en faisoient 
partie le titre de Tahoxiras morai; et dont l'autre, 
plus secondaire dans ses attributions, donnoit le 
nom de Tahouras des Eatouas h ceux qui présidoient 
aux mystères domestiques et aux petits intérêts des 
membres de la société. 

Les prêtres jouissoient dans l'opinion des Taïtiens 
de la science la plus surnaturelle ; lire dans l'ave- 
nir, annoncer les volontés des dieux, interpréter 
les songes , guérir les maladies les plus invétérées, 



demander des offrandes , étoient leurs attributions 
les plus ordinaires et leuis occupations journalières. 
Honorés, respectés , leur personne étoit générale- 
ment sacrée dans les combats ; car ces Calcbas , à 
l'exemple des anciens prêtres de Mars , unissoient 
l'encensoir au glaive, et après s'être ballus sur un 
champ de carnage , ils adressoient eus dieux les 
prières de la tribu victorieuse. 

Jongleurs astucieux, ils prèloient aux dieux des 
volontés atroces el sanguinaires'. Long-temps pro- 
sternés sur la pierre funèbre du mornï, ils recevoient 
les offrandes des fidèles, consistant en fruits de la 
terre, ou bien en poules, en poissons, en chiens, 
en cochons même, et les déposoient sur l'autel d'Oro, 
attendant qu'il voulût bien ou rejeter ces dons ou 
en accepter les prémices. Mais dans toutes les cir- 
constances un peu sérieuses, soit qu'il fallût attaquer 
ou repousser un ennemi, soit qu'il fallût conjurer 
des maladies, des disettes ou d'autres calamités pu- 
bliques, alors le Thaoura 1 morne et silencieux, 
repoussoit avec effroi les dons que le roi déposoit 
sur l'autel du dieu de ses pères, et, rompant enfin 
le silence qu'il observoit, il menaçoit au nom de la 
divinité l'île entière des désastres les plus grands si 
on ne faisoil pas fumer aussitôt sur le pavé du mo- 
raï le sang des victimes humaines. « Dieu est fâché 
contre Taïti , disoit-il au roi et aux chefs ; il faut au 
plus vite détourner sa colère el obtenir son pardon. » 
Le roi, très souvent, désignoit l'homme qui dc- 
voit servir de victime expiatoire; mais lorsqu'il ne 
vouloit participer à la mort de ses sujets que d'une 
manière indirecte, il envoyoit aux ratiras et aux 
tavnnas, chefs des districts, une petite pierre qui 
indiquoit à ceux-ci ce qu'on exigeoit d'eux , et qu'ils 
eussent à fournir pour le sacrifice un homme de leur 
choix. Dans les grandes cérémonies le roi manquoit 
rarement d'expédier en divers endroits plusieurs 
pierres, et le nombre des malheureuses victimes ar> 
croissoit la solennité de la fête impie qu'on adressoit 
aux dieux. 

Ces offrandes humaines étoient presque toujours 
prises dans la classe du peuple .- ce n'étoit que dans 
des circonstances rares qu'on sacrilioit des femmes 
enceintes; et l'on dit même que les chefs ou le roi 
avoient le soin de choisir des individus qui, sans 
amis ou sans parents, n'excitoient les regrets de 
personne, et dont la mort ne pouvoit occasionner 
de troubles Souvent aussi on réservoit cette sorte 
de vengeance publique pour ceux qui s'éloicnl fait 
remarquer par leur turbulence ou par des actes cri- 
minels. 

C'est au milieu des ombres de la nuit qu'on cn- 
louroil la maison de la victime : on l'appeloit, el à 
peine mcttoit-elle le pied sur le seuil de la cabane 
qu'elle éloit mise à mort. D'autres fois des hommes 
vigoureux s'élançoient sur elle ; et alors le patient, 



72 



HISTOIRE NATURELLE 



résigne à son sort et encore religieux adorateur du 
dieu qui ordonnoit son trépas, faisoit ce que les Taï- 
liens appeloienl tipapet, c'est-à-dire qu'il se couchoit 
et attendoil avec calme le coup de casse-tète qui de- 
voit lui briser le crâne. Mais les odieuses divinités 
qui inspirèrent aux Taïtiens, doux par caractère, 
des superstitions aussi barbares, ne se boruoient 
point à voir arroser les marches des moraîs avec le 
sang humain; elles leur inspirèrent la pensée, tant 
leur aveuglement sacrilège les asservissoit au culte 
affreux d'Oi o, que le plus pur encens, que les offran- 
des les plus chères aux dieux, étoient les angoisses 
de la douleur, les tortures d'un être souffrant, et la 
longue agonie d'un malheureux se débattant contre 
des tourments sans cesse renaissants jusqu'à ce 
qu'un trépas vivement attendu vînt l'y soustraire. 
Ainsi les victimes attachées aux arbres des moraîs 
étoient frappées avec des bâtons pointus, couvertes 
de blessures mortelles, et expiroient dans une lente 
agonie en adressant aux deux des cris de douleur 
et de rage. 

Les enfants étoient souvent offerts en holocauste, 
et la barbarie avec laquelle les Taïtiens trailoient 
ces innocentes créatures ne peut se concevoir. Que 
le levier de la superstition est puissant pour trans- 
former en choses sacrées des actions que la simple 
morale réprouve commodes atrocités!... Les en- 
fants, exposés sur les moraîs, étoient écrasés sur la 
pierre qui en formoit les marches. Leurs débris épars 
étoient supposés servir de nourriture aux âmes ren- 
fermées sous ce tombeau. Parfois encore on leur at- 
tachoit au cou ou aux oreilles une grosse pierre, et 
on les lancoit à la mer, ou même dans les rivières 
des environs ; et les parents se réjouissoient de leur 
mort, comme si le bonheur de leurs enfants éloit à 
jamais assuré dans une vie future pour avoir servi 
d'offrande à la colère d'Oro. Telles étoient les san- 
glantes cérémonies que les Taïtiens (') praliquoient 
souvent avec un empressement barbare, et on dit 
même que chaque mois voyoit dresser les prépara- 
tifs d'une fête de celte sorte. Les victimes, après les 
sacrifices, étoient enveloppées de feuilles de coco- 
tier. On les accrochoit aux parois des.mornïs, ou on 
les suspendoit aux brandies des arbres d'alentour. 
Les enfants étoient ornés de colliers et autres objets , 
qu'on regardoit ensuite comme sacrés. Les cadavres 
restoieut ainsi en plein air jusqu'à ce que les lam- 
beaux pourris tombassent sur le sol , où ils servoient 
de nourriture aux animaux immondes que leur odeur 
alliroit; et leur sépulture dernière se trouvoit cire 
l'estomac d'un cochon ou d'un chien, ou celui d'un 
oiseau de rapine. 

(■) On dit qu'il n'y avoit que quatre-vingts ans q-Tils 
avoient reçu celle coutume sanguinaire de l'ilc de 
llaïatea. 



Les moraîs qu'ont décrits Cook, Wilson et au- 
Ires, étoient formés de pierres de corail d'un vo- 
lume parfois énorme, entassées avec régularité en 
formant des gradins. Ces moraîs avoient de grandes 
proportions, et servoient de sépulture aux rois ou 
aux grands personnages, et étoient consacrés aux 
divers ordres des dieux. Les Taïtiens ont prouvé 
qu'ils senloient parfaitement toute l'impression que 
pouvoient faire dans l'âme du vulgaire des endroits 
ainsi consacrés, en les entourant de fables, de spec- 
tres qui lerrifioient ceux qui les approchoient; et 
même aujourd'hui, quoiqu'ils soient convertis, ils 
redoutent encore le voisinage de ces lieux qu'ils ne 
visitent qu'avec crainte, cl sur lesquels ils débitent 
les histoires les plus absurdes. C'est du moins ce dont 
nous avons eu l'expérience en visitant avec deux 
guides les ruines du grand moraî royal de Pari. 

Les autels homicides des moraîs étoient toujours 
placés dans des lieux retirés, au milieu des bois, 
sous des massifs de verdure formés par le gigantes- 
que eij'o, l'arbre des regrets et des morts (c<is>mrina 
à feuilles de prèle), sous le feuillage sombre du ffl- 
manou (calophyllum), des haoutou (baringlonia), et 
des arbres à pain ; de larges liserons festonnoient de 
guirlandes ces temples rustiques, analogues à ceux 
que nos pères arrosoient de leur sang, sous le cou- 
teau des druides. 

Les cérémonies n'a voient jamais lieu que le soir, 
au moment où le crépuscule venoit apparoîlre et je- 
t;r une clarté vacillante et éteinte sur la scène, qu'un 
peuple immense entouroit lorsque la nature de la 
fêle le permetloit, mais qui n'étoit occupée que par 
les initiés lorsqu'on devoit y pratiquer des offrandes 
mystérieuses. Alors malheur à quiconque y porloit 
par hasard ses pas! il payoit de sa vie la faute qu'il 
avoit commise involontairement. 

Les grandes cérémonies commençoient par une 
danse nocturne nommée pomara. Le son aigu des 
Iritons (^ résonnoit au loin dans les gorges des val- 
lées et la profondeur des forêts, et servoit à indiquer 
aux insulaires que le grand eruhi alloit commencer 
les mystères. Les roulements rauques d'un long 
tambour, ou tam-tam, ne cessoient point de se faire 
entendre dans l'enceinte. Alors on déposoit sur le 
moi aï les plus beaux régimes de bananes, les cocos 
les plus butireux, enfin des offrandes nombreuses et 
variées. C'est alors que le pontife dictoit ses oracles , 
annonçoit la protection de son dieu, ou menaçoit de 
sa colère, exigeoitdrs victimes, ordonnoit la guerre, 
et prometloit la victoire, ou enfin décidoit de la paix 
et des traités que les chefs dévoient effectuer pour 
le bien-être de tous. 

Dans les cérémonies funèbres, tous les habitants 

(') Très grosse coquille qui leur servoit de trompette ; 
ils la perçoient d'un trou à sa petite extrémité. 



DE L'HOMME. 



73 



non initiés dévoient se tenir cachés dans leurs mai- 
sons , ou du moins se tenir éloignés du lieu où les 
prêtres faisoient leurs prières On sait que le princi- 
pal personnage du deuil étoit revelu du /jurai', vêle- 
ment mortuaire , que Pomarè Nehuraï nous montra 
à ftlatavai. A la vue du parai tous les insulaires pre- 
noient la fuite. Ce costume singulier étoit un mélange 
d'ornements de nacre, de plumes de phaéton, sur 
un large croissant en bois, et cachoit sous un bonnet 
de poils la tête de celui qui en étoit revêtu comme 
sous un masque. 

Les corps étoient exposés sur des plates-formes 
élevées sur des pieux, et parfois embaumés comme 
les momies d'Egypte , avec des résines de xsy , et des 
bandelettes d'étoffes de mûrier ou de jaquier. On les 
laissoit se sécher lentement, au milieu des suaves 
parfums du gardénia, ou sous les corolles éclatantes 
de V hibiscus rose de Chine. 

Telle éloit la masse fondamentale des opinions 
religieuses des insulaires de Taïti, lorsque les mis- 
sionnaires anglois de l'Eglise réformée vinrent, en 
mars I7i)7, leur inculquer de nouveaux dogmes. Ce 
ne fut qu'après un intervalle de plus de seize années, 
à la suite de guerres désastreuses, que la religion 
chrétienne sapa leurs superstitions traditionnelles, 
vint régner triomphante sur les idoles renversées, 
et détruire à jamais les divinités mensongères de 
cette grossière mythologie (')• 

(') Nous croyons devoir citer comme pièce à l'appui 
une lettre adressée au commandant de la corvelle lu 
Coquille par un des missionnaires anglois établis aux 
tles de la Société , bien qu'elle ne nous paroisse pas de- 
voir mériter une croyance complète en tousses pointa. 



Borabora, 13 mai 1823. 



Monsieur , 



Quoique je vous sois complètement étranger, je vous 
prie de vouloir bien accepter les deux livres renfermés 
dans ce paquet comme un témoignage de mon respect. 
L'un est les rites des apôtres; 1 autre, un recueil 
d'hymnes dont nous faisons usage dans nos adorations 
publiques. Vous ne serez pas blessé que je prenne un 
peu de votre temps. 

Quelque déplacée que soit l'idée qu'on vous aura don- 
née de la déclaration d'indépendance de ces peuples , 
ils ne jouissent cependant par le fait que d'une force 
nominale , et d'une simple possession des îles. Ce sont 
les seuls avantages dont ils puissent se glorifier. Les 
rois re sont rois que de nom. Leur pouvoir réside en 
entier dans les tiaaus et les rat iras ; les rois sont les 
premiers par leur rang, les tiaaus marchent ensuite, et 
les ratiras viennent après. 

Les tiaaus (prononcez tiaous) sont par le fait des 
petits rois de districts. Les désirs du roi ne peuvent 
être remplis que par la volonté et l'influence des tiaaus 
et des chefs ; ils peuvent détrôner le roi quand il leur 
plait. Le monarque n'a jamais eu de revenus : mais il 
reçoit de temps en temps des tiaaus et des chefs les 
I. 



Le langage desO-Taïtiens est le dialecte le plus pur 
de la langue océanienne; il ne s'éloigne pas beau- 
coup de celui parlé aux Tonga , à la Nouvelle-Zé- 
lande, aux Marquises et aux Sandwich. Cette langue 

objets et les vivres que les îles produisent. Les tiaaus 
et les chefs forment en effet l'ordre le plus formidable. 

Les îles sont Taïti , Morea , Maïaoiti , HuahèUe, Raïa- 
tea , Tahaa , Borabora et Maurua. 

Les rois de chacune sont Pomarè III, roi de Taïti , 
Mahinè , de Morea et de Maïaoiti ; Mahinè et Hautia , 
d'Iïuahéne; Tamatoa, de Baiatea; Fcnuapeho, de 
Tahaa; Maïcl Tafaora, de Bjrabora qui a peut-être 
le plus beau port , et qui , sous tous les rapports , est la 
plus belle île de tout l'archipel) ; et Taïro , de Maurua. 

Le gouvernement de chaque île est exclusif et entiè- 
rement indépendant (*). Chacune a ses prêtres, ses 
prophètes, son enfer, ses contes et ses traditions, qui 
composent un ensemble curieux, discordant et ab- 
surde. L'enfer à Raïatea étoit le grand réceptacle. Ce 
n'est qu'un lac au sommet de la plus haute montagne ; 
le dieu résidoit sur les arbres voisins, et avec une es- 
pèce de coquille ( donlje renferme un échantillon dans 
cette lettre) il étoit censé enlever la chair des pauvres 
malheureux qui venoient là pour lui servir de nourri- 
ture. La coquille éloit déifiée , et celui qui en mangeoit 
l'animal devoit mourir. Les poissons, les oiseaux , les 

O Nous ajouterons à ces détails quelques renseigne- 
ments historiques sur les rois d'O-Taïti. Le gouverne- 
ment est monarchique et héréditaire dans une famille; 
la marque distinctive de la royauté est le maro royal, 
et le titre eraki rahi : les di. linctions sociales se com- 
posent de quatre classes , qui sont celles des ratiras ou 
nobles , des mahaounis ou cultivateurs , des touhas ou 
peuple dans la rigueur du mot, et des toutous ou ser- 
viteurs. 

Lorsque le commodorc Wallis aborda à O-Taïli. cette 
île étoit gouvernée par la reine Oberca, célèbre par le 
récit de ce navigateur, et surtout parla narration de 
Bougainville. Elle étoit mariée à Oammo, qu'elle forçaà 
vivre en simple particulier à Papara après s'en être sé- 
parée. Oberea descendoit de Temari par une longue 
suite d'aïeux; et eclte branche, depuis long-temps en 
possession du pouvoir, en fut dépossédée par h branche 
d'Otou, qui chassa la reine Oberea, seul et dernier re- 
jeton des Temari. 

Cet Otou est !e chef de la famille des Pomarè. Il eut 
pour fils Pomarè 1er , qui prit en naissant ie nom d'O- 
tou , tandis que son père changea de nom , et prit celui 
d'Otehi. Ce nom d'Otou, par les bus taïliennes, passoit 
toujours au premier-né , et le père devoit ainsi cesser 
déporter un titre qui appartenoilde droità son héritier. 
Olon l Pomarè I« ) vécut long-temps, fit la guerre avec 
succès, et mourut vers lld'S. C'est de lui dont parie si 
fréquemment Cook et avec éloge; car il eu fut accueilli 
avec une grand:- bienveillance, il eut un fils qui, pre- 
nant le nom d'Otou , le força à se faire appeler Teina. 
Cet autre Otou ( Pomarè II) avoil un frère nommé Ori- 
pia, qui mourut fort jeune, et se maria a deux femmes, 
Teioua et Whyridi. Cette dernière fut épousée vers 
179<i. Pomarè Havoit environ dix-sept anslorsquele ca- 
pitaineWilson, commandant leDuff. toucha à'O-Taïti en 
1797. Il régnoit alors; il accueillit avec empressement 
les missionnaires; et .adoptant leur religion ,il fit bri- 
ser les idoles. Mais, chassé du gouvernement par son 
peuple, il parvint à ressaisir le pouvoir, régna sans 
obstacle, quoique obligé de calmer des soulèvements , 
jusqu'à l'époque de sa mort . qui arriva en décembre 
1821 Son fi's Otou (Pomarè III), enfant de trois ans, 
lui succéda en janvier 1823 , et O-Taïli étoit nom;', dé- 
nient gouvernée par la veuve de Pomarè ou PomarS 
Wahiné, régente. Ce n'est point ici le lieu de présenter 
un tableau du régne de Pomarè II, bien qu il soil re- 
marquable par les événements qui en forment le cours. 

10 



74 



HISTOIRE NATURELLE 



océanienne qui est répandue dans la plus grande 
partie des îles de la mer du Sud est généralement, 
par le grand nombre de voyelles qui en composent 
les mots, d'une grande douceur. Elle se corrompt, 
elle s'altère par le mélange des langues papoues, 
aux Fidjis, aux îles des Navigateurs, à la Nouvelle- 
Calédonie, etc. 

Ce dialecte a été long-temps sans être fixé; cela 
tenoit au singulier usage que le roi et les chefs 
avoient, en prenantun nom quelconque, de le faire 
bannir du langage usuel. Ainsi , pour en donner un 
exemple plus facile à saisir, supposons qu'il ait plu 
à un chef de prendre pour surnom le mot manou, qui 
veut dire oiseau, le peuple ne pouvoit plus se ser- 
vir de ce mot pour désigner ces êtres, et on en créoit 
un autre, qui tôt ou tard finissoit par être remplacé. 
La langue est pleine de celte surabondance de noms 
qui n'expriment plus les mêmes objets, et c'est pour 
cela que les dictionnaires que nous ont transmis les 
navigateurs renferment tant de mots inusités aujour- 
d'hui. De tous les Européens, les Espagnols et les 
François sont ceux qui peuvent le plus aisément 
parler et écrire l'o-taïtien ; il n'en est pas de même 
des Anglois qui éprouvent des difficultés telles que 
beaucoup de leurs missionnaires ont été forcés de 
retourner dans leur patrie , n'ayant pu en saisir la 
prononciation; et même, parmi ceux qui ont le 
mieux compris le génie de cette langue, a-t-il fallu 
pies de trois années pour leur en inculquer les prin- 
cipes. Que penser alors de Cook, quand on lit dans 
son deuxième Voyage (p. 5,55) : ... « Nousdireà plu- 
» sieurs que M. de Bougainville étoit de France, 
»> nom qu'ils ne vinrent jamais à bout de prononcer .- 
» ils ne prononçoient guère mieux celui de Paris, 
» et il est probable qu'ils auront bientôt oublié l'un 

insectes et les reptiles, ont tous été déifiés î il y a voit 

dix ou douze cérémonies accompagnées de sacrifices 
humains. Le premier et leur plus puissant dieu éloit 
appelé Faroa: dans une coquille de la forme d'un œuf 
il tourna dans le vasle espace jusqu'au jour où il en 
brisa les enveloppes; alors il l'occupa, et commença à 
former la base de la terre, à laquelle, lorsqu'il de\int 
vieux, il ajouta les corps qui raccompagnent , jusqu'à 
ce que la terre eût acquis sa grandeur actuelle. 

Une profonde ignorance, pire que les ténèbres de 
l'Egypte , couvroit ces îles. Mais , monsieur , l'étoile du 
jour de la vérité et la liberté ont brillé. Maintenant, au 
lieu des absurdes murmures de l'ignorance, des inven- 
tions artificieuses de prêtres rusés , des rites sanguinai- 
res de déités méprisables, des lois de s;mg du démon , 
et du déluge de guerres qui ravageoient ces côtes, nous 
voyons la plus grande partie de ce peuple suivre les 
instructions de la parole pure du Dieu vivant. 

Je vous demande pardon , monsieur, de fixer si long- 
temps votre attention. Je ne puis que vous exprimer 
mes souhaits pour votre conservation. 

Je m'intitule votre très humble et très , etc. 

Sifjné J. M. Orsmoxd. 



» et l'autre : au contraire tous les enfants pronon- 
» çoient celui de Prêtant/ (Grande-Bretagne), et il 
» est presque impossible qu'ils l'oublient jamais? » 
Que de fausseté dans ces lignes ! et comment se fait- 
il qu'un homme de génie soit si petit dans ses pré- 
ventions nationales? Ainsi les naturels, privés du 
son euphonique de plusieurs de nos consonnes , tra- 
duisoienl le nom de Bougainville en le rendant par 
le mot de Puutaven, comme celui de Cook par 
Toute; quant à celui de Paris , c'est entièrement la 
même prononciation que Pari , district dans lequel 
est Papaoa , la résidence des rois, et que le navi- 
gateur anglais écrit Opare ; ce mot de Pari leur étoit 
donc familier; quant au nom de France, ils le 
prononçoient sans doute alors comme aujourd'hui , 
et aussi bien que celui de Grande-Bretagne, l'un 
par Framj, et l'autre par Pre'any. Sous le rapport 
du souvenir que Bougainville y a laissé, il est vrai 
que la mémoire des naturels ne l'a pas conservé; 
mais il n'avoit jamais fait couper un grand nombre 
d'oreilles à ces insulaires , titre durable ( £ ) pour ne 
pas en être oublié. 

Les règles grammaticales des langues sont trop 
avantageuses à l'étude des races humaines pour que 
nous ne cherchions pas à conserver l'ébauche informe 
de celles relatives au langage o-taïlien, que nous 
avons recueillies sur les lieux et souventdansla con- 
versation de M. Nott. 

D'après VEbvka haapil raaneia ei Parau iahiti 
ou abécédaire taïlien , l'alphabet ne se compose que 
de seize lettres , qui sont : 

A , B, D, E, F, H, I, M, N, 0, P, R, T, U, V, W. 

Il lui manque donc dix lettres de notre gram- 
maire qui sont : C, G, J,K,L,Q, S, X, Y 
et Z. La privation de ces lettres, que ne peuvent 
prononcer lesTaïtiens , est le seul obstacle qui force 
ces peuples à travestir nos noms. La prononciation 
de chacune d'elles peut se rendre par les sons fran- 
çois suivants : 

A, a ; B, bi; D, di; E,C; F, fa ; H, esse-,1, i ; M/iHO; 
N, HOl( ;0, 0;P,j)J;R, ro;T, i ; \J,oi;Y,vi. 

L'assemblage des syllabes se fait comme pour les 
nôtres , et nous n'en donnerons qu'un exemple, ba, 
be , hi , bo , bu, etc. 

Depuis la fixation de la langue, qui date de l'in- 
troduction du christianisme, il n'y a plus que les 
noms propres qui changent. 

(')Nous avons long-temps médité la vie de Cook; nous 
en connoissons une foule de particularités qu'ont ré- 
pandues ses compagnons et qu'ont passées sous silence 
ses biographes. Les circonstances que nous rapportons 
sont assez légères, etnous croyons devoir omettre celles 
qui n'ont point de rapport avec notre sujet. 



DE L'HOMME. 



75 



Les conjugaisons, moins compliquées que les 
nôtres, ne peuvent être mieux comparées qu'à celles 
de la langue hébraïque. lis n'ont point de verbes 
auxiliaires, comme être, faire; ils ont donné à pres- 
que tous les verbes la double acception d'ordre : tel 
est ce verbe remarquable par le grand nombre de 
voyelles, fuaaa, faire; et suivant le génie de cette 
langue, qui est riche en figures belles et nombreu- 
ses, on dit faaa tea te aaaoao, qui signifie faire 
augmenter l'espace entre les côtes, ou, en d'autres 
termes, ce qui veut dire qu'un homme engraisse 
beaucoup. 

Yoici un exemple des déclinaisons : 

SINGULIER. 

Le navire, te pahii. 

Du navire, o te pului. 

Au navire, i le pahii. 

Le navire, te pahii. 

O navire, e le pahii. 

Du navire, e le pahii. 



PLURIEL. 



Les navires, 
Des navires, 
Aux navires, 
Les navires, 
O navires, 
Des navires, 



te mail pahii. 
o le mau pahii. 
i le mau pahii. 
te mau pahii. 
e le mau pahii. 
e te mau pahii. 



Les deux navires, le na pahii. 

Des deux navires, o le na pahii. 

Aux deux navires, i te na pahii. 

Les deux navires, le na pahii. 

O deux navires, e le na pahii. 

Des deux navires, e te na pahii. 

La négation diffère par des temps distincts , et 
plusieurs mots servent à l'exprimer. Ainsi aeta 
( non ) , aineà , aina , aipa , aore , expriment le pas- 
sif; eila, eima, eina, eipa , eore,ehene, ehere, in- 
diquent le futur et le présent. Une autre locution 
est eioha , qui veut dire que cela ne soit pas. 

Pour l'affirmative ils ont e, oui; et ouetia, qui 
veut dire d'accord. 

Les comparatifs et les superlatifs sont les mêmes 
que dans le français ; seulement quelques uns ont 
des modifications. Ainsi maitai , bon; maitai ae, 
meilleur; maitairoa, le meilleur que; maitai tei i 
iena , ceci est meilleur que cela. 

Beaucoup de mots expriment souvent une même 
chose, et une même chose est exprimée par un 
grand nombre de tournures différentes. Les plus 
petils changements dans la prononciation des mots 
modifient leur valeur. 

Exemple. Le mot au signifie, pris isolément, 



fumée, fiel , un , courant , natation , cire d'accord 
préparer, un pronom , une aiguille , coudre, conve- 
nable, un arbre, un oiseau. 

Le mot oe veut également dire une épee, une 
cloche , une erreur, un pronom , une famine. 

On remarquera que dans aucun cas deux conson- 
nes ne se suivent. 

Les missionnaires ont donné le nom de pilatiale 
à cette langue; et lorsqu'ils se sont réunis pour se 
communiquer leurs divers travaux relativement au 
dictionnaire projeté, ils se sont trouvés d'accord 
pour l'orthographe et les étymologies : mais ils ont 
beaucoup différé pour la prononciation , qui, sui- 
vant eux, est la principale difficulté; car le mot que 
nous avons vu exprimer diverses choses se prononce 
avec autant d'accentuations ou inflexions différentes. 
Cela n'empêche pas que le vulgaire du peuple la 
parle avec délicatesse : mais les chefs seuls connois- 
sent les tournures expressives , les mots significa- 
tifs; ils sentent les fautes les plus légères de la pro- 
nonciation , et la basse classe se sert de certains 
idiotismes qui lui sont propres, de même qu'on en 
à introduit un bon nombre qui sont anglois et défi- 
gurés ou travestis. Les noms européens sont tra 
duils pour la plupart, mais d'une manière à ne pas 
les reconnoitre : tels sont, par exemple, M. Ors- 
mond, Oiamoni; France, Frani; la Coquille, To- 
tire; gouverneur, tavani ; le Dauphin, Ofaa; le 
Duff, Tarapu, etc. 

EXEMPLES DE PHRASES. 

Te pahi pctniola a Quiro te tipae rua i Vaiuru 
paha, I60G. (Le navire espagnol de Quiros aborda 
sur la côte du district de Vaiourou, IGOG.) 

Le nom de Quiros n'est point écrit suivant l'ortho- 
graphe des naturels. 

D. Naite anci ou/o:< ta Otamoni paraît? (Com- 
prenez-vous M. Orsmond parlant? ) 

Naite anci (Williams) te uutou paraît? (Le sieur 
Williams comprend-il votre langue?) 

R. E naite , il entend. 



EXEMPLES DE NOMS. 



Homme, tarie. 
Femme, vaine. 
Fille, aine. 
Fils, meotua. 
Crayon, penî. 
Livre, pouta. 
Couteau, lipi. 
Chapeau, lapou. 
Arc, phana. 

— La corde, roa. 

— Le carquois, ohe. 



— La flèche, emoïa. 
Brisant, vae. 
Ciseaux, puoti. 
Fourchette, palimara. 
Habit, proue. 
Pagaies, eoe. 
Javelot, ouwrc. 
Chasse-mouche, tairi. 
Mouchoir, taamou. 
Encre, apou. 
Souliers, tinta. 



76 

Assez, aima. 
Ami, eoa. 
Papier, parao. 
Bague, lapea. 
Chemise, tapa. 
Biscuit, amou. 
Eau-de-vie, \ 
"Vin, > ara. 

Eau, j 

Cordage, aourou. 
Sabre, oc. 
— Fourreau, vît. 
Ceinturon, talia. 
Clef, tarin. 

Mât d'un navire, étira. 
Poule, moua. 
Cochon, poua. 
Chien, ouri. 
Montre, mana. 
Pagne, aati. 



HISTOIRE NATURELLE 



Culotte, taloe. 

Bouteille, moona. 

Aiguille, nira. 

Nacre, eton. 

Fil, taoura. 

Huile de coco, mori ou monot. 

Pendants d'oreilles, poe. 

Siffler avec le? doigts, ehïo. 

Tabac, avaava. 

Vrilles, chou. 

Clou, nero. 

Collier, ai. 

Ficelle, eaho. 

Petite hache, toc. 

Nom (design.), ioa. 

Pavillon, creva. 

Soleil, mana. 

Venez ici, arimaï. 

— promptcment, carc. 

Hameçons, matao, etc., etc. 



On pourra consulter le Vocabulaire taïlien donné 
par Bougainville; et, quoique quelques mots soient 
inusités, il rendra encore de grands services. En 
général cependant il faudra supprimer IV et l'o qui 
précèdent le plus grand nombre des mots : ce sont 
deux articles qui signifient le ou fa. 

IVolre manière de mesurer le temps a été intro- 
duite par les missionnaires de la manière suivante : 

CO «Dio rua mata i ïa minute. (Soixante secondes font 

une minute.) 
CO minute i ta hora. (Soixante minutes font une heure.) 
24 hora i ici mahana. (Vingt-quatre heures font un jour.) 
7 mahana i ïa hebedoma. (Sept jours font une semaine.) 
4 hebedoma i'iaavae. (Quatre semaines font un mois.) 
13 avae 1 mahana 6 hora i ïamalahiti, (Treize mois un 
jour six heures font une année lailienne ou 
lunaire.) 
52 hebedoma i ïa malahili. (Cinquante-deux semaines 

font un an.) 
3C5 mahana i ïa matahili. (Trois cent soixante-cinq jours 
font une année.) 

tes noms des jours de la semaine sont traduits 
ainsi : 



Sabali, 


dimanche 


Monedi, 


lundi. 


Tuesedi, 


mardi. 


l ! enesedi, 


mercredi. 


Turesedi, 


jeudi. 


Feràïdi, 


vendredi. 


Saturedi, 


samedi. 



Les mois sont également empruntés des Anglois, 
et ils n'en diffèrent pour les noms que par l'arran- 
gement des voyelles qui séparent les consonnes. Les 
mois taïliens étoient appelés apaapa, firia, te cri , 
te tai, ovarehii, faa ahv, pipiri, auminu, paroro- 



miifl, puroromuri, muriraha, hiaia et tema. Les 
douze premiers sont rangés dans l'ordre de notre 
calendrier, et répondent à nos mois; mais les insu- 
laires les plaçoient bien différemment : leur année 
étoil lunaire. 

L'ancienne manière de compter usitée à Taïti, 
comme dans les iles voisines, est celle-ci : J 

1, alahi. 

2, arua, et le plus souvent apili. 

3, atoru. 

4, ahea ou amàha, 

5, arima ou apae. 
G, afene ou aono. 

7, ahilu. 

8, avant ou avaou. 

9, aïva. 

10, aahuru ; prononcez aahourou. 

11, ahuru matahi ou hoe ahuru mahoe. 

12, ahuru marna OU hoe ahuru mapili. 

13, ahuru m atoru ou hoe ahuru maloru. 

14, ahuru muuelia OU hoe ahuru mumaha. 

15, ahuru marima ou hoc ahuru mapac. 
10, ahuru mafene ou hoe ahuru maono. 

17, ahuru mahilu ou hoe ahuru. maliilu. 

18, ahuru mavuru ou hoc ahuru maraou. 

19, ahuru maïva ou hoe ahuru maïva. 

20, enta ahuru ; on dit aussi epili ahuru. De 20 à 29, on 

commence par enta ahuru, auxquels mots on ajoute 
matahi , mania, etc. , comme pour les premières 
dizaines. 

30, eloru ahuru. 

40, cha ahuru. 

50, erima ahuru. 

GO, efene ahuru. 

70, chitu ahuru. 

80, evuru ahuru. 

90, civa ahuru. 
100, atahi rau. 

Les signes des neuf premières unités s'ajoutent 
devant row, pour exprimer le nombre de centaines. 
Ainsi : 

200, arua rau. 
300, atoru rau. 

400, aeha rau, et ainsi des autres. 
1000, se dit atahi mono; 2000, antamano, comme pour 
les centaines. 

Par ce simple aperçu il sera possible de comparer 
le dialecte o-laïtien avec celui de la Nouvelle-Zélande 
ou de plusieurs autres systèmes d'îles océaniennes, 
et nous le terminerons par un petit vocabulaire de 
noms donnés aux diverses parties du corps humain. 
Ces noms doivent être ceux qui subissent le moins 
de changements et qui traversent intacts le laps le 
plus considérable de temps, et parmi lesquels on 
doit trouver des caractères moins variables pour les 
analogies. 



DE L'HOMME. 



77 



Tèlc, aai. 

Cheveux, o-ou-roa. 

OEM, tone-ma-la: 

Nez, e-hi-oit. 

Sourcils, iou-a-ma-lu. 

Bouche, ou-lou. 

Joues, paparia. 

Le globe de l'œil, opomata. 

Cils, outi-ouli. 

Narines, popooyou. 

Denis, tariniou. 

Menton, toa. 

Oreille, laria. 

Barbe, ourounourou. 

Favoris, ounaouna. 

Poitrine, houmn. 

Mamelles, ohnou. 

Sein, nami. 

Nuque, ereï. 

Côté du thorax, aoao. 

Ventre, vbou. 



Nombril, pilo. 

Anus, ououre. 

Vagin, pipil'Uoe. 

Verge, lapa. 

Fesses, loai. 

Épaule, fàpauno. 

Aisselle, aï-aï. 

Bras, rima. 

Avant-bras, valia. 

Coude, pororima. 

Main, erima. 

Paume de la main, leabou- 

ritna. 
Les doigts, rima-rima. 
Ongles, ma-ï-ou-ou. 
Cuisse, ouaa. 
Jambe, avaai. 
Tibia, eoufara. 
Cheville, momoa. 
Pied, lapouai. 



L'influence du climat des îles de la Société sur la 
race humaine qui les habite est beaucoup plus fâ- 
cheuse que ne l'ont cru les navigateurs dont nous 
possédons les relations. Ces îles, et notamment O- 
Taïti, bien loin d'être exemples de maladies, sont 
au contraire la proie d'endémies qui moissonnent les 
insulaires aussi bien que les étrangers. Comment en 
seroit- il autrement d'ailleurs sous une température 
humide et chaude, sur un sol frais et constamment 
humecté, dans des cabanes sans parois closes? La vie 
peut très bien s'accommoder du régime frugivore, 
mais la grande consommation de poissons, que les 
naturels mangent ci us de préférence et par goût, 
n'est pas sans de graves inconvénients. Ce qui le 
prouve d'ailleurs sans réplique est le petit nombre 
de vieillards qu'on remarque parmi les O-ïtaïiiens ; 
car malgré nos recherches nous n'avons pu nous 
procurer aucun exemple de longévité. 

Ces peuples, avant l'arrivée des Européens, con- 
noissoient une sorte de médecine qu'ils appeloient 
erapormaï, qui guérit. Leurs médecins ou ertto rem- 
plissoient souvent les fondions de prêtres inférieurs, 
ou étoient revêtus d'emplois guerriers. Quelques uns 
de ces Machaons , faisant marcher de front l'art de 
faire des blessures et l'art de les guérir, étoient in- 
vestis d'une haute estime. Mais le plus ordinairement 
les pères de famille exerçoient eux-mêmes ce pieux 
ministère, et ne conlîoient pointa des étrangers la 
santé de leurs femmes ou de leurs enfants, et tous 
connoissoient un grand nombre de plantes qu'ils al- 
loient recueillir dans les montagnes, et auxquelles 
ils attribuoient diverses propriétés ; toutefois les sucs 
qu'ils en exprimaient avoient moins d'eflicacité dans 
leur opinion que des pratiques superstitieuses et des 
intercessions aux idoles des Mo raïs. 
Les préceptes chirurgicaux étoient très simples : 



ils se réduisoient à abandonner aux soins de la na- 
ture la cicatrisation des plaies, dont ils rappro- 
choient les bords, et qu'ils préservoient du contact 
de l'air en les recouvrant avec leur papier vestimen- 
tal ; mais ce qui nous parut plus étonnant fut de sa- 
voir que les naturels pratiquoient parfois une sorte 
d'opération analogue à celle du trépan, et nous vîmes 
un habitant de iiorabora qui s'étoit acquis sous ce 
rapport une grande réputation, lis ont trouvé dans 
la racine de Vava-uvà un remède contre la syphilis, et 
ils ont l'usage de se ficeler les jambes comme moyen 
prophylactique pour s'opposer à l'éléphantiasis. 



§ VII. DES NOUVEAUX-ZÉLANDOIS. 

Peu de peuples sont aussi intéressants à étudier 
que les Nouveaux-Zélandois : leur âme, fortement 
trempée, présente ce mélange de douceur et de 
cruauté qui forme de l'histoire d'un peuple un ta- 
bleau pittoresque. Les Nouveaux-Zélandois, en effet, 
ne semblent avoir que peu des mœurs hospitalières 
qui caractérisent quelques tribus de la même race 
établies sur les îles de la mer du Sud. A la première 
vue leur caractère est sombre et féroce; on dirait 
que la haine et la vengeance sont les seules passions 
qui les animent: tout étranger qui aborde leur rivage 
est pour eux un ennemi. Leur physionomie morale 
attriste donc l'observateur lorsqu'il pénètre la bar- 
barie de leurs coutumes, leur anthropophagie, leur 
instinct destructeur, l'aveuglement de leurs super- 
stitions, et leur mépris pour les choses utiles à 
l'agrément de la vie ; et cependant , au milieu d'habi- 
tudes si éloignées d'une civilisation même naissante, 
on retrouve quelques unes de ces vertus développées 
avec une vigueur que cette même civilisation n'a 
point encore permis de cacher sous le vernis trom- 
peur et mensonger de la politesse. Chaque Zélandois 
porte le plus grand attachement aux divers membres 
de sa famille et à tous ceux de sa tribu : au dedans 
il concentre son affection, au dehors il ne voit que 
des ennemis et rarement des alliés; et si les tribus 
voisines se réunissent entre elles, cette union n'est 
jamais cimentée que par la nécessité de vivre en 
paix, et, comme on le dit vulgairement, dans un 
état de paix plâtrée. 

Nous retrouvons donc dans les Nouveaux-Zélan- 
dois la même physionomie, les habitudes, les idées 
religieuses, la langue des habitants de ïaïti, des 
Marquises et de Sandwich ; mais , jetés sur une terre 
plus défavorisée sous le rapport des ressources, ils 
ont conservé beaucoup plus intactes les traditions 
de leurs ancêtres. Les Nouveaux-Zélandois sont 
généralement plus grands et plus robustes que les 
O-Taïliens. L'habitude de la guerre et les marches u 



78 



HISTOIRE NATURELLE 



travers les montagnes endurcissent leurs membres, 
dont les formes sont athlétiques ; leur taille est com- 
munément de cinq pic ls sept à huit pouces, et ra- 
rement elle est au-dessous; la couleur de lu peau ne 
diffère point de celle des hommes du midi de l'Eu- 
rope. Leur physionomie est remarquable par son ex- 
pression; elle est rarement franche et ouverte, mais 
d'ordinaire les traits respirent une sombre férocité. 
Ce qui la dislingue chez ces peuples est un visage 
ovalaire, un front rétréci ; un œil gros, noir et plein 
de feu; un nez parfois aquilin et plus souvent épaté, 
et une bouche grande dont les lèvres sont grosses. 
Les dents sont du plus bel émail , petites , et rangées 
avec beaucoup de régularité. Les Zélandois portent 
leur clicvelure longue et par mèches é par ses retom- 
bant sur la ligure, et les chefs seuls ont le soin de 
la relever sur la tète en une seule touffe. La nature 
de leurs cheveux est d'être rudes ; leur couleur est 
noire, parfois rougeâire, cl celte dernière doit être 
allribuée sans aucun doute à l'usage que pratiquent 
certains individus de se saupoudrer la tète avec de la 
poussière d'ocre. 7 oui, chef de l'hippah de Kaouera , 
qui nous rendoit de fréquentes visites, avoit ses 
cheveux flottants par longues mèches, qu'il arran- 
geoit de manière, dans les expéditions militaires, à 
ce qu'elles imprimassent à sa physionomie un air 
plus redoutable. L'usage qu'ont un grand nombre 
de naturels de conserver la barbe longue et flottante 
sur la poitrine rappelle quelques unes de ces têtes 
antiques reproduites par le pinceau de nos grands 
peintres. Les jeunes gens sont Iong-lcmps imberbes : 
tous leurs mouvements sont agiles et dispos; et, 
bien que les jambes soient parfaitement faites, l'u- 
sage qu'ont ces peuples de s'accroupir sur les talons 
fait naître de bonne heure des engorgements aux 
jarrets. 

Toutes les femmes mariées qui vinrent à bord de 
la corvette la Coquille avoient les formes bien plus 
développées que les filles esclaves qui vivaient dans 
le navire, et que leurs maîtres y envoyoient dans 
l'intention d'en obtenir divers objets en échange de 
leurs faveurs. La taille de ces femmes éloit forte et 
robuste, et rarement au-dessous de cinq pieds deux 
à trois pouces; celle des esclaves au contraire étoit, 
terme moyen, de quatre pieds trois à six pouces. 
Une telle disproportion est sans doute due à la 
prostitution à laquelle ces infortunées sont condam- 
nées dès qu'elles sont nubiles. L'ensemble des traits 
qui chez la plupart des peuples distinguent les 
femmes par leur délicatesse est, à la Nouvelle-Zé- 
lande, diamétralement opposé aux idées que nous 
nous sommes formées sur la beauté. Les filles, dans 
leur premier printemps, ont un large visage, des 
traits masculins, de grosses lèvres souvent teintes 
en noir par le tatouage ; une grande bouche, un nci 
épate, une chevelure mal peignée et flottant en 



désordre, une malpropreté générale, et enfin le 
corps imprégné d'une odeur de poisson ou de pho- 
que qui soulève le cœur. Mais ce tableau si repous- 
sant est en partie détruit par quelques précieux 
avantages dont la nature les a dolées; et en effet des 
dénis d'une blancheur éblouissante el des yeux noirs 
pleins de feu et d'expression sont des charmes tout- 
puissants, quelque part qu'on les trouve : d'ailleurs 
leur effet s'accroît encore d'un avantage qu'il est 
si difficile de rencontrer chez les femmes civilisées. 
Les jeunes Zélandoises, dont l'heureuse ignorance 
ne connoil point l'usage des corsets, ont les orbes 
de la poitrine qui le disputent au marbre par la du- 
reté, et qui malgré leur volume conservent long- 
temps et leur élasticité et leur rectitude. Ces organes 
n'ont aucune influence sur les sens des hommes; ils 
ne sont à leurs yeux que les réservoirs où leurs en- 
fants puisent la vie. Les travaux de ménage, les 
enfantements, les jouissances nombreuses et pré- 
coces, font bientôt disparaître l'embonpoint et la 
fraîcheur des jeunes années , et toutes les femmes 
âgées que nous avons eu occasion de voir étoient 
dégoûtantes par la flaccidité générale des chairs. 

Les femmes et les hommes n'ont point l'habitude 
de s'épiler, et ces derniers sont loin de pratiquer la 
circoncision. 

Les vieillards ne sont pas nombreux. Les habitu- 
des guerrières de ces tribus et les combats fréquents 
qu'elles se livrent sont des obstacles en effet pour 
que les individus puissent atteindre le terme de leur 
carrière. 

La froidure du climat ne permet point aux Nou- 
veaux-Zélandois de faire usage des bains : aussi 
sont-ils dégoûtants de malpropreté. Les femmes, 
et surtout les frics esclaves, chargées de l'éviscc- 
ration des poissons pour les faire sécher, ont le 
corps recouvert d'une épaisse crasse qui exhale au 
loin une odeur d'autant plus repoussante que sou- 
vent s'y mêle celle de l'huile de phoque ou de mar- 
souin, dont elles s'oignent le corps, et qu'elles re- 
couvrent' de poussière d'ocre : ce dernier usage est 
remarquable en cela qu'on ne le trouve employé que 
chez les peuples de race nègre. La plupart des Zé- 
landois d'ailleurs dédaignent de se couvrir la che- 
velure de poussière rouge, et tous ceux qui nous 
présentèrent cet embellissement appartenoient à des 
villages éloignés de la baie Marion, et venoient de 
l'intérieur de l'ile. 

Cette habitude de malpropreté est d'autant plus 
enracinée chez ces peuples, qu'avec très peu de 
soins il pourroient se débarrasser de la vermine 
qui les dévore , et de la crasse qui les recouvre. 
Hommes et femmes sont d'excellents nageurs : mais 
ce n'est que par nécessité et rarement par plaisir 
qu'ils se jettent à l'eau, et ces dernières conservent, 
sans en changer, les pagnes ùo phormium qui leur 



DE L'HOMME. 



79 



ceignent les reins jusqu'à ce qu'ils soient usés; 
elles ne les quittent point pour le sommeil, ni 
même lorsqu'elles sont accroupies au fond des pi- 
rogues dans l'eau, au milieu des tètes et des intestins 
de poissons. 

Le costume des Zélandois varie très peu dans les 
deux sexes. Mais comme ces iles n'offrent point les 
arbres précieux à écorces textiles dont se servent 
les O-Taïtiens pour confectionner leur papier ves- 
timenlal gracieux et léger, ces peuples ont eu 
recours à d'autres matières, et les nattes qu'ils ont 
su tisser avec les libres du phormium tenax sont 
d'une rare beauté et par la substance dont elles sont 
composées et par le travail. Une de ces nattes Hotte 
négligemment sur les épaules et sur le corps ; on la 
nomme tatata : une deuxième est roulée autour du 
tronc, et descend jusqu'aux genoux. Dans les hi- 
vers, dont la rigueur est extrême sur ces iles antarc- 
tiques, ils ajoutent sur la natte supérieure un tissu 
grossier et pesant formé de masses nombreuses de 
filaments d'une sorte de jonc qui imitent les flocons 
de laine réunis sur les colliers des chevaux des voi- 
luriers d'Europe. Ce vêlement est nommé loi; il 
est remplacé chez les chefs par un manteau de peaux 
de chiens cousues ensemble, et c'est le kahou 
ovairo. Le tissu des nattes varie par le travail; et 
c'est ainsi que, souvent lisse et sans dessin, il est 
parfois remarquable par la délicatesse des ornements 
qui le composent. Des brins de phormium non bat- 
tus et très longs sont implantés dans les pagnes des 
jeunes fuies esclaves plus particulièrement, et ne 
contribuent pas peu à donnera celte partie du corps 
une ampleur démesurée. 

Le rang et la valeur des guerriers zélandois sont 
indiqués par un grand nombre de petits fragments 
polis et travaillés d'os ou de jade, attachés sur la 
poitrine au bord de la natte, et dont le véritable cl 
primitif usage éloit de servir à gratter d.ms la che- 
velure et détruire les insectes qui y vivent. Du reste 
ils ont, comme tous les autres peuples, le goût de la 
parure, et celle qu'ils préfèrent consiste à se pla- 
cer des plumes dans les cheveux, et surtout une 
touffe de plumes blanches et soyeuses dans le trou 
des oreilles, qu'ils remplacent le plus souvent par 
des morceaux de toile. La tète n'est jamais recou- 
verte par aucune espèce de coiffure, et les cheveux 
flottent en désordre sans que l'art vienne leur prêter 
son secours : cependant quelques jeunes filles, plus 
coquettes sans doute que leurs compagnes, vinrent 
nous visiter ayant la tète couronnée d'une guirlande 
de mousse très verte et très gracieuse. 

Les objets de parure pour les femmes consistent 
en colliers de coquillages nommés pire, auxquels 
sont parfois suspendus de petits hippocampes dessé- 
chés. Leur goût pour les grains de verre bleu de 
fabrique européenne est très prononcé; aussi les 



recherchent-elles avec empressement. Mais le bijou 
le plus précieux, que portent seulement les hommes, 
et à la possession duquel sont attachées des idées 
religieuses, est le fétiche de jade vert représentant 
une figure hideuse, qui pend sur la poitrine sus- 
pendu à quelque portion d'os humain. C'est encore 
par esprit de superstition qu'ils attachent à une de 
leurs oreilles une dent acérée du goulu de mer ou 
squale, qui sert aux femmes à se déchirer la figure 
et la poitrine pour témoigner leur vive douleur à la 
perte des chefs ou de leurs parents. Les insulaires 
attachent le plus grand prix à la conservation de ces 
objets lorsque, transmis par leur ancêtres, ils sont 
devenus taboues ou sacrés. Ils pensent qu'à leur 
possession est lié le bonheur de leur vie, et ils les 
échangent au contraire avec indifférence et pour des 
bagatelles lorsqu'ils proviennent de leurs ennemis, 
et qu'ils les en ont dépouillés en les massacrant. 

Nous avons déjà eu occasion d'indiquer que les 
Nouveaux -Zélandois de quelques endroits de l'in- 
térieur se recouvroient la figure et les yeux de fard 
grossier composé de poussière d'ocre, mélangée à 
de l'huile de cétacés; cependant cet usage est peu 
général : mais il n'eu est p;is de même de celui de 
se placer de larges mouches noires sur le nez, le 
menton , et sur les joues, ainsi que le font les jeu- 
nes garçons , et de larges mouches d'un bleu d'azur, 
ainsi que le pratiquent les jeunes filles; ce dernier 
embellissement se nomme pam - chn- ouni-iuma. 
Qu'on veuille bien ne pas croire que ces détails 
soient futiles : ceux-ci , ajoutés à d'autres faits, sont 
quelquefois très nécessaires pour caractériser les 
habitudes des peuples; et d'ailleurs aurions-nous 
bonne grâce de critiquer au milieu des tribus restées 
stationnaires dans leur civilisation ce que le caprice 
des modes rend bien plus ridicule chez les nations 
européennes? 

Ce besoin qu'ont tous les hommes de modifier les 
avantages qu'ils ont reçus de la nature se fait aussi 
vivement sentir chez les Nouveaux-Zélandois. Le 
tatouage ou moho les occupe pendant toute leur 
vie, et chaque année ils se soumettent à l'opération 
douloureuse qu'il nécessite. Ce tatouage est d'au- 
tant plus remarquable qu'il couvre ordinairement 
la figure; et, comme il est renouvelé très fréquem- 
ment, il en résulte de profonds sillons disposés par 
cercles réguliers , qui donnent à la physionomie 
l'expression la plus étrange. Les habitants des iles 
Marquises et les Nouveaux-Zélandois «ont donc les 
seuls peuples qui se tatouent profondément le visage, 
tandis que les O-Taïtiens en ont perdu la coutume, 
et prodiguent au contraire cet ornement sur le corps, 
et que les Non veau x-Zclandois ne le placent que sur 
les fessesen le disposant en cercles enroulés les uns 
dans les autres. Les femmes se font couvrir les reins 
de Mosanges formant une large bande; mais elles 



80 



HISTOIRE NATURELLE 



ajoutent encore h leurs traits durs et repoussants 
des dessins qui ne conlribuent point à les embellir, 
et c'est ainsi qu'elles ont les lèvres sillonnées de 
raies d'un noir profond, et des sortes de fers de lance 
profondément imprimés aux angles de la bouche et 
au milieu du menton. Il n'y a que -les esclaves pris 
jeunes ou les hommes de la dernière classe qui ne 
soient point tatoués : tous les autres naturels ne sau- 
roienl se soustraire à cette coutume sans honte; et 
plus un guerrier est fameux, plus il a subi le renou- 
vellement de cette opération, et plus il est lier 
d'un blason qu'il n'obtient jamais sans de vives 
douleurs. 

L'architecture domestique , et par ce nom nous 
désignons l'art de bâtir les cabanes, a été assez in- 
génieusement appliquée par les Zélandois au climat 
qu'ils habitent, et aux habitudes belliqueuses qui 
les animent. Leurs demeures, au lieu d'être vastes 
et aérées, forme qui seroit désavantageuse dans un 
pays que battent les tempêtes de l'hémisphère 
austral, sont petites et basses, et leurs villages ou 
hippahs ne sont d'ailleurs jamais placés en plaine, 
parce qu'ils pourroient être saccagés par surprise; 
mais au contraire ils couronnent toujours des collines 
abruptes, des lieux escarpés et d'un difficile accès. 
Ces cabanes sont des gîtes où l'on ne peut pénétrer 
qu'en se traînant sur les genoux et sur les mains, 
et les familles qu'elles abritent dorment pêle-mêle 
sur de la paille, et dans un espace très resserré, où 
la respiration de plusieurs individus entretient aisé- 
ment la chaleur nécessaire pour que le froid du de- 
hors ne puisse y pénétrer. Leur intérieur ne pré- 
sente aucun meuble, si l'on en excepte quelques 
coffrets élégamment sculptés , quelques vases en 
bois rouge, chargés de dessins tels qu'on peut s'en 
faire une idée par les figures qu'en a données Cook 
dans sa relation. 

L'industrie la plus perfectionnée et la plus remar- 
quable du peuple qui nous occupe est celle de la 
fabrication des étoffes. On retrouve dans les variétés 
de ces ressources chez les divers Océaniens la sage 
prévoyance de la nature, puisque sur les îles inler- 
tropicales, dont la température est constamment 
chaude, elle a fourni des écorces textiles , suscepti- 
bles de se métamorphoser en étoffes légères et moel- 
leuses, comme à O-Taïti, aux Tonga, aux Marquises, 
aux Sandwich ; et qu'à la Nouvelle-Zélande , où les 
froids des hivers sont intenses, elle a produit le 
phormium ; car c'est avec les fibres de ce dernier vé- 
gétal, bien supérieur à notre plus beau lin, que les 
femmes, et surtout les jeunes filles enlevées à leurs 
familles par suite des malheurs de la guerre, lissent 
soigneusement leurs mati ou nattes élégantes, nom- 
mées kahou, lorsqu'elles servent de vêtements, et 
appelées houi ■■:/, kupenga , etc. , suivant les parties 
du corps qu'elles doivent recouvrir. Ces nattes, par 



l'aspect satiné des fibres du phonnium, soigneuse- 
ment débarrassées de la matière gommeuse qui les 
invisque, sont ornées de dessins, et forment en se 
drapant un habillement qui n'est point sans analogie 
avec l'ancien costume civil des Romains. 

Parmi les objets d'utilité qu'ils fabriquent pour 
leurs besoins journaliers, on doit mentionner les 
paillassons grossiers dont ils se couvrent les épaules 
dans les temps de pluie, et les sacs en jonc dans les- 
quels sont renfermées leurs provisions diverses. La 
manière dont sont préparées les fibres du phonnium 
est aussi fort remarquable par sa simplicité, tandis 
que, dans les essais tentés par des savants dans le 
but louable d'utiliser une plante aussi précieuse en 
Europe , on n'est point parvenu à obtenir ces mêmes 
fibres avec toutes les qualités qui distinguent celles 
qui résultent du procédé des Nouveaux-Zélandois. 
Ces derniers, après avoir coupé les longues feuilles 
de la plante à lin (c'est ainsi que Cook nomme le 
phormium dans la relation de ses voyages), les met- 
tent macérer quelques jours dans l'eau, et les reti- 
rent pour les briser avec un maillet en bois très dur 
sur un billot ovalaire du même bois. Cette opération 
préliminaire est leur haronga , et par son moyen la 
chlorophylle eu matière verte résineuse est enlevée 
de dessus les fibres, incomplètement il est vrai; mais 
le soin qu'on a ensuite de les racler avec force à l'aide 
d'une valve de coquille rendue coupante sur son bord 
achève de les débarrasser des parcelles de cette ma- 
tière qui s'opposent à leur souplesse. Ainsi nettoyées 
de l'enduit qui les enveloppoit, les fibres du phor- 
mium ont la couleur dorée du plus beau lin, unie 
au moelleux et presque à la force de la soie. 

Les deux îles habitées par les Nouveaux-Zélan- 
dois, sans être placées sous de hautes latitudes, su- 
bissent cependant l'influence d'une température 
rigoureuse par les vents furieux qui soufflent une 
grande partie de l'année, et par les neiges qui re- 
couvrent les lieux élevés. Les naturels qui les ha! i- 
tent ont senti de bonne heure le besoin de se former 
des provisions d'hiver; et, comme dans les beaux 
jours ils prennent une grande quantité de poissons 
dans les baies qui morcellent leur rivage, ils en sè- 
chent et en fument la majeure partie po r se nourrir 
lorsqu'il est impossible de mettre des pirogues en 
mer, et pour se préserver de la famine lorsque leurs 
hippahs sont assiégés par des tribus ennemies. 

Le sol ne fournit plus spontanément comme dans 
les îles équatoriales une grande variété de substances 
alimentaires; et la base de l'existence des Zélandois 
se trouve être la racine ligneuse d'une fougère qui 
couvre toutes les plaines , et qui ressemble parfaite- 
ment à notre pteris. Plusieurs plantes potagères que 
leur ont communiquées les Européens sont aujour- 
d'hui utiles aux naturels, et croissent presque sans 
soins, tant le sol meuble leur est convenable : tels 



DE L'HOMME. 



81 



sont les patates douces, les pommes de terre et les 
radis. Les mets accessoires dans leurs repas consis- 
tent en coquillages, en langoustes, et parfois en 
cochons, et le plus souvent en chiens. Les chairs 
de leurs ennemis tués sur un champ de bataille, 
qu'ils dévorent avec tant de plaisir, ne sont point 
considérées comme objet de nourriture, mais bien 
comme devant servir à des actes mystérieux de re- 
ligion. 

Leur cuisine est simple comme la nature de leurs 
aliments. Elle ne diffère point de celle des autres 
Océaniens, et consiste à faire torréfier les substances 
sur des charbons, ou bien dans des oumous ou fours 
creusés sous terre à l'aide de pierres échauffées. Ils 
nomment faro l'espèce de pain qu'ils font avec la ra- 
cine de la fougère ervï qui est l'acrosti'chum furca- 
ium de Forster. Ces racines sont recueillies par des 
esclaves qui les font sécher au soleil en les exposant 
sur des claies; pour être converlies en pain, elles 
sont concassées dans un mortier en bois , et triturées 
de manière à ce qu'elles ne forment plus qu'une pâte 
brune jaunâtre, visqueuse comme de la glu, et rem- 
plie de parcelles ligneuses ou d'écorces. Cette pâte 
est malaxée en cylindres analogues aux bâtons d'ex- 
trait de réglisse , et ne contient que très peu de prin- 
cipe nutritif: sous ce rapport elle doit ressembler 
au pain que les Islandois font avec l'écorce des sa- 
pins. Nous avons vulesNouveaux-Zélandois manger 
avec sensualité des poissons demi-pourris, exhalant 
une odeur infecte; mais ce qui est plus remarquable 
est l'habitude qu'ils ont de presser, de ficeler dans 
des feuilles, une grande quantité de petits poissons 
de la même manière que les O-Taïliens préparent 
leurs confitures de bananes. 

L'eau pure est l'unique boisson de ces peuples ; 
ils haïssent les liqueurs fortes; et si quelques uns 
d'entre eux, ou même des jeunes filles, boivent de 
l'eau-de-vie, cette pernicieuse habitude leur est venue 
pendant leur séjour à bord des navires européens. Us 
font communément trois repas, et nomment kainga 
dita le diner, et kaiahi-ahi le souper; leurs aliments 
sont placés par terre, et chacun les dépèce avec les 
doigts. Parfois les guerriers se servent d'instruments 
faits avec des os humains, provenant d'un ennemi 
tué sur le champ de bataille ; et c'est ainsi que nous 
achetâmes à l'un d'eux une fourchette à quatre dents 
faite avec l'os radius du bras droit, sculptée avec 
soin, et ornée de divers reliefs en nacre. 

Les filets dont se servent ces peuples sont absolu- 
ment analogues aux nôtres, et sont de trois sortes : 
leurs sennes, faites de feuilles de phortnium , ont 
une immense étendue, et demeurent le plus souvent 
la propriété de tous les habitants d'un village; leurs 
hameçons, composés d'une tige en bois dur, et ar- 
més d'os pointus et barbelés , se trouvent être façon- 
nés parfois avec des morceaux de nacre. Les lignes 



qui les supportent sont très bien cordées et d'une 
force considérable. 

Leurs pirogues ou waka sont remarquable par les 
sculptures qui les décorent. Les habitants du nord, 
qui dans leurs communications fréquentes avec les 
Européens ont reçu un grand nombre d'instruments 
de fer, négligent aujourd'hui leur construction. La 
plupart de ces légères embarcations sont creusées 
dans un seul tronc d'arbre, et ont communément 
jusqu'à quarante pieds de longueur. Nous en me- 
surâmes une près Kaouera, qui, formée d'un seul 
morceau, avoit soixante pieds de longueur et trois 
de profondeur sur quatre de large. Elles sont peintes 
en rouge et ornées de plumes d'oiseaux disposées 
sur les bords en festons ; l'arrière s'élève jusqu'à 
près de quatre pieds, et se compose de sculptures 
allégoriques qui surmontent la représentation d'un 
homme tenant de la main droite le ling wi ; l'avant 
est occupé par une tête hideuse à yeux de nacre, et 
dont la langue sort démesurément de la bouche, ce 
qui signifie chez ces peuples le courage provocateur 
à la guerre et le mépris des ennemis. Ces pirogues 
peuvent contenir par leur longueur quarante guer- 
riers ; elles sont presque toujours simples ou non 
accouplées, et les rames dont on se sert pour les 
faire marcher sur l'eau, ou les oc, sont terminées 
en pointes très acérées , de manière à ce que l'équi- 
page, pris à l'improviste, puisse s'en servir comme 
d'une arme avantageuse pour se défendre des atta- 
ques. Leur marche est rapide lorsqu'elles sont pous- 
sées par les vents ou par les coups pressés des rames. 
Les voiles dont se servent les Nouveaux-Zélandois 
ne consistent qu'en nattes de jonc grossièrement 
tissées et de forme triangulaire qu'on nomme èê-hia 
ou pagaies du vent, et qui ne peuvent point servir 
pour voguer au plus près. 

Bien que les Nouveaux-Zélandois soient éminem- 
ment portés à la guerre, que ce soit pour eux l'oc- 
cupation de toute la vie, on ne trouve point chez 
eux une grande variété de moyens de destruction. 
Leur bravoure consiste à attaquer un ennemi corps 
à corps, à triompher par la puissance de la force, 
et ils ont dédaigné ces armes légères, ces flèches à 
pointes barbelées , qui se lancent de derrière les 
buissons , et qui décèlent toujours la perfidie unie à 
la foiblesse. Ainsi avec leurs patou-putous , faits en 
jade vert, ils scalpent ou brisent le crâne d'un 
ennemi, ou le percent de leurs longues javelines. Ce 
palou-patuu, fixé au poignet par une lanière de peau, 
est l'arme par excellence du guerrier zélandois. Les 
arikis ou prêtres ont, pour marque de leurs fonc- 
tions sacerdotales, un grand assommoir en os de 
baleine, couvert de reliefs. Leurs tukis sont des 
hachés, aussi de jade, dont les manches sont tra- 
vaillés avec le plus grand soin, et ornés de touffes 
de poils de chien d'un blanc pur. Un grand nombre 

il 



82 



HISTOIRE NATURELLE 



de leurs casse-têtes sont en bois ronge , poli et très 
dur, et quelques chefs les remplacent par des mas- 
sues travaillées de la même manière. Les naturels 
chargés de la défense des hippahs palissades (et l'on 
sait que ces villages sont toujours placés sur la crête 
abrupte et roide de quelque endroit escarpé) font 
pleuvoir sur les assaillants des grèlesde grosses pier- 
res ; mais ils repoussent surtout leurs efforts à l'aide 
de très longues javelines acérées , qui ont commu- 
nément de quinze à vingt pieds et quelquefois plus. 

La baie des Iles . placée dans la portion nord de 
la Nouvelle-Zélande, est une relâche avantageuse 
pour les navires qui sillonnent le Grand-Océan; 
aussi est-elle très fréquentée par les baleiniers anglois 
ou américains. Les nombreuses tribus qui vivent 
sur ses bords , et qui sont unies par des liens de 
famille, ont senti l'immense avantage qu'elles 
auroicntde posséder de la poudre et des fusils; c'est 
là le prix qu'elles ont mis aux vivres frais qu'elles 
fournissent aux vaisseaux européens qui les visi- 
tent, et le nombre des mousquets qu'elles se sont 
déjà procurés leur a permis de faire la guerre avec 
succès aux tribus voisines, et de saccager les hip- 
pahs environnants jusqu'à une assez grande distance. 
De toutes les in veillions européennes celle des armes 
ù feu leur a paru la conception la plus sublime et la 
plus merveilleuse; c'est la seule qui ait mérité leur 
approbation. 

Nous n'avons jamais compris le mot sauvage , tel 
qu'il est usité en Europe , pour désigner des peu- 
ples slationnaires dans leurciviiisalion. Tous ces sau- 
vages ont un culte, quelque grossier qu'il soit, re- 
connoissentdes autorités supérieures, ont des idées 
sociales depuis long-temps arrêtées , cultivent les 
beaux-arts, nomment toutes les productions de leur 
sol , et en savent les propriétés. Or comparons ces 
prétendus sauvages avec les gens de nos campagnes ! 
Les Nouvcaux-Zélandois ont donc aussi leurs beaux- 
arts : non ceux qui consistent à élever des pyrami- 
des, bâtir des palais, et faire revivre sur la toile les 
plus beaux traits de l'histoire, mais ceux qu'il leur 
est possible de cultiver par tradition au milieu du 
petit nombre des ressources qu'ils possèdent. Ces 
fruits des loisirs, celle culture de l'esprit, ce perfec- 
tionnement moral de la civilisation, scmbleroicnt 
ne pas être compatibles avec les mœurs guerrières 
et l'instinct destructeur de ces peuples; et cepen- 
dant ils sont plus avancés dans le chant, la sculp- 
ture et la poésie, que dans les arts les plus immé- 
diatement utiles aux premiers besoins de la vie. 

Le chant des Zélandois est grave, monotone, et 
se compose de notes gutturales lentes et entrecou- 
pées; il est toujours accompagné de mouvements 
d'yeux et de gestes mesurés très significatifs. Mais, 
si leur chant n'eut point l'avantage de nous plaire, 
le notre n'obtint point leur suffrage : c'est par la 



plus froide indifférence qu'ils accueillirent nos ro- 
mances les plus en vogue , et les fibres épaisses de 
leurs âmes ne furent point ébranlées par quelques 
uns de ces airs martiaux qui enlèvent ctélectrisent 
un Européen ; cependant si devant ces hommes si 
impassibles leur chant de guerre eût été entonné, 
la rage et la frénésie se fussent emparées d'eux , 
tant il est vrai que dans l'effet produit par la mu- 
sique se mêlent des souvenirs et des idées locales. 
La plupart de leurs chants roulent sur des sujets 
très licencieux; et, soit dit en passant, ce goût, qui 
est très prononcé chez tous les hommes, n'a été 
masqué parmi les peuples civilisés que par le fard 
des allusions et des équivoques. Les Zélandois, 
comme les autres Océaniens, n'attachent aucune 
idée de malhonnêteté à nommer les choses par leur 
nom ; et jamais elles ne font naître , comme chez 
nous, ces mouvements tumultueux et désordonnés 
que le frein de la bienséance comprime, sans pour 
cela les détruire. 

Leur danse ou heïva est une pantomime dans 
laquelle les acteurs changent rarement de place, et 
qui se compose de gestes ou de mouvements des 
memtrcs exécutés avec la plus grande précision. 
Plus ordinairement, en effet, les jeunes guerriers 
se rangent les uns à côté des autres : l'un d'eux 
chante des paroles auxquelles l'ensemble des dan- 
seurs répond par des cris diversement accentués; 
tous exécutent des mouvements rapides de la tète, 
des yeux , des bras , des jambes et particulièrement 
des doigts, que la cadence diiige avec une giande 
justesse et que la mesure fait varier. Chaque danse 
a un sens allégorique, et ne s'emploie que dans les 
circonstances qui lui conviennent, pour une décla- 
ration de guerre, un sacrifice humain, des funé- 
railles, etc. Les femmes , appelées par la nature de 
leur sexe à des habitudes plus douces, ont trans- 
porté dans leurs jeux les fonctions qu'elles sont des- 
tinées à remplir dans ce monde. Leur danse consiste 
donc en mouvements désordonnés qu'on ne peut 
décrire , et nous nous bornerons à en signaler une 
consacrée à 0«/cou Phallus. 

Le seul instrument de musique que nous ayons 
vu entre les mains des Zélandois est une flûte ordi- 
nairement en bois, et travaillée avec goût : parfois 
on emploie à sa confection des portions d'os de la 
cuisse, en commémoration de quelque victoire rem- 
portée sur des hommes d'une tribu étrangère. Enfin 
nous observâmes que les enfants jouoient avec des 
toupies analogues aux nôtres, en se servant d'un 
fouet pour les faire tourner ; et sans doute que cette 
légère remarque, unie à une plus grande masse de 
faits, ne sera pas un jour sans utilité. 

La langue douce et sonore des Océaniens , 1res 
musicale , a subi quelques altérations à la Nouvelle- 
Zélande. Les sons, remplis de mollesse et de douceur 



DE L'HOMME. 



$3 



à O-Taïli, ont acquis ici une prononciation plus 
dure; ce qui est dû à l'introduction de consonnes, 
et surtout desletties K, H, N, G et W. Les habi- 
tants se sont transmis parla tradition orale un grand 
nombre de poésies d'une haute antiquité, dont ils 
ignorent et l'origine et même le sens allégorique. 
La plus célèbre d'enlre elles est la fameuse ode 
funèbre oi\ piac , qui commence parce vers : Papa 
ra ie miati tidi , etc. Comme les Taïtiens, ils peu- 
vent improviser sur toutes sortes de sujets, et leurs 
annales sont des chants dans lesquels ils conservent 
le souvenir desévénemenls remarquables, les appa- 
ritions des navigateurs sur leurs bords, et les cir- 
constances diverses de leur histoire, ou les faits de 
leurs guerriers. Leurs femmes , naturellement por- 
tées à l'enjouement, critiquent avecironiedans leurs 
couplets la prononciation peu correcte ou ridicule 
des étrangers , et transforment en épigrammes les 
habitudes qui heurtent leurs préjugés. C'est ainsi que 
les jeunes filles qui vivoient avec les matelots de la 
corvette la Coquille, et qui ne reliroient pour salaire 
de leur complaisance qu'une portion des vivres de 
leurs amants, lesaccabloient de leurs sarcasmes en 
leur chantant des couplets commençant par ces 
mots : Taija ti tevo , etc. 

Nous croyons utile, pour donner une idée de la 
tournure d'esprit de ces peuples , de rapporter une 
petite pièce de vers qui a été traduite en anglois par 
M. Kcndall, missionnaire, qui a long-temps résidé 
à la Nouvelle-Zélande, et plus capable qu'aucun de 
ses collègues de nous fournir sur la croyance des 
naturels des détails positifs et intéressants. 

WAI ATA (L'ATTACHEMENT). 

CHANSON. 

E tuka le e aou ki te tiou marangai , 
J ouioua mai ai e koinga doit anga , 
Tai raoua nei ki te puke ki ère atou. 
JE tata te ouiunga te lai ki a Taoua 
Ki a koe , E- Taoua , ka ouioua ki te longa 
JYaou i o mai e kahou e luri't-i 
E lahooué eo mo tokou nei rangi 
Ka lai ki reira akou rangi auraki. 

« J'ai gravi les sommets escarpés des montagnes pour 
ôlre témoin de Ion départ, ô Taoua! et les vents impé- 
tueux qui soufflent du septentrion, fécond en tempêtes, 
firent une impression profonde sur mon Ame inquiète 
de ton sort. La vague mugissante se déroule chique jour 
sur le rivage, et semble venir du pays éloigné de Slivers, 
tandis que tu vogues au gré des vents , et qu'exilé de la 
patrie tu cours vers les régions où le soleil se lève. Sur 
mes épaules flo; te comme un doux souvenir le vêlement 
que tu portois, et que tu me laissas comme le gage de 
ton amour. Quel que soit le lieu de la terre où tu diriges 
tes pas, mon attachement t'y suivra à jamais. » 



La sculpture semble être le premier pas vers 1 1 
civilisation, lorsqu'elle n'en est pas le résultat; et 
comme elle est la représentation matérielle des 
êtres, on la retrouve plus ou moins informe chez 
tous les peuples rapprochés de la condition humaine 
primitive. Cet art chez les Zélandois annonce du 
goût et des principes fixes; car ils reproduisent fré- 
quemment les mêmes dessins, les mêmes formes, 
dans les mêmes proportions. Combien de temps 
dévoient exiger les ornements sculptés de leurs pi- 
rogues! Les procédés par lesquels ils sont parvenus 
à polir un jade très dur et le transformer en idole, 
hideuse il est vrai, dénotent d'ailleurs une grande 
habileté, et nous sont inconnus, bien qu'on ne puisse 
pas douter qu'ils ne soient le fruit de la patience et 
du temps. 

La croyance que professent les Zélandois sur la 
Divinité ne nous est point complètement dévoilée : 
autant qu'il est possible d'en juger cependant par 
la variété de leurs dogmes, on doit supposer que 
leur religion est très ancienne, et se compose d'une 
nombreuse suite d'idées très perfectionnées, et qui 
ne se sont corrompues que par l'isolement depuis 
leur séparation de la race dont ils descendent. Les 
Zélandois ont une vieille tradition par laquelle ils 
ont appris que leurs pères partirent d'une très 
grande île pour venir habiter la Nouvelle-Zélande; 
mais le voile qui couvre d'une profonde obscurité 
leur origine et celle des habitudes qu'ils professent 
ne pour roit être déchiré que par les recherches ar- 
dues d'un homme instruit établi dans ces îles, et 
peut-être que le missionnaire Kendall auroit pu 
rendre de grands services sous ce rapport, s'il 
n'avoit pas été absorbé par une pensée dominante, 
et s'il ne rapportoit pas exclusivement la croyance 
des Nouveaux-Zélandois au système trinitaire de 
Pylhagore, et les regardant comme une colonie 
d'Egyptiens. 

Nous avons déjà , dans nos généralités sur la race 
océanienne, émis l'opinion que les divers rameaux 
qui lui appartiennent sont nés sur les rivages de 
l'Inde, dans les premiers temps de leur civilisation ; 
ce qui corrobore notre manière de voir est la ligure 
de jade qu'ils porlent suspendue au cou ; les cercles 
conservés dans leurs sculptures et qui rappellent 
le serpent Calingom; le lingam qui paroît jouer un 
grand rôle dans leur mythologie; enfin line grande 
partie de leurs idées appartient an sabéisme, el dé- 
coule des anciennes traditions mystiques des BraCn- 
manes. 

Les dieux principaux de la Nouvelle-Zélande 
sont : Dieu le père, Dieu le fils, et Dieu l'oiseau ou 
l'esprit. Dieu le père est le plus puissant, et se 
nomme Nui Alita, le maître du mondé. Tous les 
autres lui sont subordonnés; mais chaque naturel a 
son Atua, espèce de divinité secondaire qui répond 



84 



HISTOIRE NATURELLE 



assez exactement à l'ange gardien des croyances 
chrétiennes. Les prêtres se nomment arikis et pur- 
fois on les désigne par les noms de tanè tohonga, 
ou hommes savants; et leurs femmes, qui remplis- 
sent les fonctions de prêtresses, sont les vahiné 
arihi ou tvahinè tahonga, ou savantes femmes. 
Chaque liippah possède une cabane, plus grande 
que celle des habitants, qui se nomme voarè Atua, 
ou maison de Dieu, destinée à recevoir la nourri- 
ture sacrée , ao kai ton, et dans laquelle on fait des 
prières, karakia. 

Les cérémonies religieuses sont ordinairement 
accomplies par les arikis, dont la voix implore hau- 
tement et en public la protection A' Atua. Ils ont la 
plus ferme croyance aux songes, qu'ils pensent leur 
être envoyés par la Divinité ; et toutes les affaires 
se décident par les prêtres, seuls chargés d'inter- 
préter les volontés célestes. Les diverses tribus, 
dans leurs guerres continuelles, n'en viennent ja- 
mais à des hostilités sans avoir interrogé oui-doua, 
ou l'esprit saint, par une solennité nommée Jcarakia- 
taneja. Ils semblent consacrer par des cérémonies 
religieuses les époques les plus marquantes de la 
vie : c'est ainsi qu'à la naissance des enfants les pa- 
rents se réunissent pour faire de cette circonstance 
une fête de famille, dans laquelle ils prononcent 
des sentences et tâchent de pronostiquer un heu- 
reux horoscope. M. Kcndall croit trouver dans 
cette cérémonie, nommée toïvga, le baptême des 
chrétiens, et il va même jusqu'à dire qu'on asperge 
les enfants avec une eau sacrée ouaïtapu, ou ouaï 
toi , ou eau baptismale. Leur mariage reçoit aussi 
une sorte de sanction religieuse, et leur mort est 
entourée de prières funèbres. Il n'y a pas jusqu'à 
leurs festins sacrés de chair humaine que Kendall 
ne pense être l'imitation, bien corrompue il est vrai, 
de la communion sous les deux espèces. Mais nous 
bornerons là nos citations, de peur de nous égarer 
dans l'indication de faits qui nous sont trop im- 
parfaitement connus. 

Les Zélandois ont les plus grands traits de res- 
semblance avec les Spartiates : ils sont indifférents 
pour la vie , et bravent la mort avec courage , et on 
doit dire avec grandeur. Toutes leurs pensées sont 
tournées vers les combats; c'est le plaisir de toute 
leur vie : aussi dès le jeune âge ne manque-t-on 
point d'enflammer l'imagination des enfants par le 
récit des exploits de leurs parents ou de leurs 
amis, et de faire naître dans leur cœur cette soif 
inextinguible de hasards et de périls. De bonne 
heure un petit garçon sait apprécier sa propre di 
gnité ; il sait qu'aucune femme n'a le droit de porter 
la main sur lui; qu'il peut frapper sa mère sans 
que celle-ci ose s'en plaindre; qu'il peut préluder, 
en maltraitant ses esclaves, à l'épouvante qu'il doit 
porter au jour du combat au milieu des tribus voi- 



sines. Une chose bizarre cependant c'est qu'un en- 
fant est d'autant plus illustre que le rang de sa mère 
est plus élevé, car c'est d'elle qu'il lire toute sa 
noblesse. Ce sont toujours des vieillards estimés par 
leur savoir, ou des arikis, ou des prêtres, qui pré- 
sident à l'éducation des fils des chefs ; ce sont eux 
qui les initient dans les secrets de leur théologie. 
Semblables aux anciens scaldes du Nord, leurs 
leçons, renfermées dans des sortes de stances ca- 
dencées, roulent sur les exploits des guerriers, sur 
le nombre de leurs victimes, sur le bonheur dont 
elles jouissent dans Vata-mira ou paradis céleste. 
Vers douze ans ces jeunes adeptes assistent aux as- 
semblées des chefs et écoulent leurs délibérations; 
leur caractère en prend des habitudes méditatives 
et réfléchies ; ils sont avides de s'illustrer par quel- 
ques exploits. Nous avons été forl souvent étonné 
de voir de jeunes garçons monter à bord , parcourir 
le navire en tous sens au milieu des matelots, sans 
montrer ni timidité ni surprise; leur démarche avoit 
déjà de l'assurance. A l'âge de dix-huit ou vingt ans 
ils font partie de la tribu des guerriers; ils bâtissent 
alors une cabane à côté de celle de leur père; ils se 
marient, et l'autorité paternelle cesse. 

Les mariages se font par achat ; le futur doit faire 
des présents à la famille de la fiancée. La plupart 
des naturels, surtout ceux du commun, n'ont qu'une 
femme ; mais il paroît que la polygamie est permise 
aux rangatirttj car le fameux Songhi a plusieurs 
épouses. Toui , chef de l'hippah près duquel la cor- 
vette la Coquille étoit mouillée, avoit acheté la 
sienne, quoiqu'elle appartînt à une famille distin- 
guée, deux mousquets et un esclave mâle; en retour 
on lui donna son épouse et un certain nombre de 
nattes faites en lin de la Nouvelle-Zélande, et aussi 
trois esclaves femelles destinées d'après le haut rang 
de la femme à la servir dans tous ses besoins. Les 
habitants de la classe commune font des présents de 
moindre valeur; aussi n'ont -ils communément 
qu'une seule épouse. L'adultère est sévèrement 
puni lorsqu'il n'est point le résultat du consente- 
ment du mari; il est vrai qu'on peut acheter celui- 
ci par des présents. Quant aux filles, elles sont 
maîtresses de leurs personnes , et libres de faire au- 
tant d'heureux qu'il leur plaît. Les jeunes filles es- 
claves, au contraire, sont vouées par leurs proprié- 
taires à la prostitution; et les chefs eux-mêmes ne 
dédaignent point de les envoyer à bord des navires 
européens, à pleines pirogues, et de tendre la main 
pour réclamer un salaire d'un genre de commerce 
que nos habitudes sont loin de nous faire trouver 
honorable. L'arifti consacre les mariages par une 
sorte de cérémonie religieuse. Les missionnaires 
protestants qui sont à la Nouvelle-Zélande nous 
dirent même qu'au moment de la naissance d'un 
enfant on pratique une sorte de baptême. Quoique 



DE L'HOMME, 



85 



la femme ne soit aux yeux de ces belliqueux insu- 
laires qu'une créature d'une ordre secondaire et 
destinée à la conservation de l'espèce , ils la con- 
sultent cependant dans toutes les circonstances 
graves; et l'épouse d'un «n'Ai, semblable à une 
druidesse de l'ancien temps , partage le pouvoir sa- 
cerdotal de son époux. 

Nous ne parlerons point de la légèreté avec la- 
quelle ces peuples traitent ce que nous nommons 
pudeur; cette vertu est seulement le résultat de la 
civilisation, et le tableau que nous pourrions tracer 
des mœurs encore brutes de l'homme dans sa pri- 
mitive nature seroit souvent fort plaisant sans doute, 
mais il effaroucherait aussi les esprits les moins 
difficiles. Les Zélandois et tous les insulaires de la 
mer du Sud, ainsi que les documents historiques 
des peuples anciens et modernes, nous ont confirmé 
dans cette pensée, que l'homme, animal par son 
organisation, est soumis à l'empire des besoins phy- 
siques que l'intelligence ne peut pas toujours régler 
ni modérer Sous ce rapport les Zélandois sont d'une 
salacite qui étonne. 

L'amitié que se portent les naturels d'une même 
tribu entre eux est très vive, et nous fûmes souvent 
spectateurs de la manière dont ils se la témoignent. 
C'est ainsi, par exemple, que lorsque l'un d'eux 
venoit à bord et qu'il y rencontroit un ami qu'il 
n'avoit pas vu depuis quelque temps, il s'approchoit 
de lui dans un morne silence, appliquoit le bout 
de son nez sur le sien , et resloit ainsi pendant une 
demi-heure en marmottant d'un ton lugubre entre 
ses dents des paroles confuses; ils se séparoient en- 
suite, et agissoient le reste du temps comme deux 
hommes complètement étrangers l'un à l'autre. Les 
femmes observoient le même cérémonial entre elles; 
et l'on avouera que celte salutation nasale, qui se 
nomme ougi, est une singulière politesse; mais ce 
qui nous étonnoit encore plus c'est l'indifférence que 
les naturels témoignent pour ceux qui, au milieu 
d'eux, se donnent ainsi des marques d'amitié. Il est 
assez remarquable de voir les peuples asiatiques 
conserver dans toutes les circonstances de leur vie, 
et porter jusqu'au sein de leurs plaisirs , cet ait- 
calme et solennel qui convient si bien à la dignité 
de l'homme. 

Si les Zélandois montrent par leurs émotions qu'ils 
sont sensibles aux passions douces, l'histoire de leur 
vie entière prouve , d'un autre côté, que nul peuple 
ne conserve et ne nourrit plus long-temps le désir 
de punir une insulte. Un Zélandois semble avoir 
pour seule maxime que le temps ne peut effacer 
aucune offense , mais bien la vengeance seule. De 
ce principe vicieux, dont chaque naturel est imbu, 
et qui fait la règle de conduite politique dos familles, 
résultent ces haines éternelles et les guerres perpé- 
tuelles qui désolent ces îles. La perte des parents ou 



des chefs distingués est vivement sentie par toute 
une tribu : les habitants en deuil se livrent à une 
cérémonie lugubre qui dure plusieurs jours; cl lors- 
que le rang du défunt est élevé, on sacrifie toujours 
des captifs destinés à le servir dans l'autre monde. 
Les femmes, les filles, et les esclaves femelles, se 
déchirent le sein , les bras et la figure, en se sillon- 
nant la peau avec une dent tranchante de chien de 
mer, et celle-ci est toujours sacrée et pendue à 
l'oreille; plus le sang ruisselle de leurs corps, plus 
celte offrande doit èlre agréable au défunt ; de temps 
à autre et à époque fixe, elles renouvellent ces 
marques de douleur. Lorsque nous demandions 
l'explication de cet usage aux jeunes filles, elles se 
bornoient à répondre : « Atoua veut que nous 
pleurions. » Ces peuples professent pour le-; morts 
le respect le plus religieux , ils les embaument avec 
un art qui n'est imité nulle part, et qui est bien su- 
périeur à celui qu'on employoit pour conserveries 
momies. Ils les enterrent d'ordinaire dans les tom- 
beaux que chaque famille se réserve, ou quelque- 
fois , pour les gens du commun , ils font ce qui s'ap- 
pelle t 1ère et ioatd-atu t , et placent le cadavre dans 
une pirogue qu'ils lancent en pleine mer. 

Chaque tribu de Zélandois forme une sorlc de ré- 
publique, et chaque individu est indépendant de 
tout autre nomme. Lcsdistrictssonlrégis par un chef 
direct, dont le titre n'est reconnu qu'à la guerre. 
Dans son village il n'a aucun pouvoir particulier, ni 
aucun ordre à donner à l'insulaire le plus vulgaire; 
seulement il ne fait rien, et il a le droit de recevoir 
en nature une dime sur les provisions des autres fa- 
milles; mais il n'a au reste que les esclaves qu'il 
fait lui-même à la guerre; et n'a d'autre prérogative 
que le tatouage qui dénote son rang, et que per- 
sonne ne peut porter. On ne lui témoigne aucun 
égard, aucune marque particulière de respect, lors- 
qu'il arrive au milieu des guerriers. Les enfants 
d'un chef ne lui succèdent pas à sa mort; ce sont ses 
frères dans l'ordre de leur naissance. Ordinairement 
on nomme chef celui qui possède la réputation la 
plus étendue de bravoure, d'intrépidité et de pru- 
dence. A l'armée, ses avis prévalent sur la manière 
d'attaquer. Il n'a pour faire la guerre et pour assem- 
bler ses guerriers d'autre moyen que la honte qui 
s'attache à ceux qui refusent de le suivre au combat ; 
rarement, lorsqu'il projette une invasion, arrive-t-il 
que l'avis qu'il donne de son expédition et des mo- 
tifs qui l'y déterminent ne soit pas suffisant pour 
réunir les combattants. Lorsque Atoua (Dieu) de- 
mande la guerre, il n'y a jamais de partage dans 
les opinions. Les chefs de chaque tribu for/nent un 
conseil auquel sont admis les piètres et même les 
simples combattants qui jouissent d'une réputation 
acquise dans les combats Ce sont les corps des chefs 
tués, dont on conserve la tète comme un étendard , 



8G 



HISTOIRE NATURELLE 



qui servent d'holocauste dans les sacrifices. Leurs 
femmes sont remises à l'ennemi pour subir le même 
sort, ou se dévouent elles-mêmes. À leur mort na- 
turelle on égorge sur leurs tombeaux des victimes 
humaines. 

La coutume la plus atroce que nous ayons à si- 
gnaler est l'anthropophagie, que nul peuple n'exerce 
ni si ouvertement ni d'une manière si révoltante que 
les Nouvcaux-Zélandois. Avides de vengeance et de 
carnage, ces hommes féroces savourent, avec une 
vive satisfaction la chair palpitante des ennemis tom- 
bés sous leurs coups... Par suite de ces abominables 
coutumes ils ont pris goût à !a chair humaine, et 
ils regardent comme des jours heureux et des fêtes 
solennelles les circonstances dans lesquelles ils peu- 
vent s'en rassasier. Un chef de l'hippah de Kaouri, 
sur l'ile Ou-.Wofou-.4ro/iia, nous exprimoit même 
toute la satisfaction qu'il éprouvoit à manger un ca- 
davre ; il nous indiquoil le cerveau comme le morceau 
le plus délicat, et la fesse comme le plus substantiel: 
mais nous vojanl faire des signes d'horreur, il se re- 
prit pour affirmer que jamais ils ne mangeoient des 
Européens (i'ateki), mais bien les méchants hom- 
me ■. de la rivière Tamise et de la Baie-Mercure. Il 
nous disoit d'un air presque caressant que les Euro- 
péens étoient leurs pères, puisqu'ils leur fournis- 
soienl de la poudre pour tuer leurs ennemis. Les 
cadavres des naturels morts sur le champ de bataille 
sont toujours dévorés; mais on n'est pas certain s'ils 
ne mangent pas la chair des esclaves qu'ils sacrifient 
en diverses circonstances. 

Il semble que ces habitudes d'une férocité sans 
exemple régnent de toute ancienneté parmi ces peu- 
ples qui ne respirent que la guerre, et qu'elles for- 
ment une sorte de code qu'on ne peut transgresser 
sans violer les lois de l'honneur. La guerre occupe 
presque tous les instants de leur vie : le plus léger 
prétexte suffit pour la faire déclarer; mais le plus 
léger revers ou une simple satisfaction peut engager 
les ennemis à se retirer. Les querelles durent pen- 
dant une longue suite d'années, et la génération pré- 
sente fait souvent une invasion pour venger la défaite 
de ses pères. On les a vus se battre, dans quelques 
districts, pour des affaires qui s'éloient passées depuis 
plus de soixante ans. Leur rancune est concentrée : 
chaque jour, loin de leur inspirer l'oubli de l'injure, 
ne fait que nourrir la soif de la vengeance, qui ne 
peut être satisfaite que par le sang de l'agresseur. 

Leurs guerres sont le résultat de Panimosilé, et 
ont pour but le pillage et le désir de se procurer une 
nourriture dont leur estomac est avide. Us fondent 
alors sur leurs ennemis en plus grand nombre pos- 
sible, et tâchent de les surprendre et de les tailler 
en pièces. Parfois ils s'envoient un défi qui doit se 
vider dans un lieu spécifié. Le combat n'est jamais 
entamé avant que les urJiis aient fait des prières et 



des offrandes à leurs dieux, et aient obtenu leur ap- 
probation. Pour les rendre favorables ils sacrifient 
alors quelques esclaves: lorsque ces formalités sont 
remplies , les combattants entonnent le chant de 
guerre, tirent la langue en signe de défi et de mé- 
pris, poussent de grands cris, et se chargent avec 
fureur. Il est rare que la mêlée soit longue; et à la 
première fusillade, lorsqu'un bon nombre d'hommes 
est tué, les vaincus se retirent; ou si le combat se 
pousse avec plus de vigueur et d'acharnement, les 
combattants s'attaquent corps à corps, et le nombre 
des tués est plus considérable. 

Le parti victorieux chante son triomphe sur le 
champ de bataille , et l'on prépare alors les sacrifices 
épouvantables que l'on doit offrir à de dégoûtantes 
divinités. Les corps des chefs sont préparés ; et lors- 
que les uri i et les dieux ont pris leur part, la tête 
reste au vainqueur, qui la conserve comme un tro- 
phée de sa victoire. Les chairs sont mangées, et les 
os distribués pour en faire des instruments. Si les 
ennemis ont tellement disputé le terrain qu'ds aient 
pu enlever les cadavres de leurs morts en se retirant 
et celui de leur chef, ils sont tenus de les restituer, 
ou ils sont attaqués immédiatement. Si leur défaite 
lésa intimidés, elle les porte à les rendre, ainsi que 
la femme et les enfants du chef; la première est tuée 
et mangée, et les enfants massacrés ou réduits en 
esclavage. Presque toutes les femmes des chefs, lors- 
que leurs époux ont succombé, croient devoir à leurs 
mânes le sacrifice de leur vie, et se rendent elles- 
mêmes aux ennemis , sûres de n'avoir aucune grâce : 
exemple de fanatisme qui se rapproche des coutumes 
indiennes. 

Pendant ce temps les guerriers vulgaires gisant 
sur le sol sont scalpés avec le patov-patou, coupés 
en morceaux rôtis, et dévorés. Leurs têtes, lors- 
qu'ils ont quelque réputation , sont préparées et ven- 
dues aux Européens pour de la poudre. Les tribus 
séjournent sur le champ de carnage tant qu'elles ont 
de la chair humaine. Celte nourriture, que les na- 
turels regardent comme propre à leur transmettre 
le courage de celui qui a été tué, réparc physique- 
ment leurs forces épuisées par la fatigue et les pri- 
vations. Tant que durent ces horribles festins, les 
guerriers se livrent à la joie la plus épouvantable; 
et pour n'être pas les seuls à se réjouir de la victoire, 
ils envoient à leurs familles des pièces du banquet : 
mais lorsque l'éloiguement ne permet pas qu'elles 
parviennent sans être corrompues, ils les touchent 
avec un bâton sacré qu'ils envoient à leurs amis pour 
qu'ils touchent aussi avec ce bâton des racines ou du 
poisson; ils pensent, par ce moyen, leur transmettre 
la propriété et la saveur de la chair humaine. 

Parfois ces peuples font des prisonniers qu'ils con- 
servent pour les réduire à la plus dure servitude. Ce 
sont eux qui vont à la pêche, cultivent les patates, 



DE L'HOMME. 



87 



arrachent les racines de fougère. Leur vie n'est ja- 
mais assurée; ils sont massacres à la première vo- 
lonté de leurs maîtres, et ils servent le plus ordi- 
nairement de victimes lorsque leurs possesseurs 
viennent à mourir. Trois furent tués à la mort de 
Korokoro , et sept le seront à celle de Songlii. La 
lille de ce dernier chef, dont le mari fut tué dans 
une affaire, s'en vengea en s'aidant de son frère pour 
massacrer vingt-trois prisonniers pendant leur som- 
meil. Lors de notre séjour un guerrier sanguinaire 
nous montroit plusieurs prisonniers qu'il avoit faits 
de sa propre main, et nous engageoit avec force à 
accepter un jeune homme fort et rohusie pour le- 
quel il ne demandoit qu'un mousquet. Les navires 
anglois qui ont besoin de matelots obtiennent sou- 
vent un certain nombre d'esclaves pour de la poudre 
et des fusils. 

La tête d'un chef sert en quelque sorte d'étendard 
à sa tribu. Autant le parti vainqueur s'enorgueillit 
de la posséder, autant les vaincus, et surtout sa fa- 
mille, s'en attristent. Elle est préparée, puis conser- 
vée avec soin; et lorsque la tribu victorieuse désire 
la paix, elle envoie la tète du chef devant la tribu à 
laquelle il commandoit. Si à sa vue celle ci pousse 
de grands cris, elle témoigne par là qu'elle désire 
entrer en accommodement et accepter les condi- 
tions ; si au contraire elle la regarde d'un œil morne 
et dans un profond silence, c'est qu'elle cherche à 
venger sa mort, que tout accommodement lui dé- 
plaît, qu'elle vent enfin continuer les hostilités : alors 
le combat recommence. C'est toutefois une grande 
consolation pour les vaincus de savoir que les vain- 
queurs conservent les (êtes des guerriers tués; ils 
espèrent les posséder un jour. Lorsqu'elles leur sont 
rendues, ils les conservent religieusement et les 
vénèrent; mais depuis qu'elles sont d'un bon débit 
pour les Européens, il en est peu qui ne soient pas 
vendues. 

Toui nous montroit la lèle d'un chef de la rivière 
Tamise, qu'il conservoit afin delà remettre à son fils. 

Ces peuples professent la plus profonde indiffé- 
rence pour la mort ; ils la bravent avec un sang-froid 
étonnant; el jamais aucun d'eux n'a peut-être réflé- 
chi qu'un jour on le traiterait comme il traite son 
semblable : une fois échauffés par les idées de car- 
nage , ils sont plus féroces que les tigres des déseï ts 
de l'Afrique; ils n'ont qu'un but, qu'une pensée, 
celle de punir leur ennemi, el leur unique regret 
est de ne pouvoir le dévorer en jouissant de ses lour- 
ments et de ses cris. 

La coutume de conserver les tètes n'est pas uni- 
quement propre aux Zélandois ; on la trouve à Céram 
et à Bornéo ; seulement ils emploient un moyen de 
conservation dont les procédés extrêmement simples 
ne paraissent être exécutés nulle part ailleurs. Ils 
nomment moLo-moLai cet embaumement, et don- 



nent même divers noms à la fumée qui sort par les 
narines, les yeux el les oreilles dans la préparation. 
Pour conserver une tête, ils la coupent à la partie 
supérieure du cou; ils brisent alors la partie occi- 
pitale correspondante en formant un large cercle. 
Ils enlèvent également les portions osseuses inter- 
nes , telles que celles qui composent la voûte orbi- 
laire, les voûtes nasale et palaliale ; enfin ils ne con- 
servent des os qucles parties extérieuresqui doivent 
soutenir les téguments de la face ; ils arrachent toutes 
les chairs et les membranes intérieures, surtout le 
cerveau et ses annexes. Lorsque l'intérieur est par- 
faitement nettoyé, ils cousent les paupières ou les 
ferment avec une espèce de gomme; ils placent du 
chanvre dans les narines, et entourent l'ouverture 
inférieure d'un rebord en éloiïe ou en bois. Ils sou- 
mettent alors cette tête , dans un endroit bien abrité, 
a l'action constante de la fumée et d'une chaleur lente 
qui en dessèche successivement et peu à peu les té- 
guments. Lorsqu'elle est parvenue au point de des- 
siccation voulue, ils l'oignent d'huile, et la serrent 
dans les lieux les plus secs de leur cabane, en ayant 
soin de l'exposer de temps à autre, de peur qu'elle 
Décontracté de l'humidité. Les tètes ainsi préparées 
sont d'autant plus recherchées que leurs chevelures 
sont plus longues, le tatouage plus perfectionné, et 
qu'elles appai liennenlà disguerriers de plus grande 
réputation. Ils les.conservenlavec moins de religion 
depuis que les Européens les achètent; et il arrive 
souvent que des esclaves sont sacrifiés dans l'inten- 
tion de vendre leurs têtes. 

La pitié, comme le dit judicieusement un auteur 
françois, semble être un sentiment qui n'a jamais 
d'accès dans le cœur des Zélandois : tout étranger que 
la tempête jette sur leur côtes, ou que la curiosité y 
attire, est dévoué à une mort cruelle. Ceux de la 
pailie nord sont les seuls qui souffrent volontiers 
parmi eux le séjour des Européens , dot ils ont 
besoin ; mais les habitants de la partie sud se sont 
montrés intraitables. Tous les voyageurs qui navi- 
guèrent sur ces côtes furent l'objet des dispositions 
hostiles de ces sauvages insulaires, traîtres, perfi- 
des, qui semblent n'avoir pour droit que la force et 
la violence. 

Tasman , en I(ii2, perdit quatre hommes, et 
nomma baie des Assa sins l'endroit où il mouilla. 
Surville, en 170!, fut attaqué el obligé de recou- 
rir à la supériorité de ses moyens de défense. Le 
capitaine Fuincaux , avec l'Aventure, perdit neuf 
hommes dans le détroit de Cook. Cook lui-même fut 
constamment en bulle aux insultes et aux menaces 
d'extermination que lui firent les naturels ; et par 
une modération opposée à la violence de son carac- 
tère, il se borna à leur faire sentir la supériorité de 
ses forces, et ne fit point couper les oreilles des pri- 
sonniers, comme il le fit pour les naturels des iles 



88 



HISTOIRE NxlTURELLE 



de la Société. Cook visita ces îles en 1769 et 1770. 
Le capitaine Marion séjourna à la baie des Iles, que 
les François appellent baie Marion , vers 1772; on 
sait qu'il y fut égorgé avec vingt-neuf hommes de 
son équipage. Depuis celle époque un grand nom- 
bre de navires baleiniers furent enlevés, et leurs 
équipages massacrés ; la liste des Européens dévo- 
rés par ces cannibales formeroit un long martyrologe. 
Parmi les événements les plus remarquables de ce 
genre, nous ne mentionnerons que l'enlèvement, 
en 181 G, du Boyd\ commandé par le capitaine 
Tompson, et celui des bâtiments du capitaine 
Ilowel, que nous vîmes à Port- Jackson, et qui nous 
en rapporta lui-même les détails. Ce marin, qui 
commandoit le brick le Trial et la goélette la 
Félicite, mouilla, le 30 novembre 1815, dans la 
rivière Tamise : les naturels profitèrent de quelque 
négligence des matelots chargés de surveiller leurs 
mouvements; ils firent main- basse sur les hommes 
qui éloient sur le pont, coupèrent les câbles, et 
jetèrent les navires à la côle; mais ce qui sauva 
l'équipage retiré dans le faux pont, ce fut la précau- 
tion qu'on avoit eue de placer les fusils dans cette 
partie du navire. Par les panneaux les matelots pou- 
voient ajuster paisiblement tous les naturels qui s'y 
présenloient, et les fusilloient sans crainte de man- 
quer leurs coups; ils balayèrent ainsi les gaillards 
du brick, et repoussèrent les naturels sur l'avant, 
où un feu bien nourri força ceux qui échappèrent à 
cette décharge de se précipiter à la mer. 

Des philanthropes plus ou moins éclairés ont lon- 
guement disserté sur les moyens de détruire l'an- 
thropophagie ; la plupart ont nié celle abominable 
coutume, et regardant cette aberration comme une 
fiction inventée par les voyageurs, ils ont cru qu'on 
avoil calomnié l'espèce humaine ; nous ne cherche- 
rons point à réfuter ces idées spéculatives, résultat 
des lèves d'hommes paisibles et heureux au sein de 
leurs foyers qu'ils n'ont jamais perdus de vue. On 
rapporte qu'un gentilhomme écossois, que le désir 
de civiliser les Nouvcaux-Zélandois enfiammoit, 
s'embarqua, en 1782, avec soixante paysans et tous 
les objets indispensables pour cultiver la terre; son 
projet étoit de s'établir sur les bords de la rivière 
Tamise , ou dans la Paie-Mercure , et d'y apprendre 
aux naturels à défricher leur sol ; mais on n'en a 
jamais eu de nouvelles depuis. 

Les idées que les Nouveaux-Zélandois professent 
relativement à la médecine ne nous ont pas paru 
étendues; cependant leurs habitudes belligérantes 
auroient dû leur faire sentir la nécessité d'appliquer 
des remèdes aux larges blessures qui résultent des 
coups de leurs jiatou-patous. Sans doute qu'il faut 
attribuer à leur coutume d'achever les blessés et de 
manger les vaincus le peu de cicatrices que présen- 
tent les guerriers. Dans les maladies internes qui 



les assaillent dans leurs hippahs, ils ont recours à 
une diète sévère et boivent des sucs de plantes qu'ils 
appellent rongoa ou confortantes ; dans les cas déses- 
pérés, ils placent leur unique espoir dans les prières 
des arikis, quoiqu'ils aient quelques uns de leurs 
compatriotes chargés de préparer des remèdes et 
qu'ils décorent du nom de tangata-rongoci. Leurs 
maladies ou mate les plus ordinaires sont l'éléphan- 
tiasis, le phlhisie pulmonaire, et les catarrhes sous 
toutes les formes. Lorsque les membres sont frac- 
turés, ils en maintiennent les extrémités en rapport 
par le moyen d'attelles faites d'écorces d'arbre, et 
deux fois par jour ils font parvenir sur le membre 
des vapeurs aqueuses chargées de principes herbacés 
en jetant sur des charbons allumés des feuilles im- 
bibées d'eau. Les enfants présentent souvent des 
hernies de l'ombilic, et les vieillards sont fréquem- 
ment atteints d'ophthalmie, de crampes ou kékê, et 
delà gravelle ou kiddi-kiddi. Les plaies se nomment 
ope nga tara, la grossesse apou, tandis que la santé 
ou cet heureux état du juste équilibre de toutes les 
fonctions de la vie est ce qu'ils appellent ora. Le 
tatouage occasionne à ceux qui se font piquer dans 
la peau les larges dessins dont ils sont si jaloux des 
accès de fièvre qui durent plusieurs jours, et aux- 
quels succèdent une abondante suppuration et des 
croûtes épaisses et longues à se détacher. Ce n'est 
jamais s;ins danger et sans des douleurs atroces que 
le tatouage sillonne les parties nerveuses et délicates, 
telles que l'angle de l'œil, les paupières, les tissus 
subjacents aux glandes parotides. Ce n'est donc que 
par parties et plusieurs fois dans l'année que les 
guerriers zélandois supportent l'opération du ta- 
touage; aussi la regardent-ils comme une preuve de 
courage el de fermeté, tandis qu'ils méprisent comme 
des efféminés ceux qui n'osent s'y soumettre. 

Pendant la relâche de la corvelte la Coquille à la 
baie des îles, il se présenta un cas analogue à celui 
que la plupart des ouvrages de médecine rapportent, 
relatif à une fille qu'un grand nombre d'étudiants 
ne purent déflorer. Une jeune Zélandoise soutint à 
bord pendant trois jours les efforts successifs de tous 
les gens de l'équipage sans qu'aucun d'eux pût en- 
lever le trésor que tous se pijuoient de conquérir. 
Une épaisse membrane de nature cartilagineuse 
percée d'un trou presque imperceptible fermoit so- 
lidement le canal utéro-vaginal. 

Une maladie dont les ravages n'ont point encore 
trouvé de digue est la syphilis que Cook y introduisit 
en I7G9 et en 1770. Les naturels pour se garantir de 
ses atteintes s'opposent énergiquement à ce que leurs 
femmes aient des communications trop faciles avec 
les navires européens, tandis qu'ils forcent les filles 
enlevées aux tribus voisines par les malheurs de la 
guerre à se prostituer sans s'inquiéler des souvenirs 
cuisants que leur obéissance fait naître. Par principes 



DE L'HOMME. 



89 



religieux comme par fierté, ils ne cohabitent jamais 
avec ces esclaves. Cette maladie est sans cesse re- 
nouvelée maintenant par les communications avec le 
Port-Jackson d'où elle est importée en droite ligne. 



§ VIII. DES ROTOUMAIENS. 

La petite île de llolouma est située par douze de- 
grés de latitude sud, et cent soixante-quatorze da 
longitude orientale ; elle s'élève comme un cône so- 
litaire, au milieu d'un espace de mer libre, à une 
assez grande distance des archipels des Amis cl des 
Fidjis d'une part, et des Nouvelles-Hébrides et de 
la terre de Salomon de l'autre. 

Les habitants de Rotouma appartiennent à la race 
océanienne; mais on voit déjà, par leurs communi- 
cations avec les habitants des Fidjis, qu'il s'est glissé 
dans leurs usages des coutumes que leur ont trans- 
mises les races nègres. Ces hommes sont bien faits 
et d'une taille avantageuse. Leur physionomie est 
douce, prévenante, remplie de gaieté; leurs traits 
sont dessinés avec régularité, et la teinte de leur 
peau est claire. Ils portent leur chevelure, qui est 
très longue, relevée en touffe sur le sommet de la 
tète; et lorsqu'ils la laissent tomber flottante sur 
leurs épaules, c'est chez eux l'expression du respect 
et d'une profonde soumission. Ils ont la plus grande 
ressemblance avec les O-Taïtiens, malgré l'immense 
intervalle de mer qui les en sépare. Leurs yeux sont 
grands, noirs et pleins de feu; leur nez est légère- 
ment épaté; deux rangées de dents très blanches 
embellissent la bouche. Ils se coupent la barbe avec 
des coquilles, en ne conservant sur le rebord de la 
lèvre supérieure qu'une ligne de poils destinée à 
former une sorte de moustache comme chez les 
O-Taïliens ; ils placent dans les trous des oreilles 
des feuilles ou des fleurs odorantes. Leurs membres 
sont gracieusement proportionnés, et plus d'un des 
jeunes gens que nous vîmes auroit pu servir de mo- 
dèle à un statuaire. Placés sous une température 
chaude, ils se baignent fréquemment; aussi ont-ils 
la peau douce, netle et lisse. La plupart des habi- 
tants sont entièrement nus, si l'on en excepte une 
étroite bandclcile destinée à soutenir plutôt qu'à ca- 
cher les parties génitales, quoique cependant les 
chefs s'entourent les reins d'un pagne qui tombe jus- 
qu'à moitié des cuisses. Quelques uns se coiffent 
avec des morceaux de filets, ou maintiennent leurs 
cheveux dans un réseau fait avec des folioles de co- 
cotier nommé iscliao, absolument de la même ma- 
nière qu'à O-Taïti. Dans les grandes cérémonies, ou 
pour paroitre devant des étrangers avec tous leurs 
avantages, ils sont dans l'habitude de se peindre la 
surface entière du corps de jaune orangé très vif, 
i. 



en se servant pour cela d'une poudre obtenue de la 
racine de curcuma , délayée dans de l'huile de coco. 
Or, comme ils sont très démonstratifs, leur voisi- 
nage devient fort incommode lorsqu'ils sont ainsi 
parés. Nous ne vîmes point leurs femmes, qu'on 
nous dit fort jolies, parce qu'on n'envoya pas d'em- 
barcation dans leur île, quoique nous restâmes de- 
vant à une foible distance un jour entier. Comme 
tous les Océaniens, ces naturels sont fort peu jaloux. 
Ils nous pressoient d'aller coucher à leur village, à 
Rotouma-Lili ou la Bonne . ainsi qu'ils désignent 
leur patrie, en prononçant lentement ces deux mots 
d'une voix douce et même féminine. La froideur ap- 
parente des gens de l'équipage les étonna ; mais les 
propositions de ces bons insulaires étoient faites avec 
une naïveté si étrange que le visage le plus austère 
n'auroit pu retenir un sourire aux explications mi- 
miques que leur ingénuité nous donnoit. 

Les deux sexes s'épilent avec le plus grand soin, 
et ne conservent même point les poils des aisselles. 
Le grand nombre de naturels qui couvroient le pont 
de la corvette la Coquille montroient le dégoût le 
plus prononcé à l'aspect des poitrines velues de nos 
matelots. Deux de ces insulaires que nous exami- 
nâmes étoient circoncis. 

Une valve d'huître à perles, nommée tifa, est l'or- 
nement le plus ordinaire que les hommes portent 
suspendu au cou ; quelques uns le remplacent par des 
chapelets de coquilles, ou par des colliers faits avec 
des natices: parfois des écailles d'huître à perles, ou 
des ovules de léda, qu'ils nomment pourê, recou- 
vrent leurs fronts. Mais leur goût affectionne sin- 
gulièrement l'ivoire des dents de cachalot; et cette 
matière, dont ils composent leurs bijoux les plus pré- 
cieux, jouit dans leur esprit d'une haute réputation. 

Leurs vêtements consistent en étoffes très fines; 
ils les fabriquent, ainsi que les Sandwichiens et les 
O-Taïtiens, avec les écorces internes des mûriers à 
papier et des arbres à pain , qu'ils teignent parfois 
en rouge marron très solide. Les pagnes des femmes 
sont remarquables par une plus grande finesse, et 
se composent de filaments soyeux. Certains hommes 
se serrent le ventre avec des cordes teintes en noir, 
et faites avec le haire de la noix de coco. Ils appor- 
tent les plus grands soins dans la fabrication de leurs 
nattes, et toutes celles que nous vîmes entre leurs 
mains étoient bien supérieures à ces mêmes objets 
tressés par les O-Taïtiens. Ces nattes sont faites avec 
le chaume d'une graminée souple et tenace ; leurs 
dimensions sont considérables. 

Parmi le grand nombre de naturels qui vinrent 
nous visiter à bord de la corvette la Coquille nous 
en remarquâmes deux, plus blancs que le reste des 
insulaires, avant leur chevelure rasée, excepté sur 
le sommet de la tète, d'où parloit une longue (ouffe 
tressée à la manière des Chinois. Nous ne doutons 

12 



00 



HISTOIRE NATURELLE 



nullement que ces hommes n'appartiennent à notre 
rameau earolin ou mongol-pélagien ; car l'île de Ro- 
touma est placée sur la limite de l'espace de mer qui 
borde les archipels des Carolines au sud. 

Ces insulaires n'ont point appris à estimer le fer non 
travaillé; les seuls instruments dont ils ont apprécié 
les avantages sont les haches, les clous et les ha- 
meçons : mais les objets frivoles l'emportent à leurs 
yeux, et il n'est rien qu'ils ne fassent pour se pro- 
curer des mouchoirs rouges et de grosses verroteries. 

L'île de Rotouma, quoique peu étendue et mon- 
tueuse, est, comme toutes les autres îles océaniennes 
interlropicales, prodigue en substances alimentaires. 
On y trouve en abondance les pommes de Cy ibère, 
que les habitants nomment, comme les O-Taïliens, 
e-vi ; le mapé ( inocarpus edulis ) , qui est leur ift ; 
les bananes , les ignames , les racines de taro , les 
cannes à sucre, les fruits à pain, etc. Les poules y 
sont multipliées , et la variété de cochon dite de Siam 
y existe. Malgré ces ressources il paroît cependant 
que l'île est parfois la proie de disettes qui ont lieu à 
la suite de violents ouragans qui régnent en certai- 
nes saisons, qui, fort heureusement pour les habi- 
tants , n'amènent que de loin en loin de tels fléaux. 

Le chant de ces naturels se rapproche du ton psal- 
modique des autres insulaires ; cependant nous re- 
marquâmes, comme une légère exception, que la 
mesure en étoit parfois plus pressée et plus vive. 
Yoici les paroles de l'une d'elles : 

Cld a leva, chi a leva, 

Ole ton lala, 

Olclé onuchedi 

Onanehea papaopiti 

Chi a leva 

Chi a leva, chê e cliitta. (bis.) 

Leur danse diffère peu de celle des autres Océa- 
niens; mais elle n'a point l'ensemble gracieux de 
celle desTaïliens, ni la précision sévère dans les 
mouvements de la pantomime des Nouveaux- 
Zélandois. 

La seule arme que nous ayons eu occasion de voir 
est un long bâton en bois rouge très dur, terminé par 
un casse-tête aplati, tranchant, et couvert de cise- 
lures. Leur tatouage, qu'ils nomment ehathe, est 
caractéristique; car il se compose de larges plaques 
séparées par des dentelures qui s'engrènent les unes 
dans les autres, simulant, à s'y méprendre, sur les 
cuisses et sur les reins , les cuissarts en acier de nos 
anciens preux. Celui du haut du corps, au contraire, 
ne se compose que de dessins légers et gracieux re- 
présentant des petits losanges, des fleurs, ou des 
poissons volants. 

Un grand nombre de ces insulaires portoit aux 
jambes de longues cicatrices, et des ulcères aloni- 



ques en corrodoient plusieurs. Nous ne vîmesaucune 
trace d'éléphanliasis ni de lèpre. 

Un Européen qui avoit long-temps séjourné à 
Rotouma nous pria de le prendre à bord de notre 
vaisseau pour le ramener dans sa patrie. Cet homme, 
dont les manières étoient douces et honnêtes , l'in- 
struction bien supérieure à celle d'un simple mate- 
lot, nous fournit sur cette peuplade , dont les habi- 
tudes n'ont été mentionnées dans aucune relation , 
les détails piquants qu'on va lire, et dont nous ne 
saurions toutefois garantir L'authenticité. 

L'île de Rotouma est divisée en vingt-quatre dis- 
tricts , gouvernés par autant de chefs qui portent le 
titre de hinhangatcha. Chacun d'eux parvient à 
l'autorité suprême à titre de plus âgé, et exerce le 
pouvoir pendant vingt lunes sous le nom de schaou. 
Celui-ci préside le conseil, et règle les affaires con- 
jointement avec les chefs qui y sont présents. Sa 
nomination ne demande point de grandes formalités, 
et le nouveau schaou est reconnu lorsque le plus 
ancien des chefs lui a versé de l'huile de coco sur la 
tête. Seize hinhangaicha possèdent toutes les terres 
à la manière des anciens liefs féodaux, contraignent 
les insulaires à les cultiver, et sont maîtres de marier 
les jeunes filles à qui bon leur semble. Ce sont eux 
qui guident les hommes de leur district au combat, 
qui remplissent les fonctions sacerdotales dans les 
baptêmes, les mariages et les enterrements ; enfin 
ce sont les dispensateurs de la justice. Mais chez un 
peuple dont les mœurs sont douces, l'autorité des 
chefs n'est ni oppressive ni cruelle, et rcssembleplu- 
lôt au pouvoir paternel; partout on se dérange pour 
eux, et devant le schaou chaque insulaire est obligé 
de s'asseoir, de délier sa chevelure en la laissant 
flotter sur ses épaules. Ces respectueux hommages 
envers les chefs, un grand fond de vénération pour 
les vieillards, la bienveillance des habitants entre 
eux, l'obéissance des enfants envers leur père, prou- 
vent que les idées morales de ce peuple n'ont souf- 
fert aucune atteinte. Parfois cependant des démêlés 
ont lieu de district à district, parfois aussi on en 
vient aux mains; mais ce n'est guère que pour re- 
pousser les agressions étrangère- qu'ils ont recours 
aux armes. Les chefs alors se revêtent de leurs nat- 
tes de combat, ceignent leurs têtes de coquilles de 
nacre comme marque dislinclive de l'autorité mili- 
taire, et marchent en tête des guerriers pour joindre 
l'ennemi. La mêlée ne devient générale que quand 
les deux cln-fs ont entamé l'action en s'atlaquant 
corps à corps. Leurs armes sont des javelines longues 
de dix à quinze pieds, des casse-têtes , et de grosses 
pierres qu'ils lancent avec la main. Les morts sont, 
après le combat, enterres sur le champ de bataille, et 
leur tombe est recouverte de fragments de rochers. 

Les villages sont bâtis sur les bords de la mer, et 
entourent le cimetière ou E-ih&moura. Chaque fa- 



DE L'HOMxME. 



91 



mille occupe sa cabane ; mais les demeures deschefs 
sont beaucoup plus vastes et plus spacieuses que cel- 
les des autres insulaires. Les premières ont jusqu'à 
quarante pieds de longueur, taudis que les dernières 
n'en ont qu'une quinzaine. Ces cabanes sont analo- 
gues à celles d'O-Taïti, car des poteaux supportent 
une toiture en feuilles de cocotier de forme conique, 
et sont fermées à leur base par des nattes. Les objets 
d'ameublement qu'on y remarque , entretenus d'ail- 
leurs avec la plus grande propreté, consistent en 
nattes, en billots de bois destinés à servir d'oreil- 
lers, en petites tables basses et longues, etc. Une 
feuille de bananier fraîchement recueillie sert de 
linge pour les repas , et les mets qu'on y dépose sont 
des fruits à pain , des racines d'arum , des poud- 
dings d'ignames, et des poissons cuits dans des fours 
souterrains. Les naturels ont la précaution de pren- 
dre leurs aliments non avec leurs doigts seuls, mais 
avec une feuille repliée. Les hinhangatclia ont seuls 
la prérogative de se nourrir de viande de porc, et 
le peuple ne peut en consommer que dans les fes- 
tins de noces. 

L'emploi du temps est réglé chez eux avec une 
grande régularité. Us se lèvent avec le soleil, et 
profitent de la fraîcheur du matin pour soigner leurs 
plantations, cultiver les propriétés des chefs, creuser 
les pirogues, ou se livrer à la pêche. Ils sont ren- 
trés dans leurs cabanes avant la plus forte chaleur 
du jour, et c'est alors qu'ils cuisent les aliments du 
deuxième repas, après lequel ils font ce qu'ils ap- 
pellent tak ou la sieste. Le soir ils achèvent quelques 
travaux du matin , ou ils se réunissent de préférence 
dans le thumoura pour se livrer aux danses. Quant 
aax chefs ils ne travaillent jamais ; et lorsqu'ils s'ab- 
sentent de leurs districts, ils y sont remplacés par 
un substitut. 

Les parents ne sont pas libres de marier leurs 
filles à leur gré ; les chefs seuls ont ce pouvoir. La 
cérémonie du mariage consiste à faire coucher les 
futurs sur la même natte deux ou trois jours avant 
la célébration définitive, et sans que pour cela le 
mariage se consomme. Le jour où les fiancés doivent 
s'appartenir se passe en danses et en joyeux festins 
jusqu'au soir, où. les nouveaux époux sont conduits 
sur le bord de l'eau pour s'y plonger l'un et l'autre 
pendant quelques secondes, et en sortir unis par un 
lien indissoluble. On dit que lorsque le marié ne 
trouve point l'être si fugitif cl si recherché des Eu- 
ropéens, il est libre de renvoyer son épouse et d'en 
choisir une autre. 11 est alors permis à la femme ré- 
pudiée de faire entrer ses charmes dans le domaine 
public. Ces hommes traitent leurs moitiés avec beau- 
coup de douceur; mais on dit que, délicats sur l'hon- 
neur conjugal , ils peuvent, lorsque leur infidélité 
est avérée, leur faire donner la mort par les hin- 
haiigatiha. Il paroil que les maris se sont réserve le 



droit d'être volages en leurs amours sans que leurs 
compagnes puissent les en blâmer. Les jeunes filles, 
avant de prendre le titre de femmes par une union 
reconnue, sont libres de faire autant d'heureux qu'il 
leur plaît: mais, comme sans la virginité elles ne 
peuvent prétendre au mariage, il en résulte que bien 
peu laissent conquérir ce trésor, aussi en sont-elles 
fières; et lorsqu'elles se vantent de le posséder en- 
core, elles ont pour habitude de se saupoudrer le 
dessus de la tète avec de la chaux de corail , de se 
peindre les côtés et le bas de la figure en rouge, et 
la nuque jusqu'au milieu du dos en noir. En général 
le beau sexe porte ses cheveux plus courts que ceux 
des hommes, et a pour unique vêlement un pagne 
étroit destiné à voiler à demi leurs charmes. 

A la naissance d'un enfant on pratique une cé- 
rémonie retraçant d'une manière grossière celle du 
baptême. Le chef frotte la figure du nouveau-né 
d'huile de coco, et prononce à haute voix le nom 
que les parents lui donnent et que les assistants ré- 
pètent à grands cris et par trois fois : la naissance 
des fils des hinhangatclia est toujours accompagnée 
de jeux , de danses et de festins. 

A la mort d'un insulaire son cadavre est exposé 
dans sa cabane le corps enveloppé d'une natte, un 
oreiller en bois sous la têle, et toutes les parties 
supérieures peintes en rouge. Lorsqu'il est resté 
dans cet état un jour et une nuit, il est définitive- 
ment enseveli dans six nattes très fines, et porté au 
thamoura, où il est enterré dans une fosse garnie 
de pierres. Pendant cette cérémonie on chante un 
hymne funèbre; puis les assistants se rendent à la 
maison du défunt, où les attend un repas destiné à 
clore la cérémonie. Les veuves témoignent leur 
douleur en coupant leurs cheveux et en se couvrant 
la poitrine de brûlures faites avec un bâton en- 
flammé. Les hommes au contraire, à la perle de 
leurs épouses, se sillonnent le front et les épaules 
par des coupures tracées avec des pierres aiguës. On 
dit aussi qu'à la mort des chefs deux enfants doi- 
vent être sacrifiés sur leur tombe, et que les familles 
de ceux choisis par la voie du sort se réjouissent 
de l'honneur qui en rejaillit sur elles. Les schaous 
ne sont point inhumés dans les thamoura du dis- 
trict; mais leurs tombeaux sont placés sur le som- 
met de la montagne centrale de Rotouma, entou- 
rés d'arbres plantés avec soin , et revêtus de larges 
pierres. 

Leurs idées en médecine sont fort bornées : par- 
fois cependant les fonctions en sont exercées par des 
chefs. Leurs principaux remèdes consistent en fric- 
tions huileuses ou en sucs d'herbes, et leurs maladies 
les plus fréquentes se trouvent être les affections do 
poitrine, les ulcérations, etc. 

Us craignent beaucoup la mort, qu'ils nomment 
atoua, ainsi que leur dieu le plus puissant. Leur 



92 



HISTOIRE NATURELLE 



douceur et leur bienveillance s'étendent jusqu'aux 
animaux nuisibles qu'ils ne détruisent jamais. 

Les bommes mangent seuls sur des tables sépa- 
rées; les femmes et les enfants ne commencent leur 
rep s qu'après eux. Ils s'éclairent dans leurs cabanes 
avec des torches empruntées aux feuilles de cocotiers 
bien sèches, et qui jettent une grande clarté pendant 
environ dix minutes. 

Le cercle de leur vie indolente et molle, niais 
heureuse , roule donc dans les mêmes actes jour- 
naliers : ainsi, se lever avec le soleil qui n'a point 
d'aurore entre les tropiques, se réunir devant les 
cabanes pour jouir des courts instants de fraîcheur, 
voilà l'emploi des premiers moments de la matinée. 
Vers huit heures a lieu le déjeuner, ou seulement 
un léger repas ne consistant qu'en fruits tYifi ou de 
vi. Après quelques travaux peu fatigants, ils ren- 
trent vers onze heures dans les villages , abattent 
des noix de coco, et préparent leurs aliments dans 
une cabane placée à distance de leur logement Ce 
deuxième repas est le plus copieux de ceux qu'ils 
font, aussi se compose-t-il de mets variés, tels que 
les productions végétales peuvent les offrir, aux- 
quels on ajoute des poissons et des mollusques. 
Comme les O-Taïliens ils aiment varier leurs jouis- 
sances; aussi leur cuisine s'est-elle enrichie d'une 
friandise très recherchée, et qui consiste à fendre 
un fruit à pain, à en enlever la partie centrale pour 
y placer du lait de coco de quatre âges différents , 
et à faire cuir le tout dans une feuille de bananier. 
Ils se baignent fréquemment dans la soirée avant 
de souper ; et leur mets favori en cette circonstance 
est \e pet pontet) mélange de feuilles de taro cuites avec 
de jeunes pousses de bananiers et du lait émulsif de 
coco. 

L'ile de Rotouma n'a point de sources. L'eau qui 
sert aux usages des naturels est pluviale et se con- 
serve dans des mares , mais leur boisson ordinaire 
consiste en lait de coco. 

Les connoissances géographiques de ces naturels 
sont peu étendues : elles se bornent à l'indication 
de quelques îles placées sur leur route avec les ar- 
chipels de Tonga et des Fidjis, et avec lesquelles ils 
ont de temps à autre des communications. 

Tel est le tableau des habitudes et des idées so- 
ciales des Rotoumaïens , ou du moins telle est la 
légère et unique esquisse que nous en possédons. 
A cela nous ajouterons quelques détails de mœurs, 
pris dans leurs relations avec les gens du vaisseau 
que nous moulions. Ainsi, doux et timides par 
caractère, ces naturels sont joyeux, gais, et d'une 
curiosité enfantine qui étonne. Leur attention n'est 
point long-temps fixée sur le même objet; elle va- 
rie, elle change, elle est aussi mobile que la surface 
de l'onde. Des animaux vivants qui couroient en 
paix sur le pont, tels qu'un cacatoès, un lsanguroo, 



un chat, les étonnèrent au dernier degré ; et ces 
formes si étrangères et si nouvelles pour leurs yeux 
firent une impression momentanément profonde 
sur leurs sens. Bruyants, solliciteurs, ces hommes 
n'oient, gesticuloient , parloient tous ensemble, et 
nous retracèrent complètement toutes les sensations 
que durent éprouver les premiers navigateurs qui 
découvrirent et O-Taïti et les Sandwich. Mais ce 
qui rend le parallèle encore plus ressemblant est 
l'habitude des habitants de Rotouma pour le vol. 
Tout ce qu'ils voyoient sur le pont étoit de bonne 
prise, et jamais maraudeurs ne furent plus âpres à 
vouloir retenir leur butin injustement acquis. Des 
châtiments infligés aux coupables pris en flagrant 
délit ne servirent point à retenir ceux qui voyoient 
ainsi pratiquer les règles de la justice dislributire, 
et ceux-là même cherchoient à profiter du désordre 
amené par ces circonstances, afin de soustraire avec 
plus de liberté ce qui avoil frappé leur vue; mais 
ce penchant désordonné pour le vol étoit le résultat 
d'une tentation si forte, et en même temps si irré- 
fléchie, que des naturels cherchoient à soulever les 
caronades pour les jeter à la mer, et que d'autres 
plongeoient après avoir décroché des paquets de 
mitraille dont le poids s'opposoit à ce qu'ils pussent 
nager et qu'ils laissoient précipiter au fond de l'eau. 
Rien enfin ne fut à l'abri de ces effrontés filous, que 
notre indifférence encourageoit d'ailleurs, et qui 
emportèrent tout ce qu'ils purent attraper; heureu- 
sement qu'ils ne quittèrent point le pont du navire 
el qu'on s'opposa à ce qu'ils en visitassent l'intérieur, 
car certes ils eussent soustrait jusqu'aux matelas des 
couchettes. 

Leurs pirogues nous parurent grossièrement con- 
struites ; elles ne diffèrent de celles d'O-Taïti que 
par la fermeture de leurs deux extrémités qui sont 
pointues. Ils les nomment vaka , les nagent avec 
des pagaies ovalaires, et les évoluent à la voile 
avec une natte. Elles sont à balancier , parfois 
accouplées comme celles des Pomotous. Ces der- 
nières , nommées aoé , servent aux navigations 
lointaines. 

La langue parlée à Rotouma dérive de l'océanien. 
Cependant des altérations nombreuses s'y sont 
glissées par les communications avec les Fidjis, les 
Carolines, et peut-être avec les archipels peuplés 
par les races nègres. La prononciation des naturels 
est douce, très lente, et fait paroitre les syllabes 
démesurément longues. Met et mtfo;i semblent être 
des particules ou des prénoms, et outou , placé de- 
vant un mot, signifie le plus ordinairement c'est. 
La numération a la plus grande analogie avec celle 
usitée à Madagascar. 



DE L'HOMME. 



93 



NOMS DE NOMBRE. 



1, 


tala. 


G, 


ono. 


2, 


taua. 


7, 


ethou. 


3, 


tholo. 


8, 


vaalou. 


4, 


hâta. 


9, 


ekioou. 


5, 


lima. 


10, 


chanfour. 



Les noms que nous citons ont été recueillis par 
M. Bérard, lieutenant de vaisseau. Ceux obtenus 
par M. Foret de Biosseville en diffèrent d'une ma- 
nière trop sensible pour que nous les passions sous 
silence. Ces derniers s'accordent avec ceux que 
nous avons obtenus ; les voici : 



1, tala. 


7, ito. 


2, roua. 


8, volia. 


3, tolo. 


9, ehiva. 


4, ah» 


10, shangoula. 


5, lima. 


100, tharo. 


6, hono 


1000, fa. 



§ IX. DES CAROLINS, 
OU MONGOLS-PÉLAGIENS. 

Nous aurons les premiers fixé l'atfention sur 
l'origine des peuples qui habitent les îles Carolines. 
Cette longue suite d'archipels distincts s'étendant 
depuis le cent trente-deuxième degré de longitude 
jusqu'au cent soixante-treizième est silure dans la 
zone tropicale de l'hémisphère nord. Ces îles, ainsi 
nommées en l'honneur du roi d'Espagne Charles II, 
ont été jusqu'à ce jour l'objet des spéculations les 
plus hypothétiques, et sont encore très mal connues 
des géographes. On les trouve mentionnées pour 
la première fois d'une manière un peu étendue 
dans les Lettres édifiantes des missionnaires, et le 
nom du père Cantova se rattache surtout à leur 
existence. On lui doit une carte qui faite d'après le 
récit des insulaires a été mille fois très diversement 
interprétée, et quoique vraie en un sens, la ma- 
nière arbitraire dont les îles qui la composent ont 
été groupées a long temps fait croire que la plupart 
n'existoient point, ou a porté à créer des doubles 
emplois nombreux. On suppose que ce fut Eap que 
le pilote don Francisco Lascano découvrit en 1680, 
après que les Espagnols eurent pris possession des 
îles Marianncs. Ces Européens s'occupèrent beau- 
coupde cet archipel dans l'intervalle de 1690a 1772. 
C'est même en 1606 que don Juan Rod liguez en 
aperçut un groupe, et s'échoua sur le banc de Sanla- 
Rosa, à environ quarante-cinq lieues de Guam. 
En i770 quelques Espagnols furent envoyés pour 
s'établir sur la petite île de Saint-André, et y furent 
tous égorgés. Mais à ces détails géographiques doi- 



vent je Dorner les courtes généralités qu'il importe 
de donner ici pour mieux distinguer les peuples que 
nous devons faire connoîlie ('). 

Ainsi donc les cartes du père Cantova et de don 
Luis de Torrès ont donné à cet archipel des rapports 
qui ne peuvent avoir lieu, et leur tort le plus grand 
est d'avoir isolé et mis à de grandes distances des 
îlots qui se trouvent faire partie d'un système d'iles 
que nous avons nommé d'après les Anglois llrs- 
Oroupes, et qu'il serait peut-être plus convenable 
de nommer Polinyse. L'immense archipel des Ca- 
rolines forme ainsi une bande très étroite entre les 
six à huit et peut-être les dix degrés de latitude 
nord, qui ne se compose que d'une dizaine de grou- 
pes, résultat eux-mêmes de quinze, vingt, trente 
ilols, ou beaucoup plus, disposés en un immense 
cercle, avec ou sans noyau de terre centrale. Ces 
Polinyses seraient bien tranchées par leur forma- 
tion si quelques rochers épars et solitaires ne sem- 
bloieut être des chaînons interrompus, semés ça et 
là pour rétablir les rapports. Dans un travail com- 
plet sur les îles basses formées par les polypiers, 
nous développerons celte idée, mais il nous sufiisoit 
de l'indiquer ici pour légitimer notre opinion sur les 
hommes qui les peuplent. 

Ainsi les îles Felcw sont le premier anneau de 
la longue chaîne des Carolines, dont les groupes 
de Ralick et Radacl; semblent être la terminaison 
orientale, tandis que les îles basses et découpées en 
étroites bandelettes des Mulgraves et des îles de 
Gilbert et de Marshall en sont la déviation vers 
l'équdleur, et le lien de communication avec les 
autres groupes de l'Océanie : cependant la race des 
Mongols-Félagiens s'arrête et ne dépasse point l'île 
Saint- Augustin de iMaurelle, située par cinq degrés 
trente -huit minutes de latitude sud, et cent 
soixante-treize degrés cinq minutes de longitude 
est. Semés sur des îles basses à peine' élevées au- 
dessus des vagues, peuplant indifféremment des 
terres montueuses et volcaniques , ces Carolins 
n'ont rien ni dans les habitudes ni dans les mœurs 
qui puisse les rapprocher des Océaniens; habiles na- 
vigateurs, possédant une connoissance étendue du 
cours des astres, construisant leurs pirogues avec 
un talent d'exécution ignoré de tous les autres in- 
sulaires de la mer du Sud, ces peuples encore si 
mal connus, si dignes d'être étudiés, forment une 
grande famille qui a dû s'émigrer des îles du Japon, 

(') Consultez Lettre du père Paul Clain, Lettres 
édifiantes, t. I, p. 112; Relation en forme de journal, 
ibid., t. VI, p;ig. 75; Lettres du père Cazier, ioid. , 
t. XVI; Lettres du père Cantova, ibid , t. XVIII, p. 188; 
Journal de Wilson et son Naufrage aux iles Pelew , 
par Keate , traduction fïançoi.se , 2 vol. in-S°;deCha- 
misso, Voyage autour du monde du capitaine de, 
Kotzebue , t. III, en anglois, etc. 



94 



HISTOIRE NATURELLE 



et dont la multiplication a fondu de proche en proche 
et sans interruption de nouvelles colonies à mesure 
que les îles sortoient pour ainsi dire du sein de l'eau. 
Malgré l'imperfection de nos connnoissances >ur ces 
insulaires, nous avons remarqué la plus grande ana- 
logie entre eux , et comme nous décrirons avec le 
soin le plus scrupuleux les Oualmwis, il sera facile 
de leur rattacher ce que nous dirons des autres 
peuplades. Mais la vérité que nous cherchons avec 
ardeur sera notre guide le plus fidèle, et hien loin 
de forcer les analogies pour donner comme réelle 
une opinion qui pourroit ne pas être fondée, nous 
transcrirons avec une parfaite impartialité les faits 
consignés dans notre journal qui semhlcroicnt en 
opposition avec la manière de voir que nous éta- 
blissons en ce moment. Il sera bon de se rappeler 
aussi que depuis long-temps les Carolins sont fami- 
liarisés avec les longs voyages; que souvent leurs 
escadrilles proiitent des moussons pour communi- 
quer avec les autres systèmes d'iles, et que le plus 
souvent les iles Mariannes sont le hut de leurs cam- 
pagnes ; qu'ils redoutent la mousson d'ouest, féconde 
en tempêtes, mais qu'ils se mettent volontiers en 
mer en avril, et que par conséquent il résulte de ces 
communications nombreuses une certaine uniformité 
dans les habitudes de ceux de la partie occidentale, 
landis que les naturels plus ù l'est et isolés ont con- 
servé pure leur teinte de localité. C'est ce dont il 
sera facile de s'apercevoir lorsque nous parlerons 
des habitants des Kingsmill, d'Oualan, par lesquels 
d'ailleurs nous allons commencer. 

I. KATURKLS DE L'Ar.CIlIPEL G1LBEKT. 

Ces îles sont placées par un degré vingt minutes 
de latitude sud, et cent soixante-douze degrés qua- 
rante minutes de longitude est, et s'étendent jus- 
qu'au dixième degré de latitude nord. Elles furent 
découvertes en juin 1788 par les capitaines Gilbert 
et Marshall. 

Le lo mai 1825 nous naviguâmes très près des 
îles basses de Diummont et de Sydenham, ou les 
Kingsmill des caries d'Arrowismilh, qui ne forment 
sur la surface de la mer qu'un long et étroit ruban 
detcrreboidéederécifsel convoi te de cocotiers. Li.e 
seule pirogue, montée par trois hommes, osa s'aven- 
turer le long de la corvette ; et ce n'est qu'après bien 
des irrésolutions que ceux-ci se hasardèrent à mon- 
ter sur le navire. 

Ces naturels n'apportèrent avec eux aucun objet 
d'échange; ils n'avoienl dans le fond de leur piio- 
gue que des mollusques du bénitier tridacne qu'ils 
venoient de prendre sur les récifs, et qui sont sans 
aucun doute une des principales ressources de leur 
vie. Nous leur donnâmes des couteaux , qu'ils pa- 
rurent nommer libi ; et des hameçons, qu'ils appe- 



lèrent w.atao. On voyoit qu'ils savoient apprécier 
le fer; mais leur langage, inintelligible pour nous, 
n'avoit aucune analogie avec les autres dialectes 
parlés dans l'Océanie. La teinte de leur peau étoit 
assez foncée, et leurs membres étoient grêles et 
maigres, deux circonstances qu'il faut sans doute 
attribuer à leur habitation sur des récifs découverts 
et peu productifs. Leurs traits sont élargis et gros- 
siers, et leur teinte est un cuivre bronzé foncé en 
noirâtre. Leur intelligence parut bornée, et leur 
extérieur peignoit la misère et le peu de ressources 
du sol qu'ils habitoient. Le plus jeune des trois 
individus étoit recouvert d'une lèpre furfuracée 
qui est si commune chez tous les nègres océaniens, 
et qui paroitètre propre à tous les peuples riverains 
qui se nourrissent presque exclusivement de pois- 
sons. Ces trois hommes avoient le ventre serré par 
des tours d'une corde faite avec le brou de coco; 
ils ne s'épilent point, ni ne pratiquent la circonci- 
sion. Aucun voile ne couvre les organes généra- 
teurs. Ces insulaires portent les cheveux coupés 
courts, et n'ont point de barbe ni de moustaches, 
qu'ils taillent avec des coquilles. Nous ne leur vîmes 
dans les mains aucune espèce d'arme. Leurs seuls 
vêtements consistoient en un petit bonnet rond 
tissé avec des folioles sèches de cocotier, pour abri- 
ter la tête; et en une natte très grossièrement faite 
et percée au milieu comme le poncho des Arauca- 
nos, pour garantir les épaules et la poitrine. 

Ils sont familiarisés avec la navigation , et s'a- 
vancent assez loin de leurs iles en emportant une 
provision d'eau douce dans des noix de coco. Leurs 
pirogues n'offrent plus rien de semblable avec celles 
des Océaniens; et, bien que construites sans gran- 
des précautions, elles retracent la forme des pros 
si élégants des Carolins occidentaux : on doit penser 
que la disette du bois et le peu de facilité qu'ils ont 
de trouver des matériaux convenables sont les 
seules causes de la négligence qui paroît avoir pré- 
sidé à leur construction. Mais ces embarcations 
s'évoluent de la même manière, en changeant seu- 
lement la voile pour que l'avant devienne l'arrière, 
e! vïct versé. Ces pro< sont simples et longs d'en- 
viron vingt pieds sur deux de largeur. Un madrier 
servant de balancier est tenu fortement à une cer- 
taine distance du bord par plusieurs perches, et 
supporte une sorte de plate-forme. Le corps de la 
pirogue est formé de bordages minces, concentri- 
ques, très solidement cousus ensemble, et soutenus 
par des membrures gracieuses : ses deux extrémités 
se terminent en pointe. De petits bancs servent de 
sièges aux pagayeurs. Le mât est penché sui d'avant, 
et implanté sur le côté droit; des haubans le sou- 
tiennent, ainsi qu'une perche recourbée qui appuie 
sur la plate-forme du balancier. La voile a la coupe 
J d'un deltoïde dont la partie la plus large est la plus 



DE L'HOMME. 



95 



supérieure; elle est formée de lèses de nattes très 
grossières et réunies entre elles. Une longue pagaie 
sert de gouvernail ('). 

Par ces données on reeonnoit déjà un peuple émi- 
nemment navigateur, ayant des idées très avancées 
pour la construction des embarcations avec lesquelles 
il va d'île en île et sur les récifs pêcher sa subsis- 
tance ; car les cocos de ces (erres noyées ne sont point 
suffisants pour alimenter la population entière, et 
les végétaux nourriciers des Océaniens, tels que les 
arbres à pain, les ignames, manquent le plus ordi- 
nairement sur ces îlots. Mais plus nous avancerons 
vers l'ouest, plus nous verrons ces pros, conser- 
vant toutefois leurs mêmes formes, nous offrir le 
beau idéal d'une pirogue par leurs ornements et 
le fini de leur architecture, par ieur marche supé- 
rieure, et la précision et l'art avec lesquels ils sont 
évolués. 

II. NATURELS DE L'iLE SYDEMIAM. 

L'île Sydenham, primitivement découverte par le 
capitaine Bishop, et vue en 1809 par le brick l'Eli- 
sabeth, dont le commandant la nomma îleBlaney, 
gît par zéro degré trente-deux minutes zéro se- 
conde de latitude sud , et cent soixante-douze degrés 
quatorze minutes de longitude est. C'est une île basse 
dont la forme est celle d'un grand arc un peu irré- 
gulier, et n'ayant que vingt milles de longueur. Sa 
surface, peu élevée au-dessus du niveau de la mer, 
est très boisée, surtout dans la partie méridionale, 
où l'on remarquait un grand nombre de cabanes en- 
tourées de bosquets. Lorsque les habitants aperçu- 
rent la corvette la Coquille longeant à la voile leur 
rivage, ils s'élancèrent dans leurs pirogues, et en 
un clin d'oeil nous en vîmes une vingtaine manœu- 
vrant par escadrilles pour nous joindre : mais une 
seule y parvint; elle étoit montée par dix naturels 
grands, forts et nerveu. La couleur de leur peau 
tiroit sur le noir fuligineux intense; leurs cheveux, 
très noirs, étoient courts, et la barbe peu fournie: 
l'un d'eux s'étoit fait un bonnet avec la peau d'un 
gros diodon , et étoit revêtu d'une casaque grossiè- 
rement fabriquée avec des fibres de cocotier. Les 
autres naturels étoient complètement nus, et tous 
avoient les cuisses tatouées par lignes peu foncées et 
circulaires. Leur cou étoit entouré de colliers formés 
avec les valves rouges d'un peigne, et leur ventre 
étoit serré par plusieurs brasses d'un cordonnet très 
fin et teint en noir, ou avec des cordes enfilées par 

(') Le manque d'arbres est tellement la cause unique 
de la négligence apparente avec laquelle les pirogues 
des fies basses sont contruites, que leurs mâts, leurs 
balanciers , étoient faits de plusieurs pièces tortueuses 
d'un mauvais bois , tel que l'hibiscus tiliaceus , et mal- 
gré cela ajustées avec beaucoup de soin. 



une innombrable quanlilé de petites rouelles d'un 
bois très dur et noir. Leurs haches sont faites avec 
des fragments de la coquille trUiac e, dont le bord 
est aiguisé, et que supporte un manche en bois. Leurs 
nattes sont tissées avec des lanières étroites de pan- 
dattus; ils en échangèrent quelques unes, ainsi que 
trois cocos frais, les seuls qu'ils eussent dans leurs 
pirogues, pour des clous, des hameçons, et des cou- 
teaux qu'ils nommoient tibi: les miroirs leur cau- 
sèrent la plus grande surprise. Ces insulaires étoient 
de mauvaise foi dans leurs échanges; rarement ils 
donnaient l'objet dont ils avoient reçu la valeur. 
La construction de leurs pirogues étoit parfaitement 
semblable à celle des habitants de l'île Drummont. 
La physionomie de ces dix hommes étoit peu pré- 
venante : de larges cicatrices annonçoient qu'ils font 
fréquemment la guerre; ce qui, joint à leur peu de 
ressources dans leur île, doit leur donner des mœurs 
inhospitalières. Ils parloient avec volubilité : c'est 
avec bien de la peine que nous pûmes obtenir le 
nom dont ils se servent pour désigner leur île, qui 
est Motou iu pour la partie sud, et Moou tera pour 
la partie nord. Les seuls mots que nous puissions 
joindre à ces deux-ci sont cari, sourcils, trpalii, nez, 
et tetaniga, oreille. 

III. NATURELS DE L'ILE IIENDERYILLE. 

Le !7 mai 1824 nous eûmes connoissance des îles 
Hendcrvilie et VVoodle, séparées l'une de l'autre par 
un canal qui a cinq milles de largeur. Par leur dis- 
position elles ont la forme d'un fer à cheval, et sont 
bordées par une épaisse ceinture de récifs dont le 
centre est occupé par un vaste lagon. Cà et là pa- 
roissoient quelques cabanes, ou plutôt des huttes 
grossières, dont les toits descendoient jusqu'à terre. 
Un grand nombre de naturels, parcourant la grève, 
se détachoient vivement sur la blancheur éblouis- 
sante des sables de coraux : tous formoient une scène 
animée cl mouvante. Les femmes et les enfants, 
attachés au rivage par la curiosité, resloient specta- 
teurs, tandis que les hommes, portant des piro- 
gues et les jetant à la mer, s'efforçoient d'atteindre 
la corvette. 

Ces naturels ressembloient aux précédents, ils 
étoient entièrement nus; mais nous remarquâmes 
qu'ils s'épiloient soigneusement. L'un d'eux avoit 
sur la tète un bonnei pointu fait avec une feuille de 
bananier roulée; leur coloration, ainsi qu'on doit le 
penser pour des hommes immédiatement placés sous 
la ligue, étoit très foncée. Un naturel âgé, qui pa- 
roissoit jouir d'une certaine autorité, se tint long- 
temps debout au milieu d'une pirogue, en parlant 
avec feu; sans doute qu'il nous adressoit quelque 
discours dont les mots frappèrent vainement nos 
oreilles. Il étoit distingué par deux ovules (œufs de 



96 



ITTSTOIRE NATURELLE 



léila) suspendues au cou, et par des bracelets très 
blancs formés de coquillages enfilés. 

VI. NATURELS DE L'iLE DE WOODLE. 

Celte île, découverte en 1809 par le navire l'Eli- 
sabeth, nous présenta une nombreuse population: 
nous comptâmes plus de trois cents naturels courant 
sur le rivage; quelques uns éfoient armés de longues 
lances ; les femmes avoient le corps entouré d'un 
pagne, tandis que les hommes étoient complètement 
nus. A leurs gestes, à leurs cris, il éloit facile de 
juger qu'ils avoient rarement occasion de voir dans 
leurs parages des navires européens. Un grand nom- 
bre de pirogues se dirigea aussitôt vers la Coquille, 
et, comme une brise favorable nous poussoit, deux 
d'entre elles plus persévérantes parvinrent à nous 
joindre lorsque nous étions à trois lieues de la terre : 
les naturels qui les montoient n'avoient aucun objet 
d'échange; mais ils témoignèrent vivement leur es- 
lime pour les couteaux, les clous, les hameçons, et 
le fer, sous quelque forme qu'il fût : ils avoient 
pour ornement des ceintures en coquilles taillées en 
rouelles, placées autour du corps, du cou, des poi- 
gnets et des jambes. Ces deux pirogues étoient plus 
petites que les précédentes, mais construites d'ail- 
leurs comme elles, en bordages co.isus et avec des 
balanciers; leur équipage ne se composoit que de 
quatre hommes, n'ayant pas même une feuille de 
figuier pour les vêtir, et complètement épilés , à l'ex- 
ception d'un seul. Leur peau fortement bronzée étoit 
cependant déjà plus claire que celle des premiers 
Carolins que nous avions vus, et tous portoient trois 
cicatrices d'entailles profondes sur les téguments de 
l'épaule droite. L'ensemble de leurs traits éloit assez 
régulier, quoique l'aspect en fût farouche et sauvage ; 
leur taille étoit médiocre. L'un d'eux, qui paroissoit 
jouir de quelque autorité sur ses compagnons, étoit 
tatoué sur les cuisses et sur le clos par lignes légères , 
disposées avec délicatesse autour de ces parties. Au 
reste ils montèrent à bord sans hésitation et sans té- 
moigner de crainte; ils n'avoient point d'armes, et 
mirent dans leurs échanges la plus grande bonne 
foi. Comme à leurs voisins, leurs ornements con- 
sisloient en ovules. Leur habitude d'observation est 
tellement perfectionnée qu'ils s'aperçurent bientôt 
que des nuages, s'amoneelant à l'horizon, annon- 
çoientdu mauvais temps; aussi se hâtèrent-ils de 
gagner leur île, et à peine en touchèrent-ils les bords 
que des grains subils et violents se firent sentir. 

Les jours suivants nous longeâmes les îles Hall, 
Gilbert, Knoy, Charlotte, Mathews, ainsi que l'ar- 
chipel de Marshall , et les îles Mulgrave cl lionham. 
Elles nous présentèrent dans leurs formes, comme 
dans la race humaine qui les habile, des particula- 
rités identiques avec celles que nous venons de rap- 



porter. Toutes ces îles sont donc entièrement basses, 
formées par des bancs massifs de coraux qui sont 
eux-mêmes le résultat d'un travail lent et successif 
d'animaux presque imperceptibles. Ces polypes mous 
et gélatineux peuvent donc décomposer les eaux de 
la mer, en retirer le carbonate de chaux, pour éle- 
ver jusqu'au niveau des vagues des plateaux qui 
finissent par recevoir d'abord des colonies végétales, 
puis des animaux, et ensuite des migrations d'hom- 
mes. Mais ces saxigènes placent-ils indifféremment 
leurs murailles dans les abîmes de la mer ou seule- 
ment à des profondeurs déterminées? Des expé- 
riences positives prouvent aujourd'hui que ce n'est 
jamais que sur les sommets des hauts -fonds ou 
chaînes sous-marines, sillonnant et formant des bas- 
sins au fond des océans, qu'ils asseyent la base de 
leurs édifices; aussi remarque-t-on que les rochers 
de corail affectent les formes les plus bizarres dans 
leurs dispositions sur la surface de la mer; qu'ainsi 
on les voit former des remparts autour des hauts 
pitons volcanisés des grands archipels; qu'ailleurs, 
là où le volcan sous-marin n'élève point son cône 
au-dessus de la surface des vagues, sont des plateaux 
bas qui se découpent souvent sur le pourtour du cra- 
tère, de manière que l'intérieur reste vide à cause 
d'une grande épaisseur de la masse des eaux; et 
c'est ainsi l'origine des îles à lagons intérieurs. Et 
ne voyons-nous pas au milieu desCarolines des îles 
volcaniques élevées, telles qu'Oualan et Hogolous, 
avoir des barrières de polypiers sur leurs pour- 
tours, d'où s'élèvent des motous ou îlots couverts 
de végétaux, tandis que l'intérieur ne présente qu'un 
ou plusieurs des pilons du mont ignivome complè- 
tement isolés? 

V. NATURELS DE L'iLE D'OUALAN. 

L'île d'Oualan (') est placée par cinq degrés vingt- 
une minutes vingt-cinq secondes de latitude nord, et 
cent soixante degrés trente-sept minutes quaranle- 
scpl secondes de longitude est, au centre à peu près 
de la série des terres peuplées par la race mongole- 
pélagienne. Bien que nous n'ayons séjourné que peu 
de temps à Oualao, les détails que nous nous som- 
mes procurés sur les habitants auront quelque at- 
trait, et prouveront qu'il n'y a entre eux et les vrais 
Océaniens aucune analogie de conformation physique 
et d'habitudes morales. 

Les habitants d'Oualan nous ont paru avoir des 
mœurs douces, bienveillantes, ignorer la guerre et 
ses désastres, et vivre en paix des productions vé- 
gétales dont leur île abonde. Tout en eux retrace ces 



(') Consultez, pour plus de détails , la Notice sur l'île 
d'Oualan, par R. i\ Lesson , Journal des Voyages, 
t. XXVI, pog. 129 et 273, mai et juin 1825. 



DE L'HOMME. 



97 



habitudes d'une nature simple cl primitive dont le 
tableau nous séduit encore lorsque nous lisons les 
relations des voyageurs du seizième siècle. Ils sem- 
blent en effet ne point avoir de coutumes sangui- 
naires, et dans leurs instruments rien n'annonce 
qu'ils aient songé à s'en faire des armes. Placés dans 
une position isolée, sur une île haute qui suffit gran- 
dement à leurs besoins, ignorant quels sont leurs 
plus proches voisins, ils coulent dans l'indolence 
une vie qui ne connoît point de position plus heu- 
reuse ni un sort plus doux. A la stupéfaction ex- 
traordinaire (pic notre vue et nos moindres gestes 
leur inspiroient lorsque nous les abordâmes pour 
la première fois, il est évident qu'ils n'avoient ja- 
mais vu d'Européens dans leur ile, et que nous 
sommes les premiers qui ayons séjourné parmi eux. 
L'étonnement que le navire leur inspira lorsqu'ils 
le considérèrent de près, la surprise que nos vête- 
ments, nos costumes, notre peau blanche, portoient 
dans leur âme, nuisirent beaucoup les premiers 
jours à nos recherches, et nos observations ne pu- 
rent être que superficielles; mais le peu que nous 
en savons est digne d intérêt. Lorsque nous arri- 
vions dans une cabane, le premier mouvement des 
propriétaires étoit de fuir, et ce n'est que sur quel- 
ques paroles de nos guides que la tranquillité rc- 
naissoit. Chacun alors faisoit cercle autour de nous, 
nous touchoit, porloit la main sur charpie partie du 
corps, nous accabloit d'un déluge de questions sui- 
vies d'un bou-ai éternel ; de sorte qu'au lieu de 
pouvoir observer à notre aise, à peine pouvions- 
nous nous-mêmes suffire ù tout ce qu'on exigeoit de 
nous. Le mouillage de la corvette la Coquille étoit 
d'ailleurs trop éloigné du village principal, où de- 
meurent le roi et les chefs ; on ne pouvoit s'y rendre 
qu'après une course fatigante, tandis que près du 
vaisseau il n'y avoil que deux ou trois cabanes, 
dont les femmes avoient fui cl étoient cachées dans 
l'intérieur. 

Les habitants d'Oualan diffèrent entre eux par la 
taille comme par la bonne mine. Ils semblent former 
deux classes distinctes : celle des chefs ou urosses, 
qui est remarquable par sa belle conservation , et 
celle du peuple, qui est beaucoup plus défavorisée. 
Les habitants sont en général de petite 'aille et de 
cinq pieds au plus : un bon nombre n'avoit que 
quatre pieds sept à huit pouces, tandis que les plus 
avantagés par la stature n'alloient pas au-delà de 
cinq pieds deux à trois pouces. Les femmes aussi 
sont généralement petites, mais très grasses et très 
bien formées. Le type physionomique des hommes 
est d'avoir le front découvert et étroit, les sourcils 
épais, et les yeux petits et obliques, le nez épaté, 
la bouche grande , les dents très blanches et bien 
conservées, des gencives vermeilles. Ils portent la 
chevelure, qui est très noire et non frisée, longue 
1. 



et nouée sur l'occiput; leur barbe, très fournie et 
noire, est rude chez quelques uns (>). Ils ne la cou- 
pent point. Quelques uns cependant s'empressèrent 
de se faire raser à hord , preuve qu'ils n'y attachent 
aucune idée superstitieuse. Ils ne s'épilent point, et 
ne pratiquent point la circoncision. Leurs membres 
sont arrondis et bien faits, surtout la jambe. Leur 
peau est très dure; et la plante de leurs pieds, par 
l'habitude de marcher sur le corail, contracte l'é- 
paisseur et la dureté d'une forte semelle de soulier: 
La teinte de leur peau est comme celle des Océa- 
niens, de couleur peu foncée de cuivre ou bronze 
clair. Ils ne mâchent aucune suhstance. Ces peuples, 
non habitués au travail , sont mous et efféminés; la 
fatigue les atteint de suite, et sans doute est pour 
eux le souverain mal. 

Les femmes et les jeunes filles ont une physio- 
nomie agréable. Elles possèdent deux grands at- 
traits, de beaux yeux noirs pleins de feu, et une 
houchc meublée de dents superbes d'une grande 
blancheur et rangées avec beaucoup de régularité. 
Riais le charme le plus puissant leur manque com- 
munément, cl sous ce rapport elles sont loin d'être 
aussi favorisées que les Zélandoiscs. Leur gorge, 
très grosse, est habituellement, même chez les plus 
jeunes tilles, fiasque, et terminée par un gros ma- 
melon noir. Il en est peu qui échappent à celte 
règle. La couleur de leur peau , moins exposée h 
l'ardeur du soleil, est aussi beaucoup plus blanche 
que celle des hommes. Leur taille ramassée est mal 
prise, surtout par la grosseur démesurée de leurs 
hanches, ce qui seroil du goût de plusieurs peuples. 
Leurs mamelles pendantes et accolées doivent cette 
forme à ce qu'elles se rapprochent sans cesse les 
bras près du corps, tandis que leur démarche gê- 
née et embarrassée est duc à leur habitude de resler 
assises, et de serrer les cuisses pour voiler ce qu'un 
étroit maro, mal assujetti et trop peu ample, ne 
cache que très imparfailement. Los femmes, à notre 
vue, montroient une vive curiosité; elles parois- 
soicnl même très satisfaites de quelques demi-liber- 
tés qu'on prenoitavec elles; le front sévère de leurs 
époux les forcoit alors à prendre un (on plus ré- 
servé : quelques unes étoient remarquables par leur 
douceur et l'expression gracieuse de leurs traits. 

Les femmes, de même que les hommes, n'ont au- 
cune sorlc d'éloiïesur le corps, si ce n'est celle qui 
recouvre les parties naturelles. L^s deux sexes ont 
l'habitude de se faire un large trou dans l'oreille 
droite seulement pour y placer tout ce qu'on leur 
donne, et parfois des objets peu faits pour y être 
accrochés, tels que des bouteilles. Ordinairement 



(') I.c plus grand nombre n'a presque point de batbe : 
celle-ci est peu fournie, grêle, et forme une petite 
meche 1res maigre sous le menton. 

13 



98 



HISTOIRE NATURELLE 



les filles y mettent des paquets de fleurs de panera* 
Hum qu'elles paroissent affectionner. Souvent avec 
cet air de coquetterie que la femme civilisée, comme 
dans l'enfance de celte même civilisation, possède 
si éminemment, des jeunes femmes détachoient de 
leur tête ces fleurs odorantes, et cherchoient à 
nous les placer dans les oreilles en accompagnant 
ce présent d'un sourire gracieux. Les hommes se 
couvrent aussi la chevelure avec les fleurs rutilantes 
du kalcê, ou les spadices de l'arum. 

Ces naturels ne se servent d'aucune espèce de vê- 
tement pour se garantir des pluies fréquentes de 
leur climat. Lorsque le soleil les incommode, ils 
s'abritent seulement les épaules avec une large 
feuille à'arum. Les chefs paroissent tenir, par mor- 
gue, à ne point s'exposer autant aux inlluences de 
la chaleur. Ils sont un peu plus blancs que le reste 
des insulaires. Ils sont aussi plus beaux hommes, et 
beaucoup mieux faits. Ils n'ont aucune marque dis- 
tinclive autre que les dessins de leur tatouage ; ce- 
pendant ils placent des plumes dans le nœud qui 
retient leur chevelure ; et lorsqu'on leur donne des 
clous, c'est toujours dans celte partie qu'ils les en- 
foncent en les rangeant régulièrement en forme de 
diadème. 

Les femmes, comme les hommes, vont habituel- 
lement tête nue. Leurs cheveux sont d'ordinaire 
épars sur leurs épaules, tandis que ces derniers les 
portent noués sur l'occiput. Celles-ci ont de plus une 
grosse cravate passée autour du cou , formée par 
un grand nombre de cordonnets, dont les bouts se 
dirigent du même côté et sont réunis en grosse 
toufle. Leur mnro n'est point placé comme chez les 
hommes : c'est un morceau d'étoffe dont ces derniers 
se servent pour ceindre le corps en formant une 
poche pour recevoir les organes de la génération, 
tandis que le beau sexe emploie un maro large de 
dix pouces environ , étendu circulairemcnt autour 
du corps, classez mal fixé pour qu'il soit le plus or- 
dinairement besoin de le retenir avec les mains, ou, 
au moindre mouvement, de le soutenir. 

L'ensemble des traits des femmes est en général 
assez bien. Elles se marient de bonne heure, car 
quelques unes étoient mères et paroissoient 1res 
jeunes : elles ont grand soin de leurs enfants, qu'elles 
portent sur le dos. Leurs travaux se bornent à l'in- 
térieur de la cabane, et jamais nous ne les rencun- 
Iràmes occupées au-dehors ou à préparer les ali- 
ments. On ne sait si ces insulaires sont monogames; 
mais nous croyons avoir saisi dans le langage d'un 
naturel intelligent que chaque liomme des classes 
supérieures pouvoit avoir deux femmes. Les mosses 
en auroient alors trois ou quatre. Les femmes sont 
considérées comme des créatures d'un ordre infé- 
rieur, quoiqu'on les Irailût cependant devant nous 
avec une bonté et une considération remarquables. 



Elles sont très chastes , et on doit croire que cette 
vertu est enracinée dans leurs cœurs , et ne prend 
pas sa source dans l'excessive jalousie des hommes, 
qui, dès le premier instant de notre relâche, se 
montrèrent singulièrement éloignés de permettre 
le moindre commerce entre leurs épouses et les gens 
de notre équipage. Les naturels parurent en effet 
très bien saisir le sens de quelques demandes que 
leur firent les matelots, ils en rioient beaucoup en 
répétant leurs gestes expressifs: mais dès cet instant 
tous ceux qui habitoieht les côtes occidentales de 
l'île, vis-à-vis notre mouillage, firent conduire 
leurs familles dans l'intérieur, et malgré les bons 
traitements qu'on eut pour eux, les présents qu'on 
leur fit, et les soins qu'on prit de ne point donner 
ombrage à leur humeur jalouse, ceux qui se di- 
soient nos amis ne voulurent jamais les rappeler. 
Ce n'est que dans l'intérieur, et surtout dans le vil- 
luge de Lélé, que nous pûmes observer les femmes; 
et lorsqu'on paroissoit trop s'en occuper, par un 
seul coup d'œil on les faisoit retirer; et souvent il 
arriva que des jeunes gens qui nous servoient de 
guides couroient devant nous les faire cacher dans 
les cabanes dans lesquelles nous devions nous 
arrêter. 

Cette habitude de soustraire leurs femmes à la 
vue des étrangers, ou la crainte de les voir profaner 
par des inconnus, est d'autant plus remarquable 
qu'elle est grandement opposée aux mœurs géné- 
rales des insulaires de la mer du Sud, qui sur cet 
article témoignent une grande indifférence. Ce n'est 
pas cependant que les naturels des Sandwich, des 
îles de la Société et des Amis, des Marquises et de 
la Nouvelle-Zélande, prodiguent leurs épouses ; on 
sait qu'ils n'offrent communément que les filles 
esclaves ou de la classe inférieure du peuple, dont 
ils emploient les charmes pour trafiquer. Mais les 
habitants d'Oualan ne paroissent posséder qu'un 
nombre restreint de personnes du sexe féminin , et 
ne point avoir de concubines avouées, ni par consé- 
quent une classe de femmes livrée au public. Dé- 
licats sur l'article de la chasteté conjugale, ils diffè- 
rent beaucoup sous ce rapport des peuples que nous 
venons de nommer; aussi on peut assurer que les 
galants les plus déterminés du bord ne retirèrent 
absolument aucun fruit de leurs avances. On est au- 
torisé à penser cependant que les chefs, dont l'au- 
torité est sans autres bornes que leur volonté, au- 
roient été disposés, pour des présents, à accorder les 
femmes de la classe inférieure de leur district ; car 
c'est ainsi que nous avons dû interpréter l'offre 
d'un masse, qui, dans l'étonnement que notre 
vue lui inspira, nous pria en grâce, M. de lîlosse- 
villc et moi, de coucher au village, d'y rester, en 
nous promettant une femme, une cabane et des 
aliments. 



DE L'HOMME. 



99 



Nous ne connoissons absolument rien des rites 
religieux de ces insulaires; nous ne vîmes point de 
cabanes en apparence destinées à un culte quel- 
conque, et on ne peut penser qu'ils aient quelques 
notions de mahomélisme. Cependant la hiérarchie 
et la prééminence des castes nettement établie, 
l'autorité toute-puissante des chefs, les hommages 
qu'on leur adresse en les entourant d'un respect 
religieux, surtout la conformation physique de ce 
peuple, quelques mots très usilés, tels que celui de 
japon pour désigner l'O. et souvent le N. 0., nous 
autorisent à penser que les insulaires d'Oualan, sem- 
blables en cela à une partie mélangée des Cliamo- 
riens dcsx\Iarianncs,eldes Tagalcs des Philippines, 
descendent de quelques provinces, non de l'Inde 
propre, mais de l'empire japonois. A leur vue, en 
effet, on ne peut se dispenser de leur donner celte 
filiation qui nous paroit avérée. 

La population d'Oualan est douce, timide et 
craintive; les chefs seuls ont l'arrogance que leur 
dôme l'habitude du pouvoir. Habitués dès leur en- 
fance à une soumission passive, les gens du peuple 
respectent chaque classe supérieure à celle à la- 
quelle ils appartiennent; ils ne possèdent rien en 
propre; ils dépendent, eux, leurs familles, et les 
objets de leur industrie, de Vuiosse dans le district 
duquel ils sont nés. Les classes moyennes sont les 
seules qui jouissent d'un peu de liberté. On conçoit 
que des lois ou des coutumes si féodales tendent à 
ne donner nulle énergie à leur caractère. Serviles 
par habitude, sans besoins nombreux, sans relations 
extérieures, ils vivent en remplissant quelques de- 
voirs qui ne sont ni pénibles, ni rigoureux dans un 
pays où les chefs n'habitent que sous les mêmes ca- 
banes, ne se nourrissent que des mêmes substan- 
ces, et n'ont de plus aucun vêlement. Aussi le 
peuple est-il le plus pacifique et le plus doux qu'on 
puisse ciler, et sans doute qu'il faudroit de bien 
graves motifs pour qu'il cherchât à se venger ou à 
attaquer les Européens qui visitent son île. D'ail- 
leurs ces hommes n'ont pour armes que des bâtons, 
et, ce qui est bien rare sur le globe, ils paroissent 
ignorer la guerre. Leur petite population, dominée 
par des chefs qui reconnoisspnt une autorité su- 
prême, n'a point de dissensions, et l'île peut 
fournira tous ses besoins, lors même qu'elle s'ac- 
croîtroit. 

Oualan est régie par un seul chef, qui porte le 
titre d'unis* eioll ou iône. Un grand nombre d'autres 
chefs, également nommés uiosses, commandent 
dans les districts de l'île ou entourent le roi, dans 
le village très peuplé de Lélé , établi sur la petite 
île de ce nom, dans la parlie est d'Oualan. L'urosse 
tône paroit être choisi par les plus anciens urosses, 
et ce'.ui qui éloit en fonction lors de notre séjour 
éloit un vieillard que les ans menoient au tombeau 



d'un pas insensible. Nous remarquâmes que le plus 
grand nombre des chefs éloit âgé, et à peine en 
vîmes-nous quatre ou cinq pleins de vigueur, et 
encore dans la jeunesse. Le respect dont le peuple 
entoure le monarque est prodigieux, et la vénéra- 
tion et l'humilité qui se manifestent sur leur visage 
en prononçant son nom , qui pour eux paroit être 
sacré , le soin qu'ils ont de se traîner sur les genoux 
lorsqu'ils rencontrent les m ossvs, attestent que leur 
pouvoir repose sans aucun doute sur des idées re- 
ligieuses. Tant de bassesse et de servilité dénotent 
bien une source asiatique. L'Inde, cet antique ber- 
ceau d'une civilisation depuis long-temps étouffée 
sous l'empire presque indestructible des opinions su- 
perstitieuses, est depuis des siècles divisée en casles 
qui se haïssent mutuellement, ou se déversent le 
mépris. La caste de Iîrama se croiroit flétrie par 
l'attouchement d'un membre de la vile caste des/'a- 
rhs... Eh bien! à Oualan on retrouve parfaitement 
le tableau de cet ordre social , si peu en harmonie 
avec la raison. Là aussi une foiblc population est 
divisée en plusieurs castes, et celle des uiosses, ou 
la noblesse, regarde comme indigne de ses regards 
la populace ou siiujué, faite seulement pour la ser- 
vir. D'après les indices que nos observations trop 
restreintes, et dès lors incomplètes, nous ont mis 
à même d'acquérir, il paroit que les chefs ont un 
droit absolu sur les propriétés et peut-être sur les 
personnes des hommes d'une origine commune 
qui naissent dans leurs districts respectifs. Nous 
vîmes une femme, qui venoil de recevoir un présent 
de l'un de nous, être forcée de le remettre à l'urosse 
à un seul geste qu'il lui fit. D'autres éloient dé- 
pouillés, sans se plaindre, du fer ou des autres ar- 
ticles qu'ils avoient reçus en échange de leurs mai os 
ou des fruits qu'ils avoient cueillis. Mais cette obéis- 
sance passive est également imposée aux chefs à 
l'égard du roi, et tous les présents qu'ils recevoient 
lui étoient aussitôt remis. 

Les vrosses diffèrent en général du peuple par 
une taille bien prise, un air plus imposant, plus 
grave, un tatouage plus soigné et qui dénote leur 
rang. Leur chevelure est soigneusement peignée 
et frottée d'huile; leur barbe, très blanche chez les 
vieillards, leur donne une physionomie vénéra- 
ble. Il paroitroit que plusieurs tribus différentes 
exisleroient dans l'île , et scroient désignées par des 
noms particuliers. D'après les renseignements que 
nous avons obtenus des naturels, il en résulterait, 
pour désigner ces classes, les sept dénominations 
suivantes. 

1° Uroste paroit signifier noble, chef. Ce nom se- 
roit applicable aux gouverneurs de districts, à ceux 
enfin devant lesquels le peuple doit s'humilier. Le 
mot loue paroit être, pris isolément, un terme qui 
signifie haut, puissant, premier, et même chef de 



100 



HISTOIRE NATURELLE 



famille. Aussi le litre du chef principal ou roi est-il 
urosse lône , quoique les naturels disent souvent et 
simplement «rosse eu le désignant. 

La deuxième classe est celle des pennemês. Nos 
amis du village de Tahignié apparlenoient à cette 
caste, qui correspond) oit aux professions libérales 
du barreau et du haut commerce dans nos états 
civilisés. Ils étoienl constructeurs de pirogues, et 
nul doute que cet art, le premier chez eux, ne soit 
distingué, comme exigeant du savoir et de l'habi- 
leté. D'autres vieillards, habitant l'intérieur, étoienl 
aussi tônes , et sans doute que c'étoit par naissance 
qu'ils conservoient ce titre dont ils étoienl tiers. 
Nous remarquâmes combien l'esprit de corporation 
a d'influence sur tous les hommes, et la préférence 
que l'on accorde à ceux qui exercent la même pro- 
fession que nous. Nous dimes à an vieillard jovial, 
de la classe des pennemês, que nous étions pennemês 
de la grande pirogue; aussitôt il nous sauta au cou, 
en appliquant son nez sur notre poitrine et la flai- 
rant ; ce qui semblerait être une politesse , car nous 
l'avons vu répéter plusieurs fois ensuite, et nous 
eûmes beaucoup de peine à nous débarrasser de ses 
bras lépreux. Il nous offrit chaque jour des fruits à 
pain et des cocos, tandis qu'il parloit à peine à ceux 
qui prenoicntle titre d'urosses. 

la troisième classe ou celle des Jisirjnès corres- 
pond à la bourgeoisie. Cette classe est estimée et 
paroit être formée des propriétaires de terres. Le 
bas peuple enfin nommé sine ou sinyué est occupé 
aux plus rudes travaux , c'est-à-dire fournit les do- 
mestiques, les travailleurs. Cette caste est répartie 
chez les chefs, fait la cuisine et va chercher ou ré- 
colter les fruits. Elle nage les pirogues, va couper 
des lattes pour les maisons ; en un mot, elle est ré- 
servée pour la servitude. Trois divisions paroissent 
encore exister, celle des tins ou néas, celle des 
meîkao, et celle des memala. Mais ces deux der- 
nières nous paroissent douteuses, et nous serions 
tentés de croire que ce sont des noms de profession 
ou d'origine, peu usités d'ailleurs par les naturels 
eux-mêmes. 

On voit par l'ordre qui isole chaque rang que 
cette considération dont héritent les enfants nés dans 
telle ou telle caste ne peut provenir que d'un peuple 
anciennement civilisé. La filiation des idées de ceux 
que des circonstances imprévues auront portés dans 
ces îles se sera perdue ou se sera réduite à la plus 
simple tradition orale. 

Un fait très remarquable est la différence d'in- 
struction qui caractérise chaque caste, et même le 
langage que chacune d'elles parle. On conçoit que, 
pour former un vocabulaire, ce n'est pas une petite 
difficulté que de prendre des mots des premiers 
venus. Souvent un pemiemè nous donnoit le nom 
d'un objet on d'une partie du corps, tandis que le 



siuê, qui éloit à côté, en donnoit un autre, quel- 
quefois tout différent, au même objet qu'on mon- 
troiten le louchant. En général les chefs ont beau- 
coup plus d'instruction ; leur intelligence saisissoit 
aisément ce qu'on leur demandoit, et pour qu'il n'y 
eût pas d'erreur, souvent ils répétoient en mimes 
ce qui servoit à caractériser l'objet dont on vouloit 
avoir la connoissance. Leur prononciation est nette, 
leurs mots bien articulés, tandis que le peuple a 
une prononciation vicieuse, et qui varie à chaque 
instant. Nous eûmes occasion de juger des connois- 
sances d'un pennemê, en lui traçant sur le papier 
le cours du soleil. Il sut fort bien nous exprimer 
l'idée qu'il avoil de sa marche, en nous indiquant 
qu'il tournoit autour de la terre, et que le matin, 
liouat a\a\e, le soleil se levoit ; qu'à mi ii il éloit 
sur sa lête, houne ineléne, et qu'au soir il se cachoit 
dans la mer, foune cofo , en éclairant une autre 
terre. Le jour s'appelle lenèlique, et la nuit fonyao- 
nou. Il nomma les mois une lune, alouaite, et il 
nous dépeignit aussi comment il pensoit que cet 
astre tournoit autour de la terre , en sens contraire 
du soleil. On ne put obtenir aucun résultat satis- 
faisant des questions qu'on lui adressa, pour savoir 
s'ils ont quelques terres dans leur voisinage : il 
sembla nommer deux îles Huât et Nêcat, et surtout 
une dans l'ouest quarl-sud-ouest d'Oualan, qu'il ap- 
peloit moi Monsol ('). 

L'île d'Oualan, divisée en districts, régie par des 
urosses, a un nombre restreint d'habitants ; on ne 
peut apprécier les causes qui tiennent la population 
dans ces bornes étroites, et nous ignorons si ce sont 
quelques institutions vicieuses qui ordonnent des 
sacrifices d'enfants à la mort des chefs, ou si enfin 
cela est dû à l'insalubrité du climat. Le village de 
Lélé,le point le plus peuplé de toute l'île, doit 
avoir une population de cinq à six cents âmes. Le 
reste d'Oualan ne renferme plus que des réunions 
de trois ou quatre cabanes, ou même des maisons 
solitaires, principalement sur le bord des grèves sa- 
blonneuses ou dans les vallées intérieures. De sorte 
qu'on ne peut être loin de la vérité, en estimant à 
deux mille habitants la population totale de l'île. 

On se demande quel est le levier qui maintient l'or- 
dre établi parmi ce petit peuple isolé ; quels peuvent 
être les châtiments infligés à ceux qui manquent à 
cette obéissance aveugle qu'exigent les chefs; com- 
ment il se fait que des hommes toujours portés à 
franchir les bornes de leurs devoirs soient si soumis 
devant quelques individus qui se transmettent une 
autorité si despotique. Les idées religieuses y ont- 
elles quelque part, et les chefs sont-ils en même 

' (■) C'est 1res probablement un mol qui signifie autre 
chose que le nom d'une île ; car monsol, ou plutôt Wlûï- 
s soûl, signifie la mer, prise dans son étendue. 



DE L'HOMME. 



toi 



temps les ministres du culte? Cette dernière opinion 
auroit une grande probabilité, d'autant plus que les 
naturels professent un saint respect pour les tom- 
beaux, et surtout pour ceux des urosses, qu'ils bâ- 
tissent avec efforts en leur consacrant des hommages 
publics. Il n'est pas jusqu'à ceux de leurs proches 
qu'ils ne placent dans des positions choisies, en les 
entourant de tout ce qui commande un recueille- 
ment religieux. 

Le village de Lélé, principal point où sont réu- 
nies les demeures des naturels, a été bâti sur un 
îlot qui ne tient à Oualan que par un récif, sur le- 
quel on peut marcher ayant de l'eau jusqu'à la moitié 
du corps. Ce village est dans une position défavo- 
rable; au milieu d'un limon infect couvert de man- 
gliers, tandis qu'une eau croupie et puante stagne 
même dans les sortes de rues qui conduisent aux 
diverses agglomérations de cabanes. Ces maisons 
occupent généralement des tertres, et celles du roi 
et des chefs sont situées au pied d'une haute colline. 
La forme de ces demeures est fort agréable, et leur 
construction est très ingénieuse : elles sont répan- 
dues sur le pourtour de la baie, ou au milieu des 
arbres le long des rivages ; et leur coupe étrangère, 
s'élevant au milieu de végétaux imposants, ombra- 
gée par les cocotiers, leur donne un caractère neuf 
qui n'avoit point encore frappé nos regards. Ces mai- 
sons sont très vastes, ayant jusqu'à quarante pieds 
d'élévation , sur une longueur proportionnée. Leur 
couverture est démesurément grande ; elle retombe 
presque sur le sol, en s'arrètant sur une cloison en 
bois haute de trois pieds. Le sommet de chaque ca- 
bane forme un arc ouvert vers le ciel ; la toiture est 
faite avec des feuilles de vaquois et s'unit par simple 
juxta-posilion des deux côtés au sommet, et ne porte 
point sur une pièce de bois transverse. Les parois 
latérales sont faites avec des lattes d'un bois léger 
et blanc d'hibiscus, attachées sur des montants à 
distance d'un demi-pouce les unes des autres ; de 
petites portes sont pratiquées sur les côtés. Ces lattes 
sont soigneusement travaillées et peintes de diverses 
couleurs. Le devant et le derrière de la maison ont 
cela de très remarquable que le haut rentre beau- 
coup sous la toiture, et semble former un abat-jour. 
Cet endroit est orné avec soin, et on a laissé çà et là 
entre les lattes des séparations qui permettent à l'air 
d'entrer par la partie supérieure et de circuler libre- 
ment dans les appartements. La portion inférieure 
de la façade a une petite toiture avancée , se termi- 
nant aussi à trois pieds du sol , ou a un lattis en bois, 
ou enfin est en partie à jour. Le sol de la bâtisse se 
compose de petits bambous ou roseaux dont les 
liges, d'égale longueur, liées les unes aux autres, 
forment un plancher d'une grande propreté et très 
frais Les insulaires ont beaucoup de soin de ces bâ- 
timents, surtout les chefs, dont les demeures, quoi- 



que faites sur un même modèle, sont plus spacieu- 
ses, mieux travaillées, et ne présentent point un 
morceau de bois sans qu'il soit peint en rouge, en 
noir, en jaune, ou en blanc, et très poli. Quelques 
compartiments sont établis sur un côté ; ils servent 
de chambres à coucher, et le lit des naturels ne con- 
siste qu'en une petite natte étalée sur le plancher 
en roseaux. Toutes les maisons que nous vîmes n'of- 
froient de différence sensible que dans le plus ou 
moins de soins apportés à leur construction , ou dans 
leur grandeur et dans la manière dont elles étoient 
tenues. Les portes sont ordinairement très basses, et 
il faul ramper pour entrer dans les diverses pièces. 
Dans celles des chefs il y a de grandes portes à bat- 
tants, qu'on ouvre aux visites de cérémonie. 

Les autres travaux des naturels consistent en fortes 
murailles qu'ils appellent pot, lesquelles sont éle- 
vées avec beaucoup d'efforts sans doute, à en juger 
par la masse des pierres et par l'imperfection des 
moyens dont ces naturels se servent. C'est ainsi que 
le village de Lélé , sur l'île de même nom , se trouve 
partagé en rues et en quartiers, en même temps 
que le pourtour de l'île offre en entier une enve- 
loppe composée de ces masses de madrépores. Dans 
l'intérieur de l'île, des murailles hautes et formées 
d'énormes massifs attirèrent notre attention. Nous 
sûmes par la suite que c'étoit le lieu de la sépulture 
des urosses, et les naturels montrèrent le plus vif 
empressement à repousser de celle partie ceux qui 
cherchèrent à y jeter un coup d'œil. Ce cimetière se 
trouve très élevé, puisque la terre paroit presque 
au niveau du mur, qui a quinze pieds de hauteur, 
et quelques cocotiers et des bananiers y ont été 
plantés. Approfondir les idées morales de ce peuple, 
connoitre ses opinions sur sa religion et sur une 
existence future, seroit d'un grand intérêt, surtout 
si l'on pouvoit assister à quelques unes de ses cou- 
tumes et de ses grandes cérémonies, telles que les 
funérailles d'un musse. On trouve sur divers points 
de l'île des petits îlots que les naturels ont envelop- 
pés de murs quadrilatères; nous ne pûmes savoir 
dans quel but. 

Il nous reste à parler maintenant d'un autre genre 
de maisons qui semblent être du domaine public, et 
où les naturels s'assemblent et préparent même 
leurs aliments en commun : ils nomment celles-ci 
lomme oiniou, el quelquefois paè. Elles sont beau- 
coup plus vastes et moins propres. Il n'y a pas de 
réunions de trois ou quatre cabanes sans qu'il y ait 
une de ces maisons. On y dépose les haches de pierre 
pour le travail, et les longues lances pointues pour 
la pêche. Les régimes de bananes qui servent aux 
consommations journalières sont pendus à la toi- 
ture. Dans celles-ci, comme dans les autres, il n'y 
a que peu d'ustensiles de ménage, dont les princi- 
paux sont des auges de bois, dans lesquelles ils pré- 



102 



HISTOIRE NATURELLE 



cipitent la fécule de la racine vénéneuse de l'arum 
macroriliizon. Des écnelles de coco, une molellc 
pour broyer le fruit à pain ou le poivre, quelques 
nattes grossières, le métier avec lequel les femmes 
fabriquent les muras , voilà à peu près tout le mo- 
bilier des insulaires d'Oualan. 

La grande maison communale, où les cbefs nous 
reçurent à Lélé, ressemble en tout à celles éparses 
dans les divers districts de l'ilc. Le pourtour de ces 
grandes cabanes est entouré d'un plancher en bam- 
bous, au milieu duquel on a laissé un grand espace 
quadrilatère sur le sol même, pour établir les foyers 
qui servent à la cuisine. Ceux-ci sont peu profonds, 
formés avec des galets arrondis de trachyte s'échauf- 
fant aisément, et qu'on dispose de manière à ce qu'ils 
entourent les fruits à pain, qu'on y cuit et qu'on 
place dans le trou, enveloppés de feuilles de bana- 
nier, en les recouvrant d'un petit dôme de pierres 
préalablement échauffées. Pendant que les domes- 
tiques de la classe des siiigus préparent les aliments, 
les vieillards sont assis sur leurs nattes, ainsi que 
les hommes faits, et les mangent à mesure qu'ils 
sont cuits. Nous avons eu occasion de nous trouver 
plusieurs fois au milieu des naturels lorsqu'ils pre- 
noient leurs repas, et toujours nous avons vu un 
grand nombre d'hommes vivant en commun, servis 
par des jeunes gens qui se nourrissoient des débris 
laissés par leurs maîtres. A chaque convive on ap- 
porte un faisceau de morceaux de canne à sucre 
écorcés et nettoyés, un petit panier de fruits à pain 
coupés par le milieu, deux ou trois bananes : voilà 
l'essentiel du repas, rendant ce temps on fait griller 
légèrement quelques poissons , ou le plus ordinai- 
rement on les olfre crus. Un domestique fait circuler 
alors une bouillie nommée oumua, faite avec la fé- 
cule d'arum unie à du fruit à pain écrasé, arrosée 
de lait de coco et de jus de canne à sucre, et ren- 
fermée dans une feuille de bananier. On prend cette 
bouillie, assez agréable, avec deux doigts, et, après 
en avoir mangé un peu, elle est passée au voisin. 
Un autre domestique est, pendant ce temps, occupé 
à broyer des liges fraîches de poivre sur des pierres 
de basalte enfoncées dans le sol, ayant trois ou quatre 
trous avec des rainures, et qui existent dans chaque 
maison communale. Ces tiges sont humectées avec 
de l'eau, el triturées avec une molelte nommée io: 
le liquide verdàtre qu'on en relire se nomme scliia- 
ka; il est reçu dans des vases de coco, et on le passe 
dans un morceau d'étoffe avant d'être donné à cha- 
que naturel , qui avale d'un trait ce breuvage d'abord 
sucré, puis aromatique et stimulant. L'eau pure 
sert de boisson ordinaire; on l'apporte dans de petits 
vases faits avec des feuilles de bananier, végétal qui 
fournit à tous les besoins de propreté. Les cocos ne 
servent point ordinairement; le petit nombre qu'en 
possèdent les indigènes paroît être réservé pour l'é- 



poque où les autres provisions viennent à manquer. 
Il en est de même des racines du chou caraïbe ou 
taro. Les insulaires d'Oualan se délectent avec la 
canne à sucre, qui est pour eux un objet de grande 
utilité, tandis qu'ailleurs elle est négligée. Ils man- 
gent volontiers le fruit à pain sauvage, dont la sa- 
veur douceâtre leur plaît; ils le font torréfier très 
légèrement, el rejettent les châtaignes, qui ailleurs 
sont estimées par leur bon goût. Les poissons et les 
aplysies sont rarement grillés; ils trouvent meil- 
leures ces substances lorsqu'elles sont crues. 

Nous ignorons l'heure de la matinée à laquelle ils 
déjeunent. Us dînent vers onze heures et demie. Ils 
sonpent le soir, au coucher du soleil. Après le repas 
du milieu du jour les hommes se renversent sur leur 
petite natte, et dorment à la place qu'ils occupent. 
Il paroît que les femmes et les enfants mangent à 
part el ensemble; du moins elles paraissent toujours 
réunies entre elles pour le travail, de même que les 
hommes s'assemblent entre eux. Les femmes peu- 
vent manger devant leurs époux, et l'on sait que les 
vrais Océaniens interdisoient celle prérogative à leur 
famille: les occupations du sexe féminin paroissent 
bornées aux soins de la maternité et à la fabrique 
des étoffes pour maros. Les hommes se livrent à la 
bâtisse des maisons, cultivent les fruits, sarclent et 
plantent la canne à sucre, construisent des pirogues, 
ou vont à la pèche. Les vieillards ne font rien que 
boire, manger el dormir, ou donner des conseils. 

L'hospitalité est un caractère distinclif des habi- 
tants d'Oualan : dans quelque cabane qu'on aille , 
on s'empresse de vous faire asseoir et d'aller quérir 
des fruits. Us nous apporloienl beaucoup de cocos, 
tandis qu'ils en sont très avares pour eux-mêmes. Il 
est probable qu'ils pratiquent pour leurs égaux ou 
pour une classe supérieure les mêmes devoirs qu'ils 
nous rendoient. Ils ne sont point exigeants, ils ne 
demandent rien en échange, et les petits présents 
qu'on leur faisoit les combloient de joie. Des dispo- 
sitions aussi bienveillantes et aussi aimabies ne se 
retrouvent point chez les chefs; et soit par vanité, 
soit parce qu'ils pensent que tout leur est dû , ils se 
montrèrent avides, insatiables, et ne daignoient 
jamais, quelque présent qu'on leur fit, donner un 
coco en échange. 

Le vol est presque inconnu à Oualan, el les actes 
répréhensibles furent commis par des idossps, qui 
cherchoient à prendre effrontément ou ordonnoient 
à leurs pagayeurs d'enlever les objets à leur bien- 
séance. C'est ainsi que devant tout l'équipage de la 
Coquille un uross? vouloil faire détacher le gouver- 
nail d'une de nos embarcations. Ce sont encore les 
chefs qui se montrèrent turbulentset disposés à faire 
ï dépouiller nnoflicierqui se rendit seul à Lélé : mais, 
pusillanimes et mous, le moindre geste les inli- 
; mida. Nous pensons que des altercations se 



DE L'HOMME. 



103 



seroient élevées entre les Masses et nos gens, si 
ceux-ci eussent continué d'aller isolément dans 
leur village, où ces chefs se trouvaient en force. 
Quant au peuple , sa bonté et sa soumission ne se 
sont jamais démenties. Toujours prévenants et com- 
plaisants dans quelque cabane que nous soyons 
entrés, les naturels ont devancé nos désirs; ils n'ont 
jamais cherché à enlever le moindre de nos efléls; 
ils nous servoient de guides, et cela tout natu- 
rellement. 

L'industrie de ces insulaires n'est remarquable 
que par les étoiles elles pirogues. Pour les premiè- 
res tout leur savoir consiste à lisser leur m ara, le 
climat ne leur ayant pas fait sentir la nécessité de 
se couvrir d'autres voiles. Maison ne peut trop louer 
la vivacité des couleurs dont ils teignent les (ils, et 
l'art avec lequel ils les assemblent. Ces étoiles , tou- 
jours identiques, varient pour le dessin , et sont 
encore celles qui approchent le plus des tissus eu- 
ropéens. Ils ne savent point faire le papier vcslimen- 
tal avec l'écorce d'arbre à pain. 

Il paroît qu'on retire les lils des feuilles ou des 
liges d'un bananier sauvage {musa textilis) , et 
qu'ils les débarrassent par le rouissage de la gomme 
qui les invisque. Cependant ils pourroient aussi se 
servir pour cet usage des écorces d'ortie blanche et 
d'hiliisms tiliaceus , plantes qu'on y rencontre en 
abondance , et qui sont utilisées en d'autres îles. Ces 
fils , débarrassés de leur enveloppe , sont séchés par 
paquets. 

Ils se servent pour teindre en rouge d'une grosse 
racine roiigeàtrc nommée mahuri , qu'ils font infu- 
ser dans l'eau au soleil, et qu'ils retirent du ma- 
rin/la. Ils y font tremper les fils pendant quelques 
jours, avant de les sécher. Ce rouge est d'abord 
terne el analogue à celui de l'ocre. Ils paroit qu'ils 
ne possèdent point dans leurs montagnes le figuier, 
ou qu'ils ignorent l'usage de son fruit, utilisé dans 
les archipels de la Société et des Sandwich. 

Nous ne savons avec quel végétal ils composent 
le noir brillant et le jaune doré qui forment les des- 
sins des maros. Comme le monnda citi if. lia est 
très connu pour donner une belle couleur jaune avec 
sa deuxième écorce , et qu'il est usité à Taïti el dans 
les Moluques, il est probable que cet arbre leur four- 
nit encore celle couleur. Il reste à savoir comment 
ils font pour les aviver d'une manière si parfaite II 
peut se faire aussi qu'ils tirent quelque parti de la 
terre mérite ou curexim a , qui croît spontanément 
dans nie. 

Les femmes sont en possession de manufacturer 
les muras en se servant d'un petit métier à l'aide 
duquel elles tracent les dessins, tandis qu'elles n'ont 
besoin que de deux montants carrés pour composer 
le corps uni de l'étoffe. Ces maros, nommés lull, 
n'ont que huit pouces de largeur sur plus de cinq 



pieds de longueur, bien que le tissu des femmes ait 
plus de développement. Ceux des hommes du peu- 
ple sont d'un tissu plus grossier, et leurs dessins se 
réduisent à des raies rouges légères tracées sur les 
bords el au milieu. La couleur en est généralement 
noire el sans ornement. Les penne» è-- et autres cas- 
tes plus relevées en portent dont le fond esl noir 
aussi, mais donl les extrémités sont enjolivées de 
carreaux mélangés des quatre couleurs précitées. Des 
franges en ornent les extrémités. Les plus beaux 
maros appartiennent aux premiers chefs; cl leur 
fond, rouge et surtout blanc, est couvert en lon- 
gueur de raies légères et noires. 

La construction des pirogues se fait avec des haches 
en pierre ou en coquilles: et, quoique défavorisés 
par l'imperfection de leurs instruments, ces insu- 
laires donnent un fini précieux à leurs travaux. Les 
pirogues ont une forme caractéristique, el se distin- 
guent par des extrémités verticales. La coque en est 
faite d'un seul arbre, quelquefois très gros, sur lequel 
on adapte des fargues. Les trous sont recouverts avec 
un mastic blanc nommé {jouasse, que nous croyons 
cire fourni par le suc laiteux de l'arbre à pain, uni 
à la pulpe non mûre du fruit. Les embarcations sont 
creusées dans le seul tronc d'un tir tocarpus. Ces 
pirogues, quoique grandes, sont très légères; elles 
paroissent très étroites par la rentrée des plats- 
bords; elles sont peintes en rouge, et le bois est si 
soigneusement poli avec du trachyteouaveede gros- 
ses râpes faites avec une peau de diable de mer, que 
nos ouvriers ne sauroient rien fairedemieux. Il n'est 
pas jusqu'au balancier qui ne soit travaille avec soin, 
et dont les extrémités ne soient relevées avec goût. 
Ces pirogues marchent sans voiles et sans mais; ce 
n'est qu'à l'aide des pagaies qu'on les fait naviguer : 
celles-ci, de forme lancéolée , sont terminées par 
une pointe très aiguë ; elles servent d'armes défen- 
sives plutôt qu'à la manœuvre, caries naturels ne 
se montrent point habiles à évoluer leurs embarca- 
tions. Ces peuplades, entièrementsédentaires, vivant 
sur une ile fertile, ne sont ponat adonnées à la pèche, 
et les poissons ne sont pour elles qu'un accessoire 
de leur nourriture et non pas leur principale res- 
source : de là le peu d'habitude de la mer qu'on 
remarque en elles, tandis que les autres Carolins 
sont d'excellents marins. Les pirogues des urosses 
sont désignées par des sortes de chapeaux chinois 
appelés palpa , faits en coquilles blanches et brunes 
enfilées, cl supportées par quatre morceaux de bois 
qu'ils placent sur le balancier. 

Les instruments usités dans le pays sont peu nom- 
breux. La hache, tala, lient le premier rang par 
son utilité comme par la manière ingénieuse quia 
présidé à sa confection. Les haches sont faites sur 
un type unique : seulement elles varient par la gran- 
deur, car il en est de très grosses ; cl d'autres , des- 



104 



HISTOIRE NATURELLE 



tinées à de petits ouvrages, sont gracieuses et faites 
avec une vis-ligre ou une mitre-épiscopale, dont la 
grosse extrémité est usée pour former un bord cou- 
pant. Les naturels emploient aussi des valves de 
grandes tiidacnes au même usage; mais ils ont 
recours le plus habituellement à une sorlede madré- 
pore spalhisé, d'un grain très fin, imitant l'ivoire, 
qu'ils façonnent par un frottement prolongé avec de 
la poussière de basalte. Ils disposent en biseau le 
coupant de cet instrument, dont la forme générale 
ne peut mieux être comparée qu'à une dent incisive. 
Ces coupants sont entés sur un corps en bois , et so- 
lidement attachés à une tige arrondie qui peut tour- 
ner sur une surface concave du manche en permet- 
tant à la hache de prendre une direction verticale ou 
horizontale au besoin. Le manche est en bois léger 
d'hibiscus, et décrit une courbe. Le tout est peint 
en rouge et en noir. On se sert des haches les plus 
volumineuses en frappant à grands coups pour creu- 
ser une pirogue, et en donnant un singulier tour de 
bras à l'instrument qui décrit un cercle au bout du 
levier qui le fait agir. Le bois travaillé est ensuite 
poli avec beaucoup de soin par le moyen de mor- 
ceaux unis de irachyteou par une râpe faite avec la 
peau rude de grandes raies. 

Les haches sont seulement employées à couper 
des arbres, à construire les pirogues, façonner la 
charpente des maisons, et creuser des auges en bois 
qui servent à teindre ou à renfermer de l'eau. 

Nous eûmes occasion de voir dans les cabanes de 
longues javelines effilées, soigneusement travaillées, 
que nous primes pour des armes, ainsi qu'un bâton 
pointu à une extrémité, entaillé à l'autre, et aussi 
peint en rouge. La javeline se nomme ouessa, et le 
bâton sayue. Les naturels s'en servent pour se pro- 
curer du poisson. Leurs pêcheries sont établies sur 
le bord des récifs, où la haute mer vient briser. Ils 
établissent des espaces quadrangulaires avec des 
murailles hautes de trois pieds, et construites assez 
solidement pour que la mer ne puisse les renverser 
en s'élevant par-dessus. Les pierres sont disposées 
de manière à ce qu'il n'y ait point d'interstices entre 
elles, et une seule ouverture est pratiquée pour que 
les eaux puissent s'écouler jusqu'à un certain niveau 
lorsque la mer baisse. Le poisson qui a été apporté 
dans ce vivier y demeure, et les naturels s'y ren- 
dent lorsque la marée a abandonné le rivage : fer- 
mant alors le trou pratiqué au réservoir, où il reste 
peu d'eau , ils frappent et percent le poisson avec ces 
longues javelines dont nous avons parlé. Au reste 
ces pêcheries ne sont ni nombreuses ni bien entre- 
tenues. Ils se servent aussi d'hameçons en nacre, 
dont nous ne vîmes entre leurs mains qu'un bien 
petit nombre. Ils ne faisoient aucun cas des nôtres, 
ou , s'ils les acceptoient, c'étoit pour les placer dans 
les trous de leurs oreilles. Les filets qu'ils emploient 



ne sont point ingénieusement fabriqués. C'est un 
long ovale de branches pliantes et souples qui se réu- 
nissent à une extrémité, et supportent une sorte de 
poche dont les mailles sont assez serrées et faites 
avec le eaire du coco. Ce genre de filet sert à pour- 
suivre le poisson. Tour cela une douzaine d'hommes 
se placent de manière à former un grand cercle dans 
l'eau des récifs : ils finissent par se rapprocher en 
poussant les poissons devant eux. Il arrive alors 
qu'ils se joignent, et les poissons sont contraints de 
se jeter dans leurs filets tendus. Le bâton pointu pa- 
roît destiné à assommer certaines espèces, ou bien 
à saisir, dans la fourche pratiquée à son sommet, les 
grosses murènes et les murénophis, si communes 
sur la côte. Cependant nous ne leur en vîmes jamais 
prendre, et en général leur prodigieuse multiplica- 
tion annonce qu'ils les négligent. 

Les cordes qui servent aux pirogues sont assez 
bien tissées : il en est qui imitent à la vue celles 
d'Europe. Ils emploient à cet usage le brou filamen- 
teux du coco. 

Les insulaires d'Oualan possèdent peu d'objets de 
décoration , et ils ne se servent point de cosmétiques 
ni de substances masticatoires quelconques. Les 
chefs paroissent être les seuls qui emploient l'huile 
pour s'oindre les cheveux. Ils portent quelques 
fleurs, parfois des colliers faits avec une ovule enfilée 
qu'ils nomment lioulè, ou des bracelets en petites 
rouelles noires et blanches. Le plus grand nombre 
a sur la nuque un morceau d'écaillé de tortue, sus- 
pendu à un cordonnet qui fait le tour du cou. Il pa- 
roît qu'ils attachent quelques idées superstitieuses 
à cet ornement ; car ils ne voulurent point nous en 
céder, bien que le prix qu'on leur en offrit les tentât 
singulièrement. 

Le tatouage paroît à Oualan désigner les rangs : on 
nomme sise, schisché, cette opération. Les hommes 
portent deux longues raies en dedans et en dehors 
des membres inférieurs. Ces deux bandes sont larges 
de huit lignes, remplies de losanges à jour dans les 
classes inférieures, noires et pleines au contraire 
chez les urosses. Ceux-ci ont en outre des dente- 
lures, et, comme les petmemês, des lignes légères 
dans leur intervalle, terminées par des crochets. Les 
bras sont chargés de petits dessins ; mais ce qui rend 
remarquable et caractéristique le tatouage de ces 
insulaires est un large chevron noir qui couvre le 
pli du bras chez les deux sexes. Les hommes n'en 
placent point ailleurs que sur les membres, tandis 
que les femmes ont les reins couverts de tatouage 
qui se termine sous le rebord même de leur mriro. 

Le chant des habitants n'a rien d'agréable; ce 
sont des sortes de phrases prosaïques cadencées sur 
un ton lent et monotone, qui accompagnent le plus 
souvent la danse. Il faut avouer que celle-ci décèle 
un caractère bien sérieux et bien flegmatique. Les 



DE L'HOMME. 



105 



naturels, en effet, paroissent en général calmes et 
peu adonnés à la gaieté. Les chefs surtout sont gra- 
ves. Quelques hommes du peuple dérogent seuls à 
ce caractère, qui scmhle exclusif ù la masse de la 
population. Quoi qu'il en soit, un urosse voulut 
bien exécuter plusieurs fois de suite, devant nous, 
la danse usitée dans le pays. Celle-ci ne se compose 
que de mouvements lents, cadencés, des membres 
et du corps, de sortes de changements de position 
des bras et des jambes, qui imitent parfois les poses 
d'un maître d'escrime. Ces balancements, accom- 
pagnés de la voix, se bornent à des demi- tours que 
le danseur fait sur lui-même. Ordinairement, lors- 
qu'ils tiennent dans les mains des bâtons, ils se réu- 
nissent pour former une longue fde. Le grand mérite 
consiste alors à faire les mouvements et les mêmes 
gestes avec une telle précision que tous les membres 
semblent être animés du même principe moteur. Il 
paroît que le peuple ne sait point exécuter celle cho- 
régraphie ; car quelques hommes du commun l'es- 
sayèrent en vain, et plusieurs moutroient un grand 
plaisir à la voir danser par trois ou quatre naturels 
qui y excelloient, à en juger par les applaudisse- 
ments qu'ils reçurent ('). 

Indubitablement ces insulaires professent le dogme 
de la résurrection des âmes, et les soins qu'ils ap- 
portent à leurs tombeaux semblent attester qu'ils 
ont celte pensée consolatrice. Les nrosses, ces demi- 
dieux d'Oualan, sont enterrés dans un lieu consacré, 
où toute la force des insulaires se manifeste avec le 
summum de leur puissance dans la confection des 
murailles qui les enclosent. Celles du peuple, moins 
recherchées, ont quelque chose de touchant dans 
leur simplicité sauvage. 

Les plantations de cannes à sucre sont principale- 
ment destinées aux sépultures ; et comme elles exis- 
tent dans la plaine comme sur le revers des mon- 
tagnes, et parfois aux deux tiers de leur hauteur, 
il en résulte un choix qui annonce un jugement mé- 
ditatif sur l'effet des tombeaux. Souvent, en effet, la 
sépulture d'un naturel se trouve abritée par l'arbre 
à pain qui l'a nourri, au milieu des tiges murmu- 
rantes de la canne à sucre, près d'un ruisseau dont 
les ondes fugitives coulent, du sommet des monta- 
gnes , au milieu de bosquets touffus d'orangers , 
d'i.vora, que recouvrent des liserons volubiles aux 
larges corolles purpurines. Chaque sépulcre est pro- 
prement recouvert d'une petite cabane, dont les pa- 
rois latérales sont à jour. Très souvent on rencontre 
des villages aujourd'hui habités par les morts; car 
les naturels d'un endroit se plaisent à réunir leurs 
proches dans le même espace de terre. Des treillages 

(') Ils s'accompagnent avec un tambour ou tam-tam , 
et cet instrument. paroit être connu de tous ies peuples 
non civilisés. 



recouvrent le sol de la cabane mortuaire; une natte 
y est placée, sans doute pour que le fils puisse venir 
consulter les cendres de ses pères : on retrouve 
encore sous quelques uns de ces toits simples, mais 
élevés avec soin, les instruments dont se servoit le 
possesseur sur la terre, une hache pour l'homme et 
le métier à étoffes pour la mère de famille. Chez les 
peuples les plus bruts, ceux delà Nouvelle-Hol- 
lande par exemple, les tombeaux sont respectés : il 
n'y a que l'homme civilisé qui en ait méconnu la 
religieuse influence! 

Il nous reste à dire un mot sur la langue des ha- 
bitants d'Oualan : elle nous paroit évidemment com- 
posée de plusieurs dialectes que parlent les diverses 
castes; elle diffère de toutes celles que nous avions 
entendues jusqu'alors , et surtout de l'océanienne. 
La prononciation des mots nous parut très difficile 
à saisir, et nous remarquâmes que la plus grande 
difficulté éloit de rendre, par nos signes ou lettres , 
les sons qui parvenoient à nos oreilles. Une autre 
cause qui s'opposoit à ce travail est l'espèce de soin 
qu'ont les naturels à ne jamais contrarier. Si par 
inattention on croit avoir entendu un mot, et qu'on 
vienne à le répéter, tous persisteront à dire comme 
la personne, le nom n'ayant aucun rapport même 
avec ce qu'on leur demande. Celle excessive com- 
plaisance est plus nuisible qu'utile, et ces hommes 
sont d'une telle légèreté, ou tout ce qu'on fait autour 
d'eux les occupe tant, qu'ils ne répondent d'ailleurs 
qu'avec indifférence. 

Pour former des vocabulaires, le plusdifficullueux 
n'est point d'obtenir les noms des choses matérielles 
qu'on a sous les yeux. En recueillant les mots qui 
les concernent, on est à peu près sûr de leur exacti- 
tude; mais il n'en est pas de même pour leur-faire 
comprendre des idées métaphysiques attachées aux 
mois, tels que hier, demain, père, frère, parents, 
et une foule d'autres qui tiennent à des rapports 
plus complexes. Leur prononciation est souvent gut- 
turale, terminée par des consonnanecs nasales ou 
palatiales difficiles à saisir avec rigueur, et qui in- 
fluent beaucoup sur la valeur des mots; car il en 
est qui désignent plusieurs objets en changeant de 
son seulement, son qui est peu sensible pour nos 
oreilles. Les seuls mots dont on rencontre des ana- 
logues dans le langage de quelques peuples de la 
mer du Sud sont peu nombreux et peu caractéris- 
tiques. On en trouveroit sans doute beaucoup plus 
dans les langues japonoise ou chinoise. Ainsi le mot 
iA-, poisson, employé à Oualan, est dérivé d'tluin , 
Malais, d'iAo, Nouvelle-Zélande; tandis qu'eia , 
usité à Taïti, et iô à llotouma, en sont corrompus 
Wouake, pirogue, consacré à Oualan, est analogue 
à waka, Nouvelle-Zélande; à vaka, llotouma, à vaa, 
Taïti. Cocotier, iion, se nomme uiuu aux Sandwich 
et à llotouma, et pourroit dériver du mot malais 

14 



106 



HISTOIRE NATURELLE 



ràor, moins usité que Juiltpa. Pagaie, oa, est appe- 
lée eoô à Taili. Banane, aune, porte absolument le 
même nom, aune, au Port-Praslin Et à la Nouvelle- 
Irlande. Canne à sucre se dit t<t à Oualan , io à la 
Nouvelle-Irlande, ioa àïViti, toou aux Sandwich 
et à Rotouma. Le coït se dit fouine à la Nouvelle - 
Irlande, et foë e à Oualan. Mata, œil, également 
nommé mata dans la langue malaise, etc., etc. 

La numération est basée sur des principes régu- 
liers et fixes qui n'ont pu provenir que d'une nalion 
civilisée depuis long-temps. Elle diffère beaucoup 
de cjlle des Malais, et ia dénomination de plusieurs 
nombres se rapproche de mots employés à la Nou- 
velle-Irlande. Quant à la manière de compter des 
Sandwichiens et des ïaïliens, elle en diffère com- 
plètement par rapport aux noms, et s'en rapproche 
quant au mécanisme. 





[ EXEMPLES. 




1, 


scha. 


30, 


toll go vie. 


2, 


lo. 


40, 


eaa goule. 


3, 


toll. 


50, 


lomme goule. 


4, 


eaa. 


00, 


holl goule. 


5, 


lomme. 


70, 


hut goule. 


6, 


holl 


80, 


ouall goule. 


7, 


hut. 


90, 


héo goule. 


8, 


ouall. 


100, 


scha sihiogo. 


9, 


Jiéo. 


200 


lo sihiogo. 


10, 


singoule. 


300, 


toll sihiogo. 


11. 


singoule scha. 


400, 


eaa sihiogo. 


12 


singoule lo. 


500, 


lomme sihiogo 


13 


singoule toll. 


COO, 


holl sihiogo. 


14, 


singoule eaa. 


700, 


hut sihiogo. 


15, 


singoule lomme. 


800, 


ouall sihiogo. 


10, 


singoule holl. 


900, 


hco sihiogo. 


17 


, singoule hut. 


1000 


, scha sihia. 


18, 


singoule ouall. 


2000 


Io sihia. 


19, 


singoule héo. 


3000, 


toll sihia. 


20, 


logoule. 


4000 


eaa sihia. 


21 


logoule scha- 


5000 


lomme sihia. 


22 


logoule lo. 


0000 


holl sihia. 


23, 


logoule toll. 


7000 


, hut sihia. 


24, 


logoule eaa. 


8000 


ouall sihia. 


25, 


logoule lomme. 


9000, 


heo sihia. 


20, 


logoule holl. 


10000 


sasihié 


2", 


logoule hut. 


11 COO 


scha sasihié. 


28, 


logoule ouall. 


20000, 


louho. 


£9, 


logoule héo. 







M. XATURELS DES ILES MAC-ASKILL. 

Le 17 juin IS24 nous reconnûmes les îles Pelelap, 
Tougoulou tt Takai, que le capitaine Mac-Askill 
découvrit en iS09. Ce sont de petites îles basses re- 
posant sur le même plateau de récifs , qui gisent 
par six degrés trente-six minutes de latitude nord , 
et cent cinquante-huit degrés vingt-sept minutes de 
longitude est. De nombreux végétaux les recou- 
vrent, et çà et là dans les éclaircies des bois parois- 



sent les cabanes dont la forme est analogue à celles 
d'Oualan; toutefois leur construction nous parut 
beaucoup plus négligée. Les naturels se hâtèrent de 
jeter leurs pirogues à l'eau, et comme nous avions 
mis en panne, en un clind'œil ils nous atteignirent; 
la plupart des embarcations étoient manœuvrées 
par sept ou huit indigènes : ils montèrent à bord 
sans témoigner ni hésitation ni crainte, et, par une 
exception d'autant plus digne d'être citée qu'elle est 
plus rare, ils nous offrirent avec un désintéresse- 
ment qui nous charma toutes les provisions dont ils 
s'étoient munis, et qui consistoient en cocos secs et 
germes, en fruits à pain sauvages, et en gros tron- 
çons de taro (arum macro* rhizon ). C'étoit la pre- 
mière fois que nous recevions des peuples de la mer 
du Sud un présent de haute importance pour des 
hommes dont les îles sont peu productives, sans 
qu'ils nous témoignassent le moindre désir d'en ob- 
tenir une récompense. Leur action ne fit point d'in- 
grats. Les cocos, qu'ils nomment ciujuè, ne sont, 
à ce qu'il paroît, mangés que dans l'état sec, et 
lorsque l'amende a acquis son entier développe- 
ment. Ce fruit, sur les îles basses, est sans doute 
trop précieux à une population nombreuse pour être 
cueilli lorsque la noix est remplie de lait émulsif, 
et propre à désaltérer seulement : la prévoyance 
leur a donc fait une loi de ne point gaspiller leurs 
vivres, ou comme on le dit, de manger leur bien 
en herbe. Les objets qui leur firent le plus de plaisir 
furent des clous et des haches; et le fer d'ailleurs, 
qu'ils nomment loulou est recherché par eux sous 
quelque forme qu'il soit. Parmi les fruits qu'ils nous 
offrirent étoient quelques régimes d'une espèce de 
banane sucrée et fondante que nous n'avions point 
encore rencontrée, et dont la saveur éloit délicieuse. 
Nous y remarquâmes aussi quelques cônes de pan- 
danus que les naturels sucent avec plaisir, quoique 
les semences en soient ligneuses et coriaces ; cepen- 
dant une matière sucrée assez abondante est ré- 
pandue à l'endroit où ces fruits s'insèrent sur le 
pédoncule. 

Ces insulaires avoient la plus grande analogie 
et dans les caractères physiques et dans les arts in- 
dustriels avec les habitants de l'île d'Oualan. C'est 
en vain toutefois que nous essayâmes de nous faire 
entendre d'eux en nous servant des mots oualanois 
que nous avions recueillis, et qu'ils parurent ne pas 
comprendre; après quelque persévérance nous ob- 
tînmes de plusieurs les noms qu'ils donnent aux 
unités; et, comme il sera facile de s'en convaincre, 
ces mots ne présentent que des différences bien lé- 
gères avec ceux employés à Oualan. 

J , sa. 4, hea. 7, hut. 

2, lo. 5, lim. 8, houal. 

3, toll. 0, huone. 9, héo, 



DE L'HOMME. 



107 



La (aille des habitants des îles Mac-Askill est 
moyenne et bien prise; la plupart d'entre eux 
avoient un embonpoint raisonnable, tandis que 
nous en remarquâmes quelques uns ensevelis sous 
d'épaisses couches de graisse , dont tous les mouve- 
ments étoient gênés par cet état d'obésité. La teinte 
de la peau est d'un olivâtre peu foncé, et l'ensem- 
ble de leur physionomie agréable est empreinte 
d'une grande douceur. Un seul petit maro de toile, 
placé en plusieurs doubles, est leur unique vête- 
ment ; et loisque.cédant aux^demandes des amateurs, 
ils changeoient ce morceau d'étofTe contre du fer, 
ilsmanifesloient la plus grande pudeur pour qu'on 
n'entrevît point ce que le maro officieux cachoit 
d'ailleurs assez mal. Leurs longs cheveux noirs, et 
un peu frisés, sont retenus sur le sommet de la 
tête par un nœud : ils ne se rasent jamais la barbe 
ni les moustaches; mais cet accessoire n'acquiert 
son complet développement que chez quelques 
vieillards, car le plus grand nombre des indigènes 
ne nous présenta qu'une touffe peu épaisse d'une 
barbe rare et grêle formant une pointe sous le men- 
ton comme celle que portoit Charles IX. Leurs 
dents sont éblouissantes de blancheur; et leurs 
yeux naturellement obliques, lorsqu'on y joint l'é- 
troitesse du front, l'étranglea:ent des branches du 
maxillaire inférieur, rappellent évidemment le type 
coréen ou japonois. 

Ces insulaires ont un goût décidé pour les fleurs. 
Des jeunes gens s'étoient orné la tète de couronnes 
d'ixora , dont les corolles sont d'un rouge ponceau 
très vif; quelques uns passent dans les trous des 
lobes des oreilles des feuilles florales qui nous sont 
inconnues, et qui exhalent une odeur suave de vio- 
lette ou d'iris de Florence; d'autres enfin avoient 
leur chevelure entremêlée de fleurs blanches, cl 
ces parures si simples prêtoient à leurs physiono- 
mies un charme qu'il est plus facile de sentir que 
de peindre. Sans cesse en mouvement et se livrant 
aux éclats les plus bruyants d'une gaieté folle, le 
caractère de ces hommes ne se montra que sous des 
dehors favorables dans notre courte entrevue. Ils 
nous parurent moins posés et moins mélancoliques 
que les habitants d'Oualan. 

Ainsi que nous avons déjà eu occasion de l'indi- 
quer, dans le groupe des îles les plus orientales ils 
se ceignent les reins de chapelets faits avec des 
rouelles noires et blanches : leur mai os sont d'une 
étoffe beaucoup plus épaisse que ceux usités à 
Oualan, mais l'art de les tisser, la variété des des- 
sins, la vive coloration des fils, ne leur sont point 
inférieurs. Leur tatouage est plus élégant et plus 
perfectionné que chez aucun autre peuple ; les 
dessins qui recouvrent le corps sont disposés par 
larges masses qui lui donnent un aspect bleuâtre: 
mais dans ces masses sont répétés symétriquement 



des raies, des cercles, incrustés dans la peau avec- 
goût. Les jeunes gens seuls ne présentoient point 
ce genre de décoration. Quelques vieillards étoient 
entièrement chauves. 

Les instruments que nous vîmes dans leurs mains 
consistoient en haches fabriquées, comme celles 
d'Oualan , avec des fragments de corail ou avec des 
coquilles, telles que la tridacne , la vis, et la mitre- 
épiscopale. On les appelle talé ; et ce nom a, comme 
on voit, la plus grande analogie avec le mot tala 
usité à Oualan, et qui signifie la même chose. Leurs 
cordes, faites avec le cave du coco, étoient solides 
et bien tissées. Leurs pirogues diffèrent beaucoup 
de celles d'Oualan; leur construction se ressent na- 
turellement de ce que les îles basses ne possèdent 
point de grands arbres ni de bois dont les fibres 
soient denses et compactes. Cependmt la forme de 
leurs pirogues rappelle celle des pros élégants dont 
nous aurons bientôt occasion de parler. Aucune de, 
celles qui vinrent le long du bord n'avoit de mâts 
ni de voiles; on les manœuvroit simplement à l'aide 
de pagaies pointues. 

VII. NATURELS DES ÎLES DUPERREY. 

Le 18 juin nous découvrîmes trois îles inconnues 
aux géographes, formant un trépied sur un plateau 
de récifs; les nalurels qui vinrent à bord nous les 
nommèrent lloxufai, Aoucra et Mongoule. Ces 
îles, auxquelles le commandant de la corvette in Co~ 
quille crut devoir donner son nom, gisent par si* 
degrés trente-neuf minutes de latitude nord, et cent 
cinquante-sept degrés vingt-neuf minutes de longi- 
tude est. Le premier pros qui nous accosta étoit 
monté par dix hommes : l'un d'eux nous montra 
une herminette en fer faite avec un morceau de 
cercle de barrique, ce qui prouve qu'ils ont dû 
communiquer avec des Européens, ou recevoir ce 
métal dans quelque île voisine et par voie d'échange. 
Comme tous lesCarolins, ils appellent le fer loulmt, 
leurs chefs tamols, et connoissent exactement la po- 
sition des îles qui les environnent. 

Les insulaires qui communiquèrent avec nous 
sont de très beaux hommes; ils joignent à une 
taille avanlagcuse et bien prise des membres forte- 
ment dessinés. Leur peau, souple et lisse, n'est 
point foncée en couleur; leurs traits, bien que 
larges et épatés, ont un jeu de physionomie ouvert 
et bienveillant ; leurs cheveux noirs, un peu frisés, 
flottent librement sur leurs épaules, et ne reçoivent 
aucun objet de parure. La gaieté qui les anime, et 
le sourire qui règne sur leurs lèvres , laissent 
entrevoir des dents du plus bel émail. La barbe con- 
tourne la lèvre supérieure, taillée en un léger re- 
bord, tandis qu'elle forme une touffe mince et poin- 
tue sous le menton. Comme les autres Carolins, ils 



108 



HISTOIRE NATURELLE 



n'ont pour fout costume qu'un étroit maro dont 
l'étoffe est colorée en jaune orangé fort vif. Un 
tatouage très compliqué recouvre toute la surface 
du corps; mais cet ornement, chez la plupart des 
naturels qui nous visitèrent , disparoissoit sous les 
zones nombreuses de la lèpre océanienne (') qui les 
dévoroit. Nous remarquâmes que ces insulaires sont 
plus navigateurs que ceux que nous avions jusqu'à 
ce jour visités ; toutefois ils sont encore assez longs 
à évoluer leurs pirogues, surtout dans le mouve- 
ment d'orienter la voile et de changer d'extrémité : 
ils sont d'une grande maladresse pour accoster un 
vaisseau, et la marche de leurs }nos n'est point à 
citer. Ces embarcations, quoique construites sur le 
type adopté par les Carolins, sont grossières et sans 
ornements ; mais le balancier, l'inclinaison du mât, 
la forme de la natte qui sert de voile , les deux 
vergues qui la soutiennent, sont comme dans les 
autres pros. 

VIII. NATURELS DES ÎLES IIOGOLOt'S. 

Ces îles, dont le nom est écrit lîogoleu sur nos 
cartes, et dont l'existence a long-temps été regardée 
comme fabuleuse , ont été revues en 1814 par le ca- 
pitaine espagnol Dublon. Elles ont trenle-sept lieues 
de tour, etformentun archipelcomposé de plusieurs 
îles hautes volcaniques , et d'un grand nombre de 
motous verdoyants qu'entoure un immense dévelop- 
pement de récifs à l'extérieur, tandis que des lagons 
profonds occupent l'intérieur. Pendant quatre jours 
nous contournâmes ce système de terre, dont les 
habitants vinrent fréquemment nous visiter. Aux 
morceaux de fer travaillés qu'ils avoient dans les 
mains et qui provenoient sans doute des îles Marian- 
nes, à l'assurance aveclaqueîleilsmontoientàbord, 
on doit juger qu'ils connoissoient les Européens. 
Leurs traits ressemblent parfaitement à ceux des 
autres Carolins ; cependant nous remarquâmes chez 
eux quelques usages que nous n'avions point encore 
trouvés •. le premier est de se servir d'un chapeau 
chinois très bien fait avec des feuilles de pandanus, 
et le second de porter un véritable poncho en toile 
noire tombant jusqu'aux reins. Or, comme nous 
l'avons déjà dit, lepo?ic/io est une pièce de toile per- 
cée au centre, et dont l'usage n'est propre qu'aux 
Araucanos du Chili et aux Mongols-Pélagiens; car, 
bien que ce vêtement soit usité aux îles de la Société, 
il diffère beaucoup, par son ampleur et par le peu 
d'usage qu'on en fait, du poncho des habitants d'Iïo- 
golous. Nous n'eûmes pointa nous louerdela bonne 
foi de ces naturels ; ils s'approprioient sans scrupule 

(') La plupart des insulaires de la mer du Sud , quelle 
que soit la race humaine à laquelle ils appartiennent , 
sont rongés par celle lèpre, due sans aucun doute à 
l'ichthyophagic 



ce qui lenloit leur convoitise. Très peu d'entre eux 
étoient tatoués ; et celle opération , qu'ils nomment 
make, ne se compose chez eux que de quelques lignes 
verticales placées sur la poitrine et sur les jambes. 
Les lobes des oreilles étoient fendus et tiraillésoutre 
mesure par l'habitude d'y placer des cylindres en 
bois léger d'hibiscus , d'un grand diamètre, et peints 
en rouge orangé, ainsi que le capitaine Kolzebue l'a 
observé à Kadack. Nous ne pûmes saisir aucun mot 
de la langue de ces hommes ; quelques uns cepen- 
dant nous parurent d'origine malaise. La pêche est 
une de leurs grandes ressources , et ils y sont très 
habiles. Nous remarquions que chaque jour leurs 
pirogues éloient remplies de plusieurs espèces de 
poissons, de mollusques, de gros bénitiers et d'étoi- 
les de mer, qu'ils paroissent également ne pas dédai- 
gner. Leurs pirogues sont fort remarquables tant par 
leur légèreté que par les soins qu'on a apportés à les 
décorer ou à les peindre. Leur marche , par une 
brise modérée, est d'environ six nœuds , et ce nom- 
bre est bien loin d'égaler celui qu'Anson leur ac- 
cordoit. Nous observâmes que dans plusieurs de ces 
embarcations fines et légères ils avo ; ent des frondes 
fabriquées avec du brou de coco , destinées à lancer 
des pierres et des javelines longues et effilées. 

IX. NATUHÉLS DÉS ÎLES TAMATAAu 

Le 50 juin 1825 nouscûmes connoissanec de trois 
petites îles basses nommées Tamalam, Falalike, 
et Pollap, découverts en 1801 par don Juan Ibar- 
goilia. Une trentaine de pirogues partirent immé- 
diatement pour nous joindre : mais, comme la cor- 
vette étoit favorisée dans sa marche par une brise 
assez fraîche, toutes ces embarcations arrivèrent à 
la fois tumultueusement, de sorte que plusieurs des 
pros furent brisés le long du bord, et leurs débris 
rompirent les balanciers de plusieurs autres qui 
chavirèrent à leur tour; et, comme les naturels 
parloient et gesticuloient tous à la fois, seculbu- 
toient et se jeloient à l'eau, nous eûmes le specta- 
cle en petit d'une flotte naufragée. Le mot loulou 
étoit dans toutes les bouches, car le fer est pour ces 
peuples la matière la plus précieuse; les haches, 
les couteaux, nommés sar , les clous, les gros ha- 
meçons, sont pour eux des objets d'une grande 
valeur : en échange ils donnent des cocos qu'ils 
appellent non, des mailles (') ou fruits à pain sau- 
vages , et des coquilles qu'ils pèchent sur le rivage, 
telles que les casques (méafe) et les belles porce- 
laines aurores. Les habitants de Tamatam ne diffè- 
rent point de ceux d'Hogolous. Leurs miros et 
leurs pond*. os sont de même étoffe; leur chapeaux, 
fails à la chinoise , sont identiques par la forme , et 



Rïamall aux iles de Pelcw, suivant Wilson. 



DE L'HOMME. 



109 



leurs oreilles sont traversées par de gros rouleaux 
en bois peint : rependant le maro, que certains Ca- 
rolins n'abandonnent point sans montrer quelque 
pudeur, n'a pas toujours pour but ici de voiler les 
parties génitales, mais souvent il est placé sur le 
vcnire comme une ceinture. Au reste le tatouage, 
les colliers en grains noirs et blancs, leurs tissus, 
nous rappelèrent les mêmes objets vus à Hogolous. 
Quelques hommes étoiemt armés de bâtons blancs 
longs de cinq pieds, très polis, et renflés aux extré- 
mités; les naturels s'en servent comme de balan- 
ciers lorsqu'ils dansent. Bien que de bonne foi dans 
les marches, ils cherchent cependant le plus pos- 
sible à s'emparer de ce qui leur plaît, et souvent les 
objels les plus futiles sont ceux qui captivent le plus 
leur attention. 

Les noms de nombre que nous pûmes obtenir sont 
les suivants : 



1, yote. 

2, rouke. 

3, liêole. 

4, fana. 

5, lime. 

6, ouone. 

7, fusse. 
S, houalle. 
9, tike. 

10, seke. 

11, seke yote 

12, seke rouke. 

13, seke liénlc. 

14, seke fane. 

15, seke lime. 

16, stke ouone. 

1 7, seke fusse. 

18, seke houalle. 

19, seke tike. 



20, 

30, 

40, 

50, 

60, 

70, 

80, 

90, 

100, 

200, 

300. 

400, 

500, 

600, 

700, 

800, 

900, 

1000, 

10000 



roue. 
héhêliê. 

falé. 
limé, 
huonc. 
fikê. 

houallikê. 
tikouë. 

yote apoutouke. 
routapoutouke. 
hèapoutouke. 
fatapoutouke. 
limapoutouke. 
ouonapou touke. 
fikapoutouke. 
Iioualapoutouke. 
tikapout ouke. 
sangarasse. 
, seke anga rasse. 



X. XATUUELS DE L'ÎLE SATAIIOCAL. 

Le 5 juillet la corvette la Coquille étoit en vue 
de l'île Sa'ahoual, que le capitaine Wilson appela 
TucUr, du nom d'un matelot suédois qu'il y laissa. 
Cetle île, la dernière du groupe des îles Carolines 
avec laquelle nous communiquâmes, est située par 
sept degrés vingt-une minutes nord , et cent qua- 
rante-qualre degrés quarante-six minutes de longi- 
tude est. Saïahnual, que les indigènes prononcent 
Saloë:i et quelquefois Sa'aouèïle, n'a guère qu'un 
mille de diamètre; ses habitants sont d'excellents 
marins, et font des voyages fréquents à Guam pour 
s'y procurer des instruments de fer. En vain leur 
parlâmes-nous de Tucker, ils parurent n'en avoir 
pas conservé le moindre souvenir. Au reste ils 
témoignèrent le plus grand désir d'obtenir du fer, 
qu'ils nomment loidou ; et en échange ils nous 
offrirent quelques cocos secs, des poissons, des 
étoffes, des coquillages, des cordes lissées avec le 



brou.de coco, des colliers faits avec leurs cheveux, 
et quelques javelines en bois rouge très dur. La 
plupart de ces naturels étoient complètement nus, 
et trois ou quatre d'entre eux seulement étoient 
coiffés d'un chapeau chinois. Us ne diffèrent en 
rien des autres Carolins, ni par le tatouage ni par 
les formes corporelles. La fabrication de leurs étof- 
fes, de leurs filets, la construction de leurs pros 
et l'art de les évoluer, sont identiques. Quelques 
jeunes gens avoient la chevelure couverte de fleurs 
d'iœora; les tempes de quelques autres étoient en- 
tourées d'un bandeau tiré d'une écorce blanchâtre. 
La lèpre enfin avoit étendu ses ravages sur leur po- 
pulation. 

Ici se terminent nos observations sur les Mongols- 
Pélagiens; elles prouveront sans doute que la race 
humaine, jetée sur cette longue suite d'îles qui 
s'étend des îles Pelew ou de Palaos jusqu'aux 
archipels du Scarborough ou du Nautilus dans un 
intervalle de plus de six cents lieues, forme une 
seule et même famille diamétralement opposée 
par les caractères de son organisation comme par 
ses traditions sociales aux vrais Océaniens. Nous 
allons étudier les tribus diverses à peau noirâtre 
qui se sont également introduites sur plusieurs 
points de l'Océanie, et qui peuplent sans partage 
l'Australie et les îles orientales non colonisées de la 
Polynésie. 



RACES NOIRES 



RtrA^DUES SUR LES IT.ES DE TA POLYNESIE ET DE 

l'Australie. 



§ I. HABITANTS DE L'ILE DE WAIGIOU. 

L'homme est constamment influencé par le sol 
qui l'a vu naître, et se trouve modifié dans ses ha- 
bitudes par les besoins qu'il y éprouve , ou par les 
ressources qu'il s'y procure : mais aucune race hu- 
maine ne présente d'une manière plus frappante 
peut-être que la nègre ces modifications profondes 
dues à l'action prolongée du climat et des besoins 
physiques. Les peuples à peau noire qui ont été ré- 
pandus sur la plupart des îles de la Polynésie, et 
qui vivent encore sur un très grand nombre d'entre 
elles, sont, on peut le dire, presque inconnus. Les 
notions publiées sur leur conformation , sur leurs 
habitudes, se réduisent à quelques renseignements 
vagues, presque toujours incomplets et remplis 
d'erreurs. Nous entrerons donc, à l'égard de ceux 
que nous avons étudiés, dans des détails circon- 
stanciés, et nous ne commencerons jamais leur bis- 



110 



HISTOIRE NATURELLE 



toire sans peindre le pays qu'ils habitent et jeter un 
coup d'œil sur l'ensemble physique de la création 
qui les entoure. 

L'ile de Waigiou, placée au nord de la Nouvelle- 
Guinée, fait partie de l'ensemble des iles connues 
sous le nom de Terres des Papou . Ses habitants 
sont un mélange de Malais purs et de métis prove- 
nant du croisement des Malais et des Alfourous. Les 
vrais indigènes sont, dit-on, relégués dans les mon- 
tagnes, où ils vivent isolés et sans communication 
avec les riverains qui les nomment Alfourous. Le 
nom de Waigiou a été orthographié de bien des ma- 
nières, et presque toujours on n'a tenu aucun comple 
de la prononciation des naturels : ce nom, d'ailleurs, 
n'est jamais donné à l'ile entière, mais seulement 
à sa partie "boréale; car la portion méridionale est 
appelée Ouarirfo, et, pour rendre en François le son 
que les indigènes articulent, il fandroit écrire Ouai- 
ghiou. Cette île avoil déjà été visitée par plusieurs 
navigateurs européens. Forrcst s'y présenta le pre- 
mier en 1773 : plus lard elle reçut les navires en- 
voyés à la recherche de l'infortuné La Pérousc sous 
le commandement du général d'Entrecasteaux; puis 
la corvette l'Uranic, montée par M. de Freycinct, 
et enfin notre vaisseau. La latitude de la baie d'Of- 
fack, presque directement placée sous l'équateur, 
se trouve être par une minute '6 secondes S., et 
par i28 degrés 22 minutes 59 secondes de longitude 
orientale. 

Montueuse au centre, couverte de vastes maré- 
cages sur ses bords, l'ile de Waigiou, placée direc- 
tement sous l'équateur, éprouve des chaleurs énor- 
mes qui ne sont tempérées dans leurs effets que par 
des pluies abondantes condensées par les sommets 
des montagnes, sans cesse enveloppés de nuages. 
Ces averses se renouvellent plusieurs fois dans le 
jour avec une force dont il est dilîicile de se former 
une idée dans les régions tempérées, et cessent avec 
la môme rapidité qu'elles sont venues. Il paroît que 
la plus grande partie de la population réside non 
loin de l'île llawack : mais à peine existe-l-il trois ou 
quatre cabanes sur les bords de la baie d'Offack , baie 
qui se divise en plusieurs bras de mer considérables 
présentant eux-mêmes un grand nombre de petits 
havres. Les vents qui régnent pendant le mois de 
septembre souillent le plus ordinairement de l'ouest, 
et plus spécialement du S. 0., du S. S. 0. cl de 
l'O. S. 0. Le milieu de la journée est ordinairement 
marqué par des calmes parfaits : une seule fois nous 
ressentîmes une forte brise du nord , qui ne dura 
que quelques instants; la surface de la baie fut tou- 
jours unie. Le baromètre se maintint ordinairement 
à 28 ponces 0,4 , et monta une seule fois à 28 pouces 
1,2; le thermomètre centigrade donna pour maxi- 
mum 51 degrés, et ne descendit jamais plus bas que 
27 à midi et à l'ombre, h» température de l'eau ne 



varioit dans la nuit de celle du jour à midi que d'un 
degré en moins , et étoit de 29 à 28 degrés ; l'hygro- 
mètre à cheveux varia de 104 à IO(i, et ne donna 9G 
qu'une fois. Nous n'eûmes que quelques jours 
exempts de pluie: le plus ordinairement les grains, 
en passant sur quelques parties de l'ile, tomboient 
avec violence l'espace de deux ou trois heures; puis 
le ciel paroissoit de l'azur le plus pur. Toutefois le 
sommet de la montagne nommée la ( orne <e Buffle 
étoit presque toujours enveloppe de masses épaisses 
de nuagi s, et les vapeurs qui s'élevoient des gorges 
de ce mont lourbillonnoient au-dessus des arbres 
comme de la fumée. 

• Les rivages du port d'Offack reçoivent un grand 
nombre de petites rivières qui sont alimentées par 
d'abondantes sources : quelques unes de celles-ci 
descendent des cimes des montagnes ou des ravines 
en formant quelques cascades très hautes. La mer 
remonte assez loin dans quelques unes de ces riviè- 
res, dont les bords sont très limoneux. Les Papous 
bâtissent leurs cabanes sur leur cours, sans redouter 
les crocodiles qui les habitent; ils se servent de leurs 
canots divers pour communiquer entre eux à l'aide 
de leurs pirogues. Tout le littoral de Waigiou, mal- 
gré l'épaisse végétation qui le recouvre, n'est qu'un 
marécage fangeux où croissent de hauts palétuviers : 
la profonde humidité et les miasmes délétères qui 
régnent dans ces lieux y font éclore de nombreuses 
maladies qui ne manquent point de sévir sur les 
Européens , et qui portent aussi leurs ravages sur 
les naturels. 

La formation rocheuse de l'ile de Waigiou est fort 
remarquable; elle s'éloigne tout-à-fait du caractère 
de la Nouvelle-Irlande, au moins sur ces rivages : 
car le terrain flanqué sur le pourtour du Port-Pras- 
lin est d'un calcaire madréporique dur avec des co- 
quilles et parfois des grains spalhiques, tandis qu'on 
n'en observe aucune trace à Waigiou, ou du moins 
sur la côte nord et dans la baie d'Offack. Cette île, 
par sa position comme par les bouleversements nom- 
breux dont elle offre des traces à chaque pas, a dû 
appartenir aux grandes masses de terres situées sous 
l'équateur, et qui composoient avec les Moluques 
et la Nouvelle-Guinée un tout continu jusqu'à la 
Nouvelle-Hollande. Cette idée, du reste, n'est qu'une 
supposition : mais les faits les plus positifs prouvent 
que la surface entière de Waigiou a été torturée par 
des éruptions volcaniques dont les débris, bien que 
voiles aujourd'hui par une végétation pompeuse, se 
montrent en abondance. D'ailleurs on ne sauroit 
méconnoitre cette formation en observant les ai- 
guilles basaltiques de i'oulo-eoi et des nombreux 
îlots qui saillent ça et là du sein de la mer comme 
des colonnes prismatiques, et sur le sommet des- 
quels croissent en abondance des bouquets ver- 
doyants et touffus. Les roches à nu ne se montrent 



DE L'HOMME. 



111 



parfaitement bien que dans la passe haute et étroite 
qui sert d'entrée au poit d'Ollack. Là ces roches, 
déchiquetées par le temps , affectent des couleurs 
noirâtres mélangées de veines rouges; mais elles 
sont surtout à découvert dans une petite île placée 
au milieu de la haie, et que nous nommâmes l'Ile 
aux Tombeaux. Partout la nature de ces roches est 
identique, et contient une grande quantité de ser- 
pentine. Sur ses rivages battus des vagues on trouve 
des amas de puddings formés par l'émiettcmenl et 
la brisure de ces roches, et réunies par un ciment 
calcaire assez tenace : ces puddings n'ont guère 
qu'une trentaine de pieds d'élévation au-dessus du 
niveau de la mer. Sur les grèves enfin on ramasse 
en abondance les ponces que les flots y ont déposées. 
Le sol sous les vastes forêts de l'île (car la végéta- 
tion sur toutes ces terres ne cesse point d'envahir 
même les rochers les inoins convenables pour qu'elle 
puisse s'y développer), le sol est le plus ordinaire- 
ment composé d'une argile très rouge. Les pitons 
des montagnes présentent parfois des emplacements 
décharnés que leur couleur noire porleroit à penser 
de nature basaltique.. La Corne de Buffle est la mon- 
tagne la plus remarquable de Waigiou; elle tient à 
une chaîne qui se dirige de l'E. S. E. a l'O. S. 0. , 
et sa hauteur seroit de 485 toises d'après les calculs 
des officiers de l'expédition. 

Vue de la liante mer, Waigiou ne paroît être qu'un 
pâté de verdure; et cependant on remarque peu de 
variété dans ces arbres gigantesques qui se pressent 
et s'élèvent les uns sur les autres. Leur masse de 
feuillage interceptant le passage de l'air et des rayons 
lumineux, la surface de la terre ne présente point 
de ces herbes humiles si nombreuses dans les zones 
tempérées ou dans les forêts de certaines contrées 
du Brésil. La riche tribu des palmiers se compose 
d'un grand nombre d'espèces : parmi les plus com- 
munes se font remarquer les lataniers, que leurs 
feuilles flabelliformes dessinent si bizarrement dans 
les paysages lorridiens; les figuiers, les poivriers, 
lesfilaos indiens, lescalophyllum, Iesmimeuses, les 
vaquois, les ce bera, les scœvolâ, les ignames, les 
ananas, les arum, les bananiers, les cjcurbilacées, 
lescycas, les mangliers, les sagouïers, etc. Les me- 
nues herbes consistoient en liserons pied-Je-chèvre, 
en graminées ou cypéracées, en acanthe à feuilles 
de houx, en amarantes, en casse à corymbes , en 
îiepeuthes, en amomum, en epidendrum recouvrant 
les troncs mousseux des gros arbres, et singuliers 
par la variété infinie de leurs formes et de leurs 
Heurs. En général la botanique de Waigiou diffère 
peu de celle de la Nouvelle-Irlande, et a un grand 
nombre de traits de ressemblance avec celle d'O- 
ïaïti et de Borabora. Parmi les végétaux usuels et 
alimentaires le palmier.sagou lient le premier rang. 
La moelle interne répandue dans le stipe fournit ces 



grains féculents avec lesquels les naturels compo- 
sent des galettes plates et quadrilatères qui leur 
servent de pain, et qu'ils cuisent dans des sortes de 
petils fours en briques divisés en compartiments. 
Les noix des muscadiers sauvages seroient peut-être 
susceptibles de prendre par la culture quelque dé- 
veloppement, et pourroient sans doute s'améliorer: 
les arts trouveroient aussi dans cette île des bois 
propres à l'ébénislerie, et le teck (leclona grandis) 
fourniroit d'immenses ressources aux constructions 
navales. 

Pour obtenir des habitants les productions du 
pays, il sufliroit d'y porter des toiles peintes, des 
étoffes à fleurs ou colorées en rouge : on en obtien- 
drait en échange des peaux d'oiseaux de paradis , de 
la nacre, des perles, de l'écaillé de tortue, des tré- 
pangs, de la muscade et de la résine M, Celte der- 
nière matière sert aux Papous à façonner des torches 
avec lesquelles ils vont à la pêche pendant la nuit, 
et s'obtient du dammaia resinifera de Lambert, ou 
du eanari'um suivant Lamarck. 

Le règne animal de Waigiou doit être riche en 
espèces : malheureusement nos courtes relâches et 
notre connoissance imparfaite des localités ne nous 
permettent d'en juger que par analogie. Parmi les 
mammifères nous croyons qu'on doit citer le babi- 
russa : tout fois ce n'est encore qu'un doute assez 
fondé, que les voyageurs futurs éclairciront. Nous 
ne rencontrâmes qu'une fois, en nous rendant vers 
l'isthme étroit qui sépare le havre d'Offack de la 
baieCrouzol, un petit quadrupède à pelage gris, 
nommé kahi' ou par les Papous, que la mère venoit 
d'égarer sans aucun doute , à en juger par son jeune 
âge, et qui à la taille d'un rat joignoit le museau 
pointu et la poche marsupiale des sarigues. Depuis, 
en étudiant l'animal nommé rioerra gymnura par 
sir Baffles , et en proposant d'en créer un genre dis- 
tinct (»} sous le nom de gijmntra, et d'imposer à 

C) Sir Raffles (Catalogue d'une collection faite dans 
file de Sumatra, inséré dans les Transac soc. Linn., 
Lond., t. XUI , p. 72 , en add. ) dit : « J'ai reçu un ani- 
» mal nouveau très singulier qui se rapporte aux viverres 
«par le nombre des incisives, mais qui en diffère par 
» la proportion et la disposition, et qui a la queue 
» nu, 1 comme un rat. S'il doit être considéré comme une 
«espèce du genre riverra, on doit lui approprier le 
» nom spécifique de gymnura.» Or suit la description 
de ce singuli >r mammifère, d'ailleurs très bien décrit, 
et que sir Rallies croit être identique avec le tikui- 
ambang-bulan de i'intérieur de Malacca , découvert par 
le major Farqlniar. Dans notre Manuel de Mammulo- 
gie. publié le 10 mai 1S27, nous avons regardé comme 
lype d'un nouveau genre celle vivarra gymnura de sir 
Rallies, en lui donnant le nom de gymnura Raf/Iesii. 
Dans le Zoological Journal (n° 10 , avril à septembre 
1827) nous retrouvons, page 24G, l'adoption du genre 
gymnura et la dénomination Ue Iiaf/lcsii, sans aucune 
citation de la part de MAI. Vigors et Horsûcld de notre 



112 



HISTOIRE NATURELLE 



l'espèce de Sumatra Je nom spécifique R'ifflesii, 
nous avons reconnu que notre kalubou étoit une 
seconde espèce du même genre, et devoit être nom- 
mée gymnura kalubou, et prendre place dans les 
tableaux méthodiques de Mammalogie à côté des 
sarigues, dont ce genre seroit le vrai représentant 
dans l'ancien monde. 

Les phalangers à queue prenante ou couscous ne 
sont pas rares dans les bois. Déjà nos collègues dans la 
précédente expédition s'en étoient procuré quelques 
individus, et les naturels nous apportèrent plusieurs 
fois à bord le couscous tacheté, qu'ils nomment 
schamscham , et dont nous donnerons la descrip- 
tion dans la suite de cet ouvrage. 

L'ornithologie est une des branches de l'histoire 
naturelle qu'une longue relâche dans l'île de Wai- 
giou enrichiroit le plus : elle se compose de ces es- 
pèces rares et précieuses communes sur le système 
des terres des Papouas, telles que les oiseaux de 
paradis, qui ne s'y présentent d'ailleurs que dans 
certaines saisons. Le paradiswa apoda ou l'éme- 
raude, le manucode, le magnifique, le paradisier 
rouge y sont les plus communs. Nous tuâmes la fe- 
melle de cette dernière espèce, qui étoit inconnue 
naguère. 

La famille des psittacidées nous offrit les loris 
papou , vert , tricolore ou à têle noire , la perruche 
d'Amboine ou à face bleue, le microglossc-goliath , 
le grand cacatoès à huppe jaune, et une espèce de 
lori noir inédite que nous avons nommée lori de 
Stavorinus (psittacus Stavorini) parce que ce navi- 
gateur nous paroit l'avoir mentionnée dans la rela- 
tion de son voyage aux Indes orientales ('). Le lori 
de Stavorinus est de la taille du tricolore, auquel 
il ressemble aussi par les formes corporelles. Son 
plumage est en entier d'un noir lustré uniforme, 
excepté sur l'abdomen, où règne un rouge vif qui 
s'étend jusqu'à la poitrine. Le seul individu que 
nous achetâmes à un Papou a été perdu dans le 
naufrage de M. Garnot au Cap. Parmi les pigeons 
nous citerons les belles colombes muscadivores, 
dont plusieurs étoient privées de la caroncule noire 
et arrondie que présentoit le plus grand nombre 
des espèces. Cet organe entièrement graisseux ne 
doit s'élever sur la base de la mandibule supérieure 
qu'à l'époque des amours, et peut-être chez les fe- 
melles seulement; et la peau qui se distend pour 
recevoir ce fluide, résultat d'une vie en excès, doit, 
après la fécondation, se dissiper, se racornir, et ne 
plus paroilre au-dessus des narines que comme une 
légère fronçure cutanée. A Waigiou nous rencon- 

nom,bien que ces messieurs n'aient point ignoré l'exis- 
tence du manuel , dont ils ont inséré une critique dans 
le numéro suivant du même journal. 

(■) Forrest indique aussi unlori noirdansson Voyage 
à la Nouvelle-Guinée. 



trames aussi des individus de la columba puella de 
la Nouvelle-Irlande, le ptiliuopus hurukuru, et le 
goura ou pigeon couronné des Moluques (') ( Co- 
lumba coronaa. L. ), oiseau slupide, mais dont la 
chair est exquise. 

Le mégapode Freycinet ( 2 ) est singulièrement mul- 
tiplié à Waigiou. Les Papous nous en apportoient 
journellement à bord, qu'ils échangeoient pour dc3 
bagatelles; mais leur chair est loin d'être déli- 
cate, car elle est sèche et coriace. Les accipitres ne 
nous donnèrent qu'une espèce, le ma apour (falco 
pontice ranus) à tète blanche, à corps et ailes d'un 
marron foncé; les échassiers . l'édicnème à gros 
bee (OEdimemus magnirostrù, Geoff.), figuré par 
M. Tcmminck, pi. 587, et qui se trouve sur tous 
les rivages des Moluques et des îles de la Sonde : 
dans les palmipèdes une seule sterne, nommée sa- 
penne. Les passereaux nous présentèrent le pli île- 
don corbi-calao, une corneille dont le cri ne res- 
semble point à l'aboiement d'un chien comme celui 
du même oiseau à la Nouvelle-Irlande, mais imite 
au contraire un ricanement moqueur; le guêpier à 
gorge jaune, le calao à casque sillonné, plusieurs 
gobe-mouc!ies et soui-mangas, et le beau martin- 
chasseur Gaudichaud. 

Les reptiles les plus communs sont les tortues 
franche et caret. La chair de la première est recher- 
chée des naturels, qui préparent de longs saucis- 
sons desséchés avec ses œufs, et les conservent pour 
les échanges ou font des hameçons avec les écailles 
de la seconde. Un tupinambis de la grosseur de 
l'iguane d'Amérique, noir ponctué de jaune, est 
multiplié dans les bois de manière à ce qu'on, en 
rencontre presque à chaque pas sur les branches, 
où il attrape les petits oiseaux : il vit encore de pois- 
sons, qu'il guette sous les racines de mangliers, sur 
le bord de la mer, ou dans les lieux fangeux. On y 
trouve aussi le scinque à queue bleue, qui paroit 
répandu dans toute l'Océanie. Un de nos matelots 
nous assura avoir vu des serpent- dont nous ne ren- 
contrâmes aucun individu. Nous ne vîmes parmi les 
batraciens qu'une grande espèce de raine. 

L'ichlyhologie de la grande et vaste baie d'Offack 
doit être très riche, à en juger par les espèces que 
nos filets , jetés au hasard , nous rapportoienl cha- 
que jour. Comme l'estimable docteur Quoy nous 
avoit communiqué ses descriptions alors inédites, 
et qui ont paru depuis dans la partie zoologique du 
voyage de l'Uranie, nous retrouvâmes plusieurs des 
espèces figurées par ce naturaliste et par son coopé- 

(') Cet oiseau est figuré dans Temminck , pi. Ire. La 
figure de Buffon , enlumin., n° 118, est très mauvaise. 
Le dessin de Sonnerat , déposé au Muséum dans les ma- 
nuscrits de Commi'rson , n'est pas meilleur. 

( a ) Megapodius Freycinetii (Quoy et Gaymard , Zoo- 
logie de l'Urcmie, pi. 32; et Tcmminck, pi, 220], 



DE L'HOMME. 



113 



rateur M. Gaimard. Trois squales régnoient en 
nombreuses tribus dans ces mers. L'un , le squale 
aux ailerons noirs, avoit été confondu avec le requin 
ordinaire par l'illustre Commerson, dont il diffère 
cependant par une taille plus petite (les plus grands 
que nous ayons vus n'avoient pas trois pieds ) , par 
la couleur du corps qui est d'un gris légèrement 
rougeâtre, et par le noir intense qui recouvre l'ex- 
trémité des nageoires pectorales. Les femelles nous 
présentèrent constamment deux fœtus dans chaque 
côté de la matrice; et ces jeunes squales, tirés du 
sein de leur mère, s'agiloient avec tant de vigueur 
qu'ils forçoient l'ouverture ombilicale, placée sous 
forme de trou arrondi entre les deux pectorales et 
en dessous du corps, à s'ouvrir, et le samr qui s'en 
écouloit ne tardoit point à les faire périr. Un ro- 
chier et un troisième chien de mer à barbillon se 
prenoient fréquemment dans nos trois-mailles. Les 
poissons les plus vulgaires, et qu'il nous suffira de 
citer pour le moment, se trouvoient donc être la 
pastenague blonde à points d'azur, la balislc Bou- 
rignon du docteur Quoy, qui est identique avec la 
baliste Praslin de Commerson; la baudroie géo- 
graphique (acanlhurus lineatus), le nason licornet, 
décrit primitivement par Forrest; le doue ou plé- 
roïs à antennes, un trigle volant, le Lalolo ou 
blermie sauteur, l'échenéisà raies blanches, un pi- 
mélode, des chœtodons, des labres, des serrans, des 
aiguilles, etc., etc. 

Les coquilles marines sont assez généralement des 
nautiles (naûtilus pompilus), des spirules(na»n/i<s 
spirula), des volutes couronnes d'Ethiopie {cijm- 
bium œthiopicum, MoNTF. ), dont les habitants se 
servent en guise d'escope pour vider l'eau qui s'in- 
troduit dans l'intérieur des pirogues ; les bénitiers , 
qui atteignent une taille bien plus considérable que 
l'individu qui sert de bénitiers à Saint-Sulpice, et 
que Forrest a décrit sous le nom de kima-, l'huître 
selle polonoise, l'huître marteau, l'huître des man- 
gliers, l'éperon molette, l'hypocrène, la coronule 
des tortues, des pollicipes, des nérites, des patelles, 
des slrombes, des grimaces , etc. 

Les coquilles terrestres nous présentèrent cette 
grande et belle variété de Vhelix citiiua , figurée 
pi. (J7, lig. 2 et 5 de la Zoologie de l'Ura lie; plu- 
sieurs autres petites espèces, et le scarabe auricule. 
Parmi les coquilles fluviatiles on doit citer les né- 
rilines, qui y sont tellement communes (pic les Pa- 
pous nous en apportoient des tubes de bambou 
remplis; la melania sclo a ou spirella sjrinosa 
d'IIumphrey, indiquée aux îles de l'Amirauté par 
M. Gray. 

La langouste ornée, quelques portunes, le crabe 

honteux, sont tous les crustacés des environs d'Of 

fack. Les écliinodermes étoient composés du cyda- 

rite à baguettes, de plusieurs spatangues, de diverses 

h. 



scutelles; et parmi les êtres du dernier embranche- 
ment du règne animal nous mentionnerons plu- 
sieurs belles espèces d'holothuries, figurées dans 
nos dessins et remarquables par la singularité de 
leurs formes. Plusieurs méduses nouvelles enrichi- 
ront également notre allas. Les habitants recher- 
chent avec un extrême empressement les holothu- 
ries ; ils les préparent à la manière des Malais, pour 
les donner en échange des toiles que leur apportent 
quelques jonques chinoises, ou ils s'en nourrissent. 
Dans toutes les cabanes nous rencontrâmes une 
quantité de celle substance desséchée, coriace, très 
peu agréable au goût, et que ces peuples n'estiment 
que parce qu'ils la regardent comme la matière la 
plus convenable pour soutenir leurs forces épuisées 
et faire renaître chez eux les désirs éteints par le re- 
nouvellement abusif des plaisirs des sens. 

Deux variétés de l'espèce humaine habitent évi- 
demment l'île deWaigiou. La première, malaise 
s'est établie sur la côte par droit de conquête - 
l'autre, aborigène, conserve la plupart des traits 
du rameau dont elle est descendue, celui des Alfou* 
rous. De ce mélange sont nés des hommes hybrides 
nommés Papouas, sans vigueur, sans énergie mo- 
rale, et docilement soumis à l'autorité des radjahs 
malais qui les gouvernent, et le plus souvent ré- 
duits en esclavage par les insulaires des terres voi- 
sines, entre autres les Guébéens, dont la piraterie 
est la première branche d'industrie. Sur le pour- 
tour de la baie d'Offack nous ne vîmes que quel- 
ques familles de véritables Papouas ou Négro-Ma- 
lais hybrides, ainsi que nous les avons décrits d ins 
le tableau général de nos races humaines, tandis 
que les Malais sont particulièrement réunis dans 
de petits villages épars sur plusieurs points de 
Waigiou, et surtout aux environs de Itawack, de 
Boni , et dans la partie méridionale de l'île. Les 
Papouas d'Offack au contraire, timides et crain- 
tifs, cachent leurs retraites dans les endroits les 
plus isolés des forêts, bâtissent leurs cabanes sur 
des rivières, afin de fuir avec plus de facilité à la 
moindre alerte; et comme la pêche est leur princi- 
pale ressource, ils se transportent sur les récifs ou 
sur les îlots isolés, afin d'y prendre du poisson et 
des tortues, et n'en parlent que lorsque les vivres 
sont épuisés. 

Les Malais des villages de Boni et d'Embcrbaken 
nous parurent généralement d'une (aille médiocre, 
dépassant très rarement cinq pieds deux pouces; 
leur peau est d'un olivâtre foncé, et leurs mem- 
bres, généralement bien proportionnés, sont quel- 
quefois grêles et peu musclés. Ils portent leurs 
cheveux courts et recouverts d'un morceau de toile 
en forme de turban. Leur regard est mobile et per- 
çant, ce qui tient à des yeux noirs pleins de feu ; 
la bouche est médiocre, mais le grand usage qu'ils 

13 



114 



HISTOIRE NATURELLE 



font du bétel corrode les gencives et les dents, et 
teint les lèvres en ronge noir. La physionomie de 
quelques jeunes gens étoit douce et agréable ; celle 
du plus grand nombre des hommes du peuple est 
slupide , ou plutôt est empreinte d'une certaine sau- 
vagerie. Tous portent une petite touffe de barbe 
sous le menton, et deux courtes moustaches sur le 
rebord de la lèvre supérieure ; leur caractère est 
flegmatique, taciturne, et cache sous une apparente 
froideur une violence de caractère qui fait explosion 
lorsque les circonstances leur paroissent favorables. 
Le radjah qui les gouverne vint nous faire visite; il 
étoit le seul de sa nation qui fût complètement vêtu : 
sur la tète il portoit une calotte à jour tissée avec 
des fibres d'un beau noir, et qu'il remplaça un jour 
par un bonnet à la chinoise, formé de plusieurs car- 
tels d'étoffes de la même couleur; un large sarong 
d'indienne verte à fleurs rouges enveloppoit négli- 
gemment le corps sans le serrer; un demi-pantalon 
d'étoffe rayée complétoit cet ajustement, car ce 
chefavoit la poitrine et les jambes nues. Une étroite 
bandelette d'étoffe, nommée mare, étoit le seul 
voile jeté négligemment par les autres habitants sur 
les organes sexuels. Nous remarquâmes que quel- 
ques jeunes gens, par des idées de coquetterie assez 
mal entendues, s'éloient fait limer les dents de ma- 
nière à former sur la rangée dentaire une gouttière 
profonde en avant. Le tatouage leur est inconnu; 
seulement ils ont adopté des peuples nègres l'usage 
de se faire élever des tubercules dans la peau, sur 
la poitrine et sur le deltoïde, au nombre de douze. 
La plupart de ces Malais, aussi bien que les Papouas, 
avoient le corps rongé par la lèpre squameuse qui 
a indifféremment étendu ses ravages sur les Nègres 
polynésiens comme sur les Mongols pélagiens et les 
Océaniens. 

Leurs objets d'ornement consistent principale- 
ment en bracelets polis et blancs dont l'usage leur 
est venu des Papouas. Ces objets, qu'ils nomment 
sanfar, sont travaillés avec le plus grand soin, et 
formés d'une seule pièce enlevée à la base des grands 
cônes, de manière à offrir le diamètre du bras. Ils 
portent aussi quelques uns de ces anneaux plus 
petits aux doigts ; et lorsque la matière calcaire leur 
manque, ils la remplacent par des morceaux d'é- 
caillc de tortue, appelés ouahomisse, ou par des 
kapraèt, sorte de cordonnets tissés en jonc peint de 
diverses couleurs. Plusieurs des habitants de Boni 
portoient aux bras des bracelets d'étain, de cuivre, 
et même d'argent, qu'ils fabriquent eux-mêmes, 
ou qu'ils reçoivent des Chinois. Par une bizarrerie 
de goût, assez ordinaire aux hommes, ces bracelets 
sont fixés à demeure autour du membre qu'ils com- 
priment ; car ils ont le soin de les passer sur le bras 
dans le jeune âge, de sorte que les muscles, en se 
développant, se trouvent étranglés dans le lieu que 



cet ornement doit conserver pendant la vie entière 
de celui qui le porte. 

Quelques autres objets de parure, d'un goût 
moins universel, consistent en colliers dont les 
grains sont faits avec des pailles vivement colorées, 
ou en idoles sculptées que l'on porte suspendues 
sur la nuque. Les Papouas attribuent de grands 
pouvoirs à ces amulettes, qui sont leurs divinités 
protectrices. Souvent elles ne se composent que 
d'un morceau de bois entouré de quelques sales 
guenilles; quelquefois ce sont des figures ingé- 
nieusement travaillées avec des morceaux d'os ou 
d'ivoire. 

Tels nous parurent les Malais, d'ailleurs très mé- 
langés, de l'île de Waigiou; mais les Papouas des 
environs de la baie d'Offack, véritables métis des 
Alfourous et des Malais , ont retenu des traits assez 
nombreux de la physionomie des Papous , et méri- 
tent d'autant plus d'attention, qu'ils ont été jusqu'à 
ce jour pris comme le vrai type papou, ainsi qu'il 
est facile de s'en assurer en consultant les figures 
données dans un grand nombre de voyages. 

Les Papous métis d'Offack sont tous de petite 
taille, et, sur plus de vingt individus que nous me- 
surâmes à bord , la hauteur des deux plus grands 
alloit à peine à cinq pieds deux pouces, et chez le 
plus grand nombre des autres elle n'étoit que de 
quatre pieds six à sept pouces. A celte petite taille 
il faut ajouter des membres décharnés et peu déve- 
loppés, un ventre très gros, la face aplatie, dont 
les yeux sont noirs et la bouche très fendue , et qui 
disparoît sous la vaste chevelure ébouriffée qui 
donne à la tête , vue de loin, des proportions énor- 
mes et disparates avec le reste du corps. Leur phy- 
sionomie est empreinte de celte douceur dans les 
traits qui ressemble à de l'irrésolution, à de la 
crai ;tc, ou peut-être à des souffrances physiques. 
La teinte de leur peau est d'un olivâtre basané assez 
clair, et leur chevelure est d'un noir foncé. Ces 
hommes paroissent indolents; leurs mouvements 
sont d'une lenteur qui étonne, et la frayeur seule a 
le pouvoir de les faire se hâter. Leur corps, assez 
habituellement recouvert de lèpre, est nu; car on 
ne peut guère donner le nom de vêtement à l'étroite 
bandelette d'étoffe qui ceint les reins. Tous les Pa- 
pous portent au milieu de leur chevelure un très 
long peigne de bambou, dont le haut est allongé et 
habituellement garni d'ornements de nacre ou de 
pendeloques de toutes sortes. Ces Papous métis ont 
communiqué aux Malais qui vivent parmi eux 
beaucoup de leurs coutumes, et en échange ils en 
ont adopté quelques uns de ceux-ci. C'est ainsi 
qu'ils portent quelquefois des moustaches et un 
bouquet de barbe sous le menton, et qu'ils ne met- 
tent jamais sur leurs cheveux ces poussières d'ocre 
ou de craie dont sont prodigues les Papous de la 



DE L'HOMME. 



115 



Nouvelle-Irlande, de la Louisiade, etc. Nous n'a- 
bordâmes jamais ces hommes sans que la frayeur la 
plus vive se manifestât sur leur visage, et ce ne fut 
qu'à la longue que nos bons procédés détruisirent 
les impressions pénibles qui les tourmenloicnt. Une 
fois rassurés, ils nous parurent gais et pleins de 
bonté; car il leur arriva fréquemment de nous offrir, 
sans exiger de récompense, des cocos et des racines 
nutritives. 

Les vieillards sont graves et sérieux, ils semblent 
impassibles sur tout ce qui les entoure. Tous portent 
de nombreuses amulettes autour du cou, et ne sor- 
tent poiiil sans être armés de la machette, sorte de 
gros couteau qu'ils obtiennent des trafiquants malais 
pour de l'écaillé de tortue. 

Les demeures des habitants de l'île de Waigiou 
sont constamment établies au milieu des marais ou 
à l'embouchure des petites rivières ; et bien qu'elles 
soient élevées sur des pieux, elles sont exposées 
aux influences des miasmes les plus délétères qui 
s'exhalent des eaux croupies et du limon. Les fièvres 
de mauvais caractère doivent donc régner en ce lieu. 
Tous les vieillards qui s'offrirent à notre vue éloient 
frêles et débiles, et parmi les autres naturels plu- 
sieurs porloient d'énormes cicatrices de brûlures ; 
quelques uns offroient des traces de petite vérole, 
tandis que d'autres éloient oppressés par des ca- 
tarrhes, etc. Leur habitude de coucher sur le sable 
des grèves, entourés de grands feux et pendant des 
nuits où il pleut souvent à verse, ne doit pas peu 
contribuer à rendre dangereuse cette dernière af- 
fection. L'industrie de ces Papous se décèle par le 
travail ingénieux qui préside à tous leurs ouvrages 
en paille, et on ne saurait trop admirer la vivacité 
des couleurs avec lesquelles ils teignent les feuilles 
de pandanus qu'ils mettent en œuvre; leurs grandes 
nattes, surtout, sont remarquables par leur soli- 
dité et leur durée, aussi bien que par des dessins 
qui fréquemment les décorent. L'oreiller en bois 
sur lequel ils appuient la tète pour dormir est 
sculpté et poli avec une habileté d'exécution qu'on 
ne seroil pas tenté de leur supposer; et l'on suit que 
ce meuble n'est point chez eux le résultat du ha- 
sard , puisqu'on le trouve fréquemment, dans les 
tombeaux égyptiens , placé sous la tète des momies. 
Us ne savent point tisser d'étoffes, et celles dont ils 
s'habillent, lorsqu'elles ne sont pas de fabrique in- 
dienne ou chinoise, se bornent à des toiles de pal- 
mier ou à des écorces à peine dégrossies. Les armes 
dont ils se servent sont l'arc et la flèche, et leur 
adresse à frapper le but ne mérite pas d'être citée. 
Le radjah et quelques autres chefs possèdent des 
fusils et de la poudre , qu'ils ont obtenus des Euro- 
péens en échange d'oiseaux de paradis. Tous les 
naturels que nous visitâmes , soit dans leurs ca- 
banes, soit dans leurs pirogues, possédoient d'é- 



normes paquets de flèches qu'ils échangeoient vo- 
lontiers. Ces flèches sont en roseau et armées à 
une extrémité d'une pointe en bois très dur, unie 
ou barbelée, et souvent d'un os aiguisé ou d'une 
épine de pastenague. L'arc est le plus ordinaire- 
ment en bambou, et parfois en bois rouge solide et 
pliant; il est tendu par une corde de rotang. Par 
leurs communications fréquentes avec les commer- 
çants des Moluques, ils se procurent le fer dont ils 
arment leurs lances de combat et leurs l.arpons pour 
la pêche. 

La plupart de nos cadeaux furent reçus avec la 
plus parfaite indifférence : un seul combla tous leurs 
désirs; et, faut -il l'avouer? ce ne furent ni des haches 
ni des instruments utiles , mais des objets d'un usage 
frivole, en un mot de ces petits miroirs enveloppés 
de papier doré ! Un Papou oblenoit-il ce meuble pré- 
cieux , on le voyoit rester en extase devant sa phy- 
sionomie, se complaire à en admirer tous les traits, 
pousser des cris d'étonnement; et rien n'étoit plai- 
sant sans doute comme de suivre les brusques chan- 
gements survenus sur ces ligures , quelques minutes 
auparavant impassibles. Ainsi donc la beauté la plus 
séduisante, qui se repaît dans un miroir de la blan- 
cheur de son teint, de l'incarnat qui la colore, n'est 
pas la seule sur la terre qui goûte le délicieux plai- 
sir d'admirer son image : elle est, sous ce rapport, 
en rivalité avec le noir et sale Papou. 

Les habitants de Waigiou, bien qu'adonnés pres- 
que exclusivement à la pêche , sont cependant d'une 
grande adresse pour prendre le gibier. Us chassent 
les oiseaux de paradis avec de petites flèches for- 
mées du rachis des folioles de latanier, ou prennent 
envie, pour les élever en domesticité, des loris 
papous, des loris tricolores, des cacatoès à huppe 
jaune. Comme les Malais , ils choisissent de préfé- 
rence la nuit pour se livrer à la pêche , et se servent 
principalement de torches résineuses enflammées 
dans le but d'attirer le poisson par ces vives clartés. 
Ces pêches durent plusieurs jours, et ont lieu sur les 
bas-fonds ou sur les côtes renommées par l'abon- 
dance des tortues, des coquillages, ou des poissons, 
et les naturels y séjournent tant que les vivres y sont 
abondants. A cet effet ils établissent un ajoupa tem- 
poraire sous lequel ils placent leur foyer, afin de le 
garantir des averses pluviales. Leur cuisine est éle- 
vée sur un treillage en bois de manière que les chairs 
qu'ils y entassent cuisent lentement par l'action de 
la chaleur; et les quantités qu'ils en consomment, 
ainsi que les préparations qu'ils leur font subir, an- 
noncent qu'ils joignent la friandise à des besoins 
copieux. Us prennent la précaution de cuire les 
poissons dans des feuilles d'arbres, de fumer et 
sécher les viandes de tortue franche, et de former 
avec les œufs des sortes de saucissons de haut goût. 

La nourriture première des Papous , empruntée 



Ï1G 



HISTOIRE NATURELLE 



au règne végétal , consiste en farine de sagou , reti- 
rée par le lavage dans l'eau froide du centre médul- 
laire des cycas et des sagouïers. Ils en fabriquent 
des pains de forme quadrilatère, cuits dans des sor- 
tes de fours en brique , ou ils mangent simplement 
la farine renfermée dans des tubes de bambous. Les 
heures de leurs repas sont réglées avec une grande 
exactitude, et lorsqu'ils naviguent avec leurs piro- 
gues , ils ont toujours la précaution de conserver du 
feu, qu'ils placent sur une pierre au milieu de leur 
nacelle; par son moyen ils allument instantanément 
un brasier sur lequel ils grillent lesaplysies , lesho- 
lotburies qui leur tombent sous la main au moment 
où leurappélitse réveille. Ils y joignent aussi la pré- 
caution d'avoir toujours en réserve des lubesdebam- 
bous remplis d'eau douce. Lorsqu'ils ont mangé, ils 
sont dans l'usage de fumer une petite cigarette faite 
avec une pincée de tabac hache et roulé dans une 
foliole sèche, à la manière des Espagnols. 

La construction des pirogues est, chez ces peuples 
maritimes, rendue facile par les instruments de fer 
qu'ils possèdent. Toutes les embarcations que nous 
avons vues étoient cependant peu soignées sous le 
rapport de l'exécution. Elles peuvent toutefois con- 
tenir de sept à huit hommes, et leurs extrémités 
sont relevées. Elles ont deux balanciers , c'est-à-dire 
que de chaque côté partent des tiges terminées par 
un madrier oblique destiné à servir de flotteur. Sur 
ces balanciers sont enfoncéesdes fourches qui servent 
à recevoir les mâts, les voiles de l'embarcation. Au 
centre s'élève un toit renversé , sous lequel les gens 
de l'équipage mettent à couvert leurs plus précieux 
eiïets, leurs boîtes, leurs nattes en paille, ainsi que 
leurs vivres. 

Les Papous de la baie d'OfTack ont , a ce qu'il 
paroil , adopté les habitudes de polygamie des Ma- 
lais: mais, ce qui est plus positif, ils en ont et l'hu- 
meur jalouse et le soin de dérober leurs femmes à 
tous les yeux. Bien que nous soyons entrés dans 
leurs cabanes, nous n'avons jamais pu découvrir 
aucune personne de sexe féminin, et nous ne pou- 
vons pas douter qu'ils ne les aient cachées soigneu- 
sement au milieu des bois. M. de Llosseville est le 
seul officier de l'expédition françoisede la corvette 
la Coquille qui parvint à entrevoir les épouses du 
radjah de la baie Crouzol , cl il nous a dit qu'elles 
étoient jeunes , mais sérieuses et tristes, et qu'elles 
avoient pour tout vêlement un sarongde toile bleue 
des Indes. Plusieurs épousesdes naturels s'enfuirent 
précipitamment dans les forcis, emportant leurs 
cnfanls dans leurs bras, un jour que nous nous ren- 
dions en silence cl inopinément vers leurs cabanes 
dans la rivière d'OlTacfc. 

Ces tribus sont adonnées au fétichisme pur, et 
ont élevé un temple à leurs dieux , qui paroissent 
être nombreux. Ce temple est une cabane beaucoup 



plus grande que celles qu'habitent les naturels, et 
dont l'intérieur est décoré avec soin de nattes pein- 
tes appendues aux murailles. Ces idoles sont revê- 
tues de morceaux d'éloffes, et plusieurs ont devant 
elles des assietles de porcelaine de Chine. Mais au 
milieu de ces figures humaines grossières nous re- 
marquâmes avec quelque surprise la représentation 
assez exacte d'un crocodile. Là aussi la crainte de ce 
vorace et dangereux saurien a donc inspiré des hom- 
mages que les hommes adressenltoujoursavec d'au- 
tant plus de ferveur qu'ils redoutent davantage la 
puissance malfaisante du génie ou du démon qu'ils 
encensent! A ces rites d'un culte dans l'enfance se 
joignent des idées inculquées par les Malais et des 
traces de mahométisme; car la polygamie, le soin 
qu'ils prennent de cacher leurs femmes, le respect 
qu'ils professent pour les tombeaux, dérivent évi- 
demmentdcs relations intimes qu'ils ont contractées 
avec les émigranis des îles Moluques. Les tombeaux 
des Papous sont généralement recouverts d'une 
sorte de mausolée fait avec des morceaux de bois 
plus ou moins sculptés : parfois on suspend au-des- 
sus des guirlandes de hachettes en bois pour mar- 
quer l'usage que le possesseur a su en faire pendant 
sa vie. 

Il n'y a pas jusqu'à la manière de bâtir leurs caba- 
nes qui ne soit caractéristique pour tous les Papous 
qui ont eu des communications avec les Malais ; ce 
n'est jamais que sur le bord de la mer, à l'embou- 
chure des rivières, au fond des baies, qu'elles sont 
établies sur des pieux. Rien n'est peut-être plus 
pittoresque que ces demeures en bambous et à 
claires-voies, où logent pêle-mêle des familles en- 
tières , sous lesquelles flottent les embarcations, et 
que dérobent à la vue les arbres vigoureux qui crois- 
sent aux alentours. Nul meuble n'embellit leur in- 
térieur, si on en excepte quelques nattes en feuilles 
de vaquois, une claie destinée à servir de lit à cha- 
que membre de la famille, un âtre pour renfermer 
le feu , et quelques paniers destinés à recevoir les 
trépangs desséchés dont il se fait une grande con- 
sommation. 

La langue de ces Papous est un mélange demalais 
etd'alfourous, ainsi qu'il sera facile de s'en convaincre 
par la petite série de mots que nous citons ; cepen- 
dant les noms des parties du corps sont presque en- 
tièrement all'ourous. 

Front, Iiaprani; oreilles, latontouté; cheveux, 
pin; nez , sonné; lèvres, ganganini; denis, vuacainé; 
menton, ganpapé; barbe, gangahourinè; cou, ha- 
lioné; poitrine, liomanpcnê ; mamelon, sou; ven- 
tre, iaéné; nombril, asselenê; pénis, s i né; épau- 
les, poponé; reins, inhalé; fesses, saine; anus, 
ialané; bras, pupêané; avant-bras, hapeané; main, 
kalionia:é; doigts, hatoutilé; ongles, kabeai; 



DE L'HOMME. 



117 



cuisse, Mkoloné; genoux, kahuhapouTiè ; jambes, 
liatuiaai c; pied, katvupapé; doigt de pied, 
kaloutili. 

Noms divers d'animaux et déplantes. 

Arec (noix d'), pinane. 

— ( poivre cubèbe), siri (bélel). 

— chaux, kapou. 

Ananas , nana si (nom d'origine portugaise). 

Banane , imbieffe ( nom alfourous ). 

Coco , kasout. 

Goura ou pigeon couronné, mambrouhe. 

Muscadier, nancosse. 

Perles, moustika. 

Sagou, sagou papou. 

Oiseau, mani, etc., etc. 

A ces observations succinctes et rapides sur des 
tribus ignorées naguère nous ajouterons celles fort 
remarquables que MM. Quoy et Gaimard ont pu- 
bliées dans la partie zoologique du voyage de l'Ura- 
nie , et qu'ils ont lues le 5 mai 1823 à l'Académie 
royale des Sciences. Les conclusions admises par ces 
auteurs ne coïncident point avec les nôtres, mais 
elles sont trop importantes, et présentées par des 
observateurs dont l'exactitude est trop connue, pour 
que nous ne les regardions pas comme le complé- 
ment le plus utile de ce que nous venons de rap- 
porter des Papous. Ainsi s'expriment MM. Quoy et 
Gaimard (') : « On auroit tort de croire qu'il est tou- 
jours facile au voyageur de se procurer des osse- 
ments humains chez les peuples sauvages qu'il vi- 
site. Malgré la rudesse de leurs mœurs, tous 
s'accordent à rendre les derniers devoirs à ceux qui 
parmi eux ont cessé de vivre, soit qu'ils les con- 
fient à la terre , qu'ils les déposent dans des caver- 
nes, ou les suspendent dans des mojaïs. Cette cou- 
tume seule prouve que leur pensée , franchissant les 
limites de l'existence temporaire, a reçu la révéla- 
tion imparfaite d'une existence future ; elle suppose 
des combinaisons d'idées qui éloignent l'homme de 
ce prétendu état de nature dans lequel on a voulu 
faire croire qu'on l'avoit rencontré. Si cet état a vrai- 
ment pu exister entre des hommes réunis, oe que 
nous ne croyons pas , parce que le propre de l'espèce 
humaine est de tendre vers un perfectionnement 
quelconque, on ne peut disconvenir que depuis des 
siècles il n'existe plus, et que les voyageurs n'ont 
pu en fournir des exemples. Nous avons vu sur la 
côte ouest de la Nouvelle-Hollande , à la terre d'En- 
dracht, une des peuplades les plus misérables du 
monde , au développement et au perfectionnement 

(i) Observations sur la constitution physique des Pa- 
pous ( Zoologie de VVranie, p. 1 à 11 ). 



de laquelle un sol affreux semble s'opposer ; mais 
qu'il y avoit encore loin de l'état des hommes de 
cette peuplade à celui des brutes, qui, nous le ré- 
pétons , ne sauroit, rigoureusement parlant, exister 
pour des êtres que l'usage de la parole rend suscep- 
tibles de se communiquer leurs pensées ! 

» Quelques peuples même, tels que les Papous, 
supposent aux morts les mêmes désirs, les mêmes 
passions qui ont agité leur vie. Ici des aliments et 
du bétel sont déposés sur le tombeau , comme si les 
besoins physiques pouvoient survivre à la dissolution 
de la matière; là des instruments de guerre ou de 
pèche rappellent les occupations chéries de celui qui 
n'existe plus. Cette espèce de communication que 
le sauvage cherche à établir avec les objets de ses 
regrets, et ce culte funèbre qui consacre leurs dé- 
pouilles mortelles, indiquent qu'il n'est point étran- 
ger aux idées d'une autre vie. 

» La vengeance seroit-elle aussi un dogme reli- 
gieux chez ces peuples, qui paroissent en perpétuer 
l'observance barbare en décorant quelquefois l'asile 
du repos avec les crânes des ennemis vaincus? Ce 
furent de semblables trophées funéraires que nous 
crûmes pouvoir recueillir sans profanation. 

» Sur le seuil du tombeau d'un chef, dans la pe- 
tite île de Rawak, nous trouvâmes six têtes symétri- 
quement rangées sur une même ligne : elles étoient 
privées de la mâchoire inférieure, le temps en avoit 
détruit les chairs et blanchi les os. A leur gauche on 
voyoit un grand buccin, percé d'une ouverture cir- 
culaire, dont ces peuples se servent pour se faire 
entendre de loin. 

«Nous n'essaierons pas de déterminer, d'après les 
caractères de la physionomie, l'origine d'un peuple 
que nous n'avons fait qu'entrevoir; nous ne recher- 
cherons point ici s'il est indigène de ces contrées, 
ou si les migrations l'y ont conduit; nous ne citerons 
que le petit nombre des faits que nous avons re- 
cueillis, et notre but sera rempli s'ils peuvent aider 
les recherches des savants occupés depuis si long- 
temps de ces grandes questions. 

» Le groupe d'îles connu sous la dénomination 
d'iles des Papous n'a été encore qu'imparfaitement 
exploré par les navigateurs. Quelques géographes 
donnent aussi le nom de terre des Papous à la Nou- 
velle-Guinée, dont les habitants, au rapport de tous 
les voyageurs, diffèrent tellement de ceux des îles 
environnantes qu'ils furent pris pour de véritables 
Nègres. Il existe en effet dans cette partie du globe 
une race à peu de chose près semblable à celle de 
l'Afrique australe : elle est comme égarée au milieu 
de la race malaise qui peuple les archipels de la 
Sonde, de Bornéo et des Moluques. Tout nous porte 
à croire que la souche de celte race, dont nous n'a- 
vons vu que des individus isolés, se trouve dans la 
grande île de la Nouvelle-Guinée. Mais il faut pren- 



118 



HISTOIRE NATURELLE 



drc garde de la confondre avec celle qui habite Wai- 
giou et les autres îles voisines; car, bien que ces in- 
sulaires soient presque semblables aux Nègres par 
la couleur de leur peau, ils offrent des différences 
que nous ferons connoître, et qui les distinguent 
de ceux-ci. En général ils se désignent eux-mêmes 
sous le nom de Pupoua, que toutes les nations, à 
l'exception de la nôtre, ont adopté : en françois on 
les nomme Papous ;et il paroit que ceux qui habitent 
les montagnes de Waigiou prennent spécialement le 
nom d'Alifourous, que quelques voyageurs écrivent 
aussi Alforeses et Haraforas. 

«Cependant, il faut le dire, la proximité de toutes 
ces îles, qui commencent au continent de l'Inde et 
s'étendent presque jusqu'à la Nouvelle-Hollande, 
a dû favoriser tellement le mélange des individus 
qui les peuplent, qu'à présent il existe une foule de 
nuances qui rendent difficile la détermination exacte 
de quelques unes de ces races. Les Papous sont pré- 
cisément dans ce cas : ils n'ont pas les traits et la che- 
velure des Malais, ils ne sont pas Nègres non plus; 
ils nous ont paru tenir le milieu entre ces peuples 
et les Nègres sous le rapport du caractère de la phy- 
sionomie et de la nature des cheveux, tandis que le 
crâne proprement dit a une forme qui le rapproche 
beaucoup de celui des Malais. Si l'on vouloit, parmi 
tant de notions obscures, avoir recours aux détails 
du langage pour faire remonter à une même origine 
les habitants de l'archipel d'Asie, on trouveroit bien 
quelques mots communs à plusieurs îles; mais les 
causes que nous venons d'indiquer ne peuvent qu'af- 
faiblir l'importance de semblables remarques. D'ail- 
leurs on no connoït pas encore la langue des habi- 
tants de la Nouvelle-Guinée, ou à peine en a-t-on 
retenu quelques mots qui ne s'accordent nullement 
avec ceux des Papous, comme nous l'avons vérifié 
en comparant nos vocabulaires au fragment cité dans 
l'ouvrage du président de Drosses. 

» Voilà des difficultés pour ainsi dire insurmonta- 
bles qui n'existent pas pour les archipels beaucoup 
moins rapprochés, mais dont les habitants ont une 
physionomie et un langage moins variables que des 
croisements fortuits n'ont point dénaturés, et qu'on 
peut leur attribuer en propre. Il est aisé de décrire 
les naturels des îles Sandwich, de Taïti, des Ca- 
rolines, des îles des Amis, etc. ; mais il est bien plus 
difficile d'assigner les caractères dislinctifs des Ti- 
moriens, des Ombaïens, et surtout des Papous, qui 
nous occupent spécialement. 

» Pendant une relâche de vingt jours sur les îles 
Rawak et Waigiou, nous pûmes nous mettre en 
rapport avec plusieurs centaines de naturels qui ve- 
noient trafiquer avec nous. Ces communications di- 
rectes nous ont amenés à remarquer que les Papous 
ont en général une taille moyenne, assez bien prise 
chez quelques uns : cependant la plupart ont une 



constitution un peu foible et les extrémités inférieu 
res grêles. Leur peau est brun foncé; leurs cheveux 
sont noirs, tant soit peu lanugineux, très touffus; 
ils frisent naturellement, ce qui donne à la tête un 
volume énorme, surtout lorsque, négligeant de les 
relever et de les fixer en arrière, ils les laissent 
tomber sur le devant. Ils n'ont que peu de barbe, 
même les vieillards ; elle est de couleur noire, ainsi 
que les sourcils, la moustache et les yeux. Quoi- 
qu'ils aient le nez un peu épaté, les lèvres épaisses, 
et les pommettes larges , leur physionomie n'est 
point désagréable, et leur rire n'est pas grossier. 
Quelques uns ont le nez moins écrasé que d'autres. 
Nous en avons vu qui, avec des traits peu différents, 
portoient des cheveux plats, lisses, et tombant plus 
bas que les épaules. 

» Peut-être devons-nous considérer comme le pro- 
duit d'un Chinois ou d'un Européen avec les Papous 
deux individus dont la peau étoit presque blanche. 
Cette couleur, jointe à de longs cheveux lisses flot- 
tant sur les épaules, à plus de délicatesse dans les 
iraits de la figure, à un nez plus effilé, les faisoit 
manifestement contraster avec ceux qui les entou- 
roienl. La supposition que nous avançons pourroit 
être fondée sur ce que les Européens visitent quel- 
quefois ces parages, et que les Chinois les fréquen- 
tent aussi pour y acheter des oiseaux de paradis. 

» Cependant nous ferons observer que, dès 1523, 
Alvaro de Saavedra vit dans ces contrées, à environ 
sept degrés de l'équateur, quelques îles dont les ha- 
bitants éloient blancs; ce qui le surprit beaucoup. 
Sans accorder une trop facile confiance à un tel fait, 
dont on n'a plus parlé depuis, nous nous bornerons 
à le citer. Si toutefois il nous étoit permis d'ajouter 
une réflexion, nous dirions que souvent les voya- 
geurs portugais et espagnols ont appelé hommes 
blancs des Indiens d'une teinte peu foncée et dis- 
tincte de la couleur des Nègres. D'après cela on 
pourroit croire avec assez de probabilité que ces 
hommes prétendus blancs apparlenoient à quelques 
unes des îles Carolines. 

» Une autre variété d'hommes qui s'est offerte à 
nous est celle qu'on peut appeler nègre; car elle en 
a la couleur, la forme du crâne, les cheveux courts, 
très laineux, recoquillés; le nez écrasé, très épaté ; 
les lèvres grosses, et surtout l'obliquité de l'angle 
facial, tandis que les Papous ont, sous ce rapport, 
la tête conformée, à peu de chose près, comme les 
Européens. 

»Ces Nègres, ainsi que la variété blanche, fai- 
soient librement partie de la tribu qui nous visiloit 
chaque jour. Les anciens voyageurs parlent de ces 
migrations partielles des habitants de la Nouvelle- 
Guinée. Le père Cantova , par exemple, raconte que 
de son temps les Carolins avoient dans leurs îles des 
Nègres qui leur servoient d'esclaves. Il ne dit pas 



DE L'HOMME. 



119 



comment ils y étoient venus ; et à celle époque il 
pouvoil encore moins dire d'où ils provenoient. Dam 
picr en a également vu à Pu!o-S;ibnli ('), qui parmi 
les Malais subissoient le même sort. La Nouvelle- 
Guinée, encore si peu connue, où les navigateurs 
n'ont fait qu'aborder, et de laquelle Cook fut re- 
pousse, présente donc le singulier phénomène d'a- 
voir des habitants semblables , du moins à peu près , 
aux Nègres d'Afrique. 

» N'ayant point eu à notre disposition des tètes de 
ces individus, nous ne pouvons indiquer les diffé- 
rences anatomiques qui doivent exister entre elles et 
celles des Papous, dont nous allons faire connoitre 
la conformation. 

» Ayant soumis ces crânes à l'examen du doc- 
teur Gall, nous avons eu la satisfaction d'offrir avec 
plus de confiance celles de nos observations qui 
pourront venir à l'appui de la doctrine de ce célèbre 
physiologiste. 

» A leur première inspection M. Gall remarqua 
dans tous une inégalité qu'il nomma déformation 
rachitque, et d'après laquelle il supposa que les 
hommes à qui ils appartenoient haLitoient des lieux 
bas et humides. Ce fut avec quelque surprise, nous 
devons le dire, que nous reconnûmes la précision 
d'un aperçu aussi délicat. En effet la plupart des ha- 
bitants de cet archipel , faisant leur principale nour- 
riture de poissons et de coquillages, n'abandonnent 
presque jamais les bords de la mer, qui dans celle 
partie sont tellement marécageux qu'on peut navi- 
guer en quelque sorte dans les forêts. Forcés par une 
impérieuse nécessité de demeurer dans des endroits 
aussi malsains, ils tâchent de se soustraire à leur 
funeste influence en élevant leurs maisons sur des 
pieux. Ils ont probablement appris par expérience 
que des lieux constamment submergés sont moins 
dangereux que ceux qui ne le sont que par inter- 
valles ;.d'où l'usage qu'ils suivent de bâtir au-dessus 
des eaux de la mer. 

» Les têtes des Papous présentent un aplatisse- 
ment des parties antérieure et postérieure, en même 
temps qu'un élargissement de la face. 

» Le sommet de la lète est élevé ; les bosses parié- 
tales sont proéminentes, les temporaux très con- 
vexes; et le coronal, au-dessous de la ligne demi- 
circulaire des tempes, offre une saillie remarquable. 
» Les os du nez, presque verticaux, aplatis d'a- 
vant en arrière, ont peu de saillie ; ils sont rétrécis 
à leur partie moyenne, et élargis en haut et en bas. 
La forme du nez, comme nous l'avons vu, corres- 
pond à celle disposition, qu'augmente encore la lar- 
geur des apophyses montantes des os maxillaires su- 



(') C'est sans doute Vile de Savu, qu'on prononce et 
qu'on écrit quelquefois Sabu. Pulo signifie tic en langue 
malaise. 



périeurs, dirigées en avant. Ces os eux-mêmes sont 
beaucoup plus larges que dans la race européenne ; 
ce qui, dépendant surtout du développement de 
l'apophyse molaire, donne à la face de ces insulaires 
sa largeur remarquable. 

» L'ouverture antérieure des fosses nasales est très 
évasée à sa partie inférieure; cet évasement est plus 
considérable même que chez les Nègres. 

» Les os molaires sont diiigés plus en avant, et 
les apophyses zygomatiques plus larges et plus sail- 
lantes. 

» On doit remarquer la largeur et la profondeur 
plus grandes des sinus maxillaires et frontaux mis 
à découvert par la fracture des os. Le dessinateur, 
M. Chazal, a copié avec fidélité cet accident, de 
même qu'un coup d'instrument tranchant qui a al- 
téré le pariétal gauche. 

» L'arcade alvéolaire est d'une épaisseur très re- 
marquable à la partie qui correspond aux dents 
molaires : l'une des têtes a cette arcade un peu di- 
rigée en avant et en haut dans la portion correspon- 
dante aux incisives et aux canines; la voûte palatine, 
plus développée dans le diamètre transversal, a 
moins d'étendue d'avant en arrière. 

» La grandeur du trou palatin antérieur iudi- 
qucroit-elle un développement plus considérable 
du ganglion naso-palalin et un organe du goût plus 
parfait ? 

» L'une de ces têtes, très irrégulière, offre dans 
les deux moitiés de la boîte crânienne une diffé- 
rence considérable. Ici l'aplatissement, au lieu 
d'être dans le sens du diamètre antéro-postéricur, 
est oblique de droite à gauche et d'arrière en 
avant. Le pariétal gauche est également fort aplati, 
ce qui diminue beaucoup la capacité du crâne de ce 
côté; d'où il devoit résulter une grande illégalité 
dans les hémisphères cérébraux. Celle têle ressem- 
ble en cela à celle de Bichat, avec celte différence 
que la dépression postérieure se trouve du côle 
opposé. 

« Une aulre tête présente deux saillies osseuses 
dans le conduit auditif. 

•> Enfin une dernière, pins petite, semble avoir 
été celle d'une femme :1a partie antérieure est moins 
large et moins relevée, l'occipital plus bombé à sa 
partie supérieure, et la porlion écaillcuse du tem- 
poral plus aplatie. C'éloit très probablement une 
jeune femme, puisque les saillies osseuses sont peu 
prononcées, et qu'aucune suture n'est ossifiée. 

» Après avoir fait connoitre la constitution phy- 
sique des Papous, nous allons esquisser rapidement 
les facultés morales et intellectuelles de ces peuples. 
Ils sont remarquables par leur circonspection, por- 
tée souvent jusqu'à la défiance; ce qui est, d'après 
l'observation, une sorle d'instinct dans les hommes 
à demi-sauvages, comme chez la plupart des ani- 



120 



HISTOIRE NATURELLE 



maux. Il faut ajouter que dans les Papous la défiance 
doit être souvent mise en jeu par les guerres que 
leur font les pirates de quelques îles environnants, 
qui fondent sur eux à l'improvisle et les emmènent 
en esclavage. 

î » Sans entrer ici dans de plus grands détails sur 
leurs coutumes, détails qui appartiennent plus spé- 
cialement à la partie historique du voyage, nous 
dirons seulement que lorsque dans un simple canot 
l'un de nous visita le village de Boni, tous les ha- 
bitants s'enfuirent dans les bois avant même qu'il 
eût été possihle de les apercevoir. C'est sans doute 
cet état d'alarme, presque habituel chez ces insu- 
laires, qui leur a fait placer leurs maisons vis-à-vis 
de récifs dangereux dont seuls ils connoissent les 
passages , aiin d'avoir le temps de se soustraire à 
leurs oppresseurs. 

» Les Papous paroissent avoir des dispositions au 
Vol. Cette inclination vicieuse est pour ainsi dire 
innée chez tous ces peuples, qui s'y livrent avec 
plus ou moins de ruse et de dextérité. 

» Mais le caractère le plus marqué que présentent 
les Papous c'est l'instinct carnassier, assez prononcé 
pour qu'il en résulte le penchant au meurtre : af- 
freux penchant auquel ces insulaires s'ahandonnent 
avec fureur, et dont les ossements qui nous occupent 
sont probablement des témoignages. Le chef ou 
kimalaha de Guébé nous a assuré qu'il existoit des 
tribus anthropophages dans l'intérieur des îles des 
Papous. Celle assertion rappela à l'un de nous qu'en 
abordant l'île d'Ombai il avoit vu suspendue, dans 
la cabane d'un naturel , au village de Bitoka, une 
rangée d'os maxillaires. Dans cette île,, où, étant 
en très petit nombre, nous courûmes les plus 
grands dangers, quelques Anglois avoient élé tués 
et dévorés six mois auparavant par les féroces 
Ombaïcns. 

» La tendance a la superstition , comme chez 
d'autres peuples plus civilisés, n'est réellement 
qu'une exaltation des idées religieuses ; et à ce sujet 
nous devons ici dire un mot du soin que ces peuples 
apportent à la construction de leurs tombeaux. Ce 
sont de petites cabanes où plusieurs personnes 
pourroient tenir dans une attitude inclinée. Le 
corps y repose dans une caisse qui le plus souvent 
renferme de petites idoles grossièrement sculptées, 
des bracelets, un peigne et des cheveux ; quelque- 
fois on n'y trouve rien ; et peut-être alors ce sont de 
simples sarcophages élevés à la mémoire de ceux 
qui, ayant péri dans les combats, restèrent entre 
les mains des vainqueurs. D'autres fois une statue 
placée sous un petit hangar, indique le lieu de 
l'inhumation; ou bien les dépouilles reposent sur 
des pieux, et sont recouvertes d'une pirogue ren- 
versée : monument symbolique qui , ainsi que le dit 



un éloquent écrivain, semble indiquer le naufrage 
de la vie. 

» Les observations que nous avons faites sur les 
Papous sont favorables à la doctrine du docteur Gall; 
leur justesse , nous ayant paru confirmée jusqu'à 
un certain point par l'étude des mœurs des indivi- 
dus qui en font le sujet, semble contredire les 
paradoxes qui , s'indignant des vices de l'homme en 
société, ont inventé l'homme de la nature tel qu'il 
n'existe pas, et ont fait un être idéal et séduisant 
pour lui prêter des attributs de puissance et des 
moyens de bonheur que la civilisation et les lumiè- 
res pourroient seules donner. 

» Nous devons ajouter que les Papous seroient 
susceptibles d'éducation, que leurs facultés intel- 
lectuelles ne demanderoient qu'à être exercées et 
développées pour leur faire tenir un rang dis- 
tingué parmi les nombreuses variétés de l'espèce 
humaine. » 

§ II. HABITANTS DU PORT-PRASLIN DE LA NOUVELLE- 
IRLANDE. 

Jetons un coup d'œil sur l'ensemble du sol avant 
d'étudier la race qui l'habite. 

Le Port-Praslin est situé à l'extrémité méridio- 
nale de la Nouvelle-Irlande , à l'ouest du cap Saint- 
Georges, par 4° 49' 48" de latitude S., et I5<>° 28' 
29" de longitude E. Ce nom lui fut donné parBou- 
gainville en l'honneur d'un ministre de la marine 
qui ordonna le premier voyage autour du monde 
qu'aient exécuté les François. Vers la même épo- 
que Carteret, navigateur anglois, relâcha dans le 
havre placé plus à l'ouest et appartenant à la même 
baie, qu'il nomma anse aux Anglois Bougainville, 
en séjournant dans ce port, crut qu'il étoit situé au 
fond d'un golfe, et qu'il dépendoit de la Nouvel e- 
Ilrelagne, découverte par Darnpier; tandis que 
Carteret, au contraire, ne craignit point de s'en- 
foncer au fond de ce prétendu golfe , qu'il trouva 
ouvert par un détroit assez long , et qu'il nomma 
canal de Saint-Georges en imposant le nom de Nou- 
velle- Irande à la terre où le Port-Praslin offre une 
rade sûre et abritée. Pour atteindre ce mouillage 
deux passes servent aux vaisseaux, qui laissent à 
droite ou à gauche Vile Verte de Bougainville, nom- 
mée Latao par les naturels. Il est protégé au S. O. 
par un petit cap appelé Tavuaolai; et la baie, qui 
s'enfonce dans l'est au milieu des terres, se termine 
au pied de la montagne de Cambalore en prenant 
le nom d'Abataros. Au nord s'avance la pointe 
d'Embrambia; de sorte que le Port-Praslin se 
trouve parfaitement abrité de toutes parts et protégé 
par une ceinture de montagnes nommées Lanut. 
Il se continue dans sa portion nord, par un bras 
de mer étroit, avec l'anse aux Anglois onSiourou; 



DE L'HOMME. 



121 



car ces deux havres ne formeroient qu'une vaste 
baie si Vile aux Marteaux ou Lambonuc n'éloit 
interposée entre eux. Cette dernière île peut avoir 
environ deux milles de longueur dans une direction 
de l'O. N. 0. au N. 0. , en présentant la forme 
d'un grand fer à cheval, due à ce que sa partie mé- 
ridionale est découpée par une vaste baie. Son ex- 
trémité occidentale , nommée Lamassa par les 
habitants, a dû jadis être couverte de cocotiers, à 
en juger par son nom. 

Le canal qui sépare le Port-Praslin de l'anse 
aux Angloi s a six milles marins : ce dernier est abrité 
par deux montagnes dont l'élévation paroît considé- 
rable, et qui par leurs pitons attirent sans cesse des 
nuages noirs et épais, de manière que, quand il fait 
un temps superbe au Porl-Praslin, la pluie tombe 
sur leurs sommets par torrents. Les arbres qui cou- 
vrent ce point de la côte sont constamment , même 
parles plus beaux jours, entourés d'abondantes et 
épaisses vapeurs. Les Nègres papous qui habitent 
cette partie du monde paroissent nommer la Nou- 
velle-Irlande Enlourou; mais ils appellent sans nul 
doute la Nouvelle-Bretagne Birare, et sont dans un 
état perpétuel d'hostilité avec ses habitants. 

L'ancrage du Port-Praslin est sûr et commode : 
la mer, pendant la durée de notre séjour, y a été 
constamment unie comme une glace, et le vent du 
large ne s'y faisoit jamais sentir. Des grains violents 
nous amenèrent cependant une fois une légère ra- 
fale dont les efforts, brisés contre le sommet des 
montagnes, descendoient sans force au fond de la 
baie. Quelle que puisse être d'ailleurs leur intensité, 
elles ne seroient jamais redoutables, parce que la 
chaîne qui protège les rivages est régulière à son 
sommet, et n'est point déchirée par les ravins. Les 
vents régnants pendant notre relâche fuient de lé- 
gères fraîcheurs de l'E., de l'E. S. E. , et du S. E.; 
mais plus souvent on éprouvoit un calme tel que la 
feuille la plus légère sembloit immobile : en général 
la brise ne se faisoit sentir que dans l'après-midi. 
La mer, dans ce port, est partout également pro- 
fonde; et, quokjue mouillés très près de terre, 
nous n'avions pas moins de trente-trois brasses sur 
un fond de gros sables madréporiques mélangés à 
beaucoup de débris de coquilles. 

La chaleur n'a pas été aussi considérable que nous 
devions le croire par notre position presque immé- 
diate sous Péquateur. Les vastes forêts dont la Nou- 
velle-Irlande est couverte en totalité, sans cesse 
arrosées par des pluies abondantes qui permettent 
une vaporisation continuelle, résultat d'une chaleur 
intense , rafraîchissent l'atmosphère. Ces forêts 
ombreuses, en effet, retiennent dans leur intérieur 
une humidité défendue des rayons du soleil par des 
dômes épais de verdure : il en résulte une chaleur 
humide dont les effets sont moins sensibles sur le 
I. 



corps que ceux de la chaleur acre et sèche que l'on 
ressent dans les déserts d'Afrique , par exemple. 
Le médium du thermomètre à midi éloit de 26° 6', 
et dans la nuit il ne descendoit jamais plus bas que 
25° G'. La température de l'eau prise au milieu de 
la baie ne différoit de celle de l'air que d'un degré. 
L'hygromètre varia de 105 à 108°, et le baromètre 
se maintint à £8 pouces. Les orages se reproduisent 
avec une fréquence qui étonne; ils se forment en 
un clin d'oeil, et se dissipent de même : les nuages 
les plus inférieurs sont les seuls qui donnent de la 
pluie sur le Port-Praslin ; tous les autres sont attirés 
par les hautes montagnes des rivages ou de l'inté- 
rieur de l'île. 

Les bords du havre qui nous occupe sont garnis 
de bancs madréporiques nombreux; ils sont inter- 
rompus devant les courants d'eau douce qui des- 
cendent du sommet des montagnes en formant des 
sortes de petites rivières. Pour que les embarcations 
puissent s'approcher de la terre, il faut les diriger 
dans ces canaux. En décrivant une de nos excur- 
sions sur le pourtour de la baie, nous donnerons à 
nos lecteurs une idée exacte et pittoresque des vé- 
gétaux qui se pressent de toutes parts sur ce sol fé- 
cond , et des animaux qui y vivent. Les alentours 
du Port-Praslin sont donc bordés de coralligènes 
que la marée laisse presque à sec en se retirant, 
tandis que, à la haute mer, les eaux s'avancent sur 
les sables jusqu'au pied des arbres qui en forment 
la lisière. Dès qu'on débarque sur la grève, on ob- 
serve une végétation tellement active et vigoureuse 
qu'on la voit envahir le littoral , et ne cesser que là 
où la mer lui dispute la possession du sol : d'énor- 
mes troncs d'aibres renversés encombrent les riva- 
ges ; et leur vétusté, comme un terreau fertile, nour- 
rit encore des colonies de plantes charnues qui s'en 
disputent les moindres parcelles. Cette végétation 
ne présente point d'éclaircie, elle couvre toute celte 
portion de l'île d'une seule forêt. Les arbres magni- 
fiques qui la composent, les arecs qui les dominent, 
et une foule d'autres, se pressent et croissent avec 
vigueur. Des lianes de toutes sortes s'entortillent 
autour des troncs, grimpent jusqu'aux sommités 
des branches , et semblent avoir pour but de tendre 
des filets impénétrables. Parmi ces lianes il en est 
une dont les fleurs légumineuses d'un beau jaune 
flattent la vue, et dont les tiges volubiles se trouvent 
armées de crochets épineux qui déchirent impi- 
toyablement le voyageur qui s'engage sans précau- 
tion sous leurs lacis. D'éclatants papillons se croisent 
en tous sens sous ces dômes de verdure; des co- 
quilles terrestres variées en habitent le feuillage, 
et sur les branches se rencontre fréquemment le 
tupinambis noir ponctué de jaune. Des Uaringlonia 
qui prennent un développement énorme, des hi- 
biscHsîx feuilles de tilleul, des Uaxeo (guet larda spe- 

iQ 



122 



HISTOIRE NATURELLE 



dosa), et siirlout clos scœvoïa lohelia de Vahl, crois- 
sent le pied dans l'eau, et paroissent avoir besoin, 
pour l'entretien de leur vie, d'une exposition toute 
maritime: il en est de même d'un très beaupancra- 
tium qu'on ne trouve que sur le rivage ; ce végétal 
(pancraiium amloincuse?), remarquable par une 
hampe llorale élevée que couronnent des corolles 
blanches à étamines purpurines, a de larges feuilles 
roides, charnues, dans les aisselles desquelles nous 
trouvâmes en abondance la coquille terrestre, type 
du genre scarabe, que M. de Hlainville a décrite 
comme nouvelle en la nommant SCAIUBE DE LèssON, 
scarabits Lcssoni((Dict Se. nal., t. XL VIII, p. 32). 
Une cicindèle bleue à tète dorée voloit sur les bran- 
ches, et annonçoit son passage par une odeur de 
rose flagrante qu'elle laissoit derrière elle. Ça et là 
s'élevoient les liges droites des rotangs, si estimés 
en Europe pour faire des cannes, et sur la plupart 
des troncs d'arbres s'enlaçoient les liges grimpantes 
des poivres cubèbes; le faux sagou (cijcascirCinûln), 
par ses slipes droits et son port de palmier, éloit 
alors chargé de fruits. Les Papous de la Nouvelle- 
Irlande les recherchent, et font avec sa moelle in- 
térieure des pains analogues à ceux qu'ils retirent 
des vrais sagouliers. Les plantes nourricières de ces 
profondes forêts se trouvent être le laha, si commun 
sur touleslesilesde la merduSud [inocarpus edulis); 
le iohest) qui est le paya des O-Tuïiiens (facca pinna- 
Vifida); le chou caraïbe (arum eseulenlum). Les arecs 
(area olerarea), dont nous abattîmes un grand 
nombre pour en obtenir le bourgeon terminal ou 
le chou, formoient des groupes épais dans certains 
emplacements en s'unissant aux liges épineuses des 
Cdfyota î/rmv,deslalaniers et des pan flanns. On ûoil 
remarquer que les forêts équaloriales des Moluques, 
de la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle -Irlande, 
caractérisées par les gigantesques proportions des 
arbres de toutes sortes qui les composent, ont très 
peu d'arbustes et de plantes herbacées. La chaleur 
solaire pénètre à peine sous l'épaisse et haute ver- 
dure qui couvre le sol , sans cesse humide, toujours 
ombragé, et où règne une fraîcheur qui fait place, 
aussitôt qu'on a franchi quelques espaces dénudés, 
à l'action d'une chaleur insupportable. La vapeur 
qui s'exhale du sol, 'lorsque le soleil moule, se con- 
dense en nuages au-dessus des arbres, et n'imite pas 
mai la fumée qui s'élèveroil de dessus un village. 
Toute l'épaisseur de ces vastes forêts vierges est jon- 
chée de troncs énormes déracinés par leur mort na- 
turelle, et couchés sur la terre qu'ils embarrassent, 
et à laquelle leur décomposition lente rend les prin- 
cipes qu'ils en reçurent en se réduisant en humus. 
Sous leurs écorces crevassées se logent de froids 
reptiles : mais cependant la nature , qui aime à pré- 
senter le contraste de la vieetdela mort, voile encore 
ces traces de destruction en les couvrant de fougè- 



res au feuillage découpé et grêle, d'epidemlrum 
parasites à corolles bizarres et vivement peintes, de 
lichens, et de bolets de formes et de couleurs di- 
verses. De tous les végétaux arborescents Pinocarpe 
est sans contredit un de ceux qui attirèrent le plus 
notre attention. Sa taille à Taïti n'avoit rien d'ex- 
traordinaire, tandis qu'à la Nouvelle-Irlande il 
acquiert des proportions considérables, élève sa 
cime à de grandes hauteurs, et envoie au loin ses 
racines, qui rampent à la surface du sol en présen- 
tant des parois minces et en même temps élevées 
de plusieurs pieds, de manière à former des sortes 
de cabanes naturelles séparées par de légères cloi- 
sons et capables de contenir sept ou huit personnes. 
Tel est l'ensemble bien imparfait du paysage aux 
alentours du Port-Praslin. Par cette esquisse gros- 
sière on doit penser quel effet imposant il imprime 
dans l'âme du voyageur européen. Le silence de ces 
lieux profonds et inhabités, où les Nègres indigènes 
ne se présentent qu'accidentellement, n'est inter- 
rompu que par le bruissement des jeunes tiges des 
arbres sous les pas de l'explorateur, par les cris 
rauques et discordants du lori vert, ou par le bruis- 
sement des élytres des grosses cigales. Tout porte 
l'âme, même du naturaliste le plus exclusivement 
dirigé vers les collections, à un sentiment indéfini, 
à des émotions profondes . à un plaisir mêlé de 
quelque chose de vague et de triste que rien ne peut 
rendre, et qu'aujourd'hui même nous ne nous rap- 
pellerions point si nous n'en trouvions l'expression 
dans noire journal écrit sous l'inspiration des sensa- 
tions du moment. 

Les rivages du Port-Praslin sont parcourus par 
un grand nombre de sources qui descendent des 
montagnes placées autour du havre qu'elles abritent. 
La plus remarquable, comme la plus abondante de 
ces sources, est celle que Bougain ville a décrite dans 
sa relation, et que nous avons nommée cascade de 
Bougaînville. Le marin françois,, qui la vit dans la 
saison de l'hivernage, époque où le volume d'eau 
qui en descendoit éloit considérable , en parla en ces 
termes (') : « Nous avons tous élé voir une cascade 
» merveilleuse qui fournissoil les eaux du ruisseau 
» du navire l'Etoile. L'art s'efforceroit en vain de 
» produire dans le palais des rois ce que la nature a 
» jeté dans un coin inhabité. Nous en admirâmes 
» les groupes saillants, dont les gradations presque 
» régulières précipitent et diversifient la chute des 
» eaux ; nous suivions avec surprise tous ces massifs 
» variés pour la figure, et qui forment cent bassins 
» inégaux, où sont reçues les nappes de cristal co- 
» lorées par des arbres immenses, dont quelques uns 
» ont le pied dans les bassins mêmes : celle cascade 

(') Voyage autour du monde, de 1766 à 1769, 
page 282 de l'édilion in-4° ; Paris, 1771. 



DE L'HOMME. 



m 



» mériteroit le plus grand peintre. » Or, pendant la 
durée de notre relâche, la source ne fournissent que 
peu d'eau; car nous étions à la fin de l'été de celte 
partie du monde, et au moment où la saison des 
pluies alloit recommencer. Les chutes de la cascade 
de Bougain ville sont à peu de distance dn rivage, à 
l'est du Port-Praslin ; elles sont formées par cinq 
gradins s'élevant rapidement les uns au-dessus des 
autres dans une élévation d'environ trente à qua- 
rante pieds. L'eau s'est creusé une ouverture à la 
moitié de la montagne, et jaillit en nappes écuman- 
tes, limpides et fraîches, dont le murmure se mêle 
au bruissement des feuilles, à la chute des vieux ar- 
bres qui tombent de temps à autre et encombrent 
son lit, ou jettent en travers drs ponts chancelants. 
Ces eaux, très chargées de sels, ont comme ciselé 
la surface des roches qu'elles baignent, et les strates 
d'où elles tombent en nappes sont bordées de stalac- 
tites calcaires groupées d'une manière agréable. Le 
lit et les strates sont formés de chaux carbonatée, 
due sans aucun doute à des masses madréporiques 
qui ont moulé sur le noyau primitif un terrain ré- 
cent. Les pores de ces coraux, depuis long-temps 
éteints , sont remplis par des cristaux plus blancs du 
sel que l'eau tient en suspension, et que plusieurs 
autres principes salins rendent purgatif. Comme site 
romantique, cette cascade mérite de fixer l'attention ; 
mais nous l'avons trouvée bien inférieure à celle de 
Kiddi-Kiddi à la Nouvelle-Zélande, et à la grande 
cascade de l'île de France. Son plus grand charme 
dépend des masses de végétaux qui se pressent de 
chaque côté, y forment d'épais fourrés où se ma- 
rient les feuillages les plus opposés, les teintes les 
plus diverses, les formes ligneuses les plus variables ; 
un dôme de verdure, dû à d'immenses figuiers, à 
de gracieux arecs, enlacés de liges volubilcs, re 
couvrent ces eaux fraîches et limpides peuplées 
de coquilles fluviatiles('), de crevettes, et embellies 
par les papillons ornés qui éclosent sur leurs bords, 
ou par les riches oiseaux qui viennent s'y désaltérer. 
De grosses fourmis, dont la morsure est doulou- 
reuse, sont très communes en ce lieu; et le calme 
de la f irèt est de temps à autre interrompu par le 
cri d'un corbeau analogue à notre corneille, et qui 
imite à faire illusion l'aboiement d'un chien. Bou- 
gainville avoit déjà indiqué celte particularité en 
disant dans sa relation : « Nous y remarquâmes une 
» espèce d'oiseau dont le cri ressemble si fort à l'a- 
» boiement d'un chien qu'il n'y a personne qui n'y 
» soit trompé la première fois qu'on l'entend. ». 

L'île Lambonne, que Bougain vil le a nommée île 
aux Marteaux parce que les gens de son équipage 
y trouvèrent un grand nombre de ces coquilles bi- 
valves alors rares dans les collections, est prodigue 

(')Lancritectlechiton. 



de productions naturelles remarquables. Nous y 
cherchâmes, toutefois infructueusement, ces testa- 
cés, dont nous ne vîmes aucun débris. Une anse con- 
sidérable entame la partie boréale de celte île, et se 
termine sur le rivage par des grèves sablonneuses 
déclives et par des bancs de coralligènes. Jamais 
nous n'avions vu de points aussi riches en zoophyles ; 
ils pulluloient dans cet espace resserré, abrité des 
vagues du large qui déchirent et mettent à nu les 
rochers de la côte méridionale, où s'arrêtent leurs 
efforts. Ces plateaux de coraux sont au contraire re- 
couverts d'une petite masse d'eau dont la surface est 
toujours paisible, et réchauffée par l'influence di- 
recte du soleil. La lumière, pénétrant avec force sous 
cette couche , y fait développer un luxe de vie que 
nous n'avions encore observé nulle part : aussi nous 
arriva-t-il fréquemment de passer des heures en- 
tières en ces lieux, ayant de l'eau jusqu'à moitié des 
cuisses , pour y dessiner des zoopfn les et saisir 
leur éclat fugace, leur forme, qui sans celle pré- 
caution eussent échappé à notre étude. Dans la 
suite de cet ouvrage nous aurons occasion de dé- 
crire les rares et curieuses espèces que nous recueil- 
limes en ce lieu, et il nous suffira de dire ici que nos 
collections et nos dessins s'accrurent considérable- 
ment en éponges, en actinies, en zoanthes, en asci- 
dies, etc. Des serpules ou tuyaux de mer, dont les 
animaux à tentacules étoient d'un azur doré, bril- 
loient de teintes vraiment fantastiques, étoient en- 
trelacés au milieu des coraux, et le zoophyte sortoit 
de son tube pour s'épanouir comme une belle (leur, 
et s'y cachoit avec vivacité au contraire lorsque l'eau, 
agitée par quelque mouvement lointain, lui donnoit, 
par ses ondulations même légères, la conscience 
d'un danger quelconque. Des holothuries, des étoiles 
de mer à six rayons droits et linéaires, Vasteri-.ts 
discohlea, le fongie avec ses larges polypes en ven- 
touses, une actinie verte à tentacules rouges, une 
actinie du pourpre le plus vif, des aplidium, cou- 
vroient celte partie de la baie. Sur le rivage, attachées 
aux troncs couchés des arbres abattus par vétusté, 
adhéroient de larges huîtres minces très délicates. 
De nombreux fragments de nautiles (nautiluspom- 
pilius) jonchoient les sables des grèves, et alles- 
loient que ce céphalopode doit être très abondant à 
certaine profondeur. A ces objets se joignirent des 
cônes, des porcelaines, des trochus, etc. 

La végétation de l'île Lambonne s'étend dans la 
plus grande partie de la côte jusqu'à la mer; partout 
elle est d'une rare beauté. Les cycas s'y montroient 
en plus grande abondance que partout ailleurs. Son 
pourtour entier étoit festonné par des guirlandes de 
lianes suspendues de branche en branche, d'entre 
lesquelles sortoient des arbres à pain sauvages. Des 
frégates noires voloient à de grandes hauteurs, et 
sur le bord de la mer se présentoil fréquemment un 



m 



HISTOIRE NATURELLE 



assez gros martin pêcheur à tète blanche (alcedo 
albicilla). Sur la côte occidentale, assez élevée, mais 
coupée par une ravine au fond de laquelle coule une 
petite rivière d'eau douce, nous trouvâmes des dé- 
b ïs des repas que les naturels yavoient faits; et un 
ajoupa temporaire, consistant en quelques feuilles 
de cocotier jetées négligemment sur des branches 
fichées dans le sol , avoil servi à abriter la cuisine de 
ces Nègres, qui visitent, à ce qu'il paroit, de temps 
à autre, leurs districts maritimes, afin d'y recueillir 
des vivres. Des tas de gros coquillages épais auprès 
du foyer, nommé pal dans la langue du pays, témoi- 
gnoient de leur appétit. Près de là nous remar- 
quâmes un calophijllum inophyllum dont le tronc 
avoit pris un développement monstrueux. Cet arbre 
en effet éloit couché sur le sol, et donnoit naissance, 
par la partie supérieure du tronc, à une douzaine 
de branches toutes plus grosses que nos plus forts 
chênes de France et ayant plusieurs brasses de cir- 
conférence .- qu'on juge par suite des dimensions du 
tronc principal ! Des orchidées magnifiques , de 
grandes et fraîches fougères, couvroient l'écorce, 
et se mêloient au vert gai et lustré qu'on sait être 
propre à ce beau végétal et contrasloient avec ses 
fleurs blanches disposées en grappes. Les vaquois, 
les inocarpes , les llaringlouia , divers palmiers 
étoient d'ailleurs les arbres les plus communs sur ce 
point de la Nouvelle-Irlande. La partie méridionale 
de l'île Lambonne ne ressemble guère à sa partie 
boréale. Baignée par la haute mer dont les vagues 
viennent se briser sur les rochers qui la bordent , 
celte côte, haute et accore, est déchirée et crevassée. 
Souvent la mer s'engouffre dans des cavernes qu'elle 
s'est formées par le choc impétueux de ses boule- 
versements; et comme ces crevasses profondes sont 
parfois ouvertes à leur sommet par des sortes de 
soupiraux étroits, il en résulte que la vague heurtée 
par une puissance immense contre la barrière qui 
reçoit le choc , s'élève en gerbe par l'issue supé- 
rieure, et se disperse dans l'air en pluie que les vents 
emportent. Sur ces rocs sans cesse minés, s'avan- 
cent, pour en voiler les injures, des plantes ram- 
pantes, des faisceaux de feuillage, et souvent s'en 
élèvent les branches tombantes et comme filamen- 
teuses du filao ou casuarina indien. Une ceinture de 
coraux protège toutefois ces rocs, et semble former 
un ouvrage avancé destiné à protéger le corps de la 
place. Nulle coupure n'y existe pour donner passage 
aux embarcations. Revenons au Port-Praslin. La 
côte orientale, bordée aussi par un large plateau de 
récifs, desséchée à marée basse, mérite toute l'atten- 
tion d'un naturaliste. On y trouve un bon nombre 
de poissons, de ceux qu'on doit appeler saxatiles, et 
qui , tous gracieux à l'œil , appartiennent aux genres 
chétodon, alutères, balisles, etc. L'astérie à six 
rayons bleus ou cicinbone des naturels, les gros cas- 



ques ou sazantnàk, le bénitier tridaenc ou sahour- 
hess et marenoa, des lépas, dos haliotides, étoient 
les productions marines les plus abondantes. Des 
murénophisetdes scorpènes se tenoient cachés sous 
les pierres; et deux de nos matelots, blessés par les 
aiguillons de ces dernières, éprouvèrent des dou- 
leurs qui furent assez long-temps à se dissiper. Ce 
point de la côle est le seul où nous reconnûmes des 
muscadiers sauvages (myristica mas de Kumphius). 
Les Tournefortia à feuilles satinées, des eugenia 
entourés de polhos, des kelmies à feuilles de tilleul, 
des tecks (teclona grandis) , des caryota brûlants, 
des ixora, des orangers, formoient les masses prin- 
cipales des fourrés. Partout on rencontroit les toiles 
assez solides de deux araignées (aranct acuirala et 
spinosa) déjà mentionnées par M. deLabillardière, 
et toutes deux remarquables par la magnificence de 
leur coloration variée de pourpre, d'azur et de blanc. 
Aux troncs des arbres pendoient d'énormes nids 
spongieux et celluleux , bâtis sans nul doute par une 
espèce de termite ou fourmi blanche. Lorsque la 
nuit commençoit à couvrir de ses voiles la nature 
entière, dans les soirées calmes et sereines, des 
milliers de vers luisants, que les naturels nomment 
l.altotc, sortoient de l'épaisseur des bois, lançoient 
de petits faisceaux de lumière qui se croisoient dans 
tous les sens, et dont les lueurs expiroient pour se 
rallumer de nouveau et de nouveau s'éteindre. Mais 
à ces détails doivent se borner nos tableaux de ces 
sites lointains et sans analogie avec les nôtres; et, 
quel que soit encore le nombre des observations qu'il 
nous faut passer sous silence, nous ne devons pas 
nous arrêter à des peintures pleines de charmes pour 
nos souvenirs, mais qui doivent faire place à un 
compte rendu plus austère de nos recherches. 

Une île vaste comme la Nouvelle-Irlande doit 
nourrir sans doute plusieurs espèces de grands ani- 
maux, et quelques uns de ceux qu'on trouve dans 
lesMoluquesetàlaNouvelle-Guinée. Mais les courtes 
relâches des voyages de mer ne permettent guère 
que d'effleurer quelques points du littoral , et par 
suite des endroits toujours pauvres en créatures ani- 
mées. Nous n'y vîmes point le babi-russa, bien que 
nous ne puissions douter qu'il y existe, car les natu- 
rels nous l'affirmèrent; et ce qui est plus positif, ils 
nous en apportèrent les dents canines, si reconnois- 
sables par leur forme caractéristique. Les cochons 
que les Papous élèvent en domesticité sous le nom 
de louré appartiennent à la race de Siam ; et dans 
tous les cas ils ne nous parurent pas y être nom- 
breux. L'animal indigène le plus commun est le cous- 
cou blanc ou kapoune, que les naturels estiment à 
cause de la délicatesse de sa chair. Un vespertilion 
est le seul chéiroptère qui s'offrit à nos regards; car 
jamais nous n'y rencontrâmes de roussettes, bien 
que ces animaux aient des espèces répandues dans 



DE L'HOMME. 



125 



toutes les terres environnantes. Nous avons déjà eu 
occasion de dire que les chiens nommés fiou l tien- 
nent beaucoup de l'espèce répandue chez les habi- 
tants de la Nouvelle-Hollande. 

Les Papous du Port-Praslin appellent les oiseaux 
mani, et ce nom a la plus grande ressemblance avec 
celui de manou de la langue océanienne. Les espèces 
se ressentent du voisinage de l'équateur, mais en 
même temps des rapports de création de la Nouvelle- 
Irlande avec les systèmes d'iles papoues et molu- 
ques : elles y sont en effet nombreuses et variées, 
mais elles appartiennent en même temps à quelques 
unes de ces familles précieuses si recherchées dans 
nos musées. La poule domestique, commensale de 
l'homme, ne diffère point de la race de nos basses- 
cours : mais, par une singularité qui seroit fort re- 
marquable si l'on ne pensoitque le nom de cet utile 
oiseau doit son origine à un son euphonique dans la 
plupart des langues, les Nègres du Port-Praslin lui 
donnent le nom de coq, mot qu'ils articulent nette- 
ment. D'un autre côté l'auroient-i's reçu de quel- 
ques navires européens? Les loris ('), ces perroquets 
à vestiture écarlale; les gros loris papous ( 2 ), dont la 
voix est rauque; le perroquet vert à plumes lustrées 
des Moluques ( 3 ) ; la perruche de Latham , étoient 
tués en grand nombre dans nos chasses habituelles. 

Plusieurs espèces du riche genre des cohnnba 
habitent les alentours du Port-Praslin ; et parmi 
elles nous citerons le pigeon de Nicobar (columba 
nicobarica, L.), la colombe Pinon (columba Pi- 
non, QtiOY et Gaim., Zi-o'., pi. 28), la colombe de- 
moiselle (rolu ba puella, N.). La colombe Pinon, 
observée par nous dans son pays natal, diffère un 
peu de la belle figure donnée par MM. Quoy et 
Gaimard ; car nous trouvons dans notre Journal 
cette description : La tête et le cou sont d'un gris 
glacé mélangé à une teinte rose et légère; le ventre 
est d'un rouge vif; le dessus des ailes et du dos est 
d'un vert doré brillant de quelques reflets de cuivre 
de rosette; les rémiges et les lectrices sont d'un vert 
noir; les tarses sont d'un rouge vif, ainsi qu'une 
caronnile arrondie qui surmonte le demi-bec supé- 
rieur. La chair de cette espèce est savoureuse, et elle 
a l'habitude de se percher sur les sommités des ra- 
meaux les plus élevés. Un corbeau à duvet blanc, 
nommé coco par les naturels, dont le plumage est 

(') Psittacus lori, L., enl., 1G8 ; Lcvail!., pi. 122 
et 124. 

[») Perroquet grand-lori(Levail!., pi. 126, t27 et 128; 
Psittacus grandi;, L ). Celte espèce est très rarement 
apportée en Europe, car elle vit difficilement en capti- 
vité. Cependant en ce moment (octobre 1828) M. Ke- 
raudren , inspecteur général du service de santé de la 
marine, en possède à Paris depuis assez long temps un 
bel individu vivant. 

( 5 ) Psittacus sinensis, L., enl., 514; Lcvaill., p. 132. 



entièrement noir, ne paroît pas différer de l'espèce 
de la Nouvelle-Galles du Sud que MM. Vigors et 
Horsiield ont nommée, par rapport à son analogie 
avec la corneil le d'Europe, corru.v coronoides( l ) Sur 
ces rivages étoit assez commun l'aigle océanique 
[fuko oceanica, Temm. , pi. col. 49). Deux espèces 
du genre cueuhts habiloient les bois : l'une à plumage 
d'un vert uniforme, et l'autre inédite, que nous 
avons figurée sous le nom de coucal alralbin (cen- 
t-o/nts atcralbus). 

Parmi les oiseaux les plus communs nous cite- 
rons les suivants : Trois espèces de martins pêcheurs, 
Yalcedo albuilla à plumage sur le corps couleur 
d'aiguë marine, à tète et cou entièrement blancs; 
Yalccdo ispida, var. moluccana; Y alcyon cvina- 
muminus de M. Swanson, nommé kiou-kiou par les 
insulaires : cette dernière espèce a environ six pouces 
de longueur. La tête et le dos sont d'un vert brun, 
et les ailes et la queue seules ont une teinte d'aiguë 
marine. Un collier fauve entoure le cou, et le ventre 
et la gorge sont de cette dernière couleur, devenue 
plus vive et légèrement poinlillée de brun. L'extré- 
mité des rémiges et des rectrices est brune; la moitié 
de la mandibule inférieure est blanche, l'iris noi- 
râtre, et les pieds sont rouges. Des drongos, des 
stournes (lamprotom s metallicus, Temm., pi. 200) 
qui vivent en troupes, et dont l'iris a l'éclat du ru- 
bis ; des hirondelles, un souï-manga à gorge bronzée, 
nommé sic-sic ( 2 ), des gobe-mouches nouveaux ( 3 ), 
un échcnilleur ( 4 ), quelques chevaliers gris, des fré- 
gates, etc. 

Nous décrirons toutefois trois espèces d'après 
nos notes manuscrites, dont les individus ont été 
perdus lorsque notre collègue M. Garnot fit nau- 
frage au cap de Bonne-Epérance en revenant en 
France après nous avoir quittés au Port- Jackson. 
Ce sont les gobe-mouches suivants .- Le ienourikinp, 
long de six pouces, à plumage complètement noir 
lustré avec des reflets verts métalliques , le bec 
plombé, les tarses noirs, et l'iris d'un jaune pAlc, 
le rouquine, ayant de longueur totale sept pouces, 
le dessus du corps, les ailes et la gorge noirs, le 
ventre blanc, un sourcil de celle dernière couleur 
sur l'œil, enfin à bec et tarses bruns. La troisième 
espèce, dont il nous rcsle à parler, appartient au 
genre diongo (cdolius, Cxv.; Cicrurus, Vieillot). 

(') Trans. soc. Lin.; Lond., t. XV, p. 261. 

(») Ce souï-manga est olivâtre , excepté la gorge, tp:l 
est d'un noir d'acier bruni , et le ventre, jusqu'aux cou- 
vertures inférieures de la queue, qui est d'un jaune pur. 

( 3 ) Muscicapa chrysomela , N.; pi'iAmaloumé des na- 
turels. 

(i Figuré dans noire allas, pi. 12, sous le ncm de 
pie griêciik kauou [îanius karu); mais que nous 
avons reconnu élreun ceblepyris auquel nous conser- 
verons le nom trivial et indigène de karu. 



12G 



HISTOIRE NATURELLE 



Cet oiseau a la queue fourchue comme celle du for- 
ficatus, et de longueur totale environ dix pouces. Le 
dessus du corps est en entier d'un gris cendré plus 
foncé sur les ailes, tandis que celte teinte est beau- 
coup plus claire et d'une nuance plus douce sur le 
ventre ; le bec et les pieds sont noirs, et l'iris est noi- 
râtre. Nous l'appellerons edolius comice, du nom 
qu'il porte dans son pays natal, à moius qu'il ne 
soit, ce dont nous douions, qu'une variété de Vcdo- 
l us cinèraceus ou client a de Java, décrit par le doc- 
teur Horsfield. 

Les reptiles trouvent au Port-Praslin toutes les 
circonstances les plus favorables pour leur multi- 
plication paisible : chaleur et abondance d'eau sont 
les deux premières grandes conditions de leur exis- 
tence Aussi, bien que nous n'en ayons point vu, 
les navigateurs qui nous précédèrent sur cette parlie 
du monde y indiquent des caïmans : or, comme le 
crocodile bicaréné n'est pas rare à la Nouvelle- 
Guinée, on ne doit pas un seul instant douter que 
ce ne soit la môme espèce. En revanche nous nous 
y procurâmes plusieurs sortes de lacertain*, et no- 
tamment le lézard de pandang des Amboinois, ou 
gecko à bandes ( lacerla villa'a, Gm.), très bien 
figuré par M. Brongniartdans le Bulletin des Scien- 
ces ('), quelques ophidiens, et des tortues. Les habi- 
tants nomment ces dernières poulet, recherchent 
leur chair, et font des hameçons pour la pèche avec 
leur écaille. 

Les poissons comptent une grande variété d'es- 
pèces dans cette baie, et toutes rivalisent en éclat. 
Ce seroit nous entraîner trop loin que de les citer; 
mais il est probable que plus tard nous aurons oc- 
casion de revenir sur ce sujet. Nous ne passerons 
pas sous silence toutefois le requin à ailerons noirs 
(squalus mklanopterus , Qi:oy et Gaimaiîd) qui est 
multiplié d'une manière étonnante, ni le blennie 
sauteur de Commerson, sorte de poisson amphibie 
qui s'élève sur les vagues, gravit les rochers, s'y 
promène pour attraper les petits insectes dont il se 
nourrit, et, courant avec assez de rapidité sur le 
sable des grèves, imite à faire illusion les allures 
d'un scinque. Enfin ce qu'il y a de plus singulier 
dans les mœurs de ce poisson c'est de le voir nager 
indifféremment dans l'eau des petites rivières qui 
se perdent dans le Port-Praslin , se plonger dans la 
mer ou en sortir pour gravir sur les branches de 
quelques arbrisseaux maritimes. Ses yeux places 
verticalement sur le sommet de la tète, ses nageoires 
jugulaires soudées et à rayons solides, sa couleur 
gris de lin linéolé, font de ce périophihalme un être 
fort curieux. 

Les crustacés se composoient de langoustes, de 
cancers variés, de grapses peints, de palémons, de 

(') Et dans les Mis. de Schaw, t. II , fol. 89. 



crevettes, d'un pagure et d'un ocypodequi se creuse 
des terriers dans les bois. Les insectes y sont très di- 
versifiés et nombreux, et les papillons les plus riches 
et les plus éclatants s'y trouvent en grand nombre. 
Parmi les coléoptères nous citerons la exindèle à 
odeur de rose, type d'un nouveau genre, qui se 
tient sur les feuilles; le gnoma, qui ne quitte point 
les écorces ; un bupreste doré, et un très gros sca- 
rabée bicorne. On y rencontre plusieurs phasmes, 
l'un filiforme et vert, et l'autre très grand, noir, à 
corselet très dur et hérissé de piquants. C'est de cet 
insecte dont parle Bougainville lorsqu'il dit, p. 279 : 
« Il est long comme le doigt, cuirassé sur le corps; 
» il a six paltes, des pointes saillantes sur les côtés, 
» et une queue fort longue. » Quant à la mante- 
feuille mentionnée par ce navigateur, et si commune 
à Amboinect aux Séchelles, nous n'en eûmes point 
connoissance. Les scorpions et les scolopendres, 
ainsi que plusieurs fourmis très grosses et des ter- 
miles ne doivent pas être oubliés. 

Les coquilles les plus répandues sont de gros 
cônes , des casques , de très grands trochus, tels que 
la veuve et la peau de serpent, des trid;icncs, l'hyp- 
pope, des porcelaines, des ovules œufs, des fuseaux, 
des haliolides, des murex, des huîtres, l'une à 
bords sinueux, l'autre aplatie et mince, des patel- 
les , etc. Le scarabe ne quitte point l'atmosphère 
marine, et se tient sous la mousse ou dans les ais- 
selles humides d'un panrratium ; un petit bulime 
et une hélice noire inédite habitent les feuilles des 
arbres : une onchidie est très commune sur les ro- 
chers de la pointe Tavua lai; elle est ovalaire , de 
couleur jaunâtre, avec des taches brunes. Dans les 
eaux douces se trouvent une espèce du genre faune, 
la melania setosa de M. Gray (Zool. Journ l, t. I, 
p. 2H3, pi. vin, fig. 6, 7 et 8), unenëriîe épineuse, 
et la néritc fluviatile à lèvres rouges. Relativement 
à cette dernière espèce, nous ne pouvons passer 
sous silence un fait très singulier de son organisa- 
tion. Les individus les plus développés, au lieu de 
vivre dans les eaux douces, où les fixent les lois de 
leur économie, se trouvoient répandus, au moins 
pendant la durée complète de notre séjour à la 
Nouvelle-Irlande, à de grandes distances dans l'in- 
térieur des forets, à plus d'une demi-lieue de tout 
ruisseau. Celte particularité de rencontrer à chaque 
pas cette coquille fluviatile attachée aux feuilles des 
arbres, et surtout à celles des pandanus, nous parut 
renverser les idées reçues ; et nous ne concevons pas 
encore comment elle peut gravir sur les troncs pour 
atteindre les plus légers rameaux, à cause de son 
opercule calcaire très solide. Quant à sa respiration , 
elle se continue parla précaution qu'a ce mollusque 
de réserver dans sa coquille et sous son opercule 
qui ferme hermétiquement une provision d'eau, 
qu'il renouvelle peut-être chaque malin dans les 



DE L'HOMME. 



127 



aisselles des feuilles des vaquois on de quelques au- 
tres planies dont le feuillage enroulé reçoit les va- 
peurs qui sont condensées pendant la nuit. 

Peu de relâches nous ont été aussi favorables 
pour enrichir nos collections d'une quantité innom- 
brahle de zoophytes. Les holothuries, les zoanthes, 
les actinies , les salpa, les méduses , nous offrirent 
de nombreuses espèces. C'est au milieu de la rade 
que nous prîmes par un temps calme un acalèphe 
agrégé, de forme pyramidale, long de deux pou- 
ces, composé de pièces articulées à facettes taillées 
comme du cristal , se désarticulant avec une extrême 
facilité, ayant son centre traversé par des cordons 
digestifs d'un beau rouge et disposés en ganglions 
renflés de dislance en distance. Cet animal, qui a 
de grands rapports avec celui nommé polytome par 
MM. Quoy et fïaimnrd , sera pour nous le type du 
genre vleihosoma. Par la même raison nous passe- 
rons sous silence les nombreuses espèces de madré- 
pores, d'épongés, d'alcyonium, de vers à tuyaux, le 
tubipore musique, et les disques des fongies, dont 
les interstices des lamelles sont occupés par le po- 
lype dilaté en larges et innombrables ventouses de 
couleur marron clair, etc., etc. 

Les peuples qui vivent sur la vaste île connue 
sous le nom de youvelle-Irlande par les Européens, 
semblables à plusieurs races répandues sur les terres 
environnantes, appartiennent à la grande famille des 
Papouas. Ces tribus noirâtres n'avaient point encore 
été décrites par les navigateurs, et tous les faits dont 
se composera leur histoire dans ce chapitre seront 
enlièrement neufs pour la science. 

Les nouveaux Irlandois ont la peau noire; mais 
celte teinte est loin d'être décidée , et par le mélange 
de jaune uni au brun elle affecte la couleur fuligi- 
neuse. Leur taille n'a rien de remarquable; elle varie 
suivant les individus : ses proportions les plus ordi- 
naires sont à peu près de cinq pieds un à deux 
pouces. Leurs membres, sans avoir celte maigreur 
ou ces proportions grêles que l'on sait être propres 
à la race nègre, sont loin toutefois de présenter ces 
formes régulières et gracieuses qui caractérisent les 
Océaniens. Une épaisse chevelure laineuse recouvre 
la tète , et retombe sur les épaules par mèches très 
frisées et disposées comme en lire-bouchons. Les 
vieillards conservent leur barbe dans toute sa lon- 
gueur, et paroissent en prendre le plus grand soin ; 
à ces traits les plus saillants de leur physionomie 
extérieure il faut ajouter un front rétréci, un nez 
épaté , et une large bouche laissant entrevoir deux 
rangées de dents corrodées par le bétel. Leur angle 
facial , que nous mesurâmes plusieurs fois avec un 
instrument confectionné à bord du vaisseau, ne 
nous a jamais paru dépasser le terme de soixante- 
sept à soixante-dix degrés. Les frictions huileuses 
contribuent sans doute à donner à la peau d'un 



grand nombre de jeunes gens la douceur et le ve- 
louté qui la caractérisent; mais la majeure partie 
de la population se trouve affectée de cette lèpre qui 
ronge un si grand nombre de peuples dans la mer 
du Sud , et qui fait tomber l'épidémie par écailles 
furfuracées. 

Tous les hommes de race noire, dans quelque 
partie du monde qu'on les observe, semblent mé- 
connoîlre les habitudes d'une modeste pudeur : 
une complète nudilé est pour eux l'état de nature; 
ils n'ont jamais cherché à voiler à tous les yeux des 
organes peu faits pour être montrés au grand jour. 
Les Nouveaux-Irlandois ne s'épilent point; et quel- 
ques vieillards étoient remarquables par l'épaisse 
villosilé répandue sur leurs membres; ils ignorent 
le procédé de la circoncision. 

La dignité la plus froide respire sur le visage des 
hommes âgés; leurs traits calmes et sereins sont 
empreints d'une impassibilité qui est l'apanage des 
sens engourdis par les ans, tandis que la jeunesse 
est chez ces peuples, comme partout ailleurs, carac- 
térisée par une turbulence d'action et par une vive 
mobilité d'esprit. En étudiant toutefois les physiono- 
mies des Nouveaux-Irlandois, on pénètre aisément 
les passions qui viennent s'y réfléchir; et à côté de 
la fausseté des regards perfides de quelques uns con- 
trastoient la défiance et le soupçon de certains, la 
bonhomie et la confiance de quelques autres. Chez 
ces hommes la gaieté et l'enjouement ne paroissent 
être le partage que d'un bien petit nombre; leur 
vie s'écoule à tendre des embûches à leurs ennemis 
ou à se préserver de leurs pièges, et un état d'hos- 
tililé perpétuelle en marque le cours. 

Les Nouveaux-Irlandois, soit par mode, soit pour 
désigner les castes, conservent leurs cheveux et leur 
barbe, ou se rasent avec des coquilles. Cependant 
nous remarquâmes que tous les vieillards, dont la 
barbe onduleuse descendoit sur la poitrine, parois- 
soient jouir parmi leurs compatriotes de l'influence 
dévolue au pouvoir. Tous indistinctement se cou- 
vrent la tète d'huile, et la saupoudrent avec des 
poussières de chaux ou d'ocre : et ce grossier cosmé- 
tique n'imite pas mal une peinture rouge dont se- 
roil imprégnée chaque mèclicde cheveux. Cet or- 
nement malpropre et bizarre contribue à donner à 
ces Nègres un aspect extraordinaire et sauvage, et 
c'est bien pis encore lorsqu'ils ont consacré quel- 
ques instanis à leur toilette et couvert leur visage 
des fards qui sont pour eux l'idéal de la beauté. A 
ce sujet nous entrerons dans quelques détails : car 
l'homme le moins civilisé est. aussi bien que celui 
qui prétend exclusivement à ce titre, livré à l'empire 
des goûts les plus extravagants et les plus ridicules ; 
et pourrions-nous sourire à la vue d'un Nouvel- 
Irlandois barbouillé d'huile et de poussière rouge 
quand on rencontre, au centre de la civilisation et 



128 



HISTOIRE NATURELLE 



à chaque pas , des chevelures ébouriffées et cou- 
vertes de poussière de farine? Ain i la chevelure 
des hommes qui nous occupent, tombant en toit 
sur les épaules, est poudrée avec de la chaux ou de 
l'ocre. La barbe ne reçoit point cette parure , et 
seulement on la taille brin par brin sur les côtés de 
la ligure avec des valves tranchantes de coquilles, 
de manière à ne laisser en place qu'une très grosse 
touffe sous le menton : mais il paroît que l'opération 
d'abattre ces poils est longue et douloureuse; car 
la plupart des naturels qui vinrent visiter notre 
vaisseau se soumirent sans répugnance à l'épreuve 
douloureuse que leur firent endurer nos matelots, 
qui se faisoient un malin plaisir de les raser avec de 
vieux couteaux. A ces soins généraux ne se borne 
point la toilette des Nouveaux-Irlandois; il en est 
encore d'autres qui occupent leurs loisirs, et aux- 
quels ils consacrent avec satisfaction de longs mo- 
ments : au premier rang on doit citer leur coutume 
de peindre les joues, le front, le bout du nez, le 
menton, et même les épaules , la poitrine ou le 
ventre, avec de l'ocre délayécdans de l'huile decoco. 
Sur ce fard d'un rouge sanguin ils ajoutent, dans 
certaines circonstances, des raies blanches de chaux 
de corail. Le tatouage leur est inconnu , ou du 
moins nous n'en avons vu que des linéaments lé- 
gers et peu distincts chez quelques individus ; mais 
ils se percent la cloison et même les ailes du nez, 
pour y accrocher des ornements singuliers de formes 
très variables, qui impriment à leur physionomie, 
naturellement repoussante et laide, un caractère 
hideux et féroce. Un bâtonnet en os ou en bois tra- 
verse les parois des narines : celles-ci reçoivent des 
dents d'animaux ou des touffes de plumes, et jus- 
qu'à des chapelets de dents de phalanger. Ils ima- 
ginèrent de loger en cet endroit les aiguilles, les 
épingles et les hameçons qu'on leur donna à bord 
de notre corvette; et ces instruments piquants res- 
sembloientà des chevaux de frise destinés à proléger 
leur face noire. Les lobes des oreilles sont aussi 
troués de manière qu'on puisse y passer des rouleaux 
de cuir; et c'est aussi en ce lieu qu'ils placent, ainsi 
que le font les Carolins, les couteaux, les ciseaux , 
et les autres instruments de fer qu'ils obtiennent 
des navigateurs. 

Uniquement soumis à l'empire des besoins phy- 
siques, les Nouveaux-Irlandois ont reçu, dans la 
plénitude de leurs fonctions des sens, un perfection- 
nement d'idées instinctives qu'on retrouve chez tous 
les hommes dont les besoins sont restreints aux pre- 
mières nécessités de la vie. Leurs sensations intel- 
lectuelles sont chaque jour, à chaque instant, ten 
dues vers les moyens de calmer la faim du moment, 
de se garantir des atteintes des bêtes féroces, ou de 
s'abriter des intempéries du climat. De là sont nées 
les perfections de la vision, de l'odorat , de l'audition ; 



de là découlent celte justesse de coup d'œil pour at- 
teindre avec un harpon le poisson qui nage , cette 
habitude de découvrir l'oiseau le plus petit caché au 
milieu d'un épais feuillage, cette prestesse pour gra- 
vir un morne escarpé. Sous ce rapport les Nègres du 
Porl-Praslin ne le cèdent à aucune autre peuplade 
pour construire et manœuvrer une pirogue , lancer 
une longue zagaie eu bois dur, ou jeter des pierres 
avec des frondes. 

Parmi les hommes qui vinrent temporairement se 
fixer sur les rivages du Port-Praslin pendant notre 
séjour, nous remarquâmes un grand nombre de vieil- 
lards; et tout autorise à penser que la vie, exempte 
de ces vastes désirs qui en usent la trame , s'écoule- 
roit sous ce ciel pendant une longue suite d'années si 
la guerre et ses ravages ne venoient en troubler de 
temps à autre la monotonie. L'homme est si naturel- 
lement porté à la destruction, et la guerre estsi profon- 
dément de l'essence de son organisation, qu'on remar- 
que que les haines ne sont jamais plus vives, plus 
acharnées, que lorsqu'clless'élèvcnlentre deux tribus 
H une même origine. Ainsi les Nouveaux-Irlandois ne 
diffèrent point des habitants de laNouvelle-Bretagne, 
qui sont des tribus issues de la même famille ; et ce- 
pendant la haine qui les divise est telle que le nom 
de Mare ( nom indigène de la Nouvelle-Hretagne 
de Dampier), prononcé devantun naturel du Port- 
Praslin, suffit pour faire naître la colère la plus vio- 
lente et lui faire vomir dans sa langue des impréca- 
tions qui, à en juger par la violence des mouvements 
qu'elles provoquent , doivent être d'une virulente 
énergie. Nous serions assez tenté de penser que les 
Nouveaux-Irlandois sont cannibales : nous n'avons 
cependant sur celle grave inculpation que des pré- 
somptions; mais cet affreux penchant, résultat d'un 
désir immodéré de vengeance, converti en dogme 
religieux par les superstitions les plus barbares, est 
d'ailleurs plus répandu qu'on ne le pense chez plu- 
sieurs peuples de l'Océanie ou de la Polynésie. Les 
armes des naturels du Port-Praslin sont le plus or- 
dinairement ornées d'os humains entiers, et surtout 
d'humérus. Des trophées si hideux nous donnèrent 
à penser que ces peuples, trop bruts pour protéger 
leurs prisonniers, les massacroient au contraire, et 
se parlagcoient leurs débris pour perpétuer après 
leur mort la vengeance qu'ils en avoient tirée. Nous 
employâmes les précautions les plus délicates pour 
lever nos doutes sur celte affligeante circonstance; 
et plusieurs naturels confirmèrent nos soupçons en 
nous prouvant par des gestes expressifs le plaisir que 
leur procuroient des muscles palpitants à dévorer, 
tandis que d'autres , au contraire inquiets et trou- 
blés à celte question , n'y lépondirent point , témoi- 
gnèrent de l'inquiétude, et se hâtèrent de quitter le 
vaisseau. Nous ne leur ferons point l'honneur de 
supposer que ce soit à des idées de remords qu'ils 



DE L'HOMME. 



129 



aient sacrifié en cet instant : ce sentiment leur est 
parfaitement inconnu. Il est plus probable que la 
frayeur leur fit entrevoir que nos habitudes dévoient 
être analogues aux leurs; que peut-être nous leur 
préparions par trahison le sort qu'ils font subir à 
leurs prisonniers, et que nos ouvertures en étoient 
les prémices. 

Dans le nombre des naturels que nous visitions 
fréquemment, etavec lesquels nous vivions en bonne 
intelligence, nous n'en vîmes point de contrefaits. 
Leurs formes , sans être arrêtéesavecgràce, n'avoient 
point cette maigreur que présentent plusieurs autres 
races nègres , et leurs membres étoient agiles et dis- 
pos. Un seul , c'étoit un vieillard , avoit eu les jam- 
bes brisées par un coup de casse-tête ; mais la sou- 
dure desos s'étoit parfaitement consolidée, quoiqu'en 
les déformant. Nous n'avons point à signaler parmi 
eux de traces d'éléphantiasis, ni de ces hydro-sar- 
cocèles énormes si communs à O-Taili : mais en re- 
vanche la lèpre et les cicatrices sur la peau en détrui- 
sent l'uniformité , et ces dernières attestent combien 
sont fréquentes leurs hostilités avec d'autres tribus. 
Il eût été intéressant d'approfondir leurs idées sur 
l'art chirurgical ou sur les pratiques de leur méde- 
cine, quelque grossières qu'elles soient; mais leur 
intelligence ne s'éleva jamais à vouloir comprendre 
nos questions à ce sujet, quelque peine que nous 
nous soyons donnée pour leur faire apprécier le sens 
de nos demandes : ils se bornèrent à nous nommer 
les plaies alot, et la lèpre limnimole, sans que nous 
puissions supposer s'ils cherchent à se garantir de 
celle-ci par quelques moyens prophylactiques ou s'en 
guérir par des remèdes. La lèpre atteint à la Nou- 
velle-Irlande tous les âges , cause une desquama- 
tion dégoûtante de l'épiderme, et occasionne chez 
ceux qu'elle dévore un prurit qui paroit les tourmen- 
ter de la manière la plus cruelle. 

Les hommes , quels qu'ils soient , ne peuvent bien 
être appréciés que vus dans leur intérieur. Leurs 
rapports habituels avec leur famille et l'ensemble 
de leurs habitudes domestiques les peignent sous 
leur vrai jour, et permettent de les juger par com- 
paraison. Malheureusement nous ignorons complè- 
tement quels sont les liens de famille qui unissent 
les Nouveaux-Irlandois à leurs épouses et à leurs 
enfants ; et ce que nous en savons se réduit à des 
observations superficielles faites par M. de Blosse- 
ville dans une course hasardeuse au village de Leu- 
kiliki, résidence des habitants qui pendant notre 
séjour dans le Port-Praslin étoient venus camper 
sur le rivage : mais , quelque incomplets que soient 
ces détails, ils ont un intérêt d'autant plus piquant 
que nul navigateur n'avoit même esquissé l'histoire 
de ces tribus. Voici le résumé du voyage de M. de 
ÏHosseville dans les mêmes termes qu'il nous l'a 
communiqué : 



« Une première tentative m'avoit conduit de l'au^ 
tre côté des montagnes qui entourent le Port-Pras- 
lin , en suivant un sentier d'un difficile accès , tracé 
parles sauvages. J'étois descendu sur une plage, de 
laquelleon pouvoitreconnoîtrela position du village 
à la fumée qui s'élevoit au-dessus d'un terrain bas 
etboiséquiseparoitdeux vastes baies. Un large bras 
de merempêchoitd'y parvenir sans le secours d'une 
pirogue, et le chemin par terre étoit impraticable. 
Le 19 je quittai la corvette, accompagné de Wil- 
liams Taylor : la conduite des naturels lors de leur 
première visite régla la noire, et nous n'emportâ- 
mes aucune arme ; les cadeaux dont nous nous char- 
geâmes étoient soigneusement cachés. Après avoir 
rapidement franchi la montagne nous arrivâmes sur 
la grève , où la vue de deux pirogues et de quelques 
naturels me donna l'espoir de réussir. Cependant, 
lorsque les plus âgés connurent notre projet, il; 
refusèrent de le seconder : une hache que je leui 
donnai les fit changer de résolution ; ils délibérèrent 
entre eux , et nous firent promettre que nous ne vou- 
drions ni voir leurs femmes ni passer la nuit dans le 
village. Enfin quelques petits présents et l'assurance 
d'en recevoir de plus grands lorsqu'ils viendroient 
à bord dissipèrent tous les scrupules. Une pirogue 
fut lancée, et nous partîmes avec quatre sau- 
vages. 

» La baie que nous traversâmes a quatre milles 
de large; elle est ouverte à tous les vents de la par- 
tie de l'est. L'île Ciroa et le rocher Lountasse se 
voient à l'entrée ; mais ils ne peuvent fournir aucun 
abri. D'étroites plages de sable sont interrompues 
par des collines escarpées qui tombent perpendicu- 
lairement à la mer, et qui interdisent toute commu- 
nication par terre entre les divers points de la baie, 
dont le fond est divisé en deux parties par le morne 
Tacana, à la gauche duquel on voit plusieurs cases 
habitées à certaines époques de l'année. En arrivant 
près de l'isthme nous découvrîmes que la plage sa- 
blonneuse qui le borde étoit défendue dans l'est par 
un récif de corail. Ce fut vers cet endroit que la pi- 
rogue fut dirigée ; elle se tint au large pendant qu'un 
naturel, qui s'étoit jeté à la mer, alloit, comme 
ambassadeur, demander si on vouloit nous recevoir. 
Ce messager revint bientôt ; il fit un signe favorable, 
et en un instant nous fûmes sur le rivage. La piro- 
gue étoit à peine échouée que plusieurs naturels se 
réunirent autour de nous. Ceux qui ne nous avoient 
pas encore vus satisfaisoient leur curiosité en exa- 
minant nos habits, tandis que nos anciennes con- 
noissances nous donnoient des marques d'amitié. 
Mon attention étoit principalement captivée par un 
grotesque personnage ( le danseur ou la danse se 
nomme louldouk) qui au moment de notre arrivée 
s'étoit élancé sur la grève, qu'il parcouroiten dan- 
sant. Son habillement ridicule consistoit en une 

\1 



130 



HISTOIRE NATURELLE 



énorme ceinture de feuilles de vacoua ( ! ) de neuf 
pieds de circonférence, qui prenoità la poilrine et 
tomboitau milieu des cuisses ; par-dessus s'élevoit 
une pyramide quadrangulaire;par-derrièreelle étoit 
couverte de feuilles , et par-devant elle étoit fermée 
par un réseau noir orné de figures blanches. La tête 
du sauvage étoit cachée sous cet affublement ; un de 
ses bras sortoit du milieu des feuilles, et étoit armé 
d'une zagaie. Un second danseur se joignit au pre- 
mier; ils s'approchèrent de moi, et je pus les exa- 
miner et les dessiner à loisir. 

» Cependant on ne nous permettoit pas encore 
d'avancer, et ce ne fut qu'après dix minutes d'at- 
tente que nous ne rencontrâmes plus d'opposition ; 
mais on nous fit encore arrêter à quelque distance 
dans un lieu dégarni d'arbres, qui avoit l'air dune 
place ; on y remarquoit un hangar de pêche , une pe- 
tite plantation de taro bien entretenue et entourée 
d'une haie, enfin plusieurs habillements pareils à 
ceux de nos danseurs, placés sur des piquets. Une 
trentaine de naturels réunis en cet endroit nous firent 
asseoir auprès d'eux. On nous apporta des racines 
de taro et de l'eau dans un bambou : cette eau , que 
j'avois demandée, étoit légèrement saumàtre; je 
cherchai inutilement à savoir si on pouvoit en avoir 
de meilleure. Deux hommes d'un âge mûr ne tar- 
dèrent pas à nous joindre : à l'autorité dont ils 
jouissoient, à la protection qu'ils parurent nous ac- 
corder en se tenant toujours près de nous, je jugeai 
qu'ils éloient chefs du village; mais rien d'ailleurs 
ne sei voit à les faire distinguer, et je ne pus pas sa- 
voir quel titre ils portoient. Williams ayant réussi 
à faire comprendre que j'étois officier, ils témoignè- 
rent une grande joie, et tous les sauvages firent des 
cris d'acclamation. Au bout d'un quart d'heure il 
nous fut encore permis d'avancer; nous arrivâmes 
par un chemin détourné sur une plage de sable qui 
appartient à une vaste baie. De là nous aperçûmes 
le village de Leukiliki, s'élevant sur une colline qui 
forme le côté oriental de la rade ; les habitations 
étoient à moitié cachées par les arbres qui les cn- 
touroient. 

» Les chefs nous conduisirent d'abord à la maison 
des idoles, bâtie à environ cent pieds au-dessus de 
la mer; c'est un bâtiment de trente-six pieds de lon- 
gueur, de dix-huit de hauteur, et de onze de largeur. 

(') Cet uSagc est entièrement semblable à celui usité 
dans le royaume de TV oolli. 

«En approchant de Cunda-Barra nous vîmes accro- 
» ché à un poteau hors des murs de la ville , un vête- 
» ment fait d'écorces d'arbres coupées par filaments et 
«arrangée» de manière à couvrir un homme, espèce 
» de loup-garou appelé numbo-jumbo.» (Journal des 
Voyages, cah. 82, p. 216; Analyse du Voyage dans 
l'Afrique occidentale , du major Gray et du médecin 
Dochard , 1825 , 1 vol. in-8°. ) 



Cette espèce de pagode, ouverte à une de ses extré- 
mités, est divisée en deux parties par un plancher 
établi à l'endroit où la couverture vient aboutir à 
une muraille de trois pieds de haut, construite avec 
des planches peintes qui ferment le bas de l'édifice. 
Sur ce plancher sont posées les idoles : la principale, 
placée à l'entrée, est une statue d'homme, de trois 
pieds de hauteur, grossièrement sculptée, peinte 
en blanc, en noir et en rouge, et ayant un phallus 
énorme; à sa droite on voit un grand poisson, et à 
sa gauche une figure informe qu'on peut prendre 
pour celle d'un chien. De chaque côté sont placés 
cinq autres dieux qui représententdes têtes humaines 
d'un pied de hauteur, dont on a peine à distinguer 
les traits. Au fond on voit une quatorzième figure 
d'une plus grande dimension ; elle est peinte en 
rouge ; ses yeux sont formés par des morceaux de 
nacre; à côté est attaché un ornement en bois artis- 
tement découpé; les naturels le nomment prapra- 
ghan , et lui témoignent beaucoup de respect. Ce 
n'est cependant qu'une décoration qu'ils placent sur 
l'avant de leurs pirogues ; cette pièce précieuse est 
voilée. On descend dans la partie inférieure par deux 
grandes ouvertures ; j'y suivis un des chefs , mais 
rien de remarquable ne s'offrit à ma vue ; deux tam- 
tam sont suspendus dans l'intérieur de la maison 
ainsi que quelques fruits. Ces dieux de bois reçoivent 
des offrandes, et un couteau me fut demandé au 
nom de la grande idole. Je n'avois garde de refuser, 
et j'ajoutai ù mon présent une médaille que je fis 
attacher au cou du grand dieu. J'espère qu'ainsi con- 
sacrée, on pourra l'y voir dans beaucoup d'années. 
Ce fut en vain que je cherchai à obtenir des rensei- 
gnements sur la religion de ces insulaires ; il reste à 
savoir quel est leur degré de superstition, et s'ils 
font des sacrifices humains. Je ne vis aucun os qui 
pût le faire présumer; toutes les idoles portent in- 
distinctement le nom de bakoni. 

» Entourés d'hommes et d'enfants qui fuyoient à 
notre approche, nous n'avions pas encore vu de fem- 
mes, pas même de petites filles. Je commençois à 
deviner pourquoi on nous avoit fait attendre lorsque 
nous débarquâmes sur l'isthme, et pour m'en assu- 
rer je me dirigeai vers les cases ; on ne nous arrêta 
pas, les chefs nous suivirent partout; mais inutile- 
ment essayâmes-nous de regarder à travers les plan- 
ches qui servent de portes , elles étoient trop bien 
jointes, et pas le moindre jour ne pénétroit dans l'in- 
térieur. Il ne me fut permis d'entrer que dans une 
seule maison; je n'y vis qu'un feu allumé, et des 
planches larges et épaisses qui servoient de lit. Notre 
visite avoit valu aux femmes une réclusion momen- 
tanée ; j'ose dire que la jalousie des hommes leur 
paroissoit bien cruelle, et que leur curiosité surpas- 
soit de beaucoup la nôtre. Les vieillards étoient peut- 
être chargés de réprimer cette curiosité, car nous 



DE L'HOMME. 



131 



n'en vîmes qu'un seul dans la foule. Les précautions 
soupçonneuses des habitants de la Nouvelle-Irlande, 
dont nous nous gardâmes prudemment de heurter 
les préjugés, paroitront moins ridicules et seront 
plus naturellement expliquées si on les attribue plu- 
tôt à des préceptes de religion qu'à des principes de 
morale et de jalousie. Parmi les jeunes femmes, je 
ne serois pas étonné que quelques unes eussent de 
jolis traits; car j'ai vu beaucoup de jeunes enfants 
qui avoient des figures vraiment européennes, et 
dont la peau avoit une teinte assez claire. 

» Le village étant bâti sur une colline, partout où 
on a voulu construire une case, on a élevé le terrain 
pour qu'il formât une plate-forme unie qu'on a sou- 
tenue par un mur de pierre : c'est ainsi que chaque 
babitation est placée sur un plateau isolé , entouré 
d'arbres et de plantes utiles par leurs fruits, ou 
agréables par leurs fleurs brillantes. La propreté 
remarquable qui règne à l'extérieur feroit honte aux 
O-Taïtiens, si négligents sur cet article. Le toit, de 
feuilles de vaquois, arrondi aux extrémités et tom- 
bant jusqu'à terre, compose la hutte entière, qui a 
ordinairement vingt-trois pieds de longueur, onze 
de hauteur, et neuf de largeur. L'ouverture, qui sert 
de porte, a trois pieds de haut; elle est pratiquée à 
un des bouts ou à l'extrémité d'un des longs côtés. 
Les hangars à pirogue ne diffèrent des maisons qu'en 
ce qu'ils sont ouverts aux deux bouts, ayant une 
portion de toit avancée. Le village de Leukiliki se 
compose d'environ vingt-cinq huttes : si le nombre 
des hommes n'est pas inférieur à celui des femmes, 
la population doit être de deux ceuts âmes, et dans 
cette estimation le nombre des enfants doit entrer 
pour moitié. Celte petite peuplade se nourrit princi- 
palement de poissons et de racines de taro. Je n'ai 
vu auprès des habitations que peu de bananiers, et 
encore moins de cocotiers; cependant on nous ap- 
porta plusieurs noix fraîches pour nous désaltérer. 
La baie dans laquelle sî trouve le village offre un 
excellent abri pour les bâtiments; étant près de la 
côte on est environné de terre de toutes parts ; la 
pointe la plus nord et celle du village sont nord- 
ouest et sud-ouest. La partie ouest est bornée par 
des terres basses et boisées, et je suis porté à croire 
qu'elles sont séparées des hautes montagnes de l'in- 
térieur par un lac ou par des marais. Au-dessus de 
la partie nord j'ai vu s'élever de la fumée; les natu- 
rels m'ont fait entendre qu'il s'y trouvoit un village, 
et ils prononçoient en même temps le mot fane. 
Celte relâche est privée d'un grand avantage , si elle 
ne fournit pas de bonne eau; mais on s'y procure fa- 
cilement des rafraîchissements. 

» Nous nous étions engagés à partir lorsque le so- 
leil commenceroit à baisser; fidèles à notre parole, 
nous suivîmes les chefs qui nous entraînoient in- 
sensiblement hors du village, et nous allâmes nous 



embarquer dans la même pirogue qui nous avoit 
conduits. Les danseurs ne manquèrent pas à notre 
départ de remplir leur ridicule office, et les naturels 
se retirèrent pour délivrer leurs femmes, tandis 
qu'un des chefs nous accompagnoit dans l'espérance 
de recevoir le prix de son bienveillant accueil. Nous 
gravîmes la montagne avec les naturels qui nous 
avoient suivis; mais au moment d'arriver ils nous 
quittèrent, et retournèrent chez eux avec une troupe 
de leurs compagnons qui avoient passé la journée au 
Port-Praslin. Nous avions employé six heures dans 
cette excursion , quoique nous n'en eussions pu pas- 
ser qu'une au milieu des habitations des Nouveaux- 
Irlandois. La manière généreuse dont nous ont trai- 
tés ces naturels lorsque abandonnés à leur merci ils 
pouvoient impunément nous dépouiller, leur ma- 
nière de vivre, leur propreté recherchée dans leurs 
demeures, serviront à prouver, je l'espère, que ces 
insulaires sont beaucoup moins éloignés des premiers 
degrés de la civilisation qu'on ne l'avoit cru jusqu'à 
présent ; mais ce qui retardera leurs progrès c'est 
qu'ils fuiront toujours toute société intime avec les 
Européens. » 

Ce récit est tout ce que nous savons des coutumes 
fondamentales des Nouveaux-Irlandois : le lecteur 
suppléera aux conjectures que nous pourrions en 
tirer par les siennes; car notre rôle doit se borner 
à la simple mention des faits et à leur citation en 
lustorien jaloux de ne point les grossir par des com- 
mentaires. Seulement nous joindrons à ce tableau 
un aperçu des habitudes domestiques que le séjour 
de ces Papouas sur les rivages du Port-Praslin nous 
a permis de recueillir dans nos relations habituelles 
au milieu d'eux. 

Le premier art que l'on doive examiner chez tous 
les peuples, quelle que soit leur civilisation, est 
celui de la cuisine. Manger gloutonnement est sans 
doute le premier besoin de la vie-, mais soumettre 
ses aliments à des préparations diverses annonce un 
raffinement qui ne peut naître que sous l'influence 
de l'aisance et d'une position au milieu d'un sol pro- 
ductif : sous ce rapport les Nouveaux-Irlandois nous 
parurent n'avoir pas fait de grands progrès, et le feu 
est chez eux l'agent universel dont ils réclament le 
secours, soit pour torréfier sur des charbons leurs 
aliments, soit pour réchauffer les sables des rivages 
sur lesquels ils dorment pendant la nuit, ou enfin 
pour chasser les insectes et se garantir de leurs mor- 
sures. Ils se servent, pour allumer leurs brasiers, 
de deux morceaux de bois qu'ils frottent vivement, 
et dont s'échappent des étincelles qu'ils recueillent 
sur de la paille desséchée. Par ce procédé simple ils 
peuvent, quelque part qu'ils se trouvent, préparer 
leurs repas, allumer instantanément ces grands feux 
qui sèchent leurs membres des averses pluviales 
auxquelles ils sont exposés. Ces naturels redoutent 



132 



HISTOIRE NATURELLE 



la profonde humidité qui règne dans les forêts ; et 
lorsqu'ils viennent camper sur un point quelconque 
du rivage, ils en choisissent constamment la partie 
nue et sablonneuse, se placent en rond de manière 
à entourer le feu qu'ils ont soigneusement entretenu 
au milieu du cercle, et font en sorte de placer à côté 
de chaque individu des masses de charbons ardents 
destinées à les réchauffer pendant le sommeil et à 
les protéger contre la fraîcheur des nuits. Ces Nè- 
gres , ainsi couchés pêle-mêle sur le sable échauffé , 
paroissoient éprouver la plus vive jouissance à s'éten- 
dre dans tons les sens pour ne rien perdre de la 
chaleur que leur envoient les divers foyers qu'ils ont 
préparés. Il nous arriva fréquemment de les visiter 
au milieu de la nuit sans que jamais nous ayons sur- 
pris la tribu entière plongée dans le sommeil. Il 
paroît que, pour éviter les surprises , ils ont la pré- 
caution de placer à l'entour de leurs campements 
des vedettes qui à la moindre apparence de danger 
donnent l'alarme, et qui ont aussi pour fonction d'en- 
tretenir les feux allumés. 

Les Nouveaux-Irlandois mangent à chaque instant 
du jour; et quel que soit l'animal qui leur tombe 
sous la main, il est aussitôt jeté sur des charbons 
ardents , rôti et dévoré ; jamais ils ne se donnent la 
peine de dépouiller un quadrupède ou de plumer un 
oiseau, et ils en savourent jusqu'aux intestins. Les 
insectes les plus dégoûtants et les reptiles les plus 
hideux ne leur causent aucun dégoût, et nous les 
avons vus souvent manger de gros lézards qui étoient 
à peine grillés. Lorsque les habitants quittent leurs 
villages ils n'emportent point de provisions avec 
eux ; ils se reposent pour trouver des vivres dans 
leurs voyages sur les récifs qui se découvrent à ma- 
rée basse. Là, en effet, ils pèchent aisément tout le 
poisson qu'ils peuvent désirer, et à cette ressource 
principale s'adjoignent une infinité de gros coquil- 
lages, surtout des poulpes et des bénitiers, enfin des 
tortues marines, des crabes, nommés koukiavetss , 
et de très grosses langoustes. Mais pendant que des 
naturels explorent ainsi les vastes bancs de récifs 
qui bordent toutes ces côtes , quelques autres s'avan- 
cent dans l'intérieur des forêts, et y recueillent les 
productions végétales nombreuses qu'une nature ri- 
che et libérale y jeta à profusion. Au premier rang 
des fruits que leur maturité faisoit rechercher à l'é- 
poque de notre séjour, nous mentionnerons la châ- 
taigne d'inocarpe, dont le goût et la saveur ont la 
plus grande analogie avec les marrons d'Europe; ce 
fruit nommé la <a est tellement abondant qu'il jonche 
parfois le sol ; les Papouas le mangent rôti ainsi que 
la pomme du faux palmier nommé cycas. L'abon- 
dance des vivres et la quantité que ces insulaires en 
consomment nous ont souvent étonnés. Nous n'a- 
vons jamais, en effet, assisté à un de leurs repas 
sans que nous n'ayons vu disparoître des masses 



énormes de viande, de mollusques, ou de poissons; 
leur grand régal est de manger ces derniers crus. 
Parfois, pour cuire leurs aliments, ils creusent un 
trou très profond dans le sable ; ils le tapissent avec 
des feuilles fraîchement cueillies, et y déposent les 
chairs au milieu de pierres échauffées. Les animaux 
dont ils se régalent ne sont pas nombreux; ils n'é- 
lèvent que très peu de cochons , et parmi les quadru- 
pèdes sauvages les couscous sont les seuls qui nous 
parurent servir à leurs festins. La cuisson ne dé- 
pouille point ces derniers d'une odeur fragrante et 
expansible qui pendant leur vie donne la conscience 
de leur voisinage bien long-temps avant qu'on puisse 
les entrevoir : cette chair est cependant bien capable 
d'exciter la convoitise par sa blancheur et par ses 
qualités apparentes ; mais c'est en vain que nous es- 
sayâmes à différentes fois d'en goûter : l'odeur qu'elle 
ne perd jamais soulève l'estomac le plus robuste et 
le plus affamé. Quelques naturels nous firent en- 
tendre qu'ils ne dédaignoient point de manger les 
chiens ; ce goût n'a rien d'extraordinaire chez ces 
peuples, car il est assez universellement répandu 
sur toutes les terres de l'Océanie. Le chou caraïbe, 
plante de la famille des aroïdes , si précieuse par ses 
qualités nutritives, croît dans tous les marécages, 
et est vivement apprécié dans la Nouvelle-Irlande, 
aussi bien que dans les îles de la Société. Mais ce 
qui nous frappa sur cette grande île, située à une 
foible distance de l'équaleur, est la rareté des coco- 
tiers qui croissent sur les rivages; au petit nombre 
de noix de cocos que ces tribus nous apportèrent, 
comme objet d'échange, et à la valeur qu'elles en 
exigeoient en retour, nous dûmes penser que cet ex- 
cellent fruit étoit restreint dans son usage, et qu'il 
éloit considéré comme une substance nutritive d'au- 
tant plus précieuse qu'elle étoit moins abondante. 
Pas un seul cocotier n'existe aux alentours du Port- 
Praslin ; et toutes les noix que les habitants nous 
apportèrent étoient sèches : ils nomment le coco pris 
en entier iamass , la coque ligneuse Irtrim», et le lait 
émulsif kaourou. Mais, si les cocos sont rares, ils 
possèdent en retour des ounes ('bananes), des nios 
(ignames), des tus (cannes à sucre), et des béréos 
ou fruits à pain sauvages : l'eau pure semble être 
leur unique boisson. 

Le repos , c'est-à-dire ce far mente qui consiste à 
reposer sur le sol ses membres engourdis, paroît 
être pour les Nouveaux-Irlandois la réalité du bon- 
heur. Nous les visitâmes à toutes les heures du jour 
et de la nuit , nous passâmes des journées couchés 
au milieu d'eux, dans le but d'étudier leurs habi- 
tudes les plus apparentes , et presque toujours nous 
les vîmes savourer avec une sorte de volupté ce 
repos si voisin de celui d'une brute. Cent fois not s 
trouvâmes les vieillards nonchalamment étendus 
près d'un foyer à demi éteint, restant des heures 



DE L'HOMME. 



133 



entières les jambes l'une sur l'autre et les mains 
croisées sur la poitrine dans l'immobilité la plus par- 
faite, mais suivant delà prunelle avec une vive 
curiosité tous nos mouvements et toutes nos actions. 

Ces peuples aiment passionnément le bétel ce sia- 
lagogue énergique noircit profondément l'émail des 
dents qu'il corrode, et donne une couleur rouge 
sanguinolente aux membranes qui tapissent l'inté- 
rieur de la bouche. Cet usage, complètement in- 
connu à tous les autres Océaniens, n'a pu leur être 
transmis que par les Malais à l'époque où leur na- 
vigation s'étendoit dans toutes les mers qui baignent 
cette partie des îles polynésiennes et océaniennes. 
Les raisons données par Péron sur l'utilité de cette 
drogue sont loin d'être exactes, et nul doute qu'il 
ne faille simplement attribuer l'introduction de son 
usage parmi tant de peuples à la fantaisie et à la 
mode. Les Nouveaux-Irlandoisd'un certain âge sont 
les seuls qui mâchent le bétel ; car les jeunes gens 
nous parurent ne pas jouir de la prérogative d'en 
user, puisque aucun n'en avoit encore mis dans sa 
bouche. Sous le nom de bétel on désigne un mélange 
de substances d'une grande àcreté dont les principes 
se corrigent pour donner naissance à un produit 
mixte d'une saveur légèrement enivrante, que nous 
avouerons avoir trouvée fort agréable. La base de ces 
matières est la chaux appelée emban , obtenue parla 
calcination des madrépores , et que les naturels ren- 
ferment dans un fruit à épiderme rouge nommé 
Jcamban, dont la surface est souvent enjolivée par 
de nombreux dessins. Ce fruit , de la grosseur d'une 
coloquinte, est produit par une plante grimpante 
nommée melodinus scandent par M. de La Billar- 
dière. Dans un autre petit vase ils conservent des 
fruits d'arec et des feuilles de poivrier, qu'ils sau- 
poudrent de chaux avant de s'en servir. La noix d'arec 
est ce qu'ils nomment boual , et le fruit vert ou la 
feuille du poivrier est ce qu'ils connoissent sous le 
nom de poque. 

L'industrie des tribus qui nous occupent n'est 
point variée. Des hommes qui vont nus, et qui pa- 
roissent ne pas sentir la nécessité du moindre voile 
pour se vêtir, n'ont pas dû s'occuper des moyens de 
tisser des étoffes ; et tous leurs besoins étant de pure 
animalité il en est aussi résulté cette absence d'arts 
consacrés aux commodités de la vie et aux jouissan- 
ces intellectuelles : car, sous ce rapport, toutes les 
races nègres se trouvent être plus ou moins en ar- 
rière du reste de l'espèce humaine. Mais en revan- 
che leur instinct les a portées à se créer de nom- 
breux moyens d'attaque et de défense , et leur goût 
s'est dirigé vers les colifichets les plus bizarres pour 
se rendre plus redoutables un jour de combat ou 
pour s'embellir. Dansnos relations journalières avec 
les Nouveaux-Irlandois ils sollicitèrent quelques 
étoffes vivement colorées , des verroteries : cen'étoit 



jamais pour s'en servir à l'ordinaire, mais proba- 
blement dans le but d'en orner leurs idoles. Les seuls 
tissus qu'ils savent fabriquer consistent en feuilles 
de pandanus cousues de manière à former des sortes 
de capuchons destinés à protéger la tête et le dos 
des grandes averses. Ces moyens protecteurs sont la 
première ébauche des mêmes étoffes que nous re- 
trouverons chez les habitants de la Nouvelle-Gui- 
née. Les seuls perfectionnements dignes d'être cités 
comme produits par une imagination créatrice se 
trouvent être les idoles grossièrement sculptées dé- 
posées dans leurs temples , et les ornements divers 
faits pour la plus grande partie avec des plumes de 
couleurs vives, et destinées à parer leur chevelure 
ou leur ceinture un jour de combat. Leurs embar- 
cations , quoique bien inférieures à celles des Mon- 
gols-Pélagiens, annoncent toutefois des idées assez 
avancées sur l'architecture nautique, bien qu'ils pa- 
roissent complètement ignorer l'art de les manœu- 
vrer avec des voiles. 

Pendant notre séjour dans la belle baie nommée 
Port-Praslin, nous vîmes jusqu'à cinquante guerriers 
à la fois, paroissant obéir à des vieillards, portant 
comme marque distinctive leurs cheveux longs, 
ainsi que la barbe. Il nous cachèrent soigneusement 
leurs femmes, ce qui semble attester qu'à leurs idées 
païennes se mêlent quelques traditions musulmanes 
qu'ils auront puisées dans leurs relations avec les 
Malais. Ils nous firent entendre d'ailleurs qu'ils 
jouissoient de la prérogative d'avoir plusieurs épou- 
ses ; mais leur conversation nous prouva aussi qu'ils 
poussoient aussi loin que possible les inquiétudes 
d'une humeur jalouse. 

La guerre , ou plutôt cet instinct vague de des- 
truction , apanage de la barbarie profonde comme 
de la civilisation raffinée, semble être chez les Nou- 
veaux-Irlandois un état habituel entre eux et les 
insulaires voisins. Aussi , à en juger par la nature 
de leurs armes et le nombre qu'ils en possèdent, il 
est facile de se convaincre qu'ils donnent tous leurs 
soins à les rendre dangereuses et multipliées. Mais 
aux armes offensives et défensives ils joignent des 
plaques de nacre destinées à signaler la valeur des 
guerriers , des colliers , des plumes , etc., signes évi- 
dents d'une sorte de chevalerie : tant les hommes , 
quels qu'ils soient , ont de tendance à s'enorgueillir 
des bagatelles qui flattent leur vanité! Au premier 
rang nous signalerons avec quelques détails leurs 
instruments de destruction. Le plus meurtrier d'en- 
tre eux est le casse-tête ou silla : c'est une longue 
massue en bois très dur, rouge , ornée de dents en- 
filées à sa poignée, et précieusement ciselée à son 
extrémité vulnérante. Après cet assommoir vient la 
zagaie, sorte de longue pique effilée et pointue éga- 
lement faite avec un bois roiue très dur, que les na- 
turels lancent avec une grande vigueur, après l'avoir 



134 



HISTOIRE NATURELLE 



brandie l'espace de quelques secondes. Pour paroître 
plus formidables en jetant, cette javeline , ils se met- 
tent dans la bouche des touffes de libres entortillées 
qui imitent grossièrement des moustaches épaisses 
et volumineuses. Us paroissent ignorer l'usage de 
l'arc et des flèches , car jamais nous n'en vîmes dans 
leurs mains. Il n'en est pas de même des frondes en 
fibres de palmier, aveclesquelles ils lancent les pier- 
res dont leurs embarcations sont toujours munies, 
et qui semblent être un de leurs puissants moyens 
d'agression. Comme arme défensive ils emploient 
le bouclier, auquel ils donnent une forme oblon- 
gue , convexe, rétrécie au centre, et dont la sur- 
face est enjolivée de coquillages enchâssés dans le 
bois. 

Les ornements en usage chez les Nègres du Port- 
Praslin sont nombreux et variés, bien qu'ils ne s'en 
décorent qu'en certaines circonstances. Ainsi des 
panaches de toutes couleurs , des aigrettes de soies 
de sanglier, des plaques de nacre , des hausse-cols, 
des colliers de dents, des chapelets de coquilles, sont 
leurs bijoux les plus ordinaires. Souvent ils enfon- 
cent dans les ailesdu nez, percées à cet effet, jusqu'à 
des pinces de langouste. Ils passent à l'entour du 
bras des bracelets en paille tressée et de couleur, ou 
en matière calcaire d'une extrême blancheur. On sait 
qu'ils forment ces derniers ornements avec la base 
des grosses coquilles du genre cône, et qu'ils les 
travaillent en les usant parle frottement avec le plus 
grand soin. Us se percent aussi les lobes des oreilles 
pour y passer des morceaux de bois , des écailles de 
tortue roulées, ou des dents de poisson. 

Le chant est sans contredit le premier son que 
vibra le gosier d'un être animé, et même l'homme 
avant qu'il eût pu l'accentuer de manière à en créer 
la voix parlée. Or de la musique vocale à la musique 
instrumentale il n'y a qu'un pas : aussi voyons-nous 
toutes les races nègres, adonnées avec passion à la 
danse et à la musique, être on ne peut plus sensi- 
bles, lorsqu'elles sont dans l'esclavage, aux ah s qui 
leur rappellent leur patrie. Les peuples civilisés 
séquestrés dans les contrées montagneuses conser- 
vent intact ce goût pour les traditions de leurs pères 
et pour les chants qui dès l'enfance, en résonnant 
à leurs oreilles, se sont à jamais identifiés avec tou- 
tes les lois de leur organisation de position. Les 
Papouas du Port-Praslin sont beaucoup plus avan- 
cés sous ce rapport que les peuples mongols-péla- 
giens et océaniens. Au premier rang des instruments 
nous citerons le tamtam, qu'ils placent dans leurs 
temples dans le but sans doute de réunir par ses 
sons bruyants les tribus aux cérémonies de leur fé- 
tichisme grossier, ou bien de leur servir d'appel lors 
des alertes brusques dans lesquelles leur vie agitée 
s'écoule. Ces tamtam ont deux pieds environ de lon- 
gueur totale > ils se composent d'un tube creux étran- 



glé au milieu , disposé de manière à simuler deux 
cônes réunis par leurs sommets. Ce cylindre perforé 
est tiré d'un morceau de bois léger peint en noir 
lustré, et garni de divers ornements en écaille in- 
crustés dans son épaisseur. Une seule extrémité est 
recouverte par une peau de lézard solidement ten- 
due et fixée sur le pourtour. Mais une des particu- 
larités les plus intéressantes peut-être est d'avoir 
trouvé chez les naturels l'usage du syrinx ou flûte 
de Pan : cet instrument ne diffère absolument du 
nôtre qu'en ce qu'il présente parfois six ou huit 
tuyaux au lieu de sept; il est fabriqué avec des mor- 
ceaux de roseau soigneusement accolés et passés au 
feu sur les bords. Un de nos amis, très bon musi* 
cien, le baron Feisthamel, a bien voulu nous don- 
ner une note fort intéressante sur la portée de celte 
flûte de Pan que nous lui avions remise ('). Enfin il 

(■) Les anciens avoient deux sortes de flûtes, la flûte 
simple et la syrinx , ou flûte de Pan. 

Platon en parle dans son Voyage en Egypte; Ho- 
mère en fait mention dans VJliacle. 

Ces instruments furent bannis dans le principe des 
temples d'Apollon par les prêtres, à cause de la lutte 
de ce dieu avec Marsyas; ils furent ensuite portés au 
plus liant degré do faveur. Leur étude entroit dans l'édu- 
cation des hommes illustres du temps. Périclés fit venir 
de Thébes le célèbre Antégénidés pour enseigner la 
flûte à son neveu Alcibiade. 

LesTliébains surpassèrent sur cet instrument les au- 
tres peuples de la Grèce. Dion Chrysostôme dit avoir 
vu une statue de Mercure sur la vieille place de Thébes 
sur laquelle on lisoit celte inscription : La Grèce a dé- 
claré que Thébes a remporté le prix sur la flûte. 

Comme tout concourt à prouver que les instruments 
accompagnoient les voix à l'unisson, et que consé- 
quemment l'harmonie proprement dite n'étoit point 
connue des Grecs , les cordes des lyres et harpes étoient 
tendues de manière à produire autant de sons différents 
qu'il en entroit dans leur système de chant; et consé- 
quemmeot les flûtes n'avoient également qu'une éten- 
due de sons 1res bornée. Au furet à mesure que le sys- 
tème des sons s'étendit , les instruments suivirent cet 
accroissement; et la flûte, qui n'avoit d'abord que 
quilre ou cinq notes, en eût bientôt jusqu'à seize. Mais 
il est à remarquer que l'assemblage des notes, ainsi que 
le mode de musique, éloient toujours mineurs, et tous 
les auteurs anciens sont d'accord sur ce point. Il est 
même bien curieux d'observer qu'aujourd'hui encore 
pas un seul des cris des différents marchands qui par- 
courent les rues delà capitale ou d'autres villes n'est 
un mode majeur, mais bien un mineur. La raison qu'on 
peut en donner, c'est que l'homme naturel éprouve 
beaucoup plus de facilité à attaquer la tierce mineure 
que celle majeure. 

La syrinx de la Nouvelle-Irlande présente un assem- 
blage de notes ayant ce caractère mineur, le voici : 



m 



«I- 



ÏE^ 



f-w- —é" 



DE L'HOMME. 



135 



n'y a pas jusqu'à la guimbarde que nous observâmes 
parmi les naturels de ces contrées; elle est faite avec 
un morceau de bambou, terminée en trois pointes 
effilées et fendues de manière à n'être séparées que 
par un léger intervalle : placée dans la bouche 
comme notre guimbarde, la lame du milieu vibre 
sous le doigt qui la presse. 

Si des ressources industrieuses pour consoler des 
peines de cette vie , et roidir les organes contre les 
sensations tristes qui à chaque instant viennent 
l'assiéger dans quelque position sociale où l'homme 
puisse se trouver , nous passons à l'industrie de 
pourvoir à la subsistance du jour, nous verrons que 
le Nouvel-Irlandois , à part l'abondance des pro- 
ductions qui couvrent le sol de sa patrie, a reçu en 
partage un merveilleux talent pour la pêche. Nulle 
race ne possède avec plus de perfection le sens de 
la vue que les Papouas, et ceux du Port-Praslin 
nous étonnèrent souvent par l'adresse inouïe avec 
laquelle ils lancent sur le poisson qui nage à une 
certaine profondeur de la mer un harpon en roseau 
grêle mais ferme que terminent cinq ou six pointes 
acérées en bois dur, et qui, décrivant une ligne 
parabolique, retombe, frappe la proie, qui essaie 
en vain de se débattre sous la tige qui la maintient 
sur l'eau. A ce moyen, qui demande une vive pres- 
tesse et une justesse de coup d'oeil que tous les na- 
turels ne possèdent pas également, ils ajoutent di- 
verses sortes de filets faits avec des écorces d'arbre 
cordonnées. 

La construction des pirogues est très soignée 
chez ces hommes, et la régularité et la netteté qui 
ont présidé à la coupe du bois portent à penser que 
depuis long-temps ils ont tiré un grand parti des 
instruments de fer qu'ils se sont procurés par le 
passage de quelques navires ou par des communi- 
cations avec les Malais. 11 est de fait que ce métal 
étoit ce qu'ils préféroient à toute autre matière 
dans leurs échanges. Les petites pirogues se res- 
semblent par leurs formes et par leurs dimensions : 
elles sont étroites, mais sveltes et légères, et peuvent 
recevoir de sept à huit hommes ; elles ne sont point 
creusées dans un seul tronc d'arbre, mais leurs 
bordages sont ajustés et calfatés à la manière des 
canots dits à clains suivant la méthode européenne, 
et les coutures ou joints sont très soigneusement 
remplis par un mastic retiré d'une gomme résine 



On voit aisément qu'ayant les notes de l'accord parfait 
en sol , on pourrait à la rigueur exécuter des airs en 
mode majeur, ayant surtout la tonique pour note de 
basse ; mais jamais je n'ai ouï dire que ce mode leur fût 
connu: ce qui prouve qu'il tient à une nature perfec- 
tionnée. On peut donc conclure que cet instrument, 
composé de huit notes , dont cinq appartiennent à la 
gamme et trois sont répétées à l'octave en dessous , est 
des temps les plus reculés. 



qui fait l'office de brai ; elles sont aussi constamment 
redressées sur l'avant et sur l'arrière, de manière 
que ces parties, peintes avec de la chaux et de l'ocre, 
et sculptées à leur sommet en forme de crête de 
coq, peuvent avoir deux pieds et demi de hauteur. 
Le balancier est fixé sur le flanc de l'embarcation 
par sept ou huit traverses. Nous ne leur vîmes ni 
mâture ni gréement. Une grande pirogue, conte- 
nant environ quarante combattants, vint un jour 
dans le havre où nous étions mouillés. Tout nous 
autorise à penser que cette vaste embarcation ne 
sert chez eux que pour la navigation lointaine et la 
guerre, et appartient à la tribu entière. Ellen'avoit 
point de balancier, et ses dimensions n'étoient pas 
moindres de trente -cinq pieds en longueur sur 
quatre pieds dans sa plus grande largeur. Ses bor- 
dages étoient juxta-posés avec une grande régula- 
rité; et la partie relevée de l'arrière , au lieu d'être 
taillée en crête de coq , simuloit une large girouette 
sculptée à jour, et dont on retrouva une copie dans 
le temple des idoles. Est-ce un emblème protecteur? 
Cette grande pirogue étoit nagée par vingt hommes, 
tandis que vingt autres tenoient fort à l'aise sur les 
bancs. Elle n'avoit point de mât, point de voiles, et 
la pagaie étoit l'unique force motrice qui la faisoit 
glisser sur le sein de la mer. La forme de ces rames 
est celle d'un fer de lance, et sur le plat nous remar- 
quâmes parfois des esquisses de requins ou autres 
animaux, sculptées avec assez de soin. Cette dispo- 
sition des pagaies n'est point propre à opérer une 
grande pression sur la colonne d'eau et imprimer 
par conséquent un vif mouvement à la marche de 
l'embarcation , mais en revanche elle sert aux na- 
geurs d'arme offensive; et dans un cas de surprise ou 
d'attaque corps à corps de deux pirogues ennemies, 
la pagaie, par son extrémité acérée et vulnérante, 
est un instrument dangereux. 

Les relations que nous avons eues avec les Nou- 
veaux-Irlandois du Port-Praslin pendant notre court 
séjour dans celle partie de l'île ont toujours été 
franchement amicales. Cependant il nous a fallu 
endurer de nombreux larcins; car ces Nègres, bien 
qu'ils ne pratiquent pas le vol à force ouverte, ne 
négligent aucun moyen de s'approprier ce qui 
tombe sous leur main agile. Il étoit aisé de voir que 
nos armes à feu leur imposoient une circonspection 
qui ne leur étoit pas habituelle ; car ils redoutent 
singulièrement la puissance d'armes dont ils n'en- 
lendoient jamais l'explosion , même au milieu des 
bois, sans tressaillir. C'étoit avec une vive recon- 
noissance qu'ils recevoient les outils de fer, les 
morceaux de cercles de barrique , avec lesquels ils 
fabriquoient des ciseaux. Ce métal étoit plus pré- 
cieux à leurs yeux que l'or, sous quelque forme 
qu'il fût : car ce dernier ne doit parmi nous sa 
haute valeur que comme étant le signe représentatif 



136 



HISTOIRE NATURELLE 



des échanges ; et le fer, qui détruit avec une rare 
énergie la civilisation des nations européennes, sera 
au contraire le levier de la civilisation de peuples 
encore plongés dans la barbarie des coutumes pri- 
mitives. Toutefois il est juste de dire que nous 
n'eûmes jamais le moindre sujet de regretter notre 
confiance envers les Nouveaux-Irlandois. Ils se 
conduisirent avec bonhomie dans les forêts, où 
bien des fois nous nous confiâmes sans armes à 
leur merci , lorsque , servant de guides dans nos 
courses d'histoire naturelle, ils pouvoient si aisé- 
ment nous dépouiller. Nous participions sans céré- 
monie à leurs foyers. Souvent nous choisissions des 
fruits de mapé ou des mollusques pour calmer 
notre faim , sans qu'ils en témoignassent le plus 
léger déplaisir : peut-être le soin que nous avions de 
les récompenser scrupuleusement nous servil-il de 
recommandation puissante en celte circonstance. 
Cependant nous n'en inférerons pas qu'il soit pru- 
dent de s'abandonner sans réserve à leur bonne 
foi; car dans plus d'une occasion nous crûmes nous 
apercevoir que la force d'un navire de guerre étoit 
ce qui leur en imposoit davantage, et le moyen le 
plus puissant pour réduire au silence leurs passions 
violentes. 

La langue des naturels de la Nouvelle-Irlande 
est sonore, quoique bien différente de celle des îles 
de la Société, dont les mots ne sont composés que 
de voyelles, tandis qu'elle renferme beaucoup de 
consonnes, et surtout de lettres dures, telles que 
le K. qui se reproduit très souvent. La lettre E, ou 
même 1T, sont, dans bien des cas, de simples pro- 
noms, tels que le, la, et une sorte de rapport ou de 
corrélation de mots dans ceux qui servent à désigner 
des parties du corps dont d'autres sont dépendantes : 
tels, par exemple, limane pour bras, siselimane 
pour avant -bras, balanimane pour la main, ou- 
limane pour les doigts , pitralimane pour les on- 
gles, etc. 

Le système de numération n'est pas étendu, et 
ne dépasse point le nombre 10. Ils recommencent à 
la seconde dizaine en employant un mot qui change 
la valeur des noms désignant les unités. Ces naturels 
comptent habituellement sur leurs doitgs; leurs 
noms de nombre sont évidemment d'origine malaise, 
et se prononcent ainsi qu'il suit : 

1, ti, ou quelquefois licma. 7, hiss. 

2, trou. 8, oualle. 

3, tout. 9, siou. 

4, at. 10, saouli. 

5, lime. 11, tic saouli. 

G, ouone. 12, irou saouli, etc. 



Naturels de Vile d'York. 

Le 9.2 août 1823, à l'instant de sortir du canal 
Saint-Georges qui sépare la Nouvelle-Bretagne de 
la Nouvelle-Irlande, nous côtoyâmes la petite île 
d'York, d'où nous vîmes appareiller, des havres qui 
en morcellent les côtes, plusieurs pirogues montées 
par un grand nombre de naturels qui ramoient avec 
vigueur. En un clin d'œil une huitaine de ces em- 
barcations accostèrent la corvette la Coquille. Cha- 
cune d'elles étoit montée par six ou sept insulaires 
entièrement nus et offrant la ressemblance la plus 
complète avec les habitants de la Nouvelle-Irlande; 
seulement nous remarquâmes que la plupart des na- 
turels que nous avions sous les yeux étoient d'une 
taille mieux prise et plus robuste que les habitants 
du Port-Praslin , dont ils ne dilTéroient aucunement 
par la teinte noire de la peau ni par leur chevelure 
laineuse recouverte de chaux et de poussière d'ocre. 
Ces Nègres nous accostèrent sans manifester la moin- 
dre hésitation, et aussitôt ils nous proposèrent de 
faire des échanges qui consisloient principalement 
en cocos secs et en bananes. Nous ne leur vîmes 
point d'armes, excepté des frondes et de grands amas 
de pierres arrondies au fond de leurs pirogues. Tout 
nous porte à croire qu'ils sont familiarisés avec les 
navires européens qui de temps 5 autre apparoissent 
sur leurs rivages; tous sollicitoient à la fois des ha- 
ches et du fer, sous quelque forme qu'il fût. Nous 
cédâmes d'autant plus volontiers à leurs désirs qu'ils 
nous donnèrent en échange de beaux nautiles flam- 
bés, de grandes volutes-couronnes d'Ethiopie, et 
des ovules-œufs de Léda, Ils nous échangèrent un 
instrument fort ingénieux fait en forme de cloche, 
et dont ils se servent pour prendre au fond de l'eau 
les sèches et les poulpes : quant aux frondes, aux 
colliers en dents de poissons, qu'ils nous offrirent 
aussi, nous n'avons rien à en dire de particulier; 
car ces objets sont absolument les mêmes que ceux 
usités au Port-Praslin. Les pirogues dont ils se ser- 
vent sont taillées sur un modèle semblable. Il en est 
de même relativement aux ornements, soit qu'ils se 
traversent la cloison du nez avec un bâtonnet en os 
très blanc, soU qu'ils se barbouillent en rouge. De 
nombreuses cicatrices, un air farouche, une har- 
diesse prononcée dans l'ensemble de leur démarche , 
prêtoient à leur physionomie un caractère plus 
guerrier et plus redoutable que celui que nous avions 
vu chez les naturels du Port-Praslin. 

Naturels de l'île de Bouca. 

C'est le 9 août *823 qu'une navigation paisible 
nous mit en vue de la terre des Arsacides, découverte 
par Surville, et qui occupe l'extrémité nord-ouest 
de l'archipel de Salomon. L'opinion de Bougainville 



DE L'HOMME. 



137 



étoit que ces terres appartenoient au groupe d'îles 
qu'il nomma Louisiade. Vile deBougainvillr, ainsi 
nommée enj'honneur du navigateur françois, dont 
nous prolongeâmes la côte nord-est. est haute, mon- 
tueuse, et présente de larges ravines sur ses bords; 
son extrémité boréale s'abaisse insensiblement en 
une pointe de terre basse et resserrée qui semble 
jointe à l'ile de Bouca, mais qui pourroit bien en 
être séparée par un étroit canal. La surface entière de 
l'ile de Bouca est uniforme , et paroît à l'œil comme 
un vaste plateau assez élevé. Son aspect est agréa- 
ble, et une verdure active et pressée s'est étendue 
partout; il n'y a pas jusqu'aux rochers des bords de 
la mer qui ne soient revêtus de guirlandes de feuil- 
lage; des arbres d'un port majestueux et une cein- 
ture de beaux cocotiers couronnent le tout. La mer 
déferloit avec violence sur quelques petites plages 
de sable apparoissant de loin en loin comme des 
taches au pied des murailles taillées à pic qui suppor- 
tent le plateau de l'île. Celte muraille étoit coupée 
de manière à nous faire supposer que les prismes de 
basalte la constituoient en grande partie. Nous dé- 
couvrîmes un grand nombre d'habitants attirés sur 
le bord de la mer par la vue de notre navire; ils 
étoient complètement nus; quelques individus seu- 
lement sembloient avoir les reins entourés d'une 
étoffe blanche. De toutes les pirogues qui furent 
lancées à la mer deux seules parvinrent à aborder 
notre vaisseau ; elles étoient montées par six hommes 
de divers âges qui ne témoignèrent aucune inquié- 
tude à la vue d'un équipage nombreux; ils échan- 
gèrent leurs provisions d'armes qui toutes étoient 
travaillées avec le plus grand soin. Ils possédoient 
des faisceaux de flèches en roseaux et à pointes en 
bois très dur, garnies à leur extrémité vulnérante de 
piquants d'os ou de bois. Leurs arcs et leurs casse- 
têtes étoient en bois rouge, soigneusement sculptés 
et peints de diverses manières. Le fer étoit aussi pour 
eux la marchandise la plus précieuse, et ils ne re- 
cevoient jamais une hache, qu'ils parurent nommer 
niko , sans pousser de grands cris pour témoigner 
leur satisfaction. 

Les naturels de l'île de Bouca sont des Papouas de 
moyenne taille ayant au plus cinq pieds trois à quatre 
pouces, et dont les membres sont grêles et peu mus- 
clés. La peau est colorée en un brun foncé uni à une 
teinte jaunâtre; leur chevelure, longue, frisée, étoit 
ébouriffée suivant la mode des habitants de Waigiou ; 
les traits du visage avoient une certaine douceur, et 
le nez n'avoit rien d'épaté. Une corde entouroit le 
ventre vis-à-vis le nombril ; à cela se réduisoit leur 
vêtement. Nous remarquâmes que le système pileux 
étoit très abondamment fourni, et que le prépuce 
étoit démesurément alongé. 

Sur l'avant d'une de ces embarcations étoit monté 
un jeune homme barbouillé d'une poussière rou- 



geâtre épaisse, et portant sur le front une large 
tache blanche arrondie. Ce petit-maître paroissoit 
enorgueilli de sa parure, que relevoient deux touffes 
de plumes rouges passées dans les lobes des oreilles 
et des fleurs de même couleur (ixées dans les che- 
veux. Un deuxième avoit toute la tête recouverte 
d'ocre délayée dans de l'huile. Tous portoient des 
cicatrices en relief rangées symétriquement sur l'é- 
paule en forme d'éminences mamelonnées ; le poi- 
gnet gauche étoit entouré d'un cercle d'écorce. Un 
seul avoit appliqué sur la lèvre inférieure une valve 
de coquille qui recouvroit le menton, ainsi que le 
pratiquent les habitants de la côte nord-ouest d'A- 
mérique. Leurs peignes faits sur le même modèle 
que ceux des habitants de Waigiou étoient également 
enjolivés par des morceaux de nacre ; enfin tous 
étoient approvisionnés de bétel dont l'usage leur a 
corrodé les dents et teint en rouge de sang les gen- 
cives, la langue et les lèvres. 

§ III. HABITANTS DE LA NOUVELLE-GCLN'ÉE. 

Dampier, Schouten et Forrest sont les seuls navi- 
gateurs qui aient donné quelques détails sur la Nou- 
velle-Guinée; mais ces détails sont si incomplets, et 
si éloignés des connoissances actuelles qu'on nous 
saura quelque gré de présenter un tableau de cette 
vaste contrée dont nous n'avons exploré qu'un seul 
point. Le 20 juillet 1824 nous atteignîmes le havre 
de Doréry, où nous séjournâmes jusqu'au 9 du mois 
suivant. Le nom de ce havre est écrit Dorry dans 
Forrest ; mais les naturels le prononcent Doréy, 
et parfois et plus imparfaitement Doréry. Ce mouil- 
lage liroit sa dénomination d'un village de Papous 
jadis peuplé, mais aujourd'hui complètement aban 
donné : il occupe l'extrémité nord-ouest d'un petit 
golfe dont l'entrée est protégée par deux îlots ap- 
pelés Manaspari ou Manasouan, et Mousmapi ou 
Masma, i. Ce havre, dont l'ancrage est sûr et com- 
mode, gît par <)°» SI' 49" de latitude S., et 151° » 
44' o9" de longitude orientale sur la c te E. de la 
grande terre des Papous et au nord du golfe du Geel- 
wing, golfe qui par sa profondeur concourt avec une 
baie opposée à transformer la Nouvelle-Guinée en 
deux presqu'îles que réunit un isthme étroit. 

Les bords du havre de Doréry sont en partie re- 
couverts d'un limon épais où croissent d'énormes 
mangliers, et où coulent plusieurs rivières limpides 
dans lesquelles les eaux de la mer remontent assez 
loin ; à l'est s'offre une légère plage de sable où quel- 
ques habitants avoient autrefois bâti deux ou trois 
cabanes auxquelles ils donnoienl le nom d'inekamo- 
rei. Les naturels appellent mamorifsuary ce que les 
Européens commissent sous le nom de lnvrc de 
Doréry, et Fanèdike la crique sur le bord de la- 
quelle étoit l'ancien village de Doréry. La côte, dans 

48 



138 



HISTOIRE NATURELLE 



cette partie de la Nouvelle-Guinée, est formée en 
entier de masses de coraux que recouvre une couche 
épaisse de terre végétale, et qui supportent une vé- 
gétation magnifique; l'épaisseur de celte lisière du 
sol varie, en étendue et en hauteur, par les morcel- 
lements nombreux qu'elle a éprouvés, et qui l'ont 
déchirée de manière à l'étendre dans la mer sous 
forme de promontoires, ou à la découper en dedans 
par mille canaux étroits formant des criques ou des 
havres variahles en étendue. Non loin du port de 
Doréry le terrain de la Nouvelle-Guinée commence 
à s'élever, et bientôt se dessine à l'ouest la chaîne 
considérable des montagnes d'Arfack. Cette chaîne 
court du nord au sud, s'abaisse insensiblement vers 
le golfe du Geelwing, et se termine au nord au cap 
de lionne-Espérance. Le point culminant des mon- 
tagnes d'Arfack paroîl être à quelques lieues dans 
le sud-ouest du havre de Doréry, et le piton le plus 
élevé n'a guère que deux mille neuf cent un mètres 
d'après une triangulation calculée par M. Dérard. 

A la forme arrondie et doucement ondulée des 
montagnes d'Arfack , bien que quelques revers 
abruptes interrompent l'uniformité de la chaîne, on 
doit supposer que l'ossuaire appartient au terrain 
primitif, et est formé de granit. On ne peut guère en 
douter en effet à l'abondance des cailloux de nature 
granitique qui encombrent les lits des torrents, et 
qui sont sans aucun doute ebarriés par les pluies qui 
descendent de la chaîne de ces montagnes. Sur le 
terrain primordial est flanqué un sol tertiaire ré- 
cemment sorti du sein des eaux, et consistant prin- 
cipalement en débris madréporiques solidifiés par 
un ciment calcaire : de sorte que cotte partie de la 
Nouvelle-Guinée, analogue sous ce rapport aux ri- 
vages de la Nouvelle-Irlande et des Moluqucs, prouve 
ce que nous avons dit dans les considérations géné- 
rales sur les îles de l'Océanie. 

Au fond du havre de Doréry se dessinent les em- 
bouchures de plusieurs petites rivières, dont les lits 
semblent le plus souvent creusés par des torrents. 
La mer y remonte assez avant; mais pendant notre 
séjour ils étoient presque à sec, et l'eau douce ne 
couloit plus que comme un mince filet qui s'épanche 
dans le sable du rivage et se perd inaperçu. Mais, 
lorsque dans l'hivernage ces ravines sont alimentées 
par les pluies, les eaux s'écoulent à pleins bords et 
avec impétuosité, à eu juger par les troncs énor- 
mes des arbres déracinés qui sont tombés dans leur 
cours, aux pierres renversées et amoncelées, enfin 
à des obstacles ou des accidents de sol qu'elles ont 
surmontés. 

L'île de Manasouari occupe l'entrée de la baie, à 
trois milles au sud-est. Sa surface assez uniforme est 
revêtue de grands arbres et de plantations. Un vil- 
lage peuplé occupe sa partie boréale vis-à-vis Mas- 
mapi , où quelques Papous pêcheurs ont aussi établi 



leurs cabanes. Les récifs qui entourent ces îlots sont 
par masses désorganisées ; de sorte que leurs pointes 
submergées sont les seules qui présentent les poly- 
piers en vie, mais encore dans un tel état de langueur 
qu'on doit naturellement penser que le mélange 
perpétuel des eaux douces avec les eaux marines 
nuit singulièrement à leur existence et les fait périr, 
par exemple dans certaines années où les pluies sont 
plus abondantes que de coutume. 

La végétation la plus active couvre ce point du 
globe ; elle est ce qu'on doit en attendre sous l'équa- 
teur et à la Nouvelle-Guinée , c'est-à-dire grande , 
majestueuse et imposante. La surface du sol ne 
présente qu'une forêt sans fin où la plupart des 
végétaux des Moluques se retrouvent, et dont les 
arbres, immenses par la circonférence de leurs 
troncs et la hauteur de leurs tiges, ont jusqu'à cent 
cinquante pieds d'élévation. Dans ces profondes 
forêts ne croissent point d'herbes humiles : les 
plantes y revêtent de préférence des formes ro- 
bustes et ligneuses; les lianes serpentent et s'entre- 
lacent jusqu'aux sommets des rameaux, et retom- 
bent en unissant leur verdure à celle des grands 
arbres qui les supportent. La fécondité d'une terre 
sans cesse humectée par d'abondantes vapeurs et 
par des pluies de six mois , vivifiée par des chaleurs 
d'autant plus fortes que le soleil ne s'en éloigne 
jamais, est prodigieuse; aussi le voyageur éprouve 
un étonnement qui n'a rien d'analogue avec celui 
qu'imprime dans l'âme la vue des magnifiques 
monuments des hommes, et ne peut se lasser d'ad- 
mirer ces forêts vierges mélangées des teintes vertes 
les plus diverses, où tranchent les fleurs les plus 
larges et les plus bizarres, les fruits les plus singu- 
liers, et ce mélange d'arbres ou de palmiers soute- 
nant des parures étrangères au point que leur feuil- 
lage di.sparoît sous les festons qui les voilent de la 
manière la plus agreste. A des mimeuses gigantes- 
ques se joignent des aroïdes à large feuillage, des 
orchidées, et surtout des épidendres parasites. Des 
arecs à choux, des bambous, des fougères en arbre, 
des lataniers, des tecks, des muscadiers, des spon- 
dias , etc., etc., sont les espèces les plus communes 
dans ces forêts. 

Chaque jour nous éprouvions le plus grand plaisir 
à nous égarer aux environs du havre de Doréry ; de 
petits sentiers tracés par les quadrupèdes nous per- 
metloient d'avancer assez loin dans l'intérieur. A 
chaque pas nous étions sûrs d'y rencontrer une va- 
riété infinie d'animaux qui y vivent en paix , car 
l'indolent Papou ne leur fait point une guerre opi- 
niâtre. Dans ces profondeurs , d'où l'on peut à 
peine apercevoir même le ciel, il est indispensable, 
pour y pénétrer en sécurité, de se munir d'une 
boussole portative, sans laquelle on courroit les 
plus grands risques de ne point revenir au rivage 



DE L'HOMME, 



139 



d'où l'on est parti, et d'errer à l'aventure dans les 
forêts. Une plante légumineuse , hérissée d'épines , 
gêne singulièrement la marche de l'explorateur; 
ce qui y contribue encore sont les troncs énormes 
renversés sur la terre par le temps, et qui, rendant 
avec lenteur au sol les principes de vie qu'ils en 
ont reçus, sont déjà ensevelis par les rejets nom- 
breux qui poussent de toutes parts, et qui doivent 
ainsi leur succéder. 

Pendant notre séjour à la Nouvelle-Guinée les 
chaleurs étoient accablantes, et se faisoient ressen- 
tir d'autant plus cruellement que l'air n'y apportoit 
aucun rafraîchissement. Les légères brises de l'est 
ne souffloient que le matin et le soir; mais dans le 
milieu du jour un calme si parfait régnoit dans 
l'atmosphère que la feuille la plus mobile ne se 
balançoit même pas sur sa tige. Une seule fois, et 
comme par exception, nous ressentîmes quelques 
vents frais de l'ouest par ccurts intervalles ; ils 
poussoient devant eux des nuages, et firent tomber 
quelques grains de pluie. Nous remarquâmes que 
chaque jour, au matin, les sommets des montagnes 
d'Arfack étoient parfaitement visibles et décou- 
verts : passé ce moment les nuages s'amonceloient 
à leur tiers supérieur, et y formoient jusqu'au soir 
un épais bandeau vaporeux. Le thermomètre à 
l'ombre et à midi s'éleva jusqu'à 52° » centigrades, 
et la température de l'eau à la même heure ne fut 
jamais au-dessous de 29 à 30° ». 

Les productions utiles pour l'homme que le 
règne végétal peut fournir spontanément à la Nou- 
velle-Guinée sont nombreuses et variées, mais ce- 
pendant complètement négligées par les naturels. 
Toutefois, dans des temps reculés dont nous n'a- 
vons que de vagues notions, à cette époque où les 
peuples orientaux n'.ivoient point vu restreindre 
leur puissance dans ces mers par celle des Euro- 
péens, il paroît que lesChinoiset les Malais avoient 
établi des relations de commerce avec les Papous. 
Au premier rang des substances utiles on ne peut 
se dispenser de citer le sagoutier. Ce palmier, qu'on 
trouve abondamment aux Moluqucs, est le don le 
plus précieux que la nature ait fait aux habitants 
de la Polynésie. Son tronc contient une abondante 
fécule qu'ils convertissent en pains aplatis et qua- 
drilatères d'une saveur agréable et d'une qualité 
très nutritive. Les cocotiers sont très rares sur les 
bords du havre de Doréry ; mais on y trouve en 
abondance en échange le chou caraïbe , la canne à 
sucre, les ignames, les patates douces, la courge, 
le maïs, le riz rouge, l'arbre à pain à fruits à châ- 
taignes, l'aubergine, et trois sortes de bananiers. 
Nulle part nous n'avions rencontré auparavant deux 
variétés de ce dernier végétal : l'une dont la banane 
a la peau colorée en beau rouge, et l'autre dont le 
fruit est très petit , jaune , et d'une saveur fondante 



exquise. Une des grandes cultures du pays est le 
tabac, et les naturels en préparent des provisions 
pour échanger avec les trafiquants malais ou avec 
les équipages des navires européens. Ils soignent 
encore deux autres plantes farineuses, qui sont un 
petit haricot nommé aberou, d'une délicatesse et 
d'une bonté qui nous le firent estimer comme un 
excellent aliment, et un pois nommé abrefurc 
qu'ils conservent comme objet d'approvisionne- 
ment. A ces ressources premières on doit ajouter 
les produits qu'ils retirent de plantes qui croissent 
spontanément dans les forêts, et qui sont les citron- 
niers, les orangers, les cotonniers, les spondias 
dulcis, le gingembre, les piments, etc. Le teck, 
divers bois de fer et d'ébène, seroient précieux 
pour les constructions navales et pour les arts; 
mais les objets qui paroissent être la base du com- 
merce par échange des Papous avec les Chinois e{ 
les Malais delidor consistent en légumes, poissons 
desséchés, écailles de tortue, trépangs, oiseaux de 
paradis, résine de dammar, cire des abeilles sauva- 
ges, ambre, et surtout écorce de massohy. Ce der- 
nier aromate, recherché par les Chinois, est produit 
par un arbre dont les feuilles ont la plus grande 
analogie avec celles du cannellier. Deux espèces de 
muscadiers sont aussi fort communes, et étoient 
chargées de noix à l'époque de notre séjour. Le 
fruit de l'espèce sauvage est très petit , sans odeur 
aromatique, et de forme allongée et pointue; l'autre 
au contraire est la vraie muscade ronde non modi- 
fiée par la culture, mais complètement susceptible 
d'acquérir le volume et le parfum de la muscade 
cultivée dans les possessions hollandoises des Mo- 
luques. Avec les feuilles d'un grand vaquois les 
habitants font les toitures de leurs cabanes , et les 
chapeaux à la chinoise dont ils se couvrent la tête. 
Les fibres de ces feuilles sont douces, moelleuses 
et tenaces; de sorte qu'il seroit très facile d'en fa- 
briquer de bonnes cordes. Ce vaquois nous paroît 
nouveau ; et ses tiges arborescentes, parfaitement 
droites et inermes, se couronnent par un immense 
faisceau de feuilles qui, examinées isolément, ont 
chacune trois pouces de largeur sur dix, quinze, et 
même vingt pieds de longueur. 

Les navigateurs ne trouveroient point à Doréry 
une relâche avantageuse, puisqu'ils ne s'y procu- 
rcroient que quelques cochons et une petite quan- 
tité de poissons, de chair de tortue, et de coquil- 
lages; mais il paroît que les corocores malais et des 
jonques chinoises viennent fréquemment les visiter 
dans le but d'en retirer des peaux d'oiseaux de pa- 
radis, des trépangs, des loris vivants, de l'écaillé de 
tortue, et surtout des esclaves. Le prix d'un jeune 
homme fort et robuste est de dix piastres , et celui 
d'une femme est d'environ cinquante brasses de 
toile de Guinée. Pour un couteau ou pour un mor- 



140 



HISTOIRE NATURELLE 



ceau de fer-blanc les Papous donnoient aux gens 
de notre équipage une grosse carotte ficelée d'un 
tabac doux et presque complètement privé de 
l'odeur nau^'cuse qui caractérise celui d'Europe. 
Quelques habitants nous dirent que leur pays pro- 
duisoit en quantité de la poudre d'or et des perles, 
dont ils ne nous présentèrent jamais d'ailleurs au- 
cun fragment. 

Dans une relâche d'aussi courte durée que le fut 
celle que nous exécutâmes sur les côtes de la Nou- 
velle-Guinée, nous n'eûmes point le loisir d'étudier 
l'influence du climat sur la santé de l'homme : ce- 
pendant, si l'on peut juger par analogie des affec- 
tions qui vinrent foudre sur les gens de noue équi- 
page, nous sommes autorisé à le croire malsain. 
Le havre de Doréry d'ailleurs, par le peu d'air qui 
y circule, par les vases fétides couvertes de man- 
gliers qui l'enceignent , doit être ravagé par les 
dyssenteries et le choléra-morbus. C'est en effet là 
que nous puisâmes les germes de ces maladies qui 
menaçoient de devenir inquiétantes. Les habitants 
offroiênt presque tous de nombreuses plaies ou de 
vieux ulcères, résultats de leur nudité, de leurs 
combats fréquemment renouvelés, et des longues 
macérations qu'ils éprouvent en séjournant long- 
temps dans l'eau pour ramasser leur nourriture 
sur les récifs à demi submergés. Presque tous les 
naturels présentèrent des coups de flèche parfaite- 
ment bien guéris; l'un d'eux avoit même eu la 
jambe coupée, et il étoit encore fort agile, bien 
qu'il ne se servît de rien de ce qui auroit pu res- 
sembler à une jambe de bois. Cette lèpre dégoû- 
tante, dont nous avons déjà plusieurs fois signalé 
les ravages, couvre le corps de la plupart des Pa- 
pous:, on la nomme babara à Doréry, et hannék 
Rony. 

Si le règne végétal de la Nouvelle-Guinée est 
imposant par le luxe et la pompe qui le distinguent, 
le règne animal est encore plus étonnant peut-être 
par l'éclat dont la nature a voulu décorer la plus 
grande partie des êtres qui le composent. Un voile 
mystérieux avoit jusqu'à ce jour dérobé cette ma- 
gique contrée aux regards des naturalistes ; aussi 
les plus célèbres d'entre eux avoient-ils témoigné 
le plus vif regret de ce que des expéditions scienti- 
fiques n'avoient jamais été dirigées de ce côté. Nous 
n'aurons fait disparoître qu'une bien foible partie 
de l'obscurité qui cachoit la Nouvelle-Guinée; et, 
plus heureuse que nous sans doute, quelques mois 
de séjour permettront à l'expédition de Y Astrolabe, 
commandée par M. d'Urville, de nous donner sur 
cette riche contrée des aperçus neufs et importants. 
Les relations des anciens voyageurs ( l ) se bornent à 
l'envisager sous le rapport hydrographique; et, 

(■) La première découverte de la Nouvelle-Guinée, ou 



bien que le voyage de Sonncrat paroisse avoir eu 
la Nouvelle-Guinée pour but, on sait aujourd'hui 
qu'il ne s'agit dans sa d scription que des Moluques 
orientales. Forrest séjourna au havre de Dory (') en 
janvier 1775, et ne s'écarta point des détails d'un 
simple itinéraire. Dampier seul, en 1642, publia 
quelques descriptions d'animaux qui portent le 
cachet de son exactitude ordinaire. Quant à Piga- 
fetta, compagnon de Magellan en 1525, il ne parle 
qu'en passant des oiseaux de paradis qui en pro- 
viennent , et décrit les pieds dont plus tard, afin de 
re dre leur histoire plus merveilleuse, on voulut 
qu'ils fussent privés. Valeutyn, en compilant ce qui 
est relatif à Amboine et aux îles environnantes, ne 
manqua point de recueillir toutes les notions qu'il 
put se procurer sur la Nouvelle-Guinée, et son his- 
toire des oiseaux de paradis annonce qu'il eut à sa 
disposition de nombreux documents. 

Nous ne nous occuperons point ici des mammi- 
fères, parce que nous aurons occasion de revenir sur 
ce sujet lorsque nous parlerons de tous ceux qui ha- 
bitent les îles de î'Océanie et de la Polynésie. Il n'en 
sera pas de même des oiseaux : la variété infinie de 
leurs formes et de leurs couleurs , la rareté de quel- 
ques espèces, la haute estime dont jouissent plu- 
sieurs d'entre elles, exigent que nous développions 
le résultat de nos aperçus. Les seuls oiseaux de proie 
que nous tuâmes éloient un autour d'une espèce nou- 
velle que nous nommâmes falco longicauila , et 
l'aigle de Pondichéry à corps marron et à tête blan- 
che. Les passereaux, là comme partout ailleurs, 
s'oflroieut en innombrables légions; et parmi eux 
nous eûmes occasion de faire plus d'une découverte 
intéressante, soit dans les espèces, soit dans les 
genres. Ainsi il nous suffira de citer les cassicans , 
les choucaris , l'astrapie éclatante, les moucherolles , 
les brèves, le corbi-calao, les engoulevents, les souis- 
mangas, les guêpiers, cinq ou six martins-pêcheurs, 
plusieurs corbeaux et calaos. Le calao à plumage 

terre des Papous, est attribuée à Antoine Ambreu et 
François Serrano en 1511. 

Nicolas Struick donne une description de la côte sep- 
tentrionale, en 1753, en se servant de noms portugais. 

La seconde découverte et celle d'Alvaro de Saavcdra 
en 1527, qui lui donna le nom de Nouvelle- Guinée. 

Antonio Urdanetta vit celte terre en 1528. 

Orllioz de Rotha, envoyé par RuiLopez de Lobos, de 
Tidor, en 1543, s'en attribua la découverte. 

Schoutten et Lemairc y arrivèrent en 1616. 

Abel Tasman vit la Nouvelle-Guinée en 1642. 

Dampier visitoit la côte ouest eu 1642; 

Guillaume Funnel en 1705. 

Roggewin parcourut ces mers en 1722. 

Carterel en 1766 ; 

Bougainville en 1766; 

Cook (détroit de Torrés } en 1770. 

(') C'est ainsi que Forrest orthographie le nom du 
havre que nous écrivons Doréry. 



DE L'HOMME. 



141 



noir et à queue blanche, dont le cou est fauve chez 
les mâles, est Youando des Papous; il se nourrit de 
muscades et de graines aromatiques, de manière que 
sa chair en contracte une saveur délicieuse : son vol 
est tellement lourd et pesant que , placé à une foible 
distance dans les bois, on croit entendre le souffle 
précurseur d'un ouragan. Ce bruit paroît être occa- 
sionné par l'air qui s'engouffre dans l'action du vol 
au fond de deux cavités placées à la base du demi- 
bec inférieur. Les oiseaux de paradis nous éloient 
apportés par les Papous en assez grand nombre pour 
nous faire penser que ces êtres, brillant des plus ri- 
ches parures, y éloient singulièrement multipliés. 
Le manucode se présenta deux fois dans nos chasses, 
et les deux fois nous observâmes le mâle et la fe- 
melle accouplés : le plumage du mâle est d'une rare 
magnificence; celui de la femelle, au contraire, est 
sans éclat. Les Papous lui donnent le nom de saya; 
et il se tient de préférence sur les arbres de teck, 
dont il recherche les fruits pour sa nourriture. 

Les oiseaux de paradis petits émeraudes volent 
avec grâce et par ondulations; les plumes des flancs 
retombent négligemment pour former un panache 
gracieux et aérien qui brille dans l'air comme une 
étoile lilante. On ne peut guère avoir une idée exacte 
de ces volatiles par les peaux desséchées que pré- 
parent les Papouas, car l'émeraude en vie est de la 
taille d'un geai de France. Les naturels sont dans 
l'habitude de les chasser pour en obtenir les parures 
depuis long-temps portées en aigrette par les rajahs 
mahomélans des iles de l'est et par les Chinois. Cet 
oiseau est le mumbéfore des naturels : ses habitudes 
semblent tenir de celles des gallinacés, car les fe- 
melles nous parurent en bien plus grand nombre 
que les mâles. Il vit des fruits du teci. et d'une sorte 
de figuier, et son cri ne peut être bien rendu que par 
les syllabes wuike woike icoike ivoiko fortement ar- 
ticulées. Près des oiseaux de paradis vient encore se 
placer le beau cassican Kéraudren que nous avons 
pris pour type de notre genre phony.jama ; et nous 
observâmes aussi plusieurs espèces de martins-pê- 
cheurs nouvelles, entre autres le genre symé et le 
martin-chasseur Gaudichaud. L'ordre des grimpeurs 
se compose de coucals, de cacatoès , d'aras micro- 
glosses, de perroquets loris, et de perruches de tou- 
tes tailles et de toutes couleurs. C'est dans ces forêts 
que vivent les mégapodes, plusieurs belles espèces 
de pigeons, entre autres le goura, que les naturels 
nomment manbrouke , le pigeon de Nicombar, 
les tourterelles pampusan et bleu-verdin , etc. 
Souvent nous rencontrâmes le casoar ou émeu des 
Moluques, dont les Papous emploient les plumes 
pour orner leurs lances. Les rivages étoient fréquen- 
tés par plusieurs échassiers, tels que des hérons, des 
crabiers, des pluviers dorés, et par un seul palmi- 
pède du genre Sterne. 



Le havre de Dorêry est très poissonneux : on y 
trouve la plupart des individus des mers des Molu- 
ques , et notamment les requins aux ailerons noirs , 
le diacopemacolore , et autres. Les crocodiles bica- 
rénés, les serpents, des lupinambis, pullulent dans 
les bois. Les papillons les plus ornés, les coléoptè- 
res les plus rares , apparoissent à chaque pas. On y 
trouve les coquilles terrestres et fluvitales les plus 
estimées, et entre autres les auricules de Midas, des 
scarabes, des mélanies. Ces mers échauffées nour- 
rissent aussi la plupart des teslacés qui font les dé- 
lices des amateurs de collections; et il nous suffira 
de citer au hasard les casques, les cônes, les harpes, 
les huîtres marteaux, etc. 

Par cet aperçu rapide on doit concevoir de quel 
intérêt pour les sciences naturelles seroit une explo- 
ration rigoureuse de la Nouvelle-Guinée. Cette con- 
trée, ainsi que Bornéo , est destinée à enrichir nos 
species des formes qui font encore lacune dans la 
série des êtres , telle que nous la connoissons. Nous 
ne doutons point que ce ne soit la Nouvelle-Guinée 
dont ait voulu parler Quiros dans son fameux mé- 
moire au roi d'Espagne, lorsqu'il lui peignit comme 
un nouvel Eldorado la riche et vaste île qu'il nomma 
la Tierra australia del Spiriin Santo, féconde en 
beaux arbres , en animaux de toutes sortes, et très 
productive en or. 

Les Papouas des environs du havre de Doréry 
reconnoissent plusieurs races distinctes parmi les 
hommes établis dans la Nouvelle-Guinée. Ainsi ils 
appellent Endamènes les habitants de l'intérieur, 
connus en Europe sous le nom d'Alfonrous , et se 
dislinguenteux-mêmesen Arfackisou montagnards, 
et en Papo< as ou riverains. Ces derniers conservent 
la mode de porter leur chevelure longue et ébou- 
riffée, tandis que les Arfackis l'ont disposée en mè- 
ches flexueuses comme les habitants du Port Pras- 
lin, qu'ils imitent encore en portant un morceau 
d'os ou de bois passé dans la cloison du nez. Entin 
quelques Malais se sont aussi glissés dans les villa- 
ges des côtes , et se reconnoissent aisément parce 
qu'ils se coupent les cheveux et qu'ils professent 
grossièrement les rites de la religion musulmane. 
Chaque tribu au reste vil dans un grand état d'isole- 
ment avec les familles voisines, et leurs relations 
sont presque toujours hostiles. Un ordre de choses 
si contraire au développement des facultés morales 
a dû naître par les craintes perpétuelles que les pi- 
rateries des Malais ont inspirées le long de toutes ces 
côtes ; car on sait que les Guébéens sont depuis long- 
temps dans l'habitude de fréquenter le système des 
iles de l'est qui avoisinent la Nouvelle-Guinée, pour 
enlever des esclaves ou acheter les prisonniers que 
les tribus se font entre elles. Nulle différence dans 
les formes extérieures de l'organisation , dans les 
habitudes ou même le langage, ne dislingue les 



142 



HISTOIRE NATURELLE 



Papouas des côles; et cependant l'inimitié la plus 
violente les divise et leur a inspiré une antipathie 
telle que, lorsque deux de ces tribus se montroient 
abord ensemble, l'une d'elles s'empressoit de par- 
tir aussitôt. Nous en eûmes de nombreuses preuves 
lorsque les pirogues de Rony vinrent nous visiter. 
Ce village n'estdistantdeDoréryquede quatre jour- 
nées de navigation des embarcations du pays, et se 
trouve situé au fond du golfe du Geelwink ; et déjà 
les naturels ont des proportions plus robustes, un 
air plus féroce que les Papous de Doréry. Comme 
les Alfourous, qu'ils désignent sous le nomd'Enda- 
mènes, ils ont adopté l'usage d'un long bâtonnet 
qui traverse la cloison du nez, et, qui imprime à leur 
physionomie le caractère le plus étrange et le plus 
repoussant. 

Le langage ne peut guère servir à caractériser les 
peuples issus du rameau nègre polynésien ou papoua. 
Une barbarie profonde les a isolés, et chacun d'eux 
a adopté de nouveaux moyens de s'entendre et de 
s'exprimer. Peut-être aussi les différences que nous 
remarquons dans la manière avec laquelle ils ortho- 
graphient les mots tiennent-elles à l'imperfection 
avec laquelle nous saisissons, pour les traduiredans 
notre idiome , les sons gutturaux qui les composent. 
Les Malais sontdonc les premiers qui aient travaillé 
à civiliser les Papouas en se mélangeant avec eux : 
mais les notions qu'ils leur ont portées n'ont point 
été de nature à obtenir un grand résultat, et quelques 
idées sur les moyens de travailler le fer, et de vagues 
pratiques de mahométisme, sont les seuls fruits de 
leurs communications. Comme les habitants de Wai- 
giou , les Papous de Doréry sont donc en grande par- 
tie un mélange de Malais et de Papouas , vrais mé- 
tis analogues à ceux qu'ont parfaitement décrits 
MM.Quoy etGaimard, quireconnoissent l'autorité 
des radjahs, et se livrent au tralic, surtout à celui 
des esclaves. Leur taille est généralement petite, 
grêle même, bien qu'on puisse citer quelques beaux 
hommes robustes en apparence, et dont les formes 
sont largement développées. L'intensité de la cou- 
leur noire de la peau varie beaucoup, et disparoît 
souvent par la lèpre qui lui donne une apparence de 
blancheur. La chevelure est très noire, laineuse, 
très fournie , et est d'ordinaire à Doréry disposée en 
orbe ébouriffé qui prête un énorme volume à la tète, 
ou bien , comme à Rony, tombe par mèches en ti- 
re-bouchons rouges à leur extrémité ; ce qui est sans 
doute dû à l'ocre dont ils les couvrent. Quelques 
Papous nouent leurs c! eveux sur le sommet de la 
tête en une grosse touffe, tandis que d'autres les 
partagent en deux flocons sur les parties latérales 
des joues. Le nez est épaté, mais beaucoup moins 
cependant que chez les Nègres africains : quant aux 
narines, elles sont longues et dirigées dans le sens 
transversal. La bouche est largement ouverte et 



proéminente par l'avancement des deux arcades den- 
taires; mais le menton est petit et arrondi. Les pom- 
mettes se trouvent être saillantes, le front haut et 
développé, et les arcades sourcilières garnies de 
poils épais et serrés. La barbe est peu forte en re- 
vanche, et on la coupe habituellement, quoique cer- 
tains individus la conservent sur le rebord de la 
lèvre supérieure, à l'exemple de quelques Malais 
orientaux. Ceux qui ne font point usage du bétel ont 
des dents blanches et saines, tandis qu'elles sont 
gâtées de bonne heure et corrodées par cet ingrédient 
quemâchent la plupart desnaturels. Lorsque la lèpre 
n'a point fait ses ravages sur l'épiderme des jeunes 
individus, leur peau est lisse, huileuse, et par con- 
séquent douce au toucher. Les vieillards sont com- 
munément débiles, flétris , et couverts de cicatrices : 
leurdémarchecirconspecte, leurs mouvements lents 
et automatiques, leur regard impassible et calme, 
offrent un caractère de gravité qui détruit ce que de 
prime abord leur extérieur a de repoussant. 

Les femmes chez les Papous sont disgraciées de 
la nature, et beaucoup plus laides que leurs époux. 
Leur système musculaire flétri , leurs mamelles 
pendantes , leurs traits bommasses, ne contribuent 
pointa les rendre agréables à la vue. Les jeunes 
filles, même celles qui atleignoient à peine l'âge 
nubile, n'avoient rien de cette douceur, de celle 
suavité de candeur qui partout est le cachet de cette 
époque virginale ; mais elles nous en montrèrent du 
moins la modestie, en se dérobant avec empresse- 
ment à nos regards; car ieurs époux, leurs pères, 
professent la jalousie musulmane à un haut degré. 
Comment se fait-il (pie le Créateur ait donné aux 
animaux de ces climats d'aussi riches parures , et 
qu'il n'ait accordé a l'bomme, son image vivante, 
qu'une enveloppe aussi repoussante? 

Toutes les relations écrites sur les Papous les ont 
peints comme des hommes féroces, inhospitaliers, 
perfidement astucieux, et auxquels il est dangereux 
de s'abandonner. Des voyageurs modernes s'expri- 
ment dans ce sens, et citent des actes d'une sauva- 
gerie hideuse, exercés par les habitants des côtes 
occidentales et méridionales. Les habitants du ha- 
vre de Doréry et des environs , et en général ceux 
de la partie nord jusqu'au cap de Bonne-Espé- 
rance, nous parurent être d'une grande douceur et 
peu dangereux , plus disposés à fuir les Européens 
qu'à chercher à leur nuire ( J ) : nous pouvons affir- 
mer d'ailleurs qu'ils ne nous ont jamais donné le 
moindre sujet de plainte, bien que dans nos excur- 

(■) Cependant des lettres de l'expédition de la cor- 
vette l'Astrolabe , sous le commandement de M. Du- 
mont d'Urville, nous ont appris, en 1828, que les 
Papous de Doréry décochèrent des flèches sur les gens 
de l'équipage, et blessèrent dangereusement un sous- 
officier, 



de i;homme. 



143 



sions d'histoire naturelle nous nous trouvassions 
isolés dans leurs villages au milieu des bois et com- 
plètement à leur merci. Si tous les Papouas ressem- 
bloient aux individus mélangés au milieu desquels 
nous avons vécu, l'opinion qu'on s'est généralement 
formée d'eux scroit bien chimérique ; mais il est 
vrai de dire que, plus aguerris et plus confiants dans 
leur bravoure naturelle, ceux du sud de la Nouvelle- 
Guinée , que nul mélange n'a altérés , ont conservé 
leur indépendance et leurs mœurs agrestes et in- 
cultes. L'état d'hostilité perpétuel dans lequel ils 
vivent rend leur caractère défiant et soupçonneux. 
Jamais nous ne visitions un village avec une em- 
barcation montée par un certain nombre d'hommes, 
sans que femmes , enfants , vieillards et guerriers , 
ne prissent la fuite dans leurs grandes pirogues, 
emportant avec eux leurs meubles et leurs effets les 
plus précieux. Dix fois le jour, à la moindre alerte, 
ils nous donnoient l'exemple de ces déménagements 
impromptu, auxquels d'ailleurs ils paroisscnt très 
habitués. Nos bons traitements, nos présents, par- 
vinrent à les séduire et à calmer leurs inquiétudes ; 
nous devînmes de vrais amis ; on nous montroit 
avec complaisance l'intérieur des maisons , tout ce 
qui pouvoit nous faire plaisir en un mot, excepté le 
logement des femmes. Mais la persévérance, unie à 
un peu d'adresse et escortée de l'à-propos des pré- 
sents, nous fit souvent triompher, en dépit de Ma- 
homet et de ses lois , de l'interdit dans lequel gé- 
missoient les recluses : par leur portrait on doit 
préjuger quelle triste opinion les Papous avoient de 
notre goût. 

Les familles établies sur le pourtour du havre de 
Doréry ne tarissoient point sur les éloges qu'elles 
se distribuoient avec complaisance (orancjs diDoréi 
hangoussc). Les hommes de Doréry sont excellents; 
mais, en revanche et par compensation, ils nous di- 
soient tout le mal possible des Arfackis , et nous 
peignoient les Alfourous-Endamènes comme des 
hommes très méchants, se cachant dans les brous- 
sailles pour lancer des flèches empoisonnées, et 
coupant la tête à leurs ennemis. Ce récit ne doit 
pas être pris au pied de la lettre, quoiqu'il renferme 
cependant quelque vérité. Une embarcation bien 
armée, qu'on expédia de la corvette pour lever le 
plan de la côte, trouva partout les Arfackis timides, 
irrésolus, et fuyant en grand? bâte à son approche, 
sans que les signes d'amitié que les marins leur 
adressoient fussent parvenus à les disposer à avoir 
des communications amicales. Mais cette grande 
frayeur vient sans aucun doute des descentes fré- 
quentes que font les corocores malais sur ces côtes 
pour y enlever des prisonniers, qui sont vendus 
dans les Moluqucs. Les Endamènes, dispersés par 
familles nombreuses dans des villages palissades et 
bâtis sur des pieux élevés , sont redoutables aux 



Papouas du nord , qui n'ont point osé s'avancer 
dans le sud, et contre lesquels ils font des expédi- 
tions fréquentes. Ces Endamènes se peignent le 
corps avec des poussières rouges et blanches , et 
traversent la cloison du nez par un bâtonnet. 

La population delà côte orientale de la Nouvelle- 
Guinée doit être peu considérable. Celle du havre 
de Doréry n'excède pas deux cents à deux cent 
cinquante individus, répartis en trois villages, for- 
més de soixante cabanes au plus. Cette petite po- 
pulation dépend du sultan d'Embcrbakène , et est 
régie par uu'eapilan qui vint nous rendre visite. 
C'étoit un petit homme grêle, sans influence sur les 
autres habitants , et qui pourroit bien avoir joué le 
rôle de capitan afin de mendier des présents pour 
son véritable chef, qui, suivant l'extrême prudence 
de ces peuples, auroit bien pu ne pas se montrer de 
peur qu'on ne cherchât à l'enlever , ainsi que l'ont 
fait fréquemment les Hollandois. La protection que 
les habitants retirent du sultan qui les régit s'obtient 
par les tributs qu'on lui paie en oiseaux de paradis 
et en productions du pays : ils doivent le soutenir 
dans les guerres qu'il entreprend , et réclamer son 
secours lorsqu'ils sont attaqués. Le chef qui gou- 
vernoit en 1824 se nommoit Fraisinoukou, et pre- 
noit le titre de korano. Son pouvoir est délégué à 
des officiers subalternes divises en plusieurs classes. 

Plus on s'avance dans le sud de la Nouvelle-Gui- 
née, plus les villages se multiplient; car on en 
compte seize seulement à partir de Rony : on les 
nomme Sihamisse, Ouaii, KojoJ, Mounarbouke, 
Mona, Angar, Losouari , Omtmcssaire , Ouara- 
pène, Ouaréapi, Kaboo , Ramike , Lasiêi, Ouas- 
siore , Kaïbi,et Dotiré. 

Les demeures des Papous riverains et maritimes 
sont bâties sur l'eau, dans les rivières, ou sur les pla- 
ges abritées des vagues de la haute mer. Est-ce afin 
de se défendre avec plus de sucrés que les Papous 
ont choisi ce genre de construction si universelle- 
ment répandu chez toutes les tribus qui appartien- 
nent à ce rameau? sont-ils plus à proximité de fuir 
dans leurs nacelles lorsque l'attaque a lieu du côtéde 
la terre, ou peuvent-ils se défendre plus efficacement 
lorsque l'expédition ennemie leur est annoncée de 
loin et vient fondre sur eux par eau? enfin l'influence 
délétère du climat , et les grandes pluies hiémales 
qui les inondent seroient-ellcs pour quelque chose 
dans cette détermination ? Tout porte à croire que les 
premiers motifs sont les seuls qui leur aient fait adop- 
ter ce genre de construction. 

Toutes les cabanes rangées sur le bord de la mer, 
à plus de quarante pas du rivage, ont quelque chose 
de pittoresque ; mais leur construction est négligée 
et leur apparence misérable. Obligés de décamper 
très souvent, les Papous ne portent presque aucun 
soin à ces demeures que l'ennemi pille ou détruit, et 



144 



HISTOIRE NATURELLE 



qu'ils rebâtissent sans beaucoup d'efforts. Elles ont 
toutes la même distribution intérieure, et sont des- 
tinées à loger une nombreuse famille : chacune d'el- 
les se compose de deux files d'appartements que tra- 
verse un large corridor, aboutissant du côté de la 
mer à une plate-forme, et du côté du rivage à une 
sorte de pont en bois. Plus d'une centaine de bran- 
ches d'arbre, fichées dans le sable et hautes de quinze 
à vingt pieds, supportent la maison et les madriers 
transverses sur lesquels est jeté négligemment ce 
qui tient lieu de plancher; mais quel plancher! 
qu'on se figure des brandies arrondies prises au 
hasard, posées sur d'autres branches horizontales, 
et si peu solides que nous ne pouvions aller dans ces 
chétives demeures sans trébucher vingt fois, au ris- 
que de nous rompre le cou ou de tomber dans l'eau. 
Telle est la manièredont sont façonnés la plate-forme 
et le carrelage des appartements. Le pont eslencore 
plus mal établi, puisqu'il se compose de deux ou 
trois bûclies couchées sur chaque traverse, et qu'on 
enlève la nuit, de manière que les propriétaires 
puissent être entièrement isolés et dormir en paix. 
Leur habitude de marcher sur ces bûchettes trem- 
blantes sous nos pas contrastoit singulièrement avec 
notre maladresse. Quelques Papous ont toutefois 
pris la peine de placer des planchettes ou des mor- 
ceaux de bois fendus dans le corridor central. Les 
apparlemcnts qui le bordent sont divisés en une foule 
de petites cellules d'une insigne malpropreté, con- 
sacrées aux divers services de la famille. La plus 
grande sert de cuisine , et n'est remarquable que par 
unplateauqui supporte un foyer au milieu; la fumée 
s'échappe parles cloisons comme elle peut : quelques 
poteries grossières ornent celte boucanière. Les autres 
appartements sont destinés aux femmes. Celui du 
chef de famille est généralement le plus orné. Une 
natte en vaquois étendue sur le plancher sert de lit 
pour le sommeil , et de sofa pour le jour. Quatre 
autres nattes de même tissu , grossièrement cousues, 
mais vivement peintes en rouge et en noir, servent 
de tenture, et recouvrent les côtés de ce grotesque 
boudoir. Derrière celte chambre de luxe est le gîte 
des dieux de la famille, consistant en idoles sculp- 
tées recouvertes de guenilles sales et puantes. 

Les cloisons des maisons sont faites en laites de 
bambous , et leur toiture en feuilles de pandanus. 
Chaque village a dans son voisinage plusieurs trous 
dans lesquels les habitants vont puiser de l'eau 
douce, qu'ils conservent dans de gros tubes de bam- 
bou. Ces maisons , exposées sur l'eau, sont fraîches 
dans leur intérieur, et doivent être saines. Il est 
fâcheux que par l'insouciance de leurs propriétaires 
elles soient si malpropres et construites avec si peu 
de soin. 

Le village de Doréry n'avoit point d'habitants pen- 
dant notre séjour; peut-être notre voisinage les en 



avoit-il chassés. Quelques naturels nous dirent qu'il 
n'étoit destiné qu'à recevoir les Papous étrangers du 
nord lorsqu'ils viennent commercer avec les navires 
chinois , malais, ou européens, qui mouillent de 
temps à autre sur cette partie de la côte. Nous vîmes 
effectivement tous les naturels qui venoient de loin 
s'y installer pour y faire leur commerce avec nous, 
puis retourner paisiblement dans leurs districts. Ce 
village seroit alors une hôtellerie destinée au premier 
occupant. 

Masinamy a une population assez nombreuse et 
une trentaine de cabanes également sur la mer. Le 
rivage de l'île Mamasouary est garni de cocotiers, 
tandis que son plateau offre des plantations et est 
recouvert d'arbres magnifiques. On y observe à pro- 
fusion l'amaranlhine (gumphrœ a gloho-a) et la 
belle poinciade. Plusieurs espèces de piment y vien- 
nent spontanément. Le petit village de Masmapy 
est plus particulièrement occupé par des pêcheurs. 
En traversant cette île on trouve diverses planta- 
tions de taro ( arum esculcntum ). Les cotonniers 
et les ricins y sont communs, et on y voit quelques 
uns des tombeaux élevés par les naturels. 

Tels sont lesprincipaux villages établis à Doréry. 
Quelques autres demeures éparses ont été abandon- 
nées à la suite de guerres toutes récentes. Les Ar^ 
fackis ou montagnards ont une manière de se loger 
encore plus extraordinaire peut-être que celle adop- 
tée par la population riveraine. Dans une excursion 
(pie nous finies dans l'intérieur, nous nous reposâmes 
dans deux maisons d'Arfackis, situées dans la mon- 
tagne à deux milles de Doréry. En débarquant sous 
les bouquets de cocotiers de ce village on trouve, 
vis-à-vis la dernière cabane, un joli sentier bien 
tracé qui conduit, à travers mille détours, au milieu 
de beaux arbres, au pied d'une haute colline madré- 
porique recouverte d'une couche épaisse d'un humus 
éminemment végétatif. Divers grands arbres, dont 
les troncs gisent sur le sol, servent de ponts naturels 
pour franchir des crevasses du terrain. Au pied de 
la petite chaîne sont de nombreuses plantations de 
bananiers, de patates douces et d'ignames. Les her- 
bes les envahissent, car les naturels se donnent peu 
de soin pour les détruire. Le chemin s'élève assez 
brusquement; les plantations se multiplient: on 
traverse alors un carré palissade, et sur l'arête de la 
montagne est placée la demeure du Papou monta- 
gnard. Cette cabane n'est abordable que par un 
point, et quoique la nature l'ait fortifiée, l'instinct 
ou la défiance des habitants a fait recourir à la res- 
source de la placer sur un grand nombre de pieux 
hauts de vingtà vingt-cinq pieds. Ces cabanes aérien- 
nes sont donc inabordables, à moins d'employer 
pour y monter une tige de bambou entaillé qu'on 
retire en haut chaque soir. De cette manière les ha- 
bitants dorment en paix, et peuvent se défendre avec 



DE L'HOMME. 



145 



avantage s'ils sont attaqués, sans redouter d'être sur- 
pris» Fimproviste. Ces maisons aériennes sont beau- 
coup plus petites que celles bâties sur l'eau, mais 
leur distribution est la même. On y entre par une 
très petite porte ; le plancher n'en est pas plus so- 
lide ni mieux fait. Une sorte de balcon a été pratiqué 
du côté opposé à l'entrée, et il donne sur le versant 
roide de la montagne , qui a dans cet endroit plus 
de centeinquanie pieds de profondeur à pic. Comme 
la bâtisse trembloit sous nos pieds, nous avouerons 
que ce n'éloit pas sans crainte de passer à travers le 
plancher que nous marchions dans les divers appar- 
tements de cette aire humaine. Lorsque nous arri- 
vâmes à la maison, les habitants en sortirent pré- 
cipitamment, s'armèrent de leurs flèches, et firent 
mine de vouloir défendre le passage en menaçant 
de tirer. Quelques présents et le mot baii leur in- 
spirèrent des démonstrations plus amicales. Us nous 
reçurent alors avec une sorte d'empressement, et 
nous offrirent des patates rôties sous la cendre. L'un 
d'euxnousaccompagnadans la montagne, prèsd'une 
source d'une eau très fraîche qui coule abondamment 
dans une ravine. Notre guide poussa un grand cri , 
auquel répondirent d'autres Papous. C'étoit sans 
doute une sorte de mol d'ordre, car nous nous vîmes 
bientôt entourés de naturels. A quelques pas sur 
une hauteur étoit aussi leur cabane perchée comme 
la première sur de nombreux poteaux. A un signal 
que fit le propriétaire , nous vîmes les femmes se 
cacher avec empressement , mais en mettre davan- 
tage encore à nous considérer à travers les fentes 
des cloisons. Le bas des piliers qui supportoient la 
cabane étoit fermé comme un parc jusqu'à hauteur 
d'homme , et servoit à retenir quelques cochons 
élevés en domesticité , et dont l'espèce sauvage existe 
dans les bois. 

Ces naturels mettent le feu aux arbres lorsqu'ils 
veulent déblayer quelques portions de terrain. Us 
entretiennent la combustion qui doit consumer les 
troncs qui sont tombés sur le sol ; ils y plantent en- 
suite des patates, des haricots, du maïs, et surtout 
une espèce de millet qu'ils aiment beaucoup, et y 
placent des bananiers, des papayers, des courges, 
et quelques arbres à pain. Nous suivîmes quelque 
temps le sentier qui serpente sur le plateau de cette 
haute colline , malgré les instances que les habitants 
faisoient pour s'y opposer. Nous avons su depuis que 
ce sentier conduisoit à un village établi sur la côte 
en face de Doréry. Nous rétrogradâmes à la grande 
satisfaction de nos guides, qui se montroient d'une 
singulière adresse pour découvrir des insectes ou 
trouver au plus épais des broussailles le gibier que 
nous abattions. 

Les Papous mélangés et hybrides, dont l'aspect 
est si misérable et prévient si peu en leur faveur, se 
composent d'hommes libres et d'esclaves. Ceux-ci, 
h 



enlevés par trahison ou par surprise aux tribus voi- 
sines , servent dans les maisons , sont occupés à pré- 
parer la nourriture de leurs maîtres, se livrent à la 
pêche et à tous les travaux les plus rudes. A chaque 
instant ils peuvent changer de propriétaire, et cet 
état leur semble tout naturel : mais ils sont géné- 
ralement traités avec douceur, c'est-à-dire que leur 
esclavage n'est point rendu plus pénible par de mau- 
vais traitements. Peu de temps avant notre arrivée 
les habitants de la côte nord-est avoient dirigé une 
expédition contre la population d'une petite île si- 
tuée dans le détroit de Uampier, en avoient massacré 
les guerriers, et réduit en esclavage quelques indi- 
vidus des deux sexes. Un de ces insulaire*, que nous 
avons eu occasion de voir, portoit sur sa physiono- 
mie les traces les plus apparentes d'un chagrin vio- 
lent et concentré. 

Les habitants de Masinamy ont souvent de vives 
alertes. Lors de notre séjour quelques pirogues éloi- 
gnées, mais amies, vinrent de la grande terre, en 
doublant la pointe sud, pour commercer avec nous. 
Les Papous de Doréry les prirent pour des pirogues 
d'AIfourous ou d'End amène', parce qu'elles avoient 
des voiles blanches : ils poussèrent de grands cris, 
s'assemblèrent en tumulte, en s'armant d'arcs et de 
flèches; et pendant ce temps les femmes et les en- 
fants s'embarquoient dans les pirogues avec les vi- 
vres et leurs effets les plus précieux. Au bout de 
quelque temps leurs craintes se dissipèrent. Celte 
scène remarquable se renouvela plusieurs fois ; car 
ceux qui se trouvoient à bord de notre navire s'en- 
fuyoient au plus vile en exprimant par leurs signes 
qu'il ne s'agissoit rien moins que d'être mis à mort 
s'ils étoient pris par les Alfourous. Du reste les Pa- 
pous de Doréry nous montroient avec orgueil , et 
comme un trophée, une douzaine de crânes des hom- 
mes de l'intérieur qu'ils avoient tués dans une atta- 
que de ce genre. Ces crânes , bien conservés , étoient 
suspendus à la partie extérieure des maisons. L'oc- 
casion étoit trop belle pour être négligée : aussi 
la veille de notre départ nous enlevâmes pendant la 
nuit ces crânes, dont nous avons donné précédem- 
ment la description anatomique. 

La plupart des Papous portent les traces indélé- 
biles des attaques, des embûches, qu'ils se tendent 
réciproquement de tribu à tribu. Il en est peu qui 
n'aient des cicatrices de blessures par les traits qu'ils 
lancent avec une merveilleuse adresse. Quelques 
uns en ont le corps couvert. Aussi un Papou est tel- 
lement habitué à se défendre à chaque instant de sa 
vie, qu'il ne fait pas un pas sans avoir avec lui une 
provision considérable de flèches renfermées dans 
un carquois de bambou, et au moins deux arcs ten- 
dus. Le pêcheur, qui seul dans sa frêle pirogue darde 
le poisson, n'oublie jamais ce moyen de protection. 
Toutes les embarcations qui venoient commercer le 

19 



14G 



HISTOIRE NATURELLE 



long de la corvelte en avoient des provisions consi- 
dérables, dont elles ne vendoient que le superflu. 
Il est étonnant que quelques Papous n'aient pas cher- 
ché à se procurer des armes à feu et des munitions, 
bien plus efficaces que le genre d'armes dont ils se 
servent : mais on voit au contraire qu'elles leur font 
peur, et il en est peu qui osent tirer un fusil. Il n'est 
pas probable au reste que celte habitude de se faire 
suivre par un attirail de guerre ne soit qu'un inutile 
simulacre; il faut nécessairement que la crainte et le 
besoin de s'en servir leur en fassent une loi. 

Les Papous sont entièrement nus ; ils couvrent seu- 
lement les parties naturelles par une étroite feuille 
de bananier. Le maro des femmes est un peu plus 
large, et se compose d'un morceau de toile bleue 
de Surate, sur laquelle elles ajoutent une ceinture 
rouge de même étoffe. Quelques mahométans entou- 
rent leur tête avec des mouchoirs qu'ils obtiennent 
en échange de leurs marchandises, et qu'ils dispo- 
sent en forme de turban. Ceux qui portent des che- 
mises et des caleçons sont des trafiquants habitués 
à naviguer dans les Moluques ou sur les côtes, et 
qui s'intitulent du nom de capitans. Les Papous ne 
se servent guère, pour s'abriter de la pluie, que de 
nattes de vaquois et de chapeaux faits à la chinoise 
avec ces mêmes feuilles. Quelques uns de ces cha- 
peaux sont artistemcnt travaillés et ornés de cou- 
leurs très vives formant des dessins réguliers em- 
bellis par des morceaux de talc. Les Papous du 
reste font peu de cas des étoffes, à moins qu'elles 
ne soient légères et surchargées de peintures dans 
le goût chinois. Ils préfèrent à tout des piastres, et 
même une seule à plusieurs brasses de toile. Les 
Malais leur ont sans doute donné ce désir effréné 
qu'ils manifestent pour l'argent, car ils estiment 
presque à son égal le fer-blanc, qui lui ressemble. 
Ces deux métaux servent à leur parure; ils en font 
des anneaux, dont ils s'entourent les bras et les 
avant-bras. Certains naturels portent au poignet des 
bracelets d'argent massif, dont la valeur est de plu- 
sieurs piastres : ils sont arrondis, cannelés, chargés 
de quelques dessins , et ne forment que les deux 
tiers d'un cercle , afin de pouvoir être placés et ôtés 
à volonté. Les Papous recherchent en général les 
objets qui peuvent servir de décoration ; ils portent, 
comme les naturels de la Nouvelle-Irlande , des bra- 
celets en ivoire (O, qu'ils nomment sanfar: comme 
eux encore ceux des districts plus sud se percent la 
cloison du nez, et y placent un petit bâtonnet. Le 
meuble d'une indispensable nécessité pour tous est 
un long peigne en bambou ou en bois qui s'enfonce 
dans la chevelure, et qu'on enjolive avec des des- 

(■) Ces bracelets sont absolument identiques , par la 
forme, â ceux qu'on trouve passés dans les bras des 
momies égyptiennes. 



sins, des morceaux de nacre, ou de longues plumes 
qui flottent sur la tête. Quelques habitanls avoient 
l'extrémité de ce peigne terminée par une tête de 
Papou très bien exécutée en petit, et recouverte 
aussi d'une chevelure hérissée. Ils portent commu- 
nément suspendus au cou des morceaux de bois en- 
veloppés de guenilles, qu'ils regardent comme sa- 
crés : ils les nomment aa, et croient fermement, 
lorsqu'ils ont marmotté quelques paroles et fait un 
simulacre qui approche du signe de la croix des ac- 
tholiques, que ces idoles (car ils leur donnent parfois 
la physionomie humaine) jouissent de la propriété 
de les garantir des blessures de leurs ennemis ou de 
les guérir promptement. Ces amulettes paroissent 
être l'objet d'une sorte de vœu lorsqu'ils se trouvent 
dans quelque position périlleuse, et ils ne les aban- 
donnent jamais par la suite. 

Les Papous emploient aussi le tatouage, qu'ils 
nomment panaya ; il ne se compose que de traits 
légers, peu apparents sur leur peau noire. Ce sont 
généralement quelques lignes sur le front et sur la 
poitrine. Les femmes sont beaucoup plus tatouée9 
que les hommes, et se couvrent le visage, les seins 
et les épaules de marques légères et délicates. L'u- 
sage de mâcher le bétel est peu répandu, et n'est 
familier qu'aux descendants des Malais. Mais ce qui 
est généralement suivi par tous les Papous indistinc- 
tement, et ce qui esl propre à la race nègre océa- 
nique, c'est la mode de faire naître des cicatrices en 
relief sur la poitrine et sur les bras. Les petits gar- 
çons et les filles qui n'ont pas atteint l'âge de puberté 
vont dans un parfait état de nudité. 

Ces naturels ne savent préparer aucune étoffe : 
celles qu'ils ont leur viennent des trafiquants in- 
diens. Ils achètent leurs maros aux Arfackis, et 
leurs toiles aux Malais et aux Chinois. Leur seule 
manufacture ne consiste qu'en nattes de feuilles de 
pandanus, qu'ils découpent quelquefois avec beau- 
coup d'adresse ('). D'ailleurs, indolents et paresseux, 
sans industrie perfectionnée , les Papous vivent dans 
une profonde apathie, et n'ont conservé que les pro- 
cédés nécessaires et dévolus aux femmes pour fabri- 
quer de la poterie. Ces pois de terre sont aussi bien 
faits que ceux des potiers d'Europe, et on emploie 
à leur confection une argile grise très ductile qui 
est pétrie avec soin et débarrassée de toute impureté. 
A l'aide d'un caillou arrondi l'intérieur est façonné , 
puis l'extérieur, qu'on recouvre de quelques petits 
dessins. Ces vases sont ensuite exposés au soleil, où 
ils durcissent suffisamment, et leur cuisson est quel- 
quefois obtenue à J'aide d'un feu clair de bûchettes 
taillées exprès. Cette poterie se nomme ourene. 

(' ) Ce qui est remarquable est la vivacité des couleurs 
qu'ils emploient pour les teindre. Le rouge et le jaune 
ont de l'éclat ; le noir est fourni par un petit fruit ar* 
rondi et aggloméré de leurs forêts, 



DE L'HOMME. 



147 



Les Papous ont un goût particulier pour tailler le 
bois, le façonner en idoles, qu'ils placent sur leurs 
tombeaux ou dans leurs maisons. Le devant de leurs 
pirogues est même ordinairement chargé de sculp- 
tures d'un goût singulier et grotesque. Leurs oreil- 
lers ( l ), comme ceux des Papous de l'île d'Ouarido, 
sont en bois dur travaillé avec soin. 

Les meubles d'un usage journalier sont peu nom- 
breux, et attirent l'attention plutôt par l'enfance de 
l'art qui a présidé à leur confection que par leur 
élégance. Ils consistent en poteries en terre pour 
cuire les aliments, en vases de bois pour les servir, 
en bambous dont les cloisons noueuses sont perfo- 
rées pour contenir une grande quantité d'eau, en 
nautiles qui servent de verres pour boire, en pa- 
niers ou en sacs en paille coloriés et tressés pour 
contenir les vivres secs, surtout les légumes. Des 
parures bizarres et grossières occupent les endroits 
apparents de la cabane, et servent sans doute à des 
époques iniéressanles, soit pour quelques cérémo- 
nies religieuses, soit pour des danses et pour des 
jeux. L'ornement qui nous a le plus frappé est une 
calotte surchargée de rosaces et de fleurs artificielles 
de diverses couleurs imitant des fleurs de lis, et 
analogues aux couronnes des cérémonies religieuses 
de la fête de Dieu chez les catholiques romains. La 
même forme, la même disposition, le même goût, 
ont présidé à leur confection; et si l'on joint à cela 
un véritable signe de croix que les naturels prati- 
quent avec les amulettes qu'ils suspendent au cou, 
la connoissance d'un Dieu bon et celle d'un mauvais 
esprit , un grand respect pour les morts et pour leurs 
tombeaux , on sera tenté de reconnoiti e dans ces 
coutumes quelques unes des pratiques des Abyssins 
qui professent le christianisme. Quant aux vrais Pa- 
pous, ils paroissent être idolâtres dans toute l'aecep- 
tion du mot, quoique pendant notre séjour nous 
n'ayons pu pénétrer aucune de leurs pensées sur la 
religion ou sur quelques unes de leurs coutumes aux 
époques marquantes de la vie. 

Le seul instrument de musique que nous ayons 
vu est le tamtam, sorte de tambour très répandu 
parmi les peuples de race nègre. Sa forme est ana- 
logue au tamtam des habitants de la Nouvelle- 
Irlande. C'est un cylindre creux d'une seule pièce , 
s'amincissant à une extrémité et chargé de quelques 
petits enjolivements. Une peau de lézard est tendue 
sur la plus large ouverture , tandis que celle opposée 
en est privée. Us frappent sur cette peau vibrante 
avec la main, et s'accompagnent de la voix. Mais, 
comme le caractère de ce peuple est mélancolique, 

(')Ces oreillers, sur lesquels sont souvent sculptées 
des têtes grossières de sphynx, sont trouvés tous les 
jours sous les têtes des momies d'Egypte. Cette analo- 
gie est des plus remarquables. 



sérieux , livré à la défiance, un seul naturel voulut 
bien nous donner un léger échantillon de son talent , 
qui n'avoit rien de bien séducteur. Rarement les 
Papous ont le sourire sur les lèvres, ou se livrent à 
la joie : leur physionomie conserve toujours quelque 
chose de la crainte et de la barbarie qui resserrent 
leur âme et la flétrissent. 

Les femmes sont chargées des plus rudes travaux. 
Plusieurs fois, lorsque nous visitâmes le village, nous 
les avons vues occupées à fabriquer des vases, porter 
des fardeaux , aller chercher de l'eau , faire la cui- 
sine. Elles accompagnent leurs maris à la pêche; 
elles nagent dans les pirogues. Quelques unes vin- 
rent le long de la corvette; mais leurs époux, lors- 
qu'ils y étoient montés, les renvoyoient, et forçoient 
ces malheureuses à pagayer pendant une demi-jour- 
née à deux encablures du navire, afin d'éviter tout 
contact avec nos matelots. 

Les femmes ne sont considérées que comme des 
créatures d'un ordre inférieur; et lorsqu'elles meu- 
rent, elles sont enterrées simplement aux pieds de 
leurs époux, n'ayant sur leur sépulture qu'une pe- 
tite idole et quelques poteries ébrécliées, tandis que 
le tombeau des hommes est fait avec beaucoup plus 
de soin, et se compose d'une charpente recouverte 
d'un toit de vaquois, bordée de rampes en bois tra- 
vaillées à jour. Plusieurs idoles recouvrent le sol, 
qui est gratté avec soin ; et divers morceaux d'étoffe, 
flottant au bout d'un bâton , servent d'étendards. 
Nous ne vîmes toutefois cette dernière décoration que 
sur un seul sépulcre de la petite île de Masmapy. 

La polygamie est autorisée dans les mœurs des 
Papous, et quelques uns ont puisé avec les Malais 
des idées très grossières de mahométisme. Leur re- 
ligion paroîtroit un mélange de fétichisme el d'idolâ- 
trie, accompagné de rites superstitieux et aveugles 
unis à des idées assez nettes sur la résurrection des 
âmes, sur une vie éternelle et heureuse. Le grand 
respect qu'ils portent aux mânes de leurs parents et 
de leurs amis, le soin qu'ils ont de leur sépulture, 
ne peuvent découler que de la consolante pensée 
d'une vie future. Les idoles qu'ils conservent avec 
soin et dans leurs maisons, sont l'objet de leurs in- 
vocations et de leurs prières, et peut-être en ont-ils 
qui représentent le génie du mal et le Dieu éminem- 
ment bon et bienfaisant. Il nous seroit difficile de 
pouvoir pénétrer dans quel but ils ont élevé l'idole 
que nous avons apportée, et qu'on voit aujourd'hui 
au Muséum : cette idole étoit conservée avec soin 
dans une petite loge secrète d'une grande cabane , 
et représente un homme assis haut de deux pieds. 
La tête est un plateau de bois sur lequel on a posé 
un crâne humain entier et bien conservé, ayant pour 
remplacer les yeux des morceaux de nacre taillés 
en rond et des couches de mastic pour simuler les 
chairs de la face. Cette pièce singulière doit rappeler 



148 



HISTOIRE NATURELLE 



quelques idées mystiques dont rien ne peut nous dé- 
celer le sens. Celte sculpture étoit entourée d'idoles 
plus petites, et toutes éloient revêtues de morceaux 
de linge enfumés. Il reste à savoir si c'est le crâne 
d'un aïeul ou d'un père que la famille vénéroit, et 
dont elle chérit la mémoire, ou si c'est un holocauste 
offert à Moloch dans la possession du crûne d'un 
ennemi mis à mort. Les Papous, en effet, croient- 
ils priver leurs adversaires d'une vie heureuse lors- 
qu'ils exposent leurs têtes sur les perches de leurs 
maisons? ou n'en font-ils qu'un trophée qui doit me- 
nacer d'un sort pareil quiconque tenteroit de les 
attaquer? Quelques unes de ces hideuses coutumes 
se retrouvent dans les grandes îles de la Sonde et 
des Moluques. 

L'abondance des vivres rend la vie des Papous de 
Doréry aisée et facile. Leur aliment principal est le 
sagou, qu'ils cuisent sous forme de pains aplatis et 
carrés, ou bien encore dans des feuilles. C'est aussi 
de cette dernière manière qu'ils préparent le poisson, 
dont la chair acquiert par ce procédé une grande 
délicatesse. Ils sont encore dans l'usage de boucaner 
et sécher les chairs des animaux, celles des squales 
et des holothuries. Ils ont la même méthode que les 
habitants de VVaigiou, de ne cuire les aliments prin- 
cipaux que par la chaleur qui se dégage d'un foyer 
au-dessus duquel ils les placent. Ils soumettent à 
l'ébullition les pois, les haricots, qu'ils cultivent 
pour leurs provisions de réserve, ainsi que le maïs 
et le millet. Ils font rôtir sous les cendres d'excel- 
lentes patates, les ignames et les taros. Les Papous 
allument du feu avec beaucoup de prestesse par le 
frottement d'un morceau de bois sur un bambou. Ils 
ont de longues torches de résine de dammar pour 
s'éclairer ; et lorsqu'ils naviguent dans leurs piro- 
gues, ils ont toujours un tison bien épris destiné à 
allumer leurs cigarettes roulées dans une feuille 
de vaquois, dont ils font une grande consommation, 
car ils fument presque constamment. Ces peuples 
font ttois repas; ils donnent après celui du milieu 
du jour. Chaque repas est très long, et se termine 
par des sortes d'ablutions, ces naturels a ant soin de 
se laver la bouche et les mains. Us ne boivent que 
de l'eau pure. Plusieurs de ceux qui ont eu des rela- 
tions avec les Européens demandoient des liqueurs 
alcooliques, dont ils avaloient de grands verres 
d'un seul trait ; mais la plus grande partie ne vouloit 
point en goûter, et redoutoit surtout l'ivresse qui en 
est la suite. 

C'est le seul peuple auquel nous vîmes manger, 
non pas la chair des cocos, mais bien le brou qui 
enveloppe la noix. Lorsque les cocos sont jeunes, ce 
brou a en effet le goût de la tige d'un chou d'Europe. 

De cette vie active et naturelle les Papous, comme 
tous les hommes stationnaires dans leur civilisation , 
ont acquis une très grande adresse, des sens très 



perfectionnés, un instinct animal très étendu, tan- 
dis que la civilisation a fait perdre ces avantages à 
l'homme social en lui faisant acquérir un plus grand 
développement de l'entendement et du génie. Leur 
vue est perçante ; et leur main , suivant le mouve- 
ment de l'œil, lance des javelines à trois pointes, 
qui, décrivant une légère parabole, frappent le pois- 
son à une certaine distance. Des Papous nous firent 
très souvent juger de leur adresse autour du navire 
en se livrant à ce genre de pêche. Us se servent 
aussi de diverses sortes de fdets et de nasses : mais 
ils emploient pour les poulpes le même genre d'in- 
strument en cloche et avec des branches épineuses 
que nous avons vu très commun dans les mains des 
naturels de la Nouvelle-Bretagne. Us nagent bien 
et long-temps, et plongent pour chercher des co- 
quilles. Us ont l'habitude de rester ainsi sous l'eau, 
et y demeurent plus que ne le pourroit faire un na- 
geur européen. Nous avons vu un Papou s'enfoncer 
à plus de soixante pieds et détacher les fdets de nos 
pêcheurs pris dans les coraux. 

Leurs armes sont les flèches et des javelines en 
bois très dur, dont l'extrémité est armée d'un bam- 
bou aiguisé et taillé en fer de lance, au-dessous du- 
quel pend un gros flocon de plumes de casoar. Mais 
l'arme sur laquelle les Papous comptent le plus est 
la (lèche, qu'ils portent toujours avec eux par pa- 
quets qui en contiennent des milliers. Les unes, ce 
sont les ordinaires, n'ont qu'une pointe de bois ai- 
guë; les autres ont aussi des morceaux de bois dur 
qui sont très soigneusement barbelés et aiguisés, 
dont la blessure est dangereuse. Les plus grandes 
sont garnies de lames en os ou de pointes d'os diver- 
sement taillées et aiguisées. Leurs tiges sont ornées 
de divers dessins exécutés par le moyen du feu. Us 
enveloppent les extrémités pointues avec une résine 
rouge. Quoiqu'il faille beaucoup de temps pour fabri- 
quer ces flèches , ils les vendent pour peu de chose, 
et paroissent avoir des hommes occupés à ce seul 
travail. Leurs arcs sont en bambou, et la corde en 
rotang. Quelques arcs plus soignés sont en bois dur 
et souple, et cerclés de distance en distance. Les 
Papous ont un coup d'oeil juste, et leurs flèches frap- 
pent le but à une grande distance, ou, lorsqu'il est 
petit, elles en passent très près. Quelques arcs plus 
minces et des flèches faites avec des rachis de folioles 
de latanier sont employés à la chasse des oiseaux pré- 
cieux. Ils vont alors les attendre la nuit sur les arbres 
qu'ils fréquentent, et ils les tirent de très près. 

Les Papous des bord- de la mer aiment la navi- 
gation ; ils s'y livrent d'autant plus volontiers qu'ils 
peuvent se procurer par elle un accroissement en 
vivres, et qu'elle assure en même temps leur indé- 
pendance contre les attaques des habitants de l'in- 
térieur. Leurs pirogues longent les côtes que baigne 
une mer ordinairement calme et paisible , et ils vont 



DE L'HOMME. 



140 



de point en point trafiquer avec les tribus amies. 
La grandeur de leurs pirogues varie. Il en est de 
très petites, destinées à un seul homme. Celles qui 
servent aux voyages lointains peuvent recevoir dix 
pagayeurs avec un approvisionnement considérable 
en vivres, en eau et en objets de commerce. Ces pi- 
rogues à légère plate-forme au centre ont deux ba- 
lanciers, sur lesquels sont des traverses où reposent 
les mâts avec leurs voiles et leurs agrès. Un seul 
tronc d'arbre creusé sert à leur construction, et ils 
en font de très grandes avec les arbres gigantesques 
qui peuplent les forêts. Une de celles qui vinrent le 
long du bord avoit plus de soixante pieds de lon- 
gueur, et nous admirâmes la taille du géant végétal 
dont elle étoit extraite. Chaque village possède quel- 
ques corocores plus grands, recouverts d'un toit de 
feuilles et formés par des bordages assemblés et en- 
duits de résine. Les voiles sont le résultat de lisières 
de vaquois grossièrement assemblées. Les pagaies 
ne diffèrent point de celles de Waigiou. Les Papous 
renferment, lorsqu'ils sont en voyage, leur provi- 
sion d'eau douce dans des bambous, et relâchent au 
premier endroit venu de la côte pour faire leur repas 
et l'y préparer. 

Le goût des Papous de Doréry les porte vivement 
au commerce; ils savent adroitement tirer parti du 
désir qu'on manifeste de l'objet qu'ils possèdent. 
Leur patience est à toute épreuve ; leur ténacité pour 
obtenir un prix qu'ils convoitent ne cède devant au- 
cune considération. Leur indécision est rebutante, 
et souvent ils n'ont aucune idée de la valeur de ce 
qu'ils possèdent; pour un oiseau de paradis comme 
pour un panier de pois ils demanderont indifférem- 
ment une piastre. 

Ils aiment l'argent avec une sorte de fureur, et 
donnent le second rang au fer-blanc coupé par la- 
nières, ou aux rasoirs. Les grands couteaux dont ils 
se servent, qu'ils estiment beaucoup, viennent des 
Moluques, surtout deTernate, et sont des sortes 
de hachettes qu'ils emploient utilement dans leurs 
constructions et même comme moyen de défense. 
Us reçoivent avec plaisir du linge et des toiles de 
colon rouges ou bleues à larges carreaux, de petits 
miroirs, des vases en verre, des mouchoirs rouges; 
mais ils ne font aucun cas de nos bâches, des ou- 
tils de fer, des scies, etc., dont ils ne savent point 
se servir. 

La langue des Papous riverains, dont il e<t ques- 
tion dans cet article, est depuis long-temps corrom- 
pue par l'introduction de mots malais: car plusieurs 
naturels parlent très bien celte langue qui s'est ré- 
pandue dans toute la Polynésie, et qui est indispen- 
sable pour naviguer et voyager au milieu des îles de 
cette partie du monde. 



TABLEAU PHYSIQUE 

DE LA NOUVELLE-HOLLANDE. 



La plupart des géographes nomment Nouvelle- 
Hollande cette île immense ou plutôt ce continent 
qui s'étend dans l'hémisphère austral , entre 111° 
et !5I°50' delongilude est, et entre I l°et."9° 15' de 
latitude sud , et semble former le lien de pondération 
de cette portion du globe, en s'avançant dans le sud, 
comme le font les extrémilés méridionales de l'A- 
frique et de l'Amérique. Ce continent, sorti le plus 
récemment des eaux , et qu'on pourroit à bien dire 
appeler nouveau continent, a reçu de plusieurs géo- 
graphes les noms dcNolasie et d 1 ' Àûstralane ; mais 
ce dernier impliquant avec lui une fausse idée a été 
changé par les Anglois en celui d'Australie, beau- 
coup plus euphonique et plus convenable. 

La Nouvelle-Hollande, ainsi nomméedu pays des 
premiers navigateurs qui la découvrirent, ou l'Aus- 
tralie, a long-temps été regardée comme un vaste 
continent s'étendant jusque vers le pôle , destiné à 
remplacer les masses de terre qui constituent la 
plus grande partie de l'hémisphère sud, et à former 
un poids que d'anciens auteurs des théories de la 
terre croyoient indispensable à l'équilibre du globe 
dans ses révolutions avec le soleil : ils lanommoient 
les terres australes inconnues. 

La Nouvelle-Hollande comprend dans sa plus 
grande étendue , de l'est à l'ouest, à peu près mille 
lieues , et du nord au sud , du cap York au promon- 
toire Wilson, six cent vingt-cinq lieues; elle a plus 
de trois mille deux cent cinquante lieues de péri- 
mètre. Sa forme est celle d'un ovale saillant à sa 
partie supérieure, et profondément concave infé- 
rieurement. Sa surface est évaluée à trois cent qua- 
tre-vingt-cinq mille lieues. 

Baignée sur la côte occidentale par l'océan Indien, 
à l'est par le Grand-Océan , l'Australie a pour limi- 
tes au sud la terre de Diémen ou Tasmanie, et 
le Grand-Océan austral ; au nord elle est séparée de 
la Nouvelle-Guinée et des nombreux groupes des 
îles Moluques, d'une part, parle détroit de Tor- 
rès, de l'autre par les mers peu étendues de Timor 
et des Petites- Moluques. Ses bords sont morcelés 
en ports et en havres spacieux ; mais c'est principa- 
lement lerivegcseptentrionalquien présentelc plus. 

Le pourtour de cette grande île offre un coupd'œil 
très varié , ayant en quelques lieux , à la dislance de 
plusieurs milles, des chaînes d'îles petites et stéri- 
les ; en d'autres endroits le rivage est escarpé et 
inaccessible, tandis qu'au nord surtout, et dans le 



150 



HISTOIRE NATURELLE 



golfe de Carpentarie , il est très plat et d'apparence 
sablonneuse et nue. Il y a sur la côte orientale une 
singulière chaîne d'écueils de corail, qui, selon le 
capitaine Flinders, suivent la côte dans une direc- 
tion du sud-ouest au nord ouest, du vingt-troisième 
degré de latitude sud jusqu'au détroit de Torrès, 
sous les noms de récifs de la Barrière, du Labyrin- 
the , ou de la Grande-Barrière. Cette chaîne immense 
de rochers et d'îles est à des distances diverses de 
la terre : au sud , elle est à vingt-cinq ou trente 
lieues du rivage, dont elle s'approche en avançant 
au nord, et Suit par le joindre. On a trouvé dansces 
écueils des goulets praticables : le capitaine Flin- 
ders y pénétra , sous 18° 52' de latitude , par un pas- 
sage qu'il croit n'avoir pas plus de cinq lieues. Un 
autre navigateur parvint à gagner l'Océan par un 
canal long et embarrassé, sous le vingt-deuxième 
degré de latitude. La largeur de ces écueils, que 
Flinders nomme Barrierrefs, paroit être de quinze 
lieues; elle se réduit parfois à douze et mémo à 
huit. Il y a des îles nombreuses entre ces rochers et 
le rivage, mais il n'y a d'écueils que ceux qui en- 
tourent ces îles; de sorte que cet espace enclos , 
protégé contre les fureurs de l'Océan , donne de 
grandes facilités pour un commerce côtier. Hors de 
cette barrière la mer paroit avoir une grande pro- 
fondeur, et brise avec furie sur les coraux ; mais sur 
les rochers et dans leurs environs la sonde atteint 
le fond, bien que celui-ci soit inégal, et varie, ù 
mesure qu'on avance au nord , de soixante à qua- 
rante-huit, trente-cinq, trente, et même vingt 
brasses. 

Nous ne citerons point ici tous les caps , toutes les 
baies qui bordent, dans son immense contour, le 
continent qui nous occupe. Les principaux promon- 
toires, ceux qui semblent marquer les limites des 
diverses régions de la Nouvelle-Hollande, sont, à 
l'ouest, les caps Vlaming et Leeuwin, et la pointe 
Escarpée, la plus occidentale de ce continent; les 
caps Howe, Mclville, Sandy et Byron, à l'est; 
York, au nord ; et Wilson et d'Entrecasleaux , au 
midi. Mais ces terres reculées dans le sud, non 
encore vivifiées parle génie de l'homme, sont riches 
en souvenirs glorieux pour la France, et rien ne 
pourra jamais dépouiller leurs bords des noms célè- 
bres qui attestent les recherches aventureuses de nos 
compatriotes, bien que les Anglois suppriment sur 
leurs cartes le plus qu'ils peuvent de ces noms, qui 
font la gloire de notre patrie. Certes notre justice et 
notre impartialité nous portent à avouer que Flin- 
ders a beaucoup fait sur les côtes de la Nouvelle- 
Hollande; mais est-il juste d'appauvrir, ainsi que le 
font ses compatriotes, les découvertes de Baudin 
pour enrichir les siennes? 

Peu de contrées offrent un plus grand nombre de 
havres spacieux , de portg commodes et sûrs , que 



la Nouvelle-Hollande ; ses côtes , basses et déclives, 
sont bordées d'innombrables îlots dans toutson con- 
tour nord, et morcelées par de vastes et larges baies 
dans sa partie méridionale qui estélevée et abrupte. 
Nous aurons à citer, sur la côte occidentale, l'im- 
mense baie des Chiens-Marins, sur laquelle on a 
déjà tant écrit, et qui ne peut offrir un bon port, 
parce qu'elle est encombrée de bancs à fleur d'eau ; 
la presqu'île Péron, qui la divise, est sablonneuse 
et nue , et l'on n'y trouve aucune source d'eau douce ; 
ce n'est pas que cette côte en soit privée : plusieurs 
ruisseaux , et un entre autres qui coule près du cap 
Leschenault, ont del'cau limpide; mais, serpentant 
au milieu de terres noyées, basses, sablonneuses, 
elle devient le plus souvent saumâtre. La mer re- 
monte assez avant d'ailleurs dans la plupart des ri- 
vières de cette partie, et notamment dans celle des 
Cygnes. A la partie sud de la côte occidentale est la 
baie du Géographe, et au nord lesilots innombrables 
de l'archipel de Dampier, qui forment une continua- 
tion non interrompue de bancs, de récifs, d'îles, 
sur toute la côte septentrionale, jusqu'au détroit de 
Torrès. Ses rivages ont d'excellents ports : en com- 
mençant par l'ouest, en trouve la baie du Boi-Geor- 
ges, où coule la rivière des François; cette baie 
offrirait on mouillage sûr aux flottes de toute l'Eu- 
rope. Certes, si la France songe à former un éta- 
blissement de forçats déportés dans ces climats, il 
est bien à désirer qu'elle jette les yeux sur ce havre, 
dont l'expédition d'Entrecasteaux a levé tous les 
plans, et qui lui offrirait d'immenses avantages. Le 
manque d'eau douce dans le port ne serait point un 
obstacle, et la ville principale de la colonisation 
pourroit fort bien être portée sur la rivière, à douze 
ou quinze lieues dans l'intérieur, tandis que sur la 
baie on se bornerait à établir un poste de débarque- 
ment. Après la baie du Boi-Georges, sur laquelle 
nous croyons inutile de reproduire d'autres détails, 
nous mentionnerons, en avançant successivement 
dans l'est, les archipels de la Becherche et de 
Nuyts, le groupe de l'Investigator, le grand golfe 
de Spencer et celui de Saint-Vincent, l'île des Kan- 
gourons, et les beaux ports Pbillip et Western. Ce 
dernier, visité récemment par M. Howel, dans un 
voyage par terre , depuis Sydney, a reçu, en 1820, 
une colonisation réglée du port Jackson. Placé vis* 
à-vis du port Dalrymple et de Georges-Town , de 
la Terre de Hiémen, et au milieu du détroit de Bass, 
ce port est destiné à devenir le point de communi- 
cation , par terre, de la Nouvelle-Galles du sud avec 
laTasmanie; la navigation de ces deux points se 
réduit à une très courte traversée, tandis qu'aupa- 
ravant l'embarquement au port Jackson, pour 
Hobart-Town , n'étoit pas toujours à l'abri de bien 
des contrariétés et même de dangers. La côte nord, 
bordée de terres basses et d'ilôts sans nombre , a 



DE L'HOMME. 



151 



reçu, en 1826, une colonie angloise; cette partie 
est encore peu connue sous le rapport de ses ressour- 
ces statistiques. Quant à la côte orientale, elle offre 
les plus grands avantages pour les établissements 
européens : découpée en baies sans nombre, et parmi 
lesquelles nous citerons la baie Jcrvis, Botany-Bay, 
le port Jackson , la baie Broken , le port Macquarie, 
labaie Morelon, etc., etc.; parcourue par de belles 
rivières, garnie de terres productives, elle jouit de 
tous les avantages qui sont refusés à la plupart des 
autres points de la Nouvelle-Hollande; c'est aussi la 
seule dans l'intérieurde laquelle on ait tenté quelques 
voyages destinés à la faire connoître , et MM. Oxley 
et Evans, ingénieurs de la colonie des convicts dé- 
portés, se sont avancés à cent soixante lieues envi- 
ron au-delà de la côte , et ont été forcés de rétro- 
grader de ce point par les marécages profonds qui 
arrêtèrent leurs pas. Celte partie est sillonnée pres- 
que parallèlement par une chaîne de montagnes , 
nommées vers le nord montagnes Bleues, et vers le 
sud Morumbidge. C'est dans cette ebaîne que les 
principaux cours d'eau connus de la Nouvelle-Hol- 
lande ont leurs sources : l'Hawkesbury et le Pater- 
son, qui se rendent directement à l'Océan, le La- 
chlan et le Macquarie dont le cours supérieur est 
seul connu et se dirige vers l'intérieur. 

Les premiers Européens philosophes et natura- 
listes qui explorèrent les rivages de la Nouvelle- 
Hollande furent frappés des singularités sans nom- 
bre que les productions naturelles leur offroient à 
chaque pas : tout leur parut bizarre et paradoxal , 
sol , aspect, aussi bien que végétaux et animaux. Ce 
caractère d'étrangeté qu'affectoit la nature sur les 
terres australes parut éminemment curieux ; on vou- 
lut s'en rendre compte, et bientôt on tomba dans 
des extrêmes qui vicièrent l'opinion. Il est défait que 
bien peu d'auteurs ont sur la Nouvelle-Hollande des 
idées rixes et arrêtées, et ceux qui les possèdent ne 
les doivent qu'aux relations des dernières expédi- 
tions, et surtout aux écrits des Anglois établis à la 
Nouvelle-Galles. On ne connoissoit que la lisière la 
plus étroite du pays, on voulut juger de l'intérieur. 
Des marins n'ont visité que les dunes littorales, où 
ils ne trouvèrent point d'eau douce : aussitôt les géo- 
graphes sédentaires en prirent acte, et bientôt on 
accrédita l'opinion que la Nouvelle-Hollande n'avoit 
point de rivières, suivant les uns; que son intérieur 
étoit nu, pelé et stérile; que les habitants buvoient 
de l'eau salée. D'autres prétendirent que tout l'inté- 
rieur étoit occupé par de vastes marécages ; quelques 
uns supposèrent que ce sont des déserts sablonneux , 
et qu'on devroit en tenter l'exploration en y trans- 
portant des tentes , des chameaux : un grave auteur 
a proposé d'en faire la découverte avec des ballons. 
Enfin on trouva des arbres pétrifiés sur une partie 
peu étendue; vite on en conclut « qu'il sembloit 



» qu'on eût porté sur ces lointains rivages la tête de 
» Méduse pour en pétrifier les êtres qui y vivent. » 
De ces versions laquelle croire? car elles sont toutes 
aussi fondées les unes que les autres, et l'on peut 
admettre au centre de la Nouvelle-Hollande, sans 
compromettre sa conscience, aussi bien des volcans 
que des marais ou des fleuves majestueux et navi- 
gables. Il est de fait qu'on ne connoît rien de l'inté- 
rieur, et que les Européens n'en ont jusqu'à ce jour 
visité que les bords ou plutôt les dunes littorales. 

Les vents par lesquels la Nouvelle-Hollande est 
influencée varient suivant les parallèles sous les- 
quels sont situées les diverses régions de ce vaste 
continent. Ainsi les moussons se font sentir dans la 
partie nord, où règne le plus ordinairement la mous- 
son d'est, et s'étendent jusqu'au vingt-cinquième 
degré à peu près sur les deux côtes occidentale et 
orientale. La portion extra-tropicale, au contraire 
est soumise à des vents presque constamment de la 
partie de l'ouest, qui semblent régner depuis 30° 
sud jusqu'à 4o°. Les saisons sont opposées à celles 
d'Europe, et l'hiver commence à la Nouvelle-Hol- 
lande lorsque l'été vient réchauffer nos latitudes. 
L'hiver n'est jamais rigoureux; seulement il est re- 
marquable par les vents tempétueux et fréquents 
qui élèvent la mer et rendent les côtes si dange- 
reuses ; mais les froids n'y sont jamais de longue 
durée. Nous résumerons pour les saisons de la partie 
tempérée de la Nouvelle-Hollande quelques faits 
que nous tenons d'observateurs exacts établis à la 
Nouvelle-Galles du sud. 

La température est assez égale , bien qu'elle 
éprouve des changements brusques et des anomalies 
singulières; on a même remarqué que la tempéra- 
ture étoit beaucoup plus froide dans l'intérieur, et 
que les hivers y étoient plus rigoureux. Les quatre 
saisons s'y observent, mais dans un ordre inverse 
des nôtres . ïe printemps a lieu en septembre, oc- 
tobre et novembre; l'été en décembre, janvier et 
février; l'automne en mars, avril et mai; et l'hiver 
en juin, juillet et août. La première est plus parti- 
culièrement marquée par des brouillards, des nuits 
froides et des jours tempérés ; la deuxième a une 
chaleur excessive vers le milieu du jour, des mati- 
nées et des soirées délicieuses, des calmes ou de 
fortes brises soufflant par rafales , et qui durent deux 
ou trois jours ; l'automne est caractérisé par l'incon- 
stance du temps, par des pluies alondantes; l'hiver 
a des nuits froides, des gelées blanches, et surtout 
de violentes tempêtes : à cette époque il n'est pas 
prudent de fréquenter les côtes de la Nouvelle Hol- 
lande. Dans l'été le baromètre a pour terme moyen 
28° 5' 8", et descend rarement au-dessous de 27° 10' 
4" ; le thermomètre a pour maximum 26° 2' à midi , 
et 28° 2' à minuit. La température de l'eau est géné- 
ralement de 24° ù midi; mais ce qu'on a remarqué 



152 



HISTOIRE NATURELLE 



de plus constant est une chaleur souvent excessive 
dans le jour, et le soir et le matin un froid presque 
glacial, qui convertit les vapeurs en gelées blanches 
sur les montagnes Bleues, et qui paroit pénible à 
supporter. 

La portion méridionale de la Nouvelle-Hollande 
est très salubre, à en juger du moins par le comté 
de Cumberland, de la Nouvelle-Galles, que les An- 
glois ont surnommé le Languedoc austral. Il n'en 
est pas de même de la partie nord : celle-ci est basse , 
marécageuse, soumise à l'influence d'une haule tem- 
pérature, et il en résulte que les dysenteries et les 
fièvres pernicieuses y font de grands ravages, comme 
on en a la preuve par le petit établissement d'An- 
glois nouvellement formé sur le bord du détroit de 
Torrès. La portion occidentale, nue, pelée, privée 
d'eau douce, sur la côte du moins, seroit probable- 
ment aussi le foyer de quelques maladies dont la 
source seroit dans la position même des lieux. Les 
Anglois ont remarqué que les enfants nés dans la 
Nouvelle-Galles du sud acquièrent une taille beau- 
coup plus considérable que leurs pères et mères, et 
que cette règle ne connoit pas encore d'exception. 
Toutefois, quoique salubres, les parties tempérées, 
soumises à ces brusques changements de tempéra- 
ture, occasionnent des inflammations de poumons, 
des catarrhes de toute sorte, dont sont atteints les 
naturels aussi bien que les colons. 

L'aspect général de la Nouvelle-Hollande a une 
physionomie propre : la nature, en créant cette con- 
trée, lui a imprimé un cachet spécial dont rien ne 
peut donner l'idée. La Nouvelle-Hollande ne res- 
semble qu'à elle : aspect géologique, règnes végétal 
et animal, rien ne rappelle ce que l'on voit ailleurs; 
ses côtes, nues, pelées, teintes de toutes les couleurs, 
et recouvertes par un vaste et immense lambeau de 
sol tertiaire, adapté et flanqué sur le terrain pri- 
mitif de granit, ont quelque chose de repoussant et 
de sombre ; ses murailles de grès , ses pétrifications 
imparfaites, qui saillent çà et là, tout semble prouver 
que ses bords sont sortis récemment du sein des 
mers. Celte large écharpe de grès adossée aux mon- 
tagnes Bleues , et qui en forme le premier plan , 
tandis que la deuxième chaîne est granitique, tout 
nous dit, en termes formels, que l'Australie a long- 
temps été ensevelie sons l'eau, et qu'elle est l'objet 
le plus jeune de la surface osseuse de notre planète. 
l)e nombreux volcans éteints attestent aussi l'in- 
fluence qu'ils ont dû avoir dans la formation de ce 
sol tourmenté; des bancs d'un lignite stratiforme 
très combustible régnent dans plusieurs endroits. 
Le fer est commun à l'état d'oxyde, et nul doute 
qu'on en découvrira des mines susceptibles d'être 
exploitées ; le cuivre paroît assez abondant aussi dans 
quelques unes des petites chaînes de l'intérieur ; mais 
nulle part on n'a rencontré le carbonate de chaux : 



les Anglois ont été obliges de retirer des coquilles 
incinérées cette matière de première nécessité pour 
les bâtisses. Toutefois des cavernes ont été décou- 
vertes récemment, et leur intérieur étoit tapissé de 
stalactites d'un albâtre calcaire très blanc, et très 
propre à la confection des mortiers. 

Sur ce terrain , ou gréseux, ou granitique, chargé 
de dolérite, s'étend une légère couche de sol, tour- 
heux dans les marécages, arénacé et de bruyères 
sur les lieux élevés ; la végétation qui en recouvre la 
masse est donc plus ou moins épaisse , plus ou moins 
clair-semée, suivant l'abondance ou l'épaisseur de 
la couche meuble. En général la Nouvelle-Galles du 
sud est la partie la plus productive et la plus sus- 
ceptible d'agriculture, surtout dans les districts dé- 
couverts au-delà des montagnes Bleues, tandis que 
ce qu'on connoît de la Nouvelle-Hollande propre- 
mentdite atteste une stérilité décidée : des marécages 
profonds , des pâturages sur le bord des rivières, de 
vastes forêts filles du temps, des dunes sablonneuses 
et inanimées, composent donc toute la surface de ce 
continent. D'immenses forêts, formées d'eucalyptus, 
de casuarina, de banksia, et d'arbustes singuliers et 
bizarres, composent les paysages de la partie extra- 
tropicale, tandis que celle qui est renfermée entre 
le tropique du Capricorne et la ligne équinoxiale se 
rapproche, par la nature des arbres et le luxe de la 
végétation , des forêts équatoriales des Moluques. 
Au nord de la Nouvelle-Hollande en effet, là où des 
plages déclives et vaseuses se perdent insensible- 
ment vers la Nouvelle-Guinée, là où le détroit de 
Torrès et ses écueils innombrables établissent une 
séparation de peu de largeur avec le système de terres 
dit des Papous, croissent le bruguiera et les lianes 
des climats chauds; plus au sud, du dixième au 
vingt-cinquième degré, s'élèvent les gigantesques 
pins de Norfolk ou Culumbia auslralis, et les cèdres 
de l'Australie; plus au sud encore, depuis 30° jus- 
qu'aux côtes les plus méridionales, la végétation offre 
un caractère particulier : les premiers naturalistes 
qui abordèrent à la Nouvelle-Galles du sud, par 
exemple, furent tellement émerveillés à la vue des 
végétaux qui se pressoient sur un seul point, sans 
rappeler aucune des formes des plantes des autres 
climats, qu'ils donnèrent le nom de Botnny-Buy au 
havre où ils mouillèrent. Mais ce luxe de plantes, 
alors d'autant plus digne d'être cité que chacune 
d'elles étoit moins connue, cesse à mesure qu'on 
chemine de l'est à l'ouest, et les terres d'Endracht 
et d'Edels sont beaucoup moins riches en espèces , 
bien que celles-ci ressemblent génériquement aux 
plantes de l'autre côte. Certes on doit pardonner 
l'enthousiasme que la végétation de la Nouvelle- 
Hollande inspira aux premiers naturalistes voya- 
geurs : comment en seroit-il autrement à la vue de 
ces végétaux qui décorent aujourd'hui nos serres , 



DE L'HOMME. 



153 



espèces qui ont centuplé les jouissances des florima 
nés, et augmenté la circulation de capitaux; de ces 
mélaleuques , de ces métrosydéros, des perouia, des 
protéa, des platylobium, des lambertia, des bank- 
sia, etc., et de tant d'autres plantes qui rivalisent 
d'éclat, de beauté, et qui rappellent les noms les 
plus recommandables de ces temps? Les prairies 
lmmides sont ornées par une ebarmante liliacée 
nommée blanclfordia uobilis, et cà et là s'élèvent 
les tiges roides des singuliers xtmthorœa et les cônes 
du zamia australis. Tous les végétaux de la Nou- 
velle-Hollande ont un caractère unique, c'est celui 
de posséder un feuillage sec, rude, grêle, aromati- 
que, à folioles presque toujours simples : par toute 
la terre en effet les mimosa ont des feuilles compo- 
sées, mais il étoit donné à la Nouvelle-Hollande d'en 
produire un grand nombre à pétiole devenu feuille 
simple. Cette coupe similaire donnée à la foliaison 
semble être accommodée à la sécberesse du sol , et 
destinée à multiplier les surfaces par où s'opère la 
nutrition du végétal. Un grand nombre de plantes 
d'Europe toutefois se trouvent dans la Nouvelle- 
Hollande : ce sont celles qu'on peut appeler cosmo- 
polites, et qui végètent dans les marais, telles que 
la samole, la salicaire, etc. En dernier résultat les 
forêts de l'Australie ont quelque ebose de triste et 
de brumeux qui fatigue la vue; la teinte du feuil- 
lage est d'un vert glauque, monotone, les rameaux 
sont à demi dépouillés de leurs écorces fongueuses, 
ou celles-ci se détacbent par lanières qui flottent au 
gré des vents. 

Les productions utiles fournies spontanément par 
le sol ne sont pas nombreuses. La Nouvelle-Hol- 
lande ne donne aucun fruit édule : aussi quelle mi- 
sère, quel abrutissement présentent les races qui 
vivent sur sa surface, et qui sont forcées de tirer de 
la pêche et de la ebasse leur subsistance journalière! 
Cette disette de fruits, déracines nutritives partout 
si abondantes et si communes, est bien remarqua- 
ble : pourquoi ces fruits secs, coriaces, ligneux, in- 
capables de servirauxbommescommeaux animaux? 
Car on ne peut compter comme susceptibles 
d'être vraiment utilisées les petites baies du Irplo- 
meria Mllardieri, dont un seul homme mangeroit 
en un jour tous les fruits qui viennent sur les buis- 
sons d'une lieue carrée de pays ; ni les petites bulbes 
d'orchis et les racines de souchet, que les naturels 
de la côte recherchent avec tant d'avidité : les fucus 
même, rejetés sur les rivages, ne peuvent être de 
quelque secours aux tribus nomades que pondant 
un certain temps de l'année. La Nouvelle-Hollande 
a trop peu de substances utiles à l'homme pour que 
nous puissions les passer sous silence : ainsi nous 
devons mentionner la gomme rouge qui suinte de 
Y eucalyptus resi nfera , et qui est analogue à la 
gomme kino, susceptible d'être employée en mé- 



decine; le thé doux, racine du smilax glycipTiilla , 
que les Anglois prennent en infusion comme le vrai 
thé; et la gomme du mimosa ('ecurrens, analogue 
à la gomme arabique , et qui peut être utilisée dans 
la chapellerie. On dit que la gomme du xanthorœa 
est susceptible de servir d'enduit solide; mais jus- 
qu'à ce jour on n'a rencontré aucun arbre capable 
de fournir du tannin. Quant au phormium tenax, 
que dans plusieurs voyages on a imprimé être pro- 
pre à la Nouvelle-Hollande, il n'y croît point, et 
tous les efforts que l'on a faits pour le naturaliser 
ont même été infructueux. Les ressources fournies 
par le règne végétal peuvent être nulles sous le 
rapport alimentaire, mais sous celui des arts elles 
sont d'une haute importance : on y trouve aussi et 
en abondance des bois de construction ; les essais 
qu'on a faits du casuarinn ont prouvé que les navires 
construits avec ce bois étoient solides et de longue 
durée. Plus de quinze espèces de bois rouge, blanc, 
veinés de toutes couleurs, sont venues offrir d'im- 
menses avahtages à l'ébénisterie : parmi eux nous 
citerons le bois de cèdre (Calidris spiralis. Iîrown), 
qui constitue des forêts épaisses aux environs du 
port Macquarie, et qui, mis en oeuvre par les 
mains européennes, acquiert un poli et un éclat 
qui le font rivaliser avec le plus beau bois des 
Antilles. 

Ainsi donc toute la moitié inter-tropicale de la 
Nouvelle- Hollande produit des plantes des climats 
chauds, et plusieurs espèces de muscadiers notam- 
ment : aussi les Anglois y ont-ils établi des cultures 
d'indigo, de café et de cannes à sucre; tandis que 
la partie méridionale, au contraire, ayant sa flore 
spéciale, est la seule qui convienne aux arbres à fruit 
de l'Europe : on peut affirmer, par exemple, que 
le pêcher s'y est assez bien naturalisé pour croître 
même à l'état sauvage ; la vigne toutefois a été plus 
rebelle, et semble ne point s'accommoder des va- 
riations subites de la température. 

Si la botanique est remarquable par elle-même, 
et si elle donne à la Nouvelle- Hollande une phy- 
sionomie aussi spéciale, le règne animal bu imprime 
encore un caractère plus étrange et plus élonnanl 
peut-être. Tous les animaux du globe ne snnl pas, 
on le sait, façonnés sur le même lype; mais les es- 
pèces vulgaires ou celles plus peliles, bien que dis- 
tinctes , appartiennent souvent à des genres pins 
ou moins analogues. A la Nouvelle-Hollande, au 
contraire, rien de cela n'existe: tous les animaux 
qui y vivent, qu'ils soient carnassiers, rongeurs, etc., 
qu'ils affectent les formes corporelles les plus op- 
posées, se ressemblent par un seul caractère, qui 
est une double poebe ou la marsu, ialUc : ce carac- 
tère semble même former pour la Nouvelle-Hol- 
lande une véritable loi zoologique, dont on ne doit 
excepter que trois mammifères seulement ; ce sont 

29 



154 



HISTOIRE NATURELLE 



une roussette de la partie inler-tropicale , les pho- 
ques, et le chien de la Nouvelle-Hollande, qui a suivi 
les misérables peuplades lors de leur émigration 
sur ce continent appauvri. On ne connoissoit en ef- 
fet, parmi les animaux à bourses, que quelques es- 
pèces d'Amérique et des îles d'Asie. 

De tous les animaux qui vivent dans les diverses 
parties de l'Australie il nous suffira de citer les 
kangourous, dont quelques espèces sont les plus 
grands quadrupèdes du continent austral; les po- 
tourous, les péramèles, les phalangers, les pétau- 
ristes, etc. Les dasyures sont des carnassiers qui 
remplacent dans cet hémisphère les fouines de nos 
climats. Le thylacine , de la taille et de la forme du 
loup qu'il représente, est souvent mentionné dans 
les relations comme le loup austral. La viande des 
kangourous, quoique sèche, peut fournir une excel- 
lente venaison; mais rien ne surpasse la bonté des 
Avombats, dont la chair grasse, succulente, et d'un 
excellent goû. i presque amené la destruction (Je 
cet animal précieux qu'il seroit si important de na- 
turaliser dans nos basses-cours. Les kangourous et 
les phalangers avoient leur type dans les animaux 
de l'archipel d'Asie; mais rien ailleurs ne peut don- 
ner l'idée des êtres singuliers qu'on a nommés para- 
doxaux, et qui sontl'ornithorhynque et l'échidné. 
Le premier, à corps couvert de poils, à bec de ca- 
nard , à pieds garnis d'ergots vénéneux , pondant des 
œufs, semble être une créature fantastique jetée sur 
le globe pour renverser par sa présence tous les sys- 
tèmes admis sur l'histoire naturelle, car on peut 
soutenir avec tout autant de raison qu'elle ap- 
partient aux quadrupèdes, aux oiseaux, ou aux 
reptiles. 

Les côtes méridionales de la Nouvelle-Hollande 
sont remplies de baies et de havres qui servent de 
retraite à plusieurs espèces de phoques, dont les in- 
dividus se comptent par milliers. La plus utile de 
ces espèces est l'éléphant de mer, dont il se fait des 
tueries considérables ; son huile produit au com- 
merce anglois d'immenses avantages. Les phoques 
h fourrures, communs naguère , commencent à de- 
venir rares; les phoques à crins, bien que poursui- 
vis avec activité, y sont encore nombreux : il en est 
de même des cétacés, et c'est principalement dans 
le détroit de Cass que les baleiniers se livrent quel- 
quefois à leur pêche. 

Peu de contrées ont une ornithologie aussi riche, 
aussi variée, aussi neuve, que la Nouvelle-Hollande. 
Les mêmes phénomènes de singularité que nous 
avons vus caractériser les quadrupèdes se reprodui- 
sent pour les oiseaux. La plupart d'entre eux , ne 
pouvant tirer leur subsistance des fruits dont les 
forêts sont privées, n'ont que des cenres restreints 
de nourriture : ceux qui vivent d'insectes ont la 
langue organisée comme les oiseaux des autres cli- 



mats; mais les perroquets , les merles, et beaucoup 
de passereaux, obligés de pomper les sucs miellés 
qui exsudent des corolles des fleurs , ont reçu à l'ex- 
trémité de la langue des faisceaux de papilles qui 
ressemblent à un pinceau , et qui leur permettent de 
ne rien perdre de celte matière toujours peu abon- 
dante. Les oiseaux de celte partie du monde varient 
sans doute dans les couleurs de leur plumage , mais 
la plupart sont remarquables par quelque singula- 
rité ou par des parures éclatantes : et, comme la 
Nouvelle-Hollande devoit différer en tout des autres 
régions , il en est résulté que le cygne d'Europe, par 
exemple, dont le plumage est d'un hlanc sans 
tache, est remplacé dans l'Australie par un cygne à 
plumage d'un noir profond. Si les Moluques nous 
avoient présenté un cacatoès blanc qu'on retrouve 
aussi à la Nouvelle-Galles, la Nouvelle-Hollande, 
par opposition , a des cacatoès noirs. 

Ce seroit outrepasser les bornes de cet article que 
de s'étendre longuement sur les espèces rares et cu- 
rieuses qui peuplent cet étrange climat : nous ne 
pouvons nous dispenser toutefois de ciler quelques 
oiseaux des plus remarquables parmi ceux qu'on y 
trouve. En première ligne sont : ce superbe ménure 
dont la queue est l'image fidèle, dans les solitudes 
australes, de la lyre harmonieuse des Grecs; ce 
loriot prince-régent dont la livrée est mi-partie de 
jaune d'or et de noir de velours ; ces oiseaux satin , 
ces cassicans variés, ces philédons nombreux, ce 
scytropsdont le bec imite celui du toucan; eccéréop- 
sis cendré, ce casoar austral, ce faucon d'un blanc 
de neige, ces moineaux webomgs, ces traquels su- 
perbes , ces perruches de toute taille et de toute cou- 
leur, ces bruyants martins-chasscurs, ce mouchcrolle 
crépitant dont le cri imite à s'y méprendre le claque- 
ment d'un fouet, et tant d'autres espèces rares et 
précieuses pour l'ornithologiste, et qu'il seroit fas- 
tidieux de nommer. 

D'affreux reptiles pullulent aussi dans ces climats ; 
il y en a un grand nombre d'innocents, et d'autres 
dont l'atroce venin occasionne la mort en quelques 
minutes. La partie inter-tropicale partage naturelle- 
ment les productions de la terre des Papous : aussi 
frouve-t-on abondamment le crocodile bicaréné des 
Moluques. De nombreux lézards, diverses espèces 
de scinques et d'agames, pullulent dans la Nouvelle- 
Galles : les plus remarquables toutefois sont le gi- 
gantesque scinque noir et jaune, et le plus bizarre 
des lacertains, nous parlons ici de ceux dont la queue 
est faite en forme de feuille, les phyllures. Quant 
aux serpents, ils sont nombreux: on y trouve des 
couleuvres et des pythons de grande taille. Le ser- 
pent fil, à peine long de huit ou dix pouces, oc- 
casionne, dit-on, la mort en moins de quelques 
minutes; mais l'espèce la plus redoutable sans con- 
tredit, comme la plus commune, est le serpent noir, 



DE L'HOMME. 



155 



que son affreux venin nous a fait nommer acantho- 
phis bourreau. 

Une tortue d'eau douce, l'émyde au long cou, vit 
dans les rivières du comté de Cumberland. Les tor- 
tues franches et de grande taille viennent annuelle- 
ment pondre dans les sables des îlots de toute la 
portion nord; et le caret enfin, dont l'écaillé est si 
précieuse pour le commerce, se trouve en abondance 
dans les mêmes parages. 

Les côtes de la Nouvelle-Hollande, ses havres spa- 
cieux, et les rivières qui s'y perdent, sont très pois- 
sonneux. Les espèces de la partie nord sont celles 
des mers chaudes, et celles de la partie méridionale 
sont pour la plupart les grands poissons voyageurs 
qui tournent autour du globe dans l'hémisphère sud, 
et qu'on rencontre indifféremment à l'extrémité des 
trois grands caps : la Nouvelle-Hollande toutefois 
possède des espèces qui lui sont propres, et il nous 
suffira de citer parmi les plus remarquables le squale 
de Phillipp. C'est de la pêche que les naturels tirent 
leurs principales ressources alimentaires. 

Les coquillages varient sur chaque côte suivant le 
degré de chaleur des eaux et leur profondeur. Ceux 
du nord n'ont rien de remarquable ; ce sont les 
mêmes espèces qu'on rencontre dans toutes les mers 
équatoriales : ceux des côtes de l'est et de l'ouest 
sont toutefois fort différents. Parmi les plus utiles 
ou les plus remarquables nous citerons ces huîtres 
petites, mais excellentes, qui tapissent les côtes de 
la Nouvelle-Galles; ces pirazes baudin, ces halio- 
tides australes, ces parmaphores du sud, etc. Dans le 
détroit de Bass naviguent les beaux nautiles à grains 
de riz , et les enfoncements de toute la côte méridio- 
nale sont jonchés des espèces les plus rares, les plus 
estimées dans les collections; quelques unes d'elles 
servent à faire des bijoux pour les habitants. Les 
colons de la Nouvelle-Galles du sud n'emploient en 
outre que des coquilles pour faire la chaux dont ils 
ont indispensablement besoin dans leurs construc- 
tions civiles. 

Les insectes sont nombreux et curieux : les papil- 
lons sont peu variés, mais il n'en est pas de même 
des coléoptères; la cétoine orphée, si brillante et si 
belle, vit sur les jeunes eucalyptus le plus ordinai- 
rement par milliers d'individus; des charançons de 
toutes couleurs, de longs phasmes et des cigales de 
taille énorme, sont les espèces qui frappent le plus 
communément les regards. On ne doit pas oublier 
que nulle contrée de la terre ne renferme un plus 
grand nombre d'espèces de fourmis ni de plus gros- 
ses ; l'étude de leurs caractères distinctifs et de leurs 
habitudes occuperoit la vie entière d'un naturaliste. 
Nous ne pensons pas qu'on ait jamais mentionné 
avant nous une espèce de sangsue qui vit dans les 
eaux de la rivière Macquarie, et qu'on pourroit 
utiliser en médecine. 



Parmi leszoophyles nous indiquerons surtout l'ho- 
lothurie trépang, qu'on trouve sur tous les récifs 
qui se découvrent à mer basse sur la côte boréale de 
la Nouvelle-Hollande : là gisent au milieu du dé- 
troit de Torrès, comme au milieu des petits espaces 
de mer qui la bordent de toutes parts, ces innom- 
brables écueils de madrépores qui s'élèvent des bancs 
sous-marins pour former ces murailles à fleur d'eau 
si funestes aux navigateurs, et signalées déjà par 
tant de célèbres naufrages. Ces récifs constituent 
aussi une ceinture à toute la partie orientale de la 
Nouvelle-Hollande jusqu'aux tropiques ; et ces im- 
menses travaux d'un polype presque imperceptible, 
groupés de mille manières, pressés, agglomérés, ou 
en zigzag, dessinent sur celte côîe un mur que les 
navigateurs ont nommé les récifs de la Grande- 
Barrière. D'étroits canaux serpentent dans ce laby- 
rinthe inextricable d'une mer semée d'écueils : le 
plus remarquable d'entre eux, qui semble être le 
résultat plutôt d'un instinct de découverte que le 
fruit d'un calcul scientifique, est le détroit de l'En- 
déavour. Sur ces écueils Flinders vit briser son na- 
vire, la Pandore fut engloutie; et là peut-être, quoi 
qu'on en dise, LaPérouseet ses compagnons, cher- 
chant à fuir Mallicolo, ont trouvé la mort. 

Nous venons de considérer la Nouvelle-Hollande 
sous les rapports généraux : ce vaste continent, quoi- 
que défavorisé sous bien des points, devoit offrir 
cependant à l'avidité des nations européennes de 
grands avantages pour porter dans ses immenses 
solitudes le surcroît et le rebut de leur population; 
les Anglois, toujours à l'affût des circonstances qui 
peuvent accroître leur influence commerciale ou leur 
puissance, ne tardèrent point à s'apercevoir de quel 
intérêt devenoit pour eux cette contrée au moment 
où l'Amérique brisoit les liens qui l'unissoient à 
leur gouvernement. L'Europe, alors agitée par des 
guerres désastreuses, et trop indifférente à des en- 
vahissements dont elle n'apprécioitpas les résultats, 
l'Europe ne comprit point toute l'étendue du domaine 
que l'Angleterre s'adjugeoit. On doit se rappeler, 
par les travaux récents des géographes, toute l'im- 
portance des établissements que l'empire britannique 
a fondés aux antipodes de l'Europe. Cette colonie, 
déjà florissante, bien qu'onéreuse, étend ses rami- 
fications sur toute la côte orientale et sur celles du 
nord et du sud : c'est ainsi qu'elle a formé en 1825 
un comptoir provisoire dans le détroit d'Apsley, 
entre les îles Bathurst et Melville ; elle a pensé, en 
l'établissant, s'emparer de la navigation du détroit 
de Torrès, inquiéter les possessions hollandoises et 
les îles à épiceries, et dicter aux Malais les condi- 
tions qui lui plairoient pour la pêche des trépangs 
et des perles. 

Pourquoi d'autres nations, dans l'intérêt de la 
morale et de la civilisation européenne, ne cherche- 



156 



HISTOIRE NATURELLE 



roicnt-elles point à jclersnrlcs côtes occidentales, 
qu'occupent si peu d'indigènes, ces hommes fléaux 
des sociétés par leurs vices et leurs flétrissures? 
Celle portion occidentale est moins productive sans 
doute ; mais il est encore possible cependant d'y fon- 
der des colonies susceptibles de prendre de grands 
développements. 

La Nouvelle -Hollande n'a été découverte que 
successivement, et ses côtes occidentales furent les 
premières que les Hollandois, qui se dirigeoient à 
l'ouest afin de trouver les vents destinés à le- porter 
aux Moluques, reconnurent et nommèrent; mais 
ces points, toujours isolés et mal déterminés, res- 
tèrent sans position exacte sur nos cartes jusqu'aux 
expéditions de Baudin et de Flinders. C'est ainsi que 
des sortes de circonscriptions reçurent les noms : à 
l'ouest , de terres de Leeuwin, d'Edels , d'Endracht ; 
au nord, de Witt, de Diémen, d'Arnheim, de Car- 
pentarie ; au sud , de Nuy ts , auxquelles on doit join- 
dre les terres nommées par les hydrographes mo- 
dernes de Flinders, de Baudin ou Freycinet, et de 
Grant. Toute la côte orientale porte le nom de Nou- 
velle-Galles du sud. 

Lorsque les Anglois lancèrent l'acte de prise de 
possession d'une surface immense de la mer du Sud 
et des îles qui y sont éparses, la Nouvelle-Hollande 
et la terre de Diémen ou Tasmanie ne furent point 
oubliées. Ils s'arrogèrent le droit de s'adjuger la 
meilleure partie de la Nouvelle-Hollande, sous pré- 
texte que Cook avoit découvert toute la côte orien- 
tale ; et ils ne reconnurent dans l'Australie qu'une 
riche et productive partie qu'ils agrandirent outre 
mesure, et qui reçut le nom de Nouvelle-Galles du 
sud; et l'autre moitié, nue, stérile, privée d'eau 
douce, qu'ils abandonnèrent aux premiers décou- 
vreurs, et à laquelle ils laissèrent le nom de Nou- 
velle-Hollande. 

Du reste voici un précis rapide des découvertes 
successives qui ont fait connoilre la Nouvelle-Hol- 
lande dans ses contours, découvertes aujourd'hui 
complétées par les nombreuses expéditions des An- 
glois et des François, les premiers dans le but de 
trouver des ports, des havres, propices pour des 
colonisations ; les seconds dans le but honorable , 
mais stérile , d'agrandir le domaine de la science 
géographique. 

Les Hollandois aperçurent les premiers en 1605 
les rivages de ce vaste pays, qu'ils prirent d'abord 
pour la Nouvelle-Guinée; ils suivirent la côte jus- 
qu'à 13° 5' 4" de latitude sud , et décrivirent le pays 
comme presque désert, mais en quelques endroits 
habité par des Nègres féroces qui tuèrent des hom- 
mes de l'équipage. Ils ne purent, comme ils le dé- 
siroient, reconnoîlre la terre et les rivières, et le 
manque de provisions les força de laisser leur décou- 
verte imparfaite. Dans leurs caries le point le plus 



éloigné étoit nommé cap Keer-Weer ou du Retour. 
En 16; le capitaine Dirck-Harlighs, commandant 
un vaisseau hollandois pour les Indes, prolongea les 
côtes occidentales, et en 1801 on trouva une plaque 
d'étain avec une inscription qui mentionnoit la date 
de sa visite : cette plaque a été retrouvée et enlevée 
lorsque M. de Freycinet, commandant l'Uranie, 
mouilla à la baie des Chiens-Marins en 1819. En 1627 
Pieter Nuyts découvrit la côte sud dans une étendue 
de mille milles. En 1628 plusieurs vaisseaux hol- 
landois des Indes orientales visitèrent la côte occi- 
dentale, et l'année suivante un vaisseau de la même 
nation , capitaine Pellsart, se perdit sur la côte. En 
1642 la compagnie hollandoise des Indes orientales 
envoya Abel Tasman, qui aborda les côtes nord de 
la Nouvelle-Hollande, qu'il nomme terre d'Anthony 
Van-Diémen, pour la distinguer de celle de Van- 
Diémen au sud. En 1644 Tasman visita la côte occi- 
dentale; mais ses découvertes sur ce point sont peu 
connues. En 1688 le capitaine Dampier fut jeté sur 
ce continent, qu'il visita de nouveau en 1690. Cook 
reconnut la côte orientale en 1770, et ses opérations 
ont laissé peu de chose à faire; il ne put déterminer 
cependant si la NouveVe-Galies du sud (la côte est 
de la Nouvelle-Hollande) touchoit à la terre de Dié- 
men ou non : un chirurgien de marine, Bass, avec 
une chaloupe résolut ce problème intéressant. Le 
capitaine Furneaux, sur V Aventure, lors de sa sé- 
paration de la Résolution en 1775, reconnut la terre 
de Diémen, de la pointe sud, le long de la côte 
orientale, au-delà du terme du voyage de Tasman , 
jusqu'à 58° de latitude, où avoit commencé l'examen 
de Cook en 1770. En 1791 Vancouver parcourut la 
partie sud en se rendant à la côte nord-ouest de l'A- 
mérique, et l'examina, mais légèrement, de 5-N° 5' 
à 34" 52' de latitude sud, car il s'arrêta à la baie du 
Boi-Georges. Bruny d'Entrccasleaux, qui avec les 
vaisseaux la Recherche et l'Espérance naviguoit 
pour retrouver l'infortuné La Pérouse, relâcha sur 
les côtes sud et est; il vit plus soigneusement la côle 
déjà observée par le capitaine Vancouver, et leva 
les plans de plusieurs goulets et ports, et en particu- 
lier celui auquel on donna son nom. En 1788 l'éta- 
blissement d'une colonie angloise au port Jackson 
facilita les moyens de reconnoître cette terre, et les 
diverses expéditions entreprises de 1795 à 1799 par 
Bass et Flinders complétèrent la connoissance de la 
terre de Diémen et du détroit de Bass, qui sépare 
cette île de la Nouvelle -Hollande. En 18i)l le gou- 
vernement anglois envoya deux vaisseaux pour 
l'examen de ce continent; il en donna le comman- 
dement au capitaine Flinders, qui reçut ordre de 
visiter la côle est de l'île et la côle sud du détroit de 
Bass au port du Boi-Georges ; il devoit ensuite vi- 
siter la côle nord-ouest, puis celle du golfe de Car- 
pentarie. Ces voyages furent conduits avec une ardeur 



DES MAMMIFÈRES. 



157 



et une persévérance infatigables jusqu'au moment 
où le vaisseau fut hors d'étal de supporter une na- 
vigation aussi périlleuse. Le capitaine Flinders re- 
tourna au port Jackson , et avec un autre vaisseau 
reprit ses découvertes ; dans ce second voyage il fit 
naufrage, et parvint à gagner Sydney-Cove sur un 
bateau ouvert, laissant ses compagnons dans une île 
déserte où il alla bientôt les délivrer. Il repartit pour 
un troisième voyage, et, touchant à l'île de France, 
il y fut retenu par le gouverneur comme prisonnier 
de guerre. A la même époque Baudin, avec deux 
corvettes françoises, passoit trois années à contour- 



ner les côtes orientale, occidentale et méridionale, 
et le public possède ses travaux. Ces diverses expé- 
ditions ont fait parfaitement connoître l'hydrogra- 
phie de la Nouvelle-Hollande et de la terre de Dié- 
men ; elles ont fixé le point de chaque lieu, et tous 
les goulets et les baies sont tracés jusqu'à leur terme. 
Mais de tous ces voyages le plus important sans 
contredit, celui qui a le plus éclairé l'état nautique 
de ces côtes de fer, ainsi qu'on les a nommées avec 
juste raison , est celui du capitaine King, qui a passé 
plusieurs années à les explorer, et qui vient de pu- 
blier à Londres le résultat de ses travaux. 



DES ANIMAUX MAMMIFÈRES. 



CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES MAMMIFÈRES OBSERVÉS DANS PLUSIEURS PARTIES DU MONDE, 
MAIS PLUS PARTICULIÈREMENT DANS L'OCÉANIE ET LA POLYNÉSIE. 



Le nombre des animaux mammifères diminue à 
mesure qu'on s'éloigne des continents et des grandes 
terres des archipels d'Asie, et se réduit à quelques 
petites espèces isolées sur les îles de la mer du Sud. 
Quoique nous ayons séjourné sur quatre points très 
éloignés de l'Amérique; que nous ayons visité la 
Nouvelle-Hollande, la Nouvelle-Zélande, les îles 
de Java , de Bourou , d'Amboine , et surtout la Nou- 
velle-Guinée, nous n'avons rapporté en Europe que 
quinze espères. Ce petit nombre ne doit point éton- 
ner lorsqu'on se rappelle que les expéditions nauti- 
ques ne font que des apparitions temporaires et tou- 
jours très courtes sur les rivages des contrées qu'elles 
doivent explorer principalement sous le rapport 
géographique. 

Malgré nos courses nombreuses dans les forêts 
vierges du Brésil nous ne rencontrâmes point les 
tatous, les agoutis, que les habitants nous indiquè- 
rent comme très abondants. Nous vîmes seulement 
sur les montagnes que traverse la route de l'Ar- 
maçao un grand nombre de singes, qui paroissent 
être le sajou saï (Cebus capucinus. Des.m., Mamm., 
75 e esp.). 

Les îles Malouines, placées dans les hautes lati- 
tudes australes, battues des vents, dépourvues de 
tout végétal ligneux , n'offrant aucun refuge aux 
mammifères terrestres, nous permirent cependant 
de faire quelques remarques intéressantes. Les ani- 
maux domestiques que les Européens y portèrent 
lorsqu'ils s'établirent à la Soledad, abandonnés à 
eux-mêmes sur ces terres dégarnies, et qui ne for- 
ment qu'une longue prairie rase tantôt uniformément 



plate et tantôt montueuse , s'y sont parfaitement na- 
turalisés. Aussi n'est-il pas rare de voir des troupes 
de chevaux vivant , par bandes de trente ou qua- 
rante, dans des cantons que chacune d'elles semble 
s'être réservés. Nous eûmes occasion d'observer plu- 
sieurs traits de l'intelligence instinctive perfection- 
née de ce noble animal, qui conserve encore, au 
milieu de ses mœurs redevenues sauvages par l'état 
de liberté, quelques unes des généreuses qualités 
qui en font le plus docile compagnon de l'homme. 
L'hiver doit détruire chaque année, aux îles Ma- 
louines, un grand nombre de jeunes individus avant 
qu'ils se soient endurcis à sa rigueur, et que la na- 
ture leur ait donné pour s'en garantir le poil long 
et épais qui les revêt, sans pour cela en enlaidir la 
race, qui s'est encore conservée très belle. Nous ne 
vîmes qu'un petit nombre de bœufs, et leur espèce 
a dû souffrir des chasses fréquentes que les balei- 
niers en relâche ne manquent point de faire pour 
procurer de* vivres frais à leurs équipages. Leur 
chair n'est point agréable à manger, parce que sa 
saveur n'a point été modifiée par la castration. On 
assure que les Espagnols déposèrent sur ces îles en 
1780 jusqu'à huit cents têtes de bétail ; mais ce nom- 
bre nous paroît certainement exagéré. Les cochons 
se sont également propagés sur les îles Malouines, 
et notamment sur un îlot qui est à l'entrée de la baie 
Françoise. Leur nourriture n'est ni succulente ni 
même abondante : aussi leur chair maigre , quoique 
possédant un fumet agréable, n'a aucun rapport avec 
celle de nos cochons domestiques , et encore moins 
avec celle dos sanglier^ Leurs poils, d'une rudesse 



158 



HISTOIRE NATURELLE 



extrême, sont ordinairement de couleur rouge de 
brique. Les lapins, que les chasseurs n'inquiètent 
que passagèrement, ont établi de nombreuses ga- 
rennes très peuplées. Elles sont généralement pla- 
cées près des ruisseaux, au fond des vallons resser- 
rés ; et les terriers sont creusés profondément sous 
les touffes du seul et frêle arbrisseau de ce coin du 
monde, Yamdlusdi/fasus de Wildenow(D'UnviLLE, 
Flore des Malouines, n°80), qu'on observe prin- 
cipalement à l'anse Chabot. Il se pourroit que ces 
animaux aient été portés parles premiers colons, 
quoique les anciens navigateurs, et Magellan entre 
autres, les aient vus sur l'extrémité australe de l'A- 
mérique. Ce n'est toutefois qu'avec réserve que nous 
décrivons comme espèce le lepus magcltanicus. 
Parmi les animaux qu'on peut véritablement regar- 
der comme indigènes des îles Malouines sont les 
plioques et le chien antarctique. Nous donnerons 
quelques détails sur les premiers dans la description 
de l'espèce nouvelle,, que nous avons nommée ota- 
ria molossina; et quant au chien antarctique, nous 
ne l'avons entrevu qu'une fois. Il est décrit dans la 
Mammalogie de Desmarest (298 e ), d'après Shaw 
(Gcn. zoul., vol. I, part. II, p. 551), sous le nom de 
canis antarcticus , auquel on donne pour synonyme 
le culpeu de Molina [Rist. nut. du Chili , p. 274). 

Sur les côles de l'Amérique méridionale, que bai- 
gne le Grand-Océan, au Chili et au Pérou , où nous 
ne séjournâmes que quelques jours, nous ne nous 
procurâmes point de mammifères. Cependant les 
altérages de la Conception et l'immense baie de Tal- 
caguano étoient remplis de cétacés et de phoques qui 
nageoient au milieu des prairies flottantes du fucus 
pyriferus et du d'Urvillœa utilis, le porro des Chi- 
liens. C'éloit surtout près de la petite île de Quiri- 
quine que ces derniers animaux étoient réunis en 
plus grand nombre , et qu'ils étoient groupés sur les 
rochers qui la bordent du côté de la mer. L'un d'eux, 
qui nageoit très près de la corvette, se saisit devant 
nous d'une sterne qui voloit au-dessus de l'eau en 
compagnie d"un très grand nombre de mouettes. Ces 
oiseaux maritimes rasoient la mer, et se précipitoient 
les uns sur les autres pour saisir les débris des pois- 
sons qui étoient dévorés par le phoque, lorsque 
celui-ci , sortant vivement sa tête hors de l'eau , s'ef- 
forçoit à chaque fois de saisir un des oiseaux, et y 
parvint en notre présence. Le chien qui habite le 
Chili paroilroit former une espèce bien distincte : sa 
forte taille, son poil long et hérissé, ses oreilles 
droites et grandes, son museau allongé, lui donnent 
une physionomie hideuse et repoussante, et le pla- 
cent dans la section des chiens-loups. 

Molina, dans son Histoire naturelle du Chili, 
indique trente-six espèces de mammifères. 

Nous ne vîmes guère que le coati roux, qu'on dit 
être commun aux alentours de Penco , quelques ta- 
tous, et une sorte de chat, peut-être le yaguarundi 



de d'Azara , que nous ne pûmes nous procurer ; mais 
il est vrai que nos excursions se bornèrent au cercle 
étroit de la presqu'île de ïalcaguano. Combien ce- 
pendant le Chili seroit intéressant à visiter sous le 
rapport des sciences naturelles ! C'est une des con- 
trées qui doivent un jour le plus enrichir la zoologie. 
Que d'espèces, peut-être aussi intéressantes que le 
chlamyphoms iruncalus de Harlan, sont cachées 
dans les forêts épaisses de l'extrémité méridionale 
des Andes , du pays des Fuelches ou des Araucanos ! 

Au Pérou nous ne vîmes près de Callao qu'un 
petit campagnol à pelage gris, qui est commun dans 
les champs; nous n'en rencontrâmes point à Colan 
et à Payla. Les sables frappés de stérilité qui cou- 
vrent cette étendue de pays, et qui s'avancent assez 
avant dans l'intérieur, ne paroissent propres à nour- 
rir aucun quadrupède de certaine taille. Des sque- 
lettes de phoques, épais ça et là sur les grèves, an- 
noncent que ces animaux vont jusque sous la ligne. 
Des gens du pays nous indiquèrent une espèce de 
gerboise qu'on trouve assez communément dans les 
dunes sablonneuses des environs de Piura, et sur 
l'existence de laquelle nous n'avons obtenu aucun 
renseignement positif. Nous observâmes que la plu- 
part des chiens de Payta appartenoient à la race des 
chiens sans poils (canis aujyplius) , \e chien turc 
de Buflbn , qui est originaire d'Afrique suivant les 
auteurs. 

Les îles de la mer du Sud n'ont point de quadru- 
pèdes indigènes autres que le rat, qui s'est propagé 
partout où l'homme existe ; un mulot (') , et le chien 
et le cochon, qui y sont élevés en domesticité. Ce- 
pendant ces deux animaux ne se trouvent point ré- 
pandus sur toutes ces terres indifféremment. Ainsi 
le chien nommé ouri, dont on mange la chair dans 
les jours de fête, n'existe point sur plusieurs des îles 
océaniennes ; et le cochon qui appartient à la race 
dite de Siam n'est observé que sur les îles habitées 
par les vrais Océaniens, et ne se trouve sur aucune 
de celles dont les peuplades de notre rameau mon- 
gol-pélagien sont en possession. 

Les cochons, nommés bouaa aux îles de la So- 
ciété, sont l'aliment des chefs : c'est le mets d'ap- 
parat de toutes les cérémonies ; et la manière de les 
faire cuire dans des fours souterrains et de les ser- 
vir entiers, comme le faisoient les héros d'Homère, 
est connue de tout le monde, tant les voyageurs se 
sont plu à en répéter les moindres détails! Celte es- 
pèce est de petite taille; son pelage, souvent frisé et 
dur comme de la bourre, est mélangé de roux, ou 
parfois est entièrement noir. Elle vit fréquemment 
dans les bois, où les Taïtiens l'abandonnent à elle- 
même : c'est alors que les défenses se développent 

(') Nommé ioê à Taïli. Ce mulot, dont le pelage est 
d'un gris roux et la queue presque nue, vit en abon- 
dance , autour des habitations , des racines et des fruits 
qui jonchent le sol. 



DES MAMMIFERES. 



159 



dans les mâles, et fournissent à ces naturels un genre 
d'ornement qu'ils recherchent. Enfin les mission- 
naires anglois ont essayé de naturaliser quelques 
animaux domestiques; car tous ceux qui ont été 
portés par les premiers navigateurs n'ont jamais pro- 
spéré : mais leurs efforts, mal dirigés, n'ont point 
eu de succès. Un gramen coupant, nommé pinpiri, 
a toujours fait périr les brebis que plusieurs fois on 
y a introduites. Seulement de nombreux troupeaux 
de cabris attestent que ces animaux, utiles et peu 
difficiles dans le choix de leur nourriture, sont les 
seuls qu'avec peu de soins on puisse acclimater par- 
tout entre les tropiques. 

En remontant au nord et à l'ouest , notre séjour 
sur l'île d'Oualan ne nous a permis d'y remarquer 
que deux espèces qui y soient vraiment indigènes. 
L'une est la roussette Kéraudren, que les natura- 
listes de l'Uranie trouvèrent aux Mariannes, et qui 
est propre aux archipels compris entre les Philip- 
pines et Ouaîan : elle existe aux îles de Palaos sui- 
vant Wilson, qui la mentionne sous le nom d'oleck. 
Cette roussette, que les naturels nomment quoy, 
vole aussi bien le jour que la nuit : ses habitudes 
sont sociales, et nous en rencontrâmes souvent de 
réunies en grand nombre et accrochées, près les 
unes des autres, aux branches desséchées des arbres. 
Le surmulot commun (mus clecumaniis. Desm., 
Mamm., 473), nommé housique, pullule principa- 
lement autour du grand village de Lélé, où il sem- 
ble prospérer en paix, protégé par l'indifférence des 
naturels. 

Les Papouas qui habitent la grande île nommée 
Nouvelle -Irlande par Carteret nous apportèrent 
parfois des dents canines de cochon , recourbées sur 
elles-mêmes et très longues, ressemblant à celles 
du babi-russa. Les descriptions que nous firent ces 
naturels, toutes grossières qu'elles furent, semblent 
nous autoriser à dire que cet animal , rare dans quel- 
ques unes des Moluques orientales, se seroit avancé 
sur ces terres que nous regardons comme le prolon- 
gement naturel de la Polynésie. Il trouveroit d'ail- 
leurs, dans les immenses forêts vierges de la Nou- 
velle-Bretagne et de la Nouvelle-Irlande , les mêmes 
éléments d'existence qu'aux Moluques. Toutefois le 
cochon, que les naturels du Port-Praslin nomment 
bouré, et qu'ils apporloient à bord de notre corvette, 
est de petite taille, et, par l'ensemble de ses formes 
corporelles, se rapproche de l'espèce dite de Siam : 
il n'y est pas commun; car nous n'en vîmes qu'un 
très petit nombre, et les naturels paroissoient y at- 
tacher la plus grande valeur. 

Le pbalanger blanc (phal. cavifrons. Temm. ), 
nommé hapoune par les Nègres de la Nouvelle- 
Irlande, est multiplié dans celle contrée. Ce joli 
animal, aux mouvements lents, à la démarche ir- 
résolue, paroît offrir plusieurs variélés : nous en 
donno ns une bonne figure et une description éten- 



due. Les chiens, nommés poull, sont de petite taille; 
leur museau est pointu , et leurs oreilles sont dres- 
sées. Us nous parurent en tout semblables à ceux de 
la Nouvelle-Hollande. Courageux et très carnassiers, 
ils vivent de tout ce qu'ils rencontrent, et notam- 
ment de poissons et de crabes, qu'ils vont pêcher 
sur les récifs. Les naturels se nourrissent de leur 
chair, qu'ils trouvent très délicate : ils pensoient que 
nous faisions le même usage de ceux que nous ache- 
tâmes vivants, et que nous fûmes obligés d'aban» 
donner au Port-Jackson. Nous observâmes aussi au 
Port-Praslin une très petite espèce de vespertilion. 
L'île de Waigiou , que nous visitâmes après la 
Nouvelle-Irlande, fait partie du groupe nommé terre 
des Papous. Là nous retrouvâmes les productions 
animales des Moluques et du Port-Praslin, et les 
naturels nous y indiquèrent encore l'existence du 
babi-russa, sur lequel nous ne pûmes nous procurer 
aucun renseignement positif. Nous croyons devoir 
y indiquer un petit quadrupède nommé Icalubu par 
les habitants, à pelage gris, à museau très effilé, 
qui fut perdu dans le naufrage de M. Garnot au cap 
de Bonne-Espérance : c'est le gymnura kalulu de 
notre species. Le grand pbalanger tacheté (cuscus 
maculatus major) est très commun dans cette île, 
où les naturels le nomment scham-scluim. Bemar- 
quable par son épaisse fourrure laineuse, blanchâ- 
tre, que recouvrent des taches arrondies d'un noir 
vif, par sa face rouge, ses yeux carminés, envelop- 
pés d'un rebord palpébral lâche, cet animal, qui n'a 
point une physionomie agréable, voit à peine pen- 
dant le jour, tandis, au contraire, que sa pupille, 
contractée et verticale sous l'influence de la lumière, 
se dilate au soir et pendant la nuit. Les phalangers 
de cette espèce conservés au Muséum n'étant point 
complètement adultes, et les couleurs de leur pelage 
n'étant pas aussi prononcées que celles de l'individu 
que nous avons rapporté, nous l'avons fait peindre, 
en ajoutant quelques détails à son histoire. 

Quelques jours après notre départ de Waigiou, 
nous atteignîmes Bourou, une des Moluques. Cette 
île, vaste et belle, sur laquelle les Européens n'ont 
encore formé qu'un établissement sans importance, 
est située non loin deCéram, et nourrit les ani- 
maux les plus intéressants pour le zoologiste qui 
pourroil y faire un séjour de quelque durée. Une 
grande espèce de cerf s'y est multipliée de manière 
à fournir des vivres frais en abondance aux soldats 
de la garnison de Cajéli; et la roussette des Molu- 
ques (pteropus edulis), dont la chair délicate est 
recherchée par les habitants de l'île, se trouve com- 
munément dans les bois. 

Le mammifère le plus remarquable de Bourou, 
et qui manque encore à nos musées, est le babi- 
russa ou cochon-cerf; et nous eûmes le regret de 
partir de cette île après avoir infructueusement es- 
sayé de nous procurer ce précieux animal , quoique 



1G0 



HISTOIRE NATURELLE 



le radjah malais de Cajéli nous eût bien promis de 
nous en vendre deux, qu'il devoit faire venir du 
centre de l'île, et qui durent arriver quelques jours 
après notre départ. Les habitants nous dirent que le 
babi-russa est très multiplié, dans l'intérieur, sur le 
territoire des Alfourous, et qu'il se plaît au milieu 
des joncs et des plantes aquatiques. En arrivant à 
Java vers la fin du voyage de la oquille, nous eûmes 
occasion d'observer un babi-russa mâle adulte, un 
jeune et deux femelles, qui appartenoient au gou- 
verneur général des Indes, Van der Cappellen, et 
qui étoient destines pour la Hollande : nous avons 
appris depuis qu'ils a voient péri dans le voyage, et 
que leurs dépouilles n'avoient même pas été conser- 
vées. Le babi-russa mâle avoit deux pieds et demi 
de hauteur environ. Ses formes, quoique robustes 
et massives, n'étoient pas sans élégance, et s'éloi- 
gnoient, par leur ensemble, de celles qui appartien- 
nent aux cochons en général. Les jambes étuient 
grosses et proportionnées, très droites et non grêles, 
comme on les décrit ordinairement. Le corps étoit 
plein et régulier dans ses contours, d'ailleurs bien 
dessinés et arrondis. La tète étoit allongée, à chan- 
frein bombé. La queue, assez grosse à son origine, 
se terminoit par une pointe déliée ; elle étoit presque 
complètement nue. La peau du corps, de couleur 
noire, sillonnée de rides et de plis, portant seule- 
ment quelques poils rares, imitoit un peu, par sa 
dureté et son aspect, celle du tapir. La portion qui 
entouroit la base des deux défenses fortement re- 
courbées de la mâchoire supérieure étoit déchirée et 
saignante ; ce qui étoit dû à la manière dont s'ac- 
croissent, en perforant la peau, ces mêmes dents. 
Les cils manquoient aux paupières. L'iris étoit jau- 
nâtre. Les deux orteils antérieurs des pieds étoient 
allongés, plus séparés que dans les autres espèces du 
même genre, et à sabots un peu convexes en dessous. 
Les dimensions des femelles, qui n'avoient point de 
défenses, étoient beaucoup plus petites. Celte espèce 
de cochon nous semble véritablement organisée 
pour vivre dans les marécages. Ceux que nous vîmes 
en captivité se nourrissoient exclusivement de maïs , 
et manifestoient une humeur farouche et une in- 
quiétude qui ne leur permettoient point de rester 
quelques secondes en repos. La figure que Stavori- 
nus a donnée du babi-russa est très mauvaise : elle 
est copiée de Valenlyn ; et , par une erreur grossière, 
on a donné des ongles crochus, au lieu de sabots, 
aux doigts de cet animal pachyderme ('j. 

A Amboine, que le séjour de RumpLiusa rendue 
si célèbre , on ne trouve que peu de productions pro- 
pres à cette île. La plupart des animaux décrits 
comme provenant de cette localité appartiennent en 

(') Stavorinus , Voyage aux Indes orientales , t. Il, 
p. 254; Mméum de Grçiv, pi. i,p, 27; Scba,t. I. 
pi. 00. 



effet à d'autres îles Moluques", et notamment à 
Céram et à Bourou ; tels sont le tarsier, le chevro- 
tain pygmée et le pélandoc. Ce dernier, nommé 
podin par les naturels de la Nouvelle-Guinée, n'est 
point rare dans les grandes forêts-équatoriales des 
Papouas, où un grand nombre d'animaux trouvent 
sans cesse toutes les conditions favorables pour une 
multiplication paisible. Notre commis aux revues 
acheta , des naturels de Doréry, un pélandoc en vie 
( didel/jhis brunit) ; mais cet animal, que nous nous 
réservions de lui demander pour nos musées, se jeta 
à la mer dans le courant du voyage, et fut perdu. 
Nommé kangourou d'Aroé, parce qu'il fut trouvé 
sur l'île de ce nom, voisine des Moluques, il est 
le premier animal qui, par son organisation et la 
brièveté des membres supérieurs, présenta tous les 
caraclèies extérieurs qu'on a retrouvés depuis dans 
les kangourous de la Nouvelle-IIollande. Cepen- 
dant il est plus ramassé dans ses formes; et peut- 
être, lorsqu'il sera mieux connu, et que son sys- 
tème dentaire et ses viscères auront été étudiés, for- 
mera-t-il un nouveau genre. Sa taille est celle du 
lapin, et le gris-brun est la couleur de son pelage. 
11 se nourrit de végétaux ; et cependant , malgré son 
organisation viscérale et dentaire , il aime de préfé- 
rence la viande. Ses mœurs sont douces et paisibles, 
et le rendent aisément familier. 

Nous ne quitterons point les forêts vierges et gi- 
gantesques de cette Nouvelle-Guinée si peu con- 
nue, et si féconde en animaux rares et précieux, 
sans indiquer que tout porte à croire à l'existence 
du babi-russa sur ces terres peu distantes des Mo- 
luques, et présentant comme elles l'ensemble des 
mêmes productions. Chacun de nous, en parcourant 
les alentours du havre de Doréry, eut fréquemment 
occasion de rencontrer l'espèce de cochon que nous 
décrirons sous le nom de sus papuensis. 

Les naturels de la Nouvelle-Guinée apportoient 
journellement à bord l'espèce de chien qui vit dans 
leurs huttes, et qu'ils nomment nafe. Elle nediffé- 
roit point du chien de la Nouvelle-Irlande, et très 
peu de celui de la Nouvelle-Hollande (canis Am- 
iralasice). Comme dans ce dernier, le pelage est 
ras , fauve ou noir, le museau effilé ; les oreilles sont 
droites et courtes , les habitudes hardies , et l'aboie- 
ment nul. 

Une seule fois nous vîmes une sorte de grand écu- 
reuil volant oudegaléopilhèquegravirun muscadier 
sauvage, et disparoître au milieu de son feuillage 
verdoyant et de ses fruits aromatiques. Les rats, 
dont l'espèce semble avoir envahi les deux hémi- 
sphères, sont abondants autour des villages de Ma- 
nasouary et de Masmapy. 

Le mammifère sur lequel nous nous arrêtons un 
instant est laroussette édule (pteropus eduhs), qu'on 
rencontre à peu près également sur toutes les îles 
Moluques et Papoues. Cet animal , que les Malais 



DES MAMMIFERES. 



161 



nomment bourung-tilwus, s'apprivoise assez vo- 
lontiers. Les froids du sud de la terre de Diémen 
nous en firent périr un, que nous devions à l'obli- 
geance du docteur hollandois Ilarlof]', et qui étoit 
devenu très familier. Sa nourriture principale con- 
sistoiten fruits sucrés, et particulièrement en bana- 
nes. La position habituelle de celte roussette étoit la 
lête en bas et suspendue par les pieds. Elle conscr- 
voit parfois sa nourriture dans des sortes d'abajoues, 
et, lorsqu'elle salisfaisoil à ses besoins, elle se dres- 
soit, et se tenoit accrochée par l'ongle recourbé du 
pouce des ailes ('j. 
Nous ne quitterons point cet archipel sans men- 



(') Celte espèce , que nous étudiâmes à bord aussi 
bien qu'il est possible de le faire sur un navire, 
nous présenta les détails suivants : 

Envergure 34 » 0,920 

Longueur du museau à l'anus. . 5 6 0,149 

— de la tète 2 6 0,068 

— de l'humérus. . 3 6 0,095 

— des extrémités postérieures. 5 5 0,149 
Circonférence du corps 7 C 0,203 

La langue de cette roussette est épaisse , charnue et 
comme parquetée ou rugueuse à «a partie moyenne. Un 
sillon assez fortement creusé existe entre les narines. 
Les yeux sont distants de huit lignes l'un de l'autre; 
l'iris est de couleur brune. Le foie est volumineux, et 
occupe toute la région épigastrique : il est divisé en 
quatre lobes , dont deux plus petits. La vésicule biliaire 
correspond à la face inférieure du second lobe, qui est 
échancré. La rate est petite, mince et allongée. Les 
reins ont la forme de fèves. Les ovaires sont très peu 
prononcés, arrondis, et logés dans l'espace que laissent 
entre eux les ligaments de la matrice, dont les cornes se 
prolongent et croisent la direction des uretères. En 
dedans des reins et sur la colonne vertébrale on ob- 
serve deux corps blanchâtres, gros comme un pois, 
qui semblent communiquer avec les reins par un petit 
conduit. L'œsophage s'élargit pour s'unir à l'estomac : 
celui-ci est placé horizontalement au bas de la région 
hypogaslrique , et occupe tout l'hypochondrc droit. Le 
duodénum a trois courbures. La longueur totale des 
intestins est de deux métrés six cent dix-neuf millimè- 
tres. Diverses colonnes charnues, dans l'intérieur de 
l'organe gastrique, se portent vers les deux ouvertures 
pylorique et œsophagienne. Les troncs artériels du 
foie se distribuent principalement dans les deux lobes 
les plus volumineux. Le diaphragme est mince. Les 
poumons sont petits, rougeâtres : le droit est divisé en 
trois lobes , tandis que le gauche n'en a que deux. Le 
cœur, assez volumineux , n'a rien de particulier. Le 
sternum est très étroit, et présente une saillie ou crete 
assez considérable sur sa surface externe. Très fréquem- 
ment nous observâmes pendant plusieurs jours une 
exsudation sanguine abondante sur le pourtour exté- 
rieur des organes de la génération de cette roussette , 
exsudation qu'on ne peut se dispenser de regarder 
comme l'analogie du tlux menstruel de certaines espèces 
de singes et de la femme. 



lionner Java. Ce n'est point que nous ayons à indi- 
quer des quadrupèdes de cette île : cette tâche a été 
trop bien remplie par un naturaliste anglois estima- 
ble, le docteur Horsficld : mais nous ne pouvons 
nous dispenser de dire un mot de la panthère noire 
(felis melar. Pëuon et Lesoeur, Desm. 544 Mam- 
mif. ) , qui y est commune , et que nous vîmes chez 
l'obligeant sous-résident, M. Smolders. Cet animal, 
de la taille de l'ocelot, et ressemblant par l'aspect 
de son corps à la panthère commune, a son pelage 
d'un noir uniforme et lustré; par certains reflets, 
des ondes ou sortes de taches plus apparentes se des- 
sinent, à la manière des moirés, sur le fond de la 
teinte générale. Féroce et redoutable, ce chat habite 
principalement les solitudes des profondes forêts du 
district de Banjou-wandgi ; et jamais les Javanois. 
ne l'attaquent sans qu'il ait commencé les hostilités 
en dévorant quelques uns de leurs animaux domesti- 
ques : ils lui tendent divers pièges dans lesquels ils 
placent des oiseaux vivants, qui ne manquent point 
de l'y attirer. La panthère noire servoit, à la cour 
des sultans de Java et de l'empereur de Solo, à exé- 
cuter une cérémonie dont le peuple étoit avide, et 
qu'on nommoit Rampolt, de même qu'à punir de 
mort les esclaves coupables de certains crimes. 
Voici les renseignements que nous nous procurâmes 
sur cette grande fête, d'un témoin oculaire, employé 
supérieur de la colonie. 

Au milieu d'un amphithéâtre préparé sur un ter- 
rain uni pour le grand spectacle du RampokC), est 
placée une cage dans laquelle est captif le tigre 
noir , ou Yarimaou; car c'est ainsi qu'on nomme 
cet animal à Java. Autour de lui, formant un cercle 
épais, sont placés en haie serrée deux rangs de Ja- 
vanois armés de piques. Deux ou trois hommes 
chargés d'aller ouvrir la porte de la prison à la 
panthère, se détachent alors du cercle, s'avancent 
en cadence, et, après avoir rempli leur dangereuse 
mission, retournent à leur place en mesure et avec 
lenteur. Les Javanois sont dans la ferme persua- 
sion que, s'ils se rcliroient brusquement après 
avoir ouvert la porte à l'animal, il s'élanecroit in- 
failliblement sur eux et les mettroit en pièces. La 
panthère noire ne se décide pas toujours à soi tir 
immédiatement de,sa prison. Il faut souvent l'aga- 
cer, la harceler avec de longues lances, ou brûler 
de la paille autour d'elle pour la forcer à entrerdans 
l'arène. Irritée et furieuse alors , elle mesure de 
l'œil la distance qui la sépare de ses ennemis, et s'é- 
lance au plus épais des piques, y trouve la mort , 
mais non sans se venger sur un grand nombre de 
misérables, que le despotisme des sultans sacrifie 



(■) Des détails analogues se trouvent également con- 
signés dans Y Histoire de Java , par sir Hafiles, page 
55 de la traduction de M. Marchai. 

21 



162 



HISTOIRE NATURELLE 



ainsi à sa férocité. On nous assura en outre que le 
sousoiiliounan actuel de Yugyu-Kerta se plaisoit à 
faire combattre la panthère noire par des esclaves, 
n'ayant pour armes que des kiis ou poignards malais 
a lames de plomb. Enfin une fêle encore très aimée 
par les Javauois est le combat de celte panthère avec 
des buffles. 

Les mammifères à la Nouvelle-Zélande se bornent 
à trois ou quatre espèces seulement : le cochon, que 
Cook n'y trouva point, et qui y auroit été introduit 
depuis par les Européens; le chien austral et le rat. 
Les côtes méridionales de ces deux îles sont peu- 
plées de phoques, objets de chasses lucratives aux- 
quelles se livrent les Anglois. 

Les animaux de la Nouvelle- Galles du sud ont 
été le sujet de recherches nombreuses et suivies ; 
mais malgré cela une grande obscurité règne encore 
sur l'histoire de la plupart d'entre eux ; et des na- 
turalistes vivant sur les lieux pourront seuls un 
jour donner des renseignements sur leurs habitudes 
et sur leurs mœurs. Déjà les alentours de Sydney 
sont dépeuplés des espèces qu'y trouvèrent les 
premiers voyageurs : la civilisation et les défriche- 
ments les refoulent dans l'intérieur; et l'époque 
n'est pas éloignée où les kangourous (*■), les ornilho- 
rhynques, seront excessivement rares. Ce n'est 
qu'en domesticité que nous vîmes les grands kan- 
gourous (kang.labiatus. Geoff.), paissant en liberté 
dans le vaste parc de Rose-hill, à Paramalta ; se re- 
levant sur leurs longues jambes postérieures, pour 
examiner ce qui se passoit autour d'eux , et fuyant 
par bonds en s'élançant sur leurs courtes jambes de 
devant lorsqu'ils sont inquiétés. Cet animal, dont la 
chair dure et coriace est peu estimée , s'apprivoise 
aisément; et nous en vîmes un à Sydney, qu'un mi- 
litaire avoit élevé et auquel il avoit appris à boxer, 
en même temps qu'il éloit soumis et docile à ses vo- 
lontés. Ce kangourou éloit courageux, ne redoutoit 
point les chiens, et cherchoit à fnpper avec ses pieds 
ceux qu'il vouloit combattre, en s'élançant sur eux 
par un bond instantané , tandis qu'il jouoit noncha- 
lamment avec le maître qui le nourrissoit. 

Les colons apportent en abondance dans les mar- 
chés un kangourou détaille moyenne (hang. Wala- 
batus.~N. ), que les naturels nomment oualabat, et 
parfois le potourou de Wbile {hypsiprimnus While. 
Quov et Gaim.), qui vit dans les lieux rocailleux et 
peu fréquentés. Notre maître canonnier Roland tua 
un individu de cette espèce, qui différoit un peu de 
celui qui est décrit dans la Zoologie de YUranie; 

(>) Les habitants de la rivière Endeavow nomment les 
kangourous mên-û-âh, suivant M. Kunningham [Narr. 
of a survey ofthe inter. et ivest. coasts of Australasia, 
by Parker King ). La première figure du kangourou 
a été donnée par Cook , Premier Voyage, t. IV, p. 24, 
in-4°. 



mais il fut perdu dans le naufrage de M. Garnot. 
On nous indiqua sous le nom de bandicoul des ani- 
maux qui pai oissent être des péramèles, peut-être le 
per. nasulus de M. Geoffroy, et qui vivent aux en- 
virons de Liverpool. 

Nous ne vîmes des dasyures qu'en captivité; ils 
appartenoient à l'espèce dite de Maugé (dasyurus 
Maugei. Geof.), fig. atl. de l'Uranie. Les naturels 
détruisent une grande quantité de phalangers vo- 
lants (petaurista taguunoides. Desm.), dont ils font 
sécher les peaux pour en faire de petits manteaux, 
qui leur couvrent les épaules pendant l'hiver. Plu- 
sieurs de ces animaux avoient le pelage entièrement 
blanc. 

L'espèce de chien sauvage ( canis Australasiœ. 
Desm.) que White a décrite dans son Histoire de la 
Nouvelle-Galles ressemble au chien de berger. Son 
poil est rude; ses oreilles sont droites, et il appar- 
tient à la même espèce que celui de la Nouvelle- 
Irlande, des îles Doukact de Bougainville. Ce chien 
est courageux, et vit le plus ordinairement de ce que 
la mer rejette sur son rivage. Il est bien figuré dans 
l'ouvrage sur les mammifères de MM. Frédéric Cu- 
vier et Geoffroy-Saint-IIilaire. 

Nous ne vîmes au Port-Jackson qu'une seule peau 
de w mbat ou phascolome (didelphis ursina. Shaw ; 
phascolomys wombat. Peu. et Les.), et il paroît 
qu'on ne le trouve qu'à la terre de Diémcn et dans 
les petites îles du détroit de Dass. M. Cunningham 
mentionne la roussette à tête grise (pteropus polio- 
cephà&us), qui paroît être commune dans la parlie 
inter-tropicale de la Nouvelle-Hollande. 

Les ornithorhynques , que les colons nomment 
water-mole ou taupes d'eau , et les naturels mou- 
flengong, habitent assez communément encore les 
rives de Fish-river, tandis qu'on n'en voit que rare- 
ment aujourd'hui dans le Nepean. Le paradoxe (*), 
ainsi nomma-t-on ce singulier animal dont Shaw lit 
son genre pi al yp us, et Blumenbach le genre orni- 
thorhynchus , est encore assez commun, dans la 
saison opportune, à New-Castle et dans les rivières 
Campbell et Macquarie. Le docteur Palmeter, lors- 
que M. Knox annonça sa belle découverte de la 
glande crurale et de son conduit aboutissant à l'er- 
got, après avoir nié ces organes, affirma qu'on ne 
connoissoit dans la Nouvelle-Galles aucun exemple 
de blessure suivie d'accidents dus à la présence d'un 
venin quelconque. Il conclut, à la fin d'un petit mé- 
moire qu'il publia dans la Gazette de Sydney, que 

(') Consultez Péron, Voy. aux Terres australes; 
Desmarest , Mamm.; Vanderhoeven , Nov. act. Acad. 
Cœs. Leop. Car., t. XI ; Knox , Mém. de la Soc. Wer- 
nërienne; Everard-IIome; de Blainville,etc.,etc; figuré 
dans les Mise, de Shaw, t. X , pi. 385 , sous le nom de 
Duck-billed or platypus; et par Leach, Mise., t. II , 
pi. III, p. 136. 



DES MAMMIFERES. 



1G3 



ces ergots, dont les femelles sont toujours prive'es, 
servoient aux mâles à tenir celles-ci immobiles pen- 
dant l'acte de la copulation. Les colons assurent que 
les ornithorhynques sont ovipares; et M. Murdock, 
surintendant de la ferme d'Emiou-plains, nous af- 
firma positivement avoir vu des œufs de la grosseur 
de ceux d'une poule, et au nombre de deux. Mais 
les dissections de Meckel, qui trouva sur des fe- 
melles des glandes mammaires très développées, ne 
permettent point de douter que cet animal ne soit 
vivipare; et c'est aussi l'opinion du savant anato- 
miste de IJlainville. Cependant l'organisaiion singu- 
lière des deux mâchoires aplaties en bec de canard 
de cet animal rend difficile la succion, et l'on ne se 
fait pas une idée bien juste de la manière dont les 
jeunes peuvent saisir le mamelon de la mère. Le pe- 
lage de l'ornithorhynque adulte est ordinairement 
d'un brun noir; parfois des variétés l'ont de couleur 
fauve-rougeâtre. Ce fut en vain que nous attendîmes 
pendant plusieurs heures si nous venions paroilre 
quelques ornithorhynques sur les petits rochers à 
fleur d'eau de Fish-river, où ils vont se placer lors- 
qu'ils sorlent de leurs trous. Nous apprîmes depuis 
qu'à cette époque de l'année (janvier et février) ils 
restoient blottis dans leur gîte, et qu'ils ne sortoient 
qu'à l'époque des grandes pluies , qui , en faisant dé- 
border les rivières qu'ils habitent, les forçoient à se 
tenir sur la surface de l'eau et dans les joncs qui en 
couvrent les bords. Les peaux qu'on peut se procu- 
rer dans le pays, non enduites de préservatifs, se 
détériorent aisément. 

L'échidné épineux (') (echidnahystricc. Cuv.) ha- 
bite principalement le mont York : par l'ensemble 
de ses formes corporelles il ressemble au hérisson, 
et c'est à cause de cette similitude que les colons lui 
ont appliqué le nom de hedge-hog. Il se creuse des 
terriers, et n'aime point à sortir dans les temps secs : 
aussi est-il difficile de se le procurer pendant plu- 
sieurs mois de l'année. Il vit d'insectes, principa- 
lement de fourmis, qu'il ramasse avec sa langue à la 
manière des fourmiliers : l'on dit aussi qu'il mange 
des légumes. Il fait entendre un petit grognement 
lorsqu'on l'inquiète, et ses habitudes à l'état de li- 
berté sont peu connues. Un échidné, que nous nous 
procurâmes en vie, a donné l'occasion à M. Garnol 
de publier (Bulletin de la Société philomatiquc) les 
observations suivantes : «Cet animal, nourri depuis 
deux mois avec des.végétaux par un ancien convîct 
de Sydney, fut enfermé dans une cage avec de la 
terre, d'après l'avis qui avoit été donné. En vain 
lui présentoit-on des légumes, des insectes, de la 

(') Figuré dans Shaw, sous le nom de porcupine ant- 
eater, t. III des Mise, f. 109. Nous en avons apporté 
trois individus : l'un servit à faire un squelette au labo- 
ratoire du Muséum, et les deux autres nous furent re- 
mis parle général Brisbane pour M. Cuvier. 



viande, des sucs substantiels, l'échidné les flairoit 
seulement sans y toucher-, mais il buvoit avec avi- 
dité l'eau que chaque jour on avoit le soin de lui 
offrir, en tirant sa langue extensible et filiforme 
longue de deux à trois pouces, et en lapant. C'est 
ainsi qu'il vécut pendant trois mois, sans avoir pris 
autre chose. 

» Après une traversée assez tempétueuse, le pre- 
mier soin en arrivant à l'île de France fut celui de 
ramasser des fourmis et des vers, qu'on lui présenta 
sans qu'il parût s'en soucier. En revanche il buvoit 
du lait de coco avec un vif sentiment de plaisir, et 
tout sembloit alors promettre qu'après avoir résisté 
aux froides latitudes du sud de la XouvelIe-IIollande 
il seroit possible de l'apporter en Europe. Mais un 
matin l'échidné n'exisloit plus, et la seule cause pré- 
sumahle de sa mort doit être imputée à du savon 
arsenical laissé dans une gibecière où il se cacha pen- 
dant toute une nuit. 

» C'est avec une satisfaction toute particulière que 
j'aimois à suivre, dit M. Garnot, les habitudes jus- 
qu'alors inconnues de ce petit animal. J'en épiois 
les moindres particularités, bien persuadé qu'elles 
seroient intéressantes aux yeux des naturalistes. J'a- 
vois reconnu que la prison dans laquelle je le lenois 
enfermé ne lui convenoit point : aussi m'empressois- 
je de lui donner une liberté entière dans la chambre 
que j'occupois à bord du navire, et pendant mon 
séjour à Maurice. Chaque jour je l'observois dans 
ses promenades régulières, et rarement il employoit 
moins de quatre heures sur vingt-quatre à parcourir 
en tous sens l'espace que nous occupions ensemble ; 
et, s'il trouvoit un obstacle, il cherchoit à le sur- 
monter, et ne rebroussoit chemin que lorsqu'il avoit 
épuisé ses moyens pour y parvenir. C'éloit dans un 
coin obscur de ma chambre, entre une cloison et des 
caisses, qu'il se rendoit pour dormir. Sa démarche, 
lourde et gênée en apparence, lui permettoit cepen- 
dant de parcourir en une minute un espace d'envi- 
ron trente à trente-neuf pieds. Il se rachoit mysté- 
rieusement dans un angle de l'appartement pour 
faire ses ordures ; et ses excréments , peu consistants 
et noirs, exhaloient une odeur infecte. 

» Un jour je retirai mon échidné dans un état d'en- 
gourdissement tel que je le crus rendu au terme de 
la vie. Je le ranimai en le portant au soleil, en le 
réchauffant par des frictions avec un linge chaud : 
peu à peu il reprit son activité habituelle; mais sou- 
vent depuis il resta sans mouvement l'espace de 
quarante-huit, soixante-douze, soixante-dix-huit, et 
même quatre-vingts heures de suite. Il se promenoit 
fréquemment dans la nuit , et se rouloit en boule au 
moindre bruit, à la manière des hérissons. Du reste, 
timide et craintif, cet échidné se laissoit caresser 
volontiers. La conque de l'oreille s'apercevoit aisé- 
ment lorsqu'il écoutoit, et ressembloit à celle d'un 



\ç>\ 



HISTOIRE NATURELLE 



hibou. Les yeux sont 1res pot ils , et le Ions nez im- 
mobile et solide ni;' semble être un organe où le srns 
du toucher réside à son extrémité qui est molle, et 
avec laquelle l'échidné làlc ce qui l'environne, sur- 
tout pendant la nuit. » 

Enfin , pour achever de présenter le tableau des 
mammifères que nous avons été à même d'observer 
dans noue voyage, il ne nous reste plus qu'à indi- 
quer noire dernière relâche à l'île de France. Les 
animaux qu'on y remarque y ont été importés: tels 
sont les cerfs, qui vivent dans 1rs grands bois, les 
cochons marions ou sauvages, les lièvres, les rats, 
qui infestent aujourd'hui celte île, et les tenrecs. 
Ces derniers, venus de Madagascar, vivent dans les 
champs de cannes à sucre, tandis que le singe {Ma- 



cocus sinicus. Desm.), originaire de Java, occupe 
les sommets escarpés de la montagne du Pouce, et 
descend marauder dans les vergers des alentours, 
où les dégâts qu'il occasionne le font redouter. Nous 
nous y procurâmes en vie deux makis de Madagas- 
car, le vari (Lcmur macaco. L.), et le maki rouge 
{hennir ruber. Pér.), qui moururent dans la tra- 
versée, à notre arrivée sur les allérages de France. 
Ce dernier est figuré tome I de l'Histoire des Mam- 
mifères de M. F. Cuvier. Les makis s'apprivoisent 
aisément; ils deviennent bientôt familiers, et même 
caressants. Ils aiment à dormir dans le milieu du 
jour, en s'cnveloppant la tète avec les pattes et la 
queue. Leur nourriture est entièrement frugivore, 
et tout autre aliment les fait bientôt dépérir. 



LIVRE IV. 



LES MAMMIFÈRES QUADRUMANES. 



LÈS STNGES. 



Les naturalistes modernes ont placé les animaux 
que nous connoissons sous le nom collectif de singes 
à la tète d'un ordre qu'ils ont distingué par l'épilhète 
de quadrumanes, parce que les quatre extrémités 
des membres servent en quelque sorte de mains 
dans l'acte de préhension, tandis que l'homme est 
resté comme unique type de celui des bimanes, 
ordre le plus élevé dans l'échelle des .êtres. Cette 
disposition méthodique est principalement due à 
Blumenbach et à M. G. Cuvier. 

Noire histoire des singes aura pour base les des- 
criptions complètes des genres et des espèces, sans 
avoir égard aux individus décrits par Buffon; mais 
nous passerons légèrement toutefois sur les espèces 
qu'il aura parfaitement caractérisées, et qui ne figu- 
reront dans nos tableaux que pour signaler la place 
qu'elles doivent occuper dans l'ordre naturel ('). 

(') Nous avons l'intention, en terminant l'histoire 
dos animaux découverts depuis 1788, de donner un 
synopsis complet de toutes les espèces connues de 
mammifères, avec une synonymie suffisamment éten- 
due pour que les naturalistes et les amateurs puissent, 
à l'aide de caractères succincts et précis, faire concor- 



Lcs singes sont remarquables par une ressem- 
blance générale dans leurs formes avec la race hu- 
maine dont ils paraissent être la caricature. Ils se 
lient par les plus grands rapports, et cependant des 
dissemblances considérables existent entre chacun 
d'eux pris isolément, de manière qu'on ne peut se 
dispenser de reconnoître que, bien que la tribu 
qu'ils composent soit éminemment naturelle , elle a 
des points d'embranchement nombreux avec les au- 
tres ordres de mammifères. Linnaeus toutefois avoit 
eu quelque raison de les placer avec l'homme dans 
sa famille des primates ou anthropomorphes. Si de 
ces caractères généraux nous passons à ceux qu'on 
doit appeler zoologiques , nous verrons que les 
singes ont une boîte cérébrale sphérique, une face 
plus ou moins nue et aplatie; des dents incisives, 
canines et molaires, comme chez l'homme; une ca- 
vité stomacale unique, aboutissant à des intestins 
de longueur médiocre , et le pouce de la main et des 
pieds opposable ( 1 ). A ces traits se joindront ceux 
d'avoir deux mamelles placées sur la poitrine, un 
flux menstruel chez les femelles; un pénis et des 

der d'un seul coup d'oeil les animaux décrits par Buffon 
et ceux découverts par les naturalistes du commence- 
mentde ce siècle. 

( ) Mouvement par lequel le pouce jouit de la préro- 
gative d'agir indépendamment des autres doigts et en 
un sens opposé à la sphère d'action commune à tous. 



DES MAMMIFERES. 



1G5 



testicules pendants à l'extérieur chez les mâles; les 
yeux dirigés en avant, et les fosses temporales et 
orbit aires complètement séparées. 

Les singes sont donc caractérisés dés la première 
vue par leur tête qui affecte la forme globuleuse, 
leurs oreilles toujours munies d'un rebord, un nez 
légèrement écrasé, un corps mince, svclte, ayant 
parfois des membres en apparence disproportionnés, 
et par une queue plus ou moins longue qui manque 
chez certaines espèces. De ces traits organiques ré- 
sulte la facilité qu'ils possèdent de grimper avec ai- 
sance et de courir avec prestesse. 

Passons successivement en revue leurs divers 
organes, et dressons un tableau sommaire de leurs 
attributs généraux et distinctifs. 

La tête est ordinairement arrondie et d'un volume 
médiocre. La face qui la termine en devant est le 
plus communément aplatie, bien qu'elle s'avance 
parfois comme le museau d'un chien chez les singes 
cynocéphales. Elles a les plus grands rapports avec 
celle de l'homme, et conserve encore ces caractères 
chez les singes à museau saillant, ce qui de prime 
abord scmbleroit déranger cette loi. L'angle fa- 
cial (*), introduit dans la science par Camper, fut 
appliqué par MM. Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire 
à la détermination des genres. Il est résulté de leurs 
travaux que l'homme a un angle facial de 70° à 80°, 
et que celui des singes décroît successivement de 63°, 
00°, 50°, 40° et 50°. Le crâne d'un jeune orang- 
outan a offert jusqu'à 04 degrés, tandis que celui 
des cynocéphales adultes est restreint à 30 degrés ( 2 ); 
mais ces distinctions ne sont point d'un ordre rigou- 
reux dans l'application; puisque les crânes soumis 
à de tels calculs varient suivant les périodes de leur 
croissance, et qu'il est bien reconnu que l'angle fa- 
cial n'a rien de constant à tous les âges, même d'un 
seul et unique individu. C'est ainsi, dit M. Geoffroy 
Saint-Hilaire, que le simia maimon a été regardé 
comme une espèce particulière, bien qu'il ne soit 
que le jeune âge du singe mandrill. Dans l'adoles- 
cence sa face se termine par un museau aigu et 
triangulaire, et en vieillissant au contraire les mâ- 
choires se développent prodigieusement en largeur, 
et affectent une forme carrée. Mais cependant aux 
formes de la tète sont liés intimement, et les habi- 
tudes du corps, et les appétits, et les mœurs. Plus 
la boîte osseuse du crâne sera uniformément déve- 



(■) On mesure dans l'angle facial rabaissement du 
Tront et la longueur du museau en partant du trou au- 
ditif et s'arrêlanl au rebord du maxillaire supérieur. 
L'angle qui résulte du croisement des lignes verticale 
et borizontale sur la base du crâne donne l'angle facial 
positif. 

{') M. Geoffroy Saint-Hilaire , cinquième leçon stèno- 
r/raphiée, 1828. 



loppéc , plus l'intelligence sera complète, plus 
l'instinct sera parfait. Celte partie étant rétrécie et 
arrondie, il en résultera plus de pétulance, plus 
d'inattention, ainsi qu'on le remarque chez les pe- 
tites espèces. Enfin plus le museau en s'allongeant 
annonce un rétrécissement de cette cavité, et par 
suite une diminution de l'organe encéphalique, plus 
l'instinct brut et grossier dominera, et les singes 
ainsi conformés se recouvriront des attributs massifs 
des animaux carnassiers, et n'apparoîlront plus avec 
celte intelligence, cette aimable brusquerie, qui ca- 
ractérisent les an 1res membres de la famille. 

Le cerveau des singes est à trois lobes: le pos- 
térieur recouvre le cervelet. Mais les recherches 
du savant Tiedemann sur celui de l'orang-outan de 
Bornéo semblent prouver la plus complète analogie 
avec cet organe chez l'homme, et des dissemblances 
assez fortes avec les cerveaux des autres singes. Sui- 
vant l'auteur allemand le cerveau d'un orang-outan 
diffère de celui du reste des singes, 1° par l'absence 
du faisceau médullaire nommé trapèze, et qui, dans 
les animaux où il se trouve, est situé derrière le 
ganglion cérébral , point où naissent les nerfs audi- 
tifs et faciaux; 2° par l'existence d'une échancrure 
postérieure au cervelet; 5° par un plus grand nom- 
bre de sillons et de lames dans la même partie; 
4° par la présence de deux tubercules maxillaires 
distincts ; 5° par les circonvolutions et les anfrac- 
tuosilés plus nombreuses et en même temps moins 
symétriques du cerveau; 6° enfin par l'existence de 
fenles dirigées vers les 1 cornes d'Ammon. Or celle 
contexturc analomiquc est lout-à-fait celle de l'or- 
gane percepteur des sensations dans l'espèce hu- 
maine, et fournit un terme de comparaison puissant 
qui vient encore corroborer les analogies de formes 
extérieures. Aux modificalions que présente l'or- 
gane de l'entendement, se joint la position du trou 
occipital au milieu ou plus en arrière de ce point à 
la base du crâne , et l'on conçoit naturellement que 
la station bipède est d'autant plus favorisée que celte 
ouverture centrale place plus en équilibre la tête 
sur la colonne vertébrale, à moins que des mus- 
cles nombreux , formant sur les apophyses des 
vertèbres cervicales un plan épais et robuste , ne 
viennent contrebalancer par leur puissance un or- 
dre de choses contraire, ainsi qu'on le remarque 
chez les orangs. 

La surface des os du crâne est lisse chez les 
jeunes sujets, et recouverte d'aspérités et de crêtes 
osseuses énormément développées chez la plupart 
des adultes. II est facile de voir sous ce rapport les 
modifications profondes que l'âge fait naître sur 
la tête du vieil orang-outan ; car on avoit formé 
deux espèces, l'une des jeunes et l'autre des vieux, 
et même il est à peu près reconnu que le genre 
ponrjo ne repose que sur l'état complètement adulte 



166 



HISTOIRE NATURELLE 



du même singe ('). On remarque que les maxillaires 
supérieurs sont aplatis comme ceux de l'homme, 
excepté chez le mandrill, où ils sont considérable- 
ment tuméfiés de manière à élever de beaucoup 
cette partie de la face. Il en est de même pour la 
mâchoire inférieure , dont les branches sont hori- 
zontales , et qui n'offrent dans leur manière de s'ar- 
ticuler aucune différence notable, bieu qu'il faille 
en excepter le seul genre alouale, qui loge dans 
l'écartement des branches montantes une cavité dé- 
pendante de l'os hyoïde, qui concourt à augmenter 
considérablement le timbre de la voix. Les arcades 
dentaires sont disposées en demi-cercle ou en el- 
lipse ; elles logent de trente-deux à trente six dents, 
qui sont quatre incisives, deux canines, et dix ou 
douze molaires à chaque mâchoire. Les dents inci- 
sives de la même rangée ne se ressemblent pas 
toujours. Les deux du milieu sont analogues à celles 
de l'homme, tandis que les plus externes en diffè- 
rent par les proportions et aussi par la forme; car 
souvent elles sont, sous ce rapport, semblables aux 
canines. Ces dernières ne sont fréquemment remar- 
quables que par la conicité qui les distingue, et leur 
longueur ne dépasse pa> de beaucoup ni les incisives 
ni les molaires, tandis que chez certaines espèces 
elles prennent avec l'âge un développement consi- 
dérable, et se trouvent correspondre à des crêtes 
osseuses très développées. Les singes de l'ancien 
continent se trouvent donc n'avoir que cinq molaires 
de chaque côté, dont les couronnes sont hérissées 
de tubercules mousses. Ceux du Nouveau-Monde se 
trouvent avoir cinq ou six de ces molaires, toujours 
d'un seul côté et à une seule mâchoire; mais dans 
le premier cas, ainsi que nous le voyons chez les 
ouistitis, les molaires ont leurs couronnes hérissées 
de pointes aiguës et piquantes, tandis que dans le 
second exemple elles sont remplacées par des tu- 
bercules arrondis. De ce mode de conformation ré- 
sulte un genre de vie plus décidément dirigé vers 
un certain ordre de substances. Les singes à mo- 
laires mousses doivent être en effet plus portés à se 
nourrir de racines et de fruits, tandis que ceux à 
molaires revêtues de pointes aiguës recherchent 
plus exclusivement les insectes. Placés comme ceux 
de l'homme , les yeux jouissent d'une grande per- 

(') Les différences, en apparence énormes, qui sépa- 
rent les crânes arrondis et lisses des jeunes orangs de 
ceux rétrécis , à museau proéminent, à aspérités énor- 
mément développées, et surtout à rétrécissement de la 
cavité crânienne des vieux individus, n'ont rien qui 
étonne. Nous avons vu de telles modifications survenir 
sur des têtes de chiens, au point qu'on seroit tenté d'i- 
soler les crânes si diamétralement opposés, bien qu'ils 
appartiennent à une même espèce dans des âges diffé- 
rents. La belle collection du docteur Vimont en ren- 
ferme de nombreux exemples. 



fection et d'une grande étendue dans la vue, et 
sont remarquables par une extrême mobilité et par 
une insigne vivacité. Chez la plupart des singes les 
oreilles ont leurs conques nues, bordées, et appli- 
quées contre la tête , absolument comme dans 
l'homme. Toutefois on remarque déjà, chez les 
espèces dont le museau est proéminent, que la par- 
lie supérieure de cette conque s'élargit sous forme 
de triangle, de manière à présenter ainsi les pre- 
mières traces du cornet acoustique qu'offrent la 
plupart des autres mammifères. Le nez des guenons 
et des sapajous s'élève sur le milieu de la face comme 
une légère éminence ; mais dans le kahau cet organe, 
développé outre mesure, couvre une grande partie 
de la physionomie , tandis que chez les cynocépha- 
les il se termine par une surface nue et tronquée 
comme le museau d'un chien. Les narines sont ou- 
vertes perpendiculairement et séparées par une très 
mince cloison. Ce caractère a servi h distinguer les 
singes de l'ancien monde, et M. Geoffroy Saint- 
Iïilaire a le premier observé que les deux ouver- 
tures nasales des singes du nouveau continent 
étoient transversales et séparées par une épaisse 
cloison. 

La face des singes est aussi variable et aussi mo- 
bile que le jeu de leur physionomie. Sur leurs traits 
se réfléchissent avec vivacité les passions qui les 
animent. Leurs malicieuses grimaces sont depuis 
long-temps passées en proverbe. Rien n'est plus 
ridicule au premier aspect que ces figures grippées 
qui sont calquées dans leur ensemble sur nos traits, 
et qui varient des teintes couleur de chair jusqu'au 
noir foncé. Le mandrill est remarquable par le 
vermillon uni au bleu d'azur qui peint ses joues, 
tandis que d'autres se font remarquer par des par- 
ticularités, telles que d'avoir le nez blanc sur une 
face noire, ou bien la lèvre supérieure d'un blanc 
pur, etc. Plusieurs genres de singes se trouvent 
pourvus de poches placées sous les joues qui com- 
muniquent avec la bouche, et qu'on nomme aba- 
joues. Ces poches, musculaires et dilatables, servent 
à renfermer les vivres dont ces animaux font pro- 
vision lorsqu'ils maraudent dans les cultures ou 
dans les rizières. Ils reprennent ces aliments à loi- 
sir lorsqu'ils ont regagné leurs gîtes, et triturent 
en paix leurs provisions de prévoyance. La peau 
qui enveloppe l'ensemble des traits est donc le plus 
souvent nue. Parfois des poils épais et touffus lui 
servent de moustache ou de barbe, et chez certai- 
nes espèces américaines les poils du pourtour de la 
tête sont taillés et disposés de manière à imiter 
parfaitement une barbe d'Israélite. Il n'est pas jus- 
qu'aux poils qui composent leur fourrure qui ne 
présentent de nombreuses dissemblances dans leur 
manière d'être implantés, et qui varient non seule- 
ment dans chaque genre , mais même dans chaque 



DES MAMMIFERES. 



1G7 



espèce. Ainsi chez le macaque bonnet -chinois ces 
poils partent du sommet de la tête à la circonfé- 
rence, et imitent une sorte de calotte naturelle. 
Chez d'autres ils se dressent sur les tempes sous 
forme d'aigrette. Enfin ils retombent en épaisse 
crinière snr les épaules de Vhamadryas et de Vouan- 
derou. 

Les singes ont le cou court , autre analogie avec 
l'espèce humaine ; ils sont redevables de cette mo- 
dification de l'organisme à leur habitude de porter 
les aliments à la bouche à l'aide de leurs mains. Ne 
déchirant point une proie, ne paissant point l'herbe 
des prairies , ils n'ont pas eu besoin d'augmentation 
dans le nombre des vertèbres cervicales; et le cou 
n'a été chez eux , comme chez l'homme , cpi'un 
moyen de séparation entre les organes des sens et 
ceux de la vie. Ils ont généralement le corps allongé, 
mince, et très peu chargé de graisse. On connoît à 
peine deux ou trois espèces qui aient l'abdomen 
proéminent. Des poils épais, plus ou moins touiïus 
et soyeux, couvrent les parties externes des mem- 
bres ; les parties internes sont au contraire presque 
nues ou à peine revêtues d'un léger duvet. Les 
mamelles, placées sur la poitrine, sont cachées par 
le système pileux ; elles se gonflent, elles se déve- 
loppent, lorsque la lactation, amenée par la ma- 
ternité, doit s'opérer. A ce changement, produit 
par les fonctions de la reproduction, s'en joint un 
autre qui est le signe précurseur des désirs; et 
comme ils sont violents chez les singes, comme ils 
tiennent à des goûts de satyre en quelque sorte, la 
nature les a signalés de loin en faisant éclore sur 
les parties dénudées des fesses de certaines espèces 
des couleurs d'un éclat inusité, telles que des teintes 
d'un pourpre vif, d'un violâtre foncé, ou d'une 
couleur de chair livide. L'aiguillon de la volupté 
physique se fait sentir avec une force si irrésistible 
qu'à ces signes apparents ne se borne pas la mani- 
festation de l'orgasme vénérien , et il arrive que les 
organes sexuels et ces callosités se tuméfient outre 
mesure. Les désirs une fois assouvis, l'époque du 
rut une fois passée, ces parties reprennent leur 
volume habituel , et les couleurs chargées qui leur 
prêloient un aspect si nouveau s'effacent pour re- 
naître sous l'influence des mêmes causes. Mais chez 
le plus grand nombre des espèces ces callosités 
persistent, sont constamment nues, et se font re- 
marquer sur tous les singes de l'ancien monde : 
ceux de l'Amérique sont les seuls qui en soient 
complètement privés. Ces callosités, qui occupent 
parfois toute l'étendue des fesses de certains singes, 
et de l'hamadryas entre autres, sont d'autant plus 
épaisses et plus calleuses que l'animal doit en faire 
un plus fréquent usage dans le repos. Elles sem- 
blent être pour lui un organe de tact , sur lequel il 
se repose pendant le sommeil pour se maintenir en 



équilibre sur les branches d'un arbre. De tous les 
singes de l'ancien monde le chimpanzé seul n'avoit 
point de callosités, au dire du plus grand nombre 
des naturalistes. Ce fait toutefois ne paroit reposer 
que sur l'examen superficiel de la peau de ce grand 
orang déposée aux galeries du Muséum ; car M. Isi- 
dore Geoffroy Saint-Hilaire est parvenu par des 
recherches scrupuleuses à s'assurer de l'existence 
des callosités sur cette même peau , et il a contribué 
par là à fournir les'moyens les plus positifs pour re- 
jeter le genre troglodytes, qui ne résidoit en partie 
que sur ce caractère. 

Les organes de la génération ont une analogie de 
forme avec les nôtres qui étonne. La verge des 
mâles , pendante sur un large scrotum dans lequel 
sont logées les bourses, se termine par un gland 
très variable, suivant les espèces, qu'enveloppent 
les replis d'un prépuce très étoffé , et qui est libre. 
Souvent les couleurs les plus vives enluminent cet 
appareil, et repoussent la vue par leur cynique 
beauté. Le clitoris de la vulve des femelles est sail- 
lant , et imite par son volume la verge des mâles : 
aussi certaines femelles en captivité ont- elles paru 
avoir contracté des habitudes lesbiennes. 

Les membres, proportionnésau corps, sont le plus 
souvent disparates avec lui par leur longueur et par 
leur maigreur. Les noethores et les tamarins seuls 
ont des pattes de dimensions plus en rapport; mais 
il n'en est plus de même lorsqu'on examine des sais, 
des sajous, des semnopithèques,et surtout des gib- 
bons. « Ce qu'il y a de manifeste, dit M. Geoffroy 
» Saint-Hilaire (»), c'est l'extrême allongement des 
•• membres des singes et la division profonde des 
» doigts. Considérons les bras des gibbons et des atè- 
» les, bras qui, lorsque ces animaux se tiennent 
» debout , touchent à terre , ou du moins atteignent 
» les malléoles; ils nous offrent une conformation 
» intermédiaire entre celle des chéiroptères et celle 
» des vrais quadrupèdes. La longueur des extrémi- 
» tés est moindre que dans ceux-là, surtout en ce 
» qui concerne les doigts, mais plus grande que dans 
» ceux-ci. Eh bien ! quant à la fonction, les quadru- 
« mânes sont dans un état moyen ; ils ne sont ni en- 
» tièrement aériens ni entièrement terrestres.il leur 
» faut un sol de refuge, e; ce sol ils le trouvent 
» entre la terre et les deux. Ils se tiennent en effet 
» dans les forêts, sur les arbres, où alors toute leur 
» conformaiion les favorise. Préhenseurs par le fait 
» d'un pouce opposable aux autres doigts , ils saisis- 
» sent l'arbre et le parcourent de branche en branche ; 
» chaque acte de locomotion se marque par l'action 
» de pincer et de saisir : puis, sont-ils poursuivis 
» dans cet nsile par un animal carnassier pouvant se 
» servir de ses griffes pour grimper Je long des gros 

(') Leçons sténographiées , V e leçon , 1828. 



1G8 



HISTOIRE NATURELLE 



» troncs d'arbres, ils se rassurent , ils usent de leurs 
» facultés pour le saut , des avantages de leur séjour 
» sur la cime des arbres, et mettent à profit celle 
» région moyenne et leur existence demi-aérienne; 
» car ils sautent d'arbre en arbre. » Plus loin le 
savant professeur ajoute : « Les quadrumanes pré- 
» sentent donc non seulement leurs quatre pieds mé- 
» tamorpbosés en mains, mais une modification 
» complète de chaepic membre. Ainsi les bras sont 
» attachés à une épaule complète dans ce sens que 
« l'os scapulaire antérieur est une clavicule forte , 
» résistante , longue , et parfaite , comme dans 
» l'homme; ils occupent les parties externes d'un 
» tronc plutôt large que renflé de devant en 
» arrière. » 

On a longuement discuté pour savoir jusqu'à 
quel point les singes les plus rapprochés de l'espèce 
humaine se servoient de leurs membres, et si la 
station bipède leur étoit ordinaire. Il est bien dé- 
montré aujourd'hui que ce n'est jamais qu'en em- 
ployant leurs quatre membres que leur course est 
agile, et que leur adresse fait usage de toutes les 
ressources de leur appareil locomoteur. Ce n'est 
qu'accidentellement qu'ils cheminent quelques in- 
stants sur les membres postérieurs seuls , et encore 
est-ce le plus souvent en se servant de branches 
pour appui ou en gravissant des lieux escarpés. Ce 
n'est qu'à la suite de leçons souvent répétées que 
les singes apprennent à m;ircher sur les deux pieds, 
le corps en équilibre; et la gêne de leurs mouve- 
ments , le peu de stabilité de leur démarche , leur 
habitude d'appuyer sur le bord externe du pied , 
prouvent que cette position est bien loin de lcurèlrc 
le moins du monde familière. 

Les deux os qui composent l'avant -bras, de 
même que le tibia et le péroné aux jambes, sont 
articulés de manière à être d'une mobilité égale aux 
extrémités supérieures aussi bien qu'aux inférieu- 
res. Les mouvements de pronation et de supina- 
tion, que l'avant-bras chez l'homme exécute seul, 
sont donc chez les singes propres aux jambes; et, 
soit dit en passant, ils doivent prouver que la sta- 
tion bipède ne peut jamais être solide ni assurée , et 
d'avance ils doivent offrir des armes pour combaltre 
l'opinion qui l'admet comme le résultat d'une habi- 
tude ordinaire. Le carpe elle tarse, ou ces deux 
espaces qui dans les mains et les pieds servent de 
supportsaux doigts, sont composés d'un grand nom- 
bre de pelites pièces osseuses, qui allongent ces par- 
lies, et leur donnent une certaine élasticité ou une 
mobilité fort utile pour embrasser avec plus d'ai- 
sance les corps volumineux. Les doigts des mains et 
des pieds sont toujours lisses et nus en dessous, 
peu velus sur leur surface extérieure , effilés, libres 
pour la plupart, et recouverts par les ongles apla- 
tis. Les ouistitis font seuls exception ù cette règle; 



car les ongles qui terminent leurs doigts sont cro- 
chus et comprimés , absolument comme des griffes, 
et servent à prouver, conjointement avec leurs mo- 
laires hérissées de pointes aiguës, que cette petite 
tribu s'éloigne déjà beaucoup des caractères de la 
famille, et qu'elle est placée sur la limite qui sé- 
pare les singes de certains animaux insectivores de 
l'ordre des carnassiers. 11 n'est pas toutefois aisé 
de se rendre compte des anomalies que présentent 
les doigts dans plusieurs genres. Ainsi le premier 
doigt et le second des pieds du gibbon syndactyle 
sont réunis dans une portion de leur longueur; le 
semnopithèque-croo a deux doigts du milieu de la 
main plus longs que les autres; lesalèles enfin n'ont 
point de pouce, ou, s'il existe, il se trouve à l'état 
rudimentaire. 

La queue, qui dans la plupart des animaux n'a 
point de valeur comme caractère dislinctif soit des 
genres, soit des espèces, offre chez les singes une 
permanence de forme suivant les groupes, qu'il est 
avantageux d'apprécier. Cette queue n'est point un 
vain luxe pour plusieurs singes américains, c'est 
un cinquième membre dont les a dotés la nature, 
cl par son usage les espèces qui la possèdent se 
cramponnent aux branches des arbres des forêts, 
s'en font un support qui remplace les mains et les 
pieds, et ont ainsi un nouveau moyen de se dérober 
aux embûches de leurs ennemis. Les orangs n'ont 
point de queue; ils semblent même, par ce carac- 
tère, vouloir encore échapper à la classe des ani- 
maux pour se rapprocher de l'homme : le magot en 
a une très courte, et les cynocéphales en possèdent 
une médiocre. Tous les autres singes de l'ancien 
continent ont donc une queue grêle, terminée en 
pointe, parfois très longue, et diffèrent sous ce rap- 
port des singes d'Amérique, qui ont la queue lon- 
gue et enroulée, couverte de poils courts, comme 
les sapajous ; ou touffue , très fournie de poils longs 
et lâches, comme les sakis ou singes à queue de re- 
nard ; ou à poils courts, mais lâches, comme les 
ouistitis ; ou enfin nue à l'extrémité, ainsi que le 
présentent les atèles et les alouales. 

Ainsi donc les singes, organisés pourêlre le lien 
qui unit l'homme aux animaux les plus bruts, ont 
cependant une bien plus grande analogie d'organi- 
sation animale avec le premier, et s'ils s'en éloignent 
c'est sous le rapport de l'intelligence et du juge- 
ment; car ils s'en rapprochent de la manière la 
plus complète par la texture des viscères et par l'a- 
nalogie de forme et de destination. Ainsi cerveau 
et annexes, perfection de la vue, de l'ouïe et du 
loucher, longueur et disposition de l'estomac et du 
tube intestinal , tout rappelle dans les singes ce qui 
exisle dans le corps humain. L'orang-outan est 
toutefois le seul sur lequel on ait trouvé l'appendice 
vermiforme qu'on sait être adhérent à la base du 



DES MAMMIFÈRES. 



169 



cœcum, et il est juste de dire que l'estomac du sem- 
nopithègueà croupion blanc, disséqué par M. Otlo, 
an lieu d'être simple, a été trouvé composé de plu- 
sieurs cavités spacieuses séparées par des étrangle- 
ments, de manière à faire penser que l'animal étoit 
plus essentiellement soumis à un régime dont les 
fruits ou les racines formoient la base. 

Les singes, par le développement de leur cer- 
veau, ont donc une intelligence très étendue. La 
mobilité de leur imagination est extrême, et leur 
mémoire est fugace, honnis sous un seul point : 
nul aniniid ne conserve une rancune plus longue et 
plus tenace des mauvais traitements qu'il a reçus. 
Indociles, entêtés, méchants, friands, rien ne peut 
les corriger de ces penchants vicieux , pas même la 
crainte des châtiments. Cependant la captivité 
usant l'énergie de quelques espèces plus disposées à 
la douceur les façonne à une sorte de domesticité, et 
les habitue à obéir au commandement de l'homme. 
Les orangs paroissent être graves, taciturnes, mais 
courageux, et se- défendent avec vigueur lorsqu'ils 
sont attaqués. Ce sont les êtres qui de toute la fa- 
mille ont la plus forte dose de sagacité. Criards et 
sauvages, les gibbons vivent dans les profondeurs 
des forêts toujours inquiets du moindre bruit qui 
parvient à leurs oreilles. Lascifs et brutaux, les cy- 
nocéphales joignent à la laideur de leurs formes 
les habitudes d'une hideuse férocité; mais, parmi 
les espèces de petite taille, les macaques et les gue- 
nons semblent avoir été doués d'un talent d'imita- 
tion décidé, et façonnés au joug dès le jeune âge, 
leur mémoire retient les gestes qu'on leur a ensei- 
gnés. Ne voyons nous pas chaque jour ces animaux, 
résignés en apparence à un genre de vie diamétra- 
lement opposé à celui qu'ils avoient dans leur pa- 
trie, et déchus de leur liberté vagabonde , obéir au 
moindre geste de leur maître , danser en cadence 
sur les places publiques, solliciter l'aumône des 
passants, se livrer en un mot avec une entière ab- 
négation au sort factice auquel on les a condamnés? 
C'est pir de nombreux grincements et par de vifs 
mouvements des lèvres qu'ils témoignent leur dé- 
plaisir. Les espèces robustes cherchent à mordre et 
font de profondes blessures avec leurs canines; 
mais les petites espèces américaines, si remarquables 
par l'élégance de leur fourrure, ne sont point suscep- 
tibles d'éducation, et n'ont reçu que très peu d'in- 
telligence. Les singes sont d'une inconstance qui 
étonne .• tout les émeut, tout attire leurs regards 
mobiles; et comme s'ils se défioient du sens de la 
vue, le toucher semble être pour eux un moyen 
sûr de rectification. Ils prennent un objet, le quit- 
tent, le reprennent de nouveau pour l'abandonner 
encore cent fois de suite peut-être, et cela dans de 
courts intervalles. Ils ont un malin plaisir à briser 
et à mettre en pièces ce qui tombe sous leurs pâlies : 



la destruction est une jouissance machinale de leur 
instinct. Ils goûtent tous les aliments qu'on leur 
présente, et mangent avec gloutonnerie ceux qui 
leur plaisent. En captivité les mâles sont adonnés à 
la masturbation , et la vue d'un être humain d'un 
sexe opposé au leur allume leurs désirs qu'ils té- 
moignent par les actions ies plus libidineuses. On 
dit même que le chimpanzé a souvent enlevé des 
Négresses, et a vécu avec elles dans des cavernes 
isolées; mais, bien que plusieurs voyageurs citent 
de telles histoires , nous croyons qu'elles auroient 
besoin d'être appuyées de témoignages plus véridi- 
ques. Les femelles ont la plus vive tendresse pour 
leurs petits, et l'on sait que le docteur Gall expli- 
que la vivacité de ce sentiment chez les animaux 
par l'extrême saillie en arrière des hémisphères cé- 
rébraux. Or c'est ce qu'on remarque d'une manière 
très particulière chez les singes. Nul animal n'aime 
peut-être avec une plus vive tendresse lesètresaux- 
queis il a donné le jour. Une mère ne perd jamais 
de vue son nouveau-né; elle le lient dans ses bras, 
le regarde avec complaisance, l'entoure des soins 
les plus attentifs, et s'inquiète des moindres cir- 
constances qui peuvent lui être fâcheuses. Pour 
donner un exemple du vif attachement que ces ani- 
maux portent à leur progéniture, nous rappellerons 
un passage du Voyage du jeune Alfred Duvaucel 
(Journal asiatique , mars et avril 1824), qui au 
milieu d'un récit léger en apparence renferme tou- 
tefois des observations intéressantes et narrées d'une 
manière piquante. « Je suis entré à Gouptipara à 
» peu près comme Pylhagore à Bénarès , lui pour 
» chercher des hommes , moi pour trouver des bê- 
» tes, ce qui est généralement plus facile. J'ai vu 
» des arbres couverts de houl-mann (simia cntel- 
» lus) à longue queue, qui se sont mis à fuir en 
» poussant des cris affreux. Les Indo-us, en voyant 
» mon fusil , ont deviné aussi bien que les singes 
» le sujet de ma visite, et douze d'entre eux sont 
» venus au-devant de moi pour m'apprendre le 
» danger que je courois en tirant sur des animaux 
» qui n'étoient rien moins que des princes méta- 
» morphosés. J'avais bien envie de ne pas écouter 
» les avocats de ces macaques ; cependant à moitié 
» convaincu j'allois passer outre, lorsque je rencon- 
» Irai sur ma route une princesse si séduisante que 
» je ne pus résister au désir de la considérer de plus 
» près ; je lui lâchai un coup de fusil, et je fus alors 
» témoin d'un trait vraiment touchant : la pauvre 
» bêle, qui portoit un jeune singe sur son dos, fut 
» atteinte près du cœur; elle sentit qu'elle étoit 
» mortellement blessée , et réunissant toutes ses 
» forces elle saisit son petit, l'accrocha à une bran- 
» cbe et tomba morte à mes pieds. Un trait si ma- 
» ternel m'a fait plus d'impression que tous les 
I » discours des brames, et le plaisir d'avoir un bel 

22 



170 



HISTOIRE NATURELLE 



» animal n'a pu l'emporter cette fois sur le regret 
» d'avoir tué un être qui sembloit tenir à la vie par 
» ce qui rend le plus respectable. » 

L'œil jouit d'une grande perfection du sens de la 
vue, aussi les singes sont ils des animaux essen- 
tiellement diurnes , qui se lèvent avec le jour et se 
couchent au crépuscule. Par une exception encore 
fort remarquable la nature a voulu qu'un genre de 
la famille ait une vision nocturne, et c'est ainsi 
que les noethores ou nyctipllhèques sont doués 
d'habitudes crépusculaires. Sous ce rapport le genre 
noelhore est donc un moyen d'union qui par celte 
organisation, et par les habitudes générales du 
corps , conduit des singes aux galagos ou à d'autres 
quadrumanes de la famille des makis. 

Les singes dans l'état de nature vivent le plus 
souvent en petites troupes qui paroissent conduites 
par des chefs âgés et expérimentés. On dit que les 
gibbons et les sapajous seuls sont monogames; 
mais il est à peu près certain que les espèces des 
autres genres ne se piquent point de constance en 
amour, et que les femelles sont communes à tous 
les mâles. L'autorité des individus adultes sur les 
jeunes paroit nettement établie, et l'on assure qu'ils 
emploient même le moyen de corrections pour se 
faire obéir. Ils ont pour se reconnoitre dans les bois 
un cri d'appel qui est prodigieusement bruyant dans 
le genre alpuate, dont les individus ont été, à cause 
de cela, nommés singes hurleurs. 

Agiles et brusques dans leurs mouvements, les 
singes exigent certaines conditions pour leur exis- 
tence; leur circulation active, la rapidité du fluide 
nerveux qui anime leurs membres, nécessitent une 
vaste arène à leurs ébats, et sous ce rapport ils trou- 
vent dans les profondes forcis de l'Amérique et 
djns colles des îles de la Polynésie les lieux les plus 
appropriés à leur sauvage indépendance. Toutefois 
il paroit que les espèces dont les membres ont des 
dimensions peu en rapport avec les proportions du 
corps éprouvent une plus grande lenteur dans leurs 
mouvements, et ce sont surtout les gibbons que 
l'on cite comme étant d'un naturel indolent, ce 
qui paroîlroit dû à moins d'activité dans le système 
nerveux et à moins d'énergie dans l'appareil circu- 
latoire. 

Les femelles des singes ne mettent ordinairement 
au monde qu'un seul petit, parfois deux, absolu- 
ment comme la femme. La durée de la gestation 
varie sans doute pour les grandes espèces , car on 
ignore quel est son terme pour les orangs, et l'on 
sait seulement d'après des observations précises de 
M. F. Cuvicr que les macaques maimon et rhésus 
portent sept mois. Les jeunes singes en naissant 
sont dans un état de développement assez avancé 
pour que leur croissance soit beaucoup plus rapide, 
sous le rapport physique, que celle d'un enfant. 



Leurs formes sont arrondies et pleines de mollesse; 
leurs traits, empreints de douceur cl d'une certaine 
grâce, n'ont rien de repoussant; leur caractère est 
badin, caressant: leur face est moins colorée, le 
pelage n'a point les nuances des pères et mères : ce 
n'est qu'à mesure qu'ils vieillissent qu'ils prennent 
les caraclères des auteurs de leurs jours. Leur ai- 
mable pétulance, leur gracieuse étourderie, leur 
sourire enfantin, font place à de laides grimaces, à 
des grincements de dents, à des passions colériques 
et méchantes. Le museau avance , les crêtes sour- 
cilières se projettent sur les yeux ; le crâne, de lisse 
et d'uni qu'il étoit, se couvre d'éminences osseuses 
puissantes, et destinées à servir d'attache ù des 
muscles énergiques et robustes. Le singe adulte a 
donc perdu les grâces de la jeunesse, et ne se 
montre plus qu'avec toute la laideur héréditaire de 
ses pères. 

Les aliments dont se nourrissent ces animaux 
consistent en fruits butireux, en racines, en graines 
céréales, en insectes. Leur estomac simple, leurs 
dents de trois sortes, contribuent à les rendre poly- 
phages comme l'homme, bien que ce ne soit qu'en 
captivité qu'on les voit rechercher les viandes cui- 
tes, les mets succulents, et boire du vin et des li- 
queurs fortes. Leur friandise pour le sucre, pour le 
lait est extrême, et leur appétit s'accommode volon- 
tiers de tout ce qui leur tombe sous la dent. 

Les singes, par les lois de leur organisation, 
sont destinés à vivre dans la zone lorride, entre les 
deux (topiques de l'Ancien comme du Nouveau 
Monde. Ils ne s'arrangent point des climats tem- 
pérés, à moins que la captivité ne les protège du 
froid des hivers ; et l'on ne cite qu'une seule espèce , 
le magot, qui se soit avancée en Europe par les 
27 degrés de latitude nord, et qui ait pu s'acclima- 
ter sur le rocher méridional de Gibraltar, que tout 
concourt à maintenir dans une température bien 
voisine de celle de la Barbarie, patrie de ce singe 
d'ailleurs vivace. Ces animaux n'aiment que les 
contrées les plus chaudes de la terre, et les pays 
unis et plats couverts de forêts, mais nullement les 
contrées montagneuses et escarpées où la froidure 
se fait ressentir. A l'ile de France cependantl'espèce 
originaire de Java, qui s'y est naturalisée, habite la 
montagne du Pouce, et ne descend dans les vergers 
que pour marauder; mais là il lui a fallu, pour 
maintenir son existence dans une île très peuplée , 
recourir aux endroits les plus sauvages et les moins 
fréquentés. Toutefois il y a quelques exceptions, 
peu nombreuses il est vrai, à cette loi ; et c'est ainsi 
que quelques singes habitent le cap de Ponne-Es- 
pérance, et que quatre espèces se trouvent au Para- 
guay, l'un et l'autre point vers les 55 à 58 degrés 
de latitude sud. 

Les singes de l'ancien continent sont répartis 



DES MAMMIFÈRES. 



171 



dans chaque contrée d'une manière assez uniforme 
par genres. Ainsi le troglodyte est d'Afrique, et 
l'orang-outan de Sumatra et de Bornéo, dans l'ar- 
chipel des Indes orientales. Les gibbons sont d'Asie, 
c'est-à-dire des îles indiennes de la Sonde et de la 
presqu'île de Malacca. Les guenons habitent exclu- 
sivement l'Afrique : on les trouve au cap de Bonne- 
Espérance, sur la côte de Guinée et du Loango, 
mais jamais dans l'Inde proprement dite. Les sem- 
nopithèques sont exclusivement des Indes orien- 
tales, ainsi que les macaques. Des deux magots 
connus l'un est d'Afrique et l'autre de l'Inde. Les 
cynocéphales se trouvent en Afrique, au cap de 
Bonne- Espérance et en Arabie; mais les mandrills 
sont de la côte de Guinée. Par cette indication som- 
maire on doit voir cependant que l'ancien monde est 
bien loin d'être occupé dans toute sa portion inter- 
tropicale par ces animaux. L'Afrique, il est vrai, en 
offre dans toute sa partie chaude ; mais l'île de Ma- 
dagascar, qui la borne à l'est, ne nourrit pas une 
seule espèce de singe, et les quadrumanes qu'on y 
trouve en revanche et comme remplaçants sont des 
makis et autres lémuriens. En Asie le littoral du 
continent de l'Inde et de la Cochinchine, les grandes 
îles de la Sonde , sont les seuls points où les singes 
apparoissent. On ne les retrouve plus dans les Mo- 
luques, à la Nouvelle-Guinée, et aucunement dans la 
Nouvelle-Hollande. Aucun d'eux ne s'est propagé 
dans la mer du Sud. 

L'Amérique possède un très grand nombre d'es- 
pèces qui diffèrent complètement de celles de l'an- 
cien continent. Elles vivent presque toutes dans les 
immenses forêts du Brésil et de la Guiane, sur les 
rives de l'Orénoque et des autres grands fleuves qui 
en arrosent la surface. La Nouvelle-Espagne n'en 
possède que quelques espèces , et le nord du Para- 
guay trois ou quatre; mais ni le Pérou, ni le Chili , 
ni le Mexique propre, n'ont de singes, et ces ani- 
maux ont été confinés sur la vaste surface que bor- 
nent à l'ouest la chaîne des Andes, au nord l'isthme 
de Panama, et au sud le Bio-de-la-Plata. 

En Europe les singes, retenus dans les ménage- 
ries ou élevés en domesticité, ne vivent pas long- 
temps. Privés de cette liberté qui est le plus grand 
bien de tous les êtres , ils ne tardent point à suc- 
comber à la phthisie qui use leur vigueur, résultat 
d'un excès de vie qui cherche à se répandre, et qui 
tourne contre l'individu même une force que le dé- 
faut d'exercice ne permet pas d'abattre. Tristes et 
moroses sous les fers qui les enchaînent ou dans la 
prison qui les retient, on les voit encore ronger avec 
plaisir l'extrémité de leur queue, et hâter ainsi eux- 
mêmes le moment qui doit terminer leur captivité. 

Les anciens paroissent n'avoir connu que trois es- 
pèces de singes : lepithecos d'Arislote, qui est assez 
visiblement le magot; le simia porcaria, qui pour- 



ront bien être le cynocéphale tarlarin ou singe de 
Moco, et non pas le papion ; et le heboê ou plutôt 
ctpitos, que Buffon a rapporté à la guenon-mone. 
On lit dans le Périple d'iiannon, amiral carthagi- 
nois, qui paroît avoir abordé aux îles du Cap-Vert 
trois cent trente-six ans avant l'ère chrétienne, qu'il 
vit dans une île de la côte occidentale d'Afrique un 
animal à physionomie humaine entièrement poilu 
sur le corps, et que les interprètes nommèrent go- 
rilles. Les mâles étoient beaucoup moins nombreux 
que les femelles ; et c'est avec de grandes difficultés 
qu'ils s'emparèrent de trois de celles ci qui se défen 
dirent avec courage, et jetoient des pierres à leurs 
agresseurs. On les écorcha ; et leurs peaux , portées 
à Carthage, furent pendues aux murailles du tem- 
ple. Or tout autorise à penser que c'est encore le 
chimpanzé dont il s'agit dans cet article. 

Nous n'essayerons point de passer en revue les opi- 
nions émises sur les singes par les anciens auteurs, 
nos lecteurs y puiseroient trop peu de renseigne- 
ments utiles. Il en est de même des principes de classi- 
fication et des genres qu'on a proposés pour rendre 
leur étude plus facile. Buffon a en vain dit que les 
méthodes n'existoient point dans la nature, et qu'on 
devoit les bannir de la science; elles survivront à 
ses anathèmes, car sans elles l'esprit se perdroit 
dans un chaos dont rien ne pourroit le tirer. Tout 
en déclamant d'ailleurs contre les genres proposés 
par Linnœus et d'autres méthodistes, Buffon les 
adoptoit sans s'en apercevoir, et les traçoit à sa ma- 
nière. Nous avouerons ne pas concevoir l'histoire 
naturelle sans principes quelconques de classifica- 
tion. Avec eux clarté et intelligence ; sans eux vague 
et incertitude dans le jugement. On nous saura donc 
gré d'adopter une méthode commode, facile, et dé- 
guisée de manière qu'elle puisse s'insinuer dans l'es- 
prit sans nécessiter un pénible travail ni des efforts 
répétés. Avant de tracer toutefois le tableau des 
coupes que nous admettons dans la famille des singes, 
esquissons légèrement les traits les plus saillants des 
principes des meilleurs auteurs systématiques. 

Brisson proposa cinq types pour classer les ani- 
maux qui nous occupent; il les nomma singe, singe 
à museau de chien, papion, cercopithèque et cer- 
copithèque à museau de chien, et décrivit trente- 
six à trente-sept espèces d'une manière assez impar- 
faite et assez obscure. Linna'us ne fit qu'un genre, 
nommé simia, et il y classa quarante-sept de ces ani- 
maux, parmi lesquels plusieurs sont évidemment 
en double emploi , ou même n'existent point dans la 
nature. Blumenbach proposa les genres singe, ba- 
bouin et cercopithèque, dans lesquels il établit des 
coupes qui déjà étoient une amélioration vers le 
vrai. M. G. Cuvier proposa des vues lumineuses dans 
son tableau élémentaire, et plus tard perfectionna 
singulièrement sa méthode dans son ouvrage intitulé 



172 



HISTOIRE NATURELLE 



Règne animal. Mais dans l'intervalle M. Geoffroy 
Saint-Hilaire d'abord , et Illigcr un peu plus tard , 
introduisirent une foule de genres qui furent les 
premiers essais pour séparer par petits faisceaux des 
animaux devenus trop nombreux pour rester grou- 
pés sous une même et unique détermination. Le pre- 
mier créa les genres troglodytes, nasalis, alelcs, 
lagothrix , jacchus et midas; le second adopta clans 
son prodrome les simia, hylobatcs, lasiopyga, cer- 
copithecus, cynoccphalus , colobus, al des, myee- 
les , pithecia , aolus , callithrix et hapale. Parmi 
ces genres le pithecia avoit été établi par M. Des- 
marest, Y aolus par M. de Humboldt, le callilhrix 
par M. G. Cuvier, les cercopiUiccus et eynoccphahis 
par Brisson, et le simia par Linnacus. Illigcr n'a- 
voit tenu aucun compte des genres pongo, macacus 
et saguinus, proposés par Lacépèdc, ni du genre 
cebus établi par Erxleben, ni par suite des sept dé- 
nominations conservées en H806 par M. Duméril 
dans sa Zoologie analytique, telles que celles des 
orang (pilJiccus), sapajou (eallithriœ) , alouate (ce- 
bus), guenon(cercopilhecus), magot (cynoccphalus), 
pongo (pongo) et babouin papio). Par ce court ex- 
posé on doit déjà apercevoir la divergence des prin- 
cipes admis par les naturalistes méthodistes, et 
l'obscurité fâcheuse qui doit résulter de ce fatras de 
synonymie. Il est même facile d'entrevoir sur quels 
caractères fugaces reposoient les fondements de plu- 
sieurs de ces genres. 

Tel étoit l'état de la science jusqu'à ces dernières 
années où les travaux de M. F. Cuvier avancèrent 
singulièrement nos connoissances sur cette famille 
qui lui doit la création du genre semnopilhèque, dans 
lequel rentrent le presbytis de M. Eschsholtz et la 
suppression de plusieurs autres. M. Geoffroy Saint- 
Hilaire, en précisant les caractères des singes de l'An- 
cien et du Nouveau Monde, en divisant ces derniers 
en trois tribus très nettement isolées, a fait faire un 
pas immense à leur classification, et a éclairci d'une 
manière on ne peut plus avantageuse les principes 
qui doivent faciliter leur étude. Enfin Mil. Spix et 
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire ont encore augmenté 
les genres des singes américains en créant, le pre- 
mier, les brachyurcs, et le second, les criocles. 

Afin de simplifier les idées qu'on doit se former 
dans des coupes naturelles et zoologiques , nous 
adopterons le tableau suivant comme un excellent 
moyen mnémonique de classer les faits de la science 
avec clarté et précision. 



SINGES (') 

i° DE L'ANCIEN CONTINENT, ou CATARHIN- 

NINS. 

Narines ouvertes en dessous du nez cl séparées par 
une cloison mince ; cinq dents molaires de chaque 
côté et à chaque mâchoire; vision horizontale. Des 
callosités chez tous, et dans le plus grand nombre 
des abajoues. 

t. Les ORANGS et les GIBBONS; 
2. Les SEMNOPITHÈQUES; 
5. Les GUENONS; 

4. Les MACAQUES; 

5. Les CYNOCÉPHALES. 

£° DU NOUVEAU CONTINENT, ou PLATY- 
RHINNINS. 

Narines latérales et séparées par une large cloison ; 
six dents molaires chez toutes les espèces à ongles 
aplatis; cinq chez celles qui ont des ongles taillés 
en griffes ; vision oblique de haut en bas. Callosités 
et abajoues manquant complètement. 

i rc tribu. IIÈLOPITIIÈQUES (2), singes dont la 
queue est enroulée et prenante: les 
Sapajous. 

2 e TMBU. GÉOPITIIÈQUES( 3 ), singes dont la 
queue est velue et non prenante : les 
Sagouins. 

5 e tribu. ARCTOPITIIÈQUES (*) , singes dont 
les molaires sont hérissées de pointes 
aiguës, et qui ont des griffes au lieu 
d'ongles aplatis: les Ouistitis. 



LES ORANGS ( 5 ). 



Ne pourroit-on pas, au risque même de se faire 
taxer d'enflure, dire, en parlant des orangs( 6 )[: 
« Homme enorgueilli de ton enveloppe extérieure, 
des traits que dans la vanité tu as osé comparer à 

(') Geoffroy-Sainl-Hilaire, Leçons sténographiées. 
( a ) Singes à queue enroulante. 

( 3 ) Singes terrestres, ou qui ne quittent point la terre. 

(4) Singes à ongles d'ours. 

(j) M. te docteur Roulin a publié en 1837, dans la re- 
vue des Deux-Mondes (n°du 15 mars), un long article 
sur lesOnANGS. 

{') Nous avons long - temps hésité à imprimer ;ces 



DES MAMMIFERES. 



173 



ceux de la Divinité ; être fragile, égoïste, dont la vie 
s'écoule dans des actes vicieux déguisés avec plus 
ou moins d'art, méconnois, si tu le peux, ta parenté 
avec les orangs; viens lire dans leur histoire la plu- 
part des actes que chaque jour ton orgueil humilié 
voudroit en vain repousser comme l'apanage des 
bêtes ; et, si le sentiment du vrai a parfois dos mo- 
ments d'accès dans ton âme, avoue au moins que 
sous les rapports matériels de l'organisation ces singes 
sont faits à ton image, et souvent l'emportent sur 
toi par leur attachement à ce qu'on doit appeler de- 
voirs de famille et par des qualités qu'en vain tu as 
cherché à t'allrihuer exclusivement ! » 

Tout dans l'organisation des orangs rappelle les 
détails anatomiques de l'espèce humaine ; et les gib- 
bons , qui s'éloignent déjà du type primitif par la 
longueur démesurée de leurs membres, conduisent 
par un passage insensible aux autres animaux de la 
famille des singes. Les orangs sont donc le chaînon 
intermédiaire qui lie l'homme au reste de la création. 
L'épithète d'hommes des bois, que leur ont donnée 
tous les peuples placés près de l'état de nature, an- 
nonce évidemment un rapprochement que nos mé- 

lignes : elles nous feront juger très diversement sans 
doute par les personnes qu'une telle manière de voir 
effarouchera de prime abord; elles sont cependant le ré- 
sultat de notre conviction intime. Mais nous croyons 
devoir donner à noire pensée un éclaircissement néces- 
saire pour qu'il n'y ait point d'équivoque à son sujet. 
Les philosophes qui ont placé l'homme, considéré 
comme être créé , sur une sorte de trône qu'ils encen- 
sent , en se réservant une bonne portion de leurs louan- 
ges, nous blâmeront avec amertume d'avoir trouvé les 
plus grands rapports entre ce favori du Créateur et les 
orangs, plus disgraciés, et rejetteront avec dédain l'i- 
dée que ces mêmes orangs puissent être autre chose 
que de grands singes, animaux par essence, et n'ayant 
qu'un vague instinct. D'un autre côté quelques natura- 
listes, qui veulent associer les hommes et les orangs 
dans deux genres d'une même famille, trouveront sans 
doute mauvais que nous n'adoptions pas,exclusivcment 
ce rapprochement. Loin de nous la croyance que ces 
deux êtres soient identiques! ils ont, il est vrai, de 
grands traits de conformité, mais cependant ils sont 
distincts. Ce sont les deux chaînons les plus élevés du 
grand anneau que forment tous les êtres animés; ce 
sont les deux tribus zoologiques qui ont le plus de rap- 
port ; car de l'Européen policé au îlollentot, ou à l'ha- 
bitant de la Nouvelle-Hollande, jusqu'au chimpanzé, on 
se trouve insensiblement conduit, et sans secousse, à 
cette série descendante, dont nous sommes loin de con- 
noître tous les points de conlact. On aura beau dire, un 
orang est plus voisin de notre espèce qu'une chauve- 
souris ou un mulot, et de la conformité des organes 
doivent découler les plus grandes analogies dans les ré- 
sultats de l'entendement. Nous n'en dirons pas davan- 
tage, pour qu'un esprit non prévenu, dégagé des prin- 
cipes de la philosophie seolaslique et routinière, puisse 
rélléchir sur ce qui se passe dans les fonctions animales 
de l'homme, soit à l'état normal , soit à l'état patholo- 
gique, et les comparera celles de ces prétendues brutçs. 



thodes essayeroient en vain de repousser. Certains 
Nègres d'Afrique croient fermement que le chim- 
panzé est la souche primitive de leur race ; et les 
Malais, en nommant la grande espèce de l'archipel 
des Indes orientales orang-outan, qui signifie aussi 
hom me sauvage.ont consigné dans leurs légendes my- 
thologiques qu'ils pourroient bien être les pères des 
Alfourous et des Endamènes qui vivent dans un état 
d'abrutissement complet au centre de toutes ces îles. 
On ne connoît que deux espèces d'orangs : l'une 
d'Afrique, que Buffon nomma d'abord jocko et plus 
tard pongo dans ses Suppléments, et qui est le cliim- 
panzé ou orang noir; l'autre est Vorang-outan des 
îles de Bornéo et de Sumatra, le pongo de Buffon 
qui changea dans ses Suppléments ce nom en celui 
de jocko, cl dont un individu complètement adulte 
a été décrit par Wurmb qui l'appela pongo, en lui 
trouvant de l'analogie avec lepongo de Buffon, c'est- 
à-dire le chimpanzé. Peu d'animaux ont une syno- 
nymie aussi embrouillée que ces deux grands singes : 
il n'en est aucun qui ait donné lieu à plus de ver- 
sions opposées, à plus de fluctuations dans les opi- 
nions des naturalistes, et il nous faudroit entrer dans 
une foule de détails de controverses pour en offrir 
le tableau. Nous nous bornerons donc au récit pur 
et simple de ce qu'on admet aujourd'hui de l'histoire 
de l'une ou de l'autre des espèces. 

« Aucun des orangs, dit M. Virey, n'habite le 
» Nouveau Monde. Ils appartiennent à l'Asie et à 
» l'Afrique ; leur visage n'est pas velu, mais il a une 
» sorte de barbe. Enfin , lorsqu'on a bien examiné 
» toutes les ressemblances des orangs-outans avec 
» l'homme, qu'on a bien étudié toutes leurs diffé- 
rences, on demeure convaincu que ce sont des 
» créatures à forme humaine plus intelligentes que 
» les quadrupèdes, mais beaucoup moins que nous. 
» Cependant il y a des individus de l'espèce humaine 
» si brutaux, si peu policés et tellement imbéciles, 
» qu'on n'aperçoit pas une grande distance de ces 
» animaux à ces hommes, quoiqu'on ne puisse pas les 
» confondre. Tels sont les crétins et les idiots, à beau- 
» coup d'égards inférieurs à ces singes, puisqu'ils ne 
» sauroient seuls subvenir à leur subsistance. »> 

Les orangs se développent lentement et à la ma- 
nière de l'homme. Leur jeune âge est remarquable 
par des formes arrondies qui s'unissent aux qualités 
morales de l'enfance , c'est-à-dire à la pétulance et 
à une aimable étourderie. Leur crâne n'offre point 
de crêtes développées; sa surface est lisse et sa ca- 
pacité considérable : aussi les facultés semblent-elles, 
dans les premières années, jouir de toute la pléni- 
tude de leurs fonctions. Mais, en vieillissant, ces 
mêmes facultés subissent les phases qu'elles subis- 
sent chez l'homme : les parois osseuses s'encroûtent 
de phosphate calcaire, d'énormes crêtes se déve- 
loppent, le cerveau s'affoiblit pour laisser dominer 



174 



HISTOIRE NATURELLE 



l'instinct brut et grossier de l'animalité. Triste et mo- 
rose à cette époque de la vie, l'orang-oulan alors 
n'est plus disposé à satisfaire que les appétits d'un 
animal : une sauvagerie de mœurs domine d'autant 
plus dans ses actions que V individualité de l'espèce 
sent davantage que ses moyens de conservation di- 
minuent, et que son énergie vitale décroît. 

La plupart des naturalistes d'Europe n'ont eu à 
étudier que de jeunes orangs : aussi, lorsque Warmb 
fit connoitre dans le tome II (p. 243) des Mémoires 
de la société de Batavia une grande espèce de singe 
des îles indiennes qu'il nomma pongo , en le confon- 
dant avec \epongo dcBuffon, le chimpanzé d'Afri- 
que, s'empressa-t-on, par les différences nombreuses 
qu'affectoient les diverses parties du crâne, d'en 
constituer non seulement une espèce distincte, mais 
même un genre. Cette grande difficulté zoologique 
n'est pas toutefois complètement résolue. Cependant 
des détails précis ont été publiés depuis long-temps 
sur de jeunes orangs; des faits qu'on ne peut metire 
en doute ont été imprimés par Wurmb dans son bis- 
toire du pongo : de sorte que, possédant les deux 
extrêmes de la chaîne, il ne s'agissoit plus que d'ob- 
tenir un ou plusieurs anneaux intermédiaires. Les 
renseignements qu'on a recueillis dansées derniers 
temps paroissent toutefois décisifs; ils jettent un 
jour considérable sur la question, et permettent de 
la regarder comme à peu près résolue. M. le baron 
Cuvier a en effet reçu de M. Wallich (en 1818) un 
crâne d'orang qui a tous les caractères de l'âge moyen ; 
et M. Clarke Abel, naturaliste anglois, a complété 
récemment, par de précieux documents relatifs à un 
de ces grands singes adultes, les conclusions qui dé- 
couloient naturellement de la discussion des pre- 
miers éléments. D'ailleurs ne sait-on pas que le crâne 
de l'homme finit souvent, par suite de la vieillesse, 
par acquérir une épaisseur considérable, ainsi qu'on 
peut en avoir une idée par la tète du docteur Gail ; 
que les Papous ont les crêtes sagittales et pariétales 
très développées, et qu'enlin il n'y a pas jusqu'aux 
chiens dont les sutures osseuses ne prennent en 
vieillissant et chez certains individus un énorme dé- 
veloppement qui rétrécit d'autant la capacité desti- 
née à loger le cerveau ? La collection de crânes du 
docteur Vimont en offre plus d'un exemple. 

Lorsque les orangs n'étoient pas encore très bien 
connus dans les détails de leur organisation, les na- 
turalistes les plaçoient dans trois genres que nous 
croyons devoir rappeler succinctement pour fournir 
à nos lecteurs des moyens de comparaison, qui sans 
cela leur manqueroient pour juger sur quels fonde- 
ments ces coupes artificielles étoient établies. 

Le premier genre a reçu de M. Geoffroy Saint- 
Hilaire le nom de troglodyte, troglodytes (') , et 

(') Le professeur françois conserve encore aujourd'hui 



se trouve avoir pour caractères trente-deux dents , 
c'est-à-dire huit incisives , quatre canines et vingt 
molaires : mais les canines ne diffèrent point de celles 
de l'homme, et se trouvent par conséquent conti- 
guës aux dents voisines qu'elles ne surpassent point 
en longueur. A ces particularités anatomiques se 
joignent une tête arrondie non terminée en museau 
saillant, des crêtes sourcilières dessinées avec vi- 
gueur au bas du front, un angle facial d'à peu près 
cinquante degrés, des bras assez bien proportionnés 
avec le corps, descendant jusqu'au tiers inférieur des 
cuisses, et dont les mains sont munies d'un pouce 
assez long et opposable. Enfin le genre troglodyte est 
privé de queue, d'abajoues, et de callosités sur les 
fesses , et ne comprend qu'une espèce, le chimpanzé. 

Le deuxième genre est appelé orang, pilhecits, 
par MM. Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, et hy!o- 
hates par le naturaliste prussien llliger. Ses carac- 
tères sont ainsi nettement établis : trente-deux dents, 
c'est-à-dire huit incisives, quatre canines et vingt 
molaires, comme chez les troglodytes ; mais les ca- 
nines, au lieu d'être égales aux autres dents, se 
trouvent chez les orangs un peu plus longues que 
celles qui les avoisinent , et s'entre-croisent par leurs 
pointes avec celles qui leur sont opposées. La tête 
est arrondie, sans crêtes sourcilières développées 
dans les jeunes individus, et l'angle facial est évalué 
à soixante-cinq degrés. Les bras, démesurément 
longs, dépassent les genoux cl atteignent les mal- 
léoles. Les pouces des mains et des pieds sont oppo- 
sables, mais assez courts. Les oreilles sont arrondies, 
bordées, et collées sur les côtés de la tête comme 
chez l'homme : du reste point de queue, point d'a- 
bajoues. Dans ce genre on place toutefois les gib- 
bons munis de callosités aux fesses, callosités que le 
véritable orang-outan des îles indiennes, type des 
orangs, n'a point. 

Le troisième genre des auteurs , nommé tonco 
par M. de Lacépède, a été adopté par MM. Geoffroy 
Saint-Hilaire et Cuvier, et placé par llliger avec les 
cynocéphales. Ce genre a pour type le grand singe 
de Bornéo (') décrit par Wurmb, et dont Audebert 
publia le squelette pi. Il, fig. 5 et G). Les caractères 
attribués aux pongos sont trente-deux dents ; mais 
les canines, au lieu d'être contiguës et de la même 
hauteur que les autres dents, sont très robustes et 
séparées des dents voisines par un espace destiné à 
recevoir en haut les extrémités des inférieures , et en 
bas celles des supérieures. La tête est aussi robuste, 
prolongée en un long museau déclive, et garnie de 
crêtes sourcilière, sagittale et occipitale, énormes 

le genre troglodyte (voyezsa VII leçon sténographiée). 
(') Ce pongo est regardé encore aujourd'hui par 
M.Geoffroy Saint-Hilaire comme une deuxième espèce 
du genre orang : il le nomme orang de Wurmb ( VII 
leçon sténographiée). 



DES MAMMIFERES. 



175 



(voyez notre planche 2, crâne du pongo) : un angle 
facial de trente degrés ; des bras excessivement 
longs ; de longues apophyses épineuses aux vertè- 
bres cervicales ; des sacs thyroïdiens au larynx ; mais 
du reste, comme dans les deux genres précédents , 
point de queue, point d'abajoues, et nulles callosités 
aux fesses. 

Tout ce que nous savons en ce moment des orangs 
nous autorise à confondre ces trois genres et à les 
réunir en un seul , qui sera dans nos méthodes de 
zoologie le lien intermédiaire entre l'homme (') et les 
autres animaux : mais nous séparerons , bien qu'au- 
cun caractère rigoureusement précis ne puisse les 
isoler, les gibbons qui déjà s'éloignent davantage du 
type humain, et qui sont plus singes, si nous pouvons 
nous servir de cette expression, que le chimpanzé 
et l'orang-outan. Ainsi les vrais orangs seront dis- 
tingués, dans le premier âge, par une tête large, 
haute, arrondie, et saillante sur le front, sans tra- 
ces d'éminences osseuses proéminentes; dans l'âge 
moyen, par des crêtes occipitale et sagittale médio- 
crement développées, par un front moins bombé, 
et par moins de sphéricité de la boîte crânienne, qui 
a en outre moins d'élévation. Enfin dans 1 état com- 
plètement adulte et voisin du viel âge la tête se 
trouve déprimée, obliquement située sur la colonne 
vertébrale, et couverte de crêtes sagittale et occipi- 
tale dessinées avec une rudesse hideuse. 

Les dents de l'orang-outan n'ont été étudiées et dé- 
crites par M. F. Cuvier que d'après de très jeunes 
individus qui avoietit encore leur première dentition. 
Les deux molaires du fond de la bouche de chaque 
côté n'étoient point sorties de leurs alvéoles, et par 
conséquent on ne comptoit que vingt-huit dents au 
lieu de trente-deux que les orangs doivent avoir 
lorsqu'ils sont adultes. Les incisives de la mâchoire 
supérieure sont aplaties, très larges, et en forme de 
coin. Un petit intervalle sépare la seconde incisive 
de la canine. Cette dernière se termine en pointe, et 
est plus épaisse que les incisives qu'elle dépasse en 
longueur. Les trois molaires suivent immédiatement 
les canines: la première est la plus petite, et se 
trouve partagée au milieu par une légère rainure 
qui , usée sur les bords antérieur et postérieur, donne 
lieu à deux tubercules mousses ; la deuxième a quatre 
tubercules séparés par deux sillons transversaux; 
la troisième est la plus grande, et a la même forme 
que la précédente, mais n'est point usée pas la mas- 
tication : elle a par suite, au lieu de tubercules et de 
sillons très lisses, des rides nombreuses. 

Les dents incisives de la mâchoire inférieure res- 
semblent à celles du maxillaire supérieur. La canine 

(') M. Bory fait de ce genre et de celui de l'homme 
une famille de bimanes, qu'il classe dans l'ordre des 
anthropomorphes. 



est terminée en pointe, et se trouve séparée des trois 
molaires qui la suivent par un petit intervalle. Ces 
molaires sont moins épaisses que larges. La première 
est comme partagée en deux parties, et se termine 
par un tubercule; la seconde en a quatre, ainsi que 
la troisième ou dernière. Les rapports de chacune de 
ces dents dans l'acte de la mastication sont absolu- 
ment analogues aux arcades dentaires de l'homme. 

Le système dentaire du pongo se compose de 
trente-deux dents ('). Les incisives ne diffèrent point 
de celles qui ont été précédemment décrites ; mais 
les canines sont très longues, très fortes et très épais- 
ses. La supérieure est creusée au-dessous d'un sillon 
occasionné par le frottement de celle qui lui est op- 
posée. Les molaires paroissent avoir leur couronne 
très aplatie, mais cet aplatissement semble dû à 
l'usure; car on remarque des points arrondis, qui 
doivent être les traces des éminences des molaires 
des jeunes orangs usées par la mastication. Il n'y a 
pas jusqu'aux rides indiquées sur les dents précé- 
dentes qui ne se décèlent par des vestiges : la canine 
de la mâchoire inférieure est rendue triangulaire par 
une arête relevée qui occupe sa face interne , et qui 
paroît due à l'action long-temps continuée de la se- 
conde incisive supérieure sur elle; les molaires infé- 
rieures ont, comme celles d'en haut, leur couronne 
très aplatie. Au reste les dents des deux rangées ont 
les mêmes rapports que celles qui meublent les 
maxillaires de l'espèce humaine, et tout autorise 
jusque là à ne les regarder elles-mêmes comme n'é- 
tablissant point de caractères distincts , excepté ceux 
de l'âge , entre les jeunes orangs outans et les vieux 
pongos. 

Nous ne présenterons point ici de généralités sur 
les orangs. Les détailsqui conviennent à une espèce 
pourroient fort bien ne point se rapporter à l'autre. 
Nous réserverons ce que nous avons à en dire à la 
suite de la description soit du chimpanzé, soit de 
l'orang-outan proprement dit. Nous nous bornerons 
pour le moment à peindre les orangs comme des ani- 
maux sylvains dont l'existence est protégée par les 
vastes forêts de la zone lorride , se servant de leurs 
longs bras et de leurs jambes déjetées , pour gravir 
avec aisance et sans effort sur les arbres , où ils trou- 
vent un abri protecteur et leur nourriture jour- 
nalière. 

Nousdirons toutefois que les orangs se distinguent 
comme êtres zooîogiques par les circonstances d'or- 
ganisation ou les particularités analomiqucs suivan- 
tes : un angle facial toujours plus ouvert que chez 
les autres singes; une poche digestive ou estomac 
ample et simple, comme celui de l'homme, suivi 
d'un tube également composé de trois sortes d'intes- 

(■) D'après une tête conservée au Muséum et étudiée 
par M. F. Cuvier. ( Des dents des Mammifères, p. 10.) 



17G 



HISTOIRE NATURELLE 



lins, etdont le cœcum est muni d'un appendice ver- 
miforme. L'os hyoïde, le foie, cl ses deux lobes; 
les vertèbres, une cloison des narines étroite, un 
axe de vision horizontal, des ongles aplatis à l'extré- 
mité des doigts, rappellent par leurs formes ce que 
nous retrouvons dans l'espèce humaine. Les fe- 
melles sont assujetties au flux menstruel, leur ges- 
tation est d'un ou deux petits que les mères affec- 
tionnent avec la plus vive tendresse. Les mùlcs ont 
une verge pendante , le scrotum situé à l'extérieur, 
et le prépuce non retenu par un filet. Les poils qui 
recouvrent abondamment le corps en dessus sont 
rares et peu fournis sur les parties internes. Ceux de 
l'avant-bras se dirigent d'avant en arrière depuis le 
poignet jusqu'au coude. Ces orangs ont encore de 
nombreux points de conformation qui les séparent 
de la plupart des singes ; c'est ainsi que leurs mollets, 
sans être prononcés, sont cependant assez dévelop- 
pés pour s'éloigner des formes habituelles aux autres 
animaux; que leur rotule est faite de manière à s'op- 
poser à la marche exclusive sur les quatre extrémi- 
tés. Leurcerveau est profondément plissé eleomposé 
de trois lobes dont le postérieur recouvre le cervelet ; 
les vaisseaux spcrmaiiques traversent l'anneau in- 
guinal , comme chez l'homme, pour descendre dans 
le scrotum. Les organes générateurs sont disposés 
de manière à ce que l'acte delà copulation ne puisse 
point, comme chez les autres mammifères, s'exé- 
cuter par derrière , mais que la femelle ait l'avantage 
au contraire de serrer le mâle dans ses bras. Les 
mamelles, peu velues, et doucement arrondies , oc- 
cupent également, eteommechez toutes les femelles 
des singes d'ailleurs, la partie antérieure de la 
poitrine. 

Tous les auteurs s'accordent à dire que les vrais 
orangs n'ont point de callosités. Il est probable ce- 
pendant que l'endroit où l'ischion appuie sur les 
brandies des arbres où ils se tiennent doit cire un 
peu calleux et dénudé. Cette présomption est forti- 
fiée par de légers emplacements nus que présentent 
les peaux séchées et empaillées du Muséum , et tout 
porte à croire qu'en examinant des dépouilles fraî- 
ches ou ces animaux en vie on leur trouvera ces 
callosités, ne fût-ce qu'à l'état rudimentaircO). 

Dans l'état actuel de nos connoissances nous n'au- 
rons à décrire que deux orangs : celui d'Afrique, 
qui est le chimpanzé, et celui d'Asie, qui est 
Yorang-outan des îles de Sumatra et de lîornéo. 
Mais l'histoire de ces animaux est encore enveloppée 
de tant d'obscurités , de tant d'erreurs , qu'il est bien 

(■) Ce caractère , dans tous les cas , n'est pas d'une 
haute importance; car faudroil-il faire une espèce à 
part des hommes que leur étal l'orée à èlre constam- 
ment à cheval, tels que les postillons, dont les fesses 
sont garnies de callosités bien plus développées que 
celles des gibbons? 



probable que sous un seul nom on confond plusieurs 
espèces mal indiquées , à peine entrevues, et sur les- 
quelles les naturalistes à venir pourront seuls four- 
nir des données satisfaisantes. 



L'ORANG CHIMPANZÉ 0). 

Troglodytes niger. Geoff. Saint-IIil. 

L'histoire de l'orang chimpanzé ( 2 ) est encore in- 
complète, malgré le grand nombre de communica- 
tions que les nations européennes entretiennent 
avec les côtes d'Afrique où il vit. On n'en avoit même 

(') Satyrus, Gcsn., Quadr., p. 974? satyrus indiens, 
Tulpius, Observ. médic., pi. 14; simia troglodytes , L. 
Gmel., sp. 34; jocho , Bufl'on, t. XIV, pi. 1 et pi. col. 
236 ; Encyclop. met ho d., pi. 5, fîg. 2; pongo, Uulfon, 
Supplémen., t. Vil, p. 2; le pongo, simia troglodytes, 
Audeb., fam. 1, sect. 1, pi. I, figure copiée dans l'atlas 
du Dictionnaire des sciences naturelles; troglodytes 
niger, Geoffroy Saint-llilairc, Afin mus., t. XIX, p. 87; 
Cuvier, Règn. anim , 1. 1, p. 104; Shaw, Gen. Zool. , 
pi. 2 ; Desmares t, Mamm. , sp. 2; F. Cuvier, Dict. des 
scienc. natur., I. XXXVI, p. 285; lîory Saint-Vincent, 
Dict. class. d'hist. natur., t. XH,p. 208; Gr\liii,Rôgn. 
anim., trad. angl., t. I, p. 250, avec figure de l'animal; 
Geoffroy Saint-Hilaire , Leçons sténographiées, VII e le- 
çon, p. 16 et suiv. 

(*) Le jeune chimpanzé dont les naturalistes dési- 
roienl l'acquisition pour le jardin des Piaules , vient 
d'arriver à Paris, et déjà il est installé dans le local na- 
guère occupé par l'orang-oulan; sa douceur, ses for- 
mes plus humaines que celles de l'orang-oulan, ne 
larderont certainement pas à lui obtenir une grande 
célébrité. C'est une femelle, sa santé parolt excellente, 
el sun intelligence fort digne d'intérêt. Ce seul fait per- 
mettra i!Vn juger : une personne voyant avec quelle at- 
tentive curiosité le jeune singe considéroit l'œuvre d'un 
dessinateur occupé à esquisser ses traits, eut l'idée de 
lui mettre un crayon dans la main. Aussitôt l'animal se 
pose auprès de l'artiste, et se met à passer l'extrémité 
de son crayon sur le papier comme un enfant qui veut 
essayer d'écrire ou de dessiner. 

En attendant que nous puissions donner plus de dé- 
tails sur les mœurs de cette curieuse espèce , nos lec- 
teurs liront certainement avec un vif intérêt une note 
sur les traits principaux qui caractérisent le jeune ani- 
mal, noie rédigée par M. de Blainvillc, et qu'il a bien 
voulu nous communiquer. 

«L'administration du Muséum d'histoire naturelle 
vient de faire tout nouvellement l'acquisition d une es- 
pèce de singe qui n'avoit pas été vue à Paris depuis 
1740 , où on en montroit un individu mâle au public, et 
dont Cîiffona parlé en 1766, dans le XIV e volume de 
son histoire naturelle, sous le nom dejocko, en confon- 
dant aussi dans cet article ce qui a trait à l'orang-ou- 
lan. Ce singe est connu maintenant sous le nom de 
Chimpanzé , qui paroîl être un nom de pays, et simia 
troglodytes parles auteurs systématiques. C'est , avec 
l'orang-oulan, le plus élevé des singes, c'est-à-dire le 



DES MAMMIFERES. 



177 



pas de bonne figure jusqu'à ces derniers temps, où 
M. Griflïlh a publié le calque d'un plâtre moulé sur 
un individu mort en Angleterre, figure que nous 
reproduisons. Quelques auteurs prétendent que les 
l 

plus voisin de l'homme. Sa patrie est la côte occidentale 
d'Afrique, au Congo et en Guinée; Bornéo et Sumatra 
sont au contraire l'habitation des orangs. 

» L'individu qui vient d'arriver vivant au Muséum a 
été élevé et amené en France par un capitaine au long 
cours, de Nantes , E. Boullemer, qui l'acheta en 1836 , 
au mois de novembre, d'un jeune nègre qui l'avait ap- 
porté dans sa pirogue, bras et jambes liés, comme objet 
de commerce, sans dire comment ni où il l'avoit ob- 
tenu. Il étoit bien jeune puisqu'il n'avoit encore que 
quatre incisives en haut comme en bas, ce qui fait sup- 
poser qu'il avoit cinq ou six mois, et lui donne aujour- 
d'hui environ un an et demi. Il n'a , en effet , que les 
canines et les deux premières molaires de lait, en sorte 
qu'il est certainement plus jeune que l'orang-outan 
qui existoit l'année dernière à la ménagerie. Il est nota- 
blement plus petit, n'ayant que deux pieds et demi au 
plus quand il est debout sur les membres postérieurs, 
et dix-huit à vingt pouces pour le tronc seulement. 

» Au premier aspect , on voit qu'il est mieux propor- 
tionné, moins cul-dc-jatle que l'orang-outan, sa télé 
étanl relativement moins forte dans la partie crânienne, 
et les membres étant surtout dansune proportion beau- 
coup plus humaine. 

» Les bras, les avant-bras et les mains sont en effet 
beaucoup mieux dessinés, beaucoup moins longs et 
grêles que dans l'orang-outan ; par contre, le train de 
l'arriére est évidemment moins pauvre, plus développé 
dans les deux premières parties, tandis que les doigts 
sont beaucoup plus courts. Il s'ensuit qu'il y a un peu 
plus de renflementmusculaire aux fesses et aux mollets. 

» Comme dans l'orang-outan le corps est entière- 
ment couvert de poils durs, assez rares, sans bourre, 
mais noir de jais et comme gauffrés, un peu comme 
chez le coaïla [S. paniscus, L.). Ces poils sont notable- 
ment plus nombreux en dessus du corps et en dehors 
des membres que sur la poitrine, le ventre et la partie 
interne des membres. Ils sont dirigés d'avant en arriére 
et de haut en bas, si ce n'est aux avant-bras où ils 
offrent la particularité, qui se remarque aussi dans l'es- 
pèce humaine et dans l'orang-outan, de remonter du 
poignet vers le coude; mais une différence avec ces 
derniers, c'est que les poils delà partie antérieure ou 
mieux de la tétc sont, dans le chimpanzé, comme dans 
les autres mammifères, dirigés comme ceux du reste du 
corps, tandis que dans l'orang-outan ils se portent 
d'arrière en avant en forme de chevelure comme dans 
l'homme; seulement la différence est que dans celui-ci 
l'épi est au sinciput, tandis que dans celui-là il est à 
la vertèbre cervicale proéminente. 

» Du reste, les poils du devant des oreilles forment 
aussi des espèces de favoris , et il y a au menton une 
courte barbe blanche et rare. 

» La peau de la face est de couleur de suie, elle s'est 
déjà éclaircie sur les lèvres depuis l'arrivée de notre 

chimpanzé en Europe ; celle des quatre extrémités est 
en dessus comme en dedans d'une couleur de chair vio- 
lacée. 

» La face et les organes des sens ont beaucoup de 

rapports avec ce qui existe dans l'orang-outan; sculc- 
I, 



gorilles du Cartbaginois Ilannon , dont les Romains 
trouvèrent les dépouilles pendues aux parois d'un 
temple , lors du sac delà rivale de Tyr, n'étoient pas 
autres que le chimpanzé. Ce n'est loutefois qu'une 

ment le front est beaucoup moins développé et bombé 
fuyant davantage en arriére surtout à cause de la saillie 
des crêtes sus-orbilaircs bien plus prononcées que dans 
l'orang-outan. 

» Les yeux sont peut-être plus petits, moins expres- 
sifs; les cils des paupières moins longs et d'ailleurs 
beaucoup moins découverts à cause de la saillie d'un 
bourrelet sourcilier épais et comme charnu. 

«Les oreilles sont au contraire beaucoup plus gran- 
des, plus larges, plus aplaties, moins bien bordées que 
dans l'orang-outan qui les a fort petites , bien faites, 
et presque semblables à celles de l'homme , sauf le 
lobule. 

» Le nez est moins enfoncé, moins aplati. Ses orifices 
sont cependant toujours fort rapprochés et sans lobes 
ou ailes distinctes. 

» Les lèvres sont, comme dans Tourang-outan, lon- 
gues, mobiles et extensibles , un peu moins peut-être; 
du reste, la supérieure offre également des rugosités 
longitudinales, et la muqueuse ne se déverse pas plus 
en dehors que dans cet animal. 

» Le tronc est court, la poitrine large, déprimée, le 
ventre médiocrement renflé; il n'y a aucune trace de 
queue, et la réju'on ischialique et le tour de l'anus sont 
revêtus par une peau nue, lisse, épidermée, formant 
un premier degré de callosité. 

» Les membres antérieurs ressemblent beaucoup 
plus à ceux de l'homme que dans l'orang-outan, où ce 
sont des espèces de longs crochets. En effet, le pouce , 
quoique réellement court, le paroît moins, parce que 
les autres doigts sont beaucoup moins longs, et ne sont 
pas arqués , les phalanges étant droites avec la dernière 
en crochet. 

» Les membres postérieurs sont au contraire plus dé- 
veloppés que dans l'orang outan, les fesses plus char- 
nues, les cuisses plus épaisses, plus larges, les jambes 
également plus renflées au mollet; aussi le pied est-il plus 
semblable à celui de l'homme , le talon assez accusé , 
la plante large , les doigts remarquables par leur briè- 
veté, et paroissant comme tronqués à l'extrémité, ce 
qui est très différent dans l'orang-outan , en sorte 
que le chimpanzé peut appuyer tonte la plante à terre. 
L'orteil est très fort et presque aussi long que les autres 
doigts, quoique séparé et opposable. 

» Les ongles des doigts antérieurs sont assez déve- 
loppés, celui du pouce au moins autant que celui des 
autres ; mais aux doigts postérieurs ils sont très courts 
et très aplatis, et bien loin de dépasser l'extrémité. 

» L'aspect , la physionomie de cet animal est mélan- 
colique, sérieux, mêlé de quelque chose de doux et 
même d'aimant. Il montre en effet le même degré d'af- 
fection pour son maître et ceux qui le soignent, que le 
faisait l'orang-outan . Il est très tranquille et très 
obéissant aux moindres volontés de son m.iîlre, et 
même de tout le monde. L'élévation du ton de la voix 
suffit pour l'arrêter , le faire venir à soi ou s'en faire 
embrasser comme d'un enfant. 

» Sa démarche à terre est encore assez bien celle do 

l'orang-outan , c'esl-à-dire qu'il marche le [dus soU- 

i vent à quatre pattes dans use position un peu oblique, 



781 



HISTOIRE NATURELLE 



supposition que rien ne pourroit détruire à la ri- 
gueur, mais aussi que nul fait ne pourroit légitimer; 
car ces gorilles auroient bien pu être ou des man- 
drills ou des magots. Le satyrus de Pline, le aarupoç 
d'Elien, sont encore l'animal qui nous occupe, 
autant qu'il est possible d'en juger par les foibles in- 
dications,', résultat d'idées légères et confuses, qu'ils 
nous ont laissées. La première mention qui soit faite 
du chimpanzé date des navigations européennes sur 
les côtes de Guinée, et se trouve consignée dans les 
Voyages de Purchass (t. II), où apparoissent pour 
la première fois les noms depongo et dVry"oco,sans 
qu'il soit vraiment possible d'affirmer avec certitude 
à quelle espèce de grand singe de tels noms convien- 
nent exclusivement. Dapper, dans son histoire de 
l'Afrique (*), publia une figure qui paroît parfaite- 
ment convenir à l'orang, dont nous traçons l'his- 
toire, et qu'il nomme qtiojas-morrou. Ce même 
nom se trouve reproduit par Barbot (*) qui écrit 
indifféremment quojas-morrou ou u-orrou , avec 
celui de barris que plusieurs voyageurs citent éga- 
lement. Edw. Tyson, naturaliste anglois, mit au 
jour en t09!) une monographie de cet animal ( 3 ), où 
pour la première fois paraissent les noms d'orang- 
outang exclusivement donnés depuis à l'espèce 
d'Asie, et celui de pygmcc. Enûu en I73S on lit 
dans un peut mémoire d'un Anglois nommé Scotin 
le nom de chimpanzé , que quelques auteurs écri- 
vent quimpèsc ( A ) , seule dénomination qui soit au- 
jourd'hui adoptée. Il paroit que les Nègres du Congo 
appellent indifféremment ce singe gonyo etjiocho, 
et ces deux noms, introduits dans le langage uni- 

appuyé en avant sur ic moignon formé parles articula- 
tions des première et seconde phalanges, et en ar- 
rière bien davantage sur la plante des pieds que l'o- 
rang-outan qui s'apimyoit sur le cote des mains, les 
doigts fléchis en dedans. 

» Du reste il aime à sauter, à se balancer et à jouer 
comme ce dernier. De même qu'un eufunl,il ne peut 
rester seul, et crie continuellement si l'on n'est pas 
auprès de lui. 

» Ainsi en définitive c'est un animal très voisin de 
l'orang-outan, se rapprochant plus que lui de l'espèce 
humaine par les membres et les pieds , en un mot, plus 
bipède , mais plus semblable aux quadrupèdes par l'a- 
baissement du front, la saillie des créles sourcilières 
et la grandeur des oreilles. » 

(') L'mstandlich und eigentliche Beschrcibung von 
Africa, du rchO. Dapper; Amst., 1670, in-foi., p. 393, 
582 et 583. 

( a ) A Description ofthe Coasts ofnorthandSouth- 
Guineaand of Elhiopia inferior, vulgarly Angola, 
by John Barbot, in Churchill' s Collect., t. II, p. 1, 
p.101. 

( 3 ) Orang-outang, sive homo sylvestris ; or the Ana- 
tomy of a pygmie, by Edw. Tyson; Lond. La figure de 
Tyson, très bonne pour le temps, se trouve reproduite 
par Shaw, Gen. Zool , pi. 2 , et par Screber, tab. I B. 

(i) Lecot, Mouv. musc, pi. 1, flg. 1. 



versel par Buiïon , ont été une source intarissable 
d'erreurs ; car le Pline françois ayant d'abord con- 
fondu le chimpanzé avec l'orang-outan, désigna le 
premier par le nom de joclw qu'il changea dans ses 
Suppléments en celui de pongo qu'il avoit d'abord 
appliqué à l'orang-outan , auquel il restitua ensuite 
celui de jocko. Or une telle versatilité de nomencla- 
ture n'étoit guère propreà faciliter la connoissance des 
orangs, car elle exige une sorte de commentaire toutes 
les fois qu'on veut distinguer une espèce de l'autre. 

Les figures qu'on a du chimpanzé sont peu nom- 
breuses. Celle de Buffon est faite à plaisir, et le pein- 
tre a joint aux formes apparentes d'un singe la figure 
et la démarche de l'homme: toute fautive qu'elle est 
on en trouve une mauvaise copie dans l'Encyclopé- 
die. La planche d'Audebert, quoique se rapprochant 
assez de la vérité, donne une idée peu complète de 
cet animal , et a été reproduite dans l'Atlas du Dic- 
tionnaire des sciences naturelles. La figure laissée 
par Tyson étoil encore, et malgré tout, la plus vraie 
dans ses principaux caractères, lorsque celle de 
M. Griflilh parut dans ces derniers temps (' , et vint , 
par son exactitude, fixer l'opinion des zoologistes. 

Le premier chimpanzé qu'on ait soigneusement 
observé en Europe, après ceux de Tulpius et de 
Tyson , est celui que Buffon a décrit sous le nom de 
petit orang-outang. Cet animal avoit deux pieds et 
demi de hauteur, et n'avoit, au dire de M. Nonfoux, 
son propriétaire, que deux ans. On devoit supposer 
(pie sa taille auroit pu acquérir dans son complet 
développement jusqu'à cinq pieds. Les individus 
observés par Tulpius et Tyson étoient également dans 
les premières années de leur existence. Buffon assure 
que ce singe, qui ne séjourna à Paris que pendant 
un élé, et qui mourut l'hiver suivant en Angleterre, 
niarchoil debout sur ses deux pieds, même en portant 
des fardeaux assez pesants. Son air étoit triste, ses 
mouvements mesurés et calmes, et tout en lui an- 
nonçoit la plus grande douceur. Son intelligence 
saisissoit aisément la valeur de certains signes et les 
comprenoit sans effort. Il imitoit une foule d'usages 
qu'il avoit vu pratiquer, et se comporloit à table 
comme un homme bien élevé. Ce chimpanzé recher- 
choit les caresses, aimoitles sucreries avec passion, 
étoit devenu extrêmement friand. Nous n'ajouterons 
rien de plus sur cet animal, dont on trouve une des- 
cription complète dans les œuvres deBuffon, etqu'il 
nous suffisoit de citer ici. 

Les proportions de l'orang d'Afrique, considérées 
dans les rapports du tronc et des membres , offrent 
moins d'irrégularité ou de disproportion que dans 

(■) Le chimpanzé apporté vivant en Angleterre par 
SI. Gross, étant venu à mourir, Tut moulé en plâtre sur 
le cadavre de l'animal même. La figure qu'on a tirée 
de la bosse a donc l'exactitude la plus parfaite dans les 
proportions des diverses parties entre elles. 



DES MAMMIFERES. 



179 



les orangs d'Asie, et se rapprochent davantage de 
celles de l'homme ('). Les bras, par exemple, n'ont 
point cette excessive longueur de ceux de l'orang- 
outan, et ils atteignent seulement le jarret. Si les 
mains ont une dimension plus grande , les pieds en 
revanche se trouvent plus courts; mais ce sont les 
pouces, surtout ceux des pieds de derrière, qui s'é- 
cartent singulièrement des autres doigts qu'ils sur- 
passent d'ailleurs en force et en volume. Les pouces 
des mains sont toutefois d'une brièveté telle qu'ils se 
terminent vis-à-vis la ligne d'où partent les phalan- 
ges des quatre autres doigts. Ajoutez à ces caractères 
généraux une face large et nue, des lèvres grosses, 
et vous aurez sous ce rapport un rapprochement plus 
complet. Les oreilles, quanta leur disposition géné- 
rale, sont analogues à celles de l'homme : le carti- 
lage qui en forme le pavillon est très développé, 
mince, garni d'un rebord, et collé contre les tempes. 
La tète est ronde; mais lorsque les téguments revê- 
tent la face, on ne seroit point disposé à reconnoîlre 
cette sphéricité à cause de la forte saillie qu'occa- 
sionne une lame qui part , ou plutôt qui constitue le 
bord orbitaire supérieur. L'angle facial mesuré sur 
ces crêtes donne soixante degrés, mais on ne peut 
véritablement l'évaluer, en déduisant la saillie os- 
seuse sourcilière, qu'à cinquante degrés. Le nez 
est épaté, ouvert, assez élevé, et situé à une dis- 
tance moyenne des yeux et des lèvres. La base de 
chaque fosse nasale est plus large que chez les orangs- 
outans, lorsque le crâne est dépouillé des téguments 
qui le recouvrent. On compte sept vertèbres cervi- 
cales, treize dorsales, quatre lombaires, quatre 
sacrées, et quatre coccigiennes dans la colonne ver- 
tébrale. La forme des vertèbres dorsales est parfai- 
tement analogue à celle de l'homme; toutefois on 
trouve deux surnuméraires qui donnent également 
attache à deux côtes en plus, qui portent à quatorze 
au lieu de douze le nombre de ces os protecteurs 
du thorax. Cette circonstance anatomique est tou- 
tefois d'une haute importance , car elle semble reje- 
ter parmi les animaux un être qui nous avoit habi- 
tués, par la disposition universelle de ses organes, 
à le considérer comme la première ébauche restée 
incomplète du type homme. 

La face du chimpanzé est nue, ou du moins cou- 
verte de quelques poils rares et peu apparents, plus 
épais sur le menton et sur les côtés du visage où ils 
forment des favoris. Les yeux sont petits, mais 
pleins de vivacité et d'expression; leur regard , en 
captivité, exprime l'inquiétude, mais rarement des 
passions haineuses. Les régions supérieures du 
corps sont recouvertes de poils noirâtres, d'une 
grande rudesse, qui sont partout d'une égale lon- 



C) Geoffroy Saint-Hilaire 
VII e leçon, p. 16. 



Leçons sténographiées , 



gueur, excepté sur les épaules où ils ont jusqu'à 
deux pouces. Toutes les parties internes des mem- 
bres, la poitrine et le ventre, sont presque dépour- 
vus de cet organe accessoire, et la forme du ventre, 
par son ampleur et son aplatissement