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Full text of "Corneille Agrippa; sa vie et ses oeuvres"

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CORNEILLE AGRIPPA 



SA VIE ET SES OEUVRES 



LE PUY. — IMPRMEWE ET UTHOfiRAPHin MARGHESSOU FILS. 




LES 



SCIENCES ET LES ARTS 



OCCULTES 



AU XVI e SIÈCLE 



u 



ORNBILLE AGRIPPA 



SA VIE ET SES ŒUVRES 



PAR 



M. AUG. PROST 



TOME PItRMIER 



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PARIS 
CHAMPION, LIBRAIRE 

15, QUAI MALAQUAIS, 1 «"> 



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o- v 



■1881 



F 

391 



INTRODUCTION 



Les sciences et les arts occultes ; leur origine. — Premières 
doctrines scientifiques. — La science et l'art sacrés. — L'arl 
hermétique; la cabale; la magie. 



Au commencement du xvi e siècle vivait un 
homme qui passait pour savant, très admiré par 
quelques disciples et par de nombreux amis, dé- 
crié et ardemment combattu par des ennemis 
passionnés, et au nom duquel s'est finalement 
attachée pour le grand nombre, parmi ses con- 
temporains et dans la postérité, la réputation 
d'une espèce de magicien ou de sorcier. Cet 
homme est Henri Corneille Agrippa. D'où vien- 
nent à son égard des sentiments et des opinions 
si contraires? A quelles causes faut-il les attri- 
buer? Aux qualités et aux défauts de son esprit 
même, ouvert et séduisant, mais inconsidéré, 
satyrique et hardi jusqu'à la licence; à l'attitude 
prise par lui dans les querelles religieuses de son 
temps, et, en première ligne, à la nature de ses tra- 

T. T. 1 



ir iNTnourcnox 

vaux et do quelques uns de ses écrits consacrés 
à do mystérieuses industries, à des sciences et 
à des arts secrets dont il a rédigé en quelque sorte 
le code général sous le nom de philosophie oc- 
culte, à défaut de celui de magie qu'il avouait 
tout bas au commencement, et qu'il n'a osé qu'à 
la fin proclamer hautement. L'appareil scientifi- 
que dressé par Agrippa s'appuyait nécessaire- 
ment sur un certain charlatanisme, favorisé par 
la crédulité générale qui régnait alors. Quant 
aux connaissances rapprochées ainsi, elles cons- 
tituaient un corps de doctrines singulières, cul- 
tivées par des adeptes qui s'en communiquaient 
mystérieusement les secrets et qui, par cette 
espèce de mise en scène, en augmentaient gran- 
dement le prestige aux yeux du vulgaire. Avant 
d'aller plus loin, quelques explications prélimi- 
naires peuvent être utiles sur ce sujet. 

Les sciences secrètes ont toujours eu, comme 
tout ce qui est mystérieux, le privilège de captiver 
l'attention. Le prestige qu'elles exercent est de 
tous les temps. Il est considérable aux époques 
principalement où règne l'ignorance. Tel il était 
au moyen âge; et il ne s'élevait guère de doutes 
alors sur la réalité des sciences et des arts oc- 
cultes. Cette disposition favorable s'explique suf- 
fisamment pour le vulgaire par l'aveugle crédu- 



INTRODUCTION tlî 

1 1 te qui, à eu moment, dominait généralement les 
esprits. On se rend moins facilement compte de 
l'attitude prise dans ces circonstances par cer- 
tains hommes d'intelligence supérieure et de 
véritable savoir, plus ou moins engagés dans ces 
étranges spéculations, par un Gerbert et un Al- 
bert le Grand, par un Roger Bacon et un Tri- 
theim, par un Pic de la Mirandole, pour ne nom- 
mer que les plus connus. Est-il possible qu'il n'y 
ait eu qu'illusions ou coupables supercheries dans 
des doctrines acceptées et recommandées par de 
tels hommes? Tout serait-il vain dans les théories 
et dans les actes mystérieux qui sont le fonde- 
ment et la matière de sciences et d'arts cultivés 
par eux? Il ne saurait en être ainsi. Qu'était-ce 
donc que ces sciences et ces arts occultes? En quoi 
consistaient-ils? D'où venaient-ils; et quelle était 
leur véritable portée? 

Les sciences et les arts occultes sont un nié- 
Linge de vérité et d'erreur, de résultats positifs 
fournis par l'expérience et de données imaginaires 
enfantées par la spéculation ; éléments disparates 
dont l'étrange association s'est trouvée favorisée 
par le demi-jour dans lequel ont forcément vécu et 
se sont développés ces corps de doctrine, frappés de 
condamnation par une autorité qui les déclarai! 
coupables sans démontrer, sans même admettre 
leur inanité. 



IV INTRODUCTION 

Trop souvent exploités par le charlatanisme, 
les sciences et les arts occultes se sont prêtés 
fréquemment aussi au travail sérieux. Ils ont 
servi de refuge aux écoles hétérodoxes pour- 
suivies par des écoles autorisées et intolérantes, 
non moins qu'elles souillées par l'erreur. Ils ont 
été, à une certaine époque et dans de certaines 
conditions, la carrière ouverte à la libre recherche 
dans toutes les directions. Ils ont été le champ 
d'évolution de la pensée affranchie. C'était le 
camp des proscrits; car la persécution, la révolte 
et la lutte ont existé dans le domaine scientifique 
comme dans le domaine religieux et dans le do- 
maine social. Les écoles se sont combattues et se 
sont opprimées l'une l'autre, comme l'ont fait les 
églises et les castes. 

Le désir de connaître , aiguillon naturel de 
l'activité des esprits, est aussi vieux que l'huma- 
nité. Toujours les hommes se sont appliqués à 
y satisfaire. Deux voies leur étaient ouvertes pour 
y parvenir; deux procédés s'offraient à eux pour 
obtenir ce résultat: l'observation et le raisonne- 
ment. Ces deux procédés également utiles étaient 
faits pour concourir ensemble à l'œuvre d'infor- 
mation. Mais, au lieu de s'aider mutuellement et 
de se compléter, il leur est arrivé de se mécon- 
naître, de vouloir se dominer, quelquefois même 



I.VJTlOnUCTJOX 



s'exclure l'un l'autre. De là deux courants dis- 
tincts et agissant parfois séparément au lieu de 
se confondre, dans le développement de la science ; 
un courant procédant de l'observation des faits et 
un courant déterminé par les conceptions de l'es- 
prit. Le premier aboutit aux systèmes naturalistes 
avec une certaine tendance vers le matérialisme, 
le second aux systèmes idéalistes tout particuliè- 
rement imprégnés de spiritualisme. Les systèmes 
naturalistes émanant d'observations plus ou moins 
imparfaites paraissent avoir pris corps avant les 
autres et s'être développés d'abord dans l'Orient 
asiatique et en Egypte. C'est là que les Grecs 
vont chercher les doctrines scientifiques de leurs 
écoles les plus anciennes. 

Nous ne connaissons ces premières manifesta- 
tions de la sagesse humaine que d'une manière 
très incomplète et par des témoignages de se- 
conde main. Le peu que nous en savons se résume 
dans les systèmes cosmogoniques des vieilles éco- 
les de l'Ionie et de la grande Grèce. Les anciens 
philosophes qui se groupent dans ces écoles 
associent d'ailleurs largement aux résultats de 
l'observation les conceptions purement imagi- 
naires, et se rapprochent ainsi des sages groupés 
dans les écoles idéalistes, où régnent à peu près 
exclusivement, au mépris de l'observation, le rai- 
sonnement et les svstèmes. 



VI INTRODUCTION 

Tout ce que nous pouvons dire ici des premiers 
résultats conquis par l'observation, c'est que de 
bonne heure les anciens avaient reconnu quelques 
faits qui servaient de fondement à leurs doctrines 
scientifiques. Le témoignage en était consigné dans 
des propositions acceptées comme des axiomes. 
Rien, disait-on, ne se fait de rien. Certains éléments 
primordiaux, l'eau, le feu, la terre et l'air, se retrou- 
vent dans tous les corps ; ceux-ci se modifient et 
se transforment incessamment; ils se constituent 
et commencent ; ils se désorganisent et finissent ; le 
chaud et le froid, le sec et l'humide, le solide et le 
liquide sont des états qui se succèdent en eux. Ces 
corps se déplacent aussi ; ils changent continuel- 
lement de position et de forme sous l'action d'un 
agent mystérieux, la force, dont la nature et l'o- 
rigine restent cachées pour l'homme. Celui-ci se 
trouve ainsi conduit à la conception du surnaturel 
dont il assigne le caractère à tout ce qui échappe 
à sa compréhension, dans un cadre immense où se 
meuvent les superstitions de tous les temps. 

Ces données diverses, résultats d'observations 
imparfaites, et les conclusions précipitées qui en 
sont déduites enfantent, dès l'antiquité, des sys- 
tèmes profondément pénétrés de panthéisme, sui- 
vant lesquels tout se tiendrait dans la nature. De là 
l'idée d'une étroite liaison entre le visible et Tin- 
visible, entre le terrestre et le céleste; celle de 



ixTuoru'irnoN vu 

l'homogénéité de tous les corps dans leur essence, 
ou de l'unité de la matière ; conceptions associées à 
des notions mystiques d'âmes, de démons, de gé- 
nies, enfantées par l'esprit oriental et graduelle- 
ment répandues partout; ainsi qu'à des théories 
singulières sur la signification des nombres et des 
figures, sur la valeur de certains mots et sur 
celle des lettres, fondement des théories cabalis- 
tiques. 

L'Egypte était devenue le foyer de ces doctrines 
inspiratrices d'une science secrète dont l'expres- 
sion avouée était l'art sacré ; corps de doctrines 
conservé, non sans mystère, par les prêtres et con- 
signé dans des écrits dont on attribuait l'origine 
au dieu Thoth, le révélateur divin, l'Hermès des 
Grecs alexandrins. Ces antiques croyances, fon- 
cièrement erronées, malgré quelques vérités qui 
s'y trouvaient mêlées, remarquables d'ailleurs par 
une hardiesse qui pouvait être féconde, se voient 
condamnées à vivre dans l'ombre partout où pré- 
valent les doctrines idéalistes enfantées par le 
génie grec, portées par lui à un haut degré d'au- 
torité, continuées ensuite non sans quelque mé- 
lange par les Alexandrins, prépondérantes enfin 
pendant le moyen âge, avec le christianisme émi- 
nemment favorable lui-même aux théories spiri- 
tualistes qu'elles inspirent et absolument cou- 



Vil! INTRODUCTION 

traire en même temps aux tendances vers le 
panthéisme des doctrines naturalistes. 

On voit comment s'est trouvée condamnée à 
vivre cachée la vieille science orientale des écoles 
naturalistes de l'Asie, de l'Egypte et de la Grèce. 
Cette vie cachée n'a pas peu contribué au genre de 
développement qu'ont pris les théories d'où sort 
l'art sacré, l'art hermétique, principe de l'alchimie 
et de l'astrologie, à laquelle s associent la cabale, 
réduite graduellement à de pures combinaisons 
de mots et de lettres, et la magie comprenant 
la démonologie. Tels sont les éléments princi- 
paux des sciences occultes ; indigeste assem- 
blage de notions positives et d'erreurs grossières ; 
dépôt des plus anciennes connaissances révélées 
par l'observation et des découvertes accumulées 
par les siècles, auxquelles se mêlent les concep- 
tions les plus hasardées enfantées dans l'ombre 
par des esprits affranchis de toute discipline, sous 
l'influence d'un mysticisme sans frein. 

C'est là pourtant qu'associé à l'alliage le plus 
impur se trouvait en dépôt, dans l'attirail en quel- 
que sorte des arts et des sciences occultes, le vé- 
ritable procédé scientifique, l'observation. C'est là 
qu'il s'est conservé jusqu'au jour où la science mo- 
derne se dégageant de ses langes vient se saisir de 
cette arme puissante. C'est là que le trouvaient 
et que durent l'emprunter ceux qui auparavant se 



INTRODUCTION IX 



sentaient entraînés vers les études positives. Ainsi 
s'explique la propension de la plupart des grands 
esprits du moyen âge vers les sciences occultes. 
Quant aux accusations de magie qui les ont at- 
teints presque tous, elles ont en partie pour cause 
la promiscuité à laquelle se trouvaient condam- 
nées les diverses parties de ce corps de doctrines, 
enveloppées dans une même proscription et rivées 
ainsi à une chaîne commune que les temps mo- 
dernes plus éclairés devaient seuls briser. Ce n'é- 
tait pas d'ailleurs chose absolument gratuite ni 
tout à fait injuste que ces accusations de magie 
lancées au moyen âge contre les hommes voués à 
l'étude et à la pratique des sciences et des arts oc- 
cultes. Ces hommes ne pouvaient pas encore distin- 
guer et répudier en les cultivant l'alliage indigne 
qui devait en être rejeté. Asservis jusqu'à un cer- 
tain point par les préjugés de leur temps, ils ne 
pouvaient pas renier absolument l'autorité de cette 
magie dont on ne devait anéantir définitivement le 
prestige usurpé qu'en proclamant sa complète ina- 
nité. Jusque-là beaucoup la condamnent, quelques 
uns s'en excusent, presqu'aucun ne nie sa réalité. 
Le moyen âge tout entier a cru à la magie, et de 
nos jours il est des hommes qui y croient encore, 
enchaînés, comme on l'était alors, à ces erreurs par 
certaines suspertitions que les temps modernes ont 
reçues et conservées de ceux qui les ont précédés. 



X INTRODUCTION 

Ces considérations peuvent aider à comprendre 
ce que sont les sciences et les arts occultes, quel 
est leur esprit, quelle est leur origine. Elles per- 
mettent d'entrevoir ce qu'est dans ses grands traits 
leur histoire. Il nous reste à examiner d'un peu 
plus près en elles-mêmes ces étranges spécula- 
tions, en les considérant clans leurs principales 
branches que nous avons indiquées tout à l'heure, 
l'art hermétique, la cabale et la magie. 

L'art hermétique est ce que, vers le ni c siècle de 
notre ère, les Grecs d'Alexandrie appelaient la 
science ou l'art sacré, la science d'Hermès ou de 
Thoth. Quoique cette dénomination n'apparaisse 
pour la première fois qu'à cette époque tardive dans 
les documents historiques, il y a lieu de croire 
qu'elle est plus ancienne. Plus ancienne aussi est 
certainement la chose à laquelle elle s'applique. 
Dans la science ou l'art sacré, il faut vraisembla- 
blement reconnaître le corps même des antiques 
doctrines que les philosophes grecs, les Thaïes, 
les Démocrite, les Pythagore, allaient étudier en 
Egypte et jusque dans l'Orient asiatique. 

L'art hermétique était une véritable encyclopédie 
de toutes les connaissances. Religion, politique, 
philosophie, sciences et arts, tout y était réuni. 
11 contenait une sorte de science de l'univers 
l'ondée sur l'observation de quelques faits natu- 



INTRODUCTION XI 

rels, et des doctrines de philosophie spéculative 
s'accordant avec eux. Mais l'insuffisance des ob- 
servations devait nécessairement engendrer des 
croyances hasardées, et celles-ci ne pouvaient 
produire que des opinions erronées. De là certai- 
nes idées singulières sur l'origine du monde ; sur 
l'essence des choses; sur la valeur des nombres, 
des lettres et des mots, sur celle des formes géo- 
métriques ; sur le sens mystérieux attaché aux 
figures, à celles notamment qu'on donnait aux 
constellations, à celles des plantes et des ani- 
maux. 

Dans sa partie positive, l'art hermétique com- 
prenait, sous le voile de symbole sel de cérémonies 
mystiques, le secret de certains procédés touchant 
la manière de traiter les métaux, et celui de cer- 
taines expériences sur leurs combinaisons. Les 
phénomènes observés dans la succession des di- 
vers états de la matière avaient, dès les temps re- 
culés, fait concevoir l'idée de l'unité originaire de 
celle-ci, malgré la variété de ses états. De là pro- 
cèdent, d'une part, des opinions sur la mobilité 
des éléments, sur la prétendue transmutation des 
métaux, sur la possibilité imaginaire de donner 
ou de rendre à volonté la vie à la matière inerte. 
De là viennent, d'autre part, des croyances sur 
l'unité d'origine de toutes choses, et, en raison de 
l'intime union observée entre les causes et les el- 



XII INTRODUCTION 

fets, des doctrines profondément imprégnées de 
panthéisme. Ces secrets gardés par les prêtres 
égyptiens étaient révélés aux seuls initiés et re- 
commandés, sous des peines sévères, à leur abso- 
lue discrétion. 

On rapportait, avons-nous dit, l'origine de ces 
connaissances à un dieu Thoth ou Hermès. Cepen- 
dant, chez les Grecs et chez les peuples instruits 
par eux, la légende fit. ensuite d'Hermès un per- 
sonnage non plus divin, mais en quelque sorte hé- 
roïque ou plutôt sacerdotal, Hermès trismégiste ou 
trois fois grand, trois fois maître, auquel on attribua 
la composition d'ouvrages dont il n'est fait, du 
reste, mention que depuis l'ère chrétienne, et dont 
parlent Plutarque et Galien, Clément d'Alexandrie, 
Tertullien, Lactance, Jamblique, saint Augustin, 
saint Cyrille, etc. Ces ouvrages circulaient en grand 
nombre aux premier et second siècles de notre ère ; 
époque où l'on a fabriqué aussi de prétendus 
écrits d'Orphée, de Zoroastre, de Pythagore et 
d'autres encore. Comme ceux-ci, les livres d'Her- 
mès sont incontestablement des compositions apo- 
cryphes. Ils ne doivent pas être absolument dédai- 
gnés cependant, car quelques-uns pourraient bien 
être dus à des initiés instruits de la science her- 
métique et fournir, à ce titre, un témoignage pré- 
cieux de quelques-unes au moins des vieilles 
croyances conservées par elle; quoiqu'il dût s'y trou- 



INTRODUCTION XL] f 

ver nécessairement aussi de nombreux éléments 
appartenant à une autre origine, à la philosophie 
grecque alexand rine notamment, et, en tout cas, des 
doctrines étrangères à l'Egypte proprement dite. 
Il y a, sans aucun doute, exagération dans l'énu- 
mération que fait Jamblique des livres d'Hermès, 
au nombre, dit-il, de 36,525 volumes, suivant Ma- 
néthon, ou môme de 20,000 seulement, suivant 
Séleucus ; à moins qu'on ne doive entendre ces 
nombres comme s'appliquant à la quantité, non 
des ouvrages eux-mêmes, mais des exemplaires 
que l'Egypte entière en possédait; ce qui serait 
encore considérable. Au commencement du m 
siècle, Clément d'Alexandrie mentionne, dans ses 
Stromates, les livres d'Hermès trismégiste, et il en 
compte quarante-deux : huit sur le monde, l'as- 
tronomie, le soleil, la lune, la terre et les planètes ; 
trois sur l'Egypte, le Nil et les lieux consacrés; 
quatorze sur la religion et le culte, la nature des 
dieux et celle de l'âme; onze sur la police sociale, 
les devoirs des rois, les lois, la judicature, les im- 
pôts, les mesures et l'art d'écrire; six sur le corps 
humain, la médecine et la chirurgie l . 

l. On doit peut-être rapporter ù. cette dernière catégorie 
d'ouvrages un livre de pharmacologie égyptienne trouvé dans 
un papyrus el publié récemment par M. Gury Ebers. — Das 
hcnnetisckc buch liber die arzeneimittel der alten Aegypter. 
2 vol. in-fol. Leipzig, 1870. 



XIV INTRODUCTION" 

Les ouvrages attribués à Hermès trismégiste 
avaient été, dit-on, traduits en grec parMané thon, 
sur l'ordre de Ptolémée Philadelphie. Quelques trai- 
tés grecs ayant ce prétendu caractère furent, à leur 
tour, traduits par les Arabes ; d'autres avaient été 
traduits en latin. Très peu de chose, en définitive, 
est venu de tout cela jusqu'à nous. Ainsi, nous 
possédons quelques fragments d'un ouvrage grec 
de science hermétique, conservés par Stobée dans 
ses recueils et des définitions, en grec également, 
d'Asclépius adressées au roi Ammon sur différents 
sujets, Dieu, l'homme, la matière, les astres, etc., 
avec deux morceaux d'un caractère analogue, à la 
suite de ces définitions; un traité dans la môme lan- 
gue le Pimander, 7ioi|j.avrfjp, dialogue sur la sagesse 
et la puissance de Dieu , retrouvé au xv c siècle et tra- 
duit alors en latin par Marsile Ficin ; une version 
laite au n e siècle en latin par Apulée, d'un traité dit 
YAscicpiiis, sur la nature des dieux. Ces ouvrages 
sont purement philosophiques et ne contiennent 
rien des secrètes pratiques de l'art sacré ; mais ils 
peuvent fournir, indirectement au moins, des in- 
dications sur les théories métaphysiques associées 
à celles-ci. Quelques autres écrits hermétiques, soit 
en grec ou en latin, soit en arabe, traitent de 
l'astrologie et de l'alchimie, ou bien concernent les 
poisons, les pierres précieuses, la pierre philoso- 
phale, l'art de faire de l'or. 



I.\ FROIU'CI'HiX w 

Il est impossible de dire quelle part revient à 
la science elle-même de la vieille Egypte dans les 
notions, les idées et les théories que renferment 
ces divers ouvrages d'époque relativement récente. 
Ils contiennent au moins le témoignage de ce que, 
pour une part, on attribuait à la science hermétique 
dans les premiers siècles de notre ère et pendant 
le moyen âge. Pour ce qui est de l'antique science 
elle-même, bien des causes avaient dû concourir 
à l'altérer et à la faire, en partie au moins, ou- 
blier. Après avoir été cultivée et gardée précieuse- 
ment par les prêtres égyptiens qui en tenaient 
les secrets, disaient quelques-uns, des mages ou 
sages de l'Orient et qui les avaient communiqués 
aux philosophes grecs, elle avait été proscrite en 
Egypte môme parles Romains. Dioclétien, suivant 
Orose, en avait fait brûler les livres vers la lin 
du m- siècle, et l'invasion arabe avait achevé de 
détruire ce qui pouvait en rester, au vn e . Les 
(irecs cependant en conservaient les traditions. 
Ils en avaient de bonne heure connu les mysté- 
rieuses doctrines. Les Alexandrins avaient re- 
cueilli et des philosophes grecs et des prêtres 
'■gypliens cet héritage. Plotin et Porphyre au 
m" siècle, Jamblique ou iv' ! , Proclus au v' 1 , parais- 
sent avoir été initiés aux secrets de la science 
hermétique. Les Byzantins d'Europe et d'Asie con- 
tinuent à les cultiver. Syuùse, Ovû[ue de Ptolé- 



XVI INTRODUCTION 

maïs, et Philippe, protosyncelle de Gonstantinople 
au v e siècle, Photius au ix e , Psellus au xii c , Blem- 
mydas, patriarche de Gonstantinople et Theotoni- 
cus au xm e , passent pour les avoir connus. 
Le moyen âge a produit sur l'art sacré un grand 
nombre d'ouvrages conservés aujourd'hui en 
manuscrit dans nos bibliothèques. 

Chez les Romains, la science hermétique avait 
été peu en honneur; mais les Arabes s'y adonnent 
avec ardeur, à l'époque de civilisation et de culture 
intellectuelle qui suit chez eux celle des conquêtes. 
Les Arabes sont bien placés et arrivent à un mo- 
ment favorable pour être les héritiers scientifiques 
des Orientaux, des Egyptiens et des Grecs. C'est 
par eux, en grande partie, que cet héritage passe 
aux peuples de l'Occident. Les Juifs partagent 
avec les Arabes le rôle d'intermédiaires pour la 
transmission des connaissances scientifiques de 
l'antiquité aux modernes. Geber écrit vers le 
ix c siècle sur la science et l'art hermétiques, Rhazès 
au x°, Avicenne un siècle plus tard. D'autres en- 
core après eux composent des ouvrages du même 
genre. Quelques doctrines métaphysiques, des 
théories mathématiques, des systèmes d'astrolo- 
gie, des procédés d'alchimie, des recettes de mé- 
decine forment les éléments de ce corps de science 
transporté par des voies diverses de l'Orient dans 
les contrées de l'Occident. 



INTRODUCTION XVII 

(Jet. débris de la science et de l'art sacrés ou 
hermétiques sont accueillis avec méfiance sur ce 
théâtre nouveau, et finalement proscrits par l'E- 
glise, jalouse d'être seule dispensatrice des doc- 
trines philosophiques et scientifiques. Une cause 
suffisante de discrédit pour cette science antique 
résidait dans ses tendances vers le panthéisme, et 
dans le matérialisme apparent qui semblait inspi- 
rer ses méthodes d'observation et d'investigation ; 
procédés essentiellement contraires aux théories 
spiritualistes et aux principes idéalistes qui, d'ac- 
cord avec l'esprit du christianisme, régnaient alors 
dans les écoles. Le clergé fournit cependant de 
nombreux adeptes à la science hermétique. Leurs 
noms se lisent, mêlés à beaucoup d'autres, sur la 
liste de ceux qui, du x c siècle au xvi c , se transmet- 
tent, chez les peuples de l'Occident, le dépôt des 
doctrines mystérieuses léguées aux modernes par 
l'antiquité. On trouve notamment sur cette liste, 
pour ne citer que les plus illustres, après le pape 
Silvestre II mort en 1003, Alain de Lille, évoque 
d'Auxerre au xn c siècle, Albert le Grand, Roger 
Bacon, Thomas d'Aquin au xm°, Arnauld de Ville- 
neuve, Raimond Lulle, Duns ÎScot, Jean Dastin, 
Pierre le Bon, Richard l'Anglais, Guillaume de 
Paris, Jean de lloquetaillade, Nicolas Flamel au 
mv, Bernard de Trévise, Marsile Ficin au xv% Tri- 

theim, Agrippa', Paracelse, Cardan, Porta au xvi c . 

T. I. 



XVilI INTRODUCTION 

Les hommes que nous venons de nommer sont 
presque tous des alchimistes ; quelques-uns sont 
des astrologues. L'art hermétique s'était en effet, 
avec le temps, à peu près résumé dans l'alchimie et 
l'astrologie : l'alchimie dont le double objet, le but 
pratique, était la santé et la richesse, la confection 
des médicaments, de la panacée, de l'élixir univer- 
sel et la transmutation des métaux, avec la re- 
cherche de la pierre philosophale pour faire de 
l'or; l'astrologie, qui allait se rattacher par la di- 
vination à la magie et côtoyait à la fois la méde- 
cine et la politique, avec un prestige malgré tout 
persistant, auquel le xvi° siècle n'a pas échappé. 

L'alchimie conserve et cultive, au moyen âge, 
les doctrines essentielles de l'antiquité sur l'unité 
originaire de la matière et sur les affinités qui 
unissent entre eux tous les corps. Cependant 
quelques alchimistes travaillent sur des principes 
nouveaux. Abandonnant les voies anciennes et les 
méthodes spécialement expérimentales, ils se con- 
forment aux théories idéalistes et se rangent à 
l'esprit spéculatif de leur temps. Les procédés 
scientifiques sont soumis par eux à une philosophie 
qui consiste à descendre de l'absolu, de la cause su- 
périeure, aux conséquences qui en découlent, ainsi 
que le prescrit la méthode scolastique. Ils s'inspi- 
rent du principe qui établit la subordination de 
l'ordre matériel par rapport à Tordre spirituel. 



INTRODUCTION MX 

Leurs recettes instituent des procédés mystiques, 
des opérations mystérieuses qui se rapprochent 
des pratiques de la magie démonologique. A côté 
de cette alchimie idéaliste, science chimérique 
plus qu'aucune autre, contre laquelle surtout se 
tournent les condamnations et les proscriptions, 
l'alchimie spécialement pratique se concentre de 
plus en plus dans les recherches directes sur la 
matière. Les ouvrages qu'elle enfante sont des 
descriptions d'expériences accomplies dans les 
laboratoires, des recueils de recettes employons 
dans les arts et l'industrie, dans l'art de guérir 
principalement. Voilà ce qu'est l'alchimie au 
xvi e siècle. Encore un pas et la pharmacopée s'en 
détache. La chimie moderne, un peu plus tard, va 
s'en dégager. 

A cùlé de L'art hermétique, la cabale fournitaussi 

aux sciences et aux arts occultes une branche im- 
portante. Certains procédés du symbolisme caba- 
listique ne sont pas étrangers à la science hermé- 
tique ; mais c'est à une science distincte qu'ils 
appartiennent surtout. La cabale ne dépend nulle- 
ment de l'art hermétique; elle est essentiellement 
juive par son origine et par ses plus anciens dé- 
veloppements. Son nom vient d'un mot qui, eu 
hébreu, signifie tradition. Elle consiste en un 
corps de doctrines longtemps mystérieuses et. 



Sx lv ri tonner ion 

secrètes. C'est par là qu'elle rentre dans le cadre 
des sciences occultes que nous avons en vue. 

Les Hébreux ne semblent pas avoir eu primiti- 
vement d'enseignement, en dehors de la loi conte- 
nue dans les livres saints. La philosophie propre- 
ment dite avec ses développement métaphysiques 
et théologiques n'apparaît chez eux que tardive- 
ment. Les docteurs qui en font l'objet de leurs 
études et qui la professent ne remontent pas beau- 
coup plus haut que le commencement de notre 
ère. La science née ainsi se développe plus tard 
dans les écoles des rabbins formées après la 
chute de la nationalité juive. Elle a son expression 
dans le Talmud dont les rédactions volumineuses 
appartiennent aux siècles postérieurs à Jésus- 
Christ. En même temps, une doctrine restée se- 
crète et livrée aux initiés seulement s'était formulée 
dans les traditions de la cabale, fixées plus tard 
et recueillies en des livres nombreux dont quel- 
ques-uns nous ont laissé leur titre, mais qui sont, 
pour la plupart, perdus pour nous. 

On possède cependant deux de ces deux livres, 
le SepherJetzirah, livre de la création, et le Zohar, 
ou la lumière, qui nous permettent de nous faire 
une idée de l'ancienne cabale juive. On n'est pas 
d'accord sur l'époque précise à laquelle ont été 
écrits ces deux ouvrages qui paraissent repré- 
senter l'œuvre de plusieurs générations. Le pre- 



INTRODUCTION XXI 

mier est court et d'une constitution assez ho- 
mogène ; le second est plus long et composé 
d'innombrables fragments de nature diverse. Le 
S.Jetzirah est, sous la forme d'un monologue placé 
dans la bouche d'Abraham, une exposition dogma- 
tique de la Genèse universelle ; il a dû être écrit 
entre l'année 100 avant Jésus-Christ et l'année 
"M) de notre ère. Le Zohar est un long commentaire 
composé de notes et de développements du carac- 
tère le plus varié, ajustés, sans beaucoup de pré- 
cision, aux principaux passages du Pentateuque. 
Cette vaste compilation, qui est comme le code 
universel de la cabale, ne semble remonter qu'à 
la première partie du second siècle seulement 
après Jésus-Christ. Elle paraît s'être graduellement 
accrue jusque dans le courant du vi c siècle, peut- 
être môme avoir reçu des modifications successi- 
ves jusqu'à sa divulgation parmi les peuples de 
l'Occident, vers la fin du xin p . 

Les doctrines qui ressortent des textes cabalis- 
tiques du S. Jet zirali et du Zohar se présentent dans 
ces ouvrages avec une certaine confusion et de- 
mandent pour être comprises qu'on les soumette 
à une classification méthodique. M. Franck et 
M. Munk ont fait ce travail. Les idées reconnues 
et signalées par eux dans le dépouillement des 
textes cabalistiques se rangent sous trois chefs : 
métaphysique, dogmatique et symbolique. 



XXII INTRODUCTION 

Au point de vue métaphysique, on trouve dans 
la cabale juive un système philosophique de la 
nature des choses, une explication de l'âme et de 
la matière, des vues sur l'origine de l'univers créé 
par une émanation de la divinité. Toutes choses, 
y est-il dit, sortent de l'essence même de Dieu. 
Tout est esprit, et la matière même n'est qu'une 
condensation de l'esprit. Dieu et le monde ne font 
qu'un. La pensée est la substance universelle elle- 
même. C'est là un panthéisme spiritualiste très 
remarquable qui au dualisme biblique de l'esprit et 
de la matière, de Dieu et du monde, du créateur 
et de la créature, substitue l'unité absolue du 
principe et de la substance, de la cause et de l'ef- 
fet, de la pensée et de l'existence même. De là 
l'idée d'un Dieu, substance unique et universelle, 
nature réelle de tout ce qui existe. Ce système es- 
sentiellement panthéiste, auquel sont associés 
quelques traits de métempsycose, s'écarte complè- 
tement de la doctrine mosaïque. 

Au point de vue dogmatique, la cabale présente 
un ensemble de doctrines mal digérées, dominées 
par le principe essentiel de l'émanation ; amas de 
notions assez confuses sur les esprits et leur hié- 
rarchie, les âmes, les génies, les anges et les dé- 
mons, distribués dans le cadre d'une mythologie 
tout imprégnée de goût oriental, telle que l'a égale- 
ment accueillie le mvsticisme alexandrin, et im- 



iKrK.inr<;Tio.\ xxin 

pliquant l'idée d'un monde supérieur intellectuel 
et d'un monde inférieur purement matériel. 

Au point de vue symbolique, la cabale renferme 
un système très singulier d'exégèse, qui, s'ins- 
pirant de l'esprit judaïque se donne pour objet 
d'établir et de maintenir, à tout prix et par les 
procédés même le plus évidemment arbitraires, 
l'accord entre toute idée nouvelle et la lettre au 
moins de l'Ancien Testament. Dans ce système, 
la sainte écriture, la loi, est considérée comme 
cachant toujours sous son sens direct et positif un 
sens mystérieux plus élevé et plus important, qui 
est la loi véritable. Cette théorie assurait une 
grande indépendance de pensée aux cabalistes, 
sous le voile d'une soumission apparente à la loi 
écrite. Le système fondé sur ces principes visait 
à établir entre la lettre sacrée et les interpréta- 
tions arbitraires qu'on en fournissait un lien au 
moins apparent, grâce à des procédés artificiels 
tout à fait caractéristiques. Ces procédés consis- 
taient à donner une valeur réelle à de simples 
combinaisons de signes. On attachait, par exem- 
ple, des idées aux lettres mômes qui constituaient 
les mots et aux nombres que pouvaient représen- 
ter ces lettres. Ce trait est commun à l'art herméti- 
que, comme nous l'avons dit, et à la cabale; mais 
c'est à celle-ci qu'il appartient originairemenl. 

Tantôt j en transposant les lettres d'un mot OU 



XX iV INTRODUCTION' 

en les remplaçant par d'autres suivant certaines 
règles, on obtenait un mot nouveau dont le sens 
particulier servait à justifier le changement qu'on 
entendait apporter à la signification du mot pri- 
mitif ainsi modifié. Ce procédé se nommait thc- 
moura, d'un mot hébreu qui signifie échange ou 
permutation. Tantôt, en vertu de la valeur numé- 
rique attachée à chaque lettre, mode de notation 
usité chez les Hébreux aussi bien que chez les 
Grecs et chez les Latins, on obtenait, par la subs- 
titution d'une lettre à une autre opérée suivant 
certains principes, des nombres nouveaux et des 
combinaisons d'où l'on tirait des inductions esti- 
mées aussi rigoureuses que des démonstrations 
mathématiques, touchant la valeur relative des 
mots et des idées correspondantes que mettaient 
en jeu ces combinaisons. Ce procédé se nommait 
gematria, dénomination formée, croit-on sur un 
radical grec plus ou moins voisin de celui de 
[jiYj-iïîp, mère, source de production. D'autres fois 
enfin, à l'aide d'une méthode plus grossière en- 
core, on appliquait à un texte une signification 
nouvelle en réunissant, pour en faire un mot uni- 
que ayant cette signification voulue, les initiales 
de plusieurs mots, ou bien en considérant les 
diverses lettres d'un seul mot comme étant les 
initiales de plusieurs autres concourant h l'ex- 
pression du sens nouveau qu'on voulait justifier. 



INTRODUCTION XX Y 



Ce procédé se nommait notarikon, du latin notare, 
désigner, exprimer. 

De ces trois procédés, le premier, dont le nom 
est hébreu, paraît être le plus ancien. Les deux 
autres, dont les noms semblent venir du grec et 
du latin, sont relativement récents. Ils appartien- 
nent à une époque où la cabale avait déjà passé 
des Juifs aux mains des Grecs, et où elle était 
adoptée par les peuples modernes. Ceux-ci s'atta- 
chèrent Surtout à développer les méthodes de ce 
grossier symbolisme cabalistique, pour utiliser, 
dans leurs disputes philosophiques et religieuses, 
les procédés d'exégèse arbitraire qu'il leur ^offrait. 
Des diverses parties de la cabale, c'est de beau- 
coup celle qui a eu le plus d'adeptes au moyen 
âge, et partant le plus de durée. 

On s'est demandé d'où venaient les doctrines 
cabalistiques, avec leur métaphysique à la fois 
spiritualiste et panthéiste, avec leurs dogmes 
étranges touchant la hiérarchie des esprits et 
des âmes , et leur mythologie d'anges et de 
démons, avec les procédés enfin de leur symbo- 
lisme factice et de leur exégèse arbitraire. Bien 
que les monuments littéraires clans lesquels on les 
voit se formuler pour la première fois ne sem- 
blent guère remonter au delà du premier siècle 
de notre ère, on est généralement porté à leur 
assigner une plus haute antiquité. Le nom seul 



XXVI . ÎXTI'.ODCCTION 

de cabale, qui implique l'idée de tradition, suffirait 
au besoin pour montrer que cette science doit 
remonter plus haut que les premiers témoignages 
écrits qu'on en possède. Il est impossible de ne 
pas être frappé de ses rapports avec les croyan- 
ces panthéistes de l'Orient asiatique, avec les my- 
thologies de la Ghaldée et de la Perse et leur 
double hiérarchie céleste et infernale. On a cru 
pouvoir assigner une origine à quelques-uns des 
éléments essentiels de la cabale, en tirant de ce 
rapprochement l'explication de sa formation ini- 
tiale, par l'action naturelle et l'influence des idées 
chaldéennes sur l'esprit juif, pendant la captivité 
de Babylone. Telle serait, suivant certains criti- 
ques, la source première des doctrines cabalisti- 
ques ; doctrines d'emprunt, d'origine orientale, 
cultivées et propagées en secret à la faveur du 
mystère, influencées et complétées plus tard par 
la métaphysique néoplatonicienne des écoles d'A- 
lexandrie. 

Les Juifs ont pu apporter de bonne heure en 
Occident les théories et les procédés de discussion 
de la cabale; mais cette science paraît y être 
restée secrète et en la possession exclusive de 
leurs docteurs et de leurs rabbins, jusqu'au 
xm c ' siècle, époque de sa divulgation parmi les 
chrétiens. Les principes de la cabale se mêlent 
alors à ceux de la science hermétique pour les- 



INTRODUCTION XXVII 

quels, en plus d'un point, ils avaient de l'al'imité. 

Raimond Lulle (1 235-13 15) paraît s'être, un des 
premiers, occupe de cabale parmi les occidentaux. 
Il a écrit un livre intitulé, De auditu kabbalistico, 
sire ad omnes scientias introductorium. Pic de la 
Mirandole (1463-1494) étudie plus tard aussi la 
cabale; vient Reuchlin (1455-1522) qui travaille 
beaucoup avec les docteurs juifs et qui publie le 
De arte kabbalisticà et le De verbo mirifico, com- 
posés par lui à l'aide des méthodes et par les pro- 
cédés cabalistiques: ouvrages qui servent de fonde- 
ment à ce qu'on a, dans la suite, appelé la cabale 
chrétienne. Agrippa, au xvi e siècle, et le père Kir- 
cher, au xvn e , font encore de la cabale. 

Les cabalistes occidentaux du moyen âge per- 
dent, au reste, généralement de vue le côté méta- 
physique de ces vieilles doctrines, pour concen- 
trer leur attention sur le côté dogmatique et 
mystique de l'ancienne cabale, touchant la hié- 
rarchie des esprits et la mythologie des génies, des 
anges et des démons, avec la mise en œuvre des 
combinaisons de lettres et de mots empruntées à 
la symbolique de cette antique science. Ils en- 
trent par là dans la démonologie et dans le 
domaine de la magie, avec les pratiques mysté- 
rieuses au moyen desquelles ils prétendent évo- 
quer les puissances supérieures et provoquer leur 
action su? le monde inférieur. Ils croient pouvoir 



XXVIII INTRODUCTION 

ainsi produire des effets surnaturels et des mira- 
cles, deviner les choses cachées, prédire l'avenir, 
exorciser les possédés et guérir les malades, à 
l'aide de certains mots prononcés ou simplement 
écrits. Cette cabale pratique, maasith, que les caba- 
listes modernes distinguent de la cabale théori- 
que ou spéculative, iyyounith, dont nous avons 
parlé surtout jusqu'ici, n'était pas étrangère à la 
science antique, pour ce qui est notamment de la 
divination; mais elle devait prendre, au moyen 
âge, une grande importance en s'associant à la 
science hermétique et en fournissant- le contin- 
gent de ses méthodes à la magie alors en grand 
crédit. 

La magie que nous venons de nommer est le 
dernier mot et la plus haute expression des scien- 
ces et des arts occultes au moyen âge. Aussi quel- 
ques uns ont-ils prétendu mettre sous son nom la 
science universelle et absolue elle-même. Agrippa 
voulait faire de ce nom le titre de l'ouvrage qu'il 
a intitulé « Philosophie occulte », De occulta philo- 
sophia. La magie est, à proprement parler, l'ency- 
clopédie des sciences et des arts occultes et des 
pratiques diverses qui s'y rapportent. L'art her- 
métique avec l'alchimie qui en dépend, avec l'as- 
trologie qui s'en détache, et la cabale dont la magie 
emprunte les procédés symboliques, viennent se 



1 X T H O D ÙCTK » N XXXl X 

fondre dans le vaste ensemble de cette science 
universelle, sans en occuper cependant le cadre 
complet qui renfermait beaucoup d'autres choses 
encore. 

La magie comprenait notamment, avec la sor- 
cellerie et les arts magiques proprement dits, la 
divination soit conjecturale procédant de l'obser- 
vation des signes, soit plus spécialement magique 
fondée sur des pratiques mystérieuses. 

A la divination conjecturale se rapportaient 
l'astrologie, conjectatio ex astris ; l'art de tirer des 
probabilités de l'examen des corps, conjectatio ex 
elementis, meteoris, plantis, arboribus, brutis, des 
aspects divers de la figure de l'homme ou de ses 
membres, conjectatio ex physionomia, ex manus 
lineis, chiromantia, mctoposcopia, de l'explication 
des songes, conjectatio ex somniis , èvsspôwoXefa , de 
l'étude des sorts, conjectatio ex sortibus, clcro- 
mantia vXr,po\im-d<x, cubomantia, palomantia cet 
l'iibdomantia, stoicheiomantia , Indus dodecoedron, 
alcctryomantia, onomantia, arithmanlia. 

A la divination magique appartenaient les révé- 
lations obtenues du démon par divers procédés, 
manganeia sive //oefeia, gcomanlia, /n/dromantia 
per annulwm, per lapillos, aut alia ex pelagi agi- 
tationc , pqgomantia , acromantia, pyromantm, 
/ici roiwnitia, Iccanomantia , gastromantni, catapfTO- 
mantia, crUtaltôïnantia, dctctylôfnafttia, onyehoïnart' 



XXX IXTIIODUCTION 

lia , pkarmaceia , coscinomanlia , axinomantia , 
cephalxonomantia, clcidonomantia; et enfin les ora- 
cles, auguria, auspicia , haruspicina vcl ariolatio, 
caticinia, fiiror. 

La sorcellerie consistait dans les pratiques ef- 
fectuées avec l'intervention directe des démons, 
dœmonomantia, lycanthropia ; avec les pactes, ex- 
plicita sive latentia pacta;\es évocations, stegano- 
grapkia, theurgia , eonjurationcs per liltcras, mi- 
mera, verbos, carmina, imagines; les sacrifices, 
oblationcs, consecrationcs ; les charmes et les pres- 
tiges, fascinationcs ; les maléfices, malcficia som- 
ni/ica, amatoria, hostilia, venenaria, per morbum. 
per mortem, per incendium ; les alligations, alli- 
gationcs per annula, per sigilla. 

Les arts magiques proprement dits, magia na- 
in ralis sca physica, operatrix vcl arli/iciosa, com- 
prenaient la médecine magique avec les l'umiga- 
fions, su,f/Ua , les philtres, les onguents, les 
collyres, tinctioncs, et enfin f alchimie, chrysopeia, 
argyropeia h 

Cette longue énumération n'est pas encore com- 
plète; elle suffit cependant pour donner une idée 
de l'infinie variété des doctrines et des pratiques 



1. Cette nomenclature, qu'on pourrait sans grande utilité 
étendre encore, est empruntée, pour la plus grande partie, aux 
iVrils (i'A'grïppi; et à l'ouvrage de Del Rio mentionné plus loin. 



IMTRODUCTIOA" XXXI 

comprises dans le cadre de la magie au moyen 
âge, et pour justifier ce que nous avons dit, 
que celle-ci était alors, comme le prétendait en 
effet Agrippa, l'encyclopédie en quelque sorte des 
sciences et des arts occultes. Ces théories bizar- 
res et leurs applications étaient dominées par 
certaines spéculations sur les esprits et sur les 
nombres ; conceptions idéalistes qui en consti- 
tuaient la métaphysique. Leur fondement reposait 
sur une foi absolue clans la vieille mythologie 
orientale des esprits et des génies, des anges et 
des démons , et sur une sorte de spiritualisme 
grossier assez voisin du panthéisme de la cabale, 
avec la croyance à l'intime liaison de tout ce qui 
existe soit dans l'ordre matériel, soit dans l'ordre 
spirituel, et à l'action toute puissante de l'esprit 
sur la matière, du céleste sur le terrestre. Ces 
doctrines impliquaient, avant liait, riuterventiori 
du surnaturel dans le développement des laits 
humains et la possibilité de disposer à volonté de 
cet agent mystérieux, au moyen de certaines opé- 
rations dont les méthodes constituent les difïe- 
rentes branches de la science magique, comme 
nous les avons énumérées tout à l'heure, suivant 
l'objet spécial qu'elles concernent ou les procédés 
qu'elles emploient. 

La magie embrassait tout par ses principes et 
dans ses applications. Son domaine était univri- 



XXXH INTRODUCTION 

sel ; mais ses pratiques aussi bien que ses théories 
étaient réputées coupables au premier chef, pros- 
crites et condamnées au mystère. Ce n'était pas, 
du reste, chose nouvelle que ces singulières spé- 
culations dont nous voyons l'épanouissement au 
moyen âge. La magie est de tous les temps. Elle 
est signalée dès la plus haute antiquité. 

Les plus anciens écrits, les livres de la bible et 
les chants de l'odyssée en témoignent. Pline dit 
qu'on la trouve partout, en Perse et dans l'Orient 
tout entier, chez les Juifs et chez les Grecs, en 
Italie et dans les Gaules K II parle amplement de 
la magie en différents endroits de son Histoire na- 
turelle, ouvrage véritablement encyclopédique où 
il traite successivement de l'astronomie, de la mi- 
néralogie, de la géographie, de la zoologie, de la 
botanique et de la médecine. C'est dans cette der- 
nière partie surtout, il n'est pas sans intérêt de 
le faire observer, qu'il a groupé les particularités 
relatives à la magie. Il constate son origine orien- 
tale 2 , sa diffusion et son crédit chez tous les 
peuples 3 , le secret caractéristique où elle se ren- 

1. Pline, Historia naturalù, 1. XXX, c. n, ni, iv. 

2. «. Sine dubio illic orta in Perside a Zoroaslre. » Ibid., 
1. XXX, c. n. 

3. « Plurimum iu loto terrarum orbe plurimisque sœôulis 
avalait... Itti... ut hodieque etiarn iu magna parte yenlium 
x< pncvaleal. > Ibid., 1. XXX, c. i. 



i.\ PRODUCTION XXXUi 

ferme *, son empire sur les hommes par le nom- 
bre et l'importance des objets qu'elle embrasse % 
la variété des procédés qu'elle emploie et son ac- 
tion sur les ombres et les esprits infernaux 3 , le 
caractère frauduleux de ses diverses industries 4 , 
son inanité enfin, malgré le mélange de quelques 
parcelles de vérité associées à ses vaines doctrines 
vouées à une expresse réprobation 5 . 

La magie est jugée sévèrement et à peu près 
comme chez les modernes, on le voit, dès l'anti- 
quité. Les condamnations ne lui ont manqué dans 
aucun temps et chez aucun peuple. Sous l'empire, 



1. « Hanc in arcanis habuere. » IbiU., 1. XXX, c. n. 

2. « Auctoritatem ei maximam fuisse nemo miretur... Na- 
« ta m primum e medicina nemo dubitat, ac specie salutari 
« irrepsisse velut altiorem sanctioremque medicinam. Ita 
x blandissimis desideratissimisque promissis addidissc vires 
« religionis... Atque ut hoc quoque suggesserit miscuisse artes 
« malhematicas... Ita possessis hominum sensibus, triplici 
« vinculo in tantum f'astigii adolevit. ut... in magna parte 
« gentium prœvaleat. » IbicL. I. XXX, c. i. 

«. 3. Specics ejus plures sunt. Namque et aqua, etsphœris, et 
« acre et stellis, et lucernis ac pelvibus, seçuribusque et 
k multis aliis modis divina promiltit, pra'terea umbrarum in- 
u rerorumque colloquia. » Ibid., 1. XXX, c. v. 

I, " Magicas vanitates... coarguimus... Fraudulentissima ar- 
« tium... Immensum, indubitatum exomplum est Falsse ârtis. : 
Ibid., 1. XXX, c. i et v. 

h. « Proinde ita persuasuni sil inlestabileiu, irritam, inanem 
sse, habentem tameo quasdam veritatis ambras. » Ibid., 
I. XXX, c. vi. 

T. I. ' 



XXXIV INTRODUCTION 

à Rome et dans le monde romain tout entier, ses 
livres, iïbri improbatœ Icctionis, sont condamnés par 
le Digeste. Sous la domination mahométane, l'art 
hermétique et la magie sont interdits par le Coran. 
Sous la discipline de l'Eglise romaine, les livres 
d'astrologie sont brûlés par ordre du pape Gré- 
goire le Grand. En France, la magie est frappée 
comme un acte d'idolâtrie par la faculté de théo- 
logie de l'université de Paris, l'astrologie est pros- 
crite par les arrêts du parlement. Pendant tout le 
moyen âge, on brûle partout des magiciens et des 
sorciers. La magie néanmoins subsiste toujours 
malgré ces coups incessamment réitérés. 

Deux raisons entre autres peuvent rendre 
compte de cette singulière vitalité en présence du 
tant d'assauts répétés. La première, c'est que la 
magie n'est presque jamais atteinte par les con- 
damnations prononcées contre elle que dans quel- 
qu'une de ses parties seulement, au lieu de l'être 
dans son ensemble ; ce qui laisse toujours intacte 
une portion de son domaine. La seconde, c'est que 
ces condamnations, se bornant à déclarer coupa- 
bles les pratiques qu'elle autorise, au lieu d'eu 
dévoiler et d'en proclamer l'inanité, contribuent 
ainsi à maintenir son prestige en affirmant sa 

puissance* 

La magie a loujours allécté d'embrasser l'uni- 
versalité des choses. Frappée sur un point, elle se 



INTRODUCTION XXXV 

trouvait nécessairement ménagée sur les autres. 
Proscrite en principe et obligée de vivre dans le 
mystère, elle a, en outre, intimement mélangé 
et par là confondu, sous le voile d'une égale obs- 
curité, ce qu'elle pouvait contenir de positif et de 
vrai avec tout ce qu'elle avait de vain et de faux. 
Cette confusion lui a valu dans tous les temps les 
ménagements et, sur quelques points, l'attention 
d'esprits sérieux qui sans cela se fassent absolu- 
ment détournés d'elle. D'un autre côté, les con- 
damnations qui l'atteignaient et la persécutaient 
au lieu de la tuer, contribuaient encore à la faire 
durer, en certifiant, en quelque sorte, sa réalité à 
laquelle ses juges ne semblaient pas moins croire 
que ses adeptes. 

C'est ainsi que, pratiquée depuis la plus haute 
antiquité, la magie est cultivée dès ces temps re- 
cules et pendant le moyen âge chez des peuples 
qui, tout adonnés à la superstition, avec une 
croyance absolue au surnaturel et aux démons, 
maintiennent en crédit cette science universelle 
fondée sur ces principes mômes. Voilà comment 
elle se conserve grâce aux préjugés régnants, 
grâce encore à l'attention particulière que les 
hommes du meilleur esprit n'hésitent pas à lui ac- 
corder, parce qu'ils y trouvent gardés comme en 
dépôt les méthodes et les procédés d'observation, 
avec un certain nombre des résultats les plus pro- 



XXXVI I X T R O D U CT 1 X 



sitifs de l'expérience appliquée à l'étude de l'uni- 
vers. Après les mages de l'Orient, les prêtres et 
les savants de l'Egypte sont ses adeptes ; puis les 
philosophes des vieilles écoles de la Grèce qui lui 
empruntent ses antiques doctrines. Les Alexan- 
drins, puisant en quelque sorte à ses sources ori- 
ginaires, renouvellent ses théories et les perfec- 
tionnent; les Byzantins, les docteurs juifs et les 
savants arabes s'en font les propagateurs et les 
communiquent à l'Europe occidentale. Le moyen 
âge est pour la magie, dans cette région, une épo- 
que d'efflorescence. Il serait difficile de dresser 
une liste complète de tous ceux qui s'en sont alors 
occupés. Nous en avons nommé précédemment 
plusieurs. Naudé en énumère beaucoup dans son 
apologie l . Quelques uns dans le nombre ont pu 
être signalés à tort comme s'étant livrés à ces pra- 
tiques. Au moyen âge, aussi bien que dans l'anti- 
quité, l'ignorance et la crédulité ont traité de ma- 
gie toutes les œuvres dont l'accomplissement 
heurtait les opinions reçues ou contrariait les 
connaissances même erronées antérieurement ac- 
quises, et qui semblaient pour cette raison incom- 
préhensibles, par conséquent surnaturelles. Bien 
des formules, bien des opérations scientifiques 



1 . G. Naudé, Apologie pour tous les grands personnages qui 
ont èlé faussement soupçonnés de magie. 1625. 



INTRODUCTION XNXVII 

dont les effets paraissaient surprenants ont pu 
très gratuitement être jugées comme des procédés 
magiques et des incantations. 

Jusque dans les temps modernes, la magie avec 
son cortège de charlatanisme et d'erreurs a été ad- 
mise comme une réalité et condamnée comme 
telle, pratiquée par les uns, acceptée parles au- 
tres, favorisée par l'ignorance dont la crédulité est 
la compagne naturelle. Malgré des attaques redou- 
blées au xvi e siècle, attaques parmi lesquelles il 
faut compter celles d'Agrippa se contredisant lui- 
même, et celles de Jean Wier, son disciple, la ma- 
gie est encore, un peu plus tard, l'objet d'un grand 
ouvrage où un savant homme, Martin Del Rio, en 
traite longuement et avec un sérieux parfait, pour 
la condamner l . 

On voit maintenant ce que c'étaient que les 
sciences et les arts occultes, et l'on peut se rendre 
compte de la situation où se trouvait cet héritage 
de l'antiquité à l'époque où vivait Agrippa, au 
commencement du xvi e siècle. Les doctrines et les 
pratiques de toutes sortes qui les constituaient se 
résumaient alors dans la magie. Leur métaphysi- 
que, toute pénétrée de théories panthéistes et de 

1. Martini Del Rio societatis Jêsu presbyteri, Uisquisilunnri, 
magicarum libri sex. 1599. 



XXXVIIT INTRODUCTION 

croyances empruntées à un spiritualisme grossier, 
inspirait à la fois les chercheurs de la pierre phi- 
losophale, qui visaient à faire de l'or, les astrolo- 
logues, qui lisaient dans les astres, et les sorciers 
en rapport, croyait-on, avec les démons. 

L'art hermétique, d'où s'était détachée l'astrologie, 
avait abouti à l'alchimie dont le principal objet était 
la recherche du remède universel et des moyens 
de faire de l'or. La cabale antique, la cabale juive, 
avait enfanté ce qu'on peut appeler la cabale chré- 
tienne et la cabale magique ; la première consistant 
dans l'application à la science religieuse du moyen 
âge des méthodes et des procédés grossiers de 
l'exégèse cabalistique ; la seconde comprenant l'ap- 
plication des mêmes procédés aux sciences et aux 
arts occultes. La magie était l'association de l'al- 
chimie et de la cabale moderne à la démonologie, 
dont les secrets avaient, croyait-on, le pouvoir de 
dompter les esprits infernaux et d'opérer, par leur 
puissance asservie, des prodiges et des miracles. 

Les sciences et les arts occultes avaient, au 
xvf siècle, de nombreux adeptes. Leur autorité 
était déjà fort menacée cependant et près de son 
déclin ; mais leur existence même devait se prolon- 
ger longtemps encore. Au xvn c siècle et au xviri", la 
science moderne a pu compromettre sérieusement 
leur crédit ; il ne lui a pas été donné de le suppri- 
mer complètement. Aujourd'hui même, les der- 



IXTROmVTION XXXIX 



nièces traces n'en sont pas encore effacées. De nos 
jours cependant le cercle d'activité des sciences et 
des arts occultes, parfois dissimulés sous des noms 
nouveaux, va se rétrécissant de plus en plus. La 
crédulité combattue par les lumières ne leur offre 
désormais qu'un domaine fort réduit, condamné à 
diminuer encore; où bientôt, on voudrait l'espérer, 
il n'y aura plus de place que pour les victimes 
complaisantes de la fourberie et du charlatanisme. 



CHAPITRE PREMIER 



LA. VIE ET LES ŒUVRES D'AGRIPPA 
148B«1S38 



La légende à" Agrippa. — Son histoire; travaux biographiques 
dont il a été l'objet. — Son portrait. — Esquisse de sa vie. 
— Ses ouvrages; leur publication; leur caractère. — Sa cor- 
respondance. — Le traité de la philosophie occulte. — Le 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences. 



L'histoire de Henri Corneille Agrippa, que nous 
nous proposons de raconter ici, peut offrir de l'inté- 
rêt à plus d'un point de vue. Elle présente d'abord, 
dans le mouvement d'une existence très agitée et 
passablement romanesque, le tableau assez rare de 
la vie privée tout entière d'un particulier au xvi e siè- 
cle. Elle fournit ensuite quelques indications sur les 
faits, les hommes et les choses qui appartiennent a 
l'histoire générale de son temps, sur les questions 
d'ordre religieux notamment, dignes d'une attention 
toute particulière, au moment où commence la 



2 CHAPITRE PREMIER 

grande crise de la réforme. Elle donne enfin de cu- 
rieux renseignements touchant les sciences et les 
arts occultes, en ouvrant des vues sur leurs bizarres 
théories, sur leurs pratiques non moins singulières, 
et sur le rôle que pouvaient jouer encore au com- 
mencement du xvi e siècle, chez les peuples de l'Eu- 
rope occidentale, ces étranges spéculations. Agrippa 
a eu, parmi ses contemporains, la double renommée 
d'un savant aux yeux des lettrés, et d'un magicien, 
d'une espèce de sorcier, dans /opinion du vulgaire. 
Il n'y avait peut-être pas beaucoup moins d'exagéra- 
tion dans la première de ces appréciations que dans 
la seconde. Celle-ci, du reste, a prévalu finalement 
sur l'autre. Agrippa, en somme, avait surtout de son 
temps, et il a conservé jusqu'à nos jours, dans une 
sorte de légende traditionnelle , la réputation d'un 
homme en possession de secrets redoutables et en 
commerce avec les démons. 

On racontait d'Agrippales choses les plus extraor- 
dinaires. Il avait, croyait-on, le pouvoir d'évoquer 
des apparitions. Un jour, Henry Howard, comte de 
Surrey, poète distingué de la cour de Henry VIII, 
qui pleurait la mort d'une femme aimée, la belle Gé- 
raldine, fille du lord Kildare, avait dû à une évoca- 
tion de Corneille Agrippa la consolation de revoir 
celle qu'il avait perdue. Le magicien l'avait fait appa- 
raître à ses yeux dans un miroir enchanté '. En Ita- 

1 . Sir Walter Scott a recueilli cette légende et l'a introduite 
dans un de ses poèmes, The lay of the last minstrel, chant VI, 
strophes 16-30. 



LA VIE ET LES OEUVRES D'aGRIPPA H 

lie, attaché à la personne d'un général espagnol, An- 
toine de Leyva, il le faisait assurait-on réussir par 
des charmes dans toutes ses entreprises. Introduit 
par ce personnage auprès de l'empereur Charles- 
Quint et devenu, grâce à cette recommandation, un 
de ses conseillers, il aurait osé proposer à ce prince 
de lui procurer par ses secrets magiques d'immenses 
trésors ; mais, à la suite de cette offre imprudente, il 
aurait été obligé de fuir pour échapper à la juste 
indignation du puissant empereur. Il lui arrivait 
souvent, à ce qu'on prétendait, de payer dans les 
hôtelleries avec des pièces de monnaie de bonne 
apparence, qui, après son départ se trouvaient n'ê- 
tre plus que de vils morceaux de corne ou des or- 
dures. Une fois entre autres, il avait remis à une 
vieille femme une corbeille qui semblait pleine d'é- 
cus, mais qui, placée dans une armoire, ne contenait 
plus, quand on voulut les y reprendre, que du fumier 
de cheval. 

Ces faits pour la plupart sont rapportés par le grave 
auteur d'un livre sur la magie et la sorcellerie, le père 
Del Rio qui ne semble pas douter le moins du monde 
de leur réalité l ï Le crédule écrivain n'est pas moins 
affirmatif dans la relation d'une anecdote des plus 
singulières qu'il raconte très sérieusement aussi 
dans son ouvrage, pour prouver que les magiciens 
avaient le pouvoir de rendre l'apparence de la vie a un 

t. Martini Del Rio societatis .Tesn presbyteri, DUqwsitionum 
magicarum libri sea. 1590. 



CHAPITRE PREMIER 



corps mort, en y faisant entrer de force un démon. 
Lorsque Agrippa était à Louvain, dit Del Rio, il avait 
chez lui comme pensionnaire un jeune homme qui, 
pour satisfaire une curiosité coupable, obtint de la 
femme du magicien, à force de supplications, qu'elle 
lui confiât la clef du cabinet de son mari, quoique 
celui-ci eût expressément recommandé que per- 
sonne n'y entrât en son absence. Y ayant ainsi pé- 
nétré, le jeune imprudent jette les yeux sur un livre 
de conjurations, et en lit quelques mots que, sans y 
faire attention, il prononce à haute voix. Aussitôt la 
porte du cabinet s'agite. La lecture continuant, la 
porte s'ébranle de nouveau ; et, rien ne répondant à 
Ce signal qui n'avait pas été compris, la porte s'ou- 
vre enfin et un démon paraît, demandant qui l'appelle 
et ce qu'on lui veut. Terrifié, le malheureux jeune 
homme ne sait que répondre ; la voix s'arrête dans 
son gosier paralysé par la frayeur. Le démon irrité 
se jette sur lui et l'étrangle. Le magicien rentre à ce 
moment. Habile à commander aux suppôts de l'enfer, 
il ordonne au démon coupable d'entrer dans le corps 
inanimé de sa victime et, avant de recouvrer sa liberté, 
de se promener ainsi affublé sur la place que fré- 
quentaient les étudiants. Le démon obéit. Le corps 
ranimé pour un instant, s'avance sur la place publi- 
que ; mais, après deux ou trois tours, abandonné 
tout à coup par son hôte redevenu libre, il tombe 
sans vie. On crut alors, dit gravement Del Rio, que 
le jeune homme avait été frappé par une mort su- 
bite; mais, des marques de strangulation qu'on ob- 



LA VIE ET LES OEUVRES D AGU1PPA D 

serva bientôt sur son corps mirent sur la voie de la 
vérité; et l'on n'eut plus aucun doute à ce sujet, 
quand plus tard Agrippa rendit publiques les héré- 
sies que jusque-là il avait retenues cachées dans son 
sein. 

Sans sortir de chez lui et confiné souvent une se- 
maine entière dans son cabinet, Agrippa savait, c'é- 
tait chose notoire, ce qui se passait dans les contrées 
les plus éloignées. On attribuait ces merveilleuses 
informations à ses relations avec le démon. Elles 
s'expliquent cependant tout simplement par ses 
nombreuses correspondances , dit son disciple 
Jean Wier, qui le défend de ces sottes accusations 
clans le livre où il démontre l'inanité du prétendu 
pouvoir de la sorcellerie ?.. Le démon familier à qui 
Agrippa devait, croyait-on, d'être si bien renseigné, 
n'était autre, suivant quelques-uns, qu'un chien fa- 
vori qui ne le quittait pas. Paul Jove parle ainsi de 
ce chien " 2 : C'était, dit-il, un chien noir qui suivait 
partout son maître et qui portait un collier orné de 
clous disposés de manière à former des figures ma- 
giques. Au moment de mourir et pressé de faire 
pénitence, Agrippa se tourna vers ce chien en s'é- 
oriant : « Va-t-en, bête maudite qui m'as perdu. >• 
Et l'animal, qui jusque-là ne l'avait jamais quitté. 



1. .loaiiui;. Wiuii illustrissimi ducis Cliviic, elc, quundum ur- 
chiatri, De prsBtigiisdœmonùtn libri sex. 1583. 

ï. Pàulî Jovii Novoeomensis, episcopi Nucci'ini, lilogiaviru- 
rum litteris illustrium . 1577. 



6 CHAPITRE PHEVMHK 

courut se noyer dans le fleuve. Le chien noir d'A- 
grippa, dit Wier réfutant cette fable, n'était rien 
moins qu'un démon. C'était un chien ordinaire au- 
quel son maître témoignait seulement une affection 
peut-être exagérée, jusqu'à ce point qu'il le faisait 
placer près de lui à sa table et coucher dans son lit. 
J'ai bien connu ce chien, dit encore le disciple d'A- 
grippa, et je l'ai promené souvent. Lorsque je tra- 
vaillais avec le savant homme, il s'étendait entre 
nous deux. C'était un animal de petite taille auquel 
Agrippa avait donné le nom de Monsieur, et il possé- 
dait en même temps une chienne de même couleur 
et de même forme qu'il appelait Mademoiselle. 

Nous sommes loin de connaître tout entière la lé- 
gende qui s'attache au nom d'Agrippa'. Enfantée par 
l'imagination populaire, consignée dans des récits 
qui vraisemblablement ne s'écrivaient pas, la plus 
grande partie s'en est perdue nécessairement dans 
les hasards de la transmission orale. Nous venons de 
rapporter le peu qui en a été fortuitement recueilli 
par quelques écrivains. Ce que nous pouvons en 
dire ne serait pourtant pas complet si nous n'ajou- 
tions pas à ce qui précède, un dernier témoignage. 

< 

1. Plusieurs des particularités de cette légende, mentionnées 
ci-dessus, ne sont évidemment que de pures inventions dues à 
l'imagination populaire; mais il en est quelques-unes qui pour- 
raient bien se rattacher à certains faits réels, plus ou moins 
dénaturés du reste, de la vie d'Agrippa. On trouvera sur ce 
point quelques considérations dans une note de notre appendice 
(n° IX). 



LA VIE ET LES OEUVRES H AGRIPPA i 

Il s'agit dé ce que Rabelais dit du personnage dans 
son PankujrueP : car, de l'avis des meilleurs criti- 
ques, c'est à n'en pas douter d'Agrippa que l'immor- 
tel railleur entend parler dans le portrait qu'il trace 
de lier Trippa qui, « par art de astrologie, géomantie, 
« chiromantie, métopomatie, et autres de pareille fa - 
« rine, prédit toutes choses futures » ; et dont la 
femme, ajoute-t-il, « assez bellastre », était sa- 
boulée par les laquais de la cour, pendant que son 
mari conférait des choses célestes devant le roi. 
Rabelais fait ici allusion, avec plus ou moins de vé- 
rité du reste, à la situation d'Agrippa lorsque, en 
qualité de médecin de la reine-mère, il vivait à Lyon 
à la cour de France. Panurge consulte lier Trippa et 
obtient de lui un horoscope dans des termes qui sont 
d'accord avec les pratiques de divination attribuées 
par la commune renommée au savant Agrippa et re- 
commandées d'ailleurs par lui-même, dans quelques- 
uns de ses ouvrages. 

Rabelais, qui ne croyait pas un mot de toulcH;i. 
s'en moque avec sa verve habituelle. Mais c'est pvec 
un sentiment tout différent, avec une véritable hor- 
reur, que dans leur naïve crédulité d'autres écri- 
vains, comme Paul Jovc et Del Rio, racontent les 
faits abominables, suivant eux, que nous avons 
mentionnés tout à l'heure. Thévct se fait comme 
eux, dans ses écrits, le propagateur de ces grossie* 



]. Rabelais, Pantagruel, Liv. Ml, cl», sciv. 



8 CHAPITRE PREMIER 

res inventions \ contre lesquelles s'élèvent l'un après 
l'autre Jean Wier, disciple d'Agrippa, qui le présente 
comme injustement calomnié, et G. Naudé, qui le 
traite d'imposteur 2 , ainsi que Freher et Bayle, qui 
plus tard ont pris la peine de réfuter ces misérables 
assertions 3 . 

Ce n'étaient assurément que d'ineptes rêveries et 
de pures calomnies ; mais Agrippa ne s'était que 
trop exposé, nous le verrons, à les faire naître par 
sa conduite, par son langage et par quelques-uns de 
ses écrits. La réputation de magicien en commerce 
avec les démons ne l'effrayait pas, à ce qu'on peut 
croire. Il l'aurait même expressément affrontée si, 
comme l'assure Naudé, il recherchait et s'attribuait 
volontiers les qualifications singulières de magister 
Georgius Sabellicus, Faustus junior, fons necroman- 
tium, chir ornant icus, astrologus, magus 4 , etc. Il semble 
véritablement avoir tout le premier fait surgir les 
imputations dont il a été l'objet, touchant l'exercice 
de la magie démonologique. Ajoutons que dans eu 
qu'il a pu faire pour cela, il serait difficile de le 

1. A. Thévet. Les vrais portraits et vies des hommes illustres 
grecs, latins et payens, anciens et modernes, etc. 1584. 

2. G. Naudé. Apologie pour tous les grands personnages qui 
ont été faussement soupçonnés de magie. 1625. 

3. Pauli Freheri med. Norib., Theatrum virorum eruditionc 
clarorum, etc. 1688. — P. Bayle. Dictionnaire historique et cri- 
tique. 1697. 

4. « Magus qui sim. » — Lectoribus Epistola, au commence- 
ment du traité de la philosophie occulte. (Opéra, tom. I. initio.) 



LA VIE ET LES OEUVRES O'aGRIPPA 9 

croire innocent de toute imposture et de tout charla- 
tanisme. 

Pour ce qui est des sciences et des arts occultes, 
dans un cadre plus étendu, on ne peut nier qu'A- 
grippa n'en ait été un des champions décidés, avant 
d'en proclamer l'inanité. On ne saurait dire cepen- 
dant jusqu'à quel point il a pu jamais y croire. Au 
moins est-il certain qu'il n'y a pas toujours cru et 
que, à une époque où il n'y croyait assurément 
plus, il les pratiquait encore et feignait parfois d'a- 
voir dans leur autorité une confiance qu'il ne leur 
accordait nullement; ce qui permet de douter de sa 
sincérité en ce qui les concerne, à une date anté- 
rieure où elle serait peut-être plus admissible. Il ne 
faut néanmoins pas perdre de vue que tout n'était 
pas mensonge, comme nous l'avons dit, dans les 
sciences et les arts occultes; que le vrai y était, en 
une certaine mesure, associé au faux; et qu'Agrippa 
a pu, pour sauver ce qu'il croyait y voir de vérité, 
accepter et propager même les fictions qui, mêlées 
à ces éléments plus respectables, leur donnaient 
crédit aux yeux des hommes de son temps, en flat- 
tant les préjugés auxquels ils étaient attachés. 
Peut-être est-il allé plus loin encore; peut être a-t-il, 
à l'origine au moins des études et des travaux qu'il 
a consacrés aux sciences et aux arts occultes, par- 
tagé, jusqu'à un certain point, la crédulité avec la- 
quelle on les accueillait généralement alors. Plus 
tard seulement, il en serait venu à leur refuser 
créance, après leur en avoir accordé d'abord. 

T. I. 4 



10 CHAPITRE PREMIER 

Sur ces questions qui sont le secret d'Agrippa, 
nous sommes condamnés à rester dans le doute, 
malgré les moyens d'information qu'on peut avoir, 
et ils sont loin de faire défaut, pour ce qui le 
concerne. Agrippa est, en effet, un personnage sur 
lequel les renseignements abondent. 11 a écrit des 
ouvrages qui ont été presque tous conservés et 
publiés. Il a laissé en outre, sur sa vie privée, sur 
les intérêts et les sentiments qui l'ont remplie, des 
détails instructifs consignés dans une correspon- 
dance étendue qui a été recueillie et qui nous a été 
également transmise. Il a lui-même donné en es- 
quisse un abrégé de sa vie presque tout entière 
dans quelques-unes de ses lettres et surtout dans 
deux mémoires adressés sous forme de supplique, 
l'un en 1531 au Conseil de Malines (Ep. VI, 22), 
l'autre en 1532 à la reine Marie, gouvernante des 
Pays-Bas (Ep. VII, 21) ; tableau plein d'intérêt, bien 
qu'on ne doive pas l'accepter sans quelques réser- 
ves, parce que, sur plusieurs points essentiels, il 
contient bien moins la vérité même, que les appa- 
rences sous lesquelles il convenait alors à Agrippa 
de la présenter '. Ajoutons que sa biographie, tou- 
chée dans quelques-uns de ses traits par divers 



1. La correspondance d'Agrippa contient quelques lettres 
moins développées ayant évidemment, à ce point de vue, le 
même caractère que celles de 1531 au conseil de Malines et de 
1532 à la reine Marie; la lettre do 1518 (1519, n. s.), par exem- 
ple, à levèque de Cyrène (Ep. II, ir>). 



LA VIE ET LES OEUVRES d".\GRIPPA II 

écrivains du siècle où il a vécu ', a été esquissée 
ultérieurement par Bayle dans son grand dictionnaire 
critique, et par d'autres encore dans des ouvrages 
que signale OEttinger, auteur de la Bibliographie bio- 
graphique universelle 2 . Son histoire a été reprise de nos 
jours par M. Guizot et par M. Hoefcr dans des arti- 
cles composés pour les collections de Michaud et 
de Didot, par M. Franck pour le Dictionnaire des 
sciences philosophiques publié sous sa direction. Entin 
M. A. Daguet et M. L. Charvct ont donné plus ré- 
cemment encore d'intéressantes études sur des 
parties spéciales de la vie d* Agrippa, en traitant de 
son séjour de quelques années à Genève et à Fri- 
bourg (1521-1524) \ Ces divers travaux sont fort 
instructifs ; cependant ils laissent dans l'ombre bien 

1. Nous avons mentionné ces écrivains et leurs ouvrages 
dans les pages qui précèdent. 

2. Ravius, Dissertatio de H. C. Agrippée eruditione portenli, 
viia, fatis et scriptis. Witteb., 1726, 8°. — Agripp.ru, iu oder II. 
G. Agrippa' s merkwiïrdiges leben und sehriften. s. I. 1722. 8°. 
— L'écrit mentionii''' par GËttinger avec les ouvrages précé- 
dents, sous le titre, Sommer von Sommersberg, Dissertatio de 
II. C. Agrippa. Lipsise, 1717, ne concerne pas H. C. Agrippa, 
mais Marcus Vipsanius Agrippa, !e gendre d'Auguste, l'époux 
de la trop fameuse Julie. Cet ouvrage est une dissertation acadé- 
mique présentée à l'université de Leipsick, sous la présidence 
de Georg. Clni-L. Gebauer à qui ottuinger l'attribue aussi 
par inadvertance, en le signalant une seconde fois à sa vraie 
place, dans son article consacré .'i Marcus Vipsanius Agrippa. 

3. A. Dagaet, Agrippa chez les Suisses. 1856. — L. Charvet, 
Correspondance d'Eustaehe Chapuys et de Henri Cornélius 
Agrippa. 1874. 



1:2 CHAPITRE PREMIER 

des points du sujet que nous nous proposons de 
traiter en consultant les documents originaux sur- 
tout, sans trop nous préoccuper pour cette raison 
d'autres écrits qui peuvent exister encore et avoir 
échappé à notre connaissance, sur le même objet l . 

Avant d'entrer dans les détails de cette étude, à 
laquelle nous voulons conserver la forme biogra- 
phique, nous en fixerons brièvement les traits es- 
sentiels et les grandes lignes, en donnant tout d'a- 
bord quelques indications sur l'esprit et sur le 
caractère d' Agrippa, sur les principales circons- 
tances de sa vie et sur les écrits dépositaires de ses 
idées et de ses sentiments. 

Doué d'une intelligence qui paraît avoir été supé- 
rieure à son caractère, Agrippa montre un esprit 
facile et plein de vivacité, mais mobile à l'excès. 
Sans fermeté sur les principes et très peu arrêté 
dans ses vues, il marche à l'aventure, usant volon- 
tiers de charlatanisme dans son langage aussi bien 
que dans sa conduite. Il paraît surtout dominé, pen- 
dant le cours de son existence, par une inconstance 

1. Nous ne pouvions pas cependant négliger volontairement 
le secours des travaux faits par d'autres avant nous sur 
Agrippa; nous y avons recouru, au contraire, autant que nous 
avons pu le faire. Mais, sans parler de ceux qui ne sont pas 
venus à notre connaissance, il en est qu'il ne nous a pas été 
possible de nous procurer. Tels sont les deux ouvrages alle- 
mands cités par OEttinger, et un ouvrage publié en Angleterre 
qui nous a été signalé tardivement et que n'avons pas pu non 
plus consulter : H. Morley, The life of IL G. Agrippa von Ncl- 
tesheim. London, 1856, 2 vol. 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 13 

irrémédiable qui explique la direction bizarre et 
foncièrement irrégulière suivie par lui, dans une 
vie décousue et accidentée au delà de ce qu'on peut 
imaginer. Successivement étudiant, sans qu'on dis- 
cerne parfaitement l'objet de ses études ; quelque 
peu soldat; puis à certains moments professeur, 
jurisconsulte, médecin; amoureux d'indépendance, 
et cependant, lorsque son intérêt le commande, cour- 
tisan empressé à la suite des grands, autant du 
moins que le permettent le peu de fixité de sa vo- 
lonté et la variabilité de sa fantaisie, il était voué 
d'avance aux situations extrêmes, dans la bonne 
ainsi que dans la mauvaise fortune. Il a connu dans 
de rares instants les faveurs de l'une, plus souvent 
les rigueurs de l'autre. Sans avoir rempli de grands 
emplois et sans avoir joué nulle part un rôle nota- 
ble, il a été de son temps un personnage générale- 
ment considéré, en raison surtout d'une certaine 
réputation de savoir, aujourd'hui plus facile à cons- 
tater qu'à justifier, quoiqu'on ne puisse pas lui refu- 
ser absolument toute valeur. Estimé et très admiré 
par les uns, redouté et détesté par les autres, 
Agrippa était un homme qui défiait, à ce qu'il sem- 
ble, l'indifférence, et qui forçait l'attention. Au phy- 
sique, ses contemporains nous le peignent comme 
étant de petite taille et doué d'une physionomie ou- 
verte et agréable i. 

1. Pour ce qui regarde le portrait physique d'Agrippa, nous 
renvoyons à une note qu'on trouvera dans notre appendice 



14 CHAPITRE PREMIER 

Né à Cologne en i486, Agrippa y fait ses premiè- 
res études et parait ensuite sur les bancs de l'uni- 
versité de Paris. Revenu dans sa ville natale, vers 
1 âge de vingt ans, il s'en détache presque aussitôt, 
entraîné pat? le goût des aventures et par l'ambition 
d'arriver à la fortune. Il part en 1508 pour l'Espagne 
où il sert le roi d'Aragon; mais, incapable de sup- 
porter le joug d'un emploi régulier, il se dérobe à 
des devoirs dont on ne connaît pas trop au reste le 
caractère, passe en Italie, et de là regagne rapide- 
ment la Provence, Avignon, Lyon, puis la Bourgo- 
gne où il s'arrête un instant. A Dole, il s'essaie pen- 
dant l'année 1309 au rôle de lecteur, c'est-à-dire de 
professeur dans une université; mais cette situation 
ne le retient pas longtemps. 11 est en 1510 à Lon- 
dres, où semble l'avoir conduit une commission 
secrète qu'il indique sans donner sur son objet 
aucune explication; et dans l'année même, il revient 
à Cologne qu'il ne tarde pas à quitter encore pour 
l'Italie. Il passe en divers lieux de la Lombardie 
sept années consécutives, de 1511 à 1517. Il y sert 
d'abord l'empereur Maximilien dans des conditions 
difficiles à déterminer, comme petit secrétaire de 
camp, dit Naudé. Il paraît ensuite dans des chaires 
d'enseignement, à Pavie notamment et à Turin, et 
joue un instant le rôle do théologien au concile 

(n° XXX). Cette note concerne la publication d'un de ses 
ouvrages auquel on a joint, de son vivant même, une image 
de ses traits. Nous fournissons, à cette occasion, quelques 
renseignements sur les portraits 'qu'on a de lui. 



LÀ VIE ET LES OEUVRES D'aGRIPPA 15 

indiqué à Pise en 1511 et transféré ensuite à Milan. 
Un peu plus tard il se marie vers 1515 à Pavie, où il 
épouse une femme du pays qui lui donne alors 
un fils. 

Après quelques années passées ainsi dans le nord 
de l'Italie, au milieu des troubles et des désordres 
de la guerre, Agrippa quitte cette contrée vers la 
fin de 1517 ou au commencement de 4518, au mo- 
ment où une courte période de paix commençait 
pour elle. Il passe à Ghambéry, cherchant un emploi 
public , qu'une certaine réputation d'homme de 
science et d'affaires lui permettait d'ambitionner. 
Il accepte alors, à titre de jurisconsulte, les proposi- 
tions de la cité de Metz et se rend dans cette ville, 
au commencement de 1518, pour y prendre l'office de 
conseiller stipendié et orateur, sorte d'emploi en 
raison duquel il était chargé de certaines affaires con- 
tentieuses, et d'un rôle public dans les négociations 
ainsi que dans les relations de l'État avec les étran- 
gers. 

Agrippa reste à Metz environ deux années, après 
lesquelles, en quittant cette ville, il se retire en 
1520 à Cologne, sa patrie. Il ne s'y arrête guère et 
s'en éloigne au bout de quelques mois, pour se ren- 
dre en Suisse. Il perd dans ce voyage sa première 
femme qui meurt à son passage à Metz, et il arrive 
bientôt à Genève où il se remarie dans l'année 
même, en 1521. Vers cette époque, il prend l'état de 
médecin. C'est en cette qualité qu'il se fixe d'abord 
à Fribourg, en 1523, puis l'année suivante à Lyon, 



]f) CHAPITRE PREMIER 

où il est attaché à la personne de la reine Louise de 
Savoie, mère du roi François I er . Il est obligé de re- 
noncer à cet emploi pour des causes qui ne s'expli- 
quent pas très clairement, mais dont une part re- 
vient, ce semble, à des relations plus ou moins 
coupables avec le connétable de Bourbon, l'ennemi 
du roi. Agrippa se voit réduit par cette disgrâce à 
une situation précaire qui se prolonge pendant la 
plus grande partie des quatre années passées par 
lui à Lyon de 1524 à 1527, C'est le plus long séjour 
qu'il ait jamais fait nulle part. Il se rend, en 1528, 
dans les Pays-Bas, où il pouvait espérer que le re- 
commanderaient les services rendus autrefois par 
lui à l'empereur Maximilien en Italie. Médecin d'a- 
bord à Anvers en 1528, il renonce ensuite inopiné- 
ment à la médecine et obtient un office impérial à 
Malines vers 1530. Il prend dans cette dernière ville 
une troisième femme, peu de temps après avoir 
perdu la seconde, morte de la peste à Anvers. Celle-ci 
lui avait donné, pendant les huit années de leur 
union, six enfants. De la dernière, qu'il ne tarde 
pas à répudier, il paraît n'en avoir eu aucun. 

A ce moment, Agrippa se trouve aux prises avec 
des difficultés de deux sortes. Les unes, qui n'é- 
taient pas nouvelles pour lui, consistent dans des 
embarras d'argent ; il est poursuivi et même empri- 
sonné, malgré sa qualité d'officier impérial, par des 
créanciers auxquels il a mille peines à échap- 
per. Les autres lui viennent de querelles suscitées 
par la publication de ses ouvrages, imprimés alors 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 17 

pour la première fois, quoique composés plus ou 
moins anciennement déjà; répandus antérieurement 
par la copie, mais généralement peu connus. Ses 
adversaires acharnés, dans cette lutte, on pourrait dire 
ses persécuteurs, sont les théologiens de la faculté 
de Louvain, qui d'ailleurs ne trouvaient, dans ses 
écrits, que trop de sujets de l'atlaquer et de le pour- 
suivre. Agrippa obtient contre eux le secours de pro- 
tecteurs puissants. Il a pour patrons déclarés le 
légat du pape, l'évêque de Liège, l'archevêque de 
Cologne. Ce dernier lui offre finalement un asile au- 
près de lui. 

Agrippa se réfugie ainsi en 1532 dans les domai- 
nes de ce prélat, à Bonn qui est pendant quelque 
temps sa principale demeure. Il achève alors, non 
sans de nombreuses difficultés, la publication de 
ses ouvrages. C'est à Bonn qu'il répudie, on ne sait 
pour quelle raison, la femme qu'il avait épousée en 
troisièmes noces àMalines. En 1535, des motifs res- 
tés inconnus le ramènent en France, où il devait 
éprouver de nouvelles traverses. Il avait laissé dans 
ce pays, est-il dit, des ressentiments et des haines. 
On est, du reste, très mal informé de ce qui le con- 
cerne à cette époque, sa correspondance qui s'arrête 
en 1533 faisant alors complètement défaut. Il paraît 
avoir été assez misérable dans les derniers temps de 
sa vie. Cependant, après s'être vu à Lyon jeter un 
instant en prison, par ordre du roi dit-on, il est ac- 
cueilli ensuUe et traité, paraît-il, avec une certaine 
considération à Grenoble, où il meurt en 1535, et où 



18 CHAPITRE PREMIER 

son corps reçoit la sépulture dans l'église des domi- 
nicains. 

Telle est, dans ses grandes lignes et dans ses prin- 
cipaux traits, la vie d'Agrippa. Nous y reviendrons 
en détail pour en faire connaître les particularités. 
Nous emprunterons pour cela nos informations aux 
ouvrages de cet homme singulier et aux pièces de 
sa correspondance. Il convient maintenant de don- 
ner une idée de ce que sont cei documents. 

L'ensemble des œuvres d'Agrippa est dominé par 
deux grands ouvrages, la philosophie occulte et le 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences; le 
premier remontant, dans sa forme originaire au 
moins,àsajeunesse;le second appartenant à son âge 
mûr. Voici du reste la suite de ses écrits rangés, autant 
que possible, dans l'ordre où ils ont été composés. 
Plus d'un enseignement peut résulter de cette simple 
énumération qui comprend les documents suivants. 

Environ deux cent cinquante lettres familières et 
autres adressées à divers correspondants, auxquel- 
les en sont jointes deux cents à peu près émanant 
de ces derniers, de l'année 1507 à l'année 1533, dis- 
tribuées en sept livres, — Epistolarum libri septem — 
(Opéra, t. II, p. 681-1061 '). 

1. L'édition des œuvres d'Agrippa citée ici et dans le cou- 
rant de la présente étude est celle qui a été donnée à Lyon, 
sans date, sous le nom des frères Bering, et qui forme deux 
volumes in-8° imprimés en caractères romains. 11 y en a une 
autre en caractères italiques, au nom des mômes éditeurs. 
Voir à ce sujet une note de l'appendice (n° XXXII). 



LA VIE ET LES ŒUVRES d'AGRÏPPA 19 

Le traité de la philosophie occulte, — De occulta 
philosophai libri très, — ouvrage commencé dès 1509 
(Ep. I, 23), complété à diverses reprises par des ad- 
ditions et qui contient probablement le résultat des 
plus anciens travaux d'Agrippa (Opéra, 1. 1, p. 1-404). 
Il faut distinguer de ces trois livres de la philoso- 
phie occulte un quatrième livre, — De ceremoniis ma- 
yicis, — imprimé après sa mort pour faire suite aux 
premiers et qui est considéré comme apocryphe 
(Opéra, t. I, p. 426-454). 

Le Traité de la prééminence du sexe féminin, — 
De nobilitate et prsecellentia fœminei sexus, — composé 
en 1509 à Dole par Agrippa, pour attirer sur lui la 
faveur de la princesse Marguerite d'Autriche, gou- 
vernante de la province, « Germania inferior et 
Burgundia », mais qui ne fut en réalité offert à cette 
princesse que vingt ans plus tard, lorsque Agrippa 
était à Anvers (Opéra, t. II, p. 518-542). 

L^Épître dédicatoire du précédent traité à Mar- 
guerite d'Autriche, — Divx Marcjarctx Augustx Aus- 
triacorum Buryundionum que principi clemeutissimx 
epistola, — laquelle semble avoir été composée en 
môme temps que lui en 1509 (Opéra, t. II, p. 546- 
517). 

Une plainte contre le franciscain Calilinet, à l'occa- 
sion des accusations de ce dernier sur l'exposition 
faite par Agrippa du livre de Reuchlin, « De verbo 
mirifico », — Expostulatio super expositions sua in li- 
brum de verbo mirifico, cum Joanne Catilineti fratrvm 
Franciscanorum per Bwgundiam provinciali ministro, 



20 CHAPITRE PREMIER 

sacr. theol. doctor., — factum écrit en 1510 à Londres, 
où Agrippa s'était rendu en quittant Dole, après avoir 
fait l'année précédente, dans cette dernière ville, des 
leçons publiques sur le livre de Reuchlin (Opéra, 
t. II, p. 508-512). 

De petits commentaires sur l'épître de saint Paul 
aux Romains, — Commentariola in epistolam Pauli ad 
Romanos, — ouvrage commencé en 1510 en Angle- 
terre ; poussé jusqu'au chapitre vi et resté inachevé, 
à ce qu'il semble ; perdu ensuite en Italie dans les 
désordres qui suivirent la bataille de Marignan en 
1515 ; et retrouvé plus tard, vers 1523, par Agrippa 
entre les mains d'un de ses anciens élèves (Ep. III, 
40, 41, 42). Cet écrit n'est point parvenu jusqu'à 
nous et ne nous est connu que par ces indications 
(Opéra, t. II, p. 596 et 732). 

Des thèses théologiques, — Planta théologien qux 
quodlibeta dicuntur, — déclamées en l'année 1510 
par Agrippa en l'université de Cologne. Ces mor- 
ceaux ne nous sont pas non plus parvenus, et nous 
n'en savons que ce qui en est dit incidemment par 
l'auteur (Opéra, t. II, p. 104 et p. 596). 

Un discours sur le traité d'Hermès Trismégiste, 
de la puissance et de la sagesse de Dieu, — Oratio 
habita Papise, in prselectione Hermetis Trismegisti, de 
potestate et sapientia Dei, — prononcé en 1515 à l'u- 
niversité de Pavie, en présence de Jean de Gonza- 
gue, marquis de Mantoue, à l'ouverture de leçons 
publiques sur le « Pimander » d'Hermès Trismé- 
giste (Opéra, t. II, p. 1073-1084). 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 21 

Un discours sur une explication du banquet de 
Platon, — Oratio in prxlectione convivii Platonis, amoris 
laudem continens, — prononcé ou au moins composé 
vers Tannée 1515, comme introduction à des leçons 
sur ce sujet, dans une des universités du nord de 
l'Italie (Opéra, t. II, p. 1062-1073). 

Des commentaires ébauchés sur le traité de la phi- 
losophie occulte, — Commentaria sed adhuc indigesta 
in libros nostros de philosophia occulta, — ouvrage 
composé vers 1515 et perdu en Italie, lors du pas- 
sage tumultueux des Suisses à Milan, après la ba- 
taille de Marignan. On ne sait de cet ouvrage que ce 
qui en est dit accidentellement par l'auteur dans 
une de ses lettres (Ep. II, 14). 

Un dialogue sur l'homme, image de Dieu, — - Dia- 
logus de homine, Dei imagine, — ouvrage composé 
vraisemblablement vers 1516 et adressé en cette 
année à Guillaume Paléologue, marquis de Mont- 
ferrât, vicaire impérial en Italie , dont Agrippa 
recherchait la faveur. Nous n'avons de ce traité 
qui est perdu que son Épître dédicatoirc (Opéra, 
t. II, p. 717). 

L'Epître dédicatoire de l'ouvrage précédent au 
marquis de Montferrat, — Agrippa ad amicum — 
(Ep. I, 51). 

Un traité de la connaissance de Dieu, — Liber de 
triplici l'atione cognoscendi Deum, — dédié en 1516, 
comme le dialogue sur l'homme, au marquis de 
Montferrat (Opéra, t. II, p. 480-501). 

L'Epître dédicatoire du traité précédent au mar- 



22 CHAPITRE PREMIER 

quis de Montferrat, — Ill mo excell mo que sacri Ro- 
mani imperii principi ac vicario, Guilhelmo Paheologo, 
marchioni Montis-ferrati, Domino suo beneficentissimo, 
Henricus Cornélius Agrippa beatitudinem perpétuant 
exoptat — (Ep. I, 52). 

Des Annotations sur le traité d'Hermès Trismégiste, 
dit le « Pimander », — Annotationes super Piman- 
drum Trismegisti, — ouvrage composé vers 1516, qui 
ne nous est point parvenu, 2t qui pourrait bien ne 
pas avoir été terminé. Nous ne le connaissons que 
par une brève indication que nous en donne incidem- 
ment l'auteur dans une de ses lettres (Ep. I, 51). 

Un volume composé en l'honneur du duc de 
Savoie, — Orationis tomus in laudem ducis Sabaudùe, — 
dont nous n'avons qu'une simple mention à la date 
de 1518 (Opéra, t. II, p. 728). 

Un discours prononcé à Metz devant la Seigneu- 
rie, en prenant possession de l'office de conseiller 
stipendié et orateur de la Cité, au mois de février 
1518, — Oratio ad Metensium Dominos dum in illorum 
advocatum syndicum et oratorem acceptaretur — (Opéra, 
t. II, p. 1090-1092). 

Un discours au conseil de Luxembourg pour la Cité 
de Metz, — Oratio ad Senatum Lucemburg iorum pro 
Dominis suis Metensibus habita, — harangue prononcée 
en 1518 ou 1519 à propos d'une négociation, dans la- 
quelle Agrippa figurait comme conseiller stipendié et 
orateur de la ville de Metz (Opéra, t. II, p. 1092-1094). 

Un discours pour la réception à Metz d'un évo- 
que, — Oratio in salutatione eujtesdam principes et épis- 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 23 

copi pro Metensibus scripta, — harangue composée 
en 1518 ou 1319 à Metz par Agrippa, en raison de 
ses fonctions de conseiller stipendié et orateur de 
la Cité (Opéra, t. II, p. 1094-1095). 

Un discours pour la réception à Metz d'un per- 
sonnage, — Oratio in salutatione cujusdam magnifia 
viripro Dominis Metensibus scripta, — harangue d ap- 
parat, analogue à la précédente, appartenant à la 
même époque et qui a pu comme elle être pronon- 
cée par Agrippa au nom des seigneurs Messins qu'il 
était de sa charge d'accompagner dans ces occa- 
sions (Opéra, t. II, p. 1095-109G). 

Le traité du péché originel, — De original* pec 
cato disputabilis opinionis déclamât io, — ouvrage com- 
posé antérieurement à 1519, époque où Agrippa 
l'adresse à Théodoric, évêque de Gyrène, adminis- 
trateur spirituel de l'archevêché de Cologne (Opéra, 
t. II, p. 553-564). 

L'ÉpUre dédicatoire du précédent traité, du péché 
originel, à l'évêque de Cyrône en 1519, — Agrippa ad 
anticunt — (Ep. II, 17). 

L'antidote contre la peste, — Contra pestem anti- 
data securissima ad dominum Theodoricum Cyrenensem 
Cohniemis arehiprxmlatm a mffragiis, in sacris admi- 
nistratorem, — petit traité dont la date probable res- 
sort du rapprochement qu'on peut l'aire entre lui 
et deux lettres de 1518 (151!) n. s.) ', la première 

1. Nous donnons, dans notre appendice (n° XII), une note 
où est expliquée la date de ces teltres < more Meten9i ». 



24 CHAPITRE PREMIER 

écrite de Bedbar dans le duché de Berg sans indica- 
tion de jour, par laquelle l'évêque de Gyrène de- 
mande à Agrippa un remède contre la peste 
(Ep. II, 18); la seconde écrite de Metz le 6 février 
par Agrippa au même personnage, en lui envoyant, 
comme réponse, ce petit traité (Ep. II, 19), (Opéra, 
t. II, p. 578-582). 

Deux pièces de polémique sur la question de la 
monogamie de sainte Anne, savoir : 1° la position 
de la thèse, — De beatissimas Annse monogamia ac unico 
puerperio propositiones abbreviatx et articulatx, juxta 
disceptationem Jacobi Fabri Stapulensis in libro De tribus 
et una — (Opéra, t. II, p. 588-593); 2° la discussion 
de cette thèse, — Defensio propositionum prxnarra- 
tarum contra quemdam dominicastrum illarum impug- 
natorem, qui sanctissimam deiparœ virginis matrem 
Annam conatur ostendere polygamam — (Opéra, t. II, 
p. 594-663); documents relatifs à une dispute soutenue 
en 1519 à Metz par Agrippa contre Claude Salini, 
prieur des Dominicains, laquelle fut une des causes 
du départ d' Agrippa de cette ville et de son ressen- 
timent contre elle. Cet écrit a été dédié en 1533 à 
Gantiuncula par Agrippa, son ami (Ep. VII, 35). C'est 
cependant avec une dédicace à un autre, au méde- 
cin Jean de Pontigny ou de Niedbruck, qu'il a été 
ensuite imprimé et publié par son auteur, en 1534 
(Opéra, t. II, p. 583-586). 

Un Discours contre la théologie païenne, — De- 
kortatio gentilis theologix, — composé antérieurement 
à 1526, date de son envoi à Symphorien Bullioud, 



LA VIE ET LES OEUVRES D AGRIPPA _.) 

évêque de Bazas, l'un des protecteurs d' Agrippa 
à la cour de France (Opéra, t. II, p. 502-507). 

L'Épître dédicatoire du précédent opuscule à Yé- 
vêque de Bazas, — Reverendo patri ac domino D. 
Symphoriano episcopo Vasatensi, Domino suo observan- 
dissimo, H. Cornélius Agrippa S. D. — (Ep. IV, 15). 

Le Traité du sacrement du mariage, — De sacra- 
mento matrimonii declamatio, — ouvrage composé à 
Lyon avant 1526 et dédié en cette année à la sœur 
de François I er , la princesse Marguerite, connue 
alors sous le titre de duchesse d'Alençon, laquelle 
devait porter par la suite celui plus célèbre de reine 
do Navarre (Opéra, t. II, p. 543-552). 

L'Epître dédicatoire du précédent traité àja prin- 
cesse Marguerite, sous la date de 1526, — Illustris~ 
simœ principi ac dominx D. Marcjaretx, e christia- 
nissimorum Francise regum sanguine, Alenconix ac 
Rituricensis provinciarum duci, Armeniacorumque co- 
miti epistola — (Ep. IV, 1). 

Le Traité de l'incertitude et de la vanité des scien- 
ces, — De incertitudine et vanitate scientiarum atquear- 
tium declamatio, — ouvrage composé à Lyon, ainsi 
que sa préface à ce qu'il semble, en 1526 (Ep. IV, 
44), après la disgrâce encourue par l'auteur à la 
cour de France (Opéra, t. II, p. 1-217). 

L'Epitrc dédicatoire du traité de l'incertitude et 
de la vanité des sciences, à Aug. Fornari, citoyen 
de Gènes, — Spectabili viro domino Augustino Furnario 
civi Genuensi epistola — non datée, mais écrite au 
moment môme, dit Agrippa, où il venait de terminer 
t. î. fi 



26 CHAPITRE PREMIER 

ce traité, offert par lui à l'homme généreux dont il 
avait reçu à Lyon les bienfaits, dans sa détresse 
(Opéra, t. II, initio). 

Un Traité des feux et des machines de guerre, — 
Pyromachia, — composé aussi à Lyon en 1526, au- 
jourd'hui perdu, et dont il est souvent question 
dans les lettres de cette époque (Ep. IV, 44, 48, 49, 
54, 73 et V, 5). 

Un discours pour un parent d'Agrippa, religieux 
de l'ordre des Carmes, bachelier en théologie, à l'oc- 
casion de sa réception comme professeur à Paris, 
— Oratio per quemdam affinera suum Carmelitanum 
sacrx theologix baccalaureum formatum, in acccptione 
regentix Pavisiis habita, — composé vraisemblable- 
ment à la fin de 1527 ou au commencement de 1528, 
lors du passage d'Agrippa à Paris (Opéra, t. II, 
p. 1096-1097J. 

Une lettre à Maximil. Transsylvanus, conseiller 
de l'empereur, sur le traité de la prééminence du 
sexe féminin, — Clarissimo vivo D. Maximiliano Trans- 
syloano Caroli V, Csesaris impemtorisque a consiliis, 
epislola, — datée d'Anvers le 16 avril 1529 (16 cal. 
Maii), pour lui recommander ce traité composé vingt 
ans auparavant et présenté, en 1529 seulement, à la 
princesse Marguerite d'Autriche, gouvernante des 
Pays-Bas, pour qui l'auteur l'avait écrit primitive- 
ment (Opéra, t. II, p. 513-515). 

L'histoire du couronnement de Charles-Quint h 
Bologne, — De duplici coronatione Csesaris apud Bo- 
noniam historiola, — composée vers 1530 par Agrippa 



LA VIE ET LES OEUVRES D'AGRIPPA 27 

en sa qualité d'historiographe de l'empereur, office 
dont il avait été récemment, investi à cette époque 
(Opéra, t. II, p. 1121-1145). 

L'Epître dédicatoire de l'histoire du couronnement 
de Charles-Quint, à la princesse Marguerite d'Au- 
triche, tante de l'empereur, — Ad illustrissimam prin- 
cipem Austn'se Margaretam cpistola, — sans date, mais 
certainement écrite en 1330, année de la mort de la 
princesse (Ep. VI, 3). 

Deux épigrammes latines sur le couronnement de 
Charles-Quint, — In triomphaient Caroli Cœsaris coro- 

nationem et ad Flamincm Bononiam epigrammata, 

composées vraisemblablement à l'époque de cet évé- 
nement en 1530 et adressées, l'une à l'empereur, 
l'autre au pape Clément VII (Opéra, t. II, p. uio- 
1147). 

Un mémoire adressé au conseil de Malincs, pour 
Jean Thibault, — Ad senatum Cxsarewn apud Mcchli- 
niam residuntem attestatio, — daté d'Anvers en 1530 et 
dirigé contre le corps des médecins de celte ville 
qui avaient l'ait interdire l'exercice de la médecine à 
ce Jean Thibault, dépourvu de titres scientifiques 
en règle (Ep. VI, 7). 

L'oraison funèbre do la princesse Marguerite d'Au- 
triche, gouvernante des Pays-Bas, — Oratio habita in 
funere divse Margaretœ Austriacorum ci, Burgundorum 
prïncipù œterna memoria dtgnùstmdB, — composée 
pour la cérémonie des funérailles do cette prin- 
cesse, tante de Charles-Quint, morte à Malincs le 
I er décembre 1830 (Opéra, l. 1!, p. 1098-1120). 



28 CHAPITRE PREMIER 

L'Épître dédicatoire de l'oraison funèbre de la 
princesse Marguerite, à Jean Garondelet, archevê- 
que de Palerme, président du conseil privé des 
Pays-Bas, — Reverendissimo in Christo patri ac domino 
D. Joanni Carundeleto, archiepiscopo Panormitano, pri- 
vait Cœsarei consilii per inferiorem Germaniam atque 
Burgundiam supremo prœsidi, H. Cornélius Agrippa, 
ejusdem Cxsareœ maj estât is a consiliis et archivis indi- 
ciarius S. D., — datée de Malines, 22 décembre 1530 
(Ep. VI, 10). 

Un discours pour Jean, fils du roi de Danemark, 
à l'empereur Charles-Quint, son oncle, — Oratio 
pro fdio Christierni serenissimi Daniœ, Norvegix, et Sue- 
ciœ régis, etc., habita in adventu Cœsaris, — composé à 
la fin de 1530 ou au commencement de 1531, pour 
être prononcé devant l'empereur, lors de son arrivée 
dans les Pays-Bas, après la mort de la princesse 
Marguerite d'Autriche, sa tante, gouvernante de la 
province (Opéra, t. II, p. 1097-1098). 

La préface du traité de la philosophie occulte, — 
Àd lectorem operis de oculla philosopkia, — pièce non 
datée, mais composée, y est-il dit, à l'occasion de 
l'impression de ce traité, laquelle fut commencée 
vers la fin de 1530 (Ep. VI, 12, et Opéra, t. I, initio). 

L'Epître dédicatoire du traité de la philosophie oc- 
culte à Hermann de Wyde, archevêque de Cologne, — 
Reverendissimo in Christo patri ac principi illustrissimo 
llcrmanno e comitibus Vuydx Dei gratta s. Coloniensis 
ecclesix archiepiscopo, sacri Romani Imperii principi elec- 
toriet per ltaliam archicancellario, Westphaliae et Anga- 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 20 

rix duci, etc., sacrosanctx Romanx Ecclesix legato nato 
et in pontifcalibus vicario gênerait epistola, — datée de 
Malines, janvier 1531, et imprimée en tête du livre 
premier du traité, publié cette année môme à An- 
vers et à Paris simultanément (Ep. VI, 13). 

L'histoire de l'expédition du duc de Bourbon en 
Italie, — Gallici belli pro Cxsare in Italia per Borbo- 
nium gesti historia, — travail resté probablement 
inachevé, qu'Agrippa avait entrepris vers 1531, en 
raison de son office d'historiographe de l'empereur, 
et dont rien ne nous est parvenu qu'une simple 
mention dans un autre écrit de son auteur (Opéra, 
t. II, p. 1024). 

Des travaux du même temps sur la guerre contre 
les Turcs, — Turcix expeditionis indicia, — travaux 
qui semblent s'être bornés à la recherche des docu- 
ments relatifs à cet objet. Agrippa en parle en 1532, 
comme de l'histoire de l'expédition du duc de Bour- 
bon; il ne nous en est non plus rien resté, et nous 
n'en savons que ce qui résulte de cette indication 
(Opéra, t. II, p. 1024). 

Une première supplique au conseil privé, — Ad 
Cxsarex majestatis privatum consilium supplicatio, • — 
requête datée de Bruxelles, 1531, par laquelle Agrippa 
réclame le paiement de sa pension (Ep. VI, 21). 

Une seconde supplique au conseil privé, — Alia 
ad idem consilium supplicatio, — requête pour le même 
objet, plus étendue et plus pressante que la pre- 
mière, et datée également de Bruxelles, 1531 (Ep. VI, 
22). 



30 CHAPITRE PREMIER 

Une première supplique à ses juges, — Agrippa 
ad judices, — requête datée de Bruxelles, 1531, à 
propos de la menace faite à Agrippa do la part 
d'un de ses créanciers de le faire mettre en prison 
(Ep. VI, 25). 

Une seconde supplique à ses juges, — Agrippse 
protest atio judiciaria, — mémoire daté également de 
Bruxelles, 1531, contre les prétentions d'Alexius 
Falco, son créancier (Ep. VI, 2P). 

Une requête à l'empereur, — Agrippa ad Cœsa- 
rem, — sous la même date de Bruxelles, 1531, et 
pour le même objet (Ep. VI, 27). 

L'apologie adressée au parlement de Malines 
contre les injustes accusations des théologiens de 
Louvain touchant le traité de l'incertitude et de la 
vanité des sciences, — Apologia adversus calumnias 
propter declamationem de vanitate scientiarum et excel- 
lentia verbi Dei, sibi per aliquos Lovanienses theologis- 
tas intentatas, — factum rédigé par Agrippa, du 15 dé- 
cembre 1531 au 1 er février 1532, dans la maison 
même du cardinal Campegi, légat du saint-siège en 
Germanie, son protecteur, à qui l'écrit a été dédié 
par l'auteur, lors de son impression (1532-1533). Ce 
document comprend : 1° une préface (Opéra, t. II, 
p. 257-2G2) ; 2° une lettre au parlement de Malines 
pour obtenir communication des articles formulés 
par ses accusateurs, — Clarissimis viris domino prœsidi 
et senatoribus Csesarei parlamenti apud Mechliniam, — 
non datée, mais écrite vraisemblablement vers la 
fin de l'année 1531 (Opéra, t. II, p. 263) ; 3° les arti- 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 31 

cles en question, — Articuli Lovaniensium autentico 
transumpto sed absque ullo interposito senatus décréta 
transmissi, — (Opéra, t. II, p. 264-272); 4° l'apologie 
elle-même, — Responsio Corneliï Agrippas ad prœnar* 
ratos articulas — (Opéra, t. II, p. 273-330). 

Une plainte sur l'injuste accusation portée devant 
l'empereur par certains misérables délateurs au su- 
jet de la publication du traité de l'incertitude et de 
la vanité des sciences, — Querela super calumnia ob 
editam declamationem de vanitate scientiarum atque 
excetlentia verbi Dei, sibi per aliquos sceleratissimos sy- 
cophantas apud Cxsaream majestatem nefarie ac pro- 
ditorie intentata, — factum non daté, composé vrai- 
semblablement vers le même temps que l'apologie 
(1531-1532) et adressé par Agrippa à son ami Eusta- 
che Ghapuys, envoyé de l'empereur auprès du roi 
d'Angleterre (Opéra, t. II, p. 437-459). 

Une épigrammo latine à l'empereur au sujet des 
attaques dirigées par les théologiens contre le 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, — 
Epigramma ad Cxsarem, — composée selon toute 
apparence vers 1531-1532, en même temps à peu 
près que l'apologie et la plainte (Opéra, t. II, p. 251). 

L'Épitre dédicatoire do l'apologie contre les accu- 
sations des théologiens do Louvain au cardinal 
Campegi, — Reverendissimo in Çhristo pat ri generoso 
domino D. Laurentio Campego tituli S. Marias tram 
Tyberim presbytero cardinali, sanetx Romatiae sedis per 
Qermaniam nuper a latere legato, Domino etpatrono tuo 
semper observandiss/mo rpisto/a. — écrite dans le cou- 



32 CHAPITRE PREMIER 

rant de 1532, dix mois et au-delà, dit Agrippa, 
après la rédactioR de l'apologie cr questioR, et 
lorsqu'il se mit, cette aRRée même, eR mesure de 
publier ce factum; lequel, par suite de quelques 
difficultés, ue parut qu'eu 1533 (Opéra, t. II, p. 252, 
et p. 1011,1. 20). 

Ur mémoire adressé à la reiue Marie, gouver- 
uaRte des Pays-Bas, — Serenissimse principi Marise, 
Hungarise et Bohemix reginx ac inferioris Gallo-Germa- 
niseproregi epistola, — sorte de supplique saus date, 
rédigée à Borr, vers 1532 ou 1533, par Agrippa 
pour exposer sa couduite avec ses réclamatious 
contre la disgrâce où il était tombé, et adressée 
par lui à la reine Marie qui avait succédé à sa taute, 
Marguerite d'Autriche, dans le gouvernement des 
Pays-Bas. Ce document renferme une autobiographie 
d'Agrippa, curieuse à consulter malgré certaines 
inexactitudes volontaires sur bien des particula- 
rités, et à laquelle les historiens ont eu générale- 
ment le tort de s'en rapporter avec une confiance 
qu'elle ne mérite que sous d'expresses réserves 
(Ep. VII, 21). 

Une diatribe contre les frères prêcheurs, — Liber 
de fratrum prxdicatonim sceleribus et haeresibus, — 
ouvrage dont il est parlé par Agrippa, au mois de 
janvier 1533, à propos de ce qu'il compte, dit-il, y 
mettre, et qui pourrait bien être resté à l'état de 
projet ou tout au plus d'esquisse. Il ne nous est, en 
tout cas, rien parvenu de cet écrit, et on ne le 
connaît que par la mention qu'en fait son auteur 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 33 

dans les termes que nous venons d'indiquer (Opéra, 
t. II, p. 1037). Peut-être y aurait-il lieu de rappro- 
cher des renseignements relatifs à cette diatribe 
une autre indication fournie ailleurs sur Agrippa et 
mentionnant, à ce qu'il semble, un écrit où il aurait 
traité des désordres du clergé. 

Les Épîtres dédicatoires des livres II et III de la 
philosophie occulte, à Hermann de Wyde, archevê- 
que de Cologne, — Amplissimo domino principi illus- 
trissimo Hermanno ab Vuyda, principi electori, West- 
plialix et Angariie duci, domino et archiprsesuli Coloniensi 
et Paderbornensi, Domino suo gratiosissimo, Henricus 
Cornélius Agrippa ab Nettesheym S. P. , — sans 
date, rédigées en 1532 ou 1533, à l'occasion de la 
publication de ces deux livres de la philosophie 
occulte imprimés à Cologne pour la première fois 
en cette dernière année (Opéra, 1. 1, p. 119 et p. 250). 

Un mémoire adressé aux magistrats de Cologne 
contre l'inquisiteur et les docteurs de l'université de 
cette ville, — Clarissimis viris urbis Agrippinx Iioma- 
norumque colonise senatoribus et consultons epistola, 
— daté de Bonn, 11 janvier 1533, et rédigé par 
Agrippa pour se purger des accusations portées 
contre lui à propos de son livre de la philosophie 
occulte, et pour en appeler des oppositions mises 
en même temps à l'impression de cet ouvrage, qui 
venait d'être commencée à Cologne (Ep. VII, 20). 

Une préface pour les œuvres de Godoschalcus 
Moncordius, — Prxfatio in opn*<-iil<t Godoschalci Mon- 
cordn, — petit travail daté de 153.3, destiné a recom- 



34 CHAPITRE PREMIER 

mander au public les œuvres pieuses d'un religieux 
cistercien, publiées à Nuremberg (Ep. VII, 37). 

Une Épître dédicaloire à Cantiimcula pour les piè- 
ces de polémique sur la question de la monogamie 
de sainte Anne, — Cantiunculœ jurisconsulte) epistola, 
— datée de 1533, et malgré laquelle l'ouvrage im- 
primé l'année suivante a paru avec une dédicace au 
nom de Jean de Pontigny ou de Niedbruck, (Ep. 
VII, 35). 

L'Épître dédicatoire à Jean de Pontigny ou à 
Niedbruck pour les pièces de polémique sur la ques- 
tion de la monogamie de sainte Anne, — Spectabili 
viro domino Joanni Nidepontano illustrissimi Lotharin- 
gorum ducis atque civitatis Metensis physico et consiliario 
epistola, — datée de Bonn, 1534, et imprimée cette 
année même en tête de la première édition de ces 
écrits, malgré la dédicace à Gantiuncula, rédigée pour 
les mêmes ouvrages l'année précédente (Opéra, t. II, 
p. 583-586). 

Une préface pour les pièces de polémique sur la 
question de la monogamie de sainte Anne, — Prse- 
fatio ad lectorem in disputationem suam de D. Annœ 
monogamia, — non datée, mais très vraisemblable- 
ment composée en 1534, à l'occasion de l'impres- 
sion des documents qu'elle concerne (Ep. VII, 36, et 
Opéra, t. II, p. 587). 

A l'énumération précédente des écrits d'Agrippa 
auxquels on peut attacher une date précise ou au 
moins approximative, il faut joindre celle de quel- 
ques pièces, les unes parvenues jusqu'à nous , les 



LA VIE ET LES .OEUVRES d'aGRIPPA 35 

autres maintenant perdues, auxquelles il ne nous est 
possible d'assigner aucune date. 

Le Traité de géomantie, — H. Cornelii Agrippae in 
geomanticam disciplinant lectuva, — ouvrage composé 
on ne sait dans quelles circonstances, dont on n'a 
pas d'édition spéciale, et qui semble avoir été im- 
primé pour la première fois, après la mort d'Agrippa, 
dans la collection de ses œuvres (Opéra, t. 1, 
p. 405-425). 

Les Commentaires sur l'« Ars brevis » de Haimond 
Lulle, — In Artem brevem Raimundi Lullii commenta- 
r i a ^ — ouvrage imprimé pour la première fois à Co- 
logne en 1531, mais composé vraisemblablement 
longtemps auparavant, peut-être même dès la jeu- 
nesse de l'auteur; comme on peut l'inférer de sa dé- 
dicace à Jean de Laurencin, commandeur de Saint- 
Antoine de Riverie, personnage avec lequel Agrippa 
s'est trouvé en relation vers la fin de son séjour en 
Italie, en 1517. Il dit, en lui adressant cette œuvre, 
qu'elle était déjà terminée depuis longtemps, quand 
il a rencontré ce nouvel ami et résolu de la lui dé- 
dier (Opéra, t. II, p. 334-436) < 

L'Épîtrc dédicatoire des Commentaires sur l'a Ars 
brevis» à Jean de Laurencin, commandeur de Saint- 
Antoine de Riverie, — Reverêndo parité? atque generoso 
domino D. Joanni Laurentino Lugdunênsi, prœceptori 
primario divi Antonii apud Ritium Ëversum, provincix 
Ped&montium, epistola, — pièce non datée pouvant se 
rapporter al année 1517 ù peu près, époque probable 
de la première rencontre, qui s'y trouve rappelée, 



3G CHAPITRE PREMIER 

d'Agrippa et du commandeur de Saint-Antoine de 
Riverie (Opéra, t. II, p. 331-333). 

La table abrégée des commentaires sur l'« Ars 
brevis » de Raimond Lulle, — Tabula abbreviata com- 
mentariorum Artis inventivse, — ouvrage non daté qui, 
d'après quelques mots de sa dédicace au chanoine 
Adolphe Roboreus, paraît avoir été composé assez 
longtemps après les commentaires en question, et 
qui pourrait bien avoir été publié avec ces commen- 
taires dès 1531 (Opéra, t. II, p. 461-479). 

L'Épître dédicatoire de la table abrégée des com- 
mentaires sur l'« Ars brevis » à Adolphe Roboreus, 
chanoine de Sainte-Marie ad gradus de Cologne, — 
Ornatissimo viro legum doctori Adolpho Iioboreo Agrip- 
pinensi, canonico S. Marise virginis ad gradus epistola, — 
non datée, qui peut être du même temps que la 
table qu'elle concerne (Opéra, t. II, p. 460). 

Des Thèses théologiques, — Planta qux dam theolo- 
gica, — compositions qui ne nous sont point parve- 
nues et sur le caractère desquelles on n'est même 
pas fixé. Elles sont mentionnées par Agrippa, sans 
aucun détail, dans la discussion de sa thèse sur la 
monogamie de sainte Anne en 1519, et semblent 
d'ailleurs être tout autre chose que les thèses quod- 
libétales soutenues par lui à l'université de Colo- 
gne, en 1510, dont il parle également au même 
endroit (Opéra, t. II, p. 596.) 

Un traité de l'exploitation des mines, — Demineris 
specialis liber, — ouvrage, aujourd'hui perdu, qu'A- 
grippa disait avoir entre les mains, à l'époque où il 



LA VIE ET LES OEUVRES d'au KIPPA 37 

écrivait son Traité de l'incertitude et de la vanité des 
sciences, en 1526. Il l'auraitcomposé, ajoute-t-il alors, 
quelques années auparavant, lorsqu'il était préposé 
par l'empereur à l'exploitation de certaines mines ; 
circonstance de sa vie dont nous ne savons absolu- 
ment rien que le peu qui en est dit ainsi {De vanitate, 
ch. xxix. Opéra, t. II, p. 52). 

Une histoire de la royauté dans le monde, — 
Regnorum omnium initia... ampliore volumine descripta, 

— ouvrage également perdu dont on ne sait rien 
que par une mention qu'en fait l'auteur dans son 
Traité de l'incertitude et de la vanité des sciences; 
d'où l'on peut inférer seulement qu'il a été, comme le 
précédent, écrit avant 1526, date de la composition 
du traité où il est parlé de l'un et de l'autre (De va- 
nitate, ch. lxxx. Opéra, t. II, p. 177). 

Un Discours sur la vie monastique, — Sermo devita 
monastica per venerabilem abbatem in Browiler habitas, 

— composé par Agrippa pour un abbé de Brauwci- 
lcr, nous ne savons à quelle occasion, ni dans quel 
temps (Opéra, t. II, p. 565-572). 

Un discours sur l'invention des reliques de saint 
Antoine ermite, — Sermo de inventione reliquiarum 
beati Antonii heremitae, pro quodam venerabili cjus 
ordinis religioso, — composé par Agrippa pour un rc- 
ligieuxde l'ordre de Saint-Antoine, dans des circons- 
tances et à une époque qui nous sont inconnues 
(Opéra, t. Il, p. 57:5-577). 

Un discours sur la justice et le droit, — Oratio pro 
quodam doctorando, — composé on ne sait à quelle 



38 CHAPITRE PREMIER 

époque, pour un docteur prenant possession d'une 
chaire d'enseignement du droit (Opéra, t. II, 
p. 1081-1090). 

Des Epigrammes, — In personam Caroli Cxsaris, — 
In imaginent Caroli equo insidentis, — In personam Mer- 
curini olim Cxsaris cancellarii, — In emblema nobilis 
domini Rosebaldii, — In idem, — Epigrammata, — pièces 
de vers composées par Agrippa en diverses circons- 
tances, a des dates qui nous sont inconnues (Opéra, 
t. II, p. 1147-1148). 

Le tableau chronologique des ouvrages d'Agrippa 
tel que nous venons de le présenter permet de se 
l'aire une idée du mouvement do son esprit. Presque 
tous ces écrits ont été publiés. Nous avons signalé, 
en les énumérant, ceux d'entre eux qui ne l'ont pas 
été et qui ne nous sont point parvenus. Quant à ceux 
que nous possédons, ils se trouvent réunis dans la 
collection des œuvres do l'auteur publiée à Lyon. 
Mais, avant de faire partie de cette publication d'en- 
semble qui parait n'avoir eu lieu qu'assez longtemps 
après la mort d'Agrippa, la plupart avaient été, de 
son vivant, l'objet de publications spéciales dirigées 
par lui '. 

1. Les seuls écrits d'Agrippa venus jusqu'à nous, dont nous 
ne connaissions pas d'édition particulière laite de son vivant, 
sont le Traité de la géomantie imprimé à la suite de la philo- 
sophie occulte dans les œuvres (t. I, p. 405-425); et, dans la 
même collection (t. II, p. 671-1061), la Correspondance jusque-là 
inédite, à l'exception de quarante et une lettres seulement : 
treize, imprimées en 1532 avec une seconde édition des petits 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 39 

Ces publications commencent en 1529, par un vo- 
lume imprimé à Anvers, en tête duquel se trouve le 
traité de la prééminence du sexe féminin composé 
en 1509, à Dole, pour Marguerite d'Autriche, gouver- 
nante de la province, et présenté à cette princesse 
vingt ans plus tard seulement, lorsque Agrippa vint 
habiter les Pays-Bas (Ep. VI, 8). A la suite de ce 
petit traité, le môme volume contient le factum écrit 
en 1510 contre le franciscain Gatilinet qui avait atta- 
qué Agrippa l'année précédente, à propos de l'expo- 
sition faite par lui, à Dole, du traité de Reuchlin 
De verbo mirifico. Viennent ensuite dans le volume le 
traité du sacrement du mariage, composé à Lyon vers 
1526 et dédié alors à la princesse Marguerite, sœur 
de François I er ; puis le traité de la connaissance do 
Dieu, offert en 1516 à Guillaume Paléologuc, marquis 
de Montfcrrat ; le discours contre l'abus de la théo- 
logie païenne, adressé de Lyon en 1526 à l'évoque de 
Bazas, dont Agrippa cherchait alors à réchauffer le 
zêle en sa faveur; le traité du péché originel et l'an- 
tidote contre la peste, envoyés de Metz en 1519 à l'é- 
voque de Cyrcne, administrateur spirituel de l'arche- 
vêché de Cologne. Le volume où sont réunis ces 
divers écrits estunin-octavoqui porte la date de 1529, 
et qu'Agrippa dit être depuis longtemps déjà en cir- 
culation, en le mentionnant dans une lettre du mois 



traités, et vingt-huit unir.:-;, publiées en 1534 à la fin d'un vo- 
lume consacré aux pièces de la polémique pour la monogamie 
de sainte Anne. 



40 CHAPITRE PREMIER 

de décembre 1530 (Ep. VI, 8). C'est le plus ancien 
volume imprimé que l'on connaisse des ouvrages 
d'Agrippa. 

En l'année 1530, parait à Anvers également l'his- 
toire du couronnement de l'empereur Charles-Quint 
à Bologne, que l'auteur venait de composer pour 
inaugurer, en quelque sorte, ses nouvelles fonctions 
d'historiographe impérial. 

Agrippa préludait ainsi à une publication plus im- 
portante, celle de ses grands traités, pour laquelle 
il obtient, au mois de janvier 4530, un privilège de 
l'empereur '. Ce privilège était donné, à la demande 
de l'auteur, pour six ans et valable pour quatre 
ouvrages écrits en latin, intitulés : De occulta philoso- 
phia ; De incertitudine et vanitate scientiarum atque or~ 
tium declamatio ; In Artem brevem Raimundi Lullu com- 
mentaria et Tabula abbreviata ; Quxdam orationes et 
epistolas. Ce que Agrippa se proposait de publier 
surtout, c'étaient ses deux grands ouvrages de la 
philosophie occulte et de l'incertitude et de la vanité 



1. Ce privilège, donné à Malines, est rédigé en français, lan- 
gue de la cour de Brabant ; il porte la date du 12 janvier 1529, 
l'an Xt du règne de Charles-Quint comme roi des Romains, 
l'an XIII de son règne en Castille, etc. L'élection de Charles- 
Quint comme roi des Romains étant du 28 juin 1519, l'an XI à 
partir de cette date commence le 28 juin 1529. Le 12 janvier 
de cette onzième année est donc le 12 janvier suivant, 1529 
ancien style, 1530 nouveau style, ce qui montre que la date du 
privilège est bien le 22 janvier 1530, suivant la manière de 
compter d'aujourd'hui. 



LA VIE ET LES OEUVRES D* AGRIPPA 41 

des sciences, composés le premier, en grande partie, 
clans sa jeunesse et dès l'an 1509, le second à Lyon 
pendant sa détresse, en 1526. Il pensait aussi à don- 
ner avec eux les commentaires sur 1' « Ars brevis » de 
Raimond Lulle, écrits depuis longtemps déjà, disait 
l'auteur, quand il les dédiait en 1517 à Jean de Lau- 
rcncin, commandeur de Saint-Antoine de Riverie; 
plus une table de ces commentaires « Tabula abbre- 
viata commentariorum »; et enfin des discours et sa 
correspondance I . 

Agrippa commence ces grandes publications par 
celle du traité de l'incertitude et de la vanité des 
sciences qui paraît à Anvers , imprimé par Jean 
Graphe, au mois de septembre 1530. Aussitôt après, 
est livré à l'impression le traité de la philosophie 



1. Plusieurs de ces écrits ont paru du vivant d'Agrippa; le 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences eu 1530, 
la philosophie occulte en 1531 et 1533; les commentaires sur 
T « Ars brevis », avec le « tabula abbreviata » probablement, 
en 1531 ; quarante-une lettres en 1532 et en 1534; et les discours 
au nombre de dix avec les épigrammes en 1535, l'année 
même de sa mort. Pour ce qui est des quarante-une lettres 
publiées en 1532 et en 1534, il est permis de croire que là ne se 
bornait pas ce que Agrippa voulait donner de sa correspon- 
dance, laquelle comprend quatre cent cinquante-une lettres 
dans l'édition des œuvres. La mention de cette correspon- 
dance dans le privilège sollicité et obtenu par lui en 1530, 
donne lieu de penser qu'il a pu projeter alors et peut-être 
même préparer la publication générale de ses lettres, qui n'a eu 
lieu cependant qu'après sa mort, dans ses œuvres complètes 
(Appendice, note XXXII). 

T. I. (■ 



42 CHAPITRE PREMIER 

occulte; mais le livre premier paraît seul au mois de 
février 1531 à Anvers, chez Jean Graphe qui venait 
de donner déjà le précédent ouvrage, et presque en 
même temps à Paris, chez Christian Wechel. Après 
l'impression de ce livre premier, l'opération reste 
en suspens ; et près de deux années s'écoulent avant 
qu'elle puisse être reprise. 

L'année 1531 voit encore paraître, le 6 juin, à An- 
vers, l'oraison funèbre composée tout récemment 
alors par Agrippa pour la princesse Marguerite 
d'Autriche, morte le 1 er décembre 1530, et les com- 
mentaires sur ]' « Ars brevis » de Raimond Lulle im- 
primés à Cologne '. Des éditions nouvelles du traité 
de l'incertitude et de la vanité des sciences sont 
données en 1531 et en 1532 à Anvers, à Paris et à 
Cologne. 

En 1532 paraît à Cologne une seconde édition des 
petits traités imprimés une première fois à Anvers 
en 1529, au début de cette œuvre de publication. Le 
volume de 1532 est augmenté de quelques pièces 
nouvelles de peu d'importance. Il comprend, avec 
celles données en 1529, les deux discours sur la vie 
monastique et sur les reliques de saint Antoine, et 

1. Nous n'avons pas eu entre les mains celle édition de 1531 
ni celle de 1533 des commentaires sur 1' « Ars brevis », et 
nous n'avons pas pu vérifier si elles contiennent, ce qui est 
probable du reste, la « Tabula abbreviata commentariorum » 
donnée dans l'édition de 1538, .que nous avons sous les yeux, 
et qui est sortie, comme celles de 1531 et de 1533, des presses 
de J. Soter à Cologne. 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA -43 

quelques lettres, au nombre de treize, qui se retrou- 
vent sous les dates de 1520, 1526, 1527 et 1528 dans 
la correspondance générale , au tome II des œu- 
vres. 

En 1533, après bien des traverses, des suspen- 
sions et des retards, paraît à Cologne la première 
édition complète de la philosophie occulte, dont 
le livre premier seulement avait été donné au 
commencement de 1531 à Anvers et à Paris en 
même temps. L'imprimeur Jean Soter fait à Cologne, 
dans cette année même 1533, deux éditions succes- 
sives de ce traité '. Viennent ensuite, en 1533 égale- 
ment, une seconde édition des commentaires sur 
V « Ars brevis » de Raimond Lulle, et la première 
de l'apologie et de la plainte écrites en 1531-1532, 
à l'occasion des accusations portées par les théolo- 
giens de Louvain contre le traité de l'incertitude 
et de la vanité des sciences; compositions que l'au- 
teur avait tenté vainement de faire imprimer à Bâlc 
en 1532 (Ep. VII, U, 16). 

En 1834 sont imprimées les pièces de la polémique 
soutenue à Metz, en 1519, contre le prieur des domi- 
nicains, Claude Salini, sur la question de la mo- 
nogamie de sainte Anne, avec vingt-huit lettres de 
1519 à 1521 se rapportant à ce sujet, lesquelles, a 
l'exception de deux seulement de l'année 1519, se 



1. L'une de ces deux éditions est accompagnée d'un portrait 
d' Agrippa, le plue ancien, croyons-nous, que l'on possède. On 
trouvera dans notre appendice 'n° XXX) une note à ce sujet; 



44 CHAPITRE PREMIER 

retrouvent dans la correspondance générale donnée 
plus tard au tome II des œuvres. 

En 1535 enfin, l'année même de la mort d'Agrippa, 
est publiée à Cologne par l'imprimeur Jean Soter la 
deuxième édition du couronnement de Charles- 
Quint, avec les discours et les épigrammcs en 
vers; et en même temps paraît à Strasbourg, chez 
Pierre Schœffer, le mémoire adressé au mois de jan- 
vier 1533 au sénat de Cologna, contre l'inquisiteur, 
Conrad d'Ulm, qui faisait alors obstacle à la publica- 
tion, terminée du reste malgré son opposition, du 
traité de la philosophie occulte. Agrippa meurt en 
1535. A ce moment avait paru, comme on vient de 
le voir, tout ce qui nous a été conservé de ses écrits, 
à l'exception seulement de sa géomantie et de sa 
correspondance presque tout entière, imprimées ul- 
térieurement dans la collection de ses œuvres. 

Les ouvrages d'Agrippa avaient donc été presque 
tous imprimés de son vivant. Nous venons d'indi- 
quer la marche de leur publication. On ne peut, 
comme on le ferait pour un auteur de notre temps, 
apprécier les progrès de la notoriété et de la réputa- 
tion d'un écrivain du commencement du xvi e siècle, 
d'après les dates de l'impression de ses ouvrages. 
L'usage de l'imprimerie commençait à peine à se 
généraliser alors, et les écrits couraient communé- 
ment encore dans le public à l'état de copies manus- 
crites , longtemps parfois avant leur impression. 
C'est ce qui avait eu lieu pour les ouvrages d'A- 
grippa, dont la célébrité comme auteur datait de sa 



LA VIC ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 45 

jeunesse même. Dès l'année 1509, alors qu'il était à 
peine âgé de vingt-trois ans, il avait composé pres- 
que complètement son premier ouvrage, la philoso- 
phie occulte ; et, quoiqu'il ne l'eût terminé par diver- 
ses additions, par la rédaction notamment du livre 
troisième, que beaucoup plus tard, son travail rece- 
vait déjà en 1510 du célèbre Tritheim une éclatante 
approbation (Ep. I, 24). Cet ouvrage singulier est, 
parmi tous les écrits d' Agrippa, celui qui semble 
avoir le plus attiré l'attention de ses contemporains, 
et avoir soutenu le plus longtemps son crédit parmi 
eux. Cette popularité et les avantages qui devaient 
en résulter expliquent comment Agrippa, vers la fin 
de sa vie, a pu être induit à publier ce livre, en 
même temps à peu près que le traité de l'incerti- 
tude et de la vanité des sciences, qui en contenait en 
quelque sorte la réfutation. On doit même rappeler 
que ce dernier traité a paru antérieurement à l'au- 
tre. Il est en effet imprimé et donné pour la pre- 
mière fois au public au mois de septembre 1530, 
tandis que la philosophie occulte no paraît qu'au 
mois de février 1531. Encore n'en livre-t-on à cette 
date que le livre 1; et les deux suivants se font at- 
tendre jusqu'en 1533. C'était pourtant l'œuvre la 
plus ancienne do l'auteur. 

Nous avons énuméré les œuvres qui succèdent à 
ce premier ouvrage pendant un quart de siècle. Elles 
marquent, dans leur diversité, par leur enchaîne- 
ment ou par leurs contras! es, quelle a été, dans ses 
traits essentiels, la vie de leur auteur. Elles nous le 



4G CHAPITRE PREMIER 

montrent engagé de bonne heure dans la culture des 
sciences et des arts occultes, auxquels se mêlait le 
peu que l'on possédait alors des résultats de l'ob- 
servation et des études expérimentales, clans l'anti- 
quité et au moyen âge. Elles indiquent, en outre, un 
homme livré à la discussion des questions qui préoc- 
cupaient par dessus tout les esprits de son temps, 
les questions de philosophie générale, de métaphy- 
sique et de religion. Elles le signalent comme admis 
à plusieurs reprises, en France et en Italie, dans des 
chaires d'enseignement; investi en diverses circons- 
tances d'offices publics et fréquentant les grands ; 
dominé à certains moments par les embarras d'une 
existence précaire ; troublé par les écarts d'une con- 
duite mal réglée. Voilà ce qu'on saurait, ne connût-on 
que la nomenclature de ses écrits, d'un homme qui a 
composé avec la philosophie occulte et la géomantie, 
art divinatoire, des ouvrages sur les feux de guerre, 
Pj/romachia, sur l'exploitation des mines, sur le trai- 
tement de la peste; et, indépendamment du traité de 
l'incertitude et de la vanité des sciences, ceux où il 
est question du sacrement du mariage, du péché ori- 
ginel, de la monogamie de sainte Anne, de la con- 
naissance de Dieu et de la nature de l'homme; de 
plus, des discours sur la vie monastique et sur les 
reliques de saint Antoine ; puis des thèses théologi- 
ques, un commentaire des épîtres de saint Paul, et 
des polémiques contre les religieux et les théolo- 
giens ; des observations sur la théologie païenne; 
des leçons sur Hermès trismégiste, sur Platon et 



LA VIE ET LES OEUVRES tVaGRIPPA il 

sur Reuchlin ; des commentaires sur les écrits de 
Raimond Lulle ; une histoire du couronnement de 
Charles-Quint; des discours destinés à des céré- 
monies d'apparat et à des négociations pour cer- 
taines affaires publiques ; outre cela, des mémoires 
et des requêtes touchant diverses questions d'in- 
térêt privé et tout personnel, des déclarations contre 
ses adversaires et ses créanciers ; enfin, des dédi- 
caces à plusieurs grands personnages, à la tante de 
Charles-Quint par exemple, à la sœur de François I er , 
au légat du saint-siège, à l'administrateur spirituel de 
l'archevêché de Cologne, au marquis de Montferrat ; 
sans parler d'un grand nombre de lettres adressées 
à des gens de toutes conditions, quelques-unes à des 
hommes considérables, avec lesquels il était en com- 
merce épistolaire plus ou moins suivi. 

Nous reviendrons sur les ouvrages d'Agrippa, et 
nous les ferons plus particulièrement connaître par 
des analyses et des extraits, quand l'occasion se pré- 
sentera d'en parler, au cours de cette étude. La plu- 
part, en effet, se trouvent intimement liés aux diver- 
ses circonstances de la vie accidentée que nous avons 
entrepris de raconter. Quant aux deux grands traités 
qui dominent, comme nous l'avons dit, son œuvre 
tout entière; la philosophie occulte qui, en établis- 
sant de bonne heure sa réputation parmi ses con- 
temporains, a été son titre le plus positif à leur ad- 
miration; et le traité de l'incertitude et de la vanité 
des sciences, goûté par un moins grand nombre peut- 
être en son temps, recommandé aussi par un moin- 



48 CHAPITRE PREMIER 

dre prestige, mais en définitive, croyons-nous, celui 
de ses écrits d'après lequel la postérité doit porter 
son jugement sur son esprit; nous voulons en parler 
tout do suite. Nous voulons, dès le début de notre 
travail, rendre tout spécialement compte de ces im- 
portants ouvrages, parce que leur connaissance est 
de nature à éclairer ce que nous aurons à dire en- 
suite de Thistoire de leur auteur. Cependant, avant 
de nous y arrêter, il convient de donner quelques 
explications sur une dernière partie de son œuvre, 
sur sa correspondance, à laquelle nous aurons à em- 
prunter la trame du récit que nous nous proposons 
de faire de sa vie. 

La correspondance d' Agrippa contient quatre cent 
cinquante-une lettres ' distribuées par les éditeurs en 
sept livres \ Ces lettres embrassent une période de 

1. Une de ces lettres, qui a de l'importance (Ep. III, 82), 
doit être éliminée de la correspondance d'Agrippa. Elle ne 
peut pas être de lui, comme nous le démontrerons (Ghap. VI); 
ce qui réduit à 450 le nombre réel des pièces composant cette 
correspondance. 

2. La correspondance d'Agrippa n'a été publiée qu'après sa 
mort, on a quelques raisons de le croire, dans les éditions gé- 
nérales de ses œuvres (Appendice n° XXXII), à l'exception 
de quarante-une lettres seulement, imprimées de son vivant, 
au nombre de treize en 1532, avec la deuxième édition des 
petits traités, et de vingt-huit en 1534, à la suite des pièces 
relatives à la polémique sur la monogamie de sainte Anne. 
Ces quarante-une lettres se retrouvent, du reste, dans le 
recueil de celles données plus tard en sept livres, avec la 

- collection des œuvres, à l'exception de deux seulement de 



LA VIE ET LES OEUVRES D'AGRIPPA 49 

vingt-sept années qui va de 1507 à 1533, c'est-à-dire 
d'une époque où l'écrivain sortait a peine de la pre- 
mière jeunesse, jusqu'à une date très rapprochée de 
sa fin. Celle-ci, en effet, devait être prématurée; car 
Agrippa ne dépassa guère l'âge de la maturité. Né 
en i486, il mourait en 1535, au cours de sa qua- 
rante-neuvième année. 

Toutes les pièces de la correspondance ne sont 
naturellement pas d'Agrippa lui-même. Pour près 
de la moitié, cent quatre-vingt-dix-huit sur quatre 
cent cinquante-une, elles émanent de ceux avec 
lesquels il était en commerce épistolairc. Toutes 
non plus ne sont pas datées ; et la plupart ne portent 
même pas les noms des correspondants qui les ont 
écrites, ou à qui elles ont été adressées. Pour ce 
qui regarde leur classement chronologique, on peut, 
ce semble, s'en tenir à peu près à l'arrangement qui 
en a été fait par les éditeurs, par Agrippa peut-être 



l'année 1519, qui sont dans le volume imprimé en 1534 et qui 
ont été omises dans l'édition des œuvres. Toutes ces lettres 
sont en latin. M. L. Charvet émet, dans la Revue savoisienne 
(1871, p. 26), l'opinion que plusieurs d'entre elles auraient été 
écrites originairement en français et ultérieurement traduites 
en latin par les éditeurs, pour être ainsi rapprochées des 
autres. Nous ne partageons pas cette opinion. Le latin était, 
au temps d'Agrippa, la langue commune îles étudiants, des 
lettrés et des politiques, catégories de personnes auxquelles 
appartiennent tous ses correspondants, ceux même qui se 
trouvent qualifiés serviteurs, servi domestici, comme nous le 
montrerons. 



50 CHAPITRE PREMIER 

lui-même l . Quant à leur attribution, elle n'est pas 
sans difficulté ; un grand nombre ne portant comme 
indication, à cet égard, dans l'édition qui en a 
été donnée, que ces mots seulement : Un ami à 
Agrippa, ou Agrippa à un ami ; amicus ad Agrippant, 
Agrippa ad amicum. Les particularités relatées dans 
le document sont, dans ce cas, les seuls indices 
qui permettent de reconnaître à qui on doit le 
rapporter. 

En étudiant ainsi les pièces de la correspondance 
d'Agrippa, on constate que, parmi les individus 
qui en assez grand nombre y ont participé avec lui, 
quelques-uns seulement méritent réellement, par une 
certaine suite donnée à ce commerce épistolaire ou 
par l'intérêt de leurs communications, le titre de 
correspondant. Les autres ne figurent que d'une 
manière accidentelle et peu- significative dans cette 
galerie de personnages d-ivers. Nous allons donner 
quelques indications sur les premiers; nous nous 
bornerons ensuite à nommer parmi les autres ceux 
qui méritent de fixer l'attention par l'importance de 



1. La correspondance, Quasdam epistolse, était mentionnée 
dans le privilège impérial sollicité et obtenu par Agrippa, en 
1530, pour l'impression de ses ouvrages. Il se pourrait donc 
qu'il eût lui-môme préparé la publicatiou de ses lettres. Cette 
supposition serait grandement confirmée par l'existence d'une 
édition des œuvres complètes d'Agrippa qui eût été faite de 
son vivant, si l'on pouvait admettre, ce qui est peu probable, 
qu'une pareille édition existât en effet, comme on l'a prétendu. 
Voir, à ce sujet, une note à l'appendice (n° XXXII). 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 51 

leur personnalité. Une observation que nous ferons, 
avant d'entrer dans ces explications, c'est qu'aucun 
des correspondants d'Agrippa ne le suit pendant la 
durée entière de sa vie, laquelle a été cependant as- 
sez courte. On pourrait être tenté de voir dans cette 
particularité une preuve de la mobilité d'esprit et de 
l'humeur capricieuse de celui qui nous occupe ; mais 
de pareilles modilications des relations sont assez 
ordinaires dans l'existence de presque tous les hom- 
mes. Au moins est-il permis de constater, en ce qui 
concerne Agrippa, que le fait se trouve, comme nous 
aurons occasion de le constater, parfaitement d'ac- 
cord avec un des traits essentiels de son caractère, la 
variabilité et l'inconstance. 

Au début de la correspondance, les interlocuteurs 
d'Agrippa, si l'on peut s'exprimer ainsi, sont deux 
de ses compagnons d'études à l'université de Paris 
qu'il a quittée vers l'an 15Q7, Landulphe (1507-1512) 
et Galbianus (1508) ', lesquels se trouvent mêlés 
aux aventures de sa jeunesse, en Espagne, en Pro- 
vence, en Bourgogne et en Italie. Ils paraissent avoir 

1. A l'occasion de ces noms, nous ferons remarquer que, sui- 
vant la mode du temps, ceux qui figurent dans la corres- 
pondance d'Agrippa sont généralement latinisés. Nous leur 
avons conservé la forme latine chaque fois que la forme cor- 
respondante en langue vulgaire n'était pas évidente et ne nous 
était point parfaitement connue ; parce qu'un travail d'interpré j 
tation pouvait, dans ce dernier cas, sans procurer d'ailleurs 
beaucoup d'avantages, produire des erreurs auxquelles il était 
inutile de s'exposer. 



52 CHAPITRE PREMIER 

fini l'un et l'autre dans ce dernier pays vers 1512. 
Agrippa échange avec Landulphe notamment, pen- 
dant cinq ou six années, des lettres dont la dernière 
porte cette date de 1512, après laquelle cet ami des 
premiers temps disparaît tout à coup. Leur corres- 
pondance roule principalement sur les incidents du 
voyage d' Agrippa en Espagne, et sur sa vie ulté- 
rieure en France et dans le nord de l'Italie '. A la 
partie moyenne de cette période appartient le court 
séjour d'Agrippa dans la ville de Dole et clans la 
province, auquel nous n'avons à rapporter aucune 
correspondance suivie, mais pendant lequel nous 
trouvons, indépendamment d'une des missives 
adressées à Landulphe, quelques lettres échangées 
avec Théodoric évêque de Gyrène, administrateur 
spirituel de l'archevêché de Cologne 2 (1509), et avec 
le célèbre Trithcim, abbé de Spanhein, puis de Saint- 
Jacques de Wurtzbourg (1510), qui encourage les 



1. La correspondance avec Galbianus (1508) comprend deux 
lettres seulement : L. I, 4 et 5 ; celle avec Landulphe (1507- 
1512) comprend treize lettres : L. I, 1, 2, 3, G, 7, 8, 9, 10, 11, 
12, 25, 29, 30. Nous croyons qu'on ne doit pas y admettre les 
deux letLres 13 et 14 du livre I que les éditeurs de la corres- 
pondance générale lui attribuent. Les qualifications « adoles- 
cens doctissime, vir praestantissime » qu'on y trouve ne sont pas 
de celles qu'Agrippa et son ami Landulphe échangent ordinai- 
rement entre eux. 

2. La correspondance avec l'évoque de Cyrène (1509-1518, 
1519 n. s.) comprend quatre lettres: L. I, 21; L. II, 17, 
18, 19. 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 53 

travaux d' Agrippa sur les sciences occultes, objet de 
ses propres études '. 

Les sept années passées ensuite par Agrippa dans 
le nord de l'Italie ne nous offrent non plus presque au- 
cune correspondance suivie. Agrippa semble n'avoir 
pas entretenu, à cette époque, de relations avec gens 
habitant des lieux éloignés, et n'avoir eu de rapports 
qu'avec les hommes seulement qui vivaient autour 
de lui. L'un d'eux est encore Landulphe, qui reçoit à 
Milan et à Pavie, en 1512, les deux dernières lettres 
que nous ayons d'Agrippa à son adresse. Un autre 
dont nous ignorons le nom est un ami de Borgo-La- 
vezzaro qui, en 1512 et 1516, échange avec Agrippa 
quelques lettres, où il est question surtout du mar- 
quis de Montferrat, sur la protection et les bienfaits 
duquel on comptait 2 . Un troisième est un carme de 
Verccil, le père Chrysostome (1512), qui veut être 
éclairé sur la science cabalistique 3 . Les lettres qui 
appartiennent à cette période ne sont pas nombreu- 
ses; elles sont peu importantes et peu explicites. 
Elles concernent, on ne le voit que trop, des person- 
nes qui, très rapprochées les unes des autres, ont 
peu de choses à s'écrire et n'ont souvent besoin pour 
s'entendre que de s'expliquer à demi mot. Il résulte 

• 

1. La correspondance avec Tritheim (1510) comprend deux 
lettres : L. I, 23, 24. 

2. La correspondance avec l'ami de Borgo-Lavczzaro (1512- 
1516) comprend six lettres: L. I, 32, 33, 3i, 35, 30, GO. 

3. La correspondance avec le père Chrysostome de Verceil 
(1512-1510) comprend sept lettres: L.I, 31, 37, 5i, 55, 50, 58,59. 



54 CHAPITRE PREMIER 

de là quelque obscurité sur la vie d'Agrippa, en di- 
verses circonstances où elle offrirait de l'intérêt, soit 
dans les camps où il semble avoir paru vers ce 
temps, soit dans les universités où il s'essaie alors à 
l'enseignement. 

En 1518 et 1519, Agrippa est à Metz où il réside 
pendant près de deux années, jusque dans les pre- 
miers mois de 1520. Son principal correspondant est 
à ce moment Claude Gantiuncula, jurisconsulte, ori- 
ginaire de Metz, fixé alors àBâle, plus tard à Ensis- 
heim en Alsace, où il a passé la plus grande partie 
de son existence. Les lettres échangées avec Cantiun- 
cula, nombreuses pendant les cinq ou six années 
passées par Agrippa à Metz et en Suisse, de 1518 à 
1524, deviennent rares ensuite. La dernière est écrite 
de Bonn, croyons-nous, par Agrippa vers la fin de 
sa vie, à la date de 1533. Cette correspondance com- 
mence à l'occasion de certains écrits perdus par 
Agrippa clans les troubles de guerre de la haute 
Italie, et qu'il avait quelques raisons de croire entre 
les mains d'un de ses anciens disciples de Pavie, 
Christophe Schilling, qui était Lucernois. Agrippa 
charge Cantiuncula, qui est à Bàle, de faire à ce 
sujet des recherches. Plus tard il s'entretient avec 
« son ami de quelques difficultés que celui-ci semble 
avoir eues alors avec la ville de Metz elle-même. 
Mais ce qui fait le plus grand intérêt de la corres^- 
pondance avec Cantiuncula, c'est que, pendant la 
période la plus active des relations qu'elle concerne, 
celui-ci, placé à Bâle où vécut Erasme et dans le 



LA VIE ET LES OEUVRES D'AGRIPPA OO 

voisinage des presses de Froben, se trouve au 
centre d'un mouvement intellectuel très prononcé, 
et qu'il est, grâce à cette situation, l'homme à qui 
Agrippa s'adresse pour être tenu au courant des 
querelles religieuses soulevées par les premiers 
réformateurs. C'est à lui qu'il demande aussi la com- 
munication des ouvrages publiés alors sur ce sujet. 
Cette correspondance est un des principaux témoi- 
gnages de l'intérêt qu'Agrippa prenait à l'éclosion et 
au développement des idées nouvelles '. 

A la même époque appartiennent quelques unes 
des lettres échangées entre Agrippa et l'évêque de 
Cyrène à Cologne et, pour la plus grande partie, une 
correspondance avec un religieux célestin du cou- 
vent de Metz, Claude Dieudonné, séduit par les en- 
tretiens d' Agrippa, fasciné par la hardiesse de ses 
idées et par son talent à les exposer. Cette corres- 
pondance commence au cours même des relations 
de ces deux hommes à Metz, en 1S18-1519, et elle 
continue après le départ du religieux, éloigné par 
ses supérieurs et envoyé successivement a Paris 
(loi!)), puis à Annecy (1521), dans d'autres maisons 

1. La correspondance avec CanliuncUla (1518-1533) comprend 
Vingt-Six lettres : L, II, 12, 13, H, 15, 1G, 2G, 32, 33, 34,37, 40j 
41, i2, 58; L. III, 1G, 17, 20, 23, 35, 43, 45, 46, 52, Gi ; L. VII, 
35. La vingt-sixième, écrite deBâle parCanliuncula,le 12 des ca- 
lendes d'août (21 juillet) 1519, n'a pas été recueillie dans la cor- 
respondance générale, et se trouve dans un volume imprimé en 
1531, avec les pièces relatives à la querelle sur la monogamie 
de sainte Anne. 



56 CHAPITRE PREMIER 

de son ordre, dont Claude Dieudonné se sépare 
ultérieurement tout à fait pour se jeter ouvertement 
dans la réforme, après une évolution d'idées à la- 
quelle, dans ses débuts au moins, l'influence d'A- 
grippa semble n'avoir pas été étrangère '. C'est 
encore pendant son séjour à Metz (1519), qu'A- 
grippa entre en correspondance avec un autre per- 
sonnage, également engagé dans le mouvement de 
la réforme, Lefèvre d'Étaples dont il avait adopté et 
défendu passionnément la thèse singulière sur la 
monogamie de sainte Anne 2 . 

Au lendemain de son départ de Metz, Agrippa 
ouvre de Cologne, en 1520, une correspondance qui 
se prolonge jusqu'en 1526, avec un ami qu'il a laissé 
dans la première de ces deux villes, maître Jean 
Rogier, dit Brennonius, curé de Sainte-Croix, qui, 
s'associant à ses études et partageant ses idées, 
avait épousé à Metz son parti, dans ses querelles 
avec les théologiens, et contre qui on relève un peu 
plus qu'un soupçon de tendances vers l'hérésie. 
Les prières qu'Agrippa fait dire par lui, à diverses 
reprises, pour sa première femme, morte à Metz et 
enterrée dans l'église même de Sainte-Croix, dont 
Brennonius était curé, forment cependant l'un des 
sujets de cette correspondance, où en outre il est 

1. La correspondance avec le frère Claude Dieudonné (1518- 
1521) comprend douze lettres : L. II, 20, 21, 22, 23, 21, 25, 29; 
L. III, 7, 9, 10, 11, 12. 

2. La correspondance avec Lefèvre d'Étaples (1519) comprend 
six lettres : L. II, 27, 28, 30, 31, 35, 36. 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 57 

fait ample mention du train de vie et des travaux de 
maître Jean Rogier et des autres amis de Metz aux- 
quels Agrippa continue de loin à s'intéresser l . 

Après le séjour à Metz et un court passage à 
Cologne, Agrippa, successivement à Genève (1521- 
1523), puis à Fribourg en Suisse (1523-1524), a 
pour principaux correspondants le céleslin Claude 
Dieudonné, qu'il avait connu d'abord à Metz et 
qu'il retrouve, en 1521, au couvent d'Annecy, tou- 
jours passionné pour sa personne et pour sa 
science ; un médecin bourguignon fixé à Annecy, 
Blancherose, grand admirateur de ses inappréciables 
connaissances, lequel, de cette dernière ville, lui 
adresse des lettres à Fribourg en 1523 2 ; Christo- 
phe Schilling, un do ses anciens disciples de Pavie, 
qui réside alors en Suisse (1523) et dont nous avons 
déjà dit deux mots 1 ; un autre disciple de Pavie 
dont le nom ne nous est pas connu et qui habite 
Strasbourg (1523-1524) 4 , tous deux pleins d'admira- 
tion pourlui; et Eustache Chapuys, officiai de Genève, 



1. La correspondance avec Jean Rogier, dit Brennonius (1520- 
1526), comprend vingt-cinq lettres : L. II, 43, 14, 45, 46, 47, 49, 
50, 51, 52, 53, 54, 55, 5G, 57, 59. Gl ; L. III, 5, G, 8, GO, Gl, 62 ; 
L. IV, -20, 26, 27. 

2. La correspondance avec Blancherose (15231 comprend deux 
lettres: L. III, 36,37. 

3. La correspondance avec Christophe Schilling (1523) com- 
prend trois lettres : L. III, 40, II, 12. 

i. La correspondance avec le disciple de Strasbourg (1523- 
1521) comprend trois lettres : 1-. 111,55, 56, 57. 

T. I, 7 



58 CHAPITRE PREMIER 

qu'il a connu précédemment en Italie. La correspon- 
dance avec ce dernier commence dès 1522 à Genève 
même, et continue pendant le séjour d'Agrippa à Fri- 
bourg (1523), puis à Lyon (1524-1525) ; plus tard elle 
est reprise en 1531, Agrippa étant alors à Malines 
investi de l'office d'historiographe de l'empereur, et 
Chapuys étant à Londres comme envoyé de Charles- 
Quint auprès du roi Henri VIII. De simples rela- 
tions d'amitié sont le sujet de cette correspondance 
pendant sa première période (1522-1525) ; les affaires 
du divorce de Henri VIII avec la reine Catherine 
d'Aragon en font l'objet pendant la seconde (1531) '. 
Au séjour à Lyon d'Agrippa (1521-1527) se rappor- 
tent les dernières lettres échangées par lui avec le 
curé de Sainte-Croix à Metz (1526). A la même épo- 
que appartiennent la correspondance avec Sympho- 
rien Bullioud, ôvêque de Bazas (1526) 2 , et, pour sa 
partie la plus considérable, celle avec Jean Chape- 
lain, médecin du roi (4826-1520) s . Ces deux corres- 



1. La correspondance avec Eustachc Chapuys (1522-1531) 
comprend quinze lettres : L. III, 21, 28, 38, 39, 49, 58, 63, 68, 
7i, 70, 78; L. VI, 19, 20. 29, 33, 

2. La correspondance avec l'évèque de Bazas (1526) com- 
prend treize lettres : L. IV, 9, 14, 15, 22, 24, 31, 39, 'i7, 49, 53, 
66, 69, 74. 

3. La correspondance avec Jean Chapelain (1526-1529) com- 
prend cinquante-quatre lettres : L. IV, 2, 3, 6, 10, 12, 13, 16,21, 
23, 25, 29, 30. 36, 37. 40, il, 42. 43. 44, 46, 48, 50, 51, 52, 54, 
55, 50, 62, 64, 70, 73, 75, 70; L. V, 3, 5, 7, 8, 9, 10, 13, 22, 23, 
25, 30, 32, 35, 36, 37, 13, 46, 19, 5?, 68, 83. 



.LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 51) 

pondances concernent surtout les affaires d'Agfippa 
avec la cour de France, et la disgrâce qu'il y a en- 
courue après une courte période de faveur. La cor- 
respondance, assez restreinte du reste, avec le duc 
de Bourbon (15:27) donne peut-être la clef de ce nau- 
frage de la fortune d'Agrippa, en révélant des rela- 
tions, d'ailleurs mal définies, entre lui et cet ennemi 
du roi, auquel il semble attaché par certains ser- 
vices, et à qui il paraît avoir adressé un horoscope 
heureux, assez mal placé toutefois, au début 
de cette dernière campagne de 1527 où celui qui 
en était l'objet devait finir si misérablement, sous les 
murs de Rome '. 

A la même époque appartiennent cinq autres 
corrrespondances, intéressantes à divers titres : la 
première avec un ami de Chambéry (1526) qu'A- 
grippa entretient de ses travaux et de ses livres, et 
à qui il donne des conseils pour sa santé 2 ; la se- 
conde avec un religieux dominicain de Mâcon, Pe- 
trus Lavinius (1526), qu'il cherche loyalement à dés- 
abuser des illusions de l'astrologie 3 ; la troisième 
avec un intrigant, Paulus Flammingus (1526), lequel 
est traité par lui avec bonté, quoique cet homme ait 



1. La correspondance avec le dtio de Bourbon (1527) com- 
prend deux lettres : l. V, i, 6. 

2. La correspondance avec l'ami dd Cliambny (1526) edin- 
prend sept lettres : L. III, 79, !.. IV, i,:., il, 32, :,:, 981. 

3. Le. correspondance avec le religieux Petrug i.aviuiu>, de 
Mftoon (1526)) comprend quatre lettres : L. IV, 17, l'.i, 34, l& 



60 CHAPITRE PREMIER. 

d'abord essayé de le duper ' ; la quatrième et la cin- 
quième avec deux hommes qui ont une grande part 
dans la résolution prise en 1527 par Agrippa de quit- 
ter la France pour se retirer dans les Pays-Bas, et 
qui semblent l'un et l'autre d'origine italienne : le 
père Aurelio d'Aquapendente, religieux augustin 
dans un couvent d'Anvers (1527-1528), que la science 
d'Agrippa éblouissait 2 , et Augustino Fornari, ci- 
toyen de Gênes (1527-1532), riche marchand qui 
avait un comptoir dans cette ville d'Anvers et ce 
semble aussi à Lyon, où il était venu généreusement 
au secours d'Agrippa en sa détresse, pendant les 
dernières années qu'il y a passées 3 . 

D'Anvers et de Malines qu'il habite ensuite dans 
les Pays-Bas, Agrippa entretient diverses corres- 
pondances, l'une avec les serviteurs de sa maison, 
ou, pour mieux dire, avec les disciples qu'il avait 
admis à y vivre au sein de sa famille, et qui lui 
donnent des nouvelles de celle-ci (1529), pendant 
les absences momentanées que nécessitent ses affai- 
res 4 ; une autre avec un parent de sa seconde femme, 

1. La correspondance avec Paulus Flammingus (152G) com- 
prend six lettres : L. IV, 28, 33, 38, 58, G3, G7. 

2. La correspondance avec le père Aurelio d'Aquapendente 
(1527-1528) comprend treize lettres : L. V. 14, 16, 19, 24, 29, 
31, 33, 45, 47,48, 51, 53, 54. 

3. La correspondance avec Augustino Fornari (1527-1532) 
comprend sept lettres: L. V, 20, 28, 38, 56, G3; L. VII, 10, 23. 

4. La correspondance avec les serviteurs (1521-1529), comprend 
onze lettres : L. II! , 2, 3, 4, GG ; I, V, 72, 7:5, 74, 75, 76, 77, 78. 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGIUPPA CI 

Guillaume Furbity (1528-1529), résidant à Paris au 
moment de la mort à Anvers de cette femme, enlevée 
par la peste '; une troisième avec deux hommes 
attachés à la personne du légat, le cardinal Cam- 
pegi, son protecteur : Dom Luca Bonfius secrétaire 
du prélat, et Dom Bernardus de Paltrineriis son 
économe (1531-1532), qu'avait rapprochés d'Agrippa 
leur liaison commune avec le riche Génois Fornari 
et avec le religieux Aurelio d'Aquapendente ; sans 
parler des relations plus étroites engendrées par le 
goût décidé de Dom Bernardus pour les sciences 
cabalistiques 2 . Le séjour d'Agrippa dans les Pays- 
Bas voit, en outre, la fin de sa double correspondance 
avec Jean Chapelain (1529) et avec Eustache Cha- 
puys (1531) ; il voit en même temps le commence- 
ment de celle qu'il entretient, pendant les dernières 
années de son existence, avec le célèbre Érasme 
(1531-1533) s . 

Pour les derniers temps de la vie d'Agrippa, ré- 
fugié dans les États de l'archevêque de Cologne 
et résidant, à cette époque, à Bonn principalement, 
nous possédons, outre la fin de sa correspondance 

1. La correspondance avec Guill. Furbity (1538-1529) com- 
prend cinq lettres : L.V, 55,58, 81, 84, 85. 

2. La correspondance avec Dom Luca Bonfius (1531-1532) 
comprend quatre lettres : L. VI, 30, L. VII, 3, 8, 14. — La 
correspondance avec Dom Bernardus de Paltrineriis (1531-1532) 
comprend cinq lettres : L. VI, 24 ; L. VII, 2, 7, 15, 22. 

3. La correspondance avec Érasme (1531-1533) comprend 
neuflettres : L. VI, 31,36; L. VII, 6, 11, 17, 18, 11), 38, W. 



(52 CHAPITRE PREMIER 

avec Érasme, celles que motivent alors ses rela- 
tions avec l'archevêque lui-môme (1531-1533) *, avec 
Khreutter, secrétaire de la reine Marie, gouvernante 
des Pays-Bas (1532) 2 , avec les imprimeurs occupés 
delà publication do ses œuvres, Gratander (1532) 3 
etSoter (1533) 4 , avec le libraire Hetorpius (1533) 5 ; 
et enfin, pour clore cette grande collection épisto- 
laire, quelques lettres écrites en 1533 des Bains 
de Bertrich, Termse, Vertrigise, par Agrippa, de la 
part de l'archevêque de Cologne qu'il y avait accom- 
pagné, à Driander et à quelques autres lettrés pour 
les inviter, au nom du noble prélat, à venir goûter 
avec lui les charmes de la vie agréable qu'on menait 
dans ce lieu 6 . 

1. La correspondance avec l'archevêque de Cologne (1531- 
1533) comprend dix lettres : L. VI, 13; L. VII, 1, 4, 5, 27, 28, 
30, 34. La première de ces lettres est l'épître dédicatoire du 
livre I de la philosophie occulte; il convient d'y joindre, pour 
compléter le nombre de dix lettres, les deux dédicaces des 
livres II et III de ce traité qui n'ont pas été recueillies dans 
la correspondance générale et qui se trouvent à la tête de ces 
deux livres (Opéra, t. I, p. 119 et p, 250). 

2. La correspondance avec Khreutter (1532) comprend deux 
lettres : L. VII, 20, 39. 

3. La correspondance avec Gratander (1532) comprend une 
lettre : L. VU, 16. 

4. La correspondance avec Soter (1533) comprend une let- 
tre : L. VII, 25. 

5. La correspondance avec Hetorpius (1533) comprend quatre 
lettres : L. VII, 24, 31, 32, 33. 

6. La correspondance avec Dryander et ses amis (1533) com- 
prend deux lettres : L, VII, 40, 47. 



la vil: et les oeuvres d'aghippa 63 

Après avoir mentionné les correspondants dont 
les relations épistolaires plus ou moins prolongées 
avec Agrippa ont, dans sa vie, le caractère d'incidents 
significatifs, il convient de citer, en négligeant tou- 
tefois un certain nombre do noms tout à fait obscurs 
et sans intérêt, ceux de quelques personnages 
dignes d'attention qui ne figurent que d'une manière 
accidentelle dans la correspondance générale et 
dans l'histoire de l'homme qui nous occupe. Tels 
sont le pape Léon X, avec une lettre sous la signa- 
ture du célèbre Bembo (Ep. I, 38) ; Charles-Quint 
(Ep. VI, 27); la princesse Marguerite d'Autriche, 
tante de l'empereur (Ep. VI, 3), et la sœur de celui-ci, 
la reine Marie de Hongrie (Ep. VII, 21), l'une après 
l'autre gouvernantes des Pays-Bas ; Marguerite, du- 
chesse d'Alençon, plus tard reine de Navarre, sœur 
de François I er (Ep. IV, 1) ; Guillaume Paléologue, 
marquis de Montferrat (Ep. I, 51, 52); le cardinal 
Campegi, légat du saint-siège (Ep. VI, 28, VII, 12); 
le cardinal de La Marck, évoque de Liège (Ep. VI, 
18); Michel de Aranda, évoque do Saint-Paul en 
Dauphiné (Ep. IV, 7); lo comte abbé de Corbie 
(Ep. V, Ci) ; Jean Carondclot, archevêque de Pa- 
lcrme, président du conseil privé au gouvernement 
des Pays-Bas (Ep. VI, 10, 23) ; le vicaire et l'official 
de l'évêché do Metz (Ep. II, 38, 39) ; Jean do Lau- 
rencin, commandeur de Saint-Antoine de Hiverio 
(Opéra, t. Il, p. 331) ; le père Lagrônc, gardien du 
couvent do^: Gordcliers de Sainl-Bonavcnturc h Lyon 
(Ep. III, 33, 34); le comte de Ifochstrat, président 



04 CHAPITRE PREMIER 

du conseil des finances au gouvernement des Pays- 
Bas (Ep. VI, 4) ; Maximil. Transsylvanus, conseiller 
de l'empereur dans ce gouvernement (Opéra, t. II, 
p. 513); le docteur Henry, revêtu du même caractère 
dans la province de Luxembourg ' ; Jean de Ponti- 
gny ou de Niedbruck, médecin et conseiller du duc 
de Lorraine, et de la ville de Metz (Opéra, t. II, 
p. 583); le fils du seigneur de Lucynge (Ep. III, 31) ; 
Mélanchthon (Ep. VII, 13) ; Capiton (Ep. III, 15, 18); 
Orenti (Ep. V, 44) ; Gandiotus (Ep. I, 28). 

Quelques unes des lettres adressées à ces person- 
nages sont des épîtres dédicatoires, d'autres sont de 
véritables mémoires ou des requêtes. Cette remar- 
que nous fournit l'occasion de faire observer que, 
parmi les pièces de la correspondance imprimée, se 
trouvent rangés quelques documents qui ont égale- 
ment ce dernier caractère bien plutôt que celui 
de simples missives. Telles sont les pièces adres- 
sées au conseil de Malines (Ep. VI, 7, 21, 22), aux 
magistrats delà ville de Cologne (Ep. VII, 26), aux 
juges de Bruxelles (Ep. VI, 25, 26). On trouve 
même, dans le recueil des lettres, trois préfaces : celle 
du livre I du traité de la philosophie occulte (Ep. VI, 
12) . celle des pièces de la polémique pour la mono- 
gamie de sainte Anne (Ep. VII, 36), celle enfin 

1. La lettre adressée an docteur Henry est omise dans le re- 
cueil général des lettres publié au tome II des œuvres com- 
plètes. Elle est rapportée avec d'autres, dans un volume im- 
primé en ] 53 1 et contenant les pièces relatives à la querelle 
sur la monogamio de sainte Anne. 



LA VIE ET LES OEUVRES D'AGRIPPA 65 

qu'Agrippa a écrite pour les œuvres de Godoschal- 
cus Moncordius, religieux cistercien (Ep. VII, 37). 

Les indications qui précèdent montrent, dans ses 
lignes essentielles, le mouvement de la correspon- 
dance d'Agrippa. Elles nous permettent de signaler 
d'avance les personnages qui, en s'y associant, carac- 
térisent le milieu dans lequel s'est développée la vie 
de l'homme que nous voulons faire connaître. Nous 
n'insisterons pas pour le moment et nous termine- 
rons ce que nous avons à dire maintenant sur ce 
sujet, en faisant remarquer comme un trait des 
mœurs du temps la fréquente mention, dans ces 
documents, des difficultés qui venaient alors à la 
traverse d'un commerce épistolaire. Il y est souvent 
question de lettres perdues, de commissionnaires 
infidèles, et parfois de l'absence complète de 
moyens de correspondre, de la rareté des inter- 
médiaires sûrs et dignes de confiance, de l'impossi- 
bilité enfin de livrer certaines choses secrètes aux 
chances de semblables moyens de communication. 

La correspondance dont nous venons de parler 
nous fournira, comme nous l'avons dit, la trame du 
récit dans l'étude que nous allons faire de la vie 
d'Agrippa; mais l'esprit de celle-ci ressort plutôt, 
avons-nous dit aussi, des ouvrages laissés par lui, des 
deux principaux surtout, la philosophie occulte et le 
traité de l'incertitude et de la vanité des sciences, 
que nous avons déjà signalés, et à l'appréciation 
desquels nous croyons utile de nous arrêter un 
instant. 



6G CHAPITRE PREMIER 

Le traité de la philosophie occulte » est, en rac- 
courci, une espèce d'encyclopédie, comme plusieurs 
grands ouvrages du moyen âge, les Sommes, les 
Miroirs, Spécula, dans lesquels étaient groupées en 
un vaste ensemble, ou bien d'une manière plus 
restreinte dans le cadre d'un sujet spécial, les con- 
naissances qu'un homme pouvait réunir, soit sur 
toutes les branches à la fois de la science, soit sur 
l'une d'elles en particulier. A une époque où le savoir 
humain était enfermé dans des horizons peu éten- 
dus, la possibilité d'en atteindre les limites faisait 
que volontiers on s'élançait vers celles-ci dans toutes 
les directions à la fois. L'universalité des connais- 
sances obtenues ainsi donnait, malgré leur imper- 
fection, aux esprits un remarquable ressort. Un 
homme voué à l'étude était par là au courant de 
toutes choses, et savait à peu près tout ce qu'on 
connaissait alors de chacune d'elles. Les idées géné- 
rales abondaient; malheureusement elles étaient 
faussées par de vieux systèmes dont on était, il est 
vrai, bien près de s'affranchir; mais auxquels cepen- 
dant on était encore généralement attaché et soumis, 
au commencement du xvi e siècle. 

L'ouvrage d'Agrippa est comme un dernier ta- 
bleau de ces conceptions singulières, qui s'étaient 
pendant longtemps imposées au respect et à la foi 
des hommes, et qui étaient à la veille de perdre 
leur prestige et leur autorité. On est fondé à 

1. De occullaphilosophia libri très (Opéra, t. I, p. 1 à 404). 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA <'>7 

croire qu'en les résumant à son lour, Agrippa ne 
leur accordait plus complètement sa confiance. Son 
ouvrage est, malgré cela, très propre à donner une 
idée de la disposition des esprits et de l'état de 
certaines opinions à l'époque où il a été composé ; 
époque très intéressante, car elle n'est autre que le 
début du xvi° siècle, le commencement d'une ère 
qu'allaient signaler la réforme religieuse avec toutes 
ses conséquences sociales et politiques, et le renou- 
vellement des études de l'antiquité, l'éclosion de 
l'art moderne, l'aurore de la renaissance en un mot. 

Le traité de la philosophie occulte comprend trois 
livres subdivisés en cent quatre-vingt-dix-neuf cha- 
pitres. 11 occupe environ quatre cents pages d'un 
texte très serré, dans l'édition générale des œuvres 
d' Agrippa. Dans ce cadre étendu, l'auteur a distribué 
ses matières d'après une classification systéma- 
tique dont il rend compte comme il suit, au début 
de son œuvre (L. I, 1). 

Le monde, dit-il, étant triple, élémentaire c'est- 
à-dire terrestre, céleste et intellectuel, les connais- 
sances qui s'y rapportent forment naturellement 
trois grands groupes, où se classent d'une ma- 
nière distincte les notions qui concernent les forces 
de la nature, objet de la magie naturelle, celles qui 
regardent les vertus supérieures, c'est-à-dire la 
magie céleste, et celles qui sont relatives aux reli- 
gions et qui constituent la magie cérémonialc. A 
chacun de ces trois groupes est consacré un des 
trois livres de l'ouvrage. Ce plan grandiose, il faut 



68 CHAPITRE PREMIER 

bien le dire, est un peu modifié dans l'exécution par 
la difficulté de rester fidèle à un semblable pro- 
gramme, et par celle de le remplir complètement. 
L'œuvre réalisée présente, on ne saurait s'en éton- 
ner, quelque confusion et de nombreuses lacunes, 
sans parler des étranges conceptions qui, en bien 
des points, y tiennent la place de la vérité. Mais ces 
conceptions sont de leur temps. Elles offrent, à ce 
titre au moins, et comme renseignement historique 
touchant l'état des esprits qui les accueillaient, un 
incontestable intérêt. En somme, voici ce qu'on 
trouve dans le traité d'Agrippa de la philosophie 
occulte. 

Le livre premier renferme un ensemble de consi- 
dérations sur la nature et les propriétés de la 
matière dans le ciel aussi bien que sur la terre, 
c'est-à-dire dans les astres, dans les corps inertes 
qui constituent notre globe, dans les plantes qui le 
couvrent, dans les animaux qui le peuplent, dans 
l'homme enlin qui y règne, considéré au double point 
de vue de ses organes corporels et de son esprit. Ce 
qui préoccupe le philosophe du xvi e siècle, ce ne sont 
pas seulement le caractère et les propriétés particu- 
lières de ces êtres divers, en eux-mêmes ; ce sont 
surtout leurs relations entre eux. La conception de 
ces relations est, dans l'œuvre d'Agrippa, dominée 
par certains systèmes philosophiques grossièrement 
spiritualistes que le moyen âge avait, en grande 
partie, empruntés à l'antiquité. On y trouve comme 
un reflet des théories de Platon sur les idées, types 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA G'J 

ou formes des choses, et des conceptions do Pytha- 
gore sur les nombres, âmes des choses ; systèmes 
qui se rattachaient probablement, on a lieu de le 
croire, à des doctrines orientales plus anciennes. 
Ces systèmes, imposés ou substitués aux données 
fournies par l'observation et par l'expérience, déna- 
turent dans leur essence la physique et la physiolo- 
gie, et en font sortir l'alchimie, l'astrologie et les 
arts divinatoires. Sur ces matières, l'auteur fait 
preuve d'une véritable érudition et parfois d'une 
certaine sagacité, dans l'explication de quelques 
phénomènes particuliers. 

Le livre deuxième reprend, avec de nouveaux dé- 
veloppements, l'examen des liens mystérieux qui 
existent entre les choses d'ordre matériel et celles 
d'ordre spirituel, entre les corps et les esprits, entre 
ce qui se passe sur la terre et ce qui existe dans le 
ciel : fondement de l'astrologie. Il débute par des ob- 
servations sur les quantités et sur les nombres qui 
les représentent; puis sur leurs propriétés dans l'a- 
rithmétique, dans la géométrie, dans la musique. 
L'harmonie, dont celle-ci est l'expression propre, le 
conduit à des considérations sur le corps humain, 
type de l'harmonie des formes, en possession, dit-il, 
(h; fournir le canon des proportions à tous les arts. 
Des harmonies qui résident dans les corps terres- 
tres, l'auteur passe à celles qui appartiennent aux 
corps célestes, et il arrive par là aux relations qui, 
suivant lui, rattachent ces corps les uns aux autres, et 
fournissent ainsi les luis des arts divinatoires; la 



70 CHAPITRE PREMIER 

cief de ceux-ci étant donnée par l'astrologie, et leurs 
procédés consistant dans l'observation des astres et 
même dans l'étude des figures qui les représentent. 
De là diverses déductions sur les âmes qui animent 
le monde et ses diverses parties, sur leurs vertus, 
et sur le pouvoir du magicien de s'approprier leur 
influence par des incantations. 

Le livre troisième, enfin, est consacré à l'examen 
des pratiques religieuses, clans tous les temps et 
chez tous les peuples. En môme temps qu'il y af- 
firme son inébranlable orthodoxie, l'auteur y fait 
preuve d'un esprit de tolérance remarquable, qui, 
eu égard au temps où il vivait, prouve de sa part 
un peu plus peut-être que de l'impartialité et jusqu'à 
une certaine indifférence, touchant ces matières. Il 
s'efforce d'établir sur le terrain préparé ainsi une 
Sorte de lieu de rencontre entre le christianisme et 
les anciennes religions du paganisme. Il trouve le té- 
moignage de ces relations dans certains principes, 
dans certains faits admis par les chrétiens aussi 
bien que par les païens; faits relevés par lui avec 
soin, qui servent de fondement à la démonologie 
où il arrive ainsi. Après avoir parlé des bons et des 
mauvais démons, il passe aux héros, puis à l'homme 
qu'il considère au point de vue surtout de son âme. 
Il parle de la nature de cette âme, de sa situation, de 
sa destinée, après sa séparation du corps, et de son 
retour possible dans celui-ci après la mort. La nô- 
cromantie, les évocations, les oracles, vaticinia et 
furor, l'occupent ensuite, ainsi que les conditions 



LA VIE ET LES OEUVRES d\\GRIPPA ~1 

dans lesquelles il est donné à l'homme de provoquer 
leurs effets. 

Voilà quelle est, dans ses grandes lignes, l'œuvre 
enfantée par Agrippa sous le titre de philosophie 
occulte. Nous ne parlons pas d'un quatrième livre 
introduit, à la suite des trois premiers, dans les édi- 
tions postérieures à la mort de l'auteur 1 , et consacré, 
y est-il dit, à la magie pratique, Liber de cœremoniis 
magicis. Jean "Wier nie que ce quatrième livre soit 
d'Agrippa, sur le compte de qui on l'a mis sans rai- 
son, dit-il; addition qui, suivant le disciple, aggrave- 
rait beaucoup les torts qu'on peut déjà imputer au 
maître. Ce livre quatrième est, aux yeux de Jean 
Wier, une véritable abomination. 11 ne nous semble 
pas cependant aujourd'hui qu'il diffère beaucoup par 
son caractère do ce qui est dit dans les trois premiers 
livres publiés par Agrippa lui-même; lesquels, 
de son propre aveu et d'après ses déclarations ex- 
presses, sont incontestablement son ouvrage. 

Nous venons d'indiquer sommairement les matiè- 
res contenues dans le traité de la philosophie oc- 
culte. Il convient maintenant de signaler plus com- 
plètement les idées et les doctrines qui s'y trouvent 
exposées. Pour le Faire plus clairement el plus briè- 
vement, nous négligerons l'arrangement dont nous 
venons de rendre compte suivant lequel l'auteur en 
a l'ail l'exposition, cl nous introduirons dans le la- 

1. On trouvera quelque explications à ce sujet ddn9 une 
non.' do l'appendice (n* XXXII). 



72 CHAPITRE PREMIER 

blcau que nous voulons en présenter ici, un ordre 
méthodique permettant de réunir des traits qui se 
trouvent épars dans les diverses portions de l'ou- 
vrage et qu'il peut être bon de rapprocher les uns 
des autres, pour leur donner toute leur signification 
et en faciliter l'intelligence. 

Rien n'est plus digne de nos efforts en cette vie, 
dit Agrippa dans son traité, que de conserver 
clans sa noblesse notre esprit; puisque par lui nous 
pouvons nous élever jusqu'à Dieu et revêtir, en quel- 
que sorte, la nature divine. Pour cela, il faut l'arra- 
cher à la torpeur de l'inaction qui le livre à toutes 
les fragilités et aux vices de notre corps terrestre. Il 
faut, par la science des choses divines, le disposer à 
ne jamais perdre de vue sa propre dignité, dans les 
conceptions qu'il enfante, aussi bien que dans les 
actes qu'il nous inspire (L. III, Epist. nuncupat.). 
Mais, pour Agrippa, les choses divines sont intime- 
ment liées aux choses humaines, les choses célestes 
aux choses terrestres. Les rapports qu'il reconnaît 
entre elles le conduisent à des conséquences exces- 
sives et à des conclusions erronées qui forment une 
partie essentielle de ses doctrines; d'accord avec les 
données d'un vague panthéisme, précédemment 
signalé dans notre introduction, comme étant au 
moyen âge la métaphysique môme des sciences et 
des arts occultes. 

Toutes choses se tiennent, toutes sont liées entre 
elles par des relations d'affinité ou d'opposition, d'a- 
mitié ou d'inimitié, c'est ainsi qu'Agrippa s'ex- 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGUIPPA 73 

prime. Les astres entre eux, et comme eux les corps 
inertes, ainsi que les animaux et les hommes, sont 
soumis à cette loi générale; celle-ci fournit un 
des moyens les plus efficaces pour étudier et con- 
naître, les unes par les autres, les choses d'ordres 
les plus éloignés, et pour pénétrer ainsi des secrets 
dont la recherche directe serait inabordable. De là 
l'astrologie et la divination. Dans des conditions 
analogues, on peut arriver aussi, par des transmu- 
tations que régissent ces lois générales d'affinité, à 
substituer la nature d'une chose à celle d'une au- 
tre. De là l'alchimie. 

Cette science universelle et ses merveilleuses ap- 
plications, c'est la magie; la magie toute puissante 
et pleine de mystères, embrassant la contemplation 
des choses les plus secrètes, initiée à la connais- 
sance de la nature et des vertus de tout ce qui existe, 
capable de produire les plus admirables effets en 
unissant les corps conformément à certaines lois, et 
en rattachant surtout, comme pour les fondre ensem- 
ble, les choses supérieures armées de leurs puissants 
attributs, aux choses inférieures. C'est là, s'écrie 
Agrippa, la suprême et parfaite science, le complet 
achèvement de la plus noble philosophie '. Mais cette 
science universelle, dit-il ailleurs, ne saurait être li- 
vrée sans danger au vulgaire; elle doit rester cou- 



1. <•< Hœc perfeciissima, aummaque scientia, hsce allior aanc* 
« tiorque pbilosophia, haïe denique totius nobilissiirïse philo- 
« sophiic ubsolulu consummatio. ^ (L 1, >.) 

T. I. S 



74 CHAPITRE PREMIER 

verte d'un voile qui, sans arrêter la vue du sage, 
s'oppose à l'indiscrète curiosité des hommes indi- 
gnes. De là le titre du livre delà philosophie occulte, 
De occulta ph ilosoph m. 

Tout n'est pas vrai, tant s'en faut, dans l'ouvrage 
d' Agrippa ; mais tout n'y est pas faux non plus. On y 
trouve quelques notions positives mêlées à des con- 
ceptions absolument imaginaires. Ce sont néan- 
moins celles-ci qui l'emportent sur les autres, et 
qui donnent à l'œuvre son caractère propre. Les no- 
tions positives qui s'y rencontrent sont fondées sur 
l'observation et sur les justes déductions qui en res- 
sortent : méthode excellente, quoiqu'elle ne préserve 
pas complètement de l'erreur; parce que, en l'appli- 
quant, l'homme est nécessairement guidé par les ap- 
parences, et que celles-ci sont souvent trompeuses. 
Quant aux conceptions imaginaires qui se trouvent 
associées à ces résultats de l'expérience, ce sont des 
inductions procédant de théories arbitraires et abou- 
tissant nécessairement à des doctrines erronées et à 
des pratiques abusives. Je voudrais être bref en fai- 
sant, avec quelques détails cependant, l'exposition 
des idées énoncées par Agrippa dans son traité delà 
philosophie occulte et ne toucher qu'aux plus essen* 
déliés. 

Le monde matériel est ce qui frappe l'homme avant 
tout. Agrippa y reconnaît naturellement, suivant les 
doctrines de l'antiquité, les quatre éléments, l'eau, le 
feu, la terre et l'air. Dans leur condition originaire^ 
dit-il, ces éléments sont purs et inaltérables. Dans 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 75 

un second état, ils sont mélangés, impurs, mais ca- 
pables d'être ramenés par l'effet de l'art à leur pre- 
mière condition. Dans un troisième et dernier état, 
ils sont décomposés et susceptibles de se transfor- 
mer les uns dans les autres (L. I, 4) ; mystère qu'il 
est- donné à peu d'hommes de pénétrer. La terre 
peut se liquéfier et l'eau se condenser en solide, ou 
bien par la chaleur s'évaporer et se changer en air. 
L'air, de son côté, devient feu en s'enflammant. 
Lorsqu'il est éteint, le feu redevient air et celui-ci, 
refroidi, passe à l'état de terre, de pierre ou de soufre 
(L. 1, o). Ainsi se produisent les corps ; et, dans leur 
formation, les nombres, élément essentiel de tout ce 
qui est dans le temps et clans l'espace, les nombres 
jouent un grand rôle, suivant certaines lois dont 
l'observation a une importance suprême, quand on 
veut produire les phénomènes de transformation 
(L. II, "2). On pourrait croire ici à une vue anticipée 
de la théorie des atomes constitutifs et des équiva- 
lents chimiques clans la composition des corps, si 
l'écrivain du xvi e siècle n'ajoutait : les lois qui ré- 
gissent ces nombres se révèlent surtout clans la 
figure des objets ; ce qui montre qu'il n'entend 
parler que des lois d'une harmonie tangible et des 
proportions extérieures qui régissent la forme. 

La matière qui se révèle ainsi à nous est douée 
de propriétés diverses. Telles sont, en première 
ligne, les vertus élémentaires, tes unes primaires, 
comme de B*échaufFer et de se refroidir, île s'humi- 
difier et de se dessécher, au moyen desquelles la 



76 CHAPITRE PREMIER 

substance peut se transformer; les autres secon- 
daires, qui sont produites parles premières, savoir: 
la maturation, la digestion, le ramollissement, l'in- 
duration, la corrosion, l'évaporation, la conglutina- 
tion, l'attraction, la répulsion, etc. Appliquées aux 
corps constitués pour y provoquer certains phé- 
nomènes, ces vertus secondaires engendrent di- 
verses opérations naturelles où se manifestent les 
vertus tertiaires, lesquelles procèdent des vertus 
secondaires, comme celles-ci procèdent des vertus 
primaires. Ces vertus tertiaires jouent un grand 
rôle dans la médecine et clans les arts (L. I, 9). 

Outre les vertus élémentaires, ajoute Agrippa, 
lesquelles dépendent de la quantité de matière mise 
enjeu, il en est d'autres qui sont indépendantes de 
cette circonstance. Ce sont les vertus ou propriétés 
occultes, dont les causes cachées et insaisissables 
pour l'intelligence commune des hommes ont été 
révélées aux philosophes par une observation pro- 
longée des faits accidentels, plutôt que par aucune 
recherche directe. Tels sont une foule de faits mer- 
veilleux dont il est impossible de révoquer en doute 
la réalité (L. I, 10). L'attraction magnétique est si- 
gnalée comme telle, avec beaucoup d'autres phéno- 
mènes analogues non moins singuliers (L. I, 15). 

Après le monde matériel, les choses d'ordre spi- 
rituel. Pour Agrippa, comme pour certains philo- 
sophes de l'antiquité, la matière est partout animée ; 
tous les corps ont une âme ; mais c'est dans l'animal 
et dans l'homme seulement qu'on peut saisir et qu'on 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 77 

observe le rapprochement et l'union de la matière et 
de l'esprit, du corps et de l'âme, du physique et du 
moral. Il constate l'influence de celui-ci sur l'autre, 
c'est-à-dire l'incontestable action de l'âme et de ses 
passions sur le corps et sur ses organes. L'esprit 
dans ce cas agit, dit-il, par la volonté et par la foi : 
la volonté, premier mobile en quelque sorte de 
toutes nos forces, dont elle dispose à son gré et dont 
elle use pour le bien, quand elle est d'accord avec 
l'esprit suprême (L. II, 28) ; la foi qui implique une 
ferme adhésion dans cet accord, une intention fixe et 
une véhémente application dans l'action, laquelle en 
reçoit un secours considérable. Ainsi pouvons-nous, 
dit Agrippa, faire de grandes choses par la foi ; ainsi 
devons-nous consacrer à tout acte une énergique 
application, une forte croyance et un ferme espoir; 
à ce point, ajoute-t-il, et c'est là une remarquable 
observation, qu'une confiance tenace peut produire 
de merveilleux résultats, même dans des œuvres 
d'imposture ; tandis que la méfiance et l'hésitation 
brisent toute force et paralysent toute vertu. Il est 
prouvé pour les médecins, dit-il encore, qu'une foi 
inébranlable, la confiance et môme une certaine 
crédulité à l'endroit de la médecine font beaucoup 
pour la guérison, et peuvent môme quelquefois opé- 
rer ce que la médecine cllc-môme serait impuis- 
sante à produire (L. I, 6G). 

Agrippa, on le voit, accorde une très grande puis- 
sance aux facultés morales. Les mouvements de 
notre esprit, les passions de notre âme affectent 



78 CHAPITRE PREMIER 

notre corps et peuvent, suivant lui, changer ses dis- 
positions, jusqu'à lui infliger la maladie ou lui 
rendre la santé. Beaucoup, ajoutc-t-il, n'assignent 
pas d'autre origine aux stigmates de saint François 
(L. I, 64). Bien plus, dit-il ensuite, nous pouvons 
agir ainsi même sur le corps des autres et sur leurs 
maladies (L. I, 05). Remarquons, en passant, ces 
doctrines singulières qui ont de nos jours des parti- 
sans et qui leur fournissent une explication de cer- 
tains faits qui semblent incontestables, et dans les- 
quels d'autres aiment mieux reconnaître un caractère 
miraculeux. 

Aux yeux d'Agrippn, l'esprit de l'homme possède 
naturellement la propriété et comme une certaine 
vertu de lier, d'attirer, d'arrêter, de changer et les 
hommes et les choses au gré de ses désirs, et de les 
contraindre à lui céder et à lui obéir, pourvu qu'il soit 
soutenu par la force de quelque passion portée à un 
haut degré de développement (L. I, GS). Tout en 
faisant de justes réserves sur les conséquences tirées 
par Agrippa de ces considérations, on ne peut nier 
la remarquable hardiesse et, en quelques points de 
détail, la justesse de pareilles observations. 

Les mêmes qualités et les mêmes excès se re- 
trouvent dans ce qu'Agrippa dit du langage, expres- 
sion des mouvements de l'esprit. Il distingue le 
verbe interne, v'erbum internum, du verbe externe, 
verbum prolutum ; le premier qui n'est, à proprement 
parler, que la conception de l'idée, le second qui est 
son expression par la parole, à laquelle il accorde 



LA VIE HT LES OEUVRES d'aGRIPPA 7!) 

non-seulement la puissance d'agir sur les êtres qui 

l'entendent, mais quelquefois encore, ajoute-t-il, sur 
les choses inanimées elles-mêmes (L. 1, 69). Et 
il reconnaît cette vertu non-seulement à la parole, 
expression de la pensée, mais même aux simples 
mots qui en sont les éléments et aux caractères de 
l'écriture qui ne sont que les signes de ces derniers. 
L'importance prédominante qu'il accorde, à cet 
égard, à l'écriture hébraïque montre qu'il suit en 
cela certaines doctrines dérivées de la cabale juive et 
de ses écarts les plus hardis. 

Au dessus des choses tant matérielles que spiri- 
tuelles, au dessus du monde plane la divinité. Les 
relations du monde avec Dieu sont, à leur tour, le su- 
jet d'observations dignes d'intérêt dans le traité d'A- 
grippa. C'est sur la religion que portent celles qui 
appellent le plus sérieusement l'attention. Le mys- 
tère, aux yeux d' Agrippa, est essentiel dans les cho- 
ses qui regardent la religion, c'est-à-dire les rap- 
ports de l'homme avec la divinité. Tous les anciens, 
les philosophes grecs aussi bien que les cabalistcs 
hébreux, l'ont recommandé; et Jésus-Christ lui- 
même qui ne parlait qu'en paraboles a montré par 
là que, dans sa pensée, ses disciples les plus intimes 
devaient seuls connaître complètement le mystère 
de la parole de Dieu (L. III, 2). Aussi, dit ailleurs 
Agrippa, les œuvres saintes exécutées avec foi et avec 
exactitude, même sans l'intelligence de ce qu'elles 
signifient, suffisent pour nous acquérir les mérites 
que Dieu accorde fi leur accomplissement (L. III, 3). 



80 CHAPITRE PREMIER 

La religion, dit-il encore, diffère naturellement 
dans les rites et dans les cérémonies, suivant les 
temps et suivant les lieux. Mais toute religion a 
quelque chose de bon dans ce qu'elle fait pour 
le Dieu créateur ; et, bien qu'une seule, la religion 
chrétienne, soit approuvée par lui, les autres cultes 
qu'on lui adresse ne sont pas entièrement réprouvés. 
Il n'a de haine et de vengeance que pour les im- 
pies et les hommes irréligieux. Ceux là seuls sont 
ses ennemis. Aucune religion en effet, Lactance 
dit-il en témoigne, n'est si complètement erronée 
qu'elle ne contienne quelques principes de sagesse. 
Il n'y a souvent de différence de l'une à l'autre que 
celle des noms divers donnés aux mêmes choses. 
Dans les dieux des Gentils, il faut voir seulement 
ce que les Hébreux appellent les numérations, ce 
que nous chrétiens nous nommons les attributs delà 
divinité (L. III, 10). Cependant, ajoute Agrippa, tout 
culte étranger à la religion vraie est une pure supers- 
tition, il faut le reconnaître (L. III, 4). 

Il y a dans l'ensemble des opinions d'Agrippa tou- 
chant le créateur et la créature, l'esprit et la ma- 
tière, beaucoup d'indications à relever sur lesquel- 
les nous ne saurions insister ici. On y trouve des 
vues hardies et qui ne manquent pas d'étendue. 
Cette science, au reste, ne lui appartient pas exclusi- 
vement. C'est un legs de l'antiquité, à l'autorité de 
laquelle il se reporte continuellement. A cette ori- 
gine se rattachent, d'une manière toute spéciale, ses 
idées métaphysiques et certaines conceptions du 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 81 

même ordre qu'il nous semble opportun de faire 
connaître encore. 

Ces conceptions roulent sur des matières qui 
échappent à l'observation directe; mystères qui, dans 
tous les temps, ont été l'objet des spéculations de 
l'esprit humain et le sujet d'hypothèses risquées 
dans lesquelles il se complaît, au lieu de s'arrêter 
prudemment aux limites de la compréhension dont 
il est capable. C'est que ces limites sont incertaines; 
c'est qu'il est difficile de les déterminer; et que, en 
présence de tout ce qu'il ignore, l'homme ne saurait 
distinguer d'avance ce dont il peut, à force de recher- 
ches et d'attention, obtenir à la longue la connais- 
sance, de ce qui est pour toujours interdit à^scs re- 
gards. Ainsi s'explique la hardiesse avec laquelle 
sont parfois résolues les questions qui regardent l'o- 
rigine, la nature et la fin des choses, Dieu et la créa- 
tion, le monde, l'homme enfin, l'homme qui, sur bien 
des points, estpour lui-même une source d'insolubles 
problèmes. Sur ces grands sujets, les idées exposées 
par Agrippa ont encore pour principal fondement 
les théories admises dans les écoles de l'antiquité, 
dans celles surtout de Pythagore et de Platon qu'il 
ne pouvait cependant connaître qu'imparfaitement. 
A Pythagore peuvent remonter l'idée des rapports 
intimes reliant toutes les choses entre elles, et celle 
des lois d'harmonie universelle réglant ces rapports, 
avec cette pensée que les nombres en sont la rigou- 
reuse expression. A Platon appartient plus spécia- 
lement la conception d'une absolue subordination 



82. CHAPITRE PREMIER 

des choses d'ordre matériel aux choses d'ordre spi- 
rituel, celles-ci fournissant les idées types, source 
originaire de tout ce qui existe dans le monde visi- 
ble. Suivant Pythagore, le monde serait un être 
animé composé de diverses parties. Ces parties dis- 
tinctes sont les corps et ceux-ci seraient hantés par 
des âmes, vertus divines dispersées partout, es- 
prits, démons, intelligences célestes, émanations de 
Dieu lui-même qui est le principe de toutes choses, 
substances immatérielles mêlées à la nature corpo- 
relle qui lui est soumise. Quant à Platon, il admet- 
tait aussi dans le monde, œuvre d'un Dieu créateur, 
des âmes invisibles et des corps sensibles; des cho- 
ses supérieures et élémentaires dont le siège est 
dans le ciel, idées et types des choses inférieures et 
matérielles qui en sont la réalisation sur la terre ; 
théories toutes spiritualistes accueillies et dévelop- 
pées dans les écoles d'Alexandrie, où elles avaient 
rencontré les doctrines orientales auxquelles on 
rattache les systèmes, attribués à Zoroastre, sur 
les bons et les mauvais esprits, et sur leur hiérar- 
chie. C'est de là que, par diverses voies, ces opi- 
nions avaient passé aux écoles du moyen âge qui en 
sont toutes pénétrées, chez les Orientaux et les Ara- 
bes aussi bien que chez les Latins et les autres 
peuples occidentaux. C'est ainsi qu'elles arrivent 
à notre Agrippa. 

Dieu est le créateur et le maître de toutes choses. 
Agrippa n'hésite pas à le proclamer ; mais il semble 
se rallier à certaines doctrines alexandrines suivant 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA K3 

lesquelles le Dieu suprême aurait créé seulement les 
dieux inférieurs et les démons, immortels comme lui 
à cause de cette origine, et, sur son ordre, créateurs 
à leur tour de tous les êtres soumis aux lois de la 
mortalité (L. I, 61). Il suit très loin dans cette voie 
les néo-platoniciens et les gnostiques, dont il expose 
avec complaisance les étranges conceptions sur les 
attributs de la divinité et sur la hiérarchie, le ca- 
ractère et les rôles divers des dieux inférieurs et 
des démons. 

Les corps célestes ont des âmes qui les dirigent 
et qui sont le principe de leur influence sur les corps 
inférieurs, sur les choses terrestres (L. II, 55). C'est 
ainsi que les planètes servent d'instrument à Dieu, 
cause première, pour agir sur les hommes. Agrippa 
pourrait bien se faire quelque illusion, quand il 
ajoute que ces opinions sur les âmes des corps céles- 
tes appartiennent aux docteurs chrétiens aussi bien 
qu'aux philosophes païens, à Origène et à Plotin, à 
saint Jérôme, à Eusèbe, à saint Augustin et à saint 
Thomas (L. III, 15). Voit-il plus juste quand il af- 
firme que ce dernier, dans son livre de Fato ', assigne 
formellement aux astres une influence sur les œu- 
vres des hommes (L. Il, 35)? Ces âmes des corps 
célestes sont des émanations intelligentes de la di- 
vinité et font partie de la hiérarchie des démons 
(L. III, 14); les uns bons et dont l'assistance peut 



]. Agrippa désigne probablement ainsi la Questio OG de la 
partie l ,v de la Summa theologica, 9i non l'un des opuscules. 



84 CHAPITRE PREMIER 

être utilement invoquée par les hommes ; les autres 
méchants, dont les premiers doivent nous aider à 
conjurer la malice (L. I, 4, 67; III, 32). De là l'in- 
fluence des astres sur les choses de la terre, dont les 
forces n'ont pas d'autre origine, et sur les facultés 
elles-mêmes de l'homme qui leur sont soumises. De 
là aussi la possibilité de réagir sur les corps céles- 
tes par la mise en action des forces terrestres, qui, 
dépendant des astres, se trouvent par là en rapport 
avec eux, et d'apprécier, de provoquer môme leur 
influence, par les nombres et les figures auxquels ces 
corps supérieurs prêtent leur vertu. On peut recon- 
naître dans ces croyances, la source naturelle des 
pratiques de la magie. 

Gomme les astres, la terre aussi a une âme, spiri- 
tus mundi, qui dans la physique d' Agrippa joue le 
rôle de cinquième essence, à côté des quatre élé- 
ments. C'est le principe des propriétés occultes de 
la matière, lesquelles procèdent ainsi non de la na- 
ture des éléments terrestres, mais de celle des cho- 
ses célestes, et descendent de ces régions supérieu- 
res d'où le rayonnement des astres nous les apporte 
(L. I, 13). On sait en effet, dit-il, que la vie vient du 
soleil (L. II, 32). Mais un corps matériel ne saurait 
être le principe d'une action; et c'est de l'âme, intel- 
ligence directrice de l'astre vivifiant, que procède 
toute la virtualité dont il est capable (L. II, 55). 

Ainsi s'explique cette puissance que les corps ont 
d'agir les uns sur les autres et de communiquer par- 
fois à ceux qui sont mis en contact avec eux, leur 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 80 

propre vertu (L. J, 16). Ainsi s'expliquent les affinités 
et les répulsions des uns pour les autres ; car toutes 
les choses sont entre elles en rapport d'amitié ou 
d'inimitié, comme les corps célestes qui leur com- 
muniquent leur influence (L. I, 17). De là la néces- 
sité pour nous de connaître les astres, leurs vertus 
et leurs relations, quand nous voulons pénétrer le 
régime secret des corps terrestres (L. I, 12), quand 
nous voulons surtout le modifier, en produisant d'a- 
vantageuses transmutations. Cette connaissance est 
le fondement de la divination, notamment par l'as- 
trologie, et celui de l'alchimie (L. I, 12; II, 29). Par- 
tout la matière est soumise et obéit à l'esprit. Celui- 
ci a pour nous son expression dans les nombres, 
dans les figures, et surtout dans les noms des cho- 
ses. Ainsi se trouve démontrée l'importance des pa- 
roles, ainsi est justifié leur rôle dans les opérations 
magiques, dans les incantations par exemple. 

Pour ce qui est de l'âme humaine, Agrippa distin- 
gue en elle trois parties ; l'une, mens, qui est l'éma- 
nation divine d'où provient la lumière dont Dieu est 
la source; l'autre, ratio, qui reçoit de la première 
cette lumière, et qui est en nous l'organe de l'intelli- 
gence ; la troisième, idolum, d'où procèdent la vie et 
la sensibilité du corps et de ses organes (L. III, 43). 
Cette subtile analyse des principes immatériels qui 
sont en nous n'est pas plus risquée que la distinc- 
tion admise par les anciens entre les esprits, les 
mânes et les ombres; pas plus hypothétique non 
plus que la plupart des conceptions introduites par 



86 CHAPITRE PREMIER 

les modernes sur le môme sujet. Mais Agrippa ne 
s'en tient pas là dans ses considérations sur l'âme 
humaine ; il ne craint pas d'affirmer que, séparée du 
corps où elle résidait pendant la vie, elle peut y être 
rappelée par les pratiques de la nécromantie. L'an- 
tiquité païenne et l'antiquité sacrée elle-même en 
fournissent, prétend-il, des exemples ; et il croit ces 
pratiques justifiées aussi parla religion chrétienne, 
laquelle, suivant lui, affirme que certaines âmes 
pourront, avant le jour do la résurrection univer- 
selle, rentrer en possession du corps qui leur appar- 
tenait (L. III, 41, 42). 

La description des pratiques mystérieuses, à 
l'aide desquelles on obtient ces merveilleux résultats 
et d'autres du même genre, n'est pas oubliée dans le 
traité d'Agrippa. L'art des fascinations, celui des 
enchantements et des évocations et, avec eux, les 
procédés de la divination, l'astrologie enfin y font 
l'objet d'expositions détaillées auxquelles l'auteur 
donne pour fondement les doctrines de métaphysi- 
que et de physique dont nous venons de présenter la 
succincte analyse. Cette portion de son œuvre, conçue 
dans un esprit tout pratique, en est de beaucoup la 
plus étendue, et elle frappait plus que le reste proba- 
blement les hommes de son temps. Il n'en serait pas 
de même pour ceux d'aujourd'hui, et, l'on compren- 
dra que nous ne nous y arrêtions pas. 

L'esprit général qu'on observe dans la philosophie 
occulte d'Agrippa est celui que nous avons signalé 
dans notre introduction, comme étant l'âme de l'art 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPP.Y 87 

hermétique, de la cabale et de la magie au moyen âge. 
C'est une sorte de panthéisme grossièrement spi- 
ritualiste qui, en admettant l'intime liaison et la dé- 
pendance réciproque de toutes les choses, en sou- 
mettant d'ailleurs d'une manière expresse la matière 
à l'esprit, subordonne le terrestre à l'action céleste, 
voit partout une émanation directe de la divinité créa- 
trice, et range à ce titre au-dessous de celle-ci, dans 
les cadres d'une mythologie vulgaire, les intelligences 
supérieures, les esprits, les démons bons et mauvais, 
et les âmes qui président à la vie de chaque corps 
en particulier. Car tout est animé suivant ce système, 
et le monde n'est autre chose qu'un grand animal 
qui en comprend une multitude d'autres. C'est là le 
secret magistral, le moyen de pénétrer les arcanes 
de toutes choses, souvent mentionné dans la cor- 
respondance d'Agrippa et de ses amis. 

Ces mystérieuses doctrines formaient le lien qui 
unissait entre eux des adeptes répandus en France, 
en Italie, en Allemagne, et compris dans une vaste 
corporation où ils étaient distribués en groupes 
nombreux formant des associations secrètes. 
Agrippa a passé pour être le chef d'une de ces as- 
sociations. Les premières lettres de sa correspon- 
dance échangées avec ses jeunes amis de l'univer- 
sité de Paris, vers les années 1507, 1508, 1509, 
contiennent en effet quelques traits qui semblent, 
on le verra, se l'apportera une organisation de cette 
sorte. 

En disposant méthodiquement, comme nous vc- 



88 CHAPITRE PREMIER 

rions de le faire, les notions essentielles que con- 
tient la philosophie occulte d'Agrippa, nous nous 
proposions surtout d'en simplifier l'exposition. Ce 
tableau donnerait une très fausse idée de l'ouvrage, 
s'il induisait à penser que celui-ci renferme un 
corps de doctrine suivi et complet sur les sujets di- 
vers dont il traite. Les idées sont loin d'y être systé- 
matiquement liées. L'auteur y fait surtout œuvre 
d'érudition ; il y procède par citations et par em- 
prunts, et son travail n'est autre chose qu'une 
grande compilation dans laquelle il expose surtout 
les idées des autres, celles principalement des phi- 
losophes de l'antiquité. On voit même qu'il ne les 
leur emprunte pas toujours directement; mais que 
ses sources ont dû être souvent les grandes ency- 
clopédies du moyen âge, dont son ouvrage est l'imi- 
tation. C'est, en somme, un assemblage un peu con- 
fus et assez indigeste de notions parfois disparates, 
où l'on ne devine, sur plus d'un point, la pensée de 
l'écrivain que par la complaisance plus ou moins 
grande qu'il met à rapporter celle des autres, sans 
déclarer nettement lui-même ce qui a dans l'opinion 
de ceux-ci son entier assentiment. 

Nous n'insisterons pas sur la singularité des idées 
et des doctrines qui se trouvent réunies dans l'ou- 
vrage d'Agrippa. Disons seulement qu'il ne faudrait 
pas les juger trop sévèrement du point de vue où nous 
sommes aujourd'hui. Au moyen âge, c'était là réel- 
lement de la science ; c'était, sur certaines matières 
qui préoccupaient les esprits, l'ensemble des con- 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 89 

naissances acquises. Mêlées de préjugés el de gros- 
sières erreurs, ces connaissances forment le bizarre 
assemblage qu'Agrippa décore du nom de philoso- 
phie occulte. Il lui appliquerait volontiers celui de 
magie, dénomination antique dont il n'hésiterait 
pas, dit-il en plus d'une occasion, à relever le pres- 
tige, si la magie n'était pas condamnée '. 

Le règne de cette étrange science était, au reste, 
bien près de finir. Agrippa échappait déjà en partie 
à ses lois, et l'on peut douter de sa bonne foi dans 
l'exposition de certaines conceptions, aussi bien 
que dans la mise en œuvre de certaines pratiques ou 
industries qui en dépendaient. Il est permis de croire, 
en effet, qu'il n'admettait pas tout ce que son livre 
contient, quoique ses doutes ne s'étendissent peut- 
être pas jusqu'au principe qui en fait le fondement, 
la croyance à des rapports secrets entre les choses 
terrestres et les astres, avec l'influence directe de 
ces derniers sur celles-là. Cependant, quoique dans 
plusieurs circonstances il affiche sa foi pour cette 
croyance, il la juge ailleurs avec plus de sévérité et 
d'exactitude. Des témoignages d'incrédulité en ce 
qui la concerne lui échappent dans plus d'un trait 

1. C'est comme un traité de magie, qu'Agrippa prétendait 
avoir composé et qu'il aurait voulu présenter le premier jet 
de son ouvrage à Tritheim en r>iO; et ce n'est pas sans re- 
gret, on le devine, qu'il avait dû lui donner plutôt le titre 
moins décrié de philosophie occulte : « Très libros de magio. 
«...composui, et de occulta philosophia, minus infenso litulo, 
« inscripsi. » (Ep. I, 23.) 

T. I. 9 



90 CHAPITRE PREMIER 

de sa correspondance ; ils se groupent enfin et s'af- 
firment avec un certain éclat, sans beaucoup plus de 
sincérité du reste, on peut le croire en raison de ses 
formes paradoxales, dans l'ouvrage dont il nous 
reste à parler maintenant, dans le traité de l'incer- 
titude et de la vanité des sciences. 

Le traité de l'incertitude et de la vanité des scien- 
ces ' est un livre où le scepticisme et le doute s'éta- 
lent avec autant d'exagération que le font la con- 
fiance apparente et la crédulité dans le traité de la 
philosophie occulte. Mais, de même que certains 
passages de ce dernier ouvrage permettent de dou- 
ter que l'écrivain croie de bonne foi tout ce qu'il y 
expose, de même on devine, à quelques traits de 
l'autre, que l'écrivain est loin d'avoir secoué le joug 
de tous les préjugés dont il essaie de démontrer 
l'inanité et de toutes les erreurs qu'il semble reje- 
ter. Dans les deux cas, on est également conduit à 
reconnaître chez Agrippa un parti pris d'hyperbole 
en des sens opposés. Nous avons vu, dans la philo- 
sophie occulte, la crédulité poussée jusqu'à la su- 
perstition ; nous allons voir, dans le traité de la va- 
nité des sciences, le scepticisme poussé jusqu'au 
paradoxe. 

Dans ce nouvel ouvrage, Agrippa prétend démon- 
trer que, par leurs applications et leurs conséquen- 
ces, les sciences et les arts sont nuisibles plutôt 

1< De incerliludiae cl vanilJle scienliarum cl arlium, atijuc 
excellentia Vcrbi Dci, declamalio (Opéra, t II, p. 1 à 247); 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 91 

qu'utiles à l'homme. Il ajoute qu'ils ne peuvent que 
faire tort à son âme aussi bien qu'à son esprit et à 
son corps, et que le souverain bien consiste à ne 
rien savoir. Si ce livre ne contenait que le dévelop- 
pement de cette singulière proposition, il mériterait 
à peine qu'on s'y arrêtât : mais, pour nous comme 
pour l'auteur lui-même, c'est tout autre chose. Pour 
lui, c'est un cadre ouvert à son érudition, c' - 
surtout une occasion et un moyen de polémique, de 
polémique religieuse principalement. Quant à nous, 
indépendamment de l'intérêt qu'il nous offre à ce 
point de vue particulier, nous y trouvons groupés, 
d'une manière très diçne d'attention, une foule 
d'observations et de témoignages relatifs aux idées 

■ 

et aux mœurs du siècle où a vécu l'auteur ; car ce 
qu'Agrippa nomme les sciences et les arts, c'est non- 
seulement l'ensemble des doctrines et des indus- 
tries, mais encore celui des pratiques sociales et 
des usages de son temps. 

L'enchaînement de ces considérations, sans avoir 
rien de dogmatique dans le livre d'Agrippa. indique 
chez lui un esprit de méthode qui ne manquait certai- 
nement pas dans la composition du premier ouvrage, 
mais qui mérite d'être signalé plus expressément 
dans celui-ci. En instruisant ce vaste procès contre 

- œuvres de l'esprit humain, l'auteur commence par 
' a lettres, d'où il pass>\ parla philosophie, aux ma- 
thématique? et aux sciences, ainsi qu'aux arts qui 
rattachent. La musique, â laquelle il arrive ainsi, le 
conduit à parler des beau* arts, de l'astronomie en- 



92 CHAPITRE PREMIER 

suite et tout naturellement de l'astrologie qui alors 
ne faisait qu'un avec elle, puis des arts divinatoires, 
de la magie, de la théurgie et des prestiges. Agrippa 
se trouve ramené par cette voie sur le terrain, de la 
philosophie naturelle, de la métaphysique, et de la 
morale tant privée que publique, de la politique par 
conséquent, et de tout ce qui touche au régime des 
sociétés, comme aux besoins des hommes, dans les 
exigences de leur propre conservation, dans leurs 
relations entre eux et dans leurs rapports avec la 
divinité ; d'où la médecine, la jurisprudence et la 
théologie. 

Agrippa ne voit partout que mensonges, hérésies, 
abus de tout genre, instruments de mal, sources 
d'erreur. Sa conclusion est qu'il n'y a de bien et 
de vérité que dans la parole de Dieu. Mais il fait 
tourner cette considération finale en une amèrc 
et violente satire contre l'Église. Là est évidem- 
ment le but véritable, bien que déguisé, auquel tend 
l'ouvrage tout entier. L'auteur se montre animé, 
dans cette attaque véhémente, de l'esprit même et 
de la passion des réformateurs de son temps. Mais, 
avant d'en venir là, il développe brillamment la 
thèse qui doit le conduire à cette dernière proposi- 
tion. 11 faut, sans s'attarder à sa suite dans la longue 
carrière où il s'est engagé en vue de cette fin, indi- 
quer au moins par quelques jalons la voie qu'il a 
suivie pour arriver graduellement à la conclusion 
où il veut en venir. 

Le traité de l'incertitude et de la vanité des 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 93 

sciences et des arts et de l'excellence de la parole de 
Dieu n'a pas moins de cent trois chapitres et occupe 
deux cent cinquante pages à peu près d'un texte très 
serré dans l'édition générale des œuvres d'Agrippa. 
Au début de l'ouvrage, l'auteur s'élève contre une 
assertion qu'il a placée en tête de l'un des livres de 
son premier traité ; ce ne sera pas le seul démenti 
qu'il devra se donner à lui-même. Il avait avancé 
que la science peut communiquer quelque chose de 
divin à l'esprit de l'homme. Telle est l'antique et 
unanime opinion de tous les philosophes, dit-il en 
commençant son second traité ; mais je suis, ajoute- 
t-il aussitôt et il le répétera en finissant, d'un tout 
autre avis ; rien ne me semble plus pernicieux à la 
santé de notre corps et au salut de notre âme que 
la pratique des arts et la culture des sciences. Et il 
entre immédiatement dans le développement de ce 
prodigieux paradoxe qu'il s'applique à justifier à 
grand renfort d'érudition, avec beaucoup d'esprit en 
même temps, quelquefois aussi, on doit le recon- 
naître, avec une certaine habileté. 

La grammaire et la rhétorique, dit Agrippa, qui 
sont des arts et non pas des sciences, mais qui sont 
au moins les principaux instruments de celles-ci, 
produisent aussi souvent des conséquences perni- 
cieuses que des résultats utiles; car, loin d'être au 
service exclusif de la vérité, elles obéissent aux 
caprices de ceux qui les emploient. Ce sont les 
organes de l'erreur et des plus insignes hérésies. 
Quelles autres armes ont employées ces promoteurs 



9-4 CHAPITRE PREMIER 

de doctrines nouvelles qui, sur les traces de Luther, 
se sont multipliés à ce point, dit-il, que chaque ville 
ou à peu près a aujourd'hui la sienne? Que sont-ils 
ces hommes, sinon ceux dont la plume est la plus 
élégante et le langage le plus éloquent? Gicéron fait 
d'eux des païens, Aristote et Platon des impies. 
Dans la médecine ensuite, clans le droit, dans la 
philosophie, dans la théologie, que de choses con- 
testables, que d'erreurs! La dialectique même, sous 
le nom de logique, ne fait qu'ajouter par ses artifices 
à l'obscurité de ces sciences. L'art des sophistes, à 
son tour, est une nouvelle aggravation du mal qui 
en résulte, et les subtiles inventions de Raimond 
Lulle ne sont que des hardiesses aussi stériles 
qu'elles sont surprenantes. L'observation elle-même 
et les connaissances qui en dérivent, ne présentent 
que de l'incertitude ; car l'observation a pour instru- 
ments nos sens, dont les témoignages sont trop 
souvent trompeurs. Quant à la poésie, elle ne vit, on 
le sait, que de fictions; et l'histoire est un domaine 
toujours ouvert au mensonge (en. ii-ix). 

Agrippa ne semble pas avoir beaucoup connu les 
mathématiques; elles ne se prêtent guère, en effet, à 
la culture un peu superficielle qu'il a seule accordée 
généralement aux divers sujets d'étude abordés 
par lui. Il ne s'arrête donc que fort peu à ce qui les 
concerne; cependant ce qu'il en dit ne manque pas 
d'un certain intérêt. Les sciences mathématiques 
passent, dit-il, pour les plus certaines ; ot pourtant 
que sont-elles sinon les opinions mêmes des doc- 



LA VIE ET NES OEUVRES d'aGIUPPA 05 

teurs qui les cultivent? On ne peut, il est vrai, les 
accuser d'être la source que d'un petit nombre d'hé- 
résies ; mais, suivant saint Augustin, elles n'impor- 
tent en rien au salut; elles peuvent, au contraire, 
bien plutôt conduire à l'erreur et éloigner de Dieu. 
Ce no sont pas enfin, aurait dit saint Jérôme, des 
sciences de piété (ch. xi). 

A leur tête est l'arithmétique, laquelle est aussi 
comme le cadre de toutes les autres. Elle traite 
des nombres et de leurs rapports. Connaissance 
vaine et superstitieuse, elle est le fondement des 
pratiques divinatoires, de la géomantie : — la géo- 
mantic dont j'ai moi-même, ajoute Agrippa, écrit 
aussi un traité très différent des autres, majs non 
moins superstitieux, non moins trompeur, et je 
l'avouerai tout aussi mensonger. — L'arithmé- 
tique inventée, suivant Platon, avec les osselets et 
les dés par un mauvais démon, est responsable aussi 
des rêveries de Pythagore sur la vertu des nombres, 
dont on a osé dire qu'ils sont les instruments sans 
lesquels Dieu n'aurait pas pu créer le monde, et qu'à 
ce titre ils renferment le secret des choses divines. 
Les hommes, quand ils connaissent les nombres, 
quod sciant numerare, croient par là môme avoir on 
eux quelque chose qui tient de la divinité ; préten- 
tion insupportable à ceux qui cultivent la musique, 
ces derniers réservant l'insigne honneur du caractùro 
divin à leur harmonie. L'art cultivé par ceux-ci, la 
musique, est sans doute plein do charme et de 
douceur, mais, d'un consentement unanime et comme 



9G CHAPITRE PREMIER 

le prouve l'expérience, il est surtout le partage des 
hommes d'un esprit malheureux et d'un naturel 
intempérant. La musique dont il est ainsi question 
est celle qui consiste dans les modulations de la voix 
et des sons ; mais non pas celle qui concerne le 
mètre et le rythme et qui n'est autre chose que la 
poésie. Avec la musique il faut ranger les arts qui 
en dépendent ; la danse favorable à l'amour, chère 
aux jeunes filles et où beaucoup perdent la pudeur; 
la danse guerrière, art tragique ; la danse théâtrale, 
art d'expression imitative, et celle du rhéteur qui 
diffère peu de la dernière, mais qui est plus calme, 
et que Socrate, Platon, Gicéron, Quintilien et les 
stoïques recommandent à l'orateur. Que de vaines 
spéculations ! (ch. xii-xxi). 

Plus louable est la géométrie, qui réunit au moins 
sur ses doctrines l'unanime assentiment de ceux qui 
s'adonnent à son étude; tandis que partout ailleurs 
on ne voit entre les hommes qu'oppositions et dis- 
putes. Malheureusement elle sert de fondement à 
une foule d'arts plus ou moins pernicieux; à la pyro- 
graphie qui enseigne à faire vomir le feu par les 
instruments de guerre ; à la perspective créée pour 
la déception de nos sens ; à la peinture, à la sta- 
tuaire, inventées par les démons méchants pour fa- 
voriser l'ostentation, la licence, la superstition, et 
que d'indignes images introduisent dans nos mai- 
sons, sous les yeux de nos femmes et de nos filles, 
dans nos temples même, où elles nous exposent, en 
outre, à tomber dans l'idolâtrie. La géométrie est 



L\ VIE ET LES OEUVRES d'aGUIPPA 137 

aussi une partie essentielle de l'art de scruter les en- 
trailles de la terre pour y chercher les métaux pré- 
cieux et de celui d'interroger le ciel en étudiant les 
astres. Le premier soit maudit pour les richesses 
qu'il procure, source de tant de crimes ; le second, 
pour les impostures qu'il engendre. Ne sait-on pas 
que les astrologues, afin de satisfaire une curiosité 
impie, construisent des cercles et des figures, ima- 
ginent des mouvements et des nombres à l'aide des- 
quels ils prétendent tout connaître : art plein de 
contradictions et de vanité, dont Pline démontre la 
nullité et où ont erré saint Thomas d'Aquin lui-même 
et Albertus Teutonicus (ch. xxn-xxx). 

Rien de tout cela n'est l'œuvre de Dieu ni de la 
nature; tout est fiction dans ces conceptions; tout 
sort du cerveau des mathématiciens, des faux phi- 
losophes et des poètes. Imbu moi-môme de ces er- 
reurs dès mon jeune âge, au sein de ma famille et 
dans la maison paternelle, dit Agrippa, j'y ai perdu 
dans la suite bien de la peine et du temps, avant 
d'apprendre que tout cela n'était qu'imposture. 
Aussi, l'ayant rejeté de mon esprit, je n'y fusse ja- 
mais revenu, sans les importunes sollicitations des 
grands, et sans le besoin où je me suis quelquefois 
trouvé de tirer ainsi profit de leur sottise. Combien 
ont cru devoir agir ainsi, qui prudemment se renfer- 
ment clans des prédictions enveloppées d'obscurité, 
et reçoivent des princes et des magistrats crédules, 
pour prix de ces artifices, des paiements et des pen- 
sions sur les deniers publics! Aussi vaines sont 



98 CHAPITRE PREMIER 

toutes les pratiques de divination; physiognoraie, mé- 
toposcopio, chiromantie, etc. L'astrologie d'ailleurs 
a enfanté mainte hérésie; elle est condamnée par les 
docteurs de l'ancienne loi et par les Pères de l'É- 
glise, parMoyse et par saint Augustin, par les empe- 
reurs païens et par les princes chrétiens, par Tibère 
et par Justinien (ch. xxx, xxxi, xxxn). 

Ces vaines pratiques se rencontrent avec quelques 
doctrines plus recommandabb dans le vaste cadre 
de la magie : science antique des prêtres de l'Orient, 
comprenant toute philosophie, la physique, les mathé- 
matiques, et tout ce qui concerne les religions; res- 
ponsable, par conséquent, des erreurs etdes abus qui 
peuvent résulter do celles-ci. La magie, suivant 
quelques-uns, se partage en deux branches, la magie 
naturelle et la magie cérémoniale (ch. xli). 

La magie naturelle comprend l'étude de la nature 
sur la terre et dans le ciel, la connaissance des ver- 
tus secrètes qui rattachent les choses inférieures 
aux choses supérieures, et qui sont la source de tant 
de prodiges. Le magicien, explorateur attentif do ces 
phénomènes, peut en diriger parfois et en hâter l'é- 
closion, et, frappant ainsi les yeux du vulgaire, le 
faire crier au miracle ; tandis que les forces naturel- 
les observées et conduites avec art ont tout l'ait en 
réalité. Tels sont les effets des breuvages et des 
philtres, dont la composition appartient à la science 
des poisons. Ailleurs ce sont de purs artifices de mé- 
canique qu'on met enjeu, pour imiter l'action de la 
nature (ch. xlii-xliv). 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 99 

Quant à la magie eérémoniale, elle comprend la 
goétie et la théurgie. Parla première, les magiciens 
se mettent en rapport avec les esprits immondes et 
avec les démons familiers auxquels ils ne craignent 
pas de se soumettre, au grand péril de leur âme. De 
la goétie procèdent ces livres ténébreux dont les im- 
postures ont pu séduire un Alphonse de Castille, un 
Robert d'Angleterre, un Bacon, un Apponus, d'au- 
tres encore doués cependant d'un grand esprit; ces 
livres fatidiques dont la seule vue glace d'effroi les 
hommes simples et ceux qui sont restés étrangers à 
la culture des bonnes lettres, qui nesciunt bonas lite~ 
ras. Cependant tout n'est pas vain dans ces pratiques 
coupables, lesquelles ne sont pas sans raison pros- 
crites, vouées à l'extermination, et condamnées sévè- 
rement par les lois divines et humaines. Les mau- 
vais démons s'y prêtent seuls, parce que les bons 
anges n'obéissent qu'à l'ordre de Dieu ; et les fem- 
mes s'y adonnent surtout, parce que, plus curieuses 
des choses secrètes et moins prudentes que les hom- 
mes, elles sont plus portées aux superstitions. Par les 
mêmes voies, les nécromanciens conjurent les âmes 
des morts. Ce n'est donc pas sans raison qu'on or- 
donne d'ensevelir les corps dans des lieux consacrés, 
livre, des flambeaux, de l'encens, de l'eau bénite et 
des prières. La théurgie, aux yeux de quelques-uns, 
n'a rien d'illicite, parce qu'elle s'exerce au nom de 
Dieu et des anges, pour contraindre et réduire les 
mauvais démons. Une grande pureté est son princi- 
pal moyen d'action; mais elle comprend diverses 



100 CHAPITKE PREMIER 

sortes de superstitions d'autant plus dangereuses 
qu'elles prennent, aux yeux des ignorants, un carac- 
tère plus divin (ch. xlv, xlvi). Mentionnons encore, à 
la charge de la magie, les prestiges, les illusions et 
les artifices, produits de la fraude des magiciens 
(ch. xlviii). 

Que dire maintenant d'un art qui se rapproche de 
ceux-là, delà cabale des Juifs, doctrine traditionnelle 
qui passe pour avoir été donnée par Dieu lui- 
même à Aloyse ? Que dire de cet art singulier, sinon 
qu'une de ses parties, comprenant la cosmologie et 
l'explication des forces de la nature, n'est pas autre 
chose que la magie naturelle, où excellait, on le sait, 
le roi Salpmon ; tandis que, dans une autre partie, 
elle applique la vertu des noms divins à la divina- 
tion, à la conjuration des anges et des démons, et à 
la production des miracles. C'est par elle, prétend-on, 
que Moyse, Josué, d'autres encore et le Christ lui- 
même, ont accompli tant de faits merveilleux. J'ai 
beaucoup étudié, ajoute Agrippa, cet art de la ca- 
bale ; je n'y ai trouvé que superstition ; et je n'y vois 
qu'une sorte de magie théurgique (ch. xlvii). 

Si de la magie nous passons à la philosophie et 
aux sciences positives qu'elle comprend, nous ne 
trouvons dans les opinions qu'elles engendrent que 
diversité, disputes et incertitude (ch. xlix). 

Considérons maintenant les choses humaines, 
et les disciplines diverses qui les concernent, le gou- 
vernement des peuples, la religion, le régime des 
sociétés, les arts consacrés au commerce, à l'a- 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 101 

griculture, à la guerre, à la médecine, à la juris- 
prudence, à la théologie. Quelle confusion, quel 
mélange du bien et du mal, avec la prédominance 
presque constante de celui-ci ! 

Dans les gouvernements, on voit la forme répu- 
blicaine, supérieure à toutes les autres, confinée 
chez les petits peuples, comme ceux de Venise et de 
la Suisse; mais, en revanche, presque partout, les 
rois, maîtres de tout faire, et usant rarement de ce 
grand pouvoir pour le bien. Dans les choses de la 
religion vers lesquelles l'homme est porté par une 
tendance naturelle qui le distingue, plus encore que 
la raison elle-même, des autres animaux, dans la 
religion, une foule d'erreurs. L'exploitation abusive 
du culte des saints et de leurs reliques ; les profu- 
sions en édifices aux dépens des pauvres dont on 
dissipe ainsi le patrimoine; l'abus des fêtes et des 
vaines cérémonies ; les scandales donnés par les 
prêtres (ch. lv, lvi). 

Dans le régime de la société que trouve-t-on? 
Chez les gens de la classe commune, les mauvais 
ménages, le plus souvent produits par la faute de ma- 
ris coupables; chez les grands, la vie des cours, 
théâtre des crimes les plus exécrables, école de cor- 
ruption; à ce point que, dans cette fameuse capitale 
de la France, objet d'admiration, la pudeur est pres- 
que inconnue, et que, pour une fille ou une femme, 
appartenir aux débauches du palais est réputé un 
suprême honneur. Le commerce est un brigandage. 
L'agriculture est un objet de dédain. La guerre est 



102 CHAPITRE PREMIER 

une boucherie, un composé de crimes et d'excès d'où 
l'on fait sortir la noblesse la plus considérée, la no- 
blesse militaire, avec laquelle sont en lutte et celle 
qui s'achète à prix d'argent, et celle qui s'acquiert 
par les plus honteuses complaisances envers les 
princes. A côté de la guerre on peut placer la méde- 
cine, comme elle appliquée à la destruction des hom- 
mes ; fondée uniquement sur la fraude des uns et sur 
la crédulité des autres, presque toujours plus dan- 
gereuse que la maladie, de l'aveu des princes de l'art 
eux-mêmes, d'Hippocrate, d'Avicenne, de Galien ; la 
médecine trop bien secondée dans son action perni- 
cieuse par la pharmacie et parla chirurgie. La cui- 
sine mériterait peut-être plus de considération; mais 
que d'excès favorisés par elle (ch. lxvii-lxxxix). 
Quant à l'alchimie, qu'est-ce autre chose qu'une 
grande imposture? Car il ne saurait être donné à 
l'art de l'emporter sur la nature. Tout au plus peut-il 
la suivre à distance. Aussi l'alchimie, justement con- 
damnée par les lois romaines et par les sacrés ca- 
nons, est-elle proscrite par l'Église. Que no pour- 
rais-je pas dire, ajoute Agrippa, de ses vains 
mystères, et notamment de cette insigne pierre phi- 
losophai qui est le plus fameux d'entre eux, si je 
n'étais forcé au silence par le serment que prêtent 
les initiés qui ont pratiqué ces secrètes opérations ! 
Les alchimistes, en un mot, ne sont-ils pas les plus 
coupables des hommes, eux qui, en dépit de la loi 
de Dieu qui prescrit de gagner son pain à la sueur 
de son front, prétendent faire, en se jouant, de l'or? 



LA VIL ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 103 

A leur art cependant on doit mainte découverte utile, 
mainte précieuse conquête; mais je ne veux pas en 
dire davantage (ch. xc). 

L'homme, pour les soins de son âme, dépend du 
prêtre ; pour ceux de son corps, il relève du méde- 
cin ; pour sa fortune, il est entre les mains du juris- 
consulte. A celui-ci appartient de décider du vrai et 
du faux, du juste et de l'injuste; et les maîtres su- 
prêmes en pareille matière sont le pape et l'empe- 
reur, qui se flattent de posséder en eux, comme en- 
l'ennô dans un écrin, tout droit et toute justice ; le 
pape et l'empereur, à qui leur simple volonté tient 
lieu de raison, et qui prononcent à leur gré sur tout 
ce qui regarde aussi bien les sciences et les arts, que 
les opinions et l'activité humaine dans son cercle 
le plus étendu. Toute cette science du droit procède 
d'ailleurs du péché du premier homme, et do la loi 
de corruption qui en résulte et qu'on appelle le droit 
naturel. En voici les éléments virtuels : repousser 
la force par la force ; tromper qui nous trompe; es- 
timer une chose ce qu'elle peut se vendre, etc. Du 
droit naturel sort le droit des gens qui règle les guer- 
res, les massacres, les servitudes, les dominations; 
et le droit civil, source des procès. De celui-ci émane 
le droit canonique, instrument de rapine, qui ne 
saurait venir do Dieu, mais qu'a pu seule produire 
la plus insignr; corruption de l'homme (ch. xci- 
\'<:n). Voilà comment sont réglés les biens et la for- 
Lune des humains. Ce qu'on sait de la médecine 
montre comment leur corps est gouverné ; pour 



lOi CHAPITRE PREMIER 

les intérêts de leur âme, c'est, avons-nous dit, aux 
prêtres et aux théologiens qu'ils sont remis. 

Que dirons-nous maintenant de la théologie? Sans 
parier de celle des Gentils, de celle des Musée, des 
Orphée, ou d'Hésiode, que trouve-t-on dans la théo- 
logie chrétienne ? A côté de la vraie théologie, la 
théologie scolastique fabriquée par la Sorbonne de 
Paris, mélange de lettres sacrées et d'argumenta- 
tion philosophique, bonne pour combattre les hé- 
rétiques, entre les mains d'un Albert le Grand, d'un 
saint Thomas d'Aquin, à qui elle doit son origine, 
mais tombée dans le sophisme, avec les modernes 
docteurs : théologiens à prix d'argent voués à une 
vaine logomachie, par où notre foi devient pour les 
sages un objet de méfiance et de risée ; vrais suppôts 
d'idolâtrie, pour qui l'autorité des lettres sacrées 
est nulle, parce que suivant eux la lettre tue, le 
sens caché méritant seul qu'on le recherche ; à quoi 
ils s'appliquent à grand renfort de gloses, de syl- 
logismes, et, au besoin, d'injures et d'outrages 
(ch. xcxvn). La vraie théologie ne saurait être autre 
chose que la tradition de ceux qui ont connu la 
parole de Dieu ; encore bien que, suivant certains 
docteurs, elle doive tendre plutôt à l'interprétation 
de celle-ci, et constituer l'art d'extraire des oracles 
divins la nourriture spirituelle ; comme il appartient 
à l'industrie humaine de faire le pain, le vin, l'huile 
et la toile, en soumettant à une dernière élaboration 
le froment, le raisin, l'olive et le lin, présents ina- 
chevés de la nature. Mais l'interprétation ainsi 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 105 

remise à l'homme est sujette à erreur. L'homme ne 
voit pas tout. L'Esprit saint possède seul la science 
divine. Quant aux théologiens, chacun prend de 
l'Écriture ce qui convient à son sentiment. De là 
vient que d'illustres et saints docteurs ont erré dans 
la foi, et ont admis des opinions condamnées par 
l'Église. La théologie ne nous offre donc pas plus de 
certitude que le reste (ch. xcxviii, xcxix). 

Par cette analyse et ces extraits on voit quelle est 
la marche, quel est l'esprit du traité de l'incertitude 
et de la vanité des sciences. Ce paradoxe prolongé 
ne soutiendrait pas longtemps l'attention, s'il n'était 
l'occasion de développements particuliers sur divers 
sujets que l'écrivain saisit au passage, et sur lesquels 
il révèle des connaissances qui rendaient son oeuvre 
intéressante pour ses contemporains, et qui peuvent 
encore aujourd'hui exciter notre curiosité. Mention- 
nons comme des spécimens de ce genre d'exposi- 
tion, les tahleaux qu'il trace de certaines sciences ; 
ce qu'il dit de l'astronomie, de la musique, de l'ori- 
gine de l'écriture, des vieux historiens français ; 
signalons encore dans son œuvre des considérations 
vraiment remarquables sur le tempérament et les 
mœurs des différents peuples. Ces connaissances, 
on le comprend, ne peuvent être chez Agrippa que 
le résultat de ses lectures. Il faut y voir un acte 
d'érudition, et non une œuvre d'observation directe. 
Mais, dans ces termes encore, elles témoignent au 
moins, par leur variété, de la rare culture de son 
esprit. 

T. I. lo 



1 00 CHAPITRE PREMIER 

En astronomie, Agrippa est, comme tout le moyen 
âge, attaché au système de Ptolémée qui voit la 
terre immobile au centre de l'univers. Il avait ce- 
pendant quelque connaissance d'opinions très an- 
ciennes sur le rôle véritable du soleil, conservateur 
et régulateur de notre monde. Mais l'heure n'était 
pas encore venue où devait être constituée sur 
ces justes principes l'astronomie moderne. Agrippa, 
qui sait surtout ce qu'ont dit les Grecs, les Arabes, 
les docteurs juifs et les Italiens du moyen âge, de- 
puis Ptolémée et Hipparque jusqu'à Augustinus 
Ritius dont il avait cultivé l'amitié, Agrippa l'ait 
tourner le monde autour de notre globe. [1 connaît 
d'ailleurs le mouvement propre des étoiles, et il sait 
que le ciel contient, au-delà des corps que nous 
voyons, d'autres corps inaccessibles à notre faible 
vue. Cependant cette notion ne lui fournit aucune 
idée touchant l'explication de la voie lactée, qui, pour 
lui comme pour tous les hommes de son temps, est 
un impénétrable mystère (ch. xxx). 

La musique dont parle Agrippa est celle des Grecs, 
avec ses modes qu'il détaille, en expliquant leurs 
caractères propres (ch. xvn). Pour ce qui est de 
l'écriture, il signale son origine orientale qu'il rap- 
porte aux Chaldéens, aux Assyriens et aux Phéni- 
ciens ; de qui elle passe, suivant lui, aux Hébreux, 
aux Grecs et enfin aux Romains; lesquels plus tard 
l'imposent avec leur langue à tous les peuples. Ces 
grands conquérants font, dit-il, oublier les écritures 
primitives en même temps que les antiques lan- 



LA VIE ET LES OEUVRES D'AGRIPPA 107 

gages des nations qu'ils soumettent ; ceux par 
exemple des anciens habitants de la Germanie et de 
l'Espagne ; ceux également des races étrusques qui 
employaient des caractères devenus indéchifl'rables, 
mais encore visibles, dit Agrippa, sur leurs monu- 
ments ; ceux enfin des vieux Egyptiens dont il 
connaît aussi les hiéroglyphes (ch. n). 

En histoire, Agrippa critique les inventions de Ro- 
bert Gaguin et des vieux chroniqueurs qui font re- 
monter à Priam la souche de nos rois, et qui préten- 
dent rattacher aux Macédoniens les peuples de la 
Saxe. Il critique, en outre, et renvoie hardiment aux 
fictions des poètes les Amadis, les Mélusine, les 
Lancelot, les Tristan (ch. v). Dans une lettre écrite 
en 1537, il traite plus complètement la question de 
l'origine des Francs et des Saxons, venus les uns et 
les autres de la Germanie, dit-il, et non pas descen- 
dus des Troycns et des Grecs, comme le veulent 
certains conteurs de labiés. Pour ce qui est des 
Francs, ajoutc-t-il alors, on sait par Trebellius Pol- 
lio qu'ils ont reçu ce nom au temps d'Antonius et 
de Probus, et qu'auparavant on les nommait Sicam- 
bres. Les Francs ont souvent changé de demeure; 
la vanité seule, telle est sa conclusion, a pu les 
porter à faire remonter leur origine jusqu'aux peu- 
ples fameux qu'on leur donne pour souche, sans 
s'apercevoir qu'il est plus glorieux d'appartenir à 
une nation qui a toujours su maintenir son indé- 
pendance, qu'à des fuyards et à des exilés (Ep. V, 1). 

Les indications de ce genre, accompagnées de eu-* 



108 CHAPITRE PREMIER 

rieux développements, abondent dans le traité d'A- 
grippa; mais ce qui>s'y trouve partout répandu, c'est 
le témoignage de la hardiesse de son esprit en ce qui 
regarde principalement les choses religieuses, de 
son indépendance agressive vis-à-vis de l'Église, et 
de son hostilité envers le clergé, envers les moines 
surtout qu'il attaque en maint endroit avec violence. 

La religion, selon lui, est en son essence pure- 
ment spirituelle, et doit être tout intérieure, les cé- 
rémonies extérieures n'en étant que le signe. Quant 
à ces dernières, l'antiquité en a jadis admis de tou- 
tes sortes et des plus monstrueuses, et chez nous, 
chrétiens, elles ont varié, dit-il, grâce à la crédulité 
des peuples. Les images ont été l'objet du culte des 
Gentils ; les Juifs les ont eues en abomination ; et les 
premiers chrétiens ne le cédaient pas à ceux-ci sur 
ce point. Mais de notre temps, ajoute Agrippa, les 
images ont repris crédit dans l'Église, avec la vaine 
pompe de stériles cérémonies, avec de grossières 
superstitions, avec une sorte d'idolâtrie enfin, à la- 
quelle les prêtres eux-mêmes convient le peuple 
ignorant. Tout au contraire, la parole ou la sainte 
Écriture, et non de vaines images, peuvent seules 
nous conduire à Dieu (ch. lvi). 

Ecartez donc ce qui est visible, dit alors Agrippa, 
et attachez-vous à la seule pensée, sinon vous tom- 
berez dans la superstition et dans l'idolâtrie. Laissez 
lu les reliques et les images des saints, pour vous en 
tenir au seul sacrement du corps de Jésus-Christ. 
Mais des hommes avides trouvent bon de trafiquer 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGRIPPA 109 

des pierres et des ossements des morts, et de vendre 
le droit de les toucher et de les baiser. Ils instituent 
en grande pompe le culte des saints et des martyrs, 
et leur assignent, comme aux dieux des Gentils, des 
offices divers, à ceux-ci de présider aux eaux comme 
Neptune, aux moissons comme Cérès, ou aux vignes 
comme Bacchus ; à ceux-là de disposer du feu 
comme Vulcain, de la foudre comme Jupiter. Pour 
les bonnes femmes, il y a des saints auxquels on 
demande des enfants, comme à Vénus et à Lucine, 
ou l'apaisement des colères d'un mari violent, 
comme à Junon. Il y en a pour faire retrouver les 
objets perdus ou volés, d'autres pour obtenir des 
guérisons. Chaque maladie a son saint. Les plaideurs 
ont eux-mêmes des patrons. Ne sont-ce pas là autant 
d'hérésies (ch. lvii) ? Ce n'est pas assez que chaque 
saint ait ses adorateurs ; il a aussi ses temples, 
comme les dieux du paganisme (ch. lviii). 

En môme temps se multiplient les jours de fête, 
comme si l'on devait jamais cesser d'adorer Dieu! 
Saint Paul blâme formellement ces pratiques. Les 
jours de fête ont cependant pu être institués; mais 
le diable y fait son profit, en attirant le peuple oisif 
qu'il détourne de la prière, aux pompes mondaines, 
aux jeux, aux chants, aux danses, aux spectacles, 
aux débauches de tout genre. Que d'observances 
ensuite et d'usages divers inventés en tous lieux 
pour satisfaire le peuple, à qui no plaît que ce qui 
frappe les yeux ! C'est ainsi que l'antique palladium, 
le feu de Vcsta, la superstition des jours néfastes, 



HO CHAPITRE PREMIER 

les processions, les offrandes et la plupart des prati- 
ques usitées chez les païens ont, comme le reconnaît 
Eusèbe, passé dans notre religion. Tandis que Dieu, 
dédaignant le culte grossier des actes matériels, ne 
veut être adoré qu'en esprit, Platon lui-môme nous 
l'apprend. Les apôtres et les anciens docteurs ont 
introduit cependant quelques pieuses cérémonies, 
on doit le reconnaître ; mais la sottise humaine les a 
ensuite multipliées à l'infini. Aujourd'hui notre re- 
ligion n'en est pas moins surchargée que n'avait au- 
trefois fini par l'être la religion des Juifs. Et le peu- 
ple s'y attache plus qu'à la loi de Dieu elle-même 

(ch. LIX-Lx). 

Que dire maintenant du clergé? Celui qui n'y est 
pas appelé par l'esprit de Dieu, mais par la faveur 
des hommes, celui-là y rentre comme un voleur; et 
il ne saurait être le vicaire du Christ ni des apôtres. 
Les prêtres convoitent les richesses, s'attachent aux 
dîmes et aux oblations et ils négligent la loi, et les 
les préceptes de l'Evangile (ch. lxi). Et les moines 
de touie espèce, gens inconnus dans l'ancienne 
loi! Ceux-là s'arrogent le privilège du titre de reli- 
gieux. Affublés du capuce, invention du diable qui 
le premier s'en est coiffé, ils accueillent tous ceux 
que les excès de toute sorte, la paresse et la men- 
dicité poussent vers eux. Troupe insolente de 
monstres encapuchonnés; singes de stoïcisme; bar- 
bus, porteurs de sac et de corde, en sandales ou les 
pieds nus, en robes ou en manteaux; noirs, gris, 
blancs, de toute couleur et de tout pelage; pourvus 



LA VIE ET LES OEUVRES û'aGRIPPA 111 

de privilèges par l'Église de Rome; exempts de la 
juridiction de toute autre Église; protégés par une 
impunité assurée; la plupart mauvais et réprouvés, 
bien qu'au milieu d'eux se trouvent quelques honnê- 
tes et saints personnages auxquels ce discours ne 
s'adresse pas (ch. lxii). Mais, au nombre des plus 
méchants, il faut compter la tourbe des prêcheurs, 
inquisiteurs de la foi, lesquels prétendent qu'avec les 
hérétiques point n'est besoin d'arguments, et que le 
feu et les fagots sont tout ce qu'il faut pour dispu- 
ter contre eux. Arrogamment confiants dans leurs 
privilèges, ils sont fiers d'une juridiction qu'ils 
étendent audacieusement des causes d'hérésie à tout 
ce qui, suivant eux, est erreur ou scandale (eh. xevi). 

Nous abrégeons, en l'atténuant, cette longue dia- 
tribe contre l'Église et le clergé. C'est le langage 
même des plus violents sectaires de la réformation 
au xvi e siècle, et le ton général des adversaires de 
l'Église de Rome à cette époque. Il était essentiel de 
la signaler. Elle dénote dans un do ses traits carac- 
téristiques la disposition d'esprit d'Agrippa, et 
nous fournira l'explication de quelques-unes des cir- 
constances de son histoire. D'accord avec un grand 
nombre de passages du même genre, répandus çà et 
là dans le traité de l'incertitude et de la vanité des 
sciences, elle montre quelle lin l'auteur avait sur- 
tout en vue, quand il a composé cet ouvrage émi- 
nemment satirique. La conclusion par laquelle il le 
termine ne permet pas le moindre cloute à cet égard. 

Agrippa a voulu, dit-il, démontrer que (oui ost 



H 2 CHAPITRE PREMIER 

condamnable dans les sciences et dans les arts, 
sources de périls pour les hommes et de désordre 
dans le monde. Le dernier argument qu'il produit, à 
l'appui de son paradoxe, est un trait d'ironie pas- 
sionnée dont on ne saurait méconnaître la véritable 
intention. Nombre d'excellentes raisons condam- 
nent, suivant lui, les sciences et les arts ; mais la 
plus grave de toutes, dit-il, c'est que rien ne répu- 
gne autant que la science, à la religion chrétienne 
et à la foi (ch. ci). Nous savons, ajoute-t-il, que ja- 
mais l'Église n'a joui de plus de sécurité que quand 
la science a été abaissée. Que celle-ci se relève, aus- 
sitôt l'Église se trouble et l'hérésie paraît. 

Il n'est pas d'hommes, dit-il alors, moins propres 
à recevoir la doctrine du Christ que ceux dont 
l'esprit est cultivé et enrichi de connaissances. 
Ceux-là, en effet, sont opiniâtrement attachés à leurs 
opinions, et ne laissent aucune prise à l'Esprit- 
Saint. Rebelles à toute vérité, ils n'admettent que 
les raisonnements, et se moquent de ce qu'ils ne 
comprennent pas. Le Christ cache la vérité aux 
savants et la révèle aux petits esprits seulement. 
Aussi n'a-t-il pas choisi ses apôtres parmi les 
rabbins et les scribes, les prêtres ou les docteurs. 
Il les a pris parmi de vulgaires ignorants ; ce sont 
des hommes sans lettres ; ce sont des ânes (ch. ci). 
Et qu'on ne me querelle pas, s'écrie Agrippa, pour 
avoir dit des apôtres que ce sont des ânes. Je veux 
expliquer les mystérieux mérites de l'âne. Aux 
yeux des docteurs hébreux, l'âne est l'emblème de la 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGMPPA 113 

force et du courage. Il a toutes les qualités néces- 
saires à un disciple de la vérité ; il se contente de 
peu, il supporte la faim et les coups. Simple d'esprit, 
il ne distinguerait pas une laitue d'un chardon; il 
aime la paix, il supporte les fardeaux. Un âne a 
sauvé Marius poursuivi par Sylla. Apulée le philoso- 
phe, s'il n'eût été changé en âne, Apulée n'eût jamais 
été admis aux mystères d'Isis. L'âne a servi au 
triomphe du Christ ; l'âne a su voir l'ange que n'a- 
percevait pas Balaam. La mâchoire de l'âne a fourni à 
Samson une arme victorieuse. Jamais animal n'a eu 
l'honneur de ressusciter d'entre les morts, sinon 
l'âne seul, à qui saint Germain a rendu la vie; et cela 
suffit pour prouver qu'après cette vie, l'âne aura sa 
part d'immortalité (ch. en). 

Vous tous donc, dit l'auteur dans sa péroraison, 
vous tous ânes dévoués à la prédication et investis 
du sacré ministère, vous tous, rejetez la science hu- 
maine. Fuyez les écoles des philosophes et les aca- 
démies. Contentez-vous de regarder en vous-mêmes, 
vous y trouverez la notion de toute chose. Déchirez 
le voile qui couvre votre intelligence ; brillez par la 
pure lumière. L'onction sacrée que vous avez reçue 
vous suffit pour connaître tout ce qu'on peut savoir; 
maints personnages célèbres en fournissent la 
preuve. Ou bien, si vous n'êtes ni de ces fils des 
dieux favorisés par le grand Jupiter, ni inspirés 
comme les prophètes et les apôtres, interrogez les 
divins oracles ; appliquez-vous à la lecture des lettres 
sacrées. La sainte Bible vous instruira de tout. Que 



114 CHAPITRE PREMIER 

peuvent vous apprendre les philosophes païens ? La 
loi, la vraie science viennent de Dieu. Qu'il vous 
suffise de lui demander à lui seul de vous en révéler 
les mystères (ch. cm). 

Cette insistance affectée à rabaisser le caractère 
et l'autorité du prêtre, avec le parti pris de mettre 
l'Écriture au-dessus de ses décisions, procède de 
l'esprit même des réformateurs du xvi e siècle, qui, 
avec Luther, en appelaient à l'Église réunie en 
concile, des condamnations fulminées par le pontife 
de Rome, et réclamaient avant tout la confrontation 
de leur doctrine avec la lettre de l'Évangile \ 

Le caractère évidemment paradoxal du traité de 
l'incertitude et de la vanité des sciences invite à ne 
pas accepter sans réserve, comme étant le fond de 
la pensée de son auteur, tout ce qu'il y dit. Dans la 
plupart des cas, l'exagération de son langage n'est 
qu'un jeu d'esprit, destiné à amuser ses lecteurs. 
Ce pourrait bien être aussi un artifice do composi- 
tion, imaginé par lui pour donner le change sur ses 
intentions réelles, dans d'autres cas où cette pru- 
dente précaution n'est pas de trop pour dissimuler, 
sous le masque de cette exagération généralisée 
et en apparence uniforme, la véritable portée de 



1. Cette communauté d'idées sur plus d'un point, entre 
Agrippa et les hérésiarques du xvi e siècle, s'accuse tout particu- 
lièrement dans divers passages de son traité de l'incertitude cl 
de la vanité des sciences. On trouvera, sur cet objet, quelques 
détails dans une noie de l'appendice fn° X). 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGUIPPA II") 

son argumentation sur certains sujets. On ne peut 
méconnaître en effet le ton de la conviction clans ce 
qu'il dit notamment des choses religieuses, et dans 
les attaques passionnées qu'il dirige contre le clergé, 
contre les moines surtout, dont il avait eu à se 
plaindre et dont il se montre l'ennemi déclaré. Là, 
c'est bien sa pensée vraie qu'il nous révèle. 

Nous avons fait connaître dans ses traits essen- 
tiels le traité de l'incertitude et de la vanité des scien- 
ces. Sa publication devait naturellement soulever 
des orages. On s'explique difficilement que, aux pri- 
ses avec les difficultés qui s'en suivirent, Agrippa 
ait trouvé un appui dans la protection de deux prin- 
ces de l'Eglise, du cardinal de La Marck, évêque de 
Liège, et du légat lui-même du saint-siège, le car- 
dinal Campegi. On comprend mieux que l'ouvrage 
ait été l'objet des attaques des docteurs catholiques, 
des théologiens de Louvain en particulier, et qu'il ait 
provoqué, de leur part, les poursuites qui ont con 
tribué, pour une bonne part, à troubler dans ses der- 
nières années la vie de son auteur. Celui-ci pourtant, 
lorsqu'il l'écrivit à Lyon en 152G, l'avait jugé digne 
d'être dédié, il le dit lui-même, au roi François I er , 
tout en déclarant alors que ce prince, dont il croyait 
avoir à se plaindre, ne méritait pas un pareil hom- 
mage (Ep. IV, 44). 

Les deux grands ouvrages dont nous venons de 
parler nous fournissent, malgré les réserves qu'il 
convient de faire en les lisant, d'intéressants témoi- 
gnages des idées et des opinions d'Agrippa sur une 



116 CHAPITRE PREMIER 

foule de sujets, sur ceux, entre autres, qui concer- 
nent la religion. La philosophie occulte touche par 
plus d'un point à la théologie, le traité de l'incerti- 
tude et de la vanité des sciences est une critique des 
croyances et surtout des pratiques religieuses, et 
dégénère finalement en une satire violente contre le 
clergé. Les autres ouvrages d'Agrippa et sa corres- 
pondance sont semés de traits qui se rapportent au 
même objet. Les questions qui regardaient la reli- 
gion et l'Église préoccupaient alors tous les esprits. 
Une crise redoutable commençait pour les intérêts 
divers qui touchaient l'une et l'autre. Déjà les pre- 
miers actes de la réforme étaient accomplis. Sans 
être formellement engagé dans cette grande querelle, 
Agrippa s'y associe de loin. Sa vie reçoit de là une 
direction générale dont on ne saurait méconnaître le 
caractère. Elle est, en outre, mêlée à quelques uns 
des faits de la vie publique de ce temps, par des re- 
lations que sa correspondance révèle, entre lui et cer- 
tains hommes qui y prennent part avec des rôles 
plus ou moins importants. 

Par ces diverses attaches l'existence d'Agrippa, 
bien qu'on ne puisse voir en lui qu'un personnage 
d'ordre secondaire, présente un sujet d'étude qui 
n'est peut-être pas à dédaigner. Elle offre d'ailleurs, 
avec un tableau très animé du mouvement de cer- 
taines idées et du développement de certains intérêts 
d'un caractère général, un spécimen curieux et suf- 
fisamment éclairé par les documents, de la vie privée 
au xvi e siècle. C'est là un spectacle plus rare dans 



LA VIE ET LES OEUVRES d'aGUIPPA 117 

l'histoire, et non moins instructif à plus d'un point 
de vue, que celui des faits politiques et des actes pu- 
blics eux-mêmes. 



CHAPITRE II 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, EN ESPAGNE, 
EN BOU RGOGNE 

14SO-1SS1 1 



Origine d'Agrippa ; sa famille : son nom. — Ses premières étu- 
des à Cologne; sa présence à l'Université de Paris; ses amis. 
— Voyage en Espagne; correspondances avec Galbianus, 
avec Landulphe, avec l'évêque de Cyrène. — Séjours à Avi- 
gnon, à Lyon, à Autnn, à Chàlons-sur-Saùne, à Dole. — Com- 
position du traité de la prééminence du sexe féminin, pour 
la princesse Marguerite d'Autriche, gouvernante de la pro- 
vince de Bourgogne. — Leçons sur le traité de Rcuchlin De 
verbo mirifico; attaques du franciscain Catilinet; factuin 
d'Agrippa en réponse à ces attaques. — Relations avec Tri- 
tlieini; composition du traité de la philosophie occulte. — 
Voyage en Angleterre ; commentaires sur les Épîtres de 
saint Paul. —Retour à Cologne; thèses théologiques. — 
départ pour l'Italie. 

Nous avons indiqué à grands traits, dans le chapi- 
tre précédent, quelle a ébé l'existence d'Agrippa; 

Nous avons l'ait connaître les légendes populaires 
qui le concernent, et les travaux biographiques pu-» 



120 CHAPITRE DEUXIÈME 

bliés sur son compte. Nous avons tracé une es- 
quisse de sa vie ; et, pour donner une idée de l'esprit 
et du caractère de l'homme, nous avons présenté 
le tableau de ses œuvres et celui de sa correspon- 
dance, avec une analyse de ses deux principaux 
écrits, la philosophie occulte, qui appartient à sa 
jeunesse, etle traité de l'incertitude et de la vanité 
des sciences, qui est le fruit de son âge mûr. Il est 
temps maintenant d'entrer dans la connaissance 
plus complète du personnage, en étudiant, à l'aide 
des renseignements empruntés à ces sources diver- 
ses, l'histoire détaillée de sa vie. 

Deux questions se présentent d'abord, sur les- 
quelles nous n'avons malheureusement que des in- 
formations insuffisantes. Quelle est l'origine, quelle 
a été, dans sa première jeunesse, la vie d'Agrippa? 
On ne sait rien de l'enfance, et presque rien de la pre- 
mière jeunesse d'Agrippa ; et l'on est très imparfai- 
tement renseigné sur son origine, c'est-à-dire sur 
ses parents et sur sa famille \ dont on ne connaît 
guère que le nom. 

Henri Corneille Agrippa, — nous lui conserverons 
ces noms de forme française, consacrés chez nous 
par l'usage, —était né à Cologne en 1486. Sa famille 
était de condition moyenne, à ce qu'il semble, etpor- 



1. Cette famille était peu nombreuse, à ce qu'il semble. Il 
n'est parlé dans la correspondance d'Agrippa que de son père, 
de sa mère et d'une sœur seulement. Il n'y est jamais question 
d'aucun autre parent. 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 121 

tait, on a de sérieuses raisons de le croire, le nom 
de Cornélis. Il est plus que douteux que le surnom 
aristocratique de Nettesheim lui appartînt, comme 
on l'a prétendu, quoique Agrippa le prenne quel- 
quefois ". Ce surnom, dont il ne se pare du reste que 
tardivement et sans qu'on sache en vertu de quel 
droit, n'a pas été relevé par ses enfants ; il no figure 
pas dans certains actes publics dressés pour eux en 
France, postérieurement à la mort de leur père, et 
dont l'un est destiné à établir leur filiation 2 . Dans 
cette circonstance notamment, ils se contentent de 
joindre à leur prénom individuel, Henri pour l'un, 
Jean pour l'autre, les deux noms de Corneille et 
d'Agrippa : le premier représentant le nom francisé 
de la famille ; le second étant un surnom tout person- 
nel de leur père, recommandé par la notoriété qu'il de- 
vait à ce dernier, et conservé par eux pour cette raison. 
Ce surnom venait, cela ne peut faire l'objet d'aucun 
doute, du nom antique de la ville de Cologne, Colonia 
Âgrippina, d'où Agrippa tirait son origine, et celui-ci 
l'avait adopté de bonne heure, pour se distinguer 
vraisemblablement ainsi, au milieu des condisciples 
de diverses nationalités avec lesquels il avait, dans 
sa première jeunesse, vécu à l'université de Paris. 
Ses amis de ce temps étaient en effet, comme nous 

1. Nultesheim est le nom d'un village situé, à peu de dis- 
tance au nord de Cologne, aujourd'hui dans le cercle de Neuss 
appartenants la province prussienne de Dùsseldorf. 

2. On trouvera quelques renseignements sur ce l'ait dans deux 
notes de l'appendice (n ' I et VIII). 

T. I. 11 



122 CHAPITRE DEUXIÈME 

l'apprend sa correspondance, les uns Italiens, les 
autres Espagnols, d'autres encore de différentes 
provinces de la France ou de la Germanie ; et c'est 
par ce surnom d'Agrippa qu'eux-mêmes le dési- 
gnaient ordinairement. 

De retour à Cologne, en 1507, après avoir quitté 
ces amis, Agrippa y reçoit de l'un d'entre eux, Lan- 
dulphe resté à Paris, deux lettres : ce sont celles 
qui ouvrent la correspondance générale qui a été im- 
primée. Dans la première, Landulphe le salue du 
surnom d' 'Agrippa (Ep. I, 1) ; dans la seconde, il l'ap- 
pelle Henrice Corneli (Ep. I, 3). Dans d'autres lettres, 
qui sont de l'année 1509, Landulphe n'emploie plus 
que le surnom, et dit tantôt A grippa unice (Ep. I, 9), 
tantôt suavissime Agrippa (Ep. I, 11) '. 

Ajoutons que, un peu plus tard, dans une lettre 
écrite par un compatriote d'Agrippa qui connaissait 
très bien et lui et sa famille, par l'évêque de Cyrène, 
administrateur spirituel de l'archevêché de Cologne, 
celui-ci l'appelle Henrice Corneli (Ep. II, 18), comme 
l'a fait Landulphe au début de sa correspondance 
avec lui. 

Ces indications, rapprochées de celles que nous 
devons aux actes authentiques passés ultérieure- 
ment par les fils d'Agrippa, montrent que le nom 

1. Ce3 quatre lettres, de 1507 et de 1509, sont les seules qu'on 
ait de Landulphe à Agrippa. Ce sont aussi les plus ancien- 
nes qui nous soient parvenues de toutes celles adressées à ce- 
lui-ci. On ne saurait méconnaître l'importance des indications 
qu'elles fournissent sur la question de son nom. 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 123 

de Corneille, porté par eux, et celui de Cornélius, pris 
par lui, doivent représenter sous des formes fran- 
çaise et latine le nom véritable de la famille. Quant 
à la forme germanique originaire de ce nom, nous 
croyons l'avoir retrouvée dans certains documents 
en langue vulgaire contemporains d'Agrippa, qui 
confirment les renseignements précédents, et où il 
est nommé Maître Hanry Cornélis dit Agrippe, Hanry 
Cornélis Agrippa. Ces documents, rédigés en français, 
sous diverses dates comprises entre 1517 et 1520, 
sont des comptes de finance de la cité de Metz, du 
temps où Agrippa était aux gages de cette ville. Ce 
sont des pièces authentiques conservées encore au- 
jourd'hui aux archives de Metz, et sur lesquelles 
nous aurons à revenir un peu plus loin '. 

Un titre également contemporain, écrit aussi en 
français, nomme Agrippa Henry Cornille Agrippa. 
Ce titre est le privilège expédié, le 12 janvier 1529 
(1530 n. s.) à la chancellerie deMalines, et donné, au 
nom de l'empereur Charles-Quint, à l'écrivain pour 
la publication de ses ouvrages. Malgré le caractère 
authentique de cette pièce, la forme Cornille qu'elle 
contient nous semble avoir moins d'autorité que 
celle de Cornélis, parce que, avec une tournure 
éminemment française, elle pourrait bien n'avoir 
été introduite dans le privilège rédigé lui-même en 
français, que comme une traduction du latin Corne- 



1. Non<< donnons dans une note de L'appendice a XIII), des 
extrait de ce documents. 



124 CHAPITRE DEUXIÈME 

lius, et qu'elle convient beaucoup moins que la 
forme Gornélis au nom d'une famille d'origine ger- 
manique, comme l'était celle d'Agrippa. 

On peut inférer de ces diverses considérations 
que Gornélis était le nom de famille d'Agrippa dans 
sa forme originaire. Quant au surnom de Nettesheim, 
il ne saurait, nous le répétons, avoir ce caractère. Il 
ne figure jamais dans la correspondance d'Agrippa; 
et celui-ci ne le prend, sans le justifier d'ailleurs en 
rien, que vers la fin de sa vie, sur le frontispice im- 
primé de ses ouvrages, où il l'associe, pour éblouir 
évidemment ses lecteurs, aux fastueuses qualifi- 
cations de chevalier doré et de docteur en l'un et 
l'autre droit, dont l'authenticité soulève également, 
comme on le verra plus loin, de sérieuses objec- 
tions ». 

Agrippa dit quelque part que son père et ses an- 
cêtres avaient servi l'empereur avec éclat (Ep. VII, 
21); mais il n'indique pas de quelle manière, ni dans 
quels emplois; et comme, de son côté, il se montre, 
en d'autres occasions, très porté à exagérer ses pro- 
pres services envers le souverain, il est permis de 
n'accepter qu'avec réserve ce qu'il dit des services 
analogues de son père et de ses prédécesseurs. 

Il y a tout lieu de croire que l'enfance et la pre- 

1. On trouvera dans nne noie de l'appendice (n° I) la men- 
tion de quelques faits relatifs à la question du véritable nom 
d'Agrippa, et, dans d'autres notes (n° 5 II, III, VI), des rensei- 
gnements concernant ses prétentions à la noblesse de naissance, 
à la chevalerie et au doctorat. 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. Î2S 

mière jeunesse d' Agrippa s'étaient passées auprès 
de ses parents, où son esprit avait reçu une première 
culture. Il est permis néanmoins de douter de la va- 
leur de cette éducation en quelque sorte paternelle ; 
car ce serait alors et au sein de sa famille, il nous 
l'apprend lui-même, qu'il aurait reçu les premières 
notions de l'astrologie et qu'il aurait été ainsi lancé 
dans ses vaines spéculations \ Il parait d'ailleurs 
avoir étudié aussi, pendant ses jeunes années, aux 
écoles publiques de Cologne, dont il parle du reste 
d'une manière peu favorable, en donnant plus tard 
quelques détails sur le caractère des maîtres qui 
alors y enseignaient. Deux d'entre eux notamment 
sont rappelés par lui au cours d'une diatribe écrite à 
Bonn, vers la fin de sa vie, et datée du lî janvier 
1533, contre l'université de sa ville natale, qui s'était 
associée aux suppôts de l'Inquisition pour attaquer 
son livre de la philosophie occulte. Ces deux hom- 
mes sont le recteur Bommelchen et le théologien 
Cornélius de Breda, qu'il ne mentionne que pour 
faire une critique plus que sévère de leurs mœurs et 
de leur capacité (Ep. VII, 2G). C'est pourtant 
sous ces maîtres décriés par lui qu'il aurait ac- 
quis alors la partie la plus sérieuse et le fondement 
môme de son instruction dans les arts, comme 
on disait de son temps: les arts correspondant à 
peu près, dans cette acception, à ce qu'on appelle de 

1. « Ego quoque banc artem (nsirulogiam) a parentibus puer 
. ( imbibi. » {Opéra, l. II, p. 5G.) 



12G CHAPITRE DEUXIÈME 

nos jours les humanités, avec l'addition toutefois de 
quelques parties de la philosophie et des sciences l . 
Il dit formellement, dans un de ses écrits, qu'il était 
arrivé jusqu'au grade de la maîtrise; et, en rappor- 
tant ce fait à propos des capacités qu'il prétend 
avoir en logique, il donne suffisamment à enten- 
dre qu'il s'agit de la maîtrise ès-arts. Je ne suis 
pas tout à fait inexpert, dit-il, dans le raisonnement ; 
ayant jadis étudié cet art, au prix de beaucoup de 
temps, à l'école des sophistes de Cologne, où, à la 
sueur de mon front, j'étais parvenu au degré de la 
maîtrise 2 . 

Agrippa aurait été, on le voit, reçu maître ès-arts 
à l'université de Cologne. Il possédait par consé- 
quent déjà ce premier grade, quand il quittait sa ville 
natale au sortir de la première jeunesse. Il n'y a 
aucune raison de suspecter la sincérité de ses décla- 
rations sur ce point; car elles ne vont pas plus loin 
qu'à établir qu'il avait, à ce moment, poussé jusqu'à 
leur terme ordinaire ses études d'humanités ; et l'on 
a d'autant plus de motifs de l'admettre, que son ins- 
truction sur les matières qui y correspondent est in- 

1. Dans l'université de Paris, la faculté des arts comprenait 
sept arts libéraux : la grammaire, la logique, la rhétorique, 
formant ce qu'on appelait le trivium; l'arithmétique, l'astro- 
nomie, la géométrie, la musique, composant le quadrivium. 

2. « Neque tamen me latet constituendas bonse consequentise 
« ratio, qui in eo artificio quondamapud Colonienses sophistas, 
« non modico temporis dispendio, ad lauream usque, magiste- 
« riumque desudavi. » (Opéra, t. II, p. 628.) 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 127 

contestable ; tandis qu'il y a grandement Lieu de 
douter que, depuis lors, il aitjamais suivi nulle part 
un cours d'études régulier. Ce premier fonds d'ins- 
truction suffit d'ailleurs pour expliquer chez un 
homme d'un esprit aussi curieux et aussi ouvert, la 
variété de connaissances et d'aptitudes dont on le 
voit donner la preuve, dans les phases si variées de 
son existence. 

C'est, ainsi préparé et en possession du grade de 
maître ès-arts, qu'Agrippa, aux approches vraisem- 
blablement de sa vingtième année, arrive à Paris 
pour y entendre les leçons qui se donnaient dans la 
célèbre université de cette ville. Nous ne savons pas 
quelle fut la durée du séjour qu'il y fit alors. Il 
est douteux, selon toute apparence, qu'elle ait été 
suffisante pour lui permettre d'y acquérir les grades 
supérieurs de docteur en l'un et l'autre droit, aussi 
bien qu'en médecine, auxquels on le voit prétendre 
assez longtemps après '. Il faudrait pourtant que 
cela fût, si ses prétentions sur ce point étaient fon- 
dées ; car il ne possédait certainement pas ces gra- 
des en arrivant en France, n'ayant jusque-là étudié 
que dans sa ville natale, où il ne prétend pas avoir 
obtenu d'autre distinction universitaire que celle 
delà maîtrise ès-arts; et, d'un autre côté, à partir 
du séjour d'assez courte durée ce semble qu'il fait à 

].'.'... Prœtcr mullimodam etiam abstriisarum rcrum cogni- 
« tionom, peritiam et cyclinam eruditiouem, alriusque juris et 
« medicinarum doclor evasi... » (Epi VIT, 21.) 



128 CHAPITRE DEUXIÈME 

Paris à cette époque, nous ne le percions plus guère 
de vue, dans une existence très agitée qui ne laisse 
pas beaucoup de place pour les études que réclame- 
rait ce triple doctorat. Mais, disons-le tout de suite, 
on a, comme nous le montrerons plus loin, des rai- 
sons sérieuses de douter qu'Agrippa ait jamais été 
régulièrement en possession de ces titres scientifi- 
ques, dont il se pare quelquefois, vers la fin de sa vie 
surtout; et l'on peut lui contester le droit de les 
prendre ', quoique, dans certaines circonstances, il 
fasse preuve, en réalité, de quelques unes des con- 
naissances qu'ils impliquent \ 

C'est, en tout cas, pendant cette première période 
de sa vie qu'Agrippa dut acquérir, cela est beaucoup 
plus certain, le savoir assez étendu sur des sujets 
très différents, qui le met en état de composer, à peu 
de temps de là, son traité de la philosophie occulte. 
En effet, après être revenu de Paris à Cologne, en 
1507, il donne toute l'année 1508 et, pour une bonne 
part, celle de 1509 à ses voyages en Espagne, en Italie 

1. On trouvera, sur ce sujet, quelques éclaircissements dans 
une note de l'appendice (n° VI). 

2. Dans le procès, par exemple, de la vieille paysanne pour- 
suivie à Metz comme sorcière, en 1519, Agrippa montre des 
connaissances positives en droit et en procédure. D'nn autre 
côté, il a exercé ultérieurement à Fribourg, à Lyon et à Anvers 
la médecine, non sans quelque succès, à ce qu'il semble. Nous 
dirons plus loin comment il lui a été possible de le faire sans 
posséder cependant aucun grade scientilique dont il pût s'au- 
toriser pour cet objet. On trouvera quelques renseignements à 
ce sujet dans une note de l'appendice (n° VII). 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 129 

et dans le midi de la France, ainsi qu'aux intrigues 
et aux démarches qui accompagnent sa tentative d'ins- 
tallation en Bourgogne ; et le traité de la philosophie 
occulte était écrit en grande partie et déjà susceptible 
d'exciter l'admiration du savant Tritheim, dès lolO 
(Ep. I, 24). Or, quoiqu'on pense des idées émises 
dans cet ouvrage et des notions qui s'y trouvent 
rassemblées, il faut y reconnaître un appareil de con- 
naissances qui prouvent au moins des lectures et 
une certaine étude ' ; l'œuvre ne fût-elle avant tout, 
comme il y a lieu d'ailleurs de le penser, qu'une sim- 
ple compilation. Ajoutons qu'à la môme époque, 
Agrippa, pour ses débuts dans la vie scientifique, 
avait déjà paru, non sans éclat à ce qu'il semble, dans 
une chaire publique de l'université de Dole, en 1509. 
La première jeunesse d' Agrippa avait été stu- 
dieuse et correctement employée, on peut le croire, 
dans le pays même de sa naissance ; mais, après cela, 
son séjour à l'université de Paris n'avait plus été con- 
sacré, ce semble, qu'à des travaux probablement 
peu réguliers, accomplis de manière à satisfaire sa 
simple curiosité dans diverses directions. 11 avait, en 
môme temps, noué dans cette ville des relations d'a- 
mitié avec un certain nombre de jeunes hommes ap- 
partenant à différentes nations, comme nous l'avons 
indiqué tout à l'heure; car l'université de Paris était 

I . îs'uus avons réuni, dans un" note de notre appendice (n" IV), 
quelques indications sur Les études d'Agrippa louchant les 
mees 'a les arts occultes. 



130 CHAPITRE DEUXIÈME 

le lieu de rendez-vous de la jeunesse de tous les 
pays. Parmi ces amis des premières années, se trouve 
un Italien, Landulphe, qui échauffe l'imagination 
d' Agrippa en lui parlant de son pays, et tourne les 
idées de l'enfant de Cologne vers les voyages et la 
vie d'aventures. Les jeunes étudiants étaient d'ail- 
leurs tout remplis de cette impatience juvénile de 
tenterl'inconnu, dont le désir de voyager est l'accom- 
pagnement naturel. Ils prétendaient arriver à la for- 
tune, par des aventures propres à mettre en relief les 
mérites qu'ils n'hésitaient pas à se reconnaître. Ces 
beaux projets, et les vifs témoignages de leur amitié 
réciproque forment le sujet des premières lettres 
échangées, en 1307, entre l'Italien Landulphe, resté à 
Paris, et Agrippa, de retour pour un instant à Colo- 
gne, auprès de ses parents. 

— Je ne peux l , écrit le premier, te transmettre 
aucune nouvelle préférable au témoignage que nos 
affaires marchent à souhait, et que nous sommes 
en possession du résultat tant désiré dont la pour- 
suite a cimenté à Paris notre mutuelle amitié. Quoi- 
que séparés pour un temps par la distance des lieux, 
nos esprits sont unis par des liens indissolubles. Fasse 

1. Dans le cours de ce travail, nous nous sommes appliqué, 
disons-le une fois pour toutes, non pas à traduire littérale- 
ment, mais à rendre par une libre interprétation les textes 
que nous citons. Lorsqu'une expression, un trait particulier 
ou un passage nous semblent présenter quelque intérêt ou bien 
avoir une importance qui le commande, nous les donnons 
dans leur forme originale. 



AGRIPPA A COLOGNE. A PARIS, ETC. 131 

le souverain maître du monde que je puisse enfin 
te visiter dans ta Germanie, comme nous en formions 
le projet; car, tu le sais, je ne vis pas sans crainte 
et à l'abri de tout danger, dans le pays où je me 
trouve aujourd'hui. En attendant, fais en sorte de 
nous revenir le plus tôt que tu le pourras (Ep. I, 1). 
Il y a quelque chose de mystérieux dans cette let- 
tre de Landulphe datée de Paris, ex academia Pari- 
siaca, le o des calendes d'avril (28 mars) 1507. Deux 
mois après, de Cologne et dans des termes non 
moins ambigus, Agrippa, le 23 mai, invite son ami à 
rompre sans délai avec un personnage qui n'est pas 
nommé, auquel il s'était, à ce qu'il semble, impru- 
demment attaché. Ces jeunes gens paraissent, à ce 
moment déjà, engagés dans les voies de l'intrigue. 

— J'attends ici, dit en terminant Agrippa, le man- 
dement d'un Jupiter tout puissant, de qui j'espère 
aussi obtenir quelque chose de grandement utile 
pour toi. Après cela, je reviens en France, où nous 
nous reverrons. Salue, de ma part, Dom Germanus, 
Ganeus et Garolus Focardus, Dom de Molinflor, 
Janotus Bascus et Dom de Gharona (Ep. I, 2). 

— Sur ce que tu me conseilles, réplique do Paris 
Landulphe, je ne déciderai rien avant ton retour. 
Alors nous pourrons réaliser notre ancien projet de 
visiter l'Espagne, et de gagner ensuite ma chère 
Italie. Dom de Molinflor te salue. Janotus, parti 
depuis quelques mois, n'est pas encore de retour 
(Ep. I, 3.) 

En suivant la pente naturelle où le faisaient glisser 



132 CHAPITRE DEUXIÈME 

des études commencées dès sa première jeunesse, 
comme il le dit, 'et chez ses parents eux mêmes, sur 
l'astrologie, Agrippa était entré de plus en plus 
dans le domaine des sciences occultes. Il se trouvait 
alors lancé dans les spéculations mystérieuses de 
l'alchimie, dont l'objet principal était, on le sait, l'ac- 
complissement du grand œuvre, la découverte de la 
pierre philosophale au moyen de laquelle on croyait 
pouvoir faire de l'or. Des travaux exécutés à cet 
effet semblent avoir été, à cette époque, un des 
liens qui unissaient Agrippa et ses amis de l'univer- 
sité de Paris. Ces jeunes gens avaient formé entre 
eux une association secrète, sodalitii sacramento (Ep. 
I, 8), à l'imitation de ce qui se pratiquait, depuis les 
temps anciens, pour la culture de l'art hermétique. 
Nous avons dit, dans notre introduction, comment se 
rattachaient l'un à l'autre l'art hermétique, la cabale 
et la magie, confondus finalement dans ce qu'on ap- 
pelle d'une manière générale les sciences et les arts 
occultes. Leur étude a beaucoup occupé, à différents 
points de vue, Agrippa pendant toute sa vie. Elle 
s'était emparée de son esprit dès ses jeunes années. 
Landulphe partageait ses goûts et ses travaux dans 
cette direction. C'est à leurs résultats et a divers in- 
cidents qui s'y rattachent, que semblent faire allu- 
sion certains traits peu explicites des lettres échan- 
gées entre eux en 1507, dont il vient d'être question. 
Les projets de voyage que nous y voyons en outre 
mentionnés, ne tardent pas à être mis à exécution 
par les deux amis; et, au printemps suivant, nous les 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 133 

trouvons sur cette terre d'Espagne qu'ils avaient 
rêvée si séduisante; mais où, dès les premiers pas, ils 
trébuchent et se heurtent à des difficultés inattendues. 
En 1508, en effet, Agrippa etLandulphe, entraînés 
à ce qu'il semble par leurs camarades espagnols 
de l'université, sont de l'autre côté des Pyrénées. 
Séparés accidentellement, ils s'adressent réciproque- 
ment, pendant ce voyage, des lettres conçues dans 
des termes obscurs dont l'interprétation présente 
quelque difiiculté. On a cru généralement, d'après la 
teneur ambiguë de ces documents, qu'Agrippa était 
allé en Espagne pour y travailler au grand œuvre, 
et qu'il s'y était attiré par ces pratiques ténébreuses 
quelque rigoureux traitement, auquel se rapporte- 
raient les plaintes qu'il exhale dans ses confidences 
à Son ami. L'examen des textes ne confirme pas cette 
opinion. Il faut rapprocher des lettres adressées 
alors à Landulphe, celles qu'Agrippa écrit quelque 
peu auparavant à un autre camarade, à Galbianus. 
Celles-ci sont un peu plus explicites que les autres. 
Elles donnent l'idée de quelque entreprise hasar- 
deuse, comme serait une sorte d'expédition mili- 
taire. Agrippa semble avoir, en tout cas, cherché ul- 
térieurement à déguiser, dans sa correspondance, 
certaines particularités au moins de cette expédi- 
tion; et l'on a de sérieuses raisons de douter de sa 
parfaite sincérité, dans ce qu'il en dit nprès coup 
pour exposer, comme nous le verrons, les dernières 
phases et l'issue finale de cette singulière aven- 
ture. 



134 CHAPITRE DEUXIÈME 

Nous possédons quatre lettres écrites par Agrippa 
pendant son séjour en Espagne. Les deux premiè- 
res sont adressées à Galbianus, qui semble un des 
promoteurs de l'entreprise ; les deux autres sont à 
la destination de son ami Landulphe, qui l'accompa- 
gnait d'abord, mais que les hasards de l'entreprise 
et le développement des faits avaient à la fin séparé 
de lui, ainsi que nous venons de le dire. Les deux 
lettres à Galbianus se rapportent aux débuts de 
l'expédition '. 

— Tu vois, mon cher Galbianus, lui dit Agrippa, 
combien il est dangereux de se vanter inconsidéré- 
ment devant ces grands seigneurs, qui s'empressent 
de rapporter à leur maître ce qu'ils entendent, et 
s'arrangent pour gagner leurs bonnes grâces à nos 
dépens. Prenant au pied de la lettre tout ce que 
nous disons, ils nous mettent en demeure d'exécu- 
ter les merveilles annoncées par nos discours, et 
nous pressent ensuite, de manière à nous faire com- 
prendre qu'ils sauront obtenir par la violence ce 
qu'ils n'auront pu gagner par leurs prières. Nos 
affaires, je l'avoue, se présentent d'une manière as- 
sez favorable ; mais il faut voir la suite. On nous 
fait do belles promesses ; déjà cependant pointent 

1. La correspondance d'Agrippa et de Galbianus ne comprend 
que les deux lettres écrites pendant le séjour en Espagne (1508) 
et imprimées dans la Correspondance générale. L. I, 4 et 5. — 
La correspondance avec Landulphe a plus d'étendue; elle com- 
prend treize lettres (1507-1512) imprimées dans la Correspon- 
dance générale. L. I, 1, 2, 3, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 25, 29, 30. 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 



135 



les menaces, et les périls ne sont pas loin. Ne t'ai-je 
pas dit, dès le commencement, que tu nous poussais 
dans un labyrinthe d'où nous ne pourrions plus 
sortir ? Tu n'en as pas moins persisté à promettre 
monts et merveilles. Dom de Gharona, de son côté, a 
encore insisté et renchéri sur tout ce que tu avançais, 
et il a donné do nous au roi une telle opinion, que 
personne ne saurait aujourd'hui lui faire abandon- 
ner le projet qu'il a conçu. Mo voilà maintenant 
obligé, non sans dangers pour moi, de justifier vos 
promesses, avec cette alternative, que si je recule ou 
si j'échoue, tout est perdu pour nous, et la disgrâce, 
la persécution même seront toute notre récom- 
pense ; que si je réussis, au contraire, le prix, qui 
nous attend sera probablement d'être réservés à de 
nouveaux périls et d'être conduits par nos talents 
mêmes à notre propre perte, attirant ainsi sur nos 
têtes le mal que nous aurons préparé pour d'autres ; 
sans compter que nous pouvons nous trouver en 
présence de moyens d'action égaux ou supérieurs 
aux nôtres, et à tout le moins inattendus pour nous. 
Si je te parle ainsi, ce n'est pas que j'hésite. Je 
veux seulement te montrer que je suis prêt a expo- 
ser ma vie. Mais j'espère bien plutôt, si le destin ou 
quelque mauvais génie ne s'y opposent pas, que par 
cet acte éclatant nous allons gagner une gloire im- 
mortelle. Je n'ai pour cela besoin d'autre secours 
que le tien. Avec toi, compagnon fidèle et souvent 
éprouvé, je marche au péril plein de coniianec ; et 
je vois déjà dans ma main le rameau d'or. Avec toi, 



136 CHAPITRE DEUXIÈME 

je puis tout ; avec toi, qui m'as invité à cette grande 
entreprise. Viens donc ici. Viens pour que nous nous 
concertions sur les moyens d'exécution (Ep. I, 4), 

Cette première lettre à Galbianus est datée du 
mois d'avril 1508, d'une résidence royale à ce qu'il 
semble, ex Grangix palatio. Elle dénote chez Agrippa 
beaucoup moins de résolution qu'il n'en affecte en 
apparence. La seconde lettre le montre absolument 
découragé. Il a fait un pas de plus, et maintenant il 
désespère. Il écrit cette fois d'une place forte, ex 
Arce vetere, où il semble avoir été envoyé pour quel- 
que expédition militaire. On est toujours en 1508. 

— Quelle constellation incertaine, quel destin am- 
bigu, quel génie équivoque ont pu me conduire où 
je suis? C'est toi, Galbianus, et Janotus qui m'avez 
lancé dans ces hasards. Puissiez-vous maintenant 
être capables de m'en tirer; ou plutôt, puissé-je ne 
pas y être entré ! La fortune ne m'a élevé que pour 
me précipiter de plus haut; et ce fantôme de dignité 
dont on m'a revêtu ne fait qu'aggraver ma misère. 
N'avais-je pas prévu que le jour où nous croirions 
recouvrer notre liberté, ces vains titres dont nous 
étions décorés seraient considérés comme étant la 
rançon de notre indépendance, et que, pour prix des 
honneurs acceptés par nous, on nous pousserait à 
de nouveaux périls qui auront la mort pour unique 
récompense? N'est-ce pas assez d'une épreuve? 
Qu'est-il besoin de tenter de nouveau la fortune? 
Janotus, pour plaire au roi, n'hésite pas, je le vois, 
à nous immoler, plutôt que de sacrifier pour notre 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 137 

salut une parcelle de son ambition. Quant à Dom de 
Charona, son nom, qui rappelle un fleuve de l'enfer, 
me semble du plus mauvais augure. Nous voilà 
donc, pour obéir au caprice d'un souverain irrité, 
exposés à braver la colère et le ressentiment d'un 
peuple tout entier, sans pouvoir même compter sur 
la bienveillance de la cour. As-tu oublié, mon cher 
Galbianus, comment on y insinuait traîtreusement 
au roi que, s'il nous laissait partir, il verrait se re- 
tourner contre lui les pratiques dont nous dispo- 
sions ; et que, bien plus, il essuierait lui-même les 
défaites qui menaçaient alors ses ennemis. Non, 
recourir ainsi, en étouffant le cri de la conscience, 
à ces arts cruejs, plus coupables vraiment que glo- 
rieux, et s'exposer, pour l'unique satisfaction d'un 
prince en fureur, à la juste haine de tous, c'est de 
l'impiété et de la démence. Ce n'est pas là ce dont 
nous étions convenus au palais de Grangise. Sou- 
viens-toi de ce qui a été dit alors. Il faut sortir d'ici, 
maintenant que rien n'est encore compromis sans 
retour; sinon je disparais et vous vous arrangerez 
sans moi, comme vous le pourrez. Mon Stephanus 
que je t'envoie te dira le reste (Ep. I, 5). 

Il n'est question, ce semble, dans tout cela ni de 
magie, ni d'alchimie. Il s'agirait bien plutôt, à ce 
qu'on peut croire, de quelque pratique de pyrotech- 
nie ou de génie militaire qu'Agrippa se serait engagé 
à mettre en œuvre pour le service du roi. Après 
avoir accepté un rôle qui flattait sa vanité, il se voit 
Lié par d'étroites obligations et contraint de payer 

T. I. 12 



138 CHAPITRE DEUXIÈME 

de sa personne, en s'exposant à des dangers dont la 
perspective inquiétante semble dominer, à ses yeux, 
tout le reste. Agrippa se trouve évidemment en si- 
tuation de faire, dans une certaine mesure, l'appren- 
tissage de la guerre. A la première épreuve, il sent 
défaillir son courage, et montre combien il est peu 
propre à la carrière des armes, dans laquelle il a ce- 
pendant toujours eu la prétention, très peu fondée, 
d'avoir joué un rôle brillant. 

La dernière des deux lettres que nous venons de 
citer montre qu'Agrippa, quand il l'écrit, est déjà en- 
tré en action, mais qu'il n'est encore qu'aux débuts 
de l'entreprise. Elle est datée d'un lieu nommé Arx 
vêtus, dont nous ne connaissons pas l'emplacement. 
Elle est suivie de deux autres lettres, écrites bientôt 
après et dans l'année même, de Vallis rotunda, où 
Agrippa semble avoir été conduit par la marche des 
faits. Celles-ci sont adressées à son ami Landulphe 
qui partage sa triste situation et que des circons- 
tances fortuites ont momentanément éloigné de lui. 
Il l'excite à secouer le joug odieux qui pèse sur 
tous deux. 

— Mon cher Landulphe, lui dit-il, n'ai-je pas as- 
sez longtemps gémi dans cet antre de Vallis rotunda, 
où je me vois confiné comme une bête fauve? Ne 
t'endors pas, je t'en prie, sur nos communs intérêts. 
C'est contre mon sentiment, tu dois te le rappeler, 
que nous avons sacrifié notre indépendance pour 
nous attacher à la fortune d'autrui, et que nous 
nous sommes laissé conduire par Charona, pour tom- 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 439 

ber dans la périlleuse situation où nous nous trou- 
vons. Ne perds donc pas de temps ; brise nos chaî- 
nes et rends-nous à la liberté (Ep. I, 6). 

— 11 faut au plus tôt quitter cette existence malfai- 
sante, reprend Agrippa dans la seconde lettre, 
avant que la contrée qui déjà nous déteste ne nous 
engloutisse sans retour; car nous ne sommes entou- 
rés que d'ennemis. J'avais bien prévu tout cela. Que 
n'as-tu voulu m'écouter? Mieux vaudrait, pour nous, 
être aujourd'hui ballottés sur l'océan, qu'enchaînés, 
comme nous le sommes, par ce fantôme trompeur 
de fortune. Hâte-toi donc d'accomplir ce dont nous 
sommes convenus. Sortis de ce péril, nous triomphe- 
rons facilement de tous les dangers ; si non, nous 
sommes perdus. Ne vois-tu pas qu'on se joue et de 
toi et de moi (Ep. I, 7)? 

Toutes ces indications semblent se rapporter à des 
faits de guerre. Une expédition militaire n'entrait 
vraisemblablement pas dans les visées premières 
des jeunes aventuriers, lesquels n'étaient probable- 
ment partis qu'avec l'idée vague de chercher for- 
tune. Ils avaient cru, un instant, la trouver dans le 
métier de soldat. 11 y a lieu de croire, suivant cer- 
taines apparences, que cette direction particulière 
avait été donnée à leur entreprise par Galbianus, 
Janotus et Charona, leurs amis de l'université 
qui, en Espagne, paraissent être chez eux. D'après 
les renseignements fournis par la correspondance, 
les jeunes gens auraient été conduits ainsi à la cour 
du roi d'Aragon, qu'ils auraient Irouvé aux prisc9 



140 CHAPITRE DEUXIÈME 

avec un soulèvement de paysans, à ce qu'il semble, 
dans le nord de la Catalogne '. Les étrangers ve- 
naient chercher des aventures, et on leur aurait pro- 
posé celle d'une expédition contre les rebelles. 
Agrippa, présenté comme un savant ingénieur, en 
possession de connaissances spéciales et de cer- 
tains secrets, aurait, paraît-il, accepté la mission de 
réduire une forteresse où étaient cantonnés les ré- 
voltés. Peut-être avait-il alors commencé déjà les 
études qu'il a consacrées aux machines de guerre, 
sur lesquelles il a, dans la suite, écrit un traité. Lancé 
dans cette aventure, il aurait contribué par son in- 
dustrie à faire tomber les défenses d'une petite cita- 
delle, Arx nigra. Cependant ce succès, loin de l'en- 
courager, n'aurait fait qu'exciter son impatient désir 
de recouvrer sa liberté perdue. Il n'aurait plus pensé, 
dès lors, qu'à rompre la chaîne insupportable qui le 
retenait ; d'accord sur ce point avec Landulphe, at- 
taché comme lui à un petit corps de soldats posté 

1. Il s'agit ici de Ferdinand le Catholique, époux d'Isabelle 
de Castille et aïeul de Charles-Quint. Ferdinand était de son 
chef roi d'Aragon, depuis la mort de son père, Jean II, en 
1479. Quant à la couronne de Castille, depuis la mort d'Isa- 
belle, en 1504, les titulaires en avaient été successivement, au 
droit de sa fille Jeanne la Folle, l'archiduc Philippe le Beau 
d'abord, époux de cette princesse, puis, en 1506, à la mort de 
Philippe, le prince Charles, son lils, qui devait être un jour 
Charles-Quint. Le prince Charles, né en 1500, était alors un 
enfant en bas-âge; et son aïeul maternel, le roi Ferdinand, 
avait pris, en son nom, la régence de la Castille. Quant à la 
Catalogne, c'était une dépendance de la couronne d'Aragon. 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 141 

dans le lieu qu'il nomme Vallis rotunda. Il s'agis- 
sait, pour les deux amis, de fuir en trompant la sur- 
veillance de leurs compagnons d'armes. Landulphe 
ayant le premier réussi à s'échapper, Agrippa n'y 
serait parvenu qu'avec plus de peine, et malgré mille 
difficultés dont il rend compte ultérieurement à son 
ami , lorsque, après une séparation de plusieurs 
mois, rentré lui-même en France, il apprend que 
celui-ci est à Lyon et qu'il pourra bientôt le revoir. 

On voudrait croire au récit romanesque, fourni 
par Agrippa lui-même, de cet épisode de sa vie. 
Malheureusement il plane des doutes sérieux sur la 
réalité d'une partie au moins des faits rapportés par 
lui. Quoiqu'il en soit, voici le tableau qu'il en a tracé 
dans une lettre écrite d'Avignon, où, après bien des 
vicissitudes, libre désormais, il est enfin parvenu. 
Cette lettre, datée du 24 janvier 1509, est adressée à 
Landulphe qui est alors à Lyon, comme nous venons 
de le dire. 

— Je n'ai pas besoin de te rappeler, lui dit-il, 
comment après la réduction à'Arx nigra, enlevée 
grâce à nos artifices, on nous envoya tenir garnison 
avec Janotus à Vallis rotunda, enveloppés par une 
population perfide qui nous menaçait des plus 
grands dangers. Tu n'a pas oublié comment, d'après 
ce qui avait été convenu entre nous pour notre 
salut commun, tu partis pour Peniacum, d'où tu re- 
vins à Girone en annonçant que tu te rendais à Barce- 
lone. A cette nouvelle, Janotus partit aussi pour cette 
dernière ville. C'était le 5 des ides de juin (9 juin 



142 CHAPITRE DEUXIÈME 

1508), et l'on pensait qu'il reviendrait pour la Saint- 
Jean-Baptiste (24 juin), ayant invité à venir dîner ce 
jour-là le prieur de Saint-Georges, le prêtre Francis- 
cus, son parent, et quelques autres. Je n'ai jamais 
su si Janotus t'avait rejoint à Barcelone, ni ce que 
vous aviez pu y faire ensemble. 

— La Saint-Jean approchant, on attendait son re- 
tour, quand un soir se présente devant nos murs l'é- 
conome de l'abbaye. Il fait signe ; on abaisse le pont; 
il entre dans le château; et, nous ayant réunis, moi, 
Perottus et les deux parents de Janotus, il nous an- 
nonce que la fureur des paysans est déchaînée par- 
tout; que Janotus, surpris à son retour, a été em- 
mené dans la montagne; que deux de ses gens ont 
été tués, et que le reste est prisonnier avec lui; qu'il 
faut enfin nous tenir sur nos gardes. La peur s'em- 
pare de nous, et moi-même qui naguère dirigeais 
hardiment le jeu de si puissantes machines, moi qui 
venais de faire de si grandes choses, je ne sais plus 
que penser. Nous prions l'économe de venir à no- 
tre secours. Suivant lui, il faut, ou se frayer un 
passage par la force, ou se fortifier dans le château 
et s'y défendre au moins quelques jours, jusqu'à ce 
que les paysans qui sont sans chef se soient déban- 
dés, ou bien aient été réduits parles troupes du roi. 
Se frayer un passage au milieu des révoltés en ar- 
mes était impossible ; les attendre sur la brèche 
était s'exposer à une mort certaine ; défendre contre 
eux le château à peine fortifié était impraticable. 

— A trois mille pas de nous se trouvait une vieille 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 143 

tour, je ne sais si tu te la rappelles, enfoncée dans une 
vallée dominée de tous côtés, et non loin d'Arcona. 
Là les montagnes abruptes forment un vaste bassin 
où se réunissent, au milieu de rochers inaccessibles, 
les eaux de la contrée. C'est dans ce défilé qu'est si- 
tuée la tour, plantée sur une éminence entre les 
roches ardues et les marais. Sauf en hiver, quand 
vient la gelée, elle est complètement inaccessible, si- 
non par une étroite chaussée resserrée entre les 
eaux, qui rendent le lieu inexpugnable pendant la 
saison d'été. Cette tour était habitée par un homme 
de l'abbaye, préposé à la garde de la pêche. L'éco- 
nome nous engage à l'occuper et à nous y fortifier. 
L'avis nous semble bon ; nous nous décidons aussi- 
tôt à le suivre. Sans plus tarder, nous rassemblons 
nos bagages ; les chevaux sont chargés de vivres, 
de munitions et de ce que nous avons de plus pré- 
cieux ; et, munis de nos armes, pourvus de la pou- 
dre nécessaire, nous partons avec nos serviteurs, 
sous la conduite de l'économe. Profitant des ombres 
de la nuit, nous descendons par des sentiers détour- 
nés, et nous atteignons la tour. Là, ayant déchargé 
nos chevaux, nous les confions à l'économe qui 
consent à s'en charger et réussit heureusement à les 
sauver. 

— Le lendemain était précisément ce jour de la 
Saint-Jean qu'on devait fêter. Dès l'aurore, le châ- 
teau de Janotus que nous venions d'abandonner est 
assailli parles paysans ; ses murs en ruine sont esca- 
ladés, ses portes enfoncées à coups de hache ; tout est 



144 CHAPITRE DEUXIÈME 

envahi et dévasté. Les révoltés cherchaient les hom- 
mes de Janotus et ne trouvaient que des femmes et 
quelques enfants réveillés en sursaut, lesquels, ne 
sachant rien de notre fuite, ne pouvaient rien leur 
dire. Mais, avant tout, ils en voulaient à l'Allemand. 
C'est moi qu'ils désignaient ainsi, moi qui, par mes 
conseils et par les moyens que j'ai su mettre en 
œuvre, ai réussi à enlever le château inexpugnable 
à'Arx nigra, où leurs gens ont été impitoyablement 
massacrés et leur indépendance à jamais anéantie. 
Cependant les montagnards descendent en foule 
dans la vallée ; le pays en est rempli, on n'entend 
de tous côtés que cris de mort poussés contre nous. 
Notre retraite ne tarde pas à être connue. On nous 
enveloppe. Mais heureusement, couverte par les 
eaux et par les rochers, notre position était de tou- 
tes parts inabordable, et nous avions fermé l'unique 
passage de la chaussée par une barricade. Derrière 
elle nous nous tenions avec nos armes, dont le bruit 
seul suffisait pour épouvanter ces paysans qui ne 
connaissent que l'arc et l'arbalète. Ils s'acharnent 
pourtant à notre perte, certains de nous réduire au 
moins par la faim. Le péril était grand. Nous nous 
voyions complètement cernés et sans espérance d'au- 
cun secours. 

— Au milieu de ce peuple soulevé, il y avait encore 
des gens qui, moins exaltés peut-être que les autres, 
se disaient toujours prêts à rendre au roi l'obéis- 
sance accoutumée. En s'appuyant sur eux, l'abbé, 
hautement vénéré dans tout le pays, convoque à 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 145 

Arcona une assemblée générale, où il remontre à ces 
hommes égarés la témérité de leurs projets et l'ina- 
nité de leurs efforts. Il leur dit que, s'ils n'ont pas 
renoncé à toute soumission envers le roi, ils doivent 
rendre Janotus ; il leur parle aussi de nous. Mais 
c'est en vain. Ils n'en veulent pas au roi, disent-ils, 
mais à Janotus et à ses gens dont les vexations et l'in- 
tolérable tyrannie les ont poussés à bout, en leur 
ravissant les libertés héréditaires dont ils jouis- 
saient, sous la protection du roi. Ils rappellent, avec 
d'effroyables menaces de vengeance, comment leur 
château d'Arx nigra leur a été enlevé par Janotus 
qui, suivant eux, n'est qu'un traître, et par moi qui 
ai, grâce à mes exécrables pratiques, fait tomber leur 
inexpugnable forteresse. C'est nous qui avons dé- 
cidé le roi à cette odieuse entreprise et qui avons 
excité en lui une colère que leurs défaites et leur 
sang n'ont pas encore satisfaite. Maintenant, ils ne se 
laisseront pas enlever par de trompeuses paroles les 
avantages qu'il viennent de conquérir ; ils ne souffri- 
ront pas qu'on les remette en servitude. Ils ne re- 
fusent pas de reconnaître la souveraineté du roi; 
mais ils prétendent le faire aux mêmes conditions 
que leurs ancêtres. Pour ce qui est de Janotus et de 
nous, ils ne veulent rien entendre. Ils aiment mieux 
tenir leur ennemi que rester exposés à ses vengean- 
ces. Ils auraient, disent-ils, s'ils nous lâchaient, plus 
à craindre de nos ressentiments que de ceux du roi 
lui-même. Les parents des gens qui ont été exter- 
minés à la prise à'Arx nigra encouragent, tant 



146 CHAPITRE DEUXIÈME 

qu'ils peuvent, cette fureur populaire. Les choses en 
restent là. De notre côté, nous avions plus à craindre 
de la famine que d'une attaque de vive force. 

— Perottus, pensant que le parti de la retraite est 
le seul à prendre, se met à examiner les lieux. Dans 
ses reconnaissances, il trouve un sentier abandonné 
au milieu des rochers, et parvient ainsi au sommet 
de la montagne, de l'autre côté de laquelle il découvre 
un lac ; c'est le lac noir, Lacus niger, lequel s'étend, 
sur une longueur de quatre mille pas, jusque dans 
le voisinage de l'abbaye, dont les murs sont baignés 
par le ruisseau qui s'en échappe. Perottus descend, 
malgré mille difficultés, au bord du lac et revient le 
soir avec ces informations. Nous décidons qu'il faut 
fuir par cette voie, en prévenant l'abbé d'envoyer 
sur la rive du lac un bateau pour nous prendre ; et 
nous lui faisons parvenir cet avis au moyen d'un 
stratagème de mon invention. Le paysan de la tour 
avait un fils dont je barbouille la, face et les mains 
avec le suc de certaines plantes. Déguisé alors en 
mendiant, portant un bâton creux qui contient nos 
lettres, ayant à la main une cliquette de lépreux, il 
traverse les bandes d'insurgés qui nous pressaient, 
gagne l'abbaye et en revient le lendemain sain et 
sauf, avec la réponse à notre missive. 

— Nous passons la nuit à faire nos préparatifs, et, 
au petit jour, après avoir tiré, comme nous le faisions 
habituellement à cette heure-là, quelques coups de 
fusil, nous sortons en silence, conduits par Perottus. 
Nous gravissons la montagne et, parvenus non sans 



AGRIPPA A COLOGNE. A PARIS. ETC. 147 

peine au sommet, nous nous arrêtons un peu, pendant 
que Perottus va fixer à un rocher un voile blanc, si- 
gnal convenu. Nous nous mettons alors à déjeuner 
avec les provisions dont nous étions munis, jusqu'à ce 
que, vers la quatrième heure, nous voyons s'avancer 
sur le lac deux barques de pêcheurs aux mâts des- 
quelles étaient hissés deux bonnets rouges ; c'était 
la marque de reconnaissance annoncée par l'abbé. A 
cette vue, nous déchargeons nos armes en signe de 
joie, et pour indiquer que nous arrivons. Nous 
sommes bientôt sur le rivage ; nous montons dans les 
barques ; et, le soir même, nous sommes rendus à 
l'abbaye. C'était la veille des ides d'août (12 août). 
— Voilà l'histoire de notre évasion. Aux yeux des 
paysans qui nous cernaient, ce fut comme une espèce 
de miracle. Ébranlés par la crainte que leur inspi- 
raient nos merveilleux artifices, redoutant que le 
roi n'envoyât de nouveaux soldats qui mettraient 
à feu et à sang leur vallée, ils commencent à se dé- 
bander. Mais les chefs de la révolte, ceux qui 
avaient pillé les biens de Janotus et qui le rete- 
naient prisonnier, ne pouvaient croire qu'il y eût 
pour eux de salut autrement que dans sa perte. Je 
ne sais comment la chose s'est terminée. Quant à 
moi, j'étais heureusement sain et sauf. L'abbé me 
pressait de retourner à la cour, m'assurant que je 
ne pouvais manquer de rétablir mes affaires auprès 
du roi, dont j'avais, une fois déjà, reçu des preuves 
d'estime avec des marques de sa munificence. Mais 
je savais bien que, rentré en grâce, je n'avais autre 



148 CHAPITRE DEUXIÈME 

chose à attendre que quelque commission périlleuse 
et de nouveaux dangers. Je restai ainsi plusieurs 
jours à l'abbaye, incertain sur le parti que je devais 
prendre. Ce qui me préoccupait surtout, c'était ton 
absence, car je ne savais ce que tu étais devenu. 

— C'est alors, continue Agrippa, que je rencon- 
trai le vieil Antonius Xanthus, qui est encore aujour- 
d'hui avec moi. Il remonta mon courage ; et je con- 
çus la pensée de voir des pays et des peuples 
nouveaux. Il me conseillait cependant d'agir avec 
prudence et m'engageait à visiter les côtes de l'Espa- 
gne, puis à gagner l'Italie, en tâchant d'avoir de tes 
nouvelles. Il me promettait aussi de ne pas m'aban- 
donner ; et en cela il a tenu, pour ma grande conso- 
lation, tous ses engagements. C'est avec lui, et tou- 
jours accompagné de mon fidèle Stephanus, que, le 
7 des calendes de septembre (26 août), je quittai l'ab- 
baye pour me rendre à Barcelone. Après avoir passé 
trois jours dans cette ville, sans avoir pu y rien ap- 
prendre de ce que tu étais devenu, nous gagnâmes 
la grande cité de Valence ; mais là nous ne fûmes pas 
plus heureux, en nous informant de toi près de Gom- 
paratus Saracenus, philosophe et astrologue, jadis 
un des disciples de Zacutus. Nous vendîmes alors 
nos chevaux; et, au bout de quelques jours, nous nous 
embarquâmes pour les Baléares, la Sardaigne et 
Naples. N'ayant pas trouvé dans cette ville tout ce 
que nous y espérions, nous résolûmes de revenir en 
France ; et, après avoir touché le port de Livourne 
en Toscane, nous suivîmes les côtes de la Ligurie ; 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 149 

puis, débarquant en Provence, nous arrivâmes enfin 
dans la cité fameuse où nous sommes aujourd'hui 
(Ep. I, 10). 

Cette lettre était, avons-nous dit, datée d'Avignon 
le 9 des calendes de février (24 janvier) 1509 '.Agrippa 
la terminait en exprimant à son ami le désir de le voir 
bientôt, pour lui faire connaître certains projets qu'il 
était maintenant impatient de lui communiquer. 

Agrippa venait de faire en Espagne, si l'on s'en 
rapporte à son témoignage, d'ailleurs fort suspect sur 
les points de détail au moins, un succinct apprentis- 
sage de la vie militaire. Celle-ci lui était apparue 
sous un jour peu favorable ; et il semble, de son côté, 
avoir montré pour elle peu d'aptitude. Rien ne 
prouve qu'il y soit beaucoup revenu depuis lors, 
quoiqu'il mette, en plus d'une occasion, une certaine 
complaisance à se donner pour un homme de guerre. 
C'est ce qu'il avait l'ait notamment, on n'en saurait 
douter, à son retour d'Espagnc,vis-à-vis de ses parents 
et de ses amis de Cologne. Nous n'avons plus les let- 
tres écrites par lui à cette occasion, mais nous pos- 
sédons deux réponses qu'elles avaient provoquées. 
On voit par ce qui est dit dans celles-ci, qu'Agrippa 
ne s'était pas fait faute de vanter les hauts faits 
accomplis par lui ; et qu'il avait dû dans ses ré- 
cits exagérer considérablement la vérité, à prendre 

1. Cette lettre, entièrement consacrée au récit de l'expédition 
d'Agrippa en Espagne, soulève bien des objections. On trouvera 
dans une note de L'appendice (n° XI), quelques observations à 
ce sujet. 



150 CHAPITRE DEUXIÈME 

même comme tel ce qu'il dit lui - même dans la 
lettrequenous avons citée. Au cours de cette épître, 
en effet, il ne dissimule pas, comme on l'a vu, 
ses appréhensions et son mauvais vouloir, dans une 
situation qu'il ne subit que contraint et forcé ; non 
plus que l'empressement avec lequel, après une 
courte épreuve, il se hâte de se soustraire aux périls 
de l'entreprise, sans grand souci des engagements 
et des obligations qui pouvaient lui faire un devoir 
de les braver. Il est loin de nous apparaître, d'après 
ce témoignage fourni par lui-même, comme un héros. 
C'est là pourtant le caractère qu'il avait jugé à pro- 
pos de se donner aux yeux de ses amis. Il suffit, pour 
en juger, d'une lettre que l'un d'eux, l'évêque de Cy- 
rêne S lui écrit à ce sujet vers la fin de l'année 1509. 
— Vaillant guerrier, strenue miles, dit le prélat, 
nous venons de recevoir tes lettres longuement dési- 
rées. Elles nous ont causé une joie difficile à décrire. 
Nous t'admirons, et nous ne te louerons jamais 
assez, toi qui, seul parmi des milliers de Germains, 
as su avec un égal succès accomplir de grandes cho- 
ses et dans la guerre et dans les lettres, conquérir la 
gloire militaire et briller en même temps par la pa- 
role devant des auditoires nombreux. C'est là ce 

1. « Reverendus Dominus sacra; theologiae doctor, dominus 
« Theodoricus, Episcopus Cyrenensis, archiprœsulatusque Colo- 
« niensis a suffrages in sacris administrator. » C'est à lui qu'A- 
grippa dédie de Metz, au commencement de février 1518 (1519 
n. s.), son traité du péché originel, De originali peccato dccla^ 
matio (Ep. II, 17). 



AGRIPPA A COLOGNE. A PARIS, ETC. 151 

que bien peu ont jamais fait. Combien ne doit-on 
pas estimer un homme que l'ardeur de Mars en- 
traîne, sans le dérober aux faveurs de Minerve ! Que 
n'est-il pas permis d'attendre de toi pour la gloire de 
ta famille et de tes amis, pour celle de la cité qui t'a 
donné le jour ! Courage donc. Reçois les compli- 
ments qui s'adressent à la fois à l'homme puissant 
par les armes, et au maître savant dans les lettres. 
Quand tes loisirs te le permettront, ne néglige pas 
de nous écrire. Je voudrais savoir ce que tu penses 
de l'astrologie judiciaire. Tu sais sans doute ce 
qu'en dit Pic de la Mirandole et ce que Lucius Balan- 
cius, comme en soufflant sur ses arguments, a fait 
de tous ses raisonnements. Quand Lu étais ici, lu 
paraissais incertain, et attaché à je ne sais quelle 
doctrine ambiguë, entre la religion et la supersti- 
tion, doctrina inter sacrum superstitiosumque. Si main- 
tenant tu trouves quelque secret qu'on puisse ad- 
mettre sans impiété, fais -nous en part. De notre 
côté, nous n'aurons jamais rien de caché pour toi 

(Ep.I,2<). 

Cette lettre est datée de Cologne, l'an 1509, le 3 des 
calendes de décembre (29 novembre). Prcsqu'en 
môme temps, à la date du 23 novembre, ipso die 
sancti Clementis, avait été écrite également de Colo- 
gne, à Agrippa, une première lettre où un autre ami 
lui disait ce qui suit : 

— J'ai reçu par ton père tes salutations. J'ai vu, 
d'après ce que tu écris, que tu as fait des choses dif- 
ficiles et couru des dangers de tout genre, suppor- 



152 CHAPITRE DEUXIÈME 

tés avec courage et sur terre et sur mer. Tu as vu 
des contrées nombreuses; tu as visité et entendu les 
savants; tu as consulté les livres qui nous font con- 
naître les anciens. Tu as vu les princes et les peu- 
ples; tu as entendu des langues diverses; tu as 
visité les cours, les villes, les monuments. Puis- 
ses-tu revenir bientôt près de nous, et reprendre 
ces entretiens que nous prolongions jusqu'à las- 
ser la patience de nos serviteurs. Tes parents, 
tes amis te réclament; et moi, je fais comme eux 
(Ep. I, 22). 

Ces lettres sont de la fin de l'année 1509. Nous 
en donnons les extraits immédiatement après ceux de 
la longue lettre du 24 janvier précédent qui contient 
le récit de l'expédition en Espagne, pour qu'on sai- 
sisse mieux ainsi, par les contrastes qui ressortent 
de ce rapprochement , un des traits du caractère 
d'Agrippa, grandement porté à s'attribuer, en toute 
circonstance, des mérites qui ne lui appartiennent 
pas. L'ordre chronologique eût exigé que ces deux 
pièces fussent rapportées un peu plus loin, après les 
voyages d'Agrippa en Bourgogne et à Dole, dont 
nous allons parler. C'est à certaines particularités de 
son séjour dans cette ville que l'une de ces deux let- 
tres fait allusion, dans ce qu'elle dit de ses succès 
devant des auditoires nombreux. On verra bientôt 
de quoi l'évêque de Cyrène entendait parler en s'ex- 
primant ainsi. 

Obligé de s'arrêter faute d'argent à Avignon , 
Agrippa, revenant d'Espagne, avaitappris dans cette 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 153 

ville, de la bouche d'un marchand, que son cher 
Landulphe était à Lyon. Il s'était alors empressé de 
lui écrire. Dès le mois de décembre 4508, avant la 
longue épitre que nous avons analysée, il lui avait 
adressé une première lettre dans laquelle il se féli- 
citait de cette heureuse rencontre. Il rappelait aussi, 
en lui parlant de ses projets pour l'avenir, quelques 
unes des circonstances de leur vie passée, notam- 
ment cette association mystérieuse dont nous avons 
précédemment dit quelques mots , dissoute à ce 
moment, et dont il voulait ressaisir et rapprocher de 
nouveau les éléments. 

— Nous voilà heureusement l'un et l'autre sains 
et saufs, disait dans cette première lettre Agrippa à 
Landulphe. Après ces terribles épreuves, il ne nous 
reste plus qu'à nous mettre en quête de nos amis, 
pour renouveler nos serments et rétablir notre asso- 
ciation. J'y ai déjà fait entrer par une affiliation so- 
lennelle le vénérable compagnon de ma longue pé- 
régrination , Antonius Xanthus. C'est un vieillard 
qui a servi autrefois d'interprète au TurcZizim, pri- 
sonnier en France. Il manque, il est vrai, de lettres et 
de connaissances philosophiques; mais, grâce à son 
âge et à ses nombreux voyages, il a beaucoup ap- 
pris. Fidèle, au reste, autant que discret, il est tout à 
fait digne d'être des nôtres. Je vais faire savoir à 
Bovillus et à Clarocampensis, lesquels doivent être 
en Aquitaine, que nous sommes, toi à Lyon et moi à 
Avignon. De ton côté, avertis Brixianus et Adamus 
à qui avait été assignée la Bourgogne. Tu pourras 

T. I. 13 



154 CHAPITRE DEUXIEME 

aussi prévenir facilement Pascius et Wigandus, qui 
sont à Paris (Ep.I, 8). 

Cette lettre est datée d'Avignon le 13 des calendes 
de janvier (20 décembre) 1508. 

— Alléluia, Alléluia, Alléluia, répond presque aus- 
sitôt Landulphe. Quelle nouvelle, ô mon Agrippa, 
pouvait valoir celle de ton retour! Je t'ai cherché 
par monts et par vaux dans tout le royaume de Na- 
varre, en Gascogne et en Aquitaine. J'ai trouvé à 
Toulouse Supplicius Bovillus, toujours en proie à 
sa fureur poétique, et notre cher Clarocampensis 
tout plein de ton esprit. Ne pouvant rien apprendre 
de ce que tu étais devenu, je me suis alors rendu 
sur ce grand marché de Lyon, visité par des trafi- 
quants de tous les pays, où j'espérais bien qu'il 
m'arriverait enfin de tes nouvelles. Viens donc ici. 
Nous y aviserons commodément à reconstituer no- 
tre association. Adamus est mort à Dijon; mais 
Brixianus est à Beaune. Vale. Vis longtemps pour 
grandir toujours; tu effaceras par ta gloire les tra- 
vaux d'Hercule. Écrit de Lyon le 4 des ides de jan- 
vier (10 janvier) 1509 (Ep. I, 9). 

On voit dans tout cela percer l'ascendant qu'avait 
déjà pris Agrippa, dès ces premiers temps, sur ses 
amis. Il est permis de reconnaître à ce trait la preuve 
de sa supériorité réelle au milieu d'eux. De part et 
d'autre, on désirait se retrouver et se rapprocher. 
L'année 1509 est employée par ces jeunes gens à 
ressaisir pour les renouer les fils de l'ancienne asso- 
ciation formée précédemment entre eux, et à s'aider 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 155 

des moyens d'action qu'elle leur permet de mettre 
en jeu pour se faire une place dans le monde. Plus 
qu'aucun autre, Agrippa se montre ardent à tirer 
parti de cette situation. Il s'agite et multiplie ses 
démarches. Il ne tarde pas à quitter Avignon pour 
aller à Lyon retrouver son cher Landulphe ; mais il 
ne s'arrête pas longtemps près de lui. Au mois de 
mai il est à Autun, au mois de juin à Dole, en juillet 
à Ghâlons, d'où il revient encore dans cette ville de 
Dole qui le retient pendant quelques mois, et où l'at- 
tendaient le succès et un semblant de fortune. Suc- 
cès éphémère, fortune aussitôt écroulée qu'édifiée! 
La vie entière d'Agrippa se passera en de pareilles 
vicissitudes. A ce moment cependant, cette existence 
inquiète paraît tout près de se fixer, dans des condi- 
tions que favorise un commencement de réputation, 
dû aux pressantes recommandations d'amis dévoués 
et à quelques mérites personnels habilement mis 
en lumière. Mais ces avantages sont en môme temps 
contrariés par l'impossibilité, caractéristique chez 
Agrippa, do suivre les voies ordinaires, et de se sou- 
mettre à la règle commune. Avec les ressources 
d'une intelligence bien douée, il avait le tempérament 
impatient et hardi d'un aventurier. Il en a eu aussi 
la vie troublée et les souffrances. 

Dans ces premiers temps, Agrippa est avant tout 
pressé par des embarras qu'il connaîtra d'ailleurs 
plus d'une fois dans le cours de son existence. Les 
ressources matérielles lui font défaut; il a besoin 
d'argenl. Il dil. dans une des lettres écrites ù cette 



156 CHAPITRE DEUXIÈME 

époque, comment il entend s'en procurer. Rendu à 
Avignon au retour de son expédition en Espagne, il 
s'était remis à ses travaux d'alchimie. C'est à eux 
qu'il demande, dit-il, de l'or, quitte, à chercher en- 
suite des aventures moins malencontreuses que 
celle d'où il vient de se tirer (Ep. I, 10). Échappé à 
une vie de périls si peu faite pour lui, il était donc 
revenu à ses études, à ses fourneaux, à ses alambics. 
Est-ce ainsi qu'il trouve en eifet, comme il le donne 
à penser, les ressources dont il a un si pressant be- 
soin? Cela est douteux. On peut croire qu'il les doit 
plutôt à la fraternelle assistance des anciens cama- 
rades auxquels on le voit par ses lettres faire appel 
en ce moment. Agrippa, tel qu'il nous apparaît alors, 
semble être l'âme d'une société secrète, dont il serait 
le chef reconnu. Ses amis s'appliquent à lui aplanir 
les voies, à vanter ses mérites, sa science et ses ta- 
lents. De son côté, il ne manque pas une occasion de 
s'exalter lui-même. Beau parleur, il s'étudie à pro- 
duire de l'effet. 11 y réussit par l'étalage d'une appa- 
rente érudition, que caractérise surtout la singularité 
de quelques unes de ses connaissances. 

Au mois de février 1509, Agrippa est encore à Avi- 
gnon; Landulphe lui écrit de Lyon pour lui recom- 
mander un adepte. 

— C'est, dit Landulphe, un Germain comme toi. 
Il est originaire de Nuremberg; mais il habite Lyon. 
Très curieux des secrets de la nature, tout à fait in- 
dépendant du reste, il veut, sur la réputation que 
tu as déjà, pénétrer dans ton antre. Il faut le tâter et 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 157 

mesurer la portée de son esprit. Il me semble que 
ses vues ne manquent pas de justesse et qu'il y a en 
lui une certaine propension aux grandes choses. 
Lance-toi donc, pour l'éprouver, dans l'espace. Porté 
sur les ailes de Mercure, vole des régions de l'Aus- 
ter à celles de l'Aquilon, saisis même le sceptre de 
Jupiter; et, si ce néophyte veut jurer nos statuts, as- 
socie-le à notre confrérie. Nos autres compagnons 
espèrent te voir bientôt. Ne tarde pas à combler nos 
vœux. Nous avons ici des merveilles cachées dont 
j'aurais beaucoup à te dire, sans l'impatience du por- 
teur de ma missive. Ecrit à Lyon la veille des nones 
de février (4 février) 1509 (Ep. I, 11). 

C'est à la suite de cette lettre qu'Agrippa vient à 
Lyon, d'où il passe bientôt à Autun. Il est, dans cette 
ville, l'objet des attentions de l'abbé de Saint-Sympho- 
rien, au nom duquel il invite Landulphe à s'y rendre 
également; sinon, il lui assigne rendez-vous à Châ- 
lons, pour l'entretenir de choses secrètes qu'il ne peut 
pas confier à l'écriture. Agrippa rappelle en même 
temps à lui le vieux Xanthus qui était à Nevers, et 
envoie à Dole son serviteur Stephanus pour en ra- 
mener Brixianus qui est aussi un des affiliés. 

— Il s'agit, dit-il, de quelque chose qui intéresse 
l'association (Ep. I, 12). 

Son billet est daté de l'abbaye de Saint-Sympho- 
rien, près d'Autun, le 5 des calendes de juin (28 mai) 
1509. 

On se réunit à Dole. Agrippa n'a fait qu'y paraître. 
Ses amis, après qu'il les a quittés, saisissent toutes 



158 CHAPITRE DEUXIÈME 

les occasions de signaler son rare mérite et de le re- 
commander. 

— Très savant jeune homme, lui écrit l'un d'eux, 
après ton départ, j'ai parlé de toi au révérendissime 
archevêque de Besançon. Il est tombé d'accord 
avec mon propre sentiment, pour admirer la pro- 
fondeur et la variété do tes connaissances. Il désire 
ardemment te voir, et se flatte de te montrer des 
choses que peut-être tu ne connais pas encore. 
Fais-moi donc savoir quand tu seras de nouveau 
près de nous, pour que je puisse répondre à ses 
demandes réitérées. Je lui dis, en attendant, que tu vas 
revenir; et je te fais arriver plus promptementque ne 
le comportent, je le sais, tes intentions. Tu as laissé 
ici nombre de gens toujours prêts à emboucher la 
trompette en ton honneur; mais, sur ce point, je pré- 
tends les devancer tous. Porte-toi bien et aime-nous, 
nous les preneurs de ton mérite. De Dole, le 18 juin 

1509 (Ep. I, 13). 

Trois semaines plus tard, Agrippa est à Ghâlons, 
d'où il répond à cette lettre. 

— Homme très éminent, écrit-il à son correspon- 
dant do Dole, c'est moi sans doute et non pas une 
lettre que tu attendais; mais j'ai failli mourir. J'ai 
été pris à l'improviste par une sorte de peste; et 
je n'en suis pas encore tout à fait remis. J'espère 
pourtant te voir bientôt. Je te communiquerai alors 
des choses que je n'ose pas écrire, car je n'ai rien 
de caché pour toi ; et il m'est venu do nouveaux 
témoignages qui déposent d'une manière éclatante 



AGRIPPA A COLOGNE. A PARIS. ETC. 159 

en faveur de la pure vérité. Je t'aime toujours. Ab- 
sent, je converse avec ton esprit. Ne néglige rien 
pour me recommander à l'archevêque de Besançon. 
De Ghâlons-sur-Saône, le 7 des ides de juillet (9 juil- 
let) 1509 (Ep. I, 14). 

Ces deux pièces sont rapportées par l'éditeur des 
lettres d'Agrippa à sa correspondance avec Landul- 
phe. Cette attribution ne semble guère admissible 
d'après certaines expressions qu'elles renferment. 
Savant jeune homme, adolescens doctissime, y dit-on à 
Agrippa. Homme très respectable, très éminent, 
vir observai tissime, vir prxstantissime, réplique celui- 
ci. Ce n'est pas ainsi que se traitent Agrippa etLan- 
dulpho, dans les autres lettres échangées entre eux 
qui nous ont été conservées. Ils se parlent ordinai- 
rement du ton de deux camarades. Ils s'appellent 
mon cher Agrippa, mon cher Landulphe, mi suavis- 
sime Agrippa, mi Landulphe, fidissime Landulphe. 

Les deux lettres en question ne concernent vrai- 
semblablement pas Landulphe, mais elles appartien- 
nent assurément à la correspondance d'Agrippa avec 
un ami déclaré, avec un de ces admirateurs qui, en 
toute circonstance, conspiraient pour lui. Ce doit être, 
d'après les expressions que nous venons de citer, un 
homme plus considérable qu'Agrippa, pour l'âge au 
moins, sinon pour la condition ; et il est habitant de 
Dole. Cette ville où notre héros est si chaudement 
patronné lui offre un théâtre d'action sur lequel il va 
se produire avec un certain éclat. Nous venons de 
voir comment une sorte de faveur publique l'y avait 



100 CHUMTUE DEUXIÈME 

précédé. Il faut dire maintenant ce qu'il devait y 
trouver, avant de raconter ce qu'il y a fait. 

Dole était la capitale du comté de Bourgogne, do- 
maine à cette époque de la maison d'Autriche, et, à 
ce titre, servait de résidence à des personnages con- 
sidérables. Cette ville était le siège d'un parlement, 
d'une chambre des comptes et d'une université 
fondée par Philippe le Bon, duc de Bourgogne. 
Depuis le xn e siècle, le sort de la Franche-Comté avait 
été souvent d'appartenir comme héritage à des fem- 
mes. Celles-ci, par leurs mariages, l'avaient fait passer 
successivement aux maisons de Souabe, deMéranie, 
deChâlons, de France, de Flandre, de Bourgogne et 
d'Autriche. En 1509, la Franche-Comté formait avec 
tout l'héritage de Bourgogne, avec les Pays-Bas no- 
tamment, le patrimoine du prince de Castille, qu'on 
appelait alors Charles de Luxembourg et qui était 
destiné à porter un jour le grand nom de Charles- 
Quint. C'était, à cette époque, un enfant de neuf ans. 
Jeanne de Castille, sa mère, était folle; et son père, 
Philippe d'Autriche, était mort en 1506. Le jeune 
prince se trouvait sous la double tutelle de son aïeul 
maternel, le roi Ferdinand le Catholique, en Espagne ; 
et de son aïeul paternel, l'empereur Maximilien I er , 
pour les terres de Bourgogne et les Pays-Bas. Jus- 
qu'à l'époque de sa majorité, les vastes domaines que 
le prince Charles tenait de son père, entre la France 
et l'Allemagne, devaient être administrés parla sœur 
de celui-ci, par la tante du jeune souverain, la prin- 
cesse Marguerite d'Autriche, qui possédait de plus, 



AGRIPPA A COLOGNE. A PARIS, ETC. 161 

pour sa part de l'héritage paternel, le domaine utile de 
la Franche-Comté, avec le titre de comtesse à vie de 
Bourgogne et de Gharolais. Elle résidait ordinaire- 
ment dans les Pays-Bas, soumis comme la Franche- 
Comté à son gouvernement, et conserva cette situa- 
tion depuis Tannée 1507 ou 1508 jusqu'à sa mort, en 
1530. Née le 10 janvier 1480, cette princesse était 
veuve depuis 1504 du duc de Savoie Philibert II, dont 
elle n'avait pas eu d'enfants ; mais elle avait eu d'un 
premier mari, Jean de Castille, à qui elle avait été 
unie pendant une année seulement, un fils posthume 
mort en naissant '. Marguerite d'Autriche était let- 
trée, elle a écrit divers ouvrages en vers et en 
prose. Un savant pouvait prétendre à sa faveur. 
C'est pour la mériter qu'Agrippa, pendant son séjour 
à Dole, a composé, en 1509, un de ses premiers ou- 
vrages, le traité de la prééminence du sexe féminin. 
Le traité de la prééminence du sexe féminin 2 est 
une amplification de rhétorique à la mode du temps. 
On goûtait beaucoup, au commencement du xvi° siè- 
cle, ces jeux d'esprit, où l'érudition des lettrés in- 
troduisait une foule de textes mis au service de 
subtils raisonnements et souvent aussi des plus 



1. Ces particularités de l'histoire du Marguerite d'Autriche, 
tante l larles-Quint, n'ont pa3 été toujours bien comprises. 
On trouvera sur ce sujel quelques explications dans une note 
de l'appendice (n° XXIII). 

2. Oc nobililate el przcellentia fœminei sexus deelamatio. 
[Opéra, t. II, p. 518-542.) 



162 CHAPITRE DEUXIÈME 

étranges paradoxes. Dans ce petit ouvrage, Agrippa 
cite beaucoup l'Écriture avec les Pères, l'Ancien et 
le Nouveau Testament, les écrivains sacrés et les 
auteurs profanes, saint Paul, saint Augustin, Lac- 
tance, Origène, Eusèbe, saint Bernard, le prétendu 
Mercure trismégiste, Hésiode, Aristote, Virgile, 
Galien, Averrhoës. 

— L'homme et la femme, dit-il en commençant, 
ont reçu du Créateur des corps différents; mais Dieu 
n'a établi entre eux aucune distinction pour l'âme, 
pour l'esprit et pour la raison, ni aucune différence 
dans ses promesses pour l'éternité. 

Cette égalité entre Thomme et la femme ne suffit 
cependant pas à la thèse d'Agrippa. Ce qu'il veut 
démontrer, c'est la supériorité du sexe féminin sur 
l'autre. Il emprunte d'abord pour cela des arguments 
à la cabale, dont les méthodes consistent, on le sait, 
à discuter, non sur la valeur des idées, mais sur celle 
des mots, en raison de certaine signification mysté- 
rieuse qui leur est assignée et en vertu de procédés 
analogues appliqués aux lettres elles-mêmes qui les 
composent. Il démontre ainsi que le nom d'Eve vaut 
mieux que celui d'Adam. Il fait succéder à ces argu- 
ments des considérations très singulières : celle-ci 
par exemple, que la femme, étant la dernière œuvre 
de la création, doit en être par conséquent aussi le 
produit le plus parfait; et cette autre, plus étrange 
encore, que, plongé dans l'eau, le corps de la femme 
surnagerait mieux que celui de l'homme. Il remontre 
que les femmes ont toutes sortes de qualités à un 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 163 

degré plus développé que les hommes. Elles sont, 
dit-il, plus chastes que ceux-ci. Elles sont aussi plus 
éloquentes ; car, ajoute Agrippa quelque peu légère- 
ment et sans grand respect en outre pour la logique, 
il est presque sans exemple qu'aucune femme ait 
jamais été muette. Une circonstance qui lui semble 
encore très digne d'être relevée à l'honneur des fem- 
mes, c'est qu'on trouve désignés par des noms fémi- 
nins, les arts libéraux, les vertus, les diverses par- 
ties du monde et les principales contrées de la terre. 
Agrippa serre d'un peu plus près son sujet, dans 
l'appréciation qu'il fait des beautés et des moyens 
de séduction de toute sorte qui sont le privilège in- 
contestable de la femme, et dans ce qu'il dit du rôle 
prépondérant qui lui est assigné, pour la propagation 
de l'espèce humaine. Il s'arrête avec complaisance, 
à cette occasion, sur des tableaux où son latin n'est 
pas de trop, pour sauver ce qu'un pareil sujet pré- 
sente de scabreux ; car il se garde de rien omettre, 
et dépasse même ce qu'on peut naturellement at- 
tendre à cet égard de la liberté d'esprit d'un lettré 
du xvi e siècle. Il invoque ensuite des considérations 
théologiques dont l'orthodoxie pourrait bien ne pas 
être irréprochable. Suivant lui, ,1e péché originel 
viendrait non pas d'Eve, mais d'Adam, et la respon- 
sabilité en serait tout entière à la charge de ce der- 
nier; la femme n'y ayant participé que déçue et dé- 
sarmée par l'ignorance ; l'homme, au contraire, s'y 
étant abandonné, dit-il, en toute connaissance, ex 
certa scientia. A celui-ci l'expiation ; et la loi de la 



16i CHAPITRE DEUXIEME 

circoncision qui le regarde seul ferait partie de la 
peine qui lui est due, à en croire Agrippa. A l'autre 
sexe, au contraire, le noble privilège de servir d'ins- 
trument à l'affranchissement; puisque seule, et sans 
le concours de l'homme, la femme aura pu donner 
naissance au Sauveur. Quant à celui-ci, ajoute le 
subtil écrivain, s'il a revêtu le sexe masculin, c'est 
à cause du rôle de victime auquel il était destiné. 

— La sainte Vierge, mère de Dieu, voilà, dit 
Agrippa, la grande gloire du sexe féminin, et la 
marque la plus éclatante de sa supériorité sur l'autre 
sexe. 

— L'Écriture est pleine des louanges de la femme. 
Trouver une fois en sa vie la femme vraiment bonne 
est une bénédiction de Dieu. Pour le mari de la 
femme bonne, les années valent le double. Des hom- 
mes, et non des femmes, viennent tousles maux. Les 
hommes seuls ont crucifié Jésus-Christ; eux seuls 
enfantent les schismes et les hérésies. En tout, 
l'homme est inférieur à la femme. C'est abusive- 
ment qu'Aristote prétend tirer argument de ce que 
la force appartiendrait surtout au premier et de ce 
que la faiblesse serait le partage obligé de sa com- 
pagne. Les exemples abondent pour prouver que 
cette condition n'empêche pas la supériorité de la 
femme. C'est ainsi, dit Agrippa, que, suivant saint 
Paul, Dieu choisit les faibles pour confondre les 
forts. 

— La patience de Job qui avait su défier le diable 
a été vaincue par une femme; la Chananéenne a 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. I6S 

pu en remontrer au Christ lui-môme; et l'Eglise 
qui, suivant les canonistes, ne peut errer, l'Église 
a été jouée par une femme qui s'est assise dans la 
chaire de saint Pierre. Et qu'on ne vienne pas, 
dit spécieusement encore Agrippa, reprocher ces 
faits comme des torts au sexe féminin. Il est tou- 
jours permis de se préférer à autrui; un pape, In- 
nocent III, le déclare dans une lettre à un de ses lé- 
gats, et le droit civil autorise la femme à se défendre 
même au détriment du prochain. L'Écriture, en effet, 
est pleine de tromperies et d'actes de trahison ac- 
complis parles femmes et loués comme dignes d'ad- 
miration. Rachcl, Rébecca, Rahab, Jahel, Judith en 
fournissent des exemples. Enfin, si l'on a vu quelque- 
fois des femmes tuer leur mari, qu'on y regarde de 
près, l'on verra qu'il n'y a pas lieu de leur en faire 
un crime, et que jamais bon mari n'a eu une mau- 
vaise femme. 

— Consultez l'antiquité sacrée et profane, consul- 
tez l'histoire, dit en finissant Agrippa, vous verrez 
partout les femmes capables de tous les mérites, de 
toutes les vertus et des rôles les plus relevés. Vous 
les verrez prophétesses, sibylles, saintes et marty- 
res. Vous en verrez qui exercent l'office de prêtresse 
ou de reine, d'autres qui accomplissent des actions 
héroïques ; vous verrez ce qui est dit notamment de 
cette noble fille, qu'on ne saurait assez exalter, et qui, 
nouvelle amazone à la tôle des armées, triomphant 
des Anglais en de nombreux combats, rendit au roi 
de France son royaume perdu. Aussi bien et mieux 



166 CHAPITRE DEUXIÈME 

que les hommes, les femmes sont poètes, orateurs, 
docteurs, jurisconsultes, mathématiciens, philoso- 
phes. Quel grammairien nous apprendra jamais 
plus de choses, que ne l'a fait notre nourrice? Quel 
débiteur payant sa dette sera capable de tromper une 
femme par de faux calculs? Quel raisonneur l'em- 
portera jamais sur la plus simple des femmes? Mais 
je m'arrête, dit Agrippa, pour ne pas écrire un vo- 
lume. Qu'un plus diligent trouve maintenant de nou- 
veaux arguments, pour les joindre à ceux que j'ai 
donnés. Loin de m'en effrayer, je le remercierai du 
secours apporté par lui à mon œuvre. 

Le petit traité d'Agrippa était écrit en latin, comme 
le sont tous ses ouvrages. Gela ne l'empêchait pas 
de le destiner à être offert en hommage à la prin- 
cesse Marguerite, bien que celle-ci ne sût qu'impar- 
faitement cette langue ' : circonstance que nous ré- 
vèle un ami de l'auteur, dans une lettre où, après 
l'avoir entendu débiter en l'honneur de la princesse 
un discours également en latin, il lui écrit ce qui 
suit. 



1. Le traité de la prééminence du sexe féminin fut, pour 
cette raison peut-être, traduit d'assez bonne heure en français. 
Il ne fut d'ailleurs, comme nous l'avons dit déjà et comme 
nous aurons occasion de le rappeler encore, présenté que 
en 1529 seulement à la princesse pour laquelle il avait été 
composé dès 1509; et ce n'est vraisemblablement qu'après lui 
avoir été offert qu'il fut traduit. On connaît une édition en ca- 
ractères gothiques de cette traduction, donnée à Lyon par 
François Juste, sous la date de 1537* 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 1G7 

— Heureux Agrippa, tu es un véritable Démos- 
thènes. Qui pourrait en douter, après t' avoir entendu 
hier dans cette magnifique harangue si facile et si 
abondante ; où l'art est poussé à ce point qu'on ne 
saurait en rien ôter, ni rien y ajouter. Permets-moi, 
je t'en prie, d'en essayer une traduction. Non que 
j'espère lui conserver en français sa noble distinction, 
mais parce que j'y vois un utile exercice pour mon 
inexpérience, et un moyen de faciliter à l'illustre 
princesse qui nous gouverne, l'intelligence de tout 
ce que tu as dit à sa louange. La bonne opinion 
qu'elle a déjà de ton mérite ne peut que s'en accroî- 
tre, et sa faveur aussi en augmenter (Ep. I, 15). 

Agrippa s'empresse naturellement d'acquiescer à 
une proposition qui est toute dans son intérêt. La 
traduction projetée du discours est exécutée ; et le 
travail a pour correcteur le vice-chancelier lui-même, 
de l'université de Dole (Ep, I, 16). Quant au traduc- 
teur, c'était sans doute un des admirateurs passion- 
nés qui avaient attiré à Dole Agrippa. Nous ne 
savons si c'est celui qui précédemment le recomman- 
dait si chaudement à l'archevêque de Besançon 
(Ep. I, 13); mais nous voyons, par une autre lettre 
(Ep. I, 17), que, non content de soigner les inté- 
rêts de notre héros en Bourgogne, il s'efforçait en- 
core de le servir au dehors, en étendant par tous les 
moyens sa réputation. Agrippa le remercie de son 
travail de traduction ; il lui rend grâce d'avoir com- 
blé ses désirs, en le faisant ainsi connaître au loin, 
et de lui avoir notamment procuré la faveur d'un 



J68 CHAPITRE DEUXIÈME 

noble officier de la cour de France à Lyon, de Jean 
Perréal, valet de chambre du roi, cubicularius ré- 
gi us '. 

Les amis d'Agrippa le pressaient, en même temps, 
de ne pas se borner à parler, ce dont il s'acquittait 
si bien ; mais de s'appliquer de préférence à écrire, 
ce qui ferait bien plus pour sa réputation (Ep. I, 
18). Il n'avait pas encore fait connaître le traité de 
la prééminence du sexe féminin ; et il se faisait 
entendre alors publiquement, dans une chaire 
d'enseignement. Non content de l'écouter, on le 
consultait, malgré sa jeunesse, comme un savant 
docteur. Nous possédons une missive par laquelle 
on l'engage à se rendre à Châlons près d'un noble 
personnage qui avait besoin de ses avis. Nous ne 
savons pas, au reste, de quoi il s'agissait ; de quelque 
opération d'alchimie, peut-être, ou bien d'une con- 
sultation de médecine. Dans cette circonstance, 
comme dans d'autres déjà, éclate l'espèce de pas- 
sion avec laquelle les amis d'Agrippa le servaient. 
Rien ne devait être négligé pour assurer ses succès. 
Tout était permis pour y arriver, tout, jusqu'à un 
certain charlatanisme, considéré comme souvent 
nécessaire. Les conseils qu'on lui donne à ce propos 

1. Jean Perréal dit de Paris, valet de chambre des rois 
Charles VIII et Louis XII, architecte de la reine Anne de 
Bretagne et de Marguerite d'Autriche, ordonnateur des décora- 
tions de fêtes et cérémonies, était ingénieur, maître général 
des fortifications de Lyon. Il est mort vers 1529. (L. Ghar- 
vet, Notice sur Jean Perréal.) 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 169 

caractérisent, d'une manière assez curieuse, l'esprit 
dans lequel était dirigée cette espèce d'intrigue de 
camaraderie. 

— L'homme, dont il s'agit, est riche, lui disait-on, 
et il n'épargnera rien. Je me réjouis de te procurer 
cette bonne aubaine. Permets-moi, maintenant, un 
avis. Un certain appareil te fera tout à la fois hon- 
neur et profit. Montre-toi donc dans le costume le 
plus noble qu'il te sera possible. Gela augmentera 
beaucoup ton crédit et pourra te servir. Tu n'ignores 
pas quelle est l'autorité d'un riche vêtement sur ces 
gens de courte vue, qui ne considèrent dans un 
homme, que son extérieur. Il y aurait de véritables 
inconvénients à ce que tu fisses autrement. Dans le 
cas où tu ne serais pas, pour le moment, en mesure 
de suivre ce conseil, tu ferais bien de dissimuler, et 
de différer un peu, en t'excusant, ton arrivée. Je 
viendrais alors à ton aide. Si, cependant, le noble 
personnage, cédant à son impatience, venait te trou- 
ver à Dole, n'oublie pas que tu sais tout, que tu peux 
tout ; mais ne fais rien, ne promets rien, qu'après 
beaucoup d'instances ; et, ne te laisse vaincre qu'à 
force de bienfaits. Si enfin tu te trouvais dans quel- 
que embarras, cache-le avec soin. Un dernier avis : 
l'homme est comme le fer qu'il faut battre quand il 
est chaud ; je n'ai pas besoin de m'expliquer da- 
vantage ; c'est ton affaire et ton intérêt. Penses-y 
bien. Quant à moi, je fais tout ce que je peux et 
je te promets de ne jamais manquer à ce qui pourra 
te servir (Ep. I, 20). 

T. i. u 



170 CHAPITRE DEUXIÈME 

Entouré d'amis qui travaillaient ainsi pour lui, 
Agrippa, de son côté, ne ménageait probablement pas 
sa peine et n'oubliait rien vraisemblablement pour 
se faire valoir, sans avoir besoin d'y être excité par 
les encouragements ni par les conseils de personne. 
Nous voyons, d'après ce qui précède, quelle était 
alors sa situation. La considération générale lui était 
acquise et la faveur publique venait, en quelque sorte, 
au-devant de lui. A peine âgé de vingt-trois ans, il 
avait déjà la double réputation d'un vaillant soldat 
et d'un savant consommé. Son opinion faisait auto- 
rité. Pour affirmer et étendre son crédit, d'accord 
en cela avec les conseils qu'il recevait d'écrire, il 
avait composé le petit traité de la prééminence du 
sexe féminin, et il travaillait, en même temps, comme 
nous le verrons, à sa fameuse philosophie occulte 
que, dès l'année suivante, il avait terminée en partie 
et pouvait livrer à l'admiration du savant Tritheim. 
Il paraissait enfin, pour la première fois à ce mo- 
ment, dans une chaire publique d'enseignement. 

Agrippa ne possédait aucun titre scientifique po- 
sitif qui l'autorisât à prendre la parole dans de pa- 
reilles conditions; mais la curiosité publique, adroi- 
tement provoquée par lui et par ses amis, l'y appelait. 
Le vice-chancelier de l'université lui-même, Simon 
Vernerius, doyen de l'Église de Dole, l'y avait for- 
mellement invité (Ep. I, 18). Ce personnage consi- 
dérable ne manquait pas une occasion de l'entendre. 
Les membres du parlement et ceux du corps ensei- 
gnant fournissent alors la partie la plus distinguée 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 171 

et la plus assidue de l'auditoire, qui vient se presser 
autour de la chaire du jeune savant. Les leçons 
étaient dans les usages du temps des lectures, et le 
professeur prenait le titre de lecteur, qui correspon- 
dait à ce genre d'exposition. Ces expressions mon- 
trent ce qui constituait l'enseignement à cette épo- 
que. Il consistait ordinairement à suivre, en le 
commentant, le texte d'un ouvrage déterminé qu'on 
faisait ainsi connaître. Agrippa devait tout son cré- 
dit au savoir que l'opinion lui accordait dans les 
sciences occultes, dans l'art hermétique, dans la ca- 
bale et la magie. Il ne songeait pas encore aux pré- 
tentions scientifiques plus sérieuses qu'il afficha 
ultérieurement pour le droit et la médecine, fonde- 
ment du triple doctorat dont il s'est prévalu clans 
la suite '. Il lui eut été certainement impossible de 
traiter de pareilles matières devant l'auditoire qui 
allait l'entendre. C'est donc aux sciences occultes 
qu'est emprunté le sujet des leçons qu'il ose lui 
présenter. Il consacre habilement sa première séance 
à célébrer les louanges de la princesse Marguerite, 
gouvernante de la province. C'est ce discours qu'un 
de ses auditeurs enthousiastes traduisit, comme nous 
l'avons dit, en français, pour le faire connaître à la 
princesse, laquelle put ainsi apprécier le mérite des 



I. Nous montrerons, plus loin, combien peu était justifiée 
cette prétention d'Agrippa. Nous avons réuni dans une note 
de l'appendice (n" VI) quelques textes qui se rapportent à 
cette question. 



172 CHAPITRE DEUXIÈME 

hommages qui lui étaient adressés. Cette précaution 
prise, Agrippa entre en matière. 

Nous avons dit dans notre introduction ce qu'é- 
taient les sciences occultes. Réprouvées par la con- 
science publique, condamnées en plusieurs points 
par les lois civiles et religieuses, elles possédaient, 
grâce au mystère qui les entourait, le privilège de 
s'imposer comme une chose des plus sérieuses à la 
crédulité du grand nombre, et de captiver l'attention 
des érudits en éveillant leur curiosité. Elles bénéfi- 
ciaient d'ailleurs, à ce moment, d'une certaine tolé- 
rance, dans le mouvement général d'affranchisse- 
ment qui commençait et qui favorisait, sous toutes 
les formes et dans toutes les directions, les hardies- 
ses de la pensée. On entrait dans ce xvi e siècle qui 
devait tendre à la réforme, aussi bien dans le do- 
maine de la science que dans celui de la religion. La 
réprobation qui précédemment atteignait les sciences 
occultes, pouvait donc céder quelque peu devant la 
curiosité et l'indépendance des esprits. Profitant de 
ces dispositions, Agrippa fait choix, pour ses lec- 
tures publiques à l'université de Dole, d'un ouvrage 
composé par un des maîtres adonnés a l'étude de 
l'antique cabale ; il vient expliquer, devant ses audi- 
teurs, le traité de Reuchlin, de la parole merveil- 
leuse, De verbo mirifico. 

Reuchlin, dont le vrai nom est Rauchlein et qu'on 
nomme aussi Gapnio, formes équivalentes dans 
des langues différentes, était un des savants dont 
l'Allemagne s'enorgueillissait à cette époque. Né 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 173 

en 1455, il était alors âgé d'environ cinquante ans, 
et résidait à Stuttgard, où il était investi des 
hautes fonctions de juge au tribunal de la ligue 
de Souabe. C'était surtout un jurisconsulte émi- 
nent. Il avait, dans sa jeunesse, étudié aux prin- 
cipales universités de la France et de l'Allemagne ; 
il avait aussi visité l'Italie ; et, dans tous ses 
voyages, il avait cherché à perfectionner, outre 
ses connaissances en jurisprudence, celles que de 
très bonne heure il s'était appliqué à acquérir en 
grec et en hébreu. Ces dernières études l'avaient 
mis en rapport avec des Juifs instruits et de doctes 
rabbins dont il estimait beaucoup la science, quoi- 
qu'il avoue quelque part n'avoir jamais pu obtenir 
d'eux la communication de leur Talmud, qu'il con- 
sidérait néanmoins comme la source de leurs doc- 
trines, et comme un précieux dépôt de rares connais- 
sances. Quant à leurs livres cabalistiques, il avait pu 
les apprécier par les travaux au moins du célèbre 
Pic de la Mirandole qui, précédemment, en avait fait 
une apologie fort attaquée, mais finalement approu- 
vée en 1493 par un bref du pape Alexandre VI. 
Reuchlin donnait vers la même époque, en 119-4, un 
traité de cabale, De arte cabalistka, dont le pape 
Léon X accepta plus tard la dédicace. En même 
temps, il se signalait encore dans ce genre de travaux 
par son traité do la parole merveilleuse, De verbo mi~ 
rificOf où il avait mêlé à certaines conceptions, rele- 
vant d'un christianisme mystique, une exposition de 
théories philosophiques empruntées à l'antiquité 



174 CHAPITRE DEUXIÈME 

grecque aussi bien qu'à la science hermétique, et 
des procédés de discussion cabalistique. 

Cet ouvrage était de ceux qui excitaient alors au 
plus haut point la curiosité des savants par leur 
nouveauté et par leur apparente hardiesse. On y 
trouvait une espèce de science hétérodoxe, dont 
l'exposition convenait parfaitement à un homme qui, 
n'ayant comme Agrippa aucun caractère scientifique 
régulier, prétendait cependant en imposer à titre de 
savant, et visait surtout à frapper les esprits. Agrippa 
ne pouvait mieux faire pour cela que d'annoncer la 
lecture et l'explication publiques du traité de Reuch- 
lin. On était en 4509, et l'auteur de l'ouvrage ne se 
trouvait pas encore aux prises avec les passions vio- 
lentes, soulevées contre lui par le rôle équitable et 
modéré qu'il lui était réservé de prendre bientôt, dans 
la grande affaire de la destruction commandée des li- 
vres juifs. Cette mesure était prescrite, il est vrai, 
cette année même par un édit impérial, qui porte la 
date du 19 août 1509; mais c'est l'année suivante 
seulement que Reuchlin fut amené à se prononcer 
sur la question. On sait qu'ensuite il publia, en 1511, 
à cette occasion, un écrit, Spéculum oculare, brûlé à 
Cologne en vertu d'une sentence prononcée par la 
faculté de théologie de cette ville, puis confirmée 
par les universités de Louvain , d'Erfurt , de 
Mayence et de Paris (1524) ; et que l'ouvrage fut en- 
suite l'occasion d'un procès porté en cour de Rome, 
où un ordre exprès de Léon X, mandatum de superse- 
dendo, en arrêta purement et simplement la pour- 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 175 

suite, le 20 juillet 1516, au lendemain d'un jugement 
donnant raison à Reuchlin par une sentence qui ne 
fut pas promulguée, grâce à ce stratagème. Reuchlin 
ne mourut qu'en 1522. Tous ces faits sont posté- 
rieurs à l'explication de son livre par Agrippa, en 
1509. A celte date, rien n'avait encore effleuré la 
bonne renommée de ce savant homme. 

Le traité de Reuchlin, De verbo mirifico, avait été 
publié en 1494 '. L'ouvrage était composé dans la 
forme de dialogues, dont les interlocuteurs étaient 
un philosophe de l'antiquité, Sidonius, un rabbin 
juif, Baruch, et un docteur chrétien que l'auteur 
nomme Capnio, et sous la figure duquel il se cache, 
en se dénonçant toutefois lui-même. Capnio est, en 
effet, la traduction greco-latine de son propre nom, 
Reuchlin ou plutôt Rauchlein qui en Allemand signifie 
petite fumée 2 . Jamais ouvrage n'a été conçu plus 
noblement ni plus admirablement exécuté, dit un 
contemporain 3 . Le dialogue est divisé, ajoute-t-il, 
en trois parties formant autant de livres. Le pre- 



1. Les éditions ultérieures que l'on connaît de ce traité sont 
de 1514, 1522, 1552, toutes postérieures à l'exposition verbale 
qu'en a faite Agrippa en 1509 ; époque où l'ouvrage n'était 
encore que peu répandu. 

2. Conformément aux usages du temps, le nom latinisé de 
Capnio fut conservé à Reuchlin dans le monde des érudits 
du xvi" siècle. 

3. Conradl Leontorii ad Jacobum Vuimphetingum Epistola. 
1494. — Culte lettre est imprimée, comme une sorte d'intro- 
duction, en tète du livre de Reuchlin. 



170 CHAPITRE DEUXIÈME 

mier contient l'exposition de tous les secrets de la 
philosophie ; le second fait connaître les noms mys- 
térieux et tout puissants qui donnent la clef des 
doctrines hébraïques; le troisième est consacré au 
rapprochement et à la justification de ce que con- 
tiennent les deux autres, pour conclure à l'excel- 
lence par-dessus tout du nom mirifique, du nom de 
Jésus, réalisation complète de l'ineffable Tétra- 
gramme. 

On pourrait, aujourd'hui, rabattre sans scrupule 
quelque chose de cette pompeuse appréciation. En réa- 
lité, le premier dialogue contient une argumentation 
dans laquelle Sidonius expose les principes d'une phi- 
losophie sensualiste attaquée par le juif Baruch, qui 
démontre contre lui l'existence d'un Dieu unique par 
qui toutes choses ont été créées et sont gouvernées. 
Dans le second dialogue, Baruch développe une doc- 
trine où se mêlent les principes d'une sorte de phi- 
losophie hermétique sur les rapports de Dieu et du 
monde, avec les théories de la cabale hébraïque, 
touchant la formation des mots et la puissance 
mystérieuse qui résulte pour ceux-ci des conditions 
mômes de cette formation. Après tout les autres, est 
mentionné le nom de la divinité ou le mystérieux 
Tétragramme ; groupe de quatre lettres qui en hé- 
breux exprime ce saint nom. La dernière partie 
enfin, est consacrée, dans un troisième dialogue, h 
l'analyse du Tétragramme divin, et à de subtiles con- 
sidérations fondées sur sa structure et sur la com- 
binaison de ses diverses parties avec de nouvelles 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 177 

lettres, pour former d'autres mots. Vient alors l'ap- 
préciation de ces mots nouveaux et des lettres qui 
les constituent, avec l'explication de leur sens pro- 
pre et de la vertu ou puissance qui appartient aux 
uns et aux autres. L'alphabet hébraïque fournit les 
éléments du mécanisme ainsi mis en jeu. 

Voici quelques propositions qui montrent quel est 
l'esprit de ces théories. Dieu est le principe de 
toutes choses ; sa toute puissance est la source des 
miracles. Il importe de connaître son saint nom et 
de savoir en faire usage. Dieu a plusieurs noms à 
l'aide desquels on peut rendre compte de toutes les 
œuvres du Christ. Le nom du Christ lui-même peut 
devenir un instrument de miracles. La toute-puis- 
sance de Dieu a été invoquée par le moyen de trois 
lettres aux temps de nature, par quatre lettres sous 
le règne de la loi, elle doit l'être par cinqiettres 
sous celui de la grâce : ces trois groupes de lettres 
constituant trois noms différents de la divinité qui se 
rapportent à chacune des trois époques dites ainsi de 
nature, de la loi et de la grâce. Tout cela se termine 
par une dissertation sur la croix, et sur la lettre tau 
qui en est la figure. 

Avec la croix et non sans elle, dit en terminant 
l'auteur par la bouche de Capnio, un des interlocu- 
teurs, toute notre opération sera rendue facile. 
Quant au nom de la croix, c'est là le très secret 
mystère du Verbum mirifîcum; redoutable symbole 
qu'on no doit pas jeter au vent, mais seulement 
murmurer à l'oreille. Approche, Sidonius, et reçois- 



178 CHAPITRE DEUXIÈME 

en le souffle. — As-tu compris? — J'ai compris. — 
Maintenant que tu possèdes ce secret, couvre-le d'un 
profond silence : Sile, cela, occulta, tege, tace, mussa. 

— A ton tour, Baruch. — As-tu entendu? — J'ai 
très bien entendu. — Garde-toi d'en rien divulguer. 

— Maintenant, sachez que tout ce que vous deman- 
derez ainsi, vous l'obtiendrez. Adieu,, et cultivez reli- 
gieusement le Verbum mirificum. Le traité finit ainsi. 

Telle était l'œuvre étrange avec laquelle, en 1509, 
Agrippa éveillait et soutenait la curiosité du 
public nombreux et distingué qui l'écoutait, au pied 
de la chaire où il lui avait été permis de monter, 
à l'université de Dole. On trouvait fort beau ce 
mélange de singulière érudition et de mysticisme. 
Nous nous étonnons aujourd'hui du complaisant 
acquiescement donné à ces bizarres conceptions. On 
pourrait s'étonner également qu'il se fût en même 
temps rencontré des gens pour déclarer dangereu- 
ses et coupables ces rêveries. C'est ce qui eut lieu 
cependant. On ne peut attribuer cette hostilité au 
retentissement de la grande querelle de Reuchlin, 
l'auteur du traité en question, avec les théologiens, 
à propos des livres juifs. Cette querelle, avons-nous 
dit, ne devait commencer que l'année suivante. 
Quelle était donc la cause de l'opposition dirigée en 
1509 contre Agrippa ? Etait-ce l'effet de quelque sen- 
timent de jalousie provoqué par les succès du jeune 
étranger, sur lequel venaient de se concentrer la 
faveur publique et l'attention générale ? Etait-ce 
la crainte sérieuse de voir se répandre et s'accréditer 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 1 7Î> 

certaines doctrines réprouvées, que mettait indirec- 
tement en lumière le livre de Reuchlin, en énonçant 
quelques principes d'épicurisme et de philosophie 
hermétique, et surtout en les accompagnant de ce 
bagage d'érudition hébraïque plus ou moins vraie 
qui semblait redoutable, à cause de son origine et 
de sa subtile obscurité, mais qui était au fond la 
chose la plus vaine et la plus innocente? Etait-ce 
enfin tout simplement le dessein de faire échec à 
toute discussion libre, en arrêtant un enseignement 
qui traitait, à un point de vue étranger à l'orthodoxie, 
des matières dont celle-ci s'était toujours réservé 
la connaissance? Il y avait peut-être un peu de ces 
divers motifs dans les mobiles qui firent agir les ad- 
versaires du jeune lecteur de l'université. 

Agrippa était de plus en plus goûté par le public 
complaisant que captivait sa parole. Le corps des pro- 
fesseurs de l'université de Dole allait s'ouvrir pour 
le recevoir; une chaire permanente lui était assurée, 
et un traitement lui était promis. Un brillant et 
solide avenir semblait s'annoncer pour lui. Mirage 
trompeur, tout près déjà de s'évanouir ; échafau- 
dage de fortune, qu'un seul coup allait faire écrou- 
ler. 

Non loin de Dole, théâtre des succès éphémères 
d'Agrippa, vivait, dans le couvent des Franciscains 
de Gray, un religieux nommé Jean Gatilinet, docteur 
en théologie et provincial de son ordre pour la 
Bourgogne. C'est lui qui devait déchaîner l'orage. 
Il eût probablement tenté vainement d'ébranler le 



180 CHAPITRE DEUXIÈME 

crédit naissant d'Agrippa à Dole même, où le défen- 
dait la faveur publique. Gatilinet s'y prend autre- 
ment. Pendant le carême de l'année 1510, il s'est 
transporté en Flandre, dans la ville de Gand, où il 
a été appelé à prêcher devant la gouvernante de la 
province, la princesse Marguerite, et toute sa cour. 
Il profite de cette situation pour attaquer avec viva- 
cité le nouveau lecteur de l'université de Dole, le 
jeune étranger, qui a osé introduire dans les écoles 
les doctrines condamnées et prohibées de la cabale, 
soumettre au Talmud le texte des saintes écritures 
et préférera l'autorité des Pères et des docteurs de 
l'Église celle des rabbins juifs. Il profère contre lui 
une accusation redoutable : Agrippa, dit-il, n'est 
autre chose qu'un hérétique hébraïsant. 

Le coup, porté à Gand parle franciscain Catilinet, 
paraît avoir eu à Dole un retentissement immédiat, 
et, en ruinant les espérances d'Agrippa, l'avoir con-' 
traint à s'éloigner d'une ville où il avait trouvé 
d'abord de si sympathiques encouragements. C'est 
au moins ce que donne lieu de penser son départ 
subit pour l'Angleterre à ce moment, bien que dans 
d'autres circonstances, il semble, en des termes peu 
explicites du reste, assigner une cause différente à 
ce voyage. Les sermons de Gatilinet à Gand sont du 
mois de mars 1510, et dans le courant de la même 
année, Agrippa, non pas formellement expulsé peut 
être, mais obligé de quitter inopinément la Bourgo- 
gne, comme il le dit ailleurs, se trouve en Angle- 
terre et à Londres. C'est de là qu'il date un écrit 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 181 

plein d'amertume dirigé contre le moine odieux qui 
vient de renverser l'édifice ébauché de sa fortune l . 
On ne saurait méconnaître que, dans cette circons- 
tance, Agrippa n'eût été la très innocente victime de la 
malice d'autrui. Mais il est permis de douter que le 
tort qu'il en reçut fût aussi réel qu'il paraissait l'être. 
On a quelque raison de penser, quand on connaît 
Agrippa et son histoire, que la situation qu'il avait 
prise à Dole ne se serait pas prolongée beaucoup. 
A supposer qu'elle se fût d'abord maintenue, malgré 
les conditions factices où elle s'était produite, l'hu- 
meur inconstante de l'homme, son défaut habituel 
de mesure, et son absence de toute prudence ne 
pouvaient manquer d'y mettre fin assez prompte- 
ment. Ceci soit dit en passant, pour combattre la 
supposition que, sans l'indiscrète intervention de 
Catilinet, la carrière d'Agrippa eût pu prendre à ce 
moment une marche régulière toute différente de la 
vie agitée qu'il mena, en effet, jusqu'à la fin. Il y avait 
de l'aventurier dans Agrippa, nous l'avons déjà dit, 
son existence tout entière devait s'en ressentir. Il 
était presque fatalement condamné aux accidents et 
aux hasards. Son opinion personelle, cependant, n'é- 
tait évidemment pas qu'il dût en être nécessairement 
ainsi. Agrippa s'est toujours montré très prompt à 



1. // G. Agrippée exposlulath super expositione sua in 11- 
bnun OK verbo mirifico cum Joanne Catilineti fratrum Fran- 
ciscariorum per Burgundiam provinciali ministro, sacra théolo- 
gie doctori. (Opéra t. II, p. 5U8-512.) 



182 CHAPITRE DEUXIÈME 

s'emporter contre ceux qui contrariaient sa marche 
et lui faisaient obstacle. Il est souvent injuste quand 
il s'en prend de ses mésaventures à d'autres qu'à 
lui-môme; dans la circonstance présente son ressen- 
timent est plus légitime. Il y a de la vérité dans sa 
plainte; il y en a, dans les accents par lesquels 
il l'exprime. On y trouve aussi l'amère ironie qui 
caractérisera toujours, et d'une manière bien plus 
vive encore dans d'autres occasions, ses œuvres 
de polémique. 

— La charité et la sincérité sont les premiers de- 
voirs du chrétien, dit Agrippa en s'adressant à Ca- 
tilinet. C'est pour me conformer à cette obligation 
que je t'écris, ô bon père; ce n'est, crois le bien, ni par 
haine ni par envie que je le fais. Toi, cependant, tu 
n'a pas craint, bien plus, tu t'es efforcé de provoquer, 
malgré mon innocence, et de déchaîner contre moi, 
à grand renfort de mensonges, la haine et l'envie. 
Je me demande ce qui a pu, à si grande distance, 
t'exciter contre un inconnu vivant en étranger au 
fond de la Bourgogne, ce qui a pu te porter à lancer 
de violentes et calomnieuses imputations contre un 
absent, contre un innocent, qui n'en voulant à per- 
sonne, ne cherchait qu'à se faire honneur par des 
moyens honnêtes; toi, dont le devoir est de haïr le 
mal, de pratiquer la charité, d'aimer, de bénir et de 
vivre en paix avec tout le monde. Qu'aucun méchant 
discours, dit l'apôtre, ne sorte de votre bouche. Ce- 
pendant, au mépris de ton devoir, tu as répandu 
contre moi des semences de discorde. Appelé à 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 183 

prêcher le carême dernier dans la ville de Gand, 
devant notre illustre princesse et devant toute la 
cour, tu n'as pas craint au milieu même d'une ex- 
position de l'évangile du Christ, d'éclater contre moi 
en injures et en vaines calomnies, jusqu'à tromper 
l'opinion sur mon compte et à transformer en haine 
la faveur que beaucoup m'accordaient. Dans tes ou- 
trageantes harangues, tu as déclaré, et tu l'as répété, 
que j'étais un hérétique judaïsant, coupable d'intro- 
duire dans les écoles l'art impie de la cabale, de 
mépriser les Pères et les docteurs de l'Église, 
d'élever au-dessus d'eux les rabbins juifs, de tortu- 
rer le sens des saintes écritures pour les plier aux 
interprétations du Talmud. 

— Je suis, au contraire, vraiment chrétien et atta- 
ché jusqu'à la mort à la foi du Christ. Je respecte 
avant tout les docteurs de ma religion, mais je ne mé- 
prise pas les rabbins. Si je tombe enfin dans quelque 
erreur, je n'entends pas pour cela devoir être pris 
pour hérétique, ni pour judaïsant. Je ne torture pas le 
sens des écritures; je me contente de rapprocher les 
interprétations diverses qu'en donnent ceux qui ont 
autorité pour les expliquer. Quant aux arts prohibés, 
bien loin de les enseigner, je ne veux pas même les 
apprendre. Tout ce que j'ai fait, c'est expliquer le 
livre tout catholique intitulé De verbo mirifico, et 
composé par le très chrétien docteur Jean Reuchlin 
de Pforzheim. Ce travail, je ne l'ai pas fait en se- 
cret, mais ouvertement, en pleine école, dans des 
lectures publiques, entreprises gratuitement pour 



18 i CHAPITRE DEUXIÈME 

l'honneur de l'illustre princesse Marguerite, et pour 
l'unique avantage des études dans sa ville de Dole. 
Là, j'ai vu dans mon auditoire de graves sénateurs, 
de savants docteurs, des professeurs, ordinarii lectu- 
res, et, au milieu d'eux, le révérend Doyen de l'Eglise 
de Dole, Simon Vernerius, vice-chancelier et conser- 
vateur de l'université de cette ville, docteur en l'un et 
l'autre droit, qui n'a pas manqué à une seule de mes 
lectures. 

— Mais, toi qui ne me connais pas, toi qui ne m'as 
jamais entendu ni dans une de mes leçons, ni même 
en conversation, toi qui ne m'as jamais vu, tu oses 
me juger et me condamner. Tu me calomnies dans 
tes sermons, tu salis mon nom, tu ruines ma répu- 
tation; et cela sans cause et sans raison. Tu ne peux 
rien prouver contre moi. Rendu soupçonneux par 
ton ignorance de la cabale et de la science hébraï- 
que, tu me déclares hérétique judaïsant, et tu me 
voues au bûcher. Mes doctes et équitables audi- 
teurs savent si j'ai jamais rien dit qui fût con- 
traire àlafoi chrétienne. Mais, peut-être, prétendras- 
tu qu'eux aussi judaïsent et sont hérétiques; car ils 
ont bien voulu m'entendre sans me contredire ; bien 
plus, j'ai reçu outre leur assentiment, leur approba- 
tion et leurs encouragements ; car, en paiement de 
ma peine, ils m'avaient reçu dans leur collège, et m'a- 
vaient assigné une chaire et un traitement pour 
avoir ainsi publiquement judaïsé et fait profession 
d'hérésie. Tes injures ne m'atteignent donc pas seul. 
Elles vont frapper le parlement lui-même et l'uni- 



AGRIPPA A COLOGNE, A PAUIS, ETC. 185 

versité de Dole. Vois dans quel abîme tu t'es jeté. 
En trompant et la princesse et la cour, tu t'es joué 
du parlement et du corps enseignant tout entier. Tu 
as profané ainsi la parole de Dieu. Est-ce là prê- 
cher l'Évangile du Christ ? 

— Et quand il serait vrai qu'adolescent, âgé de 
vingt-trois ans à peine, j'eusse avancé quelque im- 
prudente proposition dans mes lectures, et mérité 
ainsi qu'on me reprit, ne pouvais-tu le faire plus 
chrétiennement, toi qui, de ton couvent de Cray, ne 
manquais pas d'occasions pour venir dans cette ville 
de Dole, où tu pouvais me voir et me faire entendre 
tes plaintes. Pourquoi ne pas me parler en face? 
Pourquoi, lorsque je lis à Dole, aller, à deux cents 
milles de là, m'attaquer en Flandre, à Gand, devant 
la princesse et la cour et, en les excitant contre moi, 
me faire indirectement repousser de la Bourgogne? 
Ne valait-il pas mieux me reprendre et, comme le 
dit Paulus, m'instruirc en esprit de douceur? C'eût 
été là un procédé vraiment fraternel et tout évan- 
géliquc, digne d'un religieux, d'un frère soumis à 
la règle de saint François, une manière d'agir véri- 
tablement utile à mes intérêts. 

— Daigne donc m'épargner, et mettre lin à tes dis- 
cours, à tes calomnies, à tes injures. Rends-moi la 
pureté de mon nom; rends-moi ma bonne réputa- 
tion; rends-moi tout ce que tu m'as enlevé. Fais en 
sorte de te réconcilier avec ton frère en Jésus- 
Christ, avant d'aller célébrer, au péril de ton âme, les 
saints mystères, et recevoir pour ta condamnation 

T. I 13 



186 CHAPITRE DEUXIÈME 

éternelle le corps de Jésus-Christ. Je t'adresse, ce 
peu de paroles, ô bon père, sans colère, sans haine, 
sans envie; mais fort de mon innocence et par pure 
charité. Maintenant, si par défiance contre le Tal- 
mud et la cabale, si par considération pour quel- 
ques pauvres ignorants ou autres qui me soient 
contraires, tu persistes à me tenir, en suspicion, je 
m'engage à me justifier et à me purger devant toi 
de toute accusation. 

— Fait à Londres, ex Londino Angliae, celebri empe- 
rio, l'an 1510. 

Dans sa retraite de Londres, Agrippa n'attendait 
évidemment aucun résultat utile de cette épître. 
Mais il cédait, en cette circonstance, comme il Ta fait 
souvent dans la suite, à la satisfaction de donner 
carrière à son ressentiment, en décochant quelques 
traits satyriques à l'ennemi qui l'avait frappé. Cette 
pièce allait beaucoup moins à l'adresse du moine 
Gatilinet qu'à celle du public, devant lequel Agrippa 
voulait, pour se venger de lui, le bafouer en lui di- 
sant quelques dures vérités. 

Nous ne connaissons que dans ses dernières con- 
séquences, l'effet de l'attaque dirigée par le Père Ca« 
tilinet contre Agrippa. Nous ne savons pas si celui- 
ci fut formellement expulsé de Dole et de la province 
de Bourgogne, ou bien si des menaces plus ou 
moins ouvertes de poursuites, ou encore de simples 
contrariétés, suite de cette hostilité déclarée, le déci- 
dèrent à s'éloigner. Une des particularités de cette 
mésaventure, fut qu'elle l'empêcha de remettre alors. 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 187 

à la princesse Marguerite, le traité qu'il venait de 
terminer de la prééminence du sexe féminin, com- 
posé pour elle. Il lui en a fait, il est vrai, finale- 
ment hommage, comme il en avait l'intention; mais 
cela n'eut lieu que vingt ans plus tard, dans des cir- 
constances dont nous aurons à rendre compte ulté- 
rieurement. La dédicace imprimée en tête de cet 
écrit, à l'adresse de la princesse, semble être néan- 
moins de l'époque où il a été composé lui-môme, 
pendant le séjour qu'Agrippa fit à Dole, en 1501) et 
1510; mais une épître qu'il y a jointe ultérieurement 
pour Maximil. Transsylvanus, membre du Conseil 
de l'empereur Charles-Quint, porte la date de la pré- 
sentation réelle de l'ouvrage à la princesse Margue- 
rite en 1529. Il relate, pour expliquer ce retard, les 
faits qui en avaient décidé et que nous venons d'ex- 
poser. En rappelant à cette occasion le nom du 
Doyen de Dole, Simon Vernerius, vice-chancelier 
de l'université, G ymnasiï procancellarius, Agrippa fait 
connaître que ce personnage est un des hommes 
qui l'avaient le plus pressé d'écrire ainsi quelque 
chose pour la princesse, afin de se concilier ses 
bonnes grâces. 

Nous avons dit que le traité de la prééminence du 
sexe féminin, exécuté à cette intention, n'était pas 
le seul écrit qu'Agrippa eût produit pendant son sé- 
jour à Dole. Nous avons annoncé que sa philosophie 
occulte avait pu aussi être composée, en grande 
partie au moins et dans un premier jet, à cette épo- 
que. C'est, en effet, ce qui semble résulter des ter^ 



188 CHAPITRE DEUXIÈME 

mes d'une lettre qui, vers ce temps, a dû accompagner 
l'envoi do cet ouvrage à l'illustre Tritheim par 
son auteur (Ep. I, 23). Cette lettre n'est pas datée, il 
est vrai, mais elle a nécessairement précédé de bien 
peu celle que Tritheim a écrite, le 8 avril 1510, pour 
y répondre; car il est dit au début de celle-ci qu'elle 
est remise au messager lui-même, qui a apporté la 
première (Ep. I, 24). La lettre d'envoi appartient 
donc au printemps de 1510, c'est-à-dire aux der- 
niers temps du séjour d'Agrippa à Dole. Or, dans 
cette lettre d'envoi, Agrippa dit formellement qu'il 
vient de composer l'ouvrage qu'elle accompagne. 

Mentionnant ensuite les circonstances dans les- 
quelles il avait conçu la première pensée de son 
œuvre, Agrippa en rapporte l'idée aux entretiens 
qu'il avait eus avec Tritheim lui-même dans une 
visite, est-il dit, assez récente \ Cette visite féconde 
en résultats devait toutefois remonter assez haut 
pour que l'auteur eût eu le temps de composer l'ou- 
vrage qui en avait été, dit-il, la conséquence. D'après 
la manière dont il en parle, nùper tecum, on ne pour- 
rait que difficilement la reporter jusqu'en 1507, épo- 
que à laquelle Agrippa se trouvait à Cologne, près 

1. « Gum nuper tecum... in cœnobio luo apud Herbipolim 
« (Wurtzbourg) aliquandiu conversatus, multa... una contu- 
« lissemus,... post collatum inter nos... sermonem, tua...ardens 
« adhortatio audaciam mihi animumque addidit. Ilaque... très 

« libros de magia recentibus bis diebus composui, et de 

« occulta philosopbia, minus infenso litulo, inscripsi (Ep. I, 
« 23). » 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 189 

do retourner à Paris, d'où il allait bientôt partir pour 
l'Espagne. Peut-être faudrait-il plutôt la placer dans la 
période, assez courte du reste, qui sépare le retour 
d'Espagne de l'arrivée, à Dole, d'Agrippa, et qui com- 
prend le printemps et l'été de 1500. Cette dernière 
hypothèse ne laisserait cependant, à ce qu'il semble, 
qu'un temps bien insuffisant pour l'exécution d'une 
œuvre qui représente, après tout, quelle qu'en soit 
au fond la valeur, une notable somme de travail. 
Nous en jugeons ainsi, bien que nous sachions par 
Agrippa lui-même que la philosophie occulte no 
sortit pas alors de ses mains telle que nous la con- 
naissons. Il nous apprend, en effet, que les parties 
de l'ouvrage composées avant 1510 durent être com- 
plétées ultérieurement; que le troisième livre resta 
même pendant plus de vingt ans à l'état d'ébauche, 
en quelque sorte; que l'auteur, en un mot, ne donna 
à son œuvre sa dernière forme qu'à la fin de sa vie '. 
11 n'en est pas moins constant qu'au mois d'avril 
1510, Tritheim, alors abbé de Wurtzbourg, avait déjà 
sous les yeux une copie de la philosophie occulte, 
en grande partie terminée, et capable déjà de mé- 
riter son admiration et ses éloges (Ep. I, 24). 

Ce qui permettrait peut-être de concilier ce fait 
avec les assertions d'Agrippa sur l'origine qu'il as- 
signe à l'ouvrage et la part qu'auraient pu y avoir, 

1. Ces indications fournies par Agrippa lui-môme sont dis- 
persées dans plusieurs do ses lettres. (Ep. 1,2:5; V, 14 ; VI, 
12,13). 



190 CHAPITRE DEUXIÈME 

suivant lui, les encouragements de Tritheim, c'est 
qu'une parfaite sincérité n'est pas, on peut le cons- 
tater en mainte occasion, la vertu essentielle du per- 
sonnage, et qu'en adressant, en 1510, au savant abbé 
une œuvre, dont la première conception reste après 
tout pour nous incertaine, il a pu en attribuer avec 
plus ou moins de vérité la pensée originaire h ses 
entretiens avec lui, dans l'unique intention de se 
concilier plus sûrement ainsi sa bienveillance. Au 
reste, quoi qu'on doive penser en définitive de l'ori- 
gine du traité, les indications données par Agrippa 
sur ce sujet, ont au moins le mérite de nous 
apprendre de quelle manière ont commencé, quelle 
qu'en soit la date précise, 1507 ou 1509, ses rela- 
tions avec le célèbre abbé de Spanheim et de 
Wurtzbourg. Nous savons que des entretiens sur 
les sciences occultes en ont été l'objet, sinon le 
motif même. 

Tritheim était un des hommes dont Agrippa de- 
vait être, dans ses premières années, le plus désireux 
de se rapprocher. Il avait une grande réputation de 
savoir dans les sciences et les arts occultes et pas- 
sait môme dans l'opinion commune, pour être un 
peu sorcier. On racontait qu'après la mort de Marie 
de Bourgogne, épouse de l'empereur Maximilien, 
il avait, à la prière de celui-ci, fait apparaître un 
instant devant lui la princesse, rappelée par ses 
évocations du séjour des morts. Cette fable mérite 
d'être mentionnée comme une preuve au moins des 
préjugés qui régnaient sur le compte de l'abbé de 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 191 

Spanheim, et comme un des traits de sa physiono- 
mie, aux yeux de ses contemporains. 

En 1510, Tritheim était un homme d'environ cin- 
quante ans. Son histoire est très simple. Né en 14G2, 
dévoré de bonne heure d'un besoin d'apprendre que 
mille difficultés l'avaient d'abord empêché de satis- 
faire, il était fortuitement entré, en 1-482, dans l'ab- 
baye de Spanheim. Conduit en ce lieu, par le ha- 
sard, il s'y était arrêté, y avait presque aussitôt fait 
profession, en avait été élu abbé l'année même, et 
l'avait gouverné pendant vingt-quatre ans, au bout 
desquels, victime d'une intrigue et d'une conspira- 
tion de couvent, il avait dû l'abandonner en 1506. Il 
avait été appelé bientôt après, à la direction de 
l'importante abbaye de Saint-Jacques de Wurtz- 
bourg, qu'il conserva dès lors jusqu'à la fin de sa 
vie, en 1516. Une des causes de son expulsion de 
Spanheim avait été, dit-on, la régularité et la sévé- 
rité de son administration. Il s'était appliqué à ré- 
former cette maison qu'il avait trouvée dans un 
grand état de relâchement. Il y avait notamment in- 
troduit et y maintenait rigoureusement l'obligation 
du travail; et, en appliquant celui-ci à la transcrip- 
tion des manuscrits, auxquels on pouvait déjà join- 
dre quelques livres imprimés, il avait formé une bi- 
bliothèque, dont les deux mille volumes, nombre 
considérable pour ce temps, étaient un objet de 
curiosité qui lui attirait de savants visiteurs. Ce 
n'est pourtant pas ce motif qui valut à Tritheim la 
visite d' Agrippa ; car, à l'époque où il la reçut, il 



1U2 CHAPITRE DEUXIÈME 

avait déjà quitté Spanheim où il avait dû aban« 
donner ce précieux trésor littéraire. Mais, à défaut 
de livres, la personne du savant abbé suffisait 
pour attirer Agrippa, si curieux et si avide lui- 
même de savoir. 

Tritheim a écrit dans les genres les plus divers. 
On a de lui des ouvrages historiques, lesquels sont 
maintenant, à nos yeux, son titre littéraire le plus sé- 
rieux. Il avait composé également des traités dogma- 
tiques, des œuvres mystiques et ascétiques, sur des 
matières appartenant à la philosophie et à la reli- 
gion. Il était de plus l'auteur de quelques écrits sur 
les arts et les sciences occultes. Ces derniers ouvra- 
ges ne sont vraisemblablement pas ceux qui étaient 
le moins remarqués de son temps. Il avait en effet 
rédigé, outre des chroniques et des biographies que 
l'on consulte encore aujourd'hui, plus un panégyri- 
que de sainte Anne et un exposé des miracles de la 
sainte Vierge, un traité en quelque sorte herméti- 
que des intelligences préposées hiérarchiquement 
au gouvernement du monde ', et des ouvrages do 
magie 2 , sa polygraphie en six livres 3 , et sa fameuse 
stéganographie *. Ces deux derniers traités, qui 

1. Chronologia mystica de septem intelligcntiis orbis post 
Deum movenlibus. 

1. Antipalus maleficiorum. — Philosophia naturalis de geo- 
maaiia. 

3. Polygraphia cum clave seu enuclcatorio. 

4. Steganographia; hoc est arsper occultam scriphtram animi 
sui voluntatem absenlibus aperiendi certa. 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 193 

avaient pour fondement les procédés de la science 
cabalistique , étaient beaucoup plus innocents au 
fond, que ne le faisait supposer l'appareil de combi- 
naisons bizarres que l'auteur y étalait. L'abbé de 
Spanheim est, dit-on, le premier qui ait parlé avec 
une certaine étendue de Faust, ce fameux docteur, 
cette espèce de magicien, dont la figure est devenue 
plus tard si populaire. On reprochait à Tritheim 
certaines opinions hasardées, comme de prétendre 
qu'à force de science et de vertu, on pouvait enlever 
et transporter les corps. On a remarqué sa fréquente 
insistance à affirmer sa parfaite orthodoxie, ses in- 
cessantes recommandations de s'en tenir surtout au 
texte des livres saints, en faisant passer avant tout 
l'autorité de Jésus-Christ et des apôtres ; au lieu 
d'abuser, comme on le faisait dans les écoles de son 
temps, de celle d'Aristote et des philosophes de l'an- 
tiquité. Par ces traits divers que nous retrouvons 
dans les écrits d'Agrippa, joints à un certain fonds 
d'érudition historique, et à des discussions mysti- 
ques, en ce qui touche notamment sainte Anne et 
la Vierge, on est à môme d'apprécier quelle in- 
fluence ont pu avoir sur ce dernier, Tritheim, ses 
idées et ses ouvrages. 

Les écrits de Tritheim n'ont été pour la plupart 
imprimés que tardivement, comme cela du reste 
avait lieu généralement des ouvrages de son temps; 
et un certain nombre d'entre eux ne l'ont môme été 
qu'après sa mort, il est donc difficile de savoir à 
quelle époque précise ils ont été composés, et de 



194 CHAPITRE DEUXIÈME 

dire par conséquent quels sont ceux qu'Agrippa 
pouvait connaître quand il fut pour la première fois 
conduit vers leur savant auteur. A défaut de ces 
ouvrages eux-mêmes qu'il ne connut certainement 
pas tous alors, ses entretiens au moins avec le 
célèbre abbé, avaient fait sur lui une profonde 
impression. Il en témoigne dans la lettre dont 
nous avons parlé déjà, où il rappelle sa visite à 
Wurtzbourg. 

— Révérend père, dit Agrippa, lorsque naguère 
j'étais près de toi, dans ton couvent de Wurtzbourg, 
où nos entretiens roulaient sur la chimie, la magie, 
la cabale et autres sujets mystérieux, appartenant 
au domaine des sciences et des arts occultes, nous 
nous demandions pourquoi la magie estimée si haut 
par les anciens philosophes, vénérée dans l'antiquité 
par les sages et les prêtres, était devenue, dès les 
premiers temps de la Religion, suspecte et odieuse 
aux Pères de l'Église, et avait été bientôt repoussée 
par les théologiens, condamnée par les sacrés ca- 
nons, et proscrite par les lois. En y réfléchissant, il 
m'a semblé que la cause unique de tout cela, était la 
dépravation des temps et des hommes, grâce à la- 
quelle de faux philosophes , pseudo-philosopki, des 
magiciens indignes de ce nom, mentito nomine magi, 
purent introduire d'exécrables superstitions et des 
rites funestes ; entasser, au mépris de Dieu et pour 
la perdition des hommes, leurs infâmes sacrilèges 
contre la religion orthodoxe ; et publier enfin cette 
quantité de livres condamnables que nous voyons 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 193 

circuler de tous côtés, et auxquels est indignement 
donné, pour titre, le nom très respectable de magie. 
En s'efforçant d'assurer ainsi quelque crédit h leurs 
rêveries, ils ont l'ait de ce nom sacro-saint de magie 
un objet de haine pour les honnêtes gens, et une 
source de graves accusations contre les savants; 
de sorte que personne n'ose plus maintenant, par sa 
doctrine ni par ses œuvres, s'avouer magicien, si- 
non peut-être ces bonnes femmes de la campagne, 
qui voudraient faire croire qu'il est en leur pouvoir, 
comme dit Apulée, d'abaisser le ciel, d'enlever la 
terre, de solidifier les sources, de fondre les monta- 
gnes, et de faire toutes sortes de prestiges, dont 
parlent Homère, Virgile et Lucain. 

— J'étais étonné et indigné tout à la fois de voir 
que, jusqu'à présent, il ne se fût trouvé personne 
pour venger du crime d'impiété de sublimes et 
saintes doctrines, et pour les présenter dans leur 
intégrité et dans leur pureté; car tous ceux que 
j'ai vus annoncer l'intention de le faire, avec Roger 
Bacon, Robertus Anglicus, Petrus Apponus, Âlbcr- 
tus Teutonicus, Arnoldus de Villanova, Anselmus 
Parmcnsis , Piccatrix Hispanicus, et beaucoup 
d'autres moins connus, au lieu de la magie qu'ils 
prétendaient nous faire connaître, ne nous ont donné 
que des extravagances dénuées do toute valeur, ou 
d'indignes superstitions. Aussi, cédant à mon indi- 
gnation et au juste sentiment de mon admiration, 
curieux et intrépide explorateur des mystères de la 
nature, j'ai cru que ce serait une œuvre louable que 



196 CHAPITRE DEUXIEME 

de restaurer l'antique magie, la doctrine des sages, 
après l'avoir purgée des erreurs de l'impiété et re- 
constituée sur ses solides fondements. 

— Cette pensée me préoccupait depuis long- 
temps, mais je n'avais jamais osé m'y arrêter, 
quand nos entretiens de Wurtzbourg sur ce sujet, 
tes avis éclairés et tes exhortations, enflammèrent 
mon courage et me décidèrent à me mettre à l'œu- 
vre. Je me suis appuyé sur l'opinion de philoso- 
phes d'une sincérité reconnue, pour dissiper les té- 
nèbres accumulées par une fausse science, qui pré- 
tendait tout tirer de livres réprouvés. J'ai donc com- 
posé, en ces derniers temps, trois livres où se trouve 
concentrée toute la magie, sous le titre moins 
décrié de philosophie occulte l . Je te les envoie, 
en te priant de les revoir et de les corriger, dans le 
cas où ils contiendraient quelque chose qui fût con- 
traire à la vérité ou à la religion. N'approuve rien 
qui soit nuisible, mais ne me cache rien non plus 
qui puisse servir à mon objet, afin que, approuvé 
par toi, mon ouvrage soit digne d'être livré au pu- 
blic et d'affronter le jugement de la postérité. Vale. 
Pardonne à ma téméraire entreprise (Ep. I, 23). 

Si l'on s'en rapportait aux termes précis de cette 
lettre, il faudrait, comme nous l'avons dit, admettre 
qu'Agrippa, presque au lendemain de sa visite à 
Wurtzbourg, eût conçu et exécuté dans un temps 
très court le traité de la philosophie occulte. L'évi- 

1. Voir la note 1, ci-dessus, p. 188. 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 1137 

dente exagération de cette conclusion justifie les ré- 
serves que nous avons faites précédemment à cet 
égard. La lettre d'ailleurs contient certaines expres- 
sions d'où il résulte que, même avant ses entretiens 
avec Tritheim, Agrippa pensait déjà à cet ouvrage. 
Quant à ce qui regarde l'œuvre en elle-même, ce 
que nous en avons dit précédemment suffit pour 
montrer combien sont peu fondées les prétentions 
d'Agrippa d'avoir purifié les sciences et les arts oc- 
cultes, ce qu'il appelle la magie, des superstitions 
grossières accueillies et recommandées par ses de- 
vanciers '. Malgré tout le dédain qu'il affecte pour 
leurs ouvrages, il ne fait guère que les copier. Les 
doctrines erronées et abusives qu'il leur reproche 
se retrouvent dans son livre, et il ne l'emporte 
guère sur eux que par l'heureuse idée de répudier, 
en dépit de ses protestations d'admiration, le titre 
décrié de magie, pour y substituer celui de philo- 
sophie occulte, contre lequel ne s'élevaient pas en- 
core les mêmes préventions. Ce qu'il avance d'ail- 
leurs touchant l'autorité de ce titre de magie dans 
l'antiquité est fort contestable. Les plus vieux do- 
cuments historiques nous montrent la magie en 
mauvais renom chez les anciens comme chez les 
modernes \ 



1. Nuiis avons donné un aperçu 'lu cet ouvrage dans notre 
chapitre premier, ci-dessus, p. OG. 

i. Voir p. xxxn de notre introduction et; qui est dit de 
l'opinion énoncée par Pline à ce sujet. 



198 CHAPITRE DEUXIÈME 

En adressant son livre à Tritheim, Agrippa le 
remettait à un juge plus qu'indulgent. La réponse 
de celui-ci n'est qu'un long et chaleureux éloge. La 
langue d'un simple mortel peut à peine exprimer 
la volupté que la lecture du merveilleux ouvrage a 
causée au savant abbé. Le jeune écrivain a, suivant 
lui, pénétré des mystères demeurés cachés aux 
hommes les plus doctes. On ne peut qu'approuver 
cette œuvre admirable, et l'on doit souhaiter que 
l'auteur, donnant l'essor à son génie, s'élève plus 
haut encore, sans se laisser arrêter par aucun obs- 
tacle importun. Son rare esprit est fait pour les con- 
ceptions les plus sublimes. Cependant, après avoir 
épuisé toutes les formes d'une louange exagérée, 
Tritheim, en homme avisé et instruit par une lon- 
gue expérience, ajoute pour terminer son épître 
une recommandation pleine de sagesse, à laquelle 
il ne manque pour nous toucher que de s'appliquer 
à un sujet qui en soit plus digne. 

— Nous n'avons plus maintenant, dit-il, qu'un 
conseil à te donner; et ne l'oublie jamais. Au vul- 
gaire ne parle que de choses vulgaires; réserve 
pour tes amis particuliers les secrets d'un ordre 
plus élevé (Ep. I, 24). 

Nous avons parlé précédemment de l'œuvre à la- 
quelle Tritheim prodiguait les éloges dont on vient 
de voir l'expression. Bien que nous ne connaissions 
aujourd'hui le livre d'Agrippa que dans une forme 
définitive qu'il n'avait pas encore atteinte à cette 
date, nous avons tout lieu de croire que son corn-» 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 



199 



plet achèvement n'y a rien ajouté d'essentiel et 
qui pût en modifier l'esprit; puisque ce supplé- 
ment de travail appartient à une époque où l'au- 
teur n'accordait plus aucune confiance aux sciences 
occultes qui en font l'objet, et ne s'occupait plus 
de celles-ci, comme il l'avait fait dans sa jeunesse 
peut-être, avec l'ardeur et la foi de néophyte, 
seules capables d'enfanter des conceptions nou- 
velles sur ces matières suspectes, et vivement 
controversées. Le traité de la philosophie occulte 
que Tritheim a eu sous les yeux ne devait donc pas 
au fond différer beaucoup de celui que nous con- 
naissons. Gomme lui, il était divisé en trois livres. 
Si ceux-ci étaient un peu moins étendus qu'ils ne 
le sont devenus par la suite, si le troisième, no- 
tamment, était encore, ainsi que nous l'apprend 
Agrippa lui-même, à l'état d'ébauche seulement, au 
moins est-il à peu près certain que l'ouvrage ren- 
fermait déjà les doctrines caractéristiques dans leur 
étrangeté, que nous y trouvons : un tableau des 
trois sphères d'ordre terrestre, céleste et intellectuel, 
c'est-à-dire une étude sommaire des corps animés 
ainsi que des corps inertes qui sont du domaine de 
la matière, sur la terre aussi bien que dans le ciel, ce 
qui constitue un système de la nature ; l'explication 
des lois qui président à la marche des corps céles- 
tes, et celle des rapports mystérieux qui existent, sui- 
vant ces doctrines hasardées, entre les mouvements 
de ces corps et le développement des faits terrestres, 
source des théories de l'astrologie et des sciences 



200 CHAPITRE DEUXIEME 

divinatoires ; enfin l'examen du système hiérarchique 
des intelligences, depuis Dieu jusqu'à l'homme, 
en passant par le régime intermédiaire des démons 
bons et mauvais, conceptions d'où procèdent la dé- 
monologie, la science des évocations, la nécromancie. 

Nous ne reviendrons pas ici sur ce que nous avons 
dit précédemment de ce singulier ouvrage, qu'il 
nous aura suffi de rappeler ainsi pour montrer à 
quel point de ses travaux en était Agrippa, au mo- 
ment de sa vie où nous sommes parvenus. L'année 
1509 l'avait vu successivement à Avignon, où il s'ar- 
rête un instant, au retour de son excursion en Espa- 
gne, à Lyon ensuite, puis à Autun, à Châlons, à Dole, 
peut-être encore à Wurtzbourg, où il a dû visiter 
Tritheim, au plus tard vers cette époque. L'année sui- 
vante, en lolO, obligé de quitter la Bourgogne, où 
il avait pu un instant espérer se fixer, il passe, 
comme nous l'avons dit, en Angleterre. C'est de 
Londres qu'on le voit adresser au moine Catilinet 
sa mordante réponse aux attaques dirigées par ce- 
lui-ci contre les lectures publiques de l'université 
de Dole, sur le traité de Reuchlin De verbo mirifico. 

Agrippa donne à penser, d'après certaines expres- 
sions trop peu explicites malheureusement d'un de 
ses écrits, qu'il avait été conduit en Angleterre par 
quelque commission ou affaire secrète sur la nature 
de laquelle il ne s'explique pas '. Le séjour à Lon- 

1', <A|kkI Iîi'it, iniios... occultissimum quoddam lune agebam 
« negotium. » {Opéra, t. II, p. 596.) 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 201 

dres eut au reste pour lui ce résultat intéressant 
de lui fournir une occasion d'entrer, plus sérieuse- 
ment qu'il ne l'avait fait encore, dans un genre d'é- 
tudes qu'il avait à peine effleuré ce semble jusque 
là, l'étude des lettres sacrées proprement dites; 
car c'est assez gratuitement qu'il donne quelque part 
ce titre spécial aux travaux nécessités par ses le- 
çons de Dole sur le traité de Reuchlin '. Lui-même 
nous apprend que pendant son séjour à Londres, 
en 1510, il se livra sous la direction de Johannes 
Goletus à l'étude des Épîtres de saint Paul \ C'est 
probablement ce travail qui lui a fourni la matière 
des petits commentaires sur saint Paul qui ne nous 
sont point parvenus ; que plus tard il se plaint d'a- 
voir perdus en Italie ; et dont la recherche fait, par la 
suite, l'objet d'une partie de sa correspondance avec 
Cantiuncula, comme nous le verrons ultérieure- 
ment. 

Un est très mal renseigné sur les mouvements et 
sur les actes d'Agrippa pendant le cours des années 
1510 et 1511, où sa correspondance fait presque 
entièrement défaut. Son séjour en Angleterre ne 
peut pas s'être prolongé beaucoup , malgré l'impor- 
tance donnée par lui aux travaux qu'il prétend y avoir 
exécutés ; car il ne dut pas y arriver avant le prin- 



1. < Primum in Dola Burguadiae publica lectura sacras lileras 
« professus sum. » flbid.) 

2. n In Britantuam trajiciens apud Johagnem Goletum,... in 
« divi Pauli epistolas desudavi. » (Ibid.) 

T. i. 16 



202 CHAPITRE DEUXIÈME 

temps de l'année 1510 au plus tôt; et, dans le cou- 
rant de la même année, il était de retour dans sa 
ville natale, à Cologne, où il soutenait des thèses 
de théologie; thèses que, dans le langage de l'École, 
on qualifiait, comme nous l'apprend aussi Agrippa, 
du mot barbare de quodlibeta '. Si c'étaient pour 
Agrippa des épreuves destinées à lui procurer 
l'acquisition d'un grade universitaire, on peut re- 
garder comme douteux qu'il ait alors atteint ce ré- 
sultat, malgré le témoignage qu'il se rend à lui-même 
de ses succès dans cette circonstance ; car il sem- 
ble exprimer un peu plus tard, en 1519, le regret 
de n'avoir pas poussé ses études dans cette direc- 
tion jusqu'à conquérir en théologie la maîtrise, 
qu'il avait obtenue clans la faculté des arts, c'est-à- 
dire dans les humanités. En effet, à propos de ce 
grade de maître es arts, et des peines qu'il lui avait 
coûtées, Agrippa se plaint de n'avoir pas consacré 
plutôt son labeur et son temps aux bonnes lettres, 
bonx literne 2 . Or, ce qu'Agrippa nommait les bonnes 



1. « Ex Britannia autem recedens, apud Colonienses meos, 
« coram universo studio toloque theologïco cœtu, theologica 
« placita, quae vos vocabulo non admodum latino quodlibeta 
« dicitis, haud non theologice declamavi. » (Ibid.). On appelait 
thèses quodlibétales ou quodlibétaires celles qui devaient être 
soutenues non sur un sujet particulier, mais sur toutes les 
parties de la science. 

2. «... Ad lauream usque, magisteriumque desudavi; longe 
« quidem melius tune facturus, si pro scholasticis illis nugis, 
«bonis literis laborera illum tempusque impendissem. » 



AGRIPPA A COLOGNE, A PARIS, ETC. 203 

lettres n'était autre chose, on le sait, que les travaux 
sur les matières religieuses et théologiques. Les 
thèses quodlibétales, soutenues par lui, étaient, il y 
a tout lieu de le croire, les exercices d'un candidat 
et non les leçons d'un maître l . Ce n'est au reste 
que tardivement, Agrippa en convient, qu'il s'est 
livré avec une sérieuse attention aux études théolo- 
giques, ou du moins à ce qu'il décorait de ce nom 2 . 
De Cologne où, arrivant d'Angleterre, il n'était que 
depuis bien peu de temps de retour, Agrippa prend 
tout d'un coup, en 1511, le chemin de la Lombardie, 
où l'appelait, dit-il, le service de l'empereur, alors 
en guerre avec les Vénitiens. Nous allons le suivre 
dans cette contrée qui devait le retenir pendant près 
de sept années ', beaucoup plus adonné aux travaux 
littéraires, il l'avoue lui-même \ qu'à l'exercice des 



(Opéra, t, II, p. 028 . ) Nous avons établi précédemment que ce 
magisterium dont il est ici question est le grade de maître es 
arts. Voy. ci-dessus, p. 126. 

1. Bayle dit cependant à ce propos, dans des termes dont il 
y a peut-être lieu de contester la justesse, qu'Agrippa lit alors 
à Cologne des leçons publiques, sur les questions du théologie 
qu'on nomme quodlibétales (sic). (Bayle, Diction. critiq. t t. I. 
p. 101.) 

2. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° V) quel- 
ques indications sur les études théologiques d' Agrippa. 

'.]. « In Ttalicis dastris septennio illius (Maximiliani Ceesaris) 
« stipendio mililavi. » (Bp. VII, 21.) 

4. « A Maximiliano Cœsare contra "Venetos destinatus, in ipsis 
« castris, hostiles inter turbas, plebemque cruentam, à sacris 
* leclionibus non desliti. » [Opéra, i. II, p. 596.) 



20-4 CHAPITRE DEUXIÈME 

armes, comme il le prétend ailleurs (Ep. VII, 21), 
et comme l'affirment, d'après ce dernier témoignage 
d'une valeur fort contestable quoique venant de lui, 
la plupart de ses biographes. 



CHAPITRE III 



AGRIPPA EN ITALIE 
1XS11-1818 



Le nord de l'Italie au commencement du xvi e siècle. — Agrippa 
au service de l'empereur, à Vérone. — Agrippa au concile de 
pj se . _ Premier séjour à Pavie. — Correspondances avec 
Bartholomeus Rosatus et avec l'ami de Borgo-Lavezzaro. — 
Protection du marquis de Montferrat. — Premier séjour à 
Casale. — Second séjour à Pavie; mariage d'Agrippa; le- 
çons sur le Pimander, sur le banquet de Platon. — Les 
Français à Pavie, avant et après la bataille de Marignan ; les 
Suisses à Milan-, malheurs d'Agrippa. — Second séjour à 
Casale-, correspondance avec le père Jean Chrysostome de 
Verceil; le dialogue sur l'homme; le traité de la connais- 
sance de Dieu. — Séjour à Turin. — Propositions d'emploi de 
divers cotés ; départ pour Metz. 

A partir do 1511, Agrippa reste pendant sept an- 
nées consécutives en Italie, où son existence est, 
dit-il ultérieurement, partagée entre la vie des camps 
et la culture des lettres. Les témoignages fournis 
par sa correspondance pour cette époque, font voir 



206 CHAPITRE TROISIÈME 

que, de ces deux parts dans l'emploi de son temps, 
la seconde a dû être de beaucoup la plus importante ; 
car on y cherche vainement la trace de ces fameux 
services militaires, que depuis lors il rappelle en 
toute occasion avec tant de complaisance. Ce qu'on 
sait du peu de dispositions qu'il a manifesté ailleurs 
pour la vie du soldat, avec sa discipline et ses périls, 
suffît pour faire soupçonner sur ce point l'exacte 
vérité, malgré la rareté des documents ; les lettres 
de cette époque étant malheureusement peu nom- 
breuses. L'apprentissage qu'Agrippa, trois ou qua- 
tre ans auparavant, avait fait en Espagne de la pro- 
fession des armes, acceptât-on comme fidèle le 
tableau qu'il en a donné lui-même, fournit à cet 
égard des preuves décisives ; il avait pu garder de 
ces premiers exploits une impression qui paraît 
avoir été définitive, on a tout lieu de le croire. 

Afin d'apprécier avec connaissance de cause ce 
qu'on doit penser des assertions d'Agrippa sur sa vie 
militaire en Italie, et pour se rendre compte de l'exis- 
tence qu'il a été dans le cas de mener alors dans ce 
pays, des conditions dans lesquelles il y est arrivé, 
des raisons qu'il a eues plus tard de s'en éloigner, 
il convient de rappeler succinctementles événements 
qui se sont accomplis dans la contrée pendant les 
sept années qu'il y a passées, du commencement de 
1511 aux premiers mois de 1518. 

Les faits dont Agrippa a été témoin en Italie, ap- 
partiennent aux complications politiques où vient 
sombrer en 1512 la domination de Louis XII, et où 



AGRIPPA EN ITALIE 207 

so prépare ensuite et se consolide, avant de dispa- 
raître à son tour, celle de François I er dans le Mi- 
lanais, à partir de 1515. On sait quelles étaient les 
prétentions des souverains de la France sur certai- 
nes parties de l'Italie, dans le midi aussi bien que 
dans le nord de la Péninsule. Dans le midi, au 
royaume de Naples, ils réclamaient l'héritage de la 
maison d'Anjou ; dans le nord, en Lombardie, il 
s'agissait de celui de Valentine Visconti, aïeule du 
roi Louis XII, aux droits de laquelle ce prince visait 
à la possession du duché de Milan et du comté d'Asti, 
avec leurs dépendances. Ces prétentions devaient fina- 
lement céder devant l'ascendant de la maison d'Au- 
triche, définitivement assuré un peu plus tard par 
Charles-Quint; mais auparavant il leur était réservé 
de prévaloir momentanément, au profit d'abord de 
Louis XII, en possession du Milanais pendant treize 
années environ à partir de l'an 1499, puis de 
François I er qui le tint, à son tour, pendant une 
période de sept années à peu près, de lolo à 1522. 
La ruine des affaires de Louis XII et le rétablis- 
sement de celles de François I er , tels sont les deux 
grands événements qui s'accomplissent dans le nord 
de l'Italie, pendant les sept années que, de 1511 à 
1518, y a passées Agrippa. L'empereur Maximilien 
n'a dans ces faits qu'un rôle assez effacé, en compa- 
raison surtout de celui que devait prendre ulté- 
rieurement sur le môme théâtre son petit-fils Char- 
les-Quint, dans sa lutte avec le roi François I er . 
Cependant, comme c'est pour le servir qu'Agrippa 



208 CHAPITRE TROISIÈME 

vient alors dans cette contrée, il importe de voir 
quel caractère y avait, à ce moment, la situation de 
ce prince. 

Le rôle de Maximilien en Italie était alors à peu près 
réduit à l'exercice de quelques droits personnels qu'il 
possédait, comme archiduc d'Autriche, sur le Frioul, 
sur Trévise, Feltre, Goncordia, Udine et Trieste, 
et à la conservation des droits de l'empire, lesquels 
étaient tombés à fort peu de chose dans la Pénin- 
sule, à cette époque. A Naples, ils étaient nuls; à 
Rome, ils avaient été à peu près annihilés par les 
développements de la puissance pontificale; en Lom- 
bardie, ils consistaient dans la possession de quel- 
ques territoires, sur l'Adige principalement. Après 
cela, vis-à-vis des petits états, républiques et prin- 
cipautés, qui se partagaient le reste de l'Italie, les 
droits de l'empereur ne comportaient rien de plus 
qu'une simple supériorité s'exerçant par les investi- 
tures, avec quelques redevances conservées dans cer- 
tains lieux. Toute l'action politique de Maximilien en 
Italie s'appliquait, clans ces termes, à la défense des 
terres de peu d'importance dépendant, soit de son 
archiduché d'Autriche, soit du domaine impérial, et 
à la sauvegarde des droits de supériorité qu'il 
pouvait exercer ailleurs comme souverain, en se 
faisant payer, autant que possible à haut prix, cer- 
tains services qu'on avait à réclamer du chef de 
l'empire, collation d'investitures, concession, recon- 
naissance ou confirmation de droits et privilèges. 
Quelquefois, mais plus rarement, il intervenait 



AGRIPPA EN ITALIE 209 

d'une manière directe dans des querelles terminées 
par des traités où pouvaient être stipulés, en sa fa- 
veur, des subsides et des pensions. 

Maximilien était avide et intéressé; il était, en ou- 
tre, capricieux et faible dans l'action. Machiavel dit 
de lui, d'après le témoignage d'un homme qui l'avait 
vu de près : L'empereur Maximilien, aujourd'hui ré- 
gnant, ne prend conseil de personne, et néanmoins 
ne fait jamais rien suivant ses opinions propres. Il 
est réservé, ne communique ses projets à qui que ce 
soit, mais il écoute trop, au moment de l'exécution, 
les critiques de ceux qui l'entourent; de sorte que 
l'on ne sait jamais, et qu'il ne sait pas lui-même d'a- 
vance,' à. quel parti définitivement il s'arrêtera 1 . Ce 
portrait est celui d'un homme irrésolu. Dans ces 
conditions, un souverain no saurait être un grand 
guerrier. Tel était Maximilien. La politique devait 
être plus que la guerre clans les données du rôle que 
comportait son caractère; on pouvait le servir, et 
c'est ce que parait avoir fait Agrippa, sans être iné- 
vitablement conduit sur les champs de bataille. 

A l'époque où nous nous plaçons, vers le commen- 
cement du xvi e siècle, le nord de l'Italie tait princi- 
palement occupé, sous la suzeraineté plus ou moins 
acceptée de l'empereur telle que nous l'avons indi- 
quée, par l'État de Venise et par le duché de Milan ; 
et entre ces deux souverainetés se trouvaient quel- 
ques places, comme Vérone, Viccncc ctPadoue, qui 

1. Machiavel, // principe, c xxm. 



210 CHAPITRE TROISIÈME 

ne les séparaient pourtant pas complètement, et dont 
le domaine direct était revendiqué par l'empire. L'É- 
tat de Venise confinait vers le sud aux terres des mar- 
quis de Mantoue et des ducs de Perrare, qui le sépa- 
raient des Romagnes, sur lesquelles le Saint-Siège 
prétendait avoir des droits. Quant au duché de Mi- 
lan, il touchait, d'un côté, aux terres de l'empire que 
nous venons de nommer et aux domaines de Venise, 
et, de l'autre, il s J étendait jusqu'au marquisat de 
Montferrat, et jusqu'à la principauté de Piémont 
appartenant auK ducs de Savoie. Au-dessous du Pié- 
mont se trouvaient les petits états du marquis de 
Saluces qui étaient limités vers le sud par les dé- 
pendances de Gênes. Dans cette même direction du 
sud, le duché de Milan comprenait Parme et Plai- 
sance, par où il s'étendait jusqu'aux provinces dans 
lesquelles le pape Alexandre VI cherchait alors à 
constituer un état indépendant, pour son fils César 
Borgia, duc de Valentinois. 

Ces situations respectives créaient des antagonis- 
mes etdes compétitions naturelles, dont le jeu décide 
des faits accomplis alors en Italie. En y arrivant 
pour arracher le Milanais à Ludovic Sforze, le roi 
Louis XII avait eu pour alliés, en 1499, la république 
de Venise et le pape : Venise, qui convoitait la pos- 
session de certaines dépendances du duché de Mi- 
lan sur la rive gauche de l'Adda, Crémone, Bergame, 
Brescia; le pape Alexandre VI, à qui le roi promet- 
tait de l'aider dans les Romagnes, et de favoriser les 
entreprises du duc de Valentinois. Louis XII avait 



AGRIPPA EN ITALIE 211 

pu compter, en outre, sur le duc de Savoie, fidèle allié 
des rois de France jusqu'au jour où la politique de 
François I er le fit plus tard tourner contre lui. En 
l'année 1499, Ludovic Sforze avait été chassé du Mi- 
lanais; l'empereur, qui l'avait d'abord accueilli, l'a- 
vait abandonné ensuite et avait accordé, en loOo, au 
roi Louis XII l'investiture du duché de Milan que ce 
prince avait conquis. 

La situation nouvelle produite par ces événements 
n'avait pas tardé à changer les dispositions des prin- 
ces et des États les uns à l'égard des autres. Le duc 
de Valentinois avait vu d'abord se déclarer contre 
lui les Vénitiens que son ambition et ses entreprises 
clans leur voisinage ne pouvaient qu'alarmer; et, 
après la mort d'Alexandre VI, père de cet ambitieux 
personnage (1503), le concours de la papauté ne de- 
vait pas tarder à lui faire défaut, le pape Jules II 
n'ayant plus les mêmes raisons que son prédéces- 
seur pour tolérer, à plus forte raison pour favoriser 
un établissement qui pouvait compromettre les inté- 
rêts temporels du Saint-Siège. Le duc de Valenti- 
nois fut bientôt abattu. Les Vénitiens se trouvèrent 
alors en opposition avec le pape Jules II et avec le 
roi Louis XII : le pape revendiquant diverses places 
occupées par eux en Romagne, Ravenne, Rimini, 
Faenza, Imola, Forli, Cesônc, Gcrvia ; le roi jaloux 
de recouvrer les dépendances du duché de Milan 
qu'il leur avait d'abord abandonnées, Giradadda, 
Crème, Crémone, Bcrgame. Brescia. L'empereur, de 
son côté, indépendamment de quelques griefs a ven- 



212 CHAPITRE TROISIÈME 

ger, leur réclamait Roveredo, Vérone, Vicence, Pa- 
doue, terres de l'empire, et, comme duc d'Autriche, il 
redemandait en outre Trévise, Peltre, Goncordia, 
Udine, et Trieste. Une ligue formidable s'était ainsi 
formée contre Venise, entre le pape, l'empereur et le 
roi de France. Le roi d'Aragon, souverain do Na- 
ples, y avait accédé également, ainsi que les Floren- 
tins, le duc de Savoie toujours uni au roi de France, 
le duc de Ferrare qui affichait des prétentions sur la 
Polésine, le marquis de Mantoue qui revendiquait 
Legnago, Peschiera et Salo. 

Cette coalition est la fameuse ligue de Cambrai 
(1508). Les Vénitiens, qu'elle menaçait, avaient réussi 
à en desserrer peu à peu les nœuds et à en retour- 
ner l'action contre les Français, dont la puissance 
devenait, en grandissant, un sujet d'inquiétude pour 
toutle monde. Le pape, satisfait sur quelques points 
s'était d'abord rapproché de la sérénissime républi- 
que (1509), et l'empereur lui-même s'était à la longue 
détaché aussi de Louis XII (1511), grâce à certaines 
promesses qui achevèrent dans ses dispositions un 
revirement, dont le principe n'était autre que le mé- 
contentement de n'avoir pas tout d'abord obtenu les 
avantages qu'il se promettait de la ligue de 1508. En 
1512, le roi Louis XII n'avait plus d'adhérents en 
Italie que le duc de Ferrare, et les Bentivoglio de 
Bologne que retenaient dans son parti les dangers 
résultant directement pour eux de la politique du 
pape Jules II; et cette année môme, malgré leur vic- 
toire de Ravenne, les Français perdaient tout à fait 



AGRIPPA EN ITALIE 213 

le Milanais. Ils étaient en outre, bientôt après, con- 
traints par de graves désastres d'abandonner l'Italie 
(1512). 

La lutte qui tournait ainsi au détriment de la poli- 
tique française avait failli causer en même temps un 
schisme religieux, par suite de l'hostilité qui s'était 
déclarée, à cette occasion, entre le pape et le roi de 
France. Le pape Jules II, s'étant dès 1509 rapproché, 
comme l'avons dit, des Vénitiens, au mépris des en- 
gagements contractés par lui lorsqu'il était entré 
l'année précédente dans la ligue de Cambrai, ma- 
nœuvrait sourdement contre les intérêts du roi 
Louis XII. La situation s'était rapidement aggravée, 
et, en 1510, le pape avait fulminé des censures contre 
le clergé de France, qui soutenait le roi, et contre les 
troupes qui combattaient pour lui en Italie. Pour ré- 
pondre à ces coups avec des armes du même^genre, 
Louis XII avait alors poussé à la convocation d'un 
concile, devant lequel on annonçait la prétention de 
faire comparaître, pour le juger, le pontife lui-môme. 

Convoqué à Pise pour le 1 er septembre 1511 par 
un petit nombre de prélats dissidents, le concile 
avait été ouvert dans cette ville le 1 er novembre seu- 
lement. Transféré à Milan le 8 décembre suivant, il 
quittait cette ville, à la fin d'avril 1512, avec les Fran- 
çais dont il servait les intérêts, contraint de se trans- 
porter à Lyon au moment où ceux-ci abandonnaient 
l'Italie. Le concile traînait encore après cela en lon- 
gueur pendant quelques mois, et se terminait, au 
commencement de l'année suivante, par les actes 



214 CHAPITRE TROISIÈME 

successifs de soumission de ses membres vis-à-vis 
de Léon X, qui venait de succéder à Jules II (1513). 
En cette même année, 1513, les Français reparais- 
sent un instant en Lombardie. L'offensive reprise 
par eux, non sans quelque succès d'abord, aboutit 
ensuite à un désastre, la défaite de Novare, (6 juin 
1513), qui les oblige de nouveau à repasser les 
Alpes. L'année 4514 n'est guère signalée par aucune 
entreprise de leur part, et se termine par la mort de 
Louis XII, à qui succède François I er . Ce prince, à 
peine monté sur le trône, passe les Alpes à son 
tour, comme ses prédécesseurs, et, vainqueur à Ma- 
rignan (1515), réussit à ressaisir le Milanais sur le- 
quel le traité de Noyon rétablit sa domination 
(août 1516). Par cet arrangement la paix est restau- 
rée dans le nord de l'Italie; la jouissance du Mila- 
nais est assurée au roi de France, et les possessions 
de Venise en terre ferme sont consolidées; mais l'em- 
pereur Maximilien se trouve à peu près exclu de la 
Péninsule. Cette situation qu'il acceptait devait être, 
à quelques années de là, répudiée par son petit-fils 
Charles-Quint, auquel il était réservé d'établir dans 
la suite et pour longtemps, en s'appuyant sur les 
droits des Sforze, la domination de la maison d'Au- 
triche dans les plaines de la Lombardie. Une re- 
prise nouvelle de guerres acharnées devait conduire 
à ce résultat, mais auparavant une courte période 
de tranquillité était accordée, de 1516 à 1521, à ces 
contrées condamnées h tant d'agitations. 
Après le tableau d'ensemble, que nous venons de 



AGRIPPA EN ITALIE 215 

tracer succinctement, des faits accomplis dans le 
nord de l'Italie au commencement du xvi c siècle, il 
conviendra de reprendre avec plus de détails l'expo- 
sition de quelques épisodes de cette histoire, en 
suivant le fil des destinées particulières d'Agrippa, 
pour expliquer comment il s'y trouve accidentelle- 
ment mêlé, à Vérone d'abord, servant les intérêts de 
l'empire auprès de Maximilien en 1511 ; à Pise en- 
suite, ou plutôt a Milan, dès le commencement de 
l'année suivante, servant ceux de la France auprès 
du cardinal de Sainte-Croix, au sein du concile; à 
Pavie enfin, où, vivant à quelque temps de là sous la 
protection des Français, il est atteint successive- 
ment par les conséquences de leur retraite précipi- 
tée en 1512, puis de leur défaite de Novare en 1513, 
par celles enfin de leur retour et par le contre-coup 
de leur victoire de Marignan, en 1515. On verra par 
l'attitude d'Agrippa dans ces diverses circonstances, 
ce que peut avoir de vrai son assertion d'avoir servi 
en soldat l'empereur, pendant les sept années de son 
séjour en Italie. 

Nous venons de dire que, de 1516 à 1521, quel- 
ques années de tranquillité séparent les deux phases 
de guerre qui aboutissent, la première au renver- 
sement de la domination française sous Louis XII, 
suivi bientôt après de son rétablissement sous Fran- 
çois I or ; la seconde, à sa ruine définitive, dans le nord 
de l'Italie. C'est pendant les commencements de 
cette période de calme que devait se terminer le sé- 
jour d'Agrippa dans celte contrée, au début de 



216 CHAPITRE TROISIÈME 

l'année 1518. Il y était arrivé sept années environ 
auparavanl, et avait pu assister alors à la dis- 
solution de la ligue de Cambrai, puis à l'effondre- 
ment de la puissance de Louis XII dans le Milanais, 
ainsi qu'à la réunion du concile schismatique de 
Pise et à son transport à Milan. Il avait vu ensuite 
le retour des Français avec François I er , en 1515, et 
la reprise de possession par ce prince d'une partie 
de la Lombardie. Une regrettable lacune dans sa 
correspondance, depuis le printemps de 1510 jusqu'à 
celui de 1512, laisse malheureusement régner une 
certaine obscurité sur ses actions pendant cette pé- 
riode, et ne permet pas de reconnaître la date exacte 
de son arrivée en Italie, non plus que les motifs qui 
le déterminèrent à s'y rendre, ni le rôle qu'il vint 
y prendre. Les lettres qui se rapportent ensuite au 
séjour qu'il y a fait, jusqu'au commencement de 
l'année 1518, sont elles-mêmes peu nombreuses ' et 
peu explicites. Cependant il est dit quelque part 
qu'Agrippa resta sept années en Italie, et, comme on 
sait qu'il a quitté ce pays vers le commencement 
de 1518, il ressort de là qu'il dut y arriver au com- 
mencement de 1511, sinon dès la fin de 1510. Nous 
savons d'ailleurs, par un témoignage émané de 
lui, qu'après avoir abandonné l'Angleterre, où il 
était au printemps de 1510, et après être revenu 



1. Ces lettres, au nombre de quarante-sept seulement, poul- 
ies sept années de 1511 à 1518, sont celles du 1. I, 25 à 60, et 
du 1.11,1 à 11. 



AGRIPPA EN ITALIE 217 

à Cologne, où il soutint l'été suivant des thèses do 
théologie, il s'était rendu en Italie pour y servir 
l'empereur, et qu'il fut appelé ensuite en qualité de 
théologien au concile de Pise, vers 1512 probable- 
ment, par le cardinal de Sainte-Croix. L'insuccès du 
concile lui fit perdre, suivant ses propres expres- 
sions , une brillante occasion de produire sa 
science. Il ajoute que, s'appliquant alors à utiliser 
ses travaux passés sur les lettres sacrées, il parut 
successivement dans les chaires de théologie des 
universités de Pavie et de Turin \ 

Tels sont les principaux traits du séjour d'Agrippa 
en Italie. Les pièces de sa correspondance four- 
nissent sur cette époque, malgré bien des lacunes, 
quelques indications qu'il faut rapprocher de ces 
faits particuliers et aussi des faits de l'histoire géné- 
rale dont nous avons donné une esquisse. On peut 

1 . « Ex Britannia autem recedens, apud Colonienses meos 
« coram universo studio toloque tlieologico cœtu, theologieapla- 
« cila... declamavi. Exinde a Maxirailiano Gsesare contra Vene- 
« los desûnatus, in ipsis castris, hostiles inter turbas plebem- 
« que cruentam, a sacris lectionibus non destiti, donec per 
« reverendissimum cardinalem Sanctu>Crucis, in Pisanum con- 
« cilium receptus, nactusque si concilium islud prospérasse! 
« egregiam illustrandoruin studioium meorum occasionem, 
-.< multis scriptis adhuc pênes me extanlibus, sacris qnœstio- 
« nibus operam dedi. Tandem Papiae Ticinensi, famoso gymna- 
« sio, tlieologicam cathedram in publicis scholis ascendi. Porro 
« apud Taurinum gymnasium, Iheologica leclione in publicis 
« scholis sacras literas publiée interpretatua sum. » {Opéra, 
y. II, p. 596.) 

T. I. 17 



218 CHAPITRE TROISIÈME 

arriver ainsi à comprendre, jusqu'à un certain point, 
la situation d' Agrippa dans ce pays, et se faire une 
idée à peu près exacte du genre de vie mené par lui 
pendant cette période de son existence. 

Le premier document où se trouve signalée la 
présence d'Agrippa en Italie, est une lettre sans 
date, écrite par lui de Trente à son ami Landulphe, 
pour lui assigner rendez-vous à Vérone. Il allait 
lui-même dans cette ville pour y porter à l'empereur 
Maximilien une somme d'argent considérable, ali- 
quot aureorum millia. Cette mission, où il n'est guère 
permis de voir un acte guerrier proprement dit, est 
le seul service que mentionne explicitement la corres- 
pondance d'Agrippa, comme ayant été rendu par 
lui à Maximilien pendant toute la durée de son sé- 
jour en Italie. Il ne suffît assurément pas, soit dit en 
passant, pour justifier les prétentions d'Agrippa h 
la gloire militaire que, dans mainte occasion, il af- 
firme avoir conquise alors en y servant l'empereur. 
D'un autre côté, ce fait particulier ne fournit aucune 
lumière sur la question de la date précise de l'arri- 
vée d'Agrippa en Italie, Maximilien ayant été d'une 
manière continue en possession de Vérone, de lo09 
à 1516. 

La conquête de Vérone avait été un des premiers 
avantages retirés par l'empereur de son accession 
à la ligue de Cambrai. Cette ville et quelques au- 
tres places étaient, à cette époque, l'objet de ses 
revendications contre les Vénitiens. Au mois de 
juin 1509, les troupes impériales s'étaient assez ra- 



AGRIPPA EN ITALIE 219 

pidemcnt emparées de Vérone, de Vicence et de 
Padoue. Cette dernière ville avait été, il est vrai, 
presque aussitôt reprise par les Vénitiens; mais les 
deux autres avaient pu être défendues contre eux, 
avec l'assistance d'un corps de troupes françaises 
conduit par La Palisse. L'empereur Maximilien, 
pendant ce temps-là, était descendu d'Inspruck 
à Trente, d'où il s'était rendu au commencement de 
septembre devant Padoue. Puis, après une vaine 
tentative pour reprendre cette ville, il s'était replié 
sur Vérone, laissant Vicence retomber derrière lui 
entre les mains de ses ennemis. L'année suivante 
(lolO), Vicence avait été recouvrée, mais presque aus- 
sitôt perdue de nouveau par l'empereur. Vérone, 
attaquée en même temps, avait pu lui être conservée, 
grâce à l'arrivée des Français, encore ses alliés à 
cette heure. Un peu plus tard, la ligue de Cambrai 
étant dissoute, Maximilien continuait à tenir cette 
place, en se tournant maintenant contre les Français 
qui deux fois la lui avaient assurée, et en s'unis- 
sant alors à leurs ennemis qui antérieurement la lui 
disputaient. Il réussit ainsi à la garder, et la conserva 
encore au milieu des vénements qui suivirent, jus- 
qu'à ce que les premiers succès de François I er l'eus- 
sent forcé, en 1516, d'accéder au traité de Noyon, sui- 
vant les termes duquel, au prix de 100,000 écus d'or, 
il dut livrer cette ville de Vérone au roi qui se char- 
geait de la rcmcLtre aux Vénitiens, ses alliés à ce mo- 
ment. De 1509 à 1516, Vérone était donc restée sans 
interruption entre les mainsde l'empcreurMaximilien, 



220 CHAPITRE TROISIÈME 

Il est imposiblo de reconnaître à quel moment 
précis, clans cette période de près de huit années, 
Agrippa put être chargé d'apporter à Vérone l'ar- 
gent que, de Trente, on y faisait passer à l'empereur. 
Ce qui est certain, c'est que le fait n'est pas anté- 
rieur à la fin de l'année 1510, pendant laquelle on 
voit Agrippa successivement à Dole, à Londres et 
à Cologne, ni postérieur au printemps de 1512, épo- 
que où on le trouve dans la partie occidentale de la 
Lombardie, dont il ne semble plus s'être écarté beau- 
coup jusqu'au jour où il quitte définitivement l'Italie, 
vers le commencement de 1518. On est ainsi conduit 
à fixer l'arrivée d'Agrippa dans cette contrée à 1511, 
et aux premiers mois de cette année même, pour 
trouver, à la date où il l'abandonne ensuite, le compte 
des sept années qu'il dit y avoir passées. Au com- 
mencement de 1511 appartient, par conséquent aussi, 
la lettre àLandulphe dont nous avons parlé. 

— Salut, fidèle Landulphe, dit Agrippa dans cette 
lettre. Je viens recevoir à Trente quelques milliers 
de pièces d'or qu'on me charge de porter à Vérone 
au camp impérial. Me voilà donc encore une fois en 
passe d'accomplir de grandes actions, ajoute-t-il 
avec emphase. Il ne me manque plus qu'une chose, 
un compagnon fidèle, et je sais que je le trouverai 
en toi ; en toi dont je connais l'attachement , le 
courage, et les idées si conformes aux miennes. 
Nous pouvons l'un et l'autre tirer de cette situation 
des avantages considérables. Voici une grande et fa- 
vorable occasion. Je ne serai pas assez fou pour me 



AGRIPPA EN ITALIE 221 

confier en cela à un autre qu'à un homme sûr el bien 
éprouvé. Je veux te communiquer un projet que 
j'ai longtemps tenu caché, et qui peut nous procurer 
à tous deux honneur et profit. L'effet, tu le verras, 
ne sera pas au-dessous de mes paroles. Il est juste 
que je partage cette fortune avec toi. Mais il faut 
se hâter. Fais donc force de rames, et rends-toi le 
plus tôt possible à Vérone, chez l'évêque de Trente 
où tu me trouveras (Ep. I, 25). 

Les termes peu explicites de cette lettre ne per- 
mettent pas de reconnaître en quoi précisément con- 
sistaient les projets d'Agrippa. On ne voit pas trop 
quelle était cette fortune au partage de laquelle il 
conviait son ami. Etait-ce tout simplement celle que 
semblait lui promettre le service de l'empereur; ou 
bien s'agissait-il des résultats chimériques de quel* 
que entreprise mystérieuse, comme il luiétait^arrivé 
précédemment déjà d'en projeter avec son ancien 
compagnon d'aventures? De ces deux hypothèses, la 
première est la plus vraisemblable, d'après le début 
de la lettre, où Agrippa se montre tout à l'espoir de 
se signaler dans la carrière que lui ouvre la confiance 
du souverain. La suite des faits ne paraît pas, du 
reste, avoir répondu à ces premières espérances. 

Revenons à une observation que nous avons faite in- 
cidemment tout-à-1'heure àpropos des services qu'A- 
grippa dit avoir rendus à l'empereur en Italie. L'u- 
nique indication contemporaine que, dans les termes 
précédents, nous fournisse à cet égard sa correspon- 
dance, n'implique en rien, nous l'avons fait remar- 



222 CHAPITRE TROISIÈME 

quer, que les services rendus alors par lui aient 
eu un caractère militaire. Agrippa est chargé, dit-il, 
de transporter une importante somme d'argent de 
Trente au camp impérial, à Vérone. Si l'empereur 
Maximilien, à cette date, se trouvait là dans un camp, 
ce ne pouvait être que dans une situation expectative 
et nullement en action ; car Vérone était entre ses 
mains depuis longtemps et pour longtemps encore à 
ce moment, ainsi que nous l'avons montré tout à 
l'heure. Ce n'est d'ailleurs pas dans un camp, où 
Agrippa ne devait probablement pas s'arrêter, s'il 
avait à y paraître; c'est au logis del'évêque de Trente, 
dans la ville même de Vérone, qu'Agrippa donne 
rendez-vous à Landulphe. Ces particularités le pla- 
cent expressément en dehors du mouvement des ar- 
mées. S'il y est entré ensuite, ce ne peut avoir été 
que pour fort peu de temps, au cours de cette année 
1511; car, dès le commencement de l'année suivante, 
pendant l'hiver et au printemps de 1512, il est clans 
le Milanais, bien loin de l'empereur et de ses armées, 
dont rien ne devait plus le rapprocher ultérieure- 
ment, et dans une situation qui n'a rien de militaire, 
comme nous le verrons. Ce serait donc pendant l'an- 
née 1511 seulement et après l'arrivée d'Agrippa à 
Vérone qu'aurait pu se présenter à lui une occasion 
d'endosser en Italie le harnais du soldat. Quelques 
mots qu'on relève plus tard dans un de ses écrits, 
pourraient induire à penser que l'empereur avait 
voulu le pousser alors dans cette direction. Mais 
Agrippa nous apprend en même temps qu'il n'avait 



AGRIPPA EN ITALIE 223 

eu garde de céder à cette impulsion; car, ajoute-t-il, 
ses travaux littéraires et ses études théologiques ne 
furent pas même interrompus à cette époque '. Ce 
n'eût pas été sans dégoût, il le donne assez à enten- 
dre, ni sans effroi peut-être, on le devine, qu'il se fût 
de nouveau trouvé, comme précédemment en Espa- 
gne, au milieu du trouble et des agitations des camps, 
exposé aux périls de la guerre. Il ne serait pas allé 
bien loin dans cette voie, on a tout lieu de le croire. 
Il est plus que douteux qu'il y soit même entré, 
comme nous venons de le dire. Agrippa est, en tout 
cas, fort discret sur ce qui le concerne en ces années. 
Pour ce qui est de l'appel adressé à Landulphe par 
Agrippa, au moment de son arrivée en Italie, nous ne 
savons pas si cet ami des premières années vint re- 
trouver alors son compagnon à Vérone, ainsi qu'il y 
était invité par lui. Nous voyons seulement par deux 
autres lettres d'Agrippa, qu'ils se rencontrèrent un 
peu plus tard à Milan, et que, s'étant séparés ensuite, 
Landulphe s'était de là rendu à Pavie, où Agrippa 
s'apprêtait à le rejoindre. Ces deux lettres d'Agrippa 
sont datées de Borgo-Lavezzaro 2 , au mois d'avril 
1512. Ce sont les derniers documents où il soit ques- 
tion de Landulphe, danslacorrespondance d'Agrippa. 

1. « A Maximiliano Cuesare contra Venetos destinalus in ip- 
« sis castris, hostiles inter turbas plebemque cruentam, a sa- 
« cris lectionibus non destiti. - {Opéra, t. II, p. 596.) 

2. Borgo-Lavezzaro, ancien Forum Lïbuorum ou Libicorum, 
est un bourg du Milanais, situé SUT l'Arbogna, à trois limes au 
sud de Novare. 



224 CHAPITRE TROISIÈME 

Il semble, d'après leur teneur, que ce dernier se trou- 
vait alors en situation de prêter secours de quelque 
manière à son ancien ami, lequel, à ce moment, paraît 
s'être, malgré ses avis, jeté dans une voie difficile où 
il s'agit de venir à son aide (Ep. I, 29, 30). Quelques 
jours plus tard, Agrippa est lui-même à Pavie, 
comme l'indique une nouvelle lettre écrite par lui de 
ce lieu, le 30 avril, pridie calendas maiï, 1512 (Ep. I, 
31). Il ne paraît pas s'y être arrêté bien longtemps. 
Nous reviendrons sur le séjour qu'il y fit alors. 
Agrippa s'était vu auparavant appelé par le cardinal 
de Sainte-Croix à prendre part, comme théologien, 
aux travaux du concile de Pise. Il faut dire quelque 
chose de cet épisode singulier, malheureusement 
fort peu éclairé, de la vie d'Agrippa et voir au moins, 
à défaut d'autres renseignements plus explicites en 
ce qui concerne personnellement celui-ci, dans quel- 
les circonstances le fait s'est produit. 

Nous avons indiqué précédemment, en deux mots, 
ce qu'avait été le concile de Pise. Des motifs à la fois 
politiques et religieux l'avaient provoqué. Les motifs 
religieux étaient la nécessité de remédier aux désor- 
dres de tout genre qui régnaient alors dans l'Église, 
et l'obligation de réaliser une promesse faite par le 
pape Jules II, à son élection en 1503, do convoquer 
pour cet objet un concile général dans le délai de 
deux années. Le pape s'y était engagé en plein con- 
clave, sous le sceau du serment; et cependant, bien 
que la limite de deux années eût été dépassée depuis 
longtemps, il ajournait toujours l'accomplissement de 



AGRIPPA EN ITALIE 225 

cette grande mesure, destinée à mettre fin à tous les 
abus. C'est que les abus de la cour de Rome elle- 
même n'étaient pas les moindres parmi ceux qu'il 
était urgent de réformer. Aux motifs religieux qui 
n'auraient peut-être pas suffi pour décider la réu- 
nion du concile, étaient venues se joindre, disons- 
nous, des raisons politiques d'y aviser. Celles-ci de- 
vaient, en précipitant l'action, lui faire manquer le 
but qu'on avait originairement en vue. 

Le pape Jules II, élu en 1503, était, dès cette épo- 
que, mal disposé pour Louis XII qu'il accusait d'avoir 
traversé son élection pour faire arriver à la papauté 
un Français, le cardinal d'Amboise. Des considéra- 
tions politiques avaient pu suspendre l'effet de ces 
dispositions contraires et permettre au pape de s'u- 
nir au roi dans la ligue de Cambrai contre les Véni- 
tiens (1508) ; mais, en dépit de ce rapprochement mo- 
mentané, la vieille inimitié s'était réveillée, et de 
part et d'autre, avaient commencé les actes d'une hos- 
tilité sourde d'abord, puis bientôt ouverte. Le pape 
s'était retourné vers les Vénitiens, et il avait cherché 
à détacher les Suisses du service du roi de France 
(1509). 

Louis XII accorde alors quelques secours au duc 
de Fcrrare, attaqué parles troupes de Jules II (1510). 
Celui-ci donne, de son coté, au roi Ferdinand l'inves- 
titure pleine et entière du royaume de Naples, sur 
lequel le roi de France conservait des prétentions. 
La guerre était imminente. Le roi obtient du clergé 
de Franco, assemblé à Orléans, puis à Tours, une 



226 CHAPITRE TROISIÈME 

déclaration reconnaissant au souverain le droit de 
résister au pape en certains cas, même par les 
armes. Le pape fulmine, en raison de cette déclara- 
tion, des censures contre le clergé de France, et les 
étend aux troupes qui opéraient pour le roi en Italie. 
En même temps, du côté des Français, on élève la 
prétention d'en appeler du pape à un concile gé- 
néral. 

Il avait été jadis décidé, à Constance, qu'on ne lais- 
serait pas s'écouler dix années sans convoquer un 
nouveau concile général, et le pape Jules II avait, 
comme nous venons de le dire, juré, lors de son élec- 
tion, de réunir à bref délai ce concile. C'est sur ces ré- 
solutions antérieures qu'on se fondait pour demander 
sa convocation. Pressé par le roi auquel s'était joint 
l'empereur, le pape se dispose à la résistance ; il 
prend des mesures de rigueur contre deux cardinaux 
Français qui étaient à Rome. L'un d'eux réussit à 
s'échapper et il est suivi de près par quelques autres 
prélats contraires au pape. Les fugitifs passent à 
Gênes et gagnent Milan, d'où, à l'instigation du roi, 
d'accord en cela avec l'empereur, ils indiquent le 
concile général à Pise pour le 1 er septembre 1511. On 
affichait la prétention de réformer l'Église, et l'on ne 
tendait à rien moins qu'à déposer le pape lui-même. 
Les meneurs étaient deux cardinaux espagnols, 
Bernardin Carvajal et François Borgia, et deux car- 
dinaux français, Briçonnet et René de Prie. Le prin- 
cipal d'entre eux était l'Espagnol Carvajal, vieillard 
de soixante-six ans h peu près, qui avait reçu la 



AGRIPPA EN ITALIE 227 

pourpre, en 1493, des mains du pape Alexandre VI et 
qu'on nommait le cardinal de Sainte-Croix. 

Après quelques retards, le concile avait été ouvert 
à Pise, le 1 er novembre 1511, sous la présidence du 
cardinal de Sainte-Croix. Le pape avait riposté en 
excommuniant le cardinal et ses adhérents, après les 
avoir vainement sommés de comparaître à Rome ; 
et il avait, de son côté, le 18 juillet 1511, indiqué un 
concile à Saint-Jean de Latran pour le 1 er avril de 
l'année suivante. Cependant les excès auxquels on 
semblait près de se porter et la crainte du schisme 
éloignent et détachent des Français les Vénitiens, 
ainsi que le roi d'Aragon et l'empereur lui-même. 
Celui-ci se contente d'abord de retenir, par son atti- 
tude, les prélats allemands disposés à se rendre à 
Pise ; il manifeste ensuite l'intention déjouer le rôle 
d'arbitre entre le pape et le roi Louis XII. Les Flo- 
rentins, à leur tour, commencent à regretter la per- 
mission qu'ils ont donnée d'abord aux prélats de se 
réunir à Pise, qui était sous leur dépendance. Quel- 
ques difficultés qui se produisent amènent ceux-ci à 
se transporter à Milan (8 déc. 1511), où les évoques 
français arrivent en plus grand nombre et où l'on 
casse la convocation, faite par le pape, d'un concile à 
Saint- Jean de Latran. On va même jusqu'à lancer 
un décret de suspension contre le souverain pontife, 
vainement cité et déclaré contumace (21 avril 1512). 
C'est à peu près là le dernier acte du concile 

La ruine des affaires du roi Louis XII dans le 
Milanais oblige les prélats à se réfugier en France, 



228 CHAPITRE TROISIÈME 

au lendemain de la bataille de Ravenne, et ils se 
retirent à Lyon (1512), où les atteint une bulle du 
pape Jules II. Le cardinal de Sainte-Croix et ses 
adhérents sont condamnés comme schismatiques ; 
Louis XII est excommunié ; son royaume est mis 
en interdit. Le pape reprend même à Lyon les foires 
franches de cette ville pour les transférer à Genève. 
Le 3 mai 1512 enfin, il ouvre à Rome le concile de 
Latran. Sa mort, arrivée le 20 février 1513, décide 
une solution qui ne pouvait plus guère être différée. 
Les cardinaux dissidents quittent Lyon, où leur parti 
était fort affaibli, et viennent à Rome dans l'intention 
de prendre part au conclave. Ils n'arrivent pas à 
temps, il est vrai, pour concourir à l'élection du 
pape, et le nouvel élu, Léon X, les fait retenir prison- 
niers. Un peu plus tard ils font leur soumission 
(juin 1513). Elle devait être suivie de celle des prélats 
Français (1514). Le pape Léon X, pour éviter le 
schisme, s'était montré disposé à donner quelques 
satisfactions à Louis XII, et celui-ci, pressé par la 
reine Anne, avait envoyé au concile de Latran ses 
ambassadeurs (1513). Pendant que ces faits s'accom- 
plissaient, le roi avait perdu, comme nous l'avons 
dit, le Milanais, et, après treize années environ de 
prépondérance dans ce pays, les Français, vaincus à 
leur tour, s'étaient vus rejetés au-delà des Alpes. 

Nous venons de dire succinctement ce qu'a été l'as- 
semblée schismatique de Pise. L'Espagnol Carva- 
vajal, cardinal de Sainte-Croix, en était l'âme et le 
chef. C'est lui qui avait appelé Agrippa à figurer 



AGRIPPA EN ITALIE 22'J 

comme théologien au concile, où Ton prétendait ré- 
former l'Église « dans son chef comme dans ses 
membres », et où l'on voulait notamment mettre le 
pape Jules II en accusation. On se demande ce qui 
avait pu valoir une semblable invitation à maître 
Agrippa, dont le bagage théologique ne fut jamais, 
il en exprime lui-même le regret, fort considérable. 
Précédemment nous l'avons vu, sans trop nous en 
étonner, professer à Dole la science cabalistique. Un 
peu plus tard nous le verrons, à Pavie, expliquer la 
philosophie hermétique. Ce sont là des connaissan- 
ces singulières pour l'exposition desquelles suffi- 
saient, avec une culture générale et une hardiesse 
d'esprit qui ne- manquaient ni l'une ni l'autre à 
Agrippa, quelques lectures spéciales étrangères à la 
plupart des gens, et grâce auxquelles on pouvait 
aisément se poser ainsi devant eux en savant distin- 
gué. Mais la théologie était une science parfaitement 
définie, enseignée régulièrement dans les universi- 
tés, possédée par des hommes qu'on rencontrait 
partout, et dont un grand nombre pouvaient abriter 
leur science sous la garantie de grades universi- 
taires d'un caractère authentique. Agrippa poussa-t-il 
alors la hardiesse jusqu'à se prévaloir d'un titre 
de docteur en théologie, comme nous le verrons plus 
tard, fort gratuitement ce semble, afficher ceux de doc- 
teur en médecine et en l'un et l'autre droit? Nous n'o- 
sons pas l'affirmer, lui-même se taisant sur ce point. 
11 dut cependant se donner nécessairement comme 
possédant sur ces matières une instruction qu'ail- 



230 CHAPITRE TROISIÈME 

leurs, avec une sincérité qu'il n'y a pas lieu de mettre 
en suspicion, il se reproche de n'avoir pas poussée 
très loin. C'est en 1519, longtemps après avoir joué 
le rôle de théologien au concile de Pise, qu'Agrippa 
exprime quelque part ce regret; on peut inférer de 
là qu'il eût été fondé à tenir alors le même langage, 
malgré ce qu'il dit ailleurs du succès avec lequel il 
aurait, en 1510, soutenu devant l'université de Colo- 
gne des thèses quodlibétales sur des sujets de théo- 
logie. Il y a tout lieu de croire que ces épreuves, sui- 
vant lui si brillantes, n'avaient produit, en réalité, 
que peu de résultats. Plus tard, en 1531, dans ses re- 
quêtes au conseil des Pays-Bas (Ep . VI, 22) et à la reine 
Marie (Ep. VII, 21), non plus que sur le frontispice 
de ses livres, à la même époque, il ne joint le titre 
de docteur en théologie à celui de docteur en lois. 
Ce sont là des raisons très sérieuses de douter qu'il 
ait possédé, en 1511, un bien grand fonds de science 
théologique, et qu'il ait été réellement en mesure de 
présenter des garanties de quelque valeur à cet 
égard '. 

L'indépendance et la hardiesse d'esprit qui ca- 
ractérisaient notre héros étaient probablement les 
qualités qui, mieux que sa science, l'avaient recom- 
mandé à l'attention du trop fameux meneur du 



1. Dans une autre circonstance, de date postérieure, Agrippa 
avoue très explicitement qu'il n'était nullement docteur en 
théologie. On trouvera quelques éclaircissements sur ce sujet 
dans une note de l'appendice (n° V). 



AGRIPPA EN ITALIE 231 

concile schismatique de Pise. Nous ignorons com- 
ment les premières relations s'étaient établies entre 
ces deux hommes. Agrippa n'en dit rien. Il est ex- 
trêmement sobre de détails sur cette particularité 
de son existence, qu'il se contente d'indiquer briève- 
ment et d'une manière tout à l'ait incidente dans 
un de ses écrits '. Il avait pu d'ailleurs entrer parfai- 
tement dans l'esprit d'hostilité qui animait contre le 
pape Jules II le cardinal de Sainte-Croix et ses adhé- 
rents. Nous en avons pour témoignage une lettre de 
ce temps, dans laquelle Agrippa envoie à un écri- 
vain nommé Candiotus de très amicales félicitations, 
pour des satires composées par celui-ci contre le 
pontife (Ep. I, 28). Quant à la manière dont Agrippa 
put remplir au concile le rôle, quel qu'il soit, qui lui 
avait été offert dans cette assemblée, il est bon, pour 
s'en l'aire quelque idée, de remémorer, avec leur 
date, les faits qui se rapportent à la convocation et 
à la tenue de celle-ci. 

Le concile de Pise, convoqué pour le 1 er septem- 
bre loll, s'était ouvert le 1 er novembre seulement. 
il ne tint dans cette ville que ses trois premières 
sessions, et la quatrième eut lieu le 4 janvier 1512 
à Milan, où le concile avait été transféré dès le com- 
mencement du mois de décembre précédent. Il eut 
encore à Milan quatre autres sessions, jusqu'à ce 
que» vers le commencement de mai 1512, il dut quitter 

1. « Per reverendissimum cardinalem Sanctce Crucis in Pisa- 
« num concilium receptus. » (Opci'u, t. II, p. 5'JG.) 



23:2 CHAPITRE TROISIÈME 

aussi cette ville, pour se retirer précipitamment à 
Lyon, quand les Français lurent contraints d'aban- 
donner l'Italie. 

Rien ne prouve qu'Agrippa ait été présent, 
en 1511, aux sessions de Pise; mais il pourrait bien 
avoir assisté à celles qui furent tenues à partir 
du mois de janvier 1512 à Milan, • où on le voit, 
précisément pendant l'hiver de cette année. 11 ne 
dut pas assister cependant à la dernière session, 
tenue dans cette ville le 21 avril 1512 ; car il était, ce 
jour-là même, à Borgo-Lavezzaro, près de Novare, 
d'où il écrit, à cette date-, une lettre qui nous est par- 
venue (Ep. I, 30). On sait de plus qu'il passa le reste 
de l'année en Italie ; ce qui prouve qu'il ne suivit 
pas à Lyon, au mois de mai, le concile fugitif. Mais 
le fait de cette translation ne fut vraisemblablement 
pas la seule cause qui mit fin au rôle, quel qu'il eût 
été, d' Agrippa dans cette assemblée, puisqu'il ne 
resta même pas jusqu'au bout avec elle à Milan, 
ainsi qu'il vient d'être dit. Après ces explications, il 
n'est guère permis de voir autre chose qu'une pré- 
somptueuse jactance dans ce que déclare quelque 
part notre homme, qu'il perdit alors une belle occa- 
sion de signaler ses connaissances, occasion que lui 
eût certainement fournie, dit-il, le concile de Pise, 
si le concile eût réussi 1 . 



1. « Naclus... si concilium istud prosperassel, egregiam illus- 
« trandorum sludiorum meorum occasionem. » (Opéra, t. II, 
p. 596.) 



AGRIPPA EN ITALIE 233 

A défaut du champ d'action que lui refusait, sui- 
vant lui, le concile, Agrippa songe au moyen de tirer 
autrement parti de ce qu'il appelait ses connaissances 
théologiques, consignées dans divers écrits sur des 
sujets qui pouvaient s'y rapporter '. C'est alors qu'il 
se rendàPavie. Il était clans cette nouvelle résidence 
le 30 avril '1512 (Ep. I, 31); mais il avait quitté Mi- 
lan depuis près d'un mois déjà, car nous possédons 
une lettre datée par lui de Borgo-Lavezzaro, dès le 
5 avril (Ep. I, 29), indépendamment de celle du 21 
que nous avons citée tout à l'heure. Pour ne rien 
négliger de ce qui pouvait l'aider à s'emparer de 
l'attention publique, Agrippa, non content déparier 
et d'écrire en théologien, juge alors à propos de 
joindre aux mérites plus ou moins contestables qu'il 
prétendait avoir, à ce titre, le prestige des sciences 
occultes auxquelles il n'avait jamais cessé de s'a- 
donner. Il savait que pour celles-ci un certain mystère, 
commandé d'ailleurs à plus d'un point de vue par la 
prudence, ne pouvait qu'ajouter à leur autorité. La 
première lettre que, le 30 avril 1512, nous le voyons 
écrire de Pavie, accompagne l'envoi d'un livre de 
cabale qu'il adresse à un ami, avec force recomman- 
dations d'absolue discrétion, mais avec de grands 
éloges aussi pour cette science, la plus sublime dont 
puisse s'occuper l'esprit d'un mortel 2 (Ep. I, 31). 

1. « Multis scriptis adhuc pênes me extanlibus, sacria 

k (|uacstioniljus operam dedi. • (Ibid.) 

2. « Scientiani illam divinam omni huniami iiulagine subli- 
« miorem. » (Ep. I, 31,) 

T. I. 18 



234 CHAPITRE TROISIÈME 

A Pavie où il arrivait ainsi vers la fin d'avril 1512, 
Agrippa vise à se faire une place dans l'université 
de cette ville ; mais il n'a pas le temps de mener 
jusqu'au bout cette entreprise, et, pour des raisons 
que nous dirons tout à l'heure, son rôle sur ce nou- 
veau théâtre prend fin inopinément, avant même de 
s'être complètement dessiné. Il s'y était annoncé, 
comme il l'avait fait jadis à Dole, en frappant les 
imaginations par l'étalage d'une grande érudition, 
avec le secours d'une certaine mise en scène. Après 
y avoir paru un instant, il s'en était éloigné pres- 
que aussitôt pour y revenir ensuite, assuré d'y avoir 
laissé une impression favorable. On peut soupçonner 
quelque calcul dans cette manière de faire. Le calcul 
paraît avoir réussi. On en saisit, ce semble, le résul- 
tat dans ce que dit de l'effet produit à cette première 
apparition par Agrippa, une lettre qu'on lui écrit 
alors d'un lieu voisin, et où il en est question. 

— Très savant Agrippa, est-il dit dans cette lettre, 
je reçois avec grand plaisir des nouvelles de toi et 
de notre cher Bartholomeus Rosatus. J'ai beaucoup 
entendu parler de votre commun voyage à Pavie, et 
de la haute opinion que tu y as laissée de ton mérite 
aussi bien que de la vivacité de ton esprit. Tout cela 
m'a été très agréable, car je m'intéresse vivement 
aux louanges qui s'adressent à toi (Ep. I, 27). 

Bartholomeus Rosatus, dont nous lisons le nom 
dans cette lettre, est un personnage qu'on voit en 
relation avec Agrippa pendant toute la durée de 
son séjour en Italie (Ep. I, 26, 27, 53 ; II, I). Quel- 



AGRIPPA EN ITALIE 235 

ques indications qui le concernent donnent lieu de 
penser que c'était un de ces admirateurs passionné- 
ment dévoués à sa fortune, comme il en a trouvé 
souvent. 

De retour à Pavie, après la courte disparition 
dont nous avons parlé, Agrippa s'y installait à peine, 
qu'il est tout à coup obligé de l'abandonner, à la 
suite d'un événement inattendu dont il Faut main- 
tenant rendre compte, et qui se rattache comme 
épisode à la chute de la domination française dans 
le Milanais. 

On sait qu'après les premiers succès de la ligue de 
Cambrai (1508-1510), en présence de l'effacement du 
rôle joué alors par l'empereur Maximilien, la pré- 
pondérance des Français était devenue considérable 
dans tout le nord de l'Italie. Le pape s'en était alarmé 
le premier. Dès 1509 il s'était, comme nous l'avons 
dit, rapproché des Vénitiens, et, après avoir plus 
ou moins masqué ses dispositions et sa politique 
nouvelle pendant quelque temps, il avait fini par 
conclure, le 5 octobre 1511, avec la république de 
Venise et le roi d'Aragon, une alliance ouverte contre 
Louis XII. On avait d'abord vainement tenté d'y 
faire entrer l'empereur. Celui-ci continuait à mettre, 
comme au reste il l'avait toujours fait, une extrême 
mollesse dans ses décisions. Cependant, au commen- 
ment de 1512, il avait consenti à conclure avec Venise 
une trêve de dix mois. Enfin, après la bataille de 
Ravenne (avril 1512) et les avantages qui en avaient 
été la suite pour les nouveaux alliés, Maximilien 



236 CHAPITRE TROISIÈME 

s'était décidé à accéder à la ligue, se rendant aux solli- 
citations du roi d'Aragon, appuyées par la promesse 
de le remettre, pour.prix de son concours, en posses- 
sion du duché de Bourgogne qu'on devait enlever au 
roi de France. Au mois de mai 1512, l'empereur per- 
mettait à dix-huit mille Suisses, auxiliaires jusque- 
là des anciens confédérés, de rejoindre les Vénitiens 
en traversant le Trentin parla vallée de l'Adige, et en 
même temps il ordonnait à quatre mille Allemands, 
ses sujets, alors aux gages de la France, de quitter 
l'armée de La Palisse. Celui ci avait succédé dans le 
commandement des troupes françaises à Gaston de 
Foix, tué à Ravenne ; et, après avoir perdu ses posi- 
tions de la Romagne, il avait dû se replier assez rapi- 
dement, d'abord sur les places de l'Adda, puis sur 
celles du Tessin et sur Pavie, pour se retirer finale- 
ment en Piémont; pendant que derrière lui Bresciase 
rendait aux Espagnols, Grema aux Vénitiens, et que 
Peschiera ouvrait ses portes à l'empereur. A la fin de 
cette année (1512), les Français n'occupaient plus 
dans le nord de l'Italie que quelques points isolés, 
Legnago, les châteaux de Crémone, de Milan, de 
Novare, et celui de la Lanterne à Gênes. La ville 
de Milan voyait enfin rentrer dans ses murs Maxi- 
milien Sforze, à qui l'empereur avait rendu l'investi- 
ture de son duché. 

Le mouvement de retraite des Français, au mois 
de mai 1512, avait produit une concentration de 
toutes leur forces à Pavie. La Palisse y arrivait avec 
les troupes qu'il ramenait de la Romagne et qui vc- 



AGRIPPA EN ITALIE 237 

naicnt d'abandonner la ligne de l'Adda. En même 
temps Trivulce, laissant seulement dans le château 
de Milan une petite garnison pourvue de vivres et 
de munitions, avait quitté cette ville, accompagné 
des cardinaux et des évoques du concile de Pise, et, 
suivi des Français et des Italiens qu'il avait sous ses 
ordres, il venait de se replier aussi sur Pavie, où 
La Palisse s'apprêtait à se défendre. Cependant, au 
moment où les ennemis approchaient, on se décida 
à évacuer la place. Un pont fut jeté sur le Tessin et 
l'armée commença à passer. L'opération n'était pas 
terminée qu'une avant-garde de Suisses pénétrait 
dans la ville, où s'engageait un sanglant combat. 
Pendant ce temps-là, le pont s'était rompu sous le 
poids de l'artillerie ; cinq cents lances françaises, 
coupées du reste de l'armée et restées du côté de la 
ville, furent anéanties, les hommes ayant été les uns 
tués, les autres noyés. 

Bayard fut blessé clans cette affaire qui remplit 
Pavie de tumulte, et y déchaîna les épouvantables 
désordres d'une ville prise d'assaut '. Agrippa qui 
s'y trouvait alors, n'eut pas le temps de se sauver et 
tomba entre les mains des Suisses. Il put cependant, 
avec assez de bonheur, recouvrer bienLôt sa liberté 
et se réfugier à Milan, où il suivit un gentilhomme 



1. Cette affaire, nécessairement postérieure au 11 juin, est 
antérieure au 24, d'après la correspondance d'Agrippa. Elle 
eut lieu le vendredi 18 de ce mois, comme on le verra dans 
une note de l'appendice (n° XXIV). 



238 CHAPITRE TROISIÈME 

du pays, le seigneur Lancelottus Lunatis dont il avait 
gagné l'amitié (Ep. I, 33). Ce qui concerne Agrippa 
dans cette circonstance nous est révélé par les let- 
tres d'un ami qui était, ce semble, dans le voisinage 
de Pavie le jour de l'événement, et qui lui écrit de 
Borgo-Lavezzaro pendant l'été et l'automne de cette 
année, du 24 juin au 26 octobre 1512 '. Agrippa, 
comme nous l'avons incliqué, avait dû passer une 
partie du printemps précédent auprès de cet ami, qui 
le traite avec la plus grande considération. Les 
épithètes dont il se sert à son égard ne sont rien 
moins que celles à'egregius, excellent issimus, maximus, 
divinus. 

— Où es-tu, que deviens-tu, écrit le 24 juin à 
Agrippa cet ami ? Comment t'es-tu tiré d'affaire au 
milieu de ces troubles de guerre? Je ressens une vé- 
ritable peine de ce qui est arrivé à Pavie. Je me 
console cependant, à la pensée que tu es en sûreté. 
Pavie, à ce qu'il me semble, ne sera plus habitable; 
cependant je serais prêt, comme par le passé, à tout 
sacrifier pour aller demeurer avec toi, si tu n'avais 
l'amitié du magnifique seigneur Lancelottus qui 
t'aime par dessus tout(Ep. I, 32). 

— J'apprends aujourd'hui par Domitius, écrit un 
peu plus tard, le 13 juillet, le même correspondant, 
que tu as été pris par les Suisses ; mais que, rendu 



1. Les lettres de l'ami de Borgo-Lavezzaro à Agrippa sont 
au nombre de six. Elles sont imprimées dans la Correspon- 
dance générale, L. I, 32, 33, 34, 35, 36, GO. 



AGRIPPA EN ITALIE 239 

sans trop de dommage à la liberté, tu es maintenant 
avec le magnifique seigneur Lancelottus à Milan, où 
tu me mandes, me dit-on, de te rejoindre dès que les 
Suisses auront disparu. Je te prie donc de me faire 
savoir à quel parti tu l'arrêtes, soit de retourner à 
Pavie, soit de te rendre près du marquis de Mont- 
ferrat. En tout cas, sois certain que je ne manquerai 
jamais à ce que je te dois (Ep. I, 33). 

— J'ai reçu, dit encore le 8 août l'ami de Borgo- 
Lavezzaro, les lettres par lesquelles tu me donnes de 
tes nouvelles. J'ai appris aussi ce qui est arrivé à 
Galbianus. Il n'aurait eu aucun mal s'il fût resté près 
de moi; car, avec un seul bateau, j'ai sauvé plus de 
quarante personnes de la fureur des deux armées. 11 
n'y a rien eu à Borgo-Lavezzaro (Ep. I, 34). 

Il est permis de croire que ce Galbianus, qui 
semble avoir péri dans l'affaire de Pavie, est l'ancien 
compagnon de ce nom qui était en 1508 en Espagne 
avec Agrippa. Landulphe qui était également de 
cette première expédition, se retrouve aussi, comme 
nous l'avons vu, vers cette époque en Italie. On ne 
sait quel fut son sort au milieu de ces événements ; 
mais on doit constater que depuis lors, on ne rencon- 
tre plus aucune mention de lui, dans la correspon- 
dance d'Agrippa. 

Après avoir parlé de Galbianus, l'ami de Borgo- 
Lavezzaro ajoute qu'il a eu de nombreux entretiens 
avec le révérend père Anlonius; que si Agrippa se 
fût trouvé là, l'occasion eût été favorable pour con- 
clure quelque chose avec le marquis de Montferrat; 



24Ô CHAPITRE TROISIÈME 

que cependant il était difficile de rien faire, tant que 
durerait le désordre où l'on se trouvait. 

— Attends-moi dans quatre jours, dit-il en finis- 
sant. Nous nous entendrons alors sur la conduite 
que nous devrons tenir. On ne peut pas rester à Pa- 
vic ; il faudra chercher une autre résidence. Soigne 
ta santé, cela doit passer avant tout, par le temps 
qui court. Fais saluer, de ma part, le magnifique sei- 
gneur Lancelottus Lunatis et le seigneur Ludovicus 
Gompegius. Nous nous portons tous bien, mon fils 
Gamillus qui vit pour toi, ma fille Prudentia et ma 
femme Penthasilea. Seul, mon frère François est ma- 
lade ; il est aux prises avec la fièvre quarte (Ep. 1, 34). 

Il y a encore du même correspondant deux lettres, 
du 5 et du 26 octobre 1512, par lesquelles on voit 
qu'Agrippa n'était plus alors à Milan. L'ami qui lui 
écrit y est allé, et il compte se rendre bientôt à Ca- 
sale, d'où il enverra des chevaux à Agrippa, quand 
il faudra qu'il y vienne lui-même (Ep. I, 35). Bartho- 
lomeus, leur ami commun, y est alors, est-il dit, et, 
doit en revenir bientôt (Ep. I, 36). 

Quelques mots de cette correspondance donnentlieu 
de penser qu'Agrippa était retourné provisoirement 
de Milan à Pavie vers le mois d'août 1512, mais 
qu'on cherchait ailleurs une position pour lui', et 
que celle-ci pouvait dépendre du marquis de Mont- 
ferrat. Ce prince était le souverain d'un petit État 

1. « Si Papiae moIcsUim fuerit, providendum erit de meliori 
« loco » (Ep. I, 31]. 



AGRIPPA EN ITALIE 24i 

constitué autour do la ville de Casale, entre le Pié- 
mont, le Milanais et les terres de Gênes. Depuis le 
commencement du xiv e siècle, le marquisat de Mont- 
ferrat avait passé par héritage à une branche cadette 
des Paléologue de Constantinople, laquelle était alors 
à la veille de s'éteindre; Guillaume VII, qui en était 
le chef et l'avant-dernier représentant mâle, n'ayant 
eu que des filles avec un fils unique, mort en bas- 
âge, et un frère qui n'a pas laissé d'enfants. Guillaume 
avait, parait-il, offert auprès de lui à Agrippa une si- 
tuation dont nous ne connaissons pas exactement le 
caractère, et que celui-ci avait acceptée. Une lettre 
du 27 novembre loi 2 nous apprend qu'à cette date il 
avait décidément quitté Pavic et son université, et 
qu'il était alors installé à Casale, chez le marquis de 
Montferrat (Ep. 1, 37). 

A partir de cette époque, et pour plusieurs années, 
il est difficile de suivre Agrippa dans les détails 
d'une vie agitée sur laquelle les renseignements 
sont très incomplets. Les lettres qui appartiennent à 
cette période de trois ou quatre années (1512-1515) 
sont rares' ; la suite en est interrompue par des la- 
cunes considérables ; la signification en est obscure; 
on ne voit même pas le plus souvent de qui elles 
émanent, ni à qui elles sont adressées. L'une de ces 
lettres est un document d'un caractère unique dans 
la correspondance, on pourrait dire dans l'existence 

1. La Correspondance générale d' Agrippa ne contient que 
onze 1 1 ■ i L i » • - ilulées des années 1513 à loi") (Ep. I, 38 ù 48). 



242 CHAPITRE TROISIÈME 

tout entière d' Agrippa. C'est une lettre écrite, en 1513, 
au nom du pape Léon X, par le célèbre Bembo, pour 
remercier Agrippa des preuves de dévouement don- 
nées par lui au Siège apostolique. On se demande ce 
qui a pu valoir un pareil témoignage à un homme 
dans lequel il est difficile de reconnaître un ami bien 
dévoué de la cour de Rome. Fort peu de temps aupa- 
ravant il était du côté des ennemis de la papauté, as- 
socié à l'action du concile schismatique de Pise. Il 
s'était cependant prudemment détaché, nous l'avons 
vu, du concile, avant même sa retraite de Milan sur 
Lyon à la suite des Français obligés de repasser les 
monts, en 1512. Quoiqu'il en soit, voici la lettre de 
Léon X. 

— Cher fils, salut et bénédiction apostolique. Par 
les lettres de notre vénérable frère Ennius, évoque 
de Véroli, notre nonce, et sur la relation de quelques 
autres, nous avons été informé de ton dévouement 
pour le Saint-Siège apostolique, et de ton zèle pour 
son salut et sa liberté. Gela nous a été très agréa- 
ble. En conséquence, nous te recommandons grande- 
ment à Dieu. Nous louons tes bonnes dispositions 
et nous t'exhortons à persister dans ces sentiments 
pour ce Siège et pour nous; toujours prêt, de notre 
côté, à montrer dans l'occasion que tu as bien mérité 
de nous, et que nous te portons dans le sein de notre 
charité paternelle. C'est ce que notre susdit nonce te 
fera connaître plus amplement. Donné à Rome au- 
près de Saint-Pierre, sous l'anneau du pêcheur, le 
12 e jour de juillet 1513, l'an premier de notre 



AGRIPPA EN ITALIE 243 

pontificat. Petrus Bembus subsignabat (Ep. I, 38). 
Cette lettre est peu explicite et ne permet guère de 
deviner quel acte de dévouement Agrippa pouvait 
avoir accompli envers le Souverain Pontife . Il semble- 
rait qu'il se fût agi d'un service rendu au nonce apos- 
tolique lui-même. A défaut de renseignements plus 
précis, il est bon de relater au moins dans quelles 
circonstances le fait avait pu se produire. Au mois de 
juillet 1513, les Français venaient d'essuyer une nou- 
velle défaite en Italie. Rentrés depuis le mois d'avril 
dans le Milanais qu'ils avaient perdu à la fin de l'an- 
née précédente, et alliés cette fois aux Vénitiens que 
les prétentions du pape et de l'empereur avaient re- 
jetés dans leur parti, ils avaient eu d'abord assez fa- 
cilement raison de Maximilien Sforze, dont tout le 
monde était mécontent. Mais dix mille Suisses arri- 
vés au secours de celui-ci avaient triomphé à Novare, 
au commencement de juin, et les Français avaient été 
forcés de repasser les Alpes, laissant derrière eux les 
terres du marquis de Montferrat et du duc de Savoie, 
leurs alliés, livrées aux dévastations des vainqueurs. 
Agrippa, fixé depuis la tin de 1512 à Casale, ville 
principale du Montferrat, était alors présent dans 
cette contrée. C'est là probablement, et dans ces cir- 
constances, qu'il a pu rendre quelque service au 
nonce de Léon X, le défendre peut-être contre les 
Suisses eux-mêmes, bien que ceux-ci eussent été in- 
directement appelés par le pape, et qu'ils fussent 
payés de ses deniers. Certains passages de la corres- 
pondance d'Agrippa semblent indiquer qu'il put être 



Vi\ CHAPITRE TROISIÈME 

alors mêlé à ces vainqueurs, et témoignent en outre 
de relations ultérieures, dont l'origine pourrait re- 
monter à cette date, avec un ami du nonce Ennius, 
évêque de Veroli (Ep. I, 40, 41) '. 

Nous ignorons pour quelles causes Agrippa quitte 
ensuite la résidence de Casale, où il se trouvait 
depuis le mois de novembre 1512. Nous ne savons 
même pas à quel moment précis il s'en éloigne et ce 
qu'il y a fait auparavant. Dans l'automne de l'année 

1513, nous le retrouvons à Borgo-Lavezzaro où il 
avait déjà vécu et où il avait des amis. L'un de 
ceux-ci 2 se pose alors en admirateur passionné de 
son talent, à propos d'un de ses écrits qu'il a sous 
les yeux (Ep. I, 39). Cependant, dès le mois de mars 

1514, Agrippa est encore une fois àMilan et y semble 
engagé dans une négociation avec les Suisses, pour 
une affaire personnelle que nous ne connaissons pas 
(Ep. I, 40). Il s'en éloigne presque aussitôt; on l'y 
rappelle, au mois d'août, pour un intérêt pressant qui 
le concerne. 

1. M. Daguet pense que la lettre du pape Léon X à Agrippa 
fait allusion au concours prêté par celui-ci au nonce, dans ses 
négociations pour arriver à l'expulsion d'Italie des Français, 
de concert avec les agents des Suisses, Schinner, évêque de 
S ion, et Falck, avoyer de Fribourg. (A Daguet, Agrippa chez 
les Suisses, p. 6, 7.) 

2. Rien ne prouve que ce correspondant soit l'ami de Borgo- 
Lavezzaro dont nous avons parlé précédemment. Ce pourrait 
être, à ce qu'il semble, un religieux, d'après certains termes de 
sa lettre : « Ex domo nostra S. Maria?, apud Burgum-Laviza- 
l'iiiin » [Ep. I, 39). 



AGRIPPA EX ITALIE 245 

— Il serait insensé, lui dit-on, de ne pas pousser 
jusqu'au bout une chose aussi assurée ; mais il faut 
se hâter (Ep. I, 42). 

Il est question, à ce moment, d'un voyage à Rome 
pour lequel Agrippa est invité à faire ses préparatifs, 
dès que l'affaire en question aura été réglée (Ep. I, 
-12, 43). Ce voyage de Rome pourrait bien avoir été 
effectué pendant l'automne 1514 et l'hiver 1515; car, 
au mois de septembre 1514, on écrit de Milan et de 
PavieàAgrippa,qui,de son côté, date de Brindes une 
de ses lettres, le 5 février suivant (Ep. I, 44, 45, 46). Le 
voyage était concerté avec un ami qui lui en parle, 
au mois d'août 1514, clans une lettre où nous trou- 
vons en même temps une indication fort inattendue 
de laquelle il résulterait qu'Agrippa n'était pas étran- 
ger à la pratique des beaux-arts, et qu'il dessinait 
avec une certaine habileté; ce dont on n*a -malheu- 
reusement que cet unique témoignage. Au moins est- 
il tout à fait concluant '. 

— J'apprends, mon cher Agrippa, dit cet ami, que 
tu as décoré d'un très beau Mercure la muraille de 



1. On pourrait tout au plus rapprocher de ce renseignement une 
autiv indication, moins signilicalive cependant, empruntée au 
chapitre lxxx du traité de l'incertitude et de la vanité des 
sciences, où Agrippa donne à entendro qu'il pourrait avoir exé- 
cuté un livre sur l'histoire de la royauté dans le monde, enrichi 
de peintures.de blasons peut-être: « Eyu hancrem (regnorum 

« omnium initia)... ampliore volumj lescripsi alibi, ipsam 

« nobiiitatomsius coloribus et lineamentis exacleuxpiessi,elc. » 
[Opéra, t. II, il 177.) 



246 CHAPITRE TROISIÈME 

ma maison, et que tu t'es servi pour cette œuvre du 
noir de charbon. Prends garde cependant que ce 
dieu inconstant et trompeur, dangereux même quand 
on l'irrite, ne te conduise tout philosophant aux 
charbons ardents. L'art en question vit en effet, tu le 
sais, de charbon, de feu et de fumée ' (Ep. I, 42). 

Avec le renseignement très positif et assurément 
intéressant que nous venons de signaler touchant la 
pratique du dessin par Agrippa, la lettre contient 
encore, on le voit, sous une forme énigmatique, cer- 
taines allusions à des faits d'un autre genre qu'on ne 
saurait non plus négliger. On y joue sur le mot 
Mercure, qui désigne à la fois et un dieu et un métal 
dont le rôle a beaucoup d'importance en alchimie. 
Ces allusions portent sur cet art considéré comme 
éminemment philosophique , fécond cependant en 
mécomptes, et où les charbons étaient en grand 
usage ; mais qui pouvait conduire ses adeptes jus- 
qu'aux coupables machinations punies par le feu. 
On le rappelle, ce semble, à Agrippa, comme pour 
l'inviter à la prudence. Il s'était, on le sait, dès long- 
temps occupé d'alchimie. Il en faisait à Paris pro- 
bablement, avec ses jeunes amis de l'université; il en 
faisait à Avignon, il nous le dit, au retour de son ex- 

1. « Audio te pulcherrimum Mercurium parieti domus nostrae 
« appinxisse. Hune quia carbone nigerrimo formasti, cave ne te 
« carbonibus ignitis inter philosophandum seducat. Scis enim 
« quam sit Deus hic i'ugax, lallax.mutabilis, atque etiam inies- 
« tus, si quando irascatur ; atque ars isla maxime eget carboni- 
« bus atque igni fumo appositis » (Ep. I, 42). 



AGRIPPA ES ITALIE 217 

pédition en Espagne. Il passait évidemment alors 
pour en faire encore. Nous avons cité tout à l'heure 
une lettre de ce temps où il recommande un livre de 
cabale. Il était loin, comme on le voit, d'avoir re- 
noncé aux sciences et aux arts occultes. 

Après être allé jusqu'à Brindes pendant l'hiver de 
1515, Agrippa était, paraît-il, revenu à Pavie où il 
avait passé le printemps peut-être, et certainement 
l'été de cette année. Antérieurement déjà, il avait ré- 
sidé, mais fort peu de temps, nous l'avons vu, dans 
cette ville, d'où la guerre l'avait chassé en 1512. Nous 
avons cité une lettre de cette époque où il était dit 
qu'il y avait produit alors beaucoup d'effet (Ep. I, 
27). Pendant le séjour de 1515, il y prend une attitude 
plus digne encore d'attention. On l'y voit monter dans 
une chaire de l'université, où il explique publique- 
ment le prétendu traité d'Hermès Trismégisie qui 
porte le titre de Pimander. Cette exposition fait l'ob- 
jet d'une série de leçons ou lectures dont la première 
est venue jusqu'à nous, et dont nous dirons bientôt 
quelques mots. 

La situation d'Agrippa semble à ce moment près 
de se fixer, comme à Dole quelques années aupara- 
vant, comme dans d'aulrcs circonstances encore ul- 
térieurement, sans que rien de stable ait jamais 
réussi pour lui. A Pavie, en 1515, il est en possession 
d'un titre régulier de professeur, car il parle quelque 
part de ses gages, stîpendium : ii a une maison montée, 
il,, mus ri sit/ji'/li'.c, des serviteurs attachés à sa per- 
sonne, servi, familia; enfin il s'est marié récemment 



248 CHAPITRE TROISIÈME 

et il a déjà un fils '. La guerre vient encore une fois, 
comme en 1512, bouleverser son existence. 

Nous allons voir Agrippa aux prises avec l'adver- 
sité, avec des difficultés que complique encore l'obli- 
gation, nouvelle pour lui, de pourvoir aux besoins 
d'une famille. Mais, avant de parler de cette crise 
douloureuse et des conséquences qu'elle devait en- 
traîner pour Agrippa, nous nous arrêterons un ins- 
tant pour considérer, à propos de l'attitude prise en 
ce moment par lui à l'université de Pavie, ce qu'é- 
taient alors ses études et ses travaux 2 . Il cultivait 
toujours les sciences et les arts occultes. Une lettre 
d'un de ses amis dont nous avons parlé tout à l'heure 
fait allusion à ses opérations d'alchimie (Ep. I, 42) ; et 
nous avons rappelé, à cette occasion, une autre lettre, 
citée précédemment, où il recommandait à un nouvel 
adepte la cabale, science vraiment sublime, lui di- 
sait-il, et capable de remplir de tout, bien l'esprit 
qui s'y applique. 

— Mais, disait-il encore à son disciple, toi qui 
veux t'exercer à cet art tout divin, sache que tu 

1. Voir à l'appendice la note VIII. 

2. Est-ce à cette époque qu'il faut rapporter la composition de 
ses Commentaires sur YArs brevis de Raimond Lulle que, vers 
1517, il dédiait au commandeur de Saint-Antoine? 11 lui dit alors 
qu'il les avait déjà depuis longtemps entre les mains; et peut-être 
doit-on, d'après cela, reporter à une date antérieure encore 
l'exécution de cet ouvrage; mais il faut rapprocher des travaux 
accomplis alors par Agrippa ses petits traités religieux, compo- 
sés vers 1515-1517, sur l'homme, sur la connaissance de Dieu et 
sur le péché originel. 



AGRIPPA EN ITALIE 219 

dois couvrir d'un absolu silence el cacher au plus 
profond de ion cœur ce mystère auguste; car ce se- 
rait une véritable impiété de publier cette doctrine 
pleine de la majesté de Dieu môme. (Ep. T, 31). 

Si la cabale occupait encore Agrippa, c'était alors 
pour lui un moyen surtout d'agir en secret sur cer- 
tains esprits. Il ne voulait plus en faire, on le voit, 
comme jadis à Dole, le drapeau d'une propagande 
ouverte, le texte d'un enseignement public. Nous 
savons de quel sujet avait maintenant fait choix, 
pour ce dernier objet, le théologien du concile de 
Pise. C'était encore d'une science en quelque sorte 
hétérodoxe qu'il voulait parler. Agrippa était de ces 
esprits hostiles à la tradition, rebelles au joug de 
la discipline, auxquels il faut à tout prix des voies 
nouvelles. Il faisait de la philosophie, mais c'était do 
la philosophie hermétique. Il avait pris en 1515, nous 
l'avons annoncé tout à l'heure, pour texte de ses le- 
çons à l'université de Pavie, le prétendu traité d'Her- 
mès Trismégiste, intitulé Pimander, sur la puissance 
et la sagesse de Dieu. 

Nous avons dit dans notre introduction ce que 
c'était que la science hermétique, corps d'antiques 
doctrines formulées définitivement au sein des éco- 
les gréco-orientales d'Alexandrie. Nous avons dit 
ce que c'était qu'Hermès Trismégiste, c'est-à-dire 
trois fois grand ; personnage imaginaire présenté 
tantôt comme un dieu, tantôt comme un mortel 
d'un caractère soit héroïque, soit sacerdotal, auquel 
on avait, dès l'antiquité, attribué des ouvrages 

T. I. 10 



250 CHAPITRE TROISIÈME 

apocryphes dont le nombre s'accrut même au moyen 
âge, et jusque dans les temps modernes. Quelques- 
uns de ces ouvrages pourraient bien remonter, 
croit-on, jusqu'aux premiers siècles de notre ère et 
appartenir à l'œuvre des philosophes alexandrins. 
Ces écrits, plus anciens que les autres, étaient pré- 
cisément ceux qui avaient été le plus oubliés dans 
le moyen âge ; et, lorsqu'à l'époque de la renais- 
sance ils furent remis au jour, on les accueillit 
avec cette curiosité respectueuse qu'on accordait 
aux chefs-d'œuvre de tout genre de l'antiquité 
remise en honneur, sortant alors de la poussière et 
de l'obscurité, aux yeux émerveillés des hommes. 

L'un de ces écrits récemment tirés de l'oubli était 
un traité en langue grecque, composé d'une série de 
dialogues, où il était question de l'origine des choses 
et delà création; de Dieu, de son essence et de ses 
attributs. Un moine italien, Léonardus Pistoriensis, 
l'avait, disait-on, retrouvé en Macédoine et rapporté à 
Florence, où il était tombé entre les mains du docte 
Marsile Ficin, qui, dans la seconde moitié du xv e siè- 
cle, en avait fait une traduction latine publiée alors et 
dédiée à Cosme de Médicis. Le texte grec ne fut donné 
que plus tard au public par Vergés, et imprimé par 
Turnèbc à Paris en 1534. Marsile Ficin avait inti- 
tulé sa traduction latine Pimander, ou traité de Mer- 
cure Trismégiste, de la puissance et de l'a sagesse 
de Dieu : Pimander, Mercurii Trismcgisti liber, de po- 
tcstate et sapientia Dei. Le nom de Pimander venait 
de celui de Poimandrès, formé lui-même sur le grec 



AGRIPPA EN ITALIE 251 

7io'.lj.xvTYip, berger, conducteur, directeur, et person- 
nifiant l'esprit de la puissance divine, mens divinœ 
potentix. C'était le nom de l'un des interlocuteurs 
mis en scène dans ces dialogues ; il était dû à Marsile 
Ficin lui-même, premier traducteur du vieux traité. 
Plus récemment Lefèvre d'Etaples avait fait impri- 
mer à Paris, en 1505, une nouvelle édition de la pu- 
blication de Marsile Ficin, augmentée de commen- 
taires où il s'efforçait de mettre d'accord avec les 
doctrines du christianisme, ces thèses singulières 
empruntées au gnosticisme des Alexandrins. Les 
notions réunies ainsi procèdent d'une philosophie 
panthéiste imprégnée de spiritualisme. Elles sont 
loin, du reste, de former un système consistant. Le 
Pimandei' n'est rien moins qu'un traité. Certaines 
discordances faciles à y relever semblent même in- 
diquer, dans les dialogues qui le constituent, un rap- 
prochement fortuit et des origines distinctes. 

On trouve dans le Pimander trois ou quatre systè- 
mes de genèse différents. Dans le dialogue premier, 
c'est Dieu le père ou Esprit enfantant Dieu le fils ou 
Verbe, d'où procède une troisième personne divine, 
le Créateur, de qui viennent les sept gouverneurs 
des sept sphères du monde, puis les créatures, et 
l'homme enfin qui, voulant créer à son tour, engen- 
dre la forme dénuée de raison. Ailleurs, dans les dia- 
logues huitième, neuvième, dixième et onzième, c'est 
Dieu le père, le Monde fils de Dieu, et au-dessous 
d'eux l'homme, dieu terrestre, qui sont tout cl de 
qui tout procède. Il y a encore, suivant le dialogue 



252 CHAPITRE TROISIÈME 

douzième, l'Éternité engendrée par Dieu, le Monde 
produit par l'Eternité, le Temps par le Monde, la 
Génération par le Temps. 

Au-dessus de ces systèmes genésiaques planent 
certains principes panthéistes reproduits en divers 
passages. Tout est dans Dieu ; hors de Dieu, il n'y a 
rien. Dieu est tout; tout est immortel. Créateur et 
créature, genitor et genitus, forment un tout indissolu- 
ble. Ce qui est engendré, c'est ce qu'on voit ; ce qui 
est éternel, c'est ce qui reste caché. Rien ne finit ; la 
mort n'est qu'un changement, une dissolution des 
mélanges. La génération, c'est la vie rendue appa- 
rente ; la mort, c'est la vie qui se cache. De la bonté 
de Dieu ressort la bonté de tout ce qui existe. 

A côté de ces principes généraux, on saisit un 
grand nombre de propositions particulières qui re- 
flètent le gnosticisme et le mysticisme des Grecs 
d'Alexandrie. Toute partie du monde est animée par 
un démon qui lui est propre. Les nombres sont le 
fondement de tout. Les âmes soumises à la mé- 
tempsycose passent du reptile au poisson, de ce- 
lui-ci à l'animal terrestre, puis à l'oiseau habitant de 
l'air, puis a l'homme, d'où elles vont aux démons et 
aux dieux. L'homme est né de Dieu, qui est vie et 
lumière. Cependant, parmi les hommes, Dieu ne com- 
munique l'esprit qu'à ceux-là seulement qui sont 
pieux et religieux. Le vrai, qui est Dieu, n'a ni 
couleur, ni figure, ni corps en quelque sorte. Par la 
contemplation, la connaissance de Dieu descend en 
nous; la contemplation cessant, nous retombons 



AGRIPPA EN ITALIE 233 

dans l'ignorance. L'homme vit en union avec Dieu, la 
nuit par les songes, le jour par les prodiges ; de là les 
révélations et les prédictions. Ces doctrines, on le 
voit, partant des hauteurs d'un spiritualisme raffiné, 
plongeaient en s'abaissant dans un panthéisme mys- 
tique, et arrivaient jusqu'au seuil des arts divinatoi- 
res et de la magie. 

Tels sont les principes contenus dans le traité lu 
et commenté par Agrippa, en lolo, à l'université de 
Pavic. Comment réussit-il à exposer convenable- 
ment de semblables idées dans une chaire de théo- 
logie chrétienne? Probablement en ayant recours à 
des interprétations symboliques, à des analogies 
plus ou moins spécieuses, à d'adroites omissions : 
procédés conformes à ceux qu'emploie dans son 
commentaire Lefèvre d'Étaples, dont il avait peut-être 
le livre entre les mains. Il y avait, en tout cas, dans 
ce sujet, tout ce qu'il fallait pour autoriser les har- 
diesses et les nouveautés dont on était surtout friand 
alors, et qui convenaient tout particulièrement à 
l'esprit d'Agrippa. 

Nous ne savons pas si les leçons dWgrippa sur 
le Pimander retinrent bien longtemps l'attention de 
ses auditeurs ; mais nous savons qu'elles excitèrent 
vivement, à leur début, la curiosité publique. Celle- 
ci était tout naturellement provoquée, comme nous 
venons de le dire, par le choix môme du sujet ; elle 
l'était bien plus encore peut-être par le caractère du 
professeur. C'était un homme très jeune pour un 
pareil rôle, il n'avait pas trente ans et se présentait, 



254 CHAPITRE TROISIEME 

non comme un lettré, comme un savant de profes- 
sion, mais comme un soldat détaché accidentelle- 
ment de la vie des camps. Nous avons déjà dit 
qu'Agrippa, en toute occasion, affichait de grandes 
prétentions à la gloire des armes, et qu'il lui plaisait 
de passer pour un guerrier. Nous avons dit aussi 
combien ces prétentions étaient peu justifiées. Voici 
un nouveau témoignage de ce singulier travers de 
son esprit. 

Sans connaître avec beaucoup de précision ce 
qu'avait été l'existence d' Agrippa depuis qu'il était 
en Italie, nous en savons ass^z pour être certains 
que, malgré son apparition dans le camp de l'empe- 
reur à son arrivée dans ce pays, sa vie n'y avait été 
nullement celle d'un soldat. Il se donne cependant à 
ce moment pour tel, obéissant par là sans doute à la 
tendance qui l'a toujours porté à se targuer de ce 
genre de mérite ; mais voulant certainement de plus, 
par esprit de charlatanisme, provoquer ainsi l'atten- 
tion qu'éveille toujours un homme qui paraît se 
prêter accidentellement à un rôle qu'on peut croire 
étranger à sa condition habituelle. 

Nous possédons, avons-nous dit, le discours pro- 
noncé dans sa première leçon par Agrippa '. Son 
apparition dans une chaire d'enseignement avait 
attiré tout ce que Pavie, centre d'études et de vie 

1. Oratio habita Papix in prMectione Hermetis Trismegisli, 
de potestate et sapientia Dei. — Anno MDXV. — {Opéra, t. II, 
p. 1073-lOSi.) 



AGRIPPA EN ITALIE 255 

intellectuelle, renfermait d'hommes distingués, et 
avec eux un personnage considérable, le marquis de 
Mantoue, Jean-François de Gonzague, un de ces 
petits princes qui, dans la politique embrouillée de 
l'époque, menaient, honorablement du reste suivant 
les idées et les usages de leur temps, la vie de con- 
dottiere, plutôt que celle de souverain. Agé de près 
de soixante ans en 1515, Jean de Gonzague avait 
servi l'une après l'autre toutes les causes en Italie. 
A un certain moment, il avait, en raison d'un grief 
personnel, quitté le parti de Louis XII, pour celui 
de l'empereurMaximilien. Mêlé dès lors aux ennemis 
des Français, il se trouvait maintenant l'ami du duc 
Sforze, rentré depuis trois années dans le Milanais ; 
c'est ce qui explique sa présence à Pavie en 1515, 
quand Agrippa, qu'il pouvait avoir entrevu en 1511 
sur l'Adige, au camp de l'empereur, parut dans la 
chaire de théologie de la célèbre université de cette 
ville. Il assiste en curieux à sa première leçon. 

— Illustre marquis, dit en commençant Agrippa, 
et vous personnages éminents et recommandables, 
vous voyez devant vous un homme qui, après mainte 
traverse, après les dures leçons d'une fortune con- 
traire, fatigué par trois années de guerres et de 
travaux de toute sorte, s'est longuement demandé 
comment il lui serait possible d'échapper à ces écueils, 
et de sortir de cette mer toute sanglante pour gagner 
le port. Il me fallait un emploi honorable en même 
temps que lucratif. J'ai cru le trouver dans une 
fonction qui peut s'accorder avec le métier des ar- 



256 CHAPITRE TROISIÈME 

mes. Je veux exposer devant vous les secrets mystè- 
res de la plus sublime philosophie. Familiarisé dès 
mon jeune âge avec l'étude, je me suis trouvé porté 
par l'influence des astres, par le génie divin, et par 
mes propres dispositions, vers la contemplation, at- 
trayante par-dessus tout, de l'ordonnance et des 
secrets de la nature; et rien ne peut mieux me 
convenir que de me présenter sous l'égide de la 
sacro-sainte philosophie, devant la jeunesse qui 
peuple cette florissante université. Mais ne m'accu- 
sera-t-on pas de présomption et de témérité, en me 
voyant, presque barbare au milieu de cette nation, 
soldat jusqu'à ce jour, et en habit étranger, franchir 
les degrés de cette chaire et oser, si jeune encore 
d'années, vous promettre des choses dont l'impor- 
tance réclame ordinairement la gravité et la maturité 
d'un vieux docteur? Je ne le crains pas. Je considère 
surtout la perspicacité de votre intelligence ; je me 
rappelle, en outre, qu'ailleurs déjà j'ai su remplir 
avec succès l'emploi dont je veux me charger aujour- 
d'hui, et je me dis qu'après tout ce n'est pas du 
nombre des années, mais des forces de l'esprit, que 
vient la science. 

Après ce début insinuant, Agrippa rappelle au 
marquis de Mantoue qu'il a pu le voir, pendant ces 
dernières années, investi d'un commandement mili- 
taire, dans le camp de l'empereur '. Il revient encore 

l.Los expressions proximis kis annis devaient faire croire 
qu'Agrippa avait, pendant les dernières années, vécu dans les 



AGRIPPA EN ITALIE 257 

sur le contraste, qui semble lui plaire beaucoup, de 
sa condition antérieure d'homme de guerre et de sa 
situation présente dans une chaire de théologie, 
sacrarum literarum pulpito prsepositus. Il prie ses 
jeunes auditeurs de ne pas se scandaliser de ce 
titre sanguinaire de soldat. 11 cite l'exemple d'illus- 
tres guerriers qui ont manié la parole et la plume 
aussi bien que l'épée. Il nomme César et Charle- 
masrne. Les armes d'ailleurs sont, dit-il, d'insti- 
tution divine; Judas Machabée a reçu les siennes 
de Dieu lui-même. Il n'y a donc aucune raison pour 
le repousser, lui, d'une situation où l'appellent la 
voix et les encouragements de ses amis, le senti- 
ment de ses devoirs envers Dieu et envers les hom- 
mes, et par dessus tout les circonstances propices 
qui ont fait succéder aux troubles et aux fatigues de 
la guerre la paix et la liberté, sous la protection 
de l'illustrissime et victorieux Hercule Maximilien 
Sforze, huitième duc de Milan, que Dieu protège. 
L'orateur annonce ensuite qu'il veut expliquer les 

camps. Nous savons qu'il n'en est rien. Il se donne en même 
temps le titre de militibus prxf'ectus. Son manque habituel de 
sincérité, en ce qui regarde ses prétendus services militaires, 
nous autorise à ne pas nous arrêter beaucoup au sens rigoureux 
(pu; pourraient avoir ces expressions. Quant à l'audacieux appel 
qu'Agrippa ne craint pas de faire aux souvenirs du vieux 
marquis de Mantoue, ce n'est évidemment qu'un trait de har- 
diesse sans grand inconvénient, vis-à-vis d'un homme dont la 
mémoire n'avait dû conserver qu'une idée imparfaite du grand 
nombre de gens qui, dans les camp, divers, avaient passé 
devant lui. 



258 CHAPITRE TROISIÈME 

dialogues d'Hermès Trismégiste sur la puissance et, 
la sagesse de Dieu. Il fait l'histoire de cet antique 
docteur, d'après ce qu'il en a trouvé, dit-il, dans le 
livre astrologique de Rab Abraham Avenazre. Sui- 
vant lui, le patriarche Abraham aurait eu d'une con- 
cubine un fils nommé Mydas qui fut père d'Enoch, et 
c'est celui-ci que sa science aurait fait surnommer 
Hermès ou Mercure; ce qui est, dit Agrippa, d'accord 
avec les récits d'Eusèbe, de Diodore et de Lactance. 
Cet Enoch, surnommé Hermès ou Mercure, aurait 
donné aux Egyptiens clés lois ; il leur aurait appris 
l'astromie, leur aurait enseigné l'harmonie des mots 
et des nombres, la médecine, la palestre. Le premier 
parmi les philosophes, il se serait élevé de la connais- 
sance des choses physiques et mathématiques à celle 
de la divinité, et aurait inventé la théologie. Il aurait 
enfin rédigé, pour y déposer cette universelle science, 
26,525 volumes tout remplis de choses merveilleuses, 
où il annonce la ruine de l'ancienne religion et la ve- 
nue du Christ ; ce qui a donné occasion à saint Au- 
gustin de se demander si c'est par les astres ou par 
les révélations des esprits qu'il a pu connaître de si 
grands mystères '. Lactance le compte parmi les 
sibylles et les prophètes. Il a surpassé tous les philo- 
sophes; il était prêtre, et les Egyptiens l'ont créé 



1. Ceci est emprunté par Agrippa à MarsileFicin, suivant le- 
quel saint Augustin se serait fait celte question à propos 
d'Hermès Trismégiste : « Peritia ne siderum, an revelatione 
spiriluum illa cognoverit. » {Opéra, t. II, p. 1078, 1079.) 



AGRIPPA EX ITALIE 259 

roi. De là vient qu'on l'a surnommé Trismégiste, ou 
trois t'ois grand. Agrippa, on le voit, a des informa- 
tions complètes, trop complètes peut-être, sur la 
personne de son auteur. Il sait même comment il 
est mort, et il connaît ses dernières paroles à ses 
disciples, lorsqu'il a quitté la terre pour retourner à 
la cité éternelle, dont la corruption de la mort ouvre 
à tous les portes. 

Après avoir parlé de l'auteur, Agrippa en vient à 
parler du livre. Le titre de celui-ci est Pimander. Tl 
contientles plus profonds mystères de la plus vieille 
théologie, avec les secrets de l'une et l'autre philoso- 
phie, sur Dieu et le monde, sur l'esprit, sur les dé- 
mons et sur l'âme, sur l'ordre de la providence, le 
destin, la religion et ses mystères, les prières se- 
crètes, l'union avec Dieu, de divino connitôio, et la 
régénération. 

— Voilà, dit alors Agrippa, ce que je vous expli- 
querai, soit Ihéologiquement, soit philosophique- 
ment, ou bien par les procédés de la rhétorique et 
de la dialectique, suivant les exigences du texte ; en 
citant les autorités, les opinions, les exemples et les 
passages des lois canoniques ou des lois civiles qui 
s'y rapportent. Puisse la double faculté de philoso- 
phie et de médecine, puisse celle de théologie, puis- 
sent l'autorité des saints canons et la majesté des 
lois me pardonner de toucher à quelques-uns de 
leurs dogmes. Dans cette université, je le sais, ils 
sont sous la garde d'excellents docteurs et de sa- 
vants professeurs, lectures or dinar ii. Je ne saurais faire 



260 CHAPITRE TROISIEME 

injure à ceux-ci, en associant mon œuvre à la leur, 
et en partageant avec eux le fruit de mes travaux. 
Je m'engage à ne laisser sans explication rien de ce 
qui, dans ces doctrines, peut se rapporter aux autres 
sciences. J'espère y réussir grâce au Pimander de 
Mercure trois fois grand, grâce à l'esprit de la puis- 
sance divine, Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, 
véritable Pimander, que je confesse véritablement 
Dieu et homme, et auteur de notre régénération '. 

Agrippa proteste ensuite de sa volonté de ne ja- 
mais rien dire ni rien écrire qui ne soit approuvé par 
l'Église, par le chœur des fidèles, par le collège sa- 
cré des ôvêques et le souverain pontife qui est à sa 
tête. 11 soumet à leur jugement ses opinions; il se 
déclare toujours prêt à recevoir, en tout esprit de 
charité chrétienne, les censures et les corrections qui 
lui seront imposées par ceux qui ont autorité pour le 
faire, ou par tout autre, mieux informé qu'il n'a pu 
l'être lui-même. Il prévient, en outre, qu'il suivra 
également dans ses discussions, soit les procédés 
scolastiques des stoïciens et des péripatéticiens, les- 
quels, en présence d'une proposition, s'attachent à 
une question particulière à l'aide de laquelle ils con> 
battent tout le reste; soit la méthode de Socrate et 

1. « Favente nobis ipso ter maximi Mercurii Pimandro, mente 
« divinte potentice, Domino videlicet nostro Jesu Christo Naza- 
« reno crucifixo, qui verus Pimander, qui magni consilii Ange- 
«c lus, vero mentis lumine illustrât; quem verum Deum et verum 
« hominem regenerationis auctorem confitemur, futurique pa- 
ix trem seculi judicem expectamus. » (Opéra, t. II, p. 1080.) 



AGRIPPA EN ITALIE 201 

de l'académie, où, rapprochant d'un point controversé 
les diverses questions qui s'y rapportent, on choisit, 
entre toutes, celle qui semble avoir le plus de vrai- 
semblance et de probabilité. Mais il répudie la ma- 
nière des sceptiques, lesquels, trouvant toutes choses 
incertaines, plaident successivement le pour et le 
contre, et restent finalement indécis entre les deux, 
entassant ainsi montagnes sur montagnes et, nou- 
veaux géants, paraissant vouloir s'attaquer aux 
dieux, et battre en brèche avec leurs suphismes tou- 
tes doctrines et jusqu'aux lettres sacrées elles-mê- 
mes. Ces docteurs entêtés, objet de mépris pour les 
philosophes aussi bien que pour les théologiens et 
les jurisconsultes, condamnés par les apôtres, par 
les Pères, par les lois civiles elles-mêmes, Agrippa 
veut qu'ils s'éloignent de ses leçons et il refuse de 
les entendre. Quant aux autres, il recevra toujours 
volontiers leurs objections ou leurs contradictions ; 
et d'une leçon à l'autre il promet d'y répondre, si- 
non toujours verbalement, ce qui pourrait tourner h 
inconvénient, au moins par écrit, à l'exemple des 
anciens théologiens, des Origène, des Basile, des 
Athanase, des Cyrille, des Didymc, des Eusèbe, des 
Chrysostome, des Nazianze parmi les Grecs, et, 
parmi les Latins, des Tertullicn, des Rufin, des Jé- 
rôme, des Augustin, aussi bien que de tant d'autres 
saints personnages qui se sont toujours montrés for- 
mellement contraires à ces discussions en paroles, 
où l'on combat par la force des poumons, plus encore 
que par celle des arguments, et pour la vainc gloire 



262 CHAPITRE TROISIÈME 

de discourir, plutôt que pour l'honneur de la vérité. 

— Je ne pouvais pas, dit Agrippa en terminant 
son discours, m'attendre à parler aujourd'hui, ainsi 
que je l'ai fait, devant un auditoire où tant d'hommes 
distingués brillent comme les astres étincelants qui, 
dans le ciel président par leur influence et leurs mou- 
vements aux événements terrestres. Comment pour- 
rai-je clignement leur rendre grâces de cette insigne 
laveur? Toi, Jean de Gonzague, illustre et vaillant 
capitaine, vous tous hommes éminents, recevez avec 
bienveillance l'hommage du dévouement absolu que 
vous offre un soldat qui, docteur aujourd'hui, a 
quitté les armes pour les lettres. Et vous, mes jeu- 
nes auditeurs, croyez-moi toujours prêt à vous ser- 
vir, si l'occasion s'en présentait, par mon bras aussi 
bien que par ma parole. 

A côté du morceau que nous venons de faire con- 
naître et qui appartient à l'année 1515, les œuvres 
d'Agrippa en contiennent un autre du même genre, 
qui malheureusement ne porte aucune date et qui a 
pu servir aussi de préliminaire à des leçons publi- 
ques. Nous ne pouvons mieux faire que de placer ici 
ce que nous avons à en dire, ne sachant ni à quelle 
époque, ni dans quel endroit ont dû être faites ces le- 
çons, si tant est qu'elles aient eu lieu en effet. Serait- 
ce également à Pavie, antérieurement à celles de 
l'année 1515, c'est-à-dire lors du premier séjour 
d'Agrippa dans cette ville, en 1512? Serait-ce plus 
tard , à l'université de Turin par exemple , où 
Agrippa nous apprend qu'il a parlé aussi vers la fin 



AGRIPPA EN ITALIE 263 

de son séjour en Italie? De ces deux hypothèses, la 
première a contre elle cette considération que le dis- 
cours de 1515 ne contient aucune allusion, et il eût 
été nature] d'en faire une alors, à ces leçons anté- 
rieures, si elles avaient eu lieu en effet. Bien plus, 
le discours de 1515, par quelques-uns de ses traits 
que nous avons reproduits, semble indiquer qu'A- 
grippa osait pour la première fois paraître, ce dont 
il s'excuse, dans la chaire où on le voit monter à ce 
moment. Contre la seconde hypothèse, une objection 
d'une autre espèce résulte de cette particularité, qu'à 
Turin, où l'on sait du reste qu'il n'a dû rester que 
fort peu de temps, Agrippa nous dit avoir interprété 
dans la chaire de théologie les lettres sacrées ', ce 
qui ne s'accorde pas du tout avec le sujet abordé 
dans le second discours que nous avons sous 
les yeux. Ce discours concerne le Banquet de Pla- 
ton 2 ; morceau singulier de philosophie grecque 
dans lequel il est surtout question de l'amour; beau- 
coup, il est vrai, au point de vue métaphysique ; 
mais quelque peu aussi à un point de vue tout dif- 
férent, où il est signalé comme un ressort de l'or- 
dre social, et cela dans un sens dont nous n'avons 
pas besoin de rappeler l'étrange té. 



1. '< Apud Taurinum gymnasium, theologica lectione in pu- 
ablicisscholis, sacrasliteras publiée interprétâtes sum. »(Opera, 
t. II, p. 590.) 

1. Oratin in przleetione convivii Plalonis, amoris laudem 
continens. (Opéra, t. II, p. 1062, 1073. Hi 



2G1 CHAPITRE TROISIÈME 

Agrippa n'était pas homme à être fort embarrassé 
de ces relations d'érastes et d'éromènes dont les 
détails tiennent beaucoup de place dans ce que le 
philosophe athénien dit de l'amour. Cependant, il 
faut le reconnaître, il néglige tout à fait, dans son ex- 
position préliminaire, cette thèse particulière, et en 
prend une autre dans les développements de laquelle 
il se contente d'insérer, en les adoucissant d'ailleurs, 
quelques-unes des propositions que Platon met dans 
la bouche de Phèdre et des autres convives. Il eût 
été difficile de faire autrement dans la circonstance; 
car c'est évidemment' à des jeunes gens, candidissimi 
audùores, que le discours était adressé, ou qu'il était 
au moins destiné, dans le cas où il n'aurait été, ce qui 
après tout est bien possible, qu'un simple projet d'al- 
locution, en vue d'éventualités qui ne se seraient pas 
réalisées. 

L'amour qu'Agrippa porte à la jeunesse est le mo- 
bile de sa conduite et le motif de son discours. 11 
justifie par les considérations les plus variées ce sen- 
timent si naturel à l'homme, et qui éclate môme dans 
l'acte du Dieu créateur, suivantMoyse et, dit Agrippa, 
suivant Platon. Sans amour, pas de vertu. Avec l'a- 
mour, l'homme est capable des plus grandes choses. 
Il est lui-même parla presque transformé. L'amour. 
dont les païens ont fait le grand Dieu, magnus Deus, 
soumet tout à ses lois, tout jusqu'aux autres dieux 
eux-mêmes. L'amour au reste, du consentement de 
tous les philosophes et, ajoute non sans hardiesse 
Agrippa, de tous les théologiens, l'amour est le dé- 



AGRIPPA EN ITALIE 2(35 

sir qui nous porte vers la beauté, mais surtout vers 
la beauté cachée, occultum formosum, dont les beautés 
visibles ne sont que le symbole. 

L'amour est un principe de paix et de bon or- 
dre. La médecine, dit encore assez singulièrement 
Agrippa, ne vise pas à autre chose qu'à réconcilier, 
dans des dispositions d'amour réciproque, les qua- 
tre humeurs du corps. L'agriculture, a,joute-t-il 
dans une appréciation non moins bizarre, ne vit 
que par l'amour dont la terre est susceptible pour 
les semences qu'on lui confie. 

Enfin, après avoir signalé comme le premier et le 
plus essentiel l'amour de Dieu, Agrippa, entrant har- 
diment dans un ordre d'idées tout différent, ne 
craint pas de recommander l'amour qui si justement 
s'adresse à la femme, et de faire ressortir le droit 
qu'à tant de titres, elle a d'inspirer ce sentiment. 
Refuser l'amour à la femme serait, dit-il, le vice le 
plus honteux. Au reste, il relève surtout ce que ce 
sentiment a de plus noble et de plus légitime et dit un 
mot, à cette occasion, de son livre de la prééminence 
du sexe féminin, lequel, ainsi qu'il l'indique à cette 
occasion, n'était pas encore publié alors. Il se donne 
aussi, en passant, la satisfaction de lancer une in- 
vective contre les moines, objets dosa haine, contre 
ces hypocrites porteurs de capuce, cuculliones, qui 
prêchent la chasteté en faisanl la bacchanale, et qui, 
dit-il, trouveront peut-être trop hardie ceLte partie 
de son discours. Mais Agrippa ne veut pas qu'un s'y 
méprenne. 11 condamne formellement l'amour ?on- 
! i w 



266 CHAPITRE TROISIÈME 

suel. Celui qu'il préconise est un sentiment divin 
qui élève et qui anoblit. 

Agrippa, comme nous l'avons vu tout à l'heure, 
terminait en 1515, devant son auditoire de l'univer- 
sité de Pavie, un do ses discours par un mouvement 
oratoire, dont il empruntait le motif aux prétendus 
souvenirs de sa vie militaire. Soldat hier, disait-il 
à ceux qui l'écoutaient, docteur aujourd'hui, je 
serais toujours prêt à revenir, si l'occasion s'en 
présentait, de la parole à l'action, et à vous, servir 
par mon bras aussi bien que par ma parole. 

Pur artifice de rhétorique ! L'occasion devait se 
présenter bientôt d'agir en soldat, sans qu'Agrippa 
la saisît, lorsque, cette' année même, l'arrivée des 
bandes françaises mit brusquement fin aux leçons du 
docteur improvisé, et dispersa, momentanément au 
moins, les élèves et les maîtres de l'université de 
Pavie. Agrippa, moins guerrier qu'il n'aurait voulu 
le faire croire, se sauva comme les autres, et, lors de 
l'envahissement do Pavie par les Français, il cher- 
cha refuge à Milan, d'où le torrent des Suisses, mis 
en déroule à Marignan, devait, quelques jours plus 
tard, le chasser encore. Préparait alors un instant à 
Pavie, mais pour y ramener son enfant et sa femme 
qu'il laisse dans la famille de celle-ci, pendant que 
lui-même court d'un autre côté, en quête de nouvel- 
les ressources. C'est aux faveurs de quelque puis- 
saut protecteur qu'il les demande alors, et non au 
métier des armes, mis par lui dans cette circons- 
tance d'autant mieux en oubli, que jamais, quoiqu'il 



AGRIPPA EN ITALIE 267 

en dise, il ne l'avait beaucoup pratiqué. Il convient 
de présenter succinctement un tableau de ces faits, 
dont les conséquences devaient être si graves pour 
Agrippa. 

L'année 1514 s'était passée avec assez de calme 
pour le Milanais, où les Français n'avaient pas re- 
paru depuis l'échec éprouvé par eux à Novare, dans 
le courant de l'été 1513. Mais à Louis XII, mort au 
commencement de 1515, venait de succéder un roi 
plein d'ardeur, François I er , dont la première pensée 
avait été de reprendre en Italie la lutte un instant in- 
terrompue, et de venger les armes françaises des 
défaites qui leur avaient été infligées. Le roi s'était 
assuré l'alliance des Vénitiens. Le duc de Milan, de 
son côté, comptait sur le pape et sur les Suisses, 
sur ceux-ci surtout, qui presque seuls pouvaient 
fournir à sa cause des combattants. Au mois 
d'août 1515, François I er franchit les Alpes et entre 
en Italie. Accueilli par le duc de Savoie, jusque là 
fidèle à l'alliance française, il s'avance sans trouver 
beaucoup de résistance. Il occupe successivement 
Novare, Pavie et Marignan. Quarante mille Suisses 
viennent, le 13 septembre, lui présenter la bataille 
près de cette dernière ville. Ils y essuient une défaite 
qui tourne en désastre. Les débris de leur armée 
mise en fuite se jettent en désordre dans Milan qu'ils 
ne font que traverser, regagnanl par Gômc les défi- 
Lés des montagnes, et suivis de près par leur vain- 
queur. Celui-ci entre derrière eux dans Milan, qu'en 
passant ils viennent de saccager. Puis, en attendant 



268 CHAPITRE TROISIÈME 

la reddition du château de cette ville où Maximi- 
lien Sl'orze ne tardera pas à capituler, le roi se 
replie sur Pavie dont il s'était emparé, comme 
nous venons de le dire, en s'avançant sur Ma- 
ri gnan. 

Agrippa, dans ces circonstances, se voit ruiné par 
deux désastres qu'il essuie ainsi coup sur coup, à 
court intervalle ; à Pavie d'abord, qu'il avait aban- 
donné précipitamment lors de l'arrivée des Français ; 
à Milan ensuite, où il s'était alors réfugié avec sa 
femme, son fils, ses serviteurs et ce qu'il avait de plus 
précieux. Sa maison de Pa\ie, pleine encore de tout 
ce qu'il avait été obligé d'y laisser, avait été pillée 
derrière lui par les soldats de François I er . Quelques 
semaines plus tard, à Milan , dans le tumulte 
causé par le passage des Suisses débandés et 
poursuivis après Marignan, il perd tout ce qui lui 
reste, tout jusqu'à ses livres, jusqu'à ses cahiers 
(Ep. I, 49). 

Les Français occupaient de nouveau la contrée. 
Le roi en remet, au mois d'octobre lolo, le gouverne- 
ment au duc de Bourbon qui le conserve pendant 
quelques mois seulement, jusqu'à ce que, traversé 
par certaines intrigues et rebuté parles contrariétés, 
il le résigne pour rentrer en France, en 1516. Nous 
ne savons si Agrippa eut alors occasion de voir 
ce prince dont il devait plus tard se trouver rap- 
proché, dans des circonstances que nous aurons à 
faire connaître ultérieurement. Ce n'aurait été, en 
tout cas, que d'une manière très fugitive ; car il dut 



AGRIPPA EN ITALIE 2G9 

s'éloigner, à ce moment même, du Milanais où il ne 
semble plus avoir séjourné depuis lors. 

Après le naufrage de sa fortune à peine ébauchée, 
dans le cataclysme qui avait enveloppé, en 1515, le 
Milanais tout entier, Agrippa se voit dans la néces- 
sité de chercher ailleurs, pour lui et pour les siens, 
les ressources qui lui manquaient de ce côté. Sa 
femme, originaire de Pavie, avait été, avons-nous dit, 
provisoirement ramenée par lui avec son enfant chez 
ses parents. Libre alors, il se met aussitôt en quête 
de nouveaux moyens d'existence. L'université de 
Pavie était déserte; le pays se trouvait dans le 
plus grand désordre ; tout semblait comme entraîné 
par un torrent; on ne savait à quelle branche se 
retenir. 

— J'ai reçu tes lettres du 15 de ce mois, lui écrit 
le 16 octobre 1515 un de ses amis. Je n'ai rien vu des 
précédentes dont tu me parles. Je comprends assez 
ce qu'ont de douloureuses les épreuves que tu viens 
de traverser. Tu les supporteras avec l'énergie d'un 
homme courageux. Je me suis assuré des disposi- 
tions du prince. Tl faut que tu le voies ; que tu lui 
dises ton intention de retourner h Casale ; que tu lui 
demandes enfin d'ordonner à Galeotus ou à Antonius 
de Altavilla, ses maîtres d'hôtel, de l'annoncer dans 
cette ville, et de t'y recevoir au nombre de ses pen- 
sionnaires (Ep. I, 47). 

Le prince dont il est ici question est le marquis 
de Montl'errat dont Agrippa, une première fois, avait 
antérieurement déjà éprouvé les bienfaits, et duquel 



270 CHAPITRE TROISIÈME 

il avait reçu bon accueil en l'année 1512, dans des 
circonstances analogues à celles du moment présent, 
ainsi qu'il a été dit précédemment. C'est de ce côté 
qu'il se tourne de nouveau dans sa détresse. Il avait 
quelque espérance, à ce qu'il semble, d'après la lettre 
que nous venons de citer, d'être admis, nous ne sa- 
vons à quel titre du reste, au nombre des pensionnai- 
res de ce prince. Il fallait pour cela venir se fixer dans 
ses États, à Gasale, où Agrippa s'était déjà réfugié 
en 1512. Il se rend dans cette ville vers la fin de 1515, 
laissant à Pavie, sous la garde de ses parents et de 
ses amis, sa femme et son fils qu'il ne tarde pas, 
du reste, à rappeler près de lui (Ep. 1,48). En 1516 
et, jusqu'au printemps 1517 (Ep. I, 52; II, 1), nous 
le voyons installé avec les siens chez le marquis de 
Montferrat, à qui il dédie des ouvrages composés à 
son intention (Ep. I, 49, 51, 52). Il entendait proba- 
blement s'acquitter ainsi de la dette de reconnais- 
sance contractée par lui en recevant la pension que 
paraît lui avoir alors assignée ce prince. Un des 
amis d'Agrippa s'était employé très activement à lui 
procurer ces avantages, qui cependant ne semblent 
pas encore l'avoir satisfait complètement. C'est au 
moins ce que permettent de penser quelques docu- 
ments relatifs à cette époque, qui le montrent cher- 
chant à se frayer, dans ce moment même, d'autres 
voies. 

Dès le mois de février 1516, Agrippa est, pour ce 
dernier objet, en correspondance avec un ami qui 
réside à Verceil. Cet ami est un carme du couvent 



AGRIPPA EN ITALIE 271 

de cette ville, le père Jean Chrysostome, qu'il con- 
naissait depuis plusieurs années déjà l . C'est à lui 
qu'en 1512 il envoyait un livre de cabale avec de 
grands éloges pour cette science, et la recommanda- 
tion d'être, en ce qui la concerne, d'une absolue dis- 
crétion (Ep. I, 31). Lorsque, à la fin de cette même 
année 1512, Agrippa était venu s'établir une première 
fois à Casale, à la suite des désordres causés à 
Pavie par les Suisses, le père Chrysostome lui avait 
écrit pour l'assurer du plaisir qu'il éprouvait de le 
voir se rapprocher ainsi du lieu que lui-même il 
habitait. Le révérend père protestait en même temps 
de son dévouement pour Agrippa, et du désir qu'il 
avait de le servir. Il lui parlait enfin, à mots couverts, 
de certains résultats très importants qu'il serait 
bientôt en mesure de lui communiquer (Ep. 1,37). Il 
s'agissait probablement de quelque travail d'alchi- 
mie ou de cabale. On voit quels liens existaient alors 
entre le père Chrysostome et Agrippa. 

Quand celui-ci revient, vers la fin de 1515, à Casale, 
il n'est pas étonnant de voir le carme de Verceil entrer 
de nouveau en relation avec lui. Mais ce n'est plus 
assez, pour le bon religieux, d'une correspondance 
favorisée cependant par le voisinage. C'est à un rap- 
prochement complet qu'il vise ; c'est à Verceil même 



1. La correspondance entre Agrippa et le père Jean Chrysos- 
tome, carme du couvent de Verceil, comprend sept letiiv-, qui 
se trouvent dans la correspondance générale, L. i, 31, 37, 54, 55, 
5G, 58, 59. 



272 CHAPITRE TROISIÈME 

qu'il veut posséder l'homme admiré par lui comme 
un maître, estimé comme un ami. Le père Chrysos- 
tome a, dans cette ville, accès auprès d'un grand 
personnage, le seigneur Hannibal, auquel il a parlé 
d'Agrippa. Rien n'a été oublié, on peut le croire, de 
ce qui doit recommander le mérite de celui-ci. Le 
noble seigneur se montre disposé à l'attacher à sa 
personne, avec une pension de 200 ducats et la fa- 
culté de s'installer, comme il le jugera à propos, dans 
la ville de Verceil, pour y voir en toute liberté le vé- 
nérable père Chrysostome. Le seigneur Hannibal ne 
peut malheureusement pas donner immédiatement 
suite à ses bonnes dispositions, et il veut que pro- 
visoirement la chose soit tenue secrète (Ep. 1,54). 
Cette affaire, qui semble n'avoir abouti à aucun 
résultat, traîne en longueur pendant tout l'hiver, le 
printemps et une partie de l'été de l'année 1316, du 
mois de février au mois de juin. L'illustre person- 
nage n'avait peut-être cédé qu'en apparence aux 
importunes sollicitations du père Chrysostome. Il 
retarde de jour en jour la réalisation de ses promes- 
ses. Le religieux entretient de ce sujet Agrippa, celui- 
ci ayant, dès le mois de mars, donné son assentiment 
aux propositions qui lui ont été faites. Son ami vou- 
drait qu'il vînt tout d'abord avec sa famille à Verceil, 
pour y attendre la parole définitive du protecteur qui 
s'offreàlui. Sa présence hâterait, lui dit-on, la conclu- 
sion de l'affaire. Le seigneur Hannibal ne peut mal- 
heureusement pas mettre à sa disposition son palais 
déjà promis à un de ses amis. Mais le magnifique 



AGRIPPA EN ITALIE 273 

seigneur Ludovicus Cernole lui offre, en attendant 
mieux, une partie du sien. Une noble veuve, s'il le 
préférait, pourrait aussi le recevoir, pendant quelques 
jours, dans sa maison (Ep. 1, 55, 56, 58, 59). 

L'important était la pension, dont il s'agissait 
d'avoir l'assurance, et dont le seigneur Hannibal ne 
parlait plus. Au retour du printemps, celui-ci était 
parti, à ce qu'il semble, pour la campagne, et on ne 
le voyait plus guère à la ville. Cependant il avait 
toujours, disait-on à Agrippa, une grande admi- 
ration pour lui et pour ses ouvrages. Il avait eu sous 
les yeux ses deux derniers écrits, lesquels traitaient 
de l'homme et de la connaissance de Dieu ; il les 
avait trouvés fort beaux et les avait montrés à un 
théologien de Tordre des prêcheurs demeurant à 
Vercei), dont la complète approbation augmentait 
encore, était-il dit à Agrippa, l'estime que le sei- 
gneur Hannibal faisait de lui. Le théologien était, 
comme tout le monde, affirmait-on, impatient de le 
voir arriver bientôt (Ep. I, 58). 

L'affaire en resta là cependant, selon toute appa- 
rence, car nous n'en trouvons plus aucune trace 
après le 2 juin de l'année 1516; et, au mois de septem- 
bre suivant, ainsi qu'au commencement de l'hiver 
1517, Agrippa était encore à Casale auprès du 
marquis de Montferrat, où il devait se contenter 
d'avantages vraisemblablement très inférieurs aux 
200 ducats de pension que la libéralité en expecta- 
tive de l'illustre seigneur Hannibal avait un instant 
l'ait briller à ses yeux. 



274 CHAPITRE TROISIÈME 

Les deux ouvrages envoyés à ce dernier par 
Agrippa, et si hautement appréciés, disait-on, à Ver- 
ceil, étaient deux petits traités récemment composés 
et dédiés au marquis de Montferrat. Le premier 
était un dialogue sur l'homme ' ; le second était une 
espèce de discours sur la connaissance de Dieu 2 . 
Agrippa les avait écrits au milieu même du trouble où 
l'avait jeté l'invasion française de 1515 ; au moment 
où le pillage de sa maison de Pavie le laissait à peu 
près sans ressources 3 . Il rend compte de cette situa- 
tion à un ami qu'il appelle Augustine doctissime. 

— L'esprit et le cœur troublés, lui dit-il, je pensais 
à l'anéantissemeut de ma fortune, à la perte de mon 
emploi et du salaire que j'en retirais, aux charges 
de la famille, à la suppression des revenus, à la 
difficulté des emprunts, à la cherté de toute chose, 
à l'avenir plus sombre encore que le présent. La 
mort me semblait alors préférable à la vie. J'étais 
seul et. séparé des miens, et je ne trouvais personne 
pour me consoler. Cependant, me recueillant, je me 
mis à réfléchir sur la condition de l'homme ; je re- 
trouvai des pensées que j'agitais jadis, quand j'étais 
à Rivolta près du comte Alexandre Laudo de Plai- 

1. Dialogus de homme qui Dei imago est. (Opéra, l. II, 
p. 719.) 

2. Liber de triplici ratione cognoscendi Deum. (Opéra, 
t. II, p. 480-501.) 

3. '■< Rclicta Papiœ domo ac supellectile, rebusque omnibus 
« quas tandem, paucis salvis, fere omnes spolialas amisissem » 
(Ep. I, 49). 



AGRIPPA EN ITALIE 2"7o 

sance, en août 1514, et j'en composai un dialogue que 
je veux offrir à notre illustre prince (Ep. I, 49). 

C'est le marquis de Montferrat que désignait ainsi 
Agrippa. Il terminait sa lettre en priant le savant 
Augustinus de vouloir bien approuver et corriger 
au besoin son œuvre, sachant bien qu'elle n'en serait 
que plus agréable au prince à qui elle était destinée. 
L'approbation qu'il sollicitait devait, ajoutait-il, l'en- 
courager à continuer ces travaux. Agrippa envoie 
aussitôt, avec le dialogue sur l'homme dont il est ici 
question, le petit traité de la connaissance de Dieu 
qu'il communique en même temps à Augustinus ; 
car celui-ci répond à ce double envoi par une seule 
et même lettre, où il félicite très amicalement le 
meilleur et le plus savant des mortels, l'explorateur 
assidu des choses secrètes, arcanarum rerum obser- 
vator, d'avoir su dans son infortune assez dégager 
son esprit, pour le porter à une contemplation qui 
lui a permis d'étudier d'une manière si admirable et 
l'homme et Dieu, son créateur (Ep. I, 50). 

Nous possédons les lettres de dédicace jointes aux 
deux petits traités par Agrippa, pour les offrir au 
marquis de Montferrat ' (Ep. I, 54,52). Mais des 
deux ouvrages eux-mêmes, le second nous est seul 
parvenu. Nous ne savons du premier que le peu qui 



I. « Illustrissime», excellentissimoque sacri Romani imperii 
« principi ac vicario, Guilhelmo Pakeologo, marchioni Mon- 
« tisferrati, domino suo beneficentissimo, Benricus Cornélius 
« Agrippa beatudinum perpeluam exoptal >, (Ep. I, 52). 



270 CHAPITRE TROISIÈME 

en est dit par Agrippa dans les lettres que nous 
venons de mentionner; à savoir, qu'il était écrit en 
forme de dialogue, que l'homme y était considéré 
principalement comme l'image de Dieu, et que l'au- 
teur s'y était appliqué dans ses expositions à émettre 
des opinions plutôt que de formelles affirmations '. 
11 disait encore qu'il était loin d'avoir épuisé son 
sujet dans ce travail (Ep. I, 51.) 

Quant au traité de la connaissance de Dieu, lequel 
a été recueilli dans les œuvres d'Agrippa, c'est un 
discours soutenu, divisé en six chapitres, où, après 
avoir établi qu'ignorer Dieu est le comble du mal, et 
que le connaître, au contraire, est le souverain bien 
(chap. i et n), l'auteur développe cette thèse, que 
trois voies sont offertes à l'homme pour arriver à 
cette connaissance : la contemplation des œuvres du 
Créateur, ou ce qu'il appelle le livre de la créature 
(chap. m), les avertissements des prophètes qui 
constituent le livre de la loi (chap. iv), les enseigne- 
ments de Jésus-Christ et des apôtres, dans le livre 
des évangiles (chap. v). A propos du livre de la loi, 
il est dit par Agrippa qu'outre la loi écrite, ce qu'il 
appelle la loi littérale, donnée par le Seigneur à 
Moyse, celui-ci en a reçu parla même voie la secrète 
interprétation, qui était à côté de l'autre comme une 
loi spirituelle en quelque sorte. La première, ajouto- 
t-il, a été rédigée en cinq livres par le législateur du 

1. « Neque vero id te lalere volo, pleraque me narrando po- 
« lias et opinando quam ailirmando scripsisse » (Ep. I, 49). 



AGRIPPA EX ITALIE 277 

peuple juif; tandis que la seconde, transmise par 
lui à soixante-dix sages, a été confiée à la seule 
tradition. Telle serait, dit Agrippa, l'origine de la 
cabale, à l'aide de laquelle la connaissance des choses 
divines et de l'humanité peut être dégagée de la loi 
de Moyse, où elle est cachée sous le voile de l'allégo- 
rie. Agrippa cite comme son autorité sur ces matiè- 
res, Rabi Moyses, in secundo tractatu Morœ, et un 
autre Moyse dit Gerundinus. 

Les modernes hébreux, dit encore à cette occa- 
sion Agrippa, ont donné ce nom de cabale à une 
science secrète des opérations mystérieuses et des 
effets merveilleux; et c'est ainsi que les hommes 
qui se vantent de faire des prodiges moyennant un 
pacte avec le démon, ont été amenés, pour déguiser 
leurs exécrables artifices, à se couvrir du nom de 
cabale, discrédité ainsi, comme l'a été non moins in- 
justement celui de magie. 

On a constaté, dans le traité de la connaissance de 
Dieu, la présence de passages empruntés h YAscle- 
pius, ouvrage analogue au Pimander et attribué 
comme lui à Hermès Trismégiste. UAsclepius con- 
siste de même que le Pimander, en dialogues. On n'en 
a du reste, qu'un texte latin donné comme une antique 
traduction faite au n c siècle par Apulée, d'après un 
livre plus ancien. Marsile Ficin, dans la seconde 
moitié du xv c siècle, avait publié à Florence cet 
ouvrage, en môme temps que sa traduction latine 
du texte grec, récemment découvert alors, du 
Pimander. 



278 CHAPITRE TROISIÈME 

On se rappelle que les leçons d'Agrippa, brusque- 
ment interrompues à Pavie en 1515, roulaient sur le 
Pimander. C'est probablement pour utiliser les étu- 
des faites par lui à cette occasion, qu'il voulait com- 
poser sur ce dernier écrit des annotations destinées 
vraisemblablement à être publiées, et qu'il annonçait 
en 1516 à son illustre protecteur, comme une œuvre 
particulièrement digne de lui être offerte, en même 
temps qu'il lui adressait son dialogue sur l'homme. 
Nous ne savons pas, du reste, s'il a exécuté ce travail, 
dont on ne connaît pas autre chose que l'indication 
donnée dans ces termes par son auteur ] . 

Malgré les tentatives du père Jean Chrysostome 
pour amener à Verceil Agrippa au commencement 
de 1516, celui-ci paraît, comme nousl'avons dit, avoir 
passé à Casale, auprès du marquis de Montferrat, 
tout le reste de cette année et même le commence- 
ment de la suivante. A cette dernière époque, il y 
jouissait encore de la faveur du prince et invitait un 
de ses anciens amis à venir la partager avec lui 
(Ep. II, 1). Nous ne savons pas bien quelles considé- 
rations le détachent alors de ce lieu et des avantages 
qu'il y avait trouvés. A la fin de février 1517, on l'ap- 
pelle à Turin. Il est question d'une affaire à laquelle 
on travaille dans son intérêt, avec le concours d'un 
personnage appartenant à une famille de Lyon qui 



1. « Copiosius quse hic deflciunt, in annotationibus nostris 
super Pimandrum Trismegisli inox comperies olucidata » 

(Ep. r, 51). 



AGRIPPA EN ITALIE 279 

devait un peu plus tard accueillir Agrippa dans cette 
ville, et nouer avec lui des relations assez étroites. 
Ce personnage est Jean de Laurencin, commandeur 
de Saint- Antoine de Riverie '. 

Agrippa est maintenant à la recherche d'un emploi. 
Le o mai il est à Chambéry, et le 16 novembre 
suivant, on l'attend à Genève. C'est vraisemblable- 
ment à cette époque qu'il a dû faire à l'université de 
Turin quelques leçons, puisqu'elles n'eurent lieu, 
suivant son propre témoignage, qu'après celles de 
Pavie. Les dates que nous venons de mentionner ne 
permettent pas de penser d'ailleurs que si elles fu- 
rent effectivement faites alors, elles se soient beau- 
coup prolongées. Nous savons, d'un autre côté, par 
Agrippa lui-même, que ces leçons avaient eu pour- 

1. Jean do Laurencin est qualilié tantôt prseceptor, ou praecep- 
lor priiiiuiiu.s, tantôt pr&positus, expressions qu'il faut tra- 
duire par celle de commandeur ; l'ordre de Saint-Antoine ayant 
alors adopté depuis longtemps le titre de commanderie pour 
ses prieurés ou maisons provinciales. C'est à ce commandeur 
Jean de Laurencin que sont dédiés par Agrippa les Commen- 
taires sur YArs brevis de Raimond Lulle : « Reverendo domino 
« Joanui Laurentino Lugdunensï, prœceptori primario divi An- 
« toniiapud Rivum eversum, provinciae Pedemontium. » {Opéra, 
t. II, p. 331). Ce personnage appartenant à une famille lyon- 
nais' ne saurait être, en tout cas, celui île qui émanent certaines 
lettres adressées alors de Lyon à Agrippa (Ep. 11. G, 8, 0), 
car il estquestion de lui dans ces lettres, aussi bien que dans 
quelque .mires, écrites à la même époque de Turin à Agrippa 
(Ep. Il, '.!, .;, \ . Ces correspondants de Lyon et de Turin sont 
des ainis communs d'Agrippa et du commandeur Jean de 
Laurencin. 



280 CHAPITRE TROISIÈME 

objet l'inlerprélation des lettres sacrées. Pendant ce 
temps-là, ses amis, activement dévoués comme tou- 
jours à ses intérêts, cherchent par tous les moyens 
à l'aider, et à lui frayer les voies. 

— Tu peux m'en croire, lui écrit l'un d'eux qui est 
à Lyon en août 4517, partout je veux être ton précur- 
seur, comme saint Jean a été celui du Christ. Je veux 
faire en sorte de te procurer les moyens de te livrer 
en toute liberté à tes études (Ep. II, 6). 

Agrippa était alors en négociation avec le duc de 
Savoie (Ep. II, 6). Un ami l'invite dans le même 
temps à se rendre à Saint-Antoine, oppidulo Sancti 
Antonii (Ep. II, 7); un autre le réclame à Lyon 
(Ep. II, 8) ; on demande aussi quelque chose pour 
lui à Grenoble (Ep. II, 6, 8) ; et on parle en sa faveur 
au légat d'Avignon qui lui fait proposer un emploi et 
un traitement (Ep. II, 9). La cité de Metz, d'un autre 
côté, lui fait faire des propositions du même genre 
(Ep. II, 9). Des amis le pressent d'accepter de pré- 
férence les offres du légat. 11 se décide cependant 
pour celles de Metz. Le désir de se rapprocher de 
son pays natal pourrait bien n'avoir pas été étranger 
à sa résolution dans cette circonstance. Il semble 
néanmoins avoir eu quelque peine à prendre défini- 
tivement son parti. 

Deux lettres reçues par Agrippa d'un ami de 
Genève, à la fin de loi 7 et au commencement de 
1518, nous font assister à ses dernières hésitations 
(Ep. II, 10, 11). Il paraît un instant près d'aller s'éta- 
blir à Genève même. Il s'y annonce et on l'y attend ; 



AGRIPPA EN ITALIE 281 

il y est notamment désiré, est-il dit, par Eustache 
Chapuys, officiai de l'évêché, dont nous aurons 
à expliquer ultérieurement les relations avec lui. 
Dans sa correspondance de cette époque, Agrippa 
se plaint beaucoup de sa mauvaise fortune et de 
l'ingratitude des hommes. On lui a offert un prix, 
suivant lui dérisoire, pour ses services passés, et il 
ne veut pas l'accepter. Il n'est pas dit de qui venait 
cette proposition dédaignée. On peut supposer qu'elle 
émanait du duc de Savoie, avec qui Agrippa s'était 
trouvé en rapport dans ces derniers temps, et de qui 
nous le verrons, dans la suite, réclamer une pension 
promise, dit-il alors, antérieurement '. Il avait, pa- 
rait-il, composé en l'honneur de ce prince un dis- 
cours, publié peut-être déjà en forme de volume, si 
l'on s'en rapportait à une expression employée par 
lui à ce sujet, dans une de ses lettres, ovationis tomus 
in laudem ducis edùus(Ep. II, 11). Ce livre ne nous 
est point parvenu. 

Au moment où les amis d'Agrippa l'attendaient à 
Genève, ils apprennent, le 16 janvier 1518, qu'il part 
pour Metz (Ep. II, 11). Agrippa venait d'accepter 
les offres qui lui étaient faites de la part de cette 
ville, où on lui proposait un office public aux gages 
de la Cité. Rien ne prouve qu'il connut déjà aucun 
des hommes qui, à Metz, devaient plus tard être pour 
lui d'intimes et fidèles amis, ni qu'il eût été alors 

1. Cette réclamation se produit, à l'époijue du séjour d'A- 
s:ii)i|>;i à Genève, en 1521. 

T. I. 21 



282 CHAPITRE TROISIÈME 

appelé par eux à cette nouvelle résidence. Il ne sem- 
ble pas non plus que les voies pour y arriver lui 
aient été ouvertes par ses amis ni par ses parents 
de Cologne, où il avait encore son père, sa mère et 
une sœur, à cette époque l (Ep., III, 8). Il est, au con- 
traire, parfaitement certain que dans cette affaire une 
part essentielle revient à un membre de la famille 
lyonnaise des Laurencin, à laquelle appartenait le 
commandeur de Saint- Antoine de Riverie, grand 
ami d'Agrippa, dont nous avons dit quelques mots 
tout à l'heure ~. Le commandeur de Saint-Antoine 
aurait fait agir, ce semble, pour cet objet, un de ses 
frères, Ponce de Laurencin, titulaire à cette époque 
de la commanderie de Saint-Jean à Metz. C'est à 
l'influence de celui-ci que serait due, on a tout lieu 



1. Au nombre des amis qu'Agrippa possédait alors à Colo- 
gne se trouvent Théodoric, évoque de Cyrène, administrateur 
de l'archevêché, et Adolphe Roboreus, chanoine de Sainte-Ma- 
rie ad gradus. Le premier adressait, neuf ans plus tôt, des té- 
moignages de la plus haute estime à Agrippa (Ep. I, 21) et 
celui-ci, pendant son séjour à Metz, lui envoie sou Traité du 
péché originel (Ep. II, 17;, et l'opuscule intitulé Antidote con- 
tre la peste (Ep. II, 19). Au second il a dédié la table abré- 
gée de ses Commentaires sur l'Ars brevis de Raimond Lulle 
(Opéra, t. Il, p. 460). Quant aux Commentaires eux-mêmes, 
c'est à Jean de Laurencin, commandeur do Saint-Antoine de 
Riverie, qu'ils sont dédiés, comme il a été dit précédemment. 

2. Nous avons réuni dans une note de l'appendice (n° XXI) 
quelques renseignements sur la famille de Laurencin, sur 
ceux de ses membres notamment qui ont pu se trouver en re- 
lation avec Agrippa. 



AGRIPPA EX ITALIE 



:>83 



de le croire, la proposition adressée de cette ville 
à Agrippa, qui, dans le discours prononcé par lui 
devant les magistrats messins, en prenant peu de 
temps après possession de son office, rend for- 
mellement témoignage de l'intervention officieuse 
des Laurencin auprès de lui, pour le lui faire ac- 
cepter, et donne ainsi lieu de penser qu'ils ont pu 
participer aussi aux négociations qui le lui ont pro- 
curé l . Une particularité qui confirme nos suppo- 
sitions, touchant le rôle probable du commandeur 
de ISaint-Jean dans cette circonstance, c'est qu'on 
voit le gouverneur même de cette commanderie, 
qui était son subordonné et son agent en résidence 
permanente à Metz, chargé par la Cité de ve- 
nir avec le secrétaire de celle-ci trouver Agrippa 
en Savoie, pour s'aboucher avec lui, vers la fin de 
1517 ou au commencement de 1518 2 . Les comptes, 

1 . Oratio ad Metensium Dominos, dam in illorum advoca- 
tum syndicum et. oratorem acceptaretur. (Opéra, t. II, 
p. 1090-1092.) 

2. Parmi les titres de l'ancienne commanderie de Saint-Jean 
à Metz, conservés aux archives départementales de cette ville, 
existent des pièces mentionnant sous diverses dates, de 15 16 à 
1529, le commandeur Ponthus ou Ponce (de) Laurencin, et en 
même temps les gouverneurs Ricliart Teunat et Estienne de 
Laye, successivement chargés d'administrer en son nom, lui 
absent, la commanderie de Metz. Le premier de ces deux per- 
sonnages est signalé encore au 21 septembre 1516; le second 

l'est au 29 mai 1518. L'absence de documents pour la période 
intermédiaire comprise entre ces deux dates ne permel pas de 
décider à quel moment le second a succédé au premier, ni 



234 CHAPITRE TROISIÈME 

qui nous sont parvenus, du receveur de la ville de 
Metz, à cette époque, mentionnent les frais de 
cette mission, et ceux; d'une mission analogue don- 
née, un peu plus tard, à un messager chargé de por- 
ter en Savoie à Agrippa l'argent nécessaire pour 
son voyage '. 

C'est ainsi que, dans les premières semaines de 
1518, Agrippa, qui avait passé d'Italie en Savoie, 
quitte ce dernier pays, après un séjour de peu de 
durée, et se met en route, avec sa femme et son fils, 
pour les rives de la Moselle. 

Depuis l'an 1511 qu'il était arrivé dans le nord 
de l'Italie, Agrippa n'y avait guère vu, tout en s'ap- 
pliquant à les fuir, que les troubles et les émotions 
de la guerre. Au commencement de 1518, il s'éloi- 
gnait de cette contrée, qu'il ne devait plus revoir, 
au moment où commençait pour elle une période 
malheureusement trop courte de tranquillité, sous 
la domination reconstituée du roi de France. C'est à 
propos du séjour qu'il venait d'y faire qu'Agrippa 
disait plus tard y avoir servi pendant sept années 
dans les camps de l'empereur 2 . Sans connaître, tant 

de dire par conséquent lequel des deux, fut, à la lin de 1317 
ou au commencement de 1318, envoyé de Metz avec le secrétaire 
di) la ville vers Agrippa, pour lui apporter les propositions 
de la Cité. Les comptes de celle-ci ne le nomment pas. 

1. On trouvera dans une note de l'appendice (n° XIII), quel- 
ques renseignements sur cet objet. 

2. « In Ilalicis castris seplennio, Ulius (Maximiliani) stipendio 
militavi. » (Ep. VU, 21.) 



AGRIPPA EN" ITALIE 283 

s'en faut, dans tous ses détails, la vie menée par 
lui en Italie pendant cette période de son exis- 
tence, nous en savons assez cependant pour cons- 
tater le peu d'exactitude de ses assertions sur ce 
point. Cette observation justifie ce que nous avons 
déjà dit, et ce que nous aurons occasion de redire 
plus d'une fois encore, du manque de sincérité d'A- 
grippa dans ce qu'il avance pour exalter, en toute 
occasion, ses propres mérites ; quand il s'agit surtout 
de ceux de l'homme de guerre pour lesquels il affi- 
chait les prétentions les plus formelles, mais aussi, 
nous croyons l'avoir démontré, les moins fondées. 



CHAPITRE IV 



AGRIPPA A METZ 
1 :;im.i zî-îo 



Arrivée à Metz d'Agrippa. — Dédain pour les sciences occul- 
tes ; attention accordée aux questions religieuses. —La 
réforme. — Agrippa conseiller stipendié, et orateur de la cité 
de Metz. — Discours de réception devant la Seigneurie-, au- 
tres discours d'Agrippa à Metz. — Conditions d'existence à 
Metz. — Querelles avec l'inquisition et les théologiens. — 
Affaire de la prétendue sorcière de Woippy. — Dispute sur 
la question de la monogamie de sainte Anne. —Correspon- 
dances avec Cantiuncula; avec le céleslin Claude Dieudonné; 
avec Lefèvre d'Étaples, avec Jean Rogier dit Brennonius, 
curé de Sainte-Croix. — Témoignages fournis par les chro- 
niques de Metz sur Agrippa. — Son départ précipité de cette 
ville. — Invective d'Agrippa contre Metz. 

Agrippa, au mois de février i518, arrivait à Metz 
précédé dans cette ville par une réputation de grand 
savoir. Depuis quelque temps, il inclinait formel- 
lement vers ce qu'il appelle les lettres sacrées. 11 
n'avait pas, il est vrai, renoncé absolument aux 



288 CHAPITRE QUATRIÈME 

sciences occultes, comme le prouvent les faits ulté- 
rieurs, et comme cela ressort en outre de quelques 
passages de sa correspondance à cette époque ; mais 
il ne s'en occupait plus, depuis longtemps déjà, 
d'une manière exclusive, et l'on trouve parfois pour 
elles, dans ses lettres d'alors, des expressions de 
blâme et de dédain K II avait certainement perdu 
la foi que jadis il avait pu leur accorder; il n'y 
voyait plus guère qu'un moyen de frapper dans cer- 
tains cas les esprits et d'attirer ainsi l'attention. 
Agrippa commençait de plus à s'intéresser vive- 
ment aux querelles religieuses qui prenaient alors 
une gravité croissante, en Allemagne surtout. L'at- 
tention donnée par lui, à partir de ce moment, aux 
réformateurs, à leurs idées, à leurs actes, et en gé- 
néral à la révolution dont ils sont les principaux ac- 
teurs, nous oblige à nous arrêter un instant à ce 
qui les concerne, pour apprécier le genre d'intérêt 
que lui inspire cette grande crise sociale et reli- 
gieuse. Il faut en signaler l'origine et indiquer suc- 



1. Ces témoignages de dédain n'empêchent pas Agrippa de 
revenir fréquemment par la suite, et jusqu'il la fin de sa vie, à 
ses premiers errements en ce qui concerne les sciences occultes. 
On le voit souvent encore faire en leur faveur des recommanda- 
tions accidentelles dont sa correspondance ultérieure contient 
plus d'un exemple. On peut citer comme toi une lettre de 
1520 dont nous ne connaissons pas, du reste, le destinataire 
(Ep. II, G3). Nous avons parlé dans le chapitre précédent 
(p. 233, 246, 248, 249, 271) de son attitude à leur égard pendant 
son séjour en Italie. 



AGRIPPA A METZ 289 

cinctement les phases caractéristiques parcourues 
par elle pendant les quinze ou vingt années où il a 
été donné à Agrippa d'être témoin de son dévelop- 
pement. 

Les querelles religieuses ne sont qu'un des côtés 
de la réforme du xvi e siècle, où de graves débats 
concernant les intérêts civils et politiques ont une 
part considérable. En effet, outre le courant des 
doctrines nouvelles, associé à une réaction passionnée 
contre la domination de l'Église romaine, elle com- 
prend des actes inspirés surtout par l'esprit de 
révolte des peuples, aussi bien que par l'ambition 
et l'avidité des princes. 

A ne prendre que le côté religieux de cette grande 
révolution, on en trouve le principe dans une pro- 
testation désespérée contre des abus qui étaient de- 
venus intolérables au sein de l'Église. La_ cour 
pontificale, envahie par la corruption du siècle, vivait 
des subsides de la catholicité tout entière. Elle 
faisait jouer pour cet objet les ressorts d'une juri- 
diction envahissante qui embrassait non-seulement 
le domaine des choses spirituelles, mais encore ce- 
lui des choses temporelles, et qui, s'étendant même 
aux questions d'ordre purement civil, faisait dépen- 
dre de Rome la décision d'une foule d'affaires de 
toutes sortes. C'était là, grâce à une savante fisca- 
lité, une source do revenus considérables. Mais 
plus abondants encore étaient peut-être, indépen- 
damment des prélèvements opérés, à divers titres, 
sur les revenus des églises particulières du monde 



290 CHAPITRE QUATRIÈME 

entier, les produits des grâces accordées à prix 
d'argent, notamment celui des indulgences dont la 
vente, habilement réglée, s'appuyait sur un corps de 
doctrines imposé avec autorité. 

La chrétienté était divisée pour cet objet en dé- 
partements pourvus de collecteurs, et ceux-ci, dans 
le rôle de prédicateurs dont ils s'acquittaient simul- 
tanément, ne négligeaient rien pour rendre leur ac- 
tion fructueuse. La théorie des indulgences offrait 
un terrain tout naturel à la critique et aux conflits. 
C'est sur ce sujet que le débat s'engage. La querelle 
s'allume au fond de l'Allemagne. Un prêtre régulier 
de l'ordre des Augustins, professeur de théologie à 
Wittemberg, est chargé par le vicaire-général de 
son ordre de s'élever contre les prédications que 
faisaient les Dominicains pour la distribution des 
indulgences. Ce prêtre était Martin Luther (1517). 
Un des motifs secondaires de la commission qu'il 
venait de recevoir de son supérieur pourrait bien 
avoir été la jalousie que devait inspirer aux Augus- 
tins la préférence accordée sur eux aux Dominicains 
par l'archevêque de Mayence et de Magdebourg, 
qui avait récemment confié à ceux-ci la distribution 
des indulgences dans les églises de la Saxe. C'é- 
taient les Augustins qui précédemment avaient ac- 
compli cette mission. Ils se trouvaient naturellement 
portés à juger qu'elle était moins bien remplie par 
leurs successeurs, et disposés à les accuser d'exa- 
gérer aux yeux des peuples la doctrine des indul- 
gences, pour rendre plus productive son application. 



A.GRIPPA A METZ 291 

Luther s'élève rapidement, dans ces disputes, de 
la question des indulgences au sacrement lui-même 
qui en est le principe, au sacrement de la pénitence. 
Il en examine les diverses parties, la justification, 
l'expiation, la réparation, la satisfaction, l'absolu- 
tion, et il arrive ainsi de proche en proche à traiter 
des bonnes œuvres, du culte des saints, du libre 
arbitre, et de la grâce. Il était difficile que lui- 
même, malgré toute sa science, ne s'égarât pas clans 
l'immense développement et dans les subtils détails 
de ces questions délicates. Il est attaqué vivement 
à ce sujet. Pour se défendre, il se réfugie dans l'in- 
terprétation directe de l'Écriture, et bientôt der- 
rière une récusation formelle de l'autorité du souve- 
rain pontife, avec la prétention de ne se rendre 
qu'au jugement de l'Église réunie en concile. 

Les censures et les condamnations l'avaient ainsi 
amené ù contester l'autorité du pape, en même 
temps que, dans ses hardies investigations, il atta- 
quait les sacrements. Il les rejette pour la plupart, 
et ne veut plus en reconnaître que trois, le baptême, 
la pénitence, et l'eucharistie. Encore modifie-t-il 
plus ou moins la doctrine admise par l'Église sur 
chacun d'eux. Pour ce qui concerne l'eucharistie, il 
introduit quelques subtilités dans l'appréciation du 
fait de la transsubstantiation, et recommande expres- 
sément l'administration du sacrement aux fidèles 
sous les doux espèces. Il reste, d'ailleurs, fermement 
attaché au dogme de la présence réelle, qu'il défend 
énergiquement jusqu'à la (in. Il ose ensuite recom- 



292 CHAPITRE QUATRIÈME 

mander certaines modifications dans la liturgie, dans 
la constitution de la messe principalement, condam- 
nant de plus diverses pratiques, le célibat des 
prêtres par exemple, l'abstinence de viande, les 
vœux, les pèlerinages. Luther avait donné le signal; 
Mélanchthon et Carlostadt se distinguent parmi ses 
plus ardents disciples; ce dernier, chanoine et archi- 
diacre de Wittemberg ; l'un et l'autre professeurs à 
l'université de cette ville. 

Jusque-là le sacrement essentiel, l'eucharistie, 
fondement de la religion, était à peu près intact 
Mais des entreprises téméraires allaient être bien- 
tôt dirigées également contre lui. La Saxe avait vu 
commencer la querelle ; la Suisse devait être le 
théâtre de la nouvelle phase où elle allait entrer. 
OEcolampade, curé de Bâle, combat le premier la 
croyance à la présence réelle qu'entendait conserver 
Luther, et il prétend n'attacher qu'un sens figuré 
aux paroles de Jésus-Christ, dans l'institution du 
sacrement (1524). Zwingle, curé de Zurich, qui avait 
commencé, comme Luther, par s'élever contre les 
indulgences (1519), se range à l'opinion d'OEcolam- 
pade sur le sens figuré, suivant lui, du sacrement 
(1525). La dispute sur l'eucharistie se substitue 
ainsi à la querelle originaire sur la pénitence. La 
digue salutaire de la discipline est en même temps 
rompue; les novateurs ne connaîtront plus de bor- 
nes. Servet déclamera bientôt contre la Trinité 
(1531-1532). De ces doctrines nouvelles vont sortir 
les scandaleux excès des anabaptistes (1534-1536), 



AGRIPPA A METZ 293 

contre lesquels Lu!,her lui-même devra prendre la 
plume (1535). 

Tels sont, dans leurs traits essentiels, les mouve- 
ments de doctrine effectués par la réforme, du vivant 
d'Agrippa. Certains laits particuliers qui s'y ratta- 
chent, ainsi que les changements politiques en ré- 
sultant, dont il a été également témoin, doivent être 
remémorés aussi. 

Au début de ses prédications contre les indul- 
gences (1517), Luther avait publié quatre-vingt- 
quinze propositions formant la matière d'une thèse 
soutenue par lui à Vittemberg sur ce sujet, el il les 
avait adressées à l'archevêque de Mayence et à 
l'évoque de Brandebourg. A leur apparition, Jean 
Tetzel, religieux dominicain, inquisiteur de la foi et 
le premier des commissaires pour la publication des 
indulgences, avait attaqué ces propositions, en pu- 
bliant cent six propositions contraires, soutenue s 
dans des thèses nouvelles, à Francfort sur l'Oder 
(1517), et cinquante autres sur l'autorité du pape. 
En même temps, comme inquisiteur de la foi, il 
avait fait brûler publiquement les thèses de Luther. 
Par représailles, les amis de ce dernier avaient aussi 
brûlé les siennes. 

De nombreux champions se présentent alors dans 
la lice (1518). Les religieux dominicains Jacques 
Hochstrat et Sylvestre (Mazolini di Prierio) écri- 
vent avec violence contre Luther. Jean Eckius, 
professeur de théologie et vice-chancelier de l'uni- 
versité d'Ingolstadt, entre aussi en querelle, mais 



294 CHAPITRE QUATRIÈME 

avec plus de mesure, contre lui, sur l'essence de la 
pénitence (1518). C'est dans la réponse que lui fait 
Luther qu'il donne ses propositions contre la liberté 
de l'homme, et sur l'absolue nécessité de la grâce. 

Ces débats, publiés au moyen de l'imprimerie, 
nouvelle alors, agitaient vivement les esprits, en Al- 
lemagne surtout et en France. Dans ce dernier pays, 
on se trouvait en même temps sous le coup d'une 
émotion très favorable à leur effet. Le concor- 
dat que le roi François 1 er et le pape venaient de 
substituer à la pragmatique, soulevait les résistan- 
ces du parlement et de l'université de Paris, et le 
public participait à ces dispositions (15J8). Les têtes 
s'échauffaient, en outre, sur des questions de criti- 
que relevant de la seule curiosité. Mentionnons 
comme exemple, en raison de l'intérêt qu'Agrippa 
y a pris, la question des trois Marie discutée alors 
avec un certain éclat par Lefèvre d'Etaples, et sur 
laquelle nous aurons bientôt à revenir. 

Luther avait, dans le principe, affecté le ton d'une 
entière soumission à l'égard du pape, déclarant qu'il 
ne prétendait à autre chose qu'à être entendu et 
jugé par lui, sur les témoignages de l'Ecriture. 
Mais on ne voulait ni l'entendre ni le juger ; on vou- 
lait lui imposer silence. On voulait, non l'admettre à 
discuter sa doctrine, mais lui permettre seulement 
de se défendre sur la question de fait exclusivement. 
Le pape le cite, à cet effet, à comparaître dans les 
soixante jours devant ses commissaires, et tâche 
d'obtenir du prieur des Augustins de Wittemberg 



AGRIPPA A METZ 295 

et de l'électeur de Saxe, que ce rebelle soit mis entre 
les mains du légat (1518). Luther se rend volontai- 
rement à une conférence avec celui-ci, à Augsbourg; 
mais il n'y consent à rien, sinon à disputer, et il 
refuse de se soumettre autrement qu'à une démons- 
tration, et à une décision prononcée sur celle-ci par 
l'Église, c'est-à-dire par une assemblée de prélats 
et de docteurs. Le légat allègue l'autorité du pape. 
Luther conteste cette autorité et en appelle au con- 
cile. En loi 9, Eckius dispute à Leipsick avec Luther, 
Carlostadt et Mélanchthon, sur l'autorité du pape, 
sur la pénitence et le purgatoire, sur les indulgen- 
ces, sur le libre arbitre et la grâce. Luther est con- 
damné par les universités de Cologne (4519), de 
Louvain (1519), de Paris (1521). Il ose dédier au pape 
son livre de la liberté chrétienne (1520), et il publie 
un traité de la confession. 

L'heure est arrivée où vont éclater les violences. 
Le 15 juin 1520, Léon X fulmine solennellement con- 
tre Luther une bulle par laquelle il le condamne 
comme hérétique. Le 10 décembre suivant, Luther 
brûle publiquement la bulle du pape à Wittemberg. 
La guerre est déclarée. Luther publie en allemand 
un manifeste contre la cour de Rome, et en même 
temps son livre de la captivité de Babylone. Un peu 
plus tard, il fait imprimer sa traduction de la Bible 
en Langue vulgaire (1522), et il ose paraître, pour se 
défendre, devant la diète de Worms (1523). La période 
politique de la révolution qui s'annonce va com- 
mencer. 



296 CHAPITRE QUATRIÈME 

En vain Adrien VI essaiera, en 1522, la réforme 
du clergé, et arrêtera la prédication des indulgences. 
Léon X a réclamé de Charles-Quint l'exécution de 
la sentence portée contre les novateurs, et l'empe- 
reur a promulgué l'édit de Worms interdisant toute 
profession publique du luthéranisme (1521). Lu- 
ther, poursuivi, trouve un asile secret chez l'électeur 
de Saxe. Les deux diètes de Nuremberg (1523, 1524) 
montrent quels progrès ont faits les nouvelles doc- 
trines. Les États d'Allemagne ne craignent pas de 
formuler d'expresses accusations contre la cour de 
Rome, Centum gravamina, ils provoquent la réforme 
de l'Église et demandent pour cette œuvre un con- 
cile libre, assemblé en Germanie, hors de toute in- 
fluence du souverain pontife. Un concile, c'est ce 
que voulait par-dessus tout éviter la cour de Rome. 

A cette date (1525), le luthéranisme a pour adhé- 
rents, en Allemagne, l'Électeur de Saxe, le landgrave 
de Hesse, le duc de Brunswick, les villes de Stras- 
bourg, de Francfort, de Mayence et de Cologne 
en partie; et la Suisse acquiesce à la doctrine 
de Zwingle, qui renchérit encore sur celle de Lu- 
ther. A la diète de Spire (1526) , les luthériens 
dominent. Ils protestent contre l'édit de Worms ; 
ils persistent à demander le concile. En 1529, ils 
s'assemblent à Smalkalde pour aviser à se défendre 
contre l'empereur qui les menace, et préludent ainsi 
à la ligue qu'ils formeront en 1531, clans la môme 
ville, pour se préparer à la guerre. Auparavant ils 
ont présenté leur confession à la diète d'Augsbourg 



AGRIPPA A METZ 297 

où les zwingliens ont aussi produit la leur (1530). 
Devenus parti politique, ils obtiennent l'appui et 
l'alliance de François 1 er , ennemi de Charles-Quint, 
et ils réussissent à arracher à l'empereur les États 
confisqués sur le duc de Wurtemberg (1533-1534). 
La rupture éclatante du roi Henri VIII avec le pape 
ouvre, d'un autre coté, l'Angleterre au protestan- 
tisme (1534). 

A ce moment, les affreux désordres provoqués par 
les anabaptistes de Munster (1534-1536) arrêtent 
un instant le mouvement; et, parla fameuse transac- 
tion de Cadam (29 juillet 1534), le roi des Romains 
s'engage à faire suspendre toute poursuite contre 
les protestants dans l'empire. Une sorte d'apaise- 
ment momentané marque la fin de la première 
phase de cette grande histoire. Agrippa, mort en 
1535 seulement, en a été témoin. 

Nous avons, dans le tableau précédent, devancé 
la marche des temps, pour montrer dans leur ensem- 
ble les actes de la réforme accomplis sous les yeux 
en quelque) sorte d'Agrippa, pendant la durée de sa 
vie tout entière. Il faut maintenant revenir au dé- 
but do ces événements et au lendemain des premiè- 
res prédications de Luther contre les indulgences, 
à l'année 1518 qui est celle de l'arrivée à Metz 
d'Agrippa. Nous allons le voir suivre avec une at- 
tention marquée le développement de ces faits et 
les conséquences qui on découlent. 

Les sympalhics d'Agrippa étaient évidemment 
pour les réformateurs. 11 honore Luther et Mélan- 

T. T. 



298 CHAPITRE QUATRIÈME 

chthon; il no dissimule pas l'estime qu'il fait de leur 
caractère et l'intérêt que lui inspire leur conduite. 
Leurs idées, on peut le constater, sont en partie les 
siennes, et il s'associe, en plus d'un point, à leurs pas- 
sions. Gomme eux, il ose s'élever contre l'autorité 
du souverain pontife et s'insurger contre la prépon- 
dérance des moines dans l'Église et dans la société. 
A Metz, en 1520, il passait pour un partisan décidé 
et un propagateur de la doctrine de Luther. Cepen- 
dant, à la pensée des désordres de tout genre que la 
réforme semble près de déchaîner dans le monde, 
Agrippa se prononce en plus d'un endroit, il faut le 
reconnaître, contre ses entraînements et en réprouve 
les témérités (Ep. II, 54). Il semble, en définitive, 
avoir tenu prudemment à l'égard du protestantisme 
une conduite mesurée, analogue à celle que tint 
aussi au même point de vue le célèbre Érasme, un 
des hommes de ce temps qui ont été en commerce 
de lettres avec lui. Gomme Érasme, Agrippa con- 
serve, en ce qui regarde la stricte orthodoxie, une 
attitude assez correcte quant aux actes; mais, pour 
ce qui est des opinions, il se permet une grande li- 
berté de pensée, le plus souvent déguisée sous le 
masque d'une soumission apparente dont il ne mar- 
chande pas, quand il le faut, les témoignages, mais 
quelquefois aussi exprimée avec un notable oubli 
de toute réserve. 

Agrippa ne nous laisse, en définitive, aucun doute 
sur ce qu'il pense au fond touchant les questions 
religieuses. Il a répandu dans ses divers écrits et 



AGRIPPA A METZ 299 

condensé finalement, dans son traité de l'incertitude 
et de la vanité des sciences, les opinions par les- 
quelles il se rapproche des novateurs du xvi c siècle. 
Nous avons fait connaître précédemment ce dernier 
ouvrage. On peut, d'après ce que nous en avons dit, 
apprécier les tendances de son auteur dans la direc- 
tion que nous venons de signaler '. Oes tendances, 
au reste, ne faisaient encore que s'indiquer à l'épo- 
que où Agrippa, quittant l'Italie, arrivait à Metz. Pen- 
dant son séjour dans cette ville, elles s'accentuent 
graduellement; elles se manifestent d'une manière 
générale dans l'attention qu'il accorde aux actes des 
réformateurs en Allemagne , comme nous l'avons 
annoncé tout à l'heure ; elles s'indiquent plus particu- 
lièrement dans l'intérêt qu'il prend aux travaux de 
Lefèvre d'Étaples en France ; elles s'accusent com- 
plètement dans la hardiesse avec laquelle ri sou- 
tient alors les conclusions de celui-ci contre les 
théologiens orthodoxes. 

Agrippa sort un peu en cela du rôle de juriscon- 
sulte spécialement propre à l'emploi qu'il était venu 
prendre à Metz, rôle fort nouveau pour lui du reste, 
très différent de ceux qu'il avait joués jusquc-la, 
et auquel ne semblaient guère l'avoir préparé ses 
études antérieures et sa vie passée. Nous avons dit 
quelque chose de ces études, au commencement de 



1. Nous avons réuni dans une note de L'appendice (n° X) di- 
vers renseignements sur l'attitude d'Agrippa vis à-vis du pro- 
testantisme. 



300 CHAPITRE QUATRIÈME 

noire chapitre second. Ce qu'on sait, d'un autre côté, 
de la vie d'Agrippa ne permet guère d'admettre qu'à 
partir du moment où, quittant Cologne pour la pre- 
mière fois et arrivant à Paris, simplement pourvu 
selon toute apparence du grade de maître ès-arts, 
près de s'élancer a ce moment même clans le tourbil- 
lon d'agitations que nous connaissons, il ait jamais 
eu le temps de faire les études suivies nécessaires 
pour l'acquisition du grade de docteur en droit que 
nous le voyons prendre maintenant. On trouve, en 
effet, les qualifications de licencié et de docteur en 
l'un et l'autre droit associées alors, par pure cour- 
toisie vraisemblablement, à son nom, dans quelques 
documents de l'époque conservés aux archives de 
Metz. Mais il en est d'autres à côté de ceux-là où 
Agrippa prend simplement le titre de maître, beau- 
coup mieux d'accord avec ce que nous savons de 
son passé '. 

Il y a tout lieu de penser que les connaissan- 
ces d'Agrippa en matière de jurisprudence, comme 
beaucoup d'autres d'ailleurs qu'on ne saurait lui 
contester absolument, ne provenaient guère que 
d'études accidentelles, de lectures, d'observations 
et de réflexions, et qu'elles ne peuvent impliquer la 
possession d'aucun grade universitaire. Nous dé- 
montrerons qu'il en était certainement ainsi pour 



1. Il s'agit ici du titre 'le maître 63-arts; qualité modeste 
qu'il n'y a aucune raison de refuser à Agrippa, comme nous 
l'avons montré précédemment, au chapitre deux (p. 126). 



AGRIPPA A METZ 301 

lui de la médecine au moins. L'association qu'il l'ait, 
dès 1519, de son prétendu titre de docteur en méde- 
cine et de celui de docteur en l'un et l'autre droit 
(Ep. II, 19), autorise incontestablement le doute sur 
l'authenticité de celui-ci, puisqu'on est l'onde à lui 
refuser absolument la légitime possession de l'au- 
tre '. 

L'emploi que venait prendre à Metz Agrippa, au 
mois de février 1518, était celui de conseiller stipen- 
dié et orateur de la Cité 2 . Metz, ville libre du Saint- 
Empire, ancienne capitale de l'Austrasie, puis du 
vieux royaume de Lorraine, était resté, lors de la 
dissolution de celui-ci, sous la domination de ses 
évoques. La ville avait ultérieurement secoué l'auto- 
rité des prélats et conquis, vers le xm e siècle, une 
sorte d'indépendance, grâce à laquelle, à partir de 
ce moment, s'était graduellement constitué dans son 

1. On trouvera, dans la dernière partie de notre chapitre 
cinquième, des observations à ce sujet, et, dans une note de 
L'appendice (n° VI), quelques textes qui s'y rapportent. 

2. Bien que cet emploi soit ; comme nous le dirons tout à 
L'heure, d'un ordre tout à fait secondaire dans le mécanisme 
des institutions publiques à Metz, Agrippa en parle quelque 
part comme s'il s'agissait de la fonction la plus élevée dans la 
hiérarchie gouvernementale de cette ville : « Cum, apud Me- 
'< diomatricos, reipubhca: a consiliis advocatus pnuessem. >; 
(Opéra, t. II, p. 220). Cette exagération est d'accord avec L'e3pmt 
de jactance qui est habituel chez Agrippa et qui le port.-, en 
toute rencontre, à cxull'T son mérite aussi bien qu'à grossir 
arbitrairement son importance. Nous aurons plus d'une occa- 
sion de le constater. 



302 CHAPITRE QUATRIÈME 

sein un gouvernement oligarchique, au profit d'un 
patriciat compose des principaux citoyens l . Ceux- 
ci étaient, pour cet objet, distribués dans des corps 
politiques nommés paraiges, où ils prenaient place 
en vertu de droits héréditaires réglés d'après cer- 
tains principes. Sauf un petit nombre d'emplois in- 
férieurs attribués au commun populaire, toutes les 
charges et magistratures dans l'État messin étaient 
exclusivement dévolues aux membres des paraiges. 
De plus, à la seule exception des échevinats, offices 
de judicature, qui étaient à vie et à la nomination du 
maître-échevin, chef de l'État, ces charges étaient 
électives et même, pour la plupart, annuelles. 

Certaines fonctions cependant exigeaient une as- 
siduité et des connaissances particulières qu'on ne 
saurait attendre que de praticiens expérimentés. 
La Cité avait été ainsi obligée de prendre à ses gages, 
pour le service public, quelques employés spéciaux, 
notamment des médecins et des jurisconsultes de 
profession. Ces derniers portaient les titres variés 
de conseillers stipendiés, d'orateurs, d'avocats, de 
procureurs, ou celui moins précis de pensionnaires. 
Leur emploi consistait à servir la république, dans 
les affaires contentieuses surtout, soit à l'intérieur 
soit au dehors ; à suivre, dans ce dernier cas, les sei- 
gneurs citains chargés des négociations ; à porter 

1. Voir, sur ce sujet, un travail intitulé Le patriciat dans la 
cité de Metz, au tom. XXXI V des Mémoires île la Société des 
Antiquaires de France, année 1873. 



AG1UPPA A METZ 303 

la parole dans les débats qui s'ensuivaient, ou bien 
encore dans les circonstances d'apparat, aux entrées 
de souverains par exemple, et dans les réceptions de 
personnages considérables. De là ce titre d'orateur 
qui leur est donné quelquefois, et qu'Agrippa semble 
avoir porté le premier; d'où l'on pourrait inférer, 
soit dit en passant, que sa situation à Metz avait 
peut-être dans le principe quelque chose de celle 
d'un lettré, plutôt que d'un jurisconsulte propre- 
ment dit. Les hommes auxquels on confiait l'emploi 
de conseiller stipendié étaient choisis indifférem- 
ment, ou parmi les clercs, ou parmi les laïques. 
C'étaient souvent des membres du clergé de Metz, 
des chanoines ou des dignitaires de ses divers 
chapitres, ou même des prêtres de son clergé parois- 
sial, ayant fait dans les universités des études spécia- 
les, et pourvus le plus souvent des grades de docteur, 
de licencié, de bachelier en droit, ou pour le moins 
de celui de maître ès-arts. 

La ville de Melz a entretenu quelquefois plusieurs 
de ces officiers en même temps, deux ou trois, quatre 
même dans certains cas. La durée de leurs services 
était variable. Elle était de six années généralement, 
fixée ainsi par les termes mêmes de leur engage- 
gement, et le plus souvent d'ailleurs susceptible d'ê- 
tre prolongée moyennant un ou plusieurs renouvelle- 
ments. Quelques-uns d'entre eux sont restés aux 
gages de la Cité pendant une période de vingt années 
et plus. On connaît par les chroniques, par les comp- 
tes et autres pièces (li s archives de la ville, une ving- 



304 CHAPITRE QUATRIÈME 

taine de ceux qui ont été chargés de ces fonctions 
pendant la durée des xv c et xvi e siècles. Il n'y avait, 
du reste, rien de régulier dans leurs engagements, 
qui ont bien pu n'être parfois que des commissions 
spéciales pour des services accidentels. Leur trai- 
tement aussi variait beaucoup, et il a naturellement 
toujours tendu à s'élever. Avant l'arrivée à Metz 
d'Agrippa, les gages annuels des conseillers stipen- 
diés n'avaientjamais dépassé 72 livres ; on en trouve, 
jusqu'à ce moment, aux chiffres de 24, 30, 36, 50, 60 
et 72 livres. Agrippa, le premier, reçoit un traitement 
notablement plus considérable. On lui alloue immé- 
diatement 120 livres, qui valaient alors 100 florins 
d'or ', et après lui ses successeurs voient leurs émo- 
luments monter en moins de vingt années à 125, 
180, 200, 2-40 et jusqu'à 300 livres ; chiffres qui s'élè- 
vent, du reste, en même temps que s'avilit graduelle- 
ment la valeur de l'argent. 

Outre les indications qui précèdent, les documents 
messins, rapprochés des pièces de la correspon- 
dance d'Agrippa, fournissent encore des renseigne- 
ments qui présentent quelque intérêt sur la durée 
de son séjour à Metz. On y voit qu'il dut arriver 
dans cette ville pendant la seconde moitié de février 
1518 et qu'il l'a quittée à pareille époque à peu près, 
sinon dès la fin de janvier peut-être, de l'an 1520, 



1. Celle somme pouvait équivaloir à environ 3,(Jl)t) francs d'au- 
jourd'hui. On trouvera dans une note de l'appendice (n 1 XIV) 
quelques éclaircissements à ce sujet. 



AG KIPPA A METZ 303 

après y être resté environ deux années '. Ses lettres 
montrent d'ailleurs qu'il abrégea le séjour que pri- 
mitivement il devait y l'aire; car on l'y voit sollici- 
ter, en raison de diverses considérations, avant la 
fin de la seconde année, la résiliation de l'engagement 
auquel il avait souscrit envers la Cité pour une plus 
longue durée évidemment. Le règlement de ses ga- 
ges aurait été néanmoins opéré, ce semble, tout à 
son avantage, à partir d'une date quelque peu anté- 
rieure à celle de son arrivée et jusqu'à une époque 
notablement postérieure à son départ. 11 résulte de 
l'examen des comptes de ce temps, qui se trouvent 
encore aujourd'hui aux archives de la ville, qu'A- 
grippa reçut de celle-ci des gages pour plus de deux 
années, indépendamment des frais de voyage qui 
lui furent largement payés d'avance à son départ de 
Savoie, et non remboursés simplement à son arri- 
vée à Metz ». Quant à l'importance de ces gages al- 
loués par les Messins à Agrippa, il y a lieu de 
constater, d'après ce que nous en avons dit tout à 
l'heure, que le chiffre en est relativement assez 
élevé ; supérieur, en tout cas, à celui des gages attri- 
bués jusqu'alors aux hommes qui avaient précédem- 
ment rempli a Metz les mêmes fonctions. Cette par- 
ticularité montre le prix que, dans cette ville, on 



I. Voir, à ce sujet, une note de l'appendice (n° XII). 

». Les gages payés par la cité de Metz à Agrippa vont du 
15 février 1518 au :ii mars 1520. On trouvera quelques rensei- 
gnements à cet égard dans une note de l'appendice (n° XIII). 



300 CHAPITRE QUATRIÈME 

attachait aux services du nouveau venu. La grande 
réputation qu'il avait alors et les chaudes recomman- 
dations de ses amis, telles sont vraisemblablement 
les causes qui avaient contribué à lui procurer 
ces avantages. 

A l'époque où Agrippa était, à Metz, conseiller 
stipendié et orateur de la Cité, on voit figurer à côté 
de son nom, sur les comptes de la ville, ceux de deux 
autres individus encore qui s'y trouvaient, ce sem- 
ble, dans des situations analogues à la sienne ; l'un, 
que l'on appelait maître Henry le docteur, c'est-à- 
dire docteur ès-lois, pensionnaire de la Cité depuis 
1502 « pour la servir dans ses affaires » aux gages 
de 60 livres par an, maintenu dans cet emploi jus- 
qu'à sa mort en 1523; l'autre, ncmmé maître Claude 
Chansonneti, qui ne touchait que 24 livres par an, et 
qui ne jouit de cette pension que pendant deux ans 
et demi à peu près, de Noël 1516 à Pâques 1519. 

De ces deux hommes, le premier, maître Henry le 
docteur, ne paraît pas avoir noué avec Agrippa, pen- 
dant son séjour à Metz, les relations que leur situa- 
tion réciproque aurait naturellement autorisées. On 
ne trouve aucune mention de lui dans la correspon- 
dance que nous avons sous les yeux, notammentdans 
des lettres où, après son départ de Metz, Agrippa 
rappelle les amis qu'il y a laissés et leur adresse des 
témoignages de son souvenir. Henry le docteur vécut 
cependant à Metz, nous le savons, quelques années 
encore après qu'Agrippa eut quitté cette ville. Il y a 
lieu de faire observer qu'à l'arrivée de celui-ci, mai- 



AGRIPPA A METZ 301 

tre Henry occupait le premier rang parmi les pen- 
sionnaires messins. On peut croire qu'il ne vit pas 
sans quelque déplaisir le nouveau venu, à qui 1 on 
accordait d'emblée un traitement double de celui qui 
lui était attribué à lui-même pour des services vieux 
déjà de quinze années. Une jalousie assez naturelle a 
pu vraisemblablement le tenir éloigné de l'étranger, 
objet de cette insigne faveur. Maître Henry le docteur 
pourrait bien môme avoir grossi le nombre des en- 
nemis qui ne tardèrent pas à se déclarer contre 
Agrippa, et qui contribuèrent finalement à lui rendre 
le séjour de Metz insupportable. Quant à Claude 
Chansonneti, il n'est autre, on a tout lieu de le croire, 
que Claudius Cantiuncula, personnage plus connu 
qui, de Bâte, entre en correspondance avec Agrippa 
dès les premiers temps de son séjour à Metz, et dont 
nous aurons pour cette raison à parler, un peu plus 
loin, avec quelques détails. 

Nous avons dit quel emploi Agrippa était venu 
remplir à Metz. Il nous a conservé le discours pro- 
noncé par lui devant la Seigneurie composant le 
conseil de la ville, en prenant possession de ses nou- 
velles fonctions '. Il y parle des circonstances dans 
lesquelles il s'est décidé à les accepter. 

Après avoir vécu, dit-il, en commerce avec les 
grands; traité comme un fils, comme un ami par le 
souverain pontife, par l'empereur, par nombre de 

1. Oratio ad Melensium Dominos dum in illorum advocatum 
syndicwn et oratorcm acceptarelur. (Upcra, t. II, p. 1090-1092). 



308 CHAPITRE QUATRIÈME 

prélats et de nobles seigneurs; il a voulu, ayant pris 
femme, s'affranchir du fardeau des grandes affaires 
et des relations familières avec les princes, gens de 
condition supérieure à la sienne. Décidé à sacrifier 
à sa tranquillité une situation satisfaisante pour son 
ambition, mais qui n'était pas sans inconvénients et 
sans périls on peut le croire, il a résolu de vivre dé- 
sormais du seul produit de ses talents, dans une po- 
sition modeste dont il saura se contenter. C'est ainsi, 
ajoute-t-il, que, sollicité par les lettres des sénateurs 
messins et par les instances de leur secrétaire lui- 
même envoyé par eux pour lui offrir la charge de 
leur orateur, pressé par des amis auxquels il doit 
déjà beaucoup, par le commandeur de Riverie, par 
son frère le commandeur de Metz et par le baron 
de Laurencin, leur père ', il s'est rendu à tant de sol- 
licitations, dédaignant pour cela des titres et des 
avantages qui lui étaient offerts ailleurs. 

Tout en dissimulant sous ces pompeuses apparen- 
ces la situation précaire et l'espèce de dénuement 
auxquels il était réduit quand il s'était décidé à quit- 
ter l'Italie, Agrippa nous renseigne indirectement, 
ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, sur les 
véritables motifs de cette décision et sur les res- 
sorts qui, dans cette circonstance, avaient été mis en 



1 . Le texte d'Agrippa qui contient cette énumération des mem- 
bres de la famille de Laurencin présente quelque ambiguité, 
comme on le verra par les explications fournies dans la note 
XXI de l'appendice. 



AGRIPPA A METZ 309 

jeu pour attirer sur lui l'attention des Messins, et ob- 
tenir d'eux la proposition d'un emploi lucratif à leur 
service. Il devait cet avantage à une famille avec 
laquelle son passage antérieur à Lyon avait pu le 
mettre précédemment en relation, mais dont plu- 
sieurs membres s'étaient, en tout cas, plus récem- 
ment trouvés rapprochés de lui, pendant son séjour 
en Piémont. 

Cette famille est celle des Laurencin l , dont le 
chef était Claude de Laurencin, baron de Riverie, père 
de plusieurs fils parmi lesquels on compte un se- 
cond Claude, receveur des tailles pour le roi au pays 
de Lyonnais, Jean, commandeur de Saint-Antoine de 
Riverie en Piémont, etPoncc, commandeur de Saint- 
Jean de Metz. La correspondance d' Agrippa fournit 
plusieurs témoignages de ses relations avec les Lau- 
rencin, notamment avec le commandeur de Riverie 
en 1317. On y voit que les négociations avec les 
Messins étaient commencées des le mois d'octobre 
de cette année (Ep. II, 4, 9), et Agrippa donne lui- 
même à entendre, dans son discours aux magistrats 
messins, que les deux frères de Laurencin, les deux 
commandeurs de Riverie et de Metz, avec leur père, 
avaient pu en être les promoteurs. 

Le discours prononcé par Agrippa devant la Sei- 



1. La note XXI de l'appendice contient quolques renseigne- 
ments sur cette famille do Laurencin, sur ceux de ses mem- 
bres en particulier qui se sont trouvés en relation avec 
Agrippa. 



310 CHAPITRE QUATRIÈME 

gneurie de Metz était, du reste, un simple morceau 
d'apparat. Point n'est besoin de faire remarquer le 
ton de jactance avec lequel Agrippa y étale ses pré- 
tendues relations familières avec les grands, et le 
contraste de ce langage avec ce que nous savons de 
sa vie passée. L'orateur ne se borne pas à y éblouir 
ses auditeurs, il s'efforce, en outre, de se concilier 
leurs bonnes grâces. Il appelle ses maîtres les sei- 
gneurs messins, amplissimi patres dominimei; il leur 
parle de leur noble république, insignis respublica, 
la première entre toutes par des vertus où nulle 
autre ne la dépasse, nulla quae liane us virtutibus 
prœcellat. Dominé par des ressentiments, Agrippa en 
parlera plus tard fort différemment. Aujourd'hui, il 
est tout aux impressions de sa reconnaissance envers 
les Messins ; il les remercie de la faveur inappré- 
ciable dont il est l'objet; il les entretient de l'éten- 
due de ses obligations envers eux, de l'importance 
de sa charge d'adooeatus et orator ; des grands exem- 
ples que lui donnent, il le sait, pour cet emploi les 
Démosthène, les Gicéron, les Hortensius ; de sa 
propre insuffisance enfin qu'il était, on peut le croire, 
loin de reconnaître au fond. Il termine par une dé- 
claration d'entière soumission et de complète allé- 
geance l . 

1. «... Faciam ergo nunc quod me decet; vos accipile quod 
". vobis debetur. En habetis me quem jamdudum optastis. Ti- 
« lulum Advocati et Oraloris vestri amplector. Reeognosco vos 
« Dominos meos certos et indubitatos, vobisque omnem re- 
« verentianii obedienliam ac fidem exhibeo, qualem Orator 



AGRIPPA A METZ 311 

Outre cette pièce, nous possédons encore trois 
autres discours composés par Agrippa dans l'exer- 
cice de ses nouvelles fonctions à Metz. Deux d'en- 
tre eux ne sont que des compliments de bienvenue 
adressés, au nom de la ville, à deux personnages qui 
la visitent 1 . Le dernier est une sorte de plaidoyer 
débité devant les magistrats de Luxembourg, au 
cours d'une négociation dont Agrippa était chargé 
près d'eux pour les Messins ~. 

Les commissions de ce genre le forçaient à se 
mettre souvent en voyage, comme il nous l'apprend 
lui-même par certains détails de sa correspondance 
(Ep. II, 25, 35); elles donnaient ainsi à sa vie une 
agitation qui se trouvait d'accord avec son caractère, 
et avec ses goûts. Il pouvait en tirer, à ce point 
de vue, quelque satisfaction. Le voisinage de Cologne 
lui avait en outre permis d'y faire, à cette époque, 
une excursion dans laquelle il avait pu revoir ses 
amis et embrasser sa mère, sa sœur (Ep. II, 15, 16), 



« et ad consilia Reipublicœ veslrœ admissus jura et consuetu- 
'. dine praestare tenelur, et quicquid vestrao Reipublicse causa 
« ef'licere prijeceperitis, quam studiosissime prosequar, experiar, 
« enitar, faciam, perficiam, neque fidoi, neque industriœ, neque 
« diligentiae unquam defuturus. Kn facultaa, persona, animas, 
œ omnia in vestra potestate suât. » (Opéra, l. II, p. 1092). 

1. Oralxo in salutatione cujusdam principis et episcopi pro 
Metensibus scripta. — Oralio in s ilutalione ruinai mi magnifici 
viripro Dominis metensibus scripla. [Opéra, t. il, p. 1094 et 1095). 

2. Oralio ad senalum Lucemburgiorum pro dominis suis me- 
tensibus habita. (Opéra, t. II, p. 1092). 



y 



312 CHAPITRE QUATRIÈME 

et pour la dernière fois son vieux père, lequel 
mourait peu de temps après, au commencement de 
Tannée 1519 ! (Ep. II, 19). Les avantages qu'offrait 
à Agrippa sa nouvelle résidence étaient cependant 
balancés par quelques inconvénients. 

Quittant l'Italie qu'il venait d'habiter pendant sept 
années, Agrippa se trouvait tout d'un coup trans- 
porté dans un milieu, dont le contraste complet 
avec celui qu'il abandonnait pouvait lui causer plus 
que de la surprise, et lui inspirer à la longue un en- 
nui auquel il devait difficilement échapper. Le sé- 
jour de Metz, qui lui procurait certaines satisfactions 
et qui, à plusieurs égards, lui convenait assurément, 
ne pouvait sous d'autres rapports que très peu lui 
plaire. Agrippa, dit un de ses contemporains, était 
devenu tout Italien d'éducation et de mœurs (Ep. 
III, 15). Lui-même traite de pays barbares, dans 
une de ses lettres, la France et l'Allemagne, en 
comparaison de ce qu'était l'Italie 2 . Il quittait cette 
contrée si richement pourvue de tout ce qu'il aimait, 



i. Le père d'Agrippa dut mourir à Cologne vers la fin de 
janvier ou au commencement de février 1519, d'après une lettre 
qui mentionne le fait, et dont la date est l'objet d'une petite 
question de chronologie exposée dans une note de l'appendice 
(n- XII). 

2. « Demum horlor te ut post visam Germaniam ac Galliam, 
« totam que illàm barbarorum nostrorum colluviem', tandem in 
« Italiam te conféras; quam si aliquando apertis oculis intfo- 
« spexeris, omnis alia pallia turpis vilisque eril, si ad hanc con- 
« tuleris » (Ep. II, 14). 



AGIUPPA A METZ 313 

ses ressources d'ordre intellectuel en tout genre, 
ses universités, son public amoureux des lettres et 
des arts au milieu môme des troubles politiques et 
des agitations de la guerre. Il quittait des lieux où 
régnait un grand mouvement d'esprit et une cer- 
taine liberté de pensée dans toutes les classes, dans 
le peuple comme dans le clergé, dans la bourgeoisie 
et parmi les grands seigneurs; des lieux où, grâce 
aux circonstances, il jouissait lui-même d'une très 
grande indépendance; inappréciable avantage pour 
un homme dont le caractère était naturellement in- 
docile à la règle et impatient du joug. Quant aux 
désordres causés par la guerre et aux graves incon- 
vénients qui parfois en résultaient, malheureux 
accompagnement de tous ces biens dans l'Italie 
d'alors, c'étaient de ces maux qui semblent intolé- 
rables quand ils vous pressent, mais qu'on ^oublie 
quand ils sont passés, et dont l'impression s'efface 
dans l'éloigncment. 

Agrippa, perdant de vue ces traverses et ne pen- 
sant peut-être qu'aux avantages qu'il avait perdu?, 
se voyait maintenant à Metz, dans un petit Etat 
dont le régime parfaitement réglé lui donnait la sé- 
curité, il est vrai, mais lui imposait en même temps 
un joug qui pouvait lui sembler importun. On se 
sentait là surveillé de très près par des dominateurs 
jaloux de maintenir une police régulière, au milieu de 
difficultés considérables d'ordre civil et politique, 
auxquelles s'en joignaient d'autres encore qui com- 
mençaient à grandir, touchant les intérêts religieux. 

I I 2.) 



31i CHAPITRE QUATRIÈME 

La Cité, toujours menacée par les convoitises de ses 
puissants voisins de la maison de Lorraine, était, en 
outre, exposée aux incessantes hostilités d'une foule 
de petits seigneurs pillards, cantonnés autour d'elle 
dans la contrée, et aux entreprises des capitaines 
de bandes qui couraient sur le pays. En même temps 
la religion était à Metz, comme partout, mise en pé- 
ril par l'esprit nouveau de recherche, de critique et 
d'insoumission, que venaient de faire éclore les pre- 
miers mouvements de la réforme. 

Dans ce milieu nouveau, bien capable de lui causer, 
parles motifs que nous.venons d'énumérer, quelques 
contrariétés, Agrippa était de plus, pour la pre- 
mière fois, astreint aux obligations impérieuses d'une 
charge publique, avec la fonction de conduire et de 
débattre des affaires qui, ne lui offrant le plus sou- 
vent aucun intérêt, devaient lui paraître absolument 
insupportables. Troublé dans ses études favorites 
par cette situation, il devait naturellement ressen- 
tir d'autant plus vivement l'irrésistible attrait de 
ces libres occupations. En même temps, il se trou- 
vait entouré d'étrangers ; à peu près sevré, pour les 
commencements au moins, des applaudissements et 
encouragements auxquels il était habitué dans ses tra- 
vaux, de la part de ses amis ; bien plus, il s'y voyait 
parfois arrêté par des difficultés et des empêche- 
ments imprévus. 

A Metz, la vie était sévère. Lu ville était, comme 
nous l'avons dit, gouvernée par les membres d'un 
patriciat tout puissant. Cette aristocratie, graduel- 



AGRIPPA A METZ 315 

lcmcnt réduite et au xvi e siècle très peu nombreuse, 
était, d'une manière à peu près exclusive, vouée au 
maniement des affaires publiques dont elle gardait 
avec jalousie le privilège ; quoique, en raison de l'é- 
claircissement de ses rangs, elle en fût en môme 
temps accablée l . Les loisirs de l'esprit n'étaient 
permis qu'à un petit nombre d'hommes de la classe 
moyenne appartenant soit à la petite bourgeoisie, 
laquelle était systématiquement éloignée du gouver- 
nement et de l'administration des choses de l'État, 
soit au clergé, qui était dans le même cas, et dont 
le rôle dans la Cité était limité au soin de ses intérêts 
propres, à côté de l'accomplissement de ses devoirs 
religieux. Tels étaient les traits essentiels de la si- 
tuation. Quel contraste pour Agrippa que celui de la 
vie assujettie, contenue, effacée qu'elle lui faisait, 
avec la vie libre, active et brillamment accidentée 
en dépit de ses misères, qu'il venait de quitter. 

Ce qu'on sait, en outre, des hommes avec lesquels 
Agrippa devait maintenant se trouver particulière- 
ment en relation à Metz, n'est pas non plus sans 
signification. Au nombre de ceux que signale sa 
correspondance comme ayant été alors accidentelle- 
ment en rapport avec lui, on voit bien, il est vrai, 
quelques membres de la classe aristocratique, Ni- 
cole de Heu, Nicole Dcx qui paraissent être de ses 
amis, Nicole Rouccl qui semble lui être contraire, 



i. celte situai onesl expliquée dans l'Introduction d'un ou- 
vrage intitulé : Études sur l'histoire <!<■ Mets, les légendes. I8G5< 



310 CHAPITRE QUATRIÈME 

tous trois faciles ù reconnaître sous les dénomina- 
tions latinisées do Nicolaus de Bu, Nicolaus Aquensis, 
Nicolaus Roscius mediomatricorum decurio ] ; mais le 
cercle de ses relations familières les plus habituel- 
les no comprend que des hommes appartenant à une 
classe moins relevée. Il faut mentionner à leur tête 
Claude Chansonneti, Claudàis Cantiuncula, fils d'un 
notaire public, qu'on ne voit pas souvent à Metz, il 
est vrai, pendant le séjour qu'y a fait Agrippa, mais 
dont les parents y éiaient journellement en relation 
avec lui, et qui de Bâle, où il résidait le plus souvent 
alors, était un de ses correspondants assidus. Nous 
nommerons ensuite dans la même catégorie Claude 
Dieudonné, Claudius Deodatus Cœlestinianus, religieux 
du couvent des Célcstins de Metz, puis Jean Rogier 
ou Rougier, dit Brennonius, curé de Sainte-Croix 2 , 
avec qui Agrippa resta longtemps en correspondance, 
et qui semble avoir été de tous ses amis de Metz 
celui qui était le plus particulièrement en commu- 
nauté d'idées avec lui. Viennent après cela des gens 
de moindre condition dont nous tâchons de deviner 
les noms véritables sous les formes latines que leur 
donne la correspondance; le notaire Baccarrat, Bac- 
caretus, Baccaraldus, Baccarats, Bacchantius ; Thilman, 

1. On trouve ces noms on divers lieux de la Correspondance 
et des OEuvres(Ep. II. 13; III, 62 ; Opéra t. II, p. 588). Sur les 
l'amilles auxquelles appartenaient les personnages qui les por- 
tent, on peut consulter d'Hannoucelles, Metz ancien. 1836. 

2. Voir, à propos de ce personnage, une note de l'appendice 
(ri" XVI). 



AGIUPPA A METZ 317 

Tilmannus ; Mérian ou Marian, Marianus; André et 
Jacques Charbonnier, Andréas et Jacobus Cdrboneius ; 
Michaud, Mischaulus, Mischaldus ; Châtelain, Coste/ia- 
nus ; les deux médecins, Renaud, Renaldas, et Laurent 
Frison, Laurenttus Frisius physicus ; Thirion l'horlo- 
ger, Tyrius horologiarius, horarius; et Jacques le lib- 
raire, Jacobus librarius. Ces hommes sont mentionnés, 
à divers titres, dans les lettres d'Agrippa qui, après 
avoir vécu avec eux à Metz, leur envoie de loin, 
quand il a quitté cette ville, des marques de souve- 
nir. Dans le nombre, quelques-uns partageaient ses 
goûts pour les études singulières; le curé de Sainle- 
Croix, Brennonius, et le Célestin Claude Dicudonné 
pour ce qu'il appelait les lettres sacrées etla philoso- 
phie hermétique; Laurent Frison pour l'astrologie; 
Thirion l'horloger pour l'alchimie. 

Après avoir parlé des amis qu'Agrippa pouvait 
avoir à Metz, il faut mentionner les hommes qui, 
dans cette ville, lui ont été contraires. Ceux-ci pa- 
raissent lui avoir causé d'insupportables ennuis. 
Nous avons nommé comme tel un membre des pa- 
raiges, Nicole Roucel. Il faut citer encore, au même 
titre, Claude Drouin l'écrivain ' ; mais on doit si- 
gnaler surtout, parmi les ennemis auxquels il a eu 
affaire à Metz, certains membres du clergé régulier 



1. Ce personnage n'appartenait pas, comme le précédent, à 
l'aristocratie messine, bien qu'une famille du nom île Drouin 
eût existé dans les paraiges messins. C'est ce qui esl expliqué 
dans une note de l'appendice (n° XVIII). 



318 CHAPITRE QUATRIÈME 

1res active. Tient appliqué dans celte ville, comme 
partout alors en général, à surveiller les entreprises 
des esprits hardis soupçonnés de tendances vers les 
idées et les doctrines nouvelles. Agrippa ne tarda 
pas à se trouver en querelle avec ces champions de 
l'orthodoxie, de la règle établie et de l'exacte disci- 
pline; avec Nicole Savini, religieux dominicain, qui 
était investi à Metz de l'office redoutable d'inquisi- 
teur de la foi ; avec Claude Salini, appartenant au 
même ordre, prieur du couvent des frères prê- 
cheurs J ; avec Dominique Dauphin, Franciscain de 
la maison de l'Étroite-Observance, dite à Metz des 
frères Baude; avec Nicolas Orici, religieux cordelier; 
sans parler de certains membres du clergé séculier 
avec qui Agrippa eut aussi maille à partir en diver- 
ses circonstances, l'archiprêtre Regnault, Reginaldus, 
par exemple, et l'official de la cour épiscopale, Jean 
Léonard. 

Nous reviendrons avec quelques détails sur ce 
qui concerne ceux des amis messins d' Agrippa dont 
les relations avec lui nous sont révélées par sa cor- 
respondance. Quant à ses ennemis, nous aurons 
occasion de les faire plus amplement connaître en 
rendant compte de deux grandes affaires dont nous 
voulons parler maintenant, et qui, ayant par dessus 
tout occupé Agrippa pendant la dernière année de 



1. Il ne faut pas confondre, malgré la ressemblance de leur 
nom, Savini et Salini. On trouvera quelques observations, ace 
sujet, dans une note de l'appendice (n° XVI 1). 



AGRIPPA A MK'IZ .'51!) 

son séjour à Metz, l'ont mis alors aux prises avec 
eux. Ces deux affaires sont sa querelle sur la mono- 
gamie de sainte Anne, laquelle devait finalement 
lasser sa patience et déterminer son départ de Metz, 
et auparavant une sorte de procès criminel auquel 
il s'est consacré avec une ardeur passionnée. Dans 
cette dernière circonstance, il révèle une ténacité et 
une indépendance d'esprit remarquables, et il a en- 
fin l'avantage; mais, en même temps, il a le tort ir- 
réparable d'avoir raison contre l'inquisiteur delà foi 
lui-môme, et de l'emporter sur lui. Il s'agissait d'ar- 
racher de ses mains une pauvre femme du village 
de Woippy x injustement accusée d'hérésie et do 
maléfice ; il s'agissait de disputer au feu une pré- 
tendue sorcière. 

L'affaire de la prétendue sorcière appartient à l'an- 
née 1519, la deuxième du séjour à Metz d'Agrippa; 
elle nous est connue par quatre documents émanant 
d'Agrippa lui-môme : deux suppliques adressées 
par lui dans le cours de l'affaire, l'une au vicaire, 
l'autre à l'official de Metz (Ep. II, 38, 39), une lettre 
écrite à son ami Cantiuncula qui, de Bàle, lui avait 
demandé des explications sur cet incident (Ep. II, 
40) 2 , et enfin un rappel assez étendu fait par 

1. Woippy, village situé aux portos de Metz, où les chro- 
niqueurs mentionnent, au moyen âge, de nombreux faits de 
sorcellerie. La seigneurie en appartenait au chapitre de la 
cathédrale de Metz. (Histoire <h/ village de Woippy, pai Neré 
Quépat (René Paquet) 1878). 

%. Cette lettre est reproduite à peu près mot pour mot dans 



320 CHAPITRE QUATRIEME 

Agrippa de cette cause, dans son traité de l'incerti- 
tude et de la vanité des sciences, au chapitre xcvi, 
consacré à ce qu'il appelle l'art des inquisiteurs. 
Nous emprunterons à ces diverses sources réunies 
ce que nous avons à dire sur ce sujet. 

Les détails consignés dans le chapitre du traité 
de l'incertitude et de la vanité des sciences consis- 
tent surtout dans l'exposition des raisons que l'in- 
quisiteur faisait valoir pour justifier sa poursuite, et 
des considérations qu'Agrippa lui opposait pour en 
démontrer l'inanité. Les lettres au vicaire et à l'of- 
ficial sont des requêtes ayant le caractère de deux 
pièces originales de la procédure. Enfin la missive 
à Gantiuncula est un compte rendu dans lequel 
Agrippa se propose surtout, il le dit formellement, 
de signaler les abus et les irrégularités dont il a fait 
argument pour triompher, sur le terrain du droit, 
des adversaires en présence desquels il se trouvait. 



une autre missive adressée à un conseiller de l'empereur à 
Luxembourg, D.Henricus legum doctor, etc., provincial Lucem- 
biirçiensis cesareus consiliarius, qui avait manifesté le même 
désir que Gantiuncula. Cette seconde lettre qui n'est pas datée 
commence ainsi : « Retulit mihi dum essem apud Theonisvil- 
« lam civis noster Nicolaus Aquensis (Nicole Dex) te cupere 
« quae gesta sunt adversus mulierculam illam de Wapeyo, 
« etc.. » Elle a été omise dans la Correspondance générale où 
elle aurait fait à peu près double emploi avec celle adressée 
à Cantiuncula(Ep. II, 40). On la trouve imprimée dans un vo- 
lume de 1534 qui contient les documents relalifsà la polémique 
sur la monogamie de sainte Anne. 



A.GUIPPA A METZ 'Ml 

Il tient à mettre en relief, clans cette occasion, son 
talent de jurisconsulte. 

— Voilà, dit-il en finissant, quelles exceptions j'ai 
su l'aire valoir contre l'inquisiteur et ses procédés 
exorbitants. Je te donne, en style du palais, titres, 
lois, chapitres et paragraphes, avec les gloses et 
l'opinion des docteurs ; tu ne refuseras pas après 
cela, je l'espère, dôme reconnaître pour un juriste 
accompli (Ep. II, 40). 

Nous ne pouvons mieux faire, pour donner une 
idée de la cause, que de citer d'abord ce qu'il en 
rapporte dans cette lettre. 

— Tu m'as demandé, dit-il, mon cher Cantiun- 
cula, de te raconter comment il a été procédé à l'é- 
gard de cette pauvre femme de Woippy, muliercula 
de villa Wapeya, que j'ai réussi à tirer des griffes 
et comme de la gueule de Nicole Savini, l'impétueux 
frère prêcheur, inquisiteur de la foi. Je t'envoie 
toutes les pièces du procès; tu pourras juger toi- 
même de la question; mais auparavant, je veux te 
faire brièvement le récit des excès dont cette pauvre 
vieille a été l'objet. 

— Au début de l'affaire, une troupe ignoble de 
paysans conjurés contre elle envahit sa maison au 
milieu de la nuit. Ivres de vin et de débauche, ces 
misérables s'emparent de la malheureuse et, de 
leur autorité privée, sans aucun droit, sans licence 
de juge, ils la jettent en prison. Cependant le 
chapitre de la cathédrale, seigneur ci 1 1 lieu, la fait 
amener à Metz et la remet aux mains de son juge 



3~22 CHAPITRE QUATRIÈME 

ordinaire, l'oi'ficial clc la cour épiscopale. Un terme 
est assigné aux paysans pour qu'ils aient à décider 
entre eux s'ils veulent se porter accusateurs ou 
bien procéder simplement par voie de dénonciation. 
Au jour dit, huit de ces coquins viennent auda- 
cieusement se déclarer accusateurs. Ils reçoivent, 
en conséquence, l'ordre de se constituer prisonniers 
avec l'accusée. Mais, grâce à l'inquisiteur qui sié- 
geait comme assesseur avec l'official, il leur est ac- 
cordé deux jours de répit, et c'est alors que com- 
mence l'œuvre d'iniquité. L'official Jean Léonard 
livre, à notre insu, pour quelques florins, à ses accu- 
sateurs cette pauvre femme, dont nous avions pris 
la défense. Quatre de ces misérables avaient été 
déjà écartés comme des scélérats notoires. Les qua- 
tre autres s'emparent de la victime et l'accablent 
d'injures, de coups et des plus mauvais traitements. 
Informé du fait, nous opposons en vain l'exception 
de loco non tuto. La malheureuse gémit dans la plus 
dure captivité, tandis que ses accusateurs se livrent 
en liberté à de bruyantes orgies. Cependant, après 
quelques jours de ces traitements indignes, l'official 
arrive à Woippy, pour instruire l'affaire. On pro- 
duit alors un mémoire ou plutôt un libelle tout 
farci d'impostures; et, contre les plus sûrs princi- 
pes de droit, le procès se poursuit à la fois et par 
voie d'accusation et par voie d'inquisition. De notre 
côté, nous protestons, en refusant de comparaître 
in loco suspeclo. Pendant ce temps-là, le mari de la 
pauvre femme est écarté, accessit ad judicium prohi- 



A.GRIPPA A METZ " 323 

Oùo, pour éviter, de sa part, toute exception ou ap- 
pellation. 

— C'est alors que, sur l'avis de l'inquisiteur, de 
ce gros moine qui, sous son épaisse enveloppe, 
cache l'âme cruelle d'un bourreau, et conformément 
aux ineptes conclusions du libelle fabriqué dit-on 
par lui, ainsi qu'aux articulations sans consistance 
des accusateurs, l'official livre la malheureuse aux 
atroces épreuves de la torture. Il est lui-môme, 
aussi bien que ses acolytes, mis en fuite par cet 
horrible spectacle ; mais il laisse la victime aux 
mains de ses ennemis et des suppôts de l'inquisi- 
tion. La pauvre Femme continue à ôlre tourmentée 
par ceux-ci, hors de la présence du juge, et ensuite 
elle est plongée de nouveau dans sa prison, où on la 
laisse inhumainement souffrir de la soif et de la faim. 

— Cependant quel motif allègue-t-il, cet impi- 
toyable inquisiteur, pour martyriser ainsi la malheu- 
reuse? Quelle preuve donnc-t-il que cette femme soit 
réellement sorcière? Il dit que sa mère a été brûlée 
comme telle. Et moi, je lui réponds en face que les 
faits d'autrui soin sans valeur contre un accusé. 
Veux-tu savoir quelle raison il va emprunter alors 
à l'arsenal de sa théologie péripatéticienne? Il pré- 
tend que c'est la coutume des sorcières de consa- 
crer le fruit de leur corps au diable; et que d'ailleurs, 
comme elles se livrent ordinairement à lui, il est 
tout naturellement le.père de leurs enfants, et leur 
transmet, héréditairement sa malice (Ep. II, r t0). 

C'est ainsi que l'affaire s'est engagée. En l'ait 



321 CHAPITRE QUATRIÈME 

de théologie, Agrippa, grand docteur lui-même, 
n'entend pas être on reste avec son contradicteur, 
et, le suivant sur ce terrain, il lui oppose des 
objections qui lui semblent invincibles. « Avec ta 
perverse doctrine, dit-il à son adversaire, tu mé- 
connais la vertu du baptême et de ses formules 
sacramentelles ; car si l'enfant reste au diable, même 
après que le prêtre a dit, sors esprit immonde et 
fais place au Saint-Esprit, que vaut dès lors le sacre- 
ment? Et qui te prouve d'ailleurs que le diable 
puisse engendrer? Sans cloute, et la foi nous l'en- 
seigne, les fils des hommes ne 'ui appartiennent que 
trop en naissant; mais le baptême les affranchit 
de la dépendance de Satan et les renouvelle en Jésus- 
Christ. Maintenant, ose-t-il ajouter, toi l'inquisiteur 
de la foi, avec tous tes arguments, tu n'es qu'un 
hérétique. » L'inquisiteur de son côté retourne l'ac- 
cusation et s'écrie: « Que parles-tu d'hérétique? Tu 
en es un toi-même, Agrippa; je saurai le prouver » 
(Ep. 11,40). 

Agrippa trouve heureusement pour sauver la pau- 
vre femme dont il a pris généreusement la défense 
un moyen plus efficace que de convaincre d'hérésie 
le ministre de l'inquisition. Il adresse au vicaire de 
Metz une supplique où. il résume ses exceptions de 
droit et où il conteste la juridiction de l'inquisiteur. 

— Il ne lui appartient pas, dit-il dans sa requête, 
de connaître du crime de sorcellerie : et quant à celui 
d'hérésie, la présomption ne suffit pas pour le saisir 
de la cause. Il faut que l'hérésie soit manifeste, 



AGRIPPA A METZ 325 

définie, et de plus expressément condamnée. Rien 
de semblable dans les faits présents. Ce moine 
effronté et altéré de sang ne mérite pas qu'on l'écoute, 
mais bien plutôt qu'on le chasse, pour s'être, arro- 
gamment et sans raison, ingéré dans cette affaire, 
contre le droit et les canons, et en outrepassant les 
privilèges eux-mêmes de l'inquisition (Ep. II, 38). 

Les seigneurs du chapitre se décident alors à faire 
ramener à Metz la pauvre villageoise. L'official 
meurt inopinément sur ces entrefaites, et à son lit de 
mort, cédant au cri de sa conscience, il dicte à un 
notaire une déclaration par laquelle il reconnaît, et 
proclame l'innocence de la malheureuse accusée. 
L'inquisiteur cependant ne lâche pas sa proie. La 
poursuite se trouvant arrêtée par la mort de l'offi- 
cial, il prétend la reprendre lui-même pour soumet- 
tre sa victime à de nouveaux tourments, et finalement 
la livrer au feu. « Car, dit Agrippa, ces suppôts de 
l'inquisition croient ne s'être acquittés de leur office, 
que quand ils ont brûlé ceux qui sont exposés à leurs 
poursuites. » 

Agrippa néanmoins ne perd pas courage. Une 
requête pressante est adressée par lui au nouvel 
officiai; il remet en avant, sans se lasser, tous les 
arguments déjà produits par lui, et rappelle pa- 
thétiquement les remords du précédent juge, avec la 
déclaration faite par lui à son lit de mort(Ep. II, 39). 
Enfin l'inquisiteur est débouté par le chapitre, sei- 
gneur justicier du lieu, de son exorbitante préten- 
tion. Repoussé honteusement, battu dans son l'or, il 



326 CHAPITRE QUATRIÈME 

est sifflé et montré au doigt, dit Agrippa, pendant 
que ia pauvre femme est déclarée innocente par le 
vicaire de Metz. Quant à ses accusateurs, ils sont 
plus tard condamnés eux-mêmes et punis d'une 
amende (Ep. II, 40.). 

L'année suivante le curé de Sainte-Croix écrivant 
à son ami Agrippa, lequel avait alors quitté Metz, 
l'informe de ces faits. 

— La vieille femme de Woippy, vetula de Vapeyia, 
que tu as sauvée du bûcher, vient me voir souvent, 
lui dit-il, et m'apporte en souvenir de toi de petits 
présents (Ep. II, 53.). Ses ennemis ont été condam- 
nés à 100 francs d'amende ' ; ils craignaient, à ce 
qu'elle raconte, une peine plus rigoureuse encore, 
pour l'avoir injustement emprisonnée, sans licence de 
juge, ni commission de leurs seigneurs (Ep. II, 46.). 

Telle est l'affaire de la prétendue sorcière de 
Woippy. Agrippa s'y était jeté avec une ardeur 
passionnée qui fait honneur tout à la fois à son esprit 
et à son caractère ; car il y avait déployé autant de 
sagacité que d'honnêteté et d'énergie. Il y réussit, 
malgré les difficultés très réelles de l'entreprise 
eu égard à la condition des adversaires auxquels il 
avait osé s'attaquer. Ce triomphe si légitime ne 
pouvait avoir cependant que de fâcheuses consé- 



1. Somme assez considérable pour l'époque, et à peu près 
équivalente à ce que seraient 1,800 francs de nos jours, comme 
on peut le voir par les explications fournies dans une note de 
l'appendice (n° XIV.) 



AGRIPPA A METZ 'Ml 

quenccs pour celui qui l'avait obtenu, et il devait 
en résulter finalement contre lui des rancunes dont 
il ne tarda pas à éprouver les effets. La vivacité avec 
laquelle il allait être combattu dans la querelle sur 
la monoQ-amie de sainte Anne s'en ressentit certaine- 
ment. Ce n'est pas là une simple présomption ; elle 
serait naturelle du reste. Nous avons le témoignage 
du fait dans un billet du Célestin Claude Dieudonné 
où, parlant à Agrippa des ennemis qui s'acharnaient 
contre lui dans cette dernière polémique, il ajoute : 

— Une autre cause de la fureur des ignorants 
contre toi est la vigueur et le succès avec lesquels tu 
as pris dernièrement la défense de cette pauvre 
femme accusée d'hérésie et de maléfice. Mais ne l'en 
émeus pas, et reste fidèlement attaché à la défense 
de la vérité (Ep. II, 24). 

Agrippa l'avait emporté dans sa querelle ^avec 
l'inquisition et ses suppôts. Mais, comme nous ve- 
nons de le dire, le succès, qu'il avait obtenu ainsi, 
avait soulevé contre lui une passion et une haine 
avec lesquelles il avait maintenant à compter. Nous 
allons voir ces sentiments se manifester dans une 
circonstance où ses ennemis réussissent à lasser sa 
persévérance, à ébranler même, non sans de sérieux 
motifs, son courage, et à lui faire quitter la place. 
Il s'agit cette fois d'un débat sur une question dont 
il peut sembler étrange, à première vue, que se soit 
préoccupé un esprit comme le sien, la question do 
la monogamie de sainte Anne. Pour expliquer cette 
singularité, il faut faire connaître quelques traits du 



328 CHAPITRE QUATRIÈME 

mouvement des idées en France, à cette époque, 
touchant les controverses religieuses, et signaler 
celle en particulier que souleva la thèse bizarre que 
nous venons d'indiquer. Il faut dire aussi quelques 
mots de l'homme qui, le premier, l'avait l'ormulée 
et mise en discussion. 

Vers la fin du xv e siècle et au commencement du 
xvi c , de 1493 à 1507, vivait au Collège du Cardinal 
Lemoine, à Paris, un professeur de philosophie aussi 
savant que hardi, nommé Jacques Lefèvre d'Éta- 
ples, Faber Stapulensis. Né vers 1*455, il était alors 
âgé d'environ cinquante ans ; il avait étudié à Paris, 
mais il ne s'était pas élevé jusqu'au doctorat; il 
était simplement maître ès-arts ou tout au plus ba- 
chelier. Briçonnet, évêque de Lodève, doué lui-même 
d'un esprit assez aventureux, l'avait attaché à sa 
personne en 1507, et plus tard quand il fut, en 1516, 
transféré au diocèse de Meaux, il l'y emmenait et en 
faisait son grand-vicaire. A cette époque, Jacques 
Lefèvre avait déjà publié divers travaux sur des 
sujets religieux, avec une traduction nouvelle des 
Épîtres de saint Paul. Il donne alors des disserta- 
tions qui attirent vivement l'attention et soulèvent 
immédiatement une ardente polémique, bien moins 
pour leur importance propre, qu'en raison du ca- 
ractère connu de leur auteur, porlé vers les nou- 
veautés dont l'Eglise s'effrayait à ce moment, non 
sans quelque raison. 

Ces premiers essais de discussion et de critique 
hisLorique appliqués aux traditions cl aux erovan- 



AGRIPPA A METZ 329 

ces religieuses paraissaient téméraires. Us sem- 
blaient répondre aux recommandations des nova- 
teurs qui prêchaient alors le renouvellement des 
études ecclésiastiques. C'étaient les débuts de 
l'exégèse moderne; science à peu près inconnue 
jusqu'alors, qui, appelant la lumière sur toutes 
les questions, donnant pour quelques-unes des 
solutions nouvelles, et répandant au moins un 
doute philosophique sur le plus grand nombre, 
est considérée comme un danger pour l'édifice de 
la foi. Car dans celui-ci une hardiesse malavisée a 
pu l'aire entrer parfois des assises peu solides, dont 
la chute serait de nature à compromettre la stabilité 
du monument lui-même. Tel est incontestablement 
le caractère des questions qui offrent prise non 
seulement aux démonstrations scientifiques, mais 
encore aux investigations de l'histoire. Le xvr; siècle 
et le xvn e voient commencer ce travail; le xvm e 
siècle devait le pousser avec vivacité ; de nos jours 
on cherche à réagir contre lui, en ressaisissant, 
avec plus d'ardeur que de prudence peut-être, bien 
des fils brisés dans les discussions antérieures. 

Au commencement du xvi e siècle, les esprits 
étaient déjà puissamment attirés par ces polémi- 
ques, et l'ardeur qu'on y apportait de part et d'autre 
relevait bien plus de l'influence exercée par le cou- 
rant général des idées, dans l'attaque comme clans 
la défense, et par l'esprit de lutte avec son cortège 
de passions aveugles, que du mérite et de la portée 
véritable des questions elles-mêmes dans la dis- 

T I S I 



330 CHAPITRE QUATRIÈME 

cussion desquelles on se rencontrait ainsi. C'est ce 
qui explique les singulières querelles dont nous 
avons à parler ici, sur deux questions traitées par 
Lefèvro d'Étaples ; questions d'un intérêt très mi- 
nime en elles-mêmes assurément, et dont la solution 
complète est d'ailleurs à peu près impossible, faute 
de documents. L'une est celle des trois Magdeleinc; 
l'autre, celle des trois Marie. 

La première de ces deux questions consiste h 
décider si la femme de mauvaise vie citée par 
saint Luc (ch vu, v. 37), la femme, possédée qu'il 
nomme Marie Magdeleine (ch. vin, v. 2), et Mario 
sœur de Marthe et de Lazare mentionnée par saint 
Jean (ch. xi, v. 2), sont une seule et même personne 
ou trois personnes différentes. Les Évangiles, il faut 
le reconnaître, ne contiennent rien qui doive invi- 
ter à les confondre. L'Église grecque les a toujours 
distinguées, mais l'Église latine, conformément à 
une déclaration du pape saint Grégoire qui vivait au 
commencement du vn c siècle, n'en faisait qu'une 
seule personne; doctrine généralement admise dans 
son sein jusqu'au xvi e siècle. Depuis lors, l'Église 
s'est rangée à l'autre opinion 1 . Lefèvre d'Étaples 
devançant l'heure avait adopté et défendu, malgré 
d'ardents contradicteurs, cette distinction des trois 
Magdeleine, en même temps qu'il donnait aussi une 
solution nouvelle à celle des trois Marie dont nous 



l.ïillemont, Mémoires pour .servir à l'histoire ecclésiastique des 
six premiers siècles; loin. II, noie I sur sainte Marie Magdeleine. 



AGRIPPA A METZ 331 

avons surtout à nous occuper ici, parce que c'est 
celle-là précisément que concernent les polémiques 
soutenues à Metz, en 1519, par Agrippa. 

La question des trois Mario, beaucoup plus obs- 
cure et plus incertaine encore, s'il est possible, que 
celle des trois Magdelcine, touchait à l'histoire de 
la sainte Vierge, dont les Évangiles ne disent pres- 
que rien, mais dont les légendaires se sont beau- 
coup occupés. Il s'agissait de savoir si la sainte 
Vierge avait eu oui ou non deux sœurs portant 
comme elle le nom de Marie, ainsi que le voulaient 
certaines légendes. L'évangile de saint Jean donne, 
suivant Tillemont x , une sœur à la sainte Vierge, 
Marie de Cléophas, mère, est-il dit ailleurs, de saint 
Jacques le mineur, de José, de saint Jude et de 
saint Simon. Saint Jérôme, dit encore Tillemont, 
et d'autres Pères suivent cette opinion. La légende 
ajoute à ces indications que Salomé, épouse de 
Zébédée et mère de saint Jacques le majeur et 
de saint Jean, nommée aussi Marie dans le mar- 
tyrologe romain sans qu'on sache sur quelle auto- 
rité, était également sœur de la sainte Vierge. Telle 
était la croyance générale admise par l'Eglise sur 
les trois Marie, au commencement du xvi° siècle. 

Une opinion ancienne que Baronius a adoptée, 
voulait pourtant que la sainte Vierge n'eût eu ni 
frère ni sœur. Cette opinion paraît l'ondée sur une 
Légende apocryphe très ancienne également de la 

1. Tillemonl, Ibidem ; lom. I, note H sur la sainte Viei 



332 CHAPITRE QUATRIÈME 

naissance de la Vierge, admise par l'Eglise d'Orient, 
et suivant laquelle la sainte Vierge, dont les Évan- 
giles ne nomment d'ailleurs ni le père ni la mère, 
aurait été tille de saint Joachim et de sainte Anne. 
Aux termes de cette légende, sainte Anne, devenue 
vieille et restée stérile, aurait obtenu de Dieu la 
grâce de la fécondité; et saint Joachim, alors dans 
le désert, y aurait appris par l'entremise d'un ange, 
que son épouse avait conçu. Telle serait l'origine 
miraculeuse de la sainte Vierge. Saint Epiphane et 
Grégoire de Nysse avaient accepté :ette croyance. 
Les Latins, en la leur empruntant, l'avaient associée 
à l'opinion énoncée tout à l'heure, que la sainte 
Vierge avait deux sœurs, Marie de Cléophas et Ma- 
rie Salomé; et ils avaient constitué ainsi une lé- 
gende suivant laquelle sainte Anne aurait été la 
mère des trois Marie, et les aurait eues de trois 
époux successifs Joachim, Cléophas et Salomé. 
Telle était au xvi c siècle la croyance accréditée clans 
l'Eglise l ; telle était l'opinion contre laquelle s'éleva 

1. Cette doctrine est formulée dans une petite pièce de 
six vers transcrite par une main du xv e siècle à la lin d'un 
manuscrit de la cathédrale de Metz, conservé aujourd'hui à la 
Bibliothèque de cette ville (n° 620). Celle pièce est ainsi con- 
çue : 

Anna solet dioi très coneepisse Marias, 

Quas genuere viri Joachim*, Cléophas, Salomeque. 

lias iluxere viri Joseph, AJpheus, Zebedeus. 

Prima peperit Christian ; Jacobum secunda minorera 

Et Joseph justum peperit cum Simone Judara ; 

Tertia, majorera Jacobum, dilectum ip<<< Johannem. 



AGRIPPA A METZ 333 

Lefèvre d'Étaples, pour reconstituer dans son inté- 
grité la légende orientale qui ne reconnaissait à 
sainte Anne qu'une seule fille, la sainte Vierge, 
dont la naissacce miraculeuse était du reste admise 
par tout le monde. Il regardait la gloire de la mère 
de Dieu comme essentiellement intéressée à ces 
conclusions, et, chose étrange, les théologiens 
orthodoxes le condamnaient et le combattaient pour 
cette opinion. 

Sur ces deux questions, celle des trois Magdeleine 
qu'il distinguait l'une de l'autre, et celle des trois 
Marie qu'il refusait de reconnaître comme trois 
sœurs, Lefèvre d'Étaples avait fait imprimera Paris, 
en 1517, en 1518 et en 1511), les traités intitulés : De 
tribus et unica Magdalena, et De una ex tribus Maria. 
Ses propositions avaient été censurées par la faculté 
de théologie \ Elles étaient en môme temps atta- 

1. Lefèvre d'Étaples, condamné sur ce point et sur plusieurs 
autres, finit par prendre rang, d'une manière formelle, parmi les 
hétérodoxes. En 1523, il publia à Paris une traduction française 
du Nouveau-Testament, puis, en 1525 à Meaux.un commentaire 
sur le même livre, ensuite à Anvers, eu 1528, une traduction 
française de la Bible tout entière, réimprimée en 1529, 1530, 
1532, 1531, 1541, et accompagnée, dans une de ces éditions 
données à Paris, d'une Epistola exhortatoria où était recom- 
mandée la lecture de l'Écriture sainte en langue vulgaire. 11 
s'attira ainsi de nouvelles censures de la faculté de théologie 
de Paris, et des persécutions contre lesquelles il trouva un 
défenseur dans lapersomif de la reine de Navarre, Marguerite 
sœur du roi. Lefèvre d'Étaples mourut très âgé, en 1537, à 
Nérac, où cette princesse lui avait donné asile. 



334 CHAPITRE QUATRIÈME 

quécs ou défendues par plusieurs écrivains ecclé- 
siastiques. Celles qui concernaient les trois Magde- 
leine étaient notamment combattues dans un traité 
publié à Paris, en 1519, par Jean Fischer évoque de 
Rochester, l'une des victimes de Henri VIH, à qui 
Erasme écrivait d'Anvers, le 2 avril 1519, que tout le 
monde lui attribuait la victoire dans le débat. Sur la 
question des trois Marie, Lefèvre d'.Étaples trouva 
dans Agrippa un champion passionnément épris do 
ses idées. Il nous reste à montrer comment celui-ci 
entra dans la querelle soulevée à cette occasion. Elle 
venait d'éclater au moment à peu près où, quittant 
l'Italie, il arrivait à Metz-(Ep. II, 25, 30). 

Une des considérations qui avaient pu attirer de 
ce côté l'esprit curieux et frondeur d' Agrippa, c'est 
évidemment que la thèse de Lefèvre d'Étaples était 
contraire aux opinions généralement reçues à ce 
moment. Discutée comme nous venons de le dire 
par ce savant homme, la question De una ex tribus 
Maria, ou de la monogamie de sainte Anne, semblait 
aux novateurs intéresser la dignité de la sainte 
Vierge dans son origine immaculée. Les champions 
de l'Église soutenant que sainte Anne avait eu trois 
époux successifs et plusieurs enfants, les docteurs 
hétérodoxes ne voulaient lui reconnaître qu'un seul 
époux, et ne lui accordaient qu'un seul enfant mira- 
culeusement conçu, qui était la Vierge, mère de 
Dieu. 

Agrippa très adonné depuis quelques années à 
l'étude des choses religieuses, adopte donc avec 



AGRIPPA A METZ 335 

chaleur l'opinion de Lefèvre d'Étaples touchant la 
monogamie de sainte Anne. Il trouve à Metz, où il 
était alors, d'ardents contradicteurs. A la tête de 
ceux-ci, se place un confrère de l'inquisiteur Savini, 
le prieur des Dominicains Claude Salini, fort de 
son titre de docteur en théologie de l'Université de 
Paris. La dispute s'était engagée dans un entretien 
d'Agrippa avec un membre de l'aristocratie messine, 
Nicole Roucel l'échevin ', qui soutenait l'opinion 
communément admise alors dans l'Église, sur les trois 
mariages de sainte Anne et les enfants procréés ainsi 
par elle, les trois Marie. La querelle n'avait pas tardé 
à s'étendre et à s'envenimer; de nouveaux cham- 
pions intervenant avaient à leur tour attaqué Agrippa. 
Celui-ci donne à ce sujet quelques détails intéres- 
sants, dans une lettre adressée par lui au Célestin 
Claude Dieudonné qui partageait ses idées, et qui 
venait de quitter Metz au moment môme où ces faits 
s'accomplissaient. 

— Je vais t'apprendre, dit Agrippa dans cette 
lettre, quels sont ces infâmes calomniateurs qui 
s'acharnent dans leurs poursuites publiques contre 
le vertueux et savant Lefèvre d'Étaples, contre ses 
livres, contre ses opinions et ses invincibles doctri- 
nes. C'esl d'abord un certain frère franciscain du 
couventde l'Observance, Dominique Dauphin, comme 
on l'appelle d'un nom emprunté a l'enseigne d'un 

l. - ('.mu nobili viro Ni :olao Roscio modiomatricorum decu- 
« rione. - Opéra, t. II, \>. 5£ 



33G CHAPITRE QUATRIÈME 

cabaret, homme plein d'insolence, de blasphèmes et 
d'impertinents discours ; Nicolas Orici, frère mineur 
de la maison des Gordeliers, et frère Claude Salini, 
prieur du monastère des Prêcheurs ; celui-ci tout 
fraîchement décoré à Paris du grade de docteur, et 
le plus ardent de tous à condamner les propositions 
et leur auteur. Voilà les acteurs de cette immonde 
tragédie, ces hommes qui se croient tout permis, et 
dont l'autorité est telle que nul n'a le courage de les 
contredire, quand ils ont froncé le sourcil ; tant ils 
ont de crédit sur cette populace messine, bien digne 
de croupir honteusement dans l'erreur, pour avoir 
accepté de pareils maîtres. (Ep. II, 25). 

Les adversaires d'Agrippa avaient, à ce qu'il paraît, 
profité d'une courte absence de celui-ci pour donner 
carrière en public à leur ardeur passionnée. 

— Que n'étais-je là, dit en effet Agrippa dans une 
nouvelle lettre à Claude Dieudonné, je n'eusse pas 
hésité à leur résister en face. Mais me voilà revenu. 
J'ai fait ce que je devais et ce que je pouvais. J'ai 
agi de la main et de la plume ; j'ai écrit les proposi- 
tions que tu connais par la copie que je t'en ai fait 
parvenir, et cela pour leur donner occasion d'écrire 
eux-mêmes et de répondre. Mais les jours, les se- 
maines s'écoulent, et pas un d'eux ne donne signe 
de vie. Il leur suffit sans doute d'en avoir imposé à 
la foule, sur laquelle ils ont pris une telle autorité, 
qu'un ange descendrait en vain du ciel pour les 
démasquer. Mais les choses n'en resteront pas là. 
Je vais attendre encore un peu; et puis j'aviserai à 



AGRIPPA A MET/. 337 

d'autres moyens. Je te tiendrai au courant, dit 
en finissant Agrippa ù son correspondant, en quel- 
que lieu que tu sois. (Ep. II, 2o.) 

Nous ne connaissons pas toutes les phases du 
débat. Dans sa querelle avec l'inquisiteur pour la 
paysanne de Woippy, Agrippa, entraîné par le sen- 
timent de la justice, avait eu finalement le dessus. 
Dans celle-ci, le courage lui manque; il cède et, pris 
de lassitude et de dégoût, il s'éloigne avant la fin. 
Mais, après son départ, ses adversaires continuent 
la lutte et chantent victoire. Il aurait dû s'y atten- 
dre, puisque dans cette nouvelle affaire il ne pouvait 
y avoir, comme dans la première, de jugement dé- 
finitif consacrant le triomphe d'une des parties, et 
imposant silence à l'autre. Agrippa, se retirant du 
combat, avait le pressentiment qu'il en serait proba- 
blement ainsi. Il disait en partant au curé de (Sainte- 
Croix, lequel partageait ses opinions, qu'il lui 
appartenait dereprendre le rôle que lui-même il aban- 
donnait, et de défendre à son tour, pour l'honneur 
de Lefèvrc d'Étaples, la gloire de sainte Anne et de 
la sainte Vierge (Ep. II, 44.). Arrivant à Cologne, 
quelques jours après avoir quitté Metz au plus fort 
de la querelle, Agrippa écrivait pour cet objet à ce- 
lui-ci, le 19 lévrier 1520. 

— Je suis certain, lui disait-il, que le prieur des 
Prêcheurs, Claude iSalini, et Claude Drouin le tabel- 
lion, ce singe à la voix de castrat, cette espèce d'an- 
drogyno étranglé par l'envie et fou d'orgueil, avec 
toute sa séquelle, triomphent maintenant en toute 



338 CHAPITRE QUATRIÈME 

sûreté, entonent des chants de victoire, et me taillent 
des croupières, pendant que j'ai le dos tourné. Conte- 
moi ce qui en est. De mon côté, je vais m'occuper de 
publier ce que j'ai écrit sur ce sujet, et ce que 
maître Claude Salini a couché à ce propos sur le pa- 
pier, pour la plus grande évidence de sa propre inep- 
tie (Ep. II, 43). 

Cette lettre se croisait avec une missive où l'ami 
d'Agrippa, venant au devant de son désir, lui rendait 
compte d'une sorte de dispute publique dans laquelle 
ses adversaires s'étaient, à ce qu'il paraît, empressés 
après son départ de constater leur victoire. 

— Dans nos derniers entretiens, écrivait à Agrippa 
le curé de Sainte-Croix, tu me prédisais que je te 
succéderais dans le débat. Jamais tu n'as dit plus 
vrai; et je me réjouis d'avoir aujourd'hui sous la 
main un messager fidèle, pour me décharger du 
fardeau des confidences que j'ai à te faire à ce 
sujet. Tu sais, mon cher Agrippa, avec quelle im- 
patiente aigreur nos sophistes en théologie, infatués 
d'eux-mêmes, reçoivent la critique ; et comment au 
contraire ils acceptent les viles flatteries auxquelles 
nous avons toujours refusé de nous associer. Aussi 
nous détestent-ils assez l'un et l'autre. Tu riras en 
apprenant ce qui s'est passé dans le petit engage- 
ment d'hier. 

— Il y avait affluence de paysans, de bonnes 
femmes et d'enfants, tous, le col tendu, la bouche 
béante. Un certain Prêcheur, qui présidait la séance, 
se plante fièrement dans la chaire et, trois heures 



AGRIPPA A METZ 339 

durant, pérore d'une voix traînante en agitant les 
bras comme un histrion. Cependant l'assistance 
fatiguée de cette interminable harangue se met à 
battre des mains, et toute cette belle et savante 
éloquence se trouve étouffée par l'enthousiasme po- 
pulaire. Enfin la discussion est ouverte. Maitre Re- 
ginaldus, notre archiprêtre, prend la parole. Il attaque 
la question des trois mariages de sainte Anne ; il 
n'hésite pas à condamner les secondes noces. Anne, 
vraie prophétesse, mérite surtout, il le dit lui-même, 
d'être honorée pour sa pureté. Mais quelle est sa 
conclusion? Qu'il a été cependant accordé à cette 
sainte femme d'avoir eu successivement trois maris, 
pour multiplier une lignée destinée à former l'Église 
de Dieu. A Tarchiprêtre succède maître Reinaud le 
médecin, lequel jusqu'à un certain point est des 
nôtres. 11 ne veut pas que la moindre souillure ait 
jamais atteint celle qui a été sanctifiée parla concep- 
tion miraculeuse de la vierge Marie. Il ne veut 
pas que la sainte demeure où la mère de Dieu a 
été conçue ait ensuite été souillée par de voluptueux 
caprices; ou bien, suivant lui, si, après la sainte 
Vierge, sa mère a dû concevoir encore d'autres 
enfants, ce n'a pu être que par de nouveaux mira- 
cles. La pureté de la sainte Vierge ne peut être 
mise en doute. Nul soupçon du péché originel ne 
saurait l'effleurer, quand bien même il eût été donné 
à sa mère de connaître trois époux, afin de multi- 
plier la race prédestinée. 
— Maître Reinninl s'arrête. A mon tour, continue 



340 CHAPITRE QUATRIÈME 

le curé de Sainte-Croix, je m'élance dans la lice. 
J'attaque les assertions qui ont été produites; je les 
déclare téméraires et scandaleuses. Je prouve que ni 
l'Évangile, ni les apôtres, ni les auteurs ecclésiasti- 
ques, ni aucune autorité ne justifient les prétendus 
mariages de sainte Anne ; que la vierge Marie étant 
fille de sainte Anne et de Joachim, on ne saurait 
affirmer que Marie de Gléophas fût fille de la même 
mère et d'un autre époux du nom de Gléophas. Je 
démontre, l'Évangile en main, que Marie de Cléophas 
est ainsi nommée, non à cause de son père, mais 
à cause de son mari. Mes adversaires, pour tourner 
la difficulté, prétendent alors qu'il a pu y avoir 
deux Cléophas et non pas un seulement. « N'as-tu 
jamais vu, me crient-ils, deux ânes qui s'appelassent 
Martin ». « Oui sans doute, dis-je à mon tour. J'ai 
vu au marché deux ânes qui s'appellent Martin, et si 
je suis l'un, toi tu es l'autre ; mais je n'ai jamais vu 
dans les Saintes Écritures deux hommes qui s'ap- 
pelassent Cléophas ». On rit autour de nous. Je parle 
alors des histoires d'Eusèbe et d'Hégésippe. « Ce 
sont des songes creux me crie-t-on ». De mon côté 
je récuse de même l'autorité de Thomas leur maître, 
d'Augustin, de Jérôme, de Chrysostome, et des au- 
tres. « Saint Augustin est incapable d'erreur, murmu- 
rent les Augustins ». « Saint Thomas ne s'est jamais 
trompé, disent les Thomistes ». Alors je me déclare 
vaincu, et j'affirme que non-seulement sainte Anne a 
eu trois maris, mais qu'elle en a eu quatre, et que le 
dernier devait certainement s'appeler Marcolphe. Les 



AGRIPPA A METZ 341 

uns nient, les autres se tachent. J'aurais voulu que tu 
lusses là. En somme, déluge de paroles, mais de 
conclusion point. 

— Gomme je m'en allais , Claude Drouin le 
tabellion vient à moi ronge de colère pour me pro- 
voquer, et se penchant à mon oreille: « Puisses-tu 
être brûlé, murmure-t-il, hérétique damné ; j'ai 
encore quelques fagots ; je les donnerais volon- 
tiers pour cela. » Il n'y avait pas de témoins du 
propos et je me contentai de lui répondre: « Garde 
tes fagots pour toi et pour les frères prêcheurs, à qui 
cela pourra servir. Leur hérésie n'est pas encore 
finie chez les Bernois (1). » Il s'éloigne furieux; mais 
le soir, comme on se promenait sur la place en cau- 
sant du débat de l'après-midi, il revient sur moi, l'œil 
en feu, et me traite de fou, d'âne, d'impudent, pour 
avoir osé calomnier le grand saint Augustin. Comme 
beaucoup de gens l'avaient entendu cette fois, je l'ai 
assigné en jugement pour ses injures ; et à huitaine 
il aura à prouver que je suis en effet ce qu'il a dit 
(Ep. 11,44). 

Quelques semaines après, le curé de Sainte-Croix, 
écrivant de nouveau à Agrippa, lui disait qu'il avail 
l'ait condamner pour ses injures Claude Drouin; 



l. Allusion à une cause remontant à quelques années, et à la 
suite de laquelle quatre religieux dominicains avaient été 
brûlés comme hérétiques à Berne, en 150!). On peul ronsuli<T 
sur celle affaire un livre intitulé : De quatuor hxrcsiarchis or- 
dinis prsdicatorum, etc., 1509. 



342 CHAPITRE QUATRIÈME 

mais que, content de l'avoir emporté sur lui, il l'avait 
ensuite traité avec ménagements. Cette vivante 
peinture des scènes agitées que produisaient à Metz 
les controverses publiques, nous donne le sentiment 
de ce qu'étaient dans cette ville les passions reli- 
gieuses. Celles-ci nous aideront à comprendre ce qui 
a provoqué la trop fameuse invective lancée contre 
Metz par Agrippa; elle nous montreront quel en est 
le sens véritable, quelle en est la valeur. Nous re- 
viendrons au reste, un peu plus loin, sur ce sujet. 

A ces faits se borne ce que nous savons de la que- 
relle allumée à Metz par Agrippa, pour l'étrange 
question de la monogamie de sainte Anne. Nous 
nous sommes arrêtés un peu longuement peut-être 
sur ce qui la concerne, parce qu'elle nous a paru four- 
nir le cadre d'un petit tableau où se trouvent peintes, 
d'une manière piquante, dans quelques-uns de leurs 
traits caractéristiques, les mœurs de ce temps. 

Les deux épisodes de la défense de la vieille pay- 
sanne accusée de sorcellerie et delà querelle pour la 
monogamie de sainte Anne, appartiennent l'un et l'au- 
tre, comme nous l'avons dit, à la seconde année du 
séjour à Metz d'Agrippa, Ils ne remplissent donc pas 
sa vie tout entière, pendant le temps qu'il y a passé. 
Les devoirs de sa charge, dont nous ne connais- 
sons que quelques points indiqués précédemment, de- 
vaient être naturellement alors le principal objet de 
ses occupations. On n'aurait pas cependant une idée 
complète de son existence à cette époque, si l'on ne 
savait que ce qui concerne ainsi d'une manière gêné- 



AGRIPPA A METZ 343 

raie ses fonctions publiques et en particulier les in- 
cidents des deux grandes querelles dont nous avons 
parlé. Il faut joindre a ce que nous venons de dire 
à cet égard, quelques indications sur les relations 
entretenues en même temps par Agrippa, soit avec 
les gens qui vivaient autour de lui à Metz, soit avec 
ceux qui de loin étaient en correspondance avec lui. 
Les lettres échangées alors par Agrippa avec ses 
amis du dehors, et plus tard avec ceux qu'il avait 
laissés ù Metz, après l'avoir quitté, donnent sur ce 
sujet des renseignements dignes d'attention. On leur 
doit ainsi quelques notions précises touchant la vie 
privée chez les personnes de moyenne condition, au 
commencement du xvi e siècle; genre d'informations 
assez rare et qui n'est pas sans prix. 

C'est la correspondance du curé de Sainte-Croix 
avec Agrippa qui nous a fourni tout à l'heure^ sur 
la querelle pour la monogamie de sainte Anne, les 
derniers traits du tableau que nous en avons tracé. 
Nous avons beaucoup d'autres particularités inté- 
ressantes h lui emprunter encore ; mais comme elle 
appartient aux temps surtout qui ont suivi le départ 
de Metz d'Agrippa, nous nous occuperons d'abord de 
celles qui datent du séjour fait par lui dans cette 
ville. Nous parlerons, en premier lieu, des lettres 
qu'il échange alors avec Claude Chansonncti, Can- 
tiuncula, qui était fixé àBâle. Nous aborderons ensuite 
ses relations avec le Célcslin Claude Dieudonné, qui 
comportentégalement quelques pièces de correspon- 
dance pendant le temps môme où ces deux hommes 



344 CHAPITRE QUATRIÈME 

vivaient l'un près de l'autre, et, à plus forte raison, 
quand ils furent séparés ; le Gélestin n'ayant pas 
tardé à être écarté de Metz par ses supérieurs. Nous 
dirons ensuite quelque chose de la correspondance 
d' Agrippa avec Lefèvre d'Étaples, qui se rattache à 
ses relations avec Claude Dieudonné ; après quoi 
seulement, nous viendrons à celle entretenue par lui 
avec le curé de Sainte-Croix qui, de Metz, lorsqu'A- 
grippa s'est éloigné de cette ville, continue à lui en 
donner pendant quelques années encore des nouvel- 
les, clans des termes capables de ressusciter pour 
nous la physionomie des gens qu'il y voyait, et le 
souvenir de ce qu'il y a fait lui-même, quand il y 
était. 

La correspondance avec Cantiuncula l offre cet 
intérêt particulier, que c'est une de celles où se 
manifestent le plus formellement l'attention ac- 
cordée par Agrippa aux mouvements de la Réforme 
naissante alors, et la sympathie qui le portait du 
côté des hommes engagés dans cette grande révolte, 
en raison de ses propres tendances vers les idées 
qu'ils professaient. Nous avons déjà précédemment 

1. Les lettres échangées entre Agrippa et Cantiuncula sont 
au nombre de vingt-six (1518-1533). Vingt-cinq sont imprimées 
dans la Correspondance générale, L II, 12, 13, 14, 15, 16,26, 32, 
33, 34, 37, 40, 41, 42. 58; L. III, 16, 17,20, 23, 35, 43, 45, 46, 52, 
64; L. VII, 35. La vingt-sixième, du 12 des calendes d'août (21 juil- 
let) 1519, ne se trouve pas dans la Correspondance générale, mais 
a été imprimée dans un volume publié eu I53'j, qui contient les 
pièces relatives à la querelle sur la monogamie de sainte Anne. 



AGRIPPA A METZ 315 

nommé Gantiuncula, pour dire qu'à l'époque où 
Agrippa entrait au service de la cité de Metz, ce per- 
sonnage y jouissait d'une petite pension qui lui est 
payée pendant un peu plus de deux ans, de Noël 
15IG à Pâques 1519, et dont on trouve la mention 
sous le nom de maître Claude Chansonneti, dans les 
comptes de la ville. Elle y figure avec les gages 
fournis, du 15 février 1518 au 31 mars 1520, à Agrippa 
comme conseiller stipendié et orateur, et ceux al- 
loués à maître Henry le docteur, qui y exerçait de- 
puis 1502 et y conserva jusqu'à sa mort, en 1523, des 
fonctions analogues. 

Cantiuncula, juriconsulte distingué, parvenu de- 
puis lors à une certaine réputation, et pendant long- 
temps chancelier de la régence d'Ensisheim en 
Alsace pour les princes de la maison d'Autriche, 
était originaire de Metz. Fils de Didier Chansonneti, 
notaire public dans cette ville, il était très jeune 
encore quand Agrippa y fît sa première apparition, 
au mois de février 1518. On pourrait croire que les 
relations entre ces deux hommes ont commencé par 
une rencontre personnelle effectuée dans cette cir- 
constance. Il n'en n'est rien. Cantiuncula vivait à 
Bâle où il étudiait à ce moment. C'est là qu'il reçoit 
la première lettre d'Agrippa, écrite do Metz le 
13 juin 1518; et celte missive, aussi bien que 
celles qui lui succèdent, prouvent qu'à cette date 
Agrippa ne l'avait pas encore vu. Mais celui-ci 
étail à Metz en relation avec les parents du jeune 
étudiant, et il l'y vit lui môme un instant au prin- 



346 CHAPITRE QUATRIÈME 

temps de 1519. Si Glauclius Cantiuncula n'était pas à 
Metz en 1518 et n'y parut que d'une manière acci- 
dentelle en 1519, il semble, à première vue, difficile 
d'admettre que ce personnage soit celui-là même qui 
figure, comme nous l'avons dit, sous le nom de 
Claude Ghansonneti dans les comptes de la ville, 
avec la mention d'une pension touchée par lui préci- 
sément à cette époque, depuis Noël 1516 jusqu'à 
Pâques 1519. Il y a là un petit problème dont nous 
allons fournir l'explication, d'après quelques particu- 
larités de la correspondance que nous avons sous les 
yeux. 

La première lettre échangée entre Cantiuncula et 
Agrippa est, avons nous dit, écrite le 13 juin 1518 
par ce dernier, et datée de Metz où il était alors de- 
puis quatre mois à peu près. 

— Je ne t'ai jamais vu, dit-il, brave jeune homme, 
adolescens egregie; et toi-même, tu ne m'as je crois 
jamais vu non plus; mais ce que j'apprends de ton 
mérite me porte à t'écrire pour t'offrir mon amitié. 
Tu aimes, dit-on, l'étude; à quoi t'appliques -tu 
(Ep. II, 12.)? 

Le jeune Claudius répond de Bàle à cette missive. 
Il le fait dans un style élégant, et avec une aisance 
qui montrent en lui plus qu'un simple étudiant, et 
déjà un véritable lettré. L'épître est naturellement 
écrite en latin, la seule langue admise alors dans 
les régions de la science. Après de longs com- 
pliments où il est question de la grande réputa- 
ion d' Agrippa et de la bonté qu'il a de s'occuper 



AGRIPPA A METZ 347 

ainsi d'un inconnu , le nouveau correspondant 
ajoute : 

— Tu me demandes quels sont mes travaux. J'é- 
tudie les lois, sans négliger cependant les belles- 
lettres. Je suis le sillon tracé par l'admirable Budée 
en France, par Zazius en Allemagne, par Alciat en 
Italie (Ep. II, 13.). 

Dès sa troisième lettre, Agrippa n'hésite plus à sa- 
luer son jeune ami du titre de savant, vir doctissime, 
(Ep. II, 15). L'année suivante, Gantiuncula écrit de 
Bàle à Agrippa, le 7 des calendes de mars, c'est-à- 
dire le 23 février 1519 (Ep. II, 16). Nous avons en- 
suite une lettre d'Agrippa sans autre date que le 
millésime de 1519 (Ep. II, 26), à laquelle son jeune 
correspondant répond de Bàle le 23 mai de cette 
même année (Ep. II, 32). Ces trois lettres nous ap- 
prennent que, entre le 23 février et le 23 mai 1519, 
Gantiuncula était revenu à Metz, et qu'il s'en était 
presque aussitôt éloigné précipitamment, sans que 
rien dans la correspondance nous révèle les motifs 
de cette étrange conduite. 

— Je remets à te dire une autre fois, écrit Agrippa 
dans la seconde des trois lettres indiquées ci-des- 
sus, quel a été mon ôtonnement lors de ton subit et 
fâcheux départ. Puisse du moins la chose réussir 
à ton gré. Ce que je sais, et tu n'en douteras cer- 
tainement pas, c'est qu'il est bon que, pour le mo- 
ment, tu ne sois plus ici. Quant à ce que j'aurais 
à te communiquer, je n'ose le confier à une lettre 
susceptible d'être perdue ou détournée* En toul cas, 



348 CHAPITRE QUATRIÈME 

tu peux compter que, toi absent, je suis là pour te 
défendre (Ep. II, 26). 

— Je comprends, répond de Bâle Cantiuncula, le 
23 mai suivant, que mon départ inopiné t'ait causé, 
comme à tout le monde, un étonnement qui cessera 
quand tu en connaîtras la cause. Je te remercie de 
tes souhaits pour mon bonheur, et de la promesse 
que tu me fais de me défendre. Je ne t'en rendrais 
pas moins à l'occasion. Je ne crains ni le nez ni la 
langue de personne. Je ne redoute que la calomnie, 
et je sais qu'elle s'est souvent attaquée à de plus 
grands que moi. Sur tout cela enfin je* ne me refuse 
pas à un jugement équitable. Tout au contraire, je 
le demanderais bien plutôt (Ep. II, 32). 

— Rien de nouveau, lui écrit Agrippa quelques 
jours après, le 2 juin 1511); rien de nouveau pour ce 
qui est de toi et de ton départ. Si quelque mauvais 
propos vient à mes oreilles, sois certain que je sau- 
rai tenir mes promesses (Ep. II, 33). 

Il n'y a rien clans tout cela de bien explicite. On 
peut cependant tirer quelque chose de ces indications 
si incomplètes. Cantiuncula devait avoir alors une 
vingtaine d'années ; si, comme le rapportent les bio- 
graphes, il était né à la (in du xv e siècle. Il étudiait 
à Bàlc, et Agrippa arrivant à Metz en 1518, avait 
entendu parler de lui avec éloge. Il avait pu se 
trouver alors en rapport avec les parents de ce 
jeune homme, dans lequel il ne tarde pas à reconnaî- 
tre, d'après sa correspondance, un lcltré véritable, 
un savant. En effet, dès l'année 1519, Cantiuncula 



AGRIPPA A METZ 349 

occupait à Bâle une chaire de droit expressément 
créée pour lui. Or c'est en mars ou avril de cette 
année même qu'il reparaît un instant à Metz, d'où il 
s'éloigne presqu'aussitôt d'une manière tout à fait 
inopinée, et à l'insu même de ses amis. Il y semble 
décidé par une affaire où ceux-ci lui souhaitent en- 
suite de réussir au gré de ses désirs; et à ce mo- 
ment même, à Pâques 1519, nous voyons disparaître 
des comptes de la ville de Metz la mention de la 
pension annuelle de :2i livres qui s'y trouve inscrite 
au nom de Claude Chansonneti, à côté de celle de 
maître Henry le docteur, depuis 1516, et à la suite 
de celle d'Agrippa depuis 1518. 

On peut rapprocher de ces faits ce qu'on sait 
d'ailleurs, que Cantiuncula vint à Bâle en 1517 pour 
y étudier; que par un ordre émané des magistrats 
de Metz, le 28 février 1519 *, son père fut sommé de 
le faire revenir; ce qui semble indiquer que l'étu- 
diant se trouvait lié par quelque obligation envers 
la Cité. On sera dès lors tout naturellement conduit 
à admettre que ce jeune homme de grande espé- 
rance recevait de sa ville natale la modeste pension 
que nous connaissons, pour l'aider dans ses étu- 

1. Le souvenir de cet acte îles magistrats messins nous a été 
conservé par Paul Ferry on ses Observations séculaires, sous 
la date du 28 février loi 8 (more meteasi) , correspondant 
au 28 février 1519 (n. s.) parce que, à Metz, l'année ne com- 
mençait et le millésime ne changeait qu'à L'Annonciation, le 
25 mars. Voir ce nui est dit à ce sujet dans une note de l'Ap- 
pendice (n° XII). 



350 CHAPITRE QUATRIÈME 

des l ; que cette faveur avait pu provoquer des ja- 
lousies et quelques manœuvres qui auraient eu pour 
résultat le rappel du jeune légiste, de qui on récla- 
mait peut être des services qu'il était jusqu'à un 
certain point possible de regarder comme payés 
d'avance ; qu'à peine arrivé à Metz, Cantiuncula 
avait probablement regretté l'interruption de ses 
études, et qu'il avait couru les reprendre à Bâle 
où on le rappelait, et où d'ailleurs on ne négligea 
rien pour le retenir. C'est ainsi qu'était créée pour 
lui à ce moment, dans cette ville, une chaire de 
professeur, et que dans l'année même, il y était élevé 
malgré sa jeunesse à la dignité de recteur de l'uni- 
versité (18 octobre 1519). La conséquence de cette 
situation nouvelle, ou plutôt de la désobéissance qui 
l'avait précédée, devait être, on ne saurait s'en éton- 
ner, la suppression de la pension que Cantiuncula 
recevait de la ville de Metz, ainsi que les récrimi- 
nations de quelques-uns, avec les méchants propos 
de certains autres; ce qui s'accorde parfaitement 
avec les faits que nous venons de rappeler, et avec 
le ton des lettres que nous avons sous les yeux. 

Cantiuncula, il faut le reconnaître, avait bien quel- 
ques torts, mais non une faute bien grave à se re- 
procher. On ne lui en garda vraisemblablement pas 
longtemps rancune à Metz; car nous voyons par la 



1. Cette pension de 24 livres pouvait équivaloir à 7 ou 
800 francs de nos jours, comme on le voit par les explications 
contenues dans la note XIV de l'Appendice. 



AGRIPPA A METZ 351 

suite de sa correspondance, qu'un an plus tard, en 
juin et juillet, peut-être même dès le mois de mai 
1520, il revenait y voir ses parents (Ep. II, 55, 58) ; 
qu'il renouvelait cette visite au mois d'août 1523 
(Ep. III, 45) ; et bien plus, qu'à la fin de cette der- 
nière année, il quittait momentanément Bâle avec 
l'intention d'entrer, à Metz, au service de sa ville na- 
tale (Ep. III, 52). Il ne semble pas néanmoins que 
cette démarche ait eu de suite ; car on ne trouve à 
cette époque aucune mention de Cantiuncula dans les 
comptes des gages et pensions payés par la ville de 
Metz à ses officiers. 

Il y a lieu de considérer, on le voit, le juriscon- 
sulte Claudius Cantiuncula, qui figure dans la cor- 
respondance d'Agrippa depuis l'an 1518. comme 
étant le même personnage que Claude Chansonneti, 
dont le nom est couché sur les états de dépense de 
la ville de Metz, de 1516 à 1519, pour la modeste 
pension de 24 livres par an l . Claude était fils de Di- 
dier Chansonneti, originaire du diocèse de Toul, no- 
taire public, comme on disait alors, des autorités 
apostolique et impériale et des cours de Metz, à la 
fin du xv c siècle et au commencement du xvi e . La 
signature du notaire Didier Chansonneti se voit sur 
un certain nombre d'actes de cette époque, conservés 
encore aujourd'hui dans les archives de Metz et de 



1. Co petit problème historique est discuté en détail, et la 
solution en est justifiée dans un travail que contiennent les 
Mémoires de V Académie de Metz, 1807-1 8G8. 



352 CHAPITRE QUATRIÈME 

la province. Cette signature avec la désinence en i 
fréquemment usitée chez les clercs à cette époque, 
représente le nom de Chansonnette, qui était en 
réalité celui de la famille, et que représente aussi, 
conformément aux usages du temps parmi les let- 
trés, la forme latine Cantiuncula. 

La correspondance d'Agrippa et de Cantiuncula, 
très active pendant les années J 518 et 1519 que le pre- 
mier a passées à Metz, contient encore quelques piè- 
ces appartenant à 1522, 1523, 1 524, avec une dernière 
lettre séparée des autres par un assez long intervalle, 
et qui est de 1533. Nous avons montré, dans les 
extraits que nous venons d'en donner, Agrippa 
ouvrant lui-même cette correspondance quatre mois 
après son arrivée à Metz, pour offrir son amitié à 
un jeune homme qu'il n'avait jamais vu, mais dont 
on lui avait vanté le mérite déjà reconnu. Ce motif, 
tout à fait désintéressé, n'était pas le seul qu'Agrippa 
eût d'écrire à ce nouveau correspondant. Dès sa 
seconde lettre, il réclamait de lui un service qui 
pourrait bien avoir été la cause déterminante de sa 
première démarche. 

Cantiuncula était en Suisse, et Agrippa le priait de 
faire des recherches pour le mettre sur la trace d'un 
jeune Lucernois, Christophe Schilling, qui avait été 
son disciple en Italie, et qui avait, lui disait-on, en- 
tre les mains des cahiers perdus antérieurement 
par le maître, lors du pillage de Milan par les Suis- 
ses en 15 15, après leur défaite de Maiïgnan. Agrippa 
regrettait beaucoup cette perte. 11 s'agissait d'un 



AGRIPPA A METZ 353 

commentaire sur l'Épître de saint Paul aux Ro- 
mains, étude commencée en Angleterre; de notes 
relatives au traité de la philosophie occulte; et de 
quelques autres fragments (Ep. Il, 14). Il est assez 
souvent questiou de la recherche de ces documents 
dans les lettres échangées entre Agrippa et Cantiun- 
cula, pendant les années 1518 et 1519. Agrippa est 
remis sur les traces de Christophe Schilling qui 
n'était plus en Suisse mais en Allemagne, à Tubin- 
gen, comme nous l'apprend une lettre de Cantiun- 
cula, lequel fait parvenir à l'élève les réclamations 
de son ancien maître (Ep. II, IG). Celui-ci retrouve 
lui-même ultérieurement Christophe Schilling en 
Suisse '. En 1523, il lui écrit de Fribourg trois let- 
tres par lesquelles il dit qu'il considère comme 
étant chez lui en bonnes mains son commentaire 
encore incomplet sur saint Paul, et les autres ou- 
vrages qui peuvent se trouver en sa possession, 
l'engageant en même temps aies conserver (Ep. III, 
40, 41, 42). 

Le commentaire inachevé d'Agrippa sur l'Epitre 
de saint Paul aux Romains, que Christophe Schil- 
ling avait encore entre les mains en 1523, pourrait 
bien avoir été finalement perdu pour son auteur, 

1. Christophe Schilling, sans avoir conquis un grand re- 
nom, parait cependant avoir pris rang parmi les lettrés de 
son temps. C'est de lui qu'il serait question, suivant M. A. Da- 
guet, dans une lettre d'Erasme, qui avait trouvé son nom cité 
par Reuchlin dans un de ses écrits A. Daguet, Agrippa chez 
les Suisses, p. 10). 



354 CHAPITRE QUATRIÈME 

comme il l'est pour nous. Il ne figure pas dans l'é- 
dition des œuvres d'Agrippa, qui ne semble pas, 
après tout, avoir mis beaucoup d'insistance à le re- 
couvrer. Outre les réclamations qui concernent cet 
objet, Agrippa ne tarde pas, en 1519, à solliciter les 
bons offices de son jeune correspondant de Bâle, 
pour des motifs qui, à nos yeux au moins, présen- 
tent beaucoup plus d'intérêt. 

Bâle, où fonctionnaient alors les presses fameu- 
ses de Proben, était un foyer d'activité intellectuelle 
très important. Tout ce qui se disait et s'écrivait, 
en Allemagne surtout, y trouvait des moyens de 
publicité, avec un retentissement assuré; et l'Alle- 
magne était à ce moment agitée par les premières 
querelles du Luthéranisme, auxquelles Agrippa 
était très attentif. C'est à son jeune ami Gantiuncula 
qu'il s'adresse pour être tenu au courant des nou- 
velles, et pour avoir les factums imprimés et les 
livres qui se publiaient sur les brûlantes questions 
soulevées alors. Il aborde pour la première fois ce 
sujet, après son entrevue avec Gantiuncula lors de 
la courte apparition que celui-ci avait faite à Metz, 
au printemps de l'année 1519, et après les entretiens 
où tous deux avaient pu se rencontrer clans une 
certaine communauté d'idées, sur ce qui se passait 
alors dans le monde. 

— Outre le petit, volume de jurisprudence que je 
t'ai demandé, dit Agrippa, envoie-moi, je te prie, 
les ouvrages de Martin Luther, et ce que tu pourras 
trouver encore avec cela de vraiment théologique. 



AGRIPPA A. METZ 355 

Tu sais combien je suis friand do pareilles choses 
(Ep.II, 26). 

— J'ai parcouru la ville de Bâle tout entière, répond 
presqu'aussitôtCantiuncula, le 23 mai 1519, sans réus- 
sira mettre lamainsurles écrits de Luther. Tout est 
vendu. On m'assure qu'on vient de les réimprimer 
à Strasbourg. Je t'envoie, du reste, le Compendium de 
la vraie théologie, publié par Erasme, lequel ne peut 
manquer de te plaire, et les conclusions prononcées 
cette année par Luther et Eckius. J'y joins certai- 
nes pièces sur l'empereur ', nuyas de imperatore 
(Ep. II, 32). 

— Je te remercie mille fois de ton envoi, réplique 
de Metz Agrippa, dans une lettre datée du 2 juin 1519. 
Tout ce que tu m'as fait parvenir me convient par- 
faitement. S'il paraît quelque chose de nouveau de 
Luther et d'Eckius, ne néglige pas de me l'adresser 
(Ep. II. 33). 

1. A cette date du 23 mai 1519, il s'agit de l'empereur Maxi- 
milien I or , mort le 12 janvier précédent. Charles-Quint ne l'ut 
élu empereur que le 28 juin suivant. La lettre de Gantiuncula 
étant du 23 mai, decimo kalendas junias, de cotte année; c'est 
au premier de ces deux princes que se rapporte ce quiyestditdc 
l'empereur. Cette attribution ne nécessiterait aucune justifica- 
tion, si le mol nwjœ était employé ici, comme cela est fort pos- 
sible, par Gantiuncula, non pas dans le sens général de plaisante- 
ries et de futilités, mais dans une acception particulière où il 
s'appliquait aux lamentations des pleureuses gagées, dans les 
funérailles. Il désignerait alors, dans la lettre de Gantiuncula, 
des compositions sur la mort et les funérailles du prince en 
question. 



356 CHAPITRE QUATRIÈME 

— Il n'y a rien de nouveau de Luther, écrit le 
29 août Cantiuncula; si quelque chose paraît, je te 
l'envoie aussitôt (Ep. il, 34). 

Agrippa renouvelle bientôt ses pressantes ins- 
tances, pour obtenir tout ce qui peut se publier 
touchant les questions religieuses agitées en Alle- 
magne (Ep. II, 37); et au mois d'octobre suivant il 
reçoit, mais en communication seulement, par l'en- 
tremise du père de Cantiuncula qui était allé, à ce qu'il 
paraît, voir son fils à Bâle, la dissertation de Luther 
sur le pouvoir du pape. 

— C'est une rareté, lui écrit son jeûne correspon- 
dant, et on ne la trouve pas partout (Ep. II, 41). 

Un peu plus tard, et de Genève où il s'était rendu 
après avoir en quittant Metz passé quelques mois 
à Cologne, Agrippa écrit, toujours pour le même 
objet, le 20 septembre 1522 à Cantiuncula : 

— J'ai appris qu'on a publié à Bâle certain ou- 
vrage de frère Jacques Hochstrat contre Luther, et, 
en même temps, un autre écrit du même genre 
imprimé sous le nom du roi d'Angleterre. Pais-les- 
moi envoyer, je t'en prie. Si Luther a daigné 
répondre quelque chose, il me le faut aussi à tout 
prix. Je voudrais enfin savoir comment tourne cette 
affaire de Luther en Allemagne. Je te recommande 
le porteur de la présente lettre. C'est un Dominicain 
écossais, fort appliqué à la théologie, très curieux 
de grec, d'hébreu et de chaldéen. Accorde-lui ta 
protection, et fais en sorte qu'il puisse reconnaître 
ainsi ce qu'est notre commune amitié (Ep. III, 23). 



AGRIPPA A METZ 357 

De Fribourg, Agrippa adressait, un peu plus tard 
encore, le 5 janvier 152 i, à son ami, une recomman- 
dation analogue pour un homme qui partageait ses 
tendances vers les nouveautés, Thomas de Gyri'alck, 
religieux augustin du couvent de cette ville. A ce 
moment, et à la veille du jour où Genève, déjà fort 
ébranlée, allait se déclarer ouvertement pour la ré- 
forme (1535), Fribourg était, au milieu des cantons 
suisses agités par les dissensions religieuses, un 
des boulevards du catholicisme. 

— Celui que je t'adresse aujourd'hui, disait 
Arippa à son ami alors à Metz, Thomas de Gyri'alck, 
est un homme vraiment évangélique, qui n'a pas 
besoin qu'on le loue avec des recherches de langage. 
Recommande-le à tes amis de Bâle (Ep. III, 52). 

Ces citations ont de l'importance à plus d'un point 
de vue. Elles montrent les préoccupations reli- 
gieuses éveillées par l'entreprise de Luther ;" elles 
sont, pour ce qui regarde en particulier Agrippa, 
un indice intéressant de l'état de son esprit et de ses 
idées, dans ces circonstances. Sa correspondance 
avec Cantiuncula, languissante dans les dernières 
années, avait été ralentie encore par la perte de 
quelques letLres qui, de part et d'autre, avaient été 
expédiées sans parvenir à leur adresse (Ep. II, 
43, 45,46). Elle s'arrête alors, et nous ne trouvons 
plus à y ajouter ultérieurement qu'une lettre tar- 
dive de l'année 1533, écrite à la fin de sa vie par 
Agrippa, pour dédier à son ancien ami le traité 
composé quinze ans auparavant, à Metz, sur la ques- 



358 CHAPITRE QUATRIÈME 

tion de la monogamie de sainte Anne (Ep. Vil, 35) '. 

Entre les deux dernières lettres de cette corres- 
pondance, celle de Gantiuncula du 10 novembre, 
crastino Martini, 1524 (Ep. III, 64), et celle d'Agrippa 
de 1533 (Ep. VII, 35), se place une visite faite à Lyon, 
en 1525, à celui-ci par le premier, lequel descend 
alors jusqu'à Avignon, comme nous l'apprend une 
autre lettre d'un de leurs amis communs, qu'il a 
quitté dans cette ville (Ep. III, 73). Là se borne ce 
que nous savons des relations d'Agrippa avec 
Gantiuncula 2 . 

Nous ne pouvons abandonner la correspondance 
d'Agrippa et de Cantiuncula, sans dire encore que 
c'est dans une des lettres qui lui appartiennent que se 
trouve la fameuse invective d'Agrippa contre la ville 
de Metz. On était au 2 juin 1519, au lendemain du 

1. Ce n'est pourtant pas avec cette dédicace à Gantiuncula, 
mais avec une autre au médecin Jean de Pontigny ou de 
Niedbruck, que l'ouvrage l'ut imprimé en 1534 {Opéra, t. II, 
p. 583). Voir, sur ce personnage, une note de l'appendice 
(n° XVI). 

2. Nous aurons à revenir ultérieurement sur une lettre 
du 12 novembre 1524, dans laquelle Gantiuncula parle à son 
ami des dispositions où serait alors le célèbre typographe 
Froben d'imprimer son factum contre le Dominicain de Metz, 
sur la question de la monogamie de sainte Anne, et môme la 
totalité de ses couvres (Ep. III, 04). Gantiuncula avait déjà dit 
à Agrippa quelque chose à ce sujet, dans une lettre du 12 des 
calendes d'août, 21 juillet, 1519, que contient un volume imprimé 
en 1534, où sont réunies les pièces relatives à cette question de 
la monogamie de sainte Anne. On trouvera ces indications dans 
une note de l'Appendice (n° XXVIII). 



AGRIPPA A METZ 359 

départ du Célestin Claude Dieudonné, enlevé comme 
nous le dirons bientôt à l'amitié d'Agrippa, en que- 
relle alors avec certains hommes que la liberté de 
son esprit scandalisait. Agrippa avait osé tenir tête, 
on se le rappelle, à l'inquisiteur Nicole Savini, des 
mains duquel il avait réussi à tirer une pauvre 
femme que celui-ci voulait brûler comme sorcière. 
Il était, de plus, en pleine dispute avec Claude Salini, 
prieur de la maison des Prêcheurs, et avec quelques 
autres encore qui l'attaquaient sur cette fameuse et 
indiscrète question de la monogamie de sainte Anne, 
pour laquelle il s'était passionné. On avait excité 
contre lui la populace, en le dénonçant comme un 
hérétique méritant le bûcher; et c'était alors une me- 
nace très sérieuse '. Cantiuncula son ami, en butte à 
certainesjalousies, venait de quitter précipitamment 
Metz pour retourner à Bâlc, où l'on jouissait d'une 
indépendance qui attirait dans cette ville les lettrés 
amis des libres études. 

— toi, le plus estimable de mes amis, écrit 
Agrippa à son jeune correspondant, que ne puis-je 
encore cultiver, dans ta société, mon esprit et mon 
goût. Ton absence m'afflige ; mais je m'en réjouirai 
pour toi, si elle doit te profiter, ifélas! je ne sais 
quel clou me tient ici attaché, et iîxé de telle sorte 
que je ne vois comment je pourrai ni rester ni m'en 

1. Cette accusation n'élail d'ailleurs pas dénuée de tout 
fondement; ci; qui devait naturellement porter Agrippa à en 
tenir d'autant plus compte. On trouvera, sur eu sujet, quelques 
explications dans une note '1'.' l'Appendice (n° X). 



3liO CHAPITRE QUATRIÈME 

aller. Jamais je ne Fus en un lieu que je quittasse 
plus volontiers que cette ville de Metz, soit dit sans 
t'offenscr, marâtre aux bonnes lettres et à toute 
vertu '. 

Nous pouvons apprécier d'après les circonstances 
où elle a été prononcée, l'invective d'Agrippa contre 
la ville de Metz. Agrippa se trouvait, clans ce lieu, 
sous une impression de gêne et de souffrance. Blessé 
par le contraste que Metz lui offrait, sous le rapport 
de la liberté et du mouvement des esprits, avec les 
villes d'Italie qu'il venait de quitter, et avec celle de 
Bâle où il voyait son ami Cantiunculajouir de ces 
biens ; importuné par les obligations nouvelles pour 
lui d'une charge publique, et par le joug d'une vie 
réglée que jusqu'alors il n'avait jamais connu ; tour- 
menté par les poursuites des théologiens ; fatigué 
par l'hostilité des moines; menacé par une populace 
fanatisée ; retenu en même temps dans cette situa- 
tion troublée par une chaîne dont le poids était pour 
lui intolérable et qu'il ne savait comment briser, il 
écrit à un ami que des contrariétés, des difficultés 
analogues à certains égards ont atteint également, 
et qui a réussi à s'y soustraire. Il donne alors 
carrière à son irritation, et il exhale sans ménage- 
ment sa plainte. Est-il étonnant qu'il y mette de 
l'exagération? Metz est pour lui la marâtre des 



1. a Nunquam alicubi locorum fui, imde abirem libontius, 
« quain ab hac omnium bonarum Iiterarum virtulumque no- 
« verca, pace tua dixerim, civitate moLensi. » (Ep. Il, 33). 



AGRIPPA A METZ 361 

bonnes lettres et de toute vertu ; c'est-à-dire l'en- 
nemie des libres controverses et de la vertueuse 
hardiesse de ceux qui s'y adonnent ' . 

Sans tarder beaucoup, Agrippa devait parvenir à 
rompre des liens qui lui étaient devenus insuppor- 
tables. L'invective et la lettre qui la contient sont du 
2 juin 1519 ; quelques mois après, le 23 janvier 1320, 
Agrippa écrit à son cher Cantiuncula : 

— Enfin je puis te l'annoncer ; ce congé longtemps, 
si longtemps désiré, demandé tu le sais à mes sei- 
gneurs de Metz depuis plusieurs jours, il vient de 
m'ètre enfin accordé. Je l'ai obtenu ce matin même. 
D'ici à bien peu je serai parti et en route pour Colo- 
gne. Quant à ce que j'y ferai, et quoi que j'y fasse, je 
t'en informerai le plus tôt que je le pourrai (Ep. II, 42). 

Cette dernière lettre est, avons-nous dit, du 23 jan- 
vier 1320. Avant le 12 février suivant, dès la fin de 
janvier peut-être, Agrippa, ayant quitté Metz, est 
en route pour Cologne, d'où il date une première 
lettre le 19 de ce mois de février. 

Agrippa, comme on a pu le voir, avait trouvé à 
Metz, dans les moines, ses ennemis les plus ardents. 
Un des nombreux couvents de cette ville lui avait 
cependant offert un accueil bienveillant. Ce couvent 
était celui des Célestins, où il devait rencontrer dans 
la personne du frère Claude Dieudonné, que nous 
avons nommé tout à l'heure, un disciple ou plutôt 
un admirateur enthousiaste, que ses supérieurs ne 

1. Ou trouvera à l'Appendice o° XV) une note sur ce sujet. 



362 CHAPITRE QUATRIÈME 

tardèrent pas du reste à soustraire à son influence 
et à éloigner de lui. C'est peut-être là pour Agrippa 
une des contrariétés les plus vives qu'il ait eu à 
éprouver à Metz, et l'une des causes assurément de 
la haine vouée par lui aux moines; sentiment exalté 
dont l'expression se retrouve partout dans ses 
écrits. 

Les relations d'Agrippa avec le Célestin Claude 
Dieudonné ont pour témoignage quelques lettres 
échangées entre eux à deux reprises différentes, à 
Metz d'abord, en 1518 et 1519, puis en 1521 à 
Annecy, nouveau séjour du Célestin, et à Genève 
où Agrippa vécut alors pendant quelque temps *. 
Ces relations sont caractérisées par certaines parti- 
cularités qui présentent quelque intérêt et qui don- 
nent de la vie à ce petit épisode de l'histoire d'A- 
grippa. 

Les premières lettres échangées entre Agrippa et 
le Célestin Claude Dieudonné ne portent pas de 
date. On peut admettre qu'elles sont, ainsi que les 
premières relations entre ces deux hommes, anté- 
rieures à la fin de 1518. Cependant au moment où ces 
relations s'établirent, Agrippa se trouvait probable- 
ment déjà depuis quelque temps à Metz, où il était 
arrivé dans le courant de lévrier de cette année. 

1. Les lettres échangées entre Agrippa et Claude Dieudonné 
sont au nombre de sept pendant la première période de leurs 
relations, à Metz (1518-1519), et au nombre de cinq pendant la 
seconde, en Suisse (1521), imprimées dans la Correspondance 
générale L, 11,20, 21, 22,23,24, 25,29; L. 111,7, 9, 10, 11, 12. 



AGRIPPA A METZ 363 

La situation do conseiller stipendié de la Cité 
acceptée par Agrippa, le classait à Metz dans une 
condition moyenne, au-dessous des rangs de l'aristo 
cratie fort réduite en nombre à cette époque, et vrai 
semblablement, pour cette raison même, d'autant 
plus fière de ses privilèges et de sa supériorité so 
ciale. Agrippa, d'un autre côté, avec son esprit cultivé 
avec l'habitude qu'il avait prise dans ses voyages et 
pendant son séjour en Italie de fréquenter surtout 
des hommes distingués à divers titres, n'aurait pu 
trouver plaisir dans la société des artisans vulgaires 
qui formaient à Metz la classe inférieure. Quant aux 
gens appartenant à une catégorie intermédiaire dont 
les relations pouvaient lui convenir, ils étaient rares. 
C'étaient de riches marchands, quelques artisans 
habiles, et certains individus ayant passé plus ou 
moins par les études, médecins, notaires, avocats 
du palais; c'étaient surtout les membres du clergé 
tant séculier que régulier, dont il était particulière- 
ment porté à se rapprocher; en raison de la tendance 
bien accusée dès lors de son esprit vers l'étude des 
questions religieuses, ce qu'il appelait les lettres 
sacrées ; en raison surtout de ses dispositions crois- 
santes a se mêler aux disputes que ces questions 
commençaient à susciter vers cette époque. Les prê- 
tres et les religieux étaient partout les champions de 
ces querelfes. Ceux de Metz y étaient engagés 
comme les autres ; mais ils furent finalement pré- 
servés pout' la plupart de leurs excès et vraisembla- 
blement, dès le principe, écartés autani que possible 



364 CHAPITRE QUATRIÈME 

de la lice par la surveillance de leurs supérieurs, 
sous la vigoureuse impulsion des suppôts de l'in- 
quisition. Cette situation est mise en lumière par 
l'histoire même d'Agrippa. La présence à Metz d'un 
personnage de son caractère était un véritable dan- 
ger, aux conséquences possibles duquel devaient 
aviser ceux à qui incombait la responsabilité de la 
police religieuse. On peut croire qu'ils ne tardèrent 
pas à le reconnaître. La preuve en est dans l'ardeur 
qu'ils mirent bientôt à combattre sur tous les ter- 
rains le nouveau venu. On s'en aperçoit à la manière 
dont ils le circonviennent, aux embarras qu'ils lui sus- 
citent, aux ennuis de tout genre dont ils l'abreuvent; 
contrariétés à la longue insupportables, qui finissent 
par forcer l'intrus à lâcher pied et à faire retraite, 
mais qui auparavant lui arrachent l'imprécation que 
nous connaissons. 

■ Dans le clergé de Metz qu'on réussit à défendre 
contre la dangereuse influence d'Agrippa, celui-ci 
put cependant nouer quelques relations d'étude et 
d'amitié. Nous parlerons tout à-1'heure de celles qui 
le rapprochèrent du curé de Sainte-Croix et qui se 
prolongèrent même après qu'il eût quitté la Cité. 
Nous avons à expliquer maintenant celles qui l'atta- 
chèrent au Gélestin Claude Dieudonné. Elle donnent 
une idée de l'effet qu'Agrippa savait produire sur 
quelques-uns de ceux qui l'approchaient, grâce au 
prestige de science qui accompagnait son nom, 
grâce encore au charme attrayant de son esprit cu- 
rieux et hardi. 



AGRIPPA A METZ 365 

Agrippa, nous ne savons à quelle occasion, avait 
été accueilli dans le couvent des Célestins de 
Metz l . Il y était bien reçu; il y soupait et y dînait 
quelquefois. Sa conversation animée, pleine de nou- 
veautés étranges, indifférente à quelques-uns, plaisait 
à d'autres singulièrement. Dans le nombre de ces 
derniers, se trouvait un religieux nommé Claude 
Dieudonné qu'avait complètement séduit Agrippa. 
Celui-ci lui avait donné d'abord, à ce qu'il semble, des 
conseils pour sa santé. Il lui avait ensuite prêté des 
livres et communiqué ses propres cahiers. Il le visi- 
tait et recevait aussi ses visites. Leurs conversations 
étaient de véritables conférences ; et quand ils ne 
pouvaient pas se voir ils s'écrivaient. 

1 . La maison des Célestins de Metz avait été fondée dans la 
seconde moitié du xiv e siècle. Elle était située dans l'emplace- 
ment occupé de nos jours par l'arsenal du génie et par la gen- 
darmerie, pour l'agrandissement de laquelle l'église, transfor- 
mée antérieurement en un atelier dépendant de L'arsenal, a 
été définitivement détruite dans ces dernières années. La 
maison des Célestins fut supprimée en 177i, et ses biens furent 
alors vendus, entre autres une bibliothèque comprenant, outre 
des livres imprimés, une collection de manuscrits. La plupart 
de ceux-ci, avec la marqué de cette maison, nous sont par- 
venus. Il n'est pas sans intérêt de signaler .le caractère de ces 
manuscrits, presque tous du xv e siècle, contenant surtout des 
traités sur des sujets religieux et des matières ecclésiastiques, 
avec quelques ouvrages anciens de Grammaire et de Rhétori- 
que. On voit par là que les études, étaient en honneur chez 
les Célestins de Metz. {Catalogue général des manuscrits (1rs 
bibliothèques publiques des départements. Tom. V. Introduction 
p. 86 et p. 122). 



366 CHAPITRE QUATRIÈME 

— Très savant doc le ut, doctor doctissirne, dit le 
religieux dans une lettre qui nous a été conservée, ta 
présence chez nous et ta parole élégante ont fait 
sur moi la plus profonde impression. Depuis que je 
t'ai entendu, je n'ai plus de repos. Toi qu'on dit non 
moins habile aux soins du corps qu'à ceux de l'âme, 
ne pourrais-tu soulager le mien dont les souffrances 
sont une cause de trouble, même pour mon esprit. 
Les visions m'obsèdent, et je perds parfois la mé- 
moire. Assigne-moi une heure à laquelle tu sois 
libre de me recevoir et de m'entendre (Ep. II, 20). 

— Hier pendant le repas, écrit-il une autre fois, 
tu nous a charmés par ce que tu disais si éloquem- 
ment des anges et de l'homme avant sa chute. Bien 
différent en cela de quelques-uns de nos frères, 
moins attentifs à tes paroles qu'aux vulgaires jouis- 
sances de la table, je viens humblement réclamer 
de ta charité quelques éclaircissements nouveaux 
(Ep. 11,21). 

— Les éclairs de ton esprit ont dissipé les tris- 
tesses qui obsèdent le mien, ajoute-t-il un peu plus 
tard. Daigne compléter ce que tu as ainsi commencé. 
Depuis que tu m'as lu ton ouvrage, je ne pense plus 
qu'à une chose, c'est à en faire la copie. Je veux 
transcrire aussi ton dialogue; j'y trouve des choses 
excellentes que j'ai vainement demandées jusqu'ici 
aux plus savants. Que ne puis-je profiter de tes 
sages doctrines en disciple assidu I Mais loin delà, 
je suis condamné à vivre seul dans la retraite ; je 
ne puis que pleurer. Puisque je ne peux pas jouir de 



AGRIPPA A METZ 367 

ta présence comme je le souhaiterais, consens 
au moins à me réjouir souvent par tes lettres 
(Ep. 11,22)-. 

On avait ce semble, jugé à propos de mettre 
obstacle à l'échange des visites entre Agrippa et le 
frère Claude Dieudonné. Bien plus, on résolut bientôt 
d'éloigner celui-ci, pour le mettre sans doute à l'abri 
de tout péril. 

— Vénérable père, venerande pater, lui écrit un 
jour Agrippa, je ne savais comment expliquer la 
cessation de tes visites. Certain de n'avoir pu en 
rien t'offenser, je ne comprenais pas que les occu- 
pations du couvent ne te laissassent aucun moment 
de liberté pour les études que nous consacras en 
commun aux lettres sacrées. Mais j'apprends que 
dans la maison des Céleslins, il se mêle aux anges 
des démons perfides, calomniateurs de leurs frères, 
qui médisent de notre commerce, jugeant des mœurs 
des autres par les leurs. Dédaigne ces tristes 
manœuvres, tu sauras les supporter; car l'apôtre 
l'a dit : celui qui veut vivre en Jésus-Christ sera 
persécuté. Adieu ; viens me voir avant ton départ 
(Ep. II, 23). 

Le Célestin partait pour Paris, où il était envoyé 
sous prétexte do quelque commission sans doute; 
car il comptait revenir. Il n'en fut rien cependant. 
Il ne semble pas qu'il ait revu son couvent de Metz. 
Au moins n'y reparut-il pas tant qu'Agrippa fut 
dans cette ville. Ces deux hommes devaient se re- 
trouver encore, mais dans un autre lieu, comme 



368 CHAPITRE QUATRIÈME 

nous le dirons plus loin. Le religieux célestin avait 
été chargé par son ami de Metz de voir à Paris 
Lefèvre d'Étaples et de lui remettre de sa part une 
lettre. C'est peut-être là ce qui le fit éloigner encore 
de Paris comme il l'avait été de Metz. Voici ce que, 
en partant de cette dernière ville, Claude Dieudonné 
écrivait à Agrippa qu'on l'avait, à ce qu'il paraît, 
empêché de revoir. 

— Très savant docteur, je ne puis trop admirer 
ta bienveillance pour moi qui ne suis rien. Je te 
renvoie les ouvrages d'Erasme et de Lefèvre d'Éta- 
ples que tu m'as prêtés. Comme toi je les aime et 
je veux les suivre. Je n'ai pu qu'avec grand peine 
faire à la dérobée la copie de ton écrit; car on me 
surcharge de besogne, et on ne me laisse aucun 
loisir. Je n'aurais d'ailleurs osé confier ce soin à 
personne; car nos frères sont tous grossièrement 
acharnés contre les bonnes lettres, et n'en veulent 
pas moins à toi et à moi-même qu'à maître Jacques 
Lefèvre dont ils détestent les admirateurs, et dont 
ils condamnent le livre sans l'avoir ni lu ni vu. 
J'ai même à essuyer parfois leurs injures. Aussi 
ai-je cru devoir leur cacher le cahier qui con- 
tient tes conclusions. Notre père prieur seul et 
ce jeune homme studieux que j'ai conduit derniè- 
rement chez toi, l'ont vu et te félicitent de ton 
œuvre (Ep. II, 24). 

L'écrit d'Agrippa, dont il est ici question, est un de 
ceux qu'il a composés pour défendre son opinion, 
laquelle était aussi celle de Lefèvre d'Étaples, sur 



AGRIPPA A METZ 369 

la question de la monogamie de sainte Anne et de 
la naissance de la Vierge », 

Claude Dieudonné ne fit, comme nous l'avons dit, 
qu'un assez court séjour à Paris, où le voisinage de 
Lefèvre d'Étaples put sembler non moins dangereux 
pour lui que ne l'avait été à Metz celui d'Agrippa. 
Nous avons cité précédemment la lettre où celui-ci 
lui raconte le commencement de sa querelle avec les 
moines de Metz sur la question de la monogamie 
de sainte Anne (Ep. II, 25). Nous possédons ensuite 
un billet très bref du frère célestin adressé de Paris 
le 21 mai 1519 à son Agrippa, pour l'informer qu'il a 
vu le vénérable et docte maître Jacques Lefèvre et 
pour le prier de lui transmettre h l'avenir ce qu'il 
voudra bien lui communiquer, par l'intermédiaire du 
jeune frère Philippe Glérici ; celui sans doute que, 
dans une lettre précédente, il signalait à Agrippa 
comme un des rares admirateurs qu'il eût encore 
dans le couvent des Gélestins de Metz (Ep. II, 29). 
Après cela, toute relation semble pour le moment 
rompue entre le frère Claude Dieudonné et Agrippa. 
Ils devaient d'ailleurs se revoir un peu plus tard, 
pendant le séjour que ce dernier a fait à Genève. 
Nous aurons donc occasion de parler encore du Cé- 
lestin de Metz. Nous verrons que les tendances 
hardies manifestées par lui dès le début do ses re- 
lations avec Agrippa devaient se prononcur de plus 



1. Los écrits d'Agrippa sur ce sujet, sont les Propositions 
et la Defcnsio propositionum dont il est parlé un j>ou plus loin. 



370 CHAPITRE QUATRIÈME 

en plus, et l'entraîner finalement jusqu'au camp 
des révoltés, parmi les pasteurs mêmes de la ré- 
forme en Suisse. 

Tel est le petit épisode des relations du Gélestin 
Claude Dieudonné avec Agrippa, pendant que ce- 
lui-ci était à Metz. Il met dans son jour, avec un de 
ses traits caractéristiques, l'attitude prise dans cette 
ville par ce dernier; il permet de. reconnaître et 
d'apprécier une des causes des contrariétés et des 
ennuis qu'il y a rencontrés, un des motifs qu'il a pu 
avoir de la maudire avant la fin même d'un séjour 
volontairement abrégé par lui. Il montre aussi que 
les docteurs orthodoxes avaient bien quelque rai- 
son, à leur point de vue, de redouter l'influence 
d'Agrippa et de la combattre l . Ce que nous aurons 
à dire ultérieurement de Claude Dieudonné, comme 
nous venons de l'annoncer, justifiera plus complète- 
ment encore cette appréciation. 

Les relations d'Agrippa avec Claude Dieudonné 
nous amènent tout naturellement à parler de celles 
qu'il a entretenues avec Lefèvre d'Étaples ; relations 



1. A l'appui de ces considérations, nous trouvons dans la 
correspondance ultérieure du frère Claude Dieudonné avec 
Agrippa, un renseignement qui complète ce que nous savons 
de leurs relations pendant leur séjour commun à Metz. Le 
Gélestin dit à Agrippa, dans une lettre datée dAnnecy, le 
2 octobre 1521 : « Non te prœterit arbilror, qualiter anud Me- 
« lenses mihi non nulla Lut lerana communicare dignatussis; 
« eaque mira laude extulisse. »(Ep. III, 1U.). Voir, à ce sujet, 
une note de l'Appendice (n° X). 



AGRIPPA A METZ 371 

dont le Frère célestin a été un des intermédiaires, 
et qui ont pour expression une correspondance com- 
posée de quelques lettres l . C'est par une missive 
dont le Célestin était porteur, que cette correspon- 
dance commence (Ep. II, 27). Le religieux était en 
môme temps chargé de présenter à Lefèvre d'Éta- 
ples les propositions extraites par Agrippa du livre 
de celui-ci : De tribus et una (Ep. II, 30). Agrippa 
mettait ainsi le célèbre docteur au courant de la 
polémique soutenue par lui à Metz, en faveur des 
opinions exposées dans son ouvrage (Ep. II, 27). 
Lefèvre d'Étaples répond le 20 mai 1519 à cette 
communication. Il engage son fougueux partenaire 
à supporter plus patiemment qu'il ne le fait, des 
contradictions qui tomberont un jour, dit-il, toutes 
seules, devant l'éclatante vérité. Il lui adresse en 
môme temps de nouveaux factums sur la question 
controversée, et lui demande en retour les écrits 
qu'il pourra être dans le cas de publier de son côté 
(Ep. II, 28). Agrippa informe alors Jacques Lefèvre 
du développement ultérieur de la querelle. Il lui 
dit que le prieur des Dominicains, frère Claude 
Salini, a fait enfin paraître contre lui des conclu- 
sions auxquelles lui-môme il a répondu. Il a com- 
posé, ajoute-t-il, pour cet objet, un travail étendu 
dont il lui annonce l'envoi (Ep. II, 30, 35). 



1. La correspondance entre Agrippa et Lefèvre d'Étaples 
(1519) comprend six i ii( es imprimées dans la Correspondance 
générale, L. II, 27, 28, 30, 31, 35, 16. 



372 CHAPITRE QUATRIÈME 

Lefèvre d'Étaples écrit à Agrippa, touchant cette 
bruyante affaire, qu'il aimerait bien mieux voir ces 
discussions renfermées dans le cercle des savants, 
que livrées aux disputes publiques. Cependant, si 
Agrippa ne peut pas éviter celles-ci, il l'engage à 
n'y entrer qu'avec un sentiment de dévotion pour 
la sainte Vierge et pour sainte Anne sa mère, plutôt 
que pour l'honneur de leur humble défenseur. Au 
reste, s'il juge à propos de publier quelque chose à 
cette occasion, que ce soit d'un style pur et élégant; 
car les choses écrites ainsi obtiennent seules au- 
jourd'hui, dit-il, l'attention et la faveur (<Ep. II, 31). 

Lefèvre d'Étaples renouvelle à Agrippa dans une 
dernière lettre du 14 novembre 4519, la recomman- 
dation de ne rien publier qui ne soit irréprochable 
pour la forme. Car il y a, par le temps qui court, 
des censeurs impitoyables qui déprécient tout ce 
qui n'est pas pur et sans défaut. « Ne manque donc 
pas, ajoute-t-il, si, comme je l'espère, tu as des 
amis complaisants et habiles, surtout en Allemagne, 
de leur demander la révision de tout ce que tu 
auras écrit » (Ep. II, 36). Ces détails relatifs au soin 
de la forme, môme dans des écrits de polémique, 
méritent d'être relevés comme un trait caractéristi- 
que de cette époque de renaissance dans la culture 
des lettres. C'est un des points qui nous frappe dans 
cette correspondance de Lefèvre d'Étaples. On ne 
doit pas moins remarquer l'esprit de modération 
et de sincère piété qui s'y manifeste en même 
temps. 



AGRIPPA A METZ 373 

La correspondance de Lefèvre d'Étaples, à la- 
quelle nous a conduits celle du Gélestin Claude 
Dieudonnc, se rattache comme celle-ci en partie, à 
l'épisode de la querelle soutenue à Metz par Agrippa 
sur la question de la monogamie de sainte Anne, 
que nous avons expliquée antérieurement. Outre 
les deux correspondances dont il vient d'être 
question et quelques fragments de celle du curé 
de Sainte-Croix dont nous parlerons tout à l'heure, 
le? principaux documents qui se rapportent à cette 
querelle sont les écrits dont nous avons signalé 
tout à l'heure la mention dans les pièces de la cor- 
respondance, et qui nous ont été conservés parmi 
les œuvres d'Agrippa : les Propositiones abbreviatx 
extraites du livre do Lefèvre d'Étaples, De tribus et 
una l ; et la Defensio propositionum^, composée pour 
répondre aux attaques dirigées contre les Propositio- 
nes par le prieur des Dominicains de Metz, Claude 
Salini. Nous ne nous arrêterons pas à ces deux 
ouvrages, ne voulant pas nous étendre davantage 
sur la question elle-même dont ils traitent, et qu'il 
nous suffit d'avoir exposée comme nous l'avons fait 
un pou plus haut. 

1. Propositiones abbreviatx et articulât^ juxla disceptatio- 
nem Jacobi Fabri Stapulensis, in libro De tribus et una. {Opéra, 
l II, p. 588-593). 

2. Defensio propositionum contra quemdam Dominicastruni 
illarum impugnatorem, qui sanclissimam deiparx Virginû ma- 
trem Annam conatur oslendere polygamam. [Opéra, i. Il, 

p. .VJi-003). 



374 CHAPITRE QUATRIÈME 

Nous avons annoncé précédemment que nous ter- 
minerions ce que nous avions à dire des amis d'A- 
grippa à Metz, par quelques détails empruntés à la 
correspondance de celui auquel il semble s'être le 
plus étroitement attaché, Jehan Rogier ou Rou- 
gier, dit Brennonius, curé de Sainte-Croix. Nous 
avons déjà demandé à cette correspondance la lettre 
par laquelle Brennonius informait Agrippa de la 
manière dont lui-même avait dû prendre rôle, 
après son départ de Metz, dans la dispute publique 
provoquée par le prieur des Dominicains, sur la 
question de la monogamie de sainte Anne. Cette 
lettre, datée du 12 février 1520 (Ep. III, 44), se 
croisait avec un billet d'Agrippa écrit le 19 du 
même mois au curé de Sainte-Croix, peu de temps 
après son arrivée à Cologne (Ep. III, 43). Ces 
missives initiales échangées entre les deux amis, 
furent suivies d'un grand nombre d'autres. Il faut 
nous arrêter maintenant à cette correspondance. 
Quoiqu'elle se rapporte, comme nous l'avons dit, à 
des temps postérieurs au séjour à Metz d'Agrippa, 
elle nous fournit cependant des indications touchant 
la vie menée par lui dans cette ville, en nous procu- 
rant des informations qu'on chercherait vainement 
ailleurs sur les hommes qui s'y étaient trouvés 
habituellement en relation avec lui. Nous conserve- 
rons au curé de Sainte-Croix, dans ce que nous 
allons dire, le surnom de Brennonius, par lequel il 
est toujours désigné dans les lettres d'Agrippa, 
sans que nous en connaissions ni l'origine, ni la 



AGRIPPA A METZ 375 

signification '. Nous l'adoptons cependant comme 
venant d'Agrippa lui-même, de préférence aux noms 
de Jean Rogier, Rougier, ou Rougière sous lesquels 
on voit par les chroniques messines que le person- 
nage était plus généralement connu à Metz. 

La correspondance entre Agrippa et Brennonius 
comprend vingt-cinq lettres, treize d'Agrippa et 
douze de Brennonius, dont les dates sont comprises 
entre le 12 février 1520 et le 23 juillet, lendemain de 
sainte Magdeleine, 1520 2 . Deux lacunes assez con- 
sidérables dans la série de ces lettres, l'une de 1521 
à 152 i, l'autre de 1521 à 1526, paraissent provenir 
de la perte de quelques-unes des missives échangées 
par les deux amis. Nous rappellerons à cette occa- 
sion une observation lai ' e précédemment, justifiée 
ainsi une fois de plus, et à l'appui de laquelle la 
correspondance générale fournit de nombreux té- 
moignages, touchant les difficultés que rencontrait 
alors un commerce épistolaire. On n'avait ordinaire- 
ment d'autre ressource pour l'entretenir que celle 
d'intermédiaires accidentels, souvent peu sûrs ou au 
moins inexacts. Il est à chaque instant question, 



1. Voir au sujet de ce surnom et des relations de celui qu'il 
désigne avec Agrippa, quelques observations dans une noie 
de l'Appendice (n" XVI). 

2. Les vingt-cinq lettres échangées entre Agrippa et Jean 
Rogier, iliL Brennonius (1520-1526), sont imprimées dans la 
Correspondance générale, L. II, 13, ii, i5, 16, 17, 49, 50, 51, 
52, 53, 51, 55, 5(3, 57, 59, Cl , L, III, 5, G, 8, 00, 01, 62; L. IV> 
•20, 20, 27. 



370 CHAPITRE QUATRIÈME 

dans celte correspondance, de mécomptes occasion- 
nés par la perte ou le détournement des lettres, de 
la rareté des messagers fidèles, et de l'obligation 
d'attendre qu'ils se présentent. Le petit épisode de 
Paulus Flammingus, dont nous aurons à parler un 
peu plus loin, et qui se rattache au séjour ultérieur 
d'Agrippa à Lyon, peut donner une idée de ces 
difficultés. 

Les lettres de Brennonius mettent naturellement 
en reliefla figure surtout de cet ami par excellence 
de notre Agrippa. On y voit qu'il partageait le pen- 
chant de celui-ci* pour les singularités hitérodoxes 
de la philosophie hermétique. A cet ordre d'idées 
appartient ce qui concerne un traité de la nature de 
l'âme, dont le curé de Sainte-Croix nomme l'auteur, 
Marcus Damascenus, et qu'il avait découvert dans un 
vieux manuscrit. Il est fréquemment question du pré- 
cieux ouvrage dans les lettres échangées entre Bren- 
nonius, qui en promet la transcription, et Agrippa 
qui la sollicite avec instance. Nous reviendrons sur 
cette découverte et sur ce qui s'y rapporte, au com- 
mencement du chapitre suivant, où nous parlons du 
séjour fait à Cologne par Agrippa en quittant Metz ; 
parce que le fameux traité est alors un des princi- 
paux objets de la correspondance des deux amis, 
pendant les premiers mois de leur séparation. Il 
nous suffit, pour le moment, de mentionner cette 
particularité comme fournissant un des traits de la 
physionomie du curé de Sainte-Croix, d'après ses 
lettres. Le personnage apparaît dans celles-ci, duué 



AGRIPPA A METZ 377 

comme Agrippa d'un esprit hardi et indépendant ; 
comme lui exécrant les moines ; comme lui soup- 
çonné d'hérésie et y inclinant plus peut-être qu'il ne 
le pense lui-même. Cependant il se montre, au 
moins en paroles, disposé à se soumettre à l'auto- 
rité ; et se déclare formellement opposé au schisme 
qu'il réprouve. 

— Voilà, dit-il, dans une de ses lettres, les sophis- 
tes vaincus et je m'en réjouis ; ce n'est pas chose 
facile que de s'attaquer au souverain pontife. Qui le 
néglige ou lui résiste est toujours en grand péril de 
tomber dans l'hérésie (Ep. II, 55). 

Eu égard à la date des événements, on ne saurait 
voir dans ce jugement porté dès le 17 juin 1520, 
date de la lettre qui le contient, une allusion à la 
bulle fulminée contre Luther, deux jours auparavant, 
le 15 du même mois, par le pape Léon X. Brennonius 
entend probablement parler de quelqu'autre fait 
moins considérable du même genre, parmi ceux qui 
ont précédé celui-là, dans l'histoire de l'hérésie. Il 
exprime en tout cas, ici, une opinion tout à fait con- 
traire aux actes de révolte des novateurs. 

Agrippa, malgré son caractère non moins indé- 
pendant, émet un avis inspiré par le même esprit, 
dans une lettre écrite de Cologne à Brennonius 
presqu'au même moment, sous la date du 16 juin 
de cette année. 

— llutten, dit-il, était dernièrement ici avec cer- 
tains autres adhérents de la faction luthérienne, 
qui combattent maintenant de la plume contre les 

T l 27 



378 CHAPITRE QUATRIÈME 

légats du pape et s'attaquent même au pontife. Ils 
osent inviter les princes de la Germanie à s'affran- 
chir de la domination de Rome, au risque de faire 
naître de grandes séditions, si Dieu n'y pourvoit 
(Ep. II, 54). 

En dépit de leur langage, les deux amis n'en pour- 
suivaient pas moins, de part et d'autre, de leurs vi- 
ves attaques la milice sacrée enrôlée au service de 
la cause orthodoxe. Ils continuaient à harceler les 
moines qu'ils avaient tous deux également pris en 
haine. 

— Je t'envoie, disait Agrippa à Brennon'ius, quel- 
ques vers contre cette' peste de porteurs de capu- 
chons, que je voudrais voir brûler tous (Ep. II, 57). 

Brennonius de son côté n'était pas mieux disposé 
à leur égard. Il se trouvait à ce moment même en 
guerre avec les religieux des couvents de Metz. 
Nous connaissons sa dispute avec le prieur des 
frères prêcheurs, continuation du débat soutenu 
contre celui-ci par Agrippa. Brennonius ne se borne 
pas à suivre en cela les traces de son ami. Gomme 
lui, il entre en lutte aussi avec l'inquisition. Il tient 
Agrippa au courant des hauts faits de son ancien 
adversaire, l'inquisiteur Nicole Savini. Il lui raconte 
longuement, dans une de ses lettres, les poursuites 
dirigées par cet infatigable pourvoyeur du bûcher, 
contre une vieille paysanne qu'on ne put pas arra- 
cher de ses mains, comme avait su le faire Agrippa 
de celle de Woippy, et qu'il réussit h faire brûler; 
puis, à la suite de cet exploit, de nouvelles entrepri- 



AGRIPPA A METZ 379 

ses du même genre contre d'autres pauvres femmes, 
que le curé de Sainte-Croix indigné put heureuse- 
ment cette fois sauver du feu (Ep. II, 59). 

Dans une autre circonstance, où le curé Brenno- 
nius a certainement encore raison contre les moi- 
nes, il a affaire aux Cordcliers dont le couvent 
était voisin de son église, et qui prétendaient le 
supplanter dans la confession de ses propres pa- 
roissiens. Ces religieux prêchaient publiquement 
qu'ils avaient en pareille matière plus d'autorité que 
les curés, institués par leur évêque seulement; 
tandis qu'eux tenaient directement leurs pouvoirs 
du pape lui-même. Brennonius, curé de Sainte-Croix, 
en avait appelé au vicaire épiscopal, et devant lui 
avait réussi à l'emporter. Il fait avec grands détails, 
à son ami Agrippa, le récit de cette cause très inté- 
ressante pour lui (Ep. II, 49). 

Il serait bon de rapprocher des indications pré- 
cédentes d'autres renseignements qui montrent dans 
Brennonius, à la tète do sa paroisse, le prêtre ap- 
pliqué avec simplicité à ses fonctions religieuses. 
Nous nous contenterons de signaler ici à ce titre 
les faits qui se rapportent à un événement relaté 
plus loin, la mort arrivée à Metz de la première 
femme d' Agrippa, inhumée dans l'église môme de 
Suinte-Croix qui avait pour curé Brennonius, chargé 
par son ami des services d'obsèques et d'anniver- 
saire do cotte épouse tendrement aimée. 

Il est curieux après cela île voir Brennonius livré 
on même temps à il'' Loul autres préoccupationsi 



380 CHAPITRE QUATRIÈME 

Nous le montrerons tout à l'heure attentif aux chi- 
mériques investigations d'un alchimiste ; le voici 
maintenant tout aux merveilles opérées par un 
empirique. 

— Il nous est arrivé, écrit un jour à Agrippa le 
curé de Sainte-Croix, un pauvre diable qui guérit 
comme par miracle, avec une eau de sa façon, le 
morbus gallicus. Peu importe que le mal soit ancien 
ou qu'il soit récent. On court chez lui en foule; 
et on guérit en effet. Aussi l'argent pleut-il dans 
son escarcelle. Je le vois souvent, et j'ai tenté par 
mille ruses de pénétrer le secret de sa recette. 
Mais il est sur ses gardes. Il fait venir ses drogues 
du dehors, et ne laisse sa fameuse eau entre les 
mains de personne (Ep. III, 5). 

Citons également, d'après la même correspondance, 
un trait encore qui, à un autre point de vue, peut 
avoir de l'intérêt pour nous. On voit s'y manifester 
le désir qu'a eu, longtemps avant de le réaliser, 
Agrippa, de faire imprimer ses ouvrages. 

— Une bonne dame qui vient de mourir ici, lui 
écrit de Metz en 1524 son ami Brennonius, m'a 
laissé par testament une presse et tout l'attirail 
d'une imprimerie. Je pourrai y exercer mes forces 
dans mes moments de loisir (Ep. III, 61). 

— Je me réjouis fort de l'héritage que tu viens 
de faire, lui répond aussitôt Agrippa. Que ne puis-je 
t'envoyer mes ouvrages; tu les imprimerais. Mais 
il me faudrait pour cola te les faire transcrire; il 
me faudrait un copiste; et je n'en ai pas. Je tâche- 



AGRIPPA A METZ 1)8 1 

rai cependant d'y aviser, pour ce qui regarde sur- 
tout mon Apologie contre ce Dominicain, mon ca- 
lomniateur (Ep. III, 62). 

Il s'agissait du contradicteur d'Agrippa dans la 
querelle sur la monogamie de sainte Anne, et du 
l'actum que lui-même avait composé sur cette ques- 
tion. Agrippa s'était vu traiter d'hérétique ; c'est 
contre cette allégation qu'il regimbe. 

Un des mérites de la correspondance de Brenno- 
nius, avons-nous dit tout à l'heure, est de nous faire 
connaître les hommes qui s'étaient trouvés en rap- 
port avec Agrippa quand il vivait à Metz. Il y est en 
effet souvent question, indépendamment de ce qui 
concerne le correspondant lui-même, des amis lais- 
sés par Agrippa dans cette ville, de quelques-uns 
entre autres avec des détails parfois assez piquants. 

Nous avons déjà nommé les amis d'Agrippa, Ni- 
cole Dex et Nicole de Heu ', l'un et l'autre membres 
des paraiges, c'est-à-dire de l'aristocratie messine, 

1. On ne saurait dire s'il s'agit ici du vieux Nicole de Heu, 
né en 1461. mort en 1535, ou de son fils le « damoisiaul Nicol- 
las » réputé savant, que le chroniqueur Philippe do Vigneulles 
mentionne avec maître Jehan Rougier, le curé de Sainte-Croix, 
celui qu'Agrippa nomme familièrement Brennonius, parmi les 
grands clercs qui, en 1522, donnèrent la lecture et l'explication 
d'une inscription romaine trouvée dans les fondations d'uni", 
vieille église, aux portes de Metz. « Le scienliticque josne 
escuier Nicollas de Heu », ajoute le chroniqueur, recueillit 
ce monument et le fit incruster dans le mur de sa cour, (i'h 
de Vigneulles, dans Huguenin, Les chroniques de la ville de 
Metz, p. 788.) 



382 CHAPITRE QUATRIÈME 

et dont, il est souvent question dans les chroniques 
du temps ; le notaire Baccarat, moins connu que les 
précédents ; puis Thilman, Mérian ou Marian, André 
et Jacques Charbonnier, et Michaud, dont nous ne 
savons presque rien que les noms ; Claude Chan- 
sonneti, Cantiuncula, que nous connaissons, et son 
père Didier Chansonneti le notaire; Châtelain avec 
qui Agrippa est engagé à Metz dans une affaire 
difficile sur la nature de laquelle il ne s'explique pas, 
mais qui paraît avoir été heureusement résolue ' ; le 
médecin Renaud qui avait pris part à la dispute 
publique sur la monogamie de sainte Anne*; et enfin 
trois personnages dont la figure se dessine pour 
nous d'une manière aussi nette à peu près que celle 
de Cantiuncula lui-même, le médecin Laurent Fri- 
son, Thirion l'horloger, et Jacques le libraire ; des- 
quels nous savons que le premier s'occupait d'as- 
trologie, que le second faisait de l'alchimie, et que 
le troisième enfin, s'étant laissé gagner aux doctrines 
religieuses nouvelles, y fut assez compromis pour 
avoir été vers 1525 condamné à perdre les oreilles et 
ensuite banni de Metz. 

Laurent Frison ou de Frise, Laurentius Frisius, était 
médecin. Il s'intitule naturse physicus, dans un thème 
astrologique parvenu en manuscrit jusqu'à nous % 

1. Agrippa en parle dans une lettre à Brennonius : « Com- 
« mendo tibi negotium meum apud Castellanum peragendum, 
« utque me ex hoc labyrinthe- expediendum cures. » (Ep. II, 45). 

2. Ce manuscrit est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque 
de l'Arsenal à Paris, mss. n° 5028. 



AGRIPPA A METZ 383 

dressé pour un membre de la famille de ce Nicole 
de Heu dont nous venons de parler, et daté par son 
auteur de l'an 1528, in hac civitate metensi ex philo- 
sophico tuguriolo nostro. Précédemment, il avait dé- 
fendu contre Luther les principes de l'astrologie, 
dans un livre publié en 1520 à Strasbourg ' ; et il 
donnait deux ans après clans cette ville une édition 
de Ptolémée 2 . En 1529 enfin, il concourait avec 
Jean de Pontigny ou de Niedbruck, un des amis 
également d'Agrippa, à la publication d'un écrit mé- 
dical, composé à la demande de l'évêque de Stras- 
bourg, sur une maladie régnant alors 3 ; et la même 
année, il faisait imprimer à Metz un petit livre inti- 
tulé, Sidéral divinement ou pronostique astrologique 
pour l'an 1529 '. On voit par ces indications quel 
homme c'était que Laurent Prison, le physicien. 
Nous ne saurions dire s'il avait été de ceux que 
fréquentait le plus à Metz Agrippa, dont on^connaît 
la véritable opinion sur l'astrologie. Il parait cepen- 

1. Courte apologie de l'astrologie contre les juges ignorants, 
Strasbourg, 152C. (Sprengel, Histoire de la médecine, t. III, 
p. 254.) 

2. Cette publication est citée par Humbold, Cosmos, t. II, 
p. 582, note 17. 

3. Sudoris .1 nglici exitialis pestiferique morbi ratio, préserva- 
lin el cura, Joanne Nidepontano et Laurentio Frisio inclytm 
civitatis Melen. medicis auctoribus,prsecipiti calamo conscripta. 
Argentorat. Anno Ghristi mdxxix. (P. Maréchal, Maladies 
endémiques, etc., à Metz. 18">0, p. i 

\. Un exemplaire de cette rare publication fait partie delà 
bibliothèque de M'. G. Chartener, à Metz. 



384 CHAPITRE QUATRIÈME 

dant s'être trouvé ultérieurement en correspondance 
avec lui (Ep. IV, 28, 58) ; mais il ne nous reste 
aucune des lettres échangées entre eux, et dans 
celles qu'Agrippa écrit à d'autres, il ne parle de lui 
qu'une seule fois, pour demander qu'on le salue de 
sa part, et qu'on lui présente ses excuses de ne pas 
lui écrire autant qu'il le voudrait (Ep. IV, 58). 

Agrippa nomme un peu plus souvent Jacques le 
libraire ; il paraît lui être sympathique; il ne semble 
pas cependant s'indigner beaucoup du traitement 
cruel qui lui avait été infligé ; car il en parle assez 
légèrement, à la fin d'une lettre à Brennonius où, 
après avoir rappelé les noms de quelques autres 
amis, il ajoute : 

— Salue aussi de ma part les oreilles de Jacques 
le libraire puisque c'est, comme je l'apprends, tout 
ce qui subsiste encore de lui à Metz; le reste en 
étant banni; etcelapour Luther et sa doctrine. Cepen- 
dant, fidèle à une ancienne habitude, encore bien qu'il 
soit essorillé, je ne veux pas l'oublier (Ep. IV, 20). 

Quant à Thirion l'horloger, Tyrius horologiarius, 
il faut indubitablement reconnaître en lui Thirion 
« le serrier, maître du gros reloge, » qui figure sur 
les comptes de la ville de Metz, depuis l'année 1503, 
pour les modestes gages de 100 sols ou cinq livres 
par an l . La qualification de « serrier », c'est-à-dire 
serrurier, paraît un peu vulgaire pour un horloger; 



1. Cincf livres équivalaient alors à Melz à environ 150 francs 
d'aujourd'hui. Voir la note XIV de l'Appendice. 



AGRIPPA A METZ 



385 



elle prouve au moins que maître Thirion à. qui on 
la donne, appartenait originairement à un métier 
au-dessus duquel il s'était élevé par son talent; ce 
qui témoigne assurément en sa faveur. C'était en 
effet un esprit curieux et investigateur. On com- 
prend qu'à l'arrivée d'Agrippa il se soit porté avec 
empressement au devant du docte étranger qui se 
présentait à Metz précédé d'une réputation de 
science universelle. Tyrius, comme il est appelé dans 
la correspondance d'Agrippa, s'occupait sans doute 
de mécanique, c'était son métier; il s'occupait aussi 
beaucoup d'alchimie et un peu de pharmacie, c'é- 
tait son goût dominant. Il associait d'ailleurs à ces 
travaux des habitudes de vie peu relevées, celles 
d'un artisan auquel avait dû manquer l'éducation. 
Quelques détails que nous possédons à son égard, 
accusent avec vérité une figure originale qu'il peut 
être curieux d'observer. 

— Tyrius est tout absorbé par ses opérations 
dans l'art des transmutations, écrit au mois de 
mai 1520 Brennonius, qui ne semble pas prendre 
fort au sérieux le caractère ni les travaux du per- 
sonnage. Il a trouvé, ajoute le correspondant d'A- 
grippa, un secret, grâce auquel on rendrait à la 
Vénus impudique l'apparence des vertus de la 
chaste Diane, au point de tromper Vulcain lui- 
même. Il lui reste maintenant à triompher des 
feux éteints du vieux Saturne. Qu'il obtienne ce 
résultat : il est sûr d'être riche ù tout jamais. 11 
passe les jours et les nuits à chercher, et il invoque 



386 CHAPITRE QUATRIÈME 

à grands cris ton secours. Mais voilà bien une autre 
folie, aliam dementiam! Nous sommes sur la piste 
d'un sortilège pour couper les ailes à Mercure. 
On nous avait signalé une herbe mystérieuse que 
nous devions reconnaître à certains indices. Nous 
nous mettons tous ensemble à la recherche de cette 
rareté. Nous voilà donc courant par monts et par 
vaux, arrachant avec passion, examinant avec ar- 
deur tout ce qui nous semble inconnu. Tyrius, qui 
s'est un peu écarté des autres, trouve la plante dési- 
rée. La voilà, la voilà, s'écrie-t-il. Nous accourons. 
On recueille avec le plus profond respect? ce brin 
d'herbe objet de tant de soins ; on se félicite d'un 
si grand bonheur; et au retour, on tombe dans un 
petit vallon tout tapissé du rare végétal. On en fait 
une ample récolte qu'on rapporte au jardin de l'heu- 
reux Tyrius; puis, comme il se fait tard, on termine la 
journée par un gai repas qui nous attendait chez lui, 
et on célèbre jusqu'au milieu de la nuit et au delà, 
cette insigne bonne fortune. Je t'en conterai les 
suites une autre fois (Ep. II, 51). 

Agrippa, de Cologne où il est alors, riposte sur le 
même ton. La merveilleuse transformation que 
Tyrius sait opérer ne lui cause qu'une seule in- 
quiétude. Comment faire pour en conserver les 
effets ? 

— Tyrius, en maître fèvre qui sait si bien fabri- 
quer chaînes et serrures saura, dit-il, mieux que 
moi qui en ignore, retenir ce fugitif objet de son 
industrie. Je consigne néanmoins dans un billet ci- 



AGRIPPA A METZ 387 

inclus quelques indications sur ce que, à mon sens, 
il y aurait à l'aire pour y parvenir. Envoie-moi 
promptement quelques détails sur cette prodigieuse 
métamorphose. Tu sais combien je suis curieux de 
tout cela. Apprends-moi aussi qu'elles ont été les 
suites de votre fameuse expédition à la découverte 
de l'herbe mystérieuse, récoltée avec tant de bon- 
heur (Ep. II, 52). 

— Parle-moi donc, reprend-il, un peu plus tard, 
des expériences de Tyrius, des métamorphoses qu'il 
opère, et de l'herbe merveilleuse qu'il a découverte 
(Ep. II, 54). 

— La fameuse herbe n'a rien donné, répond Bren- 
nonius. Pour ce qui est des expériences de Tyrius, 
je t'en adresse la description plus fastidieuse, à 
mon avis, qu'utile à quoi que ce soit (Ep II, 55). 

Telle parait être également l'opinion finale d'A- 
grippa, qui se contente d'accuser réception de ce 
rare secret si bien fait, comme il le dit, pour abuser 
tous les dieux, sauf pourtant le vieillard armé de 
la faux, suffisamment défendu contre les illusions 
(Ep. 11, 56). 

L'infatigable chercheur ne se rebutait cependant 
pas. Quatre années plus tard (1524), Brennonius 
écrivant à Agrippa, lui parlait encore du « serricr, 
horloger » et de ses expériences. 

— Notre Tyrius, disait-il, te salue. Il ne se relâ- 
che pas de ses travaux accoutumés (Ep. Il, 62). 

Deux ans apirs 1520) il est rappelé de nouveau 
dans la correspondance des deux amis. 



388 CHAPITRE QUATRIEME 

— Tyrius a fait une découverte, dit Brennonius, 
il a réussi à fabriquer Vaqua didcis, laquelle dis- 
sout tous les métaux à la chaleur du soleil. Voici 
sa recette ; mais on doit obtenir, je crois, les mêmes 
résultats en employant toute espèce de matière ani- 
male ou végétale en putréfaction (Ep. IV, 27). 

Voilà bien le train de vie d'un véritable alchimiste ; 
d'une crédulité que rien ne rebute ; marchant avec 
persévérance vers des résultats incertains ; et capa- 
ble de trouver parfois, grâce au hasard, quelque 
utile secret. Des hommes relativement éclairés, 
comme Agrippa et Brennonius, se moquaient un peu 
d'un Tyrius tâtonnant "en aveugle clans toutes les 
directions ; mais ils étaient attentifs à ce qu'il fai- 
sait, prêts à applaudir à ses découvertes, quand par- 
fois il y avait lieu de le faire. C'est ainsi qu'il fallait 
prendre l'alchimie au moyen âge et à cette époque 
encore. 

Brennonius et Agrippa souriaient de la naïve 
crédulité de l'horloger Thirion. Non moins curieux 
et aussi aveugles que lui sur certains points, ils 
payaient également de leur côté leur tribut à l'igno- 
rance et aux préjugés du temps où ils vivaient. Les 
documents que nous consultons en fournissent plus 
d'une preuve. La correspondance des deux amis 
nous donne entre autres un spécimen de leurs pro- 
pres faiblesses, dans l'importance qu'ils attachent 
l'un et l'autre à certain prodige notamment, où ils 
croient voir un présage. L'enfant d'un neveu de 
Brennonius paraissait quelquefois, lui disait-on, tout 



AGRIPPA A METZ 389 

en feu ainsi que le sein de sa mère, quand elle l'al- 
laitait. 

— Je ne sais ce que cola présage, écrivait le curé 
de Sainte-Croix (Ep. II, 49). 

— Gela ne peut signifier à mon sens, répondait 
sérieusement Agrippa, que règne et domination, ou 
disposition à quelque dignité de premier ordre. 
Semblable chose a eu lieu pour Ascagne, fils d'Enée, 
pour Servius Tullius, pour L. Martius et pour 
Moyse (Ep. II, 50). 

Brennonius et Agrippa, on le voit, avaient aussi 
leur dose de vaine crédulité. Ils riaient cependant 
de celle de l'horloger Thirion. Celui-ci prêtait d'ail- 
leurs le flanc au ridicule par plus d'un côté. 

— Notre ami Tyrius est toujours lancé dans les 
plus hautes spéculations quand il n'est pas ivre, 
écrit Brennonius (Ep. IV, 26). 

Sa femme était laide, et, suivant ses amis, il lui 
préférait quelquefois sa servante, quand il était gris 
surtout. 

— Voici une nouvelle qui va l'intéresser et t'a- 
muser, tout à la fois, dit un jour Brennonius à 
Agrippa. Notre Tyrius, depuis si longtemps dédai- 
gneux de sa femme qu'il regardait à peine, le voilà 
pour elle aux petits soins et aux caresses. Elle lui 
promet un fils, et il l'adore (Ep. Il, 51). 

Ce fils désiré vint en effet, prédit par ses amis et 
plus beau que Joscpb ; mais la servante en avait 
un aussi en môme temps. De là, guerre dans le mé- 
nage (Ep. II, •'» •• 



390 CHAPITRE QUATRIÈME 

— C'est Abraham entre Agar et Sara, dit le curé 
de Sainte-Croix (Ep. II, 55). 

Tout cela aussi bien que ce qui précède est ra- 
conté en latin, avec une crudité d'expressions qu'au- 
torisaient les mœurs du temps et que sauve en 
partie la langue. On ne pourrait pas reproduire en 
français les mêmes tableaux, pour les lecteurs d'au- 
jourd'hui. Ces traits du portrait de Thirion le serru- 
rier, horloger et alchimiste, empruntés à la corres- 
pondance d'Agrippa et de Brennonius, reconstituent 
et font revivre pour nous un personnage original 
de moyenne condition, appartenant à une époque 
lointaine, dont on connaît mieux l'histoire dans ce 
qui concerne les faits d'ordre politique et d'intérêt 
général, que dans ce qui touche aux intérêts privés 
et à la vie populaire. Les documents que nous con- 
sultons ici renferment plus d'un enseignement de ce 
genre. 

La correspondance cle Brennonius avec Agrippa 
contient encore sur les événements du temps des 
indications qui, à divers points de vue, mériteraient 
de ne pas rester inaperçues. Les plus insignifiantes 
en apparence, dans ce genre, sont souvent d'un grand 
secours pour la solution des problèmes historiques, 
en fournissant des dates et des points de repère 
utiles à leur discussion. Quelquefois aussi ce sont 
des traits de mœurs qui donnent cle la couleur à 
un récit. 

— La Cité a reçu des lettres de défi, écrit de 
Metz Brennonius, le 12 avril 1520. L'abbaye do 



AGRIPPA A METZ 391 

Sainte-Glossinde est en révolution ; l'abbesse est 
morte, on se dispute sa succession; l'affaire ira 
probablement à Rome. Le père de Cantiuncula n'a 
reçu de Bâle aucune lettre pour toi. De ce qui re- 
garde les princes et les rois, nous n'entendons rien 
dire dans ce moment (Ep. II, 49). 

— Nous attendons l'empereur qui doit s'arrêter 
ici avec une suite nombreuse, répond de Cologne 
Agrippa, au commencement de septembre de la 
même année (Ep. II) Gl). 

L'année suivante, au milieu de l'été, le 19 juil- 
let 1521, Brennonius écrit à son tour. 

— Luther, dit-il, s'est nous apprend-on réfugié en 
Bohême, où il est plus en sûreté. Hutten et Mélan- 
chthon le remplacent. Robert de La Mark, ajoute-t-il, 
qui est revenu aux Français, a témérairement voulu 
enlever Virton à la majesté impériale; mais il a 
échoué; et comme il continuait ses machinations 
dans le Luxembourg, l'empereur a envoyé le comte 
de Nassau et le comte Félix qui, à la tête d'une 
troupe de Bourguignons, sont tombés sur ses peti- 
tes places. Longuion, Nuscancourt (Mesaincourt?), 
Le Saulcy et Florango, aux environs de Thionville, 
ont été détruits de fond en comble. Mais mainte- 
nant La Mark les attend retranché dans ses grandes 
forteresses de Sedan, d'Immasion (Jamaix?) et de 
Bouillon, où il no les craint guère. 

— Curieux comme je le suis de (outes les choses 
nouvelles, dit encore Brennonius, j'ai voulu voir le 
siège de Florange. J'y ai passé trois jours. J'ai vu 



392 CHAPITRE QUATRIÈME 

le camp des Allemands et j'ai assisté aux attaques, 
buvant fort, egregie potans, passant la nuit à la belle 
étoile au milieu de cette soldatesque, et n'éprouvant 
d'ailleurs ni crainte, ni embarras, ni le moindre 
ennui. J'ai vu tomber les murailles du bourg; quant 
au château, il s'est rendu. Le sieur de Jamaix, fils de 
Robert de La Mark, qui" y commandait avait cherché 
à s'évader. Mais arrêté par les soldats qui faisaient 
le guet, il a du, pour avoir la vie sauve, se livrer à 
merci, et le comte de Nassau l'a envoyé à l'empe- 
reur. Voilà où en sont les choses (Ep. III, 8). 

Quelques traits de ce dernier tableau s'ajoutent 
à ceux que nous avons précédemment dégagés de 
la correspondance de Brennonius et complètent le 
portrait du personnage. Nous pouvons maintenant 
essayer d'en arrêter les contours, sans risquer de 
fausser l'effet d'une figure dont nous connaissons 
les lignes principales. Nous en savons assez pour 
nous faire une idée de ce que pouvait être un homme 
que l'on voit remplissant avec zèle, à la tête d'une 
paroisse, ses devoirs de pasteur, et en même temps 
se posant comme l'adversaire des moines ; combat- 
tant l'inquisition, et se portant le champion de cer- 
taines opinions hétérodoxes ; condamnant les nova- 
teurs, et frisant lui-même l'hérésie ; adonné aux 
spéculations risquées de la philosophie hermétique; 
prêtant une attention crédule à certains prodiges; 
attiré par les succès d'un empirique; s'associant 
aux recherches d'un alchimiste vulgaire, pour être 
témoin de ses expériences ; se mêlant à de gros- 



AGRIPPA A METZ 



393 



siers soudards pour voir do près la guerre; curieux 
de toutes choses, ne se laissant rebuter par aucune 
tentative ni par aucun spectacle. Nous ne dirons 
pas que c'était un esprit fort. C'était un esprit hardi ; 
c'était un téméraire. On peut comprendre maintenant 
à quel point un pareil homme devait se trouver 
en sympathie et en communauté d'idées avec un 
Agrippa. 

Nous ne terminerons pas ce chapitre consacré au 
séjour à Metz d'Agrippa, sans produire un témoi- 
gnage piquant de l'impression que sa présence avait 
faite dans cette ville, et du souvenir qu'il y avait 
laissé. Ce témoignage est d*un Messin contemporain, 
Philippe de Vigneulles, qui l'a consigné dans ses 
chroniques : « Environ celluy temps, dit-il sous la 
« date de 1521, ung nommé maistre Martin Luther, 
« allemant, docteur et héréticque, rëligieulx de l'or- 
« dre des frères Augustins, fist et composa plusieurs 
« grandes et merveilleuses escriptures, imprimées 
« et publiées par la crestienté, touchant certains 
« articles de nostre foid et des saincts sacrements, 
« et aussy des gouverneurs et suppotz de sainetc 
« Eglise ; dont plusieurs grans elers et docteurs 
« l'cnsuivoicnt, et aultres non. Entre lesquclx, de 
« ceux qui l'cnsuivoicnt, estoit ung josne Collongnc, 
« merveilleusement grant clerc et petit de corps, 
« nommé maistre Agrippa, qui de son temps avoit 
« hanté le monde, et parloit tout langaigo, et avoit 
« nstudié en tout te science; et avoit esté celluy 
« maistre Agrippa, en L'an v c etxix, aux gaiges de 

T. i. 



394 CHAPITRE QUATRIEME 

« la cité de Metz; et avoit une femme native de 
« Pavye en Lombardie, la plus mignone et la plus 
u diversement acoustrée qui jamais fut veue en ce 
« pais. Et hantoit celluy maistre Agrippa et frè- 
te quentoit fort maistre Jehan, curé de Sainte Croix, 
« qui estoit ung grant clerc; et vouloit-on dire qu'il 
« tenoit aulcunement de son opinion. Pour lesquelles 
« choses les frères Prédicateurs de la devant dicte 
« Cité firent disputations, et donnairent plusieurs 
« arguments tout en publicque et au milieu de leur 
« église, y cuidant avoir le dit maistre Agrippa. 
« Mais il print congié de la Cité, et s'en alloU pour 
« le meisme jour que icelles disputations se fai- 
« soient '. » 

Philippe de Vigneulles, mort vers 1527, vivait à 
Metz à l'époque où y vint Agrippa. Il l'avait vu certai- 
nement ; c'est donc un portrait d'après nature qu'il 
nous en donne ici. Son témoignage, si bien d'accord 
dans ses traits essentiels avec les particularités 
diverses et avec les faits que nous avons précédem- 
ment indiqués d'après d'autres documents, est em- 
preint d'un caractère évident de vérité. La dispute 
publique racontée à son ami absent par le curé de 
Sainte-Croix, cette tumultueuse assemblée où avait 
été agitée, si non traitée, la question de la mo- 
nogamie de sainte Anne et de la naissance de la 
sainte Vierge, est rappelée ici par une peinture très 



1. Pliil. de Vigneulles, dans Iluguenin, Les chroniques de la 
ville de Met:, p. 733. 



AGRIPPA A METZ 395 

vivante de l'impression qu'elle avait dû laisser dans 
l'esprit du peuple de Metz. L'opinion d'Agrippa, 
dans cette singulière querelle, le rangeait suivant 
ses adversaires dans la classe des hérétiques, et en 
faisait un tenant des doctrines de Luther. A leurs 
yeux du reste, on le voit, il s'était avoué vaincu en 
désertant le combat et en quittant la ville avant le 
jour assigné pour cette rencontre. Rien n'est oublié 
par le chroniqueur, rien, pas môme les étroites 
relations d'Agrippa avec son ami le curé de Sainte- 
Croix, grand clerc comme lui, mais comme lui en 
hostilité avec les frères prêcheurs du couvent de 
Metz, et comme lui véhémentement soupçonné de 
tenir pour l'hérésie de Luther. 

Ce curé de Sainte-Croix, que Philippe de Vigneul- 
les appelle ici maître Jehan et ailleurs maître Jehan 
Rougier ou Rougière, est bien celui qui dans la 
correspondance d'Agrippa est nommé Joannes Ro- 
gcrius Brennonius, et que le plus souvent, dans les 
lettres qu'il lui adresse, son ami appelle tout sim- 
plement mon cher Brennonius '. Philippe de Vi- 
gneulles qui avait pu voir souvent le curé de Sainte- 
Croix, dit que c'était un homme de belle prestance, 
grand et puissant, et qu'il avait la réputation d'être 
un savant. Il nous apprend aussi que sa science 
était suspecte, et qu'en 1525, l'hérésie menaçant de 
faire à Metz des progrès dont Strasbourg donnait 



i un trouvera dans une note de l'Appendice [n° XVI) quul- 
i i observation \ ue ujet. 



39G CHAPITRE QUATRIÈME 

l'exemple, on usa de rigueur et on alla jusqu'à met- 
tre en prison, à la Cour-1'évêque, plusieurs prêtres 
grands clercs, parmi lesquels, dit-il, ii maistre Jehan 
Rougière alors curé de Sainte-Croix » '. 

Nous avons conduit Agrippa jusqu'à la fin de son 
séjour à Metz, vers le commencement de février 1520. 
Nous connaissons les contrariétés qui avaient fini 
par lui rendre cette ville insupportable; nous savons 
par ses lettres à Cantiuncula, que dès le mois de 
juin 1519 il pensait à rompre la chaîne qui l'y re- 
tenait, c'est-à-dire à obtenir la résiliation des enga- 
gements qu'il y avait contractés (Ep. II, 33). Nous 
avons cité précédemment celle de ces lettres datée 
du jour de la conversion de saint Paul, 25 janvier 
1520, par laquelle il annonce à son ami qu'il vient 
d'obtenir enfin ce congé ardemment souhaité et vive- 
ment sollicité. 

— Me voilà libre, et je pars dans peu de jours, 
lui dit-il (Ep. II, 42). 

Il part en effet sans tarder ; car dès le 12 février 
le curé de Sainte-Croix lui écrit de Metz, où il n'est 
déjà plus (Ep. II, 44), et huit jours après, le 12 des 
calendes de mars, 19 février 1520, il répond lui- 
même de Cologne à celui-ci, qu'il est arrivé dans 
cette ville et qu'il y attend maintenant sa visite 
(Ep. II, 43). 

Agrippa s'éloigne de Metz au plus fort de sa 

I. l'h. de Vigneullcs, dans Huguenin, Les chronique* de la 
ville de Metz, p. 8v>i. 



AGRIPPA A METZ 397 

querelle avec le prieur des Dominicains, affaire épi- 
neuse qui lui donnait tant d'ennuis et qui lui causait 
même de sérieuses inquiétudes; a la veille d'un 
débat public auquel il s'empressait ainsi de se sous- 
traire, et dont il laissait peser tout le poids sur son 
ami Brennonius (Ep. II, 44}. Nous n'avons plus à 
revenir sur ces particularités dont nous avons am- 
plement parlé. Si nous les rappelons, c'est pour 
montrer qu'Agrippa pouvait à ce moment se trouver 
dans le môme état d'irritation, dans les mêmes dis- 
positions d'esprit par conséquent, que six mois 
auparavant, quand il lançait contre Metz la trop 
fameuse invective que nous avons rapportée en 
parlant de sa correspondance avec Cantiuncula. Metz 
dont il s'éloigne maintenant, est pour lui certaine- 
ment encore la marâtre des bonnes lettres et do toute 
vertu. Nous avons dit ce qu'Agrippa entendait par 
ces paroles, qui dans sa bouche visent à la liberté 
des études hétérodoxes et aux hardiesses de con- 
duite de ceux qui s'y livrent. Nous avons signalé 
aussi les circonstances qui expliquent ce mouvement 
de passion, et l'évidente exagération du langage où 
il se manifeste. 

Il faut ajouter que ces entraînements désordonnés 
étaient chez Agrippa des traits de caractère, et qu'on 
en trouve dans sa vie plus d'un exemple analogue. 
C'est par eux qu'on le voit de môme emporté, lorsque 
i\ Fribourg en Suisse, où un emploi public le retient 
également malgré lui en 1524, il traite sans raison 
cette grave Cité, de ville sans culture ink-llec- 



;{ ( J8 



CHAPITRE QUATRIÈME 



tuelle ' ; et plus tard lorsque, en 1531 dans les Pays- 
Bas, aux prises avec les théologiens censeurs de ses 
ouvrages, et en même temps avec ses créanciers, 
il s'en prend à la cour de Malines qui n'a pas pu 
ou n'a pas voulu le sauver des poursuites des uns et 
des condamnations des autres. Il renouvelle alors 
contre cette cour de César, comme il dit, sa vieille 
invective, et l'appelle aussi la marâtre des bonnes 
lettres et de toute vertu \ Ce sont les expressions 
mêmes dont il s'est servi contre la ville de Metz, 
onze ou douze ans auparavant. Dans ces nouvelles 
circonstances encore, ces paroles répondent avant 
tout à la passion de celui qui les profère. Elles ont 
dans ce cas la même signification avec le même vice 
d'exagération, que dans l'autre 3 . 

1. « Friburgum Helvetiorum, omnium scientiarum cultu de- 
« sertum ac dcstitulum » (Ep. 111, 56). 

2. « Omnium bonarum literarum atqne virtutum noverca 
« aula cœsarea » (Ep. VI, 20, 35, 3G). 

3. On trouvera quelques explications à ce sujet dans une note 
de l'Appendice (n° XV). 



FIN DU PKKMlIill VOLUME. 



TABLE DES MATIÈRES 



INTRODUCTION p. i 

Les sciences et les arts occultes, p. n. — Pre- 
mières doctrines scientifiques, p. iv. — La science 
secrète ou art sacré, p. vu. — L'art hermétique, 
p. x. — La cabale, p. xix. — La magie, p. xxvm. 

CHAPITRE PREMIER. - la vie et les oeuvres 
d' agrippa. 1 iSG-1535 p. 1 

La légende d'Agrippa," p. 2. — Son histoire; 
travaux biographiques dont il a été l'objet, p. \0." 

— Son portrait, p. 12. — Esquisse de sa vie, p. 14. 

— Ses ouvrages, p. 18. — Leur publication, p. 39. 

— Leur caractère, p. 45. — Sa correspondance, 
p. i8. — Le traité de la philosophie occulte, p. 6G. — 
Le traité de l'incertitude et de la vanité des scien- 
ces, p. 90. 

CHAPITRE II. — AGRIPPA A COLOGNi:, A PARIS, EN 

ESPAGNE, EN BOURGOGNE. l'iSG-1511 ]). [19 

Origine d'Agrippa; sa famille; son nom, p. 120. 

— Ses premières études à Cologne, p. 124. — Sa 
présence à l'Université de Paris, p. 127. — Sus 
amis, ]i. 129. — Voyage en Espagne, p. 133. — 
Correspondance avec Galbianus, p. 134. — Avec 



400 TABLE DES MATIÈRES 

Landulphe, p. 138. — Avec l'Évêque de Cyrène, 
p. 150 — Séjour ù Avignon, p. 152. — A Lyon, à 
Aulun, à Chûlons-sur-Saûne, à Dole, p. 157. — Com- 
position du traité de la prééminence du sexe 
féminin, pour la princesse Marguerite d'Autriche, 
gouvernante de la province de Bourgogne, p. 161. — 
Faveur publique dont Agrippa jouit à Dole, p. 1G7. 

— Leçons sur le traité de Reuchlin De verbo mirifteo, 
p. 172. — Attaques du franciscain Catilinet, p. 179. 

— Factum d'Agrippa en réponse à ces attaques, 
p. 181. — Relations avec Tritheim ; composition du 
traité de la philosophie occulte, p. 188. — Voyage 
en Angleterre; Commentaires sur les Épîlres de 
saint Paul, p. 200. — Retour à Cologne; thèses 
théologiques, p. 202. — Départ pour l'Italie, p. 203. 

CHAPITRE III. — AGRIPPA EN ITALIE. 1511-1518 p. 205 

Le nord de l'Italie au commencement du xvi c siè- 
cle, p. 200. — Agrippa au service de l'Empereur, à 
Vérone, p. 218. — Agrippa du concile de Pise, 
p. 224. — Premier séjour à Pavie, p. 233. — Rela- 
tions avec Bartholomeus Losalus, p. 234. — Cor- 
respondance avec l'ami de Borgo-Lavezzaro, p. 238. 

— Protection du marquis de Montferrat ; premier 
séjour à Casale, p. 240. — Lettre du pape Léon X, 
p. 241. — Voyage à Rome, p. 245. — Second séjour 
à Pavie ; mariage d'Agrippa, p. 247. — Leçons sur 
le Pimander d'Hermès Trismégiste, p. 249. — Sur 
le banquet de Platon, p. 2G2. — Les Français à 
Pavie, avant et après la bataille de Marignan ; les 
Suisses à Milan; malheurs d'Agrippa, p. 267. — 
Second séjour à Casale, p. 269. — Correspondance 
avec le père Jean Chrysostome de Verceil, p. 270. — 
Le dialogue sur l'homme, p. 274. — Le traité de 
la connaissance tle Dieu, p. 276. — Séjour à Turin; 



TABLE DES MATIÈI'.ES 401 

à Chambéry, p. -278. — Propositions d'emplois de 

divers cotes, p. '280. — Départ pour Metz, p. 281. 

CHAPITRE LV. — agrippa a metz. 1518-1520 p. 287 

Arrivée ;ï Metz d'Agrippa, p. 287. — Dédain pour 
les sciences occultes; attention accordée aux ques- 
tions religieuses, p. 288. — La réforme, p. 280. — 
Agrippa conseiller stipendié et orateur de la cité 
de Metz, p. 301. — Discours de réception devant 
la Seigneurie de Metz, p. 307. — Autres discours 
d'Agrippa à Metz, p. 311. — Conditions d'existence 
à Metz, p. 312. — Les amis et les ennemis d'A- 
grippa dans cotte ville, p. 315. — Querelles avec 
L'inquisition et avec les théologiens, p. 318.— Affaire 
de la prétendue sorcière de Woippy, p. 310. — 
Dispute sur la question de la monogamie de sainte 
Anne, p. 327. — Correspondance avec Cantiuncula. 
p. 344. — Invective d'Agrippa contre la ville de 
Mil/, p. 358. — Correspondance avec le célestin 
Claude Dieudonné, p. 301. — Avec Lefèvre d'Éla- 
ples, p. 370. — Avec Jean Rogier dit Brennonius, 
curé de Sainte-Croix, p. 371. — Traits de mœurs 
empruntés à cette correspondance, p. 370 — Té- 
moignages fournis par les chroniques (h 1 Metz sur 
Agrippa, p. 303. — Sun départ précipité de cette 
ville, p. 300. — Rappel de l'Invective d'Agrippa 
contre Metz, p. 397. 



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